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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:28 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'abîme + +Author: Charles Dickens and Wilkie Collins + +Translator: Madame Judith de la Comédie Française + +Release Date: March 27, 2006 [EBook #18059] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABÎME *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + + + + + +Charles Dickens et Wilkie Collins + + + + +L'ABÎME + +Roman anglais traduit avec l'autorisation de l'auteur par Madame Judith +de la Comédie Française + +Nouvelle édition Librairie Hachette et Cie. + +1918 + + + + +Table des matières + +OUVERTURE. + +PREMIER ACTE. +Le rideau se lève. +La femme de charge entre. +La femme de charge parle. +Nouveaux personnages en scène. +Sortie de Wilding. + +DEUXIÈME ACTE. +Vendale se déclare. +Vendale se décide. + +TROISIÈME ACTE. +Dans la vallée. +Sur la montagne. + +QUATRIÈME ACTE. +L'horloge de sûreté. +Victoire d'Obenreizer. +Le rideau tombe. + + + + +OUVERTURE. + +Quel jour du mois et de l'année? Le 13 Novembre 1835. Quelle heure? Dix +heures du soir sonnant à la grande horloge de St. Paul. + +En même temps toutes les églises de la ville ouvrent leurs gosiers de +bronze et forcent leurs voix. Quelques-unes ont inconsidérément commencé +de chanter avant la Cathédrale; d'autres n'y vont pas si vite et sont en +retard de quatre, de six coups sur la grosse cloche. Cependant toutes se +suivent d'assez près pour laisser ensemble dans l'air une même résonance +longue et plaintive. On dirait que le père ailé qui dévore ses enfants +décrit une courbe retentissante, avec sa faux gigantesque, au-dessus de +la Cité. + +Quelle est cette cloche plus sourde et plus triste que toutes les +autres, plus proche aussi de notre oreille?... Ce soir-là elle retarde +si fort que ses vibrations persistent seules, longtemps après que tout +autre son s'est éteint dans l'air. C'est la cloche de l'Hospice des +Enfants Trouvés. + +Jadis les enfants y étaient reçus sans enquête. Un tour pratiqué dans la +muraille s'ouvrait et se refermait discrètement. Il n'en est plus ainsi +aujourd'hui. On prend des informations sur les pauvres petits hôtes, on +les reçoit par faveur des mains de leurs mères. Ces malheureuses mères +doivent renoncer à les revoir, à les réclamer même, et cela pour jamais! +Ce soir, la lune est dans son plein, la nuit est assez douce. La journée +n'a pourtant pas été belle; la boue épaissie par les larmes du +brouillard recouvre les rues d'une couche noirâtre, et, certes, il faut, +pour éviter l'atteinte pénétrante, que la dame voilée qui se promène de +long en large soit bien et solidement chaussée. + +Elle marche évitant la place des fiacres; on la voit s'arrêter de temps +en temps dans l'ombre de la partie occidentale de ce grand mur +quadrangulaire, le visage tourné vers une petite porte dérobée. +Au-dessus de sa tête se déploie le ciel pur, éclairé par cette lune +brillante, les souillures du pavé s'étendent sous ses pas, et son esprit +est divisé entre des pensées bien différentes, les unes presque +heureuses, les autres cruelles. Son coeur ne lui parle point le même +langage que l'expérience impitoyable; l'empreinte de ses pieds se +succédant aux mêmes places dans cette boue noire a fini par y tracer +comme un labyrinthe: ne serait-ce point là l'image de sa vie, des +obstacles que le hasard a dressés devant elle, et du dédale inextricable +où ses fautes l'ont engagée? + +La porte dérobée s'ouvrit alors, et une jeune femme sortit de l'Hospice. + +La dame voilée se tint d'abord à l'écart, observant de tous ses yeux. +Ayant vu la porte se refermer elle se mit à suivre la jeune femme. + +Elles traversèrent ainsi deux rues en silence. La dame voilée, enfin, +étendit la main vers celle qu'elle suivait et la toucha. La jaune femme +s'arrêta, tout effrayée et se retourna. + +--Vous m'avez déjà touchée hier soir,--s'écria-t-elle,--et, lorsque j'ai +tourné la tête, vous avez refusé de me parler. Pourquoi me suivez-vous +comme un fantôme? + +--Je n'ai pas refusé de vous parler,--murmura la dame.--J'ai bien essayé +de le faire; mais alors je n'ai pu.... + +--Que voulez-vous de moi?... Je ne vous ai jamais fait de mal? + +--Jamais. + +--Je ne crois pas vous connaître? + +--Vous ne me connaissez pas. + +--Que puis-je donc, pour vous être utile? + +--Il y a deux guinées dans ce papier. Acceptez mon pauvre petit présent, +et je vous le dirai. + +La jeune femme, qui avait bien le plus honnête visage du monde, rougit +vivement. + +--Je suis Sally,--dit-elle.--Dans ce grand établissement, auquel +j'appartiens, il n'y a pas une grande personne ni un enfant qui n'ait +toujours une bonne parole pour Sally. On n'aurait pas pris une si bonne +opinion de moi, si l'on me croyait capable de me vendre. + +--Hélas!--fit la dame,--je ne songe pas à vous acheter. Je voulais +seulement vous offrir une légère récompense. + +Avec fermeté, mais sans aigreur, Sally repoussa la main qui lui +présentait l'offrande. + +--S'il y a quelque chose que je puisse faire pour vous +obliger,--dit-elle,--vous vous trompez en pensant que je le ferai pour +de l'argent. Que désirez-vous? + +--Vous êtes l'une des gardiennes ou des employées de l'Hospice. Je vous +en ai vue sortir hier et ce soir. + +--Je suis Sally, madame; je suis Sally. + +--Votre visage annonce la patience et la douceur, je suis sûre que les +enfants s'attachent tout de suite à vous. + +--Pauvres chéris!... c'est vrai, madame. + +La dame releva son voile. Elle n'était guère moins jeune que Sally. +Certes sa figure avait quelque chose de bien plus aristocratique et +décelait une intelligence bien plus ouverte: mais aussi comme elle était +pâle et fatiguée! + +--Je suis la malheureuse mère d'un enfant confié à vos +soins,--balbutia-t-elle,--et je veux vous adresser une prière!... + +Sally alors, touchée de la confiance que la pauvre femme lui avait +montrée en écartant son voile, Sally, dont les actions étaient toujours +simples et pleines de bonté, replaça la voile sur ce visage pâle et se +mit à pleurer. + +--Vous écouterez ma prière,--lui dit la dame,--Vous ne serez point +insensible aux angoisses d'une infortunée qui vous supplie?... + +--Oh! chère... bien chère...--s'écria la bonne Sally.--Que faut-il vous +dire? Et que puis-je faire? Ne parlez pas de prière, au moins.... Nos +prières ne doivent s'élever que vers notre Père à tous: on n'en adresse +point à une pauvre fille comme moi. D'ailleurs je vais quitter +l'Hospice; je n'y resterai plus que six mois, jusqu'à ce qu'une autre +jeune femme ait été mise au courant de mon service et soit prête à me +remplacer. Je vais me marier, madame. Je ne serais pas sortie ce soir si +mon Dick... c'est celui que je dois épouser... n'était malade. J'aiderai +sa mère et sa soeur à le veiller cette nuit. Ne vous affligez pas si +fort. + +--Ah! bonne Sally... chère Sally... vous êtes pleine d'espérance, et +depuis longtemps l'espérance s'est éteinte devant mes yeux. La vie +s'offre à vous belle et paisible, vous deviendrez une femme respectée et +sans doute une tendre et orgueilleuse mère. Vous êtes une femme aimante +et vivante.... Et moi, il faut que je meure!... Écoutez, écoutez-moi, je +vous en prie. + +--Mon Dieu!--s'écria Sally,--que dois-je donc faire? Voyez comme vous +vous servez de mes propres paroles contre moi. Je vous ai dit que +j'étais sur le point de me marier, afin de vous faire mieux comprendre +que j'allais quitter cette maison et que je ne pouvais vous être d'aucun +secours, pauvre femme!... Et vous voudriez à présent me persuader que +j'ai tort de me marier et que je suis cruelle en refusant de vous +servir. Ce n'est pas bien!... Allons, est-ce que cela est bien, madame? + +--Sally, ma bonne Sally, ce n'est point dans l'avenir que je vous +demande de m'aider, oh! non, ce n'est pas dans l'avenir. Ma prière ne +regarde que le passé, je n'attends de vous que deux mots. + +--Là,--s'écria Sally,--voilà qui va de mal en pire. Si je ne comprenais +pas quels sont ces deux mots que vous voulez savoir.... + +--Vous le comprenez, Sally. Quels sont les noms que l'on a donnés à mon +pauvre baby?... Quels sont ces noms? Je ne vous en demande pas +davantage; j'ai lu la règle de la maison. Il a été baptisé dans la +chapelle et enregistré dans le grand-livre. C'était Lundi soir.... +Comment l'a-t-on appelé? + +Elle se mit à genoux devant Sally,--à genoux dans la boue épaisse de +cette petite rue déserte et sans issue qui conduisait aux jardins de +l'Hospice; elle se serait roulée sur le pavé dans la véhémence et la +folie de son désespoir, si la bonne Sally ne l'eût relevée. + +--Oh! non... non!...--s'écria cette chère fille,--vous me donnez envie +de faire une bonne action. Laissez-moi regarder encore votre jolie +figure; mettez vos mains dans les miennes.... Jurez-moi que vous ne me +demanderez rien de plus que ces deux mots. + +--Jamais... jamais je ne vous demanderai autre chose. + +--Et si je les dis, ces noms, vous n'en ferez pas un mauvais usage? Vous +ne ferez pas tourner cette révélation contre moi? + +--Jamais!... Jamais!... + +--Walter Wilding. + +La dame jeta sa tête sur le sein de la jeune fille, la tint un moment +embrassée, et murmura une bénédiction fervente. + +--Embrassez-le pour moi!--fit-elle. + +Et elle disparut. + + * * * * * + +Quel jour du mois et de l'année? Le premier Dimanche d'Octobre 1847. +Quelle heure à Londres? Une heure et demie de l'après-midi à la grande +horloge de St. Paul. + +Aujourd'hui l'horloge de l'Hospice des Enfants Trouvés marche de +conserve avec celle de la Cathédrale. Le service est fini dans la +chapelle et les Enfants Trouvés sont à dîner. + +Il y a comme toujours beaucoup de monde à ce dîner; deux ou trois +directeurs, des familles entières de paroissiens, et quelques curieux. +Un doux soleil d'automne pénètre dans la salle. Ces grandes fenêtres, +ces murailles sombres sur lesquelles les rayons vont se jouant, sont des +choses qu'Hogarth aimait à reproduire dans ses tableaux. + +Le réfectoire des filles (la division des filles comprend aussi celle +des plus jeunes enfants) est le principal attrait de curiosité pour +l'assistance. Des valets d'une propreté rare glissent autour des tables +silencieuses. Les curieux vont et viennent à leur guise et font tout bas +entre eux plus d'un commentaire sur la figure de ce numéro qui est +là-bas près de la fenêtre. C'est que beaucoup de ces physionomies +expansives ont un caractère qui mérite de fixer l'attention. Il y a +parmi les assistants des visiteurs habituels qui connaissent les hôtes +du lieu. On les voit s'arrêter à une place marquée, se pencher, et dire +quelques mots à l'oreille de l'un des enfants. Ce n'est point médire que +de remarquer en passant qu'ils s'adressent surtout à ceux qui ont un +joli visage.... Tout le monde circule, chuchote, s'anime, et la monotonie +de ces longues salles moroses en est quelque peu rompue. + +Une dame voilée, que personne n'accompagne, s'avance au milieu de la +foule. On ne peut douter en la voyant qu'elle ne vienne à l'Hospice pour +la première fois. Sans doute la curiosité ni l'occasion ne l'avaient +jamais amenée dans ce triste séjour, et ce spectacle semble la troubler +un peu. Elle fait le tour des tables, sa démarche est incertaine, et son +attitude tremblante. Elle va, cherchant son chemin qu'elle ne veut pas +demander, elle arrive au réfectoire des petits garçons. Pauvres petits, +ils sont moins recherchés que les filles; point de visiteurs autour +d'eux: les yeux humides de la dame voilée plongent dans la salle. + +Justement, sur le seuil de la porte, se trouvait une employée d'un +certain âge, respectable matrone, femme de charge, utile à tout. C'est à +elle que la dame s'adresse. + +--Vous avez beaucoup de petits garçons ici?--dit-elle.--À quel âge les +fait-on entrer dans le monde?... Se prennent-ils souvent de passion pour +la mer?--Et puis d'une voix étouffée:--Savez-vous lequel est Walter +Wilding? + +La matrone sentit avec quelle ardeur brûlante les yeux de l'étrangère +s'attachaient sur les siens, à travers le voile épais. Aussi +baissa-t-elle la tête, n'osant la regarder à son tour. + +--Je sais lequel est Walter Wilding,--dit-elle--Mais mon devoir +m'interdit de faire connaître aux visiteurs le nom de nos enfants. + +--Ne pouvez-vous seulement me le montrer sans rien me dire?--répliqua la +dame voilée. + +Sa main allait en même temps chercher celle de la femme et la serrait de +toute sa force. + +--Je vais passer autour des tables,--dit tout bas la matrone sans avoir +l'air de s'adresser à la visiteuse.--Suivez-moi des yeux. Le petit +garçon près duquel je m'arrêterai et à qui je parlerai tout à l'heure, +ne sera pour vous qu'un étranger comme tous les autres; mais celui que +je toucherai en passant sera Walter Wilding. Ne me dites plus rien et +éloignez-vous. + +La dame voilée obéit, avança de quelques pas dans la salle, les yeux +fixés sur la matrone. + +Celle-ci, d'un air officiel et grave, marche en dehors des tables en +commençant par la gauche. Elle suit la ligne entière, tourne, et revient +à l'intérieur des rangs et, jetant un regard furtif du côté de la dame +voilée, s'arrête auprès d'un enfant, se baisse, et lui parle. L'enfant +lève la tête et répond. Elle l'écoute d'un air naturel, en souriant, et +pose en même temps sa main sur l'épaule du petit garçon assis à droite. +Tandis qu'elle continue de causer avec l'autre, elle fait à celui-ci +quelques caresses sans lui rien dire; puis elle achève sa tournée le +long des tables sans toucher aucun autre enfant et sort de la salle. + +Le dîner est fini, la dame voilée s'avance à son tour, par le chemin +indiqué, en dehors des tables, en commençant par la gauche. Elle suit la +longue rangée extérieure, tourne, et revient sur ses pas. Par bonheur +pour elle, d'autres personnes viennent d'entrer par hasard et sans but. +Elle ne se voit plus seule dans la salle; et, moins alarmée, elle relève +son voile et, s'arrêtant devant le petit garçon que la matrone a +touché:--Quel âge avez-vous?--dit-elle. + +--Douze ans, madame,--répond l'enfant étonné, en levant ses beaux grands +yeux vers elle. + +--Êtes-vous heureux et content? + +--Oui, madame. + +--Pouvez-vous accepter ces bonbons? + +--S'il vous plaît de me les donner. + +Elle se penche pour les lui remettre et touche de son front et de ses +cheveux la figure de l'enfant. Alors, baissant de nouveau son voile, +elle passe. + +Elle passe bien vite et s'enfuit sans regarder en arrière. + + + + +PREMIER ACTE. + + + + +Le rideau se lève. + + +Au fond d'une cour de la Cité de Londres, dans une petite rue escarpée, +tortueuse, et glissante, qui réunissait Tower Street à la rive de la +Tamise, se trouvait la maison de commerce de Wilding et Co., marchands +de vins. L'extrémité de la rue par laquelle on aboutissait à la rivière +(si toutefois on avait le sens olfactif assez endurci contre les +mauvaises odeurs pour tenter une telle aventure) avait reçu le nom +d'Escalier du Casse Cou. La cour elle-même n'était pas communément +désignée d'une façon moins pittoresque et moins comique: on l'appelait +le Carrefour des Écloppés[1]. + +[Note 1: Sic.] + +Bien des années auparavant, on avait renoncé à s'embarquer au pied de +l'Escalier du Casse Cou et les mariniers avaient cessé d'y travailler. +La petite berge vaseuse avait fini par se confondre avec la rivière; +deux ou trois tronçons de pilotis, un anneau, et une amarre en fier +rouillé, voilà tout ce qui restait de la splendeur du Casse Cou. Il +arrivait pourtant encore de temps à autre qu'une barque chargée de +houille vint y aborder violemment. Quelques vigoureux chargeurs +surgissaient alors de la vase, déchargeaient le bateau, transportaient +le charbon dans le voisinage; et puis on ne les voyait plus. D'ordinaire +le seul mouvement commercial de l'Escalier du Casse Cou, c'était le +transport des tonneaux pleins et des bouteilles vides remplissant et +désemplissant les caves, entrant et sortant à grand bruit, chez Wilding +et Co., marchands de vins. Encore ce mouvement n'était-il pas de tous +les goûts, et pendant trois marées sur quatre, la sale eau grise de la +rivière venait solitairement battre de son écume et de sa vase l'amarre +et l'anneau rouillé. On eût dit que Madame la Tamise, ayant entendu +parler du Doge et de l'Adriatique, voulait, elle aussi, s'unir, au moyen +de cet anneau, à son Doge, le Très Honorable Lord Maire, le grand +conservateur de sa corruption et de ses souillures. + +Vers la droite, à quelque deux cents mètres sur le monticule opposé, +(touchant au bas de l'Escalier fantastique), on trouvait le Carrefour +des Écloppés. Il appartenait tout entier à Wilding et Co., ce coin +sordide. Leurs caves étaient creusées par-dessous, leur maison s'élevait +par-dessus. Cette maison avait été réellement une habitation autrefois; +on voyait encore au-dessus de sa porte un antique auvent sans support, +ce qui était naguère l'ornement obligé de toute demeure habitée par un +bourgeois de Londres. Une longue rangée de petites fenêtres étroites +perçait cette morne façade de briques et la rendait symétriquement +disgracieuse; au-dessus de tout on avait perché certaine coupole, où se +balançait une cloche. + +--Monsieur Bintrey,--dit Walter Wilding,--pensez-vous qu'un homme de +vingt-cinq ans qui peut se dire en mettant son chapeau: ce chapeau +couvre la tête du propriétaire de cette propriété et le maître des +affaires qui se font dans la maison, pensez-vous que cet homme, sans +être orgueilleux, n'ait point le droit de se déclarer satisfait de +lui-même; le pensez-vous? + +Ainsi s'exprimait Walter Wilding dans son propre bureau, s'adressant à +son homme de loi, et tout de suite, pour joindre l'action à la parole, +il prit son chapeau, s'en coiffa, et remit ensuite ce meuble où il +l'avait pris. Il fit tout cela sans outrepasser les bornes de la +modestie qui lui était naturelle, car il était né modeste. + +C'était un homme à l'air simple et franc, le plus naïf des hommes, que +Walter Wilding, avec son teint blanc et rose et son heureuse corpulence, +étonnante chez un garçon de vingt-cinq ans. Ses cheveux bruns frisaient +avec grâce, ses beaux yeux bleus avaient un attrait extraordinaire. Le +plus communicatif des hommes aussi bien que le plus candide, jamais il +ne trouvait assez de paroles pour épancher sa gratitude et sa joie quand +il croyait avoir quelque motif d'être reconnaissant ou joyeux. + +Bintrey, au contraire, était un prudent compagnon, la réserve même. Ses +yeux pouvaient être comparés à deux petits globules clignotants qui +sortaient de deux grosses paupières au milieu d'une grosse tête chauve. +En ce moment, Wilding le réjouissait fort, il trouvait que le franc +langage du jeune homme et la simplicité de son coeur étaient deux choses +bien comiques. + +--Oui,--dit-il,--je pense que vous avez le droit d'être satisfait.... +Oui, vraiment.... Ah! ah! + +Il y avait sur le bureau, des biscuits, une carafe, et deux verres. + +--Aimez-vous le vieux Porto de quarante-cinq ans?--dit Wilding. + +--Si je l'aime?--répéta Bintrey,--mais vous m'en avez fait assez +boire.... + +--C'est du meilleur coin de notre meilleure cave,--s'écria Wilding. + +--Eh! oui. Je vous remercie, monsieur... excellent vin! + +Puis il se mit à rire de nouveau tout en élevant son verre et lui +faisant les doux yeux. Il lui paraissait aussi bien plaisant qu'on pût +se séparer sans regret d'un pareil vin et surtout le faire boire gratis +à personne. + +--Maintenant,--reprit Wilding, qui apportait jusque dans la discussion +des affaires une gaieté d'enfant,--je crois que nous avons tout arrangé, +Monsieur Bintrey, et le mieux du monde. + +--Le mieux du monde,--reprit Bintrey. + +--Nous nous sommes assuré un associé. + +--Oui, nous nous sommes assuré un associé!... Oui, vraiment! + +--Nous demandons dans les journaux une femme de charge. + +--Une femme de charge... nous la demandons dans les journaux. +«S'adresser au Carrefour des Écloppés, Great Tower Street, de dix heures +à midi.» Voilà l'annonce. + +--Les affaires de feu ma pauvre mère sont réglées,--dit Walter. + +--Réglées,--fit l'écho. + +--Et tous les frais payés. + +--Payés,--dit Bintrey avec son gros rire. + +Et pourquoi Bintrey riait-il? C'est qu'il pensait qu'il y avait vraiment +au monde des gens assez simples, pour payer des frais sans discuter. + +--Feu ma pauvre chère mère,--continua Wilding,--c'est un plaisir pour +moi que de parler d'elle... mais c'est un plaisir qui m'accable... vous +savez combien je l'aimais et combien je lui étais cher. Certes nous +avions l'un pour l'autre le plus grand amour qui puisse exister entre +une mère et son fils; et, depuis le jour où elle m'avait pris sous sa +garde, jamais nous n'avons connu un moment de discussion ou d'humeur. +C'est un bonheur qui n'a duré que treize ans; n'est-ce pas bien court? +Je n'ai vécu que treize ans auprès de ma chère mère et ce n'était que +depuis huit ans qu'elle m'avait reconnu confidentiellement pour son +fils. Vous connaissez cette triste histoire, Monsieur Bintrey. Qui la +connaîtrait, si ce n'était vous? + +Wilding se prit à sangloter. + +Tandis qu'il essuyait ses larmes, que faisait Bintrey? Il savourait son +Porto à petites gorgées qu'il promenait dans sa bouche. + +--Je sais l'histoire...--dit-il...--Oui... oui.... Je la sais. + +--Ma pauvre mère,--reprit Wilding.--Elle avait été cruellement trompée, +et comme elle en a souffert! Mais ses lèvres sont toujours restées +muettes à ce sujet. Par qui a-t-elle été trompée et dans quelles +circonstances ce grand malheur lui est-il arrivé, monsieur? Dieu seul le +sait. Ma pauvre chère mère n'a jamais voulu trahir le secret de celui +qui avait trahi sa confiance, jamais.... + +--Elle avait résolu de se taire,--interrompit Bintrey promenant de +nouveau cet excellent vin dans son gosier;--elle a dû garder le silence. + +À quoi il ajouta mentalement, avec un petit clignement d'yeux:--Et cela, +beaucoup mieux que vous ne pourrez jamais le faire, vous qui aimez tant +à parler. + +--«Tes père et mère honoreras»--reprit Wilding qui sanglotait +toujours...--«afin de vivre longuement.» Quand j'étais aux Enfants +Trouvés, Monsieur Bintrey, je me sentais intérieurement si peu disposé à +souscrire de bon coeur à ce commandement que je croyais bien n'avoir pas +beaucoup de temps à vivre. Cependant je suis arrivé bien vite à honorer +ma mère profondément, de toute mon âme, et je révère maintenant sa +mémoire. + +--Vous la révérez?--dit Bintrey. + +--Pendant sept heureuses années,--continua Wilding avec le même accent +de simple et virile douleur et sans songer à rougir de ses +larmes,--pendant sept ans, mon excellente mère fut ici l'associée de mes +prédécesseurs Pebblesson Neveu. Lorsque j'atteignis ma majorité, elle me +transmit la part dont elle avait hérité dans cette maison, puis elle +racheta pour moi la part de Pebblesson; elle me laissa tout ce qu'elle +possédait, tout, hormis cet anneau de deuil que vous portez au doigt.... +Elle n'est plus! Il n'y a pas six mois qu'elle vint un matin au +Carrefour des Écloppés pour y lire de ses yeux la nouvelle enseigne: +Wilding et Co. Et pourtant elle n'est plus! + +--Triste!... fort triste!...--murmura Bintrey,--mais c'est le sort +commun à un moment ou à un autre: ne devons-nous pas tous cesser d'être? + +Ce disant, il le prouva bien en achevant de vider la bouteille de Porto. +Ce Porto de quarante-cinq ans avait aussi cessé d'être. Bintrey poussa +un large soupir. + +--Et puisque je l'ai perdue,--reprit Wilding en essuyant ses larmes,--il +ne me reste plus qu'à nourrir éternellement son souvenir et mes regrets. +La chère femme! Mon coeur se sentit entraîné vers elle dès la première +fois que je la vis; c'était l'instinct de la nature... je ne pouvais +pourtant la prendre alors que pour une dame étrangère. C'était un +Dimanche, nous finissions de dîner là-bas aux Enfants Trouvés.... Ah! +vous savez bien, Monsieur Bintrey, que je ne rougis point d'avoir été +aux Enfants Trouvés. Moi, qui ne me suis jamais connu de père, je désire +être un père pour tous ceux qui travaillent sous mes ordres. + +--Honnête désir,--fit observer Bintrey. + +--C'est pourquoi,--continua Wilding qui s'animait et se noyait même un +peu dans le flot montant de son éloquence,--c'est pourquoi je demande +dans les journaux une excellente femme de charge, pour prendre soin de +la maison d'habitation de Wilding et Co., marchand de vins, Carrefour +des Écloppés. Je veux rétablir chez moi quelques-uns de nos anciens +usages et les rapports touchants qui existaient autrefois entre le +patron et l'employé. Il me plait de vivre à l'endroit où je gagne mon +argent. Je veux, chaque jour, m'asseoir au haut bout de la table à +laquelle les gens qui me servent viendront s'asseoir; et nous mangerons +ensemble du même rôti, du même bouilli, et nous boirons la même bière; +et mes serviteurs dormiront sous le même toit que Walter Wilding! Et +tous tant que nous sommes.... Je vous demande pardon, Monsieur Bintrey, +voilà que mes bourdonnements dans la tête vont me reprendre... je vous +serais obligé si vous me conduisiez à la pompe. + +Alarmé par l'excessive coloration du visage de son client, Bintrey ne +perdit pas un moment pour l'entraîner dans la cour. C'était chose +facile, car le cabinet dans lequel ils causaient tous les deux y donnait +accès de plain-pied du côté de la maison d'habitation. Là, l'homme +d'affaires, obéissant à un signe du malade, se mit à pomper de toutes +ses forces. Wilding se lava la figure et la tête et but de bon coeur; +après quoi il déclara se sentir mieux. + +--Voyez!--dit Bintrey,--voilà ce que c'est que de vous laisser échauffer +par vos bons sentiments! + +Ils regagnèrent le bureau, et tandis que Wilding s'essuyait, l'homme de +loi le grondait toujours. + +--Bon!--dit le jeune homme,--n'ayez pas peur. Je n'ai pas divagué, +n'est-ce pas? + +--Pas le moins du monde. Vous avez été parfaitement raisonnable. + +--Où en étais-je, Monsieur Bintrey? + +--Vous en êtes resté... mais, à votre place, je ne voudrais pas m'agiter +en reprenant ce sujet quant à présent.... + +--J'y veillerai, je serai sur mes gardes,--dit Wilding.--À quel endroit +ce diable de bourdonnement m'a-t-il pris? + +--Au rôti, au bouilli, et à la bière. Vous disiez: logeant sous le même +toit, afin que nous puissions tous tant que nous sommes.... + +--Tous tant que nous sommes!... Ah! c'est cela.... Tous tant que nous +sommes, bourdonnant ensemble.... + +--Là... là...--interrompit Bintrey.--Quand je vous disais que vos bons +sentiments ne sont propres qu'à vous exalter, à vous faire du mal.... +Voulez-vous encore essayer de la pompe? + +--Non! non! c'est inutile. Je vais bien, Monsieur Bintrey. Je reprends +donc: Afin que nous puissions, tous tant que nous sommes, formant une +sorte de famille.... Voyez-vous, je n'ai jamais été accoutumé à +l'existence personnelle que tout le monde mène dans son enfance. Plus +tard j'ai été absorbé par ma pauvre chère mère. Après l'avoir perdue, je +me suis trouvé bien plus apte à faire partie d'une association qu'à +vivre seul. Je ne suis rien par moi-même.... Ah! Monsieur Bintrey, faire +mon devoir envers ceux qui dépendent de moi et me les attacher sans +réserve, cette idée revêt à mes yeux un charme tout patriarcal et +ravissant! Je ne sais quel effet elle peut produire sur vous.... + +--Sur moi?--répliqua Bintrey,--il n'importe guère. Que suis-je en cette +circonstance? Rien. C'est vous qui êtes tout, Monsieur Wilding? Par +conséquent, l'effet que vos idées peuvent produire sur moi est ce qu'il +y a de plus indifférent au monde. + +--Oh!--s'écria Wilding avec un feu extraordinaire,--mon plan me parait, +à moi, délicieux.... + +--En vérité!--interrompit brusquement l'homme d'affaires,--si j'étais à +votre place, je ne voudrais pas m'agi.... + +--Ne craignez rien,--fit Wilding.--Tenez!--continua-t-il en prenant sur +un meuble un gros livre de musique.--Voici Haendel. + +--Haendel,--répéta Bintrey avec un grognement menaçant,--qui est cela? + +--Haendel!... Mozart, Haydn, Kent, Purcel, le Docteur Arne, Greene, +Mendelssohn, je connais tous les choeurs de ces maîtres. C'est la +collection de la chapelle des Enfants Trouvés. Les belles antiennes! +Pourquoi ne les apprendrions-nous pas ensemble? + +--Ensemble? que veut dire cet «ensemble?»--s'écria l'homme d'affaires +exaspéré,--qui apprendra ces antiennes? + +--Qui?... le patron et les employés. + +--À la bonne heure! c'est autre chose. + +Pendant un moment il avait cru que Wilding allait lui répondra: l'homme +d'affaires et le client: vous et moi! + +--Non, ce n'est pas autre chose,--reprit Wilding,--c'est la même chose. +La musique doit surtout servir de lien entre nous. Monsieur Bintrey, +nous formerons un choeur dans quelque paisible église, près du Carrefour +des Écloppés, après que nous aurons, avec joie, chanté ensemble, nous +reviendrons ici dîner ensemble avec plaisir. Ce qui me préoccupe +maintenant, c'est de mettre ce système en pratique dans le plus bref +délai possible, de façon que mon nouvel associé se trouve établi en +arrivant dans la maison. + +--Grand bien vous fasse!--s'écria Bintrey en se levant.--Est-ce que +Laddle sera aussi l'associé de Haendel, Mozart, Haydn, Kent, Purcel, le +Docteur Arne, Greene, et Mendelssohn? + +--Je l'espère. + +--Je souhaite que ces messieurs en soient contents, reprit +Bintrey.--Adieu, monsieur. + +Ils se serrèrent la main et se séparèrent. À peine Bintrey s'était-il +éloigné que l'on frappa à la porte. Quelqu'un entra dans le bureau de +Wilding par une porte de communication qui s'ouvrait dans la salle où se +tenaient les commis. C'était le chef des garçons de cave de Wilding et +Co., jadis chef des garçons de cave de Pebblesson Neveu, Joey Laddle, +lui-même, un homme lent et grave, comme architecture humaine un +portefaix. Il était vêtu d'un vêtement froncé et d'un tablier à bavette +qui ressemblait à la fois à un paillasson et à la peau d'un rhinocéros. + +--.... Quant à la même nourriture et au même logement, Monsieur Wilding, +mon jeune maître...--dit-il, en entrant, d'un ton bourru. + +--Quoi! Joey.... + +--Eh bien! s'il faut parler pour moi, Monsieur Wilding... et jamais je +n'ai parlé ni ne parlerai pour d'autres que pour moi,... je n'ai aucun +besoin, ni d'être nourri, ni d'être logé. Si cependant vous désirez me +loger et me nourrir, soit... je puis manger comme tout le monde et je me +soucie moins de l'endroit où je mangerai que de ce qu'on me fera manger, +ne vous en déplaise. Est-ce que tous vos employés vont aussi vivre chez +vous, mon jeune maître? Les deux autres garçons de cave, les trois +porteurs, les deux apprentis, les hommes de journée... tout le monde? + +--Oui, Joey... et j'espère que nous formerons une famille unie. + +--Bon,--dit Joey,--je l'espère pour eux. + +--Pour eux?... Dites aussi pour nous. + +Joey Laddle secoua la tête. + +--Ne comptez pas trop sur moi pour cela, Monsieur Wilding, mon jeune +maître. Ce n'est pas à mon âge, et après les circonstances qui ont formé +mon caractère, qu'on se prend tout d'un coup à aimer la société. Lorsque +Pebblesson Neveu me disaient: «Joey, tâche donc de prendre une figure +plus enjouée,» je leur ai souvent répondu: «C'est bon à vous qui êtes +accoutumés à boire le vin, d'avoir un visage gai. Moi je ne fais que le +respirer par les pores de ma peau. Pris de cette façon, il agit +différemment. Autre chose, messieurs, de remplir vos verres dans une +bonne salle à manger, bien chaude, en poussant un Hip hurrah! vigoureux +et en portant des toasts aux convives; autre chose de s'en remplir +soi-même par les pores et par les poumons, au fond d'une cave basse et +noire et dans une atmosphère moisie.» Je disais cela à Pebblesson Neveu. +Ah! Monsieur Wilding, mon jeune maître, j'ai été garçon de cave toute ma +vie, j'ai appliqué toute mon intelligence au travail, et me voilà aussi +abruti qu'un homme peut l'être. Allez! vous ne trouverez pas plus abruti +que moi. Vous ne trouverez pas non plus mon égal en humeur noire. +Chantez, videz gaiement vos verres. On dit que chaque goutte que vous +répandez sur vous efface une ride... je ne dis pas non. Mais essayez de +humer le vin par vos pores quand vous n'en avez pas besoin. Et vous +verrez. + +--Je suis désolé de ce que vous me dites, Joey,--répondit Wilding.--Et +moi qui avais espéré que vous réuniriez une classe de chant dans cette +maison. + +--Moi, monsieur!... Monsieur Wilding, mon jeune maître, vous ne prendrez +pas Joey Laddle à s'occuper d'harmonie! Une machine à avaler, monsieur, +c'est tout ce que je puis être en dehors de mes caves! L'estomac n'est +pas mauvais. Cependant, je vous remercie, puisque vous pensez que je +vaux la peine que vous voulez prendre en me faisant vivre chez vous. + +--Je le veux, Joey. + +--N'en parlons plus, monsieur. C'est dit.... Mais, monsieur, n'êtes-vous +pas sur le point de prendre le jeune George Vendale comme associé dans +cette maison? + +--Oui. + +--Un changement de plus. Au moins ne changez pas encore la raison +sociale. Ne faites pas cela. Vous l'avez déjà fait une fois. Et je vous +le demande, n'aurait-il pas mieux valu conserver «Pebblesson et Co.», +qui avaient toujours eu de la chance? On ne doit point risquer de +changer la chance quand elle est bonne. + +--Je ne modifierai point la raison sociale, Joey. + +--Je suis content de l'apprendre, Monsieur Wilding, et je vous souhaite +le bonjour. Mais vous auriez certainement mieux fait de conserver +«Pebblesson et Co.» Vous auriez mieux fait. + + + + +La femme de charge entre. + + +Le lendemain, Walter Wilding était assis dans la salle à manger, prêt à +recevoir les postulantes à ces hautes fonctions de femme de charge qu'il +allait créer dans sa maison. Cette salle était une pièce entièrement +boisée, parquetée de chêne, avec un tapis de Smyrne fort usé, le meuble +était en acajou noir, un vieux serviteur de meuble qui avait connu plus +d'une fois le baiser réparateur du vernis sous Pebblesson. Le grand +buffet avait vu bien des dîners d'affaires que Pebblesson Neveu ne +marchandait pas à sa clientèle, ayant pour principe qu'un bon commerçant +ne doit jamais hésiter à donner libéralement un oeuf pour recevoir un +boeuf. Trois grands réchauds dormaient sur la grande cheminée qu'ils +couvraient presque tout entière en compagnie d'une cave à vins qui +affectait la forme d'un sarcophage, et qui avait, en effet, dans son +temps, enseveli bien des liqueurs. Mais le vieux célibataire rubicond, +en grande perruque à marteau, dont le portrait était accroché à la +muraille, au-dessus de ce majestueux buffet; et qu'on pouvait +reconnaître pour Pebblesson (pas le neveu) ne s'était-il pas avisé, lui +aussi, d'aller habiter un sarcophage? Depuis lors ces réchauds étaient +demeurés froids, aussi froids que le vieux négociant lui-même. + +Tout, d'ailleurs, dans ce vieux logis, avait un air de vétusté glacée. +Les griffons noir et or qui supportaient les candélabres, tenant des +boules noires et des chaînes d'or dans leurs gueules, montraient une +mine piteuse qui semblait demander grâce pour une attitude si gênante et +qu'ils gardaient depuis si longtemps. On voyait bien qu'à leur âge ils +ne se sentaient plus le coeur de jouer à la balle. Ils secouaient leurs +chaînes comme pour protester qu'ils avaient bien acquis le droit d'être +libres. Et, cependant, ils demeuraient enchaînés à la même place, devant +les mêmes objets qu'ils regardaient avec tant d'ennui, depuis tant +d'années, et rien ne changeait dans l'antique maison, rien que les +maîtres! + +Justement cette matinée d'été vit un événement aussi surprenant que la +découverte d'un nouveau monde par le vieux Colomb. Le ciel, à force de +regarder d'en haut, découvrit le Carrefour des Écloppés. La lumière et +la chaleur y pénétrèrent. Un rayon s'en vint jouer sur un portrait de +femme suspendu au-dessus de la cheminée et qui composait, avec le +portrait de Pebblesson l'oncle, la seule décoration de la salle à manger +de Wilding. + +Wilding contemplait cette peinture. + +--Ma mère à vingt-cinq ans,--se disait-il. + +Et ses yeux suivaient avec ravissement ce rayon béni.... Il pensait qu'il +avait accroché là cette toile afin que les visiteurs pussent admirer sa +mère dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Quant à un autre +portrait qui avait été fait de la morte, alors qu'elle avait cinquante +ans, il l'avait mis dans sa chambre à coucher comme un souvenir avec +lequel il voulait toujours vivre.... + +--Quoi! c'est vous, Jarvis,--dit-il. + +Ces mots s'adressaient à un de ses commis qui venait de passer la tête +par la porte entre-baillée. + +--Oui,--répliqua Jarvis,--je voulais seulement vous dire, monsieur, +qu'il va être dix heures et que plusieurs femmes attendent dans le +bureau. + +--Mon Dieu!--s'écria Wilding, qui rougit et qui pâlit en même +temps,--sont-elles vraiment plusieurs?... J'aurais mieux fait de les +faire introduire quand il n'y en avait qu'une ou deux. Je les recevrai +donc, chacune à son tour, Jarvis, dans l'ordre de leur arrivée. + +Ce disant, il se retrancha derrière la table, s'enfonça bien dans son +fauteuil, et mit devant lui un grand encrier, puis il donna l'ordre +d'introduire les postulantes. + +Il lui arriva ce qui doit arriver en semblable circonstance à tout +célibataire connu pour être à son aise. Wilding vit défiler devant lui +l'espèce ordinaire des femmes répugnantes et l'ordinaire espèce des +femmes trop sympathiques. La première qui se présenta fut la veuve d'un +boucanier déterminée à s'emparer de lui quand même; elle étreignait son +parapluie sous son bras comme si elle se fût imaginée que ce parapluie +était Walter Wilding lui-même et qu'elle le tenait déjà dans ses serres. +Vinrent ensuite plusieurs de ces vieilles filles qui «ont vu de +meilleurs jours» et qui arrivent armées de certificats cléricaux +attestant que la théologie ne leur est point étrangère; puis ce fut le +tour des demoiselles, qui s'offraient à Wilding pour l'épouser sans +façon. Il vint encore des femmes de charge de profession, aux allures +militaires, qui lui firent subir un interrogatoire en règle sur ses +moeurs et ses habitudes; de languissantes malades pour qui la question +des gages n'était que secondaire et qui recherchaient surtout le confort +d'un hospice particulier; de sensibles créatures qui éclataient en +pleurs dès que Wilding leur adressait une question et auxquelles il dut +faire boire plusieurs verres d'eau sucrée pour les apaiser, etc. + +Le courage de Wilding allait lui manquer quand une nouvelle venue se +présenta. + +C'était une femme de cinquante ans environ, bien qu'à certains moments +elle parût plus jeune, par exemple quand elle souriait. Sa figure avait +une remarquable expression de gaieté placide, qui semblait indiquer une +égalité de caractère toujours bien rare. On n'aurait pu désirer une +attitude meilleure ni mieux soutenue; et il n'était pas jusqu'au son de +sa voix qui ne fût en parfaite harmonie avec la réserve de ses manières. +Wilding acheva d'être séduit, lorsqu'à la question suivante qu'il lui +fit avec douceur:--Quel nom inscrirai-je, madame? + +Elle répondit:--Je me nomme Sarah Goldstraw. Mon mari est mort depuis de +longues années. Je n'ai pas d'enfants. + +Cette voix frappa si agréablement l'oreille de Wilding, tandis qu'il +prenait ses notes, qu'il ne se hâta point de les prendre et qu'il pria +Madame Goldstraw de lui répéter son nom. Lorsqu'il releva la tête, le +regard de l'étrangère venait de se promener autour de la chambre et +retournait vers lui. + +--Vous m'excuserez de vous adresser encore quelques questions?--fit +Wilding. + +--Certainement, monsieur, si je ne voulais pas être interrogée, je +n'aurais rien à faire ici. + +--Avez-vous déjà rempli les fonctions de femme de charge? + +--Une fois seulement. J'ai servi une dame qui était veuve. Je l'ai +servie pendant douze ans. C'était une pauvre malade qui est morte +récemment, et c'est pourquoi vous me voyez en deuil. + +--Je suis persuadé que cette dame a dû vous laisser les meilleures +lettres de crédit?--reprit Wilding. + +--Je crois qu'il m'est bien permis de dire que ce sont les meilleures +qu'on puisse avoir,--répliqua-t-elle,--J'ai pensé que je vous +épargnerais du temps et de la peine en prenant par écrit le nom et +l'adresse des correspondants de cette dame, et je vous les ai apportés, +monsieur. + +Elle déposa une carte sur la table. + +--Madame Goldstraw,--dit Wilding en prenant la carte,--vous me rappelez +étrangement.... Vous me rappelez des manières et un son de voix auxquels +j'ai été accoutumé jadis.... Oh! j'en suis sûr, bien que je ne puisse +déterminer en ce moment ce qui se passe dans mon esprit.... Mais votre +air et votre attitude sont ceux d'une personne.... Je devrais ajouter que +cette personne était bonne et charmante. + +Madame Goldstraw sourit. + +--Eh bien! monsieur,--dit-elle,--j'en suis ravie. + +--Oui,--reprit Wilding, répétant tout pensif ce qu'il venait de +dire,--oui, charmante et bonne. + +En même temps il jetait un regard à la dérobée sur sa future femme de +charge. + +--Mais sa grâce et sa bonté, c'est tout ce que je me rappelle. La +mémoire est fugitive, et le souvenir est quelquefois comme un rêve à +demi effacé. Je ne sais ce que vous pensez à ce sujet, Madame Goldstraw, +mais c'est mon sentiment à moi. + +Il est probable que c'était aussi le sentiment de Madame Goldstraw, car +elle répondit par un signe d'assentiment. Wilding lui offrit de la +mettre lui-même en communication immédiate avec le gentleman dont elle +lui avait remis la carte; c'était un homme d'affaires qui habitait +Doctor's Commons. Madame Goldstraw lui en témoigna sa reconnaissance, et +comme Doctor's Commons n'était pas fort éloigné, Wilding la pria de +repasser au bout de trois heures. + +Les renseignements furent excellents. Wilding gagea donc Madame +Goldstraw cette même après-midi. Elle devait entrer le lendemain et +s'installer en qualité de femme de charge au Carrefour des Écloppés. + + + + +La femme de charge parle. + + +Madame Goldstraw s'installa sans bruit dans la chambre qui lui avait été +assignée; elle n'était point femme à déranger les domestiques, et, sans +perdre de temps, elle se fit annoncer chez son nouveau maître pour lui +demander ses instructions. Wilding la reçut dans la salle à manger, +comme la veille. Ce fut là qu'après avoir échangé les civilités d'usage, +ils s'assirent tous les deux pour tenir conseil sur les affaires de la +maison. + +--En ce qui concerne les repas, monsieur,--dit Madame +Goldstraw,--aurai-je à m'en occuper pour un grand nombre de personnes ou +pour vous seulement? + +--Si je puis mettre à exécution un vieux projet que j'ai mûri,--répliqua +Wilding,--vous aurez beaucoup de monde à table. Je suis garçon, Madame +Goldstraw, et je désire vivre avec toutes les personnes que j'emploie +comme si elles étaient de ma famille. Jusqu'à ce que ce projet +s'accomplisse, vous n'aurez à songer qu'à moi et à mon nouvel associé; +je ne puis vous renseigner sur ce point quant à ce qui le concerne; +mais, pour moi, je puis bien me donner à vous comme un homme d'habitudes +régulières et d'un appétit invariable.... + +--Et les déjeuners?--interrompit Madame Goldstraw,--y a-t-il quelque +chose de particulier, monsieur, pour vos déjeuners? + +Elle s'interrompit elle-même et laissa sa phrase inachevée. Ses yeux se +détournaient de son maître et se dirigeaient vers la cheminée et vers ce +portrait de femme.... Si Wilding n'eût pas tenu désormais pour certain +que Madame Goldstraw était une personne expérimentée et sérieuse, il eût +pu croire que ses pensées s'égaraient un peu depuis le commencement de +cet entretien. + +--Je déjeune à huit heures,--dit-il;--j'ai une vertu et un vice: jamais +je ne me fatigue de lard grillé et je suis extrêmement difficile quant à +la fraîcheur des oeufs. + +Le regard de Madame Goldstraw se reporta enfin vers lui, mais à défaut +de son regard, l'esprit de la femme de charge était encore partagé entre +son maître et le portrait.... + +--Je prends du thé,--continua Wilding,--et peut-être suis-je un peu +nerveux et enclin à l'impatience lorsque je le prends trop longtemps +après qu'il a été fait.... Si mon thé.... + +Ce fut à son tour de s'arrêter tout net et de ne point achever sa +phrase. S'il n'avait pas été engagé dans la discussion d'un sujet aussi +intéressant que celui-là, Madame Goldstraw, en vérité, aurait pu croire +que ses pensées, à lui aussi, commençaient à s'égarer. + +--Si votre thé attend, monsieur...,--reprit-elle, renouant poliment le +fil perdu de ce bizarre entretien. + +--Si mon thé?...--répéta machinalement Wilding; il s'éloignait de plus +en plus de son déjeuner; ses yeux se fixaient avec une curiosité +croissante sur le visage de sa femme de charge.--Si mon thé!... Mon +Dieu, Madame Goldstraw, quels sont donc ces allures et ce son de voix +que j'ai connus et que vous me rappelez? Ce souvenir me frappe +aujourd'hui plus fortement encore que la première fois que je vous ai +vue. Quel peut-il être? + +--Quel peut-il être?...--répéta Madame Goldstraw. + +Ces derniers mots, elle les avait dits de l'air d'une personne qui +songeait à tout autre chose. Wilding, qui ne cessait point de +l'examiner, remarqua que ses yeux erraient sans cesse du côté de la +cheminée. Il les vit se fixer sur le portrait de sa mère. En même temps +les sourcils de Madame Goldstraw se contractèrent légèrement comme si +elle faisait à cet instant un effort de mémoire dont elle avait à peine +conscience. + +--Feu ma pauvre chère mère,--lui dit-il,--quand elle avait vingt-cinq +ans. + +Madame Goldstraw le remercia d'un geste, pour la peine qu'il venait de +prendre en lui nommant l'original de cette peinture. Son visage aussitôt +se rasséréna. Elle ajouta poliment que ce portrait était celui d'une +bien jolie dame. + +Wilding ne lui répondit pas. Il était déjà retombé dans cette perplexité +qui le tourmentait depuis une heure et dont il ne pouvait plus se +défendre. Encore une fois il tenta de rassembler sa mémoire. Où donc +avait-il vu cet air de figure, où donc avait-il entendu ce son de voix +que Madame Goldstraw lui rappelait si exactement? + +--Pardonnez-moi,--dit-il,--si je vous fais une nouvelle question, qui +n'a trait ni à mon déjeuner ni à moi-même. Puis-je vous demander si vous +n'avez jamais occupé d'autre position que celle de femme de charge? + +--Si vraiment,--répliqua-t-elle,--j'ai débuté dans la vie d'une tout +autre manière. J'ai été gardienne à l'Hospice des Enfants Trouvés. + +--J'y suis!--s'écria Wilding en repoussant violemment son fauteuil et en +se levant.--Par le ciel! ce sont les façons de ces excellentes femmes +que les vôtres me rappellent si bien! + +Madame Goldstraw le regarda d'un air stupéfait et pâlit. Elle se contint +pourtant, baissa les yeux, et se tut. + +--Qu'y a-t-il?...--demanda Wilding.--Quelle est votre pensée?... + +--Monsieur,--balbutia la femme de charge,--dois-je conclure de ce que +vous venez de dire, que vous ayez été aux Enfants Trouvés? + +--Certainement!--s'écria-t-il.--Je ne rougis pas de l'avouer. + +--Vous avez été aux Enfants?... Sous le nom que vous portez aujourd'hui? + +--Sous le nom de Walter Wilding. + +--Et la dame?... + +Madame Goldstraw s'arrêta court, regardant encore le portrait. Ce regard +exprimait maintenant, à ne point s'y méprendre, un vif sentiment +d'alarme. + +--Vous voulez parler de ma mère,--dit Wilding. + +--Votre mère,--répéta-t-elle d'un air contraint,--votre mère vous a +retiré de l'Hospice.... Quel âge aviez-vous alors, monsieur? + +--Onze ans et demi, Madame Goldstraw.... Oh! c'est une aventure +romanesque. + +Il raconta l'histoire de la dame voilée qui lui avait parlé à l'Hospice, +pendant le dîner des Enfants, et tout ce qui avait suivi cette +rencontre. Il fit ce récit de ce ton communicatif, avec cet air de +simplicité qu'il employait en toutes choses. + +--Ma pauvre chère mère,--continua-t-il,--n'aurait jamais pu me +reconnaître, si elle n'avait su émouvoir par sa douleur une femme de la +maison qui eut pitié d'elle. Cette femme lui promit de toucher du doigt +le petit Walter Wilding, en faisant sa ronde dans la salle.... Ce fut +ainsi que je retrouvai ma pauvre chère mère, après avoir été séparé +d'elle depuis que j'étais au monde. Et, je vous l'ai dit, j'avais alors +plus de onze ans. + +Madame Goldstraw écoutait avec attention. Sa main, qu'elle avait posée +sur la table, retomba inerte et froide sur ses genoux. Elle regarda +fixement son nouveau maître, et son visage se couvrit d'une pâleur +mortelle. + +--Qu'ayez-vous,--s'écria Wilding,--qu'est-ce que cette émotion veut +dire?... De grâce, savez-vous quelque autre chose du passé?... Avez-vous +été mêlée à quelque autre incident qu'on ne m'a point fait connaître? Je +me souviens que ma mère m'a parlé d'une autre personne de la maison, +envers qui elle avait contracté une dette éternelle de reconnaissance. +Lorsqu'elle s'était séparée de moi à ma naissance, une gardienne avait +eu l'humanité de lui apprendre le nom qu'on m'avait donné. Cette +gardienne, c'était vous. + +--Que Dieu me pardonne!--répéta Madame Goldstraw,--c'était moi. + +--Que Dieu vous pardonne!--répéta Wilding épouvanté.--Et qu'avez-vous +donc fait de mal en cette occasion?... Expliquez-vous, Madame Goldstraw. + +--Je crois,--dit la femme de charge,--que nous ferions mieux d'en +revenir à mes devoirs dans votre maison. Excusez-moi si je vous rappelle +au sujet de notre entretien, monsieur. Vous déjeunez donc à huit +heures?... N'avez-vous pas l'habitude de faire un lunch?... + +--Un lunch!--fit Wilding. + +Cette terrible rougeur qui avait si fort effrayé, la veille, Bintrey, +l'homme de loi, reparut sur le visage du jeune négociant. Wilding porta +la main à sa tête. Visiblement il cherchait à remettre un peu d'ordre +dans ses pensées avant que de reprendre la parole. + +--Vous me cachez quelque chose,--dit-il brusquement à Madame Goldstraw. + +--Je vous en prie, monsieur, faites-moi la grâce de me dire si vous +prenez un lunch?--repartit la femme de charge. + +--Je ne vous ferai point cette grâce, je ne reviendrai pas à notre +sujet, Madame Goldstraw, entendez-vous, je n'y reviendrai pas avant que +vous m'ayez dit pourquoi vous regrettez si peu d'avoir fait du bien à ma +mère en cette circonstance terrible,--s'écria Wilding hors de lui.--Ma +mère m'a parlé de vous avec un sentiment de gratitude inépuisable +jusqu'à la fin de sa vie, et sachez bien que c'est me rendre un mauvais +service que de vous taire et de ne point me répondre. Vous m'agitez, +vous m'inquiétez, vous allez être la cause que mes étourdissements vont +revenir. + +Il porta encore la main à son front et de rouge qu'il était son visage +devint violet. + +--Il est dur pour moi, monsieur, au moment où j'entre à votre service, +il est bien dur de vous dire une chose qui pourra me coûter la perte de +vos bonnes grâces et de votre bienveillance,--répliqua lentement Madame +Goldstraw.--Je vous prie seulement de remarquer, quoi qu'il advienne, +que je ne suis pas libre de ne pas vous obéir. C'est vous qui me forcez +à parler quand j'aurais été heureuse de me taire, et je ne romps le +silence que parce qu'il vous alarme. Sachez donc que lorsque j'appris à +la pauvre dame dont le portrait est là le nom sous lequel son enfant +avait été baptisé, je manquai à tous mes devoirs. Mon imprudence a eu +des suites fatales. Mais je vous dirai pourtant la vérité. Quelques mois +après que j'eus fait connaître à cette dame le nom de son enfant, une +autre dame étrangère se présenta dans la maison, désirant d'adopter un +de nos petits garçons. Elle en avait apporté l'autorisation préalable et +régulière; elle examina un grand nombre d'enfants sans se décider en +faveur d'aucun; puis, ayant vu par hasard un de nos plus jeunes +babies... un petit garçon aussi... confié à mes soins... je vous en +prie, tâchez de demeurer maître de vous, monsieur.... Il n'est pas +nécessaire de prendre plus de détours, en vérité. L'enfant que la dame +étrangère emmena avec elle était celui de la dame dont voici le +portrait. + +Wilding se leva en sursaut. + +--Impossible!...--s'écria-t-il,--que me racontez-vous là?... Quelle +histoire absurde!... Regardez ce portrait... ne vous l'ai-je pas déjà +dit?... C'est le portrait de ma mère!... + +--Quand cette malheureuse dame, dont vous me montrez l'image, vint, au +bout de quelques années, vous retirer de l'Hospice,--reprit Madame +Goldstraw d'une voix ferme,--elle fut victime... et vous aussi, +monsieur... d'une terrible méprise. + +Wilding retomba lourdement sur son fauteuil. + +--Il me semble que la chambre tourne autour de moi!...--fit-il.--Ma +tête!... ma tête!... + +La femme de charge, toute éperdue, courut à la fenêtre qu'elle ouvrit, +puis à la porte pour appeler du secours; mais un torrent de pleurs, +s'échappant à grand bruit des yeux de Wilding, vint heureusement le +soulager. D'un signe, il pria Madame Goldstraw de ne point le quitter. +Elle attendit la fin de cette explosion de larmes. Wilding revint à lui, +leva la tête, et considéra sa femme de charge d'un air soupçonneux et +irrité, avec toute la déraison d'un homme faible. + +--Méprise!... méprise!...--s'écria-t-il, répétant le dernier mot qu'il +avait dit.--Méprise!...--continua-t-il d'un ton farouche.--Et si vous me +trompiez vous-même!... + +--Malheureusement,--dit-elle,--je ne puis avoir commis une erreur. Je +vous dirai pourquoi dès que vous serez en état de m'entendre. + +--Tout de suite!... tout de suite!...--reprit Wilding.--Ne perdons pas +un moment. + +L'air égaré avec lequel il lui enjoignait de parler fit comprendre à +Madame Goldstraw qu'il serait d'une générosité cruelle et maladroite de +lui laisser un seul moment d'espérance. Il suffisait maintenant d'un mot +pour mettre à jamais un terme à cette illusion qu'il aurait voulu +garder. Ce mot, qui allait l'accabler, elle devait le lui dire. + +--Je viens de vous apprendre,--dit-elle,--que l'enfant de la dame dont +vous avez le portrait avait été adopté et emmené par une autre dame +étrangère.--Vous me voyez aussi sûre de ce fait que je le suis d'être +ici, auprès de vous en ce moment. Me voici forcée de vous affliger +encore, monsieur, et cela contre mon gré. Veuillez me suivre maintenant, +vous reporter dans le passé, trois mois après l'événement dont nous +parlons. J'étais alors à l'Hospice de Londres, toute prête à emmener, +suivant les ordres que j'avais reçus, quelques enfants à notre +succursale de la campagne. Il y eut ce jour-là, je m'en souviens, une +discussion relative au nom que l'on allait donner à un petit nouveau +venu. Nous donnions en général à nos petits anges, des noms que nous +prenions tout simplement au hasard dans l'Almanach des Adresses. Ce +jour-là, l'un des gentlemen directeurs, qui feuilletait le Registre, +trouva que le baby qui venait d'être adopté, Walter Wilding, avait été +effacé, «Un nom à prendre,» dit-il; «donnez-le à celui qui vient d'être +reçu tout à l'heure. C'est le moyen de vous mettre d'accord.» On appela +donc ce nouvel enfant Walter Wilding comme l'autre qui nous avait été +retiré.... Ce nouvel enfant, c'était vous. + +La tête de Wilding retomba sur sa poitrine. + +--C'était moi!...--murmura-t-il. + +--Peu de temps après votre entrée dans l'institution, monsieur,--reprit +la femme de charge,--je la quittai pour me marier. Si vous voulez ici me +prêter toute votre attention, vous allez voir comment une funeste +méprise a eu lieu naturellement. Onze ans et demi se passèrent avant que +celle que, tout à l'heure, vous croyiez avoir été votre mère, ne +retournât à l'Hospice pour y chercher le fils dont elle s'était séparée. +Elle savait qu'il s'appelait Walter Wilding, et rien de plus. La +servante qu'elle émut par sa douleur ne put lui désigner que le seul +Walter Wilding alors connu dans la maison. Moi, qui aurais pu rétablir +la vérité des choses, j'étais bien loin alors. Aucun indice, aucun +soupçon, aucun doute ne put donc alors empêcher cette cruelle erreur de +s'accomplir. Oh! je souffre pour vous, monsieur, vous penserez toujours +avec raison que le jour où je suis entrée chez vous fut un jour de +malheur, j'y suis venue bien innocemment, je vous le jure. Et pourtant +j'éprouve le sentiment d'une mauvaise action que je viens de commettre. +Que n'ai-je pu dissimuler le trouble où la vue de ce portrait et les +confidences que vous m'avez faites m'avaient jetée malgré moi! Si +j'avais eu la sagesse de me taire, vous n'auriez jamais eu l'occasion +d'apprendre toutes ces choses douloureuses et, même à l'heure de votre +mort, tranquille et sans inquiétude.... + +Elle s'arrêta, car Wilding redressa brusquement la tête et la regarda. +Son honnêteté native se soulevait dans son coeur et protestait contre ce +dernier mot de Madame Goldstraw. + +--Entendez-vous par là que vous auriez voulu me cacher tout +ceci...--s'écria-t-il,--me le cacher à jamais si vous l'aviez pu? + +--Je me flatte de pouvoir toujours dire la vérité quand on me la +demandera,--répondit Madame Goldstraw.--Certes, il vaut mieux pour moi +et pour ma conscience de n'être pas chargée d'un pareil secret. Mais +cela vaut-il mieux pour vous? De quelle utilité peut-il vous être, +maintenant, de le connaître, le secret qui vous déchire? + +--De quelle utilité?--répéta Wilding.--Mais, grand Dieu, si cette +histoire est vraie!... + +--Si elle ne l'était point, vous l'eussé-je racontée, +monsieur?--répliqua-t-elle. + +--Je vous demande pardon,--continua Wilding.--Il faut être indulgente +pour moi. Je ne puis encore trouver la force d'admettre comme réelle +cette terrible découverte. Nous nous aimions si tendrement l'un et +l'autre (il montrait le portrait en disant cela). Je sentais si +profondément que j'étais son fils.... Elle est morte dans mes bras, +Madame Goldstraw, morte en me bénissant comme une mère seule peut bénir. +Et c'est après tant d'années qu'on vient me dire: Elle n'était pas ta +mère! + +--Malheureusement,--fit Madame Goldstraw,--elle ne l'était pas, mais +elle vous aimait.... + +--Je ne sais ce que je dis!--s'écria-t-il. + +Déjà l'empire passager qu'il avait pu prendre sur lui-même quelques +moments auparavant et qui lui avait donné un peu de force +s'évanouissait. + +--Ce n'était pas à ce terrible chagrin que je songeais tout à l'heure. +Non, c'était tout autre chose qui me traversait l'esprit.... Oui, oui, +vous m'avez surpris et blessé, Madame Goldstraw. Votre langage me donne +à supposer que vous regrettez de ne m'avoir point laissé une erreur qui +m'était si chère. Ne vous laissez pas aller à de telles pensées, et +surtout gardez-vous bien de me les dire. C'eût été un crime que de +m'épargner la vérité. Je sais que votre intention était bonne, je le +sais! je ne désire pas vous affliger, vous avez bon coeur. Mais songez à +la situation où je me trouve. Dans la fausse conviction que j'étais son +fils, elle m'a laissé tout ce qu'elle possédait. Je ne suis pas son +fils. J'ai pris la place, j'ai accepté, sans le savoir, la place d'un +autre. Cet autre, il faut que je le trouve. L'espoir de le retrouver est +le seul qui me relève et me fortifie au milieu de ce terrible chagrin +qui me frappe. Vous en devez savoir bien plus que vous ne m'en avez +raconté, Madame Goldstraw? Quelle était cette étrangère qui a adopté +l'enfant? Son nom, vous l'avez entendu? + +--Je ne l'ai jamais entendu... je ne l'ai jamais revue elle-même... je +n'ai jamais reçu de ses nouvelles.... + +--Elle n'a donc rien dit lorsqu'elle a emmené l'enfant?... Rappelez vos +souvenirs, elle doit avoir dit quelque chose. + +--Une seule, monsieur, une seule qui me revienne. Cette année-là, +l'hiver avait été très cruel et beaucoup de nos petits élèves avaient +souffert. Lorsqu'elle prit le baby dans ses bras, l'étrangère me dit en +riant: «Ne soyez pas en peine pour sa santé. Il grandira sous un climat +meilleur que le vôtre. Je vais le conduire en Suisse.» + +--En Suisse?... dans quelle partie de la Suisse? + +--Elle ne me l'a pas dit. + +--Rien que ce faible indice... rien que ce fil léger pour trouver ma +route...--murmura Wilding,--et un quart de siècle s'est écoulé depuis ce +jour! Que dois-je faire? + +--J'espère que vous ne vous offenserez pas de la franchise de mon +langage, monsieur,--reprit Madame Goldstraw.--En vérité, je ne vois +point pourquoi vous voilà si fort incertain de ce que vous avez à faire. +Chercher cet enfant! Qui sait s'il est en vie? Et, monsieur, s'il vit, +il ne connaît sûrement pas l'adversité. L'étrangère qui l'a adoptée +était une femme de condition; elle a dû prouver au directeur de +l'Hospice qu'elle était en état de se charger d'un enfant, sans quoi on +ne lui aurait point permis de le prendre. Si j'étais à votre place, +monsieur, pardonnez-moi de vous parler si librement.... Je me consolerais +en songeant que j'ai aimé la pauvre femme qui est là (elle montrait à +son tour le portrait), aussi fortement qu'on aime sa mère et qu'elle a +eu pour moi la même tendresse que si j'avais été son fils. Tout ce +qu'elle vous a donné, n'est-ce pas en raison de son affection même? Son +coeur ne s'est jamais démenti envers vous durant sa vie; le vôtre, j'en +suis bien sûre, ne se démentira jamais envers elle. Quel meilleur droit +pouvez-vous avoir à conserver ses présents?... + +--Arrêtez!--s'écria Wilding. + +Sa probité native lui faisait voir le charitable sophisme que lui +opposait Madame Goldstraw pour le consoler. + +--Vous ne comprenez pas,--reprit-il;--c'est parce que je l'ai aimée que +mon devoir maintenant est de faire justice à son fils. Un devoir sacré, +Madame Goldstraw. Oh! si ce fils est encore au monde, je le retrouverai. +Je succomberais, d'ailleurs, dans cette terrible épreuve, si je n'avais +la ressource et la consolation de m'occuper tout de suite activement de +ce que ma conscience me commande de faire. Il faut que je cause sans +retard avec mon homme de loi. Je veux l'avoir mis à l'oeuvre avant de +m'endormir ce soir. + +Il s'approcha d'un tube attaché à la muraille, et par ce moyen appela +quelqu'un dans le bureau de l'étage inférieur. + +--Veuillez me laisser un moment, Madame Goldstraw,--dit-il,--je serai +plus calme et plus en état de causer avec vous dans l'après-midi! nous +nous plairons ensemble, j'en suis sûr, en dépit de ce qui arrive. Oh! ce +n'est pas votre faute.... Donnez-moi la main, Madame Goldstraw. Et +maintenant faites de votre mieux dans la maison.... + +Comme Madame Goldstraw se dirigeait vers la porte Jarvis parut sur le +seuil. + +--Envoyez chercher Monsieur Bintrey,--lui dit Wilding,--j'ai besoin de +le voir sur-le-champ. + +Le commis n'était point venu là seulement pour recevoir un ordre. +Quelqu'un le suivait qu'il avait mission d'introduire; il annonça: + +--Monsieur Vendale. + +Le nouvel associé de Wilding et Co. entra. + +--Excusez-moi pour un moment, George Vendale,--dit Wilding,--j'ai encore +un mot à dire à Jarvis. Envoyez, envoyez tout de suite chercher Monsieur +Bintrey. + +Jarvis, avant de quitter la chambre, déposa une lettre sur la table. + +--De nos correspondants de Neufchâtel, monsieur, je +pense,--dit-il.--Cette lettre porte un timbre Suisse. + + + + +Nouveaux personnages en scène. + + +Ces mots: «Un timbre Suisse,» après ce que Madame Goldstraw venait de +lui apprendre, redoublèrent l'agitation de Wilding, au point que son +nouvel associé pensa qu'il ne lui était plus permis de ne point s'en +apercevoir. + +--Wilding,--dit-il vivement,--qu'est-il arrivé? + +Puis il s'interrompit, jetant un regard curieux tout autour de lui, +comme s'il cherchait une cause visible à cette scène extraordinaire. +Wilding lui saisit la main. + +--Mon bon George Vendale...--s'écria-t-il avec des yeux suppliants. + +En même temps, il serrait cette main qu'il tenait dans les siennes, non +par forme de politesse ni pour souhaiter la bienvenue à son associé, +mais pour lui donner du secours. + +--Mon bon George Vendale,--reprit-il à voix basse,--il m'est arrivé tant +de choses que je ne pourrai jamais redevenir moi-même. Et qu'est-ce que +je dis?... Comment le pourrais-je, puisque je ne suis plus moi? + +Le nouvel associé, qui était un beau jeune homme, du même âge à peu près +que Wilding, à la tournure leste, à l'oeil vif et résolu, leva les +épaules. + +--Comment cesser d'être soi-même?--fit-il. + +--Ah! du moins,--repartit Wilding,--je ne suis pas ce que je croyais +être! + +--Pour l'amour du ciel, que croyez-vous donc être que vous n'êtes pas? + +Il y avait dans le ton de Vendale un air de compassion et de franchise +qui eût poussé à la confiance un homme autrement réservé que ne l'était +Wilding. Aussi quand Vendale lui eut fait observer qu'il pouvait bien +l'interroger sans indiscrétion, maintenant que leurs affaires étaient +communes et qu'ils étaient associés, il n'y tint plus. + +--Là! George, là encore!--soupira-t-il, en s'enfonçant dans son +fauteuil.--Associés! Vous me faites souvenir que je n'avais aucun droit +de m'introduire dans les affaires; elles ne m'étaient pas destinées. +L'intention de ma mère, c'est-à-dire de la sienne, ne fut jamais que +cela fût à moi; elle voulait certainement que tout fût à lui. + +--Voyons, voyons,--fit Vendale, essayant sur Wilding, après un court +silence, ce pouvoir que toute nature bien trempée prend toujours sur un +coeur faible, surtout lorsqu'elle a le désir bien marqué de venir en +aide à sa faiblesse;--soyez raisonnable, mon cher Walter. S'il s'est +fait quelque mal autour de vous et à votre sujet, je suis bien sûr que +ce n'est point par votre faute. Ce n'est pas après avoir passé trois ans +à vos côtés, dans ces bureaux, sous _l'ancien régime_, que je pourrais +douter de vous. Laissez-moi commencer notre association en vous rendant +un service. Je veux vous rendre à vous-même. Mais, tout d'abord, +dites-moi, cette lettre se rapporte-t-elle en quoi que ce soit à +l'affaire qui vous agite? + +--Oh! oui,--murmura Wilding,--cette lettre!... Cela encore?... Ma +tête!... ma tête!... J'avais oublié cette lettre et cette +coïncidence... un timbre de Suisse! + +--Bon,--reprit Vendale,--je m'aperçois que ce pli n'a pas été ouvert. Il +n'est donc pas probable qu'il ait rien de commun avec le trouble où je +vous vois. Cette lettre est-elle à votre adresse ou à la mienne? + +--À l'adresse de la maison. + +--Si je l'ouvrais et la lisais tout haut pour vous en débarrasser!... +Elle est tout simplement de notre correspondant de Neufchâtel, le +fabricant de vins de Champagne. Tenez, je la lis: + +_Cher Monsieur,_ + +_Nous recevons votre honorée du 28 dernier nous annonçant votre +association avec M. Vendale, et nous vous prions d'en recevoir nos +sincères félicitations. Permettez-nous de profiter de cette occasion +pour vous recommander d'une façon toute particulière M. Jules +Obenreizer._ + +--Impossible!--s'écria Vendale.--Impossible! + +Wilding releva la tête et tressaillit. Tout l'alarmait depuis le matin. + +--Quoi donc?--fit-il.--Qu'est-ce qui est impossible? + +--C'est ce nom,--répliqua Vendale en souriant.--S'appelle-t-on +Obenreizer, je vous le demande?... Je continue.... + +_Pour vous recommander d'une façon toute particulière M. Jules +Obenreizer, Soho Square, Londres (côté Nord), amplement accrédité +désormais comme notre agent et qui a eu l'honneur de faire connaissance +avec M. Vendale, en Suisse, son pays natal._ + +--Lui!--fit Vendale qui s'interrompit encore une fois.--Monsieur +Obenreizer?... Eh! oui vraiment!... Où donc avais-je la tête? Je me +souviens à présent. + +Il poursuivit: + +_Alors que M. Obenreizer voyageait avec sa nièce..._ + +--Avec sa...?--dit Vendale.--La nièce d'Obenreizer! En effet, je les ai +rencontrés lors de mon dernier voyage en Suisse, et j'ai voyagé quelque +temps avec eux, puis je les ai quittés. Je les ai retrouvés encore deux +ans après, à mon second voyage, je ne les ai jamais revus depuis. La +nièce d'Obenreizer! Eh! oui, c'est possible après tout. Continuons: + +_M. Obenreizer possède toute notre confiance, et nous ne doutons pas un +instant de l'estime que vous accorderez à son mérite._ + +--Et cela est dûment signé pour la maison: Defresnier et Cie. +Bien... bien... je me charge de voir sous peu Monsieur Obenreizer et +de savoir ce qu'il est. Eh bien! Wilding, voici qui écarte toute +conjecture au sujet de ce timbre de Suisse. Maintenant, dites-moi +de quel ennui je peux vous délivrer. Je le ferai sur mon âme. + +Le coeur du bon, de l'honnête Wilding déborda de reconnaissance quand il +vit qu'on voulait bien s'employer pour le servir. Il serra de nouveau la +main de son associé et commença son récit par cette déclaration +solennelle et pathétique qu'il n'était qu'un imposteur. + +Puis, il raconta tout à Vendale. + +--C'est sans doute au sujet de tout ce que vous venez de m'apprendre +qu'au moment où je suis entré vous envoyiez chercher Bintrey?--dit +Vendale après un court instant de réflexion. + +--Ce n'était pas pour autre chose. + +--Il a de l'expérience,--fit Vendale,--et c'est un homme plein de ruse. +Je serai bien aise de connaître son opinion avant de vous donner la +mienne. Mais, vous le savez, mon cher Wilding, je n'aime pas à +dissimuler ma pensée. Je vous dirai donc tout d'abord et très simplement +que je ne vois pas cette aventure au même oeil que vous. Quant à dire un +imposteur, vous, mon cher Wilding, cela est tout bonnement absurde. +Comment peut-on être coupable d'une faute commise sans le savoir, et +qu'est-ce qu'un imposteur qui n'a point consenti à l'imposture? Et quant +à ce qui regarde votre fortune.... + +--Ma fortune?--répéta Wilding. + +--Vous la devez à cette personne généreuse qui a cru que vous étiez son +fils et qui vous a forcé de croire qu'elle était votre mère, puisqu'elle +s'est fait connaître à vous sous ce nom. Êtes-vous sûr que le don de ses +biens qu'elle vous a fait n'a pas pour cause le charme des rapports +établis entre vous et qui ont fait la joie de ses derniers jours. Vous +vous étiez, par degrés, attaché à elle, et certes, elle ne s'était pas +moins fortement attachée à vous. C'est donc bien à vous, Walter, à vous, +personnellement, qu'elle a conféré, en mourant, tous ces avantages que +vous vous reprochez aujourd'hui sans raison d'avoir accepté. + +--Point du tout,--s'écria Wilding.--Est ce qu'elle ne me supposait point +sur son coeur un droit naturel que je n'avais pas? + +--Ceci,--répliqua Vendale,--j'en conviens. J'y suis bien forcé pour être +sincère. Mais, pensez-vous que si, durant les derniers six mois, qui ont +précédé sa mort, elle avait fait la découverte que vous venez de faire +vous-même, l'impression de tant d'années heureuses passées auprès de +vous, la tendresse qu'elle vous avait vouée, eussent été tout à coup +effacées? + +--Ah!--dit Wilding,--ce que je pense ne changera point la vérité des +choses. Il n'en est pas moins vrai que je suis en possession d'un bien +qui ne m'appartient pas. + +--Peut-être est-il mort, lui...--dit Vendale. + +--Mais peut-être aussi est-il vivant?--s'écria Wilding.--Et s'il vit, ne +l'ai-je pas innocemment, il est vrai, mais ne l'ai-je pas assez volé? Ne +lui ai-je pas ravi d'abord tout l'heureux temps dont j'ai joui à sa +place? Ne lui ai-je pas dérobé le bonheur exquis, ce ravissement céleste +qui m'a rempli l'âme, quand cette chère femme m'a dit: «Je suis ta +mère?» Ne lui ai-je pas pris tous les soins qu'elle m'a prodigués? Ne +l'ai-je pas privé du doux plaisir de faire son devoir envers elle et de +lui rendre son dévouement et sa tendresse?... Ah! sous quels cieux, +George Vendale, sous quels cieux vit-il à présent, celui envers qui je +suis si coupable?... Que peut-il être devenu?... Où est celui que j'ai +volé?... + +--Qui le sait?--murmura George. + +--Qui me le dira? Qui me donnera quelque moyen de diriger mes +recherches? Savez-vous bien que ces recherches je dois les commencer +sans perdre un jour. Désormais je vivrai des intérêts de ma part... je +devrais dire de sa part... dans cette maison; le capital, je le placerai +pour lui, il se peut, si je le retrouve, que je sois forcé de m'en +remettre à sa générosité pour assurer mon avenir... mais je lui rendrai +tout. Je ferai cela, je le ferai aussi vrai que je l'ai aimée, honorée, +_elle_, de tout mon coeur, de toutes mes forces. + +En même temps, il envoyait un baiser respectueux au portrait suspendu +au-dessus de sa cheminée; puis il cacha sa tête dans ses mains et se +tut. + +Vendale se leva, vint s'asseoir auprès de lui, et lui mettant +affectueusement la main sur l'épaule, lui dit doucement: + +--Walter, je vous connaissais avant ce qui vous arrive, comme un parfait +honnête homme, à la conscience pure et au coeur droit. C'est un grand +bonheur et un grand profit pour moi de côtoyer de si près dans la vie un +compagnon qui vous ressemble et j'en remercie Dieu. Souvenez-vous que je +vous appartiens. Je suis votre main droite, et vous pouvez compter sur +moi jusqu'à la mort. Ne me jugez pas mal si je vous confesse que le +sentiment que tout ceci me fait éprouver est encore bien confus. Vous +pouvez même ne le trouver ni délicat ni équitable. Mais je vous jure que +je me sens bien plus ému pour cette pauvre femme trompée et surtout pour +vous-même, à qui cette révélation inattendue vient arracher les joies du +souvenir, que pour cet homme inconnu (si toutefois il est devenu un +homme), privé, sans le savoir, des biens qu'il ignore.... Toutefois vous +avez bien fait d'envoyer quérir Monsieur Bintrey. Son opinion sera sans +doute, en bien des points, semblable à la mienne. Walter, n'agissez pas +avec trop de précipitation dans une affaire si sérieuse; gardons +scrupuleusement ce secret entre nous. L'ébruiter à la légère serait vous +exposer à des réclamations frauduleuses. Oh! les faux témoignages et les +manoeuvres des intrigants ne nous manqueraient point. Cela dit, Wilding, +j'ai encore à vous rappeler une chose: c'est que lorsque vous m'avez +cédé une part dans vos affaires, c'était pour vous affranchir d'une trop +lourde besogne que votre présent état de santé ne vous permettait plus +de remplir. Cette part, je l'ai achetée pour travailler, même à votre +place, Walter, et c'est ce que je ferai. + +Là-dessus, George Vendale donna lentement l'accolade à son associé, +descendit dans le bureau, et, presque aussitôt après, sortit pour se +rendre au logis de Jules Obenreizer. + +Comme il entrait dans Soho Square, se dirigeant vers le côté nord de la +place, son teint bruni au soleil se colora tout à coup. Cette rougeur +soudaine, Wilding,--s'il était né observateur ou s'il n'avait pas alors +été si fortement occupé de ses propres chagrins,--Wilding aurait pu la +remarquer sur le visage de son associé, un moment auparavant, tandis que +celui-ci lisait à haute voix la lettre datée de Neufchâtel. Wilding +aurait pu également observer que Vendale ne lisait pas avec la même +netteté tous les passages de cette lettre. + +Il y avait alors à Soho Square, le district le plus plat de Londres, une +curieuse colonie de montagnards. Des horloges de Suisse, des boîtes à +musique, des sculptures sur bois, des jouets de Suisse s'étalaient à la +porte de magasins Suisses. On ne voyait aux alentours que des Suisses +professeurs d'harmonie, de peinture, et de langues, des commissionnaires +Suisses, des domestiques Suisses placés ou sans places, des +blanchisseuses Suisses. Partout des Suisses considérés et des Suisses +déconsidérés, d'honnêtes Suisses, de la canaille Suisse; toute cette +Suisse vivante était attirée là par la présence autour de Soho d'une +foule de restaurants, de cafés et d'hôtels Suisses où l'on mangeait et +buvait des boissons Suisses. Un temple Suisse s'élevait en ce lieu où +l'on célébrait le Dimanche l'office Suisse, et des écoles où l'on +envoyait dans la semaine des enfants de Suisses. L'élément Suisse +débordait, envahissait tout; il n'était point jusqu'aux tavernes +Anglaises qui n'affichassent à leurs portes des liqueurs Suisses. Et des +querelles de Suisses qui valent bien les querelles d'Allemands, +s'élevaient chaque soir à grand bruit dans ces cafés et ces restaurants +Suisses. + +Aussi, le nouvel associé de Wilding et Co., lorsqu'il eut tiré la +sonnette, au coin d'une porte où l'on lisait cette inscription: + + M. Obenreizer + +et que cette porte se fut ouverte, se trouva soudain en pleine Helvétie. +Un poêle de blanche faïence remplaçait la cheminée dans la pièce où il +fut introduit, et le parquet était une mosaïque formée de bois grossiers +de toutes les couleurs. La chambre était rustique, froide, et propre. Le +petit carré de tapis placé devant le canapé, le dessus en velours de la +cheminée avec son énorme pendule et ses vases qui contenaient de gros +bouquets de fleurs artificielles contrastaient pourtant un peu avec le +reste de l'ameublement. L'aspect général de la chambre était celui d'une +laiterie transformée en un salon. + +Vendale était là depuis un moment lorsqu'on le toucha au coude. Ce +contact le fit tressaillir, il se retourna vivement, et il vit +Obenreizer qui le salua en très bon Anglais à peine estropié: + +--Comment vous portez-vous? Que je suis content de vous voir! + +--Je vous demande pardon,--dit Vendale,--je ne vous avais pas entendu. + +--Pas d'excuses,--s'écria le Suisse.--Asseyez-vous, je vous en prie. + +Il consentit enfin à lâcher les deux bras de son visiteur qu'il avait +jusque-là retenu par les coudes. C'était sa coutume que d'embrasser +ainsi les coudes des gens qu'il aimait, et il s'assit à son tour, en +disant à Vendale: + +--Vous allez bien, j'en suis aise. + +En même temps il lui reprit les coudes. + +Étrange manie. + +--Je ne sais,--dit Vendale,--si vous avez déjà entendu parler de moi par +votre maison de Neufchâtel? + +--Oui, oui. + +--En même temps que de Wilding? + +--Certainement. + +--N'est-il pas singulier que je vienne aujourd'hui vous trouver dans +Londres comme représentant de la maison Wilding et Co., et pour vous +présenter mes respects? + +--Pourquoi serait-ce singulier?--repartit Obenreizer.--Que vous +disais-je toujours autrefois, quand nous étions dans les montagnes? +Elles nous paraissaient immenses, mais le monde est petit, si petit +qu'on ne peut jamais y vivre longtemps, éloignés les uns des autres. Il +y a si peu de monde en ce monde qu'on s'y croise et s'y recroise sans +cesse. Le monde est si petit que nous ne pouvons nous débarrasser de +ceux qui nous gênent.... Ce n'est pas qu'on puisse jamais désirer se +débarrasser de vous. + +--J'espère que non, Monsieur Obenreizer. + +--Je vous en prie, dans votre pays, appelez-moi: Mister. Je ne me fais +jamais nommer autrement par amour de l'Angleterre. Ah! que ne suis-je +Anglais! Mais, je suis montagnard. Et vous? Bien que descendant d'une +famille distinguée, vous avez consenti à vous mettre dans le commerce. +Mais, pardon, est-ce que je m'exprime bien? Les vins! cher monsieur, les +vins! En Angleterre, est-ce un _commerce_ ou une _profession_? Sûrement, +ce n'est pas un art. + +--Monsieur Obenreizer,--reprit Vendale embarrassé,--j'étais un jeune +garçon bien neuf, à peine majeur, quand j'ai eu pour la première fois le +plaisir de voyager avec vous, et avec mademoiselle votre nièce... qui se +porte bien? + +--Très-bien! + +--Nous courûmes ensemble quelques petits dangers dans les glaciers. Si, +à cette époque, avec une vanité d'enfant, je vantai quelque peu ma +famille, j'espère ne l'avoir fait qu'autant que cela était nécessaire +pour me présenter à vous sous des couleurs plus avantageuses. C'était +une petitesse et une chose de mauvais goût. Mais vous n'ignorez pas le +proverbe Anglais: «Vivre et s'instruire.» + +--Vous attachez bien de l'importance à tout cela,--dit le Suisse.--Que +diable! c'est une bonne famille que la vôtre! + +Le rire de George Vendale trahit un peu de contrainte. + +--J'étais très attaché à mes parents. Cependant, quand nous avons voyagé +ensemble, Monsieur Obenreizer, je commençais à jouir de ce que mon père +et ma mère m'avaient laissé. J'en avais la tête un peu troublée, parce +que j'étais jeune. J'espère donc avoir alors montré plus d'enfantillage +et d'étourderie que d'orgueil. + +--Rien que de la franchise, de la franchise de coeur et de langage, et +point d'orgueil,--s'écria Obenreizer.--Vous employez de trop grands mots +contre vous-même. D'ailleurs, c'est moi qui vous ai amené le premier à +me parler de votre famille. Vous souvient-il de cette soirée et de cette +promenade sur le lac où les pics neigeux venaient se réfléchir comme +dans un miroir? Partout des roches et des forêts de sapins qui me +ramenaient à mon enfance, dont je vous fis un tableau rapide. +Rappelez-vous que je vous peignis notre misérable cahute, près d'une +cascade que ma mère montrait aux voyageurs; l'étable où je dormais +auprès de la vache; mon frère idiot assis devant la porte et courant aux +passants pour leur demander l'aumône; ma soeur, toujours filant et +balançant son énorme goitre; et moi-même, une pauvre petite créature +affamée, battue du matin au soir. J'étais l'unique enfant du second +mariage de mon père, si toutefois il y avait eu mariage. Après cela, +quoi de plus naturel de votre part que de comparer vos souvenirs aux +miens et de me dire: «Nous sommes du même âge, et en ce même temps où +l'on vous battait, moi j'étais assis dans la voiture de mon père, sur +les genoux de ma mère chérie, roulant à travers les opulentes rues de +Londres, entouré de luxe et de tendresse.» Voilà quel fut le +commencement de ma vie. + +Obenreizer était un jeune homme aux cheveux noirs, au teint chaud, et +dont la peau basanée n'avait jamais brillé d'aucune rougeur, même +fugitive. Les émotions qui auraient empourpré la joue d'un autre homme +n'amenaient à la sienne qu'un léger battement à peine visible, comme si +la machine qui fait couler et monter le sang ne mettait en mouvement +dans les veines de ce jeune homme qu'un flot à demi-desséché. Obenreizer +était fortement construit, bien proportionné, avec de beaux traits. Il +eût certainement suffi d'en changer presque imperceptiblement la +disposition pour les amener à une harmonie qui leur manquait; mais il +aurait été aussi bien difficile de déterminer au juste quel changement +il eût fallu faire. Tout d'abord on aurait souhaité à Obenreizer des +lèvres moins épaisses, un cou moins massif. Mais ces lèvres et ce cou +passaient encore. Ce qu'il y avait de moins agréable dans son visage, +c'étaient ses yeux, toujours couverts d'un nuage indéfinissable +évidemment étendu là, par un effort de sa volonté. Son regard demeurait +ainsi impénétrable à tout le monde et ce brouillard éternel lui donnait +un air fatigant d'attention qui ne s'adressait pas seulement à la +personne qu'il écoutait parler, mais au monde entier, à lui-même, à ses +propres pensées, celles du moment et celles qui allaient naître. C'était +comme une sorte de vigilance inquiète, soupçonneuse, qu'il exerçait en +lui, autour de lui, et qui ne se lassait jamais. + +À ce moment de la conversation, Obenreizer tira son voile sur ses yeux. + +--Le but de ma visite actuelle,--dit Vendale,--il est vraiment superflu +de vous le dire, c'est de vous assurer de la bonne amitié de Wilding et +Co., et de la solidité de votre crédit sur nous, ainsi que de notre +désir de pouvoir vous être utiles. Nous espérons, avant peu, vous offrir +une cordiale hospitalité. Pour le moment les choses ne sont pas tout à +fait en ordre chez nous. Wilding s'occupe à réorganiser la partie +domestique de notre maison; il est, d'ailleurs, empêché par quelques +affaires personnelles. Je ne crois pas que vous connaissiez Wilding. + +--Je ne le connais pas. + +--Il faudra donc faire connaissance. Wilding en sera charmé. Je ne crois +pas que vous soyez établi à Londres depuis bien longtemps, Monsieur +Obenreizer? + +--C'est tout récemment que j'ai installé cette agence. + +--Mademoiselle votre nièce n'est-elle... n'est-elle pas mariée? + +--Elle n'est pas mariée. + +George Vendale jeta un regard autour de lui comme pour y découvrir +quelque trace de la présence de la jeune fille. + +--Est-ce qu'elle vous a accompagné à Londres?--demanda-t-il. + +--Elle est à Londres. + +--Quand et où pourrai-je avoir l'honneur de me rappeler à son souvenir? + +Obenreizer chassa son nuage et prit de nouveau son visiteur par les +coudes. + +--Montons!--lui dit-il. + +Un peu effarouché par la soudaineté d'une entrevue qu'il avait fortement +souhaitée de toute son âme, George Vendale suivit Obenreizer dans +l'escalier. + +Dans une pièce de l'étage supérieur, une jeune fille était assise auprès +de l'une des trois fenêtres; il y avait aussi une autre dame plus âgée, +le visage tourné vers le poêle, bien qu'il ne fût pas allumé, car +c'était la belle saison. La respectable matrone nettoyait des gants. La +jeune fille brodait. Elle avait un luxe inouï de superbes cheveux +blonds, gracieusement nattés, le front blanc et rond comme les +Suissesses. Son visage était aussi bien plus rond qu'un visage Anglais +ordinaire. Sa peau était d'une étonnante pureté et l'éclat de ses beaux +yeux bleus rappelait le ciel éblouissant des pays de montagnes. Bien +qu'elle fût vêtue à la mode Anglaise, elle portait encore un certain +corsage, des bas à coins rouges, et des souliers à boucles d'argent qui +venaient de Suisse en droiture. Quant à la vieille dame, les pieds +écartés, appuyés sur la tringle du poêle, elle nettoyait, frottait ses +gants avec une ardeur extraordinaire, et certainement elle n'avait rien, +absolument rien de Britannique. C'était bien la Suisse elle-même, la +Suisse vivante, la vieille Suisse: son dos avait la forme et la largeur +d'un gros coussin, ses respectables jambes étaient deux montagnes. Elle +portait au cou et sur la poitrine un fichu de velours vert qui retenait +tant bien que mal les richesses de son embonpoint, de grands pendants +d'oreilles en cuivre doré, et sur la tête un voile, en gaze noire, +étendu sur un treillis de fer. + +--Mademoiselle Marguerite,--dit Obenreizer à sa nièce,--vous +rappelez-vous ce gentleman? + +--Je crois,--dit-elle en se levant un peu confuse,--je crois que c'est +Monsieur Vendale? + +--Je crois, en effet, que c'est lui,--fit Obenreizer d'une voix +dure.--Permettez-moi, Monsieur Vendale, de vous présenter à Madame Dor. + +La vieille dame, qui avait passé un de ses gants dans sa main gauche, se +leva, regarda par-dessus ses larges épaules, se laissa retomber sur sa +chaise, et se remit à frotter. + +--Madame Dor,--dit Obenreizer en souriant,--est assez bonne pour veiller +ici aux déchirures et aux taches. Madame Dor vient en aide à mon +désordre et à ma négligence, c'est elle qui me tient propre et paré. + +Au même instant, Madame Dor, ayant levé les yeux, aperçut une tache sur +Obenreizer et se mit à le frotter violemment. George Vendale prit place +auprès du métier à broder de Mademoiselle Marguerite; il jeta un regard +furtif sur la croix d'or qui plongeait dans le corsage de la jeune +fille. Il rendait mentalement à Marguerite l'hommage du pèlerin, +lorsqu'après un long voyage, il arrive enfin devant le saint et devant +l'autel. + +Obenreizer s'assit à son tour au milieu de la chambre, les pouces dans +les poches de son gilet; il devenait nuageux, Obenreizer. + +--Savez-vous, mademoiselle, ce que votre oncle me disait à +l'instant?--commença Vendale:--Que le monde est si petit, si petit, que +les anciennes connaissances s'y retrouvent toujours et qu'on ne peut +s'éviter. Pour moi, le monde me semblait trop vaste depuis que je vous +avais vue pour la dernière fois. + +--Avez-vous beaucoup voyagé depuis quelque temps?--lui demanda +Marguerite.--Êtes-vous allé bien loin? + +--Pas très loin. Je n'ai fait qu'aller chaque année en Suisse.... J'ai +souhaité bien des fois que ce tout petit monde fût encore plus petit, +afin de pouvoir rencontrer plus tôt d'anciens compagnons.... + +La jolie Marguerite rougit et lança un coup d'oeil du côté de Madame +Dor. + +--Mais vous nous avez retrouvés à la fin, Monsieur +Vendale,--murmura-t-elle.--Est-ce pour nous quitter de nouveau? + +--Je ne le crois pas. La coïncidence étrange qui m'a permis de vous +revoir m'encourage à espérer qu'il n'en sera rien. + +--Quelle est cette coïncidence? + +Cette simple phrase, dite avec l'accent du pays et certain ton ému et +curieux, parut bien séduisante à George Vendale. Mais, au même instant, +il surprit un nouveau regard furtif de Marguerite à l'adresse de Madame +Dor. Ce regard, bien que rapide comme l'éclair, l'inquiéta, et il se mit +à observer la vieille dame. + +--Le hasard a voulu,--dit-il, que je devinsse l'associé d'une maison de +commerce de Londres, à laquelle Monsieur Obenreizer a été recommandé +aujourd'hui même par une maison de commerce Suisse, où nous avons des +intérêts communs. Ne vous en a-t-il rien dit? + +--Ma foi non!--s'écria Obenreizer, rentrant dans la conversation et +cette fois sans son nuage.--Je m'en serais bien gardé. Le monde est si +petit, si monotone, qu'il vaut toujours mieux laisser aux gens le +plaisir bien rare d'une surprise. C'est une agréable chose qu'une +surprise sur notre petit bonhomme de chemin. Tout cela est arrivé comme +vous le dit Monsieur Vendale, Mademoiselle Marguerite. Monsieur Vendale, +qui est d'une famille si distinguée et d'une si fière origine, n'a point +dédaigné le commerce. Vraiment, il fait du commerce, tout comme nous +autres, pauvres paysans, sortis des bas-fonds de la pauvreté. Après +tout, c'est flatteur pour le commerce,--reprit Obenreizer avec +chaleur,--les hommes comme Monsieur Vendale ne peuvent que l'ennoblir. +Ce qui fait le malheur du commerce et sa vulgarité, c'est que les gens +de rien... nous autres par exemple, pauvres paysans... nous puissions +nous y adonner et par lui arriver à tout. Voyez-vous, mon cher Vendale, +le père de Mademoiselle Marguerite, l'aîné de mes frères du premier lit, +qui aurait plus du double de mon âge s'il vivait, partit de nos +montagnes, en haillons, sans souliers, et il se trouva d'abord bien +heureux d'être nourri avec les chiens et avec les mules dans une auberge +de la vallée. Il y fut garçon d'écurie, garçon de salle, cuisinier. Il +me prit alors et me mit en apprentissage chez un fameux horloger, son +voisin. Sa femme mourut en mettant Mademoiselle Marguerite au monde. Il +ne vécut pas longtemps lui-même. Marguerite n'était plus une enfant et +n'était pas encore une demoiselle. Je reçus ses dernières volontés et sa +recommandation au sujet de sa fille: «Tout pour Marguerite,» me dit-il, +«et tant par an pour vous. Vous êtes jeune, je vous fais pourtant son +tuteur; ne vous enorgueillissez jamais de son bien et du vôtre, si vous +en amassez. Vous savez d'où nous venons tous les deux; nous avons été +l'un et l'autre des paysans obscurs et misérables et vous vous en +souviendrez.» Si je m'en souviens!... Tous deux paysans, et il en est +ainsi de tous mes compatriotes qui font aujourd'hui le commerce dans +Soho Square. Paysans!... tous paysans!... + +Il éclata de rire, tout en étreignant les coudes de Vendale. + +--Voyez!--s'écria-t-il,--voyez quel avantage et quelle gloire pour le +commerce d'être rehaussé par des gentlemen tels que vous! + +--Je n'en juge pas ainsi,--fit Marguerite en rougissant et fuyant le +regard de Vendale avec une expression craintive,--je pense que le +commerce n'est point du tout déshonoré par des gens d'obscure origine +comme nous.... + +--Fi! fi! Mademoiselle Marguerite,--dit Obenreizer,--c'est dans +l'aristocratique Angleterre que vous tenez un pareil langage! + +--Je n'en ai pas honte,--reprit-elle, un peu plus calme et tout en +retournant son métier,--je ne suis pas Anglaise, moi. Je me fais gloire +d'être Suissesse et fille d'un montagnard. Et certes je le dis bien +haut: mon père était paysan. + +Il y avait dans ces dernières paroles une résolution si visible d'en +finir avec ce sujet ridicule que Vendale n'eut point le courage de se +défendre plus longtemps contre les sarcasmes voilés d'Obenreizer. + +--Je partage votre opinion, mademoiselle,--s'écria-t-il,--et je l'ai +déjà dit à Monsieur Obenreizer, tout à l'heure, il pourra vous en rendre +témoignage. + +Ce que ce dernier se garda bien de faire. Il se tut. + +Vendale n'avait point cessé d'observer Madame Dor. Une chose le frappa +dans l'aspect du large dos de la bonne dame, et il remarqua une +pantomime des plus expressives dans sa façon de nettoyer les gants. +Tandis qu'il causait avec Marguerite, Madame Dor était demeurée +tranquille; mais dès qu'Obenreizer eut commencé son long discours sur +les paysans, elle se mit à se frotter les mains avec une sorte de +délire; on eût dit qu'elle applaudissait l'orateur. Le gant qu'elle +tenait s'élevait en l'air, ce gant tournoyait si bien, qu'une fois ou +deux, Vendale en vint à penser qu'il pouvait bien y avoir une +communication télégraphique dans ce jeu extraordinaire: d'autant que, +tout en paraissant ne faire aucune attention à la vieille suivante, +Obenreizer ne lui tournait jamais le dos. + +La façon dont Marguerite avait écarté le déplaisant sujet qu'on avait +ramené deux fois devant elle, parut également à Vendale une chose bien +propre à le faire réfléchir. Le ton de la jeune fille, parlant à son +tuteur, trahissait une sourde indignation contre celui-ci, et comme un +mouvement violent de l'âme, que la crainte pourtant comprimait encore. +Jamais Obenreizer ne s'approchait de sa pupille; jamais il ne lui +adressait la parole sans faire précéder ce qu'il allait dire d'un +«mademoiselle» très cérémonieux, et ce mot pourtant ne sortait jamais de +ses lèvres qu'avec un accent d'ironie. L'idée vint à George Vendale que +cet homme était un moqueur subtil, et cette nouvelle manière d'envisager +Obenreizer lui expliqua tout d'un coup ce qu'il avait toujours trouvé +d'indéfinissable en ce singulier personnage. + +Quelque chose aussi lui disait que Marguerite était en quelque sorte +prisonnière dans ce logis. Sa volonté, du moins, n'était pas libre, et +bien qu'elle résistât à ses deux geôliers par la seule énergie de son +caractère, certes elle n'était pas toujours la plus forte. + +Cette croyance que la jeune fille était persécutée, captive jusqu'à un +certain point peut-être, n'était pas faite pour diminuer dans le coeur +de Vendale le charme qui l'attirait vers elle. Vraiment il l'aimait, il +était éperdument amoureux de la jeune et jolie Suissesse et tout à fait +déterminé à saisir l'occasion qui enfin se présenterait à lui. + +Pour le moment, il se borna à dépeindre en quelques mots le plaisir que +Wilding et Co. auraient avant peu à prier Mademoiselle Obenreizer +d'honorer leur maison de sa présence. C'était, disait-il, une vieille +maison très curieuse, bien qu'un peu dépourvue comme toute maison de +célibataire. Du reste, il ne prolongea pas sa visite. + +Mais, en redescendant au rez-de-chaussée, reconduit par son hôte, il +trouva dans le vestibule plusieurs hommes de mauvaise mine et mal +accoutrés, vêtus d'ailleurs du costume Suisse qu'Obenreizer repoussa +sans façon devant lui, tout en leur adressant quelques mots dans le +patois du pays. + +--Des compatriotes,--dit-il.--de pauvres compatriotes, reconnaissants et +attachés comme des chiens pour un peu de bien que je leur fais. Adieu, +Monsieur Vendale, j'espère que nous nous verrons souvent. Très +enchanté.... + +Ce qui fut suivi de deux légères pressions aux coudes de Vendale, et +celui-ci se trouva dans la rue. + +Tandis qu'il se dirigeait vers le Carrefour des Écloppés, Marguerite, +assise devant son métier, flottait devant lui dans l'air; il revoyait +également le large dos de Madame Dor et son télégraphe. Lorsqu'il +arriva, Wilding était enfermé avec Bintrey. Les portes des caves se +trouvaient ouvertes. Vendale alluma une chandelle, descendit, et se mit +à flâner à travers les caveaux. La gracieuse image de Marguerite +marchait toujours devant lui, mais cette fois le dos de Madame Dor ne le +poursuivait plus. + +Ces voûtes étaient très spacieuses et très anciennes et il y avait là +une crypte fort curieuse. C'était, suivant les uns le vieux réfectoire +d'un monastère, suivant les autres une chapelle. Quelques antiquaires +enthousiastes voulaient même y voir le reste d'un temple Païen. Mais +après tout qu'importait? Que chacun donne l'origine qu'il lui plaira à +ce vieux pilastre en poussière et à cette arcade en ruine, ce sont +toujours des débris du temps qui les ronge également et à sa guise. + +L'air épais, l'odeur de terre et de muraille moisie, les pas roulant +comme le tonnerre dans les rues qui s'étendaient au-dessus de sa tête, +tout cela cadrait assez bien avec les impressions de Vendale qui, +décidément, ne pouvait songer qu'à Marguerite, assise là-bas, dans la +maison de Soho Square et résistant à ses deux geôliers. Il marcha donc à +travers les caves jusqu'au tournant d'un passage voûté. Là, il aperçut +une lumière semblable à celle qu'il portait à la main. + +--Est-ce vous qui êtes là, Joey?--demanda-t-il. + +--Ne devrais-je pas plutôt dire: Est-ce vous, Monsieur George? C'est mon +affaire à moi d'être ici; ce n'est pas la vôtre. + +--Allons! ne grondez pas, Joey. + +--Je ne gronde pas,--fit le garçon de cave,--si quelque chose gronde en +moi, c'est le vin que j'ai respiré et pris par les pores, mais ce n'est +pas moi. Oh! si vous restiez dans les caves assez longtemps pour que les +vapeurs vous étourdissent, vous m'en diriez des nouvelles.... Mais quoi! +vous voilà donc entré régulièrement dans nos affaires, Monsieur George? + +--Régulièrement, j'espère que vous n'y trouvez rien à redire? + +--Dieu m'en préserve! Mais le vin que je prends par les pores et qui est +grognon me dit que vous êtes trop jeunes. Vous êtes trop jeunes tous les +deux. + +--C'est un malheur que nous trouverons bien le moyen de réparer quelque +jour, Joey. + +--Sans doute, Monsieur George, mais moi, qui trouve le moyen de vieillir +chaque année, je ne vous verrai point devenir sages. + +Et Joey se sentit si content de ce qu'il venait de dire qu'il se mit à +rire aux éclats. + +--Ce qui est beaucoup moins gai,--reprit-il,--c'est que Monsieur +Wilding, depuis qu'il dirige la maison, en a changé la chance. Remarquez +bien ce que je vous dis. La chance est changée. Il s'en apercevra. Ce +n'est pas pour rien que j'ai passé ici dessous toute ma vie. Les +remarques que je fais ne me trompent jamais. Je sais quand il doit +pleuvoir ou quand le temps veut se maintenir au beau, quand le vent va +souffler, quand le ciel et la rivière redeviendront calmes. Et je sais +aussi bien quand la chance est près de changer. + +--Est ce que la végétation qui croît sur ces murs est pour quelque chose +dans vos observations?--demanda Vendale, en tournant sa lumière vers de +sombres amas d'énormes fongus, appendus aux voûtes, et d'un effet +désagréable et repoussant. + +--Oui, Monsieur George,--répliqua Joey Laddle, reculant de quelques +pas.--Mais si vous voulez suivre mon conseil, ne touchez pas à ces +vilains champignons. + +Vendale avait pris une longue latte des mains de Joey, et s'amusait à +remuer doucement les végétaux étranges. + +--En vérité,--dit-il,--ne pas y toucher! Et pourquoi? + +--Pourquoi?... Parce qu'ils naissent des vapeurs du vin, et qu'ils +peuvent tous faire comprendre ce qui entre dans le corps d'un malheureux +garçon de cave qui vit ici depuis trente ans; parce que vous feriez +tomber sur vous de sales insectes, qui se meuvent dans ces gros pâtés de +moisissure,--répliqua Joey Laddle, qui se tenait toujours à +l'écart,--mais il y a encore une autre raison, Monsieur George: il y en +a une autre!... + +--Laquelle? + +--À votre place, Monsieur George, je ne jouerais pas avec cette latte. +Et la raison, je vous la dirai si vous voulez sortir d'ici. Regardez la +couleur de ces champignons, Monsieur George. + +--Eh bien? + +--Allons! Monsieur George, sortons d'ici. + +Il s'éloigna avec sa chandelle. Vendale le suivit tenant la sienne. + +--Mais achevez donc, Joey,--dit-il.--La couleur de ces champignons? + +--C'est celle du sang, Monsieur George. + +--En vérité, oui.... Après?... + +--Eh bien! Monsieur George, on dit.... + +--Qui... on? + +--Comment saurais-je qui?--répliqua le vieux garçon de cave exaspéré par +la nature déraisonnable de cette question.--Qui?... On... on.... Cela en +dit bien assez. C'est tout le monde. Comment saurais-je qui est cet: On, +si vous, vous ne le savez pas? + +--C'est juste, Joey. + +--On dit que l'homme qui, par hasard, est frappé à la poitrine dans les +caves d'un de ces champignons qui tombent, est sûr de mourir assassiné. + +Vendale s'arrêta en riant, il regarda Joey et leva les épaules, mais le +garçon de cave tenait ses yeux obstinément fixés sur sa chandelle. Tout +à coup Joey se sentit frappé violemment. + +--Qu'est-ce?--cria-t-il. + +C'était la main de son compagnon. Vendale venait de recevoir un énorme +amas de ces moisissures sanglantes en pleine poitrine, et +instinctivement l'avait rejeté sur Joey. Cette masse, humide venait de +s'abattre sur le sol et y faisait couler une longue mare rouge. + +Les deux hommes se regardèrent, pendant un moment, avec une muette +épouvante. Mais ils arrivaient au pied de l'escalier des caves, et la +lumière du jour leur apparut. + +Vendale leva encore une fois les épaules. + +--Au diable vos idées superstitieuses, Joey!--dit-il. + +Et il monta gaiement les degrés. + + + + +Sortie de Wilding. + + +Le lendemain, d'assez grand matin, Wilding sortit seul, après avoir +laissé pour son commis un billet ainsi conçu: + +_Si M. Vendale me demandait ou si M. Bintrey venait me rendre visite, +dites que je suis allé à l'Hospice des Enfants Trouvés._ + +Ni les exhortations de Vendale, ni les conseils de Bintrey n'avaient pu +changer les sentiments et la détermination de Wilding. Retrouver celui +dont il avait usurpé le bien et la place était à présent l'unique +intérêt de sa vie. La première chose à faire pour cela n'était-elle +point de se rendre à l'Hospice? C'est là qu'il pouvait rencontrer la +lumière, ou puiser du moins quelques renseignements. + +L'aspect de cet édifice, qui naguère lui était agréable, avait changé +pour lui comme le portrait placé dans son appartement et qui, jadis, lui +avait été si cher. Le lien qui le rattachait autrefois à ces lieux qui +avaient abrité sa misérable enfance et où le bonheur était venu le +surprendre un jour, ce lien désormais était rompu. Son coeur se souleva +au milieu d'un flot d'amertume, lorsque, à la porte du parloir, il +exposa la nature de la démarche qu'il venait faire. Il attendit avec une +grande anxiété le Trésorier qu'on était allé quérir et qu'on ne trouvait +point. Enfin ce gentleman arriva. Wilding fit un terrible effort pour +retrouver un peu de calme et parla. + +Le Trésorier l'écoutait avec une grande attention. Mais son visage ne +promettait rien de plus qu'un peu de complaisance et beaucoup de +politesse. + +--Nous sommes forcés d'être très circonspects,--répondit-il à +Wilding,--et nous n'avons point l'habitude de répondre aux questions du +genre de celles que vous me faites, quand elles nous sont adressées par +des étrangers. + +--Ne me considérez point comme un étranger,--répondit simplement +Wilding,--j'ai fait partie de vos élèves; je suis un enfant trouvé. + +Le Trésorier répondit avec une grande courtoisie que cette circonstance +lui paraissait tout à fait particulière et qu'il aurait mauvaise grâce à +rien refuser à un ancien pensionnaire de la maison; Toutefois il pressa +Wilding de lui faire connaître les motifs qui le poussaient à tenter les +recherches dont il parlait. Wilding lui raconta son histoire. Après quoi +le Trésorier se leva, et le conduisant dans la salle où les registres de +l'Institution étaient exposés: + +--Nos livres sont à votre disposition,--lui dit-il,--mais je crains bien +qu'ils ne puissent vous offrir que de faibles renseignements après tant +d'années. + +Ces livres, Wilding les consulta avec une impatience fiévreuse; il y +trouva ce qui suit: + +_«3 Mars 1836.--Adopté et retiré de l'Hospice, un enfant mâle, du nom de +Walter Wilding.--Nom et situation de l'adoptant: Madame Miller, +demeurant Lime Tree Lodge, Groombridge Wells.--Répondants: Le Révérend +John Harker, Groombridge Wells: MM, Giles Jérémie et Giles, banquiers, +Lombard Street.»_ + +--Est-ce là tout?--s'écria Wilding.--Monsieur le Trésorier, n'avez-vous +pas eu d'autres communications ultérieures avec Madame Miller? + +--Aucune; s'il y avait eu quelque autre chose, nous en trouverions ici +la mention. + +--Puis-je prendre copie de cette inscription? + +--Sans doute; mais vous êtes bien agité, je prendrai cette copie +moi-même. + +--Ma seule chance est de m'informer de la résidence actuelle de Madame +Miller et de visiter les répondants. + +--C'est votre seule chance,--répondit le Trésorier;--j'aurais souhaité +de pouvoir vous être plus utile. + +Wilding se mit en chasse. La première étape à faire était la maison des +banquiers de Lombard Street. Il s'y rendit. + +Deux des associés de la maison étaient inaccessibles en ce moment. Le +troisième se récria, opposa mille difficultés à la demande que lui +adressait le jeune négociant, et permit enfin qu'on visitât le registre +marqué à l'initiale M. + +Le compte de Madame Miller fut retrouvé. Mais deux lignes d'une encre +effacée avaient été tracées en travers du livre pour biffer la page, et +au bas il y avait cette note: + +_«Compte clos le 30 Septembre 1837.»_ + +C'est ainsi que Wilding vit son premier espoir s'évanouir. Il comprenait +mieux que personne les difficultés de la tâche qu'il s'était imposée. + +--Point d'issue!... point d'issue!...--se disait-il. + +Il écrivit à son associé pour le prévenir que son absence pouvait se +prolonger de quelques heures, se rendit au chemin de fer, et prit place +dans le train pour la résidence de Madame Miller à Groombridge Wells. + +Des enfants et des mères voyageaient avec lui! Des enfants et des mères +se rencontrèrent sur son passage quand il fut débarqué et qu'il alla de +maison en maison, de boutique en boutique, demander son chemin. Passant +sous un gai soleil, ces mères lui apparaissaient heureuses et fières, +ces enfants plus heureux encore; partout il trouvait de quoi le faire +cruellement ressouvenir de ce monde souriant d'illusions, jadis si +cruellement éveillé dans son coeur; tout lui rappelait la mémoire de +celle qui n'était plus, de celle qui s'était évanouie, le laissant lui, +morose, et sombre comme un miroir d'où la lumière s'est éclipsée, il +questionna, s'informa de tous côtés. Nul ne savait où était Lime Tree +Lodge. À bout de ressources, il entra dans les bureaux d'une agence de +locations. + +--Savez-vous où est Lime Tree Lodge? + +L'agent lui montra du doigt de l'autre côté de la rue une maison +d'apparence lugubre, percée d'un nombre inusité de fenêtres, qui +semblait avoir été jadis une fabrique, et qui était maintenant un hôtel. + +--Voilà où se trouvait Lime Tree Lodge, monsieur,--lui dit cet +homme,--il y a dix ans. + +Second espoir évanoui. Là encore pas d'issue!... pas d'issue!... + +Une dernière chance lui restait; c'était de trouver le répondant +clérical M. Harker. Il entra dans la boutique d'un libraire et demanda +si on pouvait le renseigner sur la demeure actuelle du Révérend. Le +libraire fit un geste de surprise, fronça les sourcils, et demeura muet. +Cependant il prit sur son comptoir un précieux petit volume, habillé +d'une reliure grise et sombre, le tendit au visiteur, ouvert à la +première page, et Wilding y lut: + + LE MARTYRE + + Du + + RÉVÉREND JOHN HARKER + + dans la Nouvelle-Zélande, + Raconté par un ancien membre de sa Congrégation. + +--Je vous demande pardon,--fit Wilding. + +Le libraire répondit seulement par un signe de tête à ses excuses. +Wilding sortit. + +Troisième et dernier espoir détruit. Pas d'issue!... pas d'issue!... + +En vérité, il n'y avait plus rien à faire que de s'en retourner à +Londres. Il reprit le train. De temps en temps, durant le trajet, il +contemplait cette note inutile qui avait été le guide de son voyage, la +copie extraite du Registre des Enfants Trouvés. Il fit un geste comme +pour jeter au vent ce papier menteur, mais la réflexion l'en empêcha. + +--Qui sait,--pensa-t-il,--cette note peut encore servir, je ne m'en +séparerai point tant que je vivrai, et mes exécuteurs testamentaires la +trouveront cachetée sous le même pli que mon testament. + +Son testament!... Et pourquoi ne le ferait-il point? Cette idée s'empara +de lui avec force. Ce testament nécessaire, il résolut de le rédiger +sans perdre de temps. Et il continua son voyage songeant à toutes ses +démarches perdues, et murmurant: + +--Plus d'espoir possible!... Pas d'issue!... pas d'issue!... + +Ces derniers mots étaient de la façon de Bintrey. Dans sa première +conférence avec Wilding, l'homme d'affaires s'était écrié au bout d'un +moment: «Pas d'issue!». Et cent fois, durant l'entretien, secouant la +tête et frappant du pied, ce sagace personnage, jugeant la situation +sans remède, s'était pris à répéter: «Pas d'issue!... pas d'issue!...» + +--Ma conviction,--ajoutait-il,--c'est qu'il n'y a rien à espérer après +tant d'années; et mon avis, c'est que vous demeuriez tranquille +possesseur des biens qu'on vous a légués. + +Wilding avait fait apporter de nouveau le vieux Porto de quarante-cinq +ans, et Bintrey ne se faisait point faute de le trouver excellent comme +à l'ordinaire. Plus le rusé compagnon voyait se dessiner nettement, à +travers la liqueur dorée, le chemin qu'il fallait suivre, plus il +persistait à déclarer énergiquement qu'il n'y avait rien à faire, et, +tout en remplissant et vidant son verre, il répétait: + +--Pas d'issue!... pas d'issue!... + +Et maintenant, qui pouvait nier que le projet de Wilding de faire son +testament au plus vite, ne provînt encore de l'excessive délicatesse de +sa conscience (bien qu'au fond du coeur, il éprouvât aussi quelque +soulagement involontaire dans la perspective de léguer son embarras à +autrui, car telle était son intention). Il poursuivit donc ce nouveau +projet avec une ardeur extraordinaire et ne perdit point de temps pour +faire prier George Vendale et Bintrey de se rendre au Carrefour des +Écloppés, où il allait les attendre. + +Lorsqu'ils furent tous trois réunis, les portes bien closes, Bintrey +prit la parole, et s'adressant à Vendale: + +--Tout d'abord,--dit-il d'un ton solennel,--avant que notre ami (et mon +client) nous confie ses volontés à venir, je désire préciser clairement +ce qui est mon avis, ce qui est aussi le vôtre, Monsieur Vendale, si +j'ai bien compris les paroles que vous m'avez dites, et ce qui serait +d'ailleurs, l'avis de tout homme sensé. J'ai conseillé à mon client de +garder le plus profond secret sur cette affaire. J'ai causé deux fois +avec madame Goldstraw, une fois en présence de Monsieur Wilding, l'autre +fois en son absence. Si l'on peut se fier à quelqu'un (ce qui doit +toujours être l'objet d'un grand SI), je crois que c'est à cette dame. +J'ai représenté à mon client que nous devons nous garder de donner +l'éveil à des réclamations aventureuses, et que, si nous ne nous taisons +point, nous allons mettre le diable sur pied, sous la forme de tous les +escrocs du royaume. Maintenant, monsieur Vendale, écoutez-moi. Notre ami +(et mon client) n'entend pas se dépouiller du bien dont il se regarde +comme le dépositaire; il veut, au contraire, le faire fructifier au +profit de celui qu'il en considère comme le maître légitime. Moi, je ne +peux adopter la même façon de considérer cet homme-là, qui n'est +peut-être qu'une ombre, et, si jamais, après des années de recherche +même, nous mettions la main sur lui, j'en serais bien étonné; mais +n'importe. Monsieur Wilding et moi, nous sommes pourtant d'accord sur ce +point, qu'il ne faut pas exposer ce bien à des risques inutiles. J'ai +donc accédé au désir de Monsieur Wilding en une chose. De temps en +temps, nous ferons paraître dans les journaux une annonce prudemment +rédigée, invitant toute personne qui pourrait donner des renseignements +sur cet enfant adopté et pris aux Enfants Trouvés, à se présenter à mon +bureau. J'ai promis à Monsieur Wilding que cette annonce serait +régulièrement publiée. Après cela, mon client m'ayant averti que je vous +trouverais ici à cette heure, j'y suis venu. Remarquez bien que ce n'est +plus pour donner mon avis, mais pour prendre les ordres de Monsieur +Wilding. Je suis tout à fait disposé à respecter et à seconder ses +désirs. Je vous prierai seulement d'observer que ceci n'implique point +du tout mon assentiment aux mesures que j'ai consenti à prendre. Je m'y +prête, je ne les approuve peut-être point, et, dans tous les cas, je +n'entends pas que l'on puisse confondre ma complaisance avec mon opinion +professionnelle. + +En parlant ainsi, Bintrey s'adressait autant à Wilding qu'à Vendale. +Certes il croyait devoir beaucoup de déférence à son client et il lui en +accordait un peu. Cependant Wilding, par-dessus tout, l'amusait. Bintrey +ne pouvait croire à une conduite si extravagante, à un désintéressement +si singulier; le donquichottisme du jeune négociant lui semblait une +chose réjouissante autant que rare, aussi ne pouvait-il s'empêcher de le +regarder de temps en temps avec des yeux qui clignotaient et avec une +curiosité très vive mêlée quelquefois d'une forte envie de sourire. + +--Tout ce que vous venez de dire est fort clair!--soupira Wilding.--Plût +à Dieu que mes idées fussent aussi limpides que les vôtres, Monsieur +Bintrey. + +--Remettez-le, remettez-le... si vous sentez que vos étourdissements +vont revenir!--s'écria Bintrey épouvanté.--Remettez-le, remettez-le.... + +--Remettez quoi?--fit Vendale. + +--L'entretien! je veux parler de cet entretien.... Si vos bourdonnements, +Monsieur Wilding.... + +--Non, non, n'ayez pas peur,--répliqua le jeune négociant. + +--Je vous en prie, ne vous excitez pas!--continua Bintrey.... + +--Je suis parfaitement calme,--reprit Wilding,--et je vais vous en +donner la preuve. George Vendale, et vous, Monsieur Bintrey, +hésiteriez-vous ou bien trouveriez-vous quelque inconvénient à devenir +les exécuteurs de mes dernières volontés? + +--Aucun inconvénient,--répondit George Vendale. + +--Aucun!--répéta Bintrey, avec un peu moins d'empressement. + +--Je vous remercie tous les deux. Mes instructions seront simples, et +mon testament très bref. Peut-être aurez-vous la complaisance de rédiger +cela tout de suite, Monsieur Bintrey. Je laisse ma fortune réalisée, et +mon bien personnel, sans exception ni réserve, à vous, mes deux +dépositaires et exécuteurs testamentaires, à la charge, par vous, de +restituer le tout au véritable Walter Wilding, si vous pouvez le +découvrir et établir son identité dans les deux ans qui suivront ma +mort. Au cas où vous ne le retrouveriez point avant ce délai expiré, +vous remettriez, le dépôt à titre de legs et de don à l'Hospice des +Enfants Trouvés.... Eh bien? + +--Ce sont là toutes vos instructions?--demanda Bintrey, après un assez +long silence durant lequel aucun de ces trois hommes n'avait osé +regarder les autres. + +--Toutes. + +--Et votre détermination est bien prise? + +--Irrévocablement prise. + +--Il ne me reste donc plus qu'à rédiger ce testament suivant la +forme,--reprit l'homme d'affaires, en levant les épaules,--mais, est-il +nécessaire de se presser? Il n'y a pas urgence, que diable! Vous n'avez +pas envie de mourir? + +--Monsieur Bintrey,--dit Wilding,--ce n'est ni vous ni moi qui +connaissons le moment où je dois mourir et je serais aise d'avoir +soulagé mon esprit de ce pénible sujet. + +--Comme il vous plaira,--dit Bintrey,--je redeviens homme de loi. Si un +rendez-vous, dans une semaine, à pareil jour, peut convenir à Monsieur +Vendale, je l'inscrirai sur mon carnet. + +Le rendez-vous fut pris et l'on n'y manqua point. Le testament, signé +selon les formes, cacheté, déposé, attesté par les témoins, resta aux +mains de Bintrey. Celui-ci le classa en son ordre dans un de ces +coffrets de fer scellés et portant sur une plaque le nom du testateur, +qui étaient cérémonieusement rangés dans son cabinet de consultations, +comme si ce sanctuaire de la légalité avait été en même temps un caveau +funéraire. Quant à Wilding, l'esprit un peu rasséréné, et reprenant +courage, il se mit à ses occupations habituelles. + +Son premier soin fut de réaliser l'installation patriarcale qu'il avait +rêvée; il fut aidé dans cette besogne par Madame Goldstraw et par +Vendale. Le concours de celui-ci n'était peut-être pas aussi +désintéressé qu'il en avait l'air. Le jeune homme pensait que lorsque la +maison serait en ordre on pourrait donner à dîner à Obenreizer et à sa +nièce. + +Ce grand jour arriva, Madame Dor fut comprise dans l'invitation adressée +à toute la famille Obenreizer. Si Vendale était amoureux auparavant, ce +dîner mit le comble à sa passion et le poussa tout d'un coup jusqu'au +délire. Cependant il ne put, quoiqu'il fît, obtenir un mot en +particulier de la charmante Marguerite. + +Plusieurs fois, dans le courant de la soirée, il crut trouver l'occasion +de lui parler à l'oreille. Aussitôt, Obenreizer, avec son nuage, se +trouvait là lui pressant les coudes; ou bien c'était le large dos de +Madame Dor qui s'interceptait brusquement entre lui et la lumière +vivante, c'est-à-dire Marguerite. Pas une fois, pas une seule fois si ce +n'est pendant le repas, on ne put voir de face la respectable matrone, +muette comme les montagnes où elle était née et dont elle était l'image. +Après le dîner, dont elle avait pris sa large part, comme on passait au +salon, elle regarda la muraille. + +Et pourtant, durant ces quatre ou cinq heures, délicieuses quoique +tourmentées, Vendale avait pu voir Marguerite, il avait pu l'entendre, +s'approcher d'elle, effleurer sa robe. Lorsqu'on avait fait le tour des +vieilles caves obscures, il la conduisait par la main; lorsque le soir +elle chanta dans le salon, Vendale, debout auprès d'elle, tenait les +gants qu'elle venait de quitter. Pour les garder, ces gants mignons, que +n'eût-il point fait? Il aurait donné en échange jusqu'à la dernière +goutte du vieux Porto de quarante-cinq ans, ce vin eût-il eu +quarante-cinq fois les neuf lustres, eût-il coûté quarante-cinq fois +quarante-cinq livres la bouteille! + +Lorsqu'elle fut partie et que la solitude et l'ennui retombèrent comme +un éteignoir immense sur le Carrefour des Écloppés, il se fit cette +question, pendant la nuit tout entière: + +--Sait-elle que je l'admire? Sait-elle que je l'adore? Peut-elle se +douter qu'elle m'a conquis corps et âme? Si elle s'en doute, prend-elle +seulement la peine d'y songer? Pauvres coeurs inquiets que nous sommes! +N'est-il pas étrange de penser que ces millions d'hommes qui dorment, +momifiés depuis tant d'années, ont été amoureux comme nous autres qui +vivons, qu'ils ont éprouvé les mêmes angoisses, fait les mêmes sottises, +et qu'ils ont pourtant trouvé le secret d'être tranquilles après tout +cela! + +--George, que pensez-vous de Monsieur Obenreizer?--demanda Wilding le +lendemain.--Je ne veux pas vous demander ce que vous pensez de +Mademoiselle Marguerite. + +--Je ne sais,--dit Vendale,--je n'ai jamais bien pu savoir ce que je +pensais de cet homme-là. + +--Il est très instruit et très intelligent. + +--Très intelligent, pour sûr. + +--Bon musicien. + +Obenreizer avait fort bien chanté la veille. + +--Très bon musicien vraiment,--fit Vendale. + +--Et il cause bien. + +--Oui,--répétait toujours Vendale,--il cause bien. Savez-vous une chose, +mon cher Wilding? C'est qu'en pensant à lui il me vient l'idée qu'il ne +sait pas se taire. + +--Quoi!--dit Wilding,--il n'est pas bavard jusqu'à l'importunité? + +--Ce n'est pas là ce que je veux dire. Mais lorsqu'il se tait, son +silence met ses interlocuteurs en peine. Son silence éveille tout de +suite, vaguement, injustement peut-être, je ne sais quelle méfiance. +Tenez, songez à des gens que vous connaissez, que vous aimez. Prenez +n'importe lequel de vos amis.... + +--Ce sera bientôt fait,--dit Wilding,--c'est vous que je prends. + +--Je ne voulais pas m'attirer ce compliment; je ne l'avais même pas +prévu,--répliqua Vendale en riant.--Soit, prenez-moi donc et +réfléchissez un moment. N'est-il pas vrai que la sympathie que vous fait +éprouver mon intéressant visage vient, surtout, de l'expression qu'il a +quand je suis silencieux. Et, en effet, cette expression, n'étant point +cherchée ni composée, est la plus naturelle, et l'on peut dire qu'elle +est le vrai miroir de mon âme. + +--Je crois que vous dites vrai. + +--Je le crois aussi. Eh bien! quand Obenreizer parle, et qu'en parlant +il s'explique lui-même, il s'en tire à son avantage. Mais quand il est +silencieux, il est inquiétant. Donc, il se tire mal du silence. En +d'autres termes, il cause bien, mais il ne sait pas se taire. + +--C'est encore vrai,--dit Wilding, en riant à son tour. + +Malgré les attentions et les soins dont ses amis l'entouraient, Wilding +ne recouvrait que lentement la santé et le calme de l'esprit. Vendale, +pour l'arracher à lui-même, et peut-être aussi dans le but de se +procurer de nouvelles occasions de voir Marguerite, lui rappela son +ancien projet de former chez lui une classe de chants. + +La classe fut promptement instituée, avec l'aide de deux ou trois +personnes ayant quelques connaissances musicales et chantant d'une façon +supportable. Le choeur fut formé, instruit, et conduit par Wilding. Le +nom des Obenreizer vint de lui-même en cette affaire. C'étaient +d'habiles musiciens; il était donc tout naturel qu'on leur demandât de +se joindre à ces réunions musicales. Le tuteur et le pupille y ayant +consenti (ou le tuteur pour tous les deux), l'existence de Vendale ne +fut plus qu'un mélange de ravissement et d'esclavage. + +Dans la petite et vieille église, bâtie par Christophe Wreen, sombre et +sentant le moisi comme une cave, lorsque, le Dimanche, le choeur était +rassemblé et que vingt-cinq voix chantaient ensemble, n'était-ce pas la +voix de Marguerite qui effaçait toutes les autres, qui faisait frémir +les vitraux et les murailles, qui frappait les voûtes et perçait les +ténèbres des bas-côtés comme un rayon sonore? Quel moment! Madame Dor, +assise dans un coin du temple, tournait le dos à tout le monde. +Obenreizer aussi chantait. + +Mais ces concerts séraphiques du Dimanche étaient encore surpassés par +les concerts profanes du Mercredi, établis dans le Carrefour des +Écloppés, pour l'amusement de la famille patriarcale. Le Mercredi, +Marguerite tenait le piano et faisait entendre dans la langue de son +pays les chants des montagnes. Ces chants naïfs et sublimes semblaient +dire à Vendale: «Élève-toi au-dessus du niveau de la commerciale et +rampante Angleterre.... Viens au loin... bien au loin de la foule et du +monde; suis-moi... plus haut, plus haut encore. Allons-nous mêler à la +cime des pics, aux cieux azurés. Aimons-nous auprès du ciel!» + +En même temps le joli corsage, les bas à coins rouges, les souliers à +boucles d'argent semblaient s'animer et courir; le large front blanc et +les beaux yeux de Marguerite s'allumaient d'une flamme inspirée.... +Vendale en perdait la raison. + +Heureux concerts! Il faut avouer, par exemple, qu'ils avaient eu d'abord +plus de charme pour le jeune homme que pour Joey Laddle, son serviteur. +Joey avait refusé avec fermeté de troubler ces flots d'harmonie en y +mêlant sa voix trop rude. Il manifestait un suprême dédain pour ces +distractions frivoles, et il avait envoyé promener «toute l'affaire.» + +Un jour pourtant, Joey Laddle, le grognon, s'avisa de découvrir une +source de véritable plaisir dans un choeur qu'il n'avait pas encore +entendu. Ce jour-là il s'adoucit jusqu'à prédire que les garçons de +cave, ses subordonnés, feraient peut-être à la longue quelque progrès +dans un art pour lequel ils n'étaient point nés. Une antienne d'Haendel, +le Dimanche suivant, acheva de le vaincre. Enfin, à quelque temps de là, +l'apparition inattendue de Jarvis, armé d'une flûte, et d'un homme de +journée, tenant un violon, et l'exécution par ces «deux artistes» d'un +morceau fort bien enlevé, l'étonna jusqu'à le rendre stupide. Mais ce ne +fut pas tout: à ce duo instrumental, un chant de Marguerite Obenreizer +ayant succédé, il demeura bouche béante; puis, quittant son siège d'un +air solennel, faisant précéder ce qu'il allait dire d'un salut qui +s'adressait particulièrement à Wilding, il s'écria: + +--Après cela, vous pouvez tous tant que vous êtes, aller vous coucher. + +Ce fut ainsi que commencèrent la connaissance personnelle et les +relations de société entre Marguerite Obenreizer et Joey Laddle. La +jeune fille trouva le compliment si original et en rit de si bon coeur, +que Joey s'approcha d'elle après le concert pour lui dire qu'il espérait +n'avoir pas eu la maladresse de dire une maladresse. Marguerite l'assura +qu'il avait eu beaucoup d'esprit. Joey inclina la tête d'un air +satisfait. + +--Vous ferez renaître ici les temps heureux, +mademoiselle,--dit-il.--C'est une personne comme vous... et pas une +autre... qui pourrait ramener la chance dans la maison. + +--Ramener la chance!...--fit-elle dans son charmant Anglais un peu +gauche.--J'ai peur de ne pas vous comprendre. + +--Mademoiselle,--dit Joey d'un air confidentiel,--Monsieur Wilding a +changé ici la chance. Ne le savez-vous pas? C'était avant qu'il prit +pour associé le jeune George Vendale. Je les ai avertis. Allez, allez, +ils s'en apercevront. Pourtant, si vous veniez quelquefois dans cette +maison, et si vous chantiez pour conjurer le sort, vous sauriez +peut-être bien l'apaiser. + +Le Mercredi suivant, on remarqua autour de la table que l'appétit de +Joey n'était plus digne de lui-même. On chuchota, on sourit. Chacun +disait que ce miracle de Joey Laddle ne mangeant plus que comme un homme +ordinaire, était produit par l'attente du plaisir qu'il se promettait à +entendre chanter Mademoiselle Obenreizer, et par la crainte de ne +pouvoir se procurer une bonne place pour ne rien perdre de ce plaisir. +On sait que Joey Laddle avait l'oreille un peu dure. Ces malins propos +arrivèrent jusqu'à Wilding, qui, dans sa bonté accoutumée, appela Joey +auprès de lui. Et Joey Laddle, ayant écouté avec ravissement, se mit à +répéter tout bas la fameuse phrase qui avait eu, la semaine précédente, +un si grand succès de gaieté dans l'auditoire: «Après cela vous pouvez +tous, tant que vous êtes, aller vous coucher.» + +Mais les plaisirs simples et la douce joie qui animaient depuis quelque +temps le Carrefour des Écloppés ne devaient pas avoir une longue durée. +Il y avait une chose, une triste chose, dont chacun ne s'apercevait que +trop bien depuis longtemps, et dont on évitait de parler comme d'un +sujet pénible. La santé de Wilding était mauvaise. + +Peut-être Walter Wilding aurait-il supporté le coup qui l'avait frappé +dans la plus grande affection de sa vie; peut-être aurait-il triomphé du +sentiment qui l'obsédait; peut-être aurait il fermé l'oeil, à cette voix +qui lui criait sans cesse: «Tu tiens dans le monde la place d'un autre +et tu jouis de son bien;» peut-être aurait-il défié et vaincu l'une de +ces douleurs, l'un de ces deux tourments; mais, réunis ensemble, ils +étaient trop forts. Un homme, hanté par deux fantômes, est promptement +terrassé. Ces deux spectres,--l'idée de celle qui n'était point sa mère +et de celui qui était Wilding, le vrai Walter Wilding;--ces deux +spectres s'asseyaient à sa table avec lui, buvaient dans son verre, et +s'installaient la nuit à son chevet. S'il songeait à l'attachement de sa +mère supposée, il se sentait mourir. Quand, pour se reprendre à la vie, +il se retraçait l'affection dont l'entouraient dans sa maison ses +subordonnés et ses serviteurs, il se disait que cette affection aussi, +il l'avait volée; il se disait qu'il avait frauduleusement acquis le +droit de les rendre heureux, car ce droit était celui d'un autre; le +plaisir que cet autre y trouverait, il le lui dérobait encore comme le +reste. + +Peu à peu, sous cette impression terrible qui lui déchirait le coeur, +son corps s'affaissa. Son pas s'alourdit, ses yeux cherchaient la terre. +Il s'avouait bien qu'il n'était point coupable de l'erreur dont il +recueillait injustement le profit, mais il reconnaissait en même temps +son impuissance à réparer cette erreur. Les jours, les semaines, les +mois s'écoulaient, et personne ne venait. Sur l'invitation des journaux, +personne ne venait chez Bintrey réclamer son nom et son bien. La tête de +Wilding s'égarait, et il en avait conscience. Il lui arrivait parfois +que toute une heure, tout un jour s'effaçait de son esprit, comme si ce +jour n'avait pas brillé à l'égal des autres. Il se disait: «Qu'ai-je +fait hier?» et ne s'en souvenait plus. Sa mémoire se perdait. Une fois +elle lui échappa justement tandis qu'il dirigeait les choeurs et battait +la mesure. Il ne la retrouva que longtemps après au milieu de la nuit, +et il se promenait alors dans la cour de sa maison à la clarté de la +lune. + +--Qu'est-il donc arrivé?--demanda-t-il à Vendale. + +--Vous n'avez pas été très bien,--lui répondit celui-ci.--Voilà tout. + +Wilding chercha une explication sur le visage de ses employés qui +l'entourèrent. + +--Nous sommes contents de voir que vous allez mieux,--lui dirent-ils. + +Et il n'en put tirer autre chose. + +Un jour, enfin,--et son association avec Vendale ne durait encore que +depuis cinq mois,--il fut forcé de prendre le lit. Madame Goldstraw, sa +femme de charge, devint sa garde-malade. + +--Puisque je suis couché et que vous me soignez, Madame Goldstraw,--lui +dit-il,--peut-être ne trouverez-vous pas mauvais que je vous appelle +Sally? + +--Ce nom résonne plus naturellement à mon oreille que tout +autre,--fit-elle.--Et c'est celui que je préfère. + +--Je vous remercie. Je crois que dans ces derniers temps j'ai dû +éprouver certaines crises.... Est-ce vrai, Sally?... Oh! vous n'avez plus +à craindre de me le dire maintenant.... + +--Cela vous est arrivé, monsieur. + +--Voilà l'explication que je cherchais,--murmura-t-il.--Sally, Monsieur +Obenreizer dit que la terre est si petite, qu'il n'est pas étonnant que +les mêmes gens se heurtent sans cesse et se retrouvent partout.... Voyez! +Puisque vous êtes près de moi, me voilà presque revenu aux Enfants +Trouvés pour y mourir. + +Il étendit la main vers les siennes. Elle la prit avec douceur. + +--Vous ne mourrez point, cher Monsieur Wilding. + +--C'est ce que Monsieur Bintrey m'assure; mais depuis que je suis +couché, j'éprouve le même calme, le même repos que jadis, quand j'étais +heureux, au moment où j'allais dormir. En vérité, je m'endors aussi +doucement que dans mon enfance, lorsque vous me berciez, Sally, vous en +souvenez-vous? + +Après un instant de silence, il se mit à sourire. + +--Je vous en prie, nourrice, embrassez-moi,--dit-il. + +Sa raison l'abandonnait tout à fait, il se croyait dans le dortoir de +l'Hospice. + +Sally, accoutumée naguère à se pencher sur les pauvres petits orphelins, +se pencha vers ce pauvre homme, orphelin aussi, et le baisant au front: + +--Que Dieu vous protège!--murmura-t-elle. + +Il rouvrit les yeux. + +--Sally,--dit-il,--ne me remuez pas. Je suis très bien couché, je vous +assure.... Ah! je crois que mon heure est venue. Je ne sais quel effet ma +mort va produire sur vous, Sally, mais sur moi-même.... + +Il perdit connaissance... et il mourut.... + + + + +DEUXIÈME ACTE. + + + + +Vendale se déclare. + + +L'été et l'automne s'étaient écoulés. On arrivait à la Noël et à l'année +nouvelle. + +Comme deux loyaux exécuteurs testamentaires, déterminés à remplir leur +devoir envers le mort, Vendale et Bintrey avaient tenu plus d'un +conseil. L'homme de loi avait fait tout d'abord ressortir +l'impossibilité matérielle de suivre aucune marche régulière. Tout ce +qui pouvait être fait d'utile et de sensé pour découvrir le propriétaire +légitime du bien qu'ils avaient entre les mains n'avait-il pas été fait +par Wilding lui-même? Il résultait clairement de l'insuccès de ces +différentes tentatives que le temps ou la mort n'avaient laissé aucune +trace de l'enfant adopté. À quoi bon continuer à faire des annonces, si +l'on ne voulait point entrer dans certaines particularités explicatives; +et si l'on y entrait, n'était-on pas sûr de voir arriver la moitié des +imposteurs de l'Angleterre? + +--Si nous trouvons quelque jour une chance, une occasion,--disait +Bintrey,--nous la saisirons aux cheveux... sinon.... Eh bien, +réunissons-nous pour une autre consultation au premier anniversaire de +la mort de Wilding. + +Tel fut l'avis de l'homme d'affaires. C'est ainsi que Vendale, bien +qu'animé du plus sérieux désir de remplir le voeu de l'ami qu'il avait +perdu, fut contraint de laisser, pour le moment, dormir cette affaire. + +Abandonnant donc les intérêts du passé pour songer à ceux de l'avenir, +le jeune homme voyait devant ses yeux cet avenir de plus en plus +incertain. Des mois s'étaient écoulés depuis sa première visite à Soho +Square, et jusqu'alors le seul langage dont il eût pu se servir pour +faire comprendre à Marguerite qu'il l'aimait, avait été celui des yeux, +fortifié quelquefois d'un rapide serrement de mains. Quel était donc +l'obstacle qui s'opposait à l'avancement de ses espérances? Toujours le +même. Les occasions se présentaient en vain, et Vendale avait beau +redoubler d'efforts pour arriver à causer seul à seul un moment avec +Marguerite, toutes ses tentatives se terminaient par le même déboire et +le même accident. À l'instant favorable Obenreizer trouvait le moyen +d'être là. + +Que faire? On était aux derniers jours de l'année. Vendale crut avoir, +enfin, rencontré un hasard propice, et il se jura, cette fois, d'en +profiter pour entretenir la jeune Suissesse. Il venait de recevoir un +billet tout cordial d'Obenreizer qui le conviait, à l'occasion du nouvel +an, à un petit dîner de famille dans Soho Square. + +«Nous ne serons que quatre convives,» disait la lettre. + +--Nous ne serons que deux!--se dit Vendale avec résolution. + +La solennité du jour de l'an chez les Anglais consiste à donner à dîner +ou à se rendre aux dîners d'autrui, rien de plus. Au delà du détroit, +c'est la coutume, en pareil jour, que de donner et de recevoir des +présents. Or, il est toujours possible d'acclimater une coutume +étrangère, et Vendale n'hésita pas un instant à en faire l'essai. La +seule difficulté pour lui fut de décider quel cadeau il allait faire à +Marguerite. Si ce cadeau était trop riche, l'orgueil de cette jolie +fille de paysan, qui sentait avec impatience l'inégalité de leur +condition sociale à tous deux, en serait blessé. Un présent qu'un homme +pauvre eût aussi bien pu faire que lui, parut à Vendale le seul qui fût +capable de trouver le chemin du coeur de la Suissesse. Il résista donc +fortement à la tentation que les diamants et les rubis faisaient naître +devant ses yeux et il fit l'emplette d'une broche en filigrane de Gênes, +l'ornement le plus simple qu'il eût pu découvrir dans la boutique du +joaillier. + +Le jour du dîner, comme il entrait dans la maison de Soho Square, +Marguerite vint au-devant de lui. Il glissa doucement son cadeau dans la +main de la jeune fille. + +--C'est le premier jour de l'an que vous passez en Angleterre,--lui +dit-il,--voulez-vous me permettre d'imiter ce qui se fait à pareil jour +dans votre pays? + +Elle le remercia, non sans un peu de contrainte, regardant l'écrin et ne +sachant ce qu'il pouvait contenir. Lorsqu'elle l'eut ouvert et qu'elle +vit la simplicité de cette offrande, elle devina sans peine l'intention +du jeune homme, et se tournant vers lui toute radieuse, son regard lui +disait: «Pourquoi vous cacherais-je que vous avez su me plaire et me +flatter?» + +Vendale ne l'avait jamais trouvée si charmante qu'en ce moment dans son +costume d'hiver: une jupe en soie de couleur sombre, un corsage de +velours noir montant jusqu'au cou et garni d'un duvet de cygne. Jamais +il n'avait admiré si fort le contraste de ses cheveux noirs et de son +teint éblouissant. Ce ne fut que lorsqu'elle le quitta pour s'approcher +d'un miroir et substituer sa broche de filigrane à celle qu'elle portait +auparavant, que Vendale s'aperçut de la présence des autres personnes +assises dans la chambre. Les mains d'Obenreizer prirent alors possession +de ses coudes, et son hôte le remercia de l'attention qu'il avait eue +pour Marguerite. + +--Un présent d'une si grande simplicité témoigne chez celui qui l'a fait +d'un tact bien délicat!--dit-il d'un air presque imperceptible de +raillerie. + +Vendale, en ce moment, s'aperçut qu'il y avait un autre invité que +lui-même à ce repas de famille. + +Un seul invité. Obenreizer le lui présenta comme un compatriote et un +ami. La figure de ce compatriote était insignifiante et morne; le corps +de cet ami était gros; son âge: c'était l'automne de la vie. Dans le +courant de la soirée il eut occasion de développer deux talents ou deux +capacités peu ordinaires. Personne ne savait mieux être muet, personne +ne vidait plus lestement les bouteilles que l'ami et le compatriote +d'Obenreizer. + +Madame Dor n'était point dans l'appartement; on ne manqua pas +d'expliquer son absence. Il parait que les habitudes de la bonne dame +étaient si simples qu'elle ne dînait jamais qu'au milieu du jour. + +--Elle viendra s'excuser dans la soirée,--dit Obenreizer. + +Vendale se demanda si l'absence de Madame Dor n'avait pas une autre +raison que la simplicité de son goût. Il pensa qu'elle avait pour une +fois interrompu ses occupations domestiques ordinaires, qui consistaient +à nettoyer des gants et qu'elle daignait faire la cuisine. La vérité de +cette supposition se manifesta dès les premiers plats qu'on servit et +qui témoignaient d'un art culinaire bien supérieur à la cuisine Anglaise +élémentaire et brutale. Le dîner fut parfait. Quant aux vins, les gros +yeux toujours roulants du convive muet les célébraient avec éloquence, +et les convoitaient, ravis, en extase. Il disait un: Bon! quand la +bouteille arrivait pleine; il soupirait un: Ah! quand on la remportait +vide. Ce fut là toute la somme d'esprit et de gaieté qu'il dépensa +durant le repas. + +Le silence est parfois contagieux; accablés par leurs soucis personnels, +Marguerite et Vendale cédaient à ce bel exemple de mutisme. Tout le +poids de la conversation retomba sur Obenreizer qui l'accepta bravement. + +Il ouvrit et répandit son coeur. + +--Je suis un étranger éclairé,--dit-il. + +Et le voilà chantant les louanges de l'Angleterre! + +Et quand tous les autres sujets furent épuisés, il revint à cette source +inépuisable, faisant toujours courir ce petit ruisseau avec la main. + +--Examinez cette nation Anglaise. Quels hommes grands, et robustes, et +propres! Considérez les villes. Quelle magnificence dans les édifices! +Quel ordre et quelle régularité dans les rues! Admirez leurs lois qui +combinent l'éternel principe de la justice avec cet autre éternel +principe du respect et de l'amour des livres, des shillings, et des +pence? Est-ce qu'en Angleterre, on n'applique point ce produit monnayé à +toutes les injures civiles, depuis l'injure faite à l'honneur d'un homme +jusqu'à l'injure faite à son nez? Vous avez séduit ma fille, allons! des +pence, des shillings, et des livres! Vous m'avez renversé et donné des +horions sur la face! des livres, des pence, et des shillings. Après +cela, je vous le demande, où la prospérité matérielle d'un tel pays +pourrait-elle s'arrêter? + +Obenreizer plongeant du regard dans l'avenir, chercha vainement à +entrevoir la fin de cette prospérité sans bornes! Son enthousiasme +demanda la permission, suivant la mode Anglaise, de s'exhaler dans un +toast. + +--Voilà notre modeste dîner terminé!--s'écria-t-il.--Voilà notre frugal +dessert sur la table! Voici l'admirateur de l'Angleterre qui se conforme +aux habitudes Anglaises, et qui fait un speach. Un toast à ces blanches +falaises d'Albion, Monsieur Vendale? Un toast à vos vertus patriotiques, +à votre heureux climat, à vos charmantes femmes, à vos foyers, à votre +_Habeas corpus_, à toutes vos institutions, à l'Angleterre! +Heep!... heep!... heep!... hooray!... + +À peine Obenreizer avait-il poussé cette dernière note du vivat +Britannique, à peine l'ami muet avait-il savouré la dernière goutte +contenue dans son verre, que le festin fut interrompu par un coup frappé +à la porte. Une servante entra, apportant un billet à son maître. +Obenreizer l'ouvrit, le lut, le tendit tout ouvert à son compatriote, +avec une expression de contrariété visible. L'esprit engourdi de Vendale +se réveilla tout à coup. Le jeune homme se mit à surveiller son hôte. +Avait-il enfin trouvé un allié sous la forme de ce billet si mal +accueilli par le Suisse? Le hasard si longtemps attendu se présentait-il +enfin? + +--J'ai bien peur qu'il n'y ait pas de remède,--dit Obenreizer à son +compatriote,--et que nous soyons forcés de sortir. + +L'ami muet lui rendit la lettre en levant les épaules et se versa une +demi-rasade. Ses gros doigts s'enroulèrent avec tendresse autour du +goulot de la bouteille, comme s'il voulait la presser amoureusement +encore une fois avant que de lui dire adieu. Ses gros yeux considéraient +Marguerite et Vendale comme à travers un brouillard. Il fit un terrible +effort et une phrase entière sortit tout d'un trait de sa bouche. + +--Je crois,--dit-il,--que j'aurais désiré un peu plus de vin. + +Après quoi le souffle lui manqua. Il respira convulsivement et se +dirigea vers la porte. + +--Je suis blessé, confus, et au désespoir de ce qui arrive,--dit +Obenreizer à Vendale.--Un malheur est arrivé à l'un de mes compatriotes. +Il est seul; mon ami que voilà et moi, nous n'avons pas d'autre +alternative que de nous rendre auprès de lui et de le secourir. Que +puis-je vous dire pour m'excuser? Comment vous dépeindre mon +désappointement de me voir ainsi privé de l'honneur de votre +compagnie?... + +Il s'arrêta avec l'espérance visible que Vendale allait prendre son +chapeau et se retirer. Mais celui-ci croyait enfin avoir saisi +l'occasion d'un tête-à-tête avec Marguerite. + +--Je vous en prie,--dit-il,--ne vous désolez pas si fort. J'attendrai +ici votre retour avec le plus grand plaisir. + +Marguerite rougit vivement et alla s'asseoir devant son métier à +tapisserie dans l'embrasure de la croisée. Les yeux d'Obenreizer se +couvrirent de leur nuage, un sourire quelque peu amer passa sur ses +lèvres. Dire à Vendale qu'il n'espérait point rentrer de bonne heure, +c'eût été risquer d'offenser un homme dont la bienveillance lui était +d'une importance commerciale sérieuse. Il accepta donc sa défaite avec +la meilleure grâce possible. + +--À la bonne heure!--s'écria-t-il,--que de franchise!... que +d'amitié!... Comme c'est bien Anglais, cela! + +Il s'agitait fort, ayant l'air de chercher autour de lui un objet dont +il avait apparemment besoin. Il disparut un moment par la porte qui +s'ouvrait sur la pièce voisine, revint avec son chapeau et son paletot, +annonça qu'il rentrerait aussitôt qu'il le pourrait, pressa les coudes +de Vendale, et sortit avec l'ami muet. + +Vendale se retourna vers la fenêtra où Marguerite s'était assise. + +Là, comme s'il était tombé du plafond ou sorti du parquet, là dans son +attitude sempiternelle, le visage tourné vers le poêle, se trouvait un +obstacle inattendu, sous la forme de Madame Dor. Elle se souleva, +regarda par-dessus sa large et plantureuse épaule, et retomba comme une +masse sur sa chaise. Travaillait-elle? Oui. À nettoyer les gants +d'Obenreizer? Non. À repriser ses bas. + +La situation devenait trop cruelle. Deux moyens se présentèrent à +l'esprit de Vendale. Était-il possible de se défaire de Madame Dor, et +de la fourrer dans son poêle? Le poêle ne pourrait la contenir. Était-il +possible de traiter la bonne dame non plus comme une personne vivante, +mais comme un objet mobilier? Pouvait-on, avec un effort d'intelligence, +arriver à la considérer, par exemple, comme une commode, et sa coiffure +de gaze noire comme un objet qu'on aurait laissé traîner dessus par +accident! Oui, l'on pouvait faire cet effort, et l'intelligence de +Vendale le fit. Il alla prendre place dans l'enfoncement de la croisée à +l'ancienne mode, tout près de Marguerite et de son métier. La commode +fit un léger mouvement, mais ne le fit suivre d'aucune observation. +Rappelez-vous ici qu'un gros meuble est difficile à remuer. + +Plus silencieuse et plus contrainte qu'à l'ordinaire, Marguerite était +émue. Ses belles couleurs s'effacèrent de ses joues; une énergie +fiévreuse courut dans ses doigts; la jeune fille se pencha sur sa +broderie, travaillant avec autant d'activité que si elle travaillait +pour vivre. Vendale n'était guère moins agité; il sentait combien de +ménagements il fallait prendre pour amener doucement Marguerite à +écouter son aveu, et à lui en faire un autre en échange. L'amour d'une +jeune fille est chose délicate, qu'il ne faut point traiter brusquement; +aussi Vendale essaya-t-il d'abord d'un système d'approches graduelles; +il prit des détours et écouta d'un air soumis la voix qui, tout bas, +l'avertissait d'être plus circonspect. Adroitement, il ramena la mémoire +de Marguerite vers le passé, vers l'époque de leur première rencontre +lorsqu'ils voyageaient en Suisse. Ils firent ainsi revivre entre eux les +sensations d'autrefois, et les souvenirs de cet heureux temps qui +n'était plus. Peu à peu la contrainte de Marguerite se dissipa; elle +sourit, elle écouta Vendale; elle lui souriait et son aiguille devenait +paresseuse. Elle fit plus d'un faux point dans son ouvrage. Cependant +les deux jeunes gens se parlaient de plus en plus ouvertement à voix +basse, leurs deux visages se penchaient l'un vers l'autre. + +Madame Dor se conduisit comme un ange. Pas une seule fois elle ne se +retourna, ni ne souffla mot. Elle continuait à se débattre avec les bas +d'Obenreizer, les tenant serrés sous son bras gauche et levant le bras +droit vers le ciel. Il y eut pour les amoureux de délicieux et +indescriptibles moments, où Madame Dor paraissait vraiment être assise +sens dessus dessous et ne plus contempler que ses jambes, ses propres et +respectables jambes qui s'agitaient en l'air. Ces mouvements +ascensionnels se succédaient, mais plus lentement, à mesure que les +minutes s'écoulaient. En même temps, sur la tête de Madame Dor, la gaze +noire se balançait, tombait en avant, revenait en arrière. Un paquet de +bas s'échappa des genoux de la bonne dame et demeura sur le parquet; un +énorme peloton de laine suivit les bas et s'en alla rouler sur la table. +La coiffure de gaze entra de nouveau en danse. Un son étrange, qui +ressemblait un peu au miaulement d'un gros chat, un peu au cri d'une +planche de bois tendre qu'on rabote, s'éleva au-dessus des chuchotements +de nos deux amoureux. C'est que la nature et Madame Dor s'étaient +entendues ensemble pour le plus grand bonheur de Vendale; la vieille +Suissesse, la meilleure des femmes, dormait. + +Marguerite se leva pour l'arracher aux douceurs de ce repos d'occasion. +Vendale retint la jeune fille par le bras et la repoussa doucement vers +sa chaise. + +--Ne la dérangez pas,--murmura-t-il.--J'ai longtemps attendu le moment +de vous dire un secret. Laissez-moi parler enfin. + +Marguerite reprit sa place, elle essaya de reprendre son aiguille, mais +ses yeux étaient couverts d'un voile et sa main tremblait. + +--Nous rappelions, tout à l'heure,--dit Vendale,--cet heureux temps où +nous nous sommes rencontrés et où, pour la première fois, nous avons +voyagé ensemble. Oh! j'ai un aveu à vous faire, Marguerite, je vous ai +caché quelque chose. Lorsque plus tard je vous parlai de ce premier +voyage, je vous fis part de toutes les impressions que j'avais +rapportées en Angleterre, une seule exceptée. Pouvez-vous deviner quelle +était cette impression qui effaçait toutes les autres? + +Les yeux de Marguerite demeurèrent fixés sur sa broderie, elle détourna +son visage. De grands signes de trouble commencèrent à se manifester sur +son chaste corsage de velours noir, non loin des blanches régions dont +la broche de filigrane fermait le passage. Elle ne répondit pas un mot. +Et cependant Vendale insistait sans pitié pour obtenir une réponse. + +--Cette impression, que je rapportais de Suisse,--dit-il,--quelle +était-elle?... Ne pouvez-vous la deviner? + +Cette fois, elle tourna les yeux vers lui. Un faible sourire effleurait +ses lèvres. + +--L'impression de la beauté des montagnes, je pense,--dit-elle. + +--Non... non... une émotion bien plus précieuse que celle-là!... + +--De la beauté des lacs, alors?... + +--Non, les lacs me sont devenus plus chers parce qu'ils me rappellent +cette émotion qu'aucun mot ne peut rendre. J'aime les lacs, mais leur +beauté n'est pas si étroitement liée à mon bonheur dans le présent et à +mes espérances d'avenir. C'est de vous que ce bonheur dépend. Vous seule +pouvez me rendre la vie aimable et belle, Marguerite, par un mot tombé +de vos lèvres. Je vous aime!... + +Le front de Marguerite se pencha lorsque Vendale lui prit la main. Il +attira la jeune fille vers lui et la regarda. Des larmes s'échappaient +de ses beaux yeux célestes et roulaient doucement sur ses joues polies. + +--Oh! Monsieur Vendale,--dit-elle tristement,--il eût été bien mieux de +garder votre secret. Avez-vous oublié la distance qui est entre nous? Ce +que vous dites ne peut jamais... jamais être.... + +--Il ne peut y avoir de distance entre nous, que celle que vous +creuserez vous-même, Marguerite, en ne m'aimant point lorsque je vous +aime. Il n'y a pas de plus haut rang que le vôtre dans le royaume de la +bonté et de la beauté. Dites-moi, Marguerite, dites-moi tout bas ce seul +petit mot que je vous demande et qui m'apprendra si vous voulez être ma +femme. + +Elle soupira. + +--Pensez à votre famille,--murmura-t-elle,--et pensez à la mienne! + +Vendale l'attira de plus près sur son coeur. + +--Si vous vous laissez arrêter par un obstacle comme +celui-là,--dit-il,--savez-vous ce que je croirai, Marguerite?... C'est +que je vous ai offensée. + +Marguerite tressaillit. + +--Oh! ne croyez pas cela!--s'écria-t-elle. + +Ces mots n'étaient pas encore sortis de ses lèvres qu'elle comprit le +sens que Vendale ne pouvait manquer de leur donner. Son aveu lui avait +échappé malgré elle; une rougeur charmante couvrit son visage; elle fit +un effort pour se dégager de l'embrassement du jeune homme; elle le +regardait d'un air suppliant; elle essaya de parler, mais sa voix expira +sur ses lèvres dans un baiser qu'il venait d'y imprimer. + +--Laissez-moi,--dit-elle,--laissez-moi me retirer, Monsieur Vendale. + +--Appelez-moi George. + +Marguerite laissa la tête du jeune homme se reposer sur son sein. Son +coeur enfin s'élançait vers lui. + +--George!--murmura-t-elle. + +--Dites-moi que vous m'aimez. + +Ses bras enlacèrent le cou de George, sa bouche toucha la joue brûlante +du jeune homme, et elle murmura ces mots délicieux: + +--Je vous aime! + +Il y eut un moment de silence, bientôt troublé par le bruit de la porte +de la maison qui s'ouvrait et se refermait. Ce bruit arriva par bonheur +aux oreilles distraites des deux amants, dans le silence de cette soirée +d'hiver, et Marguerite se leva en sursaut. + +--Laissez-moi partir,--dit-elle,--c'est lui! Elle sortit précipitamment +de la chambre et toucha, en passant, l'épaule de Madame Dor. La bonne +dame s'éveilla avec un ronflement terrible, regarda par-dessus son +épaule gauche, par-dessus son épaule droite, puis sur ses genoux. Elle +n'y découvrit ni bas, ni laine, ni aiguille. Cependant les pas +d'Obenreizer retentissaient dans l'escalier. + +--Mon Dieu!--dit Madame Dor, s'adressant au poêle. + +Vendale ramassa les bas et le peloton, et jeta le tout à Madame Dor. + +--Mon Dieu!--répéta-t-elle,--tandis que cette avalanche s'engloutissait +dans son vaste giron. + +La porte s'ouvrit. Obenreizer entra. Du premier coup d'oeil, il vit que +Marguerite était absente. + +--Eh! quoi!--s'écria-t-il,--ma nièce s'est retirée! Ma nièce n'est point +restée pour vous faire compagnie, Monsieur Vendale. C'est impardonnable, +je vais la ramener. + +Vendale l'arrêta. + +--Ne dérangez pas Mademoiselle Obenreizer,--dit-il.--Je vois que vous +êtes revenu sans votre ami. + +--Il est resté auprès de notre compatriote pour le consoler. Une scène à +déchirer le coeur, Monsieur Vendale. Les pénates au Mont de Piété! Toute +une famille plongée dans les larmes! Nous nous sommes tous embrassés en +silence. Mon ami était le seul qui fût resté maître de lui! + +Là-dessus, il envoya chercher du vin. + +--Puis-je vous dire un mot en particulier, Monsieur Obenreizer?--lui +demanda Vendale. + +--Assurément. + +Obenreizer se tourna vers Madame Dor. + +--Bonne et chère créature, vous succombez au besoin de repos,--lui +dit-il,--Monsieur Vendale vous excusera. + +Madame Dor se mit en route et n'accomplit pas, sans peine, le grand +voyage du poêle à son lit. Chemin faisant, elle laissa tomber un bas; +Vendale le ramassa et ouvrit la porte à la bonne dame. Elle fit un pas +en avant. Voilà encore un bas par terre! Vendale se baissa de nouveau et +Obenreizer intervint avec force excuses, tout en lançant à la vieille +Suissesse certain regard qui acheva de la mettre en désordre. Cette +fois, tous les bas roulèrent ensemble sur le parquet, et, frappée +d'épouvante, Madame Dor s'enfuit, tandis qu'Obenreizer balayait des deux +mains tout le parquet avec fureur. + +--Madame Dor!--s'écria-t-il. + +--Mon Dieu! + +On entendit un sifflement dans l'air et Madame Dor disparut sous une +grêle de bas. Obenreizer ne se possédait plus. + +--Que devez-vous penser, Monsieur Vendale,--s'écria-t-il,--de ce +déplorable empiétement des détails domestiques dans ma maison? Quant à +moi, j'en rougis vraiment. Ah! nous commençons mal la nouvelle année: +tout a été de travers ce soir. Asseyez-vous, je vous prie, et dites-moi +ce que je puis vous offrir. Ne prouverons-nous point ensemble notre +respect à une de vos grandes institutions Anglaises? Ma foi, mon étude, +à moi, toute mon étude, c'est d'être un joyeux compagnon. Je vous +propose un grog. + +Vendale déclina le grog, avec tout le respect voulu pour cette grande +institution ironiquement célébrée par Obenreizer. + +--Je désire vous parler d'une chose qui m'intéresse, plus qu'aucune +autre au monde,--reprit-il.--Vous avez pu remarquer, dès les premiers +moments où nous nous sommes rencontrés, l'admiration que m'a inspirée +votre charmante nièce. + +--Vous êtes bon, Monsieur Vendale. Au nom de ma nièce, je vous remercie. + +--Peut-être avez-vous aussi observé dans ces derniers temps que mon +admiration pour Mademoiselle Obenreizer s'était changée en un sentiment +plus profond... plus tendre? + +--L'appellerons-nous le sentiment de l'amitié, Monsieur Vendale? + +--Donnez-lui le nom d'amour... et vous serez plus près de la vérité. + +Obenreizer fit un bond hors de son fauteuil. Le battement étrange, à +peine perceptible, qui était chez lui le plus sûr indice d'une prochaine +colère, se fit voir sur ses joues. + +--Vous êtes le tuteur de Mademoiselle Marguerite,--continua Vendale,--je +vous demande de m'accorder la plus grande des faveurs, la main de votre +nièce.... + +Obenreizer retomba sur sa chaise. + +--Monsieur Vendale,--dit-il,--vous me pétrifiez. + +--J'attendrai,--fit Vendale,--j'attendrai que vous soyez remis. + +--Bon!--murmura Obenreizer,--un mot avant que je revienne à moi! Vous +n'avez rien dit de tout ceci à ma nièce. + +--J'ai ouvert mon coeur tout entier à Mademoiselle Marguerite, et j'ai +lieu d'espérer.... + +--Quoi!--s'écria Obenreizer,--vous avez fait une pareille demande à ma +nièce sans avoir pris mon consentement.... Vous avez fait cela? + +Il frappa violemment sur la table et, pour la première fois, perdit +toute puissance sur lui-même. + +--Quelle conduite est la vôtre!--s'écria-t-il,--et comment, d'homme +d'honneur à homme d'honneur, pourriez-vous la justifier? + +--Ma justification est bien simple,--repartit Vendale sans se +troubler;--c'est là une de nos coutumes Anglaises. Or, vous professez +une grande admiration pour les institutions et les habitudes de +l'Angleterre. Je ne puis honnêtement vous dire que je regrette ce que +j'ai fait. Je me dois seulement à moi-même de vous assurer que dans +cette affaire je n'ai pas agi avec l'intention de vous manquer de +respect. Ceci établi, puis-je vous prier de me dire franchement quelle +objection vous élevez contre ma demande? + +--Quelle objection?--dit Obenreizer, c'est que ma nièce et vous n'êtes +pas de la même classe. Il y a inégalité sociale. Ma nièce est la fille +d'un paysan, vous êtes le fils d'un gentleman. Vous me faites beaucoup +d'honneur... beaucoup d'honneur,--reprit-il en revenant peu à peu à la +politesse obséquieuse dont il ne s'était jamais départi avant ce +jour,--un honneur qui ne mérite pas moins que toute ma reconnaissance; +Mais je vous le dis, l'inégalité est trop manifeste, et, de votre part, +le sacrifice serait trop grand. Vous autres Anglais, vous êtes une +nation orgueilleuse. J'ai assez vécu dans ce pays pour savoir qu'un +mariage comme celui que vous me proposez serait un scandale. Pas une +main ne s'ouvrirait devant votre paysanne de femme, et tous vos amis +vous abandonneraient.... + +--Un instant,--dit Vendale,--l'interrompant à son tour,--je puis bien +prétendre en savoir autant sur mes compatriotes en général, et sur mes +amis en particulier, que vous-même. Aux yeux de tous ceux dont l'opinion +a quelque prix pour moi, ma femme même serait la meilleure explication +de mon mariage. Si je ne me sentais pas bien sûr... remarquez que je dis +bien sûr... d'offrir à Mademoiselle Marguerite une situation qu'elle +puisse accepter sans s'exposer à aucune humiliation, entendez-vous bien, +aucune!... je ne demanderais pas sa main.... Y a-t-il un autre obstacle +que celui-là?... Avez-vous à me faire une autre objection qui me soit +personnelle? + +Obenreizer lui tendit ses deux mains en forme de protestation courtoise. + +--Une objection qui vous soit personnelle!--dit-il,--cher monsieur, +cette seule question est bien pénible pour moi. + +--Bon!--dit Vendale,--nous sommes tous deux des gens d'affaires. Vous +vous attendez naturellement à me voir justifier devant vos yeux de mes +moyens d'existence, je puis vous expliquer l'état de ma fortune en trois +mots: j'ai hérité de mes parents vingt mille livres. Pour la moitié de +cette somme, je n'ai qu'un intérêt viager qui, si je meurs, sera +réversible sur ma veuve. Si je laisse des enfants le capital en sera +partagé entre eux quand ils seront majeurs. L'autre moitié de mon bien +est à ma libre disposition. Je l'ai placée dans notre maison de +commerce, que je vois prospérer chaque jour; cependant je ne puis en +évaluer aujourd'hui les bénéfices à plus de douze cents livres par an. +Joignez à cela ma rente viagère, c'est un total de quinze cents livres. +Avez-vous quelque chose à dire à ce sujet contre moi? + +Obenreizer se leva, fit un tour dans la chambre. Il ne savait absolument +plus que dire ni que faire. + +--Avant que je réponde à votre dernière question,--dit-il,--après un +petit examen discret de lui-même,--je vous demande la permission de +retourner pour un moment auprès de Mademoiselle Obenreizer. J'ai conclu +d'un mot que vous m'avez dit tout à l'heure qu'elle répondait à vos +sentiments. + +--C'est vrai,--fit Vendale,--j'ai l'inexprimable bonheur de savoir +qu'elle m'aime. + +Obenreizer demeura d'abord silencieux. Le nuage couvrit ses prunelles, +le battement imperceptible agita ses joues. + +--Excusez-moi quelques minutes,--dit-il avec sa politesse +cérémonieuse,--je voudrais parler à ma nièce. + +Puis il salua Vendale et quitta la chambre. + +Vendale, demeuré seul, se mit à rechercher la cause de ce refus +inattendu qu'il rencontrait. Obenreizer l'avait constamment empêché +depuis quelques mois de faire sa cour à Marguerite. Maintenant il +s'opposait à un mariage si avantageux pour sa nièce, que son esprit +ingénieux même ne pouvait trouver à l'encontre aucune raison sérieuse. +Incompréhensible conduite que celle d'Obenreizer! Qu'est-ce que cela +voulait dire? + +Pour se l'expliquer à lui-même, Vendale descendit au fond des choses; il +se souvint qu'Obenreizer était un homme de son âge, et que Marguerite +n'était sa nièce qu'à demi. Avec la prompte jalousie des amants, il se +demanda s'il n'avait pas en même temps devant lui un rival à redouter et +un tuteur à conquérir. Cette pensée ne fit que traverser son esprit; ce +fut tout. La sensation du baiser de Marguerite qui brûlait encore sa +joue lui rappela qu'un mouvement de jalousie même passagère, était +maintenant un outrage envers la jeune fille. + +En y réfléchissant bien, on pouvait croire qu'un motif personnel et d'un +tout autre genre dictait à Obenreizer une conduite si surprenante. La +grâce et la beauté de Marguerite étaient de précieux ornements pour ce +petit ménage. Elles donnaient du charme et de l'importance à la maison, +des armes à Obenreizer pour subjuguer ceux dont il avait besoin, une +certaine influence sur laquelle il pouvait toujours compter pour donner +de l'attrait au logis et dont il pouvait user pour son intérieur. +Était-il homme à renoncer à tout cela sans compensation? Une alliance +avec Vendale lui offrait, sans doute, certains avantages très sérieux. +Mais il y avait à Londres des centaines d'hommes plus puissants, plus +accrédités que George, et peut-être avait-il placé son ambition et ses +espérances plus haut! + +À ce moment même où cette dernière question traversait l'esprit de +Vendale, Obenreizer reparut pour y répondre ou pour n'y point répondre, +ainsi que la suite de ce récit va le démontrer. + +Il s'était fait un grand changement dans l'attitude et dans toute la +personne d'Obenreizer; ses manières étaient bien moins assurées; il y +avait autour de ses lèvres tremblantes des signes manifestes d'un +trouble profond et violent. Venait-il de dire quelque chose qui avait +fait entrer le coeur de Marguerite en révolte? Venait-il de se heurter +contre la volonté bien déterminée de la jeune fille? Peut-être oui, +peut-être que non. Sûrement, il avait l'air d'un homme rebuté et +désespéré de l'être. + +--J'ai parlé à ma nièce,--dit-il,--Monsieur Vendale; l'empire que vous +exercez sur sont esprit ne l'a pas entièrement aveuglée sur les +inconvénients sociaux de ce mariage?... + +--Puis-je vous demander,--s'écria Vendale,--si c'est là le seul résultat +de votre entrevue avec Mademoiselle Marguerite? + +Un éclair jaillit des yeux d'Obenreizer à travers le nuage. + +--Oh! vous êtes le maître de la situation,--répondit-il d'un ton de +soumission ironique,--la volonté de ma nièce et la mienne avaient +coutume de n'en faire qu'une. Vous êtes venu vous placer entre +Mademoiselle Marguerite et moi; sa volonté, à présent, est la vôtre. +Dans mon pays, nous savons quand nous sommes battus et nous nous rendons +alors avec grâce... à de certaines conditions. Revenons à l'exposé de +votre fortune.... Ce que je trouve à objecter contre vous, c'est une +chose renversante et bien audacieuse pour un homme de ma condition +parlant à on homme de la vôtre! + +--Quelle est cette chose renversante? + +--Vous m'avez fait l'honneur de me demander la main de ma nièce. Pour le +moment... avec l'expression la plus vive de ma reconnaissance et de mes +plus profonds respects... je décline cet honneur. + +--Pourquoi? + +--Parce que vous n'êtes pas assez riche. + +Ainsi qu'Obenreizer l'avait prévu, Vendale demeura frappé de surprise. +Il était muet. + +--Votre revenu est de quinze cents livres,--poursuivit Obenreizer.--Dans +ma misérable patrie, je tomberais à genoux devant ces quinze cents +livres, et je m'écrierais que c'est une fortune princière. Mais, dans +l'opulente Angleterre, je dis que c'est une modeste indépendance, rien +de plus. Peut-être serait-elle suffisante pour une femme de votre rang, +qui n'aurait point de préjugés à vaincre; ce n'est pas assez de moitié +pour une femme obscurément née, pour une étrangère qui verrait toute la +société en armes contre elle. Si ma nièce doit jamais vous épouser, il +lui faudra vraiment accomplir les travaux d'Hercule pour arriver à +conquérir son rang dans le monde. Ce n'est peut-être pas là votre +manière de voir, mais c'est la mienne. Je demande que ces travaux +d'Hercule soient rendus aussi doux que possible à Mademoiselle +Marguerite. Dites-moi, Monsieur Vendale, avec vos quinze cents livres, +votre femme pourrait-elle avoir une maison dans un quartier à la mode? +Un valet de pied pour ouvrir sa porte? Un sommelier pour verser le vin à +sa table? Une voiture, des chevaux, et le reste?... Je vois la réponse +sur votre figure, elle me dit: Non.... Très bien. Un mot encore et j'ai +fini. Prenez la généralité des Anglaises, vos compatriotes, d'une +éducation soignée et d'une grâce accomplie. N'est-il pas vrai qu'à leurs +yeux, la dame qui a maison dans un quartier à la mode, valet de pied +pour ouvrir sa porte, sommelier pour servir à sa table, voiture à la +remise, chevaux à l'écurie, n'est-il pas vrai que cette dame a déjà +gagné quatre échelons dans l'estime de ses semblables. Cela n'est-il pas +vrai, oui ou non? + +--Arrivez au but,--dit Vendale;--vous envisagez tout ceci comme une +question d'argent. Quel est votre prix? + +--Le plus bas prix auquel vous puissiez pourvoir votre femme de tous les +avantages que je viens d'énumérer et lui faire monter les quatre +échelons dont il s'agit. Doublez votre revenu, Monsieur Vendale; on ne +peut vivre à moins en Angleterre avec la plus stricte économie. Vous +disiez tout à l'heure que vous espériez beaucoup augmenter la valeur de +votre maison. À l'oeuvre! Augmentez-la, cette valeur. Je suis bon +diable, après tout! Le jour où vous me prouverez que votre revenu est +arrivé au chiffre de trois mille livres, demandez-moi là main de ma +nièce: elle est à vous. + +--Avez-vous fait part de cet arrangement à Mademoiselle Obenreizer?--fit +Vendale. + +--Certainement, elle a encore un petit reste d'égards pour moi, Monsieur +Vendale. Elle accepte mes conditions. En d'autres termes, elle se soumet +aux vues de son tuteur, qui la gardera sur le chemin du bonheur avec la +supériorité d'expérience qu'il a acquise dans la vie. + +Puis il se jeta dans un fauteuil; il était rentré en pleine possession +de sa joyeuse humeur. Envisageant la situation, cette fois il s'en +croyait bien le maître! + +Une franche revendication de ses intérêts, une protestation vive et +nette parut à Vendale inutile, au moins, en cet instant. Il n'en pouvait +espérer rien de bon alors. Aussi se trouva-t-il muet, sans raison aucune +pour s'y appuyer et pour se défendre. Ou les objections d'Obenreizer +étaient le simple résultat de sa manière de voir en cette occasion, ou +bien il différait le mariage dans l'espoir de le rompre avec le temps. +Dans cette alternative, Vendale jugea que toute résistance serait vaine. +Il n'y avait pas d'autre remède à ce grand malheur que de se rendre en +mettant les meilleurs procédés de son côté. + +--Je proteste contre les conditions que vous m'imposez, dit-il. + +--Naturellement,--fit Obenreizer;--j'ose dire qu'à votre place je +protesterais tout comme vous. + +--Et pourtant,--reprit Vendale,--j'accepte votre prix. Va pour trois +mille livres. Dans ce cas, me sera t-il permis de faire deux conditions +à mon tour: d'abord j'espère qu'il me sera permis de voir votre nièce. + +--Oh! oh! voir ma nièce, c'est-à-dire lui inspirer autant d'impatience +de se marier que vous en ressentez vous-même.... En supposant que je vous +dise: Non, cela ne vous sera point permis; vous chercheriez peut-être à +voir Mademoiselle Marguerite sans ma permission. + +--Très résolument. + +--Admirable franchise! voilà encore qui est délicieusement Anglais! Vous +verrez donc Mademoiselle Marguerite... à de certains jours, quand nous +aurons pris rendez-vous ensemble. Votre seconde condition? + +--Votre manière de penser relativement à l'insuffisance de mon revenu +m'a causé un grand étonnement,--continua Vendale,--je désire d'être +assuré contre le retour de cet étonnement et... de sa cause. Vos idées +actuelles sur les qualités désirables chez le mari de votre nièce +peuvent encore se modifier. Vous exigez de moi aujourd'hui un revenu de +trois mille livres. Puis-je être assuré que dans l'avenir, à mesure que +votre expérience de l'Angleterre s'agrandira, vos désirs ne se monteront +pas plus haut? + +--En bon Anglais, vous doutez de ma parole. + +--Êtes-vous résolu à vous en lier à la mienne, quand je viendrai vous +dire: J'ai doublé mon revenu? Si je ne me trompe, vous m'avez averti +tout à l'heure que je devrais vous en fournir des preuves authentiques. + +--Bien joué, Monsieur Vendale! Vous savez allier la vivacité étrangère +avec la gravité Anglaise. Recevez mes compliments. Voulez-vous aussi +accepter ma parole écrite?... + +Il se leva, s'assit devant un pupitre placé sur une table, écrivit +quelques lignes, et présenta le papier à Vendale avec un profond salut. +L'engagement qu'il venait de prendre était parfaitement explicite, +signé, daté avec soin. + +--Êtes-vous satisfait de cette garantie?--demanda-t-il. + +--Très satisfait. + +--Je suis charmé de vous entendre me le dire. Ah! nous venons d'avoir +notre petit assaut. En vérité, nous avons développé prodigieusement +d'adresse des deux côtés. Mais voilà nos affaires arrangées pour le +moment. Je n'ai pas de rancune, vous n'en avez pas davantage. Allons, +Monsieur Vendale, une bonne poignée de mains à l'Anglaise. + +Vendale tendit la main, bien qu'un peu étourdi de ce passage subit chez +Obenreizer d'une humeur à une autre. + +--Quand puis-je espérer de revoir Mademoiselle Obenreizer?--demanda-t-il +en se levant pour se retirer. + +--Faites-moi l'honneur de me rendre visite demain même,--dit +Obenreizer,--et nous réglerons cela ensemble. Et prenez donc un grog +avant de partir. Non?... bien... bien... nous réserverons le grog pour +le jour où vous aurez vos trois mille livres de revenu et serez près +d'être marié.... Ah! quand cela sera-t-il? + +--J'ai fait il y a quelques mois un inventaire de ma maison. Si les +espérances que cet inventaire me donne se réalisent, j'aurai doublé mon +revenu.... + +--Et vous serez, marié?--interrompit Obenreizer.... + +--Et je serai marié dans un an. Bonsoir! + + + + +Vendale se décide. + + +Lorsque Vendale entra dans son bureau le lendemain matin, il était dans +des dispositions toutes nouvelles. Le jeune homme ne trouvait plus +insipide sa routine commerciale du Carrefour des Écloppés: + +Marguerite, désormais, était intéressée dans la maison. Tout le +mouvement qu'y avait produit la mort de Wilding,--son associé ayant +alors dû procéder à une estimation exacte de la valeur de +l'association,--la balance des registres, le compte des dettes, +l'inventaire de l'année, tout cela se transformait à présent aux yeux de +Vendale en une sorte de machine, une roulette indiquant les chances +favorables ou défavorables à son mariage. Après avoir examiné les +résultats que lui présentait son teneur de livres et vérifié les +additions et les soustractions faites par ses commis, Vendale tourna son +attention vers le département du prochain inventaire, et il envoya aux +caves un messager qui demandait un rapport. + +Joey Laddle apparut bientôt. Il passa la tête par la porte entrebâillée +du cabinet; cet empressement donnait à penser que cette matinée avait dû +voir quelque événement extraordinaire. Il y avait un commencement de +vivacité dans les mouvements du garçon de cave; et quelque chose même, +qui ressemblait à de la gaieté, se lisait sur son visage. + +--Qu'y a-t-il?--demanda Vendale surpris,--quelque mauvaise nouvelle? + +--Je désirerais vous faire observer, mon jeune Monsieur Vendale, que je +ne me suis jamais érigé en prophète.... + +--Qui prétend cela?--fit Vendale. + +--Aucun prophète, si j'ai bien compris ce que j'ai entendu dire de cette +profession, n'a jamais vécu sous terre,--continua Joey.--Aucun prophète +n'a jamais pris le vin du matin au soir par les pores, pendant vingt +ans. Lorsque j'ai dit à Monsieur Wilding, mon pauvre jeune défunt +maître, qu'en changeant le nom de la maison, il en avait changé la +chance, me suis-je alors posé en prophète?... Non.... Et pourtant tout ce +que j'ai dit est-il arrivé?... Oui.... Du temps de Pebbleson Neveu, +Monsieur Vendale, on ne sut jamais ce que c'était qu'une erreur commise +dans une lettre de consignation.... Eh bien, maintenant, en voici une. Je +vous prie seulement de remarquer qu'elle est antérieure à la venue de +Mademoiselle Marguerite dans cette maison; donc, il n'en faut point +conclure que j'ai eu tort d'annoncer que les chansons de la jolie +demoiselle devaient nous ramener la chance...--Lisez ceci, monsieur.... +Lisez,--reprit-il en indiquant du doigt un passage du rapport.--C'est +une chose étrangère à mon tempérament que de décrier la maison que je +sers. Mais, en vérité, Monsieur George, un devoir impérieux me commande +de vous éclairer en ce moment. Lisez. + +Vendale lut ce qui suit: + +_Note concernant le Champagne Suisse._ + +_Une irrégularité a été découverte dans la dernière consignation reçue +delà maison Defresnier et Cie._ + +Vendale s'arrêta et consulta son mémorandum. + +--Cette affaire date du temps de Wilding,--dit-il.--La récolte avait été +bonne; il l'avait prise tout entière Le Champagne Suisse a été une bonne +opération, n'est-ce pas, Joey? + +--Je ne dis pas qu'elle ait été mauvaise. Le vin aurait pu devenir +malade dans les celliers de nos clients; il aurait pu se gâter entre +leurs mains. Mais je ne dis pas que dans les nôtres l'affaire ait été +mauvaise. Lisez, monsieur. + +Vendale reprit sa lecture. + +_Nous trouvons que le nombre des caisses est conforme à la mention qui +est faite sur nos livres. Mais six de ces caisses, qui présentent, +d'ailleurs, une légère différence dans la marque ont été ouvertes et +contiennent du vin rouge au lieu de Champagne. Nous supposons que la +similitude des marques (malgré les légères différences dont il est +question plus haut) auront causé l'erreur commise à Neufchâtel. Cette +erreur ne s'étend pas à plus de six caisses._ + +--Est-ce tout?--demanda Vendale en jetant la note loin de lui. + +Les yeux de Joey Laddle suivirent tristement le papier qui roulait sur +le parquet. + +--Je suis bien aise de vous voir prendre cela si peu à coeur, +monsieur,--dit-il.--Quoi qu'il arrive, ce sera toujours un soulagement +pour vous de penser que vous n'en avez pas été attristé. Souvent une +erreur mène à une autre. Un homme laisse tomber par mégarde un petit +morceau d'écorce d'orange sur le pavé; un autre homme marche dessus; +voilà de la besogne pour l'hôpital et un estropié pour la vie. Je suis +aise de voir que vous preniez si légèrement ce que je viens de vous +apprendre. Au temps de Pebblesson et Co., nous n'eussions pas eu de +trêve jusqu'à la découverte de la chose. Loin de moi la pensée de +décrier la maison, jeune Monsieur Vendale. Je vous souhaite de vous +trouver toujours bien de cette manière d'agir. Et je vous dis cela sans +offense, monsieur, sans offense.... + +En même temps, Joey ouvrit la porte tout en jetant autour de lui un +regard de mauvais augure avant de franchir le seuil. + +--Eh!--fit-il,--je suis mélancolique et stupide, c'est vrai; mais je +suis un vieux serviteur de Pebblesson Neveu, et je désire que vous vous +trouviez bien de ces six caisses de vin rouge qui vous ont été données +pour d'autre vin... je le désire.... + +Demeuré seul, Vendale se prit à rire. + +--Je ferai aussi bien d'écrire de suite, de peur de l'oublier. + +Il écrivit en ces termes: + +_Chers Messieurs,_ + +_Nous sommes en devoir de faire notre inventaire. Nous avons remarqué +une erreur dans la dernière consignation de Champagne expédiée par votre +maison à la nôtre. Six de nos caisses contenaient du vin rouge, que nous +vous renvoyons. La chose peut aisément se réparer par l'envoi que vous +nous ferez de six caisses de Champagne que vous nous renverrez,--si vous +le pouvez,--sinon vous nous créditerez de la valeur de ces caisses sur +la somme de cinq cents livres, récemment payées à vous par notre +maison._ + +_Vos dévoués serviteurs,_ + +_Wilding et Co._ + +Cette lettre expédiée, ce sujet s'effaça rapidement de l'esprit de +Vendale. Il avait à penser à d'autres choses plus intéressantes sans +doute. Le même jour, il fit à Obenreizer la visite que celui-ci +attendait. Il fut entendu que plusieurs soirées seraient réservées +chaque semaine à ses entrevues avec Marguerite, toujours en présence +d'un tiers. Sur ce point Obenreizer insista poliment, mais avec un +entêtement inflexible. La seule concession qu'il fit à Vendale fut de +lui laisser le choix de cette tierce personne, et, confiant dans +l'expérience acquise, le jeune homme choisit sans hésitation +l'excellente femme qui raccommodait les bas d'Obenreizer en dormant. En +apprenant la responsabilité qui allait peser sur elle, Madame Dor se +montra fort agitée. Elle attendit que les gens d'Obenreizer l'eussent +quittée et regarda Vendale avec un clignement sournois de ses grosses +paupières, et puis on se sépara. + +Le temps passait. Les heureuses soirées auprès de Marguerite +s'écoulaient trop rapidement. Dix jours après qu'il avait écrit à la +maison de Suisse, Vendale, un matin, trouva la réponse sur son pupitre +avec les autres lettres apportées par le courrier. + +_Chers Messieurs,_ + +_Nous vous présentons nos excuses pour la petite erreur dont vous vous +plaignez. En même temps nous regrettons d'ajouter que les recherches +dont cette erreur a été la cause nous ont amenés à une découverte +inattendue, car c'est une affaire des plus graves pour vous et pour +nous._ + +_N'ayant plus de Champagne de la dernière récolte, nous prîmes des +arrangements pour créditer votre maison de la valeur des dix caisses que +vous savez. Alors, et pour obéir à certaines formes que nous avons +l'habitude d'observer, nous nous sommes renseignés, aussi bien sur les +livres de notre banquier que sur les nôtres, et nous avons été surpris +d'acquérir la certitude qu'aucun payement en argent de la nature de +celui dont vous nous parlez ne peut être arrivé en notre maison. Nous +sommes également persuadés qu'aucun versement à notre compte n'a été +fait à la Banque._ + +_Il n'est pas nécessaire, au point où en sont les choses, de vous +fatiguer par des détails inutiles. Cet argent aura sans doute été volé +dans le trajet qu'il a dû parcourir pour arriver de vos mains dans les +nôtres. Certaines particularités relatives à la façon dont la fraude a +été commise, nous amènent à penser que le voleur peut avoir espéré se +mettre en mesure de payer à nos banquiers la somme soustraite avant +qu'on ne découvrit la soustraction en relevant les comptes de fin +d'année. Ce relevé ne doit être fait que dans trois mois. Sans la +circonstance actuelle, nous eussions pu ignorer jusqu'au bout le vol +dont vous êtes les victimes._ + +_Nous vous faisons part de ce dernier détail, qui vous démontrera que +nous n'avons pas affaire à un voleur ordinaire, et nous espérons que +vous voudrez bien nous aider dans les recherches que nous allons +commencer, en examinant tout d'abord le reçu qui doit vous être arrivé +comme émanant de notre maison et qui ne peut être qu'un faux. Ayez la +bonté de vous assurer, en premier lieu, si la facture est entièrement +manuscrite ou si elle est imprimée et numérotée. Dans ce dernier cas, on +n'aurait eu à inscrire que le montant de la somme. Ce détail, futile en +apparence, est, croyez-le, très important._ + +_Nous attendons votre réponse avec la plus grande impatience, et +demeurons avec estime et considération vos serviteurs._ + +_Defresnier et Cie._ + +Vendale posa la lettre sur le bureau et attendit quelques instants pour +donner à son esprit le temps de se remettre du coup qui venait de le +frapper. Au moment où il était pour lui d'une si précieuse importance de +voir augmenter le produit de sa maison, il perdait cinq cents livres. Ce +fut à Marguerite qu'il pensa, tout en prenant une clef qui ouvrait une +chambre de fer pratiquée dans la muraille, où les livres et les papiers +de l'association étaient conservés. Il était encore là, cherchant ce +reçu maudit, lorsqu'il tressaillit au son d'une voix qui lui parlait. + +--Je vous demande pardon.... J'ai peur de vous avoir dérangé. + +C'était la voix d'Obenreizer. + +--Je suis passé chez vous,--reprit le Suisse,--pour savoir si je ne peux +vous être utile à quelque chose. Des affaires personnelles m'obligent à +me rendre pour quelques jours à Manchester et à Liverpool. Voulez-vous +qu'en même temps je m'y occupe des vôtres? Je suis entièrement à votre +disposition, et, je puis être le voyageur de la maison Wilding et Co.... + +--Excusez-moi pour quelques minutes,--dit Vendale,--nous causerons tout +à l'heure. + +En disant cela, il continuait à fouiller les papiers et à examiner les +registres. + +--Vous êtes arrivé à propos,--dit-il,--les offres de l'amitié me sont +plus précieuses en ce moment que jamais, car j'ai reçu ce matin de +mauvaises nouvelles de Neufchâtel. + +--De mauvaises nouvelles!--s'écria Obenreizer. + +--De Defresnier et Cie. + +--De Defresnier?... + +--Oui, une somme d'argent que nous leur avons envoyée a été volée. Je +suis menacé d'une perte de cinq cents livres. + +--Qu'est-ce que cela?--dit Obenreizer. + +Mais en rentrant dans le bureau, Vendale aperçut son buvard qui venait +de tomber par terre, et Obenreizer à genoux qui en ramassait le contenu. + +--Combien je suis maladroit,--s'écria le Suisse.--Cette nouvelle que +vous m'avez annoncée m'a tellement surpris qu'en reculant.... + +Il s'intéressait si vivement à la réunion des différents papiers tombés +du buvard qu'il n'acheva point sa phrase. + +--Ne prenez pas tant de peine,--dit Vendale,--un commis fera cette +besogne. + +--Mauvaise nouvelle!--répéta Obenreizer, qui continuait à ramasser les +enveloppes et les lettres,--mauvaise nouvelle! + +--Si vous lisiez la missive que je viens de recevoir,--continua +Vendale,--vous verriez que j'ai bien raison de m'alarmer. Tenez! elle +est là, ouverte sur mon pupitre. + +Quant à lui, il continua ses recherches; une minute après, il trouvait +le faux reçu. C'était bien le modèle imprimé et numéroté qu'indiquait la +maison Suisse. Vendale prit note du numéro et de la date. Après avoir +classé le reçu et fermé la chambre de fer, il eut le loisir de remarquer +Obenreizer qui lisait la lettre de Defresnier, à l'autre bout de la +chambre, dans l'enfoncement de la croisée. + +--Venez donc auprès du feu. Vous grelottez de froid là-bas, je vais +sonner pour qu'on apporte du charbon. + +Obenreizer revint lentement au pupitre. + +--Marguerite sera aussi désolée de cette nouvelle que moi-même,--dit-il +d'un ton amical;--qu'avez-vous l'intention de faire? + +--Je suis à la discrétion de Defresnier et Cie,--répondit +Vendale.--Dans l'ignorance absolue des circonstances qui ont accompagné +le vol, je ne puis que faire ce qu'ils me recommandent. Le reçu que je +tenais à l'instant est numéroté et imprimé. Ils paraissent attacher à ce +détail une importance particulière. Pourquoi?... Vous qui avez dû +acquérir une certaine connaissance de leurs affaires, tandis que vous +étiez dans leur maison, pouvez-vous me le dire? + +Obenreizer réfléchit. + +--Si j'examinais le reçu!--dit-il. + +--Bon!--s'écria Vendale, frappé par le changement qui venait de s'opérer +sur sa physionomie.--Vous sentez-vous incommodé? Encore une fois, +approchez-vous donc du feu. Vous avez l'air d'être transi.... Oh! +j'espère que vous n'allez, pas tomber malade. + +--Je ne sais,--dit Obenreizer.--Peut-être ai-je pris froid. Votre climat +Anglais aurait bien fait d'épargner l'un de ses admirateurs.... Mais, +faites-moi voir le reçu. + +Tandis que Vendale rouvrait la chambre de fer, Obenreizer prit une +chaise et s'assit; il étendit ses deux mains au-dessus de la flamme. + +--Ce reçu!--s'écria-t-il encore avec une vivacité extraordinaire, +lorsque Vendale reparut, tenant un papier à la main. + +Le portier, au même instant, entrait avec une provision de charbon de +terre; son maître lui recommanda de faire un bon feu. L'homme obéit avec +un empressement funeste; il fit quelques pas en avant, et tandis qu'il +enlevait le seau plein de charbon, il se prit un pied dans un pli de +tapis. Il trébucha, tout le contenu du seau tomba dans la grille, la +flamme en fut étouffée tout net et un énorme flot de fumée jaunâtre +remplit la chambre. + +--Imbécile!--murmura Obenreizer en lançant sur le malheureux portier un +regard, dont, après tant d'années, celui-ci se souvient encore. + +--Voulez-vous venir dans le bureau des commis?--demanda Vendale.--Il y a +un poêle. + +--Ce n'est pas la peine. + +Et il tendait la main. Et sa main tremblait. + +Vendale lui donna le reçu. L'intérêt qu'Obenreizer paraissait prendre à +cette affaire sembla s'éteindre aussi subitement que le feu même, dès +qu'il fut le maître de ce papier. Il ne fit qu'y jeter un coup d'oeil. + +--Non,--dit-il,--je n'y comprends rien. Désolé de ne pouvoir vous +éclairer. + +--J'écrirai donc à Neufchâtel par le courrier de ce soir,--dit Vendale, +en mettant le reçu de côté pour la seconde fois,--il nous faut attendre +et voir ce qui arrivera. + +--Par le courrier de ce soir,--répéta Obenreizer.--Voyons! vous aurez la +réponse dans huit ou neuf jours. Je serai de retour auparavant. Si je +puis vous être utile comme voyageur de commerce, vous me le ferez +savoir. En ce cas, vous m'enverriez des instructions écrites. Mes +meilleurs remerciements.... Je suis très curieux de connaître la réponse +de Defresnier. Qui sait? Ce n'est peut-être qu'une erreur. Courage, mon +cher ami, courage. + +Il n'avait point du tout l'air pressé quand il était arrivé dans la +maison, et maintenant il saisissait son chapeau en toute hâte, il prit +congé de l'air d'un homme qui n'a pas un instant à perdre. + +Vendale se mit à marcher en réfléchissant dans les chambres. + +Sa première impression sur Obenreizer s'était bien modifiée durant ce +nouvel entretien, et il se demandait s'il n'avait point commis la faute +de le juger trop sévèrement et trop vite. C'est qu'en vérité la surprise +et les regrets du Suisse, en apprenant la fâcheuse nouvelle que la +maison Wilding et Co. venait de recevoir, avaient un grand caractère de +franchise. On voyait bien que ces regrets étaient honnêtement sentis, et +l'expression qu'Obenreizer leur avait donnée était bien loin de la +simple et banale politesse d'usage. Ayant lui-même à lutter contre des +soucis personnels, souffrant peut-être des premières atteintes d'un mal +grave, il n'en avait pas moins eu dans cette circonstance l'air et le +ton d'un homme qui déplore du fond du coeur ce qui arrive de mal à son +ami. Jusque-là, Vendale avait en vain essayé souvent de concevoir une +opinion plus favorable du tuteur de Marguerite, et cela pour l'amour de +Marguerite même. Mais après les témoignages d'intérêt qu'Obenreizer +venait de lui donner, il n'hésitait plus à penser qu'il avait été +injuste envers lui; tous les généreux instincts de sa nature lui +disaient qu'il s'était arrêté trop vite à de certains indices fâcheux. + +--Qui sait?--se disait-il,--je peux très bien avoir mal lu sur la +physionomie de cet homme. + +Le temps s'écoula de nouveau. Les heureuses soirées passées avec +Marguerite s'enfuyaient plus promptes. Le dixième jour était encore une +fois arrivé depuis l'envoi de la seconde lettre de Vendale à Neufchâtel. +La réponse vint. + +_Cher Monsieur,_ + +_Notre principal associé, M. Defresnier, a été forcé de se rendre à Milan +pour des affaires très urgentes. En son absence et avec son entière +participation et son aveu, je vous écris de nouveau relativement à ces +cinq cents livres disparues._ + +_Votre déclaration que le faux reçu a été fait sur un modèle imprimé et +numéroté nous a causé une surprise et un chagrin inexprimables. À +l'époque où cette fraude a été commise, il n'existait que trois clefs +ouvrant le coffre-fort où nos modèles sont renfermés. Mon associé avait +une de ces clefs, j'en avais une autre, la troisième était aux mains +d'une personne qui occupait alors chez nous un poste de confiance; nous +aurions plutôt songé à nous accuser nous-mêmes qu'à élever aucun soupçon +contre cette personne. Et cependant..._ + +_Je ne puis aller jusqu'à vous dire pour le moment qui est cette +personne; je ne vous le dirai point tant que je verrai l'ombre d'une +chance pour elle de se tirer avec honneur de l'enquête que nous allons +commencer. Pardonnez-moi cette réserve, car le motif en est louable._ + +_Le genre d'investigations que nous allons poursuivre est fort simple. +Nous ferons comparer notre reçu par des experts avec quelques spécimens +d'écriture que nous avons en notre possession. Je ne puis vous adresser +ces spécimens pour de certaines raisons que vous approuverez +certainement lorsqu'elles vous seront connues. Je vous prie donc de +m'envoyer le reçu à Neufchâtel; et je fais suivre cette prière de +quelques mots indispensables pour vous mettre sur vos gardes._ + +_Si la personne sur laquelle, nous faisons à regret placer nos soupçons +est réellement celle qui a commis le faux, nous avons quelque motif de +craindre que de certaines circonstances ne lui aient déjà donné l'éveil. +La seule preuve contre cette personne est le reçu qui est dans vos +mains; elle remuera ciel et terre pour l'obtenir de vous et la détruire. +Je vous prie donc instamment de ne pas confier cette pièce à la poste. +Envoyez-la-moi sans perdre de temps par un messager particulier et ne +choisissez ce messager que parmi les gens qui sont depuis longtemps à +votre service. Il faut aussi que ce soit un homme accoutumé aux voyages, +parlant bien le Français, un homme courageux, et un honnête homme. Vous +devez le connaître assez bien pour ne pas craindre qu'il se laisse aller +en route à aucun étranger cherchant à lier connaissance avec lui. Ne +dîtes qu'à lui, à lui seul la nature de cette affaire et la tournure +qu'elle va prendre. Je vous engage à suivre l'interprétation littérale +de tous ces avis que je vous donne, convaincu que l'arrivée à bon port +du faux reçu en dépend._ + +_Je n'ai plus à ajouter qu'une chose. C'est que votre promptitude à agir +est de la plus haute importance. Il nous manque plusieurs de nos modèles +de reçus et nous ne pouvons prévoir quelles fraudes seront commises, si +nous ne mettons la main sur le voleur!_ + +_Votre dévoué serviteur,_ + +_Pour Defresnier et Cie,_ + + _Rolland_ + +Quel était donc celui qu'on soupçonnait? + +Vendale pensa qu'il chercherait inutilement à le deviner. Mais qui +pouvait-il bien envoyer à Neufchâtel avec le reçu? Certes il n'était pas +difficile de trouver au Carrefour des Écloppés un homme courageux et +honnête. Mais où était l'homme accoutumé aux voyages, parlant le +Français, et sur qui l'on pourrait réellement compter pour tenir à +distance tout étranger qui voudrait lier connaissance avec lui pendant +la route? Vendale n'avait réellement qu'un seul compagnon sous la main, +qui réunit toutes les conditions dans sa personne. C'était lui-même. + +Un grand sacrifice sans doute que de quitter sa maison, un plus grand +sacrifice encore que de quitter Marguerite. Mais après tout, il +s'agissait de cinq cents livres et Rolland insistait si positivement sur +l'interprétation _littérale_ des démarches par lui conseillées, qu'il ne +fallait point hésiter à lui obéir. Plus Vendale réfléchissait, plus la +nécessité de son départ lui apparaissait clairement. + +--Partons!...--soupira-t-il. + +Comme il remettait le reçu et la nouvelle lettre sous clef, certaine +association d'idée lui vint qui lui rappela Obenreizer. Il pensa qu'avec +l'aide de celui-ci, il lui deviendrait bien plus facile de deviner quel +pouvait être le voleur; Obenreizer pouvait le lui faire connaître. + +Cette pensée avait à peine traversé son esprit que la porte s'ouvrit et +qu'Obenreizer entra. + +--On m'a dit dans Soho Square qu'on attendait votre retour dans la +soirée d'hier,--lui dit Vendale en lui souhaitant la +bienvenue.--Avez-vous fait de bonnes affaires en province?... Êtes-vous +mieux portant? + +--Mille grâces,--répondit Obenreizer,--j'ai fait admirablement mes +affaires.--Je suis bien!... très bien!... Et maintenant, quelles +nouvelles? Avez-vous des lettres de Suisse? + +--Une lettre bien extraordinaire,--dit Vendale,--L'affaire a pris une +tournure nouvelle, et l'on me recommande de Neufchâtel le plus profond +secret sur les mesures que nous allons adopter. Ce secret doit être +gardé vis-à-vis de tout le monde. + +--Sans en excepter personne?--demanda Obenreizer. + +Et tout en répétant: «Personne,» il se retira d'un air pensif du côté de +la croisée, à l'autre bout de la chambre, regarda pendant un moment dans +la rue; puis tout à coup, revenant à Vendale. + +--Sûrement, ils ont perdu la mémoire,--dit-il,--puisqu'ils ne font pas +même une exception en ma faveur. + +--C'est Rolland qui m'écrit,--répliqua Vendale,--comme vous le dites, il +doit avoir perdu la mémoire. Ce côté de l'affaire m'échappait +complètement. Je souhaitais de vous voir et de vous consulter au moment +même où vous êtes entré. Je suis pourtant lié par une défense formelle, +mais je ne puis croire qu'elle vous concerne. Tout cela est bien +fâcheux. + +Les yeux d'Obenreizer, couverts de leur nuage, se fixèrent sur Vendale. + +--Peut-être est-ce bien plus que fâcheux,--dit-il.--Je suis venu ce +matin, non seulement pour avoir des nouvelles, mais pour m'offrir à vous +comme intermédiaire ou comme messager. Le croirez-vous? J'ai reçu des +lettres qui m'obligent à me rendre en Suisse sans tarder. J'aurais pu me +charger des pièces et documents de cette affaire et les remettre à +Defresnier. + +--Vous êtes bien l'homme qu'il me fallait,--fit Vendale.--Il n'y a pas +cinq minutes que cherchant autour de moi et ne trouvant personne qui pût +me remplacer dans le voyage, j'avais résolu de l'entreprendre +moi-même.... Laissez-moi relire cette lettre. + +Il ouvrit la chambre de fer pour y reprendre la lettre. Obenreizer jeta +un coup d'oeil rapide autour de lui pour bien s'assurer qu'ils étaient +seuls, le suivit à deux pas de distance, et sembla le mesurer du regard. +Vraiment, Vendale était plus grand que lui et sans doute plus fort. +Obenreizer recula et s'approcha de la cheminée. + +Vendale pendant ce temps, lisait pour la troisième fois le dernier +paragraphe de la lettre. Il y avait là un avis très clair et la dernière +phrase demandait au jeune négociant de suivre cet avis à la lettre. + +D'un côté une grosse somme d'argent en jeu, de l'autre un terrible +soupçon à éclaircir. Vendale comprit que s'il agissait à sa guise et si +quelque événement arrivait ensuite et déjouait toutes les mesures +prises, la faute lui en serait imputée, le blâme retomberait sur lui +seul. En sa qualité d'homme d'affaires, il n'avait vraiment qu'un parti +à suivre. Il remit la lettre sous clef. + +--Quel ennui!--dit-il à Obenreizer.--Il y a sans doute ici de la part de +Rolland un oubli inconcevable et qui me met dans une sotte et fausse +position vis-à-vis de vous. Que dois-je faire? Il me semble qu'ayant un +si grand intérêt dans cette fâcheuse aventure dont j'ignore tous les +détails, je n'ai pas la liberté de ne pas obéir aux injonctions de mon +correspondant et que je dois au contraire m'y conformer sans résistance. +Vous me comprendrez certainement. Vous me voyez esclave des ordres que +je reçois, et je ne peux assez vous dire combien j'aurais été heureux, +en cette occasion, d'accepter vos services.... + +--N'en parlons plus,--dit Obenreizer.--À votre place, je n'agirais pas +différemment. Je ne suis donc point du tout offensé de votre conduite, +et je vous remercie pour le compliment que vous me faites.... Bah! nous +serons au moins compagnons de voyage. Vous partez avec moi aujourd'hui +même. + +--Aujourd'hui. Mais il faut, cela va sans dire, que je voie Marguerite. + +--Assurément. Voyez-la ce soir. Vous me prendrez au passage et nous nous +rendrons ensemble au chemin de fer. Nous partirons à huit heures par le +train poste. + +--Par le train poste,--dit Vendale. + +Il était plus tard que Vendale ne le croyait, lorsqu'il arriva à la +maison de Soho Square. Les affaires suscitées par ce départ précipité +avaient surgi devant lui par douzaines. Toutes sortes d'obligations +qu'il ne pouvait négliger le forcèrent de se résigner à cette cruelle +perte d'un temps si court et si précieux qu'il voulait consacrer à +Marguerite. À sa grande surprise et à son extrême joie, elle était seule +dans le salon lorsqu'il entra. + +--Nous n'avons que peu d'instants à nous, George--dit-elle,--mais grâce +à la bonté de Madame Dor nous pouvons au moins les passer tous deux +seuls ensemble. + +Elle lui jeta les bras autour du cou. + +--George,--lui dit-elle tout bas,--avez-vous fait quelque chose qui ait +pu blesser Monsieur Obenreizer? + +--Moi!--s'écria Vendale stupéfait. + +--Taisez-vous,--dit-elle,--il faut que je vous parle bien bas. +Rappelez-vous le petit portrait photographié que vous m'avez donné? +Cette après-midi, je ne sais comment il le trouva sur la cheminée. Il le +prit, le regarda, et moi, je voyais son visage dans ce miroir.... Ah! je +suis sûre que vous l'avez offensé. Il est vindicatif, implacable, et +aussi muet qu'une tombe. Ne partez pas avec lui.... George... ne partez +pas! + +--Mon cher amour,--répondit Vendale,--vous vous laissez égarer par votre +imagination. Jamais Obenreizer et moi n'avons été meilleurs amis qu'à +présent. + +Avant que Marguerite n'eût pu répondre, un pas sonore et le poids d'un +corps majestueux firent trembler le parquet de la pièce voisine, et +Madame Dor apparut. + +--Obenreizer,--dit-elle. + +Puis elle se laissa tomber lourdement sur une chaise, à sa place +ordinaire, devant le poêle. + +Obenreizer entra avec un sac de courrier qu'il portait en bandoulière. + +--Êtes-vous prêt?--demanda-t-il à Vendale--Puis-je porter quelque chose +pour vous?... Eh quoi! n'avez-vous point un sac de voyage? Je viens d'en +acheter un. Regardez. Ici est la poche aux papiers. Elle est à votre +service. + +--Je vous remercie,--dit Vendale,--je n'ai qu'un seul papier important, +je suis forcé de ne pas m'en dessaisir et il est là, il doit rester là, +jusqu'à ce que nous arrivions à Neufchâtel. + +Vendale, en même temps, touchait la poche de son habit. Il sentit la +main de Marguerite qui pressait la sienne. La jeune fille examinait +Obenreizer jusqu'au fond de l'âme. Mais déjà celui-ci s'était retourné +vers Madame Dor, et prenait congé de la bonne dame. + +--Adieu, ma chère Marguerite,--s'écria t-il en revenant vers sa pupille +pâle et épouvantée.--Allons, Vendale, êtes-vous prêt, enfin? En route! +En route! mon ami, pour Neufchâtel! + +Il frappa légèrement Vendale à la poitrine, à la place où était la poche +qui contenait le reçu et sortit le premier. + +Le dernier regard de Vendale fut pour Marguerite. + +Les derniers mots de la jeune fille furent ceux-ci: + +--Ne partez pas! + + + + +TROISIÈME ACTE. + + + + +Dans la vallée. + + +On était alors au milieu du mois de Février, l'hiver était des plus +rigoureux et les chemins mauvais pour les voyageurs, si mauvais qu'en +arrivant à Strasbourg, Vendale et Obenreizer trouvèrent les meilleurs +hôtels absolument vides. Les quelques personnes qu'ils avaient +rencontrées en route et qui se rendaient pour affaires dans l'intérieur +de la Suisse renonçaient à leur voyage et revenaient sur leurs pas. + +Les chemins de fer qui conduisent aujourd'hui les touristes dans ce beau +pays étaient encore en ce temps-là pour la plupart inachevés. Les lignes +exploitées, semées d'ornières profondes, étaient impraticables, et +partout l'hiver avait interrompu les communications. Partout on +n'entendait qu'histoires de voyageurs arrêtés en chemin par des +accidents dont on exagérait la gravité, sans doute. Cependant, comme la +voie de Bâle restait libre, la résolution de Vendale de poursuivre sa +route n'en fut nullement troublée. + +Quant à la résolution d'Obenreizer, elle fut la même que celle de +Vendale. + +Il se voyait aux abois, désespéré, perdu, il lui fallait à tout prix +anéantir la preuve que Vendale portait avec lui, dût-il pour cela +anéantir Vendale lui-même! + +Menacé d'une ruine certaine, enfermé dans un cercle que l'activité de +Vendale resserrait d'heure en heure autour de lui, Obenreizer haïssait +son compagnon avec la férocité d'une bête fauve. De tout temps il avait +nourri de mauvaises pensées contre le jeune négociant. Était-ce la +sourde rancune du paysan contre le gentleman? Était-ce le contraste de +sa nature avec cette nature franche et généreuse? Était-ce la beauté de +Vendale? Était-ce le bonheur qu'il avait eu de se faire aimer de +Marguerite? Étaient-ce toutes ces causes réunies ensemble? Il le +haïssait, il l'avait haï dès qu'il l'avait vu. À présent, il le +regardait comme celui qui le conduisait à sa perte. Et cette pensée +redoublait la fureur de sa haine. + +Vendale, au contraire, qui, si souvent, avait lutté contre lui-même pour +se défendre de cette instinctive et vague méfiance qu'Obenreizer lui +avait inspirée si longtemps, se regardait à présent comme obligé +d'effacer de son esprit jusqu'à la trace de ce sentiment involontaire. +Il se disait qu'Obenreizer était le tuteur de Marguerite, qu'il vivait +avec lui désormais dans les termes d'une amitié véritable, que c'était +lui qui, de son plein gré, avait voulu être son compagnon de route sans +avoir aucun motif intéressé à partager les fatigues et les dangers d'un +tel voyage.... + +À toutes ces raisons, qui plaidaient si fortement en faveur +d'Obenreizer, le hasard vint en ajouter une autre, lorsqu'ils arrivèrent +à Bâle, après un trajet deux fois plus long que de coutume. + +Ils avaient fini de dîner fort tard, et ils étaient seuls dans une +chambre d'auberge. Le Rhin coulait au pied de la maison, profond, +rapide, bruyant, grossi par les neiges. Vendale était nonchalamment +étendu sur un canapé. Obenreizer marchait de long en large, s'arrêtait +par moment devant la fenêtre, regardait, dans les eaux noires, le reflet +tortueux des feux de la ville et peut-être se disait-il: + +--Si je pouvais l'y jeter! + +Puis il reprenait sa promenade à travers la chambre, les yeux baissés. + +--Où le volerai-je, si je le peux?... Où le tuerai-je, s'il le faut?... + +Et le fleuve roulait, roulait, semblant répéter ces paroles comme un +refrain de mort, dont le bruit devint si distinct aux oreilles du Suisse +qu'il s'arrêta brusquement encore une fois, pensant qu'il ferait mieux +de se parler à lui-même de toute autre chose. + +--Où le volerai-je, si je le peux?... Où le tuerai-je, s'il le faut?... + +Obenreizer changea tout à coup de refrain. + +--Le Rhin mugit ce soir,--dit-il en songeant,--comme la vieille cascade +de chez nous. Je vous ai déjà parlé de cette cascade que ma mère +montrait aux voyageurs. Le bruit en changeait selon le temps qu'il +faisait, ainsi que celui de toutes les chutes d'eau et de toutes les +eaux courantes. Lorsque je devins apprenti chez l'horloger, ce murmure, +je me le rappelle, me poursuivait encore et semblait me dire: «Qui +es-tu, petit malheureux? Pauvre petit infortuné, qui es-tu?» D'autres +fois, lorsque le bruit devenait plus sourd et annonçait un orage près +d'éclater, je croyais entendre ces mots: «Boum! boum! battez-le! +battez-le!» C'est ce que criait ma mère quand elle se mettait en colère +contre moi... si tant est qu'elle fût ma mère!... + +--Si tant est...--répliqua Vendale, qui changea brusquement de +posture,--si tant est qu'elle fût votre mère!... Pourquoi dites-vous +cela? + +--Que sais-je?--répéta Obenreizer avec un geste d'indifférence;--que +puis-je vous dire?... ma naissance est si obscure. Par exemple, j'étais +encore très jeune, un petit enfant, que tout le reste de ma famille, +hommes et femmes, étaient presque vieux. Tout est donc possible à +croire.... + +--Avez-vous jamais douté?... + +--Je vous ai déjà dit, une fois, que je doutais de mon père et de ma +mère,--répliqua le Suisse.--Mais enfin, je suis de ce monde, n'est-il +pas vrai? Je fais partie de la création, et si je ne suis point issu +d'une bonne famille, qu'importe! + +--En vérité, êtes-vous bien Suisse?--lui demanda Vendale, qui ne le +quittait plus des yeux. + +--Et comment le saurais-je?--fit Obenreizer, en s'arrêtant brusquement. + +Il jeta par-dessus l'épaule un regard indéfinissable à son compagnon. + +--Si l'on vous demandait: Êtes-vous Anglais? Comment pourriez-vous +répondre?... Comment le savez-vous? + +--Par ce qui m'a été dit depuis mon enfance. + +--Oh! de cette façon, je suis aussi éclairé sur moi que vous-même. + +--Et puis,--ajouta Vendale, suivant sa pensée,--par mes premiers +souvenirs. + +--Moi aussi; j'en sais donc autant sur Obenreizer que vous en savez sur +Vendale... si cela s'appelle savoir. + +--Vous n'êtes donc pas content de ce que vous savez, et tout cela ne +vous suffît point? + +--Il faut bien que cela me suffise et que je sois content. Quand on a +dit: «il faut», on a tout dit sur notre petite terre. Deux mots bien +courts mais plus forts que tous les raisonnements et que toutes les +phrases! + +--Vous êtes né dans la même année que ce pauvre Wilding, vous étiez du +même âge,--dit Vendale, en le regardant encore d'un air pensif, tandis +qu'Obenreizer recommençait à marcher dans l'appartement. + +--Oui, du même âge. + +Obenreizer était-il donc celui que Wilding avait cherché? Dans cette +théorie sur l'étroitesse du monde, qui revenait sans cesse sur ses +lèvres, n'y avait-il pas un sens plus subtil qu'il n'en avait l'air? + +Cette lettre de Suisse qui le recommandait à la maison Wilding et Co., +n'avait-elle suivi de si près la révélation de Madame Goldstraw que +parce que l'enfant, victime de l'erreur et de l'injustice, allait +paraître? + +Que de profondeurs dans cette vie qui restaient insondables! Quoi de +plus curieux aussi que le hasard ou l'enchaînement de sentiments et de +devoirs qui avait établi entre Obenreizer et Vendale une cordialité +croissante de rapports, une intimité assez grande pour les amener là, +tous deux par cette nuit d'hiver, s'acheminant ensemble au même lieu, au +même but. + +Les pensées de Vendale, éveillées sur cet objet, se perdaient dans +l'espace, tandis que ses yeux suivaient toujours Obenreizer qui ne +cessait point sa promenade. Et le fleuve roulait, roulait, et +poursuivait sa psalmodie funèbre. + +--Où le volerai-je, si je le puis?... Où le tuerai-je, s'il le faut?... + +Le secret de Wilding ne courait aucun danger sur les lèvres de Vendale. +Mais celui-ci songeait que c'était sous le poids même de ce secret que +Wilding était mort; il sentait, lui aussi, le poids redoutable dont il +avait hérité. Et cependant le fardeau lui semblait maintenant un peu +moins lourd, et l'obligation de suivre la trace cherchée, quelqu'obscure +qu'elle fût, moins pénible. Quoi! ne serait-il pas bien heureux +qu'Obenreizer fût le véritable Walter Wilding. + +Eh non! Bien qu'à force de raisonnements et de combats, il eût à peu +près vaincu la défiance que lui inspirait cet homme, il ne pouvait +souhaiter de le voir prendre la place de l'ami qui n'était plus. Un tel +associé à lui, qui était si franc, si simple, si dénué d'artifice!... Et +puis, voudrait-il qu'Obenreizer devint riche?... Non. Obenreizer avait +assez de pouvoir déjà sur Marguerite sans que la richesse vînt +l'augmenter encore. Voudrait-il que cet homme fût le tuteur de +Marguerite, alors qu'il lui serait prouvé qu'il n'était point son +parent? Non!... non!... + +Et cependant ses propres répugnances, ses propres désirs ne devaient +point prévaloir et se placer entre lui et la fidélité qu'il devait à un +mort. + +Aussitôt, comme pour se bien prouver à lui-même que ces pensées, qu'il +regardait comme mauvaises, ne le retiendraient point et que ces +impressions passagères ne sauraient même le refroidir dans +l'accomplissement d'un devoir sacré, il se mit à réfléchir au moyen +d'éclaircir ses doutes au plus vite. Il suivit, d'un regard plus ouvert +et plus doux, les mouvements de son compagnon dans la chambre. Ne le +croyait-il pas alors occupé à méditer tristement sur sa naissance? + +Qui lui aurait dit qu'Obenreizer songeait alors à un autre homme, que +cet autre c'était lui, et qu'il songeait à l'assassiner? + +La route de Bâle à Neufchâtel n'était point en aussi mauvais état qu'on +l'avait dit dans la ville. Les dernières gelées l'avaient un peu +rétablie. Des guides étaient arrivés ce soir-là sur des chevaux et sur +des mules et n'avaient point parlé de difficultés trop grandes à +surmonter. Beaucoup de patience, et l'on pouvait arriver à grand renfort +de roues et de coups de fouet. Vendale eut bientôt conclu le marché. Une +voiture devait, le lendemain, venir prendre les voyageurs qui +partiraient avant le jour. + +--Fermez-vous votre porte au verrou, la nuit, quand vous +voyagez?--demanda Obenreizer, avant de gagner sa chambre. + +--Jamais,--dit le jeune homme en riant,--J'ai le sommeil trop dur. + +--Vous avez le sommeil dur,--répéta Obenreizer en le regardant avec +admiration.--Voilà un bienfait du ciel. + +--Ce n'en serait pas un pour le reste de la maison s'il fallait que +demain matin on m'éveillât à grands coups frappés dans la porte. + +--Moi aussi, je laisse ma porte ouverte, mais je veux vous donner un bon +conseil, en ma qualité de Suisse qui connaît son pays; quand vous +voyagerez chez nous, mettez toujours vos papiers... et votre argent +naturellement... sous votre oreiller. + +--Vous faites là un singulier éloge de vos compatriotes. + +--Mes compatriotes!--fit Obenreizer en lui pressant doucement les +coudes,--ils sont semblables à la majorité des hommes.... Et la majorité +des hommes ne manque jamais de prendre à autrui ce qu'elle peut lui +prendre. Adieu. Demain à quatre heures. + +--À quatre heures, bonsoir! + +Resté seul, Vendale rapprocha les bûches, les couvrit de la cendre +blanche du bois de sapin répandue dans le foyer, et s'assit, la tête +dans ses mains, pour rassembler ses pensées. Mais elles continuaient à +courir dans l'espace et le grondement du fleuve les agitait encore. +Tandis que le jeune homme essayait de réfléchir, la disposition au +sommeil, qui le gagnait auparavant, le quitta. Il lui parut qu'il ferait +bien de ne pas se coucher encore, et il demeura près du feu. + +Marguerite, Wilding, Obenreizer, passaient devant ses yeux, avec mille +visions, mille espérances nouvelles. + +Tous ces rêves prirent possession de son esprit et il ne sentit plus le +besoin du repos. Le sommeil s'éloignait de lui. Sa bougie se consuma, la +lumière s'éteignit, mais la lueur du feu suffisait à éclairer la +chambre. Vendale changea de posture, appuya son bras sur le dos de sa +chaise, son menton sur sa main, et demeura là, méditant toujours. + +Il était assis entre le lit et le foyer. La flamme vacillait, agitée par +le vent du fleuve, et l'ombre du jeune homme démesurément agrandie se +jouait auprès du lit sur la muraille blanche. Cette ombre, à l'air +affligé, semblait se pencher sur la couchette dans une attitude +suppliante. Cependant Vendale se sentit tout ému. Une vision +désobligeante traversa la chambre, il crut voir là-bas, non plus son +ombre, mais celle de Wilding qui s'agitait. Aussi changea-t-il de place, +l'ombre disparut, et la muraille s'évanouit. Le jeune homme avait fait +reculer sa chaise dans un petit renfoncement près de la cheminée; la +porte se trouvait devant lui. Cette porte se trouvait munie d'un grand +et long loquet de fer. + +Tout à coup, il vit ce loquet se soulever doucement, la porte +s'entrouvrir et se refermer comme d'elle-même, et comme si ce n'était +que le vent qui l'eût fait mouvoir. Cependant le loquet demeurait hors +de l'anneau. La porte se rouvrit lentement, jusqu'à ce que l'ouverture +fût assez grande pour donner passage à un homme, après quoi le ballant +demeura immobile comme si une main vigoureuse le retenait à l'extérieur, +une forme humaine apparut le visage tourné vers le lit. L'homme se tint +debout sur le seuil, puis, à voix basse, et faisant un pas en avant: + +--Vendale!--dit-il. + +--Qu'y a-t-il donc?--s'écria Vendale, qui se trouva debout,--Qui est là? + +C'était Obenreizer. Il laissa échapper un cri de surprise, en voyant le +jeune homme venir à lui du côté de la cheminée. + +--Vous n'êtes pas au lit?--fit-il. + +Et malgré lui il fit tomber lourdement ses deux mains sur les épaules de +Vendale, comme s'il songeait encore à entrer en lutte avec lui. + +--Alors c'est qu'il y a quelque malheur. + +--Que voulez-vous dire?--fit Vendale en se dégageant vivement. + +--D'abord, n'êtes-vous point malade? + +--Malade?... non. + +--Je venais de faire un mauvais rêve à propos de vous. Comment se +fait-il que je vous trouve debout et habillé? + +--Mon cher ami, je pourrais aussi bien vous faire la même +question,--répondit Vendale. + +--Je vous ai dit que je venais de faire un mauvais rêve dont vous étiez +l'objet. J'ai essayé, après cet assaut, de m'endormir. Impossible. Je +n'ai pu me résoudre à demeurer dans ma chambre sans m'être assuré qu'il +ne vous était rien arrivé, et pourtant je ne voulais pas, non plus, +entrer dans votre chambre. Pendant quelques instants, j'ai hésité devant +la porte. J'avais peur de vos railleries. C'est chose si facile que de +rire d'un rêve que l'on n'a point fait.... Où est votre bougie? + +--Consumée. + +--J'en ai une tout entière dans ma chambre; Faut il aller la chercher? + +--Mais oui, je le veux bien. + +La chambre d'Obenreizer était voisine de celle de Vendale. Il ne +s'absenta qu'un moment, et revint avec la bougie à la main. Son premier +soin fut de se mettre à genoux devant l'âtre et de souffler de tous ses +poumons sur les charbons presque éteints. Vendale, qui le regardait, vit +que ses lèvres étaient blêmes. + +--Oui,--dit Obenreizer en se relevant,--c'était un mauvais rêve. Vous +devez voir sur mon visage l'impression qu'il m'a laissée. + +Ses pieds étaient nus, sa chemise de flanelle ouverte sur sa poitrine, +ses manches relevées jusqu'au coude. Il n'avait d'autre vêtement qu'un +caleçon trop juste pour lui. Son corps, serré dans cette gaine, avait un +air de souplesse sauvage. Si ses lèvres étaient pâles, ses yeux +brillaient d'un feu étrange. + +--S'il y avait eu ici quelque lutte à soutenir avec un voleur, ainsi que +me le disait mon rêve,--fit-il,--vous voyez que j'étais tout prêt. + +--Et même armé,--dit Vendale, en lui indiquant du doigt sa ceinture. + +--Un poignard de voyage que j'emporte toujours en route avec +moi,--répliqua le Suisse d'un air insouciant en tirant à moitié le +poignard de son fourreau.--Est-ce que vous n'avez pas aussi sur vous de +quoi vous défendre? + +--Rien du tout. + +--Pas de pistolets?--demanda Obenreizer en jetant un regard sur la +table, et de là vers le lit, sur l'oreiller. + +--Pas de pistolets. + +--Vous autres Anglais, vous êtes si confiants!... Désirez-vous dormir? + +--Je l'aurais bien désiré, et depuis longtemps, mais je n'ai pu. + +--Je ne le pourrais, non plus, après ce maudit rêve. Mon feu s'est +consumé comme votre bougie. Puis-je venir m'installer auprès du vôtre? +Deux heures! Il sera si vite quatre heures que ce n'est pas la peine de +se mettre au lit. + +--Pour moi,--dit Vendale,--je ne me coucherai pas. Faites-moi compagnie +et soyez le bienvenu. + +Après être retourné dans sa chambre pour s'y vêtir, Obenreizer reparut +enveloppé dans une sorte de caban, et chaussé de pantoufles. Les deux +jeunes gens prirent place, de chaque côté du foyer. Vendale avait ravivé +le feu. Obenreizer mit sur sa table une bouteille et un verre. + +--J'ai bien peur que ce ne soit d'abominable eau-de-vie de +cabaret,--dit-il en versant dans le verre;--je l'ai achetée sur la +route, et certes, elle n'a rien de commun avec le cognac du Carrefour +des Écloppés. Mais votre provision est épuisée. Tant pis! Une froide +nuit, un pays froid, une froide maison! L'eau-de-vie fait du bien et +ranime. Enfin, celle-ci vaut peut-être mieux que rien. Goûtez-la. + +Vendale prit le verre et obéit. + +--Comment la trouvez-vous?--dit Obenreizer. + +--Un arrière-goût âcre et brutal,--dit-il, en rendant le verre et en +frissonnant.--Elle ne me plaît pas. + +--Vous avez raison,--fit Obenreizer, ayant l'air de la goûter à son tour +et faisant claquer ses lèvres.--Quel arrière-goût! Brrr.... Elle brûle +pourtant. + +Il venait, en effet, de jeter au feu ce qui restait dans le verre. + +Les deux compagnons mirent leurs coudes sur la table, leurs têtes dans +leurs mains, et, ainsi placés, regardèrent la flamme. Obenreizer était +pensif et calme; mais Vendale, après plusieurs tressaillements et +soubresauts nerveux, se dressa tout à coup sur ses pieds, regarda autour +de lui d'un air égaré, et retomba sur sa chaise, eu proie à une étrange +confusion de rêves. + +Il avait enfermé ses papiers dans un portefeuille et le tenait dans la +poche de poitrine de son habit qu'il avait boutonné jusqu'au menton. +Pourquoi, dans cette sorte de léthargie où il était plongé, la pensée de +ces papiers le tourmentait-elle? «Sors de ton rêve,» lui disait une voix +intérieure. Il ne le pouvait. Ce rêve l'avait transporté dans les +steppes de la Russie, et il s'y voyait avec Marguerite; mais en même +temps, la sensation d'une main qui se promenait sur sa poitrine, et qui +effleurait les contours du portefeuille, cette sensation insupportable +se présentait nette et claire à son esprit engourdi. Son rêve le +conduisit en pleine mer, dans un bateau qui n'avait pas de pont. Il +n'avait pour tout vêtement qu'un vieux lambeau de voile, ayant perdu ses +habits. Point d'habits. Et pourtant si, il en avait un, car la main, la +main furtive et rapide, en sondait toutes les poches. La même voix +intérieure avertissait Vendale de s'arracher à sa torpeur. Impossible en +ce moment. Son rêve le changea de lieu encore une fois. Il se vit dans +la vieille cave du Carrefour des écloppés. Le lit, ce même lit qui +meublait la chambre de l'auberge de Bâle, avait été transporté dans +cette cave où Wilding lui apparut. Wilding, ce pauvre ami, n'était point +mort, et Vendale ne s'en trouvait pas surpris. Wilding le secouait par +le bras et lui disait: «Regardez cet homme! Ne voyez-vous pas qu'il +s'est levé et qu'il s'approche du lit pour retourner l'oreiller? +Pourquoi retourne t-il cet oreiller, si ce n'est pour y chercher les +papiers que vous portez dans votre poche? Éveillez-vous.» Et pourtant +Vendale dormait toujours et se perdait dans de nouveaux rêves. + +Attentif et calme, le coude toujours appuyé sur la table, son compagnon +lui dit: + +--Éveillez-vous, Vendale. On nous appelle. Il est quatre heures. + +Vendale, en ouvrant les yeux, aperçut le visage nuageux d'Obenreizer +penché sur le sien. + +--Vous avez eu un sommeil bien lourd,--dit le Suisse,--c'est la fatigue +du voyage et le froid. + +--Je suis tout à fait éveillé maintenant,--s'écria Vendale en sautant +sur ses pieds; mais il sentit que ses jambes fléchissaient.--Et vous, +n'avez-vous pas du tout dormi? + +--Je me suis assoupi peut-être; cependant il me semble que je n'ai point +cessé de regarder le feu. Allons! bon gré, mal gré, il faut nous lever, +déjeuner, et partir. Quatre heures, Vendale, quatre heures passées! + +Ces derniers mots, Obenreizer les lui cria de toute sa force pour +achever de l'éveiller, car Vendale retombait déjà dans sa somnolence +invincible. Tout en faisant les préparatifs de cette journée de voyage, +tout en déjeunant, il semblait dormir encore. À la fin de ce jour, il +n'avait point d'autres impressions de voyage que celles d'un froid +rigoureux, du tintement des grelots des chevaux qui glissaient entre de +maussades collines et des bois déserts. Çà et là, quelques stations où +l'on s'arrêtait pour manger ou boire; on entrait dans ces maisons +borgnes; on traversait d'abord l'étable pour arriver à la salle destinée +aux voyageurs; Vendale se laissait conduire machinalement, il ne se +souvenait de rien, sinon d'avoir vu Obenreizer toujours pensif à ses +côtés. + +Lorsqu'enfin il secoua cette, léthargie insupportable, Obenreizer +n'était plus là. La voiture s'était arrêtée devant une nouvelle auberge, +auprès d'une file de haquets chargés de tonneaux de vin et traînés par +des chevaux harnachés de colliers bleus. Ce convoi semblait venir du +point où se rendaient nos voyageurs. Obenreizer, non plus pensif, mais, +tout au contraire, joyeux et alerte, causait avec les voituriers. +Vendale s'étira longuement, son sang tout à coup circula mieux; le reste +de son engourdissement se dissipa après quelques pas qu'il fit au grand +air, sous cette bise fortifiante.... Pendant ce temps-là, la file des +haquets se mit en marche. Les voituriers saluaient Obenreizer en +passant. + +--Quelles sont ces gens?--demanda Vendale. + +--Ce sont nos voituriers; ceux de Defresnier et Cie. Ce sont nos +fûts! C'est notre vin! + +Il se mit à fredonner une chanson et alluma un cigare. + +--J'ai été pour vous une triste société aujourd'hui,--fit Vendale,--je +ne m'explique point ce qui m'est arrivé. + +--Vous n'avez pas dormi la nuit dernière,--fit Obenreizer,--et sous un +tel froid, quand on a été privé de sommeil, le cerveau se congestionne +aisément. J'ai souvent été témoin de ce phénomène.... En somme, je crois +que nous aurons fait ce voyage pour rien. + +--Comment, pour rien? + +--Les gens que nous allons chercher sont à Milan. Vous savez que nous +avons deux maisons, l'une de vins, à Neufchâtel, l'autre à Milan, pour +le commerce des soieries. Eh bien, la soie étant, en ce moment, bien +plus demandée que les vins, Defresnier a été mandé en Italie. Rolland, +son associe, est tombé malade, depuis son départ, et les médecins ne lui +permettent de recevoir aucune visite. Vous trouverez à Neufchâtel une +lettre qui vous attend pour vous apprendre tout ceci. Je tiens ces +détails de notre principal voiturier avec qui vous m'avez vu causer. Il +a été surpris de vous voir, et m'a dit qu'il avait mission de vous +avertir, s'il vous rencontrait. Que voulez-vous faire? Retournons-nous +sur nos pas? + +--Point du tout, nous continuons notre route. + +--Nous continuons.... + +--Mais oui, à travers les Alpes jusqu'à Milan. + +Obenreizer cessa de fumer pour regarder Vendale, il regarda les pierres +du chemin à ses pieds. + +--J'ai la responsabilité d'une chose très sérieuse,--dit-il.--Plusieurs +de ces modèles de quittances imprimées ont été soustraits dans la caisse +de Defresnier et Cie., ils peuvent servir à un terrible usage. On me +supplie de ne point perdre de temps pour aider la maison à s'assurer du +voleur; rien ne me ferait revenir en arrière. + +--Vrai?--s'écria Obenreizer, ôtant son cigare de sa bouche pour y +dessiner plus aisément un sourire, et, tendant la main à son +compagnon:--Eh bien! rien ne me fera retourner en arrière, moi non plus. +Allons! guide, dépêchons! + +Ils voyagèrent de nuit. Il était tombé beaucoup de neige; elle était en +partie glacée; ils n'allaient guère plus vite que des piétons. C'étaient +sans cesse de nouvelles stations pour laisser reposer les chevaux +épuisés qui se débattaient dans la neige ou dans la boue. Une heure +après le lever du jour, on faisait halte à la porte d'une auberge de +Neufchâtel, ayant mis vingt-huit heures à parcourir quatre-vingt milles +Anglais environ. + +Dès qu'ils se furent lavés et restaurés quelque peu, nos deux voyageurs +se rendirent ensemble à la maison de Defresnier et Cie. Là, ils +trouvèrent la lettre annoncée par le voiturier, renfermant les modèles +d'écriture qui devaient servir à faire reconnaître le faussaire. La +détermination de Vendale de pousser en avant sans se reposer était déjà +prise. La seule difficulté, maintenant, était de savoir par quel passage +on pourrait traverser les Alpes. + +Il y en a deux, l'un par le Simplon, l'autre par le St. Gothard; et sur +l'un et l'autre, les guides et les conducteurs de mules émettaient des +avis bien différents. Les deux passages se trouvent à une trop grande +distance pour que l'on pût penser à les essayer successivement; il +fallait choisir. Les voyageurs, au reste, savaient bien que la neige qui +tombait, pouvait, en quelques heures, changer toutes les conditions +actuelles du voyage, encore que les guides n'eussent point commis +d'erreur à ce sujet. Au demeurant, le Simplon paraissait être celle des +deux routes qui inspirait le plus de confiance; Vendale se décida donc +pour le Simplon. Obenreizer n'avait pris que peu de part à la querelle, +il n'avait presque point parlé. + +On traversa Genève, Lausanne; on suivit les bords du Léman, puis les +vallées tortueuses entre les pics, et toute la vallée du Rhône. Le bruit +des roues de la voiture, pendant la nuit, ressemblait à celui d'une +grande horloge indiquant les heures. Aucune altération nouvelle du temps +ne vint déranger cette marche pénible; il faisait un froid cruel. La +chaîne des Alpes se reflétait dans un ciel jaunâtre; les cimes étaient +éblouissantes, et la neige, couvrant les hautes montagnes et les +collines au bord des lacs et des torrents, ternissait par contraste la +pureté des eaux. Les villages sortant de cette vapeur blanche, prenaient +une mine sale et décolorée. Cependant la neige ne tombait plus, il n'y +en avait pas sur la route. Les deux jeunes gens, traversant ce froid +brouillard, cheminaient, les habits et les cheveux couverts de glaçons. +Et sans cesse, jour et nuit, la voiture roulait. + +L'un d'eux croyait entendre le bruit des roues qui lui disait, à peu +près comme naguère, à Bâle, le murmure du Rhin: + +--Le temps de le voler vivant est passé, il faut que je le tue! + +Ils arrivèrent enfin à la pauvre petite ville de Brieg, au pied du +Simplon. La nuit était venue, et cependant ils pouvaient encore voir +combien l'oeuvre de l'homme et l'homme lui-même sont petits en présence +de ces grandes horreurs et de ces grandes beautés des montagnes. Là, il +fallut passer la nuit; ils y trouvèrent au moins un bon feu, un dîner, +du vin, et les disputes avec les guides recommencèrent. Aucune créature +humaine n'avait franchi la passe depuis quatre jours: la neige était +trop molle pour porter les voitures, elle n'était pas assez dure pour le +traîneau. En outre, le ciel était gonflé, et cette neige maudite n'étant +point tombée depuis quelque temps, on savait bien qu'il fallait à la fin +qu'elle tombât. Dans ces circonstances, le voyage ne pouvait être +entrepris qu'à dos de mulets ou à pied; mais il fallait alors payer les +guides comme en cas de danger, et cela également s'ils réussissaient à +mener le voyageur au bout du passage, ou, si, chemin faisant ils +jugeaient que le péril était trop grand et qu'il fallait revenir en +arrière. + +Cette fois encore, Obenreizer ne prit aucune part à la discussion. Il +fumait silencieusement au coin du feu, jusqu'à ce qu'enfin Vendale eût +congédié les disputeurs et lui demandât son avis. + +--Bah!--répondit-il,--je suis fatigué de ces pauvres diables et de leurs +services. Toujours les mêmes histoires. Ils ne font point leur commerce +aujourd'hui différemment qu'ils ne le faisaient quand j'étais petit +garçon. Quel besoin avons-nous d'eux, je vous le demande?... Que chacun +de nous prenne un sac et un bâton de montagne, et au diable les guides! +Nous les guiderions vraiment bien plutôt qu'ils ne nous guideraient. +Nous laisserons ici notre portemanteau, et nous passerons là-haut tout +seuls. N'avons-nous pas déjà voyagé dans les montagnes ensemble? J'y +suis né et je connais cette passe.... Une passe!... cela fait pitié; +c'est une grande route qu'on devrait dire!... Ah! je la connais bien. +Laissons ces pauvres gens essayer leurs finesses commerciales sur +d'autres que nous. Vous voyez bien qu'ils nous suscitent des retards +pour gagner leur argent. Ils n'ont pas d'autre intention. + +Vendale fut charmé de pouvoir couper court à cette discussion fatigante. +Actif, aventureux, brûlant d'avancer et, par conséquent, très accessible +aux suggestions d'Obenreizer, il prêta les deux mains à ce beau projet. + +Deux heures après, ils avaient acheté tout ce qui leur était nécessaire +pour l'expédition du lendemain, ils avaient fait leurs sacs, et ils +dormaient. + +Dès le point du jour, ils trouvèrent la moitié de la ville réunie dans +les petites rues étroites de Brieg pour les voir passer. De toutes +parts, des groupes se formaient autour d'eux, les guides chuchotaient et +levaient les yeux au ciel. Personne ne leur souhaita un bon voyage. + +Au moment où ils commencèrent leur ascension, un rayon de soleil brilla +dans le ciel dont rien ne troublait la limpidité glacée, et changea le +clocher de zinc de l'église en un clocher d'argent. + +--C'est d'un bon présage,--dit Vendale (bien que le soleil disparût à +l'instant même où il parlait),--Peut-être que notre exemple encouragera +d'autres voyageurs à tenter le passage. + +--Vraiment, non!--dit Obenreizer,--nul ne nous suivra. + +Il regarda le ciel au-dessus de sa tête, la vallée à ses pieds. + +--Nous serons bien seuls,--dit-il,--seuls... plus loin... là-bas!... + + + + +Sur la montagne. + + +La route était assez belle pour de vigoureux marcheurs; et à mesure que +Vendale et Obenreizer montaient, ils trouvaient l'air plus léger et la +respiration leur devenait plus facile. Mais le ciel présentait de toutes +parts un aspect morne et effrayant: la nature semblait avoir suspendu +son activité; les oreilles et les yeux des voyageurs étaient également +troublés par la menace et l'attente d'un changement prochain dans l'état +de l'atmosphère et de la montagne; les indices avant-coureurs de la +tempête se rapprochaient, et un lourd silence s'étendait sur toutes +choses, à mesure que les nuages amoncelés, ou que le nuage,--car le ciel +entier ne faisait plus qu'un nuage,--devenait plus sombre. + +Bien que le jour en fût obscurci, la perspective n'était pas absolument +effacée. Dans la vallée du Rhône, que nos voyageurs laissaient derrière +eux, le fleuve courait à travers mille détours; cette belle eau limpide +leur montrait alors une teinte plombée d'une tristesse navrante. Au +loin, bien haut au-dessus de la route, ils apercevaient les glaciers et +les avalanches suspendues au-dessus des passages qu'ils allaient +franchir. Sur la route s'ouvraient des précipices sans fond et +mugissaient des torrents; de tous côtés s'élevaient les pics +gigantesques, et ce paysage immense que n'égayaient point les jeux de la +lumière, où pas un rayon de soleil ne glissait, se déroulait +distinctement devant les yeux des deux jeunes gens dans toute sa sublime +horreur. + +Le courage de deux hommes, seuls et sans défense, pourrait certainement +faiblir un peu, s'ils avaient à se frayer une route pendant plusieurs +milles et plusieurs heures au milieu d'une légion d'ennemis, silencieux +et immobiles...; des hommes comme eux les regardaient d'un oeil fixe, le +front menaçant, la peur ne doit-elle pas les gagner d'une atteinte bien +plus vive, si cette légion se compose des géants de la nature, si ce +front sinistre est celui des pics et des montagnes, dont les menaces +vont bientôt se changer en une redoutable fureur? + +Ils montaient. La route était plus âpre et plus escarpée; mais la gaieté +de Vendale devenait plus franche, à mesure qu'il voyait le chemin se +dérouler derrière lui; il regardait cet espace conquis et +s'applaudissait de la résolution qu'il avait prise. Obenreizer +continuait à parler fort peu; il songeait au but poursuivi! Tous deux +agiles, patients, déterminés, avaient bien les qualités nécessaires à +une expédition si aventureuse. Si Obenreizer, le montagnard, voyait dans +le temps quelque présage de mort, il se gardait bien d'en faire part à +son compagnon. + +--Aurons-nous traversé la passe ce soir?...--demanda Vendale. + +--Non,--répliqua Obenreizer,--vous voyez combien la neige est plus +épaisse ici qu'elle ne l'était plus bas. Plus nous monterons, plus nous +la trouverons compacte et profonde.... Et puis les jours sont encore si +courts! Si nous pouvons arriver à la hauteur du cinquième Refuge et +coucher cette nuit à l'Hospice, c'est que nous aurons bien marché. + +--Est-ce qu'il n'y a point de danger que la tempête s'élève dans la +nuit?--demanda Vendale, un peu ému. + +--Nous sommes environnés de beaucoup de dangers,--dit Obenreizer avec un +air de prudente réserve,--n'avez-vous pas entendu parler du Pont de +Ganther? + +--Je l'ai traversé une fois. + +--En été? + +--Oui, dans la saison des voyages. + +--Ah! dans la présente saison, c'est bien différent--dit Obenreizer avec +un ricanement étrange.--Nous ne sommes pas dans un moment de l'année où +vous autres gentlemen, qui voyagez pour votre agrément, vous puissiez en +trouver autant que d'habitude. Vous ne connaissez pas grand'chose à ce +que vous voyez. + +--Vous êtes mon guide,--répliqua Vendale avec bonne humeur,--je me fie à +vous. + +--Oui, je suis votre guide,--dit Obenreizer, d'un air sombre,--et je +veux vous guider au but de votre voyage. Tenez, voici le pont devant +nous. + +Ils avaient, tout en causant, fait le tour d'une ravine immense et +désolée. La neige roulait en flots épais sous leurs pieds, la neige +était suspendue au-dessus de leurs têtes. Obenreizer s'arrêta pour +montrer le pont à Vendale, qu'il observait en même temps avec une +terrible expression de haine. + +--Si je vous avais fait passer en avant,--lui dit-il,--si j'avais +négligé de vous avertir, et si vous aviez poussé seulement une +exclamation de surprise, un seul cri, vous auriez ébranlé les masses de +neige qui auraient pu vous blesser en tombant, qui vous auraient +enseveli peut-être.... + +--Cela est vrai?--dit Vendale. + +--Oh!... très vrai... mais je suis votre guide et je dois veiller sur +vous. Passons en silence. Une imprudence nous coûterait la vie. En +avant! + +Il y avait là une prodigieuse agglomération de neige; d'énormes fantômes +blancs se balançaient au-dessus du pont, les rochers formaient des +saillies effrayantes, et nos voyageurs se frayaient le passage comme à +travers les lourdes nuées d'un ciel d'orage. Obenreizer se servait de +son bâton avec une adresse extrême, sondant le terrain à mesure qu'il +avançait, regardant sans cesse en l'air, et le dos tendu comme s'il se +garait de la seule idée d'une avalanche. Il marchait avec une grande +lenteur, Vendale le suivait de près, et ils avaient déjà parcouru la +moitié de ce chemin périlleux, quand ils éprouvèrent une secousse +violente aussitôt suivie d'un coup de tonnerre. + +Obenreizer se retourna, mit la main sur la bouche de Vendale, et lui +montra le sentier qu'ils venaient de traverser. Il n'y en avait plus de +trace. L'avalanche avait tout recouvert et roulait vers le torrent, au +fond de l'abîme. + +Leur apparition à l'Auberge isolée, située non loin de ce lieu +redoutable, arracha des exclamations de surprise aux gens de la maison. + +--Bon!--s'écria Obenreizer,--nous ne sommes ici que pour nous reposer. + +Il secouait en même temps devant le feu ses habits. + +--Monsieur que voici a des raisons puissantes pour traverser la passe au +plus vite. Dites-le-leur donc, Vendale, dites-le-leur vous-même. + +--En effet, j'ai un motif des plus pressants,--fit Vendale.--Il faut que +je traverse la passe. + +--Vous entendez, vous tous. Mon ami a un motif des plus pressants, et +nous n'avons besoin ni d'avis ni de secours. Je suis aussi bon guide +qu'aucun de vous, messieurs mes compatriotes. Cela dit, donnez-nous à +boire et à manger. + +Ce fut de la même façon et dans les mêmes termes que, le soir, après +qu'ayant lutté avec les difficultés croissantes du chemin, ils furent +arrivés à leur destination pour la nuit, Obenreizer s'adressa aux gens +de l'Hospice, qui se pressaient autour d'eux devant le foyer, tandis +qu'ils ôtaient leurs chaussures humides. + +--Il est très bien de se parler les uns aux autres franchement comme des +amis,--dit-il.--Monsieur a un motif très pressant de traverser le +passage. + +--Le plus pressant motif,--répéta Vendale en souriant. + +--Et il faut qu'il le traverse!--reprit Obenreizer--Nous n'avons besoin +ni d'avis ni de secours. Je suis un enfant des montagnes, et un bon +guide: ne vous tourmentez pas plus longtemps à ce sujet. Donnez-nous à +souper, du vin, et des lits. + +Pendant le froid terrible de cette nuit qui commençait, la même +tranquillité sinistre régna dans le désert des montagnes et au ciel. Au +point du jour, pas une lueur de soleil pour rougir ou dorer la neige. +Partout la même blancheur infinie et mortelle, le même silence sans +borne, la même redoutable tristesse. + +--Voyageurs!--cria, au travers de la porte, une voix sympathique. + +Dès qu'ils furent sur pied, le sac au dos, le bâton en main, celui qui +les avait éveillés leur adressa encore la parole. + +--Voyageurs, souvenez-vous! Il y a cinq abris sur la route dangereuse +qui va s'ouvrir devant vous, cinq refuges et une croix de bois noir +indiquant le chemin de l'hospice voisin. Ne vous écartez pas, et si la +tourmente vient, abritez-vous. + +--Voilà l'industrie de ces pauvres diables qui fait encore des +siennes,--dit Obenreizer à son ami, répondant d'un geste dédaigneux au +charitable donneur d'avis--Comme ils se cramponnent à leur métier!... +Vous autres, Anglais, vous soutenez que nous autres Suisses, nous sommes +une nation mercantile. En vérité, vous avez bien l'air d'avoir raison. + +Ils avaient partagé entre les deux sacs les provisions qu'ils avaient pu +se procurer. Obenreizer portait le vin, Vendale le pain, la viande, le +fromage, et le flacon d'eau-de-vie. + +Ils s'évertuaient depuis quelque temps à grimper à travers les roches et +leur blanc linceul, où ils enfonçaient jusqu'aux genoux; ils +conservaient cette marche pénible au milieu de la plus effrayante partie +de ce lugubre désert, lorsque la neige commença de tomber. Tout d'abord +ce ne fut que de légers flocons qui tombaient doucement et sans relâche; +puis elle s'épaissit et les tourbillons commencèrent. + +Le vent s'éleva glacial, avec des mugissements prolongés. La route se +poursuivait à travers de sombres galeries de rochers. Devant les +voyageurs s'ouvrait une grotte profonde soutenue par des arcs immenses. +Ils y arrivèrent avec peine, la tempête, au même instant, éclata dans sa +furie. + +Le bruit du vent, celui du torrent, le tonnerre des avalanches et des +blocs brisés par l'orage, les voix formidables qui s'élevaient dans +toutes les gorges de cette chaîne tout entière ébranlée, l'obscurité +plus profonde que celle de la nuit, le sifflement de la neige qui +battait l'ouverture et les parois de la grotte, et qui aveuglait les +deux jeunes gens, ce déchaînement de la nature succédant au calme +effrayant de la veille, tout cela était bien fait pour glacer le sang de +Vendale. Obenreizer, qui marchait de long en large dans la grotte, lui +fit signe de l'aider à déboucler son sac. Ils pouvaient encore se voir +l'un l'autre, mais ils n'auraient pu s'entendre. Vendale obéit au désir +de son ami. + +Obenreizer prit la bouteille de vin et remplit le verre. Il fit encore +signe à Vendale de boire pour se réchauffer. Il fit semblant de boire +après lui. Tous deux, ils marchèrent ensuite côte à côte, sachant bien +qu'avec ce froid redoutable rester en repos était un danger, et que +s'endormir, ce serait la mort. + +La neige s'abattait avec une force croissante dans la galerie par +l'extrémité supérieure de laquelle ils devaient regagner la route, si +jamais ils sortaient de leur refuge. Bientôt, elle encombra la voûte. +Une heure encore, et elle allait monter assez haut pour intercepter la +lumière extérieure. Heureusement, elle se glaçait à mesure qu'elle +tombait; il restait l'espérance de pouvoir marcher à sa surface et +grimper par-dessus cette muraille menaçante. D'ailleurs, la violence de +l'orage commençait à céder dans la montagne et faisait place à une +incessante ondée de neige. Le vent mugissait encore, mais seulement par +intervalle, et, lorsqu'il cessait, les flocons s'épaississaient à vue +d'oeil. + +Il y avait environ deux heures que nos voyageurs étaient captifs dans +cette terrible prison. Obenreizer, tantôt grimpant, tantôt rampant, la +tête baissée, le corps touchant la voûte, commença de travailler avec +des efforts désespérés à se frayer un chemin au dehors. Vendale le +suivait comme toujours. Chose étrange! il imitait son compagnon, sans +bien savoir ce qu'il faisait. Sa raison semblait le quitter encore une +fois. + +La même léthargie qu'à Bâle s'emparait de lui peu à peu et maîtrisait +ses sens. + +Combien de temps avait-il suivi Obenreizer hors de la galerie? Combien +d'obstacles avait-il franchis derrière ses pas?... Il s'éveilla tout à +coup, avec la conscience qu'Obenreizer s'était étroitement attaché à lui +et qu'une lutte désespérée s'engageait entre eux dans la neige. +Obenreizer tirait de sa ceinture ce poignard qui ne le quittait jamais, +il frappa. La lutte s'engagea de nouveau plus désespérée, plus ardente. +Vendale frappa encore une fois, repoussa son adversaire et se retrouva +bientôt face à face avec lui... puis terrassé, gisant sur la neige. + +--J'ai promis de vous conduire au but de votre voyage,--dit +Obenreizer,--j'ai tenu ma promesse. C'est ici que va finir le voyage de +votre vie. Rien ne peut la prolonger. Prenez garde, vous allez glisser +si vous essayez de vous lever. + +--Vous êtes un misérable!... Que vous ai-je fait? + +--Vous êtes un être stupide. J'ai versé un narcotique dans ce que vous +venez de boire.... Stupide, vous l'êtes deux fois. Je vous avais déjà +versé de ce narcotique pendant le voyage pour en faire l'essai. Trois +fois stupide, car je suis le voleur, le faussaire que vous cherchez, et +dans quelques instants, je m'emparerai sur votre cadavre de ces preuves +avec lesquelles vous aviez promis de me perdre. + +Vendale essaya de secouer sa torpeur, mais le funeste effet n'en était +que trop sûr. Tandis que son meurtrier lui parlait, il se demandait s'il +était vrai qu'il fût blessé, si c'était à lui qu'était ce sang coulant +sur la neige. + +--Que vous ai-je fait?--murmura-t-il.--Pourquoi êtes-vous devenu ce vil +assassin? + +--Ce que vous m'avez fait?... Vous m'auriez perdu si je ne vous avais +empêché d'arriver au terme de votre voyage. Votre activité maudite est +venue me ravir le temps sur lequel j'avais compté pour pouvoir restituer +l'argent volé. Ce que vous m'avez fait?... Vous êtes venu vous placer +sur ma route, non une fois, non en passant, mais toujours, mais sans +trêve. N'ai-je point essayé de me débarrasser de vous autrefois?... Ah! +ah! se débarrasser de vous, ce n'est pas aisé. C'est pourquoi vous allez +mourir ici. + +Vendale essaya de rappeler ses pensées qui le fuyaient; il voulut +parler, mais en vain. Instinctivement il cherchait le bâton ferré qui +s'était échappé de ses mains, il ne put le saisir. Alors, il essaya de +se relever sans ce secours.... En vain, en vain! Il trébucha et tomba +lourdement au bord d'un abîme.... + +Défaillant, engourdi, un voile devant les yeux n'entendant plus rien, il +fit pourtant un si terrible effort qu'il se souleva sur ses mains. Il +vit son ennemi, là, debout, au-dessus de lui, calme, sinistre, +implacable. + +--Vous m'appelez assassin,--dit Obenreizer,--ce nom ne me touche guère. +Au moins, vous ne pouvez dire que je n'ai pas joué ma vie contre la +vôtre, car je suis environné de périls et peut-être ne réussirai-je pas +à me frayer un chemin à travers les précipices. La tourmente va de +nouveau éclater tout à l'heure, voyez! la neige tourbillonne! Il me faut +ce reçu, il me faut ces papiers tout de suite. Chaque moment qui +s'écoule emporte ma vie. + +--Arrêtez!--s'écria Vendale, d'une voix menaçante, et essayant encore +une fois de se lever. + +Le dernier éclair du feu qui s'échappait de son être se ranimait, il +réussit à saisir les mains de son ennemi. + +--Arrêtez!--cria-t-il.--Loin de moi, assassin!... Que Dieu vienne en +aide à Marguerite!... Jamais heureusement elle ne saura comment je suis +mort.... Loin de moi!... Meurtrier! je veux encore une fois te regarder +au visage.... Ce visage infâme me fait ressouvenir d'une chose que je +devais t'apprendre.... + +Obenreizer, épouvanté de le voir déployer tout à coup cette énergie +suprême, et songeant qu'il pouvait encore retrouver en ce moment assez +de force pour le vaincre, lui obéit et demeura immobile. Vendale le +regardait d'un oeil éteint. + +--Non, ce ne sera pas,--dit-il.--Non, même en mourant, je ne trahirai +point la confiance du mort... Écoute!... des parents supposés.... Est-ce +que cela ne te rappelle rien?... L'Hospice des Enfants Trouvés.... La +fortune qui est à toi et dont tu n'as pas hérité.... Souviens-toi.... +Souviens-toi.... + +Sa tête s'affaissa sur sa poitrine, il retomba sur le bord du gouffre. + +Le voleur s'élança; ses mains actives et enfiévrées coururent à la +poitrine de sa victime. Vendale fit un effort convulsif pour jeter un +dernier cri: + +--Non! + +Et, se laissant glisser lui-même, il roula dans l'abîme, roula, roula, +disparut comme un fantôme dans un rêve de mort. + +L'orage mugit de nouveau, puis s'apaisa. + +Les voix infernales de la montagne s'éteignirent, la lune brilla, la +neige tombait mollement, en silence. + +Deux hommes, escortés de deux chiens énormes, sortirent de l'Hospice. +Ils regardaient attentivement autour d'eux, puis levaient les mains au +ciel; les chiens se jouaient dans la neige. + +--Allons,--dit le premier de ces deux hommes,--nous pouvons avancer +maintenant. Peut-être trouverons-nous les voyageurs dans l'un des +Refuges. + +Chacun d'eux attacha un panier sur son dos, prit dans sa main un bâton +ferré, s'enroula autour du bras une corde terminée par un noeud coulant +afin de pouvoir s'attacher ensemble, et l'on se mit en marche. + +Tout à coup les chiens cessèrent leurs gambades, mirent le nez en l'air, +s'agitèrent un moment, et se mirent à aboyer de toute leur voix. + +Leurs maîtres s'arrêtèrent aussi; les chiens tournaient autour d'eux. +Hommes et bêtes se regardèrent avec une égale intelligence. + +--Au secours, alors! Au secours! À la délivrance!... + +Mais les deux chiens, au même instant, leur échappèrent, et bondirent +avec d'autres aboiements plus profonds et plus joyeux.... +N'annonçaient-ils point quelque nouveau venu?... + +Les deux hommes demeurèrent frappés de stupeur, et sondant au loin la +neige du regard à la clarté de la lune: + +--Quoi!...--firent-ils,--deux créatures insensées de plus! Par ce temps +qui porte la mort avec lui... deux étrangers... il y a une femme! + +Les chiens tenaient chacun les plis d'une robe dans leur gueule et ils +traînaient ainsi la voyageuse, qui leur caressait doucement la tête à +tous deux. Elle montait à travers la neige du pas et de l'air d'une +personne accoutumée aux montagnes; mais il n'en était pas de même du +gros homme qui l'accompagnait. Il était moulu et marchait en gémissant. + +--Chers guides,--dit la jeune femme,--chers amis des voyageurs, je suis +de votre pays. Nous cherchons deux jeunes hommes qui ont, ce matin, +traversé la passe et qui auraient dû arriver le soir à l'Hospice. + +--Ils y sont venus, Mademoiselle. + +--Que le ciel soit loué!--s'écria-t-elle.--Oh! que le ciel soit béni! + +--Malheureusement ils sont repartis aussitôt. Et justement nous nous +mettions à leur recherche; mais nous avons été forcés d'attendre que la +tourmente soit apaisée. + +--Chers guides!--dit la jeune fille,--je vous accompagnerai. Pour +l'amour de Dieu, laissez-moi vous suivre. L'un de ces deux hommes est +mon mari, je l'aime tendrement!... oh! oui tendrement.... Vous le voyez! +je ne suis point abattue, je ne suis pas lasse. Oh! je suis née paysanne +et je vous montrerai que je sais m'attacher à vos cordes. Je vous fais +le serment d'avoir du courage. Laissez-moi vous suivre. Si quelque +malheur est arrivé à celui que je cherche, mon amour le découvrira. +C'est à genoux que je vous en prie, chers amis des voyageurs. Pour +l'amour que vos chères mères portaient à ceux dont vous êtes les fils, +je vous supplie. + +Ces bons et simples compagnons se sentirent émus. + +--Après tout,--se dirent-ils à voix basse,--elle ne ment point, elle +connaît les chemins de la montagne, puisqu'elle est si miraculeusement +arrivée jusqu'ici.... Mais,--ajoutèrent-ils, en lui montrant son +compagnon,--quant à ce monsieur-là, Mademoiselle.... + +--Cher Joey,--dit Marguerite en Anglais,--vous resterez dans cette +maison, et vous nous attendrez. + +--Si je savais lequel de vous deux a ouvert cet avis--dit Joey en +regardant les deux guides de travers,--je vous battrais bien pour six +pence et je vous donnerais encore une demi-couronne pour payer le +médecin. Non, Mademoiselle, je m'attacherai à vos pas, aussi longtemps +que j'aurai la force de vous suivre, et je mourrai pour vous si je ne +peux pas faire mieux.... + +Le prochain déclin de la lune commandait impérieusement qu'on ne perdit +point de temps. Les chiens donnaient des signes d'inquiétude. Les deux +guides prirent vivement un parti. Ils échangèrent pour une plus longue +la corde qui les attachait ensemble et l'on forma ainsi une longue +chaîne. Ils marchaient devant, puis venaient Marguerite et Joey Laddle à +l'arrière-garde. On se mit en route pour les Refuges. + +La distance à parcourir était courte. Entre les cinq Refuges et +l'Hospice, on ne comptait guère qu'une demi-lieue. Mais les sentiers +étaient couverts de neige comme d'un gigantesque linceul. La troupe, +cependant, ne fit point fausse route, et l'on arriva promptement à la +galerie où Vendale et Obenreizer s'étaient abrités durant l'orage. Leurs +traces avaient disparu, emportées par le tourbillon et la tempête; mais +les chiens, courant en tous sens, semblaient confiants dans leur +admirable instinct. On s'arrêta sous la voûte que la tourmente avait +frappée avec le plus de fureur, et où l'amas de neige paraissait le plus +profond. Là, les chiens s'agitèrent et se mirent à tournoyer pour +indiquer que l'on allait manquer le but. + +Les guides, sachant que le grand abîme se trouvait à droite, inclinèrent +vers la gauche; on perdit le chemin. Celui qui marchait en tête fit +halte, cherchant à consulter de loin le poteau indicateur. Tout à coup +l'un des chiens se mit à gratter la neige. Le guide s'avança; la pensée +lui vint qu'un malheureux voyageur pouvait bien être enseveli dans ce +champ de neige.... Mais il vit cette neige souillée... et jeta un cri en +découvrant une tache rouge. + +L'autre chien regardait attentivement au bord du gouffre, raidissant ses +pattes, tremblant de tous ses membres. Le premier revint sur la trace +sanglante, et tous deux se mirent à courir en hurlant; puis d'un commun +accord, ils s'arrêtèrent tous les deux sur la margelle du précipice en +poussant des gémissements prolongés. + +--Quelqu'un est couché au fond de ce gouffre,--dit Marguerite. + +--Je le crois,--dit le premier guide,--tenez-vous en arrière, vous +autres, et laissez-moi regarder. + +L'autre guide alluma deux torches qu'il portait dans son panier. Le +premier en prit une, Marguerite l'autre; ils regardaient de tous leurs +yeux, abritant la torche dans leurs mains, ils la dirigeaient de tous +côtés, l'élevant en l'air, puis l'abaissant brusquement. La lune, +malheureusement, projetait autour d'eux une clarté qui contrariait celle +des torches.... + +Un long cri perçant, jeté par Marguerite, interrompit le silence. + +--Mon Dieu!... Voyez-vous là-bas, où se dresse cette muraille de +glace... là au bord du torrent. Voyez-vous?... il y a une forme humaine. + +--Oui, Mademoiselle, oui.... + +--Là, sur cette glace... là au-dessous des chiens. + +Le conducteur, avec une vive expression d'effroi, se rejeta en arrière; +tous se turent.... Marguerite, sans dire un mot, s'était détachée de la +corde. + +--Voyons les paniers,--s'écria-t-elle.--N'avez-vous que ces deux cordes +seulement? + +--Pas d'autres,--répondit le guide;--mais à l'Hospice.... + +--S'il est encore vivant?... Oh! je vous ai dit que c'était mon +fiancé!... Il serait mort avant votre retour.... Chers guides, amis bénis +des voyageurs, regardez-moi! Voyez mes mains; si elles tremblent, +retenez-moi par la force... si elles sont fermes, aidez-moi à sauver +celui qui est là. + +Elle noua l'une des cordes autour de sa taille et de ses bras, et s'en +fit une sorte de ceinture assujettie par des noeuds. Elle souda le bout +de cette première corde à la seconde, plaça les noeuds sous son pied et +tira; puis elle présenta son ouvrage aux guides, pour qu'ils pussent +tirer à leur tour. + +--Elle est inspirée?--se disaient-ils l'un à l'autre. + +--Par le Dieu tout-puissant, ayez pitié du +blessé!--s'écria-t-elle,--vous savez que je suis bien plus légère que +vous. Donnez-moi l'eau-de-vie et le vin, et faites-moi descendre vers +lui. Quand je serai descendue, vous irez chercher du secours et une +corde plus forte. Lorsque vous me la jetterez d'en haut... voyez celle +que j'ai attachée autour de moi... vous êtes sûrs que je pourrai la lier +solidement à son corps. Vivant ou mort, je le ramènerai ou je mourrai +avec lui. Je l'aime.... Que puis-je vous dire après cela? + +Les deux hommes se retournèrent vers le compagnon de cette fille +étrange. Joey s'était évanoui dans la neige. + +--Descendez-moi vers lui,--s'écria Marguerite, en prenant deux petits +bidons, qu'elle avait apportés et en les assujettissant autour +d'elle,--ou j'irai seule, dussé-je me briser en pièces sur les roches. +Je suis une paysanne, je ne connais ni le vertige ni la crainte, et le +péril n'est rien à mes yeux, car je l'aime.... Descendez-moi, par pitié! + +--Mademoiselle, il doit être mort ou si près de l'être.... + +--Expirant ou mort, je veux le voir. La tête de mon époux vivante ou +inanimée reposera sur mon sein. Descendez moi, ou je descendrai seule. + +Ils obéirent enfin. Avec toutes les précautions que leur suggérèrent +leur adresse et leur compassion, ils firent glisser la jeune fille du +bord du gouffre.... Elle dirigeait la descente elle-même le long de la +muraille de glace. Ils lâchèrent la corde plus bas, encore plus bas, +jusqu'à ce que ce cri arrivât à leurs oreilles. + +--Assez!... + +--Est-ce réellement lui?... Est-il mort?...--crièrent-ils à leur tour, +penchés sur l'abîme. + +--C'est lui. Il ne m'entend point, il est insensible; mais son coeur bat +encore; son coeur bat contre le mien! + +--Où est-il tombé? + +--Sur une pointe de glace.... Hâtez-vous!... Ah! si je meurs ici, je +serai satisfaite. + +L'un des deux hommes s'élança suivi des chiens; l'autre planta les +torches dans la neige, et s'efforça de ranimer le pauvre Joey. Quelques +frictions de neige et un peu d'eau-de-vie le firent revenir à lui; mais +il avait le délire et ne savait plus où il était. + +Le guide, alors, revint au bord du gouffre. + +--Courage!--criait-il.--On vient.... Comment êtes-vous?... Comment +est-il? + +--Son coeur bat toujours contre le mien.... Je le réchauffe dans mes +bras... je n'ai pas peur.... + +La lune descendit derrière les hautes cimes, et le désert et l'abîme ne +furent plus que ténèbres, et le guide jeta encore son cri d'espérance au +fond du gouffre. + +--Comment êtes-vous?... comment est-il?... On vient.... + +Et le même cri passionné monta des profondeurs du glacier où Marguerite +était ensevelie avec son époux. + +--Son coeur bat toujours contre le mien. + +Enfin les aboiements des chiens, une lueur lointaine répandue sur la +neige annoncèrent que les secours arrivaient. Vingt hommes, des +lanternes, des torches, une litière, des cordes, des draps, du bois pour +faire un grand feu, tout cela venait à la fois. Les chiens couraient aux +hommes, s'élançaient vers le gouffre, puis revenaient priant, dans leur +langage muet, qu'on fît diligence. Le cri sauveur descendit encore. + +--Dieu merci tout est prêt!... Comment vous trouvez-vous?... Est-il +mort?... + +Le cri désespéré répondit. + +--Nous enfonçons dans la glace et nous avons un froid mortel. Son coeur +ne bat plus contre le mien. Ne laissez descendre personne, car le poids +de nos deux corps est assez lourd. Faites seulement glisser la corde. + +On alluma le feu. La clarté des torches illumina le bord de l'abîme, on +y fixa les lanternes, et la corde descendit. + +D'en haut on la voyait, la vaillante jeune fille, attacher la corde, de +ses doigts engourdis, au corps de son fiancé. + +Le cri monta au milieu d'un silence mortel. + +--Tirez doucement. + +Elle, on la voyait toujours au fond du gouffre tandis que, lui, il +flottait déjà dans l'air. + +Aucun vivat ne se fit entendre lorsqu'on le déposa dans la litière. +Quelques-uns des hommes prirent soin de lui tandis que l'on faisait +redescendre la corde. + +Le cri monta une dernière fois au milieu du même silence de mort. + +--Tirez. + +Mais lorsqu'ils la saisirent, _elle_, au bord du précipice, alors ils +firent retentir l'air de leurs cris de joie; ils pleuraient, ils +remerciaient le ciel, ils baisaient ses pieds et sa robe; les chiens la +caressaient, léchaient ses doigts glacés. + +Elle s'échappa, courut vers la litière, et, se jetant sur le corps de +son fiancé, posa ses deux belles mains sur ce cher coeur qui ne battait +plus. + + + + +QUATRIÈME ACTE. + + + + +L'horloge de sûreté. + + +L'action se passe maintenant à Neufchâtel. C'est l'agréable mois +d'Avril; l'agréable lieu où nous transportons nos lecteurs est l'étude +d'un notaire; l'agréable personne que nous y trouvons, c'est le notaire +lui-même, beau vieillard au teint vermeil, le premier notaire de +Neufchâtel, universellement connu dans le canton, Maître Voigt. Par sa +profession et ses qualités personnelles, Maître Voigt est un citoyen +populaire. Les nombreux services qu'il a rendus, et ses originalités +aussi nombreuses que ses services, ont fait de lui l'un des personnages +les plus fameux de cette jolie ville de Suisse. Sa longue redingote +brune et son bonnet noir ont pris rang parmi les institutions du pays; +sa tabatière n'est pas moins renommée, et bien des gens pensent que dans +l'Europe entière il n'y en a pas de plus grande. + +Une autre personne est là, dans l'élude, une personne moins agréable que +Maître Voigt. C'est Obenreizer. + +Cette étude, quelque peu champêtre, ne rappelait en rien le solennel +logis du notaire Anglais. Elle était située dans le fond d'une cour, +riante et proprette, et s'ouvrait sur un joli parterre tout rempli de +fleurs. Des chèvres broutaient non loin de la porte; la vache paissait +si près de la maison que l'excellente bête, en avançant seulement d'une +dizaine de pieds, aurait pu venir faire compagnie au clerc. Le cabinet +de Maître Voigt était petit, clair, et tout verni; les murs étaient +recouverts de panneaux de bois; il ressemblait à ces chambres rustiques +qu'on voit dans les boites de jouets d'enfants; la fenêtre, suivant la +saison, était ornée de roses, d'hélianthes, de roses trémières. Les +abeilles de Maître Voigt bourdonnaient à travers l'étude pendant tout +l'été, entrant par une fenêtre et sortant par l'autre, comme si elles +eussent été tentées de faire leur miel avec le doux caractère de Maître +Voigt. De temps en temps, une grande boîte à musique, placée sur la +cheminée, partait en cadence sur l'ouverture de _Fra Diavolo_, ou bien +chantait des morceaux de _Guillaume Tell_ avec gazouillements joyeux. +Survenait-il quelque client, il fallait bien arrêter le ressort; mais +l'harmonieux instrument se remettait à chanter de plus belle, dès que le +client était parti. + +--Courage, courage, mon brave garçon,--dit Maître Voigt, en caressant +les genoux d'Obenreizer d'un air paternel:--vous allez commencer une +nouvelle vie, auprès de moi dans mon étude, et cela demain matin. + +Obenreizer, en habit de deuil, l'air humble et soumis, mit sur son coeur +une de ses mains qui tenait un mouchoir. + +--Ma reconnaissance est là, Monsieur,--dit-il,--mais je ne trouve point +de mots pour vous l'exprimer. + +--Ta, ta, ta, ne me parlez pas de reconnaissance,--dit Maître Voigt.--Je +déteste de voir un homme persécuté. Je vous ai vu souffrir: je vous ai +naturellement tendu la main. Oh! je ne suis pas encore assez vieux pour +ne pas me rappeler mes jeunes années. Savez-vous bien que c'est votre +père qui m'a amené mon premier client. Il s'agissait de la moitié d'un +acre de terre qui ne donnait jamais de raisin. Ne dois-je rien à son +fils? J'ai envers lui une dette d'amitié, je m'en acquitte envers +vous.... Voilà qui est assez bien dit, je pense,--ajouta Maître Voigt, +enchanté de lui-même.--Permettez-moi de récompenser mes propres mérites +par une prise de tabac. + +Obenreizer laissa tomber son regard sur le plancher comme s'il ne se +sentait pas même digne de contempler cet honnête vieillard savourant sa +prise. + +--Accordez-moi une dernière grâce, Monsieur,--dit-il.--N'agissez pas +envers moi par impulsion généreuse. Jusqu'ici, vous n'avez connu que +vaguement la situation où je me trouve. Eh bien! Écoutez les raisons qui +s'élèvent pour et contre moi, avant de me prendre avec vous dans votre +étude. Je veux que mon droit à votre bienveillance soit reconnu par +votre bon jugement en même temps que par votre excellent coeur. Ah! je +peux lever la tête devant mes ennemis, je peux me refaire une réputation +sur les ruines de celle que j'avais autrefois et qu'on m'a ravie!... + +--Comme il vous plaira,--dit Maître Voigt.--Vous parlez bien, mon fils. +Vous ferez quelque jour un bon avocat. + +--Les détails de ma triste affaire ne sont pas bien +nombreux,--poursuivit Obenreizer,--mes chagrins ont commencé après la +mort par accident de mon dernier compagnon de voyage, mon pauvre et cher +ami Monsieur Vendale. + +--Monsieur Vendale,--répéta le notaire.--C'est bien cela. J'ai souvent +entendu ce nom depuis deux mois. C'est cet infortuné Anglais qui a été +tué dans le Simplon, alors que vous-même vous avez été blessé, ainsi que +le témoignent les deux cicatrices que vous portez au col et à la joue. + +--Blessé par mon propre couteau,--dit Obenreizer, en touchant ces +marques sinistres, témoins parlants de l'horrible lutte. + +--Par votre propre couteau, en essayant de sauver votre ami,--affirma le +notaire.--Bien, très bien.... C'est singulier. J'ai trouvé plaisant de +penser que j'ai eu autrefois un client de ce nom de Vendale. + +--Le monde est si petit!--fit Obenreizer. + +Toutefois, il prit note intérieurement que Maître Voigt avait eu jadis +un client de ce nom. + +--Je vous disais donc,--reprit-il,--qu'après la mort de mon cher +compagnon de voyage, mes chagrins avaient commencé. Je me rendis à +Milan. Je suis reçu avec froideur par Defresnier et Compagnie. Peu de +temps après ils me chassent. Pourquoi? On ne m'en donne aucune raison. +Je demande à ces Messieurs s'ils prétendent attaquer mon honneur? Point +de réponse. Où sont leurs preuves contre moi? Point de réponse encore. +Ce que j'en dois penser? Cette fois on me répond! «M. Obenreizer est +libre de penser ce que bon lui semble et ce qu'il pensera n'importe +guères à Defresnier et Compagnie.» Et voilà tout. + +--Voilà tout,--dit le notaire. + +Et il prit une forte prise de tabac. + +--Cela suffit-il, Monsieur? + +--Non, vraiment,--fit Maître Voigt.--La maison Defresnier et Compagnie +est de cette ville, très estimée, très respectée. Mais la maison +Defresnier et Compagnie n'a point le droit de détruire sans raison la +réputation d'un homme. Vous pourriez répondre à une accusation. Mais que +répondrez-vous à des gens qui ne disent rien? + +--Justement, mon cher maître. Votre équité naturelle vient de définir en +un mot la cruelle situation où l'on m'a placé. Et si encore ce malheur +était le seul!... Mais vous savez quelles en ont été les suites? + +--Je le sais, mon pauvre garçon,--fit le notaire en remuant la tête d'un +air compatissant,--votre pupille se révolte contre vous. + +--Se révolte!... c'est un mot bien doux,--reprit Obenreizer.--Ma pupille +s'est élevée avec horreur contre moi; elle s'est soustraite à mon +autorité, et s'est réfugiée avec Madame Dor chez cet homme de loi +Anglais, Monsieur Bintrey, qui répond à nos sommations de revenir et de +se soumettre que jamais elle n'en fera rien. + +--Et qui écrit ensuite,--continua le notaire en soulevant sa large +tabatière pour chercher parmi ses papiers,--qui écrit qu'il va venir en +conférer avec moi. + +--Il écrit cela?--s'écria Obenreizer.--Eh bien Monsieur, n'ai-je pas des +droits légaux? + +--Eh! mon pauvre garçon, tout le monde, à l'exception des criminels, +tout le monde a son droit légal. + +--Qui dit que je suis criminel?--dit Obenreizer d'un air farouche. + +--Personne ne le dit. Un peu de calme dans vos chagrins, par pitié. Si +la maison Defresnier donnait à entendre que vous avez commis quelque +action... oh! nous saurions alors comment nous comporter avec elle. + +Tout en parlant, il avait passé la lettre fort brève de Bintrey à +Obenreizer, qui l'avait lue et qui la lui rendit. + +--Lorsque cet homme de loi Anglais vous annonce qu'il va venir conférer +avec vous,--s'écria-t-il,--cela veut dire qu'il vient pour repousser mon +autorité sur Marguerite.... + +--Vous le croyez? + +--J'en suis sûr, je le connais. Il est opiniâtre et chicanier. +Dites-moi, Monsieur, si mon autorité est inattaquable jusqu'à la +majorité de cette jeune fille? + +--Absolument inattaquable. + +--Je prétends donc la garder. Je l'obligerai bien à s'y soumettre!... +Mais,--reprit Obenreizer, passant de cet emportement à un grand air de +douceur et de soumission,--je vous devrai encore cette satisfaction, +Monsieur, à vous qui, avec tant de confiance, avez pris sous votre +protection et à votre service un homme si cruellement outragé. + +--Tenez-vous l'esprit tranquille,--interrompit Maître Voigt.--Pas un mot +de plus sur ce sujet, et pas de remerciements. Soyez ici demain matin, +avant l'arrivée de l'autre clerc, entre sept et huit heures; vous me +trouverez dans cette chambre. Je veux vous initier moi-même à votre +besogne.... Maintenant, allez-vous-en, allez-vous-en. J'ai des lettres à +écrire; je ne veux pas entendre un mot de plus. + +Congédié avec cette brusquerie amicale, et satisfait de l'impression +favorable qu'il avait produite sur l'esprit du vieillard, Obenreizer put +réfléchir à son aise. Alors la mémoire lui revint de certaine note qu'il +avait prise mentalement durant cet entretien. Ainsi donc, Maître Voigt +avait eu jadis un client dont le nom était Vendale. + +--Je connais assez bien l'Angleterre à présent,--se disait-il tout en +faisant courir ses pensées devant lui, assis sur un banc devant le +parterre.--Ce nom de Vendale y est bien rare. Jamais je n'avais +rencontré personne qui le portât avant.... + +Il regarda involontairement derrière lui par-dessus son épaule. + +--Le monde est-il en effet si petit, que je ne puisse m'éloigner de lui, +même après sa mort?... Il m'a confessé à ses derniers moments qu'il +avait trahi la confiance d'un homme qui est mort comme lui... qu'il +jouissait d'une fortune qui n'était pas la sienne... que je devais y +songer! Et il me demandait de m'éloigner d'un pas, afin qu'il me vît +mieux et que ma figure lui appelât ce souvenir!... Pourquoi ma +figure?... C'est donc moi que cette confession étrange intéresse!... Oh! +je suis sûr de ses paroles; elles n'ont point quitté mon oreille.... Et +si je les rapproche de ce que me disait tout à l'heure ce vieil idiot de +notaire.... Eh! quoi que ce soit, tant mieux, si j'y trouve de quoi +réparer ma fortune et ternir sa mémoire!... Pourquoi, dans la nuit que +nous avons passée ensemble à Bâle, s'est-il appesanti avec tant +d'insistance sur mes premiers souvenirs. Sûrement il avait un motif +alors!... + +Il ne put achever, car les deux plus gros béliers de Maître Voigt +vinrent l'assaillir à coups de tête, comme s'ils voulaient venger la +réflexion irrévérencieuse qu'Obenreizer s'était permise sur le compte de +leur maître. Il céda devant l'ennemi et se retira. Mais ce fut pour se +promener longtemps, seul, sur les bords du lac, la tête penchée sur sa +poitrine, en proie à des réflexions profondes. + +Le lendemain matin, entre sept et huit heures, il se présentait à +l'étude. Il y trouva le notaire qui l'attendait en compulsant des titres +et des papiers arrivés de la veille. En quelques mots bien simples, +Maître Voigt le mit au courant de la routine de l'étude et des devoirs +qu'il aurait à remplir. Il était huit heures moins cinq minutes lorsque +le digne homme se leva, en déclarant à son nouveau clerc que cette +instruction préliminaire était terminée. + +--Je vais vous montrer la maison et les communs,--dit-il.--mais il faut +auparavant que je serre ces papiers. Ils me viennent des autorités +municipales, je dois en prendre un grand soin. + +Obenreizer devint attentif, car il voyait la une occasion de +s'instruire. Il allait savoir où son patron serrait ses papiers +particuliers. + +--Ne pourrais-je pas vous épargner cette peine Monsieur?--dit-il.--Ne +pourrais-je ranger et serrer ces papiers pour vous, avec vos +indications? + +Maître Voigt se mit à rire sous cape. Il referma le portefeuille qui +contenait ces documents précieux, et le passa à Obenreizer. + +--Essayez!--dit-il.--Tous mes papiers importants sont la!... + +Et il lui montrait du doigt, au bout de là chambre, une lourde porte de +chêne parsemée de clous. Obenreizer s'approcha, le portefeuille à la +main, et regardant la porte, s'aperçut avec surprise que, de l'extérieur +au moins, il n'y avait aucun moyen de l'ouvrir. Ni poignée, ni verrou, +ni clef, pas même de serrure. + +--C'est qu'il y a une seconde porte à cette chambre,--dit-il. + +--Non,--fit Maître Voigt.--Cherchez encore. + +--Il y a certainement une fenêtre. + +--Murée, mon ami, murée avec des briques. La seule entrée est bien par +cette porte; est-ce que vous y renoncez?--s'écria le notaire +triomphant.--Écoutez maintenant, mon brave garçon, et dites-moi si vous +n'entendez rien à l'intérieur. + +Obenreizer écouta et recula, tout effrayé. + +--Oh!--dit-il,--je sais de quoi il s'agit. J'ai entendu parler de cela +quand j'étais apprenti chez un horloger. Perrin frères ont donc enfin +terminé leur fameuse horloge de sûreté. Et c'est vous qui l'avez +achetée? + +--Moi-même. C'est bien l'horloge de sûreté. Voilà, mon fils, voilà une +preuve de plus de ce que les braves gens de ce pays appellent les +enfantillages du Père Voigt. Eh bien! laissons rire. Il n'en est pas +moins vrai qu'aucun voleur au monde ne méprendra jamais mes clefs. Aucun +pouvoir ici-bas, un bélier même, un tonneau de poudre ne fera jamais +bouger cette porte. Ma petite sentinelle à l'intérieur, ma petite amie +qui fait: Tic, Tic, m'obéit quand je lui dis: «ouvre.» La porte massive +n'obéira jamais qu'à ce: Tic, Tic; et ce petit Tic, Tic, n'obéira jamais +qu'à moi... et voilà ce qu'a imaginé ce vieil enfant de Voigt, à la plus +grande confusion de tous les voleurs de la Chrétienté. + +--Puis-je voir l'horloge en mouvement?--dit Obenreizer.--Pardonnez ma +curiosité, Monsieur. Vous savez que j'ai passé autrefois pour un assez +bon ouvrier horloger. + +--Oui, vous la verrez en mouvement,--dit Maître Voigt.--Quelle heure +est-il?... Huit heures moins une minute. Attention! dans une minute vous +verrez la porte s'ouvrir d'elle-même. + +Une minute après, doucement, lentement, sans bruit, et comme poussée par +des mains invisibles, la porte s'ouvrit et laissa voir une chambre +obscure. + +Sur trois des côtés, des planches garnissaient les murs du haut en bas. +Sur ces planches étaient rangées, en bon ordre et par étage, des boîtes +de bois, ornées de marqueteries Suisses et portant toutes, en lettres de +couleur, des lettres fantastiques, le nom des clients de l'étude. Maître +Voigt alluma un flambeau. + +--Vous allez voir l'horloge,--dit-il avec orgueil,--je peux dire que je +possède la première curiosité de l'Europe... et ce ne sont que des yeux +privilégiés à qui je permets de la voir. Or, ce privilège je l'accorde +au fils de votre excellent père. Oui, oui, vous serez l'un des rares +favorisés qui entrent dans cette chambre avec moi. Voyez là, sur le mur +de droite du côté de la porte. + +--Mais c'est une horloge ordinaire!--s'écria Obenreizer.--Non, elle n'a +qu'une seule aiguille. + +--Non,--dit Maître Voigt,--ce n'est pas une horloge ordinaire: Non... +non... cette seule aiguille tourne autour du cadran, et le point où je +la mets moi-même règle l'heure à laquelle la porte doit s'ouvrir. Tenez! +L'aiguille marque huit heures: la porte ne s'est-elle pas ouverte à huit +heures sonnant? + +--Est-ce qu'elle s'ouvre plus d'une fois par jour?--demanda le jeune +homme. + +--Plus d'une fois?--répéta le notaire avec un air de parfait mépris pour +la simplicité de son nouveau clerc--Vous ne connaissez pas mon ami: Tic, +Tic. Il ouvrira bien autant de fois que je le lui dirai. Tout ce qu'il +demande, ce sont des instructions, et voilà que je les lui donne.... +Regardez au-dessous du cadran: il y a ici un demi-cercle en acier qui +pénètre dans la muraille; là est une aiguille appelée le régulateur, qui +voyage tout autour du cadran, suivant le caprice de mes mains. +Remarquez, je vous prie, ces chiffres qui doivent me guider sur ce +demi-cercle. Le chiffre 1 signifie qu'il faut ouvrir une fois dans les +vingt-quatre heures; le chiffre 2 veut dire: ouvrez deux fois, et ainsi +de suite jusqu'à la fin. Tous les matins je place le régulateur après +avoir lu mon courrier, et quand je sais quelle sera ma besogne du jour. +Aimeriez-vous à me le voir placer? Quel jour aujourd'hui?... Mercredi. +Bon. C'est la réunion des tireurs à la carabine, je n'aurai pas +grand'chose à faire, je suis sûr d'une demi-journée de congé. On pourra +bien quitter l'étude après trois heures. Serrons d'abord le portefeuille +avec les papiers de la Municipalité. Voilà qui est fait! Je crois qu'il +n'est pas nécessaire d'ennuyer Tic Tic, et de lui demander d'ouvrir +avant demain matin, à huit heures. Je fais reculer le régulateur +jusqu'au numéro 1. Je referme la porte; et bien fin qui l'ouvrira avant +huit heures demain matin. + +Obenreizer sourit. Il avait déjà vu le côté faible de l'invention +préconisée par le notaire; il savait comment l'horloge à secret pouvait +trahir la confiance de Maître Voigt et laisser ses papiers à la merci de +son clerc. + +--Arrêtez! Monsieur,--cria-t-il, au moment où le notaire allait fermer +la porte.--Quelque chose a remué parmi les boîtes. + +Maître Voigt se retourna. + +Une seconde suffît à la main agile d'Obenreizer pour faire avancer le +régulateur du chiffre 1 au chiffre 2. À moins que le notaire, regardant +de nouveau le cercle d'acier, ne s'aperçût de ce changement, la porte +allait s'ouvrir à huit heures du soir, et personne, Obenreizer excepté, +n'en saurait rien. + +--Je n'ai point vu remuer ces boîtes,--dit Maître Voigt,--Vos chagrins, +mon fils, vous ont ébranlé les nerfs. Vous avez vu l'ombre projetée par +le vacillement de ma bougie. Ou bien encore quelque pauvre petit +coléoptère qui se promène au milieu des secrets du vieil homme de loi... +Écoutez! J'entends votre camarade, l'autre clerc dans l'étude. À +l'ouvrage! Posez aujourd'hui la première pierre de votre nouvelle +fortune! + +Il poussa gaiement Obenreizer hors de la chambre noire; avant d'éteindre +sa lumière, il jeta un dernier regard de tendresse sur son horloge,--un +regard qui ne s'arrêta pas sur le régulateur,--et referma la porte de +chêne derrière lui. + +À trois heures, l'étude était fermée. Le notaire, ses employés, et ses +serviteurs se rendirent au tir à la carabine. Obenreizer, pour s'excuser +de les accompagner, avait fait entendre qu'il n'était point d'humeur à +assister à une fête publique. Il sortit, on ne le vit plus; on pensa +qu'il faisait au loin quelque promenade solitaire. + +À peine la maison était-elle close et déserte, qu'une garde-robe +s'ouvrit, une garde-robe reluisante, qui donnait dans le cabinet +reluisant du notaire. Obenreizer en sortit. Il s'approcha d'une croisée, +ouvrit les volets, s'assura qu'il pourrait s'évader, sans être aperçu +par le jardin, rentra dans sa chambre, et s'assit dans le fauteuil de +Maître Voigt. Il avait cinq heures à attendre. + +Il tua le temps comme il put, lisant les livres et journaux épars sur la +table, tantôt réfléchissant, tantôt marchant de long en large, suivant +sa chère coutume. Le soleil enfin se coucha. + +Obenreizer referma les volets avec soin avant d'allumer la bougie. Le +moment approchait; il s'assit, montre en main, guettant la porte de +chêne. + +À huit heures, doucement, lentement, sans bruit, comme poussée par une +main invisible, la porte s'ouvrit. + +Il lut, l'un après l'autre, tous les noms inscrits sur les bottes de +bois. Nulle part ce qu'il cherchait!... Il écarta la rangée extérieure +et continua son examen. + +Là, les boites étaient plus vieilles, quelques-unes même fort +endommagées. Les quatre premières portaient leur nom écrit en Français +et en Allemand; le nom de la cinquième était illisible. Obenreizer la +prit, l'emporta dans l'étude pour l'examiner plus à l'aise.... Miracle! +Sous une couche épaisse de taches produites par la poussière et par le +temps, il lut: + + _VENDALE_ + +La clef tenait par une ficelle à une boite. Il ouvrit, tira quatre +papiers détachés, les posa sur la table et commença de les parcourir. + +Tout à coup, ses yeux animés par une expression d'avidité sauvage se +troublèrent. Un cruel désenchantement, une surprise mortelle se peignit +en même temps sur son visage blêmi. Il mit sa tête dans ses mains pour +réfléchir, puis il se décida, prit copie de ces papiers qu'il venait de +lire, les remit dans la boîte, la boite à sa place, dans la chambre +noire, referma la porte de chêne, éteignit la bougie, et s'esquiva par +la croisée. + +Tandis que le voleur, le meurtrier, franchissait le mur du jardin, le +notaire, accompagné d'un étranger, s'arrêtait devant sa maison, tenant +sa clef dans la main. + +--De grâce, Monsieur Bintrey,--disait-il,--ne passez pas devant chez moi +sans me faire l'honneur d'y entrer. C'est presque un jour de fête dans +la ville... le jour de notre tir... mais tout le monde sera de retour +avant une heure.... N'est-il pas plaisant que vous vous soyez justement +adressé à moi pour demander le chemin de l'hôtel.... Eh bien, buvons et +mangeons ensemble, avant que vous vous y rendiez. + +--Non, pas ce soir,--répliqua Bintrey,--je vous remercie. Puis-je +espérer de vous rencontrer demain matin vers dix heures? + +--Je serai ravi de saisir l'occasion la plus prompte de réparer, avec +votre permission, le mal que vous faites à mon client offensé,--repartit +le bon notaire. + +--Oui, oui,--fit Bintrey,--votre client offensé! C'est bon! Mais un mot +à l'oreille, Monsieur Voigt. + +Il parla pendant une seconde à voix basse et continua sa route. Lorsque +la femme de charge du notaire revint à la maison, elle le trouva debout +devant la porte, immobile, tenant toujours sa clef à la main et la porte +toujours fermée. + + + + +Victoire d'Obenreizer. + + +La scène change encore une fois. Nous sommes au pied du Simplon, du côté +de la Suisse. + +Dans l'une des tristes chambres de cette triste auberge de Brietz +étaient assis Bintrey et Maître Voigt. + +Ils étaient un conseil,--suivant les habitudes de leur profession,--un +conseil composé de deux membres. Bintrey fouillait sa boîte à dépêches; +Maître Voigt regardait sans cesse une porte fermée, peinte en une +certaine couleur brune qui se proposait d'imiter l'acajou. + +Cette porte s'ouvrait sur la chambre voisine. + +--L'heure n'est-elle pas arrivée?... Ne devait-il pas être ici?...--fit +le notaire,--qui changea la direction de son regard pour examiner une +seconde porte à l'autre bout de la chambre. + +Celle-là était peinte en jaune et se proposait d'imiter le bois de +sapin. + +--Il est ici!--répliqua Bintrey, après avoir écouté un moment. + +La porte jaune fut ouverte par un valet qui introduisit Obenreizer. + +Il salua Maître Voigt en entrant, avec une familiarité qui ne causa pas +peu d'embarras au notaire; il salua Bintrey avec une politesse grave et +réservée. + +--Pour quelle raison m'a-t-on fait venir de Neufchâtel au pied de cette +montagne?--demanda-t-il en prenant le siège que l'homme de loi Anglais +lui indiquait. + +--Votre curiosité sera complètement satisfaite avant la fin de notre +entrevue,--répliqua Bintrey.--Pour le moment, voulez-vous me permettre +un conseil?... Oui. Eh bien! allons tout droit aux affaires. Je suis ici +pour représenter votre nièce. + +--En d'autres termes, vous, homme de loi, vous êtes ici pour représenter +une infraction à la loi. + +--Admirablement engagé,--s'écria l'Anglais,--si tous ceux à qui j'ai +affaire étaient aussi nets que vous, que ma profession deviendrait +aisée! Je suis donc ici pour représenter une infraction à la loi. Voilà +votre façon à vous d'envisager les choses; mais j'ai aussi la mienne et +je vous dis que je suis ici pour essayer d'un compromis entre votre +nièce et vous.... + +--Pour discuter un compromis,--interrompit Obenreizer,--la présence des +deux parties est indispensable.... Je ne suis pas l'une de ces deux +parties. La loi me donne le droit de contrôler les actions de ma nièce +jusqu'à sa majorité. Or, elle n'est pas majeure. C'est mon autorité que +je veux. + +En ce moment, Maître Voigt essaya de parler. Bintrey, de l'air de +compatissante indulgence qu'on emploie envers les enfants gâtés, lui +imposa silence. + +--Non, mon digne ami, non, pas un mot. Ne vous agitez pas vainement. +Laissez-moi faire. + +Et se retournant vers Obenreizer, il s'adressa de nouveau à lui. + +--Je ne puis rien trouver qui vous soit comparable, +Monsieur,--dit-il,--rien que le granit. Encore le granit même s'use-t-il +par l'effet du temps. De grâce, dans l'intérêt de la paix et du repos, +au nom de votre dignité laissez-vous amollir un peu.... Ah! si vous +vouliez seulement déléguer votre autorité à une personne que je connais, +vous pourriez être bien sûr que cette personne ne perdrait jamais, ni +jour, ni nuit, votre nièce de vue.... + +--Vous perdez votre temps et le mien,--interrompit Obenreizer.--Si ma +nièce n'est pas rendue à mon autorité sous huit jours, j'invoquerai la +loi. Si vous résistez à la loi, je saurai bien là prendre de force. + +En même temps, il se dressait de toute sa taille. Maître Voigt regarda +encore une fois autour de lui, vers la porte brune. + +--Ayez pitié de cette pauvre jeune fille,--reprit Bintrey avec +insistance.--Rappelez-vous qu'elle a tout récemment perdu son fiancé. Il +est mort d'une mort affreuse.... Rien ne pourra donc vous toucher? + +--Rien. + +Bintrey se leva à son tour et regarda Maître Voigt. + +La main du notaire qui s'appuyait sur la table commença de trembler; ses +yeux demeurèrent fixés comme par une sorte de fascination irrésistible +sur la porte brune. + +Obenreizer, qui observait tout avec méfiance, suivit la direction de ce +regard. + +--Il y a là une personne qui nous écoute, s'écria-t-il. + +--Il y en a deux,--fit Bintrey. + +--Qui sont-elles? + +--Vous allez les voir. + +Il éleva la voix et ne dit qu'un mot, un mot bien commun, qui se trouve +journellement sur les lèvres de tout le monde. + +--Entrez. + +La porte brune s'ouvrit. + +Soutenu par Marguerite, pâle, le bras droit en écharpe, Vendale se +trouva debout devant son meurtrier. + +Un fantôme sortant de la tombe! + +Durant le silence qui suivit, le chant d'un oiseau en cage qui +gazouillait en bas dans la cour, fut le seul bruit qu'on entendit dans +cette chambre. + +Maître Voigt toucha le bras de Bintrey, et lui montrant Obenreizer: + +--Regardez-le,--dit-il tout bas. + +Cette émotion terrible avait paralysé le misérable; son visage était +celui d'un cadavre, et sur sa joue pâle un seul point gardait la couleur +de la vie: c'était cette raie pourpre et sanguinolente, la cicatrice de +la blessure que sa victime lui avait faite au bord du gouffre en se +débattant contre lui. Sans voix, sans haleine, immobile, stupide, on eût +dit que, à l'aspect de Vendale, la mort à laquelle il avait condamné son +ennemi venait de le frapper lui-même. + +--Quelqu'un devrait lui parler,--dit Maître Voigt.--Dois-je le faire? + +Même en ce moment, Bintrey s'opiniâtra à faire taire l'heureux +possesseur de l'horloge à secret, l'homme de loi Anglais entendant se +réserver entièrement la direction de cette affaire. Il fit signe à +Marguerite et à Vendale de sortir. + +--Le but de votre apparition soudaine est rempli,--dit-il à ce +dernier.--Éloignez-vous, quant à présent. Votre absence aidera sans +doute Monsieur Obenreizer à recouvrer le sens et la voix qu'il a perdus. + +Bintrey avait deviné juste. + +À peine les deux fiancés eurent-ils disparu, à peine la porte brune se +fut-elle refermée derrière eux qu'Obenreizer fit entendre un profond +soupir. Il chercha une chaise autour de lui et s'y laissa tomber +lourdement. + +--Donnez-lui le temps de se remettre,--fit Maître Voigt. + +--Point du tout,--dit Bintrey,--je ne sais l'usage qu'il ferait de ce +temps, si je le lui accordais. + +--Monsieur,--reprit-il, en se retournant vers Obenreizer.--Je me dois à +moi-même... remarquez bien que je n'admets pas que je vous doive quelque +chose à vous... d'expliquer mon intervention dans tout ceci, et de vous +apprendre ce qui a été fait d'après mes avis, sous ma responsabilité +entière. Êtes-vous en état de m'écouter? + +--Je vous écoute. + +--Rappelez-vous l'époque à laquelle vous vous êtes mis en route pour la +Suisse avec Vendale,--commença Bintrey.--À peine vingt-quatre heures +s'étaient-elles écoulées depuis votre départ que votre nièce commettait +une imprudence.... Avec toute votre pénétration même, vous n'auriez pu la +prévoir! Elle suivait son fiancé dans ce voyage, sans demander avis ni +permission à qui que ce fût au monde, et sans autre compagnon pour la +protéger en route qu'un garçon de cave au service de Vendale. + +--Pourquoi?--s'écria Obenreizer.--D'où lui était venu cette pensée de +nous suivre, et comment avait-elle pris cet homme pour guide? + +--Je vais vous le dire,--répliqua froidement Bintrey.--Parce qu'elle +soupçonnait qu'une querelle très sérieuse avait dû avoir lieu entre vous +et Vendale et qu'on la lui avait cachée; parce qu'elle vous croyait--et +avec raison--capable de servir vos intérêts et de satisfaire vos +ressentiments par un crime. Aussitôt après votre départ, elle s'adressa +à ce Joey Laddle que vous connaissez afin de savoir ce qui s'était passé +entre vous et son maître. Un accident fort ordinaire arrivé à Vendale +dans ses caves avait éveillé chez cet homme une superstition ridicule; +il était frappé de l'idée que Monsieur Vendale mourrait de mort +violente. Votre nièce lui arracha cette prédiction insensée qui porta +ses propres craintes à leur comble. Aussitôt Joey Laddle eut conscience +du mal qu'il venait de faire, il se condamna lui-même à la seule +expiation qu'il pouvait offrir: «Si mon maître est en danger,» dit-il à +Mademoiselle Marguerite, «il est de mon devoir d'aller à son secours, et +encore plus de veiller sur vous.» Ils se mirent donc en route tons les +deux.... C'est la première fois, Monsieur Obenreizer, qu'une superstition +a servi à quelque chose. Cette terreur qui paraissait sans fondement, a +décidé votre nièce à entreprendre ce voyage et l'a conduite à sauver la +vie de celui qu'elle aimait. Jusqu'ici me comprenez-vous? + +--Jusqu'ici, je vous comprends. + +--La première connaissance de votre crime,--poursuivit l'Anglais,--me +parvint par une lettre de Mademoiselle Marguerite, et tout ce qu'il me +reste à vous faire savoir, c'est que son amour et son courage surent +retrouver votre victime. Elle mit toute son énergie à rappeler Monsieur +Vendale à la vie. Tandis qu'il était mourant, soigné par elle à Brietz, +elle m'écrivait pour me prier de me rendre auprès de lui. Avant mon +départ, j'avertis Madame Dor de ce que je venais d'apprendre; je lui dis +que Mademoiselle Obenreizer était en sûreté et que je connaissais le +lieu de sa retraite. La bonne dame, à son tour, m'informa qu'une lettre +était arrivée pour votre nièce, et qu'elle avait reconnu votre écriture. +Je m'en emparai et pris des arrangements pour que toutes celles qui +suivraient me fussent remises. Arrivé à Brietz, je trouvai Monsieur +Vendale hors de danger, et je m'employai tout de suite à hâter le jour +où je pourrais régler enfin mes comptes avec vous.... Je savais que +Defresnier et Compagnie s'étaient séparés de vous sur de certains +soupçons; je le savais mieux que personne, car ils n'ont agi que sur des +renseignements particuliers que je leur avais fait passer. Vous ayant +donc dépouillé tout d'abord de votre honorabilité menteuse, il me +restait à vous arracher votre autorité sur Mademoiselle Marguerite. Pour +atteindre ce but, je n'ai pas connu de scrupules. C'est en parfaite +sûreté de conscience que j'ai creusé le piège sous vos pas et dans +l'ombre, et, faut-il vous l'avouer, j'ai même éprouvé une certaine +satisfaction professionnelle à vous battre avec vos propres armes. Par +mon ordre, on vous a soigneusement caché jusqu'à ce jour tout ce qui +s'était passé depuis deux mois. C'est ma main, invisible mais toujours +active, qui vous a amené ici par degrés. Je ne voyais qu'un seul moyen +de faire tomber d'un seul coup cette assurance diabolique qui, jusqu'à +présent, a fait de vous un homme redoutable. Ce moyen, je l'ai +employé.... Maintenant, il ne nous reste plus qu'une chose à faire +ensemble, une seule, Monsieur Obenreizer. + +Ce disant, Bintrey tirait de son sac à dépêches deux feuilles de papier +couvertes de caractères pressés où l'on reconnaissait le grimoire légal. + +--Voulez-vous rendre la liberté à votre nièce?--reprit-il.--Vous avez +commis une tentative d'homicide, un faux, et un vol. Nous en avons les +preuves irrécusables. Si vous subissez une condamnation infamante, vous +savez aussi bien que moi ce qu'il adviendra de votre autorité de tuteur. +Personnellement, j'aurais mieux aimé le parti le plus violent pour nous +débarrasser de vous; mais on a fait valoir à mes yeux mille +considérations auxquelles je ne saurais point résister. Donc, j'avais +bien raison de vous dire que cette entrevue devait se terminer par un +compromis. Signez cet acte par lequel vous vous engagez à ne plus +prétendre à aucun pouvoir sur Mademoiselle Marguerite, à ne vous jamais +montrer ni en Angleterre ni en Suisse, et je vous signerai à mon tour un +engagement, qui vous garantira contre toute poursuite judiciaire. +Signez! + +Obenreizer prit la plume et signa. + +Il reçut à son tour l'engagement dont lui avait parlé Bintrey. Après +quoi, il se leva, mais sans faire aucun mouvement pour quitter la +chambre. Il demeurait debout regardant Maître Voigt avec un sourire +étrange; une lueur sombre jaillissait de son ciel nuageux. + +--Qu'attendez-vous?--fit Bintrey. + +Obenreizer montra du doigt la porte brune. + +--Rappelez-les,--dit-il.--J'ai quelque chose à dire en leur présence +avant de me retirer. + +--Ma présence, à moi, ne suffit-elle pas à vous satisfaire?--riposta +l'Anglais,--je refuse de les rappeler. + +Obenreizer se tourna vers Maître Voigt. + +--Vous souvenez-vous d'avoir eu jadis un client Anglais du nom de +Vendale?--lui demanda-t-il. + +--Eh bien,--répondit le notaire,--qu'est-ce que ce souvenir a de commun +avec les choses qui nous occupent? + +--Maître Voigt, votre horloge de sûreté vous a trahi. + +--Que voulez-vous dire? + +--J'ai lu les lettres et certificats contenus dans la boîte de votre +client, et j'en ai pris des copies. Ces copies, je les ai sur moi. +Monsieur Bintrey, cela vous paraîtra-t-il enfin une raison suffisante de +rappeler vos amis? + +Durant quelques instants, le notaire regarda de tous côtés. Placé entra +Obenreizer et Bintrey, il ne savait auquel entendre, car il était plongé +dans un étonnement qui lui enlevait l'exercice de la raison. Enfin il se +remit, il attira son confrère dans un coin de la chambre et lui dit +quelques mots. + +Le visage de Bintrey, après avoir réfléchi, pendant un moment; comme un +miroir, la surprise peinte sur celui de Maître Voigt, changea subitement +d'expression. Avec l'ardeur d'un jeune homme, il s'élança vers la porte +brune, disparut, et revint aussitôt suivi de Vendale et de Marguerite. + +--Les voici!--cria-t-il à Obenreizer.--à vous la dernière manche de la +partie. Jouez serré. + +--Avant d'abdiquer, comme tuteur, mon autorité sur cette jeune +fille,--dit Obenreizer,--mon devoir me commande de lui révéler un secret +auquel elle est intéressée. Je ne réclame point son attention à la +légère, et je ne lui demande point, ni aux autres personnes présentes, +d'en croire mon récit sur parole. J'ai en main des preuves écrites. Ce +sont des copies d'originaux dont l'authenticité pourra être attestée par +Maître Voigt lui-même. Faites bien entrer cela dans son esprit, et +reportons-nous ensemble à une époque déjà bien vieille... au mois de +Février de l'année 1836. + +--Remarquez cette date, Vendale,--s'écria Bintrey. + +--Ma première preuve,--continua Obenreizer, tirant un papier de son +portefeuille,--est la copie d'une lettre écrite par une dame Anglaise, +une femme mariée... à sa soeur qui est veuve. Je tairai le nom de cette +dame pour le moment. Celui de la personne à laquelle cette lettre est +adressée est Madame Jane Anna Miller, à Groombridge Wells, Angleterre. + +Vendale tressaillit, il allait parler,--Bintrey l'arrêta comme il avait +tant de fois arrêté Maître Voigt depuis une heure. + +--Non,--fit l'opiniâtre Anglais.--Rapportez-vous-en à moi. + +--Il est inutile,--reprit Obenreizer,--de vous fatiguer de la première +moitié de cette lettre et je vais vous en donner la substance en deux +mots. Voici donc quelle était la situation de la personne qui a écrit +ces lignes. Elle avait longtemps habité la Suisse, avec son mari, que sa +santé obligeait d'y vivre. Ils étaient alors sur le point de se rendre à +une nouvelle résidence qu'ils avaient choisie; ils devaient y être +installés sous huit jours et annonçaient à Madame Miller qu'ils +pourraient l'y recevoir dans deux semaines. Ceci dit, l'auteur de la +lettre entre alors dans un détail domestique très important. Privés de +la joie d'avoir des enfants, et, n'ayant plus, après tant d'années, +aucune espérance à ce sujet, ils sont seuls, ils sentent le besoin de +mettre un intérêt dans leur vie et ils ont résolu d'adopter un jeune +garçon. Je commence ici à lire mot pour mot: + +_«Voulez-vous nous aider, chère soeur, dans la réalisation de notre +projet? En notre qualité d'Anglais, nous désirons adopter un enfant +Anglais. Cet enfant, on peut l'aller chercher, je crois, à l'Hospice des +Enfants Trouvés; l'homme d'affaires de mon mari, à Londres, vous +indiquera les moyens à prendre. Je vous laisse la liberté du choix aux +seules conditions que je vais vous dire. L'enfant sera âgé d'un an au +moins et ce sera un garçon. Pardonnez-moi la peine que je vais vous +donner, et amenez-nous l'enfant avec les vôtres, quand vous viendrez +nous joindre à Neufchâtel._ + +_Encore un mot, qui vous fera connaître les intentions de mon mari en +cette circonstance délicate. Il veut épargner à l'enfant, qui deviendra +le nôtre, toute humiliation dans l'avenir et surtout ne jamais l'exposer +à la perte du respect de soi-même, qui pourrait résulter pour lui de la +connaissance de sa véritable origine. Il portera le nom de mon mari et +sera élevé dans la croyance qu'il est réellement son fils. L'héritage +que nous laisserons lui sera assuré, non seulement d'après les lois +Anglaises, mais aussi d'après les lois de la Suisse. Nous avons vécu si +longtemps dans ce dernier pays que nous pouvons presque le considérer +comme le nôtre. Il y a donc à prendre des précautions pour prévenir +toute révélation postérieure qui pourrait être faite à l'Hospice des +Enfants Trouvés. Or, notre nom est assez rare en Angleterre, et si nous +intervenons et sommes inscrits comme adoptants sur les registres de +l'Hospice, il y aura certainement bien des choses à craindre. Votre nom +à vous, chère, est porté en Angleterre par des milliers de personnes de +toute classe et de tout rang, et si vous vouliez consentir à paraître +seule sur ces registres, le secret serait assuré._ + +_Nous changeons de séjour et nous nous rendons dans une partie de la +Suisse où notre situation et notre manière de vivre sont inconnues; vous +ferez bien, je crois, de prendre une gouvernante nouvelle, lorsque vous +viendrez nous voir. Avec toutes ces précautions l'enfant passera pour +être le mien, que j'aurai laissé en Angleterre et qui me sera ramené par +les soins de ma soeur. La seule servante que nous gardions avec nous en +changeant de demeure, est ma femme de chambre, en qui je peux avoir une +confiance sans réserve. Quant aux hommes d'affaires, tant d'Angleterre +que de Suisse, ils savent par état garder un secret et nous pouvons être +tranquilles de ce côté-là. Ainsi voilà toute notre petite conspiration +dévoilée devant vos yeux. Répondez-moi par le retour du courrier.--Mille +amitiés, et dites-moi que vous suivrez de près votre lettre.»_ + +--Persistez-vous à cacher le nom de la personne qui a écrit ces +lignes?--demanda Vendale. + +--Je le garde pour le bouquet,--répondit insolemment Obenreizer,--et je +passe à ma seconde preuve. Un simple chiffon de papier, cette fois, +comme vous voyez. C'est une note remise à l'avoué Suisse qui a rédigé +les documents relatifs à cette affaire. Je viens de le lire. En voici +les termes: + +_«Adopté à l'Hospice des Enfants Trouvés de Londres, le 3 Mars 1836, un +enfant mâle du nom de Walter Wilding.--Nom et situation de l'adoptant: +Madame Jane Anna Miller, veuve, agissant en cela pour sa soeur, mariée, +domiciliée en Suisse.»_ + +--Patience!--fit Obenreizer en voyant Vendale qui, malgré les efforts de +Bintrey, se préparait encore à prendre la parole,--je ne cacherai plus +bien longtemps le nom que vous désirez connaître. Mais, voici encore +deux autres petits chiffons de papier. Voici ma troisième preuve: + +_«Certificat du Docteur Ganz, à Neufchâtel, daté de Juillet 1838.»_ + +--Le docteur certifie--vous lirez tout à l'heure--d'abord qu'il a soigné +l'enfant adopté dans toutes les maladies du jeune âge--ensuite que, +trois mois avant la date de ce certificat même, le gentleman adoptant +était mort; qu'à cette date juste, la veuve de ce gentleman, accompagnée +de sa femme de chambre, quittait Neufchâtel pour s'en retourner en +Angleterre.... Un anneau encore à ajouter à toutes ces chaînes,--reprit +Obenreizer, après une courte pause,--et mon devoir sera rempli.... La +femme de chambre en question demeura au service de cette dame jusqu'à la +mort de celle-ci, il n'y a que peu d'années. Elle pourrait donc affirmer +l'identité de l'adopté qu'elle a suivi depuis son enfance jusqu'à l'âge +viril. Voilà son adresse en Angleterre... et ceci. Monsieur Vendale, est +ma quatrième et dernière preuve. + +--Pourquoi vous adressez vous à moi?--dit Vendale, tandis qu'Obenreizer +jetait l'adresse écrite sur la table. + +--Parce que vous êtes cet homme! Parce que si ma nièce vous épouse, elle +épousera un bâtard, élevé par la charité publique; elle épousera un +imposteur, sans nom, sans famille, qui fait le personnage d'un gentleman +et qui n'est qu'un masque. + +--Bravo!--s'écria Bintrey,--admirablement engagé, Monsieur Obenreizer; +je n'ajouterai qu'un mot à ce que vous venez de dire!... Votre nièce +épouse, grâce à vos efforts et à votre heureuse intervention, un homme +qui hérite d'une belle fortune!... George Vendale, comme co-exécuteur +testamentaire, souffrez que je me félicite en même temps que vous. Le +dernier voeu terrestre de notre pauvre ami est accompli. Nous avons +trouvé le véritable Walter Wilding... ah! ah! c'est Monsieur Obenreizer +lui-même qui le dit: Vous êtes cet homme! + +Ces derniers mots arrivèrent sans qu'il les entendit à l'oreille de +Vendale. En ce moment il n'avait conscience que d'une sensation unique +et délicieuse, il n'écoutait qu'une voix, celle de Marguerite qui lui +disait: + +--George, je ne vous ai jamais tant aimé que je vous aime. + + + + +Le rideau tombe. + + +C'est le premier jour de Mai. On se prépare à des réjouissances sans +exemple au Carrefour des Écloppés. Les cheminées fument, la salle à +manger patriarcale est tapissée de guirlandes de fleurs; Madame +Goldstraw, la respectable femme de charge, est dans le feu du combat. +C'est aujourd'hui que le jeune maître du logis épouse au loin sa belle +fiancée,--au loin, bien au loin, en Suisse, dans la petite ville de +Brietz, au pied du Simplon, tout près de ce gouffre terrible d'où l'ont +retiré vivant son courage et son amour. + +Les cloches, à Brietz, sonnent à toute volée. Les rues sont pavoisées de +drapeaux et retentissent du bruit de la musique et des carabines. Des +tonneaux de vin ornés de banderoles laissent couler la précieuse liqueur +sous une tente qu'on a dressée devant l'auberge, et l'on y prépare un +banquet où tout le monde viendra s'asseoir. + +Pourquoi ces cloches? Pourquoi ces bannières? Ces draperies aux +fenêtres, ces coups de feu, et cet orchestre? Pourquoi la petite ville +est-elle en liesse? Pourquoi le coeur de ces rustiques habitants est-il +en joie? + +La nuit dernière, la tempête a mugi; les montagnes sont de nouveau +couvertes de neige; mais le soleil brille, l'air est frais et embaumé; +les clochers de zinc des villages dans la vallée ressemblent à de +l'argent bruni; la chaîne des Alpes, aussi loin qu'on peut l'embrasser +du regard, est un long nuage blanc, dans le ciel bleu. + +Par les soins des bonnes gens de Brietz, un arc de triomphe en feuillage +s'élève en travers de la rue que les nouveaux mariés vont suivre en +revenant de l'église. + +On y lit d'un côté cette inscription: + +_Honneur et Amour._ + +De l'autre: + +_À Marguerite Vendale._ + +C'est qu'ils sont fiers de leur jeune et belle compatriote, c'est qu'ils +en sont enthousiastes. Ils veulent la saluer par le nom de son mari, au +sortir de l'église. C'est une surprise qu'ils lui ont ménagée. Aussi +vont-ils la conduire au temple par des rues tortueuses qui passent +derrière les maisons. + +Voilà sans doute un projet qui n'était pas difficile à accomplir dans +cette tortueuse ville de Brietz. + +Ainsi tout est prêt. C'est à pied qu'on se rendra à l'église, et l'on en +reviendra de même. Dans la plus belle chambre de l'auberge ornée pour la +fête, les fiancés, le notaire de Neufchâtel, Monsieur Bintrey, Madame +Dor, et un certain compagnon gros et grand populaire sons le nom de +Monsieur _Zhoé-Lad-elle_ étaient réunis. + +En vérité Madame Dor était gantée d'une paire de gants qui étaient à +elle. Elle ne levait plus les bras au ciel, mais elle les avait jetés +tous les deux autour du cou de la mariée; le reste de l'assistance +devait se contenter de la vue de son large dos jusqu'à la fin. + +--Mon amour, ma beauté,--soupirait la bonne dame,--pardonnez-moi d'avoir +jamais pu être sa chatte. + +--Sa chatte, Madame Dor?--répéta Marguerite au comble de l'étonnement. + +--Eh! oui, sa chatte, ma mignonne, car j'étais chargée de surveiller la +charmante petite souris.... + +Et cette explication originale de son ancienne soumission à Obenreizer +ne sortit de la bouche de Madame Dor qu'avec un cruel sanglot. + +--Madame Dor, vous avez été toujours notre meilleure amie.... George, +dites-le-lui donc, que nous la regardons comme notre amie! + +--Sûrement, ma chérie, que serions-nous devenus sans elle? + +--Vous êtes tous les deux si généreux et si bons;--s'écria la vieille +Suissesse repentante. + +Puis revenant à son idée: + +--C'est égal,--dit-elle,--j'ai été sa chatte!... + +--Oui, mais comme la chatte des contes de fées, ma bonne Madame +Dor,--dit Vendale en l'embrassant sur les deux joues.--Vous êtes une +femme loyale et franche, et la sympathie que vous aviez pour les deux +pauvres amoureux au supplice a été aussi franche que votre coeur. + +--Je ne veux en aucune façon priver Madame Dor de sa part +d'embrassades,--fit Bintrey en tirant sa montre,--et je ne trouve pas +mauvais de vous voir réunis tous trois dans un coin comme les Trois +Grâces. Je fais simplement la remarque que l'heure est venue et que nous +pourrions nous mettre en marche. Quel est votre sentiment à ce sujet, +Monsieur Laddle? + +--Limpide, Monsieur,--répliqua Joey avec une grimace tout +aimable.--C'est étonnant, Monsieur, comme je me sens limpide dans tout +mon être, depuis que j'ai vécu quelques semaines sur la terre. Jamais je +n'y avais passé si longtemps et cela m'a fait beaucoup de bien. Par +exemple, je conviens que si, au Carrefour des Écloppés, je me trouve +quelquefois un peu trop au-dessous de la terre, au sommet du Simplon, je +me trouvais un peu trop au-dessus. J'ai rencontré le milieu ici, +Monsieur.... Là, si j'ai jamais pris la vie gaiement depuis que je suis +au monde, c'est bien aujourd'hui. Et je compte le montrer en portant +certain toast à table. Voilà mon toast: «Que Dieu les bénisse tous les +deux!» + +--J'appuierai le toast,--fit Bintrey.--Et maintenant, Monsieur Voigt, à +nous deux, comme de vieux amis. Bras dessus, bras dessous, marchons +ensemble. + +La foule attendait aux portes, on prit gaiement le chemin de l'église, +et cet heureux mariage fut accompli. + +La cérémonie n'était point encore terminée quand on vint du dehors +quérir le notaire. + +Il sort, et bientôt de retour, il se tient debout, derrière Vendale, +qu'il touche à l'épaule. + +--Allez à la porte de côté,--dit-il,--et seul. Confiez-moi votre femme +pour un moment. + +Sur le seuil de cette porte se tenaient les deux guides de l'Hospice, +couverts de neige, exténués par une longue route. Ils souhaitèrent +toutes sortes de bonheur à Vendale, puis.... + +Puis chacun d'eux mit sa forte main sur l'épaule du jeune homme, et le +premier lui dit: + +--La litière est ici, la même dans laquelle on vous a transporté à +l'Hospice, la même!... + +--La litière, ici!--fit Vendale.--Pourquoi? + +--Silence.... Pour l'amour de votre femme.... Votre compagnon de ce +jour-là.... + +--Que lui est-il arrivé? + +Le guide regarda son camarade comme pour le sommer de lui donner du +courage. + +--Il est là,--dit-il. + +--Pendant quelques jours,--reprit le guide,--il a vécu au premier +Refuge. Le temps était alternativement beau et mauvais.... + +--Eh bien?--fit Vendale. + +--Il est arrivé à notre Hospice avant-hier, et s'étant réconforté par un +bon sommeil, par terre, devant le feu, enveloppé dans son manteau, il se +détermina à partir avant le jour, pour continuer sa route jusqu'à +l'Hospice voisin. Cette partie du chemin lui inspirait de grandes +craintes, il pensait qu'elle serait plus mauvaise le lendemain. + +--Achevez.... + +--Il partit seul. Il avait déjà dépassé la galerie, lorsqu'une +avalanche, semblable à celle qui tomba derrière vous près du pont de +Ganther.... + +--Cette avalanche l'a tué? + +--Nous l'avons trouvé broyé, brisé en morceaux... mais, monsieur, pour +l'amour de votre femme... nous l'avons apporté ici sur la litière pour +qu'on l'ensevelisse. Il faut que nous montions la rue et pourtant elle +ne doit pas le voir, elle... ce serait une malédiction que de faire +passer la litière sous I'arcade de verdure, avant qu'elle n'y ait +passé... nous allons la déposer sur une pierre au coin de la seconde rue +à droite, et lorsque vous descendrez de l'église, nous nous placerons +devant. Mais tâchez que votre femme ne la voie point et qu'elle ne +tourne pas la tête quand elle sera passée.... Allez! ne perdez point de +temps. Elle pourrait s'inquiéter de votre absence.... Allez! + +Vendale retourna vers sa femme. Ce joyeux cortége les attendait à la +grande porte de l'église. Ils descendirent la rue au milieu du carillon +des cloches, des décharges de mousqueterie, des drapeaux qui +s'agitaient, des instruments de cuivre qui faisaient rage, des +acclamations, des cris, des rires, et des pleurs de toute la ville, +enivrée du plaisir de les voir heureux. Toutes les têtes se découvraient +sur leur passage, les enfants leur envoyaient des baisers. + +--Que la bénédiction du Ciel descende sur la jeune fille +courageuse!--s'écriait-on de toutes parts.--Voyez! comme elle s'avance +noblement dans sa jeunesse et dans sa beauté, au bras de celui à qui +elle a sauvé la vie! + +Lorsqu'on arriva au coin de la seconde rue à droite Vendale se pencha à +son oreille et lui parla longuement tout bas. Lorsqu'ils eurent franchi +le coin sinistre, Vendale, pressant le bras de Marguerite sous le sien, +lui dit: + +--Pour des raisons que je vous ferai connaître plus tard, ne vous +retournez pas, ma chérie. + +Mais lui, il tourna la tête. + +Il vit la litière et ses porteurs qui passaient sous l'arc triomphal. + +Et il continua de marcher avec Marguerite et tout le cortège de la +noce,--descendant vers la riante vallée. + +FIN. + + + + + + +End of Project Gutenberg's L'abîme, by Charles Dickens and Wilkie Collins + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABÎME *** + +***** This file should be named 18059-8.txt or 18059-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/5/18059/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'abîme + +Author: Charles Dickens and Wilkie Collins + +Translator: Madame Judith de la Comédie Française + +Release Date: March 27, 2006 [EBook #18059] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABÎME *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + + +</pre> + + +<h1>Charles Dickens et Wilkie Collins</h1> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1>L'ABÎME</h1> + +<h3>Roman anglais traduit avec l'autorisation de l'auteur par Madame Judith +de la Comédie Française</h3> + +<h3>Nouvelle édition Librairie Hachette et C<sup>ie</sup>.</h3> + +<h3>1918</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="table" id="table"></a>Table des matières</h2> +<table summary="table"> +<tr><td> +<a href="#OUVERTURE"><b>OUVERTURE.</b></a><br /><br /> + +<a href="#PREMIER_ACTE"><b>PREMIER ACTE.</b></a><br /><br /> +<a href="#Le_rideau_se_leve"><b>Le rideau se lève.</b></a><br /> +<a href="#La_femme_de_charge_entre"><b>La femme de charge entre.</b></a><br /> +<a href="#La_femme_de_charge_parle"><b>La femme de charge parle.</b></a><br /> +<a href="#Nouveaux_personnages_en_scene"><b>Nouveaux personnages en scène.</b></a><br /> +<a href="#Sortie_de_Wilding"><b>Sortie de Wilding.</b></a><br /><br /> + +<a href="#DEUXIEME_ACTE"><b>DEUXIÈME ACTE.</b></a><br /><br /> +<a href="#Vendale_se_declare"><b>Vendale se déclare.</b></a><br /> +<a href="#Vendale_se_decide"><b>Vendale se décide.</b></a><br /><br /> + +<a href="#TROISIEME_ACTE"><b>TROISIÈME ACTE.</b></a><br /><br /> +<a href="#Dans_la_vallee"><b>Dans la vallée.</b></a><br /> +<a href="#Sur_la_montagne"><b>Sur la montagne.</b></a><br /><br /> +<a href="#QUATRIEME_ACTE"><b>QUATRIÈME ACTE.</b></a><br /><br /> +<a href="#Lhorloge_de_surete"><b>L'horloge de sûreté.</b></a><br /> +<a href="#Victoire_dObenreizer"><b>Victoire d'Obenreizer.</b></a><br /> +<a href="#Le_rideau_tombe"><b>Le rideau tombe.</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="OUVERTURE" id="OUVERTURE"></a><a href="#table">OUVERTURE.</a></h2> + +<p>Quel jour du mois et de l'année? Le 13 Novembre 1835. Quelle heure? Dix +heures du soir sonnant à la grande horloge de St. Paul.</p> + +<p>En même temps toutes les églises de la ville ouvrent leurs gosiers de +bronze et forcent leurs voix. Quelques-unes ont inconsidérément commencé +de chanter avant la Cathédrale; d'autres n'y vont pas si vite et sont en +retard de quatre, de six coups sur la grosse cloche. Cependant toutes se +suivent d'assez près pour laisser ensemble dans l'air une même résonance +longue et plaintive. On dirait que le père ailé qui dévore ses enfants +décrit une courbe retentissante, avec sa faux gigantesque, au-dessus de +la Cité.</p> + +<p>Quelle est cette cloche plus sourde et plus triste que toutes les +autres, plus proche aussi de notre oreille?... Ce soir-là elle retarde +si fort que ses vibrations persistent seules, longtemps après que tout +autre son s'est éteint dans l'air. C'est la cloche de l'Hospice des +Enfants Trouvés.</p> + +<p>Jadis les enfants y étaient reçus sans enquête. Un tour pratiqué dans la +muraille s'ouvrait et se refermait discrètement. Il n'en est plus ainsi +aujourd'hui. On prend des informations sur les pauvres petits hôtes, on +les reçoit par faveur des mains de leurs mères. Ces malheureuses mères +doivent renoncer à les revoir, à les réclamer même, et cela pour jamais! +Ce soir, la lune est dans son plein, la nuit est assez douce. La journée +n'a pourtant pas été belle; la boue épaissie par les larmes du +brouillard recouvre les rues d'une couche noirâtre, et, certes, il faut, +pour éviter l'atteinte pénétrante, que la dame voilée qui se promène de +long en large soit bien et solidement chaussée.</p> + +<p>Elle marche évitant la place des fiacres; on la voit s'arrêter de temps +en temps dans l'ombre de la partie occidentale de ce grand mur +quadrangulaire, le visage tourné vers une petite porte dérobée. +Au-dessus de sa tête se déploie le ciel pur, éclairé par cette lune +brillante, les souillures du pavé s'étendent sous ses pas, et son esprit +est divisé entre des pensées bien différentes, les unes presque +heureuses, les autres cruelles. Son cœur ne lui parle point le même +langage que l'expérience impitoyable; l'empreinte de ses pieds se +succédant aux mêmes places dans cette boue noire a fini par y tracer +comme un labyrinthe: ne serait-ce point là l'image de sa vie, des +obstacles que le hasard a dressés devant elle, et du dédale inextricable +où ses fautes l'ont engagée?</p> + +<p>La porte dérobée s'ouvrit alors, et une jeune femme sortit de l'Hospice.</p> + +<p>La dame voilée se tint d'abord à l'écart, observant de tous ses yeux. +Ayant vu la porte se refermer elle se mit à suivre la jeune femme.</p> + +<p>Elles traversèrent ainsi deux rues en silence. La dame voilée, enfin, +étendit la main vers celle qu'elle suivait et la toucha. La jaune femme +s'arrêta, tout effrayée et se retourna.</p> + +<p>—Vous m'avez déjà touchée hier soir,—s'écria-t-elle,—et, lorsque j'ai +tourné la tête, vous avez refusé de me parler. Pourquoi me suivez-vous +comme un fantôme?</p> + +<p>—Je n'ai pas refusé de vous parler,—murmura la dame.—J'ai bien essayé +de le faire; mais alors je n'ai pu....</p> + +<p>—Que voulez-vous de moi?... Je ne vous ai jamais fait de mal?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Je ne crois pas vous connaître?</p> + +<p>—Vous ne me connaissez pas.</p> + +<p>—Que puis-je donc, pour vous être utile?</p> + +<p>—Il y a deux guinées dans ce papier. Acceptez mon pauvre petit présent, +et je vous le dirai.</p> + +<p>La jeune femme, qui avait bien le plus honnête visage du monde, rougit +vivement.</p> + +<p>—Je suis Sally,—dit-elle.—Dans ce grand établissement, auquel +j'appartiens, il n'y a pas une grande personne ni un enfant qui n'ait +toujours une bonne parole pour Sally. On n'aurait pas pris une si bonne +opinion de moi, si l'on me croyait capable de me vendre.</p> + +<p>—Hélas!—fit la dame,—je ne songe pas à vous acheter. Je voulais +seulement vous offrir une légère récompense.</p> + +<p>Avec fermeté, mais sans aigreur, Sally repoussa la main qui lui +présentait l'offrande.</p> + +<p>—S'il y a quelque chose que je puisse faire pour vous +obliger,—dit-elle,—vous vous trompez en pensant que je le ferai pour +de l'argent. Que désirez-vous?</p> + +<p>—Vous êtes l'une des gardiennes ou des employées de l'Hospice. Je vous +en ai vue sortir hier et ce soir.</p> + +<p>—Je suis Sally, madame; je suis Sally.</p> + +<p>—Votre visage annonce la patience et la douceur, je suis sûre que les +enfants s'attachent tout de suite à vous.</p> + +<p>—Pauvres chéris!... c'est vrai, madame.</p> + +<p>La dame releva son voile. Elle n'était guère moins jeune que Sally. +Certes sa figure avait quelque chose de bien plus aristocratique et +décelait une intelligence bien plus ouverte: mais aussi comme elle était +pâle et fatiguée!</p> + +<p>—Je suis la malheureuse mère d'un enfant confié à vos +soins,—balbutia-t-elle,—et je veux vous adresser une prière!...</p> + +<p>Sally alors, touchée de la confiance que la pauvre femme lui avait +montrée en écartant son voile, Sally, dont les actions étaient toujours +simples et pleines de bonté, replaça la voile sur ce visage pâle et se +mit à pleurer.</p> + +<p>—Vous écouterez ma prière,—lui dit la dame,—Vous ne serez point +insensible aux angoisses d'une infortunée qui vous supplie?...</p> + +<p>—Oh! chère... bien chère...—s'écria la bonne Sally.—Que faut-il vous +dire? Et que puis-je faire? Ne parlez pas de prière, au moins.... Nos +prières ne doivent s'élever que vers notre Père à tous: on n'en adresse +point à une pauvre fille comme moi. D'ailleurs je vais quitter +l'Hospice; je n'y resterai plus que six mois, jusqu'à ce qu'une autre +jeune femme ait été mise au courant de mon service et soit prête à me +remplacer. Je vais me marier, madame. Je ne serais pas sortie ce soir si +mon Dick... c'est celui que je dois épouser... n'était malade. J'aiderai +sa mère et sa sœur à le veiller cette nuit. Ne vous affligez pas si +fort.</p> + +<p>—Ah! bonne Sally... chère Sally... vous êtes pleine d'espérance, et +depuis longtemps l'espérance s'est éteinte devant mes yeux. La vie +s'offre à vous belle et paisible, vous deviendrez une femme respectée et +sans doute une tendre et orgueilleuse mère. Vous êtes une femme aimante +et vivante.... Et moi, il faut que je meure!... Écoutez, écoutez-moi, je +vous en prie.</p> + +<p>—Mon Dieu!—s'écria Sally,—que dois-je donc faire? Voyez comme vous +vous servez de mes propres paroles contre moi. Je vous ai dit que +j'étais sur le point de me marier, afin de vous faire mieux comprendre +que j'allais quitter cette maison et que je ne pouvais vous être d'aucun +secours, pauvre femme!... Et vous voudriez à présent me persuader que +j'ai tort de me marier et que je suis cruelle en refusant de vous +servir. Ce n'est pas bien!... Allons, est-ce que cela est bien, madame?</p> + +<p>—Sally, ma bonne Sally, ce n'est point dans l'avenir que je vous +demande de m'aider, oh! non, ce n'est pas dans l'avenir. Ma prière ne +regarde que le passé, je n'attends de vous que deux mots.</p> + +<p>—Là,—s'écria Sally,—voilà qui va de mal en pire. Si je ne comprenais +pas quels sont ces deux mots que vous voulez savoir....</p> + +<p>—Vous le comprenez, Sally. Quels sont les noms que l'on a donnés à mon +pauvre baby?... Quels sont ces noms? Je ne vous en demande pas +davantage; j'ai lu la règle de la maison. Il a été baptisé dans la +chapelle et enregistré dans le grand-livre. C'était Lundi soir.... +Comment l'a-t-on appelé?</p> + +<p>Elle se mit à genoux devant Sally,—à genoux dans la boue épaisse de +cette petite rue déserte et sans issue qui conduisait aux jardins de +l'Hospice; elle se serait roulée sur le pavé dans la véhémence et la +folie de son désespoir, si la bonne Sally ne l'eût relevée.</p> + +<p>—Oh! non... non!...—s'écria cette chère fille,—vous me donnez envie +de faire une bonne action. Laissez-moi regarder encore votre jolie +figure; mettez vos mains dans les miennes.... Jurez-moi que vous ne me +demanderez rien de plus que ces deux mots.</p> + +<p>—Jamais... jamais je ne vous demanderai autre chose.</p> + +<p>—Et si je les dis, ces noms, vous n'en ferez pas un mauvais usage? Vous +ne ferez pas tourner cette révélation contre moi?</p> + +<p>—Jamais!... Jamais!...</p> + +<p>—Walter Wilding.</p> + +<p>La dame jeta sa tête sur le sein de la jeune fille, la tint un moment +embrassée, et murmura une bénédiction fervente.</p> + +<p>—Embrassez-le pour moi!—fit-elle.</p> + +<p>Et elle disparut.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Quel jour du mois et de l'année? Le premier Dimanche d'Octobre 1847. +Quelle heure à Londres? Une heure et demie de l'après-midi à la grande +horloge de St. Paul.</p> + +<p>Aujourd'hui l'horloge de l'Hospice des Enfants Trouvés marche de +conserve avec celle de la Cathédrale. Le service est fini dans la +chapelle et les Enfants Trouvés sont à dîner.</p> + +<p>Il y a comme toujours beaucoup de monde à ce dîner; deux ou trois +directeurs, des familles entières de paroissiens, et quelques curieux. +Un doux soleil d'automne pénètre dans la salle. Ces grandes fenêtres, +ces murailles sombres sur lesquelles les rayons vont se jouant, sont des +choses qu'Hogarth aimait à reproduire dans ses tableaux.</p> + +<p>Le réfectoire des filles (la division des filles comprend aussi celle +des plus jeunes enfants) est le principal attrait de curiosité pour +l'assistance. Des valets d'une propreté rare glissent autour des tables +silencieuses. Les curieux vont et viennent à leur guise et font tout bas +entre eux plus d'un commentaire sur la figure de ce numéro qui est +là-bas près de la fenêtre. C'est que beaucoup de ces physionomies +expansives ont un caractère qui mérite de fixer l'attention. Il y a +parmi les assistants des visiteurs habituels qui connaissent les hôtes +du lieu. On les voit s'arrêter à une place marquée, se pencher, et dire +quelques mots à l'oreille de l'un des enfants. Ce n'est point médire que +de remarquer en passant qu'ils s'adressent surtout à ceux qui ont un +joli visage.... Tout le monde circule, chuchote, s'anime, et la monotonie +de ces longues salles moroses en est quelque peu rompue.</p> + +<p>Une dame voilée, que personne n'accompagne, s'avance au milieu de la +foule. On ne peut douter en la voyant qu'elle ne vienne à l'Hospice pour +la première fois. Sans doute la curiosité ni l'occasion ne l'avaient +jamais amenée dans ce triste séjour, et ce spectacle semble la troubler +un peu. Elle fait le tour des tables, sa démarche est incertaine, et son +attitude tremblante. Elle va, cherchant son chemin qu'elle ne veut pas +demander, elle arrive au réfectoire des petits garçons. Pauvres petits, +ils sont moins recherchés que les filles; point de visiteurs autour +d'eux: les yeux humides de la dame voilée plongent dans la salle.</p> + +<p>Justement, sur le seuil de la porte, se trouvait une employée d'un +certain âge, respectable matrone, femme de charge, utile à tout. C'est à +elle que la dame s'adresse.</p> + +<p>—Vous avez beaucoup de petits garçons ici?—dit-elle.—À quel âge les +fait-on entrer dans le monde?... Se prennent-ils souvent de passion pour +la mer?—Et puis d'une voix étouffée:—Savez-vous lequel est Walter +Wilding?</p> + +<p>La matrone sentit avec quelle ardeur brûlante les yeux de l'étrangère +s'attachaient sur les siens, à travers le voile épais. Aussi +baissa-t-elle la tête, n'osant la regarder à son tour.</p> + +<p>—Je sais lequel est Walter Wilding,—dit-elle—Mais mon devoir +m'interdit de faire connaître aux visiteurs le nom de nos enfants.</p> + +<p>—Ne pouvez-vous seulement me le montrer sans rien me dire?—répliqua la +dame voilée.</p> + +<p>Sa main allait en même temps chercher celle de la femme et la serrait de +toute sa force.</p> + +<p>—Je vais passer autour des tables,—dit tout bas la matrone sans avoir +l'air de s'adresser à la visiteuse.—Suivez-moi des yeux. Le petit +garçon près duquel je m'arrêterai et à qui je parlerai tout à l'heure, +ne sera pour vous qu'un étranger comme tous les autres; mais celui que +je toucherai en passant sera Walter Wilding. Ne me dites plus rien et +éloignez-vous.</p> + +<p>La dame voilée obéit, avança de quelques pas dans la salle, les yeux +fixés sur la matrone.</p> + +<p>Celle-ci, d'un air officiel et grave, marche en dehors des tables en +commençant par la gauche. Elle suit la ligne entière, tourne, et revient +à l'intérieur des rangs et, jetant un regard furtif du côté de la dame +voilée, s'arrête auprès d'un enfant, se baisse, et lui parle. L'enfant +lève la tête et répond. Elle l'écoute d'un air naturel, en souriant, et +pose en même temps sa main sur l'épaule du petit garçon assis à droite. +Tandis qu'elle continue de causer avec l'autre, elle fait à celui-ci +quelques caresses sans lui rien dire; puis elle achève sa tournée le +long des tables sans toucher aucun autre enfant et sort de la salle.</p> + +<p>Le dîner est fini, la dame voilée s'avance à son tour, par le chemin +indiqué, en dehors des tables, en commençant par la gauche. Elle suit la +longue rangée extérieure, tourne, et revient sur ses pas. Par bonheur +pour elle, d'autres personnes viennent d'entrer par hasard et sans but. +Elle ne se voit plus seule dans la salle; et, moins alarmée, elle relève +son voile et, s'arrêtant devant le petit garçon que la matrone a +touché:—Quel âge avez-vous?—dit-elle.</p> + +<p>—Douze ans, madame,—répond l'enfant étonné, en levant ses beaux grands +yeux vers elle.</p> + +<p>—Êtes-vous heureux et content?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—Pouvez-vous accepter ces bonbons?</p> + +<p>—S'il vous plaît de me les donner.</p> + +<p>Elle se penche pour les lui remettre et touche de son front et de ses +cheveux la figure de l'enfant. Alors, baissant de nouveau son voile, +elle passe.</p> + +<p>Elle passe bien vite et s'enfuit sans regarder en arrière.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PREMIER_ACTE" id="PREMIER_ACTE"></a><a href="#table">PREMIER ACTE.</a></h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_rideau_se_leve" id="Le_rideau_se_leve"></a><a href="#table">Le rideau se lève.</a></h2> + + +<p>Au fond d'une cour de la Cité de Londres, dans une petite rue escarpée, +tortueuse, et glissante, qui réunissait Tower Street à la rive de la +Tamise, se trouvait la maison de commerce de Wilding et Co., marchands +de vins. L'extrémité de la rue par laquelle on aboutissait à la rivière +(si toutefois on avait le sens olfactif assez endurci contre les +mauvaises odeurs pour tenter une telle aventure) avait reçu le nom +d'Escalier du Casse Cou. La cour elle-même n'était pas communément +désignée d'une façon moins pittoresque et moins comique: on l'appelait +le Carrefour des Écloppés[1].</p> + +<p>[Note 1: Sic.]</p> + +<p>Bien des années auparavant, on avait renoncé à s'embarquer au pied de +l'Escalier du Casse Cou et les mariniers avaient cessé d'y travailler. +La petite berge vaseuse avait fini par se confondre avec la rivière; +deux ou trois tronçons de pilotis, un anneau, et une amarre en fier +rouillé, voilà tout ce qui restait de la splendeur du Casse Cou. Il +arrivait pourtant encore de temps à autre qu'une barque chargée de +houille vint y aborder violemment. Quelques vigoureux chargeurs +surgissaient alors de la vase, déchargeaient le bateau, transportaient +le charbon dans le voisinage; et puis on ne les voyait plus. D'ordinaire +le seul mouvement commercial de l'Escalier du Casse Cou, c'était le +transport des tonneaux pleins et des bouteilles vides remplissant et +désemplissant les caves, entrant et sortant à grand bruit, chez Wilding +et Co., marchands de vins. Encore ce mouvement n'était-il pas de tous +les goûts, et pendant trois marées sur quatre, la sale eau grise de la +rivière venait solitairement battre de son écume et de sa vase l'amarre +et l'anneau rouillé. On eût dit que Madame la Tamise, ayant entendu +parler du Doge et de l'Adriatique, voulait, elle aussi, s'unir, au moyen +de cet anneau, à son Doge, le Très Honorable Lord Maire, le grand +conservateur de sa corruption et de ses souillures.</p> + +<p>Vers la droite, à quelque deux cents mètres sur le monticule opposé, +(touchant au bas de l'Escalier fantastique), on trouvait le Carrefour +des Écloppés. Il appartenait tout entier à Wilding et Co., ce coin +sordide. Leurs caves étaient creusées par-dessous, leur maison s'élevait +par-dessus. Cette maison avait été réellement une habitation autrefois; +on voyait encore au-dessus de sa porte un antique auvent sans support, +ce qui était naguère l'ornement obligé de toute demeure habitée par un +bourgeois de Londres. Une longue rangée de petites fenêtres étroites +perçait cette morne façade de briques et la rendait symétriquement +disgracieuse; au-dessus de tout on avait perché certaine coupole, où se +balançait une cloche.</p> + +<p>—Monsieur Bintrey,—dit Walter Wilding,—pensez-vous qu'un homme de +vingt-cinq ans qui peut se dire en mettant son chapeau: ce chapeau +couvre la tête du propriétaire de cette propriété et le maître des +affaires qui se font dans la maison, pensez-vous que cet homme, sans +être orgueilleux, n'ait point le droit de se déclarer satisfait de +lui-même; le pensez-vous?</p> + +<p>Ainsi s'exprimait Walter Wilding dans son propre bureau, s'adressant à +son homme de loi, et tout de suite, pour joindre l'action à la parole, +il prit son chapeau, s'en coiffa, et remit ensuite ce meuble où il +l'avait pris. Il fit tout cela sans outrepasser les bornes de la +modestie qui lui était naturelle, car il était né modeste.</p> + +<p>C'était un homme à l'air simple et franc, le plus naïf des hommes, que +Walter Wilding, avec son teint blanc et rose et son heureuse corpulence, +étonnante chez un garçon de vingt-cinq ans. Ses cheveux bruns frisaient +avec grâce, ses beaux yeux bleus avaient un attrait extraordinaire. Le +plus communicatif des hommes aussi bien que le plus candide, jamais il +ne trouvait assez de paroles pour épancher sa gratitude et sa joie quand +il croyait avoir quelque motif d'être reconnaissant ou joyeux.</p> + +<p>Bintrey, au contraire, était un prudent compagnon, la réserve même. Ses +yeux pouvaient être comparés à deux petits globules clignotants qui +sortaient de deux grosses paupières au milieu d'une grosse tête chauve. +En ce moment, Wilding le réjouissait fort, il trouvait que le franc +langage du jeune homme et la simplicité de son cœur étaient deux choses +bien comiques.</p> + +<p>—Oui,—dit-il,—je pense que vous avez le droit d'être satisfait.... +Oui, vraiment.... Ah! ah!</p> + +<p>Il y avait sur le bureau, des biscuits, une carafe, et deux verres.</p> + +<p>—Aimez-vous le vieux Porto de quarante-cinq ans?—dit Wilding.</p> + +<p>—Si je l'aime?—répéta Bintrey,—mais vous m'en avez fait assez +boire....</p> + +<p>—C'est du meilleur coin de notre meilleure cave,—s'écria Wilding.</p> + +<p>—Eh! oui. Je vous remercie, monsieur... excellent vin!</p> + +<p>Puis il se mit à rire de nouveau tout en élevant son verre et lui +faisant les doux yeux. Il lui paraissait aussi bien plaisant qu'on pût +se séparer sans regret d'un pareil vin et surtout le faire boire gratis +à personne.</p> + +<p>—Maintenant,—reprit Wilding, qui apportait jusque dans la discussion +des affaires une gaieté d'enfant,—je crois que nous avons tout arrangé, +Monsieur Bintrey, et le mieux du monde.</p> + +<p>—Le mieux du monde,—reprit Bintrey.</p> + +<p>—Nous nous sommes assuré un associé.</p> + +<p>—Oui, nous nous sommes assuré un associé!... Oui, vraiment!</p> + +<p>—Nous demandons dans les journaux une femme de charge.</p> + +<p>—Une femme de charge... nous la demandons dans les journaux. +«S'adresser au Carrefour des Écloppés, Great Tower Street, de dix heures +à midi.» Voilà l'annonce.</p> + +<p>—Les affaires de feu ma pauvre mère sont réglées,—dit Walter.</p> + +<p>—Réglées,—fit l'écho.</p> + +<p>—Et tous les frais payés.</p> + +<p>—Payés,—dit Bintrey avec son gros rire.</p> + +<p>Et pourquoi Bintrey riait-il? C'est qu'il pensait qu'il y avait vraiment +au monde des gens assez simples, pour payer des frais sans discuter.</p> + +<p>—Feu ma pauvre chère mère,—continua Wilding,—c'est un plaisir pour +moi que de parler d'elle... mais c'est un plaisir qui m'accable... vous +savez combien je l'aimais et combien je lui étais cher. Certes nous +avions l'un pour l'autre le plus grand amour qui puisse exister entre +une mère et son fils; et, depuis le jour où elle m'avait pris sous sa +garde, jamais nous n'avons connu un moment de discussion ou d'humeur. +C'est un bonheur qui n'a duré que treize ans; n'est-ce pas bien court? +Je n'ai vécu que treize ans auprès de ma chère mère et ce n'était que +depuis huit ans qu'elle m'avait reconnu confidentiellement pour son +fils. Vous connaissez cette triste histoire, Monsieur Bintrey. Qui la +connaîtrait, si ce n'était vous?</p> + +<p>Wilding se prit à sangloter.</p> + +<p>Tandis qu'il essuyait ses larmes, que faisait Bintrey? Il savourait son +Porto à petites gorgées qu'il promenait dans sa bouche.</p> + +<p>—Je sais l'histoire...—dit-il...—Oui... oui.... Je la sais.</p> + +<p>—Ma pauvre mère,—reprit Wilding.—Elle avait été cruellement trompée, +et comme elle en a souffert! Mais ses lèvres sont toujours restées +muettes à ce sujet. Par qui a-t-elle été trompée et dans quelles +circonstances ce grand malheur lui est-il arrivé, monsieur? Dieu seul le +sait. Ma pauvre chère mère n'a jamais voulu trahir le secret de celui +qui avait trahi sa confiance, jamais....</p> + +<p>—Elle avait résolu de se taire,—interrompit Bintrey promenant de +nouveau cet excellent vin dans son gosier;—elle a dû garder le silence.</p> + +<p>À quoi il ajouta mentalement, avec un petit clignement d'yeux:—Et cela, +beaucoup mieux que vous ne pourrez jamais le faire, vous qui aimez tant +à parler.</p> + +<p>—«Tes père et mère honoreras»—reprit Wilding qui sanglotait +toujours...—«afin de vivre longuement.» Quand j'étais aux Enfants +Trouvés, Monsieur Bintrey, je me sentais intérieurement si peu disposé à +souscrire de bon cœur à ce commandement que je croyais bien n'avoir pas +beaucoup de temps à vivre. Cependant je suis arrivé bien vite à honorer +ma mère profondément, de toute mon âme, et je révère maintenant sa +mémoire.</p> + +<p>—Vous la révérez?—dit Bintrey.</p> + +<p>—Pendant sept heureuses années,—continua Wilding avec le même accent +de simple et virile douleur et sans songer à rougir de ses +larmes,—pendant sept ans, mon excellente mère fut ici l'associée de mes +prédécesseurs Pebblesson Neveu. Lorsque j'atteignis ma majorité, elle me +transmit la part dont elle avait hérité dans cette maison, puis elle +racheta pour moi la part de Pebblesson; elle me laissa tout ce qu'elle +possédait, tout, hormis cet anneau de deuil que vous portez au doigt.... +Elle n'est plus! Il n'y a pas six mois qu'elle vint un matin au +Carrefour des Écloppés pour y lire de ses yeux la nouvelle enseigne: +Wilding et Co. Et pourtant elle n'est plus!</p> + +<p>—Triste!... fort triste!...—murmura Bintrey,—mais c'est le sort +commun à un moment ou à un autre: ne devons-nous pas tous cesser d'être?</p> + +<p>Ce disant, il le prouva bien en achevant de vider la bouteille de Porto. +Ce Porto de quarante-cinq ans avait aussi cessé d'être. Bintrey poussa +un large soupir.</p> + +<p>—Et puisque je l'ai perdue,—reprit Wilding en essuyant ses larmes,—il +ne me reste plus qu'à nourrir éternellement son souvenir et mes regrets. +La chère femme! Mon cœur se sentit entraîné vers elle dès la première +fois que je la vis; c'était l'instinct de la nature... je ne pouvais +pourtant la prendre alors que pour une dame étrangère. C'était un +Dimanche, nous finissions de dîner là-bas aux Enfants Trouvés.... Ah! +vous savez bien, Monsieur Bintrey, que je ne rougis point d'avoir été +aux Enfants Trouvés. Moi, qui ne me suis jamais connu de père, je désire +être un père pour tous ceux qui travaillent sous mes ordres.</p> + +<p>—Honnête désir,—fit observer Bintrey.</p> + +<p>—C'est pourquoi,—continua Wilding qui s'animait et se noyait même un +peu dans le flot montant de son éloquence,—c'est pourquoi je demande +dans les journaux une excellente femme de charge, pour prendre soin de +la maison d'habitation de Wilding et Co., marchand de vins, Carrefour +des Écloppés. Je veux rétablir chez moi quelques-uns de nos anciens +usages et les rapports touchants qui existaient autrefois entre le +patron et l'employé. Il me plait de vivre à l'endroit où je gagne mon +argent. Je veux, chaque jour, m'asseoir au haut bout de la table à +laquelle les gens qui me servent viendront s'asseoir; et nous mangerons +ensemble du même rôti, du même bouilli, et nous boirons la même bière; +et mes serviteurs dormiront sous le même toit que Walter Wilding! Et +tous tant que nous sommes.... Je vous demande pardon, Monsieur Bintrey, +voilà que mes bourdonnements dans la tête vont me reprendre... je vous +serais obligé si vous me conduisiez à la pompe.</p> + +<p>Alarmé par l'excessive coloration du visage de son client, Bintrey ne +perdit pas un moment pour l'entraîner dans la cour. C'était chose +facile, car le cabinet dans lequel ils causaient tous les deux y donnait +accès de plain-pied du côté de la maison d'habitation. Là, l'homme +d'affaires, obéissant à un signe du malade, se mit à pomper de toutes +ses forces. Wilding se lava la figure et la tête et but de bon cœur; +après quoi il déclara se sentir mieux.</p> + +<p>—Voyez!—dit Bintrey,—voilà ce que c'est que de vous laisser échauffer +par vos bons sentiments!</p> + +<p>Ils regagnèrent le bureau, et tandis que Wilding s'essuyait, l'homme de +loi le grondait toujours.</p> + +<p>—Bon!—dit le jeune homme,—n'ayez pas peur. Je n'ai pas divagué, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Pas le moins du monde. Vous avez été parfaitement raisonnable.</p> + +<p>—Où en étais-je, Monsieur Bintrey?</p> + +<p>—Vous en êtes resté... mais, à votre place, je ne voudrais pas m'agiter +en reprenant ce sujet quant à présent....</p> + +<p>—J'y veillerai, je serai sur mes gardes,—dit Wilding.—À quel endroit +ce diable de bourdonnement m'a-t-il pris?</p> + +<p>—Au rôti, au bouilli, et à la bière. Vous disiez: logeant sous le même +toit, afin que nous puissions tous tant que nous sommes....</p> + +<p>—Tous tant que nous sommes!... Ah! c'est cela.... Tous tant que nous +sommes, bourdonnant ensemble....</p> + +<p>—Là... là...—interrompit Bintrey.—Quand je vous disais que vos bons +sentiments ne sont propres qu'à vous exalter, à vous faire du mal.... +Voulez-vous encore essayer de la pompe?</p> + +<p>—Non! non! c'est inutile. Je vais bien, Monsieur Bintrey. Je reprends +donc: Afin que nous puissions, tous tant que nous sommes, formant une +sorte de famille.... Voyez-vous, je n'ai jamais été accoutumé à +l'existence personnelle que tout le monde mène dans son enfance. Plus +tard j'ai été absorbé par ma pauvre chère mère. Après l'avoir perdue, je +me suis trouvé bien plus apte à faire partie d'une association qu'à +vivre seul. Je ne suis rien par moi-même.... Ah! Monsieur Bintrey, faire +mon devoir envers ceux qui dépendent de moi et me les attacher sans +réserve, cette idée revêt à mes yeux un charme tout patriarcal et +ravissant! Je ne sais quel effet elle peut produire sur vous....</p> + +<p>—Sur moi?—répliqua Bintrey,—il n'importe guère. Que suis-je en cette +circonstance? Rien. C'est vous qui êtes tout, Monsieur Wilding? Par +conséquent, l'effet que vos idées peuvent produire sur moi est ce qu'il +y a de plus indifférent au monde.</p> + +<p>—Oh!—s'écria Wilding avec un feu extraordinaire,—mon plan me parait, +à moi, délicieux....</p> + +<p>—En vérité!—interrompit brusquement l'homme d'affaires,—si j'étais à +votre place, je ne voudrais pas m'agi....</p> + +<p>—Ne craignez rien,—fit Wilding.—Tenez!—continua-t-il en prenant sur +un meuble un gros livre de musique.—Voici Haendel.</p> + +<p>—Haendel,—répéta Bintrey avec un grognement menaçant,—qui est cela?</p> + +<p>—Haendel!... Mozart, Haydn, Kent, Purcel, le Docteur Arne, Greene, +Mendelssohn, je connais tous les chœurs de ces maîtres. C'est la +collection de la chapelle des Enfants Trouvés. Les belles antiennes! +Pourquoi ne les apprendrions-nous pas ensemble?</p> + +<p>—Ensemble? que veut dire cet «ensemble?»—s'écria l'homme d'affaires +exaspéré,—qui apprendra ces antiennes?</p> + +<p>—Qui?... le patron et les employés.</p> + +<p>—À la bonne heure! c'est autre chose.</p> + +<p>Pendant un moment il avait cru que Wilding allait lui répondra: l'homme +d'affaires et le client: vous et moi!</p> + +<p>—Non, ce n'est pas autre chose,—reprit Wilding,—c'est la même chose. +La musique doit surtout servir de lien entre nous. Monsieur Bintrey, +nous formerons un chœur dans quelque paisible église, près du Carrefour +des Écloppés, après que nous aurons, avec joie, chanté ensemble, nous +reviendrons ici dîner ensemble avec plaisir. Ce qui me préoccupe +maintenant, c'est de mettre ce système en pratique dans le plus bref +délai possible, de façon que mon nouvel associé se trouve établi en +arrivant dans la maison.</p> + +<p>—Grand bien vous fasse!—s'écria Bintrey en se levant.—Est-ce que +Laddle sera aussi l'associé de Haendel, Mozart, Haydn, Kent, Purcel, le +Docteur Arne, Greene, et Mendelssohn?</p> + +<p>—Je l'espère.</p> + +<p>—Je souhaite que ces messieurs en soient contents, reprit +Bintrey.—Adieu, monsieur.</p> + +<p>Ils se serrèrent la main et se séparèrent. À peine Bintrey s'était-il +éloigné que l'on frappa à la porte. Quelqu'un entra dans le bureau de +Wilding par une porte de communication qui s'ouvrait dans la salle où se +tenaient les commis. C'était le chef des garçons de cave de Wilding et +Co., jadis chef des garçons de cave de Pebblesson Neveu, Joey Laddle, +lui-même, un homme lent et grave, comme architecture humaine un +portefaix. Il était vêtu d'un vêtement froncé et d'un tablier à bavette +qui ressemblait à la fois à un paillasson et à la peau d'un rhinocéros.</p> + +<p>—.... Quant à la même nourriture et au même logement, Monsieur Wilding, +mon jeune maître...—dit-il, en entrant, d'un ton bourru.</p> + +<p>—Quoi! Joey....</p> + +<p>—Eh bien! s'il faut parler pour moi, Monsieur Wilding... et jamais je +n'ai parlé ni ne parlerai pour d'autres que pour moi,... je n'ai aucun +besoin, ni d'être nourri, ni d'être logé. Si cependant vous désirez me +loger et me nourrir, soit... je puis manger comme tout le monde et je me +soucie moins de l'endroit où je mangerai que de ce qu'on me fera manger, +ne vous en déplaise. Est-ce que tous vos employés vont aussi vivre chez +vous, mon jeune maître? Les deux autres garçons de cave, les trois +porteurs, les deux apprentis, les hommes de journée... tout le monde?</p> + +<p>—Oui, Joey... et j'espère que nous formerons une famille unie.</p> + +<p>—Bon,—dit Joey,—je l'espère pour eux.</p> + +<p>—Pour eux?... Dites aussi pour nous.</p> + +<p>Joey Laddle secoua la tête.</p> + +<p>—Ne comptez pas trop sur moi pour cela, Monsieur Wilding, mon jeune +maître. Ce n'est pas à mon âge, et après les circonstances qui ont formé +mon caractère, qu'on se prend tout d'un coup à aimer la société. Lorsque +Pebblesson Neveu me disaient: «Joey, tâche donc de prendre une figure +plus enjouée,» je leur ai souvent répondu: «C'est bon à vous qui êtes +accoutumés à boire le vin, d'avoir un visage gai. Moi je ne fais que le +respirer par les pores de ma peau. Pris de cette façon, il agit +différemment. Autre chose, messieurs, de remplir vos verres dans une +bonne salle à manger, bien chaude, en poussant un Hip hurrah! vigoureux +et en portant des toasts aux convives; autre chose de s'en remplir +soi-même par les pores et par les poumons, au fond d'une cave basse et +noire et dans une atmosphère moisie.» Je disais cela à Pebblesson Neveu. +Ah! Monsieur Wilding, mon jeune maître, j'ai été garçon de cave toute ma +vie, j'ai appliqué toute mon intelligence au travail, et me voilà aussi +abruti qu'un homme peut l'être. Allez! vous ne trouverez pas plus abruti +que moi. Vous ne trouverez pas non plus mon égal en humeur noire. +Chantez, videz gaiement vos verres. On dit que chaque goutte que vous +répandez sur vous efface une ride... je ne dis pas non. Mais essayez de +humer le vin par vos pores quand vous n'en avez pas besoin. Et vous +verrez.</p> + +<p>—Je suis désolé de ce que vous me dites, Joey,—répondit Wilding.—Et +moi qui avais espéré que vous réuniriez une classe de chant dans cette +maison.</p> + +<p>—Moi, monsieur!... Monsieur Wilding, mon jeune maître, vous ne prendrez +pas Joey Laddle à s'occuper d'harmonie! Une machine à avaler, monsieur, +c'est tout ce que je puis être en dehors de mes caves! L'estomac n'est +pas mauvais. Cependant, je vous remercie, puisque vous pensez que je +vaux la peine que vous voulez prendre en me faisant vivre chez vous.</p> + +<p>—Je le veux, Joey.</p> + +<p>—N'en parlons plus, monsieur. C'est dit.... Mais, monsieur, n'êtes-vous +pas sur le point de prendre le jeune George Vendale comme associé dans +cette maison?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Un changement de plus. Au moins ne changez pas encore la raison +sociale. Ne faites pas cela. Vous l'avez déjà fait une fois. Et je vous +le demande, n'aurait-il pas mieux valu conserver «Pebblesson et Co.», +qui avaient toujours eu de la chance? On ne doit point risquer de +changer la chance quand elle est bonne.</p> + +<p>—Je ne modifierai point la raison sociale, Joey.</p> + +<p>—Je suis content de l'apprendre, Monsieur Wilding, et je vous souhaite +le bonjour. Mais vous auriez certainement mieux fait de conserver +«Pebblesson et Co.» Vous auriez mieux fait.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="La_femme_de_charge_entre" id="La_femme_de_charge_entre"></a><a href="#table">La femme de charge entre.</a></h2> + + +<p>Le lendemain, Walter Wilding était assis dans la salle à manger, prêt à +recevoir les postulantes à ces hautes fonctions de femme de charge qu'il +allait créer dans sa maison. Cette salle était une pièce entièrement +boisée, parquetée de chêne, avec un tapis de Smyrne fort usé, le meuble +était en acajou noir, un vieux serviteur de meuble qui avait connu plus +d'une fois le baiser réparateur du vernis sous Pebblesson. Le grand +buffet avait vu bien des dîners d'affaires que Pebblesson Neveu ne +marchandait pas à sa clientèle, ayant pour principe qu'un bon commerçant +ne doit jamais hésiter à donner libéralement un œuf pour recevoir un +bœuf. Trois grands réchauds dormaient sur la grande cheminée qu'ils +couvraient presque tout entière en compagnie d'une cave à vins qui +affectait la forme d'un sarcophage, et qui avait, en effet, dans son +temps, enseveli bien des liqueurs. Mais le vieux célibataire rubicond, +en grande perruque à marteau, dont le portrait était accroché à la +muraille, au-dessus de ce majestueux buffet; et qu'on pouvait +reconnaître pour Pebblesson (pas le neveu) ne s'était-il pas avisé, lui +aussi, d'aller habiter un sarcophage? Depuis lors ces réchauds étaient +demeurés froids, aussi froids que le vieux négociant lui-même.</p> + +<p>Tout, d'ailleurs, dans ce vieux logis, avait un air de vétusté glacée. +Les griffons noir et or qui supportaient les candélabres, tenant des +boules noires et des chaînes d'or dans leurs gueules, montraient une +mine piteuse qui semblait demander grâce pour une attitude si gênante et +qu'ils gardaient depuis si longtemps. On voyait bien qu'à leur âge ils +ne se sentaient plus le cœur de jouer à la balle. Ils secouaient leurs +chaînes comme pour protester qu'ils avaient bien acquis le droit d'être +libres. Et, cependant, ils demeuraient enchaînés à la même place, devant +les mêmes objets qu'ils regardaient avec tant d'ennui, depuis tant +d'années, et rien ne changeait dans l'antique maison, rien que les +maîtres!</p> + +<p>Justement cette matinée d'été vit un événement aussi surprenant que la +découverte d'un nouveau monde par le vieux Colomb. Le ciel, à force de +regarder d'en haut, découvrit le Carrefour des Écloppés. La lumière et +la chaleur y pénétrèrent. Un rayon s'en vint jouer sur un portrait de +femme suspendu au-dessus de la cheminée et qui composait, avec le +portrait de Pebblesson l'oncle, la seule décoration de la salle à manger +de Wilding.</p> + +<p>Wilding contemplait cette peinture.</p> + +<p>—Ma mère à vingt-cinq ans,—se disait-il.</p> + +<p>Et ses yeux suivaient avec ravissement ce rayon béni.... Il pensait qu'il +avait accroché là cette toile afin que les visiteurs pussent admirer sa +mère dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Quant à un autre +portrait qui avait été fait de la morte, alors qu'elle avait cinquante +ans, il l'avait mis dans sa chambre à coucher comme un souvenir avec +lequel il voulait toujours vivre....</p> + +<p>—Quoi! c'est vous, Jarvis,—dit-il.</p> + +<p>Ces mots s'adressaient à un de ses commis qui venait de passer la tête +par la porte entre-baillée.</p> + +<p>—Oui,—répliqua Jarvis,—je voulais seulement vous dire, monsieur, +qu'il va être dix heures et que plusieurs femmes attendent dans le +bureau.</p> + +<p>—Mon Dieu!—s'écria Wilding, qui rougit et qui pâlit en même +temps,—sont-elles vraiment plusieurs?... J'aurais mieux fait de les +faire introduire quand il n'y en avait qu'une ou deux. Je les recevrai +donc, chacune à son tour, Jarvis, dans l'ordre de leur arrivée.</p> + +<p>Ce disant, il se retrancha derrière la table, s'enfonça bien dans son +fauteuil, et mit devant lui un grand encrier, puis il donna l'ordre +d'introduire les postulantes.</p> + +<p>Il lui arriva ce qui doit arriver en semblable circonstance à tout +célibataire connu pour être à son aise. Wilding vit défiler devant lui +l'espèce ordinaire des femmes répugnantes et l'ordinaire espèce des +femmes trop sympathiques. La première qui se présenta fut la veuve d'un +boucanier déterminée à s'emparer de lui quand même; elle étreignait son +parapluie sous son bras comme si elle se fût imaginée que ce parapluie +était Walter Wilding lui-même et qu'elle le tenait déjà dans ses serres. +Vinrent ensuite plusieurs de ces vieilles filles qui «ont vu de +meilleurs jours» et qui arrivent armées de certificats cléricaux +attestant que la théologie ne leur est point étrangère; puis ce fut le +tour des demoiselles, qui s'offraient à Wilding pour l'épouser sans +façon. Il vint encore des femmes de charge de profession, aux allures +militaires, qui lui firent subir un interrogatoire en règle sur ses +mœurs et ses habitudes; de languissantes malades pour qui la question +des gages n'était que secondaire et qui recherchaient surtout le confort +d'un hospice particulier; de sensibles créatures qui éclataient en +pleurs dès que Wilding leur adressait une question et auxquelles il dut +faire boire plusieurs verres d'eau sucrée pour les apaiser, etc.</p> + +<p>Le courage de Wilding allait lui manquer quand une nouvelle venue se +présenta.</p> + +<p>C'était une femme de cinquante ans environ, bien qu'à certains moments +elle parût plus jeune, par exemple quand elle souriait. Sa figure avait +une remarquable expression de gaieté placide, qui semblait indiquer une +égalité de caractère toujours bien rare. On n'aurait pu désirer une +attitude meilleure ni mieux soutenue; et il n'était pas jusqu'au son de +sa voix qui ne fût en parfaite harmonie avec la réserve de ses manières. +Wilding acheva d'être séduit, lorsqu'à la question suivante qu'il lui +fit avec douceur:—Quel nom inscrirai-je, madame?</p> + +<p>Elle répondit:—Je me nomme Sarah Goldstraw. Mon mari est mort depuis de +longues années. Je n'ai pas d'enfants.</p> + +<p>Cette voix frappa si agréablement l'oreille de Wilding, tandis qu'il +prenait ses notes, qu'il ne se hâta point de les prendre et qu'il pria +Madame Goldstraw de lui répéter son nom. Lorsqu'il releva la tête, le +regard de l'étrangère venait de se promener autour de la chambre et +retournait vers lui.</p> + +<p>—Vous m'excuserez de vous adresser encore quelques questions?—fit +Wilding.</p> + +<p>—Certainement, monsieur, si je ne voulais pas être interrogée, je +n'aurais rien à faire ici.</p> + +<p>—Avez-vous déjà rempli les fonctions de femme de charge?</p> + +<p>—Une fois seulement. J'ai servi une dame qui était veuve. Je l'ai +servie pendant douze ans. C'était une pauvre malade qui est morte +récemment, et c'est pourquoi vous me voyez en deuil.</p> + +<p>—Je suis persuadé que cette dame a dû vous laisser les meilleures +lettres de crédit?—reprit Wilding.</p> + +<p>—Je crois qu'il m'est bien permis de dire que ce sont les meilleures +qu'on puisse avoir,—répliqua-t-elle,—J'ai pensé que je vous +épargnerais du temps et de la peine en prenant par écrit le nom et +l'adresse des correspondants de cette dame, et je vous les ai apportés, +monsieur.</p> + +<p>Elle déposa une carte sur la table.</p> + +<p>—Madame Goldstraw,—dit Wilding en prenant la carte,—vous me rappelez +étrangement.... Vous me rappelez des manières et un son de voix auxquels +j'ai été accoutumé jadis.... Oh! j'en suis sûr, bien que je ne puisse +déterminer en ce moment ce qui se passe dans mon esprit.... Mais votre +air et votre attitude sont ceux d'une personne.... Je devrais ajouter que +cette personne était bonne et charmante.</p> + +<p>Madame Goldstraw sourit.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur,—dit-elle,—j'en suis ravie.</p> + +<p>—Oui,—reprit Wilding, répétant tout pensif ce qu'il venait de +dire,—oui, charmante et bonne.</p> + +<p>En même temps il jetait un regard à la dérobée sur sa future femme de +charge.</p> + +<p>—Mais sa grâce et sa bonté, c'est tout ce que je me rappelle. La +mémoire est fugitive, et le souvenir est quelquefois comme un rêve à +demi effacé. Je ne sais ce que vous pensez à ce sujet, Madame Goldstraw, +mais c'est mon sentiment à moi.</p> + +<p>Il est probable que c'était aussi le sentiment de Madame Goldstraw, car +elle répondit par un signe d'assentiment. Wilding lui offrit de la +mettre lui-même en communication immédiate avec le gentleman dont elle +lui avait remis la carte; c'était un homme d'affaires qui habitait +Doctor's Commons. Madame Goldstraw lui en témoigna sa reconnaissance, et +comme Doctor's Commons n'était pas fort éloigné, Wilding la pria de +repasser au bout de trois heures.</p> + +<p>Les renseignements furent excellents. Wilding gagea donc Madame +Goldstraw cette même après-midi. Elle devait entrer le lendemain et +s'installer en qualité de femme de charge au Carrefour des Écloppés.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="La_femme_de_charge_parle" id="La_femme_de_charge_parle"></a><a href="#table">La femme de charge parle.</a></h2> + + +<p>Madame Goldstraw s'installa sans bruit dans la chambre qui lui avait été +assignée; elle n'était point femme à déranger les domestiques, et, sans +perdre de temps, elle se fit annoncer chez son nouveau maître pour lui +demander ses instructions. Wilding la reçut dans la salle à manger, +comme la veille. Ce fut là qu'après avoir échangé les civilités d'usage, +ils s'assirent tous les deux pour tenir conseil sur les affaires de la +maison.</p> + +<p>—En ce qui concerne les repas, monsieur,—dit Madame +Goldstraw,—aurai-je à m'en occuper pour un grand nombre de personnes ou +pour vous seulement?</p> + +<p>—Si je puis mettre à exécution un vieux projet que j'ai mûri,—répliqua +Wilding,—vous aurez beaucoup de monde à table. Je suis garçon, Madame +Goldstraw, et je désire vivre avec toutes les personnes que j'emploie +comme si elles étaient de ma famille. Jusqu'à ce que ce projet +s'accomplisse, vous n'aurez à songer qu'à moi et à mon nouvel associé; +je ne puis vous renseigner sur ce point quant à ce qui le concerne; +mais, pour moi, je puis bien me donner à vous comme un homme d'habitudes +régulières et d'un appétit invariable....</p> + +<p>—Et les déjeuners?—interrompit Madame Goldstraw,—y a-t-il quelque +chose de particulier, monsieur, pour vos déjeuners?</p> + +<p>Elle s'interrompit elle-même et laissa sa phrase inachevée. Ses yeux se +détournaient de son maître et se dirigeaient vers la cheminée et vers ce +portrait de femme.... Si Wilding n'eût pas tenu désormais pour certain +que Madame Goldstraw était une personne expérimentée et sérieuse, il eût +pu croire que ses pensées s'égaraient un peu depuis le commencement de +cet entretien.</p> + +<p>—Je déjeune à huit heures,—dit-il;—j'ai une vertu et un vice: jamais +je ne me fatigue de lard grillé et je suis extrêmement difficile quant à +la fraîcheur des œufs.</p> + +<p>Le regard de Madame Goldstraw se reporta enfin vers lui, mais à défaut +de son regard, l'esprit de la femme de charge était encore partagé entre +son maître et le portrait....</p> + +<p>—Je prends du thé,—continua Wilding,—et peut-être suis-je un peu +nerveux et enclin à l'impatience lorsque je le prends trop longtemps +après qu'il a été fait.... Si mon thé....</p> + +<p>Ce fut à son tour de s'arrêter tout net et de ne point achever sa +phrase. S'il n'avait pas été engagé dans la discussion d'un sujet aussi +intéressant que celui-là, Madame Goldstraw, en vérité, aurait pu croire +que ses pensées, à lui aussi, commençaient à s'égarer.</p> + +<p>—Si votre thé attend, monsieur...,—reprit-elle, renouant poliment le +fil perdu de ce bizarre entretien.</p> + +<p>—Si mon thé?...—répéta machinalement Wilding; il s'éloignait de plus +en plus de son déjeuner; ses yeux se fixaient avec une curiosité +croissante sur le visage de sa femme de charge.—Si mon thé!... Mon +Dieu, Madame Goldstraw, quels sont donc ces allures et ce son de voix +que j'ai connus et que vous me rappelez? Ce souvenir me frappe +aujourd'hui plus fortement encore que la première fois que je vous ai +vue. Quel peut-il être?</p> + +<p>—Quel peut-il être?...—répéta Madame Goldstraw.</p> + +<p>Ces derniers mots, elle les avait dits de l'air d'une personne qui +songeait à tout autre chose. Wilding, qui ne cessait point de +l'examiner, remarqua que ses yeux erraient sans cesse du côté de la +cheminée. Il les vit se fixer sur le portrait de sa mère. En même temps +les sourcils de Madame Goldstraw se contractèrent légèrement comme si +elle faisait à cet instant un effort de mémoire dont elle avait à peine +conscience.</p> + +<p>—Feu ma pauvre chère mère,—lui dit-il,—quand elle avait vingt-cinq +ans.</p> + +<p>Madame Goldstraw le remercia d'un geste, pour la peine qu'il venait de +prendre en lui nommant l'original de cette peinture. Son visage aussitôt +se rasséréna. Elle ajouta poliment que ce portrait était celui d'une +bien jolie dame.</p> + +<p>Wilding ne lui répondit pas. Il était déjà retombé dans cette perplexité +qui le tourmentait depuis une heure et dont il ne pouvait plus se +défendre. Encore une fois il tenta de rassembler sa mémoire. Où donc +avait-il vu cet air de figure, où donc avait-il entendu ce son de voix +que Madame Goldstraw lui rappelait si exactement?</p> + +<p>—Pardonnez-moi,—dit-il,—si je vous fais une nouvelle question, qui +n'a trait ni à mon déjeuner ni à moi-même. Puis-je vous demander si vous +n'avez jamais occupé d'autre position que celle de femme de charge?</p> + +<p>—Si vraiment,—répliqua-t-elle,—j'ai débuté dans la vie d'une tout +autre manière. J'ai été gardienne à l'Hospice des Enfants Trouvés.</p> + +<p>—J'y suis!—s'écria Wilding en repoussant violemment son fauteuil et en +se levant.—Par le ciel! ce sont les façons de ces excellentes femmes +que les vôtres me rappellent si bien!</p> + +<p>Madame Goldstraw le regarda d'un air stupéfait et pâlit. Elle se contint +pourtant, baissa les yeux, et se tut.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?...—demanda Wilding.—Quelle est votre pensée?...</p> + +<p>—Monsieur,—balbutia la femme de charge,—dois-je conclure de ce que +vous venez de dire, que vous ayez été aux Enfants Trouvés?</p> + +<p>—Certainement!—s'écria-t-il.—Je ne rougis pas de l'avouer.</p> + +<p>—Vous avez été aux Enfants?... Sous le nom que vous portez aujourd'hui?</p> + +<p>—Sous le nom de Walter Wilding.</p> + +<p>—Et la dame?...</p> + +<p>Madame Goldstraw s'arrêta court, regardant encore le portrait. Ce regard +exprimait maintenant, à ne point s'y méprendre, un vif sentiment +d'alarme.</p> + +<p>—Vous voulez parler de ma mère,—dit Wilding.</p> + +<p>—Votre mère,—répéta-t-elle d'un air contraint,—votre mère vous a +retiré de l'Hospice.... Quel âge aviez-vous alors, monsieur?</p> + +<p>—Onze ans et demi, Madame Goldstraw.... Oh! c'est une aventure +romanesque.</p> + +<p>Il raconta l'histoire de la dame voilée qui lui avait parlé à l'Hospice, +pendant le dîner des Enfants, et tout ce qui avait suivi cette +rencontre. Il fit ce récit de ce ton communicatif, avec cet air de +simplicité qu'il employait en toutes choses.</p> + +<p>—Ma pauvre chère mère,—continua-t-il,—n'aurait jamais pu me +reconnaître, si elle n'avait su émouvoir par sa douleur une femme de la +maison qui eut pitié d'elle. Cette femme lui promit de toucher du doigt +le petit Walter Wilding, en faisant sa ronde dans la salle.... Ce fut +ainsi que je retrouvai ma pauvre chère mère, après avoir été séparé +d'elle depuis que j'étais au monde. Et, je vous l'ai dit, j'avais alors +plus de onze ans.</p> + +<p>Madame Goldstraw écoutait avec attention. Sa main, qu'elle avait posée +sur la table, retomba inerte et froide sur ses genoux. Elle regarda +fixement son nouveau maître, et son visage se couvrit d'une pâleur +mortelle.</p> + +<p>—Qu'ayez-vous,—s'écria Wilding,—qu'est-ce que cette émotion veut +dire?... De grâce, savez-vous quelque autre chose du passé?... Avez-vous +été mêlée à quelque autre incident qu'on ne m'a point fait connaître? Je +me souviens que ma mère m'a parlé d'une autre personne de la maison, +envers qui elle avait contracté une dette éternelle de reconnaissance. +Lorsqu'elle s'était séparée de moi à ma naissance, une gardienne avait +eu l'humanité de lui apprendre le nom qu'on m'avait donné. Cette +gardienne, c'était vous.</p> + +<p>—Que Dieu me pardonne!—répéta Madame Goldstraw,—c'était moi.</p> + +<p>—Que Dieu vous pardonne!—répéta Wilding épouvanté.—Et qu'avez-vous +donc fait de mal en cette occasion?... Expliquez-vous, Madame Goldstraw.</p> + +<p>—Je crois,—dit la femme de charge,—que nous ferions mieux d'en +revenir à mes devoirs dans votre maison. Excusez-moi si je vous rappelle +au sujet de notre entretien, monsieur. Vous déjeunez donc à huit +heures?... N'avez-vous pas l'habitude de faire un lunch?...</p> + +<p>—Un lunch!—fit Wilding.</p> + +<p>Cette terrible rougeur qui avait si fort effrayé, la veille, Bintrey, +l'homme de loi, reparut sur le visage du jeune négociant. Wilding porta +la main à sa tête. Visiblement il cherchait à remettre un peu d'ordre +dans ses pensées avant que de reprendre la parole.</p> + +<p>—Vous me cachez quelque chose,—dit-il brusquement à Madame Goldstraw.</p> + +<p>—Je vous en prie, monsieur, faites-moi la grâce de me dire si vous +prenez un lunch?—repartit la femme de charge.</p> + +<p>—Je ne vous ferai point cette grâce, je ne reviendrai pas à notre +sujet, Madame Goldstraw, entendez-vous, je n'y reviendrai pas avant que +vous m'ayez dit pourquoi vous regrettez si peu d'avoir fait du bien à ma +mère en cette circonstance terrible,—s'écria Wilding hors de lui.—Ma +mère m'a parlé de vous avec un sentiment de gratitude inépuisable +jusqu'à la fin de sa vie, et sachez bien que c'est me rendre un mauvais +service que de vous taire et de ne point me répondre. Vous m'agitez, +vous m'inquiétez, vous allez être la cause que mes étourdissements vont +revenir.</p> + +<p>Il porta encore la main à son front et de rouge qu'il était son visage +devint violet.</p> + +<p>—Il est dur pour moi, monsieur, au moment où j'entre à votre service, +il est bien dur de vous dire une chose qui pourra me coûter la perte de +vos bonnes grâces et de votre bienveillance,—répliqua lentement Madame +Goldstraw.—Je vous prie seulement de remarquer, quoi qu'il advienne, +que je ne suis pas libre de ne pas vous obéir. C'est vous qui me forcez +à parler quand j'aurais été heureuse de me taire, et je ne romps le +silence que parce qu'il vous alarme. Sachez donc que lorsque j'appris à +la pauvre dame dont le portrait est là le nom sous lequel son enfant +avait été baptisé, je manquai à tous mes devoirs. Mon imprudence a eu +des suites fatales. Mais je vous dirai pourtant la vérité. Quelques mois +après que j'eus fait connaître à cette dame le nom de son enfant, une +autre dame étrangère se présenta dans la maison, désirant d'adopter un +de nos petits garçons. Elle en avait apporté l'autorisation préalable et +régulière; elle examina un grand nombre d'enfants sans se décider en +faveur d'aucun; puis, ayant vu par hasard un de nos plus jeunes +babies... un petit garçon aussi... confié à mes soins... je vous en +prie, tâchez de demeurer maître de vous, monsieur.... Il n'est pas +nécessaire de prendre plus de détours, en vérité. L'enfant que la dame +étrangère emmena avec elle était celui de la dame dont voici le +portrait.</p> + +<p>Wilding se leva en sursaut.</p> + +<p>—Impossible!...—s'écria-t-il,—que me racontez-vous là?... Quelle +histoire absurde!... Regardez ce portrait... ne vous l'ai-je pas déjà +dit?... C'est le portrait de ma mère!...</p> + +<p>—Quand cette malheureuse dame, dont vous me montrez l'image, vint, au +bout de quelques années, vous retirer de l'Hospice,—reprit Madame +Goldstraw d'une voix ferme,—elle fut victime... et vous aussi, +monsieur... d'une terrible méprise.</p> + +<p>Wilding retomba lourdement sur son fauteuil.</p> + +<p>—Il me semble que la chambre tourne autour de moi!...—fit-il.—Ma +tête!... ma tête!...</p> + +<p>La femme de charge, toute éperdue, courut à la fenêtre qu'elle ouvrit, +puis à la porte pour appeler du secours; mais un torrent de pleurs, +s'échappant à grand bruit des yeux de Wilding, vint heureusement le +soulager. D'un signe, il pria Madame Goldstraw de ne point le quitter. +Elle attendit la fin de cette explosion de larmes. Wilding revint à lui, +leva la tête, et considéra sa femme de charge d'un air soupçonneux et +irrité, avec toute la déraison d'un homme faible.</p> + +<p>—Méprise!... méprise!...—s'écria-t-il, répétant le dernier mot qu'il +avait dit.—Méprise!...—continua-t-il d'un ton farouche.—Et si vous me +trompiez vous-même!...</p> + +<p>—Malheureusement,—dit-elle,—je ne puis avoir commis une erreur. Je +vous dirai pourquoi dès que vous serez en état de m'entendre.</p> + +<p>—Tout de suite!... tout de suite!...—reprit Wilding.—Ne perdons pas +un moment.</p> + +<p>L'air égaré avec lequel il lui enjoignait de parler fit comprendre à +Madame Goldstraw qu'il serait d'une générosité cruelle et maladroite de +lui laisser un seul moment d'espérance. Il suffisait maintenant d'un mot +pour mettre à jamais un terme à cette illusion qu'il aurait voulu +garder. Ce mot, qui allait l'accabler, elle devait le lui dire.</p> + +<p>—Je viens de vous apprendre,—dit-elle,—que l'enfant de la dame dont +vous avez le portrait avait été adopté et emmené par une autre dame +étrangère.—Vous me voyez aussi sûre de ce fait que je le suis d'être +ici, auprès de vous en ce moment. Me voici forcée de vous affliger +encore, monsieur, et cela contre mon gré. Veuillez me suivre maintenant, +vous reporter dans le passé, trois mois après l'événement dont nous +parlons. J'étais alors à l'Hospice de Londres, toute prête à emmener, +suivant les ordres que j'avais reçus, quelques enfants à notre +succursale de la campagne. Il y eut ce jour-là, je m'en souviens, une +discussion relative au nom que l'on allait donner à un petit nouveau +venu. Nous donnions en général à nos petits anges, des noms que nous +prenions tout simplement au hasard dans l'Almanach des Adresses. Ce +jour-là, l'un des gentlemen directeurs, qui feuilletait le Registre, +trouva que le baby qui venait d'être adopté, Walter Wilding, avait été +effacé, «Un nom à prendre,» dit-il; «donnez-le à celui qui vient d'être +reçu tout à l'heure. C'est le moyen de vous mettre d'accord.» On appela +donc ce nouvel enfant Walter Wilding comme l'autre qui nous avait été +retiré.... Ce nouvel enfant, c'était vous.</p> + +<p>La tête de Wilding retomba sur sa poitrine.</p> + +<p>—C'était moi!...—murmura-t-il.</p> + +<p>—Peu de temps après votre entrée dans l'institution, monsieur,—reprit +la femme de charge,—je la quittai pour me marier. Si vous voulez ici me +prêter toute votre attention, vous allez voir comment une funeste +méprise a eu lieu naturellement. Onze ans et demi se passèrent avant que +celle que, tout à l'heure, vous croyiez avoir été votre mère, ne +retournât à l'Hospice pour y chercher le fils dont elle s'était séparée. +Elle savait qu'il s'appelait Walter Wilding, et rien de plus. La +servante qu'elle émut par sa douleur ne put lui désigner que le seul +Walter Wilding alors connu dans la maison. Moi, qui aurais pu rétablir +la vérité des choses, j'étais bien loin alors. Aucun indice, aucun +soupçon, aucun doute ne put donc alors empêcher cette cruelle erreur de +s'accomplir. Oh! je souffre pour vous, monsieur, vous penserez toujours +avec raison que le jour où je suis entrée chez vous fut un jour de +malheur, j'y suis venue bien innocemment, je vous le jure. Et pourtant +j'éprouve le sentiment d'une mauvaise action que je viens de commettre. +Que n'ai-je pu dissimuler le trouble où la vue de ce portrait et les +confidences que vous m'avez faites m'avaient jetée malgré moi! Si +j'avais eu la sagesse de me taire, vous n'auriez jamais eu l'occasion +d'apprendre toutes ces choses douloureuses et, même à l'heure de votre +mort, tranquille et sans inquiétude....</p> + +<p>Elle s'arrêta, car Wilding redressa brusquement la tête et la regarda. +Son honnêteté native se soulevait dans son cœur et protestait contre ce +dernier mot de Madame Goldstraw.</p> + +<p>—Entendez-vous par là que vous auriez voulu me cacher tout +ceci...—s'écria-t-il,—me le cacher à jamais si vous l'aviez pu?</p> + +<p>—Je me flatte de pouvoir toujours dire la vérité quand on me la +demandera,—répondit Madame Goldstraw.—Certes, il vaut mieux pour moi +et pour ma conscience de n'être pas chargée d'un pareil secret. Mais +cela vaut-il mieux pour vous? De quelle utilité peut-il vous être, +maintenant, de le connaître, le secret qui vous déchire?</p> + +<p>—De quelle utilité?—répéta Wilding.—Mais, grand Dieu, si cette +histoire est vraie!...</p> + +<p>—Si elle ne l'était point, vous l'eussé-je racontée, +monsieur?—répliqua-t-elle.</p> + +<p>—Je vous demande pardon,—continua Wilding.—Il faut être indulgente +pour moi. Je ne puis encore trouver la force d'admettre comme réelle +cette terrible découverte. Nous nous aimions si tendrement l'un et +l'autre (il montrait le portrait en disant cela). Je sentais si +profondément que j'étais son fils.... Elle est morte dans mes bras, +Madame Goldstraw, morte en me bénissant comme une mère seule peut bénir. +Et c'est après tant d'années qu'on vient me dire: Elle n'était pas ta +mère!</p> + +<p>—Malheureusement,—fit Madame Goldstraw,—elle ne l'était pas, mais +elle vous aimait....</p> + +<p>—Je ne sais ce que je dis!—s'écria-t-il.</p> + +<p>Déjà l'empire passager qu'il avait pu prendre sur lui-même quelques +moments auparavant et qui lui avait donné un peu de force +s'évanouissait.</p> + +<p>—Ce n'était pas à ce terrible chagrin que je songeais tout à l'heure. +Non, c'était tout autre chose qui me traversait l'esprit.... Oui, oui, +vous m'avez surpris et blessé, Madame Goldstraw. Votre langage me donne +à supposer que vous regrettez de ne m'avoir point laissé une erreur qui +m'était si chère. Ne vous laissez pas aller à de telles pensées, et +surtout gardez-vous bien de me les dire. C'eût été un crime que de +m'épargner la vérité. Je sais que votre intention était bonne, je le +sais! je ne désire pas vous affliger, vous avez bon cœur. Mais songez à +la situation où je me trouve. Dans la fausse conviction que j'étais son +fils, elle m'a laissé tout ce qu'elle possédait. Je ne suis pas son +fils. J'ai pris la place, j'ai accepté, sans le savoir, la place d'un +autre. Cet autre, il faut que je le trouve. L'espoir de le retrouver est +le seul qui me relève et me fortifie au milieu de ce terrible chagrin +qui me frappe. Vous en devez savoir bien plus que vous ne m'en avez +raconté, Madame Goldstraw? Quelle était cette étrangère qui a adopté +l'enfant? Son nom, vous l'avez entendu?</p> + +<p>—Je ne l'ai jamais entendu... je ne l'ai jamais revue elle-même... je +n'ai jamais reçu de ses nouvelles....</p> + +<p>—Elle n'a donc rien dit lorsqu'elle a emmené l'enfant?... Rappelez vos +souvenirs, elle doit avoir dit quelque chose.</p> + +<p>—Une seule, monsieur, une seule qui me revienne. Cette année-là, +l'hiver avait été très cruel et beaucoup de nos petits élèves avaient +souffert. Lorsqu'elle prit le baby dans ses bras, l'étrangère me dit en +riant: «Ne soyez pas en peine pour sa santé. Il grandira sous un climat +meilleur que le vôtre. Je vais le conduire en Suisse.»</p> + +<p>—En Suisse?... dans quelle partie de la Suisse?</p> + +<p>—Elle ne me l'a pas dit.</p> + +<p>—Rien que ce faible indice... rien que ce fil léger pour trouver ma +route...—murmura Wilding,—et un quart de siècle s'est écoulé depuis ce +jour! Que dois-je faire?</p> + +<p>—J'espère que vous ne vous offenserez pas de la franchise de mon +langage, monsieur,—reprit Madame Goldstraw.—En vérité, je ne vois +point pourquoi vous voilà si fort incertain de ce que vous avez à faire. +Chercher cet enfant! Qui sait s'il est en vie? Et, monsieur, s'il vit, +il ne connaît sûrement pas l'adversité. L'étrangère qui l'a adoptée +était une femme de condition; elle a dû prouver au directeur de +l'Hospice qu'elle était en état de se charger d'un enfant, sans quoi on +ne lui aurait point permis de le prendre. Si j'étais à votre place, +monsieur, pardonnez-moi de vous parler si librement.... Je me consolerais +en songeant que j'ai aimé la pauvre femme qui est là (elle montrait à +son tour le portrait), aussi fortement qu'on aime sa mère et qu'elle a +eu pour moi la même tendresse que si j'avais été son fils. Tout ce +qu'elle vous a donné, n'est-ce pas en raison de son affection même? Son +cœur ne s'est jamais démenti envers vous durant sa vie; le vôtre, j'en +suis bien sûre, ne se démentira jamais envers elle. Quel meilleur droit +pouvez-vous avoir à conserver ses présents?...</p> + +<p>—Arrêtez!—s'écria Wilding.</p> + +<p>Sa probité native lui faisait voir le charitable sophisme que lui +opposait Madame Goldstraw pour le consoler.</p> + +<p>—Vous ne comprenez pas,—reprit-il;—c'est parce que je l'ai aimée que +mon devoir maintenant est de faire justice à son fils. Un devoir sacré, +Madame Goldstraw. Oh! si ce fils est encore au monde, je le retrouverai. +Je succomberais, d'ailleurs, dans cette terrible épreuve, si je n'avais +la ressource et la consolation de m'occuper tout de suite activement de +ce que ma conscience me commande de faire. Il faut que je cause sans +retard avec mon homme de loi. Je veux l'avoir mis à l'œuvre avant de +m'endormir ce soir.</p> + +<p>Il s'approcha d'un tube attaché à la muraille, et par ce moyen appela +quelqu'un dans le bureau de l'étage inférieur.</p> + +<p>—Veuillez me laisser un moment, Madame Goldstraw,—dit-il,—je serai +plus calme et plus en état de causer avec vous dans l'après-midi! nous +nous plairons ensemble, j'en suis sûr, en dépit de ce qui arrive. Oh! ce +n'est pas votre faute.... Donnez-moi la main, Madame Goldstraw. Et +maintenant faites de votre mieux dans la maison....</p> + +<p>Comme Madame Goldstraw se dirigeait vers la porte Jarvis parut sur le +seuil.</p> + +<p>—Envoyez chercher Monsieur Bintrey,—lui dit Wilding,—j'ai besoin de +le voir sur-le-champ.</p> + +<p>Le commis n'était point venu là seulement pour recevoir un ordre. +Quelqu'un le suivait qu'il avait mission d'introduire; il annonça:</p> + +<p>—Monsieur Vendale.</p> + +<p>Le nouvel associé de Wilding et Co. entra.</p> + +<p>—Excusez-moi pour un moment, George Vendale,—dit Wilding,—j'ai encore +un mot à dire à Jarvis. Envoyez, envoyez tout de suite chercher Monsieur +Bintrey.</p> + +<p>Jarvis, avant de quitter la chambre, déposa une lettre sur la table.</p> + +<p>—De nos correspondants de Neufchâtel, monsieur, je +pense,—dit-il.—Cette lettre porte un timbre Suisse.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Nouveaux_personnages_en_scene" id="Nouveaux_personnages_en_scene"></a><a href="#table">Nouveaux personnages en scène.</a></h2> + + +<p>Ces mots: «Un timbre Suisse,» après ce que Madame Goldstraw venait de +lui apprendre, redoublèrent l'agitation de Wilding, au point que son +nouvel associé pensa qu'il ne lui était plus permis de ne point s'en +apercevoir.</p> + +<p>—Wilding,—dit-il vivement,—qu'est-il arrivé?</p> + +<p>Puis il s'interrompit, jetant un regard curieux tout autour de lui, +comme s'il cherchait une cause visible à cette scène extraordinaire. +Wilding lui saisit la main.</p> + +<p>—Mon bon George Vendale...—s'écria-t-il avec des yeux suppliants.</p> + +<p>En même temps, il serrait cette main qu'il tenait dans les siennes, non +par forme de politesse ni pour souhaiter la bienvenue à son associé, +mais pour lui donner du secours.</p> + +<p>—Mon bon George Vendale,—reprit-il à voix basse,—il m'est arrivé tant +de choses que je ne pourrai jamais redevenir moi-même. Et qu'est-ce que +je dis?... Comment le pourrais-je, puisque je ne suis plus moi?</p> + +<p>Le nouvel associé, qui était un beau jeune homme, du même âge à peu près +que Wilding, à la tournure leste, à l'œil vif et résolu, leva les +épaules.</p> + +<p>—Comment cesser d'être soi-même?—fit-il.</p> + +<p>—Ah! du moins,—repartit Wilding,—je ne suis pas ce que je croyais +être!</p> + +<p>—Pour l'amour du ciel, que croyez-vous donc être que vous n'êtes pas?</p> + +<p>Il y avait dans le ton de Vendale un air de compassion et de franchise +qui eût poussé à la confiance un homme autrement réservé que ne l'était +Wilding. Aussi quand Vendale lui eut fait observer qu'il pouvait bien +l'interroger sans indiscrétion, maintenant que leurs affaires étaient +communes et qu'ils étaient associés, il n'y tint plus.</p> + +<p>—Là! George, là encore!—soupira-t-il, en s'enfonçant dans son +fauteuil.—Associés! Vous me faites souvenir que je n'avais aucun droit +de m'introduire dans les affaires; elles ne m'étaient pas destinées. +L'intention de ma mère, c'est-à-dire de la sienne, ne fut jamais que +cela fût à moi; elle voulait certainement que tout fût à lui.</p> + +<p>—Voyons, voyons,—fit Vendale, essayant sur Wilding, après un court +silence, ce pouvoir que toute nature bien trempée prend toujours sur un +cœur faible, surtout lorsqu'elle a le désir bien marqué de venir en +aide à sa faiblesse;—soyez raisonnable, mon cher Walter. S'il s'est +fait quelque mal autour de vous et à votre sujet, je suis bien sûr que +ce n'est point par votre faute. Ce n'est pas après avoir passé trois ans +à vos côtés, dans ces bureaux, sous <i>l'ancien régime</i>, que je pourrais +douter de vous. Laissez-moi commencer notre association en vous rendant +un service. Je veux vous rendre à vous-même. Mais, tout d'abord, +dites-moi, cette lettre se rapporte-t-elle en quoi que ce soit à +l'affaire qui vous agite?</p> + +<p>—Oh! oui,—murmura Wilding,—cette lettre!... Cela encore?... Ma +tête!... ma tête!... J'avais oublié cette lettre et cette +coïncidence... un timbre de Suisse!</p> + +<p>—Bon,—reprit Vendale,—je m'aperçois que ce pli n'a pas été ouvert. Il +n'est donc pas probable qu'il ait rien de commun avec le trouble où je +vous vois. Cette lettre est-elle à votre adresse ou à la mienne?</p> + +<p>—À l'adresse de la maison.</p> + +<p>—Si je l'ouvrais et la lisais tout haut pour vous en débarrasser!... +Elle est tout simplement de notre correspondant de Neufchâtel, le +fabricant de vins de Champagne. Tenez, je la lis:</p> + +<p><i>Cher Monsieur,</i></p> + +<p><i>Nous recevons votre honorée du 28 dernier nous annonçant votre +association avec M. Vendale, et nous vous prions d'en recevoir nos +sincères félicitations. Permettez-nous de profiter de cette occasion +pour vous recommander d'une façon toute particulière M. Jules +Obenreizer.</i></p> + +<p>—Impossible!—s'écria Vendale.—Impossible!</p> + +<p>Wilding releva la tête et tressaillit. Tout l'alarmait depuis le matin.</p> + +<p>—Quoi donc?—fit-il.—Qu'est-ce qui est impossible?</p> + +<p>—C'est ce nom,—répliqua Vendale en souriant.—S'appelle-t-on +Obenreizer, je vous le demande?... Je continue....</p> + +<p><i>Pour vous recommander d'une façon toute particulière M. Jules +Obenreizer, Soho Square, Londres (côté Nord), amplement accrédité +désormais comme notre agent et qui a eu l'honneur de faire connaissance +avec M. Vendale, en Suisse, son pays natal.</i></p> + +<p>—Lui!—fit Vendale qui s'interrompit encore une fois.—Monsieur +Obenreizer?... Eh! oui vraiment!... Où donc avais-je la tête? Je me +souviens à présent.</p> + +<p>Il poursuivit:</p> + +<p><i>Alors que M. Obenreizer voyageait avec sa nièce...</i></p> + +<p>—Avec sa...?—dit Vendale.—La nièce d'Obenreizer! En effet, je les ai +rencontrés lors de mon dernier voyage en Suisse, et j'ai voyagé quelque +temps avec eux, puis je les ai quittés. Je les ai retrouvés encore deux +ans après, à mon second voyage, je ne les ai jamais revus depuis. La +nièce d'Obenreizer! Eh! oui, c'est possible après tout. Continuons:</p> + +<p><i>M. Obenreizer possède toute notre confiance, et nous ne doutons pas un +instant de l'estime que vous accorderez à son mérite.</i></p> + +<p>—Et cela est dûment signé pour la maison: Defresnier et C<sup>ie</sup>. +Bien... bien... je me charge de voir sous peu Monsieur Obenreizer et +de savoir ce qu'il est. Eh bien! Wilding, voici qui écarte toute +conjecture au sujet de ce timbre de Suisse. Maintenant, dites-moi +de quel ennui je peux vous délivrer. Je le ferai sur mon âme.</p> + +<p>Le cœur du bon, de l'honnête Wilding déborda de reconnaissance quand il +vit qu'on voulait bien s'employer pour le servir. Il serra de nouveau la +main de son associé et commença son récit par cette déclaration +solennelle et pathétique qu'il n'était qu'un imposteur.</p> + +<p>Puis, il raconta tout à Vendale.</p> + +<p>—C'est sans doute au sujet de tout ce que vous venez de m'apprendre +qu'au moment où je suis entré vous envoyiez chercher Bintrey?—dit +Vendale après un court instant de réflexion.</p> + +<p>—Ce n'était pas pour autre chose.</p> + +<p>—Il a de l'expérience,—fit Vendale,—et c'est un homme plein de ruse. +Je serai bien aise de connaître son opinion avant de vous donner la +mienne. Mais, vous le savez, mon cher Wilding, je n'aime pas à +dissimuler ma pensée. Je vous dirai donc tout d'abord et très simplement +que je ne vois pas cette aventure au même œil que vous. Quant à dire un +imposteur, vous, mon cher Wilding, cela est tout bonnement absurde. +Comment peut-on être coupable d'une faute commise sans le savoir, et +qu'est-ce qu'un imposteur qui n'a point consenti à l'imposture? Et quant +à ce qui regarde votre fortune....</p> + +<p>—Ma fortune?—répéta Wilding.</p> + +<p>—Vous la devez à cette personne généreuse qui a cru que vous étiez son +fils et qui vous a forcé de croire qu'elle était votre mère, puisqu'elle +s'est fait connaître à vous sous ce nom. Êtes-vous sûr que le don de ses +biens qu'elle vous a fait n'a pas pour cause le charme des rapports +établis entre vous et qui ont fait la joie de ses derniers jours. Vous +vous étiez, par degrés, attaché à elle, et certes, elle ne s'était pas +moins fortement attachée à vous. C'est donc bien à vous, Walter, à vous, +personnellement, qu'elle a conféré, en mourant, tous ces avantages que +vous vous reprochez aujourd'hui sans raison d'avoir accepté.</p> + +<p>—Point du tout,—s'écria Wilding.—Est ce qu'elle ne me supposait point +sur son cœur un droit naturel que je n'avais pas?</p> + +<p>—Ceci,—répliqua Vendale,—j'en conviens. J'y suis bien forcé pour être +sincère. Mais, pensez-vous que si, durant les derniers six mois, qui ont +précédé sa mort, elle avait fait la découverte que vous venez de faire +vous-même, l'impression de tant d'années heureuses passées auprès de +vous, la tendresse qu'elle vous avait vouée, eussent été tout à coup +effacées?</p> + +<p>—Ah!—dit Wilding,—ce que je pense ne changera point la vérité des +choses. Il n'en est pas moins vrai que je suis en possession d'un bien +qui ne m'appartient pas.</p> + +<p>—Peut-être est-il mort, lui...—dit Vendale.</p> + +<p>—Mais peut-être aussi est-il vivant?—s'écria Wilding.—Et s'il vit, ne +l'ai-je pas innocemment, il est vrai, mais ne l'ai-je pas assez volé? Ne +lui ai-je pas ravi d'abord tout l'heureux temps dont j'ai joui à sa +place? Ne lui ai-je pas dérobé le bonheur exquis, ce ravissement céleste +qui m'a rempli l'âme, quand cette chère femme m'a dit: «Je suis ta +mère?» Ne lui ai-je pas pris tous les soins qu'elle m'a prodigués? Ne +l'ai-je pas privé du doux plaisir de faire son devoir envers elle et de +lui rendre son dévouement et sa tendresse?... Ah! sous quels cieux, +George Vendale, sous quels cieux vit-il à présent, celui envers qui je +suis si coupable?... Que peut-il être devenu?... Où est celui que j'ai +volé?...</p> + +<p>—Qui le sait?—murmura George.</p> + +<p>—Qui me le dira? Qui me donnera quelque moyen de diriger mes +recherches? Savez-vous bien que ces recherches je dois les commencer +sans perdre un jour. Désormais je vivrai des intérêts de ma part... je +devrais dire de sa part... dans cette maison; le capital, je le placerai +pour lui, il se peut, si je le retrouve, que je sois forcé de m'en +remettre à sa générosité pour assurer mon avenir... mais je lui rendrai +tout. Je ferai cela, je le ferai aussi vrai que je l'ai aimée, honorée, +<i>elle</i>, de tout mon cœur, de toutes mes forces.</p> + +<p>En même temps, il envoyait un baiser respectueux au portrait suspendu +au-dessus de sa cheminée; puis il cacha sa tête dans ses mains et se +tut.</p> + +<p>Vendale se leva, vint s'asseoir auprès de lui, et lui mettant +affectueusement la main sur l'épaule, lui dit doucement:</p> + +<p>—Walter, je vous connaissais avant ce qui vous arrive, comme un parfait +honnête homme, à la conscience pure et au cœur droit. C'est un grand +bonheur et un grand profit pour moi de côtoyer de si près dans la vie un +compagnon qui vous ressemble et j'en remercie Dieu. Souvenez-vous que je +vous appartiens. Je suis votre main droite, et vous pouvez compter sur +moi jusqu'à la mort. Ne me jugez pas mal si je vous confesse que le +sentiment que tout ceci me fait éprouver est encore bien confus. Vous +pouvez même ne le trouver ni délicat ni équitable. Mais je vous jure que +je me sens bien plus ému pour cette pauvre femme trompée et surtout pour +vous-même, à qui cette révélation inattendue vient arracher les joies du +souvenir, que pour cet homme inconnu (si toutefois il est devenu un +homme), privé, sans le savoir, des biens qu'il ignore.... Toutefois vous +avez bien fait d'envoyer quérir Monsieur Bintrey. Son opinion sera sans +doute, en bien des points, semblable à la mienne. Walter, n'agissez pas +avec trop de précipitation dans une affaire si sérieuse; gardons +scrupuleusement ce secret entre nous. L'ébruiter à la légère serait vous +exposer à des réclamations frauduleuses. Oh! les faux témoignages et les +manœuvres des intrigants ne nous manqueraient point. Cela dit, Wilding, +j'ai encore à vous rappeler une chose: c'est que lorsque vous m'avez +cédé une part dans vos affaires, c'était pour vous affranchir d'une trop +lourde besogne que votre présent état de santé ne vous permettait plus +de remplir. Cette part, je l'ai achetée pour travailler, même à votre +place, Walter, et c'est ce que je ferai.</p> + +<p>Là-dessus, George Vendale donna lentement l'accolade à son associé, +descendit dans le bureau, et, presque aussitôt après, sortit pour se +rendre au logis de Jules Obenreizer.</p> + +<p>Comme il entrait dans Soho Square, se dirigeant vers le côté nord de la +place, son teint bruni au soleil se colora tout à coup. Cette rougeur +soudaine, Wilding,—s'il était né observateur ou s'il n'avait pas alors +été si fortement occupé de ses propres chagrins,—Wilding aurait pu la +remarquer sur le visage de son associé, un moment auparavant, tandis que +celui-ci lisait à haute voix la lettre datée de Neufchâtel. Wilding +aurait pu également observer que Vendale ne lisait pas avec la même +netteté tous les passages de cette lettre.</p> + +<p>Il y avait alors à Soho Square, le district le plus plat de Londres, une +curieuse colonie de montagnards. Des horloges de Suisse, des boîtes à +musique, des sculptures sur bois, des jouets de Suisse s'étalaient à la +porte de magasins Suisses. On ne voyait aux alentours que des Suisses +professeurs d'harmonie, de peinture, et de langues, des commissionnaires +Suisses, des domestiques Suisses placés ou sans places, des +blanchisseuses Suisses. Partout des Suisses considérés et des Suisses +déconsidérés, d'honnêtes Suisses, de la canaille Suisse; toute cette +Suisse vivante était attirée là par la présence autour de Soho d'une +foule de restaurants, de cafés et d'hôtels Suisses où l'on mangeait et +buvait des boissons Suisses. Un temple Suisse s'élevait en ce lieu où +l'on célébrait le Dimanche l'office Suisse, et des écoles où l'on +envoyait dans la semaine des enfants de Suisses. L'élément Suisse +débordait, envahissait tout; il n'était point jusqu'aux tavernes +Anglaises qui n'affichassent à leurs portes des liqueurs Suisses. Et des +querelles de Suisses qui valent bien les querelles d'Allemands, +s'élevaient chaque soir à grand bruit dans ces cafés et ces restaurants +Suisses.</p> + +<p>Aussi, le nouvel associé de Wilding et Co., lorsqu'il eut tiré la +sonnette, au coin d'une porte où l'on lisait cette inscription:</p> + +<p class="center"> +M. Obenreizer +</p> + +<p>et que cette porte se fut ouverte, se trouva soudain en pleine Helvétie. +Un poêle de blanche faïence remplaçait la cheminée dans la pièce où il +fut introduit, et le parquet était une mosaïque formée de bois grossiers +de toutes les couleurs. La chambre était rustique, froide, et propre. Le +petit carré de tapis placé devant le canapé, le dessus en velours de la +cheminée avec son énorme pendule et ses vases qui contenaient de gros +bouquets de fleurs artificielles contrastaient pourtant un peu avec le +reste de l'ameublement. L'aspect général de la chambre était celui d'une +laiterie transformée en un salon.</p> + +<p>Vendale était là depuis un moment lorsqu'on le toucha au coude. Ce +contact le fit tressaillir, il se retourna vivement, et il vit +Obenreizer qui le salua en très bon Anglais à peine estropié:</p> + +<p>—Comment vous portez-vous? Que je suis content de vous voir!</p> + +<p>—Je vous demande pardon,—dit Vendale,—je ne vous avais pas entendu.</p> + +<p>—Pas d'excuses,—s'écria le Suisse.—Asseyez-vous, je vous en prie.</p> + +<p>Il consentit enfin à lâcher les deux bras de son visiteur qu'il avait +jusque-là retenu par les coudes. C'était sa coutume que d'embrasser +ainsi les coudes des gens qu'il aimait, et il s'assit à son tour, en +disant à Vendale:</p> + +<p>—Vous allez bien, j'en suis aise.</p> + +<p>En même temps il lui reprit les coudes.</p> + +<p>Étrange manie.</p> + +<p>—Je ne sais,—dit Vendale,—si vous avez déjà entendu parler de moi par +votre maison de Neufchâtel?</p> + +<p>—Oui, oui.</p> + +<p>—En même temps que de Wilding?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—N'est-il pas singulier que je vienne aujourd'hui vous trouver dans +Londres comme représentant de la maison Wilding et Co., et pour vous +présenter mes respects?</p> + +<p>—Pourquoi serait-ce singulier?—repartit Obenreizer.—Que vous +disais-je toujours autrefois, quand nous étions dans les montagnes? +Elles nous paraissaient immenses, mais le monde est petit, si petit +qu'on ne peut jamais y vivre longtemps, éloignés les uns des autres. Il +y a si peu de monde en ce monde qu'on s'y croise et s'y recroise sans +cesse. Le monde est si petit que nous ne pouvons nous débarrasser de +ceux qui nous gênent.... Ce n'est pas qu'on puisse jamais désirer se +débarrasser de vous.</p> + +<p>—J'espère que non, Monsieur Obenreizer.</p> + +<p>—Je vous en prie, dans votre pays, appelez-moi: Mister. Je ne me fais +jamais nommer autrement par amour de l'Angleterre. Ah! que ne suis-je +Anglais! Mais, je suis montagnard. Et vous? Bien que descendant d'une +famille distinguée, vous avez consenti à vous mettre dans le commerce. +Mais, pardon, est-ce que je m'exprime bien? Les vins! cher monsieur, les +vins! En Angleterre, est-ce un <i>commerce</i> ou une <i>profession</i>? Sûrement, +ce n'est pas un art.</p> + +<p>—Monsieur Obenreizer,—reprit Vendale embarrassé,—j'étais un jeune +garçon bien neuf, à peine majeur, quand j'ai eu pour la première fois le +plaisir de voyager avec vous, et avec mademoiselle votre nièce... qui se +porte bien?</p> + +<p>—Très-bien!</p> + +<p>—Nous courûmes ensemble quelques petits dangers dans les glaciers. Si, +à cette époque, avec une vanité d'enfant, je vantai quelque peu ma +famille, j'espère ne l'avoir fait qu'autant que cela était nécessaire +pour me présenter à vous sous des couleurs plus avantageuses. C'était +une petitesse et une chose de mauvais goût. Mais vous n'ignorez pas le +proverbe Anglais: «Vivre et s'instruire.»</p> + +<p>—Vous attachez bien de l'importance à tout cela,—dit le Suisse.—Que +diable! c'est une bonne famille que la vôtre!</p> + +<p>Le rire de George Vendale trahit un peu de contrainte.</p> + +<p>—J'étais très attaché à mes parents. Cependant, quand nous avons voyagé +ensemble, Monsieur Obenreizer, je commençais à jouir de ce que mon père +et ma mère m'avaient laissé. J'en avais la tête un peu troublée, parce +que j'étais jeune. J'espère donc avoir alors montré plus d'enfantillage +et d'étourderie que d'orgueil.</p> + +<p>—Rien que de la franchise, de la franchise de cœur et de langage, et +point d'orgueil,—s'écria Obenreizer.—Vous employez de trop grands mots +contre vous-même. D'ailleurs, c'est moi qui vous ai amené le premier à +me parler de votre famille. Vous souvient-il de cette soirée et de cette +promenade sur le lac où les pics neigeux venaient se réfléchir comme +dans un miroir? Partout des roches et des forêts de sapins qui me +ramenaient à mon enfance, dont je vous fis un tableau rapide. +Rappelez-vous que je vous peignis notre misérable cahute, près d'une +cascade que ma mère montrait aux voyageurs; l'étable où je dormais +auprès de la vache; mon frère idiot assis devant la porte et courant aux +passants pour leur demander l'aumône; ma sœur, toujours filant et +balançant son énorme goitre; et moi-même, une pauvre petite créature +affamée, battue du matin au soir. J'étais l'unique enfant du second +mariage de mon père, si toutefois il y avait eu mariage. Après cela, +quoi de plus naturel de votre part que de comparer vos souvenirs aux +miens et de me dire: «Nous sommes du même âge, et en ce même temps où +l'on vous battait, moi j'étais assis dans la voiture de mon père, sur +les genoux de ma mère chérie, roulant à travers les opulentes rues de +Londres, entouré de luxe et de tendresse.» Voilà quel fut le +commencement de ma vie.</p> + +<p>Obenreizer était un jeune homme aux cheveux noirs, au teint chaud, et +dont la peau basanée n'avait jamais brillé d'aucune rougeur, même +fugitive. Les émotions qui auraient empourpré la joue d'un autre homme +n'amenaient à la sienne qu'un léger battement à peine visible, comme si +la machine qui fait couler et monter le sang ne mettait en mouvement +dans les veines de ce jeune homme qu'un flot à demi-desséché. Obenreizer +était fortement construit, bien proportionné, avec de beaux traits. Il +eût certainement suffi d'en changer presque imperceptiblement la +disposition pour les amener à une harmonie qui leur manquait; mais il +aurait été aussi bien difficile de déterminer au juste quel changement +il eût fallu faire. Tout d'abord on aurait souhaité à Obenreizer des +lèvres moins épaisses, un cou moins massif. Mais ces lèvres et ce cou +passaient encore. Ce qu'il y avait de moins agréable dans son visage, +c'étaient ses yeux, toujours couverts d'un nuage indéfinissable +évidemment étendu là, par un effort de sa volonté. Son regard demeurait +ainsi impénétrable à tout le monde et ce brouillard éternel lui donnait +un air fatigant d'attention qui ne s'adressait pas seulement à la +personne qu'il écoutait parler, mais au monde entier, à lui-même, à ses +propres pensées, celles du moment et celles qui allaient naître. C'était +comme une sorte de vigilance inquiète, soupçonneuse, qu'il exerçait en +lui, autour de lui, et qui ne se lassait jamais.</p> + +<p>À ce moment de la conversation, Obenreizer tira son voile sur ses yeux.</p> + +<p>—Le but de ma visite actuelle,—dit Vendale,—il est vraiment superflu +de vous le dire, c'est de vous assurer de la bonne amitié de Wilding et +Co., et de la solidité de votre crédit sur nous, ainsi que de notre +désir de pouvoir vous être utiles. Nous espérons, avant peu, vous offrir +une cordiale hospitalité. Pour le moment les choses ne sont pas tout à +fait en ordre chez nous. Wilding s'occupe à réorganiser la partie +domestique de notre maison; il est, d'ailleurs, empêché par quelques +affaires personnelles. Je ne crois pas que vous connaissiez Wilding.</p> + +<p>—Je ne le connais pas.</p> + +<p>—Il faudra donc faire connaissance. Wilding en sera charmé. Je ne crois +pas que vous soyez établi à Londres depuis bien longtemps, Monsieur +Obenreizer?</p> + +<p>—C'est tout récemment que j'ai installé cette agence.</p> + +<p>—Mademoiselle votre nièce n'est-elle... n'est-elle pas mariée?</p> + +<p>—Elle n'est pas mariée.</p> + +<p>George Vendale jeta un regard autour de lui comme pour y découvrir +quelque trace de la présence de la jeune fille.</p> + +<p>—Est-ce qu'elle vous a accompagné à Londres?—demanda-t-il.</p> + +<p>—Elle est à Londres.</p> + +<p>—Quand et où pourrai-je avoir l'honneur de me rappeler à son souvenir?</p> + +<p>Obenreizer chassa son nuage et prit de nouveau son visiteur par les +coudes.</p> + +<p>—Montons!—lui dit-il.</p> + +<p>Un peu effarouché par la soudaineté d'une entrevue qu'il avait fortement +souhaitée de toute son âme, George Vendale suivit Obenreizer dans +l'escalier.</p> + +<p>Dans une pièce de l'étage supérieur, une jeune fille était assise auprès +de l'une des trois fenêtres; il y avait aussi une autre dame plus âgée, +le visage tourné vers le poêle, bien qu'il ne fût pas allumé, car +c'était la belle saison. La respectable matrone nettoyait des gants. La +jeune fille brodait. Elle avait un luxe inouï de superbes cheveux +blonds, gracieusement nattés, le front blanc et rond comme les +Suissesses. Son visage était aussi bien plus rond qu'un visage Anglais +ordinaire. Sa peau était d'une étonnante pureté et l'éclat de ses beaux +yeux bleus rappelait le ciel éblouissant des pays de montagnes. Bien +qu'elle fût vêtue à la mode Anglaise, elle portait encore un certain +corsage, des bas à coins rouges, et des souliers à boucles d'argent qui +venaient de Suisse en droiture. Quant à la vieille dame, les pieds +écartés, appuyés sur la tringle du poêle, elle nettoyait, frottait ses +gants avec une ardeur extraordinaire, et certainement elle n'avait rien, +absolument rien de Britannique. C'était bien la Suisse elle-même, la +Suisse vivante, la vieille Suisse: son dos avait la forme et la largeur +d'un gros coussin, ses respectables jambes étaient deux montagnes. Elle +portait au cou et sur la poitrine un fichu de velours vert qui retenait +tant bien que mal les richesses de son embonpoint, de grands pendants +d'oreilles en cuivre doré, et sur la tête un voile, en gaze noire, +étendu sur un treillis de fer.</p> + +<p>—Mademoiselle Marguerite,—dit Obenreizer à sa nièce,—vous +rappelez-vous ce gentleman?</p> + +<p>—Je crois,—dit-elle en se levant un peu confuse,—je crois que c'est +Monsieur Vendale?</p> + +<p>—Je crois, en effet, que c'est lui,—fit Obenreizer d'une voix +dure.—Permettez-moi, Monsieur Vendale, de vous présenter à Madame Dor.</p> + +<p>La vieille dame, qui avait passé un de ses gants dans sa main gauche, se +leva, regarda par-dessus ses larges épaules, se laissa retomber sur sa +chaise, et se remit à frotter.</p> + +<p>—Madame Dor,—dit Obenreizer en souriant,—est assez bonne pour veiller +ici aux déchirures et aux taches. Madame Dor vient en aide à mon +désordre et à ma négligence, c'est elle qui me tient propre et paré.</p> + +<p>Au même instant, Madame Dor, ayant levé les yeux, aperçut une tache sur +Obenreizer et se mit à le frotter violemment. George Vendale prit place +auprès du métier à broder de Mademoiselle Marguerite; il jeta un regard +furtif sur la croix d'or qui plongeait dans le corsage de la jeune +fille. Il rendait mentalement à Marguerite l'hommage du pèlerin, +lorsqu'après un long voyage, il arrive enfin devant le saint et devant +l'autel.</p> + +<p>Obenreizer s'assit à son tour au milieu de la chambre, les pouces dans +les poches de son gilet; il devenait nuageux, Obenreizer.</p> + +<p>—Savez-vous, mademoiselle, ce que votre oncle me disait à +l'instant?—commença Vendale:—Que le monde est si petit, si petit, que +les anciennes connaissances s'y retrouvent toujours et qu'on ne peut +s'éviter. Pour moi, le monde me semblait trop vaste depuis que je vous +avais vue pour la dernière fois.</p> + +<p>—Avez-vous beaucoup voyagé depuis quelque temps?—lui demanda +Marguerite.—Êtes-vous allé bien loin?</p> + +<p>—Pas très loin. Je n'ai fait qu'aller chaque année en Suisse.... J'ai +souhaité bien des fois que ce tout petit monde fût encore plus petit, +afin de pouvoir rencontrer plus tôt d'anciens compagnons....</p> + +<p>La jolie Marguerite rougit et lança un coup d'œil du côté de Madame +Dor.</p> + +<p>—Mais vous nous avez retrouvés à la fin, Monsieur +Vendale,—murmura-t-elle.—Est-ce pour nous quitter de nouveau?</p> + +<p>—Je ne le crois pas. La coïncidence étrange qui m'a permis de vous +revoir m'encourage à espérer qu'il n'en sera rien.</p> + +<p>—Quelle est cette coïncidence?</p> + +<p>Cette simple phrase, dite avec l'accent du pays et certain ton ému et +curieux, parut bien séduisante à George Vendale. Mais, au même instant, +il surprit un nouveau regard furtif de Marguerite à l'adresse de Madame +Dor. Ce regard, bien que rapide comme l'éclair, l'inquiéta, et il se mit +à observer la vieille dame.</p> + +<p>—Le hasard a voulu,—dit-il, que je devinsse l'associé d'une maison de +commerce de Londres, à laquelle Monsieur Obenreizer a été recommandé +aujourd'hui même par une maison de commerce Suisse, où nous avons des +intérêts communs. Ne vous en a-t-il rien dit?</p> + +<p>—Ma foi non!—s'écria Obenreizer, rentrant dans la conversation et +cette fois sans son nuage.—Je m'en serais bien gardé. Le monde est si +petit, si monotone, qu'il vaut toujours mieux laisser aux gens le +plaisir bien rare d'une surprise. C'est une agréable chose qu'une +surprise sur notre petit bonhomme de chemin. Tout cela est arrivé comme +vous le dit Monsieur Vendale, Mademoiselle Marguerite. Monsieur Vendale, +qui est d'une famille si distinguée et d'une si fière origine, n'a point +dédaigné le commerce. Vraiment, il fait du commerce, tout comme nous +autres, pauvres paysans, sortis des bas-fonds de la pauvreté. Après +tout, c'est flatteur pour le commerce,—reprit Obenreizer avec +chaleur,—les hommes comme Monsieur Vendale ne peuvent que l'ennoblir. +Ce qui fait le malheur du commerce et sa vulgarité, c'est que les gens +de rien... nous autres par exemple, pauvres paysans... nous puissions +nous y adonner et par lui arriver à tout. Voyez-vous, mon cher Vendale, +le père de Mademoiselle Marguerite, l'aîné de mes frères du premier lit, +qui aurait plus du double de mon âge s'il vivait, partit de nos +montagnes, en haillons, sans souliers, et il se trouva d'abord bien +heureux d'être nourri avec les chiens et avec les mules dans une auberge +de la vallée. Il y fut garçon d'écurie, garçon de salle, cuisinier. Il +me prit alors et me mit en apprentissage chez un fameux horloger, son +voisin. Sa femme mourut en mettant Mademoiselle Marguerite au monde. Il +ne vécut pas longtemps lui-même. Marguerite n'était plus une enfant et +n'était pas encore une demoiselle. Je reçus ses dernières volontés et sa +recommandation au sujet de sa fille: «Tout pour Marguerite,» me dit-il, +«et tant par an pour vous. Vous êtes jeune, je vous fais pourtant son +tuteur; ne vous enorgueillissez jamais de son bien et du vôtre, si vous +en amassez. Vous savez d'où nous venons tous les deux; nous avons été +l'un et l'autre des paysans obscurs et misérables et vous vous en +souviendrez.» Si je m'en souviens!... Tous deux paysans, et il en est +ainsi de tous mes compatriotes qui font aujourd'hui le commerce dans +Soho Square. Paysans!... tous paysans!...</p> + +<p>Il éclata de rire, tout en étreignant les coudes de Vendale.</p> + +<p>—Voyez!—s'écria-t-il,—voyez quel avantage et quelle gloire pour le +commerce d'être rehaussé par des gentlemen tels que vous!</p> + +<p>—Je n'en juge pas ainsi,—fit Marguerite en rougissant et fuyant le +regard de Vendale avec une expression craintive,—je pense que le +commerce n'est point du tout déshonoré par des gens d'obscure origine +comme nous....</p> + +<p>—Fi! fi! Mademoiselle Marguerite,—dit Obenreizer,—c'est dans +l'aristocratique Angleterre que vous tenez un pareil langage!</p> + +<p>—Je n'en ai pas honte,—reprit-elle, un peu plus calme et tout en +retournant son métier,—je ne suis pas Anglaise, moi. Je me fais gloire +d'être Suissesse et fille d'un montagnard. Et certes je le dis bien +haut: mon père était paysan.</p> + +<p>Il y avait dans ces dernières paroles une résolution si visible d'en +finir avec ce sujet ridicule que Vendale n'eut point le courage de se +défendre plus longtemps contre les sarcasmes voilés d'Obenreizer.</p> + +<p>—Je partage votre opinion, mademoiselle,—s'écria-t-il,—et je l'ai +déjà dit à Monsieur Obenreizer, tout à l'heure, il pourra vous en rendre +témoignage.</p> + +<p>Ce que ce dernier se garda bien de faire. Il se tut.</p> + +<p>Vendale n'avait point cessé d'observer Madame Dor. Une chose le frappa +dans l'aspect du large dos de la bonne dame, et il remarqua une +pantomime des plus expressives dans sa façon de nettoyer les gants. +Tandis qu'il causait avec Marguerite, Madame Dor était demeurée +tranquille; mais dès qu'Obenreizer eut commencé son long discours sur +les paysans, elle se mit à se frotter les mains avec une sorte de +délire; on eût dit qu'elle applaudissait l'orateur. Le gant qu'elle +tenait s'élevait en l'air, ce gant tournoyait si bien, qu'une fois ou +deux, Vendale en vint à penser qu'il pouvait bien y avoir une +communication télégraphique dans ce jeu extraordinaire: d'autant que, +tout en paraissant ne faire aucune attention à la vieille suivante, +Obenreizer ne lui tournait jamais le dos.</p> + +<p>La façon dont Marguerite avait écarté le déplaisant sujet qu'on avait +ramené deux fois devant elle, parut également à Vendale une chose bien +propre à le faire réfléchir. Le ton de la jeune fille, parlant à son +tuteur, trahissait une sourde indignation contre celui-ci, et comme un +mouvement violent de l'âme, que la crainte pourtant comprimait encore. +Jamais Obenreizer ne s'approchait de sa pupille; jamais il ne lui +adressait la parole sans faire précéder ce qu'il allait dire d'un +«mademoiselle» très cérémonieux, et ce mot pourtant ne sortait jamais de +ses lèvres qu'avec un accent d'ironie. L'idée vint à George Vendale que +cet homme était un moqueur subtil, et cette nouvelle manière d'envisager +Obenreizer lui expliqua tout d'un coup ce qu'il avait toujours trouvé +d'indéfinissable en ce singulier personnage.</p> + +<p>Quelque chose aussi lui disait que Marguerite était en quelque sorte +prisonnière dans ce logis. Sa volonté, du moins, n'était pas libre, et +bien qu'elle résistât à ses deux geôliers par la seule énergie de son +caractère, certes elle n'était pas toujours la plus forte.</p> + +<p>Cette croyance que la jeune fille était persécutée, captive jusqu'à un +certain point peut-être, n'était pas faite pour diminuer dans le cœur +de Vendale le charme qui l'attirait vers elle. Vraiment il l'aimait, il +était éperdument amoureux de la jeune et jolie Suissesse et tout à fait +déterminé à saisir l'occasion qui enfin se présenterait à lui.</p> + +<p>Pour le moment, il se borna à dépeindre en quelques mots le plaisir que +Wilding et Co. auraient avant peu à prier Mademoiselle Obenreizer +d'honorer leur maison de sa présence. C'était, disait-il, une vieille +maison très curieuse, bien qu'un peu dépourvue comme toute maison de +célibataire. Du reste, il ne prolongea pas sa visite.</p> + +<p>Mais, en redescendant au rez-de-chaussée, reconduit par son hôte, il +trouva dans le vestibule plusieurs hommes de mauvaise mine et mal +accoutrés, vêtus d'ailleurs du costume Suisse qu'Obenreizer repoussa +sans façon devant lui, tout en leur adressant quelques mots dans le +patois du pays.</p> + +<p>—Des compatriotes,—dit-il.—de pauvres compatriotes, reconnaissants et +attachés comme des chiens pour un peu de bien que je leur fais. Adieu, +Monsieur Vendale, j'espère que nous nous verrons souvent. Très +enchanté....</p> + +<p>Ce qui fut suivi de deux légères pressions aux coudes de Vendale, et +celui-ci se trouva dans la rue.</p> + +<p>Tandis qu'il se dirigeait vers le Carrefour des Écloppés, Marguerite, +assise devant son métier, flottait devant lui dans l'air; il revoyait +également le large dos de Madame Dor et son télégraphe. Lorsqu'il +arriva, Wilding était enfermé avec Bintrey. Les portes des caves se +trouvaient ouvertes. Vendale alluma une chandelle, descendit, et se mit +à flâner à travers les caveaux. La gracieuse image de Marguerite +marchait toujours devant lui, mais cette fois le dos de Madame Dor ne le +poursuivait plus.</p> + +<p>Ces voûtes étaient très spacieuses et très anciennes et il y avait là +une crypte fort curieuse. C'était, suivant les uns le vieux réfectoire +d'un monastère, suivant les autres une chapelle. Quelques antiquaires +enthousiastes voulaient même y voir le reste d'un temple Païen. Mais +après tout qu'importait? Que chacun donne l'origine qu'il lui plaira à +ce vieux pilastre en poussière et à cette arcade en ruine, ce sont +toujours des débris du temps qui les ronge également et à sa guise.</p> + +<p>L'air épais, l'odeur de terre et de muraille moisie, les pas roulant +comme le tonnerre dans les rues qui s'étendaient au-dessus de sa tête, +tout cela cadrait assez bien avec les impressions de Vendale qui, +décidément, ne pouvait songer qu'à Marguerite, assise là-bas, dans la +maison de Soho Square et résistant à ses deux geôliers. Il marcha donc à +travers les caves jusqu'au tournant d'un passage voûté. Là, il aperçut +une lumière semblable à celle qu'il portait à la main.</p> + +<p>—Est-ce vous qui êtes là, Joey?—demanda-t-il.</p> + +<p>—Ne devrais-je pas plutôt dire: Est-ce vous, Monsieur George? C'est mon +affaire à moi d'être ici; ce n'est pas la vôtre.</p> + +<p>—Allons! ne grondez pas, Joey.</p> + +<p>—Je ne gronde pas,—fit le garçon de cave,—si quelque chose gronde en +moi, c'est le vin que j'ai respiré et pris par les pores, mais ce n'est +pas moi. Oh! si vous restiez dans les caves assez longtemps pour que les +vapeurs vous étourdissent, vous m'en diriez des nouvelles.... Mais quoi! +vous voilà donc entré régulièrement dans nos affaires, Monsieur George?</p> + +<p>—Régulièrement, j'espère que vous n'y trouvez rien à redire?</p> + +<p>—Dieu m'en préserve! Mais le vin que je prends par les pores et qui est +grognon me dit que vous êtes trop jeunes. Vous êtes trop jeunes tous les +deux.</p> + +<p>—C'est un malheur que nous trouverons bien le moyen de réparer quelque +jour, Joey.</p> + +<p>—Sans doute, Monsieur George, mais moi, qui trouve le moyen de vieillir +chaque année, je ne vous verrai point devenir sages.</p> + +<p>Et Joey se sentit si content de ce qu'il venait de dire qu'il se mit à +rire aux éclats.</p> + +<p>—Ce qui est beaucoup moins gai,—reprit-il,—c'est que Monsieur +Wilding, depuis qu'il dirige la maison, en a changé la chance. Remarquez +bien ce que je vous dis. La chance est changée. Il s'en apercevra. Ce +n'est pas pour rien que j'ai passé ici dessous toute ma vie. Les +remarques que je fais ne me trompent jamais. Je sais quand il doit +pleuvoir ou quand le temps veut se maintenir au beau, quand le vent va +souffler, quand le ciel et la rivière redeviendront calmes. Et je sais +aussi bien quand la chance est près de changer.</p> + +<p>—Est ce que la végétation qui croît sur ces murs est pour quelque chose +dans vos observations?—demanda Vendale, en tournant sa lumière vers de +sombres amas d'énormes fongus, appendus aux voûtes, et d'un effet +désagréable et repoussant.</p> + +<p>—Oui, Monsieur George,—répliqua Joey Laddle, reculant de quelques +pas.—Mais si vous voulez suivre mon conseil, ne touchez pas à ces +vilains champignons.</p> + +<p>Vendale avait pris une longue latte des mains de Joey, et s'amusait à +remuer doucement les végétaux étranges.</p> + +<p>—En vérité,—dit-il,—ne pas y toucher! Et pourquoi?</p> + +<p>—Pourquoi?... Parce qu'ils naissent des vapeurs du vin, et qu'ils +peuvent tous faire comprendre ce qui entre dans le corps d'un malheureux +garçon de cave qui vit ici depuis trente ans; parce que vous feriez +tomber sur vous de sales insectes, qui se meuvent dans ces gros pâtés de +moisissure,—répliqua Joey Laddle, qui se tenait toujours à +l'écart,—mais il y a encore une autre raison, Monsieur George: il y en +a une autre!...</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—À votre place, Monsieur George, je ne jouerais pas avec cette latte. +Et la raison, je vous la dirai si vous voulez sortir d'ici. Regardez la +couleur de ces champignons, Monsieur George.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Allons! Monsieur George, sortons d'ici.</p> + +<p>Il s'éloigna avec sa chandelle. Vendale le suivit tenant la sienne.</p> + +<p>—Mais achevez donc, Joey,—dit-il.—La couleur de ces champignons?</p> + +<p>—C'est celle du sang, Monsieur George.</p> + +<p>—En vérité, oui.... Après?...</p> + +<p>—Eh bien! Monsieur George, on dit....</p> + +<p>—Qui... on?</p> + +<p>—Comment saurais-je qui?—répliqua le vieux garçon de cave exaspéré par +la nature déraisonnable de cette question.—Qui?... On... on.... Cela en +dit bien assez. C'est tout le monde. Comment saurais-je qui est cet: On, +si vous, vous ne le savez pas?</p> + +<p>—C'est juste, Joey.</p> + +<p>—On dit que l'homme qui, par hasard, est frappé à la poitrine dans les +caves d'un de ces champignons qui tombent, est sûr de mourir assassiné.</p> + +<p>Vendale s'arrêta en riant, il regarda Joey et leva les épaules, mais le +garçon de cave tenait ses yeux obstinément fixés sur sa chandelle. Tout +à coup Joey se sentit frappé violemment.</p> + +<p>—Qu'est-ce?—cria-t-il.</p> + +<p>C'était la main de son compagnon. Vendale venait de recevoir un énorme +amas de ces moisissures sanglantes en pleine poitrine, et +instinctivement l'avait rejeté sur Joey. Cette masse, humide venait de +s'abattre sur le sol et y faisait couler une longue mare rouge.</p> + +<p>Les deux hommes se regardèrent, pendant un moment, avec une muette +épouvante. Mais ils arrivaient au pied de l'escalier des caves, et la +lumière du jour leur apparut.</p> + +<p>Vendale leva encore une fois les épaules.</p> + +<p>—Au diable vos idées superstitieuses, Joey!—dit-il.</p> + +<p>Et il monta gaiement les degrés.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Sortie_de_Wilding" id="Sortie_de_Wilding"></a><a href="#table">Sortie de Wilding.</a></h2> + + +<p>Le lendemain, d'assez grand matin, Wilding sortit seul, après avoir +laissé pour son commis un billet ainsi conçu:</p> + +<p><i>Si M. Vendale me demandait ou si M. Bintrey venait me rendre visite, +dites que je suis allé à l'Hospice des Enfants Trouvés.</i></p> + +<p>Ni les exhortations de Vendale, ni les conseils de Bintrey n'avaient pu +changer les sentiments et la détermination de Wilding. Retrouver celui +dont il avait usurpé le bien et la place était à présent l'unique +intérêt de sa vie. La première chose à faire pour cela n'était-elle +point de se rendre à l'Hospice? C'est là qu'il pouvait rencontrer la +lumière, ou puiser du moins quelques renseignements.</p> + +<p>L'aspect de cet édifice, qui naguère lui était agréable, avait changé +pour lui comme le portrait placé dans son appartement et qui, jadis, lui +avait été si cher. Le lien qui le rattachait autrefois à ces lieux qui +avaient abrité sa misérable enfance et où le bonheur était venu le +surprendre un jour, ce lien désormais était rompu. Son cœur se souleva +au milieu d'un flot d'amertume, lorsque, à la porte du parloir, il +exposa la nature de la démarche qu'il venait faire. Il attendit avec une +grande anxiété le Trésorier qu'on était allé quérir et qu'on ne trouvait +point. Enfin ce gentleman arriva. Wilding fit un terrible effort pour +retrouver un peu de calme et parla.</p> + +<p>Le Trésorier l'écoutait avec une grande attention. Mais son visage ne +promettait rien de plus qu'un peu de complaisance et beaucoup de +politesse.</p> + +<p>—Nous sommes forcés d'être très circonspects,—répondit-il à +Wilding,—et nous n'avons point l'habitude de répondre aux questions du +genre de celles que vous me faites, quand elles nous sont adressées par +des étrangers.</p> + +<p>—Ne me considérez point comme un étranger,—répondit simplement +Wilding,—j'ai fait partie de vos élèves; je suis un enfant trouvé.</p> + +<p>Le Trésorier répondit avec une grande courtoisie que cette circonstance +lui paraissait tout à fait particulière et qu'il aurait mauvaise grâce à +rien refuser à un ancien pensionnaire de la maison; Toutefois il pressa +Wilding de lui faire connaître les motifs qui le poussaient à tenter les +recherches dont il parlait. Wilding lui raconta son histoire. Après quoi +le Trésorier se leva, et le conduisant dans la salle où les registres de +l'Institution étaient exposés:</p> + +<p>—Nos livres sont à votre disposition,—lui dit-il,—mais je crains bien +qu'ils ne puissent vous offrir que de faibles renseignements après tant +d'années.</p> + +<p>Ces livres, Wilding les consulta avec une impatience fiévreuse; il y +trouva ce qui suit:</p> + +<p><i>«3 Mars 1836.—Adopté et retiré de l'Hospice, un enfant mâle, du nom de +Walter Wilding.—Nom et situation de l'adoptant: Madame Miller, +demeurant Lime Tree Lodge, Groombridge Wells.—Répondants: Le Révérend +John Harker, Groombridge Wells: MM, Giles Jérémie et Giles, banquiers, +Lombard Street.»</i></p> + +<p>—Est-ce là tout?—s'écria Wilding.—Monsieur le Trésorier, n'avez-vous +pas eu d'autres communications ultérieures avec Madame Miller?</p> + +<p>—Aucune; s'il y avait eu quelque autre chose, nous en trouverions ici +la mention.</p> + +<p>—Puis-je prendre copie de cette inscription?</p> + +<p>—Sans doute; mais vous êtes bien agité, je prendrai cette copie +moi-même.</p> + +<p>—Ma seule chance est de m'informer de la résidence actuelle de Madame +Miller et de visiter les répondants.</p> + +<p>—C'est votre seule chance,—répondit le Trésorier;—j'aurais souhaité +de pouvoir vous être plus utile.</p> + +<p>Wilding se mit en chasse. La première étape à faire était la maison des +banquiers de Lombard Street. Il s'y rendit.</p> + +<p>Deux des associés de la maison étaient inaccessibles en ce moment. Le +troisième se récria, opposa mille difficultés à la demande que lui +adressait le jeune négociant, et permit enfin qu'on visitât le registre +marqué à l'initiale M.</p> + +<p>Le compte de Madame Miller fut retrouvé. Mais deux lignes d'une encre +effacée avaient été tracées en travers du livre pour biffer la page, et +au bas il y avait cette note:</p> + +<p><i>«Compte clos le 30 Septembre 1837.»</i></p> + +<p>C'est ainsi que Wilding vit son premier espoir s'évanouir. Il comprenait +mieux que personne les difficultés de la tâche qu'il s'était imposée.</p> + +<p>—Point d'issue!... point d'issue!...—se disait-il.</p> + +<p>Il écrivit à son associé pour le prévenir que son absence pouvait se +prolonger de quelques heures, se rendit au chemin de fer, et prit place +dans le train pour la résidence de Madame Miller à Groombridge Wells.</p> + +<p>Des enfants et des mères voyageaient avec lui! Des enfants et des mères +se rencontrèrent sur son passage quand il fut débarqué et qu'il alla de +maison en maison, de boutique en boutique, demander son chemin. Passant +sous un gai soleil, ces mères lui apparaissaient heureuses et fières, +ces enfants plus heureux encore; partout il trouvait de quoi le faire +cruellement ressouvenir de ce monde souriant d'illusions, jadis si +cruellement éveillé dans son cœur; tout lui rappelait la mémoire de +celle qui n'était plus, de celle qui s'était évanouie, le laissant lui, +morose, et sombre comme un miroir d'où la lumière s'est éclipsée, il +questionna, s'informa de tous côtés. Nul ne savait où était Lime Tree +Lodge. À bout de ressources, il entra dans les bureaux d'une agence de +locations.</p> + +<p>—Savez-vous où est Lime Tree Lodge?</p> + +<p>L'agent lui montra du doigt de l'autre côté de la rue une maison +d'apparence lugubre, percée d'un nombre inusité de fenêtres, qui +semblait avoir été jadis une fabrique, et qui était maintenant un hôtel.</p> + +<p>—Voilà où se trouvait Lime Tree Lodge, monsieur,—lui dit cet +homme,—il y a dix ans.</p> + +<p>Second espoir évanoui. Là encore pas d'issue!... pas d'issue!...</p> + +<p>Une dernière chance lui restait; c'était de trouver le répondant +clérical M. Harker. Il entra dans la boutique d'un libraire et demanda +si on pouvait le renseigner sur la demeure actuelle du Révérend. Le +libraire fit un geste de surprise, fronça les sourcils, et demeura muet. +Cependant il prit sur son comptoir un précieux petit volume, habillé +d'une reliure grise et sombre, le tendit au visiteur, ouvert à la +première page, et Wilding y lut:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 12.5em;">LE MARTYRE</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 14.5em;">Du</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 10.5em;">RÉVÉREND JOHN HARKER</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 11.0em;">dans la Nouvelle-Zélande,</span><br /> +<span style="margin-left: 8em;">Raconté par un ancien membre de sa Congrégation.</span><br /> +</p> + +<p>—Je vous demande pardon,—fit Wilding.</p> + +<p>Le libraire répondit seulement par un signe de tête à ses excuses. +Wilding sortit.</p> + +<p>Troisième et dernier espoir détruit. Pas d'issue!... pas d'issue!...</p> + +<p>En vérité, il n'y avait plus rien à faire que de s'en retourner à +Londres. Il reprit le train. De temps en temps, durant le trajet, il +contemplait cette note inutile qui avait été le guide de son voyage, la +copie extraite du Registre des Enfants Trouvés. Il fit un geste comme +pour jeter au vent ce papier menteur, mais la réflexion l'en empêcha.</p> + +<p>—Qui sait,—pensa-t-il,—cette note peut encore servir, je ne m'en +séparerai point tant que je vivrai, et mes exécuteurs testamentaires la +trouveront cachetée sous le même pli que mon testament.</p> + +<p>Son testament!... Et pourquoi ne le ferait-il point? Cette idée s'empara +de lui avec force. Ce testament nécessaire, il résolut de le rédiger +sans perdre de temps. Et il continua son voyage songeant à toutes ses +démarches perdues, et murmurant:</p> + +<p>—Plus d'espoir possible!... Pas d'issue!... pas d'issue!...</p> + +<p>Ces derniers mots étaient de la façon de Bintrey. Dans sa première +conférence avec Wilding, l'homme d'affaires s'était écrié au bout d'un +moment: «Pas d'issue!». Et cent fois, durant l'entretien, secouant la +tête et frappant du pied, ce sagace personnage, jugeant la situation +sans remède, s'était pris à répéter: «Pas d'issue!... pas d'issue!...»</p> + +<p>—Ma conviction,—ajoutait-il,—c'est qu'il n'y a rien à espérer après +tant d'années; et mon avis, c'est que vous demeuriez tranquille +possesseur des biens qu'on vous a légués.</p> + +<p>Wilding avait fait apporter de nouveau le vieux Porto de quarante-cinq +ans, et Bintrey ne se faisait point faute de le trouver excellent comme +à l'ordinaire. Plus le rusé compagnon voyait se dessiner nettement, à +travers la liqueur dorée, le chemin qu'il fallait suivre, plus il +persistait à déclarer énergiquement qu'il n'y avait rien à faire, et, +tout en remplissant et vidant son verre, il répétait:</p> + +<p>—Pas d'issue!... pas d'issue!...</p> + +<p>Et maintenant, qui pouvait nier que le projet de Wilding de faire son +testament au plus vite, ne provînt encore de l'excessive délicatesse de +sa conscience (bien qu'au fond du cœur, il éprouvât aussi quelque +soulagement involontaire dans la perspective de léguer son embarras à +autrui, car telle était son intention). Il poursuivit donc ce nouveau +projet avec une ardeur extraordinaire et ne perdit point de temps pour +faire prier George Vendale et Bintrey de se rendre au Carrefour des +Écloppés, où il allait les attendre.</p> + +<p>Lorsqu'ils furent tous trois réunis, les portes bien closes, Bintrey +prit la parole, et s'adressant à Vendale:</p> + +<p>—Tout d'abord,—dit-il d'un ton solennel,—avant que notre ami (et mon +client) nous confie ses volontés à venir, je désire préciser clairement +ce qui est mon avis, ce qui est aussi le vôtre, Monsieur Vendale, si +j'ai bien compris les paroles que vous m'avez dites, et ce qui serait +d'ailleurs, l'avis de tout homme sensé. J'ai conseillé à mon client de +garder le plus profond secret sur cette affaire. J'ai causé deux fois +avec madame Goldstraw, une fois en présence de Monsieur Wilding, l'autre +fois en son absence. Si l'on peut se fier à quelqu'un (ce qui doit +toujours être l'objet d'un grand SI), je crois que c'est à cette dame. +J'ai représenté à mon client que nous devons nous garder de donner +l'éveil à des réclamations aventureuses, et que, si nous ne nous taisons +point, nous allons mettre le diable sur pied, sous la forme de tous les +escrocs du royaume. Maintenant, monsieur Vendale, écoutez-moi. Notre ami +(et mon client) n'entend pas se dépouiller du bien dont il se regarde +comme le dépositaire; il veut, au contraire, le faire fructifier au +profit de celui qu'il en considère comme le maître légitime. Moi, je ne +peux adopter la même façon de considérer cet homme-là, qui n'est +peut-être qu'une ombre, et, si jamais, après des années de recherche +même, nous mettions la main sur lui, j'en serais bien étonné; mais +n'importe. Monsieur Wilding et moi, nous sommes pourtant d'accord sur ce +point, qu'il ne faut pas exposer ce bien à des risques inutiles. J'ai +donc accédé au désir de Monsieur Wilding en une chose. De temps en +temps, nous ferons paraître dans les journaux une annonce prudemment +rédigée, invitant toute personne qui pourrait donner des renseignements +sur cet enfant adopté et pris aux Enfants Trouvés, à se présenter à mon +bureau. J'ai promis à Monsieur Wilding que cette annonce serait +régulièrement publiée. Après cela, mon client m'ayant averti que je vous +trouverais ici à cette heure, j'y suis venu. Remarquez bien que ce n'est +plus pour donner mon avis, mais pour prendre les ordres de Monsieur +Wilding. Je suis tout à fait disposé à respecter et à seconder ses +désirs. Je vous prierai seulement d'observer que ceci n'implique point +du tout mon assentiment aux mesures que j'ai consenti à prendre. Je m'y +prête, je ne les approuve peut-être point, et, dans tous les cas, je +n'entends pas que l'on puisse confondre ma complaisance avec mon opinion +professionnelle.</p> + +<p>En parlant ainsi, Bintrey s'adressait autant à Wilding qu'à Vendale. +Certes il croyait devoir beaucoup de déférence à son client et il lui en +accordait un peu. Cependant Wilding, par-dessus tout, l'amusait. Bintrey +ne pouvait croire à une conduite si extravagante, à un désintéressement +si singulier; le donquichottisme du jeune négociant lui semblait une +chose réjouissante autant que rare, aussi ne pouvait-il s'empêcher de le +regarder de temps en temps avec des yeux qui clignotaient et avec une +curiosité très vive mêlée quelquefois d'une forte envie de sourire.</p> + +<p>—Tout ce que vous venez de dire est fort clair!—soupira Wilding.—Plût +à Dieu que mes idées fussent aussi limpides que les vôtres, Monsieur +Bintrey.</p> + +<p>—Remettez-le, remettez-le... si vous sentez que vos étourdissements +vont revenir!—s'écria Bintrey épouvanté.—Remettez-le, remettez-le....</p> + +<p>—Remettez quoi?—fit Vendale.</p> + +<p>—L'entretien! je veux parler de cet entretien.... Si vos bourdonnements, +Monsieur Wilding....</p> + +<p>—Non, non, n'ayez pas peur,—répliqua le jeune négociant.</p> + +<p>—Je vous en prie, ne vous excitez pas!—continua Bintrey....</p> + +<p>—Je suis parfaitement calme,—reprit Wilding,—et je vais vous en +donner la preuve. George Vendale, et vous, Monsieur Bintrey, +hésiteriez-vous ou bien trouveriez-vous quelque inconvénient à devenir +les exécuteurs de mes dernières volontés?</p> + +<p>—Aucun inconvénient,—répondit George Vendale.</p> + +<p>—Aucun!—répéta Bintrey, avec un peu moins d'empressement.</p> + +<p>—Je vous remercie tous les deux. Mes instructions seront simples, et +mon testament très bref. Peut-être aurez-vous la complaisance de rédiger +cela tout de suite, Monsieur Bintrey. Je laisse ma fortune réalisée, et +mon bien personnel, sans exception ni réserve, à vous, mes deux +dépositaires et exécuteurs testamentaires, à la charge, par vous, de +restituer le tout au véritable Walter Wilding, si vous pouvez le +découvrir et établir son identité dans les deux ans qui suivront ma +mort. Au cas où vous ne le retrouveriez point avant ce délai expiré, +vous remettriez, le dépôt à titre de legs et de don à l'Hospice des +Enfants Trouvés.... Eh bien?</p> + +<p>—Ce sont là toutes vos instructions?—demanda Bintrey, après un assez +long silence durant lequel aucun de ces trois hommes n'avait osé +regarder les autres.</p> + +<p>—Toutes.</p> + +<p>—Et votre détermination est bien prise?</p> + +<p>—Irrévocablement prise.</p> + +<p>—Il ne me reste donc plus qu'à rédiger ce testament suivant la +forme,—reprit l'homme d'affaires, en levant les épaules,—mais, est-il +nécessaire de se presser? Il n'y a pas urgence, que diable! Vous n'avez +pas envie de mourir?</p> + +<p>—Monsieur Bintrey,—dit Wilding,—ce n'est ni vous ni moi qui +connaissons le moment où je dois mourir et je serais aise d'avoir +soulagé mon esprit de ce pénible sujet.</p> + +<p>—Comme il vous plaira,—dit Bintrey,—je redeviens homme de loi. Si un +rendez-vous, dans une semaine, à pareil jour, peut convenir à Monsieur +Vendale, je l'inscrirai sur mon carnet.</p> + +<p>Le rendez-vous fut pris et l'on n'y manqua point. Le testament, signé +selon les formes, cacheté, déposé, attesté par les témoins, resta aux +mains de Bintrey. Celui-ci le classa en son ordre dans un de ces +coffrets de fer scellés et portant sur une plaque le nom du testateur, +qui étaient cérémonieusement rangés dans son cabinet de consultations, +comme si ce sanctuaire de la légalité avait été en même temps un caveau +funéraire. Quant à Wilding, l'esprit un peu rasséréné, et reprenant +courage, il se mit à ses occupations habituelles.</p> + +<p>Son premier soin fut de réaliser l'installation patriarcale qu'il avait +rêvée; il fut aidé dans cette besogne par Madame Goldstraw et par +Vendale. Le concours de celui-ci n'était peut-être pas aussi +désintéressé qu'il en avait l'air. Le jeune homme pensait que lorsque la +maison serait en ordre on pourrait donner à dîner à Obenreizer et à sa +nièce.</p> + +<p>Ce grand jour arriva, Madame Dor fut comprise dans l'invitation adressée +à toute la famille Obenreizer. Si Vendale était amoureux auparavant, ce +dîner mit le comble à sa passion et le poussa tout d'un coup jusqu'au +délire. Cependant il ne put, quoiqu'il fît, obtenir un mot en +particulier de la charmante Marguerite.</p> + +<p>Plusieurs fois, dans le courant de la soirée, il crut trouver l'occasion +de lui parler à l'oreille. Aussitôt, Obenreizer, avec son nuage, se +trouvait là lui pressant les coudes; ou bien c'était le large dos de +Madame Dor qui s'interceptait brusquement entre lui et la lumière +vivante, c'est-à-dire Marguerite. Pas une fois, pas une seule fois si ce +n'est pendant le repas, on ne put voir de face la respectable matrone, +muette comme les montagnes où elle était née et dont elle était l'image. +Après le dîner, dont elle avait pris sa large part, comme on passait au +salon, elle regarda la muraille.</p> + +<p>Et pourtant, durant ces quatre ou cinq heures, délicieuses quoique +tourmentées, Vendale avait pu voir Marguerite, il avait pu l'entendre, +s'approcher d'elle, effleurer sa robe. Lorsqu'on avait fait le tour des +vieilles caves obscures, il la conduisait par la main; lorsque le soir +elle chanta dans le salon, Vendale, debout auprès d'elle, tenait les +gants qu'elle venait de quitter. Pour les garder, ces gants mignons, que +n'eût-il point fait? Il aurait donné en échange jusqu'à la dernière +goutte du vieux Porto de quarante-cinq ans, ce vin eût-il eu +quarante-cinq fois les neuf lustres, eût-il coûté quarante-cinq fois +quarante-cinq livres la bouteille!</p> + +<p>Lorsqu'elle fut partie et que la solitude et l'ennui retombèrent comme +un éteignoir immense sur le Carrefour des Écloppés, il se fit cette +question, pendant la nuit tout entière:</p> + +<p>—Sait-elle que je l'admire? Sait-elle que je l'adore? Peut-elle se +douter qu'elle m'a conquis corps et âme? Si elle s'en doute, prend-elle +seulement la peine d'y songer? Pauvres cœurs inquiets que nous sommes! +N'est-il pas étrange de penser que ces millions d'hommes qui dorment, +momifiés depuis tant d'années, ont été amoureux comme nous autres qui +vivons, qu'ils ont éprouvé les mêmes angoisses, fait les mêmes sottises, +et qu'ils ont pourtant trouvé le secret d'être tranquilles après tout +cela!</p> + +<p>—George, que pensez-vous de Monsieur Obenreizer?—demanda Wilding le +lendemain.—Je ne veux pas vous demander ce que vous pensez de +Mademoiselle Marguerite.</p> + +<p>—Je ne sais,—dit Vendale,—je n'ai jamais bien pu savoir ce que je +pensais de cet homme-là.</p> + +<p>—Il est très instruit et très intelligent.</p> + +<p>—Très intelligent, pour sûr.</p> + +<p>—Bon musicien.</p> + +<p>Obenreizer avait fort bien chanté la veille.</p> + +<p>—Très bon musicien vraiment,—fit Vendale.</p> + +<p>—Et il cause bien.</p> + +<p>—Oui,—répétait toujours Vendale,—il cause bien. Savez-vous une chose, +mon cher Wilding? C'est qu'en pensant à lui il me vient l'idée qu'il ne +sait pas se taire.</p> + +<p>—Quoi!—dit Wilding,—il n'est pas bavard jusqu'à l'importunité?</p> + +<p>—Ce n'est pas là ce que je veux dire. Mais lorsqu'il se tait, son +silence met ses interlocuteurs en peine. Son silence éveille tout de +suite, vaguement, injustement peut-être, je ne sais quelle méfiance. +Tenez, songez à des gens que vous connaissez, que vous aimez. Prenez +n'importe lequel de vos amis....</p> + +<p>—Ce sera bientôt fait,—dit Wilding,—c'est vous que je prends.</p> + +<p>—Je ne voulais pas m'attirer ce compliment; je ne l'avais même pas +prévu,—répliqua Vendale en riant.—Soit, prenez-moi donc et +réfléchissez un moment. N'est-il pas vrai que la sympathie que vous fait +éprouver mon intéressant visage vient, surtout, de l'expression qu'il a +quand je suis silencieux. Et, en effet, cette expression, n'étant point +cherchée ni composée, est la plus naturelle, et l'on peut dire qu'elle +est le vrai miroir de mon âme.</p> + +<p>—Je crois que vous dites vrai.</p> + +<p>—Je le crois aussi. Eh bien! quand Obenreizer parle, et qu'en parlant +il s'explique lui-même, il s'en tire à son avantage. Mais quand il est +silencieux, il est inquiétant. Donc, il se tire mal du silence. En +d'autres termes, il cause bien, mais il ne sait pas se taire.</p> + +<p>—C'est encore vrai,—dit Wilding, en riant à son tour.</p> + +<p>Malgré les attentions et les soins dont ses amis l'entouraient, Wilding +ne recouvrait que lentement la santé et le calme de l'esprit. Vendale, +pour l'arracher à lui-même, et peut-être aussi dans le but de se +procurer de nouvelles occasions de voir Marguerite, lui rappela son +ancien projet de former chez lui une classe de chants.</p> + +<p>La classe fut promptement instituée, avec l'aide de deux ou trois +personnes ayant quelques connaissances musicales et chantant d'une façon +supportable. Le chœur fut formé, instruit, et conduit par Wilding. Le +nom des Obenreizer vint de lui-même en cette affaire. C'étaient +d'habiles musiciens; il était donc tout naturel qu'on leur demandât de +se joindre à ces réunions musicales. Le tuteur et le pupille y ayant +consenti (ou le tuteur pour tous les deux), l'existence de Vendale ne +fut plus qu'un mélange de ravissement et d'esclavage.</p> + +<p>Dans la petite et vieille église, bâtie par Christophe Wreen, sombre et +sentant le moisi comme une cave, lorsque, le Dimanche, le chœur était +rassemblé et que vingt-cinq voix chantaient ensemble, n'était-ce pas la +voix de Marguerite qui effaçait toutes les autres, qui faisait frémir +les vitraux et les murailles, qui frappait les voûtes et perçait les +ténèbres des bas-côtés comme un rayon sonore? Quel moment! Madame Dor, +assise dans un coin du temple, tournait le dos à tout le monde. +Obenreizer aussi chantait.</p> + +<p>Mais ces concerts séraphiques du Dimanche étaient encore surpassés par +les concerts profanes du Mercredi, établis dans le Carrefour des +Écloppés, pour l'amusement de la famille patriarcale. Le Mercredi, +Marguerite tenait le piano et faisait entendre dans la langue de son +pays les chants des montagnes. Ces chants naïfs et sublimes semblaient +dire à Vendale: «Élève-toi au-dessus du niveau de la commerciale et +rampante Angleterre.... Viens au loin... bien au loin de la foule et du +monde; suis-moi... plus haut, plus haut encore. Allons-nous mêler à la +cime des pics, aux cieux azurés. Aimons-nous auprès du ciel!»</p> + +<p>En même temps le joli corsage, les bas à coins rouges, les souliers à +boucles d'argent semblaient s'animer et courir; le large front blanc et +les beaux yeux de Marguerite s'allumaient d'une flamme inspirée.... +Vendale en perdait la raison.</p> + +<p>Heureux concerts! Il faut avouer, par exemple, qu'ils avaient eu d'abord +plus de charme pour le jeune homme que pour Joey Laddle, son serviteur. +Joey avait refusé avec fermeté de troubler ces flots d'harmonie en y +mêlant sa voix trop rude. Il manifestait un suprême dédain pour ces +distractions frivoles, et il avait envoyé promener «toute l'affaire.»</p> + +<p>Un jour pourtant, Joey Laddle, le grognon, s'avisa de découvrir une +source de véritable plaisir dans un chœur qu'il n'avait pas encore +entendu. Ce jour-là il s'adoucit jusqu'à prédire que les garçons de +cave, ses subordonnés, feraient peut-être à la longue quelque progrès +dans un art pour lequel ils n'étaient point nés. Une antienne d'Haendel, +le Dimanche suivant, acheva de le vaincre. Enfin, à quelque temps de là, +l'apparition inattendue de Jarvis, armé d'une flûte, et d'un homme de +journée, tenant un violon, et l'exécution par ces «deux artistes» d'un +morceau fort bien enlevé, l'étonna jusqu'à le rendre stupide. Mais ce ne +fut pas tout: à ce duo instrumental, un chant de Marguerite Obenreizer +ayant succédé, il demeura bouche béante; puis, quittant son siège d'un +air solennel, faisant précéder ce qu'il allait dire d'un salut qui +s'adressait particulièrement à Wilding, il s'écria:</p> + +<p>—Après cela, vous pouvez tous tant que vous êtes, aller vous coucher.</p> + +<p>Ce fut ainsi que commencèrent la connaissance personnelle et les +relations de société entre Marguerite Obenreizer et Joey Laddle. La +jeune fille trouva le compliment si original et en rit de si bon cœur, +que Joey s'approcha d'elle après le concert pour lui dire qu'il espérait +n'avoir pas eu la maladresse de dire une maladresse. Marguerite l'assura +qu'il avait eu beaucoup d'esprit. Joey inclina la tête d'un air +satisfait.</p> + +<p>—Vous ferez renaître ici les temps heureux, +mademoiselle,—dit-il.—C'est une personne comme vous... et pas une +autre... qui pourrait ramener la chance dans la maison.</p> + +<p>—Ramener la chance!...—fit-elle dans son charmant Anglais un peu +gauche.—J'ai peur de ne pas vous comprendre.</p> + +<p>—Mademoiselle,—dit Joey d'un air confidentiel,—Monsieur Wilding a +changé ici la chance. Ne le savez-vous pas? C'était avant qu'il prit +pour associé le jeune George Vendale. Je les ai avertis. Allez, allez, +ils s'en apercevront. Pourtant, si vous veniez quelquefois dans cette +maison, et si vous chantiez pour conjurer le sort, vous sauriez +peut-être bien l'apaiser.</p> + +<p>Le Mercredi suivant, on remarqua autour de la table que l'appétit de +Joey n'était plus digne de lui-même. On chuchota, on sourit. Chacun +disait que ce miracle de Joey Laddle ne mangeant plus que comme un homme +ordinaire, était produit par l'attente du plaisir qu'il se promettait à +entendre chanter Mademoiselle Obenreizer, et par la crainte de ne +pouvoir se procurer une bonne place pour ne rien perdre de ce plaisir. +On sait que Joey Laddle avait l'oreille un peu dure. Ces malins propos +arrivèrent jusqu'à Wilding, qui, dans sa bonté accoutumée, appela Joey +auprès de lui. Et Joey Laddle, ayant écouté avec ravissement, se mit à +répéter tout bas la fameuse phrase qui avait eu, la semaine précédente, +un si grand succès de gaieté dans l'auditoire: «Après cela vous pouvez +tous, tant que vous êtes, aller vous coucher.»</p> + +<p>Mais les plaisirs simples et la douce joie qui animaient depuis quelque +temps le Carrefour des Écloppés ne devaient pas avoir une longue durée. +Il y avait une chose, une triste chose, dont chacun ne s'apercevait que +trop bien depuis longtemps, et dont on évitait de parler comme d'un +sujet pénible. La santé de Wilding était mauvaise.</p> + +<p>Peut-être Walter Wilding aurait-il supporté le coup qui l'avait frappé +dans la plus grande affection de sa vie; peut-être aurait-il triomphé du +sentiment qui l'obsédait; peut-être aurait il fermé l'œil, à cette voix +qui lui criait sans cesse: «Tu tiens dans le monde la place d'un autre +et tu jouis de son bien;» peut-être aurait-il défié et vaincu l'une de +ces douleurs, l'un de ces deux tourments; mais, réunis ensemble, ils +étaient trop forts. Un homme, hanté par deux fantômes, est promptement +terrassé. Ces deux spectres,—l'idée de celle qui n'était point sa mère +et de celui qui était Wilding, le vrai Walter Wilding;—ces deux +spectres s'asseyaient à sa table avec lui, buvaient dans son verre, et +s'installaient la nuit à son chevet. S'il songeait à l'attachement de sa +mère supposée, il se sentait mourir. Quand, pour se reprendre à la vie, +il se retraçait l'affection dont l'entouraient dans sa maison ses +subordonnés et ses serviteurs, il se disait que cette affection aussi, +il l'avait volée; il se disait qu'il avait frauduleusement acquis le +droit de les rendre heureux, car ce droit était celui d'un autre; le +plaisir que cet autre y trouverait, il le lui dérobait encore comme le +reste.</p> + +<p>Peu à peu, sous cette impression terrible qui lui déchirait le cœur, +son corps s'affaissa. Son pas s'alourdit, ses yeux cherchaient la terre. +Il s'avouait bien qu'il n'était point coupable de l'erreur dont il +recueillait injustement le profit, mais il reconnaissait en même temps +son impuissance à réparer cette erreur. Les jours, les semaines, les +mois s'écoulaient, et personne ne venait. Sur l'invitation des journaux, +personne ne venait chez Bintrey réclamer son nom et son bien. La tête de +Wilding s'égarait, et il en avait conscience. Il lui arrivait parfois +que toute une heure, tout un jour s'effaçait de son esprit, comme si ce +jour n'avait pas brillé à l'égal des autres. Il se disait: «Qu'ai-je +fait hier?» et ne s'en souvenait plus. Sa mémoire se perdait. Une fois +elle lui échappa justement tandis qu'il dirigeait les chœurs et battait +la mesure. Il ne la retrouva que longtemps après au milieu de la nuit, +et il se promenait alors dans la cour de sa maison à la clarté de la +lune.</p> + +<p>—Qu'est-il donc arrivé?—demanda-t-il à Vendale.</p> + +<p>—Vous n'avez pas été très bien,—lui répondit celui-ci.—Voilà tout.</p> + +<p>Wilding chercha une explication sur le visage de ses employés qui +l'entourèrent.</p> + +<p>—Nous sommes contents de voir que vous allez mieux,—lui dirent-ils.</p> + +<p>Et il n'en put tirer autre chose.</p> + +<p>Un jour, enfin,—et son association avec Vendale ne durait encore que +depuis cinq mois,—il fut forcé de prendre le lit. Madame Goldstraw, sa +femme de charge, devint sa garde-malade.</p> + +<p>—Puisque je suis couché et que vous me soignez, Madame Goldstraw,—lui +dit-il,—peut-être ne trouverez-vous pas mauvais que je vous appelle +Sally?</p> + +<p>—Ce nom résonne plus naturellement à mon oreille que tout +autre,—fit-elle.—Et c'est celui que je préfère.</p> + +<p>—Je vous remercie. Je crois que dans ces derniers temps j'ai dû +éprouver certaines crises.... Est-ce vrai, Sally?... Oh! vous n'avez plus +à craindre de me le dire maintenant....</p> + +<p>—Cela vous est arrivé, monsieur.</p> + +<p>—Voilà l'explication que je cherchais,—murmura-t-il.—Sally, Monsieur +Obenreizer dit que la terre est si petite, qu'il n'est pas étonnant que +les mêmes gens se heurtent sans cesse et se retrouvent partout.... Voyez! +Puisque vous êtes près de moi, me voilà presque revenu aux Enfants +Trouvés pour y mourir.</p> + +<p>Il étendit la main vers les siennes. Elle la prit avec douceur.</p> + +<p>—Vous ne mourrez point, cher Monsieur Wilding.</p> + +<p>—C'est ce que Monsieur Bintrey m'assure; mais depuis que je suis +couché, j'éprouve le même calme, le même repos que jadis, quand j'étais +heureux, au moment où j'allais dormir. En vérité, je m'endors aussi +doucement que dans mon enfance, lorsque vous me berciez, Sally, vous en +souvenez-vous?</p> + +<p>Après un instant de silence, il se mit à sourire.</p> + +<p>—Je vous en prie, nourrice, embrassez-moi,—dit-il.</p> + +<p>Sa raison l'abandonnait tout à fait, il se croyait dans le dortoir de +l'Hospice.</p> + +<p>Sally, accoutumée naguère à se pencher sur les pauvres petits orphelins, +se pencha vers ce pauvre homme, orphelin aussi, et le baisant au front:</p> + +<p>—Que Dieu vous protège!—murmura-t-elle.</p> + +<p>Il rouvrit les yeux.</p> + +<p>—Sally,—dit-il,—ne me remuez pas. Je suis très bien couché, je vous +assure.... Ah! je crois que mon heure est venue. Je ne sais quel effet ma +mort va produire sur vous, Sally, mais sur moi-même....</p> + +<p>Il perdit connaissance... et il mourut....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="DEUXIEME_ACTE" id="DEUXIEME_ACTE"></a><a href="#table">DEUXIÈME ACTE.</a></h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Vendale_se_declare" id="Vendale_se_declare"></a><a href="#table">Vendale se déclare.</a></h2> + + +<p>L'été et l'automne s'étaient écoulés. On arrivait à la Noël et à l'année +nouvelle.</p> + +<p>Comme deux loyaux exécuteurs testamentaires, déterminés à remplir leur +devoir envers le mort, Vendale et Bintrey avaient tenu plus d'un +conseil. L'homme de loi avait fait tout d'abord ressortir +l'impossibilité matérielle de suivre aucune marche régulière. Tout ce +qui pouvait être fait d'utile et de sensé pour découvrir le propriétaire +légitime du bien qu'ils avaient entre les mains n'avait-il pas été fait +par Wilding lui-même? Il résultait clairement de l'insuccès de ces +différentes tentatives que le temps ou la mort n'avaient laissé aucune +trace de l'enfant adopté. À quoi bon continuer à faire des annonces, si +l'on ne voulait point entrer dans certaines particularités explicatives; +et si l'on y entrait, n'était-on pas sûr de voir arriver la moitié des +imposteurs de l'Angleterre?</p> + +<p>—Si nous trouvons quelque jour une chance, une occasion,—disait +Bintrey,—nous la saisirons aux cheveux... sinon.... Eh bien, +réunissons-nous pour une autre consultation au premier anniversaire de +la mort de Wilding.</p> + +<p>Tel fut l'avis de l'homme d'affaires. C'est ainsi que Vendale, bien +qu'animé du plus sérieux désir de remplir le vœu de l'ami qu'il avait +perdu, fut contraint de laisser, pour le moment, dormir cette affaire.</p> + +<p>Abandonnant donc les intérêts du passé pour songer à ceux de l'avenir, +le jeune homme voyait devant ses yeux cet avenir de plus en plus +incertain. Des mois s'étaient écoulés depuis sa première visite à Soho +Square, et jusqu'alors le seul langage dont il eût pu se servir pour +faire comprendre à Marguerite qu'il l'aimait, avait été celui des yeux, +fortifié quelquefois d'un rapide serrement de mains. Quel était donc +l'obstacle qui s'opposait à l'avancement de ses espérances? Toujours le +même. Les occasions se présentaient en vain, et Vendale avait beau +redoubler d'efforts pour arriver à causer seul à seul un moment avec +Marguerite, toutes ses tentatives se terminaient par le même déboire et +le même accident. À l'instant favorable Obenreizer trouvait le moyen +d'être là.</p> + +<p>Que faire? On était aux derniers jours de l'année. Vendale crut avoir, +enfin, rencontré un hasard propice, et il se jura, cette fois, d'en +profiter pour entretenir la jeune Suissesse. Il venait de recevoir un +billet tout cordial d'Obenreizer qui le conviait, à l'occasion du nouvel +an, à un petit dîner de famille dans Soho Square.</p> + +<p>«Nous ne serons que quatre convives,» disait la lettre.</p> + +<p>—Nous ne serons que deux!—se dit Vendale avec résolution.</p> + +<p>La solennité du jour de l'an chez les Anglais consiste à donner à dîner +ou à se rendre aux dîners d'autrui, rien de plus. Au delà du détroit, +c'est la coutume, en pareil jour, que de donner et de recevoir des +présents. Or, il est toujours possible d'acclimater une coutume +étrangère, et Vendale n'hésita pas un instant à en faire l'essai. La +seule difficulté pour lui fut de décider quel cadeau il allait faire à +Marguerite. Si ce cadeau était trop riche, l'orgueil de cette jolie +fille de paysan, qui sentait avec impatience l'inégalité de leur +condition sociale à tous deux, en serait blessé. Un présent qu'un homme +pauvre eût aussi bien pu faire que lui, parut à Vendale le seul qui fût +capable de trouver le chemin du cœur de la Suissesse. Il résista donc +fortement à la tentation que les diamants et les rubis faisaient naître +devant ses yeux et il fit l'emplette d'une broche en filigrane de Gênes, +l'ornement le plus simple qu'il eût pu découvrir dans la boutique du +joaillier.</p> + +<p>Le jour du dîner, comme il entrait dans la maison de Soho Square, +Marguerite vint au-devant de lui. Il glissa doucement son cadeau dans la +main de la jeune fille.</p> + +<p>—C'est le premier jour de l'an que vous passez en Angleterre,—lui +dit-il,—voulez-vous me permettre d'imiter ce qui se fait à pareil jour +dans votre pays?</p> + +<p>Elle le remercia, non sans un peu de contrainte, regardant l'écrin et ne +sachant ce qu'il pouvait contenir. Lorsqu'elle l'eut ouvert et qu'elle +vit la simplicité de cette offrande, elle devina sans peine l'intention +du jeune homme, et se tournant vers lui toute radieuse, son regard lui +disait: «Pourquoi vous cacherais-je que vous avez su me plaire et me +flatter?»</p> + +<p>Vendale ne l'avait jamais trouvée si charmante qu'en ce moment dans son +costume d'hiver: une jupe en soie de couleur sombre, un corsage de +velours noir montant jusqu'au cou et garni d'un duvet de cygne. Jamais +il n'avait admiré si fort le contraste de ses cheveux noirs et de son +teint éblouissant. Ce ne fut que lorsqu'elle le quitta pour s'approcher +d'un miroir et substituer sa broche de filigrane à celle qu'elle portait +auparavant, que Vendale s'aperçut de la présence des autres personnes +assises dans la chambre. Les mains d'Obenreizer prirent alors possession +de ses coudes, et son hôte le remercia de l'attention qu'il avait eue +pour Marguerite.</p> + +<p>—Un présent d'une si grande simplicité témoigne chez celui qui l'a fait +d'un tact bien délicat!—dit-il d'un air presque imperceptible de +raillerie.</p> + +<p>Vendale, en ce moment, s'aperçut qu'il y avait un autre invité que +lui-même à ce repas de famille.</p> + +<p>Un seul invité. Obenreizer le lui présenta comme un compatriote et un +ami. La figure de ce compatriote était insignifiante et morne; le corps +de cet ami était gros; son âge: c'était l'automne de la vie. Dans le +courant de la soirée il eut occasion de développer deux talents ou deux +capacités peu ordinaires. Personne ne savait mieux être muet, personne +ne vidait plus lestement les bouteilles que l'ami et le compatriote +d'Obenreizer.</p> + +<p>Madame Dor n'était point dans l'appartement; on ne manqua pas +d'expliquer son absence. Il parait que les habitudes de la bonne dame +étaient si simples qu'elle ne dînait jamais qu'au milieu du jour.</p> + +<p>—Elle viendra s'excuser dans la soirée,—dit Obenreizer.</p> + +<p>Vendale se demanda si l'absence de Madame Dor n'avait pas une autre +raison que la simplicité de son goût. Il pensa qu'elle avait pour une +fois interrompu ses occupations domestiques ordinaires, qui consistaient +à nettoyer des gants et qu'elle daignait faire la cuisine. La vérité de +cette supposition se manifesta dès les premiers plats qu'on servit et +qui témoignaient d'un art culinaire bien supérieur à la cuisine Anglaise +élémentaire et brutale. Le dîner fut parfait. Quant aux vins, les gros +yeux toujours roulants du convive muet les célébraient avec éloquence, +et les convoitaient, ravis, en extase. Il disait un: Bon! quand la +bouteille arrivait pleine; il soupirait un: Ah! quand on la remportait +vide. Ce fut là toute la somme d'esprit et de gaieté qu'il dépensa +durant le repas.</p> + +<p>Le silence est parfois contagieux; accablés par leurs soucis personnels, +Marguerite et Vendale cédaient à ce bel exemple de mutisme. Tout le +poids de la conversation retomba sur Obenreizer qui l'accepta bravement.</p> + +<p>Il ouvrit et répandit son cœur.</p> + +<p>—Je suis un étranger éclairé,—dit-il.</p> + +<p>Et le voilà chantant les louanges de l'Angleterre!</p> + +<p>Et quand tous les autres sujets furent épuisés, il revint à cette source +inépuisable, faisant toujours courir ce petit ruisseau avec la main.</p> + +<p>—Examinez cette nation Anglaise. Quels hommes grands, et robustes, et +propres! Considérez les villes. Quelle magnificence dans les édifices! +Quel ordre et quelle régularité dans les rues! Admirez leurs lois qui +combinent l'éternel principe de la justice avec cet autre éternel +principe du respect et de l'amour des livres, des shillings, et des +pence? Est-ce qu'en Angleterre, on n'applique point ce produit monnayé à +toutes les injures civiles, depuis l'injure faite à l'honneur d'un homme +jusqu'à l'injure faite à son nez? Vous avez séduit ma fille, allons! des +pence, des shillings, et des livres! Vous m'avez renversé et donné des +horions sur la face! des livres, des pence, et des shillings. Après +cela, je vous le demande, où la prospérité matérielle d'un tel pays +pourrait-elle s'arrêter?</p> + +<p>Obenreizer plongeant du regard dans l'avenir, chercha vainement à +entrevoir la fin de cette prospérité sans bornes! Son enthousiasme +demanda la permission, suivant la mode Anglaise, de s'exhaler dans un +toast.</p> + +<p>—Voilà notre modeste dîner terminé!—s'écria-t-il.—Voilà notre frugal +dessert sur la table! Voici l'admirateur de l'Angleterre qui se conforme +aux habitudes Anglaises, et qui fait un speach. Un toast à ces blanches +falaises d'Albion, Monsieur Vendale? Un toast à vos vertus patriotiques, +à votre heureux climat, à vos charmantes femmes, à vos foyers, à votre +<i>Habeas corpus</i>, à toutes vos institutions, à l'Angleterre! +Heep!... heep!... heep!... hooray!...</p> + +<p>À peine Obenreizer avait-il poussé cette dernière note du vivat +Britannique, à peine l'ami muet avait-il savouré la dernière goutte +contenue dans son verre, que le festin fut interrompu par un coup frappé +à la porte. Une servante entra, apportant un billet à son maître. +Obenreizer l'ouvrit, le lut, le tendit tout ouvert à son compatriote, +avec une expression de contrariété visible. L'esprit engourdi de Vendale +se réveilla tout à coup. Le jeune homme se mit à surveiller son hôte. +Avait-il enfin trouvé un allié sous la forme de ce billet si mal +accueilli par le Suisse? Le hasard si longtemps attendu se présentait-il +enfin?</p> + +<p>—J'ai bien peur qu'il n'y ait pas de remède,—dit Obenreizer à son +compatriote,—et que nous soyons forcés de sortir.</p> + +<p>L'ami muet lui rendit la lettre en levant les épaules et se versa une +demi-rasade. Ses gros doigts s'enroulèrent avec tendresse autour du +goulot de la bouteille, comme s'il voulait la presser amoureusement +encore une fois avant que de lui dire adieu. Ses gros yeux considéraient +Marguerite et Vendale comme à travers un brouillard. Il fit un terrible +effort et une phrase entière sortit tout d'un trait de sa bouche.</p> + +<p>—Je crois,—dit-il,—que j'aurais désiré un peu plus de vin.</p> + +<p>Après quoi le souffle lui manqua. Il respira convulsivement et se +dirigea vers la porte.</p> + +<p>—Je suis blessé, confus, et au désespoir de ce qui arrive,—dit +Obenreizer à Vendale.—Un malheur est arrivé à l'un de mes compatriotes. +Il est seul; mon ami que voilà et moi, nous n'avons pas d'autre +alternative que de nous rendre auprès de lui et de le secourir. Que +puis-je vous dire pour m'excuser? Comment vous dépeindre mon +désappointement de me voir ainsi privé de l'honneur de votre +compagnie?...</p> + +<p>Il s'arrêta avec l'espérance visible que Vendale allait prendre son +chapeau et se retirer. Mais celui-ci croyait enfin avoir saisi +l'occasion d'un tête-à-tête avec Marguerite.</p> + +<p>—Je vous en prie,—dit-il,—ne vous désolez pas si fort. J'attendrai +ici votre retour avec le plus grand plaisir.</p> + +<p>Marguerite rougit vivement et alla s'asseoir devant son métier à +tapisserie dans l'embrasure de la croisée. Les yeux d'Obenreizer se +couvrirent de leur nuage, un sourire quelque peu amer passa sur ses +lèvres. Dire à Vendale qu'il n'espérait point rentrer de bonne heure, +c'eût été risquer d'offenser un homme dont la bienveillance lui était +d'une importance commerciale sérieuse. Il accepta donc sa défaite avec +la meilleure grâce possible.</p> + +<p>—À la bonne heure!—s'écria-t-il,—que de franchise!... que +d'amitié!... Comme c'est bien Anglais, cela!</p> + +<p>Il s'agitait fort, ayant l'air de chercher autour de lui un objet dont +il avait apparemment besoin. Il disparut un moment par la porte qui +s'ouvrait sur la pièce voisine, revint avec son chapeau et son paletot, +annonça qu'il rentrerait aussitôt qu'il le pourrait, pressa les coudes +de Vendale, et sortit avec l'ami muet.</p> + +<p>Vendale se retourna vers la fenêtra où Marguerite s'était assise.</p> + +<p>Là, comme s'il était tombé du plafond ou sorti du parquet, là dans son +attitude sempiternelle, le visage tourné vers le poêle, se trouvait un +obstacle inattendu, sous la forme de Madame Dor. Elle se souleva, +regarda par-dessus sa large et plantureuse épaule, et retomba comme une +masse sur sa chaise. Travaillait-elle? Oui. À nettoyer les gants +d'Obenreizer? Non. À repriser ses bas.</p> + +<p>La situation devenait trop cruelle. Deux moyens se présentèrent à +l'esprit de Vendale. Était-il possible de se défaire de Madame Dor, et +de la fourrer dans son poêle? Le poêle ne pourrait la contenir. Était-il +possible de traiter la bonne dame non plus comme une personne vivante, +mais comme un objet mobilier? Pouvait-on, avec un effort d'intelligence, +arriver à la considérer, par exemple, comme une commode, et sa coiffure +de gaze noire comme un objet qu'on aurait laissé traîner dessus par +accident! Oui, l'on pouvait faire cet effort, et l'intelligence de +Vendale le fit. Il alla prendre place dans l'enfoncement de la croisée à +l'ancienne mode, tout près de Marguerite et de son métier. La commode +fit un léger mouvement, mais ne le fit suivre d'aucune observation. +Rappelez-vous ici qu'un gros meuble est difficile à remuer.</p> + +<p>Plus silencieuse et plus contrainte qu'à l'ordinaire, Marguerite était +émue. Ses belles couleurs s'effacèrent de ses joues; une énergie +fiévreuse courut dans ses doigts; la jeune fille se pencha sur sa +broderie, travaillant avec autant d'activité que si elle travaillait +pour vivre. Vendale n'était guère moins agité; il sentait combien de +ménagements il fallait prendre pour amener doucement Marguerite à +écouter son aveu, et à lui en faire un autre en échange. L'amour d'une +jeune fille est chose délicate, qu'il ne faut point traiter brusquement; +aussi Vendale essaya-t-il d'abord d'un système d'approches graduelles; +il prit des détours et écouta d'un air soumis la voix qui, tout bas, +l'avertissait d'être plus circonspect. Adroitement, il ramena la mémoire +de Marguerite vers le passé, vers l'époque de leur première rencontre +lorsqu'ils voyageaient en Suisse. Ils firent ainsi revivre entre eux les +sensations d'autrefois, et les souvenirs de cet heureux temps qui +n'était plus. Peu à peu la contrainte de Marguerite se dissipa; elle +sourit, elle écouta Vendale; elle lui souriait et son aiguille devenait +paresseuse. Elle fit plus d'un faux point dans son ouvrage. Cependant +les deux jeunes gens se parlaient de plus en plus ouvertement à voix +basse, leurs deux visages se penchaient l'un vers l'autre.</p> + +<p>Madame Dor se conduisit comme un ange. Pas une seule fois elle ne se +retourna, ni ne souffla mot. Elle continuait à se débattre avec les bas +d'Obenreizer, les tenant serrés sous son bras gauche et levant le bras +droit vers le ciel. Il y eut pour les amoureux de délicieux et +indescriptibles moments, où Madame Dor paraissait vraiment être assise +sens dessus dessous et ne plus contempler que ses jambes, ses propres et +respectables jambes qui s'agitaient en l'air. Ces mouvements +ascensionnels se succédaient, mais plus lentement, à mesure que les +minutes s'écoulaient. En même temps, sur la tête de Madame Dor, la gaze +noire se balançait, tombait en avant, revenait en arrière. Un paquet de +bas s'échappa des genoux de la bonne dame et demeura sur le parquet; un +énorme peloton de laine suivit les bas et s'en alla rouler sur la table. +La coiffure de gaze entra de nouveau en danse. Un son étrange, qui +ressemblait un peu au miaulement d'un gros chat, un peu au cri d'une +planche de bois tendre qu'on rabote, s'éleva au-dessus des chuchotements +de nos deux amoureux. C'est que la nature et Madame Dor s'étaient +entendues ensemble pour le plus grand bonheur de Vendale; la vieille +Suissesse, la meilleure des femmes, dormait.</p> + +<p>Marguerite se leva pour l'arracher aux douceurs de ce repos d'occasion. +Vendale retint la jeune fille par le bras et la repoussa doucement vers +sa chaise.</p> + +<p>—Ne la dérangez pas,—murmura-t-il.—J'ai longtemps attendu le moment +de vous dire un secret. Laissez-moi parler enfin.</p> + +<p>Marguerite reprit sa place, elle essaya de reprendre son aiguille, mais +ses yeux étaient couverts d'un voile et sa main tremblait.</p> + +<p>—Nous rappelions, tout à l'heure,—dit Vendale,—cet heureux temps où +nous nous sommes rencontrés et où, pour la première fois, nous avons +voyagé ensemble. Oh! j'ai un aveu à vous faire, Marguerite, je vous ai +caché quelque chose. Lorsque plus tard je vous parlai de ce premier +voyage, je vous fis part de toutes les impressions que j'avais +rapportées en Angleterre, une seule exceptée. Pouvez-vous deviner quelle +était cette impression qui effaçait toutes les autres?</p> + +<p>Les yeux de Marguerite demeurèrent fixés sur sa broderie, elle détourna +son visage. De grands signes de trouble commencèrent à se manifester sur +son chaste corsage de velours noir, non loin des blanches régions dont +la broche de filigrane fermait le passage. Elle ne répondit pas un mot. +Et cependant Vendale insistait sans pitié pour obtenir une réponse.</p> + +<p>—Cette impression, que je rapportais de Suisse,—dit-il,—quelle +était-elle?... Ne pouvez-vous la deviner?</p> + +<p>Cette fois, elle tourna les yeux vers lui. Un faible sourire effleurait +ses lèvres.</p> + +<p>—L'impression de la beauté des montagnes, je pense,—dit-elle.</p> + +<p>—Non... non... une émotion bien plus précieuse que celle-là!...</p> + +<p>—De la beauté des lacs, alors?...</p> + +<p>—Non, les lacs me sont devenus plus chers parce qu'ils me rappellent +cette émotion qu'aucun mot ne peut rendre. J'aime les lacs, mais leur +beauté n'est pas si étroitement liée à mon bonheur dans le présent et à +mes espérances d'avenir. C'est de vous que ce bonheur dépend. Vous seule +pouvez me rendre la vie aimable et belle, Marguerite, par un mot tombé +de vos lèvres. Je vous aime!...</p> + +<p>Le front de Marguerite se pencha lorsque Vendale lui prit la main. Il +attira la jeune fille vers lui et la regarda. Des larmes s'échappaient +de ses beaux yeux célestes et roulaient doucement sur ses joues polies.</p> + +<p>—Oh! Monsieur Vendale,—dit-elle tristement,—il eût été bien mieux de +garder votre secret. Avez-vous oublié la distance qui est entre nous? Ce +que vous dites ne peut jamais... jamais être....</p> + +<p>—Il ne peut y avoir de distance entre nous, que celle que vous +creuserez vous-même, Marguerite, en ne m'aimant point lorsque je vous +aime. Il n'y a pas de plus haut rang que le vôtre dans le royaume de la +bonté et de la beauté. Dites-moi, Marguerite, dites-moi tout bas ce seul +petit mot que je vous demande et qui m'apprendra si vous voulez être ma +femme.</p> + +<p>Elle soupira.</p> + +<p>—Pensez à votre famille,—murmura-t-elle,—et pensez à la mienne!</p> + +<p>Vendale l'attira de plus près sur son cœur.</p> + +<p>—Si vous vous laissez arrêter par un obstacle comme +celui-là,—dit-il,—savez-vous ce que je croirai, Marguerite?... C'est +que je vous ai offensée.</p> + +<p>Marguerite tressaillit.</p> + +<p>—Oh! ne croyez pas cela!—s'écria-t-elle.</p> + +<p>Ces mots n'étaient pas encore sortis de ses lèvres qu'elle comprit le +sens que Vendale ne pouvait manquer de leur donner. Son aveu lui avait +échappé malgré elle; une rougeur charmante couvrit son visage; elle fit +un effort pour se dégager de l'embrassement du jeune homme; elle le +regardait d'un air suppliant; elle essaya de parler, mais sa voix expira +sur ses lèvres dans un baiser qu'il venait d'y imprimer.</p> + +<p>—Laissez-moi,—dit-elle,—laissez-moi me retirer, Monsieur Vendale.</p> + +<p>—Appelez-moi George.</p> + +<p>Marguerite laissa la tête du jeune homme se reposer sur son sein. Son +cœur enfin s'élançait vers lui.</p> + +<p>—George!—murmura-t-elle.</p> + +<p>—Dites-moi que vous m'aimez.</p> + +<p>Ses bras enlacèrent le cou de George, sa bouche toucha la joue brûlante +du jeune homme, et elle murmura ces mots délicieux:</p> + +<p>—Je vous aime!</p> + +<p>Il y eut un moment de silence, bientôt troublé par le bruit de la porte +de la maison qui s'ouvrait et se refermait. Ce bruit arriva par bonheur +aux oreilles distraites des deux amants, dans le silence de cette soirée +d'hiver, et Marguerite se leva en sursaut.</p> + +<p>—Laissez-moi partir,—dit-elle,—c'est lui! Elle sortit précipitamment +de la chambre et toucha, en passant, l'épaule de Madame Dor. La bonne +dame s'éveilla avec un ronflement terrible, regarda par-dessus son +épaule gauche, par-dessus son épaule droite, puis sur ses genoux. Elle +n'y découvrit ni bas, ni laine, ni aiguille. Cependant les pas +d'Obenreizer retentissaient dans l'escalier.</p> + +<p>—Mon Dieu!—dit Madame Dor, s'adressant au poêle.</p> + +<p>Vendale ramassa les bas et le peloton, et jeta le tout à Madame Dor.</p> + +<p>—Mon Dieu!—répéta-t-elle,—tandis que cette avalanche s'engloutissait +dans son vaste giron.</p> + +<p>La porte s'ouvrit. Obenreizer entra. Du premier coup d'œil, il vit que +Marguerite était absente.</p> + +<p>—Eh! quoi!—s'écria-t-il,—ma nièce s'est retirée! Ma nièce n'est point +restée pour vous faire compagnie, Monsieur Vendale. C'est impardonnable, +je vais la ramener.</p> + +<p>Vendale l'arrêta.</p> + +<p>—Ne dérangez pas Mademoiselle Obenreizer,—dit-il.—Je vois que vous +êtes revenu sans votre ami.</p> + +<p>—Il est resté auprès de notre compatriote pour le consoler. Une scène à +déchirer le cœur, Monsieur Vendale. Les pénates au Mont de Piété! Toute +une famille plongée dans les larmes! Nous nous sommes tous embrassés en +silence. Mon ami était le seul qui fût resté maître de lui!</p> + +<p>Là-dessus, il envoya chercher du vin.</p> + +<p>—Puis-je vous dire un mot en particulier, Monsieur Obenreizer?—lui +demanda Vendale.</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>Obenreizer se tourna vers Madame Dor.</p> + +<p>—Bonne et chère créature, vous succombez au besoin de repos,—lui +dit-il,—Monsieur Vendale vous excusera.</p> + +<p>Madame Dor se mit en route et n'accomplit pas, sans peine, le grand +voyage du poêle à son lit. Chemin faisant, elle laissa tomber un bas; +Vendale le ramassa et ouvrit la porte à la bonne dame. Elle fit un pas +en avant. Voilà encore un bas par terre! Vendale se baissa de nouveau et +Obenreizer intervint avec force excuses, tout en lançant à la vieille +Suissesse certain regard qui acheva de la mettre en désordre. Cette +fois, tous les bas roulèrent ensemble sur le parquet, et, frappée +d'épouvante, Madame Dor s'enfuit, tandis qu'Obenreizer balayait des deux +mains tout le parquet avec fureur.</p> + +<p>—Madame Dor!—s'écria-t-il.</p> + +<p>—Mon Dieu!</p> + +<p>On entendit un sifflement dans l'air et Madame Dor disparut sous une +grêle de bas. Obenreizer ne se possédait plus.</p> + +<p>—Que devez-vous penser, Monsieur Vendale,—s'écria-t-il,—de ce +déplorable empiétement des détails domestiques dans ma maison? Quant à +moi, j'en rougis vraiment. Ah! nous commençons mal la nouvelle année: +tout a été de travers ce soir. Asseyez-vous, je vous prie, et dites-moi +ce que je puis vous offrir. Ne prouverons-nous point ensemble notre +respect à une de vos grandes institutions Anglaises? Ma foi, mon étude, +à moi, toute mon étude, c'est d'être un joyeux compagnon. Je vous +propose un grog.</p> + +<p>Vendale déclina le grog, avec tout le respect voulu pour cette grande +institution ironiquement célébrée par Obenreizer.</p> + +<p>—Je désire vous parler d'une chose qui m'intéresse, plus qu'aucune +autre au monde,—reprit-il.—Vous avez pu remarquer, dès les premiers +moments où nous nous sommes rencontrés, l'admiration que m'a inspirée +votre charmante nièce.</p> + +<p>—Vous êtes bon, Monsieur Vendale. Au nom de ma nièce, je vous remercie.</p> + +<p>—Peut-être avez-vous aussi observé dans ces derniers temps que mon +admiration pour Mademoiselle Obenreizer s'était changée en un sentiment +plus profond... plus tendre?</p> + +<p>—L'appellerons-nous le sentiment de l'amitié, Monsieur Vendale?</p> + +<p>—Donnez-lui le nom d'amour... et vous serez plus près de la vérité.</p> + +<p>Obenreizer fit un bond hors de son fauteuil. Le battement étrange, à +peine perceptible, qui était chez lui le plus sûr indice d'une prochaine +colère, se fit voir sur ses joues.</p> + +<p>—Vous êtes le tuteur de Mademoiselle Marguerite,—continua Vendale,—je +vous demande de m'accorder la plus grande des faveurs, la main de votre +nièce....</p> + +<p>Obenreizer retomba sur sa chaise.</p> + +<p>—Monsieur Vendale,—dit-il,—vous me pétrifiez.</p> + +<p>—J'attendrai,—fit Vendale,—j'attendrai que vous soyez remis.</p> + +<p>—Bon!—murmura Obenreizer,—un mot avant que je revienne à moi! Vous +n'avez rien dit de tout ceci à ma nièce.</p> + +<p>—J'ai ouvert mon cœur tout entier à Mademoiselle Marguerite, et j'ai +lieu d'espérer....</p> + +<p>—Quoi!—s'écria Obenreizer,—vous avez fait une pareille demande à ma +nièce sans avoir pris mon consentement.... Vous avez fait cela?</p> + +<p>Il frappa violemment sur la table et, pour la première fois, perdit +toute puissance sur lui-même.</p> + +<p>—Quelle conduite est la vôtre!—s'écria-t-il,—et comment, d'homme +d'honneur à homme d'honneur, pourriez-vous la justifier?</p> + +<p>—Ma justification est bien simple,—repartit Vendale sans se +troubler;—c'est là une de nos coutumes Anglaises. Or, vous professez +une grande admiration pour les institutions et les habitudes de +l'Angleterre. Je ne puis honnêtement vous dire que je regrette ce que +j'ai fait. Je me dois seulement à moi-même de vous assurer que dans +cette affaire je n'ai pas agi avec l'intention de vous manquer de +respect. Ceci établi, puis-je vous prier de me dire franchement quelle +objection vous élevez contre ma demande?</p> + +<p>—Quelle objection?—dit Obenreizer, c'est que ma nièce et vous n'êtes +pas de la même classe. Il y a inégalité sociale. Ma nièce est la fille +d'un paysan, vous êtes le fils d'un gentleman. Vous me faites beaucoup +d'honneur... beaucoup d'honneur,—reprit-il en revenant peu à peu à la +politesse obséquieuse dont il ne s'était jamais départi avant ce +jour,—un honneur qui ne mérite pas moins que toute ma reconnaissance; +Mais je vous le dis, l'inégalité est trop manifeste, et, de votre part, +le sacrifice serait trop grand. Vous autres Anglais, vous êtes une +nation orgueilleuse. J'ai assez vécu dans ce pays pour savoir qu'un +mariage comme celui que vous me proposez serait un scandale. Pas une +main ne s'ouvrirait devant votre paysanne de femme, et tous vos amis +vous abandonneraient....</p> + +<p>—Un instant,—dit Vendale,—l'interrompant à son tour,—je puis bien +prétendre en savoir autant sur mes compatriotes en général, et sur mes +amis en particulier, que vous-même. Aux yeux de tous ceux dont l'opinion +a quelque prix pour moi, ma femme même serait la meilleure explication +de mon mariage. Si je ne me sentais pas bien sûr... remarquez que je dis +bien sûr... d'offrir à Mademoiselle Marguerite une situation qu'elle +puisse accepter sans s'exposer à aucune humiliation, entendez-vous bien, +aucune!... je ne demanderais pas sa main.... Y a-t-il un autre obstacle +que celui-là?... Avez-vous à me faire une autre objection qui me soit +personnelle?</p> + +<p>Obenreizer lui tendit ses deux mains en forme de protestation courtoise.</p> + +<p>—Une objection qui vous soit personnelle!—dit-il,—cher monsieur, +cette seule question est bien pénible pour moi.</p> + +<p>—Bon!—dit Vendale,—nous sommes tous deux des gens d'affaires. Vous +vous attendez naturellement à me voir justifier devant vos yeux de mes +moyens d'existence, je puis vous expliquer l'état de ma fortune en trois +mots: j'ai hérité de mes parents vingt mille livres. Pour la moitié de +cette somme, je n'ai qu'un intérêt viager qui, si je meurs, sera +réversible sur ma veuve. Si je laisse des enfants le capital en sera +partagé entre eux quand ils seront majeurs. L'autre moitié de mon bien +est à ma libre disposition. Je l'ai placée dans notre maison de +commerce, que je vois prospérer chaque jour; cependant je ne puis en +évaluer aujourd'hui les bénéfices à plus de douze cents livres par an. +Joignez à cela ma rente viagère, c'est un total de quinze cents livres. +Avez-vous quelque chose à dire à ce sujet contre moi?</p> + +<p>Obenreizer se leva, fit un tour dans la chambre. Il ne savait absolument +plus que dire ni que faire.</p> + +<p>—Avant que je réponde à votre dernière question,—dit-il,—après un +petit examen discret de lui-même,—je vous demande la permission de +retourner pour un moment auprès de Mademoiselle Obenreizer. J'ai conclu +d'un mot que vous m'avez dit tout à l'heure qu'elle répondait à vos +sentiments.</p> + +<p>—C'est vrai,—fit Vendale,—j'ai l'inexprimable bonheur de savoir +qu'elle m'aime.</p> + +<p>Obenreizer demeura d'abord silencieux. Le nuage couvrit ses prunelles, +le battement imperceptible agita ses joues.</p> + +<p>—Excusez-moi quelques minutes,—dit-il avec sa politesse +cérémonieuse,—je voudrais parler à ma nièce.</p> + +<p>Puis il salua Vendale et quitta la chambre.</p> + +<p>Vendale, demeuré seul, se mit à rechercher la cause de ce refus +inattendu qu'il rencontrait. Obenreizer l'avait constamment empêché +depuis quelques mois de faire sa cour à Marguerite. Maintenant il +s'opposait à un mariage si avantageux pour sa nièce, que son esprit +ingénieux même ne pouvait trouver à l'encontre aucune raison sérieuse. +Incompréhensible conduite que celle d'Obenreizer! Qu'est-ce que cela +voulait dire?</p> + +<p>Pour se l'expliquer à lui-même, Vendale descendit au fond des choses; il +se souvint qu'Obenreizer était un homme de son âge, et que Marguerite +n'était sa nièce qu'à demi. Avec la prompte jalousie des amants, il se +demanda s'il n'avait pas en même temps devant lui un rival à redouter et +un tuteur à conquérir. Cette pensée ne fit que traverser son esprit; ce +fut tout. La sensation du baiser de Marguerite qui brûlait encore sa +joue lui rappela qu'un mouvement de jalousie même passagère, était +maintenant un outrage envers la jeune fille.</p> + +<p>En y réfléchissant bien, on pouvait croire qu'un motif personnel et d'un +tout autre genre dictait à Obenreizer une conduite si surprenante. La +grâce et la beauté de Marguerite étaient de précieux ornements pour ce +petit ménage. Elles donnaient du charme et de l'importance à la maison, +des armes à Obenreizer pour subjuguer ceux dont il avait besoin, une +certaine influence sur laquelle il pouvait toujours compter pour donner +de l'attrait au logis et dont il pouvait user pour son intérieur. +Était-il homme à renoncer à tout cela sans compensation? Une alliance +avec Vendale lui offrait, sans doute, certains avantages très sérieux. +Mais il y avait à Londres des centaines d'hommes plus puissants, plus +accrédités que George, et peut-être avait-il placé son ambition et ses +espérances plus haut!</p> + +<p>À ce moment même où cette dernière question traversait l'esprit de +Vendale, Obenreizer reparut pour y répondre ou pour n'y point répondre, +ainsi que la suite de ce récit va le démontrer.</p> + +<p>Il s'était fait un grand changement dans l'attitude et dans toute la +personne d'Obenreizer; ses manières étaient bien moins assurées; il y +avait autour de ses lèvres tremblantes des signes manifestes d'un +trouble profond et violent. Venait-il de dire quelque chose qui avait +fait entrer le cœur de Marguerite en révolte? Venait-il de se heurter +contre la volonté bien déterminée de la jeune fille? Peut-être oui, +peut-être que non. Sûrement, il avait l'air d'un homme rebuté et +désespéré de l'être.</p> + +<p>—J'ai parlé à ma nièce,—dit-il,—Monsieur Vendale; l'empire que vous +exercez sur sont esprit ne l'a pas entièrement aveuglée sur les +inconvénients sociaux de ce mariage?...</p> + +<p>—Puis-je vous demander,—s'écria Vendale,—si c'est là le seul résultat +de votre entrevue avec Mademoiselle Marguerite?</p> + +<p>Un éclair jaillit des yeux d'Obenreizer à travers le nuage.</p> + +<p>—Oh! vous êtes le maître de la situation,—répondit-il d'un ton de +soumission ironique,—la volonté de ma nièce et la mienne avaient +coutume de n'en faire qu'une. Vous êtes venu vous placer entre +Mademoiselle Marguerite et moi; sa volonté, à présent, est la vôtre. +Dans mon pays, nous savons quand nous sommes battus et nous nous rendons +alors avec grâce... à de certaines conditions. Revenons à l'exposé de +votre fortune.... Ce que je trouve à objecter contre vous, c'est une +chose renversante et bien audacieuse pour un homme de ma condition +parlant à on homme de la vôtre!</p> + +<p>—Quelle est cette chose renversante?</p> + +<p>—Vous m'avez fait l'honneur de me demander la main de ma nièce. Pour le +moment... avec l'expression la plus vive de ma reconnaissance et de mes +plus profonds respects... je décline cet honneur.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que vous n'êtes pas assez riche.</p> + +<p>Ainsi qu'Obenreizer l'avait prévu, Vendale demeura frappé de surprise. +Il était muet.</p> + +<p>—Votre revenu est de quinze cents livres,—poursuivit Obenreizer.—Dans +ma misérable patrie, je tomberais à genoux devant ces quinze cents +livres, et je m'écrierais que c'est une fortune princière. Mais, dans +l'opulente Angleterre, je dis que c'est une modeste indépendance, rien +de plus. Peut-être serait-elle suffisante pour une femme de votre rang, +qui n'aurait point de préjugés à vaincre; ce n'est pas assez de moitié +pour une femme obscurément née, pour une étrangère qui verrait toute la +société en armes contre elle. Si ma nièce doit jamais vous épouser, il +lui faudra vraiment accomplir les travaux d'Hercule pour arriver à +conquérir son rang dans le monde. Ce n'est peut-être pas là votre +manière de voir, mais c'est la mienne. Je demande que ces travaux +d'Hercule soient rendus aussi doux que possible à Mademoiselle +Marguerite. Dites-moi, Monsieur Vendale, avec vos quinze cents livres, +votre femme pourrait-elle avoir une maison dans un quartier à la mode? +Un valet de pied pour ouvrir sa porte? Un sommelier pour verser le vin à +sa table? Une voiture, des chevaux, et le reste?... Je vois la réponse +sur votre figure, elle me dit: Non.... Très bien. Un mot encore et j'ai +fini. Prenez la généralité des Anglaises, vos compatriotes, d'une +éducation soignée et d'une grâce accomplie. N'est-il pas vrai qu'à leurs +yeux, la dame qui a maison dans un quartier à la mode, valet de pied +pour ouvrir sa porte, sommelier pour servir à sa table, voiture à la +remise, chevaux à l'écurie, n'est-il pas vrai que cette dame a déjà +gagné quatre échelons dans l'estime de ses semblables. Cela n'est-il pas +vrai, oui ou non?</p> + +<p>—Arrivez au but,—dit Vendale;—vous envisagez tout ceci comme une +question d'argent. Quel est votre prix?</p> + +<p>—Le plus bas prix auquel vous puissiez pourvoir votre femme de tous les +avantages que je viens d'énumérer et lui faire monter les quatre +échelons dont il s'agit. Doublez votre revenu, Monsieur Vendale; on ne +peut vivre à moins en Angleterre avec la plus stricte économie. Vous +disiez tout à l'heure que vous espériez beaucoup augmenter la valeur de +votre maison. À l'œuvre! Augmentez-la, cette valeur. Je suis bon +diable, après tout! Le jour où vous me prouverez que votre revenu est +arrivé au chiffre de trois mille livres, demandez-moi là main de ma +nièce: elle est à vous.</p> + +<p>—Avez-vous fait part de cet arrangement à Mademoiselle Obenreizer?—fit +Vendale.</p> + +<p>—Certainement, elle a encore un petit reste d'égards pour moi, Monsieur +Vendale. Elle accepte mes conditions. En d'autres termes, elle se soumet +aux vues de son tuteur, qui la gardera sur le chemin du bonheur avec la +supériorité d'expérience qu'il a acquise dans la vie.</p> + +<p>Puis il se jeta dans un fauteuil; il était rentré en pleine possession +de sa joyeuse humeur. Envisageant la situation, cette fois il s'en +croyait bien le maître!</p> + +<p>Une franche revendication de ses intérêts, une protestation vive et +nette parut à Vendale inutile, au moins, en cet instant. Il n'en pouvait +espérer rien de bon alors. Aussi se trouva-t-il muet, sans raison aucune +pour s'y appuyer et pour se défendre. Ou les objections d'Obenreizer +étaient le simple résultat de sa manière de voir en cette occasion, ou +bien il différait le mariage dans l'espoir de le rompre avec le temps. +Dans cette alternative, Vendale jugea que toute résistance serait vaine. +Il n'y avait pas d'autre remède à ce grand malheur que de se rendre en +mettant les meilleurs procédés de son côté.</p> + +<p>—Je proteste contre les conditions que vous m'imposez, dit-il.</p> + +<p>—Naturellement,—fit Obenreizer;—j'ose dire qu'à votre place je +protesterais tout comme vous.</p> + +<p>—Et pourtant,—reprit Vendale,—j'accepte votre prix. Va pour trois +mille livres. Dans ce cas, me sera t-il permis de faire deux conditions +à mon tour: d'abord j'espère qu'il me sera permis de voir votre nièce.</p> + +<p>—Oh! oh! voir ma nièce, c'est-à-dire lui inspirer autant d'impatience +de se marier que vous en ressentez vous-même.... En supposant que je vous +dise: Non, cela ne vous sera point permis; vous chercheriez peut-être à +voir Mademoiselle Marguerite sans ma permission.</p> + +<p>—Très résolument.</p> + +<p>—Admirable franchise! voilà encore qui est délicieusement Anglais! Vous +verrez donc Mademoiselle Marguerite... à de certains jours, quand nous +aurons pris rendez-vous ensemble. Votre seconde condition?</p> + +<p>—Votre manière de penser relativement à l'insuffisance de mon revenu +m'a causé un grand étonnement,—continua Vendale,—je désire d'être +assuré contre le retour de cet étonnement et... de sa cause. Vos idées +actuelles sur les qualités désirables chez le mari de votre nièce +peuvent encore se modifier. Vous exigez de moi aujourd'hui un revenu de +trois mille livres. Puis-je être assuré que dans l'avenir, à mesure que +votre expérience de l'Angleterre s'agrandira, vos désirs ne se monteront +pas plus haut?</p> + +<p>—En bon Anglais, vous doutez de ma parole.</p> + +<p>—Êtes-vous résolu à vous en lier à la mienne, quand je viendrai vous +dire: J'ai doublé mon revenu? Si je ne me trompe, vous m'avez averti +tout à l'heure que je devrais vous en fournir des preuves authentiques.</p> + +<p>—Bien joué, Monsieur Vendale! Vous savez allier la vivacité étrangère +avec la gravité Anglaise. Recevez mes compliments. Voulez-vous aussi +accepter ma parole écrite?...</p> + +<p>Il se leva, s'assit devant un pupitre placé sur une table, écrivit +quelques lignes, et présenta le papier à Vendale avec un profond salut. +L'engagement qu'il venait de prendre était parfaitement explicite, +signé, daté avec soin.</p> + +<p>—Êtes-vous satisfait de cette garantie?—demanda-t-il.</p> + +<p>—Très satisfait.</p> + +<p>—Je suis charmé de vous entendre me le dire. Ah! nous venons d'avoir +notre petit assaut. En vérité, nous avons développé prodigieusement +d'adresse des deux côtés. Mais voilà nos affaires arrangées pour le +moment. Je n'ai pas de rancune, vous n'en avez pas davantage. Allons, +Monsieur Vendale, une bonne poignée de mains à l'Anglaise.</p> + +<p>Vendale tendit la main, bien qu'un peu étourdi de ce passage subit chez +Obenreizer d'une humeur à une autre.</p> + +<p>—Quand puis-je espérer de revoir Mademoiselle Obenreizer?—demanda-t-il +en se levant pour se retirer.</p> + +<p>—Faites-moi l'honneur de me rendre visite demain même,—dit +Obenreizer,—et nous réglerons cela ensemble. Et prenez donc un grog +avant de partir. Non?... bien... bien... nous réserverons le grog pour +le jour où vous aurez vos trois mille livres de revenu et serez près +d'être marié.... Ah! quand cela sera-t-il?</p> + +<p>—J'ai fait il y a quelques mois un inventaire de ma maison. Si les +espérances que cet inventaire me donne se réalisent, j'aurai doublé mon +revenu....</p> + +<p>—Et vous serez, marié?—interrompit Obenreizer....</p> + +<p>—Et je serai marié dans un an. Bonsoir!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Vendale_se_decide" id="Vendale_se_decide"></a><a href="#table">Vendale se décide.</a></h2> + + +<p>Lorsque Vendale entra dans son bureau le lendemain matin, il était dans +des dispositions toutes nouvelles. Le jeune homme ne trouvait plus +insipide sa routine commerciale du Carrefour des Écloppés:</p> + +<p>Marguerite, désormais, était intéressée dans la maison. Tout le +mouvement qu'y avait produit la mort de Wilding,—son associé ayant +alors dû procéder à une estimation exacte de la valeur de +l'association,—la balance des registres, le compte des dettes, +l'inventaire de l'année, tout cela se transformait à présent aux yeux de +Vendale en une sorte de machine, une roulette indiquant les chances +favorables ou défavorables à son mariage. Après avoir examiné les +résultats que lui présentait son teneur de livres et vérifié les +additions et les soustractions faites par ses commis, Vendale tourna son +attention vers le département du prochain inventaire, et il envoya aux +caves un messager qui demandait un rapport.</p> + +<p>Joey Laddle apparut bientôt. Il passa la tête par la porte entrebâillée +du cabinet; cet empressement donnait à penser que cette matinée avait dû +voir quelque événement extraordinaire. Il y avait un commencement de +vivacité dans les mouvements du garçon de cave; et quelque chose même, +qui ressemblait à de la gaieté, se lisait sur son visage.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?—demanda Vendale surpris,—quelque mauvaise nouvelle?</p> + +<p>—Je désirerais vous faire observer, mon jeune Monsieur Vendale, que je +ne me suis jamais érigé en prophète....</p> + +<p>—Qui prétend cela?—fit Vendale.</p> + +<p>—Aucun prophète, si j'ai bien compris ce que j'ai entendu dire de cette +profession, n'a jamais vécu sous terre,—continua Joey.—Aucun prophète +n'a jamais pris le vin du matin au soir par les pores, pendant vingt +ans. Lorsque j'ai dit à Monsieur Wilding, mon pauvre jeune défunt +maître, qu'en changeant le nom de la maison, il en avait changé la +chance, me suis-je alors posé en prophète?... Non.... Et pourtant tout ce +que j'ai dit est-il arrivé?... Oui.... Du temps de Pebbleson Neveu, +Monsieur Vendale, on ne sut jamais ce que c'était qu'une erreur commise +dans une lettre de consignation.... Eh bien, maintenant, en voici une. Je +vous prie seulement de remarquer qu'elle est antérieure à la venue de +Mademoiselle Marguerite dans cette maison; donc, il n'en faut point +conclure que j'ai eu tort d'annoncer que les chansons de la jolie +demoiselle devaient nous ramener la chance...—Lisez ceci, monsieur.... +Lisez,—reprit-il en indiquant du doigt un passage du rapport.—C'est +une chose étrangère à mon tempérament que de décrier la maison que je +sers. Mais, en vérité, Monsieur George, un devoir impérieux me commande +de vous éclairer en ce moment. Lisez.</p> + +<p>Vendale lut ce qui suit:</p> + +<p><i>Note concernant le Champagne Suisse.</i></p> + +<p><i>Une irrégularité a été découverte dans la dernière consignation reçue +delà maison Defresnier et C<sup>ie</sup>.</i></p> + +<p>Vendale s'arrêta et consulta son mémorandum.</p> + +<p>—Cette affaire date du temps de Wilding,—dit-il.—La récolte avait été +bonne; il l'avait prise tout entière Le Champagne Suisse a été une bonne +opération, n'est-ce pas, Joey?</p> + +<p>—Je ne dis pas qu'elle ait été mauvaise. Le vin aurait pu devenir +malade dans les celliers de nos clients; il aurait pu se gâter entre +leurs mains. Mais je ne dis pas que dans les nôtres l'affaire ait été +mauvaise. Lisez, monsieur.</p> + +<p>Vendale reprit sa lecture.</p> + +<p><i>Nous trouvons que le nombre des caisses est conforme à la mention qui +est faite sur nos livres. Mais six de ces caisses, qui présentent, +d'ailleurs, une légère différence dans la marque ont été ouvertes et +contiennent du vin rouge au lieu de Champagne. Nous supposons que la +similitude des marques (malgré les légères différences dont il est +question plus haut) auront causé l'erreur commise à Neufchâtel. Cette +erreur ne s'étend pas à plus de six caisses.</i></p> + +<p>—Est-ce tout?—demanda Vendale en jetant la note loin de lui.</p> + +<p>Les yeux de Joey Laddle suivirent tristement le papier qui roulait sur +le parquet.</p> + +<p>—Je suis bien aise de vous voir prendre cela si peu à cœur, +monsieur,—dit-il.—Quoi qu'il arrive, ce sera toujours un soulagement +pour vous de penser que vous n'en avez pas été attristé. Souvent une +erreur mène à une autre. Un homme laisse tomber par mégarde un petit +morceau d'écorce d'orange sur le pavé; un autre homme marche dessus; +voilà de la besogne pour l'hôpital et un estropié pour la vie. Je suis +aise de voir que vous preniez si légèrement ce que je viens de vous +apprendre. Au temps de Pebblesson et Co., nous n'eussions pas eu de +trêve jusqu'à la découverte de la chose. Loin de moi la pensée de +décrier la maison, jeune Monsieur Vendale. Je vous souhaite de vous +trouver toujours bien de cette manière d'agir. Et je vous dis cela sans +offense, monsieur, sans offense....</p> + +<p>En même temps, Joey ouvrit la porte tout en jetant autour de lui un +regard de mauvais augure avant de franchir le seuil.</p> + +<p>—Eh!—fit-il,—je suis mélancolique et stupide, c'est vrai; mais je +suis un vieux serviteur de Pebblesson Neveu, et je désire que vous vous +trouviez bien de ces six caisses de vin rouge qui vous ont été données +pour d'autre vin... je le désire....</p> + +<p>Demeuré seul, Vendale se prit à rire.</p> + +<p>—Je ferai aussi bien d'écrire de suite, de peur de l'oublier.</p> + +<p>Il écrivit en ces termes:</p> + +<p><i>Chers Messieurs,</i></p> + +<p><i>Nous sommes en devoir de faire notre inventaire. Nous avons remarqué +une erreur dans la dernière consignation de Champagne expédiée par votre +maison à la nôtre. Six de nos caisses contenaient du vin rouge, que nous +vous renvoyons. La chose peut aisément se réparer par l'envoi que vous +nous ferez de six caisses de Champagne que vous nous renverrez,—si vous +le pouvez,—sinon vous nous créditerez de la valeur de ces caisses sur +la somme de cinq cents livres, récemment payées à vous par notre +maison.</i></p> + +<p><i>Vos dévoués serviteurs,</i></p> + +<p><i>Wilding et Co.</i></p> + +<p>Cette lettre expédiée, ce sujet s'effaça rapidement de l'esprit de +Vendale. Il avait à penser à d'autres choses plus intéressantes sans +doute. Le même jour, il fit à Obenreizer la visite que celui-ci +attendait. Il fut entendu que plusieurs soirées seraient réservées +chaque semaine à ses entrevues avec Marguerite, toujours en présence +d'un tiers. Sur ce point Obenreizer insista poliment, mais avec un +entêtement inflexible. La seule concession qu'il fit à Vendale fut de +lui laisser le choix de cette tierce personne, et, confiant dans +l'expérience acquise, le jeune homme choisit sans hésitation +l'excellente femme qui raccommodait les bas d'Obenreizer en dormant. En +apprenant la responsabilité qui allait peser sur elle, Madame Dor se +montra fort agitée. Elle attendit que les gens d'Obenreizer l'eussent +quittée et regarda Vendale avec un clignement sournois de ses grosses +paupières, et puis on se sépara.</p> + +<p>Le temps passait. Les heureuses soirées auprès de Marguerite +s'écoulaient trop rapidement. Dix jours après qu'il avait écrit à la +maison de Suisse, Vendale, un matin, trouva la réponse sur son pupitre +avec les autres lettres apportées par le courrier.</p> + +<p><i>Chers Messieurs,</i></p> + +<p><i>Nous vous présentons nos excuses pour la petite erreur dont vous vous +plaignez. En même temps nous regrettons d'ajouter que les recherches +dont cette erreur a été la cause nous ont amenés à une découverte +inattendue, car c'est une affaire des plus graves pour vous et pour +nous.</i></p> + +<p><i>N'ayant plus de Champagne de la dernière récolte, nous prîmes des +arrangements pour créditer votre maison de la valeur des dix caisses que +vous savez. Alors, et pour obéir à certaines formes que nous avons +l'habitude d'observer, nous nous sommes renseignés, aussi bien sur les +livres de notre banquier que sur les nôtres, et nous avons été surpris +d'acquérir la certitude qu'aucun payement en argent de la nature de +celui dont vous nous parlez ne peut être arrivé en notre maison. Nous +sommes également persuadés qu'aucun versement à notre compte n'a été +fait à la Banque.</i></p> + +<p><i>Il n'est pas nécessaire, au point où en sont les choses, de vous +fatiguer par des détails inutiles. Cet argent aura sans doute été volé +dans le trajet qu'il a dû parcourir pour arriver de vos mains dans les +nôtres. Certaines particularités relatives à la façon dont la fraude a +été commise, nous amènent à penser que le voleur peut avoir espéré se +mettre en mesure de payer à nos banquiers la somme soustraite avant +qu'on ne découvrit la soustraction en relevant les comptes de fin +d'année. Ce relevé ne doit être fait que dans trois mois. Sans la +circonstance actuelle, nous eussions pu ignorer jusqu'au bout le vol +dont vous êtes les victimes.</i></p> + +<p><i>Nous vous faisons part de ce dernier détail, qui vous démontrera que +nous n'avons pas affaire à un voleur ordinaire, et nous espérons que +vous voudrez bien nous aider dans les recherches que nous allons +commencer, en examinant tout d'abord le reçu qui doit vous être arrivé +comme émanant de notre maison et qui ne peut être qu'un faux. Ayez la +bonté de vous assurer, en premier lieu, si la facture est entièrement +manuscrite ou si elle est imprimée et numérotée. Dans ce dernier cas, on +n'aurait eu à inscrire que le montant de la somme. Ce détail, futile en +apparence, est, croyez-le, très important.</i></p> + +<p><i>Nous attendons votre réponse avec la plus grande impatience, et +demeurons avec estime et considération vos serviteurs.</i></p> + +<p><i>Defresnier et C<sup>ie</sup>.</i></p> + +<p>Vendale posa la lettre sur le bureau et attendit quelques instants pour +donner à son esprit le temps de se remettre du coup qui venait de le +frapper. Au moment où il était pour lui d'une si précieuse importance de +voir augmenter le produit de sa maison, il perdait cinq cents livres. Ce +fut à Marguerite qu'il pensa, tout en prenant une clef qui ouvrait une +chambre de fer pratiquée dans la muraille, où les livres et les papiers +de l'association étaient conservés. Il était encore là, cherchant ce +reçu maudit, lorsqu'il tressaillit au son d'une voix qui lui parlait.</p> + +<p>—Je vous demande pardon.... J'ai peur de vous avoir dérangé.</p> + +<p>C'était la voix d'Obenreizer.</p> + +<p>—Je suis passé chez vous,—reprit le Suisse,—pour savoir si je ne peux +vous être utile à quelque chose. Des affaires personnelles m'obligent à +me rendre pour quelques jours à Manchester et à Liverpool. Voulez-vous +qu'en même temps je m'y occupe des vôtres? Je suis entièrement à votre +disposition, et, je puis être le voyageur de la maison Wilding et Co....</p> + +<p>—Excusez-moi pour quelques minutes,—dit Vendale,—nous causerons tout +à l'heure.</p> + +<p>En disant cela, il continuait à fouiller les papiers et à examiner les +registres.</p> + +<p>—Vous êtes arrivé à propos,—dit-il,—les offres de l'amitié me sont +plus précieuses en ce moment que jamais, car j'ai reçu ce matin de +mauvaises nouvelles de Neufchâtel.</p> + +<p>—De mauvaises nouvelles!—s'écria Obenreizer.</p> + +<p>—De Defresnier et C<sup>ie</sup>.</p> + +<p>—De Defresnier?...</p> + +<p>—Oui, une somme d'argent que nous leur avons envoyée a été volée. Je +suis menacé d'une perte de cinq cents livres.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela?—dit Obenreizer.</p> + +<p>Mais en rentrant dans le bureau, Vendale aperçut son buvard qui venait +de tomber par terre, et Obenreizer à genoux qui en ramassait le contenu.</p> + +<p>—Combien je suis maladroit,—s'écria le Suisse.—Cette nouvelle que +vous m'avez annoncée m'a tellement surpris qu'en reculant....</p> + +<p>Il s'intéressait si vivement à la réunion des différents papiers tombés +du buvard qu'il n'acheva point sa phrase.</p> + +<p>—Ne prenez pas tant de peine,—dit Vendale,—un commis fera cette +besogne.</p> + +<p>—Mauvaise nouvelle!—répéta Obenreizer, qui continuait à ramasser les +enveloppes et les lettres,—mauvaise nouvelle!</p> + +<p>—Si vous lisiez la missive que je viens de recevoir,—continua +Vendale,—vous verriez que j'ai bien raison de m'alarmer. Tenez! elle +est là, ouverte sur mon pupitre.</p> + +<p>Quant à lui, il continua ses recherches; une minute après, il trouvait +le faux reçu. C'était bien le modèle imprimé et numéroté qu'indiquait la +maison Suisse. Vendale prit note du numéro et de la date. Après avoir +classé le reçu et fermé la chambre de fer, il eut le loisir de remarquer +Obenreizer qui lisait la lettre de Defresnier, à l'autre bout de la +chambre, dans l'enfoncement de la croisée.</p> + +<p>—Venez donc auprès du feu. Vous grelottez de froid là-bas, je vais +sonner pour qu'on apporte du charbon.</p> + +<p>Obenreizer revint lentement au pupitre.</p> + +<p>—Marguerite sera aussi désolée de cette nouvelle que moi-même,—dit-il +d'un ton amical;—qu'avez-vous l'intention de faire?</p> + +<p>—Je suis à la discrétion de Defresnier et C<sup>ie</sup>,—répondit +Vendale.—Dans l'ignorance absolue des circonstances qui ont accompagné +le vol, je ne puis que faire ce qu'ils me recommandent. Le reçu que je +tenais à l'instant est numéroté et imprimé. Ils paraissent attacher à ce +détail une importance particulière. Pourquoi?... Vous qui avez dû +acquérir une certaine connaissance de leurs affaires, tandis que vous +étiez dans leur maison, pouvez-vous me le dire?</p> + +<p>Obenreizer réfléchit.</p> + +<p>—Si j'examinais le reçu!—dit-il.</p> + +<p>—Bon!—s'écria Vendale, frappé par le changement qui venait de s'opérer +sur sa physionomie.—Vous sentez-vous incommodé? Encore une fois, +approchez-vous donc du feu. Vous avez l'air d'être transi.... Oh! +j'espère que vous n'allez, pas tomber malade.</p> + +<p>—Je ne sais,—dit Obenreizer.—Peut-être ai-je pris froid. Votre climat +Anglais aurait bien fait d'épargner l'un de ses admirateurs.... Mais, +faites-moi voir le reçu.</p> + +<p>Tandis que Vendale rouvrait la chambre de fer, Obenreizer prit une +chaise et s'assit; il étendit ses deux mains au-dessus de la flamme.</p> + +<p>—Ce reçu!—s'écria-t-il encore avec une vivacité extraordinaire, +lorsque Vendale reparut, tenant un papier à la main.</p> + +<p>Le portier, au même instant, entrait avec une provision de charbon de +terre; son maître lui recommanda de faire un bon feu. L'homme obéit avec +un empressement funeste; il fit quelques pas en avant, et tandis qu'il +enlevait le seau plein de charbon, il se prit un pied dans un pli de +tapis. Il trébucha, tout le contenu du seau tomba dans la grille, la +flamme en fut étouffée tout net et un énorme flot de fumée jaunâtre +remplit la chambre.</p> + +<p>—Imbécile!—murmura Obenreizer en lançant sur le malheureux portier un +regard, dont, après tant d'années, celui-ci se souvient encore.</p> + +<p>—Voulez-vous venir dans le bureau des commis?—demanda Vendale.—Il y a +un poêle.</p> + +<p>—Ce n'est pas la peine.</p> + +<p>Et il tendait la main. Et sa main tremblait.</p> + +<p>Vendale lui donna le reçu. L'intérêt qu'Obenreizer paraissait prendre à +cette affaire sembla s'éteindre aussi subitement que le feu même, dès +qu'il fut le maître de ce papier. Il ne fit qu'y jeter un coup d'œil.</p> + +<p>—Non,—dit-il,—je n'y comprends rien. Désolé de ne pouvoir vous +éclairer.</p> + +<p>—J'écrirai donc à Neufchâtel par le courrier de ce soir,—dit Vendale, +en mettant le reçu de côté pour la seconde fois,—il nous faut attendre +et voir ce qui arrivera.</p> + +<p>—Par le courrier de ce soir,—répéta Obenreizer.—Voyons! vous aurez la +réponse dans huit ou neuf jours. Je serai de retour auparavant. Si je +puis vous être utile comme voyageur de commerce, vous me le ferez +savoir. En ce cas, vous m'enverriez des instructions écrites. Mes +meilleurs remerciements.... Je suis très curieux de connaître la réponse +de Defresnier. Qui sait? Ce n'est peut-être qu'une erreur. Courage, mon +cher ami, courage.</p> + +<p>Il n'avait point du tout l'air pressé quand il était arrivé dans la +maison, et maintenant il saisissait son chapeau en toute hâte, il prit +congé de l'air d'un homme qui n'a pas un instant à perdre.</p> + +<p>Vendale se mit à marcher en réfléchissant dans les chambres.</p> + +<p>Sa première impression sur Obenreizer s'était bien modifiée durant ce +nouvel entretien, et il se demandait s'il n'avait point commis la faute +de le juger trop sévèrement et trop vite. C'est qu'en vérité la surprise +et les regrets du Suisse, en apprenant la fâcheuse nouvelle que la +maison Wilding et Co. venait de recevoir, avaient un grand caractère de +franchise. On voyait bien que ces regrets étaient honnêtement sentis, et +l'expression qu'Obenreizer leur avait donnée était bien loin de la +simple et banale politesse d'usage. Ayant lui-même à lutter contre des +soucis personnels, souffrant peut-être des premières atteintes d'un mal +grave, il n'en avait pas moins eu dans cette circonstance l'air et le +ton d'un homme qui déplore du fond du cœur ce qui arrive de mal à son +ami. Jusque-là, Vendale avait en vain essayé souvent de concevoir une +opinion plus favorable du tuteur de Marguerite, et cela pour l'amour de +Marguerite même. Mais après les témoignages d'intérêt qu'Obenreizer +venait de lui donner, il n'hésitait plus à penser qu'il avait été +injuste envers lui; tous les généreux instincts de sa nature lui +disaient qu'il s'était arrêté trop vite à de certains indices fâcheux.</p> + +<p>—Qui sait?—se disait-il,—je peux très bien avoir mal lu sur la +physionomie de cet homme.</p> + +<p>Le temps s'écoula de nouveau. Les heureuses soirées passées avec +Marguerite s'enfuyaient plus promptes. Le dixième jour était encore une +fois arrivé depuis l'envoi de la seconde lettre de Vendale à Neufchâtel. +La réponse vint.</p> + +<p><i>Cher Monsieur,</i></p> + +<p><i>Notre principal associé, M. Defresnier, a été forcé de se rendre à Milan +pour des affaires très urgentes. En son absence et avec son entière +participation et son aveu, je vous écris de nouveau relativement à ces +cinq cents livres disparues.</i></p> + +<p><i>Votre déclaration que le faux reçu a été fait sur un modèle imprimé et +numéroté nous a causé une surprise et un chagrin inexprimables. À +l'époque où cette fraude a été commise, il n'existait que trois clefs +ouvrant le coffre-fort où nos modèles sont renfermés. Mon associé avait +une de ces clefs, j'en avais une autre, la troisième était aux mains +d'une personne qui occupait alors chez nous un poste de confiance; nous +aurions plutôt songé à nous accuser nous-mêmes qu'à élever aucun soupçon +contre cette personne. Et cependant...</i></p> + +<p><i>Je ne puis aller jusqu'à vous dire pour le moment qui est cette +personne; je ne vous le dirai point tant que je verrai l'ombre d'une +chance pour elle de se tirer avec honneur de l'enquête que nous allons +commencer. Pardonnez-moi cette réserve, car le motif en est louable.</i></p> + +<p><i>Le genre d'investigations que nous allons poursuivre est fort simple. +Nous ferons comparer notre reçu par des experts avec quelques spécimens +d'écriture que nous avons en notre possession. Je ne puis vous adresser +ces spécimens pour de certaines raisons que vous approuverez +certainement lorsqu'elles vous seront connues. Je vous prie donc de +m'envoyer le reçu à Neufchâtel; et je fais suivre cette prière de +quelques mots indispensables pour vous mettre sur vos gardes.</i></p> + +<p><i>Si la personne sur laquelle, nous faisons à regret placer nos soupçons +est réellement celle qui a commis le faux, nous avons quelque motif de +craindre que de certaines circonstances ne lui aient déjà donné l'éveil. +La seule preuve contre cette personne est le reçu qui est dans vos +mains; elle remuera ciel et terre pour l'obtenir de vous et la détruire. +Je vous prie donc instamment de ne pas confier cette pièce à la poste. +Envoyez-la-moi sans perdre de temps par un messager particulier et ne +choisissez ce messager que parmi les gens qui sont depuis longtemps à +votre service. Il faut aussi que ce soit un homme accoutumé aux voyages, +parlant bien le Français, un homme courageux, et un honnête homme. Vous +devez le connaître assez bien pour ne pas craindre qu'il se laisse aller +en route à aucun étranger cherchant à lier connaissance avec lui. Ne +dîtes qu'à lui, à lui seul la nature de cette affaire et la tournure +qu'elle va prendre. Je vous engage à suivre l'interprétation littérale +de tous ces avis que je vous donne, convaincu que l'arrivée à bon port +du faux reçu en dépend.</i></p> + +<p><i>Je n'ai plus à ajouter qu'une chose. C'est que votre promptitude à agir +est de la plus haute importance. Il nous manque plusieurs de nos modèles +de reçus et nous ne pouvons prévoir quelles fraudes seront commises, si +nous ne mettons la main sur le voleur!</i></p> + +<p><i>Votre dévoué serviteur,</i></p> + +<p><i>Pour Defresnier et C<sup>ie</sup>,</i></p> + +<p class="droit"> +<i>Rolland</i></p> + +<p>Quel était donc celui qu'on soupçonnait?</p> + +<p>Vendale pensa qu'il chercherait inutilement à le deviner. Mais qui +pouvait-il bien envoyer à Neufchâtel avec le reçu? Certes il n'était pas +difficile de trouver au Carrefour des Écloppés un homme courageux et +honnête. Mais où était l'homme accoutumé aux voyages, parlant le +Français, et sur qui l'on pourrait réellement compter pour tenir à +distance tout étranger qui voudrait lier connaissance avec lui pendant +la route? Vendale n'avait réellement qu'un seul compagnon sous la main, +qui réunit toutes les conditions dans sa personne. C'était lui-même.</p> + +<p>Un grand sacrifice sans doute que de quitter sa maison, un plus grand +sacrifice encore que de quitter Marguerite. Mais après tout, il +s'agissait de cinq cents livres et Rolland insistait si positivement sur +l'interprétation <i>littérale</i> des démarches par lui conseillées, qu'il ne +fallait point hésiter à lui obéir. Plus Vendale réfléchissait, plus la +nécessité de son départ lui apparaissait clairement.</p> + +<p>—Partons!...—soupira-t-il.</p> + +<p>Comme il remettait le reçu et la nouvelle lettre sous clef, certaine +association d'idée lui vint qui lui rappela Obenreizer. Il pensa qu'avec +l'aide de celui-ci, il lui deviendrait bien plus facile de deviner quel +pouvait être le voleur; Obenreizer pouvait le lui faire connaître.</p> + +<p>Cette pensée avait à peine traversé son esprit que la porte s'ouvrit et +qu'Obenreizer entra.</p> + +<p>—On m'a dit dans Soho Square qu'on attendait votre retour dans la +soirée d'hier,—lui dit Vendale en lui souhaitant la +bienvenue.—Avez-vous fait de bonnes affaires en province?... Êtes-vous +mieux portant?</p> + +<p>—Mille grâces,—répondit Obenreizer,—j'ai fait admirablement mes +affaires.—Je suis bien!... très bien!... Et maintenant, quelles +nouvelles? Avez-vous des lettres de Suisse?</p> + +<p>—Une lettre bien extraordinaire,—dit Vendale,—L'affaire a pris une +tournure nouvelle, et l'on me recommande de Neufchâtel le plus profond +secret sur les mesures que nous allons adopter. Ce secret doit être +gardé vis-à-vis de tout le monde.</p> + +<p>—Sans en excepter personne?—demanda Obenreizer.</p> + +<p>Et tout en répétant: «Personne,» il se retira d'un air pensif du côté de +la croisée, à l'autre bout de la chambre, regarda pendant un moment dans +la rue; puis tout à coup, revenant à Vendale.</p> + +<p>—Sûrement, ils ont perdu la mémoire,—dit-il,—puisqu'ils ne font pas +même une exception en ma faveur.</p> + +<p>—C'est Rolland qui m'écrit,—répliqua Vendale,—comme vous le dites, il +doit avoir perdu la mémoire. Ce côté de l'affaire m'échappait +complètement. Je souhaitais de vous voir et de vous consulter au moment +même où vous êtes entré. Je suis pourtant lié par une défense formelle, +mais je ne puis croire qu'elle vous concerne. Tout cela est bien +fâcheux.</p> + +<p>Les yeux d'Obenreizer, couverts de leur nuage, se fixèrent sur Vendale.</p> + +<p>—Peut-être est-ce bien plus que fâcheux,—dit-il.—Je suis venu ce +matin, non seulement pour avoir des nouvelles, mais pour m'offrir à vous +comme intermédiaire ou comme messager. Le croirez-vous? J'ai reçu des +lettres qui m'obligent à me rendre en Suisse sans tarder. J'aurais pu me +charger des pièces et documents de cette affaire et les remettre à +Defresnier.</p> + +<p>—Vous êtes bien l'homme qu'il me fallait,—fit Vendale.—Il n'y a pas +cinq minutes que cherchant autour de moi et ne trouvant personne qui pût +me remplacer dans le voyage, j'avais résolu de l'entreprendre +moi-même.... Laissez-moi relire cette lettre.</p> + +<p>Il ouvrit la chambre de fer pour y reprendre la lettre. Obenreizer jeta +un coup d'œil rapide autour de lui pour bien s'assurer qu'ils étaient +seuls, le suivit à deux pas de distance, et sembla le mesurer du regard. +Vraiment, Vendale était plus grand que lui et sans doute plus fort. +Obenreizer recula et s'approcha de la cheminée.</p> + +<p>Vendale pendant ce temps, lisait pour la troisième fois le dernier +paragraphe de la lettre. Il y avait là un avis très clair et la dernière +phrase demandait au jeune négociant de suivre cet avis à la lettre.</p> + +<p>D'un côté une grosse somme d'argent en jeu, de l'autre un terrible +soupçon à éclaircir. Vendale comprit que s'il agissait à sa guise et si +quelque événement arrivait ensuite et déjouait toutes les mesures +prises, la faute lui en serait imputée, le blâme retomberait sur lui +seul. En sa qualité d'homme d'affaires, il n'avait vraiment qu'un parti +à suivre. Il remit la lettre sous clef.</p> + +<p>—Quel ennui!—dit-il à Obenreizer.—Il y a sans doute ici de la part de +Rolland un oubli inconcevable et qui me met dans une sotte et fausse +position vis-à-vis de vous. Que dois-je faire? Il me semble qu'ayant un +si grand intérêt dans cette fâcheuse aventure dont j'ignore tous les +détails, je n'ai pas la liberté de ne pas obéir aux injonctions de mon +correspondant et que je dois au contraire m'y conformer sans résistance. +Vous me comprendrez certainement. Vous me voyez esclave des ordres que +je reçois, et je ne peux assez vous dire combien j'aurais été heureux, +en cette occasion, d'accepter vos services....</p> + +<p>—N'en parlons plus,—dit Obenreizer.—À votre place, je n'agirais pas +différemment. Je ne suis donc point du tout offensé de votre conduite, +et je vous remercie pour le compliment que vous me faites.... Bah! nous +serons au moins compagnons de voyage. Vous partez avec moi aujourd'hui +même.</p> + +<p>—Aujourd'hui. Mais il faut, cela va sans dire, que je voie Marguerite.</p> + +<p>—Assurément. Voyez-la ce soir. Vous me prendrez au passage et nous nous +rendrons ensemble au chemin de fer. Nous partirons à huit heures par le +train poste.</p> + +<p>—Par le train poste,—dit Vendale.</p> + +<p>Il était plus tard que Vendale ne le croyait, lorsqu'il arriva à la +maison de Soho Square. Les affaires suscitées par ce départ précipité +avaient surgi devant lui par douzaines. Toutes sortes d'obligations +qu'il ne pouvait négliger le forcèrent de se résigner à cette cruelle +perte d'un temps si court et si précieux qu'il voulait consacrer à +Marguerite. À sa grande surprise et à son extrême joie, elle était seule +dans le salon lorsqu'il entra.</p> + +<p>—Nous n'avons que peu d'instants à nous, George—dit-elle,—mais grâce +à la bonté de Madame Dor nous pouvons au moins les passer tous deux +seuls ensemble.</p> + +<p>Elle lui jeta les bras autour du cou.</p> + +<p>—George,—lui dit-elle tout bas,—avez-vous fait quelque chose qui ait +pu blesser Monsieur Obenreizer?</p> + +<p>—Moi!—s'écria Vendale stupéfait.</p> + +<p>—Taisez-vous,—dit-elle,—il faut que je vous parle bien bas. +Rappelez-vous le petit portrait photographié que vous m'avez donné? +Cette après-midi, je ne sais comment il le trouva sur la cheminée. Il le +prit, le regarda, et moi, je voyais son visage dans ce miroir.... Ah! je +suis sûre que vous l'avez offensé. Il est vindicatif, implacable, et +aussi muet qu'une tombe. Ne partez pas avec lui.... George... ne partez +pas!</p> + +<p>—Mon cher amour,—répondit Vendale,—vous vous laissez égarer par votre +imagination. Jamais Obenreizer et moi n'avons été meilleurs amis qu'à +présent.</p> + +<p>Avant que Marguerite n'eût pu répondre, un pas sonore et le poids d'un +corps majestueux firent trembler le parquet de la pièce voisine, et +Madame Dor apparut.</p> + +<p>—Obenreizer,—dit-elle.</p> + +<p>Puis elle se laissa tomber lourdement sur une chaise, à sa place +ordinaire, devant le poêle.</p> + +<p>Obenreizer entra avec un sac de courrier qu'il portait en bandoulière.</p> + +<p>—Êtes-vous prêt?—demanda-t-il à Vendale—Puis-je porter quelque chose +pour vous?... Eh quoi! n'avez-vous point un sac de voyage? Je viens d'en +acheter un. Regardez. Ici est la poche aux papiers. Elle est à votre +service.</p> + +<p>—Je vous remercie,—dit Vendale,—je n'ai qu'un seul papier important, +je suis forcé de ne pas m'en dessaisir et il est là, il doit rester là, +jusqu'à ce que nous arrivions à Neufchâtel.</p> + +<p>Vendale, en même temps, touchait la poche de son habit. Il sentit la +main de Marguerite qui pressait la sienne. La jeune fille examinait +Obenreizer jusqu'au fond de l'âme. Mais déjà celui-ci s'était retourné +vers Madame Dor, et prenait congé de la bonne dame.</p> + +<p>—Adieu, ma chère Marguerite,—s'écria t-il en revenant vers sa pupille +pâle et épouvantée.—Allons, Vendale, êtes-vous prêt, enfin? En route! +En route! mon ami, pour Neufchâtel!</p> + +<p>Il frappa légèrement Vendale à la poitrine, à la place où était la poche +qui contenait le reçu et sortit le premier.</p> + +<p>Le dernier regard de Vendale fut pour Marguerite.</p> + +<p>Les derniers mots de la jeune fille furent ceux-ci:</p> + +<p>—Ne partez pas!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="TROISIEME_ACTE" id="TROISIEME_ACTE"></a><a href="#table">TROISIÈME ACTE.</a></h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Dans_la_vallee" id="Dans_la_vallee"></a><a href="#table">Dans la vallée.</a></h2> + + +<p>On était alors au milieu du mois de Février, l'hiver était des plus +rigoureux et les chemins mauvais pour les voyageurs, si mauvais qu'en +arrivant à Strasbourg, Vendale et Obenreizer trouvèrent les meilleurs +hôtels absolument vides. Les quelques personnes qu'ils avaient +rencontrées en route et qui se rendaient pour affaires dans l'intérieur +de la Suisse renonçaient à leur voyage et revenaient sur leurs pas.</p> + +<p>Les chemins de fer qui conduisent aujourd'hui les touristes dans ce beau +pays étaient encore en ce temps-là pour la plupart inachevés. Les lignes +exploitées, semées d'ornières profondes, étaient impraticables, et +partout l'hiver avait interrompu les communications. Partout on +n'entendait qu'histoires de voyageurs arrêtés en chemin par des +accidents dont on exagérait la gravité, sans doute. Cependant, comme la +voie de Bâle restait libre, la résolution de Vendale de poursuivre sa +route n'en fut nullement troublée.</p> + +<p>Quant à la résolution d'Obenreizer, elle fut la même que celle de +Vendale.</p> + +<p>Il se voyait aux abois, désespéré, perdu, il lui fallait à tout prix +anéantir la preuve que Vendale portait avec lui, dût-il pour cela +anéantir Vendale lui-même!</p> + +<p>Menacé d'une ruine certaine, enfermé dans un cercle que l'activité de +Vendale resserrait d'heure en heure autour de lui, Obenreizer haïssait +son compagnon avec la férocité d'une bête fauve. De tout temps il avait +nourri de mauvaises pensées contre le jeune négociant. Était-ce la +sourde rancune du paysan contre le gentleman? Était-ce le contraste de +sa nature avec cette nature franche et généreuse? Était-ce la beauté de +Vendale? Était-ce le bonheur qu'il avait eu de se faire aimer de +Marguerite? Étaient-ce toutes ces causes réunies ensemble? Il le +haïssait, il l'avait haï dès qu'il l'avait vu. À présent, il le +regardait comme celui qui le conduisait à sa perte. Et cette pensée +redoublait la fureur de sa haine.</p> + +<p>Vendale, au contraire, qui, si souvent, avait lutté contre lui-même pour +se défendre de cette instinctive et vague méfiance qu'Obenreizer lui +avait inspirée si longtemps, se regardait à présent comme obligé +d'effacer de son esprit jusqu'à la trace de ce sentiment involontaire. +Il se disait qu'Obenreizer était le tuteur de Marguerite, qu'il vivait +avec lui désormais dans les termes d'une amitié véritable, que c'était +lui qui, de son plein gré, avait voulu être son compagnon de route sans +avoir aucun motif intéressé à partager les fatigues et les dangers d'un +tel voyage....</p> + +<p>À toutes ces raisons, qui plaidaient si fortement en faveur +d'Obenreizer, le hasard vint en ajouter une autre, lorsqu'ils arrivèrent +à Bâle, après un trajet deux fois plus long que de coutume.</p> + +<p>Ils avaient fini de dîner fort tard, et ils étaient seuls dans une +chambre d'auberge. Le Rhin coulait au pied de la maison, profond, +rapide, bruyant, grossi par les neiges. Vendale était nonchalamment +étendu sur un canapé. Obenreizer marchait de long en large, s'arrêtait +par moment devant la fenêtre, regardait, dans les eaux noires, le reflet +tortueux des feux de la ville et peut-être se disait-il:</p> + +<p>—Si je pouvais l'y jeter!</p> + +<p>Puis il reprenait sa promenade à travers la chambre, les yeux baissés.</p> + +<p>—Où le volerai-je, si je le peux?... Où le tuerai-je, s'il le faut?...</p> + +<p>Et le fleuve roulait, roulait, semblant répéter ces paroles comme un +refrain de mort, dont le bruit devint si distinct aux oreilles du Suisse +qu'il s'arrêta brusquement encore une fois, pensant qu'il ferait mieux +de se parler à lui-même de toute autre chose.</p> + +<p>—Où le volerai-je, si je le peux?... Où le tuerai-je, s'il le faut?...</p> + +<p>Obenreizer changea tout à coup de refrain.</p> + +<p>—Le Rhin mugit ce soir,—dit-il en songeant,—comme la vieille cascade +de chez nous. Je vous ai déjà parlé de cette cascade que ma mère +montrait aux voyageurs. Le bruit en changeait selon le temps qu'il +faisait, ainsi que celui de toutes les chutes d'eau et de toutes les +eaux courantes. Lorsque je devins apprenti chez l'horloger, ce murmure, +je me le rappelle, me poursuivait encore et semblait me dire: «Qui +es-tu, petit malheureux? Pauvre petit infortuné, qui es-tu?» D'autres +fois, lorsque le bruit devenait plus sourd et annonçait un orage près +d'éclater, je croyais entendre ces mots: «Boum! boum! battez-le! +battez-le!» C'est ce que criait ma mère quand elle se mettait en colère +contre moi... si tant est qu'elle fût ma mère!...</p> + +<p>—Si tant est...—répliqua Vendale, qui changea brusquement de +posture,—si tant est qu'elle fût votre mère!... Pourquoi dites-vous +cela?</p> + +<p>—Que sais-je?—répéta Obenreizer avec un geste d'indifférence;—que +puis-je vous dire?... ma naissance est si obscure. Par exemple, j'étais +encore très jeune, un petit enfant, que tout le reste de ma famille, +hommes et femmes, étaient presque vieux. Tout est donc possible à +croire....</p> + +<p>—Avez-vous jamais douté?...</p> + +<p>—Je vous ai déjà dit, une fois, que je doutais de mon père et de ma +mère,—répliqua le Suisse.—Mais enfin, je suis de ce monde, n'est-il +pas vrai? Je fais partie de la création, et si je ne suis point issu +d'une bonne famille, qu'importe!</p> + +<p>—En vérité, êtes-vous bien Suisse?—lui demanda Vendale, qui ne le +quittait plus des yeux.</p> + +<p>—Et comment le saurais-je?—fit Obenreizer, en s'arrêtant brusquement.</p> + +<p>Il jeta par-dessus l'épaule un regard indéfinissable à son compagnon.</p> + +<p>—Si l'on vous demandait: Êtes-vous Anglais? Comment pourriez-vous +répondre?... Comment le savez-vous?</p> + +<p>—Par ce qui m'a été dit depuis mon enfance.</p> + +<p>—Oh! de cette façon, je suis aussi éclairé sur moi que vous-même.</p> + +<p>—Et puis,—ajouta Vendale, suivant sa pensée,—par mes premiers +souvenirs.</p> + +<p>—Moi aussi; j'en sais donc autant sur Obenreizer que vous en savez sur +Vendale... si cela s'appelle savoir.</p> + +<p>—Vous n'êtes donc pas content de ce que vous savez, et tout cela ne +vous suffît point?</p> + +<p>—Il faut bien que cela me suffise et que je sois content. Quand on a +dit: «il faut», on a tout dit sur notre petite terre. Deux mots bien +courts mais plus forts que tous les raisonnements et que toutes les +phrases!</p> + +<p>—Vous êtes né dans la même année que ce pauvre Wilding, vous étiez du +même âge,—dit Vendale, en le regardant encore d'un air pensif, tandis +qu'Obenreizer recommençait à marcher dans l'appartement.</p> + +<p>—Oui, du même âge.</p> + +<p>Obenreizer était-il donc celui que Wilding avait cherché? Dans cette +théorie sur l'étroitesse du monde, qui revenait sans cesse sur ses +lèvres, n'y avait-il pas un sens plus subtil qu'il n'en avait l'air?</p> + +<p>Cette lettre de Suisse qui le recommandait à la maison Wilding et Co., +n'avait-elle suivi de si près la révélation de Madame Goldstraw que +parce que l'enfant, victime de l'erreur et de l'injustice, allait +paraître?</p> + +<p>Que de profondeurs dans cette vie qui restaient insondables! Quoi de +plus curieux aussi que le hasard ou l'enchaînement de sentiments et de +devoirs qui avait établi entre Obenreizer et Vendale une cordialité +croissante de rapports, une intimité assez grande pour les amener là, +tous deux par cette nuit d'hiver, s'acheminant ensemble au même lieu, au +même but.</p> + +<p>Les pensées de Vendale, éveillées sur cet objet, se perdaient dans +l'espace, tandis que ses yeux suivaient toujours Obenreizer qui ne +cessait point sa promenade. Et le fleuve roulait, roulait, et +poursuivait sa psalmodie funèbre.</p> + +<p>—Où le volerai-je, si je le puis?... Où le tuerai-je, s'il le faut?...</p> + +<p>Le secret de Wilding ne courait aucun danger sur les lèvres de Vendale. +Mais celui-ci songeait que c'était sous le poids même de ce secret que +Wilding était mort; il sentait, lui aussi, le poids redoutable dont il +avait hérité. Et cependant le fardeau lui semblait maintenant un peu +moins lourd, et l'obligation de suivre la trace cherchée, quelqu'obscure +qu'elle fût, moins pénible. Quoi! ne serait-il pas bien heureux +qu'Obenreizer fût le véritable Walter Wilding.</p> + +<p>Eh non! Bien qu'à force de raisonnements et de combats, il eût à peu +près vaincu la défiance que lui inspirait cet homme, il ne pouvait +souhaiter de le voir prendre la place de l'ami qui n'était plus. Un tel +associé à lui, qui était si franc, si simple, si dénué d'artifice!... Et +puis, voudrait-il qu'Obenreizer devint riche?... Non. Obenreizer avait +assez de pouvoir déjà sur Marguerite sans que la richesse vînt +l'augmenter encore. Voudrait-il que cet homme fût le tuteur de +Marguerite, alors qu'il lui serait prouvé qu'il n'était point son +parent? Non!... non!...</p> + +<p>Et cependant ses propres répugnances, ses propres désirs ne devaient +point prévaloir et se placer entre lui et la fidélité qu'il devait à un +mort.</p> + +<p>Aussitôt, comme pour se bien prouver à lui-même que ces pensées, qu'il +regardait comme mauvaises, ne le retiendraient point et que ces +impressions passagères ne sauraient même le refroidir dans +l'accomplissement d'un devoir sacré, il se mit à réfléchir au moyen +d'éclaircir ses doutes au plus vite. Il suivit, d'un regard plus ouvert +et plus doux, les mouvements de son compagnon dans la chambre. Ne le +croyait-il pas alors occupé à méditer tristement sur sa naissance?</p> + +<p>Qui lui aurait dit qu'Obenreizer songeait alors à un autre homme, que +cet autre c'était lui, et qu'il songeait à l'assassiner?</p> + +<p>La route de Bâle à Neufchâtel n'était point en aussi mauvais état qu'on +l'avait dit dans la ville. Les dernières gelées l'avaient un peu +rétablie. Des guides étaient arrivés ce soir-là sur des chevaux et sur +des mules et n'avaient point parlé de difficultés trop grandes à +surmonter. Beaucoup de patience, et l'on pouvait arriver à grand renfort +de roues et de coups de fouet. Vendale eut bientôt conclu le marché. Une +voiture devait, le lendemain, venir prendre les voyageurs qui +partiraient avant le jour.</p> + +<p>—Fermez-vous votre porte au verrou, la nuit, quand vous +voyagez?—demanda Obenreizer, avant de gagner sa chambre.</p> + +<p>—Jamais,—dit le jeune homme en riant,—J'ai le sommeil trop dur.</p> + +<p>—Vous avez le sommeil dur,—répéta Obenreizer en le regardant avec +admiration.—Voilà un bienfait du ciel.</p> + +<p>—Ce n'en serait pas un pour le reste de la maison s'il fallait que +demain matin on m'éveillât à grands coups frappés dans la porte.</p> + +<p>—Moi aussi, je laisse ma porte ouverte, mais je veux vous donner un bon +conseil, en ma qualité de Suisse qui connaît son pays; quand vous +voyagerez chez nous, mettez toujours vos papiers... et votre argent +naturellement... sous votre oreiller.</p> + +<p>—Vous faites là un singulier éloge de vos compatriotes.</p> + +<p>—Mes compatriotes!—fit Obenreizer en lui pressant doucement les +coudes,—ils sont semblables à la majorité des hommes.... Et la majorité +des hommes ne manque jamais de prendre à autrui ce qu'elle peut lui +prendre. Adieu. Demain à quatre heures.</p> + +<p>—À quatre heures, bonsoir!</p> + +<p>Resté seul, Vendale rapprocha les bûches, les couvrit de la cendre +blanche du bois de sapin répandue dans le foyer, et s'assit, la tête +dans ses mains, pour rassembler ses pensées. Mais elles continuaient à +courir dans l'espace et le grondement du fleuve les agitait encore. +Tandis que le jeune homme essayait de réfléchir, la disposition au +sommeil, qui le gagnait auparavant, le quitta. Il lui parut qu'il ferait +bien de ne pas se coucher encore, et il demeura près du feu.</p> + +<p>Marguerite, Wilding, Obenreizer, passaient devant ses yeux, avec mille +visions, mille espérances nouvelles.</p> + +<p>Tous ces rêves prirent possession de son esprit et il ne sentit plus le +besoin du repos. Le sommeil s'éloignait de lui. Sa bougie se consuma, la +lumière s'éteignit, mais la lueur du feu suffisait à éclairer la +chambre. Vendale changea de posture, appuya son bras sur le dos de sa +chaise, son menton sur sa main, et demeura là, méditant toujours.</p> + +<p>Il était assis entre le lit et le foyer. La flamme vacillait, agitée par +le vent du fleuve, et l'ombre du jeune homme démesurément agrandie se +jouait auprès du lit sur la muraille blanche. Cette ombre, à l'air +affligé, semblait se pencher sur la couchette dans une attitude +suppliante. Cependant Vendale se sentit tout ému. Une vision +désobligeante traversa la chambre, il crut voir là-bas, non plus son +ombre, mais celle de Wilding qui s'agitait. Aussi changea-t-il de place, +l'ombre disparut, et la muraille s'évanouit. Le jeune homme avait fait +reculer sa chaise dans un petit renfoncement près de la cheminée; la +porte se trouvait devant lui. Cette porte se trouvait munie d'un grand +et long loquet de fer.</p> + +<p>Tout à coup, il vit ce loquet se soulever doucement, la porte +s'entrouvrir et se refermer comme d'elle-même, et comme si ce n'était +que le vent qui l'eût fait mouvoir. Cependant le loquet demeurait hors +de l'anneau. La porte se rouvrit lentement, jusqu'à ce que l'ouverture +fût assez grande pour donner passage à un homme, après quoi le ballant +demeura immobile comme si une main vigoureuse le retenait à l'extérieur, +une forme humaine apparut le visage tourné vers le lit. L'homme se tint +debout sur le seuil, puis, à voix basse, et faisant un pas en avant:</p> + +<p>—Vendale!—dit-il.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc?—s'écria Vendale, qui se trouva debout,—Qui est là?</p> + +<p>C'était Obenreizer. Il laissa échapper un cri de surprise, en voyant le +jeune homme venir à lui du côté de la cheminée.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas au lit?—fit-il.</p> + +<p>Et malgré lui il fit tomber lourdement ses deux mains sur les épaules de +Vendale, comme s'il songeait encore à entrer en lutte avec lui.</p> + +<p>—Alors c'est qu'il y a quelque malheur.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?—fit Vendale en se dégageant vivement.</p> + +<p>—D'abord, n'êtes-vous point malade?</p> + +<p>—Malade?... non.</p> + +<p>—Je venais de faire un mauvais rêve à propos de vous. Comment se +fait-il que je vous trouve debout et habillé?</p> + +<p>—Mon cher ami, je pourrais aussi bien vous faire la même +question,—répondit Vendale.</p> + +<p>—Je vous ai dit que je venais de faire un mauvais rêve dont vous étiez +l'objet. J'ai essayé, après cet assaut, de m'endormir. Impossible. Je +n'ai pu me résoudre à demeurer dans ma chambre sans m'être assuré qu'il +ne vous était rien arrivé, et pourtant je ne voulais pas, non plus, +entrer dans votre chambre. Pendant quelques instants, j'ai hésité devant +la porte. J'avais peur de vos railleries. C'est chose si facile que de +rire d'un rêve que l'on n'a point fait.... Où est votre bougie?</p> + +<p>—Consumée.</p> + +<p>—J'en ai une tout entière dans ma chambre; Faut il aller la chercher?</p> + +<p>—Mais oui, je le veux bien.</p> + +<p>La chambre d'Obenreizer était voisine de celle de Vendale. Il ne +s'absenta qu'un moment, et revint avec la bougie à la main. Son premier +soin fut de se mettre à genoux devant l'âtre et de souffler de tous ses +poumons sur les charbons presque éteints. Vendale, qui le regardait, vit +que ses lèvres étaient blêmes.</p> + +<p>—Oui,—dit Obenreizer en se relevant,—c'était un mauvais rêve. Vous +devez voir sur mon visage l'impression qu'il m'a laissée.</p> + +<p>Ses pieds étaient nus, sa chemise de flanelle ouverte sur sa poitrine, +ses manches relevées jusqu'au coude. Il n'avait d'autre vêtement qu'un +caleçon trop juste pour lui. Son corps, serré dans cette gaine, avait un +air de souplesse sauvage. Si ses lèvres étaient pâles, ses yeux +brillaient d'un feu étrange.</p> + +<p>—S'il y avait eu ici quelque lutte à soutenir avec un voleur, ainsi que +me le disait mon rêve,—fit-il,—vous voyez que j'étais tout prêt.</p> + +<p>—Et même armé,—dit Vendale, en lui indiquant du doigt sa ceinture.</p> + +<p>—Un poignard de voyage que j'emporte toujours en route avec +moi,—répliqua le Suisse d'un air insouciant en tirant à moitié le +poignard de son fourreau.—Est-ce que vous n'avez pas aussi sur vous de +quoi vous défendre?</p> + +<p>—Rien du tout.</p> + +<p>—Pas de pistolets?—demanda Obenreizer en jetant un regard sur la +table, et de là vers le lit, sur l'oreiller.</p> + +<p>—Pas de pistolets.</p> + +<p>—Vous autres Anglais, vous êtes si confiants!... Désirez-vous dormir?</p> + +<p>—Je l'aurais bien désiré, et depuis longtemps, mais je n'ai pu.</p> + +<p>—Je ne le pourrais, non plus, après ce maudit rêve. Mon feu s'est +consumé comme votre bougie. Puis-je venir m'installer auprès du vôtre? +Deux heures! Il sera si vite quatre heures que ce n'est pas la peine de +se mettre au lit.</p> + +<p>—Pour moi,—dit Vendale,—je ne me coucherai pas. Faites-moi compagnie +et soyez le bienvenu.</p> + +<p>Après être retourné dans sa chambre pour s'y vêtir, Obenreizer reparut +enveloppé dans une sorte de caban, et chaussé de pantoufles. Les deux +jeunes gens prirent place, de chaque côté du foyer. Vendale avait ravivé +le feu. Obenreizer mit sur sa table une bouteille et un verre.</p> + +<p>—J'ai bien peur que ce ne soit d'abominable eau-de-vie de +cabaret,—dit-il en versant dans le verre;—je l'ai achetée sur la +route, et certes, elle n'a rien de commun avec le cognac du Carrefour +des Écloppés. Mais votre provision est épuisée. Tant pis! Une froide +nuit, un pays froid, une froide maison! L'eau-de-vie fait du bien et +ranime. Enfin, celle-ci vaut peut-être mieux que rien. Goûtez-la.</p> + +<p>Vendale prit le verre et obéit.</p> + +<p>—Comment la trouvez-vous?—dit Obenreizer.</p> + +<p>—Un arrière-goût âcre et brutal,—dit-il, en rendant le verre et en +frissonnant.—Elle ne me plaît pas.</p> + +<p>—Vous avez raison,—fit Obenreizer, ayant l'air de la goûter à son tour +et faisant claquer ses lèvres.—Quel arrière-goût! Brrr.... Elle brûle +pourtant.</p> + +<p>Il venait, en effet, de jeter au feu ce qui restait dans le verre.</p> + +<p>Les deux compagnons mirent leurs coudes sur la table, leurs têtes dans +leurs mains, et, ainsi placés, regardèrent la flamme. Obenreizer était +pensif et calme; mais Vendale, après plusieurs tressaillements et +soubresauts nerveux, se dressa tout à coup sur ses pieds, regarda autour +de lui d'un air égaré, et retomba sur sa chaise, eu proie à une étrange +confusion de rêves.</p> + +<p>Il avait enfermé ses papiers dans un portefeuille et le tenait dans la +poche de poitrine de son habit qu'il avait boutonné jusqu'au menton. +Pourquoi, dans cette sorte de léthargie où il était plongé, la pensée de +ces papiers le tourmentait-elle? «Sors de ton rêve,» lui disait une voix +intérieure. Il ne le pouvait. Ce rêve l'avait transporté dans les +steppes de la Russie, et il s'y voyait avec Marguerite; mais en même +temps, la sensation d'une main qui se promenait sur sa poitrine, et qui +effleurait les contours du portefeuille, cette sensation insupportable +se présentait nette et claire à son esprit engourdi. Son rêve le +conduisit en pleine mer, dans un bateau qui n'avait pas de pont. Il +n'avait pour tout vêtement qu'un vieux lambeau de voile, ayant perdu ses +habits. Point d'habits. Et pourtant si, il en avait un, car la main, la +main furtive et rapide, en sondait toutes les poches. La même voix +intérieure avertissait Vendale de s'arracher à sa torpeur. Impossible en +ce moment. Son rêve le changea de lieu encore une fois. Il se vit dans +la vieille cave du Carrefour des écloppés. Le lit, ce même lit qui +meublait la chambre de l'auberge de Bâle, avait été transporté dans +cette cave où Wilding lui apparut. Wilding, ce pauvre ami, n'était point +mort, et Vendale ne s'en trouvait pas surpris. Wilding le secouait par +le bras et lui disait: «Regardez cet homme! Ne voyez-vous pas qu'il +s'est levé et qu'il s'approche du lit pour retourner l'oreiller? +Pourquoi retourne t-il cet oreiller, si ce n'est pour y chercher les +papiers que vous portez dans votre poche? Éveillez-vous.» Et pourtant +Vendale dormait toujours et se perdait dans de nouveaux rêves.</p> + +<p>Attentif et calme, le coude toujours appuyé sur la table, son compagnon +lui dit:</p> + +<p>—Éveillez-vous, Vendale. On nous appelle. Il est quatre heures.</p> + +<p>Vendale, en ouvrant les yeux, aperçut le visage nuageux d'Obenreizer +penché sur le sien.</p> + +<p>—Vous avez eu un sommeil bien lourd,—dit le Suisse,—c'est la fatigue +du voyage et le froid.</p> + +<p>—Je suis tout à fait éveillé maintenant,—s'écria Vendale en sautant +sur ses pieds; mais il sentit que ses jambes fléchissaient.—Et vous, +n'avez-vous pas du tout dormi?</p> + +<p>—Je me suis assoupi peut-être; cependant il me semble que je n'ai point +cessé de regarder le feu. Allons! bon gré, mal gré, il faut nous lever, +déjeuner, et partir. Quatre heures, Vendale, quatre heures passées!</p> + +<p>Ces derniers mots, Obenreizer les lui cria de toute sa force pour +achever de l'éveiller, car Vendale retombait déjà dans sa somnolence +invincible. Tout en faisant les préparatifs de cette journée de voyage, +tout en déjeunant, il semblait dormir encore. À la fin de ce jour, il +n'avait point d'autres impressions de voyage que celles d'un froid +rigoureux, du tintement des grelots des chevaux qui glissaient entre de +maussades collines et des bois déserts. Çà et là, quelques stations où +l'on s'arrêtait pour manger ou boire; on entrait dans ces maisons +borgnes; on traversait d'abord l'étable pour arriver à la salle destinée +aux voyageurs; Vendale se laissait conduire machinalement, il ne se +souvenait de rien, sinon d'avoir vu Obenreizer toujours pensif à ses +côtés.</p> + +<p>Lorsqu'enfin il secoua cette, léthargie insupportable, Obenreizer +n'était plus là. La voiture s'était arrêtée devant une nouvelle auberge, +auprès d'une file de haquets chargés de tonneaux de vin et traînés par +des chevaux harnachés de colliers bleus. Ce convoi semblait venir du +point où se rendaient nos voyageurs. Obenreizer, non plus pensif, mais, +tout au contraire, joyeux et alerte, causait avec les voituriers. +Vendale s'étira longuement, son sang tout à coup circula mieux; le reste +de son engourdissement se dissipa après quelques pas qu'il fit au grand +air, sous cette bise fortifiante.... Pendant ce temps-là, la file des +haquets se mit en marche. Les voituriers saluaient Obenreizer en +passant.</p> + +<p>—Quelles sont ces gens?—demanda Vendale.</p> + +<p>—Ce sont nos voituriers; ceux de Defresnier et C<sup>ie</sup>. Ce sont nos +fûts! C'est notre vin!</p> + +<p>Il se mit à fredonner une chanson et alluma un cigare.</p> + +<p>—J'ai été pour vous une triste société aujourd'hui,—fit Vendale,—je +ne m'explique point ce qui m'est arrivé.</p> + +<p>—Vous n'avez pas dormi la nuit dernière,—fit Obenreizer,—et sous un +tel froid, quand on a été privé de sommeil, le cerveau se congestionne +aisément. J'ai souvent été témoin de ce phénomène.... En somme, je crois +que nous aurons fait ce voyage pour rien.</p> + +<p>—Comment, pour rien?</p> + +<p>—Les gens que nous allons chercher sont à Milan. Vous savez que nous +avons deux maisons, l'une de vins, à Neufchâtel, l'autre à Milan, pour +le commerce des soieries. Eh bien, la soie étant, en ce moment, bien +plus demandée que les vins, Defresnier a été mandé en Italie. Rolland, +son associe, est tombé malade, depuis son départ, et les médecins ne lui +permettent de recevoir aucune visite. Vous trouverez à Neufchâtel une +lettre qui vous attend pour vous apprendre tout ceci. Je tiens ces +détails de notre principal voiturier avec qui vous m'avez vu causer. Il +a été surpris de vous voir, et m'a dit qu'il avait mission de vous +avertir, s'il vous rencontrait. Que voulez-vous faire? Retournons-nous +sur nos pas?</p> + +<p>—Point du tout, nous continuons notre route.</p> + +<p>—Nous continuons....</p> + +<p>—Mais oui, à travers les Alpes jusqu'à Milan.</p> + +<p>Obenreizer cessa de fumer pour regarder Vendale, il regarda les pierres +du chemin à ses pieds.</p> + +<p>—J'ai la responsabilité d'une chose très sérieuse,—dit-il.—Plusieurs +de ces modèles de quittances imprimées ont été soustraits dans la caisse +de Defresnier et C<sup>ie</sup>., ils peuvent servir à un terrible usage. On me +supplie de ne point perdre de temps pour aider la maison à s'assurer du +voleur; rien ne me ferait revenir en arrière.</p> + +<p>—Vrai?—s'écria Obenreizer, ôtant son cigare de sa bouche pour y +dessiner plus aisément un sourire, et, tendant la main à son +compagnon:—Eh bien! rien ne me fera retourner en arrière, moi non plus. +Allons! guide, dépêchons!</p> + +<p>Ils voyagèrent de nuit. Il était tombé beaucoup de neige; elle était en +partie glacée; ils n'allaient guère plus vite que des piétons. C'étaient +sans cesse de nouvelles stations pour laisser reposer les chevaux +épuisés qui se débattaient dans la neige ou dans la boue. Une heure +après le lever du jour, on faisait halte à la porte d'une auberge de +Neufchâtel, ayant mis vingt-huit heures à parcourir quatre-vingt milles +Anglais environ.</p> + +<p>Dès qu'ils se furent lavés et restaurés quelque peu, nos deux voyageurs +se rendirent ensemble à la maison de Defresnier et C<sup>ie</sup>. Là, ils +trouvèrent la lettre annoncée par le voiturier, renfermant les modèles +d'écriture qui devaient servir à faire reconnaître le faussaire. La +détermination de Vendale de pousser en avant sans se reposer était déjà +prise. La seule difficulté, maintenant, était de savoir par quel passage +on pourrait traverser les Alpes.</p> + +<p>Il y en a deux, l'un par le Simplon, l'autre par le St. Gothard; et sur +l'un et l'autre, les guides et les conducteurs de mules émettaient des +avis bien différents. Les deux passages se trouvent à une trop grande +distance pour que l'on pût penser à les essayer successivement; il +fallait choisir. Les voyageurs, au reste, savaient bien que la neige qui +tombait, pouvait, en quelques heures, changer toutes les conditions +actuelles du voyage, encore que les guides n'eussent point commis +d'erreur à ce sujet. Au demeurant, le Simplon paraissait être celle des +deux routes qui inspirait le plus de confiance; Vendale se décida donc +pour le Simplon. Obenreizer n'avait pris que peu de part à la querelle, +il n'avait presque point parlé.</p> + +<p>On traversa Genève, Lausanne; on suivit les bords du Léman, puis les +vallées tortueuses entre les pics, et toute la vallée du Rhône. Le bruit +des roues de la voiture, pendant la nuit, ressemblait à celui d'une +grande horloge indiquant les heures. Aucune altération nouvelle du temps +ne vint déranger cette marche pénible; il faisait un froid cruel. La +chaîne des Alpes se reflétait dans un ciel jaunâtre; les cimes étaient +éblouissantes, et la neige, couvrant les hautes montagnes et les +collines au bord des lacs et des torrents, ternissait par contraste la +pureté des eaux. Les villages sortant de cette vapeur blanche, prenaient +une mine sale et décolorée. Cependant la neige ne tombait plus, il n'y +en avait pas sur la route. Les deux jeunes gens, traversant ce froid +brouillard, cheminaient, les habits et les cheveux couverts de glaçons. +Et sans cesse, jour et nuit, la voiture roulait.</p> + +<p>L'un d'eux croyait entendre le bruit des roues qui lui disait, à peu +près comme naguère, à Bâle, le murmure du Rhin:</p> + +<p>—Le temps de le voler vivant est passé, il faut que je le tue!</p> + +<p>Ils arrivèrent enfin à la pauvre petite ville de Brieg, au pied du +Simplon. La nuit était venue, et cependant ils pouvaient encore voir +combien l'œuvre de l'homme et l'homme lui-même sont petits en présence +de ces grandes horreurs et de ces grandes beautés des montagnes. Là, il +fallut passer la nuit; ils y trouvèrent au moins un bon feu, un dîner, +du vin, et les disputes avec les guides recommencèrent. Aucune créature +humaine n'avait franchi la passe depuis quatre jours: la neige était +trop molle pour porter les voitures, elle n'était pas assez dure pour le +traîneau. En outre, le ciel était gonflé, et cette neige maudite n'étant +point tombée depuis quelque temps, on savait bien qu'il fallait à la fin +qu'elle tombât. Dans ces circonstances, le voyage ne pouvait être +entrepris qu'à dos de mulets ou à pied; mais il fallait alors payer les +guides comme en cas de danger, et cela également s'ils réussissaient à +mener le voyageur au bout du passage, ou, si, chemin faisant ils +jugeaient que le péril était trop grand et qu'il fallait revenir en +arrière.</p> + +<p>Cette fois encore, Obenreizer ne prit aucune part à la discussion. Il +fumait silencieusement au coin du feu, jusqu'à ce qu'enfin Vendale eût +congédié les disputeurs et lui demandât son avis.</p> + +<p>—Bah!—répondit-il,—je suis fatigué de ces pauvres diables et de leurs +services. Toujours les mêmes histoires. Ils ne font point leur commerce +aujourd'hui différemment qu'ils ne le faisaient quand j'étais petit +garçon. Quel besoin avons-nous d'eux, je vous le demande?... Que chacun +de nous prenne un sac et un bâton de montagne, et au diable les guides! +Nous les guiderions vraiment bien plutôt qu'ils ne nous guideraient. +Nous laisserons ici notre portemanteau, et nous passerons là-haut tout +seuls. N'avons-nous pas déjà voyagé dans les montagnes ensemble? J'y +suis né et je connais cette passe.... Une passe!... cela fait pitié; +c'est une grande route qu'on devrait dire!... Ah! je la connais bien. +Laissons ces pauvres gens essayer leurs finesses commerciales sur +d'autres que nous. Vous voyez bien qu'ils nous suscitent des retards +pour gagner leur argent. Ils n'ont pas d'autre intention.</p> + +<p>Vendale fut charmé de pouvoir couper court à cette discussion fatigante. +Actif, aventureux, brûlant d'avancer et, par conséquent, très accessible +aux suggestions d'Obenreizer, il prêta les deux mains à ce beau projet.</p> + +<p>Deux heures après, ils avaient acheté tout ce qui leur était nécessaire +pour l'expédition du lendemain, ils avaient fait leurs sacs, et ils +dormaient.</p> + +<p>Dès le point du jour, ils trouvèrent la moitié de la ville réunie dans +les petites rues étroites de Brieg pour les voir passer. De toutes +parts, des groupes se formaient autour d'eux, les guides chuchotaient et +levaient les yeux au ciel. Personne ne leur souhaita un bon voyage.</p> + +<p>Au moment où ils commencèrent leur ascension, un rayon de soleil brilla +dans le ciel dont rien ne troublait la limpidité glacée, et changea le +clocher de zinc de l'église en un clocher d'argent.</p> + +<p>—C'est d'un bon présage,—dit Vendale (bien que le soleil disparût à +l'instant même où il parlait),—Peut-être que notre exemple encouragera +d'autres voyageurs à tenter le passage.</p> + +<p>—Vraiment, non!—dit Obenreizer,—nul ne nous suivra.</p> + +<p>Il regarda le ciel au-dessus de sa tête, la vallée à ses pieds.</p> + +<p>—Nous serons bien seuls,—dit-il,—seuls... plus loin... là-bas!...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Sur_la_montagne" id="Sur_la_montagne"></a><a href="#table">Sur la montagne.</a></h2> + + +<p>La route était assez belle pour de vigoureux marcheurs; et à mesure que +Vendale et Obenreizer montaient, ils trouvaient l'air plus léger et la +respiration leur devenait plus facile. Mais le ciel présentait de toutes +parts un aspect morne et effrayant: la nature semblait avoir suspendu +son activité; les oreilles et les yeux des voyageurs étaient également +troublés par la menace et l'attente d'un changement prochain dans l'état +de l'atmosphère et de la montagne; les indices avant-coureurs de la +tempête se rapprochaient, et un lourd silence s'étendait sur toutes +choses, à mesure que les nuages amoncelés, ou que le nuage,—car le ciel +entier ne faisait plus qu'un nuage,—devenait plus sombre.</p> + +<p>Bien que le jour en fût obscurci, la perspective n'était pas absolument +effacée. Dans la vallée du Rhône, que nos voyageurs laissaient derrière +eux, le fleuve courait à travers mille détours; cette belle eau limpide +leur montrait alors une teinte plombée d'une tristesse navrante. Au +loin, bien haut au-dessus de la route, ils apercevaient les glaciers et +les avalanches suspendues au-dessus des passages qu'ils allaient +franchir. Sur la route s'ouvraient des précipices sans fond et +mugissaient des torrents; de tous côtés s'élevaient les pics +gigantesques, et ce paysage immense que n'égayaient point les jeux de la +lumière, où pas un rayon de soleil ne glissait, se déroulait +distinctement devant les yeux des deux jeunes gens dans toute sa sublime +horreur.</p> + +<p>Le courage de deux hommes, seuls et sans défense, pourrait certainement +faiblir un peu, s'ils avaient à se frayer une route pendant plusieurs +milles et plusieurs heures au milieu d'une légion d'ennemis, silencieux +et immobiles...; des hommes comme eux les regardaient d'un œil fixe, le +front menaçant, la peur ne doit-elle pas les gagner d'une atteinte bien +plus vive, si cette légion se compose des géants de la nature, si ce +front sinistre est celui des pics et des montagnes, dont les menaces +vont bientôt se changer en une redoutable fureur?</p> + +<p>Ils montaient. La route était plus âpre et plus escarpée; mais la gaieté +de Vendale devenait plus franche, à mesure qu'il voyait le chemin se +dérouler derrière lui; il regardait cet espace conquis et +s'applaudissait de la résolution qu'il avait prise. Obenreizer +continuait à parler fort peu; il songeait au but poursuivi! Tous deux +agiles, patients, déterminés, avaient bien les qualités nécessaires à +une expédition si aventureuse. Si Obenreizer, le montagnard, voyait dans +le temps quelque présage de mort, il se gardait bien d'en faire part à +son compagnon.</p> + +<p>—Aurons-nous traversé la passe ce soir?...—demanda Vendale.</p> + +<p>—Non,—répliqua Obenreizer,—vous voyez combien la neige est plus +épaisse ici qu'elle ne l'était plus bas. Plus nous monterons, plus nous +la trouverons compacte et profonde.... Et puis les jours sont encore si +courts! Si nous pouvons arriver à la hauteur du cinquième Refuge et +coucher cette nuit à l'Hospice, c'est que nous aurons bien marché.</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'y a point de danger que la tempête s'élève dans la +nuit?—demanda Vendale, un peu ému.</p> + +<p>—Nous sommes environnés de beaucoup de dangers,—dit Obenreizer avec un +air de prudente réserve,—n'avez-vous pas entendu parler du Pont de +Ganther?</p> + +<p>—Je l'ai traversé une fois.</p> + +<p>—En été?</p> + +<p>—Oui, dans la saison des voyages.</p> + +<p>—Ah! dans la présente saison, c'est bien différent—dit Obenreizer avec +un ricanement étrange.—Nous ne sommes pas dans un moment de l'année où +vous autres gentlemen, qui voyagez pour votre agrément, vous puissiez en +trouver autant que d'habitude. Vous ne connaissez pas grand'chose à ce +que vous voyez.</p> + +<p>—Vous êtes mon guide,—répliqua Vendale avec bonne humeur,—je me fie à +vous.</p> + +<p>—Oui, je suis votre guide,—dit Obenreizer, d'un air sombre,—et je +veux vous guider au but de votre voyage. Tenez, voici le pont devant +nous.</p> + +<p>Ils avaient, tout en causant, fait le tour d'une ravine immense et +désolée. La neige roulait en flots épais sous leurs pieds, la neige +était suspendue au-dessus de leurs têtes. Obenreizer s'arrêta pour +montrer le pont à Vendale, qu'il observait en même temps avec une +terrible expression de haine.</p> + +<p>—Si je vous avais fait passer en avant,—lui dit-il,—si j'avais +négligé de vous avertir, et si vous aviez poussé seulement une +exclamation de surprise, un seul cri, vous auriez ébranlé les masses de +neige qui auraient pu vous blesser en tombant, qui vous auraient +enseveli peut-être....</p> + +<p>—Cela est vrai?—dit Vendale.</p> + +<p>—Oh!... très vrai... mais je suis votre guide et je dois veiller sur +vous. Passons en silence. Une imprudence nous coûterait la vie. En +avant!</p> + +<p>Il y avait là une prodigieuse agglomération de neige; d'énormes fantômes +blancs se balançaient au-dessus du pont, les rochers formaient des +saillies effrayantes, et nos voyageurs se frayaient le passage comme à +travers les lourdes nuées d'un ciel d'orage. Obenreizer se servait de +son bâton avec une adresse extrême, sondant le terrain à mesure qu'il +avançait, regardant sans cesse en l'air, et le dos tendu comme s'il se +garait de la seule idée d'une avalanche. Il marchait avec une grande +lenteur, Vendale le suivait de près, et ils avaient déjà parcouru la +moitié de ce chemin périlleux, quand ils éprouvèrent une secousse +violente aussitôt suivie d'un coup de tonnerre.</p> + +<p>Obenreizer se retourna, mit la main sur la bouche de Vendale, et lui +montra le sentier qu'ils venaient de traverser. Il n'y en avait plus de +trace. L'avalanche avait tout recouvert et roulait vers le torrent, au +fond de l'abîme.</p> + +<p>Leur apparition à l'Auberge isolée, située non loin de ce lieu +redoutable, arracha des exclamations de surprise aux gens de la maison.</p> + +<p>—Bon!—s'écria Obenreizer,—nous ne sommes ici que pour nous reposer.</p> + +<p>Il secouait en même temps devant le feu ses habits.</p> + +<p>—Monsieur que voici a des raisons puissantes pour traverser la passe au +plus vite. Dites-le-leur donc, Vendale, dites-le-leur vous-même.</p> + +<p>—En effet, j'ai un motif des plus pressants,—fit Vendale.—Il faut que +je traverse la passe.</p> + +<p>—Vous entendez, vous tous. Mon ami a un motif des plus pressants, et +nous n'avons besoin ni d'avis ni de secours. Je suis aussi bon guide +qu'aucun de vous, messieurs mes compatriotes. Cela dit, donnez-nous à +boire et à manger.</p> + +<p>Ce fut de la même façon et dans les mêmes termes que, le soir, après +qu'ayant lutté avec les difficultés croissantes du chemin, ils furent +arrivés à leur destination pour la nuit, Obenreizer s'adressa aux gens +de l'Hospice, qui se pressaient autour d'eux devant le foyer, tandis +qu'ils ôtaient leurs chaussures humides.</p> + +<p>—Il est très bien de se parler les uns aux autres franchement comme des +amis,—dit-il.—Monsieur a un motif très pressant de traverser le +passage.</p> + +<p>—Le plus pressant motif,—répéta Vendale en souriant.</p> + +<p>—Et il faut qu'il le traverse!—reprit Obenreizer—Nous n'avons besoin +ni d'avis ni de secours. Je suis un enfant des montagnes, et un bon +guide: ne vous tourmentez pas plus longtemps à ce sujet. Donnez-nous à +souper, du vin, et des lits.</p> + +<p>Pendant le froid terrible de cette nuit qui commençait, la même +tranquillité sinistre régna dans le désert des montagnes et au ciel. Au +point du jour, pas une lueur de soleil pour rougir ou dorer la neige. +Partout la même blancheur infinie et mortelle, le même silence sans +borne, la même redoutable tristesse.</p> + +<p>—Voyageurs!—cria, au travers de la porte, une voix sympathique.</p> + +<p>Dès qu'ils furent sur pied, le sac au dos, le bâton en main, celui qui +les avait éveillés leur adressa encore la parole.</p> + +<p>—Voyageurs, souvenez-vous! Il y a cinq abris sur la route dangereuse +qui va s'ouvrir devant vous, cinq refuges et une croix de bois noir +indiquant le chemin de l'hospice voisin. Ne vous écartez pas, et si la +tourmente vient, abritez-vous.</p> + +<p>—Voilà l'industrie de ces pauvres diables qui fait encore des +siennes,—dit Obenreizer à son ami, répondant d'un geste dédaigneux au +charitable donneur d'avis—Comme ils se cramponnent à leur métier!... +Vous autres, Anglais, vous soutenez que nous autres Suisses, nous sommes +une nation mercantile. En vérité, vous avez bien l'air d'avoir raison.</p> + +<p>Ils avaient partagé entre les deux sacs les provisions qu'ils avaient pu +se procurer. Obenreizer portait le vin, Vendale le pain, la viande, le +fromage, et le flacon d'eau-de-vie.</p> + +<p>Ils s'évertuaient depuis quelque temps à grimper à travers les roches et +leur blanc linceul, où ils enfonçaient jusqu'aux genoux; ils +conservaient cette marche pénible au milieu de la plus effrayante partie +de ce lugubre désert, lorsque la neige commença de tomber. Tout d'abord +ce ne fut que de légers flocons qui tombaient doucement et sans relâche; +puis elle s'épaissit et les tourbillons commencèrent.</p> + +<p>Le vent s'éleva glacial, avec des mugissements prolongés. La route se +poursuivait à travers de sombres galeries de rochers. Devant les +voyageurs s'ouvrait une grotte profonde soutenue par des arcs immenses. +Ils y arrivèrent avec peine, la tempête, au même instant, éclata dans sa +furie.</p> + +<p>Le bruit du vent, celui du torrent, le tonnerre des avalanches et des +blocs brisés par l'orage, les voix formidables qui s'élevaient dans +toutes les gorges de cette chaîne tout entière ébranlée, l'obscurité +plus profonde que celle de la nuit, le sifflement de la neige qui +battait l'ouverture et les parois de la grotte, et qui aveuglait les +deux jeunes gens, ce déchaînement de la nature succédant au calme +effrayant de la veille, tout cela était bien fait pour glacer le sang de +Vendale. Obenreizer, qui marchait de long en large dans la grotte, lui +fit signe de l'aider à déboucler son sac. Ils pouvaient encore se voir +l'un l'autre, mais ils n'auraient pu s'entendre. Vendale obéit au désir +de son ami.</p> + +<p>Obenreizer prit la bouteille de vin et remplit le verre. Il fit encore +signe à Vendale de boire pour se réchauffer. Il fit semblant de boire +après lui. Tous deux, ils marchèrent ensuite côte à côte, sachant bien +qu'avec ce froid redoutable rester en repos était un danger, et que +s'endormir, ce serait la mort.</p> + +<p>La neige s'abattait avec une force croissante dans la galerie par +l'extrémité supérieure de laquelle ils devaient regagner la route, si +jamais ils sortaient de leur refuge. Bientôt, elle encombra la voûte. +Une heure encore, et elle allait monter assez haut pour intercepter la +lumière extérieure. Heureusement, elle se glaçait à mesure qu'elle +tombait; il restait l'espérance de pouvoir marcher à sa surface et +grimper par-dessus cette muraille menaçante. D'ailleurs, la violence de +l'orage commençait à céder dans la montagne et faisait place à une +incessante ondée de neige. Le vent mugissait encore, mais seulement par +intervalle, et, lorsqu'il cessait, les flocons s'épaississaient à vue +d'œil.</p> + +<p>Il y avait environ deux heures que nos voyageurs étaient captifs dans +cette terrible prison. Obenreizer, tantôt grimpant, tantôt rampant, la +tête baissée, le corps touchant la voûte, commença de travailler avec +des efforts désespérés à se frayer un chemin au dehors. Vendale le +suivait comme toujours. Chose étrange! il imitait son compagnon, sans +bien savoir ce qu'il faisait. Sa raison semblait le quitter encore une +fois.</p> + +<p>La même léthargie qu'à Bâle s'emparait de lui peu à peu et maîtrisait +ses sens.</p> + +<p>Combien de temps avait-il suivi Obenreizer hors de la galerie? Combien +d'obstacles avait-il franchis derrière ses pas?... Il s'éveilla tout à +coup, avec la conscience qu'Obenreizer s'était étroitement attaché à lui +et qu'une lutte désespérée s'engageait entre eux dans la neige. +Obenreizer tirait de sa ceinture ce poignard qui ne le quittait jamais, +il frappa. La lutte s'engagea de nouveau plus désespérée, plus ardente. +Vendale frappa encore une fois, repoussa son adversaire et se retrouva +bientôt face à face avec lui... puis terrassé, gisant sur la neige.</p> + +<p>—J'ai promis de vous conduire au but de votre voyage,—dit +Obenreizer,—j'ai tenu ma promesse. C'est ici que va finir le voyage de +votre vie. Rien ne peut la prolonger. Prenez garde, vous allez glisser +si vous essayez de vous lever.</p> + +<p>—Vous êtes un misérable!... Que vous ai-je fait?</p> + +<p>—Vous êtes un être stupide. J'ai versé un narcotique dans ce que vous +venez de boire.... Stupide, vous l'êtes deux fois. Je vous avais déjà +versé de ce narcotique pendant le voyage pour en faire l'essai. Trois +fois stupide, car je suis le voleur, le faussaire que vous cherchez, et +dans quelques instants, je m'emparerai sur votre cadavre de ces preuves +avec lesquelles vous aviez promis de me perdre.</p> + +<p>Vendale essaya de secouer sa torpeur, mais le funeste effet n'en était +que trop sûr. Tandis que son meurtrier lui parlait, il se demandait s'il +était vrai qu'il fût blessé, si c'était à lui qu'était ce sang coulant +sur la neige.</p> + +<p>—Que vous ai-je fait?—murmura-t-il.—Pourquoi êtes-vous devenu ce vil +assassin?</p> + +<p>—Ce que vous m'avez fait?... Vous m'auriez perdu si je ne vous avais +empêché d'arriver au terme de votre voyage. Votre activité maudite est +venue me ravir le temps sur lequel j'avais compté pour pouvoir restituer +l'argent volé. Ce que vous m'avez fait?... Vous êtes venu vous placer +sur ma route, non une fois, non en passant, mais toujours, mais sans +trêve. N'ai-je point essayé de me débarrasser de vous autrefois?... Ah! +ah! se débarrasser de vous, ce n'est pas aisé. C'est pourquoi vous allez +mourir ici.</p> + +<p>Vendale essaya de rappeler ses pensées qui le fuyaient; il voulut +parler, mais en vain. Instinctivement il cherchait le bâton ferré qui +s'était échappé de ses mains, il ne put le saisir. Alors, il essaya de +se relever sans ce secours.... En vain, en vain! Il trébucha et tomba +lourdement au bord d'un abîme....</p> + +<p>Défaillant, engourdi, un voile devant les yeux n'entendant plus rien, il +fit pourtant un si terrible effort qu'il se souleva sur ses mains. Il +vit son ennemi, là, debout, au-dessus de lui, calme, sinistre, +implacable.</p> + +<p>—Vous m'appelez assassin,—dit Obenreizer,—ce nom ne me touche guère. +Au moins, vous ne pouvez dire que je n'ai pas joué ma vie contre la +vôtre, car je suis environné de périls et peut-être ne réussirai-je pas +à me frayer un chemin à travers les précipices. La tourmente va de +nouveau éclater tout à l'heure, voyez! la neige tourbillonne! Il me faut +ce reçu, il me faut ces papiers tout de suite. Chaque moment qui +s'écoule emporte ma vie.</p> + +<p>—Arrêtez!—s'écria Vendale, d'une voix menaçante, et essayant encore +une fois de se lever.</p> + +<p>Le dernier éclair du feu qui s'échappait de son être se ranimait, il +réussit à saisir les mains de son ennemi.</p> + +<p>—Arrêtez!—cria-t-il.—Loin de moi, assassin!... Que Dieu vienne en +aide à Marguerite!... Jamais heureusement elle ne saura comment je suis +mort.... Loin de moi!... Meurtrier! je veux encore une fois te regarder +au visage.... Ce visage infâme me fait ressouvenir d'une chose que je +devais t'apprendre....</p> + +<p>Obenreizer, épouvanté de le voir déployer tout à coup cette énergie +suprême, et songeant qu'il pouvait encore retrouver en ce moment assez +de force pour le vaincre, lui obéit et demeura immobile. Vendale le +regardait d'un œil éteint.</p> + +<p>—Non, ce ne sera pas,—dit-il.—Non, même en mourant, je ne trahirai +point la confiance du mort... Écoute!... des parents supposés.... Est-ce +que cela ne te rappelle rien?... L'Hospice des Enfants Trouvés.... La +fortune qui est à toi et dont tu n'as pas hérité.... Souviens-toi.... +Souviens-toi....</p> + +<p>Sa tête s'affaissa sur sa poitrine, il retomba sur le bord du gouffre.</p> + +<p>Le voleur s'élança; ses mains actives et enfiévrées coururent à la +poitrine de sa victime. Vendale fit un effort convulsif pour jeter un +dernier cri:</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>Et, se laissant glisser lui-même, il roula dans l'abîme, roula, roula, +disparut comme un fantôme dans un rêve de mort.</p> + +<p>L'orage mugit de nouveau, puis s'apaisa.</p> + +<p>Les voix infernales de la montagne s'éteignirent, la lune brilla, la +neige tombait mollement, en silence.</p> + +<p>Deux hommes, escortés de deux chiens énormes, sortirent de l'Hospice. +Ils regardaient attentivement autour d'eux, puis levaient les mains au +ciel; les chiens se jouaient dans la neige.</p> + +<p>—Allons,—dit le premier de ces deux hommes,—nous pouvons avancer +maintenant. Peut-être trouverons-nous les voyageurs dans l'un des +Refuges.</p> + +<p>Chacun d'eux attacha un panier sur son dos, prit dans sa main un bâton +ferré, s'enroula autour du bras une corde terminée par un nœud coulant +afin de pouvoir s'attacher ensemble, et l'on se mit en marche.</p> + +<p>Tout à coup les chiens cessèrent leurs gambades, mirent le nez en l'air, +s'agitèrent un moment, et se mirent à aboyer de toute leur voix.</p> + +<p>Leurs maîtres s'arrêtèrent aussi; les chiens tournaient autour d'eux. +Hommes et bêtes se regardèrent avec une égale intelligence.</p> + +<p>—Au secours, alors! Au secours! À la délivrance!...</p> + +<p>Mais les deux chiens, au même instant, leur échappèrent, et bondirent +avec d'autres aboiements plus profonds et plus joyeux.... +N'annonçaient-ils point quelque nouveau venu?...</p> + +<p>Les deux hommes demeurèrent frappés de stupeur, et sondant au loin la +neige du regard à la clarté de la lune:</p> + +<p>—Quoi!...—firent-ils,—deux créatures insensées de plus! Par ce temps +qui porte la mort avec lui... deux étrangers... il y a une femme!</p> + +<p>Les chiens tenaient chacun les plis d'une robe dans leur gueule et ils +traînaient ainsi la voyageuse, qui leur caressait doucement la tête à +tous deux. Elle montait à travers la neige du pas et de l'air d'une +personne accoutumée aux montagnes; mais il n'en était pas de même du +gros homme qui l'accompagnait. Il était moulu et marchait en gémissant.</p> + +<p>—Chers guides,—dit la jeune femme,—chers amis des voyageurs, je suis +de votre pays. Nous cherchons deux jeunes hommes qui ont, ce matin, +traversé la passe et qui auraient dû arriver le soir à l'Hospice.</p> + +<p>—Ils y sont venus, Mademoiselle.</p> + +<p>—Que le ciel soit loué!—s'écria-t-elle.—Oh! que le ciel soit béni!</p> + +<p>—Malheureusement ils sont repartis aussitôt. Et justement nous nous +mettions à leur recherche; mais nous avons été forcés d'attendre que la +tourmente soit apaisée.</p> + +<p>—Chers guides!—dit la jeune fille,—je vous accompagnerai. Pour +l'amour de Dieu, laissez-moi vous suivre. L'un de ces deux hommes est +mon mari, je l'aime tendrement!... oh! oui tendrement.... Vous le voyez! +je ne suis point abattue, je ne suis pas lasse. Oh! je suis née paysanne +et je vous montrerai que je sais m'attacher à vos cordes. Je vous fais +le serment d'avoir du courage. Laissez-moi vous suivre. Si quelque +malheur est arrivé à celui que je cherche, mon amour le découvrira. +C'est à genoux que je vous en prie, chers amis des voyageurs. Pour +l'amour que vos chères mères portaient à ceux dont vous êtes les fils, +je vous supplie.</p> + +<p>Ces bons et simples compagnons se sentirent émus.</p> + +<p>—Après tout,—se dirent-ils à voix basse,—elle ne ment point, elle +connaît les chemins de la montagne, puisqu'elle est si miraculeusement +arrivée jusqu'ici.... Mais,—ajoutèrent-ils, en lui montrant son +compagnon,—quant à ce monsieur-là, Mademoiselle....</p> + +<p>—Cher Joey,—dit Marguerite en Anglais,—vous resterez dans cette +maison, et vous nous attendrez.</p> + +<p>—Si je savais lequel de vous deux a ouvert cet avis—dit Joey en +regardant les deux guides de travers,—je vous battrais bien pour six +pence et je vous donnerais encore une demi-couronne pour payer le +médecin. Non, Mademoiselle, je m'attacherai à vos pas, aussi longtemps +que j'aurai la force de vous suivre, et je mourrai pour vous si je ne +peux pas faire mieux....</p> + +<p>Le prochain déclin de la lune commandait impérieusement qu'on ne perdit +point de temps. Les chiens donnaient des signes d'inquiétude. Les deux +guides prirent vivement un parti. Ils échangèrent pour une plus longue +la corde qui les attachait ensemble et l'on forma ainsi une longue +chaîne. Ils marchaient devant, puis venaient Marguerite et Joey Laddle à +l'arrière-garde. On se mit en route pour les Refuges.</p> + +<p>La distance à parcourir était courte. Entre les cinq Refuges et +l'Hospice, on ne comptait guère qu'une demi-lieue. Mais les sentiers +étaient couverts de neige comme d'un gigantesque linceul. La troupe, +cependant, ne fit point fausse route, et l'on arriva promptement à la +galerie où Vendale et Obenreizer s'étaient abrités durant l'orage. Leurs +traces avaient disparu, emportées par le tourbillon et la tempête; mais +les chiens, courant en tous sens, semblaient confiants dans leur +admirable instinct. On s'arrêta sous la voûte que la tourmente avait +frappée avec le plus de fureur, et où l'amas de neige paraissait le plus +profond. Là, les chiens s'agitèrent et se mirent à tournoyer pour +indiquer que l'on allait manquer le but.</p> + +<p>Les guides, sachant que le grand abîme se trouvait à droite, inclinèrent +vers la gauche; on perdit le chemin. Celui qui marchait en tête fit +halte, cherchant à consulter de loin le poteau indicateur. Tout à coup +l'un des chiens se mit à gratter la neige. Le guide s'avança; la pensée +lui vint qu'un malheureux voyageur pouvait bien être enseveli dans ce +champ de neige.... Mais il vit cette neige souillée... et jeta un cri en +découvrant une tache rouge.</p> + +<p>L'autre chien regardait attentivement au bord du gouffre, raidissant ses +pattes, tremblant de tous ses membres. Le premier revint sur la trace +sanglante, et tous deux se mirent à courir en hurlant; puis d'un commun +accord, ils s'arrêtèrent tous les deux sur la margelle du précipice en +poussant des gémissements prolongés.</p> + +<p>—Quelqu'un est couché au fond de ce gouffre,—dit Marguerite.</p> + +<p>—Je le crois,—dit le premier guide,—tenez-vous en arrière, vous +autres, et laissez-moi regarder.</p> + +<p>L'autre guide alluma deux torches qu'il portait dans son panier. Le +premier en prit une, Marguerite l'autre; ils regardaient de tous leurs +yeux, abritant la torche dans leurs mains, ils la dirigeaient de tous +côtés, l'élevant en l'air, puis l'abaissant brusquement. La lune, +malheureusement, projetait autour d'eux une clarté qui contrariait celle +des torches....</p> + +<p>Un long cri perçant, jeté par Marguerite, interrompit le silence.</p> + +<p>—Mon Dieu!... Voyez-vous là-bas, où se dresse cette muraille de +glace... là au bord du torrent. Voyez-vous?... il y a une forme humaine.</p> + +<p>—Oui, Mademoiselle, oui....</p> + +<p>—Là, sur cette glace... là au-dessous des chiens.</p> + +<p>Le conducteur, avec une vive expression d'effroi, se rejeta en arrière; +tous se turent.... Marguerite, sans dire un mot, s'était détachée de la +corde.</p> + +<p>—Voyons les paniers,—s'écria-t-elle.—N'avez-vous que ces deux cordes +seulement?</p> + +<p>—Pas d'autres,—répondit le guide;—mais à l'Hospice....</p> + +<p>—S'il est encore vivant?... Oh! je vous ai dit que c'était mon +fiancé!... Il serait mort avant votre retour.... Chers guides, amis bénis +des voyageurs, regardez-moi! Voyez mes mains; si elles tremblent, +retenez-moi par la force... si elles sont fermes, aidez-moi à sauver +celui qui est là.</p> + +<p>Elle noua l'une des cordes autour de sa taille et de ses bras, et s'en +fit une sorte de ceinture assujettie par des nœuds. Elle souda le bout +de cette première corde à la seconde, plaça les nœuds sous son pied et +tira; puis elle présenta son ouvrage aux guides, pour qu'ils pussent +tirer à leur tour.</p> + +<p>—Elle est inspirée?—se disaient-ils l'un à l'autre.</p> + +<p>—Par le Dieu tout-puissant, ayez pitié du +blessé!—s'écria-t-elle,—vous savez que je suis bien plus légère que +vous. Donnez-moi l'eau-de-vie et le vin, et faites-moi descendre vers +lui. Quand je serai descendue, vous irez chercher du secours et une +corde plus forte. Lorsque vous me la jetterez d'en haut... voyez celle +que j'ai attachée autour de moi... vous êtes sûrs que je pourrai la lier +solidement à son corps. Vivant ou mort, je le ramènerai ou je mourrai +avec lui. Je l'aime.... Que puis-je vous dire après cela?</p> + +<p>Les deux hommes se retournèrent vers le compagnon de cette fille +étrange. Joey s'était évanoui dans la neige.</p> + +<p>—Descendez-moi vers lui,—s'écria Marguerite, en prenant deux petits +bidons, qu'elle avait apportés et en les assujettissant autour +d'elle,—ou j'irai seule, dussé-je me briser en pièces sur les roches. +Je suis une paysanne, je ne connais ni le vertige ni la crainte, et le +péril n'est rien à mes yeux, car je l'aime.... Descendez-moi, par pitié!</p> + +<p>—Mademoiselle, il doit être mort ou si près de l'être....</p> + +<p>—Expirant ou mort, je veux le voir. La tête de mon époux vivante ou +inanimée reposera sur mon sein. Descendez moi, ou je descendrai seule.</p> + +<p>Ils obéirent enfin. Avec toutes les précautions que leur suggérèrent +leur adresse et leur compassion, ils firent glisser la jeune fille du +bord du gouffre.... Elle dirigeait la descente elle-même le long de la +muraille de glace. Ils lâchèrent la corde plus bas, encore plus bas, +jusqu'à ce que ce cri arrivât à leurs oreilles.</p> + +<p>—Assez!...</p> + +<p>—Est-ce réellement lui?... Est-il mort?...—crièrent-ils à leur tour, +penchés sur l'abîme.</p> + +<p>—C'est lui. Il ne m'entend point, il est insensible; mais son cœur bat +encore; son cœur bat contre le mien!</p> + +<p>—Où est-il tombé?</p> + +<p>—Sur une pointe de glace.... Hâtez-vous!... Ah! si je meurs ici, je +serai satisfaite.</p> + +<p>L'un des deux hommes s'élança suivi des chiens; l'autre planta les +torches dans la neige, et s'efforça de ranimer le pauvre Joey. Quelques +frictions de neige et un peu d'eau-de-vie le firent revenir à lui; mais +il avait le délire et ne savait plus où il était.</p> + +<p>Le guide, alors, revint au bord du gouffre.</p> + +<p>—Courage!—criait-il.—On vient.... Comment êtes-vous?... Comment +est-il?</p> + +<p>—Son cœur bat toujours contre le mien.... Je le réchauffe dans mes +bras... je n'ai pas peur....</p> + +<p>La lune descendit derrière les hautes cimes, et le désert et l'abîme ne +furent plus que ténèbres, et le guide jeta encore son cri d'espérance au +fond du gouffre.</p> + +<p>—Comment êtes-vous?... comment est-il?... On vient....</p> + +<p>Et le même cri passionné monta des profondeurs du glacier où Marguerite +était ensevelie avec son époux.</p> + +<p>—Son cœur bat toujours contre le mien.</p> + +<p>Enfin les aboiements des chiens, une lueur lointaine répandue sur la +neige annoncèrent que les secours arrivaient. Vingt hommes, des +lanternes, des torches, une litière, des cordes, des draps, du bois pour +faire un grand feu, tout cela venait à la fois. Les chiens couraient aux +hommes, s'élançaient vers le gouffre, puis revenaient priant, dans leur +langage muet, qu'on fît diligence. Le cri sauveur descendit encore.</p> + +<p>—Dieu merci tout est prêt!... Comment vous trouvez-vous?... Est-il +mort?...</p> + +<p>Le cri désespéré répondit.</p> + +<p>—Nous enfonçons dans la glace et nous avons un froid mortel. Son cœur +ne bat plus contre le mien. Ne laissez descendre personne, car le poids +de nos deux corps est assez lourd. Faites seulement glisser la corde.</p> + +<p>On alluma le feu. La clarté des torches illumina le bord de l'abîme, on +y fixa les lanternes, et la corde descendit.</p> + +<p>D'en haut on la voyait, la vaillante jeune fille, attacher la corde, de +ses doigts engourdis, au corps de son fiancé.</p> + +<p>Le cri monta au milieu d'un silence mortel.</p> + +<p>—Tirez doucement.</p> + +<p>Elle, on la voyait toujours au fond du gouffre tandis que, lui, il +flottait déjà dans l'air.</p> + +<p>Aucun vivat ne se fit entendre lorsqu'on le déposa dans la litière. +Quelques-uns des hommes prirent soin de lui tandis que l'on faisait +redescendre la corde.</p> + +<p>Le cri monta une dernière fois au milieu du même silence de mort.</p> + +<p>—Tirez.</p> + +<p>Mais lorsqu'ils la saisirent, <i>elle</i>, au bord du précipice, alors ils +firent retentir l'air de leurs cris de joie; ils pleuraient, ils +remerciaient le ciel, ils baisaient ses pieds et sa robe; les chiens la +caressaient, léchaient ses doigts glacés.</p> + +<p>Elle s'échappa, courut vers la litière, et, se jetant sur le corps de +son fiancé, posa ses deux belles mains sur ce cher cœur qui ne battait +plus.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="QUATRIEME_ACTE" id="QUATRIEME_ACTE"></a><a href="#table">QUATRIÈME ACTE.</a></h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Lhorloge_de_surete" id="Lhorloge_de_surete"></a><a href="#table">L'horloge de sûreté.</a></h2> + + +<p>L'action se passe maintenant à Neufchâtel. C'est l'agréable mois +d'Avril; l'agréable lieu où nous transportons nos lecteurs est l'étude +d'un notaire; l'agréable personne que nous y trouvons, c'est le notaire +lui-même, beau vieillard au teint vermeil, le premier notaire de +Neufchâtel, universellement connu dans le canton, Maître Voigt. Par sa +profession et ses qualités personnelles, Maître Voigt est un citoyen +populaire. Les nombreux services qu'il a rendus, et ses originalités +aussi nombreuses que ses services, ont fait de lui l'un des personnages +les plus fameux de cette jolie ville de Suisse. Sa longue redingote +brune et son bonnet noir ont pris rang parmi les institutions du pays; +sa tabatière n'est pas moins renommée, et bien des gens pensent que dans +l'Europe entière il n'y en a pas de plus grande.</p> + +<p>Une autre personne est là, dans l'élude, une personne moins agréable que +Maître Voigt. C'est Obenreizer.</p> + +<p>Cette étude, quelque peu champêtre, ne rappelait en rien le solennel +logis du notaire Anglais. Elle était située dans le fond d'une cour, +riante et proprette, et s'ouvrait sur un joli parterre tout rempli de +fleurs. Des chèvres broutaient non loin de la porte; la vache paissait +si près de la maison que l'excellente bête, en avançant seulement d'une +dizaine de pieds, aurait pu venir faire compagnie au clerc. Le cabinet +de Maître Voigt était petit, clair, et tout verni; les murs étaient +recouverts de panneaux de bois; il ressemblait à ces chambres rustiques +qu'on voit dans les boites de jouets d'enfants; la fenêtre, suivant la +saison, était ornée de roses, d'hélianthes, de roses trémières. Les +abeilles de Maître Voigt bourdonnaient à travers l'étude pendant tout +l'été, entrant par une fenêtre et sortant par l'autre, comme si elles +eussent été tentées de faire leur miel avec le doux caractère de Maître +Voigt. De temps en temps, une grande boîte à musique, placée sur la +cheminée, partait en cadence sur l'ouverture de <i>Fra Diavolo</i>, ou bien +chantait des morceaux de <i>Guillaume Tell</i> avec gazouillements joyeux. +Survenait-il quelque client, il fallait bien arrêter le ressort; mais +l'harmonieux instrument se remettait à chanter de plus belle, dès que le +client était parti.</p> + +<p>—Courage, courage, mon brave garçon,—dit Maître Voigt, en caressant +les genoux d'Obenreizer d'un air paternel:—vous allez commencer une +nouvelle vie, auprès de moi dans mon étude, et cela demain matin.</p> + +<p>Obenreizer, en habit de deuil, l'air humble et soumis, mit sur son cœur +une de ses mains qui tenait un mouchoir.</p> + +<p>—Ma reconnaissance est là, Monsieur,—dit-il,—mais je ne trouve point +de mots pour vous l'exprimer.</p> + +<p>—Ta, ta, ta, ne me parlez pas de reconnaissance,—dit Maître Voigt.—Je +déteste de voir un homme persécuté. Je vous ai vu souffrir: je vous ai +naturellement tendu la main. Oh! je ne suis pas encore assez vieux pour +ne pas me rappeler mes jeunes années. Savez-vous bien que c'est votre +père qui m'a amené mon premier client. Il s'agissait de la moitié d'un +acre de terre qui ne donnait jamais de raisin. Ne dois-je rien à son +fils? J'ai envers lui une dette d'amitié, je m'en acquitte envers +vous.... Voilà qui est assez bien dit, je pense,—ajouta Maître Voigt, +enchanté de lui-même.—Permettez-moi de récompenser mes propres mérites +par une prise de tabac.</p> + +<p>Obenreizer laissa tomber son regard sur le plancher comme s'il ne se +sentait pas même digne de contempler cet honnête vieillard savourant sa +prise.</p> + +<p>—Accordez-moi une dernière grâce, Monsieur,—dit-il.—N'agissez pas +envers moi par impulsion généreuse. Jusqu'ici, vous n'avez connu que +vaguement la situation où je me trouve. Eh bien! Écoutez les raisons qui +s'élèvent pour et contre moi, avant de me prendre avec vous dans votre +étude. Je veux que mon droit à votre bienveillance soit reconnu par +votre bon jugement en même temps que par votre excellent cœur. Ah! je +peux lever la tête devant mes ennemis, je peux me refaire une réputation +sur les ruines de celle que j'avais autrefois et qu'on m'a ravie!...</p> + +<p>—Comme il vous plaira,—dit Maître Voigt.—Vous parlez bien, mon fils. +Vous ferez quelque jour un bon avocat.</p> + +<p>—Les détails de ma triste affaire ne sont pas bien +nombreux,—poursuivit Obenreizer,—mes chagrins ont commencé après la +mort par accident de mon dernier compagnon de voyage, mon pauvre et cher +ami Monsieur Vendale.</p> + +<p>—Monsieur Vendale,—répéta le notaire.—C'est bien cela. J'ai souvent +entendu ce nom depuis deux mois. C'est cet infortuné Anglais qui a été +tué dans le Simplon, alors que vous-même vous avez été blessé, ainsi que +le témoignent les deux cicatrices que vous portez au col et à la joue.</p> + +<p>—Blessé par mon propre couteau,—dit Obenreizer, en touchant ces +marques sinistres, témoins parlants de l'horrible lutte.</p> + +<p>—Par votre propre couteau, en essayant de sauver votre ami,—affirma le +notaire.—Bien, très bien.... C'est singulier. J'ai trouvé plaisant de +penser que j'ai eu autrefois un client de ce nom de Vendale.</p> + +<p>—Le monde est si petit!—fit Obenreizer.</p> + +<p>Toutefois, il prit note intérieurement que Maître Voigt avait eu jadis +un client de ce nom.</p> + +<p>—Je vous disais donc,—reprit-il,—qu'après la mort de mon cher +compagnon de voyage, mes chagrins avaient commencé. Je me rendis à +Milan. Je suis reçu avec froideur par Defresnier et Compagnie. Peu de +temps après ils me chassent. Pourquoi? On ne m'en donne aucune raison. +Je demande à ces Messieurs s'ils prétendent attaquer mon honneur? Point +de réponse. Où sont leurs preuves contre moi? Point de réponse encore. +Ce que j'en dois penser? Cette fois on me répond! «M. Obenreizer est +libre de penser ce que bon lui semble et ce qu'il pensera n'importe +guères à Defresnier et Compagnie.» Et voilà tout.</p> + +<p>—Voilà tout,—dit le notaire.</p> + +<p>Et il prit une forte prise de tabac.</p> + +<p>—Cela suffit-il, Monsieur?</p> + +<p>—Non, vraiment,—fit Maître Voigt.—La maison Defresnier et Compagnie +est de cette ville, très estimée, très respectée. Mais la maison +Defresnier et Compagnie n'a point le droit de détruire sans raison la +réputation d'un homme. Vous pourriez répondre à une accusation. Mais que +répondrez-vous à des gens qui ne disent rien?</p> + +<p>—Justement, mon cher maître. Votre équité naturelle vient de définir en +un mot la cruelle situation où l'on m'a placé. Et si encore ce malheur +était le seul!... Mais vous savez quelles en ont été les suites?</p> + +<p>—Je le sais, mon pauvre garçon,—fit le notaire en remuant la tête d'un +air compatissant,—votre pupille se révolte contre vous.</p> + +<p>—Se révolte!... c'est un mot bien doux,—reprit Obenreizer.—Ma pupille +s'est élevée avec horreur contre moi; elle s'est soustraite à mon +autorité, et s'est réfugiée avec Madame Dor chez cet homme de loi +Anglais, Monsieur Bintrey, qui répond à nos sommations de revenir et de +se soumettre que jamais elle n'en fera rien.</p> + +<p>—Et qui écrit ensuite,—continua le notaire en soulevant sa large +tabatière pour chercher parmi ses papiers,—qui écrit qu'il va venir en +conférer avec moi.</p> + +<p>—Il écrit cela?—s'écria Obenreizer.—Eh bien Monsieur, n'ai-je pas des +droits légaux?</p> + +<p>—Eh! mon pauvre garçon, tout le monde, à l'exception des criminels, +tout le monde a son droit légal.</p> + +<p>—Qui dit que je suis criminel?—dit Obenreizer d'un air farouche.</p> + +<p>—Personne ne le dit. Un peu de calme dans vos chagrins, par pitié. Si +la maison Defresnier donnait à entendre que vous avez commis quelque +action... oh! nous saurions alors comment nous comporter avec elle.</p> + +<p>Tout en parlant, il avait passé la lettre fort brève de Bintrey à +Obenreizer, qui l'avait lue et qui la lui rendit.</p> + +<p>—Lorsque cet homme de loi Anglais vous annonce qu'il va venir conférer +avec vous,—s'écria-t-il,—cela veut dire qu'il vient pour repousser mon +autorité sur Marguerite....</p> + +<p>—Vous le croyez?</p> + +<p>—J'en suis sûr, je le connais. Il est opiniâtre et chicanier. +Dites-moi, Monsieur, si mon autorité est inattaquable jusqu'à la +majorité de cette jeune fille?</p> + +<p>—Absolument inattaquable.</p> + +<p>—Je prétends donc la garder. Je l'obligerai bien à s'y soumettre!... +Mais,—reprit Obenreizer, passant de cet emportement à un grand air de +douceur et de soumission,—je vous devrai encore cette satisfaction, +Monsieur, à vous qui, avec tant de confiance, avez pris sous votre +protection et à votre service un homme si cruellement outragé.</p> + +<p>—Tenez-vous l'esprit tranquille,—interrompit Maître Voigt.—Pas un mot +de plus sur ce sujet, et pas de remerciements. Soyez ici demain matin, +avant l'arrivée de l'autre clerc, entre sept et huit heures; vous me +trouverez dans cette chambre. Je veux vous initier moi-même à votre +besogne.... Maintenant, allez-vous-en, allez-vous-en. J'ai des lettres à +écrire; je ne veux pas entendre un mot de plus.</p> + +<p>Congédié avec cette brusquerie amicale, et satisfait de l'impression +favorable qu'il avait produite sur l'esprit du vieillard, Obenreizer put +réfléchir à son aise. Alors la mémoire lui revint de certaine note qu'il +avait prise mentalement durant cet entretien. Ainsi donc, Maître Voigt +avait eu jadis un client dont le nom était Vendale.</p> + +<p>—Je connais assez bien l'Angleterre à présent,—se disait-il tout en +faisant courir ses pensées devant lui, assis sur un banc devant le +parterre.—Ce nom de Vendale y est bien rare. Jamais je n'avais +rencontré personne qui le portât avant....</p> + +<p>Il regarda involontairement derrière lui par-dessus son épaule.</p> + +<p>—Le monde est-il en effet si petit, que je ne puisse m'éloigner de lui, +même après sa mort?... Il m'a confessé à ses derniers moments qu'il +avait trahi la confiance d'un homme qui est mort comme lui... qu'il +jouissait d'une fortune qui n'était pas la sienne... que je devais y +songer! Et il me demandait de m'éloigner d'un pas, afin qu'il me vît +mieux et que ma figure lui appelât ce souvenir!... Pourquoi ma +figure?... C'est donc moi que cette confession étrange intéresse!... Oh! +je suis sûr de ses paroles; elles n'ont point quitté mon oreille.... Et +si je les rapproche de ce que me disait tout à l'heure ce vieil idiot de +notaire.... Eh! quoi que ce soit, tant mieux, si j'y trouve de quoi +réparer ma fortune et ternir sa mémoire!... Pourquoi, dans la nuit que +nous avons passée ensemble à Bâle, s'est-il appesanti avec tant +d'insistance sur mes premiers souvenirs. Sûrement il avait un motif +alors!...</p> + +<p>Il ne put achever, car les deux plus gros béliers de Maître Voigt +vinrent l'assaillir à coups de tête, comme s'ils voulaient venger la +réflexion irrévérencieuse qu'Obenreizer s'était permise sur le compte de +leur maître. Il céda devant l'ennemi et se retira. Mais ce fut pour se +promener longtemps, seul, sur les bords du lac, la tête penchée sur sa +poitrine, en proie à des réflexions profondes.</p> + +<p>Le lendemain matin, entre sept et huit heures, il se présentait à +l'étude. Il y trouva le notaire qui l'attendait en compulsant des titres +et des papiers arrivés de la veille. En quelques mots bien simples, +Maître Voigt le mit au courant de la routine de l'étude et des devoirs +qu'il aurait à remplir. Il était huit heures moins cinq minutes lorsque +le digne homme se leva, en déclarant à son nouveau clerc que cette +instruction préliminaire était terminée.</p> + +<p>—Je vais vous montrer la maison et les communs,—dit-il.—mais il faut +auparavant que je serre ces papiers. Ils me viennent des autorités +municipales, je dois en prendre un grand soin.</p> + +<p>Obenreizer devint attentif, car il voyait la une occasion de +s'instruire. Il allait savoir où son patron serrait ses papiers +particuliers.</p> + +<p>—Ne pourrais-je pas vous épargner cette peine Monsieur?—dit-il.—Ne +pourrais-je ranger et serrer ces papiers pour vous, avec vos +indications?</p> + +<p>Maître Voigt se mit à rire sous cape. Il referma le portefeuille qui +contenait ces documents précieux, et le passa à Obenreizer.</p> + +<p>—Essayez!—dit-il.—Tous mes papiers importants sont la!...</p> + +<p>Et il lui montrait du doigt, au bout de là chambre, une lourde porte de +chêne parsemée de clous. Obenreizer s'approcha, le portefeuille à la +main, et regardant la porte, s'aperçut avec surprise que, de l'extérieur +au moins, il n'y avait aucun moyen de l'ouvrir. Ni poignée, ni verrou, +ni clef, pas même de serrure.</p> + +<p>—C'est qu'il y a une seconde porte à cette chambre,—dit-il.</p> + +<p>—Non,—fit Maître Voigt.—Cherchez encore.</p> + +<p>—Il y a certainement une fenêtre.</p> + +<p>—Murée, mon ami, murée avec des briques. La seule entrée est bien par +cette porte; est-ce que vous y renoncez?—s'écria le notaire +triomphant.—Écoutez maintenant, mon brave garçon, et dites-moi si vous +n'entendez rien à l'intérieur.</p> + +<p>Obenreizer écouta et recula, tout effrayé.</p> + +<p>—Oh!—dit-il,—je sais de quoi il s'agit. J'ai entendu parler de cela +quand j'étais apprenti chez un horloger. Perrin frères ont donc enfin +terminé leur fameuse horloge de sûreté. Et c'est vous qui l'avez +achetée?</p> + +<p>—Moi-même. C'est bien l'horloge de sûreté. Voilà, mon fils, voilà une +preuve de plus de ce que les braves gens de ce pays appellent les +enfantillages du Père Voigt. Eh bien! laissons rire. Il n'en est pas +moins vrai qu'aucun voleur au monde ne méprendra jamais mes clefs. Aucun +pouvoir ici-bas, un bélier même, un tonneau de poudre ne fera jamais +bouger cette porte. Ma petite sentinelle à l'intérieur, ma petite amie +qui fait: Tic, Tic, m'obéit quand je lui dis: «ouvre.» La porte massive +n'obéira jamais qu'à ce: Tic, Tic; et ce petit Tic, Tic, n'obéira jamais +qu'à moi... et voilà ce qu'a imaginé ce vieil enfant de Voigt, à la plus +grande confusion de tous les voleurs de la Chrétienté.</p> + +<p>—Puis-je voir l'horloge en mouvement?—dit Obenreizer.—Pardonnez ma +curiosité, Monsieur. Vous savez que j'ai passé autrefois pour un assez +bon ouvrier horloger.</p> + +<p>—Oui, vous la verrez en mouvement,—dit Maître Voigt.—Quelle heure +est-il?... Huit heures moins une minute. Attention! dans une minute vous +verrez la porte s'ouvrir d'elle-même.</p> + +<p>Une minute après, doucement, lentement, sans bruit, et comme poussée par +des mains invisibles, la porte s'ouvrit et laissa voir une chambre +obscure.</p> + +<p>Sur trois des côtés, des planches garnissaient les murs du haut en bas. +Sur ces planches étaient rangées, en bon ordre et par étage, des boîtes +de bois, ornées de marqueteries Suisses et portant toutes, en lettres de +couleur, des lettres fantastiques, le nom des clients de l'étude. Maître +Voigt alluma un flambeau.</p> + +<p>—Vous allez voir l'horloge,—dit-il avec orgueil,—je peux dire que je +possède la première curiosité de l'Europe... et ce ne sont que des yeux +privilégiés à qui je permets de la voir. Or, ce privilège je l'accorde +au fils de votre excellent père. Oui, oui, vous serez l'un des rares +favorisés qui entrent dans cette chambre avec moi. Voyez là, sur le mur +de droite du côté de la porte.</p> + +<p>—Mais c'est une horloge ordinaire!—s'écria Obenreizer.—Non, elle n'a +qu'une seule aiguille.</p> + +<p>—Non,—dit Maître Voigt,—ce n'est pas une horloge ordinaire: Non... +non... cette seule aiguille tourne autour du cadran, et le point où je +la mets moi-même règle l'heure à laquelle la porte doit s'ouvrir. Tenez! +L'aiguille marque huit heures: la porte ne s'est-elle pas ouverte à huit +heures sonnant?</p> + +<p>—Est-ce qu'elle s'ouvre plus d'une fois par jour?—demanda le jeune +homme.</p> + +<p>—Plus d'une fois?—répéta le notaire avec un air de parfait mépris pour +la simplicité de son nouveau clerc—Vous ne connaissez pas mon ami: Tic, +Tic. Il ouvrira bien autant de fois que je le lui dirai. Tout ce qu'il +demande, ce sont des instructions, et voilà que je les lui donne.... +Regardez au-dessous du cadran: il y a ici un demi-cercle en acier qui +pénètre dans la muraille; là est une aiguille appelée le régulateur, qui +voyage tout autour du cadran, suivant le caprice de mes mains. +Remarquez, je vous prie, ces chiffres qui doivent me guider sur ce +demi-cercle. Le chiffre 1 signifie qu'il faut ouvrir une fois dans les +vingt-quatre heures; le chiffre 2 veut dire: ouvrez deux fois, et ainsi +de suite jusqu'à la fin. Tous les matins je place le régulateur après +avoir lu mon courrier, et quand je sais quelle sera ma besogne du jour. +Aimeriez-vous à me le voir placer? Quel jour aujourd'hui?... Mercredi. +Bon. C'est la réunion des tireurs à la carabine, je n'aurai pas +grand'chose à faire, je suis sûr d'une demi-journée de congé. On pourra +bien quitter l'étude après trois heures. Serrons d'abord le portefeuille +avec les papiers de la Municipalité. Voilà qui est fait! Je crois qu'il +n'est pas nécessaire d'ennuyer Tic Tic, et de lui demander d'ouvrir +avant demain matin, à huit heures. Je fais reculer le régulateur +jusqu'au numéro 1. Je referme la porte; et bien fin qui l'ouvrira avant +huit heures demain matin.</p> + +<p>Obenreizer sourit. Il avait déjà vu le côté faible de l'invention +préconisée par le notaire; il savait comment l'horloge à secret pouvait +trahir la confiance de Maître Voigt et laisser ses papiers à la merci de +son clerc.</p> + +<p>—Arrêtez! Monsieur,—cria-t-il, au moment où le notaire allait fermer +la porte.—Quelque chose a remué parmi les boîtes.</p> + +<p>Maître Voigt se retourna.</p> + +<p>Une seconde suffît à la main agile d'Obenreizer pour faire avancer le +régulateur du chiffre 1 au chiffre 2. À moins que le notaire, regardant +de nouveau le cercle d'acier, ne s'aperçût de ce changement, la porte +allait s'ouvrir à huit heures du soir, et personne, Obenreizer excepté, +n'en saurait rien.</p> + +<p>—Je n'ai point vu remuer ces boîtes,—dit Maître Voigt,—Vos chagrins, +mon fils, vous ont ébranlé les nerfs. Vous avez vu l'ombre projetée par +le vacillement de ma bougie. Ou bien encore quelque pauvre petit +coléoptère qui se promène au milieu des secrets du vieil homme de loi... +Écoutez! J'entends votre camarade, l'autre clerc dans l'étude. À +l'ouvrage! Posez aujourd'hui la première pierre de votre nouvelle +fortune!</p> + +<p>Il poussa gaiement Obenreizer hors de la chambre noire; avant d'éteindre +sa lumière, il jeta un dernier regard de tendresse sur son horloge,—un +regard qui ne s'arrêta pas sur le régulateur,—et referma la porte de +chêne derrière lui.</p> + +<p>À trois heures, l'étude était fermée. Le notaire, ses employés, et ses +serviteurs se rendirent au tir à la carabine. Obenreizer, pour s'excuser +de les accompagner, avait fait entendre qu'il n'était point d'humeur à +assister à une fête publique. Il sortit, on ne le vit plus; on pensa +qu'il faisait au loin quelque promenade solitaire.</p> + +<p>À peine la maison était-elle close et déserte, qu'une garde-robe +s'ouvrit, une garde-robe reluisante, qui donnait dans le cabinet +reluisant du notaire. Obenreizer en sortit. Il s'approcha d'une croisée, +ouvrit les volets, s'assura qu'il pourrait s'évader, sans être aperçu +par le jardin, rentra dans sa chambre, et s'assit dans le fauteuil de +Maître Voigt. Il avait cinq heures à attendre.</p> + +<p>Il tua le temps comme il put, lisant les livres et journaux épars sur la +table, tantôt réfléchissant, tantôt marchant de long en large, suivant +sa chère coutume. Le soleil enfin se coucha.</p> + +<p>Obenreizer referma les volets avec soin avant d'allumer la bougie. Le +moment approchait; il s'assit, montre en main, guettant la porte de +chêne.</p> + +<p>À huit heures, doucement, lentement, sans bruit, comme poussée par une +main invisible, la porte s'ouvrit.</p> + +<p>Il lut, l'un après l'autre, tous les noms inscrits sur les bottes de +bois. Nulle part ce qu'il cherchait!... Il écarta la rangée extérieure +et continua son examen.</p> + +<p>Là, les boites étaient plus vieilles, quelques-unes même fort +endommagées. Les quatre premières portaient leur nom écrit en Français +et en Allemand; le nom de la cinquième était illisible. Obenreizer la +prit, l'emporta dans l'étude pour l'examiner plus à l'aise.... Miracle! +Sous une couche épaisse de taches produites par la poussière et par le +temps, il lut:</p> + +<p class="center"> +<i>VENDALE</i></p> + +<p>La clef tenait par une ficelle à une boite. Il ouvrit, tira quatre +papiers détachés, les posa sur la table et commença de les parcourir.</p> + +<p>Tout à coup, ses yeux animés par une expression d'avidité sauvage se +troublèrent. Un cruel désenchantement, une surprise mortelle se peignit +en même temps sur son visage blêmi. Il mit sa tête dans ses mains pour +réfléchir, puis il se décida, prit copie de ces papiers qu'il venait de +lire, les remit dans la boîte, la boite à sa place, dans la chambre +noire, referma la porte de chêne, éteignit la bougie, et s'esquiva par +la croisée.</p> + +<p>Tandis que le voleur, le meurtrier, franchissait le mur du jardin, le +notaire, accompagné d'un étranger, s'arrêtait devant sa maison, tenant +sa clef dans la main.</p> + +<p>—De grâce, Monsieur Bintrey,—disait-il,—ne passez pas devant chez moi +sans me faire l'honneur d'y entrer. C'est presque un jour de fête dans +la ville... le jour de notre tir... mais tout le monde sera de retour +avant une heure.... N'est-il pas plaisant que vous vous soyez justement +adressé à moi pour demander le chemin de l'hôtel.... Eh bien, buvons et +mangeons ensemble, avant que vous vous y rendiez.</p> + +<p>—Non, pas ce soir,—répliqua Bintrey,—je vous remercie. Puis-je +espérer de vous rencontrer demain matin vers dix heures?</p> + +<p>—Je serai ravi de saisir l'occasion la plus prompte de réparer, avec +votre permission, le mal que vous faites à mon client offensé,—repartit +le bon notaire.</p> + +<p>—Oui, oui,—fit Bintrey,—votre client offensé! C'est bon! Mais un mot +à l'oreille, Monsieur Voigt.</p> + +<p>Il parla pendant une seconde à voix basse et continua sa route. Lorsque +la femme de charge du notaire revint à la maison, elle le trouva debout +devant la porte, immobile, tenant toujours sa clef à la main et la porte +toujours fermée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Victoire_dObenreizer" id="Victoire_dObenreizer"></a><a href="#table">Victoire d'Obenreizer.</a></h2> + + +<p>La scène change encore une fois. Nous sommes au pied du Simplon, du côté +de la Suisse.</p> + +<p>Dans l'une des tristes chambres de cette triste auberge de Brietz +étaient assis Bintrey et Maître Voigt.</p> + +<p>Ils étaient un conseil,—suivant les habitudes de leur profession,—un +conseil composé de deux membres. Bintrey fouillait sa boîte à dépêches; +Maître Voigt regardait sans cesse une porte fermée, peinte en une +certaine couleur brune qui se proposait d'imiter l'acajou.</p> + +<p>Cette porte s'ouvrait sur la chambre voisine.</p> + +<p>—L'heure n'est-elle pas arrivée?... Ne devait-il pas être ici?...—fit +le notaire,—qui changea la direction de son regard pour examiner une +seconde porte à l'autre bout de la chambre.</p> + +<p>Celle-là était peinte en jaune et se proposait d'imiter le bois de +sapin.</p> + +<p>—Il est ici!—répliqua Bintrey, après avoir écouté un moment.</p> + +<p>La porte jaune fut ouverte par un valet qui introduisit Obenreizer.</p> + +<p>Il salua Maître Voigt en entrant, avec une familiarité qui ne causa pas +peu d'embarras au notaire; il salua Bintrey avec une politesse grave et +réservée.</p> + +<p>—Pour quelle raison m'a-t-on fait venir de Neufchâtel au pied de cette +montagne?—demanda-t-il en prenant le siège que l'homme de loi Anglais +lui indiquait.</p> + +<p>—Votre curiosité sera complètement satisfaite avant la fin de notre +entrevue,—répliqua Bintrey.—Pour le moment, voulez-vous me permettre +un conseil?... Oui. Eh bien! allons tout droit aux affaires. Je suis ici +pour représenter votre nièce.</p> + +<p>—En d'autres termes, vous, homme de loi, vous êtes ici pour représenter +une infraction à la loi.</p> + +<p>—Admirablement engagé,—s'écria l'Anglais,—si tous ceux à qui j'ai +affaire étaient aussi nets que vous, que ma profession deviendrait +aisée! Je suis donc ici pour représenter une infraction à la loi. Voilà +votre façon à vous d'envisager les choses; mais j'ai aussi la mienne et +je vous dis que je suis ici pour essayer d'un compromis entre votre +nièce et vous....</p> + +<p>—Pour discuter un compromis,—interrompit Obenreizer,—la présence des +deux parties est indispensable.... Je ne suis pas l'une de ces deux +parties. La loi me donne le droit de contrôler les actions de ma nièce +jusqu'à sa majorité. Or, elle n'est pas majeure. C'est mon autorité que +je veux.</p> + +<p>En ce moment, Maître Voigt essaya de parler. Bintrey, de l'air de +compatissante indulgence qu'on emploie envers les enfants gâtés, lui +imposa silence.</p> + +<p>—Non, mon digne ami, non, pas un mot. Ne vous agitez pas vainement. +Laissez-moi faire.</p> + +<p>Et se retournant vers Obenreizer, il s'adressa de nouveau à lui.</p> + +<p>—Je ne puis rien trouver qui vous soit comparable, +Monsieur,—dit-il,—rien que le granit. Encore le granit même s'use-t-il +par l'effet du temps. De grâce, dans l'intérêt de la paix et du repos, +au nom de votre dignité laissez-vous amollir un peu.... Ah! si vous +vouliez seulement déléguer votre autorité à une personne que je connais, +vous pourriez être bien sûr que cette personne ne perdrait jamais, ni +jour, ni nuit, votre nièce de vue....</p> + +<p>—Vous perdez votre temps et le mien,—interrompit Obenreizer.—Si ma +nièce n'est pas rendue à mon autorité sous huit jours, j'invoquerai la +loi. Si vous résistez à la loi, je saurai bien là prendre de force.</p> + +<p>En même temps, il se dressait de toute sa taille. Maître Voigt regarda +encore une fois autour de lui, vers la porte brune.</p> + +<p>—Ayez pitié de cette pauvre jeune fille,—reprit Bintrey avec +insistance.—Rappelez-vous qu'elle a tout récemment perdu son fiancé. Il +est mort d'une mort affreuse.... Rien ne pourra donc vous toucher?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>Bintrey se leva à son tour et regarda Maître Voigt.</p> + +<p>La main du notaire qui s'appuyait sur la table commença de trembler; ses +yeux demeurèrent fixés comme par une sorte de fascination irrésistible +sur la porte brune.</p> + +<p>Obenreizer, qui observait tout avec méfiance, suivit la direction de ce +regard.</p> + +<p>—Il y a là une personne qui nous écoute, s'écria-t-il.</p> + +<p>—Il y en a deux,—fit Bintrey.</p> + +<p>—Qui sont-elles?</p> + +<p>—Vous allez les voir.</p> + +<p>Il éleva la voix et ne dit qu'un mot, un mot bien commun, qui se trouve +journellement sur les lèvres de tout le monde.</p> + +<p>—Entrez.</p> + +<p>La porte brune s'ouvrit.</p> + +<p>Soutenu par Marguerite, pâle, le bras droit en écharpe, Vendale se +trouva debout devant son meurtrier.</p> + +<p>Un fantôme sortant de la tombe!</p> + +<p>Durant le silence qui suivit, le chant d'un oiseau en cage qui +gazouillait en bas dans la cour, fut le seul bruit qu'on entendit dans +cette chambre.</p> + +<p>Maître Voigt toucha le bras de Bintrey, et lui montrant Obenreizer:</p> + +<p>—Regardez-le,—dit-il tout bas.</p> + +<p>Cette émotion terrible avait paralysé le misérable; son visage était +celui d'un cadavre, et sur sa joue pâle un seul point gardait la couleur +de la vie: c'était cette raie pourpre et sanguinolente, la cicatrice de +la blessure que sa victime lui avait faite au bord du gouffre en se +débattant contre lui. Sans voix, sans haleine, immobile, stupide, on eût +dit que, à l'aspect de Vendale, la mort à laquelle il avait condamné son +ennemi venait de le frapper lui-même.</p> + +<p>—Quelqu'un devrait lui parler,—dit Maître Voigt.—Dois-je le faire?</p> + +<p>Même en ce moment, Bintrey s'opiniâtra à faire taire l'heureux +possesseur de l'horloge à secret, l'homme de loi Anglais entendant se +réserver entièrement la direction de cette affaire. Il fit signe à +Marguerite et à Vendale de sortir.</p> + +<p>—Le but de votre apparition soudaine est rempli,—dit-il à ce +dernier.—Éloignez-vous, quant à présent. Votre absence aidera sans +doute Monsieur Obenreizer à recouvrer le sens et la voix qu'il a perdus.</p> + +<p>Bintrey avait deviné juste.</p> + +<p>À peine les deux fiancés eurent-ils disparu, à peine la porte brune se +fut-elle refermée derrière eux qu'Obenreizer fit entendre un profond +soupir. Il chercha une chaise autour de lui et s'y laissa tomber +lourdement.</p> + +<p>—Donnez-lui le temps de se remettre,—fit Maître Voigt.</p> + +<p>—Point du tout,—dit Bintrey,—je ne sais l'usage qu'il ferait de ce +temps, si je le lui accordais.</p> + +<p>—Monsieur,—reprit-il, en se retournant vers Obenreizer.—Je me dois à +moi-même... remarquez bien que je n'admets pas que je vous doive quelque +chose à vous... d'expliquer mon intervention dans tout ceci, et de vous +apprendre ce qui a été fait d'après mes avis, sous ma responsabilité +entière. Êtes-vous en état de m'écouter?</p> + +<p>—Je vous écoute.</p> + +<p>—Rappelez-vous l'époque à laquelle vous vous êtes mis en route pour la +Suisse avec Vendale,—commença Bintrey.—À peine vingt-quatre heures +s'étaient-elles écoulées depuis votre départ que votre nièce commettait +une imprudence.... Avec toute votre pénétration même, vous n'auriez pu la +prévoir! Elle suivait son fiancé dans ce voyage, sans demander avis ni +permission à qui que ce fût au monde, et sans autre compagnon pour la +protéger en route qu'un garçon de cave au service de Vendale.</p> + +<p>—Pourquoi?—s'écria Obenreizer.—D'où lui était venu cette pensée de +nous suivre, et comment avait-elle pris cet homme pour guide?</p> + +<p>—Je vais vous le dire,—répliqua froidement Bintrey.—Parce qu'elle +soupçonnait qu'une querelle très sérieuse avait dû avoir lieu entre vous +et Vendale et qu'on la lui avait cachée; parce qu'elle vous croyait—et +avec raison—capable de servir vos intérêts et de satisfaire vos +ressentiments par un crime. Aussitôt après votre départ, elle s'adressa +à ce Joey Laddle que vous connaissez afin de savoir ce qui s'était passé +entre vous et son maître. Un accident fort ordinaire arrivé à Vendale +dans ses caves avait éveillé chez cet homme une superstition ridicule; +il était frappé de l'idée que Monsieur Vendale mourrait de mort +violente. Votre nièce lui arracha cette prédiction insensée qui porta +ses propres craintes à leur comble. Aussitôt Joey Laddle eut conscience +du mal qu'il venait de faire, il se condamna lui-même à la seule +expiation qu'il pouvait offrir: «Si mon maître est en danger,» dit-il à +Mademoiselle Marguerite, «il est de mon devoir d'aller à son secours, et +encore plus de veiller sur vous.» Ils se mirent donc en route tons les +deux.... C'est la première fois, Monsieur Obenreizer, qu'une superstition +a servi à quelque chose. Cette terreur qui paraissait sans fondement, a +décidé votre nièce à entreprendre ce voyage et l'a conduite à sauver la +vie de celui qu'elle aimait. Jusqu'ici me comprenez-vous?</p> + +<p>—Jusqu'ici, je vous comprends.</p> + +<p>—La première connaissance de votre crime,—poursuivit l'Anglais,—me +parvint par une lettre de Mademoiselle Marguerite, et tout ce qu'il me +reste à vous faire savoir, c'est que son amour et son courage surent +retrouver votre victime. Elle mit toute son énergie à rappeler Monsieur +Vendale à la vie. Tandis qu'il était mourant, soigné par elle à Brietz, +elle m'écrivait pour me prier de me rendre auprès de lui. Avant mon +départ, j'avertis Madame Dor de ce que je venais d'apprendre; je lui dis +que Mademoiselle Obenreizer était en sûreté et que je connaissais le +lieu de sa retraite. La bonne dame, à son tour, m'informa qu'une lettre +était arrivée pour votre nièce, et qu'elle avait reconnu votre écriture. +Je m'en emparai et pris des arrangements pour que toutes celles qui +suivraient me fussent remises. Arrivé à Brietz, je trouvai Monsieur +Vendale hors de danger, et je m'employai tout de suite à hâter le jour +où je pourrais régler enfin mes comptes avec vous.... Je savais que +Defresnier et Compagnie s'étaient séparés de vous sur de certains +soupçons; je le savais mieux que personne, car ils n'ont agi que sur des +renseignements particuliers que je leur avais fait passer. Vous ayant +donc dépouillé tout d'abord de votre honorabilité menteuse, il me +restait à vous arracher votre autorité sur Mademoiselle Marguerite. Pour +atteindre ce but, je n'ai pas connu de scrupules. C'est en parfaite +sûreté de conscience que j'ai creusé le piège sous vos pas et dans +l'ombre, et, faut-il vous l'avouer, j'ai même éprouvé une certaine +satisfaction professionnelle à vous battre avec vos propres armes. Par +mon ordre, on vous a soigneusement caché jusqu'à ce jour tout ce qui +s'était passé depuis deux mois. C'est ma main, invisible mais toujours +active, qui vous a amené ici par degrés. Je ne voyais qu'un seul moyen +de faire tomber d'un seul coup cette assurance diabolique qui, jusqu'à +présent, a fait de vous un homme redoutable. Ce moyen, je l'ai +employé.... Maintenant, il ne nous reste plus qu'une chose à faire +ensemble, une seule, Monsieur Obenreizer.</p> + +<p>Ce disant, Bintrey tirait de son sac à dépêches deux feuilles de papier +couvertes de caractères pressés où l'on reconnaissait le grimoire légal.</p> + +<p>—Voulez-vous rendre la liberté à votre nièce?—reprit-il.—Vous avez +commis une tentative d'homicide, un faux, et un vol. Nous en avons les +preuves irrécusables. Si vous subissez une condamnation infamante, vous +savez aussi bien que moi ce qu'il adviendra de votre autorité de tuteur. +Personnellement, j'aurais mieux aimé le parti le plus violent pour nous +débarrasser de vous; mais on a fait valoir à mes yeux mille +considérations auxquelles je ne saurais point résister. Donc, j'avais +bien raison de vous dire que cette entrevue devait se terminer par un +compromis. Signez cet acte par lequel vous vous engagez à ne plus +prétendre à aucun pouvoir sur Mademoiselle Marguerite, à ne vous jamais +montrer ni en Angleterre ni en Suisse, et je vous signerai à mon tour un +engagement, qui vous garantira contre toute poursuite judiciaire. +Signez!</p> + +<p>Obenreizer prit la plume et signa.</p> + +<p>Il reçut à son tour l'engagement dont lui avait parlé Bintrey. Après +quoi, il se leva, mais sans faire aucun mouvement pour quitter la +chambre. Il demeurait debout regardant Maître Voigt avec un sourire +étrange; une lueur sombre jaillissait de son ciel nuageux.</p> + +<p>—Qu'attendez-vous?—fit Bintrey.</p> + +<p>Obenreizer montra du doigt la porte brune.</p> + +<p>—Rappelez-les,—dit-il.—J'ai quelque chose à dire en leur présence +avant de me retirer.</p> + +<p>—Ma présence, à moi, ne suffit-elle pas à vous satisfaire?—riposta +l'Anglais,—je refuse de les rappeler.</p> + +<p>Obenreizer se tourna vers Maître Voigt.</p> + +<p>—Vous souvenez-vous d'avoir eu jadis un client Anglais du nom de +Vendale?—lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Eh bien,—répondit le notaire,—qu'est-ce que ce souvenir a de commun +avec les choses qui nous occupent?</p> + +<p>—Maître Voigt, votre horloge de sûreté vous a trahi.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—J'ai lu les lettres et certificats contenus dans la boîte de votre +client, et j'en ai pris des copies. Ces copies, je les ai sur moi. +Monsieur Bintrey, cela vous paraîtra-t-il enfin une raison suffisante de +rappeler vos amis?</p> + +<p>Durant quelques instants, le notaire regarda de tous côtés. Placé entra +Obenreizer et Bintrey, il ne savait auquel entendre, car il était plongé +dans un étonnement qui lui enlevait l'exercice de la raison. Enfin il se +remit, il attira son confrère dans un coin de la chambre et lui dit +quelques mots.</p> + +<p>Le visage de Bintrey, après avoir réfléchi, pendant un moment; comme un +miroir, la surprise peinte sur celui de Maître Voigt, changea subitement +d'expression. Avec l'ardeur d'un jeune homme, il s'élança vers la porte +brune, disparut, et revint aussitôt suivi de Vendale et de Marguerite.</p> + +<p>—Les voici!—cria-t-il à Obenreizer.—à vous la dernière manche de la +partie. Jouez serré.</p> + +<p>—Avant d'abdiquer, comme tuteur, mon autorité sur cette jeune +fille,—dit Obenreizer,—mon devoir me commande de lui révéler un secret +auquel elle est intéressée. Je ne réclame point son attention à la +légère, et je ne lui demande point, ni aux autres personnes présentes, +d'en croire mon récit sur parole. J'ai en main des preuves écrites. Ce +sont des copies d'originaux dont l'authenticité pourra être attestée par +Maître Voigt lui-même. Faites bien entrer cela dans son esprit, et +reportons-nous ensemble à une époque déjà bien vieille... au mois de +Février de l'année 1836.</p> + +<p>—Remarquez cette date, Vendale,—s'écria Bintrey.</p> + +<p>—Ma première preuve,—continua Obenreizer, tirant un papier de son +portefeuille,—est la copie d'une lettre écrite par une dame Anglaise, +une femme mariée... à sa sœur qui est veuve. Je tairai le nom de cette +dame pour le moment. Celui de la personne à laquelle cette lettre est +adressée est Madame Jane Anna Miller, à Groombridge Wells, Angleterre.</p> + +<p>Vendale tressaillit, il allait parler,—Bintrey l'arrêta comme il avait +tant de fois arrêté Maître Voigt depuis une heure.</p> + +<p>—Non,—fit l'opiniâtre Anglais.—Rapportez-vous-en à moi.</p> + +<p>—Il est inutile,—reprit Obenreizer,—de vous fatiguer de la première +moitié de cette lettre et je vais vous en donner la substance en deux +mots. Voici donc quelle était la situation de la personne qui a écrit +ces lignes. Elle avait longtemps habité la Suisse, avec son mari, que sa +santé obligeait d'y vivre. Ils étaient alors sur le point de se rendre à +une nouvelle résidence qu'ils avaient choisie; ils devaient y être +installés sous huit jours et annonçaient à Madame Miller qu'ils +pourraient l'y recevoir dans deux semaines. Ceci dit, l'auteur de la +lettre entre alors dans un détail domestique très important. Privés de +la joie d'avoir des enfants, et, n'ayant plus, après tant d'années, +aucune espérance à ce sujet, ils sont seuls, ils sentent le besoin de +mettre un intérêt dans leur vie et ils ont résolu d'adopter un jeune +garçon. Je commence ici à lire mot pour mot:</p> + +<p><i>«Voulez-vous nous aider, chère sœur, dans la réalisation de notre +projet? En notre qualité d'Anglais, nous désirons adopter un enfant +Anglais. Cet enfant, on peut l'aller chercher, je crois, à l'Hospice des +Enfants Trouvés; l'homme d'affaires de mon mari, à Londres, vous +indiquera les moyens à prendre. Je vous laisse la liberté du choix aux +seules conditions que je vais vous dire. L'enfant sera âgé d'un an au +moins et ce sera un garçon. Pardonnez-moi la peine que je vais vous +donner, et amenez-nous l'enfant avec les vôtres, quand vous viendrez +nous joindre à Neufchâtel.</i></p> + +<p><i>Encore un mot, qui vous fera connaître les intentions de mon mari en +cette circonstance délicate. Il veut épargner à l'enfant, qui deviendra +le nôtre, toute humiliation dans l'avenir et surtout ne jamais l'exposer +à la perte du respect de soi-même, qui pourrait résulter pour lui de la +connaissance de sa véritable origine. Il portera le nom de mon mari et +sera élevé dans la croyance qu'il est réellement son fils. L'héritage +que nous laisserons lui sera assuré, non seulement d'après les lois +Anglaises, mais aussi d'après les lois de la Suisse. Nous avons vécu si +longtemps dans ce dernier pays que nous pouvons presque le considérer +comme le nôtre. Il y a donc à prendre des précautions pour prévenir +toute révélation postérieure qui pourrait être faite à l'Hospice des +Enfants Trouvés. Or, notre nom est assez rare en Angleterre, et si nous +intervenons et sommes inscrits comme adoptants sur les registres de +l'Hospice, il y aura certainement bien des choses à craindre. Votre nom +à vous, chère, est porté en Angleterre par des milliers de personnes de +toute classe et de tout rang, et si vous vouliez consentir à paraître +seule sur ces registres, le secret serait assuré.</i></p> + +<p><i>Nous changeons de séjour et nous nous rendons dans une partie de la +Suisse où notre situation et notre manière de vivre sont inconnues; vous +ferez bien, je crois, de prendre une gouvernante nouvelle, lorsque vous +viendrez nous voir. Avec toutes ces précautions l'enfant passera pour +être le mien, que j'aurai laissé en Angleterre et qui me sera ramené par +les soins de ma sœur. La seule servante que nous gardions avec nous en +changeant de demeure, est ma femme de chambre, en qui je peux avoir une +confiance sans réserve. Quant aux hommes d'affaires, tant d'Angleterre +que de Suisse, ils savent par état garder un secret et nous pouvons être +tranquilles de ce côté-là. Ainsi voilà toute notre petite conspiration +dévoilée devant vos yeux. Répondez-moi par le retour du courrier.—Mille +amitiés, et dites-moi que vous suivrez de près votre lettre.»</i></p> + +<p>—Persistez-vous à cacher le nom de la personne qui a écrit ces +lignes?—demanda Vendale.</p> + +<p>—Je le garde pour le bouquet,—répondit insolemment Obenreizer,—et je +passe à ma seconde preuve. Un simple chiffon de papier, cette fois, +comme vous voyez. C'est une note remise à l'avoué Suisse qui a rédigé +les documents relatifs à cette affaire. Je viens de le lire. En voici +les termes:</p> + +<p><i>«Adopté à l'Hospice des Enfants Trouvés de Londres, le 3 Mars 1836, un +enfant mâle du nom de Walter Wilding.—Nom et situation de l'adoptant: +Madame Jane Anna Miller, veuve, agissant en cela pour sa sœur, mariée, +domiciliée en Suisse.»</i></p> + +<p>—Patience!—fit Obenreizer en voyant Vendale qui, malgré les efforts de +Bintrey, se préparait encore à prendre la parole,—je ne cacherai plus +bien longtemps le nom que vous désirez connaître. Mais, voici encore +deux autres petits chiffons de papier. Voici ma troisième preuve:</p> + +<p><i>«Certificat du Docteur Ganz, à Neufchâtel, daté de Juillet 1838.»</i></p> + +<p>—Le docteur certifie—vous lirez tout à l'heure—d'abord qu'il a soigné +l'enfant adopté dans toutes les maladies du jeune âge—ensuite que, +trois mois avant la date de ce certificat même, le gentleman adoptant +était mort; qu'à cette date juste, la veuve de ce gentleman, accompagnée +de sa femme de chambre, quittait Neufchâtel pour s'en retourner en +Angleterre.... Un anneau encore à ajouter à toutes ces chaînes,—reprit +Obenreizer, après une courte pause,—et mon devoir sera rempli.... La +femme de chambre en question demeura au service de cette dame jusqu'à la +mort de celle-ci, il n'y a que peu d'années. Elle pourrait donc affirmer +l'identité de l'adopté qu'elle a suivi depuis son enfance jusqu'à l'âge +viril. Voilà son adresse en Angleterre... et ceci. Monsieur Vendale, est +ma quatrième et dernière preuve.</p> + +<p>—Pourquoi vous adressez vous à moi?—dit Vendale, tandis qu'Obenreizer +jetait l'adresse écrite sur la table.</p> + +<p>—Parce que vous êtes cet homme! Parce que si ma nièce vous épouse, elle +épousera un bâtard, élevé par la charité publique; elle épousera un +imposteur, sans nom, sans famille, qui fait le personnage d'un gentleman +et qui n'est qu'un masque.</p> + +<p>—Bravo!—s'écria Bintrey,—admirablement engagé, Monsieur Obenreizer; +je n'ajouterai qu'un mot à ce que vous venez de dire!... Votre nièce +épouse, grâce à vos efforts et à votre heureuse intervention, un homme +qui hérite d'une belle fortune!... George Vendale, comme co-exécuteur +testamentaire, souffrez que je me félicite en même temps que vous. Le +dernier vœu terrestre de notre pauvre ami est accompli. Nous avons +trouvé le véritable Walter Wilding... ah! ah! c'est Monsieur Obenreizer +lui-même qui le dit: Vous êtes cet homme!</p> + +<p>Ces derniers mots arrivèrent sans qu'il les entendit à l'oreille de +Vendale. En ce moment il n'avait conscience que d'une sensation unique +et délicieuse, il n'écoutait qu'une voix, celle de Marguerite qui lui +disait:</p> + +<p>—George, je ne vous ai jamais tant aimé que je vous aime.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_rideau_tombe" id="Le_rideau_tombe"></a><a href="#table">Le rideau tombe.</a></h2> + + +<p>C'est le premier jour de Mai. On se prépare à des réjouissances sans +exemple au Carrefour des Écloppés. Les cheminées fument, la salle à +manger patriarcale est tapissée de guirlandes de fleurs; Madame +Goldstraw, la respectable femme de charge, est dans le feu du combat. +C'est aujourd'hui que le jeune maître du logis épouse au loin sa belle +fiancée,—au loin, bien au loin, en Suisse, dans la petite ville de +Brietz, au pied du Simplon, tout près de ce gouffre terrible d'où l'ont +retiré vivant son courage et son amour.</p> + +<p>Les cloches, à Brietz, sonnent à toute volée. Les rues sont pavoisées de +drapeaux et retentissent du bruit de la musique et des carabines. Des +tonneaux de vin ornés de banderoles laissent couler la précieuse liqueur +sous une tente qu'on a dressée devant l'auberge, et l'on y prépare un +banquet où tout le monde viendra s'asseoir.</p> + +<p>Pourquoi ces cloches? Pourquoi ces bannières? Ces draperies aux +fenêtres, ces coups de feu, et cet orchestre? Pourquoi la petite ville +est-elle en liesse? Pourquoi le cœur de ces rustiques habitants est-il +en joie?</p> + +<p>La nuit dernière, la tempête a mugi; les montagnes sont de nouveau +couvertes de neige; mais le soleil brille, l'air est frais et embaumé; +les clochers de zinc des villages dans la vallée ressemblent à de +l'argent bruni; la chaîne des Alpes, aussi loin qu'on peut l'embrasser +du regard, est un long nuage blanc, dans le ciel bleu.</p> + +<p>Par les soins des bonnes gens de Brietz, un arc de triomphe en feuillage +s'élève en travers de la rue que les nouveaux mariés vont suivre en +revenant de l'église.</p> + +<p>On y lit d'un côté cette inscription:</p> + +<p><i>Honneur et Amour.</i></p> + +<p>De l'autre:</p> + +<p><i>À Marguerite Vendale.</i></p> + +<p>C'est qu'ils sont fiers de leur jeune et belle compatriote, c'est qu'ils +en sont enthousiastes. Ils veulent la saluer par le nom de son mari, au +sortir de l'église. C'est une surprise qu'ils lui ont ménagée. Aussi +vont-ils la conduire au temple par des rues tortueuses qui passent +derrière les maisons.</p> + +<p>Voilà sans doute un projet qui n'était pas difficile à accomplir dans +cette tortueuse ville de Brietz.</p> + +<p>Ainsi tout est prêt. C'est à pied qu'on se rendra à l'église, et l'on en +reviendra de même. Dans la plus belle chambre de l'auberge ornée pour la +fête, les fiancés, le notaire de Neufchâtel, Monsieur Bintrey, Madame +Dor, et un certain compagnon gros et grand populaire sons le nom de +Monsieur <i>Zhoé-Lad-elle</i> étaient réunis.</p> + +<p>En vérité Madame Dor était gantée d'une paire de gants qui étaient à +elle. Elle ne levait plus les bras au ciel, mais elle les avait jetés +tous les deux autour du cou de la mariée; le reste de l'assistance +devait se contenter de la vue de son large dos jusqu'à la fin.</p> + +<p>—Mon amour, ma beauté,—soupirait la bonne dame,—pardonnez-moi d'avoir +jamais pu être sa chatte.</p> + +<p>—Sa chatte, Madame Dor?—répéta Marguerite au comble de l'étonnement.</p> + +<p>—Eh! oui, sa chatte, ma mignonne, car j'étais chargée de surveiller la +charmante petite souris....</p> + +<p>Et cette explication originale de son ancienne soumission à Obenreizer +ne sortit de la bouche de Madame Dor qu'avec un cruel sanglot.</p> + +<p>—Madame Dor, vous avez été toujours notre meilleure amie.... George, +dites-le-lui donc, que nous la regardons comme notre amie!</p> + +<p>—Sûrement, ma chérie, que serions-nous devenus sans elle?</p> + +<p>—Vous êtes tous les deux si généreux et si bons;—s'écria la vieille +Suissesse repentante.</p> + +<p>Puis revenant à son idée:</p> + +<p>—C'est égal,—dit-elle,—j'ai été sa chatte!...</p> + +<p>—Oui, mais comme la chatte des contes de fées, ma bonne Madame +Dor,—dit Vendale en l'embrassant sur les deux joues.—Vous êtes une +femme loyale et franche, et la sympathie que vous aviez pour les deux +pauvres amoureux au supplice a été aussi franche que votre cœur.</p> + +<p>—Je ne veux en aucune façon priver Madame Dor de sa part +d'embrassades,—fit Bintrey en tirant sa montre,—et je ne trouve pas +mauvais de vous voir réunis tous trois dans un coin comme les Trois +Grâces. Je fais simplement la remarque que l'heure est venue et que nous +pourrions nous mettre en marche. Quel est votre sentiment à ce sujet, +Monsieur Laddle?</p> + +<p>—Limpide, Monsieur,—répliqua Joey avec une grimace tout +aimable.—C'est étonnant, Monsieur, comme je me sens limpide dans tout +mon être, depuis que j'ai vécu quelques semaines sur la terre. Jamais je +n'y avais passé si longtemps et cela m'a fait beaucoup de bien. Par +exemple, je conviens que si, au Carrefour des Écloppés, je me trouve +quelquefois un peu trop au-dessous de la terre, au sommet du Simplon, je +me trouvais un peu trop au-dessus. J'ai rencontré le milieu ici, +Monsieur.... Là, si j'ai jamais pris la vie gaiement depuis que je suis +au monde, c'est bien aujourd'hui. Et je compte le montrer en portant +certain toast à table. Voilà mon toast: «Que Dieu les bénisse tous les +deux!»</p> + +<p>—J'appuierai le toast,—fit Bintrey.—Et maintenant, Monsieur Voigt, à +nous deux, comme de vieux amis. Bras dessus, bras dessous, marchons +ensemble.</p> + +<p>La foule attendait aux portes, on prit gaiement le chemin de l'église, +et cet heureux mariage fut accompli.</p> + +<p>La cérémonie n'était point encore terminée quand on vint du dehors +quérir le notaire.</p> + +<p>Il sort, et bientôt de retour, il se tient debout, derrière Vendale, +qu'il touche à l'épaule.</p> + +<p>—Allez à la porte de côté,—dit-il,—et seul. Confiez-moi votre femme +pour un moment.</p> + +<p>Sur le seuil de cette porte se tenaient les deux guides de l'Hospice, +couverts de neige, exténués par une longue route. Ils souhaitèrent +toutes sortes de bonheur à Vendale, puis....</p> + +<p>Puis chacun d'eux mit sa forte main sur l'épaule du jeune homme, et le +premier lui dit:</p> + +<p>—La litière est ici, la même dans laquelle on vous a transporté à +l'Hospice, la même!...</p> + +<p>—La litière, ici!—fit Vendale.—Pourquoi?</p> + +<p>—Silence.... Pour l'amour de votre femme.... Votre compagnon de ce +jour-là....</p> + +<p>—Que lui est-il arrivé?</p> + +<p>Le guide regarda son camarade comme pour le sommer de lui donner du +courage.</p> + +<p>—Il est là,—dit-il.</p> + +<p>—Pendant quelques jours,—reprit le guide,—il a vécu au premier +Refuge. Le temps était alternativement beau et mauvais....</p> + +<p>—Eh bien?—fit Vendale.</p> + +<p>—Il est arrivé à notre Hospice avant-hier, et s'étant réconforté par un +bon sommeil, par terre, devant le feu, enveloppé dans son manteau, il se +détermina à partir avant le jour, pour continuer sa route jusqu'à +l'Hospice voisin. Cette partie du chemin lui inspirait de grandes +craintes, il pensait qu'elle serait plus mauvaise le lendemain.</p> + +<p>—Achevez....</p> + +<p>—Il partit seul. Il avait déjà dépassé la galerie, lorsqu'une +avalanche, semblable à celle qui tomba derrière vous près du pont de +Ganther....</p> + +<p>—Cette avalanche l'a tué?</p> + +<p>—Nous l'avons trouvé broyé, brisé en morceaux... mais, monsieur, pour +l'amour de votre femme... nous l'avons apporté ici sur la litière pour +qu'on l'ensevelisse. Il faut que nous montions la rue et pourtant elle +ne doit pas le voir, elle... ce serait une malédiction que de faire +passer la litière sous I'arcade de verdure, avant qu'elle n'y ait +passé... nous allons la déposer sur une pierre au coin de la seconde rue +à droite, et lorsque vous descendrez de l'église, nous nous placerons +devant. Mais tâchez que votre femme ne la voie point et qu'elle ne +tourne pas la tête quand elle sera passée.... Allez! ne perdez point de +temps. Elle pourrait s'inquiéter de votre absence.... Allez!</p> + +<p>Vendale retourna vers sa femme. Ce joyeux cortége les attendait à la +grande porte de l'église. Ils descendirent la rue au milieu du carillon +des cloches, des décharges de mousqueterie, des drapeaux qui +s'agitaient, des instruments de cuivre qui faisaient rage, des +acclamations, des cris, des rires, et des pleurs de toute la ville, +enivrée du plaisir de les voir heureux. Toutes les têtes se découvraient +sur leur passage, les enfants leur envoyaient des baisers.</p> + +<p>—Que la bénédiction du Ciel descende sur la jeune fille +courageuse!—s'écriait-on de toutes parts.—Voyez! comme elle s'avance +noblement dans sa jeunesse et dans sa beauté, au bras de celui à qui +elle a sauvé la vie!</p> + +<p>Lorsqu'on arriva au coin de la seconde rue à droite Vendale se pencha à +son oreille et lui parla longuement tout bas. Lorsqu'ils eurent franchi +le coin sinistre, Vendale, pressant le bras de Marguerite sous le sien, +lui dit:</p> + +<p>—Pour des raisons que je vous ferai connaître plus tard, ne vous +retournez pas, ma chérie.</p> + +<p>Mais lui, il tourna la tête.</p> + +<p>Il vit la litière et ses porteurs qui passaient sous l'arc triomphal.</p> + +<p>Et il continua de marcher avec Marguerite et tout le cortège de la +noce,—descendant vers la riante vallée.</p> + +<h3>FIN.</h3> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's L'abîme, by Charles Dickens and Wilkie Collins + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABÎME *** + +***** This file should be named 18059-h.htm or 18059-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/5/18059/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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