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+ The Project Gutenberg eBook of L'Américaine, by Jules Claretie
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of L'américaine, by Jules Claretie
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: L'américaine
+
+Author: Jules Claretie
+
+Release Date: March 28, 2006 [EBook #18064]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMÉRICAINE ***
+
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+<h1>JULES CLARETIE DE L'ACAD&Eacute;MIE FRAN&Ccedil;AISE</h1>
+
+<h3>OEUVRES COMPL&Egrave;TES</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1>L'AM&Eacute;RICAINE</h1>
+
+<h3>ROMAN CONTEMPORAIN</h3>
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+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a href="#A_MADAME_H-S_S"><b>A MADAME H.-S. S.</b></a><br />
+<a href="#I"><b>I,</b></a>
+<a href="#II"><b>II,</b></a>
+<a href="#III"><b>III,</b></a>
+<a href="#IV"><b>IV,</b></a>
+<a href="#V"><b>V,</b></a>
+<a href="#VI"><b>VI,</b></a>
+<a href="#VII"><b>VII,</b></a>
+<a href="#VIII"><b>VIII,</b></a>
+<a href="#IX"><b>IX,</b></a>
+<a href="#X"><b>X,</b></a>
+<a href="#XI"><b>XI,</b></a>
+<a href="#XII"><b>XII,</b></a>
+<a href="#XIII"><b>XIII,</b></a>
+<a href="#XIV"><b>XIV</b></a>
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="A_MADAME_H-S_S" id="A_MADAME_H-S_S"></a><a href="#table"><i>A MADAME H.-S. S.</i></a></h2>
+
+
+<p>Permettez-moi, madame, de vous envoyer, de Paris &agrave; Philadelphie, ce
+livre o&ugrave; vous rencontrerez plus d'une observation et plus d'un trait qui
+m'ont &eacute;t&eacute; donn&eacute;s par l'&eacute;minent homme d'&Eacute;tat, le profond philosophe et le
+causeur charmant dont vous portez le nom respect&eacute;. Je n'ai pas eu la
+pr&eacute;tention, dans ce roman quasi-parisien, de peindre les m&oelig;urs intimes
+de vos compatriotes. J'ai saisi au passage les Am&eacute;ricains que j'ai vus,
+et je n'ai voulu faire ni un tableau ni une satire de la vie du Nouveau
+Monde. Ne cherchez pas sous ce titre: <i>l'Am&eacute;ricaine</i>, l'&eacute;tude sp&eacute;ciale
+d'une race; cherchez-y ce que vous trouverez, j'esp&egrave;re:&mdash;un portrait de
+femme.</p>
+
+<p>Ce que j'ai surtout vis&eacute;, &agrave; vrai dire, dans le roman que je vous envoie,
+madame, ce n'est pas l'Am&eacute;rique, c'est le divorce qui, du reste, est
+d'importation am&eacute;ricaine. On divorce avec une facilit&eacute; prodigieuse chez
+vous. Nous n'en sommes pas tout &agrave; fait l&agrave; en France, mais nous marchons
+vite, et il n'est pas mauvais de r&eacute;agir. Et vous m'approuverez d'autant
+plus, madame, je le sais, que votre foyer d'Am&eacute;rique est comme un nid
+d'affections et de souvenirs, avec l'image ch&egrave;re de celui qui m'a honor&eacute;
+de son amiti&eacute;.</p>
+
+<p>Recevez, madame, &agrave; travers le temps et l'&eacute;loignement, l'hommage de mon
+profond respect.</p>
+
+<p class="smcap droit">
+Jules Claretie.</p>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1>L'AM&Eacute;RICAINE</h1>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+
+<p>En juillet, &agrave; Trouville, par un beau temps clair, sous le ciel d'un bleu
+doux, l&eacute;g&egrave;rement ouat&eacute; de nuages blancs, devant la mer plate et verte
+aux bords vaseux dentel&eacute;s d'&eacute;cume blanche, le docteur Fargeas, le savant
+n&eacute;vrologiste, causait &agrave; l'ombre d'un grand parasol plant&eacute; dans le sable
+fin. Il causait, tout en regardant de ses profonds yeux noirs des
+barques filer &agrave; l'horizon, un vapeur passer avec sa blanche fum&eacute;e
+droite, et, en amateur d'art qu'il &eacute;tait, comparant aux <i>marines</i>
+accroch&eacute;es &agrave; Paris, dans son cabinet, la c&ocirc;te violac&eacute;e qui se montrait
+au fond, tr&egrave;s loin, plaqu&eacute;e de tons ros&eacute;s ou jaunes, vers le cap de la
+H&egrave;ve, l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>Il se laissait aller, le docteur, &agrave; ces lents bavardages des jours de
+repos, assis entre un homme de trente-cinq ans environ, &agrave; l'air
+militaire, le marquis de Solis, retour du Tonkin et descendu
+l'avant-veille aux <i>Roches Noires</i>, et un jeune homme coiff&eacute; du petit
+chapeau paillasson &agrave; large ruban qui, dans un tonneau d'osier, les
+jambes crois&eacute;es, battait sa bottine gauche du bout de son ombrelle de
+toile &eacute;crue. Joli gar&ccedil;on, ce M. de Berni&egrave;re, un peu cousin du marquis de
+Solis; mais aussi spirituellement fl&acirc;neur, railleur, d&eacute;cadent ou
+pessimiste, selon la mode, que Georges de Solis &eacute;tait&mdash;avec dix ann&eacute;es
+de plus sur les &eacute;paules&mdash;enthousiaste, cr&eacute;dule, courant la mode &agrave; la
+conqu&ecirc;te de quelque v&eacute;rit&eacute; scientifique, et que Fargeas lui-m&ecirc;me,
+restait ardent et alerte, sous ses longs cheveux gris, encadrant son
+visage maigre.</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;taient, apr&egrave;s le d&eacute;jeuner, rencontr&eacute;s et assis machinalement sur
+la plage, dans le <i>far niente</i> d&eacute;licieux de la vie des eaux, le docteur
+descendant de sa villa, b&acirc;tie dans le nid de verdure de la c&ocirc;te de
+Gr&acirc;ce, Berni&egrave;re et M. de Solis sortant du m&ecirc;me h&ocirc;tel o&ugrave; ils se
+retrouvaient sans s'y &ecirc;tre donn&eacute; rendez-vous.</p>
+
+<p>Fargeas avait jadis soign&eacute; la marquise de Solis et donnait, de temps &agrave;
+autre, des conseils hygi&eacute;niques &agrave; M. de Berni&egrave;re qui ne les suivait pas.
+Un ami de tous ses clients, le bon docteur. Et appliquant &agrave; ces faux
+malades, simplement an&eacute;mi&eacute;s ou rendus dyspepsiques par la vie de Paris,
+une m&eacute;thode curative &agrave; lui: la causerie, le laisser-passer, le
+haussement d'&eacute;paules et le: &laquo;Bah! ce n'est rien! Vous en verrez toujours
+la fin!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! docteur, et vos malades? lui demandait justement Berni&egrave;re, en
+continuant &agrave; frapper de son ombrelle sa cheville qui faisait saillie
+sous le caoutchouc de la bottine.</p>
+
+<p>&mdash;Mes malades? Tous bien portants!</p>
+
+<p>Et le docteur ajouta, en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Je les visite si peu!</p>
+
+<p>&mdash;Vous seul avez le droit de parler ainsi, de ce petit ton railleur, de
+votre science, cher docteur!... dit M. de Solis, avec un &eacute;vident
+respect, une sorte de reconnaissance affectueuse. Vous, un des ma&icirc;tres
+en l'art de gu&eacute;rir!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un des ma&icirc;tres!&mdash;- le savant hochait la t&ecirc;te.&mdash;La v&eacute;rit&eacute; est que
+je suis peut-&ecirc;tre parmi les m&eacute;decins un des moins... malfaisants!</p>
+
+<p>Berni&egrave;re sourit et son ombrelle battit plus vite, comme pour applaudir.</p>
+
+<p>&mdash;Malfaisant est joli! Un ban pour <i>malfaisant</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Non.... Mais, dit Fargeas, je suis sceptique en m&eacute;decine... voil&agrave; ma
+force! J'ai remarqu&eacute; qu'&agrave; tout prendre il n'y a jamais de maladies
+r&eacute;elles que celles que l'on croit avoir!... Quand l'homme est r&eacute;ellement
+en danger, il se figure qu'il n'a rien de grave. Cette ignorance de son
+mal le rassure et il en gu&eacute;rit malgr&eacute; le m&eacute;decin! L'homme ou la femme
+est-il malade imaginaire? Comme &agrave; tout propos le m&eacute;decin est consult&eacute;,
+alors... ah! alors, &ccedil;a devient dangereux!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a donc &agrave; votre avis, demanda M. de Solis, que les maladies
+qu'on croit avoir?</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, comme il n'y a que les passions qu'on se figure &eacute;prouver.</p>
+
+<p>Le jeune Berni&egrave;re, apr&egrave;s avoir applaudi, se mit &agrave; protester.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! qu'on se figure!... qu'on se figure!... dit-il.</p>
+
+<p>Le docteur Fargeas l'interrompit, et regardant ce joli gar&ccedil;on blond,
+fris&eacute;, avec une mince moustache finement retrouss&eacute;e sur des l&egrave;vres un
+peu p&acirc;les, et un monocle crispant, comme une h&eacute;mipl&eacute;gie, tout un c&ocirc;t&eacute; de
+sa face, tandis que l'autre restait calme, avec un petit &oelig;il bleu
+per&ccedil;ant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais parfaitement, dit le m&eacute;decin. Voyons, tenez: Quel &acirc;ge avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-huit ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et, &agrave; vingt-huit ans, vous croyez avoir eu des passions?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup! fit Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous joueur?</p>
+
+<p>&mdash;Peu!</p>
+
+<p>&mdash;Bibliophile?</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;diocrement.... Je coupe les volumes avec mes doigts! Ainsi!...</p>
+
+<p>&mdash;Avare? Je vous demande pardon....</p>
+
+<p>&mdash;Papa me trouve prodigue, r&eacute;pondit Berni&egrave;re, mais la petite
+Emilienne.... Emilienne Delannoy... non... elle... tout le contraire!
+Non, je ne suis pas avare!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous n'avez pas de passions! dit Fargeas, ni les chevaux, ni le
+jeu, ni les femmes... pas m&ecirc;me la petite....</p>
+
+<p>&mdash;Emilienne (des Bouffes)....</p>
+
+<p>&mdash;Pas m&ecirc;me Emilienne Delannoy ne sont des passions! Des occupations,
+oui! Des d&eacute;lassements!... Soit!</p>
+
+<p>&mdash;Heu! heu! fit le jeune homme, l'air profond&eacute;ment ennuy&eacute;, revenu de
+tout. Des d&eacute;lassements? Quelquefois!</p>
+
+<p>&mdash;Rarement, je le sais bien, accentua le docteur. Mais des passions,
+non! Vous voyez bien vous-m&ecirc;me.... Vous dites: &laquo;Heu! heu!&raquo; Une passion,
+mais cela vous prend corps et &acirc;me, vous tient, vous tord, vous absorbe,
+vous tue lentement et pourtant vous fait vivre!... J'ai connu deux
+hommes seulement qui avaient eu ce qu'on appelle une passion, mais une
+vraie, une absolue passion! L'un &eacute;tait un brave gar&ccedil;on qui cherchait le
+moyen d'abolir la mis&egrave;re.... Il est mort fou! L'autre &eacute;tait un vieux
+sculpteur rat&eacute; qui passa sa vie &agrave; sculpter des noix de coco, certain de
+tailler l&agrave;-dedans un chef-d'&oelig;uvre.... Il est mort idiot!... Et ce n'est
+pas plus b&ecirc;te de s'affoler pour un beau r&ecirc;ve ou de s'abrutir sur un
+pareil travail que de perdre sa vie pour une femme!</p>
+
+<p>Berni&egrave;re &eacute;coutait Fargeas en souriant, comme il e&ucirc;t pr&ecirc;t&eacute; l'oreille &agrave; un
+air de bravoure ou &agrave; une conf&eacute;rence; mais il n'en semblait pas fort &eacute;mu.</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit de sa voix lente et lass&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin Solis est cependant l&agrave;, docteur, pour vous prouver qu'il
+peut y avoir d'autres passions que celle des noix de coco!</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! une noble passion: celle des voyages.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous voyez bien que M. de Solis ne l'&eacute;prouvait pas compl&egrave;tement...
+enti&egrave;rement... jusqu'&agrave; en mourir, la passion des voyages, puisqu'il est
+revenu!</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'on se lasse de tout, docteur! r&eacute;pondit le marquis de Solis
+qui, machinalement, tra&ccedil;ait sur le sable de la plage, une carte
+quelconque, chim&eacute;rique, sans doute.</p>
+
+<p>Le docteur Fargeas eut presque un &eacute;clat de rire triomphant:</p>
+
+<p>&mdash;On se lasse de tout. Voil&agrave;! Eh bien! mais, je ne dis pas autre chose,
+moi!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, &agrave; votre avis, demanda le marquis, l'amour?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'y crois pas, fit Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;J'y crois, moi, au contraire, dit Fargeas, j'y crois... comme &agrave; la
+m&eacute;decine! Je crois aux faits. A l'amour de la femme pour le mari qui la
+rend heureuse, du mari pour la femme qui le rend fier, de la m&egrave;re et du
+p&egrave;re pour l'enfant.... Je crois &agrave; tous les amours accompagn&eacute;s d'un
+qualificatif... amour conjugal... filial... paternel... ce que vous
+voudrez.... Je crois &agrave; l'amour-propre surtout! Mais je ne crois pas &agrave;
+l'amour sans &eacute;pith&egrave;te!... Cet amour-l&agrave; n'est qu'un farceur.... Il
+pr&eacute;tend qu'il n'a que des ailes.... Allons donc! Il a des pattes... et
+des griffes!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, fit M. de Solis, qu'&agrave; ramener votre th&eacute;orie &agrave; la
+pratique, il n'y a pour tout homme d'autre passion que celle de son
+foyer et d'autre salut que le mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;! r&eacute;p&eacute;ta Fargeas, joyeusement.</p>
+
+<p>M. de Berni&egrave;re crut bien embarrasser le m&eacute;decin:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, docteur, pourquoi ne vous &ecirc;tes-vous pas mari&eacute;, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Parce que j'avais une passion....</p>
+
+<p>&mdash;La science?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y croyez pas! dit le jeune homme.</p>
+
+<p>Fargeas haussait les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a tant d'imb&eacute;ciles qui croient tout savoir sans avoir rien
+appris. On n'a pas trop de tout une existence de travail pour arriver &agrave;
+se convaincre qu'on ne sait rien! Et puis, quoi? je n'ai pas trouv&eacute; la
+femme qui... la femme....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous y prends! Vous cherchiez l'amour!</p>
+
+<p>&mdash;Ou l'int&eacute;r&ecirc;t!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous, l'int&eacute;r&ecirc;t?... Jamais de la vie!</p>
+
+<p>Le marquis de Solis, pendant ce bavardage l&eacute;ger, regardait, sans les
+voir, les p&ecirc;cheuses d'&eacute;quilles, rapportant de la mer, leur pelle &agrave; la
+main, ces longs poissons d'argent &agrave; t&ecirc;te de brochet, qui cachent leur
+t&ecirc;te dans le sable, et les p&ecirc;cheurs de crevettes, rentrant, leur filet
+sur l'&eacute;paule, tandis que d'autres revenaient, se suivant, leurs paniers
+&agrave; l'&eacute;paule, comme une longue et lente th&eacute;orie de travailleurs.</p>
+
+<p>Il regardait, mais sa pens&eacute;e &eacute;tait ailleurs. Tout ce qui se disait l&agrave;,
+pr&egrave;s de lui, semblait r&eacute;veiller en lui des souvenirs, des sensations
+endormies, galvaniser des douleurs mortes, et son visage fin, un peu
+triste, maigre et p&acirc;li, avec un front l&eacute;g&egrave;rement d&eacute;garni, et une barbe
+noire en pointe, ce visage de soldat pensif, prenait doucement une
+expression de r&ecirc;verie triste.</p>
+
+<p>A cette songerie m&ecirc;me, le marquis parut s'arracher pour demander au
+docteur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes donc d'avis qu'il y a toujours pour l'homme une femme
+id&eacute;ale, faite pour lui et qui pr&eacute;sente l'incarnation m&ecirc;me, la
+r&eacute;alisation de son r&ecirc;ve?</p>
+
+<p>&mdash;Et je suis d'avis que pour tout homme il y en a m&ecirc;me plusieurs,
+r&eacute;pondit gaiement Fargeas.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Mais pour les femmes? dit Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour les femmes! Demandez &agrave; Emilienne Delannoy.... Demandez m&ecirc;me &agrave;
+mistress Montgomery, qui est une honn&ecirc;te femme et qui a pourtant d&eacute;j&agrave;
+chang&eacute;... d'id&eacute;al!...</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> Montgomery?</p>
+
+<p>Et Berni&egrave;re semblait attendre du docteur Fargeas une explication.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, docteur, la belle M<sup>me</sup> Montgomery a... chang&eacute;... comme
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l&eacute;galement! Divorc&eacute;e, la belle M<sup>me</sup> Montgomery; mais, mon cher
+Berni&egrave;re, aussi honn&ecirc;te que peut l'&ecirc;tre une femme....</p>
+
+<p>&mdash;Qui n'aime pas son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi M<sup>me</sup> Montgomery n'aimerait-elle pas son mari?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il n'a rien de... de l'id&eacute;al, parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a d&eacute;pend. On ne sait pas, fit gravement le m&eacute;decin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si M. Montgomery, qui est courtaud et pataud, est l'id&eacute;al de
+M<sup>me</sup> Montgomery, qui, en effet, est admirablement belle, belle &agrave;
+sculpter, &agrave; chanter, &agrave; peindre, tant pis pour nous, qui n'avons plus
+qu'&agrave; nous d&eacute;sesp&eacute;rer.</p>
+
+<p>&mdash;Ou &agrave; nous consoler avec Emilienne Delannoy, Fanny Richard ou Marianne
+d'Hozier. Les d&eacute;bits de consolation ne manquent pas. C'est comme les
+d&eacute;bits d'alcool, &ccedil;a pullule.</p>
+
+<p>&mdash;Et, demanda M. de Solis, cette belle M<sup>me</sup> Montgomery, c'est?...</p>
+
+<p>&mdash;Une admirable et capiteuse cr&eacute;ature! r&eacute;pondit Berni&egrave;re. Am&eacute;ricaine,
+comme toutes les femmes qui fournissent des &eacute;pith&egrave;tes de parfumeurs aux
+chroniques. Et, depuis la saison, mettant Trouville en r&eacute;volution... en
+&eacute;bullition, si vous voulez!... Il n'y a sur le turf de la beaut&eacute;&mdash;vous
+voyez que je suis moderniste&mdash;de comparable &agrave; elle que la tr&egrave;s belle
+miss Arabella Dickson! Ah! qui est incomparable, celle-l&agrave;!&raquo;.... A
+l'heure du bain de miss Arabella, on fr&egrave;te des barques &agrave; Deauville pour
+aller regarder ses bras et lorgner sa nuque. Les voitures font prime &agrave;
+ce moment psychologique-l&agrave;! C'est tr&egrave;s beau, d'ailleurs. &Ccedil;a m&eacute;rite
+d'&ecirc;tre vu!</p>
+
+<p>&mdash;Et cette M<sup>lle</sup> Dickson? demanda encore Solis.</p>
+
+<p>&mdash;La fille d'un colonel. Tr&egrave;s bel homme. N'ayant pas l'air de badiner.
+Un Yankee. Un Mohican. Un type. Il para&icirc;t qu'il a jou&eacute; du revolver, &agrave; la
+t&ecirc;te de quelques cow-boys, contre les Indiens.... Comme Buffalo-Bill....
+Je l'ai rencontr&eacute;, l'autre jour, devant les petits chevaux au Casino. On
+faisait cercle autour du trio Dickson, car il y a une m&egrave;re. Tr&egrave;s belle
+aussi. Ils sont tous tr&egrave;s beaux, ces Dickson. D'ailleurs&mdash;et Berni&egrave;re
+s'&eacute;talait avec une nonchalance affect&eacute;e dans son tonneau d'osier&mdash;toute
+cette race am&eacute;ricaine humilie effroyablement nos d&eacute;cadences. Nous avons
+l'air d'an&eacute;mi&eacute;s, comme dit le docteur, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces colosses en pierre
+de taille. Voyez M. Norton!</p>
+
+<p>&mdash;Norton? fit M. de Solis.</p>
+
+<p>Le nom, brusquement, lui faisait retourner la t&ecirc;te, et il interrogeait
+Berni&egrave;re pour savoir de quel Norton son cousin pouvait bien parler.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de M. Norton, le richissime Norton, le <i>milliardaire</i>&mdash;pour &ecirc;tre
+plus r&eacute;cent, plus actuel.&mdash;Richard Hepworth Norton, le banquier, qui a
+achet&eacute; l'h&ocirc;tel de la duchesse d'Escard au parc Monceau et y a log&eacute; pour
+sept ou huit millions de peintures, sans compter les t&eacute;l&eacute;phones!</p>
+
+<p>Richard Norton! Ce nom, &eacute;videmment, r&eacute;veillait chez le marquis tout un
+monde de souvenirs. Il l'avait autrefois bien connu, ce Norton, &agrave;
+New-York, et il le retrouvait &agrave; pr&eacute;sent sur cette plage normande, apr&egrave;s
+quelle s&eacute;paration et quelles traverses!</p>
+
+<p>&mdash;Il est ici, Norton?...</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;-bas, dit Fargeas. Son habitation est cette grande maison normande,
+une des derni&egrave;res vers les Roches Noires. On la voit d'ici.</p>
+
+<p>Le marquis regardait non plus vers la mer maintenant, mais du c&ocirc;t&eacute; de
+cette longue ligne de constructions diverses, &eacute;l&eacute;gantes ou bizarres,
+qui, comme des yeux avides de lumi&egrave;re et d'air, ouvrent leur fen&ecirc;tres
+sur la mer.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;-bas.... Voyez-vous?... Un vrai palais, cette villa!... M. Norton y
+a entass&eacute; encore des raret&eacute;s &agrave; profusion.... Ce serait un mus&eacute;e &agrave;
+Paris! A Trouville, c'est une v&eacute;ritable curiosit&eacute;.... Mais rien n'est
+assez luxueux et choisi, aux yeux de M. Norton, pour sa femme qu'il
+adore, et qui est bien, du reste, la cr&eacute;ature la plus exquise que je
+connaisse!</p>
+
+<p>Le docteur ne remarquait point l'expression de vague tristesse qui
+passait rapidement sur le visage de M. de Solis. Le marquis avait eu, au
+nom de M<sup>me</sup> Norton, un tressaillement l&eacute;ger, une contraction passag&egrave;re
+qui n'e&ucirc;t pas &eacute;videmment &eacute;chapp&eacute; &agrave; Fargeas. Mais le m&eacute;decin, les yeux
+mi-clos, regardait en ce moment le paysage comme &agrave; travers ses cils,
+pour juger de la qualit&eacute; de la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>M. de Solis avait d'ailleurs repris bien vite une sorte d'expression
+indiff&eacute;rente, et il interrogeait le docteur sur M<sup>me</sup> Norton, comme
+l'e&ucirc;t fait un simple curieux des <i>potini&egrave;res</i> de la plage.</p>
+
+<p>Le docteur connaissait d'autant mieux l'Am&eacute;ricaine qu'il la soignait,
+M<sup>me</sup> Norton souffrant d'une maladie qu'on croyait, &agrave; New-York,
+ind&eacute;termin&eacute;e&mdash;une n&eacute;vrose, la fameuse, l'in&eacute;vitable n&eacute;vrose
+moderne&mdash;mais que le ma&icirc;tre fran&ccedil;ais devinait bien vite: le germe d'une
+affection cardiaque, une angoisse ressemblant &agrave; l'angine de poitrine. Au
+total, un pseudonyme de la tristesse. La mort de son p&egrave;re, qu'elle
+adorait, avait atteint profond&eacute;ment la jeune femme, et, pour l'arracher
+&agrave; une sorte de m&eacute;lancolie constante, &agrave; un chagrin qui persistait sous le
+sourire m&ecirc;me de la mondaine, Richard Norton avait amen&eacute; M<sup>me</sup> Norton en
+France.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, triste, M<sup>me</sup> Norton? demandait M. de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Et r&eacute;sign&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Et adorable! ajouta M. de Berni&egrave;re. Des cheveux &eacute;tonnants! Ch&acirc;tain
+clair, couleur bronze, et des yeux!... Tenez, la mer a de ces
+reflets-l&agrave;, regardez bien!</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, dit le docteur Fargeas, cette po&eacute;tique et d&eacute;licieuse
+cr&eacute;ature a, dans la travers&eacute;e, failli payer cher la consultation qu'on
+venait me demander. Le vent, les rafales, la d&eacute;pression barom&eacute;trique,
+amenaient chez elle comme un arr&ecirc;t dans le battement du c&oelig;ur, comme une
+pause de la vie. Ph&eacute;nom&egrave;nes fugitifs, du reste, et qui dispara&icirc;tront
+radicalement avec du repos!</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s avoir questionn&eacute;, il semblait que M. de Solis cherch&acirc;t &agrave; ne
+plus parler de l'Am&eacute;ricaine. Il restait l&agrave;, le regard accroch&eacute; &agrave; la
+grande maison normande, l&agrave;-bas, et il parlait d'autre chose, de ses
+voyages, de cet Annam ou du Tonkin dont il revenait.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> de Solis a d&ucirc; &ecirc;tre bien heureuse de vous revoir? dit le
+docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re!... Pauvre ch&egrave;re femme! Je me suis presque reproch&eacute; de l'avoir
+quitt&eacute;e tant elle a eu de joie &agrave; me retrouver! Que je vous sais gr&eacute;, mon
+cher docteur, de me l'avoir rendue!</p>
+
+<p>&mdash;Rendue! Rendue!... Mon cher marquis, on ne rend pas les malades qui
+sont confisqu&eacute;s par la mort. Je n'ai eu d'autre m&eacute;rite que d'avoir donn&eacute;
+&agrave; la marquise de bons conseils, qu'elle a suivis!... Elle a plus fait
+pour sa gu&eacute;rison que moi! Quand je vous dis que je doute un peu de la
+m&eacute;decine, je ne doute pas de la suggestion qu'imposent les m&eacute;decins &agrave;
+leurs malades et qui, par l'imagination, suffit tr&egrave;s souvent &agrave; les
+gu&eacute;rir. J'ai fait des cures &eacute;tonnantes en ordonnant, avec de graves
+froncements de sourcils, des pilules de <i>mica panis</i>. <i>Mica panis!</i> Les
+malades avalaient cela avec des frissons d'inqui&eacute;tude et d'esp&eacute;rance.
+Puis ils se sentaient soulag&eacute;s. <i>Mica panis!</i> Traduction: boulettes de
+mie de pain! Ah! le cerveau humain, l'imagination, la chim&egrave;re!</p>
+
+<p>Et la conversation s'&eacute;garait maintenant sur les g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;s, la
+m&eacute;decine, les nouvelles du matin, l'article de la <i>Vie Parisienne</i>
+consacr&eacute; aux &eacute;paules et aux costumes de bains de miss Arabella Dickson.
+C'&eacute;tait M. de Berni&egrave;re qui parlait et M. de Solis n'&eacute;coutait plus. Toute
+sa pens&eacute;e &eacute;tait comme emport&eacute;e vers cette villa qui se dressait, au bout
+de la plage ensoleill&eacute;e, dans la lumi&egrave;re, avec ses toits rouges.... Et,
+tout &agrave; coup, presque brusquement, il laissait son cousin et le docteur
+en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te, leur serrant la main, pr&eacute;textant une lettre oubli&eacute;e, une
+d&eacute;p&ecirc;che &agrave; jeter au t&eacute;l&eacute;graphe, et il s'&eacute;loignait, disparaissant par la
+rue....</p>
+
+<p>Le docteur, regardant sa montre, n'allait point tarder &agrave; en faire
+autant, et Berni&egrave;re se trouvait seul, dans son tonneau, fumant un
+cigare, qu'en sa qualit&eacute; de pessimiste il exigeait d&eacute;licieux, comme
+toutes choses, car il citait Schopenhau&euml;r et pratiquait Epicure.</p>
+
+<p>Fin observateur, du reste, l'esp&egrave;ce de trouble de M. de Solis ne lui
+avait pas tout &agrave; fait &eacute;chapp&eacute;, et il se demandait pourquoi le marquis
+lui faussait si vivement compagnie. Solis ne lui avait point parl&eacute; de
+cette lettre. Ils devaient monter &agrave; cheval ensemble, tout &agrave; l'heure.
+Comment le marquis l'oubliait-il?</p>
+
+<p>Alors, l'insistance de Solis &agrave; s'informer de la sant&eacute; de M<sup>me</sup> Norton,
+l'&eacute;vident int&eacute;r&ecirc;t que prenait le marquis &agrave; ce que le docteur lui disait
+de l'Am&eacute;ricaine, donnaient &agrave; Berni&egrave;re de fugitives id&eacute;es de roman
+&eacute;bauch&eacute;, d'une intrigue possible.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, tiens! Ce bon Solis!</p>
+
+<p>Mais la pens&eacute;e m&ecirc;me s'envolait, dans le plein air de ce beau jour, avec
+la petite fum&eacute;e bleue du cigare.</p>
+
+<p>Et Berni&egrave;re oublia bien vite son cousin en apercevant, venant de son
+c&ocirc;t&eacute;, sans ombrelle, les mains dans les poches et humant le vent de mer
+avec la volupt&eacute; d'un &ecirc;tre bien portant qui aime &agrave; vivre, un homme gros
+et gras, tr&egrave;s rond, tr&egrave;s rouge, les cheveux et les favoris grisonnants,
+qui s'avan&ccedil;ait vers lui, sans le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, monsieur Montgomery!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien lui, le mari de la belle M<sup>me</sup> Montgomery, l'homme le plus
+entour&eacute;, le plus envi&eacute;, le plus jalous&eacute; de la plage, et portant
+philosophiquement le poids de la beaut&eacute; de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur de Berni&egrave;re! dit le gros petit homme en souriant. Eh
+bien! qu'est-ce que vous faites l&agrave;, Schopenhau&euml;r? Vous dig&eacute;rez, je
+parie! Mais, d&eacute;senchant&eacute; que vous &ecirc;tes, est-ce que vous ne devriez pas
+vous laisser mourir d'inanition, si la vie est une corv&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Une corv&eacute;e, oui, mais curieuse! dit Berni&egrave;re, en jetant son cigare
+inachev&eacute;. Un spectacle souvent assommant, mais un spectacle! Vous &ecirc;tes
+bien quelquefois entr&eacute; dans un th&eacute;&acirc;tre o&ugrave; l'on joue une mauvaise
+pi&egrave;ce?...</p>
+
+<p>&mdash;Souvent, dit l'Am&eacute;ricain, avec un grain d'accent saxon.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait assis pr&egrave;s de Berni&egrave;re, sur une chaise dont les pieds
+s'enfon&ccedil;aient dans le sable.</p>
+
+<p>&mdash;Elle dure, cette pi&egrave;ce ennuyeuse, et l'on voudrait s'en aller! Mais on
+reste, fit M. de Berni&egrave;re.... On reste, on ne sait pas pourquoi....
+Parce qu'on y est, parce que, pour sortir, on ne veut d&eacute;ranger
+personne.... Voil&agrave; la vie, mon cher monsieur Montgomery!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il y a bien quelques petits agr&eacute;ments autour! Vous avez, du reste,
+raison, rien n'est assommant comme une com&eacute;die maussade. On nous en a
+jou&eacute; une hier au Casino!... Terrible! Et quels acteurs! Il y avait l&agrave;
+une com&eacute;dienne qu'on nous donnait pour un premier prix du
+Conservatoire!... En quelle ann&eacute;e, bon Dieu?...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre du temps de Talma!</p>
+
+<p>&mdash;Et je suis rest&eacute;... &agrave; cause de ma femme, qui ne veut jamais s'en
+aller, qui veut toujours tout voir, qui n'est pas pessimiste, elle! Ah!
+non, par exemple! Tout l'amuse! Tout, m&ecirc;me moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah?... fit Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! dit rapidement l'Am&eacute;ricain.</p>
+
+<p>M. de Berni&egrave;re essayait de corriger son <i>Ah! bah?</i></p>
+
+<p>&mdash;Je voulais dire....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'expliquez pas! fit Montgomery avec un flegme aimable.... Cela
+vous &eacute;tonne? Cela m'&eacute;tonne moi-m&ecirc;me d'&ecirc;tre le mari de la plus jolie
+femme de la colonie am&eacute;ricaine. Une beaut&eacute;... professionnelle!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, <i>professional beauty</i>! J'ai retenu de l'anglais de mon professeur
+tout ce qui est devenu parisien. Mais, ajouta le jeune homme, il ne faut
+pas traduire!</p>
+
+<p>M. Montgomery sourit, acceptant la plaisanterie du boulevardier:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends... oui.... Qui fait profession de beaut&eacute;.... A Paris, on
+s'y tromperait!</p>
+
+<p>Il ajouta, froidement, dans son petit sourire singulier:</p>
+
+<p>&mdash;Mais on ne s'y tromperait pas longtemps. Tr&egrave;s aimable, M<sup>me</sup>
+Montgomery... tr&egrave;s aimable... hors de chez elle! L'autre jour,
+<i>Papillonne</i>... oui, <i>Papillonne</i>, du <i>Figaro</i>, a eu l'id&eacute;e de raconter
+l'histoire de notre mariage.... Tr&egrave;s po&eacute;tique, cette histoire!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?... fit M. de Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>Montgomery s'inclina dans un l&eacute;ger salut.</p>
+
+<p>&mdash;Merci encore!</p>
+
+<p>Puis, comme le jeune homme, &eacute;videmment, voulait tenter encore de
+rattraper son exclamation envol&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'expliquez pas! r&eacute;p&eacute;ta l'Am&eacute;ricain. Divorc&eacute;e d'avec un premier
+mari.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> Montgomery?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Vous n'avez donc pas lu <i>Papillonne?</i>.... Je suis son second!...
+Éprise de moi &agrave; cause de... mon Dieu! &agrave; cause de mon nom.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste! Montgomery! dit M. de Berni&egrave;re, en faisant sonner le nom
+historique.</p>
+
+<p>Mais Montgomery l'interrompit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'insistez pas!... Il y a deux <i>m</i> en fran&ccedil;ais! Montgommery! Un
+seul &agrave; mon nom! C'est ce qui ennuie un peu M<sup>me</sup> Montgomery.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez vous en refaire mettre un.... Un <i>m</i> et un <i>de</i>....</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai song&eacute;. Mais &ccedil;a se verrait....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit le jeune homme en riant, &ccedil;a se voit tous les jours!</p>
+
+<p>&mdash;Norton se moquerait de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, M. Norton!... Je regrette que mon cousin Solis ne soit plus
+l&agrave; pour parler de M. Norton. Il y a longtemps que l'on n'a parl&eacute; de M.
+Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez, M. Norton? dit Montgomery.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s peu! Comme on conna&icirc;t les &eacute;trangers &agrave; Paris!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai vu chez lui, &agrave; la derni&egrave;re soir&eacute;e qu'il a donn&eacute;e au Parc
+Monceau!</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois que j'y allais. Superbe, l'inauguration de
+son h&ocirc;tel!... Un luxe et un go&ucirc;t! La serre surtout! Étonnante, la
+serre!... Un bijou parisien vu &agrave; la lumi&egrave;re Edison!... Seulement on n'y
+parle pas assez fran&ccedil;ais. J'y ai vu des Turcs, des Persans, des
+Am&eacute;ricains&mdash;mais des Parisiens, j'en cherchais!...&mdash;Le plus Parisien,
+c'&eacute;tait encore un Japonais... ou un Javanais, je ne sais pas au
+juste.... Ah &ccedil;a! mais, cher monsieur Montgomery, il y a un autre Norton,
+qui vient d'acheter un Meissonier de huit cent mille francs &agrave;
+Philadelphie!</p>
+
+<p>&mdash;C'est le faux Norton!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, le faux Norton?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... comme je suis un Montgomery avec deux <i>m</i>!... Le vrai Norton,
+c'est mon Norton &agrave; moi, Richard Hepworth Norton... le propri&eacute;taire des
+mines de cuivre les plus fameuses et le rival des plus hardis
+entrepreneurs pour la construction des chemins de fer, <i>Norton le
+Riche</i>, comme on l'appelle pour le diff&eacute;rencier de <i>Norton le Pauvre</i>,
+qui n'a que vingt millions....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;.... De rente! ajouta Montgomery froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Berni&egrave;re, Richard Norton!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Richard Norton! Richissime, lui!</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste! fit le Parisien. Riche est maintenant un minimum. Pour
+avoir le strict n&eacute;cessaire, il faut &ecirc;tre....</p>
+
+<p>&mdash;Richissime!... Parfaitement. C'est notre monde am&eacute;ricain qui a invent&eacute;
+ces superlatifs. Et en route pour l'&eacute;norme, l'excessif, le
+gigantesque!... Nous ne pouvons vivre, cher monsieur, comme votre
+vieille Europe, sur une motte de terre us&eacute;e et avec les quatre sous qui
+suffisaient autrefois &agrave; nos p&egrave;res!... Qui n'est pas trop riche
+maintenant ne l'est pas assez! Qui n'a pas d'indigestion n'a pas d&icirc;n&eacute;!
+Qui n'est pas fou d'amour n'a pas aim&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends... dit Berni&egrave;re, en ouvrant son ombrelle... vous ne
+voulez pas vivre comme des &eacute;piciers.</p>
+
+<p>L'Am&eacute;ricain hocha la t&ecirc;te avec un petit air railleur:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cher monsieur, prenez garde, prenez garde! Avec un Am&eacute;ricain, il
+ne faut jamais railler l'&eacute;tat qui semble le plus ridicule pour vos
+pr&eacute;jug&eacute;s fran&ccedil;ais, parce que l'ambassadeur ou le pr&eacute;sident des
+Etats-Unis peut pr&eacute;cis&eacute;ment l'avoir exerc&eacute;.... L'homme qui vous parle a
+fait sa fortune dans un comptoir d'&eacute;picerie.</p>
+
+<p>&mdash;Un Montgomery?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Ma femme voudrait bien l'oublier. Mais je ne rougis pas du tout,
+moi, de m'en souvenir!...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez bien raison!... Cependant, votre associ&eacute;, M. Norton, ce
+n'est pas avec des... pruneaux qu'il a gagn&eacute; cette maison normande, les
+collections qu'il y loge et son h&ocirc;tel de Paris, l'&eacute;tonnement des
+invit&eacute;s, le joyau du parc Monceau?</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre avec des pruneaux qu'il a gagn&eacute; tout cela! Je ne le
+lui ai pas demand&eacute;, r&eacute;pondit froidement Montgomery. Du reste, nous ne
+demandons jamais d'o&ugrave; vient une grande fortune et une jolie femme. Nous
+saluons l'une et nous respectons l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la femme que vous respectez? demanda en riant M. de Berni&egrave;re qui
+s'&eacute;tait lev&eacute;, trouvant d&eacute;cid&eacute;ment le soleil trop chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les deux! dit l'Am&eacute;ricain. Les deux!</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me lorsqu'il s'agit de miss Dickson?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que tout le monde en parle!... Ah! la jolie cr&eacute;ature! Elle
+serait capable de rendre &agrave; Deauville son ancienne splendeur. C'est vrai:
+Trouville d'un c&ocirc;t&eacute;, miss Dickson de l'autre, je parie pour miss
+Dickson. Superbe, miss Dickson! L'autre jour, &agrave; cheval, sur la plage,
+elle &eacute;tait &agrave; peindre! Un portrait de Carolus &eacute;questre!</p>
+
+<p>&mdash;A propos de portrait, monsieur de Berni&egrave;re, demanda l'Am&eacute;ricain, pour
+le prochain Salon, avez-vous un peintre &agrave; me recommander, vous qui &ecirc;tes
+un raffin&eacute;.... Mais un peintre de choix et qui r&eacute;ussirait M<sup>me</sup>
+Montgomery?</p>
+
+<p>&mdash;Qui r&eacute;ussirait M<sup>me</sup> Montgomery? r&eacute;p&eacute;ta Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>Et &agrave; travers son monocle, il regardait le petit gros homme, tout
+enchant&eacute; de sa question; il le regardait avec un l&eacute;ger, tr&egrave;s l&eacute;ger
+sourire narquois: ces maris!</p>
+
+<p>&mdash;Qui r&eacute;ussirait M<sup>me</sup> Montgomery? Mais, cher monsieur, vous avez
+justement un de vos compatriotes, un peintre am&eacute;ricain tr&egrave;s &agrave; la mode,
+tout &agrave; fait &agrave; la mode, depuis son fameux portrait de femme dans le go&ucirc;t
+de Whistler... l'auteur de la <i>Femme en noir</i>.... Edward Harrisson!</p>
+
+<p>Le calme visage, un peu paterne, de Montgomery, s'&eacute;tait glac&eacute;
+brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Harrisson, dit-il. Impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le premier mari de ma femme!</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah? fit M. de Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>Il avait envie d'ajouter: &laquo;Raison de plus, il la conna&icirc;t mieux.&raquo;</p>
+
+<p>Mais cette riposte de sceptique lui resta sur les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tonna seulement que la belle M<sup>me</sup> Montgomery n'e&ucirc;t pas eu le bon
+go&ucirc;t de commencer par choisir le mari actuel et ne f&ucirc;t pas arriv&eacute;e &agrave; M.
+Montgomery par le plus court chemin. Mais, apr&egrave;s tout, une femme a le
+droit de se tromper!</p>
+
+<p>&mdash;Le divorce est fait pour cela, dit Montgomery froidement. Le mariage,
+sans le divorce, c'est une ge&ocirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Et avec le divorce, c'est la ge&ocirc;le temp&eacute;r&eacute;e par l'&eacute;vasion!</p>
+
+<p>&mdash;Pas autre chose!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cher monsieur, je f&eacute;licite M<sup>me</sup> Montgomery de s'&ecirc;tre
+&eacute;vad&eacute;e, et je vous f&eacute;licite d'avoir profit&eacute; de l'&eacute;vasion! Venez-vous
+faire un tour aux petits chevaux?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers. Cela m'amuse de regarder jouer.</p>
+
+<p>&mdash;Et le jeu?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit l'Am&eacute;ricain, je ne joue jamais, jamais! L'argent perdu au jeu,
+c'est comme le pain jet&eacute;: un vol fait &agrave; ceux qui n'en ont pas!</p>
+
+<p>Berni&egrave;re se demandait, en &eacute;coutant Montgomery, si l'Am&eacute;ricain n'&eacute;mettait
+point son axiome pour produire un effet, et par une pose quelconque.
+Non, point du tout, le travailleur enrichi &eacute;tait de bonne foi,
+n'estimant que l'emploi utile de l'argent vaillamment gagn&eacute;.</p>
+
+<p>Et tout en allant doucement vers le Casino, en suivant les <i>planches</i>,
+sous un soleil qui, l&agrave;-bas, faisait &eacute;tinceler la mer, le jeune homme
+continuait sa causerie et questionnait encore.</p>
+
+<p>&mdash;Notez que je ne suis pas avare! disait Montgomery. Je con&ccedil;ois qu'on
+jette les louis par les fen&ecirc;tres, mais qu'on se les fasse r&acirc;cler par le
+r&acirc;teau d'un croupier, je trouve cela absurde!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! le jeu est une sensation comme une autre, fit Berni&egrave;re. Et il y
+en a si peu, si peu!</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez?... Vous &ecirc;tes bien heureux!...</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout; je m'ennuie consid&eacute;rablement.</p>
+
+<p>&mdash;Mariez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon?</p>
+
+<p>&mdash;Mais dame! fit l'Am&eacute;ricain. Ne f&ucirc;t-ce que pour avoir des enfants!</p>
+
+<p>&mdash;Peuh!... La vie est un si petit cadeau &agrave; leur faire!... Et puis on est
+s&ucirc;r d'avoir une femme, on n'est pas certain d'avoir des enfants. Vous
+n'en avez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, dit en riant M. Montgomery, j'ai une femme et qui est mon
+enfant g&acirc;t&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous comprenons point, cher monsieur, dit Berni&egrave;re, au seuil
+du Casino. Vous &ecirc;tes un homme d'action, moi un homme de doute....</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que &ccedil;a, je crois: un d&eacute;liquescent!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez. Nous sommes tous un peu ainsi, en cette fin de
+dix-neuvi&egrave;me!</p>
+
+<p>&mdash;Tous?</p>
+
+<p>&mdash;Tous ceux qui pensent!</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne pensent qu'&agrave; eux!...</p>
+
+<p>&mdash;Cher monsieur Montgomery, je voudrais bien savoir o&ugrave; sont les gens qui
+songent sp&eacute;cialement aux autres! Vous me citerez saint Vincent de Paul:
+il est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, est-ce que vous n'&ecirc;tes pas un peu parent de M. de Solis?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis son cousin!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il pensait m&ecirc;me &agrave; lui, en allant au Tonkin faire des
+observations sur le climat de ce diable de pays?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il se piquait d'&ecirc;tre un d&eacute;cadent?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Mais vous me parlez d'une exception. C'est une exception, mon
+cousin, un h&eacute;ros. Oui, ma parole! Elles confirment les r&egrave;gles, les
+exceptions!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! cher monsieur, l'ambition de tout homme qui n'est pas un imb&eacute;cile,
+c'est d'&ecirc;tre une exception!... Ah! si j'&eacute;tais jeune et si j'&eacute;tais
+Fran&ccedil;ais!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... Rien!... Les affaires de votre pays ne me regardent pas.
+Allons voir les petits chevaux!... Passez!... Passez donc, cher
+monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, je vous prie. Apr&egrave;s vous!</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s vous!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Berni&egrave;re en prenant le bras de l'Am&eacute;ricain, mon cher
+monsieur Montgomery, passons ensemble!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+
+<p>&mdash;Faites remettre ma carte; si M. Norton est chez lui, il me recevra!</p>
+
+<p>Le valet &agrave; qui s'adressait cet ordre, donn&eacute; d'un ton ferme o&ugrave;, sous une
+politesse douce, se faisait sentir l'habitude du commandement, regarda
+l'homme qui lui parlait. Un jeune homme, ou plut&ocirc;t un homme jeune, brun,
+mince, la barbe enti&egrave;re, taill&eacute;e en pointe, la redingote serr&eacute;e &agrave; la
+taille: quelque officier en tenue bourgeoise et sans d&eacute;coration &agrave; la
+boutonni&egrave;re.</p>
+
+<p>Les valets, dans la villa normande de M. Richard Norton, habitu&eacute;s &agrave; une
+mar&eacute;e de solliciteurs arrivant l&agrave;, m&ecirc;me &agrave; Trouville, au seuil de la
+maison de l'Am&eacute;ricain avec une vitesse et un fracas de mascaret, ne
+voyaient que rarement dans l'antichambre des figures fran&ccedil;aises, et dans
+la r&eacute;ponse que fit au jeune homme le domestique apr&egrave;s avoir d&eacute;pos&eacute; sur
+un plateau d'argent la carte donn&eacute;e, il y avait une nuance toute
+particuli&egrave;re de respect.</p>
+
+<p>&mdash;Si monsieur le marquis veut se donner la peine d'attendre!</p>
+
+<p>Et le valet, qui venait de jeter un leste coup d'&oelig;il sur la carte et
+d'y lire un nom: <i>Marquis de Solis</i>, ouvrait c&eacute;r&eacute;monieusement la porte
+d'un petit salon du rez-de-chauss&eacute;e donnant sur le vestibule et y
+introduisait le marquis.</p>
+
+<p>M. de Solis s'assit, et tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute; de trouver un tel c&eacute;r&eacute;monial dans
+cette fa&ccedil;on de chalet luxueux, regarda autour de lui les tableaux
+accroch&eacute;s dans ce petit salon meubl&eacute; comme un Trianon, blanc et or. Les
+ma&icirc;tres illustres y &eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;s par quelque toile, une aquarelle
+ou un morceau de choix. Mais ce n'&eacute;tait &eacute;videmment l&agrave; que de petits
+&eacute;chantillons de la collection de Richard Norton, dont la galerie, &agrave;
+New-York comme &agrave; Paris, &eacute;tait c&eacute;l&egrave;bre.</p>
+
+<p>Le marquis entendait en m&ecirc;me temps le valet appeler quelqu'un, dans un
+cornet acoustique, du bas de l'escalier, pour savoir si M. Norton, dont
+le cabinet de travail se trouvait &eacute;videmment au premier ou au second
+&eacute;tage, sur la mer, &eacute;tait visible.</p>
+
+<p>M. de Solis avait, un moment, h&eacute;sit&eacute; &agrave; se pr&eacute;senter chez Norton, &agrave;
+remuer tout &agrave; coup un pass&eacute; qui lui &eacute;tait cher. Il l'aimait, ce Norton,
+pour l'avoir connu l&agrave;-bas, au Nouveau Monde, o&ugrave; M. de Solis &eacute;tait all&eacute;
+&eacute;tudier les vignes am&eacute;ricaines, voulant essayer de d&eacute;fendre ce qui
+pouvait &ecirc;tre sauv&eacute; encore de la fortune de la marquise, sa m&egrave;re. Libre,
+c&eacute;libataire, voyageur par go&ucirc;t et, depuis quelques ann&eacute;es, par une sorte
+de besoin physique et moral, comme s'il avait eu &agrave; secouer dans la
+fi&egrave;vre des d&eacute;placements, quelque obsession lassante, M. de Solis avait
+trouv&eacute; peu d'hommes qui lui fussent plus sympathiques et qui, pour tout
+dire, fussent, comme l'Am&eacute;ricain, des hommes.</p>
+
+<p>Et, par une ironique destin&eacute;e, dans cet homme respect&eacute;, dans cet ami
+dont le marquis emportait le souvenir &agrave; travers la vie, le hasard avait
+voulu que Solis d&ucirc;t rencontrer l'&ecirc;tre insolemment heureux, n&eacute;
+pr&eacute;cis&eacute;ment pour lui prendre, sans le savoir, pour lui arracher la femme
+aim&eacute;e. Tout un roman inachev&eacute;, volontairement inachev&eacute;, dans le
+d&eacute;chirement du sacrifice, dans un monde de r&ecirc;ves finis, chass&eacute;s, se
+dressait l&agrave;, tout &agrave; coup, pour Solis, lorsque le docteur lui avait
+annonc&eacute; la pr&eacute;sence, &agrave; Trouville, de Richard Norton et de celle qui
+s'appelait mistress Norton.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Norton! Elle portait un autre nom, lorsqu'il l'avait rencontr&eacute;e,
+il y a quatre ann&eacute;es d&eacute;j&agrave;, &agrave; New-York, chez M. Harley, son p&egrave;re, et
+lorsque, dans les causeries de jeune homme &agrave; jeune fille, dans les
+confidences irr&eacute;fl&eacute;chies, plus intimes chaque jour, il s'&eacute;tait laiss&eacute;
+aller &agrave; avouer presque &agrave; cette Sylvia&mdash;Sylvia! l'&eacute;cho de ce nom &eacute;tait ce
+qui lui restait de ce pass&eacute;!&mdash;tout un amour grandissant, le seul amour
+vrai qu'il e&ucirc;t &eacute;prouv&eacute; de sa vie. Et elle-m&ecirc;me, cette Sylvia, ne
+semblait-elle pas l'aimer? Ne le lui disait-elle point, dans la douceur
+du regard, dans la pression plus lente du <i>shake-hands</i>, dans les
+paroles m&ecirc;mes tomb&eacute;es de cette bouche d'enfant rieuse et pourtant grave
+aussi? Comme il l'avait aim&eacute;e, dans sa fiert&eacute;, dans ce calme un peu
+hautain qu'elle avait, dans ces yeux, clairs comme une vague travers&eacute;e
+du soleil, qu'elle fixait sur lui comme pour lire en lui et qui, sous
+les sourcils, d'un blond chaud, les cheveux fauves, le front pensif,
+luisaient avec une acuit&eacute; &eacute;trange! Il &eacute;tait r&eacute;solu &agrave; en faire sa femme,
+si elle consentait et si M. Harley, le banquier, voulait donner sa fille
+&agrave; un Fran&ccedil;ais! De Sylvia, Georges de Solis &eacute;tait s&ucirc;r. Il n'avait qu'&agrave;
+parler, il allait parler, et voil&agrave; qu'une d&eacute;p&ecirc;che alarm&eacute;e, pressante, de
+M<sup>me</sup> de Solis, rappelait tout &agrave; coup le marquis en France. Il fallait
+que le fils rev&icirc;nt pour disputer &agrave; l'acharnement f&eacute;roce des cr&eacute;anciers
+la fortune des Solis.</p>
+
+<p>Alors, le marquis rentrait au pays, luttait, arrachait aux griffes
+d'&acirc;pres coquins ce que son p&egrave;re, affol&eacute; de sp&eacute;culations malheureuses,
+pouvait encore avoir laiss&eacute;. Mais, devant les d&eacute;bris de cette fortune,
+suffisante pour sa m&egrave;re et pour lui, insuffisante pour la fille du
+banquier Harley, le marquis n'osait plus laisser &eacute;chapper la demande et
+l'aveu qui lui br&ucirc;laient les l&egrave;vres. Il attendait, il comptait sur
+quelque hasard heureux, et le temps passait, et, l&agrave;-bas, Sylvia
+oubliait, sans doute, se croyant oubli&eacute;e, et, le jour o&ugrave; Solis apprenait
+que miss Harley devenait la femme d'un autre, il partait, courant le
+monde, pour &eacute;chapper &agrave; sa propre pens&eacute;e, &agrave; sa souffrance, comme une b&ecirc;te
+bless&eacute;e qui fuit, esp&eacute;rant secouer, en courant, la douleur de la
+blessure.</p>
+
+<p>Mais on ne secoue que les gouttes de sang en ces fuites &eacute;perdues. Le
+marquis avait promen&eacute; sa tristesse et harass&eacute; sa curiosit&eacute; &agrave; travers ces
+voyages, missions de savant ou s&eacute;jours qu'il s'imposait &agrave; lui-m&ecirc;me dans
+l'Extr&ecirc;me-Orient, il avait us&eacute; son temps, sa vie, mais rien en lui, rien
+n'&eacute;tait cicatris&eacute;! L'oubli n'&eacute;tait pas venu, et lorsque le docteur avait
+parl&eacute; de Norton, un serrement de c&oelig;ur rendait le marquis tout p&acirc;le.</p>
+
+<p>Car il avait fallu, pour que la perte de cette Sylvia f&ucirc;t plus
+compl&egrave;te, il avait fallu que l'homme qui avait fait d'elle sa femme f&ucirc;t
+pr&eacute;cis&eacute;ment, par une ironie mauvaise, un &ecirc;tre qu'il avait aim&eacute;
+profond&eacute;ment, un de ceux qui se donnent et &agrave; qui on se donne d&egrave;s le
+premier regard, dans la premi&egrave;re poign&eacute;e de main.</p>
+
+<p>Solis ne se rappelait pas que Norton lui e&ucirc;t jamais parl&eacute; de miss
+Harley. Et pourtant, li&eacute;s intimement l'un &agrave; l'autre, ces deux hommes
+avaient &eacute;chang&eacute; bien des confidences, autrefois. Solis, recommand&eacute; &agrave;
+Richard Norton par le repr&eacute;sentant des Etats-Unis &agrave; Paris, ancien
+compagnon de Norton, avait &eacute;t&eacute; l'h&ocirc;te de Richard dans des &eacute;tablissements
+miniers que le Fran&ccedil;ais voulait &eacute;tudier, et leurs relations, n&eacute;es du
+hasard, s'&eacute;taient&mdash;comme le fer s'aci&eacute;rise au feu&mdash;chang&eacute;e en amiti&eacute;
+d&eacute;vou&eacute;e, compl&egrave;te, dans l'&eacute;preuve du p&eacute;ril.</p>
+
+<p>Les sympathies vraies ne s'expliquent point, du reste. S'ils se fussent
+vus pour la premi&egrave;re fois dans un salon, ils se fussent aim&eacute;s en
+supposant qu'ils eussent pu causer, en toute libert&eacute; de c&oelig;ur, comme,
+l&agrave;-bas, dans le t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te des journ&eacute;es longues o&ugrave; Norton expliquait et
+Solis &eacute;coutait. Et le marquis s'en souvenait fort bien! Jamais Norton
+n'avait laiss&eacute; deviner qu'il connaissait miss Harley. Il ne la
+connaissait peut-&ecirc;tre pas alors! Il l'avait rencontr&eacute;e depuis, il s'en
+&eacute;tait &eacute;pris, il avait demand&eacute; sa main....</p>
+
+<p>Georges saurait les d&eacute;tails de tout cela, d&egrave;s sa premi&egrave;re causerie avec
+Norton. Il avait comme une h&acirc;te fi&eacute;vreuse &agrave; le revoir.</p>
+
+<p>Le revoir?... Ou la revoir!</p>
+
+<p>Il n'osait m&ecirc;me pas se poser la question &agrave; lui-m&ecirc;me. Mais, avec cette
+facult&eacute; presque cruelle d'analyse intime qu'ont certaines &acirc;mes, il
+sentait qu'il entrait plus de joie dans son envie de retrouver Norton et
+plus de terreur dans son esprit de revoir Sylvia....</p>
+
+<p>Il avait d'ailleurs fait, sans presque r&eacute;fl&eacute;chir&mdash;machinalement, comme
+d'instinct&mdash;le chemin qui conduisait &agrave; la villa Norton, et il se
+trouvait devant la porte, pr&ecirc;t &agrave; sonner&mdash;bien mieux, ayant sonn&eacute;&mdash;et se
+demandant encore s'il ne ferait pas mieux de prendre le train de Paris
+et de quitter Trouville sans avoir revu cet homme qu'il aimait et cette
+femme qu'il avait timidement, silencieusement ador&eacute;e....</p>
+
+<p>Il h&eacute;sitait encore presque, dans ce salon d'attente o&ugrave; on l'avait
+introduit, il regrettait d'&ecirc;tre venu, il se disait qu'il e&ucirc;t mieux valu,
+pour lui-m&ecirc;me et pour elle, n'avoir jamais retrouv&eacute; ce pass&eacute;.</p>
+
+<p>Un coup de sifflet traversa l'antichambre comme quelque commandement &agrave;
+bord d'un navire, et le valet rentra, priant &laquo;monsieur le marquis&raquo; de le
+suivre.</p>
+
+<p>Solis, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; par le domestique, monta un escalier &agrave; rampe de bois
+sculpt&eacute; o&ugrave; des fa&iuml;ences de prix &eacute;taient accroch&eacute;es, les couleurs des
+vieux Rouen r&eacute;pondant aux vieux reflets mordor&eacute;s des plats
+mezzo-arabes;&mdash;et au second &eacute;tage de la villa, aussi luxueuse qu'un
+h&ocirc;tel des Champs-Elys&eacute;es, Georges de Solis se trouva devant un laquais
+qui, c&eacute;r&eacute;monieusement, lui ouvrit la porte d'un vaste cabinet de
+travail, donnant par un large <i>window</i> sur la mer:&mdash;une porte au seuil
+de laquelle le jeune homme se trouva en face d'un grand gaillard barbu
+et souriant, la voix forte et la large main tendue, et qui, joyeusement,
+lui cria avec un accent yankee assez prononc&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la bonne aubaine!</p>
+
+<p>Et la voix de Norton sonnait claire comme une fanfare.</p>
+
+<p>&mdash;Embrassez-moi donc, et asseyez-vous, cher! Et quel bon vent vous
+am&egrave;ne?</p>
+
+<p>Les deux hommes s'entre-regard&egrave;rent un moment avec cette curiosit&eacute;
+instinctive de gens qui, en s'interrogeant ainsi des yeux, sautent
+par-dessus les ann&eacute;es pass&eacute;es, et Georges de Solis retrouvait, avec un
+plaisir vrai, tout autre pens&eacute;e disparue pour une minute, son ami Norton
+tel qu'il l'avait quitt&eacute;, b&acirc;ti &agrave; chaux et &agrave; sable, la carrure large avec
+des &eacute;paules de cariatide et des poignets de lutteur. Le front
+volontaire, o&ugrave; l'ossature sous la peau semblait de pierre, s'encadrait
+d'une chevelure rousse un peu grisonnante aux tempes et les l&egrave;vres
+ras&eacute;es &eacute;nergiques, franches, la longue barbe au menton, les oreilles
+&eacute;cart&eacute;es du visage, la tenue m&ecirc;me un peu puritaine&mdash;une redingote
+longue, boutonn&eacute;e sur ce grand torse solide&mdash;rien, chez l'Am&eacute;ricain,
+n'avait chang&eacute;, subi d'atteintes; et, &agrave; son tour, Norton, de ses yeux
+gris enfonc&eacute;s dans des sourcils h&eacute;riss&eacute;s en broussailles, interrogeait
+le visage du marquis et disait gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes toujours le m&ecirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!... j'ai plus de bistre &agrave; la peau et moins de cheveux sur la
+t&ecirc;te! Les voyages....</p>
+
+<p>&mdash;Et d'o&ugrave; venez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;D'un peu partout. Du diable!</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais all&eacute; chez vous d&egrave;s mon arriv&eacute;e &agrave; Paris! Personne. Votre m&egrave;re
+en province. Vous....</p>
+
+<p>&mdash;En Indo-Chine. Mais aujourd'hui, ma m&egrave;re que j'avais retrouv&eacute;e &agrave; Solis
+&agrave; mon retour, et moi, nous avons quitt&eacute; les Landes et je viens essayer
+de donner un peu de sant&eacute; et un bain d'air &agrave; ma ch&egrave;re bien-aim&eacute;e.
+J'aurais pu aller &agrave; Biarritz, qui est plus pr&egrave;s de Dax, mais &agrave; Paris, o&ugrave;
+il y a toujours plus d'occasions de vente ou d'achat, j'essaierai de
+vendre, apr&egrave;s cette saison d'eaux, une de nos propri&eacute;t&eacute;s, qui ne
+rapporte plus ce qu'elle co&ucirc;te. Et mon projet est ensuite d'aller
+m'enterrer &agrave; Solis, avec ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me ferez l'honneur de me pr&eacute;senter &agrave; elle, dit Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Avec joie! Elle vous adore, vous savez!... Oh! elle m'a fait cent fois
+raconter comment vous m'avez si joliment emp&ecirc;ch&eacute; d'&ecirc;tre r&ocirc;ti tout vif,
+le jour de cet incendie, dans votre mine de p&eacute;trole. Ce que j'ai pens&eacute;
+souvent &agrave; notre aventure!... Nous sommes sortis de l&agrave;, je vous vois
+encore quand j'ai repris &agrave; peu pr&egrave;s connaissance, moi &agrave; demi asphyxi&eacute;,
+vous la barbe grill&eacute;e et les cheveux ras&eacute;s par le feu!</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez qu'ils ont repouss&eacute;, fit Norton en riant. Et ne parlez pas
+de cela surtout, mon cher Georges. S'il y a quelqu'un qui, ce jour-l&agrave;,
+ait, comme on dit dans les romans, sauv&eacute; l'autre, c'est vous!
+Parfaitement, c'est vous! Je vous ai tir&eacute; du brasier o&ugrave; un faux pas vous
+avait fait tomber, mais vous n'y &eacute;tiez, mon cher, venu que pour m'en
+arracher, moi, et sans votre intervention j'&eacute;tais parfaitement assomm&eacute;
+par les poutres.... Oh! tout net! Et r&eacute;duit &agrave; l'&eacute;tat de charbon
+par-dessus le march&eacute;! Si vous racontez de cette fa&ccedil;on-l&agrave; vos voyages &agrave;
+M<sup>me</sup> de Solis, elle n'en doit savoir que la moiti&eacute;. C'est trop de
+modestie et il est temps que j'arrive pour faire conna&icirc;tre la v&eacute;rit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soit! fit le marquis en souriant. Nous nous sommes rendu
+mutuellement le service de nous conserver la vie, si c'est un service!
+<i>Ex &aelig;quo!</i> D'ailleurs, c'est d&eacute;j&agrave; vieux tout cela! Cinq ans! Et, vous
+savez, Norton, je vous dirai avec plus de v&eacute;rit&eacute; ce que vous me disiez
+tout &agrave; l'heure: Vous n'avez pas chang&eacute;.... Si!... Vous avez rajeuni!</p>
+
+<p>&mdash;Quand on a d&eacute;pass&eacute; la quarantaine, c'est ce qu'on a de plus spirituel
+&agrave; faire! Et puis, il faut bien rajeunir!... Oh! je ne suis plus l'esp&egrave;ce
+de trappeur que vous avez connu, vivant presque d'une vie de man&oelig;uvre,
+au milieu de ses ouvriers, l&agrave;-bas.... Je me suis&mdash;comment
+diriez-vous?&mdash;adouci, f&eacute;minis&eacute;, pour plaire &agrave; la ch&egrave;re femme que j'ai
+&eacute;pous&eacute;e....</p>
+
+<p>Richard Norton avait mis dans ce peu de mots un instinctif
+attendrissement, et Solis, tr&egrave;s &eacute;mu, ma&icirc;tre de lui-m&ecirc;me pourtant et
+essayant de para&icirc;tre, non pas indiff&eacute;rent&mdash;int&eacute;ress&eacute; au contraire, mais
+comme un ami au bonheur d'un ami&mdash;Solis devinait que cet homme &eacute;prouvait
+une sorte de besoin violent:&mdash;parler de l'ador&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, vous &ecirc;tes mari&eacute;! dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; la meilleure des cr&eacute;atures! Ah! que je regrette que mistress
+Norton soit sortie!... Elle sera si heureuse de vous revoir!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le jeune homme. Vraiment?... M<sup>me</sup> Norton me fait l'honneur
+de se souvenir de moi?</p>
+
+<p>&mdash;De vous, cher? Mais nous parlons souvent de vous. Tr&egrave;s souvent!</p>
+
+<p>Solis cherchait un compliment, un remerciement. Il ne trouvait pas.
+Chose &eacute;trange, ce que lui disait l&agrave; Norton, au lieu de lui &ecirc;tre
+agr&eacute;able, lui amenait une souffrance. Elle parlait de lui! Lui, au
+contraire, gardait son nom en sa m&eacute;moire, pr&eacute;cieusement, comme en un
+sanctuaire. Il pensait, repensait &agrave; elle et n'en parlait &agrave; personne!
+Elle parlait de lui, indiff&eacute;rente, consol&eacute;e, heureuse! Et ce souvenir
+que lui gardait Sylvia le torturait plus que le silence m&ecirc;me et que
+l'oubli!</p>
+
+<p>&mdash;C'est la plus charmante des femmes, reprit Norton. Un peu souffrante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah? dit M. de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est pour sa sant&eacute; que je me suis d&eacute;cid&eacute; &agrave; me fixer &agrave; Paris....
+Le docteur Fargeas fait des miracles lorsqu'il s'agit des maladies de
+nerfs.... Et c'est de cela que souffre Sylvia! Oui, elle a h&eacute;rit&eacute; de sa
+m&egrave;re, fille d'un Virginien, grand chasseur et surtout grand mangeur et
+grand buveur, que la goutte avait tu&eacute;, un fond de temp&eacute;rament
+arthritique. Et, si l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; maternelle se f&ucirc;t born&eacute;e l&agrave;, tout e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+pour le mieux; mais elle lui a communiqu&eacute; cette impressionnabilit&eacute;
+extr&ecirc;me, maladive. Le climat de New-York, avec ses alternatives de
+chaleur torride et de froid glacial, ne lui valait rien. Un ou deux &eacute;t&eacute;s
+dans la Floride ne suffisaient pas &agrave; la remettre en bon &eacute;tat. Et puis,
+encore une fois, je ne crois qu'&agrave; Fargeas, j'ai pour Sylvia la
+superstition de Fargeas!</p>
+
+<p>Instinctivement, Georges de Solis ferma les yeux rapidement; ce nom de
+Sylvia entendu l&agrave;, prononc&eacute; tout haut, pour la premi&egrave;re fois depuis des
+ann&eacute;es, lui causait une impression singuli&egrave;re. Il le saluait de la
+paupi&egrave;re comme un soldat salue de la t&ecirc;te la premi&egrave;re balle.</p>
+
+<p>Norton, lui, continuait ses confidences, parlant de Sylvia avec
+l'effusion d&eacute;bordante de l'homme qui aime&mdash;puis il s'interrompit, disant
+avec une &eacute;motion profonde:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez ce que c'est que l'amiti&eacute;! Il n'y a pas cinq minutes que vous
+&ecirc;tes l&agrave;, mon cher Solis, et je vous dis, &agrave; vous, tout naturellement, ce
+que je ne dirais &agrave; personne, ce que je ne m'avoue que vaguement &agrave;
+moi-m&ecirc;me.... Ne parlons plus de cela! Parlons de vous!...</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient assis en face l'un de l'autre, devant le window, &agrave; deux pas
+d'une table o&ugrave;, sous des presse-papiers, des d&eacute;p&ecirc;ches, des lettres, des
+brochures s'entassaient, m&eacute;thodiquement class&eacute;es, annot&eacute;es, r&eacute;unies par
+des &eacute;pingles.</p>
+
+<p>&mdash;Un cigare?... dit Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, vous savez bien que je ne fume pas!</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste. Eh bien, depuis si longtemps, qu'&ecirc;tes-vous devenu, cher
+ami?</p>
+
+<p>Solis hocha la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je suis devenu! Rien! J'ai voyag&eacute; pour me d&eacute;sennuyer, allant en
+Annam comme j'&eacute;tais all&eacute; aux Etats-Unis, comme j'aurais fl&acirc;n&eacute; sur le
+boulevard.</p>
+
+<p>&mdash;Avec plus de profit pour la science pourtant! J'ai lu dans la <i>Revue</i>
+un travail, sur la colonisation de l'Extr&ecirc;me-Orient, qui me para&icirc;t assez
+pratique!</p>
+
+<p>&mdash;Et, pour l'&eacute;crire, il &eacute;tait inutile d'aller si loin. C'est peut-&ecirc;tre
+&agrave; Paris qu'on apprend le plus de choses, m&ecirc;me sur les pays lointains!...
+J'ai trouv&eacute; au Club des amis qui, sur ce que j'avais vu au Tonkin, en
+savaient, je vous jure, autant que moi. Le t&eacute;l&eacute;graphe leur apprenait en
+dix lignes et en deux minutes ce que je mettais deux mois &agrave;
+d&eacute;couvrir.... Et puis, le voyage, le voyage! C'est tr&egrave;s joli quand on
+n'emporte pas un peu d'ennui... des souvenirs... avec ses bagages!</p>
+
+<p>&mdash;Des souvenirs.... Votre m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la ch&egrave;re sainte! fit M. de Solis. Son souvenir &agrave; elle m'e&ucirc;t rendu
+le courage! Mais il y en avait d'autres!... Oubli&eacute;s, ceux-l&agrave;,
+d'ailleurs, j'esp&egrave;re; oui, perdus en route, laiss&eacute;s en chemin, avec ma
+poudre br&ucirc;l&eacute;e et mes cartouches vides! Je suis venu avec la r&eacute;solution
+formelle d'en finir avec les aventures et de vieillir, aupr&egrave;s de ma
+chemin&eacute;e, heureux, comme vous... mari&eacute;, comme vous!</p>
+
+<p>&mdash;Heureux! fit Richard en hochant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons!&mdash;Et le marquis essayait de sourire apr&egrave;s s'&ecirc;tre contraint &agrave;
+chasser les souvenirs qui lui montaient au c&oelig;ur.&mdash;Voyons, Norton,
+conna&icirc;triez-vous une jeune fille qui voul&ucirc;t d'un brave gar&ccedil;on un peu
+attrist&eacute;, mais point maussade, d&eacute;sillusionn&eacute; sur bien des points, mais
+pas &agrave; la mode, peu pessimiste&mdash;mon cousin Berni&egrave;re se charge de cette
+sp&eacute;cialit&eacute;-l&agrave;&mdash;et gardant encore assez de foi, de passion, pour
+commettre, au besoin, quelque folie et m&ecirc;me pour se r&eacute;signer &agrave; la
+sagesse? Ma m&egrave;re tient &agrave; ne pas me voir devenir vieux gar&ccedil;on!
+Marions-nous donc! Et, apr&egrave;s tout, le voyage au coin du feu est le seul
+que je n'aie jamais fait! Aussi bien, c'est r&eacute;solu! J'ai un peu peur du
+mariage, comme on a peur que l'eau ne soit pas trop froide au premier
+bain.... Mais je suis d&eacute;cid&eacute; &agrave; me jeter &agrave; la nage! Avez-vous quelqu'un
+pour m'apprendre &agrave; nager, Norton?</p>
+
+<p>L'Am&eacute;ricain n'avait pas quitt&eacute; des yeux le marquis, tandis que M. de
+Solis parlait, laissant sous cette gaiet&eacute; factice deviner quelque ironie
+douloureuse, une souffrance, le parti-pris d'un homme qui a soif de
+nouveau parce qu'il a soif d'oubli.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, se marier, c'est, pour vous, se jeter &agrave; l'eau? Eh bien! mais
+c'est galant pour votre professeur de natation! dit Norton. Je ne
+connais personne digne de vous... s&eacute;rieusement.... Si je voyais une
+jeune fille remarquable parmi nos Am&eacute;ricaines....</p>
+
+<p>&mdash;Non! oh! pas une Am&eacute;ricaine! dit vivement Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'&eacute;pouserai jamais une Am&eacute;ricaine!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi...?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'estime qu'il y a assez de froissements possibles, dans le
+mariage, avec la diff&eacute;rence des caract&egrave;res sans y ajouter la diff&eacute;rence
+des races!</p>
+
+<p>Le marquis &eacute;tait presque grave et si s&eacute;rieux que Richard Norton ne put
+s'emp&ecirc;cher de sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Si mes compatriotes vous entendaient, elles seraient capables de vous
+arracher les yeux! Elles sont jolies, pourtant, les Am&eacute;ricaines, et
+exquises, et s&eacute;rieuses, et d&eacute;vou&eacute;es sous leurs airs excentriques!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien! fit Solis.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, puisque vous voulez vous marier, pour vous marier, presque
+au hasard, je ne comprends pas, je l'avoue, qu'on traite une affaire
+aussi grave comme une loterie!</p>
+
+<p>&mdash;Du moment que c'est une affaire! dit le marquis, gardant toujours son
+pli de l&egrave;vres agressif.</p>
+
+<p>Les yeux gris de Norton ne le quittaient point, comme si l'Am&eacute;ricain e&ucirc;t
+voulu deviner le secret de cette tristesse qui n'existait pas autrefois
+dans l'esprit de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Une affaire! Une affaire! Je suis bien certain, pourtant, mon cher
+Georges, que la dot vous est indiff&eacute;rente.</p>
+
+<p>&mdash;Absolument.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus, qu'en Am&eacute;rique, la dot n'existe pas, ce qui enl&egrave;ve au
+mariage je ne sais quelle odeur d'argent, qu'il garde un peu beaucoup
+dans votre France.... Vous avouerez que, pour un peuple de n&eacute;gociants,
+ce d&eacute;dain des bank-notes ne manque pas d'une certaine tournure.</p>
+
+<p>Solis &eacute;tait, un moment, demeur&eacute; sans r&eacute;pondre, regardant sur la chemin&eacute;e
+une &eacute;trange pendule, dont le balancier &eacute;tait un pilon d'acier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne songe pas du tout, fit-il, l'&oelig;il toujours fix&eacute; sur ce
+balancier, mais pas du tout, &agrave; critiquer vos m&oelig;urs ou vos jeunes
+filles, en vous disant que je n'&eacute;pouserai point une Am&eacute;ricaine... pas
+plus que je n'entends parler d'un march&eacute;, quand je prononce ce vilain
+mot: &laquo;<i>Une affaire</i>.&raquo; Je dis seulement que, lorsqu'on n'a pas &eacute;pous&eacute;
+celle qu'on devait aimer, il faut peut-&ecirc;tre laisser au hasard le soin de
+nous faire aimer celle qu'on &eacute;pousera!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! Voil&agrave; une jolie th&eacute;orie! dit Norton, riant un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une th&eacute;orie, c'est une des mille n&eacute;cessit&eacute;s o&ugrave; nous
+r&eacute;duit la vie actuelle, telle qu'elle est faite!... Vous avez&mdash;vous&mdash;et
+le marquis parlait lentement, risquait ses paroles une &agrave; une, comme un
+homme marcherait avec pr&eacute;caution, pas &agrave; pas, sur quelque &eacute;tang
+gel&eacute;&mdash;vous avez la chance, sans nul doute, Norton, d'avoir fait un
+mariage d'amour....</p>
+
+<p>Il affectait de regarder la mer, au loin, par le window entr'ouvert,
+mais ses yeux &eacute;piaient le visage de Norton.</p>
+
+<p>&mdash;J'adorais la jeune fille &agrave; qui j'ai demand&eacute; sa main! r&eacute;pondit
+l'Am&eacute;ricain, tr&egrave;s gravement.</p>
+
+<p>Solis riposta, la voix haute:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai ador&eacute; une femme exquise, &agrave; qui je n'ai pas os&eacute; dire que je
+l'aimais!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous r&eacute;p&eacute;terai encore: Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous &eacute;tiez riche, fort riche, et vous pouviez offrir, avec votre
+fortune, votre nom &agrave; qui vous vouliez.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute....</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit M. de Solis, j'&eacute;tais assez pauvre, comparativement &agrave; cette
+jeune fille, et je ne pouvais pas, je n'osais pas lui dire de partager
+une existence qui lui e&ucirc;t sembl&eacute; mesquine, compar&eacute;e &agrave; celle qu'elle
+avait, jusque-l&agrave;, men&eacute;e chez son p&egrave;re. Et mon amour me criait de parler,
+et mon orgueil m'ordonnait de me taire.</p>
+
+<p>&mdash;Il est dommage que cette jeune fille n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; une Yankee, comme
+vous dites. Vous auriez &eacute;t&eacute; plus &agrave; l'aise. Je sais une jeune fille dont
+le p&egrave;re a cinq cent mille dollars de rente et qui a &eacute;pous&eacute; un pasteur de
+Tennessee, lequel a sa Bible pour toute fortune. Elle est tr&egrave;s heureuse.
+Bah! mon cher Georges, une femme console d'une femme! Il y a un proverbe
+espagnol qui dit: &laquo;La tache de sang de la m&ucirc;re, une autre m&ucirc;re
+l'efface!&raquo; Vous en verrez chez moi, au parc Monceau, des Am&eacute;ricaines,
+brunes, blondes, rousses, et de d&eacute;licieuses, et de capiteuses, et de
+charmantes, et c'est peut-&ecirc;tre&mdash;en d&eacute;pit de vos restrictions sur la
+race&mdash;l'une d'elles qui effacera l'image de votre compatriote.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre! r&eacute;pondit M. de Solis.</p>
+
+<p>Puis, regardant toujours cette pendule o&ugrave; l'&oelig;uvre d'art se faisait
+machine, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas!</p>
+
+<p>L'Am&eacute;ricain haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! On ne croit jamais ces choses-l&agrave; jusqu'au jour o&ugrave; l'on
+s'aper&ccedil;oit que ce qu'il y a de plus rapide apr&egrave;s l'oubli des vivants
+disparus, c'est l'oubli des sentiments qu'on croyait &eacute;ternels.... Et
+c'est bien naturel.... Mais, mon cher Georges, si l'on passait sa vie &agrave;
+ne se consoler de rien, on ne vivrait pas!... Et il faut vivre!... En
+avant, toujours en avant! C'est notre devise nationale.... Et c'est ma
+devise particuli&egrave;re.... Je ne passe point ma vie &agrave; m'attarder aux
+fant&ocirc;mes du sentiment.</p>
+
+<p>M. de Solis regardait autour de lui pendant que Norton lui parlait, et
+il &eacute;prouvait, &agrave; se trouver l&agrave;, &agrave; Trouville, dans le cabinet de
+l'Am&eacute;ricain, presque pareil &agrave; un <i>office</i> de New-York, la sensation d'un
+voyage, une sorte d'impression d'exotisme. Jusqu'en cette maison du bord
+de la mer, Norton avait apport&eacute; sa marque particuli&egrave;re et l'estampille
+de ses go&ucirc;ts personnels. Ce cabinet de villa normande avait en effet un
+caract&egrave;re sp&eacute;cial. Au milieu du luxe de cette construction fantaisiste,
+de ces bibelots qui rappelaient &agrave; Trouville l'h&ocirc;tel de la rue Rembrandt,
+cette pi&egrave;ce d'aspect s&eacute;v&egrave;re&mdash;&eacute;gay&eacute;e seulement par la trou&eacute;e de la mer,
+de la lumi&egrave;re, par le window&mdash;ce grand cabinet ressemblait &agrave; la vaste
+cellule d'un laborieux. Des tableaux, mais peu nombreux, et &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un
+<i>Cavalier</i>, de Velazquez, argent&eacute; comme une vieille orf&egrave;vrerie, une
+aquarelle repr&eacute;sentant, sur une mer d&eacute;plorablement bleue, un yacht
+portant le nom de M<sup>me</sup> Norton: <i>Sylvia</i>; le cadre de cette <i>marine</i>,
+sign&eacute;e d'un artiste am&eacute;ricain, touchant presque un paysage o&ugrave;, &agrave; l'ombre
+de pins gigantesques&mdash;quelques-uns entam&eacute;s, couch&eacute;s &agrave; terre et d&eacute;j&agrave;
+d&eacute;bit&eacute;s&mdash;une petite maison de pionniers laissait envoler sa fum&eacute;e douce
+comme un soupir d'idylle. La maison, l'humble maison de Norton le p&egrave;re.
+Le logis o&ugrave;, tant de fois, le soir, sous la lampe &agrave; p&eacute;trole, le vieux
+Norton avait lu la Bible &agrave; ses cinq enfants, group&eacute;s autour de la table
+o&ugrave; brillait encore la cogn&eacute;e du d&eacute;fricheur de bois! Un tableau que
+Richard transportait partout o&ugrave; il allait, accrochait au-dessus de sa
+t&ecirc;te, comme un Russe l'ic&ocirc;ne sainte dans son isba.</p>
+
+<p>Toute la vie de Norton tenait en ces deux images. La maisonnette de
+bois, c'&eacute;tait la famille, le vieux couch&eacute; maintenant sous le marbre d'un
+monument de pierre portant ce nom, glorieux comme celui d'un fondateur
+de dynastie; <i>Abraham Norton</i>. C'&eacute;tait le p&egrave;re, la m&egrave;re au bon sourire,
+les s&oelig;urs, mari&eacute;es maintenant, et les deux fr&egrave;res, tous deux tu&eacute;s
+pendant la guerre de s&eacute;cession, sous le drapeau &eacute;toil&eacute;. Le yacht,
+c'&eacute;tait la vie pr&eacute;sente, l'amour profond d'une existence, l'unique
+amour, la r&eacute;compense de toute une vie laborieuse, la femme ador&eacute;e, la
+ch&egrave;re Sylvia!</p>
+
+<p>Au-dessous de ces images, de petits corps de biblioth&egrave;que en &eacute;b&egrave;ne,
+laissant &agrave; port&eacute;e de la main des livres en nombre restreint mais
+choisis, utiles, trait&eacute;s de physique, de chimie ou de morale, cette
+chimie de l'&acirc;me. Sur une &eacute;tag&egrave;re, des minerais, aux &eacute;tiquettes &agrave; l'encre
+rouge, p&eacute;pites d'or ou &eacute;chantillons de charbons&mdash;un mod&egrave;le de
+locomotive, bijou de m&eacute;canisme, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un t&eacute;l&eacute;phone&mdash;puis, sur la
+chemin&eacute;e, comme le cachet m&ecirc;me de l'am&eacute;ricanisme du ma&icirc;tre, la pendule
+caract&eacute;ristique, celle dont le balancier &eacute;tait un pilon d'acier montant
+et descendant avec une r&eacute;gularit&eacute; de chronom&egrave;tre et dont chaque
+mouvement marquait une seconde, comme si, au tic tac l&eacute;ger de la pendule
+d'Europe, Norton pr&eacute;f&eacute;rait la constatation du temps faite par un
+horloger utilitaire.</p>
+
+<p>Cette pendule que M. de Solis regardait, semblait aussi dire, en sa
+langue de fer: <i>Go ahead!</i> et de son pilon o&ugrave; la lumi&egrave;re du dehors
+accrochait des reflets d'acier, &eacute;craser ce que Richard Norton appelait
+les &laquo;fant&ocirc;mes du sentiment&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me dites ne m'&eacute;tonne pas, fit le marquis. Il y a tout une
+fa&ccedil;on d'envisager la vie dans votre pendule, mon cher Norton. Elle ne
+marque pas le temps, elle l'&eacute;crase!... Les Hollandais, qui &eacute;taient
+cependant des gens pratiques, donnaient &agrave; leurs horloges une po&eacute;sie qui
+sentait le r&ecirc;ve.... Ils montraient les bateaux oscillant &agrave; chaque
+seconde, les moulins tournant, &eacute;perdus, de minute en minute, des
+p&ecirc;cheurs tirant au bout d'une ligne en fer-blanc quelque poisson
+argent&eacute;, et la lune, la p&acirc;le lune se levant sur des paysages
+fantastiques et presque chinois, comme on en voit &agrave; Saardam.... Mais
+c'&eacute;tait, ces paysages, et ces maisonnettes, pour les pauvres gens
+enferm&eacute;s dans leur maisonnette, aupr&egrave;s du Zuyderz&eacute;e gel&eacute;, une fen&ecirc;tre
+ouverte sur l'id&eacute;al; et, dans la fum&eacute;e de leur pipe, ils revoyaient leur
+pass&eacute; ou leurs voyages, tandis que doucement, r&eacute;guli&egrave;rement, le tic tac
+du balancier ber&ccedil;ait leurs songeries, silencieuses comme un bon
+sommeil.... Vous, vous faites de vos pendules des mortiers pilons ou des
+roues m&eacute;caniques.... Et en regardant ce marteau qui tombe et remonte, et
+retombe et monte encore, pour retomber toujours, je pense
+instinctivement &agrave; tout ce qu'il y a de supprim&eacute;, d'aplati et de
+lourdement assomm&eacute; dans la vie moderne. Je crois qu'il faut parer les
+pendules&mdash;ces marqueuses du temps qui fuit&mdash;comme il faut parer les
+tombeaux, pour nous mieux masquer la mort sous la po&eacute;sie et sous les
+fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit Norton, je crois et je vous le r&eacute;p&egrave;te, qu'il faut montrer
+et c&eacute;l&eacute;brer la vie, telle qu'elle est, comme elle est, avec ses v&eacute;rit&eacute;s,
+ses &acirc;pret&eacute;s, ses pilons de toutes sortes, pour la brasser, la dompter et
+la faire aimer!</p>
+
+<p>Le marquis, assis, regarda un moment cet homme taill&eacute; comme dans le
+c&oelig;ur d'un ch&ecirc;ne et qui, debout, ses larges mains pos&eacute;es sur la
+chemin&eacute;e, le contemplait avec une expression &agrave; la fois joyeuse et pleine
+de d&eacute;fi&mdash;de d&eacute;fi contre le sort.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit M. de Solis, je vois que si vous m&eacute;prisez si fort le r&ecirc;ve,
+c'est que vous avez probablement trouv&eacute; la r&eacute;alit&eacute; du bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que je serais ingrat de me plaindre. Et pourtant!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant? demanda le marquis.</p>
+
+<p>Le front dur, osseux, de Norton, se plissa comme sous une pens&eacute;e de
+m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami, dit l'Am&eacute;ricain, tout le monde a ses peines... ses
+inqui&eacute;tudes.... Je vous faisais allusion aux miennes, tout &agrave; l'heure....
+J'ai trouv&eacute;, moi, qui n'avais et n'ai point l'air&mdash;n'est-ce pas?&mdash;d'un
+h&eacute;ros de roman, la cr&eacute;ature id&eacute;ale et &agrave; la fois la meilleure des femmes.
+J'ai &eacute;pous&eacute; une jeune fille qui est vraiment&mdash;vous l'avez peu vue, mais
+vous la connaissez&mdash;une &acirc;me d'&eacute;lite tout &agrave; fait sup&eacute;rieure.... Je l'aime
+du plus profond de mon c&oelig;ur.... Je donnerais en bloc tout ce que je
+poss&egrave;de pour la voir seulement sourire, et je me mettrais ensuite
+vaillamment &agrave; la besogne pour lui regagner un luxe nouveau.... Eh bien,
+cher, tout ce bonheur, tout ce semblant de parfaite f&eacute;licit&eacute; qui,
+certainement, pour les gens qui ne me connaissent pas, pour les
+qu&eacute;mandeurs, les exploiteurs, les indiff&eacute;rents, les conseilleurs, les
+reporters qui parlent, &agrave; m'en agacer, du <i>richissime</i> Norton&mdash;Richard
+souriait&mdash;toutes les jouissances apparentes qui, pour les Parisiens,
+font de moi un &ecirc;tre privil&eacute;gi&eacute; du sort, enviable &agrave; tous les points de
+vue&mdash;tout cela, Solis, cette chance m&ecirc;me dont je remercie le sort, ne
+tient pas devant cette v&eacute;rit&eacute; brutale: je suis inquiet, je suis
+attrist&eacute;... et, au fond, tout au fond de l'&acirc;me, voulez-vous que je vous
+le dise? malgr&eacute; mon amour de la lutte et du travail, et de tout ce qui
+est la vie, la vraie vie, la vie utile, robuste, g&eacute;n&eacute;reuse, eh bien!
+voil&agrave;, mon cher: je ne suis pas heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Pas heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Ou, si vous voulez, il me semble que tout ce bonheur-l&agrave; ne tient qu'&agrave;
+un fil. J'ai des terreurs de superstitieux. Bien romanesque, hein? votre
+ami Norton, pour un Yankee, et malgr&eacute; cette pendule utilitaire qui vous
+d&eacute;pla&icirc;t tant?... Il y a du roman partout, mon bon Solis, voil&agrave; ce que &ccedil;a
+prouve. Et pl&ucirc;t &agrave; Dieu que mon inqui&eacute;tude f&ucirc;t un roman! Mais non, Sylvia
+souffre.</p>
+
+<p>&mdash;Sylvia? r&eacute;p&eacute;ta le marquis, en donnant &agrave; ce nom une expression
+d'&eacute;motion singuli&egrave;re que Norton ne remarqua pas.</p>
+
+<p>&mdash;Elle souffre, je vous l'ai dit, ou du c&oelig;ur ou des nerfs, qui sait?...
+N&eacute;vrose, trouble dans la circulation du sang, menace d'une embolie&mdash;pour
+m'en tenir au diagnostic de Fargeas, r&eacute;tr&eacute;cissement de la valvule
+mitrale, voil&agrave; le terme scientifique&mdash;et c'est cela qui empoisonne la
+joie que j'ai de me sentir ma&icirc;tre de ma vie, r&eacute;compens&eacute; dans mon labeur,
+riche, libre&mdash;mais avec une menace devant moi, un obstacle, un mur, oui,
+comme un mur de cimeti&egrave;re!</p>
+
+<p>Maintenant, Solis passait par une sorte d'&eacute;preuve nouvelle, et une
+cruaut&eacute; satisfaite lui venait &agrave; la pens&eacute;e, lui entrait au c&oelig;ur, tandis
+qu'il &eacute;coutait, silencieusement l&agrave;, Richard Norton lui confier ses
+doutes. Oui, peu &agrave; peu, l'Am&eacute;ricain laissait fouiller en lui, p&eacute;n&eacute;trer
+dans sa vie et, machinalement, dans cette causerie avec l'ami retrouv&eacute;,
+disait comment son mariage avec miss Harley s'&eacute;tait fait. Et dix fois
+Georges l'e&ucirc;t interrompu, pr&ecirc;t &agrave; crier: &laquo;Mais taisez-vous!&raquo; s'il n'e&ucirc;t
+ressenti cette am&egrave;re consolation de savoir, d'apprendre des l&egrave;vres du
+mari lui-m&ecirc;me, qu'il y avait, comme lendemain &agrave; cette union, une
+d&eacute;ception, une souffrance.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais, disait Norton, rencontr&eacute; souvent, chez son p&egrave;re, la jeune
+fille que je devais &eacute;pouser. Triste, pensive, tr&egrave;s s&eacute;rieuse. C'est par
+l&agrave; qu'elle m'avait s&eacute;duit. Je ne suis ni pensif ni m&eacute;lancolique, moi!
+<i>Les contraires</i> s'attirent. Et, comme vous, pourtant, j'h&eacute;sitais &agrave; me
+d&eacute;clarer, non pas &agrave; cause de ma fortune, parbleu non! mais &agrave; cause de
+son intelligence et de sa beaut&eacute;, de cette gr&acirc;ce qui ne semblait pas
+faite pour mes grosses mains rudes et mon humeur de b&ucirc;cheron! Puis, un
+jour, comme, la voyant plus attrist&eacute;e, je me sentis plus &eacute;mu... et plus
+&eacute;loquent... sans le vouloir... je lui demandai si elle ne voudrait pas
+confier sa peine&mdash;car elle en avait&mdash;&agrave; quelqu'un qui la partage&acirc;t. Je
+lui dis que je ne demandais rien au monde que de me d&eacute;vouer &agrave; elle....
+Il para&icirc;t qu'elle devina que je ne mentais gu&egrave;re.... Le p&egrave;re &eacute;tait mon
+ami.... Il plaida ma cause, la gagna.... Et... nous voil&agrave; mari&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Mariage d'amour, dit Solis, prenant plaisir &agrave; s'enfoncer &agrave; lui-m&ecirc;me un
+peu d'acier dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;L'amour d'un c&ocirc;t&eacute;, l'amiti&eacute; de l'autre, r&eacute;pondit Norton, que la
+question sembla rendre s&eacute;rieux. Mais des deux c&ocirc;t&eacute;s la confiance la plus
+profonde et la plus compl&egrave;te.... Peut-&ecirc;tre y eut-il chez elle comme une
+h&acirc;te de se marier... pour ne plus h&eacute;siter&mdash;qui sait? pour oublier...
+fit-il, comme &agrave; lui-m&ecirc;me...&mdash;Mais&mdash;et sa voix devint plus r&eacute;solue&mdash;nous
+sommes habitu&eacute;s &agrave; des unions et &agrave; des d&eacute;cisions rapides; et la famille,
+chez nous, ne s'en porte pas plus mal.... D'ailleurs, il nous suffit
+d'une parole donn&eacute;e, du fond du c&oelig;ur, devant un pasteur qui b&eacute;nit deux
+&ecirc;tres au nom de Dieu, et dans la froideur m&ecirc;me de cette c&eacute;r&eacute;monie, il y
+a une gravit&eacute;... une simplicit&eacute; qui ont leur grandeur et qui me
+plaisent....</p>
+
+<p>&mdash;Et la po&eacute;sie? demanda Solis en d&eacute;signant la pendule.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la po&eacute;sie! La po&eacute;sie est partout o&ugrave; il y a une affection vraie. On
+me donnait celle que j'aimais! J'&eacute;tais, quand je l'ai &eacute;pous&eacute;e, fou de
+joie, ivre d'espoir; j'&eacute;tais heureux! Mon cher, mais c'est encore une
+po&eacute;sie, le bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre la meilleure, en effet, dit le marquis, tr&egrave;s p&acirc;le. Et
+depuis?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis...&mdash;Norton h&eacute;sita un moment&mdash;depuis.... Ah! les idylles
+humaines ne durent pas longtemps!... La premi&egrave;re douleur pour ma femme
+fut la mort de son p&egrave;re.... Ruin&eacute;, le pauvre homme, sans que j'aie su
+qu'il &eacute;tait embarrass&eacute; dans ses affaires, tant il avait la fiert&eacute; de son
+honneur commercial, et sans que j'aie pu lui venir en aide!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne l'avez-vous pas appris au moment de son mariage... au
+contrat?</p>
+
+<p>&mdash;Le contrat! quel contrat?&mdash;Et Norton riait.&mdash;Oh! nous n'avons pas de
+ces discussions d'int&eacute;r&ecirc;ts amoureux par-devant notaires, nous autres!
+L'Am&eacute;ricain &eacute;pouse celle qu'il aime sans feuilleter le Code, et se
+charge de la rendre heureuse sans qu'un officier minist&eacute;riel lui en
+impose l'obligation par trait&eacute; discut&eacute; comme un proc&egrave;s... <i>Elle</i> apporte
+pour sa dot sa beaut&eacute;, <i>lui</i>, pour dot, son courage! Et en route, &agrave; la
+garde de Dieu! Les parents ont travaill&eacute;, amass&eacute;, ils sont vieux! Ce
+n'est pas le moment de leur demander de compter leur fortune et de la
+diminuer!... Ils peuvent passer, les chers aim&eacute;s, leurs derniers jours
+sans se priver de rien, vivant, en toute justice, de ce qu'ils ont bien
+et d&ucirc;ment gagn&eacute;! S'ils ont encore de l'app&eacute;tit et mangent leur fortune,
+eh bien! tant mieux pour eux! Ils l'ont conquise et peuvent la
+gaspiller. C'est leur affaire. Ma femme ne n'inqui&eacute;tait pas plus de
+savoir si son p&egrave;re lui laisserait un dollar que moi de calculer ce que
+j'aurais un jour de l'h&eacute;ritage!... Et voil&agrave; notre affreux mercantilisme
+yankee, mon cher ami, le voil&agrave;! Quoi qu'il en soit&mdash;que cette
+catastrophe ait attrist&eacute; ma femme ou qu'une autre tristesse lui tienne
+au c&oelig;ur&mdash;depuis ce temps la sant&eacute; de mistress Norton m'inqui&egrave;te, et je
+me soucie plus de savoir ce que pense le docteur Fargeas que de ce que
+font les actions de mes mines de p&eacute;trole &agrave; la Bourse de New-York ou de
+Chicago.</p>
+
+<p>&mdash;Et, demanda Solis, peut-&ecirc;tre pour d&eacute;tourner sa pens&eacute;e de Sylvia, vous
+continuez &agrave; diriger, de votre cabinet de Paris, ces exploitations qui
+demandent une surveillance de tous les instants?</p>
+
+<p>Norton se mit encore &agrave; sourire, montrant ses dents saines et fortes dans
+sa barbe fauve.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne craignez rien, mon bon Solis! Le Yankee ne perd pas ses droits.
+Le c&acirc;ble transatlantique me tient, dans l'h&ocirc;tel de la rue Rembrandt ou
+dans cette villa de Normandie, au courant de mes affaires comme si
+j'&eacute;tais assis l&agrave;-bas &agrave; mon office.... Je suis un Am&eacute;ricain de Paris;
+mais aujourd'hui il n'y a plus de Paris et il n'y a plus d'Am&eacute;rique....
+Ou plut&ocirc;t pour flatter votre chauvinisme, l'univers n'est plus que la
+banlieue de Paris, et vous nous le prouvez puisque vous revenez de
+l'Annam comme on revenait autrefois de Saint-Cloud ou de Bougival.</p>
+
+<p>&mdash;Et tr&egrave;s enchant&eacute; de vous retrouver, de me r&eacute;chauffer &agrave; votre
+vaillance, mon cher Norton, mais&mdash;sa voix, qu'il voulait rendre assur&eacute;e,
+tremblait un peu&mdash;attrist&eacute;... oui... attrist&eacute;... de ne pas vous savoir
+compl&egrave;tement heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Norton, si vous connaissez le bonheur parfait, vous,
+indiquez-moi o&ugrave; il niche, cet oiseau fabuleux! Je fais monter son nid en
+topazes!... Mais surtout pas un mot de ces inqui&eacute;tudes &agrave; mistress Norton
+lorsque vous la verrez!</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot, sans aucun doute, je vous le promets.</p>
+
+<p>L'Am&eacute;ricain avait, tout en parlant, pouss&eacute; le bouton d'ivoire d'un
+timbre &eacute;lectrique.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez si madame est rentr&eacute;e, dit-il &agrave; un valet qui parut rapidement et
+s'inclina pour toute r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Solis &eacute;tait debout, regardant Norton dont la stature haute se d&eacute;tachait
+sur l'horizon, le ciel clair, la mer dont le bruissement montait au
+loin.</p>
+
+<p>Il se demandait encore pourquoi il &eacute;tait venu et s'il ne devait pas d&egrave;s
+&agrave; pr&eacute;sent s'enfuir, ne plus repara&icirc;tre. Dans quelques minutes, il allait
+revoir Sylvia! Ce laquais, dont le pas craquait dans l'antichambre,
+allait pr&eacute;venir mistress Norton! Solis allait se retrouver devant elle!
+Et cette entrevue, apr&egrave;s des ann&eacute;es, le mari allait y assister, elle
+aurait lieu tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Maintenant, un silence tombait entre ces deux &ecirc;tres qui venaient
+d'&eacute;prouver la joie de se revoir; et la conversation, un moment
+auparavant intime et pleine de confidences, versait dans la banalit&eacute;
+comme si, brusquement, les amis n'eussent plus eu rien &agrave; se dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher Solis, vous nous ferez bien l'amiti&eacute; d'assister, ce soir,
+&agrave; un petit concert que donne mistress Norton.... Vous verrez l&agrave; la belle
+miss Dickson et M<sup>lle</sup> Offenburger, qui est adorable aussi.... Oh! on
+fait ici de tr&egrave;s bonne musique, je vous assure.... Tous les Am&eacute;ricains
+ne jouent pas du Mozart sur des pincettes.... Ma femme est excellente
+musicienne et le programme est tr&egrave;s choisi. Je sais bien que vous ne
+viendriez pas pour le programme. Madame votre m&egrave;re me ferait-elle la
+gr&acirc;ce de vous accompagner?... Je vous demande pardon de cette invitation
+soudaine, mais je ne vous savais pas &agrave; Trouville, c'est mon excuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai enchant&eacute; de venir ce soir, quoique je sois un peu sauvage,
+dit le marquis. Quant &agrave; ma m&egrave;re, n'y comptez pas.... Elle n'aime point
+le monde.... Et je ne suis pas bien s&ucirc;r qu'elle vous pardonne de lui
+avoir pris son fils m&ecirc;me pour un soir!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, &agrave; sept heures, mon cher Solis!</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne d&icirc;nerai pas, je viendrai plus tard. J'ai promis &agrave; la ch&egrave;re
+femme de la quitter le moins possible, pendant tout le premier mois de
+mon retour, et je d&icirc;ne avec elle toute seule.... Oui, nous sommes l&agrave;, en
+t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te, en petit cabinet, comme deux amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez raison, Solis! Deux amoureux! Et c'est peut-&ecirc;tre cet
+amour-l&agrave; qui ne trompe jamais! J'aurai l'honneur de faire visite &agrave;
+M<sup>me</sup> votre m&egrave;re demain, et je la remercierai de vous avoir laiss&eacute;
+venir &agrave; nous un moment, ce soir.</p>
+
+<p>Le marquis retrouvait, dans l'accent que mettait Norton &agrave; ces paroles,
+une amertume plus cruelle encore que tout &agrave; l'heure, et, de ses yeux
+clairs, il interrogeait son ami comme pour deviner la pens&eacute;e attrist&eacute;e
+de Richard.</p>
+
+<p>Mais le domestique frappait &agrave; la porte et, sur un mot de Norton, se
+montrait bient&ocirc;t, restant sur le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Madame?... dit l'Am&eacute;ricain.</p>
+
+<p>Madame &eacute;tait encore absente, M<sup>lle</sup> Meredith rentrait &agrave; l'instant, mais
+seule; M<sup>lle</sup> Meredith venait, du reste, en avertir M. Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien! dit Richard avec cette gaiet&eacute; brusque et m&acirc;le qui coupait
+lestement ses tr&egrave;s rares moments de m&eacute;lancolie, mon cher Solis, vous
+allez toujours voir ma ni&egrave;ce!</p>
+
+<p>Et le domestique s'&eacute;tant &eacute;loign&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cher, vous parlez de mariage!... La jeune fille r&ecirc;v&eacute;e, mon ami,
+id&eacute;ale, bonne comme le pain, loyale comme sa parole, c'est ma ni&egrave;ce?...
+Si elle n'&eacute;tait pas Am&eacute;ricaine, elle ferait absolument votre affaire!</p>
+
+<p>Norton allait continuer. Il s'arr&ecirc;ta. Une voix claire, gaie, sans acc&egrave;s,
+chantante et caressante, disait au seuil de la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je indiscr&egrave;te?</p>
+
+<p>Et Solis apercevait, l&agrave;, debout, comme h&eacute;sitant &agrave; entrer, une grande
+jeune fille, &eacute;l&eacute;gante et mince, dont les yeux noirs, tr&egrave;s vifs, dans un
+fin visage un peu p&acirc;le, le frapp&egrave;rent tout d'abord. Une robe grise, un
+mantelet, glissant &agrave; demi sur des &eacute;paules jeunes et faisant ensuite
+comme ceinture autour de la taille, et, sur des cheveux bruns, fris&eacute;s
+l&eacute;g&egrave;rement, un petit chapeau presque trop simple, mais coquettement
+pos&eacute;. Dans tout cet &ecirc;tre, dans cette toilette, dans ce joli sourire,
+dans ces petites mains gant&eacute;es de su&egrave;de, quelque chose d'une fille de
+race, assouplie pourtant par une certaine s&eacute;duction sans fa&ccedil;on: la
+franchise gaie de la grisette avec le port de t&ecirc;te un peu hautain de la
+patricienne.</p>
+
+<p>Miss Meredith, en s'avan&ccedil;ant&mdash;Norton l'en priant du geste&mdash;salua M. de
+Solis et attendit que son oncle lui e&ucirc;t pr&eacute;sent&eacute; le marquis. Puis, au
+nom de Solis, elle r&eacute;pondit par un mot gracieux, sans fausse politesse.
+Elle connaissait bien le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle Richard m'a souvent parl&eacute; de vous, monsieur. Je n'ai pas eu
+le plaisir de vous voir en Am&eacute;rique; je suis enchant&eacute;e, sachant que vous
+&ecirc;tes un des meilleurs amis de mon oncle, de pouvoir le faire en France.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, dans toute sa sinc&eacute;rit&eacute;, sans fa&ccedil;on et sans phrase, l'accueil
+d'une ma&icirc;tresse de maison recevant un ami; et la jeune fille semblait
+une femme mettant &agrave; l'aise un de ses h&ocirc;tes. Solis &eacute;tait habitu&eacute; &agrave; cette
+franchise exotique qui lui paraissait cependant inattendue et un peu
+bizarre en France. Mais de tout cet &ecirc;tre jeune et loyal rayonnait une
+sorte de gr&acirc;ce particuli&egrave;re, la s&eacute;duction des yeux sans tristesse, des
+l&egrave;vres sans amertume, du sourire sans ironie d'une belle cr&eacute;ature de
+vingt ans.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez laiss&eacute; Sylvia en promenade?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon oncle! chez la princesse de Louverchal. M<sup>me</sup> de Louverchal
+fait une vente dans sa villa au profit de p&ecirc;cheurs ruin&eacute;s par l'ouragan
+du mois de janvier. Et Sylvia d&eacute;valise les comptoirs. Si elle n'envoie
+pas tous ces joujoux, ces albums, ces tapisseries, aux pauvres, elle
+encombrera votre maison, je vous en pr&eacute;viens!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne suis pas inquiet, dit Norton; elle les enverra aux pauvres.</p>
+
+<p>M. de Solis avait son chapeau et esquissait, pour sortir, un salut un
+peu press&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous quittez? fit Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi qui vous fais fuir, au moins? demanda miss Meredith
+en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mademoiselle!... Mais tout en &eacute;tant ici en vill&eacute;giature, j'ai un
+petit travail &agrave; exp&eacute;dier.... Oui, un rapport au ministre des Affaires
+&eacute;trang&egrave;res.... Une communication sur les &eacute;tablissements d'Hano&iuml;.... Et
+puis, je ne veux pas abuser du temps de Norton... il est pr&eacute;cieux, m&ecirc;me
+&agrave; Trouville.</p>
+
+<p>&mdash;Et jamais aussi bien employ&eacute; que lorsque je vous vois, mon cher
+Georges.... Au moins, &agrave; ce soir, n'est-ce pas? C'est promis.</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir! dit le marquis, faisant pour dire le mot un l&eacute;ger
+effort.</p>
+
+<p>Il prit la main tendue de Norton, cette main noueuse dont plus d'un
+calus jaunissait la paume, et, saluant miss Meredith, il s'&eacute;loigna,
+accompagn&eacute; par Richard qui, le touchant &agrave; l'&eacute;paule, le guidait avec le
+geste familier et d&eacute;vou&eacute; d'un a&icirc;n&eacute; &eacute;tendant son bras sur le fr&egrave;re cadet.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;&Eacute;va.... Comment trouves-tu le marquis? demanda Norton, en rentrant, &agrave;
+miss Meredith qui, de ses jolis doigts, maintenant d&eacute;gant&eacute;s, r&eacute;glait sa
+montre sur la fameuse horloge &agrave; pilon.</p>
+
+<p>&mdash;Comment je le trouve?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... bien.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, si vous voulez!</p>
+
+<p>&mdash;Un vrai gentilhomme!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et un gentleman.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Norton en riant, tu vois ce charmant gar&ccedil;on, aimable,
+distingu&eacute;, brave et spirituel; il s'est promis une chose, c'est de
+n'&eacute;pouser jamais, jamais, une Am&eacute;ricaine!</p>
+
+<p>Miss Meredith avait remis sa montre dans sa pochette. Elle regarda son
+oncle bien en face un moment, puis, d'un rire clair et franc, avec une
+fus&eacute;e de jeunesse:</p>
+
+<p>&mdash;Vrai? dit-elle. Il s'est promis &ccedil;a!... Eh bien, il est b&ecirc;te alors!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+
+<p>Le d&icirc;ner &eacute;tait depuis longtemps fini, et miss &Eacute;va servait le th&eacute; chez
+Norton. Elle tendait, de ses petites mains fines, des tasses de S&egrave;vres
+aux invit&eacute;s de son oncle, tandis que miss Arabella Dickson, au piano,
+tr&egrave;s entour&eacute;e par M. de Berni&egrave;re, le docteur Fargeas et un gros homme,
+d&eacute;j&agrave; grisonnant, qui riait tr&egrave;s fort, flirtait &agrave; la fois avec la musique
+et avec les musiciens. Norton fumait un cigare, en regardant la mer,
+tout en causant avec un immense personnage, haut comme un peuplier: le
+colonel Dickson, le p&egrave;re tr&egrave;s glorieux de la belle miss Arabella. Il
+&eacute;tait si haut, ce colonel, avec sa t&ecirc;te pointue &agrave; barbe longue, rousse,
+stri&eacute;e de poils gris, et sortant d'un &eacute;norme col blanc, serr&eacute; comme un
+col d'uniforme; il &eacute;tait si long, si &eacute;lanc&eacute;, qu'en apercevant, au bout
+de son corps, la fum&eacute;e de son londr&egrave;s, on e&ucirc;t pu, dans l'ombre, le
+prendre pour une haute chemin&eacute;e d'usine en combustion.</p>
+
+<p>Sa femme, la colonelle Dickson, &eacute;norme et grasse, &eacute;vas&eacute;e sur un canap&eacute;,
+teintait de cognac le th&eacute; blond que lui avait apport&eacute; miss Meredith, et
+contemplait, de ses gros yeux bleus, r&ecirc;veurs, le groupe form&eacute;, l&agrave;-bas,
+sous l'immense abat-jour de la lampe, par son Arabella entour&eacute;e d'habits
+noirs, parmi lesquels ce jeune Berni&egrave;re, qui, disait-on, &eacute;tait un bon
+parti.</p>
+
+<p>Dans un coin du salon, ouvert sur l'horizon cribl&eacute; d'&eacute;toiles et sur la
+longue file de points d'or aper&ccedil;us dans la nuit, au loin, et qui &eacute;taient
+les lumi&egrave;res du Havre, dans un angle, sous de larges plantes de Nice,
+aux &eacute;ventails verts, luisants et frais, Sylvia causait avec M<sup>me</sup>
+Montgomery, tandis qu'une jeune fille, brune, jeune et d&eacute;j&agrave; rondelette,
+avec un type isra&eacute;lite assez prononc&eacute; et une belle carnation mordor&eacute;e de
+juive, feuilletait un album et causait m&eacute;decine avec le docteur Fargeas,
+un peu &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Jolie, cette M<sup>lle</sup> Offenburger, avait dit tout &agrave; l'heure Liliane
+Montgomery, &agrave; mistress Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s jolie!</p>
+
+<p>&mdash;Et savante! Oh! savante! Elle fait repasser son baccalaur&eacute;at au
+docteur, je parie!</p>
+
+<p>La colonelle Dickson, lorsqu'elle cessait de braquer ses gros yeux sur
+sa fille et les reportait sur M<sup>lle</sup> Offenburger, tournait, avec une
+sorte de pr&eacute;cipitation, sa cuiller dans sa tasse de th&eacute;. Elle avait,
+avec son int&eacute;r&ecirc;t de m&egrave;re, la vague perception que la fille du banquier,
+ce gros M. Offenburger, qui riait, l&agrave;-bas, d'un rire guttural, en se
+penchant sur la partition d'Arabella&mdash;oui, elle devinait que cette jolie
+petite juive allemande pensait &agrave; ce M. de Berni&egrave;re, qui, pour le moment,
+ne semblait pas s'en inqui&eacute;ter.</p>
+
+<p>Joli gar&ccedil;on, Berni&egrave;re. Aimable, spirituel et vicomte! Il pouvait faire
+un mari pour Arabella. Il &eacute;tait un des deux ou trois cents candidats
+possibles que la belle Am&eacute;ricaine avait d&eacute;j&agrave; rencontr&eacute;s sur la plage. Il
+plaisait surtout &agrave; M<sup>me</sup> Dickson, parce qu'il &eacute;tait pessimiste et que
+la colonelle, ayant &eacute;prouv&eacute; des d&eacute;ceptions, elle aussi, trouvait que la
+vie &eacute;tait am&egrave;re, tr&egrave;s am&egrave;re. C'est bien peut-&ecirc;tre pourquoi la colonelle
+sucrait si fort son th&eacute;, qu'elle prenait &agrave; l'&eacute;tat de sirop alcoolis&eacute;.</p>
+
+<p>Et ce n'&eacute;tait pas la premi&egrave;re fois qu'elle avait remarqu&eacute;, la colonelle,
+les coups d'&oelig;il particuliers de M<sup>lle</sup> Offenburger &agrave; M. de Berni&egrave;re!
+Certainement, certainement, le jeune vicomte n'&eacute;tait pas indiff&eacute;rent &agrave;
+la jolie s&eacute;mite, et quant &agrave; Berni&egrave;re, lui.... Mais M<sup>me</sup> Dickson
+comptait sur les &eacute;paules d'Arabella, les plus admirables &eacute;paules que p&ucirc;t
+montrer une belle fille de vingt ans!</p>
+
+<p>D'ailleurs, en comparant Arabella &agrave; M<sup>lle</sup> Offenburger, mistress
+Dickson n'&eacute;tait pas inqui&egrave;te. Sous la lampe, debout pr&egrave;s du docteur,
+H&eacute;l&egrave;ne Offenburger &eacute;tait exquise, avec ses grands yeux doux, noirs,
+voil&eacute;s de cils comme d'une dentelle, et ses avides l&egrave;vres rouges, et
+son profil arabe, ses oreilles fines, sous les bandeaux lourds de ses
+cheveux; mais Arabella, l&agrave;-bas, au piano, grande, superbe, sa t&ecirc;te de
+statue grecque pos&eacute;e sur les splendeurs d'une poitrine &eacute;clatante de
+blancheur, &agrave; peine ros&eacute;e par les bougies, cette admirable Arabella,
+comme coiff&eacute;e d'un casque d'or avec ses cheveux cuivr&eacute;s, soyeux, &eacute;tait
+irr&eacute;sistible.</p>
+
+<p>Oui, Arabella, insolente de beaut&eacute;, de sant&eacute;, de force, rejetait dans
+l'ombre, d&egrave;s qu'on la regardait, la petite juive, qui paraissait tout
+aussit&ocirc;t, par comparaison avec ce bloc de marbre vivant, trapue,
+minuscule et noiraude.</p>
+
+<p>Quant &agrave; &Eacute;va, la colonelle ne s'en occupait pas. Miss Meredith allait et
+venait, toute l&eacute;g&egrave;re, rieuse, laissant l&agrave; le canap&eacute;, o&ugrave; causaient Sylvia
+et Liliane, allant au piano, o&ugrave; Arabella m&ecirc;lait les airs d'op&eacute;rette aux
+romances am&eacute;ricaines, au window o&ugrave; Norton fumait avec le colonel, et,
+gaie, bonne fille, aimable, jetant &ccedil;&agrave; et l&agrave; une &eacute;tincelle ou une malice
+de son esprit et une fus&eacute;e de sa gaiet&eacute;. Mais, quoi! Cette brunette, &Eacute;va
+elle-m&ecirc;me, &eacute;lanc&eacute;e, railleuse, amusante, ne pouvait pas, aux yeux
+difficiles de M<sup>me</sup> Dickson, entrer en ligne de compte avec M<sup>lle</sup>
+Offenburger ou Arabella. Elle semblait, &agrave; la colonelle, une comparse
+dans ce salon, o&ugrave;, &eacute;videmment, miss Dickson remplissait le premier
+r&ocirc;le.... Et l'important pour M<sup>me</sup> Dickson, c'&eacute;tait que M. de Berni&egrave;re
+ne s'occupait point d'&Eacute;va. Mais point du tout.</p>
+
+<p>Pour la colonelle, les femmes mari&eacute;es ne comptaient pas plus que miss
+&Eacute;va ou que les hommes mari&eacute;s. Elle e&ucirc;t pu cependant admirer un peu aussi
+les deux femmes qui causaient en face d'elle, Sylvia Norton et mistress
+Montgomery. La lumi&egrave;re d'une applique pos&eacute;e au-dessus de la t&ecirc;te de
+Liliane nacrait ses bas nus, ronds et jeunes, et noyait d'un &eacute;clat de
+soie les &eacute;paules p&acirc;les, le cou blanc, avec la masse de cheveux d'un
+blond fauve, retrouss&eacute;s d'un bloc. Une sorte de r&eacute;&eacute;dition d'Arabella, la
+m&ecirc;me insolence de beaut&eacute; avec plus d'embonpoint, une vitalit&eacute; plus
+sp&eacute;ciale, quelque chose de plus m&ucirc;r et de plus attirant. &laquo;Une neige qui
+ne jette pas de froid&raquo;, avait dit, un soir, M. de Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>Et &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Liliane Montgomery, Sylvia Norton&mdash;affin&eacute;e, fr&ecirc;le, une
+sorte de Parisienne de New-York&mdash;s&eacute;duisante avec sa bonne gr&acirc;ce un peu
+triste, sa douceur m&eacute;lancolique, la vague tendresse de ses yeux qui
+regardaient au loin, l&agrave;-bas, vers la c&ocirc;te, les &eacute;toiles d'or et le ciel.
+Charmante, cette Sylvia, l'air souffrant, tout &agrave; fait jolie dans sa
+toilette noire, toute de satin, avivant la blancheur de son visage de
+vierge, et de ses mains alanguies et qui&mdash;c'&eacute;tait une impression pour
+ceux qui la voyaient dans sa gr&acirc;ce tendre&mdash;semblaient porter le deuil de
+quelque chose de disparu, de bris&eacute;, d'envol&eacute;.</p>
+
+<p>Elles s'aimaient beaucoup, ces deux femmes d'un caract&egrave;re si diff&eacute;rent,
+et s'aimaient pr&eacute;cis&eacute;ment peut-&ecirc;tre parce que le contraste de leurs
+natures les avait, d&egrave;s le premier jour de leur rencontre, bien attach&eacute;es
+l'une &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Liliane &eacute;tait en France la seule personne que M<sup>me</sup> Norton p&ucirc;t appeler
+son amie. Dans leurs communs souvenirs d'enfants &agrave; New-York, Sylvia et
+M<sup>me</sup> Montgomery se revoyaient, &eacute;changeant leurs projets d'amour dans
+des causeries de jeunes filles, et, lorsque s&eacute;par&eacute;es par la vie&mdash;Liliane
+&eacute;pousant un artiste et miss Sylvia Harley devenant la femme de Richard
+Norton&mdash;les deux amies avaient suivi, l'une et l'autre, les hasards
+d'une existence nouvelle, les confidences par lettres avaient succ&eacute;d&eacute;
+tout d'abord aux ch&egrave;res confessions intimes. Puis les silences &eacute;taient
+venus, avec les s&eacute;parations plus profondes, Liliane partant pour
+l'Europe avec son premier mari, et Sylvia demeurant aux Etats-Unis &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de Norton. Il y avait eu l&agrave; une interruption forc&eacute;e de relation et
+d'amiti&eacute;, Sylvia laissant passer les jours dans le calme le plus absolu.
+Liliane, se laissant emporter comme un brin de plume &agrave; tous ses
+caprices, r&ecirc;vant de la vie active et surchauff&eacute;e des femmes &agrave; la mode,
+posant &agrave; peine le pied &agrave; Paris pour assister au Vernissage, au Concours
+hippique et au Grand-Prix, et faisant le lendemain ses malles pour
+Dinard, puis revenant, mais pour prendre un sleeping-car et se rendre &agrave;
+Menton ou &agrave; Pau.</p>
+
+<p>De son premier mari, le peintre Harrisson, Lilian&mdash;elle avait francis&eacute;
+son nom et signait <i>Liliane</i>&mdash;ne se souciait plus, ne parlait jamais et
+essayait de se f&eacute;liciter d'avoir divorc&eacute; et de porter le nom de son
+second mari, Montgomery, qui lui donnait l'illusion de se parer d'un
+grand nom de France. Ce nom, qu'elle e&ucirc;t voulu plus authentique, elle
+le promenait aux <i>mardis</i> de la Com&eacute;die, &agrave; Cauterets, &agrave; Biarritz, aux
+f&ecirc;tes des fleurs de Nice, sous les gais <i>confetti</i> italiens, cette neige
+du Carnaval.</p>
+
+<p>Elle revenait tout justement de la station d'hiver, lorsque M.
+Montgomery, son mari, lui avait annonc&eacute; l'installation de M. et M<sup>me</sup>
+Norton dans l'h&ocirc;tel b&acirc;ti par le raffineur Bonivet, revendu &agrave; la duchesse
+d'Escard et achet&eacute; trois millions tout net par Richard Norton, qui y
+avait enfoui pour quatre ou cinq millions d'&oelig;uvres d'art. Montgomery,
+en plus d'une affaire, &eacute;tait l'associ&eacute; de Norton, et le hasard voulait
+que l'affection un&icirc;t pr&eacute;cis&eacute;ment les deux femmes comme l'int&eacute;r&ecirc;t et
+l'estime unissaient les maris.</p>
+
+<p>D&egrave;s son retour &agrave; Paris, deux mois avant ce s&eacute;jour &agrave; Trouville, Liliane
+arrivait toute joyeuse chez M<sup>me</sup> Norton et lui sautait au cou,
+l'interrogeant, la regardant, la trouvant toujours tout &agrave; fait jolie,
+avec sa gr&acirc;ce un peu fr&ecirc;le, ses traits fins et son air doux.</p>
+
+<p>Elle, grande, &eacute;tincelante, les cheveux fauves, la taille fine et les
+&eacute;paules larges, avec son grand cou &eacute;l&eacute;gant et fier, demandait &agrave; Sylvia:
+&laquo;Comment me trouvez-vous? Est-ce que je n'ai pas trop engraiss&eacute;? Je fais
+des exercices de clown pour ne pas devenir &eacute;norme. Mais qu'est-ce que
+vous voulez? J'ai vingt-cinq ans! Je serais d&eacute;sol&eacute;e de me voir bouffie!&raquo;</p>
+
+<p>Et, en cette premi&egrave;re rencontre, dans le laisser-aller de ces causeries
+de renouement d'amiti&eacute; o&ugrave; se rassemblent un &agrave; un tous les fils du pass&eacute;,
+comme les fibres d'une chaire amput&eacute;e, les deux amies s'&eacute;taient
+retrouv&eacute;es, telles que jadis, &eacute;changeant non plus leurs r&ecirc;ves, cette
+fois, mais leurs souvenirs, leurs d&eacute;ceptions.</p>
+
+<p>Toutes deux avaient encore pr&eacute;sente cette premi&egrave;re causerie, ces
+confidences qui revenaient plus d'une fois &agrave; Sylvia et l'effrayaient.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes, r&eacute;p&eacute;tait alors Sylvia, la premi&egrave;re personne dont la
+rencontre &agrave; Paris me cause une joie, ma ch&egrave;re Liliane!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est gentil pour les Parisiens, &ccedil;a! disait M<sup>me</sup> Montgomery
+en riant.</p>
+
+<p>Et Sylvia, toujours triste, d'ajouter doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne saurait &ecirc;tre question d'eux, puisque je ne les connais pas!</p>
+
+<p>Et, certaine que mistress Norton, par une r&eacute;ception, un concert, une
+f&ecirc;te, un tapage quelconque&mdash;tout ce qu'elle aimait, elle,
+Liliane&mdash;poserait, quelque soir, sa candidature &agrave; une de ces royaut&eacute;s
+parisiennes qui durent parfois une saison et ont les chroniques
+mondaines pour <i>Moniteurs officiels</i>, M<sup>me</sup> Montgomery attaquait tout
+de suite, d&egrave;s cette premi&egrave;re entrevue, la question int&eacute;ressante:</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re Sylvia, si vous ne connaissez pas les Parisiens, tant mieux
+pour vous! C'est une amusante connaissance &agrave; faire. Tr&egrave;s gais, tr&egrave;s
+fins!... Un peu gourm&eacute;s pourtant! Oui, vous ne vous figurez pas, ma
+ch&egrave;re! Paris devient anglais.... Il me rappelle Londres. Si nous
+n'&eacute;tions pas l&agrave; pour y jeter, avec nos dollars, un peu de notre
+fantaisie du Nouveau Monde, on s'y ennuierait comme dans une r&eacute;sidence
+allemande.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Paris vous pla&icirc;t?...</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup. Depuis que j'y ai entra&icirc;n&eacute; M. Montgomery, je ne m'y suis pas
+ennuy&eacute;e un moment, pas une minute. Et pourtant....</p>
+
+<p>Liliane s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e, le c&oelig;ur gros et soupirant. C&oelig;ur qui
+soupire....</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant quoi? avait demand&eacute; Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Vous &ecirc;tes heureuse, vous, Sylvia!... Vous avez un mari tout &agrave;
+fait... haut cot&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que Richard Norton <i>vaut</i> consid&eacute;rablement. Il n'est pas
+prince, il n'est pas duc, oui, voil&agrave; tout ce qui lui manque.... Mais il
+est charmant.... Oh! charmant!... Vous devez l'aimer beaucoup!</p>
+
+<p>Il y avait dans le caquetage amusant de la jolie Am&eacute;ricaine une belle
+humeur si &eacute;clatante, un bonheur et comme une insolence de vivre tels,
+que la m&eacute;lancolie de Sylvia s'en trouvait tout de suite diminu&eacute;e. Le
+babillage de Liliane faisait &agrave; la jeune femme l'effet d'un cordial qui
+e&ucirc;t p&eacute;till&eacute; comme du champagne. Sylvia la retrouvait, apr&egrave;s un divorce,
+telle qu'elle l'avait connue jeune fille, cette belle Liliane qui,
+autrefois, &agrave; New-York, r&ecirc;vait de porter une couronne, savait par c&oelig;ur
+l'<i>Armorial</i> de presque tous les pays d'Europe, et se demandait si elle
+n'allait point supplier son p&egrave;re d'acqu&eacute;rir l'<i>article</i> ainsi annonc&eacute;
+par le <i>New-York Herald</i>: &laquo;A vendre, blason et usage du nom d'une
+aristocratique famille d'Europe, avec l'histoire de la dite, pour 1,100
+dollars. Adresse: Rudolph Smith, aux soins de L. Moeser, 142, Smithfield
+street Pittsburg.&raquo;</p>
+
+<p>Mais il e&ucirc;t fallu voir comme le p&egrave;re de Liliane, p&eacute;n&eacute;tr&eacute; jusqu'aux
+moelles de sentiments d&eacute;mocratiques, parlait de cette fausse
+aristocratie d'Europe dont on achetait le titre pour quelques dollars
+comme s'il se f&ucirc;t agi de ballots de caf&eacute;!</p>
+
+<p>Liliane alors, qui aimait et respectait son p&egrave;re, laissait l&agrave; ses r&ecirc;ves
+nobiliaires, mais Sylvia l'avait surprise plus d'une fois lisant
+l'<i>Inter-Ocean</i>, ce journal qui publie la liste des c&eacute;libataires
+disponibles de la Cit&eacute;, &agrave; l'usage des dames, avec description de leurs
+personnes, leurs relations sociales, leurs affaires, leurs habitudes de
+vie et autres informations int&eacute;ressantes. Et lorsque Sylvia demandait &agrave;
+son amie:</p>
+
+<p>&mdash;Que cherchez-vous dans cette gazette?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Un mari titr&eacute; comme un Montmorency! r&eacute;pondait Liliane en riant.</p>
+
+<p>L'amour, un amour-passion, feu de paille envol&eacute; en fum&eacute;e, l'amour
+qu'elle avait eu pour Harrisson lui faisait d'abord oublier sa fi&egrave;vre
+d'honneurs nobiliaires&mdash;fi&egrave;vre qui est un peu la maladie g&eacute;n&eacute;rale dans
+la R&eacute;publique du roi Coton&mdash;mais divorc&eacute;e par col&egrave;re, et remari&eacute;e par
+convenance, parce que Montgomery &eacute;tait riche et lui avait paru d&eacute;vou&eacute;,
+Liliane revenait malgr&eacute; elle &agrave; ses songeries de jeune fille et
+reprochait seulement &agrave; Richard Norton, comme au pauvre Montgomery, de
+n'&ecirc;tre ni ducs ni princes!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma ch&egrave;re Sylvia, en d&eacute;pit de ce d&eacute;faut, votre mari, vous
+l'aimez?</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne lui serais-je pas reconnaissante de tout ce qu'il a fait
+pour moi! r&eacute;pondait Sylvia. M. Norton n'aime point Paris et il y est
+venu parce qu'il pr&eacute;tend que le docteur Fargeas peut seul me gu&eacute;rir de
+cette esp&egrave;ce de maladie qui me mine, une sorte d'an&eacute;mie, une affection
+cardiaque, je ne sais pas trop quoi. Norton a des soucis d'affaires &agrave;
+New-York et il a tout quitt&eacute; pour cette vie nouvelle, qu'il s'efforce de
+me rendre, en France, aussi brillante et aussi envi&eacute;e que possible. Je
+ne connais pas d'homme meilleur, d'ami plus d&eacute;vou&eacute;, de c&oelig;ur plus loyal.</p>
+
+<p>Liliane &eacute;coutait, examinant Sylvia avec un petit sourire narquois.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez toujours..., fit-elle, c'est terrible ce que vous dites
+l&agrave;, tout simplement. Terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, terrible? Vous &ecirc;tes donc toujours aussi railleuse
+qu'autrefois, ma ch&egrave;re Liliane?</p>
+
+<p>&mdash;Railleuse.... Oh! railleuse.... Pas du tout.... Mais ma pauvre amie
+vous avez des fa&ccedil;ons de faire l'&eacute;loge de votre mari qui me font penser &agrave;
+la mani&egrave;re dont je parle du mien, moi.... Tr&egrave;s gentil, ce bon
+Montgomery, tr&egrave;s d&eacute;vou&eacute;, soumis &agrave; tous mes caprices, guettant pour la
+satisfaire la moindre de mes fantaisies... mais... mais... mais
+Montgomery, voil&agrave;!... Montgomery avec un <i>m</i>!... Montgomery de la
+Deuxi&egrave;me Avenue, <i>Conserves et Liqueurs</i>.... Ah! ch&egrave;re, croyez-moi!...
+Tous mes instincts aristocratiques sont heurt&eacute;s par ce souvenir-l&agrave;....
+Il me semble quand on parle des vrais, des seuls Montgommery, des
+Montgommery l&eacute;gendaires, des Montgommery de l'histoire, oui, il me
+semble qu'on me frotte l'&eacute;piderme avec une brosse de crin... j'en
+saignerais!... S'appeler Montgomery et n'&ecirc;tre qu'une fausse Montgomery,
+une Montgomery d'importation, une Montgomery de l'<i>Almanach Bottin</i> au
+lieu de l'<i>Almanach Gotha</i>! Vous devez comprendre &ccedil;a, vous qui &ecirc;tes
+aristocrate comme toute bonne r&eacute;publicaine... d'Am&eacute;rique!</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends&mdash;et la voix de Sylvia &eacute;tait devenue douce, lente,
+r&eacute;sign&eacute;e&mdash;que si vous aimez M. Montgomery, vous devez &ecirc;tre heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et je comprends que vous n'&ecirc;tes peut-&ecirc;tre pas, vous, tr&egrave;s... tr&egrave;s
+heureuse parce que Richard Norton est... comment disiez-vous il y a un
+moment?... le c&oelig;ur le plus loyal, l'ami le plus d&eacute;vou&eacute;! Ah! pas tant de
+compliments quand on aime!... Je dirai mieux, cela ne fait rien du tout
+de dire d'un homme &laquo;Ah! le mis&eacute;rable! Ah! quel mis&eacute;rable! Mais je
+l'adore!&raquo; Au contraire, ce mis&eacute;rable devient imm&eacute;diatement un ange!
+C'est ce que je disais d'Harrisson, tenez!</p>
+
+<p>&mdash;Harrisson?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! le pr&eacute;d&eacute;cesseur de Montgomery!</p>
+
+<p>&mdash;Mais si vous adoriez ce M. Harrisson, alors, ma ch&egrave;re Liliane,
+pourquoi avez-vous divorc&eacute;?</p>
+
+<p>La belle Liliane avait eu dans les yeux l'&eacute;clair rapide d'une col&egrave;re
+pass&eacute;e. Puis, haussant les &eacute;paules:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?... Pour une raison bien simple, il me trompait!... Un
+peintre!... Des mod&egrave;les! Il pr&eacute;tendait qu'il ne pouvait me faire poser
+&eacute;ternellement devant lui. Moi! Cela aurait donn&eacute; une ennuyeuse
+uniformit&eacute; &agrave; sa peinture! Toutes ses figures de femmes se ressemblaient.
+Les clients se plaignaient. C'&eacute;tait malsain pour son talent.... Il
+fallait changer. &laquo;La n&eacute;cessit&eacute;... l'amour de l'art....&raquo; Je n'ai pas
+compris.... Jalousie.... Sc&egrave;nes.... Appel &agrave; la loi.... Un an de
+proc&egrave;s.... Plaidoiries!... Et le tout termin&eacute;, adieu M<sup>me</sup> Harrisson!
+Et vive M<sup>me</sup> Montgomery!... M<sup>me</sup> Montgomery... <i>de l&agrave;-bas!</i> ajoutait
+Liliane avec un soupir qui faisait sourire M<sup>me</sup> Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Plaignez-vous donc! disait alors Sylvia, M. Montgomery est tr&egrave;s
+aimable....</p>
+
+<p>&mdash;<i>L'ami le plus d&eacute;vou&eacute;... le c&oelig;ur le plus loyal!</i>... r&eacute;p&eacute;tait M<sup>me</sup>
+Montgomery imitant le ton de M<sup>me</sup> Norton.</p>
+
+<p>Et comme Sylvia en parut tout &agrave; coup un peu attrist&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, fit Liliane, ce que je vous dis l&agrave; est
+m&eacute;chant. D'autant plus que mes ennuis &agrave; moi ne tirent pas &agrave;
+cons&eacute;quence.... Une peu folle, votre amie Liliane, vous savez.... Tandis
+que vous, si vous &ecirc;tes m&eacute;lancolique, c'est que vous souffrez.... Non?...
+Je me trompe?... Voyons, disait-elle, en prenant les mains de son amie
+avec une tendresse vraie, un de ces mouvements de confiance absolue
+qu'ont les femmes.... Un peu, beaucoup, passionn&eacute;ment?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Montgomery hochait la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, Sylvia, comme je suis peu physionomiste!... Vous rappelez-vous
+qu'il y a cinq ans... chez votre p&egrave;re... &agrave; New-York.... J'&eacute;tais alors
+M<sup>me</sup> Harrisson&mdash;ah! le mis&eacute;rable, cet Harrisson&mdash;un jeune homme venait
+souvent, souvent.... Un Fran&ccedil;ais que nous trouvions tout &agrave; fait...
+comment dirai-je? tout &agrave; fait convenable!</p>
+
+<p>&mdash;M. de Solis!</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis de Solis! Oui.... Ah! vous n'avez pas oubli&eacute; le nom... ni
+moi.... Marquise!... Cela m'e&ucirc;t assez souri d'&ecirc;tre marquise: &laquo;Madame
+<i>la marquise de Montgomery</i>!&raquo; Joli coup de clairon pour l'entr&eacute;e dans un
+salon.... Eh bien, ce marquis de Solis.... Georges de Solis&mdash;tiens, m&ecirc;me
+le pr&eacute;nom qui me revient!&mdash;j'aurais cru....</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez cru?</p>
+
+<p>&mdash;Rien! Une de mes id&eacute;es folles! Vous savez que j'en ai beaucoup!</p>
+
+<p>Mme Montgomery souriait toujours pendant que Sylvia essayait de para&icirc;tre
+indiff&eacute;rente &agrave; ce babil dont le grelot l&eacute;ger sonnait pourtant le glas
+d'un cher pass&eacute; disparu.</p>
+
+<p>Mais Liliane revenait &agrave; cet <i>autrefois</i> avec une f&eacute;brile curiosit&eacute; de
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait absolument &eacute;pris de vous, M. de Solis....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &eacute;pris!</p>
+
+<p>&mdash;Une Parisienne dirait qu'il &eacute;tait <i>toqu&eacute;</i> de vous!</p>
+
+<p>&mdash;Liliane!</p>
+
+<p>Et la voix de M<sup>me</sup> Norton, un peu &eacute;touff&eacute;e, se faisait s&eacute;v&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le mot qui vous choque? Toqu&eacute;! Ah! vous en entendrez bien
+d'autres, sur le boulevard! Vrai, j'aurais pari&eacute;, moi, que M. de
+Solis....</p>
+
+<p>&mdash;M'aurait demand&eacute;e en mariage, n'est-ce pas? Eh bien! vous auriez
+perdu, ma ch&egrave;re Liliane! fit Sylvia d'un ton bref, presque souffrant. Et
+d'ailleurs mon p&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Votre p&egrave;re n'aurait pas consenti. Mais fort heureusement en Am&eacute;rique
+nous nous marions nous-m&ecirc;mes, de notre propre volont&eacute;, et nous disposons
+de notre main sauf &agrave; nous en mordre les doigts.... Ah! oui, &agrave; nous les
+mordre jusqu'au sang.... Et comment votre p&egrave;re, qui n'&eacute;tait pas un
+parvenu comme tant d'autres ou un philosophe d&eacute;daigneux comme le mien,
+mais un pur Am&eacute;ricain, n'aurait-il pas &eacute;t&eacute; enchant&eacute; de vous voir
+marquise?</p>
+
+<p>L'entretien, en d&eacute;pit de sa l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, du ton plaisant de M<sup>me</sup>
+Montgomery, semblait devenir p&eacute;nible &agrave; Sylvia qui, essayant de
+n'attacher aucune importance &agrave; toutes ces paroles, dit cependant d'un
+ton ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez, laissez tout cela, je vous en prie! Le pass&eacute; est pass&eacute;. J'ai
+pu, dans mes confidences de jeune fille, vous faire deviner un peu de
+mes r&ecirc;ves. Mais il y a longtemps qu'ils ont pris leur vol&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais s'ils sont bien apprivois&eacute;s, les oiseaux reviennent! Vous
+n'avez jamais entendu reparler de M. de Solis?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! Et je vous saurais m&ecirc;me gr&eacute; de ne plus m'en entretenir.</p>
+
+<p>&mdash;Sylvia! faisait Liliane. Ne dites pas cela, ma ch&egrave;re Sylvia, cela me
+fait croire que la petite blessure n'est pas tout &agrave; fait cicatris&eacute;e.
+Pensez donc, on dirait que vous avez peur de ce monsieur! Mais si votre
+mari vous entendait, cela le rendrait jaloux, et si M. de Solis &eacute;tait
+l&agrave;, cela le rendrait fat! Heureusement il est loin, M. de Solis!</p>
+
+<p>&mdash;Ah?</p>
+
+<p>Et il y avait comme du regret dans l'exclamation de Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s loin!</p>
+
+<p>Liliane ajoutait, curieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne lisez donc pas les journaux?</p>
+
+<p>&mdash;Peu!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, comme toute bonne Yankee, j'en re&ccedil;ois des ballots et je les
+d&eacute;vore. D'abord, parce qu'ils parlent de moi. C'est amusant: &laquo;<i>La belle
+M<sup>me</sup> Montgomery</i>!... <i>La derni&egrave;re toilette de M<sup>me</sup> Montgomery</i>!...
+<i>D&eacute;placements et vill&eacute;giatures de M<sup>me</sup> Montgomery</i>!...&raquo; Il y en a qui
+risquent le &laquo;de&raquo;... <i>de Montgomery</i>! &Ccedil;a me fait soupirer... oh! oui,
+soupirer... et sourire. Et puis ils me tiennent au courant de mes
+amis... d'Am&eacute;rique. Oh! il ne se donne pas un souper chez
+Delmonico&mdash;notre <i>Caf&eacute; Anglais</i> &agrave; nous&mdash;que je n'en connaisse le menu.
+C'est tr&egrave;s amusant, tr&egrave;s amusant. Eh bien! M. de Solis&mdash;je ne sais pas
+o&ugrave; j'ai lu &ccedil;a&mdash;M. de Solis voyage. Il risque sa vie je ne sais o&ugrave; pour
+je ne sais quoi. Mais il a failli &ecirc;tre assassin&eacute; et un peu d&eacute;capit&eacute; par
+les Pavillons-Noirs... ou Jaunes... on ne sait pas au juste la couleur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah? avait fait encore Sylvia d'un ton qu'elle voulait rendre
+indiff&eacute;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, quoi!... On ne va pas chez les Pavillons-Noirs! On va &agrave; Paris
+quand on n'y est pas n&eacute; et on y reste quand on est Parisien. C'est bien
+votre avis, Sylvia?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement. Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Solis?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!... il vous int&eacute;resse encore? Eh bien! mais il est sain et
+sauf, M. de Solis!... Il a jou&eacute; du revolver, M. de Solis! Ce pauvre cher
+revolver am&eacute;ricain dont on dit tant de mal, il s'en est servi, ce
+pionnier de la civilisation! Et alors les pirates.... Chinois ou
+autres... envol&eacute;s! Pft!... comme vos r&ecirc;ves! Ne vous inqui&eacute;tez pas du
+marquis! Plus aucun danger! Aucun!</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis bien heureuse! Tr&egrave;s heureuse!</p>
+
+<p>Elle souriait maintenant &agrave; M<sup>me</sup> Montgomery qui la regardait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma pauvre Sylvia, vous &ecirc;tes toute troubl&eacute;e! Ce n'est pas mon
+histoire au moins!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais cette... nervosit&eacute; maladive, dont me gu&eacute;rira difficilement
+le docteur, me cause &agrave; tout instant de petites secousses. Je suis
+vraiment trop impressionnable.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! avait dit en riant M<sup>me</sup> Montgomery, je ne compte pas sur le
+docteur Fargeas pour vous gu&eacute;rir, je compte sur le &laquo;docteur Paris&raquo;. Ah!
+ch&egrave;re, Paris! quel m&eacute;decin! Il en a sauv&eacute; bien d'autres!</p>
+
+<p>Et, toujours gaie, heureuse, toujours en l'air:</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai qu'il en a tant perdu, tant perdu! Mais les Am&eacute;ricains,
+eux, s'y retrouvent toujours.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il y avait deux mois, deux mois pass&eacute;s, que les deux amies avaient
+&eacute;chang&eacute; ces confidences, &agrave; Paris, dans la rue Rembrandt, et de cette
+causerie avec Liliane, Sylvia avait gard&eacute; un souvenir troubl&eacute;, une sorte
+d'inqui&eacute;tude, repensant &agrave; ce Georges de Solis qui lui &eacute;tait apparu
+l&agrave;-bas, chez son p&egrave;re, et qu'elle avait pu croire le fianc&eacute;, l'&eacute;poux,
+l'&ecirc;tre choisi et aim&eacute;! Un passant, ce marquis de Solis. Il &eacute;tait venu et
+il &eacute;tait reparti, apr&egrave;s avoir devin&eacute; pourtant que Sylvia se sentait
+attir&eacute;e vers lui! Et lui-m&ecirc;me, n'avait-il pas laiss&eacute; la jeune fille lire
+en lui? Ne s'&eacute;taient-ils point dit, l'un &agrave; l'autre, de ces mots qu'on
+n'oublie jamais, jamais plus?</p>
+
+<p>Georges de Solis!... Pourquoi &eacute;tait-il parti presque subitement,
+laissant Sylvia attrist&eacute;e, Sylvia qui &eacute;tait r&eacute;solue &agrave; demander &agrave; M.
+Harley, son p&egrave;re, de l'unir &agrave; ce gentilhomme fran&ccedil;ais? Il le lui avait
+murmur&eacute;, pourtant, il le lui avait involontairement laiss&eacute; soup&ccedil;onner,
+l'aveu d'un amour qui, tout &agrave; coup, s'&eacute;tait comme effac&eacute;, envol&eacute;!
+Pourquoi? Elle l'avait devin&eacute;, depuis. Mais, au premier moment, la
+douleur avait &eacute;t&eacute; cruelle chez Sylvia. Oui, elle l'avait devin&eacute;. M. de
+Solis s'&eacute;loignait parce qu'il la croyait riche, disparaissait pour
+n'&ecirc;tre pas accus&eacute;, lui &eacute;tranger, de viser par le mariage la fille d'un
+des plus riches banquiers de New-York. S'il avait su que la ruine &eacute;tait
+si proche!</p>
+
+<p>Et, en songeant &agrave; ce pass&eacute;, en revivant ces journ&eacute;es enfouies que le
+babillage de Liliane lui avait rappel&eacute;es, toutes vivantes encore et
+bourdonnantes, comme un essaim d'abeilles accourt au bruit du cuivre,
+Sylvia se revoyait dans sa chambre de jeune fille, accabl&eacute;e et triste,
+pensant &agrave; M. de Solis qui n'&eacute;tait plus l&agrave;! Il avait emport&eacute; une de ses
+illusions, une de ses confiances! Elle s'&eacute;tait cru aim&eacute;e! Puis, dans le
+logis paternel, entrait, timide, avec sa loyaut&eacute; d'homme et sa na&iuml;vet&eacute;
+d'enfant, Richard Norton qui, pouss&eacute; par le p&egrave;re, demandait &agrave; Sylvia si
+elle consentirait &agrave; unir sa vie &agrave; la sienne, et, devant les pri&egrave;res de
+M. Harley, la jeune fille faiblissait, consentait. Il lui
+semblait&mdash;puisque M. de Solis ne donnait plus de ses nouvelles,
+puisqu'il n'aimait plus sans doute celle qu'il avait paru aimer&mdash;il lui
+semblait qu'il valait mieux se sacrifier sans r&eacute;flexion, sans
+h&eacute;sitation, puisque, pour elle, ce mariage qui apportait une joie
+inesp&eacute;r&eacute;e &agrave; Norton, une consolation &agrave; M. Harley, &eacute;tait un sacrifice,
+l'immolation d'une esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Elle estimait d'ailleurs Richard Norton. Elle avait ferm&eacute; le roman
+inachev&eacute; et se disait qu'avec un homme de cette vaillance et de ce
+d&eacute;vouement, sans doute elle pouvait commencer l'histoire d'une vie
+heureuse. Et, alors, dans toute l'honn&ecirc;tet&eacute; de son c&oelig;ur, elle r&eacute;pondait
+au pasteur qu'elle suivrait l'&eacute;poux choisi partout, toujours, &laquo;dans la
+bonne ou la mauvaise fortune&raquo;. Elle la revoyait cette journ&eacute;e qui avait
+d&eacute;cid&eacute; de sa vie. L&agrave;-bas, dans le grand salon de New-York, Norton avait
+envoy&eacute;, fait suspendre au plafond une immense cloche de fleurs, une
+cloche faite de roses de toutes couleurs, depuis la rose th&eacute; jusqu'&agrave; la
+rose pourpre, et l&agrave;, sous ce <i>marriage-bell</i>, sous cette cloche fleurie,
+le pasteur avait uni Richard &agrave; Sylvia, devant le livre de la loi, la
+Bible ouverte, et qui allait se refermer sur un serment.</p>
+
+<p>Cloche de roses rouges et roses p&acirc;les! Que de fois, depuis lors, Sylvia
+Norton l'avait entendue sonner! Sonner joyeuse parfois comme un
+carillon d'esp&eacute;rance; sonner plus souvent comme un glas, le glas de
+l'amour disparu, de l'amour mort et qui cependant, au fond du c&oelig;ur,
+semblait revivre. Oui, revivre, lorsque le souvenir de Liliane allait
+vers lui, comme &agrave; la d&eacute;rive, ou lorsque l'&eacute;tourderie d'une &eacute;cervel&eacute;e
+ramenait &agrave; ce pass&eacute; la songerie de la jeune femme! Et c'&eacute;tait cela
+qu'avait fait M<sup>me</sup> Montgomery, le jour o&ugrave; elle avait rappel&eacute; &agrave; Sylvia
+tout ce pass&eacute; &eacute;vanoui.</p>
+
+<p>Mais cette &eacute;motion ressentie lorsque les deux amies s'&eacute;taient
+retrouv&eacute;es, Sylvia l'&eacute;prouvait plus violente peut-&ecirc;tre maintenant, et
+l&agrave;, assise pr&egrave;s de Liliane, qui tentait de l'&eacute;gayer, elle pensait &agrave; ce
+que Norton lui avait annonc&eacute; tout &agrave; l'heure: la pr&eacute;sence du marquis &agrave;
+Trouville, l'invitation que Richard lui avait faite. Oui, ce soir m&ecirc;me
+probablement, l&agrave;, dans ce salon, M. de Solis repara&icirc;trait. Et dans le
+bruissement des causeries, dans le babil et les rires que miss Arabella
+accompagnait d'un refrain de quelque op&eacute;rette de Sullivan, Sylvia
+regardait la porte du salon, redoutant presque l'apparition du visage de
+Georges de Solis.</p>
+
+<p>Quoi! il allait se montrer, brusquement, et devant ces gens, dont
+quelques-uns lui &eacute;taient si indiff&eacute;rents, il lui faudrait traiter
+froidement cet homme dont elle avait r&ecirc;v&eacute; de partager la vie! Elle
+s'effor&ccedil;ait de para&icirc;tre calme, souriante, aimant mieux, apr&egrave;s tout,
+puisqu'elle devait revoir le marquis, aller droit &agrave; lui, tendant une
+main qui tremblerait peut-&ecirc;tre un peu, mais qui serait la main d'une
+honn&ecirc;te femme et d'une amie.</p>
+
+<p>Et assise, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Liliane, pendant que le sourd, lointain, continu
+murmure de la mer montante roulait, l&agrave;-bas, sur la plage, avec son
+rythme majestueux, m&eacute;lancoliquement, dans le bruit berceur des flots,
+elle entendait, lointaines aussi, et comme noy&eacute;es dans ces murmures, les
+cloches, les cloches des fian&ccedil;ailles, les tintements du <i>marriage-bell</i>,
+les sons attrist&eacute;s de la cloche de roses, des pauvres roses fan&eacute;es!</p>
+
+<p>Elle regardait Norton aussi.</p>
+
+<p>D&eacute;coupant sa carrure large sur l'horizon clair, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de le silhouette,
+droite comme une perche &agrave; houblon, du colonel Dickson, Richard fumait un
+dernier cigare et Montgomery &eacute;tait all&eacute; le rejoindre. Puis le cigare
+achev&eacute;, Norton revenait &agrave; ses invit&eacute;s et prenait des mains d'&Eacute;va un peu
+de kummel, tandis que le docteur Fargeas, avec ses longs cheveux blancs,
+son menton ras&eacute; et son profil d'aigle, trempait ses l&egrave;vres dans un petit
+verre d'argent et d&eacute;clarait &agrave; Norton qu'en d&eacute;pit de son horreur des
+alcools il trouvait cette eau-de-vie d&eacute;licieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est c&eacute;l&egrave;bre, dans tous les cas, disait Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Dans les deux Am&eacute;riques, l'eau-de-vie de M. Norton est fameuse!
+ajoutait Montgomery.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est fran&ccedil;aise, du reste, mon cher docteur, fit Norton. Que cette
+indication vous rassure. Cognac n'a jamais produit rien de mieux. J'ai
+achet&eacute; &ccedil;a &agrave; un capitaine de navire qui, de tout une fortune, n'avait
+gard&eacute; qu'un f&ucirc;t de cette eau-de-vie dont il ne voulait pas se s&eacute;parer.
+Peut-&ecirc;tre tenait-il &agrave; se noyer dedans comme Clarence dans le malvoisie.
+Je lui ai pay&eacute; cela au poids de l'or. Il a tent&eacute; la fortune. Il n'a pas
+r&eacute;ussi, et, comme un imb&eacute;cile, s'est fait sauter la cervelle. Au lieu de
+recommencer, ce qui est si simple, et de lasser la mauvaise chance, ce
+qui n'est pas toujours facile, mais n'est jamais impossible. J'ai des
+remords parfois, de lui avoir achet&eacute; son alcool. Il se f&ucirc;t gris&eacute; avec,
+cela l'e&ucirc;t consol&eacute;, il serait peut-&ecirc;tre encore vivant!</p>
+
+<p>&mdash;Cela d&eacute;pend, dit le docteur Fargeas. La manie du suicide est parfois
+ind&eacute;pendante des souffrance morales. Affaire d'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;. L'atavisme joue
+aussi son r&ocirc;le l&agrave;-dedans.</p>
+
+<p>Richard Norton, debout et son verre de cognac &agrave; la main, frappa
+doucement sur l'&eacute;paule du m&eacute;decin &eacute;tendu sur un divan.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ces docteurs! Diables de docteurs, il faut qu'ils mettent de la
+fatalit&eacute; en tout!</p>
+
+<p>&mdash;N&eacute;cessairement. La th&eacute;orie de l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; a remplac&eacute; dans le monde
+moderne la fatalit&eacute; antique.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, le suicide? Affaire de fatalit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;D'une fatalit&eacute; de temp&eacute;rament. Oui. Tr&egrave;s souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous ne croyez pas aux maux insupportables et qu'on rejette
+comme un fardeau qui nous p&egrave;se trop?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Norton, r&eacute;pondit le docteur Fargeas, je ne crois
+qu'&agrave; trois choses insupportables: la Mis&egrave;re, la Maladie et la Mort. Et
+pourtant l'humanit&eacute; passe son temps &agrave; avaler celles-ci et &agrave; supporter
+celle-l&agrave;, sans suicide. Peste! si l'on se tuait pour tout ce qui nous
+agace ou nous navre, le monde finirait vite!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, la vie, vous la trouvez excellente?</p>
+
+<p>Et Norton semblait pousser le docteur Fargeas &agrave; quelque th&eacute;orie
+pessimiste.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! je ne la trouve point parfaite, fit le m&eacute;decin. Mais comme la
+mort qui la termine est quatre-vingts fois sur cent plus vilaine que les
+souffrances qui la composent, je pr&eacute;f&egrave;re encore, apr&egrave;s avoir &eacute;tudi&eacute; l'un
+et l'autre, la vie, toute maussade qu'elle est parfois, &agrave; cette fameuse
+d&eacute;livrance qui est une d&eacute;livrance sans appel. Ceci dit, mon cher Norton,
+lorsque vous avez quelque chagrin, ne pensez pas au suicide et
+laissez-le &agrave; des imb&eacute;ciles comme votre vendeur d'eau-de-vie. Mais vous
+n'avez pas &agrave; craindre &ccedil;a! Vous &ecirc;tes un homme heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit l'Am&eacute;ricain, et j'ai l'habitude de me colleter avec la
+N&eacute;cessit&eacute;!</p>
+
+<p>Il regarda avec une sorte de d&eacute;fi, d'orgueil m&acirc;le, les amis qui, autour
+de lui, d&eacute;gustaient le cognac du capitaine, puis, avec la fiert&eacute; d'un
+fils de ses &oelig;uvres, sans la moindre infatuation qui sent&icirc;t le parvenu:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je vivrais aussi facilement avec rien, je dis absolument rien,
+qu'avec mon pr&eacute;sent train de maison, et, ma parole, je n'ai besoin que
+pour les autres des millions de dollars que le sort m'a donn&eacute;s.</p>
+
+<p>Le murmure d'incr&eacute;dulit&eacute; de Montgomery et la protestation courtisanesque
+du colonel Dickson se formul&egrave;rent bien vite par une interruption du
+docteur:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le sort! le sort!... Et votre travail, mon cher monsieur Norton,
+et votre habilet&eacute;, et votre patience?...</p>
+
+<p>&mdash;Et la chance, pr&eacute;cisa l'Am&eacute;ricain. Oh! parfaitement, la chance aussi!
+Il ne faut pas &ecirc;tre si fier de ses succ&egrave;s en ce monde, et si l'on se
+dit&mdash;ce qui est vrai&mdash;que la chance est bien souvent la collaboratrice
+de toute victoire, eh bien, ce n'est pas mauvais, &ccedil;a nous rend pitoyable
+pour les pauvres et indulgent pour les vaincus! C'est que j'en ai tant
+connu, moi, de braves gens, qui suaient sang et eau toute leur vie et
+arrivaient &agrave; quoi?... &agrave; rien!&mdash;ou sans atavisme, mon cher docteur, sans
+h&eacute;r&eacute;dit&eacute;, quoi que vous en disiez&mdash;au suicide comme mon bonhomme de
+capitaine. Oui, j'ai bien pioch&eacute;! Oh! rudement! bravement! Je crois
+certainement qu'il me reste de ce temps-l&agrave; des crevasses aux mains. Je
+n'en rougis pas!... Quand je pense, tenez...&mdash;et appuy&eacute; &agrave; la chemin&eacute;e,
+les yeux mi-clos, comme berc&eacute; par un bon souvenir, il se laissait aller
+doucement vers le pass&eacute;&mdash;la date me revenait ce matin en &eacute;crivant mon
+courrier&mdash;il y a trente ans, moi, Richard Norton, je conduisais une
+barque sur l'Hudson et j'aidais mon p&egrave;re, mon brave et saint homme de
+p&egrave;re, &agrave; fendre le bois.... Oui, quand je pense &agrave; &ccedil;a, j'ai eu beau
+travailler depuis, courageusement travailler, et toujours, &agrave; pr&eacute;sent,
+vous ne m'emp&ecirc;cherez pas de me dire que la chance m'a favoris&eacute;, car elle
+m'a donn&eacute; la fortune et, avec la fortune, la ch&egrave;re femme pour qui je
+donnerais cette fortune-l&agrave;!</p>
+
+<p>Il avait dit cela d'une voix assur&eacute;e, debout, cherchant des yeux Sylvia,
+qui &eacute;coutait, muette, avec un sourire de reconnaissance d&eacute;vou&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Norton, dit Liliane en riant, prenez garde! Il ne faut jamais
+parler de son bonheur si haut.</p>
+
+<p>Norton la regarda, un peu inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais. Cela tente le sort! Mais je lui paie ran&ccedil;on. Croyez-vous que
+si la sant&eacute; de mistress Norton ne l'exigeait pas, j'aurais jamais quitt&eacute;
+New-York pour Paris?... Oui, dit Richard en souriant &agrave; Fargeas, oui,
+c'est la faute de ce cher et illustre ma&icirc;tre si je suis ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ma faute?... fit le savant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, votre faute. Je vous ai propos&eacute; de venir &agrave; New-York soigner
+sp&eacute;cialement, vous le grand devin des maladies nerveuses, mistress
+Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ai refus&eacute;! dit Fargeas.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous offrais une fortune. Ce que vous auriez voulu. Oui, carte
+blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Gu&eacute;rison &agrave; forfait! Mais, r&eacute;pondit tr&egrave;s simplement le docteur, j'avais
+&agrave; Paris tout mon service d'h&ocirc;pital, de pauvres diables qui ne
+m'offraient rien du tout. Dans ces cas-l&agrave;, vous concevez, on n'h&eacute;site
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;Pas Am&eacute;ricain, le docteur, murmura M. de Berni&egrave;re &agrave; miss &Eacute;va qui
+passait pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>La jolie Am&eacute;ricaine fit une r&eacute;v&eacute;rence.</p>
+
+<p>&mdash;Mais digne de l'&ecirc;tre, vous avez raison! r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>Et Berni&egrave;re se pin&ccedil;a les l&egrave;vres, pendant que la belle Arabella lui
+disait avec son gentil accent yankee:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez donc ce morceau, monsieur le vicomte! Il est encore mieux
+quand je le joue sur le violoncelle!</p>
+
+<p>&mdash;Et, apr&egrave;s tout, continuait Fargeas qui s'&eacute;tait lev&eacute;, ce qui convenait
+le mieux &agrave; votre ch&egrave;re malade&mdash;qui n'est plus aussi souffrante, non,
+madame, non, vous n'&ecirc;tes d&eacute;j&agrave; plus tr&egrave;s int&eacute;ressante&mdash;c'&eacute;tait la
+distraction, les voyages, le changement d'air... la terre est grande! Et
+la meilleure ordonnance, neuf fois sur dix, s'&eacute;crit sur un ticket de
+chemin de fer! Syst&egrave;me excellent, d'ailleurs! Si les malades gu&eacute;rissent
+&agrave; distance, le m&eacute;decin en a tout le m&eacute;rite. S'ils ne gu&eacute;rissent pas, il
+n'en a plus la responsabilit&eacute;.... Il est si loin.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit encore Norton, j'ai transport&eacute; &agrave; Paris une partie de ma
+galerie de tableaux; j'ai fait meubler, rue Rembrandt, la chambre de
+mistress Norton, de mani&egrave;re &agrave; ce qu'elle se crut &agrave; New-York, &laquo;chez
+nous&raquo;, dans notre maison am&eacute;ricaine, et j'esp&egrave;re bien que Paris aidant,
+et Trouville par-dessus le march&eacute;, je ram&egrave;nerai l&agrave;-bas ma femme
+souriante, gu&eacute;rie, et pour toujours&mdash;ah! le beau r&ecirc;ve!&mdash;heureuse!</p>
+
+<p>&mdash;J'y compte bien aussi, fit le docteur Fargeas. Et M<sup>me</sup> Norton n'a
+pas mis mes ordonnances en d&eacute;faut. Plus de nerfs, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Plus du tout, r&eacute;pondit Sylvia qui s'effor&ccedil;ait de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les nerfs, les nerfs! ajouta M<sup>me</sup> Montgomery en riant. Une femme
+s'en sert comme de son &eacute;ventail, pour les besoins de sa cause. Est-ce
+qu'on a des nerfs?</p>
+
+<p>Le gros Offenburger s'&eacute;tait approch&eacute;, les yeux allum&eacute;s, quand Norton
+avait parl&eacute; de ses tableaux, comme s'il e&ucirc;t entendu compter un sac
+d'&eacute;cus. Collectionneur d'&oelig;uvres d'art, il savait que la galerie Norton
+&eacute;tait c&eacute;l&egrave;bre.</p>
+
+<p>&mdash;Diable, cher monsieur Norton, vos tableaux, disiez-vous, vous les avez
+fait transporter en France?</p>
+
+<p>&mdash;Ceux que mistress Norton pr&eacute;f&egrave;re, oui. Mes Rousseau, mes Jules Dupr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et, continua le banquier, aviez-vous pris la pr&eacute;caution de les faire
+assurer, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'assurance est la r&egrave;gle de tout bon Am&eacute;ricain! fit Norton. Tr&egrave;s
+hardi, le Yankee, mais tr&egrave;s prudent! Mes tableaux valent une fortune? Eh
+bien, mes mesures sont prises. Si je les perdais, on me rendrait une
+fortune! Voil&agrave;! Ce que je voudrais trouver, je le r&eacute;p&egrave;te sans cesse,
+comme un refrain&mdash;et il riait&mdash;c'est une compagnie qui assur&acirc;t le
+bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Si elle se fonde, cette compagnie-l&agrave;, dit le docteur Fargeas, ne
+prenez pas de ses actions! Elle fera de mauvaises affaires!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+
+<p>La colonelle Dickson continuait &agrave; &eacute;pier, de ses gros yeux bleus, ce qui
+se passait dans le salon. Assise &agrave; la m&ecirc;me place, elle tenait toujours &agrave;
+la main sa tasse de th&eacute; vide, pour se donner une contenance. Le vicomte
+de Berni&egrave;re, pench&eacute; sur le piano o&ugrave; Arabella laissait courir ses doigys
+fusel&eacute;s, lui semblait en bonne voie de flirtation. Mais quoiqu'elle
+l'e&ucirc;t d'abord trouv&eacute;e insignifiante, il y avait l&agrave; cette miss &Eacute;va, fine,
+rieuse, remuante, et, avec &Eacute;va, M<sup>lle</sup> Offenburger, avec son beau
+profil h&eacute;bra&iuml;que et ses &eacute;paules grasses et ses mains toutes petites et
+ses yeux de gazelle mourante qui maintenant g&ecirc;naient la colonelle.
+M<sup>me</sup> Dickson semblait avoir d&eacute;cid&eacute;ment jet&eacute; son d&eacute;volu sur Berni&egrave;re,
+si amusant avec son dandysme de d&eacute;cadent, son esprit, sa fortune et son
+titre! Arabella vicomtesse! La perspective &eacute;tait loin de d&eacute;plaire &agrave; la
+colonelle. Elle avait r&ecirc;v&eacute; des ducs, des princes, des altesses. Mais &agrave;
+Nice, elle avait failli se laisser duper par un prince de table d'h&ocirc;te
+et, depuis l'aventure, l'Am&eacute;ricaine se m&eacute;fiait. D'ailleurs le colonel
+avait pris ses renseignements sur Berni&egrave;re. Bonne famille. Orphelin. Un
+titre authentique. Arabella pouvait flirter.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait encore cette petite Allemande qui g&ecirc;nait la colonelle Dickson.</p>
+
+<p>Évidemment, M<sup>lle</sup> Offenburger glissait volontiers, coulait adroitement
+des regards doux du c&ocirc;t&eacute; de M. de Berni&egrave;re. Elle avait, elle aussi, des
+vues sur le vicomte, peut-&ecirc;tre. Lui, Berni&egrave;re, se sentait doucement
+envelopp&eacute; par ces pr&eacute;venances, ces gentillesses, qui chatouillaient son
+pessimisme. Il trouvait la belle Arabella d&eacute;licieuse et la petite
+Offenburger tr&egrave;s app&eacute;tissante. Et miss &Eacute;va, qui le raillait volontiers,
+lui semblait piquante en diable, la gentille Am&eacute;ricaine, tr&egrave;s piquante.</p>
+
+<p>Mais Berni&egrave;re ne songeait, du reste, s&eacute;rieusement ni &agrave; celle-ci ni &agrave;
+celle-l&agrave; et, pour le moment, en philosophe pratique, il regardait au
+loin les lumi&egrave;res du Havre, et se disait qu'il &eacute;tait bon et doux
+d'entendre, apr&egrave;s un d&icirc;ner exquis, une musique agr&eacute;able jou&eacute;e par une
+jolie femme.</p>
+
+<p>Ce r&ocirc;le d'auditeur, de spectateur, de gourmet de la vie, Paul de
+Berni&egrave;re &eacute;tait bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; le jouer partout et toujours. Il avait
+reconnu assez vite qu'en dehors des sensations de l'art, des caresses
+d'une bonne musique ou d'une po&eacute;sie de choix, il n'y a pas grand' chose
+dans l'existence. Il se piquait &eacute;l&eacute;gamment de passer pour un d&eacute;cadent,
+un &ecirc;tre d&eacute;&ccedil;u et doucement ironique sans les grandes col&egrave;res des r&eacute;volt&eacute;s
+romantiques d'autrefois, sans le d&eacute;dain des petits blas&eacute;s de sa
+connaissance.</p>
+
+<p>Le jeune homme, pendant tout le d&icirc;ner, avait observ&eacute;, &eacute;tudi&eacute;, prenant
+d'ordinaire la vie pour un spectacle o&ugrave; il n'apportait pas grande
+passion, &agrave; peine un grain de curiosit&eacute;, mais trouvant &agrave; la situation
+actuelle&mdash;car il se sentait vis&eacute; &agrave; la fois par les Offenburger et les
+Dickson, par l'Allemagne et l'Am&eacute;rique&mdash;quelque chose d'original et
+d'inattendu. Parisien jusqu'aux ongles, un peu lass&eacute; de tout, n'ayant
+jamais eu, m&ecirc;me &agrave; vingt ans, ces grandes folies de la jeunesse, Berni&egrave;re
+avait pris, comme il disait, une stalle dans la vie, et se souciait peu
+de monter sur la sc&egrave;ne. A quoi bon jouer un r&ocirc;le? On n'a plus ni le
+droit ni le temps de siffler. Assez riche pour se passer ses
+fantaisies, le vicomte n'avait m&ecirc;me pas de caprices, simplement parce
+qu'il pouvait les satisfaire. Il avait peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; aim&eacute;, il n'en e&ucirc;t
+pas mis sa main au feu&mdash;les femmes sont si dr&ocirc;les!&mdash;mais certainement,
+disait-il, il n'avait jamais r&eacute;ellement aim&eacute; d'amour, d'un amour vrai.
+Il avait d&eacute;chiquet&eacute; son c&oelig;ur en amourettes, en <i>amourachettes</i>. Voil&agrave;,
+du moins, ce qu'il disait tout haut. Il avait horreur du sentiment,
+trouvait l'id&eacute;al un peu ridicule et ne croyait qu'&agrave; la science, qu'il
+trouvait d'ailleurs ennuyeuse. Jadis, &agrave; dix-huit ans, il s'&eacute;tait battu
+bravement, dans un bataillon de mobiles, passant sous les obus
+allemands, deux longs mois dans un fort de Paris. Depuis, il &eacute;tait rare
+qu'il parl&acirc;t de ces souvenirs. La guerre lui paraissait un souvenir
+d&eacute;sagr&eacute;able qu'il fallait chasser. Il avait br&ucirc;l&eacute;, comme risibles, les
+vieilles photographies de 1871 qui le repr&eacute;sentaient, encore imberbe,
+harnach&eacute; sous la capote du soldat. On ne l'entendait jamais parler ni de
+batailles, quoiqu'il e&ucirc;t, dans un coin, le brevet de la m&eacute;daille
+militaire, ni de patrie, bien qu'il e&ucirc;t, en Suisse, au Righi, &eacute;chang&eacute;
+une balle avec un officier alpin italien qui, &agrave; la table d'h&ocirc;te, se
+moquait un peu de nos zouaves.</p>
+
+<p>Paul de Berni&egrave;re &eacute;tait un sceptique aimable, fanfaron de doute, et
+pr&eacute;tendant que tous les jeunes gens d'aujourd'hui lui ressemblaient un
+peu.... Pr&eacute;sent&eacute; &agrave; Norton, &agrave; Paris, il s'&eacute;tait intimement li&eacute; avec lui &agrave;
+Trouville&mdash;gr&acirc;ce au docteur Fargeas, son ami&mdash;et il &eacute;coutait volontiers
+les admonestations de l'Am&eacute;ricain, qu'il enviait d'&ecirc;tre un homme utile,
+les conseils de Sylvia, dont la voix lui produisait aussi l'effet d'une
+musique, mais n'avait rien de plus press&eacute; que d'oublier &agrave; la fois les
+unes et les autres.</p>
+
+<p>Le vicomte affectait ainsi de se parer de cette mode du pessimisme qui
+envahit doucement comme un poison lent le cerveau des jeunes hommes.
+Ec&oelig;ur&eacute; par le vide des discussions quotidiennes, il &eacute;prouvait une
+sensation d'an&eacute;mie intellectuelle, non sans charme, pareille &agrave; ces
+torpeurs d&eacute;licieuses qui conduisent lentement au sommeil. Trouvant
+presque ridicule de protester contre les niaiseries courantes ou de
+s'indigner contre des infamies dont le nombre, montant chaque jour comme
+une mar&eacute;e, &eacute;tait &agrave; la fin trop grand, il se laissait glisser au courant
+du jour, vivant en curieux, puisqu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d&eacute;plac&eacute; de vivre en
+h&eacute;ros, et portant, comme une fleur &agrave; la boutonni&egrave;re, ce nom de d&eacute;cadent
+qui r&eacute;sumait bien les alanguissements et l'abdication de ceux de son
+&acirc;ge. Être d&eacute;sillusionn&eacute;, partisan de l'abdication en toutes choses, ne
+lui semblait, du reste, ni un malheur ni un vice. Il y avait, pour cet
+esprit fin, dans les p&eacute;riodes de d&eacute;cadence, des spectacles de
+d&eacute;composition sociale beaucoup plus int&eacute;ressants que les sc&egrave;nes
+dramatiques des grandes &eacute;poques de foi. Et il regardait, comme accoud&eacute;
+sur le rebord d'une loge, la com&eacute;die contemporaine, dont la singularit&eacute;
+ferment&eacute;e lui paraissait si attirante qu'il n'&eacute;prouvait m&ecirc;me plus la
+tentation d'en siffler le d&eacute;cousu et l'immoralit&eacute;.</p>
+
+<p>Ce Parisien, d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne pas &ecirc;tre dupe d'un temps poliment &eacute;go&iuml;ste et
+&eacute;galement corrompu, craignait par-dessus tout deux choses: le ridicule
+et la passion.</p>
+
+<p>Le ridicule, Berni&egrave;re n'avait pas &agrave; le redouter. Tout &agrave; fait charmant,
+avec sa sveltesse juv&eacute;nile, une moustache blonde, un peu retrouss&eacute;e, sur
+ses l&egrave;vres fines, les cheveux fris&eacute;s, un monocle &agrave; l'&oelig;il droit, par
+habitude, il ressemblait vaguement &agrave; un joli cavalier en tenue
+bourgeoise, et on cherchait instinctivement &agrave; ses talons un bout
+d'&eacute;peron et &agrave; sa boutonni&egrave;re un bout de ruban. Grand, tr&egrave;s nerveux, les
+poignets fins, des pieds de femme, il avait, du front &agrave; la cheville, une
+&eacute;l&eacute;gance sp&eacute;ciale, sans morgue, avec un certain laisser-aller s&eacute;duisant,
+qui n'&eacute;tait pas la rectitude anglaise, mais cette &eacute;l&eacute;gance sp&eacute;ciale,
+s&eacute;duisante, sans fa&ccedil;on, qui est la gr&acirc;ce et la bonne gr&acirc;ce fran&ccedil;aises.</p>
+
+<p>La passion? Il fallait peut-&ecirc;tre &agrave; Berni&egrave;re plus de soin pour la fuir.
+L&agrave;, comme en toutes choses, son d&eacute;dain &eacute;tait n&eacute;, peut-&ecirc;tre, d&egrave;s son
+d&eacute;but, de quelque confiance d&eacute;&ccedil;ue. La d&eacute;ception ressemble &agrave; ces enfants
+qui sortent maladifs du sein d&eacute;chir&eacute; de leur m&egrave;re morte. Le nouveau-n&eacute;
+vient d'un cadavre, et il y a des cadavres d'illusions. Paul de Berni&egrave;re
+avait aim&eacute; peut-&ecirc;tre avec trop de confiance et une foi trop vive; il
+s'&eacute;tait trouv&eacute; b&ecirc;te et, brusquement, s'&eacute;tait repris tout entier.
+D&eacute;sormais, on ne l'aurait plus. Il ressemblait &agrave; ces amateurs d'art tout
+pr&ecirc;ts &agrave; montrer leurs tr&eacute;sors, joyeusement, et qui, au premier mot
+absurde dit par un ignorant, au premier attouchement d'un sot, les
+renferment sous triple serrure, en avares, et ne les montrent plus.
+Aussi bien, Arabella et H&eacute;l&egrave;ne Offenburger et &Eacute;va Meredith pouvaient
+&ecirc;tre exquises, s&eacute;duisantes, troublantes, tout &agrave; leur aise: le c&oelig;ur de
+Berni&egrave;re &eacute;tait ferm&eacute;.</p>
+
+<p>Ma foi, oui, d&eacute;sormais il le gardait, son c&oelig;ur, tr&eacute;sor avari&eacute; et un peu
+entam&eacute;! Il ne se sentait pas de taille &agrave; jouer longtemps les r&ocirc;les de
+dupe. L&agrave; encore, dans ce domaine du sentiment, il serait un amateur, un
+d&eacute;daigneux, il ne donnerait rien de lui-m&ecirc;me. R&eacute;solu &agrave; ne point se
+marier, et, de toutes les d&eacute;ceptions redoutables, la plus redout&eacute;e par
+lui &eacute;tant celle du lendemain du mariage, il m&egrave;nerait doucement sa vie de
+gar&ccedil;on jusqu'&agrave; la fin, ne compliquant son existence ni par une femme ni
+par des enfants. Quelle folie, lorsqu'on est libre, d'ali&eacute;ner sa
+libert&eacute;!</p>
+
+<p>Et, malgr&eacute; le sourire narquois qui relevait sa moustache blonde,
+Berni&egrave;re &eacute;tait, depuis longtemps d&eacute;j&agrave;, plus troubl&eacute; et agac&eacute; qu'il ne le
+voulait para&icirc;tre. Il avait, par exemple, des envies de ne plus remettre
+les pieds chez les Norton, quoiqu'il y f&ucirc;t re&ccedil;u avec une cordialit&eacute;
+touchante. Les cheveux noirs, fris&eacute;s sur le front, de miss Meredith, le
+pr&eacute;occupaient avec trop de persistance et, depuis qu'il &eacute;tait &agrave;
+Trouville, il songeait trop souvent &agrave; cette voix claire, &agrave; ce bon regard
+amical, &agrave; cette main tendue franchement, &agrave; ce charme enveloppant de la
+jeune fille. Il &eacute;prouvait un plaisir trop vif &agrave; aller revoir ces
+Am&eacute;ricains qu'il appelait maintenant des amis.</p>
+
+<p>La fin de sa saison d'hiver lui avait sembl&eacute; fade parce qu'&agrave; son gr&eacute; les
+<i>five o'clock</i> n'arrivaient pas deux fois par jour. Il &eacute;tait temps de
+partir pour les eaux. On menait &agrave; Paris une existence d&eacute;solante. La vie
+parisienne, la vie d'un homme jeune, riche, curieux de tout conna&icirc;tre,
+est pourtant tr&egrave;s occup&eacute;e: invitations, visites, premi&egrave;res
+repr&eacute;sentations, expositions de cercles, s&eacute;ances d'escrime, toutes les
+distractions journali&egrave;res, lassantes comme les labeurs, du Parisien qui
+veut tout savoir, simplement parfois pour avoir l'occasion de tout
+railler; ce perp&eacute;tuel mouvement tournant dans le vide, ces &eacute;ternels
+&laquo;d&eacute;j&agrave; vu&raquo; ennuyaient Berni&egrave;re. Une soir&eacute;e pass&eacute;e chez les Norton, comme
+&agrave; Trouville, aujourd'hui faisait, au contraire, reprendre go&ucirc;t aux
+choses. Il appelait ces repos des ap&eacute;ritifs.</p>
+
+<p>Seulement la vision de miss Meredith, &agrave; son gr&eacute;, s'y m&ecirc;lait trop. Il ne
+s'&eacute;tait pas jur&eacute; de ne plus &ecirc;tre amoureux pour devenir amoureux d'une
+petite Yankee, oiseau de passage destin&eacute; &agrave; traverser l'Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>Et comme ce sentiment, de jour en jour, entrait en lui, avec une douceur
+latente d'abord, puis charmeuse, Paul y r&eacute;sistait, trouvant absurde de
+se laisser prendre et s'irritant contre lui, contre la gr&acirc;ce m&ecirc;me d'&Eacute;va
+qui le traitait avec cette intimit&eacute; franche des jeunes filles de son
+pays. Alors le vicomte avait de violentes envies de boucler sa malle, de
+quitter Trouville pour Dinard ou d'aller finir sa saison d'&eacute;t&eacute; en
+Bretagne, dans quelque trou, &agrave; Douarnenez, &agrave; la Baie des Tr&eacute;pass&eacute;s, au
+diable; mais il se disait que c'&eacute;tait apr&egrave;s tout accorder un peu trop
+d'importance vraiment &agrave; un &eacute;tat d'esprit assez vague que de le secouer,
+de s'en d&eacute;barrasser en fuyant. Et qu'importait miss Meredith et ce qu'il
+&eacute;prouvait pour elle! En supposant m&ecirc;me&mdash;ce qu'il niait&mdash;que ce f&ucirc;t un
+semblant, un fant&ocirc;me, un atome d'amour, eh bien! il s'en amuserait. Le
+flirt est une occupation comme une autre. Il est &agrave; l'amour ce que le
+caquetage est &agrave; l'&eacute;loquence. Un divertissement. Un babil.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; l'amour.... Bah! l'amour! Il faut savoir le couper comme on
+coupe un cor, disait le vicomte. &Ccedil;a ne tient pas plus &agrave; notre individu
+qu'un durillon.</p>
+
+<p>Pendant le repas, il s'&eacute;tait donc impos&eacute; de tr&egrave;s peu regarder miss
+Meredith et de partager ses coups d'&oelig;il d'amateur entr&eacute; les yeux bleus
+d'Arabella Dickson et les regards noirs, tr&egrave;s tendres, de M<sup>lle</sup>
+Offenburger. La colonelle avait &eacute;t&eacute; m&ecirc;me tout &agrave; fait charm&eacute;e de savoir,
+dans le bruit du repas, cette appr&eacute;ciation du vicomte sur la beaut&eacute; de
+sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;Yeux bleus et peau blanche. On dirait deux bluets tomb&eacute;s dans la
+neige.</p>
+
+<p>Mais, en revanche, mistress Dickson n'avait point paru satisfaite
+lorsque Berni&egrave;re, apr&egrave;s le dessert, avait si fort insist&eacute; aupr&egrave;s du
+docteur Fargeas pour savoir d'o&ugrave; sortaient les Offenburger.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est charmante, M<sup>lle</sup> H&eacute;l&egrave;ne, docteur; mais elle a quelque chose
+d'exotique, d'arabe, d'oriental....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais, cher vicomte, avait interrompu la colonelle, elle vous
+pr&eacute;occupe beaucoup, M<sup>lle</sup> Offenburger!</p>
+
+<p>&mdash;Curiosit&eacute; pure, madame. S'il y avait ici une femme qui me pr&eacute;occup&acirc;t,
+comme vous dites, ce ne serait point M<sup>lle</sup> Offenburger.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Dickson &eacute;tait demeur&eacute;e un moment silencieuse, regardant le jeune
+homme d'un air engageant, en mouillant les deux boules de loto qui
+&eacute;taient ses yeux de douces larmes maternelles, tandis que le docteur
+Fargeas r&eacute;pondait &agrave; Berni&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! M<sup>lle</sup> Offenburger est en effet exotique, mon cher. &Eacute;lev&eacute;e &agrave; la
+fran&ccedil;aise, son p&egrave;re est Hambourgeois et sa m&egrave;re &eacute;tait Anglaise.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> Offenburger est morte?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis des ann&eacute;es. Tr&egrave;s gentille, M<sup>lle</sup> Offenburger, vous avez
+raison de la trouver charmante, mon cher Paul. Une adorable cr&eacute;ature, un
+peu... composite... tr&egrave;s instruite, je dirai presque trop savante pour
+mon go&ucirc;t... mais exquise. Et pratique! La vraie jeune fille moderne, mon
+ami! Elle est pr&eacute;cis&eacute;ment aussi moderne, tenez, elle, en sachant tout,
+que vous &ecirc;tes essentiellement d'<i>actualit&eacute;</i> en ne croyant &agrave; rien!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui vous dit que je ne crois &agrave; rien? avait r&eacute;pliqu&eacute; Berni&egrave;re
+qui, pour amuser son caprice, regardait miss Meredith et la comparait &agrave;
+cette grande statue d'Arabella et &agrave; cette petite pouliche d'H&eacute;l&egrave;ne
+Offenburger.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait d'abord trop Parisien, Parisien des dessous et des dessus de
+Paris, pour ne point conna&icirc;tre Offenburger&mdash;cet Offenburger dont la
+jolie fille &eacute;tait aussi fine d'attaches et de beaut&eacute; que le p&egrave;re &eacute;tait
+&eacute;norme et gras. M. Offenburger? Un grand bel homme, joliment fleuri,
+gros, ventru, tout en menton et en joues, le nez busqu&eacute; sur d'&eacute;normes
+l&egrave;vres rouges, des favoris noirs, fris&eacute;s comme des crins, lui mettant
+comme deux plaques d'encre de Chine sur sa peau ros&eacute;e, et ses grands
+yeux d'Oriental ruminant, tra&icirc;nant sur les hommes et les choses avec une
+affectation de bont&eacute; placide qui &eacute;tait tout simplement une sorte de
+d&eacute;dain bienveillant, la constatation personnelle de sa propre
+sup&eacute;riorit&eacute;. Quand il avait sur la t&ecirc;te son chapeau, qu'il gardait
+volontiers, il paraissait jeune encore avec sa carrure de beau Turc et
+le teint clair de son visage; il ne reprenait son &acirc;ge que lorsqu'il se
+d&eacute;couvrait, laissant voir&mdash;comme &agrave; pr&eacute;sent&mdash;un cr&acirc;ne chauve, bossu&eacute; de
+protub&eacute;rances et plus jaune que la face&mdash;contrastant si bien avec le
+teint rose, que Paul de Berni&egrave;re compara&icirc;t mentalement le banquier &agrave; un
+sorbet: vanille et groseille, la vanille en haut. Peut-&ecirc;tre bien
+&eacute;tait-ce une des raisons pour lesquelles M. Offenburger tenait
+volontiers sa coiffure viss&eacute;e &agrave; son front.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s bon homme d'ailleurs, &agrave; la surface. Sucr&eacute; et glac&eacute;. Le vicomte e&ucirc;t
+pu suivre sa comparaison du sorbet. Homme de go&ucirc;t, collectionneur
+acharn&eacute;, payant cher les revendeurs qui, pour lui, enlevaient d'assaut
+les bibelots sous le feu des ench&egrave;res, &agrave; l'H&ocirc;tel des Ventes, pr&ecirc;tant ses
+tapisseries et ses ivoires aux expositions publiques pour avoir la joie
+de lire sur les catalogues et sur les &eacute;tiquettes: <i>Collection de M. Mos&eacute;
+Offenburger</i>; ayant, dans ses &eacute;curies, des chevaux de prix que l'on
+couronnait au Concours hippique, et dans son chenil un &eacute;quipage que le
+jury primait &agrave; l'exhibition des Tuileries. Tr&egrave;s luxueux d'allures, mais
+d'humeur d&eacute;mocratique. On s'adressait &agrave; lui quand on voulait fonder un
+journal militant. Offenburger refusait parfois, acceptait souvent et ne
+se r&eacute;servait m&ecirc;me pas toujours le bulletin de Bourse. Il assurait qu'il
+aimait la France, qu'il n'y avait que la France au monde, et Berni&egrave;re
+avait m&ecirc;me &eacute;prouv&eacute;, &agrave; d&icirc;ner, un agacement particulier, en d&eacute;pit de son
+d&eacute;cadentisme, &agrave; entendre le Hambourgeois d&eacute;plorer, avec son accent
+d'outre-Rhin, les <i>p&eacute;tisses</i> qu'on faisait en France et la <i>d&eacute;gadence</i>
+de ce <i>cran</i>, tr&egrave;s <i>cran</i> pays.</p>
+
+<p>On ne savait pas bien exactement l'origine de la fortune de cet
+Offenburger. Il &eacute;tait tomb&eacute; &agrave; Paris&mdash;voil&agrave; quinze ans&mdash;comme un
+a&eacute;rolithe, mais un a&eacute;rolithe en or. Il avait attir&eacute; les regards, autour
+du Lac, par ses &eacute;quipages; les lorgnettes, &agrave; l'Op&eacute;ra, par les diamants
+de sa femme, morte depuis, et ensuite par la beaut&eacute; de sa fille; les
+reporters, &agrave; son h&ocirc;tel, par ses f&ecirc;tes et son vin de Tokai; les peintres
+par ses achats de tableaux; les courtiers par ses ordres de Bourse et,
+peu &agrave; peu, cet amalgame d'autorit&eacute;s diverses, ces int&eacute;r&ecirc;ts diff&eacute;rents,
+mass&eacute;s autour de lui, avaient form&eacute; comme une boule &eacute;norme qui roulait,
+roulait &agrave; travers Paris et e&ucirc;t fait boule de neige si la renomm&eacute;e
+d'Offenburger e&ucirc;t &eacute;t&eacute; parfaitement immacul&eacute;e.</p>
+
+<p>Roi d'une r&eacute;publique d'agioteurs et de jouisseurs, le Hambourgeois
+Offenburger, peut-&ecirc;tre naturalis&eacute; Fran&ccedil;ais, &eacute;tait devenu, par la
+complicit&eacute; des bons journalistes et des trottins de la finance, une
+sorte de puissance bizarre qui tenait le milieu entre l'agent
+diplomatique et le bailleur de fonds. Les ministres le consultaient pour
+savoir ce que pensait de leurs d&eacute;clarations publiques l'ambassadeur de
+son pays. Il donnait aux gouvernants son opinion sur les affaires de la
+France et, tout honor&eacute; de porter aux jours de f&ecirc;te la d&eacute;coration de son
+souverain, il trouvait que les hommes d'Etat des bords de la Seine
+s'effrayaient trop du <i>ratigalisme</i> et ne marchaient pas assez de
+l'avant.</p>
+
+<p>Offenburger ne fr&eacute;quentait pas seulement les politiciens qui font les
+emprunts et les gazetiers qui d&eacute;font les politiciens, il &eacute;tendait aussi
+sur ses connaissances d&eacute;mocratiques comme une cr&egrave;me de <i>high-life</i>. Il
+invitait &agrave; ses <i>rallye-papers</i> des clubmen en renom, des gentilshommes
+dont les colonnes de la <i>Vie parisienne</i> sont comme les feuillets de
+l'<i>Almanach Gotha</i>. Le marquis d'Ayglars, rest&eacute; fringant malgr&eacute; la
+cinquantaine, &eacute;tait pour le financier le rabatteur de cette chasse aux
+illustrations nobiliaires. Il exer&ccedil;ait chez Offenburger, amicalement,
+disaient quelques-uns, en qualit&eacute; de conseiller bien appoint&eacute;, disaient
+les autres, des fonctions de semi-ma&icirc;tre de maison, faisant les honneurs
+du ch&acirc;teau de Luzancy, comme il e&ucirc;t fait ceux de son propre castel, si
+d'Ayglars n'avait pas &eacute;t&eacute; ras&eacute; par la bande noire.</p>
+
+<p>Et Offenburger n'achetait pas un cheval et ne faisait pas une commande
+au sellier sans l'agr&eacute;ment du marquis. C'&eacute;tait pour Offenburger que
+d'Ayglars se montrait au Tattersall. C'&eacute;tait pour lui qu'il r&eacute;digeait
+une fa&ccedil;on de code du c&eacute;r&eacute;monial que le banquier &eacute;tudiait, <i>potassait</i>
+comme un &eacute;l&egrave;ve qui veut passer sans faute son baccalaur&eacute;at. Le marquis
+&eacute;tait, pour la question hippique, chez Offenburger, ce que Saki-Mayer
+&eacute;tait pour les bibelots. Il s'occupait des pur-sang comme le revendeur
+juif s'occupait des antiquailles. Ce qui faisait dire &agrave; l'archiduc
+Heinrich&mdash;que Mos&eacute; Offenburger, lorsque le prince &eacute;tait venu en France,
+avait trait&eacute;, &agrave; Luzancy, comme un surintendant traitant le Roi-Soleil
+avant la Bastille, ce Mazas des financiers d'autrefois:</p>
+
+<p>&mdash;Cet Offenburger, il a le meilleur Johanisberg que j'aie bu! Ses
+chevaux sont mieux tenus que ceux de mon fr&egrave;re! On donnerait un bal
+dans ses &eacute;curies! Il a des tableaux admirables, des curiosit&eacute;s
+extraordinaires, la table la mieux servie que je connaisse, un &eacute;quipage
+de chasse &eacute;tonnant! Il me d&eacute;go&ucirc;te, cet Offenburger!</p>
+
+<p>Paul de Berni&egrave;re se rappelait, un &agrave; un, tous ces <i>racontars</i> de la
+chronique parisienne, en examinant le gros homme sans patrie qui avait
+choisi Paris pour vivre, tout simplement parce qu'on s'y amuse plus qu'&agrave;
+Hambourg; mais en regardant la gr&acirc;ce ouat&eacute;e de chair de la charmante
+H&eacute;l&egrave;ne, le vicomte oubliait tous les ridicules du p&egrave;re et se
+plaisait&mdash;toujours en amateur&mdash;&agrave; comparer entre elles M<sup>lle</sup>
+Offenburger, jolie comme une jolie Turque; Arabella, majestueuse comme
+la Diane de Houdon, et miss &Eacute;va, vraiment exquise avec son calme regard
+d'honn&ecirc;te fille. Il y avait aussi, l&agrave;-bas, la belle M<sup>me</sup> Montgomery et
+Sylvia, assises dans la p&eacute;nombre, et Berni&egrave;re jouissait d'un plaisir
+artistique tout particulier; la vue de ces cr&eacute;atures adorables,
+rassembl&eacute;es l&agrave; comme des &oelig;uvres d'art en un mus&eacute;e et qu'il analysait en
+connaisseur, en raffin&eacute;, sans les aimer, oh! bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; n'en aimer
+aucune!</p>
+
+<p>Et pendant que les notes&mdash;d'une chanson am&eacute;ricaine, d'une sorte de
+tremblante romance n&egrave;gre, soulign&eacute;e d'accords m&eacute;lancoliques comme des
+soupirs d'esclaves&mdash;chantaient sous les doigts de miss Dickson, Paul,
+avec son dilettantisme de gourmet, compara&icirc;t avec une infinie volupt&eacute; sa
+situation de sceptique au repos, et la vie de labeur acharn&eacute; de son h&ocirc;te
+Norton, ou de Montgomery, ou d'Offenburger, accabl&eacute; d'affaires, ou du
+colonel promenant sa fille &agrave; travers le monde, ou de Fargeas m&ecirc;me,
+vivant dans les sanies humaines, tandis que lui jouissait d&eacute;licieusement
+du <i>farniente</i> de son existence d'amateur. Libre, choy&eacute;, caress&eacute; par ces
+regards de femmes et se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;. Pas de pr&eacute;occupations. Des sourires! Et la libert&eacute; de juger!</p>
+
+<p>Il jugeait d'ailleurs, ayant surpris, pendant le repas, quelque
+indiscr&egrave;te songerie au fond du regard de Sylvia: oui, il jugeait et se
+disait, lui qui avait, en sa vie, &eacute;tudi&eacute; plus de filles que de jeunes
+filles:</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc pr&eacute;tend que la jeune fille est ind&eacute;chiffrable? Le plus
+difficile &agrave; d&eacute;chiffrer de ces &ecirc;tres d'&eacute;lection qui sont l&agrave;, ce serait
+encore la femme! A quoi pense M<sup>me</sup> Norton pr&eacute;sentement et de quoi
+souffre-t-elle? Car elle souffre! Elle souffre, et je d&eacute;fie la th&eacute;orie
+de la grande n&eacute;vrose du docteur Fargeas de m'expliquer cette
+souffrance-l&agrave;!</p>
+
+<p>Et, maintenant, toujours en curieux&mdash;M<sup>lle</sup> Offenburger, ayant succ&eacute;d&eacute;
+&agrave; Arabella au piano et y jouant du Beethoven&mdash;Berni&egrave;re s'&eacute;tait assis en
+face de mistress Norton, regardant Sylvia accoud&eacute;e sur le canap&eacute;. Elle
+ne causait plus avec M<sup>me</sup> Montgomery, elle &eacute;coutait au contraire,
+charm&eacute;e.</p>
+
+<p>Il la voyait de profil. Une sorte de tristesse apparaissait dans
+l'attention qu'elle pr&ecirc;tait &agrave; la symphonie. Ses sourcils se fron&ccedil;aient
+sur ses yeux bleus et, dans le battement de ses narines, il y avait une
+&eacute;motion et une fi&egrave;vre. Peut-&ecirc;tre cela prouvait tout simplement que
+Sylvia &eacute;tait artiste, tout son &ecirc;tre vibrant &agrave; cette voix de l'au-del&agrave;.</p>
+
+<p>Mais &Eacute;va, debout pr&egrave;s du piano, &eacute;tait aussi &eacute;mue que M<sup>me</sup> Norton. La
+petite Am&eacute;ricaine, les mains crois&eacute;es, &eacute;coutait, comme en extase.
+Arabella, impassible, s'&eacute;tait assise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa m&egrave;re qui envoyait &agrave;
+M<sup>lle</sup> Offenburger un sourire un peu d&eacute;daigneux, envieux aussi.</p>
+
+<p>H&eacute;l&egrave;ne Offenburger &eacute;tait une musicienne consomm&eacute;e, un peu s&egrave;che et
+m&eacute;thodique, mais tr&egrave;s s&ucirc;re. Quand elle eut fini, Berni&egrave;re ne put
+s'emp&ecirc;cher d'applaudir. Le gros Offenburger rayonna et les Dickson
+firent la grimace tous ensemble. Sylvia, ravie, tendait les mains &agrave;
+H&eacute;l&egrave;ne qui, apr&egrave;s les avoir serr&eacute;es, &eacute;cartait, d'un joli geste bref, ses
+m&egrave;ches de cheveux noirs un peu tomb&eacute;es sur son front, et &Eacute;va disait &agrave;
+M<sup>lle</sup> Offenburger:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous &ecirc;tes heureuse, mademoiselle, d'&ecirc;tre aussi bonne
+musicienne!...</p>
+
+<p>H&eacute;l&egrave;ne ne montrait, du reste, ni &eacute;tonnement ni anxi&eacute;t&eacute;. Elle se savait
+musicienne excellente; elle n'avait pas &agrave; en tirer coquetterie: c'&eacute;tait
+un fait. Et elle racontait, le plus simplement du monde, combien son
+professeur autrefois &eacute;tait content d'elle, lui disant que si elle
+voulait donner des concerts, elle se ferait certainement un nom, un
+grand nom, dans la musique:</p>
+
+<p>&mdash;J'aime encore mieux la banque, ajoutait la jeune fille en souriant.</p>
+
+<p>On parla alors de Beethoven. &Eacute;va dit quelques mots, tr&egrave;s doucement,
+exprimant quels frissons d'art faisait en elle passer le ma&icirc;tre, et on
+discuta les g&eacute;nies respectifs de Beethoven et de Mozart.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bon! J'attendais Mozart! se dit Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais ce qu'il n'attendait pas, c'est la fa&ccedil;on dont M<sup>lle</sup> Offenburger
+constata la sup&eacute;riorit&eacute; de Beethoven, par le volume du cerveau de
+Beethoven. Et cette jeune fille, qui, tout &agrave; l'heure, les doigts sur le
+piano, faisait chanter la po&eacute;sie et le r&ecirc;ve, se laissait aller, le plus
+simplement du monde, devant Sylvia &eacute;tonn&eacute;e, Berni&egrave;re, subitement amus&eacute;,
+et Liliane Montgomery, effray&eacute;e presque, &agrave; une comparaison entre le
+rapport du volume enc&eacute;phalique et le d&eacute;veloppement intellectuel. Et elle
+disait <i>enc&eacute;phalique</i>. Et elle ne sourcillait pas, ne souriait pas, et
+sa jolie petite bouche aux l&egrave;vres charnues, en parlant, demeurait
+charmante. Puis, elle passait du cr&acirc;ne de Beethoven &agrave; un autre cr&acirc;ne,
+non plus d'un musicien, mais d'un penseur.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que le cr&acirc;ne de Descartes avait 1,700 centim&egrave;tres cubes,
+soit 150 centim&egrave;tres de plus que la moyenne des cr&acirc;nes des Parisiens
+d'aujourd'hui?</p>
+
+<p>Et ce n'&eacute;tait pas tout. Le cr&acirc;ne de La Fontaine mesurait 1,950
+centim&egrave;tres, comme celui de Spurzheim, exactement. Le cerveau d'un autre
+&eacute;crivain contemporain, qu'on venait d'enterrer, pesait 2,012 grammes. Un
+peu moins que celui de Cromwell.</p>
+
+<p>&mdash;Et celui-l&agrave;? Celui de Cromwell? murmura Liliane un peu railleuse,
+croyant embarrasser la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;2,230, r&eacute;pondit la petite bouche rouge de M<sup>lle</sup> H&eacute;l&egrave;ne Offenburger.</p>
+
+<p>Le gros banquier &eacute;talait ses pectoraux avec fiert&eacute;, et M<sup>me</sup> Dickson
+regardait le colonel, comme pour lui dire:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! et Arabella? Comment faire rayonner Arabella?&raquo;</p>
+
+<p>Arabella, immobile, contemplait la mer, le regard tr&egrave;s calme.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Offenburger ne mettait, du reste, aucune affectation &agrave; &eacute;taler
+son savoir. Elle savait cela, elle le disait, c'&eacute;tait tout simple.</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> Montgomery semblait &eacute;tourdie, comme si elle e&ucirc;t &eacute;cout&eacute;
+quelque chose d'inentendu, une langue &eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie, ma ch&egrave;re &Eacute;va, dit-elle en riant, que vous ignoriez tout
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, madame, moi, je ne suis pas savante, fit miss Meredith.</p>
+
+<p>Et elle non plus ne mettait pas un reproche ou une modestie fausse dans
+sa r&eacute;ponse. Elle ignorait des choses, elle l'avouait, et c'&eacute;tait tout
+naturel chez une cr&eacute;ature qui semblait le naturel m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mais&mdash;chose singuli&egrave;re&mdash;toute cette &eacute;rudition scientifique de M<sup>lle</sup>
+Offenburger ne d&eacute;plaisait pas &agrave; Paul de Berni&egrave;re. Elle &eacute;tait curieuse,
+cette jeune fille au profil oriental, tr&egrave;s curieuse. Une Encyclop&eacute;die
+aux yeux de velours, c'&eacute;tait piquant. Il ne se f&ucirc;t pas risqu&eacute; &agrave; causer
+anthropologie avec elle, diable! non; mais il se f&ucirc;t diverti volontiers
+&agrave; l'entendre si gentiment, de sa petite voix tr&egrave;s douce, parler de
+capacit&eacute;s cr&acirc;niennes et &agrave; la voir presque peser des cerveaux dans sa
+jolie main d'enfant. Ah! la d&eacute;licieuse petite conf&eacute;renci&egrave;re! Elle &eacute;tait
+peut-&ecirc;tre doctoresse! Paul avait envie de le lui demander.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit M<sup>me</sup> Montgomery au jeune homme, qu'est-ce que vous
+pensez de M<sup>lle</sup> Offenburger?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s jolie! Oh! tr&egrave;s jolie!... Mais je ne voudrais pas &ecirc;tre forc&eacute; de
+passer devant elle mon baccalaur&eacute;at. Je serais refus&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Comme bachelier, peut-&ecirc;tre, mais comme mari, je ne crois pas!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme mari, fit Berni&egrave;re. Comme mari, je n'aurai jamais mon
+dipl&ocirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes pourtant fait pour &ecirc;tre mari&eacute;, dit alors le docteur Fargeas,
+qui s'&eacute;tait approch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>Et Berni&egrave;re essaya de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! docteur, qu'est-ce que je vous ai fait pour m&eacute;riter cette menace?</p>
+
+<p>&mdash;Vous?... Vous &ecirc;tes un faux d&eacute;sabus&eacute;, un faux sceptique, un faux
+ironique, et je vous ordonne le coin du feu....</p>
+
+<p>&mdash;Comme aux bouilloires! Merci!</p>
+
+<p>Mistress Dickson avait entendu, et cette petite profession de foi
+antimatrimoniale amenait &agrave; ses l&egrave;vres une l&eacute;g&egrave;re grimace. Elle allait,
+d'ailleurs, protester contre la comparaison impertinente du vicomte,
+lorsque la porte du salon s'ouvrit, et un valet annon&ccedil;a M. le marquis de
+Solis.</p>
+
+<p>Il y eut comme un cri, dans le salon, pour saluer l'entr&eacute;e de Georges,
+et Norton, quittant le colonel, alla droit au marquis en deux ou trois
+enjamb&eacute;es, et lui tendant la main:</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! Voil&agrave; qui est charmant!...</p>
+
+<p>L'Am&eacute;ricain cherchait des yeux Sylvia, qui s'&eacute;tait lev&eacute;e, toute p&acirc;le,
+tandis que M<sup>me</sup> Montgomery la regardait de c&ocirc;t&eacute;, avec un petit sourire
+narquois. M<sup>me</sup> Norton restait droite devant le canap&eacute; sur lequel elle
+&eacute;tait assise, tout &agrave; l'heure, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Liliane, et Norton se retourna
+vers elle pour lui pr&eacute;senter M. de Solis, qui, saluant, interrogeait
+anxieusement le regard de Sylvia.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait venu brusquement, avec une sorte de h&acirc;te, apr&egrave;s s'&ecirc;tre d&eacute;mand&eacute;
+pendant une partie de la soir&eacute;e s'il viendrait. Il sentait, d'instinct,
+que cette minute de sa vie &eacute;tait grave et pouvait &ecirc;tre douloureuse. Un
+moment il s'&eacute;tait dit qu'il ne se retrouverait pas devant Sylvia, qu'il
+partirait de Trouville sans l'avoir revue.</p>
+
+<p>Il avait, depuis la veille, quitt&eacute; les <i>Roches Noires</i> et lou&eacute;, dans une
+maison particuli&egrave;re, un appartement dont les fen&ecirc;tres s'ouvraient sur la
+mer. En s'accoudant au balcon, il apercevait, &agrave; sa gauche, la jet&eacute;e, la
+bordure, les maisons de Deauville: l&agrave;-bas, devant lui, la plage, avec
+son bruissement, son fourmillement, son caquetage de promeneurs, couvert
+par la grande voix de la mer. Il vivait l&agrave;&mdash;son mot &agrave; Norton &eacute;tait
+exact&mdash;&laquo;en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te&raquo; avec sa m&egrave;re. Ce m&eacute;nage d'une vieille femme et
+de son fils avait des douceurs d'idylle. Le marquis e&ucirc;t, la veille
+encore, regard&eacute; comme un mal fait &agrave; la ch&egrave;re cr&eacute;ature une soir&eacute;e pass&eacute;e
+loin d'elle, apr&egrave;s tant de mois, si longs, si longs, o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute;
+s&eacute;par&eacute; d'elle. Il retrouvait&mdash;avec quelle joie!&mdash;la marquise toujours
+belle, avec ses beaux yeux noirs sous des cheveux gris. Aupr&egrave;s d'elle,
+Solis retrouvait des soins d'enfant battu demandant refuge au
+dorlotement maternel. Sa vie, sa vie tourment&eacute;e et songeuse, d&eacute;chir&eacute;e,
+am&egrave;re, sans pessimisme et sans d&eacute;sespoir, aboutissait &agrave; cet
+assoupissement doux, &agrave; ce blottissement de coureur d'univers, trouvant
+enfin que rien ne vaut cette affection, premi&egrave;re et derni&egrave;re, &eacute;troite et
+chaude comme un berceau.</p>
+
+<p>Une soir&eacute;e arrach&eacute;e &agrave; cette intimit&eacute;, d&eacute;rob&eacute;e &agrave; cette tendresse, c'&eacute;tait
+beaucoup. C'&eacute;tait trop. Le marquis &eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; vivre en sauvage. Il
+se cachait, dans cet appartement, comme en bonne fortune, et il lui
+semblait qu'il n'aurait jamais assez de temps pour raconter &agrave; la
+marquise tout ce qu'il avait vu dans ses voyages, tout ce qu'il avait
+observ&eacute; l&agrave;-bas. Elle l'&eacute;coutait avec d&eacute;lices et le couvait des yeux,
+avec l'&eacute;go&iuml;ste joie de ceux qui adorent. Il y avait entre eux comme une
+lune de miel de tendresse maternelle et filiale. Elle le revoyait enfin,
+le reprenait, ce fils, parti pour le bout du monde! Elle le d&eacute;vorait de
+ses regards parfois inquiets, car, dans la joie du retour,
+instinctivement la m&egrave;re devinait la m&eacute;lancolie de quelque passion
+oubli&eacute;e!</p>
+
+<p>Oui, &ccedil;'avait &eacute;t&eacute; tout d'abord pour M. de Solis comme un chagrin de
+quitter la marquise, de lui prendre une minute de cette joie qui lui
+restait, puis, tout &agrave; coup, il avait &eacute;prouv&eacute; une &acirc;pre envie de revoir
+Sylvia. Il ressentait une sensation de curiosit&eacute;, comme un besoin
+d'interroger une eau dormante qui aurait refl&eacute;t&eacute; son image autrefois et
+de lui demander si, cette image, elle en avait conserv&eacute;, elle en gardait
+encore l'ombre, le fant&ocirc;me.</p>
+
+<p>Et maintenant, elle &eacute;tait l&agrave;, Sylvia, l&agrave;, devant lui, froide en
+apparence, roidie; mais sur ses l&egrave;vres, qu'un imperceptible tremblement
+nerveux agitait, un sourire doux, triste et confiant, passait.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re Sylvia, dit Norton de sa voix franche, tr&egrave;s m&acirc;le, je n'ai pas
+&agrave; vous pr&eacute;senter mon ami, M. de Solis. Oh! un ami dans toute la force de
+ce mot, dont on abuse. Presque un fr&egrave;re, n'est-ce pas, Solis?</p>
+
+<p>&mdash;Presque un fr&egrave;re, oui, r&eacute;pondit le marquis, dont la voix s'&eacute;tranglait
+un peu.</p>
+
+<p>Tous les h&ocirc;tes du salon regardaient. Miss Arabella portait m&ecirc;me un
+lorgnon &agrave; ses jolis yeux pour examiner ce nouveau venu, dont le titre
+lui plaisait: Marquis!</p>
+
+<p>Sylvia, faisant un effort, tendait &agrave; Georges de Solis une main qu'il
+effleurait &agrave; peine, comme effray&eacute; de la saisir entre ses doigts.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! Vieille amiti&eacute;, double amiti&eacute;! dit Norton joyeux,
+pendant que Liliane murmurait &eacute;tourdiment &agrave; l'oreille de son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Bon! vous allez voir qu'il va prier Sylvia de le retenir!</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites? demanda Montgomery.</p>
+
+<p>&mdash;Rien! &Ccedil;a ne vous regarde pas! Ou plut&ocirc;t si.... Mais c'est indiff&eacute;rent.</p>
+
+<p>Et Liliane d&eacute;tourna la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher Georges, continuait Norton, au lieu d'une amiti&eacute;
+chez moi, vous en avez deux. Mistress Norton vous prouvera qu'il y a des
+Am&eacute;ricaines qui aiment leur foyer et aussi les h&ocirc;tes de ce foyer de
+famille.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;! qu'est-ce que je disais? fit encore M<sup>me</sup> Montgomery. Oh! les
+maris!...</p>
+
+<p>Montgomery sollicitait encore l'explication.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous ne pouvez pas comprendre, vous en &ecirc;tes un autre!</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Offenburger qui, de ses yeux de gazelle, &eacute;tudiait aussi le
+marquis de Solis, demanda en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur se figurait donc que les Am&eacute;ricaines sont toutes des
+extravagantes comme on en voit beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Sylvia.</p>
+
+<p>Le marquis salua.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, madame. C'est surtout dans votre pays, o&ugrave; une
+jeune fille peut traverser, seule, les Etats-Unis, sans &ecirc;tre insult&eacute;e,
+que j'ai appris &agrave; respecter ce qu'il y a de plus respectable au monde:
+la bonne gr&acirc;ce d'une honn&ecirc;te femme.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien! Ah! dit en riant miss &Eacute;va, pour un Fran&ccedil;ais, cela, c'est
+tr&egrave;s bien!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, pour un Fran&ccedil;ais?... Ah &ccedil;a! mais cette petite fille des
+Mohicans, pour qui nous prend-elle? dit le docteur Fargeas &agrave; Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>Berni&egrave;re sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est bien simple! Elle ne nous prend pas! Voil&agrave;!...</p>
+
+<p>Sylvia &eacute;tait rest&eacute;e presque muette devant Solis. Elle voulut pourtant
+trouver quelques mots &agrave; lui dire, quelques mots o&ugrave; le pr&eacute;sent, avec
+tous ses droits, sa r&eacute;alit&eacute;, son devenir, f&ucirc;t affirm&eacute; sans que le pass&eacute;,
+ce pass&eacute; v&eacute;n&eacute;r&eacute; et sacr&eacute; qui leur &eacute;tait cher, f&ucirc;t effac&eacute; dans son
+souvenir; et, en pronon&ccedil;ant avec un respect d&eacute;vou&eacute; ce nom, <i>mon mari</i>,
+avant tous les autres, elle dit &agrave; Solis:</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari a eu raison de vous dire que vous seriez deux fois le
+bienvenu chez lui, monsieur de Solis. Apr&egrave;s vous avoir accueilli chez
+mon p&egrave;re, je serai heureuse... de vous recevoir chez moi... comme....</p>
+
+<p>&mdash;Comme autrefois! dit Georges, la gorge serr&eacute;e.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Montgomery ne put s'emp&ecirc;cher de laisser tout doucement &eacute;chapper
+un petit <i>hum</i>! dans un l&eacute;ger acc&egrave;s de toux, et Sylvia s'asseyant
+vivement comme si elle se f&ucirc;t sentie d&eacute;faillir, Norton vint doucement
+vers elle, lui demandant si elle n'&eacute;tait pas souffrante.</p>
+
+<p>Mais Sylvia n'avait rien.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, je vous promets. Un peu de malaise.... Ce soleil, cette
+apr&egrave;s-midi!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez prendre l'air au balcon? Mais je vous assure que vous
+&ecirc;tes souffrante. Vous avez la fi&egrave;vre!</p>
+
+<p>Il lui avait touch&eacute; la main. Sylvia se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? la fi&egrave;vre! La fi&egrave;vre, moi? Voyez donc, docteur!</p>
+
+<p>Elle tendait son pouls &agrave; Fargeas.</p>
+
+<p>&mdash;M. Norton a raison, madame, dit le docteur, et un peu de repos....</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je ne me suis mieux port&eacute;e! La fi&egrave;vre? Eh bien, c'est Trouville
+qui me la donne, la fi&egrave;vre, voil&agrave; tout. Je voudrais presque repartir.</p>
+
+<p>&mdash;Repartir? dit Liliane.</p>
+
+<p>Norton hocha la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Nous repartirons, ma ch&egrave;re Sylvia... quand le docteur le permettra....
+Quand vous serez gu&eacute;rie! Mais rappelez-vous la travers&eacute;e et les dangers
+courus.... Le docteur ne vous donne pas d'illusions: c'est lui seul qui
+vous autorisera &agrave; quitter la vieille Europe. Votre ticket, ce sera son
+ordonnance.</p>
+
+<p>&mdash;Gu&eacute;rie! pensait Sylvia dont le regard, instinctivement, allait &agrave;
+Georges de Solis qui, s'&eacute;loignant, l&agrave;-bas, sous la lampe, causait avec
+miss &Eacute;va et M<sup>lle</sup> Offenburger.</p>
+
+<p>Et, dans cette causerie, miss &Eacute;va, railleuse, rappelait &agrave; M. de Solis
+ce que le marquis avait dit &agrave; Norton, &agrave; propos de l'Am&eacute;rique, des
+Am&eacute;ricaines, et, rieuse, lui jetait gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il para&icirc;t, monsieur, que vous ne nous aimez pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous &ecirc;tes libre! Pensez ce que vous voudrez des Am&eacute;ricaines; moi
+je trouve vos Parisiennes exquises, je con&ccedil;ois qu'on les pr&eacute;f&egrave;re &agrave;
+toutes les femmes. Et pourtant je suis patriote jusqu'aux ongles! Rien
+ne vaut l'Am&eacute;rique au monde! Rien.... Except&eacute; Paris! N'est-ce pas,
+mademoiselle H&eacute;l&egrave;ne?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit tr&egrave;s s&eacute;rieusement M<sup>lle</sup> Offenburger, cela d&eacute;pend.... Paris
+me semble une ville livr&eacute;e &agrave; des pens&eacute;es... peu importantes!</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! fit Berni&egrave;re qui s'&eacute;tait approch&eacute;.</p>
+
+<p>Et, de loin, Liliane, ayant entendu ce blasph&egrave;me, accourait d&eacute;fendre son
+Paris, ce Paris gaiement conquis par l'Am&eacute;rique:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, peu importantes? La mode, les th&eacute;&acirc;tres, les courses, le
+Salon, le Vernissage?</p>
+
+<p>&mdash;Important, tout cela, mais pas s&eacute;rieux! dit M<sup>lle</sup> H&eacute;l&egrave;ne.</p>
+
+<p>Le gros Offenburger ajouta, de son accent guttural:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille et moi nous <i>r&eacute;fons</i> plus de <i>cravit&eacute;</i> dans la nation pour
+l'<i>afenir</i> des <i>testin&eacute;es</i> de la France!</p>
+
+<p><i>Crafit&eacute;!</i> <i>Crafit&eacute;!</i> Berni&egrave;re avait fort envie de lui jeter sa gravit&eacute;
+au nez, &agrave; ce gros homme, et de le prier de parler au moins fran&ccedil;ais en
+parlant de l'<i>afenir</i> de la France.</p>
+
+<p>Mais &Eacute;va, lentement, r&eacute;pondait &agrave; la petite savante:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, qui suis Yankee comme on ne l'est pas, qui suis fi&egrave;re de
+me dire que l'h&ocirc;tel de Richard, mon oncle, au parc Monceau, appartient &agrave;
+M. Norton, Am&eacute;ricain, que la serre en est &eacute;clair&eacute;e &agrave; la lumi&egrave;re
+Edison.... Am&eacute;ricain! orn&eacute;e de peintures de M. Harrisson....</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! dit Montgomery qui n'aimait pas entendre parler du premier
+mari de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Harrisson, Am&eacute;ricain! reprit miss Meredith.... Moi... qui adore
+New-York, qui suis, je vous le r&eacute;p&egrave;te, fi&egrave;re de mon pays, qui trouve que
+l'Am&eacute;rique n'a pas de rivales, j'avoue que Paris ne me d&eacute;pla&icirc;t pas
+trop. Je croyais y avoir la nostalgie du pont de Brooklyn. Pas encore.
+J'adore le th&eacute;&acirc;tre. Et sur ce point Paris, que je n'aime pas en tout,
+qui me d&eacute;pla&icirc;t m&ecirc;me sur certains points, Paris est incomparable. Et
+vous, n'&egrave;tes-vous pas de mon avis?</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, r&eacute;pondit le gras Hambourgeois, d&eacute;teste les spectacles!</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! mais qu'est-ce qu'elle fait, &agrave; Paris, M<sup>lle</sup> Offenburger? Son
+salut?</p>
+
+<p>&mdash;Son purgatoire? dit Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Elle pr&eacute;f&egrave;re la Sorbonne!</p>
+
+<p>&mdash;Et le Coll&egrave;ge de France! dit M<sup>lle</sup> H&eacute;l&egrave;ne, gravement.</p>
+
+<p>Berni&egrave;re, pench&eacute; &agrave; l'oreille de Fargeas, disait gaiement au docteur:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une femme, c'est une th&egrave;se!</p>
+
+<p>Et le docteur, cherchant son chapeau, se trouvait tout juste en face de
+M<sup>me</sup> Montgomery qui, gaiement, le regardant du haut de son cou
+superbe, lui demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &agrave; propos, docteur, mes n&eacute;vralgies?</p>
+
+<p>&mdash;Vos n&eacute;vralgies? Quantit&eacute;s n&eacute;gligeables! Rien du tout, vos n&eacute;vralgies!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne craignez pas que l'air de la mer?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit Fargeas. Vous voulez vous faire envoyer &agrave; Vichy, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, je m'amuse infiniment &agrave; Trouville. Mais je
+redoute que....</p>
+
+<p>&mdash;L'air de la mer? Excellent, l'air de la mer!</p>
+
+<p>&mdash;Vous me disiez le contraire, l'an dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'&eacute;tait l'an dernier. La mode change. Vous vouliez aller &agrave;
+Luchon, l'an dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Trouville? Pour les migraines?</p>
+
+<p>&mdash;Parfait, Trouville. Ah! seulement, je n'ai pas besoin de vous dire....
+Vous avez bien apport&eacute; avec vous....</p>
+
+<p>&mdash;De vos pilules de val&eacute;riane?</p>
+
+<p>&mdash;Non! des malles! beaucoup de malles! Costumes vari&eacute;s: quatre toilettes
+par jour. Excellent, &ccedil;a, comme exercice!</p>
+
+<p>&mdash;A quoi pensez-vous donc, docteur? fit M<sup>me</sup> Montgomery. Si je n'avais
+pas ma gymnastique portative, je ne serais pas ici.</p>
+
+<p>Elle riait, tandis que Montgomery, s'approchant de Fargeas,
+l'interrogeait tout bas &agrave; son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Malade imaginaire, ma femme, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pas m&ecirc;me imaginaire! Mais une petite maladie nerveuse, c'est tr&egrave;s bien
+port&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et M<sup>me</sup> Norton?</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> Norton? Elle, c'est autre chose! Vous n'avez pas regard&eacute; sa
+jolie peau blanche, fine, velout&eacute;e, comme doubl&eacute;e d'un transparent de
+soie rose?</p>
+
+<p>&mdash;Les Am&eacute;ricaines ont les plus belles peaux du monde, docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! seules en ont d'aussi jolies les filles de rhumatisants.
+C'est comme &ccedil;a! M<sup>me</sup> Norton donc? Vraiment souffrante! dit le docteur,
+qui, tout en se dirigeant vers la porte, regardait Sylvia du coin de
+l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Pas imaginaire? fit Montgomery.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! L'imagination joue peut-&ecirc;tre aussi son r&ocirc;le dans cette
+souffrance-l&agrave;.... L'imagination... ou le souvenir!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Norton! murmura l'Am&eacute;ricain, il l'aime tant!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! aucun danger! Dieu merci! Bonsoir! dit Fargeas.</p>
+
+<p>Et il se retira vivement, &agrave; l'anglaise.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La soir&eacute;e d'ailleurs s'avan&ccedil;ait. Et depuis l'arriv&eacute;e de Georges, une
+sorte de contrainte particuli&egrave;re emplissait le salon, planait sur les
+invit&eacute;s de Norton. Miss Arabella ne jouait plus, et dans un coin,
+entour&eacute;e de son p&egrave;re et de sa m&egrave;re, qui lui parlaient tout bas, elle
+promenait, d&eacute;daigneuse, ses regards alanguis sur le marquis et sur
+Berni&egrave;re, rapproch&eacute;s l'un de l'autre et causant avec &Eacute;va. Le gros
+Offenburger &eacute;prouvait la tentation de faire un tour au Casino, et M<sup>me</sup>
+Montgomery, devinant que Sylvia avait besoin d'&ecirc;tre seule, entra&icirc;nait
+doucement son mari vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Nous arriverons encore pour la petite pi&egrave;ce! On joue une com&eacute;die au
+Casino! Allons, vite!... Une pi&egrave;ce in&eacute;dite.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aimerais mieux pas in&eacute;dite, r&eacute;pondait Montgomery. Il y aurait
+plus de chance pour qu'elle f&ucirc;t bonne!</p>
+
+<p>Il se laissait d'ailleurs emmener, et Liliane, en passant, serrait,
+d'une pression nerveuse, la main de Sylvia, comme pour lui dire: &laquo;Du
+courage!&raquo; ou: &laquo;Prenez garde!&raquo;</p>
+
+<p>Norton paraissait inquiet, songeur, du moins, depuis un moment. Il lui
+semblait que Solis, maintenant, devant mistress Norton, &eacute;tait g&ecirc;n&eacute;,
+restait silencieux. Quelque chose de vague entrait involontairement dans
+son esprit, la perception indistincte, magn&eacute;tique, d'une situation
+inqui&eacute;tante. De forme, d'appellation m&ecirc;me, ce sentiment, cette
+impression n'en avait aucune. C'&eacute;tait quelque chose d'innomm&eacute; et
+d'irraisonn&eacute;; mais, &eacute;videmment, l'arriv&eacute;e de Solis avait provoqu&eacute;
+l&agrave;&mdash;peut-&ecirc;tre par hasard&mdash;une &eacute;motion inattendue.</p>
+
+<p>Et pourquoi, pourquoi invinciblement ces mots du marquis, jet&eacute;s dans la
+conversation avec son ami, revenaient-ils maintenant &agrave; la m&eacute;moire de
+Norton: &laquo;Je n'&eacute;pouserai jamais une Am&eacute;ricaine!&raquo;</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Soit, pensait Richard, qui ne s'attardait pas volontiers aux r&ecirc;veries,
+nous verrons bien!</p>
+
+<p>Jusqu'au moment du d&eacute;part, Solis n'&eacute;changea avec Sylvia que des paroles
+assez banales, et, d'ailleurs, avec une sorte d'insistance presque
+indiscr&egrave;te, le colonel Dickson, laissant l&agrave; sa fille, se m&ecirc;lait &agrave; la
+conversation.</p>
+
+<p>Offenburger voulant se retirer et M<sup>me</sup> Norton paraissant souffrante,
+la soir&eacute;e ne pouvait pas se prolonger bien tard. Georges s'excusa,
+demanda &agrave; prendre cong&eacute;, d&egrave;s qu'il vit le salon se vider. Lui aussi
+&eacute;prouvait une sorte d'oppression, un besoin de fuir, de respirer &agrave;
+l'aise.</p>
+
+<p>&mdash;A bient&ocirc;t, lui dit Norton.</p>
+
+<p>&mdash;A bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'aurai l'honneur de voir M<sup>me</sup> de Solis. Pr&eacute;sentez-lui tous mes
+respects!</p>
+
+<p>Il lui avait tendu la main et, sous le regard calme et doux de Sylvia,
+Georges de Solis l'avait prise, cette loyale main du mari, avec une
+h&eacute;sitation presque imperceptible.</p>
+
+<p>Puis le marquis salua mistress Norton:</p>
+
+<p>&mdash;Madame....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur....</p>
+
+<p>Norton les trouvait bien c&eacute;r&eacute;monieux et bien polis.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! dit-il, de sa forte voix qui vibrait.... Le
+<i>shake-hands</i>, voyons!... A l'am&eacute;ricaine!</p>
+
+<p>Et, comme s'il e&ucirc;t voulu les pousser l'un vers l'autre, il &eacute;tait l&agrave;,
+entre elle et lui, pendant que Georges et Sylvia se serraient la main.</p>
+
+<p>Le colonel Dickson regardait, du haut de sa taille interminable et
+sifflotait un petit air, dans sa barbe blonde, se souvenant tr&egrave;s bien,
+tr&egrave;s bien, d'avoir vu autrefois le marquis de Solis, chez M. Harley, &agrave;
+New-York, et il e&ucirc;t pari&eacute; mille dollars que miss Harley n'avait pas &eacute;t&eacute;
+insensible au marquis en ce temps-l&agrave;....</p>
+
+<p>&mdash;Na&iuml;f, Richard Norton!... pensait le colonel.... Si na&iuml;f, qu'il ne
+l'est peut-&ecirc;tre pas!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Maintenant, Norton se trouvait seul dans le salon avec sa ni&egrave;ce et
+mistress Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu penses de M. de Solis? demanda-t-il &agrave; &Eacute;va.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant! On voit bien qu'il a voyag&eacute; en Am&eacute;rique!</p>
+
+<p>Et la jeune fille, tendant son front &agrave; son oncle et sa main &agrave; Sylvia,
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir!</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, ch&egrave;re enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas souffrante, r&eacute;ellement? demanda Norton &agrave; sa femme.</p>
+
+<p>Et il regardait, inquiet et pr&eacute;occup&eacute;, le visage de Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous remercie, je n'ai rien. Un peu de fatigue! Demain, il n'y
+para&icirc;tra plus!</p>
+
+<p>Demain! C'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment la pens&eacute;e, le mot qui venait au cerveau de
+Norton. Demain!&mdash;Demain, il saurait si pr&eacute;cis&eacute;ment Sylvia n'&eacute;tait pas
+celle qui faisait dire au marquis de Solis: &laquo;Jamais! jamais je
+n'&eacute;pouserai une Am&eacute;ricaine!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, ma ch&egrave;re Sylvia. Reposez-vous. Moi, je vais
+travailler. A demain.</p>
+
+<p>Sur le chemin du Casino o&ugrave; les Dickson allaient retrouver M. et M<sup>me</sup>
+Montgomery, le colonel disait &agrave; la belle miss Arabella:</p>
+
+<p>&mdash;Il est fort bien, le marquis!</p>
+
+<p>&mdash;Et le vicomte est tr&egrave;s aimable, ajoutait la colonelle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en pensez-vous, Arabella?</p>
+
+<p>&mdash;Maman?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande ce que vous en pensez?</p>
+
+<p>Alors, dans la nuit, sous les myst&eacute;rieuses &eacute;toiles, la belle miss
+Arabella laissa tomber ces mots de sa voix musicale:</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais certainement mieux le marquis; mais j'aimerais parfaitement
+et indiff&eacute;remment l'un ou l'autre!</p>
+
+<p>Le colonel et la colonelle r&eacute;pondirent en m&ecirc;me temps:</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+
+<p>Georges de Solis et Berni&egrave;re revenaient, seuls, en causant, par les rues
+quasi d&eacute;sertes. Berni&egrave;re fumait un dernier cigare et humait l'air salin,
+trouvant, malgr&eacute; son pessimisme mont&eacute; en &eacute;pingle comme un bijou, qu'il y
+a plaisir &agrave; se promener, sous le ciel &eacute;toil&eacute;, par une belle nuit d'&eacute;t&eacute;.
+Les deux cousins ne parlaient pas. Berni&egrave;re chantonnait un motif de
+Wagner et le marquis songeait.</p>
+
+<p>Il venait d'&eacute;prouver, la dominant pour que nul ne s'en aper&ccedil;ut, une des
+&eacute;motions poignantes de sa vie. Il ne croyait vraiment pas, apr&egrave;s des
+ann&eacute;es, que l'amour &eacute;prouv&eacute; pour Sylvia &eacute;tait aussi fort en lui. Il ne
+s'en rendait pas compte. C'&eacute;tait, pour lui, une de ces douleurs
+assoupies, presque ch&egrave;res, auxquelles on tient comme &agrave; la preuve m&ecirc;me
+d'une souffrance &eacute;prouv&eacute;e longtemps, mais apais&eacute;e&mdash;une douleur devenue
+atroce.&mdash;Et brusquement tout se r&eacute;veillait; le mal, endormi, se faisait
+sentir et criait.</p>
+
+<p>Rien de romanesque, dans cette rencontre: il &eacute;tait tout simple que
+Georges all&acirc;t droit &agrave; Richard qu'il aimait, et Sylvia, &eacute;tant devenue la
+femme de Norton, tout naturel que le r&ecirc;ve d'autrefois se fond&icirc;t en une
+sympathie faite de d&eacute;vouement et de respect. La vie est pleine de ces
+romans inachev&eacute;s. Mais, dans la premi&egrave;re pression de mains, en donnant
+&agrave; Sylvia ce &laquo;<i>shake-hands</i> &agrave; l'am&eacute;ricaine&raquo;, dont parlait Norton, Solis
+avait, presque avec effroi, senti un fr&eacute;missement inattendu et comme une
+terreur.</p>
+
+<p>Et il emportait, troubl&eacute;, m&eacute;content de lui-m&ecirc;me, cette impression qui
+l'irritait, lui faisait &agrave; la fois regretter d'avoir revu Sylvia et de
+l'avoir quitt&eacute;e, comme cela, si vite!</p>
+
+<p>Car enfin, il ne lui avait rien dit. Et elle-m&ecirc;me de quoi lui avait-elle
+parl&eacute;? Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pour elle un indiff&eacute;rent, un inconnu qu'elle ne l'e&ucirc;t
+pas re&ccedil;u autrement dans son salon.</p>
+
+<p>Oui, mais le tremblement involontaire de la main tendue&mdash;ce tremblement
+que, seul, Georges avait senti, ce tremblement instinctif&mdash;en disait
+plus long que toutes les paroles, et le marquis, apr&egrave;s avoir cherch&eacute;
+l'oubli au bout du monde, se retrouvait l&agrave;, face &agrave; face avec cette femme
+qu'il croyait bien ne revoir jamais. <i>Never! oh! never more!</i> Sait-on
+s'il y a des <i>jamais</i> en ce monde o&ugrave; il n'y a pas de <i>toujours</i>?</p>
+
+<p>Et, tout en regagnant son logis, Solis pensait &agrave; Sylvia. Tr&egrave;s jolie.
+Aussi jolie que jadis. Plus jolie peut-&ecirc;tre, avec cet air souffrant, son
+regard triste. Et le bon sourire! La douceur exquise! Il lui
+revenait&mdash;ses souvenirs se m&ecirc;lant les uns aux autres&mdash;il ne savait
+quelle phrase ou Shakespeare dit, en parlant d'une morte, comme un &eacute;loge
+supr&ecirc;me: &laquo;Elle &eacute;tait douce!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;La douceur, la vertu de la femme, pensait-il, presque tout haut.</p>
+
+<p>Et justement, comme si, en chantonnant, Berni&egrave;re e&ucirc;t suivi une pens&eacute;e
+parall&egrave;le, le vicomte disait &agrave; son cousin, entre deux bouff&eacute;es de
+cigare:</p>
+
+<p>&mdash;Tout de m&ecirc;me, ces Am&eacute;ricaines, gentilles &agrave; croquer, comme des c&oelig;urs!</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s jolies, dit Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Cette M<sup>lle</sup> Dickson! Trop grande! Trop sculpturale! Mais quel
+profil! Quelles &eacute;paules! Un beau marbre.... La petite banqui&egrave;re, si
+grassouillette, oui, M<sup>lle</sup> Offenburger... elle avait l'air &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+d'une petite caille trottinant pr&egrave;s d'une statue! Mais j'aime encore
+mieux la ni&egrave;ce, la ni&egrave;ce de Norton. Dr&ocirc;lette, cette miss &Eacute;va! Et fine!
+Et maligne! Ah! ce sont de vraies femmes, les Am&eacute;ricaines!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s deux ou trois pas faits encore, Berni&egrave;re jeta son cigare et
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;La plus jolie est encore M<sup>me</sup> Norton!</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon avis, dit Solis tr&egrave;s froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu n&eacute;vropathe.... Mais Fargeas a mis la n&eacute;vrose &agrave; la mode. C'est
+comme les vapeurs au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> si&egrave;cle: &ccedil;a donne une contenance,
+c'est bien port&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parle pas des d&eacute;fauts &agrave; la mode, fit le marquis: tu en as un qui
+peut compter.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel? Le pessimisme?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque cela s'appelle comme &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu sais, je ne suis qu'un pessimiste platonique, moi; il y en a de
+plus forcen&eacute;s. J'en connais qui trouvent que le monde est mal fait et,
+se d&eacute;clarant d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s d'une telle destin&eacute;e et pr&ecirc;ts &agrave; la quitter,
+s'&eacute;vanouissent si l'&oelig;uf &agrave; la coque qu'on leur sert n'est pas assez
+frais. Le pessimisme pur est une des formes du sybaritisme. C'est l'art
+de m&eacute;dire de la vie en avalant des timbales milanaises. Le pessimisme
+s'affirme surtout &agrave; table entre des femmes charmantes et des mets
+choisis.</p>
+
+<p>&mdash;Et &ccedil;a ne te semble pas ridicule?</p>
+
+<p>&mdash;Non. &Ccedil;a me semble dr&ocirc;le. Et tant que &ccedil;a dure je suis le courant, comme
+je suis la mode pour mes smocking-jackets et mes chapeaux, sans
+l'exag&eacute;rer. Mais c'est un chapeau d&eacute;j&agrave; d&eacute;mod&eacute; le pessimisme dont les
+d&eacute;cadents se sont coiff&eacute;s. On ne porte plus cela qu'en province. Aussi,
+tu vois, je l'use &agrave; Trouville. A Paris, l'hiver prochain, nous porterons
+autre chose. Et ce sera la m&ecirc;me chose! Identiquement.</p>
+
+<p>Ils marchaient lentement, trouvant du plaisir &agrave; causer, et Solis,
+maintenant, essayait de prouver &agrave; son cousin que son affectation de
+pessimisme, ce sport de d&eacute;cadentisme dont Berni&egrave;re se moquait lui-m&ecirc;me,
+&eacute;taient pardonnables &agrave; la condition que la com&eacute;die e&ucirc;t une fin.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle fin?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la plus simple du monde. Donne-toi un but dans la vie.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai un: tuer le temps!</p>
+
+<p>&mdash;Travaille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! c'est un travail que d'exister!</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis pas de sottises, puisque tu n'en fais pas! Alors tu ne songes
+pas &agrave; te marier?</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, fit Solis, dont la voix parut &agrave; Berni&egrave;re devenir plus
+s&eacute;rieuse, moi, j'ai ma m&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, j'ai moi. Et il y a une &eacute;norme diff&eacute;rence entre nous, dit le
+vicomte. Je ne parle pas de l'&acirc;ge, ma parole, tu es plus jeune que moi,
+non seulement par l'enthousiasme, mais par l'aspect m&ecirc;me. Mais je ne
+tiens pas &agrave; ali&eacute;ner ma libert&eacute;, pour parler comme M. Prudhomme. Tandis
+que ta m&egrave;re.... Ah! ta m&egrave;re, pauvre ch&egrave;re femme, elle serait si heureuse
+de te savoir un foyer, de se dire que tu ne vas pas repartir pour
+patauger dans les boues du Tonkin, que tu resteras, que tu lui resteras,
+et que&mdash;tu connais les contes de f&eacute;es&mdash;&laquo;ils furent tr&egrave;s heureux et ils
+eurent beaucoup d'enfants&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas aux contes de f&eacute;es! dit Solis.</p>
+
+<p>Berni&egrave;re, gaiement, se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! les voil&agrave; les enthousiastes, les voil&agrave; bien!</p>
+
+<p>Et il imitait le d&eacute;bit amusant de quelque acteur &agrave; la mode:</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne croient pas aux contes de f&eacute;es et nous y croyons, nous, les
+pessimistes! Nous ne croyons m&ecirc;me qu'&agrave; &ccedil;a! Ah! il n'y a plus de contes
+de f&eacute;es? Mais, malheureux, tu crois donc peut-&ecirc;tre &agrave; l'Histoire, cette
+gigantesque blague? Il ne te manquerait plus que de croire aux journaux,
+pour &ecirc;tre complet!</p>
+
+<p>Il redevint brusquement s&eacute;rieux en frappant sur l'&eacute;paule de son cousin:</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne pas croire aux contes de f&eacute;es, quand on voit ma tante! Ah!
+moi qui n'ai plus ni p&egrave;re ni m&egrave;re, je te l'envie, celle-l&agrave;. Et lorsque
+je dis que je n'ai point de m&egrave;re, je suis un inf&acirc;me ingrat, car elle
+m'aime comme une maman. Eh bien! je sais ce qu'elle pense, cette
+maman-l&agrave;, je sais ce qu'elle esp&egrave;re; elle ne te le dira peut-&ecirc;tre
+pas&mdash;mais c'est de vieillir aupr&egrave;s de toi, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de toi et d'une autre
+et de devenir grand'm&egrave;re, comme dans ces admirables contes de f&eacute;es que
+tu blasph&egrave;mes, faux croyant que tu es, paladin qui nie la chevalerie!</p>
+
+<p>Solis s'arr&ecirc;ta, essayant de d&eacute;chiffrer, dans cette claire nuit, sur le
+visage de Paul, le degr&eacute; de s&eacute;rieux de cette confidence.</p>
+
+<p>Alors, c'&eacute;tait vrai? La marquise avait souvent parl&eacute; &agrave; son neveu de ce
+r&ecirc;ve: le mariage de son fils?... Elle y songeait autrefois, Georges le
+savait bien, mais le temps avait pass&eacute;. Y pensait-elle encore?</p>
+
+<p>&mdash;Si elle y pense? Mais, mon cher, elle ne pense qu'&agrave; &ccedil;a. Et veux-tu que
+je te dise? Ta n'as qu'&agrave; te bien tenir si tu veux rester gar&ccedil;on! Ta
+pauvre m&egrave;re &eacute;tudie les jeunes filles &agrave; peu pr&egrave;s comme la m&egrave;re Dickson
+suppute les jeunes gens disponibles.... Elle doit avoir r&ecirc;v&eacute; de p&ecirc;cher
+une bru &agrave; Trouville-sur-Mer!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou! dit Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s certainement. Seulement, je ne suis pas b&ecirc;te. Et, crois-moi, pour
+peu que tu sois las de la vie de nomade et qu'une femme te plaise&mdash;pas
+Arabella, par exemple, je ne te conseille pas Arabella&mdash;tu causeras une
+fameuse joie &agrave; ta m&egrave;re en lui demandant de l'accepter pour fille. &Ccedil;a,
+c'est le secret de ma tante. Elle ne t'en parlera peut-&ecirc;tre pas, je te
+le r&eacute;p&egrave;te. Mais je t'en parle. Et je vais te dire une chose: si mon
+mariage &agrave; moi pouvait pousser au tien, ma parole, je serais capable de
+me sacrifier et de descendre, un matin, sur la plage et de jeter mon
+c&oelig;ur &agrave; la vol&eacute;e, dans le tas.... Pas &agrave; Arabella, non, Arabella
+except&eacute;e! Trop belle pour moi, Arabella!</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde, fit le marquis sans r&eacute;pondre aux conseils de son cousin,
+c'est peut-&ecirc;tre celle-l&agrave; qui te menace.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible. La vie est si dr&ocirc;le. Mais elle serait moins dr&ocirc;le avec
+cette compagne &eacute;videmment marmor&eacute;enne.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient arriv&eacute;s, au bout de la rue, devant la maison o&ugrave; logeait
+M<sup>me</sup> de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Georges. Songe &agrave; ce que je t'ai dit. C'est tr&egrave;s s&eacute;rieux, fit
+Paul de Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;J'y songerai; mais toute r&eacute;flexion est faite. Me marier? Il est trop
+tard. Je ne quitterai jamais la marquise, voil&agrave; tout. Finis, les
+voyages! Je veillerai au coin du feu: ma pauvre m&egrave;re ne peut pas me
+demander plus.</p>
+
+<p>&mdash;Si, si! Elle voudrait....</p>
+
+<p>Et Berni&egrave;re fit, de la main, le geste de caresser quelque petite t&ecirc;te
+d'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Solis d'une voix tout &agrave; coup am&egrave;re, des enfants! Pour le
+plaisir qu'il y a &agrave; vivre!</p>
+
+<p>Le vicomte se mit &agrave; rire encore et de bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voil&agrave;! Superbe! Toi qui me reprochais mon pessimisme! Mais le
+parfait pessimiste, c'est toi, malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit s&eacute;rieusement Solis. Au contraire.&mdash;Seulement il y a des
+amours rentr&eacute;es qui ressemblent &agrave; de la misanthropie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire?</p>
+
+<p>&mdash;Rien!</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore?</p>
+
+<p>Et comme Solis ne r&eacute;pondait pas, son cousin lui souhaita le bonsoir et
+dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;A demain! Moi, je vais jouer aux petits chevaux pour me distraire.
+Onze heures! Je serais d&eacute;shonor&eacute; si je me couchais avec les poules. Je
+te verrai sur la plage.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, r&eacute;pondit Solis.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Et ce lendemain ramenait les m&ecirc;mes rencontres et les m&ecirc;mes propos, dans
+cette vie monotone et ber&ccedil;ante des eaux o&ugrave; les jours passent dans le
+merveilleux d&eacute;cor de la mer, avec l'&eacute;l&eacute;gance de Paris m&ecirc;l&eacute;e au calme, au
+repos endormeur de l'existence de province. Ce lendemain, Berni&egrave;re
+retrouvait sur le sable fin, &agrave; l'ombre des parasols, les h&ocirc;tes de
+Richard Norton, le docteur, Georges de Solis et M<sup>me</sup> Montgomery qui
+sortait du bain, toute rayonnante, les cheveux encore humides, donnant
+un salut &agrave; Fargeas, un &laquo;mon cher marquis&raquo; &agrave; M. de Solis, et un &laquo;bonjour,
+cher!&raquo; au vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le docteur en la regardant&mdash;elle &eacute;tait &eacute;clatante, en
+effet&mdash;voil&agrave; une mine resplendissante!</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'en parlez pas! En prenant mon bain, tout &agrave; l'heure, j'ai attrap&eacute;
+un coup de soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui? demanda Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>L'Am&eacute;ricaine se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Insolent! Pour personne! Oh, pour personne! Et pourtant! je l'avoue,
+le prince Kor&eacute;teff, qui m'a fait valser hier... il est charmant, ce
+prince!</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il est prince! Mais, vous savez, tous les Russes sont
+princes!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! fit Berni&egrave;re, &ccedil;a ne serait pas d&eacute;sagr&eacute;able pour les
+Am&eacute;ricaines qui aiment &agrave; &ecirc;tre princesses.</p>
+
+<p>Le docteur arr&ecirc;ta d'un geste le vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si M. Montgomery vous entendait....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Liliane, il en entend bien d'autres! Il conna&icirc;t mes instincts.</p>
+
+<p>&mdash;Nobiliaires? Ah! Vous allez bien, en Am&eacute;rique!</p>
+
+<p>Et Fargeas hochait la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qui porte un titre, m&ecirc;me non contr&ocirc;l&eacute; &agrave; la Monnaie, vous
+&eacute;blouit! Mais savez-vous que &ccedil;a s'ach&egrave;te, les titres?</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Montgomery s'&eacute;tait assise &agrave; c&ocirc;t&eacute; du docteur, son ombrelle rouge
+lui donnant un &eacute;clat nouveau comme un reflet de chaud soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, dit-elle. J'ai re&ccedil;u d'Italie un prospectus. M.
+Montgomery m&eacute;dite le prospectus....</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; est-il, M. Montgomery?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Vous le demandez! Mais il est &agrave; Deauville! Regardez votre
+montre!... C'est l'heure du bain de miss Arabella Dickson....</p>
+
+<p>&mdash;La fille du colonel?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! colonel! dit Liliane. Vous savez qu'ils pullulent chez nous, les
+colonels. On raconte que Barnum, feu Barnum, voulait montrer parmi ses
+curiosit&eacute;s les plus &eacute;tonnantes un ancien soldat de la guerre de
+s&eacute;cession qui ne portait pas le titre de colonel. Ce ph&eacute;nom&egrave;ne vivait
+dans un coin perdu de la Floride. Quand Barnum se pr&eacute;senta pour
+l'engager, le guerrier non colonel &eacute;tait mort. La l&eacute;gende veut qu'on
+n'ait plus retrouv&eacute; son pareil. Quant au colonel Dickson, il est de la
+milice simplement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, enfin M<sup>lle</sup> Dickson est la fille d'un garde national! ajouta
+Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'un garde national qui &eacute;blouit l'Europe avec les &eacute;paules de miss
+Arabella. L'heure du bain de M<sup>lle</sup> Dickson! Mais c'est l'&eacute;v&eacute;nement
+quotidien de Deauville! On fr&egrave;terait volontiers les omnibus des h&ocirc;tels
+afin d'arriver &agrave; temps pour la c&eacute;r&eacute;monie! Des &eacute;paules?... Mais tout le
+monde en a des &eacute;paules! Et si on voulait....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, dit le vicomte sur un ton de pri&egrave;re, un peu de bonne
+volont&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Mistress Montgomery contre miss Dickson! fit le docteur. Guerre
+civile! Le Nord et le Sud!</p>
+
+<p>Berni&egrave;re ajouta galamment:</p>
+
+<p>&mdash;On serait pour l'Union!</p>
+
+<p>Puis, regardant au loin la belle fille qui s'avan&ccedil;ait sur les planches,
+entre le colonel, haut sur pattes comme un h&eacute;ron, et la colonelle, que
+suivait un petit homme gros, rougeaud, v&ecirc;tu de gris clair:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;a, mais, dites donc, la voil&agrave;, miss Arabella! Comment! A
+Trouville, &agrave; cette heure-ci? Que dira Deauville?... Elle ne s'est donc
+pas baign&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! fit Liliane qui lorgnait du c&ocirc;t&eacute; des Am&eacute;ricains. Alors les
+reporters auront t&eacute;l&eacute;graphi&eacute; la nouvelle au <i>New-York Herald</i>! Mais oui,
+mais oui, c'est elle! Et mon mari avec elle!</p>
+
+<p>&mdash;Flirtant!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait M. Montgomery, en effet, et miss Arabella ne revenait pas du
+bain. Elle avait eu s&eacute;ance de portrait le matin, et Montgomery passant
+devant la villa lou&eacute;e, &agrave; Deauville, par le colonel, M. Dickson avait
+invit&eacute; Montgomery &agrave; venir voir Arabella repr&eacute;sent&eacute;e &agrave; cheval sur le
+rivage, comme Olivar&egrave;s camp&eacute; sur sa selle. Et M. Montgomery &eacute;tait entr&eacute;,
+souriant au portrait et faisant la grimace quand on lui avait nomm&eacute; le
+peintre. Edward Harrisson! Ce tra&icirc;tre d'Harrisson!</p>
+
+<p>Puis, Montgomery avait ramen&eacute; dans sa voiture les Dickson &agrave; Trouville
+et, sur la plage, on parlait encore de ce portrait, la seule
+pr&eacute;occupation profonde, la seule pens&eacute;e de M<sup>lle</sup> Dickson....</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, madame, voyez; M. Montgomery flirte!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il peut bien flirter. Ce n'est pas dangereux, fit M<sup>me</sup>
+Montgomery.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, miss Arabella, r&eacute;p&eacute;tait Montgomery tout en
+s'avan&ccedil;ant vers le groupe form&eacute; par Liliane, Berni&egrave;re, le docteur et M.
+de Solis, votre portrait... gr&acirc;ce &agrave; vous, car le peintre n'est qu'un
+instrument... votre portrait sera &eacute;tonnant! Un chef-d'&oelig;uvre!</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez?</p>
+
+<p>&mdash;Presque aussi joli que vous!</p>
+
+<p>&mdash;Joli, mais cher! soulignait pratiquement le colonel. Tr&egrave;s cher!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! on payerait pour le voir!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est une id&eacute;e, &ccedil;a! fit M. Dickson.</p>
+
+<p>La m&egrave;re disait tout bas &agrave; Arabella, en lui montrant les gens assis pr&egrave;s
+de Liliane:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que M. de Solis est l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Bien, maman!</p>
+
+<p>&mdash;Et, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du marquis, M. de Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu, maman! Mais&mdash;elle tenait &agrave; son id&eacute;e&mdash;j'aimerais mieux le
+marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment.</p>
+
+<p>On parlait toujours du portrait&mdash;malgr&eacute; Montgomery qui voulait
+maintenant d&eacute;tourner la conversation&mdash;le colonel et Arabella en
+parlaient encore lorsqu'ils prirent place &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Fargeas et de ses
+amis, sous le parasol.</p>
+
+<p>&mdash;Un portrait! Quel portrait? demanda Liliane, qui avait entendu et qui
+&eacute;tait curieuse.</p>
+
+<p>Arabella laissa n&eacute;gligemment tomber ces mots, d'un air alangui:</p>
+
+<p>&mdash;Un portrait de moi que vient de terminer pour les Mirlitons....</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela? dit Liliane.</p>
+
+<p>Montgomery r&eacute;pondit tr&egrave;s vite:</p>
+
+<p>&mdash;Un peintre! Oui, un peintre de passage &agrave; Deauville!</p>
+
+<p>&mdash;De passage! Lui! dit Arabella, comme bless&eacute;e. Il a la plus belle villa
+de Deauville, M. Harrisson!</p>
+
+<p>Liliane r&eacute;p&eacute;tait:</p>
+
+<p>&mdash;Pour les Mirlitons?... Harrisson? Un portrait?...</p>
+
+<p>Et Montgomery, pour enlever de l'importance &agrave; son pr&eacute;d&eacute;cesseur:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... une pochade... une simple pochade!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Arabella, une chose enlev&eacute;e! Mais enlev&eacute;e avec un... un....
+Comment dit-on, monsieur le marquis?</p>
+
+<p>Et elle se tournait vers Solis, rest&eacute; silencieux.</p>
+
+<p>&mdash;Avec un chien, un chic, une patte! continuait-elle, teintant d'accent
+ces parisianismes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas au juste! dit le marquis, en essayant de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Mettons patte! fit le docteur. Et c'est ce portrait, mademoiselle, qui
+vous a emp&ecirc;ch&eacute;e de prendre comme d'habitude....</p>
+
+<p>&mdash;Mon bain! oui! Une derni&egrave;re s&eacute;ance! Je suis fatigu&eacute;e... fatigu&eacute;e de
+poser comme &ccedil;a....</p>
+
+<p>Et, sur sa chaise, elle indiquait une pose un peu mani&eacute;r&eacute;e, la main
+haute tenant les r&ecirc;nes, la t&ecirc;te tourn&eacute;e, l'&oelig;il r&ecirc;veur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! d'un gracieux! dit Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Harrisson, ajouta le plus naturellement du monde la belle miss
+Dickson, avait eu l'id&eacute;e de me repr&eacute;senter en na&iuml;ade....</p>
+
+<p>&mdash;Excellente, l'id&eacute;e! fit Berni&egrave;re, tandis que Liliane, railleuse
+disait, sa jolie bouche prenant un pli ironique:</p>
+
+<p>&mdash;En na&iuml;ade?</p>
+
+<p>Mais le colonel intervint, tr&egrave;s digne:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il y a na&iuml;ade et na&iuml;ade.... Une ondine, soit; mais une ondine
+comme il faut... une ondine <i>respectable</i>!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ajouta la m&egrave;re. Assez....</p>
+
+<p>&mdash;Et, rien de trop! compl&eacute;ta la fille.</p>
+
+<p>Liliane se pencha vers Berni&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Rien de trop sur le corps! dit-elle tout bas.</p>
+
+<p>Le vicomte allait r&eacute;p&eacute;ter le mot pour tout le monde, mais du haut de sa
+longue barbe, le colonel, tr&egrave;s grave, indiquait d'un ton de clergyman
+entamant un sermon, la fa&ccedil;on dont, lui, Dickson, et M<sup>me</sup> Dickson,
+entendaient cet &laquo;assez&raquo; et ce &laquo;rien de trop&raquo;:</p>
+
+<p>&mdash;Dans un portrait, comme dans une conversation, il y a un degr&eacute; o&ugrave; la
+d&eacute;cence finit et o&ugrave; le d&eacute;shabill&eacute; commencerait. Tout l'art de la
+<i>respectabilit&eacute;</i> appara&icirc;t l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, interrompit la colonelle, comme si elle e&ucirc;t r&eacute;p&eacute;t&eacute; une le&ccedil;on,
+avec un ami, un parent, un &eacute;tranger, il y a une <i>respectabilit&eacute;</i>
+particuli&egrave;re! Quand on a l'habitude des voyages, comme nous....</p>
+
+<p>&mdash;Ces dames aiment les excursions?... demanda Berni&egrave;re au colonel.</p>
+
+<p>Le colonel r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ces dames ont beaucoup voyag&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, continuait mistress Dickson, vous concevez, dans les tables
+d'h&ocirc;tes, on rencontre des individualit&eacute;s si dangereuses!</p>
+
+<p>&mdash;Des <i>types</i>! dit Arabella froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi bien mistress Dickson a-t-elle, reprit le colonel, enseign&eacute; &agrave; sa
+fille quelles plaisanteries sont permises &agrave; un &eacute;tranger, par rang
+d'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;A un cousin, par degr&eacute; de parent&eacute;... compl&eacute;ta mistress Dickson.</p>
+
+<p>&mdash;A son cousin, bien! interrompit Liliane en riant. Mais &agrave; son peintre?</p>
+
+<p>Montgomery toussait, se rapprochant de la chaise de Liliane, tandis que
+la colonelle jetait rapidement &agrave; sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;Occupe-toi du marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, maman.</p>
+
+<p>&mdash;Son peintre! son peintre! disait tout bas Montgomery &agrave; sa femme. Mais,
+en v&eacute;rit&eacute;, on dirait que vous &ecirc;tes jalouse de miss Arabella?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui; je ne m'en cache pas, je suis jalouse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avouez?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Elle a, pour les Mirlitons, et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me pour le
+Salon prochain, son portrait par un artiste d'une valeur... d'une
+valeur!... Consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les artistes, interrompit Montgomery, ont tous une valeur
+consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>&mdash;Pas autant qu'Harrisson, fit nettement M<sup>me</sup> Montgomery.</p>
+
+<p>&mdash;Harrisson! Harrisson! Vous &ecirc;tes toujours &agrave; me parler d'Harrisson!
+Tandis que, moins que tout autre, vous devriez....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;tait, craignant d'&ecirc;tre entendu, et se levait, comme pour
+lorgner, au loin, un vapeur qui filait. Mais, pendant qu'Arabella,
+suivant le conseil de la colonelle, essayait de lier conversation avec
+Solis, Liliane se levait a son tour et disait &agrave; Montgomery:</p>
+
+<p>&mdash;Je devrais, quoi?... Je devrais m&eacute;conna&icirc;tre le talent d'Edward
+Harrisson, parce qu'il a &eacute;t&eacute; mon mari? Le mari n'a rien &agrave; voir avec
+l'artiste!</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous! Mais pour moi ils se confondent l'un avec l'autre, et quand
+on en parle je ne puis m'emp&ecirc;cher d'&eacute;prouver un petit agacement facile &agrave;
+comprendre!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant bien, mon cher, vous habituer &agrave; entendre parler
+d'Edward! Il porte un nom c&eacute;l&egrave;bre, lui! Tous les journaux impriment son
+nom, &agrave; lui!</p>
+
+<p>&mdash;Avec &ccedil;a qu'ils n'impriment pas le v&ocirc;tre, dit Montgomery. Ils impriment
+tout ce qu'on veut, les journaux. Un nom c&eacute;l&egrave;bre! un nom c&eacute;l&egrave;bre! Mais,
+moi aussi, j'ai un nom c&eacute;l&egrave;bre!</p>
+
+<p>&mdash;Avec un seul <i>m</i>!...</p>
+
+<p>&mdash;Dame! Je ne peux pas &ecirc;tre Montgomery de New-York et Montgomery
+d'Henri II. Ce n'est pas possible! J'ai fait fortune dans mon comptoir,
+je n'ai pas &eacute;borgn&eacute; un roi de France dans un tournoi! &Ccedil;a! Je l'avoue,
+je n'ai &eacute;borgn&eacute; personne! Et c'est bien heureux, car il est probable
+que si j'&eacute;borgnais un homme dans un tournoi, la pr&eacute;fecture de police....</p>
+
+<p>Il essayait de plaisanter, mais Liliane n'entendait pas la plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes absurde, dit-elle; mais voulez-vous racheter plusieurs de
+vos torts?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai donc beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal. Eh bien, pour me les faire oublier, ces torts, obtenez qu'au
+Salon prochain, vous entendez, au Salon ou aux Mirlitons, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du
+portrait d'Arabella... en na&iuml;ade... <i>respectable</i>, il y ait un portrait
+agr&eacute;able de moi... en d&eacute;esse....</p>
+
+<p>&mdash;En d&eacute;esse? Par Harrisson?</p>
+
+<p>&mdash;Par Harrisson. C'est le seul artiste vivant qui soit capable de rendre
+mon genre de physionomie!</p>
+
+<p>&mdash;La rendre! la rendre! Eh parbleu! dit Montgomery pouss&eacute; &agrave; bout, il
+fallait qu'il la gard&acirc;t!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous sortez de la question, dit Liliane tr&egrave;s simplement. Eh bien,
+est-ce dit?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Le portrait.</p>
+
+<p>&mdash;Par... lui?</p>
+
+<p>&mdash;Par Edward!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous d&eacute;fends de l'appeler Edward, dit Montgomery exasp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Mais Liliane, toute c&acirc;line, s'approchait du <i>second</i>, lui prenait le
+bras, lui glissait un coup d'&oelig;il, le couvrait de son ombrelle rouge:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Lionel, mon cher Lionel... mon bon Lionel!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Liliane! Liliane!...</p>
+
+<p>Et Montgomery se sentait faiblir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soit!... Je verrai....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Lionel! r&eacute;p&eacute;tait Liliane suppliante.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... c'est convenu.... Je lui &eacute;crirai!... Je lui &eacute;crirai!...
+Mais apr&egrave;s cette preuve.... Preuve d'amour... de d&eacute;vouement... de... de
+confiance... d'abn&eacute;gation....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, apr&egrave;s celle-l&agrave;, je vous en demanderai d'autres, voil&agrave;!
+J'aurai mon portrait!... disait Liliane, battant des mains, toute
+rieuse.</p>
+
+<p>Et elle se retournait, triomphante, vers Arabella.</p>
+
+<p>Montgomery, un peu r&ecirc;veur, se demandait s'il &eacute;tait bien convenable qu'un
+mari, un mari divorc&eacute;, Harrisson.... Edward... entrepr&icirc;t ainsi le
+portrait de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! disait tout &agrave; coup Arabella de sa voix claire, un peu criarde,
+qu'est-ce que nous faisons aujourd'hui? Quelqu'un m'accompagne-t-il sur
+mon yacht?... Monsieur de Solis?</p>
+
+<p>Et, comme le marquis souriait poliment pour s'excuser, Berni&egrave;re
+s'avan&ccedil;ait:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mademoiselle, nous serions trop heureux....</p>
+
+<p>Arabella haussa gentiment ses belles &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous! Je vous connais comme navigateur: vous n'avez pas le pied
+marin, vous!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien le pied, mais c'est le c&oelig;ur.... J'ai trop de c&oelig;ur,
+mademoiselle. Alors, vous comprenez, il tourne, il tourne....</p>
+
+<p>&mdash;Et &ccedil;a tourne mal, fit l'Am&eacute;ricaine.</p>
+
+<p>&mdash;G&eacute;n&eacute;ralement.</p>
+
+<p>Comme on en &eacute;tait l&agrave;, miss Dickson poussa un petit cri joyeux en
+apercevant miss Meredith qui venait vers eux, un livre sous le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! une recrue! Bravo!</p>
+
+<p>Et &agrave; peine miss Meredith fut-elle avanc&eacute;e que la belle Arabella lui
+demanda, mais du ton dont elle aurait pu donner un ordre:</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez avec nous, &Eacute;va?</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait pas. A Honfleur, en mer, au diable, peut-&ecirc;tre en
+Angleterre!</p>
+
+<p>&mdash;Non.... Oh! non. Je reste &agrave; Trouville! Je ne suis pas, comme vous, une
+<i>yachtswoman</i>!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites? demanda Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Yachtswoman!</i> Oui, r&eacute;p&eacute;ta fi&egrave;rement, d'un ton tr&egrave;s grave, le colonel
+Dickson. Et bicyclettiste aussi!... Correspondante du Yacht-Club de
+Londres! M&eacute;daille d'or aux r&eacute;gates de Douvres!</p>
+
+<p>Le vicomte salua Arabella tr&egrave;s bas.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments, mademoiselle.</p>
+
+<p>Mais la belle Liliane, qui avait entendu, appelait par deux fois M.
+Montgomery, qui causait avec Fargeas.</p>
+
+<p>M. Montgomery s'avan&ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Mon amie?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me trouverez deux parrains au Yacht-Club et vous m'ach&egrave;terez un
+yacht. Je ne veux pas qu'il soit dit que je ne suis pas dans le
+mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit le gros homme, mais si miss Dickson reste seulement un
+mois &agrave; Deauville et si vous imitez toutes ses fantaisies....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais, je suis ruin&eacute;, moi!</p>
+
+<p>Liliane le regarda de ses beaux yeux bleus d'un air de commis&eacute;ration
+profonde.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! monsieur Montgomery!... Je vous pardonne encore de n'&ecirc;tre pas
+des Montgommery de France....</p>
+
+<p>&mdash;Vous me pardonnez le manque de tournoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sachez-le bien, je ne vous pardonnerais pas d'&ecirc;tre avare! Allons
+voir le yacht!</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'aime me suive! s'&eacute;cria miss Dickson gaiement, tandis que M<sup>me</sup>
+Montgomery murmurait entre ses jolies dents: &laquo;Oui, on te suit.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Allons, en route! fit Arabella, en se tournant vers Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Arabella, disait le colonel du haut de sa barbe, nous jouera, sur la
+mer, son grand solo de violoncelle!</p>
+
+<p>&mdash;Tous les talents! modula Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pourrait &ecirc;tre son nom, r&eacute;pondit M<sup>me</sup> Dickson. Bicyclettiste de
+premier ordre. Photographe comme Nadar. Tous les talents, oui!</p>
+
+<p>Et &laquo;tous les talents&raquo; envoyait au marquis de Solis un engageant sourire,
+penchant sur son cou sa t&ecirc;te de statue grecque et roucoulant pour dire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne venez pas, monsieur le marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie de m'excuser, mademoiselle, r&eacute;pondit Solis, je suis forc&eacute;
+de rester ici. J'attends quelqu'un!</p>
+
+<p>&mdash;Malgr&eacute; le violoncelle? lui glissa &agrave; l'oreille le cousin Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>Miss Dickson avait l'air piqu&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant pis! Je regrette... pour nous!</p>
+
+<p>&mdash;Il attendait miss &Eacute;va, dit tout bas Montgomery &agrave; Liliane qui, le
+regardant, stup&eacute;faite, ne put s'emp&ecirc;cher de lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous &ecirc;tes fin, vous! Tr&egrave;s fin!</p>
+
+<p>Et pendant que Fargeas s'&eacute;loignait avec le colonel, M<sup>me</sup> Dickson
+donnait rapidement, tout bas, cet avis &agrave; sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;Votre bras &agrave; M. de Berni&egrave;re!</p>
+
+<p>Les yeux bleus d'Arabella semblaient difficilement se d&eacute;tacher du
+marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez toujours le bras de celui-ci, dit rapidement la m&egrave;re. On verra
+apr&egrave;s pour la main de l'autre!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Georges regardait s'&eacute;loigner, avec Berni&egrave;re, cette grande belle fille
+que couvait des yeux, comme elle e&ucirc;t surveill&eacute; un &eacute;talage, la grosse
+M<sup>me</sup> Dickson, et, examinant miss &Eacute;va qui se tenait devant lui, le bout
+de son ombrelle ferm&eacute;e enfonc&eacute; dans le sable et son petit volume sous le
+bras:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'avez-vous pas accompagn&eacute; miss Dickson? lui demanda-t-il.
+Ces grandes gaiet&eacute;s vous ennuient?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit &Eacute;va tr&egrave;s simplement. Je ne m'ennuie jamais!</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me&mdash;il essayait de sourire&mdash;m&ecirc;me quand vous n'&ecirc;tes pas dans votre
+libre Am&eacute;rique?</p>
+
+<p>&mdash;Ne riez point, je la regrette quelquefois, fit miss Meredith en
+s'asseyant. Pas toujours. Non.</p>
+
+<p>Georges restait debout devant elle, les mains appuy&eacute;es au dossier d'une
+chaise, et son livre sur les genoux, elle levait sur lui ses yeux noirs,
+tandis que le vent agitait autour de sa fine t&ecirc;te ses folles m&egrave;ches
+brunes.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on pr&eacute;tend, dit-il, que les Am&eacute;ricaines n'ont pas le souci du
+coin du feu!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, on s'imagine que nous vivons tous &agrave; l'h&ocirc;tel dans un
+<i>boarding-house</i> et que nous n'avons pas de <i>home</i> comme les Anglais!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le regrettez, votre <i>home</i>? Pourquoi l'avez-vous quitt&eacute;?</p>
+
+<p>&Eacute;va fit une petite moue railleuse.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord parce que je tenais &agrave; accompagner mon oncle, que j'aime
+beaucoup, Sylvia dont la sant&eacute; m'inqui&eacute;tait, et parce qu'aussi bien il
+faut avoir vu l'Europe, dit-on. Mais si je ne suis point tent&eacute;e de
+monter sur le yacht de miss Dickson, je serai heureuse, oh! bien
+heureuse... quand je remettrai le pied sur le paquebot.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, demanda le marquis, la France, Paris, Trouville?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s joli... dit la jeune fille, tr&egrave;s joli. Je suis juste. Tout
+cela me pla&icirc;t. Mais c'est l'&eacute;tranger! Je ne comprends pas qu'on vive
+ailleurs que l&agrave; o&ugrave; l'on a tous ses souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est charmant, mais qui n'est gu&egrave;re am&eacute;ricain!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Une Am&eacute;ricaine vit partout et se soucie peu de ce qu'elle laisse au
+d&eacute;part. En avant! <i>Go ahead!</i></p>
+
+<p>Miss Meredith tournait doucement, sans les lire, les feuillets du roman
+qu'elle avait apport&eacute;. Elle s'arr&ecirc;ta, r&eacute;pondant franchement au marquis:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je vous disais tout &agrave; l'heure. On s'imagine des
+choses!... Mon cher monsieur de Solis, vous connaissez peut-&ecirc;tre leur
+langue, mais vous ne connaissez pas les Am&eacute;ricaines.</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai vues chez elles pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! et vous les jugez sur celles que vous rencontrez hors de chez
+elles. L'Am&eacute;ricaine de Paris! Mais c'est une sorte d'Am&eacute;ricaine, une
+Am&eacute;ricaine sp&eacute;ciale, ce n'est pas l'Am&eacute;ricaine.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;re. Cosmopolite, &agrave; la fa&ccedil;on d'Arabella, &eacute;lev&eacute;e en pension
+&agrave; Paris, connaissant toutes les tables d'h&ocirc;tes de l'Europe; l'hiver &agrave;
+Florence o&ugrave; elle apprend le chant; le printemps venu, au bois de
+Boulogne o&ugrave; elle apprend l'&eacute;quitation; l'&eacute;t&eacute; aux bains de mer o&ugrave; elle
+apprend &agrave; conduire un yacht; parfois en Suisse, o&ugrave;, laissant la rame
+pour l'alpinstock, elle escalade un pic comme elle a conduit un bateau
+ou dompt&eacute; un cheval; capable d'aller voir le soleil se lever au Righi,
+apr&egrave;s l'avoir vu se coucher &agrave; Saint-Malo derri&egrave;re le grand B&eacute;. Ce sont
+des nomades, si vous voulez, des voyageuses qui ont pour foyer un
+wagon-salon et pour demeure un sleeping-car. Vous nous jugez sur ces
+oiseaux de passage. Mais il y en a d'autres, et ignor&eacute;s, et qui ne font
+pas de bruit et qui se contentent d'&ecirc;tre heureux, dans les nids, l&agrave;-bas!</p>
+
+<p>Elle avait dit cela si gentiment, sans p&eacute;dantisme, en donnant une
+expression de douceur tendre, une sensation ouat&eacute;e, d&eacute;licieuse &agrave; ces
+mots: &laquo;<i>les nids</i>, <i>l&agrave;-bas</i>&raquo;, et si alerte dans son esprit, un sourire
+bon soulignant ses railleries, que Solis la regardait, &eacute;tonn&eacute; de cette
+raison et charm&eacute; de cet esprit:</p>
+
+<p>&mdash;On ne d&eacute;fend pas plus spirituellement son pays que vous,
+mademoiselle....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! nous avons cela, nous autres: nous sommes patriotes! Oui,
+patriotes! On assure que vous vous moqueriez d'une jeune fille fran&ccedil;aise
+qui vous ferait cette profession de foi.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a fait croire cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... des Fran&ccedil;ais.... M. de Berni&egrave;re et....</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin? Ne croyez pas un mot de ce qu'il vous dit, surtout
+lorsqu'il vous dit qu'il ne croit &agrave; rien! C'est un fanfaron du
+d&eacute;cadentisme. Et puis nous avons cette aimable habitude de toujours nous
+calomnier en famille!... C'est une forme de ce patriotisme dont vous
+parlez l&agrave;!... Alors, soyez moins &eacute;tonn&eacute;s, vous Am&eacute;ricains, puisque nous
+commen&ccedil;ons par nous m&eacute;conna&icirc;tre, que nous vous m&eacute;connaissions
+vous-m&ecirc;mes!</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit &Eacute;va en s'appuyant au dossier de sa chaise, savez-vous
+ce qui me frappe, ce qui me g&ecirc;ne... &agrave; Paris, en France?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... Voyons!</p>
+
+<p>Et l'ombrelle de miss &Eacute;va ayant gliss&eacute; sur le sable, il la ramassait
+vivement, la tendait &agrave; miss Meredith, et, pendant qu'elle l'ouvrait,
+s'asseyait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la jeune fille, attendant sa r&eacute;ponse et trouvant
+comme un plaisir &agrave; oublier pr&egrave;s d'elle Sylvia ou plut&ocirc;t &agrave; penser encore
+&agrave; Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, voyons, mademoiselle, qu'est-ce qui vous g&ecirc;ne?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai toujours peur de ne pas comprendre tous vos traits
+d'esprit! Vous avez tous trop d'esprit!</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! fit le marquis. Croyez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas vous qui ne le cherchez jamais, cet esprit courant, mais la
+plupart des Parisiens qui semblent toujours pr&eacute;occup&eacute;s de dire un bon
+mot.... Oui... je suis sans cesse sur le qui-vive.... Cela trouble quand
+on a &eacute;t&eacute; habitu&eacute;e &agrave; dire les choses tout simplement, sans fa&ccedil;ons! C'est
+comme au feu d'artifice: on a toujours peur de perdre une fus&eacute;e! Et
+quand il y en a trop, de fus&eacute;es....</p>
+
+<p>&mdash;On s'en va!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;! Vous voyez que je vous dis mes impressions telles qu'elles
+sont!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez bien raison de me les dire.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, quoique je vous aie vu pour la premi&egrave;re fois, il n'y a pas
+vingt-quatre heures, il me semble que nous sommes de vieux amis! C'est
+que je vous connaissais d&eacute;j&agrave; par mon oncle Richard. Il vous aime tant,
+mon oncle Richard! Il m'a racont&eacute; comment vous lui avez sauv&eacute; la
+vie!&mdash;Je croyais que cela n'arrivait que dans ces romans-l&agrave;...&mdash;et elle
+montrait le petit livre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! Je lui ai sauv&eacute; la vie?</p>
+
+<p>&mdash;Vous!</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! C'est....</p>
+
+<p>&mdash;C'est la v&eacute;rit&eacute;, puisqu'il le dit. Il nous le r&eacute;p&eacute;tait encore ce matin
+devant Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Georges qui devint assez p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle &eacute;tait tout &eacute;mue &agrave; ce r&eacute;cit-l&agrave;, Sylvia!... Comme lui! comme
+moi! Qu'est-ce que vous avez donc?</p>
+
+<p>Ses beaux yeux noirs interrogeaient Solis, qui paraissait mal &agrave; l'aise,
+comme souffrant.</p>
+
+<p>&mdash;Rien... c'est ce souvenir!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit &Eacute;va, vous avez raison de l'aimer bien, mon oncle Richard!
+C'est la bont&eacute; m&ecirc;me! Le d&eacute;vouement fait homme! Il a &eacute;t&eacute; si excellent
+pour les siens!... Il a remplac&eacute; pour moi mon p&egrave;re mort; et ma m&egrave;re
+morte, la s&oelig;ur de Richard a eu la consolation de savoir, qu'elle
+partie, j'avais une famille nouvelle.... Aussi, je l'adore, mon oncle
+Norton!... Vrai! Je l'adore!... Et c'est parce que je vous le dois un
+peu que je vous aime beaucoup!</p>
+
+<p>Le marquis essaya de sourire, doucement railleur:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mademoiselle, dans ce maudit Paris qui vous g&ecirc;ne un peu, il y a
+au moins un Parisien &agrave; qui vous feriez gr&acirc;ce?</p>
+
+<p>Elle regarda encore Georges bien en face, puis, naturellement, avec une
+belle franchise:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il y en a plusieurs! dit miss Meredith. Il y a vous d'abord!... Et
+puis, il y a le docteur Fargeas, qui soigne Sylvia avec un z&egrave;le, un
+z&egrave;le!... Ah! puisse-t-il la gu&eacute;rir bien vite et nous permettre de
+partir!... Mais vous seriez seuls, lui et vous, que cela suffirait; &agrave;
+vous deux, vous me r&eacute;concilierez tout &agrave; fait avec Paris!</p>
+
+<p>&mdash;Merci!... dit Solis en riant. Mais! vous avez une fa&ccedil;on de lui prouver
+votre amiti&eacute;, au docteur! &laquo;Mon Dieu, faites que je puisse le quitter le
+plus t&ocirc;t possible!&raquo; C'est votre pri&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, justement. Ma pens&eacute;e, c'est bien cela!</p>
+
+<p>&mdash;Et, quand vous serez partie, vous ne regretterez rien &agrave; Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Si! Je vous l'ai dit. Lui! Vous! Mais bah! c'est si pr&egrave;s, l'Am&eacute;rique!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! dit Solis. On revient en France!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas! fit &Eacute;va joyeusement. On retourne &agrave; New-York!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le marquis trouvait &agrave; cette jolie Am&eacute;ricaine, si profond&eacute;ment femme et
+s&eacute;rieuse, et gaie pourtant comme un enfant&mdash;avec ses saillies soudaines,
+raillant tout &agrave; coup la songerie de son regard&mdash;il lui trouvait un
+charme singulier, le charme sain et d'une tendresse douce, le charme
+p&eacute;n&eacute;trant, &laquo;amiteux&raquo; et berceur de l'&ecirc;tre fait pour le foyer, pour la
+ti&eacute;deur exquise du bonheur sans fracas. Ah! celle-l&agrave;, celle-l&agrave;, dans sa
+petite main, tenait une existence de joie calme et vraie!</p>
+
+<p>Et Georges restait l&agrave;, causant, oubliant le temps qui passait, et
+cependant, avec l'acharnement de l'id&eacute;e fixe, pensant &agrave; Sylvia, m&ecirc;me en
+contemplant &Eacute;va, et comparant les yeux bleus, les yeux &eacute;tranges,
+troublants, m&eacute;ditatifs et douloureux, de la femme, &agrave; ces yeux clairs,
+noirs et francs, de la jeune fille.</p>
+
+<p>Puis, peu &agrave; peu, entre eux les paroles tombant et se faisant plus rares,
+&Eacute;va pr&eacute;textait la chaleur trop grande du soleil qui montait, chauffant
+le sable fin, mettant des clart&eacute;s aveuglantes sur la mer, paillet&eacute;e de
+feu, sur le sable, et elle disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je rentre! Me laissez-vous rentrer seule?</p>
+
+<p>Et tandis que Solis se levait, saluant et l'accompagnant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je n'aurai pas beaucoup lu mon livre&mdash;cette fois!&mdash;Du reste, c'est
+dr&ocirc;le, les romans ne m'amusent plus! Ils se ressemblent tous!</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'ils ressemblent tous &agrave; la vie, qui est assez banale.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le marquis, je vous en prie, pas de pessimisme. Laissez
+cela &agrave; M. de Berni&egrave;re!</p>
+
+<p>Elle marchait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Solis et riait sous son ombrelle.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'amuse, M. de Berni&egrave;re; mais il finirait par m'ennuyer. C'est un
+Schopenhau&euml;r du boulevard. Renvoy&eacute; &agrave; M<sup>lle</sup> Offenburger.</p>
+
+<p>&mdash;Et M<sup>lle</sup> Offenburger serait tr&egrave;s capable de le garder, dit le
+marquis. Ce qui serait dommage.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que mon cousin est charmant.</p>
+
+<p>&mdash;Et M<sup>lle</sup> Offenburger, elle n'est donc pas charmante?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait. Charmante. Si l'<i>Encyclop&eacute;die</i> marchait, elle serait comme
+cela!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aimez pas les femmes savantes?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire. Seulement, je n'aime pas l'&eacute;talage. Vous devez &ecirc;tre
+aussi instruite que M<sup>lle</sup> Offenburger. Pourquoi ne le criez-vous pas
+sur les toits?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne sais rien. J'ai un dipl&ocirc;me du cours de cuisine et je
+pourrais &ecirc;tre doctoresse en repassage. Oui, je repasse mes cols
+moi-m&ecirc;me, cela m'amuse! Mais cela ne peut pas compter!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! fit M. de Solis, si Moli&egrave;re &eacute;tait l&agrave;, il n'h&eacute;siterait pas!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ils arrivaient sur la plage, &agrave; une sorte de mare ou de ruisselet form&eacute;
+par la mer, laissant parfois dans le sable des flaques oubli&eacute;es ou de
+petits cours d'eau minuscules.</p>
+
+<p>&Eacute;va s'arr&ecirc;ta, regardant, cherchant si de ses pieds fins elle pouvait
+franchir le ruisseau. M. de Solis lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous pressez pas, dit le marquis, prenez garde!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! quand je mouillerais le bout de mes bottines?</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment des voix d'enfants criaient, comme une nich&eacute;e d'oiseaux,
+de loin:</p>
+
+<p>&mdash;Madame!... Madame? Par ici, madame! Par ici! Il y a un pont!</p>
+
+<p>Et, en effet, sur le ruisselet d'eau courante, des gamins, des
+gamines&mdash;coureurs de plages, gavroches de la mer&mdash;avaient jet&eacute; des
+planchettes cal&eacute;es par des tas de sable figurant des piles de petits
+ponts improvis&eacute;s, et l&agrave;-dessus les promeneurs passaient les flaques.</p>
+
+<p>&mdash;S'il y a un pont, allons au pont! dit gaiement le marquis.</p>
+
+<p>Les gamins se disputaient les passagers, comme des <i>facchini</i> des ports
+les bagages d'un voyageur qui d&eacute;barque.</p>
+
+<p>&mdash;De ce c&ocirc;t&eacute;, monsieur! Ici, madame! le mien! le mien! Prenez le mien!
+le mien est meilleur!</p>
+
+<p>Solis avait d&eacute;j&agrave; travers&eacute; une des passerelles et offrait sa main &agrave; &Eacute;va
+qui disait &laquo;merci&raquo; et passait &agrave; son tour.</p>
+
+<p>Et, comme le marquis donnait quelques sous &agrave; un petit gamin de treize ou
+quatorze ans qui se tenait l&agrave;, debout, de l'autre c&ocirc;t&eacute; du ruisselet,
+pr&egrave;s de son pont, miss Meredith regarda l'enfant, blond comme de la
+paille, les cheveux tombant droits des deux c&ocirc;t&eacute;s d'un visage frais et
+rouge, recuit et tann&eacute; d&eacute;j&agrave; par le vent de mer.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, le petit reconnaissait l'Am&eacute;ricaine et disait, sa
+casquette &agrave; la main, en fouillant dans sa veste apr&egrave;s avoir gliss&eacute; en
+poche les sous donn&eacute;s par le marquis:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tout justement, mademoiselle, j'allais, &agrave; la mar&eacute;e haute, aller &agrave;
+votre villa!</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple, fit le marquis, nous voici en pays de connaissance!</p>
+
+<p>L'enfant hochait la t&ecirc;te et, de ses beaux yeux bleu clair, regardait &Eacute;va
+avec l'expression reconnaissante d'un bon chien d&eacute;vou&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle?... Je crois bien qu'on la conna&icirc;t! Et l'autre, donc!
+L'autre!</p>
+
+<p>Georges n'avait pas besoin de demander &agrave; l'enfant le nom de cette autre
+et, tout bas, il la nommait lui-m&ecirc;me: Sylvia&mdash;il devinait des visites de
+charit&eacute; et de bont&eacute; &agrave; des pauvres&mdash;et il regardait ce petit qui tirait
+de sa veste un morceau de journal enveloppant un objet qu'il en sortait
+pr&eacute;cieusement, tendant &agrave; &Eacute;va un bracelet d'or, mais dont la cha&icirc;nette
+pendait, cass&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, voil&agrave; un machin qu'on a laiss&eacute; tomber chez la maman, hier...
+l'une ou l'autre!</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; Sylvia! dit miss Meredith en prenant le bracelet.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment mistress Norton l'a-t-elle perdu chez cet enfant? demanda
+le marquis.</p>
+
+<p>&Eacute;va se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous avons nos petits secrets!</p>
+
+<p>&mdash;C'est, dit alors le petit &agrave; M. de Solis d'un air entendu, des dames
+qui viennent comme &ccedil;a voir comment que va maman, qui est malade.... Et
+alors donc hier....</p>
+
+<p>Mais &Eacute;va interrompait le petit, voulant lui laisser le plaisir de
+rapporter lui-m&ecirc;me le bracelet &agrave; Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-nous, mon enfant.</p>
+
+<p>Et elle prenait, avec le marquis, le chemin de la villa, pendant que le
+gamin, marchant &agrave; leurs c&ocirc;t&eacute;s, expliquait, doucement, d'une voix un peu
+tra&icirc;nante, la vie qu'on menait, dans cette maisonnette de p&ecirc;cheurs o&ugrave;
+parfois venaient les Am&eacute;ricaines, la demoiselle qui &eacute;tait l&agrave; et
+l'<i>autre</i>.</p>
+
+<p>Oh! on avait eu de la peine, cet hiver, chez les Ruaud!... Le p&egrave;re avait
+eu un fr&egrave;re mort &agrave; la mer, du c&ocirc;t&eacute; d'Ostende. Ils &eacute;taient associ&eacute;s, les
+deux fr&egrave;res. Et la m&egrave;re souffrait, geignait, depuis des temps, avec les
+fi&egrave;vres. Lui, le petit, se faisait quelques sous par jour avec ses
+ponts, pendant l'&eacute;t&eacute;. L'hiver, il allait &agrave; l'&eacute;cole. Quand il serait
+grand, il serait marin, comme le p&egrave;re Ruaud, marin de l'Etat d'abord,
+puis p&ecirc;cheur, comme tous les siens.</p>
+
+<p>Et, tout en racontant cette humble vie, laborieuse, triste&mdash;il arrivait
+devant la villa des Norton&mdash;et &Eacute;va, ayant demand&eacute; si mistress Norton
+&eacute;tait chez elle, la jeune fille disait au petit Ruaud:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, viens! Viens te faire remercier par l'<i>autre</i>!&mdash;Vous entrez
+aussi, monsieur de Solis?</p>
+
+<p>Georges h&eacute;sitait. Il lui semblait qu'il commettait une indiscr&eacute;tion en
+revenant, si vite, chez Sylvia. Mais aussi pourquoi, puisqu'il
+accompagnait miss Meredith, ne lui servirait-il pas de cavalier jusqu'au
+salon?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Sylvia &eacute;tait l&agrave; justement, dans cette m&ecirc;me pi&egrave;ce o&ugrave;, la veille, Georges
+de Solis l'avait revue, o&ugrave; elle lui avait, comme &agrave; travers un foss&eacute;
+creus&eacute; par les ann&eacute;es, tendu une main amie. Elle parut heureuse de sa
+venue.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! je craignais que votre sauvagerie....</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta, craignant de trop dire. Elle essayait de sourire, mais
+elle &eacute;tait moins rassur&eacute;e qu'elle ne voulait le para&icirc;tre. Elle
+s'expliquait, par le sentiment qu'elle &eacute;prouvait, l'empressement de M.
+de Solis. Mais pourtant si t&ocirc;t, si vite! Et allait-elle, maintenant,
+vivre pr&egrave;s de lui, le voir souvent?</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re Sylvia, dit miss Meredith, une autre fois, attachez mieux
+votre bracelet. Voici celui que vous rapporte le petit Ruaud.</p>
+
+<p>L'enfant, qui tournait autour de lui des yeux &eacute;tonn&eacute;s, de beaux yeux
+bleus, et regardait ce salon avec le respect des splendeurs d'une
+&eacute;glise, se retourna vite en entendant son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, para&icirc;t que c'est votre bracelet, madame, dit-il &agrave; Sylvia. Il
+s'aura d&eacute;tach&eacute; pendant que vous parliez &agrave; la m&egrave;re, chez nous. Et alors,
+c'est le p&egrave;re qui l'a trouv&eacute; au pied du lit en rentrant de la p&ecirc;che et
+qui a dit: &laquo;Francis, porte &ccedil;a le plus vite possible &agrave; ces dames
+am&eacute;ricaines! Elles peuvent en avoir besoin pour aller &agrave; la f&ecirc;te!...&raquo;</p>
+
+<p>Un bon rire clair de miss Meredith interrompit le pauvre petit.</p>
+
+<p>&mdash;A la f&ecirc;te! dit la jeune fille, ah! tr&egrave;s joli!</p>
+
+<p>Francis Ruaud demeurait un peu confus en entendant ce rire: il avait
+peur d'avoir dit quelque sottise.</p>
+
+<p>Mais Sylvia le rassura bien vite:</p>
+
+<p>&mdash;Un brave homme, ton p&egrave;re! Tu lui diras merci pour moi! Mon
+bracelet....</p>
+
+<p>Elle le prenait des mains d'&Eacute;va et cherchait &agrave; le rattacher &agrave; son
+poignet.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me permettre?... dit machinalement M. de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Pourrez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est... c'est assez difficile, disait le marquis, dont les doigts
+effleuraient l'&eacute;piderme de Sylvia; il est joli, ce bracelet, plus fin
+que ces gros bijoux anglais... ou anglo-am&eacute;ricains que portent vos
+compatriotes.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, interrompit &Eacute;va, merci pour moi! J'en ai, de ces horreurs-l&agrave;!
+J'en porte, de ces gros bijoux!</p>
+
+<p>Elle montrait au marquis la lourde cha&icirc;ne d'or qu'elle avait au poignet,
+avec un cadenas et un petit trousseau de cl&eacute;s comme fermeture.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon.... Je n'avais pas vu....</p>
+
+<p>Et Georges balbutiait, tandis que miss Meredith ajoutait, sans malice:</p>
+
+<p>&mdash;On ne voit que ce qu'on regarde....</p>
+
+<p>Et s'approchant de Sylvia:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vous ne saurez jamais, monsieur le marquis! Laissez.... On
+dirait que votre main tremble.... Du reste, dit-elle, la cha&icirc;nette est
+bris&eacute;e.</p>
+
+<p>Sylvia, un peu p&acirc;lie, avait remerci&eacute; M. de Solis et, ne sachant que dire
+pendant que miss Meredith essayait de rattacher le bracelet, elle
+demandait &agrave; Francis:</p>
+
+<p>&mdash;Et comment va la maman?</p>
+
+<p>&mdash;Comme ci, comme &ccedil;a, madame; merci bien! C'est dans les reins que &ccedil;a la
+tient maintenant apr&egrave;s ses fi&egrave;vres! Un mauvais tour qu'elle a pris en
+poussant le cabestan!... &Ccedil;a sera rien, qu'elle dit. Mais voil&agrave;, elle
+crie, elle crie, et &ccedil;a ennuie papa!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;a l'ennuie?... fit &Eacute;va.</p>
+
+<p>Le petit Francis hochait la t&ecirc;te, l'air tr&egrave;s s&eacute;rieux, une expression de
+songerie, de raison triste passant sur sa bonne figure na&iuml;ve d'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Faut &ecirc;tre juste, il dit comme &ccedil;a qu'il a besoin de sommeil pour se
+reposer de la fatigue et, quand il faut se lever au fin matin, pour le
+bateau, et qu'on a pass&eacute; une nuit blanche... dame, on est grinchu! C'est
+&eacute;gal, il est dur tout de m&ecirc;me pour la maman, le p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme! dit Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour toi? Est-il dur aussi? demanda &Eacute;va.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, bien dur aussi pour moi! Et dur pour lui! Il est comme &ccedil;a, on
+ne se refait pas! Oh! c'est un gas! Fait pas bon fl&acirc;ner avec le p&egrave;re
+Ruaud! Et quand il a ses mauvaises minutes!...</p>
+
+<p>&mdash;Ses mauvaises minutes? demanda encore miss Meredith! Qu'est-ce que
+c'est?</p>
+
+<p>L'enfant regarda la jeune fille bien en face. Il tournait sa casquette
+entre ses doigts et il eut un sourire bizarre, m&eacute;lancolique presque.</p>
+
+<p>&mdash;B&eacute; dame! dit-il, c'est, des fois, quand il a un grain d'eau-de-vie de
+trop! Alors! Ah! alors!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors? dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, monsieur! Voil&agrave;! Ce n'est pas toujours gai!</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore....</p>
+
+<p>&mdash;Eh! b&eacute; dame!... les coups.... &Ccedil;a pleut, les coups! Il cogne, c'est
+rien de le dire! Voil&agrave;!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Sylvia. Et il frappe votre m&egrave;re aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! il ne sait pas, cet homme, dans ses minutes!... Il est
+parti!&mdash;Et l'enfant se touchait le front.&mdash;Oui, parti! C'est &eacute;gal, c'est
+tout de m&ecirc;me pas chic!</p>
+
+<p>Et dans ce mot vulgaire, dit tout bas, avec un hochement de t&ecirc;te
+profond, il y avait tout un petit monde de pens&eacute;es, de larmes d'enfant
+refoul&eacute;es, et de longues, longues heures tristes.</p>
+
+<p>&mdash;Et, tu l'aimes, ta m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! dit l'enfant, c'est maman!</p>
+
+<p>&mdash;Et ton p&egrave;re?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Georges qui interrogeait.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi! r&eacute;pondit l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Malgr&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame! c'est papa!</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'appelles-tu de ton petit nom? demanda le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Francis.... Francis-Joseph Ruaud.</p>
+
+<p>&mdash;Quel &acirc;ge as-tu?</p>
+
+<p>L'enfant cherchait.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons donc.... Douze... treize.... J'ai eu douze ans aux harengs de
+l'an dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, &ccedil;a doit te faire treize, dit &Eacute;va.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ces environs-l&agrave;, oui, r&eacute;pondit l'enfant s&eacute;rieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu veux &ecirc;tre marin? demanda Sylvia, qui le tutoyait maintenant
+comme les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le disais &agrave; la demoiselle et au monsieur, tout &agrave; l'heure.
+Marin. Mais pas tout de suite marin de l'Etat, marin de la c&ocirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;A cause de mes vieux!</p>
+
+<p>&mdash;Le p&egrave;re? dit Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Et la maman. Oui, j'aimerais autant vivre avec et leur donner un peu
+de ce que j'aurais... quand je gagnerai. Oh! vous savez, je gagne d&eacute;j&agrave;!
+Mais je suis ambitieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis?</p>
+
+<p>&mdash;Ambitieux! r&eacute;p&eacute;ta fi&egrave;rement le petit. Je veux plus que &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu gagnes?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien... des fois, par jour... six sous.</p>
+
+<p>&mdash;Combien? demanda Sylvia, effray&eacute;e de tant de mis&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Six sous! Des fois, mais c'est rare, huit, dix.</p>
+
+<p>&mdash;Et le p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Dans ces environs! Mais plus! oh! plus lui! Seulement, comme il n'a
+pas de bateau pont&eacute;, une m&eacute;chante barque seulement et qu'il faut encore
+payer les amorces&mdash;c'est <i>gaille</i>, les poissons, &ccedil;a aime manger
+frais&mdash;alors... il reste pas grand'chose au bout du compte!</p>
+
+<p>&mdash;Et, au baccara, en une nuit, votre cousin Berni&egrave;re.... Je regrette
+qu'il ne soit pas l&agrave;, dit miss Meredith.</p>
+
+<p>&mdash;Et, avec ce peu d'argent, dit encore Sylvia, vous vivez?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! on a des aubaines. Quand on prend quelque beau poisson, un bar, ou
+qu'on trouve un bon gros tourteau.... Eh! donc, on peut mettre le
+pot-au-feu... le dimanche....</p>
+
+<p>&mdash;C'est un &eacute;v&eacute;nement, le pot-au-feu? dit Georges.</p>
+
+<p>L'enfant sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Francis, dit mistress Norton, voil&agrave; pour toi... oui, pour le
+bracelet....</p>
+
+<p>Elle tendait aux petites mains gerc&eacute;es du gamin une pi&egrave;ce d'or qu'il
+prit, joyeusement, en devenant tout rouge. Mais il n'osait la garder, il
+la tendait &agrave; son tour &agrave; l'Am&eacute;ricaine, effray&eacute;, inquiet de cette joie:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame! C'est trop! Vaut pas la peine!... Non, madame, c'est pas
+pour &ccedil;a que je le rapportais, allez!... C'est pas pour &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, mon enfant. Mais je tiens &agrave; ce que ta m&egrave;re puisse se
+soigner comme elle voudra. C'est pour elle!</p>
+
+<p>&mdash;Merci pour maman, alors! dit le petit.</p>
+
+<p>&mdash;Et je veux que tu m'en donnes des nouvelles, tu entends?... Reviens
+souvent... souvent, mon enfant....</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, madame. Quand je n'aurai pas &agrave; faire mes ponts ou quand
+mes filets seront &agrave; s&eacute;cher, parce qu'autrement... papa....</p>
+
+<p>Et il faisait, en souriant, le geste de lever le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Salut, monsieur, madame et la compagnie. Et si, quand je reviendrai,
+vous n'y &eacute;tiez pas, &agrave; votre villa, alors, n'est-ce pas, je demanderai &agrave;
+monsieur?</p>
+
+<p>Et il d&eacute;signait Georges de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi monsieur? dit &Eacute;va, &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>Francis comprit qu'il se trompait et dit &agrave; Sylvia:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce n'est pas votre mari?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle id&eacute;e! fit &Eacute;va.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, excuse, ajoutait l'enfant, j'avais cru!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il s'&eacute;tait fait brusquement, dans le salon, un silence g&ecirc;n&eacute;. &Eacute;va et
+Sylvia se regardaient, un peu embarrass&eacute;es; et la jeune femme m&ecirc;me
+baissait les yeux dans un trouble presque douloureux, pendant que
+Francis Ruaud demandait &agrave; miss Meredith:</p>
+
+<p>&mdash;Par o&ugrave; qu'on s'en va? Je saurais pas mon chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te reconduire, dit &Eacute;va.</p>
+
+<p>Et l'enfant, saluant encore mistress Norton et le marquis, miss Meredith
+sortit avec lui, laissant M. de Solis seul avec Sylvia, dans ce salon o&ugrave;
+le petit Francis venait de toucher, sans le savoir, inconscient de ce
+martyre, la blessure de ces deux &ecirc;tres condamn&eacute;s &agrave; souffrir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+
+<p>Ils &eacute;taient seuls, en face l'un de l'autre, seuls, apr&egrave;s des ann&eacute;es,
+seuls apr&egrave;s la s&eacute;paration de leurs deux existences, leur double vie
+continu&eacute;e au hasard des destins, avec les oc&eacute;ans et l'espace pour les
+s&eacute;parer. Ils &eacute;taient seuls et une sorte de timidit&eacute; presque douloureuse
+leur venait tout &agrave; coup, &agrave; l'un et &agrave; l'autre, comme si chacun de ces
+deux &ecirc;tres craignait d'en trop dire au premier mot qu'il allait
+prononcer.</p>
+
+<p>Norton &eacute;tait au Havre, &agrave; son &laquo;office&raquo;, exp&eacute;diant des instructions &agrave;
+New-York. Mais ni Sylvia ni M. de Solis ne pensaient &agrave; Norton. Ils ne
+songeaient qu'&agrave; leur pass&eacute;, &agrave; ce cher pass&eacute; qui n'avait point de nom, &agrave;
+ce qu'il y avait de tranch&eacute; dans leur destin&eacute;e, &agrave; tout ce qui aurait pu
+&ecirc;tre, &agrave; tout ce qui n'&eacute;tait pas et qui ne serait jamais.</p>
+
+<p>Pas un mot, d'abord. Puis, doucement, une sorte de contemplation muette
+et triste qu'&agrave; la fin Georges interrompit en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Avouez qu'il y a d'&eacute;tranges hasards dans la vie!</p>
+
+<p>&mdash;Lesquels? demanda Sylvia comme si elle ne devinait pas ce qu'il
+voulait dire.</p>
+
+<p>Et, lui:</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, tout &agrave; l'heure, ce pauvre enfant ne pouvait gu&egrave;re se douter des
+souvenirs qu'il r&eacute;veillait.</p>
+
+<p>&mdash;Quels souvenirs?</p>
+
+<p>Elle s'effor&ccedil;ait de se d&eacute;rober encore &agrave; la confidence qui montait aux
+l&egrave;vres de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Quels souvenirs? Vous les avez oubli&eacute;s? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela, r&eacute;pliqua mistress Norton froidement, mais je sais
+qu'il serait assez cruel de me les rappeler. Et &agrave; quoi bon?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vous demand&eacute;-je bien pardon d'y avoir fait allusion presque
+involontairement, si je puis dire! Mais cet enfant....</p>
+
+<p>Et Solis hochait la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a que les mains innocentes pour vous faire souffrir sans le
+savoir!</p>
+
+<p>Sylvia essaya de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit-elle. Vous n'en &ecirc;tes pas, monsieur de Solis, &agrave; ignorer que
+l'existence est une suite plus ou moins longue de souffrances plus ou
+moins consol&eacute;es.</p>
+
+<p>Il releva le mot vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Consol&eacute;es?... Voil&agrave; un mot qui est presque aussi douloureux pour moi
+que la m&eacute;prise du petit Francis Ruaud!</p>
+
+<p>&mdash;Douloureux! Pourquoi? demanda Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne suis pas, moi, de ceux qui savent se consoler!</p>
+
+<p>M. de Solis avait mis un tel accent de sinc&eacute;rit&eacute; douloureuse dans ses
+paroles, que l'honn&ecirc;te femme, m&eacute;lancoliquement, lui r&eacute;pondit, avec une
+douceur voulue et comme implacable, pour lui donner &agrave; entendre que tout
+&eacute;tait fini, pass&eacute;, enfui:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant prendre la vie comme elle est, mon cher marquis, ni
+souriante ni tragique, un peu terne, un peu grise; mais, tenez, comme la
+mer aujourd'hui, ayant cela de bon que chaque jour emporte un peu de
+notre destin&eacute;e, comme chaque vague, l&agrave;-bas, emporte quelque d&eacute;bris tomb&eacute;
+sur la plage.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Solis en baissant la voix, et un tremblement dans cette
+voix, tout ce qui a &eacute;t&eacute;... est loin, emport&eacute;, bien loin?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me demandez-vous cela? fit Sylvia. Ce n'est pas bien &agrave; vous
+de chercher &agrave; savoir ce qui peut rester de vous dans ce c&oelig;ur de
+femme.... Je ne vous ai jamais oubli&eacute;.... Vous me connaissez assez pour
+savoir que je suis fid&egrave;le &agrave; une affection comme &agrave; un serment! Mais il
+faut, vous, oublier devant la femme de Richard Norton que vous avez pu
+r&ecirc;ver, autrefois, de lui donner votre nom? Le sort ne l'a pas voulu....
+Mon p&egrave;re a conseill&eacute;, exig&eacute; ce mariage.... Il y voyait pour moi toutes
+les promesses de bonheur futur, un mari d&eacute;vou&eacute;, courageux et bon, et
+vous avouerez, ajouta la jeune femme, que mon pauvre p&egrave;re pouvait plus
+mal choisir!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'homme au monde que j'aime plus profond&eacute;ment que
+Richard, r&eacute;pondit Solis. Mais&mdash;vous pardonnerez &agrave; mon amiti&eacute; ces
+questions qui me viennent aux l&egrave;vres maintenant chaque fois que je vous
+vois&mdash;les promesses de bonheur que votre p&egrave;re entrevoyait pour vous,
+l'avenir les a-t-il tenues? Je vous r&eacute;p&egrave;te que c'est le plus fid&egrave;le et
+le plus respectueux de vos amis qui vous parle, madame.... Je vous avoue
+que je me sens inquiet en vous devinant triste.... Et, vous avez beau
+dire, chaque vague, l&agrave;-bas, n'emporte pas toutes les &eacute;paves.... Non,
+non.... Il en restera, tout &agrave; l'heure, sur le sable.... Il en restera au
+fond de nos c&oelig;urs!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est la faute de personne, dit Sylvia nettement, si je suis
+souffrante, et c'est au docteur Fargeas qu'il faut demander de me
+gu&eacute;rir. Le reste du monde n'y est pour rien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous &ecirc;tes heureuse?</p>
+
+<p>Il la regardait, un peu anxieux, souhaitant et redoutant &agrave; la fois sa
+r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureuse, parfaitement heureuse! dit-elle sans para&icirc;tre se
+contraindre ou mentir.</p>
+
+<p>La voix de Solis s'alt&eacute;ra un peu.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime &agrave; tenir cette assurance de vous-m&ecirc;me. Cela me rassure et me
+console l&eacute;g&egrave;rement &agrave; mon tour. J'aurai plus de courage &agrave; me r&eacute;signer!</p>
+
+<p>&mdash;Vous r&eacute;signer?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il avec une sorte de brusquerie, tout le monde ne peut le
+trouver aussi facilement que vous, ce bonheur dont vous me parlez!
+D'autres, pour rencontrer l'oubli qui vous attendait &agrave; votre foyer,
+courent l'univers et usent leur vie &agrave; chasser un souvenir qui les
+poursuit partout! Ils s'imaginent que les &ecirc;tres qu'ils regrettent
+souffrent des m&ecirc;mes regrets, &eacute;prouvent les m&ecirc;mes angoisses au souvenir
+des r&ecirc;ves perdus! Ah! bien oui!... Esprits chim&eacute;riques! Chasseurs de
+romans! C&oelig;urs na&iuml;fs! Ils retrouvent, quelque beau jour, l'&ecirc;tre dont ils
+se sont &eacute;loign&eacute;s... qu'ils ont voulu fuir; et, quand ils redoutent de
+rencontrer chez lui une tristesse &eacute;gale &agrave; la leur, alors ils se heurtent
+&agrave; je ne sais quelle piti&eacute; consol&eacute;e, &agrave; une r&eacute;signation devenue un
+bonheur. Ils n'ont qu'une chose &agrave; faire, voyez-vous,
+d&eacute;cid&eacute;ment:&mdash;reprendre le voyage interrompu, aller au hasard devant eux
+et dispara&icirc;tre. Peut-&ecirc;tre qu'eux aussi pourront jeter, en chemin, &agrave; la
+vol&eacute;e, le fardeau de leur premier r&ecirc;ve!</p>
+
+<p>Le regard doux, confiant et attendri de Sylvia enveloppait Solis comme
+d'un grand reproche et, mistress Norton, tristement, devant cette
+amertume soudaine:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me disiez, tout &agrave; l'heure, que vous &eacute;tiez le plus d&eacute;vou&eacute; de mes
+amis! Est-ce un ami qui parle comme vous le faites? Et que me
+reprochez-vous, apr&egrave;s tout? D'accepter la vie telle qu'elle est? Cela ne
+s'appelle pas une r&eacute;signation, comme vous dites, mais un devoir.... Vous
+avez raison, Georges...&mdash;et il tressaillit &agrave; ce nom d'autrefois&mdash;le
+mieux, &agrave; pr&eacute;sent, est de vous &eacute;loigner, de me laisser dans ma paix, dans
+la tristesse ou la joie de ma vie nouvelle.... Chaque parole que vous me
+diriez me serait douloureuse et, en d&eacute;pit de ce que vous pouvez croire,
+le souvenir de nos pauvres honn&ecirc;tes r&ecirc;ves de jeunes gens, autrefois, est
+assez vivant dans ma pens&eacute;e pour que votre pr&eacute;sence ravive des regrets
+que je croyais effac&eacute;s pour toujours....</p>
+
+<p>&mdash;Des regrets?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, dit-elle encore, se m&eacute;prenant au cri d'espoir de
+Solis, que le moindre mot peut devenir cruel entre nous.... Vous me
+disiez que vous vouliez reprendre votre existence de chercheur.... Vous
+avez raison. Et je remercierai le hasard de m'avoir permis de venir en
+France pour vous avoir revu et vous avoir suppli&eacute; de m'oublier; mais
+tout &agrave; fait, cette fois, tout &agrave; fait....</p>
+
+<p>&mdash;Vous fuir! s'&eacute;cria-t-il. Est-ce que je puis, Sylvia? Vous oublier?
+jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, au moins ne me le dites pas! Je croirais que vous avez
+plaisir &agrave; m'affliger! Gardez-moi le secret de votre affection, comme
+vous gardez cette affection elle-m&ecirc;me! Laissez-moi croire qu'on peut
+effacer de son c&oelig;ur m&ecirc;me ce qui y semble le plus profond&eacute;ment
+imprim&eacute;.... Et faites-vous une vie nouvelle, mon ami, digne de vous, de
+votre courage, de votre science! En un mot, vous qui me reprochez d'&ecirc;tre
+heureuse... t&acirc;chez d'&ecirc;tre heureux!</p>
+
+<p>Elle ajouta, cherchant toujours un sourire qui la fuyait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre ce que j'attends pour &ecirc;tre consol&eacute;e!...</p>
+
+<p>Mais il ne r&eacute;pondit, lui, que par un grand cri, un cri d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;
+d'amour:</p>
+
+<p>&mdash;Le bonheur! Il &eacute;tait avec vous, le bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Sylvia, toute tremblante, je vous assure que vous le
+trouverez ailleurs.... Il doit en rester, allez! Je l'ai bien peu, si
+peu d&eacute;pens&eacute;!</p>
+
+<p>La m&eacute;lancolie de ces derniers mots fit vibrer les nerfs de Solis et,
+prenant les mains de Sylvia dans un &eacute;lan de tendresse d&eacute;vou&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voyez! Vous voyez bien que vous souffrez!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;go&iuml;ste, dit-elle doucement, vous croyez donc avoir seul le droit de
+souffrir?...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Elle venait de trahir, avec sa r&eacute;signation souriante, l'&eacute;tat m&ecirc;me de son
+&acirc;me. Mais, par une sorte de pudeur ou de crainte, rapide, elle se
+reprenait bien vite, faisant glisser ses mains d'entre les mains de
+Georges; et, pour couper court &agrave; ces confidences qui l'oppressaient,
+l'entra&icirc;naient sur la pente des souvenirs, elle s'&eacute;chappa, en quelque
+sorte, elle parla longuement de la mer, de M<sup>lle</sup> Offenburger, de tout
+ce qui &eacute;tait banal, d'usage courant et formait la conversation de tout
+le monde. Mais la pens&eacute;e de Georges &eacute;tait ailleurs; il n'&eacute;coutait pas,
+r&eacute;pondait machinalement et se sentait heureux pourtant d'&ecirc;tre aupr&egrave;s
+d'elle, envelopp&eacute; comme d'une torpeur de r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient l&agrave;, dans ce duo de propos inutiles qu'ils &eacute;changeaient comme
+pour se fuir eux-m&ecirc;mes, depuis un moment, lorsque le pas de Norton leur
+arriva, et ils n'eurent aucune sensation de crainte ou d'ennui lorsque
+Richard entra. Au contraire, la venue du mari les d&eacute;livrait presque
+d'une angoisse. A travers les banalit&eacute;s derni&egrave;res, ils sentaient que des
+aveux, des tendresses montaient, et ni elle ni lui ne voulaient s'y
+laisser gagner. Norton &eacute;tait donc le bienvenu.</p>
+
+<p>Il parut soucieux, d'ailleurs, &agrave; Solis, et Sylvia le trouva fort p&acirc;le.
+Un bon sourire &eacute;claira pourtant son visage rude lorsqu'il tendit la main
+&agrave; son ami, puis quand il demanda &agrave; mistress Norton si elle se sentait
+mieux, si le docteur Fargeas &eacute;tait content d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas vu le docteur aujourd'hui!</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, ma ch&egrave;re; cela prouve qu'il n'est pas inquiet de votre
+&eacute;tat.</p>
+
+<p>Ils parl&egrave;rent alors pendant quelques instants encore de choses
+indiff&eacute;rentes, Norton laissant cependant entrevoir quelque crainte vague
+&agrave; propos de certaines mines qu'il ne nommait pas. Puis Sylvia demanda &agrave;
+M. de Solis la permission de se retirer. Elle &eacute;tait un peu lasse et
+reverrait le marquis bient&ocirc;t. Et, dans le salut qu'elle lui donnait,
+elle mettait une bonne gr&acirc;ce, une m&eacute;lancolie pleine de sous-entendus que
+devinait Georges et qui voulaient dire: &laquo;Eh bien! oui, nous nous
+aimions. Mais le voil&agrave;, celui que je dois aimer!&raquo;</p>
+
+<p>Solis avait parfaitement compris. Il la regardait s'&eacute;loigner avec
+l'impression que la douceur des paroles &eacute;chang&eacute;es tout &agrave; l'heure
+aboutissait &agrave; la constatation cruelle de cette r&eacute;alit&eacute;: toutes les
+r&ecirc;veries se heurtaient &agrave; un fait et s'y brisaient. Il lui semblait &ecirc;tre
+tomb&eacute; du haut d'un r&ecirc;ve et il se retrouvait &agrave; pr&eacute;sent devant le mari, ce
+vivant obstacle, ce rival qui &eacute;tait son fraternel ami.</p>
+
+<p>En d&eacute;pit de sa propre souffrance, qui lui donnait bien le droit &eacute;go&iuml;ste
+de ne songer qu'&agrave; lui-m&ecirc;me, Georges remarqua alors une sorte de
+nervosit&eacute;, une inqui&eacute;tude, chez Norton. Est-ce que quelque complication
+&eacute;tait survenue du c&ocirc;t&eacute; de l'Am&eacute;rique? Pris par tant d'int&eacute;r&ecirc;ts divers,
+Norton ressemblait &agrave; un g&eacute;n&eacute;ral d'arm&eacute;e surveillant ses troupes
+engag&eacute;es &agrave; la fois de tous c&ocirc;t&eacute;s. Il devait y avoir, &eacute;videmment, une
+pr&eacute;occupation mat&eacute;rielle quelconque chez l'Am&eacute;ricain, mais, &agrave; la
+premi&egrave;re question du marquis, Richard r&eacute;pondit vivement que ce n'&eacute;taient
+pas les affaires qui l'obs&eacute;daient en ce moment. Pas le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce donc? demanda Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! fit Norton, c'est assez absurde, et pour l'homme tout d'une
+pi&egrave;ce que vous savez, cela va vous para&icirc;tre peut-&ecirc;tre un peu ridicule.
+Je deviens nerveux, moi aussi, je suis &agrave; la mode. La grande n&eacute;vrose,
+vous savez! Je vais passer &agrave; l'&eacute;tat de client du docteur Fargeas. Oui,
+moi, le Yankee, l'homme de basalte, l'homme de fonte, l'homme-machine!</p>
+
+<p>Il essayait de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dors pas, je ne dors plus. C'est idiot. Et, dans l'insomnie, il
+me passe une infinit&eacute; de visions par la cervelle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez rien, demanda Georges, qui puisse vous attrister?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cela, d'abord, ma sant&eacute;, fit Norton. Visiblement, depuis que je
+suis en France, je subis une sorte de crise. Je n'en dis rien, ne
+voulant ni inqui&eacute;ter mistress Norton ni me donner l'apparence d'une
+petite ma&icirc;tresse nerveuse, ce qui serait bouffon avec mon apparence de
+b&oelig;uf am&eacute;ricain. Mais, enfin, le fait est l&agrave;. Ai-je trop travaill&eacute;,
+surexcit&eacute; mes nerfs outre mesure? C'est possible. Ce qui est certain,
+c'est que ces insomnies <i>m'&eacute;crasent</i>, pour parler comme Offenburger. Je
+n'ai plus qu'un sommeil difficile, coup&eacute; de r&eacute;veils brusques.... Le
+cerveau galope, galope toujours, comme un cheval lanc&eacute;, tandis que le
+corps veut sommeiller. J'ai des bourdonnements, comme des sons de
+cloches dans l'oreille... ce que les bonnes gens plus vulgairement
+appellent le tintouin... et&mdash;Norton souriait&mdash;c'est peut-&ecirc;tre que je
+m'en suis donn&eacute; trop, du tintouin. Bref, j'&eacute;prouve une lassitude
+visible.... Cette perte du sommeil m'agace et il m'a fallu une certaine
+&eacute;nergie pour renoncer &agrave; l'usage de ce chloral qui m'endormait, la nuit,
+mais m'abrutissait au r&eacute;veil.... Alors, je veille... je pense.... Les
+nuits passent; mais dans ces veill&eacute;es de fi&egrave;vre, des id&eacute;es tristes,
+absurdes, me tracassent le cerveau et m'obs&egrave;dent. Je vous demande
+pardon de vous parler de tout cela, mon cher Georges, moi qui vous
+disais toujours de substituer l'action au r&ecirc;ve et de vous moquer des
+diables bleus. Mais j'ai comme besoin de me livrer, de parler, de jeter
+au vent d'une confidence tout ce qui m'&eacute;touffe et m'inqui&egrave;te. Mon corps
+est ici, mais ma pens&eacute;e est l&agrave;-bas, en Am&eacute;rique. Je travaille comme un
+n&egrave;gre; toutes ces existences d'ouvriers, de mineurs, de n&eacute;gociants,
+d'armateurs, de chauffeurs de locomotives, suspendues &agrave; la mienne, me
+pr&eacute;occupent et j'ai bien peur d'une chose....</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demanda Solis.</p>
+
+<p>Mais Norton s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Puis, nerveusement, comme si une impulsion int&eacute;rieure le contraign&icirc;t &agrave;
+d&eacute;clarer ce qui &eacute;tait, en r&eacute;alit&eacute;, la grande inqui&eacute;tude de sa vie:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-il, j'ai bien peur d'avoir us&eacute; mon bonheur intime &agrave; faire
+vivre tant de gens!</p>
+
+<p>&mdash;Votre bonheur?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le m&ecirc;me mot, prononc&eacute; tout &agrave; l'heure par la femme, qui se
+retrouvait sur les l&egrave;vres du mari. Le bonheur! Mot &eacute;ternel de l'humanit&eacute;
+&eacute;prise de ce r&ecirc;ve, cri d'angoisse de tous les &ecirc;tres, appel d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;
+vers la terre promise, la terre inconnue.... Le bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Norton, je ne suis pas heureux, et cela tout simplement parce
+que Sylvia n'est pas heureuse.</p>
+
+<p>Solis sentit &agrave; ce nom de la jeune femme, nerveusement prononc&eacute; par le
+mari, une sorte d'angoisse brutale le prendre &agrave; la gorge, tout &agrave; coup,
+comme une angine.</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t voulu que la conversation en rest&acirc;t l&agrave;, &eacute;prouvant subitement une
+certaine g&ecirc;ne. Ce t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te subit prenait un caract&egrave;re inattendu de
+solennit&eacute; qui troublait le jeune homme jusqu'&agrave; l'irriter.</p>
+
+<p>&mdash;Comment M<sup>me</sup> Norton ne serait-elle pas heureuse? dit-il d'un ton
+bizarre, pour couper court &agrave; un silence presque g&ecirc;nant, car maintenant
+Norton songeait, muet, regardant, sans les voir, l'horizon et la mer, au
+loin. Elle a tout pour &ecirc;tre parfaitement heureuse. Ce sont des id&eacute;es que
+vous vous faites l&agrave;!... Vous l'aimez....</p>
+
+<p>&mdash;De toute mon &acirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous aime, dit Georges un peu plus bas.</p>
+
+<p>Norton n'avait pas r&eacute;pondu et s'&eacute;tait mis &agrave; marcher, baissant la t&ecirc;te,
+s'arr&ecirc;tant parfois pour regarder machinalement le tapis, l'&oelig;il perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, dit-il brusquement, on ne sait jamais si une femme vous
+aime ou ne vous aime pas; ou plut&ocirc;t on devine bien, quand on n'est ni un
+sot ni un fat, qu'elle ne vous aime plus ou ne va plus vous aimer, alors
+m&ecirc;me qu'elle croit peut-&ecirc;tre, de tr&egrave;s bonne foi, vous aimer encore.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rappelez-vous miss Harley? Vous ne trouvez pas que Sylvia est
+chang&eacute;e? demandait-il tout &agrave; coup &agrave; Solis qui essayait de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je trouve mistress Norton toujours la m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, elle est non seulement souffrante, mais malheureuse, j'en
+suis certain! dit Norton brusquement. Elle aussi avait attendu de la vie
+des bonheurs que la vie n'apporte point. Et puis l'homme qu'elle a
+&eacute;pous&eacute; &eacute;tait tout autre que celui que je suis devenu. J'ai beau me
+donner tout &agrave; elle, je me dois aussi &agrave; ceux qui vivent de moi, l&agrave;-bas.
+Elle m'a aim&eacute;, elle ne m'aime plus.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il ne savait pas quelles tortures il infligeait &agrave; Georges; il semblait &agrave;
+Norton qu'il e&ucirc;t une satisfaction &agrave; se livrer, &agrave; &eacute;carter les bords de la
+plaie pour en montrer le fond. Il avait cette &acirc;pre joie des souffrants
+qui &eacute;prouvent &agrave; aggraver leur douleur des volupt&eacute;s morbides. A qui se
+f&ucirc;t-il confi&eacute;, d'ailleurs, sinon &agrave; cet ami, plus jeune que lui, mais
+dont l'affection certaine lui plaisait? Et puis, il ne raisonnait pas,
+il ne calculait pas. Nerveusement il se laissait emporter &agrave; ces
+confidences; il d&eacute;gonflait son c&oelig;ur avec une amertume qui lui faisait
+du bien, le consolait.</p>
+
+<p>Non, Sylvia ne l'aimait plus. Il en &eacute;tait certain. Les vagues
+m&eacute;lancolies, les songeries de la jeune femme, ces nervosit&eacute;s qui
+r&eacute;sistaient &agrave; la science m&ecirc;me du docteur Fargeas ne lui laissaient aucun
+doute. Il l'avait condamn&eacute;e &agrave; une vie qui pesait lourdement sur ses
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Une journ&eacute;e de notre existence ressemble, quoi que je fasse, &agrave; toutes
+les autres journ&eacute;es. C'est la monotonie dans le labeur. Et, ma parole,
+il est des moments o&ugrave; je rejetterais volontiers le fardeau de toutes ces
+affaires et o&ugrave;, et &eacute;go&iuml;ste, j'essayerais enfin de ne vivre que pour
+moi, pour moi seul et pour elle!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit fermement Solis, pourquoi ne le faites-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Pourquoi?</p>
+
+<p>Norton haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Demandez &agrave; mes mineurs, &agrave; mes ouvriers, aux gens de mes <i>ranchs</i>,
+s'ils n'ont pas autant besoin de moi que j'ai besoin d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute. Mais, les mines vendues, un directeur nouveau les
+ferait vivre aussi bien que vous, vos mineurs!</p>
+
+<p>&mdash;C'est une question, &ccedil;a, dit Norton. J'ai englouti des sommes &eacute;normes
+dans cette exploitation qui est difficile. Un autre, un nouveau venu
+proc&eacute;derait par voie de r&eacute;formes &eacute;conomiques et il y aurait plus d'un
+foyer sans soupe le soir, parmi mes braves gens!</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est par philanthropie que vous continuez &agrave; rester dans les
+affaires?</p>
+
+<p>&mdash;C'est par devoir. Il y a comme une immense grappe humaine pendue &agrave;
+moi. &Ccedil;a me fait plaisir.</p>
+
+<p>Et, dans un rel&egrave;vement de t&ecirc;te, l'Am&eacute;ricain se redressait, comme s'il
+e&ucirc;t eu l&agrave;, autour de lui, des milliers et des milliers de gens qu'il
+tra&icirc;nait, qu'il faisait vivre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'orgueil d'&ecirc;tre le distributeur de pain &agrave; tout une foule. Oh! ce
+n'est pas l'embarras. J'ai trouv&eacute; ici m&ecirc;me des gens tout pr&ecirc;ts &agrave;
+partager ma mission.</p>
+
+<p>&mdash;Offenburger? demanda M. de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Offenburger, justement.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aurais pari&eacute;. Il faut que le banquier sente non pas de la
+philanthropie, mais des p&eacute;pites dans l'affaire pour qu'il y mette
+l'ongle. C'est un malin, Offenburger!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est un bon homme, en fin de compte, dit Norton. Infatu&eacute; de son
+argent, glorieux, bruyant, mais pas m&eacute;chant. Il vous trouve tr&egrave;s
+aimable, par parenth&egrave;se. Parbleu, dit l'Am&eacute;ricain, si vous vouliez vous
+marier, voil&agrave; une occasion: M<sup>lle</sup> H&eacute;l&egrave;ne est assez jolie, je pense....</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s jolie! Mais elle a deux grands d&eacute;fauts: elle est trop riche....</p>
+
+<p>&mdash;On le lui passera, ce d&eacute;faut-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Et trop savante!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est de son temps.</p>
+
+<p>&mdash;Alors j'aurais mieux aim&eacute; vivre du temps de sa m&egrave;re, qui devait &ecirc;tre
+jolie, jolie, si elle lui ressemblait. Dr&ocirc;le de filiation! dit le
+marquis. Le p&egrave;re, Hambourgeois et juif; la m&egrave;re, Anglaise et
+protestante. Qu'est-ce qu'elle est, M<sup>lle</sup> H&eacute;l&egrave;ne?</p>
+
+<p>&mdash;Catholique!</p>
+
+<p>&mdash;Complet! Le m&eacute;li-m&eacute;lo de la soci&eacute;t&eacute; actuelle!</p>
+
+<p>Et il essayait encore de sourire, se sentant pris d'une envie de fuir,
+ne sachant pas comment d&eacute;tourner de lui les confidences navr&eacute;es de ce
+mari dont l'affection allait &agrave; lui naturellement. Il s'effor&ccedil;ait
+d'enrayer l'entretien par quelque ironie qui &eacute;tait sur ses l&egrave;vres et non
+dans son c&oelig;ur, puis tout &agrave; coup, se sentait &eacute;trangement troubl&eacute; parce
+que Norton, d'un mouvement instinctif, lui saisissait la main et disait,
+la voix br&egrave;ve:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, vous avez raison! Ne vous mariez pas. Il y a trop de douleurs
+dans ce voyage &agrave; deux o&ugrave; l'un laisse fatalement l'autre en chemin. Et
+quand on s'est senti aim&eacute; d'un amour vrai, rien, vous entendez, rien
+n'&eacute;gale la souffrance de celui des deux qui devine &agrave; un moment donn&eacute;
+qu'on ne l'aime plus, que c'est fini, que la pens&eacute;e de l'&ecirc;tre ador&eacute; va
+ailleurs, qu'on en aime un autre! Eh bien! moi, mon cher, j'en suis l&agrave;.
+Et voil&agrave; le fond de mon c&oelig;ur! Et voil&agrave; pourquoi je souffre &agrave; crier, &agrave;
+me briser la t&ecirc;te contre la muraille!</p>
+
+<p>Solis sentait, sur sa main, la pression br&ucirc;lante des doigts de cet homme
+secou&eacute; d'une fi&egrave;vre nerveuse. Il avait ressenti, lui aussi, une
+secousse, comme l'engourdissement soudain d'un choc &eacute;lectrique, lorsque,
+presque malgr&eacute; lui, avec rage, Norton avait laiss&eacute; jaillir cette
+confidence, chaude comme un jet de sang:</p>
+
+<p>&mdash;Un autre! On en aime un autre!</p>
+
+<p>Un &eacute;blouissement avait zigzagu&eacute; devant lui; et, d'instinct, son cri
+avait &eacute;t&eacute; une consolation donn&eacute;e, un mensonge fait &agrave; Norton et &agrave;
+lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! C'est de la folie! Mistress Norton n'aime que vous!</p>
+
+<p>Et, s'entendant parler, il avait &eacute;prouv&eacute; une sensation qu'il pouvait
+analyser jusque dans son trouble: il lui semblait qu'il avait r&eacute;pondu
+trop vite et que sa voix, en parlant, tremblait, comme si le mensonge
+e&ucirc;t &eacute;clat&eacute;, visible. Il l'aimait, il l'aimait cette Sylvia dont Norton
+regrettait l'amour. Et cet amour, son cri pouss&eacute; n'allait-il pas le
+trahir?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne dis pas que mistress Norton ne soit point ce qu'il y a de
+plus honn&ecirc;te en ce monde, r&eacute;pondit le mari avec un amer app&eacute;tit de
+confidences; je dis qu'elle m'&eacute;chappe, qu'elle se r&eacute;fugie pour me fuir,
+moi qui suis la r&eacute;alit&eacute;, dans quelque r&ecirc;ve, quelque songerie, quelque
+roman.... Cet autre, dont je parle, je ne veux pas dire qu'il existe;
+mais ce que je sais, ce que je sens et ce qui me torture, c'est que je
+ne suis plus seul dans la pens&eacute;e de Sylvia; c'est que la vie que je lui
+ai faite a abouti pour elle &agrave; une d&eacute;ception; c'est que, moi l'adorant &agrave;
+&eacute;prouver une joie rien qu'&agrave; vous parler d'elle, nous sommes, elle,
+malheureuse &agrave; crier, moi, malheureux &agrave; pleurer. Voil&agrave; la vie, mon cher!
+Et il y a des gens qui font des l&acirc;chet&eacute;s pour la conserver!</p>
+
+<p>Solis &eacute;tait effray&eacute; de cet &eacute;tat d'&acirc;me, de cette souffrance du mari qui,
+avec une acuit&eacute; singuli&egrave;re, lisait &agrave; livre ouvert, dans le c&oelig;ur de sa
+femme, et parlait pr&eacute;cis&eacute;ment de cet &laquo;autre&raquo; que sa femme pouvait
+aimer&mdash;&agrave; qui?&mdash;&agrave; l'autre, &agrave; lui, Solis, &agrave; lui, l'aim&eacute; d'hier, le voleur
+d'amour de demain.</p>
+
+<p>Et il ressentait un sentiment de g&ecirc;ne atroce. Il e&ucirc;t voulu, encore une
+fois, arr&ecirc;ter Norton dans ses confidences, et pourtant il ressentait une
+joie profonde &agrave; entendre parler ainsi de Sylvia. Il la revoyait, tandis
+que le mari parlait, avec son air triste et doux, et il l'entendait
+avouer qu'elle pourrait l'aimer. Georges avait un petit frisson presque
+terrifi&eacute;. Il se demandait si, par hasard, Norton, qui ne pouvait
+cependant rien soup&ccedil;onner, ne voulait point p&eacute;n&eacute;trer son secret en lui
+livrant le sien. Mais le Yankee &eacute;tait incapable d'un machiav&eacute;lisme
+semblable. C'&eacute;tait une souffrance int&eacute;rieure qui, seule, le poussait &agrave;
+se livrer ainsi, comme si, en se d&eacute;gonflant le c&oelig;ur, toute l'amertume
+en e&ucirc;t coul&eacute;, par une fissure.</p>
+
+<p>Georges prit le parti le meilleur pour cacher son &eacute;motion, ce fut
+d'essayer encore de rassurer Norton en riant. Allons! Richard exag&eacute;rait!
+Son &eacute;tat d'esprit lui montrait des fant&ocirc;mes o&ugrave; il n'y en avait pas.
+Comment M<sup>me</sup> Norton n'e&ucirc;t-elle pas &eacute;t&eacute; heureuse, dans la vie qu'il lui
+donnait, et aim&eacute;e comme elle se sensait aim&eacute;e par lui?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous dise? fit Solis, vous &ecirc;tes injuste envers le
+sort. Vous vous plaignez d'&ecirc;tre trop heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que je dis. Mais, apr&egrave;s tout, quoi! il faut bien accepter
+les choses comme elles sont. Je vous demande pardon, seulement, de vous
+avoir ennuy&eacute; de ce que vous appelez mes fant&ocirc;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas ennuy&eacute;, interrompit Georges, attrist&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; peu pr&egrave;s la m&ecirc;me chose. L&agrave;-dessus, je vous prie de m'excuser,
+cher ami. M&ecirc;me &agrave; l'heure qu'il est, j'ai ma correspondance &agrave; achever.
+Quelques lettres &agrave; &eacute;crire, comme on dit dans vos com&eacute;dies. Oubliez donc
+mon verbiage. Je ne suis pas bavard d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, je
+me suis terriblement rattrap&eacute;. Je vous le r&eacute;p&egrave;te: pardon. On a toujours
+tort de parler.</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me &agrave; un ami?... fit M. de Solis, un peu contraint.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher, quand on se confie &agrave; un ami qui ne vous aime pas, on
+l'ennuie, et &agrave; un ami qui vous aime, on l'attriste! Allons, &agrave; demain!</p>
+
+<p>Et, imperceptiblement, le marquis h&eacute;sita &agrave; serrer la main que lui
+tendait le mari.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+
+<p>Georges de Solis, rentr&eacute; chez lui, passa une nuit enfi&eacute;vr&eacute;e, se
+demandant ce qu'il devait faire, avide de repartir, se trouvant l&agrave; entre
+ces deux &ecirc;tres, dont l'un, qu'il estimait, lui laissait deviner une
+douleur profonde, d&eacute;bilitante comme une plaie cach&eacute;e. Et c'&eacute;tait lui
+qui, par une m&eacute;chancet&eacute; du sort, causait toute cette peine, qu'il
+partageait. Que devait-il faire? Ah! s'il n'y avait pas eu pr&egrave;s de lui
+la ch&egrave;re femme qui ne vivait que de sa vie, comme il e&ucirc;t repris son
+existence de hasards, &agrave; l'aventure, secouant ses douleurs par les cahots
+de la route, comme on secouerait un sac de cailloux coupants, aigus,
+pour les user! Partir! C'&eacute;tait la seule pens&eacute;e bien nette qui lui v&icirc;nt &agrave;
+l'esprit, soit qu'il s'&eacute;tend&icirc;t dans son lit, soit qu'il se relev&acirc;t pour
+regarder &agrave; travers les vitres, sous la lune claire, la mer qui se
+gonflait au loin.</p>
+
+<p>Oui, partir! C'&eacute;tait ce que lui conseillait la sagesse, dans le d&eacute;sarroi
+de sa raison. Le vaste monde avait encore des solitudes pour les &ecirc;tres
+affam&eacute;s d'oubli, comme lui, ou affol&eacute;s d'action comme les pionniers de
+l'inconnu. Mais partir, quand il savait qu'on l'aimait, &eacute;tait-ce de la
+sagesse ou du la l&acirc;chet&eacute;? Car vraiment, oui, elle l'aimait. Il l'avait
+bien senti, lu clairement dans ses regards; il l'avait devin&eacute;, entendu!
+Et c'&eacute;tait lorsqu'il retrouvait Sylvia qu'il allait fuir comme
+autrefois, alors qu'il la croyait perdue?</p>
+
+<p>C'est que ce n'&eacute;tait point Sylvia qu'il fuirait, c'&eacute;tait la femme de
+Norton. Sa main avait tour &agrave; tour senti, &agrave; quelques minutes de
+distance, le fr&eacute;missement peureux de la main de la femme et le loyal et
+s&ucirc;r <i>shake-hands</i> du mari. Oui, mieux valait se remettre en route,
+aller, non pas au hasard, mais vers quelque but utile et doter le monde
+d'une nouvelle terre ignor&eacute;e ou laisser ses os en chemin, dans quelque
+coin perdu d'Afrique. Mais alors, mais toujours, quand sa fi&egrave;vre col&egrave;re
+semblait se changer en r&eacute;solution, une image se dressait tout &agrave; coup
+entre lui et le but encore vague vers lequel il voulait aller:&mdash;le
+visage calme, souriant, aux yeux un peu tristes, sous des cheveux gris,
+de la marquise de Solis. Sa m&egrave;re! Allait-il, une fois encore, la laisser
+seule et risquer de ne plus retrouver, lorsqu'il reviendrait, s'il
+revenait jamais, la ch&egrave;re isol&eacute;e? Était-ce donc la ch&egrave;re femme qui
+devait supporter ainsi, l'innocente, le contre-coup des d&eacute;ceptions, des
+souffrances de son fils?</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre m&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Non, se dit-il, non, il ne faut pas s'&eacute;loigner de ceux qu'on aime
+quand les jours sont compt&eacute;s pendant lesquels on peut encore les avoir,
+les choyer, les aimer.</p>
+
+<p>Il resterait donc, il ne serait plus l'errant qu'il avait &eacute;t&eacute;, il
+resterait aupr&egrave;s de celle que la science de Fargeas lui avait rendue, et
+ce fut sur cette d&eacute;termination qu'il s'endormit un peu, &agrave; l'aube, comme
+si le jour naissant e&ucirc;t alourdi ses paupi&egrave;res tir&eacute;es et br&ucirc;l&eacute;es par
+l'insomnie.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>En descendant &agrave; la salle &agrave; manger, &agrave; l'heure du d&eacute;jeuner, il fut tout
+heureux de revoir la marquise. Il l'embrassa ainsi qu'autrefois, dans le
+cou, comme lorsqu'il se blottissait pr&egrave;s d'elle &eacute;tant tout petit. Puis
+on se mit &agrave; table. Georges essaya, pendant le repas, de donner &agrave; tous
+ses propos un accent de gaiet&eacute; qui semblait &agrave; M<sup>me</sup> de Solis un peu
+factice.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne trouves pas, dit &agrave; la fin la marquise avec un petit sourire, que
+ce cristal sonne un peu faux?</p>
+
+<p>Elle touchait, du bout de son couteau, un verre qui rendit un l&eacute;ger son,
+triste et subtil.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ajouta la m&egrave;re, il a beau vibrer, il doit &ecirc;tre cass&eacute;. Pourquoi me
+fait-il penser &agrave; ta gaiet&eacute; de ce matin?</p>
+
+<p>Georges ne r&eacute;pondait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'ai pas eu beaucoup hier, mon cher enfant. Oh! je con&ccedil;ois que
+le temps te paraisse moins long avec M. Norton qu'avec moi! Une m&egrave;re a
+beau &ecirc;tre une m&egrave;re, ce n'en est pas moins une vieille femme! Et ton
+Am&eacute;ricaine a toujours le don d'absorber ton esprit!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure!... interrompit M. de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Ne jure pas. J'y vois tr&egrave;s bien sans lunettes!</p>
+
+<p>Le d&eacute;jeuner &eacute;tait achev&eacute;. La marquise se leva, disant en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Et veux-tu mon avis, mon pauvre Georges?... C'est une sottise, ou une
+folie!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une folie.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela te m&egrave;nerait-il? dit la m&egrave;re presque brusquement.</p>
+
+<p>Le marquis r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Nulle part... ou tr&egrave;s loin! Car j'ai un moment song&eacute;, cette nuit, &agrave; me
+remettre en route, et sans vous, ma bien-aim&eacute;e....</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Solis hocha la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Tu aurais repris le chemin du Tonkin ou celui du Congo? Et qui aurait
+pay&eacute; les frais de l'aventure? Ta pauvre femme de m&egrave;re qui est tout
+enchant&eacute;e de t'avoir un peu par hasard, et qui te verrait repartir,
+pourquoi? Parce que tu as retrouv&eacute; &agrave; Paris une amourette de New-York!
+C'est absurde. Absurde et m&eacute;chant! dit-elle, pendant que Georges
+s'asseyait devant elle sur une chaise basse et lui prenait doucement les
+mains, ces ch&egrave;res mains maternelles aux veines bleues un peu gonfl&eacute;es et
+qu'il baisait avec tendresse.</p>
+
+<p>Elle se d&eacute;gagea, caressant la t&ecirc;te de son fils ainsi que jadis, et avec
+le ton c&acirc;lin d'une berceuse&mdash;essayant d'endormir en lui une douleur,
+comme autrefois la fi&egrave;vre:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, mon enfant, si tu veux partir, il ne faut pas aller si loin
+et, au lieu de recommencer &agrave; imiter Stanley ou M. de Brazza, si j'ai un
+conseil &agrave; te donner, tiens, c'est de venir t'enfermer &agrave; Solis avec moi!
+Tu reverras les vieilles all&eacute;es de tilleuls o&ugrave; tu as couru tout petit.
+Ce n'est pas un Louvre, notre vieux Solis, mais c'est plein de bons
+souvenirs! Nous ferons nos vendanges comme autrefois... si la vigne a
+encore du raisin... et l'on te trouvera une gentille petite femme parmi
+les jeunes filles du pays, si Paris ne les a pas toutes fait envoler
+vers l'all&eacute;e des Poteaux... comme des papillons!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re! dit le marquis d'un ton o&ugrave; la tendresse m&ecirc;me &eacute;tait un
+reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu te r&eacute;voltes! Oui, j'ai mis dans ma t&ecirc;te de te marier. Il faut
+toujours finir par l&agrave;, va. J'en parlais tout &agrave; l'heure avec M. Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Norton!</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes des amis aussi, depuis sa visite d'hier. Il me pla&icirc;t ce
+tailleur de ch&ecirc;nes, ce manieur d'hommes! Je l'ai quitt&eacute; sur la plage. Tu
+sais que je suis matineuse. Je sortais de la messe et je l'ai rencontr&eacute;
+qui allait au t&eacute;l&eacute;graphe, l'air pr&eacute;occup&eacute;. Je ne sais quelle d&eacute;p&ecirc;che il
+attend.</p>
+
+<p>Georges demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez parl&eacute; de moi?</p>
+
+<p>&mdash;De toi.</p>
+
+<p>&mdash;Norton a, cependant, assez de ses propres affaires, qui sont
+int&eacute;ressantes, sans s'occuper de celles des autres, qui n'ont rien de
+grave!</p>
+
+<p>&mdash;Comment &ccedil;a, rien de grave? Ton mariage possible! Rien de grave! fit la
+marquise. Pour toi, peut-&ecirc;tre! Mais pour moi! Tu n'as donc jamais pens&eacute;
+&agrave; la joie que j'aurais de te savoir, avant de dispara&icirc;tre, heureux, las
+de courir le monde et enchant&eacute; de te reposer un peu, enfin!</p>
+
+<p>&mdash;A Solis?</p>
+
+<p>&mdash;Ou ailleurs! Tiens, demande un jour &agrave; mistress Norton elle-m&ecirc;me si ce
+n'est pas le d&eacute;nouement que sa raison et son amiti&eacute; te conseilleraient!
+Je suis une vieille &eacute;go&iuml;ste, mais&mdash;que veux-tu?&mdash;je suis lasse d'&ecirc;tre
+toute seule au logis et de n'avoir de nouvelles que par une lettre de
+toi, dat&eacute;e de je ne sais combien de mille lieues ou par une d&eacute;p&ecirc;che de
+l'<i>Agence Havas</i>! Si j'avais su que tu me laisserais toute seule &agrave;
+Paris, vrai, je me serais remari&eacute;e!... Je suis fort bavarde! J'aurais
+eu, du moins, quelqu'un pour m'&eacute;couter! Allons, va, cher enfant, si tu
+as besoin d'&ecirc;tre consol&eacute;&mdash;si tu as quelque chagrin, quelque petite
+cicatrice cach&eacute;e&mdash;et je devine ta cassure, comme dans le verre de tout &agrave;
+l'heure&mdash;pourquoi aller chercher au Kamschatka ce que tu trouveras au
+foyer de Solis!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je ne tiens peut-&ecirc;tre pas &agrave; la trouver, cette
+consolation-l&agrave;, ma pauvre ch&egrave;re m&egrave;re!</p>
+
+<p>Le sourire triste qui accompagnait ces mots donnait &agrave; la marquise la
+sensation que l'&eacute;tat d'esprit de M. de Solis &eacute;tait plus grave qu'elle ne
+le croyait. Elle en &eacute;prouvait une inqui&eacute;tude nouvelle, qui se calma un
+peu lorsque Georges r&eacute;suma l'entretien en disant que, consol&eacute; ou non, il
+resterait aupr&egrave;s d'elle, &agrave; Trouville, si la marquise y voulait achever
+la saison; &agrave; Solis, si elle voulait partir tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s tout, songeait-elle, cette passion pour l'Am&eacute;ricaine pourrait
+bien n'&ecirc;tre qu'un feu de paille, et, l&agrave;-bas, dans le t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te, au
+fond du ch&acirc;teau, la m&egrave;re aurait certainement raison de la m&eacute;lancolie du
+fils.</p>
+
+<p>Elle n'attendrait m&ecirc;me pas si longtemps pour essayer de couper court &agrave;
+ce roman dangereux, et sachant que mistress Norton &eacute;tait une honn&ecirc;te
+femme, la marquise se r&eacute;servait de faire appel &agrave; Sylvia elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, sous pr&eacute;texte de demander &agrave; M. Norton des nouvelles de
+cette d&eacute;p&ecirc;che qui le pr&eacute;occupait si fort, elle pria Georges de
+l'accompagner &agrave; la villa. M<sup>me</sup> de Solis n'e&ucirc;t pas d&eacute;sir&eacute; faire cette
+visite que, tout naturellement, comme pouss&eacute; par une force, le marquis
+se f&ucirc;t rendu chez Norton o&ugrave; il se jurait cependant de ne plus
+repara&icirc;tre.</p>
+
+<p>Et, apr&egrave;s cette premi&egrave;re visite, d'autres visites se succ&eacute;daient,
+amenant dans la promiscuit&eacute; de la vie des eaux une intimit&eacute; quasi
+quotidienne, malgr&eacute; l'inqui&eacute;tude &eacute;veill&eacute;e de la m&egrave;re, malgr&eacute; les d&eacute;sirs
+de fuite du fils. Norton se livrait, parlant de ce monde d'affaires
+qu'il traitait, brassait, &agrave; distance, qu'il tenait comme au bout du
+c&acirc;ble transatlantique, inquiet de ce qui s'agitait dans la ville
+enfum&eacute;e, <i>Smoky town</i>, <i>Norton City</i>, qui portait son nom, pr&eacute;occup&eacute; de
+ses puits de gaz naturel de Pittsburg, de ses mines de Saint-John, de
+ses <i>offices</i> de New-York, la <i>Cit&eacute; Empire</i>, remuant un monde &agrave; travers
+l'Atlantique et ne songeant cependant, en r&eacute;alit&eacute;, qu'&agrave; la sant&eacute; de
+cette femme pour laquelle il venait qu&eacute;mander, lui, le roi du fer, du
+p&eacute;trole et de la houille, la science du ma&icirc;tre de la Charit&eacute;.</p>
+
+<p>Ils se voyaient souvent, Georges et lui, et, un jour, le marquis l'avait
+trouv&eacute; soucieux, attendant une d&eacute;p&ecirc;che importante, grave. Le marquis
+allait pr&eacute;cis&eacute;ment, ce soir-l&agrave;, &agrave; la villa, accompagnant M<sup>me</sup> de
+Solis.</p>
+
+<p>Norton et Sylvia &eacute;taient au salon donnant sur la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda le marquis, la d&eacute;p&ecirc;che, mon cher Norton?</p>
+
+<p>&mdash;Rien encore, dit-il. J'ai pri&eacute; Montgomery de t&eacute;l&eacute;graphier encore, deux
+fois, trois fois.</p>
+
+<p>Il paraissait inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce une chose qui vous pr&eacute;occupe plus particuli&egrave;rement? dit Georges
+qui semblait &eacute;viter de parler &agrave; Sylvia, tr&egrave;s froide.</p>
+
+<p>Mistress Norton regardait, tout en causant avec la marquise, les
+gravures d'une revue am&eacute;ricaine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Norton, je suis &eacute;tonn&eacute; que Snapkings ne m'ait pas donn&eacute; de
+nouvelles des mines de Saint-John. Mais je vous avoue, ma ch&egrave;re Sylvia,
+dit-il en se tournant vers sa femme, que ce n'est pas l'Am&eacute;rique qui
+m'inqui&egrave;te le plus vivement aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est? dit-elle en posant sur un gu&eacute;ridon le <i>Harper's Magazine</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous! r&eacute;pondit Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Vous &ecirc;tes de plus en plus pensive, souffrante. J'ai bien peur que
+toute la science de Fargeas....</p>
+
+<p>Georges &eacute;prouvait une sorte d'angoisse. Jamais Norton, qui s'&eacute;tait
+confi&eacute; &agrave; lui dans l'intimit&eacute;, ne parlait tout haut de ses inqui&eacute;tudes.
+Le marquis voulait d&eacute;tourner une conversation qui pouvait &ecirc;tre p&eacute;nible &agrave;
+Sylvia. Il n'osait pas.</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> de Solis, comme si elle e&ucirc;t tout devin&eacute;, r&eacute;pondit bien vite
+en s'adressant &agrave; Norton:</p>
+
+<p>&mdash;On ne gu&eacute;rit pas en un jour des affections qui datent de loin d&eacute;j&agrave;,
+mais tout arrive &agrave; qui sait attendre! Je suis persuad&eacute;e que mistress
+Norton retournera &agrave; New-York compl&egrave;tement r&eacute;tablie. R&eacute;tablie et
+heureuse! Oh! je n'ai pas besoin du docteur Fargeas pour pr&eacute;dire &ccedil;a! Je
+suis femme. Cela suffit!</p>
+
+<p>&mdash;Je souhaite que vous disiez vrai, marquise! fit Norton, car la sant&eacute;
+de ma ch&egrave;re Sylvia, le bonheur de mistress Norton, voil&agrave; ce qui me rend
+anxieux &agrave; toute heure de ma vie!</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami! dit doucement Sylvia qui n'osait regarder M. de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Je le dis comme je le pense, continuait Norton, et j'ai le droit de le
+dire tout haut devant l'ami que j'aime le plus au monde, n'est-ce pas,
+Georges?</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait tourn&eacute; vers le marquis rest&eacute; debout et un peu p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Et, &agrave; propos, ajouta l'Am&eacute;ricain, j'ai &agrave; vous parler.</p>
+
+<p>&mdash;A moi? fit M. de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;A vous!</p>
+
+<p>&mdash;De choses graves?</p>
+
+<p>&mdash;Assez graves. Et tr&egrave;s intimes.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire que je suis de trop dans la causerie? demanda la
+marquise. Ah! les pauvres femmes.... Voil&agrave; une m&egrave;re &agrave; qui son fils dit:
+&laquo;Je vais m'en aller!&raquo;, et une femme &agrave; qui son mari dit: &laquo;Allez-vous-en.&raquo;
+Être supprim&eacute;es, c'est notre sort. Rien de ce qui est s&eacute;rieux ne nous
+regarde. Allons, mistress Norton, si ma compagnie ne vous fait pas peur,
+voulez-vous venir un moment sur la plage? On nous envoie promener, eh
+bien! nous ferons acte d'ob&eacute;issance.</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir! dit Sylvia.</p>
+
+<p>Mistress Norton avait cependant comme une h&eacute;sitation &agrave; s'&eacute;loigner,
+vaguement inqui&egrave;te de cet entretien demand&eacute; par Norton.</p>
+
+<p>Elle sortit sans regarder M. de Solis qui la salua profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>Puis, d&egrave;s qu'il fut seul avec Norton, Georges, sans attendre que
+l'Am&eacute;ricain parl&acirc;t, lui dit avec une sorte d'effusion:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes inquiet, d&eacute;cid&eacute;ment.... Cette d&eacute;p&ecirc;che?...</p>
+
+<p>Mais Richard l'interrompit d'un geste bref:</p>
+
+<p>&mdash;La d&eacute;p&ecirc;che? Je n'y pense plus!... Je veux vous parler de vous.... Oui,
+de votre avenir, reprendre notre conversation intime &agrave; l'endroit pr&eacute;cis
+o&ugrave; nous l'avons laiss&eacute;e, le jour de notre premi&egrave;re entrevue.... Vous ne
+vous en souvenez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non! r&eacute;pondit Georges qui pr&eacute;voyait maintenant une conversation
+p&eacute;rilleuse et voulait &eacute;tudier le jeu de son adversaire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je m'en souviens parfaitement, moi.... Je vais vous dire o&ugrave;
+nous en &eacute;tions rest&eacute;s, fit Norton.</p>
+
+<p>Et, se passant la main sur le front:</p>
+
+<p>&mdash;Il fait une chaleur!... Ne trouvez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;En effet!...</p>
+
+<p>Norton prit, sur un gu&eacute;ridon, un syphon d'eau de Seltz qu'il vida &agrave; demi
+dans un verre de sherry; puis il but rapidement, les l&egrave;vres s&egrave;ches comme
+aux heures de fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Ensuite, faisant asseoir Georges devant lui, dans le window, il reprit
+froidement, r&eacute;sumant une conversation avec la nettet&eacute; d'un homme
+d'affaires:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me disiez qu'arriv&eacute; &agrave; une date d&eacute;cisive de votre vie o&ugrave; vous
+songiez &agrave; vous marier, je ne sais quel souvenir vous tenait encore au
+c&oelig;ur.... Vous rappelez-vous cette confidence?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, dit Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je me suis souvent report&eacute; &agrave; cet entretien! Vous m'avez alors
+vaguement racont&eacute; ce roman; mais il &eacute;tait assez lointain, assez oubli&eacute;,
+et, je pense, perdu, dans le brouillard du pass&eacute;, pour qu'il vous f&ucirc;t
+possible de disposer librement de votre existence et de votre c&oelig;ur....
+C'est bien ce que j'ai compris alors?</p>
+
+<p>&mdash;A peu pr&egrave;s! fit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! A peu pr&egrave;s ou tout &agrave; fait! dit l'Am&eacute;ricain avec un peu de
+brusquerie. Quand il s'agit du pass&eacute;, une nuance de plus ou de moins ne
+saurait compter!... Il n'y a pas de milieu entre la vie ou la mort. Vous
+vouliez vous marier. Donc le pass&eacute; &eacute;tait enterr&eacute; bel et bien! Vous aviez
+raison! J'ai beaucoup song&eacute; depuis, je vous le r&eacute;p&egrave;te, &agrave; vos
+confidences.... Je vous aime assez vivement pour seconder vos
+projets.... Vous cherchez une fianc&eacute;e. Eh bien! je vous en ai trouv&eacute;
+une!</p>
+
+<p>&mdash;Vous? dit Georges en le regardant bien en face.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s froid, l'Am&eacute;ricain affectait de sourire et, d'un ton net,
+continuait, en se croisant les jambes et en jouant avec un cigare qu'il
+ne fumait pas:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas M<sup>lle</sup> Offenburger. Non. Une charmante jeune fille.
+Tr&egrave;s bonne. Toute &agrave; se d&eacute;vouer &agrave; celui qu'elle aimera. Un petit c&oelig;ur
+d'or, et, avec ce c&oelig;ur-l&agrave;, pour dot, trois millions.</p>
+
+<p>&mdash;Norton! dit Solis en fron&ccedil;ant le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre trop peu? fit l'Am&eacute;ricain, en souriant, comme s'il se
+m&eacute;prenait sur le sentiment du marquis. Mais elle peut regarder comme &agrave;
+elle une partie de ce que je poss&egrave;de. C'est &Eacute;va, ma ni&egrave;ce &Eacute;va!</p>
+
+<p>&mdash;Miss &Eacute;va!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est assez jolie, je pense. Elle est intelligente jusqu'au bout
+des ongles et elle vous trouve assez de son go&ucirc;t pour pardonner bien des
+choses &agrave; Paris, en faveur de ce Parisien, qui lui pla&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous a dit?...</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne m'a rien dit! Mais parce que je suis une esp&egrave;ce de trappeur
+absorb&eacute; dans ses pr&eacute;occupations et qui doit avoir, vous semble-t-il,
+toute son attention accroch&eacute;e au c&acirc;ble transatlantique, je vois fort
+bien, je devine clairement ce qui se passe et ce que l'on pense autour
+de moi. &Eacute;va est une cr&eacute;ature exquise que j'adore, vous &ecirc;tes un ami
+d&eacute;vou&eacute; que j'estime et, en vous unissant l'un &agrave; l'autre, je suis
+persuad&eacute; de faire un mariage heureux... s'il y en a!</p>
+
+<p>&mdash;Miss &Eacute;va est, en effet, adorable. Une jeune fille exquise, comme vous
+dites, certainement.... Mais....</p>
+
+<p>Richard attendait la r&eacute;ponse de Solis. Et Georges, embarrass&eacute;, devinant
+une arri&egrave;re-pens&eacute;e chez Norton et, dans cette causerie amicale&mdash;non pas
+un pi&egrave;ge, une &eacute;preuve&mdash;Georges h&eacute;sitait, cherchait une raison de refus.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quoi? fit Norton. Vous n'allez pas refuser ma ni&egrave;ce? Vous
+seriez difficile et vous ne trouveriez pas la pareille! Trois millions
+sont-ils une dot insuffisante?... C'est bien simple: elle en aura six!</p>
+
+<p>Le marquis se r&eacute;cria, trouvant l&agrave; peut-&ecirc;tre le pr&eacute;texte souhait&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pensez pas, Norton, qu'une question pareille....</p>
+
+<p>Richard l'interrompit bien vite:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, je sais!... Aussi n'en parle-je que pour vous prouver combien
+j'aime l'enfant de ma ch&egrave;re s&oelig;ur. &Ccedil;a a grandi &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s! &Ccedil;a m'a vu
+pauvre! Il est bien juste que &ccedil;a partage avec moi, maintenant que je
+suis riche.</p>
+
+<p>&mdash;Miss &Eacute;va ne manquera pas de partis. Et je souhaite qu'elle rencontre
+un homme digne d'elle.</p>
+
+<p>Norton s'&eacute;tait lev&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas &agrave; le lui souhaiter! Cet homme-l&agrave;, le voil&agrave;! C'est vous!</p>
+
+<p>Et il frappa sur l'&eacute;paule de Solis, rest&eacute; assis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible! dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai r&eacute;fl&eacute;chi... parce que les vell&eacute;it&eacute;s de mariage que je
+vous confiais ont fait place &agrave; d'autres id&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez plus vous marier?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;La vocation du c&eacute;libat vous a pouss&eacute; vite! fit Norton, railleur.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, et c'est bien naturel, si j'&eacute;pousais une femme, c'est
+parce que je l'aimerais.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;va, toute dispos&eacute;e &agrave; vous aimer, saurait fort bien se faire
+adorer!... r&eacute;pondit Norton. Mais en v&eacute;rit&eacute;, mon cher, je ne fais, en
+vous parlant aujourd'hui comme je vous parle, que mettre &agrave; port&eacute;e de
+votre d&eacute;cision cet avenir dont vous vous pr&eacute;occupiez quand vous vous
+&ecirc;tes confi&eacute; &agrave; moi!... Je vous entends encore: &laquo;Lorsqu'on n'a pas &eacute;pous&eacute;
+celle qu'on devait aimer, il faut peut-&ecirc;tre laisser au hasard le soin de
+nous faire aimer celle qu'on &eacute;pousera!&raquo; N'&ecirc;tes-vous plus de cet avis?</p>
+
+<p>Georges sentait bien qu'en devenant pressant, en la poussant ainsi dans
+ses retranchements intimes, Norton avait un but. C'&eacute;tait l&agrave; comme une
+sorte d'escrime morale, dans laquelle le mari cherchait &agrave; faire
+d&eacute;couvrir son ami. Et Solis, ma&icirc;tre de lui, jouait serr&eacute;, affectant de
+ne pas comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne suis plus de cet avis. Plus tout &agrave; fait. J'ai r&eacute;fl&eacute;chi, je
+viens de vous le dire: je veux rester libre!</p>
+
+<p>&mdash;Libre!... fit Norton. Un honn&ecirc;te homme qui &eacute;pouse une honn&ecirc;te femme
+double sa libert&eacute; d'un d&eacute;vouement, et c'est par l&agrave; surtout qu'il apprend
+cette v&eacute;rit&eacute; qu'il n'est pas de libert&eacute; sans devoir!... Ce mariage!
+C'est une pens&eacute;e qui m'est venue tout &agrave; coup comme viennent les id&eacute;es
+heureuses, par illumination. Oui, je dis bien. Il assurait, pourtant&mdash;ce
+mariage&mdash;et le bonheur d'&Eacute;va et le v&ocirc;tre! Je l'avais r&ecirc;v&eacute;!... Je le
+voulais. Oui, oui&mdash;il appuyait sur le mot.&mdash;Je le voulais. Et morbleu,
+dit-il, il faut pourtant que vous vous mariiez!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? dit Georges.</p>
+
+<p>Norton s'animait peu &agrave; peu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pourquoi? pourquoi? Toutes les raisons que vous me donnez n'en
+sont point!... Vous n'allez pas me dire que vous n'&eacute;pouserez pas &Eacute;va
+parce qu'elle est Am&eacute;ricaine? M<sup>me</sup> de Solis, qui est p&eacute;trie de
+pr&eacute;jug&eacute;s fran&ccedil;ais contre les Am&eacute;ricains, me disait, il n'y a qu'un
+moment, qu'&Eacute;va est pour elle la jeune fille id&eacute;ale.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re savait-elle que vous deviez me parler de miss &Eacute;va?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sur ma parole, et si je vous nomme la marquise, c'est que je suis
+certain qu'elle serait heureuse, elle aussi, de vous garder aupr&egrave;s
+d'elle, mari&eacute;, cas&eacute;, fix&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Si vous aviez dit &agrave; la marquise de Solis que miss Meredith compte sa
+fortune par millions, ma m&egrave;re vous e&ucirc;t r&eacute;pondu que les h&eacute;riti&egrave;res de ce
+genre ne sont pas faites pour les gentilshommes sans autre fortune que
+leur nom.</p>
+
+<p>Richard se mit &agrave; rire un peu nerveusement.</p>
+
+<p>&mdash;Leur nom, leur blason, leur honneur! Eh! que diable, vous n'allez pas
+me jeter &agrave; la t&ecirc;te des millions que nous avons gagn&eacute;s loyalement, comme
+vous autrefois vos titres?... La sueur vaut le sang, mon cher. Et
+puisque je n'ai pas, comme tant d'imb&eacute;ciles parvenus, la sottise d'&ecirc;tre
+vain de ma richesse, n'allez pas au moins vous aviser de me la faire
+regretter, cette richesse-l&agrave;. Si je pense &agrave; vous pour &Eacute;va, c'est que je
+veux que mon enfant soit &agrave; la fois heureuse et honor&eacute;e, et que, je vous
+le r&eacute;p&egrave;te, je l'aime comme je vous estime.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; m&ecirc;me, mon cher Norton, mais, je vous l'ai dit,
+et je vous le redis encore, fit M. de Solis, je ne veux pas me marier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien parce que vous voulez conserver votre libert&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? demanda Georges, un peu hautain.</p>
+
+<p>&mdash;Ne serait-ce pas, plut&ocirc;t, dit Norton en se plantant devant M. de
+Solis, parce qu'en r&eacute;alit&eacute; vous n'&ecirc;tes plus libre?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, dit le marquis froidement.</p>
+
+<p>&mdash;L'amour d'autrefois.... Cette passion que vous avez laiss&eacute;e je ne sais
+o&ugrave;... peut-&ecirc;tre en Am&eacute;rique, qui sait?... l'avez-vous vraiment oubli&eacute;e?
+Ah! vous m'avez &agrave; peu pr&egrave;s racont&eacute; cette histoire-l&agrave;, mon cher marquis!
+Il ne fallait rien me dire si vous ne vouliez pas me voir, un jour ou
+l'autre, me m&ecirc;ler de votre vie!...</p>
+
+<p>Georges souriait.</p>
+
+<p>&mdash;Ma vie n'a rien de bien myst&eacute;rieux et il vous est loisible de
+m'interroger!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si, pour m'expliquer &agrave; moi-m&ecirc;me pourquoi vous refusez le
+parti que je vous offre, je vous demandais si vous aimez toujours la
+femme que vous avez aim&eacute;e, et si cette femme vit encore et o&ugrave; elle est,
+me r&eacute;pondriez-vous franchement, sans h&eacute;sitation?</p>
+
+<p>&mdash;Je r&eacute;pondrais franchement, loyalement, si ce n'&eacute;tait pas aussi le
+secret d'une autre!</p>
+
+<p>Norton, nerveux, haussa les &eacute;paules et, comme pour se contraindre au
+calme, mit les mains dans ses poches, arpentant le salon &agrave; grands pas et
+se retournant pour regarder M. de Solis qui, debout, restait impassible.
+L'Am&eacute;ricain, qui maniait les hommes et le fer, redevenait, pour un
+moment, brutal et laissait, avec des hal&egrave;tements de locomotive, exhaler
+ses doutes:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ah! parbleu, oui, d'une autre! Voil&agrave; le mot. Et voil&agrave; bien aussi
+ce qui fait que votre refus m'est expliqu&eacute;! Comment &eacute;pouseriez-vous &Eacute;va
+si vous en aimez une autre? Est-ce qu'un homme d'honneur donne sa main &agrave;
+une femme quand il a donn&eacute; son c&oelig;ur &agrave; une autre? L'autre! l'autre!
+C'est celle-l&agrave;, l'obstacle. Et elle est l&agrave;, parbleu, l'autre, devant
+vous, aujourd'hui comme hier, maintenant, &eacute;ternellement, toujours! Vous
+y pensez encore! Vous ne pensez qu'&agrave; elle! Vous vouliez vous mariez, me
+disiez-vous, il y a quelques jours, pour l'oublier, l'autre! Allons
+donc! Est-ce qu'on oublie? Et comment l'oublieriez-vous quand vous
+l'avez revue? Car vous l'avez revue! J'en suis certain. Elle est en
+France! &Eacute;videmment, en France! Qui sait? A Trouville peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais, si elle &eacute;tait ici, comme vous le dites, d'autant plus de
+m&eacute;rite &agrave; m'&eacute;loigner, puisque je la fuirais, et je vais m'en aller &agrave;
+Solis pour toujours! r&eacute;pondit doucement Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?... Partir?</p>
+
+<p>&mdash;Et comment voulez-vous que j'&eacute;pouse miss &Eacute;va? Elle est trop jeune,
+trop avide de vie pour que je lui donne &agrave; choisir entre les deux
+existences qui me sollicitent: ou les journ&eacute;es d'un &ecirc;tre lass&eacute; accroupi
+au coin du feu d'un vieux ch&acirc;teau des Landes, ou l'existence de colis
+d'un enfant perdu de la science, aujourd'hui &agrave; Trouville et demain &agrave;
+Tombouctou, si Solis lui fait trop peur!</p>
+
+<p>Norton enfon&ccedil;ait son regard clair dans les yeux calmes du marquis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela seulement que vous refusez?</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela seulement, dit Georges.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>L'Am&eacute;ricain n'&eacute;tait pas convaincu. Toutes les r&eacute;ticences du marquis, il
+les sentait et se disait que, sans doute, si M. de Solis parlait de se
+remettre en chemin, c'est qu'il avait peur de lui-m&ecirc;me. Une fuite est un
+aveu, souvent....</p>
+
+<p>Norton allait, du reste, essayer de pousser plus loin l'entretien,
+lorsqu'un bruit de voix vint du c&ocirc;t&eacute; de la porte; un domestique annon&ccedil;a:
+&laquo;Monsieur Montgomery&raquo; et, essouffl&eacute;, tr&egrave;s rouge, une d&eacute;p&ecirc;che &agrave; la main,
+Montgomery entra, disant &agrave; son associ&eacute; en hochant la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Norton!... mon cher Norton!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit Richard, tr&egrave;s froid.</p>
+
+<p>Montgomery lui tendait le papier bleu, encore cachet&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;La d&eacute;p&ecirc;che... mauvaise nouvelle!</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez ce qu'elle contient?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, on avait adress&eacute; la nouvelle en duplicata &agrave; moi et &agrave; vous en m&ecirc;me
+temps. J'ai lu ma d&eacute;p&ecirc;che!</p>
+
+<p>&mdash;Mais! Quoi donc? demandait Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Les mines de Saint-John... pr&egrave;s de Norton City, commen&ccedil;a Montgomery.</p>
+
+<p>Norton, qui avait d&eacute;cachet&eacute; lentement le papier bleu, contenant deux
+lignes imprim&eacute;es, compl&eacute;ta la phrase d'un ton tr&egrave;s simple:</p>
+
+<p>&mdash;Inond&eacute;es.</p>
+
+<p>Puis, relisant la d&eacute;p&ecirc;che, grosse de cons&eacute;quences et de p&eacute;rils dans sa
+bri&egrave;vet&eacute; dramatique:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">&laquo;<i>Rapides mesures &agrave; prendre.... Venez!</i>&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>L'Am&eacute;ricain repliait le papier bleu tr&egrave;s doucement, comme un g&eacute;n&eacute;ral
+recevant l'ordre de charger, et il dit, l'&oelig;il fix&eacute; sur un point
+invisible, comme par del&agrave; l'Atlantique:</p>
+
+<p>&mdash;Inond&eacute;es, les mines?... Ce serait un d&eacute;sastre! Ma fortune... celle
+d'&Eacute;va!</p>
+
+<p>Et, souriant &agrave; Georges d'une fa&ccedil;on &eacute;trange, presque fataliste:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu veuille que je ne revienne pas en vous disant qu'&Eacute;va n'a plus
+rien et que ses millions ne sauraient g&ecirc;ner les gentilshommes
+d&eacute;daigneux!</p>
+
+<p>Et, ne pouvant retenir un mouvement de r&eacute;volte contre l'impr&eacute;vu qui
+venait l&agrave; brouiller son jeu, jeter sur le chemin un obstacle inattendu:</p>
+
+<p>&mdash;Saint-John inond&eacute;! Tonnerre! dit-il.</p>
+
+<p>Mais, d'un mot, son associ&eacute; le ramenait &agrave; la situation, &agrave; la n&eacute;cessit&eacute;
+de prendre un parti sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Montgomery.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>Et Norton regarda sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Le bateau de Southampton est parti!... Mais demain!... Venez-vous au
+t&eacute;l&eacute;graphe, Montgomery?</p>
+
+<p>&mdash;Au t&eacute;l&eacute;graphe? dit Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... R&eacute;pondre l&agrave;-bas qu'on m'attende &agrave; New-York par le prochain
+transatlantique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous partez?</p>
+
+<p>&mdash;N&eacute;cessairement. Je veux voir les choses par moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Vous partez seul? demanda Montgomery.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien! r&eacute;pondit Richard. Cela d&eacute;pend de mistress Norton.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+
+<p>Norton n'avait rien dit &agrave; Sylvia. Cong&eacute;diant M. de Solis, il le priait
+de ne rien laisser soup&ccedil;onner &agrave; la marquise, et Georges, retrouvant sa
+m&egrave;re, s'&eacute;loignait de la villa normande en emportant une impression
+bizarre, le sentiment que Richard, sans rien deviner, avait cependant la
+perception qu'une peine morale s'ajoutait &agrave; la maladie de Sylvia et que
+le Yankee chercherait &agrave; suivre d&eacute;sormais la piste, &agrave; tout savoir. Mais
+Norton avait d'abord &agrave; r&eacute;sister &agrave; l'impr&eacute;vu.</p>
+
+<p>Richard pria Montgomery de revenir le lendemain, dans la matin&eacute;e. Il
+passerait la plus grande partie de la nuit &agrave; faire les calculs
+n&eacute;cessit&eacute;s par la catastrophe. L'Am&eacute;ricain se retrouverait d'ailleurs
+pr&ecirc;t &agrave; la lutte et n'ayant rien perdu de cette &eacute;nergie, de cette
+combativit&eacute;, de cette sorte de courage &agrave; la fois musculaire et moral
+qu'ils appellent le <i>pluck</i>. Norton &eacute;tait debout, de grand matin, ayant
+combin&eacute; tout un plan de campagne. Il prit un bateau pour le Havre,
+voulant avant de quitter la France laisser des instructions &agrave; la Banque,
+arr&ecirc;ter aussi, &agrave; bord de la <i>Normandie</i>, qui partait dans trois jours,
+le samedi, une cabine pour lui et Sylvia, car peut-&ecirc;tre demanderait-il &agrave;
+mistress Norton de l'accompagner.</p>
+
+<p>Il lui d&eacute;plaisait, en effet, de laisser Sylvia en France, et la
+perspective de ses mines de Saint-John inond&eacute;es lui semblait moins
+d&eacute;sagr&eacute;able que les inqui&eacute;tudes morales qui grandissaient en lui &agrave;
+mesure qu'il analysait plus profond&eacute;ment et de plus pr&egrave;s l'&eacute;tat d'esprit
+de sa femme.</p>
+
+<p>Volontairement il se d&eacute;battait non contre la jalousie encore, mais
+contre des id&eacute;es qui l'attristaient, le troublaient, lui faisaient
+regarder presque comme une quantit&eacute; n&eacute;gligeable le malheur dont le
+t&eacute;l&eacute;graphe lui apportait la nouvelle. Et lui, l'homme du fait et du
+succ&egrave;s, le soldat de la fortune, haussait les &eacute;paules&mdash;ces &eacute;paules qu'il
+sentait assez robustes pour tout supporter&mdash;en se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Plaie d'argent n'est pas mortelle! Ce qui tue, c'est la douleur
+morale!</p>
+
+<p>La n&eacute;cessit&eacute;, qui le contraignait &agrave; r&eacute;gler ses affaires &agrave; la Banque, &agrave;
+prendre sa place sur un transatlantique, balayait, du reste, un peu ses
+id&eacute;es noires. Au Havre, le mouvement du port, vers les docks et les
+bassins, lui donnait l'illusion de la patrie, le fr&eacute;missement des rudes
+labeurs au temps de sa jeunesse.</p>
+
+<p>Norton &eacute;prouvait, &agrave; se trouver parmi ces matelots, la sensation d'&ecirc;tre &agrave;
+New-York ou dans quelque port am&eacute;ricain o&ugrave; se brassaient des millions
+d'affaires. Ces peaux de b&oelig;ufs d&eacute;barqu&eacute;es et jet&eacute;es &agrave; terre, comme des
+planches finement sci&eacute;es, ces tas de bois de Norv&egrave;ge &agrave; la bonne odeur de
+sapin, entass&eacute;s g&eacute;om&eacute;triquement, et pareils, avec leur couleur jaune, &agrave;
+des blocs de beurre; ces for&ecirc;ts coup&eacute;es de bois de camp&ecirc;che semblables &agrave;
+des troncs saignants; ces bassins o&ugrave; des ouvriers frappaient sur les
+flancs de m&eacute;tal des navires, o&ugrave; les transatlantiques chauffaient,
+attendant le d&eacute;part, o&ugrave; les bateaux arrivaient rong&eacute;s par les travers&eacute;es
+lointaines et portant incrust&eacute;s &agrave; leur ventre des coquillages blancs et
+longs, inconnus sous le ciel de France, accroch&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave; dans les mers
+du Sud et, dans leurs formes lanc&eacute;ol&eacute;es, pareils &agrave; des floraisons
+blanches; ces terrassements qu'on faisait, l&agrave;-bas, &agrave; perte de vue, vers
+Tancarville; cette terre remu&eacute;e, ces quais tout neufs, tout blancs sous
+le ciel clair, cette conqu&ecirc;te de l'homme sur la mer, cette activit&eacute; qui
+lui semblait toute simple et m&ecirc;me un peu alanguie, &agrave; lui, Am&eacute;ricain,
+remueur de mondes, lui donnaient pourtant la vision d'un autre univers
+plus tumultueux et plus enfi&eacute;vr&eacute;.... Odeurs de goudron, de bois des
+&icirc;les, de cuirs tann&eacute;s, de charbon, de fer, de coke, de saumure et de
+mer.... Norton se retrouvait dans la bataille, comme un soldat dans la
+poudre et le salp&ecirc;tre....</p>
+
+<p>Puis, tout &agrave; coup, &agrave; bord de la <i>Normandie</i>, c'&eacute;tait &agrave; Sylvia qu'il
+pensait: il revoyait les places m&ecirc;mes o&ugrave;, de New-York au Havre, il
+s'&eacute;tait assis avec elle sous la tente, pendant les longues journ&eacute;es o&ugrave;,
+les yeux tristes, elle regardait devant elle ces deux infinis: le ciel
+et la mer. Il redemandait les deux cabines contigu&euml;s qu'il avait
+occup&eacute;es; il s'arr&ecirc;tait devant la carte o&ugrave; l'&eacute;pingle, surmont&eacute;e d'un
+petit drapeau tricolore, marquait, chaque jour, durant le voyage, la
+distance parcourue. Avec quelle curiosit&eacute; de voyageuse &Eacute;va suivait, sur
+les courbes trac&eacute;es en plein Atlantique, les progr&egrave;s du steamer!...
+Sylvia, elle, demeurait indiff&eacute;rente comme si, en Am&eacute;rique ou en Europe,
+la vie d&ucirc;t &ecirc;tre &eacute;galement monotone et vide. Ou encore, si le vent se
+levait, elle semblait respirer mal &agrave; l'aise, angoiss&eacute;e comme si une main
+lui e&ucirc;t serr&eacute; le c&oelig;ur, comme si elle e&ucirc;t &eacute;touff&eacute; dans la rafale&mdash;puis
+elle redevenait abattue et morne, et Norton se rappelait les m&eacute;lancolies
+de sa femme, tristesses d'autrefois, dont il lui semblait avoir le
+secret aujourd'hui. Et l'image de Solis passait &agrave; pr&eacute;sent et repassait
+devant ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en partant, il emm&egrave;nerait peut-&ecirc;tre Sylvia et &Eacute;va avec elle. Il
+arr&ecirc;tait, du moins, leurs places et il regardait, par le hublot de la
+cabine qu'elles occuperaient, le port, les navires, en se disant qu'elle
+serait l&agrave; bient&ocirc;t sans doute et que le malheur qui les rappelait l&agrave;-bas
+lui &eacute;pargnait peut-&ecirc;tre &agrave; lui, ici, une souffrance.</p>
+
+<p>Assur&eacute; de retrouver sur le transatlantique les cabines voulues, Norton,
+ses instructions une fois donn&eacute;es &agrave; la Banque, revint &agrave; Trouville o&ugrave;
+Montgomery l'attendait &agrave; la villa normande, en lisant le <i>New-York
+Herald</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher Montgomery, voil&agrave; qui est convenu, lui dit Norton.
+Je pars samedi matin. Trois jours cela passe vite. Vous voudrez bien me
+t&eacute;l&eacute;graphier &agrave; New-York s'il survient quelque incident ici. Mais ce que
+je vous demande surtout, c'est de garder le secret sur la d&eacute;p&ecirc;che que
+vous m'avez remise. La nouvelle d'un tel d&eacute;sastre pourrait &ecirc;tre
+pr&eacute;judiciable &agrave; nos affaires. Vous &ecirc;tes un de mes associ&eacute;s dans
+l'affaire des chemins de fer du Dakota. Je n'ai pas besoin de vous dire
+l'importance qu'a mon voyage. Si mistress Norton m'accompagne, il est
+possible que je ne revienne plus en France. Si, au contraire, elle
+reste, avec ma ni&egrave;ce, je serai sous peu de jours de retour &agrave; Trouville
+ou &agrave; Paris. D'ici l&agrave; je vous charge de mes int&eacute;r&ecirc;ts mat&eacute;riels en France.
+J'esp&egrave;re qu'on ne sait rien, rien encore?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas, dit Montgomery. Au Casino, o&ugrave; l'on commente
+volontiers toutes les nouvelles, je n'ai pas entendu souffler mot de la
+d&eacute;p&ecirc;che!</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! J'aurai donc le temps de tout r&eacute;parer l&agrave;-bas, avant que
+l'&eacute;veil n'ait &eacute;t&eacute; donn&eacute;. J'ai beaucoup r&eacute;fl&eacute;chi et je suis arm&eacute;. En
+principe, le malheur n'est pas sans rem&egrave;de.... Mais les mauvais bruits
+grossissent par l'&eacute;loignement. Si on savait &agrave; Paris que les mines de
+Saint-John sont inond&eacute;es, mon cr&eacute;dit, tout consid&eacute;rable qu'il est, s'en
+trouverait diminu&eacute;, et j'ai besoin de la confiance de tout le monde pour
+les grandes entreprises qu'il me reste &agrave; faire! Des entreprises utiles &agrave;
+bien des gens, vous le savez, Montgomery. Des cit&eacute;s ouvri&egrave;res, des
+<i>boardings-houses</i> pour les artisans, des railways &agrave; bon march&eacute;... des
+wagons sp&eacute;ciaux pour les pauvres gens....</p>
+
+<p>&mdash;R&ecirc;ves de philanthrope qui peuvent vous co&ucirc;ter cher!</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; avez-vous vu que les r&ecirc;ves ne co&ucirc;tent pas cher? fit Norton avec
+un sourire triste. Tout se paye, m&ecirc;me les chim&egrave;res... surtout les
+chim&egrave;res!... Alors, cher ami, c'est entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Entendu! Je vous c&acirc;blerai toutes les nouvelles un peu importantes....
+Quand je dis toutes! J'en n&eacute;gligerai! Il y en a beaucoup &agrave; n&eacute;gliger,
+beaucoup, beaucoup.</p>
+
+<p>Et Montgomery ajouta en balan&ccedil;ant sa grosse t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement!</p>
+
+<p>Il y avait, dans ce mot, comme une r&eacute;ticence cach&eacute;e qui &eacute;veilla
+l'attention de Richard.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi heureusement? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que, si l'on se laissait aller &agrave; faire attention &agrave; tout ce
+qui se colporte!</p>
+
+<p>&mdash;Le monde, en effet, a des paroles &agrave; perdre! fit Norton.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne faisait que les perdre! Mais il les ramasse!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez dire, Montgomery? Vous savez que je n'aime
+pas les &eacute;nigmes! Qu'est-ce que vous avez entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Rien! oh! rien du tout! Je fais comme &ccedil;a de la philosophie, en l'air!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, ma femme! dit-il en regardant &agrave; travers les vitraux de la baie.
+Ma femme et M. de Berni&egrave;re! Ils viennent rendre visite &agrave; mistress
+Norton. Eh! parbleu, oui, je sais, il y a une partie organis&eacute;e pour
+aujourd'hui! Une <i>surprise-party</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas dit &agrave; mistress Montgomery quelle d&eacute;p&ecirc;che j'avais
+re&ccedil;ue, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non!... oh! non!... D'ailleurs, nous causons tr&egrave;s peu ma femme et moi!
+Et jamais de mes affaires. Nous causons art, peinture, portrait.</p>
+
+<p>Et Montgomery laissait &eacute;chapper un soupir, gros comme le hal&egrave;tement d'un
+soufflet de forge.</p>
+
+<p>Il allait, d'ailleurs, expliquer pourquoi il soupirait ainsi, lorsque
+M<sup>me</sup> Montgomery entra, toujours superbe dans une toilette jaune d'or
+relev&eacute;e de rubans couleur mousse.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Norton, dit-elle en tendant la main &agrave; Richard.</p>
+
+<p>Puis, apercevant Montgomery, et l'air un peu &eacute;tonn&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, mon mari.... Comment allez-vous, cher?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien! fit Montgomery.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu Harrisson? demanda la belle Liliane.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le portrait, le voil&agrave;! grommela Montgomery parlant &agrave; Norton.</p>
+
+<p>Montgomery r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu Harrisson.</p>
+
+<p>Et la r&eacute;ponse amena chez lui le m&ecirc;me gros soupir gonfl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a accept&eacute;? demanda M<sup>me</sup> Montgomery.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a accept&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! Il fera de moi un portrait excellent.... Il conna&icirc;t d&eacute;j&agrave;
+ma physionomie!</p>
+
+<p>Le second mari de la belle Liliane essaya d'&eacute;luder une grimace et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'il a pr&eacute;cis&eacute;ment eu la bont&eacute; de me faire remarquer!...
+Oh! correct, d'ailleurs, votre... cet Harrisson...!... Tr&egrave;s correct!...
+C'est &eacute;gal.... Moi, le second mari, aller demander au premier!...</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, vous n'allez pas &ecirc;tre jaloux? fit Liliane. D'abord,
+quoique je n'aime pas follement votre nom... je lui suis aussi fid&egrave;le
+que s'il s'&eacute;crivait avec deux <i>m</i>.... Et puis, s'il y avait quelqu'un
+qui d&ucirc;t &ecirc;tre jaloux... soyez de bon compte... ce n'est pas vous... c'est
+Harrisson.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, interrompit Monfgomery.... Mais c'est &eacute;gal... je vous
+jure que Carolus....</p>
+
+<p>&mdash;Carolus?</p>
+
+<p>&mdash;Carolus vous e&ucirc;t fait un portrait qui vaudrait tous ceux d'Harrisson!</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! Il aurait fallu qu'il m'&eacute;tudi&acirc;t, Carolus! Tandis qu'avec
+Harrisson, c'est tout fait!</p>
+
+<p>Et se tournant vers Norton qui n'&eacute;coutait pas, l'&oelig;il perdu dans des
+pens&eacute;es lointaines:</p>
+
+<p>&mdash;Sylvia est-elle visible?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit Norton. Et je vous prie de m'excuser, madame.... Je
+voudrais faire un tour au Casino, une minute. Je tiens, dit-il tout bas
+&agrave; Montgomery, &agrave; ce qu'on me voie jusqu'au dernier moment et m&ecirc;me, si mon
+d&eacute;part pouvait passer inaper&ccedil;u....</p>
+
+<p>&mdash;Je sors avec vous. Vous n'avez plus rien &agrave; me dire, ma ch&egrave;re Liliane?
+demanda Montgomery &agrave; sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Non! au revoir, cher!</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir!</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;loignaient.</p>
+
+<p>Elle rappela Montgomery avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Lionel... mon cher Lionel....</p>
+
+<p>&mdash;Liliane?</p>
+
+<p>&mdash;Merci pour Harrisson, vous savez! Oui, oui, je comprends tout le
+m&eacute;rite de votre d&eacute;marche!... Deux fois merci!</p>
+
+<p>&mdash;Par deux <i>m</i>! dit en sortant Montgomery&mdash;soupirant toujours.</p>
+
+<p>Liliane suivit des yeux son mari avec cette expression indulgente des
+femmes qui se r&eacute;signent, et elle demanda &agrave; un valet de pied de
+l'annoncer chez mistress Norton.</p>
+
+<p>Sylvia &eacute;tait dans sa chambre, &eacute;tendue sur une chaise longue, et, se
+soulevant &agrave; demi, elle parut heureuse de cette visite qui lui arrivait
+l&agrave; comme un rayon de soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, ch&egrave;re. Voyons ce visage, dit Liliane.</p>
+
+<p>Et elle regardait son amie.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, aujourd'hui, pas trop mal? Ah! j'avais h&acirc;te de vous voir! Mes
+visites ne vous font peut-&ecirc;tre pas autant de plaisir qu'&agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites l&agrave;? fit Sylvia, vous savez combien je vous
+aime!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est que, moi, je suis folle et que mes grelots peuvent ne pas
+toujours plaire &agrave; votre m&eacute;lancolie. Mais aujourd'hui&mdash;elle baissait la
+voix&mdash;j'ai &agrave; vous parler.... Ah! tout &agrave; fait s&eacute;rieusement... presque &agrave;
+vous gronder!</p>
+
+<p>&mdash;Moi? dit M<sup>me</sup> Norton, un peu &eacute;tonn&eacute;e de l'air grave qu'affectait
+tout &agrave; coup son amie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Vous n'&ecirc;tes pas assez prudente, ma ch&egrave;re. Vous allez vous
+promener au bord de la mer.. toute seule... trop tard!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que me r&eacute;p&egrave;te le docteur Fargeas, qui me trouve imprudente
+aussi, comme vous dites! Mais il a beau pr&eacute;tendre que l'air de la mer, &agrave;
+une certaine heure, peut &ecirc;tre nuisible &agrave; ma poitrine... ou &agrave; mes nerfs,
+je ne sais pas au juste... je n'en &eacute;prouve pas moins d'infinies
+sensations de bien-&ecirc;tre &agrave; me sentir seule, libre, pensant &agrave; ce qui me
+pla&icirc;t, allant o&ugrave; je veux, sur cette plage alors d&eacute;serte!</p>
+
+<p>&mdash;J'entends bien, fit M<sup>me</sup> Montgomery. Mais ce n'est pas la plage que
+je vous reproche, c'est....</p>
+
+<p>&mdash;C'est... quoi?</p>
+
+<p>Liliane h&eacute;sita un moment, comme si elle craignait d'&ecirc;tre indiscr&egrave;te,
+puis, doucement assise pr&egrave;s de son amie, en lui prenant les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re Sylvia, vous savez si je vous aime, n'est-ce pas? Je me
+jetterais &agrave; l'eau pour vous! Et quand je dis &agrave; l'eau, ce ne serait pas
+un bien grand sacrifice par le temps qu'il fait. Je me jetterais au feu;
+vrai! Je voudrais vous voir heureuse, tr&egrave;s heureuse; je sais que vous ne
+l'&ecirc;tes pas! Mais je vous assure que ce n'est pas le changement qui vous
+donnera le bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas! dit Sylvia, sinc&egrave;rement &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant bien simple. Me voil&agrave;, moi, par exemple!... J'ai &eacute;pous&eacute;
+Harrisson.... Je ne sais pas exactement pour quelle raison je l'ai
+&eacute;pous&eacute;, Harrisson. Je l'ai pris en horreur, je ne sais pas non plus
+pourquoi.... J'ai accept&eacute; la main de Montgomery, je ne sais pas en vertu
+de quelle impulsion.... Eh bien! en toute sinc&eacute;rit&eacute;, ch&egrave;re amie, pour la
+diff&eacute;rence, oh! mon Dieu! &ccedil;a ne valait pas la peine!... Un mari, c'est
+toujours un mari, et... celui qui remplace le mari en est un autre!</p>
+
+<p>Sylvia regardait Liliane de ses yeux profonds et tristes.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, ma ch&egrave;re amie, dit-elle, je vous &eacute;coute et je ne sais pas,
+je vous jure que je ne sais pas ce que vous voulez me dire!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons... vous me permettez d'&ecirc;tre franche, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le demande....</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous f&acirc;cherez de rien?</p>
+
+<p>&mdash;De rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, je vous le r&eacute;p&egrave;te, que je suis votre amie?</p>
+
+<p>&mdash;Et ma seule amie, dit fermement mistress Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez fait &agrave; Arabella Dickson?</p>
+
+<p>&mdash;A Arabella?</p>
+
+<p>&mdash;Ou &agrave; mistress Dickson ou au colonel Dickson.... Bref, &agrave; l'un des
+Dickson?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne leur ai rien fait du tout, r&eacute;pondit Sylvia, tr&egrave;s surprise.
+Je ne les connais pas, les Dickson.... Je l'ai trouv&eacute;e fort belle, cette
+Arabella... voil&agrave; tout!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; tout? Et vous croyez, vous, qu'on peut dire comme cela: &laquo;Voil&agrave;
+tout&raquo;, quand on a devant soi une m&egrave;re acharn&eacute;e &agrave; marier sa fille, une
+fille fatigu&eacute;e de promener ses &eacute;paules de Monte-Carlo &agrave; Wiesbaden, et de
+Luchon &agrave; Dinard, sans compter le colonel, un colonel qui a d&ucirc; assi&eacute;ger
+plus de gendres que de citadelles?... Eh bien! tout ce monde-l&agrave; est
+furieux contre vous, ma ch&egrave;re Sylvia, et fait un bruit, un bruit.... Ah!
+des bourdonnements comme une ruche d'abeilles!... Des abeilles sans
+miel! ajouta Liliane en riant.</p>
+
+<p>Sylvia devenait inqui&egrave;te sans pouvoir s'expliquer la cause m&ecirc;me de cette
+inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi tout ce bruit? Plus vous me parlez de ces Dickson, moins
+je comprends comment je puis, moi....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais ne vous f&acirc;chez pas, dit Liliane, et... et M. de Solis?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Solis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... C'&eacute;tait sur lui que le colonel et la colonelle et la petite
+colonelle avaient braqu&eacute; leurs batteries.... Et comme M. le marquis ne
+fait pas mine de capituler et qu'il a des raisons pour ne pas le
+faire....</p>
+
+<p>&mdash;Des raisons? Quelles raisons? dit Sylvia brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui le demandez!... fit mistress Montgomery. Voyons,
+Sylvia, je vais vous prouver toute mon affection en me montrant tr&egrave;s...
+tr&egrave;s indiscr&egrave;te.... Mais je vous jure, dit-elle avec un accent sinc&egrave;re
+et profond, oui, je vous jure que c'est l'amiti&eacute; que je vous porte qui
+me fait parler.... Je vous ai dit que vous &eacute;tiez tr&egrave;s imprudente.... Eh
+bien! je vous le r&eacute;p&egrave;te, vous &ecirc;tes tr&egrave;s imprudente!</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... Et que signifie?...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! Vous &ecirc;tes all&eacute;e souvent du c&ocirc;t&eacute; de Tourgeville, dans une
+petite cahute de p&ecirc;cheurs... tr&egrave;s pittoresque... oh! tr&egrave;s pittoresque...
+je l'ai photographi&eacute;e. Je vous montrerai m&ecirc;me le clich&eacute;.... Tr&egrave;s r&eacute;ussi.
+Excellent, mon appareil. Un <i>detective</i>. Mais vous y &ecirc;tes all&eacute;e plus
+d'une fois &agrave; une heure o&ugrave; il n'y avait gu&egrave;re de lumi&egrave;re... photog&eacute;nique!</p>
+
+<p>&mdash;J'allais porter des secours &agrave; une pauvre femme &agrave; laquelle je
+m'int&eacute;resse, r&eacute;pondit Sylvia.</p>
+
+<p>Liliane souriait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais bien! Mais le malheur est qu'hier, pas plus tard qu'hier,
+on vous y a vue!</p>
+
+<p>&mdash;Hier?</p>
+
+<p>&mdash;Et que cinq minutes apr&egrave;s votre entr&eacute;e chez la m&egrave;re Ruaud.... M. de
+Solis....</p>
+
+<p>&mdash;M. de Solis?</p>
+
+<p>&mdash;Poussait la porte de la pauvre femme et y entrait aussi... apr&egrave;s
+vous!</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que pouvait avoir &agrave; faire le colonel Dickson de ce
+c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;.... Quelque reconnaissance... offensive, sans doute. Toujours
+est-il qu'il vous a vue!</p>
+
+<p>Sylvia se leva brusquement, une rougeur de col&egrave;re montant &agrave; ses joues
+p&acirc;lies.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a vue, moi?... L&agrave;-bas!... Avec M. de Solis! Mais c'est faux!
+dit-elle indign&eacute;e. Mais il a menti! Il a pu voir M. de Solis.... Il a pu
+voir une autre femme.... Mais ce n'&eacute;tait pas moi! Ce n'&eacute;tait pas moi!</p>
+
+<p>Son accent de sinc&eacute;rit&eacute; douloureuse fit presque regretter &agrave; mistress
+Montgomery d'avoir parl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, ma ch&egrave;re Sylvia, je vous crois. Mais il n'en est pas
+moins vrai que le colonel et sa perruche de colonelle ont racont&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe ce qu'ils disent! fit Sylvia en haussant les &eacute;paules. De
+quoi s'occupent ces gens dont j'ignore l'existence et qui sont l&agrave; &agrave;
+&eacute;pier la mienne?... M. de Solis... chez Victoire Ruaud... avec une autre
+femme!...</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta, tout &agrave; coup, pensive, inqui&egrave;te, et dit brusquent:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle autre femme?</p>
+
+<p>Alors Liliane hocha la t&ecirc;te, souriant presque m&eacute;lancoliquement,
+l'&eacute;ternelle rieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma pauvre amie! Ma pauvre amie! Voil&agrave; un point d'interrogation que
+je ne vous conseillerais pas de poser devant une autre que moi!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que j'ai dit? demanda Sylvia, comme inconsciente de l'aveu.</p>
+
+<p>&mdash;Rien!... Mais l'id&eacute;e seule qu'une autre... cette simple id&eacute;e!... Mais
+vous &ecirc;tes jalouse, ma pauvre amie! Mais c'est plus s&eacute;rieux que je ne
+l'aurais cru.... Mais vous l'aimez toujours!... Ah! je vous envie
+d'aimer quelqu'un, vous.... Seulement, je vous assure que je vous
+plains!</p>
+
+<p>Elle tenait, entre ses bras, la jeune femme dont le regard maintenant
+&eacute;tait voil&eacute; de larmes, et, avec une sorte de piti&eacute; maternelle, elle
+essayait de donner un peu de confiance &agrave; cette &acirc;me en d&eacute;tresse.</p>
+
+<p>Deux ou trois petits coups frapp&eacute;s &agrave; la porte les firent tressaillir
+l'une et l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Essuyez vos yeux, Sylvia!</p>
+
+<p>Puis, souriante:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez! dit-elle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le docteur Fargeas.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple, fit-il en riant, voil&agrave; une villa bien gard&eacute;e! Pas de
+domestiques pour annoncer!&mdash;Eh bien, ch&egrave;re madame Norton, les nerfs
+aujourd'hui, est-ce que nous les domptons un peu, nos nerfs?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez! dit Liliane en montrant Sylvia encore troubl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!&mdash;et le docteur hochait la t&ecirc;te&mdash;nous ne les domptons pas trop,
+ces mis&eacute;rables nerfs. Qu'est-ce que vous avez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais... une &eacute;motion....</p>
+
+<p>&mdash;Que j'ai eu la niaiserie de provoquer par un bavardage inutile... fit
+M<sup>me</sup> Montgomery. Vous m'en voulez? demanda-t-elle &agrave; Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma ch&egrave;re Liliane, au contraire, je vois que vous m'aimez
+vraiment!</p>
+
+<p>Fargeas faisait, en se tordant les l&egrave;vres, une petite moue m&eacute;contente.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les &eacute;motions, les surexcitations... c'est pourtant d&eacute;fendu &ccedil;a!...
+C'est comme le bord de la mer.... Je ne crois pas que &ccedil;a nous r&eacute;ussisse,
+le bord de la mer!... D&eacute;cid&eacute;ment il faudrait essayer des montagnes....
+Bagn&egrave;res.... Cambo... ou tout bonnement revenir &agrave; Paris.... C'est encore
+l&agrave; qu'on a le moins froid l'hiver et le moins chaud l'&eacute;t&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;On n'est jamais mieux que chez soi!... dit Liliane. Et j'ai une id&eacute;e,
+docteur: si Sylvia retournait tout bonnement en Am&eacute;rique?</p>
+
+<p>Fargeas fit de la t&ecirc;te un signe n&eacute;gatif.</p>
+
+<p>&mdash;Une travers&eacute;e! Non, non. Ne songeons pas &agrave; cela. Mais je voudrais,
+sans aller aussi loin, en restant en France, du calme, du repos....
+Avez-vous une plume? Je vais r&eacute;diger une ordonnance....</p>
+
+<p>Et pendant que, sur le bureau de Sylvia, il &eacute;crivait rapidement, M<sup>me</sup>
+Montgomery lisait par-dessus son &eacute;paule:</p>
+
+<p>&mdash;Iodure de sodium, 50 centigrammes par jour &agrave; continuer pendant un
+mois, dans une tasse de tisane de val&eacute;riane, matin et soir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours la m&ecirc;me chose! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! parbleu, fit le docteur. Il y aurait bien d'autres rem&egrave;des....
+Mais....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, comme craignant d'en trop dire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais? demanda Liliane.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, ch&egrave;re madame, la Facult&eacute; a ses secrets.</p>
+
+<p>&mdash;Et la femme les devine... quelquefois! dit M<sup>me</sup> Montgomery.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait retourn&eacute;e vers Sylvia &agrave; qui maintenant le valet de pied
+apportait des cartes sur un plateau et elle remarquait l'&eacute;motion de
+mistress Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Elle regarda les cartes &agrave; son tour: Monsieur de Berni&egrave;re. Le marquis et
+la marquise de Solis!...</p>
+
+<p>&mdash;Georges de Solis!... Vous ne pouvez pas les recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne les recevrais-je pas? dit Sylvia. Seulement, j'ai
+besoin de me remettre. Tout ce que vous m'avez cont&eacute; m'a un peu
+troubl&eacute;e. Seriez-vous assez aimable, ch&egrave;re amie, pour faire prendre
+patience &agrave; la marquise? Au salon! Je vous y rejoindrai dans un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, je descends, dit Liliane.</p>
+
+<p>Elle regardait Fargeas qui &eacute;crivait toujours, n'ayant pas lev&eacute; la t&ecirc;te,
+et d&eacute;j&agrave; sur le seuil de la porte:</p>
+
+<p>&mdash;De la val&eacute;riane! Pour le c&oelig;ur, oui, pensait mistress Montgomery....
+&Ccedil;a l'emp&ecirc;che de battre, &ccedil;a ne l'emp&ecirc;che pas de souffrir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
+
+
+<p>Au salon, dont la grande porte ouverte laissait voir, comme un fond
+d'admirable tapisserie, la mer toute bleue, tachet&eacute;e de voiles
+lumineuses, le ciel ray&eacute; de vols de mouettes pareilles &agrave; des flocons
+blancs&mdash;M<sup>me</sup> de Solis attendait, avec son fils et son neveu.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie d'excuser mistress Norton, dit Liliane. Elle sera &agrave; vous
+dans un moment, madame la marquise.... Et si vous voulez bien m'accepter
+pour la remplacer....</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne d&eacute;rangeons personne?... demanda M<sup>me</sup> de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Pas m&ecirc;me moi, qui ai achev&eacute; mon ordonnance, dit Fargeas en entrant.</p>
+
+<p>&mdash;Une malade? demanda la marquise.</p>
+
+<p>Le fils compl&eacute;ta vivement l'interrogation de la m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> Norton?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toujours le m&ecirc;me &eacute;tat de surexcitation, mais rien de plus grave,
+Dieu merci, r&eacute;pondit Fargeas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous r&eacute;pondez de gu&eacute;rir M<sup>me</sup> Norton, n'est-ce pas, docteur, dit
+encore M. de Solis.</p>
+
+<p>Et Liliane songeait:</p>
+
+<p>&mdash;Si le colonel &eacute;tait l&agrave;, il devinerait tout, et rapidement et sans
+lorgnette de campagne.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> Norton, r&eacute;pondit Fargeas, ne serait en danger que si des
+&eacute;motions trop violentes venaient traverser son existence. Et, Dieu
+merci, nous n'avons rien de semblable &agrave; redouter. Et bien, marquis, et
+vous? Est-ce que vous resterez longtemps &agrave; Trouville?</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites cela, docteur, fit la marquise en riant, comme si vous
+demandiez &agrave; mon fils: &laquo;Ah &ccedil;a! est-ce que vous n'allez pas bient&ocirc;t
+partir?&raquo;</p>
+
+<p>Fargeas r&eacute;pondit s&eacute;rieusement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que le d&eacute;placement est ce que je recommande le plus volontiers!
+Changer d'air! changer d'id&eacute;es! tout est l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Vous me disiez, un jour, docteur, remarqua Liliane, que rien ne valait
+le logis accoutum&eacute;, le coin du feu?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!&mdash;et le docteur avait son hochement de t&ecirc;te habituel.&mdash;Cela
+d&eacute;pend des affections, de leur nature et de leur gravit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je partageais encore votre opinion hier, dit la marquise, et j'allais
+prier mon fils de me faire un sacrifice... oui, de venir me tenir
+compagnie &agrave; Solis, mais j'ai r&eacute;fl&eacute;chi.... Et puis, on me l'&eacute;crit de
+l&agrave;-bas&mdash;Solis est triste, triste!... Nous n'aurons pas de vendanges
+cette ann&eacute;e! Pas un grain de raisin! Solis est comme Paris: il est
+affect&eacute; de cette maladie morale que tous vos rem&egrave;des ne gu&eacute;riraient pas,
+docteur!... Il a... mais mistress Montgomery va se f&acirc;cher....</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Liliane.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est tr&egrave;s d&eacute;sobligeant pour vos compatriotes ce que je vais
+dire.</p>
+
+<p>Mistress Montgomery se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que vous allez dauber sur les Am&eacute;ricains, les Am&eacute;ricaines et
+sur ce que vous appelez d'un mot tr&egrave;s difficile &agrave; prononcer,
+l'&laquo;<i>am&eacute;ricanisme</i>&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, r&eacute;pondit la marquise.</p>
+
+<p>Berni&egrave;re, qui n'avait rien dit, assis dans un coin du salon, interrompit
+vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Les Am&eacute;ricaines! Oh! n'en dites pas de mal, ma tante! Des cr&eacute;atures
+sup&eacute;rieures, les Am&eacute;ricaines! De vraies femmes, les Am&eacute;ricaines! Mais il
+n'y a plus que les Am&eacute;ricaines au monde... et au demi-monde!</p>
+
+<p>&mdash;Merci! dit Liliane.</p>
+
+<p>La marquise, doucement, en femme du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> si&egrave;cle causant du
+fond de son fauteuil, n'en continua pas moins:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui n'emp&ecirc;che point l'Am&eacute;rique d'avoir ravag&eacute; les vignes de Solis
+et, avec nos vignes, nos m&oelig;urs fran&ccedil;aises, nos pauvres vieilles m&oelig;urs
+intimes et sans tapage. Ce qui ne l'emp&ecirc;che pas, votre Am&eacute;rique, avec
+ses d&eacute;licieuses Am&eacute;ricaines, d'avoir apport&eacute; &agrave; Paris, comme &agrave; mes
+raisins l&agrave;-bas, oh! mon Dieu, rien, presque rien, rien du tout... mais
+une maladie am&eacute;ricaine... le mildew!</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites? fit Derni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Le mildew.</p>
+
+<p>&mdash;Prononcez &laquo;mildiou&raquo;, fit mistress Montgomery, qui riait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;J'entendais bien, madame. Et qu'est-ce que le &laquo;mildiou&raquo;, s'il vous
+pla&icirc;t, ma tante?</p>
+
+<p>&mdash;Demandez au docteur, fit M<sup>me</sup> de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas propri&eacute;taire de vignes, voil&agrave; ce que cela prouve, cher
+monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Derni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit la marquise, le mildew est un aimable champignon parasite
+qui moisissait gentiment, il y a douze ou quinze ans, en Am&eacute;rique et que
+nos vignes, nos braves vignes gauloises ne connaissaient pas, lorsqu'on
+s'est avis&eacute; de planter en France des vignes am&eacute;ricaines! Nous avions
+alors le phyllox&eacute;ra....</p>
+
+<p>&mdash;Plus patriotique, le phyllox&eacute;ra, dit Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;On a combattu le phyllox&eacute;ra et on a eu le mildew. Le mildew, ce petit
+parasite qui tache de rouge et qui dess&egrave;che les feuilles vertes, qui les
+tord, qui les ronge, qui les tue; qu'on essaie de tuer avec du soufre et
+de la chaux et qui repara&icirc;t au printemps avec les roses, quand on l'a
+cru bien br&ucirc;l&eacute;, bien enterr&eacute;, l'hiver, avec la neige! Le mildew, ce
+besoin de bruit, de fortune, de mouvement, de luxe, de tapage, qui fait
+de notre France une Am&eacute;rique au petit pied! Le mildew, ce fracas
+incessant qui a remplac&eacute; la bonne vie sans morgue de nos grand'm&egrave;res; le
+mildew, cette pose &eacute;ternelle, cette &eacute;ternelle repr&eacute;sentation et cette
+mise en sc&egrave;ne si diff&eacute;rente de l'existence intime, discr&egrave;te, et comme
+parfum&eacute;e de douce paix que nous menions autrefois! Eh! parbleu, l'esprit
+est aussi vif, le c&oelig;ur est aussi chaud, la bont&eacute; est aussi grande; il y
+a toujours les m&ecirc;mes vertus dans ce beau pays de France, et la vigne,
+que le soleil y dore, y m&ucirc;rit toujours le vin le plus g&eacute;n&eacute;reux; mais,
+regardez bien, esprit, bont&eacute;, c&oelig;ur, et la vigne et la vie, tout cela
+est comme piqu&eacute;, comme tach&eacute;. Tout cela a quelque chose. Quoi? De
+l'impond&eacute;rable! De l'ind&eacute;finissable! Je ne dis pas de l'ingu&eacute;rissable!
+Ce n'est rien et c'est quelque chose! Ce n'est pas grave et ce ne peut
+&ecirc;tre mortel! C'est&mdash;comment diriez-vous, mon neveu?&mdash;c'est le chic,
+c'est le luxe, c'est la pose, c'est le coup de cravache &eacute;ternel dans le
+steeple-chase acharn&eacute;, c'est de la moisissure de vertus. Eh! parbleu,
+c'est le mildew!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bont&eacute; du ciel! s'&eacute;cria mistress Montgomery, qui avait &eacute;cout&eacute; le
+speech narquois de la marquise comme au th&eacute;&acirc;tre on &eacute;coute un air de
+bravoure, et c'est nous qui sommes cause de tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui! fit M<sup>me</sup> de Solis. A peu pr&egrave;s! Mais il y a des
+exceptions!... dit-elle avec un fin sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Et en voici une! s'&eacute;cria mistress Montgomery en montrant &Eacute;va qui
+entrait.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, venez, ma ch&egrave;re &Eacute;va &agrave; la rescousse! On dit du mal de notre
+Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>&Eacute;va s'arr&ecirc;ta apr&egrave;s avoir salu&eacute; M<sup>me</sup> de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;On dit du mal de l'Am&eacute;rique?... Et qui donc? fit-elle, sa jolie t&ecirc;te
+tr&egrave;s brune se redressant avec une sorte de charme belliqueux.</p>
+
+<p>&mdash;La marquise, r&eacute;pondit Liliane, qui nous reproche d'avoir perverti
+Paris, endommag&eacute; ses vignes; je ne sais quoi!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Solis sourit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! une boutade! Ce n'&eacute;tait pas pour vous que je parlais, ma ch&egrave;re
+enfant! Ni pour mistress Montgomery! Mais je suis une vieille Fran&ccedil;aise
+un peu ent&ecirc;t&eacute;e dans les m&oelig;urs d'autrefois et, partout o&ugrave; je vois des
+excentricit&eacute;s qui montrent le bout de leurs griffes....</p>
+
+<p>&mdash;Vous criez que les coupables sont les Am&eacute;ricaines! dit Liliane.</p>
+
+<p>Le docteur Fargeas r&eacute;pliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Souverainement injuste. En fait de sottises, nous n'avons pas besoin
+d'articles d'importation. Nous fabriquons parfaitement &ccedil;a nous-m&ecirc;mes?</p>
+
+<p>&mdash;Je rie me permettrais pas de r&eacute;pondre &agrave; M<sup>me</sup> de Solis, fit &Eacute;va, mais
+je crois que nous avons, les uns et les autres, &agrave; nous pardonner un
+peu... beaucoup de d&eacute;fauts! Il est tout naturel qu'on juge les
+Am&eacute;ricains &agrave; Paris comme nous jugeons les Fran&ccedil;ais &agrave; New-York. C'est
+vrai, quand je suis venue, je croyais s&eacute;rieusement que je faisais mon
+entr&eacute;e dans Babylone!</p>
+
+<p>&mdash;Les jardins suspendus! dit M. de Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pis que cela: une succession de cavernes!</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maintenant! Je m'aper&ccedil;ois que j'&eacute;tais injuste... comme la
+marquise, sans doute!</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas encore invent&eacute; le mildew! fit M<sup>me</sup> de Solis.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait approch&eacute;e d'&Eacute;va et regardant, au poignet de la jeune fille,
+un petit cercle d'or orn&eacute; de perles:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, un joli bracelet que vous avez l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas de Tiffany, il est fran&ccedil;ais, dit &Eacute;va, qui, se tournant
+vers Georges, ajouta avec une petite moue un peu railleuse: &laquo;Vous voyez,
+monsieur de Solis, ce n'est pas un des lourds bracelets dont vous me
+parliez, vous rappelez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai! dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous pla&icirc;t, celui-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;C'est le m&ecirc;me que celui de Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Il est charmant!... dit Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant!... ajouta Liliane.</p>
+
+<p>Et &Eacute;va pensait: &laquo;Charmant, parce que Sylvia l'a trouv&eacute; joli!&raquo;</p>
+
+<p>Berni&egrave;re, qui avait aussi regard&eacute; le bracelet en r&eacute;p&eacute;tant, comme tout le
+monde, le mot officiel: <i>charmant</i>, demanda, tout &agrave; coup, &agrave; Liliane:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mistress Montgomery, pardon! Une question?...</p>
+
+<p>&mdash;Dites!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ce petit papier que j'ai re&ccedil;u sign&eacute; de vous,
+hier?</p>
+
+<p>Et il tirait, de son porte-cartes, un bristol pli&eacute; en deux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quoi! fit Liliane, vous n'avez donc pas lu?</p>
+
+<p>&mdash;Si, j'ai lu! &laquo;Demain, &agrave; six heures pr&eacute;cises, <i>Surprise-party</i>, villa
+normande, chez mistress Norton!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Surprise-party? Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cela signifie qu'aujourd'hui, &agrave; six heures, sans que M<sup>me</sup>
+Norton en soit avertie, nous envahissons sa villa, nous nous installons
+&agrave; son piano, nous faisons danser, nous sommes ma&icirc;tres du logis... nous
+donnons une f&ecirc;te chez Sylvia, qui l'ignore, voil&agrave;! <i>Surprise-party?</i>
+Vous ne connaissez pas? Coutume am&eacute;ricaine!</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>mildew</i>! r&eacute;p&eacute;ta M<sup>me</sup> de Solis. Fargeas souriait:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, les chroniqueurs ne mentent pas, &ccedil;a se fait, ces choses-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Couramment. Comment! cela ne vous plairait pas, docteur, une
+<i>surprise-party</i>, chez vous, tout &agrave; coup, &agrave; une heure indue?...</p>
+
+<p>&mdash;Avec bouleversement de tous mes livres?... Moi? Je serais capable
+d'envoyer chercher des gardiens de la paix!</p>
+
+<p>&mdash;Peine inutile. Quand on en a besoin, on n'en trouve pas!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vous savez, dit en riant &Eacute;va, votre <i>surprise-party</i>...
+maintenant que je suis pr&eacute;venue....</p>
+
+<p>&mdash;Ne sera plus une surprise! Eh bien! dit mistress Montgomery,
+n'avertissez pas Sylvia, qui ignore tout. Et l'aventure la distraira
+peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus que nous serons nombreux! dit Berni&egrave;re. La belle miss
+Arabella doit &ecirc;tre des n&ocirc;tres....</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Miss Dickson?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! Elle lisait, devant moi, sur la plage, une invitation pareille,
+sign&eacute;e de votre main!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai!... J'oubliais!... Ah! j'ai fait l&agrave; une belle
+affaire!... Les lettres &eacute;taient exp&eacute;di&eacute;es avant que j'eusse appris les
+bavardages du colonel! Et il est capable de venir, le colonel, et
+mistress Dickson, et le trio!... Ici, les Dickson! Ah! que c'est
+d&eacute;sagr&eacute;able!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Rien! Tant pis! On le verra man&oelig;uvrer, le colonel, voil&agrave; tout!</p>
+
+<p>La marquise de Solis s'&eacute;tait pench&eacute;e &agrave; demi vers Fargeas et lui
+demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Un peu folles, n'est-ce pas, docteur, toutes ces Am&eacute;ricaines?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas toutes! Vous l'avez dit!</p>
+
+<p>Et, montrant &Eacute;va qui causait avec Georges:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des exceptions!</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien, fit la marquise. Le mildew ne d&eacute;vore pas toutes les
+grappes!</p>
+
+<p>Et comme Sylvia entrait, le docteur avait bien envie d'ajouter que
+celle-l&agrave;, non plus, n'&eacute;tait pas atteinte du mildew, comme le pensait
+peut-&ecirc;tre la marquise; mais mistress Norton s'approchait d&eacute;j&agrave; de M<sup>me</sup>
+de Solis et, de sa voix douce, un peu lente, lui demandait pardon de
+s'&ecirc;tre fait attendre:</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais un peu souffrante!...</p>
+
+<p>&mdash;Votre sant&eacute;? J'esp&eacute;rais que vous alliez mieux!</p>
+
+<p>&mdash;Demandez au docteur, dit Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Cela devrait aller mieux! La v&eacute;rit&eacute; est que je ne suis pas tr&egrave;s
+content, r&eacute;pondit Fargeas.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>M<sup>me</sup> de Solis &eacute;tudiait, avec une sorte d'inqui&eacute;tude mortelle&mdash;&eacute;go&iuml;ste
+en r&eacute;alit&eacute;&mdash;la jolie Am&eacute;ricaine dont son fils &eacute;vitait le regard, et
+lentement, avec une expression de bont&eacute; r&eacute;elle:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'entends rien &agrave; la m&eacute;decine, dit-elle, mais il me semble, ch&egrave;re
+mistress Norton, qu'il doit y avoir beaucoup d'imagination dans votre
+souffrance.</p>
+
+<p>&mdash;De l'imagination?</p>
+
+<p>Et Sylvia semblait chercher &agrave; se rendre compte elle-m&ecirc;me de son &eacute;tat
+d'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais bien! dit la marquise. D&egrave;s qu'on croit souffrir, on
+souffre! Comme on est malheureux au moral, d&egrave;s qu'on croit l'&ecirc;tre! Comme
+on est amoureux &agrave; en mourir, d&egrave;s qu'on se figure qu'on est amoureux!
+Voyons, docteur, n'ai-je pas raison?</p>
+
+<p>&mdash;Si! si!... Cela entre dans ma th&eacute;orie, cela! Je ne m'apitoie que sur
+les maux in&eacute;vitables!</p>
+
+<p>&mdash;Qui sont? demanda Georges pour se m&ecirc;ler &agrave; la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je crois vous avoir d&eacute;j&agrave; donn&eacute; et redonn&eacute; ma formule. Ne me faites
+pas rab&acirc;cher. C'est du <i>d&eacute;j&agrave; dit</i>. Elle tient dans trois <i>m</i> majuscules!</p>
+
+<p>&mdash;Deux de plus que dans Montgomery de New-York! dit Liliane en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces trois <i>m</i>, docteur?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fort peu aimables, mes majuscules! La Mis&egrave;re, la Maladie et la
+Mort!... Le reste, peuh! Imagination, comme dit madame la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, insista le marquis, sans regarder Sylvia qui &eacute;coutait, tr&egrave;s
+&eacute;mue, la maladie qui na&icirc;t d'une souffrance morale, cach&eacute;e, d'un id&eacute;al
+meurtri, d'un amour qu'on &eacute;touffe?...</p>
+
+<p>&mdash;Une question. Vous en avez vu beaucoup, beaucoup, de ces amours-l&agrave;?
+interrompit Fargeas, l'air sceptique.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit d'en rencontrer un pour le plaindre.</p>
+
+<p>M. de Solis avait dit ces mots d'un ton profond, tr&egrave;s grave et, comme
+Sylvia &eacute;tait pr&egrave;s de lui, il ajouta rapidement tr&egrave;s bas:</p>
+
+<p>&mdash;Le plaindre et l'adorer.</p>
+
+<p>Sylvia ne r&eacute;pondit rien, comme si elle n'e&ucirc;t pas entendu; mais cette
+adoration affirm&eacute;e l&agrave; furtivement, imprudemment aussi, avec l'esp&egrave;ce de
+d&eacute;fi que portent au danger ceux qui aiment, ce mot rapide lui entrait
+dans le c&oelig;ur; et l'&oelig;il inquiet d'&Eacute;va &eacute;piait sur le visage de Sylvia la
+moindre trace d'&eacute;motion, et, en m&ecirc;me temps, l'imperceptible mouvement de
+l&egrave;vres du marquis parlant &agrave; mistress Norton.</p>
+
+<p>La m&egrave;re aussi &eacute;piait peut-&ecirc;tre, car interrompant presque l'&eacute;lan de son
+fils, elle disait doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien, moi, j'en ai rencontr&eacute; quelques-uns de ces amours vrais, et
+je suis assez vieille femme pour avouer qu'il y en a m&ecirc;me dont j'ai
+entendu battre les ailes... frt! frrt! On dit que &ccedil;a a des ailes, &ccedil;a!
+Mais je scandaliserais bien miss &Eacute;va en lui affirmant que si on lui jure
+qu'on mourra pour ses beaux yeux, c'est peut-&ecirc;tre tr&egrave;s joli, tr&egrave;s
+agr&eacute;able, tr&egrave;s musical, mais c'est une phrase toute faite qui n'a aucune
+importance. Elle ne doit pas s'en pr&eacute;occuper. Je connais des gens qui
+l'ont dite cent fois &agrave; cent femmes diff&eacute;rentes et qui ne sont pas morts
+le moins du monde!</p>
+
+<p>Et la marquise, souriant &agrave; &Eacute;va, ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous d&eacute;po&eacute;tise la vie, hein, mon enfant?</p>
+
+<p>La petite Am&eacute;ricaine r&eacute;pondit nettement:</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, oh! pas du tout, madame! Je n'aimerais gu&egrave;re, moi, qu'un
+galant homme qui, au lieu de me promettre de mourir pour mes beaux yeux,
+comme vous dites, me jurerait de vivre pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous auriez raison! C'est plus difficile! fit la marquise.
+Ravissante, cette petite! dit-elle tout bas &agrave; mistress Montgomery, qui
+se mit &agrave; rire en r&eacute;pondant:</p>
+
+<p>&mdash;Am&eacute;ricaine, pourtant! Que faites-vous du mildew?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous ai dit qu'on en gu&eacute;rissait, r&eacute;pliqua M<sup>me</sup> de Solis.</p>
+
+<p>Le docteur Fargeas s'int&eacute;ressait visiblement &agrave; cette conversation qui,
+sous la banalit&eacute; apparente des propos &eacute;chang&eacute;s, cachait un secret devin&eacute;
+plus qu'&agrave; demi, une souffrance latente, un peu de romanesque maladif
+qu'il entendait traiter par la m&eacute;thode antiseptique, comme tout autre
+microbe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais, dit-il, voil&agrave; miss &Eacute;va, la moins romanesque des jeunes
+filles, qui vient de d&eacute;biter une phrase de roman!</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous!... &laquo;Un homme qui vous jurerait de vivre pour vous, avec vous!&raquo;
+Mais vivre ou mourir, ma ch&egrave;re enfant, dans ces cas-l&agrave;, c'est la m&ecirc;me
+chose! Ceci n'a pas plus d'importance que cela. Et, depuis le
+divorce....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le divorce! s'&eacute;cria M<sup>me</sup> de Solis. Il me semble que c'est encore
+quelque chose d'am&eacute;ricain, &ccedil;a. Le divorce! Autre esp&egrave;ce de....</p>
+
+<p>Mistress Montgomery l'interrompit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas trop mal du divorce, madame la marquise, je sais des
+gens qui en ont essay&eacute; et que vous pourriez blesser!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi? Voyons, demanda Fargeas, qu'est-ce qu'ils en disent...
+apr&egrave;s l'&eacute;preuve?</p>
+
+<p>La belle Liliane sembla se recueillir un moment, puis, avec un petit
+geste indiff&eacute;rent:</p>
+
+<p>&mdash;Peuh!... Le divorce c'est comme le mariage.... De loin, c'est tr&egrave;s
+gentil, tr&egrave;s gentil... et de pr&egrave;s!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame! fit le docteur. &Ccedil;a a sa lune de miel aussi!... Mais elle
+s'use, comme toutes les lunes de miel! Ce que je reproche au divorce,
+moi, c'est d'avoir &ocirc;t&eacute; je ne sais quelle po&eacute;sie au mariage... po&eacute;sie de
+la prison, si l'on veut! Mais un cachot est plus pittoresque qu'une
+chambre d'auberge! Gr&acirc;ce au divorce, voil&agrave; le mariage banalis&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, dans notre effroyable Am&eacute;rique, comme l'appellerait
+volontiers la marquise, le divorce a bien son agr&eacute;ment, dit mistress
+Montgomery. Je m'ennuie? Je m'&eacute;chappe! La cage me tue? Je l'ouvre! Et je
+pars! Et je suis heureuse! Et si je rencontre mon....</p>
+
+<p>&mdash;Mon id&eacute;al! dit M<sup>me</sup> de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Avec retouche! compl&eacute;ta Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Preste, voici ma main!&raquo; Oh! aucune publication! &laquo;Tu me plais? Je te
+plais? Marions-nous!&raquo; Et l'on va se marier! &laquo;Vite, une <i>licence</i>! Un
+magistrat.&raquo; Un ministre protestant ou un pr&ecirc;tre catholique, tout est
+excellent. &laquo;Bonjour, bonsoir!&raquo; Une ou deux questions, un petit sermon,
+un certificat sur papier... libre! Gratification &agrave; l'officiant! Poign&eacute;e
+de main au magistrat! Et tout est dit. C'est net et froid comme une lame
+de couteau! J'avoue, ajouta Liliane, que j'ai un peu beaucoup regrett&eacute;
+cette pompe et cette musique d'un mariage &agrave; la Madeleine.</p>
+
+<p>Elle semblait penser &agrave; quelque r&ecirc;ve non r&eacute;alis&eacute; dans son existence de
+jolie femme. Oui, la musique, les orgues, le d&eacute;fil&eacute; de <i>tout Paris</i> &agrave; la
+sacristie, le soleil, le tapage, les notes dans les journaux, une autre
+esp&egrave;ce de po&eacute;sie: la po&eacute;sie du reportage!...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a pourtant, dit miss &Eacute;va de son ton bref, s&eacute;rieux et profond,
+dans le mariage de chez nous, quelque chose de touchant et d'&eacute;mouvant
+qui doit, je pense, enlever &agrave; la c&eacute;r&eacute;monie ce froid de couteau dont
+parle mistress Montgomery! C'est lorsque l'officiant, ouvrant devant
+ceux qui sont l&agrave;, devant lui, le livre o&ugrave; nous avons, tout enfant,
+appris nos premi&egrave;res pri&egrave;res, leur lit ceci: &laquo;<i>Vous prenez cet homme&mdash;ou
+cette femme&mdash;dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans la sant&eacute;
+comme dans la maladie, dans la pauvret&eacute; comme dans la richesse</i>&raquo;&mdash;et
+qu'on r&eacute;pond: &laquo;Oui! je le jure!&raquo;</p>
+
+<p>Il n'y avait, chez la jeune fille, rappelant le texte, rien de sec ni
+d'hostile, rien de l'allure pr&eacute;dicante des salutistes; au contraire, une
+foi r&eacute;elle, une &eacute;tonnante profondeur d'&acirc;me. Georges et Sylvia
+l'&eacute;coutaient, frapp&eacute;s l'un et l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on jure, parbleu! fit Fargeas. Il ne manquerait plus que &ccedil;a,
+qu'on ne jur&acirc;t pas! La mari&eacute;e est charmante, le mari&eacute; est amoureux....
+Ils jureraient tout ce qu'on voudrait! Et le divorce n'en vient pas
+moins casser le serment comme une branchette morte de la fleur
+d'oranger fan&eacute;e! Ah! les lendemains de ces moments-l&agrave;! Je ne le vois pas
+aussi souriant que M<sup>me</sup> Montgomery, moi, le divorce. Je le vois
+affreusement utilitaire, naturaliste et cruel. Cas de divorce telle
+maladie mortelle, cas de divorce telle souffrance qui rend fou, cas de
+divorce tel malheur qui rend paralytique! Car les gens pratiques ont
+invent&eacute;, parmi les cas de rupture, les infirmit&eacute;s ou le malheur! &laquo;Tu me
+plaisais? Je te plaisais! C'&eacute;tait bien!...&mdash;Tu es malade, perdu de
+sant&eacute;, pauvre homme, ou tu es vieillie, pauvre femme! C'est une autre
+affaire! Cas de divorce!...&raquo; J'ai connu&mdash;c'&eacute;tait le bon temps, c'&eacute;tait
+le vieux jeu&mdash;de pauvres diables que la souffrance, loin de d&eacute;sunir,
+rapprochait! Et des femmes qui mettaient leur vanit&eacute; &agrave; pouvoir dire
+qu'elles n'avaient appartenu qu'&agrave; un seul homme vivant!</p>
+
+<p>&mdash;J'en sais m&ecirc;me qui ont voulu n'aimer qu'un seul &ecirc;tre au monde, m&ecirc;me
+mort! r&eacute;pondit doucement la marquise de Solis.</p>
+
+<p>Mistress Montgomery se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s joli, tout cela! Mais vos Fran&ccedil;aises avaient trouv&eacute; le
+moyen facile de ne pas divorcer... m&ecirc;me avant la loi.... Elles
+divor&ccedil;aient par contrebande! Ma foi, j'aime encore mieux l'Am&eacute;ricaine!
+Le mildew! Tout ce que vous voudrez! C'est plus loyal, c'est plus
+honn&ecirc;te, c'est plus franc!</p>
+
+<p>&mdash;Mistress Montgomery est divorc&eacute;e! dit la marquise au docteur, un peu
+ennuy&eacute; de sa minute d'oubli et qui s'excusait alors aupr&egrave;s de Liliane:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, croyez bien... je ne voulais pas....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle, c'est sans importance! Au fond, je suis compl&egrave;tement de
+votre avis! Le divorce, c'est comme vos bromures... on change
+l'ordonnance et &ccedil;a ne gu&eacute;rit rien! Voyons, Berni&egrave;re, il faut pourtant
+l'organiser notre fameuse party? Il est d&eacute;j&agrave; quatre heures, mon cher.</p>
+
+<p>&mdash;A vos ordres, madame! dit le vicomte.</p>
+
+<p>Et Liliane, tendant la main &agrave; Sylvia:</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous quittons, ch&egrave;re amie! A bient&ocirc;t! Et un peu de gaiet&eacute;,
+voyons! La marquise a raison! C'est imaginaire! Ah! j'inventerai des
+folies pour vous distraire! Et tr&egrave;s sages, mes folies! A bient&ocirc;t!... Et
+pas d'imprudence! ajouta-t-elle encore tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, dit Sylvia. Je n'ai commis aucune imprudence...
+aucune!</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux!&mdash;Et &agrave; bas le colonel!</p>
+
+<p>Sylvia s'&eacute;tait comme d&eacute;tach&eacute;e de mistress Montgomery, et, rapidement,
+passant pr&egrave;s de Georges, lui jetait ces mots, tr&egrave;s vite:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &agrave; vous parler, monsieur de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;A moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Revenez dans un moment!</p>
+
+<p>Liliane, alors, qui avait surpris ce mouvement furtif, songeait &agrave; ce que
+Sylvia venait de lui dire: &laquo;Aucune imprudence!&raquo; et trouvait que son amie
+&eacute;tait plus insens&eacute;e encore qu'elle ne le supposait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous accompagnez, docteur? dit M<sup>me</sup> de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.... J'ai une visite &agrave; faire tout pr&egrave;s.... Je repasserai peut-&ecirc;tre
+par la villa pour savoir des nouvelles de mistress Norton... ou plut&ocirc;t
+pour avoir le plaisir de la revoir....</p>
+
+<p>&mdash;Et sans rancune, docteur! dit Liliane, tendant la main &agrave; Fargeas en
+passant devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Sans rancune, madame!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Georges de Solis avait salu&eacute; profond&eacute;ment Sylvia. Il sortait avec sa
+m&egrave;re pendant qu'&Eacute;va, un peu p&acirc;le, le suivait des yeux. La jeune fille,
+rest&eacute;e seule avec Sylvia, dit alors, apr&egrave;s un silence:</p>
+
+<p>&mdash;Charmante, M<sup>me</sup> de Solis!</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? dit Sylvia. Et...&mdash;elle sembla h&eacute;siter&mdash;et son fils?</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis? fit &Eacute;va, un peu &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Un gentleman accompli, r&eacute;pondit la jeune fille froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que cela, corrigea mistress Norton, un gentilhomme!</p>
+
+<p>&Eacute;va sourit l&eacute;g&egrave;rement et r&eacute;pliqua, la voix un peu s&egrave;che:</p>
+
+<p>&mdash;Disons un honn&ecirc;te homme, et tout sera dit!</p>
+
+<p>Sylvia avait regard&eacute; la petite Am&eacute;ricaine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'aimez pas beaucoup, M. de Solis, ma ch&egrave;re &Eacute;va!</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Qui vous fait croire?</p>
+
+<p>&mdash;La mani&egrave;re dont vous en parlez!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne parle jamais de M. de Solis! dit-elle encore de soin ton bref.</p>
+
+<p>&mdash;Norton m'en a parl&eacute; pour vous!</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Il a des id&eacute;es tr&egrave;s personnelles, votre oncle, et quoi qu'il veuille
+vous laisser, naturellement, toute libert&eacute;....</p>
+
+<p>&Eacute;va sentait vaguement qu'en lui parlant Sylvia voulait savoir ce qu'elle
+pensait de M. de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Norton, continuait la jeune femme, serait certainement tr&egrave;s heureux de
+savoir votre avenir assur&eacute; par une union....</p>
+
+<p>&mdash;Quelle union? interrompit &Eacute;va. M. de Solis vous a-t-il charg&eacute;e de me
+parler pour lui?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous ai dit que votre oncle....</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle n'ignore pas que mes id&eacute;es sur le mariage sont tr&egrave;s nettes.
+Le serment que je pr&ecirc;terai, comme je le disais tout &agrave; l'heure, sera pour
+toute mon existence, et je n'accepterai ce m&ecirc;me serment que d'un homme
+qui m'aimera comme je l'aimerai, de toute son &acirc;me. Je ne parle pas de M.
+de Solis. Je parle de moi qui ne l'aime pas.</p>
+
+<p>Ces mots avaient &eacute;t&eacute; dits avec une d&eacute;cision qui sentait la v&eacute;rit&eacute;, et
+Sylvia, dans son regard triste, laissa passer l'&eacute;clair d'une joie
+involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'aimez pas, &Eacute;va? Vous n'aimez pas M. de Solis?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>Mais Sylvia insistait:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi bien! Vous &ecirc;tes ma s&oelig;ur! Une s&oelig;ur ch&eacute;rie! Il m'a sembl&eacute;
+surprendre en vous, lorsque l'on parlait de M. de Solis....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas M. de Solis, interrompit la jeune fille. Et, je vous le
+r&eacute;p&egrave;te, je ne serai la femme que d'un homme que j'aimerai!</p>
+
+<p>La r&eacute;ponse, cette fois, avait dans sa r&eacute;solution quelque chose d'hostile
+qui inqui&eacute;ta mistress Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez, ma ch&egrave;re &Eacute;va? Ce que je vous ai dit ne vous a
+pas bless&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Bless&eacute;e? Non! fit &Eacute;va. Vous voulez savoir ce qu'il y a au fond de mon
+c&oelig;ur, je vous le dis... franchement... comme &agrave; une s&oelig;ur... puisque
+vous me donnez ce nom.... Et pourquoi aimerais-je M. de Solis?... Est-ce
+qu'il peut m'aimer, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous dit&mdash;et Sylvia h&eacute;sitait un peu&mdash;que M. de Solis?...</p>
+
+<p>Cette fois, une amertume per&ccedil;ait vraiment dans les paroles de cette
+enfant, et Sylvia r&eacute;pondait, en regardant les beaux grands yeux clairs,
+la chevelure noire, le fin profil de la jeune fille:</p>
+
+<p>&mdash;S'il peut vous aimer?... Avec votre gr&acirc;ce, votre beaut&eacute;, votre bont&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! d'autres sont belles, d'autres sont bonnes! dit &Eacute;va. D'autres
+l'aiment peut-&ecirc;tre! Et lui, lui, est-ce que vous croyez qu'il se
+pr&eacute;occupe de moi?...</p>
+
+<p>Elle laissait tomber son regard sur le bracelet que, tout &agrave; l'heure, M.
+de Solis avait regard&eacute;&mdash;regard&eacute; parce qu'il ressemblait au bracelet de
+Sylvia&mdash;et, lentement:</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me en me parlant, il pense &agrave; une autre!</p>
+
+<p>&mdash;A une autre? &Eacute;va, mon enfant, que voulez-vous dire? Je veux savoir!...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Le secret de M. de Solis? dit-elle. Demandez-le-lui, quand vous
+le verrez!... A vous, il le dira certainement.</p>
+
+<p>Elle avait jet&eacute; ces derniers mots d'un ton brusque, voulant &eacute;videmment
+terminer l&agrave; un entretien qui lui d&eacute;plaisait, lui pesait, et, malgr&eacute; un
+appel de Sylvia, elle s'&eacute;loigna, poussant la porte, remontant jusqu'&agrave; sa
+chambre avec des sanglots dans la poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;va!</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait loin d&eacute;j&agrave;, &Eacute;va, cherchant le coin solitaire o&ugrave;, sans honte,
+elle pourrait pleurer, nerveusement, savait-elle pourquoi?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Sylvia restait seule, effray&eacute;e.</p>
+
+<p>Une pens&eacute;e lui venait maintenant, inqui&eacute;tante, et elle avait encore dans
+les oreilles l'accent avec lequel &Eacute;va lui avait comme cingl&eacute; ces mots au
+visage: &laquo;Le secret de M. de Solis? Demandez-le-lui quand vous le
+verrez!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'elle l'aimerait? se disait-elle.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2>
+
+
+<p>M. de Solis avait h&acirc;te de revoir Sylvia. Ne venait-elle pas de lui dire
+furtivement qu'elle avait &agrave; lui parler? Quand? Le plus t&ocirc;t possible. Une
+visite nouvelle dans une m&ecirc;me journ&eacute;e ne pouvait-elle sembler d&eacute;plac&eacute;e,
+&eacute;veiller les soup&ccedil;ons? Et pourquoi? Y avait-il donc imprudence &agrave; se
+montrer &agrave; la villa, aujourd'hui m&ecirc;me, puisque Sylvia lui demandait de
+revenir &laquo;dans un moment&raquo;? Ne pouvait-il repara&icirc;tre sous le pr&eacute;texte de
+lui apporter quelque livre, une partition? Et puis il ne raisonnait pas.
+Il n'y avait point d'obstacle: il en e&ucirc;t souhait&eacute;, tout pr&ecirc;t &agrave; la lutte,
+las de son existence plate, de cet amour latent, en quelque sorte
+r&eacute;sign&eacute;, cach&eacute;. Ses app&eacute;tits d'aventures, sa soif de nouveau
+s'&eacute;veillaient, le poussaient &agrave; r&ecirc;ver quelque brusque exode, un d&eacute;part
+avec cette femme partageant d&eacute;sormais ses explorations, ses dangers et
+sa vie. Quelle folie!</p>
+
+<p>Et pourtant cette pens&eacute;e lui venait, depuis quelques jours, le
+tenaillait comme un supplice. Il y songeait en allant vers la villa,
+apr&egrave;s avoir chez lui reconduit sa m&egrave;re, sa m&egrave;re qu'il trompait en lui
+disant qu'il s'arr&ecirc;tait un moment au Casino, lire les journaux, alors
+qu'il retournait vers l'ador&eacute;e, vers le p&eacute;ril.</p>
+
+<p>Sylvia &eacute;tait encore dans le grand salon quand M. de Solis se fit
+annoncer. Elle avait approch&eacute; de la porte ouverte un <i>rocking-chair</i>,
+et, &eacute;tendue l&agrave;, elle regardait la mer, tr&egrave;s verte, par-dessus des
+touffes poudreuses de tamaris.</p>
+
+<p>Elle accueillit M. de Solis comme quelqu'un qu'on attend. Certaine qu'il
+reviendrait, elle &eacute;tait demeur&eacute;e l&agrave;; elle lui tendit la main et il
+resta, un moment, &agrave; la regarder, heureux de ce silence qui troublait un
+peu la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas vu &Eacute;va? demanda-t-elle, pour parler.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Et pourquoi aurais-je vu miss Meredith?</p>
+
+<p>&mdash;Une id&eacute;e. Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ne trouvez-vous point qu'elle a depuis quelque temps, qu'elle avait,
+aujourd'hui surtout, l'air agressif... ou triste, je ne saurais dire au
+juste le mot?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas remarqu&eacute;, dit Georges. Mais hier elle semblait si
+heureuse... elle riait d'un rire d'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Hier? demanda Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Hier soir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez vue hier?</p>
+
+<p>Et Sylvia &eacute;tonn&eacute;e, interrogeait Solis du regard plus encore que de la
+voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai rencontr&eacute;e chez la m&egrave;re Ruaud; elle venait furtivement
+apporter un secours &agrave; la pauvre femme. Moi, voulant voir si le petit
+Francis avait menti, vous savez, quand il nous parlait....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! dit Sylvia qui pensait &agrave; &Eacute;va, &agrave; cette rencontre d'&Eacute;va et du
+marquis.</p>
+
+<p>Et M. de Solis continuait, &eacute;voquant le souvenir de la veille, la triste
+demeure des p&ecirc;cheurs o&ugrave; il avait retrouv&eacute; miss Meredith, la m&egrave;re
+souffrante, le p&egrave;re &agrave; demi alcoolique....</p>
+
+<p>&mdash;Elle! ah! c'&eacute;tait elle! interrompit Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Rien! Une absurdit&eacute; que m'a rapport&eacute;e mistress Montgomery.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle absurdit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s tout, ce colonel, vous ayant reconnu, avait pu croire....</p>
+
+<p>Elle s'interrompit pour dire:</p>
+
+<p>&mdash;Je remarque qu'&Eacute;va s'habille maintenant comme moi, oui, comme moi, et,
+peut-&ecirc;tre, qui sait? quand elle esp&egrave;re vous rencontrer....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, dit M. de Solis, miss Meredith ne pouvait
+croire qu'elle me verrait chez ces Ruaud. Elle a &eacute;t&eacute; &eacute;tonn&eacute;e de me
+trouver au chevet de la pauvre femme et je l'ai, l&agrave;, prise comme en
+faute. Oui, elle rougissait, la pauvre fille! dit Georges vivement. Mais
+que venez-vous de me dire? Le colonel? Quel colonel? Le colonel Dickson?
+Une absurdit&eacute;? Il m'a vu, reconnu? Ah! je comprends!... Et il a cru, le
+colonel, que, l&agrave;-bas, c'&eacute;tait vous? Eh bien, quoi? Quand c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; vous?
+Il doit savoir que vous vous cachez pour accomplir vos &oelig;uvres de
+charit&eacute; comme d'autres pour commettre leurs fautes! C'est tout simple.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit Sylvia, il a pu trouver &eacute;trange que je me cache pour aller
+chez cette pauvre femme &agrave; la m&ecirc;me heure que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et il l'a dit? Et il l'a racont&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, puisque mistress Montgomery m'en a avertie! Ah! apr&egrave;s les
+m&eacute;chants, je ne sais rien de plus d&eacute;testable que les sots! Et, sot et
+m&eacute;chant, qui sait si cet homme n'est pas &agrave; la fois l'un et l'autre?</p>
+
+<p>M. de Solis tordait nerveusement la pointe de sa barbe noire, comme
+pr&eacute;voyant un malheur et songeant au moyen de l'&eacute;viter.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un moyen bien simple de r&eacute;pondre &agrave; la niaiserie du colonel
+Dickson, fit froidement Sylvia. C'est de lui dire la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;La v&eacute;rit&eacute;! Et apr&egrave;s? S'il a invent&eacute; et colport&eacute; sur vous quelque
+m&eacute;chante histoire, il en inventera une autre, analogue, sur miss &Eacute;va,
+voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Sylvia. Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais &Eacute;va est libre, elle!</p>
+
+<p>&mdash;Libre! Eh bien? demanda Solis, indiff&eacute;rent.</p>
+
+<p>Mistress Norton rassembla toutes ses forces pour ne pas sembler
+tremblante et, lentement, glissant presque les mots au c&oelig;ur de M. de
+Solis:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est charmante, dit-elle.</p>
+
+<p>Georges r&eacute;p&eacute;ta, tr&egrave;s sinc&egrave;rement:</p>
+
+<p>&mdash;Charmante!</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais un fr&egrave;re, je ne lui souhaiterais pas d'autre femme que miss
+Meredith!</p>
+
+<p>Elle avait, cette fois, parl&eacute; avec une fermet&eacute; qui laissait deviner
+toute sa pens&eacute;e, cette pens&eacute;e du sacrifice o&ugrave; il y avait un conseil, et,
+dans une id&eacute;e de renoncement, presque un ordre.</p>
+
+<p>Georges, am&egrave;rement, lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, c'est vous, vous qui me conseillez....</p>
+
+<p>Elle voulut, par un geste, effacer ce qu'elle venait de dire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?... Dans une minute, vous allez me parler, &agrave; moi, d'&eacute;pouser &Eacute;va,
+comme m'en a parl&eacute; Norton! Est-ce pour m'&eacute;prouver ou pour me torturer?</p>
+
+<p>&mdash;Vous torturer? fit-elle, de sa voix triste.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce une &eacute;preuve? Est-ce pour savoir si je vous aime toujours, et
+toujours aussi profond&eacute;ment, aussi follement?</p>
+
+<p>&mdash;On peut aimer &Eacute;va. Est-ce que je sais? On oublie!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui oublie? s'&eacute;cria Solis en regardant cette femme, qui? Les sages,
+les &ecirc;tres raisonnables! Ceux qui ouvrent ou ferment leur c&oelig;ur &agrave;
+volont&eacute;. Je ne suis pas de ceux-l&agrave;! Et comment oublierais-je, quand je
+vous ai revue, quand j'ai, de nouveau, respir&eacute; la m&ecirc;me atmosph&egrave;re que
+vous, et quand, moi, malheureux, je vous ai retrouv&eacute;e malheureuse,
+souffrant de la m&ecirc;me souffrance qui me d&eacute;chire et qui me tue?</p>
+
+<p>Sylvia s'&eacute;tait lev&eacute;e, comme pour fuir un entretien qu'elle avait voulu,
+mais qu'elle trouvait douloureux, dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Si je souffre, dit-elle fi&egrave;rement, ne craignez rien, je suis assez
+forte pour supporter ma souffrance!</p>
+
+<p>Le marquis haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Assez forte! Et je vous vois p&acirc;le, triste, et chaque jour mon
+inqui&eacute;tude s'accro&icirc;t et j'ai peur en vous regardant. Ah! j'aurais voulu
+vous fuir et j'aurais d&ucirc; le faire, et je l'aurais fait, je vous le jure,
+si je vous avais vue souriante, heureuse, ne songeant plus &agrave; ce pass&eacute;
+dont j'emportais partout le souvenir avec moi. Mais comment partir, oui,
+comment, quand, en partant, il m'e&ucirc;t sembl&eacute; que je vous laissais frapp&eacute;e
+d'un mal que le docteur Fargeas cherche o&ugrave; il n'est pas, et qui est l&agrave;,
+l&agrave;, dans votre c&oelig;ur, dans vos souvenirs, comme dans les miens?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Solis!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne le direz pas, parbleu! vous ne le direz pas, que vous
+n'avez rien oubli&eacute; de nos pauvres r&ecirc;ves, mais je le vois, mais je le
+devine, mais je le sais!</p>
+
+<p>Il se rapprochait d'elle, il lui parlait presque &agrave; l'oreille, il
+&eacute;voquait les visions pass&eacute;es:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous les rappelez nos ch&egrave;res causeries, l&agrave;-bas, dans la maison de
+votre p&egrave;re, et nos espoirs et nos chastes serments?...</p>
+
+<p>Par la fen&ecirc;tre maintenant, comme un accompagnement voulu, ordonn&eacute; par le
+hasard, entrait, lointain, caressant, apport&eacute; par le vent et coup&eacute; comme
+par bouff&eacute;es, un air de valse effac&eacute;, &agrave; peine perceptible, et cependant
+troublant, exquis, comme de la poussi&egrave;re d'harmonie.</p>
+
+<p>Et, entra&icirc;n&eacute; doucement sur la pente des souvenirs, Solis redisait les
+choses enfuies, abolies, perdues dans le brouillard mort&mdash;et les
+premi&egrave;res rencontres, et ce soir o&ugrave;, lors du mariage d'une amie de
+Sylvia&mdash;une amie disparue depuis&mdash;ils s'&eacute;taient trouv&eacute;s, lui, le
+Fran&ccedil;ais, et elle, la jolie Am&eacute;ricaine, sous la cloche de fleurs
+destin&eacute;e aux &eacute;poux, une cloche faite de roses, une sorte de coupole
+embaum&eacute;e pour couronner, comme un d&ocirc;me d'&eacute;glise, le premier baiser de la
+mari&eacute;e, du mari&eacute;.</p>
+
+<p>Et comme elle avait rougi, Sylvia. Et comme, lui, &eacute;tait devenu p&acirc;le
+lorsque les amies, battant des mains, avaient dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont pass&eacute; sous la cloche de fleurs! Ils sont fianc&eacute;s!</p>
+
+<p>Leurs mains alors s'&eacute;taient d&eacute;sunies et, sous ces roses, au lieu de se
+sentir rapproch&eacute; de Sylvia, Georges de Solis, pauvre, s'en &eacute;tait senti
+si loin, si loin....</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pour le mariage de Norton et de miss Harley qu'elle devait
+embaumer la cloche de roses, <i>the marriage bell</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie... je vous en supplie... disait mistress Norton, que
+ces souvenirs torturaient.</p>
+
+<p>Sa voix demandait le silence, l'implorait; mais, avec une sorte d'&acirc;pre
+joie douloureuse, Georges continuait, revivant ce pass&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'ai &eacute;t&eacute; fou alors de ne pas tout dire &agrave; votre p&egrave;re, de ne pas lui
+crier que je n'aimerais jamais que vous et de ne pas vous emporter comme
+mon bonheur vivant!</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est le pass&eacute;, dit Sylvia, debout et essayant de dominer son
+&eacute;motion. Souvenez-vous que vous parlez aujourd'hui &agrave; une honn&ecirc;te femme
+comme vous parliez alors &agrave; une honn&ecirc;te fille!</p>
+
+<p>&mdash;C'est le pass&eacute;, mais il est toujours l&agrave;, puisqu'il me navre et qu'il
+vous tue!</p>
+
+<p>Il y avait autant de douleur dans la voix de Solis que de r&eacute;solution
+dans celle de Sylvia, et la jeune femme r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>&mdash;Non, on ne meurt pas de chagrin, je vous le jure, monsieur de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous dire que si l'on en mourait vous seriez d&eacute;j&agrave; morte?... Ah!
+Dieu! vous avoir revue, vous sentir frapp&eacute;e au c&oelig;ur et vous savoir &agrave; un
+autre!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas de Norton.... C'est le plus loyal des hommes!...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous comprend pas, il voit dans vos yeux des larmes et il ne
+fait rien pour les emp&ecirc;cher de couler. Ah! il me semble, moi, que, pour
+ramener &agrave; vos l&egrave;vres un sourire, je remuerais ciel et terre!</p>
+
+<p>&mdash;Norton est votre ami! Ne parlez pas de Norton! r&eacute;p&eacute;ta Sylvia
+fermement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dit le jeune homme avec col&egrave;re, il est votre mari!... Et, quand
+j'y songe, toute cette amiti&eacute; me p&egrave;se et je la d&eacute;teste, et je voudrais
+le ha&iuml;r!...</p>
+
+<p>&mdash;Georges!</p>
+
+<p>&mdash;Vous aime-t-il autant que moi? s'&eacute;cria M. de Solis. Vous devine-t-il
+comme moi? A-t-il pour pens&eacute;e unique, dans son existence, vous, toujours
+vous, rien que vous? Moi, je ne pense &agrave; rien, qu'&agrave; vous, Sylvia! J'ai
+harass&eacute; ma vie &agrave; chercher un autre but, une autre passion! Je vous ai
+partout emport&eacute;e et partout retrouv&eacute;e!... L&agrave;-bas, vous &eacute;tiez avec moi!
+Et si je me d&eacute;solais de vous avoir perdue, je me consolais du moins avec
+cette pens&eacute;e que vous &eacute;tiez heureuse! Eh bien! non, vous souffrez, vous
+pleurez... vous m'aimez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! au nom du ciel, mon ami! dit-elle effray&eacute;e.</p>
+
+<p>Et il r&eacute;p&eacute;ta fermement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aimez, Sylvia, et comme il n'y a de bonheur pour moi qu'avec
+vous, il n'y en a, pour vous, qu'avec moi....</p>
+
+<p>Elle fit un mouvement pour s'&eacute;loigner. Il la retint.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi.... Laissez-moi parler... laissez-moi tout vous dire....
+J'ai fait des r&ecirc;ves encore, depuis que je vous ai vue, mais des r&ecirc;ves
+possibles, cette fois, des r&ecirc;ves qui sont &agrave; port&eacute;e de notre main... des
+r&ecirc;ves qui se r&eacute;aliseront... demain... si vous voulez!</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie?...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tout p&acirc;le, avec une folie dans les yeux, un feu de fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas seulement dans le pass&eacute;, dit-il tout bas, ce bonheur que
+nous avons laiss&eacute; fuir et que nous pouvons retrouver. Il est dans
+l'avenir, il est devant nous! Je vous adore, Sylvia! Je vous aimerai
+toujours! Voulez-vous de mon d&eacute;vouement &eacute;ternel, de mon existence vou&eacute;e
+tout enti&egrave;re &agrave; votre bonheur?</p>
+
+<p>&mdash;Votre d&eacute;vouement... votre existence....</p>
+
+<p>Elle balbutiait, comprenant bien, comprenant tout et ne voulant pas
+comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous sauver la vie, je donnerais cent fois la mienne, dit-il avec
+une fermet&eacute; soudaine, comme un homme qui joue sa t&ecirc;te prend une
+r&eacute;solution brusque. Eh bien! vous souffrez, vous mourez! Je ne vois que
+vous, je ne pense qu'&agrave; vous. J'oublie le reste du monde! Je veux que
+vous viviez! Je le veux.... Voulez-vous?</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas la folie d'une heure que r&ecirc;vait Solis, c'&eacute;tait le
+sacrifice de toute une existence refaite, affranchie, le pass&eacute; retrouv&eacute;
+tout &agrave; coup. Elle tremblait. Elle sentait s'abattre sur elle une
+tentation. Eperdue, chancelante, elle &eacute;tait tomb&eacute;e sur le
+<i>rocking-chair</i>, et les mains jointes, ayant peur de lui et d'elle-m&ecirc;me,
+elle disait d'une voix d'enfant tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Solis, monsieur de Solis... je vous en supplie, je vous en
+conjure. Vous ne savez pas quel mal vous me faites. Partez, partez!</p>
+
+<p>Elle comprenait, oui, elle comprenait. Ce qu'il lui disait lui donnait
+au c&oelig;ur une angoisse, au cerveau une griserie de libert&eacute;....</p>
+
+<p>Mais, plus il la sentait troubl&eacute;e, plus il faisait, avec l'&eacute;go&iuml;sme des
+amoureux, saigner la blessure qu'il avait mise &agrave; nu.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce n'est pas vrai que tout ici vous p&egrave;se et vous tue?
+Est-ce que ce n'est pas vrai que votre c&oelig;ur &eacute;touffe? Est-ce que ce
+n'est pas vrai que j'ai devin&eacute;, Sylvia?</p>
+
+<p>Et elle, toujours effar&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot.... Plus un mot... mon ami... au nom de cette affection
+m&ecirc;me dont vous parlez....</p>
+
+<p>&mdash;C'est que ce n'est plus, comme autrefois, l'affection qui se r&eacute;signe;
+c'est, vous voyant ainsi, l'amour vrai qui se r&eacute;volte!... Je ne parle
+pas de Norton.... C'est un homme d'honneur, oui, le plus loyal des
+hommes, mais, encore une fois, qui ne vous comprend pas, qui vous laisse
+souffrir, qui ne se doute m&ecirc;me pas de ce qu'il y a de mortelle tristesse
+au fond de votre c&oelig;ur!... Eh bien! pour toute cr&eacute;ature humaine, Sylvia,
+il y a le droit de vivre, le droit d'exister, de sentir son c&oelig;ur
+battre! Il faut regarder son droit en face, et la vie que j'ai men&eacute;e m'a
+donn&eacute; le culte de l'absolu. L'absolu, ici, c'est notre salut et c'est
+notre amour. Je vous aime et je n'ai jamais aim&eacute; que vous, et je vous
+aimerai toujours, et je veux vous donner toute ma vie, tout mon &ecirc;tre, et
+je veux vous emporter je ne sais o&ugrave;, o&ugrave; l'on ne meurt pas et o&ugrave; l'on
+s'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Georges! Georges! dit-elle, entra&icirc;n&eacute;e, soulev&eacute;e par ce souffle de
+passion, cette folie de vivre. Ah! si vous saviez &agrave; quelles tortures
+vous me condamnez sous pr&eacute;texte de me consoler et de me plaindre!</p>
+
+<p>&mdash;Si ces tortures sont les derni&egrave;res, qu'importe? s'&eacute;cria Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Les derni&egrave;res?... H&eacute;las!</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que tout en vous se d&eacute;bat, que vous souffrez &agrave; en
+mourir! Eh bien! pour le salut de la cr&eacute;ature humaine qu'on aime le plus
+au monde, tout est permis!</p>
+
+<p>&mdash;Tout?</p>
+
+<p>&mdash;Demain, cette nuit, quand vous voudrez, nous partirons. Une fuite, un
+enl&egrave;vement, est-ce que je sais? Un coin d'Europe o&ugrave; nous nous cacherons.
+Une maison ignor&eacute;e au bout de cette mer qui est l&agrave; et qui nous appelle,
+et o&ugrave; nous serons libres....</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous fou?</p>
+
+<p>&mdash;Libres, oui, et, si vous le voulez, une vie nouvelle commence, et
+qu'importe le monde et qu'importent les autres! Nous sommes innocents et
+on nous calomnie? Eh bien, puisque les propos de Dickson vous
+atteignent, vous, il pourra m&eacute;dire &agrave; son aise, le monde! Et nous aurons,
+du moins, v&eacute;cu de ce qui &eacute;tait notre vie:&mdash;notre amour!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Solis! Ah! monsieur de Solis, au nom de votre m&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous adore, dit-il &eacute;perdu, et je veux que vous viviez! Je veux que
+tu vives! Eh bien! c'est &agrave; vous, sachant combien je vous aime, de savoir
+si vous m'aimez assez pour sacrifier votre existence comme je vous donne
+la mienne et pour toujours! Ah! pour toujours, je vous le jure!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Elle &eacute;tait bl&ecirc;me, tortur&eacute;e, et cependant heureuse, heureuse comme dans
+une hallucination, un r&ecirc;ve fou.</p>
+
+<p>Et elle se demandait si ce n'&eacute;tait pas la sagesse, cette folie que lui
+proposait cet homme. Un homme d'honneur. Aujourd'hui comme autrefois, il
+lui parlait d'une &eacute;ternit&eacute; d'amour. Et il &eacute;tait &agrave; eux, cet autrefois,
+refleuri tout &agrave; coup comme un printemps retrouv&eacute;. M. de Solis lui aurait
+donn&eacute; son nom en Am&eacute;rique. Il lui offrait ici toute son existence, tout
+son &ecirc;tre.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait maintenant une griserie d&eacute;licieuse qui l'enveloppait toute,
+c'&eacute;tait une sorte d'&eacute;tourdissement l&eacute;ger comme dans le vaporeux &eacute;tat des
+morphin&eacute;es. Une voix, la voix de Norton, la rappela tout &agrave; coup &agrave; la
+r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait l&agrave;, Norton, &agrave; quelques pas. Il donnait un ordre ou demandait un
+renseignement &agrave; un domestique.</p>
+
+<p>Norton! Le mari! La loi! Le devoir!</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Norton? Je ne veux pas le voir!</p>
+
+<p>Et d'un mouvement instinctif, Georges de Solis se dirigea brusquement
+vers la porte oppos&eacute;e &agrave; celle par laquelle arrivait la voix de Richard.</p>
+
+<p>Alors, comme avec une tristesse am&egrave;re, Sylvia lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave;, le remords!</p>
+
+<p>&mdash;Non, la jalousie! r&eacute;pondit-il, presque farouche. A bient&ocirc;t!</p>
+
+<p>Et Sylvia restait seule, regardant la porte que venait de franchir M. de
+Solis, et entendant encore Norton parler, &agrave; c&ocirc;t&eacute;, pr&ecirc;t &agrave; entrer sans
+doute.</p>
+
+<p>Elle &eacute;prouvait une sensation d'affaissement, une sorte de d&eacute;labrement
+moral. Il lui semblait que, mat&eacute;riellement, Georges lui avait fait une
+blessure. Et comme il parlait cependant! Quelles tentations, quels beaux
+r&ecirc;ves!</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a fait mal! songeait-elle.</p>
+
+<p>Et pourtant elle n'e&ucirc;t point voulu qu'il e&ucirc;t gard&eacute; le silence.</p>
+
+<p>Elle se raidit, d'ailleurs, contre elle-m&ecirc;me, lorsque Norton entra.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Tr&egrave;s p&acirc;le, l'air pr&eacute;occup&eacute;, presque sombre, il regarda autour de lui,
+dans le salon, comme s'il cherchait quelqu'un, et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qui &eacute;tait l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Ici? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu une autre voix que la v&ocirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait M. de Solis, r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>Et Norton resta silencieux.</p>
+
+<p>Puis, brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Et il s'en va quand j'arrive, M. de Solis?</p>
+
+<p>&mdash;Il ignorait peut-&ecirc;tre que c'&eacute;tait vous!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?... dit Norton.</p>
+
+<p>Sa voix devint vibrante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas mentir, ma ch&egrave;re Sylvia! Vous &ecirc;tes toute p&acirc;le!</p>
+
+<p>&mdash;Mentir! Pourquoi mentirais-je?</p>
+
+<p>&mdash;De quoi vous parlait M. de Solis? demanda Richard soup&ccedil;onneux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais pas.... De rien.... De choses insignifiantes....</p>
+
+<p>Elle cherchait, balbutiait presque.</p>
+
+<p>&mdash;Insignifiantes? r&eacute;p&eacute;ta Norton, ironique. Insignifiantes?
+N&eacute;cessairement. Et tout ce que vous disait M. de Solis vous &eacute;tait
+parfaitement indiff&eacute;rent, n'est-ce pas? Indiff&eacute;rent, absolument?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me demandez-vous cela?... Pourquoi me parlez-vous de M. de
+Solis?</p>
+
+<p>&mdash;Pour rien!... fit-il en s'effor&ccedil;ant de garder un calme sous lequel
+grondait une col&egrave;re. Parce que je viens d'en entendre parler au Casino,
+par hasard, et cela par des gens qui ne se doutaient gu&egrave;re que j'&eacute;tais
+l&agrave; et que je pouvais entendre.... Tout le monde ne me conna&icirc;t pas &agrave;
+Trouville.</p>
+
+<p>&mdash;Et que disaient-ils de M. de Solis, ces gens? fit Sylvia, s'appr&ecirc;tant
+&agrave; recevoir&mdash;comme un coup de poignard&mdash;une calomnie en pleine poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Peu vous importe. Mais j'ai &agrave; vous annoncer, ma ch&egrave;re Sylvia, une
+nouvelle qui vous sera, je le crains, moins indiff&eacute;rente que la
+conversation de M. de Solis.</p>
+
+<p>Elle attendait, silencieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Une nouvelle d&eacute;sagr&eacute;able! pr&eacute;cisa le mari.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Mes affaires n&eacute;cessitent ma pr&eacute;sence imm&eacute;diate &agrave; New-York. Nous
+partons apr&egrave;s-demain!</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s-demain?</p>
+
+<p>&mdash;Samedi, dit-il froidement.</p>
+
+<p>Sylvia laissa simplement &eacute;chapper un &laquo;ah!&raquo; qui pouvait para&icirc;tre r&eacute;sign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour ne plus revenir en France! dit lentement Norton, en la
+regardant bien en face, de ses yeux gris.</p>
+
+<p>Elle ne pouvait se tromper sur l'intention de ces derniers mots et elle
+dit, un peu ironique &agrave; son tour, puis vraiment triste:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une mani&egrave;re de m'annoncer que nous ne reviendrons jamais qui
+ressemble &agrave; quelque chose comme une menace. Vous ne m'avez pas habitu&eacute;e
+&agrave; ce ton-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie d'y avoir pris garde, r&eacute;pondit Norton. Mais, chaque
+jour, on d&eacute;couvre du nouveau auquel il faut s'accoutumer, si l'on peut.
+Moi, je ne pourrais pas!</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez par &eacute;nigmes. Je ne vous comprends pas. Mais pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas utile que vous compreniez, pourvu que vous partiez!</p>
+
+<p>Il se promenait maintenant &agrave; travers le salon, sa haute taille et ses
+&eacute;paules larges un peu tass&eacute;es comme sous un fardeau inattendu, et
+faisant craquer ses doigts, machinalement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en v&eacute;rit&eacute;, dit Sylvia, vous semblez bien moins pr&eacute;occup&eacute; de
+retourner en Am&eacute;rique pour arranger vos affaires que de me faire quitter
+la France?</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta et, tr&egrave;s froid, avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez donc bien, ma ch&egrave;re Sylvia, que vous comprenez
+parfaitement.</p>
+
+<p>Sylvia redressait fi&egrave;rement sa jolie t&ecirc;te fine et dont l'expression
+m&eacute;lancolique devenait maintenant militante, comme indign&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends que je ne sais quel soup&ccedil;on absurde... odieux... pis que
+cela, insultant, vous est entr&eacute; dans l'esprit! Et j'avais assez de mes
+souffrances sans qu'il vous pr&icirc;t la fantaisie de les venir augmenter par
+un doute qui m'outrage.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous ai parl&eacute; de rien. J'ai fait simplement allusion &agrave; des
+propos absurdes et odieux, comme vous dites, et vous appelez cela un
+outrage!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, par hasard aussi, je connais les propos que vous pouvez
+avoir entendus!</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous les a rapport&eacute;s? M. de Solis? fit Norton, dont l'impatience
+croissait visiblement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! laissez l&agrave; M. de Solis! A chaque parole que vous me dites, il me
+semble que vous allez me jeter au visage le nom de M. de Solis!</p>
+
+<p>&mdash;J'en parle, je crois, encore moins que vous n'y pensez, ma ch&egrave;re amie!
+dit Richard, la voix &acirc;pre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Solis&mdash;j'aurais d&ucirc; m'en souvenir&mdash;avait &eacute;t&eacute; l'h&ocirc;te de votre
+p&egrave;re, il y a trois ou quatre ans?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! r&eacute;pondit-elle simplement.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Solis vous aimait.... M. de Solis pouvait vous &eacute;pouser!</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il avait demand&eacute; votre main, vous la lui auriez accord&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! dit-elle nettement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, cette tristesse, ces larmes, ces soupirs, que je voyais en vous
+et qui me rendent si malheureux, c'est parce que, pensant &agrave; M. de
+Solis, vous l'aimiez toujours et vous ne m'aimiez pas, moi?</p>
+
+<p>Sylvia r&eacute;pondit avec la m&ecirc;me franchise loyale:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai jur&eacute; d'&ecirc;tre votre femme et je vous donnerai toute ma vie comme
+vous m'avez donn&eacute; votre nom.</p>
+
+<p>&mdash;Un serment! Parbleu! fit Norton dont les nerfs tendus semblaient se
+tordre. Mais on oublie les serments d'amour, pourquoi n'oublierait-on
+pas les autres? Imb&eacute;cile! Imb&eacute;cile que j'&eacute;tais! Et je me croyais aim&eacute;!
+Et je n'avais des pens&eacute;es de luxe que pour cette femme! Et moi qui
+vivrais de pain et de riz, je souhaitais des palais et une richesse
+insens&eacute;e, pour qui? pour cette femme! Oui, pour vous! Machine &agrave; travail,
+le mari! Et elle... elle....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demandais rien, et je vous suis reconnaissante de tout
+votre d&eacute;vouement, Richard! r&eacute;pondit lentement Sylvia.</p>
+
+<p>Il avait repris, &agrave; travers le salon, sa marche saccad&eacute;e, et, s&eacute;par&eacute;e de
+lui par la table, Sylvia voyait sa large carrure tant&ocirc;t se d&eacute;tacher sur
+le fond de mer tant&ocirc;t s'enfoncer dans la p&eacute;nombre de la vaste pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>Et, lui, s'exaltant, allant, venant, s'arr&ecirc;tant parfois pour lui parler,
+jetait des exclamations emport&eacute;es:</p>
+
+<p>&mdash;Reconnaissante!... Ah! oui, sans doute. Reconnaissante!...
+Reconnaissante comme au portefaix qui tra&icirc;ne le fardeau durant le
+voyage!... Ce n'&eacute;tait pas votre reconnaissance que je voulais, moi,
+c'&eacute;tait votre amour!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai gard&eacute; loyalement la parole que je vous ai donn&eacute;e
+loyalement! dit-elle encore.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Et cependant les indiff&eacute;rents et les sots connaissent assez,
+para&icirc;t-il, votre amour pour M. de Solis pour qu'une allusion ou une
+raillerie vienne me souffleter tout &agrave; coup et me crever le c&oelig;ur dans un
+casino de bains de mer!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous allez me rendre responsable de la sottise de ceux que
+je ne connais pas, qui ne me connaissent pas?</p>
+
+<p>&mdash;Au reste, fit-il, les d&eacute;s&oelig;uvr&eacute;s, en France, pourront demain, s'ils
+veulent, parler &agrave; leur aise de l'Am&eacute;ricain Norton et du d&eacute;part de
+mistress Norton l'Am&eacute;ricaine!... Je vous ai dit que nous partions....
+Nous pouvons attendre le paquebot au Havre.... Inutile de rester plus
+longtemps &agrave; Trouville.... Ayez la bont&eacute; de donner vos ordres....</p>
+
+<p>&mdash;Sur-le-champ? dit-elle &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Sur-le-champ! Nos places sont retenues. Celles que vous avez occup&eacute;es
+sur la &laquo;<i>Normandie</i>&raquo; pour venir en France.</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible que je ne fasse pas mes adieux aux rares amies qui
+me restent ici....</p>
+
+<p>&mdash;Des amies? &Eacute;va nous accompagne.</p>
+
+<p>&mdash;Mistress Montgomery!</p>
+
+<p>&mdash;Vous la retrouverez quelque jour, en Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la folie, dit Sylvia. Et si ce d&eacute;part n'est qu'une fugue
+soudaine, si votre caprice devient une tyrannie, il est inutile
+d'insister. Je ne partirai pas!</p>
+
+<p>Elle avait mis toute sa r&eacute;solution nerveuse dans ce refus, et Norton
+connaissait l'&eacute;nergie de cet &ecirc;tre r&eacute;sistant sous son apparence fr&ecirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai cependant en route dans trois jours, et je vous prie&mdash;je vous
+prie, mistress Norton&mdash;dit-il en insistant, de ne point me laisser
+partir seul.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas demand&eacute; &agrave; venir en France. Je ne quitterai pas la France
+parce que le propos d'un passant aura effleur&eacute; mon nom! Et, d'ailleurs,
+pour ceux-l&agrave; m&ecirc;mes qui sont ici&mdash;pour le colonel Dickson ou mistress
+Dickson, vous voyez que je les connais ceux qui peuvent parler de
+moi&mdash;un d&eacute;part aurait l'air d'une fuite. Leur calomnie aurait sembl&eacute;
+m'avoir atteinte en me contraignant &agrave; la retraite. Je ne partirai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Sylvia! dit Norton, dont le visage, p&acirc;le tout &agrave; l'heure, se
+congestionnait violemment.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... fit-elle r&eacute;solue, tr&egrave;s calme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me connaissez pas, dit le Yankee. Vous m'avez vu toujours
+soumis &agrave; vos caprices, humble devant vous comme un enfant! Vous vous
+figurez que je puis renoncer &agrave; ce que je veux quand ma volont&eacute; a d&eacute;cid&eacute;
+quelque chose? Vous oubliez que tout ce que j'ai voulu, dans ma vie, je
+l'ai fait. Je ne suis pas un esprit romanesque comme M. de Solis, je
+suis un homme qui sait o&ugrave; il va et ce qu'il veut. Eh bien, je vous jure,
+Sylvia, que je veux que vous ne restiez pas un jour de plus &agrave; Trouville
+et que vous m'accompagniez en Am&eacute;rique, o&ugrave; je vais.</p>
+
+<p>La jeune femme regarda, un moment, ce colosse qu'elle sentait furieux,
+et, lentement, avec une douceur implacable, elle refusa, r&eacute;pondant:</p>
+
+<p>&mdash;Votre volont&eacute;, lorsqu'elle devient une injure, ne peut rien contre la
+mienne.... Rien!... Vous voulez que je parte parce qu'il vous pla&icirc;t de
+me soup&ccedil;onner?... Accusez-moi, insultez-moi, je ne partirai pas!...</p>
+
+<p>Il r&eacute;p&eacute;ta, mena&ccedil;ant comme tout &agrave; l'heure, ce nom aim&eacute; pourtant:</p>
+
+<p>&mdash;Sylvia!</p>
+
+<p>Puis s'arr&ecirc;tant devant le regard clair, calme, attrist&eacute; aussi, de cette
+femme:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non... non... non.... Vous voulez m'affoler, me pousser &agrave; bout!
+Vous voulez que je croie tout?...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, tout? Tout ce que la calomnie ramasse je ne sais o&ugrave;? Des folies
+ou des infamies?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, oui, c'est de la folie; oui, c'est absurde, je le sais,
+dit-il... mais je ne veux pas que vous restiez ici.... Je suis injuste,
+je suis brutal... soit.... Mais, apr&egrave;s tout, n'ai-je pas fait preuve
+d'un sang-froid qui m'&eacute;tonne lorsque, tout &agrave; l'heure, de ces
+mains-l&agrave;&mdash;et il montrait les poings nerveux du fendeur de bois&mdash;je n'ai
+pas &eacute;cras&eacute; les imb&eacute;ciles qui contaient, en ricanant, les aventures de
+l'Am&eacute;ricaine de la villa normande.... Oui, j'avais bondi, le sang aux
+yeux... et j'allais faire quelque esclandre&mdash;un malheur&mdash;lorsque cette
+id&eacute;e m'est venue que le scandale &eacute;tait plus redoutable pour vous que les
+vilenies... les calomnies de ces niais f&eacute;roces.... En relevant leur
+propos, je lui redonnais une force.... Je le relan&ccedil;ais, au lieu de le
+laisser tra&icirc;ner &agrave; terre et crever comme un ballon charg&eacute; de gaz
+empoisonn&eacute;.... Mais le sang-froid, ce n'est pas ma vertu, &agrave; moi, Sylvia!
+Vous devez le savoir et le voir!... J'&eacute;touffe.... J'ai devant moi des
+visions qui m'affolent.... Il faut me comprendre, Sylvia.... Il faut
+m'excuser....</p>
+
+<p>Il r&eacute;p&eacute;ta, cette fois, d'un ton net, absolu:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut me suivre!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est un ordre?</p>
+
+<p>&mdash;Ordre ou pri&egrave;re, peu importe!</p>
+
+<p>&mdash;Il importe si fort que j'aurais c&eacute;d&eacute; &agrave; une pri&egrave;re et que je n'ob&eacute;irai
+jamais &agrave; un ordre!</p>
+
+<p>&mdash;Jamais?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! malheureuse, fit Norton, le visage rouge. Et qui me prouve que ces
+mis&eacute;rables n'ont pas dit vrai et que vous ne voulez demeurer ici pour y
+rester avec votre amant?</p>
+
+<p>&mdash;Mon amant?... C'est une infamie, s'&eacute;cria Sylvia, et vous venez de dire
+un mensonge!</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait ici. Il s'est enfui devant moi. O&ugrave; est le mensonge? Sur mes
+l&egrave;vres ou sur les v&ocirc;tres? M'avez-vous avou&eacute;, oui ou non, tout &agrave; l'heure,
+que vous l'aviez aim&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'&eacute;tait pas un aveu, c'&eacute;tait la v&eacute;rit&eacute;! dit-elle, ayant retrouv&eacute; sa
+fiert&eacute; calme.</p>
+
+<p>&mdash;Et la v&eacute;rit&eacute;... la v&eacute;rit&eacute; d'autrefois et la v&eacute;rit&eacute; d'aujourd'hui...
+c'est que vous l'aimez toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours! Oui, je l'aime toujours! r&eacute;pondit-elle, la t&ecirc;te haute.
+Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Vous osez!... Tu oses!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime et vous n'en avez pas moins menti! Je l'aime et les l&acirc;ches
+dont vous me parliez m'ont calomni&eacute;e! Je l'aime et je suis une honn&ecirc;te
+femme!</p>
+
+<p>Il &eacute;coutait, fou de col&egrave;re, ayant peur de lui-m&ecirc;me, sentant une rage lui
+monter aux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Une honn&ecirc;te femme dont le nom est Norton! dit-il. Allons, appelez &Eacute;va!
+Donnez vos ordres, vous dis-je, nous partons!</p>
+
+<p>Et comme elle ne bougeait pas, il alla au timbre &eacute;lectrique, pr&egrave;s de la
+glace et pressa sur le bouton d'ivoire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous partez, soit, dit Sylvia. Moi, je reste.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait appuy&eacute;e contre la table pour ne pas tomber. Elle &eacute;tait
+bl&ecirc;me, les l&egrave;vres tremblantes. Dans son visage, les yeux seuls vivaient.</p>
+
+<p>&mdash;Je pars, dit Norton, et je vous emm&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;De vive force? C'est possible. Vous pouvez aussi me cadenasser en
+route!</p>
+
+<p>Un domestique parut et, derri&egrave;re lui, le docteur Fargeas qui revenait,
+tr&egrave;s guilleret.</p>
+
+<p>Norton, en l'apercevant, fit au valet signe de s'&eacute;loigner.</p>
+
+<p>Fargeas arrivait, en belle humeur; mais, d'un coup d'&oelig;il, il devina
+qu'entre ces deux &ecirc;tres une sorte de choc &eacute;lectrique venait de se
+produire&mdash;les orages moraux ont aussi leur odeur de soufre&mdash;et, allant &agrave;
+Sylvia, presque d&eacute;faillante:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?... Madame.... Eh bien! mais, quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Rien!... Rien, docteur! disait-elle.</p>
+
+<p>Elle essayait de sourire. Elle chancelait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, rien! Mais c'est une crise, dit le docteur.</p>
+
+<p>Et, interrogeant Norton brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Je pars ce soir pour le Havre; dans trois jours pour New-York,
+r&eacute;pondit Richard froidement, et mistress Norton refuse de partir avec
+moi!</p>
+
+<p>&mdash;Elle refuse! elle refuse!... Elle a bien raison! Vous voulez donc la
+tuer?</p>
+
+<p>&mdash;La tuer? dit-il, et dans sa voix une angoisse soudaine passa,
+l'&eacute;tranglant presque.</p>
+
+<p>Fargeas faisait respirer &agrave; Sylvia, qui s'&eacute;tait assise, une ampoule de
+nitrite d'amyle qu'il avait cass&eacute;e du bout des doigts, sur son mouchoir,
+et elle remerciait du regard, pendant que le docteur, &agrave; demi tourn&eacute; vers
+Norton:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;a d&eacute;pend de vous, &ccedil;a! Ses nerfs sont dans un tel &eacute;tat!... Si vous
+l'aimez....</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'aime? fit Richard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez remis entre mes mains sa sant&eacute;. Eh bien! Un d&eacute;part, avec la
+d&eacute;pression barom&eacute;trique et la saute de vent qu'on nous annonce, jamais!
+Je m'y oppose.</p>
+
+<p>&mdash;La tuer? songeait Norton.</p>
+
+<p>Et il lui semblait qu'un grand trou noir s'ouvrait devant lui; et il
+avait envie de s'y jeter, de s'y enfouir, de dispara&icirc;tre avec cette
+ador&eacute;e qui, dans le c&oelig;ur, gardait le nom d'un autre.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Tout &agrave; coup, dans le grand silence de la villa, un bruit &eacute;clata comme au
+signal d'un r&eacute;gisseur dans un th&eacute;&acirc;tre, une fanfare retentit, une trombe
+de gaiet&eacute; entra; et, pareille &agrave; une farandole se d&eacute;roulant &agrave; travers les
+escaliers et les couloirs, une tra&icirc;n&eacute;e de gens, guid&eacute;s par mistress
+Montgomery, se pr&eacute;cipita, et Liliane, &eacute;l&eacute;gante, arm&eacute;e d'un mirliton,
+Montgomery essouffl&eacute;, Berni&egrave;re donnant la main &agrave; la belle Arabella que
+suivaient le colonel et la colonelle, la petite juive Offenburger et son
+p&egrave;re le gros banquier apoplectique, tout une pouss&eacute;e de fous s'invitant
+eux-m&ecirc;mes, arrivant &agrave; l'am&eacute;ricaine, dans cette <i>partie de surprise</i> qui
+rappelait les fantaisies du pays, tous, riant, criant, jetaient &agrave; l'air
+les &eacute;chos de leurs fanfares:</p>
+
+<p>&mdash;Hip! hip! hurrah!... <i>Surprise-party!</i> disait Liliane.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes chez nous!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Go ahead!</i> s'&eacute;criait Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>Et Liliane, commandant comme &agrave; l'assaut:</p>
+
+<p>&mdash;Au piano, Arabella! au piano!</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers!</p>
+
+<p>Miss Dickson &ocirc;tait ses gants; elle s'installait, pendant que le colonel
+disait &agrave; Norton:</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage! Elle a oubli&eacute; son violoncelle!</p>
+
+<p>Cette brusque invasion, assourdissante, Fargeas ne la d&eacute;testait pas.
+Elle amenait chez Sylvia une r&eacute;action soudaine dont les nerfs de la
+jeune femme avaient besoin. Et, pendant que mistress Norton se
+redressait, essayant de sourire &agrave; cette invasion, &agrave; ces affol&eacute;s qui, par
+droit de conqu&ecirc;te fantaisiste, prenaient possession de son domicile,
+Norton composait son visage, sentant aussi que les Dickson ne venaient
+pas seulement l&agrave; en d&eacute;s&oelig;uvr&eacute;s qui s'amusent, mais en curieux qui
+&eacute;pient.</p>
+
+<p>Et, &agrave; cette bande &eacute;perdue, &Eacute;va venait se joindre, &agrave; son tour, attir&eacute;e
+par le bruit.</p>
+
+<p>&mdash;La voil&agrave;, la <i>surprise-party</i>! lui disait en riant mistress
+Montgomery.</p>
+
+<p>&mdash;Plaisir am&eacute;ricain, ajoutait la petite Offenburger. Cela doit vous
+plaire, miss &Eacute;va? Cela ne vaut pas l'anthropologie, mais c'est dr&ocirc;le!
+Tr&egrave;s dr&ocirc;le. Original.</p>
+
+<p>Sylvia faisait toujours des efforts pour sourire, restant un peu p&acirc;le.</p>
+
+<p>Alors, le colonel, avec une affectation d'int&eacute;r&ecirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, docteur, voyez donc... mistress Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi, mistress Norton? dit froidement Richard. Un peu de
+fatigue, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est-rien, r&eacute;pondait Sylvia.</p>
+
+<p>Et Liliane, la belle Liliane, avide du bruit &eacute;ternel, leva hardiment,
+comme un b&acirc;ton de commandement, son mirliton enrubann&eacute;, et de sa voix
+claire, joyeusement:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, Sylvia, un peu de gaiet&eacute;! Arabella, attaquez la
+<i>Marche des Milligans</i>! Nous accompagnerons, nous!... F&ecirc;te de
+Saint-Cloud &agrave; Trouville! Hip! hip!</p>
+
+<p>&mdash;Hurrah! cria Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>Et, pendant que la grande belle fille du colonel Dickson jouait
+crescendo, sur le piano, l'air anglais, sautillant, entra&icirc;nant, plein de
+titillations et de saccades, Berni&egrave;re et mistress Montgomery
+accompagnaient en s'interrompant pour rire, et &Eacute;va examinait tour &agrave; tour
+le colonel qui, avec une gravit&eacute; de clergymann, battait la mesure,
+tandis que la colonelle &eacute;pongeait son front, la petite Offenburger qui
+causait avec son p&egrave;re, le banquier imitant la grosse caisse, et
+Montgomery parlant &agrave; l'oreille de Norton. Puis le regard de la jeune
+fille s'arr&ecirc;tait sur le m&eacute;lancolique visage de Sylvia, assise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+Fargeas qui hochait la t&ecirc;te. Et la jolie &Eacute;va, s&eacute;rieuse et comme navr&eacute;e
+par tout ce bruit qui, lui semblait-il, sonnait faux dans cette villa
+o&ugrave;, pour la premi&egrave;re fois, elle avait pleur&eacute;, o&ugrave; elle sentait
+instinctivement comme un amer parfum de larmes, la petite Am&eacute;ricaine se
+disait, toute triste:</p>
+
+<p>&mdash;Si la marquise de Solis &eacute;tait l&agrave;, elle dirait, cette fois, que les
+Am&eacute;ricaines sont d&eacute;cid&eacute;ment folles! Oui, elle le dirait!</p>
+
+<p>Furieusement, Arabella Dickson enlevait la <i>Marche des Milligans</i>, et
+Liliane, entre deux accords de mirliton, disait &agrave; Berni&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, nous pillerons les buffets pour le lunch! Aujourd'hui,
+Sylvia n'est plus chez elle. Expropriation pour cause de distraction
+publique. <i>Surprise-party!</i></p>
+
+<p>&mdash;Le <i>mildew</i>! songeait &Eacute;va Meredith.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2>
+
+
+<p>Georges de Solis, en quittant la Villa, &eacute;tait sorti un peu au hasard,
+par les rues vides. Machinalement il allait vers la plage, indiff&eacute;rent
+au bariolage gai des toilettes claires et des parasols ray&eacute;s faisant sur
+le sable des taches joyeuses. Il suivait les <i>planches</i> en songeant
+encore &agrave; ce qu'il venait de dire, &agrave; ce qu'il avait os&eacute; dire &agrave; Sylvia.</p>
+
+<p>Moralement il &eacute;touffait. Son existence s'&eacute;tait born&eacute;e jusqu'ici &agrave; des
+devoirs et &agrave; un amour. Il n'avait pas us&eacute; sa passion, en la banalisant,
+en l'&eacute;miettant en caprices. Cet amour intact, il le voulait absolu et il
+se faisait l'effet d'un sauveur venant arracher cette femme &agrave; une prison
+lourde, &agrave; une mort certaine.</p>
+
+<p>Fuir avec elle? Oui, puisque sa destin&eacute;e &eacute;tait d'errer et que l'univers
+lui ouvrait ses infinis. Mais M<sup>me</sup> de Solis? La m&egrave;re? Mais Richard
+Norton? Le mari? Il &eacute;cartait violemment leur image; il ne voulait voir
+que Sylvia. Il ne voulait penser qu'&agrave; elle. C'&eacute;tait une fi&egrave;vre qui lui
+montait au cerveau, l'aveuglant sur tout ce qui n'&eacute;tait pas Sylvia, sur
+tout ce qui n'&eacute;tait pas son amour.</p>
+
+<p>Il erra ainsi pendant un certain temps, s'arr&ecirc;tant machinalement devant
+le tir, hypnotis&eacute;, en apparence, par ces cartons trou&eacute;s, en r&eacute;alit&eacute;,
+n'apercevant rien que sa propre pens&eacute;e. Il rentra alors, d&icirc;na avec la
+marquise qui le trouva pr&eacute;occup&eacute;, nerveux; puis, contre son habitude, il
+sortit, la nuit venue.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu souffrant? lui demanda M<sup>me</sup> de Solis, comme il allait
+s'&eacute;loigner.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu es p&acirc;le. Tu as l'air triste.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas triste. Je suis un peu nerveux. Cette chaleur lourde me
+fatigue. Le bord de la mer me fera du bien.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait agit&eacute; visiblement, il n'avait qu'une pens&eacute;e, r&eacute;aliser cette
+folie dont il avait parl&eacute; &agrave; Sylvia comme d'un r&ecirc;ve. Une fuite en 1891,
+un enl&egrave;vement comme en plein romantisme, cela lui semblait assez
+&eacute;trange, presque ironique et &laquo;peu fin de si&egrave;cle&raquo;. Mais les explorateurs
+et les chercheurs d'inconnu sont peut-&ecirc;tre les derniers romantiques. Ce
+danger brav&eacute;, ce d&eacute;part brusque et fou lui plaisait. Mais comment
+partir? Et quand?</p>
+
+<p>Puis le voulait-elle bien? Il l'avait sentie trembler sous ses paroles,
+fr&eacute;mir d'une tentation de libert&eacute; et d'amour. Elle l'aimait encore, et
+c'est parce qu'il avait eu la sensation de cet amour demeur&eacute; fid&egrave;le et
+partag&eacute; qu'il trouvait en lui l'audace de cet acte insens&eacute;: la rupture
+avec le monde et la fuite vers le hasard. Mais aurait-elle la m&ecirc;me
+t&eacute;m&eacute;rit&eacute; que lui? Une r&eacute;flexion ne l'arr&ecirc;terait-elle pas, brusquement,
+en chemin?</p>
+
+<p>Il &eacute;tait entr&eacute;, presque inconsciemment, au Casino, ayant, pour
+s'&eacute;tourdir, comme un besoin de bruit. La foule &eacute;tait grande. On dansait.
+Dans la salle des &laquo;petits chevaux&raquo;, des joueurs se donnaient l'illusion
+de la roulette. En allant de la salle de bal &agrave; la salle de jeu, M. de
+Solis se heurta presque contre la belle Arabella Dickson qui passait au
+bras de son p&egrave;re. La foule, instinctivement, s'&eacute;cartait devant
+l'admirable fille et le gigantesque Am&eacute;ricain aux poils roux. Gontran de
+Berni&egrave;re venait derri&egrave;re, causant avec un monsieur tr&egrave;s pur, tr&egrave;s
+correct, tr&egrave;s &eacute;pingl&eacute;, cravat&eacute; de blanc, un gard&eacute;nia &agrave; la boutonni&egrave;re,
+et qui &eacute;tait le peintre Harrisson, Edward Harrisson, le premier mari de
+mistress Montgomery. Un artiste &agrave; tenue de diplomate. Chauve, du reste,
+avec des favoris interminables.</p>
+
+<p>Arabella, en apercevant M. de Solis, laissa &eacute;chapper un <i>ah</i>! de
+satisfaction. Elle s'arr&ecirc;ta, lui tendant la main. Elle &eacute;tait d&eacute;licieuse
+avec ses cheveux color&eacute;s relev&eacute;s sur la nuque, un petit chapeau marin,
+en paille blanche, pos&eacute; dessus, jupe et veston blancs, un d&eacute;shabill&eacute;
+tr&egrave;s habill&eacute;, le veston moulant comme avec des caresses la taille et les
+hanches.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Solis, dit-elle, on vous a regrett&eacute; &agrave; la villa Norton, ce
+soir.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s regrett&eacute;, dit le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Charmante, la <i>surprise-party</i> organis&eacute;e par mistress Montgomery. Oh!
+elle s'entend aux petites f&ecirc;tes, mistress Montgomery. N'est-ce pas,
+monsieur Harrisson?</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'y entend, r&eacute;pondit flegmatiquement le premier mari.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais, ajouta Arabella en souriant, esp&eacute;r&eacute; vous voir, monsieur de
+Solis!</p>
+
+<p>&mdash;Je sors tr&egrave;s peu, mademoiselle. C'est par hasard que je suis ici!</p>
+
+<p>Le colonel hocha la t&ecirc;te, sa t&ecirc;te si haut perch&eacute;e, et caressant sa
+longue barbe:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! vous sortez tr&egrave;s peu? Vous ne venez pas souvent au Casino,
+mais....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, le regard de M. de Solis lui ordonnant de se taire.</p>
+
+<p>Toute la r&eacute;volte de Georges contre la calomnie montait dans ce regard
+violemment imp&eacute;ratif, et le marquis saisit m&ecirc;me, avec une sorte de
+brusquerie ardente, l'occasion que lui offrait cette rencontre:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pr&eacute;cis&eacute;ment un mot &agrave; vous dire, colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, mon cher marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! seul &agrave; seul, fit Solis. Vous permettez, mademoiselle?</p>
+
+<p>Arabella sourit.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Berni&egrave;re me servira de cavalier, dit-elle.</p>
+
+<p>Le colonel avec flegme caressait toujours sa longue barbe. Georges
+l'attira dans un coin de la salle o&ugrave; de bons bourgeois prenaient le
+chaud, sur des fauteuils.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le jeune homme en allant droit au but, vous avez tenu
+sur moi, et sur une personne que ni vous ni moi n'avons le droit de
+nommer, des propos qui ne me conviennent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites? fit le colonel en redressant encore sa taille de g&eacute;ant
+maigre.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que vous avez calomni&eacute; la plus respectable des femmes et que
+vous avez associ&eacute; mon nom &agrave; vos calomnies. Savez-vous comment nous
+appelons cela en fran&ccedil;ais?</p>
+
+<p>&mdash;Je connais la langue fran&ccedil;aise, dit le colonel froidement, et je vous
+dispense de feuilleter votre dictionnaire! Je n'ai rien dit qui ne f&ucirc;t
+du domaine d'une conversation de plages. J'ai peut-&ecirc;tre parl&eacute;&mdash;et dans
+l'int&eacute;r&ecirc;t de la sant&eacute; d'une personne qui vous para&icirc;t ch&egrave;re&mdash;de
+promenades trop fr&eacute;quentes... au bord de la mer... le soir.... Quand on
+est souffrante....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, interrompit Solis, je vous d&eacute;fends, &agrave; l'avenir, de
+vous occuper et de moi et de celle dont vous voulez parler.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me d&eacute;-fen-dez? dit l'Am&eacute;ricain en scandant les mots.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;De quel droit, monsieur?</p>
+
+<p>Le colonel avait une attitude fi&egrave;re dont l'h&eacute;ro&iuml;sme, assez fortement
+alcoolis&eacute;, devait &ecirc;tre arros&eacute; de nombreux <i>cocktails</i>.</p>
+
+<p>&mdash;De quel droit? fit M. de Solis. Du droit que je prends.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit le colonel lentement, ma compatriote vous tient terriblement
+au c&oelig;ur. C'est compr&eacute;hensible: elle est tr&egrave;s jolie!</p>
+
+<p>Il relevait sa main pour se caresser la barbe, de son geste machinal.
+Georges lui saisit le poignet, et, se rapprochant de lui, les yeux dans
+les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, monsieur, vous &ecirc;tes un l&acirc;che!</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re que vous ne l'&ecirc;tes pas, monsieur! dit le colonel en se
+d&eacute;gageant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; vos ordres!</p>
+
+<p>&mdash;Exactement, fit Dickson en rejoignant sa fille qui causait avec de
+Berni&egrave;re, celui-ci d'ailleurs ne perdant pas un mouvement de Solis et du
+colonel et se doutant bien que cet apart&eacute; cachait une discussion grave.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oh! pensait le colonel en arrivant vers miss Dickson&mdash;Arabella
+&eacute;pousera difficilement le marquis, maintenant. Mais qui sait?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;On s'est chamaill&eacute;? demanda Berni&egrave;re, une fois seul avec Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! presque rien!</p>
+
+<p>&mdash;Une provocation?</p>
+
+<p>&mdash;Une explication, dit Solis. Je compte sur toi. Elle peut avoir des
+suites.... Ah!... tu pr&eacute;viendras le docteur Fargeas.... Et pas un mot &agrave;
+ma m&egrave;re! Je vais l'embrasser. Pauvre femme!</p>
+
+<p>&mdash;Diable, dit Berni&egrave;re en essayant de plaisanter, tu es exp&eacute;ditif! Perds
+pas ton temps! Toute vapeur! Train express!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A la villa Norton, cette soir&eacute;e avait &eacute;t&eacute; silencieuse, triste, et la
+journ&eacute;e du lendemain devait &ecirc;tre plus inqui&egrave;te encore. Soit que le
+colonel Dickson e&ucirc;t laiss&eacute; &eacute;chapper, au Casino m&ecirc;me, le secret de son
+altercation avec M. de Solis, soit qu'en s'abouchant avec ses amis, le
+peintre Harrisson avant tous les autres, il n'e&ucirc;t pas demand&eacute; &agrave; ses
+t&eacute;moins de garder le silence, soit encore qu'il e&ucirc;t int&eacute;r&ecirc;t &agrave; m&ecirc;ler &agrave;
+son nom le nom du marquis, l'incident de la veille &eacute;tait, d&egrave;s le
+lendemain matin, le bruit de la plage. Et, de ce bruit m&ecirc;me, les &eacute;chos
+devaient entrer jusque dans la villa Norton. M<sup>me</sup> Montgomery y &eacute;tait
+venue de tr&egrave;s bonne heure, affair&eacute;e, nerveuse, et, en arrivant pour
+prendre des nouvelles de Sylvia, le docteur Fargeas &eacute;prouvait une
+sensation tr&egrave;s singuli&egrave;re; il lui semblait que les objets m&ecirc;me, les
+meubles, avaient un aspect inaccoutum&eacute;, dramatique. Les choses, qui ont
+leur malice, ont aussi leur divination.</p>
+
+<p>Le docteur se garda bien, du reste, d'interroger M<sup>me</sup> Norton, qu'il
+trouva toujours tr&egrave;s nerveuse, mais plus r&eacute;solue et comme ayant fait un
+effort sur elle-m&ecirc;me. Norton &eacute;tait absent. Fargeas se borna &agrave; une sorte
+d'ordonnance morale et, comme il descendait de l'appartement de Sylvia,
+il se heurta presque, au bas de l'escalier, &agrave; miss Meredith, qui
+attendait, visiblement anxieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, docteur.... Sylvia? Comment va-t-elle? demanda &Eacute;va.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours dans son &eacute;tat d'innervation, mademoiselle, mais visiblement
+plus &eacute;nergique aujourd'hui. On dirait que quelque &eacute;motion nouvelle l'a
+relev&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;Une &eacute;motion? dit la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais laquelle. Rien de nouveau ici? fit le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>Il regardait &Eacute;va toute p&acirc;le et hocha la t&ecirc;te de son air &agrave; la fois
+narquois et indulgent.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous conseillerai jamais de chercher &agrave; jouer la com&eacute;die, ma
+ch&egrave;re enfant.... Vous ne sauriez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, docteur....</p>
+
+<p>&mdash;Si mistress Norton est, comment dirai-je? remont&eacute;e, vous &ecirc;tes, vous,
+au contraire, tr&egrave;s inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi serais-je inqui&egrave;te? demanda &Eacute;va, relevant sa t&ecirc;te brune et
+essayant de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;a, par exemple, je n'en sais rien, dit Fargeas.</p>
+
+<p>Il ajouta doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre tout simplement le bruit de ce duel.... Oui, du colonel
+Dickson avec M. de Solis.</p>
+
+<p>Et comme &Eacute;va faisait un mouvement involontaire:</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;! tout juste.... Eh bien, quoi? M. de Solis! Il en a vu bien
+d'autres? Il sait manier l'&eacute;p&eacute;e, tenir le pistolet. Rien &agrave; craindre pour
+lui!</p>
+
+<p>&Eacute;va r&eacute;pondit, la voix lente:</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous dit que je craigne quoi que ce soit pour M. de Solis?</p>
+
+<p>&mdash;Hein?... Comment?... fit le docteur.</p>
+
+<p>Il attendit un moment et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Soit, mettons que je me suis tromp&eacute;. C'est peut-&ecirc;tre bien, alors, le
+colonel Dickson qui vous int&eacute;resse?</p>
+
+<p>Un mouvement d'&eacute;paules d'&Eacute;va, accompagn&eacute; d'un geste o&ugrave; le souhait
+devenait une menace, lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Le colonel! Le colonel! Ah! si le sort &eacute;tait juste, le colonel!...</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, fit le docteur. C'est ce que je vous disais.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait certain maintenant qu'elle pensait anxieusement au marquis.
+Pauvre petite!</p>
+
+<p>Il remarqua alors qu'elle avait un chapeau sur ses cheveux bruns et
+qu'elle &eacute;tait habill&eacute;e pour sortir. Il lui demanda si elle voulait
+l'accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes. Avec plaisir, docteur.</p>
+
+<p>Elle avait besoin d'air, de mouvement. Elle voulait marcher, se
+fatiguer, user ses nerfs. Et, l'accompagnant vers la ville, le docteur
+la regardait du coin de l'&oelig;il, toute p&acirc;le, d&eacute;licieuse.... Et tout &agrave;
+coup, il la vit devenir tr&egrave;s rouge et elle s'&eacute;cria, en apercevant, de
+loin, quelqu'un qui venait vers eux:</p>
+
+<p>&mdash;M. de Solis!</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut pr&egrave;s de Georges, il lui tendit la main, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher marquis, je vous f&eacute;licite.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi? fit M. de Solis, qui avait salu&eacute; &Eacute;va.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... on ne parle que de cela... votre rencontre avec le colonel
+Dickson.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me suis pas rencontr&eacute; avec le colonel Dickson.</p>
+
+<p>&Eacute;va, h&eacute;sitante, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Alors... ce duel... c'est fini?</p>
+
+<p>&mdash;A peu pr&egrave;s! r&eacute;pondit Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous battez pas?</p>
+
+<p>Un signe rapide du docteur fit conna&icirc;tre &agrave; Georges qu'il devait nier
+toute rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Le duel n'aura pas lieu, mademoiselle! dit-il en souriant. Tout est
+termin&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux! J'&eacute;tais d'une inqui&eacute;tude!</p>
+
+<p>&mdash;Et, tout &agrave; l'heure, vous m'assuriez que vous n'aviez pas l'ombre
+de....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tout &agrave; l'heure! tout &agrave; l'heure! fit-elle en riant.</p>
+
+<p>Fargeas lui prit les mains, paternellement:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, ma ch&egrave;re enfant, la com&eacute;die, vous ne saurez
+jamais... jamais... jamais.... Allons, au revoir, mademoiselle! Mes
+visites &agrave; mes malades sont peut-&ecirc;tre inutiles, mais elles sont press&eacute;es.</p>
+
+<p>Et saluant M. de Solis, il s'&eacute;loigna assez vite du c&ocirc;t&eacute; des rues,
+laissant en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te, &agrave; quelques pas de la plage, dans l'atmosph&egrave;re
+matinale, &Eacute;va et M. de Solis.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La jeune fille regardait le marquis d'un air joyeux. Brusquement
+rass&eacute;r&eacute;n&eacute;e, heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que je suis tr&egrave;s contente? disait-elle. Un duel! Je trouve
+cela si absurde, le duel.... Et quand on pense que le colonel Dickson,
+qui est tr&egrave;s redoutable, para&icirc;t-il, pouvait.... C'est pourtant lui,
+n'est-ce pas, monsieur de Solis, qui a refus&eacute; le duel?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez certaine, mademoiselle, r&eacute;pondit Georges, que ce n'est pas moi!</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s &ccedil;a, il a bien fait! On me racontait qu'il avait accompli de
+v&eacute;ritables exploits pendant la guerre de s&eacute;cession. Et depuis contre les
+Indiens aussi.... Oui, avec Buffalo Bill.... Un h&eacute;ros, &agrave; ce qu'il
+para&icirc;t, le colonel Dickson! Moi, je doutais un peu, je vous assure! Je
+ne sais pas pourquoi, dit-elle en riant, mais je doutais. Maintenant,
+non, je ne doute plus!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Un homme qui a la terrible r&eacute;putation du colonel et qui n'h&eacute;site pas &agrave;
+reconna&icirc;tre ses torts, est vraiment un excellent homme. Pour moi, le
+colonel Dickson a fait ses preuves de loyaut&eacute; aujourd'hui. Car il a
+reconnu ses torts, n'est-ce pas, monsieur de Solis?</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment!</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait, d'ailleurs, assez vilain d'accuser Sylvia, la bont&eacute; et
+l'honneur m&ecirc;mes. Oh! vous voyez que je sais tout. Et comme je savais que
+le colonel, lui, au tir,&mdash;en vous quittant&mdash;avait cass&eacute; devant tout le
+monde un nombre plus que respectable de poup&eacute;es, vous concevez dans
+quelles transes j'ai pass&eacute; la nuit. Est-ce que je vous ennuie de causer
+l&agrave;, dans le plein air, comme disent les peintres? Je ne vous fais pas
+perdre votre temps, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mademoiselle!</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux. Vous &ecirc;tes d'ailleurs condamn&eacute; &agrave; me subir un peu. Vous
+m'avez donn&eacute; assez d'inqui&eacute;tudes. Oui, oui, vous allez me trouver
+absurde! Une Am&eacute;ricaine, cela ne doit pas avoir les sensibilit&eacute;s
+subtiles de vos Fran&ccedil;aises! Eh bien, je vous voyais l&agrave;, debout, devant
+le pistolet du colonel Dickson....</p>
+
+<p>&mdash;Et pass&eacute; &agrave; l'&eacute;tat de poup&eacute;e! dit le marquis. Mais je sais mieux me
+d&eacute;fendre que les bonshommes de pl&acirc;tre, mademoiselle. D'ailleurs je suis
+d'avis que dans une rencontre de ce genre le bon droit est toujours
+vainqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! une superstition.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que cela, une conviction.</p>
+
+<p>&mdash;Excellente, cette conviction, quand elle est appuy&eacute;e sur beaucoup
+d'adresse! Toujours est-il que vous m'avez joliment, oh! joliment
+inqui&eacute;t&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait charmante, avec son babil joyeux, cette juv&eacute;nile franchise,
+ce clair regard qu'elle fixait sur lui, cette cordialit&eacute; de camarade qui
+troublait un peu, ou plut&ocirc;t attirait Solis, et il la regardait
+doucement, un peu &eacute;tonn&eacute;, comme on &eacute;tudierait tout &agrave; coup un paysage &agrave;
+peine aper&ccedil;u jusque-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais, disait-il, avoir eu plus de droits &agrave; m&eacute;riter cette
+inqui&eacute;tude-l&agrave;.</p>
+
+<p>&Eacute;va souriait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, plus de droits? C'est-&agrave;-dire avoir couru plus de dangers? A
+quoi bon, puisque le r&eacute;sultat est le m&ecirc;me? Je suis pratique, vous savez.</p>
+
+<p>Elle marchait maintenant &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, d&eacute;licieuse, tout son fin visage de
+brune anim&eacute; d'une fi&egrave;vre heureuse, et le vent sur son front agitait
+doucement de petites m&egrave;ches fris&eacute;es que Georges n'avait jamais
+remarqu&eacute;es et qui &eacute;taient d'une coquetterie charmante.</p>
+
+<p>Il avait plaisir &agrave; entendre cette enfant lui parler de lui et,
+l'interrogeant, il lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vraiment, si le colonel Dickson m'avait trait&eacute; en petite
+poup&eacute;e, cela vous e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d&eacute;sagr&eacute;able?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit comme je le pense! Mais vous n'allez pas demander que
+je vous le redise? fit-elle. Vous n'&ecirc;tes plus int&eacute;ressant, &agrave; pr&eacute;sent...
+plus du tout....</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc, pour m&eacute;riter votre attention, miss &Eacute;va, &ecirc;tre toujours
+expos&eacute; &agrave; un p&eacute;ril?</p>
+
+<p>Elle secoua la t&ecirc;te gentiment:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple!... Je n'ai pas besoin pour aimer les gens de les
+savoir dans une situation extraordinaire. Je suis d'ailleurs la personne
+la moins romanesque qu'on puisse trouver... et il ne me serait jamais
+venu l'id&eacute;e, en allant avec vous porter un secours &agrave; ces pauvres Ruaud,
+qu'on s'aviserait de d&eacute;couvrir je ne sais quel roman dans ce qui &eacute;tait
+une promenade de charit&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Le monde est m&eacute;chant, dit tristement M. de Solis. Il lui faut sa
+ration de calomnie quotidienne.</p>
+
+<p>&Eacute;va fit une petite moue et dit r&eacute;solument:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le monde!... le monde!... Ce n'est pas tout le monde, le monde!
+Vous avez le grand tort de faire beaucoup trop d'attention &agrave; lui....
+Moi, le monde pourrait bien dire de moi tout ce qu'il voudrait! Peu
+m'importerait qu'il f&ucirc;t m&eacute;content de moi, le monde, pourvu que, dans mon
+&acirc;me et conscience, je fus satisfaite de ma petite personne!</p>
+
+<p>&mdash;Si le colonel Dickson avait dit de vous....</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il a dit de Sylvia? Eh bien, je vous aurais suppli&eacute; de le
+laisser dire.... D'autant plus que nous....</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta, et Georges, compl&eacute;tant la pens&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus que je n'aurais pas eu le droit de vous d&eacute;fendre,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore une question, r&eacute;pondit l'Am&eacute;ricaine. Un honn&ecirc;te homme a
+toujours le droit de d&eacute;fendre une honn&ecirc;te femme qu'on calomnie.</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me quand il s'agit d'une jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;Surtout quand il s'agit d'une jeune fille. Mais s'il se f&ucirc;t agi de
+moi, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; toute autre chose. Comme ce qu'on dit de moi m'est
+beaucoup plus indiff&eacute;rent que l'existence de quelqu'un pour qui j'ai de
+l'amiti&eacute;, je vous aurais conjur&eacute; de laisser l&agrave; Dickson et miss Dickson
+et tous les Dickson de la terre. Ce qui m'aurait fait de la peine, ce
+n'est pas du tout une parole plus ou moins absurde, c'est un coup de feu
+du colonel! Oh! je sais que je blesse vos pr&eacute;jug&eacute;s belliqueux! Notez que
+j'aime, j'honore, j'admire, j'adore le courage, mais... voil&agrave;... je le
+veux bien employ&eacute;....</p>
+
+<p>Georges &eacute;coutait un peu surpris, tr&egrave;s int&eacute;ress&eacute;, presque charm&eacute; par
+cette franchise, ce m&eacute;pris exquis des pr&eacute;jug&eacute;s, ces id&eacute;es nettes d'un
+petit cerveau vierge; et regardant la jeune fille:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes tout &agrave; fait... tout &agrave; fait originale, miss &Eacute;va.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pliqua, hochant la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Dites excentrique, allez, ne vous g&ecirc;nez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que vous appelez le courage bien employ&eacute;?</p>
+
+<p>A son tour, elle le regardait, surprise de cette curiosit&eacute; qu'elle
+sentait &eacute;veill&eacute;e en lui, tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>Et alors, elle parlait &agrave; c&oelig;ur ouvert, elle se livrait toute et il
+lisait, comme en un livre inconnu, dans cette &acirc;me claire comme de l'eau
+de roche:</p>
+
+<p>&mdash;Le courage bien employ&eacute;!... Mais je ne sais pas, moi! Cela ne se
+d&eacute;finit pas, cela! L'homme qui en sauve un autre... ou qui d&eacute;fend son
+pays... ou qui voue toute son existence &agrave; une id&eacute;e g&eacute;n&eacute;reuse et
+utile&mdash;est-ce que je sais?&mdash;Celui-l&agrave; fait un acte de courage.... Le
+courage, c'est quand vous allez... o&ugrave; cela? Dans quelque rizi&egrave;re d'Asie,
+chercher quoi?... Je l'ignore! Mais une v&eacute;rit&eacute; &eacute;videmment, une
+d&eacute;couverte, un progr&egrave;s....</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta, s&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je dis chercher, fit-elle, c'est peut-&ecirc;tre oublier qu'il faut
+dire.</p>
+
+<p>Solis se sentit remu&eacute; par le son de cette voix qui, subitement, devint
+triste.</p>
+
+<p>&mdash;Oublier?... oublier qui?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, adieu, monsieur de Solis. Enchant&eacute;e de savoir que cette
+affaire est termin&eacute;e....</p>
+
+<p>Elle lui tendait la main comme pour s'&eacute;loigner de lui; mais Georges
+insistant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit qu'en voyageant, je cherchais &agrave; oublier peut-&ecirc;tre....
+Oublier quoi?... Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>Elle le regarda bien en face.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'ai jamais de r&eacute;ticences lorsqu'il s'agit d'un secret qui
+m'appartient. Mais il s'agit du secret d'une autre personne.</p>
+
+<p>&mdash;Un secret? Quel secret, miss &Eacute;va?</p>
+
+<p>Et instinctivement sa main cherchait &agrave; retenir la jeune fille. Mais
+elle, essayant de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur de Solis, vous voyez bien que je plaisante!
+Laissez-moi. Il n'y a pas de secret. Il n'y a rien. Dieu merci! il n'y a
+pas m&ecirc;me de duel.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il y en avait un? dit le marquis.</p>
+
+<p>Toute la joie de la pauvre enfant tomba. Elle redevint aussi p&acirc;le que
+lorsque Fargeas l'avait interrog&eacute;e, tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit-elle, la voix br&egrave;ve, ce que vous m'affirmiez, il n'y a
+qu'un instant, devant le docteur.... Regardez-moi.... Ce n'&eacute;tait pas
+vrai?... Vous vous battez avec ce Dickson?</p>
+
+<p>&mdash;Miss &Eacute;va!... Je vous en supplie! Pour moi, pour elle!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, Sylvia! Toujours Sylvia! Et vous me laissiez croire que tout
+&eacute;tait fini, que je pouvais me rassurer... vous me disiez.... Ah! ce
+n'est pas bien! ce n'est pas bien! Si vous saviez le mal que vous m'avez
+fait!</p>
+
+<p>Elle avait, dans les yeux, de grosses larmes qu'elle e&ucirc;t voulu
+dissimuler, et elle s'&eacute;tait un moment appuy&eacute;e sur son ombrelle pour ne
+pas tomber. Il &eacute;tait stup&eacute;fait; il avait essay&eacute; de la prendre dans ses
+bras, craignant de la voir d&eacute;faillir, mais elle avait d&eacute;j&agrave; essuy&eacute; ses
+yeux, f&eacute;brilement, et elle disait:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ce n'est rien! Rien!... Je vous demande pardon de ce petit
+acc&egrave;s... ridicule... absolument ridicule... surtout en pleine rue....
+Vous voyez, c'est pass&eacute;!... Qu'est-ce que vous avez &agrave; votre tour?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Je vous regarde, je ne vous connaissais pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parbleu! j'ai mes nerfs aussi... comme Sylvia! Adieu!</p>
+
+<p>Il l'arr&ecirc;ta, comprenant qu'il l'avait pein&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, mademoiselle!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous pardonne! Vous ne saviez pas....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Elle ne lui tendit m&ecirc;me plus la main, comme tout &agrave; l'heure et elle
+s'&eacute;loigna rapidement, marchant vite, se sentant &eacute;touffer, suffoquant. En
+arrivant &agrave; la villa, elle essaya de composer son visage: elle se
+trouvait en face de Richard Norton qui sortait.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s froid, tr&egrave;s p&acirc;le, Norton avait dans le regard une expression de
+m&eacute;lancolie qui ne lui &eacute;tait pas habituelle, et &Eacute;va fut frapp&eacute;e de l'air
+de bont&eacute; triste avec lequel il l'interrogea. D'o&ugrave; venait-elle? Pourquoi
+ce visage inquiet? Norton avait la sensation que le duel de M. de Solis
+avec le colonel Dickson effrayait la jeune fille: mais il ne voulait ni
+la questionner ni donner d'explications. Il se contenta de quelques
+phrases vagues dites d'un ton paternel, et recommanda, comme Fargeas e&ucirc;t
+pu le faire &agrave; Sylvia, un peu de calme et de repos.</p>
+
+<p>&Eacute;va monta &agrave; son appartement en essayant de para&icirc;tre rassur&eacute;e.</p>
+
+<p>Norton, lui, sortait pour aller tout droit chez Georges de Solis. Il
+voulait parler en homme &agrave; celui qui avait &eacute;t&eacute; son ami. Rencontrerait-il
+le marquis? Georges avait regagn&eacute; son logis en se r&eacute;p&eacute;tant ce qu'&Eacute;va
+venait de lui dire. Il &eacute;prouvait, &agrave; se rappeler les paroles de la petite
+Am&eacute;ricane, une sorte de volupt&eacute; particuli&egrave;re, bizarre. Cette franchise
+de jeune fille avait un charme. Il se sentait non pas h&eacute;siter,
+certes&mdash;l'image de Sylvia &eacute;tant l&agrave;, devant sa pens&eacute;e toujours
+pr&eacute;sente&mdash;mais troubl&eacute;. Il e&ucirc;t voulu, par curiosit&eacute; pure, sans doute,
+comme Berni&egrave;re e&ucirc;t pu le faire par dilettantisme, conna&icirc;tre le fond m&ecirc;me
+de ce c&oelig;ur d'enfant. Une enfant, oui, mais si d&eacute;termin&eacute;e, exquise avec
+de petites r&eacute;solutions h&eacute;ro&iuml;ques!</p>
+
+<p>Puis il se reprenait &agrave; penser &agrave; Sylvia, &agrave; cette folle, mais irr&eacute;sistible
+id&eacute;e de fuite qu'il avait gliss&eacute;e &agrave; l'oreille de l'ador&eacute;e. Une folie,
+soit; ce qui est insens&eacute; parfois, n'est-ce pas la sagesse supr&ecirc;me? Et il
+lui semblait qu'une voix int&eacute;rieure&mdash;sa propre voix&mdash;lui disait encore
+de partir.</p>
+
+<p>&laquo;Partons, fuyons, allons loin du monde, bravons ses lois, faisons-nous &agrave;
+nous-m&ecirc;mes une loi nouvelle!&raquo;. Éternelles raisons que se donne la folie
+d'amour. Mots exquis ressass&eacute;s depuis que le monde est monde et que le
+c&oelig;ur est faible. Banalit&eacute;s charmeuses, auxquelles se laisse prendre le
+c&oelig;ur des femmes, comme si certaine po&eacute;sie de l'affranchissement &eacute;tait
+la pr&eacute;face courante de la chute. Tant que le monde sera monde et cr&eacute;era
+des obstacles aux passions humaines, les m&ecirc;mes aspirations, les m&ecirc;mes
+refrains m&egrave;neront aux m&ecirc;mes duperies. C'est un air que chacun transpose
+pour sa voix.</p>
+
+<p>Georges, assis dans son cabinet de travail, encombr&eacute; de cartes et de
+livres, avait commenc&eacute;, d&eacute;chir&eacute;, puis recommenc&eacute; pour Sylvia une lettre
+qu'il voulait lui envoyer, pr&eacute;cisant plus nettement ce qu'il lui avait
+murmur&eacute;, gliss&eacute; dans l'&acirc;me. Sa m&egrave;re, entrant pour le voir, l'avait
+surpris, &eacute;crivant, l'&oelig;il fi&eacute;vreux, et cachant brusquement un billet
+inachev&eacute; dans un buvard.</p>
+
+<p>Un moment, la marquise avait eu la tentation d'interroger son fils. A
+qui &eacute;crivait-il? Pourquoi se cachait-il?</p>
+
+<p>Mais la question indiscr&egrave;te n'e&ucirc;t pas obtenu de r&eacute;ponse sans doute. Trop
+femme pour ne point deviner en partie, la marquise &eacute;tait certaine que
+cette lettre furtive &eacute;tait destin&eacute;e &agrave; mistress Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle sottise peut-il bien m&eacute;diter? pensait-elle.</p>
+
+<p>Elle l'aurait demand&eacute; peut-&ecirc;tre si le domestique ne f&ucirc;t venu annoncer M.
+Richard Norton, qui d&eacute;sirait parler &agrave; M. le marquis.</p>
+
+<p>La m&egrave;re, subitement inqui&eacute;t&eacute;e, regarda son fils qui r&eacute;pondait tr&egrave;s
+calme, souriant, pour rassurer M<sup>me</sup> de Solis:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis charm&eacute;.... Faites entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous laisser, dit la marquise avant m&ecirc;me que Norton f&ucirc;t entr&eacute;.
+Mais pourquoi vient-il ici?</p>
+
+<p>&mdash;Une visite. Il a bien le droit de me rendre visite.</p>
+
+<p>&mdash;Promets-moi que tu me r&eacute;p&eacute;teras tout &agrave; l'heure ce qu'il aura dit.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous qu'il me dise?</p>
+
+<p>&mdash;Promets-le-moi, dit fermement la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! volontiers. Je vous le promets!</p>
+
+<p>Richard parut un peu ennuy&eacute; en apercevant M<sup>me</sup> de Solis; mais elle
+prit bien vite cong&eacute; de lui, ne voulant pas &ecirc;tre indiscr&egrave;te, et,
+confiante en la promesse de son fils, elle eut le courage de retourner
+dans sa chambre sans chercher &agrave; savoir, m&ecirc;me par les premiers mots de
+Norton, si l'Am&eacute;ricain venait en ami ou en ennemi.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re minute de l'entretien de Richard avec son fils lui e&ucirc;t
+cependant tout appris.</p>
+
+<p>La marquise partie, Norton regarda Georges qui, devant la table de
+travail, lui d&eacute;signait du geste un fauteuil et, s'asseyant, l'Am&eacute;ricain
+pronon&ccedil;a tr&egrave;s froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous devinez pourquoi je viens chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous battez ce soir&mdash;il tira sa montre&mdash;vous vous battez dans
+cinq heures, avec le colonel Dickson.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit M. de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;La rencontre devait avoir lieu ce matin. Elle avait &eacute;t&eacute; remise &agrave; ce
+soir sur la demande des t&eacute;moins du colonel.</p>
+
+<p>Solis r&eacute;pondit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes tr&egrave;s bien inform&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous dire, fit Norton, impassible, que je connais aussi la cause
+de ce duel!</p>
+
+<p>Georges regarda l'Am&eacute;ricain. Sous leurs sourcils h&eacute;riss&eacute;s, les yeux gris
+du Yankee voulaient demeurer froids, tr&egrave;s calmes: une flamme les
+trahissait, un &eacute;clat de fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous savez la cause de cette rencontre, r&eacute;pondit le marquis, vous
+savez alors qu'elle n'a rien que d'honorable pour moi et pour... la
+personne que je d&eacute;fends.</p>
+
+<p>&mdash;En ne la nommant pas, &agrave; moi, cette personne, vous montrez vous-m&ecirc;me
+que vous n'avez pas le droit de la d&eacute;fendre!</p>
+
+<p>Le marquis essaya de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Un honn&ecirc;te homme a toujours le droit de prendre la d&eacute;fense d'une
+honn&ecirc;tet&eacute; calomni&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Norton, quand, en voulant la prot&eacute;ger, il l'expose &agrave; une
+calomnie nouvelle!</p>
+
+<p>Assis en face l'un de l'autre, ces deux hommes croisaient leurs regards
+comme ils eussent crois&eacute; une &eacute;p&eacute;e; et, s'effor&ccedil;ant de rester impassible
+devant le mari r&eacute;clamant son droit, M. de Solis r&eacute;pliquait:</p>
+
+<p>&mdash;Cette calomnie, j'ai march&eacute; droit &agrave; elle d&egrave;s que je l'ai connue!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit Norton, en vous battant pour une honn&ecirc;te femme, vous la
+compromettez! Moi seul ai le droit de m'occuper de son honneur qui est
+le mien!</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous ne vous battrez pas avec le colonel Dickson, et que le
+colonel, ayant insult&eacute; mistress Norton, c'est &agrave; moi qu'il doit compte de
+l'outrage!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>M. de Solis resta un moment sans r&eacute;pondre, puis, avec un l&eacute;ger rictus
+des l&egrave;vres qui semblait souligner l'impossibilit&eacute; de cette substitution
+d'un adversaire &agrave; un autre:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai envoy&eacute; mes t&eacute;moins au colonel. La rencontre est d&eacute;cid&eacute;e. L'heure
+est fix&eacute;e. Je ne puis, sous aucun pr&eacute;texte, ne pas me trouver &agrave; un
+rendez-vous que j'ai demand&eacute; moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant, r&eacute;pondit vivement Richard, que, pour l'honneur de
+celle dont vous me parlez, l'adversaire du colonel Dickson soit le mari
+de mistress Norton!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me comprenez pas? dit Norton assez brusquement. Nous sommes
+ici pourtant deux hommes qui pouvons et devons nous dire la v&eacute;rit&eacute; tout
+enti&egrave;re. Vous vous battriez pour Sylvia parce que vous l'aimez!
+J'entends me battre pour elle, moi, parce que je veux qu'on la
+respecte. La situation est nette, je pense.</p>
+
+<p>Georges, tr&egrave;s p&acirc;le, voulut r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour qu'on la respect&acirc;t que j'ai d&eacute;fendu au colonel Dickson....</p>
+
+<p>&mdash;Et de quel droit? dit Norton. Je suis encore le mari! Mon privil&egrave;ge
+est de m'occuper seul de celle qui porte mon nom, et tant qu'elle le
+portera, ce nom, je revendiquerai ce privil&egrave;ge. Et c'est encore le
+meilleur moyen, je pense, de faire taire le calomniateur!</p>
+
+<p>&mdash;Tant qu'elle portera votre nom?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.... Rien qui ne soit pour vous un espoir et pour elle une
+d&eacute;livrance.</p>
+
+<p>&mdash;Norton! fit M. de Solis, avec un accent o&ugrave; passait l'&eacute;cho de toute
+l'amiti&eacute; d'autrefois.</p>
+
+<p>L'Am&eacute;ricain le regarda de ses yeux farouches, et la voix rauque:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! en v&eacute;rit&eacute;, vous, ne m'interrogez pas, ne dites pas un mot de
+plus!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami!</p>
+
+<p>Le mot fit passer comme un nuage sur le visage de Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, au nom m&ecirc;me d'une amiti&eacute; qui ne vous a point, para&icirc;t-il,
+enlev&eacute; le droit de voler l'affection de celle que j'aimais le plus au
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Voler?... fit le marquis, se levant vivement.</p>
+
+<p>Le Yankee, assis et le regardant bien en face, continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Arracher, emporter, qu'importe le mot? Ce qui est le fait, c'est la
+souffrance assise &agrave; mon foyer, c'est la d&eacute;solation et la d&eacute;ception dans
+ce c&oelig;ur gonfl&eacute; et qui &eacute;clate&mdash;et de ses poings rudes il se frappait la
+poitrine&mdash;c'est la douleur, c'est la torture, c'est la s&eacute;paration, c'est
+le divorce! Voil&agrave;!</p>
+
+<p>Le divorce! ce mot tombait l&agrave; comme un coup de foudre. Le divorce!
+Georges n'y avait pas pens&eacute;. Le divorce?... Lui qui r&ecirc;vait la libert&eacute;,
+Norton lui-m&ecirc;me la lui apportait&mdash;et l&agrave;, presque sous la loyale main de
+cet homme, dans le buvard, cach&eacute;e comme une arme de l&acirc;che, il y avait
+une lettre, la lettre destin&eacute;e &agrave; la femme, la lettre qui disait:
+&laquo;Affranchissons-nous! fuyons! soyons libres!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez peut-&ecirc;tre, dit Norton avec une violente expression de
+souffrance&mdash;vous croyez aimer celle que vous avez rencontr&eacute;e autrefois
+et qui vous plaisait? Allons donc! Je vais vous dire, moi, ce que c'est
+d'aimer? C'est de vivre uniquement pour une cr&eacute;ature ador&eacute;e; et
+pourtant, en voyant que l'existence qu'elle partage la torture et la
+tue, c'est de lui rendre cette libert&eacute; que notre loi nous permet, et
+ensuite d'emporter avec soi, pour toute consolation, le souvenir et la
+joie du sacrifice. Oui, voil&agrave; l'affection vraie, l'amour vrai, le
+d&eacute;vouement vrai.... Tout le reste? Du d&eacute;sir... ou des phrases!</p>
+
+<p>&mdash;Norton....</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez vous battre avec le colonel Dickson, parce qu'il l'a
+insult&eacute;e? Plus que lui, je l'ai calomni&eacute;e, moi qui lui ai jet&eacute; au
+visage....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'&eacute;tais fou! Mais la rage me secouait et le soup&ccedil;on....</p>
+
+<p>&mdash;Le soup&ccedil;on? dit Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit franchement le Yankee, je vous soup&ccedil;onnais! Je vous
+accusais!... Et pourquoi ne vous aurais-je pas accus&eacute;?... Parbleu! vous
+n'&eacute;tiez pas assez vil, j'en suis certain, &eacute;tant mon ami, pour prendre,
+avec la joie de mon foyer, l'honneur de mon nom.... Cela, j'en suis
+certain, vous ne l'auriez pas fait!</p>
+
+<p>Un geste rapide, un geste &eacute;perdu de Solis r&eacute;pondait, pas un mot ne
+venant aux l&egrave;vres du jeune homme et la pens&eacute;e de la lettre inf&acirc;me lui
+tordant le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sachant qu'elle gardait au fond de sa pens&eacute;e un souvenir
+d'autrefois, vous avez eu comme une satisfaction d'amour-propre &agrave; voir
+s'il n'&eacute;tait pas mort, ce souvenir, s'il pouvait revivre, si cette femme
+n'avait pas oubli&eacute; votre nom, est-ce que je sais? Et vous avez remu&eacute; les
+cendres &eacute;teintes! Et que le c&oelig;ur de Sylvia qui venait vers moi
+lentement, touch&eacute; du d&eacute;vouement de tout une existence que je lui
+donnais, moi, &agrave; d&eacute;faut d'une passion d'une heure; que ce c&oelig;ur
+s'&eacute;loign&acirc;t de moi et que j'en souffrisse et que je devinsse jaloux et
+fou jusqu'&agrave; soup&ccedil;onner et menacer une femme; eh! parbleu, &ccedil;a, que vous
+importait! Vous &eacute;tiez dans votre r&ocirc;le! Qu'est-ce qu'une amiti&eacute;, m&ecirc;me de
+fr&egrave;re, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un amour, m&ecirc;me d'antan? Et souffre mari, pleure va,
+c'est ton lot; et brise-toi, foyer d'honn&ecirc;tet&eacute;! J'aime, moi, l'amoureux,
+le passant, le fant&ocirc;me d'autrefois. J'aime, j'aime de toute mon &acirc;me! Et
+j'ai bien, je pense, le droit d'&ecirc;tre aim&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure... dit Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes la passion, n'est-ce pas?... interrompit Norton qui
+redressait sa haute taille. La passion? Cela dit tout, cela r&eacute;pond &agrave;
+tout. Soit. Aimez cette femme, puisqu'elle vous aime; mais, je vous le
+r&eacute;p&egrave;te et j'ai le devoir et le droit de vous le r&eacute;p&eacute;ter, tant que vous
+ne pourrez, aux yeux du monde, &ecirc;tre pour elle que le scandale, laissez
+le soin de la d&eacute;fendre &agrave; celui qui est le protecteur de par la loi.</p>
+
+<p>&mdash;Mistress Norton est la plus honn&ecirc;te des femmes! s'&eacute;cria Solis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que je veux que personne ne se m&ecirc;le de prot&eacute;ger son
+honn&ecirc;tet&eacute;! Moi! moi seul!</p>
+
+<p>&mdash;Et, encore une fois, vous voulez?...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, dit Norton, je vous le redis nettement, que ce soit &agrave; moi,
+seulement &agrave; moi, que le colonel Dickson rende raison de ses insultes. Le
+monde alors ne se demandera pas comment il se fait que, lorsque mistress
+Norton a un mari pour la d&eacute;fendre, elle trouve, pour prendre en main sa
+cause, un &eacute;tranger!</p>
+
+<p>&mdash;Un &eacute;tranger qui la v&eacute;n&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc la v&eacute;rit&eacute;: un &eacute;tranger qui l'aime. Et, cette v&eacute;rit&eacute;, que le
+monde, notre monde, ce fameux monde qui fait l'opinion en France, la
+soup&ccedil;onne, cette v&eacute;rit&eacute;-l&agrave;, et voil&agrave; Sylvia perdue!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas, dit fermement le marquis, faire d'excuses au colonel
+Dickson.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez vous battre avec lui dans huit jours, pour une cause
+quelconque que vous imaginerez comme bon vous semblera, si le colonel
+est en &eacute;tat de tenir une arme apr&egrave;s notre rencontre. Mais, ce soir, le
+colonel me trouvera, moi, sur le terrain. Montgomery s'est charg&eacute; de
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre volont&eacute;? dit Georges de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon ordre, r&eacute;pondit Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant?</p>
+
+<p>Le marquis avait envie de tendre la main &agrave; cet homme, de lui demander
+pardon, de lutter de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; avec ce <i>roi du fer</i>, l'homme des
+dollars et des chiffres, des <i>business</i> et des labeurs de t&acirc;cherons,
+plus chevaleresque qu'un gentilhomme dans son m&acirc;le sacrifice, et dans
+l'&eacute;touffement de son amour.</p>
+
+<p>Le divorce! Lui, Georges de Solis, lui, &eacute;go&iuml;ste, avait song&eacute; &agrave; enlever
+Sylvia? Et Norton la donnait. Et Norton s'immolait &agrave; elle.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, r&eacute;pondit froidement l'Am&eacute;ricain, je n'ai plus rien &agrave; vous
+dire.</p>
+
+<p>Il sortit sans que M. de Solis e&ucirc;t le courage d'ajouter un mot. Le
+marquis le laissait partir, entendant s'&eacute;loigner les pas lourds et
+lents, comme lass&eacute;s, du Yankee.</p>
+
+<p>Mais lorsque la marquise, tr&egrave;s &eacute;mue, ayant, toute seule, pens&eacute; &agrave; ces
+histoires de cours d'assises o&ugrave; le mari arm&eacute; d'un revolver&mdash;le revolver
+am&eacute;ricain, autre forme du <i>mildew</i>&mdash;se dresse tout &agrave; coup entre la femme
+et l'amant, lorsque M<sup>me</sup> de Solis, inqui&egrave;te, rentra chez son fils pour
+lui demander: &laquo;Eh bien?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Solis, ce Richard est le plus loyal des hommes.</p>
+
+<p>Et la marquise remarqua qu'&agrave; la flamme d'une bougie rouge allum&eacute;e
+encore, Georges avait br&ucirc;l&eacute; un papier dont les cendres flottaient autour
+du bougeoir, comme des ailes noires de papillons consum&eacute;s....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2>
+
+
+<p>Apr&egrave;s M. de Solis, Richard Norton voulait voir Sylvia. Son parti &eacute;tait
+pris depuis la veille. Il avait trop aim&eacute; cette femme pour en devenir le
+bourreau et, puisque les prescriptions du docteur Fargeas &eacute;taient
+formelles, il laisserait Sylvia en France. Seul il prendrait place sur
+la <i>Normandie</i>. Il voulait montrer &agrave; mistress Norton combien il
+l'aimait.</p>
+
+<p>Sylvia achevait sa toilette au moment o&ugrave; il se fit annoncer chez elle.
+Elle mettait son chapeau, et la femme de chambre, qu'elle cong&eacute;dia en
+apercevant Richard, lui tendait ses gants.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sortiez? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais essayer de suivre les recommandations de M. Fargeas:
+prendre l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette, fit Norton, de retarder votre promenade; j'ai &agrave; vous
+parler, Sylvia. Oh! ce ne sera pas long! Mais j'ai &agrave; m'expliquer
+enti&egrave;rement, froidement avec vous. Explication tout &agrave; fait n&eacute;cessaire
+pour notre commune dignit&eacute;, notre repos commun.</p>
+
+<p>Sylvia &ocirc;ta son chapeau et s'asseyant en face de Norton:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tout le loisir de vous expliquer, comme vous dites. J'allais
+chez ces p&ecirc;cheurs, dans cette pauvre maison o&ugrave; l'on m'a vue, para&icirc;t-il,
+l'autre jour. Cette fois ce n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; &Eacute;va, mais moi qu'on e&ucirc;t pu
+suivre et &eacute;pier en toute r&eacute;alit&eacute;. J'ai chang&eacute; d'id&eacute;es. Je ne sortirai
+plus!</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous, demanda Norton, que j'envoie &agrave; ces pauvres gens ce que
+vous comptiez leur porter?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Le petit Francis viendra lui-m&ecirc;me comme je le lui ai permis, s'il
+ne me voit pas dans un moment. J'&eacute;tais en retard. Il est peut-&ecirc;tre en
+route.</p>
+
+<p>Norton eut, sur ses l&egrave;vres ras&eacute;es, un sourire triste, et la voix tr&egrave;s
+calme, presque douce, faisant un visible effort pour ma&icirc;triser une
+&eacute;motion int&eacute;rieure qui se trahissait malgr&eacute; lui:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous inqui&eacute;tez beaucoup, dit-il, en la regardant avec une
+expression d'infinie tendresse, des gens qui souffrent de la mis&egrave;re;
+vous avez raison. Je ne sais rien de plus lugubre. Mais il est d'autres
+souffrances pourtant qui m&eacute;ritent un peu de piti&eacute;.</p>
+
+<p>Sylvia r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais assez ce que c'est que souffrir pour donner de la piti&eacute; &agrave;
+toutes les souffrances!</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez alors comprendre ce qu'est la douleur de la jalousie et
+jusqu'o&ugrave; elle peut pousser un &ecirc;tre qui aime!</p>
+
+<p>Il y avait dans ses paroles comme un remords, une excuse de sa violence
+pass&eacute;e. Mais la blessure morale de Sylvia &eacute;tait trop r&eacute;cente et avait
+&eacute;t&eacute; trop forte pour que la femme pardonn&acirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'admets pas beaucoup, dit-elle am&egrave;rement, que la jalousie permette
+&agrave; un &ecirc;tre qui juge, d'outrager et de menacer comme vous m'avez menac&eacute;e
+et outrag&eacute;e!</p>
+
+<p>Norton tortillait machinalement la pointe de sa barbe rousse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous avez raison de me parler avec cette franchise! C'est de
+ces menaces et de ces outrages que je veux vous entretenir.</p>
+
+<p>&mdash;Encore?</p>
+
+<p>Il hocha la t&ecirc;te, fit un geste las et r&eacute;sign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! regardez-moi, Sylvia! Suis-je le m&ecirc;me homme qu'hier? J'ai beaucoup
+pens&eacute;, song&eacute;.... J'ai rev&eacute;cu, en quelques heures, toute ma vie.... Fou
+de col&egrave;re, j'&eacute;tais capable de vous emporter, hier, comme une proie, vers
+cette Am&eacute;rique o&ugrave; j'ai trop tard&eacute; &agrave; revenir... &agrave; cause de vous... et o&ugrave;
+d&eacute;cid&eacute;ment je vais revenir bient&ocirc;t....</p>
+
+<p>Sylvia laissa &eacute;chapper un mouvement d'inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Il pr&eacute;cisa:</p>
+
+<p>&mdash;Vous remarquerez que je ne vous parle plus de partir avec moi! Non, je
+ne vous demanderais pas de me suivre, alors m&ecirc;me que le docteur Fargeas
+m'assurerait que vous n'avez plus besoin de ses soins.... Vous ne me
+remerciez pas?... Je vous en sais gr&eacute;!... Vous voyez que j'ai beaucoup
+r&eacute;fl&eacute;chi, Sylvia, beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit-elle, &eacute;tonn&eacute;e, je ne vous reconnais pas!</p>
+
+<p>Elle le regardait, de ses beaux yeux profonds.</p>
+
+<p>Il r&eacute;pliqua, non sans fiert&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pourriez dire que vous me reconnaissez, au contraire! Ce serait
+plus juste. Je croyais vous avoir appris &agrave; estimer mon d&eacute;vouement avant
+de vous donner &agrave; redouter une col&egrave;re dont je regrette l'explosion, je
+vous le r&eacute;p&egrave;te encore.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit Sylvia. Je n'aurais jamais d&ucirc; oublier vos bont&eacute;s
+pass&eacute;es. Je vous demande pardon!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous douteriez jamais, j'en suis bien certain, du parti que
+j'ai pris apr&egrave;s les longues, les am&egrave;res r&eacute;flexions de ces derni&egrave;res
+heures.... Vous ne m'aimez pas, Sylvia.... Je crois que vous ne m'avez
+jamais aim&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous....</p>
+
+<p>Il l'interrompit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Si je n'en suis plus &agrave; la col&egrave;re, nous n'en sommes plus &agrave; la
+politesse. Vous avez ob&eacute;i &agrave; votre p&egrave;re en m'&eacute;pousant... mais, en
+m'&eacute;pousant, votre c&oelig;ur allait probablement &agrave; un autre!</p>
+
+<p>Elle leva les yeux sur le clair regard de Norton et r&eacute;pondit avec
+l'accent sinc&egrave;re et franc d'une honn&ecirc;te femme:</p>
+
+<p>&mdash;En vous &eacute;pousant, je ne songeais plus &agrave; personne, esp&eacute;rant bien que ma
+vie nouvelle ne me ferait jamais rien regretter et certaine de tenir
+toujours, loyalement, le serment que je pr&ecirc;tais!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Norton.</p>
+
+<p>Et comme si du fond du pass&eacute; une voix lointaine, une voix ironiquement
+cruelle e&ucirc;t r&eacute;p&eacute;t&eacute;e pour lui le serment d'autrefois, il le redit aussi,
+lentement, avec quelque chose de bris&eacute; dans la parole, ce serment pr&ecirc;t&eacute;
+sous la cloche fleurie, la cloche de roses: &laquo;Je jure de rester fid&egrave;le &agrave;
+celui que je prends dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans
+la sant&eacute; comme dans la maladie, dans la pauvret&eacute; comme dans la
+richesse.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, r&eacute;sumant:&mdash;Ce serment, vous l'avez tenu, Sylvia. J'ai &eacute;t&eacute; indigne
+de moi, indigne de vous, en vous accusant. Et moi, qui jurais de vous
+donner le bonheur absolu, mon serment, moi, je ne l'ai pas tenu, je n'ai
+pas su le tenir!...</p>
+
+<p>Sylvia ne comprenait plus, mais toute sa bonne foi se r&eacute;voltait
+d'instinct contre l'accusation que cet homme loyal portait contre
+lui-m&ecirc;me. Elle eut encore, comme pour protester, un &eacute;lan qu'il r&eacute;prima
+bien vite, continuant son esp&egrave;ce de confession d'un ton froid, ferme,
+attrist&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'est t&eacute;moin que j'ai tout essay&eacute; pour que vous fussiez heureuse,
+vraiment, absolument heureuse! Je n'avais d'autre ambition que celle-l&agrave;.
+Je savais tr&egrave;s bien que je n'&eacute;tais pas un h&eacute;ros de roman, et que
+l'existence que je vous offrais &eacute;tait, pour une nature comme la v&ocirc;tre,
+un peu trop monotone, un peu trop s&eacute;v&egrave;re. Que voulez-vous? J'ai tant de
+choses en t&ecirc;te. Des grappes d'hommes que je tire apr&egrave;s moi et qu'il faut
+vivre. Et puis je me sentais pour vous un tel d&eacute;vouement que j'esp&eacute;rais
+que vous ne regretteriez rien du pass&eacute;. Je m'&eacute;tais tromp&eacute;. Je suis trop
+violent, je suis trop brusque. Je n'ai pas su prendre possession de ce
+c&oelig;ur que j'aurais voulu tout &agrave; moi. Je vous voyais&mdash;avec quel
+d&eacute;sespoir!&mdash;devenir p&acirc;le, vous attrister chaque jour davantage, et quand
+j'ai appris ici, dans ce pays o&ugrave; j'esp&eacute;rais que vous retrouveriez la
+sant&eacute; et o&ugrave; vous avez retrouv&eacute;... quoi? tout ce que vous regrettiez...
+quand j'ai appris que ce qui vous navrait et vous accablait ainsi
+c'&eacute;tait le souvenir d'un amour mort... mort, non pas, mais endormi...
+alors je n'ai pas &eacute;t&eacute; ma&icirc;tre de moi. Tout mon amour, &agrave; moi, s'est
+r&eacute;volt&eacute;, les paroles de rage sont mont&eacute;es &agrave; mes l&egrave;vres comme des
+sanglots, et j'ai laiss&eacute; &eacute;chapper des mots irr&eacute;parables peut-&ecirc;tre, mais
+que je regrette jusqu'au fond de l'&acirc;me et dont je vous demande pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon?... s'&eacute;cria Sylvia. Vous! A moi?</p>
+
+<p>Elle se rappelait les paroles de Georges, elle se disait qu'elle les
+avait entendues, &eacute;cout&eacute;es avec une volupt&eacute; secr&egrave;te. Elle avait presque
+envie de crier qu'elle &eacute;tait coupable. Et c'&eacute;tait Norton qui demandait
+qu'on lui pardonn&acirc;t!</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re, Sylvia, que vous oublierez cette heure de col&egrave;re en faveur
+des ann&eacute;es d'affection et de respect que je vous avais vou&eacute;s. Je ne me
+consolerais jamais de vous laisser un autre souvenir que celui d'un
+homme que vous respectiez si vous ne l'avez pas aim&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Un souvenir? Comment? Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>Elle devinait que le mot supr&ecirc;me d'un tel entretien n'avait pas encore
+&eacute;t&eacute; prononc&eacute; et elle l'attendait, anxieuse, presque effray&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout simple, dit Norton, r&eacute;solu.</p>
+
+<p>Et r&eacute;p&eacute;tant avec une sorte d'insistance, comme s'il e&ucirc;t pris plaisir &agrave;
+se faire souffrir lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'aimez pas, vous ne m'aimerez jamais. L'existence que je vous
+ai faite, en d&eacute;pit de ma bonne volont&eacute; et de mon affection, vous tue.
+L'union qu'avait souhait&eacute;e votre p&egrave;re et que vous aviez accept&eacute;e est
+devenue une prison. La loi vous donne un moyen d'en sortir.</p>
+
+<p>&mdash;La loi? balbutia Sylvia.</p>
+
+<p>Norton laissa tomber enfin le mot:</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Le divorce.</p>
+
+<p>Elle tressaillit.</p>
+
+<p>Mais lui, froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien n'est plus simple. Malheureuse avec moi, vous pouvez &ecirc;tre
+heureuse une fois libre. Si je n'acceptais pas ce moyen, je serais un
+&eacute;go&iuml;ste. Et je puis &ecirc;tre un farouche, un violent... je ne suis pas un
+&eacute;go&iuml;ste, Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est vous qui voulez....</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi. Je vous aime assez pour faire ce sacrifice. Voil&agrave; o&ugrave; m'a
+conduit la r&eacute;flexion de cette nuit. Je ne vous dis point que je n'en
+souffre pas, mais peu importe! L'homme est fait pour souffrir!</p>
+
+<p>&mdash;Mais si je n'acceptais pas, moi? dit-elle vivement.</p>
+
+<p>Il leva les yeux sur elle, et tr&egrave;s doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?... Par honneur, par reconnaissance ou par charit&eacute;? Je
+pourrais me laisser prendre &agrave; votre d&eacute;vouement, je ne tarderais pas &agrave;
+m'en repentir en voyant que vous le regrettez! Non! Je vous ai dit que
+ce que j'ai r&eacute;solu de faire, je le fais! J'ai dans ma vie &acirc;pre et rude,
+mais dont je ne me plains pas, accompli tout ce que j'ai voulu...
+tout... except&eacute; d'&ecirc;tre aim&eacute;.... Il d&eacute;pend de moi, du moins, de vous
+prouver que j'&eacute;tais digne de vous!... Et vous jugerez lequel est le
+plus grand de l'amour qui d&eacute;sire ou de celui qui se sacrifie!</p>
+
+<p>&mdash;Votre volont&eacute; est-elle un ordre? demanda Sylvia apr&egrave;s un moment de
+r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>&mdash;Un ordre, r&eacute;pondit-il. Oui, un ordre. Le dernier. Le sort a voulu que
+la joie d'avoir un enfant nous f&ucirc;t refus&eacute;e. J'avais souvent compt&eacute;, pour
+vous ramener &agrave; moi, sur la douce voix d'un cher petit &ecirc;tre.... Non! Tout
+est bien! Le divorce n'est douloureux que lorsqu'il frappe des innocents
+en s&eacute;parant deux malheureux. Les enfants ont tout &agrave; y perdre.... Nous
+sommes libres.... Je n'aurais ni le droit ni le courage de briser notre
+union si, entre nous deux, un pauvre enfant f&ucirc;t l&agrave; pour souffrir!</p>
+
+<p>Il ajouta r&eacute;solument:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&eacute;j&agrave; consult&eacute; un solicitor:</p>
+
+<p>&mdash;Un solicitor? dit Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut un avocat pour toute la question l&eacute;gale. Le seul fait pour
+vous de demeurer &eacute;loign&eacute;e de moi, en France, pendant un certain laps de
+temps, un an, je crois, entra&icirc;nera la s&eacute;paration, je veux dire le
+divorce. Mais je tiens &agrave; ce que la demande soit formul&eacute;e de mani&egrave;re &agrave; ce
+que tous les torts, tous... soient de mon c&ocirc;t&eacute;. La formule une fois
+r&eacute;dig&eacute;e, M. Cadogan vous l'apportera ici, avec moi, et cela dans
+quelques heures. Vous n'aurez plus qu'&agrave; signer, et....</p>
+
+<p>&mdash;M. Cadogan?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez, M. Cadogan?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup, entendant du bruit et se demandant qui venait
+l&agrave;.</p>
+
+<p>Quelqu'un frappait &agrave; la porte. Norton laissa &eacute;chapper un mouvement
+d'ennui.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tout dit, fit-il, mais on ne peut donc pas &ecirc;tre seuls!</p>
+
+<p>&mdash;C'est &Eacute;va, dit Sylvia.</p>
+
+<p>Et la voix de la jeune fille, entendue &agrave; travers la porte, calma le
+d&eacute;pit de Richard qui alla lui-m&ecirc;me ouvrir et se trouva en face d'&Eacute;va
+poussant devant elle le petit Francis Ruaud, timide, h&eacute;sitant, sa
+casquette &agrave; la main, avec des cheveux embroussaill&eacute;s toujours, mais des
+v&ecirc;tements plus propres qu'autrefois.</p>
+
+<p>La jeune fille le tenait par les &eacute;paules et lui disait, pendant qu'il
+semblait avoir envie de fuir:</p>
+
+<p>&mdash;Entre donc! Voici mistress Norton... et M. Norton! Il ne te mangera
+pas!</p>
+
+<p>Et l'enfant, un peu farouche, l'air honteux, baissant le front:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien, mademoiselle.... Mais... c'est que mes souliers... la
+vase....</p>
+
+<p>Il montrait le cuir humide de ses grosses chaussures.</p>
+
+<p>&mdash;Voici un gar&ccedil;on qui tient absolument &agrave; voir Sylvia, dit &Eacute;va en le
+menant jusqu'&agrave; Norton.</p>
+
+<p>Le petit Francis restait l&agrave;, muet, attendant qu'on l'interroge&acirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi es-tu venu? dit Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Dame, madame, fit-il en tournant sa casquette, vous m'aviez dit comme
+&ccedil;a que si vous ne veniez pas, je pouvais....</p>
+
+<p>&Eacute;va regardait tour &agrave; tour Norton et Sylvia avec le vague instinct
+qu'elle avait troubl&eacute; un entretien grave.</p>
+
+<p>Qu'y avait-il donc? Est-ce que Francis Ruaud les g&ecirc;nait?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as quelque chose? dit-elle &agrave; Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? fit Richard. Rien. Demande &agrave; Sylvia. Que veux-tu que j'aie?</p>
+
+<p>Et se tournant vers Francis Ruaud:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon enfant, tu venais parler &agrave; mistress Norton....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas de choses importantes!... C'est maman qui m'a dit comme &ccedil;a:
+&laquo;Puisque la dame ne vient pas, vas-y &agrave; la villa, et n'oublie pas,
+Francis! N'oublie pas!...&raquo; Comme si je pouvais oublier!</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre m&egrave;re qui vous envoie? dit Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;C'est maman....</p>
+
+<p>&mdash;Elle est mieux portante, la pauvre femme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Oh! oui, madame.</p>
+
+<p>L'enfant s'arr&ecirc;ta, se gratta le front et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je dis oui, et c'est oui et non. Oui, &agrave; cause d'elle; non, &agrave;
+cause de papa!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, demanda &Eacute;va, le p&egrave;re Ruaud?</p>
+
+<p>Francis hocha la t&ecirc;te, tout triste:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne m'en parlez pas! Ils n'ont vraiment pas de chance, mes vieux!
+Quand ce n'est pas l'un, c'est l'autre. Maman se levait, allait,
+venait... vous savez bien, mademoiselle... son tour de reins, gu&eacute;ri...
+et voil&agrave; que papa, crac! en d&eacute;barquant mercredi matin, le pied lui a
+manqu&eacute;, et alors quoi! il a but&eacute; sur une mauvaise pierre, le genou a
+port&eacute;, et &ccedil;a a gonfl&eacute;, gonfl&eacute;!... Le m&eacute;decin dit comme &ccedil;a que &ccedil;a
+pourrait bien &ecirc;tre mauvais. Il a parl&eacute; d'op&eacute;ration, le m&eacute;decin. C'est ce
+que maman m'a dit de vous dire, madame. Ah! &ccedil;a ne serait pas heureux...
+heureux... d'avoir plus qu'une jambe!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre homme! dit Sylvia.</p>
+
+<p>Norton s'&eacute;tait approch&eacute; du petit, et regardant l'enfant:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ton p&egrave;re?... Il se d&eacute;sole?... Naturellement.</p>
+
+<p>Une lueur claire, bizarre, passa dans les yeux vert de mer de Francis
+et, avec une finesse de petit Normand:</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore bien dr&ocirc;le tout &ccedil;a, allez, monsieur! moi, &ccedil;a me fait gros
+c&oelig;ur, n'est-ce pas? de voir le p&egrave;re &eacute;tendu comme &ccedil;a et la jambe dans
+une machine... un appareil... qu'on a dit... et pourtant, cet
+accident-l&agrave;, c'est &eacute;tonnant, &ccedil;a fera peut-&ecirc;tre que....</p>
+
+<p>&mdash;Que quoi?... dit &Eacute;va.</p>
+
+<p>L'enfant h&eacute;sitait, comme s'il n'osait parler.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si c'est bien &agrave; moi de jaser....</p>
+
+<p>Puis prenant son parti:</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s &ccedil;a, au fait, vous savez bien comment ils &eacute;taient entre eux, papa
+et maman?... Vous avez vu &ccedil;a?... leurs chamailleries! Ils ne se
+convenaient pas, quoi! Ils se cherchaient des raisons.... C'est vrai que
+le p&egrave;re avait le tort de trop...&mdash;et il fit le geste de boire&mdash;et
+peut-&ecirc;tre bien que quand il a but&eacute;, c'est &agrave; cause d'un peu de
+<i>Calvados</i>!... Mais pas m&eacute;chant au fond, mon p&egrave;re Ruaud.... Et pourtant,
+ah! maman n'en voulait plus de papa! Oh!... fini! c'&eacute;tait fini, ils
+allaient se s&eacute;parer!</p>
+
+<p>Le regard de Norton et celui de Sylvia se crois&egrave;rent d'instinct,
+&eacute;lectriquement.</p>
+
+<p>&mdash;Se s&eacute;parer? fit Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? dit Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! r&eacute;pondit l'enfant.... Maman en avait assez de toujours trimer
+pour rien, parce que si le p&egrave;re a du courage au travail, il est faible,
+cet homme, il se laisse pousser par un tas de fain&eacute;ants vers les bol&eacute;es
+de cidre.... Et il en faut pas mal des poissons et des tourteaux, pour
+payer les tourn&eacute;es d'eaux-de-vie et de boisson.... Alors maman disait:
+&laquo;C'est trop &agrave; la fin, c'est trop!... Tu n'y vois donc pas clair? Tu as
+donc une taie sur l'&oelig;il comme les merlans de l'an dernier? On s'&eacute;chine
+&agrave; tenir la maison propre, &agrave; ne pas faire de dettes et, au bout de l'an,
+le tout a pass&eacute; en chopines!... Eh bien! non!... Chacun de son c&ocirc;t&eacute;....
+Toi &agrave; la bouteille, moi &agrave; ma couture. Et va comme je te pousse!&raquo; Et ils
+y pensaient, monsieur et madame, &agrave; s'en aller, toi ici, moi l&agrave;, et ils
+l'auraient fait un de ces quatre matins.... Et quand le p&egrave;re disait: &laquo;Tu
+sais que &ccedil;a co&ucirc;te pour se s&eacute;parer!&mdash;&Ccedil;a co&ucirc;te la peine de prendre ses
+cliques et ses claques et d'aller droit devant soi, que r&eacute;pondait la
+bourgeoise. Oh! pas de juges! pas de tribunal! Va &agrave; droite, je vais &agrave;
+gauche! J'en ai assez!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Francis? demanda &Eacute;va.</p>
+
+<p>Norton &eacute;tait p&acirc;le et maintenant Sylvia ne le regardait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dans tout &ccedil;a, b&eacute;dame, dit l'enfant, je payais les pots cass&eacute;s,
+qu'est-ce que vous voulez? Moi, entre eux, je ne pouvais pas choisir,
+pas vrai? Je les aime tous deux, quoi! Je me disais: &laquo;Si c'est &ccedil;a, je
+travaillerai avec le p&egrave;re et, quand j'aurai mis de c&ocirc;t&eacute; des sous ou une
+pi&egrave;ce blanche&mdash;est-ce qu'on sait?&mdash;eh bien! je porterai &ccedil;a &agrave; la maman!&raquo;
+Seulement, Dieu merci, je crois bien que j'aurai pas besoin de &ccedil;a. Ils
+s'&eacute;taient chamaill&eacute;s, les vieux, le matin du jour o&ugrave;, en descendant du
+bateau, le p&egrave;re&mdash;et Francis Ruaud fit un mouvement pour simuler un homme
+qui tombe&mdash;et cette fois-l&agrave;, je croyais bien que c'&eacute;tait une affaire
+r&eacute;gl&eacute;e. Oh! une sc&egrave;ne celle-l&agrave;! une sc&egrave;ne!... Pomm&eacute;e! Maman avait d&eacute;j&agrave;
+fait son paquet, et elle pleurait, allez, tout en disant: &laquo;Non, c'est
+plus possible, c'est plus Dieu possible!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Elle pleurait? dit lentement Norton, en cherchant, cette fois, les
+yeux de Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! r&eacute;p&eacute;ta l'enfant, se quitter! &Ccedil;a fait, comme dit papa, grouiller
+quelque chose dans l'estomac.</p>
+
+<p>&mdash;Alors? dit Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand on l'a rapport&eacute; comme &ccedil;a, &agrave; bras, sur deux rames, et si
+p&acirc;le, le p&egrave;re, blanc comme une serviette, alors, oh! elle n'a plus rien
+dit, maman! Elle s'est mise &agrave; le soigner. Si! Je me trompe. Elle a dit:
+&laquo;Te voil&agrave; bien, ah! bien, te voil&agrave; bien! Et c'est encore moi qui vais
+avoir la peine maintenant!...&raquo; Et dame, elle en a, la pauvre, et elle
+s'en donne de la peine! Et elle dit comme &ccedil;a, vingt fois, peut-&ecirc;tre, au
+jour la journ&eacute;e: &laquo;C'est pourtant vrai que j'allais te planter l&agrave;, vieux,
+et que je n'en pouvais plus, vrai de vrai, et que j'en avais par-dessus
+le dos, vois-tu, Ruaud, avec ta bouteille et tes.... Rien!... enfin, des
+mauvaises cr&eacute;atures.... Mais c'est pas le moment de te laisser l&agrave;,
+n'est-ce pas? c'est pas le moment puisque t'as pas de chance.
+D'ailleurs, quoi! on a pris l'habitude de tirer le licol ensemble.... Eh
+bien, o&ugrave; la ch&egrave;vre est attach&eacute;e, il faut qu'elle broute! Restons
+ensemble!&raquo; Et d'entendre &ccedil;a, je ne dis rien, moi, vous comprenez, fit le
+petit Ruaud, mais, tout de m&ecirc;me, &ccedil;a me fait plaisir!</p>
+
+<p>&mdash;Et elle reste? dit Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre p&egrave;re? demanda Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Lui!... Ah! lui de dire qu'il dit: &laquo;Faut peut-&ecirc;tre, qui sait? &ecirc;tre
+malheureux pour s'aimer! Embrasse-moi, ma pauvre vieille, va!&raquo; Et quand
+je les vois qui ont comme &ccedil;a les yeux mouill&eacute;s, en se donnant la main,
+je me dis &agrave; mon tour: &laquo;Tout de m&ecirc;me, si &ccedil;a les r&eacute;unissait, l'accident,
+tu ne serais pas m&eacute;content, mon petit Francis!...&raquo; C'est si dur, allez,
+monsieur, mesdames, si dur, de voir que ceux qu'on aime ne s'entendent
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut peut-&ecirc;tre &ecirc;tre malheureux pour s'aimer! dit alors lentement
+Norton en r&eacute;p&eacute;tant les paroles du marin.</p>
+
+<p>Il pensait qu'il ne se croyait pas heureux, pourtant; non, pas
+heureux.... Mais, comme s'il e&ucirc;t peur, apr&egrave;s l'odieux de la brutalit&eacute;,
+d'avoir le ridicule de la sensibilit&eacute;, il secoua la t&ecirc;te et demanda
+brusquement &agrave; l'enfant:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est ta maison, mon gar&ccedil;on?</p>
+
+<p>&mdash;Tout l&agrave;-bas! sur le chemin de Tourgeville, dit-il en souriant &agrave; &Eacute;va.
+Mademoiselle en conna&icirc;t bien le chemin!</p>
+
+<p>&mdash;Et je vais t'y conduire, proposa miss Meredith.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vais avec toi! dit Richard &agrave; Francis. J'ai &agrave; sortir.</p>
+
+<p>Pendant que Sylvia, tr&egrave;s troubl&eacute;e par ce que, dans son inconscience,
+l'enfant venait de remuer en elle de pens&eacute;es, &Eacute;va disait &agrave; Norton:</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es &eacute;mu!</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu? fit-il. L'histoire de ce marin, peut-&ecirc;tre! Et, vois... comme
+j'ai &agrave; accomplir quelque chose de grave&mdash;une affaire&mdash;je veux d'abord
+faire acte de charit&eacute;.&mdash;Un f&eacute;tiche! Comme au jeu!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu vas chez les Ruaud?</p>
+
+<p>&mdash;Charitable par &eacute;go&iuml;sme. Oui. Toi, reste avec Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Elle te le dira peut-&ecirc;tre, fit Norton.</p>
+
+<p>Et, avec un signe &agrave; Francis:</p>
+
+<p>&mdash;Viens, petit!</p>
+
+<p>Sylvia s'&eacute;tait retourn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous? demanda-t-elle &agrave; Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit il y a un moment, et je reviendrai tout &agrave; l'heure!</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez voulu! r&eacute;pondit-il en souriant.</p>
+
+<p>Il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Et je le veux!</p>
+
+<p>Comme il allait sortir, le petit Ruaud s'arr&ecirc;ta sur le pas de la porte,
+et saluant &Eacute;va et Sylvia en frottant ses pieds sur le parquet:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame!... Maman ne m'a pas seulement dit de vous annoncer le
+malheur qui est arriv&eacute; au p&egrave;re; elle a recommand&eacute; aussi de vous
+souhaiter mille prosp&eacute;rit&eacute;s!... Mille prosp&eacute;rit&eacute;s, elle a r&eacute;p&eacute;t&eacute;. Au
+revoir, madame... mademoiselle.</p>
+
+<p>Et l'enfant rejoignant Norton, n'&eacute;tait plus l&agrave;, que Sylvia, hochant la
+t&ecirc;te, r&eacute;p&eacute;tait machinalement:</p>
+
+<p>&mdash;Mille prosp&eacute;rit&eacute;s!</p>
+
+<p>Ces souhaits de bonheur, ils tombaient l&agrave; avec quelle cruaut&eacute;
+ironique!... Pour mistress Norton, le bonheur, o&ugrave; &eacute;tait-il?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2>
+
+
+<p>En voyant sortir Norton, &Eacute;va eut la sensation d'un drame cach&eacute;, le
+pressentiment d'un malheur. Il devait, entre Richard et Sylvia, s'&ecirc;tre
+&eacute;chang&eacute; des paroles graves, probablement douloureuses: la jeune fille le
+devinait. Et pourquoi Norton s'&eacute;loignait-il avec une sorte de h&acirc;te
+nerveuse qui ne lui &eacute;tait pas habituelle?</p>
+
+<p>&mdash;Si M. de Solis l'avait tromp&eacute;e? Si Norton....</p>
+
+<p>Et ces mots, elle les disait tout haut, en &eacute;veillant aussit&ocirc;t chez
+Sylvia une m&ecirc;me inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Norton?</p>
+
+<p>Sylvia r&eacute;p&eacute;tait le nom, demandant &agrave; &Eacute;va de compl&eacute;ter sa pens&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis s&ucirc;re, s'&eacute;cria la jeune fille, que Richard va servir de t&eacute;moin
+&agrave; M. de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Richard?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Solis se bat! Il doit se battre! dit &Eacute;va. Et c'est &eacute;videmment
+Richard qu'il a choisi pour second....</p>
+
+<p>&mdash;Lui?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; pourquoi tout &agrave; l'heure cette &eacute;motion!... Ah! j'aurais d&ucirc;
+deviner!</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible que Norton serve de t&eacute;moin &agrave; M. de Solis, r&eacute;pondit
+Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Deux amis, deux fr&egrave;res!</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible... impossible....</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'il y a une rencontre, c'est peut-&ecirc;tre entre....</p>
+
+<p>&mdash;Entre le marquis et le colonel Dickson.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu s&ucirc;re? Et si c'&eacute;tait, dit Sylvia &agrave; qui une pens&eacute;e nouvelle
+venait, entre Norton et....</p>
+
+<p>Brusquement elle s'interrompit, reculant devant sa propre id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je deviens folle, par exemple! Voyons.... Il est parti avec
+Francis Ruaud. Si nous allions....</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave;? dit &Eacute;va.... D'ailleurs si Richard ne t'a rien confi&eacute;, c'est qu'il
+n'y a rien. Richard n'aime que toi au monde! Il n'aurait pas de secret
+pour toi!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Il n'aime que toi au monde!&raquo; &Eacute;va ne remarqua pas l'expression de Sylvia
+et la rougeur rapide qui lui travers&egrave;rent le visage; il y avait comme de
+la honte dans ce furtif changement de physionomie, et mistress Norton,
+mal &agrave; l'aise, restait maintenant silencieuse, songeant, avec
+l'impression &eacute;trange de se trouver &agrave; moiti&eacute; &eacute;gar&eacute;e, troubl&eacute;e jusqu'&agrave;
+l'&acirc;me, &agrave; un moment de sa vie o&ugrave; tout le reste de son existence se jouait
+dans une partie confuse, comme sur le tragique caprice du hasard.</p>
+
+<p>Un domestique qui entrait annon&ccedil;ant M. Montgomery la tira de cette sorte
+de torpeur.</p>
+
+<p>Et &Eacute;va fut toute joyeuse. Montgomery allait leur dire peut-&ecirc;tre ce qui
+se passait au dehors.</p>
+
+<p>Le gros homme entra, affair&eacute;, inquiet, s'&eacute;pongeant le front.</p>
+
+<p>&mdash;Mistress Norton! Miss &Eacute;va, bonjour! Je vous salue! O&ugrave; est Norton?</p>
+
+<p>&mdash;Il est sorti tout &agrave; l'heure, r&eacute;pondit &Eacute;va.... Je croyais que vous
+deviez le voir!...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! sans doute!</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce duel? demanda &Eacute;va.</p>
+
+<p>Montgomery parut &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Le duel? Vous savez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Nous savons, oui. Mais qu'y a-t-il encore?</p>
+
+<p>L'Am&eacute;ricain haussa les &eacute;paules, s'&eacute;ventant maintenant avec son
+mouchoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le duel! Ce n'est pas &ccedil;a qui m'inqui&egrave;te. C'est ce que Norton
+ignore... c'est... mais, le duel, affaire finie, le duel!</p>
+
+<p>&mdash;Finie!</p>
+
+<p>Et &Eacute;va, joyeuse, regardait Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! dit rapidement Montgomery. Inutile d'en parler. Mais....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta tr&egrave;s ennuy&eacute;, faisant claquer sa langue contre ses dents.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien.... Rien, je vous assure, mistress Norton!... Affaires de
+commerce qui ne concernent que Norton et moi....</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l'air tout boulevers&eacute;, monsieur Montgomery, dit &Eacute;va,
+s&eacute;rieuse et devinant un danger nouveau.</p>
+
+<p>Lui, maintenant, s'effor&ccedil;ait de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Boulevers&eacute;! Mais non! J'ai un peu chaud, voil&agrave; tout.... Il fait
+une temp&eacute;rature sur la plage!... Et puis cette d&eacute;p&ecirc;che!...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle d&eacute;p&ecirc;che?</p>
+
+<p>&mdash;De New-York....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il en avait trop dit. Il essaya de se rattraper.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! insignifiante, insignifiante....</p>
+
+<p>&Eacute;va le regarda bravement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez tout nous dire, monsieur Montgomery. C'est grave ce que
+vous avez &agrave; apprendre &agrave; mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Grave! Mon Dieu, non, pas grave... pas tr&egrave;s grave... int&eacute;ressant,
+voil&agrave; le mot... int&eacute;ressant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de dire, fit Sylvia, que la d&eacute;p&ecirc;che est insignifiante?</p>
+
+<p>Montgomery r&eacute;pliqua, tr&egrave;s vite:</p>
+
+<p>&mdash;Absolument insignifiante et... et... int&eacute;ressante; voil&agrave;...
+int&eacute;ressante et insignifiante... comme toutes les d&eacute;p&ecirc;ches....</p>
+
+<p>Il balbutia, tr&egrave;s mal &agrave; l'aise, malheureux d'en avoir trop dit et
+redoutant de parler davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tiens, voici Liliane! dit-il avec l'expression de quelqu'un qui
+se noierait et &agrave; qui l'on jetterait une bou&eacute;e de sauvetage.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait mistress Montgomery qui entrait comme un tourbillon, en toilette
+mastic de la t&ecirc;te aux pieds et un grand chapeau Gainsborough sur sa
+jolie t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ch&egrave;res amies, c'est moi!... Avez-vous un verre d'eau, un verre de
+Porto, n'importe quoi! pour me remettre?... Je suis d'une fureur!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? demanda Montgomery.</p>
+
+<p>&mdash;Liliane nous dira, elle, fit &Eacute;va, ce que contient cette d&eacute;p&ecirc;che....</p>
+
+<p>Mais Montgomery doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne peut pas! Elle ne sait rien!</p>
+
+<p>Sylvia avait tendu la main &agrave; Liliane:</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; venez-vous, ch&egrave;re amie?</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; je viens?</p>
+
+<p>Et mistress Montgomery cria presque:</p>
+
+<p>&mdash;D'un antre, d'une caverne... est-ce que je sais?... Je viens de chez
+Harrisson!</p>
+
+<p>Montgomery fit la grimace.</p>
+
+<p>&mdash;Harrisson!</p>
+
+<p>&mdash;Le grand peintre? demanda Sylvia.</p>
+
+<p>Mais la belle Liliane jeta les hauts cris:</p>
+
+<p>&mdash;Harrisson, un grand peintre? Ne m'en parlez pas! Qu'on ne m'en parle
+plus, d'Harrisson! Ah! un grand peintre, lui! Un rapin de quatri&egrave;me
+ordre!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! fit Montgomery enchant&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Un &ecirc;tre qui exigeait trente-cinq s&eacute;ances de deux heures...
+trente-cinq... soixante-dix heures d'immobilit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;D'immobilit&eacute;? dit encore Montgomery.</p>
+
+<p>&mdash;Compl&egrave;te! Comme celle que je viens de subir!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, fit le mari, j'avais oubli&eacute;.... C'&eacute;tait aujourd'hui la
+premi&egrave;re s&eacute;ance....</p>
+
+<p>&mdash;Un &ecirc;tre qui m'aurait donn&eacute; un torticolis et qui m'aurait rendue muette
+&agrave; me faire tenir l&agrave;, devant lui, comme un mannequin.... Jamais un
+mot!... &laquo;Mistress Montgomery... un peu plus de c&ocirc;t&eacute;... <i>please</i>!
+Bien.... Reprenez la pose, je vous prie, mistress Montgomery....
+Merci!...&raquo; &Ccedil;a aurait dur&eacute; comme &ccedil;a pendant trente-cinq jours!... Ah!
+non, par exemple!... Non.... D'autant plus que l'esquisse.... Tr&egrave;s
+mauvaise, son esquisse! Et puis&mdash;concevez-vous cela?&mdash;il ne voulait pas
+mettre mon portrait au Salon!... Il a d&eacute;j&agrave; deux tableaux pour le Salon,
+cet Harrisson.... Une <i>Na&iuml;ade</i>... d'apr&egrave;s miss Arabella! et un portrait
+d'Arabella elle-m&ecirc;me en amazone!... Arabella &agrave; cheval! sur la plage!
+Arabella! Toujours Arabella. Trop d'Arabella!... Et c'est d'autant plus
+insolent qu'il est superbe, ce portrait d'Arabella! Bien mieux que n'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; le mien, qui venait mal, tr&egrave;s mal, horriblement mal!</p>
+
+<p>Elle allait, venait, remplissait la chambre de sa p&eacute;tulance, et
+Montgomery de r&eacute;pondre froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Dame! il est assez naturel que le portrait d'Arabella f&ucirc;t mieux
+trait&eacute;! Son portrait, miss Dickson ne le payait pas.</p>
+
+<p>Alors Liliane regarda son mari d'un air narquois et, levant les &eacute;paules
+&agrave; son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez &ccedil;a, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Bref, votre portrait? insista le mari.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il aille au diable, le portrait! Et Harrisson avec! Ce qu'il est
+devenu affreux, cet Harrisson! ce qu'il a vieilli, c'est inconcevable!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit Montgomery ironique. Les angoisses de l'art!</p>
+
+<p>Il jouissait de son triomphe. Et mistress Montgomery, implacable pour le
+peintre, continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Lui? Des angoisses? Allons donc! Les angoisses d'Harrisson! Un
+confectionneur d'imageries pour dames? Pas plus de fi&egrave;vre quand il peint
+qu'un tailleur quand il coupe un jersey ou un veston!... Et si vous
+voyiez son esquisse d'apr&egrave;s moi!... Des yeux petits comme &ccedil;a.... Un nez
+d&eacute;plorable! Je ne veux pas revoir cette horreur! Jamais! jamais! jamais!
+Voulez-vous que je vous dise, votre Harrisson?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Harrisson? dit l'Am&eacute;ricain, stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il me faisait un portrait de mari! Voil&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, r&eacute;pliqua Montgomery.</p>
+
+<p>Puis il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? Il se vengeait! Tout le monde n'est pas magnanime.</p>
+
+<p>&mdash;Comme les Montgomery!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez, dit Montgomery. Seulement nous reparlerons d'Harrisson
+plus tard ou nous n'en reparlerons plus si vous voulez, mais il faut
+absolument que je retrouve Norton!</p>
+
+<p>Et demandant &agrave; Sylvia:</p>
+
+<p>&mdash;Il est all&eacute;, vous dites?</p>
+
+<p>&mdash;Chez ces p&ecirc;cheurs, r&eacute;pondit &Eacute;va, vous savez....</p>
+
+<p>&mdash;Les Ruaud? dit Liliane, je connais le chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Puis au t&eacute;l&eacute;graphe, ajouta &Eacute;va.</p>
+
+<p>Montgomery r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous accompagne, fit Liliane. Un tour sur la plage avec vous,
+Lionel, c'est si rare!</p>
+
+<p>Le gros homme devint rouge comme une fraise m&ucirc;re et soupira, enchant&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Liliane, si je n'&eacute;tais pas aussi inquiet, comme je serais heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Inquiet? fit-elle. Vous allez me raconter.... Ah! un mari doit tout
+conter &agrave; sa femme, ajouta Liliane, gentiment, tr&egrave;s bas.</p>
+
+<p>Et comme il r&eacute;pondait par des signes, en montrant Sylvia et &Eacute;va.</p>
+
+<p>&mdash;Tout... mon bon Lionel!</p>
+
+<p>Elle cherchait son bras, se pendait &agrave; lui et, tout heureux:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous &ecirc;tes charmante, dit-il. Ah! que je suis donc enchant&eacute; que
+cet Harrisson ait manqu&eacute; votre portrait!</p>
+
+<p>Il se tourna vers Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;A tout &agrave; l'heure, mistress Norton. Si Norton rentrait, je reviens!</p>
+
+<p>&mdash;Nous revenons! insista Liliane.</p>
+
+<p>Et il s'&eacute;loignait avec sa femme qui, dans l'escalier, lui murmurait
+presque &agrave; l'oreille&mdash;la bouche rose pr&egrave;s de l'oreille rouge:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez tout me dire, n'est-ce pas&mdash;tout, Lionel? Tout?</p>
+
+<p>&Eacute;va sentait de plus en plus la menace de quelque danger et, malgr&eacute; les
+affirmations de Montgomery, elle &eacute;tait certaine que cette d&eacute;p&ecirc;che de
+New-York dont il avait parl&eacute; ne devait pas &ecirc;tre aussi insignifiante
+qu'il voulait le faire croire. Montgomery avait tant d'int&eacute;r&ecirc;ts communs
+avec Richard! Son air fi&eacute;vreux ne prouvait-il pas qu'il y avait p&eacute;ril en
+Am&eacute;rique comme en France?</p>
+
+<p>La jeune fille n'osait m&ecirc;me plus interroger ou rassurer Sylvia. Un grand
+silence tombait entre ces deux femmes, absorb&eacute;es par leurs pens&eacute;es,
+envelopp&eacute;es comme d'une atmosph&egrave;re d'angoisses.</p>
+
+<p>Et Sylvia avait comme un &acirc;pre besoin d'&ecirc;tre seule&mdash;seule pour se
+retrouver avec le souvenir de Georges&mdash;seule pour se dire que maintenant
+cette libert&eacute; qu'elle souhaitait, que Solis r&ecirc;vait, elle &eacute;tait l&agrave;, &agrave;
+port&eacute;e de sa main, le divorce la lui donnait&mdash;et, avec cette libert&eacute;, la
+possibilit&eacute; d'unir sa vie &agrave; cet homme, ce disparu de cinq ann&eacute;es qui
+&eacute;tait redevenu pour elle le r&ecirc;ve vivant, le bonheur possible. Oui, elle
+voulait &ecirc;tre loin d'&Eacute;va pour penser &agrave; lui, se demander:&mdash;Que faire?</p>
+
+<p>&mdash;Fuir! disait Georges.</p>
+
+<p>Mais elle n'avait plus besoin de fuir! Elle &eacute;tait libre, encore une
+fois, l&eacute;galement libre. Le divorce l'affranchissait.</p>
+
+<p>Elle pouvait &ecirc;tre la femme de Georges. Comme il serait heureux, quand il
+saurait!</p>
+
+<p>Et ce mot arr&ecirc;tait sa pens&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Heureux?</p>
+
+<p>Pourquoi une vague inqui&eacute;tude lui venait-elle? Pourquoi un doute? Oui,
+il serait heureux de rencontrer l'amour dans cette fuite qui, sans le
+divorce, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; une faute, une tache....</p>
+
+<p>Elle se leva, &eacute;touffant, presque tremblante &agrave; cette id&eacute;e que la jeune
+fille pouvait lire en elle, dans ses yeux....</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu? lui demanda &Eacute;va.</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi.</p>
+
+<p>Et &Eacute;va n'osait m&ecirc;me pas questionner, devinant elle ne savait quoi de
+trouble et de tragique en ce c&oelig;ur o&ugrave; le nom de Georges de Solis &eacute;tait
+&eacute;crit.</p>
+
+<p>Seule maintenant, jamais miss Meredith ne s'&eacute;tait trouv&eacute;e aussi
+profond&eacute;ment triste. Elle avait envie de pleurer.</p>
+
+<p>Elle essayait de se rassurer, mais l'angoisse persistait et, par ce
+beau temps d'&eacute;t&eacute;, l'alourdissement de ce ciel bleu, elle sentait planer
+sur elle quelque chose d'inconnu et de d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Son inaction lui
+pesait. Elle avait envie de sortir, d'aller aux nouvelles, comme si
+courir au devant du danger&mdash;puisqu'il y en avait un&mdash;pouvait le
+conjurer.</p>
+
+<p>Et ind&eacute;cise, h&eacute;sitante, elle restait l&agrave;, regardant la mer par la fen&ecirc;tre
+ouverte, tandis que le temps passait, dans une sorte de torpeur.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&Eacute;va, elle, &eacute;tait demeur&eacute;e au salon, assise, s'abandonnant au sort,
+lorsque tout &agrave; coup elle tressaillit. Quelqu'un venait du dehors. Qui
+cela? Allait-on lui parler de Richard ou de Georges?</p>
+
+<p>Elle se leva toute droite, comme &eacute;lectris&eacute;e.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait M<sup>me</sup> de Solis. La marquise avait, malgr&eacute; le sourire dont elle
+salua &Eacute;va, un air pr&eacute;occup&eacute; qui frappa la jeune fille.</p>
+
+<p>Certainement, hors de la villa, quelque drame se d&eacute;roulait, l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>Mais, puisque la m&egrave;re &eacute;tait l&agrave;, maintenant &Eacute;va allait savoir.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait avanc&eacute;e, disant, joyeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Vous! madame la marquise!...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s lui avoir pris les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma ch&egrave;re miss Meredith, moi, r&eacute;pondit M<sup>me</sup> de Solis, et qui
+suis enchant&eacute;e de vous trouver ici... tout &agrave; fait enchant&eacute;e. Je viens
+parler &agrave; mistress Norton. J'ai les choses les plus s&eacute;rieuses &agrave; lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Les plus s&eacute;rieuses? interrogea &Eacute;va.</p>
+
+<p>&mdash;Et les plus douloureuses.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je devinais bien! fit miss Meredith. Mon Dieu, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous effrayez pas, ma ch&egrave;re enfant. Je viens ici pour tout r&eacute;parer,
+s'il est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Tout r&eacute;parer!... Il y a donc un grand malheur? demanda &Eacute;va toute p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas encore. Mais un grand danger. Et ne me questionnez point, je
+vous en supplie! Ne vous &eacute;tonnez m&ecirc;me pas de ce que je dirai tout &agrave;
+l'heure &agrave; mistress Norton.... Mes paroles pourront vous surprendre....
+Oui, elle seront surprenantes, en apparence... tr&egrave;s surprenantes...
+extraordinaires.... Croyez cependant qu'elles n'ont qu'un but, le
+bonheur de votre oncle, celui de Sylvia... et... qui sait?</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? Quoi? demanda &Eacute;va inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;Le v&ocirc;tre peut-&ecirc;tre, r&eacute;pondit M<sup>me</sup> de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas besoin de comprendre. Vous n'avez qu'&agrave; &eacute;couter et &agrave;
+vous taire. Et, encore une fois, pas d'&eacute;tonnement. Je joue une partie
+s&eacute;rieuse, et je la joue comme il me pla&icirc;t. J'ai d&eacute;j&agrave; gagn&eacute; un gros enjeu
+d'un c&ocirc;t&eacute;, je veux &agrave; pr&eacute;sent en gagner un autre, ici! &Ccedil;a, je voudrais
+voir mistress Norton!</p>
+
+<p>&mdash;On va la pr&eacute;venir de votre visite, dit &Eacute;va.</p>
+
+<p>&mdash;Merci.</p>
+
+<p>Miss Meredith sonna, faisant dire &agrave; Sylvia que la marquise de Solis
+demandait &agrave; parler &agrave; mistress Norton.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Et, pendant un moment, la marquise et &Eacute;va demeur&egrave;rent seules, n'osant
+prononcer un mot nouveau. M<sup>me</sup> de Solis repassait dans sa t&ecirc;te tout un
+plan de campagne qu'elle avait combin&eacute; en chemin, et la jeune fille
+n'osait questionner, sentant son c&oelig;ur battre, toute tortur&eacute;e.</p>
+
+<p>Sylvia entra, fort &eacute;mue &agrave; cette id&eacute;e qu'elle se trouvait en face de la
+m&egrave;re de Georges, et M<sup>me</sup> de Solis fut frapp&eacute;e de la p&acirc;leur de la jeune
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon de forcer votre porte, madame... mais j'ai les
+choses les plus importantes... les plus... palpitantes &agrave; vous
+communiquer!</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-vous la peine de prendre ce fauteuil! dit Sylvia en avan&ccedil;ant un
+si&egrave;ge, pendant qu'&Eacute;va r&eacute;p&eacute;tait mentalement les paroles de la marquise:
+&laquo;Mes paroles n'auront qu'un but, le bonheur de votre oncle, celui de
+Sylvia...&raquo;</p>
+
+<p>Mistress Norton, elle aussi, songeait. Elle songeait &agrave; ces paroles
+fi&eacute;vreuses et folles que Georges lui avait dites, lorsqu'il la suppliait
+de fuir&mdash;de fuir avec lui!</p>
+
+<p>&laquo;Toute ma vie pour vous aimer, toute ma vie!&raquo; murmurait cet homme&mdash;cet
+homme, dont la m&egrave;re &eacute;tait l&agrave;, essayant de sourire et disant avec une
+froideur apparente:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, madame, ce dont il s'agit. Vous avez vu M. Montgomery?</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait ici il y a une heure, r&eacute;pondit Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans doute, insinua la marquise, il vous a appris la nouvelle qui
+fait le fond d'un article tr&egrave;s comment&eacute; ce matin du <i>New-Brooklyn
+Herald</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Qu'est-ce que cet article? demanda Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette bien, r&eacute;pondit froidement M<sup>me</sup> de Solis, que M.
+Montgomery ne soit pas l&agrave;; il vous e&ucirc;t expliqu&eacute; mieux que moi ce dont il
+s'agit. D'autant plus que M. Montgomery se trouve un peu... comment
+dirai-je?... impliqu&eacute; dans cet article.</p>
+
+<p>&mdash;Impliqu&eacute;?</p>
+
+<p>Le mot parut &eacute;trange &agrave; Sylvia, et &Eacute;va demanda bien vite:</p>
+
+<p>&mdash;Que reproche donc ce journal &agrave; M. Montgomery?</p>
+
+<p>La marquise affectait un air d&eacute;tach&eacute;, un ton l&eacute;ger de conversation
+mondaine, comme si ce qu'elle disait n'e&ucirc;t pas recouvert un monde de
+d&eacute;sastres et de douleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il reproche &agrave; M. Montgomery, le <i>New-Brooklyn Herald</i>? Oh! mon
+Dieu, exactement ce qu'il reproche &agrave; M. Richard Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore? dit Sylvia fermement. M. Montgomery est l'associ&eacute; de
+mon... de M. Norton, et je veux savoir....</p>
+
+<p>La marquise sourit.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? Ce sont des calomnies!</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus pour se rendre compte d'o&ugrave;, ou de qui elles viennent,
+dit Sylvia.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Solis jouait avec un des rubans de son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;De qui? fit-elle n&eacute;gligemment. Mais c'est bien simple! De quelque
+actionnaire l&eacute;s&eacute; dans ses int&eacute;r&ecirc;ts.... Oh! cela n'a ni retenue ni piti&eacute;,
+un homme qu'on ruine!</p>
+
+<p>&mdash;Un homme qu'on ruine? s'&eacute;cria Sylvia.</p>
+
+<p>Et, tout &agrave; l'heure assise, elle se leva, droite, presque hautaine.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!... fit &Eacute;va fr&eacute;missante.</p>
+
+<p>Mais la marquise l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! miss &Eacute;va, miss &Eacute;va, vous n'&ecirc;tes gu&egrave;re ob&eacute;issante! Vous m'aviez
+promis de me laisser tout dire!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, r&eacute;pliqua fi&eacute;vreusement Sylvia, je vous prie de tout dire, en
+effet!</p>
+
+<p>&mdash;Tout? demanda M<sup>me</sup> de Solis mettant dans sa question une sorte de
+cruaut&eacute; insultante.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, fit mistress Norton, il y a des r&eacute;ticences qui sont aussi
+des outrages!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit! r&eacute;pliqua M<sup>me</sup> de Solis. Je dirai tout. Mais....</p>
+
+<p>Elle s'interrompit, pr&ecirc;tant l'oreille &agrave; un bruit de voix, du c&ocirc;t&eacute; de
+l'antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, c'est Paul... c'est M. de Berni&egrave;re... mon neveu.... Je ne sais
+si je dois, devant lui....</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez parler devant tous de ce qui concerne M. Norton, dit
+Sylvia avec dignit&eacute;.</p>
+
+<p>Berni&egrave;re &eacute;tait entr&eacute;, saluant mistress Norton, puis &Eacute;va et M<sup>me</sup> de
+Solis, sans que la marquise et la jeune fille lui r&eacute;pondissent autrement
+que par un signe de t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous savez, monsieur de Berni&egrave;re, demanda Sylvia, ce que
+M<sup>me</sup> de Solis vient me r&eacute;p&eacute;ter?...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, madame? dit Paul qui semblait ne pas comprendre.</p>
+
+<p>La marquise pr&eacute;cisa bien vite.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce qu'on raconte des mines de M. Norton!</p>
+
+<p>Berni&egrave;re parut suffoqu&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ma tante, ici? Vous voulez parler?... Ici?...</p>
+
+<p>&mdash;Surtout ici, dit Sylvia. Je veux savoir!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soit, ch&egrave;re madame! reprit M<sup>me</sup> de Solis. D'autant plus que
+M. de Berni&egrave;re a entendu comme moi. Aussi bien c'est le bruit de
+Trouville, du Havre, de toute la c&ocirc;te. Vous savez qu'il y a autant de
+petites potini&egrave;res au bord de la mer qu'il y a de fourmili&egrave;res dans les
+bois. Chacun son tas, son coin, ses histoires et son venin....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le mot fit encore &agrave; Sylvia comme une blessure et, &agrave; mesure que la
+marquise parlait, la douleur devenait plus cuisante.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;p&eacute;ta, la l&egrave;vre hautaine:</p>
+
+<p>&mdash;Son venin?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame! Dont on ne devrait m&ecirc;me pas s'occuper, dit Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>&Eacute;va &eacute;coutait, croyant &agrave; quelque cauchemar p&eacute;nible et se demandant quelle
+partie cruelle jouait la marquise. Avertie de n'avoir &agrave; s'&eacute;tonner de
+rien, la jeune fille sentait cependant en elle toute sa fiert&eacute;, son
+respect pour Norton se r&eacute;volter, et il lui fallait faire, sur sa nature
+violente, un effort pour laisser M<sup>me</sup> de Solis enfoncer plus avant une
+aiguille l'une apr&egrave;s l'autre, en pleine chair.</p>
+
+<p>&mdash;Je reconnais, du reste, disait la marquise, que mes compatriotes sont
+tout dispos&eacute;s &agrave; verser un peu de vitriol sur la plaie! Les reporters
+parisiens vont s'en m&ecirc;ler! Je pr&eacute;vois des <i>interviews</i>! Mais, dans le
+cas pr&eacute;sent, ce sont les Am&eacute;ricains&mdash;vos Am&eacute;ricains, ma ch&egrave;re &Eacute;va&mdash;qui
+me semblent d&eacute;ployer le plus d'activit&eacute;... d'activit&eacute; acide,
+empoisonn&eacute;e, contre M. Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Contre lui? Il ne leur a fait que du bien! dit miss Meredith.</p>
+
+<p>M. de Berni&egrave;re r&eacute;pliqua:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua M<sup>me</sup> de Solis, c'est peut-&ecirc;tre pour &ccedil;a qu'on pr&eacute;tend,
+par exemple&mdash;et c'est le bruit que je viens vous signaler, vous
+d&eacute;noncer, en amie&mdash;on pr&eacute;tend... il faut absolument faire cesser cette
+calomnie... on pr&eacute;tend... mais, en v&eacute;rit&eacute;, je n'ose, malgr&eacute; votre
+permission....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en priais, madame; maintenant je l'exige, dit nettement
+Sylvia. On pr&eacute;tend....</p>
+
+<p>Et elle attendait la calomnie, comme un brave attendrait une balle, t&ecirc;te
+haute, avec un regard de d&eacute;fi, tandis que Berni&egrave;re essayait, tout bas,
+en suppliant, de r&eacute;duire la marquise au silence.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Solis n'&eacute;coutait pas son neveu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-elle, on pr&eacute;tend, on assure, r&eacute;p&egrave;te... c'est tout un
+roman....</p>
+
+<p>&mdash;Et un vilain roman!... interrompit Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;On raconte que M. Richard Norton a achet&eacute; des terres dans l'Ouest, je
+ne sais pas o&ugrave;, qu'on a creus&eacute; un puits sans y rencontrer une seule
+goutte d'huile min&eacute;rale. Et voil&agrave; qu'un jour... miracle! La source
+jaillit! De l'huile! un lac! une fortune! Appel aux actionnaires! Voyons
+Paul, expliquez ce que vous avez entendu dire. Nous sommes l&agrave; pour faire
+entendre la v&eacute;rit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;La v&eacute;rit&eacute;! la v&eacute;rit&eacute;! fit Berni&egrave;re. Mais ce sont d'inf&acirc;mes calomnies,
+ma tante!</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, dit M<sup>me</sup> de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ces calomnies, ordonna Sylvia.</p>
+
+<p>Le vicomte fit un effort:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, donc, voil&agrave;.... Apr&egrave;s l'appel aux int&eacute;ress&eacute;s, nomination
+d'une commission qui s'en va v&eacute;rifier.... Elle interroge les
+puits...&mdash;Je vous r&eacute;p&egrave;te ce que dit cet affreux <i>New-Brooklyn
+Herald</i>&mdash;Elle interroge: oui, c'est bien de l'huile min&eacute;rale! Elle
+regarde, la commission, elle examine, elle en go&ucirc;terait, de cette huile,
+au besoin!... Elle rapporte des &eacute;chantillons. Distribution aux
+actionnaires....</p>
+
+<p>&mdash;Un dividende! fit M<sup>me</sup> de Solis froidement.</p>
+
+<p>&mdash;.... Liquide! ajouta Berni&egrave;re.</p>
+
+<p>Et la marquise, la l&egrave;vre pinc&eacute;e:</p>
+
+<p>--- Le seul qu'ils toucheront jamais! Car le puits, le fameux puits est
+maintenant sec comme nos sablonni&egrave;res. Plus une goutte d'huile, de cette
+huile achet&eacute;e, dit brutalement le journal, en Pensylvanie, amen&eacute;e dans
+l'Ouest et vers&eacute;e dans le puits par... des comp&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Bref, un vol! interrompit froidement Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un vol!... un vol!... Comme vous y allez!... Une &eacute;mission!</p>
+
+<p>La marquise sourit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une ignominie! dit &Eacute;va dont le visage &eacute;tait devenu bl&ecirc;me.</p>
+
+<p>Elle n'entendit m&ecirc;me pas M<sup>me</sup> de Solis qui lui jeta bien vite:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, taisez-vous donc!</p>
+
+<p>&mdash;Et, reprenait Berni&egrave;re, si nous n'&eacute;tions pas persuad&eacute;s qu'il s'agit
+d'une calomnie abominable, je n'aurais m&ecirc;me pas os&eacute; faire allusion &agrave; des
+propos indignes qui ne m&eacute;ritent m&ecirc;me point l'attention d&eacute;daigneuse et le
+m&eacute;pris qu'on a pour eux!</p>
+
+<p>&Eacute;va s'&eacute;tait laiss&eacute;e tomber sur un divan, les mains crois&eacute;es entre ses
+genoux, hochant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'avons-nous fait, dit-elle, &agrave; tous ces gens qui nous insultent
+ainsi sans nous conna&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, dit Berni&egrave;re, vous ne leur avez rien fait! Mais comme ils n'ont
+rien &agrave; faire....</p>
+
+<p>&mdash;Alors, voil&agrave; ce qu'on a invent&eacute;? s'&eacute;cria Sylvia. Voil&agrave; ce qu'on a
+colport&eacute;, par d&eacute;s&oelig;uvrement, par inaction, pour passer le temps... comme
+on regarderait, sur la plage, un d&eacute;bris de barque s'enfoncer? Norton a
+tromp&eacute; ses actionnaires! Norton a invent&eacute; cette ignoble combinaison!
+Norton a commis ce vol! Parbleu! Et comment donc! c'est tr&egrave;s possible!
+Ces Am&eacute;ricains! Avec leurs <i>business</i>! D'o&ugrave; cela vient-il? D'o&ugrave; cela
+sort-il? Pourquoi &ccedil;a n'est-il pas rest&eacute; chez soi? &Ccedil;a apporte ici son
+argent, son luxe, son tapage, sa charit&eacute; parfois! Mais de quelle source
+provient-il, cet argent qui va aux pauvres? Norton! Richard Norton!
+Qu'est cela, Richard Norton? Pourquoi est-il riche, d'abord? Quelque
+aventurier, quelque flibustier! Oh! pis que cela! ils le disent tout
+net, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, parbleu:&mdash;un voleur!...&mdash;Eh bien! ils ont menti,
+ils ont menti!... Nous pouvons leur crier en face, dit-elle en regardant
+&agrave; la fois Berni&egrave;re et M<sup>me</sup> de Solis, ils ont l&acirc;chement et b&ecirc;tement
+menti!...</p>
+
+<p>Et dans ce fr&ecirc;le corps de souffrante, une &eacute;nergie grondait, g&eacute;n&eacute;reuse,
+ardente, l'&eacute;nergie de l'honn&ecirc;tet&eacute; n'admettant pas, relevant comme un
+d&eacute;fi, l'insulte &agrave; un &ecirc;tre respect&eacute;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>M<sup>me</sup> de Solis regardait la jeune femme vraiment adorable dans cette
+col&egrave;re, la flamme aux yeux, les cheveux &agrave; demi d&eacute;nou&eacute;s et tombant sur le
+front.</p>
+
+<p>Elle e&ucirc;t voulu l'embrasser; et, se contenant cependant, elle poussait
+jusqu'au bout l'exp&eacute;rience, en femme de c&oelig;ur connaissant le c&oelig;ur des
+femmes:</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont d'autant plus menti, dit-elle avec un flegme glacial, que la
+situation actuelle de Norton est l&agrave; pour r&eacute;pondre &agrave; ces calomnies.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle situation? demanda Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est grave et il s'en fait gloire! Et si je suis venue, c'est pour
+vous apporter mes paroles de consolation vraie, profonde, sinc&egrave;re, dans
+cette ruine!</p>
+
+<p>&mdash;La ruine? dit &Eacute;va.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Solis prit l'air navr&eacute; de quelqu'un qui vient de commettre une
+lourde imprudence.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ne le saviez pas? Mais M. Norton m'a tout dit, &agrave; moi...
+et l'&eacute;tat de sa fortune et sa r&eacute;solution nouvelle? M. Cadogan, son
+avocat, est pr&eacute;cis&eacute;ment mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Son avocat? r&eacute;p&eacute;ta &Eacute;va, pendant que Sylvia restait l&agrave;, devant M<sup>me</sup>
+de Solis, le regard perdu dans un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais, en v&eacute;rit&eacute;, fit la marquise, je suis d'une &eacute;tourderie!
+J'apporte ici des mauvaises nouvelles, moi! Voyons, voyons, il est
+impossible que vous ignoriez.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? interrogea miss Meredith.</p>
+
+<p>Mais Sylvia r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;va, ch&egrave;re &Eacute;va!</p>
+
+<p>Paul de Berni&egrave;re fit alors quelques pas vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Je me retire. Je vous demande pardon....</p>
+
+<p>Mais ce fut &Eacute;va qui le retint fi&egrave;rement:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! dit-elle. Il n'y a pas un seul secret dans la maison de
+Richard Norton que tout le monde ne puisse entendre!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! r&eacute;pliqua M<sup>me</sup> de Solis, cette s&eacute;paration.... M. Cadogan va
+venir.... Oui, je tiens de lui la nouvelle... il apportera l'acte de
+divorce.</p>
+
+<p>&mdash;Un divorce?</p>
+
+<p>&Eacute;va regarda Sylvia, cherchant, de ses yeux enfi&eacute;vr&eacute;s, les prunelles de
+la jeune femme.</p>
+
+<p>Et Sylvia restait muette.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne r&eacute;ponds pas? dit &Eacute;va. C'est vrai cela? C'est possible? Ah! mon
+pauvre oncle!... Sylvia! Sylvia!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il faut &ecirc;tre juste, c'est M. Norton qui la veut, cette s&eacute;paration,
+fit M<sup>me</sup> de Solis, c'est lui. Mais mistress Norton a bien raison
+d'accepter, bien raison. D'abord et avant tout dans la vie notre bonheur
+&agrave; nous, notre destin&eacute;e &agrave; nous! Il souffrira peut-&ecirc;tre, lui, mais est-ce
+que vous ne souffrez pas, et depuis des ann&eacute;es, ma ch&egrave;re Sylvia? Il est
+attrist&eacute;, il est malheureux, mais, le malheur, nous savons tous le
+supporter, je pense? Surtout quand il atteint les autres! Soyez
+raisonnable, miss Meredith: mistress Norton est jeune! Elle peut &ecirc;tre
+libre; elle serait bien sotte de ne pas vivre de la vie qu'elle a
+souhait&eacute;e, sans s'inqui&eacute;ter de celui dont elle a port&eacute; le nom.
+&laquo;Qu'est-ce qu'un nom? A peine un souvenir.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Madame! dit Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;On oublie bien les morts, ajouta la marquise. Le divorce est un
+veuvage qui permet d'oublier les vivants! Et justement, puisqu'on accuse
+M. Norton....</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'on le calomnie, rectifia la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le moment de prouver que la femme... oui, la femme... est
+parfaitement irresponsable des fautes et de l'existence de son mari....</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me quand ce mari donnerait sa vie pour elle? dit &Eacute;va indign&eacute;e.</p>
+
+<p>La marquise lui prit la main:</p>
+
+<p>&mdash;Chut! Vous allez tout g&acirc;ter, vous!</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est un scorpion, ma bonne ch&egrave;re tante! pensait Paul de
+Berni&egrave;re, &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>Et il regardait la marquise de Solis avec une stup&eacute;faction
+profonde&mdash;comme un homme qui verrait, tout &agrave; coup, un b&acirc;ton de voyage
+s'animer, se tordre, siffler et devenir vip&egrave;re.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2>
+
+
+<p>Richard Norton, pendant que la marquise de Solis &eacute;largissait, irritait,
+avec une science cruelle de la vie, la blessure qu'elle venait de faire
+&agrave; Sylvia, Richard, le mari, amenait &agrave; la villa le solicitor dont il
+avait annonc&eacute; la venue &agrave; mistress Norton. Ce n'&eacute;tait pas sans r&eacute;pugnance
+que M. Cadogan accompagnait son compatriote. L'homme de loi ne trouvait
+pas &laquo;dans l'esp&egrave;ce&raquo; des causes absolues de s&eacute;paration. C'&eacute;tait un
+sexag&eacute;naire solide, ami du fait, avec des cheveux blancs tr&egrave;s drus et
+des dents tr&egrave;s solides, et toute sa face ras&eacute;e d&eacute;celait la force. On ne
+l'attendrissait pas facilement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous trouve bon, vous, dit-il &agrave; Norton, de casser votre existence
+en morceaux parce que mistress Norton souffre. Elle se r&eacute;signerait avec
+de la patience et du temps. L'&acirc;ge en fait bien d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, r&eacute;pondit Norton, que mistress Norton soit libre avant d'&ecirc;tre
+vieille.</p>
+
+<p>Le raisonnement paraissait &agrave; M. Cadogan un peu sentimental. Mais Norton,
+n'&eacute;tant pas un enfant, pouvait r&eacute;gler comme il l'entendait sa destin&eacute;e,
+et, si mistress Norton acceptait le divorce....</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes s&ucirc;r qu'elle l'acceptera? disait le solicitor.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis! Je n'aime pas les divorces. J'en fais, j'en vis, mais je les
+d&eacute;teste. Je les trouve niais, que voulez-vous? J'en ai tant vu de
+mariages r&eacute;put&eacute;s mauvais que le temps avait bonifi&eacute;s, comme les vins.
+Incompatibilit&eacute; d'humeur? Oui! Quand on a vingt ans, trente ans. Mais
+quand on vieillit?... Ah! la compatibilit&eacute; des maux r&eacute;tablit
+l'&eacute;quilibre! Les rhumatismes &agrave; soigner deviennent l'&eacute;cole mutuelle du
+d&eacute;sarmement et de la r&eacute;signation. J'ai vu un mari vieilli soigner avec
+un d&eacute;vouement de saint sa vieille femme paralytique, et qu'il pr&eacute;tendait
+ou croyait d&eacute;tester quand elle &eacute;tait jeune. Supposez-les divorc&eacute;s, ils
+n'auraient pas trouv&eacute;, elle, les m&ecirc;mes soins, lui, la m&ecirc;me sensibilit&eacute;.
+Les gardes-malades valent les amants. L'habitude et l'&eacute;go&iuml;sme sont aussi
+puissants que l'amour et, si celui-ci fait de la vie, ceux-l&agrave; la
+compl&egrave;tent et la finissent.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Mais M. Cadogan n'&eacute;tait pas l&agrave; pour appliquer ses propres th&eacute;ories.
+Norton tenait au divorce, le solicitor travaillerait au divorce. Il
+avait d&eacute;clar&eacute; &agrave; son client son sentiment intime: il ne lui restait plus
+qu'&agrave; accomplir son devoir.</p>
+
+<p>Richard Norton le fit entrer dans le salon o&ugrave; se tenait Sylvia, entour&eacute;e
+de Berni&egrave;re et des trois femmes, et avec une solennit&eacute; qui n'avait rien
+de th&eacute;&acirc;tral, un ton grave et triste:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pr&eacute;sente M. Cadogan, solicitor!</p>
+
+<p>Il alla droit &agrave; Sylvia et ajouta, parlant &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Et je suis heureux que l'acte qui va terminer notre union ait quelques
+t&eacute;moins. Ils pourront r&eacute;p&eacute;ter, un jour, la d&eacute;claration que je tiens &agrave;
+faire!</p>
+
+<p>Sylvia, tr&egrave;s p&acirc;le, semblait le conjurer du regard, comme pour lui
+demander de traiter en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te, dans le silence, cette redoutable
+question. Mais, comme s'il ne comprenait pas la supplication muette de
+la jeune femme, Richard prit des mains de Cadogan, qui s'&eacute;tait assis et
+fouillait sa serviette de cuir noir, un papier et le pr&eacute;senta &agrave; Sylvia
+en disant tr&egrave;s haut:</p>
+
+<p>&mdash;Voici la premi&egrave;re signature que vous ayez &agrave; donner pour &ecirc;tre libre,
+Sylvia.</p>
+
+<p>&mdash;Libre! songeait-elle, se rappelant tout ce qu'il y avait, dans ce mot,
+de tentations et de r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le souhait ardent de Georges: libre! C'&eacute;tait ce que le jeune
+homme faisait reluire, &agrave; l'horizon, comme une aube d'existence
+nouvelle! C'&eacute;tait aussi l'aspiration ardente de sa vie comprim&eacute;e,
+lass&eacute;e. Libre!</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom, continuait Norton froidement, au bas de cet acte, et M.
+Cadogan se chargera de suivre la proc&eacute;dure n&eacute;cessaire aux Etats-Unis!</p>
+
+<p>M. Cadogan ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Proc&eacute;dure toute simple, madame. Le seul fait de vivre &agrave; Paris, vous,
+tandis que M. Norton habitera New-York, entra&icirc;ne le droit de divorce
+apr&egrave;s une ann&eacute;e.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Solis et Berni&egrave;re se tenaient dans un coin, attendant,
+spectateurs d'un drame, tandis qu'&Eacute;va s'approchait comme suppliante, de
+Sylvia, qui, debout, l'&oelig;il fixe, semblait hypnotis&eacute;e par quelque chose
+d'invisible ou de lointain, l&agrave;-bas, vers la mer.</p>
+
+<p>Puis, dans ce silence, devinant ce qui se passait, M<sup>me</sup> Montgomery
+entrait et, contrairement &agrave; ses allures de tourbillon, se glissait &agrave; pas
+furtifs comme dans une chambre d'agonie.</p>
+
+<p>Et Norton, impassible, la voix un peu alt&eacute;r&eacute;e pourtant, disait &agrave; Sylvia
+chang&eacute;e en statue:</p>
+
+<p>&mdash;Un an! Vous entendez? Vous avez une ann&eacute;e &agrave; attendre pour &ecirc;tre libre!
+Mais demain j'aurai disparu de votre existence. Je veux qu'on sache
+bien, du reste, madame&mdash;et je le dis ici tout haut, comme devant un
+tribunal&mdash;je veux qu'on sache que si l'un de nous deux est coupable de
+n'avoir pas su assurer le bonheur de l'autre, ce n'est pas vous, que je
+respecte et que j'honorerai toujours, c'est moi!</p>
+
+<p>&mdash;Richard! s'&eacute;cria &Eacute;va en prenant la main de Norton comme pour
+l'emp&ecirc;cher de continuer.</p>
+
+<p>Il repoussa l&eacute;g&egrave;rement la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi, dit-il.</p>
+
+<p>Il regardait Sylvia et il lui semblait que, sur les l&egrave;vres de la jeune
+femme, le mot de tout &agrave; l'heure revenait: Libre!</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom l&agrave;, madame! dit le mari en d&eacute;signant sur le papier la place
+qui attendait le nom de Sylvia; vous n'avez qu'&agrave; mettre votre signature
+l&agrave;... et cette libert&eacute; de vivre selon vos v&oelig;ux que votre union avec moi
+vous enlevait vous est rendue!</p>
+
+<p>&mdash;Ma signature?</p>
+
+<p>M. Cadogan ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez lire les consid&eacute;rants, madame?...</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont tous en votre faveur, dit encore Norton.</p>
+
+<p>Sylvia prit le papier, le regarda un moment et, avec lenteur:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est la libert&eacute;, la libert&eacute;, cela?</p>
+
+<p>&mdash;La libert&eacute;, oui, dit Norton.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Solis s'&eacute;tait rapproch&eacute;e de mistress Norton; elle lui dit
+presque &agrave; l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Il est ruin&eacute;, il est pauvre!</p>
+
+<p>&mdash;Une question, interrogea Sylvia. Votre fortune? Compromise, m'a-t-on
+dit?</p>
+
+<p>Richard haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe? Je la referai. Honn&ecirc;tement, loyalement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous referez cette fortune... seul? demanda-t-elle en le regardant en
+face.</p>
+
+<p>&mdash;Seul!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-elle en relevant la t&ecirc;te, et votre compagne de tous les
+jours, qu'en faites-vous?... Elle a partag&eacute; votre luxe, elle partagera
+votre mis&egrave;re!</p>
+
+<p>Il recula comme si on l'e&ucirc;t repouss&eacute; brusquement, et Sylvia, les yeux
+ardents, r&eacute;p&eacute;tant avec une sorte d'exaltation les paroles d'autrefois,
+les paroles de d&eacute;vouement et de devoir:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;&mdash;<i>Vous prenez cet homme dans la bonne comme dans la mauvaise
+fortune, dans la sant&eacute; comme dans la maladie, dans la pauvret&eacute;
+comme dans la richesse!</i>&raquo; </p></div>
+
+<p>Et, superbe, t&ecirc;te haute, toute son honn&ecirc;tet&eacute; passant dans son regard et
+dans sa voix:</p>
+
+<p>&mdash;Cet acte que vous me pr&eacute;sentez, de quel nom le signerai-je? De mon nom
+de jeune fille ou de mon nom de femme? Vous ne savez donc point&mdash;et elle
+se tournait vers la marquise&mdash;ce qu'on dit de vous? On dit que vous avez
+vol&eacute; vos actionnaires!... Norton! un voleur! infamie! Eh bien! ce nom de
+Norton que vous m'avez donn&eacute;, je le garde, puisqu'on l'insulte.</p>
+
+<p>Elle avait, de ses mains nerveuses, d&eacute;chir&eacute; le papier de Cadogan et
+elle en jetait les morceaux &agrave; ses pieds, sur le tapis, comme elle e&ucirc;t
+march&eacute; sur la calomnie elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&Eacute;va pleurait. Norton, bl&ecirc;me et pr&ecirc;t &agrave; faiblir sous la joie, lui que les
+&eacute;preuves laissaient intact, tendit ses deux mains robustes &agrave; Sylvia,
+pendant que la marquise de Solis, la voix joyeuse, disait &agrave; la jeune
+femme:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! allons donc! Il a fallu qu'il souffr&icirc;t pour vous apprendre ce
+qu'il vaut! Et c'est moi....</p>
+
+<p>&mdash;Vous? dit Norton.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! moi! En vous attaquant, en vous accusant devant elle! C'&eacute;tait
+risqu&eacute;, mais je connais le c&oelig;ur des femmes! Il suffit d'une larme pour
+y faire fleurir la piti&eacute;, et avec la piti&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;L'amour? demanda Norton tremblant &agrave; Sylvia, qui le regarda longuement.</p>
+
+<p>Mais le Yankee &eacute;tait pr&ecirc;t maintenant &agrave; secouer ses accusateurs comme un
+taureau secoue les chiens qui le mordent aux jarrets.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que m'importe!... Ma vie enti&egrave;re r&eacute;pond pour moi! Et avec vous,
+Sylvia&mdash;ah! avec toi, j'en recommencerai une autre!</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on nous accuse ici, il faut rester, dit Sylvia; si c'est l&agrave;-bas,
+il faut partir. Quand vous voudrez!</p>
+
+<p>Ils n'avaient pas pris garde &agrave; M<sup>me</sup> Montgomery qui avait &eacute;cout&eacute;, tr&egrave;s
+&eacute;mue, des larmes montant par aventure &agrave; ses yeux rieurs qu'elle essuyait
+vite, vite, ne voulant pas les avoir rouges.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, ma tante, dit tout bas Berni&egrave;re &agrave; M<sup>me</sup> de Solis, je
+vous comparais&mdash;mentalement&mdash;&agrave; une vip&egrave;re, moi? Imb&eacute;cile! Vous &ecirc;tes un
+terre-neuve....</p>
+
+<p>&mdash;Tout simplement, dit la marquise.</p>
+
+<p>Liliane s'&eacute;tait approch&eacute;e &agrave; son tour de M<sup>me</sup> de Solis:</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien! oh! tr&egrave;s bien! dit-elle. Vous &ecirc;tes une femme excellente,
+excellente, marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu &eacute;go&iuml;ste aussi, fit M<sup>me</sup> de Solis. Je pense &agrave; moi, croyez-le
+bien. Tiens!... Votre mari, dit-elle en montrant Montgomery qui entrait.</p>
+
+<p>Il n'entrait pas, &agrave; vrai dire: il bondissait en avant, toujours
+essouffl&eacute; et, cette fois, comme charg&eacute; de renseignements.</p>
+
+<p>Il prenait les mains de Richard et les serrait &agrave; les briser:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Norton... mon cher ami, mon cher associ&eacute;.... Bonne nouvelle!
+grande nouvelle!... Les puits, les fameux puits?... Oui, enfin, l'huile!
+Je vous demande pardon, Liliane, dit-il, en s'excusant, mais c'est le
+mot.... &laquo;l'huile&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Lionel! allez! allez! &ccedil;a vaut autant que la peinture! dit mistress
+Montgomery.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, les puits.... Ils ont rejailli, les puits!... Oui! oui!
+Superbes! Une nappe &eacute;norme! Une fortune! Un lac d'huile, cher Richard!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Go ahead!</i> cria d'instinct Norton comme un marin sentant la poudre et
+le branle-bas de combat.</p>
+
+<p>&mdash;Et la calomnie noy&eacute;e l&agrave;-dedans! dit M<sup>me</sup> de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait voir le colonel!... ajouta Montgomery. Oui, Dickson!... Car
+j'ai fait afficher la d&eacute;p&ecirc;che au Casino! En partant pour Paris, il &eacute;tait
+furieux, le colonel! Vert! Litt&eacute;ralement vert!... Vert chr&ocirc;me, comme
+dirait....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&Eacute;va demanda:</p>
+
+<p>&mdash;En partant? Mais ce duel?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour m&eacute;moire, le duel! Simple d&eacute;monstration inoffensive. Le
+colonel a d&eacute;clar&eacute; n'avoir pas eu la moindre... pas la moindre...
+intention, et il a &eacute;t&eacute; modeste, tout &agrave; fait modeste. En Am&eacute;rique, il
+peut avoir pris un fort, mais &agrave; Trouville il a pris le train!</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, fit Berni&egrave;re, je regrette miss Arabella!</p>
+
+<p>Liliane se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous &ecirc;tes voyageur: vous la rencontrerez dans une autre table
+d'h&ocirc;te... dans un demi-monde meilleur!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Et pendant qu'ils causaient, Norton, moins &eacute;mu par l'arriv&eacute;e et les
+nouvelles de Montgomery que par le sourire de Sylvia, disait &agrave; sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Nous partirons le plus t&ocirc;t possible pour New-York, ma ch&egrave;re Sylvia.
+Oui, d&egrave;s que le docteur Fargeas vous signera votre <i>exeat</i>. Et quelque
+&eacute;preuve que nous y ayons rencontr&eacute;e, nous garderons un bon souvenir de
+la France. &Eacute;va aussi, je crois!</p>
+
+<p>&mdash;Moi? dit &Eacute;va vivement, si M. et M<sup>me</sup> Montgomery veulent bien me
+permettre de trouver un coin avenue Hoche, dans leur h&ocirc;tel, je
+demanderai &agrave; mon oncle la permission de rester encore un peu.... J'aime
+beaucoup....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? demanda la marquise de Solis.</p>
+
+<p>La petite Am&eacute;ricaine r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'aime Paris!... Oui, Babylone!... Ah! dame! il ne fallait pas me
+convertir!</p>
+
+<p>La marquise embrassa &Eacute;va sur le front, lui disant d&eacute;j&agrave;: &laquo;Ma ch&egrave;re
+enfant!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Alors, glissa doucement &agrave; l'oreille de M<sup>me</sup> de Solis la jolie
+Liliane, un peu railleuse, il sera dit que le marquis &eacute;pousera une
+Am&eacute;ricaine?... Le mildew!</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;chante! fit la m&egrave;re.</p>
+
+<p>Liliane trouvait qu'on pouvait peut-&ecirc;tre laisser seuls M. et M<sup>me</sup>
+Norton qui devaient avoir &agrave; se parler, apr&egrave;s cette journ&eacute;e d'orage. Elle
+entra&icirc;na M<sup>me</sup> de Solis qu'elle reconduisit jusqu'&agrave; son logis, et, en
+chemin, Montgomery s'&eacute;tonnant que le malheur e&ucirc;t rapproch&eacute; ces deux
+&ecirc;tres, quand il en d&eacute;sunit tant d'autres, Liliane faisait la moue,
+jetant ces mots: &laquo;Que vous &ecirc;tes prosa&iuml;que, Lionel!&raquo; et la marquise
+r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant bien simple. Il est chez toute femme un h&eacute;ro&iuml;sme
+latent. Je suis certaine qu'il y a, sous plus d'un habit de Redfern, des
+c&oelig;urs qui valent celui de la Pauline de Corneille. Seulement, pour
+battre la charge de l'h&eacute;ro&iuml;sme, il leur faut l'occasion. On n'a pas tous
+les jours des tortures ou des b&ecirc;tes f&eacute;roces &agrave; braver, comme du temps de
+Polyeucte. Mais on retrouverait tr&egrave;s vite des Pauline si les lions de
+l'Hippodrome &eacute;taient de vrais lions. Le sublime change de costume, comme
+le reste. Sylvia, au temps de la R&eacute;volution, si l'on e&ucirc;t arr&ecirc;t&eacute; son
+mari, e&ucirc;t cri&eacute;: &laquo;Vive la Gironde!&raquo; ou: &laquo;Vive le roi!&raquo; pour le suivre sur
+l'&eacute;chafaud, selon qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; girondin ou royaliste. Il n'y a plus
+aujourd'hui &agrave; braver la guillotine pour partager le sort d'un mari. Mais
+il y a toujours le d&eacute;vouement f&eacute;minin instinctif pour braver cette autre
+guillotine de poche qu'on appelle la calomnie. Mistress Norton a voulu
+rester fid&egrave;le &agrave; l'honneur du nom: c'est du corn&eacute;lien bourgeois qui vaut
+bien l'autre, ou plut&ocirc;t qui est identique &agrave; l'autre. Pauline meurt,
+Sylvia se condamne &agrave; vivre et tue son amour. Voil&agrave;. Le vieux fran&ccedil;ais
+dirait &agrave; notre belle Am&eacute;ricaine: &laquo;Bravo, ma fille!&raquo; Je vous demande
+pardon de mon bavardage. Oh! les conf&eacute;renci&egrave;res!... Bonsoir. Je vous
+ennuie!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit Liliane. On n'a pas besoin de monter en chaire; on peut
+faire de la psychologie tout en causant. Merci, madame!</p>
+
+<p>On se s&eacute;para. M<sup>me</sup> de Solis songeait qu'il serait peut-&ecirc;tre plus
+difficile d'avoir raison de son fils que de Sylvia. Les hommes sont plus
+fous que les femmes. Était-il au logis, le marquis? Elle aborderait
+sur-le-champ la question et trancherait dans le vif si elle pouvait voir
+Georges tout de suite.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait dans sa chambre, regardant au loin, sur les vagues, le
+cr&eacute;puscule tomber, le ciel encore rougi par le soleil couch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon enfant, dit la m&egrave;re en le tirant de sa songerie. Veux-tu &ecirc;tre
+franc avec moi? R&eacute;ponds. Tu voulais fuir avec M<sup>me</sup> Norton. Que lui
+disais-tu, avoue-le, dans cette lettre... la lettre br&ucirc;l&eacute;e?</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas me confier ton secret? Tu ne le peux pas? C'est
+juste:&mdash;toutes les b&ecirc;tises de l'amour sont sacr&eacute;es, comme les dettes de
+jeu. Il n'y a que l'honn&ecirc;tet&eacute; courante qui ne le soit pas. Eh bien! tu
+proposais quelque folie &agrave; cette femme?... Me permets-tu de deviner?...
+Un autre ciel, une autre patrie. Le duo de la <i>Favorite</i>. Oh! que c'est
+d&eacute;mod&eacute;, mon ami, depuis Wagner! Sais-tu ce qu'elle aurait r&eacute;pondu &agrave; ta
+lettre si elle l'avait re&ccedil;ue?</p>
+
+<p>La marquise dit bien vite:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord elle n'aurait rien r&eacute;pondu. Ou plut&ocirc;t, c'est son mari qui se
+serait charg&eacute; de la r&eacute;ponse. Au fait, il l'a donn&eacute;e, sans conna&icirc;tre ton
+autographe. Et, cette r&eacute;ponse, je te l'apporte.</p>
+
+<p>&mdash;Son mari? fit Georges, &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, son mari. Oh! parbleu, elle ne lui a pas racont&eacute; que tu voulais
+fuir, car je suis certaine que tu voulais fuir. Tu avais, tr&egrave;s visibles
+pour moi, les sympt&ocirc;mes d'une certaine fi&egrave;vre particuli&egrave;re, celle de
+l'enl&egrave;vement. Elle ne lui a rien dit de cela. Non. Mais voil&agrave;: sur ces
+entrefaites Norton a &eacute;t&eacute; indignement attaqu&eacute;, calomni&eacute;. On l'a dit
+ruin&eacute;. On a dit pis que cela. Et il para&icirc;t qu'au fond de l'&acirc;me exquise
+de c&oelig;ur de mistress Norton il y avait encore un peu de tendresse pour
+ce tr&egrave;s brave et galant homme, qui est ton ami. Le vent de temp&ecirc;te a
+souffl&eacute; l&agrave;-dessus, rallum&eacute; ce qui &eacute;tait &eacute;teint et....</p>
+
+<p>&mdash;Et... dit Georges, anxieux.</p>
+
+<p>La marquise s'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Je te fais de la peine. Mais si tu savais quelle joie une honn&ecirc;te
+femme &eacute;prouve &agrave; savoir que les femmes honn&ecirc;tes ne sont pas rares, quoi
+qu'on dise!... J'en sais m&ecirc;me qui sont encore des honn&ecirc;tes filles et que
+je trouve d&eacute;licieuses.... Sans aller bien loin, miss &Eacute;va....</p>
+
+<p>Georges de Solis avait fait un mouvement de d&eacute;pit qui ne contraria pas
+trop M<sup>me</sup> de Solis.</p>
+
+<p>&Eacute;va! Le nom, se disait-elle, n'&eacute;tait donc pas indiff&eacute;rent au marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Bref, conclut la marquise, mistress Norton partira un de ces matins
+pour New-York.</p>
+
+<p>&mdash;Avec lui? dit M. de Solis.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il d'&eacute;tonnant &agrave; cela? Oui, elle partira. Oh! &agrave; moins que
+Norton ne reste &agrave; Paris, ce qui est encore possible, ou que le docteur
+Fargeas n'envoie les Norton aux Pyr&eacute;n&eacute;es, avant de les laisser reprendre
+le paquebot, ce qui est probable. Mais si je vois le cher ma&icirc;tre, je lui
+dirai que toutes ses pilules de val&eacute;riane ne valent pas ma cure &agrave; moi.</p>
+
+<p>Et comme Georges regardait sa m&egrave;re d'un air &eacute;tonn&eacute;, la marquise ajouta
+doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement: ma cure. J'ai coup&eacute; dans le vif. Vous &eacute;tiez deux fous.
+J'ai ouvert le robinet &agrave; douches. Mistress Norton n'a rien de mieux &agrave;
+faire que d'aimer le mari qui l'adore, et toi de t&acirc;cher d'adorer
+quelqu'un que je connais et qui t'aime d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>Elle ajouta en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, ce n'est pas M<sup>lle</sup> Offenburger que je veux dire.</p>
+
+<p>Puis elle se tut, trouvant qu'elle en avait peut-&ecirc;tre trop dit d&eacute;j&agrave;,
+pour un soir.</p>
+
+<p>Georges de Solis resta, jusqu'&agrave; la nuit venue, &agrave; contempler la mer
+immense, les lueurs des phares, les points d'or des &eacute;toiles.</p>
+
+<p>Il lui semblait qu'une nuit aussi, une immense nuit, enveloppait toute
+sa vie, voilait son avenir comme d'un cr&ecirc;pe. Puis, dans cette nuit m&ecirc;me,
+une clart&eacute; d'aube se levait, une aurore douce et rose. Quelque chose de
+vague entrait en lui comme la caresse d'un vent frais, d'une brise qui,
+au loin, e&ucirc;t pass&eacute; sur des fleurs.</p>
+
+<p>Et comme le lendemain, Sylvia Norton recevait la visite du docteur
+Fargeas qui la trouvait transfigur&eacute;e, toute heureuse, le m&eacute;decin ouvrit
+au hasard un volume qui tra&icirc;nait et qu'un signet marquait &agrave; une page
+d&eacute;termin&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Rosetti? La <i>Maison de vie</i>? tiens, dit Fargeas. Je ne connais pas....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un de mes volumes pr&eacute;f&eacute;r&eacute;s! r&eacute;pondit Sylvia. Je l'avais pr&ecirc;t&eacute; &agrave; M.
+de Solis qui me l'a renvoy&eacute; ce matin!</p>
+
+<p>Alors, lentement, le docteur lut, de cette <i>Maison de vie</i>, le sonnet
+marqu&eacute;&mdash;peut-&ecirc;tre par hasard&mdash;le sonnet XCVII auquel le marquis avait
+mis le signet:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 7.5em;">...Mon nom est: <i>Qui aurait pu &ecirc;tre!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et je me nomme aussi: <i>Jamais plus, Trop tard, Adieu.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s joli, dit le docteur. Tr&egrave;s joli!</p>
+
+<p>Il posa le volume et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;La po&eacute;sie n'est pas toujours la musique des fous. Elle est aussi le
+conseiller des sages. On peut tr&egrave;s bien l'employer en m&eacute;decine.... Au
+revoir, ch&egrave;re madame, et mes compliments sur votre sant&eacute;! Quand vous
+aurez pass&eacute; trois semaines &agrave; Luchon, comme je vous l'ai prescrit, vous
+pourrez faire la travers&eacute;e sans nulle crainte!... Je r&eacute;ponds de tout
+maintenant.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ce m&ecirc;me jour, sur la plage, comme Liliane Montgomery, marchant avec miss
+&Eacute;va&mdash;toutes deux d&eacute;licieuses sous leurs ombrelles claires&mdash;rencontraient
+Georges de Solis qui allait et venait, regardant le sable, assez triste,
+la jolie Liliane alla droit &agrave; lui:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Solis?</p>
+
+<p>Il salua, paraissant sortir d'un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Solis, nous allons porter des secours &agrave; nos amis les
+Ruaud... du c&ocirc;t&eacute; de Tourgeville-les-Sables.... Vous ne nous accompagnez
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? dit-il, h&eacute;sitant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, venez donc visiter nos pauvres avec miss Meredith.</p>
+
+<p>Et, comme il s'en d&eacute;fendait un peu:</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, si fait! dit mistress Montgomery. Vous venez, vous venez!</p>
+
+<p>Alors la jolie Liliane faisant passer devant elle sur les <i>planches</i>,
+miss &Eacute;va, toute rouge et rayonnante de joie, lui jeta &agrave; l'oreille&mdash;tr&egrave;s
+bas&mdash;ces deux mots, pendant que Georges saluait la petite Am&eacute;ricaine:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, marquise!</p>
+
+<h3>FIN</h3>
+
+<p>PARIS.&mdash;IMPRIMERIE BREVET&Eacute;E MICHELS ET FILS</p>
+
+<p>6, 8 et 10, rue d'Alexandrie.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'américaine, by Jules Claretie
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMÉRICAINE ***
+
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
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+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
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+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
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+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
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+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
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+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
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+
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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