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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:29 -0700 |
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diff --git a/18064-h/18064-h.htm b/18064-h/18064-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e5546e0 --- /dev/null +++ b/18064-h/18064-h.htm @@ -0,0 +1,11254 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of L'Américaine, by Jules Claretie + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p {margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.noindent + { + text-indent: 0%; + } + .droit {text-align: right;} + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + .smcap {font-variant: small-caps;} + .center {text-align: center;} + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of L'américaine, by Jules Claretie + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'américaine + +Author: Jules Claretie + +Release Date: March 28, 2006 [EBook #18064] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMÉRICAINE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + +<div class="center"> + <img src="images/001.jpg" width="70%" + alt="image" title="image" /> +</div> + +<h1>JULES CLARETIE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</h1> + +<h3>OEUVRES COMPLÈTES</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1>L'AMÉRICAINE</h1> + +<h3>ROMAN CONTEMPORAIN</h3> + +<hr style='width: 45%;' /> +<p><a name="table" id="table"></a></p> +<table summary="table"> +<tr><td> +<a href="#A_MADAME_H-S_S"><b>A MADAME H.-S. S.</b></a><br /> +<a href="#I"><b>I,</b></a> +<a href="#II"><b>II,</b></a> +<a href="#III"><b>III,</b></a> +<a href="#IV"><b>IV,</b></a> +<a href="#V"><b>V,</b></a> +<a href="#VI"><b>VI,</b></a> +<a href="#VII"><b>VII,</b></a> +<a href="#VIII"><b>VIII,</b></a> +<a href="#IX"><b>IX,</b></a> +<a href="#X"><b>X,</b></a> +<a href="#XI"><b>XI,</b></a> +<a href="#XII"><b>XII,</b></a> +<a href="#XIII"><b>XIII,</b></a> +<a href="#XIV"><b>XIV</b></a> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="A_MADAME_H-S_S" id="A_MADAME_H-S_S"></a><a href="#table"><i>A MADAME H.-S. S.</i></a></h2> + + +<p>Permettez-moi, madame, de vous envoyer, de Paris à Philadelphie, ce +livre où vous rencontrerez plus d'une observation et plus d'un trait qui +m'ont été donnés par l'éminent homme d'État, le profond philosophe et le +causeur charmant dont vous portez le nom respecté. Je n'ai pas eu la +prétention, dans ce roman quasi-parisien, de peindre les mœurs intimes +de vos compatriotes. J'ai saisi au passage les Américains que j'ai vus, +et je n'ai voulu faire ni un tableau ni une satire de la vie du Nouveau +Monde. Ne cherchez pas sous ce titre: <i>l'Américaine</i>, l'étude spéciale +d'une race; cherchez-y ce que vous trouverez, j'espère:—un portrait de +femme.</p> + +<p>Ce que j'ai surtout visé, à vrai dire, dans le roman que je vous envoie, +madame, ce n'est pas l'Amérique, c'est le divorce qui, du reste, est +d'importation américaine. On divorce avec une facilité prodigieuse chez +vous. Nous n'en sommes pas tout à fait là en France, mais nous marchons +vite, et il n'est pas mauvais de réagir. Et vous m'approuverez d'autant +plus, madame, je le sais, que votre foyer d'Amérique est comme un nid +d'affections et de souvenirs, avec l'image chère de celui qui m'a honoré +de son amitié.</p> + +<p>Recevez, madame, à travers le temps et l'éloignement, l'hommage de mon +profond respect.</p> + +<p class="smcap droit"> +Jules Claretie.</p> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1>L'AMÉRICAINE</h1> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2> + + +<p>En juillet, à Trouville, par un beau temps clair, sous le ciel d'un bleu +doux, légèrement ouaté de nuages blancs, devant la mer plate et verte +aux bords vaseux dentelés d'écume blanche, le docteur Fargeas, le savant +névrologiste, causait à l'ombre d'un grand parasol planté dans le sable +fin. Il causait, tout en regardant de ses profonds yeux noirs des +barques filer à l'horizon, un vapeur passer avec sa blanche fumée +droite, et, en amateur d'art qu'il était, comparant aux <i>marines</i> +accrochées à Paris, dans son cabinet, la côte violacée qui se montrait +au fond, très loin, plaquée de tons rosés ou jaunes, vers le cap de la +Hève, là-bas.</p> + +<p>Il se laissait aller, le docteur, à ces lents bavardages des jours de +repos, assis entre un homme de trente-cinq ans environ, à l'air +militaire, le marquis de Solis, retour du Tonkin et descendu +l'avant-veille aux <i>Roches Noires</i>, et un jeune homme coiffé du petit +chapeau paillasson à large ruban qui, dans un tonneau d'osier, les +jambes croisées, battait sa bottine gauche du bout de son ombrelle de +toile écrue. Joli garçon, ce M. de Bernière, un peu cousin du marquis de +Solis; mais aussi spirituellement flâneur, railleur, décadent ou +pessimiste, selon la mode, que Georges de Solis était—avec dix années +de plus sur les épaules—enthousiaste, crédule, courant la mode à la +conquête de quelque vérité scientifique, et que Fargeas lui-même, +restait ardent et alerte, sous ses longs cheveux gris, encadrant son +visage maigre.</p> + +<p>Ils s'étaient, après le déjeuner, rencontrés et assis machinalement sur +la plage, dans le <i>far niente</i> délicieux de la vie des eaux, le docteur +descendant de sa villa, bâtie dans le nid de verdure de la côte de +Grâce, Bernière et M. de Solis sortant du même hôtel où ils se +retrouvaient sans s'y être donné rendez-vous.</p> + +<p>Fargeas avait jadis soigné la marquise de Solis et donnait, de temps à +autre, des conseils hygiéniques à M. de Bernière qui ne les suivait pas. +Un ami de tous ses clients, le bon docteur. Et appliquant à ces faux +malades, simplement anémiés ou rendus dyspepsiques par la vie de Paris, +une méthode curative à lui: la causerie, le laisser-passer, le +haussement d'épaules et le: «Bah! ce n'est rien! Vous en verrez toujours +la fin!»</p> + +<p>—Eh bien! docteur, et vos malades? lui demandait justement Bernière, en +continuant à frapper de son ombrelle sa cheville qui faisait saillie +sous le caoutchouc de la bottine.</p> + +<p>—Mes malades? Tous bien portants!</p> + +<p>Et le docteur ajouta, en riant:</p> + +<p>—Je les visite si peu!</p> + +<p>—Vous seul avez le droit de parler ainsi, de ce petit ton railleur, de +votre science, cher docteur!... dit M. de Solis, avec un évident +respect, une sorte de reconnaissance affectueuse. Vous, un des maîtres +en l'art de guérir!</p> + +<p>—Oh! un des maîtres!—- le savant hochait la tête.—La vérité est que +je suis peut-être parmi les médecins un des moins... malfaisants!</p> + +<p>Bernière sourit et son ombrelle battit plus vite, comme pour applaudir.</p> + +<p>—Malfaisant est joli! Un ban pour <i>malfaisant</i>!</p> + +<p>—Non.... Mais, dit Fargeas, je suis sceptique en médecine... voilà ma +force! J'ai remarqué qu'à tout prendre il n'y a jamais de maladies +réelles que celles que l'on croit avoir!... Quand l'homme est réellement +en danger, il se figure qu'il n'a rien de grave. Cette ignorance de son +mal le rassure et il en guérit malgré le médecin! L'homme ou la femme +est-il malade imaginaire? Comme à tout propos le médecin est consulté, +alors... ah! alors, ça devient dangereux!</p> + +<p>—Il n'y a donc à votre avis, demanda M. de Solis, que les maladies +qu'on croit avoir?</p> + +<p>—Évidemment, comme il n'y a que les passions qu'on se figure éprouver.</p> + +<p>Le jeune Bernière, après avoir applaudi, se mit à protester.</p> + +<p>—Oh! qu'on se figure!... qu'on se figure!... dit-il.</p> + +<p>Le docteur Fargeas l'interrompit, et regardant ce joli garçon blond, +frisé, avec une mince moustache finement retroussée sur des lèvres un +peu pâles, et un monocle crispant, comme une hémiplégie, tout un côté de +sa face, tandis que l'autre restait calme, avec un petit œil bleu +perçant:</p> + +<p>—Mais parfaitement, dit le médecin. Voyons, tenez: Quel âge avez-vous?</p> + +<p>—Vingt-huit ans.</p> + +<p>—Et, à vingt-huit ans, vous croyez avoir eu des passions?</p> + +<p>—Beaucoup! fit Bernière.</p> + +<p>—Êtes-vous joueur?</p> + +<p>—Peu!</p> + +<p>—Bibliophile?</p> + +<p>—Médiocrement.... Je coupe les volumes avec mes doigts! Ainsi!...</p> + +<p>—Avare? Je vous demande pardon....</p> + +<p>—Papa me trouve prodigue, répondit Bernière, mais la petite +Emilienne.... Emilienne Delannoy... non... elle... tout le contraire! +Non, je ne suis pas avare!</p> + +<p>—Alors, vous n'avez pas de passions! dit Fargeas, ni les chevaux, ni le +jeu, ni les femmes... pas même la petite....</p> + +<p>—Emilienne (des Bouffes)....</p> + +<p>—Pas même Emilienne Delannoy ne sont des passions! Des occupations, +oui! Des délassements!... Soit!</p> + +<p>—Heu! heu! fit le jeune homme, l'air profondément ennuyé, revenu de +tout. Des délassements? Quelquefois!</p> + +<p>—Rarement, je le sais bien, accentua le docteur. Mais des passions, +non! Vous voyez bien vous-même.... Vous dites: «Heu! heu!» Une passion, +mais cela vous prend corps et âme, vous tient, vous tord, vous absorbe, +vous tue lentement et pourtant vous fait vivre!... J'ai connu deux +hommes seulement qui avaient eu ce qu'on appelle une passion, mais une +vraie, une absolue passion! L'un était un brave garçon qui cherchait le +moyen d'abolir la misère.... Il est mort fou! L'autre était un vieux +sculpteur raté qui passa sa vie à sculpter des noix de coco, certain de +tailler là-dedans un chef-d'œuvre.... Il est mort idiot!... Et ce n'est +pas plus bête de s'affoler pour un beau rêve ou de s'abrutir sur un +pareil travail que de perdre sa vie pour une femme!</p> + +<p>Bernière écoutait Fargeas en souriant, comme il eût prêté l'oreille à un +air de bravoure ou à une conférence; mais il n'en semblait pas fort ému.</p> + +<p>Il répondit de sa voix lente et lassée:</p> + +<p>—Mon cousin Solis est cependant là, docteur, pour vous prouver qu'il +peut y avoir d'autres passions que celle des noix de coco!</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Dame! une noble passion: celle des voyages.</p> + +<p>—Et vous voyez bien que M. de Solis ne l'éprouvait pas complètement... +entièrement... jusqu'à en mourir, la passion des voyages, puisqu'il est +revenu!</p> + +<p>—C'est qu'on se lasse de tout, docteur! répondit le marquis de Solis +qui, machinalement, traçait sur le sable de la plage, une carte +quelconque, chimérique, sans doute.</p> + +<p>Le docteur Fargeas eut presque un éclat de rire triomphant:</p> + +<p>—On se lasse de tout. Voilà! Eh bien! mais, je ne dis pas autre chose, +moi!</p> + +<p>—Alors, à votre avis, demanda le marquis, l'amour?</p> + +<p>—Oh! je n'y crois pas, fit Bernière.</p> + +<p>—J'y crois, moi, au contraire, dit Fargeas, j'y crois... comme à la +médecine! Je crois aux faits. A l'amour de la femme pour le mari qui la +rend heureuse, du mari pour la femme qui le rend fier, de la mère et du +père pour l'enfant.... Je crois à tous les amours accompagnés d'un +qualificatif... amour conjugal... filial... paternel... ce que vous +voudrez.... Je crois à l'amour-propre surtout! Mais je ne crois pas à +l'amour sans épithète!... Cet amour-là n'est qu'un farceur.... Il +prétend qu'il n'a que des ailes.... Allons donc! Il a des pattes... et +des griffes!...</p> + +<p>—C'est-à-dire, fit M. de Solis, qu'à ramener votre théorie à la +pratique, il n'y a pour tout homme d'autre passion que celle de son +foyer et d'autre salut que le mariage?</p> + +<p>—Voilà! répéta Fargeas, joyeusement.</p> + +<p>M. de Bernière crut bien embarrasser le médecin:</p> + +<p>—Alors, docteur, pourquoi ne vous êtes-vous pas marié, vous?</p> + +<p>—Moi? Parce que j'avais une passion....</p> + +<p>—La science?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Vous n'y croyez pas! dit le jeune homme.</p> + +<p>Fargeas haussait les épaules.</p> + +<p>—Il y a tant d'imbéciles qui croient tout savoir sans avoir rien +appris. On n'a pas trop de tout une existence de travail pour arriver à +se convaincre qu'on ne sait rien! Et puis, quoi? je n'ai pas trouvé la +femme qui... la femme....</p> + +<p>—Ah! je vous y prends! Vous cherchiez l'amour!</p> + +<p>—Ou l'intérêt!...</p> + +<p>—Vous, l'intérêt?... Jamais de la vie!</p> + +<p>Le marquis de Solis, pendant ce bavardage léger, regardait, sans les +voir, les pêcheuses d'équilles, rapportant de la mer, leur pelle à la +main, ces longs poissons d'argent à tête de brochet, qui cachent leur +tête dans le sable, et les pêcheurs de crevettes, rentrant, leur filet +sur l'épaule, tandis que d'autres revenaient, se suivant, leurs paniers +à l'épaule, comme une longue et lente théorie de travailleurs.</p> + +<p>Il regardait, mais sa pensée était ailleurs. Tout ce qui se disait là, +près de lui, semblait réveiller en lui des souvenirs, des sensations +endormies, galvaniser des douleurs mortes, et son visage fin, un peu +triste, maigre et pâli, avec un front légèrement dégarni, et une barbe +noire en pointe, ce visage de soldat pensif, prenait doucement une +expression de rêverie triste.</p> + +<p>A cette songerie même, le marquis parut s'arracher pour demander au +docteur:</p> + +<p>—Vous êtes donc d'avis qu'il y a toujours pour l'homme une femme +idéale, faite pour lui et qui présente l'incarnation même, la +réalisation de son rêve?</p> + +<p>—Et je suis d'avis que pour tout homme il y en a même plusieurs, +répondit gaiement Fargeas.</p> + +<p>—Bon. Mais pour les femmes? dit Bernière.</p> + +<p>—Oh! pour les femmes! Demandez à Emilienne Delannoy.... Demandez même à +mistress Montgomery, qui est une honnête femme et qui a pourtant déjà +changé... d'idéal!...</p> + +<p>—M<sup>me</sup> Montgomery?</p> + +<p>Et Bernière semblait attendre du docteur Fargeas une explication.</p> + +<p>—Comment, docteur, la belle M<sup>me</sup> Montgomery a... changé... comme +cela?</p> + +<p>—Oh! légalement! Divorcée, la belle M<sup>me</sup> Montgomery; mais, mon cher +Bernière, aussi honnête que peut l'être une femme....</p> + +<p>—Qui n'aime pas son mari.</p> + +<p>—Pourquoi M<sup>me</sup> Montgomery n'aimerait-elle pas son mari?</p> + +<p>—Parce qu'il n'a rien de... de l'idéal, parbleu!</p> + +<p>—Ça dépend. On ne sait pas, fit gravement le médecin.</p> + +<p>—Eh bien! si M. Montgomery, qui est courtaud et pataud, est l'idéal de +M<sup>me</sup> Montgomery, qui, en effet, est admirablement belle, belle à +sculpter, à chanter, à peindre, tant pis pour nous, qui n'avons plus +qu'à nous désespérer.</p> + +<p>—Ou à nous consoler avec Emilienne Delannoy, Fanny Richard ou Marianne +d'Hozier. Les débits de consolation ne manquent pas. C'est comme les +débits d'alcool, ça pullule.</p> + +<p>—Et, demanda M. de Solis, cette belle M<sup>me</sup> Montgomery, c'est?...</p> + +<p>—Une admirable et capiteuse créature! répondit Bernière. Américaine, +comme toutes les femmes qui fournissent des épithètes de parfumeurs aux +chroniques. Et, depuis la saison, mettant Trouville en révolution... en +ébullition, si vous voulez!... Il n'y a sur le turf de la beauté—vous +voyez que je suis moderniste—de comparable à elle que la très belle +miss Arabella Dickson! Ah! qui est incomparable, celle-là!».... A +l'heure du bain de miss Arabella, on frète des barques à Deauville pour +aller regarder ses bras et lorgner sa nuque. Les voitures font prime à +ce moment psychologique-là! C'est très beau, d'ailleurs. Ça mérite +d'être vu!</p> + +<p>—Et cette M<sup>lle</sup> Dickson? demanda encore Solis.</p> + +<p>—La fille d'un colonel. Très bel homme. N'ayant pas l'air de badiner. +Un Yankee. Un Mohican. Un type. Il paraît qu'il a joué du revolver, à la +tête de quelques cow-boys, contre les Indiens.... Comme Buffalo-Bill.... +Je l'ai rencontré, l'autre jour, devant les petits chevaux au Casino. On +faisait cercle autour du trio Dickson, car il y a une mère. Très belle +aussi. Ils sont tous très beaux, ces Dickson. D'ailleurs—et Bernière +s'étalait avec une nonchalance affectée dans son tonneau d'osier—toute +cette race américaine humilie effroyablement nos décadences. Nous avons +l'air d'anémiés, comme dit le docteur, à côté de ces colosses en pierre +de taille. Voyez M. Norton!</p> + +<p>—Norton? fit M. de Solis.</p> + +<p>Le nom, brusquement, lui faisait retourner la tête, et il interrogeait +Bernière pour savoir de quel Norton son cousin pouvait bien parler.</p> + +<p>—Mais de M. Norton, le richissime Norton, le <i>milliardaire</i>—pour être +plus récent, plus actuel.—Richard Hepworth Norton, le banquier, qui a +acheté l'hôtel de la duchesse d'Escard au parc Monceau et y a logé pour +sept ou huit millions de peintures, sans compter les téléphones!</p> + +<p>Richard Norton! Ce nom, évidemment, réveillait chez le marquis tout un +monde de souvenirs. Il l'avait autrefois bien connu, ce Norton, à +New-York, et il le retrouvait à présent sur cette plage normande, après +quelle séparation et quelles traverses!</p> + +<p>—Il est ici, Norton?...</p> + +<p>—Là-bas, dit Fargeas. Son habitation est cette grande maison normande, +une des dernières vers les Roches Noires. On la voit d'ici.</p> + +<p>Le marquis regardait non plus vers la mer maintenant, mais du côté de +cette longue ligne de constructions diverses, élégantes ou bizarres, +qui, comme des yeux avides de lumière et d'air, ouvrent leur fenêtres +sur la mer.</p> + +<p>—Là-bas.... Voyez-vous?... Un vrai palais, cette villa!... M. Norton y +a entassé encore des raretés à profusion.... Ce serait un musée à +Paris! A Trouville, c'est une véritable curiosité.... Mais rien n'est +assez luxueux et choisi, aux yeux de M. Norton, pour sa femme qu'il +adore, et qui est bien, du reste, la créature la plus exquise que je +connaisse!</p> + +<p>Le docteur ne remarquait point l'expression de vague tristesse qui +passait rapidement sur le visage de M. de Solis. Le marquis avait eu, au +nom de M<sup>me</sup> Norton, un tressaillement léger, une contraction passagère +qui n'eût pas évidemment échappé à Fargeas. Mais le médecin, les yeux +mi-clos, regardait en ce moment le paysage comme à travers ses cils, +pour juger de la qualité de la lumière.</p> + +<p>M. de Solis avait d'ailleurs repris bien vite une sorte d'expression +indifférente, et il interrogeait le docteur sur M<sup>me</sup> Norton, comme +l'eût fait un simple curieux des <i>potinières</i> de la plage.</p> + +<p>Le docteur connaissait d'autant mieux l'Américaine qu'il la soignait, +M<sup>me</sup> Norton souffrant d'une maladie qu'on croyait, à New-York, +indéterminée—une névrose, la fameuse, l'inévitable névrose +moderne—mais que le maître français devinait bien vite: le germe d'une +affection cardiaque, une angoisse ressemblant à l'angine de poitrine. Au +total, un pseudonyme de la tristesse. La mort de son père, qu'elle +adorait, avait atteint profondément la jeune femme, et, pour l'arracher +à une sorte de mélancolie constante, à un chagrin qui persistait sous le +sourire même de la mondaine, Richard Norton avait amené M<sup>me</sup> Norton en +France.</p> + +<p>—Alors, triste, M<sup>me</sup> Norton? demandait M. de Solis.</p> + +<p>—Oui. Et résignée!</p> + +<p>—Et adorable! ajouta M. de Bernière. Des cheveux étonnants! Châtain +clair, couleur bronze, et des yeux!... Tenez, la mer a de ces +reflets-là, regardez bien!</p> + +<p>—Seulement, dit le docteur Fargeas, cette poétique et délicieuse +créature a, dans la traversée, failli payer cher la consultation qu'on +venait me demander. Le vent, les rafales, la dépression barométrique, +amenaient chez elle comme un arrêt dans le battement du cœur, comme une +pause de la vie. Phénomènes fugitifs, du reste, et qui disparaîtront +radicalement avec du repos!</p> + +<p>Puis, après avoir questionné, il semblait que M. de Solis cherchât à ne +plus parler de l'Américaine. Il restait là, le regard accroché à la +grande maison normande, là-bas, et il parlait d'autre chose, de ses +voyages, de cet Annam ou du Tonkin dont il revenait.</p> + +<p>—M<sup>me</sup> de Solis a dû être bien heureuse de vous revoir? dit le +docteur.</p> + +<p>—Ma mère!... Pauvre chère femme! Je me suis presque reproché de l'avoir +quittée tant elle a eu de joie à me retrouver! Que je vous sais gré, mon +cher docteur, de me l'avoir rendue!</p> + +<p>—Rendue! Rendue!... Mon cher marquis, on ne rend pas les malades qui +sont confisqués par la mort. Je n'ai eu d'autre mérite que d'avoir donné +à la marquise de bons conseils, qu'elle a suivis!... Elle a plus fait +pour sa guérison que moi! Quand je vous dis que je doute un peu de la +médecine, je ne doute pas de la suggestion qu'imposent les médecins à +leurs malades et qui, par l'imagination, suffit très souvent à les +guérir. J'ai fait des cures étonnantes en ordonnant, avec de graves +froncements de sourcils, des pilules de <i>mica panis</i>. <i>Mica panis!</i> Les +malades avalaient cela avec des frissons d'inquiétude et d'espérance. +Puis ils se sentaient soulagés. <i>Mica panis!</i> Traduction: boulettes de +mie de pain! Ah! le cerveau humain, l'imagination, la chimère!</p> + +<p>Et la conversation s'égarait maintenant sur les généralités, la +médecine, les nouvelles du matin, l'article de la <i>Vie Parisienne</i> +consacré aux épaules et aux costumes de bains de miss Arabella Dickson. +C'était M. de Bernière qui parlait et M. de Solis n'écoutait plus. Toute +sa pensée était comme emportée vers cette villa qui se dressait, au bout +de la plage ensoleillée, dans la lumière, avec ses toits rouges.... Et, +tout à coup, presque brusquement, il laissait son cousin et le docteur +en tête à tête, leur serrant la main, prétextant une lettre oubliée, une +dépêche à jeter au télégraphe, et il s'éloignait, disparaissant par la +rue....</p> + +<p>Le docteur, regardant sa montre, n'allait point tarder à en faire +autant, et Bernière se trouvait seul, dans son tonneau, fumant un +cigare, qu'en sa qualité de pessimiste il exigeait délicieux, comme +toutes choses, car il citait Schopenhauër et pratiquait Epicure.</p> + +<p>Fin observateur, du reste, l'espèce de trouble de M. de Solis ne lui +avait pas tout à fait échappé, et il se demandait pourquoi le marquis +lui faussait si vivement compagnie. Solis ne lui avait point parlé de +cette lettre. Ils devaient monter à cheval ensemble, tout à l'heure. +Comment le marquis l'oubliait-il?</p> + +<p>Alors, l'insistance de Solis à s'informer de la santé de M<sup>me</sup> Norton, +l'évident intérêt que prenait le marquis à ce que le docteur lui disait +de l'Américaine, donnaient à Bernière de fugitives idées de roman +ébauché, d'une intrigue possible.</p> + +<p>—Tiens, tiens, tiens! Ce bon Solis!</p> + +<p>Mais la pensée même s'envolait, dans le plein air de ce beau jour, avec +la petite fumée bleue du cigare.</p> + +<p>Et Bernière oublia bien vite son cousin en apercevant, venant de son +côté, sans ombrelle, les mains dans les poches et humant le vent de mer +avec la volupté d'un être bien portant qui aime à vivre, un homme gros +et gras, très rond, très rouge, les cheveux et les favoris grisonnants, +qui s'avançait vers lui, sans le voir.</p> + +<p>—Tiens, monsieur Montgomery!</p> + +<p>C'était bien lui, le mari de la belle M<sup>me</sup> Montgomery, l'homme le plus +entouré, le plus envié, le plus jalousé de la plage, et portant +philosophiquement le poids de la beauté de sa femme.</p> + +<p>—Ah! monsieur de Bernière! dit le gros petit homme en souriant. Eh +bien! qu'est-ce que vous faites là, Schopenhauër? Vous digérez, je +parie! Mais, désenchanté que vous êtes, est-ce que vous ne devriez pas +vous laisser mourir d'inanition, si la vie est une corvée?</p> + +<p>—Une corvée, oui, mais curieuse! dit Bernière, en jetant son cigare +inachevé. Un spectacle souvent assommant, mais un spectacle! Vous êtes +bien quelquefois entré dans un théâtre où l'on joue une mauvaise +pièce?...</p> + +<p>—Souvent, dit l'Américain, avec un grain d'accent saxon.</p> + +<p>Il s'était assis près de Bernière, sur une chaise dont les pieds +s'enfonçaient dans le sable.</p> + +<p>—Elle dure, cette pièce ennuyeuse, et l'on voudrait s'en aller! Mais on +reste, fit M. de Bernière.... On reste, on ne sait pas pourquoi.... +Parce qu'on y est, parce que, pour sortir, on ne veut déranger +personne.... Voilà la vie, mon cher monsieur Montgomery!</p> + +<p>—Oh! il y a bien quelques petits agréments autour! Vous avez, du reste, +raison, rien n'est assommant comme une comédie maussade. On nous en a +joué une hier au Casino!... Terrible! Et quels acteurs! Il y avait là +une comédienne qu'on nous donnait pour un premier prix du +Conservatoire!... En quelle année, bon Dieu?...</p> + +<p>—Peut-être du temps de Talma!</p> + +<p>—Et je suis resté... à cause de ma femme, qui ne veut jamais s'en +aller, qui veut toujours tout voir, qui n'est pas pessimiste, elle! Ah! +non, par exemple! Tout l'amuse! Tout, même moi!</p> + +<p>—Ah! bah?... fit Bernière.</p> + +<p>—Merci! dit rapidement l'Américain.</p> + +<p>M. de Bernière essayait de corriger son <i>Ah! bah?</i></p> + +<p>—Je voulais dire....</p> + +<p>—Oh! n'expliquez pas! fit Montgomery avec un flegme aimable.... Cela +vous étonne? Cela m'étonne moi-même d'être le mari de la plus jolie +femme de la colonie américaine. Une beauté... professionnelle!</p> + +<p>—Oui, <i>professional beauty</i>! J'ai retenu de l'anglais de mon professeur +tout ce qui est devenu parisien. Mais, ajouta le jeune homme, il ne faut +pas traduire!</p> + +<p>M. Montgomery sourit, acceptant la plaisanterie du boulevardier:</p> + +<p>—Je comprends... oui.... Qui fait profession de beauté.... A Paris, on +s'y tromperait!</p> + +<p>Il ajouta, froidement, dans son petit sourire singulier:</p> + +<p>—Mais on ne s'y tromperait pas longtemps. Très aimable, M<sup>me</sup> +Montgomery... très aimable... hors de chez elle! L'autre jour, +<i>Papillonne</i>... oui, <i>Papillonne</i>, du <i>Figaro</i>, a eu l'idée de raconter +l'histoire de notre mariage.... Très poétique, cette histoire!</p> + +<p>—Vraiment?... fit M. de Bernière.</p> + +<p>Montgomery s'inclina dans un léger salut.</p> + +<p>—Merci encore!</p> + +<p>Puis, comme le jeune homme, évidemment, voulait tenter encore de +rattraper son exclamation envolée:</p> + +<p>—Oh! n'expliquez pas! répéta l'Américain. Divorcée d'avec un premier +mari.</p> + +<p>—M<sup>me</sup> Montgomery?</p> + +<p>—Oui. Vous n'avez donc pas lu <i>Papillonne?</i>.... Je suis son second!... +Éprise de moi à cause de... mon Dieu! à cause de mon nom.</p> + +<p>—C'est juste! Montgomery! dit M. de Bernière, en faisant sonner le nom +historique.</p> + +<p>Mais Montgomery l'interrompit encore:</p> + +<p>—Oh! n'insistez pas!... Il y a deux <i>m</i> en français! Montgommery! Un +seul à mon nom! C'est ce qui ennuie un peu M<sup>me</sup> Montgomery.</p> + +<p>—Vous pouvez vous en refaire mettre un.... Un <i>m</i> et un <i>de</i>....</p> + +<p>—J'y ai songé. Mais ça se verrait....</p> + +<p>—Oh! dit le jeune homme en riant, ça se voit tous les jours!</p> + +<p>—Norton se moquerait de moi!</p> + +<p>—Ah! oui, M. Norton!... Je regrette que mon cousin Solis ne soit plus +là pour parler de M. Norton. Il y a longtemps que l'on n'a parlé de M. +Norton.</p> + +<p>—Vous le connaissez, M. Norton? dit Montgomery.</p> + +<p>—Très peu! Comme on connaît les étrangers à Paris!</p> + +<p>—Je vous ai vu chez lui, à la dernière soirée qu'il a donnée au Parc +Monceau!</p> + +<p>—C'était la première fois que j'y allais. Superbe, l'inauguration de +son hôtel!... Un luxe et un goût! La serre surtout! Étonnante, la +serre!... Un bijou parisien vu à la lumière Edison!... Seulement on n'y +parle pas assez français. J'y ai vu des Turcs, des Persans, des +Américains—mais des Parisiens, j'en cherchais!...—Le plus Parisien, +c'était encore un Japonais... ou un Javanais, je ne sais pas au +juste.... Ah ça! mais, cher monsieur Montgomery, il y a un autre Norton, +qui vient d'acheter un Meissonier de huit cent mille francs à +Philadelphie!</p> + +<p>—C'est le faux Norton!</p> + +<p>—Comment, le faux Norton?</p> + +<p>—Oui... comme je suis un Montgomery avec deux <i>m</i>!... Le vrai Norton, +c'est mon Norton à moi, Richard Hepworth Norton... le propriétaire des +mines de cuivre les plus fameuses et le rival des plus hardis +entrepreneurs pour la construction des chemins de fer, <i>Norton le +Riche</i>, comme on l'appelle pour le différencier de <i>Norton le Pauvre</i>, +qui n'a que vingt millions....</p> + +<p>—Oh! le malheureux!</p> + +<p>—.... De rente! ajouta Montgomery froidement.</p> + +<p>—Alors, dit Bernière, Richard Norton!</p> + +<p>—Oh! Richard Norton! Richissime, lui!</p> + +<p>—C'est juste! fit le Parisien. Riche est maintenant un minimum. Pour +avoir le strict nécessaire, il faut être....</p> + +<p>—Richissime!... Parfaitement. C'est notre monde américain qui a inventé +ces superlatifs. Et en route pour l'énorme, l'excessif, le +gigantesque!... Nous ne pouvons vivre, cher monsieur, comme votre +vieille Europe, sur une motte de terre usée et avec les quatre sous qui +suffisaient autrefois à nos pères!... Qui n'est pas trop riche +maintenant ne l'est pas assez! Qui n'a pas d'indigestion n'a pas dîné! +Qui n'est pas fou d'amour n'a pas aimé!</p> + +<p>—Je comprends... dit Bernière, en ouvrant son ombrelle... vous ne +voulez pas vivre comme des épiciers.</p> + +<p>L'Américain hocha la tête avec un petit air railleur:</p> + +<p>—Oh! cher monsieur, prenez garde, prenez garde! Avec un Américain, il +ne faut jamais railler l'état qui semble le plus ridicule pour vos +préjugés français, parce que l'ambassadeur ou le président des +Etats-Unis peut précisément l'avoir exercé.... L'homme qui vous parle a +fait sa fortune dans un comptoir d'épicerie.</p> + +<p>—Un Montgomery?</p> + +<p>—Oui. Ma femme voudrait bien l'oublier. Mais je ne rougis pas du tout, +moi, de m'en souvenir!...</p> + +<p>—Et vous avez bien raison!... Cependant, votre associé, M. Norton, ce +n'est pas avec des... pruneaux qu'il a gagné cette maison normande, les +collections qu'il y loge et son hôtel de Paris, l'étonnement des +invités, le joyau du parc Monceau?</p> + +<p>—C'est peut-être avec des pruneaux qu'il a gagné tout cela! Je ne le +lui ai pas demandé, répondit froidement Montgomery. Du reste, nous ne +demandons jamais d'où vient une grande fortune et une jolie femme. Nous +saluons l'une et nous respectons l'autre.</p> + +<p>—C'est la femme que vous respectez? demanda en riant M. de Bernière qui +s'était levé, trouvant décidément le soleil trop chaud.</p> + +<p>—Oh! les deux! dit l'Américain. Les deux!</p> + +<p>—Même lorsqu'il s'agit de miss Dickson?...</p> + +<p>—C'est que tout le monde en parle!... Ah! la jolie créature! Elle +serait capable de rendre à Deauville son ancienne splendeur. C'est vrai: +Trouville d'un côté, miss Dickson de l'autre, je parie pour miss +Dickson. Superbe, miss Dickson! L'autre jour, à cheval, sur la plage, +elle était à peindre! Un portrait de Carolus équestre!</p> + +<p>—A propos de portrait, monsieur de Bernière, demanda l'Américain, pour +le prochain Salon, avez-vous un peintre à me recommander, vous qui êtes +un raffiné.... Mais un peintre de choix et qui réussirait M<sup>me</sup> +Montgomery?</p> + +<p>—Qui réussirait M<sup>me</sup> Montgomery? répéta Bernière.</p> + +<p>Et à travers son monocle, il regardait le petit gros homme, tout +enchanté de sa question; il le regardait avec un léger, très léger +sourire narquois: ces maris!</p> + +<p>—Qui réussirait M<sup>me</sup> Montgomery? Mais, cher monsieur, vous avez +justement un de vos compatriotes, un peintre américain très à la mode, +tout à fait à la mode, depuis son fameux portrait de femme dans le goût +de Whistler... l'auteur de la <i>Femme en noir</i>.... Edward Harrisson!</p> + +<p>Le calme visage, un peu paterne, de Montgomery, s'était glacé +brusquement.</p> + +<p>—Harrisson, dit-il. Impossible!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—C'est le premier mari de ma femme!</p> + +<p>—Ah bah? fit M. de Bernière.</p> + +<p>Il avait envie d'ajouter: «Raison de plus, il la connaît mieux.»</p> + +<p>Mais cette riposte de sceptique lui resta sur les lèvres.</p> + +<p>Il s'étonna seulement que la belle M<sup>me</sup> Montgomery n'eût pas eu le bon +goût de commencer par choisir le mari actuel et ne fût pas arrivée à M. +Montgomery par le plus court chemin. Mais, après tout, une femme a le +droit de se tromper!</p> + +<p>—Le divorce est fait pour cela, dit Montgomery froidement. Le mariage, +sans le divorce, c'est une geôle.</p> + +<p>—Et avec le divorce, c'est la geôle tempérée par l'évasion!</p> + +<p>—Pas autre chose!</p> + +<p>—Eh bien, cher monsieur, je félicite M<sup>me</sup> Montgomery de s'être +évadée, et je vous félicite d'avoir profité de l'évasion! Venez-vous +faire un tour aux petits chevaux?</p> + +<p>—Volontiers. Cela m'amuse de regarder jouer.</p> + +<p>—Et le jeu?...</p> + +<p>—Oh! dit l'Américain, je ne joue jamais, jamais! L'argent perdu au jeu, +c'est comme le pain jeté: un vol fait à ceux qui n'en ont pas!</p> + +<p>Bernière se demandait, en écoutant Montgomery, si l'Américain n'émettait +point son axiome pour produire un effet, et par une pose quelconque. +Non, point du tout, le travailleur enrichi était de bonne foi, +n'estimant que l'emploi utile de l'argent vaillamment gagné.</p> + +<p>Et tout en allant doucement vers le Casino, en suivant les <i>planches</i>, +sous un soleil qui, là-bas, faisait étinceler la mer, le jeune homme +continuait sa causerie et questionnait encore.</p> + +<p>—Notez que je ne suis pas avare! disait Montgomery. Je conçois qu'on +jette les louis par les fenêtres, mais qu'on se les fasse râcler par le +râteau d'un croupier, je trouve cela absurde!</p> + +<p>—Bah! le jeu est une sensation comme une autre, fit Bernière. Et il y +en a si peu, si peu!</p> + +<p>—Vous trouvez?... Vous êtes bien heureux!...</p> + +<p>—Pas du tout; je m'ennuie considérablement.</p> + +<p>—Mariez-vous.</p> + +<p>—A quoi bon?</p> + +<p>—Mais dame! fit l'Américain. Ne fût-ce que pour avoir des enfants!</p> + +<p>—Peuh!... La vie est un si petit cadeau à leur faire!... Et puis on est +sûr d'avoir une femme, on n'est pas certain d'avoir des enfants. Vous +n'en avez pas!</p> + +<p>—Pardon, dit en riant M. Montgomery, j'ai une femme et qui est mon +enfant gâtée!</p> + +<p>—Nous ne nous comprenons point, cher monsieur, dit Bernière, au seuil +du Casino. Vous êtes un homme d'action, moi un homme de doute....</p> + +<p>—Mieux que ça, je crois: un déliquescent!</p> + +<p>—Si vous voulez. Nous sommes tous un peu ainsi, en cette fin de +dix-neuvième!</p> + +<p>—Tous?</p> + +<p>—Tous ceux qui pensent!</p> + +<p>—Qui ne pensent qu'à eux!...</p> + +<p>—Cher monsieur Montgomery, je voudrais bien savoir où sont les gens qui +songent spécialement aux autres! Vous me citerez saint Vincent de Paul: +il est mort!</p> + +<p>—Mais, est-ce que vous n'êtes pas un peu parent de M. de Solis?</p> + +<p>—Je suis son cousin!</p> + +<p>—Est-ce qu'il pensait même à lui, en allant au Tonkin faire des +observations sur le climat de ce diable de pays?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Est-ce qu'il se piquait d'être un décadent?</p> + +<p>—Non. Mais vous me parlez d'une exception. C'est une exception, mon +cousin, un héros. Oui, ma parole! Elles confirment les règles, les +exceptions!</p> + +<p>—Eh! cher monsieur, l'ambition de tout homme qui n'est pas un imbécile, +c'est d'être une exception!... Ah! si j'étais jeune et si j'étais +Français!...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien!... Rien!... Les affaires de votre pays ne me regardent pas. +Allons voir les petits chevaux!... Passez!... Passez donc, cher +monsieur!</p> + +<p>—Non pas, je vous prie. Après vous!</p> + +<p>—Après vous!</p> + +<p>—Eh bien, dit Bernière en prenant le bras de l'Américain, mon cher +monsieur Montgomery, passons ensemble!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2> + + +<p>—Faites remettre ma carte; si M. Norton est chez lui, il me recevra!</p> + +<p>Le valet à qui s'adressait cet ordre, donné d'un ton ferme où, sous une +politesse douce, se faisait sentir l'habitude du commandement, regarda +l'homme qui lui parlait. Un jeune homme, ou plutôt un homme jeune, brun, +mince, la barbe entière, taillée en pointe, la redingote serrée à la +taille: quelque officier en tenue bourgeoise et sans décoration à la +boutonnière.</p> + +<p>Les valets, dans la villa normande de M. Richard Norton, habitués à une +marée de solliciteurs arrivant là, même à Trouville, au seuil de la +maison de l'Américain avec une vitesse et un fracas de mascaret, ne +voyaient que rarement dans l'antichambre des figures françaises, et dans +la réponse que fit au jeune homme le domestique après avoir déposé sur +un plateau d'argent la carte donnée, il y avait une nuance toute +particulière de respect.</p> + +<p>—Si monsieur le marquis veut se donner la peine d'attendre!</p> + +<p>Et le valet, qui venait de jeter un leste coup d'œil sur la carte et +d'y lire un nom: <i>Marquis de Solis</i>, ouvrait cérémonieusement la porte +d'un petit salon du rez-de-chaussée donnant sur le vestibule et y +introduisait le marquis.</p> + +<p>M. de Solis s'assit, et très étonné de trouver un tel cérémonial dans +cette façon de chalet luxueux, regarda autour de lui les tableaux +accrochés dans ce petit salon meublé comme un Trianon, blanc et or. Les +maîtres illustres y étaient représentés par quelque toile, une aquarelle +ou un morceau de choix. Mais ce n'était évidemment là que de petits +échantillons de la collection de Richard Norton, dont la galerie, à +New-York comme à Paris, était célèbre.</p> + +<p>Le marquis entendait en même temps le valet appeler quelqu'un, dans un +cornet acoustique, du bas de l'escalier, pour savoir si M. Norton, dont +le cabinet de travail se trouvait évidemment au premier ou au second +étage, sur la mer, était visible.</p> + +<p>M. de Solis avait, un moment, hésité à se présenter chez Norton, à +remuer tout à coup un passé qui lui était cher. Il l'aimait, ce Norton, +pour l'avoir connu là-bas, au Nouveau Monde, où M. de Solis était allé +étudier les vignes américaines, voulant essayer de défendre ce qui +pouvait être sauvé encore de la fortune de la marquise, sa mère. Libre, +célibataire, voyageur par goût et, depuis quelques années, par une sorte +de besoin physique et moral, comme s'il avait eu à secouer dans la +fièvre des déplacements, quelque obsession lassante, M. de Solis avait +trouvé peu d'hommes qui lui fussent plus sympathiques et qui, pour tout +dire, fussent, comme l'Américain, des hommes.</p> + +<p>Et, par une ironique destinée, dans cet homme respecté, dans cet ami +dont le marquis emportait le souvenir à travers la vie, le hasard avait +voulu que Solis dût rencontrer l'être insolemment heureux, né +précisément pour lui prendre, sans le savoir, pour lui arracher la femme +aimée. Tout un roman inachevé, volontairement inachevé, dans le +déchirement du sacrifice, dans un monde de rêves finis, chassés, se +dressait là, tout à coup, pour Solis, lorsque le docteur lui avait +annoncé la présence, à Trouville, de Richard Norton et de celle qui +s'appelait mistress Norton.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Norton! Elle portait un autre nom, lorsqu'il l'avait rencontrée, +il y a quatre années déjà, à New-York, chez M. Harley, son père, et +lorsque, dans les causeries de jeune homme à jeune fille, dans les +confidences irréfléchies, plus intimes chaque jour, il s'était laissé +aller à avouer presque à cette Sylvia—Sylvia! l'écho de ce nom était ce +qui lui restait de ce passé!—tout un amour grandissant, le seul amour +vrai qu'il eût éprouvé de sa vie. Et elle-même, cette Sylvia, ne +semblait-elle pas l'aimer? Ne le lui disait-elle point, dans la douceur +du regard, dans la pression plus lente du <i>shake-hands</i>, dans les +paroles mêmes tombées de cette bouche d'enfant rieuse et pourtant grave +aussi? Comme il l'avait aimée, dans sa fierté, dans ce calme un peu +hautain qu'elle avait, dans ces yeux, clairs comme une vague traversée +du soleil, qu'elle fixait sur lui comme pour lire en lui et qui, sous +les sourcils, d'un blond chaud, les cheveux fauves, le front pensif, +luisaient avec une acuité étrange! Il était résolu à en faire sa femme, +si elle consentait et si M. Harley, le banquier, voulait donner sa fille +à un Français! De Sylvia, Georges de Solis était sûr. Il n'avait qu'à +parler, il allait parler, et voilà qu'une dépêche alarmée, pressante, de +M<sup>me</sup> de Solis, rappelait tout à coup le marquis en France. Il fallait +que le fils revînt pour disputer à l'acharnement féroce des créanciers +la fortune des Solis.</p> + +<p>Alors, le marquis rentrait au pays, luttait, arrachait aux griffes +d'âpres coquins ce que son père, affolé de spéculations malheureuses, +pouvait encore avoir laissé. Mais, devant les débris de cette fortune, +suffisante pour sa mère et pour lui, insuffisante pour la fille du +banquier Harley, le marquis n'osait plus laisser échapper la demande et +l'aveu qui lui brûlaient les lèvres. Il attendait, il comptait sur +quelque hasard heureux, et le temps passait, et, là-bas, Sylvia +oubliait, sans doute, se croyant oubliée, et, le jour où Solis apprenait +que miss Harley devenait la femme d'un autre, il partait, courant le +monde, pour échapper à sa propre pensée, à sa souffrance, comme une bête +blessée qui fuit, espérant secouer, en courant, la douleur de la +blessure.</p> + +<p>Mais on ne secoue que les gouttes de sang en ces fuites éperdues. Le +marquis avait promené sa tristesse et harassé sa curiosité à travers ces +voyages, missions de savant ou séjours qu'il s'imposait à lui-même dans +l'Extrême-Orient, il avait usé son temps, sa vie, mais rien en lui, rien +n'était cicatrisé! L'oubli n'était pas venu, et lorsque le docteur avait +parlé de Norton, un serrement de cœur rendait le marquis tout pâle.</p> + +<p>Car il avait fallu, pour que la perte de cette Sylvia fût plus +complète, il avait fallu que l'homme qui avait fait d'elle sa femme fût +précisément, par une ironie mauvaise, un être qu'il avait aimé +profondément, un de ceux qui se donnent et à qui on se donne dès le +premier regard, dans la première poignée de main.</p> + +<p>Solis ne se rappelait pas que Norton lui eût jamais parlé de miss +Harley. Et pourtant, liés intimement l'un à l'autre, ces deux hommes +avaient échangé bien des confidences, autrefois. Solis, recommandé à +Richard Norton par le représentant des Etats-Unis à Paris, ancien +compagnon de Norton, avait été l'hôte de Richard dans des établissements +miniers que le Français voulait étudier, et leurs relations, nées du +hasard, s'étaient—comme le fer s'aciérise au feu—changée en amitié +dévouée, complète, dans l'épreuve du péril.</p> + +<p>Les sympathies vraies ne s'expliquent point, du reste. S'ils se fussent +vus pour la première fois dans un salon, ils se fussent aimés en +supposant qu'ils eussent pu causer, en toute liberté de cœur, comme, +là-bas, dans le tête à tête des journées longues où Norton expliquait et +Solis écoutait. Et le marquis s'en souvenait fort bien! Jamais Norton +n'avait laissé deviner qu'il connaissait miss Harley. Il ne la +connaissait peut-être pas alors! Il l'avait rencontrée depuis, il s'en +était épris, il avait demandé sa main....</p> + +<p>Georges saurait les détails de tout cela, dès sa première causerie avec +Norton. Il avait comme une hâte fiévreuse à le revoir.</p> + +<p>Le revoir?... Ou la revoir!</p> + +<p>Il n'osait même pas se poser la question à lui-même. Mais, avec cette +faculté presque cruelle d'analyse intime qu'ont certaines âmes, il +sentait qu'il entrait plus de joie dans son envie de retrouver Norton et +plus de terreur dans son esprit de revoir Sylvia....</p> + +<p>Il avait d'ailleurs fait, sans presque réfléchir—machinalement, comme +d'instinct—le chemin qui conduisait à la villa Norton, et il se +trouvait devant la porte, prêt à sonner—bien mieux, ayant sonné—et se +demandant encore s'il ne ferait pas mieux de prendre le train de Paris +et de quitter Trouville sans avoir revu cet homme qu'il aimait et cette +femme qu'il avait timidement, silencieusement adorée....</p> + +<p>Il hésitait encore presque, dans ce salon d'attente où on l'avait +introduit, il regrettait d'être venu, il se disait qu'il eût mieux valu, +pour lui-même et pour elle, n'avoir jamais retrouvé ce passé.</p> + +<p>Un coup de sifflet traversa l'antichambre comme quelque commandement à +bord d'un navire, et le valet rentra, priant «monsieur le marquis» de le +suivre.</p> + +<p>Solis, précédé par le domestique, monta un escalier à rampe de bois +sculpté où des faïences de prix étaient accrochées, les couleurs des +vieux Rouen répondant aux vieux reflets mordorés des plats +mezzo-arabes;—et au second étage de la villa, aussi luxueuse qu'un +hôtel des Champs-Elysées, Georges de Solis se trouva devant un laquais +qui, cérémonieusement, lui ouvrit la porte d'un vaste cabinet de +travail, donnant par un large <i>window</i> sur la mer:—une porte au seuil +de laquelle le jeune homme se trouva en face d'un grand gaillard barbu +et souriant, la voix forte et la large main tendue, et qui, joyeusement, +lui cria avec un accent yankee assez prononcé:</p> + +<p>—Ah! la bonne aubaine!</p> + +<p>Et la voix de Norton sonnait claire comme une fanfare.</p> + +<p>—Embrassez-moi donc, et asseyez-vous, cher! Et quel bon vent vous +amène?</p> + +<p>Les deux hommes s'entre-regardèrent un moment avec cette curiosité +instinctive de gens qui, en s'interrogeant ainsi des yeux, sautent +par-dessus les années passées, et Georges de Solis retrouvait, avec un +plaisir vrai, tout autre pensée disparue pour une minute, son ami Norton +tel qu'il l'avait quitté, bâti à chaux et à sable, la carrure large avec +des épaules de cariatide et des poignets de lutteur. Le front +volontaire, où l'ossature sous la peau semblait de pierre, s'encadrait +d'une chevelure rousse un peu grisonnante aux tempes et les lèvres +rasées énergiques, franches, la longue barbe au menton, les oreilles +écartées du visage, la tenue même un peu puritaine—une redingote +longue, boutonnée sur ce grand torse solide—rien, chez l'Américain, +n'avait changé, subi d'atteintes; et, à son tour, Norton, de ses yeux +gris enfoncés dans des sourcils hérissés en broussailles, interrogeait +le visage du marquis et disait gaiement:</p> + +<p>—Vous êtes toujours le même!</p> + +<p>—Oh! oh!... j'ai plus de bistre à la peau et moins de cheveux sur la +tête! Les voyages....</p> + +<p>—Et d'où venez-vous?</p> + +<p>—D'un peu partout. Du diable!</p> + +<p>—J'étais allé chez vous dès mon arrivée à Paris! Personne. Votre mère +en province. Vous....</p> + +<p>—En Indo-Chine. Mais aujourd'hui, ma mère que j'avais retrouvée à Solis +à mon retour, et moi, nous avons quitté les Landes et je viens essayer +de donner un peu de santé et un bain d'air à ma chère bien-aimée. +J'aurais pu aller à Biarritz, qui est plus près de Dax, mais à Paris, où +il y a toujours plus d'occasions de vente ou d'achat, j'essaierai de +vendre, après cette saison d'eaux, une de nos propriétés, qui ne +rapporte plus ce qu'elle coûte. Et mon projet est ensuite d'aller +m'enterrer à Solis, avec ma mère.</p> + +<p>—Vous me ferez l'honneur de me présenter à elle, dit Norton.</p> + +<p>—Avec joie! Elle vous adore, vous savez!... Oh! elle m'a fait cent fois +raconter comment vous m'avez si joliment empêché d'être rôti tout vif, +le jour de cet incendie, dans votre mine de pétrole. Ce que j'ai pensé +souvent à notre aventure!... Nous sommes sortis de là, je vous vois +encore quand j'ai repris à peu près connaissance, moi à demi asphyxié, +vous la barbe grillée et les cheveux rasés par le feu!</p> + +<p>—Vous voyez qu'ils ont repoussé, fit Norton en riant. Et ne parlez pas +de cela surtout, mon cher Georges. S'il y a quelqu'un qui, ce jour-là, +ait, comme on dit dans les romans, sauvé l'autre, c'est vous! +Parfaitement, c'est vous! Je vous ai tiré du brasier où un faux pas vous +avait fait tomber, mais vous n'y étiez, mon cher, venu que pour m'en +arracher, moi, et sans votre intervention j'étais parfaitement assommé +par les poutres.... Oh! tout net! Et réduit à l'état de charbon +par-dessus le marché! Si vous racontez de cette façon-là vos voyages à +M<sup>me</sup> de Solis, elle n'en doit savoir que la moitié. C'est trop de +modestie et il est temps que j'arrive pour faire connaître la vérité!</p> + +<p>—Eh bien! soit! fit le marquis en souriant. Nous nous sommes rendu +mutuellement le service de nous conserver la vie, si c'est un service! +<i>Ex æquo!</i> D'ailleurs, c'est déjà vieux tout cela! Cinq ans! Et, vous +savez, Norton, je vous dirai avec plus de vérité ce que vous me disiez +tout à l'heure: Vous n'avez pas changé.... Si!... Vous avez rajeuni!</p> + +<p>—Quand on a dépassé la quarantaine, c'est ce qu'on a de plus spirituel +à faire! Et puis, il faut bien rajeunir!... Oh! je ne suis plus l'espèce +de trappeur que vous avez connu, vivant presque d'une vie de manœuvre, +au milieu de ses ouvriers, là-bas.... Je me suis—comment +diriez-vous?—adouci, féminisé, pour plaire à la chère femme que j'ai +épousée....</p> + +<p>Richard Norton avait mis dans ce peu de mots un instinctif +attendrissement, et Solis, très ému, maître de lui-même pourtant et +essayant de paraître, non pas indifférent—intéressé au contraire, mais +comme un ami au bonheur d'un ami—Solis devinait que cet homme éprouvait +une sorte de besoin violent:—parler de l'adorée....</p> + +<p>—C'est vrai, vous êtes marié! dit le marquis.</p> + +<p>—Et à la meilleure des créatures! Ah! que je regrette que mistress +Norton soit sortie!... Elle sera si heureuse de vous revoir!</p> + +<p>—Ah! fit le jeune homme. Vraiment?... M<sup>me</sup> Norton me fait l'honneur +de se souvenir de moi?</p> + +<p>—De vous, cher? Mais nous parlons souvent de vous. Très souvent!</p> + +<p>Solis cherchait un compliment, un remerciement. Il ne trouvait pas. +Chose étrange, ce que lui disait là Norton, au lieu de lui être +agréable, lui amenait une souffrance. Elle parlait de lui! Lui, au +contraire, gardait son nom en sa mémoire, précieusement, comme en un +sanctuaire. Il pensait, repensait à elle et n'en parlait à personne! +Elle parlait de lui, indifférente, consolée, heureuse! Et ce souvenir +que lui gardait Sylvia le torturait plus que le silence même et que +l'oubli!</p> + +<p>—C'est la plus charmante des femmes, reprit Norton. Un peu souffrante.</p> + +<p>—Ah? dit M. de Solis.</p> + +<p>—Oui, c'est pour sa santé que je me suis décidé à me fixer à Paris.... +Le docteur Fargeas fait des miracles lorsqu'il s'agit des maladies de +nerfs.... Et c'est de cela que souffre Sylvia! Oui, elle a hérité de sa +mère, fille d'un Virginien, grand chasseur et surtout grand mangeur et +grand buveur, que la goutte avait tué, un fond de tempérament +arthritique. Et, si l'hérédité maternelle se fût bornée là, tout eût été +pour le mieux; mais elle lui a communiqué cette impressionnabilité +extrême, maladive. Le climat de New-York, avec ses alternatives de +chaleur torride et de froid glacial, ne lui valait rien. Un ou deux étés +dans la Floride ne suffisaient pas à la remettre en bon état. Et puis, +encore une fois, je ne crois qu'à Fargeas, j'ai pour Sylvia la +superstition de Fargeas!</p> + +<p>Instinctivement, Georges de Solis ferma les yeux rapidement; ce nom de +Sylvia entendu là, prononcé tout haut, pour la première fois depuis des +années, lui causait une impression singulière. Il le saluait de la +paupière comme un soldat salue de la tête la première balle.</p> + +<p>Norton, lui, continuait ses confidences, parlant de Sylvia avec +l'effusion débordante de l'homme qui aime—puis il s'interrompit, disant +avec une émotion profonde:</p> + +<p>—Voyez ce que c'est que l'amitié! Il n'y a pas cinq minutes que vous +êtes là, mon cher Solis, et je vous dis, à vous, tout naturellement, ce +que je ne dirais à personne, ce que je ne m'avoue que vaguement à +moi-même.... Ne parlons plus de cela! Parlons de vous!...</p> + +<p>Ils étaient assis en face l'un de l'autre, devant le window, à deux pas +d'une table où, sous des presse-papiers, des dépêches, des lettres, des +brochures s'entassaient, méthodiquement classées, annotées, réunies par +des épingles.</p> + +<p>—Un cigare?... dit Norton.</p> + +<p>—Merci, vous savez bien que je ne fume pas!</p> + +<p>—C'est juste. Eh bien, depuis si longtemps, qu'êtes-vous devenu, cher +ami?</p> + +<p>Solis hocha la tête:</p> + +<p>—Ce que je suis devenu! Rien! J'ai voyagé pour me désennuyer, allant en +Annam comme j'étais allé aux Etats-Unis, comme j'aurais flâné sur le +boulevard.</p> + +<p>—Avec plus de profit pour la science pourtant! J'ai lu dans la <i>Revue</i> +un travail, sur la colonisation de l'Extrême-Orient, qui me paraît assez +pratique!</p> + +<p>—Et, pour l'écrire, il était inutile d'aller si loin. C'est peut-être +à Paris qu'on apprend le plus de choses, même sur les pays lointains!... +J'ai trouvé au Club des amis qui, sur ce que j'avais vu au Tonkin, en +savaient, je vous jure, autant que moi. Le télégraphe leur apprenait en +dix lignes et en deux minutes ce que je mettais deux mois à +découvrir.... Et puis, le voyage, le voyage! C'est très joli quand on +n'emporte pas un peu d'ennui... des souvenirs... avec ses bagages!</p> + +<p>—Des souvenirs.... Votre mère?</p> + +<p>—Ah! la chère sainte! fit M. de Solis. Son souvenir à elle m'eût rendu +le courage! Mais il y en avait d'autres!... Oubliés, ceux-là, +d'ailleurs, j'espère; oui, perdus en route, laissés en chemin, avec ma +poudre brûlée et mes cartouches vides! Je suis venu avec la résolution +formelle d'en finir avec les aventures et de vieillir, auprès de ma +cheminée, heureux, comme vous... marié, comme vous!</p> + +<p>—Heureux! fit Richard en hochant la tête.</p> + +<p>—Voyons!—Et le marquis essayait de sourire après s'être contraint à +chasser les souvenirs qui lui montaient au cœur.—Voyons, Norton, +connaîtriez-vous une jeune fille qui voulût d'un brave garçon un peu +attristé, mais point maussade, désillusionné sur bien des points, mais +pas à la mode, peu pessimiste—mon cousin Bernière se charge de cette +spécialité-là—et gardant encore assez de foi, de passion, pour +commettre, au besoin, quelque folie et même pour se résigner à la +sagesse? Ma mère tient à ne pas me voir devenir vieux garçon! +Marions-nous donc! Et, après tout, le voyage au coin du feu est le seul +que je n'aie jamais fait! Aussi bien, c'est résolu! J'ai un peu peur du +mariage, comme on a peur que l'eau ne soit pas trop froide au premier +bain.... Mais je suis décidé à me jeter à la nage! Avez-vous quelqu'un +pour m'apprendre à nager, Norton?</p> + +<p>L'Américain n'avait pas quitté des yeux le marquis, tandis que M. de +Solis parlait, laissant sous cette gaieté factice deviner quelque ironie +douloureuse, une souffrance, le parti-pris d'un homme qui a soif de +nouveau parce qu'il a soif d'oubli.</p> + +<p>—Alors, se marier, c'est, pour vous, se jeter à l'eau? Eh bien! mais +c'est galant pour votre professeur de natation! dit Norton. Je ne +connais personne digne de vous... sérieusement.... Si je voyais une +jeune fille remarquable parmi nos Américaines....</p> + +<p>—Non! oh! pas une Américaine! dit vivement Solis.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Je n'épouserai jamais une Américaine!</p> + +<p>—Pourquoi...?</p> + +<p>—Parce que j'estime qu'il y a assez de froissements possibles, dans le +mariage, avec la différence des caractères sans y ajouter la différence +des races!</p> + +<p>Le marquis était presque grave et si sérieux que Richard Norton ne put +s'empêcher de sourire:</p> + +<p>—Si mes compatriotes vous entendaient, elles seraient capables de vous +arracher les yeux! Elles sont jolies, pourtant, les Américaines, et +exquises, et sérieuses, et dévouées sous leurs airs excentriques!</p> + +<p>—Je le sais bien! fit Solis.</p> + +<p>—D'ailleurs, puisque vous voulez vous marier, pour vous marier, presque +au hasard, je ne comprends pas, je l'avoue, qu'on traite une affaire +aussi grave comme une loterie!</p> + +<p>—Du moment que c'est une affaire! dit le marquis, gardant toujours son +pli de lèvres agressif.</p> + +<p>Les yeux gris de Norton ne le quittaient point, comme si l'Américain eût +voulu deviner le secret de cette tristesse qui n'existait pas autrefois +dans l'esprit de Solis.</p> + +<p>—Une affaire! Une affaire! Je suis bien certain, pourtant, mon cher +Georges, que la dot vous est indifférente.</p> + +<p>—Absolument.</p> + +<p>—D'autant plus, qu'en Amérique, la dot n'existe pas, ce qui enlève au +mariage je ne sais quelle odeur d'argent, qu'il garde un peu beaucoup +dans votre France.... Vous avouerez que, pour un peuple de négociants, +ce dédain des bank-notes ne manque pas d'une certaine tournure.</p> + +<p>Solis était, un moment, demeuré sans répondre, regardant sur la cheminée +une étrange pendule, dont le balancier était un pilon d'acier.</p> + +<p>—Je ne songe pas du tout, fit-il, l'œil toujours fixé sur ce +balancier, mais pas du tout, à critiquer vos mœurs ou vos jeunes +filles, en vous disant que je n'épouserai point une Américaine... pas +plus que je n'entends parler d'un marché, quand je prononce ce vilain +mot: «<i>Une affaire</i>.» Je dis seulement que, lorsqu'on n'a pas épousé +celle qu'on devait aimer, il faut peut-être laisser au hasard le soin de +nous faire aimer celle qu'on épousera!</p> + +<p>—Ah! par exemple! Voilà une jolie théorie! dit Norton, riant un peu.</p> + +<p>—Ce n'est pas une théorie, c'est une des mille nécessités où nous +réduit la vie actuelle, telle qu'elle est faite!... Vous avez—vous—et +le marquis parlait lentement, risquait ses paroles une à une, comme un +homme marcherait avec précaution, pas à pas, sur quelque étang +gelé—vous avez la chance, sans nul doute, Norton, d'avoir fait un +mariage d'amour....</p> + +<p>Il affectait de regarder la mer, au loin, par le window entr'ouvert, +mais ses yeux épiaient le visage de Norton.</p> + +<p>—J'adorais la jeune fille à qui j'ai demandé sa main! répondit +l'Américain, très gravement.</p> + +<p>Solis riposta, la voix haute:</p> + +<p>—Moi, j'ai adoré une femme exquise, à qui je n'ai pas osé dire que je +l'aimais!</p> + +<p>—Je vous répéterai encore: Pourquoi?</p> + +<p>—Vous étiez riche, fort riche, et vous pouviez offrir, avec votre +fortune, votre nom à qui vous vouliez.</p> + +<p>—Sans doute....</p> + +<p>—Moi, dit M. de Solis, j'étais assez pauvre, comparativement à cette +jeune fille, et je ne pouvais pas, je n'osais pas lui dire de partager +une existence qui lui eût semblé mesquine, comparée à celle qu'elle +avait, jusque-là, menée chez son père. Et mon amour me criait de parler, +et mon orgueil m'ordonnait de me taire.</p> + +<p>—Il est dommage que cette jeune fille n'eût pas été une Yankee, comme +vous dites. Vous auriez été plus à l'aise. Je sais une jeune fille dont +le père a cinq cent mille dollars de rente et qui a épousé un pasteur de +Tennessee, lequel a sa Bible pour toute fortune. Elle est très heureuse. +Bah! mon cher Georges, une femme console d'une femme! Il y a un proverbe +espagnol qui dit: «La tache de sang de la mûre, une autre mûre +l'efface!» Vous en verrez chez moi, au parc Monceau, des Américaines, +brunes, blondes, rousses, et de délicieuses, et de capiteuses, et de +charmantes, et c'est peut-être—en dépit de vos restrictions sur la +race—l'une d'elles qui effacera l'image de votre compatriote.</p> + +<p>—Peut-être! répondit M. de Solis.</p> + +<p>Puis, regardant toujours cette pendule où l'œuvre d'art se faisait +machine, il ajouta:</p> + +<p>—Je ne crois pas!</p> + +<p>L'Américain haussa les épaules.</p> + +<p>—Parbleu! On ne croit jamais ces choses-là jusqu'au jour où l'on +s'aperçoit que ce qu'il y a de plus rapide après l'oubli des vivants +disparus, c'est l'oubli des sentiments qu'on croyait éternels.... Et +c'est bien naturel.... Mais, mon cher Georges, si l'on passait sa vie à +ne se consoler de rien, on ne vivrait pas!... Et il faut vivre!... En +avant, toujours en avant! C'est notre devise nationale.... Et c'est ma +devise particulière.... Je ne passe point ma vie à m'attarder aux +fantômes du sentiment.</p> + +<p>M. de Solis regardait autour de lui pendant que Norton lui parlait, et +il éprouvait, à se trouver là, à Trouville, dans le cabinet de +l'Américain, presque pareil à un <i>office</i> de New-York, la sensation d'un +voyage, une sorte d'impression d'exotisme. Jusqu'en cette maison du bord +de la mer, Norton avait apporté sa marque particulière et l'estampille +de ses goûts personnels. Ce cabinet de villa normande avait en effet un +caractère spécial. Au milieu du luxe de cette construction fantaisiste, +de ces bibelots qui rappelaient à Trouville l'hôtel de la rue Rembrandt, +cette pièce d'aspect sévère—égayée seulement par la trouée de la mer, +de la lumière, par le window—ce grand cabinet ressemblait à la vaste +cellule d'un laborieux. Des tableaux, mais peu nombreux, et à côté d'un +<i>Cavalier</i>, de Velazquez, argenté comme une vieille orfèvrerie, une +aquarelle représentant, sur une mer déplorablement bleue, un yacht +portant le nom de M<sup>me</sup> Norton: <i>Sylvia</i>; le cadre de cette <i>marine</i>, +signée d'un artiste américain, touchant presque un paysage où, à l'ombre +de pins gigantesques—quelques-uns entamés, couchés à terre et déjà +débités—une petite maison de pionniers laissait envoler sa fumée douce +comme un soupir d'idylle. La maison, l'humble maison de Norton le père. +Le logis où, tant de fois, le soir, sous la lampe à pétrole, le vieux +Norton avait lu la Bible à ses cinq enfants, groupés autour de la table +où brillait encore la cognée du défricheur de bois! Un tableau que +Richard transportait partout où il allait, accrochait au-dessus de sa +tête, comme un Russe l'icône sainte dans son isba.</p> + +<p>Toute la vie de Norton tenait en ces deux images. La maisonnette de +bois, c'était la famille, le vieux couché maintenant sous le marbre d'un +monument de pierre portant ce nom, glorieux comme celui d'un fondateur +de dynastie; <i>Abraham Norton</i>. C'était le père, la mère au bon sourire, +les sœurs, mariées maintenant, et les deux frères, tous deux tués +pendant la guerre de sécession, sous le drapeau étoilé. Le yacht, +c'était la vie présente, l'amour profond d'une existence, l'unique +amour, la récompense de toute une vie laborieuse, la femme adorée, la +chère Sylvia!</p> + +<p>Au-dessous de ces images, de petits corps de bibliothèque en ébène, +laissant à portée de la main des livres en nombre restreint mais +choisis, utiles, traités de physique, de chimie ou de morale, cette +chimie de l'âme. Sur une étagère, des minerais, aux étiquettes à l'encre +rouge, pépites d'or ou échantillons de charbons—un modèle de +locomotive, bijou de mécanisme, à côté d'un téléphone—puis, sur la +cheminée, comme le cachet même de l'américanisme du maître, la pendule +caractéristique, celle dont le balancier était un pilon d'acier montant +et descendant avec une régularité de chronomètre et dont chaque +mouvement marquait une seconde, comme si, au tic tac léger de la pendule +d'Europe, Norton préférait la constatation du temps faite par un +horloger utilitaire.</p> + +<p>Cette pendule que M. de Solis regardait, semblait aussi dire, en sa +langue de fer: <i>Go ahead!</i> et de son pilon où la lumière du dehors +accrochait des reflets d'acier, écraser ce que Richard Norton appelait +les «fantômes du sentiment».</p> + +<p>—Ce que vous me dites ne m'étonne pas, fit le marquis. Il y a tout une +façon d'envisager la vie dans votre pendule, mon cher Norton. Elle ne +marque pas le temps, elle l'écrase!... Les Hollandais, qui étaient +cependant des gens pratiques, donnaient à leurs horloges une poésie qui +sentait le rêve.... Ils montraient les bateaux oscillant à chaque +seconde, les moulins tournant, éperdus, de minute en minute, des +pêcheurs tirant au bout d'une ligne en fer-blanc quelque poisson +argenté, et la lune, la pâle lune se levant sur des paysages +fantastiques et presque chinois, comme on en voit à Saardam.... Mais +c'était, ces paysages, et ces maisonnettes, pour les pauvres gens +enfermés dans leur maisonnette, auprès du Zuyderzée gelé, une fenêtre +ouverte sur l'idéal; et, dans la fumée de leur pipe, ils revoyaient leur +passé ou leurs voyages, tandis que doucement, régulièrement, le tic tac +du balancier berçait leurs songeries, silencieuses comme un bon +sommeil.... Vous, vous faites de vos pendules des mortiers pilons ou des +roues mécaniques.... Et en regardant ce marteau qui tombe et remonte, et +retombe et monte encore, pour retomber toujours, je pense +instinctivement à tout ce qu'il y a de supprimé, d'aplati et de +lourdement assommé dans la vie moderne. Je crois qu'il faut parer les +pendules—ces marqueuses du temps qui fuit—comme il faut parer les +tombeaux, pour nous mieux masquer la mort sous la poésie et sous les +fleurs.</p> + +<p>—Et moi, dit Norton, je crois et je vous le répète, qu'il faut montrer +et célébrer la vie, telle qu'elle est, comme elle est, avec ses vérités, +ses âpretés, ses pilons de toutes sortes, pour la brasser, la dompter et +la faire aimer!</p> + +<p>Le marquis, assis, regarda un moment cet homme taillé comme dans le +cœur d'un chêne et qui, debout, ses larges mains posées sur la +cheminée, le contemplait avec une expression à la fois joyeuse et pleine +de défi—de défi contre le sort.</p> + +<p>—Allons, dit M. de Solis, je vois que si vous méprisez si fort le rêve, +c'est que vous avez probablement trouvé la réalité du bonheur.</p> + +<p>—J'avoue que je serais ingrat de me plaindre. Et pourtant!...</p> + +<p>—Pourtant? demanda le marquis.</p> + +<p>Le front dur, osseux, de Norton, se plissa comme sous une pensée de +mélancolie.</p> + +<p>—Mon pauvre ami, dit l'Américain, tout le monde a ses peines... ses +inquiétudes.... Je vous faisais allusion aux miennes, tout à l'heure.... +J'ai trouvé, moi, qui n'avais et n'ai point l'air—n'est-ce pas?—d'un +héros de roman, la créature idéale et à la fois la meilleure des femmes. +J'ai épousé une jeune fille qui est vraiment—vous l'avez peu vue, mais +vous la connaissez—une âme d'élite tout à fait supérieure.... Je l'aime +du plus profond de mon cœur.... Je donnerais en bloc tout ce que je +possède pour la voir seulement sourire, et je me mettrais ensuite +vaillamment à la besogne pour lui regagner un luxe nouveau.... Eh bien, +cher, tout ce bonheur, tout ce semblant de parfaite félicité qui, +certainement, pour les gens qui ne me connaissent pas, pour les +quémandeurs, les exploiteurs, les indifférents, les conseilleurs, les +reporters qui parlent, à m'en agacer, du <i>richissime</i> Norton—Richard +souriait—toutes les jouissances apparentes qui, pour les Parisiens, +font de moi un être privilégié du sort, enviable à tous les points de +vue—tout cela, Solis, cette chance même dont je remercie le sort, ne +tient pas devant cette vérité brutale: je suis inquiet, je suis +attristé... et, au fond, tout au fond de l'âme, voulez-vous que je vous +le dise? malgré mon amour de la lutte et du travail, et de tout ce qui +est la vie, la vraie vie, la vie utile, robuste, généreuse, eh bien! +voilà, mon cher: je ne suis pas heureux!</p> + +<p>—Pas heureux!</p> + +<p>—Ou, si vous voulez, il me semble que tout ce bonheur-là ne tient qu'à +un fil. J'ai des terreurs de superstitieux. Bien romanesque, hein? votre +ami Norton, pour un Yankee, et malgré cette pendule utilitaire qui vous +déplaît tant?... Il y a du roman partout, mon bon Solis, voilà ce que ça +prouve. Et plût à Dieu que mon inquiétude fût un roman! Mais non, Sylvia +souffre.</p> + +<p>—Sylvia? répéta le marquis, en donnant à ce nom une expression +d'émotion singulière que Norton ne remarqua pas.</p> + +<p>—Elle souffre, je vous l'ai dit, ou du cœur ou des nerfs, qui sait?... +Névrose, trouble dans la circulation du sang, menace d'une embolie—pour +m'en tenir au diagnostic de Fargeas, rétrécissement de la valvule +mitrale, voilà le terme scientifique—et c'est cela qui empoisonne la +joie que j'ai de me sentir maître de ma vie, récompensé dans mon labeur, +riche, libre—mais avec une menace devant moi, un obstacle, un mur, oui, +comme un mur de cimetière!</p> + +<p>Maintenant, Solis passait par une sorte d'épreuve nouvelle, et une +cruauté satisfaite lui venait à la pensée, lui entrait au cœur, tandis +qu'il écoutait, silencieusement là, Richard Norton lui confier ses +doutes. Oui, peu à peu, l'Américain laissait fouiller en lui, pénétrer +dans sa vie et, machinalement, dans cette causerie avec l'ami retrouvé, +disait comment son mariage avec miss Harley s'était fait. Et dix fois +Georges l'eût interrompu, prêt à crier: «Mais taisez-vous!» s'il n'eût +ressenti cette amère consolation de savoir, d'apprendre des lèvres du +mari lui-même, qu'il y avait, comme lendemain à cette union, une +déception, une souffrance.</p> + +<p>—J'avais, disait Norton, rencontré souvent, chez son père, la jeune +fille que je devais épouser. Triste, pensive, très sérieuse. C'est par +là qu'elle m'avait séduit. Je ne suis ni pensif ni mélancolique, moi! +<i>Les contraires</i> s'attirent. Et, comme vous, pourtant, j'hésitais à me +déclarer, non pas à cause de ma fortune, parbleu non! mais à cause de +son intelligence et de sa beauté, de cette grâce qui ne semblait pas +faite pour mes grosses mains rudes et mon humeur de bûcheron! Puis, un +jour, comme, la voyant plus attristée, je me sentis plus ému... et plus +éloquent... sans le vouloir... je lui demandai si elle ne voudrait pas +confier sa peine—car elle en avait—à quelqu'un qui la partageât. Je +lui dis que je ne demandais rien au monde que de me dévouer à elle.... +Il paraît qu'elle devina que je ne mentais guère.... Le père était mon +ami.... Il plaida ma cause, la gagna.... Et... nous voilà mariés!</p> + +<p>—Mariage d'amour, dit Solis, prenant plaisir à s'enfoncer à lui-même un +peu d'acier dans le cœur.</p> + +<p>—L'amour d'un côté, l'amitié de l'autre, répondit Norton, que la +question sembla rendre sérieux. Mais des deux côtés la confiance la plus +profonde et la plus complète.... Peut-être y eut-il chez elle comme une +hâte de se marier... pour ne plus hésiter—qui sait? pour oublier... +fit-il, comme à lui-même...—Mais—et sa voix devint plus résolue—nous +sommes habitués à des unions et à des décisions rapides; et la famille, +chez nous, ne s'en porte pas plus mal.... D'ailleurs, il nous suffit +d'une parole donnée, du fond du cœur, devant un pasteur qui bénit deux +êtres au nom de Dieu, et dans la froideur même de cette cérémonie, il y +a une gravité... une simplicité qui ont leur grandeur et qui me +plaisent....</p> + +<p>—Et la poésie? demanda Solis en désignant la pendule.</p> + +<p>—Oh! la poésie! La poésie est partout où il y a une affection vraie. On +me donnait celle que j'aimais! J'étais, quand je l'ai épousée, fou de +joie, ivre d'espoir; j'étais heureux! Mon cher, mais c'est encore une +poésie, le bonheur!</p> + +<p>—C'est peut-être la meilleure, en effet, dit le marquis, très pâle. Et +depuis?</p> + +<p>—Depuis...—Norton hésita un moment—depuis.... Ah! les idylles +humaines ne durent pas longtemps!... La première douleur pour ma femme +fut la mort de son père.... Ruiné, le pauvre homme, sans que j'aie su +qu'il était embarrassé dans ses affaires, tant il avait la fierté de son +honneur commercial, et sans que j'aie pu lui venir en aide!...</p> + +<p>—Comment ne l'avez-vous pas appris au moment de son mariage... au +contrat?</p> + +<p>—Le contrat! quel contrat?—Et Norton riait.—Oh! nous n'avons pas de +ces discussions d'intérêts amoureux par-devant notaires, nous autres! +L'Américain épouse celle qu'il aime sans feuilleter le Code, et se +charge de la rendre heureuse sans qu'un officier ministériel lui en +impose l'obligation par traité discuté comme un procès... <i>Elle</i> apporte +pour sa dot sa beauté, <i>lui</i>, pour dot, son courage! Et en route, à la +garde de Dieu! Les parents ont travaillé, amassé, ils sont vieux! Ce +n'est pas le moment de leur demander de compter leur fortune et de la +diminuer!... Ils peuvent passer, les chers aimés, leurs derniers jours +sans se priver de rien, vivant, en toute justice, de ce qu'ils ont bien +et dûment gagné! S'ils ont encore de l'appétit et mangent leur fortune, +eh bien! tant mieux pour eux! Ils l'ont conquise et peuvent la +gaspiller. C'est leur affaire. Ma femme ne n'inquiétait pas plus de +savoir si son père lui laisserait un dollar que moi de calculer ce que +j'aurais un jour de l'héritage!... Et voilà notre affreux mercantilisme +yankee, mon cher ami, le voilà! Quoi qu'il en soit—que cette +catastrophe ait attristé ma femme ou qu'une autre tristesse lui tienne +au cœur—depuis ce temps la santé de mistress Norton m'inquiète, et je +me soucie plus de savoir ce que pense le docteur Fargeas que de ce que +font les actions de mes mines de pétrole à la Bourse de New-York ou de +Chicago.</p> + +<p>—Et, demanda Solis, peut-être pour détourner sa pensée de Sylvia, vous +continuez à diriger, de votre cabinet de Paris, ces exploitations qui +demandent une surveillance de tous les instants?</p> + +<p>Norton se mit encore à sourire, montrant ses dents saines et fortes dans +sa barbe fauve.</p> + +<p>—Oh! ne craignez rien, mon bon Solis! Le Yankee ne perd pas ses droits. +Le câble transatlantique me tient, dans l'hôtel de la rue Rembrandt ou +dans cette villa de Normandie, au courant de mes affaires comme si +j'étais assis là-bas à mon office.... Je suis un Américain de Paris; +mais aujourd'hui il n'y a plus de Paris et il n'y a plus d'Amérique.... +Ou plutôt pour flatter votre chauvinisme, l'univers n'est plus que la +banlieue de Paris, et vous nous le prouvez puisque vous revenez de +l'Annam comme on revenait autrefois de Saint-Cloud ou de Bougival.</p> + +<p>—Et très enchanté de vous retrouver, de me réchauffer à votre +vaillance, mon cher Norton, mais—sa voix, qu'il voulait rendre assurée, +tremblait un peu—attristé... oui... attristé... de ne pas vous savoir +complètement heureux!</p> + +<p>—Bah! dit Norton, si vous connaissez le bonheur parfait, vous, +indiquez-moi où il niche, cet oiseau fabuleux! Je fais monter son nid en +topazes!... Mais surtout pas un mot de ces inquiétudes à mistress Norton +lorsque vous la verrez!</p> + +<p>—Pas un mot, sans aucun doute, je vous le promets.</p> + +<p>L'Américain avait, tout en parlant, poussé le bouton d'ivoire d'un +timbre électrique.</p> + +<p>—Voyez si madame est rentrée, dit-il à un valet qui parut rapidement et +s'inclina pour toute réponse.</p> + +<p>Solis était debout, regardant Norton dont la stature haute se détachait +sur l'horizon, le ciel clair, la mer dont le bruissement montait au +loin.</p> + +<p>Il se demandait encore pourquoi il était venu et s'il ne devait pas dès +à présent s'enfuir, ne plus reparaître. Dans quelques minutes, il allait +revoir Sylvia! Ce laquais, dont le pas craquait dans l'antichambre, +allait prévenir mistress Norton! Solis allait se retrouver devant elle! +Et cette entrevue, après des années, le mari allait y assister, elle +aurait lieu tout à l'heure.</p> + +<p>Maintenant, un silence tombait entre ces deux êtres qui venaient +d'éprouver la joie de se revoir; et la conversation, un moment +auparavant intime et pleine de confidences, versait dans la banalité +comme si, brusquement, les amis n'eussent plus eu rien à se dire:</p> + +<p>—Ah! mon cher Solis, vous nous ferez bien l'amitié d'assister, ce soir, +à un petit concert que donne mistress Norton.... Vous verrez là la belle +miss Dickson et M<sup>lle</sup> Offenburger, qui est adorable aussi.... Oh! on +fait ici de très bonne musique, je vous assure.... Tous les Américains +ne jouent pas du Mozart sur des pincettes.... Ma femme est excellente +musicienne et le programme est très choisi. Je sais bien que vous ne +viendriez pas pour le programme. Madame votre mère me ferait-elle la +grâce de vous accompagner?... Je vous demande pardon de cette invitation +soudaine, mais je ne vous savais pas à Trouville, c'est mon excuse.</p> + +<p>—Je serai enchanté de venir ce soir, quoique je sois un peu sauvage, +dit le marquis. Quant à ma mère, n'y comptez pas.... Elle n'aime point +le monde.... Et je ne suis pas bien sûr qu'elle vous pardonne de lui +avoir pris son fils même pour un soir!</p> + +<p>—Alors, à sept heures, mon cher Solis!</p> + +<p>—Non, je ne dînerai pas, je viendrai plus tard. J'ai promis à la chère +femme de la quitter le moins possible, pendant tout le premier mois de +mon retour, et je dîne avec elle toute seule.... Oui, nous sommes là, en +tête à tête, en petit cabinet, comme deux amoureux.</p> + +<p>—Et vous avez raison, Solis! Deux amoureux! Et c'est peut-être cet +amour-là qui ne trompe jamais! J'aurai l'honneur de faire visite à +M<sup>me</sup> votre mère demain, et je la remercierai de vous avoir laissé +venir à nous un moment, ce soir.</p> + +<p>Le marquis retrouvait, dans l'accent que mettait Norton à ces paroles, +une amertume plus cruelle encore que tout à l'heure, et, de ses yeux +clairs, il interrogeait son ami comme pour deviner la pensée attristée +de Richard.</p> + +<p>Mais le domestique frappait à la porte et, sur un mot de Norton, se +montrait bientôt, restant sur le seuil.</p> + +<p>—Madame?... dit l'Américain.</p> + +<p>Madame était encore absente, M<sup>lle</sup> Meredith rentrait à l'instant, mais +seule; M<sup>lle</sup> Meredith venait, du reste, en avertir M. Norton.</p> + +<p>—Et bien! dit Richard avec cette gaieté brusque et mâle qui coupait +lestement ses très rares moments de mélancolie, mon cher Solis, vous +allez toujours voir ma nièce!</p> + +<p>Et le domestique s'étant éloigné:</p> + +<p>—Ah! cher, vous parlez de mariage!... La jeune fille rêvée, mon ami, +idéale, bonne comme le pain, loyale comme sa parole, c'est ma nièce?... +Si elle n'était pas Américaine, elle ferait absolument votre affaire!</p> + +<p>Norton allait continuer. Il s'arrêta. Une voix claire, gaie, sans accès, +chantante et caressante, disait au seuil de la porte:</p> + +<p>—Suis-je indiscrète?</p> + +<p>Et Solis apercevait, là, debout, comme hésitant à entrer, une grande +jeune fille, élégante et mince, dont les yeux noirs, très vifs, dans un +fin visage un peu pâle, le frappèrent tout d'abord. Une robe grise, un +mantelet, glissant à demi sur des épaules jeunes et faisant ensuite +comme ceinture autour de la taille, et, sur des cheveux bruns, frisés +légèrement, un petit chapeau presque trop simple, mais coquettement +posé. Dans tout cet être, dans cette toilette, dans ce joli sourire, +dans ces petites mains gantées de suède, quelque chose d'une fille de +race, assouplie pourtant par une certaine séduction sans façon: la +franchise gaie de la grisette avec le port de tête un peu hautain de la +patricienne.</p> + +<p>Miss Meredith, en s'avançant—Norton l'en priant du geste—salua M. de +Solis et attendit que son oncle lui eût présenté le marquis. Puis, au +nom de Solis, elle répondit par un mot gracieux, sans fausse politesse. +Elle connaissait bien le marquis.</p> + +<p>—Mon oncle Richard m'a souvent parlé de vous, monsieur. Je n'ai pas eu +le plaisir de vous voir en Amérique; je suis enchantée, sachant que vous +êtes un des meilleurs amis de mon oncle, de pouvoir le faire en France.</p> + +<p>C'était, dans toute sa sincérité, sans façon et sans phrase, l'accueil +d'une maîtresse de maison recevant un ami; et la jeune fille semblait +une femme mettant à l'aise un de ses hôtes. Solis était habitué à cette +franchise exotique qui lui paraissait cependant inattendue et un peu +bizarre en France. Mais de tout cet être jeune et loyal rayonnait une +sorte de grâce particulière, la séduction des yeux sans tristesse, des +lèvres sans amertume, du sourire sans ironie d'une belle créature de +vingt ans.</p> + +<p>—Vous avez laissé Sylvia en promenade?</p> + +<p>—Non, mon oncle! chez la princesse de Louverchal. M<sup>me</sup> de Louverchal +fait une vente dans sa villa au profit de pêcheurs ruinés par l'ouragan +du mois de janvier. Et Sylvia dévalise les comptoirs. Si elle n'envoie +pas tous ces joujoux, ces albums, ces tapisseries, aux pauvres, elle +encombrera votre maison, je vous en préviens!</p> + +<p>—Oh! je ne suis pas inquiet, dit Norton; elle les enverra aux pauvres.</p> + +<p>M. de Solis avait son chapeau et esquissait, pour sortir, un salut un +peu pressé.</p> + +<p>—Vous nous quittez? fit Norton.</p> + +<p>—Ce n'est pas moi qui vous fais fuir, au moins? demanda miss Meredith +en souriant.</p> + +<p>—Oh! mademoiselle!... Mais tout en étant ici en villégiature, j'ai un +petit travail à expédier.... Oui, un rapport au ministre des Affaires +étrangères.... Une communication sur les établissements d'Hanoï.... Et +puis, je ne veux pas abuser du temps de Norton... il est précieux, même +à Trouville.</p> + +<p>—Et jamais aussi bien employé que lorsque je vous vois, mon cher +Georges.... Au moins, à ce soir, n'est-ce pas? C'est promis.</p> + +<p>—Avec plaisir! dit le marquis, faisant pour dire le mot un léger +effort.</p> + +<p>Il prit la main tendue de Norton, cette main noueuse dont plus d'un +calus jaunissait la paume, et, saluant miss Meredith, il s'éloigna, +accompagné par Richard qui, le touchant à l'épaule, le guidait avec le +geste familier et dévoué d'un aîné étendant son bras sur le frère cadet.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—Éva.... Comment trouves-tu le marquis? demanda Norton, en rentrant, à +miss Meredith qui, de ses jolis doigts, maintenant dégantés, réglait sa +montre sur la fameuse horloge à pilon.</p> + +<p>—Comment je le trouve?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais... bien.</p> + +<p>—Très bien?...</p> + +<p>—Très bien, si vous voulez!</p> + +<p>—Un vrai gentilhomme!</p> + +<p>—Oui, et un gentleman.</p> + +<p>—Eh bien, dit Norton en riant, tu vois ce charmant garçon, aimable, +distingué, brave et spirituel; il s'est promis une chose, c'est de +n'épouser jamais, jamais, une Américaine!</p> + +<p>Miss Meredith avait remis sa montre dans sa pochette. Elle regarda son +oncle bien en face un moment, puis, d'un rire clair et franc, avec une +fusée de jeunesse:</p> + +<p>—Vrai? dit-elle. Il s'est promis ça!... Eh bien, il est bête alors!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2> + + +<p>Le dîner était depuis longtemps fini, et miss Éva servait le thé chez +Norton. Elle tendait, de ses petites mains fines, des tasses de Sèvres +aux invités de son oncle, tandis que miss Arabella Dickson, au piano, +très entourée par M. de Bernière, le docteur Fargeas et un gros homme, +déjà grisonnant, qui riait très fort, flirtait à la fois avec la musique +et avec les musiciens. Norton fumait un cigare, en regardant la mer, +tout en causant avec un immense personnage, haut comme un peuplier: le +colonel Dickson, le père très glorieux de la belle miss Arabella. Il +était si haut, ce colonel, avec sa tête pointue à barbe longue, rousse, +striée de poils gris, et sortant d'un énorme col blanc, serré comme un +col d'uniforme; il était si long, si élancé, qu'en apercevant, au bout +de son corps, la fumée de son londrès, on eût pu, dans l'ombre, le +prendre pour une haute cheminée d'usine en combustion.</p> + +<p>Sa femme, la colonelle Dickson, énorme et grasse, évasée sur un canapé, +teintait de cognac le thé blond que lui avait apporté miss Meredith, et +contemplait, de ses gros yeux bleus, rêveurs, le groupe formé, là-bas, +sous l'immense abat-jour de la lampe, par son Arabella entourée d'habits +noirs, parmi lesquels ce jeune Bernière, qui, disait-on, était un bon +parti.</p> + +<p>Dans un coin du salon, ouvert sur l'horizon criblé d'étoiles et sur la +longue file de points d'or aperçus dans la nuit, au loin, et qui étaient +les lumières du Havre, dans un angle, sous de larges plantes de Nice, +aux éventails verts, luisants et frais, Sylvia causait avec M<sup>me</sup> +Montgomery, tandis qu'une jeune fille, brune, jeune et déjà rondelette, +avec un type israélite assez prononcé et une belle carnation mordorée de +juive, feuilletait un album et causait médecine avec le docteur Fargeas, +un peu étonné.</p> + +<p>—Jolie, cette M<sup>lle</sup> Offenburger, avait dit tout à l'heure Liliane +Montgomery, à mistress Norton.</p> + +<p>—Très jolie!</p> + +<p>—Et savante! Oh! savante! Elle fait repasser son baccalauréat au +docteur, je parie!</p> + +<p>La colonelle Dickson, lorsqu'elle cessait de braquer ses gros yeux sur +sa fille et les reportait sur M<sup>lle</sup> Offenburger, tournait, avec une +sorte de précipitation, sa cuiller dans sa tasse de thé. Elle avait, +avec son intérêt de mère, la vague perception que la fille du banquier, +ce gros M. Offenburger, qui riait, là-bas, d'un rire guttural, en se +penchant sur la partition d'Arabella—oui, elle devinait que cette jolie +petite juive allemande pensait à ce M. de Bernière, qui, pour le moment, +ne semblait pas s'en inquiéter.</p> + +<p>Joli garçon, Bernière. Aimable, spirituel et vicomte! Il pouvait faire +un mari pour Arabella. Il était un des deux ou trois cents candidats +possibles que la belle Américaine avait déjà rencontrés sur la plage. Il +plaisait surtout à M<sup>me</sup> Dickson, parce qu'il était pessimiste et que +la colonelle, ayant éprouvé des déceptions, elle aussi, trouvait que la +vie était amère, très amère. C'est bien peut-être pourquoi la colonelle +sucrait si fort son thé, qu'elle prenait à l'état de sirop alcoolisé.</p> + +<p>Et ce n'était pas la première fois qu'elle avait remarqué, la colonelle, +les coups d'œil particuliers de M<sup>lle</sup> Offenburger à M. de Bernière! +Certainement, certainement, le jeune vicomte n'était pas indifférent à +la jolie sémite, et quant à Bernière, lui.... Mais M<sup>me</sup> Dickson +comptait sur les épaules d'Arabella, les plus admirables épaules que pût +montrer une belle fille de vingt ans!</p> + +<p>D'ailleurs, en comparant Arabella à M<sup>lle</sup> Offenburger, mistress +Dickson n'était pas inquiète. Sous la lampe, debout près du docteur, +Hélène Offenburger était exquise, avec ses grands yeux doux, noirs, +voilés de cils comme d'une dentelle, et ses avides lèvres rouges, et +son profil arabe, ses oreilles fines, sous les bandeaux lourds de ses +cheveux; mais Arabella, là-bas, au piano, grande, superbe, sa tête de +statue grecque posée sur les splendeurs d'une poitrine éclatante de +blancheur, à peine rosée par les bougies, cette admirable Arabella, +comme coiffée d'un casque d'or avec ses cheveux cuivrés, soyeux, était +irrésistible.</p> + +<p>Oui, Arabella, insolente de beauté, de santé, de force, rejetait dans +l'ombre, dès qu'on la regardait, la petite juive, qui paraissait tout +aussitôt, par comparaison avec ce bloc de marbre vivant, trapue, +minuscule et noiraude.</p> + +<p>Quant à Éva, la colonelle ne s'en occupait pas. Miss Meredith allait et +venait, toute légère, rieuse, laissant là le canapé, où causaient Sylvia +et Liliane, allant au piano, où Arabella mêlait les airs d'opérette aux +romances américaines, au window où Norton fumait avec le colonel, et, +gaie, bonne fille, aimable, jetant çà et là une étincelle ou une malice +de son esprit et une fusée de sa gaieté. Mais, quoi! Cette brunette, Éva +elle-même, élancée, railleuse, amusante, ne pouvait pas, aux yeux +difficiles de M<sup>me</sup> Dickson, entrer en ligne de compte avec M<sup>lle</sup> +Offenburger ou Arabella. Elle semblait, à la colonelle, une comparse +dans ce salon, où, évidemment, miss Dickson remplissait le premier +rôle.... Et l'important pour M<sup>me</sup> Dickson, c'était que M. de Bernière +ne s'occupait point d'Éva. Mais point du tout.</p> + +<p>Pour la colonelle, les femmes mariées ne comptaient pas plus que miss +Éva ou que les hommes mariés. Elle eût pu cependant admirer un peu aussi +les deux femmes qui causaient en face d'elle, Sylvia Norton et mistress +Montgomery. La lumière d'une applique posée au-dessus de la tête de +Liliane nacrait ses bas nus, ronds et jeunes, et noyait d'un éclat de +soie les épaules pâles, le cou blanc, avec la masse de cheveux d'un +blond fauve, retroussés d'un bloc. Une sorte de réédition d'Arabella, la +même insolence de beauté avec plus d'embonpoint, une vitalité plus +spéciale, quelque chose de plus mûr et de plus attirant. «Une neige qui +ne jette pas de froid», avait dit, un soir, M. de Bernière.</p> + +<p>Et à côté de Liliane Montgomery, Sylvia Norton—affinée, frêle, une +sorte de Parisienne de New-York—séduisante avec sa bonne grâce un peu +triste, sa douceur mélancolique, la vague tendresse de ses yeux qui +regardaient au loin, là-bas, vers la côte, les étoiles d'or et le ciel. +Charmante, cette Sylvia, l'air souffrant, tout à fait jolie dans sa +toilette noire, toute de satin, avivant la blancheur de son visage de +vierge, et de ses mains alanguies et qui—c'était une impression pour +ceux qui la voyaient dans sa grâce tendre—semblaient porter le deuil de +quelque chose de disparu, de brisé, d'envolé.</p> + +<p>Elles s'aimaient beaucoup, ces deux femmes d'un caractère si différent, +et s'aimaient précisément peut-être parce que le contraste de leurs +natures les avait, dès le premier jour de leur rencontre, bien attachées +l'une à l'autre.</p> + +<p>Liliane était en France la seule personne que M<sup>me</sup> Norton pût appeler +son amie. Dans leurs communs souvenirs d'enfants à New-York, Sylvia et +M<sup>me</sup> Montgomery se revoyaient, échangeant leurs projets d'amour dans +des causeries de jeunes filles, et, lorsque séparées par la vie—Liliane +épousant un artiste et miss Sylvia Harley devenant la femme de Richard +Norton—les deux amies avaient suivi, l'une et l'autre, les hasards +d'une existence nouvelle, les confidences par lettres avaient succédé +tout d'abord aux chères confessions intimes. Puis les silences étaient +venus, avec les séparations plus profondes, Liliane partant pour +l'Europe avec son premier mari, et Sylvia demeurant aux Etats-Unis à +côté de Norton. Il y avait eu là une interruption forcée de relation et +d'amitié, Sylvia laissant passer les jours dans le calme le plus absolu. +Liliane, se laissant emporter comme un brin de plume à tous ses +caprices, rêvant de la vie active et surchauffée des femmes à la mode, +posant à peine le pied à Paris pour assister au Vernissage, au Concours +hippique et au Grand-Prix, et faisant le lendemain ses malles pour +Dinard, puis revenant, mais pour prendre un sleeping-car et se rendre à +Menton ou à Pau.</p> + +<p>De son premier mari, le peintre Harrisson, Lilian—elle avait francisé +son nom et signait <i>Liliane</i>—ne se souciait plus, ne parlait jamais et +essayait de se féliciter d'avoir divorcé et de porter le nom de son +second mari, Montgomery, qui lui donnait l'illusion de se parer d'un +grand nom de France. Ce nom, qu'elle eût voulu plus authentique, elle +le promenait aux <i>mardis</i> de la Comédie, à Cauterets, à Biarritz, aux +fêtes des fleurs de Nice, sous les gais <i>confetti</i> italiens, cette neige +du Carnaval.</p> + +<p>Elle revenait tout justement de la station d'hiver, lorsque M. +Montgomery, son mari, lui avait annoncé l'installation de M. et M<sup>me</sup> +Norton dans l'hôtel bâti par le raffineur Bonivet, revendu à la duchesse +d'Escard et acheté trois millions tout net par Richard Norton, qui y +avait enfoui pour quatre ou cinq millions d'œuvres d'art. Montgomery, +en plus d'une affaire, était l'associé de Norton, et le hasard voulait +que l'affection unît précisément les deux femmes comme l'intérêt et +l'estime unissaient les maris.</p> + +<p>Dès son retour à Paris, deux mois avant ce séjour à Trouville, Liliane +arrivait toute joyeuse chez M<sup>me</sup> Norton et lui sautait au cou, +l'interrogeant, la regardant, la trouvant toujours tout à fait jolie, +avec sa grâce un peu frêle, ses traits fins et son air doux.</p> + +<p>Elle, grande, étincelante, les cheveux fauves, la taille fine et les +épaules larges, avec son grand cou élégant et fier, demandait à Sylvia: +«Comment me trouvez-vous? Est-ce que je n'ai pas trop engraissé? Je fais +des exercices de clown pour ne pas devenir énorme. Mais qu'est-ce que +vous voulez? J'ai vingt-cinq ans! Je serais désolée de me voir bouffie!»</p> + +<p>Et, en cette première rencontre, dans le laisser-aller de ces causeries +de renouement d'amitié où se rassemblent un à un tous les fils du passé, +comme les fibres d'une chaire amputée, les deux amies s'étaient +retrouvées, telles que jadis, échangeant non plus leurs rêves, cette +fois, mais leurs souvenirs, leurs déceptions.</p> + +<p>Toutes deux avaient encore présente cette première causerie, ces +confidences qui revenaient plus d'une fois à Sylvia et l'effrayaient.</p> + +<p>—Vous êtes, répétait alors Sylvia, la première personne dont la +rencontre à Paris me cause une joie, ma chère Liliane!</p> + +<p>—Eh bien! c'est gentil pour les Parisiens, ça! disait M<sup>me</sup> Montgomery +en riant.</p> + +<p>Et Sylvia, toujours triste, d'ajouter doucement:</p> + +<p>—Il ne saurait être question d'eux, puisque je ne les connais pas!</p> + +<p>Et, certaine que mistress Norton, par une réception, un concert, une +fête, un tapage quelconque—tout ce qu'elle aimait, elle, +Liliane—poserait, quelque soir, sa candidature à une de ces royautés +parisiennes qui durent parfois une saison et ont les chroniques +mondaines pour <i>Moniteurs officiels</i>, M<sup>me</sup> Montgomery attaquait tout +de suite, dès cette première entrevue, la question intéressante:</p> + +<p>—Ma chère Sylvia, si vous ne connaissez pas les Parisiens, tant mieux +pour vous! C'est une amusante connaissance à faire. Très gais, très +fins!... Un peu gourmés pourtant! Oui, vous ne vous figurez pas, ma +chère! Paris devient anglais.... Il me rappelle Londres. Si nous +n'étions pas là pour y jeter, avec nos dollars, un peu de notre +fantaisie du Nouveau Monde, on s'y ennuierait comme dans une résidence +allemande.</p> + +<p>—Alors, Paris vous plaît?...</p> + +<p>—Beaucoup. Depuis que j'y ai entraîné M. Montgomery, je ne m'y suis pas +ennuyée un moment, pas une minute. Et pourtant....</p> + +<p>Liliane s'était arrêtée, le cœur gros et soupirant. Cœur qui +soupire....</p> + +<p>—Et pourtant quoi? avait demandé Sylvia.</p> + +<p>—Rien. Vous êtes heureuse, vous, Sylvia!... Vous avez un mari tout à +fait... haut coté.</p> + +<p>—Vous dites?</p> + +<p>—Je dis que Richard Norton <i>vaut</i> considérablement. Il n'est pas +prince, il n'est pas duc, oui, voilà tout ce qui lui manque.... Mais il +est charmant.... Oh! charmant!... Vous devez l'aimer beaucoup!</p> + +<p>Il y avait dans le caquetage amusant de la jolie Américaine une belle +humeur si éclatante, un bonheur et comme une insolence de vivre tels, +que la mélancolie de Sylvia s'en trouvait tout de suite diminuée. Le +babillage de Liliane faisait à la jeune femme l'effet d'un cordial qui +eût pétillé comme du champagne. Sylvia la retrouvait, après un divorce, +telle qu'elle l'avait connue jeune fille, cette belle Liliane qui, +autrefois, à New-York, rêvait de porter une couronne, savait par cœur +l'<i>Armorial</i> de presque tous les pays d'Europe, et se demandait si elle +n'allait point supplier son père d'acquérir l'<i>article</i> ainsi annoncé +par le <i>New-York Herald</i>: «A vendre, blason et usage du nom d'une +aristocratique famille d'Europe, avec l'histoire de la dite, pour 1,100 +dollars. Adresse: Rudolph Smith, aux soins de L. Moeser, 142, Smithfield +street Pittsburg.»</p> + +<p>Mais il eût fallu voir comme le père de Liliane, pénétré jusqu'aux +moelles de sentiments démocratiques, parlait de cette fausse +aristocratie d'Europe dont on achetait le titre pour quelques dollars +comme s'il se fût agi de ballots de café!</p> + +<p>Liliane alors, qui aimait et respectait son père, laissait là ses rêves +nobiliaires, mais Sylvia l'avait surprise plus d'une fois lisant +l'<i>Inter-Ocean</i>, ce journal qui publie la liste des célibataires +disponibles de la Cité, à l'usage des dames, avec description de leurs +personnes, leurs relations sociales, leurs affaires, leurs habitudes de +vie et autres informations intéressantes. Et lorsque Sylvia demandait à +son amie:</p> + +<p>—Que cherchez-vous dans cette gazette?</p> + +<p>—Moi? Un mari titré comme un Montmorency! répondait Liliane en riant.</p> + +<p>L'amour, un amour-passion, feu de paille envolé en fumée, l'amour +qu'elle avait eu pour Harrisson lui faisait d'abord oublier sa fièvre +d'honneurs nobiliaires—fièvre qui est un peu la maladie générale dans +la République du roi Coton—mais divorcée par colère, et remariée par +convenance, parce que Montgomery était riche et lui avait paru dévoué, +Liliane revenait malgré elle à ses songeries de jeune fille et +reprochait seulement à Richard Norton, comme au pauvre Montgomery, de +n'être ni ducs ni princes!</p> + +<p>—Mais, ma chère Sylvia, en dépit de ce défaut, votre mari, vous +l'aimez?</p> + +<p>—Comment ne lui serais-je pas reconnaissante de tout ce qu'il a fait +pour moi! répondait Sylvia. M. Norton n'aime point Paris et il y est +venu parce qu'il prétend que le docteur Fargeas peut seul me guérir de +cette espèce de maladie qui me mine, une sorte d'anémie, une affection +cardiaque, je ne sais pas trop quoi. Norton a des soucis d'affaires à +New-York et il a tout quitté pour cette vie nouvelle, qu'il s'efforce de +me rendre, en France, aussi brillante et aussi enviée que possible. Je +ne connais pas d'homme meilleur, d'ami plus dévoué, de cœur plus loyal.</p> + +<p>Liliane écoutait, examinant Sylvia avec un petit sourire narquois.</p> + +<p>—Allez, allez toujours..., fit-elle, c'est terrible ce que vous dites +là, tout simplement. Terrible.</p> + +<p>—Comment, terrible? Vous êtes donc toujours aussi railleuse +qu'autrefois, ma chère Liliane?</p> + +<p>—Railleuse.... Oh! railleuse.... Pas du tout.... Mais ma pauvre amie +vous avez des façons de faire l'éloge de votre mari qui me font penser à +la manière dont je parle du mien, moi.... Très gentil, ce bon +Montgomery, très dévoué, soumis à tous mes caprices, guettant pour la +satisfaire la moindre de mes fantaisies... mais... mais... mais +Montgomery, voilà!... Montgomery avec un <i>m</i>!... Montgomery de la +Deuxième Avenue, <i>Conserves et Liqueurs</i>.... Ah! chère, croyez-moi!... +Tous mes instincts aristocratiques sont heurtés par ce souvenir-là.... +Il me semble quand on parle des vrais, des seuls Montgommery, des +Montgommery légendaires, des Montgommery de l'histoire, oui, il me +semble qu'on me frotte l'épiderme avec une brosse de crin... j'en +saignerais!... S'appeler Montgomery et n'être qu'une fausse Montgomery, +une Montgomery d'importation, une Montgomery de l'<i>Almanach Bottin</i> au +lieu de l'<i>Almanach Gotha</i>! Vous devez comprendre ça, vous qui êtes +aristocrate comme toute bonne républicaine... d'Amérique!</p> + +<p>—Je comprends—et la voix de Sylvia était devenue douce, lente, +résignée—que si vous aimez M. Montgomery, vous devez être heureuse.</p> + +<p>—Et je comprends que vous n'êtes peut-être pas, vous, très... très +heureuse parce que Richard Norton est... comment disiez-vous il y a un +moment?... le cœur le plus loyal, l'ami le plus dévoué! Ah! pas tant de +compliments quand on aime!... Je dirai mieux, cela ne fait rien du tout +de dire d'un homme «Ah! le misérable! Ah! quel misérable! Mais je +l'adore!» Au contraire, ce misérable devient immédiatement un ange! +C'est ce que je disais d'Harrisson, tenez!</p> + +<p>—Harrisson?</p> + +<p>—Oui! le prédécesseur de Montgomery!</p> + +<p>—Mais si vous adoriez ce M. Harrisson, alors, ma chère Liliane, +pourquoi avez-vous divorcé?</p> + +<p>La belle Liliane avait eu dans les yeux l'éclair rapide d'une colère +passée. Puis, haussant les épaules:</p> + +<p>—Pourquoi?... Pour une raison bien simple, il me trompait!... Un +peintre!... Des modèles! Il prétendait qu'il ne pouvait me faire poser +éternellement devant lui. Moi! Cela aurait donné une ennuyeuse +uniformité à sa peinture! Toutes ses figures de femmes se ressemblaient. +Les clients se plaignaient. C'était malsain pour son talent.... Il +fallait changer. «La nécessité... l'amour de l'art....» Je n'ai pas +compris.... Jalousie.... Scènes.... Appel à la loi.... Un an de +procès.... Plaidoiries!... Et le tout terminé, adieu M<sup>me</sup> Harrisson! +Et vive M<sup>me</sup> Montgomery!... M<sup>me</sup> Montgomery... <i>de là-bas!</i> ajoutait +Liliane avec un soupir qui faisait sourire M<sup>me</sup> Norton.</p> + +<p>—Plaignez-vous donc! disait alors Sylvia, M. Montgomery est très +aimable....</p> + +<p>—<i>L'ami le plus dévoué... le cœur le plus loyal!</i>... répétait M<sup>me</sup> +Montgomery imitant le ton de M<sup>me</sup> Norton.</p> + +<p>Et comme Sylvia en parut tout à coup un peu attristée:</p> + +<p>—Je vous demande pardon, fit Liliane, ce que je vous dis là est +méchant. D'autant plus que mes ennuis à moi ne tirent pas à +conséquence.... Une peu folle, votre amie Liliane, vous savez.... Tandis +que vous, si vous êtes mélancolique, c'est que vous souffrez.... Non?... +Je me trompe?... Voyons, disait-elle, en prenant les mains de son amie +avec une tendresse vraie, un de ces mouvements de confiance absolue +qu'ont les femmes.... Un peu, beaucoup, passionnément?</p> + +<p>—Pas du tout.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Montgomery hochait la tête:</p> + +<p>—Voyez, Sylvia, comme je suis peu physionomiste!... Vous rappelez-vous +qu'il y a cinq ans... chez votre père... à New-York.... J'étais alors +M<sup>me</sup> Harrisson—ah! le misérable, cet Harrisson—un jeune homme venait +souvent, souvent.... Un Français que nous trouvions tout à fait... +comment dirai-je? tout à fait convenable!</p> + +<p>—M. de Solis!</p> + +<p>—Le marquis de Solis! Oui.... Ah! vous n'avez pas oublié le nom... ni +moi.... Marquise!... Cela m'eût assez souri d'être marquise: «Madame +<i>la marquise de Montgomery</i>!» Joli coup de clairon pour l'entrée dans un +salon.... Eh bien, ce marquis de Solis.... Georges de Solis—tiens, même +le prénom qui me revient!—j'aurais cru....</p> + +<p>—Vous auriez cru?</p> + +<p>—Rien! Une de mes idées folles! Vous savez que j'en ai beaucoup!</p> + +<p>Mme Montgomery souriait toujours pendant que Sylvia essayait de paraître +indifférente à ce babil dont le grelot léger sonnait pourtant le glas +d'un cher passé disparu.</p> + +<p>Mais Liliane revenait à cet <i>autrefois</i> avec une fébrile curiosité de +femme.</p> + +<p>—Il était absolument épris de vous, M. de Solis....</p> + +<p>—Oh! épris!</p> + +<p>—Une Parisienne dirait qu'il était <i>toqué</i> de vous!</p> + +<p>—Liliane!</p> + +<p>Et la voix de M<sup>me</sup> Norton, un peu étouffée, se faisait sévère.</p> + +<p>—C'est le mot qui vous choque? Toqué! Ah! vous en entendrez bien +d'autres, sur le boulevard! Vrai, j'aurais parié, moi, que M. de +Solis....</p> + +<p>—M'aurait demandée en mariage, n'est-ce pas? Eh bien! vous auriez +perdu, ma chère Liliane! fit Sylvia d'un ton bref, presque souffrant. Et +d'ailleurs mon père....</p> + +<p>—Votre père n'aurait pas consenti. Mais fort heureusement en Amérique +nous nous marions nous-mêmes, de notre propre volonté, et nous disposons +de notre main sauf à nous en mordre les doigts.... Ah! oui, à nous les +mordre jusqu'au sang.... Et comment votre père, qui n'était pas un +parvenu comme tant d'autres ou un philosophe dédaigneux comme le mien, +mais un pur Américain, n'aurait-il pas été enchanté de vous voir +marquise?</p> + +<p>L'entretien, en dépit de sa légèreté, du ton plaisant de M<sup>me</sup> +Montgomery, semblait devenir pénible à Sylvia qui, essayant de +n'attacher aucune importance à toutes ces paroles, dit cependant d'un +ton ferme:</p> + +<p>—Laissez, laissez tout cela, je vous en prie! Le passé est passé. J'ai +pu, dans mes confidences de jeune fille, vous faire deviner un peu de +mes rêves. Mais il y a longtemps qu'ils ont pris leur volée.</p> + +<p>—Oui, mais s'ils sont bien apprivoisés, les oiseaux reviennent! Vous +n'avez jamais entendu reparler de M. de Solis?</p> + +<p>—Jamais! Et je vous saurais même gré de ne plus m'en entretenir.</p> + +<p>—Sylvia! faisait Liliane. Ne dites pas cela, ma chère Sylvia, cela me +fait croire que la petite blessure n'est pas tout à fait cicatrisée. +Pensez donc, on dirait que vous avez peur de ce monsieur! Mais si votre +mari vous entendait, cela le rendrait jaloux, et si M. de Solis était +là, cela le rendrait fat! Heureusement il est loin, M. de Solis!</p> + +<p>—Ah?</p> + +<p>Et il y avait comme du regret dans l'exclamation de Sylvia.</p> + +<p>—Très loin!</p> + +<p>Liliane ajoutait, curieuse:</p> + +<p>—Vous ne lisez donc pas les journaux?</p> + +<p>—Peu!</p> + +<p>—Moi, comme toute bonne Yankee, j'en reçois des ballots et je les +dévore. D'abord, parce qu'ils parlent de moi. C'est amusant: «<i>La belle +M<sup>me</sup> Montgomery</i>!... <i>La dernière toilette de M<sup>me</sup> Montgomery</i>!... +<i>Déplacements et villégiatures de M<sup>me</sup> Montgomery</i>!...» Il y en a qui +risquent le «de»... <i>de Montgomery</i>! Ça me fait soupirer... oh! oui, +soupirer... et sourire. Et puis ils me tiennent au courant de mes +amis... d'Amérique. Oh! il ne se donne pas un souper chez +Delmonico—notre <i>Café Anglais</i> à nous—que je n'en connaisse le menu. +C'est très amusant, très amusant. Eh bien! M. de Solis—je ne sais pas +où j'ai lu ça—M. de Solis voyage. Il risque sa vie je ne sais où pour +je ne sais quoi. Mais il a failli être assassiné et un peu décapité par +les Pavillons-Noirs... ou Jaunes... on ne sait pas au juste la couleur.</p> + +<p>—Ah? avait fait encore Sylvia d'un ton qu'elle voulait rendre +indifférent.</p> + +<p>—Aussi, quoi!... On ne va pas chez les Pavillons-Noirs! On va à Paris +quand on n'y est pas né et on y reste quand on est Parisien. C'est bien +votre avis, Sylvia?</p> + +<p>—Certainement. Mais....</p> + +<p>—Mais quoi?</p> + +<p>—M. de Solis?</p> + +<p>—Ah! ah!... il vous intéresse encore? Eh bien! mais il est sain et +sauf, M. de Solis!... Il a joué du revolver, M. de Solis! Ce pauvre cher +revolver américain dont on dit tant de mal, il s'en est servi, ce +pionnier de la civilisation! Et alors les pirates.... Chinois ou +autres... envolés! Pft!... comme vos rêves! Ne vous inquiétez pas du +marquis! Plus aucun danger! Aucun!</p> + +<p>—J'en suis bien heureuse! Très heureuse!</p> + +<p>Elle souriait maintenant à M<sup>me</sup> Montgomery qui la regardait.</p> + +<p>—Mais, ma pauvre Sylvia, vous êtes toute troublée! Ce n'est pas mon +histoire au moins!</p> + +<p>—Non, mais cette... nervosité maladive, dont me guérira difficilement +le docteur, me cause à tout instant de petites secousses. Je suis +vraiment trop impressionnable.</p> + +<p>—Bah! avait dit en riant M<sup>me</sup> Montgomery, je ne compte pas sur le +docteur Fargeas pour vous guérir, je compte sur le «docteur Paris». Ah! +chère, Paris! quel médecin! Il en a sauvé bien d'autres!</p> + +<p>Et, toujours gaie, heureuse, toujours en l'air:</p> + +<p>—Il est vrai qu'il en a tant perdu, tant perdu! Mais les Américains, +eux, s'y retrouvent toujours.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il y avait deux mois, deux mois passés, que les deux amies avaient +échangé ces confidences, à Paris, dans la rue Rembrandt, et de cette +causerie avec Liliane, Sylvia avait gardé un souvenir troublé, une sorte +d'inquiétude, repensant à ce Georges de Solis qui lui était apparu +là-bas, chez son père, et qu'elle avait pu croire le fiancé, l'époux, +l'être choisi et aimé! Un passant, ce marquis de Solis. Il était venu et +il était reparti, après avoir deviné pourtant que Sylvia se sentait +attirée vers lui! Et lui-même, n'avait-il pas laissé la jeune fille lire +en lui? Ne s'étaient-ils point dit, l'un à l'autre, de ces mots qu'on +n'oublie jamais, jamais plus?</p> + +<p>Georges de Solis!... Pourquoi était-il parti presque subitement, +laissant Sylvia attristée, Sylvia qui était résolue à demander à M. +Harley, son père, de l'unir à ce gentilhomme français? Il le lui avait +murmuré, pourtant, il le lui avait involontairement laissé soupçonner, +l'aveu d'un amour qui, tout à coup, s'était comme effacé, envolé! +Pourquoi? Elle l'avait deviné, depuis. Mais, au premier moment, la +douleur avait été cruelle chez Sylvia. Oui, elle l'avait deviné. M. de +Solis s'éloignait parce qu'il la croyait riche, disparaissait pour +n'être pas accusé, lui étranger, de viser par le mariage la fille d'un +des plus riches banquiers de New-York. S'il avait su que la ruine était +si proche!</p> + +<p>Et, en songeant à ce passé, en revivant ces journées enfouies que le +babillage de Liliane lui avait rappelées, toutes vivantes encore et +bourdonnantes, comme un essaim d'abeilles accourt au bruit du cuivre, +Sylvia se revoyait dans sa chambre de jeune fille, accablée et triste, +pensant à M. de Solis qui n'était plus là! Il avait emporté une de ses +illusions, une de ses confiances! Elle s'était cru aimée! Puis, dans le +logis paternel, entrait, timide, avec sa loyauté d'homme et sa naïveté +d'enfant, Richard Norton qui, poussé par le père, demandait à Sylvia si +elle consentirait à unir sa vie à la sienne, et, devant les prières de +M. Harley, la jeune fille faiblissait, consentait. Il lui +semblait—puisque M. de Solis ne donnait plus de ses nouvelles, +puisqu'il n'aimait plus sans doute celle qu'il avait paru aimer—il lui +semblait qu'il valait mieux se sacrifier sans réflexion, sans +hésitation, puisque, pour elle, ce mariage qui apportait une joie +inespérée à Norton, une consolation à M. Harley, était un sacrifice, +l'immolation d'une espérance.</p> + +<p>Elle estimait d'ailleurs Richard Norton. Elle avait fermé le roman +inachevé et se disait qu'avec un homme de cette vaillance et de ce +dévouement, sans doute elle pouvait commencer l'histoire d'une vie +heureuse. Et, alors, dans toute l'honnêteté de son cœur, elle répondait +au pasteur qu'elle suivrait l'époux choisi partout, toujours, «dans la +bonne ou la mauvaise fortune». Elle la revoyait cette journée qui avait +décidé de sa vie. Là-bas, dans le grand salon de New-York, Norton avait +envoyé, fait suspendre au plafond une immense cloche de fleurs, une +cloche faite de roses de toutes couleurs, depuis la rose thé jusqu'à la +rose pourpre, et là, sous ce <i>marriage-bell</i>, sous cette cloche fleurie, +le pasteur avait uni Richard à Sylvia, devant le livre de la loi, la +Bible ouverte, et qui allait se refermer sur un serment.</p> + +<p>Cloche de roses rouges et roses pâles! Que de fois, depuis lors, Sylvia +Norton l'avait entendue sonner! Sonner joyeuse parfois comme un +carillon d'espérance; sonner plus souvent comme un glas, le glas de +l'amour disparu, de l'amour mort et qui cependant, au fond du cœur, +semblait revivre. Oui, revivre, lorsque le souvenir de Liliane allait +vers lui, comme à la dérive, ou lorsque l'étourderie d'une écervelée +ramenait à ce passé la songerie de la jeune femme! Et c'était cela +qu'avait fait M<sup>me</sup> Montgomery, le jour où elle avait rappelé à Sylvia +tout ce passé évanoui.</p> + +<p>Mais cette émotion ressentie lorsque les deux amies s'étaient +retrouvées, Sylvia l'éprouvait plus violente peut-être maintenant, et +là, assise près de Liliane, qui tentait de l'égayer, elle pensait à ce +que Norton lui avait annoncé tout à l'heure: la présence du marquis à +Trouville, l'invitation que Richard lui avait faite. Oui, ce soir même +probablement, là, dans ce salon, M. de Solis reparaîtrait. Et dans le +bruissement des causeries, dans le babil et les rires que miss Arabella +accompagnait d'un refrain de quelque opérette de Sullivan, Sylvia +regardait la porte du salon, redoutant presque l'apparition du visage de +Georges de Solis.</p> + +<p>Quoi! il allait se montrer, brusquement, et devant ces gens, dont +quelques-uns lui étaient si indifférents, il lui faudrait traiter +froidement cet homme dont elle avait rêvé de partager la vie! Elle +s'efforçait de paraître calme, souriante, aimant mieux, après tout, +puisqu'elle devait revoir le marquis, aller droit à lui, tendant une +main qui tremblerait peut-être un peu, mais qui serait la main d'une +honnête femme et d'une amie.</p> + +<p>Et assise, à côté de Liliane, pendant que le sourd, lointain, continu +murmure de la mer montante roulait, là-bas, sur la plage, avec son +rythme majestueux, mélancoliquement, dans le bruit berceur des flots, +elle entendait, lointaines aussi, et comme noyées dans ces murmures, les +cloches, les cloches des fiançailles, les tintements du <i>marriage-bell</i>, +les sons attristés de la cloche de roses, des pauvres roses fanées!</p> + +<p>Elle regardait Norton aussi.</p> + +<p>Découpant sa carrure large sur l'horizon clair, à côté de le silhouette, +droite comme une perche à houblon, du colonel Dickson, Richard fumait un +dernier cigare et Montgomery était allé le rejoindre. Puis le cigare +achevé, Norton revenait à ses invités et prenait des mains d'Éva un peu +de kummel, tandis que le docteur Fargeas, avec ses longs cheveux blancs, +son menton rasé et son profil d'aigle, trempait ses lèvres dans un petit +verre d'argent et déclarait à Norton qu'en dépit de son horreur des +alcools il trouvait cette eau-de-vie délicieuse.</p> + +<p>—Elle est célèbre, dans tous les cas, disait Norton.</p> + +<p>—Dans les deux Amériques, l'eau-de-vie de M. Norton est fameuse! +ajoutait Montgomery.</p> + +<p>—Elle est française, du reste, mon cher docteur, fit Norton. Que cette +indication vous rassure. Cognac n'a jamais produit rien de mieux. J'ai +acheté ça à un capitaine de navire qui, de tout une fortune, n'avait +gardé qu'un fût de cette eau-de-vie dont il ne voulait pas se séparer. +Peut-être tenait-il à se noyer dedans comme Clarence dans le malvoisie. +Je lui ai payé cela au poids de l'or. Il a tenté la fortune. Il n'a pas +réussi, et, comme un imbécile, s'est fait sauter la cervelle. Au lieu de +recommencer, ce qui est si simple, et de lasser la mauvaise chance, ce +qui n'est pas toujours facile, mais n'est jamais impossible. J'ai des +remords parfois, de lui avoir acheté son alcool. Il se fût grisé avec, +cela l'eût consolé, il serait peut-être encore vivant!</p> + +<p>—Cela dépend, dit le docteur Fargeas. La manie du suicide est parfois +indépendante des souffrance morales. Affaire d'hérédité. L'atavisme joue +aussi son rôle là-dedans.</p> + +<p>Richard Norton, debout et son verre de cognac à la main, frappa +doucement sur l'épaule du médecin étendu sur un divan.</p> + +<p>—Ah! ces docteurs! Diables de docteurs, il faut qu'ils mettent de la +fatalité en tout!</p> + +<p>—Nécessairement. La théorie de l'hérédité a remplacé dans le monde +moderne la fatalité antique.</p> + +<p>—Et alors, le suicide? Affaire de fatalité?</p> + +<p>—D'une fatalité de tempérament. Oui. Très souvent.</p> + +<p>—Alors vous ne croyez pas aux maux insupportables et qu'on rejette +comme un fardeau qui nous pèse trop?</p> + +<p>—Mon cher monsieur Norton, répondit le docteur Fargeas, je ne crois +qu'à trois choses insupportables: la Misère, la Maladie et la Mort. Et +pourtant l'humanité passe son temps à avaler celles-ci et à supporter +celle-là, sans suicide. Peste! si l'on se tuait pour tout ce qui nous +agace ou nous navre, le monde finirait vite!</p> + +<p>—Alors, la vie, vous la trouvez excellente?</p> + +<p>Et Norton semblait pousser le docteur Fargeas à quelque théorie +pessimiste.</p> + +<p>—Ma foi! je ne la trouve point parfaite, fit le médecin. Mais comme la +mort qui la termine est quatre-vingts fois sur cent plus vilaine que les +souffrances qui la composent, je préfère encore, après avoir étudié l'un +et l'autre, la vie, toute maussade qu'elle est parfois, à cette fameuse +délivrance qui est une délivrance sans appel. Ceci dit, mon cher Norton, +lorsque vous avez quelque chagrin, ne pensez pas au suicide et +laissez-le à des imbéciles comme votre vendeur d'eau-de-vie. Mais vous +n'avez pas à craindre ça! Vous êtes un homme heureux!</p> + +<p>—Oh! dit l'Américain, et j'ai l'habitude de me colleter avec la +Nécessité!</p> + +<p>Il regarda avec une sorte de défi, d'orgueil mâle, les amis qui, autour +de lui, dégustaient le cognac du capitaine, puis, avec la fierté d'un +fils de ses œuvres, sans la moindre infatuation qui sentît le parvenu:</p> + +<p>—Moi, je vivrais aussi facilement avec rien, je dis absolument rien, +qu'avec mon présent train de maison, et, ma parole, je n'ai besoin que +pour les autres des millions de dollars que le sort m'a donnés.</p> + +<p>Le murmure d'incrédulité de Montgomery et la protestation courtisanesque +du colonel Dickson se formulèrent bien vite par une interruption du +docteur:</p> + +<p>—Oh! le sort! le sort!... Et votre travail, mon cher monsieur Norton, +et votre habileté, et votre patience?...</p> + +<p>—Et la chance, précisa l'Américain. Oh! parfaitement, la chance aussi! +Il ne faut pas être si fier de ses succès en ce monde, et si l'on se +dit—ce qui est vrai—que la chance est bien souvent la collaboratrice +de toute victoire, eh bien, ce n'est pas mauvais, ça nous rend pitoyable +pour les pauvres et indulgent pour les vaincus! C'est que j'en ai tant +connu, moi, de braves gens, qui suaient sang et eau toute leur vie et +arrivaient à quoi?... à rien!—ou sans atavisme, mon cher docteur, sans +hérédité, quoi que vous en disiez—au suicide comme mon bonhomme de +capitaine. Oui, j'ai bien pioché! Oh! rudement! bravement! Je crois +certainement qu'il me reste de ce temps-là des crevasses aux mains. Je +n'en rougis pas!... Quand je pense, tenez...—et appuyé à la cheminée, +les yeux mi-clos, comme bercé par un bon souvenir, il se laissait aller +doucement vers le passé—la date me revenait ce matin en écrivant mon +courrier—il y a trente ans, moi, Richard Norton, je conduisais une +barque sur l'Hudson et j'aidais mon père, mon brave et saint homme de +père, à fendre le bois.... Oui, quand je pense à ça, j'ai eu beau +travailler depuis, courageusement travailler, et toujours, à présent, +vous ne m'empêcherez pas de me dire que la chance m'a favorisé, car elle +m'a donné la fortune et, avec la fortune, la chère femme pour qui je +donnerais cette fortune-là!</p> + +<p>Il avait dit cela d'une voix assurée, debout, cherchant des yeux Sylvia, +qui écoutait, muette, avec un sourire de reconnaissance dévouée.</p> + +<p>—Monsieur Norton, dit Liliane en riant, prenez garde! Il ne faut jamais +parler de son bonheur si haut.</p> + +<p>Norton la regarda, un peu inquiet.</p> + +<p>—Je sais. Cela tente le sort! Mais je lui paie rançon. Croyez-vous que +si la santé de mistress Norton ne l'exigeait pas, j'aurais jamais quitté +New-York pour Paris?... Oui, dit Richard en souriant à Fargeas, oui, +c'est la faute de ce cher et illustre maître si je suis ici.</p> + +<p>—Ma faute?... fit le savant.</p> + +<p>—Oui, votre faute. Je vous ai proposé de venir à New-York soigner +spécialement, vous le grand devin des maladies nerveuses, mistress +Norton.</p> + +<p>—Et j'ai refusé! dit Fargeas.</p> + +<p>—Je vous offrais une fortune. Ce que vous auriez voulu. Oui, carte +blanche.</p> + +<p>—Guérison à forfait! Mais, répondit très simplement le docteur, j'avais +à Paris tout mon service d'hôpital, de pauvres diables qui ne +m'offraient rien du tout. Dans ces cas-là, vous concevez, on n'hésite +pas!</p> + +<p>—Pas Américain, le docteur, murmura M. de Bernière à miss Éva qui +passait près de lui.</p> + +<p>La jolie Américaine fit une révérence.</p> + +<p>—Mais digne de l'être, vous avez raison! répondit-elle.</p> + +<p>Et Bernière se pinça les lèvres, pendant que la belle Arabella lui +disait avec son gentil accent yankee:</p> + +<p>—Ecoutez donc ce morceau, monsieur le vicomte! Il est encore mieux +quand je le joue sur le violoncelle!</p> + +<p>—Et, après tout, continuait Fargeas qui s'était levé, ce qui convenait +le mieux à votre chère malade—qui n'est plus aussi souffrante, non, +madame, non, vous n'êtes déjà plus très intéressante—c'était la +distraction, les voyages, le changement d'air... la terre est grande! Et +la meilleure ordonnance, neuf fois sur dix, s'écrit sur un ticket de +chemin de fer! Système excellent, d'ailleurs! Si les malades guérissent +à distance, le médecin en a tout le mérite. S'ils ne guérissent pas, il +n'en a plus la responsabilité.... Il est si loin.</p> + +<p>—Alors, dit encore Norton, j'ai transporté à Paris une partie de ma +galerie de tableaux; j'ai fait meubler, rue Rembrandt, la chambre de +mistress Norton, de manière à ce qu'elle se crut à New-York, «chez +nous», dans notre maison américaine, et j'espère bien que Paris aidant, +et Trouville par-dessus le marché, je ramènerai là-bas ma femme +souriante, guérie, et pour toujours—ah! le beau rêve!—heureuse!</p> + +<p>—J'y compte bien aussi, fit le docteur Fargeas. Et M<sup>me</sup> Norton n'a +pas mis mes ordonnances en défaut. Plus de nerfs, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Plus du tout, répondit Sylvia qui s'efforçait de sourire.</p> + +<p>—Oh! les nerfs, les nerfs! ajouta M<sup>me</sup> Montgomery en riant. Une femme +s'en sert comme de son éventail, pour les besoins de sa cause. Est-ce +qu'on a des nerfs?</p> + +<p>Le gros Offenburger s'était approché, les yeux allumés, quand Norton +avait parlé de ses tableaux, comme s'il eût entendu compter un sac +d'écus. Collectionneur d'œuvres d'art, il savait que la galerie Norton +était célèbre.</p> + +<p>—Diable, cher monsieur Norton, vos tableaux, disiez-vous, vous les avez +fait transporter en France?</p> + +<p>—Ceux que mistress Norton préfère, oui. Mes Rousseau, mes Jules Dupré.</p> + +<p>—Et, continua le banquier, aviez-vous pris la précaution de les faire +assurer, au moins?</p> + +<p>—Oh! l'assurance est la règle de tout bon Américain! fit Norton. Très +hardi, le Yankee, mais très prudent! Mes tableaux valent une fortune? Eh +bien, mes mesures sont prises. Si je les perdais, on me rendrait une +fortune! Voilà! Ce que je voudrais trouver, je le répète sans cesse, +comme un refrain—et il riait—c'est une compagnie qui assurât le +bonheur!</p> + +<p>—Si elle se fonde, cette compagnie-là, dit le docteur Fargeas, ne +prenez pas de ses actions! Elle fera de mauvaises affaires!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2> + + +<p>La colonelle Dickson continuait à épier, de ses gros yeux bleus, ce qui +se passait dans le salon. Assise à la même place, elle tenait toujours à +la main sa tasse de thé vide, pour se donner une contenance. Le vicomte +de Bernière, penché sur le piano où Arabella laissait courir ses doigys +fuselés, lui semblait en bonne voie de flirtation. Mais quoiqu'elle +l'eût d'abord trouvée insignifiante, il y avait là cette miss Éva, fine, +rieuse, remuante, et, avec Éva, M<sup>lle</sup> Offenburger, avec son beau +profil hébraïque et ses épaules grasses et ses mains toutes petites et +ses yeux de gazelle mourante qui maintenant gênaient la colonelle. +M<sup>me</sup> Dickson semblait avoir décidément jeté son dévolu sur Bernière, +si amusant avec son dandysme de décadent, son esprit, sa fortune et son +titre! Arabella vicomtesse! La perspective était loin de déplaire à la +colonelle. Elle avait rêvé des ducs, des princes, des altesses. Mais à +Nice, elle avait failli se laisser duper par un prince de table d'hôte +et, depuis l'aventure, l'Américaine se méfiait. D'ailleurs le colonel +avait pris ses renseignements sur Bernière. Bonne famille. Orphelin. Un +titre authentique. Arabella pouvait flirter.</p> + +<p>C'était encore cette petite Allemande qui gênait la colonelle Dickson.</p> + +<p>Évidemment, M<sup>lle</sup> Offenburger glissait volontiers, coulait adroitement +des regards doux du côté de M. de Bernière. Elle avait, elle aussi, des +vues sur le vicomte, peut-être. Lui, Bernière, se sentait doucement +enveloppé par ces prévenances, ces gentillesses, qui chatouillaient son +pessimisme. Il trouvait la belle Arabella délicieuse et la petite +Offenburger très appétissante. Et miss Éva, qui le raillait volontiers, +lui semblait piquante en diable, la gentille Américaine, très piquante.</p> + +<p>Mais Bernière ne songeait, du reste, sérieusement ni à celle-ci ni à +celle-là et, pour le moment, en philosophe pratique, il regardait au +loin les lumières du Havre, et se disait qu'il était bon et doux +d'entendre, après un dîner exquis, une musique agréable jouée par une +jolie femme.</p> + +<p>Ce rôle d'auditeur, de spectateur, de gourmet de la vie, Paul de +Bernière était bien décidé à le jouer partout et toujours. Il avait +reconnu assez vite qu'en dehors des sensations de l'art, des caresses +d'une bonne musique ou d'une poésie de choix, il n'y a pas grand' chose +dans l'existence. Il se piquait élégamment de passer pour un décadent, +un être déçu et doucement ironique sans les grandes colères des révoltés +romantiques d'autrefois, sans le dédain des petits blasés de sa +connaissance.</p> + +<p>Le jeune homme, pendant tout le dîner, avait observé, étudié, prenant +d'ordinaire la vie pour un spectacle où il n'apportait pas grande +passion, à peine un grain de curiosité, mais trouvant à la situation +actuelle—car il se sentait visé à la fois par les Offenburger et les +Dickson, par l'Allemagne et l'Amérique—quelque chose d'original et +d'inattendu. Parisien jusqu'aux ongles, un peu lassé de tout, n'ayant +jamais eu, même à vingt ans, ces grandes folies de la jeunesse, Bernière +avait pris, comme il disait, une stalle dans la vie, et se souciait peu +de monter sur la scène. A quoi bon jouer un rôle? On n'a plus ni le +droit ni le temps de siffler. Assez riche pour se passer ses +fantaisies, le vicomte n'avait même pas de caprices, simplement parce +qu'il pouvait les satisfaire. Il avait peut-être été aimé, il n'en eût +pas mis sa main au feu—les femmes sont si drôles!—mais certainement, +disait-il, il n'avait jamais réellement aimé d'amour, d'un amour vrai. +Il avait déchiqueté son cœur en amourettes, en <i>amourachettes</i>. Voilà, +du moins, ce qu'il disait tout haut. Il avait horreur du sentiment, +trouvait l'idéal un peu ridicule et ne croyait qu'à la science, qu'il +trouvait d'ailleurs ennuyeuse. Jadis, à dix-huit ans, il s'était battu +bravement, dans un bataillon de mobiles, passant sous les obus +allemands, deux longs mois dans un fort de Paris. Depuis, il était rare +qu'il parlât de ces souvenirs. La guerre lui paraissait un souvenir +désagréable qu'il fallait chasser. Il avait brûlé, comme risibles, les +vieilles photographies de 1871 qui le représentaient, encore imberbe, +harnaché sous la capote du soldat. On ne l'entendait jamais parler ni de +batailles, quoiqu'il eût, dans un coin, le brevet de la médaille +militaire, ni de patrie, bien qu'il eût, en Suisse, au Righi, échangé +une balle avec un officier alpin italien qui, à la table d'hôte, se +moquait un peu de nos zouaves.</p> + +<p>Paul de Bernière était un sceptique aimable, fanfaron de doute, et +prétendant que tous les jeunes gens d'aujourd'hui lui ressemblaient un +peu.... Présenté à Norton, à Paris, il s'était intimement lié avec lui à +Trouville—grâce au docteur Fargeas, son ami—et il écoutait volontiers +les admonestations de l'Américain, qu'il enviait d'être un homme utile, +les conseils de Sylvia, dont la voix lui produisait aussi l'effet d'une +musique, mais n'avait rien de plus pressé que d'oublier à la fois les +unes et les autres.</p> + +<p>Le vicomte affectait ainsi de se parer de cette mode du pessimisme qui +envahit doucement comme un poison lent le cerveau des jeunes hommes. +Ecœuré par le vide des discussions quotidiennes, il éprouvait une +sensation d'anémie intellectuelle, non sans charme, pareille à ces +torpeurs délicieuses qui conduisent lentement au sommeil. Trouvant +presque ridicule de protester contre les niaiseries courantes ou de +s'indigner contre des infamies dont le nombre, montant chaque jour comme +une marée, était à la fin trop grand, il se laissait glisser au courant +du jour, vivant en curieux, puisqu'il eût été déplacé de vivre en +héros, et portant, comme une fleur à la boutonnière, ce nom de décadent +qui résumait bien les alanguissements et l'abdication de ceux de son +âge. Être désillusionné, partisan de l'abdication en toutes choses, ne +lui semblait, du reste, ni un malheur ni un vice. Il y avait, pour cet +esprit fin, dans les périodes de décadence, des spectacles de +décomposition sociale beaucoup plus intéressants que les scènes +dramatiques des grandes époques de foi. Et il regardait, comme accoudé +sur le rebord d'une loge, la comédie contemporaine, dont la singularité +fermentée lui paraissait si attirante qu'il n'éprouvait même plus la +tentation d'en siffler le décousu et l'immoralité.</p> + +<p>Ce Parisien, décidé à ne pas être dupe d'un temps poliment égoïste et +également corrompu, craignait par-dessus tout deux choses: le ridicule +et la passion.</p> + +<p>Le ridicule, Bernière n'avait pas à le redouter. Tout à fait charmant, +avec sa sveltesse juvénile, une moustache blonde, un peu retroussée, sur +ses lèvres fines, les cheveux frisés, un monocle à l'œil droit, par +habitude, il ressemblait vaguement à un joli cavalier en tenue +bourgeoise, et on cherchait instinctivement à ses talons un bout +d'éperon et à sa boutonnière un bout de ruban. Grand, très nerveux, les +poignets fins, des pieds de femme, il avait, du front à la cheville, une +élégance spéciale, sans morgue, avec un certain laisser-aller séduisant, +qui n'était pas la rectitude anglaise, mais cette élégance spéciale, +séduisante, sans façon, qui est la grâce et la bonne grâce françaises.</p> + +<p>La passion? Il fallait peut-être à Bernière plus de soin pour la fuir. +Là, comme en toutes choses, son dédain était né, peut-être, dès son +début, de quelque confiance déçue. La déception ressemble à ces enfants +qui sortent maladifs du sein déchiré de leur mère morte. Le nouveau-né +vient d'un cadavre, et il y a des cadavres d'illusions. Paul de Bernière +avait aimé peut-être avec trop de confiance et une foi trop vive; il +s'était trouvé bête et, brusquement, s'était repris tout entier. +Désormais, on ne l'aurait plus. Il ressemblait à ces amateurs d'art tout +prêts à montrer leurs trésors, joyeusement, et qui, au premier mot +absurde dit par un ignorant, au premier attouchement d'un sot, les +renferment sous triple serrure, en avares, et ne les montrent plus. +Aussi bien, Arabella et Hélène Offenburger et Éva Meredith pouvaient +être exquises, séduisantes, troublantes, tout à leur aise: le cœur de +Bernière était fermé.</p> + +<p>Ma foi, oui, désormais il le gardait, son cœur, trésor avarié et un peu +entamé! Il ne se sentait pas de taille à jouer longtemps les rôles de +dupe. Là encore, dans ce domaine du sentiment, il serait un amateur, un +dédaigneux, il ne donnerait rien de lui-même. Résolu à ne point se +marier, et, de toutes les déceptions redoutables, la plus redoutée par +lui étant celle du lendemain du mariage, il mènerait doucement sa vie de +garçon jusqu'à la fin, ne compliquant son existence ni par une femme ni +par des enfants. Quelle folie, lorsqu'on est libre, d'aliéner sa +liberté!</p> + +<p>Et, malgré le sourire narquois qui relevait sa moustache blonde, +Bernière était, depuis longtemps déjà, plus troublé et agacé qu'il ne le +voulait paraître. Il avait, par exemple, des envies de ne plus remettre +les pieds chez les Norton, quoiqu'il y fût reçu avec une cordialité +touchante. Les cheveux noirs, frisés sur le front, de miss Meredith, le +préoccupaient avec trop de persistance et, depuis qu'il était à +Trouville, il songeait trop souvent à cette voix claire, à ce bon regard +amical, à cette main tendue franchement, à ce charme enveloppant de la +jeune fille. Il éprouvait un plaisir trop vif à aller revoir ces +Américains qu'il appelait maintenant des amis.</p> + +<p>La fin de sa saison d'hiver lui avait semblé fade parce qu'à son gré les +<i>five o'clock</i> n'arrivaient pas deux fois par jour. Il était temps de +partir pour les eaux. On menait à Paris une existence désolante. La vie +parisienne, la vie d'un homme jeune, riche, curieux de tout connaître, +est pourtant très occupée: invitations, visites, premières +représentations, expositions de cercles, séances d'escrime, toutes les +distractions journalières, lassantes comme les labeurs, du Parisien qui +veut tout savoir, simplement parfois pour avoir l'occasion de tout +railler; ce perpétuel mouvement tournant dans le vide, ces éternels +«déjà vu» ennuyaient Bernière. Une soirée passée chez les Norton, comme +à Trouville, aujourd'hui faisait, au contraire, reprendre goût aux +choses. Il appelait ces repos des apéritifs.</p> + +<p>Seulement la vision de miss Meredith, à son gré, s'y mêlait trop. Il ne +s'était pas juré de ne plus être amoureux pour devenir amoureux d'une +petite Yankee, oiseau de passage destiné à traverser l'Océan.</p> + +<p>Et comme ce sentiment, de jour en jour, entrait en lui, avec une douceur +latente d'abord, puis charmeuse, Paul y résistait, trouvant absurde de +se laisser prendre et s'irritant contre lui, contre la grâce même d'Éva +qui le traitait avec cette intimité franche des jeunes filles de son +pays. Alors le vicomte avait de violentes envies de boucler sa malle, de +quitter Trouville pour Dinard ou d'aller finir sa saison d'été en +Bretagne, dans quelque trou, à Douarnenez, à la Baie des Trépassés, au +diable; mais il se disait que c'était après tout accorder un peu trop +d'importance vraiment à un état d'esprit assez vague que de le secouer, +de s'en débarrasser en fuyant. Et qu'importait miss Meredith et ce qu'il +éprouvait pour elle! En supposant même—ce qu'il niait—que ce fût un +semblant, un fantôme, un atome d'amour, eh bien! il s'en amuserait. Le +flirt est une occupation comme une autre. Il est à l'amour ce que le +caquetage est à l'éloquence. Un divertissement. Un babil.</p> + +<p>—Quant à l'amour.... Bah! l'amour! Il faut savoir le couper comme on +coupe un cor, disait le vicomte. Ça ne tient pas plus à notre individu +qu'un durillon.</p> + +<p>Pendant le repas, il s'était donc imposé de très peu regarder miss +Meredith et de partager ses coups d'œil d'amateur entré les yeux bleus +d'Arabella Dickson et les regards noirs, très tendres, de M<sup>lle</sup> +Offenburger. La colonelle avait été même tout à fait charmée de savoir, +dans le bruit du repas, cette appréciation du vicomte sur la beauté de +sa fille:</p> + +<p>—Yeux bleus et peau blanche. On dirait deux bluets tombés dans la +neige.</p> + +<p>Mais, en revanche, mistress Dickson n'avait point paru satisfaite +lorsque Bernière, après le dessert, avait si fort insisté auprès du +docteur Fargeas pour savoir d'où sortaient les Offenburger.</p> + +<p>—Elle est charmante, M<sup>lle</sup> Hélène, docteur; mais elle a quelque chose +d'exotique, d'arabe, d'oriental....</p> + +<p>—Oh! mais, cher vicomte, avait interrompu la colonelle, elle vous +préoccupe beaucoup, M<sup>lle</sup> Offenburger!</p> + +<p>—Curiosité pure, madame. S'il y avait ici une femme qui me préoccupât, +comme vous dites, ce ne serait point M<sup>lle</sup> Offenburger.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Dickson était demeurée un moment silencieuse, regardant le jeune +homme d'un air engageant, en mouillant les deux boules de loto qui +étaient ses yeux de douces larmes maternelles, tandis que le docteur +Fargeas répondait à Bernière:</p> + +<p>—Eh! M<sup>lle</sup> Offenburger est en effet exotique, mon cher. Élevée à la +française, son père est Hambourgeois et sa mère était Anglaise.</p> + +<p>—M<sup>me</sup> Offenburger est morte?</p> + +<p>—Depuis des années. Très gentille, M<sup>lle</sup> Offenburger, vous avez +raison de la trouver charmante, mon cher Paul. Une adorable créature, un +peu... composite... très instruite, je dirai presque trop savante pour +mon goût... mais exquise. Et pratique! La vraie jeune fille moderne, mon +ami! Elle est précisément aussi moderne, tenez, elle, en sachant tout, +que vous êtes essentiellement d'<i>actualité</i> en ne croyant à rien!</p> + +<p>—Qu'est-ce qui vous dit que je ne crois à rien? avait répliqué Bernière +qui, pour amuser son caprice, regardait miss Meredith et la comparait à +cette grande statue d'Arabella et à cette petite pouliche d'Hélène +Offenburger.</p> + +<p>Il était d'abord trop Parisien, Parisien des dessous et des dessus de +Paris, pour ne point connaître Offenburger—cet Offenburger dont la +jolie fille était aussi fine d'attaches et de beauté que le père était +énorme et gras. M. Offenburger? Un grand bel homme, joliment fleuri, +gros, ventru, tout en menton et en joues, le nez busqué sur d'énormes +lèvres rouges, des favoris noirs, frisés comme des crins, lui mettant +comme deux plaques d'encre de Chine sur sa peau rosée, et ses grands +yeux d'Oriental ruminant, traînant sur les hommes et les choses avec une +affectation de bonté placide qui était tout simplement une sorte de +dédain bienveillant, la constatation personnelle de sa propre +supériorité. Quand il avait sur la tête son chapeau, qu'il gardait +volontiers, il paraissait jeune encore avec sa carrure de beau Turc et +le teint clair de son visage; il ne reprenait son âge que lorsqu'il se +découvrait, laissant voir—comme à présent—un crâne chauve, bossué de +protubérances et plus jaune que la face—contrastant si bien avec le +teint rose, que Paul de Bernière comparaît mentalement le banquier à un +sorbet: vanille et groseille, la vanille en haut. Peut-être bien +était-ce une des raisons pour lesquelles M. Offenburger tenait +volontiers sa coiffure vissée à son front.</p> + +<p>Très bon homme d'ailleurs, à la surface. Sucré et glacé. Le vicomte eût +pu suivre sa comparaison du sorbet. Homme de goût, collectionneur +acharné, payant cher les revendeurs qui, pour lui, enlevaient d'assaut +les bibelots sous le feu des enchères, à l'Hôtel des Ventes, prêtant ses +tapisseries et ses ivoires aux expositions publiques pour avoir la joie +de lire sur les catalogues et sur les étiquettes: <i>Collection de M. Mosé +Offenburger</i>; ayant, dans ses écuries, des chevaux de prix que l'on +couronnait au Concours hippique, et dans son chenil un équipage que le +jury primait à l'exhibition des Tuileries. Très luxueux d'allures, mais +d'humeur démocratique. On s'adressait à lui quand on voulait fonder un +journal militant. Offenburger refusait parfois, acceptait souvent et ne +se réservait même pas toujours le bulletin de Bourse. Il assurait qu'il +aimait la France, qu'il n'y avait que la France au monde, et Bernière +avait même éprouvé, à dîner, un agacement particulier, en dépit de son +décadentisme, à entendre le Hambourgeois déplorer, avec son accent +d'outre-Rhin, les <i>pétisses</i> qu'on faisait en France et la <i>dégadence</i> +de ce <i>cran</i>, très <i>cran</i> pays.</p> + +<p>On ne savait pas bien exactement l'origine de la fortune de cet +Offenburger. Il était tombé à Paris—voilà quinze ans—comme un +aérolithe, mais un aérolithe en or. Il avait attiré les regards, autour +du Lac, par ses équipages; les lorgnettes, à l'Opéra, par les diamants +de sa femme, morte depuis, et ensuite par la beauté de sa fille; les +reporters, à son hôtel, par ses fêtes et son vin de Tokai; les peintres +par ses achats de tableaux; les courtiers par ses ordres de Bourse et, +peu à peu, cet amalgame d'autorités diverses, ces intérêts différents, +massés autour de lui, avaient formé comme une boule énorme qui roulait, +roulait à travers Paris et eût fait boule de neige si la renommée +d'Offenburger eût été parfaitement immaculée.</p> + +<p>Roi d'une république d'agioteurs et de jouisseurs, le Hambourgeois +Offenburger, peut-être naturalisé Français, était devenu, par la +complicité des bons journalistes et des trottins de la finance, une +sorte de puissance bizarre qui tenait le milieu entre l'agent +diplomatique et le bailleur de fonds. Les ministres le consultaient pour +savoir ce que pensait de leurs déclarations publiques l'ambassadeur de +son pays. Il donnait aux gouvernants son opinion sur les affaires de la +France et, tout honoré de porter aux jours de fête la décoration de son +souverain, il trouvait que les hommes d'Etat des bords de la Seine +s'effrayaient trop du <i>ratigalisme</i> et ne marchaient pas assez de +l'avant.</p> + +<p>Offenburger ne fréquentait pas seulement les politiciens qui font les +emprunts et les gazetiers qui défont les politiciens, il étendait aussi +sur ses connaissances démocratiques comme une crème de <i>high-life</i>. Il +invitait à ses <i>rallye-papers</i> des clubmen en renom, des gentilshommes +dont les colonnes de la <i>Vie parisienne</i> sont comme les feuillets de +l'<i>Almanach Gotha</i>. Le marquis d'Ayglars, resté fringant malgré la +cinquantaine, était pour le financier le rabatteur de cette chasse aux +illustrations nobiliaires. Il exerçait chez Offenburger, amicalement, +disaient quelques-uns, en qualité de conseiller bien appointé, disaient +les autres, des fonctions de semi-maître de maison, faisant les honneurs +du château de Luzancy, comme il eût fait ceux de son propre castel, si +d'Ayglars n'avait pas été rasé par la bande noire.</p> + +<p>Et Offenburger n'achetait pas un cheval et ne faisait pas une commande +au sellier sans l'agrément du marquis. C'était pour Offenburger que +d'Ayglars se montrait au Tattersall. C'était pour lui qu'il rédigeait +une façon de code du cérémonial que le banquier étudiait, <i>potassait</i> +comme un élève qui veut passer sans faute son baccalauréat. Le marquis +était, pour la question hippique, chez Offenburger, ce que Saki-Mayer +était pour les bibelots. Il s'occupait des pur-sang comme le revendeur +juif s'occupait des antiquailles. Ce qui faisait dire à l'archiduc +Heinrich—que Mosé Offenburger, lorsque le prince était venu en France, +avait traité, à Luzancy, comme un surintendant traitant le Roi-Soleil +avant la Bastille, ce Mazas des financiers d'autrefois:</p> + +<p>—Cet Offenburger, il a le meilleur Johanisberg que j'aie bu! Ses +chevaux sont mieux tenus que ceux de mon frère! On donnerait un bal +dans ses écuries! Il a des tableaux admirables, des curiosités +extraordinaires, la table la mieux servie que je connaisse, un équipage +de chasse étonnant! Il me dégoûte, cet Offenburger!</p> + +<p>Paul de Bernière se rappelait, un à un, tous ces <i>racontars</i> de la +chronique parisienne, en examinant le gros homme sans patrie qui avait +choisi Paris pour vivre, tout simplement parce qu'on s'y amuse plus qu'à +Hambourg; mais en regardant la grâce ouatée de chair de la charmante +Hélène, le vicomte oubliait tous les ridicules du père et se +plaisait—toujours en amateur—à comparer entre elles M<sup>lle</sup> +Offenburger, jolie comme une jolie Turque; Arabella, majestueuse comme +la Diane de Houdon, et miss Éva, vraiment exquise avec son calme regard +d'honnête fille. Il y avait aussi, là-bas, la belle M<sup>me</sup> Montgomery et +Sylvia, assises dans la pénombre, et Bernière jouissait d'un plaisir +artistique tout particulier; la vue de ces créatures adorables, +rassemblées là comme des œuvres d'art en un musée et qu'il analysait en +connaisseur, en raffiné, sans les aimer, oh! bien décidé à n'en aimer +aucune!</p> + +<p>Et pendant que les notes—d'une chanson américaine, d'une sorte de +tremblante romance nègre, soulignée d'accords mélancoliques comme des +soupirs d'esclaves—chantaient sous les doigts de miss Dickson, Paul, +avec son dilettantisme de gourmet, comparaît avec une infinie volupté sa +situation de sceptique au repos, et la vie de labeur acharné de son hôte +Norton, ou de Montgomery, ou d'Offenburger, accablé d'affaires, ou du +colonel promenant sa fille à travers le monde, ou de Fargeas même, +vivant dans les sanies humaines, tandis que lui jouissait délicieusement +du <i>farniente</i> de son existence d'amateur. Libre, choyé, caressé par ces +regards de femmes et se disant:</p> + +<p>—Voilà. Pas de préoccupations. Des sourires! Et la liberté de juger!</p> + +<p>Il jugeait d'ailleurs, ayant surpris, pendant le repas, quelque +indiscrète songerie au fond du regard de Sylvia: oui, il jugeait et se +disait, lui qui avait, en sa vie, étudié plus de filles que de jeunes +filles:</p> + +<p>—Qui donc prétend que la jeune fille est indéchiffrable? Le plus +difficile à déchiffrer de ces êtres d'élection qui sont là, ce serait +encore la femme! A quoi pense M<sup>me</sup> Norton présentement et de quoi +souffre-t-elle? Car elle souffre! Elle souffre, et je défie la théorie +de la grande névrose du docteur Fargeas de m'expliquer cette +souffrance-là!</p> + +<p>Et, maintenant, toujours en curieux—M<sup>lle</sup> Offenburger, ayant succédé +à Arabella au piano et y jouant du Beethoven—Bernière s'était assis en +face de mistress Norton, regardant Sylvia accoudée sur le canapé. Elle +ne causait plus avec M<sup>me</sup> Montgomery, elle écoutait au contraire, +charmée.</p> + +<p>Il la voyait de profil. Une sorte de tristesse apparaissait dans +l'attention qu'elle prêtait à la symphonie. Ses sourcils se fronçaient +sur ses yeux bleus et, dans le battement de ses narines, il y avait une +émotion et une fièvre. Peut-être cela prouvait tout simplement que +Sylvia était artiste, tout son être vibrant à cette voix de l'au-delà.</p> + +<p>Mais Éva, debout près du piano, était aussi émue que M<sup>me</sup> Norton. La +petite Américaine, les mains croisées, écoutait, comme en extase. +Arabella, impassible, s'était assise à côté de sa mère qui envoyait à +M<sup>lle</sup> Offenburger un sourire un peu dédaigneux, envieux aussi.</p> + +<p>Hélène Offenburger était une musicienne consommée, un peu sèche et +méthodique, mais très sûre. Quand elle eut fini, Bernière ne put +s'empêcher d'applaudir. Le gros Offenburger rayonna et les Dickson +firent la grimace tous ensemble. Sylvia, ravie, tendait les mains à +Hélène qui, après les avoir serrées, écartait, d'un joli geste bref, ses +mèches de cheveux noirs un peu tombées sur son front, et Éva disait à +M<sup>lle</sup> Offenburger:</p> + +<p>—Que vous êtes heureuse, mademoiselle, d'être aussi bonne +musicienne!...</p> + +<p>Hélène ne montrait, du reste, ni étonnement ni anxiété. Elle se savait +musicienne excellente; elle n'avait pas à en tirer coquetterie: c'était +un fait. Et elle racontait, le plus simplement du monde, combien son +professeur autrefois était content d'elle, lui disant que si elle +voulait donner des concerts, elle se ferait certainement un nom, un +grand nom, dans la musique:</p> + +<p>—J'aime encore mieux la banque, ajoutait la jeune fille en souriant.</p> + +<p>On parla alors de Beethoven. Éva dit quelques mots, très doucement, +exprimant quels frissons d'art faisait en elle passer le maître, et on +discuta les génies respectifs de Beethoven et de Mozart.</p> + +<p>—Allons, bon! J'attendais Mozart! se dit Bernière.</p> + +<p>Mais ce qu'il n'attendait pas, c'est la façon dont M<sup>lle</sup> Offenburger +constata la supériorité de Beethoven, par le volume du cerveau de +Beethoven. Et cette jeune fille, qui, tout à l'heure, les doigts sur le +piano, faisait chanter la poésie et le rêve, se laissait aller, le plus +simplement du monde, devant Sylvia étonnée, Bernière, subitement amusé, +et Liliane Montgomery, effrayée presque, à une comparaison entre le +rapport du volume encéphalique et le développement intellectuel. Et elle +disait <i>encéphalique</i>. Et elle ne sourcillait pas, ne souriait pas, et +sa jolie petite bouche aux lèvres charnues, en parlant, demeurait +charmante. Puis, elle passait du crâne de Beethoven à un autre crâne, +non plus d'un musicien, mais d'un penseur.</p> + +<p>—Savez-vous que le crâne de Descartes avait 1,700 centimètres cubes, +soit 150 centimètres de plus que la moyenne des crânes des Parisiens +d'aujourd'hui?</p> + +<p>Et ce n'était pas tout. Le crâne de La Fontaine mesurait 1,950 +centimètres, comme celui de Spurzheim, exactement. Le cerveau d'un autre +écrivain contemporain, qu'on venait d'enterrer, pesait 2,012 grammes. Un +peu moins que celui de Cromwell.</p> + +<p>—Et celui-là? Celui de Cromwell? murmura Liliane un peu railleuse, +croyant embarrasser la jeune fille.</p> + +<p>—2,230, répondit la petite bouche rouge de M<sup>lle</sup> Hélène Offenburger.</p> + +<p>Le gros banquier étalait ses pectoraux avec fierté, et M<sup>me</sup> Dickson +regardait le colonel, comme pour lui dire:</p> + +<p>«Eh bien! et Arabella? Comment faire rayonner Arabella?»</p> + +<p>Arabella, immobile, contemplait la mer, le regard très calme.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Offenburger ne mettait, du reste, aucune affectation à étaler +son savoir. Elle savait cela, elle le disait, c'était tout simple.</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> Montgomery semblait étourdie, comme si elle eût écouté +quelque chose d'inentendu, une langue étrangère.</p> + +<p>—Je parie, ma chère Éva, dit-elle en riant, que vous ignoriez tout +cela?</p> + +<p>—Oh! moi, madame, moi, je ne suis pas savante, fit miss Meredith.</p> + +<p>Et elle non plus ne mettait pas un reproche ou une modestie fausse dans +sa réponse. Elle ignorait des choses, elle l'avouait, et c'était tout +naturel chez une créature qui semblait le naturel même.</p> + +<p>Mais—chose singulière—toute cette érudition scientifique de M<sup>lle</sup> +Offenburger ne déplaisait pas à Paul de Bernière. Elle était curieuse, +cette jeune fille au profil oriental, très curieuse. Une Encyclopédie +aux yeux de velours, c'était piquant. Il ne se fût pas risqué à causer +anthropologie avec elle, diable! non; mais il se fût diverti volontiers +à l'entendre si gentiment, de sa petite voix très douce, parler de +capacités crâniennes et à la voir presque peser des cerveaux dans sa +jolie main d'enfant. Ah! la délicieuse petite conférencière! Elle était +peut-être doctoresse! Paul avait envie de le lui demander.</p> + +<p>—Eh bien! dit M<sup>me</sup> Montgomery au jeune homme, qu'est-ce que vous +pensez de M<sup>lle</sup> Offenburger?</p> + +<p>—Très jolie! Oh! très jolie!... Mais je ne voudrais pas être forcé de +passer devant elle mon baccalauréat. Je serais refusé!</p> + +<p>—Comme bachelier, peut-être, mais comme mari, je ne crois pas!</p> + +<p>—Oh! comme mari, fit Bernière. Comme mari, je n'aurai jamais mon +diplôme!</p> + +<p>—Vous êtes pourtant fait pour être marié, dit alors le docteur Fargeas, +qui s'était approché.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>Et Bernière essaya de sourire.</p> + +<p>—Oh! docteur, qu'est-ce que je vous ai fait pour mériter cette menace?</p> + +<p>—Vous?... Vous êtes un faux désabusé, un faux sceptique, un faux +ironique, et je vous ordonne le coin du feu....</p> + +<p>—Comme aux bouilloires! Merci!</p> + +<p>Mistress Dickson avait entendu, et cette petite profession de foi +antimatrimoniale amenait à ses lèvres une légère grimace. Elle allait, +d'ailleurs, protester contre la comparaison impertinente du vicomte, +lorsque la porte du salon s'ouvrit, et un valet annonça M. le marquis de +Solis.</p> + +<p>Il y eut comme un cri, dans le salon, pour saluer l'entrée de Georges, +et Norton, quittant le colonel, alla droit au marquis en deux ou trois +enjambées, et lui tendant la main:</p> + +<p>—A la bonne heure! Voilà qui est charmant!...</p> + +<p>L'Américain cherchait des yeux Sylvia, qui s'était levée, toute pâle, +tandis que M<sup>me</sup> Montgomery la regardait de côté, avec un petit sourire +narquois. M<sup>me</sup> Norton restait droite devant le canapé sur lequel elle +était assise, tout à l'heure, à côté de Liliane, et Norton se retourna +vers elle pour lui présenter M. de Solis, qui, saluant, interrogeait +anxieusement le regard de Sylvia.</p> + +<p>Il était venu brusquement, avec une sorte de hâte, après s'être démandé +pendant une partie de la soirée s'il viendrait. Il sentait, d'instinct, +que cette minute de sa vie était grave et pouvait être douloureuse. Un +moment il s'était dit qu'il ne se retrouverait pas devant Sylvia, qu'il +partirait de Trouville sans l'avoir revue.</p> + +<p>Il avait, depuis la veille, quitté les <i>Roches Noires</i> et loué, dans une +maison particulière, un appartement dont les fenêtres s'ouvraient sur la +mer. En s'accoudant au balcon, il apercevait, à sa gauche, la jetée, la +bordure, les maisons de Deauville: là-bas, devant lui, la plage, avec +son bruissement, son fourmillement, son caquetage de promeneurs, couvert +par la grande voix de la mer. Il vivait là—son mot à Norton était +exact—«en tête à tête» avec sa mère. Ce ménage d'une vieille femme et +de son fils avait des douceurs d'idylle. Le marquis eût, la veille +encore, regardé comme un mal fait à la chère créature une soirée passée +loin d'elle, après tant de mois, si longs, si longs, où il avait été +séparé d'elle. Il retrouvait—avec quelle joie!—la marquise toujours +belle, avec ses beaux yeux noirs sous des cheveux gris. Auprès d'elle, +Solis retrouvait des soins d'enfant battu demandant refuge au +dorlotement maternel. Sa vie, sa vie tourmentée et songeuse, déchirée, +amère, sans pessimisme et sans désespoir, aboutissait à cet +assoupissement doux, à ce blottissement de coureur d'univers, trouvant +enfin que rien ne vaut cette affection, première et dernière, étroite et +chaude comme un berceau.</p> + +<p>Une soirée arrachée à cette intimité, dérobée à cette tendresse, c'était +beaucoup. C'était trop. Le marquis était décidé à vivre en sauvage. Il +se cachait, dans cet appartement, comme en bonne fortune, et il lui +semblait qu'il n'aurait jamais assez de temps pour raconter à la +marquise tout ce qu'il avait vu dans ses voyages, tout ce qu'il avait +observé là-bas. Elle l'écoutait avec délices et le couvait des yeux, +avec l'égoïste joie de ceux qui adorent. Il y avait entre eux comme une +lune de miel de tendresse maternelle et filiale. Elle le revoyait enfin, +le reprenait, ce fils, parti pour le bout du monde! Elle le dévorait de +ses regards parfois inquiets, car, dans la joie du retour, +instinctivement la mère devinait la mélancolie de quelque passion +oubliée!</p> + +<p>Oui, ç'avait été tout d'abord pour M. de Solis comme un chagrin de +quitter la marquise, de lui prendre une minute de cette joie qui lui +restait, puis, tout à coup, il avait éprouvé une âpre envie de revoir +Sylvia. Il ressentait une sensation de curiosité, comme un besoin +d'interroger une eau dormante qui aurait reflété son image autrefois et +de lui demander si, cette image, elle en avait conservé, elle en gardait +encore l'ombre, le fantôme.</p> + +<p>Et maintenant, elle était là, Sylvia, là, devant lui, froide en +apparence, roidie; mais sur ses lèvres, qu'un imperceptible tremblement +nerveux agitait, un sourire doux, triste et confiant, passait.</p> + +<p>—Ma chère Sylvia, dit Norton de sa voix franche, très mâle, je n'ai pas +à vous présenter mon ami, M. de Solis. Oh! un ami dans toute la force de +ce mot, dont on abuse. Presque un frère, n'est-ce pas, Solis?</p> + +<p>—Presque un frère, oui, répondit le marquis, dont la voix s'étranglait +un peu.</p> + +<p>Tous les hôtes du salon regardaient. Miss Arabella portait même un +lorgnon à ses jolis yeux pour examiner ce nouveau venu, dont le titre +lui plaisait: Marquis!</p> + +<p>Sylvia, faisant un effort, tendait à Georges de Solis une main qu'il +effleurait à peine, comme effrayé de la saisir entre ses doigts.</p> + +<p>—A la bonne heure! Vieille amitié, double amitié! dit Norton joyeux, +pendant que Liliane murmurait étourdiment à l'oreille de son mari:</p> + +<p>—Bon! vous allez voir qu'il va prier Sylvia de le retenir!</p> + +<p>—Vous dites? demanda Montgomery.</p> + +<p>—Rien! Ça ne vous regarde pas! Ou plutôt si.... Mais c'est indifférent.</p> + +<p>Et Liliane détourna la tête.</p> + +<p>—Eh bien, mon cher Georges, continuait Norton, au lieu d'une amitié +chez moi, vous en avez deux. Mistress Norton vous prouvera qu'il y a des +Américaines qui aiment leur foyer et aussi les hôtes de ce foyer de +famille.</p> + +<p>—Là! qu'est-ce que je disais? fit encore M<sup>me</sup> Montgomery. Oh! les +maris!...</p> + +<p>Montgomery sollicitait encore l'explication.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, vous ne pouvez pas comprendre, vous en êtes un autre!</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Offenburger qui, de ses yeux de gazelle, étudiait aussi le +marquis de Solis, demanda en riant:</p> + +<p>—Comment, monsieur se figurait donc que les Américaines sont toutes des +extravagantes comme on en voit beaucoup?</p> + +<p>—Oui, dit Sylvia.</p> + +<p>Le marquis salua.</p> + +<p>—Je vous demande pardon, madame. C'est surtout dans votre pays, où une +jeune fille peut traverser, seule, les Etats-Unis, sans être insultée, +que j'ai appris à respecter ce qu'il y a de plus respectable au monde: +la bonne grâce d'une honnête femme.</p> + +<p>—Très bien! Ah! dit en riant miss Éva, pour un Français, cela, c'est +très bien!</p> + +<p>—Comment, pour un Français?... Ah ça! mais cette petite fille des +Mohicans, pour qui nous prend-elle? dit le docteur Fargeas à Bernière.</p> + +<p>Bernière sourit.</p> + +<p>—Oh! c'est bien simple! Elle ne nous prend pas! Voilà!...</p> + +<p>Sylvia était restée presque muette devant Solis. Elle voulut pourtant +trouver quelques mots à lui dire, quelques mots où le présent, avec +tous ses droits, sa réalité, son devenir, fût affirmé sans que le passé, +ce passé vénéré et sacré qui leur était cher, fût effacé dans son +souvenir; et, en prononçant avec un respect dévoué ce nom, <i>mon mari</i>, +avant tous les autres, elle dit à Solis:</p> + +<p>—Mon mari a eu raison de vous dire que vous seriez deux fois le +bienvenu chez lui, monsieur de Solis. Après vous avoir accueilli chez +mon père, je serai heureuse... de vous recevoir chez moi... comme....</p> + +<p>—Comme autrefois! dit Georges, la gorge serrée.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Montgomery ne put s'empêcher de laisser tout doucement échapper +un petit <i>hum</i>! dans un léger accès de toux, et Sylvia s'asseyant +vivement comme si elle se fût sentie défaillir, Norton vint doucement +vers elle, lui demandant si elle n'était pas souffrante.</p> + +<p>Mais Sylvia n'avait rien.</p> + +<p>—Rien, je vous promets. Un peu de malaise.... Ce soleil, cette +après-midi!</p> + +<p>—Si vous voulez prendre l'air au balcon? Mais je vous assure que vous +êtes souffrante. Vous avez la fièvre!</p> + +<p>Il lui avait touché la main. Sylvia se mit à rire.</p> + +<p>—Moi? la fièvre! La fièvre, moi? Voyez donc, docteur!</p> + +<p>Elle tendait son pouls à Fargeas.</p> + +<p>—M. Norton a raison, madame, dit le docteur, et un peu de repos....</p> + +<p>—Jamais je ne me suis mieux portée! La fièvre? Eh bien, c'est Trouville +qui me la donne, la fièvre, voilà tout. Je voudrais presque repartir.</p> + +<p>—Repartir? dit Liliane.</p> + +<p>Norton hocha la tête.</p> + +<p>—Nous repartirons, ma chère Sylvia... quand le docteur le permettra.... +Quand vous serez guérie! Mais rappelez-vous la traversée et les dangers +courus.... Le docteur ne vous donne pas d'illusions: c'est lui seul qui +vous autorisera à quitter la vieille Europe. Votre ticket, ce sera son +ordonnance.</p> + +<p>—Guérie! pensait Sylvia dont le regard, instinctivement, allait à +Georges de Solis qui, s'éloignant, là-bas, sous la lampe, causait avec +miss Éva et M<sup>lle</sup> Offenburger.</p> + +<p>Et, dans cette causerie, miss Éva, railleuse, rappelait à M. de Solis +ce que le marquis avait dit à Norton, à propos de l'Amérique, des +Américaines, et, rieuse, lui jetait gaiement:</p> + +<p>—Ah! il paraît, monsieur, que vous ne nous aimez pas?...</p> + +<p>—Mademoiselle....</p> + +<p>—Oh! vous êtes libre! Pensez ce que vous voudrez des Américaines; moi +je trouve vos Parisiennes exquises, je conçois qu'on les préfère à +toutes les femmes. Et pourtant je suis patriote jusqu'aux ongles! Rien +ne vaut l'Amérique au monde! Rien.... Excepté Paris! N'est-ce pas, +mademoiselle Hélène?</p> + +<p>—Oh! dit très sérieusement M<sup>lle</sup> Offenburger, cela dépend.... Paris +me semble une ville livrée à des pensées... peu importantes!</p> + +<p>—Ah bah! fit Bernière qui s'était approché.</p> + +<p>Et, de loin, Liliane, ayant entendu ce blasphème, accourait défendre son +Paris, ce Paris gaiement conquis par l'Amérique:</p> + +<p>—Comment, peu importantes? La mode, les théâtres, les courses, le +Salon, le Vernissage?</p> + +<p>—Important, tout cela, mais pas sérieux! dit M<sup>lle</sup> Hélène.</p> + +<p>Le gros Offenburger ajouta, de son accent guttural:</p> + +<p>—Ma fille et moi nous <i>réfons</i> plus de <i>cravité</i> dans la nation pour +l'<i>afenir</i> des <i>testinées</i> de la France!</p> + +<p><i>Crafité!</i> <i>Crafité!</i> Bernière avait fort envie de lui jeter sa gravité +au nez, à ce gros homme, et de le prier de parler au moins français en +parlant de l'<i>afenir</i> de la France.</p> + +<p>Mais Éva, lentement, répondait à la petite savante:</p> + +<p>—Eh bien, moi, qui suis Yankee comme on ne l'est pas, qui suis fière de +me dire que l'hôtel de Richard, mon oncle, au parc Monceau, appartient à +M. Norton, Américain, que la serre en est éclairée à la lumière +Edison.... Américain! ornée de peintures de M. Harrisson....</p> + +<p>—Hum! hum! dit Montgomery qui n'aimait pas entendre parler du premier +mari de sa femme.</p> + +<p>—Harrisson, Américain! reprit miss Meredith.... Moi... qui adore +New-York, qui suis, je vous le répète, fière de mon pays, qui trouve que +l'Amérique n'a pas de rivales, j'avoue que Paris ne me déplaît pas +trop. Je croyais y avoir la nostalgie du pont de Brooklyn. Pas encore. +J'adore le théâtre. Et sur ce point Paris, que je n'aime pas en tout, +qui me déplaît même sur certains points, Paris est incomparable. Et +vous, n'ètes-vous pas de mon avis?</p> + +<p>—Ma fille, répondit le gras Hambourgeois, déteste les spectacles!</p> + +<p>—Ah ça! mais qu'est-ce qu'elle fait, à Paris, M<sup>lle</sup> Offenburger? Son +salut?</p> + +<p>—Son purgatoire? dit Bernière.</p> + +<p>—Elle préfère la Sorbonne!</p> + +<p>—Et le Collège de France! dit M<sup>lle</sup> Hélène, gravement.</p> + +<p>Bernière, penché à l'oreille de Fargeas, disait gaiement au docteur:</p> + +<p>—Ce n'est pas une femme, c'est une thèse!</p> + +<p>Et le docteur, cherchant son chapeau, se trouvait tout juste en face de +M<sup>me</sup> Montgomery qui, gaiement, le regardant du haut de son cou +superbe, lui demandait:</p> + +<p>—Ah! à propos, docteur, mes névralgies?</p> + +<p>—Vos névralgies? Quantités négligeables! Rien du tout, vos névralgies!</p> + +<p>—Vous ne craignez pas que l'air de la mer?...</p> + +<p>—Oh! oh! dit Fargeas. Vous voulez vous faire envoyer à Vichy, vous?</p> + +<p>—Pas le moins du monde, je m'amuse infiniment à Trouville. Mais je +redoute que....</p> + +<p>—L'air de la mer? Excellent, l'air de la mer!</p> + +<p>—Vous me disiez le contraire, l'an dernier.</p> + +<p>—Parce que c'était l'an dernier. La mode change. Vous vouliez aller à +Luchon, l'an dernier.</p> + +<p>—Alors, Trouville? Pour les migraines?</p> + +<p>—Parfait, Trouville. Ah! seulement, je n'ai pas besoin de vous dire.... +Vous avez bien apporté avec vous....</p> + +<p>—De vos pilules de valériane?</p> + +<p>—Non! des malles! beaucoup de malles! Costumes variés: quatre toilettes +par jour. Excellent, ça, comme exercice!</p> + +<p>—A quoi pensez-vous donc, docteur? fit M<sup>me</sup> Montgomery. Si je n'avais +pas ma gymnastique portative, je ne serais pas ici.</p> + +<p>Elle riait, tandis que Montgomery, s'approchant de Fargeas, +l'interrogeait tout bas à son tour:</p> + +<p>—Malade imaginaire, ma femme, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Pas même imaginaire! Mais une petite maladie nerveuse, c'est très bien +porté.</p> + +<p>—Et M<sup>me</sup> Norton?</p> + +<p>—M<sup>me</sup> Norton? Elle, c'est autre chose! Vous n'avez pas regardé sa +jolie peau blanche, fine, veloutée, comme doublée d'un transparent de +soie rose?</p> + +<p>—Les Américaines ont les plus belles peaux du monde, docteur.</p> + +<p>—Eh bien! seules en ont d'aussi jolies les filles de rhumatisants. +C'est comme ça! M<sup>me</sup> Norton donc? Vraiment souffrante! dit le docteur, +qui, tout en se dirigeant vers la porte, regardait Sylvia du coin de +l'œil.</p> + +<p>—Pas imaginaire? fit Montgomery.</p> + +<p>—Eh! eh! L'imagination joue peut-être aussi son rôle dans cette +souffrance-là.... L'imagination... ou le souvenir!</p> + +<p>—Pauvre Norton! murmura l'Américain, il l'aime tant!</p> + +<p>—Oh! aucun danger! Dieu merci! Bonsoir! dit Fargeas.</p> + +<p>Et il se retira vivement, à l'anglaise.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La soirée d'ailleurs s'avançait. Et depuis l'arrivée de Georges, une +sorte de contrainte particulière emplissait le salon, planait sur les +invités de Norton. Miss Arabella ne jouait plus, et dans un coin, +entourée de son père et de sa mère, qui lui parlaient tout bas, elle +promenait, dédaigneuse, ses regards alanguis sur le marquis et sur +Bernière, rapprochés l'un de l'autre et causant avec Éva. Le gros +Offenburger éprouvait la tentation de faire un tour au Casino, et M<sup>me</sup> +Montgomery, devinant que Sylvia avait besoin d'être seule, entraînait +doucement son mari vers la porte.</p> + +<p>—Nous arriverons encore pour la petite pièce! On joue une comédie au +Casino! Allons, vite!... Une pièce inédite.</p> + +<p>—Je l'aimerais mieux pas inédite, répondait Montgomery. Il y aurait +plus de chance pour qu'elle fût bonne!</p> + +<p>Il se laissait d'ailleurs emmener, et Liliane, en passant, serrait, +d'une pression nerveuse, la main de Sylvia, comme pour lui dire: «Du +courage!» ou: «Prenez garde!»</p> + +<p>Norton paraissait inquiet, songeur, du moins, depuis un moment. Il lui +semblait que Solis, maintenant, devant mistress Norton, était gêné, +restait silencieux. Quelque chose de vague entrait involontairement dans +son esprit, la perception indistincte, magnétique, d'une situation +inquiétante. De forme, d'appellation même, ce sentiment, cette +impression n'en avait aucune. C'était quelque chose d'innommé et +d'irraisonné; mais, évidemment, l'arrivée de Solis avait provoqué +là—peut-être par hasard—une émotion inattendue.</p> + +<p>Et pourquoi, pourquoi invinciblement ces mots du marquis, jetés dans la +conversation avec son ami, revenaient-ils maintenant à la mémoire de +Norton: «Je n'épouserai jamais une Américaine!»</p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p>—Soit, pensait Richard, qui ne s'attardait pas volontiers aux rêveries, +nous verrons bien!</p> + +<p>Jusqu'au moment du départ, Solis n'échangea avec Sylvia que des paroles +assez banales, et, d'ailleurs, avec une sorte d'insistance presque +indiscrète, le colonel Dickson, laissant là sa fille, se mêlait à la +conversation.</p> + +<p>Offenburger voulant se retirer et M<sup>me</sup> Norton paraissant souffrante, +la soirée ne pouvait pas se prolonger bien tard. Georges s'excusa, +demanda à prendre congé, dès qu'il vit le salon se vider. Lui aussi +éprouvait une sorte d'oppression, un besoin de fuir, de respirer à +l'aise.</p> + +<p>—A bientôt, lui dit Norton.</p> + +<p>—A bientôt.</p> + +<p>—Et j'aurai l'honneur de voir M<sup>me</sup> de Solis. Présentez-lui tous mes +respects!</p> + +<p>Il lui avait tendu la main et, sous le regard calme et doux de Sylvia, +Georges de Solis l'avait prise, cette loyale main du mari, avec une +hésitation presque imperceptible.</p> + +<p>Puis le marquis salua mistress Norton:</p> + +<p>—Madame....</p> + +<p>—Monsieur....</p> + +<p>Norton les trouvait bien cérémonieux et bien polis.</p> + +<p>—Allons donc! dit-il, de sa forte voix qui vibrait.... Le +<i>shake-hands</i>, voyons!... A l'américaine!</p> + +<p>Et, comme s'il eût voulu les pousser l'un vers l'autre, il était là, +entre elle et lui, pendant que Georges et Sylvia se serraient la main.</p> + +<p>Le colonel Dickson regardait, du haut de sa taille interminable et +sifflotait un petit air, dans sa barbe blonde, se souvenant très bien, +très bien, d'avoir vu autrefois le marquis de Solis, chez M. Harley, à +New-York, et il eût parié mille dollars que miss Harley n'avait pas été +insensible au marquis en ce temps-là....</p> + +<p>—Naïf, Richard Norton!... pensait le colonel.... Si naïf, qu'il ne +l'est peut-être pas!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Maintenant, Norton se trouvait seul dans le salon avec sa nièce et +mistress Norton.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu penses de M. de Solis? demanda-t-il à Éva.</p> + +<p>—Charmant! On voit bien qu'il a voyagé en Amérique!</p> + +<p>Et la jeune fille, tendant son front à son oncle et sa main à Sylvia, +ajouta:</p> + +<p>—Bonsoir!</p> + +<p>—Bonsoir, chère enfant!</p> + +<p>—Vous n'êtes pas souffrante, réellement? demanda Norton à sa femme.</p> + +<p>Et il regardait, inquiet et préoccupé, le visage de Sylvia.</p> + +<p>—Non, je vous remercie, je n'ai rien. Un peu de fatigue! Demain, il n'y +paraîtra plus!</p> + +<p>Demain! C'était précisément la pensée, le mot qui venait au cerveau de +Norton. Demain!—Demain, il saurait si précisément Sylvia n'était pas +celle qui faisait dire au marquis de Solis: «Jamais! jamais je +n'épouserai une Américaine!»</p> + +<p>—Vous avez raison, ma chère Sylvia. Reposez-vous. Moi, je vais +travailler. A demain.</p> + +<p>Sur le chemin du Casino où les Dickson allaient retrouver M. et M<sup>me</sup> +Montgomery, le colonel disait à la belle miss Arabella:</p> + +<p>—Il est fort bien, le marquis!</p> + +<p>—Et le vicomte est très aimable, ajoutait la colonelle.</p> + +<p>—Qu'en pensez-vous, Arabella?</p> + +<p>—Maman?</p> + +<p>—Je vous demande ce que vous en pensez?</p> + +<p>Alors, dans la nuit, sous les mystérieuses étoiles, la belle miss +Arabella laissa tomber ces mots de sa voix musicale:</p> + +<p>—J'aimerais certainement mieux le marquis; mais j'aimerais parfaitement +et indifféremment l'un ou l'autre!</p> + +<p>Le colonel et la colonelle répondirent en même temps:</p> + +<p>—Très bien!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2> + + +<p>Georges de Solis et Bernière revenaient, seuls, en causant, par les rues +quasi désertes. Bernière fumait un dernier cigare et humait l'air salin, +trouvant, malgré son pessimisme monté en épingle comme un bijou, qu'il y +a plaisir à se promener, sous le ciel étoilé, par une belle nuit d'été. +Les deux cousins ne parlaient pas. Bernière chantonnait un motif de +Wagner et le marquis songeait.</p> + +<p>Il venait d'éprouver, la dominant pour que nul ne s'en aperçut, une des +émotions poignantes de sa vie. Il ne croyait vraiment pas, après des +années, que l'amour éprouvé pour Sylvia était aussi fort en lui. Il ne +s'en rendait pas compte. C'était, pour lui, une de ces douleurs +assoupies, presque chères, auxquelles on tient comme à la preuve même +d'une souffrance éprouvée longtemps, mais apaisée—une douleur devenue +atroce.—Et brusquement tout se réveillait; le mal, endormi, se faisait +sentir et criait.</p> + +<p>Rien de romanesque, dans cette rencontre: il était tout simple que +Georges allât droit à Richard qu'il aimait, et Sylvia, étant devenue la +femme de Norton, tout naturel que le rêve d'autrefois se fondît en une +sympathie faite de dévouement et de respect. La vie est pleine de ces +romans inachevés. Mais, dans la première pression de mains, en donnant +à Sylvia ce «<i>shake-hands</i> à l'américaine», dont parlait Norton, Solis +avait, presque avec effroi, senti un frémissement inattendu et comme une +terreur.</p> + +<p>Et il emportait, troublé, mécontent de lui-même, cette impression qui +l'irritait, lui faisait à la fois regretter d'avoir revu Sylvia et de +l'avoir quittée, comme cela, si vite!</p> + +<p>Car enfin, il ne lui avait rien dit. Et elle-même de quoi lui avait-elle +parlé? Il eût été pour elle un indifférent, un inconnu qu'elle ne l'eût +pas reçu autrement dans son salon.</p> + +<p>Oui, mais le tremblement involontaire de la main tendue—ce tremblement +que, seul, Georges avait senti, ce tremblement instinctif—en disait +plus long que toutes les paroles, et le marquis, après avoir cherché +l'oubli au bout du monde, se retrouvait là, face à face avec cette femme +qu'il croyait bien ne revoir jamais. <i>Never! oh! never more!</i> Sait-on +s'il y a des <i>jamais</i> en ce monde où il n'y a pas de <i>toujours</i>?</p> + +<p>Et, tout en regagnant son logis, Solis pensait à Sylvia. Très jolie. +Aussi jolie que jadis. Plus jolie peut-être, avec cet air souffrant, son +regard triste. Et le bon sourire! La douceur exquise! Il lui +revenait—ses souvenirs se mêlant les uns aux autres—il ne savait +quelle phrase ou Shakespeare dit, en parlant d'une morte, comme un éloge +suprême: «Elle était douce!»</p> + +<p>—La douceur, la vertu de la femme, pensait-il, presque tout haut.</p> + +<p>Et justement, comme si, en chantonnant, Bernière eût suivi une pensée +parallèle, le vicomte disait à son cousin, entre deux bouffées de +cigare:</p> + +<p>—Tout de même, ces Américaines, gentilles à croquer, comme des cœurs!</p> + +<p>—Très jolies, dit Solis.</p> + +<p>—Cette M<sup>lle</sup> Dickson! Trop grande! Trop sculpturale! Mais quel +profil! Quelles épaules! Un beau marbre.... La petite banquière, si +grassouillette, oui, M<sup>lle</sup> Offenburger... elle avait l'air à côté +d'une petite caille trottinant près d'une statue! Mais j'aime encore +mieux la nièce, la nièce de Norton. Drôlette, cette miss Éva! Et fine! +Et maligne! Ah! ce sont de vraies femmes, les Américaines!</p> + +<p>Après deux ou trois pas faits encore, Bernière jeta son cigare et +ajouta:</p> + +<p>—La plus jolie est encore M<sup>me</sup> Norton!</p> + +<p>—C'est mon avis, dit Solis très froidement.</p> + +<p>—Un peu névropathe.... Mais Fargeas a mis la névrose à la mode. C'est +comme les vapeurs au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle: ça donne une contenance, +c'est bien porté.</p> + +<p>—Ne parle pas des défauts à la mode, fit le marquis: tu en as un qui +peut compter.</p> + +<p>—Lequel? Le pessimisme?</p> + +<p>—Puisque cela s'appelle comme ça!</p> + +<p>—Oh! tu sais, je ne suis qu'un pessimiste platonique, moi; il y en a de +plus forcenés. J'en connais qui trouvent que le monde est mal fait et, +se déclarant dégoûtés d'une telle destinée et prêts à la quitter, +s'évanouissent si l'œuf à la coque qu'on leur sert n'est pas assez +frais. Le pessimisme pur est une des formes du sybaritisme. C'est l'art +de médire de la vie en avalant des timbales milanaises. Le pessimisme +s'affirme surtout à table entre des femmes charmantes et des mets +choisis.</p> + +<p>—Et ça ne te semble pas ridicule?</p> + +<p>—Non. Ça me semble drôle. Et tant que ça dure je suis le courant, comme +je suis la mode pour mes smocking-jackets et mes chapeaux, sans +l'exagérer. Mais c'est un chapeau déjà démodé le pessimisme dont les +décadents se sont coiffés. On ne porte plus cela qu'en province. Aussi, +tu vois, je l'use à Trouville. A Paris, l'hiver prochain, nous porterons +autre chose. Et ce sera la même chose! Identiquement.</p> + +<p>Ils marchaient lentement, trouvant du plaisir à causer, et Solis, +maintenant, essayait de prouver à son cousin que son affectation de +pessimisme, ce sport de décadentisme dont Bernière se moquait lui-même, +étaient pardonnables à la condition que la comédie eût une fin.</p> + +<p>—Et quelle fin?</p> + +<p>—Oh! la plus simple du monde. Donne-toi un but dans la vie.</p> + +<p>—J'en ai un: tuer le temps!</p> + +<p>—Travaille.</p> + +<p>—Eh! eh! c'est un travail que d'exister!</p> + +<p>—Ne dis pas de sottises, puisque tu n'en fais pas! Alors tu ne songes +pas à te marier?</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—Oh! moi, fit Solis, dont la voix parut à Bernière devenir plus +sérieuse, moi, j'ai ma mère!</p> + +<p>—Et moi, j'ai moi. Et il y a une énorme différence entre nous, dit le +vicomte. Je ne parle pas de l'âge, ma parole, tu es plus jeune que moi, +non seulement par l'enthousiasme, mais par l'aspect même. Mais je ne +tiens pas à aliéner ma liberté, pour parler comme M. Prudhomme. Tandis +que ta mère.... Ah! ta mère, pauvre chère femme, elle serait si heureuse +de te savoir un foyer, de se dire que tu ne vas pas repartir pour +patauger dans les boues du Tonkin, que tu resteras, que tu lui resteras, +et que—tu connais les contes de fées—«ils furent très heureux et ils +eurent beaucoup d'enfants».</p> + +<p>—Je ne crois pas aux contes de fées! dit Solis.</p> + +<p>Bernière, gaiement, se mit à rire.</p> + +<p>—Ah! ah! les voilà les enthousiastes, les voilà bien!</p> + +<p>Et il imitait le débit amusant de quelque acteur à la mode:</p> + +<p>—Ils ne croient pas aux contes de fées et nous y croyons, nous, les +pessimistes! Nous ne croyons même qu'à ça! Ah! il n'y a plus de contes +de fées? Mais, malheureux, tu crois donc peut-être à l'Histoire, cette +gigantesque blague? Il ne te manquerait plus que de croire aux journaux, +pour être complet!</p> + +<p>Il redevint brusquement sérieux en frappant sur l'épaule de son cousin:</p> + +<p>—Comment ne pas croire aux contes de fées, quand on voit ma tante! Ah! +moi qui n'ai plus ni père ni mère, je te l'envie, celle-là. Et lorsque +je dis que je n'ai point de mère, je suis un infâme ingrat, car elle +m'aime comme une maman. Eh bien! je sais ce qu'elle pense, cette +maman-là, je sais ce qu'elle espère; elle ne te le dira peut-être +pas—mais c'est de vieillir auprès de toi, à côté de toi et d'une autre +et de devenir grand'mère, comme dans ces admirables contes de fées que +tu blasphèmes, faux croyant que tu es, paladin qui nie la chevalerie!</p> + +<p>Solis s'arrêta, essayant de déchiffrer, dans cette claire nuit, sur le +visage de Paul, le degré de sérieux de cette confidence.</p> + +<p>Alors, c'était vrai? La marquise avait souvent parlé à son neveu de ce +rêve: le mariage de son fils?... Elle y songeait autrefois, Georges le +savait bien, mais le temps avait passé. Y pensait-elle encore?</p> + +<p>—Si elle y pense? Mais, mon cher, elle ne pense qu'à ça. Et veux-tu que +je te dise? Ta n'as qu'à te bien tenir si tu veux rester garçon! Ta +pauvre mère étudie les jeunes filles à peu près comme la mère Dickson +suppute les jeunes gens disponibles.... Elle doit avoir rêvé de pêcher +une bru à Trouville-sur-Mer!</p> + +<p>—Tu es fou! dit Solis.</p> + +<p>—Très certainement. Seulement, je ne suis pas bête. Et, crois-moi, pour +peu que tu sois las de la vie de nomade et qu'une femme te plaise—pas +Arabella, par exemple, je ne te conseille pas Arabella—tu causeras une +fameuse joie à ta mère en lui demandant de l'accepter pour fille. Ça, +c'est le secret de ma tante. Elle ne t'en parlera peut-être pas, je te +le répète. Mais je t'en parle. Et je vais te dire une chose: si mon +mariage à moi pouvait pousser au tien, ma parole, je serais capable de +me sacrifier et de descendre, un matin, sur la plage et de jeter mon +cœur à la volée, dans le tas.... Pas à Arabella, non, Arabella +exceptée! Trop belle pour moi, Arabella!</p> + +<p>—Prends garde, fit le marquis sans répondre aux conseils de son cousin, +c'est peut-être celle-là qui te menace.</p> + +<p>—C'est possible. La vie est si drôle. Mais elle serait moins drôle avec +cette compagne évidemment marmoréenne.</p> + +<p>Ils étaient arrivés, au bout de la rue, devant la maison où logeait +M<sup>me</sup> de Solis.</p> + +<p>—Adieu, Georges. Songe à ce que je t'ai dit. C'est très sérieux, fit +Paul de Bernière.</p> + +<p>—J'y songerai; mais toute réflexion est faite. Me marier? Il est trop +tard. Je ne quitterai jamais la marquise, voilà tout. Finis, les +voyages! Je veillerai au coin du feu: ma pauvre mère ne peut pas me +demander plus.</p> + +<p>—Si, si! Elle voudrait....</p> + +<p>Et Bernière fit, de la main, le geste de caresser quelque petite tête +d'enfant.</p> + +<p>—Oh! dit Solis d'une voix tout à coup amère, des enfants! Pour le +plaisir qu'il y a à vivre!</p> + +<p>Le vicomte se mit à rire encore et de bon cœur.</p> + +<p>—Eh bien! voilà! Superbe! Toi qui me reprochais mon pessimisme! Mais le +parfait pessimiste, c'est toi, malheureux!</p> + +<p>—Non, dit sérieusement Solis. Au contraire.—Seulement il y a des +amours rentrées qui ressemblent à de la misanthropie.</p> + +<p>—C'est-à-dire?</p> + +<p>—Rien!</p> + +<p>—Mais encore?</p> + +<p>Et comme Solis ne répondait pas, son cousin lui souhaita le bonsoir et +dit en riant:</p> + +<p>—A demain! Moi, je vais jouer aux petits chevaux pour me distraire. +Onze heures! Je serais déshonoré si je me couchais avec les poules. Je +te verrai sur la plage.</p> + +<p>—A demain, répondit Solis.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Et ce lendemain ramenait les mêmes rencontres et les mêmes propos, dans +cette vie monotone et berçante des eaux où les jours passent dans le +merveilleux décor de la mer, avec l'élégance de Paris mêlée au calme, au +repos endormeur de l'existence de province. Ce lendemain, Bernière +retrouvait sur le sable fin, à l'ombre des parasols, les hôtes de +Richard Norton, le docteur, Georges de Solis et M<sup>me</sup> Montgomery qui +sortait du bain, toute rayonnante, les cheveux encore humides, donnant +un salut à Fargeas, un «mon cher marquis» à M. de Solis, et un «bonjour, +cher!» au vicomte.</p> + +<p>—Eh bien, dit le docteur en la regardant—elle était éclatante, en +effet—voilà une mine resplendissante!</p> + +<p>—Ne m'en parlez pas! En prenant mon bain, tout à l'heure, j'ai attrapé +un coup de soleil.</p> + +<p>—Pour qui? demanda Bernière.</p> + +<p>L'Américaine se mit à rire.</p> + +<p>—Insolent! Pour personne! Oh, pour personne! Et pourtant! je l'avoue, +le prince Koréteff, qui m'a fait valser hier... il est charmant, ce +prince!</p> + +<p>—Parce qu'il est prince! Mais, vous savez, tous les Russes sont +princes!</p> + +<p>—Eh! eh! fit Bernière, ça ne serait pas désagréable pour les +Américaines qui aiment à être princesses.</p> + +<p>Le docteur arrêta d'un geste le vicomte.</p> + +<p>—Eh bien! si M. Montgomery vous entendait....</p> + +<p>—Oh! dit Liliane, il en entend bien d'autres! Il connaît mes instincts.</p> + +<p>—Nobiliaires? Ah! Vous allez bien, en Amérique!</p> + +<p>Et Fargeas hochait la tête.</p> + +<p>—Tout ce qui porte un titre, même non contrôlé à la Monnaie, vous +éblouit! Mais savez-vous que ça s'achète, les titres?</p> + +<p>M<sup>me</sup> Montgomery s'était assise à côté du docteur, son ombrelle rouge +lui donnant un éclat nouveau comme un reflet de chaud soleil.</p> + +<p>—Parfaitement, dit-elle. J'ai reçu d'Italie un prospectus. M. +Montgomery médite le prospectus....</p> + +<p>—Et où est-il, M. Montgomery?</p> + +<p>—Comment? Vous le demandez! Mais il est à Deauville! Regardez votre +montre!... C'est l'heure du bain de miss Arabella Dickson....</p> + +<p>—La fille du colonel?</p> + +<p>—Oh! colonel! dit Liliane. Vous savez qu'ils pullulent chez nous, les +colonels. On raconte que Barnum, feu Barnum, voulait montrer parmi ses +curiosités les plus étonnantes un ancien soldat de la guerre de +sécession qui ne portait pas le titre de colonel. Ce phénomène vivait +dans un coin perdu de la Floride. Quand Barnum se présenta pour +l'engager, le guerrier non colonel était mort. La légende veut qu'on +n'ait plus retrouvé son pareil. Quant au colonel Dickson, il est de la +milice simplement.</p> + +<p>—Oui, enfin M<sup>lle</sup> Dickson est la fille d'un garde national! ajouta +Bernière.</p> + +<p>—Et d'un garde national qui éblouit l'Europe avec les épaules de miss +Arabella. L'heure du bain de M<sup>lle</sup> Dickson! Mais c'est l'événement +quotidien de Deauville! On frèterait volontiers les omnibus des hôtels +afin d'arriver à temps pour la cérémonie! Des épaules?... Mais tout le +monde en a des épaules! Et si on voulait....</p> + +<p>—Oh! madame, dit le vicomte sur un ton de prière, un peu de bonne +volonté!</p> + +<p>—Mistress Montgomery contre miss Dickson! fit le docteur. Guerre +civile! Le Nord et le Sud!</p> + +<p>Bernière ajouta galamment:</p> + +<p>—On serait pour l'Union!</p> + +<p>Puis, regardant au loin la belle fille qui s'avançait sur les planches, +entre le colonel, haut sur pattes comme un héron, et la colonelle, que +suivait un petit homme gros, rougeaud, vêtu de gris clair:</p> + +<p>—Ah! ça, mais, dites donc, la voilà, miss Arabella! Comment! A +Trouville, à cette heure-ci? Que dira Deauville?... Elle ne s'est donc +pas baignée!</p> + +<p>—Vraiment! fit Liliane qui lorgnait du côté des Américains. Alors les +reporters auront télégraphié la nouvelle au <i>New-York Herald</i>! Mais oui, +mais oui, c'est elle! Et mon mari avec elle!</p> + +<p>—Flirtant!</p> + +<p>C'était M. Montgomery, en effet, et miss Arabella ne revenait pas du +bain. Elle avait eu séance de portrait le matin, et Montgomery passant +devant la villa louée, à Deauville, par le colonel, M. Dickson avait +invité Montgomery à venir voir Arabella représentée à cheval sur le +rivage, comme Olivarès campé sur sa selle. Et M. Montgomery était entré, +souriant au portrait et faisant la grimace quand on lui avait nommé le +peintre. Edward Harrisson! Ce traître d'Harrisson!</p> + +<p>Puis, Montgomery avait ramené dans sa voiture les Dickson à Trouville +et, sur la plage, on parlait encore de ce portrait, la seule +préoccupation profonde, la seule pensée de M<sup>lle</sup> Dickson....</p> + +<p>—Voyez, madame, voyez; M. Montgomery flirte!...</p> + +<p>—Oh! il peut bien flirter. Ce n'est pas dangereux, fit M<sup>me</sup> +Montgomery.</p> + +<p>—Vous avez raison, miss Arabella, répétait Montgomery tout en +s'avançant vers le groupe formé par Liliane, Bernière, le docteur et M. +de Solis, votre portrait... grâce à vous, car le peintre n'est qu'un +instrument... votre portrait sera étonnant! Un chef-d'œuvre!</p> + +<p>—Vous trouvez?</p> + +<p>—Presque aussi joli que vous!</p> + +<p>—Joli, mais cher! soulignait pratiquement le colonel. Très cher!</p> + +<p>—Bah! on payerait pour le voir!</p> + +<p>—Eh! c'est une idée, ça! fit M. Dickson.</p> + +<p>La mère disait tout bas à Arabella, en lui montrant les gens assis près +de Liliane:</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que M. de Solis est là!</p> + +<p>—Bien, maman!</p> + +<p>—Et, à côté du marquis, M. de Bernière.</p> + +<p>—J'ai vu, maman! Mais—elle tenait à son idée—j'aimerais mieux le +marquis.</p> + +<p>—Évidemment.</p> + +<p>On parlait toujours du portrait—malgré Montgomery qui voulait +maintenant détourner la conversation—le colonel et Arabella en +parlaient encore lorsqu'ils prirent place à côté de Fargeas et de ses +amis, sous le parasol.</p> + +<p>—Un portrait! Quel portrait? demanda Liliane, qui avait entendu et qui +était curieuse.</p> + +<p>Arabella laissa négligemment tomber ces mots, d'un air alangui:</p> + +<p>—Un portrait de moi que vient de terminer pour les Mirlitons....</p> + +<p>—Qui cela? dit Liliane.</p> + +<p>Montgomery répondit très vite:</p> + +<p>—Un peintre! Oui, un peintre de passage à Deauville!</p> + +<p>—De passage! Lui! dit Arabella, comme blessée. Il a la plus belle villa +de Deauville, M. Harrisson!</p> + +<p>Liliane répétait:</p> + +<p>—Pour les Mirlitons?... Harrisson? Un portrait?...</p> + +<p>Et Montgomery, pour enlever de l'importance à son prédécesseur:</p> + +<p>—Oh!... une pochade... une simple pochade!...</p> + +<p>—Oui, fit Arabella, une chose enlevée! Mais enlevée avec un... un.... +Comment dit-on, monsieur le marquis?</p> + +<p>Et elle se tournait vers Solis, resté silencieux.</p> + +<p>—Avec un chien, un chic, une patte! continuait-elle, teintant d'accent +ces parisianismes.</p> + +<p>—Je ne sais pas au juste! dit le marquis, en essayant de sourire.</p> + +<p>—Mettons patte! fit le docteur. Et c'est ce portrait, mademoiselle, qui +vous a empêchée de prendre comme d'habitude....</p> + +<p>—Mon bain! oui! Une dernière séance! Je suis fatiguée... fatiguée de +poser comme ça....</p> + +<p>Et, sur sa chaise, elle indiquait une pose un peu maniérée, la main +haute tenant les rênes, la tête tournée, l'œil rêveur.</p> + +<p>—Oh! d'un gracieux! dit Bernière.</p> + +<p>—Harrisson, ajouta le plus naturellement du monde la belle miss +Dickson, avait eu l'idée de me représenter en naïade....</p> + +<p>—Excellente, l'idée! fit Bernière, tandis que Liliane, railleuse +disait, sa jolie bouche prenant un pli ironique:</p> + +<p>—En naïade?</p> + +<p>Mais le colonel intervint, très digne:</p> + +<p>—Oh! il y a naïade et naïade.... Une ondine, soit; mais une ondine +comme il faut... une ondine <i>respectable</i>!...</p> + +<p>—Oui, ajouta la mère. Assez....</p> + +<p>—Et, rien de trop! compléta la fille.</p> + +<p>Liliane se pencha vers Bernière:</p> + +<p>—Rien de trop sur le corps! dit-elle tout bas.</p> + +<p>Le vicomte allait répéter le mot pour tout le monde, mais du haut de sa +longue barbe, le colonel, très grave, indiquait d'un ton de clergyman +entamant un sermon, la façon dont, lui, Dickson, et M<sup>me</sup> Dickson, +entendaient cet «assez» et ce «rien de trop»:</p> + +<p>—Dans un portrait, comme dans une conversation, il y a un degré où la +décence finit et où le déshabillé commencerait. Tout l'art de la +<i>respectabilité</i> apparaît là.</p> + +<p>—Ainsi, interrompit la colonelle, comme si elle eût répété une leçon, +avec un ami, un parent, un étranger, il y a une <i>respectabilité</i> +particulière! Quand on a l'habitude des voyages, comme nous....</p> + +<p>—Ces dames aiment les excursions?... demanda Bernière au colonel.</p> + +<p>Le colonel répondit:</p> + +<p>—Ces dames ont beaucoup voyagé!</p> + +<p>—Alors, continuait mistress Dickson, vous concevez, dans les tables +d'hôtes, on rencontre des individualités si dangereuses!</p> + +<p>—Des <i>types</i>! dit Arabella froidement.</p> + +<p>—Aussi bien mistress Dickson a-t-elle, reprit le colonel, enseigné à sa +fille quelles plaisanteries sont permises à un étranger, par rang +d'ordre.</p> + +<p>—A un cousin, par degré de parenté... compléta mistress Dickson.</p> + +<p>—A son cousin, bien! interrompit Liliane en riant. Mais à son peintre?</p> + +<p>Montgomery toussait, se rapprochant de la chaise de Liliane, tandis que +la colonelle jetait rapidement à sa fille:</p> + +<p>—Occupe-toi du marquis.</p> + +<p>—Bien, maman.</p> + +<p>—Son peintre! son peintre! disait tout bas Montgomery à sa femme. Mais, +en vérité, on dirait que vous êtes jalouse de miss Arabella?...</p> + +<p>—Mais oui; je ne m'en cache pas, je suis jalouse.</p> + +<p>—Vous l'avouez?</p> + +<p>—Parfaitement. Elle a, pour les Mirlitons, et peut-être même pour le +Salon prochain, son portrait par un artiste d'une valeur... d'une +valeur!... Considérable.</p> + +<p>—Oh! les artistes, interrompit Montgomery, ont tous une valeur +considérable.</p> + +<p>—Pas autant qu'Harrisson, fit nettement M<sup>me</sup> Montgomery.</p> + +<p>—Harrisson! Harrisson! Vous êtes toujours à me parler d'Harrisson! +Tandis que, moins que tout autre, vous devriez....</p> + +<p>Il s'arrêtait, craignant d'être entendu, et se levait, comme pour +lorgner, au loin, un vapeur qui filait. Mais, pendant qu'Arabella, +suivant le conseil de la colonelle, essayait de lier conversation avec +Solis, Liliane se levait a son tour et disait à Montgomery:</p> + +<p>—Je devrais, quoi?... Je devrais méconnaître le talent d'Edward +Harrisson, parce qu'il a été mon mari? Le mari n'a rien à voir avec +l'artiste!</p> + +<p>—Pour vous! Mais pour moi ils se confondent l'un avec l'autre, et quand +on en parle je ne puis m'empêcher d'éprouver un petit agacement facile à +comprendre!</p> + +<p>—Il faut pourtant bien, mon cher, vous habituer à entendre parler +d'Edward! Il porte un nom célèbre, lui! Tous les journaux impriment son +nom, à lui!</p> + +<p>—Avec ça qu'ils n'impriment pas le vôtre, dit Montgomery. Ils impriment +tout ce qu'on veut, les journaux. Un nom célèbre! un nom célèbre! Mais, +moi aussi, j'ai un nom célèbre!</p> + +<p>—Avec un seul <i>m</i>!...</p> + +<p>—Dame! Je ne peux pas être Montgomery de New-York et Montgomery +d'Henri II. Ce n'est pas possible! J'ai fait fortune dans mon comptoir, +je n'ai pas éborgné un roi de France dans un tournoi! Ça! Je l'avoue, +je n'ai éborgné personne! Et c'est bien heureux, car il est probable +que si j'éborgnais un homme dans un tournoi, la préfecture de police....</p> + +<p>Il essayait de plaisanter, mais Liliane n'entendait pas la plaisanterie.</p> + +<p>—Vous êtes absurde, dit-elle; mais voulez-vous racheter plusieurs de +vos torts?</p> + +<p>—J'en ai donc beaucoup?</p> + +<p>—Pas mal. Eh bien, pour me les faire oublier, ces torts, obtenez qu'au +Salon prochain, vous entendez, au Salon ou aux Mirlitons, à côté du +portrait d'Arabella... en naïade... <i>respectable</i>, il y ait un portrait +agréable de moi... en déesse....</p> + +<p>—En déesse? Par Harrisson?</p> + +<p>—Par Harrisson. C'est le seul artiste vivant qui soit capable de rendre +mon genre de physionomie!</p> + +<p>—La rendre! la rendre! Eh parbleu! dit Montgomery poussé à bout, il +fallait qu'il la gardât!</p> + +<p>—Ah! vous sortez de la question, dit Liliane très simplement. Eh bien, +est-ce dit?</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Le portrait.</p> + +<p>—Par... lui?</p> + +<p>—Par Edward!</p> + +<p>—Je vous défends de l'appeler Edward, dit Montgomery exaspéré.</p> + +<p>Mais Liliane, toute câline, s'approchait du <i>second</i>, lui prenait le +bras, lui glissait un coup d'œil, le couvrait de son ombrelle rouge:</p> + +<p>—Voyons, Lionel, mon cher Lionel... mon bon Lionel!</p> + +<p>—Ah! Liliane! Liliane!...</p> + +<p>Et Montgomery se sentait faiblir.</p> + +<p>—Eh bien! soit!... Je verrai....</p> + +<p>—Oh! Lionel! répétait Liliane suppliante.</p> + +<p>—Oui... oui... c'est convenu.... Je lui écrirai!... Je lui écrirai!... +Mais après cette preuve.... Preuve d'amour... de dévouement... de... de +confiance... d'abnégation....</p> + +<p>—Eh bien, après celle-là, je vous en demanderai d'autres, voilà! +J'aurai mon portrait!... disait Liliane, battant des mains, toute +rieuse.</p> + +<p>Et elle se retournait, triomphante, vers Arabella.</p> + +<p>Montgomery, un peu rêveur, se demandait s'il était bien convenable qu'un +mari, un mari divorcé, Harrisson.... Edward... entreprît ainsi le +portrait de sa femme.</p> + +<p>—Ah ça! disait tout à coup Arabella de sa voix claire, un peu criarde, +qu'est-ce que nous faisons aujourd'hui? Quelqu'un m'accompagne-t-il sur +mon yacht?... Monsieur de Solis?</p> + +<p>Et, comme le marquis souriait poliment pour s'excuser, Bernière +s'avançait:</p> + +<p>—Mais, mademoiselle, nous serions trop heureux....</p> + +<p>Arabella haussa gentiment ses belles épaules.</p> + +<p>—Oh! vous! Je vous connais comme navigateur: vous n'avez pas le pied +marin, vous!</p> + +<p>—J'ai bien le pied, mais c'est le cœur.... J'ai trop de cœur, +mademoiselle. Alors, vous comprenez, il tourne, il tourne....</p> + +<p>—Et ça tourne mal, fit l'Américaine.</p> + +<p>—Généralement.</p> + +<p>Comme on en était là, miss Dickson poussa un petit cri joyeux en +apercevant miss Meredith qui venait vers eux, un livre sous le bras.</p> + +<p>—Oh! une recrue! Bravo!</p> + +<p>Et à peine miss Meredith fut-elle avancée que la belle Arabella lui +demanda, mais du ton dont elle aurait pu donner un ordre:</p> + +<p>—Vous venez avec nous, Éva?</p> + +<p>—Et où cela?</p> + +<p>—On ne sait pas. A Honfleur, en mer, au diable, peut-être en +Angleterre!</p> + +<p>—Non.... Oh! non. Je reste à Trouville! Je ne suis pas, comme vous, une +<i>yachtswoman</i>!...</p> + +<p>—Vous dites? demanda Bernière.</p> + +<p>—<i>Yachtswoman!</i> Oui, répéta fièrement, d'un ton très grave, le colonel +Dickson. Et bicyclettiste aussi!... Correspondante du Yacht-Club de +Londres! Médaille d'or aux régates de Douvres!</p> + +<p>Le vicomte salua Arabella très bas.</p> + +<p>—Mes compliments, mademoiselle.</p> + +<p>Mais la belle Liliane, qui avait entendu, appelait par deux fois M. +Montgomery, qui causait avec Fargeas.</p> + +<p>M. Montgomery s'avança.</p> + +<p>—Mon amie?</p> + +<p>—Vous me trouverez deux parrains au Yacht-Club et vous m'achèterez un +yacht. Je ne veux pas qu'il soit dit que je ne suis pas dans le +mouvement.</p> + +<p>—Diable! fit le gros homme, mais si miss Dickson reste seulement un +mois à Deauville et si vous imitez toutes ses fantaisies....</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien! mais, je suis ruiné, moi!</p> + +<p>Liliane le regarda de ses beaux yeux bleus d'un air de commisération +profonde.</p> + +<p>—Oh! oh! monsieur Montgomery!... Je vous pardonne encore de n'être pas +des Montgommery de France....</p> + +<p>—Vous me pardonnez le manque de tournoi?</p> + +<p>—Mais, sachez-le bien, je ne vous pardonnerais pas d'être avare! Allons +voir le yacht!</p> + +<p>—Qui m'aime me suive! s'écria miss Dickson gaiement, tandis que M<sup>me</sup> +Montgomery murmurait entre ses jolies dents: «Oui, on te suit.»</p> + +<p>—Allons, en route! fit Arabella, en se tournant vers Georges.</p> + +<p>—Arabella, disait le colonel du haut de sa barbe, nous jouera, sur la +mer, son grand solo de violoncelle!</p> + +<p>—Tous les talents! modula Bernière.</p> + +<p>—Ce pourrait être son nom, répondit M<sup>me</sup> Dickson. Bicyclettiste de +premier ordre. Photographe comme Nadar. Tous les talents, oui!</p> + +<p>Et «tous les talents» envoyait au marquis de Solis un engageant sourire, +penchant sur son cou sa tête de statue grecque et roucoulant pour dire:</p> + +<p>—Vous ne venez pas, monsieur le marquis?</p> + +<p>—Je vous prie de m'excuser, mademoiselle, répondit Solis, je suis forcé +de rester ici. J'attends quelqu'un!</p> + +<p>—Malgré le violoncelle? lui glissa à l'oreille le cousin Bernière.</p> + +<p>Miss Dickson avait l'air piqué:</p> + +<p>—Ah! tant pis! Je regrette... pour nous!</p> + +<p>—Il attendait miss Éva, dit tout bas Montgomery à Liliane qui, le +regardant, stupéfaite, ne put s'empêcher de lui dire:</p> + +<p>—Oh! vous êtes fin, vous! Très fin!</p> + +<p>Et pendant que Fargeas s'éloignait avec le colonel, M<sup>me</sup> Dickson +donnait rapidement, tout bas, cet avis à sa fille:</p> + +<p>—Votre bras à M. de Bernière!</p> + +<p>Les yeux bleus d'Arabella semblaient difficilement se détacher du +marquis.</p> + +<p>—Prenez toujours le bras de celui-ci, dit rapidement la mère. On verra +après pour la main de l'autre!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Georges regardait s'éloigner, avec Bernière, cette grande belle fille +que couvait des yeux, comme elle eût surveillé un étalage, la grosse +M<sup>me</sup> Dickson, et, examinant miss Éva qui se tenait devant lui, le bout +de son ombrelle fermée enfoncé dans le sable et son petit volume sous le +bras:</p> + +<p>—Pourquoi n'avez-vous pas accompagné miss Dickson? lui demanda-t-il. +Ces grandes gaietés vous ennuient?</p> + +<p>—Non, dit Éva très simplement. Je ne m'ennuie jamais!</p> + +<p>—Même—il essayait de sourire—même quand vous n'êtes pas dans votre +libre Amérique?</p> + +<p>—Ne riez point, je la regrette quelquefois, fit miss Meredith en +s'asseyant. Pas toujours. Non.</p> + +<p>Georges restait debout devant elle, les mains appuyées au dossier d'une +chaise, et son livre sur les genoux, elle levait sur lui ses yeux noirs, +tandis que le vent agitait autour de sa fine tête ses folles mèches +brunes.</p> + +<p>—Et l'on prétend, dit-il, que les Américaines n'ont pas le souci du +coin du feu!</p> + +<p>—Oui, on s'imagine que nous vivons tous à l'hôtel dans un +<i>boarding-house</i> et que nous n'avons pas de <i>home</i> comme les Anglais!</p> + +<p>—Et vous le regrettez, votre <i>home</i>? Pourquoi l'avez-vous quitté?</p> + +<p>Éva fit une petite moue railleuse.</p> + +<p>—D'abord parce que je tenais à accompagner mon oncle, que j'aime +beaucoup, Sylvia dont la santé m'inquiétait, et parce qu'aussi bien il +faut avoir vu l'Europe, dit-on. Mais si je ne suis point tentée de +monter sur le yacht de miss Dickson, je serai heureuse, oh! bien +heureuse... quand je remettrai le pied sur le paquebot.</p> + +<p>—Alors, demanda le marquis, la France, Paris, Trouville?...</p> + +<p>—C'est très joli... dit la jeune fille, très joli. Je suis juste. Tout +cela me plaît. Mais c'est l'étranger! Je ne comprends pas qu'on vive +ailleurs que là où l'on a tous ses souvenirs.</p> + +<p>—Voilà qui est charmant, mais qui n'est guère américain!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Une Américaine vit partout et se soucie peu de ce qu'elle laisse au +départ. En avant! <i>Go ahead!</i></p> + +<p>Miss Meredith tournait doucement, sans les lire, les feuillets du roman +qu'elle avait apporté. Elle s'arrêta, répondant franchement au marquis:</p> + +<p>—C'est ce que je vous disais tout à l'heure. On s'imagine des +choses!... Mon cher monsieur de Solis, vous connaissez peut-être leur +langue, mais vous ne connaissez pas les Américaines.</p> + +<p>—Je les ai vues chez elles pourtant.</p> + +<p>—Oui! et vous les jugez sur celles que vous rencontrez hors de chez +elles. L'Américaine de Paris! Mais c'est une sorte d'Américaine, une +Américaine spéciale, ce n'est pas l'Américaine.</p> + +<p>—Croyez-vous?</p> + +<p>—J'en suis sûre. Cosmopolite, à la façon d'Arabella, élevée en pension +à Paris, connaissant toutes les tables d'hôtes de l'Europe; l'hiver à +Florence où elle apprend le chant; le printemps venu, au bois de +Boulogne où elle apprend l'équitation; l'été aux bains de mer où elle +apprend à conduire un yacht; parfois en Suisse, où, laissant la rame +pour l'alpinstock, elle escalade un pic comme elle a conduit un bateau +ou dompté un cheval; capable d'aller voir le soleil se lever au Righi, +après l'avoir vu se coucher à Saint-Malo derrière le grand Bé. Ce sont +des nomades, si vous voulez, des voyageuses qui ont pour foyer un +wagon-salon et pour demeure un sleeping-car. Vous nous jugez sur ces +oiseaux de passage. Mais il y en a d'autres, et ignorés, et qui ne font +pas de bruit et qui se contentent d'être heureux, dans les nids, là-bas!</p> + +<p>Elle avait dit cela si gentiment, sans pédantisme, en donnant une +expression de douceur tendre, une sensation ouatée, délicieuse à ces +mots: «<i>les nids</i>, <i>là-bas</i>», et si alerte dans son esprit, un sourire +bon soulignant ses railleries, que Solis la regardait, étonné de cette +raison et charmé de cet esprit:</p> + +<p>—On ne défend pas plus spirituellement son pays que vous, +mademoiselle....</p> + +<p>—Ah! nous avons cela, nous autres: nous sommes patriotes! Oui, +patriotes! On assure que vous vous moqueriez d'une jeune fille française +qui vous ferait cette profession de foi.</p> + +<p>—Qui vous a fait croire cela?</p> + +<p>—Mais... des Français.... M. de Bernière et....</p> + +<p>—Mon cousin? Ne croyez pas un mot de ce qu'il vous dit, surtout +lorsqu'il vous dit qu'il ne croit à rien! C'est un fanfaron du +décadentisme. Et puis nous avons cette aimable habitude de toujours nous +calomnier en famille!... C'est une forme de ce patriotisme dont vous +parlez là!... Alors, soyez moins étonnés, vous Américains, puisque nous +commençons par nous méconnaître, que nous vous méconnaissions +vous-mêmes!</p> + +<p>—Le fait est, dit Éva en s'appuyant au dossier de sa chaise, savez-vous +ce qui me frappe, ce qui me gêne... à Paris, en France?</p> + +<p>—Quoi?... Voyons!</p> + +<p>Et l'ombrelle de miss Éva ayant glissé sur le sable, il la ramassait +vivement, la tendait à miss Meredith, et, pendant qu'elle l'ouvrait, +s'asseyait à côté de la jeune fille, attendant sa réponse et trouvant +comme un plaisir à oublier près d'elle Sylvia ou plutôt à penser encore +à Sylvia.</p> + +<p>—Oui, voyons, mademoiselle, qu'est-ce qui vous gêne?</p> + +<p>—C'est que j'ai toujours peur de ne pas comprendre tous vos traits +d'esprit! Vous avez tous trop d'esprit!</p> + +<p>—Ah bah! fit le marquis. Croyez-vous?</p> + +<p>—Non pas vous qui ne le cherchez jamais, cet esprit courant, mais la +plupart des Parisiens qui semblent toujours préoccupés de dire un bon +mot.... Oui... je suis sans cesse sur le qui-vive.... Cela trouble quand +on a été habituée à dire les choses tout simplement, sans façons! C'est +comme au feu d'artifice: on a toujours peur de perdre une fusée! Et +quand il y en a trop, de fusées....</p> + +<p>—On s'en va!</p> + +<p>—Voilà! Vous voyez que je vous dis mes impressions telles qu'elles +sont!</p> + +<p>—Et vous avez bien raison de me les dire.</p> + +<p>—D'ailleurs, quoique je vous aie vu pour la première fois, il n'y a pas +vingt-quatre heures, il me semble que nous sommes de vieux amis! C'est +que je vous connaissais déjà par mon oncle Richard. Il vous aime tant, +mon oncle Richard! Il m'a raconté comment vous lui avez sauvé la +vie!—Je croyais que cela n'arrivait que dans ces romans-là...—et elle +montrait le petit livre.</p> + +<p>—Moi! Je lui ai sauvé la vie?</p> + +<p>—Vous!</p> + +<p>—Jamais! C'est....</p> + +<p>—C'est la vérité, puisqu'il le dit. Il nous le répétait encore ce matin +devant Sylvia.</p> + +<p>—Ah! dit Georges qui devint assez pâle.</p> + +<p>—Et elle était tout émue à ce récit-là, Sylvia!... Comme lui! comme +moi! Qu'est-ce que vous avez donc?</p> + +<p>Ses beaux yeux noirs interrogeaient Solis, qui paraissait mal à l'aise, +comme souffrant.</p> + +<p>—Rien... c'est ce souvenir!</p> + +<p>—Ah! dit Éva, vous avez raison de l'aimer bien, mon oncle Richard! +C'est la bonté même! Le dévouement fait homme! Il a été si excellent +pour les siens!... Il a remplacé pour moi mon père mort; et ma mère +morte, la sœur de Richard a eu la consolation de savoir, qu'elle +partie, j'avais une famille nouvelle.... Aussi, je l'adore, mon oncle +Norton!... Vrai! Je l'adore!... Et c'est parce que je vous le dois un +peu que je vous aime beaucoup!</p> + +<p>Le marquis essaya de sourire, doucement railleur:</p> + +<p>—Alors, mademoiselle, dans ce maudit Paris qui vous gêne un peu, il y a +au moins un Parisien à qui vous feriez grâce?</p> + +<p>Elle regarda encore Georges bien en face, puis, naturellement, avec une +belle franchise:</p> + +<p>—Oh! il y en a plusieurs! dit miss Meredith. Il y a vous d'abord!... Et +puis, il y a le docteur Fargeas, qui soigne Sylvia avec un zèle, un +zèle!... Ah! puisse-t-il la guérir bien vite et nous permettre de +partir!... Mais vous seriez seuls, lui et vous, que cela suffirait; à +vous deux, vous me réconcilierez tout à fait avec Paris!</p> + +<p>—Merci!... dit Solis en riant. Mais! vous avez une façon de lui prouver +votre amitié, au docteur! «Mon Dieu, faites que je puisse le quitter le +plus tôt possible!» C'est votre prière?</p> + +<p>—Oui, justement. Ma pensée, c'est bien cela!</p> + +<p>—Et, quand vous serez partie, vous ne regretterez rien à Paris?</p> + +<p>—Si! Je vous l'ai dit. Lui! Vous! Mais bah! c'est si près, l'Amérique!</p> + +<p>—Oui! dit Solis. On revient en France!</p> + +<p>—Non pas, non pas! fit Éva joyeusement. On retourne à New-York!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le marquis trouvait à cette jolie Américaine, si profondément femme et +sérieuse, et gaie pourtant comme un enfant—avec ses saillies soudaines, +raillant tout à coup la songerie de son regard—il lui trouvait un +charme singulier, le charme sain et d'une tendresse douce, le charme +pénétrant, «amiteux» et berceur de l'être fait pour le foyer, pour la +tiédeur exquise du bonheur sans fracas. Ah! celle-là, celle-là, dans sa +petite main, tenait une existence de joie calme et vraie!</p> + +<p>Et Georges restait là, causant, oubliant le temps qui passait, et +cependant, avec l'acharnement de l'idée fixe, pensant à Sylvia, même en +contemplant Éva, et comparant les yeux bleus, les yeux étranges, +troublants, méditatifs et douloureux, de la femme, à ces yeux clairs, +noirs et francs, de la jeune fille.</p> + +<p>Puis, peu à peu, entre eux les paroles tombant et se faisant plus rares, +Éva prétextait la chaleur trop grande du soleil qui montait, chauffant +le sable fin, mettant des clartés aveuglantes sur la mer, pailletée de +feu, sur le sable, et elle disait:</p> + +<p>—Je rentre! Me laissez-vous rentrer seule?</p> + +<p>Et tandis que Solis se levait, saluant et l'accompagnant:</p> + +<p>—Ah! je n'aurai pas beaucoup lu mon livre—cette fois!—Du reste, c'est +drôle, les romans ne m'amusent plus! Ils se ressemblent tous!</p> + +<p>—C'est qu'ils ressemblent tous à la vie, qui est assez banale.</p> + +<p>—Oh! monsieur le marquis, je vous en prie, pas de pessimisme. Laissez +cela à M. de Bernière!</p> + +<p>Elle marchait à côté de Solis et riait sous son ombrelle.</p> + +<p>—Il m'amuse, M. de Bernière; mais il finirait par m'ennuyer. C'est un +Schopenhauër du boulevard. Renvoyé à M<sup>lle</sup> Offenburger.</p> + +<p>—Et M<sup>lle</sup> Offenburger serait très capable de le garder, dit le +marquis. Ce qui serait dommage.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que mon cousin est charmant.</p> + +<p>—Et M<sup>lle</sup> Offenburger, elle n'est donc pas charmante?</p> + +<p>—Si fait. Charmante. Si l'<i>Encyclopédie</i> marchait, elle serait comme +cela!</p> + +<p>—Vous n'aimez pas les femmes savantes?</p> + +<p>—Au contraire. Seulement, je n'aime pas l'étalage. Vous devez être +aussi instruite que M<sup>lle</sup> Offenburger. Pourquoi ne le criez-vous pas +sur les toits?</p> + +<p>—Parce que je ne sais rien. J'ai un diplôme du cours de cuisine et je +pourrais être doctoresse en repassage. Oui, je repasse mes cols +moi-même, cela m'amuse! Mais cela ne peut pas compter!</p> + +<p>—Eh! eh! fit M. de Solis, si Molière était là, il n'hésiterait pas!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ils arrivaient sur la plage, à une sorte de mare ou de ruisselet formé +par la mer, laissant parfois dans le sable des flaques oubliées ou de +petits cours d'eau minuscules.</p> + +<p>Éva s'arrêta, regardant, cherchant si de ses pieds fins elle pouvait +franchir le ruisseau. M. de Solis lui tendit la main.</p> + +<p>—Ne vous pressez pas, dit le marquis, prenez garde!</p> + +<p>—Bah! quand je mouillerais le bout de mes bottines?</p> + +<p>Au même moment des voix d'enfants criaient, comme une nichée d'oiseaux, +de loin:</p> + +<p>—Madame!... Madame? Par ici, madame! Par ici! Il y a un pont!</p> + +<p>Et, en effet, sur le ruisselet d'eau courante, des gamins, des +gamines—coureurs de plages, gavroches de la mer—avaient jeté des +planchettes calées par des tas de sable figurant des piles de petits +ponts improvisés, et là-dessus les promeneurs passaient les flaques.</p> + +<p>—S'il y a un pont, allons au pont! dit gaiement le marquis.</p> + +<p>Les gamins se disputaient les passagers, comme des <i>facchini</i> des ports +les bagages d'un voyageur qui débarque.</p> + +<p>—De ce côté, monsieur! Ici, madame! le mien! le mien! Prenez le mien! +le mien est meilleur!</p> + +<p>Solis avait déjà traversé une des passerelles et offrait sa main à Éva +qui disait «merci» et passait à son tour.</p> + +<p>Et, comme le marquis donnait quelques sous à un petit gamin de treize ou +quatorze ans qui se tenait là, debout, de l'autre côté du ruisselet, +près de son pont, miss Meredith regarda l'enfant, blond comme de la +paille, les cheveux tombant droits des deux côtés d'un visage frais et +rouge, recuit et tanné déjà par le vent de mer.</p> + +<p>En même temps, le petit reconnaissait l'Américaine et disait, sa +casquette à la main, en fouillant dans sa veste après avoir glissé en +poche les sous donnés par le marquis:</p> + +<p>—Ah! tout justement, mademoiselle, j'allais, à la marée haute, aller à +votre villa!</p> + +<p>—Par exemple, fit le marquis, nous voici en pays de connaissance!</p> + +<p>L'enfant hochait la tête et, de ses beaux yeux bleu clair, regardait Éva +avec l'expression reconnaissante d'un bon chien dévoué.</p> + +<p>—Mademoiselle?... Je crois bien qu'on la connaît! Et l'autre, donc! +L'autre!</p> + +<p>Georges n'avait pas besoin de demander à l'enfant le nom de cette autre +et, tout bas, il la nommait lui-même: Sylvia—il devinait des visites de +charité et de bonté à des pauvres—et il regardait ce petit qui tirait +de sa veste un morceau de journal enveloppant un objet qu'il en sortait +précieusement, tendant à Éva un bracelet d'or, mais dont la chaînette +pendait, cassée:</p> + +<p>—Oui, voilà un machin qu'on a laissé tomber chez la maman, hier... +l'une ou l'autre!</p> + +<p>—C'est à Sylvia! dit miss Meredith en prenant le bracelet.</p> + +<p>—Et comment mistress Norton l'a-t-elle perdu chez cet enfant? demanda +le marquis.</p> + +<p>Éva se mit à rire.</p> + +<p>—Oh! nous avons nos petits secrets!</p> + +<p>—C'est, dit alors le petit à M. de Solis d'un air entendu, des dames +qui viennent comme ça voir comment que va maman, qui est malade.... Et +alors donc hier....</p> + +<p>Mais Éva interrompait le petit, voulant lui laisser le plaisir de +rapporter lui-même le bracelet à Sylvia.</p> + +<p>—Suis-nous, mon enfant.</p> + +<p>Et elle prenait, avec le marquis, le chemin de la villa, pendant que le +gamin, marchant à leurs côtés, expliquait, doucement, d'une voix un peu +traînante, la vie qu'on menait, dans cette maisonnette de pêcheurs où +parfois venaient les Américaines, la demoiselle qui était là et +l'<i>autre</i>.</p> + +<p>Oh! on avait eu de la peine, cet hiver, chez les Ruaud!... Le père avait +eu un frère mort à la mer, du côté d'Ostende. Ils étaient associés, les +deux frères. Et la mère souffrait, geignait, depuis des temps, avec les +fièvres. Lui, le petit, se faisait quelques sous par jour avec ses +ponts, pendant l'été. L'hiver, il allait à l'école. Quand il serait +grand, il serait marin, comme le père Ruaud, marin de l'Etat d'abord, +puis pêcheur, comme tous les siens.</p> + +<p>Et, tout en racontant cette humble vie, laborieuse, triste—il arrivait +devant la villa des Norton—et Éva, ayant demandé si mistress Norton +était chez elle, la jeune fille disait au petit Ruaud:</p> + +<p>—Allons, viens! Viens te faire remercier par l'<i>autre</i>!—Vous entrez +aussi, monsieur de Solis?</p> + +<p>Georges hésitait. Il lui semblait qu'il commettait une indiscrétion en +revenant, si vite, chez Sylvia. Mais aussi pourquoi, puisqu'il +accompagnait miss Meredith, ne lui servirait-il pas de cavalier jusqu'au +salon?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Sylvia était là justement, dans cette même pièce où, la veille, Georges +de Solis l'avait revue, où elle lui avait, comme à travers un fossé +creusé par les années, tendu une main amie. Elle parut heureuse de sa +venue.</p> + +<p>—A la bonne heure! je craignais que votre sauvagerie....</p> + +<p>Elle s'arrêta, craignant de trop dire. Elle essayait de sourire, mais +elle était moins rassurée qu'elle ne voulait le paraître. Elle +s'expliquait, par le sentiment qu'elle éprouvait, l'empressement de M. +de Solis. Mais pourtant si tôt, si vite! Et allait-elle, maintenant, +vivre près de lui, le voir souvent?</p> + +<p>—Ma chère Sylvia, dit miss Meredith, une autre fois, attachez mieux +votre bracelet. Voici celui que vous rapporte le petit Ruaud.</p> + +<p>L'enfant, qui tournait autour de lui des yeux étonnés, de beaux yeux +bleus, et regardait ce salon avec le respect des splendeurs d'une +église, se retourna vite en entendant son nom.</p> + +<p>—Oui, paraît que c'est votre bracelet, madame, dit-il à Sylvia. Il +s'aura détaché pendant que vous parliez à la mère, chez nous. Et alors, +c'est le père qui l'a trouvé au pied du lit en rentrant de la pêche et +qui a dit: «Francis, porte ça le plus vite possible à ces dames +américaines! Elles peuvent en avoir besoin pour aller à la fête!...»</p> + +<p>Un bon rire clair de miss Meredith interrompit le pauvre petit.</p> + +<p>—A la fête! dit la jeune fille, ah! très joli!</p> + +<p>Francis Ruaud demeurait un peu confus en entendant ce rire: il avait +peur d'avoir dit quelque sottise.</p> + +<p>Mais Sylvia le rassura bien vite:</p> + +<p>—Un brave homme, ton père! Tu lui diras merci pour moi! Mon +bracelet....</p> + +<p>Elle le prenait des mains d'Éva et cherchait à le rattacher à son +poignet.</p> + +<p>—Voulez-vous me permettre?... dit machinalement M. de Solis.</p> + +<p>—Pourrez-vous?</p> + +<p>—C'est... c'est assez difficile, disait le marquis, dont les doigts +effleuraient l'épiderme de Sylvia; il est joli, ce bracelet, plus fin +que ces gros bijoux anglais... ou anglo-américains que portent vos +compatriotes.</p> + +<p>—Merci, interrompit Éva, merci pour moi! J'en ai, de ces horreurs-là! +J'en porte, de ces gros bijoux!</p> + +<p>Elle montrait au marquis la lourde chaîne d'or qu'elle avait au poignet, +avec un cadenas et un petit trousseau de clés comme fermeture.</p> + +<p>—Je vous demande pardon.... Je n'avais pas vu....</p> + +<p>Et Georges balbutiait, tandis que miss Meredith ajoutait, sans malice:</p> + +<p>—On ne voit que ce qu'on regarde....</p> + +<p>Et s'approchant de Sylvia:</p> + +<p>—Allons, vous ne saurez jamais, monsieur le marquis! Laissez.... On +dirait que votre main tremble.... Du reste, dit-elle, la chaînette est +brisée.</p> + +<p>Sylvia, un peu pâlie, avait remercié M. de Solis et, ne sachant que dire +pendant que miss Meredith essayait de rattacher le bracelet, elle +demandait à Francis:</p> + +<p>—Et comment va la maman?</p> + +<p>—Comme ci, comme ça, madame; merci bien! C'est dans les reins que ça la +tient maintenant après ses fièvres! Un mauvais tour qu'elle a pris en +poussant le cabestan!... Ça sera rien, qu'elle dit. Mais voilà, elle +crie, elle crie, et ça ennuie papa!...</p> + +<p>—Ah! ça l'ennuie?... fit Éva.</p> + +<p>Le petit Francis hochait la tête, l'air très sérieux, une expression de +songerie, de raison triste passant sur sa bonne figure naïve d'enfant.</p> + +<p>—Faut être juste, il dit comme ça qu'il a besoin de sommeil pour se +reposer de la fatigue et, quand il faut se lever au fin matin, pour le +bateau, et qu'on a passé une nuit blanche... dame, on est grinchu! C'est +égal, il est dur tout de même pour la maman, le père!</p> + +<p>—Pauvre femme! dit Sylvia.</p> + +<p>—Et pour toi? Est-il dur aussi? demanda Éva.</p> + +<p>—Oh! oui, bien dur aussi pour moi! Et dur pour lui! Il est comme ça, on +ne se refait pas! Oh! c'est un gas! Fait pas bon flâner avec le père +Ruaud! Et quand il a ses mauvaises minutes!...</p> + +<p>—Ses mauvaises minutes? demanda encore miss Meredith! Qu'est-ce que +c'est?</p> + +<p>L'enfant regarda la jeune fille bien en face. Il tournait sa casquette +entre ses doigts et il eut un sourire bizarre, mélancolique presque.</p> + +<p>—Bé dame! dit-il, c'est, des fois, quand il a un grain d'eau-de-vie de +trop! Alors! Ah! alors!</p> + +<p>—Eh bien, alors? dit le marquis.</p> + +<p>—Rien, monsieur! Voilà! Ce n'est pas toujours gai!</p> + +<p>—Mais encore....</p> + +<p>—Eh! bé dame!... les coups.... Ça pleut, les coups! Il cogne, c'est +rien de le dire! Voilà!...</p> + +<p>—Ah! dit Sylvia. Et il frappe votre mère aussi?</p> + +<p>—Dame! il ne sait pas, cet homme, dans ses minutes!... Il est +parti!—Et l'enfant se touchait le front.—Oui, parti! C'est égal, c'est +tout de même pas chic!</p> + +<p>Et dans ce mot vulgaire, dit tout bas, avec un hochement de tête +profond, il y avait tout un petit monde de pensées, de larmes d'enfant +refoulées, et de longues, longues heures tristes.</p> + +<p>—Et, tu l'aimes, ta mère?</p> + +<p>—Dame! dit l'enfant, c'est maman!</p> + +<p>—Et ton père?</p> + +<p>C'était Georges qui interrogeait.</p> + +<p>—Aussi! répondit l'enfant.</p> + +<p>—Malgré?...</p> + +<p>—Dame! c'est papa!</p> + +<p>—Comment t'appelles-tu de ton petit nom? demanda le marquis.</p> + +<p>—Francis.... Francis-Joseph Ruaud.</p> + +<p>—Quel âge as-tu?</p> + +<p>L'enfant cherchait.</p> + +<p>—Voyons donc.... Douze... treize.... J'ai eu douze ans aux harengs de +l'an dernier.</p> + +<p>—Alors, ça doit te faire treize, dit Éva.</p> + +<p>—Dans ces environs-là, oui, répondit l'enfant sérieusement.</p> + +<p>—Et tu veux être marin? demanda Sylvia, qui le tutoyait maintenant +comme les autres.</p> + +<p>—Oui, je le disais à la demoiselle et au monsieur, tout à l'heure. +Marin. Mais pas tout de suite marin de l'Etat, marin de la côte.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—A cause de mes vieux!</p> + +<p>—Le père? dit Georges.</p> + +<p>—Et la maman. Oui, j'aimerais autant vivre avec et leur donner un peu +de ce que j'aurais... quand je gagnerai. Oh! vous savez, je gagne déjà! +Mais je suis ambitieux.</p> + +<p>—Tu dis?</p> + +<p>—Ambitieux! répéta fièrement le petit. Je veux plus que ça!</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu gagnes?</p> + +<p>—Oh! bien... des fois, par jour... six sous.</p> + +<p>—Combien? demanda Sylvia, effrayée de tant de misère.</p> + +<p>—Six sous! Des fois, mais c'est rare, huit, dix.</p> + +<p>—Et le père?</p> + +<p>—Dans ces environs! Mais plus! oh! plus lui! Seulement, comme il n'a +pas de bateau ponté, une méchante barque seulement et qu'il faut encore +payer les amorces—c'est <i>gaille</i>, les poissons, ça aime manger +frais—alors... il reste pas grand'chose au bout du compte!</p> + +<p>—Et, au baccara, en une nuit, votre cousin Bernière.... Je regrette +qu'il ne soit pas là, dit miss Meredith.</p> + +<p>—Et, avec ce peu d'argent, dit encore Sylvia, vous vivez?</p> + +<p>—Oh! on a des aubaines. Quand on prend quelque beau poisson, un bar, ou +qu'on trouve un bon gros tourteau.... Eh! donc, on peut mettre le +pot-au-feu... le dimanche....</p> + +<p>—C'est un événement, le pot-au-feu? dit Georges.</p> + +<p>L'enfant sourit.</p> + +<p>—Eh bien! Francis, dit mistress Norton, voilà pour toi... oui, pour le +bracelet....</p> + +<p>Elle tendait aux petites mains gercées du gamin une pièce d'or qu'il +prit, joyeusement, en devenant tout rouge. Mais il n'osait la garder, il +la tendait à son tour à l'Américaine, effrayé, inquiet de cette joie:</p> + +<p>—Oh! madame! C'est trop! Vaut pas la peine!... Non, madame, c'est pas +pour ça que je le rapportais, allez!... C'est pas pour ça!</p> + +<p>—Je le sais bien, mon enfant. Mais je tiens à ce que ta mère puisse se +soigner comme elle voudra. C'est pour elle!</p> + +<p>—Merci pour maman, alors! dit le petit.</p> + +<p>—Et je veux que tu m'en donnes des nouvelles, tu entends?... Reviens +souvent... souvent, mon enfant....</p> + +<p>—Avec plaisir, madame. Quand je n'aurai pas à faire mes ponts ou quand +mes filets seront à sécher, parce qu'autrement... papa....</p> + +<p>Et il faisait, en souriant, le geste de lever le bras.</p> + +<p>—Salut, monsieur, madame et la compagnie. Et si, quand je reviendrai, +vous n'y étiez pas, à votre villa, alors, n'est-ce pas, je demanderai à +monsieur?</p> + +<p>Et il désignait Georges de Solis.</p> + +<p>—Pourquoi monsieur? dit Éva, étonnée.</p> + +<p>Francis comprit qu'il se trompait et dit à Sylvia:</p> + +<p>—Ah! ce n'est pas votre mari?</p> + +<p>—Quelle idée! fit Éva.</p> + +<p>—Pardon, excuse, ajoutait l'enfant, j'avais cru!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il s'était fait brusquement, dans le salon, un silence gêné. Éva et +Sylvia se regardaient, un peu embarrassées; et la jeune femme même +baissait les yeux dans un trouble presque douloureux, pendant que +Francis Ruaud demandait à miss Meredith:</p> + +<p>—Par où qu'on s'en va? Je saurais pas mon chemin.</p> + +<p>—Je vais te reconduire, dit Éva.</p> + +<p>Et l'enfant, saluant encore mistress Norton et le marquis, miss Meredith +sortit avec lui, laissant M. de Solis seul avec Sylvia, dans ce salon où +le petit Francis venait de toucher, sans le savoir, inconscient de ce +martyre, la blessure de ces deux êtres condamnés à souffrir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2> + + +<p>Ils étaient seuls, en face l'un de l'autre, seuls, après des années, +seuls après la séparation de leurs deux existences, leur double vie +continuée au hasard des destins, avec les océans et l'espace pour les +séparer. Ils étaient seuls et une sorte de timidité presque douloureuse +leur venait tout à coup, à l'un et à l'autre, comme si chacun de ces +deux êtres craignait d'en trop dire au premier mot qu'il allait +prononcer.</p> + +<p>Norton était au Havre, à son «office», expédiant des instructions à +New-York. Mais ni Sylvia ni M. de Solis ne pensaient à Norton. Ils ne +songeaient qu'à leur passé, à ce cher passé qui n'avait point de nom, à +ce qu'il y avait de tranché dans leur destinée, à tout ce qui aurait pu +être, à tout ce qui n'était pas et qui ne serait jamais.</p> + +<p>Pas un mot, d'abord. Puis, doucement, une sorte de contemplation muette +et triste qu'à la fin Georges interrompit en disant:</p> + +<p>—Avouez qu'il y a d'étranges hasards dans la vie!</p> + +<p>—Lesquels? demanda Sylvia comme si elle ne devinait pas ce qu'il +voulait dire.</p> + +<p>Et, lui:</p> + +<p>—Là, tout à l'heure, ce pauvre enfant ne pouvait guère se douter des +souvenirs qu'il réveillait.</p> + +<p>—Quels souvenirs?</p> + +<p>Elle s'efforçait de se dérober encore à la confidence qui montait aux +lèvres de Solis.</p> + +<p>—Quels souvenirs? Vous les avez oubliés? fit-il.</p> + +<p>—Je ne dis pas cela, répliqua mistress Norton froidement, mais je sais +qu'il serait assez cruel de me les rappeler. Et à quoi bon?</p> + +<p>—Aussi vous demandé-je bien pardon d'y avoir fait allusion presque +involontairement, si je puis dire! Mais cet enfant....</p> + +<p>Et Solis hochait la tête.</p> + +<p>—Il n'y a que les mains innocentes pour vous faire souffrir sans le +savoir!</p> + +<p>Sylvia essaya de sourire.</p> + +<p>—Bah! dit-elle. Vous n'en êtes pas, monsieur de Solis, à ignorer que +l'existence est une suite plus ou moins longue de souffrances plus ou +moins consolées.</p> + +<p>Il releva le mot vivement.</p> + +<p>—Consolées?... Voilà un mot qui est presque aussi douloureux pour moi +que la méprise du petit Francis Ruaud!</p> + +<p>—Douloureux! Pourquoi? demanda Sylvia.</p> + +<p>—Parce que je ne suis pas, moi, de ceux qui savent se consoler!</p> + +<p>M. de Solis avait mis un tel accent de sincérité douloureuse dans ses +paroles, que l'honnête femme, mélancoliquement, lui répondit, avec une +douceur voulue et comme implacable, pour lui donner à entendre que tout +était fini, passé, enfui:</p> + +<p>—Il faut pourtant prendre la vie comme elle est, mon cher marquis, ni +souriante ni tragique, un peu terne, un peu grise; mais, tenez, comme la +mer aujourd'hui, ayant cela de bon que chaque jour emporte un peu de +notre destinée, comme chaque vague, là-bas, emporte quelque débris tombé +sur la plage.</p> + +<p>—Alors, dit Solis en baissant la voix, et un tremblement dans cette +voix, tout ce qui a été... est loin, emporté, bien loin?</p> + +<p>—Pourquoi me demandez-vous cela? fit Sylvia. Ce n'est pas bien à vous +de chercher à savoir ce qui peut rester de vous dans ce cœur de +femme.... Je ne vous ai jamais oublié.... Vous me connaissez assez pour +savoir que je suis fidèle à une affection comme à un serment! Mais il +faut, vous, oublier devant la femme de Richard Norton que vous avez pu +rêver, autrefois, de lui donner votre nom? Le sort ne l'a pas voulu.... +Mon père a conseillé, exigé ce mariage.... Il y voyait pour moi toutes +les promesses de bonheur futur, un mari dévoué, courageux et bon, et +vous avouerez, ajouta la jeune femme, que mon pauvre père pouvait plus +mal choisir!</p> + +<p>—Il n'y a pas d'homme au monde que j'aime plus profondément que +Richard, répondit Solis. Mais—vous pardonnerez à mon amitié ces +questions qui me viennent aux lèvres maintenant chaque fois que je vous +vois—les promesses de bonheur que votre père entrevoyait pour vous, +l'avenir les a-t-il tenues? Je vous répète que c'est le plus fidèle et +le plus respectueux de vos amis qui vous parle, madame.... Je vous avoue +que je me sens inquiet en vous devinant triste.... Et, vous avez beau +dire, chaque vague, là-bas, n'emporte pas toutes les épaves.... Non, +non.... Il en restera, tout à l'heure, sur le sable.... Il en restera au +fond de nos cœurs!</p> + +<p>—Ce n'est la faute de personne, dit Sylvia nettement, si je suis +souffrante, et c'est au docteur Fargeas qu'il faut demander de me +guérir. Le reste du monde n'y est pour rien.</p> + +<p>—Alors, vous êtes heureuse?</p> + +<p>Il la regardait, un peu anxieux, souhaitant et redoutant à la fois sa +réponse.</p> + +<p>—Je suis heureuse, parfaitement heureuse! dit-elle sans paraître se +contraindre ou mentir.</p> + +<p>La voix de Solis s'altéra un peu.</p> + +<p>—J'aime à tenir cette assurance de vous-même. Cela me rassure et me +console légèrement à mon tour. J'aurai plus de courage à me résigner!</p> + +<p>—Vous résigner?...</p> + +<p>—Ah! dit-il avec une sorte de brusquerie, tout le monde ne peut le +trouver aussi facilement que vous, ce bonheur dont vous me parlez! +D'autres, pour rencontrer l'oubli qui vous attendait à votre foyer, +courent l'univers et usent leur vie à chasser un souvenir qui les +poursuit partout! Ils s'imaginent que les êtres qu'ils regrettent +souffrent des mêmes regrets, éprouvent les mêmes angoisses au souvenir +des rêves perdus! Ah! bien oui!... Esprits chimériques! Chasseurs de +romans! Cœurs naïfs! Ils retrouvent, quelque beau jour, l'être dont ils +se sont éloignés... qu'ils ont voulu fuir; et, quand ils redoutent de +rencontrer chez lui une tristesse égale à la leur, alors ils se heurtent +à je ne sais quelle pitié consolée, à une résignation devenue un +bonheur. Ils n'ont qu'une chose à faire, voyez-vous, +décidément:—reprendre le voyage interrompu, aller au hasard devant eux +et disparaître. Peut-être qu'eux aussi pourront jeter, en chemin, à la +volée, le fardeau de leur premier rêve!</p> + +<p>Le regard doux, confiant et attendri de Sylvia enveloppait Solis comme +d'un grand reproche et, mistress Norton, tristement, devant cette +amertume soudaine:</p> + +<p>—Vous me disiez, tout à l'heure, que vous étiez le plus dévoué de mes +amis! Est-ce un ami qui parle comme vous le faites? Et que me +reprochez-vous, après tout? D'accepter la vie telle qu'elle est? Cela ne +s'appelle pas une résignation, comme vous dites, mais un devoir.... Vous +avez raison, Georges...—et il tressaillit à ce nom d'autrefois—le +mieux, à présent, est de vous éloigner, de me laisser dans ma paix, dans +la tristesse ou la joie de ma vie nouvelle.... Chaque parole que vous me +diriez me serait douloureuse et, en dépit de ce que vous pouvez croire, +le souvenir de nos pauvres honnêtes rêves de jeunes gens, autrefois, est +assez vivant dans ma pensée pour que votre présence ravive des regrets +que je croyais effacés pour toujours....</p> + +<p>—Des regrets?</p> + +<p>—Vous voyez bien, dit-elle encore, se méprenant au cri d'espoir de +Solis, que le moindre mot peut devenir cruel entre nous.... Vous me +disiez que vous vouliez reprendre votre existence de chercheur.... Vous +avez raison. Et je remercierai le hasard de m'avoir permis de venir en +France pour vous avoir revu et vous avoir supplié de m'oublier; mais +tout à fait, cette fois, tout à fait....</p> + +<p>—Vous fuir! s'écria-t-il. Est-ce que je puis, Sylvia? Vous oublier? +jamais!</p> + +<p>—Eh bien, au moins ne me le dites pas! Je croirais que vous avez +plaisir à m'affliger! Gardez-moi le secret de votre affection, comme +vous gardez cette affection elle-même! Laissez-moi croire qu'on peut +effacer de son cœur même ce qui y semble le plus profondément +imprimé.... Et faites-vous une vie nouvelle, mon ami, digne de vous, de +votre courage, de votre science! En un mot, vous qui me reprochez d'être +heureuse... tâchez d'être heureux!</p> + +<p>Elle ajouta, cherchant toujours un sourire qui la fuyait:</p> + +<p>—C'est peut-être ce que j'attends pour être consolée!...</p> + +<p>Mais il ne répondit, lui, que par un grand cri, un cri désespéré +d'amour:</p> + +<p>—Le bonheur! Il était avec vous, le bonheur!</p> + +<p>—Eh bien! dit Sylvia, toute tremblante, je vous assure que vous le +trouverez ailleurs.... Il doit en rester, allez! Je l'ai bien peu, si +peu dépensé!</p> + +<p>La mélancolie de ces derniers mots fit vibrer les nerfs de Solis et, +prenant les mains de Sylvia dans un élan de tendresse dévouée:</p> + +<p>—Ah! vous voyez! Vous voyez bien que vous souffrez!</p> + +<p>—Égoïste, dit-elle doucement, vous croyez donc avoir seul le droit de +souffrir?...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Elle venait de trahir, avec sa résignation souriante, l'état même de son +âme. Mais, par une sorte de pudeur ou de crainte, rapide, elle se +reprenait bien vite, faisant glisser ses mains d'entre les mains de +Georges; et, pour couper court à ces confidences qui l'oppressaient, +l'entraînaient sur la pente des souvenirs, elle s'échappa, en quelque +sorte, elle parla longuement de la mer, de M<sup>lle</sup> Offenburger, de tout +ce qui était banal, d'usage courant et formait la conversation de tout +le monde. Mais la pensée de Georges était ailleurs; il n'écoutait pas, +répondait machinalement et se sentait heureux pourtant d'être auprès +d'elle, enveloppé comme d'une torpeur de rêve.</p> + +<p>Ils étaient là, dans ce duo de propos inutiles qu'ils échangeaient comme +pour se fuir eux-mêmes, depuis un moment, lorsque le pas de Norton leur +arriva, et ils n'eurent aucune sensation de crainte ou d'ennui lorsque +Richard entra. Au contraire, la venue du mari les délivrait presque +d'une angoisse. A travers les banalités dernières, ils sentaient que des +aveux, des tendresses montaient, et ni elle ni lui ne voulaient s'y +laisser gagner. Norton était donc le bienvenu.</p> + +<p>Il parut soucieux, d'ailleurs, à Solis, et Sylvia le trouva fort pâle. +Un bon sourire éclaira pourtant son visage rude lorsqu'il tendit la main +à son ami, puis quand il demanda à mistress Norton si elle se sentait +mieux, si le docteur Fargeas était content d'elle:</p> + +<p>—Je n'ai pas vu le docteur aujourd'hui!</p> + +<p>—Tant mieux, ma chère; cela prouve qu'il n'est pas inquiet de votre +état.</p> + +<p>Ils parlèrent alors pendant quelques instants encore de choses +indifférentes, Norton laissant cependant entrevoir quelque crainte vague +à propos de certaines mines qu'il ne nommait pas. Puis Sylvia demanda à +M. de Solis la permission de se retirer. Elle était un peu lasse et +reverrait le marquis bientôt. Et, dans le salut qu'elle lui donnait, +elle mettait une bonne grâce, une mélancolie pleine de sous-entendus que +devinait Georges et qui voulaient dire: «Eh bien! oui, nous nous +aimions. Mais le voilà, celui que je dois aimer!»</p> + +<p>Solis avait parfaitement compris. Il la regardait s'éloigner avec +l'impression que la douceur des paroles échangées tout à l'heure +aboutissait à la constatation cruelle de cette réalité: toutes les +rêveries se heurtaient à un fait et s'y brisaient. Il lui semblait être +tombé du haut d'un rêve et il se retrouvait à présent devant le mari, ce +vivant obstacle, ce rival qui était son fraternel ami.</p> + +<p>En dépit de sa propre souffrance, qui lui donnait bien le droit égoïste +de ne songer qu'à lui-même, Georges remarqua alors une sorte de +nervosité, une inquiétude, chez Norton. Est-ce que quelque complication +était survenue du côté de l'Amérique? Pris par tant d'intérêts divers, +Norton ressemblait à un général d'armée surveillant ses troupes +engagées à la fois de tous côtés. Il devait y avoir, évidemment, une +préoccupation matérielle quelconque chez l'Américain, mais, à la +première question du marquis, Richard répondit vivement que ce n'étaient +pas les affaires qui l'obsédaient en ce moment. Pas le moins du monde.</p> + +<p>—Et qu'est-ce donc? demanda Solis.</p> + +<p>—Mon Dieu! fit Norton, c'est assez absurde, et pour l'homme tout d'une +pièce que vous savez, cela va vous paraître peut-être un peu ridicule. +Je deviens nerveux, moi aussi, je suis à la mode. La grande névrose, +vous savez! Je vais passer à l'état de client du docteur Fargeas. Oui, +moi, le Yankee, l'homme de basalte, l'homme de fonte, l'homme-machine!</p> + +<p>Il essayait de rire.</p> + +<p>—Je ne dors pas, je ne dors plus. C'est idiot. Et, dans l'insomnie, il +me passe une infinité de visions par la cervelle.</p> + +<p>—Vous n'avez rien, demanda Georges, qui puisse vous attrister?</p> + +<p>—J'ai cela, d'abord, ma santé, fit Norton. Visiblement, depuis que je +suis en France, je subis une sorte de crise. Je n'en dis rien, ne +voulant ni inquiéter mistress Norton ni me donner l'apparence d'une +petite maîtresse nerveuse, ce qui serait bouffon avec mon apparence de +bœuf américain. Mais, enfin, le fait est là. Ai-je trop travaillé, +surexcité mes nerfs outre mesure? C'est possible. Ce qui est certain, +c'est que ces insomnies <i>m'écrasent</i>, pour parler comme Offenburger. Je +n'ai plus qu'un sommeil difficile, coupé de réveils brusques.... Le +cerveau galope, galope toujours, comme un cheval lancé, tandis que le +corps veut sommeiller. J'ai des bourdonnements, comme des sons de +cloches dans l'oreille... ce que les bonnes gens plus vulgairement +appellent le tintouin... et—Norton souriait—c'est peut-être que je +m'en suis donné trop, du tintouin. Bref, j'éprouve une lassitude +visible.... Cette perte du sommeil m'agace et il m'a fallu une certaine +énergie pour renoncer à l'usage de ce chloral qui m'endormait, la nuit, +mais m'abrutissait au réveil.... Alors, je veille... je pense.... Les +nuits passent; mais dans ces veillées de fièvre, des idées tristes, +absurdes, me tracassent le cerveau et m'obsèdent. Je vous demande +pardon de vous parler de tout cela, mon cher Georges, moi qui vous +disais toujours de substituer l'action au rêve et de vous moquer des +diables bleus. Mais j'ai comme besoin de me livrer, de parler, de jeter +au vent d'une confidence tout ce qui m'étouffe et m'inquiète. Mon corps +est ici, mais ma pensée est là-bas, en Amérique. Je travaille comme un +nègre; toutes ces existences d'ouvriers, de mineurs, de négociants, +d'armateurs, de chauffeurs de locomotives, suspendues à la mienne, me +préoccupent et j'ai bien peur d'une chose....</p> + +<p>—Laquelle? demanda Solis.</p> + +<p>Mais Norton s'était arrêté.</p> + +<p>Puis, nerveusement, comme si une impulsion intérieure le contraignît à +déclarer ce qui était, en réalité, la grande inquiétude de sa vie:</p> + +<p>—Eh bien! dit-il, j'ai bien peur d'avoir usé mon bonheur intime à faire +vivre tant de gens!</p> + +<p>—Votre bonheur?</p> + +<p>C'était le même mot, prononcé tout à l'heure par la femme, qui se +retrouvait sur les lèvres du mari. Le bonheur! Mot éternel de l'humanité +éprise de ce rêve, cri d'angoisse de tous les êtres, appel désespéré +vers la terre promise, la terre inconnue.... Le bonheur!</p> + +<p>—Oui, fit Norton, je ne suis pas heureux, et cela tout simplement parce +que Sylvia n'est pas heureuse.</p> + +<p>Solis sentit à ce nom de la jeune femme, nerveusement prononcé par le +mari, une sorte d'angoisse brutale le prendre à la gorge, tout à coup, +comme une angine.</p> + +<p>Il eût voulu que la conversation en restât là, éprouvant subitement une +certaine gêne. Ce tête à tête subit prenait un caractère inattendu de +solennité qui troublait le jeune homme jusqu'à l'irriter.</p> + +<p>—Comment M<sup>me</sup> Norton ne serait-elle pas heureuse? dit-il d'un ton +bizarre, pour couper court à un silence presque gênant, car maintenant +Norton songeait, muet, regardant, sans les voir, l'horizon et la mer, au +loin. Elle a tout pour être parfaitement heureuse. Ce sont des idées que +vous vous faites là!... Vous l'aimez....</p> + +<p>—De toute mon âme!</p> + +<p>—Elle vous aime, dit Georges un peu plus bas.</p> + +<p>Norton n'avait pas répondu et s'était mis à marcher, baissant la tête, +s'arrêtant parfois pour regarder machinalement le tapis, l'œil perdu.</p> + +<p>—Mon cher ami, dit-il brusquement, on ne sait jamais si une femme vous +aime ou ne vous aime pas; ou plutôt on devine bien, quand on n'est ni un +sot ni un fat, qu'elle ne vous aime plus ou ne va plus vous aimer, alors +même qu'elle croit peut-être, de très bonne foi, vous aimer encore.</p> + +<p>—Vous rappelez-vous miss Harley? Vous ne trouvez pas que Sylvia est +changée? demandait-il tout à coup à Solis qui essayait de sourire.</p> + +<p>—Non. Je trouve mistress Norton toujours la même.</p> + +<p>—Eh bien, elle est non seulement souffrante, mais malheureuse, j'en +suis certain! dit Norton brusquement. Elle aussi avait attendu de la vie +des bonheurs que la vie n'apporte point. Et puis l'homme qu'elle a +épousé était tout autre que celui que je suis devenu. J'ai beau me +donner tout à elle, je me dois aussi à ceux qui vivent de moi, là-bas. +Elle m'a aimé, elle ne m'aime plus.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il ne savait pas quelles tortures il infligeait à Georges; il semblait à +Norton qu'il eût une satisfaction à se livrer, à écarter les bords de la +plaie pour en montrer le fond. Il avait cette âpre joie des souffrants +qui éprouvent à aggraver leur douleur des voluptés morbides. A qui se +fût-il confié, d'ailleurs, sinon à cet ami, plus jeune que lui, mais +dont l'affection certaine lui plaisait? Et puis, il ne raisonnait pas, +il ne calculait pas. Nerveusement il se laissait emporter à ces +confidences; il dégonflait son cœur avec une amertume qui lui faisait +du bien, le consolait.</p> + +<p>Non, Sylvia ne l'aimait plus. Il en était certain. Les vagues +mélancolies, les songeries de la jeune femme, ces nervosités qui +résistaient à la science même du docteur Fargeas ne lui laissaient aucun +doute. Il l'avait condamnée à une vie qui pesait lourdement sur ses +épaules.</p> + +<p>—Une journée de notre existence ressemble, quoi que je fasse, à toutes +les autres journées. C'est la monotonie dans le labeur. Et, ma parole, +il est des moments où je rejetterais volontiers le fardeau de toutes ces +affaires et où, et égoïste, j'essayerais enfin de ne vivre que pour +moi, pour moi seul et pour elle!</p> + +<p>—Eh bien! dit fermement Solis, pourquoi ne le faites-vous pas?</p> + +<p>—Pourquoi? Pourquoi?</p> + +<p>Norton haussa les épaules.</p> + +<p>—Demandez à mes mineurs, à mes ouvriers, aux gens de mes <i>ranchs</i>, +s'ils n'ont pas autant besoin de moi que j'ai besoin d'eux.</p> + +<p>—Sans aucun doute. Mais, les mines vendues, un directeur nouveau les +ferait vivre aussi bien que vous, vos mineurs!</p> + +<p>—C'est une question, ça, dit Norton. J'ai englouti des sommes énormes +dans cette exploitation qui est difficile. Un autre, un nouveau venu +procéderait par voie de réformes économiques et il y aurait plus d'un +foyer sans soupe le soir, parmi mes braves gens!</p> + +<p>—Alors c'est par philanthropie que vous continuez à rester dans les +affaires?</p> + +<p>—C'est par devoir. Il y a comme une immense grappe humaine pendue à +moi. Ça me fait plaisir.</p> + +<p>Et, dans un relèvement de tête, l'Américain se redressait, comme s'il +eût eu là, autour de lui, des milliers et des milliers de gens qu'il +traînait, qu'il faisait vivre.</p> + +<p>—J'ai l'orgueil d'être le distributeur de pain à tout une foule. Oh! ce +n'est pas l'embarras. J'ai trouvé ici même des gens tout prêts à +partager ma mission.</p> + +<p>—Offenburger? demanda M. de Solis.</p> + +<p>—Offenburger, justement.</p> + +<p>—Je l'aurais parié. Il faut que le banquier sente non pas de la +philanthropie, mais des pépites dans l'affaire pour qu'il y mette +l'ongle. C'est un malin, Offenburger!</p> + +<p>—Et c'est un bon homme, en fin de compte, dit Norton. Infatué de son +argent, glorieux, bruyant, mais pas méchant. Il vous trouve très +aimable, par parenthèse. Parbleu, dit l'Américain, si vous vouliez vous +marier, voilà une occasion: M<sup>lle</sup> Hélène est assez jolie, je pense....</p> + +<p>—Très jolie! Mais elle a deux grands défauts: elle est trop riche....</p> + +<p>—On le lui passera, ce défaut-là!</p> + +<p>—Et trop savante!</p> + +<p>—Elle est de son temps.</p> + +<p>—Alors j'aurais mieux aimé vivre du temps de sa mère, qui devait être +jolie, jolie, si elle lui ressemblait. Drôle de filiation! dit le +marquis. Le père, Hambourgeois et juif; la mère, Anglaise et +protestante. Qu'est-ce qu'elle est, M<sup>lle</sup> Hélène?</p> + +<p>—Catholique!</p> + +<p>—Complet! Le méli-mélo de la société actuelle!</p> + +<p>Et il essayait encore de sourire, se sentant pris d'une envie de fuir, +ne sachant pas comment détourner de lui les confidences navrées de ce +mari dont l'affection allait à lui naturellement. Il s'efforçait +d'enrayer l'entretien par quelque ironie qui était sur ses lèvres et non +dans son cœur, puis tout à coup, se sentait étrangement troublé parce +que Norton, d'un mouvement instinctif, lui saisissait la main et disait, +la voix brève:</p> + +<p>—Au fait, vous avez raison! Ne vous mariez pas. Il y a trop de douleurs +dans ce voyage à deux où l'un laisse fatalement l'autre en chemin. Et +quand on s'est senti aimé d'un amour vrai, rien, vous entendez, rien +n'égale la souffrance de celui des deux qui devine à un moment donné +qu'on ne l'aime plus, que c'est fini, que la pensée de l'être adoré va +ailleurs, qu'on en aime un autre! Eh bien! moi, mon cher, j'en suis là. +Et voilà le fond de mon cœur! Et voilà pourquoi je souffre à crier, à +me briser la tête contre la muraille!</p> + +<p>Solis sentait, sur sa main, la pression brûlante des doigts de cet homme +secoué d'une fièvre nerveuse. Il avait ressenti, lui aussi, une +secousse, comme l'engourdissement soudain d'un choc électrique, lorsque, +presque malgré lui, avec rage, Norton avait laissé jaillir cette +confidence, chaude comme un jet de sang:</p> + +<p>—Un autre! On en aime un autre!</p> + +<p>Un éblouissement avait zigzagué devant lui; et, d'instinct, son cri +avait été une consolation donnée, un mensonge fait à Norton et à +lui-même:</p> + +<p>—Allons donc! C'est de la folie! Mistress Norton n'aime que vous!</p> + +<p>Et, s'entendant parler, il avait éprouvé une sensation qu'il pouvait +analyser jusque dans son trouble: il lui semblait qu'il avait répondu +trop vite et que sa voix, en parlant, tremblait, comme si le mensonge +eût éclaté, visible. Il l'aimait, il l'aimait cette Sylvia dont Norton +regrettait l'amour. Et cet amour, son cri poussé n'allait-il pas le +trahir?</p> + +<p>—Oh! je ne dis pas que mistress Norton ne soit point ce qu'il y a de +plus honnête en ce monde, répondit le mari avec un amer appétit de +confidences; je dis qu'elle m'échappe, qu'elle se réfugie pour me fuir, +moi qui suis la réalité, dans quelque rêve, quelque songerie, quelque +roman.... Cet autre, dont je parle, je ne veux pas dire qu'il existe; +mais ce que je sais, ce que je sens et ce qui me torture, c'est que je +ne suis plus seul dans la pensée de Sylvia; c'est que la vie que je lui +ai faite a abouti pour elle à une déception; c'est que, moi l'adorant à +éprouver une joie rien qu'à vous parler d'elle, nous sommes, elle, +malheureuse à crier, moi, malheureux à pleurer. Voilà la vie, mon cher! +Et il y a des gens qui font des lâchetés pour la conserver!</p> + +<p>Solis était effrayé de cet état d'âme, de cette souffrance du mari qui, +avec une acuité singulière, lisait à livre ouvert, dans le cœur de sa +femme, et parlait précisément de cet «autre» que sa femme pouvait +aimer—à qui?—à l'autre, à lui, Solis, à lui, l'aimé d'hier, le voleur +d'amour de demain.</p> + +<p>Et il ressentait un sentiment de gêne atroce. Il eût voulu, encore une +fois, arrêter Norton dans ses confidences, et pourtant il ressentait une +joie profonde à entendre parler ainsi de Sylvia. Il la revoyait, tandis +que le mari parlait, avec son air triste et doux, et il l'entendait +avouer qu'elle pourrait l'aimer. Georges avait un petit frisson presque +terrifié. Il se demandait si, par hasard, Norton, qui ne pouvait +cependant rien soupçonner, ne voulait point pénétrer son secret en lui +livrant le sien. Mais le Yankee était incapable d'un machiavélisme +semblable. C'était une souffrance intérieure qui, seule, le poussait à +se livrer ainsi, comme si, en se dégonflant le cœur, toute l'amertume +en eût coulé, par une fissure.</p> + +<p>Georges prit le parti le meilleur pour cacher son émotion, ce fut +d'essayer encore de rassurer Norton en riant. Allons! Richard exagérait! +Son état d'esprit lui montrait des fantômes où il n'y en avait pas. +Comment M<sup>me</sup> Norton n'eût-elle pas été heureuse, dans la vie qu'il lui +donnait, et aimée comme elle se sensait aimée par lui?</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous dise? fit Solis, vous êtes injuste envers le +sort. Vous vous plaignez d'être trop heureux.</p> + +<p>—Je sais ce que je dis. Mais, après tout, quoi! il faut bien accepter +les choses comme elles sont. Je vous demande pardon, seulement, de vous +avoir ennuyé de ce que vous appelez mes fantômes.</p> + +<p>—Non, pas ennuyé, interrompit Georges, attristé.</p> + +<p>—C'est à peu près la même chose. Là-dessus, je vous prie de m'excuser, +cher ami. Même à l'heure qu'il est, j'ai ma correspondance à achever. +Quelques lettres à écrire, comme on dit dans vos comédies. Oubliez donc +mon verbiage. Je ne suis pas bavard d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, je +me suis terriblement rattrapé. Je vous le répète: pardon. On a toujours +tort de parler.</p> + +<p>—Même à un ami?... fit M. de Solis, un peu contraint.</p> + +<p>—Oh! mon cher, quand on se confie à un ami qui ne vous aime pas, on +l'ennuie, et à un ami qui vous aime, on l'attriste! Allons, à demain!</p> + +<p>Et, imperceptiblement, le marquis hésita à serrer la main que lui +tendait le mari.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2> + + +<p>Georges de Solis, rentré chez lui, passa une nuit enfiévrée, se +demandant ce qu'il devait faire, avide de repartir, se trouvant là entre +ces deux êtres, dont l'un, qu'il estimait, lui laissait deviner une +douleur profonde, débilitante comme une plaie cachée. Et c'était lui +qui, par une méchanceté du sort, causait toute cette peine, qu'il +partageait. Que devait-il faire? Ah! s'il n'y avait pas eu près de lui +la chère femme qui ne vivait que de sa vie, comme il eût repris son +existence de hasards, à l'aventure, secouant ses douleurs par les cahots +de la route, comme on secouerait un sac de cailloux coupants, aigus, +pour les user! Partir! C'était la seule pensée bien nette qui lui vînt à +l'esprit, soit qu'il s'étendît dans son lit, soit qu'il se relevât pour +regarder à travers les vitres, sous la lune claire, la mer qui se +gonflait au loin.</p> + +<p>Oui, partir! C'était ce que lui conseillait la sagesse, dans le désarroi +de sa raison. Le vaste monde avait encore des solitudes pour les êtres +affamés d'oubli, comme lui, ou affolés d'action comme les pionniers de +l'inconnu. Mais partir, quand il savait qu'on l'aimait, était-ce de la +sagesse ou du la lâcheté? Car vraiment, oui, elle l'aimait. Il l'avait +bien senti, lu clairement dans ses regards; il l'avait deviné, entendu! +Et c'était lorsqu'il retrouvait Sylvia qu'il allait fuir comme +autrefois, alors qu'il la croyait perdue?</p> + +<p>C'est que ce n'était point Sylvia qu'il fuirait, c'était la femme de +Norton. Sa main avait tour à tour senti, à quelques minutes de +distance, le frémissement peureux de la main de la femme et le loyal et +sûr <i>shake-hands</i> du mari. Oui, mieux valait se remettre en route, +aller, non pas au hasard, mais vers quelque but utile et doter le monde +d'une nouvelle terre ignorée ou laisser ses os en chemin, dans quelque +coin perdu d'Afrique. Mais alors, mais toujours, quand sa fièvre colère +semblait se changer en résolution, une image se dressait tout à coup +entre lui et le but encore vague vers lequel il voulait aller:—le +visage calme, souriant, aux yeux un peu tristes, sous des cheveux gris, +de la marquise de Solis. Sa mère! Allait-il, une fois encore, la laisser +seule et risquer de ne plus retrouver, lorsqu'il reviendrait, s'il +revenait jamais, la chère isolée? Était-ce donc la chère femme qui +devait supporter ainsi, l'innocente, le contre-coup des déceptions, des +souffrances de son fils?</p> + +<p>—Pauvre mère!</p> + +<p>—Non, se dit-il, non, il ne faut pas s'éloigner de ceux qu'on aime +quand les jours sont comptés pendant lesquels on peut encore les avoir, +les choyer, les aimer.</p> + +<p>Il resterait donc, il ne serait plus l'errant qu'il avait été, il +resterait auprès de celle que la science de Fargeas lui avait rendue, et +ce fut sur cette détermination qu'il s'endormit un peu, à l'aube, comme +si le jour naissant eût alourdi ses paupières tirées et brûlées par +l'insomnie.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>En descendant à la salle à manger, à l'heure du déjeuner, il fut tout +heureux de revoir la marquise. Il l'embrassa ainsi qu'autrefois, dans le +cou, comme lorsqu'il se blottissait près d'elle étant tout petit. Puis +on se mit à table. Georges essaya, pendant le repas, de donner à tous +ses propos un accent de gaieté qui semblait à M<sup>me</sup> de Solis un peu +factice.</p> + +<p>—Tu ne trouves pas, dit à la fin la marquise avec un petit sourire, que +ce cristal sonne un peu faux?</p> + +<p>Elle touchait, du bout de son couteau, un verre qui rendit un léger son, +triste et subtil.</p> + +<p>—Oui, ajouta la mère, il a beau vibrer, il doit être cassé. Pourquoi me +fait-il penser à ta gaieté de ce matin?</p> + +<p>Georges ne répondait pas.</p> + +<p>—Je ne t'ai pas eu beaucoup hier, mon cher enfant. Oh! je conçois que +le temps te paraisse moins long avec M. Norton qu'avec moi! Une mère a +beau être une mère, ce n'en est pas moins une vieille femme! Et ton +Américaine a toujours le don d'absorber ton esprit!</p> + +<p>—Je vous jure!... interrompit M. de Solis.</p> + +<p>—Ne jure pas. J'y vois très bien sans lunettes!</p> + +<p>Le déjeuner était achevé. La marquise se leva, disant en souriant:</p> + +<p>—Et veux-tu mon avis, mon pauvre Georges?... C'est une sottise, ou une +folie!</p> + +<p>—Ce n'est pas une folie.</p> + +<p>—Où cela te mènerait-il? dit la mère presque brusquement.</p> + +<p>Le marquis répondit:</p> + +<p>—Nulle part... ou très loin! Car j'ai un moment songé, cette nuit, à me +remettre en route, et sans vous, ma bien-aimée....</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Solis hocha la tête:</p> + +<p>—Tu aurais repris le chemin du Tonkin ou celui du Congo? Et qui aurait +payé les frais de l'aventure? Ta pauvre femme de mère qui est tout +enchantée de t'avoir un peu par hasard, et qui te verrait repartir, +pourquoi? Parce que tu as retrouvé à Paris une amourette de New-York! +C'est absurde. Absurde et méchant! dit-elle, pendant que Georges +s'asseyait devant elle sur une chaise basse et lui prenait doucement les +mains, ces chères mains maternelles aux veines bleues un peu gonflées et +qu'il baisait avec tendresse.</p> + +<p>Elle se dégagea, caressant la tête de son fils ainsi que jadis, et avec +le ton câlin d'une berceuse—essayant d'endormir en lui une douleur, +comme autrefois la fièvre:</p> + +<p>—Vois-tu, mon enfant, si tu veux partir, il ne faut pas aller si loin +et, au lieu de recommencer à imiter Stanley ou M. de Brazza, si j'ai un +conseil à te donner, tiens, c'est de venir t'enfermer à Solis avec moi! +Tu reverras les vieilles allées de tilleuls où tu as couru tout petit. +Ce n'est pas un Louvre, notre vieux Solis, mais c'est plein de bons +souvenirs! Nous ferons nos vendanges comme autrefois... si la vigne a +encore du raisin... et l'on te trouvera une gentille petite femme parmi +les jeunes filles du pays, si Paris ne les a pas toutes fait envoler +vers l'allée des Poteaux... comme des papillons!...</p> + +<p>—Ma mère! dit le marquis d'un ton où la tendresse même était un +reproche.</p> + +<p>—Ah! tu te révoltes! Oui, j'ai mis dans ma tête de te marier. Il faut +toujours finir par là, va. J'en parlais tout à l'heure avec M. Norton.</p> + +<p>—Norton!</p> + +<p>—Nous sommes des amis aussi, depuis sa visite d'hier. Il me plaît ce +tailleur de chênes, ce manieur d'hommes! Je l'ai quitté sur la plage. Tu +sais que je suis matineuse. Je sortais de la messe et je l'ai rencontré +qui allait au télégraphe, l'air préoccupé. Je ne sais quelle dépêche il +attend.</p> + +<p>Georges demanda:</p> + +<p>—Et vous avez parlé de moi?</p> + +<p>—De toi.</p> + +<p>—Norton a, cependant, assez de ses propres affaires, qui sont +intéressantes, sans s'occuper de celles des autres, qui n'ont rien de +grave!</p> + +<p>—Comment ça, rien de grave? Ton mariage possible! Rien de grave! fit la +marquise. Pour toi, peut-être! Mais pour moi! Tu n'as donc jamais pensé +à la joie que j'aurais de te savoir, avant de disparaître, heureux, las +de courir le monde et enchanté de te reposer un peu, enfin!</p> + +<p>—A Solis?</p> + +<p>—Ou ailleurs! Tiens, demande un jour à mistress Norton elle-même si ce +n'est pas le dénouement que sa raison et son amitié te conseilleraient! +Je suis une vieille égoïste, mais—que veux-tu?—je suis lasse d'être +toute seule au logis et de n'avoir de nouvelles que par une lettre de +toi, datée de je ne sais combien de mille lieues ou par une dépêche de +l'<i>Agence Havas</i>! Si j'avais su que tu me laisserais toute seule à +Paris, vrai, je me serais remariée!... Je suis fort bavarde! J'aurais +eu, du moins, quelqu'un pour m'écouter! Allons, va, cher enfant, si tu +as besoin d'être consolé—si tu as quelque chagrin, quelque petite +cicatrice cachée—et je devine ta cassure, comme dans le verre de tout à +l'heure—pourquoi aller chercher au Kamschatka ce que tu trouveras au +foyer de Solis!...</p> + +<p>—C'est que je ne tiens peut-être pas à la trouver, cette +consolation-là, ma pauvre chère mère!</p> + +<p>Le sourire triste qui accompagnait ces mots donnait à la marquise la +sensation que l'état d'esprit de M. de Solis était plus grave qu'elle ne +le croyait. Elle en éprouvait une inquiétude nouvelle, qui se calma un +peu lorsque Georges résuma l'entretien en disant que, consolé ou non, il +resterait auprès d'elle, à Trouville, si la marquise y voulait achever +la saison; à Solis, si elle voulait partir tout de suite.</p> + +<p>—Après tout, songeait-elle, cette passion pour l'Américaine pourrait +bien n'être qu'un feu de paille, et, là-bas, dans le tête à tête, au +fond du château, la mère aurait certainement raison de la mélancolie du +fils.</p> + +<p>Elle n'attendrait même pas si longtemps pour essayer de couper court à +ce roman dangereux, et sachant que mistress Norton était une honnête +femme, la marquise se réservait de faire appel à Sylvia elle-même.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le soir même, sous prétexte de demander à M. Norton des nouvelles de +cette dépêche qui le préoccupait si fort, elle pria Georges de +l'accompagner à la villa. M<sup>me</sup> de Solis n'eût pas désiré faire cette +visite que, tout naturellement, comme poussé par une force, le marquis +se fût rendu chez Norton où il se jurait cependant de ne plus +reparaître.</p> + +<p>Et, après cette première visite, d'autres visites se succédaient, +amenant dans la promiscuité de la vie des eaux une intimité quasi +quotidienne, malgré l'inquiétude éveillée de la mère, malgré les désirs +de fuite du fils. Norton se livrait, parlant de ce monde d'affaires +qu'il traitait, brassait, à distance, qu'il tenait comme au bout du +câble transatlantique, inquiet de ce qui s'agitait dans la ville +enfumée, <i>Smoky town</i>, <i>Norton City</i>, qui portait son nom, préoccupé de +ses puits de gaz naturel de Pittsburg, de ses mines de Saint-John, de +ses <i>offices</i> de New-York, la <i>Cité Empire</i>, remuant un monde à travers +l'Atlantique et ne songeant cependant, en réalité, qu'à la santé de +cette femme pour laquelle il venait quémander, lui, le roi du fer, du +pétrole et de la houille, la science du maître de la Charité.</p> + +<p>Ils se voyaient souvent, Georges et lui, et, un jour, le marquis l'avait +trouvé soucieux, attendant une dépêche importante, grave. Le marquis +allait précisément, ce soir-là, à la villa, accompagnant M<sup>me</sup> de +Solis.</p> + +<p>Norton et Sylvia étaient au salon donnant sur la mer.</p> + +<p>—Eh bien! demanda le marquis, la dépêche, mon cher Norton?</p> + +<p>—Rien encore, dit-il. J'ai prié Montgomery de télégraphier encore, deux +fois, trois fois.</p> + +<p>Il paraissait inquiet.</p> + +<p>—Est-ce une chose qui vous préoccupe plus particulièrement? dit Georges +qui semblait éviter de parler à Sylvia, très froide.</p> + +<p>Mistress Norton regardait, tout en causant avec la marquise, les +gravures d'une revue américaine.</p> + +<p>—Oui, dit Norton, je suis étonné que Snapkings ne m'ait pas donné de +nouvelles des mines de Saint-John. Mais je vous avoue, ma chère Sylvia, +dit-il en se tournant vers sa femme, que ce n'est pas l'Amérique qui +m'inquiète le plus vivement aujourd'hui.</p> + +<p>—Et c'est? dit-elle en posant sur un guéridon le <i>Harper's Magazine</i>.</p> + +<p>—C'est vous! répondit Norton.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui! Vous êtes de plus en plus pensive, souffrante. J'ai bien peur que +toute la science de Fargeas....</p> + +<p>Georges éprouvait une sorte d'angoisse. Jamais Norton, qui s'était +confié à lui dans l'intimité, ne parlait tout haut de ses inquiétudes. +Le marquis voulait détourner une conversation qui pouvait être pénible à +Sylvia. Il n'osait pas.</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> de Solis, comme si elle eût tout deviné, répondit bien vite +en s'adressant à Norton:</p> + +<p>—On ne guérit pas en un jour des affections qui datent de loin déjà, +mais tout arrive à qui sait attendre! Je suis persuadée que mistress +Norton retournera à New-York complètement rétablie. Rétablie et +heureuse! Oh! je n'ai pas besoin du docteur Fargeas pour prédire ça! Je +suis femme. Cela suffit!</p> + +<p>—Je souhaite que vous disiez vrai, marquise! fit Norton, car la santé +de ma chère Sylvia, le bonheur de mistress Norton, voilà ce qui me rend +anxieux à toute heure de ma vie!</p> + +<p>—Mon ami! dit doucement Sylvia qui n'osait regarder M. de Solis.</p> + +<p>—Je le dis comme je le pense, continuait Norton, et j'ai le droit de le +dire tout haut devant l'ami que j'aime le plus au monde, n'est-ce pas, +Georges?</p> + +<p>Il s'était tourné vers le marquis resté debout et un peu pâle.</p> + +<p>—Et, à propos, ajouta l'Américain, j'ai à vous parler.</p> + +<p>—A moi? fit M. de Solis.</p> + +<p>—A vous!</p> + +<p>—De choses graves?</p> + +<p>—Assez graves. Et très intimes.</p> + +<p>—Cela veut dire que je suis de trop dans la causerie? demanda la +marquise. Ah! les pauvres femmes.... Voilà une mère à qui son fils dit: +«Je vais m'en aller!», et une femme à qui son mari dit: «Allez-vous-en.» +Être supprimées, c'est notre sort. Rien de ce qui est sérieux ne nous +regarde. Allons, mistress Norton, si ma compagnie ne vous fait pas peur, +voulez-vous venir un moment sur la plage? On nous envoie promener, eh +bien! nous ferons acte d'obéissance.</p> + +<p>—Avec plaisir! dit Sylvia.</p> + +<p>Mistress Norton avait cependant comme une hésitation à s'éloigner, +vaguement inquiète de cet entretien demandé par Norton.</p> + +<p>Elle sortit sans regarder M. de Solis qui la salua profondément.</p> + +<p>Puis, dès qu'il fut seul avec Norton, Georges, sans attendre que +l'Américain parlât, lui dit avec une sorte d'effusion:</p> + +<p>—Vous êtes inquiet, décidément.... Cette dépêche?...</p> + +<p>Mais Richard l'interrompit d'un geste bref:</p> + +<p>—La dépêche? Je n'y pense plus!... Je veux vous parler de vous.... Oui, +de votre avenir, reprendre notre conversation intime à l'endroit précis +où nous l'avons laissée, le jour de notre première entrevue.... Vous ne +vous en souvenez pas?</p> + +<p>—Non! répondit Georges qui prévoyait maintenant une conversation +périlleuse et voulait étudier le jeu de son adversaire.</p> + +<p>—Eh bien! je m'en souviens parfaitement, moi.... Je vais vous dire où +nous en étions restés, fit Norton.</p> + +<p>Et, se passant la main sur le front:</p> + +<p>—Il fait une chaleur!... Ne trouvez-vous pas?</p> + +<p>—En effet!...</p> + +<p>Norton prit, sur un guéridon, un syphon d'eau de Seltz qu'il vida à demi +dans un verre de sherry; puis il but rapidement, les lèvres sèches comme +aux heures de fièvre.</p> + +<p>Ensuite, faisant asseoir Georges devant lui, dans le window, il reprit +froidement, résumant une conversation avec la netteté d'un homme +d'affaires:</p> + +<p>—Vous me disiez qu'arrivé à une date décisive de votre vie où vous +songiez à vous marier, je ne sais quel souvenir vous tenait encore au +cœur.... Vous rappelez-vous cette confidence?</p> + +<p>—Parfaitement, dit Solis.</p> + +<p>—Moi, je me suis souvent reporté à cet entretien! Vous m'avez alors +vaguement raconté ce roman; mais il était assez lointain, assez oublié, +et, je pense, perdu, dans le brouillard du passé, pour qu'il vous fût +possible de disposer librement de votre existence et de votre cœur.... +C'est bien ce que j'ai compris alors?</p> + +<p>—A peu près! fit le marquis.</p> + +<p>—Oh! A peu près ou tout à fait! dit l'Américain avec un peu de +brusquerie. Quand il s'agit du passé, une nuance de plus ou de moins ne +saurait compter!... Il n'y a pas de milieu entre la vie ou la mort. Vous +vouliez vous marier. Donc le passé était enterré bel et bien! Vous aviez +raison! J'ai beaucoup songé depuis, je vous le répète, à vos +confidences.... Je vous aime assez vivement pour seconder vos +projets.... Vous cherchez une fiancée. Eh bien! je vous en ai trouvé +une!</p> + +<p>—Vous? dit Georges en le regardant bien en face.</p> + +<p>Très froid, l'Américain affectait de sourire et, d'un ton net, +continuait, en se croisant les jambes et en jouant avec un cigare qu'il +ne fumait pas:</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas M<sup>lle</sup> Offenburger. Non. Une charmante jeune fille. +Très bonne. Toute à se dévouer à celui qu'elle aimera. Un petit cœur +d'or, et, avec ce cœur-là, pour dot, trois millions.</p> + +<p>—Norton! dit Solis en fronçant le sourcil.</p> + +<p>—C'est peut-être trop peu? fit l'Américain, en souriant, comme s'il se +méprenait sur le sentiment du marquis. Mais elle peut regarder comme à +elle une partie de ce que je possède. C'est Éva, ma nièce Éva!</p> + +<p>—Miss Éva!</p> + +<p>—Elle est assez jolie, je pense. Elle est intelligente jusqu'au bout +des ongles et elle vous trouve assez de son goût pour pardonner bien des +choses à Paris, en faveur de ce Parisien, qui lui plaît.</p> + +<p>—Elle vous a dit?...</p> + +<p>—Elle ne m'a rien dit! Mais parce que je suis une espèce de trappeur +absorbé dans ses préoccupations et qui doit avoir, vous semble-t-il, +toute son attention accrochée au câble transatlantique, je vois fort +bien, je devine clairement ce qui se passe et ce que l'on pense autour +de moi. Éva est une créature exquise que j'adore, vous êtes un ami +dévoué que j'estime et, en vous unissant l'un à l'autre, je suis +persuadé de faire un mariage heureux... s'il y en a!</p> + +<p>—Miss Éva est, en effet, adorable. Une jeune fille exquise, comme vous +dites, certainement.... Mais....</p> + +<p>Richard attendait la réponse de Solis. Et Georges, embarrassé, devinant +une arrière-pensée chez Norton et, dans cette causerie amicale—non pas +un piège, une épreuve—Georges hésitait, cherchait une raison de refus.</p> + +<p>—Eh bien, quoi? fit Norton. Vous n'allez pas refuser ma nièce? Vous +seriez difficile et vous ne trouveriez pas la pareille! Trois millions +sont-ils une dot insuffisante?... C'est bien simple: elle en aura six!</p> + +<p>Le marquis se récria, trouvant là peut-être le prétexte souhaité:</p> + +<p>—Vous ne pensez pas, Norton, qu'une question pareille....</p> + +<p>Richard l'interrompit bien vite:</p> + +<p>—Je sais, je sais!... Aussi n'en parle-je que pour vous prouver combien +j'aime l'enfant de ma chère sœur. Ça a grandi à mes côtés! Ça m'a vu +pauvre! Il est bien juste que ça partage avec moi, maintenant que je +suis riche.</p> + +<p>—Miss Éva ne manquera pas de partis. Et je souhaite qu'elle rencontre +un homme digne d'elle.</p> + +<p>Norton s'était levé.</p> + +<p>—Il n'y a pas à le lui souhaiter! Cet homme-là, le voilà! C'est vous!</p> + +<p>Et il frappa sur l'épaule de Solis, resté assis.</p> + +<p>—C'est impossible! dit le marquis.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que j'ai réfléchi... parce que les velléités de mariage que je +vous confiais ont fait place à d'autres idées.</p> + +<p>—Vous ne voulez plus vous marier?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—La vocation du célibat vous a poussé vite! fit Norton, railleur.</p> + +<p>—D'ailleurs, et c'est bien naturel, si j'épousais une femme, c'est +parce que je l'aimerais.</p> + +<p>—Éva, toute disposée à vous aimer, saurait fort bien se faire +adorer!... répondit Norton. Mais en vérité, mon cher, je ne fais, en +vous parlant aujourd'hui comme je vous parle, que mettre à portée de +votre décision cet avenir dont vous vous préoccupiez quand vous vous +êtes confié à moi!... Je vous entends encore: «Lorsqu'on n'a pas épousé +celle qu'on devait aimer, il faut peut-être laisser au hasard le soin de +nous faire aimer celle qu'on épousera!» N'êtes-vous plus de cet avis?</p> + +<p>Georges sentait bien qu'en devenant pressant, en la poussant ainsi dans +ses retranchements intimes, Norton avait un but. C'était là comme une +sorte d'escrime morale, dans laquelle le mari cherchait à faire +découvrir son ami. Et Solis, maître de lui, jouait serré, affectant de +ne pas comprendre.</p> + +<p>—Non, je ne suis plus de cet avis. Plus tout à fait. J'ai réfléchi, je +viens de vous le dire: je veux rester libre!</p> + +<p>—Libre!... fit Norton. Un honnête homme qui épouse une honnête femme +double sa liberté d'un dévouement, et c'est par là surtout qu'il apprend +cette vérité qu'il n'est pas de liberté sans devoir!... Ce mariage! +C'est une pensée qui m'est venue tout à coup comme viennent les idées +heureuses, par illumination. Oui, je dis bien. Il assurait, pourtant—ce +mariage—et le bonheur d'Éva et le vôtre! Je l'avais rêvé!... Je le +voulais. Oui, oui—il appuyait sur le mot.—Je le voulais. Et morbleu, +dit-il, il faut pourtant que vous vous mariiez!</p> + +<p>—Pourquoi? dit Georges.</p> + +<p>Norton s'animait peu à peu.</p> + +<p>—Ah! pourquoi? pourquoi? Toutes les raisons que vous me donnez n'en +sont point!... Vous n'allez pas me dire que vous n'épouserez pas Éva +parce qu'elle est Américaine? M<sup>me</sup> de Solis, qui est pétrie de +préjugés français contre les Américains, me disait, il n'y a qu'un +moment, qu'Éva est pour elle la jeune fille idéale.</p> + +<p>—Ma mère savait-elle que vous deviez me parler de miss Éva?</p> + +<p>—Non, sur ma parole, et si je vous nomme la marquise, c'est que je suis +certain qu'elle serait heureuse, elle aussi, de vous garder auprès +d'elle, marié, casé, fixé....</p> + +<p>—Si vous aviez dit à la marquise de Solis que miss Meredith compte sa +fortune par millions, ma mère vous eût répondu que les héritières de ce +genre ne sont pas faites pour les gentilshommes sans autre fortune que +leur nom.</p> + +<p>Richard se mit à rire un peu nerveusement.</p> + +<p>—Leur nom, leur blason, leur honneur! Eh! que diable, vous n'allez pas +me jeter à la tête des millions que nous avons gagnés loyalement, comme +vous autrefois vos titres?... La sueur vaut le sang, mon cher. Et +puisque je n'ai pas, comme tant d'imbéciles parvenus, la sottise d'être +vain de ma richesse, n'allez pas au moins vous aviser de me la faire +regretter, cette richesse-là. Si je pense à vous pour Éva, c'est que je +veux que mon enfant soit à la fois heureuse et honorée, et que, je vous +le répète, je l'aime comme je vous estime.</p> + +<p>—Vous êtes la générosité même, mon cher Norton, mais, je vous l'ai dit, +et je vous le redis encore, fit M. de Solis, je ne veux pas me marier.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Est-ce bien parce que vous voulez conserver votre liberté?</p> + +<p>—Comment? demanda Georges, un peu hautain.</p> + +<p>—Ne serait-ce pas, plutôt, dit Norton en se plantant devant M. de +Solis, parce qu'en réalité vous n'êtes plus libre?</p> + +<p>—Je ne comprends pas, dit le marquis froidement.</p> + +<p>—L'amour d'autrefois.... Cette passion que vous avez laissée je ne sais +où... peut-être en Amérique, qui sait?... l'avez-vous vraiment oubliée? +Ah! vous m'avez à peu près raconté cette histoire-là, mon cher marquis! +Il ne fallait rien me dire si vous ne vouliez pas me voir, un jour ou +l'autre, me mêler de votre vie!...</p> + +<p>Georges souriait.</p> + +<p>—Ma vie n'a rien de bien mystérieux et il vous est loisible de +m'interroger!</p> + +<p>—Eh bien! si, pour m'expliquer à moi-même pourquoi vous refusez le +parti que je vous offre, je vous demandais si vous aimez toujours la +femme que vous avez aimée, et si cette femme vit encore et où elle est, +me répondriez-vous franchement, sans hésitation?</p> + +<p>—Je répondrais franchement, loyalement, si ce n'était pas aussi le +secret d'une autre!</p> + +<p>Norton, nerveux, haussa les épaules et, comme pour se contraindre au +calme, mit les mains dans ses poches, arpentant le salon à grands pas et +se retournant pour regarder M. de Solis qui, debout, restait impassible. +L'Américain, qui maniait les hommes et le fer, redevenait, pour un +moment, brutal et laissait, avec des halètements de locomotive, exhaler +ses doutes:</p> + +<p>—Oui, ah! parbleu, oui, d'une autre! Voilà le mot. Et voilà bien aussi +ce qui fait que votre refus m'est expliqué! Comment épouseriez-vous Éva +si vous en aimez une autre? Est-ce qu'un homme d'honneur donne sa main à +une femme quand il a donné son cœur à une autre? L'autre! l'autre! +C'est celle-là, l'obstacle. Et elle est là, parbleu, l'autre, devant +vous, aujourd'hui comme hier, maintenant, éternellement, toujours! Vous +y pensez encore! Vous ne pensez qu'à elle! Vous vouliez vous mariez, me +disiez-vous, il y a quelques jours, pour l'oublier, l'autre! Allons +donc! Est-ce qu'on oublie? Et comment l'oublieriez-vous quand vous +l'avez revue? Car vous l'avez revue! J'en suis certain. Elle est en +France! Évidemment, en France! Qui sait? A Trouville peut-être.</p> + +<p>—J'aurais, si elle était ici, comme vous le dites, d'autant plus de +mérite à m'éloigner, puisque je la fuirais, et je vais m'en aller à +Solis pour toujours! répondit doucement Solis.</p> + +<p>—Vous?... Partir?</p> + +<p>—Et comment voulez-vous que j'épouse miss Éva? Elle est trop jeune, +trop avide de vie pour que je lui donne à choisir entre les deux +existences qui me sollicitent: ou les journées d'un être lassé accroupi +au coin du feu d'un vieux château des Landes, ou l'existence de colis +d'un enfant perdu de la science, aujourd'hui à Trouville et demain à +Tombouctou, si Solis lui fait trop peur!</p> + +<p>Norton enfonçait son regard clair dans les yeux calmes du marquis.</p> + +<p>—C'est pour cela seulement que vous refusez?</p> + +<p>—Pour cela seulement, dit Georges.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>L'Américain n'était pas convaincu. Toutes les réticences du marquis, il +les sentait et se disait que, sans doute, si M. de Solis parlait de se +remettre en chemin, c'est qu'il avait peur de lui-même. Une fuite est un +aveu, souvent....</p> + +<p>Norton allait, du reste, essayer de pousser plus loin l'entretien, +lorsqu'un bruit de voix vint du côté de la porte; un domestique annonça: +«Monsieur Montgomery» et, essoufflé, très rouge, une dépêche à la main, +Montgomery entra, disant à son associé en hochant la tête:</p> + +<p>—Ah! Norton!... mon cher Norton!</p> + +<p>—Eh bien? fit Richard, très froid.</p> + +<p>Montgomery lui tendait le papier bleu, encore cacheté.</p> + +<p>—La dépêche... mauvaise nouvelle!</p> + +<p>—Vous savez ce qu'elle contient?</p> + +<p>—Oui, on avait adressé la nouvelle en duplicata à moi et à vous en même +temps. J'ai lu ma dépêche!</p> + +<p>—Mais! Quoi donc? demandait Georges.</p> + +<p>—Les mines de Saint-John... près de Norton City, commença Montgomery.</p> + +<p>Norton, qui avait décacheté lentement le papier bleu, contenant deux +lignes imprimées, compléta la phrase d'un ton très simple:</p> + +<p>—Inondées.</p> + +<p>Puis, relisant la dépêche, grosse de conséquences et de périls dans sa +brièveté dramatique:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">«<i>Rapides mesures à prendre.... Venez!</i>»</span><br /> +</p> + +<p>L'Américain repliait le papier bleu très doucement, comme un général +recevant l'ordre de charger, et il dit, l'œil fixé sur un point +invisible, comme par delà l'Atlantique:</p> + +<p>—Inondées, les mines?... Ce serait un désastre! Ma fortune... celle +d'Éva!</p> + +<p>Et, souriant à Georges d'une façon étrange, presque fataliste:</p> + +<p>—Dieu veuille que je ne revienne pas en vous disant qu'Éva n'a plus +rien et que ses millions ne sauraient gêner les gentilshommes +dédaigneux!</p> + +<p>Et, ne pouvant retenir un mouvement de révolte contre l'imprévu qui +venait là brouiller son jeu, jeter sur le chemin un obstacle inattendu:</p> + +<p>—Saint-John inondé! Tonnerre! dit-il.</p> + +<p>Mais, d'un mot, son associé le ramenait à la situation, à la nécessité +de prendre un parti sur-le-champ.</p> + +<p>—Eh bien? demanda Montgomery.</p> + +<p>—Eh bien?...</p> + +<p>Et Norton regarda sa montre.</p> + +<p>—Le bateau de Southampton est parti!... Mais demain!... Venez-vous au +télégraphe, Montgomery?</p> + +<p>—Au télégraphe? dit Georges.</p> + +<p>—Oui!... Répondre là-bas qu'on m'attende à New-York par le prochain +transatlantique.</p> + +<p>—Vous partez?</p> + +<p>—Nécessairement. Je veux voir les choses par moi-même.</p> + +<p>—Vous partez seul? demanda Montgomery.</p> + +<p>—Je n'en sais rien! répondit Richard. Cela dépend de mistress Norton.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2> + + +<p>Norton n'avait rien dit à Sylvia. Congédiant M. de Solis, il le priait +de ne rien laisser soupçonner à la marquise, et Georges, retrouvant sa +mère, s'éloignait de la villa normande en emportant une impression +bizarre, le sentiment que Richard, sans rien deviner, avait cependant la +perception qu'une peine morale s'ajoutait à la maladie de Sylvia et que +le Yankee chercherait à suivre désormais la piste, à tout savoir. Mais +Norton avait d'abord à résister à l'imprévu.</p> + +<p>Richard pria Montgomery de revenir le lendemain, dans la matinée. Il +passerait la plus grande partie de la nuit à faire les calculs +nécessités par la catastrophe. L'Américain se retrouverait d'ailleurs +prêt à la lutte et n'ayant rien perdu de cette énergie, de cette +combativité, de cette sorte de courage à la fois musculaire et moral +qu'ils appellent le <i>pluck</i>. Norton était debout, de grand matin, ayant +combiné tout un plan de campagne. Il prit un bateau pour le Havre, +voulant avant de quitter la France laisser des instructions à la Banque, +arrêter aussi, à bord de la <i>Normandie</i>, qui partait dans trois jours, +le samedi, une cabine pour lui et Sylvia, car peut-être demanderait-il à +mistress Norton de l'accompagner.</p> + +<p>Il lui déplaisait, en effet, de laisser Sylvia en France, et la +perspective de ses mines de Saint-John inondées lui semblait moins +désagréable que les inquiétudes morales qui grandissaient en lui à +mesure qu'il analysait plus profondément et de plus près l'état d'esprit +de sa femme.</p> + +<p>Volontairement il se débattait non contre la jalousie encore, mais +contre des idées qui l'attristaient, le troublaient, lui faisaient +regarder presque comme une quantité négligeable le malheur dont le +télégraphe lui apportait la nouvelle. Et lui, l'homme du fait et du +succès, le soldat de la fortune, haussait les épaules—ces épaules qu'il +sentait assez robustes pour tout supporter—en se disant:</p> + +<p>—Plaie d'argent n'est pas mortelle! Ce qui tue, c'est la douleur +morale!</p> + +<p>La nécessité, qui le contraignait à régler ses affaires à la Banque, à +prendre sa place sur un transatlantique, balayait, du reste, un peu ses +idées noires. Au Havre, le mouvement du port, vers les docks et les +bassins, lui donnait l'illusion de la patrie, le frémissement des rudes +labeurs au temps de sa jeunesse.</p> + +<p>Norton éprouvait, à se trouver parmi ces matelots, la sensation d'être à +New-York ou dans quelque port américain où se brassaient des millions +d'affaires. Ces peaux de bœufs débarquées et jetées à terre, comme des +planches finement sciées, ces tas de bois de Norvège à la bonne odeur de +sapin, entassés géométriquement, et pareils, avec leur couleur jaune, à +des blocs de beurre; ces forêts coupées de bois de campêche semblables à +des troncs saignants; ces bassins où des ouvriers frappaient sur les +flancs de métal des navires, où les transatlantiques chauffaient, +attendant le départ, où les bateaux arrivaient rongés par les traversées +lointaines et portant incrustés à leur ventre des coquillages blancs et +longs, inconnus sous le ciel de France, accrochés çà et là dans les mers +du Sud et, dans leurs formes lancéolées, pareils à des floraisons +blanches; ces terrassements qu'on faisait, là-bas, à perte de vue, vers +Tancarville; cette terre remuée, ces quais tout neufs, tout blancs sous +le ciel clair, cette conquête de l'homme sur la mer, cette activité qui +lui semblait toute simple et même un peu alanguie, à lui, Américain, +remueur de mondes, lui donnaient pourtant la vision d'un autre univers +plus tumultueux et plus enfiévré.... Odeurs de goudron, de bois des +îles, de cuirs tannés, de charbon, de fer, de coke, de saumure et de +mer.... Norton se retrouvait dans la bataille, comme un soldat dans la +poudre et le salpêtre....</p> + +<p>Puis, tout à coup, à bord de la <i>Normandie</i>, c'était à Sylvia qu'il +pensait: il revoyait les places mêmes où, de New-York au Havre, il +s'était assis avec elle sous la tente, pendant les longues journées où, +les yeux tristes, elle regardait devant elle ces deux infinis: le ciel +et la mer. Il redemandait les deux cabines contiguës qu'il avait +occupées; il s'arrêtait devant la carte où l'épingle, surmontée d'un +petit drapeau tricolore, marquait, chaque jour, durant le voyage, la +distance parcourue. Avec quelle curiosité de voyageuse Éva suivait, sur +les courbes tracées en plein Atlantique, les progrès du steamer!... +Sylvia, elle, demeurait indifférente comme si, en Amérique ou en Europe, +la vie dût être également monotone et vide. Ou encore, si le vent se +levait, elle semblait respirer mal à l'aise, angoissée comme si une main +lui eût serré le cœur, comme si elle eût étouffé dans la rafale—puis +elle redevenait abattue et morne, et Norton se rappelait les mélancolies +de sa femme, tristesses d'autrefois, dont il lui semblait avoir le +secret aujourd'hui. Et l'image de Solis passait à présent et repassait +devant ses yeux.</p> + +<p>—Oui, en partant, il emmènerait peut-être Sylvia et Éva avec elle. Il +arrêtait, du moins, leurs places et il regardait, par le hublot de la +cabine qu'elles occuperaient, le port, les navires, en se disant qu'elle +serait là bientôt sans doute et que le malheur qui les rappelait là-bas +lui épargnait peut-être à lui, ici, une souffrance.</p> + +<p>Assuré de retrouver sur le transatlantique les cabines voulues, Norton, +ses instructions une fois données à la Banque, revint à Trouville où +Montgomery l'attendait à la villa normande, en lisant le <i>New-York +Herald</i>.</p> + +<p>—Eh bien, mon cher Montgomery, voilà qui est convenu, lui dit Norton. +Je pars samedi matin. Trois jours cela passe vite. Vous voudrez bien me +télégraphier à New-York s'il survient quelque incident ici. Mais ce que +je vous demande surtout, c'est de garder le secret sur la dépêche que +vous m'avez remise. La nouvelle d'un tel désastre pourrait être +préjudiciable à nos affaires. Vous êtes un de mes associés dans +l'affaire des chemins de fer du Dakota. Je n'ai pas besoin de vous dire +l'importance qu'a mon voyage. Si mistress Norton m'accompagne, il est +possible que je ne revienne plus en France. Si, au contraire, elle +reste, avec ma nièce, je serai sous peu de jours de retour à Trouville +ou à Paris. D'ici là je vous charge de mes intérêts matériels en France. +J'espère qu'on ne sait rien, rien encore?</p> + +<p>—Je ne pense pas, dit Montgomery. Au Casino, où l'on commente +volontiers toutes les nouvelles, je n'ai pas entendu souffler mot de la +dépêche!</p> + +<p>—Tant mieux! J'aurai donc le temps de tout réparer là-bas, avant que +l'éveil n'ait été donné. J'ai beaucoup réfléchi et je suis armé. En +principe, le malheur n'est pas sans remède.... Mais les mauvais bruits +grossissent par l'éloignement. Si on savait à Paris que les mines de +Saint-John sont inondées, mon crédit, tout considérable qu'il est, s'en +trouverait diminué, et j'ai besoin de la confiance de tout le monde pour +les grandes entreprises qu'il me reste à faire! Des entreprises utiles à +bien des gens, vous le savez, Montgomery. Des cités ouvrières, des +<i>boardings-houses</i> pour les artisans, des railways à bon marché... des +wagons spéciaux pour les pauvres gens....</p> + +<p>—Rêves de philanthrope qui peuvent vous coûter cher!</p> + +<p>—Et où avez-vous vu que les rêves ne coûtent pas cher? fit Norton avec +un sourire triste. Tout se paye, même les chimères... surtout les +chimères!... Alors, cher ami, c'est entendu?</p> + +<p>—Entendu! Je vous câblerai toutes les nouvelles un peu importantes.... +Quand je dis toutes! J'en négligerai! Il y en a beaucoup à négliger, +beaucoup, beaucoup.</p> + +<p>Et Montgomery ajouta en balançant sa grosse tête:</p> + +<p>—Heureusement!</p> + +<p>Il y avait, dans ce mot, comme une réticence cachée qui éveilla +l'attention de Richard.</p> + +<p>—Pourquoi heureusement? dit-il.</p> + +<p>—Ah! c'est que, si l'on se laissait aller à faire attention à tout ce +qui se colporte!</p> + +<p>—Le monde, en effet, a des paroles à perdre! fit Norton.</p> + +<p>—S'il ne faisait que les perdre! Mais il les ramasse!</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez dire, Montgomery? Vous savez que je n'aime +pas les énigmes! Qu'est-ce que vous avez entendu?</p> + +<p>—Rien! oh! rien du tout! Je fais comme ça de la philosophie, en l'air!</p> + +<p>—Tiens, ma femme! dit-il en regardant à travers les vitraux de la baie. +Ma femme et M. de Bernière! Ils viennent rendre visite à mistress +Norton. Eh! parbleu, oui, je sais, il y a une partie organisée pour +aujourd'hui! Une <i>surprise-party</i>!</p> + +<p>—Vous n'avez pas dit à mistress Montgomery quelle dépêche j'avais +reçue, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Non!... oh! non!... D'ailleurs, nous causons très peu ma femme et moi! +Et jamais de mes affaires. Nous causons art, peinture, portrait.</p> + +<p>Et Montgomery laissait échapper un soupir, gros comme le halètement d'un +soufflet de forge.</p> + +<p>Il allait, d'ailleurs, expliquer pourquoi il soupirait ainsi, lorsque +M<sup>me</sup> Montgomery entra, toujours superbe dans une toilette jaune d'or +relevée de rubans couleur mousse.</p> + +<p>—Bonjour, Norton, dit-elle en tendant la main à Richard.</p> + +<p>Puis, apercevant Montgomery, et l'air un peu étonné:</p> + +<p>—Tiens, tiens, mon mari.... Comment allez-vous, cher?</p> + +<p>—Très bien! fit Montgomery.</p> + +<p>—Avez-vous vu Harrisson? demanda la belle Liliane.</p> + +<p>—Voilà le portrait, le voilà! grommela Montgomery parlant à Norton.</p> + +<p>Montgomery répondit:</p> + +<p>—J'ai vu Harrisson.</p> + +<p>Et la réponse amena chez lui le même gros soupir gonflé.</p> + +<p>—Et il a accepté? demanda M<sup>me</sup> Montgomery.</p> + +<p>—Et il a accepté?</p> + +<p>—Tant mieux! Il fera de moi un portrait excellent.... Il connaît déjà +ma physionomie!</p> + +<p>Le second mari de la belle Liliane essaya d'éluder une grimace et dit:</p> + +<p>—C'est ce qu'il a précisément eu la bonté de me faire remarquer!... +Oh! correct, d'ailleurs, votre... cet Harrisson...!... Très correct!... +C'est égal.... Moi, le second mari, aller demander au premier!...</p> + +<p>—Dites donc, vous n'allez pas être jaloux? fit Liliane. D'abord, +quoique je n'aime pas follement votre nom... je lui suis aussi fidèle +que s'il s'écrivait avec deux <i>m</i>.... Et puis, s'il y avait quelqu'un +qui dût être jaloux... soyez de bon compte... ce n'est pas vous... c'est +Harrisson.</p> + +<p>—Parfaitement, interrompit Monfgomery.... Mais c'est égal... je vous +jure que Carolus....</p> + +<p>—Carolus?</p> + +<p>—Carolus vous eût fait un portrait qui vaudrait tous ceux d'Harrisson!</p> + +<p>—Allons donc! Il aurait fallu qu'il m'étudiât, Carolus! Tandis qu'avec +Harrisson, c'est tout fait!</p> + +<p>Et se tournant vers Norton qui n'écoutait pas, l'œil perdu dans des +pensées lointaines:</p> + +<p>—Sylvia est-elle visible?</p> + +<p>—Certainement, dit Norton. Et je vous prie de m'excuser, madame.... Je +voudrais faire un tour au Casino, une minute. Je tiens, dit-il tout bas +à Montgomery, à ce qu'on me voie jusqu'au dernier moment et même, si mon +départ pouvait passer inaperçu....</p> + +<p>—Je sors avec vous. Vous n'avez plus rien à me dire, ma chère Liliane? +demanda Montgomery à sa femme.</p> + +<p>—Non! au revoir, cher!</p> + +<p>—Au revoir!</p> + +<p>Ils s'éloignaient.</p> + +<p>Elle rappela Montgomery avec un sourire:</p> + +<p>—Ah! Lionel... mon cher Lionel....</p> + +<p>—Liliane?</p> + +<p>—Merci pour Harrisson, vous savez! Oui, oui, je comprends tout le +mérite de votre démarche!... Deux fois merci!</p> + +<p>—Par deux <i>m</i>! dit en sortant Montgomery—soupirant toujours.</p> + +<p>Liliane suivit des yeux son mari avec cette expression indulgente des +femmes qui se résignent, et elle demanda à un valet de pied de +l'annoncer chez mistress Norton.</p> + +<p>Sylvia était dans sa chambre, étendue sur une chaise longue, et, se +soulevant à demi, elle parut heureuse de cette visite qui lui arrivait +là comme un rayon de soleil.</p> + +<p>—Bonjour, chère. Voyons ce visage, dit Liliane.</p> + +<p>Et elle regardait son amie.</p> + +<p>—Allons, aujourd'hui, pas trop mal? Ah! j'avais hâte de vous voir! Mes +visites ne vous font peut-être pas autant de plaisir qu'à moi.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites là? fit Sylvia, vous savez combien je vous +aime!</p> + +<p>—Oh! c'est que, moi, je suis folle et que mes grelots peuvent ne pas +toujours plaire à votre mélancolie. Mais aujourd'hui—elle baissait la +voix—j'ai à vous parler.... Ah! tout à fait sérieusement... presque à +vous gronder!</p> + +<p>—Moi? dit M<sup>me</sup> Norton, un peu étonnée de l'air grave qu'affectait +tout à coup son amie.</p> + +<p>—Oui! Vous n'êtes pas assez prudente, ma chère. Vous allez vous +promener au bord de la mer.. toute seule... trop tard!</p> + +<p>—C'est ce que me répète le docteur Fargeas, qui me trouve imprudente +aussi, comme vous dites! Mais il a beau prétendre que l'air de la mer, à +une certaine heure, peut être nuisible à ma poitrine... ou à mes nerfs, +je ne sais pas au juste... je n'en éprouve pas moins d'infinies +sensations de bien-être à me sentir seule, libre, pensant à ce qui me +plaît, allant où je veux, sur cette plage alors déserte!</p> + +<p>—J'entends bien, fit M<sup>me</sup> Montgomery. Mais ce n'est pas la plage que +je vous reproche, c'est....</p> + +<p>—C'est... quoi?</p> + +<p>Liliane hésita un moment, comme si elle craignait d'être indiscrète, +puis, doucement assise près de son amie, en lui prenant les mains:</p> + +<p>—Ma chère Sylvia, vous savez si je vous aime, n'est-ce pas? Je me +jetterais à l'eau pour vous! Et quand je dis à l'eau, ce ne serait pas +un bien grand sacrifice par le temps qu'il fait. Je me jetterais au feu; +vrai! Je voudrais vous voir heureuse, très heureuse; je sais que vous ne +l'êtes pas! Mais je vous assure que ce n'est pas le changement qui vous +donnera le bonheur!</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas! dit Sylvia, sincèrement étonnée.</p> + +<p>—C'est pourtant bien simple. Me voilà, moi, par exemple!... J'ai épousé +Harrisson.... Je ne sais pas exactement pour quelle raison je l'ai +épousé, Harrisson. Je l'ai pris en horreur, je ne sais pas non plus +pourquoi.... J'ai accepté la main de Montgomery, je ne sais pas en vertu +de quelle impulsion.... Eh bien! en toute sincérité, chère amie, pour la +différence, oh! mon Dieu! ça ne valait pas la peine!... Un mari, c'est +toujours un mari, et... celui qui remplace le mari en est un autre!</p> + +<p>Sylvia regardait Liliane de ses yeux profonds et tristes.</p> + +<p>—Vraiment, ma chère amie, dit-elle, je vous écoute et je ne sais pas, +je vous jure que je ne sais pas ce que vous voulez me dire!</p> + +<p>—Voyons... vous me permettez d'être franche, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je vous le demande....</p> + +<p>—Vous ne vous fâcherez de rien?</p> + +<p>—De rien.</p> + +<p>—Vous savez, je vous le répète, que je suis votre amie?</p> + +<p>—Et ma seule amie, dit fermement mistress Norton.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez fait à Arabella Dickson?</p> + +<p>—A Arabella?</p> + +<p>—Ou à mistress Dickson ou au colonel Dickson.... Bref, à l'un des +Dickson?...</p> + +<p>—Mais je ne leur ai rien fait du tout, répondit Sylvia, très surprise. +Je ne les connais pas, les Dickson.... Je l'ai trouvée fort belle, cette +Arabella... voilà tout!</p> + +<p>—Voilà tout? Et vous croyez, vous, qu'on peut dire comme cela: «Voilà +tout», quand on a devant soi une mère acharnée à marier sa fille, une +fille fatiguée de promener ses épaules de Monte-Carlo à Wiesbaden, et de +Luchon à Dinard, sans compter le colonel, un colonel qui a dû assiéger +plus de gendres que de citadelles?... Eh bien! tout ce monde-là est +furieux contre vous, ma chère Sylvia, et fait un bruit, un bruit.... Ah! +des bourdonnements comme une ruche d'abeilles!... Des abeilles sans +miel! ajouta Liliane en riant.</p> + +<p>Sylvia devenait inquiète sans pouvoir s'expliquer la cause même de cette +inquiétude.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Et pourquoi tout ce bruit? Plus vous me parlez de ces Dickson, moins +je comprends comment je puis, moi....</p> + +<p>—Eh bien! mais ne vous fâchez pas, dit Liliane, et... et M. de Solis?</p> + +<p>—M. de Solis?</p> + +<p>—Oui!... C'était sur lui que le colonel et la colonelle et la petite +colonelle avaient braqué leurs batteries.... Et comme M. le marquis ne +fait pas mine de capituler et qu'il a des raisons pour ne pas le +faire....</p> + +<p>—Des raisons? Quelles raisons? dit Sylvia brusquement.</p> + +<p>—C'est vous qui le demandez!... fit mistress Montgomery. Voyons, +Sylvia, je vais vous prouver toute mon affection en me montrant très... +très indiscrète.... Mais je vous jure, dit-elle avec un accent sincère +et profond, oui, je vous jure que c'est l'amitié que je vous porte qui +me fait parler.... Je vous ai dit que vous étiez très imprudente.... Eh +bien! je vous le répète, vous êtes très imprudente!</p> + +<p>—Moi?... Et que signifie?...</p> + +<p>—Voyons! Vous êtes allée souvent du côté de Tourgeville, dans une +petite cahute de pêcheurs... très pittoresque... oh! très pittoresque... +je l'ai photographiée. Je vous montrerai même le cliché.... Très réussi. +Excellent, mon appareil. Un <i>detective</i>. Mais vous y êtes allée plus +d'une fois à une heure où il n'y avait guère de lumière... photogénique!</p> + +<p>—J'allais porter des secours à une pauvre femme à laquelle je +m'intéresse, répondit Sylvia.</p> + +<p>Liliane souriait.</p> + +<p>—Oh! je sais bien! Mais le malheur est qu'hier, pas plus tard qu'hier, +on vous y a vue!</p> + +<p>—Hier?</p> + +<p>—Et que cinq minutes après votre entrée chez la mère Ruaud.... M. de +Solis....</p> + +<p>—M. de Solis?</p> + +<p>—Poussait la porte de la pauvre femme et y entrait aussi... après +vous!</p> + +<p>—Après moi?</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que pouvait avoir à faire le colonel Dickson de ce +côté-là.... Quelque reconnaissance... offensive, sans doute. Toujours +est-il qu'il vous a vue!</p> + +<p>Sylvia se leva brusquement, une rougeur de colère montant à ses joues +pâlies.</p> + +<p>—Il m'a vue, moi?... Là-bas!... Avec M. de Solis! Mais c'est faux! +dit-elle indignée. Mais il a menti! Il a pu voir M. de Solis.... Il a pu +voir une autre femme.... Mais ce n'était pas moi! Ce n'était pas moi!</p> + +<p>Son accent de sincérité douloureuse fit presque regretter à mistress +Montgomery d'avoir parlé.</p> + +<p>—Je vous crois, ma chère Sylvia, je vous crois. Mais il n'en est pas +moins vrai que le colonel et sa perruche de colonelle ont raconté....</p> + +<p>—Que m'importe ce qu'ils disent! fit Sylvia en haussant les épaules. De +quoi s'occupent ces gens dont j'ignore l'existence et qui sont là à +épier la mienne?... M. de Solis... chez Victoire Ruaud... avec une autre +femme!...</p> + +<p>Elle s'arrêta, tout à coup, pensive, inquiète, et dit brusquent:</p> + +<p>—Quelle autre femme?</p> + +<p>Alors Liliane hocha la tête, souriant presque mélancoliquement, +l'éternelle rieuse:</p> + +<p>—Ah! ma pauvre amie! Ma pauvre amie! Voilà un point d'interrogation que +je ne vous conseillerais pas de poser devant une autre que moi!</p> + +<p>—Qu'est-ce que j'ai dit? demanda Sylvia, comme inconsciente de l'aveu.</p> + +<p>—Rien!... Mais l'idée seule qu'une autre... cette simple idée!... Mais +vous êtes jalouse, ma pauvre amie! Mais c'est plus sérieux que je ne +l'aurais cru.... Mais vous l'aimez toujours!... Ah! je vous envie +d'aimer quelqu'un, vous.... Seulement, je vous assure que je vous +plains!</p> + +<p>Elle tenait, entre ses bras, la jeune femme dont le regard maintenant +était voilé de larmes, et, avec une sorte de pitié maternelle, elle +essayait de donner un peu de confiance à cette âme en détresse.</p> + +<p>Deux ou trois petits coups frappés à la porte les firent tressaillir +l'une et l'autre.</p> + +<p>—Essuyez vos yeux, Sylvia!</p> + +<p>Puis, souriante:</p> + +<p>—Entrez! dit-elle.</p> + +<p>C'était le docteur Fargeas.</p> + +<p>—Par exemple, fit-il en riant, voilà une villa bien gardée! Pas de +domestiques pour annoncer!—Eh bien, chère madame Norton, les nerfs +aujourd'hui, est-ce que nous les domptons un peu, nos nerfs?</p> + +<p>—Vous voyez! dit Liliane en montrant Sylvia encore troublée.</p> + +<p>—Oh! oh!—et le docteur hochait la tête—nous ne les domptons pas trop, +ces misérables nerfs. Qu'est-ce que vous avez donc?</p> + +<p>—Je ne sais... une émotion....</p> + +<p>—Que j'ai eu la niaiserie de provoquer par un bavardage inutile... fit +M<sup>me</sup> Montgomery. Vous m'en voulez? demanda-t-elle à Sylvia.</p> + +<p>—Non, ma chère Liliane, au contraire, je vois que vous m'aimez +vraiment!</p> + +<p>Fargeas faisait, en se tordant les lèvres, une petite moue mécontente.</p> + +<p>—Ah! les émotions, les surexcitations... c'est pourtant défendu ça!... +C'est comme le bord de la mer.... Je ne crois pas que ça nous réussisse, +le bord de la mer!... Décidément il faudrait essayer des montagnes.... +Bagnères.... Cambo... ou tout bonnement revenir à Paris.... C'est encore +là qu'on a le moins froid l'hiver et le moins chaud l'été!</p> + +<p>—On n'est jamais mieux que chez soi!... dit Liliane. Et j'ai une idée, +docteur: si Sylvia retournait tout bonnement en Amérique?</p> + +<p>Fargeas fit de la tête un signe négatif.</p> + +<p>—Une traversée! Non, non. Ne songeons pas à cela. Mais je voudrais, +sans aller aussi loin, en restant en France, du calme, du repos.... +Avez-vous une plume? Je vais rédiger une ordonnance....</p> + +<p>Et pendant que, sur le bureau de Sylvia, il écrivait rapidement, M<sup>me</sup> +Montgomery lisait par-dessus son épaule:</p> + +<p>—Iodure de sodium, 50 centigrammes par jour à continuer pendant un +mois, dans une tasse de tisane de valériane, matin et soir.</p> + +<p>—C'est toujours la même chose! dit-elle.</p> + +<p>—Ah! parbleu, fit le docteur. Il y aurait bien d'autres remèdes.... +Mais....</p> + +<p>Il s'arrêta, comme craignant d'en trop dire.</p> + +<p>—Mais? demanda Liliane.</p> + +<p>—Pardon, chère madame, la Faculté a ses secrets.</p> + +<p>—Et la femme les devine... quelquefois! dit M<sup>me</sup> Montgomery.</p> + +<p>Elle s'était retournée vers Sylvia à qui maintenant le valet de pied +apportait des cartes sur un plateau et elle remarquait l'émotion de +mistress Norton.</p> + +<p>—Quoi donc? demanda-t-elle.</p> + +<p>Elle regarda les cartes à son tour: Monsieur de Bernière. Le marquis et +la marquise de Solis!...</p> + +<p>—Georges de Solis!... Vous ne pouvez pas les recevoir.</p> + +<p>—Et pourquoi ne les recevrais-je pas? dit Sylvia. Seulement, j'ai +besoin de me remettre. Tout ce que vous m'avez conté m'a un peu +troublée. Seriez-vous assez aimable, chère amie, pour faire prendre +patience à la marquise? Au salon! Je vous y rejoindrai dans un moment.</p> + +<p>—Parfaitement, je descends, dit Liliane.</p> + +<p>Elle regardait Fargeas qui écrivait toujours, n'ayant pas levé la tête, +et déjà sur le seuil de la porte:</p> + +<p>—De la valériane! Pour le cœur, oui, pensait mistress Montgomery.... +Ça l'empêche de battre, ça ne l'empêche pas de souffrir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2> + + +<p>Au salon, dont la grande porte ouverte laissait voir, comme un fond +d'admirable tapisserie, la mer toute bleue, tachetée de voiles +lumineuses, le ciel rayé de vols de mouettes pareilles à des flocons +blancs—M<sup>me</sup> de Solis attendait, avec son fils et son neveu.</p> + +<p>—Je vous prie d'excuser mistress Norton, dit Liliane. Elle sera à vous +dans un moment, madame la marquise.... Et si vous voulez bien m'accepter +pour la remplacer....</p> + +<p>—Nous ne dérangeons personne?... demanda M<sup>me</sup> de Solis.</p> + +<p>—Pas même moi, qui ai achevé mon ordonnance, dit Fargeas en entrant.</p> + +<p>—Une malade? demanda la marquise.</p> + +<p>Le fils compléta vivement l'interrogation de la mère.</p> + +<p>—M<sup>me</sup> Norton?...</p> + +<p>—Oh! toujours le même état de surexcitation, mais rien de plus grave, +Dieu merci, répondit Fargeas.</p> + +<p>—Vous répondez de guérir M<sup>me</sup> Norton, n'est-ce pas, docteur, dit +encore M. de Solis.</p> + +<p>Et Liliane songeait:</p> + +<p>—Si le colonel était là, il devinerait tout, et rapidement et sans +lorgnette de campagne.</p> + +<p>—M<sup>me</sup> Norton, répondit Fargeas, ne serait en danger que si des +émotions trop violentes venaient traverser son existence. Et, Dieu +merci, nous n'avons rien de semblable à redouter. Et bien, marquis, et +vous? Est-ce que vous resterez longtemps à Trouville?</p> + +<p>—Vous dites cela, docteur, fit la marquise en riant, comme si vous +demandiez à mon fils: «Ah ça! est-ce que vous n'allez pas bientôt +partir?»</p> + +<p>Fargeas répondit sérieusement:</p> + +<p>—C'est que le déplacement est ce que je recommande le plus volontiers! +Changer d'air! changer d'idées! tout est là!</p> + +<p>—Vous me disiez, un jour, docteur, remarqua Liliane, que rien ne valait +le logis accoutumé, le coin du feu?</p> + +<p>—Ah! ah!—et le docteur avait son hochement de tête habituel.—Cela +dépend des affections, de leur nature et de leur gravité.</p> + +<p>—Je partageais encore votre opinion hier, dit la marquise, et j'allais +prier mon fils de me faire un sacrifice... oui, de venir me tenir +compagnie à Solis, mais j'ai réfléchi.... Et puis, on me l'écrit de +là-bas—Solis est triste, triste!... Nous n'aurons pas de vendanges +cette année! Pas un grain de raisin! Solis est comme Paris: il est +affecté de cette maladie morale que tous vos remèdes ne guériraient pas, +docteur!... Il a... mais mistress Montgomery va se fâcher....</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Liliane.</p> + +<p>—Parce que c'est très désobligeant pour vos compatriotes ce que je vais +dire.</p> + +<p>Mistress Montgomery se mit à rire.</p> + +<p>—Je parie que vous allez dauber sur les Américains, les Américaines et +sur ce que vous appelez d'un mot très difficile à prononcer, +l'«<i>américanisme</i>».</p> + +<p>—Justement, répondit la marquise.</p> + +<p>Bernière, qui n'avait rien dit, assis dans un coin du salon, interrompit +vivement:</p> + +<p>—Les Américaines! Oh! n'en dites pas de mal, ma tante! Des créatures +supérieures, les Américaines! De vraies femmes, les Américaines! Mais il +n'y a plus que les Américaines au monde... et au demi-monde!</p> + +<p>—Merci! dit Liliane.</p> + +<p>La marquise, doucement, en femme du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle causant du +fond de son fauteuil, n'en continua pas moins:</p> + +<p>—Ce qui n'empêche point l'Amérique d'avoir ravagé les vignes de Solis +et, avec nos vignes, nos mœurs françaises, nos pauvres vieilles mœurs +intimes et sans tapage. Ce qui ne l'empêche pas, votre Amérique, avec +ses délicieuses Américaines, d'avoir apporté à Paris, comme à mes +raisins là-bas, oh! mon Dieu, rien, presque rien, rien du tout... mais +une maladie américaine... le mildew!</p> + +<p>—Vous dites? fit Dernière.</p> + +<p>—Le mildew.</p> + +<p>—Prononcez «mildiou», fit mistress Montgomery, qui riait toujours.</p> + +<p>—J'entendais bien, madame. Et qu'est-ce que le «mildiou», s'il vous +plaît, ma tante?</p> + +<p>—Demandez au docteur, fit M<sup>me</sup> de Solis.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas propriétaire de vignes, voilà ce que cela prouve, cher +monsieur.</p> + +<p>—Non, dit Dernière.</p> + +<p>—Eh bien, dit la marquise, le mildew est un aimable champignon parasite +qui moisissait gentiment, il y a douze ou quinze ans, en Amérique et que +nos vignes, nos braves vignes gauloises ne connaissaient pas, lorsqu'on +s'est avisé de planter en France des vignes américaines! Nous avions +alors le phylloxéra....</p> + +<p>—Plus patriotique, le phylloxéra, dit Bernière.</p> + +<p>—On a combattu le phylloxéra et on a eu le mildew. Le mildew, ce petit +parasite qui tache de rouge et qui dessèche les feuilles vertes, qui les +tord, qui les ronge, qui les tue; qu'on essaie de tuer avec du soufre et +de la chaux et qui reparaît au printemps avec les roses, quand on l'a +cru bien brûlé, bien enterré, l'hiver, avec la neige! Le mildew, ce +besoin de bruit, de fortune, de mouvement, de luxe, de tapage, qui fait +de notre France une Amérique au petit pied! Le mildew, ce fracas +incessant qui a remplacé la bonne vie sans morgue de nos grand'mères; le +mildew, cette pose éternelle, cette éternelle représentation et cette +mise en scène si différente de l'existence intime, discrète, et comme +parfumée de douce paix que nous menions autrefois! Eh! parbleu, l'esprit +est aussi vif, le cœur est aussi chaud, la bonté est aussi grande; il y +a toujours les mêmes vertus dans ce beau pays de France, et la vigne, +que le soleil y dore, y mûrit toujours le vin le plus généreux; mais, +regardez bien, esprit, bonté, cœur, et la vigne et la vie, tout cela +est comme piqué, comme taché. Tout cela a quelque chose. Quoi? De +l'impondérable! De l'indéfinissable! Je ne dis pas de l'inguérissable! +Ce n'est rien et c'est quelque chose! Ce n'est pas grave et ce ne peut +être mortel! C'est—comment diriez-vous, mon neveu?—c'est le chic, +c'est le luxe, c'est la pose, c'est le coup de cravache éternel dans le +steeple-chase acharné, c'est de la moisissure de vertus. Eh! parbleu, +c'est le mildew!</p> + +<p>—Ah! bonté du ciel! s'écria mistress Montgomery, qui avait écouté le +speech narquois de la marquise comme au théâtre on écoute un air de +bravoure, et c'est nous qui sommes cause de tout cela?</p> + +<p>—Mon Dieu, oui! fit M<sup>me</sup> de Solis. A peu près! Mais il y a des +exceptions!... dit-elle avec un fin sourire.</p> + +<p>—Et en voici une! s'écria mistress Montgomery en montrant Éva qui +entrait.</p> + +<p>—Venez, venez, ma chère Éva à la rescousse! On dit du mal de notre +Amérique.</p> + +<p>Éva s'arrêta après avoir salué M<sup>me</sup> de Solis.</p> + +<p>—On dit du mal de l'Amérique?... Et qui donc? fit-elle, sa jolie tête +très brune se redressant avec une sorte de charme belliqueux.</p> + +<p>—La marquise, répondit Liliane, qui nous reproche d'avoir perverti +Paris, endommagé ses vignes; je ne sais quoi!</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Solis sourit encore:</p> + +<p>—Oh! une boutade! Ce n'était pas pour vous que je parlais, ma chère +enfant! Ni pour mistress Montgomery! Mais je suis une vieille Française +un peu entêtée dans les mœurs d'autrefois et, partout où je vois des +excentricités qui montrent le bout de leurs griffes....</p> + +<p>—Vous criez que les coupables sont les Américaines! dit Liliane.</p> + +<p>Le docteur Fargeas répliqua:</p> + +<p>—Souverainement injuste. En fait de sottises, nous n'avons pas besoin +d'articles d'importation. Nous fabriquons parfaitement ça nous-mêmes?</p> + +<p>—Je rie me permettrais pas de répondre à M<sup>me</sup> de Solis, fit Éva, mais +je crois que nous avons, les uns et les autres, à nous pardonner un +peu... beaucoup de défauts! Il est tout naturel qu'on juge les +Américains à Paris comme nous jugeons les Français à New-York. C'est +vrai, quand je suis venue, je croyais sérieusement que je faisais mon +entrée dans Babylone!</p> + +<p>—Les jardins suspendus! dit M. de Bernière.</p> + +<p>—Oh! pis que cela: une succession de cavernes!</p> + +<p>—Et maintenant?</p> + +<p>—Ah! maintenant! Je m'aperçois que j'étais injuste... comme la +marquise, sans doute!</p> + +<p>—Nous n'avons pas encore inventé le mildew! fit M<sup>me</sup> de Solis.</p> + +<p>Elle s'était approchée d'Éva et regardant, au poignet de la jeune fille, +un petit cercle d'or orné de perles:</p> + +<p>—Tiens, un joli bracelet que vous avez là!</p> + +<p>—Il n'est pas de Tiffany, il est français, dit Éva, qui, se tournant +vers Georges, ajouta avec une petite moue un peu railleuse: «Vous voyez, +monsieur de Solis, ce n'est pas un des lourds bracelets dont vous me +parliez, vous rappelez-vous?»</p> + +<p>—Ah! c'est vrai! dit le marquis.</p> + +<p>—Il vous plaît, celui-là?</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—C'est le même que celui de Sylvia.</p> + +<p>—Il est charmant!... dit Georges.</p> + +<p>—Charmant!... ajouta Liliane.</p> + +<p>Et Éva pensait: «Charmant, parce que Sylvia l'a trouvé joli!»</p> + +<p>Bernière, qui avait aussi regardé le bracelet en répétant, comme tout le +monde, le mot officiel: <i>charmant</i>, demanda, tout à coup, à Liliane:</p> + +<p>—Ah! mistress Montgomery, pardon! Une question?...</p> + +<p>—Dites!</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ce petit papier que j'ai reçu signé de vous, +hier?</p> + +<p>Et il tirait, de son porte-cartes, un bristol plié en deux.</p> + +<p>—Eh bien, quoi! fit Liliane, vous n'avez donc pas lu?</p> + +<p>—Si, j'ai lu! «Demain, à six heures précises, <i>Surprise-party</i>, villa +normande, chez mistress Norton!»</p> + +<p>—Surprise-party? Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien! cela signifie qu'aujourd'hui, à six heures, sans que M<sup>me</sup> +Norton en soit avertie, nous envahissons sa villa, nous nous installons +à son piano, nous faisons danser, nous sommes maîtres du logis... nous +donnons une fête chez Sylvia, qui l'ignore, voilà! <i>Surprise-party?</i> +Vous ne connaissez pas? Coutume américaine!</p> + +<p>—Le <i>mildew</i>! répéta M<sup>me</sup> de Solis. Fargeas souriait:</p> + +<p>—Alors, les chroniqueurs ne mentent pas, ça se fait, ces choses-là?</p> + +<p>—Couramment. Comment! cela ne vous plairait pas, docteur, une +<i>surprise-party</i>, chez vous, tout à coup, à une heure indue?...</p> + +<p>—Avec bouleversement de tous mes livres?... Moi? Je serais capable +d'envoyer chercher des gardiens de la paix!</p> + +<p>—Peine inutile. Quand on en a besoin, on n'en trouve pas!</p> + +<p>—Mais, vous savez, dit en riant Éva, votre <i>surprise-party</i>... +maintenant que je suis prévenue....</p> + +<p>—Ne sera plus une surprise! Eh bien! dit mistress Montgomery, +n'avertissez pas Sylvia, qui ignore tout. Et l'aventure la distraira +peut-être.</p> + +<p>—D'autant plus que nous serons nombreux! dit Bernière. La belle miss +Arabella doit être des nôtres....</p> + +<p>—Comment! Miss Dickson?</p> + +<p>—Dame! Elle lisait, devant moi, sur la plage, une invitation pareille, +signée de votre main!...</p> + +<p>—Ah! c'est vrai!... J'oubliais!... Ah! j'ai fait là une belle +affaire!... Les lettres étaient expédiées avant que j'eusse appris les +bavardages du colonel! Et il est capable de venir, le colonel, et +mistress Dickson, et le trio!... Ici, les Dickson! Ah! que c'est +désagréable!</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Bernière.</p> + +<p>—Rien! Tant pis! On le verra manœuvrer, le colonel, voilà tout!</p> + +<p>La marquise de Solis s'était penchée à demi vers Fargeas et lui +demandait:</p> + +<p>—Un peu folles, n'est-ce pas, docteur, toutes ces Américaines?</p> + +<p>—Non, pas toutes! Vous l'avez dit!</p> + +<p>Et, montrant Éva qui causait avec Georges:</p> + +<p>—Il y a des exceptions!</p> + +<p>—Je sais bien, fit la marquise. Le mildew ne dévore pas toutes les +grappes!</p> + +<p>Et comme Sylvia entrait, le docteur avait bien envie d'ajouter que +celle-là, non plus, n'était pas atteinte du mildew, comme le pensait +peut-être la marquise; mais mistress Norton s'approchait déjà de M<sup>me</sup> +de Solis et, de sa voix douce, un peu lente, lui demandait pardon de +s'être fait attendre:</p> + +<p>—J'étais un peu souffrante!...</p> + +<p>—Votre santé? J'espérais que vous alliez mieux!</p> + +<p>—Demandez au docteur, dit Sylvia.</p> + +<p>—Cela devrait aller mieux! La vérité est que je ne suis pas très +content, répondit Fargeas.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>M<sup>me</sup> de Solis étudiait, avec une sorte d'inquiétude mortelle—égoïste +en réalité—la jolie Américaine dont son fils évitait le regard, et +lentement, avec une expression de bonté réelle:</p> + +<p>—Je n'entends rien à la médecine, dit-elle, mais il me semble, chère +mistress Norton, qu'il doit y avoir beaucoup d'imagination dans votre +souffrance.</p> + +<p>—De l'imagination?</p> + +<p>Et Sylvia semblait chercher à se rendre compte elle-même de son état +d'esprit.</p> + +<p>—Oh! je sais bien! dit la marquise. Dès qu'on croit souffrir, on +souffre! Comme on est malheureux au moral, dès qu'on croit l'être! Comme +on est amoureux à en mourir, dès qu'on se figure qu'on est amoureux! +Voyons, docteur, n'ai-je pas raison?</p> + +<p>—Si! si!... Cela entre dans ma théorie, cela! Je ne m'apitoie que sur +les maux inévitables!</p> + +<p>—Qui sont? demanda Georges pour se mêler à la conversation.</p> + +<p>—Oh! je crois vous avoir déjà donné et redonné ma formule. Ne me faites +pas rabâcher. C'est du <i>déjà dit</i>. Elle tient dans trois <i>m</i> majuscules!</p> + +<p>—Deux de plus que dans Montgomery de New-York! dit Liliane en riant.</p> + +<p>—Et ces trois <i>m</i>, docteur?</p> + +<p>—Oh! fort peu aimables, mes majuscules! La Misère, la Maladie et la +Mort!... Le reste, peuh! Imagination, comme dit madame la marquise.</p> + +<p>—Mais, insista le marquis, sans regarder Sylvia qui écoutait, très +émue, la maladie qui naît d'une souffrance morale, cachée, d'un idéal +meurtri, d'un amour qu'on étouffe?...</p> + +<p>—Une question. Vous en avez vu beaucoup, beaucoup, de ces amours-là? +interrompit Fargeas, l'air sceptique.</p> + +<p>—Il suffit d'en rencontrer un pour le plaindre.</p> + +<p>M. de Solis avait dit ces mots d'un ton profond, très grave et, comme +Sylvia était près de lui, il ajouta rapidement très bas:</p> + +<p>—Le plaindre et l'adorer.</p> + +<p>Sylvia ne répondit rien, comme si elle n'eût pas entendu; mais cette +adoration affirmée là furtivement, imprudemment aussi, avec l'espèce de +défi que portent au danger ceux qui aiment, ce mot rapide lui entrait +dans le cœur; et l'œil inquiet d'Éva épiait sur le visage de Sylvia la +moindre trace d'émotion, et, en même temps, l'imperceptible mouvement de +lèvres du marquis parlant à mistress Norton.</p> + +<p>La mère aussi épiait peut-être, car interrompant presque l'élan de son +fils, elle disait doucement:</p> + +<p>—Eh! bien, moi, j'en ai rencontré quelques-uns de ces amours vrais, et +je suis assez vieille femme pour avouer qu'il y en a même dont j'ai +entendu battre les ailes... frt! frrt! On dit que ça a des ailes, ça! +Mais je scandaliserais bien miss Éva en lui affirmant que si on lui jure +qu'on mourra pour ses beaux yeux, c'est peut-être très joli, très +agréable, très musical, mais c'est une phrase toute faite qui n'a aucune +importance. Elle ne doit pas s'en préoccuper. Je connais des gens qui +l'ont dite cent fois à cent femmes différentes et qui ne sont pas morts +le moins du monde!</p> + +<p>Et la marquise, souriant à Éva, ajouta:</p> + +<p>—Je vous dépoétise la vie, hein, mon enfant?</p> + +<p>La petite Américaine répondit nettement:</p> + +<p>—Pas du tout, oh! pas du tout, madame! Je n'aimerais guère, moi, qu'un +galant homme qui, au lieu de me promettre de mourir pour mes beaux yeux, +comme vous dites, me jurerait de vivre pour moi.</p> + +<p>—Et vous auriez raison! C'est plus difficile! fit la marquise. +Ravissante, cette petite! dit-elle tout bas à mistress Montgomery, qui +se mit à rire en répondant:</p> + +<p>—Américaine, pourtant! Que faites-vous du mildew?</p> + +<p>—Oh! je vous ai dit qu'on en guérissait, répliqua M<sup>me</sup> de Solis.</p> + +<p>Le docteur Fargeas s'intéressait visiblement à cette conversation qui, +sous la banalité apparente des propos échangés, cachait un secret deviné +plus qu'à demi, une souffrance latente, un peu de romanesque maladif +qu'il entendait traiter par la méthode antiseptique, comme tout autre +microbe.</p> + +<p>—Eh bien! mais, dit-il, voilà miss Éva, la moins romanesque des jeunes +filles, qui vient de débiter une phrase de roman!</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Vous!... «Un homme qui vous jurerait de vivre pour vous, avec vous!» +Mais vivre ou mourir, ma chère enfant, dans ces cas-là, c'est la même +chose! Ceci n'a pas plus d'importance que cela. Et, depuis le +divorce....</p> + +<p>—Ah! le divorce! s'écria M<sup>me</sup> de Solis. Il me semble que c'est encore +quelque chose d'américain, ça. Le divorce! Autre espèce de....</p> + +<p>Mistress Montgomery l'interrompit vivement:</p> + +<p>—Ne parlez pas trop mal du divorce, madame la marquise, je sais des +gens qui en ont essayé et que vous pourriez blesser!</p> + +<p>—Eh bien! quoi? Voyons, demanda Fargeas, qu'est-ce qu'ils en disent... +après l'épreuve?</p> + +<p>La belle Liliane sembla se recueillir un moment, puis, avec un petit +geste indifférent:</p> + +<p>—Peuh!... Le divorce c'est comme le mariage.... De loin, c'est très +gentil, très gentil... et de près!...</p> + +<p>—Ah! dame! fit le docteur. Ça a sa lune de miel aussi!... Mais elle +s'use, comme toutes les lunes de miel! Ce que je reproche au divorce, +moi, c'est d'avoir ôté je ne sais quelle poésie au mariage... poésie de +la prison, si l'on veut! Mais un cachot est plus pittoresque qu'une +chambre d'auberge! Grâce au divorce, voilà le mariage banalisé!</p> + +<p>—Pourtant, dans notre effroyable Amérique, comme l'appellerait +volontiers la marquise, le divorce a bien son agrément, dit mistress +Montgomery. Je m'ennuie? Je m'échappe! La cage me tue? Je l'ouvre! Et je +pars! Et je suis heureuse! Et si je rencontre mon....</p> + +<p>—Mon idéal! dit M<sup>me</sup> de Solis.</p> + +<p>—Avec retouche! compléta Bernière.</p> + +<p>—«Preste, voici ma main!» Oh! aucune publication! «Tu me plais? Je te +plais? Marions-nous!» Et l'on va se marier! «Vite, une <i>licence</i>! Un +magistrat.» Un ministre protestant ou un prêtre catholique, tout est +excellent. «Bonjour, bonsoir!» Une ou deux questions, un petit sermon, +un certificat sur papier... libre! Gratification à l'officiant! Poignée +de main au magistrat! Et tout est dit. C'est net et froid comme une lame +de couteau! J'avoue, ajouta Liliane, que j'ai un peu beaucoup regretté +cette pompe et cette musique d'un mariage à la Madeleine.</p> + +<p>Elle semblait penser à quelque rêve non réalisé dans son existence de +jolie femme. Oui, la musique, les orgues, le défilé de <i>tout Paris</i> à la +sacristie, le soleil, le tapage, les notes dans les journaux, une autre +espèce de poésie: la poésie du reportage!...</p> + +<p>—Il y a pourtant, dit miss Éva de son ton bref, sérieux et profond, +dans le mariage de chez nous, quelque chose de touchant et d'émouvant +qui doit, je pense, enlever à la cérémonie ce froid de couteau dont +parle mistress Montgomery! C'est lorsque l'officiant, ouvrant devant +ceux qui sont là, devant lui, le livre où nous avons, tout enfant, +appris nos premières prières, leur lit ceci: «<i>Vous prenez cet homme—ou +cette femme—dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans la santé +comme dans la maladie, dans la pauvreté comme dans la richesse</i>»—et +qu'on répond: «Oui! je le jure!»</p> + +<p>Il n'y avait, chez la jeune fille, rappelant le texte, rien de sec ni +d'hostile, rien de l'allure prédicante des salutistes; au contraire, une +foi réelle, une étonnante profondeur d'âme. Georges et Sylvia +l'écoutaient, frappés l'un et l'autre.</p> + +<p>—Et l'on jure, parbleu! fit Fargeas. Il ne manquerait plus que ça, +qu'on ne jurât pas! La mariée est charmante, le marié est amoureux.... +Ils jureraient tout ce qu'on voudrait! Et le divorce n'en vient pas +moins casser le serment comme une branchette morte de la fleur +d'oranger fanée! Ah! les lendemains de ces moments-là! Je ne le vois pas +aussi souriant que M<sup>me</sup> Montgomery, moi, le divorce. Je le vois +affreusement utilitaire, naturaliste et cruel. Cas de divorce telle +maladie mortelle, cas de divorce telle souffrance qui rend fou, cas de +divorce tel malheur qui rend paralytique! Car les gens pratiques ont +inventé, parmi les cas de rupture, les infirmités ou le malheur! «Tu me +plaisais? Je te plaisais! C'était bien!...—Tu es malade, perdu de +santé, pauvre homme, ou tu es vieillie, pauvre femme! C'est une autre +affaire! Cas de divorce!...» J'ai connu—c'était le bon temps, c'était +le vieux jeu—de pauvres diables que la souffrance, loin de désunir, +rapprochait! Et des femmes qui mettaient leur vanité à pouvoir dire +qu'elles n'avaient appartenu qu'à un seul homme vivant!</p> + +<p>—J'en sais même qui ont voulu n'aimer qu'un seul être au monde, même +mort! répondit doucement la marquise de Solis.</p> + +<p>Mistress Montgomery se mit à rire.</p> + +<p>—C'est très joli, tout cela! Mais vos Françaises avaient trouvé le +moyen facile de ne pas divorcer... même avant la loi.... Elles +divorçaient par contrebande! Ma foi, j'aime encore mieux l'Américaine! +Le mildew! Tout ce que vous voudrez! C'est plus loyal, c'est plus +honnête, c'est plus franc!</p> + +<p>—Mistress Montgomery est divorcée! dit la marquise au docteur, un peu +ennuyé de sa minute d'oubli et qui s'excusait alors auprès de Liliane:</p> + +<p>—Madame, croyez bien... je ne voulais pas....</p> + +<p>—Oh! dit-elle, c'est sans importance! Au fond, je suis complètement de +votre avis! Le divorce, c'est comme vos bromures... on change +l'ordonnance et ça ne guérit rien! Voyons, Bernière, il faut pourtant +l'organiser notre fameuse party? Il est déjà quatre heures, mon cher.</p> + +<p>—A vos ordres, madame! dit le vicomte.</p> + +<p>Et Liliane, tendant la main à Sylvia:</p> + +<p>—Nous vous quittons, chère amie! A bientôt! Et un peu de gaieté, +voyons! La marquise a raison! C'est imaginaire! Ah! j'inventerai des +folies pour vous distraire! Et très sages, mes folies! A bientôt!... Et +pas d'imprudence! ajouta-t-elle encore tout bas.</p> + +<p>—Vous vous trompez, dit Sylvia. Je n'ai commis aucune imprudence... +aucune!</p> + +<p>—Tant mieux!—Et à bas le colonel!</p> + +<p>Sylvia s'était comme détachée de mistress Montgomery, et, rapidement, +passant près de Georges, lui jetait ces mots, très vite:</p> + +<p>—J'ai à vous parler, monsieur de Solis.</p> + +<p>—A moi?</p> + +<p>—Oui. Revenez dans un moment!</p> + +<p>Liliane, alors, qui avait surpris ce mouvement furtif, songeait à ce que +Sylvia venait de lui dire: «Aucune imprudence!» et trouvait que son amie +était plus insensée encore qu'elle ne le supposait.</p> + +<p>—Vous nous accompagnez, docteur? dit M<sup>me</sup> de Solis.</p> + +<p>—Oui.... J'ai une visite à faire tout près.... Je repasserai peut-être +par la villa pour savoir des nouvelles de mistress Norton... ou plutôt +pour avoir le plaisir de la revoir....</p> + +<p>—Et sans rancune, docteur! dit Liliane, tendant la main à Fargeas en +passant devant lui.</p> + +<p>—Sans rancune, madame!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Georges de Solis avait salué profondément Sylvia. Il sortait avec sa +mère pendant qu'Éva, un peu pâle, le suivait des yeux. La jeune fille, +restée seule avec Sylvia, dit alors, après un silence:</p> + +<p>—Charmante, M<sup>me</sup> de Solis!</p> + +<p>—N'est-ce pas? dit Sylvia. Et...—elle sembla hésiter—et son fils?</p> + +<p>—Le marquis? fit Éva, un peu étonnée.</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Un gentleman accompli, répondit la jeune fille froidement.</p> + +<p>—Mieux que cela, corrigea mistress Norton, un gentilhomme!</p> + +<p>Éva sourit légèrement et répliqua, la voix un peu sèche:</p> + +<p>—Disons un honnête homme, et tout sera dit!</p> + +<p>Sylvia avait regardé la petite Américaine.</p> + +<p>—Vous ne l'aimez pas beaucoup, M. de Solis, ma chère Éva!</p> + +<p>—Moi? Qui vous fait croire?</p> + +<p>—La manière dont vous en parlez!</p> + +<p>—Je ne parle jamais de M. de Solis! dit-elle encore de soin ton bref.</p> + +<p>—Norton m'en a parlé pour vous!</p> + +<p>—Mon oncle?</p> + +<p>—Il a des idées très personnelles, votre oncle, et quoi qu'il veuille +vous laisser, naturellement, toute liberté....</p> + +<p>Éva sentait vaguement qu'en lui parlant Sylvia voulait savoir ce qu'elle +pensait de M. de Solis.</p> + +<p>—Norton, continuait la jeune femme, serait certainement très heureux de +savoir votre avenir assuré par une union....</p> + +<p>—Quelle union? interrompit Éva. M. de Solis vous a-t-il chargée de me +parler pour lui?</p> + +<p>—Non, je vous ai dit que votre oncle....</p> + +<p>—Mon oncle n'ignore pas que mes idées sur le mariage sont très nettes. +Le serment que je prêterai, comme je le disais tout à l'heure, sera pour +toute mon existence, et je n'accepterai ce même serment que d'un homme +qui m'aimera comme je l'aimerai, de toute son âme. Je ne parle pas de M. +de Solis. Je parle de moi qui ne l'aime pas.</p> + +<p>Ces mots avaient été dits avec une décision qui sentait la vérité, et +Sylvia, dans son regard triste, laissa passer l'éclair d'une joie +involontaire.</p> + +<p>—Vous ne l'aimez pas, Éva? Vous n'aimez pas M. de Solis?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>Mais Sylvia insistait:</p> + +<p>—Regardez-moi bien! Vous êtes ma sœur! Une sœur chérie! Il m'a semblé +surprendre en vous, lorsque l'on parlait de M. de Solis....</p> + +<p>—Je n'aime pas M. de Solis, interrompit la jeune fille. Et, je vous le +répète, je ne serai la femme que d'un homme que j'aimerai!</p> + +<p>La réponse, cette fois, avait dans sa résolution quelque chose d'hostile +qui inquiéta mistress Norton.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez, ma chère Éva? Ce que je vous ai dit ne vous a +pas blessée?</p> + +<p>—Blessée? Non! fit Éva. Vous voulez savoir ce qu'il y a au fond de mon +cœur, je vous le dis... franchement... comme à une sœur... puisque +vous me donnez ce nom.... Et pourquoi aimerais-je M. de Solis?... Est-ce +qu'il peut m'aimer, lui?</p> + +<p>—Qui vous dit—et Sylvia hésitait un peu—que M. de Solis?...</p> + +<p>Cette fois, une amertume perçait vraiment dans les paroles de cette +enfant, et Sylvia répondait, en regardant les beaux grands yeux clairs, +la chevelure noire, le fin profil de la jeune fille:</p> + +<p>—S'il peut vous aimer?... Avec votre grâce, votre beauté, votre bonté!</p> + +<p>—Eh! d'autres sont belles, d'autres sont bonnes! dit Éva. D'autres +l'aiment peut-être! Et lui, lui, est-ce que vous croyez qu'il se +préoccupe de moi?...</p> + +<p>Elle laissait tomber son regard sur le bracelet que, tout à l'heure, M. +de Solis avait regardé—regardé parce qu'il ressemblait au bracelet de +Sylvia—et, lentement:</p> + +<p>—Même en me parlant, il pense à une autre!</p> + +<p>—A une autre? Éva, mon enfant, que voulez-vous dire? Je veux savoir!...</p> + +<p>—Quoi? Le secret de M. de Solis? dit-elle. Demandez-le-lui, quand vous +le verrez!... A vous, il le dira certainement.</p> + +<p>Elle avait jeté ces derniers mots d'un ton brusque, voulant évidemment +terminer là un entretien qui lui déplaisait, lui pesait, et, malgré un +appel de Sylvia, elle s'éloigna, poussant la porte, remontant jusqu'à sa +chambre avec des sanglots dans la poitrine.</p> + +<p>—Éva!</p> + +<p>Elle était loin déjà, Éva, cherchant le coin solitaire où, sans honte, +elle pourrait pleurer, nerveusement, savait-elle pourquoi?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Sylvia restait seule, effrayée.</p> + +<p>Une pensée lui venait maintenant, inquiétante, et elle avait encore dans +les oreilles l'accent avec lequel Éva lui avait comme cinglé ces mots au +visage: «Le secret de M. de Solis? Demandez-le-lui quand vous le +verrez!»</p> + +<p>—Est-ce qu'elle l'aimerait? se disait-elle.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2> + + +<p>M. de Solis avait hâte de revoir Sylvia. Ne venait-elle pas de lui dire +furtivement qu'elle avait à lui parler? Quand? Le plus tôt possible. Une +visite nouvelle dans une même journée ne pouvait-elle sembler déplacée, +éveiller les soupçons? Et pourquoi? Y avait-il donc imprudence à se +montrer à la villa, aujourd'hui même, puisque Sylvia lui demandait de +revenir «dans un moment»? Ne pouvait-il reparaître sous le prétexte de +lui apporter quelque livre, une partition? Et puis il ne raisonnait pas. +Il n'y avait point d'obstacle: il en eût souhaité, tout prêt à la lutte, +las de son existence plate, de cet amour latent, en quelque sorte +résigné, caché. Ses appétits d'aventures, sa soif de nouveau +s'éveillaient, le poussaient à rêver quelque brusque exode, un départ +avec cette femme partageant désormais ses explorations, ses dangers et +sa vie. Quelle folie!</p> + +<p>Et pourtant cette pensée lui venait, depuis quelques jours, le +tenaillait comme un supplice. Il y songeait en allant vers la villa, +après avoir chez lui reconduit sa mère, sa mère qu'il trompait en lui +disant qu'il s'arrêtait un moment au Casino, lire les journaux, alors +qu'il retournait vers l'adorée, vers le péril.</p> + +<p>Sylvia était encore dans le grand salon quand M. de Solis se fit +annoncer. Elle avait approché de la porte ouverte un <i>rocking-chair</i>, +et, étendue là, elle regardait la mer, très verte, par-dessus des +touffes poudreuses de tamaris.</p> + +<p>Elle accueillit M. de Solis comme quelqu'un qu'on attend. Certaine qu'il +reviendrait, elle était demeurée là; elle lui tendit la main et il +resta, un moment, à la regarder, heureux de ce silence qui troublait un +peu la jeune femme.</p> + +<p>—Vous n'avez pas vu Éva? demanda-t-elle, pour parler.</p> + +<p>—Non. Et pourquoi aurais-je vu miss Meredith?</p> + +<p>—Une idée. Je ne sais pas.</p> + +<p>—Ne trouvez-vous point qu'elle a depuis quelque temps, qu'elle avait, +aujourd'hui surtout, l'air agressif... ou triste, je ne saurais dire au +juste le mot?</p> + +<p>—Je n'ai pas remarqué, dit Georges. Mais hier elle semblait si +heureuse... elle riait d'un rire d'enfant.</p> + +<p>—Hier? demanda Sylvia.</p> + +<p>—Hier soir.</p> + +<p>—Vous l'avez vue hier?</p> + +<p>Et Sylvia étonnée, interrogeait Solis du regard plus encore que de la +voix.</p> + +<p>—Je l'ai rencontrée chez la mère Ruaud; elle venait furtivement +apporter un secours à la pauvre femme. Moi, voulant voir si le petit +Francis avait menti, vous savez, quand il nous parlait....</p> + +<p>—Oui, oui! dit Sylvia qui pensait à Éva, à cette rencontre d'Éva et du +marquis.</p> + +<p>Et M. de Solis continuait, évoquant le souvenir de la veille, la triste +demeure des pêcheurs où il avait retrouvé miss Meredith, la mère +souffrante, le père à demi alcoolique....</p> + +<p>—Elle! ah! c'était elle! interrompit Sylvia.</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—Rien! Une absurdité que m'a rapportée mistress Montgomery.</p> + +<p>—Quelle absurdité?</p> + +<p>—Après tout, ce colonel, vous ayant reconnu, avait pu croire....</p> + +<p>Elle s'interrompit pour dire:</p> + +<p>—Je remarque qu'Éva s'habille maintenant comme moi, oui, comme moi, et, +peut-être, qui sait? quand elle espère vous rencontrer....</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, dit M. de Solis, miss Meredith ne pouvait +croire qu'elle me verrait chez ces Ruaud. Elle a été étonnée de me +trouver au chevet de la pauvre femme et je l'ai, là, prise comme en +faute. Oui, elle rougissait, la pauvre fille! dit Georges vivement. Mais +que venez-vous de me dire? Le colonel? Quel colonel? Le colonel Dickson? +Une absurdité? Il m'a vu, reconnu? Ah! je comprends!... Et il a cru, le +colonel, que, là-bas, c'était vous? Eh bien, quoi? Quand c'eût été vous? +Il doit savoir que vous vous cachez pour accomplir vos œuvres de +charité comme d'autres pour commettre leurs fautes! C'est tout simple.</p> + +<p>—Mais, fit Sylvia, il a pu trouver étrange que je me cache pour aller +chez cette pauvre femme à la même heure que vous.</p> + +<p>—Et il l'a dit? Et il l'a raconté?</p> + +<p>—Évidemment, puisque mistress Montgomery m'en a avertie! Ah! après les +méchants, je ne sais rien de plus détestable que les sots! Et, sot et +méchant, qui sait si cet homme n'est pas à la fois l'un et l'autre?</p> + +<p>M. de Solis tordait nerveusement la pointe de sa barbe noire, comme +prévoyant un malheur et songeant au moyen de l'éviter.</p> + +<p>—Il y a un moyen bien simple de répondre à la niaiserie du colonel +Dickson, fit froidement Sylvia. C'est de lui dire la vérité.</p> + +<p>—La vérité! Et après? S'il a inventé et colporté sur vous quelque +méchante histoire, il en inventera une autre, analogue, sur miss Éva, +voilà tout.</p> + +<p>—C'est vrai, dit Sylvia. Mais....</p> + +<p>—Mais quoi?</p> + +<p>—Mais Éva est libre, elle!</p> + +<p>—Libre! Eh bien? demanda Solis, indifférent.</p> + +<p>Mistress Norton rassembla toutes ses forces pour ne pas sembler +tremblante et, lentement, glissant presque les mots au cœur de M. de +Solis:</p> + +<p>—Elle est charmante, dit-elle.</p> + +<p>Georges répéta, très sincèrement:</p> + +<p>—Charmante!</p> + +<p>—Si j'avais un frère, je ne lui souhaiterais pas d'autre femme que miss +Meredith!</p> + +<p>Elle avait, cette fois, parlé avec une fermeté qui laissait deviner +toute sa pensée, cette pensée du sacrifice où il y avait un conseil, et, +dans une idée de renoncement, presque un ordre.</p> + +<p>Georges, amèrement, lui demanda:</p> + +<p>—Et alors, c'est vous, vous qui me conseillez....</p> + +<p>Elle voulut, par un geste, effacer ce qu'elle venait de dire.</p> + +<p>—Vous?... Dans une minute, vous allez me parler, à moi, d'épouser Éva, +comme m'en a parlé Norton! Est-ce pour m'éprouver ou pour me torturer?</p> + +<p>—Vous torturer? fit-elle, de sa voix triste.</p> + +<p>—Est-ce une épreuve? Est-ce pour savoir si je vous aime toujours, et +toujours aussi profondément, aussi follement?</p> + +<p>—On peut aimer Éva. Est-ce que je sais? On oublie!...</p> + +<p>—Qui oublie? s'écria Solis en regardant cette femme, qui? Les sages, +les êtres raisonnables! Ceux qui ouvrent ou ferment leur cœur à +volonté. Je ne suis pas de ceux-là! Et comment oublierais-je, quand je +vous ai revue, quand j'ai, de nouveau, respiré la même atmosphère que +vous, et quand, moi, malheureux, je vous ai retrouvée malheureuse, +souffrant de la même souffrance qui me déchire et qui me tue?</p> + +<p>Sylvia s'était levée, comme pour fuir un entretien qu'elle avait voulu, +mais qu'elle trouvait douloureux, dangereux.</p> + +<p>—Si je souffre, dit-elle fièrement, ne craignez rien, je suis assez +forte pour supporter ma souffrance!</p> + +<p>Le marquis haussa les épaules.</p> + +<p>—Assez forte! Et je vous vois pâle, triste, et chaque jour mon +inquiétude s'accroît et j'ai peur en vous regardant. Ah! j'aurais voulu +vous fuir et j'aurais dû le faire, et je l'aurais fait, je vous le jure, +si je vous avais vue souriante, heureuse, ne songeant plus à ce passé +dont j'emportais partout le souvenir avec moi. Mais comment partir, oui, +comment, quand, en partant, il m'eût semblé que je vous laissais frappée +d'un mal que le docteur Fargeas cherche où il n'est pas, et qui est là, +là, dans votre cœur, dans vos souvenirs, comme dans les miens?</p> + +<p>—Monsieur de Solis!</p> + +<p>—Ah! vous ne le direz pas, parbleu! vous ne le direz pas, que vous +n'avez rien oublié de nos pauvres rêves, mais je le vois, mais je le +devine, mais je le sais!</p> + +<p>Il se rapprochait d'elle, il lui parlait presque à l'oreille, il +évoquait les visions passées:</p> + +<p>—Vous vous les rappelez nos chères causeries, là-bas, dans la maison de +votre père, et nos espoirs et nos chastes serments?...</p> + +<p>Par la fenêtre maintenant, comme un accompagnement voulu, ordonné par le +hasard, entrait, lointain, caressant, apporté par le vent et coupé comme +par bouffées, un air de valse effacé, à peine perceptible, et cependant +troublant, exquis, comme de la poussière d'harmonie.</p> + +<p>Et, entraîné doucement sur la pente des souvenirs, Solis redisait les +choses enfuies, abolies, perdues dans le brouillard mort—et les +premières rencontres, et ce soir où, lors du mariage d'une amie de +Sylvia—une amie disparue depuis—ils s'étaient trouvés, lui, le +Français, et elle, la jolie Américaine, sous la cloche de fleurs +destinée aux époux, une cloche faite de roses, une sorte de coupole +embaumée pour couronner, comme un dôme d'église, le premier baiser de la +mariée, du marié.</p> + +<p>Et comme elle avait rougi, Sylvia. Et comme, lui, était devenu pâle +lorsque les amies, battant des mains, avaient dit:</p> + +<p>—Ils ont passé sous la cloche de fleurs! Ils sont fiancés!</p> + +<p>Leurs mains alors s'étaient désunies et, sous ces roses, au lieu de se +sentir rapproché de Sylvia, Georges de Solis, pauvre, s'en était senti +si loin, si loin....</p> + +<p>C'était pour le mariage de Norton et de miss Harley qu'elle devait +embaumer la cloche de roses, <i>the marriage bell</i>!</p> + +<p>—Je vous en prie... je vous en supplie... disait mistress Norton, que +ces souvenirs torturaient.</p> + +<p>Sa voix demandait le silence, l'implorait; mais, avec une sorte d'âpre +joie douloureuse, Georges continuait, revivant ce passé:</p> + +<p>—Ah! j'ai été fou alors de ne pas tout dire à votre père, de ne pas lui +crier que je n'aimerais jamais que vous et de ne pas vous emporter comme +mon bonheur vivant!</p> + +<p>—Tout cela est le passé, dit Sylvia, debout et essayant de dominer son +émotion. Souvenez-vous que vous parlez aujourd'hui à une honnête femme +comme vous parliez alors à une honnête fille!</p> + +<p>—C'est le passé, mais il est toujours là, puisqu'il me navre et qu'il +vous tue!</p> + +<p>Il y avait autant de douleur dans la voix de Solis que de résolution +dans celle de Sylvia, et la jeune femme répondait:</p> + +<p>—Non, on ne meurt pas de chagrin, je vous le jure, monsieur de Solis.</p> + +<p>—Voulez-vous dire que si l'on en mourait vous seriez déjà morte?... Ah! +Dieu! vous avoir revue, vous sentir frappée au cœur et vous savoir à un +autre!...</p> + +<p>—Ne parlez pas de Norton.... C'est le plus loyal des hommes!...</p> + +<p>—Il ne vous comprend pas, il voit dans vos yeux des larmes et il ne +fait rien pour les empêcher de couler. Ah! il me semble, moi, que, pour +ramener à vos lèvres un sourire, je remuerais ciel et terre!</p> + +<p>—Norton est votre ami! Ne parlez pas de Norton! répéta Sylvia +fermement.</p> + +<p>—Eh! dit le jeune homme avec colère, il est votre mari!... Et, quand +j'y songe, toute cette amitié me pèse et je la déteste, et je voudrais +le haïr!...</p> + +<p>—Georges!</p> + +<p>—Vous aime-t-il autant que moi? s'écria M. de Solis. Vous devine-t-il +comme moi? A-t-il pour pensée unique, dans son existence, vous, toujours +vous, rien que vous? Moi, je ne pense à rien, qu'à vous, Sylvia! J'ai +harassé ma vie à chercher un autre but, une autre passion! Je vous ai +partout emportée et partout retrouvée!... Là-bas, vous étiez avec moi! +Et si je me désolais de vous avoir perdue, je me consolais du moins avec +cette pensée que vous étiez heureuse! Eh bien! non, vous souffrez, vous +pleurez... vous m'aimez.</p> + +<p>—Ah! au nom du ciel, mon ami! dit-elle effrayée.</p> + +<p>Et il répéta fermement:</p> + +<p>—Vous m'aimez, Sylvia, et comme il n'y a de bonheur pour moi qu'avec +vous, il n'y en a, pour vous, qu'avec moi....</p> + +<p>Elle fit un mouvement pour s'éloigner. Il la retint.</p> + +<p>—Laissez-moi.... Laissez-moi parler... laissez-moi tout vous dire.... +J'ai fait des rêves encore, depuis que je vous ai vue, mais des rêves +possibles, cette fois, des rêves qui sont à portée de notre main... des +rêves qui se réaliseront... demain... si vous voulez!</p> + +<p>—Que signifie?...</p> + +<p>Il était tout pâle, avec une folie dans les yeux, un feu de fièvre.</p> + +<p>—Il n'est pas seulement dans le passé, dit-il tout bas, ce bonheur que +nous avons laissé fuir et que nous pouvons retrouver. Il est dans +l'avenir, il est devant nous! Je vous adore, Sylvia! Je vous aimerai +toujours! Voulez-vous de mon dévouement éternel, de mon existence vouée +tout entière à votre bonheur?</p> + +<p>—Votre dévouement... votre existence....</p> + +<p>Elle balbutiait, comprenant bien, comprenant tout et ne voulant pas +comprendre.</p> + +<p>—Pour vous sauver la vie, je donnerais cent fois la mienne, dit-il avec +une fermeté soudaine, comme un homme qui joue sa tête prend une +résolution brusque. Eh bien! vous souffrez, vous mourez! Je ne vois que +vous, je ne pense qu'à vous. J'oublie le reste du monde! Je veux que +vous viviez! Je le veux.... Voulez-vous?</p> + +<p>Ce n'était pas la folie d'une heure que rêvait Solis, c'était le +sacrifice de toute une existence refaite, affranchie, le passé retrouvé +tout à coup. Elle tremblait. Elle sentait s'abattre sur elle une +tentation. Eperdue, chancelante, elle était tombée sur le +<i>rocking-chair</i>, et les mains jointes, ayant peur de lui et d'elle-même, +elle disait d'une voix d'enfant tremblante:</p> + +<p>—Monsieur de Solis, monsieur de Solis... je vous en supplie, je vous en +conjure. Vous ne savez pas quel mal vous me faites. Partez, partez!</p> + +<p>Elle comprenait, oui, elle comprenait. Ce qu'il lui disait lui donnait +au cœur une angoisse, au cerveau une griserie de liberté....</p> + +<p>Mais, plus il la sentait troublée, plus il faisait, avec l'égoïsme des +amoureux, saigner la blessure qu'il avait mise à nu.</p> + +<p>—Est-ce que ce n'est pas vrai que tout ici vous pèse et vous tue? +Est-ce que ce n'est pas vrai que votre cœur étouffe? Est-ce que ce +n'est pas vrai que j'ai deviné, Sylvia?</p> + +<p>Et elle, toujours effarée:</p> + +<p>—Pas un mot.... Plus un mot... mon ami... au nom de cette affection +même dont vous parlez....</p> + +<p>—C'est que ce n'est plus, comme autrefois, l'affection qui se résigne; +c'est, vous voyant ainsi, l'amour vrai qui se révolte!... Je ne parle +pas de Norton.... C'est un homme d'honneur, oui, le plus loyal des +hommes, mais, encore une fois, qui ne vous comprend pas, qui vous laisse +souffrir, qui ne se doute même pas de ce qu'il y a de mortelle tristesse +au fond de votre cœur!... Eh bien! pour toute créature humaine, Sylvia, +il y a le droit de vivre, le droit d'exister, de sentir son cœur +battre! Il faut regarder son droit en face, et la vie que j'ai menée m'a +donné le culte de l'absolu. L'absolu, ici, c'est notre salut et c'est +notre amour. Je vous aime et je n'ai jamais aimé que vous, et je vous +aimerai toujours, et je veux vous donner toute ma vie, tout mon être, et +je veux vous emporter je ne sais où, où l'on ne meurt pas et où l'on +s'aime!</p> + +<p>—Georges! Georges! dit-elle, entraînée, soulevée par ce souffle de +passion, cette folie de vivre. Ah! si vous saviez à quelles tortures +vous me condamnez sous prétexte de me consoler et de me plaindre!</p> + +<p>—Si ces tortures sont les dernières, qu'importe? s'écria Solis.</p> + +<p>—Les dernières?... Hélas!</p> + +<p>—Vous voyez bien que tout en vous se débat, que vous souffrez à en +mourir! Eh bien! pour le salut de la créature humaine qu'on aime le plus +au monde, tout est permis!</p> + +<p>—Tout?</p> + +<p>—Demain, cette nuit, quand vous voudrez, nous partirons. Une fuite, un +enlèvement, est-ce que je sais? Un coin d'Europe où nous nous cacherons. +Une maison ignorée au bout de cette mer qui est là et qui nous appelle, +et où nous serons libres....</p> + +<p>—Êtes-vous fou?</p> + +<p>—Libres, oui, et, si vous le voulez, une vie nouvelle commence, et +qu'importe le monde et qu'importent les autres! Nous sommes innocents et +on nous calomnie? Eh bien, puisque les propos de Dickson vous +atteignent, vous, il pourra médire à son aise, le monde! Et nous aurons, +du moins, vécu de ce qui était notre vie:—notre amour!</p> + +<p>—Monsieur de Solis! Ah! monsieur de Solis, au nom de votre mère....</p> + +<p>—Je vous adore, dit-il éperdu, et je veux que vous viviez! Je veux que +tu vives! Eh bien! c'est à vous, sachant combien je vous aime, de savoir +si vous m'aimez assez pour sacrifier votre existence comme je vous donne +la mienne et pour toujours! Ah! pour toujours, je vous le jure!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Elle était blême, torturée, et cependant heureuse, heureuse comme dans +une hallucination, un rêve fou.</p> + +<p>Et elle se demandait si ce n'était pas la sagesse, cette folie que lui +proposait cet homme. Un homme d'honneur. Aujourd'hui comme autrefois, il +lui parlait d'une éternité d'amour. Et il était à eux, cet autrefois, +refleuri tout à coup comme un printemps retrouvé. M. de Solis lui aurait +donné son nom en Amérique. Il lui offrait ici toute son existence, tout +son être.</p> + +<p>Et c'était maintenant une griserie délicieuse qui l'enveloppait toute, +c'était une sorte d'étourdissement léger comme dans le vaporeux état des +morphinées. Une voix, la voix de Norton, la rappela tout à coup à la +réalité.</p> + +<p>Il était là, Norton, à quelques pas. Il donnait un ordre ou demandait un +renseignement à un domestique.</p> + +<p>Norton! Le mari! La loi! Le devoir!</p> + +<p>—C'est lui! fit-elle.</p> + +<p>—Norton? Je ne veux pas le voir!</p> + +<p>Et d'un mouvement instinctif, Georges de Solis se dirigea brusquement +vers la porte opposée à celle par laquelle arrivait la voix de Richard.</p> + +<p>Alors, comme avec une tristesse amère, Sylvia lui disait:</p> + +<p>—Déjà, le remords!</p> + +<p>—Non, la jalousie! répondit-il, presque farouche. A bientôt!</p> + +<p>Et Sylvia restait seule, regardant la porte que venait de franchir M. de +Solis, et entendant encore Norton parler, à côté, prêt à entrer sans +doute.</p> + +<p>Elle éprouvait une sensation d'affaissement, une sorte de délabrement +moral. Il lui semblait que, matériellement, Georges lui avait fait une +blessure. Et comme il parlait cependant! Quelles tentations, quels beaux +rêves!</p> + +<p>—Il m'a fait mal! songeait-elle.</p> + +<p>Et pourtant elle n'eût point voulu qu'il eût gardé le silence.</p> + +<p>Elle se raidit, d'ailleurs, contre elle-même, lorsque Norton entra.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Très pâle, l'air préoccupé, presque sombre, il regarda autour de lui, +dans le salon, comme s'il cherchait quelqu'un, et demanda:</p> + +<p>—Qui était là?</p> + +<p>—Ici? dit-elle.</p> + +<p>—J'ai entendu une autre voix que la vôtre!</p> + +<p>—C'était M. de Solis, répondit-elle.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>Et Norton resta silencieux.</p> + +<p>Puis, brusquement:</p> + +<p>—Et il s'en va quand j'arrive, M. de Solis?</p> + +<p>—Il ignorait peut-être que c'était vous!</p> + +<p>—Vraiment?... dit Norton.</p> + +<p>Sa voix devint vibrante.</p> + +<p>—Vous ne savez pas mentir, ma chère Sylvia! Vous êtes toute pâle!</p> + +<p>—Mentir! Pourquoi mentirais-je?</p> + +<p>—De quoi vous parlait M. de Solis? demanda Richard soupçonneux.</p> + +<p>—Mais je ne sais pas.... De rien.... De choses insignifiantes....</p> + +<p>Elle cherchait, balbutiait presque.</p> + +<p>—Insignifiantes? répéta Norton, ironique. Insignifiantes? +Nécessairement. Et tout ce que vous disait M. de Solis vous était +parfaitement indifférent, n'est-ce pas? Indifférent, absolument?</p> + +<p>—Pourquoi me demandez-vous cela?... Pourquoi me parlez-vous de M. de +Solis?</p> + +<p>—Pour rien!... fit-il en s'efforçant de garder un calme sous lequel +grondait une colère. Parce que je viens d'en entendre parler au Casino, +par hasard, et cela par des gens qui ne se doutaient guère que j'étais +là et que je pouvais entendre.... Tout le monde ne me connaît pas à +Trouville.</p> + +<p>—Et que disaient-ils de M. de Solis, ces gens? fit Sylvia, s'apprêtant +à recevoir—comme un coup de poignard—une calomnie en pleine poitrine.</p> + +<p>—Peu vous importe. Mais j'ai à vous annoncer, ma chère Sylvia, une +nouvelle qui vous sera, je le crains, moins indifférente que la +conversation de M. de Solis.</p> + +<p>Elle attendait, silencieuse.</p> + +<p>—Une nouvelle désagréable! précisa le mari.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Mes affaires nécessitent ma présence immédiate à New-York. Nous +partons après-demain!</p> + +<p>—Après-demain?</p> + +<p>—Samedi, dit-il froidement.</p> + +<p>Sylvia laissa simplement échapper un «ah!» qui pouvait paraître résigné.</p> + +<p>—Et pour ne plus revenir en France! dit lentement Norton, en la +regardant bien en face, de ses yeux gris.</p> + +<p>Elle ne pouvait se tromper sur l'intention de ces derniers mots et elle +dit, un peu ironique à son tour, puis vraiment triste:</p> + +<p>—Vous avez une manière de m'annoncer que nous ne reviendrons jamais qui +ressemble à quelque chose comme une menace. Vous ne m'avez pas habituée +à ce ton-là.</p> + +<p>—Je vous remercie d'y avoir pris garde, répondit Norton. Mais, chaque +jour, on découvre du nouveau auquel il faut s'accoutumer, si l'on peut. +Moi, je ne pourrais pas!</p> + +<p>—Vous parlez par énigmes. Je ne vous comprends pas. Mais pas du tout.</p> + +<p>—Il n'est pas utile que vous compreniez, pourvu que vous partiez!</p> + +<p>Il se promenait maintenant à travers le salon, sa haute taille et ses +épaules larges un peu tassées comme sous un fardeau inattendu, et +faisant craquer ses doigts, machinalement.</p> + +<p>—Mais, en vérité, dit Sylvia, vous semblez bien moins préoccupé de +retourner en Amérique pour arranger vos affaires que de me faire quitter +la France?</p> + +<p>Il s'arrêta et, très froid, avec un sourire:</p> + +<p>—Vous voyez donc bien, ma chère Sylvia, que vous comprenez +parfaitement.</p> + +<p>Sylvia redressait fièrement sa jolie tête fine et dont l'expression +mélancolique devenait maintenant militante, comme indignée:</p> + +<p>—Je comprends que je ne sais quel soupçon absurde... odieux... pis que +cela, insultant, vous est entré dans l'esprit! Et j'avais assez de mes +souffrances sans qu'il vous prît la fantaisie de les venir augmenter par +un doute qui m'outrage.</p> + +<p>—Je ne vous ai parlé de rien. J'ai fait simplement allusion à des +propos absurdes et odieux, comme vous dites, et vous appelez cela un +outrage!</p> + +<p>—C'est que, par hasard aussi, je connais les propos que vous pouvez +avoir entendus!</p> + +<p>—Qui vous les a rapportés? M. de Solis? fit Norton, dont l'impatience +croissait visiblement.</p> + +<p>—Ah! laissez là M. de Solis! A chaque parole que vous me dites, il me +semble que vous allez me jeter au visage le nom de M. de Solis!</p> + +<p>—J'en parle, je crois, encore moins que vous n'y pensez, ma chère amie! +dit Richard, la voix âpre.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—M. de Solis—j'aurais dû m'en souvenir—avait été l'hôte de votre +père, il y a trois ou quatre ans?</p> + +<p>—Oui! répondit-elle simplement.</p> + +<p>—M. de Solis vous aimait.... M. de Solis pouvait vous épouser!</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Et s'il avait demandé votre main, vous la lui auriez accordée?</p> + +<p>—Oui! dit-elle nettement.</p> + +<p>—Alors, cette tristesse, ces larmes, ces soupirs, que je voyais en vous +et qui me rendent si malheureux, c'est parce que, pensant à M. de +Solis, vous l'aimiez toujours et vous ne m'aimiez pas, moi?</p> + +<p>Sylvia répondit avec la même franchise loyale:</p> + +<p>—J'ai juré d'être votre femme et je vous donnerai toute ma vie comme +vous m'avez donné votre nom.</p> + +<p>—Un serment! Parbleu! fit Norton dont les nerfs tendus semblaient se +tordre. Mais on oublie les serments d'amour, pourquoi n'oublierait-on +pas les autres? Imbécile! Imbécile que j'étais! Et je me croyais aimé! +Et je n'avais des pensées de luxe que pour cette femme! Et moi qui +vivrais de pain et de riz, je souhaitais des palais et une richesse +insensée, pour qui? pour cette femme! Oui, pour vous! Machine à travail, +le mari! Et elle... elle....</p> + +<p>—Je ne vous demandais rien, et je vous suis reconnaissante de tout +votre dévouement, Richard! répondit lentement Sylvia.</p> + +<p>Il avait repris, à travers le salon, sa marche saccadée, et, séparée de +lui par la table, Sylvia voyait sa large carrure tantôt se détacher sur +le fond de mer tantôt s'enfoncer dans la pénombre de la vaste pièce.</p> + +<p>Et, lui, s'exaltant, allant, venant, s'arrêtant parfois pour lui parler, +jetait des exclamations emportées:</p> + +<p>—Reconnaissante!... Ah! oui, sans doute. Reconnaissante!... +Reconnaissante comme au portefaix qui traîne le fardeau durant le +voyage!... Ce n'était pas votre reconnaissance que je voulais, moi, +c'était votre amour!</p> + +<p>—Je vous ai gardé loyalement la parole que je vous ai donnée +loyalement! dit-elle encore.</p> + +<p>—Oui. Et cependant les indifférents et les sots connaissent assez, +paraît-il, votre amour pour M. de Solis pour qu'une allusion ou une +raillerie vienne me souffleter tout à coup et me crever le cœur dans un +casino de bains de mer!</p> + +<p>—Est-ce que vous allez me rendre responsable de la sottise de ceux que +je ne connais pas, qui ne me connaissent pas?</p> + +<p>—Au reste, fit-il, les désœuvrés, en France, pourront demain, s'ils +veulent, parler à leur aise de l'Américain Norton et du départ de +mistress Norton l'Américaine!... Je vous ai dit que nous partions.... +Nous pouvons attendre le paquebot au Havre.... Inutile de rester plus +longtemps à Trouville.... Ayez la bonté de donner vos ordres....</p> + +<p>—Sur-le-champ? dit-elle étonnée.</p> + +<p>—Sur-le-champ! Nos places sont retenues. Celles que vous avez occupées +sur la «<i>Normandie</i>» pour venir en France.</p> + +<p>—Il est impossible que je ne fasse pas mes adieux aux rares amies qui +me restent ici....</p> + +<p>—Des amies? Éva nous accompagne.</p> + +<p>—Mistress Montgomery!</p> + +<p>—Vous la retrouverez quelque jour, en Amérique.</p> + +<p>—C'est de la folie, dit Sylvia. Et si ce départ n'est qu'une fugue +soudaine, si votre caprice devient une tyrannie, il est inutile +d'insister. Je ne partirai pas!</p> + +<p>Elle avait mis toute sa résolution nerveuse dans ce refus, et Norton +connaissait l'énergie de cet être résistant sous son apparence frêle.</p> + +<p>—Je serai cependant en route dans trois jours, et je vous prie—je vous +prie, mistress Norton—dit-il en insistant, de ne point me laisser +partir seul.</p> + +<p>—Je n'ai pas demandé à venir en France. Je ne quitterai pas la France +parce que le propos d'un passant aura effleuré mon nom! Et, d'ailleurs, +pour ceux-là mêmes qui sont ici—pour le colonel Dickson ou mistress +Dickson, vous voyez que je les connais ceux qui peuvent parler de +moi—un départ aurait l'air d'une fuite. Leur calomnie aurait semblé +m'avoir atteinte en me contraignant à la retraite. Je ne partirai pas.</p> + +<p>—Sylvia! dit Norton, dont le visage, pâle tout à l'heure, se +congestionnait violemment.</p> + +<p>—Eh bien?... fit-elle résolue, très calme.</p> + +<p>—Vous ne me connaissez pas, dit le Yankee. Vous m'avez vu toujours +soumis à vos caprices, humble devant vous comme un enfant! Vous vous +figurez que je puis renoncer à ce que je veux quand ma volonté a décidé +quelque chose? Vous oubliez que tout ce que j'ai voulu, dans ma vie, je +l'ai fait. Je ne suis pas un esprit romanesque comme M. de Solis, je +suis un homme qui sait où il va et ce qu'il veut. Eh bien, je vous jure, +Sylvia, que je veux que vous ne restiez pas un jour de plus à Trouville +et que vous m'accompagniez en Amérique, où je vais.</p> + +<p>La jeune femme regarda, un moment, ce colosse qu'elle sentait furieux, +et, lentement, avec une douceur implacable, elle refusa, répondant:</p> + +<p>—Votre volonté, lorsqu'elle devient une injure, ne peut rien contre la +mienne.... Rien!... Vous voulez que je parte parce qu'il vous plaît de +me soupçonner?... Accusez-moi, insultez-moi, je ne partirai pas!...</p> + +<p>Il répéta, menaçant comme tout à l'heure, ce nom aimé pourtant:</p> + +<p>—Sylvia!</p> + +<p>Puis s'arrêtant devant le regard clair, calme, attristé aussi, de cette +femme:</p> + +<p>—Ah! non... non... non.... Vous voulez m'affoler, me pousser à bout! +Vous voulez que je croie tout?...</p> + +<p>—Quoi, tout? Tout ce que la calomnie ramasse je ne sais où? Des folies +ou des infamies?</p> + +<p>—Voyons, oui, c'est de la folie; oui, c'est absurde, je le sais, +dit-il... mais je ne veux pas que vous restiez ici.... Je suis injuste, +je suis brutal... soit.... Mais, après tout, n'ai-je pas fait preuve +d'un sang-froid qui m'étonne lorsque, tout à l'heure, de ces +mains-là—et il montrait les poings nerveux du fendeur de bois—je n'ai +pas écrasé les imbéciles qui contaient, en ricanant, les aventures de +l'Américaine de la villa normande.... Oui, j'avais bondi, le sang aux +yeux... et j'allais faire quelque esclandre—un malheur—lorsque cette +idée m'est venue que le scandale était plus redoutable pour vous que les +vilenies... les calomnies de ces niais féroces.... En relevant leur +propos, je lui redonnais une force.... Je le relançais, au lieu de le +laisser traîner à terre et crever comme un ballon chargé de gaz +empoisonné.... Mais le sang-froid, ce n'est pas ma vertu, à moi, Sylvia! +Vous devez le savoir et le voir!... J'étouffe.... J'ai devant moi des +visions qui m'affolent.... Il faut me comprendre, Sylvia.... Il faut +m'excuser....</p> + +<p>Il répéta, cette fois, d'un ton net, absolu:</p> + +<p>—Il faut me suivre!</p> + +<p>—Alors, c'est un ordre?</p> + +<p>—Ordre ou prière, peu importe!</p> + +<p>—Il importe si fort que j'aurais cédé à une prière et que je n'obéirai +jamais à un ordre!</p> + +<p>—Jamais?</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>—Ah! malheureuse, fit Norton, le visage rouge. Et qui me prouve que ces +misérables n'ont pas dit vrai et que vous ne voulez demeurer ici pour y +rester avec votre amant?</p> + +<p>—Mon amant?... C'est une infamie, s'écria Sylvia, et vous venez de dire +un mensonge!</p> + +<p>—Il était ici. Il s'est enfui devant moi. Où est le mensonge? Sur mes +lèvres ou sur les vôtres? M'avez-vous avoué, oui ou non, tout à l'heure, +que vous l'aviez aimé?</p> + +<p>—Ce n'était pas un aveu, c'était la vérité! dit-elle, ayant retrouvé sa +fierté calme.</p> + +<p>—Et la vérité... la vérité d'autrefois et la vérité d'aujourd'hui... +c'est que vous l'aimez toujours?</p> + +<p>—Toujours! Oui, je l'aime toujours! répondit-elle, la tête haute. +Après?</p> + +<p>—Vous osez!... Tu oses!</p> + +<p>—Je l'aime et vous n'en avez pas moins menti! Je l'aime et les lâches +dont vous me parliez m'ont calomniée! Je l'aime et je suis une honnête +femme!</p> + +<p>Il écoutait, fou de colère, ayant peur de lui-même, sentant une rage lui +monter aux yeux.</p> + +<p>—Une honnête femme dont le nom est Norton! dit-il. Allons, appelez Éva! +Donnez vos ordres, vous dis-je, nous partons!</p> + +<p>Et comme elle ne bougeait pas, il alla au timbre électrique, près de la +glace et pressa sur le bouton d'ivoire.</p> + +<p>—Vous partez, soit, dit Sylvia. Moi, je reste.</p> + +<p>Elle s'était appuyée contre la table pour ne pas tomber. Elle était +blême, les lèvres tremblantes. Dans son visage, les yeux seuls vivaient.</p> + +<p>—Je pars, dit Norton, et je vous emmène.</p> + +<p>—De vive force? C'est possible. Vous pouvez aussi me cadenasser en +route!</p> + +<p>Un domestique parut et, derrière lui, le docteur Fargeas qui revenait, +très guilleret.</p> + +<p>Norton, en l'apercevant, fit au valet signe de s'éloigner.</p> + +<p>Fargeas arrivait, en belle humeur; mais, d'un coup d'œil, il devina +qu'entre ces deux êtres une sorte de choc électrique venait de se +produire—les orages moraux ont aussi leur odeur de soufre—et, allant à +Sylvia, presque défaillante:</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?... Madame.... Eh bien! mais, quoi donc?</p> + +<p>—Rien!... Rien, docteur! disait-elle.</p> + +<p>Elle essayait de sourire. Elle chancelait.</p> + +<p>—Comment, rien! Mais c'est une crise, dit le docteur.</p> + +<p>Et, interrogeant Norton brusquement:</p> + +<p>—Enfin, quoi?...</p> + +<p>—Je pars ce soir pour le Havre; dans trois jours pour New-York, +répondit Richard froidement, et mistress Norton refuse de partir avec +moi!</p> + +<p>—Elle refuse! elle refuse!... Elle a bien raison! Vous voulez donc la +tuer?</p> + +<p>—La tuer? dit-il, et dans sa voix une angoisse soudaine passa, +l'étranglant presque.</p> + +<p>Fargeas faisait respirer à Sylvia, qui s'était assise, une ampoule de +nitrite d'amyle qu'il avait cassée du bout des doigts, sur son mouchoir, +et elle remerciait du regard, pendant que le docteur, à demi tourné vers +Norton:</p> + +<p>—Ah! ça dépend de vous, ça! Ses nerfs sont dans un tel état!... Si vous +l'aimez....</p> + +<p>—Si je l'aime? fit Richard.</p> + +<p>—Vous avez remis entre mes mains sa santé. Eh bien! Un départ, avec la +dépression barométrique et la saute de vent qu'on nous annonce, jamais! +Je m'y oppose.</p> + +<p>—La tuer? songeait Norton.</p> + +<p>Et il lui semblait qu'un grand trou noir s'ouvrait devant lui; et il +avait envie de s'y jeter, de s'y enfouir, de disparaître avec cette +adorée qui, dans le cœur, gardait le nom d'un autre.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Tout à coup, dans le grand silence de la villa, un bruit éclata comme au +signal d'un régisseur dans un théâtre, une fanfare retentit, une trombe +de gaieté entra; et, pareille à une farandole se déroulant à travers les +escaliers et les couloirs, une traînée de gens, guidés par mistress +Montgomery, se précipita, et Liliane, élégante, armée d'un mirliton, +Montgomery essoufflé, Bernière donnant la main à la belle Arabella que +suivaient le colonel et la colonelle, la petite juive Offenburger et son +père le gros banquier apoplectique, tout une poussée de fous s'invitant +eux-mêmes, arrivant à l'américaine, dans cette <i>partie de surprise</i> qui +rappelait les fantaisies du pays, tous, riant, criant, jetaient à l'air +les échos de leurs fanfares:</p> + +<p>—Hip! hip! hurrah!... <i>Surprise-party!</i> disait Liliane.</p> + +<p>—Nous sommes chez nous!</p> + +<p>—<i>Go ahead!</i> s'écriait Bernière.</p> + +<p>Et Liliane, commandant comme à l'assaut:</p> + +<p>—Au piano, Arabella! au piano!</p> + +<p>—Volontiers!</p> + +<p>Miss Dickson ôtait ses gants; elle s'installait, pendant que le colonel +disait à Norton:</p> + +<p>—Quel dommage! Elle a oublié son violoncelle!</p> + +<p>Cette brusque invasion, assourdissante, Fargeas ne la détestait pas. +Elle amenait chez Sylvia une réaction soudaine dont les nerfs de la +jeune femme avaient besoin. Et, pendant que mistress Norton se +redressait, essayant de sourire à cette invasion, à ces affolés qui, par +droit de conquête fantaisiste, prenaient possession de son domicile, +Norton composait son visage, sentant aussi que les Dickson ne venaient +pas seulement là en désœuvrés qui s'amusent, mais en curieux qui +épient.</p> + +<p>Et, à cette bande éperdue, Éva venait se joindre, à son tour, attirée +par le bruit.</p> + +<p>—La voilà, la <i>surprise-party</i>! lui disait en riant mistress +Montgomery.</p> + +<p>—Plaisir américain, ajoutait la petite Offenburger. Cela doit vous +plaire, miss Éva? Cela ne vaut pas l'anthropologie, mais c'est drôle! +Très drôle. Original.</p> + +<p>Sylvia faisait toujours des efforts pour sourire, restant un peu pâle.</p> + +<p>Alors, le colonel, avec une affectation d'intérêt:</p> + +<p>—Mais, docteur, voyez donc... mistress Norton.</p> + +<p>—Eh bien! quoi, mistress Norton? dit froidement Richard. Un peu de +fatigue, voilà tout.</p> + +<p>—Ce n'est-rien, répondait Sylvia.</p> + +<p>Et Liliane, la belle Liliane, avide du bruit éternel, leva hardiment, +comme un bâton de commandement, son mirliton enrubanné, et de sa voix +claire, joyeusement:</p> + +<p>—Allons, allons, Sylvia, un peu de gaieté! Arabella, attaquez la +<i>Marche des Milligans</i>! Nous accompagnerons, nous!... Fête de +Saint-Cloud à Trouville! Hip! hip!</p> + +<p>—Hurrah! cria Bernière.</p> + +<p>Et, pendant que la grande belle fille du colonel Dickson jouait +crescendo, sur le piano, l'air anglais, sautillant, entraînant, plein de +titillations et de saccades, Bernière et mistress Montgomery +accompagnaient en s'interrompant pour rire, et Éva examinait tour à tour +le colonel qui, avec une gravité de clergymann, battait la mesure, +tandis que la colonelle épongeait son front, la petite Offenburger qui +causait avec son père, le banquier imitant la grosse caisse, et +Montgomery parlant à l'oreille de Norton. Puis le regard de la jeune +fille s'arrêtait sur le mélancolique visage de Sylvia, assise à côté de +Fargeas qui hochait la tête. Et la jolie Éva, sérieuse et comme navrée +par tout ce bruit qui, lui semblait-il, sonnait faux dans cette villa +où, pour la première fois, elle avait pleuré, où elle sentait +instinctivement comme un amer parfum de larmes, la petite Américaine se +disait, toute triste:</p> + +<p>—Si la marquise de Solis était là, elle dirait, cette fois, que les +Américaines sont décidément folles! Oui, elle le dirait!</p> + +<p>Furieusement, Arabella Dickson enlevait la <i>Marche des Milligans</i>, et +Liliane, entre deux accords de mirliton, disait à Bernière:</p> + +<p>—Tout à l'heure, nous pillerons les buffets pour le lunch! Aujourd'hui, +Sylvia n'est plus chez elle. Expropriation pour cause de distraction +publique. <i>Surprise-party!</i></p> + +<p>—Le <i>mildew</i>! songeait Éva Meredith.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2> + + +<p>Georges de Solis, en quittant la Villa, était sorti un peu au hasard, +par les rues vides. Machinalement il allait vers la plage, indifférent +au bariolage gai des toilettes claires et des parasols rayés faisant sur +le sable des taches joyeuses. Il suivait les <i>planches</i> en songeant +encore à ce qu'il venait de dire, à ce qu'il avait osé dire à Sylvia.</p> + +<p>Moralement il étouffait. Son existence s'était bornée jusqu'ici à des +devoirs et à un amour. Il n'avait pas usé sa passion, en la banalisant, +en l'émiettant en caprices. Cet amour intact, il le voulait absolu et il +se faisait l'effet d'un sauveur venant arracher cette femme à une prison +lourde, à une mort certaine.</p> + +<p>Fuir avec elle? Oui, puisque sa destinée était d'errer et que l'univers +lui ouvrait ses infinis. Mais M<sup>me</sup> de Solis? La mère? Mais Richard +Norton? Le mari? Il écartait violemment leur image; il ne voulait voir +que Sylvia. Il ne voulait penser qu'à elle. C'était une fièvre qui lui +montait au cerveau, l'aveuglant sur tout ce qui n'était pas Sylvia, sur +tout ce qui n'était pas son amour.</p> + +<p>Il erra ainsi pendant un certain temps, s'arrêtant machinalement devant +le tir, hypnotisé, en apparence, par ces cartons troués, en réalité, +n'apercevant rien que sa propre pensée. Il rentra alors, dîna avec la +marquise qui le trouva préoccupé, nerveux; puis, contre son habitude, il +sortit, la nuit venue.</p> + +<p>—Es-tu souffrant? lui demanda M<sup>me</sup> de Solis, comme il allait +s'éloigner.</p> + +<p>—Non. Pourquoi?</p> + +<p>—Tu es pâle. Tu as l'air triste.</p> + +<p>—Je ne suis pas triste. Je suis un peu nerveux. Cette chaleur lourde me +fatigue. Le bord de la mer me fera du bien.</p> + +<p>Il était agité visiblement, il n'avait qu'une pensée, réaliser cette +folie dont il avait parlé à Sylvia comme d'un rêve. Une fuite en 1891, +un enlèvement comme en plein romantisme, cela lui semblait assez +étrange, presque ironique et «peu fin de siècle». Mais les explorateurs +et les chercheurs d'inconnu sont peut-être les derniers romantiques. Ce +danger bravé, ce départ brusque et fou lui plaisait. Mais comment +partir? Et quand?</p> + +<p>Puis le voulait-elle bien? Il l'avait sentie trembler sous ses paroles, +frémir d'une tentation de liberté et d'amour. Elle l'aimait encore, et +c'est parce qu'il avait eu la sensation de cet amour demeuré fidèle et +partagé qu'il trouvait en lui l'audace de cet acte insensé: la rupture +avec le monde et la fuite vers le hasard. Mais aurait-elle la même +témérité que lui? Une réflexion ne l'arrêterait-elle pas, brusquement, +en chemin?</p> + +<p>Il était entré, presque inconsciemment, au Casino, ayant, pour +s'étourdir, comme un besoin de bruit. La foule était grande. On dansait. +Dans la salle des «petits chevaux», des joueurs se donnaient l'illusion +de la roulette. En allant de la salle de bal à la salle de jeu, M. de +Solis se heurta presque contre la belle Arabella Dickson qui passait au +bras de son père. La foule, instinctivement, s'écartait devant +l'admirable fille et le gigantesque Américain aux poils roux. Gontran de +Bernière venait derrière, causant avec un monsieur très pur, très +correct, très épinglé, cravaté de blanc, un gardénia à la boutonnière, +et qui était le peintre Harrisson, Edward Harrisson, le premier mari de +mistress Montgomery. Un artiste à tenue de diplomate. Chauve, du reste, +avec des favoris interminables.</p> + +<p>Arabella, en apercevant M. de Solis, laissa échapper un <i>ah</i>! de +satisfaction. Elle s'arrêta, lui tendant la main. Elle était délicieuse +avec ses cheveux colorés relevés sur la nuque, un petit chapeau marin, +en paille blanche, posé dessus, jupe et veston blancs, un déshabillé +très habillé, le veston moulant comme avec des caresses la taille et les +hanches.</p> + +<p>—Monsieur de Solis, dit-elle, on vous a regretté à la villa Norton, ce +soir.</p> + +<p>—Très regretté, dit le colonel.</p> + +<p>—Charmante, la <i>surprise-party</i> organisée par mistress Montgomery. Oh! +elle s'entend aux petites fêtes, mistress Montgomery. N'est-ce pas, +monsieur Harrisson?</p> + +<p>—Elle s'y entend, répondit flegmatiquement le premier mari.</p> + +<p>—J'avais, ajouta Arabella en souriant, espéré vous voir, monsieur de +Solis!</p> + +<p>—Je sors très peu, mademoiselle. C'est par hasard que je suis ici!</p> + +<p>Le colonel hocha la tête, sa tête si haut perchée, et caressant sa +longue barbe:</p> + +<p>—Oh! oh! vous sortez très peu? Vous ne venez pas souvent au Casino, +mais....</p> + +<p>Il s'arrêta, le regard de M. de Solis lui ordonnant de se taire.</p> + +<p>Toute la révolte de Georges contre la calomnie montait dans ce regard +violemment impératif, et le marquis saisit même, avec une sorte de +brusquerie ardente, l'occasion que lui offrait cette rencontre:</p> + +<p>—J'ai précisément un mot à vous dire, colonel.</p> + +<p>—Volontiers, mon cher marquis.</p> + +<p>—Oh! seul à seul, fit Solis. Vous permettez, mademoiselle?</p> + +<p>Arabella sourit.</p> + +<p>—M. de Bernière me servira de cavalier, dit-elle.</p> + +<p>Le colonel avec flegme caressait toujours sa longue barbe. Georges +l'attira dans un coin de la salle où de bons bourgeois prenaient le +chaud, sur des fauteuils.</p> + +<p>—Monsieur, dit le jeune homme en allant droit au but, vous avez tenu +sur moi, et sur une personne que ni vous ni moi n'avons le droit de +nommer, des propos qui ne me conviennent pas.</p> + +<p>—Vous dites? fit le colonel en redressant encore sa taille de géant +maigre.</p> + +<p>—Je dis que vous avez calomnié la plus respectable des femmes et que +vous avez associé mon nom à vos calomnies. Savez-vous comment nous +appelons cela en français?</p> + +<p>—Je connais la langue française, dit le colonel froidement, et je vous +dispense de feuilleter votre dictionnaire! Je n'ai rien dit qui ne fût +du domaine d'une conversation de plages. J'ai peut-être parlé—et dans +l'intérêt de la santé d'une personne qui vous paraît chère—de +promenades trop fréquentes... au bord de la mer... le soir.... Quand on +est souffrante....</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, interrompit Solis, je vous défends, à l'avenir, de +vous occuper et de moi et de celle dont vous voulez parler.</p> + +<p>—Vous me dé-fen-dez? dit l'Américain en scandant les mots.</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—De quel droit, monsieur?</p> + +<p>Le colonel avait une attitude fière dont l'héroïsme, assez fortement +alcoolisé, devait être arrosé de nombreux <i>cocktails</i>.</p> + +<p>—De quel droit? fit M. de Solis. Du droit que je prends.</p> + +<p>—Oh! dit le colonel lentement, ma compatriote vous tient terriblement +au cœur. C'est compréhensible: elle est très jolie!</p> + +<p>Il relevait sa main pour se caresser la barbe, de son geste machinal. +Georges lui saisit le poignet, et, se rapprochant de lui, les yeux dans +les yeux:</p> + +<p>—Taisez-vous, monsieur, vous êtes un lâche!</p> + +<p>—J'espère que vous ne l'êtes pas, monsieur! dit le colonel en se +dégageant.</p> + +<p>—Tout à vos ordres!</p> + +<p>—Exactement, fit Dickson en rejoignant sa fille qui causait avec de +Bernière, celui-ci d'ailleurs ne perdant pas un mouvement de Solis et du +colonel et se doutant bien que cet aparté cachait une discussion grave.</p> + +<p>«Oh! oh! pensait le colonel en arrivant vers miss Dickson—Arabella +épousera difficilement le marquis, maintenant. Mais qui sait?»</p> + +<p>—On s'est chamaillé? demanda Bernière, une fois seul avec Georges.</p> + +<p>—Oh! presque rien!</p> + +<p>—Une provocation?</p> + +<p>—Une explication, dit Solis. Je compte sur toi. Elle peut avoir des +suites.... Ah!... tu préviendras le docteur Fargeas.... Et pas un mot à +ma mère! Je vais l'embrasser. Pauvre femme!</p> + +<p>—Diable, dit Bernière en essayant de plaisanter, tu es expéditif! Perds +pas ton temps! Toute vapeur! Train express!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A la villa Norton, cette soirée avait été silencieuse, triste, et la +journée du lendemain devait être plus inquiète encore. Soit que le +colonel Dickson eût laissé échapper, au Casino même, le secret de son +altercation avec M. de Solis, soit qu'en s'abouchant avec ses amis, le +peintre Harrisson avant tous les autres, il n'eût pas demandé à ses +témoins de garder le silence, soit encore qu'il eût intérêt à mêler à +son nom le nom du marquis, l'incident de la veille était, dès le +lendemain matin, le bruit de la plage. Et, de ce bruit même, les échos +devaient entrer jusque dans la villa Norton. M<sup>me</sup> Montgomery y était +venue de très bonne heure, affairée, nerveuse, et, en arrivant pour +prendre des nouvelles de Sylvia, le docteur Fargeas éprouvait une +sensation très singulière; il lui semblait que les objets même, les +meubles, avaient un aspect inaccoutumé, dramatique. Les choses, qui ont +leur malice, ont aussi leur divination.</p> + +<p>Le docteur se garda bien, du reste, d'interroger M<sup>me</sup> Norton, qu'il +trouva toujours très nerveuse, mais plus résolue et comme ayant fait un +effort sur elle-même. Norton était absent. Fargeas se borna à une sorte +d'ordonnance morale et, comme il descendait de l'appartement de Sylvia, +il se heurta presque, au bas de l'escalier, à miss Meredith, qui +attendait, visiblement anxieuse.</p> + +<p>—Eh bien, docteur.... Sylvia? Comment va-t-elle? demanda Éva.</p> + +<p>—Toujours dans son état d'innervation, mademoiselle, mais visiblement +plus énergique aujourd'hui. On dirait que quelque émotion nouvelle l'a +relevée....</p> + +<p>—Une émotion? dit la jeune fille.</p> + +<p>—Je ne sais laquelle. Rien de nouveau ici? fit le docteur.</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>Il regardait Éva toute pâle et hocha la tête de son air à la fois +narquois et indulgent.</p> + +<p>—Je ne vous conseillerai jamais de chercher à jouer la comédie, ma +chère enfant.... Vous ne sauriez pas!</p> + +<p>—Mais, docteur....</p> + +<p>—Si mistress Norton est, comment dirai-je? remontée, vous êtes, vous, +au contraire, très inquiète.</p> + +<p>—Et pourquoi serais-je inquiète? demanda Éva, relevant sa tête brune et +essayant de sourire.</p> + +<p>—Ah! ça, par exemple, je n'en sais rien, dit Fargeas.</p> + +<p>Il ajouta doucement:</p> + +<p>—Peut-être tout simplement le bruit de ce duel.... Oui, du colonel +Dickson avec M. de Solis.</p> + +<p>Et comme Éva faisait un mouvement involontaire:</p> + +<p>—Là! tout juste.... Eh bien, quoi? M. de Solis! Il en a vu bien +d'autres? Il sait manier l'épée, tenir le pistolet. Rien à craindre pour +lui!</p> + +<p>Éva répondit, la voix lente:</p> + +<p>—Qui vous dit que je craigne quoi que ce soit pour M. de Solis?</p> + +<p>—Hein?... Comment?... fit le docteur.</p> + +<p>Il attendit un moment et ajouta:</p> + +<p>—Soit, mettons que je me suis trompé. C'est peut-être bien, alors, le +colonel Dickson qui vous intéresse?</p> + +<p>Un mouvement d'épaules d'Éva, accompagné d'un geste où le souhait +devenait une menace, lui répondit:</p> + +<p>—Le colonel! Le colonel! Ah! si le sort était juste, le colonel!...</p> + +<p>—Très bien, fit le docteur. C'est ce que je vous disais.</p> + +<p>Il était certain maintenant qu'elle pensait anxieusement au marquis. +Pauvre petite!</p> + +<p>Il remarqua alors qu'elle avait un chapeau sur ses cheveux bruns et +qu'elle était habillée pour sortir. Il lui demanda si elle voulait +l'accompagner.</p> + +<p>—Oui, certes. Avec plaisir, docteur.</p> + +<p>Elle avait besoin d'air, de mouvement. Elle voulait marcher, se +fatiguer, user ses nerfs. Et, l'accompagnant vers la ville, le docteur +la regardait du coin de l'œil, toute pâle, délicieuse.... Et tout à +coup, il la vit devenir très rouge et elle s'écria, en apercevant, de +loin, quelqu'un qui venait vers eux:</p> + +<p>—M. de Solis!</p> + +<p>Lorsqu'il fut près de Georges, il lui tendit la main, disant:</p> + +<p>—Eh bien, mon cher marquis, je vous félicite.</p> + +<p>—Et de quoi? fit M. de Solis, qui avait salué Éva.</p> + +<p>—Mais... on ne parle que de cela... votre rencontre avec le colonel +Dickson.</p> + +<p>—Je ne me suis pas rencontré avec le colonel Dickson.</p> + +<p>Éva, hésitante, demanda:</p> + +<p>—Alors... ce duel... c'est fini?</p> + +<p>—A peu près! répondit Georges.</p> + +<p>—Vous ne vous battez pas?</p> + +<p>Un signe rapide du docteur fit connaître à Georges qu'il devait nier +toute rencontre.</p> + +<p>—Le duel n'aura pas lieu, mademoiselle! dit-il en souriant. Tout est +terminé!</p> + +<p>—Ah! tant mieux! J'étais d'une inquiétude!</p> + +<p>—Et, tout à l'heure, vous m'assuriez que vous n'aviez pas l'ombre +de....</p> + +<p>—Ah! tout à l'heure! tout à l'heure! fit-elle en riant.</p> + +<p>Fargeas lui prit les mains, paternellement:</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, ma chère enfant, la comédie, vous ne saurez +jamais... jamais... jamais.... Allons, au revoir, mademoiselle! Mes +visites à mes malades sont peut-être inutiles, mais elles sont pressées.</p> + +<p>Et saluant M. de Solis, il s'éloigna assez vite du côté des rues, +laissant en tête à tête, à quelques pas de la plage, dans l'atmosphère +matinale, Éva et M. de Solis.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La jeune fille regardait le marquis d'un air joyeux. Brusquement +rassérénée, heureuse.</p> + +<p>—Savez-vous que je suis très contente? disait-elle. Un duel! Je trouve +cela si absurde, le duel.... Et quand on pense que le colonel Dickson, +qui est très redoutable, paraît-il, pouvait.... C'est pourtant lui, +n'est-ce pas, monsieur de Solis, qui a refusé le duel?</p> + +<p>—Soyez certaine, mademoiselle, répondit Georges, que ce n'est pas moi!</p> + +<p>—Après ça, il a bien fait! On me racontait qu'il avait accompli de +véritables exploits pendant la guerre de sécession. Et depuis contre les +Indiens aussi.... Oui, avec Buffalo Bill.... Un héros, à ce qu'il +paraît, le colonel Dickson! Moi, je doutais un peu, je vous assure! Je +ne sais pas pourquoi, dit-elle en riant, mais je doutais. Maintenant, +non, je ne doute plus!...</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Un homme qui a la terrible réputation du colonel et qui n'hésite pas à +reconnaître ses torts, est vraiment un excellent homme. Pour moi, le +colonel Dickson a fait ses preuves de loyauté aujourd'hui. Car il a +reconnu ses torts, n'est-ce pas, monsieur de Solis?</p> + +<p>—Assurément!</p> + +<p>—C'était, d'ailleurs, assez vilain d'accuser Sylvia, la bonté et +l'honneur mêmes. Oh! vous voyez que je sais tout. Et comme je savais que +le colonel, lui, au tir,—en vous quittant—avait cassé devant tout le +monde un nombre plus que respectable de poupées, vous concevez dans +quelles transes j'ai passé la nuit. Est-ce que je vous ennuie de causer +là, dans le plein air, comme disent les peintres? Je ne vous fais pas +perdre votre temps, au moins?</p> + +<p>—Oh! mademoiselle!</p> + +<p>—Tant mieux. Vous êtes d'ailleurs condamné à me subir un peu. Vous +m'avez donné assez d'inquiétudes. Oui, oui, vous allez me trouver +absurde! Une Américaine, cela ne doit pas avoir les sensibilités +subtiles de vos Françaises! Eh bien, je vous voyais là, debout, devant +le pistolet du colonel Dickson....</p> + +<p>—Et passé à l'état de poupée! dit le marquis. Mais je sais mieux me +défendre que les bonshommes de plâtre, mademoiselle. D'ailleurs je suis +d'avis que dans une rencontre de ce genre le bon droit est toujours +vainqueur.</p> + +<p>—Oh! oh! une superstition.</p> + +<p>—Mieux que cela, une conviction.</p> + +<p>—Excellente, cette conviction, quand elle est appuyée sur beaucoup +d'adresse! Toujours est-il que vous m'avez joliment, oh! joliment +inquiétée.</p> + +<p>Elle était charmante, avec son babil joyeux, cette juvénile franchise, +ce clair regard qu'elle fixait sur lui, cette cordialité de camarade qui +troublait un peu, ou plutôt attirait Solis, et il la regardait +doucement, un peu étonné, comme on étudierait tout à coup un paysage à +peine aperçu jusque-là.</p> + +<p>—Je voudrais, disait-il, avoir eu plus de droits à mériter cette +inquiétude-là.</p> + +<p>Éva souriait toujours.</p> + +<p>—Comment, plus de droits? C'est-à-dire avoir couru plus de dangers? A +quoi bon, puisque le résultat est le même? Je suis pratique, vous savez.</p> + +<p>Elle marchait maintenant à ses côtés, délicieuse, tout son fin visage de +brune animé d'une fièvre heureuse, et le vent sur son front agitait +doucement de petites mèches frisées que Georges n'avait jamais +remarquées et qui étaient d'une coquetterie charmante.</p> + +<p>Il avait plaisir à entendre cette enfant lui parler de lui et, +l'interrogeant, il lui disait:</p> + +<p>—Alors, vraiment, si le colonel Dickson m'avait traité en petite +poupée, cela vous eût été désagréable?</p> + +<p>—Je vous l'ai dit comme je le pense! Mais vous n'allez pas demander que +je vous le redise? fit-elle. Vous n'êtes plus intéressant, à présent... +plus du tout....</p> + +<p>—Il faut donc, pour mériter votre attention, miss Éva, être toujours +exposé à un péril?</p> + +<p>Elle secoua la tête gentiment:</p> + +<p>—Ah! par exemple!... Je n'ai pas besoin pour aimer les gens de les +savoir dans une situation extraordinaire. Je suis d'ailleurs la personne +la moins romanesque qu'on puisse trouver... et il ne me serait jamais +venu l'idée, en allant avec vous porter un secours à ces pauvres Ruaud, +qu'on s'aviserait de découvrir je ne sais quel roman dans ce qui était +une promenade de charité!...</p> + +<p>—Le monde est méchant, dit tristement M. de Solis. Il lui faut sa +ration de calomnie quotidienne.</p> + +<p>Éva fit une petite moue et dit résolument:</p> + +<p>—Oh! le monde!... le monde!... Ce n'est pas tout le monde, le monde! +Vous avez le grand tort de faire beaucoup trop d'attention à lui.... +Moi, le monde pourrait bien dire de moi tout ce qu'il voudrait! Peu +m'importerait qu'il fût mécontent de moi, le monde, pourvu que, dans mon +âme et conscience, je fus satisfaite de ma petite personne!</p> + +<p>—Si le colonel Dickson avait dit de vous....</p> + +<p>—Ce qu'il a dit de Sylvia? Eh bien, je vous aurais supplié de le +laisser dire.... D'autant plus que nous....</p> + +<p>Elle s'arrêta, et Georges, complétant la pensée:</p> + +<p>—D'autant plus que je n'aurais pas eu le droit de vous défendre, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—C'est encore une question, répondit l'Américaine. Un honnête homme a +toujours le droit de défendre une honnête femme qu'on calomnie.</p> + +<p>—Même quand il s'agit d'une jeune fille?</p> + +<p>—Surtout quand il s'agit d'une jeune fille. Mais s'il se fût agi de +moi, c'eût été toute autre chose. Comme ce qu'on dit de moi m'est +beaucoup plus indifférent que l'existence de quelqu'un pour qui j'ai de +l'amitié, je vous aurais conjuré de laisser là Dickson et miss Dickson +et tous les Dickson de la terre. Ce qui m'aurait fait de la peine, ce +n'est pas du tout une parole plus ou moins absurde, c'est un coup de feu +du colonel! Oh! je sais que je blesse vos préjugés belliqueux! Notez que +j'aime, j'honore, j'admire, j'adore le courage, mais... voilà... je le +veux bien employé....</p> + +<p>Georges écoutait un peu surpris, très intéressé, presque charmé par +cette franchise, ce mépris exquis des préjugés, ces idées nettes d'un +petit cerveau vierge; et regardant la jeune fille:</p> + +<p>—Vous êtes tout à fait... tout à fait originale, miss Éva.</p> + +<p>Elle répliqua, hochant la tête:</p> + +<p>—Dites excentrique, allez, ne vous gênez pas!</p> + +<p>—Et qu'est-ce que vous appelez le courage bien employé?</p> + +<p>A son tour, elle le regardait, surprise de cette curiosité qu'elle +sentait éveillée en lui, tout à coup.</p> + +<p>Et alors, elle parlait à cœur ouvert, elle se livrait toute et il +lisait, comme en un livre inconnu, dans cette âme claire comme de l'eau +de roche:</p> + +<p>—Le courage bien employé!... Mais je ne sais pas, moi! Cela ne se +définit pas, cela! L'homme qui en sauve un autre... ou qui défend son +pays... ou qui voue toute son existence à une idée généreuse et +utile—est-ce que je sais?—Celui-là fait un acte de courage.... Le +courage, c'est quand vous allez... où cela? Dans quelque rizière d'Asie, +chercher quoi?... Je l'ignore! Mais une vérité évidemment, une +découverte, un progrès....</p> + +<p>Elle s'arrêta, sérieuse.</p> + +<p>—Quand je dis chercher, fit-elle, c'est peut-être oublier qu'il faut +dire.</p> + +<p>Solis se sentit remué par le son de cette voix qui, subitement, devint +triste.</p> + +<p>—Oublier?... oublier qui?</p> + +<p>—Allons, adieu, monsieur de Solis. Enchantée de savoir que cette +affaire est terminée....</p> + +<p>Elle lui tendait la main comme pour s'éloigner de lui; mais Georges +insistant:</p> + +<p>—Vous m'avez dit qu'en voyageant, je cherchais à oublier peut-être.... +Oublier quoi?... Que voulez-vous dire?</p> + +<p>Elle le regarda bien en face.</p> + +<p>—Oh! je n'ai jamais de réticences lorsqu'il s'agit d'un secret qui +m'appartient. Mais il s'agit du secret d'une autre personne.</p> + +<p>—Un secret? Quel secret, miss Éva?</p> + +<p>Et instinctivement sa main cherchait à retenir la jeune fille. Mais +elle, essayant de rire:</p> + +<p>—Voyons, monsieur de Solis, vous voyez bien que je plaisante! +Laissez-moi. Il n'y a pas de secret. Il n'y a rien. Dieu merci! il n'y a +pas même de duel.</p> + +<p>—Et s'il y en avait un? dit le marquis.</p> + +<p>Toute la joie de la pauvre enfant tomba. Elle redevint aussi pâle que +lorsque Fargeas l'avait interrogée, tout à l'heure.</p> + +<p>—Alors, fit-elle, la voix brève, ce que vous m'affirmiez, il n'y a +qu'un instant, devant le docteur.... Regardez-moi.... Ce n'était pas +vrai?... Vous vous battez avec ce Dickson?</p> + +<p>—Miss Éva!... Je vous en supplie! Pour moi, pour elle!</p> + +<p>—Ah! oui, Sylvia! Toujours Sylvia! Et vous me laissiez croire que tout +était fini, que je pouvais me rassurer... vous me disiez.... Ah! ce +n'est pas bien! ce n'est pas bien! Si vous saviez le mal que vous m'avez +fait!</p> + +<p>Elle avait, dans les yeux, de grosses larmes qu'elle eût voulu +dissimuler, et elle s'était un moment appuyée sur son ombrelle pour ne +pas tomber. Il était stupéfait; il avait essayé de la prendre dans ses +bras, craignant de la voir défaillir, mais elle avait déjà essuyé ses +yeux, fébrilement, et elle disait:</p> + +<p>—Allons, ce n'est rien! Rien!... Je vous demande pardon de ce petit +accès... ridicule... absolument ridicule... surtout en pleine rue.... +Vous voyez, c'est passé!... Qu'est-ce que vous avez à votre tour?</p> + +<p>—Rien. Je vous regarde, je ne vous connaissais pas!...</p> + +<p>—Oh! parbleu! j'ai mes nerfs aussi... comme Sylvia! Adieu!</p> + +<p>Il l'arrêta, comprenant qu'il l'avait peinée.</p> + +<p>—Je vous demande pardon, mademoiselle!</p> + +<p>—Oh! je vous pardonne! Vous ne saviez pas....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Elle ne lui tendit même plus la main, comme tout à l'heure et elle +s'éloigna rapidement, marchant vite, se sentant étouffer, suffoquant. En +arrivant à la villa, elle essaya de composer son visage: elle se +trouvait en face de Richard Norton qui sortait.</p> + +<p>Très froid, très pâle, Norton avait dans le regard une expression de +mélancolie qui ne lui était pas habituelle, et Éva fut frappée de l'air +de bonté triste avec lequel il l'interrogea. D'où venait-elle? Pourquoi +ce visage inquiet? Norton avait la sensation que le duel de M. de Solis +avec le colonel Dickson effrayait la jeune fille: mais il ne voulait ni +la questionner ni donner d'explications. Il se contenta de quelques +phrases vagues dites d'un ton paternel, et recommanda, comme Fargeas eût +pu le faire à Sylvia, un peu de calme et de repos.</p> + +<p>Éva monta à son appartement en essayant de paraître rassurée.</p> + +<p>Norton, lui, sortait pour aller tout droit chez Georges de Solis. Il +voulait parler en homme à celui qui avait été son ami. Rencontrerait-il +le marquis? Georges avait regagné son logis en se répétant ce qu'Éva +venait de lui dire. Il éprouvait, à se rappeler les paroles de la petite +Américane, une sorte de volupté particulière, bizarre. Cette franchise +de jeune fille avait un charme. Il se sentait non pas hésiter, +certes—l'image de Sylvia étant là, devant sa pensée toujours +présente—mais troublé. Il eût voulu, par curiosité pure, sans doute, +comme Bernière eût pu le faire par dilettantisme, connaître le fond même +de ce cœur d'enfant. Une enfant, oui, mais si déterminée, exquise avec +de petites résolutions héroïques!</p> + +<p>Puis il se reprenait à penser à Sylvia, à cette folle, mais irrésistible +idée de fuite qu'il avait glissée à l'oreille de l'adorée. Une folie, +soit; ce qui est insensé parfois, n'est-ce pas la sagesse suprême? Et il +lui semblait qu'une voix intérieure—sa propre voix—lui disait encore +de partir.</p> + +<p>«Partons, fuyons, allons loin du monde, bravons ses lois, faisons-nous à +nous-mêmes une loi nouvelle!». Éternelles raisons que se donne la folie +d'amour. Mots exquis ressassés depuis que le monde est monde et que le +cœur est faible. Banalités charmeuses, auxquelles se laisse prendre le +cœur des femmes, comme si certaine poésie de l'affranchissement était +la préface courante de la chute. Tant que le monde sera monde et créera +des obstacles aux passions humaines, les mêmes aspirations, les mêmes +refrains mèneront aux mêmes duperies. C'est un air que chacun transpose +pour sa voix.</p> + +<p>Georges, assis dans son cabinet de travail, encombré de cartes et de +livres, avait commencé, déchiré, puis recommencé pour Sylvia une lettre +qu'il voulait lui envoyer, précisant plus nettement ce qu'il lui avait +murmuré, glissé dans l'âme. Sa mère, entrant pour le voir, l'avait +surpris, écrivant, l'œil fiévreux, et cachant brusquement un billet +inachevé dans un buvard.</p> + +<p>Un moment, la marquise avait eu la tentation d'interroger son fils. A +qui écrivait-il? Pourquoi se cachait-il?</p> + +<p>Mais la question indiscrète n'eût pas obtenu de réponse sans doute. Trop +femme pour ne point deviner en partie, la marquise était certaine que +cette lettre furtive était destinée à mistress Norton.</p> + +<p>—Quelle sottise peut-il bien méditer? pensait-elle.</p> + +<p>Elle l'aurait demandé peut-être si le domestique ne fût venu annoncer M. +Richard Norton, qui désirait parler à M. le marquis.</p> + +<p>La mère, subitement inquiétée, regarda son fils qui répondait très +calme, souriant, pour rassurer M<sup>me</sup> de Solis:</p> + +<p>—Je suis charmé.... Faites entrer.</p> + +<p>—Je vais vous laisser, dit la marquise avant même que Norton fût entré. +Mais pourquoi vient-il ici?</p> + +<p>—Une visite. Il a bien le droit de me rendre visite.</p> + +<p>—Promets-moi que tu me répéteras tout à l'heure ce qu'il aura dit.</p> + +<p>—Que voulez-vous qu'il me dise?</p> + +<p>—Promets-le-moi, dit fermement la marquise.</p> + +<p>—Oh! volontiers. Je vous le promets!</p> + +<p>Richard parut un peu ennuyé en apercevant M<sup>me</sup> de Solis; mais elle +prit bien vite congé de lui, ne voulant pas être indiscrète, et, +confiante en la promesse de son fils, elle eut le courage de retourner +dans sa chambre sans chercher à savoir, même par les premiers mots de +Norton, si l'Américain venait en ami ou en ennemi.</p> + +<p>La première minute de l'entretien de Richard avec son fils lui eût +cependant tout appris.</p> + +<p>La marquise partie, Norton regarda Georges qui, devant la table de +travail, lui désignait du geste un fauteuil et, s'asseyant, l'Américain +prononça très froidement:</p> + +<p>—Vous devinez pourquoi je viens chez vous?</p> + +<p>—Non, dit le marquis.</p> + +<p>—Vous vous battez ce soir—il tira sa montre—vous vous battez dans +cinq heures, avec le colonel Dickson.</p> + +<p>—Oui, dit M. de Solis.</p> + +<p>—La rencontre devait avoir lieu ce matin. Elle avait été remise à ce +soir sur la demande des témoins du colonel.</p> + +<p>Solis répondit simplement:</p> + +<p>—Vous êtes très bien informé!</p> + +<p>—C'est vous dire, fit Norton, impassible, que je connais aussi la cause +de ce duel!</p> + +<p>Georges regarda l'Américain. Sous leurs sourcils hérissés, les yeux gris +du Yankee voulaient demeurer froids, très calmes: une flamme les +trahissait, un éclat de fièvre.</p> + +<p>—Si vous savez la cause de cette rencontre, répondit le marquis, vous +savez alors qu'elle n'a rien que d'honorable pour moi et pour... la +personne que je défends.</p> + +<p>—En ne la nommant pas, à moi, cette personne, vous montrez vous-même +que vous n'avez pas le droit de la défendre!</p> + +<p>Le marquis essaya de sourire.</p> + +<p>—Un honnête homme a toujours le droit de prendre la défense d'une +honnêteté calomniée.</p> + +<p>—Non, dit Norton, quand, en voulant la protéger, il l'expose à une +calomnie nouvelle!</p> + +<p>Assis en face l'un de l'autre, ces deux hommes croisaient leurs regards +comme ils eussent croisé une épée; et, s'efforçant de rester impassible +devant le mari réclamant son droit, M. de Solis répliquait:</p> + +<p>—Cette calomnie, j'ai marché droit à elle dès que je l'ai connue!</p> + +<p>—Eh bien, fit Norton, en vous battant pour une honnête femme, vous la +compromettez! Moi seul ai le droit de m'occuper de son honneur qui est +le mien!</p> + +<p>—C'est-à-dire?</p> + +<p>—Que vous ne vous battrez pas avec le colonel Dickson, et que le +colonel, ayant insulté mistress Norton, c'est à moi qu'il doit compte de +l'outrage!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>M. de Solis resta un moment sans répondre, puis, avec un léger rictus +des lèvres qui semblait souligner l'impossibilité de cette substitution +d'un adversaire à un autre:</p> + +<p>—J'ai envoyé mes témoins au colonel. La rencontre est décidée. L'heure +est fixée. Je ne puis, sous aucun prétexte, ne pas me trouver à un +rendez-vous que j'ai demandé moi-même.</p> + +<p>—Il faut pourtant, répondit vivement Richard, que, pour l'honneur de +celle dont vous me parlez, l'adversaire du colonel Dickson soit le mari +de mistress Norton!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Vous ne me comprenez pas? dit Norton assez brusquement. Nous sommes +ici pourtant deux hommes qui pouvons et devons nous dire la vérité tout +entière. Vous vous battriez pour Sylvia parce que vous l'aimez! +J'entends me battre pour elle, moi, parce que je veux qu'on la +respecte. La situation est nette, je pense.</p> + +<p>Georges, très pâle, voulut répondre:</p> + +<p>—C'est pour qu'on la respectât que j'ai défendu au colonel Dickson....</p> + +<p>—Et de quel droit? dit Norton. Je suis encore le mari! Mon privilège +est de m'occuper seul de celle qui porte mon nom, et tant qu'elle le +portera, ce nom, je revendiquerai ce privilège. Et c'est encore le +meilleur moyen, je pense, de faire taire le calomniateur!</p> + +<p>—Tant qu'elle portera votre nom?...</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Rien.... Rien qui ne soit pour vous un espoir et pour elle une +délivrance.</p> + +<p>—Norton! fit M. de Solis, avec un accent où passait l'écho de toute +l'amitié d'autrefois.</p> + +<p>L'Américain le regarda de ses yeux farouches, et la voix rauque:</p> + +<p>—Ah! en vérité, vous, ne m'interrogez pas, ne dites pas un mot de +plus!...</p> + +<p>—Mon ami!</p> + +<p>Le mot fit passer comme un nuage sur le visage de Norton.</p> + +<p>—Taisez-vous, au nom même d'une amitié qui ne vous a point, paraît-il, +enlevé le droit de voler l'affection de celle que j'aimais le plus au +monde.</p> + +<p>—Voler?... fit le marquis, se levant vivement.</p> + +<p>Le Yankee, assis et le regardant bien en face, continuait:</p> + +<p>—Arracher, emporter, qu'importe le mot? Ce qui est le fait, c'est la +souffrance assise à mon foyer, c'est la désolation et la déception dans +ce cœur gonflé et qui éclate—et de ses poings rudes il se frappait la +poitrine—c'est la douleur, c'est la torture, c'est la séparation, c'est +le divorce! Voilà!</p> + +<p>Le divorce! ce mot tombait là comme un coup de foudre. Le divorce! +Georges n'y avait pas pensé. Le divorce?... Lui qui rêvait la liberté, +Norton lui-même la lui apportait—et là, presque sous la loyale main de +cet homme, dans le buvard, cachée comme une arme de lâche, il y avait +une lettre, la lettre destinée à la femme, la lettre qui disait: +«Affranchissons-nous! fuyons! soyons libres!»</p> + +<p>—Vous croyez peut-être, dit Norton avec une violente expression de +souffrance—vous croyez aimer celle que vous avez rencontrée autrefois +et qui vous plaisait? Allons donc! Je vais vous dire, moi, ce que c'est +d'aimer? C'est de vivre uniquement pour une créature adorée; et +pourtant, en voyant que l'existence qu'elle partage la torture et la +tue, c'est de lui rendre cette liberté que notre loi nous permet, et +ensuite d'emporter avec soi, pour toute consolation, le souvenir et la +joie du sacrifice. Oui, voilà l'affection vraie, l'amour vrai, le +dévouement vrai.... Tout le reste? Du désir... ou des phrases!</p> + +<p>—Norton....</p> + +<p>—Vous voulez vous battre avec le colonel Dickson, parce qu'il l'a +insultée? Plus que lui, je l'ai calomniée, moi qui lui ai jeté au +visage....</p> + +<p>Il s'arrêta.</p> + +<p>—Ah! j'étais fou! Mais la rage me secouait et le soupçon....</p> + +<p>—Le soupçon? dit Solis.</p> + +<p>—Oui, répondit franchement le Yankee, je vous soupçonnais! Je vous +accusais!... Et pourquoi ne vous aurais-je pas accusé?... Parbleu! vous +n'étiez pas assez vil, j'en suis certain, étant mon ami, pour prendre, +avec la joie de mon foyer, l'honneur de mon nom.... Cela, j'en suis +certain, vous ne l'auriez pas fait!</p> + +<p>Un geste rapide, un geste éperdu de Solis répondait, pas un mot ne +venant aux lèvres du jeune homme et la pensée de la lettre infâme lui +tordant le cœur.</p> + +<p>—Mais sachant qu'elle gardait au fond de sa pensée un souvenir +d'autrefois, vous avez eu comme une satisfaction d'amour-propre à voir +s'il n'était pas mort, ce souvenir, s'il pouvait revivre, si cette femme +n'avait pas oublié votre nom, est-ce que je sais? Et vous avez remué les +cendres éteintes! Et que le cœur de Sylvia qui venait vers moi +lentement, touché du dévouement de tout une existence que je lui +donnais, moi, à défaut d'une passion d'une heure; que ce cœur +s'éloignât de moi et que j'en souffrisse et que je devinsse jaloux et +fou jusqu'à soupçonner et menacer une femme; eh! parbleu, ça, que vous +importait! Vous étiez dans votre rôle! Qu'est-ce qu'une amitié, même de +frère, à côté d'un amour, même d'antan? Et souffre mari, pleure va, +c'est ton lot; et brise-toi, foyer d'honnêteté! J'aime, moi, l'amoureux, +le passant, le fantôme d'autrefois. J'aime, j'aime de toute mon âme! Et +j'ai bien, je pense, le droit d'être aimé.</p> + +<p>—Je vous jure... dit Solis.</p> + +<p>—Vous êtes la passion, n'est-ce pas?... interrompit Norton qui +redressait sa haute taille. La passion? Cela dit tout, cela répond à +tout. Soit. Aimez cette femme, puisqu'elle vous aime; mais, je vous le +répète et j'ai le devoir et le droit de vous le répéter, tant que vous +ne pourrez, aux yeux du monde, être pour elle que le scandale, laissez +le soin de la défendre à celui qui est le protecteur de par la loi.</p> + +<p>—Mistress Norton est la plus honnête des femmes! s'écria Solis.</p> + +<p>—C'est pour cela que je veux que personne ne se mêle de protéger son +honnêteté! Moi! moi seul!</p> + +<p>—Et, encore une fois, vous voulez?...</p> + +<p>—Je veux, dit Norton, je vous le redis nettement, que ce soit à moi, +seulement à moi, que le colonel Dickson rende raison de ses insultes. Le +monde alors ne se demandera pas comment il se fait que, lorsque mistress +Norton a un mari pour la défendre, elle trouve, pour prendre en main sa +cause, un étranger!</p> + +<p>—Un étranger qui la vénère!</p> + +<p>—Dites donc la vérité: un étranger qui l'aime. Et, cette vérité, que le +monde, notre monde, ce fameux monde qui fait l'opinion en France, la +soupçonne, cette vérité-là, et voilà Sylvia perdue!</p> + +<p>—Je ne peux pas, dit fermement le marquis, faire d'excuses au colonel +Dickson.</p> + +<p>—Vous pouvez vous battre avec lui dans huit jours, pour une cause +quelconque que vous imaginerez comme bon vous semblera, si le colonel +est en état de tenir une arme après notre rencontre. Mais, ce soir, le +colonel me trouvera, moi, sur le terrain. Montgomery s'est chargé de +cela.</p> + +<p>—C'est votre volonté? dit Georges de Solis.</p> + +<p>—C'est mon ordre, répondit Norton.</p> + +<p>—Et maintenant?</p> + +<p>Le marquis avait envie de tendre la main à cet homme, de lui demander +pardon, de lutter de générosité avec ce <i>roi du fer</i>, l'homme des +dollars et des chiffres, des <i>business</i> et des labeurs de tâcherons, +plus chevaleresque qu'un gentilhomme dans son mâle sacrifice, et dans +l'étouffement de son amour.</p> + +<p>Le divorce! Lui, Georges de Solis, lui, égoïste, avait songé à enlever +Sylvia? Et Norton la donnait. Et Norton s'immolait à elle.</p> + +<p>—Maintenant, répondit froidement l'Américain, je n'ai plus rien à vous +dire.</p> + +<p>Il sortit sans que M. de Solis eût le courage d'ajouter un mot. Le +marquis le laissait partir, entendant s'éloigner les pas lourds et +lents, comme lassés, du Yankee.</p> + +<p>Mais lorsque la marquise, très émue, ayant, toute seule, pensé à ces +histoires de cours d'assises où le mari armé d'un revolver—le revolver +américain, autre forme du <i>mildew</i>—se dresse tout à coup entre la femme +et l'amant, lorsque M<sup>me</sup> de Solis, inquiète, rentra chez son fils pour +lui demander: «Eh bien?»</p> + +<p>—Eh bien, dit Solis, ce Richard est le plus loyal des hommes.</p> + +<p>Et la marquise remarqua qu'à la flamme d'une bougie rouge allumée +encore, Georges avait brûlé un papier dont les cendres flottaient autour +du bougeoir, comme des ailes noires de papillons consumés....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2> + + +<p>Après M. de Solis, Richard Norton voulait voir Sylvia. Son parti était +pris depuis la veille. Il avait trop aimé cette femme pour en devenir le +bourreau et, puisque les prescriptions du docteur Fargeas étaient +formelles, il laisserait Sylvia en France. Seul il prendrait place sur +la <i>Normandie</i>. Il voulait montrer à mistress Norton combien il +l'aimait.</p> + +<p>Sylvia achevait sa toilette au moment où il se fit annoncer chez elle. +Elle mettait son chapeau, et la femme de chambre, qu'elle congédia en +apercevant Richard, lui tendait ses gants.</p> + +<p>—Vous sortiez? dit-il.</p> + +<p>—Je voulais essayer de suivre les recommandations de M. Fargeas: +prendre l'air.</p> + +<p>—Je regrette, fit Norton, de retarder votre promenade; j'ai à vous +parler, Sylvia. Oh! ce ne sera pas long! Mais j'ai à m'expliquer +entièrement, froidement avec vous. Explication tout à fait nécessaire +pour notre commune dignité, notre repos commun.</p> + +<p>Sylvia ôta son chapeau et s'asseyant en face de Norton:</p> + +<p>—Vous avez tout le loisir de vous expliquer, comme vous dites. J'allais +chez ces pêcheurs, dans cette pauvre maison où l'on m'a vue, paraît-il, +l'autre jour. Cette fois ce n'eût pas été Éva, mais moi qu'on eût pu +suivre et épier en toute réalité. J'ai changé d'idées. Je ne sortirai +plus!</p> + +<p>—Voulez-vous, demanda Norton, que j'envoie à ces pauvres gens ce que +vous comptiez leur porter?</p> + +<p>—Non. Le petit Francis viendra lui-même comme je le lui ai permis, s'il +ne me voit pas dans un moment. J'étais en retard. Il est peut-être en +route.</p> + +<p>Norton eut, sur ses lèvres rasées, un sourire triste, et la voix très +calme, presque douce, faisant un visible effort pour maîtriser une +émotion intérieure qui se trahissait malgré lui:</p> + +<p>—Vous vous inquiétez beaucoup, dit-il, en la regardant avec une +expression d'infinie tendresse, des gens qui souffrent de la misère; +vous avez raison. Je ne sais rien de plus lugubre. Mais il est d'autres +souffrances pourtant qui méritent un peu de pitié.</p> + +<p>Sylvia répondit:</p> + +<p>—Je sais assez ce que c'est que souffrir pour donner de la pitié à +toutes les souffrances!</p> + +<p>—Vous devez alors comprendre ce qu'est la douleur de la jalousie et +jusqu'où elle peut pousser un être qui aime!</p> + +<p>Il y avait dans ses paroles comme un remords, une excuse de sa violence +passée. Mais la blessure morale de Sylvia était trop récente et avait +été trop forte pour que la femme pardonnât.</p> + +<p>—Je n'admets pas beaucoup, dit-elle amèrement, que la jalousie permette +à un être qui juge, d'outrager et de menacer comme vous m'avez menacée +et outragée!</p> + +<p>Norton tortillait machinalement la pointe de sa barbe rousse.</p> + +<p>—Eh bien! vous avez raison de me parler avec cette franchise! C'est de +ces menaces et de ces outrages que je veux vous entretenir.</p> + +<p>—Encore?</p> + +<p>Il hocha la tête, fit un geste las et résigné.</p> + +<p>—Oh! regardez-moi, Sylvia! Suis-je le même homme qu'hier? J'ai beaucoup +pensé, songé.... J'ai revécu, en quelques heures, toute ma vie.... Fou +de colère, j'étais capable de vous emporter, hier, comme une proie, vers +cette Amérique où j'ai trop tardé à revenir... à cause de vous... et où +décidément je vais revenir bientôt....</p> + +<p>Sylvia laissa échapper un mouvement d'inquiétude.</p> + +<p>Il précisa:</p> + +<p>—Vous remarquerez que je ne vous parle plus de partir avec moi! Non, je +ne vous demanderais pas de me suivre, alors même que le docteur Fargeas +m'assurerait que vous n'avez plus besoin de ses soins.... Vous ne me +remerciez pas?... Je vous en sais gré!... Vous voyez que j'ai beaucoup +réfléchi, Sylvia, beaucoup.</p> + +<p>—En effet, dit-elle, étonnée, je ne vous reconnais pas!</p> + +<p>Elle le regardait, de ses beaux yeux profonds.</p> + +<p>Il répliqua, non sans fierté:</p> + +<p>—Vous pourriez dire que vous me reconnaissez, au contraire! Ce serait +plus juste. Je croyais vous avoir appris à estimer mon dévouement avant +de vous donner à redouter une colère dont je regrette l'explosion, je +vous le répète encore.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit Sylvia. Je n'aurais jamais dû oublier vos bontés +passées. Je vous demande pardon!...</p> + +<p>—Vous ne vous douteriez jamais, j'en suis bien certain, du parti que +j'ai pris après les longues, les amères réflexions de ces dernières +heures.... Vous ne m'aimez pas, Sylvia.... Je crois que vous ne m'avez +jamais aimé.</p> + +<p>—Je ne vous....</p> + +<p>Il l'interrompit vivement:</p> + +<p>—Oh! Si je n'en suis plus à la colère, nous n'en sommes plus à la +politesse. Vous avez obéi à votre père en m'épousant... mais, en +m'épousant, votre cœur allait probablement à un autre!</p> + +<p>Elle leva les yeux sur le clair regard de Norton et répondit avec +l'accent sincère et franc d'une honnête femme:</p> + +<p>—En vous épousant, je ne songeais plus à personne, espérant bien que ma +vie nouvelle ne me ferait jamais rien regretter et certaine de tenir +toujours, loyalement, le serment que je prêtais!</p> + +<p>—Oui, dit Norton.</p> + +<p>Et comme si du fond du passé une voix lointaine, une voix ironiquement +cruelle eût répétée pour lui le serment d'autrefois, il le redit aussi, +lentement, avec quelque chose de brisé dans la parole, ce serment prêté +sous la cloche fleurie, la cloche de roses: «Je jure de rester fidèle à +celui que je prends dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans +la santé comme dans la maladie, dans la pauvreté comme dans la +richesse.»</p> + +<p>Puis, résumant:—Ce serment, vous l'avez tenu, Sylvia. J'ai été indigne +de moi, indigne de vous, en vous accusant. Et moi, qui jurais de vous +donner le bonheur absolu, mon serment, moi, je ne l'ai pas tenu, je n'ai +pas su le tenir!...</p> + +<p>Sylvia ne comprenait plus, mais toute sa bonne foi se révoltait +d'instinct contre l'accusation que cet homme loyal portait contre +lui-même. Elle eut encore, comme pour protester, un élan qu'il réprima +bien vite, continuant son espèce de confession d'un ton froid, ferme, +attristé:</p> + +<p>—Dieu m'est témoin que j'ai tout essayé pour que vous fussiez heureuse, +vraiment, absolument heureuse! Je n'avais d'autre ambition que celle-là. +Je savais très bien que je n'étais pas un héros de roman, et que +l'existence que je vous offrais était, pour une nature comme la vôtre, +un peu trop monotone, un peu trop sévère. Que voulez-vous? J'ai tant de +choses en tête. Des grappes d'hommes que je tire après moi et qu'il faut +vivre. Et puis je me sentais pour vous un tel dévouement que j'espérais +que vous ne regretteriez rien du passé. Je m'étais trompé. Je suis trop +violent, je suis trop brusque. Je n'ai pas su prendre possession de ce +cœur que j'aurais voulu tout à moi. Je vous voyais—avec quel +désespoir!—devenir pâle, vous attrister chaque jour davantage, et quand +j'ai appris ici, dans ce pays où j'espérais que vous retrouveriez la +santé et où vous avez retrouvé... quoi? tout ce que vous regrettiez... +quand j'ai appris que ce qui vous navrait et vous accablait ainsi +c'était le souvenir d'un amour mort... mort, non pas, mais endormi... +alors je n'ai pas été maître de moi. Tout mon amour, à moi, s'est +révolté, les paroles de rage sont montées à mes lèvres comme des +sanglots, et j'ai laissé échapper des mots irréparables peut-être, mais +que je regrette jusqu'au fond de l'âme et dont je vous demande pardon.</p> + +<p>—Pardon?... s'écria Sylvia. Vous! A moi?</p> + +<p>Elle se rappelait les paroles de Georges, elle se disait qu'elle les +avait entendues, écoutées avec une volupté secrète. Elle avait presque +envie de crier qu'elle était coupable. Et c'était Norton qui demandait +qu'on lui pardonnât!</p> + +<p>—J'espère, Sylvia, que vous oublierez cette heure de colère en faveur +des années d'affection et de respect que je vous avais voués. Je ne me +consolerais jamais de vous laisser un autre souvenir que celui d'un +homme que vous respectiez si vous ne l'avez pas aimé!</p> + +<p>—Un souvenir? Comment? Que voulez-vous dire?</p> + +<p>Elle devinait que le mot suprême d'un tel entretien n'avait pas encore +été prononcé et elle l'attendait, anxieuse, presque effrayée.</p> + +<p>—C'est tout simple, dit Norton, résolu.</p> + +<p>Et répétant avec une sorte d'insistance, comme s'il eût pris plaisir à +se faire souffrir lui-même:</p> + +<p>—Vous ne m'aimez pas, vous ne m'aimerez jamais. L'existence que je vous +ai faite, en dépit de ma bonne volonté et de mon affection, vous tue. +L'union qu'avait souhaitée votre père et que vous aviez acceptée est +devenue une prison. La loi vous donne un moyen d'en sortir.</p> + +<p>—La loi? balbutia Sylvia.</p> + +<p>Norton laissa tomber enfin le mot:</p> + +<p>—Oui. Le divorce.</p> + +<p>Elle tressaillit.</p> + +<p>Mais lui, froidement:</p> + +<p>—Oh! rien n'est plus simple. Malheureuse avec moi, vous pouvez être +heureuse une fois libre. Si je n'acceptais pas ce moyen, je serais un +égoïste. Et je puis être un farouche, un violent... je ne suis pas un +égoïste, Sylvia.</p> + +<p>—Et c'est vous qui voulez....</p> + +<p>—C'est moi. Je vous aime assez pour faire ce sacrifice. Voilà où m'a +conduit la réflexion de cette nuit. Je ne vous dis point que je n'en +souffre pas, mais peu importe! L'homme est fait pour souffrir!</p> + +<p>—Mais si je n'acceptais pas, moi? dit-elle vivement.</p> + +<p>Il leva les yeux sur elle, et très doucement:</p> + +<p>—Pourquoi?... Par honneur, par reconnaissance ou par charité? Je +pourrais me laisser prendre à votre dévouement, je ne tarderais pas à +m'en repentir en voyant que vous le regrettez! Non! Je vous ai dit que +ce que j'ai résolu de faire, je le fais! J'ai dans ma vie âpre et rude, +mais dont je ne me plains pas, accompli tout ce que j'ai voulu... +tout... excepté d'être aimé.... Il dépend de moi, du moins, de vous +prouver que j'étais digne de vous!... Et vous jugerez lequel est le +plus grand de l'amour qui désire ou de celui qui se sacrifie!</p> + +<p>—Votre volonté est-elle un ordre? demanda Sylvia après un moment de +réflexion.</p> + +<p>—Un ordre, répondit-il. Oui, un ordre. Le dernier. Le sort a voulu que +la joie d'avoir un enfant nous fût refusée. J'avais souvent compté, pour +vous ramener à moi, sur la douce voix d'un cher petit être.... Non! Tout +est bien! Le divorce n'est douloureux que lorsqu'il frappe des innocents +en séparant deux malheureux. Les enfants ont tout à y perdre.... Nous +sommes libres.... Je n'aurais ni le droit ni le courage de briser notre +union si, entre nous deux, un pauvre enfant fût là pour souffrir!</p> + +<p>Il ajouta résolument:</p> + +<p>—J'ai déjà consulté un solicitor:</p> + +<p>—Un solicitor? dit Sylvia.</p> + +<p>—Il faut un avocat pour toute la question légale. Le seul fait pour +vous de demeurer éloignée de moi, en France, pendant un certain laps de +temps, un an, je crois, entraînera la séparation, je veux dire le +divorce. Mais je tiens à ce que la demande soit formulée de manière à ce +que tous les torts, tous... soient de mon côté. La formule une fois +rédigée, M. Cadogan vous l'apportera ici, avec moi, et cela dans +quelques heures. Vous n'aurez plus qu'à signer, et....</p> + +<p>—M. Cadogan?</p> + +<p>—Vous le connaissez, M. Cadogan?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il s'arrêta tout à coup, entendant du bruit et se demandant qui venait +là.</p> + +<p>Quelqu'un frappait à la porte. Norton laissa échapper un mouvement +d'ennui.</p> + +<p>—J'ai tout dit, fit-il, mais on ne peut donc pas être seuls!</p> + +<p>—C'est Éva, dit Sylvia.</p> + +<p>Et la voix de la jeune fille, entendue à travers la porte, calma le +dépit de Richard qui alla lui-même ouvrir et se trouva en face d'Éva +poussant devant elle le petit Francis Ruaud, timide, hésitant, sa +casquette à la main, avec des cheveux embroussaillés toujours, mais des +vêtements plus propres qu'autrefois.</p> + +<p>La jeune fille le tenait par les épaules et lui disait, pendant qu'il +semblait avoir envie de fuir:</p> + +<p>—Entre donc! Voici mistress Norton... et M. Norton! Il ne te mangera +pas!</p> + +<p>Et l'enfant, un peu farouche, l'air honteux, baissant le front:</p> + +<p>—Je sais bien, mademoiselle.... Mais... c'est que mes souliers... la +vase....</p> + +<p>Il montrait le cuir humide de ses grosses chaussures.</p> + +<p>—Voici un garçon qui tient absolument à voir Sylvia, dit Éva en le +menant jusqu'à Norton.</p> + +<p>Le petit Francis restait là, muet, attendant qu'on l'interrogeât.</p> + +<p>—Pourquoi es-tu venu? dit Sylvia.</p> + +<p>—Dame, madame, fit-il en tournant sa casquette, vous m'aviez dit comme +ça que si vous ne veniez pas, je pouvais....</p> + +<p>Éva regardait tour à tour Norton et Sylvia avec le vague instinct +qu'elle avait troublé un entretien grave.</p> + +<p>Qu'y avait-il donc? Est-ce que Francis Ruaud les gênait?...</p> + +<p>—Tu as quelque chose? dit-elle à Norton.</p> + +<p>—Moi? fit Richard. Rien. Demande à Sylvia. Que veux-tu que j'aie?</p> + +<p>Et se tournant vers Francis Ruaud:</p> + +<p>—Alors, mon enfant, tu venais parler à mistress Norton....</p> + +<p>—Oh! pas de choses importantes!... C'est maman qui m'a dit comme ça: +«Puisque la dame ne vient pas, vas-y à la villa, et n'oublie pas, +Francis! N'oublie pas!...» Comme si je pouvais oublier!</p> + +<p>—C'est votre mère qui vous envoie? dit Sylvia.</p> + +<p>—C'est maman....</p> + +<p>—Elle est mieux portante, la pauvre femme?</p> + +<p>—Oui! Oh! oui, madame.</p> + +<p>L'enfant s'arrêta, se gratta le front et ajouta:</p> + +<p>—Oui, je dis oui, et c'est oui et non. Oui, à cause d'elle; non, à +cause de papa!</p> + +<p>—Comment, demanda Éva, le père Ruaud?</p> + +<p>Francis hocha la tête, tout triste:</p> + +<p>—Oh! ne m'en parlez pas! Ils n'ont vraiment pas de chance, mes vieux! +Quand ce n'est pas l'un, c'est l'autre. Maman se levait, allait, +venait... vous savez bien, mademoiselle... son tour de reins, guéri... +et voilà que papa, crac! en débarquant mercredi matin, le pied lui a +manqué, et alors quoi! il a buté sur une mauvaise pierre, le genou a +porté, et ça a gonflé, gonflé!... Le médecin dit comme ça que ça +pourrait bien être mauvais. Il a parlé d'opération, le médecin. C'est ce +que maman m'a dit de vous dire, madame. Ah! ça ne serait pas heureux... +heureux... d'avoir plus qu'une jambe!</p> + +<p>—Pauvre homme! dit Sylvia.</p> + +<p>Norton s'était approché du petit, et regardant l'enfant:</p> + +<p>—Alors, ton père?... Il se désole?... Naturellement.</p> + +<p>Une lueur claire, bizarre, passa dans les yeux vert de mer de Francis +et, avec une finesse de petit Normand:</p> + +<p>—C'est encore bien drôle tout ça, allez, monsieur! moi, ça me fait gros +cœur, n'est-ce pas? de voir le père étendu comme ça et la jambe dans +une machine... un appareil... qu'on a dit... et pourtant, cet +accident-là, c'est étonnant, ça fera peut-être que....</p> + +<p>—Que quoi?... dit Éva.</p> + +<p>L'enfant hésitait, comme s'il n'osait parler.</p> + +<p>—Voyons, dit Norton.</p> + +<p>—Je ne sais pas si c'est bien à moi de jaser....</p> + +<p>Puis prenant son parti:</p> + +<p>—Après ça, au fait, vous savez bien comment ils étaient entre eux, papa +et maman?... Vous avez vu ça?... leurs chamailleries! Ils ne se +convenaient pas, quoi! Ils se cherchaient des raisons.... C'est vrai que +le père avait le tort de trop...—et il fit le geste de boire—et +peut-être bien que quand il a buté, c'est à cause d'un peu de +<i>Calvados</i>!... Mais pas méchant au fond, mon père Ruaud.... Et pourtant, +ah! maman n'en voulait plus de papa! Oh!... fini! c'était fini, ils +allaient se séparer!</p> + +<p>Le regard de Norton et celui de Sylvia se croisèrent d'instinct, +électriquement.</p> + +<p>—Se séparer? fit Norton.</p> + +<p>—Comment? dit Sylvia.</p> + +<p>—Dame! répondit l'enfant.... Maman en avait assez de toujours trimer +pour rien, parce que si le père a du courage au travail, il est faible, +cet homme, il se laisse pousser par un tas de fainéants vers les bolées +de cidre.... Et il en faut pas mal des poissons et des tourteaux, pour +payer les tournées d'eaux-de-vie et de boisson.... Alors maman disait: +«C'est trop à la fin, c'est trop!... Tu n'y vois donc pas clair? Tu as +donc une taie sur l'œil comme les merlans de l'an dernier? On s'échine +à tenir la maison propre, à ne pas faire de dettes et, au bout de l'an, +le tout a passé en chopines!... Eh bien! non!... Chacun de son côté.... +Toi à la bouteille, moi à ma couture. Et va comme je te pousse!» Et ils +y pensaient, monsieur et madame, à s'en aller, toi ici, moi là, et ils +l'auraient fait un de ces quatre matins.... Et quand le père disait: «Tu +sais que ça coûte pour se séparer!—Ça coûte la peine de prendre ses +cliques et ses claques et d'aller droit devant soi, que répondait la +bourgeoise. Oh! pas de juges! pas de tribunal! Va à droite, je vais à +gauche! J'en ai assez!»</p> + +<p>—Et toi, Francis? demanda Éva.</p> + +<p>Norton était pâle et maintenant Sylvia ne le regardait plus.</p> + +<p>—Moi, dans tout ça, bédame, dit l'enfant, je payais les pots cassés, +qu'est-ce que vous voulez? Moi, entre eux, je ne pouvais pas choisir, +pas vrai? Je les aime tous deux, quoi! Je me disais: «Si c'est ça, je +travaillerai avec le père et, quand j'aurai mis de côté des sous ou une +pièce blanche—est-ce qu'on sait?—eh bien! je porterai ça à la maman!» +Seulement, Dieu merci, je crois bien que j'aurai pas besoin de ça. Ils +s'étaient chamaillés, les vieux, le matin du jour où, en descendant du +bateau, le père—et Francis Ruaud fit un mouvement pour simuler un homme +qui tombe—et cette fois-là, je croyais bien que c'était une affaire +réglée. Oh! une scène celle-là! une scène!... Pommée! Maman avait déjà +fait son paquet, et elle pleurait, allez, tout en disant: «Non, c'est +plus possible, c'est plus Dieu possible!»</p> + +<p>—Elle pleurait? dit lentement Norton, en cherchant, cette fois, les +yeux de Sylvia.</p> + +<p>—Dame! répéta l'enfant, se quitter! Ça fait, comme dit papa, grouiller +quelque chose dans l'estomac.</p> + +<p>—Alors? dit Sylvia.</p> + +<p>—Mais quand on l'a rapporté comme ça, à bras, sur deux rames, et si +pâle, le père, blanc comme une serviette, alors, oh! elle n'a plus rien +dit, maman! Elle s'est mise à le soigner. Si! Je me trompe. Elle a dit: +«Te voilà bien, ah! bien, te voilà bien! Et c'est encore moi qui vais +avoir la peine maintenant!...» Et dame, elle en a, la pauvre, et elle +s'en donne de la peine! Et elle dit comme ça, vingt fois, peut-être, au +jour la journée: «C'est pourtant vrai que j'allais te planter là, vieux, +et que je n'en pouvais plus, vrai de vrai, et que j'en avais par-dessus +le dos, vois-tu, Ruaud, avec ta bouteille et tes.... Rien!... enfin, des +mauvaises créatures.... Mais c'est pas le moment de te laisser là, +n'est-ce pas? c'est pas le moment puisque t'as pas de chance. +D'ailleurs, quoi! on a pris l'habitude de tirer le licol ensemble.... Eh +bien, où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute! Restons +ensemble!» Et d'entendre ça, je ne dis rien, moi, vous comprenez, fit le +petit Ruaud, mais, tout de même, ça me fait plaisir!</p> + +<p>—Et elle reste? dit Sylvia.</p> + +<p>—Et votre père? demanda Norton.</p> + +<p>—Lui!... Ah! lui de dire qu'il dit: «Faut peut-être, qui sait? être +malheureux pour s'aimer! Embrasse-moi, ma pauvre vieille, va!» Et quand +je les vois qui ont comme ça les yeux mouillés, en se donnant la main, +je me dis à mon tour: «Tout de même, si ça les réunissait, l'accident, +tu ne serais pas mécontent, mon petit Francis!...» C'est si dur, allez, +monsieur, mesdames, si dur, de voir que ceux qu'on aime ne s'entendent +pas!</p> + +<p>—Il faut peut-être être malheureux pour s'aimer! dit alors lentement +Norton en répétant les paroles du marin.</p> + +<p>Il pensait qu'il ne se croyait pas heureux, pourtant; non, pas +heureux.... Mais, comme s'il eût peur, après l'odieux de la brutalité, +d'avoir le ridicule de la sensibilité, il secoua la tête et demanda +brusquement à l'enfant:</p> + +<p>—Où est ta maison, mon garçon?</p> + +<p>—Tout là-bas! sur le chemin de Tourgeville, dit-il en souriant à Éva. +Mademoiselle en connaît bien le chemin!</p> + +<p>—Et je vais t'y conduire, proposa miss Meredith.</p> + +<p>—Non, je vais avec toi! dit Richard à Francis. J'ai à sortir.</p> + +<p>Pendant que Sylvia, très troublée par ce que, dans son inconscience, +l'enfant venait de remuer en elle de pensées, Éva disait à Norton:</p> + +<p>—Comme tu es ému!</p> + +<p>—Crois-tu? fit-il. L'histoire de ce marin, peut-être! Et, vois... comme +j'ai à accomplir quelque chose de grave—une affaire—je veux d'abord +faire acte de charité.—Un fétiche! Comme au jeu!</p> + +<p>—Alors, tu vas chez les Ruaud?</p> + +<p>—Charitable par égoïsme. Oui. Toi, reste avec Sylvia.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Elle te le dira peut-être, fit Norton.</p> + +<p>Et, avec un signe à Francis:</p> + +<p>—Viens, petit!</p> + +<p>Sylvia s'était retournée.</p> + +<p>—Où allez-vous? demanda-t-elle à Norton.</p> + +<p>—Je vous l'ai dit il y a un moment, et je reviendrai tout à l'heure!</p> + +<p>—Tout à l'heure?...</p> + +<p>—Vous l'avez voulu! répondit-il en souriant.</p> + +<p>Il ajouta:</p> + +<p>—Et je le veux!</p> + +<p>Comme il allait sortir, le petit Ruaud s'arrêta sur le pas de la porte, +et saluant Éva et Sylvia en frottant ses pieds sur le parquet:</p> + +<p>—Ah! madame!... Maman ne m'a pas seulement dit de vous annoncer le +malheur qui est arrivé au père; elle a recommandé aussi de vous +souhaiter mille prospérités!... Mille prospérités, elle a répété. Au +revoir, madame... mademoiselle.</p> + +<p>Et l'enfant rejoignant Norton, n'était plus là, que Sylvia, hochant la +tête, répétait machinalement:</p> + +<p>—Mille prospérités!</p> + +<p>Ces souhaits de bonheur, ils tombaient là avec quelle cruauté +ironique!... Pour mistress Norton, le bonheur, où était-il?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2> + + +<p>En voyant sortir Norton, Éva eut la sensation d'un drame caché, le +pressentiment d'un malheur. Il devait, entre Richard et Sylvia, s'être +échangé des paroles graves, probablement douloureuses: la jeune fille le +devinait. Et pourquoi Norton s'éloignait-il avec une sorte de hâte +nerveuse qui ne lui était pas habituelle?</p> + +<p>—Si M. de Solis l'avait trompée? Si Norton....</p> + +<p>Et ces mots, elle les disait tout haut, en éveillant aussitôt chez +Sylvia une même inquiétude.</p> + +<p>—Norton?</p> + +<p>Sylvia répétait le nom, demandant à Éva de compléter sa pensée.</p> + +<p>—Je suis sûre, s'écria la jeune fille, que Richard va servir de témoin +à M. de Solis.</p> + +<p>—Richard?</p> + +<p>—M. de Solis se bat! Il doit se battre! dit Éva. Et c'est évidemment +Richard qu'il a choisi pour second....</p> + +<p>—Lui?</p> + +<p>—Voilà pourquoi tout à l'heure cette émotion!... Ah! j'aurais dû +deviner!</p> + +<p>—Il est impossible que Norton serve de témoin à M. de Solis, répondit +Sylvia.</p> + +<p>—Pourquoi? Deux amis, deux frères!</p> + +<p>—C'est impossible... impossible....</p> + +<p>—Mais s'il y a une rencontre, c'est peut-être entre....</p> + +<p>—Entre le marquis et le colonel Dickson.</p> + +<p>—Es-tu sûre? Et si c'était, dit Sylvia à qui une pensée nouvelle +venait, entre Norton et....</p> + +<p>Brusquement elle s'interrompit, reculant devant sa propre idée.</p> + +<p>—Ah! je deviens folle, par exemple! Voyons.... Il est parti avec +Francis Ruaud. Si nous allions....</p> + +<p>—Où? dit Éva.... D'ailleurs si Richard ne t'a rien confié, c'est qu'il +n'y a rien. Richard n'aime que toi au monde! Il n'aurait pas de secret +pour toi!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Il n'aime que toi au monde!» Éva ne remarqua pas l'expression de Sylvia +et la rougeur rapide qui lui traversèrent le visage; il y avait comme de +la honte dans ce furtif changement de physionomie, et mistress Norton, +mal à l'aise, restait maintenant silencieuse, songeant, avec +l'impression étrange de se trouver à moitié égarée, troublée jusqu'à +l'âme, à un moment de sa vie où tout le reste de son existence se jouait +dans une partie confuse, comme sur le tragique caprice du hasard.</p> + +<p>Un domestique qui entrait annonçant M. Montgomery la tira de cette sorte +de torpeur.</p> + +<p>Et Éva fut toute joyeuse. Montgomery allait leur dire peut-être ce qui +se passait au dehors.</p> + +<p>Le gros homme entra, affairé, inquiet, s'épongeant le front.</p> + +<p>—Mistress Norton! Miss Éva, bonjour! Je vous salue! Où est Norton?</p> + +<p>—Il est sorti tout à l'heure, répondit Éva.... Je croyais que vous +deviez le voir!...</p> + +<p>—Sans doute! sans doute!</p> + +<p>—Pour ce duel? demanda Éva.</p> + +<p>Montgomery parut étonné.</p> + +<p>—Le duel? Vous savez donc?</p> + +<p>—Nous savons, oui. Mais qu'y a-t-il encore?</p> + +<p>L'Américain haussa les épaules, s'éventant maintenant avec son +mouchoir.</p> + +<p>—Ah! le duel! Ce n'est pas ça qui m'inquiète. C'est ce que Norton +ignore... c'est... mais, le duel, affaire finie, le duel!</p> + +<p>—Finie!</p> + +<p>Et Éva, joyeuse, regardait Sylvia.</p> + +<p>—Oui! dit rapidement Montgomery. Inutile d'en parler. Mais....</p> + +<p>Il s'arrêta très ennuyé, faisant claquer sa langue contre ses dents.</p> + +<p>—Mais quoi?...</p> + +<p>—Rien.... Rien, je vous assure, mistress Norton!... Affaires de +commerce qui ne concernent que Norton et moi....</p> + +<p>—Vous avez l'air tout bouleversé, monsieur Montgomery, dit Éva, +sérieuse et devinant un danger nouveau.</p> + +<p>Lui, maintenant, s'efforçait de sourire.</p> + +<p>—Moi? Bouleversé! Mais non! J'ai un peu chaud, voilà tout.... Il fait +une température sur la plage!... Et puis cette dépêche!...</p> + +<p>—Quelle dépêche?</p> + +<p>—De New-York....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il en avait trop dit. Il essaya de se rattraper.</p> + +<p>—Oh! insignifiante, insignifiante....</p> + +<p>Éva le regarda bravement.</p> + +<p>—Vous pouvez tout nous dire, monsieur Montgomery. C'est grave ce que +vous avez à apprendre à mon oncle?</p> + +<p>—Grave! Mon Dieu, non, pas grave... pas très grave... intéressant, +voilà le mot... intéressant.</p> + +<p>—Vous venez de dire, fit Sylvia, que la dépêche est insignifiante?</p> + +<p>Montgomery répliqua, très vite:</p> + +<p>—Absolument insignifiante et... et... intéressante; voilà... +intéressante et insignifiante... comme toutes les dépêches....</p> + +<p>Il balbutia, très mal à l'aise, malheureux d'en avoir trop dit et +redoutant de parler davantage.</p> + +<p>—Ah! tiens, voici Liliane! dit-il avec l'expression de quelqu'un qui +se noierait et à qui l'on jetterait une bouée de sauvetage.</p> + +<p>C'était mistress Montgomery qui entrait comme un tourbillon, en toilette +mastic de la tête aux pieds et un grand chapeau Gainsborough sur sa +jolie tête.</p> + +<p>—Ah! chères amies, c'est moi!... Avez-vous un verre d'eau, un verre de +Porto, n'importe quoi! pour me remettre?... Je suis d'une fureur!</p> + +<p>—Quoi donc? demanda Montgomery.</p> + +<p>—Liliane nous dira, elle, fit Éva, ce que contient cette dépêche....</p> + +<p>Mais Montgomery doucement:</p> + +<p>—Elle ne peut pas! Elle ne sait rien!</p> + +<p>Sylvia avait tendu la main à Liliane:</p> + +<p>—D'où venez-vous, chère amie?</p> + +<p>—D'où je viens?</p> + +<p>Et mistress Montgomery cria presque:</p> + +<p>—D'un antre, d'une caverne... est-ce que je sais?... Je viens de chez +Harrisson!</p> + +<p>Montgomery fit la grimace.</p> + +<p>—Harrisson!</p> + +<p>—Le grand peintre? demanda Sylvia.</p> + +<p>Mais la belle Liliane jeta les hauts cris:</p> + +<p>—Harrisson, un grand peintre? Ne m'en parlez pas! Qu'on ne m'en parle +plus, d'Harrisson! Ah! un grand peintre, lui! Un rapin de quatrième +ordre!</p> + +<p>—Ah! bah! fit Montgomery enchanté.</p> + +<p>—Un être qui exigeait trente-cinq séances de deux heures... +trente-cinq... soixante-dix heures d'immobilité!</p> + +<p>—D'immobilité? dit encore Montgomery.</p> + +<p>—Complète! Comme celle que je viens de subir!...</p> + +<p>—C'est vrai, fit le mari, j'avais oublié.... C'était aujourd'hui la +première séance....</p> + +<p>—Un être qui m'aurait donné un torticolis et qui m'aurait rendue muette +à me faire tenir là, devant lui, comme un mannequin.... Jamais un +mot!... «Mistress Montgomery... un peu plus de côté... <i>please</i>! +Bien.... Reprenez la pose, je vous prie, mistress Montgomery.... +Merci!...» Ça aurait duré comme ça pendant trente-cinq jours!... Ah! +non, par exemple!... Non.... D'autant plus que l'esquisse.... Très +mauvaise, son esquisse! Et puis—concevez-vous cela?—il ne voulait pas +mettre mon portrait au Salon!... Il a déjà deux tableaux pour le Salon, +cet Harrisson.... Une <i>Naïade</i>... d'après miss Arabella! et un portrait +d'Arabella elle-même en amazone!... Arabella à cheval! sur la plage! +Arabella! Toujours Arabella. Trop d'Arabella!... Et c'est d'autant plus +insolent qu'il est superbe, ce portrait d'Arabella! Bien mieux que n'eût +été le mien, qui venait mal, très mal, horriblement mal!</p> + +<p>Elle allait, venait, remplissait la chambre de sa pétulance, et +Montgomery de répondre froidement:</p> + +<p>—Dame! il est assez naturel que le portrait d'Arabella fût mieux +traité! Son portrait, miss Dickson ne le payait pas.</p> + +<p>Alors Liliane regarda son mari d'un air narquois et, levant les épaules +à son tour:</p> + +<p>—Vous croyez ça, vous?</p> + +<p>—Bref, votre portrait? insista le mari.</p> + +<p>—Qu'il aille au diable, le portrait! Et Harrisson avec! Ce qu'il est +devenu affreux, cet Harrisson! ce qu'il a vieilli, c'est inconcevable!</p> + +<p>—Ah! ah! fit Montgomery ironique. Les angoisses de l'art!</p> + +<p>Il jouissait de son triomphe. Et mistress Montgomery, implacable pour le +peintre, continuait:</p> + +<p>—Lui? Des angoisses? Allons donc! Les angoisses d'Harrisson! Un +confectionneur d'imageries pour dames? Pas plus de fièvre quand il peint +qu'un tailleur quand il coupe un jersey ou un veston!... Et si vous +voyiez son esquisse d'après moi!... Des yeux petits comme ça.... Un nez +déplorable! Je ne veux pas revoir cette horreur! Jamais! jamais! jamais! +Voulez-vous que je vous dise, votre Harrisson?</p> + +<p>—Mon Harrisson? dit l'Américain, stupéfait.</p> + +<p>—Oui, il me faisait un portrait de mari! Voilà!</p> + +<p>—Merci, répliqua Montgomery.</p> + +<p>Puis il ajouta:</p> + +<p>—Que voulez-vous? Il se vengeait! Tout le monde n'est pas magnanime.</p> + +<p>—Comme les Montgomery!</p> + +<p>—Si vous voulez, dit Montgomery. Seulement nous reparlerons d'Harrisson +plus tard ou nous n'en reparlerons plus si vous voulez, mais il faut +absolument que je retrouve Norton!</p> + +<p>Et demandant à Sylvia:</p> + +<p>—Il est allé, vous dites?</p> + +<p>—Chez ces pêcheurs, répondit Éva, vous savez....</p> + +<p>—Les Ruaud? dit Liliane, je connais le chemin.</p> + +<p>—Puis au télégraphe, ajouta Éva.</p> + +<p>Montgomery répondit:</p> + +<p>—J'y vais.</p> + +<p>—Et je vous accompagne, fit Liliane. Un tour sur la plage avec vous, +Lionel, c'est si rare!</p> + +<p>Le gros homme devint rouge comme une fraise mûre et soupira, enchanté:</p> + +<p>—Ah! Liliane, si je n'étais pas aussi inquiet, comme je serais heureux!</p> + +<p>—Inquiet? fit-elle. Vous allez me raconter.... Ah! un mari doit tout +conter à sa femme, ajouta Liliane, gentiment, très bas.</p> + +<p>Et comme il répondait par des signes, en montrant Sylvia et Éva.</p> + +<p>—Tout... mon bon Lionel!</p> + +<p>Elle cherchait son bras, se pendait à lui et, tout heureux:</p> + +<p>—Mais vous êtes charmante, dit-il. Ah! que je suis donc enchanté que +cet Harrisson ait manqué votre portrait!</p> + +<p>Il se tourna vers Sylvia.</p> + +<p>—A tout à l'heure, mistress Norton. Si Norton rentrait, je reviens!</p> + +<p>—Nous revenons! insista Liliane.</p> + +<p>Et il s'éloignait avec sa femme qui, dans l'escalier, lui murmurait +presque à l'oreille—la bouche rose près de l'oreille rouge:</p> + +<p>—Vous allez tout me dire, n'est-ce pas—tout, Lionel? Tout?</p> + +<p>Éva sentait de plus en plus la menace de quelque danger et, malgré les +affirmations de Montgomery, elle était certaine que cette dépêche de +New-York dont il avait parlé ne devait pas être aussi insignifiante +qu'il voulait le faire croire. Montgomery avait tant d'intérêts communs +avec Richard! Son air fiévreux ne prouvait-il pas qu'il y avait péril en +Amérique comme en France?</p> + +<p>La jeune fille n'osait même plus interroger ou rassurer Sylvia. Un grand +silence tombait entre ces deux femmes, absorbées par leurs pensées, +enveloppées comme d'une atmosphère d'angoisses.</p> + +<p>Et Sylvia avait comme un âpre besoin d'être seule—seule pour se +retrouver avec le souvenir de Georges—seule pour se dire que maintenant +cette liberté qu'elle souhaitait, que Solis rêvait, elle était là, à +portée de sa main, le divorce la lui donnait—et, avec cette liberté, la +possibilité d'unir sa vie à cet homme, ce disparu de cinq années qui +était redevenu pour elle le rêve vivant, le bonheur possible. Oui, elle +voulait être loin d'Éva pour penser à lui, se demander:—Que faire?</p> + +<p>—Fuir! disait Georges.</p> + +<p>Mais elle n'avait plus besoin de fuir! Elle était libre, encore une +fois, légalement libre. Le divorce l'affranchissait.</p> + +<p>Elle pouvait être la femme de Georges. Comme il serait heureux, quand il +saurait!</p> + +<p>Et ce mot arrêtait sa pensée.</p> + +<p>—Heureux?</p> + +<p>Pourquoi une vague inquiétude lui venait-elle? Pourquoi un doute? Oui, +il serait heureux de rencontrer l'amour dans cette fuite qui, sans le +divorce, eût été une faute, une tache....</p> + +<p>Elle se leva, étouffant, presque tremblante à cette idée que la jeune +fille pouvait lire en elle, dans ses yeux....</p> + +<p>—Où vas-tu? lui demanda Éva.</p> + +<p>—Chez moi.</p> + +<p>Et Éva n'osait même pas questionner, devinant elle ne savait quoi de +trouble et de tragique en ce cœur où le nom de Georges de Solis était +écrit.</p> + +<p>Seule maintenant, jamais miss Meredith ne s'était trouvée aussi +profondément triste. Elle avait envie de pleurer.</p> + +<p>Elle essayait de se rassurer, mais l'angoisse persistait et, par ce +beau temps d'été, l'alourdissement de ce ciel bleu, elle sentait planer +sur elle quelque chose d'inconnu et de désespéré. Son inaction lui +pesait. Elle avait envie de sortir, d'aller aux nouvelles, comme si +courir au devant du danger—puisqu'il y en avait un—pouvait le +conjurer.</p> + +<p>Et indécise, hésitante, elle restait là, regardant la mer par la fenêtre +ouverte, tandis que le temps passait, dans une sorte de torpeur.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Éva, elle, était demeurée au salon, assise, s'abandonnant au sort, +lorsque tout à coup elle tressaillit. Quelqu'un venait du dehors. Qui +cela? Allait-on lui parler de Richard ou de Georges?</p> + +<p>Elle se leva toute droite, comme électrisée.</p> + +<p>C'était M<sup>me</sup> de Solis. La marquise avait, malgré le sourire dont elle +salua Éva, un air préoccupé qui frappa la jeune fille.</p> + +<p>Certainement, hors de la villa, quelque drame se déroulait, là-bas.</p> + +<p>Mais, puisque la mère était là, maintenant Éva allait savoir.</p> + +<p>Elle s'était avancée, disant, joyeuse:</p> + +<p>—Vous! madame la marquise!...</p> + +<p>Après lui avoir pris les mains:</p> + +<p>—Oui, ma chère miss Meredith, moi, répondit M<sup>me</sup> de Solis, et qui +suis enchantée de vous trouver ici... tout à fait enchantée. Je viens +parler à mistress Norton. J'ai les choses les plus sérieuses à lui dire.</p> + +<p>—Les plus sérieuses? interrogea Éva.</p> + +<p>—Et les plus douloureuses.</p> + +<p>—Ah! je devinais bien! fit miss Meredith. Mon Dieu, qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Ne vous effrayez pas, ma chère enfant. Je viens ici pour tout réparer, +s'il est possible.</p> + +<p>—Tout réparer!... Il y a donc un grand malheur? demanda Éva toute pâle.</p> + +<p>—Non, pas encore. Mais un grand danger. Et ne me questionnez point, je +vous en supplie! Ne vous étonnez même pas de ce que je dirai tout à +l'heure à mistress Norton.... Mes paroles pourront vous surprendre.... +Oui, elle seront surprenantes, en apparence... très surprenantes... +extraordinaires.... Croyez cependant qu'elles n'ont qu'un but, le +bonheur de votre oncle, celui de Sylvia... et... qui sait?</p> + +<p>Elle s'arrêta:</p> + +<p>—Qui sait? Quoi? demanda Éva inquiète.</p> + +<p>—Le vôtre peut-être, répondit M<sup>me</sup> de Solis.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, madame!</p> + +<p>—Vous n'avez pas besoin de comprendre. Vous n'avez qu'à écouter et à +vous taire. Et, encore une fois, pas d'étonnement. Je joue une partie +sérieuse, et je la joue comme il me plaît. J'ai déjà gagné un gros enjeu +d'un côté, je veux à présent en gagner un autre, ici! Ça, je voudrais +voir mistress Norton!</p> + +<p>—On va la prévenir de votre visite, dit Éva.</p> + +<p>—Merci.</p> + +<p>Miss Meredith sonna, faisant dire à Sylvia que la marquise de Solis +demandait à parler à mistress Norton.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Et, pendant un moment, la marquise et Éva demeurèrent seules, n'osant +prononcer un mot nouveau. M<sup>me</sup> de Solis repassait dans sa tête tout un +plan de campagne qu'elle avait combiné en chemin, et la jeune fille +n'osait questionner, sentant son cœur battre, toute torturée.</p> + +<p>Sylvia entra, fort émue à cette idée qu'elle se trouvait en face de la +mère de Georges, et M<sup>me</sup> de Solis fut frappée de la pâleur de la jeune +femme.</p> + +<p>—Je vous demande pardon de forcer votre porte, madame... mais j'ai les +choses les plus importantes... les plus... palpitantes à vous +communiquer!</p> + +<p>—Donnez-vous la peine de prendre ce fauteuil! dit Sylvia en avançant un +siège, pendant qu'Éva répétait mentalement les paroles de la marquise: +«Mes paroles n'auront qu'un but, le bonheur de votre oncle, celui de +Sylvia...»</p> + +<p>Mistress Norton, elle aussi, songeait. Elle songeait à ces paroles +fiévreuses et folles que Georges lui avait dites, lorsqu'il la suppliait +de fuir—de fuir avec lui!</p> + +<p>«Toute ma vie pour vous aimer, toute ma vie!» murmurait cet homme—cet +homme, dont la mère était là, essayant de sourire et disant avec une +froideur apparente:</p> + +<p>—Voilà, madame, ce dont il s'agit. Vous avez vu M. Montgomery?</p> + +<p>—Il était ici il y a une heure, répondit Sylvia.</p> + +<p>—Et sans doute, insinua la marquise, il vous a appris la nouvelle qui +fait le fond d'un article très commenté ce matin du <i>New-Brooklyn +Herald</i>?</p> + +<p>—Non. Qu'est-ce que cet article? demanda Sylvia.</p> + +<p>—Je regrette bien, répondit froidement M<sup>me</sup> de Solis, que M. +Montgomery ne soit pas là; il vous eût expliqué mieux que moi ce dont il +s'agit. D'autant plus que M. Montgomery se trouve un peu... comment +dirai-je?... impliqué dans cet article.</p> + +<p>—Impliqué?</p> + +<p>Le mot parut étrange à Sylvia, et Éva demanda bien vite:</p> + +<p>—Que reproche donc ce journal à M. Montgomery?</p> + +<p>La marquise affectait un air détaché, un ton léger de conversation +mondaine, comme si ce qu'elle disait n'eût pas recouvert un monde de +désastres et de douleurs.</p> + +<p>—Ce qu'il reproche à M. Montgomery, le <i>New-Brooklyn Herald</i>? Oh! mon +Dieu, exactement ce qu'il reproche à M. Richard Norton.</p> + +<p>—Mais encore? dit Sylvia fermement. M. Montgomery est l'associé de +mon... de M. Norton, et je veux savoir....</p> + +<p>La marquise sourit.</p> + +<p>—A quoi bon? Ce sont des calomnies!</p> + +<p>—Raison de plus pour se rendre compte d'où, ou de qui elles viennent, +dit Sylvia.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Solis jouait avec un des rubans de son chapeau.</p> + +<p>—De qui? fit-elle négligemment. Mais c'est bien simple! De quelque +actionnaire lésé dans ses intérêts.... Oh! cela n'a ni retenue ni pitié, +un homme qu'on ruine!</p> + +<p>—Un homme qu'on ruine? s'écria Sylvia.</p> + +<p>Et, tout à l'heure assise, elle se leva, droite, presque hautaine.</p> + +<p>—Madame!... fit Éva frémissante.</p> + +<p>Mais la marquise l'interrompit:</p> + +<p>—Ah! miss Éva, miss Éva, vous n'êtes guère obéissante! Vous m'aviez +promis de me laisser tout dire!</p> + +<p>—Et moi, répliqua fiévreusement Sylvia, je vous prie de tout dire, en +effet!</p> + +<p>—Tout? demanda M<sup>me</sup> de Solis mettant dans sa question une sorte de +cruauté insultante.</p> + +<p>—Oui, madame, fit mistress Norton, il y a des réticences qui sont aussi +des outrages!</p> + +<p>—Eh bien, soit! répliqua M<sup>me</sup> de Solis. Je dirai tout. Mais....</p> + +<p>Elle s'interrompit, prêtant l'oreille à un bruit de voix, du côté de +l'antichambre.</p> + +<p>—Mais, c'est Paul... c'est M. de Bernière... mon neveu.... Je ne sais +si je dois, devant lui....</p> + +<p>—Vous pouvez parler devant tous de ce qui concerne M. Norton, dit +Sylvia avec dignité.</p> + +<p>Bernière était entré, saluant mistress Norton, puis Éva et M<sup>me</sup> de +Solis, sans que la marquise et la jeune fille lui répondissent autrement +que par un signe de tête.</p> + +<p>—Est-ce que vous savez, monsieur de Bernière, demanda Sylvia, ce que +M<sup>me</sup> de Solis vient me répéter?...</p> + +<p>—Quoi donc, madame? dit Paul qui semblait ne pas comprendre.</p> + +<p>La marquise précisa bien vite.</p> + +<p>—Mais ce qu'on raconte des mines de M. Norton!</p> + +<p>Bernière parut suffoqué:</p> + +<p>—Comment, ma tante, ici? Vous voulez parler?... Ici?...</p> + +<p>—Surtout ici, dit Sylvia. Je veux savoir!</p> + +<p>—Eh bien! soit, chère madame! reprit M<sup>me</sup> de Solis. D'autant plus que +M. de Bernière a entendu comme moi. Aussi bien c'est le bruit de +Trouville, du Havre, de toute la côte. Vous savez qu'il y a autant de +petites potinières au bord de la mer qu'il y a de fourmilières dans les +bois. Chacun son tas, son coin, ses histoires et son venin....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le mot fit encore à Sylvia comme une blessure et, à mesure que la +marquise parlait, la douleur devenait plus cuisante.</p> + +<p>Elle répéta, la lèvre hautaine:</p> + +<p>—Son venin?...</p> + +<p>—Oh! madame! Dont on ne devrait même pas s'occuper, dit Bernière.</p> + +<p>Éva écoutait, croyant à quelque cauchemar pénible et se demandant quelle +partie cruelle jouait la marquise. Avertie de n'avoir à s'étonner de +rien, la jeune fille sentait cependant en elle toute sa fierté, son +respect pour Norton se révolter, et il lui fallait faire, sur sa nature +violente, un effort pour laisser M<sup>me</sup> de Solis enfoncer plus avant une +aiguille l'une après l'autre, en pleine chair.</p> + +<p>—Je reconnais, du reste, disait la marquise, que mes compatriotes sont +tout disposés à verser un peu de vitriol sur la plaie! Les reporters +parisiens vont s'en mêler! Je prévois des <i>interviews</i>! Mais, dans le +cas présent, ce sont les Américains—vos Américains, ma chère Éva—qui +me semblent déployer le plus d'activité... d'activité acide, +empoisonnée, contre M. Norton.</p> + +<p>—Contre lui? Il ne leur a fait que du bien! dit miss Meredith.</p> + +<p>M. de Bernière répliqua:</p> + +<p>—C'est pour ça!</p> + +<p>—Oui, continua M<sup>me</sup> de Solis, c'est peut-être pour ça qu'on prétend, +par exemple—et c'est le bruit que je viens vous signaler, vous +dénoncer, en amie—on prétend... il faut absolument faire cesser cette +calomnie... on prétend... mais, en vérité, je n'ose, malgré votre +permission....</p> + +<p>—Je vous en priais, madame; maintenant je l'exige, dit nettement +Sylvia. On prétend....</p> + +<p>Et elle attendait la calomnie, comme un brave attendrait une balle, tête +haute, avec un regard de défi, tandis que Bernière essayait, tout bas, +en suppliant, de réduire la marquise au silence.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Solis n'écoutait pas son neveu.</p> + +<p>—Eh bien, dit-elle, on prétend, on assure, répète... c'est tout un +roman....</p> + +<p>—Et un vilain roman!... interrompit Bernière.</p> + +<p>—On raconte que M. Richard Norton a acheté des terres dans l'Ouest, je +ne sais pas où, qu'on a creusé un puits sans y rencontrer une seule +goutte d'huile minérale. Et voilà qu'un jour... miracle! La source +jaillit! De l'huile! un lac! une fortune! Appel aux actionnaires! Voyons +Paul, expliquez ce que vous avez entendu dire. Nous sommes là pour faire +entendre la vérité!</p> + +<p>—La vérité! la vérité! fit Bernière. Mais ce sont d'infâmes calomnies, +ma tante!</p> + +<p>—Évidemment, dit M<sup>me</sup> de Solis.</p> + +<p>—Voyons, ces calomnies, ordonna Sylvia.</p> + +<p>Le vicomte fit un effort:</p> + +<p>—Eh bien, donc, voilà.... Après l'appel aux intéressés, nomination +d'une commission qui s'en va vérifier.... Elle interroge les +puits...—Je vous répète ce que dit cet affreux <i>New-Brooklyn +Herald</i>—Elle interroge: oui, c'est bien de l'huile minérale! Elle +regarde, la commission, elle examine, elle en goûterait, de cette huile, +au besoin!... Elle rapporte des échantillons. Distribution aux +actionnaires....</p> + +<p>—Un dividende! fit M<sup>me</sup> de Solis froidement.</p> + +<p>—.... Liquide! ajouta Bernière.</p> + +<p>Et la marquise, la lèvre pincée:</p> + +<p>--- Le seul qu'ils toucheront jamais! Car le puits, le fameux puits est +maintenant sec comme nos sablonnières. Plus une goutte d'huile, de cette +huile achetée, dit brutalement le journal, en Pensylvanie, amenée dans +l'Ouest et versée dans le puits par... des compères.</p> + +<p>—Bref, un vol! interrompit froidement Sylvia.</p> + +<p>—Oh! un vol!... un vol!... Comme vous y allez!... Une émission!</p> + +<p>La marquise sourit.</p> + +<p>—C'est une ignominie! dit Éva dont le visage était devenu blême.</p> + +<p>Elle n'entendit même pas M<sup>me</sup> de Solis qui lui jeta bien vite:</p> + +<p>—Mais, taisez-vous donc!</p> + +<p>—Et, reprenait Bernière, si nous n'étions pas persuadés qu'il s'agit +d'une calomnie abominable, je n'aurais même pas osé faire allusion à des +propos indignes qui ne méritent même point l'attention dédaigneuse et le +mépris qu'on a pour eux!</p> + +<p>Éva s'était laissée tomber sur un divan, les mains croisées entre ses +genoux, hochant la tête.</p> + +<p>—Mais qu'avons-nous fait, dit-elle, à tous ces gens qui nous insultent +ainsi sans nous connaître?</p> + +<p>—Rien, dit Bernière, vous ne leur avez rien fait! Mais comme ils n'ont +rien à faire....</p> + +<p>—Alors, voilà ce qu'on a inventé? s'écria Sylvia. Voilà ce qu'on a +colporté, par désœuvrement, par inaction, pour passer le temps... comme +on regarderait, sur la plage, un débris de barque s'enfoncer? Norton a +trompé ses actionnaires! Norton a inventé cette ignoble combinaison! +Norton a commis ce vol! Parbleu! Et comment donc! c'est très possible! +Ces Américains! Avec leurs <i>business</i>! D'où cela vient-il? D'où cela +sort-il? Pourquoi ça n'est-il pas resté chez soi? Ça apporte ici son +argent, son luxe, son tapage, sa charité parfois! Mais de quelle source +provient-il, cet argent qui va aux pauvres? Norton! Richard Norton! +Qu'est cela, Richard Norton? Pourquoi est-il riche, d'abord? Quelque +aventurier, quelque flibustier! Oh! pis que cela! ils le disent tout +net, à ce qu'il paraît, parbleu:—un voleur!...—Eh bien! ils ont menti, +ils ont menti!... Nous pouvons leur crier en face, dit-elle en regardant +à la fois Bernière et M<sup>me</sup> de Solis, ils ont lâchement et bêtement +menti!...</p> + +<p>Et dans ce frêle corps de souffrante, une énergie grondait, généreuse, +ardente, l'énergie de l'honnêteté n'admettant pas, relevant comme un +défi, l'insulte à un être respecté.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>M<sup>me</sup> de Solis regardait la jeune femme vraiment adorable dans cette +colère, la flamme aux yeux, les cheveux à demi dénoués et tombant sur le +front.</p> + +<p>Elle eût voulu l'embrasser; et, se contenant cependant, elle poussait +jusqu'au bout l'expérience, en femme de cœur connaissant le cœur des +femmes:</p> + +<p>—Ils ont d'autant plus menti, dit-elle avec un flegme glacial, que la +situation actuelle de Norton est là pour répondre à ces calomnies.</p> + +<p>—Quelle situation? demanda Sylvia.</p> + +<p>—Elle est grave et il s'en fait gloire! Et si je suis venue, c'est pour +vous apporter mes paroles de consolation vraie, profonde, sincère, dans +cette ruine!</p> + +<p>—La ruine? dit Éva.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Solis prit l'air navré de quelqu'un qui vient de commettre une +lourde imprudence.</p> + +<p>—Comment! vous ne le saviez pas? Mais M. Norton m'a tout dit, à moi... +et l'état de sa fortune et sa résolution nouvelle? M. Cadogan, son +avocat, est précisément mon ami.</p> + +<p>—Son avocat? répéta Éva, pendant que Sylvia restait là, devant M<sup>me</sup> +de Solis, le regard perdu dans un rêve.</p> + +<p>—Ah! mais, en vérité, fit la marquise, je suis d'une étourderie! +J'apporte ici des mauvaises nouvelles, moi! Voyons, voyons, il est +impossible que vous ignoriez.</p> + +<p>—Quoi? interrogea miss Meredith.</p> + +<p>Mais Sylvia répondit:</p> + +<p>—Éva, chère Éva!</p> + +<p>Paul de Bernière fit alors quelques pas vers la porte.</p> + +<p>—Je me retire. Je vous demande pardon....</p> + +<p>Mais ce fut Éva qui le retint fièrement:</p> + +<p>—Non, non! dit-elle. Il n'y a pas un seul secret dans la maison de +Richard Norton que tout le monde ne puisse entendre!</p> + +<p>—Eh bien! répliqua M<sup>me</sup> de Solis, cette séparation.... M. Cadogan va +venir.... Oui, je tiens de lui la nouvelle... il apportera l'acte de +divorce.</p> + +<p>—Un divorce?</p> + +<p>Éva regarda Sylvia, cherchant, de ses yeux enfiévrés, les prunelles de +la jeune femme.</p> + +<p>Et Sylvia restait muette.</p> + +<p>—Tu ne réponds pas? dit Éva. C'est vrai cela? C'est possible? Ah! mon +pauvre oncle!... Sylvia! Sylvia!</p> + +<p>—Oh! il faut être juste, c'est M. Norton qui la veut, cette séparation, +fit M<sup>me</sup> de Solis, c'est lui. Mais mistress Norton a bien raison +d'accepter, bien raison. D'abord et avant tout dans la vie notre bonheur +à nous, notre destinée à nous! Il souffrira peut-être, lui, mais est-ce +que vous ne souffrez pas, et depuis des années, ma chère Sylvia? Il est +attristé, il est malheureux, mais, le malheur, nous savons tous le +supporter, je pense? Surtout quand il atteint les autres! Soyez +raisonnable, miss Meredith: mistress Norton est jeune! Elle peut être +libre; elle serait bien sotte de ne pas vivre de la vie qu'elle a +souhaitée, sans s'inquiéter de celui dont elle a porté le nom. +«Qu'est-ce qu'un nom? A peine un souvenir.»</p> + +<p>—Madame! dit Sylvia.</p> + +<p>—On oublie bien les morts, ajouta la marquise. Le divorce est un +veuvage qui permet d'oublier les vivants! Et justement, puisqu'on accuse +M. Norton....</p> + +<p>—Puisqu'on le calomnie, rectifia la jeune femme.</p> + +<p>—C'est le moment de prouver que la femme... oui, la femme... est +parfaitement irresponsable des fautes et de l'existence de son mari....</p> + +<p>—Même quand ce mari donnerait sa vie pour elle? dit Éva indignée.</p> + +<p>La marquise lui prit la main:</p> + +<p>—Chut! Vous allez tout gâter, vous!</p> + +<p>—Mais c'est un scorpion, ma bonne chère tante! pensait Paul de +Bernière, étonné.</p> + +<p>Et il regardait la marquise de Solis avec une stupéfaction +profonde—comme un homme qui verrait, tout à coup, un bâton de voyage +s'animer, se tordre, siffler et devenir vipère.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2> + + +<p>Richard Norton, pendant que la marquise de Solis élargissait, irritait, +avec une science cruelle de la vie, la blessure qu'elle venait de faire +à Sylvia, Richard, le mari, amenait à la villa le solicitor dont il +avait annoncé la venue à mistress Norton. Ce n'était pas sans répugnance +que M. Cadogan accompagnait son compatriote. L'homme de loi ne trouvait +pas «dans l'espèce» des causes absolues de séparation. C'était un +sexagénaire solide, ami du fait, avec des cheveux blancs très drus et +des dents très solides, et toute sa face rasée décelait la force. On ne +l'attendrissait pas facilement.</p> + +<p>—Je vous trouve bon, vous, dit-il à Norton, de casser votre existence +en morceaux parce que mistress Norton souffre. Elle se résignerait avec +de la patience et du temps. L'âge en fait bien d'autres.</p> + +<p>—Je veux, répondit Norton, que mistress Norton soit libre avant d'être +vieille.</p> + +<p>Le raisonnement paraissait à M. Cadogan un peu sentimental. Mais Norton, +n'étant pas un enfant, pouvait régler comme il l'entendait sa destinée, +et, si mistress Norton acceptait le divorce....</p> + +<p>—Vous êtes sûr qu'elle l'acceptera? disait le solicitor.</p> + +<p>—J'en suis sûr.</p> + +<p>—Tant pis! Je n'aime pas les divorces. J'en fais, j'en vis, mais je les +déteste. Je les trouve niais, que voulez-vous? J'en ai tant vu de +mariages réputés mauvais que le temps avait bonifiés, comme les vins. +Incompatibilité d'humeur? Oui! Quand on a vingt ans, trente ans. Mais +quand on vieillit?... Ah! la compatibilité des maux rétablit +l'équilibre! Les rhumatismes à soigner deviennent l'école mutuelle du +désarmement et de la résignation. J'ai vu un mari vieilli soigner avec +un dévouement de saint sa vieille femme paralytique, et qu'il prétendait +ou croyait détester quand elle était jeune. Supposez-les divorcés, ils +n'auraient pas trouvé, elle, les mêmes soins, lui, la même sensibilité. +Les gardes-malades valent les amants. L'habitude et l'égoïsme sont aussi +puissants que l'amour et, si celui-ci fait de la vie, ceux-là la +complètent et la finissent.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Mais M. Cadogan n'était pas là pour appliquer ses propres théories. +Norton tenait au divorce, le solicitor travaillerait au divorce. Il +avait déclaré à son client son sentiment intime: il ne lui restait plus +qu'à accomplir son devoir.</p> + +<p>Richard Norton le fit entrer dans le salon où se tenait Sylvia, entourée +de Bernière et des trois femmes, et avec une solennité qui n'avait rien +de théâtral, un ton grave et triste:</p> + +<p>—Je vous présente M. Cadogan, solicitor!</p> + +<p>Il alla droit à Sylvia et ajouta, parlant à voix basse:</p> + +<p>—Et je suis heureux que l'acte qui va terminer notre union ait quelques +témoins. Ils pourront répéter, un jour, la déclaration que je tiens à +faire!</p> + +<p>Sylvia, très pâle, semblait le conjurer du regard, comme pour lui +demander de traiter en tête à tête, dans le silence, cette redoutable +question. Mais, comme s'il ne comprenait pas la supplication muette de +la jeune femme, Richard prit des mains de Cadogan, qui s'était assis et +fouillait sa serviette de cuir noir, un papier et le présenta à Sylvia +en disant très haut:</p> + +<p>—Voici la première signature que vous ayez à donner pour être libre, +Sylvia.</p> + +<p>—Libre! songeait-elle, se rappelant tout ce qu'il y avait, dans ce mot, +de tentations et de rêves.</p> + +<p>C'était le souhait ardent de Georges: libre! C'était ce que le jeune +homme faisait reluire, à l'horizon, comme une aube d'existence +nouvelle! C'était aussi l'aspiration ardente de sa vie comprimée, +lassée. Libre!</p> + +<p>—Votre nom, continuait Norton froidement, au bas de cet acte, et M. +Cadogan se chargera de suivre la procédure nécessaire aux Etats-Unis!</p> + +<p>M. Cadogan ajouta:</p> + +<p>—Procédure toute simple, madame. Le seul fait de vivre à Paris, vous, +tandis que M. Norton habitera New-York, entraîne le droit de divorce +après une année.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Solis et Bernière se tenaient dans un coin, attendant, +spectateurs d'un drame, tandis qu'Éva s'approchait comme suppliante, de +Sylvia, qui, debout, l'œil fixe, semblait hypnotisée par quelque chose +d'invisible ou de lointain, là-bas, vers la mer.</p> + +<p>Puis, dans ce silence, devinant ce qui se passait, M<sup>me</sup> Montgomery +entrait et, contrairement à ses allures de tourbillon, se glissait à pas +furtifs comme dans une chambre d'agonie.</p> + +<p>Et Norton, impassible, la voix un peu altérée pourtant, disait à Sylvia +changée en statue:</p> + +<p>—Un an! Vous entendez? Vous avez une année à attendre pour être libre! +Mais demain j'aurai disparu de votre existence. Je veux qu'on sache +bien, du reste, madame—et je le dis ici tout haut, comme devant un +tribunal—je veux qu'on sache que si l'un de nous deux est coupable de +n'avoir pas su assurer le bonheur de l'autre, ce n'est pas vous, que je +respecte et que j'honorerai toujours, c'est moi!</p> + +<p>—Richard! s'écria Éva en prenant la main de Norton comme pour +l'empêcher de continuer.</p> + +<p>Il repoussa légèrement la jeune fille.</p> + +<p>—Laisse-moi, dit-il.</p> + +<p>Il regardait Sylvia et il lui semblait que, sur les lèvres de la jeune +femme, le mot de tout à l'heure revenait: Libre!</p> + +<p>—Votre nom là, madame! dit le mari en désignant sur le papier la place +qui attendait le nom de Sylvia; vous n'avez qu'à mettre votre signature +là... et cette liberté de vivre selon vos vœux que votre union avec moi +vous enlevait vous est rendue!</p> + +<p>—Ma signature?</p> + +<p>M. Cadogan ajouta:</p> + +<p>—Si vous voulez lire les considérants, madame?...</p> + +<p>—A quoi bon? fit-elle.</p> + +<p>—Ils sont tous en votre faveur, dit encore Norton.</p> + +<p>Sylvia prit le papier, le regarda un moment et, avec lenteur:</p> + +<p>—Alors, c'est la liberté, la liberté, cela?</p> + +<p>—La liberté, oui, dit Norton.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Solis s'était rapprochée de mistress Norton; elle lui dit +presque à l'oreille:</p> + +<p>—Il est ruiné, il est pauvre!</p> + +<p>—Une question, interrogea Sylvia. Votre fortune? Compromise, m'a-t-on +dit?</p> + +<p>Richard haussa les épaules.</p> + +<p>—Que vous importe? Je la referai. Honnêtement, loyalement.</p> + +<p>—Vous referez cette fortune... seul? demanda-t-elle en le regardant en +face.</p> + +<p>—Seul!</p> + +<p>—Eh bien! dit-elle en relevant la tête, et votre compagne de tous les +jours, qu'en faites-vous?... Elle a partagé votre luxe, elle partagera +votre misère!</p> + +<p>Il recula comme si on l'eût repoussé brusquement, et Sylvia, les yeux +ardents, répétant avec une sorte d'exaltation les paroles d'autrefois, +les paroles de dévouement et de devoir:</p> + +<div class="blockquot"><p>«—<i>Vous prenez cet homme dans la bonne comme dans la mauvaise +fortune, dans la santé comme dans la maladie, dans la pauvreté +comme dans la richesse!</i>» </p></div> + +<p>Et, superbe, tête haute, toute son honnêteté passant dans son regard et +dans sa voix:</p> + +<p>—Cet acte que vous me présentez, de quel nom le signerai-je? De mon nom +de jeune fille ou de mon nom de femme? Vous ne savez donc point—et elle +se tournait vers la marquise—ce qu'on dit de vous? On dit que vous avez +volé vos actionnaires!... Norton! un voleur! infamie! Eh bien! ce nom de +Norton que vous m'avez donné, je le garde, puisqu'on l'insulte.</p> + +<p>Elle avait, de ses mains nerveuses, déchiré le papier de Cadogan et +elle en jetait les morceaux à ses pieds, sur le tapis, comme elle eût +marché sur la calomnie elle-même.</p> + +<p>Éva pleurait. Norton, blême et prêt à faiblir sous la joie, lui que les +épreuves laissaient intact, tendit ses deux mains robustes à Sylvia, +pendant que la marquise de Solis, la voix joyeuse, disait à la jeune +femme:</p> + +<p>—Eh! allons donc! Il a fallu qu'il souffrît pour vous apprendre ce +qu'il vaut! Et c'est moi....</p> + +<p>—Vous? dit Norton.</p> + +<p>—Oui! moi! En vous attaquant, en vous accusant devant elle! C'était +risqué, mais je connais le cœur des femmes! Il suffit d'une larme pour +y faire fleurir la pitié, et avec la pitié....</p> + +<p>—L'amour? demanda Norton tremblant à Sylvia, qui le regarda longuement.</p> + +<p>Mais le Yankee était prêt maintenant à secouer ses accusateurs comme un +taureau secoue les chiens qui le mordent aux jarrets.</p> + +<p>—Eh! que m'importe!... Ma vie entière répond pour moi! Et avec vous, +Sylvia—ah! avec toi, j'en recommencerai une autre!</p> + +<p>—Si l'on nous accuse ici, il faut rester, dit Sylvia; si c'est là-bas, +il faut partir. Quand vous voudrez!</p> + +<p>Ils n'avaient pas pris garde à M<sup>me</sup> Montgomery qui avait écouté, très +émue, des larmes montant par aventure à ses yeux rieurs qu'elle essuyait +vite, vite, ne voulant pas les avoir rouges.</p> + +<p>—Croyez-vous, ma tante, dit tout bas Bernière à M<sup>me</sup> de Solis, je +vous comparais—mentalement—à une vipère, moi? Imbécile! Vous êtes un +terre-neuve....</p> + +<p>—Tout simplement, dit la marquise.</p> + +<p>Liliane s'était approchée à son tour de M<sup>me</sup> de Solis:</p> + +<p>—Très bien! oh! très bien! dit-elle. Vous êtes une femme excellente, +excellente, marquise.</p> + +<p>—Un peu égoïste aussi, fit M<sup>me</sup> de Solis. Je pense à moi, croyez-le +bien. Tiens!... Votre mari, dit-elle en montrant Montgomery qui entrait.</p> + +<p>Il n'entrait pas, à vrai dire: il bondissait en avant, toujours +essoufflé et, cette fois, comme chargé de renseignements.</p> + +<p>Il prenait les mains de Richard et les serrait à les briser:</p> + +<p>—Ah!... Norton... mon cher ami, mon cher associé.... Bonne nouvelle! +grande nouvelle!... Les puits, les fameux puits?... Oui, enfin, l'huile! +Je vous demande pardon, Liliane, dit-il, en s'excusant, mais c'est le +mot.... «l'huile».</p> + +<p>—Oh! Lionel! allez! allez! ça vaut autant que la peinture! dit mistress +Montgomery.</p> + +<p>—Eh bien, les puits.... Ils ont rejailli, les puits!... Oui! oui! +Superbes! Une nappe énorme! Une fortune! Un lac d'huile, cher Richard!</p> + +<p>—<i>Go ahead!</i> cria d'instinct Norton comme un marin sentant la poudre et +le branle-bas de combat.</p> + +<p>—Et la calomnie noyée là-dedans! dit M<sup>me</sup> de Solis.</p> + +<p>—Il fallait voir le colonel!... ajouta Montgomery. Oui, Dickson!... Car +j'ai fait afficher la dépêche au Casino! En partant pour Paris, il était +furieux, le colonel! Vert! Littéralement vert!... Vert chrôme, comme +dirait....</p> + +<p>Il s'arrêta.</p> + +<p>Éva demanda:</p> + +<p>—En partant? Mais ce duel?</p> + +<p>—Oh! pour mémoire, le duel! Simple démonstration inoffensive. Le +colonel a déclaré n'avoir pas eu la moindre... pas la moindre... +intention, et il a été modeste, tout à fait modeste. En Amérique, il +peut avoir pris un fort, mais à Trouville il a pris le train!</p> + +<p>—C'est égal, fit Bernière, je regrette miss Arabella!</p> + +<p>Liliane se mit à rire.</p> + +<p>—Oh! vous êtes voyageur: vous la rencontrerez dans une autre table +d'hôte... dans un demi-monde meilleur!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Et pendant qu'ils causaient, Norton, moins ému par l'arrivée et les +nouvelles de Montgomery que par le sourire de Sylvia, disait à sa femme:</p> + +<p>—Nous partirons le plus tôt possible pour New-York, ma chère Sylvia. +Oui, dès que le docteur Fargeas vous signera votre <i>exeat</i>. Et quelque +épreuve que nous y ayons rencontrée, nous garderons un bon souvenir de +la France. Éva aussi, je crois!</p> + +<p>—Moi? dit Éva vivement, si M. et M<sup>me</sup> Montgomery veulent bien me +permettre de trouver un coin avenue Hoche, dans leur hôtel, je +demanderai à mon oncle la permission de rester encore un peu.... J'aime +beaucoup....</p> + +<p>—Quoi donc? demanda la marquise de Solis.</p> + +<p>La petite Américaine répondit:</p> + +<p>—J'aime Paris!... Oui, Babylone!... Ah! dame! il ne fallait pas me +convertir!</p> + +<p>La marquise embrassa Éva sur le front, lui disant déjà: «Ma chère +enfant!»</p> + +<p>—Alors, glissa doucement à l'oreille de M<sup>me</sup> de Solis la jolie +Liliane, un peu railleuse, il sera dit que le marquis épousera une +Américaine?... Le mildew!</p> + +<p>—Méchante! fit la mère.</p> + +<p>Liliane trouvait qu'on pouvait peut-être laisser seuls M. et M<sup>me</sup> +Norton qui devaient avoir à se parler, après cette journée d'orage. Elle +entraîna M<sup>me</sup> de Solis qu'elle reconduisit jusqu'à son logis, et, en +chemin, Montgomery s'étonnant que le malheur eût rapproché ces deux +êtres, quand il en désunit tant d'autres, Liliane faisait la moue, +jetant ces mots: «Que vous êtes prosaïque, Lionel!» et la marquise +répondait:</p> + +<p>—C'est pourtant bien simple. Il est chez toute femme un héroïsme +latent. Je suis certaine qu'il y a, sous plus d'un habit de Redfern, des +cœurs qui valent celui de la Pauline de Corneille. Seulement, pour +battre la charge de l'héroïsme, il leur faut l'occasion. On n'a pas tous +les jours des tortures ou des bêtes féroces à braver, comme du temps de +Polyeucte. Mais on retrouverait très vite des Pauline si les lions de +l'Hippodrome étaient de vrais lions. Le sublime change de costume, comme +le reste. Sylvia, au temps de la Révolution, si l'on eût arrêté son +mari, eût crié: «Vive la Gironde!» ou: «Vive le roi!» pour le suivre sur +l'échafaud, selon qu'il eût été girondin ou royaliste. Il n'y a plus +aujourd'hui à braver la guillotine pour partager le sort d'un mari. Mais +il y a toujours le dévouement féminin instinctif pour braver cette autre +guillotine de poche qu'on appelle la calomnie. Mistress Norton a voulu +rester fidèle à l'honneur du nom: c'est du cornélien bourgeois qui vaut +bien l'autre, ou plutôt qui est identique à l'autre. Pauline meurt, +Sylvia se condamne à vivre et tue son amour. Voilà. Le vieux français +dirait à notre belle Américaine: «Bravo, ma fille!» Je vous demande +pardon de mon bavardage. Oh! les conférencières!... Bonsoir. Je vous +ennuie!...</p> + +<p>—Non, non, dit Liliane. On n'a pas besoin de monter en chaire; on peut +faire de la psychologie tout en causant. Merci, madame!</p> + +<p>On se sépara. M<sup>me</sup> de Solis songeait qu'il serait peut-être plus +difficile d'avoir raison de son fils que de Sylvia. Les hommes sont plus +fous que les femmes. Était-il au logis, le marquis? Elle aborderait +sur-le-champ la question et trancherait dans le vif si elle pouvait voir +Georges tout de suite.</p> + +<p>Il était dans sa chambre, regardant au loin, sur les vagues, le +crépuscule tomber, le ciel encore rougi par le soleil couché.</p> + +<p>—Ah! mon enfant, dit la mère en le tirant de sa songerie. Veux-tu être +franc avec moi? Réponds. Tu voulais fuir avec M<sup>me</sup> Norton. Que lui +disais-tu, avoue-le, dans cette lettre... la lettre brûlée?</p> + +<p>Il ne répondait pas.</p> + +<p>—Tu ne veux pas me confier ton secret? Tu ne le peux pas? C'est +juste:—toutes les bêtises de l'amour sont sacrées, comme les dettes de +jeu. Il n'y a que l'honnêteté courante qui ne le soit pas. Eh bien! tu +proposais quelque folie à cette femme?... Me permets-tu de deviner?... +Un autre ciel, une autre patrie. Le duo de la <i>Favorite</i>. Oh! que c'est +démodé, mon ami, depuis Wagner! Sais-tu ce qu'elle aurait répondu à ta +lettre si elle l'avait reçue?</p> + +<p>La marquise dit bien vite:</p> + +<p>—D'abord elle n'aurait rien répondu. Ou plutôt, c'est son mari qui se +serait chargé de la réponse. Au fait, il l'a donnée, sans connaître ton +autographe. Et, cette réponse, je te l'apporte.</p> + +<p>—Son mari? fit Georges, étonné.</p> + +<p>—Oui, son mari. Oh! parbleu, elle ne lui a pas raconté que tu voulais +fuir, car je suis certaine que tu voulais fuir. Tu avais, très visibles +pour moi, les symptômes d'une certaine fièvre particulière, celle de +l'enlèvement. Elle ne lui a rien dit de cela. Non. Mais voilà: sur ces +entrefaites Norton a été indignement attaqué, calomnié. On l'a dit +ruiné. On a dit pis que cela. Et il paraît qu'au fond de l'âme exquise +de cœur de mistress Norton il y avait encore un peu de tendresse pour +ce très brave et galant homme, qui est ton ami. Le vent de tempête a +soufflé là-dessus, rallumé ce qui était éteint et....</p> + +<p>—Et... dit Georges, anxieux.</p> + +<p>La marquise s'interrompit:</p> + +<p>—Je te fais de la peine. Mais si tu savais quelle joie une honnête +femme éprouve à savoir que les femmes honnêtes ne sont pas rares, quoi +qu'on dise!... J'en sais même qui sont encore des honnêtes filles et que +je trouve délicieuses.... Sans aller bien loin, miss Éva....</p> + +<p>Georges de Solis avait fait un mouvement de dépit qui ne contraria pas +trop M<sup>me</sup> de Solis.</p> + +<p>Éva! Le nom, se disait-elle, n'était donc pas indifférent au marquis?</p> + +<p>—Bref, conclut la marquise, mistress Norton partira un de ces matins +pour New-York.</p> + +<p>—Avec lui? dit M. de Solis.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Oui, elle partira. Oh! à moins que +Norton ne reste à Paris, ce qui est encore possible, ou que le docteur +Fargeas n'envoie les Norton aux Pyrénées, avant de les laisser reprendre +le paquebot, ce qui est probable. Mais si je vois le cher maître, je lui +dirai que toutes ses pilules de valériane ne valent pas ma cure à moi.</p> + +<p>Et comme Georges regardait sa mère d'un air étonné, la marquise ajouta +doucement:</p> + +<p>—Parfaitement: ma cure. J'ai coupé dans le vif. Vous étiez deux fous. +J'ai ouvert le robinet à douches. Mistress Norton n'a rien de mieux à +faire que d'aimer le mari qui l'adore, et toi de tâcher d'adorer +quelqu'un que je connais et qui t'aime déjà.</p> + +<p>Elle ajouta en riant:</p> + +<p>—Tu sais, ce n'est pas M<sup>lle</sup> Offenburger que je veux dire.</p> + +<p>Puis elle se tut, trouvant qu'elle en avait peut-être trop dit déjà, +pour un soir.</p> + +<p>Georges de Solis resta, jusqu'à la nuit venue, à contempler la mer +immense, les lueurs des phares, les points d'or des étoiles.</p> + +<p>Il lui semblait qu'une nuit aussi, une immense nuit, enveloppait toute +sa vie, voilait son avenir comme d'un crêpe. Puis, dans cette nuit même, +une clarté d'aube se levait, une aurore douce et rose. Quelque chose de +vague entrait en lui comme la caresse d'un vent frais, d'une brise qui, +au loin, eût passé sur des fleurs.</p> + +<p>Et comme le lendemain, Sylvia Norton recevait la visite du docteur +Fargeas qui la trouvait transfigurée, toute heureuse, le médecin ouvrit +au hasard un volume qui traînait et qu'un signet marquait à une page +déterminée:</p> + +<p>—Rosetti? La <i>Maison de vie</i>? tiens, dit Fargeas. Je ne connais pas....</p> + +<p>—Oh! un de mes volumes préférés! répondit Sylvia. Je l'avais prêté à M. +de Solis qui me l'a renvoyé ce matin!</p> + +<p>Alors, lentement, le docteur lut, de cette <i>Maison de vie</i>, le sonnet +marqué—peut-être par hasard—le sonnet XCVII auquel le marquis avait +mis le signet:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 7.5em;">...Mon nom est: <i>Qui aurait pu être!</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et je me nomme aussi: <i>Jamais plus, Trop tard, Adieu.</i></span><br /> +</p> + +<p>—C'est très joli, dit le docteur. Très joli!</p> + +<p>Il posa le volume et ajouta:</p> + +<p>—La poésie n'est pas toujours la musique des fous. Elle est aussi le +conseiller des sages. On peut très bien l'employer en médecine.... Au +revoir, chère madame, et mes compliments sur votre santé! Quand vous +aurez passé trois semaines à Luchon, comme je vous l'ai prescrit, vous +pourrez faire la traversée sans nulle crainte!... Je réponds de tout +maintenant.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ce même jour, sur la plage, comme Liliane Montgomery, marchant avec miss +Éva—toutes deux délicieuses sous leurs ombrelles claires—rencontraient +Georges de Solis qui allait et venait, regardant le sable, assez triste, +la jolie Liliane alla droit à lui:</p> + +<p>—Monsieur de Solis?</p> + +<p>Il salua, paraissant sortir d'un rêve.</p> + +<p>—Monsieur de Solis, nous allons porter des secours à nos amis les +Ruaud... du côté de Tourgeville-les-Sables.... Vous ne nous accompagnez +pas?</p> + +<p>—Moi? dit-il, hésitant.</p> + +<p>—Oui, venez donc visiter nos pauvres avec miss Meredith.</p> + +<p>Et, comme il s'en défendait un peu:</p> + +<p>—Si fait, si fait! dit mistress Montgomery. Vous venez, vous venez!</p> + +<p>Alors la jolie Liliane faisant passer devant elle sur les <i>planches</i>, +miss Éva, toute rouge et rayonnante de joie, lui jeta à l'oreille—très +bas—ces deux mots, pendant que Georges saluait la petite Américaine:</p> + +<p>—Allons, marquise!</p> + +<h3>FIN</h3> + +<p>PARIS.—IMPRIMERIE BREVETÉE MICHELS ET FILS</p> + +<p>6, 8 et 10, rue d'Alexandrie.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'américaine, by Jules Claretie + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMÉRICAINE *** + +***** This file should be named 18064-h.htm or 18064-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/6/18064/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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