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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:52:28 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:52:28 -0700
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+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml">
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+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of L'Abîme, by Charles Dickens and Wilkie Collins
+ </title>
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+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of L'abîme, by Charles Dickens and Wilkie Collins
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'abîme
+
+Author: Charles Dickens and Wilkie Collins
+
+Translator: Madame Judith de la Comédie Française
+
+Release Date: March 27, 2006 [EBook #18059]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABÎME ***
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+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
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+
+
+<h1>Charles Dickens et Wilkie Collins</h1>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1>L'AB&Icirc;ME</h1>
+
+<h3>Roman anglais traduit avec l'autorisation de l'auteur par Madame Judith
+de la Com&eacute;die Fran&ccedil;aise</h3>
+
+<h3>Nouvelle &eacute;dition Librairie Hachette et C<sup>ie</sup>.</h3>
+
+<h3>1918</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="table" id="table"></a>Table des mati&egrave;res</h2>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a href="#OUVERTURE"><b>OUVERTURE.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#PREMIER_ACTE"><b>PREMIER ACTE.</b></a><br /><br />
+<a href="#Le_rideau_se_leve"><b>Le rideau se l&egrave;ve.</b></a><br />
+<a href="#La_femme_de_charge_entre"><b>La femme de charge entre.</b></a><br />
+<a href="#La_femme_de_charge_parle"><b>La femme de charge parle.</b></a><br />
+<a href="#Nouveaux_personnages_en_scene"><b>Nouveaux personnages en sc&egrave;ne.</b></a><br />
+<a href="#Sortie_de_Wilding"><b>Sortie de Wilding.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#DEUXIEME_ACTE"><b>DEUXI&Egrave;ME ACTE.</b></a><br /><br />
+<a href="#Vendale_se_declare"><b>Vendale se d&eacute;clare.</b></a><br />
+<a href="#Vendale_se_decide"><b>Vendale se d&eacute;cide.</b></a><br /><br />
+
+<a href="#TROISIEME_ACTE"><b>TROISI&Egrave;ME ACTE.</b></a><br /><br />
+<a href="#Dans_la_vallee"><b>Dans la vall&eacute;e.</b></a><br />
+<a href="#Sur_la_montagne"><b>Sur la montagne.</b></a><br /><br />
+<a href="#QUATRIEME_ACTE"><b>QUATRI&Egrave;ME ACTE.</b></a><br /><br />
+<a href="#Lhorloge_de_surete"><b>L'horloge de s&ucirc;ret&eacute;.</b></a><br />
+<a href="#Victoire_dObenreizer"><b>Victoire d'Obenreizer.</b></a><br />
+<a href="#Le_rideau_tombe"><b>Le rideau tombe.</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="OUVERTURE" id="OUVERTURE"></a><a href="#table">OUVERTURE.</a></h2>
+
+<p>Quel jour du mois et de l'ann&eacute;e? Le 13 Novembre 1835. Quelle heure? Dix
+heures du soir sonnant &agrave; la grande horloge de St. Paul.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps toutes les &eacute;glises de la ville ouvrent leurs gosiers de
+bronze et forcent leurs voix. Quelques-unes ont inconsid&eacute;r&eacute;ment commenc&eacute;
+de chanter avant la Cath&eacute;drale; d'autres n'y vont pas si vite et sont en
+retard de quatre, de six coups sur la grosse cloche. Cependant toutes se
+suivent d'assez pr&egrave;s pour laisser ensemble dans l'air une m&ecirc;me r&eacute;sonance
+longue et plaintive. On dirait que le p&egrave;re ail&eacute; qui d&eacute;vore ses enfants
+d&eacute;crit une courbe retentissante, avec sa faux gigantesque, au-dessus de
+la Cit&eacute;.</p>
+
+<p>Quelle est cette cloche plus sourde et plus triste que toutes les
+autres, plus proche aussi de notre oreille?... Ce soir-l&agrave; elle retarde
+si fort que ses vibrations persistent seules, longtemps apr&egrave;s que tout
+autre son s'est &eacute;teint dans l'air. C'est la cloche de l'Hospice des
+Enfants Trouv&eacute;s.</p>
+
+<p>Jadis les enfants y &eacute;taient re&ccedil;us sans enqu&ecirc;te. Un tour pratiqu&eacute; dans la
+muraille s'ouvrait et se refermait discr&egrave;tement. Il n'en est plus ainsi
+aujourd'hui. On prend des informations sur les pauvres petits h&ocirc;tes, on
+les re&ccedil;oit par faveur des mains de leurs m&egrave;res. Ces malheureuses m&egrave;res
+doivent renoncer &agrave; les revoir, &agrave; les r&eacute;clamer m&ecirc;me, et cela pour jamais!
+Ce soir, la lune est dans son plein, la nuit est assez douce. La journ&eacute;e
+n'a pourtant pas &eacute;t&eacute; belle; la boue &eacute;paissie par les larmes du
+brouillard recouvre les rues d'une couche noir&acirc;tre, et, certes, il faut,
+pour &eacute;viter l'atteinte p&eacute;n&eacute;trante, que la dame voil&eacute;e qui se prom&egrave;ne de
+long en large soit bien et solidement chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle marche &eacute;vitant la place des fiacres; on la voit s'arr&ecirc;ter de temps
+en temps dans l'ombre de la partie occidentale de ce grand mur
+quadrangulaire, le visage tourn&eacute; vers une petite porte d&eacute;rob&eacute;e.
+Au-dessus de sa t&ecirc;te se d&eacute;ploie le ciel pur, &eacute;clair&eacute; par cette lune
+brillante, les souillures du pav&eacute; s'&eacute;tendent sous ses pas, et son esprit
+est divis&eacute; entre des pens&eacute;es bien diff&eacute;rentes, les unes presque
+heureuses, les autres cruelles. Son c&oelig;ur ne lui parle point le m&ecirc;me
+langage que l'exp&eacute;rience impitoyable; l'empreinte de ses pieds se
+succ&eacute;dant aux m&ecirc;mes places dans cette boue noire a fini par y tracer
+comme un labyrinthe: ne serait-ce point l&agrave; l'image de sa vie, des
+obstacles que le hasard a dress&eacute;s devant elle, et du d&eacute;dale inextricable
+o&ugrave; ses fautes l'ont engag&eacute;e?</p>
+
+<p>La porte d&eacute;rob&eacute;e s'ouvrit alors, et une jeune femme sortit de l'Hospice.</p>
+
+<p>La dame voil&eacute;e se tint d'abord &agrave; l'&eacute;cart, observant de tous ses yeux.
+Ayant vu la porte se refermer elle se mit &agrave; suivre la jeune femme.</p>
+
+<p>Elles travers&egrave;rent ainsi deux rues en silence. La dame voil&eacute;e, enfin,
+&eacute;tendit la main vers celle qu'elle suivait et la toucha. La jaune femme
+s'arr&ecirc;ta, tout effray&eacute;e et se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez d&eacute;j&agrave; touch&eacute;e hier soir,&mdash;s'&eacute;cria-t-elle,&mdash;et, lorsque j'ai
+tourn&eacute; la t&ecirc;te, vous avez refus&eacute; de me parler. Pourquoi me suivez-vous
+comme un fant&ocirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas refus&eacute; de vous parler,&mdash;murmura la dame.&mdash;J'ai bien essay&eacute;
+de le faire; mais alors je n'ai pu....</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous de moi?... Je ne vous ai jamais fait de mal?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas vous conna&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me connaissez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Que puis-je donc, pour vous &ecirc;tre utile?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux guin&eacute;es dans ce papier. Acceptez mon pauvre petit pr&eacute;sent,
+et je vous le dirai.</p>
+
+<p>La jeune femme, qui avait bien le plus honn&ecirc;te visage du monde, rougit
+vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Sally,&mdash;dit-elle.&mdash;Dans ce grand &eacute;tablissement, auquel
+j'appartiens, il n'y a pas une grande personne ni un enfant qui n'ait
+toujours une bonne parole pour Sally. On n'aurait pas pris une si bonne
+opinion de moi, si l'on me croyait capable de me vendre.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las!&mdash;fit la dame,&mdash;je ne songe pas &agrave; vous acheter. Je voulais
+seulement vous offrir une l&eacute;g&egrave;re r&eacute;compense.</p>
+
+<p>Avec fermet&eacute;, mais sans aigreur, Sally repoussa la main qui lui
+pr&eacute;sentait l'offrande.</p>
+
+<p>&mdash;S'il y a quelque chose que je puisse faire pour vous
+obliger,&mdash;dit-elle,&mdash;vous vous trompez en pensant que je le ferai pour
+de l'argent. Que d&eacute;sirez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes l'une des gardiennes ou des employ&eacute;es de l'Hospice. Je vous
+en ai vue sortir hier et ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Sally, madame; je suis Sally.</p>
+
+<p>&mdash;Votre visage annonce la patience et la douceur, je suis s&ucirc;re que les
+enfants s'attachent tout de suite &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres ch&eacute;ris!... c'est vrai, madame.</p>
+
+<p>La dame releva son voile. Elle n'&eacute;tait gu&egrave;re moins jeune que Sally.
+Certes sa figure avait quelque chose de bien plus aristocratique et
+d&eacute;celait une intelligence bien plus ouverte: mais aussi comme elle &eacute;tait
+p&acirc;le et fatigu&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis la malheureuse m&egrave;re d'un enfant confi&eacute; &agrave; vos
+soins,&mdash;balbutia-t-elle,&mdash;et je veux vous adresser une pri&egrave;re!...</p>
+
+<p>Sally alors, touch&eacute;e de la confiance que la pauvre femme lui avait
+montr&eacute;e en &eacute;cartant son voile, Sally, dont les actions &eacute;taient toujours
+simples et pleines de bont&eacute;, repla&ccedil;a la voile sur ce visage p&acirc;le et se
+mit &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &eacute;couterez ma pri&egrave;re,&mdash;lui dit la dame,&mdash;Vous ne serez point
+insensible aux angoisses d'une infortun&eacute;e qui vous supplie?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ch&egrave;re... bien ch&egrave;re...&mdash;s'&eacute;cria la bonne Sally.&mdash;Que faut-il vous
+dire? Et que puis-je faire? Ne parlez pas de pri&egrave;re, au moins.... Nos
+pri&egrave;res ne doivent s'&eacute;lever que vers notre P&egrave;re &agrave; tous: on n'en adresse
+point &agrave; une pauvre fille comme moi. D'ailleurs je vais quitter
+l'Hospice; je n'y resterai plus que six mois, jusqu'&agrave; ce qu'une autre
+jeune femme ait &eacute;t&eacute; mise au courant de mon service et soit pr&ecirc;te &agrave; me
+remplacer. Je vais me marier, madame. Je ne serais pas sortie ce soir si
+mon Dick... c'est celui que je dois &eacute;pouser... n'&eacute;tait malade. J'aiderai
+sa m&egrave;re et sa s&oelig;ur &agrave; le veiller cette nuit. Ne vous affligez pas si
+fort.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bonne Sally... ch&egrave;re Sally... vous &ecirc;tes pleine d'esp&eacute;rance, et
+depuis longtemps l'esp&eacute;rance s'est &eacute;teinte devant mes yeux. La vie
+s'offre &agrave; vous belle et paisible, vous deviendrez une femme respect&eacute;e et
+sans doute une tendre et orgueilleuse m&egrave;re. Vous &ecirc;tes une femme aimante
+et vivante.... Et moi, il faut que je meure!... &Eacute;coutez, &eacute;coutez-moi, je
+vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!&mdash;s'&eacute;cria Sally,&mdash;que dois-je donc faire? Voyez comme vous
+vous servez de mes propres paroles contre moi. Je vous ai dit que
+j'&eacute;tais sur le point de me marier, afin de vous faire mieux comprendre
+que j'allais quitter cette maison et que je ne pouvais vous &ecirc;tre d'aucun
+secours, pauvre femme!... Et vous voudriez &agrave; pr&eacute;sent me persuader que
+j'ai tort de me marier et que je suis cruelle en refusant de vous
+servir. Ce n'est pas bien!... Allons, est-ce que cela est bien, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Sally, ma bonne Sally, ce n'est point dans l'avenir que je vous
+demande de m'aider, oh! non, ce n'est pas dans l'avenir. Ma pri&egrave;re ne
+regarde que le pass&eacute;, je n'attends de vous que deux mots.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;,&mdash;s'&eacute;cria Sally,&mdash;voil&agrave; qui va de mal en pire. Si je ne comprenais
+pas quels sont ces deux mots que vous voulez savoir....</p>
+
+<p>&mdash;Vous le comprenez, Sally. Quels sont les noms que l'on a donn&eacute;s &agrave; mon
+pauvre baby?... Quels sont ces noms? Je ne vous en demande pas
+davantage; j'ai lu la r&egrave;gle de la maison. Il a &eacute;t&eacute; baptis&eacute; dans la
+chapelle et enregistr&eacute; dans le grand-livre. C'&eacute;tait Lundi soir....
+Comment l'a-t-on appel&eacute;?</p>
+
+<p>Elle se mit &agrave; genoux devant Sally,&mdash;&agrave; genoux dans la boue &eacute;paisse de
+cette petite rue d&eacute;serte et sans issue qui conduisait aux jardins de
+l'Hospice; elle se serait roul&eacute;e sur le pav&eacute; dans la v&eacute;h&eacute;mence et la
+folie de son d&eacute;sespoir, si la bonne Sally ne l'e&ucirc;t relev&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non... non!...&mdash;s'&eacute;cria cette ch&egrave;re fille,&mdash;vous me donnez envie
+de faire une bonne action. Laissez-moi regarder encore votre jolie
+figure; mettez vos mains dans les miennes.... Jurez-moi que vous ne me
+demanderez rien de plus que ces deux mots.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais... jamais je ne vous demanderai autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je les dis, ces noms, vous n'en ferez pas un mauvais usage? Vous
+ne ferez pas tourner cette r&eacute;v&eacute;lation contre moi?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!... Jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;Walter Wilding.</p>
+
+<p>La dame jeta sa t&ecirc;te sur le sein de la jeune fille, la tint un moment
+embrass&eacute;e, et murmura une b&eacute;n&eacute;diction fervente.</p>
+
+<p>&mdash;Embrassez-le pour moi!&mdash;fit-elle.</p>
+
+<p>Et elle disparut.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Quel jour du mois et de l'ann&eacute;e? Le premier Dimanche d'Octobre 1847.
+Quelle heure &agrave; Londres? Une heure et demie de l'apr&egrave;s-midi &agrave; la grande
+horloge de St. Paul.</p>
+
+<p>Aujourd'hui l'horloge de l'Hospice des Enfants Trouv&eacute;s marche de
+conserve avec celle de la Cath&eacute;drale. Le service est fini dans la
+chapelle et les Enfants Trouv&eacute;s sont &agrave; d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Il y a comme toujours beaucoup de monde &agrave; ce d&icirc;ner; deux ou trois
+directeurs, des familles enti&egrave;res de paroissiens, et quelques curieux.
+Un doux soleil d'automne p&eacute;n&egrave;tre dans la salle. Ces grandes fen&ecirc;tres,
+ces murailles sombres sur lesquelles les rayons vont se jouant, sont des
+choses qu'Hogarth aimait &agrave; reproduire dans ses tableaux.</p>
+
+<p>Le r&eacute;fectoire des filles (la division des filles comprend aussi celle
+des plus jeunes enfants) est le principal attrait de curiosit&eacute; pour
+l'assistance. Des valets d'une propret&eacute; rare glissent autour des tables
+silencieuses. Les curieux vont et viennent &agrave; leur guise et font tout bas
+entre eux plus d'un commentaire sur la figure de ce num&eacute;ro qui est
+l&agrave;-bas pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre. C'est que beaucoup de ces physionomies
+expansives ont un caract&egrave;re qui m&eacute;rite de fixer l'attention. Il y a
+parmi les assistants des visiteurs habituels qui connaissent les h&ocirc;tes
+du lieu. On les voit s'arr&ecirc;ter &agrave; une place marqu&eacute;e, se pencher, et dire
+quelques mots &agrave; l'oreille de l'un des enfants. Ce n'est point m&eacute;dire que
+de remarquer en passant qu'ils s'adressent surtout &agrave; ceux qui ont un
+joli visage.... Tout le monde circule, chuchote, s'anime, et la monotonie
+de ces longues salles moroses en est quelque peu rompue.</p>
+
+<p>Une dame voil&eacute;e, que personne n'accompagne, s'avance au milieu de la
+foule. On ne peut douter en la voyant qu'elle ne vienne &agrave; l'Hospice pour
+la premi&egrave;re fois. Sans doute la curiosit&eacute; ni l'occasion ne l'avaient
+jamais amen&eacute;e dans ce triste s&eacute;jour, et ce spectacle semble la troubler
+un peu. Elle fait le tour des tables, sa d&eacute;marche est incertaine, et son
+attitude tremblante. Elle va, cherchant son chemin qu'elle ne veut pas
+demander, elle arrive au r&eacute;fectoire des petits gar&ccedil;ons. Pauvres petits,
+ils sont moins recherch&eacute;s que les filles; point de visiteurs autour
+d'eux: les yeux humides de la dame voil&eacute;e plongent dans la salle.</p>
+
+<p>Justement, sur le seuil de la porte, se trouvait une employ&eacute;e d'un
+certain &acirc;ge, respectable matrone, femme de charge, utile &agrave; tout. C'est &agrave;
+elle que la dame s'adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez beaucoup de petits gar&ccedil;ons ici?&mdash;dit-elle.&mdash;&Agrave; quel &acirc;ge les
+fait-on entrer dans le monde?... Se prennent-ils souvent de passion pour
+la mer?&mdash;Et puis d'une voix &eacute;touff&eacute;e:&mdash;Savez-vous lequel est Walter
+Wilding?</p>
+
+<p>La matrone sentit avec quelle ardeur br&ucirc;lante les yeux de l'&eacute;trang&egrave;re
+s'attachaient sur les siens, &agrave; travers le voile &eacute;pais. Aussi
+baissa-t-elle la t&ecirc;te, n'osant la regarder &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais lequel est Walter Wilding,&mdash;dit-elle&mdash;Mais mon devoir
+m'interdit de faire conna&icirc;tre aux visiteurs le nom de nos enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pouvez-vous seulement me le montrer sans rien me dire?&mdash;r&eacute;pliqua la
+dame voil&eacute;e.</p>
+
+<p>Sa main allait en m&ecirc;me temps chercher celle de la femme et la serrait de
+toute sa force.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais passer autour des tables,&mdash;dit tout bas la matrone sans avoir
+l'air de s'adresser &agrave; la visiteuse.&mdash;Suivez-moi des yeux. Le petit
+gar&ccedil;on pr&egrave;s duquel je m'arr&ecirc;terai et &agrave; qui je parlerai tout &agrave; l'heure,
+ne sera pour vous qu'un &eacute;tranger comme tous les autres; mais celui que
+je toucherai en passant sera Walter Wilding. Ne me dites plus rien et
+&eacute;loignez-vous.</p>
+
+<p>La dame voil&eacute;e ob&eacute;it, avan&ccedil;a de quelques pas dans la salle, les yeux
+fix&eacute;s sur la matrone.</p>
+
+<p>Celle-ci, d'un air officiel et grave, marche en dehors des tables en
+commen&ccedil;ant par la gauche. Elle suit la ligne enti&egrave;re, tourne, et revient
+&agrave; l'int&eacute;rieur des rangs et, jetant un regard furtif du c&ocirc;t&eacute; de la dame
+voil&eacute;e, s'arr&ecirc;te aupr&egrave;s d'un enfant, se baisse, et lui parle. L'enfant
+l&egrave;ve la t&ecirc;te et r&eacute;pond. Elle l'&eacute;coute d'un air naturel, en souriant, et
+pose en m&ecirc;me temps sa main sur l'&eacute;paule du petit gar&ccedil;on assis &agrave; droite.
+Tandis qu'elle continue de causer avec l'autre, elle fait &agrave; celui-ci
+quelques caresses sans lui rien dire; puis elle ach&egrave;ve sa tourn&eacute;e le
+long des tables sans toucher aucun autre enfant et sort de la salle.</p>
+
+<p>Le d&icirc;ner est fini, la dame voil&eacute;e s'avance &agrave; son tour, par le chemin
+indiqu&eacute;, en dehors des tables, en commen&ccedil;ant par la gauche. Elle suit la
+longue rang&eacute;e ext&eacute;rieure, tourne, et revient sur ses pas. Par bonheur
+pour elle, d'autres personnes viennent d'entrer par hasard et sans but.
+Elle ne se voit plus seule dans la salle; et, moins alarm&eacute;e, elle rel&egrave;ve
+son voile et, s'arr&ecirc;tant devant le petit gar&ccedil;on que la matrone a
+touch&eacute;:&mdash;Quel &acirc;ge avez-vous?&mdash;dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Douze ans, madame,&mdash;r&eacute;pond l'enfant &eacute;tonn&eacute;, en levant ses beaux grands
+yeux vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous heureux et content?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous accepter ces bonbons?</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous pla&icirc;t de me les donner.</p>
+
+<p>Elle se penche pour les lui remettre et touche de son front et de ses
+cheveux la figure de l'enfant. Alors, baissant de nouveau son voile,
+elle passe.</p>
+
+<p>Elle passe bien vite et s'enfuit sans regarder en arri&egrave;re.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREMIER_ACTE" id="PREMIER_ACTE"></a><a href="#table">PREMIER ACTE.</a></h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_rideau_se_leve" id="Le_rideau_se_leve"></a><a href="#table">Le rideau se l&egrave;ve.</a></h2>
+
+
+<p>Au fond d'une cour de la Cit&eacute; de Londres, dans une petite rue escarp&eacute;e,
+tortueuse, et glissante, qui r&eacute;unissait Tower Street &agrave; la rive de la
+Tamise, se trouvait la maison de commerce de Wilding et Co., marchands
+de vins. L'extr&eacute;mit&eacute; de la rue par laquelle on aboutissait &agrave; la rivi&egrave;re
+(si toutefois on avait le sens olfactif assez endurci contre les
+mauvaises odeurs pour tenter une telle aventure) avait re&ccedil;u le nom
+d'Escalier du Casse Cou. La cour elle-m&ecirc;me n'&eacute;tait pas commun&eacute;ment
+d&eacute;sign&eacute;e d'une fa&ccedil;on moins pittoresque et moins comique: on l'appelait
+le Carrefour des &Eacute;clopp&eacute;s[1].</p>
+
+<p>[Note 1: Sic.]</p>
+
+<p>Bien des ann&eacute;es auparavant, on avait renonc&eacute; &agrave; s'embarquer au pied de
+l'Escalier du Casse Cou et les mariniers avaient cess&eacute; d'y travailler.
+La petite berge vaseuse avait fini par se confondre avec la rivi&egrave;re;
+deux ou trois tron&ccedil;ons de pilotis, un anneau, et une amarre en fier
+rouill&eacute;, voil&agrave; tout ce qui restait de la splendeur du Casse Cou. Il
+arrivait pourtant encore de temps &agrave; autre qu'une barque charg&eacute;e de
+houille vint y aborder violemment. Quelques vigoureux chargeurs
+surgissaient alors de la vase, d&eacute;chargeaient le bateau, transportaient
+le charbon dans le voisinage; et puis on ne les voyait plus. D'ordinaire
+le seul mouvement commercial de l'Escalier du Casse Cou, c'&eacute;tait le
+transport des tonneaux pleins et des bouteilles vides remplissant et
+d&eacute;semplissant les caves, entrant et sortant &agrave; grand bruit, chez Wilding
+et Co., marchands de vins. Encore ce mouvement n'&eacute;tait-il pas de tous
+les go&ucirc;ts, et pendant trois mar&eacute;es sur quatre, la sale eau grise de la
+rivi&egrave;re venait solitairement battre de son &eacute;cume et de sa vase l'amarre
+et l'anneau rouill&eacute;. On e&ucirc;t dit que Madame la Tamise, ayant entendu
+parler du Doge et de l'Adriatique, voulait, elle aussi, s'unir, au moyen
+de cet anneau, &agrave; son Doge, le Tr&egrave;s Honorable Lord Maire, le grand
+conservateur de sa corruption et de ses souillures.</p>
+
+<p>Vers la droite, &agrave; quelque deux cents m&egrave;tres sur le monticule oppos&eacute;,
+(touchant au bas de l'Escalier fantastique), on trouvait le Carrefour
+des &Eacute;clopp&eacute;s. Il appartenait tout entier &agrave; Wilding et Co., ce coin
+sordide. Leurs caves &eacute;taient creus&eacute;es par-dessous, leur maison s'&eacute;levait
+par-dessus. Cette maison avait &eacute;t&eacute; r&eacute;ellement une habitation autrefois;
+on voyait encore au-dessus de sa porte un antique auvent sans support,
+ce qui &eacute;tait nagu&egrave;re l'ornement oblig&eacute; de toute demeure habit&eacute;e par un
+bourgeois de Londres. Une longue rang&eacute;e de petites fen&ecirc;tres &eacute;troites
+per&ccedil;ait cette morne fa&ccedil;ade de briques et la rendait sym&eacute;triquement
+disgracieuse; au-dessus de tout on avait perch&eacute; certaine coupole, o&ugrave; se
+balan&ccedil;ait une cloche.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Bintrey,&mdash;dit Walter Wilding,&mdash;pensez-vous qu'un homme de
+vingt-cinq ans qui peut se dire en mettant son chapeau: ce chapeau
+couvre la t&ecirc;te du propri&eacute;taire de cette propri&eacute;t&eacute; et le ma&icirc;tre des
+affaires qui se font dans la maison, pensez-vous que cet homme, sans
+&ecirc;tre orgueilleux, n'ait point le droit de se d&eacute;clarer satisfait de
+lui-m&ecirc;me; le pensez-vous?</p>
+
+<p>Ainsi s'exprimait Walter Wilding dans son propre bureau, s'adressant &agrave;
+son homme de loi, et tout de suite, pour joindre l'action &agrave; la parole,
+il prit son chapeau, s'en coiffa, et remit ensuite ce meuble o&ugrave; il
+l'avait pris. Il fit tout cela sans outrepasser les bornes de la
+modestie qui lui &eacute;tait naturelle, car il &eacute;tait n&eacute; modeste.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme &agrave; l'air simple et franc, le plus na&iuml;f des hommes, que
+Walter Wilding, avec son teint blanc et rose et son heureuse corpulence,
+&eacute;tonnante chez un gar&ccedil;on de vingt-cinq ans. Ses cheveux bruns frisaient
+avec gr&acirc;ce, ses beaux yeux bleus avaient un attrait extraordinaire. Le
+plus communicatif des hommes aussi bien que le plus candide, jamais il
+ne trouvait assez de paroles pour &eacute;pancher sa gratitude et sa joie quand
+il croyait avoir quelque motif d'&ecirc;tre reconnaissant ou joyeux.</p>
+
+<p>Bintrey, au contraire, &eacute;tait un prudent compagnon, la r&eacute;serve m&ecirc;me. Ses
+yeux pouvaient &ecirc;tre compar&eacute;s &agrave; deux petits globules clignotants qui
+sortaient de deux grosses paupi&egrave;res au milieu d'une grosse t&ecirc;te chauve.
+En ce moment, Wilding le r&eacute;jouissait fort, il trouvait que le franc
+langage du jeune homme et la simplicit&eacute; de son c&oelig;ur &eacute;taient deux choses
+bien comiques.</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;dit-il,&mdash;je pense que vous avez le droit d'&ecirc;tre satisfait....
+Oui, vraiment.... Ah! ah!</p>
+
+<p>Il y avait sur le bureau, des biscuits, une carafe, et deux verres.</p>
+
+<p>&mdash;Aimez-vous le vieux Porto de quarante-cinq ans?&mdash;dit Wilding.</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'aime?&mdash;r&eacute;p&eacute;ta Bintrey,&mdash;mais vous m'en avez fait assez
+boire....</p>
+
+<p>&mdash;C'est du meilleur coin de notre meilleure cave,&mdash;s'&eacute;cria Wilding.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui. Je vous remercie, monsieur... excellent vin!</p>
+
+<p>Puis il se mit &agrave; rire de nouveau tout en &eacute;levant son verre et lui
+faisant les doux yeux. Il lui paraissait aussi bien plaisant qu'on p&ucirc;t
+se s&eacute;parer sans regret d'un pareil vin et surtout le faire boire gratis
+&agrave; personne.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant,&mdash;reprit Wilding, qui apportait jusque dans la discussion
+des affaires une gaiet&eacute; d'enfant,&mdash;je crois que nous avons tout arrang&eacute;,
+Monsieur Bintrey, et le mieux du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Le mieux du monde,&mdash;reprit Bintrey.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous sommes assur&eacute; un associ&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous nous sommes assur&eacute; un associ&eacute;!... Oui, vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Nous demandons dans les journaux une femme de charge.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme de charge... nous la demandons dans les journaux.
+&laquo;S'adresser au Carrefour des &Eacute;clopp&eacute;s, Great Tower Street, de dix heures
+&agrave; midi.&raquo; Voil&agrave; l'annonce.</p>
+
+<p>&mdash;Les affaires de feu ma pauvre m&egrave;re sont r&eacute;gl&eacute;es,&mdash;dit Walter.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;gl&eacute;es,&mdash;fit l'&eacute;cho.</p>
+
+<p>&mdash;Et tous les frais pay&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Pay&eacute;s,&mdash;dit Bintrey avec son gros rire.</p>
+
+<p>Et pourquoi Bintrey riait-il? C'est qu'il pensait qu'il y avait vraiment
+au monde des gens assez simples, pour payer des frais sans discuter.</p>
+
+<p>&mdash;Feu ma pauvre ch&egrave;re m&egrave;re,&mdash;continua Wilding,&mdash;c'est un plaisir pour
+moi que de parler d'elle... mais c'est un plaisir qui m'accable... vous
+savez combien je l'aimais et combien je lui &eacute;tais cher. Certes nous
+avions l'un pour l'autre le plus grand amour qui puisse exister entre
+une m&egrave;re et son fils; et, depuis le jour o&ugrave; elle m'avait pris sous sa
+garde, jamais nous n'avons connu un moment de discussion ou d'humeur.
+C'est un bonheur qui n'a dur&eacute; que treize ans; n'est-ce pas bien court?
+Je n'ai v&eacute;cu que treize ans aupr&egrave;s de ma ch&egrave;re m&egrave;re et ce n'&eacute;tait que
+depuis huit ans qu'elle m'avait reconnu confidentiellement pour son
+fils. Vous connaissez cette triste histoire, Monsieur Bintrey. Qui la
+conna&icirc;trait, si ce n'&eacute;tait vous?</p>
+
+<p>Wilding se prit &agrave; sangloter.</p>
+
+<p>Tandis qu'il essuyait ses larmes, que faisait Bintrey? Il savourait son
+Porto &agrave; petites gorg&eacute;es qu'il promenait dans sa bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais l'histoire...&mdash;dit-il...&mdash;Oui... oui.... Je la sais.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre m&egrave;re,&mdash;reprit Wilding.&mdash;Elle avait &eacute;t&eacute; cruellement tromp&eacute;e,
+et comme elle en a souffert! Mais ses l&egrave;vres sont toujours rest&eacute;es
+muettes &agrave; ce sujet. Par qui a-t-elle &eacute;t&eacute; tromp&eacute;e et dans quelles
+circonstances ce grand malheur lui est-il arriv&eacute;, monsieur? Dieu seul le
+sait. Ma pauvre ch&egrave;re m&egrave;re n'a jamais voulu trahir le secret de celui
+qui avait trahi sa confiance, jamais....</p>
+
+<p>&mdash;Elle avait r&eacute;solu de se taire,&mdash;interrompit Bintrey promenant de
+nouveau cet excellent vin dans son gosier;&mdash;elle a d&ucirc; garder le silence.</p>
+
+<p>&Agrave; quoi il ajouta mentalement, avec un petit clignement d'yeux:&mdash;Et cela,
+beaucoup mieux que vous ne pourrez jamais le faire, vous qui aimez tant
+&agrave; parler.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tes p&egrave;re et m&egrave;re honoreras&raquo;&mdash;reprit Wilding qui sanglotait
+toujours...&mdash;&laquo;afin de vivre longuement.&raquo; Quand j'&eacute;tais aux Enfants
+Trouv&eacute;s, Monsieur Bintrey, je me sentais int&eacute;rieurement si peu dispos&eacute; &agrave;
+souscrire de bon c&oelig;ur &agrave; ce commandement que je croyais bien n'avoir pas
+beaucoup de temps &agrave; vivre. Cependant je suis arriv&eacute; bien vite &agrave; honorer
+ma m&egrave;re profond&eacute;ment, de toute mon &acirc;me, et je r&eacute;v&egrave;re maintenant sa
+m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la r&eacute;v&eacute;rez?&mdash;dit Bintrey.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant sept heureuses ann&eacute;es,&mdash;continua Wilding avec le m&ecirc;me accent
+de simple et virile douleur et sans songer &agrave; rougir de ses
+larmes,&mdash;pendant sept ans, mon excellente m&egrave;re fut ici l'associ&eacute;e de mes
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs Pebblesson Neveu. Lorsque j'atteignis ma majorit&eacute;, elle me
+transmit la part dont elle avait h&eacute;rit&eacute; dans cette maison, puis elle
+racheta pour moi la part de Pebblesson; elle me laissa tout ce qu'elle
+poss&eacute;dait, tout, hormis cet anneau de deuil que vous portez au doigt....
+Elle n'est plus! Il n'y a pas six mois qu'elle vint un matin au
+Carrefour des &Eacute;clopp&eacute;s pour y lire de ses yeux la nouvelle enseigne:
+Wilding et Co. Et pourtant elle n'est plus!</p>
+
+<p>&mdash;Triste!... fort triste!...&mdash;murmura Bintrey,&mdash;mais c'est le sort
+commun &agrave; un moment ou &agrave; un autre: ne devons-nous pas tous cesser d'&ecirc;tre?</p>
+
+<p>Ce disant, il le prouva bien en achevant de vider la bouteille de Porto.
+Ce Porto de quarante-cinq ans avait aussi cess&eacute; d'&ecirc;tre. Bintrey poussa
+un large soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Et puisque je l'ai perdue,&mdash;reprit Wilding en essuyant ses larmes,&mdash;il
+ne me reste plus qu'&agrave; nourrir &eacute;ternellement son souvenir et mes regrets.
+La ch&egrave;re femme! Mon c&oelig;ur se sentit entra&icirc;n&eacute; vers elle d&egrave;s la premi&egrave;re
+fois que je la vis; c'&eacute;tait l'instinct de la nature... je ne pouvais
+pourtant la prendre alors que pour une dame &eacute;trang&egrave;re. C'&eacute;tait un
+Dimanche, nous finissions de d&icirc;ner l&agrave;-bas aux Enfants Trouv&eacute;s.... Ah!
+vous savez bien, Monsieur Bintrey, que je ne rougis point d'avoir &eacute;t&eacute;
+aux Enfants Trouv&eacute;s. Moi, qui ne me suis jamais connu de p&egrave;re, je d&eacute;sire
+&ecirc;tre un p&egrave;re pour tous ceux qui travaillent sous mes ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Honn&ecirc;te d&eacute;sir,&mdash;fit observer Bintrey.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourquoi,&mdash;continua Wilding qui s'animait et se noyait m&ecirc;me un
+peu dans le flot montant de son &eacute;loquence,&mdash;c'est pourquoi je demande
+dans les journaux une excellente femme de charge, pour prendre soin de
+la maison d'habitation de Wilding et Co., marchand de vins, Carrefour
+des &Eacute;clopp&eacute;s. Je veux r&eacute;tablir chez moi quelques-uns de nos anciens
+usages et les rapports touchants qui existaient autrefois entre le
+patron et l'employ&eacute;. Il me plait de vivre &agrave; l'endroit o&ugrave; je gagne mon
+argent. Je veux, chaque jour, m'asseoir au haut bout de la table &agrave;
+laquelle les gens qui me servent viendront s'asseoir; et nous mangerons
+ensemble du m&ecirc;me r&ocirc;ti, du m&ecirc;me bouilli, et nous boirons la m&ecirc;me bi&egrave;re;
+et mes serviteurs dormiront sous le m&ecirc;me toit que Walter Wilding! Et
+tous tant que nous sommes.... Je vous demande pardon, Monsieur Bintrey,
+voil&agrave; que mes bourdonnements dans la t&ecirc;te vont me reprendre... je vous
+serais oblig&eacute; si vous me conduisiez &agrave; la pompe.</p>
+
+<p>Alarm&eacute; par l'excessive coloration du visage de son client, Bintrey ne
+perdit pas un moment pour l'entra&icirc;ner dans la cour. C'&eacute;tait chose
+facile, car le cabinet dans lequel ils causaient tous les deux y donnait
+acc&egrave;s de plain-pied du c&ocirc;t&eacute; de la maison d'habitation. L&agrave;, l'homme
+d'affaires, ob&eacute;issant &agrave; un signe du malade, se mit &agrave; pomper de toutes
+ses forces. Wilding se lava la figure et la t&ecirc;te et but de bon c&oelig;ur;
+apr&egrave;s quoi il d&eacute;clara se sentir mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez!&mdash;dit Bintrey,&mdash;voil&agrave; ce que c'est que de vous laisser &eacute;chauffer
+par vos bons sentiments!</p>
+
+<p>Ils regagn&egrave;rent le bureau, et tandis que Wilding s'essuyait, l'homme de
+loi le grondait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!&mdash;dit le jeune homme,&mdash;n'ayez pas peur. Je n'ai pas divagu&eacute;,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde. Vous avez &eacute;t&eacute; parfaitement raisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; en &eacute;tais-je, Monsieur Bintrey?</p>
+
+<p>&mdash;Vous en &ecirc;tes rest&eacute;... mais, &agrave; votre place, je ne voudrais pas m'agiter
+en reprenant ce sujet quant &agrave; pr&eacute;sent....</p>
+
+<p>&mdash;J'y veillerai, je serai sur mes gardes,&mdash;dit Wilding.&mdash;&Agrave; quel endroit
+ce diable de bourdonnement m'a-t-il pris?</p>
+
+<p>&mdash;Au r&ocirc;ti, au bouilli, et &agrave; la bi&egrave;re. Vous disiez: logeant sous le m&ecirc;me
+toit, afin que nous puissions tous tant que nous sommes....</p>
+
+<p>&mdash;Tous tant que nous sommes!... Ah! c'est cela.... Tous tant que nous
+sommes, bourdonnant ensemble....</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;... l&agrave;...&mdash;interrompit Bintrey.&mdash;Quand je vous disais que vos bons
+sentiments ne sont propres qu'&agrave; vous exalter, &agrave; vous faire du mal....
+Voulez-vous encore essayer de la pompe?</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! c'est inutile. Je vais bien, Monsieur Bintrey. Je reprends
+donc: Afin que nous puissions, tous tant que nous sommes, formant une
+sorte de famille.... Voyez-vous, je n'ai jamais &eacute;t&eacute; accoutum&eacute; &agrave;
+l'existence personnelle que tout le monde m&egrave;ne dans son enfance. Plus
+tard j'ai &eacute;t&eacute; absorb&eacute; par ma pauvre ch&egrave;re m&egrave;re. Apr&egrave;s l'avoir perdue, je
+me suis trouv&eacute; bien plus apte &agrave; faire partie d'une association qu'&agrave;
+vivre seul. Je ne suis rien par moi-m&ecirc;me.... Ah! Monsieur Bintrey, faire
+mon devoir envers ceux qui d&eacute;pendent de moi et me les attacher sans
+r&eacute;serve, cette id&eacute;e rev&ecirc;t &agrave; mes yeux un charme tout patriarcal et
+ravissant! Je ne sais quel effet elle peut produire sur vous....</p>
+
+<p>&mdash;Sur moi?&mdash;r&eacute;pliqua Bintrey,&mdash;il n'importe gu&egrave;re. Que suis-je en cette
+circonstance? Rien. C'est vous qui &ecirc;tes tout, Monsieur Wilding? Par
+cons&eacute;quent, l'effet que vos id&eacute;es peuvent produire sur moi est ce qu'il
+y a de plus indiff&eacute;rent au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!&mdash;s'&eacute;cria Wilding avec un feu extraordinaire,&mdash;mon plan me parait,
+&agrave; moi, d&eacute;licieux....</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;!&mdash;interrompit brusquement l'homme d'affaires,&mdash;si j'&eacute;tais &agrave;
+votre place, je ne voudrais pas m'agi....</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien,&mdash;fit Wilding.&mdash;Tenez!&mdash;continua-t-il en prenant sur
+un meuble un gros livre de musique.&mdash;Voici Haendel.</p>
+
+<p>&mdash;Haendel,&mdash;r&eacute;p&eacute;ta Bintrey avec un grognement mena&ccedil;ant,&mdash;qui est cela?</p>
+
+<p>&mdash;Haendel!... Mozart, Haydn, Kent, Purcel, le Docteur Arne, Greene,
+Mendelssohn, je connais tous les ch&oelig;urs de ces ma&icirc;tres. C'est la
+collection de la chapelle des Enfants Trouv&eacute;s. Les belles antiennes!
+Pourquoi ne les apprendrions-nous pas ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Ensemble? que veut dire cet &laquo;ensemble?&raquo;&mdash;s'&eacute;cria l'homme d'affaires
+exasp&eacute;r&eacute;,&mdash;qui apprendra ces antiennes?</p>
+
+<p>&mdash;Qui?... le patron et les employ&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure! c'est autre chose.</p>
+
+<p>Pendant un moment il avait cru que Wilding allait lui r&eacute;pondra: l'homme
+d'affaires et le client: vous et moi!</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas autre chose,&mdash;reprit Wilding,&mdash;c'est la m&ecirc;me chose.
+La musique doit surtout servir de lien entre nous. Monsieur Bintrey,
+nous formerons un ch&oelig;ur dans quelque paisible &eacute;glise, pr&egrave;s du Carrefour
+des &Eacute;clopp&eacute;s, apr&egrave;s que nous aurons, avec joie, chant&eacute; ensemble, nous
+reviendrons ici d&icirc;ner ensemble avec plaisir. Ce qui me pr&eacute;occupe
+maintenant, c'est de mettre ce syst&egrave;me en pratique dans le plus bref
+d&eacute;lai possible, de fa&ccedil;on que mon nouvel associ&eacute; se trouve &eacute;tabli en
+arrivant dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Grand bien vous fasse!&mdash;s'&eacute;cria Bintrey en se levant.&mdash;Est-ce que
+Laddle sera aussi l'associ&eacute; de Haendel, Mozart, Haydn, Kent, Purcel, le
+Docteur Arne, Greene, et Mendelssohn?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'esp&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je souhaite que ces messieurs en soient contents, reprit
+Bintrey.&mdash;Adieu, monsieur.</p>
+
+<p>Ils se serr&egrave;rent la main et se s&eacute;par&egrave;rent. &Agrave; peine Bintrey s'&eacute;tait-il
+&eacute;loign&eacute; que l'on frappa &agrave; la porte. Quelqu'un entra dans le bureau de
+Wilding par une porte de communication qui s'ouvrait dans la salle o&ugrave; se
+tenaient les commis. C'&eacute;tait le chef des gar&ccedil;ons de cave de Wilding et
+Co., jadis chef des gar&ccedil;ons de cave de Pebblesson Neveu, Joey Laddle,
+lui-m&ecirc;me, un homme lent et grave, comme architecture humaine un
+portefaix. Il &eacute;tait v&ecirc;tu d'un v&ecirc;tement fronc&eacute; et d'un tablier &agrave; bavette
+qui ressemblait &agrave; la fois &agrave; un paillasson et &agrave; la peau d'un rhinoc&eacute;ros.</p>
+
+<p>&mdash;.... Quant &agrave; la m&ecirc;me nourriture et au m&ecirc;me logement, Monsieur Wilding,
+mon jeune ma&icirc;tre...&mdash;dit-il, en entrant, d'un ton bourru.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Joey....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'il faut parler pour moi, Monsieur Wilding... et jamais je
+n'ai parl&eacute; ni ne parlerai pour d'autres que pour moi,... je n'ai aucun
+besoin, ni d'&ecirc;tre nourri, ni d'&ecirc;tre log&eacute;. Si cependant vous d&eacute;sirez me
+loger et me nourrir, soit... je puis manger comme tout le monde et je me
+soucie moins de l'endroit o&ugrave; je mangerai que de ce qu'on me fera manger,
+ne vous en d&eacute;plaise. Est-ce que tous vos employ&eacute;s vont aussi vivre chez
+vous, mon jeune ma&icirc;tre? Les deux autres gar&ccedil;ons de cave, les trois
+porteurs, les deux apprentis, les hommes de journ&eacute;e... tout le monde?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Joey... et j'esp&egrave;re que nous formerons une famille unie.</p>
+
+<p>&mdash;Bon,&mdash;dit Joey,&mdash;je l'esp&egrave;re pour eux.</p>
+
+<p>&mdash;Pour eux?... Dites aussi pour nous.</p>
+
+<p>Joey Laddle secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ne comptez pas trop sur moi pour cela, Monsieur Wilding, mon jeune
+ma&icirc;tre. Ce n'est pas &agrave; mon &acirc;ge, et apr&egrave;s les circonstances qui ont form&eacute;
+mon caract&egrave;re, qu'on se prend tout d'un coup &agrave; aimer la soci&eacute;t&eacute;. Lorsque
+Pebblesson Neveu me disaient: &laquo;Joey, t&acirc;che donc de prendre une figure
+plus enjou&eacute;e,&raquo; je leur ai souvent r&eacute;pondu: &laquo;C'est bon &agrave; vous qui &ecirc;tes
+accoutum&eacute;s &agrave; boire le vin, d'avoir un visage gai. Moi je ne fais que le
+respirer par les pores de ma peau. Pris de cette fa&ccedil;on, il agit
+diff&eacute;remment. Autre chose, messieurs, de remplir vos verres dans une
+bonne salle &agrave; manger, bien chaude, en poussant un Hip hurrah! vigoureux
+et en portant des toasts aux convives; autre chose de s'en remplir
+soi-m&ecirc;me par les pores et par les poumons, au fond d'une cave basse et
+noire et dans une atmosph&egrave;re moisie.&raquo; Je disais cela &agrave; Pebblesson Neveu.
+Ah! Monsieur Wilding, mon jeune ma&icirc;tre, j'ai &eacute;t&eacute; gar&ccedil;on de cave toute ma
+vie, j'ai appliqu&eacute; toute mon intelligence au travail, et me voilà aussi
+abruti qu'un homme peut l'&ecirc;tre. Allez! vous ne trouverez pas plus abruti
+que moi. Vous ne trouverez pas non plus mon &eacute;gal en humeur noire.
+Chantez, videz gaiement vos verres. On dit que chaque goutte que vous
+r&eacute;pandez sur vous efface une ride... je ne dis pas non. Mais essayez de
+humer le vin par vos pores quand vous n'en avez pas besoin. Et vous
+verrez.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis d&eacute;sol&eacute; de ce que vous me dites, Joey,&mdash;r&eacute;pondit Wilding.&mdash;Et
+moi qui avais esp&eacute;r&eacute; que vous r&eacute;uniriez une classe de chant dans cette
+maison.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monsieur!... Monsieur Wilding, mon jeune ma&icirc;tre, vous ne prendrez
+pas Joey Laddle &agrave; s'occuper d'harmonie! Une machine &agrave; avaler, monsieur,
+c'est tout ce que je puis &ecirc;tre en dehors de mes caves! L'estomac n'est
+pas mauvais. Cependant, je vous remercie, puisque vous pensez que je
+vaux la peine que vous voulez prendre en me faisant vivre chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux, Joey.</p>
+
+<p>&mdash;N'en parlons plus, monsieur. C'est dit.... Mais, monsieur, n'&ecirc;tes-vous
+pas sur le point de prendre le jeune George Vendale comme associ&eacute; dans
+cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Un changement de plus. Au moins ne changez pas encore la raison
+sociale. Ne faites pas cela. Vous l'avez d&eacute;j&agrave; fait une fois. Et je vous
+le demande, n'aurait-il pas mieux valu conserver &laquo;Pebblesson et Co.&raquo;,
+qui avaient toujours eu de la chance? On ne doit point risquer de
+changer la chance quand elle est bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne modifierai point la raison sociale, Joey.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis content de l'apprendre, Monsieur Wilding, et je vous souhaite
+le bonjour. Mais vous auriez certainement mieux fait de conserver
+&laquo;Pebblesson et Co.&raquo; Vous auriez mieux fait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="La_femme_de_charge_entre" id="La_femme_de_charge_entre"></a><a href="#table">La femme de charge entre.</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain, Walter Wilding &eacute;tait assis dans la salle &agrave; manger, pr&ecirc;t &agrave;
+recevoir les postulantes &agrave; ces hautes fonctions de femme de charge qu'il
+allait cr&eacute;er dans sa maison. Cette salle &eacute;tait une pi&egrave;ce enti&egrave;rement
+bois&eacute;e, parquet&eacute;e de ch&ecirc;ne, avec un tapis de Smyrne fort us&eacute;, le meuble
+&eacute;tait en acajou noir, un vieux serviteur de meuble qui avait connu plus
+d'une fois le baiser r&eacute;parateur du vernis sous Pebblesson. Le grand
+buffet avait vu bien des d&icirc;ners d'affaires que Pebblesson Neveu ne
+marchandait pas &agrave; sa client&egrave;le, ayant pour principe qu'un bon commer&ccedil;ant
+ne doit jamais h&eacute;siter &agrave; donner lib&eacute;ralement un &oelig;uf pour recevoir un
+b&oelig;uf. Trois grands r&eacute;chauds dormaient sur la grande chemin&eacute;e qu'ils
+couvraient presque tout enti&egrave;re en compagnie d'une cave &agrave; vins qui
+affectait la forme d'un sarcophage, et qui avait, en effet, dans son
+temps, enseveli bien des liqueurs. Mais le vieux c&eacute;libataire rubicond,
+en grande perruque &agrave; marteau, dont le portrait &eacute;tait accroch&eacute; &agrave; la
+muraille, au-dessus de ce majestueux buffet; et qu'on pouvait
+reconna&icirc;tre pour Pebblesson (pas le neveu) ne s'&eacute;tait-il pas avis&eacute;, lui
+aussi, d'aller habiter un sarcophage? Depuis lors ces r&eacute;chauds &eacute;taient
+demeur&eacute;s froids, aussi froids que le vieux n&eacute;gociant lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Tout, d'ailleurs, dans ce vieux logis, avait un air de v&eacute;tust&eacute; glac&eacute;e.
+Les griffons noir et or qui supportaient les cand&eacute;labres, tenant des
+boules noires et des cha&icirc;nes d'or dans leurs gueules, montraient une
+mine piteuse qui semblait demander gr&acirc;ce pour une attitude si g&ecirc;nante et
+qu'ils gardaient depuis si longtemps. On voyait bien qu'&agrave; leur &acirc;ge ils
+ne se sentaient plus le c&oelig;ur de jouer &agrave; la balle. Ils secouaient leurs
+cha&icirc;nes comme pour protester qu'ils avaient bien acquis le droit d'&ecirc;tre
+libres. Et, cependant, ils demeuraient encha&icirc;n&eacute;s &agrave; la m&ecirc;me place, devant
+les m&ecirc;mes objets qu'ils regardaient avec tant d'ennui, depuis tant
+d'ann&eacute;es, et rien ne changeait dans l'antique maison, rien que les
+ma&icirc;tres!</p>
+
+<p>Justement cette matin&eacute;e d'&eacute;t&eacute; vit un &eacute;v&eacute;nement aussi surprenant que la
+d&eacute;couverte d'un nouveau monde par le vieux Colomb. Le ciel, &agrave; force de
+regarder d'en haut, d&eacute;couvrit le Carrefour des &Eacute;clopp&eacute;s. La lumi&egrave;re et
+la chaleur y p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent. Un rayon s'en vint jouer sur un portrait de
+femme suspendu au-dessus de la chemin&eacute;e et qui composait, avec le
+portrait de Pebblesson l'oncle, la seule d&eacute;coration de la salle &agrave; manger
+de Wilding.</p>
+
+<p>Wilding contemplait cette peinture.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re &agrave; vingt-cinq ans,&mdash;se disait-il.</p>
+
+<p>Et ses yeux suivaient avec ravissement ce rayon b&eacute;ni.... Il pensait qu'il
+avait accroch&eacute; l&agrave; cette toile afin que les visiteurs pussent admirer sa
+m&egrave;re dans tout l'&eacute;clat de sa jeunesse et de sa beaut&eacute;. Quant &agrave; un autre
+portrait qui avait &eacute;t&eacute; fait de la morte, alors qu'elle avait cinquante
+ans, il l'avait mis dans sa chambre &agrave; coucher comme un souvenir avec
+lequel il voulait toujours vivre....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! c'est vous, Jarvis,&mdash;dit-il.</p>
+
+<p>Ces mots s'adressaient &agrave; un de ses commis qui venait de passer la t&ecirc;te
+par la porte entre-baill&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;r&eacute;pliqua Jarvis,&mdash;je voulais seulement vous dire, monsieur,
+qu'il va &ecirc;tre dix heures et que plusieurs femmes attendent dans le
+bureau.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!&mdash;s'&eacute;cria Wilding, qui rougit et qui p&acirc;lit en m&ecirc;me
+temps,&mdash;sont-elles vraiment plusieurs?... J'aurais mieux fait de les
+faire introduire quand il n'y en avait qu'une ou deux. Je les recevrai
+donc, chacune &agrave; son tour, Jarvis, dans l'ordre de leur arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce disant, il se retrancha derri&egrave;re la table, s'enfon&ccedil;a bien dans son
+fauteuil, et mit devant lui un grand encrier, puis il donna l'ordre
+d'introduire les postulantes.</p>
+
+<p>Il lui arriva ce qui doit arriver en semblable circonstance &agrave; tout
+c&eacute;libataire connu pour &ecirc;tre &agrave; son aise. Wilding vit d&eacute;filer devant lui
+l'esp&egrave;ce ordinaire des femmes r&eacute;pugnantes et l'ordinaire esp&egrave;ce des
+femmes trop sympathiques. La premi&egrave;re qui se pr&eacute;senta fut la veuve d'un
+boucanier d&eacute;termin&eacute;e &agrave; s'emparer de lui quand m&ecirc;me; elle &eacute;treignait son
+parapluie sous son bras comme si elle se f&ucirc;t imagin&eacute;e que ce parapluie
+&eacute;tait Walter Wilding lui-m&ecirc;me et qu'elle le tenait d&eacute;j&agrave; dans ses serres.
+Vinrent ensuite plusieurs de ces vieilles filles qui &laquo;ont vu de
+meilleurs jours&raquo; et qui arrivent arm&eacute;es de certificats cl&eacute;ricaux
+attestant que la th&eacute;ologie ne leur est point &eacute;trang&egrave;re; puis ce fut le
+tour des demoiselles, qui s'offraient &agrave; Wilding pour l'&eacute;pouser sans
+fa&ccedil;on. Il vint encore des femmes de charge de profession, aux allures
+militaires, qui lui firent subir un interrogatoire en r&egrave;gle sur ses
+m&oelig;urs et ses habitudes; de languissantes malades pour qui la question
+des gages n'&eacute;tait que secondaire et qui recherchaient surtout le confort
+d'un hospice particulier; de sensibles cr&eacute;atures qui &eacute;clataient en
+pleurs d&egrave;s que Wilding leur adressait une question et auxquelles il dut
+faire boire plusieurs verres d'eau sucr&eacute;e pour les apaiser, etc.</p>
+
+<p>Le courage de Wilding allait lui manquer quand une nouvelle venue se
+pr&eacute;senta.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une femme de cinquante ans environ, bien qu'&agrave; certains moments
+elle par&ucirc;t plus jeune, par exemple quand elle souriait. Sa figure avait
+une remarquable expression de gaiet&eacute; placide, qui semblait indiquer une
+&eacute;galit&eacute; de caract&egrave;re toujours bien rare. On n'aurait pu d&eacute;sirer une
+attitude meilleure ni mieux soutenue; et il n'&eacute;tait pas jusqu'au son de
+sa voix qui ne f&ucirc;t en parfaite harmonie avec la r&eacute;serve de ses mani&egrave;res.
+Wilding acheva d'&ecirc;tre s&eacute;duit, lorsqu'&agrave; la question suivante qu'il lui
+fit avec douceur:&mdash;Quel nom inscrirai-je, madame?</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit:&mdash;Je me nomme Sarah Goldstraw. Mon mari est mort depuis de
+longues ann&eacute;es. Je n'ai pas d'enfants.</p>
+
+<p>Cette voix frappa si agr&eacute;ablement l'oreille de Wilding, tandis qu'il
+prenait ses notes, qu'il ne se h&acirc;ta point de les prendre et qu'il pria
+Madame Goldstraw de lui r&eacute;p&eacute;ter son nom. Lorsqu'il releva la t&ecirc;te, le
+regard de l'&eacute;trang&egrave;re venait de se promener autour de la chambre et
+retournait vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'excuserez de vous adresser encore quelques questions?&mdash;fit
+Wilding.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, monsieur, si je ne voulais pas &ecirc;tre interrog&eacute;e, je
+n'aurais rien &agrave; faire ici.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous d&eacute;j&agrave; rempli les fonctions de femme de charge?</p>
+
+<p>&mdash;Une fois seulement. J'ai servi une dame qui &eacute;tait veuve. Je l'ai
+servie pendant douze ans. C'&eacute;tait une pauvre malade qui est morte
+r&eacute;cemment, et c'est pourquoi vous me voyez en deuil.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis persuad&eacute; que cette dame a d&ucirc; vous laisser les meilleures
+lettres de cr&eacute;dit?&mdash;reprit Wilding.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il m'est bien permis de dire que ce sont les meilleures
+qu'on puisse avoir,&mdash;r&eacute;pliqua-t-elle,&mdash;J'ai pens&eacute; que je vous
+&eacute;pargnerais du temps et de la peine en prenant par &eacute;crit le nom et
+l'adresse des correspondants de cette dame, et je vous les ai apport&eacute;s,
+monsieur.</p>
+
+<p>Elle d&eacute;posa une carte sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Goldstraw,&mdash;dit Wilding en prenant la carte,&mdash;vous me rappelez
+&eacute;trangement.... Vous me rappelez des mani&egrave;res et un son de voix auxquels
+j'ai &eacute;t&eacute; accoutum&eacute; jadis.... Oh! j'en suis s&ucirc;r, bien que je ne puisse
+d&eacute;terminer en ce moment ce qui se passe dans mon esprit.... Mais votre
+air et votre attitude sont ceux d'une personne.... Je devrais ajouter que
+cette personne &eacute;tait bonne et charmante.</p>
+
+<p>Madame Goldstraw sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur,&mdash;dit-elle,&mdash;j'en suis ravie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;reprit Wilding, r&eacute;p&eacute;tant tout pensif ce qu'il venait de
+dire,&mdash;oui, charmante et bonne.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il jetait un regard &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e sur sa future femme de
+charge.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sa gr&acirc;ce et sa bont&eacute;, c'est tout ce que je me rappelle. La
+m&eacute;moire est fugitive, et le souvenir est quelquefois comme un r&ecirc;ve &agrave;
+demi effac&eacute;. Je ne sais ce que vous pensez &agrave; ce sujet, Madame Goldstraw,
+mais c'est mon sentiment &agrave; moi.</p>
+
+<p>Il est probable que c'&eacute;tait aussi le sentiment de Madame Goldstraw, car
+elle r&eacute;pondit par un signe d'assentiment. Wilding lui offrit de la
+mettre lui-m&ecirc;me en communication imm&eacute;diate avec le gentleman dont elle
+lui avait remis la carte; c'&eacute;tait un homme d'affaires qui habitait
+Doctor's Commons. Madame Goldstraw lui en t&eacute;moigna sa reconnaissance, et
+comme Doctor's Commons n'&eacute;tait pas fort &eacute;loign&eacute;, Wilding la pria de
+repasser au bout de trois heures.</p>
+
+<p>Les renseignements furent excellents. Wilding gagea donc Madame
+Goldstraw cette m&ecirc;me apr&egrave;s-midi. Elle devait entrer le lendemain et
+s'installer en qualit&eacute; de femme de charge au Carrefour des &Eacute;clopp&eacute;s.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="La_femme_de_charge_parle" id="La_femme_de_charge_parle"></a><a href="#table">La femme de charge parle.</a></h2>
+
+
+<p>Madame Goldstraw s'installa sans bruit dans la chambre qui lui avait &eacute;t&eacute;
+assign&eacute;e; elle n'&eacute;tait point femme &agrave; d&eacute;ranger les domestiques, et, sans
+perdre de temps, elle se fit annoncer chez son nouveau ma&icirc;tre pour lui
+demander ses instructions. Wilding la re&ccedil;ut dans la salle &agrave; manger,
+comme la veille. Ce fut l&agrave; qu'apr&egrave;s avoir &eacute;chang&eacute; les civilit&eacute;s d'usage,
+ils s'assirent tous les deux pour tenir conseil sur les affaires de la
+maison.</p>
+
+<p>&mdash;En ce qui concerne les repas, monsieur,&mdash;dit Madame
+Goldstraw,&mdash;aurai-je &agrave; m'en occuper pour un grand nombre de personnes ou
+pour vous seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Si je puis mettre &agrave; ex&eacute;cution un vieux projet que j'ai m&ucirc;ri,&mdash;r&eacute;pliqua
+Wilding,&mdash;vous aurez beaucoup de monde &agrave; table. Je suis gar&ccedil;on, Madame
+Goldstraw, et je d&eacute;sire vivre avec toutes les personnes que j'emploie
+comme si elles &eacute;taient de ma famille. Jusqu'&agrave; ce que ce projet
+s'accomplisse, vous n'aurez &agrave; songer qu'&agrave; moi et &agrave; mon nouvel associ&eacute;;
+je ne puis vous renseigner sur ce point quant &agrave; ce qui le concerne;
+mais, pour moi, je puis bien me donner &agrave; vous comme un homme d'habitudes
+r&eacute;guli&egrave;res et d'un app&eacute;tit invariable....</p>
+
+<p>&mdash;Et les d&eacute;jeuners?&mdash;interrompit Madame Goldstraw,&mdash;y a-t-il quelque
+chose de particulier, monsieur, pour vos d&eacute;jeuners?</p>
+
+<p>Elle s'interrompit elle-m&ecirc;me et laissa sa phrase inachev&eacute;e. Ses yeux se
+d&eacute;tournaient de son ma&icirc;tre et se dirigeaient vers la chemin&eacute;e et vers ce
+portrait de femme.... Si Wilding n'e&ucirc;t pas tenu d&eacute;sormais pour certain
+que Madame Goldstraw &eacute;tait une personne exp&eacute;riment&eacute;e et s&eacute;rieuse, il e&ucirc;t
+pu croire que ses pens&eacute;es s'&eacute;garaient un peu depuis le commencement de
+cet entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;jeune &agrave; huit heures,&mdash;dit-il;&mdash;j'ai une vertu et un vice: jamais
+je ne me fatigue de lard grill&eacute; et je suis extr&ecirc;mement difficile quant &agrave;
+la fra&icirc;cheur des &oelig;ufs.</p>
+
+<p>Le regard de Madame Goldstraw se reporta enfin vers lui, mais &agrave; d&eacute;faut
+de son regard, l'esprit de la femme de charge &eacute;tait encore partag&eacute; entre
+son ma&icirc;tre et le portrait....</p>
+
+<p>&mdash;Je prends du th&eacute;,&mdash;continua Wilding,&mdash;et peut-&ecirc;tre suis-je un peu
+nerveux et enclin &agrave; l'impatience lorsque je le prends trop longtemps
+apr&egrave;s qu'il a &eacute;t&eacute; fait.... Si mon th&eacute;....</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; son tour de s'arr&ecirc;ter tout net et de ne point achever sa
+phrase. S'il n'avait pas &eacute;t&eacute; engag&eacute; dans la discussion d'un sujet aussi
+int&eacute;ressant que celui-l&agrave;, Madame Goldstraw, en v&eacute;rit&eacute;, aurait pu croire
+que ses pens&eacute;es, &agrave; lui aussi, commen&ccedil;aient &agrave; s'&eacute;garer.</p>
+
+<p>&mdash;Si votre th&eacute; attend, monsieur...,&mdash;reprit-elle, renouant poliment le
+fil perdu de ce bizarre entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Si mon th&eacute;?...&mdash;r&eacute;p&eacute;ta machinalement Wilding; il s'&eacute;loignait de plus
+en plus de son d&eacute;jeuner; ses yeux se fixaient avec une curiosit&eacute;
+croissante sur le visage de sa femme de charge.&mdash;Si mon th&eacute;!... Mon
+Dieu, Madame Goldstraw, quels sont donc ces allures et ce son de voix
+que j'ai connus et que vous me rappelez? Ce souvenir me frappe
+aujourd'hui plus fortement encore que la premi&egrave;re fois que je vous ai
+vue. Quel peut-il &ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Quel peut-il &ecirc;tre?...&mdash;r&eacute;p&eacute;ta Madame Goldstraw.</p>
+
+<p>Ces derniers mots, elle les avait dits de l'air d'une personne qui
+songeait &agrave; tout autre chose. Wilding, qui ne cessait point de
+l'examiner, remarqua que ses yeux erraient sans cesse du c&ocirc;t&eacute; de la
+chemin&eacute;e. Il les vit se fixer sur le portrait de sa m&egrave;re. En m&ecirc;me temps
+les sourcils de Madame Goldstraw se contract&egrave;rent l&eacute;g&egrave;rement comme si
+elle faisait &agrave; cet instant un effort de m&eacute;moire dont elle avait &agrave; peine
+conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Feu ma pauvre ch&egrave;re m&egrave;re,&mdash;lui dit-il,&mdash;quand elle avait vingt-cinq
+ans.</p>
+
+<p>Madame Goldstraw le remercia d'un geste, pour la peine qu'il venait de
+prendre en lui nommant l'original de cette peinture. Son visage aussit&ocirc;t
+se rass&eacute;r&eacute;na. Elle ajouta poliment que ce portrait &eacute;tait celui d'une
+bien jolie dame.</p>
+
+<p>Wilding ne lui r&eacute;pondit pas. Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; retomb&eacute; dans cette perplexit&eacute;
+qui le tourmentait depuis une heure et dont il ne pouvait plus se
+d&eacute;fendre. Encore une fois il tenta de rassembler sa m&eacute;moire. O&ugrave; donc
+avait-il vu cet air de figure, o&ugrave; donc avait-il entendu ce son de voix
+que Madame Goldstraw lui rappelait si exactement?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi,&mdash;dit-il,&mdash;si je vous fais une nouvelle question, qui
+n'a trait ni &agrave; mon d&eacute;jeuner ni &agrave; moi-m&ecirc;me. Puis-je vous demander si vous
+n'avez jamais occup&eacute; d'autre position que celle de femme de charge?</p>
+
+<p>&mdash;Si vraiment,&mdash;r&eacute;pliqua-t-elle,&mdash;j'ai d&eacute;but&eacute; dans la vie d'une tout
+autre mani&egrave;re. J'ai &eacute;t&eacute; gardienne &agrave; l'Hospice des Enfants Trouv&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis!&mdash;s'&eacute;cria Wilding en repoussant violemment son fauteuil et en
+se levant.&mdash;Par le ciel! ce sont les fa&ccedil;ons de ces excellentes femmes
+que les v&ocirc;tres me rappellent si bien!</p>
+
+<p>Madame Goldstraw le regarda d'un air stup&eacute;fait et p&acirc;lit. Elle se contint
+pourtant, baissa les yeux, et se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?...&mdash;demanda Wilding.&mdash;Quelle est votre pens&eacute;e?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur,&mdash;balbutia la femme de charge,&mdash;dois-je conclure de ce que
+vous venez de dire, que vous ayez &eacute;t&eacute; aux Enfants Trouv&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement!&mdash;s'&eacute;cria-t-il.&mdash;Je ne rougis pas de l'avouer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez &eacute;t&eacute; aux Enfants?... Sous le nom que vous portez aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Sous le nom de Walter Wilding.</p>
+
+<p>&mdash;Et la dame?...</p>
+
+<p>Madame Goldstraw s'arr&ecirc;ta court, regardant encore le portrait. Ce regard
+exprimait maintenant, &agrave; ne point s'y m&eacute;prendre, un vif sentiment
+d'alarme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez parler de ma m&egrave;re,&mdash;dit Wilding.</p>
+
+<p>&mdash;Votre m&egrave;re,&mdash;r&eacute;p&eacute;ta-t-elle d'un air contraint,&mdash;votre m&egrave;re vous a
+retir&eacute; de l'Hospice.... Quel &acirc;ge aviez-vous alors, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Onze ans et demi, Madame Goldstraw.... Oh! c'est une aventure
+romanesque.</p>
+
+<p>Il raconta l'histoire de la dame voil&eacute;e qui lui avait parl&eacute; &agrave; l'Hospice,
+pendant le d&icirc;ner des Enfants, et tout ce qui avait suivi cette
+rencontre. Il fit ce r&eacute;cit de ce ton communicatif, avec cet air de
+simplicit&eacute; qu'il employait en toutes choses.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre ch&egrave;re m&egrave;re,&mdash;continua-t-il,&mdash;n'aurait jamais pu me
+reconna&icirc;tre, si elle n'avait su &eacute;mouvoir par sa douleur une femme de la
+maison qui eut piti&eacute; d'elle. Cette femme lui promit de toucher du doigt
+le petit Walter Wilding, en faisant sa ronde dans la salle.... Ce fut
+ainsi que je retrouvai ma pauvre ch&egrave;re m&egrave;re, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute;
+d'elle depuis que j'&eacute;tais au monde. Et, je vous l'ai dit, j'avais alors
+plus de onze ans.</p>
+
+<p>Madame Goldstraw &eacute;coutait avec attention. Sa main, qu'elle avait pos&eacute;e
+sur la table, retomba inerte et froide sur ses genoux. Elle regarda
+fixement son nouveau ma&icirc;tre, et son visage se couvrit d'une p&acirc;leur
+mortelle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ayez-vous,&mdash;s'&eacute;cria Wilding,&mdash;qu'est-ce que cette &eacute;motion veut
+dire?... De gr&acirc;ce, savez-vous quelque autre chose du pass&eacute;?... Avez-vous
+&eacute;t&eacute; m&ecirc;l&eacute;e &agrave; quelque autre incident qu'on ne m'a point fait conna&icirc;tre? Je
+me souviens que ma m&egrave;re m'a parl&eacute; d'une autre personne de la maison,
+envers qui elle avait contract&eacute; une dette &eacute;ternelle de reconnaissance.
+Lorsqu'elle s'&eacute;tait s&eacute;par&eacute;e de moi &agrave; ma naissance, une gardienne avait
+eu l'humanit&eacute; de lui apprendre le nom qu'on m'avait donn&eacute;. Cette
+gardienne, c'&eacute;tait vous.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu me pardonne!&mdash;r&eacute;p&eacute;ta Madame Goldstraw,&mdash;c'&eacute;tait moi.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu vous pardonne!&mdash;r&eacute;p&eacute;ta Wilding &eacute;pouvant&eacute;.&mdash;Et qu'avez-vous
+donc fait de mal en cette occasion?... Expliquez-vous, Madame Goldstraw.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois,&mdash;dit la femme de charge,&mdash;que nous ferions mieux d'en
+revenir &agrave; mes devoirs dans votre maison. Excusez-moi si je vous rappelle
+au sujet de notre entretien, monsieur. Vous d&eacute;jeunez donc &agrave; huit
+heures?... N'avez-vous pas l'habitude de faire un lunch?...</p>
+
+<p>&mdash;Un lunch!&mdash;fit Wilding.</p>
+
+<p>Cette terrible rougeur qui avait si fort effray&eacute;, la veille, Bintrey,
+l'homme de loi, reparut sur le visage du jeune n&eacute;gociant. Wilding porta
+la main &agrave; sa t&ecirc;te. Visiblement il cherchait &agrave; remettre un peu d'ordre
+dans ses pens&eacute;es avant que de reprendre la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me cachez quelque chose,&mdash;dit-il brusquement &agrave; Madame Goldstraw.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, monsieur, faites-moi la gr&acirc;ce de me dire si vous
+prenez un lunch?&mdash;repartit la femme de charge.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous ferai point cette gr&acirc;ce, je ne reviendrai pas &agrave; notre
+sujet, Madame Goldstraw, entendez-vous, je n'y reviendrai pas avant que
+vous m'ayez dit pourquoi vous regrettez si peu d'avoir fait du bien &agrave; ma
+m&egrave;re en cette circonstance terrible,&mdash;s'&eacute;cria Wilding hors de lui.&mdash;Ma
+m&egrave;re m'a parl&eacute; de vous avec un sentiment de gratitude in&eacute;puisable
+jusqu'&agrave; la fin de sa vie, et sachez bien que c'est me rendre un mauvais
+service que de vous taire et de ne point me r&eacute;pondre. Vous m'agitez,
+vous m'inqui&eacute;tez, vous allez &ecirc;tre la cause que mes &eacute;tourdissements vont
+revenir.</p>
+
+<p>Il porta encore la main &agrave; son front et de rouge qu'il &eacute;tait son visage
+devint violet.</p>
+
+<p>&mdash;Il est dur pour moi, monsieur, au moment o&ugrave; j'entre &agrave; votre service,
+il est bien dur de vous dire une chose qui pourra me co&ucirc;ter la perte de
+vos bonnes gr&acirc;ces et de votre bienveillance,&mdash;r&eacute;pliqua lentement Madame
+Goldstraw.&mdash;Je vous prie seulement de remarquer, quoi qu'il advienne,
+que je ne suis pas libre de ne pas vous ob&eacute;ir. C'est vous qui me forcez
+&agrave; parler quand j'aurais &eacute;t&eacute; heureuse de me taire, et je ne romps le
+silence que parce qu'il vous alarme. Sachez donc que lorsque j'appris &agrave;
+la pauvre dame dont le portrait est l&agrave; le nom sous lequel son enfant
+avait &eacute;t&eacute; baptis&eacute;, je manquai &agrave; tous mes devoirs. Mon imprudence a eu
+des suites fatales. Mais je vous dirai pourtant la v&eacute;rit&eacute;. Quelques mois
+apr&egrave;s que j'eus fait conna&icirc;tre &agrave; cette dame le nom de son enfant, une
+autre dame &eacute;trang&egrave;re se pr&eacute;senta dans la maison, d&eacute;sirant d'adopter un
+de nos petits gar&ccedil;ons. Elle en avait apport&eacute; l'autorisation pr&eacute;alable et
+r&eacute;guli&egrave;re; elle examina un grand nombre d'enfants sans se d&eacute;cider en
+faveur d'aucun; puis, ayant vu par hasard un de nos plus jeunes
+babies... un petit gar&ccedil;on aussi... confi&eacute; &agrave; mes soins... je vous en
+prie, t&acirc;chez de demeurer ma&icirc;tre de vous, monsieur.... Il n'est pas
+n&eacute;cessaire de prendre plus de d&eacute;tours, en v&eacute;rit&eacute;. L'enfant que la dame
+&eacute;trang&egrave;re emmena avec elle &eacute;tait celui de la dame dont voici le
+portrait.</p>
+
+<p>Wilding se leva en sursaut.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible!...&mdash;s'&eacute;cria-t-il,&mdash;que me racontez-vous l&agrave;?... Quelle
+histoire absurde!... Regardez ce portrait... ne vous l'ai-je pas d&eacute;j&agrave;
+dit?... C'est le portrait de ma m&egrave;re!...</p>
+
+<p>&mdash;Quand cette malheureuse dame, dont vous me montrez l'image, vint, au
+bout de quelques ann&eacute;es, vous retirer de l'Hospice,&mdash;reprit Madame
+Goldstraw d'une voix ferme,&mdash;elle fut victime... et vous aussi,
+monsieur... d'une terrible m&eacute;prise.</p>
+
+<p>Wilding retomba lourdement sur son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que la chambre tourne autour de moi!...&mdash;fit-il.&mdash;Ma
+t&ecirc;te!... ma t&ecirc;te!...</p>
+
+<p>La femme de charge, toute &eacute;perdue, courut &agrave; la fen&ecirc;tre qu'elle ouvrit,
+puis &agrave; la porte pour appeler du secours; mais un torrent de pleurs,
+s'&eacute;chappant &agrave; grand bruit des yeux de Wilding, vint heureusement le
+soulager. D'un signe, il pria Madame Goldstraw de ne point le quitter.
+Elle attendit la fin de cette explosion de larmes. Wilding revint &agrave; lui,
+leva la t&ecirc;te, et consid&eacute;ra sa femme de charge d'un air soup&ccedil;onneux et
+irrit&eacute;, avec toute la d&eacute;raison d'un homme faible.</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;prise!... m&eacute;prise!...&mdash;s'&eacute;cria-t-il, r&eacute;p&eacute;tant le dernier mot qu'il
+avait dit.&mdash;M&eacute;prise!...&mdash;continua-t-il d'un ton farouche.&mdash;Et si vous me
+trompiez vous-m&ecirc;me!...</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement,&mdash;dit-elle,&mdash;je ne puis avoir commis une erreur. Je
+vous dirai pourquoi d&egrave;s que vous serez en &eacute;tat de m'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite!... tout de suite!...&mdash;reprit Wilding.&mdash;Ne perdons pas
+un moment.</p>
+
+<p>L'air &eacute;gar&eacute; avec lequel il lui enjoignait de parler fit comprendre &agrave;
+Madame Goldstraw qu'il serait d'une g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; cruelle et maladroite de
+lui laisser un seul moment d'esp&eacute;rance. Il suffisait maintenant d'un mot
+pour mettre &agrave; jamais un terme &agrave; cette illusion qu'il aurait voulu
+garder. Ce mot, qui allait l'accabler, elle devait le lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de vous apprendre,&mdash;dit-elle,&mdash;que l'enfant de la dame dont
+vous avez le portrait avait &eacute;t&eacute; adopt&eacute; et emmen&eacute; par une autre dame
+&eacute;trang&egrave;re.&mdash;Vous me voyez aussi s&ucirc;re de ce fait que je le suis d'&ecirc;tre
+ici, aupr&egrave;s de vous en ce moment. Me voici forc&eacute;e de vous affliger
+encore, monsieur, et cela contre mon gr&eacute;. Veuillez me suivre maintenant,
+vous reporter dans le pass&eacute;, trois mois apr&egrave;s l'&eacute;v&eacute;nement dont nous
+parlons. J'&eacute;tais alors &agrave; l'Hospice de Londres, toute pr&ecirc;te &agrave; emmener,
+suivant les ordres que j'avais re&ccedil;us, quelques enfants &agrave; notre
+succursale de la campagne. Il y eut ce jour-l&agrave;, je m'en souviens, une
+discussion relative au nom que l'on allait donner &agrave; un petit nouveau
+venu. Nous donnions en g&eacute;n&eacute;ral &agrave; nos petits anges, des noms que nous
+prenions tout simplement au hasard dans l'Almanach des Adresses. Ce
+jour-l&agrave;, l'un des gentlemen directeurs, qui feuilletait le Registre,
+trouva que le baby qui venait d'&ecirc;tre adopt&eacute;, Walter Wilding, avait &eacute;t&eacute;
+effac&eacute;, &laquo;Un nom &agrave; prendre,&raquo; dit-il; &laquo;donnez-le &agrave; celui qui vient d'&ecirc;tre
+re&ccedil;u tout &agrave; l'heure. C'est le moyen de vous mettre d'accord.&raquo; On appela
+donc ce nouvel enfant Walter Wilding comme l'autre qui nous avait &eacute;t&eacute;
+retir&eacute;.... Ce nouvel enfant, c'&eacute;tait vous.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te de Wilding retomba sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait moi!...&mdash;murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Peu de temps apr&egrave;s votre entr&eacute;e dans l'institution, monsieur,&mdash;reprit
+la femme de charge,&mdash;je la quittai pour me marier. Si vous voulez ici me
+pr&ecirc;ter toute votre attention, vous allez voir comment une funeste
+m&eacute;prise a eu lieu naturellement. Onze ans et demi se pass&egrave;rent avant que
+celle que, tout &agrave; l'heure, vous croyiez avoir &eacute;t&eacute; votre m&egrave;re, ne
+retourn&acirc;t &agrave; l'Hospice pour y chercher le fils dont elle s'&eacute;tait s&eacute;par&eacute;e.
+Elle savait qu'il s'appelait Walter Wilding, et rien de plus. La
+servante qu'elle &eacute;mut par sa douleur ne put lui d&eacute;signer que le seul
+Walter Wilding alors connu dans la maison. Moi, qui aurais pu r&eacute;tablir
+la v&eacute;rit&eacute; des choses, j'&eacute;tais bien loin alors. Aucun indice, aucun
+soup&ccedil;on, aucun doute ne put donc alors emp&ecirc;cher cette cruelle erreur de
+s'accomplir. Oh! je souffre pour vous, monsieur, vous penserez toujours
+avec raison que le jour o&ugrave; je suis entr&eacute;e chez vous fut un jour de
+malheur, j'y suis venue bien innocemment, je vous le jure. Et pourtant
+j'&eacute;prouve le sentiment d'une mauvaise action que je viens de commettre.
+Que n'ai-je pu dissimuler le trouble o&ugrave; la vue de ce portrait et les
+confidences que vous m'avez faites m'avaient jet&eacute;e malgr&eacute; moi! Si
+j'avais eu la sagesse de me taire, vous n'auriez jamais eu l'occasion
+d'apprendre toutes ces choses douloureuses et, m&ecirc;me &agrave; l'heure de votre
+mort, tranquille et sans inqui&eacute;tude....</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta, car Wilding redressa brusquement la t&ecirc;te et la regarda.
+Son honn&ecirc;tet&eacute; native se soulevait dans son c&oelig;ur et protestait contre ce
+dernier mot de Madame Goldstraw.</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous par l&agrave; que vous auriez voulu me cacher tout
+ceci...&mdash;s'&eacute;cria-t-il,&mdash;me le cacher &agrave; jamais si vous l'aviez pu?</p>
+
+<p>&mdash;Je me flatte de pouvoir toujours dire la v&eacute;rit&eacute; quand on me la
+demandera,&mdash;r&eacute;pondit Madame Goldstraw.&mdash;Certes, il vaut mieux pour moi
+et pour ma conscience de n'&ecirc;tre pas charg&eacute;e d'un pareil secret. Mais
+cela vaut-il mieux pour vous? De quelle utilit&eacute; peut-il vous &ecirc;tre,
+maintenant, de le conna&icirc;tre, le secret qui vous d&eacute;chire?</p>
+
+<p>&mdash;De quelle utilit&eacute;?&mdash;r&eacute;p&eacute;ta Wilding.&mdash;Mais, grand Dieu, si cette
+histoire est vraie!...</p>
+
+<p>&mdash;Si elle ne l'&eacute;tait point, vous l'euss&eacute;-je racont&eacute;e,
+monsieur?&mdash;r&eacute;pliqua-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon,&mdash;continua Wilding.&mdash;Il faut &ecirc;tre indulgente
+pour moi. Je ne puis encore trouver la force d'admettre comme r&eacute;elle
+cette terrible d&eacute;couverte. Nous nous aimions si tendrement l'un et
+l'autre (il montrait le portrait en disant cela). Je sentais si
+profond&eacute;ment que j'&eacute;tais son fils.... Elle est morte dans mes bras,
+Madame Goldstraw, morte en me b&eacute;nissant comme une m&egrave;re seule peut b&eacute;nir.
+Et c'est apr&egrave;s tant d'ann&eacute;es qu'on vient me dire: Elle n'&eacute;tait pas ta
+m&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement,&mdash;fit Madame Goldstraw,&mdash;elle ne l'&eacute;tait pas, mais
+elle vous aimait....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce que je dis!&mdash;s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; l'empire passager qu'il avait pu prendre sur lui-m&ecirc;me quelques
+moments auparavant et qui lui avait donn&eacute; un peu de force
+s'&eacute;vanouissait.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'&eacute;tait pas &agrave; ce terrible chagrin que je songeais tout &agrave; l'heure.
+Non, c'&eacute;tait tout autre chose qui me traversait l'esprit.... Oui, oui,
+vous m'avez surpris et bless&eacute;, Madame Goldstraw. Votre langage me donne
+&agrave; supposer que vous regrettez de ne m'avoir point laiss&eacute; une erreur qui
+m'&eacute;tait si ch&egrave;re. Ne vous laissez pas aller &agrave; de telles pens&eacute;es, et
+surtout gardez-vous bien de me les dire. C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un crime que de
+m'&eacute;pargner la v&eacute;rit&eacute;. Je sais que votre intention &eacute;tait bonne, je le
+sais! je ne d&eacute;sire pas vous affliger, vous avez bon c&oelig;ur. Mais songez &agrave;
+la situation o&ugrave; je me trouve. Dans la fausse conviction que j'&eacute;tais son
+fils, elle m'a laiss&eacute; tout ce qu'elle poss&eacute;dait. Je ne suis pas son
+fils. J'ai pris la place, j'ai accept&eacute;, sans le savoir, la place d'un
+autre. Cet autre, il faut que je le trouve. L'espoir de le retrouver est
+le seul qui me rel&egrave;ve et me fortifie au milieu de ce terrible chagrin
+qui me frappe. Vous en devez savoir bien plus que vous ne m'en avez
+racont&eacute;, Madame Goldstraw? Quelle &eacute;tait cette &eacute;trang&egrave;re qui a adopt&eacute;
+l'enfant? Son nom, vous l'avez entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai jamais entendu... je ne l'ai jamais revue elle-m&ecirc;me... je
+n'ai jamais re&ccedil;u de ses nouvelles....</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a donc rien dit lorsqu'elle a emmen&eacute; l'enfant?... Rappelez vos
+souvenirs, elle doit avoir dit quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Une seule, monsieur, une seule qui me revienne. Cette ann&eacute;e-l&agrave;,
+l'hiver avait &eacute;t&eacute; tr&egrave;s cruel et beaucoup de nos petits &eacute;l&egrave;ves avaient
+souffert. Lorsqu'elle prit le baby dans ses bras, l'&eacute;trang&egrave;re me dit en
+riant: &laquo;Ne soyez pas en peine pour sa sant&eacute;. Il grandira sous un climat
+meilleur que le v&ocirc;tre. Je vais le conduire en Suisse.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;En Suisse?... dans quelle partie de la Suisse?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne me l'a pas dit.</p>
+
+<p>&mdash;Rien que ce faible indice... rien que ce fil l&eacute;ger pour trouver ma
+route...&mdash;murmura Wilding,&mdash;et un quart de si&egrave;cle s'est &eacute;coul&eacute; depuis ce
+jour! Que dois-je faire?</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re que vous ne vous offenserez pas de la franchise de mon
+langage, monsieur,&mdash;reprit Madame Goldstraw.&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, je ne vois
+point pourquoi vous voil&agrave; si fort incertain de ce que vous avez &agrave; faire.
+Chercher cet enfant! Qui sait s'il est en vie? Et, monsieur, s'il vit,
+il ne conna&icirc;t s&ucirc;rement pas l'adversit&eacute;. L'&eacute;trang&egrave;re qui l'a adopt&eacute;e
+&eacute;tait une femme de condition; elle a d&ucirc; prouver au directeur de
+l'Hospice qu'elle &eacute;tait en &eacute;tat de se charger d'un enfant, sans quoi on
+ne lui aurait point permis de le prendre. Si j'&eacute;tais &agrave; votre place,
+monsieur, pardonnez-moi de vous parler si librement.... Je me consolerais
+en songeant que j'ai aim&eacute; la pauvre femme qui est l&agrave; (elle montrait &agrave;
+son tour le portrait), aussi fortement qu'on aime sa m&egrave;re et qu'elle a
+eu pour moi la m&ecirc;me tendresse que si j'avais &eacute;t&eacute; son fils. Tout ce
+qu'elle vous a donn&eacute;, n'est-ce pas en raison de son affection m&ecirc;me? Son
+c&oelig;ur ne s'est jamais d&eacute;menti envers vous durant sa vie; le v&ocirc;tre, j'en
+suis bien s&ucirc;re, ne se d&eacute;mentira jamais envers elle. Quel meilleur droit
+pouvez-vous avoir &agrave; conserver ses pr&eacute;sents?...</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;tez!&mdash;s'&eacute;cria Wilding.</p>
+
+<p>Sa probit&eacute; native lui faisait voir le charitable sophisme que lui
+opposait Madame Goldstraw pour le consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne comprenez pas,&mdash;reprit-il;&mdash;c'est parce que je l'ai aim&eacute;e que
+mon devoir maintenant est de faire justice &agrave; son fils. Un devoir sacr&eacute;,
+Madame Goldstraw. Oh! si ce fils est encore au monde, je le retrouverai.
+Je succomberais, d'ailleurs, dans cette terrible &eacute;preuve, si je n'avais
+la ressource et la consolation de m'occuper tout de suite activement de
+ce que ma conscience me commande de faire. Il faut que je cause sans
+retard avec mon homme de loi. Je veux l'avoir mis &agrave; l'&oelig;uvre avant de
+m'endormir ce soir.</p>
+
+<p>Il s'approcha d'un tube attach&eacute; &agrave; la muraille, et par ce moyen appela
+quelqu'un dans le bureau de l'&eacute;tage inf&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez me laisser un moment, Madame Goldstraw,&mdash;dit-il,&mdash;je serai
+plus calme et plus en &eacute;tat de causer avec vous dans l'apr&egrave;s-midi! nous
+nous plairons ensemble, j'en suis s&ucirc;r, en d&eacute;pit de ce qui arrive. Oh! ce
+n'est pas votre faute.... Donnez-moi la main, Madame Goldstraw. Et
+maintenant faites de votre mieux dans la maison....</p>
+
+<p>Comme Madame Goldstraw se dirigeait vers la porte Jarvis parut sur le
+seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez chercher Monsieur Bintrey,&mdash;lui dit Wilding,&mdash;j'ai besoin de
+le voir sur-le-champ.</p>
+
+<p>Le commis n'&eacute;tait point venu l&agrave; seulement pour recevoir un ordre.
+Quelqu'un le suivait qu'il avait mission d'introduire; il annon&ccedil;a:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Vendale.</p>
+
+<p>Le nouvel associ&eacute; de Wilding et Co. entra.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi pour un moment, George Vendale,&mdash;dit Wilding,&mdash;j'ai encore
+un mot &agrave; dire &agrave; Jarvis. Envoyez, envoyez tout de suite chercher Monsieur
+Bintrey.</p>
+
+<p>Jarvis, avant de quitter la chambre, d&eacute;posa une lettre sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;De nos correspondants de Neufch&acirc;tel, monsieur, je
+pense,&mdash;dit-il.&mdash;Cette lettre porte un timbre Suisse.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Nouveaux_personnages_en_scene" id="Nouveaux_personnages_en_scene"></a><a href="#table">Nouveaux personnages en sc&egrave;ne.</a></h2>
+
+
+<p>Ces mots: &laquo;Un timbre Suisse,&raquo; apr&egrave;s ce que Madame Goldstraw venait de
+lui apprendre, redoubl&egrave;rent l'agitation de Wilding, au point que son
+nouvel associ&eacute; pensa qu'il ne lui &eacute;tait plus permis de ne point s'en
+apercevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Wilding,&mdash;dit-il vivement,&mdash;qu'est-il arriv&eacute;?</p>
+
+<p>Puis il s'interrompit, jetant un regard curieux tout autour de lui,
+comme s'il cherchait une cause visible &agrave; cette sc&egrave;ne extraordinaire.
+Wilding lui saisit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon George Vendale...&mdash;s'&eacute;cria-t-il avec des yeux suppliants.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il serrait cette main qu'il tenait dans les siennes, non
+par forme de politesse ni pour souhaiter la bienvenue &agrave; son associ&eacute;,
+mais pour lui donner du secours.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon George Vendale,&mdash;reprit-il &agrave; voix basse,&mdash;il m'est arriv&eacute; tant
+de choses que je ne pourrai jamais redevenir moi-m&ecirc;me. Et qu'est-ce que
+je dis?... Comment le pourrais-je, puisque je ne suis plus moi?</p>
+
+<p>Le nouvel associ&eacute;, qui &eacute;tait un beau jeune homme, du m&ecirc;me &acirc;ge &agrave; peu pr&egrave;s
+que Wilding, &agrave; la tournure leste, &agrave; l'&oelig;il vif et r&eacute;solu, leva les
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cesser d'&ecirc;tre soi-m&ecirc;me?&mdash;fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! du moins,&mdash;repartit Wilding,&mdash;je ne suis pas ce que je croyais
+&ecirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'amour du ciel, que croyez-vous donc &ecirc;tre que vous n'&ecirc;tes pas?</p>
+
+<p>Il y avait dans le ton de Vendale un air de compassion et de franchise
+qui e&ucirc;t pouss&eacute; &agrave; la confiance un homme autrement r&eacute;serv&eacute; que ne l'&eacute;tait
+Wilding. Aussi quand Vendale lui eut fait observer qu'il pouvait bien
+l'interroger sans indiscr&eacute;tion, maintenant que leurs affaires &eacute;taient
+communes et qu'ils &eacute;taient associ&eacute;s, il n'y tint plus.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;! George, l&agrave; encore!&mdash;soupira-t-il, en s'enfon&ccedil;ant dans son
+fauteuil.&mdash;Associ&eacute;s! Vous me faites souvenir que je n'avais aucun droit
+de m'introduire dans les affaires; elles ne m'&eacute;taient pas destin&eacute;es.
+L'intention de ma m&egrave;re, c'est-&agrave;-dire de la sienne, ne fut jamais que
+cela f&ucirc;t &agrave; moi; elle voulait certainement que tout f&ucirc;t &agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons,&mdash;fit Vendale, essayant sur Wilding, apr&egrave;s un court
+silence, ce pouvoir que toute nature bien tremp&eacute;e prend toujours sur un
+c&oelig;ur faible, surtout lorsqu'elle a le d&eacute;sir bien marqu&eacute; de venir en
+aide &agrave; sa faiblesse;&mdash;soyez raisonnable, mon cher Walter. S'il s'est
+fait quelque mal autour de vous et &agrave; votre sujet, je suis bien s&ucirc;r que
+ce n'est point par votre faute. Ce n'est pas apr&egrave;s avoir pass&eacute; trois ans
+&agrave; vos c&ocirc;t&eacute;s, dans ces bureaux, sous <i>l'ancien r&eacute;gime</i>, que je pourrais
+douter de vous. Laissez-moi commencer notre association en vous rendant
+un service. Je veux vous rendre &agrave; vous-m&ecirc;me. Mais, tout d'abord,
+dites-moi, cette lettre se rapporte-t-elle en quoi que ce soit &agrave;
+l'affaire qui vous agite?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui,&mdash;murmura Wilding,&mdash;cette lettre!... Cela encore?... Ma
+t&ecirc;te!... ma t&ecirc;te!... J'avais oubli&eacute; cette lettre et cette
+co&iuml;ncidence... un timbre de Suisse!</p>
+
+<p>&mdash;Bon,&mdash;reprit Vendale,&mdash;je m'aper&ccedil;ois que ce pli n'a pas &eacute;t&eacute; ouvert. Il
+n'est donc pas probable qu'il ait rien de commun avec le trouble o&ugrave; je
+vous vois. Cette lettre est-elle &agrave; votre adresse ou &agrave; la mienne?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'adresse de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'ouvrais et la lisais tout haut pour vous en d&eacute;barrasser!...
+Elle est tout simplement de notre correspondant de Neufch&acirc;tel, le
+fabricant de vins de Champagne. Tenez, je la lis:</p>
+
+<p><i>Cher Monsieur,</i></p>
+
+<p><i>Nous recevons votre honor&eacute;e du 28 dernier nous annon&ccedil;ant votre
+association avec M. Vendale, et nous vous prions d'en recevoir nos
+sinc&egrave;res f&eacute;licitations. Permettez-nous de profiter de cette occasion
+pour vous recommander d'une fa&ccedil;on toute particuli&egrave;re M. Jules
+Obenreizer.</i></p>
+
+<p>&mdash;Impossible!&mdash;s'&eacute;cria Vendale.&mdash;Impossible!</p>
+
+<p>Wilding releva la t&ecirc;te et tressaillit. Tout l'alarmait depuis le matin.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?&mdash;fit-il.&mdash;Qu'est-ce qui est impossible?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce nom,&mdash;r&eacute;pliqua Vendale en souriant.&mdash;S'appelle-t-on
+Obenreizer, je vous le demande?... Je continue....</p>
+
+<p><i>Pour vous recommander d'une fa&ccedil;on toute particuli&egrave;re M. Jules
+Obenreizer, Soho Square, Londres (c&ocirc;t&eacute; Nord), amplement accr&eacute;dit&eacute;
+d&eacute;sormais comme notre agent et qui a eu l'honneur de faire connaissance
+avec M. Vendale, en Suisse, son pays natal.</i></p>
+
+<p>&mdash;Lui!&mdash;fit Vendale qui s'interrompit encore une fois.&mdash;Monsieur
+Obenreizer?... Eh! oui vraiment!... O&ugrave; donc avais-je la t&ecirc;te? Je me
+souviens &agrave; pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Il poursuivit:</p>
+
+<p><i>Alors que M. Obenreizer voyageait avec sa ni&egrave;ce...</i></p>
+
+<p>&mdash;Avec sa...?&mdash;dit Vendale.&mdash;La ni&egrave;ce d'Obenreizer! En effet, je les ai
+rencontr&eacute;s lors de mon dernier voyage en Suisse, et j'ai voyag&eacute; quelque
+temps avec eux, puis je les ai quitt&eacute;s. Je les ai retrouv&eacute;s encore deux
+ans apr&egrave;s, &agrave; mon second voyage, je ne les ai jamais revus depuis. La
+ni&egrave;ce d'Obenreizer! Eh! oui, c'est possible apr&egrave;s tout. Continuons:</p>
+
+<p><i>M. Obenreizer poss&egrave;de toute notre confiance, et nous ne doutons pas un
+instant de l'estime que vous accorderez &agrave; son m&eacute;rite.</i></p>
+
+<p>&mdash;Et cela est d&ucirc;ment sign&eacute; pour la maison: Defresnier et C<sup>ie</sup>.
+Bien... bien... je me charge de voir sous peu Monsieur Obenreizer et
+de savoir ce qu'il est. Eh bien! Wilding, voici qui &eacute;carte toute
+conjecture au sujet de ce timbre de Suisse. Maintenant, dites-moi
+de quel ennui je peux vous d&eacute;livrer. Je le ferai sur mon &acirc;me.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur du bon, de l'honn&ecirc;te Wilding d&eacute;borda de reconnaissance quand il
+vit qu'on voulait bien s'employer pour le servir. Il serra de nouveau la
+main de son associ&eacute; et commen&ccedil;a son r&eacute;cit par cette d&eacute;claration
+solennelle et path&eacute;tique qu'il n'&eacute;tait qu'un imposteur.</p>
+
+<p>Puis, il raconta tout &agrave; Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute au sujet de tout ce que vous venez de m'apprendre
+qu'au moment o&ugrave; je suis entr&eacute; vous envoyiez chercher Bintrey?&mdash;dit
+Vendale apr&egrave;s un court instant de r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'&eacute;tait pas pour autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Il a de l'exp&eacute;rience,&mdash;fit Vendale,&mdash;et c'est un homme plein de ruse.
+Je serai bien aise de conna&icirc;tre son opinion avant de vous donner la
+mienne. Mais, vous le savez, mon cher Wilding, je n'aime pas &agrave;
+dissimuler ma pens&eacute;e. Je vous dirai donc tout d'abord et tr&egrave;s simplement
+que je ne vois pas cette aventure au m&ecirc;me &oelig;il que vous. Quant &agrave; dire un
+imposteur, vous, mon cher Wilding, cela est tout bonnement absurde.
+Comment peut-on &ecirc;tre coupable d'une faute commise sans le savoir, et
+qu'est-ce qu'un imposteur qui n'a point consenti &agrave; l'imposture? Et quant
+&agrave; ce qui regarde votre fortune....</p>
+
+<p>&mdash;Ma fortune?&mdash;r&eacute;p&eacute;ta Wilding.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la devez &agrave; cette personne g&eacute;n&eacute;reuse qui a cru que vous &eacute;tiez son
+fils et qui vous a forc&eacute; de croire qu'elle &eacute;tait votre m&egrave;re, puisqu'elle
+s'est fait conna&icirc;tre &agrave; vous sous ce nom. &Ecirc;tes-vous s&ucirc;r que le don de ses
+biens qu'elle vous a fait n'a pas pour cause le charme des rapports
+&eacute;tablis entre vous et qui ont fait la joie de ses derniers jours. Vous
+vous &eacute;tiez, par degr&eacute;s, attach&eacute; &agrave; elle, et certes, elle ne s'&eacute;tait pas
+moins fortement attach&eacute;e &agrave; vous. C'est donc bien &agrave; vous, Walter, &agrave; vous,
+personnellement, qu'elle a conf&eacute;r&eacute;, en mourant, tous ces avantages que
+vous vous reprochez aujourd'hui sans raison d'avoir accept&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout,&mdash;s'&eacute;cria Wilding.&mdash;Est ce qu'elle ne me supposait point
+sur son c&oelig;ur un droit naturel que je n'avais pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ceci,&mdash;r&eacute;pliqua Vendale,&mdash;j'en conviens. J'y suis bien forc&eacute; pour &ecirc;tre
+sinc&egrave;re. Mais, pensez-vous que si, durant les derniers six mois, qui ont
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; sa mort, elle avait fait la d&eacute;couverte que vous venez de faire
+vous-m&ecirc;me, l'impression de tant d'ann&eacute;es heureuses pass&eacute;es aupr&egrave;s de
+vous, la tendresse qu'elle vous avait vou&eacute;e, eussent &eacute;t&eacute; tout &agrave; coup
+effac&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;Ah!&mdash;dit Wilding,&mdash;ce que je pense ne changera point la v&eacute;rit&eacute; des
+choses. Il n'en est pas moins vrai que je suis en possession d'un bien
+qui ne m'appartient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre est-il mort, lui...&mdash;dit Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Mais peut-&ecirc;tre aussi est-il vivant?&mdash;s'&eacute;cria Wilding.&mdash;Et s'il vit, ne
+l'ai-je pas innocemment, il est vrai, mais ne l'ai-je pas assez vol&eacute;? Ne
+lui ai-je pas ravi d'abord tout l'heureux temps dont j'ai joui &agrave; sa
+place? Ne lui ai-je pas d&eacute;rob&eacute; le bonheur exquis, ce ravissement c&eacute;leste
+qui m'a rempli l'&acirc;me, quand cette ch&egrave;re femme m'a dit: &laquo;Je suis ta
+m&egrave;re?&raquo; Ne lui ai-je pas pris tous les soins qu'elle m'a prodigu&eacute;s? Ne
+l'ai-je pas priv&eacute; du doux plaisir de faire son devoir envers elle et de
+lui rendre son d&eacute;vouement et sa tendresse?... Ah! sous quels cieux,
+George Vendale, sous quels cieux vit-il &agrave; pr&eacute;sent, celui envers qui je
+suis si coupable?... Que peut-il &ecirc;tre devenu?... O&ugrave; est celui que j'ai
+vol&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Qui le sait?&mdash;murmura George.</p>
+
+<p>&mdash;Qui me le dira? Qui me donnera quelque moyen de diriger mes
+recherches? Savez-vous bien que ces recherches je dois les commencer
+sans perdre un jour. D&eacute;sormais je vivrai des int&eacute;r&ecirc;ts de ma part... je
+devrais dire de sa part... dans cette maison; le capital, je le placerai
+pour lui, il se peut, si je le retrouve, que je sois forc&eacute; de m'en
+remettre &agrave; sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; pour assurer mon avenir... mais je lui rendrai
+tout. Je ferai cela, je le ferai aussi vrai que je l'ai aim&eacute;e, honor&eacute;e,
+<i>elle</i>, de tout mon c&oelig;ur, de toutes mes forces.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il envoyait un baiser respectueux au portrait suspendu
+au-dessus de sa chemin&eacute;e; puis il cacha sa t&ecirc;te dans ses mains et se
+tut.</p>
+
+<p>Vendale se leva, vint s'asseoir aupr&egrave;s de lui, et lui mettant
+affectueusement la main sur l'&eacute;paule, lui dit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Walter, je vous connaissais avant ce qui vous arrive, comme un parfait
+honn&ecirc;te homme, &agrave; la conscience pure et au c&oelig;ur droit. C'est un grand
+bonheur et un grand profit pour moi de c&ocirc;toyer de si pr&egrave;s dans la vie un
+compagnon qui vous ressemble et j'en remercie Dieu. Souvenez-vous que je
+vous appartiens. Je suis votre main droite, et vous pouvez compter sur
+moi jusqu'&agrave; la mort. Ne me jugez pas mal si je vous confesse que le
+sentiment que tout ceci me fait &eacute;prouver est encore bien confus. Vous
+pouvez m&ecirc;me ne le trouver ni d&eacute;licat ni &eacute;quitable. Mais je vous jure que
+je me sens bien plus &eacute;mu pour cette pauvre femme tromp&eacute;e et surtout pour
+vous-m&ecirc;me, &agrave; qui cette r&eacute;v&eacute;lation inattendue vient arracher les joies du
+souvenir, que pour cet homme inconnu (si toutefois il est devenu un
+homme), priv&eacute;, sans le savoir, des biens qu'il ignore.... Toutefois vous
+avez bien fait d'envoyer qu&eacute;rir Monsieur Bintrey. Son opinion sera sans
+doute, en bien des points, semblable &agrave; la mienne. Walter, n'agissez pas
+avec trop de pr&eacute;cipitation dans une affaire si s&eacute;rieuse; gardons
+scrupuleusement ce secret entre nous. L'&eacute;bruiter &agrave; la l&eacute;g&egrave;re serait vous
+exposer &agrave; des r&eacute;clamations frauduleuses. Oh! les faux t&eacute;moignages et les
+man&oelig;uvres des intrigants ne nous manqueraient point. Cela dit, Wilding,
+j'ai encore &agrave; vous rappeler une chose: c'est que lorsque vous m'avez
+c&eacute;d&eacute; une part dans vos affaires, c'&eacute;tait pour vous affranchir d'une trop
+lourde besogne que votre pr&eacute;sent &eacute;tat de sant&eacute; ne vous permettait plus
+de remplir. Cette part, je l'ai achet&eacute;e pour travailler, m&ecirc;me &agrave; votre
+place, Walter, et c'est ce que je ferai.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, George Vendale donna lentement l'accolade &agrave; son associ&eacute;,
+descendit dans le bureau, et, presque aussit&ocirc;t apr&egrave;s, sortit pour se
+rendre au logis de Jules Obenreizer.</p>
+
+<p>Comme il entrait dans Soho Square, se dirigeant vers le c&ocirc;t&eacute; nord de la
+place, son teint bruni au soleil se colora tout &agrave; coup. Cette rougeur
+soudaine, Wilding,&mdash;s'il &eacute;tait n&eacute; observateur ou s'il n'avait pas alors
+&eacute;t&eacute; si fortement occup&eacute; de ses propres chagrins,&mdash;Wilding aurait pu la
+remarquer sur le visage de son associ&eacute;, un moment auparavant, tandis que
+celui-ci lisait &agrave; haute voix la lettre dat&eacute;e de Neufch&acirc;tel. Wilding
+aurait pu &eacute;galement observer que Vendale ne lisait pas avec la m&ecirc;me
+nettet&eacute; tous les passages de cette lettre.</p>
+
+<p>Il y avait alors &agrave; Soho Square, le district le plus plat de Londres, une
+curieuse colonie de montagnards. Des horloges de Suisse, des bo&icirc;tes &agrave;
+musique, des sculptures sur bois, des jouets de Suisse s'&eacute;talaient &agrave; la
+porte de magasins Suisses. On ne voyait aux alentours que des Suisses
+professeurs d'harmonie, de peinture, et de langues, des commissionnaires
+Suisses, des domestiques Suisses plac&eacute;s ou sans places, des
+blanchisseuses Suisses. Partout des Suisses consid&eacute;r&eacute;s et des Suisses
+d&eacute;consid&eacute;r&eacute;s, d'honn&ecirc;tes Suisses, de la canaille Suisse; toute cette
+Suisse vivante &eacute;tait attir&eacute;e l&agrave; par la pr&eacute;sence autour de Soho d'une
+foule de restaurants, de caf&eacute;s et d'h&ocirc;tels Suisses o&ugrave; l'on mangeait et
+buvait des boissons Suisses. Un temple Suisse s'&eacute;levait en ce lieu o&ugrave;
+l'on c&eacute;l&eacute;brait le Dimanche l'office Suisse, et des &eacute;coles o&ugrave; l'on
+envoyait dans la semaine des enfants de Suisses. L'&eacute;l&eacute;ment Suisse
+d&eacute;bordait, envahissait tout; il n'&eacute;tait point jusqu'aux tavernes
+Anglaises qui n'affichassent &agrave; leurs portes des liqueurs Suisses. Et des
+querelles de Suisses qui valent bien les querelles d'Allemands,
+s'&eacute;levaient chaque soir &agrave; grand bruit dans ces caf&eacute;s et ces restaurants
+Suisses.</p>
+
+<p>Aussi, le nouvel associ&eacute; de Wilding et Co., lorsqu'il eut tir&eacute; la
+sonnette, au coin d'une porte o&ugrave; l'on lisait cette inscription:</p>
+
+<p class="center">
+M. Obenreizer
+</p>
+
+<p>et que cette porte se fut ouverte, se trouva soudain en pleine Helv&eacute;tie.
+Un po&ecirc;le de blanche fa&iuml;ence rempla&ccedil;ait la chemin&eacute;e dans la pi&egrave;ce o&ugrave; il
+fut introduit, et le parquet &eacute;tait une mosa&iuml;que form&eacute;e de bois grossiers
+de toutes les couleurs. La chambre &eacute;tait rustique, froide, et propre. Le
+petit carr&eacute; de tapis plac&eacute; devant le canap&eacute;, le dessus en velours de la
+chemin&eacute;e avec son &eacute;norme pendule et ses vases qui contenaient de gros
+bouquets de fleurs artificielles contrastaient pourtant un peu avec le
+reste de l'ameublement. L'aspect g&eacute;n&eacute;ral de la chambre &eacute;tait celui d'une
+laiterie transform&eacute;e en un salon.</p>
+
+<p>Vendale &eacute;tait l&agrave; depuis un moment lorsqu'on le toucha au coude. Ce
+contact le fit tressaillir, il se retourna vivement, et il vit
+Obenreizer qui le salua en tr&egrave;s bon Anglais &agrave; peine estropi&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous portez-vous? Que je suis content de vous voir!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon,&mdash;dit Vendale,&mdash;je ne vous avais pas entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'excuses,&mdash;s'&eacute;cria le Suisse.&mdash;Asseyez-vous, je vous en prie.</p>
+
+<p>Il consentit enfin &agrave; l&acirc;cher les deux bras de son visiteur qu'il avait
+jusque-l&agrave; retenu par les coudes. C'&eacute;tait sa coutume que d'embrasser
+ainsi les coudes des gens qu'il aimait, et il s'assit &agrave; son tour, en
+disant &agrave; Vendale:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez bien, j'en suis aise.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il lui reprit les coudes.</p>
+
+<p>&Eacute;trange manie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais,&mdash;dit Vendale,&mdash;si vous avez d&eacute;j&agrave; entendu parler de moi par
+votre maison de Neufch&acirc;tel?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui.</p>
+
+<p>&mdash;En m&ecirc;me temps que de Wilding?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas singulier que je vienne aujourd'hui vous trouver dans
+Londres comme repr&eacute;sentant de la maison Wilding et Co., et pour vous
+pr&eacute;senter mes respects?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi serait-ce singulier?&mdash;repartit Obenreizer.&mdash;Que vous
+disais-je toujours autrefois, quand nous &eacute;tions dans les montagnes?
+Elles nous paraissaient immenses, mais le monde est petit, si petit
+qu'on ne peut jamais y vivre longtemps, &eacute;loign&eacute;s les uns des autres. Il
+y a si peu de monde en ce monde qu'on s'y croise et s'y recroise sans
+cesse. Le monde est si petit que nous ne pouvons nous d&eacute;barrasser de
+ceux qui nous g&ecirc;nent.... Ce n'est pas qu'on puisse jamais d&eacute;sirer se
+d&eacute;barrasser de vous.</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re que non, Monsieur Obenreizer.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, dans votre pays, appelez-moi: Mister. Je ne me fais
+jamais nommer autrement par amour de l'Angleterre. Ah! que ne suis-je
+Anglais! Mais, je suis montagnard. Et vous? Bien que descendant d'une
+famille distingu&eacute;e, vous avez consenti &agrave; vous mettre dans le commerce.
+Mais, pardon, est-ce que je m'exprime bien? Les vins! cher monsieur, les
+vins! En Angleterre, est-ce un <i>commerce</i> ou une <i>profession</i>? S&ucirc;rement,
+ce n'est pas un art.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Obenreizer,&mdash;reprit Vendale embarrass&eacute;,&mdash;j'&eacute;tais un jeune
+gar&ccedil;on bien neuf, &agrave; peine majeur, quand j'ai eu pour la premi&egrave;re fois le
+plaisir de voyager avec vous, et avec mademoiselle votre ni&egrave;ce... qui se
+porte bien?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien!</p>
+
+<p>&mdash;Nous cour&ucirc;mes ensemble quelques petits dangers dans les glaciers. Si,
+&agrave; cette &eacute;poque, avec une vanit&eacute; d'enfant, je vantai quelque peu ma
+famille, j'esp&egrave;re ne l'avoir fait qu'autant que cela &eacute;tait n&eacute;cessaire
+pour me pr&eacute;senter &agrave; vous sous des couleurs plus avantageuses. C'&eacute;tait
+une petitesse et une chose de mauvais go&ucirc;t. Mais vous n'ignorez pas le
+proverbe Anglais: &laquo;Vivre et s'instruire.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vous attachez bien de l'importance &agrave; tout cela,&mdash;dit le Suisse.&mdash;Que
+diable! c'est une bonne famille que la v&ocirc;tre!</p>
+
+<p>Le rire de George Vendale trahit un peu de contrainte.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais tr&egrave;s attach&eacute; &agrave; mes parents. Cependant, quand nous avons voyag&eacute;
+ensemble, Monsieur Obenreizer, je commen&ccedil;ais &agrave; jouir de ce que mon p&egrave;re
+et ma m&egrave;re m'avaient laiss&eacute;. J'en avais la t&ecirc;te un peu troubl&eacute;e, parce
+que j'&eacute;tais jeune. J'esp&egrave;re donc avoir alors montr&eacute; plus d'enfantillage
+et d'&eacute;tourderie que d'orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Rien que de la franchise, de la franchise de c&oelig;ur et de langage, et
+point d'orgueil,&mdash;s'&eacute;cria Obenreizer.&mdash;Vous employez de trop grands mots
+contre vous-m&ecirc;me. D'ailleurs, c'est moi qui vous ai amen&eacute; le premier &agrave;
+me parler de votre famille. Vous souvient-il de cette soir&eacute;e et de cette
+promenade sur le lac o&ugrave; les pics neigeux venaient se r&eacute;fl&eacute;chir comme
+dans un miroir? Partout des roches et des for&ecirc;ts de sapins qui me
+ramenaient &agrave; mon enfance, dont je vous fis un tableau rapide.
+Rappelez-vous que je vous peignis notre mis&eacute;rable cahute, pr&egrave;s d'une
+cascade que ma m&egrave;re montrait aux voyageurs; l'&eacute;table o&ugrave; je dormais
+aupr&egrave;s de la vache; mon fr&egrave;re idiot assis devant la porte et courant aux
+passants pour leur demander l'aum&ocirc;ne; ma s&oelig;ur, toujours filant et
+balan&ccedil;ant son &eacute;norme goitre; et moi-m&ecirc;me, une pauvre petite cr&eacute;ature
+affam&eacute;e, battue du matin au soir. J'&eacute;tais l'unique enfant du second
+mariage de mon p&egrave;re, si toutefois il y avait eu mariage. Apr&egrave;s cela,
+quoi de plus naturel de votre part que de comparer vos souvenirs aux
+miens et de me dire: &laquo;Nous sommes du m&ecirc;me &acirc;ge, et en ce m&ecirc;me temps o&ugrave;
+l'on vous battait, moi j'&eacute;tais assis dans la voiture de mon p&egrave;re, sur
+les genoux de ma m&egrave;re ch&eacute;rie, roulant &agrave; travers les opulentes rues de
+Londres, entour&eacute; de luxe et de tendresse.&raquo; Voil&agrave; quel fut le
+commencement de ma vie.</p>
+
+<p>Obenreizer &eacute;tait un jeune homme aux cheveux noirs, au teint chaud, et
+dont la peau basan&eacute;e n'avait jamais brill&eacute; d'aucune rougeur, m&ecirc;me
+fugitive. Les &eacute;motions qui auraient empourpr&eacute; la joue d'un autre homme
+n'amenaient &agrave; la sienne qu'un l&eacute;ger battement &agrave; peine visible, comme si
+la machine qui fait couler et monter le sang ne mettait en mouvement
+dans les veines de ce jeune homme qu'un flot &agrave; demi-dess&eacute;ch&eacute;. Obenreizer
+&eacute;tait fortement construit, bien proportionn&eacute;, avec de beaux traits. Il
+e&ucirc;t certainement suffi d'en changer presque imperceptiblement la
+disposition pour les amener &agrave; une harmonie qui leur manquait; mais il
+aurait &eacute;t&eacute; aussi bien difficile de d&eacute;terminer au juste quel changement
+il e&ucirc;t fallu faire. Tout d'abord on aurait souhait&eacute; &agrave; Obenreizer des
+l&egrave;vres moins &eacute;paisses, un cou moins massif. Mais ces l&egrave;vres et ce cou
+passaient encore. Ce qu'il y avait de moins agr&eacute;able dans son visage,
+c'&eacute;taient ses yeux, toujours couverts d'un nuage ind&eacute;finissable
+&eacute;videmment &eacute;tendu l&agrave;, par un effort de sa volont&eacute;. Son regard demeurait
+ainsi imp&eacute;n&eacute;trable &agrave; tout le monde et ce brouillard &eacute;ternel lui donnait
+un air fatigant d'attention qui ne s'adressait pas seulement &agrave; la
+personne qu'il &eacute;coutait parler, mais au monde entier, &agrave; lui-m&ecirc;me, &agrave; ses
+propres pens&eacute;es, celles du moment et celles qui allaient na&icirc;tre. C'&eacute;tait
+comme une sorte de vigilance inqui&egrave;te, soup&ccedil;onneuse, qu'il exer&ccedil;ait en
+lui, autour de lui, et qui ne se lassait jamais.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment de la conversation, Obenreizer tira son voile sur ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Le but de ma visite actuelle,&mdash;dit Vendale,&mdash;il est vraiment superflu
+de vous le dire, c'est de vous assurer de la bonne amiti&eacute; de Wilding et
+Co., et de la solidit&eacute; de votre cr&eacute;dit sur nous, ainsi que de notre
+d&eacute;sir de pouvoir vous &ecirc;tre utiles. Nous esp&eacute;rons, avant peu, vous offrir
+une cordiale hospitalit&eacute;. Pour le moment les choses ne sont pas tout &agrave;
+fait en ordre chez nous. Wilding s'occupe &agrave; r&eacute;organiser la partie
+domestique de notre maison; il est, d'ailleurs, emp&ecirc;ch&eacute; par quelques
+affaires personnelles. Je ne crois pas que vous connaissiez Wilding.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra donc faire connaissance. Wilding en sera charm&eacute;. Je ne crois
+pas que vous soyez &eacute;tabli &agrave; Londres depuis bien longtemps, Monsieur
+Obenreizer?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout r&eacute;cemment que j'ai install&eacute; cette agence.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle votre ni&egrave;ce n'est-elle... n'est-elle pas mari&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas mari&eacute;e.</p>
+
+<p>George Vendale jeta un regard autour de lui comme pour y d&eacute;couvrir
+quelque trace de la pr&eacute;sence de la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'elle vous a accompagn&eacute; &agrave; Londres?&mdash;demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est &agrave; Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Quand et o&ugrave; pourrai-je avoir l'honneur de me rappeler &agrave; son souvenir?</p>
+
+<p>Obenreizer chassa son nuage et prit de nouveau son visiteur par les
+coudes.</p>
+
+<p>&mdash;Montons!&mdash;lui dit-il.</p>
+
+<p>Un peu effarouch&eacute; par la soudainet&eacute; d'une entrevue qu'il avait fortement
+souhait&eacute;e de toute son &acirc;me, George Vendale suivit Obenreizer dans
+l'escalier.</p>
+
+<p>Dans une pi&egrave;ce de l'&eacute;tage sup&eacute;rieur, une jeune fille &eacute;tait assise aupr&egrave;s
+de l'une des trois fen&ecirc;tres; il y avait aussi une autre dame plus &acirc;g&eacute;e,
+le visage tourn&eacute; vers le po&ecirc;le, bien qu'il ne f&ucirc;t pas allum&eacute;, car
+c'&eacute;tait la belle saison. La respectable matrone nettoyait des gants. La
+jeune fille brodait. Elle avait un luxe inou&iuml; de superbes cheveux
+blonds, gracieusement natt&eacute;s, le front blanc et rond comme les
+Suissesses. Son visage &eacute;tait aussi bien plus rond qu'un visage Anglais
+ordinaire. Sa peau &eacute;tait d'une &eacute;tonnante puret&eacute; et l'&eacute;clat de ses beaux
+yeux bleus rappelait le ciel &eacute;blouissant des pays de montagnes. Bien
+qu'elle f&ucirc;t v&ecirc;tue &agrave; la mode Anglaise, elle portait encore un certain
+corsage, des bas &agrave; coins rouges, et des souliers &agrave; boucles d'argent qui
+venaient de Suisse en droiture. Quant &agrave; la vieille dame, les pieds
+&eacute;cart&eacute;s, appuy&eacute;s sur la tringle du po&ecirc;le, elle nettoyait, frottait ses
+gants avec une ardeur extraordinaire, et certainement elle n'avait rien,
+absolument rien de Britannique. C'&eacute;tait bien la Suisse elle-m&ecirc;me, la
+Suisse vivante, la vieille Suisse: son dos avait la forme et la largeur
+d'un gros coussin, ses respectables jambes &eacute;taient deux montagnes. Elle
+portait au cou et sur la poitrine un fichu de velours vert qui retenait
+tant bien que mal les richesses de son embonpoint, de grands pendants
+d'oreilles en cuivre dor&eacute;, et sur la t&ecirc;te un voile, en gaze noire,
+&eacute;tendu sur un treillis de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Marguerite,&mdash;dit Obenreizer &agrave; sa ni&egrave;ce,&mdash;vous
+rappelez-vous ce gentleman?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois,&mdash;dit-elle en se levant un peu confuse,&mdash;je crois que c'est
+Monsieur Vendale?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, en effet, que c'est lui,&mdash;fit Obenreizer d'une voix
+dure.&mdash;Permettez-moi, Monsieur Vendale, de vous pr&eacute;senter &agrave; Madame Dor.</p>
+
+<p>La vieille dame, qui avait pass&eacute; un de ses gants dans sa main gauche, se
+leva, regarda par-dessus ses larges &eacute;paules, se laissa retomber sur sa
+chaise, et se remit &agrave; frotter.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Dor,&mdash;dit Obenreizer en souriant,&mdash;est assez bonne pour veiller
+ici aux d&eacute;chirures et aux taches. Madame Dor vient en aide &agrave; mon
+d&eacute;sordre et &agrave; ma n&eacute;gligence, c'est elle qui me tient propre et par&eacute;.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, Madame Dor, ayant lev&eacute; les yeux, aper&ccedil;ut une tache sur
+Obenreizer et se mit &agrave; le frotter violemment. George Vendale prit place
+aupr&egrave;s du m&eacute;tier &agrave; broder de Mademoiselle Marguerite; il jeta un regard
+furtif sur la croix d'or qui plongeait dans le corsage de la jeune
+fille. Il rendait mentalement &agrave; Marguerite l'hommage du p&egrave;lerin,
+lorsqu'apr&egrave;s un long voyage, il arrive enfin devant le saint et devant
+l'autel.</p>
+
+<p>Obenreizer s'assit &agrave; son tour au milieu de la chambre, les pouces dans
+les poches de son gilet; il devenait nuageux, Obenreizer.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, mademoiselle, ce que votre oncle me disait &agrave;
+l'instant?&mdash;commen&ccedil;a Vendale:&mdash;Que le monde est si petit, si petit, que
+les anciennes connaissances s'y retrouvent toujours et qu'on ne peut
+s'&eacute;viter. Pour moi, le monde me semblait trop vaste depuis que je vous
+avais vue pour la derni&egrave;re fois.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous beaucoup voyag&eacute; depuis quelque temps?&mdash;lui demanda
+Marguerite.&mdash;&Ecirc;tes-vous all&eacute; bien loin?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tr&egrave;s loin. Je n'ai fait qu'aller chaque ann&eacute;e en Suisse.... J'ai
+souhait&eacute; bien des fois que ce tout petit monde f&ucirc;t encore plus petit,
+afin de pouvoir rencontrer plus t&ocirc;t d'anciens compagnons....</p>
+
+<p>La jolie Marguerite rougit et lan&ccedil;a un coup d'&oelig;il du c&ocirc;t&eacute; de Madame
+Dor.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous nous avez retrouv&eacute;s &agrave; la fin, Monsieur
+Vendale,&mdash;murmura-t-elle.&mdash;Est-ce pour nous quitter de nouveau?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas. La co&iuml;ncidence &eacute;trange qui m'a permis de vous
+revoir m'encourage &agrave; esp&eacute;rer qu'il n'en sera rien.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette co&iuml;ncidence?</p>
+
+<p>Cette simple phrase, dite avec l'accent du pays et certain ton &eacute;mu et
+curieux, parut bien s&eacute;duisante &agrave; George Vendale. Mais, au m&ecirc;me instant,
+il surprit un nouveau regard furtif de Marguerite &agrave; l'adresse de Madame
+Dor. Ce regard, bien que rapide comme l'&eacute;clair, l'inqui&eacute;ta, et il se mit
+&agrave; observer la vieille dame.</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard a voulu,&mdash;dit-il, que je devinsse l'associ&eacute; d'une maison de
+commerce de Londres, &agrave; laquelle Monsieur Obenreizer a &eacute;t&eacute; recommand&eacute;
+aujourd'hui m&ecirc;me par une maison de commerce Suisse, o&ugrave; nous avons des
+int&eacute;r&ecirc;ts communs. Ne vous en a-t-il rien dit?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non!&mdash;s'&eacute;cria Obenreizer, rentrant dans la conversation et
+cette fois sans son nuage.&mdash;Je m'en serais bien gard&eacute;. Le monde est si
+petit, si monotone, qu'il vaut toujours mieux laisser aux gens le
+plaisir bien rare d'une surprise. C'est une agr&eacute;able chose qu'une
+surprise sur notre petit bonhomme de chemin. Tout cela est arriv&eacute; comme
+vous le dit Monsieur Vendale, Mademoiselle Marguerite. Monsieur Vendale,
+qui est d'une famille si distingu&eacute;e et d'une si fi&egrave;re origine, n'a point
+d&eacute;daign&eacute; le commerce. Vraiment, il fait du commerce, tout comme nous
+autres, pauvres paysans, sortis des bas-fonds de la pauvret&eacute;. Apr&egrave;s
+tout, c'est flatteur pour le commerce,&mdash;reprit Obenreizer avec
+chaleur,&mdash;les hommes comme Monsieur Vendale ne peuvent que l'ennoblir.
+Ce qui fait le malheur du commerce et sa vulgarit&eacute;, c'est que les gens
+de rien... nous autres par exemple, pauvres paysans... nous puissions
+nous y adonner et par lui arriver &agrave; tout. Voyez-vous, mon cher Vendale,
+le p&egrave;re de Mademoiselle Marguerite, l'a&icirc;n&eacute; de mes fr&egrave;res du premier lit,
+qui aurait plus du double de mon &acirc;ge s'il vivait, partit de nos
+montagnes, en haillons, sans souliers, et il se trouva d'abord bien
+heureux d'&ecirc;tre nourri avec les chiens et avec les mules dans une auberge
+de la vall&eacute;e. Il y fut gar&ccedil;on d'&eacute;curie, gar&ccedil;on de salle, cuisinier. Il
+me prit alors et me mit en apprentissage chez un fameux horloger, son
+voisin. Sa femme mourut en mettant Mademoiselle Marguerite au monde. Il
+ne v&eacute;cut pas longtemps lui-m&ecirc;me. Marguerite n'&eacute;tait plus une enfant et
+n'&eacute;tait pas encore une demoiselle. Je re&ccedil;us ses derni&egrave;res volont&eacute;s et sa
+recommandation au sujet de sa fille: &laquo;Tout pour Marguerite,&raquo; me dit-il,
+&laquo;et tant par an pour vous. Vous &ecirc;tes jeune, je vous fais pourtant son
+tuteur; ne vous enorgueillissez jamais de son bien et du v&ocirc;tre, si vous
+en amassez. Vous savez d'o&ugrave; nous venons tous les deux; nous avons &eacute;t&eacute;
+l'un et l'autre des paysans obscurs et mis&eacute;rables et vous vous en
+souviendrez.&raquo; Si je m'en souviens!... Tous deux paysans, et il en est
+ainsi de tous mes compatriotes qui font aujourd'hui le commerce dans
+Soho Square. Paysans!... tous paysans!...</p>
+
+<p>Il &eacute;clata de rire, tout en &eacute;treignant les coudes de Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez!&mdash;s'&eacute;cria-t-il,&mdash;voyez quel avantage et quelle gloire pour le
+commerce d'&ecirc;tre rehauss&eacute; par des gentlemen tels que vous!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en juge pas ainsi,&mdash;fit Marguerite en rougissant et fuyant le
+regard de Vendale avec une expression craintive,&mdash;je pense que le
+commerce n'est point du tout d&eacute;shonor&eacute; par des gens d'obscure origine
+comme nous....</p>
+
+<p>&mdash;Fi! fi! Mademoiselle Marguerite,&mdash;dit Obenreizer,&mdash;c'est dans
+l'aristocratique Angleterre que vous tenez un pareil langage!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas honte,&mdash;reprit-elle, un peu plus calme et tout en
+retournant son m&eacute;tier,&mdash;je ne suis pas Anglaise, moi. Je me fais gloire
+d'&ecirc;tre Suissesse et fille d'un montagnard. Et certes je le dis bien
+haut: mon p&egrave;re &eacute;tait paysan.</p>
+
+<p>Il y avait dans ces derni&egrave;res paroles une r&eacute;solution si visible d'en
+finir avec ce sujet ridicule que Vendale n'eut point le courage de se
+d&eacute;fendre plus longtemps contre les sarcasmes voil&eacute;s d'Obenreizer.</p>
+
+<p>&mdash;Je partage votre opinion, mademoiselle,&mdash;s'&eacute;cria-t-il,&mdash;et je l'ai
+d&eacute;j&agrave; dit &agrave; Monsieur Obenreizer, tout &agrave; l'heure, il pourra vous en rendre
+t&eacute;moignage.</p>
+
+<p>Ce que ce dernier se garda bien de faire. Il se tut.</p>
+
+<p>Vendale n'avait point cess&eacute; d'observer Madame Dor. Une chose le frappa
+dans l'aspect du large dos de la bonne dame, et il remarqua une
+pantomime des plus expressives dans sa fa&ccedil;on de nettoyer les gants.
+Tandis qu'il causait avec Marguerite, Madame Dor &eacute;tait demeur&eacute;e
+tranquille; mais d&egrave;s qu'Obenreizer eut commenc&eacute; son long discours sur
+les paysans, elle se mit &agrave; se frotter les mains avec une sorte de
+d&eacute;lire; on e&ucirc;t dit qu'elle applaudissait l'orateur. Le gant qu'elle
+tenait s'&eacute;levait en l'air, ce gant tournoyait si bien, qu'une fois ou
+deux, Vendale en vint &agrave; penser qu'il pouvait bien y avoir une
+communication t&eacute;l&eacute;graphique dans ce jeu extraordinaire: d'autant que,
+tout en paraissant ne faire aucune attention &agrave; la vieille suivante,
+Obenreizer ne lui tournait jamais le dos.</p>
+
+<p>La fa&ccedil;on dont Marguerite avait &eacute;cart&eacute; le d&eacute;plaisant sujet qu'on avait
+ramen&eacute; deux fois devant elle, parut &eacute;galement &agrave; Vendale une chose bien
+propre &agrave; le faire r&eacute;fl&eacute;chir. Le ton de la jeune fille, parlant &agrave; son
+tuteur, trahissait une sourde indignation contre celui-ci, et comme un
+mouvement violent de l'&acirc;me, que la crainte pourtant comprimait encore.
+Jamais Obenreizer ne s'approchait de sa pupille; jamais il ne lui
+adressait la parole sans faire pr&eacute;c&eacute;der ce qu'il allait dire d'un
+&laquo;mademoiselle&raquo; tr&egrave;s c&eacute;r&eacute;monieux, et ce mot pourtant ne sortait jamais de
+ses l&egrave;vres qu'avec un accent d'ironie. L'id&eacute;e vint &agrave; George Vendale que
+cet homme &eacute;tait un moqueur subtil, et cette nouvelle mani&egrave;re d'envisager
+Obenreizer lui expliqua tout d'un coup ce qu'il avait toujours trouv&eacute;
+d'ind&eacute;finissable en ce singulier personnage.</p>
+
+<p>Quelque chose aussi lui disait que Marguerite &eacute;tait en quelque sorte
+prisonni&egrave;re dans ce logis. Sa volont&eacute;, du moins, n'&eacute;tait pas libre, et
+bien qu'elle r&eacute;sist&acirc;t &agrave; ses deux ge&ocirc;liers par la seule &eacute;nergie de son
+caract&egrave;re, certes elle n'&eacute;tait pas toujours la plus forte.</p>
+
+<p>Cette croyance que la jeune fille &eacute;tait pers&eacute;cut&eacute;e, captive jusqu'&agrave; un
+certain point peut-&ecirc;tre, n'&eacute;tait pas faite pour diminuer dans le c&oelig;ur
+de Vendale le charme qui l'attirait vers elle. Vraiment il l'aimait, il
+&eacute;tait &eacute;perdument amoureux de la jeune et jolie Suissesse et tout &agrave; fait
+d&eacute;termin&eacute; &agrave; saisir l'occasion qui enfin se pr&eacute;senterait &agrave; lui.</p>
+
+<p>Pour le moment, il se borna &agrave; d&eacute;peindre en quelques mots le plaisir que
+Wilding et Co. auraient avant peu &agrave; prier Mademoiselle Obenreizer
+d'honorer leur maison de sa pr&eacute;sence. C'&eacute;tait, disait-il, une vieille
+maison tr&egrave;s curieuse, bien qu'un peu d&eacute;pourvue comme toute maison de
+c&eacute;libataire. Du reste, il ne prolongea pas sa visite.</p>
+
+<p>Mais, en redescendant au rez-de-chauss&eacute;e, reconduit par son h&ocirc;te, il
+trouva dans le vestibule plusieurs hommes de mauvaise mine et mal
+accoutr&eacute;s, v&ecirc;tus d'ailleurs du costume Suisse qu'Obenreizer repoussa
+sans fa&ccedil;on devant lui, tout en leur adressant quelques mots dans le
+patois du pays.</p>
+
+<p>&mdash;Des compatriotes,&mdash;dit-il.&mdash;de pauvres compatriotes, reconnaissants et
+attach&eacute;s comme des chiens pour un peu de bien que je leur fais. Adieu,
+Monsieur Vendale, j'esp&egrave;re que nous nous verrons souvent. Tr&egrave;s
+enchant&eacute;....</p>
+
+<p>Ce qui fut suivi de deux l&eacute;g&egrave;res pressions aux coudes de Vendale, et
+celui-ci se trouva dans la rue.</p>
+
+<p>Tandis qu'il se dirigeait vers le Carrefour des &Eacute;clopp&eacute;s, Marguerite,
+assise devant son m&eacute;tier, flottait devant lui dans l'air; il revoyait
+&eacute;galement le large dos de Madame Dor et son t&eacute;l&eacute;graphe. Lorsqu'il
+arriva, Wilding &eacute;tait enferm&eacute; avec Bintrey. Les portes des caves se
+trouvaient ouvertes. Vendale alluma une chandelle, descendit, et se mit
+&agrave; fl&acirc;ner &agrave; travers les caveaux. La gracieuse image de Marguerite
+marchait toujours devant lui, mais cette fois le dos de Madame Dor ne le
+poursuivait plus.</p>
+
+<p>Ces vo&ucirc;tes &eacute;taient tr&egrave;s spacieuses et tr&egrave;s anciennes et il y avait l&agrave;
+une crypte fort curieuse. C'&eacute;tait, suivant les uns le vieux r&eacute;fectoire
+d'un monast&egrave;re, suivant les autres une chapelle. Quelques antiquaires
+enthousiastes voulaient m&ecirc;me y voir le reste d'un temple Pa&iuml;en. Mais
+apr&egrave;s tout qu'importait? Que chacun donne l'origine qu'il lui plaira &agrave;
+ce vieux pilastre en poussi&egrave;re et &agrave; cette arcade en ruine, ce sont
+toujours des d&eacute;bris du temps qui les ronge &eacute;galement et &agrave; sa guise.</p>
+
+<p>L'air &eacute;pais, l'odeur de terre et de muraille moisie, les pas roulant
+comme le tonnerre dans les rues qui s'&eacute;tendaient au-dessus de sa t&ecirc;te,
+tout cela cadrait assez bien avec les impressions de Vendale qui,
+d&eacute;cid&eacute;ment, ne pouvait songer qu'&agrave; Marguerite, assise l&agrave;-bas, dans la
+maison de Soho Square et r&eacute;sistant &agrave; ses deux ge&ocirc;liers. Il marcha donc &agrave;
+travers les caves jusqu'au tournant d'un passage vo&ucirc;t&eacute;. L&agrave;, il aper&ccedil;ut
+une lumi&egrave;re semblable &agrave; celle qu'il portait &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vous qui &ecirc;tes l&agrave;, Joey?&mdash;demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ne devrais-je pas plut&ocirc;t dire: Est-ce vous, Monsieur George? C'est mon
+affaire &agrave; moi d'&ecirc;tre ici; ce n'est pas la v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! ne grondez pas, Joey.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne gronde pas,&mdash;fit le gar&ccedil;on de cave,&mdash;si quelque chose gronde en
+moi, c'est le vin que j'ai respir&eacute; et pris par les pores, mais ce n'est
+pas moi. Oh! si vous restiez dans les caves assez longtemps pour que les
+vapeurs vous &eacute;tourdissent, vous m'en diriez des nouvelles.... Mais quoi!
+vous voil&agrave; donc entr&eacute; r&eacute;guli&egrave;rement dans nos affaires, Monsieur George?</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;guli&egrave;rement, j'esp&egrave;re que vous n'y trouvez rien &agrave; redire?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en pr&eacute;serve! Mais le vin que je prends par les pores et qui est
+grognon me dit que vous &ecirc;tes trop jeunes. Vous &ecirc;tes trop jeunes tous les
+deux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un malheur que nous trouverons bien le moyen de r&eacute;parer quelque
+jour, Joey.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, Monsieur George, mais moi, qui trouve le moyen de vieillir
+chaque ann&eacute;e, je ne vous verrai point devenir sages.</p>
+
+<p>Et Joey se sentit si content de ce qu'il venait de dire qu'il se mit &agrave;
+rire aux &eacute;clats.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est beaucoup moins gai,&mdash;reprit-il,&mdash;c'est que Monsieur
+Wilding, depuis qu'il dirige la maison, en a chang&eacute; la chance. Remarquez
+bien ce que je vous dis. La chance est chang&eacute;e. Il s'en apercevra. Ce
+n'est pas pour rien que j'ai pass&eacute; ici dessous toute ma vie. Les
+remarques que je fais ne me trompent jamais. Je sais quand il doit
+pleuvoir ou quand le temps veut se maintenir au beau, quand le vent va
+souffler, quand le ciel et la rivi&egrave;re redeviendront calmes. Et je sais
+aussi bien quand la chance est pr&egrave;s de changer.</p>
+
+<p>&mdash;Est ce que la v&eacute;g&eacute;tation qui cro&icirc;t sur ces murs est pour quelque chose
+dans vos observations?&mdash;demanda Vendale, en tournant sa lumi&egrave;re vers de
+sombres amas d'&eacute;normes fongus, appendus aux vo&ucirc;tes, et d'un effet
+d&eacute;sagr&eacute;able et repoussant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur George,&mdash;r&eacute;pliqua Joey Laddle, reculant de quelques
+pas.&mdash;Mais si vous voulez suivre mon conseil, ne touchez pas &agrave; ces
+vilains champignons.</p>
+
+<p>Vendale avait pris une longue latte des mains de Joey, et s'amusait &agrave;
+remuer doucement les v&eacute;g&eacute;taux &eacute;tranges.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;,&mdash;dit-il,&mdash;ne pas y toucher! Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?... Parce qu'ils naissent des vapeurs du vin, et qu'ils
+peuvent tous faire comprendre ce qui entre dans le corps d'un malheureux
+gar&ccedil;on de cave qui vit ici depuis trente ans; parce que vous feriez
+tomber sur vous de sales insectes, qui se meuvent dans ces gros p&acirc;t&eacute;s de
+moisissure,&mdash;r&eacute;pliqua Joey Laddle, qui se tenait toujours &agrave;
+l'&eacute;cart,&mdash;mais il y a encore une autre raison, Monsieur George: il y en
+a une autre!...</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; votre place, Monsieur George, je ne jouerais pas avec cette latte.
+Et la raison, je vous la dirai si vous voulez sortir d'ici. Regardez la
+couleur de ces champignons, Monsieur George.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Allons! Monsieur George, sortons d'ici.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;loigna avec sa chandelle. Vendale le suivit tenant la sienne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais achevez donc, Joey,&mdash;dit-il.&mdash;La couleur de ces champignons?</p>
+
+<p>&mdash;C'est celle du sang, Monsieur George.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, oui.... Apr&egrave;s?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Monsieur George, on dit....</p>
+
+<p>&mdash;Qui... on?</p>
+
+<p>&mdash;Comment saurais-je qui?&mdash;r&eacute;pliqua le vieux gar&ccedil;on de cave exasp&eacute;r&eacute; par
+la nature d&eacute;raisonnable de cette question.&mdash;Qui?... On... on.... Cela en
+dit bien assez. C'est tout le monde. Comment saurais-je qui est cet: On,
+si vous, vous ne le savez pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, Joey.</p>
+
+<p>&mdash;On dit que l'homme qui, par hasard, est frapp&eacute; &agrave; la poitrine dans les
+caves d'un de ces champignons qui tombent, est s&ucirc;r de mourir assassin&eacute;.</p>
+
+<p>Vendale s'arr&ecirc;ta en riant, il regarda Joey et leva les &eacute;paules, mais le
+gar&ccedil;on de cave tenait ses yeux obstin&eacute;ment fix&eacute;s sur sa chandelle. Tout
+&agrave; coup Joey se sentit frapp&eacute; violemment.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce?&mdash;cria-t-il.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la main de son compagnon. Vendale venait de recevoir un &eacute;norme
+amas de ces moisissures sanglantes en pleine poitrine, et
+instinctivement l'avait rejet&eacute; sur Joey. Cette masse, humide venait de
+s'abattre sur le sol et y faisait couler une longue mare rouge.</p>
+
+<p>Les deux hommes se regard&egrave;rent, pendant un moment, avec une muette
+&eacute;pouvante. Mais ils arrivaient au pied de l'escalier des caves, et la
+lumi&egrave;re du jour leur apparut.</p>
+
+<p>Vendale leva encore une fois les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable vos id&eacute;es superstitieuses, Joey!&mdash;dit-il.</p>
+
+<p>Et il monta gaiement les degr&eacute;s.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Sortie_de_Wilding" id="Sortie_de_Wilding"></a><a href="#table">Sortie de Wilding.</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain, d'assez grand matin, Wilding sortit seul, apr&egrave;s avoir
+laiss&eacute; pour son commis un billet ainsi con&ccedil;u:</p>
+
+<p><i>Si M. Vendale me demandait ou si M. Bintrey venait me rendre visite,
+dites que je suis all&eacute; &agrave; l'Hospice des Enfants Trouv&eacute;s.</i></p>
+
+<p>Ni les exhortations de Vendale, ni les conseils de Bintrey n'avaient pu
+changer les sentiments et la d&eacute;termination de Wilding. Retrouver celui
+dont il avait usurp&eacute; le bien et la place &eacute;tait &agrave; pr&eacute;sent l'unique
+int&eacute;r&ecirc;t de sa vie. La premi&egrave;re chose &agrave; faire pour cela n'&eacute;tait-elle
+point de se rendre &agrave; l'Hospice? C'est l&agrave; qu'il pouvait rencontrer la
+lumi&egrave;re, ou puiser du moins quelques renseignements.</p>
+
+<p>L'aspect de cet &eacute;difice, qui nagu&egrave;re lui &eacute;tait agr&eacute;able, avait chang&eacute;
+pour lui comme le portrait plac&eacute; dans son appartement et qui, jadis, lui
+avait &eacute;t&eacute; si cher. Le lien qui le rattachait autrefois &agrave; ces lieux qui
+avaient abrit&eacute; sa mis&eacute;rable enfance et o&ugrave; le bonheur &eacute;tait venu le
+surprendre un jour, ce lien d&eacute;sormais &eacute;tait rompu. Son c&oelig;ur se souleva
+au milieu d'un flot d'amertume, lorsque, &agrave; la porte du parloir, il
+exposa la nature de la d&eacute;marche qu'il venait faire. Il attendit avec une
+grande anxi&eacute;t&eacute; le Tr&eacute;sorier qu'on &eacute;tait all&eacute; qu&eacute;rir et qu'on ne trouvait
+point. Enfin ce gentleman arriva. Wilding fit un terrible effort pour
+retrouver un peu de calme et parla.</p>
+
+<p>Le Tr&eacute;sorier l'&eacute;coutait avec une grande attention. Mais son visage ne
+promettait rien de plus qu'un peu de complaisance et beaucoup de
+politesse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes forc&eacute;s d'&ecirc;tre tr&egrave;s circonspects,&mdash;r&eacute;pondit-il &agrave;
+Wilding,&mdash;et nous n'avons point l'habitude de r&eacute;pondre aux questions du
+genre de celles que vous me faites, quand elles nous sont adress&eacute;es par
+des &eacute;trangers.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me consid&eacute;rez point comme un &eacute;tranger,&mdash;r&eacute;pondit simplement
+Wilding,&mdash;j'ai fait partie de vos &eacute;l&egrave;ves; je suis un enfant trouv&eacute;.</p>
+
+<p>Le Tr&eacute;sorier r&eacute;pondit avec une grande courtoisie que cette circonstance
+lui paraissait tout &agrave; fait particuli&egrave;re et qu'il aurait mauvaise gr&acirc;ce &agrave;
+rien refuser &agrave; un ancien pensionnaire de la maison; Toutefois il pressa
+Wilding de lui faire conna&icirc;tre les motifs qui le poussaient &agrave; tenter les
+recherches dont il parlait. Wilding lui raconta son histoire. Apr&egrave;s quoi
+le Tr&eacute;sorier se leva, et le conduisant dans la salle o&ugrave; les registres de
+l'Institution &eacute;taient expos&eacute;s:</p>
+
+<p>&mdash;Nos livres sont &agrave; votre disposition,&mdash;lui dit-il,&mdash;mais je crains bien
+qu'ils ne puissent vous offrir que de faibles renseignements apr&egrave;s tant
+d'ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Ces livres, Wilding les consulta avec une impatience fi&eacute;vreuse; il y
+trouva ce qui suit:</p>
+
+<p><i>&laquo;3 Mars 1836.&mdash;Adopt&eacute; et retir&eacute; de l'Hospice, un enfant m&acirc;le, du nom de
+Walter Wilding.&mdash;Nom et situation de l'adoptant: Madame Miller,
+demeurant Lime Tree Lodge, Groombridge Wells.&mdash;R&eacute;pondants: Le R&eacute;v&eacute;rend
+John Harker, Groombridge Wells: MM, Giles J&eacute;r&eacute;mie et Giles, banquiers,
+Lombard Street.&raquo;</i></p>
+
+<p>&mdash;Est-ce l&agrave; tout?&mdash;s'&eacute;cria Wilding.&mdash;Monsieur le Tr&eacute;sorier, n'avez-vous
+pas eu d'autres communications ult&eacute;rieures avec Madame Miller?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune; s'il y avait eu quelque autre chose, nous en trouverions ici
+la mention.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je prendre copie de cette inscription?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais vous &ecirc;tes bien agit&eacute;, je prendrai cette copie
+moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Ma seule chance est de m'informer de la r&eacute;sidence actuelle de Madame
+Miller et de visiter les r&eacute;pondants.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre seule chance,&mdash;r&eacute;pondit le Tr&eacute;sorier;&mdash;j'aurais souhait&eacute;
+de pouvoir vous &ecirc;tre plus utile.</p>
+
+<p>Wilding se mit en chasse. La premi&egrave;re &eacute;tape &agrave; faire &eacute;tait la maison des
+banquiers de Lombard Street. Il s'y rendit.</p>
+
+<p>Deux des associ&eacute;s de la maison &eacute;taient inaccessibles en ce moment. Le
+troisi&egrave;me se r&eacute;cria, opposa mille difficult&eacute;s &agrave; la demande que lui
+adressait le jeune n&eacute;gociant, et permit enfin qu'on visit&acirc;t le registre
+marqu&eacute; &agrave; l'initiale M.</p>
+
+<p>Le compte de Madame Miller fut retrouv&eacute;. Mais deux lignes d'une encre
+effac&eacute;e avaient &eacute;t&eacute; trac&eacute;es en travers du livre pour biffer la page, et
+au bas il y avait cette note:</p>
+
+<p><i>&laquo;Compte clos le 30 Septembre 1837.&raquo;</i></p>
+
+<p>C'est ainsi que Wilding vit son premier espoir s'&eacute;vanouir. Il comprenait
+mieux que personne les difficult&eacute;s de la t&acirc;che qu'il s'&eacute;tait impos&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Point d'issue!... point d'issue!...&mdash;se disait-il.</p>
+
+<p>Il &eacute;crivit &agrave; son associ&eacute; pour le pr&eacute;venir que son absence pouvait se
+prolonger de quelques heures, se rendit au chemin de fer, et prit place
+dans le train pour la r&eacute;sidence de Madame Miller &agrave; Groombridge Wells.</p>
+
+<p>Des enfants et des m&egrave;res voyageaient avec lui! Des enfants et des m&egrave;res
+se rencontr&egrave;rent sur son passage quand il fut d&eacute;barqu&eacute; et qu'il alla de
+maison en maison, de boutique en boutique, demander son chemin. Passant
+sous un gai soleil, ces m&egrave;res lui apparaissaient heureuses et fi&egrave;res,
+ces enfants plus heureux encore; partout il trouvait de quoi le faire
+cruellement ressouvenir de ce monde souriant d'illusions, jadis si
+cruellement &eacute;veill&eacute; dans son c&oelig;ur; tout lui rappelait la m&eacute;moire de
+celle qui n'&eacute;tait plus, de celle qui s'&eacute;tait &eacute;vanouie, le laissant lui,
+morose, et sombre comme un miroir d'o&ugrave; la lumi&egrave;re s'est &eacute;clips&eacute;e, il
+questionna, s'informa de tous c&ocirc;t&eacute;s. Nul ne savait o&ugrave; &eacute;tait Lime Tree
+Lodge. &Agrave; bout de ressources, il entra dans les bureaux d'une agence de
+locations.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous o&ugrave; est Lime Tree Lodge?</p>
+
+<p>L'agent lui montra du doigt de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rue une maison
+d'apparence lugubre, perc&eacute;e d'un nombre inusit&eacute; de fen&ecirc;tres, qui
+semblait avoir &eacute;t&eacute; jadis une fabrique, et qui &eacute;tait maintenant un h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; o&ugrave; se trouvait Lime Tree Lodge, monsieur,&mdash;lui dit cet
+homme,&mdash;il y a dix ans.</p>
+
+<p>Second espoir &eacute;vanoui. L&agrave; encore pas d'issue!... pas d'issue!...</p>
+
+<p>Une derni&egrave;re chance lui restait; c'&eacute;tait de trouver le r&eacute;pondant
+cl&eacute;rical M. Harker. Il entra dans la boutique d'un libraire et demanda
+si on pouvait le renseigner sur la demeure actuelle du R&eacute;v&eacute;rend. Le
+libraire fit un geste de surprise, fron&ccedil;a les sourcils, et demeura muet.
+Cependant il prit sur son comptoir un pr&eacute;cieux petit volume, habill&eacute;
+d'une reliure grise et sombre, le tendit au visiteur, ouvert &agrave; la
+premi&egrave;re page, et Wilding y lut:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 12.5em;">LE MARTYRE</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 14.5em;">Du</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 10.5em;">R&Eacute;V&Eacute;REND JOHN HARKER</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 11.0em;">dans la Nouvelle-Z&eacute;lande,</span><br />
+<span style="margin-left: 8em;">Racont&eacute; par un ancien membre de sa Congr&eacute;gation.</span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon,&mdash;fit Wilding.</p>
+
+<p>Le libraire r&eacute;pondit seulement par un signe de t&ecirc;te &agrave; ses excuses.
+Wilding sortit.</p>
+
+<p>Troisi&egrave;me et dernier espoir d&eacute;truit. Pas d'issue!... pas d'issue!...</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, il n'y avait plus rien &agrave; faire que de s'en retourner &agrave;
+Londres. Il reprit le train. De temps en temps, durant le trajet, il
+contemplait cette note inutile qui avait &eacute;t&eacute; le guide de son voyage, la
+copie extraite du Registre des Enfants Trouv&eacute;s. Il fit un geste comme
+pour jeter au vent ce papier menteur, mais la r&eacute;flexion l'en emp&ecirc;cha.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait,&mdash;pensa-t-il,&mdash;cette note peut encore servir, je ne m'en
+s&eacute;parerai point tant que je vivrai, et mes ex&eacute;cuteurs testamentaires la
+trouveront cachet&eacute;e sous le m&ecirc;me pli que mon testament.</p>
+
+<p>Son testament!... Et pourquoi ne le ferait-il point? Cette id&eacute;e s'empara
+de lui avec force. Ce testament n&eacute;cessaire, il r&eacute;solut de le r&eacute;diger
+sans perdre de temps. Et il continua son voyage songeant &agrave; toutes ses
+d&eacute;marches perdues, et murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Plus d'espoir possible!... Pas d'issue!... pas d'issue!...</p>
+
+<p>Ces derniers mots &eacute;taient de la fa&ccedil;on de Bintrey. Dans sa premi&egrave;re
+conf&eacute;rence avec Wilding, l'homme d'affaires s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute; au bout d'un
+moment: &laquo;Pas d'issue!&raquo;. Et cent fois, durant l'entretien, secouant la
+t&ecirc;te et frappant du pied, ce sagace personnage, jugeant la situation
+sans rem&egrave;de, s'&eacute;tait pris &agrave; r&eacute;p&eacute;ter: &laquo;Pas d'issue!... pas d'issue!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ma conviction,&mdash;ajoutait-il,&mdash;c'est qu'il n'y a rien &agrave; esp&eacute;rer apr&egrave;s
+tant d'ann&eacute;es; et mon avis, c'est que vous demeuriez tranquille
+possesseur des biens qu'on vous a l&eacute;gu&eacute;s.</p>
+
+<p>Wilding avait fait apporter de nouveau le vieux Porto de quarante-cinq
+ans, et Bintrey ne se faisait point faute de le trouver excellent comme
+&agrave; l'ordinaire. Plus le rus&eacute; compagnon voyait se dessiner nettement, &agrave;
+travers la liqueur dor&eacute;e, le chemin qu'il fallait suivre, plus il
+persistait &agrave; d&eacute;clarer &eacute;nergiquement qu'il n'y avait rien &agrave; faire, et,
+tout en remplissant et vidant son verre, il r&eacute;p&eacute;tait:</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'issue!... pas d'issue!...</p>
+
+<p>Et maintenant, qui pouvait nier que le projet de Wilding de faire son
+testament au plus vite, ne prov&icirc;nt encore de l'excessive d&eacute;licatesse de
+sa conscience (bien qu'au fond du c&oelig;ur, il &eacute;prouv&acirc;t aussi quelque
+soulagement involontaire dans la perspective de l&eacute;guer son embarras &agrave;
+autrui, car telle &eacute;tait son intention). Il poursuivit donc ce nouveau
+projet avec une ardeur extraordinaire et ne perdit point de temps pour
+faire prier George Vendale et Bintrey de se rendre au Carrefour des
+&Eacute;clopp&eacute;s, o&ugrave; il allait les attendre.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent tous trois r&eacute;unis, les portes bien closes, Bintrey
+prit la parole, et s'adressant &agrave; Vendale:</p>
+
+<p>&mdash;Tout d'abord,&mdash;dit-il d'un ton solennel,&mdash;avant que notre ami (et mon
+client) nous confie ses volont&eacute;s &agrave; venir, je d&eacute;sire pr&eacute;ciser clairement
+ce qui est mon avis, ce qui est aussi le v&ocirc;tre, Monsieur Vendale, si
+j'ai bien compris les paroles que vous m'avez dites, et ce qui serait
+d'ailleurs, l'avis de tout homme sens&eacute;. J'ai conseill&eacute; &agrave; mon client de
+garder le plus profond secret sur cette affaire. J'ai caus&eacute; deux fois
+avec madame Goldstraw, une fois en pr&eacute;sence de Monsieur Wilding, l'autre
+fois en son absence. Si l'on peut se fier &agrave; quelqu'un (ce qui doit
+toujours &ecirc;tre l'objet d'un grand SI), je crois que c'est &agrave; cette dame.
+J'ai repr&eacute;sent&eacute; &agrave; mon client que nous devons nous garder de donner
+l'&eacute;veil &agrave; des r&eacute;clamations aventureuses, et que, si nous ne nous taisons
+point, nous allons mettre le diable sur pied, sous la forme de tous les
+escrocs du royaume. Maintenant, monsieur Vendale, &eacute;coutez-moi. Notre ami
+(et mon client) n'entend pas se d&eacute;pouiller du bien dont il se regarde
+comme le d&eacute;positaire; il veut, au contraire, le faire fructifier au
+profit de celui qu'il en consid&egrave;re comme le ma&icirc;tre l&eacute;gitime. Moi, je ne
+peux adopter la m&ecirc;me fa&ccedil;on de consid&eacute;rer cet homme-l&agrave;, qui n'est
+peut-&ecirc;tre qu'une ombre, et, si jamais, apr&egrave;s des ann&eacute;es de recherche
+m&ecirc;me, nous mettions la main sur lui, j'en serais bien &eacute;tonn&eacute;; mais
+n'importe. Monsieur Wilding et moi, nous sommes pourtant d'accord sur ce
+point, qu'il ne faut pas exposer ce bien &agrave; des risques inutiles. J'ai
+donc acc&eacute;d&eacute; au d&eacute;sir de Monsieur Wilding en une chose. De temps en
+temps, nous ferons para&icirc;tre dans les journaux une annonce prudemment
+r&eacute;dig&eacute;e, invitant toute personne qui pourrait donner des renseignements
+sur cet enfant adopt&eacute; et pris aux Enfants Trouv&eacute;s, &agrave; se pr&eacute;senter &agrave; mon
+bureau. J'ai promis &agrave; Monsieur Wilding que cette annonce serait
+r&eacute;guli&egrave;rement publi&eacute;e. Apr&egrave;s cela, mon client m'ayant averti que je vous
+trouverais ici &agrave; cette heure, j'y suis venu. Remarquez bien que ce n'est
+plus pour donner mon avis, mais pour prendre les ordres de Monsieur
+Wilding. Je suis tout &agrave; fait dispos&eacute; &agrave; respecter et &agrave; seconder ses
+d&eacute;sirs. Je vous prierai seulement d'observer que ceci n'implique point
+du tout mon assentiment aux mesures que j'ai consenti &agrave; prendre. Je m'y
+pr&ecirc;te, je ne les approuve peut-&ecirc;tre point, et, dans tous les cas, je
+n'entends pas que l'on puisse confondre ma complaisance avec mon opinion
+professionnelle.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Bintrey s'adressait autant &agrave; Wilding qu'&agrave; Vendale.
+Certes il croyait devoir beaucoup de d&eacute;f&eacute;rence &agrave; son client et il lui en
+accordait un peu. Cependant Wilding, par-dessus tout, l'amusait. Bintrey
+ne pouvait croire &agrave; une conduite si extravagante, &agrave; un d&eacute;sint&eacute;ressement
+si singulier; le donquichottisme du jeune n&eacute;gociant lui semblait une
+chose r&eacute;jouissante autant que rare, aussi ne pouvait-il s'emp&ecirc;cher de le
+regarder de temps en temps avec des yeux qui clignotaient et avec une
+curiosit&eacute; tr&egrave;s vive m&ecirc;l&eacute;e quelquefois d'une forte envie de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous venez de dire est fort clair!&mdash;soupira Wilding.&mdash;Pl&ucirc;t
+&agrave; Dieu que mes id&eacute;es fussent aussi limpides que les v&ocirc;tres, Monsieur
+Bintrey.</p>
+
+<p>&mdash;Remettez-le, remettez-le... si vous sentez que vos &eacute;tourdissements
+vont revenir!&mdash;s'&eacute;cria Bintrey &eacute;pouvant&eacute;.&mdash;Remettez-le, remettez-le....</p>
+
+<p>&mdash;Remettez quoi?&mdash;fit Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;L'entretien! je veux parler de cet entretien.... Si vos bourdonnements,
+Monsieur Wilding....</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, n'ayez pas peur,&mdash;r&eacute;pliqua le jeune n&eacute;gociant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, ne vous excitez pas!&mdash;continua Bintrey....</p>
+
+<p>&mdash;Je suis parfaitement calme,&mdash;reprit Wilding,&mdash;et je vais vous en
+donner la preuve. George Vendale, et vous, Monsieur Bintrey,
+h&eacute;siteriez-vous ou bien trouveriez-vous quelque inconv&eacute;nient &agrave; devenir
+les ex&eacute;cuteurs de mes derni&egrave;res volont&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun inconv&eacute;nient,&mdash;r&eacute;pondit George Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun!&mdash;r&eacute;p&eacute;ta Bintrey, avec un peu moins d'empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie tous les deux. Mes instructions seront simples, et
+mon testament tr&egrave;s bref. Peut-&ecirc;tre aurez-vous la complaisance de r&eacute;diger
+cela tout de suite, Monsieur Bintrey. Je laisse ma fortune r&eacute;alis&eacute;e, et
+mon bien personnel, sans exception ni r&eacute;serve, &agrave; vous, mes deux
+d&eacute;positaires et ex&eacute;cuteurs testamentaires, &agrave; la charge, par vous, de
+restituer le tout au v&eacute;ritable Walter Wilding, si vous pouvez le
+d&eacute;couvrir et &eacute;tablir son identit&eacute; dans les deux ans qui suivront ma
+mort. Au cas o&ugrave; vous ne le retrouveriez point avant ce d&eacute;lai expir&eacute;,
+vous remettriez, le d&eacute;p&ocirc;t &agrave; titre de legs et de don &agrave; l'Hospice des
+Enfants Trouv&eacute;s.... Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont l&agrave; toutes vos instructions?&mdash;demanda Bintrey, apr&egrave;s un assez
+long silence durant lequel aucun de ces trois hommes n'avait os&eacute;
+regarder les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre d&eacute;termination est bien prise?</p>
+
+<p>&mdash;Irr&eacute;vocablement prise.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me reste donc plus qu'&agrave; r&eacute;diger ce testament suivant la
+forme,&mdash;reprit l'homme d'affaires, en levant les &eacute;paules,&mdash;mais, est-il
+n&eacute;cessaire de se presser? Il n'y a pas urgence, que diable! Vous n'avez
+pas envie de mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Bintrey,&mdash;dit Wilding,&mdash;ce n'est ni vous ni moi qui
+connaissons le moment o&ugrave; je dois mourir et je serais aise d'avoir
+soulag&eacute; mon esprit de ce p&eacute;nible sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira,&mdash;dit Bintrey,&mdash;je redeviens homme de loi. Si un
+rendez-vous, dans une semaine, &agrave; pareil jour, peut convenir &agrave; Monsieur
+Vendale, je l'inscrirai sur mon carnet.</p>
+
+<p>Le rendez-vous fut pris et l'on n'y manqua point. Le testament, sign&eacute;
+selon les formes, cachet&eacute;, d&eacute;pos&eacute;, attest&eacute; par les t&eacute;moins, resta aux
+mains de Bintrey. Celui-ci le classa en son ordre dans un de ces
+coffrets de fer scell&eacute;s et portant sur une plaque le nom du testateur,
+qui &eacute;taient c&eacute;r&eacute;monieusement rang&eacute;s dans son cabinet de consultations,
+comme si ce sanctuaire de la l&eacute;galit&eacute; avait &eacute;t&eacute; en m&ecirc;me temps un caveau
+fun&eacute;raire. Quant &agrave; Wilding, l'esprit un peu rass&eacute;r&eacute;n&eacute;, et reprenant
+courage, il se mit &agrave; ses occupations habituelles.</p>
+
+<p>Son premier soin fut de r&eacute;aliser l'installation patriarcale qu'il avait
+r&ecirc;v&eacute;e; il fut aid&eacute; dans cette besogne par Madame Goldstraw et par
+Vendale. Le concours de celui-ci n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pas aussi
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; qu'il en avait l'air. Le jeune homme pensait que lorsque la
+maison serait en ordre on pourrait donner &agrave; d&icirc;ner &agrave; Obenreizer et &agrave; sa
+ni&egrave;ce.</p>
+
+<p>Ce grand jour arriva, Madame Dor fut comprise dans l'invitation adress&eacute;e
+&agrave; toute la famille Obenreizer. Si Vendale &eacute;tait amoureux auparavant, ce
+d&icirc;ner mit le comble &agrave; sa passion et le poussa tout d'un coup jusqu'au
+d&eacute;lire. Cependant il ne put, quoiqu'il f&icirc;t, obtenir un mot en
+particulier de la charmante Marguerite.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, dans le courant de la soir&eacute;e, il crut trouver l'occasion
+de lui parler &agrave; l'oreille. Aussit&ocirc;t, Obenreizer, avec son nuage, se
+trouvait l&agrave; lui pressant les coudes; ou bien c'&eacute;tait le large dos de
+Madame Dor qui s'interceptait brusquement entre lui et la lumi&egrave;re
+vivante, c'est-&agrave;-dire Marguerite. Pas une fois, pas une seule fois si ce
+n'est pendant le repas, on ne put voir de face la respectable matrone,
+muette comme les montagnes o&ugrave; elle &eacute;tait n&eacute;e et dont elle &eacute;tait l'image.
+Apr&egrave;s le d&icirc;ner, dont elle avait pris sa large part, comme on passait au
+salon, elle regarda la muraille.</p>
+
+<p>Et pourtant, durant ces quatre ou cinq heures, d&eacute;licieuses quoique
+tourment&eacute;es, Vendale avait pu voir Marguerite, il avait pu l'entendre,
+s'approcher d'elle, effleurer sa robe. Lorsqu'on avait fait le tour des
+vieilles caves obscures, il la conduisait par la main; lorsque le soir
+elle chanta dans le salon, Vendale, debout aupr&egrave;s d'elle, tenait les
+gants qu'elle venait de quitter. Pour les garder, ces gants mignons, que
+n'e&ucirc;t-il point fait? Il aurait donn&eacute; en &eacute;change jusqu'&agrave; la derni&egrave;re
+goutte du vieux Porto de quarante-cinq ans, ce vin e&ucirc;t-il eu
+quarante-cinq fois les neuf lustres, e&ucirc;t-il co&ucirc;t&eacute; quarante-cinq fois
+quarante-cinq livres la bouteille!</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut partie et que la solitude et l'ennui retomb&egrave;rent comme
+un &eacute;teignoir immense sur le Carrefour des &Eacute;clopp&eacute;s, il se fit cette
+question, pendant la nuit tout enti&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Sait-elle que je l'admire? Sait-elle que je l'adore? Peut-elle se
+douter qu'elle m'a conquis corps et &acirc;me? Si elle s'en doute, prend-elle
+seulement la peine d'y songer? Pauvres c&oelig;urs inquiets que nous sommes!
+N'est-il pas &eacute;trange de penser que ces millions d'hommes qui dorment,
+momifi&eacute;s depuis tant d'ann&eacute;es, ont &eacute;t&eacute; amoureux comme nous autres qui
+vivons, qu'ils ont &eacute;prouv&eacute; les m&ecirc;mes angoisses, fait les m&ecirc;mes sottises,
+et qu'ils ont pourtant trouv&eacute; le secret d'&ecirc;tre tranquilles apr&egrave;s tout
+cela!</p>
+
+<p>&mdash;George, que pensez-vous de Monsieur Obenreizer?&mdash;demanda Wilding le
+lendemain.&mdash;Je ne veux pas vous demander ce que vous pensez de
+Mademoiselle Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais,&mdash;dit Vendale,&mdash;je n'ai jamais bien pu savoir ce que je
+pensais de cet homme-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Il est tr&egrave;s instruit et tr&egrave;s intelligent.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s intelligent, pour s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Bon musicien.</p>
+
+<p>Obenreizer avait fort bien chant&eacute; la veille.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bon musicien vraiment,&mdash;fit Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Et il cause bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;r&eacute;p&eacute;tait toujours Vendale,&mdash;il cause bien. Savez-vous une chose,
+mon cher Wilding? C'est qu'en pensant &agrave; lui il me vient l'id&eacute;e qu'il ne
+sait pas se taire.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!&mdash;dit Wilding,&mdash;il n'est pas bavard jusqu'&agrave; l'importunit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas l&agrave; ce que je veux dire. Mais lorsqu'il se tait, son
+silence met ses interlocuteurs en peine. Son silence &eacute;veille tout de
+suite, vaguement, injustement peut-&ecirc;tre, je ne sais quelle m&eacute;fiance.
+Tenez, songez &agrave; des gens que vous connaissez, que vous aimez. Prenez
+n'importe lequel de vos amis....</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera bient&ocirc;t fait,&mdash;dit Wilding,&mdash;c'est vous que je prends.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voulais pas m'attirer ce compliment; je ne l'avais m&ecirc;me pas
+pr&eacute;vu,&mdash;r&eacute;pliqua Vendale en riant.&mdash;Soit, prenez-moi donc et
+r&eacute;fl&eacute;chissez un moment. N'est-il pas vrai que la sympathie que vous fait
+&eacute;prouver mon int&eacute;ressant visage vient, surtout, de l'expression qu'il a
+quand je suis silencieux. Et, en effet, cette expression, n'&eacute;tant point
+cherch&eacute;e ni compos&eacute;e, est la plus naturelle, et l'on peut dire qu'elle
+est le vrai miroir de mon &acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous dites vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois aussi. Eh bien! quand Obenreizer parle, et qu'en parlant
+il s'explique lui-m&ecirc;me, il s'en tire &agrave; son avantage. Mais quand il est
+silencieux, il est inqui&eacute;tant. Donc, il se tire mal du silence. En
+d'autres termes, il cause bien, mais il ne sait pas se taire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore vrai,&mdash;dit Wilding, en riant &agrave; son tour.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; les attentions et les soins dont ses amis l'entouraient, Wilding
+ne recouvrait que lentement la sant&eacute; et le calme de l'esprit. Vendale,
+pour l'arracher &agrave; lui-m&ecirc;me, et peut-&ecirc;tre aussi dans le but de se
+procurer de nouvelles occasions de voir Marguerite, lui rappela son
+ancien projet de former chez lui une classe de chants.</p>
+
+<p>La classe fut promptement institu&eacute;e, avec l'aide de deux ou trois
+personnes ayant quelques connaissances musicales et chantant d'une fa&ccedil;on
+supportable. Le ch&oelig;ur fut form&eacute;, instruit, et conduit par Wilding. Le
+nom des Obenreizer vint de lui-m&ecirc;me en cette affaire. C'&eacute;taient
+d'habiles musiciens; il &eacute;tait donc tout naturel qu'on leur demand&acirc;t de
+se joindre &agrave; ces r&eacute;unions musicales. Le tuteur et le pupille y ayant
+consenti (ou le tuteur pour tous les deux), l'existence de Vendale ne
+fut plus qu'un m&eacute;lange de ravissement et d'esclavage.</p>
+
+<p>Dans la petite et vieille &eacute;glise, b&acirc;tie par Christophe Wreen, sombre et
+sentant le moisi comme une cave, lorsque, le Dimanche, le ch&oelig;ur &eacute;tait
+rassembl&eacute; et que vingt-cinq voix chantaient ensemble, n'&eacute;tait-ce pas la
+voix de Marguerite qui effa&ccedil;ait toutes les autres, qui faisait fr&eacute;mir
+les vitraux et les murailles, qui frappait les vo&ucirc;tes et per&ccedil;ait les
+t&eacute;n&egrave;bres des bas-c&ocirc;t&eacute;s comme un rayon sonore? Quel moment! Madame Dor,
+assise dans un coin du temple, tournait le dos &agrave; tout le monde.
+Obenreizer aussi chantait.</p>
+
+<p>Mais ces concerts s&eacute;raphiques du Dimanche &eacute;taient encore surpass&eacute;s par
+les concerts profanes du Mercredi, &eacute;tablis dans le Carrefour des
+&Eacute;clopp&eacute;s, pour l'amusement de la famille patriarcale. Le Mercredi,
+Marguerite tenait le piano et faisait entendre dans la langue de son
+pays les chants des montagnes. Ces chants na&iuml;fs et sublimes semblaient
+dire &agrave; Vendale: &laquo;&Eacute;l&egrave;ve-toi au-dessus du niveau de la commerciale et
+rampante Angleterre.... Viens au loin... bien au loin de la foule et du
+monde; suis-moi... plus haut, plus haut encore. Allons-nous m&ecirc;ler &agrave; la
+cime des pics, aux cieux azur&eacute;s. Aimons-nous aupr&egrave;s du ciel!&raquo;</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps le joli corsage, les bas &agrave; coins rouges, les souliers &agrave;
+boucles d'argent semblaient s'animer et courir; le large front blanc et
+les beaux yeux de Marguerite s'allumaient d'une flamme inspir&eacute;e....
+Vendale en perdait la raison.</p>
+
+<p>Heureux concerts! Il faut avouer, par exemple, qu'ils avaient eu d'abord
+plus de charme pour le jeune homme que pour Joey Laddle, son serviteur.
+Joey avait refus&eacute; avec fermet&eacute; de troubler ces flots d'harmonie en y
+m&ecirc;lant sa voix trop rude. Il manifestait un supr&ecirc;me d&eacute;dain pour ces
+distractions frivoles, et il avait envoy&eacute; promener &laquo;toute l'affaire.&raquo;</p>
+
+<p>Un jour pourtant, Joey Laddle, le grognon, s'avisa de d&eacute;couvrir une
+source de v&eacute;ritable plaisir dans un ch&oelig;ur qu'il n'avait pas encore
+entendu. Ce jour-l&agrave; il s'adoucit jusqu'&agrave; pr&eacute;dire que les gar&ccedil;ons de
+cave, ses subordonn&eacute;s, feraient peut-&ecirc;tre &agrave; la longue quelque progr&egrave;s
+dans un art pour lequel ils n'&eacute;taient point n&eacute;s. Une antienne d'Haendel,
+le Dimanche suivant, acheva de le vaincre. Enfin, &agrave; quelque temps de l&agrave;,
+l'apparition inattendue de Jarvis, arm&eacute; d'une fl&ucirc;te, et d'un homme de
+journ&eacute;e, tenant un violon, et l'ex&eacute;cution par ces &laquo;deux artistes&raquo; d'un
+morceau fort bien enlev&eacute;, l'&eacute;tonna jusqu'&agrave; le rendre stupide. Mais ce ne
+fut pas tout: &agrave; ce duo instrumental, un chant de Marguerite Obenreizer
+ayant succ&eacute;d&eacute;, il demeura bouche b&eacute;ante; puis, quittant son si&egrave;ge d'un
+air solennel, faisant pr&eacute;c&eacute;der ce qu'il allait dire d'un salut qui
+s'adressait particuli&egrave;rement &agrave; Wilding, il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s cela, vous pouvez tous tant que vous &ecirc;tes, aller vous coucher.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que commenc&egrave;rent la connaissance personnelle et les
+relations de soci&eacute;t&eacute; entre Marguerite Obenreizer et Joey Laddle. La
+jeune fille trouva le compliment si original et en rit de si bon c&oelig;ur,
+que Joey s'approcha d'elle apr&egrave;s le concert pour lui dire qu'il esp&eacute;rait
+n'avoir pas eu la maladresse de dire une maladresse. Marguerite l'assura
+qu'il avait eu beaucoup d'esprit. Joey inclina la t&ecirc;te d'un air
+satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez rena&icirc;tre ici les temps heureux,
+mademoiselle,&mdash;dit-il.&mdash;C'est une personne comme vous... et pas une
+autre... qui pourrait ramener la chance dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Ramener la chance!...&mdash;fit-elle dans son charmant Anglais un peu
+gauche.&mdash;J'ai peur de ne pas vous comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle,&mdash;dit Joey d'un air confidentiel,&mdash;Monsieur Wilding a
+chang&eacute; ici la chance. Ne le savez-vous pas? C'&eacute;tait avant qu'il prit
+pour associ&eacute; le jeune George Vendale. Je les ai avertis. Allez, allez,
+ils s'en apercevront. Pourtant, si vous veniez quelquefois dans cette
+maison, et si vous chantiez pour conjurer le sort, vous sauriez
+peut-&ecirc;tre bien l'apaiser.</p>
+
+<p>Le Mercredi suivant, on remarqua autour de la table que l'app&eacute;tit de
+Joey n'&eacute;tait plus digne de lui-m&ecirc;me. On chuchota, on sourit. Chacun
+disait que ce miracle de Joey Laddle ne mangeant plus que comme un homme
+ordinaire, &eacute;tait produit par l'attente du plaisir qu'il se promettait &agrave;
+entendre chanter Mademoiselle Obenreizer, et par la crainte de ne
+pouvoir se procurer une bonne place pour ne rien perdre de ce plaisir.
+On sait que Joey Laddle avait l'oreille un peu dure. Ces malins propos
+arriv&egrave;rent jusqu'&agrave; Wilding, qui, dans sa bont&eacute; accoutum&eacute;e, appela Joey
+aupr&egrave;s de lui. Et Joey Laddle, ayant &eacute;cout&eacute; avec ravissement, se mit &agrave;
+r&eacute;p&eacute;ter tout bas la fameuse phrase qui avait eu, la semaine pr&eacute;c&eacute;dente,
+un si grand succ&egrave;s de gaiet&eacute; dans l'auditoire: &laquo;Apr&egrave;s cela vous pouvez
+tous, tant que vous &ecirc;tes, aller vous coucher.&raquo;</p>
+
+<p>Mais les plaisirs simples et la douce joie qui animaient depuis quelque
+temps le Carrefour des &Eacute;clopp&eacute;s ne devaient pas avoir une longue dur&eacute;e.
+Il y avait une chose, une triste chose, dont chacun ne s'apercevait que
+trop bien depuis longtemps, et dont on &eacute;vitait de parler comme d'un
+sujet p&eacute;nible. La sant&eacute; de Wilding &eacute;tait mauvaise.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre Walter Wilding aurait-il support&eacute; le coup qui l'avait frapp&eacute;
+dans la plus grande affection de sa vie; peut-&ecirc;tre aurait-il triomph&eacute; du
+sentiment qui l'obs&eacute;dait; peut-&ecirc;tre aurait il ferm&eacute; l'&oelig;il, &agrave; cette voix
+qui lui criait sans cesse: &laquo;Tu tiens dans le monde la place d'un autre
+et tu jouis de son bien;&raquo; peut-&ecirc;tre aurait-il d&eacute;fi&eacute; et vaincu l'une de
+ces douleurs, l'un de ces deux tourments; mais, r&eacute;unis ensemble, ils
+&eacute;taient trop forts. Un homme, hant&eacute; par deux fant&ocirc;mes, est promptement
+terrass&eacute;. Ces deux spectres,&mdash;l'id&eacute;e de celle qui n'&eacute;tait point sa m&egrave;re
+et de celui qui &eacute;tait Wilding, le vrai Walter Wilding;&mdash;ces deux
+spectres s'asseyaient &agrave; sa table avec lui, buvaient dans son verre, et
+s'installaient la nuit &agrave; son chevet. S'il songeait &agrave; l'attachement de sa
+m&egrave;re suppos&eacute;e, il se sentait mourir. Quand, pour se reprendre &agrave; la vie,
+il se retra&ccedil;ait l'affection dont l'entouraient dans sa maison ses
+subordonn&eacute;s et ses serviteurs, il se disait que cette affection aussi,
+il l'avait vol&eacute;e; il se disait qu'il avait frauduleusement acquis le
+droit de les rendre heureux, car ce droit &eacute;tait celui d'un autre; le
+plaisir que cet autre y trouverait, il le lui d&eacute;robait encore comme le
+reste.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, sous cette impression terrible qui lui d&eacute;chirait le c&oelig;ur,
+son corps s'affaissa. Son pas s'alourdit, ses yeux cherchaient la terre.
+Il s'avouait bien qu'il n'&eacute;tait point coupable de l'erreur dont il
+recueillait injustement le profit, mais il reconnaissait en m&ecirc;me temps
+son impuissance &agrave; r&eacute;parer cette erreur. Les jours, les semaines, les
+mois s'&eacute;coulaient, et personne ne venait. Sur l'invitation des journaux,
+personne ne venait chez Bintrey r&eacute;clamer son nom et son bien. La t&ecirc;te de
+Wilding s'&eacute;garait, et il en avait conscience. Il lui arrivait parfois
+que toute une heure, tout un jour s'effa&ccedil;ait de son esprit, comme si ce
+jour n'avait pas brill&eacute; &agrave; l'&eacute;gal des autres. Il se disait: &laquo;Qu'ai-je
+fait hier?&raquo; et ne s'en souvenait plus. Sa m&eacute;moire se perdait. Une fois
+elle lui &eacute;chappa justement tandis qu'il dirigeait les ch&oelig;urs et battait
+la mesure. Il ne la retrouva que longtemps apr&egrave;s au milieu de la nuit,
+et il se promenait alors dans la cour de sa maison &agrave; la clart&eacute; de la
+lune.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il donc arriv&eacute;?&mdash;demanda-t-il &agrave; Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas &eacute;t&eacute; tr&egrave;s bien,&mdash;lui r&eacute;pondit celui-ci.&mdash;Voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>Wilding chercha une explication sur le visage de ses employ&eacute;s qui
+l'entour&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes contents de voir que vous allez mieux,&mdash;lui dirent-ils.</p>
+
+<p>Et il n'en put tirer autre chose.</p>
+
+<p>Un jour, enfin,&mdash;et son association avec Vendale ne durait encore que
+depuis cinq mois,&mdash;il fut forc&eacute; de prendre le lit. Madame Goldstraw, sa
+femme de charge, devint sa garde-malade.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je suis couch&eacute; et que vous me soignez, Madame Goldstraw,&mdash;lui
+dit-il,&mdash;peut-&ecirc;tre ne trouverez-vous pas mauvais que je vous appelle
+Sally?</p>
+
+<p>&mdash;Ce nom r&eacute;sonne plus naturellement &agrave; mon oreille que tout
+autre,&mdash;fit-elle.&mdash;Et c'est celui que je pr&eacute;f&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie. Je crois que dans ces derniers temps j'ai d&ucirc;
+&eacute;prouver certaines crises.... Est-ce vrai, Sally?... Oh! vous n'avez plus
+&agrave; craindre de me le dire maintenant....</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous est arriv&eacute;, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; l'explication que je cherchais,&mdash;murmura-t-il.&mdash;Sally, Monsieur
+Obenreizer dit que la terre est si petite, qu'il n'est pas &eacute;tonnant que
+les m&ecirc;mes gens se heurtent sans cesse et se retrouvent partout.... Voyez!
+Puisque vous &ecirc;tes pr&egrave;s de moi, me voil&agrave; presque revenu aux Enfants
+Trouv&eacute;s pour y mourir.</p>
+
+<p>Il &eacute;tendit la main vers les siennes. Elle la prit avec douceur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne mourrez point, cher Monsieur Wilding.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que Monsieur Bintrey m'assure; mais depuis que je suis
+couch&eacute;, j'&eacute;prouve le m&ecirc;me calme, le m&ecirc;me repos que jadis, quand j'&eacute;tais
+heureux, au moment o&ugrave; j'allais dormir. En v&eacute;rit&eacute;, je m'endors aussi
+doucement que dans mon enfance, lorsque vous me berciez, Sally, vous en
+souvenez-vous?</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un instant de silence, il se mit &agrave; sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, nourrice, embrassez-moi,&mdash;dit-il.</p>
+
+<p>Sa raison l'abandonnait tout &agrave; fait, il se croyait dans le dortoir de
+l'Hospice.</p>
+
+<p>Sally, accoutum&eacute;e nagu&egrave;re &agrave; se pencher sur les pauvres petits orphelins,
+se pencha vers ce pauvre homme, orphelin aussi, et le baisant au front:</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu vous prot&egrave;ge!&mdash;murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Il rouvrit les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Sally,&mdash;dit-il,&mdash;ne me remuez pas. Je suis tr&egrave;s bien couch&eacute;, je vous
+assure.... Ah! je crois que mon heure est venue. Je ne sais quel effet ma
+mort va produire sur vous, Sally, mais sur moi-m&ecirc;me....</p>
+
+<p>Il perdit connaissance... et il mourut....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="DEUXIEME_ACTE" id="DEUXIEME_ACTE"></a><a href="#table">DEUXI&Egrave;ME ACTE.</a></h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Vendale_se_declare" id="Vendale_se_declare"></a><a href="#table">Vendale se d&eacute;clare.</a></h2>
+
+
+<p>L'&eacute;t&eacute; et l'automne s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s. On arrivait &agrave; la No&euml;l et &agrave; l'ann&eacute;e
+nouvelle.</p>
+
+<p>Comme deux loyaux ex&eacute;cuteurs testamentaires, d&eacute;termin&eacute;s &agrave; remplir leur
+devoir envers le mort, Vendale et Bintrey avaient tenu plus d'un
+conseil. L'homme de loi avait fait tout d'abord ressortir
+l'impossibilit&eacute; mat&eacute;rielle de suivre aucune marche r&eacute;guli&egrave;re. Tout ce
+qui pouvait &ecirc;tre fait d'utile et de sens&eacute; pour d&eacute;couvrir le propri&eacute;taire
+l&eacute;gitime du bien qu'ils avaient entre les mains n'avait-il pas &eacute;t&eacute; fait
+par Wilding lui-m&ecirc;me? Il r&eacute;sultait clairement de l'insucc&egrave;s de ces
+diff&eacute;rentes tentatives que le temps ou la mort n'avaient laiss&eacute; aucune
+trace de l'enfant adopt&eacute;. &Agrave; quoi bon continuer &agrave; faire des annonces, si
+l'on ne voulait point entrer dans certaines particularit&eacute;s explicatives;
+et si l'on y entrait, n'&eacute;tait-on pas s&ucirc;r de voir arriver la moiti&eacute; des
+imposteurs de l'Angleterre?</p>
+
+<p>&mdash;Si nous trouvons quelque jour une chance, une occasion,&mdash;disait
+Bintrey,&mdash;nous la saisirons aux cheveux... sinon.... Eh bien,
+r&eacute;unissons-nous pour une autre consultation au premier anniversaire de
+la mort de Wilding.</p>
+
+<p>Tel fut l'avis de l'homme d'affaires. C'est ainsi que Vendale, bien
+qu'anim&eacute; du plus s&eacute;rieux d&eacute;sir de remplir le v&oelig;u de l'ami qu'il avait
+perdu, fut contraint de laisser, pour le moment, dormir cette affaire.</p>
+
+<p>Abandonnant donc les int&eacute;r&ecirc;ts du pass&eacute; pour songer &agrave; ceux de l'avenir,
+le jeune homme voyait devant ses yeux cet avenir de plus en plus
+incertain. Des mois s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s depuis sa premi&egrave;re visite &agrave; Soho
+Square, et jusqu'alors le seul langage dont il e&ucirc;t pu se servir pour
+faire comprendre &agrave; Marguerite qu'il l'aimait, avait &eacute;t&eacute; celui des yeux,
+fortifi&eacute; quelquefois d'un rapide serrement de mains. Quel &eacute;tait donc
+l'obstacle qui s'opposait &agrave; l'avancement de ses esp&eacute;rances? Toujours le
+m&ecirc;me. Les occasions se pr&eacute;sentaient en vain, et Vendale avait beau
+redoubler d'efforts pour arriver &agrave; causer seul &agrave; seul un moment avec
+Marguerite, toutes ses tentatives se terminaient par le m&ecirc;me d&eacute;boire et
+le m&ecirc;me accident. &Agrave; l'instant favorable Obenreizer trouvait le moyen
+d'&ecirc;tre l&agrave;.</p>
+
+<p>Que faire? On &eacute;tait aux derniers jours de l'ann&eacute;e. Vendale crut avoir,
+enfin, rencontr&eacute; un hasard propice, et il se jura, cette fois, d'en
+profiter pour entretenir la jeune Suissesse. Il venait de recevoir un
+billet tout cordial d'Obenreizer qui le conviait, &agrave; l'occasion du nouvel
+an, &agrave; un petit d&icirc;ner de famille dans Soho Square.</p>
+
+<p>&laquo;Nous ne serons que quatre convives,&raquo; disait la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne serons que deux!&mdash;se dit Vendale avec r&eacute;solution.</p>
+
+<p>La solennit&eacute; du jour de l'an chez les Anglais consiste &agrave; donner &agrave; d&icirc;ner
+ou &agrave; se rendre aux d&icirc;ners d'autrui, rien de plus. Au del&agrave; du d&eacute;troit,
+c'est la coutume, en pareil jour, que de donner et de recevoir des
+pr&eacute;sents. Or, il est toujours possible d'acclimater une coutume
+&eacute;trang&egrave;re, et Vendale n'h&eacute;sita pas un instant &agrave; en faire l'essai. La
+seule difficult&eacute; pour lui fut de d&eacute;cider quel cadeau il allait faire &agrave;
+Marguerite. Si ce cadeau &eacute;tait trop riche, l'orgueil de cette jolie
+fille de paysan, qui sentait avec impatience l'in&eacute;galit&eacute; de leur
+condition sociale &agrave; tous deux, en serait bless&eacute;. Un pr&eacute;sent qu'un homme
+pauvre e&ucirc;t aussi bien pu faire que lui, parut &agrave; Vendale le seul qui f&ucirc;t
+capable de trouver le chemin du c&oelig;ur de la Suissesse. Il r&eacute;sista donc
+fortement &agrave; la tentation que les diamants et les rubis faisaient na&icirc;tre
+devant ses yeux et il fit l'emplette d'une broche en filigrane de G&ecirc;nes,
+l'ornement le plus simple qu'il e&ucirc;t pu d&eacute;couvrir dans la boutique du
+joaillier.</p>
+
+<p>Le jour du d&icirc;ner, comme il entrait dans la maison de Soho Square,
+Marguerite vint au-devant de lui. Il glissa doucement son cadeau dans la
+main de la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le premier jour de l'an que vous passez en Angleterre,&mdash;lui
+dit-il,&mdash;voulez-vous me permettre d'imiter ce qui se fait &agrave; pareil jour
+dans votre pays?</p>
+
+<p>Elle le remercia, non sans un peu de contrainte, regardant l'&eacute;crin et ne
+sachant ce qu'il pouvait contenir. Lorsqu'elle l'eut ouvert et qu'elle
+vit la simplicit&eacute; de cette offrande, elle devina sans peine l'intention
+du jeune homme, et se tournant vers lui toute radieuse, son regard lui
+disait: &laquo;Pourquoi vous cacherais-je que vous avez su me plaire et me
+flatter?&raquo;</p>
+
+<p>Vendale ne l'avait jamais trouv&eacute;e si charmante qu'en ce moment dans son
+costume d'hiver: une jupe en soie de couleur sombre, un corsage de
+velours noir montant jusqu'au cou et garni d'un duvet de cygne. Jamais
+il n'avait admir&eacute; si fort le contraste de ses cheveux noirs et de son
+teint &eacute;blouissant. Ce ne fut que lorsqu'elle le quitta pour s'approcher
+d'un miroir et substituer sa broche de filigrane &agrave; celle qu'elle portait
+auparavant, que Vendale s'aper&ccedil;ut de la pr&eacute;sence des autres personnes
+assises dans la chambre. Les mains d'Obenreizer prirent alors possession
+de ses coudes, et son h&ocirc;te le remercia de l'attention qu'il avait eue
+pour Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Un pr&eacute;sent d'une si grande simplicit&eacute; t&eacute;moigne chez celui qui l'a fait
+d'un tact bien d&eacute;licat!&mdash;dit-il d'un air presque imperceptible de
+raillerie.</p>
+
+<p>Vendale, en ce moment, s'aper&ccedil;ut qu'il y avait un autre invit&eacute; que
+lui-m&ecirc;me &agrave; ce repas de famille.</p>
+
+<p>Un seul invit&eacute;. Obenreizer le lui pr&eacute;senta comme un compatriote et un
+ami. La figure de ce compatriote &eacute;tait insignifiante et morne; le corps
+de cet ami &eacute;tait gros; son &acirc;ge: c'&eacute;tait l'automne de la vie. Dans le
+courant de la soir&eacute;e il eut occasion de d&eacute;velopper deux talents ou deux
+capacit&eacute;s peu ordinaires. Personne ne savait mieux &ecirc;tre muet, personne
+ne vidait plus lestement les bouteilles que l'ami et le compatriote
+d'Obenreizer.</p>
+
+<p>Madame Dor n'&eacute;tait point dans l'appartement; on ne manqua pas
+d'expliquer son absence. Il parait que les habitudes de la bonne dame
+&eacute;taient si simples qu'elle ne d&icirc;nait jamais qu'au milieu du jour.</p>
+
+<p>&mdash;Elle viendra s'excuser dans la soir&eacute;e,&mdash;dit Obenreizer.</p>
+
+<p>Vendale se demanda si l'absence de Madame Dor n'avait pas une autre
+raison que la simplicit&eacute; de son go&ucirc;t. Il pensa qu'elle avait pour une
+fois interrompu ses occupations domestiques ordinaires, qui consistaient
+&agrave; nettoyer des gants et qu'elle daignait faire la cuisine. La v&eacute;rit&eacute; de
+cette supposition se manifesta d&egrave;s les premiers plats qu'on servit et
+qui t&eacute;moignaient d'un art culinaire bien sup&eacute;rieur &agrave; la cuisine Anglaise
+&eacute;l&eacute;mentaire et brutale. Le d&icirc;ner fut parfait. Quant aux vins, les gros
+yeux toujours roulants du convive muet les c&eacute;l&eacute;braient avec &eacute;loquence,
+et les convoitaient, ravis, en extase. Il disait un: Bon! quand la
+bouteille arrivait pleine; il soupirait un: Ah! quand on la remportait
+vide. Ce fut l&agrave; toute la somme d'esprit et de gaiet&eacute; qu'il d&eacute;pensa
+durant le repas.</p>
+
+<p>Le silence est parfois contagieux; accabl&eacute;s par leurs soucis personnels,
+Marguerite et Vendale c&eacute;daient &agrave; ce bel exemple de mutisme. Tout le
+poids de la conversation retomba sur Obenreizer qui l'accepta bravement.</p>
+
+<p>Il ouvrit et r&eacute;pandit son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un &eacute;tranger &eacute;clair&eacute;,&mdash;dit-il.</p>
+
+<p>Et le voil&agrave; chantant les louanges de l'Angleterre!</p>
+
+<p>Et quand tous les autres sujets furent &eacute;puis&eacute;s, il revint &agrave; cette source
+in&eacute;puisable, faisant toujours courir ce petit ruisseau avec la main.</p>
+
+<p>&mdash;Examinez cette nation Anglaise. Quels hommes grands, et robustes, et
+propres! Consid&eacute;rez les villes. Quelle magnificence dans les &eacute;difices!
+Quel ordre et quelle r&eacute;gularit&eacute; dans les rues! Admirez leurs lois qui
+combinent l'&eacute;ternel principe de la justice avec cet autre &eacute;ternel
+principe du respect et de l'amour des livres, des shillings, et des
+pence? Est-ce qu'en Angleterre, on n'applique point ce produit monnay&eacute; &agrave;
+toutes les injures civiles, depuis l'injure faite &agrave; l'honneur d'un homme
+jusqu'&agrave; l'injure faite &agrave; son nez? Vous avez s&eacute;duit ma fille, allons! des
+pence, des shillings, et des livres! Vous m'avez renvers&eacute; et donn&eacute; des
+horions sur la face! des livres, des pence, et des shillings. Apr&egrave;s
+cela, je vous le demande, o&ugrave; la prosp&eacute;rit&eacute; mat&eacute;rielle d'un tel pays
+pourrait-elle s'arr&ecirc;ter?</p>
+
+<p>Obenreizer plongeant du regard dans l'avenir, chercha vainement &agrave;
+entrevoir la fin de cette prosp&eacute;rit&eacute; sans bornes! Son enthousiasme
+demanda la permission, suivant la mode Anglaise, de s'exhaler dans un
+toast.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; notre modeste d&icirc;ner termin&eacute;!&mdash;s'&eacute;cria-t-il.&mdash;Voil&agrave; notre frugal
+dessert sur la table! Voici l'admirateur de l'Angleterre qui se conforme
+aux habitudes Anglaises, et qui fait un speach. Un toast &agrave; ces blanches
+falaises d'Albion, Monsieur Vendale? Un toast &agrave; vos vertus patriotiques,
+&agrave; votre heureux climat, &agrave; vos charmantes femmes, &agrave; vos foyers, &agrave; votre
+<i>Habeas corpus</i>, &agrave; toutes vos institutions, &agrave; l'Angleterre!
+Heep!... heep!... heep!... hooray!...</p>
+
+<p>&Agrave; peine Obenreizer avait-il pouss&eacute; cette derni&egrave;re note du vivat
+Britannique, &agrave; peine l'ami muet avait-il savour&eacute; la derni&egrave;re goutte
+contenue dans son verre, que le festin fut interrompu par un coup frapp&eacute;
+&agrave; la porte. Une servante entra, apportant un billet &agrave; son ma&icirc;tre.
+Obenreizer l'ouvrit, le lut, le tendit tout ouvert &agrave; son compatriote,
+avec une expression de contrari&eacute;t&eacute; visible. L'esprit engourdi de Vendale
+se r&eacute;veilla tout &agrave; coup. Le jeune homme se mit &agrave; surveiller son h&ocirc;te.
+Avait-il enfin trouv&eacute; un alli&eacute; sous la forme de ce billet si mal
+accueilli par le Suisse? Le hasard si longtemps attendu se pr&eacute;sentait-il
+enfin?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien peur qu'il n'y ait pas de rem&egrave;de,&mdash;dit Obenreizer &agrave; son
+compatriote,&mdash;et que nous soyons forc&eacute;s de sortir.</p>
+
+<p>L'ami muet lui rendit la lettre en levant les &eacute;paules et se versa une
+demi-rasade. Ses gros doigts s'enroul&egrave;rent avec tendresse autour du
+goulot de la bouteille, comme s'il voulait la presser amoureusement
+encore une fois avant que de lui dire adieu. Ses gros yeux consid&eacute;raient
+Marguerite et Vendale comme &agrave; travers un brouillard. Il fit un terrible
+effort et une phrase enti&egrave;re sortit tout d'un trait de sa bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois,&mdash;dit-il,&mdash;que j'aurais d&eacute;sir&eacute; un peu plus de vin.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi le souffle lui manqua. Il respira convulsivement et se
+dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bless&eacute;, confus, et au d&eacute;sespoir de ce qui arrive,&mdash;dit
+Obenreizer &agrave; Vendale.&mdash;Un malheur est arriv&eacute; &agrave; l'un de mes compatriotes.
+Il est seul; mon ami que voil&agrave; et moi, nous n'avons pas d'autre
+alternative que de nous rendre aupr&egrave;s de lui et de le secourir. Que
+puis-je vous dire pour m'excuser? Comment vous d&eacute;peindre mon
+d&eacute;sappointement de me voir ainsi priv&eacute; de l'honneur de votre
+compagnie?...</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta avec l'esp&eacute;rance visible que Vendale allait prendre son
+chapeau et se retirer. Mais celui-ci croyait enfin avoir saisi
+l'occasion d'un t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie,&mdash;dit-il,&mdash;ne vous d&eacute;solez pas si fort. J'attendrai
+ici votre retour avec le plus grand plaisir.</p>
+
+<p>Marguerite rougit vivement et alla s'asseoir devant son m&eacute;tier &agrave;
+tapisserie dans l'embrasure de la crois&eacute;e. Les yeux d'Obenreizer se
+couvrirent de leur nuage, un sourire quelque peu amer passa sur ses
+l&egrave;vres. Dire &agrave; Vendale qu'il n'esp&eacute;rait point rentrer de bonne heure,
+c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; risquer d'offenser un homme dont la bienveillance lui &eacute;tait
+d'une importance commerciale s&eacute;rieuse. Il accepta donc sa d&eacute;faite avec
+la meilleure gr&acirc;ce possible.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure!&mdash;s'&eacute;cria-t-il,&mdash;que de franchise!... que
+d'amiti&eacute;!... Comme c'est bien Anglais, cela!</p>
+
+<p>Il s'agitait fort, ayant l'air de chercher autour de lui un objet dont
+il avait apparemment besoin. Il disparut un moment par la porte qui
+s'ouvrait sur la pi&egrave;ce voisine, revint avec son chapeau et son paletot,
+annon&ccedil;a qu'il rentrerait aussit&ocirc;t qu'il le pourrait, pressa les coudes
+de Vendale, et sortit avec l'ami muet.</p>
+
+<p>Vendale se retourna vers la fen&ecirc;tra o&ugrave; Marguerite s'&eacute;tait assise.</p>
+
+<p>L&agrave;, comme s'il &eacute;tait tomb&eacute; du plafond ou sorti du parquet, l&agrave; dans son
+attitude sempiternelle, le visage tourn&eacute; vers le po&ecirc;le, se trouvait un
+obstacle inattendu, sous la forme de Madame Dor. Elle se souleva,
+regarda par-dessus sa large et plantureuse &eacute;paule, et retomba comme une
+masse sur sa chaise. Travaillait-elle? Oui. &Agrave; nettoyer les gants
+d'Obenreizer? Non. &Agrave; repriser ses bas.</p>
+
+<p>La situation devenait trop cruelle. Deux moyens se pr&eacute;sent&egrave;rent &agrave;
+l'esprit de Vendale. &Eacute;tait-il possible de se d&eacute;faire de Madame Dor, et
+de la fourrer dans son po&ecirc;le? Le po&ecirc;le ne pourrait la contenir. &Eacute;tait-il
+possible de traiter la bonne dame non plus comme une personne vivante,
+mais comme un objet mobilier? Pouvait-on, avec un effort d'intelligence,
+arriver &agrave; la consid&eacute;rer, par exemple, comme une commode, et sa coiffure
+de gaze noire comme un objet qu'on aurait laiss&eacute; tra&icirc;ner dessus par
+accident! Oui, l'on pouvait faire cet effort, et l'intelligence de
+Vendale le fit. Il alla prendre place dans l'enfoncement de la crois&eacute;e &agrave;
+l'ancienne mode, tout pr&egrave;s de Marguerite et de son m&eacute;tier. La commode
+fit un l&eacute;ger mouvement, mais ne le fit suivre d'aucune observation.
+Rappelez-vous ici qu'un gros meuble est difficile &agrave; remuer.</p>
+
+<p>Plus silencieuse et plus contrainte qu'&agrave; l'ordinaire, Marguerite &eacute;tait
+&eacute;mue. Ses belles couleurs s'effac&egrave;rent de ses joues; une &eacute;nergie
+fi&eacute;vreuse courut dans ses doigts; la jeune fille se pencha sur sa
+broderie, travaillant avec autant d'activit&eacute; que si elle travaillait
+pour vivre. Vendale n'&eacute;tait gu&egrave;re moins agit&eacute;; il sentait combien de
+m&eacute;nagements il fallait prendre pour amener doucement Marguerite &agrave;
+&eacute;couter son aveu, et &agrave; lui en faire un autre en &eacute;change. L'amour d'une
+jeune fille est chose d&eacute;licate, qu'il ne faut point traiter brusquement;
+aussi Vendale essaya-t-il d'abord d'un syst&egrave;me d'approches graduelles;
+il prit des d&eacute;tours et &eacute;couta d'un air soumis la voix qui, tout bas,
+l'avertissait d'&ecirc;tre plus circonspect. Adroitement, il ramena la m&eacute;moire
+de Marguerite vers le pass&eacute;, vers l'&eacute;poque de leur premi&egrave;re rencontre
+lorsqu'ils voyageaient en Suisse. Ils firent ainsi revivre entre eux les
+sensations d'autrefois, et les souvenirs de cet heureux temps qui
+n'&eacute;tait plus. Peu &agrave; peu la contrainte de Marguerite se dissipa; elle
+sourit, elle &eacute;couta Vendale; elle lui souriait et son aiguille devenait
+paresseuse. Elle fit plus d'un faux point dans son ouvrage. Cependant
+les deux jeunes gens se parlaient de plus en plus ouvertement &agrave; voix
+basse, leurs deux visages se penchaient l'un vers l'autre.</p>
+
+<p>Madame Dor se conduisit comme un ange. Pas une seule fois elle ne se
+retourna, ni ne souffla mot. Elle continuait &agrave; se d&eacute;battre avec les bas
+d'Obenreizer, les tenant serr&eacute;s sous son bras gauche et levant le bras
+droit vers le ciel. Il y eut pour les amoureux de d&eacute;licieux et
+indescriptibles moments, o&ugrave; Madame Dor paraissait vraiment &ecirc;tre assise
+sens dessus dessous et ne plus contempler que ses jambes, ses propres et
+respectables jambes qui s'agitaient en l'air. Ces mouvements
+ascensionnels se succ&eacute;daient, mais plus lentement, &agrave; mesure que les
+minutes s'&eacute;coulaient. En m&ecirc;me temps, sur la t&ecirc;te de Madame Dor, la gaze
+noire se balan&ccedil;ait, tombait en avant, revenait en arri&egrave;re. Un paquet de
+bas s'&eacute;chappa des genoux de la bonne dame et demeura sur le parquet; un
+&eacute;norme peloton de laine suivit les bas et s'en alla rouler sur la table.
+La coiffure de gaze entra de nouveau en danse. Un son &eacute;trange, qui
+ressemblait un peu au miaulement d'un gros chat, un peu au cri d'une
+planche de bois tendre qu'on rabote, s'&eacute;leva au-dessus des chuchotements
+de nos deux amoureux. C'est que la nature et Madame Dor s'&eacute;taient
+entendues ensemble pour le plus grand bonheur de Vendale; la vieille
+Suissesse, la meilleure des femmes, dormait.</p>
+
+<p>Marguerite se leva pour l'arracher aux douceurs de ce repos d'occasion.
+Vendale retint la jeune fille par le bras et la repoussa doucement vers
+sa chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Ne la d&eacute;rangez pas,&mdash;murmura-t-il.&mdash;J'ai longtemps attendu le moment
+de vous dire un secret. Laissez-moi parler enfin.</p>
+
+<p>Marguerite reprit sa place, elle essaya de reprendre son aiguille, mais
+ses yeux &eacute;taient couverts d'un voile et sa main tremblait.</p>
+
+<p>&mdash;Nous rappelions, tout &agrave; l'heure,&mdash;dit Vendale,&mdash;cet heureux temps o&ugrave;
+nous nous sommes rencontr&eacute;s et o&ugrave;, pour la premi&egrave;re fois, nous avons
+voyag&eacute; ensemble. Oh! j'ai un aveu &agrave; vous faire, Marguerite, je vous ai
+cach&eacute; quelque chose. Lorsque plus tard je vous parlai de ce premier
+voyage, je vous fis part de toutes les impressions que j'avais
+rapport&eacute;es en Angleterre, une seule except&eacute;e. Pouvez-vous deviner quelle
+&eacute;tait cette impression qui effa&ccedil;ait toutes les autres?</p>
+
+<p>Les yeux de Marguerite demeur&egrave;rent fix&eacute;s sur sa broderie, elle d&eacute;tourna
+son visage. De grands signes de trouble commenc&egrave;rent &agrave; se manifester sur
+son chaste corsage de velours noir, non loin des blanches r&eacute;gions dont
+la broche de filigrane fermait le passage. Elle ne r&eacute;pondit pas un mot.
+Et cependant Vendale insistait sans piti&eacute; pour obtenir une r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&mdash;Cette impression, que je rapportais de Suisse,&mdash;dit-il,&mdash;quelle
+&eacute;tait-elle?... Ne pouvez-vous la deviner?</p>
+
+<p>Cette fois, elle tourna les yeux vers lui. Un faible sourire effleurait
+ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;L'impression de la beaut&eacute; des montagnes, je pense,&mdash;dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... une &eacute;motion bien plus pr&eacute;cieuse que celle-l&agrave;!...</p>
+
+<p>&mdash;De la beaut&eacute; des lacs, alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, les lacs me sont devenus plus chers parce qu'ils me rappellent
+cette &eacute;motion qu'aucun mot ne peut rendre. J'aime les lacs, mais leur
+beaut&eacute; n'est pas si &eacute;troitement li&eacute;e &agrave; mon bonheur dans le pr&eacute;sent et &agrave;
+mes esp&eacute;rances d'avenir. C'est de vous que ce bonheur d&eacute;pend. Vous seule
+pouvez me rendre la vie aimable et belle, Marguerite, par un mot tomb&eacute;
+de vos l&egrave;vres. Je vous aime!...</p>
+
+<p>Le front de Marguerite se pencha lorsque Vendale lui prit la main. Il
+attira la jeune fille vers lui et la regarda. Des larmes s'&eacute;chappaient
+de ses beaux yeux c&eacute;lestes et roulaient doucement sur ses joues polies.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur Vendale,&mdash;dit-elle tristement,&mdash;il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien mieux de
+garder votre secret. Avez-vous oubli&eacute; la distance qui est entre nous? Ce
+que vous dites ne peut jamais... jamais &ecirc;tre....</p>
+
+<p>&mdash;Il ne peut y avoir de distance entre nous, que celle que vous
+creuserez vous-m&ecirc;me, Marguerite, en ne m'aimant point lorsque je vous
+aime. Il n'y a pas de plus haut rang que le v&ocirc;tre dans le royaume de la
+bont&eacute; et de la beaut&eacute;. Dites-moi, Marguerite, dites-moi tout bas ce seul
+petit mot que je vous demande et qui m'apprendra si vous voulez &ecirc;tre ma
+femme.</p>
+
+<p>Elle soupira.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez &agrave; votre famille,&mdash;murmura-t-elle,&mdash;et pensez &agrave; la mienne!</p>
+
+<p>Vendale l'attira de plus pr&egrave;s sur son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vous laissez arr&ecirc;ter par un obstacle comme
+celui-l&agrave;,&mdash;dit-il,&mdash;savez-vous ce que je croirai, Marguerite?... C'est
+que je vous ai offens&eacute;e.</p>
+
+<p>Marguerite tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne croyez pas cela!&mdash;s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>Ces mots n'&eacute;taient pas encore sortis de ses l&egrave;vres qu'elle comprit le
+sens que Vendale ne pouvait manquer de leur donner. Son aveu lui avait
+&eacute;chapp&eacute; malgr&eacute; elle; une rougeur charmante couvrit son visage; elle fit
+un effort pour se d&eacute;gager de l'embrassement du jeune homme; elle le
+regardait d'un air suppliant; elle essaya de parler, mais sa voix expira
+sur ses l&egrave;vres dans un baiser qu'il venait d'y imprimer.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi,&mdash;dit-elle,&mdash;laissez-moi me retirer, Monsieur Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez-moi George.</p>
+
+<p>Marguerite laissa la t&ecirc;te du jeune homme se reposer sur son sein. Son
+c&oelig;ur enfin s'&eacute;lan&ccedil;ait vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;George!&mdash;murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi que vous m'aimez.</p>
+
+<p>Ses bras enlac&egrave;rent le cou de George, sa bouche toucha la joue br&ucirc;lante
+du jeune homme, et elle murmura ces mots d&eacute;licieux:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime!</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence, bient&ocirc;t troubl&eacute; par le bruit de la porte
+de la maison qui s'ouvrait et se refermait. Ce bruit arriva par bonheur
+aux oreilles distraites des deux amants, dans le silence de cette soir&eacute;e
+d'hiver, et Marguerite se leva en sursaut.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi partir,&mdash;dit-elle,&mdash;c'est lui! Elle sortit pr&eacute;cipitamment
+de la chambre et toucha, en passant, l'&eacute;paule de Madame Dor. La bonne
+dame s'&eacute;veilla avec un ronflement terrible, regarda par-dessus son
+&eacute;paule gauche, par-dessus son &eacute;paule droite, puis sur ses genoux. Elle
+n'y d&eacute;couvrit ni bas, ni laine, ni aiguille. Cependant les pas
+d'Obenreizer retentissaient dans l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!&mdash;dit Madame Dor, s'adressant au po&ecirc;le.</p>
+
+<p>Vendale ramassa les bas et le peloton, et jeta le tout &agrave; Madame Dor.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!&mdash;r&eacute;p&eacute;ta-t-elle,&mdash;tandis que cette avalanche s'engloutissait
+dans son vaste giron.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit. Obenreizer entra. Du premier coup d'&oelig;il, il vit que
+Marguerite &eacute;tait absente.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! quoi!&mdash;s'&eacute;cria-t-il,&mdash;ma ni&egrave;ce s'est retir&eacute;e! Ma ni&egrave;ce n'est point
+rest&eacute;e pour vous faire compagnie, Monsieur Vendale. C'est impardonnable,
+je vais la ramener.</p>
+
+<p>Vendale l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Ne d&eacute;rangez pas Mademoiselle Obenreizer,&mdash;dit-il.&mdash;Je vois que vous
+&ecirc;tes revenu sans votre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Il est rest&eacute; aupr&egrave;s de notre compatriote pour le consoler. Une sc&egrave;ne &agrave;
+d&eacute;chirer le c&oelig;ur, Monsieur Vendale. Les p&eacute;nates au Mont de Pi&eacute;t&eacute;! Toute
+une famille plong&eacute;e dans les larmes! Nous nous sommes tous embrass&eacute;s en
+silence. Mon ami &eacute;tait le seul qui f&ucirc;t rest&eacute; ma&icirc;tre de lui!</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, il envoya chercher du vin.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je vous dire un mot en particulier, Monsieur Obenreizer?&mdash;lui
+demanda Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment.</p>
+
+<p>Obenreizer se tourna vers Madame Dor.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne et ch&egrave;re cr&eacute;ature, vous succombez au besoin de repos,&mdash;lui
+dit-il,&mdash;Monsieur Vendale vous excusera.</p>
+
+<p>Madame Dor se mit en route et n'accomplit pas, sans peine, le grand
+voyage du po&ecirc;le &agrave; son lit. Chemin faisant, elle laissa tomber un bas;
+Vendale le ramassa et ouvrit la porte &agrave; la bonne dame. Elle fit un pas
+en avant. Voil&agrave; encore un bas par terre! Vendale se baissa de nouveau et
+Obenreizer intervint avec force excuses, tout en lan&ccedil;ant &agrave; la vieille
+Suissesse certain regard qui acheva de la mettre en d&eacute;sordre. Cette
+fois, tous les bas roul&egrave;rent ensemble sur le parquet, et, frapp&eacute;e
+d'&eacute;pouvante, Madame Dor s'enfuit, tandis qu'Obenreizer balayait des deux
+mains tout le parquet avec fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Dor!&mdash;s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!</p>
+
+<p>On entendit un sifflement dans l'air et Madame Dor disparut sous une
+gr&ecirc;le de bas. Obenreizer ne se poss&eacute;dait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Que devez-vous penser, Monsieur Vendale,&mdash;s'&eacute;cria-t-il,&mdash;de ce
+d&eacute;plorable empi&eacute;tement des d&eacute;tails domestiques dans ma maison? Quant &agrave;
+moi, j'en rougis vraiment. Ah! nous commen&ccedil;ons mal la nouvelle ann&eacute;e:
+tout a &eacute;t&eacute; de travers ce soir. Asseyez-vous, je vous prie, et dites-moi
+ce que je puis vous offrir. Ne prouverons-nous point ensemble notre
+respect &agrave; une de vos grandes institutions Anglaises? Ma foi, mon &eacute;tude,
+&agrave; moi, toute mon &eacute;tude, c'est d'&ecirc;tre un joyeux compagnon. Je vous
+propose un grog.</p>
+
+<p>Vendale d&eacute;clina le grog, avec tout le respect voulu pour cette grande
+institution ironiquement c&eacute;l&eacute;br&eacute;e par Obenreizer.</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;sire vous parler d'une chose qui m'int&eacute;resse, plus qu'aucune
+autre au monde,&mdash;reprit-il.&mdash;Vous avez pu remarquer, d&egrave;s les premiers
+moments o&ugrave; nous nous sommes rencontr&eacute;s, l'admiration que m'a inspir&eacute;e
+votre charmante ni&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bon, Monsieur Vendale. Au nom de ma ni&egrave;ce, je vous remercie.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre avez-vous aussi observ&eacute; dans ces derniers temps que mon
+admiration pour Mademoiselle Obenreizer s'&eacute;tait chang&eacute;e en un sentiment
+plus profond... plus tendre?</p>
+
+<p>&mdash;L'appellerons-nous le sentiment de l'amiti&eacute;, Monsieur Vendale?</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-lui le nom d'amour... et vous serez plus pr&egrave;s de la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Obenreizer fit un bond hors de son fauteuil. Le battement &eacute;trange, &agrave;
+peine perceptible, qui &eacute;tait chez lui le plus s&ucirc;r indice d'une prochaine
+col&egrave;re, se fit voir sur ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes le tuteur de Mademoiselle Marguerite,&mdash;continua Vendale,&mdash;je
+vous demande de m'accorder la plus grande des faveurs, la main de votre
+ni&egrave;ce....</p>
+
+<p>Obenreizer retomba sur sa chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Vendale,&mdash;dit-il,&mdash;vous me p&eacute;trifiez.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai,&mdash;fit Vendale,&mdash;j'attendrai que vous soyez remis.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!&mdash;murmura Obenreizer,&mdash;un mot avant que je revienne &agrave; moi! Vous
+n'avez rien dit de tout ceci &agrave; ma ni&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ouvert mon c&oelig;ur tout entier &agrave; Mademoiselle Marguerite, et j'ai
+lieu d'esp&eacute;rer....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!&mdash;s'&eacute;cria Obenreizer,&mdash;vous avez fait une pareille demande &agrave; ma
+ni&egrave;ce sans avoir pris mon consentement.... Vous avez fait cela?</p>
+
+<p>Il frappa violemment sur la table et, pour la premi&egrave;re fois, perdit
+toute puissance sur lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle conduite est la v&ocirc;tre!&mdash;s'&eacute;cria-t-il,&mdash;et comment, d'homme
+d'honneur &agrave; homme d'honneur, pourriez-vous la justifier?</p>
+
+<p>&mdash;Ma justification est bien simple,&mdash;repartit Vendale sans se
+troubler;&mdash;c'est l&agrave; une de nos coutumes Anglaises. Or, vous professez
+une grande admiration pour les institutions et les habitudes de
+l'Angleterre. Je ne puis honn&ecirc;tement vous dire que je regrette ce que
+j'ai fait. Je me dois seulement &agrave; moi-m&ecirc;me de vous assurer que dans
+cette affaire je n'ai pas agi avec l'intention de vous manquer de
+respect. Ceci &eacute;tabli, puis-je vous prier de me dire franchement quelle
+objection vous &eacute;levez contre ma demande?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle objection?&mdash;dit Obenreizer, c'est que ma ni&egrave;ce et vous n'&ecirc;tes
+pas de la m&ecirc;me classe. Il y a in&eacute;galit&eacute; sociale. Ma ni&egrave;ce est la fille
+d'un paysan, vous &ecirc;tes le fils d'un gentleman. Vous me faites beaucoup
+d'honneur... beaucoup d'honneur,&mdash;reprit-il en revenant peu &agrave; peu &agrave; la
+politesse obs&eacute;quieuse dont il ne s'&eacute;tait jamais d&eacute;parti avant ce
+jour,&mdash;un honneur qui ne m&eacute;rite pas moins que toute ma reconnaissance;
+Mais je vous le dis, l'in&eacute;galit&eacute; est trop manifeste, et, de votre part,
+le sacrifice serait trop grand. Vous autres Anglais, vous &ecirc;tes une
+nation orgueilleuse. J'ai assez v&eacute;cu dans ce pays pour savoir qu'un
+mariage comme celui que vous me proposez serait un scandale. Pas une
+main ne s'ouvrirait devant votre paysanne de femme, et tous vos amis
+vous abandonneraient....</p>
+
+<p>&mdash;Un instant,&mdash;dit Vendale,&mdash;l'interrompant &agrave; son tour,&mdash;je puis bien
+pr&eacute;tendre en savoir autant sur mes compatriotes en g&eacute;n&eacute;ral, et sur mes
+amis en particulier, que vous-m&ecirc;me. Aux yeux de tous ceux dont l'opinion
+a quelque prix pour moi, ma femme m&ecirc;me serait la meilleure explication
+de mon mariage. Si je ne me sentais pas bien s&ucirc;r... remarquez que je dis
+bien s&ucirc;r... d'offrir &agrave; Mademoiselle Marguerite une situation qu'elle
+puisse accepter sans s'exposer &agrave; aucune humiliation, entendez-vous bien,
+aucune!... je ne demanderais pas sa main.... Y a-t-il un autre obstacle
+que celui-l&agrave;?... Avez-vous &agrave; me faire une autre objection qui me soit
+personnelle?</p>
+
+<p>Obenreizer lui tendit ses deux mains en forme de protestation courtoise.</p>
+
+<p>&mdash;Une objection qui vous soit personnelle!&mdash;dit-il,&mdash;cher monsieur,
+cette seule question est bien p&eacute;nible pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!&mdash;dit Vendale,&mdash;nous sommes tous deux des gens d'affaires. Vous
+vous attendez naturellement &agrave; me voir justifier devant vos yeux de mes
+moyens d'existence, je puis vous expliquer l'&eacute;tat de ma fortune en trois
+mots: j'ai h&eacute;rit&eacute; de mes parents vingt mille livres. Pour la moiti&eacute; de
+cette somme, je n'ai qu'un int&eacute;r&ecirc;t viager qui, si je meurs, sera
+r&eacute;versible sur ma veuve. Si je laisse des enfants le capital en sera
+partag&eacute; entre eux quand ils seront majeurs. L'autre moiti&eacute; de mon bien
+est &agrave; ma libre disposition. Je l'ai plac&eacute;e dans notre maison de
+commerce, que je vois prosp&eacute;rer chaque jour; cependant je ne puis en
+&eacute;valuer aujourd'hui les b&eacute;n&eacute;fices &agrave; plus de douze cents livres par an.
+Joignez &agrave; cela ma rente viag&egrave;re, c'est un total de quinze cents livres.
+Avez-vous quelque chose &agrave; dire &agrave; ce sujet contre moi?</p>
+
+<p>Obenreizer se leva, fit un tour dans la chambre. Il ne savait absolument
+plus que dire ni que faire.</p>
+
+<p>&mdash;Avant que je r&eacute;ponde &agrave; votre derni&egrave;re question,&mdash;dit-il,&mdash;apr&egrave;s un
+petit examen discret de lui-m&ecirc;me,&mdash;je vous demande la permission de
+retourner pour un moment aupr&egrave;s de Mademoiselle Obenreizer. J'ai conclu
+d'un mot que vous m'avez dit tout &agrave; l'heure qu'elle r&eacute;pondait &agrave; vos
+sentiments.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai,&mdash;fit Vendale,&mdash;j'ai l'inexprimable bonheur de savoir
+qu'elle m'aime.</p>
+
+<p>Obenreizer demeura d'abord silencieux. Le nuage couvrit ses prunelles,
+le battement imperceptible agita ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi quelques minutes,&mdash;dit-il avec sa politesse
+c&eacute;r&eacute;monieuse,&mdash;je voudrais parler &agrave; ma ni&egrave;ce.</p>
+
+<p>Puis il salua Vendale et quitta la chambre.</p>
+
+<p>Vendale, demeur&eacute; seul, se mit &agrave; rechercher la cause de ce refus
+inattendu qu'il rencontrait. Obenreizer l'avait constamment emp&ecirc;ch&eacute;
+depuis quelques mois de faire sa cour &agrave; Marguerite. Maintenant il
+s'opposait &agrave; un mariage si avantageux pour sa ni&egrave;ce, que son esprit
+ing&eacute;nieux m&ecirc;me ne pouvait trouver &agrave; l'encontre aucune raison s&eacute;rieuse.
+Incompr&eacute;hensible conduite que celle d'Obenreizer! Qu'est-ce que cela
+voulait dire?</p>
+
+<p>Pour se l'expliquer &agrave; lui-m&ecirc;me, Vendale descendit au fond des choses; il
+se souvint qu'Obenreizer &eacute;tait un homme de son &acirc;ge, et que Marguerite
+n'&eacute;tait sa ni&egrave;ce qu'&agrave; demi. Avec la prompte jalousie des amants, il se
+demanda s'il n'avait pas en m&ecirc;me temps devant lui un rival &agrave; redouter et
+un tuteur &agrave; conqu&eacute;rir. Cette pens&eacute;e ne fit que traverser son esprit; ce
+fut tout. La sensation du baiser de Marguerite qui br&ucirc;lait encore sa
+joue lui rappela qu'un mouvement de jalousie m&ecirc;me passag&egrave;re, &eacute;tait
+maintenant un outrage envers la jeune fille.</p>
+
+<p>En y r&eacute;fl&eacute;chissant bien, on pouvait croire qu'un motif personnel et d'un
+tout autre genre dictait &agrave; Obenreizer une conduite si surprenante. La
+gr&acirc;ce et la beaut&eacute; de Marguerite &eacute;taient de pr&eacute;cieux ornements pour ce
+petit m&eacute;nage. Elles donnaient du charme et de l'importance &agrave; la maison,
+des armes &agrave; Obenreizer pour subjuguer ceux dont il avait besoin, une
+certaine influence sur laquelle il pouvait toujours compter pour donner
+de l'attrait au logis et dont il pouvait user pour son int&eacute;rieur.
+&Eacute;tait-il homme &agrave; renoncer &agrave; tout cela sans compensation? Une alliance
+avec Vendale lui offrait, sans doute, certains avantages tr&egrave;s s&eacute;rieux.
+Mais il y avait &agrave; Londres des centaines d'hommes plus puissants, plus
+accr&eacute;dit&eacute;s que George, et peut-&ecirc;tre avait-il plac&eacute; son ambition et ses
+esp&eacute;rances plus haut!</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment m&ecirc;me o&ugrave; cette derni&egrave;re question traversait l'esprit de
+Vendale, Obenreizer reparut pour y r&eacute;pondre ou pour n'y point r&eacute;pondre,
+ainsi que la suite de ce r&eacute;cit va le d&eacute;montrer.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait fait un grand changement dans l'attitude et dans toute la
+personne d'Obenreizer; ses mani&egrave;res &eacute;taient bien moins assur&eacute;es; il y
+avait autour de ses l&egrave;vres tremblantes des signes manifestes d'un
+trouble profond et violent. Venait-il de dire quelque chose qui avait
+fait entrer le c&oelig;ur de Marguerite en r&eacute;volte? Venait-il de se heurter
+contre la volont&eacute; bien d&eacute;termin&eacute;e de la jeune fille? Peut-&ecirc;tre oui,
+peut-&ecirc;tre que non. S&ucirc;rement, il avait l'air d'un homme rebut&eacute; et
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de l'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai parl&eacute; &agrave; ma ni&egrave;ce,&mdash;dit-il,&mdash;Monsieur Vendale; l'empire que vous
+exercez sur sont esprit ne l'a pas enti&egrave;rement aveugl&eacute;e sur les
+inconv&eacute;nients sociaux de ce mariage?...</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je vous demander,&mdash;s'&eacute;cria Vendale,&mdash;si c'est l&agrave; le seul r&eacute;sultat
+de votre entrevue avec Mademoiselle Marguerite?</p>
+
+<p>Un &eacute;clair jaillit des yeux d'Obenreizer &agrave; travers le nuage.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous &ecirc;tes le ma&icirc;tre de la situation,&mdash;r&eacute;pondit-il d'un ton de
+soumission ironique,&mdash;la volont&eacute; de ma ni&egrave;ce et la mienne avaient
+coutume de n'en faire qu'une. Vous &ecirc;tes venu vous placer entre
+Mademoiselle Marguerite et moi; sa volont&eacute;, &agrave; pr&eacute;sent, est la v&ocirc;tre.
+Dans mon pays, nous savons quand nous sommes battus et nous nous rendons
+alors avec gr&acirc;ce... &agrave; de certaines conditions. Revenons &agrave; l'expos&eacute; de
+votre fortune.... Ce que je trouve &agrave; objecter contre vous, c'est une
+chose renversante et bien audacieuse pour un homme de ma condition
+parlant &agrave; on homme de la v&ocirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette chose renversante?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait l'honneur de me demander la main de ma ni&egrave;ce. Pour le
+moment... avec l'expression la plus vive de ma reconnaissance et de mes
+plus profonds respects... je d&eacute;cline cet honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous n'&ecirc;tes pas assez riche.</p>
+
+<p>Ainsi qu'Obenreizer l'avait pr&eacute;vu, Vendale demeura frapp&eacute; de surprise.
+Il &eacute;tait muet.</p>
+
+<p>&mdash;Votre revenu est de quinze cents livres,&mdash;poursuivit Obenreizer.&mdash;Dans
+ma mis&eacute;rable patrie, je tomberais &agrave; genoux devant ces quinze cents
+livres, et je m'&eacute;crierais que c'est une fortune princi&egrave;re. Mais, dans
+l'opulente Angleterre, je dis que c'est une modeste ind&eacute;pendance, rien
+de plus. Peut-&ecirc;tre serait-elle suffisante pour une femme de votre rang,
+qui n'aurait point de pr&eacute;jug&eacute;s &agrave; vaincre; ce n'est pas assez de moiti&eacute;
+pour une femme obscur&eacute;ment n&eacute;e, pour une &eacute;trang&egrave;re qui verrait toute la
+soci&eacute;t&eacute; en armes contre elle. Si ma ni&egrave;ce doit jamais vous &eacute;pouser, il
+lui faudra vraiment accomplir les travaux d'Hercule pour arriver &agrave;
+conqu&eacute;rir son rang dans le monde. Ce n'est peut-&ecirc;tre pas l&agrave; votre
+mani&egrave;re de voir, mais c'est la mienne. Je demande que ces travaux
+d'Hercule soient rendus aussi doux que possible &agrave; Mademoiselle
+Marguerite. Dites-moi, Monsieur Vendale, avec vos quinze cents livres,
+votre femme pourrait-elle avoir une maison dans un quartier &agrave; la mode?
+Un valet de pied pour ouvrir sa porte? Un sommelier pour verser le vin &agrave;
+sa table? Une voiture, des chevaux, et le reste?... Je vois la r&eacute;ponse
+sur votre figure, elle me dit: Non.... Tr&egrave;s bien. Un mot encore et j'ai
+fini. Prenez la g&eacute;n&eacute;ralit&eacute; des Anglaises, vos compatriotes, d'une
+&eacute;ducation soign&eacute;e et d'une gr&acirc;ce accomplie. N'est-il pas vrai qu'&agrave; leurs
+yeux, la dame qui a maison dans un quartier &agrave; la mode, valet de pied
+pour ouvrir sa porte, sommelier pour servir &agrave; sa table, voiture &agrave; la
+remise, chevaux &agrave; l'&eacute;curie, n'est-il pas vrai que cette dame a d&eacute;j&agrave;
+gagn&eacute; quatre &eacute;chelons dans l'estime de ses semblables. Cela n'est-il pas
+vrai, oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Arrivez au but,&mdash;dit Vendale;&mdash;vous envisagez tout ceci comme une
+question d'argent. Quel est votre prix?</p>
+
+<p>&mdash;Le plus bas prix auquel vous puissiez pourvoir votre femme de tous les
+avantages que je viens d'&eacute;num&eacute;rer et lui faire monter les quatre
+&eacute;chelons dont il s'agit. Doublez votre revenu, Monsieur Vendale; on ne
+peut vivre &agrave; moins en Angleterre avec la plus stricte &eacute;conomie. Vous
+disiez tout &agrave; l'heure que vous esp&eacute;riez beaucoup augmenter la valeur de
+votre maison. &Agrave; l'&oelig;uvre! Augmentez-la, cette valeur. Je suis bon
+diable, apr&egrave;s tout! Le jour o&ugrave; vous me prouverez que votre revenu est
+arriv&eacute; au chiffre de trois mille livres, demandez-moi l&agrave; main de ma
+ni&egrave;ce: elle est &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous fait part de cet arrangement &agrave; Mademoiselle Obenreizer?&mdash;fit
+Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, elle a encore un petit reste d'&eacute;gards pour moi, Monsieur
+Vendale. Elle accepte mes conditions. En d'autres termes, elle se soumet
+aux vues de son tuteur, qui la gardera sur le chemin du bonheur avec la
+sup&eacute;riorit&eacute; d'exp&eacute;rience qu'il a acquise dans la vie.</p>
+
+<p>Puis il se jeta dans un fauteuil; il &eacute;tait rentr&eacute; en pleine possession
+de sa joyeuse humeur. Envisageant la situation, cette fois il s'en
+croyait bien le ma&icirc;tre!</p>
+
+<p>Une franche revendication de ses int&eacute;r&ecirc;ts, une protestation vive et
+nette parut &agrave; Vendale inutile, au moins, en cet instant. Il n'en pouvait
+esp&eacute;rer rien de bon alors. Aussi se trouva-t-il muet, sans raison aucune
+pour s'y appuyer et pour se d&eacute;fendre. Ou les objections d'Obenreizer
+&eacute;taient le simple r&eacute;sultat de sa mani&egrave;re de voir en cette occasion, ou
+bien il diff&eacute;rait le mariage dans l'espoir de le rompre avec le temps.
+Dans cette alternative, Vendale jugea que toute r&eacute;sistance serait vaine.
+Il n'y avait pas d'autre rem&egrave;de &agrave; ce grand malheur que de se rendre en
+mettant les meilleurs proc&eacute;d&eacute;s de son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je proteste contre les conditions que vous m'imposez, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement,&mdash;fit Obenreizer;&mdash;j'ose dire qu'&agrave; votre place je
+protesterais tout comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant,&mdash;reprit Vendale,&mdash;j'accepte votre prix. Va pour trois
+mille livres. Dans ce cas, me sera t-il permis de faire deux conditions
+&agrave; mon tour: d'abord j'esp&egrave;re qu'il me sera permis de voir votre ni&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! voir ma ni&egrave;ce, c'est-&agrave;-dire lui inspirer autant d'impatience
+de se marier que vous en ressentez vous-m&ecirc;me.... En supposant que je vous
+dise: Non, cela ne vous sera point permis; vous chercheriez peut-&ecirc;tre &agrave;
+voir Mademoiselle Marguerite sans ma permission.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s r&eacute;solument.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable franchise! voil&agrave; encore qui est d&eacute;licieusement Anglais! Vous
+verrez donc Mademoiselle Marguerite... &agrave; de certains jours, quand nous
+aurons pris rendez-vous ensemble. Votre seconde condition?</p>
+
+<p>&mdash;Votre mani&egrave;re de penser relativement &agrave; l'insuffisance de mon revenu
+m'a caus&eacute; un grand &eacute;tonnement,&mdash;continua Vendale,&mdash;je d&eacute;sire d'&ecirc;tre
+assur&eacute; contre le retour de cet &eacute;tonnement et... de sa cause. Vos id&eacute;es
+actuelles sur les qualit&eacute;s d&eacute;sirables chez le mari de votre ni&egrave;ce
+peuvent encore se modifier. Vous exigez de moi aujourd'hui un revenu de
+trois mille livres. Puis-je &ecirc;tre assur&eacute; que dans l'avenir, &agrave; mesure que
+votre exp&eacute;rience de l'Angleterre s'agrandira, vos d&eacute;sirs ne se monteront
+pas plus haut?</p>
+
+<p>&mdash;En bon Anglais, vous doutez de ma parole.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous r&eacute;solu &agrave; vous en lier &agrave; la mienne, quand je viendrai vous
+dire: J'ai doubl&eacute; mon revenu? Si je ne me trompe, vous m'avez averti
+tout &agrave; l'heure que je devrais vous en fournir des preuves authentiques.</p>
+
+<p>&mdash;Bien jou&eacute;, Monsieur Vendale! Vous savez allier la vivacit&eacute; &eacute;trang&egrave;re
+avec la gravit&eacute; Anglaise. Recevez mes compliments. Voulez-vous aussi
+accepter ma parole &eacute;crite?...</p>
+
+<p>Il se leva, s'assit devant un pupitre plac&eacute; sur une table, &eacute;crivit
+quelques lignes, et pr&eacute;senta le papier &agrave; Vendale avec un profond salut.
+L'engagement qu'il venait de prendre &eacute;tait parfaitement explicite,
+sign&eacute;, dat&eacute; avec soin.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous satisfait de cette garantie?&mdash;demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis charm&eacute; de vous entendre me le dire. Ah! nous venons d'avoir
+notre petit assaut. En v&eacute;rit&eacute;, nous avons d&eacute;velopp&eacute; prodigieusement
+d'adresse des deux c&ocirc;t&eacute;s. Mais voil&agrave; nos affaires arrang&eacute;es pour le
+moment. Je n'ai pas de rancune, vous n'en avez pas davantage. Allons,
+Monsieur Vendale, une bonne poign&eacute;e de mains &agrave; l'Anglaise.</p>
+
+<p>Vendale tendit la main, bien qu'un peu &eacute;tourdi de ce passage subit chez
+Obenreizer d'une humeur &agrave; une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Quand puis-je esp&eacute;rer de revoir Mademoiselle Obenreizer?&mdash;demanda-t-il
+en se levant pour se retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi l'honneur de me rendre visite demain m&ecirc;me,&mdash;dit
+Obenreizer,&mdash;et nous r&eacute;glerons cela ensemble. Et prenez donc un grog
+avant de partir. Non?... bien... bien... nous r&eacute;serverons le grog pour
+le jour o&ugrave; vous aurez vos trois mille livres de revenu et serez pr&egrave;s
+d'&ecirc;tre mari&eacute;.... Ah! quand cela sera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait il y a quelques mois un inventaire de ma maison. Si les
+esp&eacute;rances que cet inventaire me donne se r&eacute;alisent, j'aurai doubl&eacute; mon
+revenu....</p>
+
+<p>&mdash;Et vous serez, mari&eacute;?&mdash;interrompit Obenreizer....</p>
+
+<p>&mdash;Et je serai mari&eacute; dans un an. Bonsoir!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Vendale_se_decide" id="Vendale_se_decide"></a><a href="#table">Vendale se d&eacute;cide.</a></h2>
+
+
+<p>Lorsque Vendale entra dans son bureau le lendemain matin, il &eacute;tait dans
+des dispositions toutes nouvelles. Le jeune homme ne trouvait plus
+insipide sa routine commerciale du Carrefour des &Eacute;clopp&eacute;s:</p>
+
+<p>Marguerite, d&eacute;sormais, &eacute;tait int&eacute;ress&eacute;e dans la maison. Tout le
+mouvement qu'y avait produit la mort de Wilding,&mdash;son associ&eacute; ayant
+alors d&ucirc; proc&eacute;der &agrave; une estimation exacte de la valeur de
+l'association,&mdash;la balance des registres, le compte des dettes,
+l'inventaire de l'ann&eacute;e, tout cela se transformait &agrave; pr&eacute;sent aux yeux de
+Vendale en une sorte de machine, une roulette indiquant les chances
+favorables ou d&eacute;favorables &agrave; son mariage. Apr&egrave;s avoir examin&eacute; les
+r&eacute;sultats que lui pr&eacute;sentait son teneur de livres et v&eacute;rifi&eacute; les
+additions et les soustractions faites par ses commis, Vendale tourna son
+attention vers le d&eacute;partement du prochain inventaire, et il envoya aux
+caves un messager qui demandait un rapport.</p>
+
+<p>Joey Laddle apparut bient&ocirc;t. Il passa la t&ecirc;te par la porte entreb&acirc;ill&eacute;e
+du cabinet; cet empressement donnait &agrave; penser que cette matin&eacute;e avait d&ucirc;
+voir quelque &eacute;v&eacute;nement extraordinaire. Il y avait un commencement de
+vivacit&eacute; dans les mouvements du gar&ccedil;on de cave; et quelque chose m&ecirc;me,
+qui ressemblait &agrave; de la gaiet&eacute;, se lisait sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?&mdash;demanda Vendale surpris,&mdash;quelque mauvaise nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;sirerais vous faire observer, mon jeune Monsieur Vendale, que je
+ne me suis jamais &eacute;rig&eacute; en proph&egrave;te....</p>
+
+<p>&mdash;Qui pr&eacute;tend cela?&mdash;fit Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun proph&egrave;te, si j'ai bien compris ce que j'ai entendu dire de cette
+profession, n'a jamais v&eacute;cu sous terre,&mdash;continua Joey.&mdash;Aucun proph&egrave;te
+n'a jamais pris le vin du matin au soir par les pores, pendant vingt
+ans. Lorsque j'ai dit &agrave; Monsieur Wilding, mon pauvre jeune d&eacute;funt
+ma&icirc;tre, qu'en changeant le nom de la maison, il en avait chang&eacute; la
+chance, me suis-je alors pos&eacute; en proph&egrave;te?... Non.... Et pourtant tout ce
+que j'ai dit est-il arriv&eacute;?... Oui.... Du temps de Pebbleson Neveu,
+Monsieur Vendale, on ne sut jamais ce que c'&eacute;tait qu'une erreur commise
+dans une lettre de consignation.... Eh bien, maintenant, en voici une. Je
+vous prie seulement de remarquer qu'elle est ant&eacute;rieure &agrave; la venue de
+Mademoiselle Marguerite dans cette maison; donc, il n'en faut point
+conclure que j'ai eu tort d'annoncer que les chansons de la jolie
+demoiselle devaient nous ramener la chance...&mdash;Lisez ceci, monsieur....
+Lisez,&mdash;reprit-il en indiquant du doigt un passage du rapport.&mdash;C'est
+une chose &eacute;trang&egrave;re &agrave; mon temp&eacute;rament que de d&eacute;crier la maison que je
+sers. Mais, en v&eacute;rit&eacute;, Monsieur George, un devoir imp&eacute;rieux me commande
+de vous &eacute;clairer en ce moment. Lisez.</p>
+
+<p>Vendale lut ce qui suit:</p>
+
+<p><i>Note concernant le Champagne Suisse.</i></p>
+
+<p><i>Une irr&eacute;gularit&eacute; a &eacute;t&eacute; d&eacute;couverte dans la derni&egrave;re consignation re&ccedil;ue
+del&agrave; maison Defresnier et C<sup>ie</sup>.</i></p>
+
+<p>Vendale s'arr&ecirc;ta et consulta son m&eacute;morandum.</p>
+
+<p>&mdash;Cette affaire date du temps de Wilding,&mdash;dit-il.&mdash;La r&eacute;colte avait &eacute;t&eacute;
+bonne; il l'avait prise tout enti&egrave;re Le Champagne Suisse a &eacute;t&eacute; une bonne
+op&eacute;ration, n'est-ce pas, Joey?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas qu'elle ait &eacute;t&eacute; mauvaise. Le vin aurait pu devenir
+malade dans les celliers de nos clients; il aurait pu se g&acirc;ter entre
+leurs mains. Mais je ne dis pas que dans les n&ocirc;tres l'affaire ait &eacute;t&eacute;
+mauvaise. Lisez, monsieur.</p>
+
+<p>Vendale reprit sa lecture.</p>
+
+<p><i>Nous trouvons que le nombre des caisses est conforme &agrave; la mention qui
+est faite sur nos livres. Mais six de ces caisses, qui pr&eacute;sentent,
+d'ailleurs, une l&eacute;g&egrave;re diff&eacute;rence dans la marque ont &eacute;t&eacute; ouvertes et
+contiennent du vin rouge au lieu de Champagne. Nous supposons que la
+similitude des marques (malgr&eacute; les l&eacute;g&egrave;res diff&eacute;rences dont il est
+question plus haut) auront caus&eacute; l'erreur commise &agrave; Neufch&acirc;tel. Cette
+erreur ne s'&eacute;tend pas &agrave; plus de six caisses.</i></p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout?&mdash;demanda Vendale en jetant la note loin de lui.</p>
+
+<p>Les yeux de Joey Laddle suivirent tristement le papier qui roulait sur
+le parquet.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise de vous voir prendre cela si peu &agrave; c&oelig;ur,
+monsieur,&mdash;dit-il.&mdash;Quoi qu'il arrive, ce sera toujours un soulagement
+pour vous de penser que vous n'en avez pas &eacute;t&eacute; attrist&eacute;. Souvent une
+erreur m&egrave;ne &agrave; une autre. Un homme laisse tomber par m&eacute;garde un petit
+morceau d'&eacute;corce d'orange sur le pav&eacute;; un autre homme marche dessus;
+voil&agrave; de la besogne pour l'h&ocirc;pital et un estropi&eacute; pour la vie. Je suis
+aise de voir que vous preniez si l&eacute;g&egrave;rement ce que je viens de vous
+apprendre. Au temps de Pebblesson et Co., nous n'eussions pas eu de
+tr&ecirc;ve jusqu'&agrave; la d&eacute;couverte de la chose. Loin de moi la pens&eacute;e de
+d&eacute;crier la maison, jeune Monsieur Vendale. Je vous souhaite de vous
+trouver toujours bien de cette mani&egrave;re d'agir. Et je vous dis cela sans
+offense, monsieur, sans offense....</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, Joey ouvrit la porte tout en jetant autour de lui un
+regard de mauvais augure avant de franchir le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Eh!&mdash;fit-il,&mdash;je suis m&eacute;lancolique et stupide, c'est vrai; mais je
+suis un vieux serviteur de Pebblesson Neveu, et je d&eacute;sire que vous vous
+trouviez bien de ces six caisses de vin rouge qui vous ont &eacute;t&eacute; donn&eacute;es
+pour d'autre vin... je le d&eacute;sire....</p>
+
+<p>Demeur&eacute; seul, Vendale se prit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai aussi bien d'&eacute;crire de suite, de peur de l'oublier.</p>
+
+<p>Il &eacute;crivit en ces termes:</p>
+
+<p><i>Chers Messieurs,</i></p>
+
+<p><i>Nous sommes en devoir de faire notre inventaire. Nous avons remarqu&eacute;
+une erreur dans la derni&egrave;re consignation de Champagne exp&eacute;di&eacute;e par votre
+maison &agrave; la n&ocirc;tre. Six de nos caisses contenaient du vin rouge, que nous
+vous renvoyons. La chose peut ais&eacute;ment se r&eacute;parer par l'envoi que vous
+nous ferez de six caisses de Champagne que vous nous renverrez,&mdash;si vous
+le pouvez,&mdash;sinon vous nous cr&eacute;diterez de la valeur de ces caisses sur
+la somme de cinq cents livres, r&eacute;cemment pay&eacute;es &agrave; vous par notre
+maison.</i></p>
+
+<p><i>Vos d&eacute;vou&eacute;s serviteurs,</i></p>
+
+<p><i>Wilding et Co.</i></p>
+
+<p>Cette lettre exp&eacute;di&eacute;e, ce sujet s'effa&ccedil;a rapidement de l'esprit de
+Vendale. Il avait &agrave; penser &agrave; d'autres choses plus int&eacute;ressantes sans
+doute. Le m&ecirc;me jour, il fit &agrave; Obenreizer la visite que celui-ci
+attendait. Il fut entendu que plusieurs soir&eacute;es seraient r&eacute;serv&eacute;es
+chaque semaine &agrave; ses entrevues avec Marguerite, toujours en pr&eacute;sence
+d'un tiers. Sur ce point Obenreizer insista poliment, mais avec un
+ent&ecirc;tement inflexible. La seule concession qu'il fit &agrave; Vendale fut de
+lui laisser le choix de cette tierce personne, et, confiant dans
+l'exp&eacute;rience acquise, le jeune homme choisit sans h&eacute;sitation
+l'excellente femme qui raccommodait les bas d'Obenreizer en dormant. En
+apprenant la responsabilit&eacute; qui allait peser sur elle, Madame Dor se
+montra fort agit&eacute;e. Elle attendit que les gens d'Obenreizer l'eussent
+quitt&eacute;e et regarda Vendale avec un clignement sournois de ses grosses
+paupi&egrave;res, et puis on se s&eacute;para.</p>
+
+<p>Le temps passait. Les heureuses soir&eacute;es aupr&egrave;s de Marguerite
+s'&eacute;coulaient trop rapidement. Dix jours apr&egrave;s qu'il avait &eacute;crit &agrave; la
+maison de Suisse, Vendale, un matin, trouva la r&eacute;ponse sur son pupitre
+avec les autres lettres apport&eacute;es par le courrier.</p>
+
+<p><i>Chers Messieurs,</i></p>
+
+<p><i>Nous vous pr&eacute;sentons nos excuses pour la petite erreur dont vous vous
+plaignez. En m&ecirc;me temps nous regrettons d'ajouter que les recherches
+dont cette erreur a &eacute;t&eacute; la cause nous ont amen&eacute;s &agrave; une d&eacute;couverte
+inattendue, car c'est une affaire des plus graves pour vous et pour
+nous.</i></p>
+
+<p><i>N'ayant plus de Champagne de la derni&egrave;re r&eacute;colte, nous pr&icirc;mes des
+arrangements pour cr&eacute;diter votre maison de la valeur des dix caisses que
+vous savez. Alors, et pour ob&eacute;ir &agrave; certaines formes que nous avons
+l'habitude d'observer, nous nous sommes renseign&eacute;s, aussi bien sur les
+livres de notre banquier que sur les n&ocirc;tres, et nous avons &eacute;t&eacute; surpris
+d'acqu&eacute;rir la certitude qu'aucun payement en argent de la nature de
+celui dont vous nous parlez ne peut &ecirc;tre arriv&eacute; en notre maison. Nous
+sommes &eacute;galement persuad&eacute;s qu'aucun versement &agrave; notre compte n'a &eacute;t&eacute;
+fait &agrave; la Banque.</i></p>
+
+<p><i>Il n'est pas n&eacute;cessaire, au point o&ugrave; en sont les choses, de vous
+fatiguer par des d&eacute;tails inutiles. Cet argent aura sans doute &eacute;t&eacute; vol&eacute;
+dans le trajet qu'il a d&ucirc; parcourir pour arriver de vos mains dans les
+n&ocirc;tres. Certaines particularit&eacute;s relatives &agrave; la fa&ccedil;on dont la fraude a
+&eacute;t&eacute; commise, nous am&egrave;nent &agrave; penser que le voleur peut avoir esp&eacute;r&eacute; se
+mettre en mesure de payer &agrave; nos banquiers la somme soustraite avant
+qu'on ne d&eacute;couvrit la soustraction en relevant les comptes de fin
+d'ann&eacute;e. Ce relev&eacute; ne doit &ecirc;tre fait que dans trois mois. Sans la
+circonstance actuelle, nous eussions pu ignorer jusqu'au bout le vol
+dont vous &ecirc;tes les victimes.</i></p>
+
+<p><i>Nous vous faisons part de ce dernier d&eacute;tail, qui vous d&eacute;montrera que
+nous n'avons pas affaire &agrave; un voleur ordinaire, et nous esp&eacute;rons que
+vous voudrez bien nous aider dans les recherches que nous allons
+commencer, en examinant tout d'abord le re&ccedil;u qui doit vous &ecirc;tre arriv&eacute;
+comme &eacute;manant de notre maison et qui ne peut &ecirc;tre qu'un faux. Ayez la
+bont&eacute; de vous assurer, en premier lieu, si la facture est enti&egrave;rement
+manuscrite ou si elle est imprim&eacute;e et num&eacute;rot&eacute;e. Dans ce dernier cas, on
+n'aurait eu &agrave; inscrire que le montant de la somme. Ce d&eacute;tail, futile en
+apparence, est, croyez-le, tr&egrave;s important.</i></p>
+
+<p><i>Nous attendons votre r&eacute;ponse avec la plus grande impatience, et
+demeurons avec estime et consid&eacute;ration vos serviteurs.</i></p>
+
+<p><i>Defresnier et C<sup>ie</sup>.</i></p>
+
+<p>Vendale posa la lettre sur le bureau et attendit quelques instants pour
+donner &agrave; son esprit le temps de se remettre du coup qui venait de le
+frapper. Au moment o&ugrave; il &eacute;tait pour lui d'une si pr&eacute;cieuse importance de
+voir augmenter le produit de sa maison, il perdait cinq cents livres. Ce
+fut &agrave; Marguerite qu'il pensa, tout en prenant une clef qui ouvrait une
+chambre de fer pratiqu&eacute;e dans la muraille, o&ugrave; les livres et les papiers
+de l'association &eacute;taient conserv&eacute;s. Il &eacute;tait encore l&agrave;, cherchant ce
+re&ccedil;u maudit, lorsqu'il tressaillit au son d'une voix qui lui parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon.... J'ai peur de vous avoir d&eacute;rang&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la voix d'Obenreizer.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pass&eacute; chez vous,&mdash;reprit le Suisse,&mdash;pour savoir si je ne peux
+vous &ecirc;tre utile &agrave; quelque chose. Des affaires personnelles m'obligent &agrave;
+me rendre pour quelques jours &agrave; Manchester et &agrave; Liverpool. Voulez-vous
+qu'en m&ecirc;me temps je m'y occupe des v&ocirc;tres? Je suis enti&egrave;rement &agrave; votre
+disposition, et, je puis &ecirc;tre le voyageur de la maison Wilding et Co....</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi pour quelques minutes,&mdash;dit Vendale,&mdash;nous causerons tout
+&agrave; l'heure.</p>
+
+<p>En disant cela, il continuait &agrave; fouiller les papiers et &agrave; examiner les
+registres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes arriv&eacute; &agrave; propos,&mdash;dit-il,&mdash;les offres de l'amiti&eacute; me sont
+plus pr&eacute;cieuses en ce moment que jamais, car j'ai re&ccedil;u ce matin de
+mauvaises nouvelles de Neufch&acirc;tel.</p>
+
+<p>&mdash;De mauvaises nouvelles!&mdash;s'&eacute;cria Obenreizer.</p>
+
+<p>&mdash;De Defresnier et C<sup>ie</sup>.</p>
+
+<p>&mdash;De Defresnier?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une somme d'argent que nous leur avons envoy&eacute;e a &eacute;t&eacute; vol&eacute;e. Je
+suis menac&eacute; d'une perte de cinq cents livres.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela?&mdash;dit Obenreizer.</p>
+
+<p>Mais en rentrant dans le bureau, Vendale aper&ccedil;ut son buvard qui venait
+de tomber par terre, et Obenreizer &agrave; genoux qui en ramassait le contenu.</p>
+
+<p>&mdash;Combien je suis maladroit,&mdash;s'&eacute;cria le Suisse.&mdash;Cette nouvelle que
+vous m'avez annonc&eacute;e m'a tellement surpris qu'en reculant....</p>
+
+<p>Il s'int&eacute;ressait si vivement &agrave; la r&eacute;union des diff&eacute;rents papiers tomb&eacute;s
+du buvard qu'il n'acheva point sa phrase.</p>
+
+<p>&mdash;Ne prenez pas tant de peine,&mdash;dit Vendale,&mdash;un commis fera cette
+besogne.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise nouvelle!&mdash;r&eacute;p&eacute;ta Obenreizer, qui continuait &agrave; ramasser les
+enveloppes et les lettres,&mdash;mauvaise nouvelle!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous lisiez la missive que je viens de recevoir,&mdash;continua
+Vendale,&mdash;vous verriez que j'ai bien raison de m'alarmer. Tenez! elle
+est l&agrave;, ouverte sur mon pupitre.</p>
+
+<p>Quant &agrave; lui, il continua ses recherches; une minute apr&egrave;s, il trouvait
+le faux re&ccedil;u. C'&eacute;tait bien le mod&egrave;le imprim&eacute; et num&eacute;rot&eacute; qu'indiquait la
+maison Suisse. Vendale prit note du num&eacute;ro et de la date. Apr&egrave;s avoir
+class&eacute; le re&ccedil;u et ferm&eacute; la chambre de fer, il eut le loisir de remarquer
+Obenreizer qui lisait la lettre de Defresnier, &agrave; l'autre bout de la
+chambre, dans l'enfoncement de la crois&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc aupr&egrave;s du feu. Vous grelottez de froid l&agrave;-bas, je vais
+sonner pour qu'on apporte du charbon.</p>
+
+<p>Obenreizer revint lentement au pupitre.</p>
+
+<p>&mdash;Marguerite sera aussi d&eacute;sol&eacute;e de cette nouvelle que moi-m&ecirc;me,&mdash;dit-il
+d'un ton amical;&mdash;qu'avez-vous l'intention de faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &agrave; la discr&eacute;tion de Defresnier et C<sup>ie</sup>,&mdash;r&eacute;pondit
+Vendale.&mdash;Dans l'ignorance absolue des circonstances qui ont accompagn&eacute;
+le vol, je ne puis que faire ce qu'ils me recommandent. Le re&ccedil;u que je
+tenais &agrave; l'instant est num&eacute;rot&eacute; et imprim&eacute;. Ils paraissent attacher &agrave; ce
+d&eacute;tail une importance particuli&egrave;re. Pourquoi?... Vous qui avez d&ucirc;
+acqu&eacute;rir une certaine connaissance de leurs affaires, tandis que vous
+&eacute;tiez dans leur maison, pouvez-vous me le dire?</p>
+
+<p>Obenreizer r&eacute;fl&eacute;chit.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'examinais le re&ccedil;u!&mdash;dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!&mdash;s'&eacute;cria Vendale, frapp&eacute; par le changement qui venait de s'op&eacute;rer
+sur sa physionomie.&mdash;Vous sentez-vous incommod&eacute;? Encore une fois,
+approchez-vous donc du feu. Vous avez l'air d'&ecirc;tre transi.... Oh!
+j'esp&egrave;re que vous n'allez, pas tomber malade.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais,&mdash;dit Obenreizer.&mdash;Peut-&ecirc;tre ai-je pris froid. Votre climat
+Anglais aurait bien fait d'&eacute;pargner l'un de ses admirateurs.... Mais,
+faites-moi voir le re&ccedil;u.</p>
+
+<p>Tandis que Vendale rouvrait la chambre de fer, Obenreizer prit une
+chaise et s'assit; il &eacute;tendit ses deux mains au-dessus de la flamme.</p>
+
+<p>&mdash;Ce re&ccedil;u!&mdash;s'&eacute;cria-t-il encore avec une vivacit&eacute; extraordinaire,
+lorsque Vendale reparut, tenant un papier &agrave; la main.</p>
+
+<p>Le portier, au m&ecirc;me instant, entrait avec une provision de charbon de
+terre; son ma&icirc;tre lui recommanda de faire un bon feu. L'homme ob&eacute;it avec
+un empressement funeste; il fit quelques pas en avant, et tandis qu'il
+enlevait le seau plein de charbon, il se prit un pied dans un pli de
+tapis. Il tr&eacute;bucha, tout le contenu du seau tomba dans la grille, la
+flamme en fut &eacute;touff&eacute;e tout net et un &eacute;norme flot de fum&eacute;e jaun&acirc;tre
+remplit la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Imb&eacute;cile!&mdash;murmura Obenreizer en lan&ccedil;ant sur le malheureux portier un
+regard, dont, apr&egrave;s tant d'ann&eacute;es, celui-ci se souvient encore.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous venir dans le bureau des commis?&mdash;demanda Vendale.&mdash;Il y a
+un po&ecirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine.</p>
+
+<p>Et il tendait la main. Et sa main tremblait.</p>
+
+<p>Vendale lui donna le re&ccedil;u. L'int&eacute;r&ecirc;t qu'Obenreizer paraissait prendre &agrave;
+cette affaire sembla s'&eacute;teindre aussi subitement que le feu m&ecirc;me, d&egrave;s
+qu'il fut le ma&icirc;tre de ce papier. Il ne fit qu'y jeter un coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Non,&mdash;dit-il,&mdash;je n'y comprends rien. D&eacute;sol&eacute; de ne pouvoir vous
+&eacute;clairer.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;crirai donc &agrave; Neufch&acirc;tel par le courrier de ce soir,&mdash;dit Vendale,
+en mettant le re&ccedil;u de c&ocirc;t&eacute; pour la seconde fois,&mdash;il nous faut attendre
+et voir ce qui arrivera.</p>
+
+<p>&mdash;Par le courrier de ce soir,&mdash;r&eacute;p&eacute;ta Obenreizer.&mdash;Voyons! vous aurez la
+r&eacute;ponse dans huit ou neuf jours. Je serai de retour auparavant. Si je
+puis vous &ecirc;tre utile comme voyageur de commerce, vous me le ferez
+savoir. En ce cas, vous m'enverriez des instructions &eacute;crites. Mes
+meilleurs remerciements.... Je suis tr&egrave;s curieux de conna&icirc;tre la r&eacute;ponse
+de Defresnier. Qui sait? Ce n'est peut-&ecirc;tre qu'une erreur. Courage, mon
+cher ami, courage.</p>
+
+<p>Il n'avait point du tout l'air press&eacute; quand il &eacute;tait arriv&eacute; dans la
+maison, et maintenant il saisissait son chapeau en toute h&acirc;te, il prit
+cong&eacute; de l'air d'un homme qui n'a pas un instant &agrave; perdre.</p>
+
+<p>Vendale se mit &agrave; marcher en r&eacute;fl&eacute;chissant dans les chambres.</p>
+
+<p>Sa premi&egrave;re impression sur Obenreizer s'&eacute;tait bien modifi&eacute;e durant ce
+nouvel entretien, et il se demandait s'il n'avait point commis la faute
+de le juger trop s&eacute;v&egrave;rement et trop vite. C'est qu'en v&eacute;rit&eacute; la surprise
+et les regrets du Suisse, en apprenant la f&acirc;cheuse nouvelle que la
+maison Wilding et Co. venait de recevoir, avaient un grand caract&egrave;re de
+franchise. On voyait bien que ces regrets &eacute;taient honn&ecirc;tement sentis, et
+l'expression qu'Obenreizer leur avait donn&eacute;e &eacute;tait bien loin de la
+simple et banale politesse d'usage. Ayant lui-m&ecirc;me &agrave; lutter contre des
+soucis personnels, souffrant peut-&ecirc;tre des premi&egrave;res atteintes d'un mal
+grave, il n'en avait pas moins eu dans cette circonstance l'air et le
+ton d'un homme qui d&eacute;plore du fond du c&oelig;ur ce qui arrive de mal &agrave; son
+ami. Jusque-l&agrave;, Vendale avait en vain essay&eacute; souvent de concevoir une
+opinion plus favorable du tuteur de Marguerite, et cela pour l'amour de
+Marguerite m&ecirc;me. Mais apr&egrave;s les t&eacute;moignages d'int&eacute;r&ecirc;t qu'Obenreizer
+venait de lui donner, il n'h&eacute;sitait plus &agrave; penser qu'il avait &eacute;t&eacute;
+injuste envers lui; tous les g&eacute;n&eacute;reux instincts de sa nature lui
+disaient qu'il s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; trop vite &agrave; de certains indices f&acirc;cheux.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait?&mdash;se disait-il,&mdash;je peux tr&egrave;s bien avoir mal lu sur la
+physionomie de cet homme.</p>
+
+<p>Le temps s'&eacute;coula de nouveau. Les heureuses soir&eacute;es pass&eacute;es avec
+Marguerite s'enfuyaient plus promptes. Le dixi&egrave;me jour &eacute;tait encore une
+fois arriv&eacute; depuis l'envoi de la seconde lettre de Vendale &agrave; Neufch&acirc;tel.
+La r&eacute;ponse vint.</p>
+
+<p><i>Cher Monsieur,</i></p>
+
+<p><i>Notre principal associ&eacute;, M. Defresnier, a &eacute;t&eacute; forc&eacute; de se rendre &agrave; Milan
+pour des affaires tr&egrave;s urgentes. En son absence et avec son enti&egrave;re
+participation et son aveu, je vous &eacute;cris de nouveau relativement &agrave; ces
+cinq cents livres disparues.</i></p>
+
+<p><i>Votre d&eacute;claration que le faux re&ccedil;u a &eacute;t&eacute; fait sur un mod&egrave;le imprim&eacute; et
+num&eacute;rot&eacute; nous a caus&eacute; une surprise et un chagrin inexprimables. &Agrave;
+l'&eacute;poque o&ugrave; cette fraude a &eacute;t&eacute; commise, il n'existait que trois clefs
+ouvrant le coffre-fort o&ugrave; nos mod&egrave;les sont renferm&eacute;s. Mon associ&eacute; avait
+une de ces clefs, j'en avais une autre, la troisi&egrave;me &eacute;tait aux mains
+d'une personne qui occupait alors chez nous un poste de confiance; nous
+aurions plut&ocirc;t song&eacute; &agrave; nous accuser nous-m&ecirc;mes qu'&agrave; &eacute;lever aucun soup&ccedil;on
+contre cette personne. Et cependant...</i></p>
+
+<p><i>Je ne puis aller jusqu'&agrave; vous dire pour le moment qui est cette
+personne; je ne vous le dirai point tant que je verrai l'ombre d'une
+chance pour elle de se tirer avec honneur de l'enqu&ecirc;te que nous allons
+commencer. Pardonnez-moi cette r&eacute;serve, car le motif en est louable.</i></p>
+
+<p><i>Le genre d'investigations que nous allons poursuivre est fort simple.
+Nous ferons comparer notre re&ccedil;u par des experts avec quelques sp&eacute;cimens
+d'&eacute;criture que nous avons en notre possession. Je ne puis vous adresser
+ces sp&eacute;cimens pour de certaines raisons que vous approuverez
+certainement lorsqu'elles vous seront connues. Je vous prie donc de
+m'envoyer le re&ccedil;u &agrave; Neufch&acirc;tel; et je fais suivre cette pri&egrave;re de
+quelques mots indispensables pour vous mettre sur vos gardes.</i></p>
+
+<p><i>Si la personne sur laquelle, nous faisons &agrave; regret placer nos soup&ccedil;ons
+est r&eacute;ellement celle qui a commis le faux, nous avons quelque motif de
+craindre que de certaines circonstances ne lui aient d&eacute;j&agrave; donn&eacute; l'&eacute;veil.
+La seule preuve contre cette personne est le re&ccedil;u qui est dans vos
+mains; elle remuera ciel et terre pour l'obtenir de vous et la d&eacute;truire.
+Je vous prie donc instamment de ne pas confier cette pi&egrave;ce &agrave; la poste.
+Envoyez-la-moi sans perdre de temps par un messager particulier et ne
+choisissez ce messager que parmi les gens qui sont depuis longtemps &agrave;
+votre service. Il faut aussi que ce soit un homme accoutum&eacute; aux voyages,
+parlant bien le Fran&ccedil;ais, un homme courageux, et un honn&ecirc;te homme. Vous
+devez le conna&icirc;tre assez bien pour ne pas craindre qu'il se laisse aller
+en route &agrave; aucun &eacute;tranger cherchant &agrave; lier connaissance avec lui. Ne
+d&icirc;tes qu'&agrave; lui, &agrave; lui seul la nature de cette affaire et la tournure
+qu'elle va prendre. Je vous engage &agrave; suivre l'interpr&eacute;tation litt&eacute;rale
+de tous ces avis que je vous donne, convaincu que l'arriv&eacute;e &agrave; bon port
+du faux re&ccedil;u en d&eacute;pend.</i></p>
+
+<p><i>Je n'ai plus &agrave; ajouter qu'une chose. C'est que votre promptitude &agrave; agir
+est de la plus haute importance. Il nous manque plusieurs de nos mod&egrave;les
+de re&ccedil;us et nous ne pouvons pr&eacute;voir quelles fraudes seront commises, si
+nous ne mettons la main sur le voleur!</i></p>
+
+<p><i>Votre d&eacute;vou&eacute; serviteur,</i></p>
+
+<p><i>Pour Defresnier et C<sup>ie</sup>,</i></p>
+
+<p class="droit">
+<i>Rolland</i></p>
+
+<p>Quel &eacute;tait donc celui qu'on soup&ccedil;onnait?</p>
+
+<p>Vendale pensa qu'il chercherait inutilement &agrave; le deviner. Mais qui
+pouvait-il bien envoyer &agrave; Neufch&acirc;tel avec le re&ccedil;u? Certes il n'&eacute;tait pas
+difficile de trouver au Carrefour des &Eacute;clopp&eacute;s un homme courageux et
+honn&ecirc;te. Mais o&ugrave; &eacute;tait l'homme accoutum&eacute; aux voyages, parlant le
+Fran&ccedil;ais, et sur qui l'on pourrait r&eacute;ellement compter pour tenir &agrave;
+distance tout &eacute;tranger qui voudrait lier connaissance avec lui pendant
+la route? Vendale n'avait r&eacute;ellement qu'un seul compagnon sous la main,
+qui r&eacute;unit toutes les conditions dans sa personne. C'&eacute;tait lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Un grand sacrifice sans doute que de quitter sa maison, un plus grand
+sacrifice encore que de quitter Marguerite. Mais apr&egrave;s tout, il
+s'agissait de cinq cents livres et Rolland insistait si positivement sur
+l'interpr&eacute;tation <i>litt&eacute;rale</i> des d&eacute;marches par lui conseill&eacute;es, qu'il ne
+fallait point h&eacute;siter &agrave; lui ob&eacute;ir. Plus Vendale r&eacute;fl&eacute;chissait, plus la
+n&eacute;cessit&eacute; de son d&eacute;part lui apparaissait clairement.</p>
+
+<p>&mdash;Partons!...&mdash;soupira-t-il.</p>
+
+<p>Comme il remettait le re&ccedil;u et la nouvelle lettre sous clef, certaine
+association d'id&eacute;e lui vint qui lui rappela Obenreizer. Il pensa qu'avec
+l'aide de celui-ci, il lui deviendrait bien plus facile de deviner quel
+pouvait &ecirc;tre le voleur; Obenreizer pouvait le lui faire conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Cette pens&eacute;e avait &agrave; peine travers&eacute; son esprit que la porte s'ouvrit et
+qu'Obenreizer entra.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a dit dans Soho Square qu'on attendait votre retour dans la
+soir&eacute;e d'hier,&mdash;lui dit Vendale en lui souhaitant la
+bienvenue.&mdash;Avez-vous fait de bonnes affaires en province?... &Ecirc;tes-vous
+mieux portant?</p>
+
+<p>&mdash;Mille gr&acirc;ces,&mdash;r&eacute;pondit Obenreizer,&mdash;j'ai fait admirablement mes
+affaires.&mdash;Je suis bien!... tr&egrave;s bien!... Et maintenant, quelles
+nouvelles? Avez-vous des lettres de Suisse?</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre bien extraordinaire,&mdash;dit Vendale,&mdash;L'affaire a pris une
+tournure nouvelle, et l'on me recommande de Neufch&acirc;tel le plus profond
+secret sur les mesures que nous allons adopter. Ce secret doit &ecirc;tre
+gard&eacute; vis-&agrave;-vis de tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Sans en excepter personne?&mdash;demanda Obenreizer.</p>
+
+<p>Et tout en r&eacute;p&eacute;tant: &laquo;Personne,&raquo; il se retira d'un air pensif du c&ocirc;t&eacute; de
+la crois&eacute;e, &agrave; l'autre bout de la chambre, regarda pendant un moment dans
+la rue; puis tout &agrave; coup, revenant &agrave; Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;S&ucirc;rement, ils ont perdu la m&eacute;moire,&mdash;dit-il,&mdash;puisqu'ils ne font pas
+m&ecirc;me une exception en ma faveur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Rolland qui m'&eacute;crit,&mdash;r&eacute;pliqua Vendale,&mdash;comme vous le dites, il
+doit avoir perdu la m&eacute;moire. Ce c&ocirc;t&eacute; de l'affaire m'&eacute;chappait
+compl&egrave;tement. Je souhaitais de vous voir et de vous consulter au moment
+m&ecirc;me o&ugrave; vous &ecirc;tes entr&eacute;. Je suis pourtant li&eacute; par une d&eacute;fense formelle,
+mais je ne puis croire qu'elle vous concerne. Tout cela est bien
+f&acirc;cheux.</p>
+
+<p>Les yeux d'Obenreizer, couverts de leur nuage, se fix&egrave;rent sur Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre est-ce bien plus que f&acirc;cheux,&mdash;dit-il.&mdash;Je suis venu ce
+matin, non seulement pour avoir des nouvelles, mais pour m'offrir &agrave; vous
+comme interm&eacute;diaire ou comme messager. Le croirez-vous? J'ai re&ccedil;u des
+lettres qui m'obligent &agrave; me rendre en Suisse sans tarder. J'aurais pu me
+charger des pi&egrave;ces et documents de cette affaire et les remettre &agrave;
+Defresnier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien l'homme qu'il me fallait,&mdash;fit Vendale.&mdash;Il n'y a pas
+cinq minutes que cherchant autour de moi et ne trouvant personne qui p&ucirc;t
+me remplacer dans le voyage, j'avais r&eacute;solu de l'entreprendre
+moi-m&ecirc;me.... Laissez-moi relire cette lettre.</p>
+
+<p>Il ouvrit la chambre de fer pour y reprendre la lettre. Obenreizer jeta
+un coup d'&oelig;il rapide autour de lui pour bien s'assurer qu'ils &eacute;taient
+seuls, le suivit &agrave; deux pas de distance, et sembla le mesurer du regard.
+Vraiment, Vendale &eacute;tait plus grand que lui et sans doute plus fort.
+Obenreizer recula et s'approcha de la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Vendale pendant ce temps, lisait pour la troisi&egrave;me fois le dernier
+paragraphe de la lettre. Il y avait l&agrave; un avis tr&egrave;s clair et la derni&egrave;re
+phrase demandait au jeune n&eacute;gociant de suivre cet avis &agrave; la lettre.</p>
+
+<p>D'un c&ocirc;t&eacute; une grosse somme d'argent en jeu, de l'autre un terrible
+soup&ccedil;on &agrave; &eacute;claircir. Vendale comprit que s'il agissait &agrave; sa guise et si
+quelque &eacute;v&eacute;nement arrivait ensuite et d&eacute;jouait toutes les mesures
+prises, la faute lui en serait imput&eacute;e, le bl&acirc;me retomberait sur lui
+seul. En sa qualit&eacute; d'homme d'affaires, il n'avait vraiment qu'un parti
+&agrave; suivre. Il remit la lettre sous clef.</p>
+
+<p>&mdash;Quel ennui!&mdash;dit-il &agrave; Obenreizer.&mdash;Il y a sans doute ici de la part de
+Rolland un oubli inconcevable et qui me met dans une sotte et fausse
+position vis-&agrave;-vis de vous. Que dois-je faire? Il me semble qu'ayant un
+si grand int&eacute;r&ecirc;t dans cette f&acirc;cheuse aventure dont j'ignore tous les
+d&eacute;tails, je n'ai pas la libert&eacute; de ne pas ob&eacute;ir aux injonctions de mon
+correspondant et que je dois au contraire m'y conformer sans r&eacute;sistance.
+Vous me comprendrez certainement. Vous me voyez esclave des ordres que
+je re&ccedil;ois, et je ne peux assez vous dire combien j'aurais &eacute;t&eacute; heureux,
+en cette occasion, d'accepter vos services....</p>
+
+<p>&mdash;N'en parlons plus,&mdash;dit Obenreizer.&mdash;&Agrave; votre place, je n'agirais pas
+diff&eacute;remment. Je ne suis donc point du tout offens&eacute; de votre conduite,
+et je vous remercie pour le compliment que vous me faites.... Bah! nous
+serons au moins compagnons de voyage. Vous partez avec moi aujourd'hui
+m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui. Mais il faut, cela va sans dire, que je voie Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment. Voyez-la ce soir. Vous me prendrez au passage et nous nous
+rendrons ensemble au chemin de fer. Nous partirons &agrave; huit heures par le
+train poste.</p>
+
+<p>&mdash;Par le train poste,&mdash;dit Vendale.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait plus tard que Vendale ne le croyait, lorsqu'il arriva &agrave; la
+maison de Soho Square. Les affaires suscit&eacute;es par ce d&eacute;part pr&eacute;cipit&eacute;
+avaient surgi devant lui par douzaines. Toutes sortes d'obligations
+qu'il ne pouvait n&eacute;gliger le forc&egrave;rent de se r&eacute;signer &agrave; cette cruelle
+perte d'un temps si court et si pr&eacute;cieux qu'il voulait consacrer &agrave;
+Marguerite. &Agrave; sa grande surprise et &agrave; son extr&ecirc;me joie, elle &eacute;tait seule
+dans le salon lorsqu'il entra.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons que peu d'instants &agrave; nous, George&mdash;dit-elle,&mdash;mais gr&acirc;ce
+&agrave; la bont&eacute; de Madame Dor nous pouvons au moins les passer tous deux
+seuls ensemble.</p>
+
+<p>Elle lui jeta les bras autour du cou.</p>
+
+<p>&mdash;George,&mdash;lui dit-elle tout bas,&mdash;avez-vous fait quelque chose qui ait
+pu blesser Monsieur Obenreizer?</p>
+
+<p>&mdash;Moi!&mdash;s'&eacute;cria Vendale stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous,&mdash;dit-elle,&mdash;il faut que je vous parle bien bas.
+Rappelez-vous le petit portrait photographi&eacute; que vous m'avez donn&eacute;?
+Cette apr&egrave;s-midi, je ne sais comment il le trouva sur la chemin&eacute;e. Il le
+prit, le regarda, et moi, je voyais son visage dans ce miroir.... Ah! je
+suis s&ucirc;re que vous l'avez offens&eacute;. Il est vindicatif, implacable, et
+aussi muet qu'une tombe. Ne partez pas avec lui.... George... ne partez
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher amour,&mdash;r&eacute;pondit Vendale,&mdash;vous vous laissez &eacute;garer par votre
+imagination. Jamais Obenreizer et moi n'avons &eacute;t&eacute; meilleurs amis qu'&agrave;
+pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Avant que Marguerite n'e&ucirc;t pu r&eacute;pondre, un pas sonore et le poids d'un
+corps majestueux firent trembler le parquet de la pi&egrave;ce voisine, et
+Madame Dor apparut.</p>
+
+<p>&mdash;Obenreizer,&mdash;dit-elle.</p>
+
+<p>Puis elle se laissa tomber lourdement sur une chaise, &agrave; sa place
+ordinaire, devant le po&ecirc;le.</p>
+
+<p>Obenreizer entra avec un sac de courrier qu'il portait en bandouli&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous pr&ecirc;t?&mdash;demanda-t-il &agrave; Vendale&mdash;Puis-je porter quelque chose
+pour vous?... Eh quoi! n'avez-vous point un sac de voyage? Je viens d'en
+acheter un. Regardez. Ici est la poche aux papiers. Elle est &agrave; votre
+service.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie,&mdash;dit Vendale,&mdash;je n'ai qu'un seul papier important,
+je suis forc&eacute; de ne pas m'en dessaisir et il est l&agrave;, il doit rester l&agrave;,
+jusqu'&agrave; ce que nous arrivions &agrave; Neufch&acirc;tel.</p>
+
+<p>Vendale, en m&ecirc;me temps, touchait la poche de son habit. Il sentit la
+main de Marguerite qui pressait la sienne. La jeune fille examinait
+Obenreizer jusqu'au fond de l'&acirc;me. Mais d&eacute;j&agrave; celui-ci s'&eacute;tait retourn&eacute;
+vers Madame Dor, et prenait cong&eacute; de la bonne dame.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, ma ch&egrave;re Marguerite,&mdash;s'&eacute;cria t-il en revenant vers sa pupille
+p&acirc;le et &eacute;pouvant&eacute;e.&mdash;Allons, Vendale, &ecirc;tes-vous pr&ecirc;t, enfin? En route!
+En route! mon ami, pour Neufch&acirc;tel!</p>
+
+<p>Il frappa l&eacute;g&egrave;rement Vendale &agrave; la poitrine, &agrave; la place o&ugrave; &eacute;tait la poche
+qui contenait le re&ccedil;u et sortit le premier.</p>
+
+<p>Le dernier regard de Vendale fut pour Marguerite.</p>
+
+<p>Les derniers mots de la jeune fille furent ceux-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Ne partez pas!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="TROISIEME_ACTE" id="TROISIEME_ACTE"></a><a href="#table">TROISI&Egrave;ME ACTE.</a></h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Dans_la_vallee" id="Dans_la_vallee"></a><a href="#table">Dans la vall&eacute;e.</a></h2>
+
+
+<p>On &eacute;tait alors au milieu du mois de F&eacute;vrier, l'hiver &eacute;tait des plus
+rigoureux et les chemins mauvais pour les voyageurs, si mauvais qu'en
+arrivant &agrave; Strasbourg, Vendale et Obenreizer trouv&egrave;rent les meilleurs
+h&ocirc;tels absolument vides. Les quelques personnes qu'ils avaient
+rencontr&eacute;es en route et qui se rendaient pour affaires dans l'int&eacute;rieur
+de la Suisse renon&ccedil;aient &agrave; leur voyage et revenaient sur leurs pas.</p>
+
+<p>Les chemins de fer qui conduisent aujourd'hui les touristes dans ce beau
+pays &eacute;taient encore en ce temps-l&agrave; pour la plupart inachev&eacute;s. Les lignes
+exploit&eacute;es, sem&eacute;es d'orni&egrave;res profondes, &eacute;taient impraticables, et
+partout l'hiver avait interrompu les communications. Partout on
+n'entendait qu'histoires de voyageurs arr&ecirc;t&eacute;s en chemin par des
+accidents dont on exag&eacute;rait la gravit&eacute;, sans doute. Cependant, comme la
+voie de B&acirc;le restait libre, la r&eacute;solution de Vendale de poursuivre sa
+route n'en fut nullement troubl&eacute;e.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la r&eacute;solution d'Obenreizer, elle fut la m&ecirc;me que celle de
+Vendale.</p>
+
+<p>Il se voyait aux abois, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, perdu, il lui fallait &agrave; tout prix
+an&eacute;antir la preuve que Vendale portait avec lui, d&ucirc;t-il pour cela
+an&eacute;antir Vendale lui-m&ecirc;me!</p>
+
+<p>Menac&eacute; d'une ruine certaine, enferm&eacute; dans un cercle que l'activit&eacute; de
+Vendale resserrait d'heure en heure autour de lui, Obenreizer ha&iuml;ssait
+son compagnon avec la f&eacute;rocit&eacute; d'une b&ecirc;te fauve. De tout temps il avait
+nourri de mauvaises pens&eacute;es contre le jeune n&eacute;gociant. &Eacute;tait-ce la
+sourde rancune du paysan contre le gentleman? &Eacute;tait-ce le contraste de
+sa nature avec cette nature franche et g&eacute;n&eacute;reuse? &Eacute;tait-ce la beaut&eacute; de
+Vendale? &Eacute;tait-ce le bonheur qu'il avait eu de se faire aimer de
+Marguerite? &Eacute;taient-ce toutes ces causes r&eacute;unies ensemble? Il le
+ha&iuml;ssait, il l'avait ha&iuml; d&egrave;s qu'il l'avait vu. &Agrave; pr&eacute;sent, il le
+regardait comme celui qui le conduisait &agrave; sa perte. Et cette pens&eacute;e
+redoublait la fureur de sa haine.</p>
+
+<p>Vendale, au contraire, qui, si souvent, avait lutt&eacute; contre lui-m&ecirc;me pour
+se d&eacute;fendre de cette instinctive et vague m&eacute;fiance qu'Obenreizer lui
+avait inspir&eacute;e si longtemps, se regardait &agrave; pr&eacute;sent comme oblig&eacute;
+d'effacer de son esprit jusqu'&agrave; la trace de ce sentiment involontaire.
+Il se disait qu'Obenreizer &eacute;tait le tuteur de Marguerite, qu'il vivait
+avec lui d&eacute;sormais dans les termes d'une amiti&eacute; v&eacute;ritable, que c'&eacute;tait
+lui qui, de son plein gr&eacute;, avait voulu &ecirc;tre son compagnon de route sans
+avoir aucun motif int&eacute;ress&eacute; &agrave; partager les fatigues et les dangers d'un
+tel voyage....</p>
+
+<p>&Agrave; toutes ces raisons, qui plaidaient si fortement en faveur
+d'Obenreizer, le hasard vint en ajouter une autre, lorsqu'ils arriv&egrave;rent
+&agrave; B&acirc;le, apr&egrave;s un trajet deux fois plus long que de coutume.</p>
+
+<p>Ils avaient fini de d&icirc;ner fort tard, et ils &eacute;taient seuls dans une
+chambre d'auberge. Le Rhin coulait au pied de la maison, profond,
+rapide, bruyant, grossi par les neiges. Vendale &eacute;tait nonchalamment
+&eacute;tendu sur un canap&eacute;. Obenreizer marchait de long en large, s'arr&ecirc;tait
+par moment devant la fen&ecirc;tre, regardait, dans les eaux noires, le reflet
+tortueux des feux de la ville et peut-&ecirc;tre se disait-il:</p>
+
+<p>&mdash;Si je pouvais l'y jeter!</p>
+
+<p>Puis il reprenait sa promenade &agrave; travers la chambre, les yeux baiss&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; le volerai-je, si je le peux?... O&ugrave; le tuerai-je, s'il le faut?...</p>
+
+<p>Et le fleuve roulait, roulait, semblant r&eacute;p&eacute;ter ces paroles comme un
+refrain de mort, dont le bruit devint si distinct aux oreilles du Suisse
+qu'il s'arr&ecirc;ta brusquement encore une fois, pensant qu'il ferait mieux
+de se parler &agrave; lui-m&ecirc;me de toute autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; le volerai-je, si je le peux?... O&ugrave; le tuerai-je, s'il le faut?...</p>
+
+<p>Obenreizer changea tout &agrave; coup de refrain.</p>
+
+<p>&mdash;Le Rhin mugit ce soir,&mdash;dit-il en songeant,&mdash;comme la vieille cascade
+de chez nous. Je vous ai d&eacute;j&agrave; parl&eacute; de cette cascade que ma m&egrave;re
+montrait aux voyageurs. Le bruit en changeait selon le temps qu'il
+faisait, ainsi que celui de toutes les chutes d'eau et de toutes les
+eaux courantes. Lorsque je devins apprenti chez l'horloger, ce murmure,
+je me le rappelle, me poursuivait encore et semblait me dire: &laquo;Qui
+es-tu, petit malheureux? Pauvre petit infortun&eacute;, qui es-tu?&raquo; D'autres
+fois, lorsque le bruit devenait plus sourd et annon&ccedil;ait un orage pr&egrave;s
+d'&eacute;clater, je croyais entendre ces mots: &laquo;Boum! boum! battez-le!
+battez-le!&raquo; C'est ce que criait ma m&egrave;re quand elle se mettait en col&egrave;re
+contre moi... si tant est qu'elle f&ucirc;t ma m&egrave;re!...</p>
+
+<p>&mdash;Si tant est...&mdash;r&eacute;pliqua Vendale, qui changea brusquement de
+posture,&mdash;si tant est qu'elle f&ucirc;t votre m&egrave;re!... Pourquoi dites-vous
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Que sais-je?&mdash;r&eacute;p&eacute;ta Obenreizer avec un geste d'indiff&eacute;rence;&mdash;que
+puis-je vous dire?... ma naissance est si obscure. Par exemple, j'&eacute;tais
+encore tr&egrave;s jeune, un petit enfant, que tout le reste de ma famille,
+hommes et femmes, &eacute;taient presque vieux. Tout est donc possible &agrave;
+croire....</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous jamais dout&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai d&eacute;j&agrave; dit, une fois, que je doutais de mon p&egrave;re et de ma
+m&egrave;re,&mdash;r&eacute;pliqua le Suisse.&mdash;Mais enfin, je suis de ce monde, n'est-il
+pas vrai? Je fais partie de la cr&eacute;ation, et si je ne suis point issu
+d'une bonne famille, qu'importe!</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, &ecirc;tes-vous bien Suisse?&mdash;lui demanda Vendale, qui ne le
+quittait plus des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment le saurais-je?&mdash;fit Obenreizer, en s'arr&ecirc;tant brusquement.</p>
+
+<p>Il jeta par-dessus l'&eacute;paule un regard ind&eacute;finissable &agrave; son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on vous demandait: &Ecirc;tes-vous Anglais? Comment pourriez-vous
+r&eacute;pondre?... Comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Par ce qui m'a &eacute;t&eacute; dit depuis mon enfance.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de cette fa&ccedil;on, je suis aussi &eacute;clair&eacute; sur moi que vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis,&mdash;ajouta Vendale, suivant sa pens&eacute;e,&mdash;par mes premiers
+souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi; j'en sais donc autant sur Obenreizer que vous en savez sur
+Vendale... si cela s'appelle savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes donc pas content de ce que vous savez, et tout cela ne
+vous suff&icirc;t point?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien que cela me suffise et que je sois content. Quand on a
+dit: &laquo;il faut&raquo;, on a tout dit sur notre petite terre. Deux mots bien
+courts mais plus forts que tous les raisonnements et que toutes les
+phrases!</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes n&eacute; dans la m&ecirc;me ann&eacute;e que ce pauvre Wilding, vous &eacute;tiez du
+m&ecirc;me &acirc;ge,&mdash;dit Vendale, en le regardant encore d'un air pensif, tandis
+qu'Obenreizer recommen&ccedil;ait &agrave; marcher dans l'appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, du m&ecirc;me &acirc;ge.</p>
+
+<p>Obenreizer &eacute;tait-il donc celui que Wilding avait cherch&eacute;? Dans cette
+th&eacute;orie sur l'&eacute;troitesse du monde, qui revenait sans cesse sur ses
+l&egrave;vres, n'y avait-il pas un sens plus subtil qu'il n'en avait l'air?</p>
+
+<p>Cette lettre de Suisse qui le recommandait &agrave; la maison Wilding et Co.,
+n'avait-elle suivi de si pr&egrave;s la r&eacute;v&eacute;lation de Madame Goldstraw que
+parce que l'enfant, victime de l'erreur et de l'injustice, allait
+para&icirc;tre?</p>
+
+<p>Que de profondeurs dans cette vie qui restaient insondables! Quoi de
+plus curieux aussi que le hasard ou l'encha&icirc;nement de sentiments et de
+devoirs qui avait &eacute;tabli entre Obenreizer et Vendale une cordialit&eacute;
+croissante de rapports, une intimit&eacute; assez grande pour les amener l&agrave;,
+tous deux par cette nuit d'hiver, s'acheminant ensemble au m&ecirc;me lieu, au
+m&ecirc;me but.</p>
+
+<p>Les pens&eacute;es de Vendale, &eacute;veill&eacute;es sur cet objet, se perdaient dans
+l'espace, tandis que ses yeux suivaient toujours Obenreizer qui ne
+cessait point sa promenade. Et le fleuve roulait, roulait, et
+poursuivait sa psalmodie fun&egrave;bre.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; le volerai-je, si je le puis?... O&ugrave; le tuerai-je, s'il le faut?...</p>
+
+<p>Le secret de Wilding ne courait aucun danger sur les l&egrave;vres de Vendale.
+Mais celui-ci songeait que c'&eacute;tait sous le poids m&ecirc;me de ce secret que
+Wilding &eacute;tait mort; il sentait, lui aussi, le poids redoutable dont il
+avait h&eacute;rit&eacute;. Et cependant le fardeau lui semblait maintenant un peu
+moins lourd, et l'obligation de suivre la trace cherch&eacute;e, quelqu'obscure
+qu'elle f&ucirc;t, moins p&eacute;nible. Quoi! ne serait-il pas bien heureux
+qu'Obenreizer f&ucirc;t le v&eacute;ritable Walter Wilding.</p>
+
+<p>Eh non! Bien qu'&agrave; force de raisonnements et de combats, il e&ucirc;t &agrave; peu
+pr&egrave;s vaincu la d&eacute;fiance que lui inspirait cet homme, il ne pouvait
+souhaiter de le voir prendre la place de l'ami qui n'&eacute;tait plus. Un tel
+associ&eacute; &agrave; lui, qui &eacute;tait si franc, si simple, si d&eacute;nu&eacute; d'artifice!... Et
+puis, voudrait-il qu'Obenreizer devint riche?... Non. Obenreizer avait
+assez de pouvoir d&eacute;j&agrave; sur Marguerite sans que la richesse v&icirc;nt
+l'augmenter encore. Voudrait-il que cet homme f&ucirc;t le tuteur de
+Marguerite, alors qu'il lui serait prouv&eacute; qu'il n'&eacute;tait point son
+parent? Non!... non!...</p>
+
+<p>Et cependant ses propres r&eacute;pugnances, ses propres d&eacute;sirs ne devaient
+point pr&eacute;valoir et se placer entre lui et la fid&eacute;lit&eacute; qu'il devait &agrave; un
+mort.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, comme pour se bien prouver &agrave; lui-m&ecirc;me que ces pens&eacute;es, qu'il
+regardait comme mauvaises, ne le retiendraient point et que ces
+impressions passag&egrave;res ne sauraient m&ecirc;me le refroidir dans
+l'accomplissement d'un devoir sacr&eacute;, il se mit &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir au moyen
+d'&eacute;claircir ses doutes au plus vite. Il suivit, d'un regard plus ouvert
+et plus doux, les mouvements de son compagnon dans la chambre. Ne le
+croyait-il pas alors occup&eacute; &agrave; m&eacute;diter tristement sur sa naissance?</p>
+
+<p>Qui lui aurait dit qu'Obenreizer songeait alors &agrave; un autre homme, que
+cet autre c'&eacute;tait lui, et qu'il songeait &agrave; l'assassiner?</p>
+
+<p>La route de B&acirc;le &agrave; Neufch&acirc;tel n'&eacute;tait point en aussi mauvais &eacute;tat qu'on
+l'avait dit dans la ville. Les derni&egrave;res gel&eacute;es l'avaient un peu
+r&eacute;tablie. Des guides &eacute;taient arriv&eacute;s ce soir-l&agrave; sur des chevaux et sur
+des mules et n'avaient point parl&eacute; de difficult&eacute;s trop grandes &agrave;
+surmonter. Beaucoup de patience, et l'on pouvait arriver &agrave; grand renfort
+de roues et de coups de fouet. Vendale eut bient&ocirc;t conclu le march&eacute;. Une
+voiture devait, le lendemain, venir prendre les voyageurs qui
+partiraient avant le jour.</p>
+
+<p>&mdash;Fermez-vous votre porte au verrou, la nuit, quand vous
+voyagez?&mdash;demanda Obenreizer, avant de gagner sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais,&mdash;dit le jeune homme en riant,&mdash;J'ai le sommeil trop dur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez le sommeil dur,&mdash;r&eacute;p&eacute;ta Obenreizer en le regardant avec
+admiration.&mdash;Voil&agrave; un bienfait du ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'en serait pas un pour le reste de la maison s'il fallait que
+demain matin on m'&eacute;veill&acirc;t &agrave; grands coups frapp&eacute;s dans la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, je laisse ma porte ouverte, mais je veux vous donner un bon
+conseil, en ma qualit&eacute; de Suisse qui conna&icirc;t son pays; quand vous
+voyagerez chez nous, mettez toujours vos papiers... et votre argent
+naturellement... sous votre oreiller.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites l&agrave; un singulier &eacute;loge de vos compatriotes.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compatriotes!&mdash;fit Obenreizer en lui pressant doucement les
+coudes,&mdash;ils sont semblables &agrave; la majorit&eacute; des hommes.... Et la majorit&eacute;
+des hommes ne manque jamais de prendre &agrave; autrui ce qu'elle peut lui
+prendre. Adieu. Demain &agrave; quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quatre heures, bonsoir!</p>
+
+<p>Rest&eacute; seul, Vendale rapprocha les b&ucirc;ches, les couvrit de la cendre
+blanche du bois de sapin r&eacute;pandue dans le foyer, et s'assit, la t&ecirc;te
+dans ses mains, pour rassembler ses pens&eacute;es. Mais elles continuaient &agrave;
+courir dans l'espace et le grondement du fleuve les agitait encore.
+Tandis que le jeune homme essayait de r&eacute;fl&eacute;chir, la disposition au
+sommeil, qui le gagnait auparavant, le quitta. Il lui parut qu'il ferait
+bien de ne pas se coucher encore, et il demeura pr&egrave;s du feu.</p>
+
+<p>Marguerite, Wilding, Obenreizer, passaient devant ses yeux, avec mille
+visions, mille esp&eacute;rances nouvelles.</p>
+
+<p>Tous ces r&ecirc;ves prirent possession de son esprit et il ne sentit plus le
+besoin du repos. Le sommeil s'&eacute;loignait de lui. Sa bougie se consuma, la
+lumi&egrave;re s'&eacute;teignit, mais la lueur du feu suffisait &agrave; &eacute;clairer la
+chambre. Vendale changea de posture, appuya son bras sur le dos de sa
+chaise, son menton sur sa main, et demeura l&agrave;, m&eacute;ditant toujours.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait assis entre le lit et le foyer. La flamme vacillait, agit&eacute;e par
+le vent du fleuve, et l'ombre du jeune homme d&eacute;mesur&eacute;ment agrandie se
+jouait aupr&egrave;s du lit sur la muraille blanche. Cette ombre, &agrave; l'air
+afflig&eacute;, semblait se pencher sur la couchette dans une attitude
+suppliante. Cependant Vendale se sentit tout &eacute;mu. Une vision
+d&eacute;sobligeante traversa la chambre, il crut voir l&agrave;-bas, non plus son
+ombre, mais celle de Wilding qui s'agitait. Aussi changea-t-il de place,
+l'ombre disparut, et la muraille s'&eacute;vanouit. Le jeune homme avait fait
+reculer sa chaise dans un petit renfoncement pr&egrave;s de la chemin&eacute;e; la
+porte se trouvait devant lui. Cette porte se trouvait munie d'un grand
+et long loquet de fer.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, il vit ce loquet se soulever doucement, la porte
+s'entrouvrir et se refermer comme d'elle-m&ecirc;me, et comme si ce n'&eacute;tait
+que le vent qui l'e&ucirc;t fait mouvoir. Cependant le loquet demeurait hors
+de l'anneau. La porte se rouvrit lentement, jusqu'&agrave; ce que l'ouverture
+f&ucirc;t assez grande pour donner passage &agrave; un homme, apr&egrave;s quoi le ballant
+demeura immobile comme si une main vigoureuse le retenait &agrave; l'ext&eacute;rieur,
+une forme humaine apparut le visage tourn&eacute; vers le lit. L'homme se tint
+debout sur le seuil, puis, &agrave; voix basse, et faisant un pas en avant:</p>
+
+<p>&mdash;Vendale!&mdash;dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc?&mdash;s'&eacute;cria Vendale, qui se trouva debout,&mdash;Qui est l&agrave;?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Obenreizer. Il laissa &eacute;chapper un cri de surprise, en voyant le
+jeune homme venir &agrave; lui du c&ocirc;t&eacute; de la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas au lit?&mdash;fit-il.</p>
+
+<p>Et malgr&eacute; lui il fit tomber lourdement ses deux mains sur les &eacute;paules de
+Vendale, comme s'il songeait encore &agrave; entrer en lutte avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est qu'il y a quelque malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?&mdash;fit Vendale en se d&eacute;gageant vivement.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, n'&ecirc;tes-vous point malade?</p>
+
+<p>&mdash;Malade?... non.</p>
+
+<p>&mdash;Je venais de faire un mauvais r&ecirc;ve &agrave; propos de vous. Comment se
+fait-il que je vous trouve debout et habill&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, je pourrais aussi bien vous faire la m&ecirc;me
+question,&mdash;r&eacute;pondit Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit que je venais de faire un mauvais r&ecirc;ve dont vous &eacute;tiez
+l'objet. J'ai essay&eacute;, apr&egrave;s cet assaut, de m'endormir. Impossible. Je
+n'ai pu me r&eacute;soudre &agrave; demeurer dans ma chambre sans m'&ecirc;tre assur&eacute; qu'il
+ne vous &eacute;tait rien arriv&eacute;, et pourtant je ne voulais pas, non plus,
+entrer dans votre chambre. Pendant quelques instants, j'ai h&eacute;sit&eacute; devant
+la porte. J'avais peur de vos railleries. C'est chose si facile que de
+rire d'un r&ecirc;ve que l'on n'a point fait.... O&ugrave; est votre bougie?</p>
+
+<p>&mdash;Consum&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai une tout enti&egrave;re dans ma chambre; Faut il aller la chercher?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, je le veux bien.</p>
+
+<p>La chambre d'Obenreizer &eacute;tait voisine de celle de Vendale. Il ne
+s'absenta qu'un moment, et revint avec la bougie &agrave; la main. Son premier
+soin fut de se mettre &agrave; genoux devant l'&acirc;tre et de souffler de tous ses
+poumons sur les charbons presque &eacute;teints. Vendale, qui le regardait, vit
+que ses l&egrave;vres &eacute;taient bl&ecirc;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;dit Obenreizer en se relevant,&mdash;c'&eacute;tait un mauvais r&ecirc;ve. Vous
+devez voir sur mon visage l'impression qu'il m'a laiss&eacute;e.</p>
+
+<p>Ses pieds &eacute;taient nus, sa chemise de flanelle ouverte sur sa poitrine,
+ses manches relev&eacute;es jusqu'au coude. Il n'avait d'autre v&ecirc;tement qu'un
+cale&ccedil;on trop juste pour lui. Son corps, serr&eacute; dans cette gaine, avait un
+air de souplesse sauvage. Si ses l&egrave;vres &eacute;taient p&acirc;les, ses yeux
+brillaient d'un feu &eacute;trange.</p>
+
+<p>&mdash;S'il y avait eu ici quelque lutte &agrave; soutenir avec un voleur, ainsi que
+me le disait mon r&ecirc;ve,&mdash;fit-il,&mdash;vous voyez que j'&eacute;tais tout pr&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Et m&ecirc;me arm&eacute;,&mdash;dit Vendale, en lui indiquant du doigt sa ceinture.</p>
+
+<p>&mdash;Un poignard de voyage que j'emporte toujours en route avec
+moi,&mdash;r&eacute;pliqua le Suisse d'un air insouciant en tirant &agrave; moiti&eacute; le
+poignard de son fourreau.&mdash;Est-ce que vous n'avez pas aussi sur vous de
+quoi vous d&eacute;fendre?</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de pistolets?&mdash;demanda Obenreizer en jetant un regard sur la
+table, et de l&agrave; vers le lit, sur l'oreiller.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de pistolets.</p>
+
+<p>&mdash;Vous autres Anglais, vous &ecirc;tes si confiants!... D&eacute;sirez-vous dormir?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aurais bien d&eacute;sir&eacute;, et depuis longtemps, mais je n'ai pu.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le pourrais, non plus, apr&egrave;s ce maudit r&ecirc;ve. Mon feu s'est
+consum&eacute; comme votre bougie. Puis-je venir m'installer aupr&egrave;s du v&ocirc;tre?
+Deux heures! Il sera si vite quatre heures que ce n'est pas la peine de
+se mettre au lit.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi,&mdash;dit Vendale,&mdash;je ne me coucherai pas. Faites-moi compagnie
+et soyez le bienvenu.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s &ecirc;tre retourn&eacute; dans sa chambre pour s'y v&ecirc;tir, Obenreizer reparut
+envelopp&eacute; dans une sorte de caban, et chauss&eacute; de pantoufles. Les deux
+jeunes gens prirent place, de chaque c&ocirc;t&eacute; du foyer. Vendale avait raviv&eacute;
+le feu. Obenreizer mit sur sa table une bouteille et un verre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien peur que ce ne soit d'abominable eau-de-vie de
+cabaret,&mdash;dit-il en versant dans le verre;&mdash;je l'ai achet&eacute;e sur la
+route, et certes, elle n'a rien de commun avec le cognac du Carrefour
+des &Eacute;clopp&eacute;s. Mais votre provision est &eacute;puis&eacute;e. Tant pis! Une froide
+nuit, un pays froid, une froide maison! L'eau-de-vie fait du bien et
+ranime. Enfin, celle-ci vaut peut-&ecirc;tre mieux que rien. Go&ucirc;tez-la.</p>
+
+<p>Vendale prit le verre et ob&eacute;it.</p>
+
+<p>&mdash;Comment la trouvez-vous?&mdash;dit Obenreizer.</p>
+
+<p>&mdash;Un arri&egrave;re-go&ucirc;t &acirc;cre et brutal,&mdash;dit-il, en rendant le verre et en
+frissonnant.&mdash;Elle ne me pla&icirc;t pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison,&mdash;fit Obenreizer, ayant l'air de la go&ucirc;ter &agrave; son tour
+et faisant claquer ses l&egrave;vres.&mdash;Quel arri&egrave;re-go&ucirc;t! Brrr.... Elle br&ucirc;le
+pourtant.</p>
+
+<p>Il venait, en effet, de jeter au feu ce qui restait dans le verre.</p>
+
+<p>Les deux compagnons mirent leurs coudes sur la table, leurs t&ecirc;tes dans
+leurs mains, et, ainsi plac&eacute;s, regard&egrave;rent la flamme. Obenreizer &eacute;tait
+pensif et calme; mais Vendale, apr&egrave;s plusieurs tressaillements et
+soubresauts nerveux, se dressa tout &agrave; coup sur ses pieds, regarda autour
+de lui d'un air &eacute;gar&eacute;, et retomba sur sa chaise, eu proie &agrave; une &eacute;trange
+confusion de r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Il avait enferm&eacute; ses papiers dans un portefeuille et le tenait dans la
+poche de poitrine de son habit qu'il avait boutonn&eacute; jusqu'au menton.
+Pourquoi, dans cette sorte de l&eacute;thargie o&ugrave; il &eacute;tait plong&eacute;, la pens&eacute;e de
+ces papiers le tourmentait-elle? &laquo;Sors de ton r&ecirc;ve,&raquo; lui disait une voix
+int&eacute;rieure. Il ne le pouvait. Ce r&ecirc;ve l'avait transport&eacute; dans les
+steppes de la Russie, et il s'y voyait avec Marguerite; mais en m&ecirc;me
+temps, la sensation d'une main qui se promenait sur sa poitrine, et qui
+effleurait les contours du portefeuille, cette sensation insupportable
+se pr&eacute;sentait nette et claire &agrave; son esprit engourdi. Son r&ecirc;ve le
+conduisit en pleine mer, dans un bateau qui n'avait pas de pont. Il
+n'avait pour tout v&ecirc;tement qu'un vieux lambeau de voile, ayant perdu ses
+habits. Point d'habits. Et pourtant si, il en avait un, car la main, la
+main furtive et rapide, en sondait toutes les poches. La m&ecirc;me voix
+int&eacute;rieure avertissait Vendale de s'arracher &agrave; sa torpeur. Impossible en
+ce moment. Son r&ecirc;ve le changea de lieu encore une fois. Il se vit dans
+la vieille cave du Carrefour des &eacute;clopp&eacute;s. Le lit, ce m&ecirc;me lit qui
+meublait la chambre de l'auberge de B&acirc;le, avait &eacute;t&eacute; transport&eacute; dans
+cette cave o&ugrave; Wilding lui apparut. Wilding, ce pauvre ami, n'&eacute;tait point
+mort, et Vendale ne s'en trouvait pas surpris. Wilding le secouait par
+le bras et lui disait: &laquo;Regardez cet homme! Ne voyez-vous pas qu'il
+s'est lev&eacute; et qu'il s'approche du lit pour retourner l'oreiller?
+Pourquoi retourne t-il cet oreiller, si ce n'est pour y chercher les
+papiers que vous portez dans votre poche? &Eacute;veillez-vous.&raquo; Et pourtant
+Vendale dormait toujours et se perdait dans de nouveaux r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Attentif et calme, le coude toujours appuy&eacute; sur la table, son compagnon
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;veillez-vous, Vendale. On nous appelle. Il est quatre heures.</p>
+
+<p>Vendale, en ouvrant les yeux, aper&ccedil;ut le visage nuageux d'Obenreizer
+pench&eacute; sur le sien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu un sommeil bien lourd,&mdash;dit le Suisse,&mdash;c'est la fatigue
+du voyage et le froid.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout &agrave; fait &eacute;veill&eacute; maintenant,&mdash;s'&eacute;cria Vendale en sautant
+sur ses pieds; mais il sentit que ses jambes fl&eacute;chissaient.&mdash;Et vous,
+n'avez-vous pas du tout dormi?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis assoupi peut-&ecirc;tre; cependant il me semble que je n'ai point
+cess&eacute; de regarder le feu. Allons! bon gr&eacute;, mal gr&eacute;, il faut nous lever,
+d&eacute;jeuner, et partir. Quatre heures, Vendale, quatre heures pass&eacute;es!</p>
+
+<p>Ces derniers mots, Obenreizer les lui cria de toute sa force pour
+achever de l'&eacute;veiller, car Vendale retombait d&eacute;j&agrave; dans sa somnolence
+invincible. Tout en faisant les pr&eacute;paratifs de cette journ&eacute;e de voyage,
+tout en d&eacute;jeunant, il semblait dormir encore. &Agrave; la fin de ce jour, il
+n'avait point d'autres impressions de voyage que celles d'un froid
+rigoureux, du tintement des grelots des chevaux qui glissaient entre de
+maussades collines et des bois d&eacute;serts. &Ccedil;&agrave; et l&agrave;, quelques stations o&ugrave;
+l'on s'arr&ecirc;tait pour manger ou boire; on entrait dans ces maisons
+borgnes; on traversait d'abord l'&eacute;table pour arriver &agrave; la salle destin&eacute;e
+aux voyageurs; Vendale se laissait conduire machinalement, il ne se
+souvenait de rien, sinon d'avoir vu Obenreizer toujours pensif &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Lorsqu'enfin il secoua cette, l&eacute;thargie insupportable, Obenreizer
+n'&eacute;tait plus l&agrave;. La voiture s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e devant une nouvelle auberge,
+aupr&egrave;s d'une file de haquets charg&eacute;s de tonneaux de vin et tra&icirc;n&eacute;s par
+des chevaux harnach&eacute;s de colliers bleus. Ce convoi semblait venir du
+point o&ugrave; se rendaient nos voyageurs. Obenreizer, non plus pensif, mais,
+tout au contraire, joyeux et alerte, causait avec les voituriers.
+Vendale s'&eacute;tira longuement, son sang tout &agrave; coup circula mieux; le reste
+de son engourdissement se dissipa apr&egrave;s quelques pas qu'il fit au grand
+air, sous cette bise fortifiante.... Pendant ce temps-l&agrave;, la file des
+haquets se mit en marche. Les voituriers saluaient Obenreizer en
+passant.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles sont ces gens?&mdash;demanda Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont nos voituriers; ceux de Defresnier et C<sup>ie</sup>. Ce sont nos
+f&ucirc;ts! C'est notre vin!</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; fredonner une chanson et alluma un cigare.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; pour vous une triste soci&eacute;t&eacute; aujourd'hui,&mdash;fit Vendale,&mdash;je
+ne m'explique point ce qui m'est arriv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas dormi la nuit derni&egrave;re,&mdash;fit Obenreizer,&mdash;et sous un
+tel froid, quand on a &eacute;t&eacute; priv&eacute; de sommeil, le cerveau se congestionne
+ais&eacute;ment. J'ai souvent &eacute;t&eacute; t&eacute;moin de ce ph&eacute;nom&egrave;ne.... En somme, je crois
+que nous aurons fait ce voyage pour rien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, pour rien?</p>
+
+<p>&mdash;Les gens que nous allons chercher sont &agrave; Milan. Vous savez que nous
+avons deux maisons, l'une de vins, &agrave; Neufch&acirc;tel, l'autre &agrave; Milan, pour
+le commerce des soieries. Eh bien, la soie &eacute;tant, en ce moment, bien
+plus demand&eacute;e que les vins, Defresnier a &eacute;t&eacute; mand&eacute; en Italie. Rolland,
+son associe, est tomb&eacute; malade, depuis son d&eacute;part, et les m&eacute;decins ne lui
+permettent de recevoir aucune visite. Vous trouverez &agrave; Neufch&acirc;tel une
+lettre qui vous attend pour vous apprendre tout ceci. Je tiens ces
+d&eacute;tails de notre principal voiturier avec qui vous m'avez vu causer. Il
+a &eacute;t&eacute; surpris de vous voir, et m'a dit qu'il avait mission de vous
+avertir, s'il vous rencontrait. Que voulez-vous faire? Retournons-nous
+sur nos pas?</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout, nous continuons notre route.</p>
+
+<p>&mdash;Nous continuons....</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, &agrave; travers les Alpes jusqu'&agrave; Milan.</p>
+
+<p>Obenreizer cessa de fumer pour regarder Vendale, il regarda les pierres
+du chemin &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la responsabilit&eacute; d'une chose tr&egrave;s s&eacute;rieuse,&mdash;dit-il.&mdash;Plusieurs
+de ces mod&egrave;les de quittances imprim&eacute;es ont &eacute;t&eacute; soustraits dans la caisse
+de Defresnier et C<sup>ie</sup>., ils peuvent servir &agrave; un terrible usage. On me
+supplie de ne point perdre de temps pour aider la maison &agrave; s'assurer du
+voleur; rien ne me ferait revenir en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai?&mdash;s'&eacute;cria Obenreizer, &ocirc;tant son cigare de sa bouche pour y
+dessiner plus ais&eacute;ment un sourire, et, tendant la main &agrave; son
+compagnon:&mdash;Eh bien! rien ne me fera retourner en arri&egrave;re, moi non plus.
+Allons! guide, d&eacute;p&ecirc;chons!</p>
+
+<p>Ils voyag&egrave;rent de nuit. Il &eacute;tait tomb&eacute; beaucoup de neige; elle &eacute;tait en
+partie glac&eacute;e; ils n'allaient gu&egrave;re plus vite que des pi&eacute;tons. C'&eacute;taient
+sans cesse de nouvelles stations pour laisser reposer les chevaux
+&eacute;puis&eacute;s qui se d&eacute;battaient dans la neige ou dans la boue. Une heure
+apr&egrave;s le lever du jour, on faisait halte &agrave; la porte d'une auberge de
+Neufch&acirc;tel, ayant mis vingt-huit heures &agrave; parcourir quatre-vingt milles
+Anglais environ.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'ils se furent lav&eacute;s et restaur&eacute;s quelque peu, nos deux voyageurs
+se rendirent ensemble &agrave; la maison de Defresnier et C<sup>ie</sup>. L&agrave;, ils
+trouv&egrave;rent la lettre annonc&eacute;e par le voiturier, renfermant les mod&egrave;les
+d'&eacute;criture qui devaient servir &agrave; faire reconna&icirc;tre le faussaire. La
+d&eacute;termination de Vendale de pousser en avant sans se reposer &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+prise. La seule difficult&eacute;, maintenant, &eacute;tait de savoir par quel passage
+on pourrait traverser les Alpes.</p>
+
+<p>Il y en a deux, l'un par le Simplon, l'autre par le St. Gothard; et sur
+l'un et l'autre, les guides et les conducteurs de mules &eacute;mettaient des
+avis bien diff&eacute;rents. Les deux passages se trouvent &agrave; une trop grande
+distance pour que l'on p&ucirc;t penser &agrave; les essayer successivement; il
+fallait choisir. Les voyageurs, au reste, savaient bien que la neige qui
+tombait, pouvait, en quelques heures, changer toutes les conditions
+actuelles du voyage, encore que les guides n'eussent point commis
+d'erreur &agrave; ce sujet. Au demeurant, le Simplon paraissait &ecirc;tre celle des
+deux routes qui inspirait le plus de confiance; Vendale se d&eacute;cida donc
+pour le Simplon. Obenreizer n'avait pris que peu de part &agrave; la querelle,
+il n'avait presque point parl&eacute;.</p>
+
+<p>On traversa Gen&egrave;ve, Lausanne; on suivit les bords du L&eacute;man, puis les
+vall&eacute;es tortueuses entre les pics, et toute la vall&eacute;e du Rh&ocirc;ne. Le bruit
+des roues de la voiture, pendant la nuit, ressemblait &agrave; celui d'une
+grande horloge indiquant les heures. Aucune alt&eacute;ration nouvelle du temps
+ne vint d&eacute;ranger cette marche p&eacute;nible; il faisait un froid cruel. La
+cha&icirc;ne des Alpes se refl&eacute;tait dans un ciel jaun&acirc;tre; les cimes &eacute;taient
+&eacute;blouissantes, et la neige, couvrant les hautes montagnes et les
+collines au bord des lacs et des torrents, ternissait par contraste la
+puret&eacute; des eaux. Les villages sortant de cette vapeur blanche, prenaient
+une mine sale et d&eacute;color&eacute;e. Cependant la neige ne tombait plus, il n'y
+en avait pas sur la route. Les deux jeunes gens, traversant ce froid
+brouillard, cheminaient, les habits et les cheveux couverts de gla&ccedil;ons.
+Et sans cesse, jour et nuit, la voiture roulait.</p>
+
+<p>L'un d'eux croyait entendre le bruit des roues qui lui disait, &agrave; peu
+pr&egrave;s comme nagu&egrave;re, &agrave; B&acirc;le, le murmure du Rhin:</p>
+
+<p>&mdash;Le temps de le voler vivant est pass&eacute;, il faut que je le tue!</p>
+
+<p>Ils arriv&egrave;rent enfin &agrave; la pauvre petite ville de Brieg, au pied du
+Simplon. La nuit &eacute;tait venue, et cependant ils pouvaient encore voir
+combien l'&oelig;uvre de l'homme et l'homme lui-m&ecirc;me sont petits en pr&eacute;sence
+de ces grandes horreurs et de ces grandes beaut&eacute;s des montagnes. L&agrave;, il
+fallut passer la nuit; ils y trouv&egrave;rent au moins un bon feu, un d&icirc;ner,
+du vin, et les disputes avec les guides recommenc&egrave;rent. Aucune cr&eacute;ature
+humaine n'avait franchi la passe depuis quatre jours: la neige &eacute;tait
+trop molle pour porter les voitures, elle n'&eacute;tait pas assez dure pour le
+tra&icirc;neau. En outre, le ciel &eacute;tait gonfl&eacute;, et cette neige maudite n'&eacute;tant
+point tomb&eacute;e depuis quelque temps, on savait bien qu'il fallait &agrave; la fin
+qu'elle tomb&acirc;t. Dans ces circonstances, le voyage ne pouvait &ecirc;tre
+entrepris qu'&agrave; dos de mulets ou &agrave; pied; mais il fallait alors payer les
+guides comme en cas de danger, et cela &eacute;galement s'ils r&eacute;ussissaient &agrave;
+mener le voyageur au bout du passage, ou, si, chemin faisant ils
+jugeaient que le p&eacute;ril &eacute;tait trop grand et qu'il fallait revenir en
+arri&egrave;re.</p>
+
+<p>Cette fois encore, Obenreizer ne prit aucune part &agrave; la discussion. Il
+fumait silencieusement au coin du feu, jusqu'&agrave; ce qu'enfin Vendale e&ucirc;t
+cong&eacute;di&eacute; les disputeurs et lui demand&acirc;t son avis.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!&mdash;r&eacute;pondit-il,&mdash;je suis fatigu&eacute; de ces pauvres diables et de leurs
+services. Toujours les m&ecirc;mes histoires. Ils ne font point leur commerce
+aujourd'hui diff&eacute;remment qu'ils ne le faisaient quand j'&eacute;tais petit
+gar&ccedil;on. Quel besoin avons-nous d'eux, je vous le demande?... Que chacun
+de nous prenne un sac et un b&acirc;ton de montagne, et au diable les guides!
+Nous les guiderions vraiment bien plut&ocirc;t qu'ils ne nous guideraient.
+Nous laisserons ici notre portemanteau, et nous passerons l&agrave;-haut tout
+seuls. N'avons-nous pas d&eacute;j&agrave; voyag&eacute; dans les montagnes ensemble? J'y
+suis n&eacute; et je connais cette passe.... Une passe!... cela fait piti&eacute;;
+c'est une grande route qu'on devrait dire!... Ah! je la connais bien.
+Laissons ces pauvres gens essayer leurs finesses commerciales sur
+d'autres que nous. Vous voyez bien qu'ils nous suscitent des retards
+pour gagner leur argent. Ils n'ont pas d'autre intention.</p>
+
+<p>Vendale fut charm&eacute; de pouvoir couper court &agrave; cette discussion fatigante.
+Actif, aventureux, br&ucirc;lant d'avancer et, par cons&eacute;quent, tr&egrave;s accessible
+aux suggestions d'Obenreizer, il pr&ecirc;ta les deux mains &agrave; ce beau projet.</p>
+
+<p>Deux heures apr&egrave;s, ils avaient achet&eacute; tout ce qui leur &eacute;tait n&eacute;cessaire
+pour l'exp&eacute;dition du lendemain, ils avaient fait leurs sacs, et ils
+dormaient.</p>
+
+<p>D&egrave;s le point du jour, ils trouv&egrave;rent la moiti&eacute; de la ville r&eacute;unie dans
+les petites rues &eacute;troites de Brieg pour les voir passer. De toutes
+parts, des groupes se formaient autour d'eux, les guides chuchotaient et
+levaient les yeux au ciel. Personne ne leur souhaita un bon voyage.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; ils commenc&egrave;rent leur ascension, un rayon de soleil brilla
+dans le ciel dont rien ne troublait la limpidit&eacute; glac&eacute;e, et changea le
+clocher de zinc de l'&eacute;glise en un clocher d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'un bon pr&eacute;sage,&mdash;dit Vendale (bien que le soleil dispar&ucirc;t &agrave;
+l'instant m&ecirc;me o&ugrave; il parlait),&mdash;Peut-&ecirc;tre que notre exemple encouragera
+d'autres voyageurs &agrave; tenter le passage.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, non!&mdash;dit Obenreizer,&mdash;nul ne nous suivra.</p>
+
+<p>Il regarda le ciel au-dessus de sa t&ecirc;te, la vall&eacute;e &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serons bien seuls,&mdash;dit-il,&mdash;seuls... plus loin... l&agrave;-bas!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Sur_la_montagne" id="Sur_la_montagne"></a><a href="#table">Sur la montagne.</a></h2>
+
+
+<p>La route &eacute;tait assez belle pour de vigoureux marcheurs; et &agrave; mesure que
+Vendale et Obenreizer montaient, ils trouvaient l'air plus l&eacute;ger et la
+respiration leur devenait plus facile. Mais le ciel pr&eacute;sentait de toutes
+parts un aspect morne et effrayant: la nature semblait avoir suspendu
+son activit&eacute;; les oreilles et les yeux des voyageurs &eacute;taient &eacute;galement
+troubl&eacute;s par la menace et l'attente d'un changement prochain dans l'&eacute;tat
+de l'atmosph&egrave;re et de la montagne; les indices avant-coureurs de la
+temp&ecirc;te se rapprochaient, et un lourd silence s'&eacute;tendait sur toutes
+choses, &agrave; mesure que les nuages amoncel&eacute;s, ou que le nuage,&mdash;car le ciel
+entier ne faisait plus qu'un nuage,&mdash;devenait plus sombre.</p>
+
+<p>Bien que le jour en f&ucirc;t obscurci, la perspective n'&eacute;tait pas absolument
+effac&eacute;e. Dans la vall&eacute;e du Rh&ocirc;ne, que nos voyageurs laissaient derri&egrave;re
+eux, le fleuve courait &agrave; travers mille d&eacute;tours; cette belle eau limpide
+leur montrait alors une teinte plomb&eacute;e d'une tristesse navrante. Au
+loin, bien haut au-dessus de la route, ils apercevaient les glaciers et
+les avalanches suspendues au-dessus des passages qu'ils allaient
+franchir. Sur la route s'ouvraient des pr&eacute;cipices sans fond et
+mugissaient des torrents; de tous c&ocirc;t&eacute;s s'&eacute;levaient les pics
+gigantesques, et ce paysage immense que n'&eacute;gayaient point les jeux de la
+lumi&egrave;re, o&ugrave; pas un rayon de soleil ne glissait, se d&eacute;roulait
+distinctement devant les yeux des deux jeunes gens dans toute sa sublime
+horreur.</p>
+
+<p>Le courage de deux hommes, seuls et sans d&eacute;fense, pourrait certainement
+faiblir un peu, s'ils avaient &agrave; se frayer une route pendant plusieurs
+milles et plusieurs heures au milieu d'une l&eacute;gion d'ennemis, silencieux
+et immobiles...; des hommes comme eux les regardaient d'un &oelig;il fixe, le
+front mena&ccedil;ant, la peur ne doit-elle pas les gagner d'une atteinte bien
+plus vive, si cette l&eacute;gion se compose des g&eacute;ants de la nature, si ce
+front sinistre est celui des pics et des montagnes, dont les menaces
+vont bient&ocirc;t se changer en une redoutable fureur?</p>
+
+<p>Ils montaient. La route &eacute;tait plus &acirc;pre et plus escarp&eacute;e; mais la gaiet&eacute;
+de Vendale devenait plus franche, &agrave; mesure qu'il voyait le chemin se
+d&eacute;rouler derri&egrave;re lui; il regardait cet espace conquis et
+s'applaudissait de la r&eacute;solution qu'il avait prise. Obenreizer
+continuait &agrave; parler fort peu; il songeait au but poursuivi! Tous deux
+agiles, patients, d&eacute;termin&eacute;s, avaient bien les qualit&eacute;s n&eacute;cessaires &agrave;
+une exp&eacute;dition si aventureuse. Si Obenreizer, le montagnard, voyait dans
+le temps quelque pr&eacute;sage de mort, il se gardait bien d'en faire part &agrave;
+son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Aurons-nous travers&eacute; la passe ce soir?...&mdash;demanda Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Non,&mdash;r&eacute;pliqua Obenreizer,&mdash;vous voyez combien la neige est plus
+&eacute;paisse ici qu'elle ne l'&eacute;tait plus bas. Plus nous monterons, plus nous
+la trouverons compacte et profonde.... Et puis les jours sont encore si
+courts! Si nous pouvons arriver &agrave; la hauteur du cinqui&egrave;me Refuge et
+coucher cette nuit &agrave; l'Hospice, c'est que nous aurons bien march&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il n'y a point de danger que la temp&ecirc;te s'&eacute;l&egrave;ve dans la
+nuit?&mdash;demanda Vendale, un peu &eacute;mu.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes environn&eacute;s de beaucoup de dangers,&mdash;dit Obenreizer avec un
+air de prudente r&eacute;serve,&mdash;n'avez-vous pas entendu parler du Pont de
+Ganther?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai travers&eacute; une fois.</p>
+
+<p>&mdash;En &eacute;t&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans la saison des voyages.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dans la pr&eacute;sente saison, c'est bien diff&eacute;rent&mdash;dit Obenreizer avec
+un ricanement &eacute;trange.&mdash;Nous ne sommes pas dans un moment de l'ann&eacute;e o&ugrave;
+vous autres gentlemen, qui voyagez pour votre agr&eacute;ment, vous puissiez en
+trouver autant que d'habitude. Vous ne connaissez pas grand'chose &agrave; ce
+que vous voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes mon guide,&mdash;r&eacute;pliqua Vendale avec bonne humeur,&mdash;je me fie &agrave;
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis votre guide,&mdash;dit Obenreizer, d'un air sombre,&mdash;et je
+veux vous guider au but de votre voyage. Tenez, voici le pont devant
+nous.</p>
+
+<p>Ils avaient, tout en causant, fait le tour d'une ravine immense et
+d&eacute;sol&eacute;e. La neige roulait en flots &eacute;pais sous leurs pieds, la neige
+&eacute;tait suspendue au-dessus de leurs t&ecirc;tes. Obenreizer s'arr&ecirc;ta pour
+montrer le pont &agrave; Vendale, qu'il observait en m&ecirc;me temps avec une
+terrible expression de haine.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous avais fait passer en avant,&mdash;lui dit-il,&mdash;si j'avais
+n&eacute;glig&eacute; de vous avertir, et si vous aviez pouss&eacute; seulement une
+exclamation de surprise, un seul cri, vous auriez &eacute;branl&eacute; les masses de
+neige qui auraient pu vous blesser en tombant, qui vous auraient
+enseveli peut-&ecirc;tre....</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai?&mdash;dit Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... tr&egrave;s vrai... mais je suis votre guide et je dois veiller sur
+vous. Passons en silence. Une imprudence nous co&ucirc;terait la vie. En
+avant!</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; une prodigieuse agglom&eacute;ration de neige; d'&eacute;normes fant&ocirc;mes
+blancs se balan&ccedil;aient au-dessus du pont, les rochers formaient des
+saillies effrayantes, et nos voyageurs se frayaient le passage comme &agrave;
+travers les lourdes nu&eacute;es d'un ciel d'orage. Obenreizer se servait de
+son b&acirc;ton avec une adresse extr&ecirc;me, sondant le terrain &agrave; mesure qu'il
+avan&ccedil;ait, regardant sans cesse en l'air, et le dos tendu comme s'il se
+garait de la seule id&eacute;e d'une avalanche. Il marchait avec une grande
+lenteur, Vendale le suivait de pr&egrave;s, et ils avaient d&eacute;j&agrave; parcouru la
+moiti&eacute; de ce chemin p&eacute;rilleux, quand ils &eacute;prouv&egrave;rent une secousse
+violente aussit&ocirc;t suivie d'un coup de tonnerre.</p>
+
+<p>Obenreizer se retourna, mit la main sur la bouche de Vendale, et lui
+montra le sentier qu'ils venaient de traverser. Il n'y en avait plus de
+trace. L'avalanche avait tout recouvert et roulait vers le torrent, au
+fond de l'ab&icirc;me.</p>
+
+<p>Leur apparition &agrave; l'Auberge isol&eacute;e, situ&eacute;e non loin de ce lieu
+redoutable, arracha des exclamations de surprise aux gens de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!&mdash;s'&eacute;cria Obenreizer,&mdash;nous ne sommes ici que pour nous reposer.</p>
+
+<p>Il secouait en m&ecirc;me temps devant le feu ses habits.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur que voici a des raisons puissantes pour traverser la passe au
+plus vite. Dites-le-leur donc, Vendale, dites-le-leur vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, j'ai un motif des plus pressants,&mdash;fit Vendale.&mdash;Il faut que
+je traverse la passe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, vous tous. Mon ami a un motif des plus pressants, et
+nous n'avons besoin ni d'avis ni de secours. Je suis aussi bon guide
+qu'aucun de vous, messieurs mes compatriotes. Cela dit, donnez-nous &agrave;
+boire et &agrave; manger.</p>
+
+<p>Ce fut de la m&ecirc;me fa&ccedil;on et dans les m&ecirc;mes termes que, le soir, apr&egrave;s
+qu'ayant lutt&eacute; avec les difficult&eacute;s croissantes du chemin, ils furent
+arriv&eacute;s &agrave; leur destination pour la nuit, Obenreizer s'adressa aux gens
+de l'Hospice, qui se pressaient autour d'eux devant le foyer, tandis
+qu'ils &ocirc;taient leurs chaussures humides.</p>
+
+<p>&mdash;Il est tr&egrave;s bien de se parler les uns aux autres franchement comme des
+amis,&mdash;dit-il.&mdash;Monsieur a un motif tr&egrave;s pressant de traverser le
+passage.</p>
+
+<p>&mdash;Le plus pressant motif,&mdash;r&eacute;p&eacute;ta Vendale en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Et il faut qu'il le traverse!&mdash;reprit Obenreizer&mdash;Nous n'avons besoin
+ni d'avis ni de secours. Je suis un enfant des montagnes, et un bon
+guide: ne vous tourmentez pas plus longtemps &agrave; ce sujet. Donnez-nous &agrave;
+souper, du vin, et des lits.</p>
+
+<p>Pendant le froid terrible de cette nuit qui commen&ccedil;ait, la m&ecirc;me
+tranquillit&eacute; sinistre r&eacute;gna dans le d&eacute;sert des montagnes et au ciel. Au
+point du jour, pas une lueur de soleil pour rougir ou dorer la neige.
+Partout la m&ecirc;me blancheur infinie et mortelle, le m&ecirc;me silence sans
+borne, la m&ecirc;me redoutable tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Voyageurs!&mdash;cria, au travers de la porte, une voix sympathique.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'ils furent sur pied, le sac au dos, le b&acirc;ton en main, celui qui
+les avait &eacute;veill&eacute;s leur adressa encore la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Voyageurs, souvenez-vous! Il y a cinq abris sur la route dangereuse
+qui va s'ouvrir devant vous, cinq refuges et une croix de bois noir
+indiquant le chemin de l'hospice voisin. Ne vous &eacute;cartez pas, et si la
+tourmente vient, abritez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; l'industrie de ces pauvres diables qui fait encore des
+siennes,&mdash;dit Obenreizer &agrave; son ami, r&eacute;pondant d'un geste d&eacute;daigneux au
+charitable donneur d'avis&mdash;Comme ils se cramponnent &agrave; leur m&eacute;tier!...
+Vous autres, Anglais, vous soutenez que nous autres Suisses, nous sommes
+une nation mercantile. En v&eacute;rit&eacute;, vous avez bien l'air d'avoir raison.</p>
+
+<p>Ils avaient partag&eacute; entre les deux sacs les provisions qu'ils avaient pu
+se procurer. Obenreizer portait le vin, Vendale le pain, la viande, le
+fromage, et le flacon d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;vertuaient depuis quelque temps &agrave; grimper &agrave; travers les roches et
+leur blanc linceul, o&ugrave; ils enfon&ccedil;aient jusqu'aux genoux; ils
+conservaient cette marche p&eacute;nible au milieu de la plus effrayante partie
+de ce lugubre d&eacute;sert, lorsque la neige commen&ccedil;a de tomber. Tout d'abord
+ce ne fut que de l&eacute;gers flocons qui tombaient doucement et sans rel&acirc;che;
+puis elle s'&eacute;paissit et les tourbillons commenc&egrave;rent.</p>
+
+<p>Le vent s'&eacute;leva glacial, avec des mugissements prolong&eacute;s. La route se
+poursuivait &agrave; travers de sombres galeries de rochers. Devant les
+voyageurs s'ouvrait une grotte profonde soutenue par des arcs immenses.
+Ils y arriv&egrave;rent avec peine, la temp&ecirc;te, au m&ecirc;me instant, &eacute;clata dans sa
+furie.</p>
+
+<p>Le bruit du vent, celui du torrent, le tonnerre des avalanches et des
+blocs bris&eacute;s par l'orage, les voix formidables qui s'&eacute;levaient dans
+toutes les gorges de cette cha&icirc;ne tout enti&egrave;re &eacute;branl&eacute;e, l'obscurit&eacute;
+plus profonde que celle de la nuit, le sifflement de la neige qui
+battait l'ouverture et les parois de la grotte, et qui aveuglait les
+deux jeunes gens, ce d&eacute;cha&icirc;nement de la nature succ&eacute;dant au calme
+effrayant de la veille, tout cela &eacute;tait bien fait pour glacer le sang de
+Vendale. Obenreizer, qui marchait de long en large dans la grotte, lui
+fit signe de l'aider &agrave; d&eacute;boucler son sac. Ils pouvaient encore se voir
+l'un l'autre, mais ils n'auraient pu s'entendre. Vendale ob&eacute;it au d&eacute;sir
+de son ami.</p>
+
+<p>Obenreizer prit la bouteille de vin et remplit le verre. Il fit encore
+signe &agrave; Vendale de boire pour se r&eacute;chauffer. Il fit semblant de boire
+apr&egrave;s lui. Tous deux, ils march&egrave;rent ensuite c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, sachant bien
+qu'avec ce froid redoutable rester en repos &eacute;tait un danger, et que
+s'endormir, ce serait la mort.</p>
+
+<p>La neige s'abattait avec une force croissante dans la galerie par
+l'extr&eacute;mit&eacute; sup&eacute;rieure de laquelle ils devaient regagner la route, si
+jamais ils sortaient de leur refuge. Bient&ocirc;t, elle encombra la vo&ucirc;te.
+Une heure encore, et elle allait monter assez haut pour intercepter la
+lumi&egrave;re ext&eacute;rieure. Heureusement, elle se gla&ccedil;ait &agrave; mesure qu'elle
+tombait; il restait l'esp&eacute;rance de pouvoir marcher &agrave; sa surface et
+grimper par-dessus cette muraille mena&ccedil;ante. D'ailleurs, la violence de
+l'orage commen&ccedil;ait &agrave; c&eacute;der dans la montagne et faisait place &agrave; une
+incessante ond&eacute;e de neige. Le vent mugissait encore, mais seulement par
+intervalle, et, lorsqu'il cessait, les flocons s'&eacute;paississaient &agrave; vue
+d'&oelig;il.</p>
+
+<p>Il y avait environ deux heures que nos voyageurs &eacute;taient captifs dans
+cette terrible prison. Obenreizer, tant&ocirc;t grimpant, tant&ocirc;t rampant, la
+t&ecirc;te baiss&eacute;e, le corps touchant la vo&ucirc;te, commen&ccedil;a de travailler avec
+des efforts d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s &agrave; se frayer un chemin au dehors. Vendale le
+suivait comme toujours. Chose &eacute;trange! il imitait son compagnon, sans
+bien savoir ce qu'il faisait. Sa raison semblait le quitter encore une
+fois.</p>
+
+<p>La m&ecirc;me l&eacute;thargie qu'&agrave; B&acirc;le s'emparait de lui peu &agrave; peu et ma&icirc;trisait
+ses sens.</p>
+
+<p>Combien de temps avait-il suivi Obenreizer hors de la galerie? Combien
+d'obstacles avait-il franchis derri&egrave;re ses pas?... Il s'&eacute;veilla tout &agrave;
+coup, avec la conscience qu'Obenreizer s'&eacute;tait &eacute;troitement attach&eacute; &agrave; lui
+et qu'une lutte d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e s'engageait entre eux dans la neige.
+Obenreizer tirait de sa ceinture ce poignard qui ne le quittait jamais,
+il frappa. La lutte s'engagea de nouveau plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, plus ardente.
+Vendale frappa encore une fois, repoussa son adversaire et se retrouva
+bient&ocirc;t face &agrave; face avec lui... puis terrass&eacute;, gisant sur la neige.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai promis de vous conduire au but de votre voyage,&mdash;dit
+Obenreizer,&mdash;j'ai tenu ma promesse. C'est ici que va finir le voyage de
+votre vie. Rien ne peut la prolonger. Prenez garde, vous allez glisser
+si vous essayez de vous lever.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un mis&eacute;rable!... Que vous ai-je fait?</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un &ecirc;tre stupide. J'ai vers&eacute; un narcotique dans ce que vous
+venez de boire.... Stupide, vous l'&ecirc;tes deux fois. Je vous avais d&eacute;j&agrave;
+vers&eacute; de ce narcotique pendant le voyage pour en faire l'essai. Trois
+fois stupide, car je suis le voleur, le faussaire que vous cherchez, et
+dans quelques instants, je m'emparerai sur votre cadavre de ces preuves
+avec lesquelles vous aviez promis de me perdre.</p>
+
+<p>Vendale essaya de secouer sa torpeur, mais le funeste effet n'en &eacute;tait
+que trop s&ucirc;r. Tandis que son meurtrier lui parlait, il se demandait s'il
+&eacute;tait vrai qu'il f&ucirc;t bless&eacute;, si c'&eacute;tait &agrave; lui qu'&eacute;tait ce sang coulant
+sur la neige.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous ai-je fait?&mdash;murmura-t-il.&mdash;Pourquoi &ecirc;tes-vous devenu ce vil
+assassin?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous m'avez fait?... Vous m'auriez perdu si je ne vous avais
+emp&ecirc;ch&eacute; d'arriver au terme de votre voyage. Votre activit&eacute; maudite est
+venue me ravir le temps sur lequel j'avais compt&eacute; pour pouvoir restituer
+l'argent vol&eacute;. Ce que vous m'avez fait?... Vous &ecirc;tes venu vous placer
+sur ma route, non une fois, non en passant, mais toujours, mais sans
+tr&ecirc;ve. N'ai-je point essay&eacute; de me d&eacute;barrasser de vous autrefois?... Ah!
+ah! se d&eacute;barrasser de vous, ce n'est pas ais&eacute;. C'est pourquoi vous allez
+mourir ici.</p>
+
+<p>Vendale essaya de rappeler ses pens&eacute;es qui le fuyaient; il voulut
+parler, mais en vain. Instinctivement il cherchait le b&acirc;ton ferr&eacute; qui
+s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute; de ses mains, il ne put le saisir. Alors, il essaya de
+se relever sans ce secours.... En vain, en vain! Il tr&eacute;bucha et tomba
+lourdement au bord d'un ab&icirc;me....</p>
+
+<p>D&eacute;faillant, engourdi, un voile devant les yeux n'entendant plus rien, il
+fit pourtant un si terrible effort qu'il se souleva sur ses mains. Il
+vit son ennemi, l&agrave;, debout, au-dessus de lui, calme, sinistre,
+implacable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'appelez assassin,&mdash;dit Obenreizer,&mdash;ce nom ne me touche gu&egrave;re.
+Au moins, vous ne pouvez dire que je n'ai pas jou&eacute; ma vie contre la
+v&ocirc;tre, car je suis environn&eacute; de p&eacute;rils et peut-&ecirc;tre ne r&eacute;ussirai-je pas
+&agrave; me frayer un chemin &agrave; travers les pr&eacute;cipices. La tourmente va de
+nouveau &eacute;clater tout &agrave; l'heure, voyez! la neige tourbillonne! Il me faut
+ce re&ccedil;u, il me faut ces papiers tout de suite. Chaque moment qui
+s'&eacute;coule emporte ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;tez!&mdash;s'&eacute;cria Vendale, d'une voix mena&ccedil;ante, et essayant encore
+une fois de se lever.</p>
+
+<p>Le dernier &eacute;clair du feu qui s'&eacute;chappait de son &ecirc;tre se ranimait, il
+r&eacute;ussit &agrave; saisir les mains de son ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;tez!&mdash;cria-t-il.&mdash;Loin de moi, assassin!... Que Dieu vienne en
+aide &agrave; Marguerite!... Jamais heureusement elle ne saura comment je suis
+mort.... Loin de moi!... Meurtrier! je veux encore une fois te regarder
+au visage.... Ce visage inf&acirc;me me fait ressouvenir d'une chose que je
+devais t'apprendre....</p>
+
+<p>Obenreizer, &eacute;pouvant&eacute; de le voir d&eacute;ployer tout &agrave; coup cette &eacute;nergie
+supr&ecirc;me, et songeant qu'il pouvait encore retrouver en ce moment assez
+de force pour le vaincre, lui ob&eacute;it et demeura immobile. Vendale le
+regardait d'un &oelig;il &eacute;teint.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce ne sera pas,&mdash;dit-il.&mdash;Non, m&ecirc;me en mourant, je ne trahirai
+point la confiance du mort... &Eacute;coute!... des parents suppos&eacute;s.... Est-ce
+que cela ne te rappelle rien?... L'Hospice des Enfants Trouv&eacute;s.... La
+fortune qui est &agrave; toi et dont tu n'as pas h&eacute;rit&eacute;.... Souviens-toi....
+Souviens-toi....</p>
+
+<p>Sa t&ecirc;te s'affaissa sur sa poitrine, il retomba sur le bord du gouffre.</p>
+
+<p>Le voleur s'&eacute;lan&ccedil;a; ses mains actives et enfi&eacute;vr&eacute;es coururent &agrave; la
+poitrine de sa victime. Vendale fit un effort convulsif pour jeter un
+dernier cri:</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>Et, se laissant glisser lui-m&ecirc;me, il roula dans l'ab&icirc;me, roula, roula,
+disparut comme un fant&ocirc;me dans un r&ecirc;ve de mort.</p>
+
+<p>L'orage mugit de nouveau, puis s'apaisa.</p>
+
+<p>Les voix infernales de la montagne s'&eacute;teignirent, la lune brilla, la
+neige tombait mollement, en silence.</p>
+
+<p>Deux hommes, escort&eacute;s de deux chiens &eacute;normes, sortirent de l'Hospice.
+Ils regardaient attentivement autour d'eux, puis levaient les mains au
+ciel; les chiens se jouaient dans la neige.</p>
+
+<p>&mdash;Allons,&mdash;dit le premier de ces deux hommes,&mdash;nous pouvons avancer
+maintenant. Peut-&ecirc;tre trouverons-nous les voyageurs dans l'un des
+Refuges.</p>
+
+<p>Chacun d'eux attacha un panier sur son dos, prit dans sa main un b&acirc;ton
+ferr&eacute;, s'enroula autour du bras une corde termin&eacute;e par un n&oelig;ud coulant
+afin de pouvoir s'attacher ensemble, et l'on se mit en marche.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup les chiens cess&egrave;rent leurs gambades, mirent le nez en l'air,
+s'agit&egrave;rent un moment, et se mirent &agrave; aboyer de toute leur voix.</p>
+
+<p>Leurs ma&icirc;tres s'arr&ecirc;t&egrave;rent aussi; les chiens tournaient autour d'eux.
+Hommes et b&ecirc;tes se regard&egrave;rent avec une &eacute;gale intelligence.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours, alors! Au secours! &Agrave; la d&eacute;livrance!...</p>
+
+<p>Mais les deux chiens, au m&ecirc;me instant, leur &eacute;chapp&egrave;rent, et bondirent
+avec d'autres aboiements plus profonds et plus joyeux....
+N'annon&ccedil;aient-ils point quelque nouveau venu?...</p>
+
+<p>Les deux hommes demeur&egrave;rent frapp&eacute;s de stupeur, et sondant au loin la
+neige du regard &agrave; la clart&eacute; de la lune:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!...&mdash;firent-ils,&mdash;deux cr&eacute;atures insens&eacute;es de plus! Par ce temps
+qui porte la mort avec lui... deux &eacute;trangers... il y a une femme!</p>
+
+<p>Les chiens tenaient chacun les plis d'une robe dans leur gueule et ils
+tra&icirc;naient ainsi la voyageuse, qui leur caressait doucement la t&ecirc;te &agrave;
+tous deux. Elle montait &agrave; travers la neige du pas et de l'air d'une
+personne accoutum&eacute;e aux montagnes; mais il n'en &eacute;tait pas de m&ecirc;me du
+gros homme qui l'accompagnait. Il &eacute;tait moulu et marchait en g&eacute;missant.</p>
+
+<p>&mdash;Chers guides,&mdash;dit la jeune femme,&mdash;chers amis des voyageurs, je suis
+de votre pays. Nous cherchons deux jeunes hommes qui ont, ce matin,
+travers&eacute; la passe et qui auraient d&ucirc; arriver le soir &agrave; l'Hospice.</p>
+
+<p>&mdash;Ils y sont venus, Mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Que le ciel soit lou&eacute;!&mdash;s'&eacute;cria-t-elle.&mdash;Oh! que le ciel soit b&eacute;ni!</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement ils sont repartis aussit&ocirc;t. Et justement nous nous
+mettions &agrave; leur recherche; mais nous avons &eacute;t&eacute; forc&eacute;s d'attendre que la
+tourmente soit apais&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Chers guides!&mdash;dit la jeune fille,&mdash;je vous accompagnerai. Pour
+l'amour de Dieu, laissez-moi vous suivre. L'un de ces deux hommes est
+mon mari, je l'aime tendrement!... oh! oui tendrement.... Vous le voyez!
+je ne suis point abattue, je ne suis pas lasse. Oh! je suis n&eacute;e paysanne
+et je vous montrerai que je sais m'attacher &agrave; vos cordes. Je vous fais
+le serment d'avoir du courage. Laissez-moi vous suivre. Si quelque
+malheur est arriv&eacute; &agrave; celui que je cherche, mon amour le d&eacute;couvrira.
+C'est &agrave; genoux que je vous en prie, chers amis des voyageurs. Pour
+l'amour que vos ch&egrave;res m&egrave;res portaient &agrave; ceux dont vous &ecirc;tes les fils,
+je vous supplie.</p>
+
+<p>Ces bons et simples compagnons se sentirent &eacute;mus.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s tout,&mdash;se dirent-ils &agrave; voix basse,&mdash;elle ne ment point, elle
+conna&icirc;t les chemins de la montagne, puisqu'elle est si miraculeusement
+arriv&eacute;e jusqu'ici.... Mais,&mdash;ajout&egrave;rent-ils, en lui montrant son
+compagnon,&mdash;quant &agrave; ce monsieur-l&agrave;, Mademoiselle....</p>
+
+<p>&mdash;Cher Joey,&mdash;dit Marguerite en Anglais,&mdash;vous resterez dans cette
+maison, et vous nous attendrez.</p>
+
+<p>&mdash;Si je savais lequel de vous deux a ouvert cet avis&mdash;dit Joey en
+regardant les deux guides de travers,&mdash;je vous battrais bien pour six
+pence et je vous donnerais encore une demi-couronne pour payer le
+m&eacute;decin. Non, Mademoiselle, je m'attacherai &agrave; vos pas, aussi longtemps
+que j'aurai la force de vous suivre, et je mourrai pour vous si je ne
+peux pas faire mieux....</p>
+
+<p>Le prochain d&eacute;clin de la lune commandait imp&eacute;rieusement qu'on ne perdit
+point de temps. Les chiens donnaient des signes d'inqui&eacute;tude. Les deux
+guides prirent vivement un parti. Ils &eacute;chang&egrave;rent pour une plus longue
+la corde qui les attachait ensemble et l'on forma ainsi une longue
+cha&icirc;ne. Ils marchaient devant, puis venaient Marguerite et Joey Laddle &agrave;
+l'arri&egrave;re-garde. On se mit en route pour les Refuges.</p>
+
+<p>La distance &agrave; parcourir &eacute;tait courte. Entre les cinq Refuges et
+l'Hospice, on ne comptait gu&egrave;re qu'une demi-lieue. Mais les sentiers
+&eacute;taient couverts de neige comme d'un gigantesque linceul. La troupe,
+cependant, ne fit point fausse route, et l'on arriva promptement &agrave; la
+galerie o&ugrave; Vendale et Obenreizer s'&eacute;taient abrit&eacute;s durant l'orage. Leurs
+traces avaient disparu, emport&eacute;es par le tourbillon et la temp&ecirc;te; mais
+les chiens, courant en tous sens, semblaient confiants dans leur
+admirable instinct. On s'arr&ecirc;ta sous la vo&ucirc;te que la tourmente avait
+frapp&eacute;e avec le plus de fureur, et o&ugrave; l'amas de neige paraissait le plus
+profond. L&agrave;, les chiens s'agit&egrave;rent et se mirent &agrave; tournoyer pour
+indiquer que l'on allait manquer le but.</p>
+
+<p>Les guides, sachant que le grand ab&icirc;me se trouvait &agrave; droite, inclin&egrave;rent
+vers la gauche; on perdit le chemin. Celui qui marchait en t&ecirc;te fit
+halte, cherchant &agrave; consulter de loin le poteau indicateur. Tout &agrave; coup
+l'un des chiens se mit &agrave; gratter la neige. Le guide s'avan&ccedil;a; la pens&eacute;e
+lui vint qu'un malheureux voyageur pouvait bien &ecirc;tre enseveli dans ce
+champ de neige.... Mais il vit cette neige souill&eacute;e... et jeta un cri en
+d&eacute;couvrant une tache rouge.</p>
+
+<p>L'autre chien regardait attentivement au bord du gouffre, raidissant ses
+pattes, tremblant de tous ses membres. Le premier revint sur la trace
+sanglante, et tous deux se mirent &agrave; courir en hurlant; puis d'un commun
+accord, ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent tous les deux sur la margelle du pr&eacute;cipice en
+poussant des g&eacute;missements prolong&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un est couch&eacute; au fond de ce gouffre,&mdash;dit Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois,&mdash;dit le premier guide,&mdash;tenez-vous en arri&egrave;re, vous
+autres, et laissez-moi regarder.</p>
+
+<p>L'autre guide alluma deux torches qu'il portait dans son panier. Le
+premier en prit une, Marguerite l'autre; ils regardaient de tous leurs
+yeux, abritant la torche dans leurs mains, ils la dirigeaient de tous
+c&ocirc;t&eacute;s, l'&eacute;levant en l'air, puis l'abaissant brusquement. La lune,
+malheureusement, projetait autour d'eux une clart&eacute; qui contrariait celle
+des torches....</p>
+
+<p>Un long cri per&ccedil;ant, jet&eacute; par Marguerite, interrompit le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... Voyez-vous l&agrave;-bas, o&ugrave; se dresse cette muraille de
+glace... l&agrave; au bord du torrent. Voyez-vous?... il y a une forme humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Mademoiselle, oui....</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, sur cette glace... l&agrave; au-dessous des chiens.</p>
+
+<p>Le conducteur, avec une vive expression d'effroi, se rejeta en arri&egrave;re;
+tous se turent.... Marguerite, sans dire un mot, s'&eacute;tait d&eacute;tach&eacute;e de la
+corde.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons les paniers,&mdash;s'&eacute;cria-t-elle.&mdash;N'avez-vous que ces deux cordes
+seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'autres,&mdash;r&eacute;pondit le guide;&mdash;mais &agrave; l'Hospice....</p>
+
+<p>&mdash;S'il est encore vivant?... Oh! je vous ai dit que c'&eacute;tait mon
+fianc&eacute;!... Il serait mort avant votre retour.... Chers guides, amis b&eacute;nis
+des voyageurs, regardez-moi! Voyez mes mains; si elles tremblent,
+retenez-moi par la force... si elles sont fermes, aidez-moi &agrave; sauver
+celui qui est l&agrave;.</p>
+
+<p>Elle noua l'une des cordes autour de sa taille et de ses bras, et s'en
+fit une sorte de ceinture assujettie par des n&oelig;uds. Elle souda le bout
+de cette premi&egrave;re corde &agrave; la seconde, pla&ccedil;a les n&oelig;uds sous son pied et
+tira; puis elle pr&eacute;senta son ouvrage aux guides, pour qu'ils pussent
+tirer &agrave; leur tour.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est inspir&eacute;e?&mdash;se disaient-ils l'un &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Par le Dieu tout-puissant, ayez piti&eacute; du
+bless&eacute;!&mdash;s'&eacute;cria-t-elle,&mdash;vous savez que je suis bien plus l&eacute;g&egrave;re que
+vous. Donnez-moi l'eau-de-vie et le vin, et faites-moi descendre vers
+lui. Quand je serai descendue, vous irez chercher du secours et une
+corde plus forte. Lorsque vous me la jetterez d'en haut... voyez celle
+que j'ai attach&eacute;e autour de moi... vous &ecirc;tes s&ucirc;rs que je pourrai la lier
+solidement &agrave; son corps. Vivant ou mort, je le ram&egrave;nerai ou je mourrai
+avec lui. Je l'aime.... Que puis-je vous dire apr&egrave;s cela?</p>
+
+<p>Les deux hommes se retourn&egrave;rent vers le compagnon de cette fille
+&eacute;trange. Joey s'&eacute;tait &eacute;vanoui dans la neige.</p>
+
+<p>&mdash;Descendez-moi vers lui,&mdash;s'&eacute;cria Marguerite, en prenant deux petits
+bidons, qu'elle avait apport&eacute;s et en les assujettissant autour
+d'elle,&mdash;ou j'irai seule, duss&eacute;-je me briser en pi&egrave;ces sur les roches.
+Je suis une paysanne, je ne connais ni le vertige ni la crainte, et le
+p&eacute;ril n'est rien &agrave; mes yeux, car je l'aime.... Descendez-moi, par piti&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, il doit &ecirc;tre mort ou si pr&egrave;s de l'&ecirc;tre....</p>
+
+<p>&mdash;Expirant ou mort, je veux le voir. La t&ecirc;te de mon &eacute;poux vivante ou
+inanim&eacute;e reposera sur mon sein. Descendez moi, ou je descendrai seule.</p>
+
+<p>Ils ob&eacute;irent enfin. Avec toutes les pr&eacute;cautions que leur sugg&eacute;r&egrave;rent
+leur adresse et leur compassion, ils firent glisser la jeune fille du
+bord du gouffre.... Elle dirigeait la descente elle-m&ecirc;me le long de la
+muraille de glace. Ils l&acirc;ch&egrave;rent la corde plus bas, encore plus bas,
+jusqu'&agrave; ce que ce cri arriv&acirc;t &agrave; leurs oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Assez!...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce r&eacute;ellement lui?... Est-il mort?...&mdash;cri&egrave;rent-ils &agrave; leur tour,
+pench&eacute;s sur l'ab&icirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui. Il ne m'entend point, il est insensible; mais son c&oelig;ur bat
+encore; son c&oelig;ur bat contre le mien!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-il tomb&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Sur une pointe de glace.... H&acirc;tez-vous!... Ah! si je meurs ici, je
+serai satisfaite.</p>
+
+<p>L'un des deux hommes s'&eacute;lan&ccedil;a suivi des chiens; l'autre planta les
+torches dans la neige, et s'effor&ccedil;a de ranimer le pauvre Joey. Quelques
+frictions de neige et un peu d'eau-de-vie le firent revenir &agrave; lui; mais
+il avait le d&eacute;lire et ne savait plus o&ugrave; il &eacute;tait.</p>
+
+<p>Le guide, alors, revint au bord du gouffre.</p>
+
+<p>&mdash;Courage!&mdash;criait-il.&mdash;On vient.... Comment &ecirc;tes-vous?... Comment
+est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Son c&oelig;ur bat toujours contre le mien.... Je le r&eacute;chauffe dans mes
+bras... je n'ai pas peur....</p>
+
+<p>La lune descendit derri&egrave;re les hautes cimes, et le d&eacute;sert et l'ab&icirc;me ne
+furent plus que t&eacute;n&egrave;bres, et le guide jeta encore son cri d'esp&eacute;rance au
+fond du gouffre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment &ecirc;tes-vous?... comment est-il?... On vient....</p>
+
+<p>Et le m&ecirc;me cri passionn&eacute; monta des profondeurs du glacier o&ugrave; Marguerite
+&eacute;tait ensevelie avec son &eacute;poux.</p>
+
+<p>&mdash;Son c&oelig;ur bat toujours contre le mien.</p>
+
+<p>Enfin les aboiements des chiens, une lueur lointaine r&eacute;pandue sur la
+neige annonc&egrave;rent que les secours arrivaient. Vingt hommes, des
+lanternes, des torches, une liti&egrave;re, des cordes, des draps, du bois pour
+faire un grand feu, tout cela venait &agrave; la fois. Les chiens couraient aux
+hommes, s'&eacute;lan&ccedil;aient vers le gouffre, puis revenaient priant, dans leur
+langage muet, qu'on f&icirc;t diligence. Le cri sauveur descendit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu merci tout est pr&ecirc;t!... Comment vous trouvez-vous?... Est-il
+mort?...</p>
+
+<p>Le cri d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>&mdash;Nous enfon&ccedil;ons dans la glace et nous avons un froid mortel. Son c&oelig;ur
+ne bat plus contre le mien. Ne laissez descendre personne, car le poids
+de nos deux corps est assez lourd. Faites seulement glisser la corde.</p>
+
+<p>On alluma le feu. La clart&eacute; des torches illumina le bord de l'ab&icirc;me, on
+y fixa les lanternes, et la corde descendit.</p>
+
+<p>D'en haut on la voyait, la vaillante jeune fille, attacher la corde, de
+ses doigts engourdis, au corps de son fianc&eacute;.</p>
+
+<p>Le cri monta au milieu d'un silence mortel.</p>
+
+<p>&mdash;Tirez doucement.</p>
+
+<p>Elle, on la voyait toujours au fond du gouffre tandis que, lui, il
+flottait d&eacute;j&agrave; dans l'air.</p>
+
+<p>Aucun vivat ne se fit entendre lorsqu'on le d&eacute;posa dans la liti&egrave;re.
+Quelques-uns des hommes prirent soin de lui tandis que l'on faisait
+redescendre la corde.</p>
+
+<p>Le cri monta une derni&egrave;re fois au milieu du m&ecirc;me silence de mort.</p>
+
+<p>&mdash;Tirez.</p>
+
+<p>Mais lorsqu'ils la saisirent, <i>elle</i>, au bord du pr&eacute;cipice, alors ils
+firent retentir l'air de leurs cris de joie; ils pleuraient, ils
+remerciaient le ciel, ils baisaient ses pieds et sa robe; les chiens la
+caressaient, l&eacute;chaient ses doigts glac&eacute;s.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;chappa, courut vers la liti&egrave;re, et, se jetant sur le corps de
+son fianc&eacute;, posa ses deux belles mains sur ce cher c&oelig;ur qui ne battait
+plus.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="QUATRIEME_ACTE" id="QUATRIEME_ACTE"></a><a href="#table">QUATRI&Egrave;ME ACTE.</a></h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Lhorloge_de_surete" id="Lhorloge_de_surete"></a><a href="#table">L'horloge de s&ucirc;ret&eacute;.</a></h2>
+
+
+<p>L'action se passe maintenant &agrave; Neufch&acirc;tel. C'est l'agr&eacute;able mois
+d'Avril; l'agr&eacute;able lieu o&ugrave; nous transportons nos lecteurs est l'&eacute;tude
+d'un notaire; l'agr&eacute;able personne que nous y trouvons, c'est le notaire
+lui-m&ecirc;me, beau vieillard au teint vermeil, le premier notaire de
+Neufch&acirc;tel, universellement connu dans le canton, Ma&icirc;tre Voigt. Par sa
+profession et ses qualit&eacute;s personnelles, Ma&icirc;tre Voigt est un citoyen
+populaire. Les nombreux services qu'il a rendus, et ses originalit&eacute;s
+aussi nombreuses que ses services, ont fait de lui l'un des personnages
+les plus fameux de cette jolie ville de Suisse. Sa longue redingote
+brune et son bonnet noir ont pris rang parmi les institutions du pays;
+sa tabati&egrave;re n'est pas moins renomm&eacute;e, et bien des gens pensent que dans
+l'Europe enti&egrave;re il n'y en a pas de plus grande.</p>
+
+<p>Une autre personne est l&agrave;, dans l'&eacute;lude, une personne moins agr&eacute;able que
+Ma&icirc;tre Voigt. C'est Obenreizer.</p>
+
+<p>Cette &eacute;tude, quelque peu champ&ecirc;tre, ne rappelait en rien le solennel
+logis du notaire Anglais. Elle &eacute;tait situ&eacute;e dans le fond d'une cour,
+riante et proprette, et s'ouvrait sur un joli parterre tout rempli de
+fleurs. Des ch&egrave;vres broutaient non loin de la porte; la vache paissait
+si pr&egrave;s de la maison que l'excellente b&ecirc;te, en avan&ccedil;ant seulement d'une
+dizaine de pieds, aurait pu venir faire compagnie au clerc. Le cabinet
+de Ma&icirc;tre Voigt &eacute;tait petit, clair, et tout verni; les murs &eacute;taient
+recouverts de panneaux de bois; il ressemblait &agrave; ces chambres rustiques
+qu'on voit dans les boites de jouets d'enfants; la fen&ecirc;tre, suivant la
+saison, &eacute;tait orn&eacute;e de roses, d'h&eacute;lianthes, de roses tr&eacute;mi&egrave;res. Les
+abeilles de Ma&icirc;tre Voigt bourdonnaient &agrave; travers l'&eacute;tude pendant tout
+l'&eacute;t&eacute;, entrant par une fen&ecirc;tre et sortant par l'autre, comme si elles
+eussent &eacute;t&eacute; tent&eacute;es de faire leur miel avec le doux caract&egrave;re de Ma&icirc;tre
+Voigt. De temps en temps, une grande bo&icirc;te &agrave; musique, plac&eacute;e sur la
+chemin&eacute;e, partait en cadence sur l'ouverture de <i>Fra Diavolo</i>, ou bien
+chantait des morceaux de <i>Guillaume Tell</i> avec gazouillements joyeux.
+Survenait-il quelque client, il fallait bien arr&ecirc;ter le ressort; mais
+l'harmonieux instrument se remettait &agrave; chanter de plus belle, d&egrave;s que le
+client &eacute;tait parti.</p>
+
+<p>&mdash;Courage, courage, mon brave gar&ccedil;on,&mdash;dit Ma&icirc;tre Voigt, en caressant
+les genoux d'Obenreizer d'un air paternel:&mdash;vous allez commencer une
+nouvelle vie, aupr&egrave;s de moi dans mon &eacute;tude, et cela demain matin.</p>
+
+<p>Obenreizer, en habit de deuil, l'air humble et soumis, mit sur son c&oelig;ur
+une de ses mains qui tenait un mouchoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ma reconnaissance est l&agrave;, Monsieur,&mdash;dit-il,&mdash;mais je ne trouve point
+de mots pour vous l'exprimer.</p>
+
+<p>&mdash;Ta, ta, ta, ne me parlez pas de reconnaissance,&mdash;dit Ma&icirc;tre Voigt.&mdash;Je
+d&eacute;teste de voir un homme pers&eacute;cut&eacute;. Je vous ai vu souffrir: je vous ai
+naturellement tendu la main. Oh! je ne suis pas encore assez vieux pour
+ne pas me rappeler mes jeunes ann&eacute;es. Savez-vous bien que c'est votre
+p&egrave;re qui m'a amen&eacute; mon premier client. Il s'agissait de la moiti&eacute; d'un
+acre de terre qui ne donnait jamais de raisin. Ne dois-je rien &agrave; son
+fils? J'ai envers lui une dette d'amiti&eacute;, je m'en acquitte envers
+vous.... Voil&agrave; qui est assez bien dit, je pense,&mdash;ajouta Ma&icirc;tre Voigt,
+enchant&eacute; de lui-m&ecirc;me.&mdash;Permettez-moi de r&eacute;compenser mes propres m&eacute;rites
+par une prise de tabac.</p>
+
+<p>Obenreizer laissa tomber son regard sur le plancher comme s'il ne se
+sentait pas m&ecirc;me digne de contempler cet honn&ecirc;te vieillard savourant sa
+prise.</p>
+
+<p>&mdash;Accordez-moi une derni&egrave;re gr&acirc;ce, Monsieur,&mdash;dit-il.&mdash;N'agissez pas
+envers moi par impulsion g&eacute;n&eacute;reuse. Jusqu'ici, vous n'avez connu que
+vaguement la situation o&ugrave; je me trouve. Eh bien! &Eacute;coutez les raisons qui
+s'&eacute;l&egrave;vent pour et contre moi, avant de me prendre avec vous dans votre
+&eacute;tude. Je veux que mon droit &agrave; votre bienveillance soit reconnu par
+votre bon jugement en m&ecirc;me temps que par votre excellent c&oelig;ur. Ah! je
+peux lever la t&ecirc;te devant mes ennemis, je peux me refaire une r&eacute;putation
+sur les ruines de celle que j'avais autrefois et qu'on m'a ravie!...</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira,&mdash;dit Ma&icirc;tre Voigt.&mdash;Vous parlez bien, mon fils.
+Vous ferez quelque jour un bon avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Les d&eacute;tails de ma triste affaire ne sont pas bien
+nombreux,&mdash;poursuivit Obenreizer,&mdash;mes chagrins ont commenc&eacute; apr&egrave;s la
+mort par accident de mon dernier compagnon de voyage, mon pauvre et cher
+ami Monsieur Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Vendale,&mdash;r&eacute;p&eacute;ta le notaire.&mdash;C'est bien cela. J'ai souvent
+entendu ce nom depuis deux mois. C'est cet infortun&eacute; Anglais qui a &eacute;t&eacute;
+tu&eacute; dans le Simplon, alors que vous-m&ecirc;me vous avez &eacute;t&eacute; bless&eacute;, ainsi que
+le t&eacute;moignent les deux cicatrices que vous portez au col et &agrave; la joue.</p>
+
+<p>&mdash;Bless&eacute; par mon propre couteau,&mdash;dit Obenreizer, en touchant ces
+marques sinistres, t&eacute;moins parlants de l'horrible lutte.</p>
+
+<p>&mdash;Par votre propre couteau, en essayant de sauver votre ami,&mdash;affirma le
+notaire.&mdash;Bien, tr&egrave;s bien.... C'est singulier. J'ai trouv&eacute; plaisant de
+penser que j'ai eu autrefois un client de ce nom de Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Le monde est si petit!&mdash;fit Obenreizer.</p>
+
+<p>Toutefois, il prit note int&eacute;rieurement que Ma&icirc;tre Voigt avait eu jadis
+un client de ce nom.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous disais donc,&mdash;reprit-il,&mdash;qu'apr&egrave;s la mort de mon cher
+compagnon de voyage, mes chagrins avaient commenc&eacute;. Je me rendis &agrave;
+Milan. Je suis re&ccedil;u avec froideur par Defresnier et Compagnie. Peu de
+temps apr&egrave;s ils me chassent. Pourquoi? On ne m'en donne aucune raison.
+Je demande &agrave; ces Messieurs s'ils pr&eacute;tendent attaquer mon honneur? Point
+de r&eacute;ponse. O&ugrave; sont leurs preuves contre moi? Point de r&eacute;ponse encore.
+Ce que j'en dois penser? Cette fois on me r&eacute;pond! &laquo;M. Obenreizer est
+libre de penser ce que bon lui semble et ce qu'il pensera n'importe
+gu&egrave;res &agrave; Defresnier et Compagnie.&raquo; Et voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; tout,&mdash;dit le notaire.</p>
+
+<p>Et il prit une forte prise de tabac.</p>
+
+<p>&mdash;Cela suffit-il, Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, vraiment,&mdash;fit Ma&icirc;tre Voigt.&mdash;La maison Defresnier et Compagnie
+est de cette ville, tr&egrave;s estim&eacute;e, tr&egrave;s respect&eacute;e. Mais la maison
+Defresnier et Compagnie n'a point le droit de d&eacute;truire sans raison la
+r&eacute;putation d'un homme. Vous pourriez r&eacute;pondre &agrave; une accusation. Mais que
+r&eacute;pondrez-vous &agrave; des gens qui ne disent rien?</p>
+
+<p>&mdash;Justement, mon cher ma&icirc;tre. Votre &eacute;quit&eacute; naturelle vient de d&eacute;finir en
+un mot la cruelle situation o&ugrave; l'on m'a plac&eacute;. Et si encore ce malheur
+&eacute;tait le seul!... Mais vous savez quelles en ont &eacute;t&eacute; les suites?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, mon pauvre gar&ccedil;on,&mdash;fit le notaire en remuant la t&ecirc;te d'un
+air compatissant,&mdash;votre pupille se r&eacute;volte contre vous.</p>
+
+<p>&mdash;Se r&eacute;volte!... c'est un mot bien doux,&mdash;reprit Obenreizer.&mdash;Ma pupille
+s'est &eacute;lev&eacute;e avec horreur contre moi; elle s'est soustraite &agrave; mon
+autorit&eacute;, et s'est r&eacute;fugi&eacute;e avec Madame Dor chez cet homme de loi
+Anglais, Monsieur Bintrey, qui r&eacute;pond &agrave; nos sommations de revenir et de
+se soumettre que jamais elle n'en fera rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui &eacute;crit ensuite,&mdash;continua le notaire en soulevant sa large
+tabati&egrave;re pour chercher parmi ses papiers,&mdash;qui &eacute;crit qu'il va venir en
+conf&eacute;rer avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;crit cela?&mdash;s'&eacute;cria Obenreizer.&mdash;Eh bien Monsieur, n'ai-je pas des
+droits l&eacute;gaux?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon pauvre gar&ccedil;on, tout le monde, &agrave; l'exception des criminels,
+tout le monde a son droit l&eacute;gal.</p>
+
+<p>&mdash;Qui dit que je suis criminel?&mdash;dit Obenreizer d'un air farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne le dit. Un peu de calme dans vos chagrins, par piti&eacute;. Si
+la maison Defresnier donnait &agrave; entendre que vous avez commis quelque
+action... oh! nous saurions alors comment nous comporter avec elle.</p>
+
+<p>Tout en parlant, il avait pass&eacute; la lettre fort br&egrave;ve de Bintrey &agrave;
+Obenreizer, qui l'avait lue et qui la lui rendit.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque cet homme de loi Anglais vous annonce qu'il va venir conf&eacute;rer
+avec vous,&mdash;s'&eacute;cria-t-il,&mdash;cela veut dire qu'il vient pour repousser mon
+autorit&eacute; sur Marguerite....</p>
+
+<p>&mdash;Vous le croyez?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;r, je le connais. Il est opini&acirc;tre et chicanier.
+Dites-moi, Monsieur, si mon autorit&eacute; est inattaquable jusqu'&agrave; la
+majorit&eacute; de cette jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument inattaquable.</p>
+
+<p>&mdash;Je pr&eacute;tends donc la garder. Je l'obligerai bien &agrave; s'y soumettre!...
+Mais,&mdash;reprit Obenreizer, passant de cet emportement &agrave; un grand air de
+douceur et de soumission,&mdash;je vous devrai encore cette satisfaction,
+Monsieur, &agrave; vous qui, avec tant de confiance, avez pris sous votre
+protection et &agrave; votre service un homme si cruellement outrag&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez-vous l'esprit tranquille,&mdash;interrompit Ma&icirc;tre Voigt.&mdash;Pas un mot
+de plus sur ce sujet, et pas de remerciements. Soyez ici demain matin,
+avant l'arriv&eacute;e de l'autre clerc, entre sept et huit heures; vous me
+trouverez dans cette chambre. Je veux vous initier moi-m&ecirc;me &agrave; votre
+besogne.... Maintenant, allez-vous-en, allez-vous-en. J'ai des lettres &agrave;
+&eacute;crire; je ne veux pas entendre un mot de plus.</p>
+
+<p>Cong&eacute;di&eacute; avec cette brusquerie amicale, et satisfait de l'impression
+favorable qu'il avait produite sur l'esprit du vieillard, Obenreizer put
+r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; son aise. Alors la m&eacute;moire lui revint de certaine note qu'il
+avait prise mentalement durant cet entretien. Ainsi donc, Ma&icirc;tre Voigt
+avait eu jadis un client dont le nom &eacute;tait Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais assez bien l'Angleterre &agrave; pr&eacute;sent,&mdash;se disait-il tout en
+faisant courir ses pens&eacute;es devant lui, assis sur un banc devant le
+parterre.&mdash;Ce nom de Vendale y est bien rare. Jamais je n'avais
+rencontr&eacute; personne qui le port&acirc;t avant....</p>
+
+<p>Il regarda involontairement derri&egrave;re lui par-dessus son &eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;Le monde est-il en effet si petit, que je ne puisse m'&eacute;loigner de lui,
+m&ecirc;me apr&egrave;s sa mort?... Il m'a confess&eacute; &agrave; ses derniers moments qu'il
+avait trahi la confiance d'un homme qui est mort comme lui... qu'il
+jouissait d'une fortune qui n'&eacute;tait pas la sienne... que je devais y
+songer! Et il me demandait de m'&eacute;loigner d'un pas, afin qu'il me v&icirc;t
+mieux et que ma figure lui appel&acirc;t ce souvenir!... Pourquoi ma
+figure?... C'est donc moi que cette confession &eacute;trange int&eacute;resse!... Oh!
+je suis s&ucirc;r de ses paroles; elles n'ont point quitt&eacute; mon oreille.... Et
+si je les rapproche de ce que me disait tout &agrave; l'heure ce vieil idiot de
+notaire.... Eh! quoi que ce soit, tant mieux, si j'y trouve de quoi
+r&eacute;parer ma fortune et ternir sa m&eacute;moire!... Pourquoi, dans la nuit que
+nous avons pass&eacute;e ensemble &agrave; B&acirc;le, s'est-il appesanti avec tant
+d'insistance sur mes premiers souvenirs. S&ucirc;rement il avait un motif
+alors!...</p>
+
+<p>Il ne put achever, car les deux plus gros b&eacute;liers de Ma&icirc;tre Voigt
+vinrent l'assaillir &agrave; coups de t&ecirc;te, comme s'ils voulaient venger la
+r&eacute;flexion irr&eacute;v&eacute;rencieuse qu'Obenreizer s'&eacute;tait permise sur le compte de
+leur ma&icirc;tre. Il c&eacute;da devant l'ennemi et se retira. Mais ce fut pour se
+promener longtemps, seul, sur les bords du lac, la t&ecirc;te pench&eacute;e sur sa
+poitrine, en proie &agrave; des r&eacute;flexions profondes.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, entre sept et huit heures, il se pr&eacute;sentait &agrave;
+l'&eacute;tude. Il y trouva le notaire qui l'attendait en compulsant des titres
+et des papiers arriv&eacute;s de la veille. En quelques mots bien simples,
+Ma&icirc;tre Voigt le mit au courant de la routine de l'&eacute;tude et des devoirs
+qu'il aurait &agrave; remplir. Il &eacute;tait huit heures moins cinq minutes lorsque
+le digne homme se leva, en d&eacute;clarant &agrave; son nouveau clerc que cette
+instruction pr&eacute;liminaire &eacute;tait termin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous montrer la maison et les communs,&mdash;dit-il.&mdash;mais il faut
+auparavant que je serre ces papiers. Ils me viennent des autorit&eacute;s
+municipales, je dois en prendre un grand soin.</p>
+
+<p>Obenreizer devint attentif, car il voyait la une occasion de
+s'instruire. Il allait savoir o&ugrave; son patron serrait ses papiers
+particuliers.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrais-je pas vous &eacute;pargner cette peine Monsieur?&mdash;dit-il.&mdash;Ne
+pourrais-je ranger et serrer ces papiers pour vous, avec vos
+indications?</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Voigt se mit &agrave; rire sous cape. Il referma le portefeuille qui
+contenait ces documents pr&eacute;cieux, et le passa &agrave; Obenreizer.</p>
+
+<p>&mdash;Essayez!&mdash;dit-il.&mdash;Tous mes papiers importants sont la!...</p>
+
+<p>Et il lui montrait du doigt, au bout de l&agrave; chambre, une lourde porte de
+ch&ecirc;ne parsem&eacute;e de clous. Obenreizer s'approcha, le portefeuille &agrave; la
+main, et regardant la porte, s'aper&ccedil;ut avec surprise que, de l'ext&eacute;rieur
+au moins, il n'y avait aucun moyen de l'ouvrir. Ni poign&eacute;e, ni verrou,
+ni clef, pas m&ecirc;me de serrure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il y a une seconde porte &agrave; cette chambre,&mdash;dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non,&mdash;fit Ma&icirc;tre Voigt.&mdash;Cherchez encore.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a certainement une fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Mur&eacute;e, mon ami, mur&eacute;e avec des briques. La seule entr&eacute;e est bien par
+cette porte; est-ce que vous y renoncez?&mdash;s'&eacute;cria le notaire
+triomphant.&mdash;&Eacute;coutez maintenant, mon brave gar&ccedil;on, et dites-moi si vous
+n'entendez rien &agrave; l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Obenreizer &eacute;couta et recula, tout effray&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!&mdash;dit-il,&mdash;je sais de quoi il s'agit. J'ai entendu parler de cela
+quand j'&eacute;tais apprenti chez un horloger. Perrin fr&egrave;res ont donc enfin
+termin&eacute; leur fameuse horloge de s&ucirc;ret&eacute;. Et c'est vous qui l'avez
+achet&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Moi-m&ecirc;me. C'est bien l'horloge de s&ucirc;ret&eacute;. Voil&agrave;, mon fils, voil&agrave; une
+preuve de plus de ce que les braves gens de ce pays appellent les
+enfantillages du P&egrave;re Voigt. Eh bien! laissons rire. Il n'en est pas
+moins vrai qu'aucun voleur au monde ne m&eacute;prendra jamais mes clefs. Aucun
+pouvoir ici-bas, un b&eacute;lier m&ecirc;me, un tonneau de poudre ne fera jamais
+bouger cette porte. Ma petite sentinelle &agrave; l'int&eacute;rieur, ma petite amie
+qui fait: Tic, Tic, m'ob&eacute;it quand je lui dis: &laquo;ouvre.&raquo; La porte massive
+n'ob&eacute;ira jamais qu'&agrave; ce: Tic, Tic; et ce petit Tic, Tic, n'ob&eacute;ira jamais
+qu'&agrave; moi... et voil&agrave; ce qu'a imagin&eacute; ce vieil enfant de Voigt, &agrave; la plus
+grande confusion de tous les voleurs de la Chr&eacute;tient&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je voir l'horloge en mouvement?&mdash;dit Obenreizer.&mdash;Pardonnez ma
+curiosit&eacute;, Monsieur. Vous savez que j'ai pass&eacute; autrefois pour un assez
+bon ouvrier horloger.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous la verrez en mouvement,&mdash;dit Ma&icirc;tre Voigt.&mdash;Quelle heure
+est-il?... Huit heures moins une minute. Attention! dans une minute vous
+verrez la porte s'ouvrir d'elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Une minute apr&egrave;s, doucement, lentement, sans bruit, et comme pouss&eacute;e par
+des mains invisibles, la porte s'ouvrit et laissa voir une chambre
+obscure.</p>
+
+<p>Sur trois des c&ocirc;t&eacute;s, des planches garnissaient les murs du haut en bas.
+Sur ces planches &eacute;taient rang&eacute;es, en bon ordre et par &eacute;tage, des bo&icirc;tes
+de bois, orn&eacute;es de marqueteries Suisses et portant toutes, en lettres de
+couleur, des lettres fantastiques, le nom des clients de l'&eacute;tude. Ma&icirc;tre
+Voigt alluma un flambeau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir l'horloge,&mdash;dit-il avec orgueil,&mdash;je peux dire que je
+poss&egrave;de la premi&egrave;re curiosit&eacute; de l'Europe... et ce ne sont que des yeux
+privil&eacute;gi&eacute;s &agrave; qui je permets de la voir. Or, ce privil&egrave;ge je l'accorde
+au fils de votre excellent p&egrave;re. Oui, oui, vous serez l'un des rares
+favoris&eacute;s qui entrent dans cette chambre avec moi. Voyez l&agrave;, sur le mur
+de droite du c&ocirc;t&eacute; de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une horloge ordinaire!&mdash;s'&eacute;cria Obenreizer.&mdash;Non, elle n'a
+qu'une seule aiguille.</p>
+
+<p>&mdash;Non,&mdash;dit Ma&icirc;tre Voigt,&mdash;ce n'est pas une horloge ordinaire: Non...
+non... cette seule aiguille tourne autour du cadran, et le point o&ugrave; je
+la mets moi-m&ecirc;me r&egrave;gle l'heure &agrave; laquelle la porte doit s'ouvrir. Tenez!
+L'aiguille marque huit heures: la porte ne s'est-elle pas ouverte &agrave; huit
+heures sonnant?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'elle s'ouvre plus d'une fois par jour?&mdash;demanda le jeune
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Plus d'une fois?&mdash;r&eacute;p&eacute;ta le notaire avec un air de parfait m&eacute;pris pour
+la simplicit&eacute; de son nouveau clerc&mdash;Vous ne connaissez pas mon ami: Tic,
+Tic. Il ouvrira bien autant de fois que je le lui dirai. Tout ce qu'il
+demande, ce sont des instructions, et voil&agrave; que je les lui donne....
+Regardez au-dessous du cadran: il y a ici un demi-cercle en acier qui
+p&eacute;n&egrave;tre dans la muraille; l&agrave; est une aiguille appel&eacute;e le r&eacute;gulateur, qui
+voyage tout autour du cadran, suivant le caprice de mes mains.
+Remarquez, je vous prie, ces chiffres qui doivent me guider sur ce
+demi-cercle. Le chiffre 1 signifie qu'il faut ouvrir une fois dans les
+vingt-quatre heures; le chiffre 2 veut dire: ouvrez deux fois, et ainsi
+de suite jusqu'&agrave; la fin. Tous les matins je place le r&eacute;gulateur apr&egrave;s
+avoir lu mon courrier, et quand je sais quelle sera ma besogne du jour.
+Aimeriez-vous &agrave; me le voir placer? Quel jour aujourd'hui?... Mercredi.
+Bon. C'est la r&eacute;union des tireurs &agrave; la carabine, je n'aurai pas
+grand'chose &agrave; faire, je suis s&ucirc;r d'une demi-journ&eacute;e de cong&eacute;. On pourra
+bien quitter l'&eacute;tude apr&egrave;s trois heures. Serrons d'abord le portefeuille
+avec les papiers de la Municipalit&eacute;. Voil&agrave; qui est fait! Je crois qu'il
+n'est pas n&eacute;cessaire d'ennuyer Tic Tic, et de lui demander d'ouvrir
+avant demain matin, &agrave; huit heures. Je fais reculer le r&eacute;gulateur
+jusqu'au num&eacute;ro 1. Je referme la porte; et bien fin qui l'ouvrira avant
+huit heures demain matin.</p>
+
+<p>Obenreizer sourit. Il avait d&eacute;j&agrave; vu le c&ocirc;t&eacute; faible de l'invention
+pr&eacute;conis&eacute;e par le notaire; il savait comment l'horloge &agrave; secret pouvait
+trahir la confiance de Ma&icirc;tre Voigt et laisser ses papiers &agrave; la merci de
+son clerc.</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;tez! Monsieur,&mdash;cria-t-il, au moment o&ugrave; le notaire allait fermer
+la porte.&mdash;Quelque chose a remu&eacute; parmi les bo&icirc;tes.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Voigt se retourna.</p>
+
+<p>Une seconde suff&icirc;t &agrave; la main agile d'Obenreizer pour faire avancer le
+r&eacute;gulateur du chiffre 1 au chiffre 2. &Agrave; moins que le notaire, regardant
+de nouveau le cercle d'acier, ne s'aper&ccedil;&ucirc;t de ce changement, la porte
+allait s'ouvrir &agrave; huit heures du soir, et personne, Obenreizer except&eacute;,
+n'en saurait rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai point vu remuer ces bo&icirc;tes,&mdash;dit Ma&icirc;tre Voigt,&mdash;Vos chagrins,
+mon fils, vous ont &eacute;branl&eacute; les nerfs. Vous avez vu l'ombre projet&eacute;e par
+le vacillement de ma bougie. Ou bien encore quelque pauvre petit
+col&eacute;opt&egrave;re qui se prom&egrave;ne au milieu des secrets du vieil homme de loi...
+&Eacute;coutez! J'entends votre camarade, l'autre clerc dans l'&eacute;tude. &Agrave;
+l'ouvrage! Posez aujourd'hui la premi&egrave;re pierre de votre nouvelle
+fortune!</p>
+
+<p>Il poussa gaiement Obenreizer hors de la chambre noire; avant d'&eacute;teindre
+sa lumi&egrave;re, il jeta un dernier regard de tendresse sur son horloge,&mdash;un
+regard qui ne s'arr&ecirc;ta pas sur le r&eacute;gulateur,&mdash;et referma la porte de
+ch&ecirc;ne derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>&Agrave; trois heures, l'&eacute;tude &eacute;tait ferm&eacute;e. Le notaire, ses employ&eacute;s, et ses
+serviteurs se rendirent au tir &agrave; la carabine. Obenreizer, pour s'excuser
+de les accompagner, avait fait entendre qu'il n'&eacute;tait point d'humeur &agrave;
+assister &agrave; une f&ecirc;te publique. Il sortit, on ne le vit plus; on pensa
+qu'il faisait au loin quelque promenade solitaire.</p>
+
+<p>&Agrave; peine la maison &eacute;tait-elle close et d&eacute;serte, qu'une garde-robe
+s'ouvrit, une garde-robe reluisante, qui donnait dans le cabinet
+reluisant du notaire. Obenreizer en sortit. Il s'approcha d'une crois&eacute;e,
+ouvrit les volets, s'assura qu'il pourrait s'&eacute;vader, sans &ecirc;tre aper&ccedil;u
+par le jardin, rentra dans sa chambre, et s'assit dans le fauteuil de
+Ma&icirc;tre Voigt. Il avait cinq heures &agrave; attendre.</p>
+
+<p>Il tua le temps comme il put, lisant les livres et journaux &eacute;pars sur la
+table, tant&ocirc;t r&eacute;fl&eacute;chissant, tant&ocirc;t marchant de long en large, suivant
+sa ch&egrave;re coutume. Le soleil enfin se coucha.</p>
+
+<p>Obenreizer referma les volets avec soin avant d'allumer la bougie. Le
+moment approchait; il s'assit, montre en main, guettant la porte de
+ch&ecirc;ne.</p>
+
+<p>&Agrave; huit heures, doucement, lentement, sans bruit, comme pouss&eacute;e par une
+main invisible, la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Il lut, l'un apr&egrave;s l'autre, tous les noms inscrits sur les bottes de
+bois. Nulle part ce qu'il cherchait!... Il &eacute;carta la rang&eacute;e ext&eacute;rieure
+et continua son examen.</p>
+
+<p>L&agrave;, les boites &eacute;taient plus vieilles, quelques-unes m&ecirc;me fort
+endommag&eacute;es. Les quatre premi&egrave;res portaient leur nom &eacute;crit en Fran&ccedil;ais
+et en Allemand; le nom de la cinqui&egrave;me &eacute;tait illisible. Obenreizer la
+prit, l'emporta dans l'&eacute;tude pour l'examiner plus &agrave; l'aise.... Miracle!
+Sous une couche &eacute;paisse de taches produites par la poussi&egrave;re et par le
+temps, il lut:</p>
+
+<p class="center">
+<i>VENDALE</i></p>
+
+<p>La clef tenait par une ficelle &agrave; une boite. Il ouvrit, tira quatre
+papiers d&eacute;tach&eacute;s, les posa sur la table et commen&ccedil;a de les parcourir.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, ses yeux anim&eacute;s par une expression d'avidit&eacute; sauvage se
+troubl&egrave;rent. Un cruel d&eacute;senchantement, une surprise mortelle se peignit
+en m&ecirc;me temps sur son visage bl&ecirc;mi. Il mit sa t&ecirc;te dans ses mains pour
+r&eacute;fl&eacute;chir, puis il se d&eacute;cida, prit copie de ces papiers qu'il venait de
+lire, les remit dans la bo&icirc;te, la boite &agrave; sa place, dans la chambre
+noire, referma la porte de ch&ecirc;ne, &eacute;teignit la bougie, et s'esquiva par
+la crois&eacute;e.</p>
+
+<p>Tandis que le voleur, le meurtrier, franchissait le mur du jardin, le
+notaire, accompagn&eacute; d'un &eacute;tranger, s'arr&ecirc;tait devant sa maison, tenant
+sa clef dans la main.</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, Monsieur Bintrey,&mdash;disait-il,&mdash;ne passez pas devant chez moi
+sans me faire l'honneur d'y entrer. C'est presque un jour de f&ecirc;te dans
+la ville... le jour de notre tir... mais tout le monde sera de retour
+avant une heure.... N'est-il pas plaisant que vous vous soyez justement
+adress&eacute; &agrave; moi pour demander le chemin de l'h&ocirc;tel.... Eh bien, buvons et
+mangeons ensemble, avant que vous vous y rendiez.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas ce soir,&mdash;r&eacute;pliqua Bintrey,&mdash;je vous remercie. Puis-je
+esp&eacute;rer de vous rencontrer demain matin vers dix heures?</p>
+
+<p>&mdash;Je serai ravi de saisir l'occasion la plus prompte de r&eacute;parer, avec
+votre permission, le mal que vous faites &agrave; mon client offens&eacute;,&mdash;repartit
+le bon notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui,&mdash;fit Bintrey,&mdash;votre client offens&eacute;! C'est bon! Mais un mot
+&agrave; l'oreille, Monsieur Voigt.</p>
+
+<p>Il parla pendant une seconde &agrave; voix basse et continua sa route. Lorsque
+la femme de charge du notaire revint &agrave; la maison, elle le trouva debout
+devant la porte, immobile, tenant toujours sa clef &agrave; la main et la porte
+toujours ferm&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Victoire_dObenreizer" id="Victoire_dObenreizer"></a><a href="#table">Victoire d'Obenreizer.</a></h2>
+
+
+<p>La sc&egrave;ne change encore une fois. Nous sommes au pied du Simplon, du c&ocirc;t&eacute;
+de la Suisse.</p>
+
+<p>Dans l'une des tristes chambres de cette triste auberge de Brietz
+&eacute;taient assis Bintrey et Ma&icirc;tre Voigt.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient un conseil,&mdash;suivant les habitudes de leur profession,&mdash;un
+conseil compos&eacute; de deux membres. Bintrey fouillait sa bo&icirc;te &agrave; d&eacute;p&ecirc;ches;
+Ma&icirc;tre Voigt regardait sans cesse une porte ferm&eacute;e, peinte en une
+certaine couleur brune qui se proposait d'imiter l'acajou.</p>
+
+<p>Cette porte s'ouvrait sur la chambre voisine.</p>
+
+<p>&mdash;L'heure n'est-elle pas arriv&eacute;e?... Ne devait-il pas &ecirc;tre ici?...&mdash;fit
+le notaire,&mdash;qui changea la direction de son regard pour examiner une
+seconde porte &agrave; l'autre bout de la chambre.</p>
+
+<p>Celle-l&agrave; &eacute;tait peinte en jaune et se proposait d'imiter le bois de
+sapin.</p>
+
+<p>&mdash;Il est ici!&mdash;r&eacute;pliqua Bintrey, apr&egrave;s avoir &eacute;cout&eacute; un moment.</p>
+
+<p>La porte jaune fut ouverte par un valet qui introduisit Obenreizer.</p>
+
+<p>Il salua Ma&icirc;tre Voigt en entrant, avec une familiarit&eacute; qui ne causa pas
+peu d'embarras au notaire; il salua Bintrey avec une politesse grave et
+r&eacute;serv&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quelle raison m'a-t-on fait venir de Neufch&acirc;tel au pied de cette
+montagne?&mdash;demanda-t-il en prenant le si&egrave;ge que l'homme de loi Anglais
+lui indiquait.</p>
+
+<p>&mdash;Votre curiosit&eacute; sera compl&egrave;tement satisfaite avant la fin de notre
+entrevue,&mdash;r&eacute;pliqua Bintrey.&mdash;Pour le moment, voulez-vous me permettre
+un conseil?... Oui. Eh bien! allons tout droit aux affaires. Je suis ici
+pour repr&eacute;senter votre ni&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;En d'autres termes, vous, homme de loi, vous &ecirc;tes ici pour repr&eacute;senter
+une infraction &agrave; la loi.</p>
+
+<p>&mdash;Admirablement engag&eacute;,&mdash;s'&eacute;cria l'Anglais,&mdash;si tous ceux &agrave; qui j'ai
+affaire &eacute;taient aussi nets que vous, que ma profession deviendrait
+ais&eacute;e! Je suis donc ici pour repr&eacute;senter une infraction &agrave; la loi. Voil&agrave;
+votre fa&ccedil;on &agrave; vous d'envisager les choses; mais j'ai aussi la mienne et
+je vous dis que je suis ici pour essayer d'un compromis entre votre
+ni&egrave;ce et vous....</p>
+
+<p>&mdash;Pour discuter un compromis,&mdash;interrompit Obenreizer,&mdash;la pr&eacute;sence des
+deux parties est indispensable.... Je ne suis pas l'une de ces deux
+parties. La loi me donne le droit de contr&ocirc;ler les actions de ma ni&egrave;ce
+jusqu'&agrave; sa majorit&eacute;. Or, elle n'est pas majeure. C'est mon autorit&eacute; que
+je veux.</p>
+
+<p>En ce moment, Ma&icirc;tre Voigt essaya de parler. Bintrey, de l'air de
+compatissante indulgence qu'on emploie envers les enfants g&acirc;t&eacute;s, lui
+imposa silence.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon digne ami, non, pas un mot. Ne vous agitez pas vainement.
+Laissez-moi faire.</p>
+
+<p>Et se retournant vers Obenreizer, il s'adressa de nouveau &agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis rien trouver qui vous soit comparable,
+Monsieur,&mdash;dit-il,&mdash;rien que le granit. Encore le granit m&ecirc;me s'use-t-il
+par l'effet du temps. De gr&acirc;ce, dans l'int&eacute;r&ecirc;t de la paix et du repos,
+au nom de votre dignit&eacute; laissez-vous amollir un peu.... Ah! si vous
+vouliez seulement d&eacute;l&eacute;guer votre autorit&eacute; &agrave; une personne que je connais,
+vous pourriez &ecirc;tre bien s&ucirc;r que cette personne ne perdrait jamais, ni
+jour, ni nuit, votre ni&egrave;ce de vue....</p>
+
+<p>&mdash;Vous perdez votre temps et le mien,&mdash;interrompit Obenreizer.&mdash;Si ma
+ni&egrave;ce n'est pas rendue &agrave; mon autorit&eacute; sous huit jours, j'invoquerai la
+loi. Si vous r&eacute;sistez &agrave; la loi, je saurai bien l&agrave; prendre de force.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il se dressait de toute sa taille. Ma&icirc;tre Voigt regarda
+encore une fois autour de lui, vers la porte brune.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez piti&eacute; de cette pauvre jeune fille,&mdash;reprit Bintrey avec
+insistance.&mdash;Rappelez-vous qu'elle a tout r&eacute;cemment perdu son fianc&eacute;. Il
+est mort d'une mort affreuse.... Rien ne pourra donc vous toucher?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>Bintrey se leva &agrave; son tour et regarda Ma&icirc;tre Voigt.</p>
+
+<p>La main du notaire qui s'appuyait sur la table commen&ccedil;a de trembler; ses
+yeux demeur&egrave;rent fix&eacute;s comme par une sorte de fascination irr&eacute;sistible
+sur la porte brune.</p>
+
+<p>Obenreizer, qui observait tout avec m&eacute;fiance, suivit la direction de ce
+regard.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a l&agrave; une personne qui nous &eacute;coute, s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a deux,&mdash;fit Bintrey.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sont-elles?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez les voir.</p>
+
+<p>Il &eacute;leva la voix et ne dit qu'un mot, un mot bien commun, qui se trouve
+journellement sur les l&egrave;vres de tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez.</p>
+
+<p>La porte brune s'ouvrit.</p>
+
+<p>Soutenu par Marguerite, p&acirc;le, le bras droit en &eacute;charpe, Vendale se
+trouva debout devant son meurtrier.</p>
+
+<p>Un fant&ocirc;me sortant de la tombe!</p>
+
+<p>Durant le silence qui suivit, le chant d'un oiseau en cage qui
+gazouillait en bas dans la cour, fut le seul bruit qu'on entendit dans
+cette chambre.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Voigt toucha le bras de Bintrey, et lui montrant Obenreizer:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-le,&mdash;dit-il tout bas.</p>
+
+<p>Cette &eacute;motion terrible avait paralys&eacute; le mis&eacute;rable; son visage &eacute;tait
+celui d'un cadavre, et sur sa joue p&acirc;le un seul point gardait la couleur
+de la vie: c'&eacute;tait cette raie pourpre et sanguinolente, la cicatrice de
+la blessure que sa victime lui avait faite au bord du gouffre en se
+d&eacute;battant contre lui. Sans voix, sans haleine, immobile, stupide, on e&ucirc;t
+dit que, &agrave; l'aspect de Vendale, la mort &agrave; laquelle il avait condamn&eacute; son
+ennemi venait de le frapper lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un devrait lui parler,&mdash;dit Ma&icirc;tre Voigt.&mdash;Dois-je le faire?</p>
+
+<p>M&ecirc;me en ce moment, Bintrey s'opini&acirc;tra &agrave; faire taire l'heureux
+possesseur de l'horloge &agrave; secret, l'homme de loi Anglais entendant se
+r&eacute;server enti&egrave;rement la direction de cette affaire. Il fit signe &agrave;
+Marguerite et &agrave; Vendale de sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Le but de votre apparition soudaine est rempli,&mdash;dit-il &agrave; ce
+dernier.&mdash;&Eacute;loignez-vous, quant &agrave; pr&eacute;sent. Votre absence aidera sans
+doute Monsieur Obenreizer &agrave; recouvrer le sens et la voix qu'il a perdus.</p>
+
+<p>Bintrey avait devin&eacute; juste.</p>
+
+<p>&Agrave; peine les deux fianc&eacute;s eurent-ils disparu, &agrave; peine la porte brune se
+fut-elle referm&eacute;e derri&egrave;re eux qu'Obenreizer fit entendre un profond
+soupir. Il chercha une chaise autour de lui et s'y laissa tomber
+lourdement.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-lui le temps de se remettre,&mdash;fit Ma&icirc;tre Voigt.</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout,&mdash;dit Bintrey,&mdash;je ne sais l'usage qu'il ferait de ce
+temps, si je le lui accordais.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur,&mdash;reprit-il, en se retournant vers Obenreizer.&mdash;Je me dois &agrave;
+moi-m&ecirc;me... remarquez bien que je n'admets pas que je vous doive quelque
+chose &agrave; vous... d'expliquer mon intervention dans tout ceci, et de vous
+apprendre ce qui a &eacute;t&eacute; fait d'apr&egrave;s mes avis, sous ma responsabilit&eacute;
+enti&egrave;re. &Ecirc;tes-vous en &eacute;tat de m'&eacute;couter?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;Rappelez-vous l'&eacute;poque &agrave; laquelle vous vous &ecirc;tes mis en route pour la
+Suisse avec Vendale,&mdash;commen&ccedil;a Bintrey.&mdash;&Agrave; peine vingt-quatre heures
+s'&eacute;taient-elles &eacute;coul&eacute;es depuis votre d&eacute;part que votre ni&egrave;ce commettait
+une imprudence.... Avec toute votre p&eacute;n&eacute;tration m&ecirc;me, vous n'auriez pu la
+pr&eacute;voir! Elle suivait son fianc&eacute; dans ce voyage, sans demander avis ni
+permission &agrave; qui que ce f&ucirc;t au monde, et sans autre compagnon pour la
+prot&eacute;ger en route qu'un gar&ccedil;on de cave au service de Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?&mdash;s'&eacute;cria Obenreizer.&mdash;D'o&ugrave; lui &eacute;tait venu cette pens&eacute;e de
+nous suivre, et comment avait-elle pris cet homme pour guide?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire,&mdash;r&eacute;pliqua froidement Bintrey.&mdash;Parce qu'elle
+soup&ccedil;onnait qu'une querelle tr&egrave;s s&eacute;rieuse avait d&ucirc; avoir lieu entre vous
+et Vendale et qu'on la lui avait cach&eacute;e; parce qu'elle vous croyait&mdash;et
+avec raison&mdash;capable de servir vos int&eacute;r&ecirc;ts et de satisfaire vos
+ressentiments par un crime. Aussit&ocirc;t apr&egrave;s votre d&eacute;part, elle s'adressa
+&agrave; ce Joey Laddle que vous connaissez afin de savoir ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;
+entre vous et son ma&icirc;tre. Un accident fort ordinaire arriv&eacute; &agrave; Vendale
+dans ses caves avait &eacute;veill&eacute; chez cet homme une superstition ridicule;
+il &eacute;tait frapp&eacute; de l'id&eacute;e que Monsieur Vendale mourrait de mort
+violente. Votre ni&egrave;ce lui arracha cette pr&eacute;diction insens&eacute;e qui porta
+ses propres craintes &agrave; leur comble. Aussit&ocirc;t Joey Laddle eut conscience
+du mal qu'il venait de faire, il se condamna lui-m&ecirc;me &agrave; la seule
+expiation qu'il pouvait offrir: &laquo;Si mon ma&icirc;tre est en danger,&raquo; dit-il &agrave;
+Mademoiselle Marguerite, &laquo;il est de mon devoir d'aller &agrave; son secours, et
+encore plus de veiller sur vous.&raquo; Ils se mirent donc en route tons les
+deux.... C'est la premi&egrave;re fois, Monsieur Obenreizer, qu'une superstition
+a servi &agrave; quelque chose. Cette terreur qui paraissait sans fondement, a
+d&eacute;cid&eacute; votre ni&egrave;ce &agrave; entreprendre ce voyage et l'a conduite &agrave; sauver la
+vie de celui qu'elle aimait. Jusqu'ici me comprenez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'ici, je vous comprends.</p>
+
+<p>&mdash;La premi&egrave;re connaissance de votre crime,&mdash;poursuivit l'Anglais,&mdash;me
+parvint par une lettre de Mademoiselle Marguerite, et tout ce qu'il me
+reste &agrave; vous faire savoir, c'est que son amour et son courage surent
+retrouver votre victime. Elle mit toute son &eacute;nergie &agrave; rappeler Monsieur
+Vendale &agrave; la vie. Tandis qu'il &eacute;tait mourant, soign&eacute; par elle &agrave; Brietz,
+elle m'&eacute;crivait pour me prier de me rendre aupr&egrave;s de lui. Avant mon
+d&eacute;part, j'avertis Madame Dor de ce que je venais d'apprendre; je lui dis
+que Mademoiselle Obenreizer &eacute;tait en s&ucirc;ret&eacute; et que je connaissais le
+lieu de sa retraite. La bonne dame, &agrave; son tour, m'informa qu'une lettre
+&eacute;tait arriv&eacute;e pour votre ni&egrave;ce, et qu'elle avait reconnu votre &eacute;criture.
+Je m'en emparai et pris des arrangements pour que toutes celles qui
+suivraient me fussent remises. Arriv&eacute; &agrave; Brietz, je trouvai Monsieur
+Vendale hors de danger, et je m'employai tout de suite &agrave; h&acirc;ter le jour
+o&ugrave; je pourrais r&eacute;gler enfin mes comptes avec vous.... Je savais que
+Defresnier et Compagnie s'&eacute;taient s&eacute;par&eacute;s de vous sur de certains
+soup&ccedil;ons; je le savais mieux que personne, car ils n'ont agi que sur des
+renseignements particuliers que je leur avais fait passer. Vous ayant
+donc d&eacute;pouill&eacute; tout d'abord de votre honorabilit&eacute; menteuse, il me
+restait &agrave; vous arracher votre autorit&eacute; sur Mademoiselle Marguerite. Pour
+atteindre ce but, je n'ai pas connu de scrupules. C'est en parfaite
+s&ucirc;ret&eacute; de conscience que j'ai creus&eacute; le pi&egrave;ge sous vos pas et dans
+l'ombre, et, faut-il vous l'avouer, j'ai m&ecirc;me &eacute;prouv&eacute; une certaine
+satisfaction professionnelle &agrave; vous battre avec vos propres armes. Par
+mon ordre, on vous a soigneusement cach&eacute; jusqu'&agrave; ce jour tout ce qui
+s'&eacute;tait pass&eacute; depuis deux mois. C'est ma main, invisible mais toujours
+active, qui vous a amen&eacute; ici par degr&eacute;s. Je ne voyais qu'un seul moyen
+de faire tomber d'un seul coup cette assurance diabolique qui, jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent, a fait de vous un homme redoutable. Ce moyen, je l'ai
+employ&eacute;.... Maintenant, il ne nous reste plus qu'une chose &agrave; faire
+ensemble, une seule, Monsieur Obenreizer.</p>
+
+<p>Ce disant, Bintrey tirait de son sac &agrave; d&eacute;p&ecirc;ches deux feuilles de papier
+couvertes de caract&egrave;res press&eacute;s o&ugrave; l'on reconnaissait le grimoire l&eacute;gal.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous rendre la libert&eacute; &agrave; votre ni&egrave;ce?&mdash;reprit-il.&mdash;Vous avez
+commis une tentative d'homicide, un faux, et un vol. Nous en avons les
+preuves irr&eacute;cusables. Si vous subissez une condamnation infamante, vous
+savez aussi bien que moi ce qu'il adviendra de votre autorit&eacute; de tuteur.
+Personnellement, j'aurais mieux aim&eacute; le parti le plus violent pour nous
+d&eacute;barrasser de vous; mais on a fait valoir &agrave; mes yeux mille
+consid&eacute;rations auxquelles je ne saurais point r&eacute;sister. Donc, j'avais
+bien raison de vous dire que cette entrevue devait se terminer par un
+compromis. Signez cet acte par lequel vous vous engagez &agrave; ne plus
+pr&eacute;tendre &agrave; aucun pouvoir sur Mademoiselle Marguerite, &agrave; ne vous jamais
+montrer ni en Angleterre ni en Suisse, et je vous signerai &agrave; mon tour un
+engagement, qui vous garantira contre toute poursuite judiciaire.
+Signez!</p>
+
+<p>Obenreizer prit la plume et signa.</p>
+
+<p>Il re&ccedil;ut &agrave; son tour l'engagement dont lui avait parl&eacute; Bintrey. Apr&egrave;s
+quoi, il se leva, mais sans faire aucun mouvement pour quitter la
+chambre. Il demeurait debout regardant Ma&icirc;tre Voigt avec un sourire
+&eacute;trange; une lueur sombre jaillissait de son ciel nuageux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'attendez-vous?&mdash;fit Bintrey.</p>
+
+<p>Obenreizer montra du doigt la porte brune.</p>
+
+<p>&mdash;Rappelez-les,&mdash;dit-il.&mdash;J'ai quelque chose &agrave; dire en leur pr&eacute;sence
+avant de me retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pr&eacute;sence, &agrave; moi, ne suffit-elle pas &agrave; vous satisfaire?&mdash;riposta
+l'Anglais,&mdash;je refuse de les rappeler.</p>
+
+<p>Obenreizer se tourna vers Ma&icirc;tre Voigt.</p>
+
+<p>&mdash;Vous souvenez-vous d'avoir eu jadis un client Anglais du nom de
+Vendale?&mdash;lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien,&mdash;r&eacute;pondit le notaire,&mdash;qu'est-ce que ce souvenir a de commun
+avec les choses qui nous occupent?</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre Voigt, votre horloge de s&ucirc;ret&eacute; vous a trahi.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai lu les lettres et certificats contenus dans la bo&icirc;te de votre
+client, et j'en ai pris des copies. Ces copies, je les ai sur moi.
+Monsieur Bintrey, cela vous para&icirc;tra-t-il enfin une raison suffisante de
+rappeler vos amis?</p>
+
+<p>Durant quelques instants, le notaire regarda de tous c&ocirc;t&eacute;s. Plac&eacute; entra
+Obenreizer et Bintrey, il ne savait auquel entendre, car il &eacute;tait plong&eacute;
+dans un &eacute;tonnement qui lui enlevait l'exercice de la raison. Enfin il se
+remit, il attira son confr&egrave;re dans un coin de la chambre et lui dit
+quelques mots.</p>
+
+<p>Le visage de Bintrey, apr&egrave;s avoir r&eacute;fl&eacute;chi, pendant un moment; comme un
+miroir, la surprise peinte sur celui de Ma&icirc;tre Voigt, changea subitement
+d'expression. Avec l'ardeur d'un jeune homme, il s'&eacute;lan&ccedil;a vers la porte
+brune, disparut, et revint aussit&ocirc;t suivi de Vendale et de Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Les voici!&mdash;cria-t-il &agrave; Obenreizer.&mdash;&agrave; vous la derni&egrave;re manche de la
+partie. Jouez serr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Avant d'abdiquer, comme tuteur, mon autorit&eacute; sur cette jeune
+fille,&mdash;dit Obenreizer,&mdash;mon devoir me commande de lui r&eacute;v&eacute;ler un secret
+auquel elle est int&eacute;ress&eacute;e. Je ne r&eacute;clame point son attention &agrave; la
+l&eacute;g&egrave;re, et je ne lui demande point, ni aux autres personnes pr&eacute;sentes,
+d'en croire mon r&eacute;cit sur parole. J'ai en main des preuves &eacute;crites. Ce
+sont des copies d'originaux dont l'authenticit&eacute; pourra &ecirc;tre attest&eacute;e par
+Ma&icirc;tre Voigt lui-m&ecirc;me. Faites bien entrer cela dans son esprit, et
+reportons-nous ensemble &agrave; une &eacute;poque d&eacute;j&agrave; bien vieille... au mois de
+F&eacute;vrier de l'ann&eacute;e 1836.</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez cette date, Vendale,&mdash;s'&eacute;cria Bintrey.</p>
+
+<p>&mdash;Ma premi&egrave;re preuve,&mdash;continua Obenreizer, tirant un papier de son
+portefeuille,&mdash;est la copie d'une lettre &eacute;crite par une dame Anglaise,
+une femme mari&eacute;e... &agrave; sa s&oelig;ur qui est veuve. Je tairai le nom de cette
+dame pour le moment. Celui de la personne &agrave; laquelle cette lettre est
+adress&eacute;e est Madame Jane Anna Miller, &agrave; Groombridge Wells, Angleterre.</p>
+
+<p>Vendale tressaillit, il allait parler,&mdash;Bintrey l'arr&ecirc;ta comme il avait
+tant de fois arr&ecirc;t&eacute; Ma&icirc;tre Voigt depuis une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Non,&mdash;fit l'opini&acirc;tre Anglais.&mdash;Rapportez-vous-en &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile,&mdash;reprit Obenreizer,&mdash;de vous fatiguer de la premi&egrave;re
+moiti&eacute; de cette lettre et je vais vous en donner la substance en deux
+mots. Voici donc quelle &eacute;tait la situation de la personne qui a &eacute;crit
+ces lignes. Elle avait longtemps habit&eacute; la Suisse, avec son mari, que sa
+sant&eacute; obligeait d'y vivre. Ils &eacute;taient alors sur le point de se rendre &agrave;
+une nouvelle r&eacute;sidence qu'ils avaient choisie; ils devaient y &ecirc;tre
+install&eacute;s sous huit jours et annon&ccedil;aient &agrave; Madame Miller qu'ils
+pourraient l'y recevoir dans deux semaines. Ceci dit, l'auteur de la
+lettre entre alors dans un d&eacute;tail domestique tr&egrave;s important. Priv&eacute;s de
+la joie d'avoir des enfants, et, n'ayant plus, apr&egrave;s tant d'ann&eacute;es,
+aucune esp&eacute;rance &agrave; ce sujet, ils sont seuls, ils sentent le besoin de
+mettre un int&eacute;r&ecirc;t dans leur vie et ils ont r&eacute;solu d'adopter un jeune
+gar&ccedil;on. Je commence ici &agrave; lire mot pour mot:</p>
+
+<p><i>&laquo;Voulez-vous nous aider, ch&egrave;re s&oelig;ur, dans la r&eacute;alisation de notre
+projet? En notre qualit&eacute; d'Anglais, nous d&eacute;sirons adopter un enfant
+Anglais. Cet enfant, on peut l'aller chercher, je crois, &agrave; l'Hospice des
+Enfants Trouv&eacute;s; l'homme d'affaires de mon mari, &agrave; Londres, vous
+indiquera les moyens &agrave; prendre. Je vous laisse la libert&eacute; du choix aux
+seules conditions que je vais vous dire. L'enfant sera &acirc;g&eacute; d'un an au
+moins et ce sera un gar&ccedil;on. Pardonnez-moi la peine que je vais vous
+donner, et amenez-nous l'enfant avec les v&ocirc;tres, quand vous viendrez
+nous joindre &agrave; Neufch&acirc;tel.</i></p>
+
+<p><i>Encore un mot, qui vous fera conna&icirc;tre les intentions de mon mari en
+cette circonstance d&eacute;licate. Il veut &eacute;pargner &agrave; l'enfant, qui deviendra
+le n&ocirc;tre, toute humiliation dans l'avenir et surtout ne jamais l'exposer
+&agrave; la perte du respect de soi-m&ecirc;me, qui pourrait r&eacute;sulter pour lui de la
+connaissance de sa v&eacute;ritable origine. Il portera le nom de mon mari et
+sera &eacute;lev&eacute; dans la croyance qu'il est r&eacute;ellement son fils. L'h&eacute;ritage
+que nous laisserons lui sera assur&eacute;, non seulement d'apr&egrave;s les lois
+Anglaises, mais aussi d'apr&egrave;s les lois de la Suisse. Nous avons v&eacute;cu si
+longtemps dans ce dernier pays que nous pouvons presque le consid&eacute;rer
+comme le n&ocirc;tre. Il y a donc &agrave; prendre des pr&eacute;cautions pour pr&eacute;venir
+toute r&eacute;v&eacute;lation post&eacute;rieure qui pourrait &ecirc;tre faite &agrave; l'Hospice des
+Enfants Trouv&eacute;s. Or, notre nom est assez rare en Angleterre, et si nous
+intervenons et sommes inscrits comme adoptants sur les registres de
+l'Hospice, il y aura certainement bien des choses &agrave; craindre. Votre nom
+&agrave; vous, ch&egrave;re, est port&eacute; en Angleterre par des milliers de personnes de
+toute classe et de tout rang, et si vous vouliez consentir &agrave; para&icirc;tre
+seule sur ces registres, le secret serait assur&eacute;.</i></p>
+
+<p><i>Nous changeons de s&eacute;jour et nous nous rendons dans une partie de la
+Suisse o&ugrave; notre situation et notre mani&egrave;re de vivre sont inconnues; vous
+ferez bien, je crois, de prendre une gouvernante nouvelle, lorsque vous
+viendrez nous voir. Avec toutes ces pr&eacute;cautions l'enfant passera pour
+&ecirc;tre le mien, que j'aurai laiss&eacute; en Angleterre et qui me sera ramen&eacute; par
+les soins de ma s&oelig;ur. La seule servante que nous gardions avec nous en
+changeant de demeure, est ma femme de chambre, en qui je peux avoir une
+confiance sans r&eacute;serve. Quant aux hommes d'affaires, tant d'Angleterre
+que de Suisse, ils savent par &eacute;tat garder un secret et nous pouvons &ecirc;tre
+tranquilles de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;. Ainsi voil&agrave; toute notre petite conspiration
+d&eacute;voil&eacute;e devant vos yeux. R&eacute;pondez-moi par le retour du courrier.&mdash;Mille
+amiti&eacute;s, et dites-moi que vous suivrez de pr&egrave;s votre lettre.&raquo;</i></p>
+
+<p>&mdash;Persistez-vous &agrave; cacher le nom de la personne qui a &eacute;crit ces
+lignes?&mdash;demanda Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Je le garde pour le bouquet,&mdash;r&eacute;pondit insolemment Obenreizer,&mdash;et je
+passe &agrave; ma seconde preuve. Un simple chiffon de papier, cette fois,
+comme vous voyez. C'est une note remise &agrave; l'avou&eacute; Suisse qui a r&eacute;dig&eacute;
+les documents relatifs &agrave; cette affaire. Je viens de le lire. En voici
+les termes:</p>
+
+<p><i>&laquo;Adopt&eacute; &agrave; l'Hospice des Enfants Trouv&eacute;s de Londres, le 3 Mars 1836, un
+enfant m&acirc;le du nom de Walter Wilding.&mdash;Nom et situation de l'adoptant:
+Madame Jane Anna Miller, veuve, agissant en cela pour sa s&oelig;ur, mari&eacute;e,
+domicili&eacute;e en Suisse.&raquo;</i></p>
+
+<p>&mdash;Patience!&mdash;fit Obenreizer en voyant Vendale qui, malgr&eacute; les efforts de
+Bintrey, se pr&eacute;parait encore &agrave; prendre la parole,&mdash;je ne cacherai plus
+bien longtemps le nom que vous d&eacute;sirez conna&icirc;tre. Mais, voici encore
+deux autres petits chiffons de papier. Voici ma troisi&egrave;me preuve:</p>
+
+<p><i>&laquo;Certificat du Docteur Ganz, &agrave; Neufch&acirc;tel, dat&eacute; de Juillet 1838.&raquo;</i></p>
+
+<p>&mdash;Le docteur certifie&mdash;vous lirez tout &agrave; l'heure&mdash;d'abord qu'il a soign&eacute;
+l'enfant adopt&eacute; dans toutes les maladies du jeune &acirc;ge&mdash;ensuite que,
+trois mois avant la date de ce certificat m&ecirc;me, le gentleman adoptant
+&eacute;tait mort; qu'&agrave; cette date juste, la veuve de ce gentleman, accompagn&eacute;e
+de sa femme de chambre, quittait Neufch&acirc;tel pour s'en retourner en
+Angleterre.... Un anneau encore &agrave; ajouter &agrave; toutes ces cha&icirc;nes,&mdash;reprit
+Obenreizer, apr&egrave;s une courte pause,&mdash;et mon devoir sera rempli.... La
+femme de chambre en question demeura au service de cette dame jusqu'&agrave; la
+mort de celle-ci, il n'y a que peu d'ann&eacute;es. Elle pourrait donc affirmer
+l'identit&eacute; de l'adopt&eacute; qu'elle a suivi depuis son enfance jusqu'&agrave; l'&acirc;ge
+viril. Voil&agrave; son adresse en Angleterre... et ceci. Monsieur Vendale, est
+ma quatri&egrave;me et derni&egrave;re preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous adressez vous &agrave; moi?&mdash;dit Vendale, tandis qu'Obenreizer
+jetait l'adresse &eacute;crite sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous &ecirc;tes cet homme! Parce que si ma ni&egrave;ce vous &eacute;pouse, elle
+&eacute;pousera un b&acirc;tard, &eacute;lev&eacute; par la charit&eacute; publique; elle &eacute;pousera un
+imposteur, sans nom, sans famille, qui fait le personnage d'un gentleman
+et qui n'est qu'un masque.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!&mdash;s'&eacute;cria Bintrey,&mdash;admirablement engag&eacute;, Monsieur Obenreizer;
+je n'ajouterai qu'un mot &agrave; ce que vous venez de dire!... Votre ni&egrave;ce
+&eacute;pouse, gr&acirc;ce &agrave; vos efforts et &agrave; votre heureuse intervention, un homme
+qui h&eacute;rite d'une belle fortune!... George Vendale, comme co-ex&eacute;cuteur
+testamentaire, souffrez que je me f&eacute;licite en m&ecirc;me temps que vous. Le
+dernier v&oelig;u terrestre de notre pauvre ami est accompli. Nous avons
+trouv&eacute; le v&eacute;ritable Walter Wilding... ah! ah! c'est Monsieur Obenreizer
+lui-m&ecirc;me qui le dit: Vous &ecirc;tes cet homme!</p>
+
+<p>Ces derniers mots arriv&egrave;rent sans qu'il les entendit &agrave; l'oreille de
+Vendale. En ce moment il n'avait conscience que d'une sensation unique
+et d&eacute;licieuse, il n'&eacute;coutait qu'une voix, celle de Marguerite qui lui
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;George, je ne vous ai jamais tant aim&eacute; que je vous aime.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_rideau_tombe" id="Le_rideau_tombe"></a><a href="#table">Le rideau tombe.</a></h2>
+
+
+<p>C'est le premier jour de Mai. On se pr&eacute;pare &agrave; des r&eacute;jouissances sans
+exemple au Carrefour des &Eacute;clopp&eacute;s. Les chemin&eacute;es fument, la salle &agrave;
+manger patriarcale est tapiss&eacute;e de guirlandes de fleurs; Madame
+Goldstraw, la respectable femme de charge, est dans le feu du combat.
+C'est aujourd'hui que le jeune ma&icirc;tre du logis &eacute;pouse au loin sa belle
+fianc&eacute;e,&mdash;au loin, bien au loin, en Suisse, dans la petite ville de
+Brietz, au pied du Simplon, tout pr&egrave;s de ce gouffre terrible d'o&ugrave; l'ont
+retir&eacute; vivant son courage et son amour.</p>
+
+<p>Les cloches, &agrave; Brietz, sonnent &agrave; toute vol&eacute;e. Les rues sont pavois&eacute;es de
+drapeaux et retentissent du bruit de la musique et des carabines. Des
+tonneaux de vin orn&eacute;s de banderoles laissent couler la pr&eacute;cieuse liqueur
+sous une tente qu'on a dress&eacute;e devant l'auberge, et l'on y pr&eacute;pare un
+banquet o&ugrave; tout le monde viendra s'asseoir.</p>
+
+<p>Pourquoi ces cloches? Pourquoi ces banni&egrave;res? Ces draperies aux
+fen&ecirc;tres, ces coups de feu, et cet orchestre? Pourquoi la petite ville
+est-elle en liesse? Pourquoi le c&oelig;ur de ces rustiques habitants est-il
+en joie?</p>
+
+<p>La nuit derni&egrave;re, la temp&ecirc;te a mugi; les montagnes sont de nouveau
+couvertes de neige; mais le soleil brille, l'air est frais et embaum&eacute;;
+les clochers de zinc des villages dans la vall&eacute;e ressemblent &agrave; de
+l'argent bruni; la cha&icirc;ne des Alpes, aussi loin qu'on peut l'embrasser
+du regard, est un long nuage blanc, dans le ciel bleu.</p>
+
+<p>Par les soins des bonnes gens de Brietz, un arc de triomphe en feuillage
+s'&eacute;l&egrave;ve en travers de la rue que les nouveaux mari&eacute;s vont suivre en
+revenant de l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>On y lit d'un c&ocirc;t&eacute; cette inscription:</p>
+
+<p><i>Honneur et Amour.</i></p>
+
+<p>De l'autre:</p>
+
+<p><i>&Agrave; Marguerite Vendale.</i></p>
+
+<p>C'est qu'ils sont fiers de leur jeune et belle compatriote, c'est qu'ils
+en sont enthousiastes. Ils veulent la saluer par le nom de son mari, au
+sortir de l'&eacute;glise. C'est une surprise qu'ils lui ont m&eacute;nag&eacute;e. Aussi
+vont-ils la conduire au temple par des rues tortueuses qui passent
+derri&egrave;re les maisons.</p>
+
+<p>Voil&agrave; sans doute un projet qui n'&eacute;tait pas difficile &agrave; accomplir dans
+cette tortueuse ville de Brietz.</p>
+
+<p>Ainsi tout est pr&ecirc;t. C'est &agrave; pied qu'on se rendra &agrave; l'&eacute;glise, et l'on en
+reviendra de m&ecirc;me. Dans la plus belle chambre de l'auberge orn&eacute;e pour la
+f&ecirc;te, les fianc&eacute;s, le notaire de Neufch&acirc;tel, Monsieur Bintrey, Madame
+Dor, et un certain compagnon gros et grand populaire sons le nom de
+Monsieur <i>Zho&eacute;-Lad-elle</i> &eacute;taient r&eacute;unis.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute; Madame Dor &eacute;tait gant&eacute;e d'une paire de gants qui &eacute;taient &agrave;
+elle. Elle ne levait plus les bras au ciel, mais elle les avait jet&eacute;s
+tous les deux autour du cou de la mari&eacute;e; le reste de l'assistance
+devait se contenter de la vue de son large dos jusqu'&agrave; la fin.</p>
+
+<p>&mdash;Mon amour, ma beaut&eacute;,&mdash;soupirait la bonne dame,&mdash;pardonnez-moi d'avoir
+jamais pu &ecirc;tre sa chatte.</p>
+
+<p>&mdash;Sa chatte, Madame Dor?&mdash;r&eacute;p&eacute;ta Marguerite au comble de l'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, sa chatte, ma mignonne, car j'&eacute;tais charg&eacute;e de surveiller la
+charmante petite souris....</p>
+
+<p>Et cette explication originale de son ancienne soumission &agrave; Obenreizer
+ne sortit de la bouche de Madame Dor qu'avec un cruel sanglot.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Dor, vous avez &eacute;t&eacute; toujours notre meilleure amie.... George,
+dites-le-lui donc, que nous la regardons comme notre amie!</p>
+
+<p>&mdash;S&ucirc;rement, ma ch&eacute;rie, que serions-nous devenus sans elle?</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes tous les deux si g&eacute;n&eacute;reux et si bons;&mdash;s'&eacute;cria la vieille
+Suissesse repentante.</p>
+
+<p>Puis revenant &agrave; son id&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal,&mdash;dit-elle,&mdash;j'ai &eacute;t&eacute; sa chatte!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais comme la chatte des contes de f&eacute;es, ma bonne Madame
+Dor,&mdash;dit Vendale en l'embrassant sur les deux joues.&mdash;Vous &ecirc;tes une
+femme loyale et franche, et la sympathie que vous aviez pour les deux
+pauvres amoureux au supplice a &eacute;t&eacute; aussi franche que votre c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux en aucune fa&ccedil;on priver Madame Dor de sa part
+d'embrassades,&mdash;fit Bintrey en tirant sa montre,&mdash;et je ne trouve pas
+mauvais de vous voir r&eacute;unis tous trois dans un coin comme les Trois
+Gr&acirc;ces. Je fais simplement la remarque que l'heure est venue et que nous
+pourrions nous mettre en marche. Quel est votre sentiment &agrave; ce sujet,
+Monsieur Laddle?</p>
+
+<p>&mdash;Limpide, Monsieur,&mdash;r&eacute;pliqua Joey avec une grimace tout
+aimable.&mdash;C'est &eacute;tonnant, Monsieur, comme je me sens limpide dans tout
+mon &ecirc;tre, depuis que j'ai v&eacute;cu quelques semaines sur la terre. Jamais je
+n'y avais pass&eacute; si longtemps et cela m'a fait beaucoup de bien. Par
+exemple, je conviens que si, au Carrefour des &Eacute;clopp&eacute;s, je me trouve
+quelquefois un peu trop au-dessous de la terre, au sommet du Simplon, je
+me trouvais un peu trop au-dessus. J'ai rencontr&eacute; le milieu ici,
+Monsieur.... L&agrave;, si j'ai jamais pris la vie gaiement depuis que je suis
+au monde, c'est bien aujourd'hui. Et je compte le montrer en portant
+certain toast &agrave; table. Voil&agrave; mon toast: &laquo;Que Dieu les b&eacute;nisse tous les
+deux!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;J'appuierai le toast,&mdash;fit Bintrey.&mdash;Et maintenant, Monsieur Voigt, &agrave;
+nous deux, comme de vieux amis. Bras dessus, bras dessous, marchons
+ensemble.</p>
+
+<p>La foule attendait aux portes, on prit gaiement le chemin de l'&eacute;glise,
+et cet heureux mariage fut accompli.</p>
+
+<p>La c&eacute;r&eacute;monie n'&eacute;tait point encore termin&eacute;e quand on vint du dehors
+qu&eacute;rir le notaire.</p>
+
+<p>Il sort, et bient&ocirc;t de retour, il se tient debout, derri&egrave;re Vendale,
+qu'il touche &agrave; l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;Allez &agrave; la porte de c&ocirc;t&eacute;,&mdash;dit-il,&mdash;et seul. Confiez-moi votre femme
+pour un moment.</p>
+
+<p>Sur le seuil de cette porte se tenaient les deux guides de l'Hospice,
+couverts de neige, ext&eacute;nu&eacute;s par une longue route. Ils souhait&egrave;rent
+toutes sortes de bonheur &agrave; Vendale, puis....</p>
+
+<p>Puis chacun d'eux mit sa forte main sur l'&eacute;paule du jeune homme, et le
+premier lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;La liti&egrave;re est ici, la m&ecirc;me dans laquelle on vous a transport&eacute; &agrave;
+l'Hospice, la m&ecirc;me!...</p>
+
+<p>&mdash;La liti&egrave;re, ici!&mdash;fit Vendale.&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Silence.... Pour l'amour de votre femme.... Votre compagnon de ce
+jour-l&agrave;....</p>
+
+<p>&mdash;Que lui est-il arriv&eacute;?</p>
+
+<p>Le guide regarda son camarade comme pour le sommer de lui donner du
+courage.</p>
+
+<p>&mdash;Il est l&agrave;,&mdash;dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant quelques jours,&mdash;reprit le guide,&mdash;il a v&eacute;cu au premier
+Refuge. Le temps &eacute;tait alternativement beau et mauvais....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?&mdash;fit Vendale.</p>
+
+<p>&mdash;Il est arriv&eacute; &agrave; notre Hospice avant-hier, et s'&eacute;tant r&eacute;confort&eacute; par un
+bon sommeil, par terre, devant le feu, envelopp&eacute; dans son manteau, il se
+d&eacute;termina &agrave; partir avant le jour, pour continuer sa route jusqu'&agrave;
+l'Hospice voisin. Cette partie du chemin lui inspirait de grandes
+craintes, il pensait qu'elle serait plus mauvaise le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Achevez....</p>
+
+<p>&mdash;Il partit seul. Il avait d&eacute;j&agrave; d&eacute;pass&eacute; la galerie, lorsqu'une
+avalanche, semblable &agrave; celle qui tomba derri&egrave;re vous pr&egrave;s du pont de
+Ganther....</p>
+
+<p>&mdash;Cette avalanche l'a tu&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Nous l'avons trouv&eacute; broy&eacute;, bris&eacute; en morceaux... mais, monsieur, pour
+l'amour de votre femme... nous l'avons apport&eacute; ici sur la liti&egrave;re pour
+qu'on l'ensevelisse. Il faut que nous montions la rue et pourtant elle
+ne doit pas le voir, elle... ce serait une mal&eacute;diction que de faire
+passer la liti&egrave;re sous I'arcade de verdure, avant qu'elle n'y ait
+pass&eacute;... nous allons la d&eacute;poser sur une pierre au coin de la seconde rue
+&agrave; droite, et lorsque vous descendrez de l'&eacute;glise, nous nous placerons
+devant. Mais t&acirc;chez que votre femme ne la voie point et qu'elle ne
+tourne pas la t&ecirc;te quand elle sera pass&eacute;e.... Allez! ne perdez point de
+temps. Elle pourrait s'inqui&eacute;ter de votre absence.... Allez!</p>
+
+<p>Vendale retourna vers sa femme. Ce joyeux cort&eacute;ge les attendait &agrave; la
+grande porte de l'&eacute;glise. Ils descendirent la rue au milieu du carillon
+des cloches, des d&eacute;charges de mousqueterie, des drapeaux qui
+s'agitaient, des instruments de cuivre qui faisaient rage, des
+acclamations, des cris, des rires, et des pleurs de toute la ville,
+enivr&eacute;e du plaisir de les voir heureux. Toutes les t&ecirc;tes se d&eacute;couvraient
+sur leur passage, les enfants leur envoyaient des baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Que la b&eacute;n&eacute;diction du Ciel descende sur la jeune fille
+courageuse!&mdash;s'&eacute;criait-on de toutes parts.&mdash;Voyez! comme elle s'avance
+noblement dans sa jeunesse et dans sa beaut&eacute;, au bras de celui &agrave; qui
+elle a sauv&eacute; la vie!</p>
+
+<p>Lorsqu'on arriva au coin de la seconde rue &agrave; droite Vendale se pencha &agrave;
+son oreille et lui parla longuement tout bas. Lorsqu'ils eurent franchi
+le coin sinistre, Vendale, pressant le bras de Marguerite sous le sien,
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pour des raisons que je vous ferai conna&icirc;tre plus tard, ne vous
+retournez pas, ma ch&eacute;rie.</p>
+
+<p>Mais lui, il tourna la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Il vit la liti&egrave;re et ses porteurs qui passaient sous l'arc triomphal.</p>
+
+<p>Et il continua de marcher avec Marguerite et tout le cort&egrave;ge de la
+noce,&mdash;descendant vers la riante vall&eacute;e.</p>
+
+<h3>FIN.</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'abîme, by Charles Dickens and Wilkie Collins
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABÎME ***
+
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+
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+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Dr. Gregory B. Newby
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+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+
+</pre>
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+</body>
+</html>
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