diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:22 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:22 -0700 |
| commit | 7a91e8894247ebfcb7ea3df62f499cebf23e8071 (patch) | |
| tree | b1dc5efa0a7ae4e717cf21997fb83012dcc58501 /18006-h | |
Diffstat (limited to '18006-h')
| -rw-r--r-- | 18006-h/18006-h.htm | 21068 |
1 files changed, 21068 insertions, 0 deletions
diff --git a/18006-h/18006-h.htm b/18006-h/18006-h.htm new file mode 100644 index 0000000..1e0b208 --- /dev/null +++ b/18006-h/18006-h.htm @@ -0,0 +1,21068 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Le Chevalier de Maison-Rouge, by Alexandre Dumas + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.noindent {text-indent: 0%;} + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto; + } + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Le Chevalier de Maison-Rouge, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Chevalier de Maison-Rouge + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: March 17, 2006 [EBook #18006] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER DE MAISON-ROUGE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + + +<h1>Alexandre Dumas</h1> + +<h1>LE CHEVALIER DE MAISON-ROUGE</h1> + +<h3>(1845—1846)</h3> +<hr style="width: 65%;" /> +<p><a name="table" id="table"></a></p> +<table summary="table"> +<tr><td> +<b>Table des matières</b><br /><br /> +<a href="#I"><b>I—Les enrôlés volontaires.</b></a><br /> +<a href="#II"><b>II—L'inconnue.</b></a><br /> +<a href="#III"><b>III—La rue des Fossés-Saint-Victor.</b></a><br /> +<a href="#IV"><b>IV—Mœurs du temps.</b></a><br /> +<a href="#V"><b>V—Quel homme c'était que le citoyen Maurice Lindey.</b></a><br /> +<a href="#VI"><b>VI—Le temple.</b></a><br /> +<a href="#VII"><b>VII—Serment de joueur.</b></a><br /> +<a href="#VIII"><b>VIII—Geneviève.</b></a><br /> +<a href="#IX"><b>IX—Le souper.</b></a><br /> +<a href="#X"><b>X—Le savetier Simon.</b></a><br /> +<a href="#XI"><b>XI—Le billet.</b></a><br /> +<a href="#XII"><b>XII—Amour.</b></a><br /> +<a href="#XIII"><b>XIII—Le 31 mai.</b></a><br /> +<a href="#XIV"><b>XIV—Dévouement.</b></a><br /> +<a href="#XV"><b>XV—La déesse Raison.</b></a><br /> +<a href="#XVI"><b>XVI—L'enfant prodigue.</b></a><br /> +<a href="#XVII"><b>XVII—Les mineurs.</b></a><br /> +<a href="#XVIII"><b>XVIII—Nuages.</b></a><br /> +<a href="#XIX"><b>XIX—La demande.</b></a><br /> +<a href="#XX"><b>XX—La bouquetière.</b></a><br /> +<a href="#XXI"><b>XXI—L'œillet rouge.</b></a><br /> +<a href="#XXII"><b>XXII—Simon le censeur.</b></a><br /> +<a href="#XXIII"><b>XXIII—La déesse Raison.</b></a><br /> +<a href="#XXIV"><b>XXIV—La mère et la fille.</b></a><br /> +<a href="#XXV"><b>XXV—Le billet.</b></a><br /> +<a href="#XXVI"><b>XXVI—Black.</b></a><br /> +<a href="#XXVII"><b>XXVII—Le muscadin.</b></a><br /> +<a href="#XXVIII"><b>XXVIII—Le chevalier de Maison-Rouge.</b></a><br /> +<a href="#XXIX"><b>XXIX—La patrouille.</b></a><br /> +<a href="#XXX"><b>XXX—Oeillet et souterrain.</b></a><br /> +<a href="#XXXI"><b>XXXI—Perquisition.</b></a><br /> +<a href="#XXXII"><b>XXXII—La foi jurée.</b></a><br /> +<a href="#XXXIII"><b>XXXIII—Le lendemain.</b></a><br /> +<a href="#XXXIV"><b>XXXIV—La conciergerie.</b></a><br /> +<a href="#XXXV"><b>XXXV—La salle des Pas-Perdus.</b></a><br /> +<a href="#XXXVI"><b>XXXVI—Le citoyen Théodore.</b></a><br /> +<a href="#XXXVII"><b>XXXVII—Le citoyen Gracchus.</b></a><br /> +<a href="#XXXVIII"><b>XXXVIII—L'enfant royal.</b></a><br /> +<a href="#XXXIX"><b>XXXIX—Le bouquet de violettes.</b></a><br /> +<a href="#XL"><b>XL—Le cabaret du Puits-de-Noé.</b></a><br /> +<a href="#XLI"><b>XLI—Le greffier du ministère de la guerre.</b></a><br /> +<a href="#XLII"><b>XLII—Les deux billets.</b></a><br /> +<a href="#XLIII"><b>XLIII—Les préparatifs de Dixmer.</b></a><br /> +<a href="#XLIV"><b>XLIV—Les préparatifs du chevalier de Maison-Rouge.</b></a><br /> +<a href="#XLV"><b>XLV—Les recherches.</b></a><br /> +<a href="#XLVI"><b>XLVI—Le jugement.</b></a><br /> +<a href="#XLVII"><b>XLVII—Prêtre et bourreau.</b></a><br /> +<a href="#XLVIII"><b>XLVIII—La charrette.</b></a><br /> +<a href="#XLIX"><b>XLIX—L'échafaud.</b></a><br /> +<a href="#L"><b>L—La visite domiciliaire.</b></a><br /> +<a href="#LI"><b>LI—Lorin.</b></a><br /> +<a href="#LII"><b>LII—Suite du précédent.</b></a><br /> +<a href="#LIV"><b>LIV—La salle des morts.</b></a><br /> +<a href="#LV"><b>LV—Pourquoi Lorin était sorti.</b></a><br /> +<a href="#LVI"><b>LVI—Vive Simon!</b></a><br /> +<a href="#biblio"><b>Bibliographie—Œuvres complètes.</b></a><br /> +</td></tr> +</table> +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2> + +<h3><a href="#table">Les enrôlés volontaires</a></h3> + + +<p>C'était pendant la soirée du 10 mars 1793. Dix heures venaient de tinter +à Notre-Dame, et chaque heure, se détachant l'une après l'autre comme un +oiseau nocturne élancé d'un nid de bronze, s'était envolée triste, +monotone et vibrante.</p> + +<p>La nuit était descendue sur Paris, non pas bruyante, orageuse et +entrecoupée d'éclairs, mais froide et brumeuse.</p> + +<p>Paris lui-même n'était point ce Paris que nous connaissons, éblouissant +le soir de mille feux qui se reflètent dans sa fange dorée, le Paris aux +promeneurs affairés, aux chuchotements joyeux, aux faubourgs bachiques, +pépinière de querelles audacieuses, de crimes hardis, fournaise aux +mille rugissements: c'était une citée honteuse, timide, affairée, dont +les rares habitants couraient pour traverser d'une rue à l'autre, et se +précipitaient dans leurs allées ou sous leurs portes cochères, comme des +bêtes fauves traquées par les chasseurs s'engloutissent dans leurs +terriers.</p> + +<p>C'était enfin, comme nous l'avons dit, le Paris du 10 mars 1793.</p> + +<p>Quelques mots sur la situation extrême qui avait amené ce changement +dans l'aspect de la capitale, puis nous entamerons les événements dont +le récit fera l'objet de cette histoire.</p> + +<p>La France, par la mort de Louis XVI, avait rompu avec toute l'Europe. +Aux trois ennemis qu'elle avait d'abord combattus, c'est-à-dire à la +Prusse, à l'Empire, au Piémont, s'étaient jointes l'Angleterre, la +Hollande et l'Espagne. La Suède et le Danemark seuls conservaient leur +vieille neutralité, occupés qu'ils étaient, du reste, à regarder +Catherine y déchirant la Pologne.</p> + +<p>La situation était effrayante. La France, moins dédaignée comme +puissance physique, mais aussi moins estimée comme puissance morale +depuis les massacres de Septembre et l'exécution du 21 janvier, était +littéralement bloquée comme une simple ville de l'Europe entière. +L'Angleterre était sur nos côtes, l'Espagne sur les Pyrénées, le Piémont +et l'Autriche sur les Alpes, la Hollande et la Prusse dans le nord des +Pays-Bas, et sur un seul point, du Haut-Rhin à l'Escaut, deux cent +cinquante mille combattants marchaient contre la République.</p> + +<p>Partout nos généraux étaient repoussés. Maczinski avait été obligé +d'abandonner Aix-la-Chapelle et de se retirer sur Liège. Steingel et +Neuilly étaient rejetés dans le Limbourg; Miranda, qui assiégeait +Maëstricht, s'était replié sur Tongres. Valence et Dampierre, réduits à +battre en retraite, s'étaient laissé enlever une partie de leur +matériel. Plus de dix mille déserteurs avaient déjà abandonné l'armée et +s'étaient répandus dans l'intérieur. Enfin, la Convention, n'ayant plus +d'espoir qu'en Dumouriez, lui avait envoyé courrier sur courrier pour +lui ordonner de quitter les bords du Biesboos, où il préparait un +débarquement en Hollande, afin de venir prendre le commandement de +l'armée de la Meuse.</p> + +<p>Sensible au cœur comme un corps animé, la France ressentait à Paris, +c'est-à-dire à son cœur même, chacun des coups que l'invasion, la +révolte ou la trahison lui portaient aux points les plus éloignés. +Chaque victoire était une émeute de joie, chaque défaite un soulèvement +de terreur. On comprend donc facilement quel tumulte avaient produit les +nouvelles des échecs successifs que nous venions d'éprouver.</p> + +<p>La veille, 9 mars, il y avait eu à la Convention une séance des plus +orageuses: tous les officiers avaient reçu l'ordre de rejoindre leurs +régiments à la même heure; et Danton, cet audacieux proposeur des choses +impossibles qui s'accomplissaient cependant, Danton, montant à la +tribune, s'était écrié: «Les soldats manquent, dites-vous? Offrons à +Paris une occasion de sauver la France, demandons-lui trente mille +hommes, envoyons-les à Dumouriez, et non seulement la France est sauvée, +mais la Belgique est assurée, mais la Hollande est conquise.»</p> + +<p>La proposition avait été accueillie par des cris d'enthousiasme. Des +registres avaient été ouverts dans toutes les sections, invitées à se +réunir dans la soirée. Les spectacles avaient été fermés pour empêcher +toute distraction, et le drapeau noir avait été arboré à l'hôtel de +ville en signe de détresse.</p> + +<p>Avant minuit, trente-cinq mille noms étaient inscrits sur ces registres.</p> + +<p>Seulement, il était arrivé ce soir-là ce qui déjà était arrivé aux +journées de Septembre: dans chaque section, en s'inscrivant, les enrôlés +volontaires avaient demandé qu'avant leur départ les <i>traîtres</i> fussent +punis.</p> + +<p>Les <i>traîtres</i>, c'étaient, en réalité, les contre-révolutionnaires, les +conspirateurs cachés qui menaçaient au dedans la Révolution menacée au +dehors. Mais, comme on le comprend bien, le mot prenait toute +l'extension que voulaient lui donner les partis extrêmes qui déchiraient +la France à cette époque. Les traîtres, c'étaient les plus faibles. Or, +les girondins étaient les plus faibles. Les montagnards décidèrent que +ce seraient les girondins qui seraient les traîtres.</p> + +<p>Le lendemain—ce lendemain était le 10 mars—tous les députés +montagnards étaient présents à la séance. Les jacobins armés venaient de +remplir les tribunes, après avoir chassé les femmes, lorsque le maire se +présente avec le conseil de la Commune, confirme le rapport des +commissaires de la Convention sur le dévouement des citoyens, et répète +le vœu, émis unanimement la veille, d'un tribunal extraordinaire +destiné à juger les traîtres.</p> + +<p>Aussitôt on demande à grands cris un rapport du comité. Le comité se +réunit aussitôt, et, dix minutes après, Robert Lindet vient dire qu'un +tribunal sera nommé, composé de neuf juges indépendants de toutes +formes, acquérant la conviction par tous moyens, divisé en deux sections +toujours permanentes, et poursuivant, à la requête de la Convention ou +directement, ceux qui tenteraient d'égarer le peuple.</p> + +<p>Comme on le voit, l'extension était grande. Les girondins comprirent que +c'était leur arrêt. Ils se levèrent en masse.</p> + +<p>—Plutôt mourir, s'écrient-ils, que de consentir à l'établissement de +cette inquisition vénitienne!</p> + +<p>En réponse à cette apostrophe, les montagnards demandaient le vote à +haute voix.</p> + +<p>—Oui, s'écrie Féraud, oui, votons pour faire connaître au monde les +hommes qui veulent assassiner l'innocence au nom de la loi.</p> + +<p>On vote en effet, et, contre toute apparence, la majorité déclare: 1° +qu'il y aura des jurés; 2° que ces jurés seront pris en nombre égal dans +les départements; 3° qu'ils seront nommés par la Convention.</p> + +<p>Au moment où ces trois propositions furent admises, de grands cris se +firent entendre. La Convention était habituée aux visites de la +populace. Elle fit demander ce qu'on lui voulait; on lui répondit que +c'était une députation des enrôlés volontaires qui avaient dîné à la +halle au blé et qui demandaient à défiler devant elle.</p> + +<p>Aussitôt les portes furent ouvertes et six cents hommes, armés de +sabres, de pistolets et de piques, apparurent à moitié ivres et +défilèrent au milieu des applaudissements, en demandant à grands cris la +mort des traîtres.</p> + +<p>—Oui, leur répondit Collot d'Herbois, oui, mes amis, malgré les +intrigues, nous vous sauverons, vous et la liberté!</p> + +<p>Et ces mots furent suivis d'un regard jeté aux girondins, regard qui +leur fit comprendre qu'ils n'étaient point encore hors de danger.</p> + +<p>En effet, la séance de la Convention terminée, les montagnards se +répandent dans les autres clubs, courent aux Cordeliers et aux Jacobins, +proposent de mettre les traîtres hors la loi et de les égorger cette +nuit même.</p> + +<p>La femme de Louvet demeurait rue Saint-Honoré, près des Jacobins. Elle +entend des vociférations, descend, entre au club, entend la proposition +et remonte en toute hâte prévenir son mari. Louvet s'arme, court de +porte en porte pour prévenir ses amis, les trouve tous absents, apprend +du domestique de l'un d'eux qu'ils sont chez Pétion, s'y rend à +l'instant même, les voit délibérant tranquillement sur un décret qu'ils +doivent présenter le lendemain, et que, abusés par une majorité de +hasard, ils se flattent de faire adopter. Il leur raconte ce qui se +passe, leur communique ses craintes, leur dit ce qu'on trame contre eux +aux Jacobins et aux Cordeliers, et se résume en les invitant à prendre +de leur côté quelque mesure énergique.</p> + +<p>Alors, Pétion se lève, calme et impassible comme d'habitude, va à la +fenêtre, l'ouvre, regarde le ciel, étend les bras au dehors, et, +retirant sa main ruisselante:</p> + +<p>—Il pleut, dit-il, il n'y aura rien cette nuit. Par cette fenêtre +entr'ouverte pénétrèrent les dernières vibrations de l'horloge qui +sonnait dix heures. Voilà donc ce qui s'était passé à Paris la veille et +le jour même; voilà ce qui s'y passait pendant cette soirée du 10 mars, +et ce qui faisait que, dans cette obscurité humide et dans ce silence +menaçant, les maisons destinées à abriter les vivants, devenues muettes +et sombres, ressemblaient à des sépulcres peuplés seulement de morts. En +effet, de longues patrouilles de gardes nationaux recueillis et précédés +d'éclaireurs, la baïonnette en avant; des troupes de citoyens des +sections armés au hasard et serrés les uns contre les autres; des +gendarmes interrogeant chaque recoin de porte ou chaque allée +entr'ouverte, tels étaient les seuls habitants de la ville qui se +hasardassent dans les rues, tant on comprenait d'instinct qu'il se +tramait quelque chose d'inconnu et de terrible.</p> + +<p>Une pluie fine et glacée, cette même pluie qui avait rassuré Pétion, +était venue augmenter la mauvaise humeur et le malaise de ces +surveillants, dont chaque rencontre ressemblait à des préparatifs de +combat et qui, après s'être reconnus avec défiance, échangeaient le mot +d'ordre lentement et de mauvaise grâce. Puis on eût dit, à les voir se +retourner les uns et les autres après leur séparation, qu'ils +craignaient mutuellement d'être surpris par derrière.</p> + +<p>Or, ce soir-là même où Paris était en proie à l'une de ces paniques, si +souvent renouvelées qu'il eût dû cependant y être quelque peu habitué, +ce soir où il était sourdement question de massacrer les tièdes +révolutionnaires qui, après avoir voté, avec restriction pour la +plupart, la mort du roi, reculaient aujourd'hui devant la mort de la +reine, prisonnière au Temple avec ses enfants et sa belle-sœur, une +femme enveloppée d'une mante d'indienne lilas, à poils noirs, la tête +couverte ou plutôt ensevelie par le capuchon de cette mante, se glissait +le long des maisons de la rue Saint-Honoré, se cachant dans quelque +enfoncement de porte, dans quelque angle de muraille chaque fois qu'une +patrouille apparaissait, demeurant immobile comme une statue, retenant +son haleine jusqu'à ce que la patrouille fût passée, et alors, reprenant +sa course rapide et inquiète jusqu'à ce que quelque danger du même genre +vînt de nouveau la forcer au silence et à l'immobilité.</p> + +<p>Elle avait déjà parcouru ainsi impunément, grâce aux précautions qu'elle +prenait, une partie de la rue Saint-Honoré, lorsqu'au coin de la rue de +Grenelle elle tomba tout à coup, non pas dans une patrouille, mais dans +une petite troupe de ces braves enrôlés volontaires qui avaient dîné à +la halle au blé, et dont le patriotisme était exalté encore par les +nombreux toasts qu'ils avaient portés à leurs futures victoires.</p> + +<p>La pauvre femme jeta un cri et essaya de fuir par la rue du Coq.</p> + +<p>—Eh! là, là, citoyenne, cria le chef des enrôlés, car déjà, tant le +besoin d'être commandé est naturel à l'homme, ces dignes patriotes +s'étaient nommés des chefs. Eh! là, là, où vas-tu?</p> + +<p>La fugitive ne répondit point et continua de courir.</p> + +<p>—En joue! dit le chef, c'est un homme déguisé, un aristocrate qui se +sauve!</p> + +<p>Et le bruit de deux ou trois fusils retombant irrégulièrement sur des +mains un peu trop vacillantes pour être bien sûres, annonça à la pauvre +femme le mouvement fatal qui s'exécutait.</p> + +<p>—Non, non! s'écria-t-elle en s'arrêtant court et en revenant sur ses +pas; non, citoyen, tu te trompes; je ne suis pas un homme.</p> + +<p>—Alors, avance à l'ordre, dit le chef, et réponds catégoriquement. Où +vas-tu comme cela, charmante belle de nuit?</p> + +<p>—Mais, citoyen, je ne vais nulle part.... Je rentre.</p> + +<p>—Ah! tu rentres?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est rentrer un peu tard pour une honnête femme, citoyenne.</p> + +<p>—Je viens de chez une parente qui est malade.</p> + +<p>—Pauvre petite chatte, dit le chef en faisant de la main un geste +devant lequel recula vivement la femme effrayée; et où est notre carte?</p> + +<p>—Ma carte? Comment cela, citoyen? Que veux-tu dire et que me +demandes-tu là?</p> + +<p>—N'as-tu pas lu le décret de la Commune?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Tu l'as entendu crier, alors?</p> + +<p>—Mais non. Que dit donc ce décret, mon Dieu?</p> + +<p>—D'abord, on ne dit plus mon Dieu, on dit l'Être suprême.</p> + +<p>—Pardon; je me suis trompée. C'est une ancienne habitude.</p> + +<p>—Mauvaise habitude, habitude d'aristocrate.</p> + +<p>—Je tâcherai de me corriger, citoyen. Mais tu disais...?</p> + +<p>—Je disais que le décret de la Commune défend, passé dix heures du +soir, de sortir sans carte de civisme. As-tu ta carte de civisme?</p> + +<p>—Hélas! non.</p> + +<p>—Tu l'as oubliée chez ta parente?</p> + +<p>—J'ignorais qu'il fallût sortir avec cette carte.</p> + +<p>—Alors, entrons au premier poste; là, tu t'expliqueras gentiment, avec +le capitaine, et, s'il est content de toi, il te fera reconduire à ton +domicile par deux hommes, sinon il te gardera jusqu'à plus ample +information. Par file à gauche, pas accéléré, en avant, marche!</p> + +<p>Au cri de terreur que poussa la prisonnière, le chef des enrôlés +volontaires comprit que la pauvre femme redoutait fort cette mesure.</p> + +<p>—Oh! oh! dit-il, je suis sûr que nous tenons quelque gibier distingué. +Allons, allons, en route, ma petite ci-devant.</p> + +<p>Et le chef saisit le bras de la prévenue, le mit sous le sien et +l'entraîna, malgré ses cris et ses larmes, vers le poste du +Palais-Égalité.</p> + +<p>On était déjà à la hauteur de la barrière des Sergents, quand, tout à +coup, un jeune homme de haute taille, enveloppé d'un manteau, tourna le +coin de la rue Croix-des-Petits-Champs, juste au moment où la +prisonnière essayait par ses supplications d'obtenir qu'on lui rendît la +liberté. Mais, sans l'écouter, le chef des volontaires l'entraîna +brutalement. La jeune femme poussa un cri, moitié d'effroi, moitié de +douleur.</p> + +<p>Le jeune homme vit cette lutte, entendit ce cri, et bondissant d'un côté +à l'autre de la rue, il se trouva en face de la petite troupe.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il, et que fait-on à cette femme? demanda-t-il à celui qui +paraissait être le chef.</p> + +<p>—Au lieu de me questionner, mêle-toi de ce qui te regarde.</p> + +<p>—Quelle est cette femme, citoyens, et que lui voulez-vous? répéta le +jeune homme d'un ton plus impératif encore que la première fois.</p> + +<p>—Mais qui es-tu, toi-même, pour nous interroger?</p> + +<p>Le jeune homme écarta son manteau, et l'on vit briller une épaulette +sur un costume militaire.</p> + +<p>—Je suis officier, dit-il, comme vous pouvez le voir.</p> + +<p>—Officier... dans quoi?</p> + +<p>—Dans la garde civique.</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-ce que ça nous fait, à nous? répondit un homme de la +troupe. Est-ce que nous connaissons ça, les officiers de la garde +civique!</p> + +<p>—Quoi qu'il dit? demanda un autre avec un accent traînant et ironique +particulier à l'homme du peuple, ou plutôt de la populace parisienne qui +commence à se fâcher.</p> + +<p>—Il dit, répliqua le jeune homme, que si l'épaulette ne fait pas +respecter l'officier, le sabre fera respecter l'épaulette.</p> + +<p>Et, en même temps, faisant un pas en arrière, le défenseur inconnu de la +jeune femme dégagea des plis de son manteau et fit briller, à la lueur +d'un réverbère, un large et solide sabre d'infanterie. Puis, d'un +mouvement rapide et qui annonçait une certaine habitude des luttes +armées, saisissant le chef des enrôlés volontaires par le collet de sa +carmagnole et lui posant la pointe du sabre sur la gorge:</p> + +<p>—Maintenant, lui dit-il, causons comme deux bons amis.</p> + +<p>—Mais, citoyen..., dit le chef des enrôlés en essayant de se dégager.</p> + +<p>—Ah! je te préviens qu'au moindre mouvement que tu fais, au moindre +mouvement que font tes hommes, je te passe mon sabre au travers du +corps.</p> + +<p>Pendant ce temps, deux hommes de la troupe continuaient à retenir la +femme.</p> + +<p>—Tu m'as demandé qui j'étais, continua le jeune homme, tu n'en avais +pas le droit, car tu ne commandes pas une patrouille régulière. +Cependant, je vais te le dire: je me nomme Maurice Lindey; j'ai commandé +une batterie de canonniers au 10 août. Je suis lieutenant de la garde +nationale, et secrétaire de la section des Frères et Amis. Cela te +suffit-il?</p> + +<p>—Ah! citoyen lieutenant, répondit le chef, toujours menacé par la lame +dont il sentait la pointe peser de plus en plus, c'est bien autre chose. +Si tu es réellement ce que tu dis, c'est-à-dire un bon patriote...</p> + +<p>—Là, je savais bien que nous nous entendrions au bout de quelques +paroles, dit l'officier. Maintenant, réponds à ton tour: pourquoi cette +femme criait-elle, et que lui faisiez-vous?</p> + +<p>—Nous la conduisions au corps de garde.</p> + +<p>—Et pourquoi la conduisiez-vous au corps de garde?</p> + +<p>—Parce qu'elle n'a point de carte de civisme, et que le dernier décret +de la Commune ordonne d'arrêter quiconque se hasardera dans les rues de +Paris, passé dix heures, sans carte de civisme. Oublies-tu que la patrie +est en danger, et que le drapeau noir flotte sur l'hôtel de ville?</p> + +<p>—Le drapeau noir flotte sur l'hôtel de ville et la patrie est en +danger, parce que deux cent mille esclaves marchent contre la France, +reprit l'officier, et non parce qu'une femme court les rues de Paris, +passé dix heures. Mais, n'importe, citoyens, il y a un décret de la +Commune: vous êtes dans votre droit, et si vous m'eussiez répondu cela +tout de suite, l'explication aurait été plus courte et moins orageuse. +C'est bien d'être patriote, mais ce n'est pas mal d'être poli, et le +premier officier que les citoyens doivent respecter, c'est celui, ce me +semble, qu'ils ont nommé eux-mêmes.</p> + +<p>Maintenant, emmenez cette femme si vous voulez, vous êtes libres.</p> + +<p>—Oh! citoyen, s'écria à son tour, en saisissant le bras de Maurice, la +femme, qui avait suivi tout le débat avec une profonde anxiété; oh! +citoyen! ne m'abandonnez pas à la merci de ces hommes grossiers et à +moitié ivres.</p> + +<p>—Soit, dit Maurice; prenez mon bras et je vous conduirai avec eux +jusqu'au poste.</p> + +<p>—Au poste! répéta la femme avec effroi; au poste! Et pourquoi me +conduire au poste, puisque je n'ai fait de mal à personne?</p> + +<p>—On vous conduit au poste, dit Maurice, non point parce que vous avez +fait mal, non point parce qu'on suppose que vous pouvez en faire, mais +parce qu'un décret de la Commune défend de sortir sans une carte et que +vous n'en avez pas.</p> + +<p>—Mais, monsieur, j'ignorais.</p> + +<p>—Citoyenne, vous trouverez au poste de braves gens qui apprécieront vos +raisons, et de qui vous n'avez rien à craindre.</p> + +<p>—Monsieur, dit la jeune femme en serrant le bras de l'officier, ce +n'est plus l'insulte que je crains, c'est la mort; si l'on me conduit au +poste, je suis perdue.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'inconnue</a></h3> + + +<p>Il y avait dans cette voix un tel accent de crainte et de distinction +mêlées ensemble, que Maurice tressaillit. Comme une commotion +électrique, cette voix vibrante avait pénétré jusqu'à son cœur.</p> + +<p>Il se retourna vers les enrôlés volontaires, qui se consultaient entre +eux. Humiliés d'avoir été tenus en échec par un seul homme, ils se +consultaient entre eux avec l'intention bien visible de regagner le +terrain perdu; ils étaient huit contre un: trois avaient des fusils, les +autres des pistolets et des piques, Maurice n'avait que son sabre: la +lutte ne pouvait être égale.</p> + +<p>La femme elle-même comprit cela, car elle laissa retomber sa tête sur +sa poitrine en poussant un soupir.</p> + +<p>Quant à Maurice, le sourcil froncé, la lèvre dédaigneusement relevée, le +sabre hors du fourreau, il restait irrésolu entre ses sentiments d'homme +qui lui ordonnaient de défendre cette femme, et ses devoirs de citoyen +qui lui conseillaient de la livrer.</p> + +<p>Tout à coup, au coin de la rue des Bons-Enfants, on vit briller l'éclair +de plusieurs canons de fusil, et l'on entendit la marche mesurée d'une +patrouille qui, apercevant un rassemblement, fit halte à dix pas à peu +près du groupe, et, par la voix de son caporal, cria: «Qui vive?»</p> + +<p>—Ami! cria Maurice; ami! Avance ici, Lorin. Celui auquel cette +injonction était adressée se remit en marche et, prenant la tête, +s'approcha vivement, suivi de huit hommes.</p> + +<p>—Eh! c'est toi, Maurice, dit le caporal. Ah! libertin! que fais-tu dans +les rues à cette heure?</p> + +<p>—Tu le vois, je sors de la section des Frères et Amis.</p> + +<p>—Oui, pour te rendre dans celle des sœurs et amies; nous connaissons +cela.</p> + + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Apprenez, ma belle,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Qu'à minuit sonnant,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Une main fidèle,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Une main d'amant,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ira doucement,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Se glissant dans l'ombre,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tirer les verrous,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui, dès la nuit sombre</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Sont poussés sur vous.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Hein! n'est-ce pas cela?</p> + +<p>—Non, mon ami, tu te trompes; j'allais rentrer directement chez moi +lorsque j'ai trouvé la citoyenne qui se débattait aux mains des citoyens +volontaires; je suis accouru et j'ai demandé pourquoi on la voulait +arrêter.</p> + +<p>—Je te reconnais bien là, dit Lorin.—<i>Des cavaliers français tel est +le caractère.</i></p> + +<p>Puis, se retournant vers les enrôlés:</p> + +<p>—Et pourquoi arrêtiez-vous cette femme? demanda le poétique caporal.</p> + +<p>—Nous l'avons déjà dit au lieutenant, répondit le chef de la petite +troupe: parce qu'elle n'avait point de carte de sûreté.</p> + +<p>—Bah! bah! dit Lorin, voilà un beau crime!</p> + +<p>—Tu ne connais donc pas l'arrêté de la Commune? demanda le chef des +volontaires.</p> + +<p>—Si fait! si fait! mais il est un autre arrêté qui annule celui-là.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Le voici:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Sur le Pinde et sur le Parnasse,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il est décrété par l'Amour</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Que la Beauté, la Jeunesse et la Grâce</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Pourront, à toute heure du jour,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Circuler sans billet de passe.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Hé que dis-tu de cet arrêté, citoyen? Il est galant, ce me semble.</p> + +<p>—Oui; mais il ne me paraît pas péremptoire. D'abord, il ne figure pas +dans le <i>Moniteur</i>, puis nous ne sommes ni sur le Pinde ni sur le +Parnasse; ensuite, il ne fait pas jour; enfin, la citoyenne n'est +peut-être ni jeune, ni belle, ni gracieuse.</p> + +<p>—Je parie le contraire, dit Lorin. Voyons, citoyenne, prouve-moi que +j'ai raison, baisse ta coiffe et que tout le monde puisse juger si tu es +dans les conditions du décret.</p> + +<p>—Ah! monsieur, dit la jeune femme en se pressant contre Maurice, après +m'avoir protégée contre vos ennemis, protégez-moi contre vos amis, je +vous en supplie.</p> + +<p>—Voyez-vous, voyez-vous, dit le chef des enrôlés, elle se cache. M'est +avis que c'est quelque espionne des aristocrates, quelque drôlesse, +quelque coureuse de nuit.</p> + +<p>—Oh! monsieur, dit la jeune femme en faisant faire un pas en avant à +Maurice et en découvrant un visage ravissant de jeunesse, de beauté et +de distinction, que la clarté du réverbère éclaira. Oh! regardez-moi; +ai-je l'air d'être ce qu'ils disent?</p> + +<p>Maurice demeura ébloui. Jamais il n'avait rien rêvé de pareil à ce qu'il +venait de voir. Nous disons à ce qu'il venait de voir, car l'inconnue +avait voilé de nouveau son visage presque aussi rapidement qu'elle +l'avait découvert.</p> + +<p>—Lorin, dit tout bas Maurice, réclame la prisonnière pour la conduire à +ton poste; tu en as le droit, comme chef de patrouille.</p> + +<p>—Bon! dit le jeune caporal, je comprends à demi-mot. Puis, se +retournant vers l'inconnue:</p> + +<p>—Allons, allons, la belle, continua-t-il, puisque vous ne voulez pas +nous donner la preuve que vous êtes dans les conditions du décret, il +faut nous suivre.</p> + +<p>—Comment, vous suivre? dit le chef des enrôlés volontaires.</p> + +<p>—Sans doute, nous allons conduire la citoyenne au poste de l'hôtel de +ville, où nous sommes de garde, et là nous prendrons des informations +sur elle.</p> + +<p>—Pas du tout, pas du tout, dit le chef de la première troupe. Elle est +à nous, et nous la gardons.</p> + +<p>—Ah! citoyens, citoyens, dit Lorin, nous allons nous fâcher.</p> + +<p>—Fâchez-vous ou ne vous fâchez pas, morbleu, cela nous est bien égal. +Nous sommes de vrais soldats de la République, et tandis que vous +patrouillez dans les rues, nous allons verser notre sang à la frontière.</p> + +<p>—Prenez garde de le répandre en route, citoyens, et c'est ce qui pourra +bien vous arriver, si vous n'êtes pas plus polis que vous ne l'êtes.</p> + +<p>—La politesse est une vertu d'aristocrate, et nous sommes des +sans-culottes, nous, repartirent les enrôlés.</p> + +<p>—Allons donc, dit Lorin, ne parlez pas de ces choses-là devant madame. +Elle est peut-être Anglaise. Ne vous fâchez point de la supposition, mon +bel oiseau de nuit, ajouta-t-il en se retournant galamment vers +l'inconnue.</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Un poète l'a dit, et nous, échos indignes,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous allons après lui tout bas le répétant:</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>L'Angleterre est un nid de cygnes</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Au milieu d'un immense étang.</i></span><br /> +</p> + + +<p>—Ah! tu te trahis, dit le chef des enrôlés; ah! tu avoues que tu es une +créature de Pitt, un stipendié de l'Angleterre, un...</p> + +<p>—Silence, dit Lorin, tu n'entends rien à la poésie, mon ami; aussi je +vais te parler en prose. Écoute, nous sommes des gardes nationaux doux +et patients, mais tous enfants de Paris, ce qui veut dire que, lorsqu'on +nous échauffe les oreilles, nous frappons dru.</p> + +<p>—Madame, dit Maurice, vous voyez ce qui se passe et vous devinez ce qui +va se passer; dans cinq minutes, dix ou onze hommes vont s'égorger pour +vous. La cause qu'ont embrassée ceux qui veulent vous défendre +mérite-t-elle le sang qu'elle va faire couler?</p> + +<p>—Monsieur, répondit l'inconnue en joignant les mains, je ne puis vous +dire qu'une chose, une seule: c'est que, si vous me laissez arrêter, il +en résultera pour moi et pour d'autres encore des malheurs si grands, +que, plutôt que de m'abandonner, je vous supplierai de me percer le +cœur avec l'arme que vous tenez dans la main et de jeter mon cadavre +dans la Seine.</p> + +<p>—C'est bien, madame, répondit Maurice, je prends tout sur moi.</p> + +<p>Et laissant retomber les mains de la belle inconnue qu'il tenait dans +les siennes:</p> + +<p>—Citoyens, dit-il aux gardes nationaux, comme votre officier, comme +patriote, comme Français, je vous ordonne de protéger cette femme. Et +toi, Lorin, si toute cette canaille dit un mot, à la baïonnette!</p> + +<p>—Apprêtez... armes! dit Lorin.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria l'inconnue en enveloppant sa tête de +son capuchon et en s'appuyant contre une borne. Oh! mon Dieu! +protégez-le.</p> + +<p>Les enrôlés volontaires essayèrent de se mettre en défense. L'un d'eux +tira même un coup de pistolet dont la balle traversa le chapeau de +Maurice.</p> + +<p>—Croisez baïonnettes, dit Lorin. Ram plan, plan, plan, plan, plan, +plan.</p> + +<p>Il y eut alors dans les ténèbres un moment de lutte et de confusion +pendant lequel on entendit une ou deux détonations d'armes à feu, puis +des imprécations, des cris, des blasphèmes; mais personne ne vint, car, +ainsi que nous l'avons dit, il était sourdement question de massacre, et +l'on crut que c'était le massacre qui commençait. Deux ou trois fenêtres +seulement s'ouvrirent pour se refermer aussitôt.</p> + +<p>Moins nombreux et moins bien armés, les enrôlés volontaires furent en un +instant hors de combat. Deux étaient blessés grièvement, quatre autres +étaient collés le long de la muraille avec chacun une baïonnette sur la +poitrine.</p> + +<p>—Là, dit Lorin, j'espère, maintenant, que vous allez être doux comme +des agneaux. Quant à toi, citoyen Maurice, je te charge de conduire +cette femme au poste de l'hôtel de ville. Tu comprends que tu en +réponds.</p> + +<p>—Oui, dit Maurice. Puis tout bas:</p> + +<p>—Et le mot d'ordre? ajouta-t-il.</p> + +<p>—Ah diable! fit Lorin en se grattant l'oreille, le mot d'ordre.... C'est +que...</p> + +<p>—Ne crains-tu pas que j'en fasse un mauvais usage?</p> + +<p>—Ah! ma foi, dit Lorin, fais-en l'usage que tu voudras; cela te +regarde.</p> + +<p>—Tu dis donc? reprit Maurice.</p> + +<p>—Je dis que je vais te le donner tout à l'heure; mais laisse-nous +d'abord nous débarrasser de ces gaillards-là. Puis, avant de te quitter, +je ne serais pas fâché de te dire encore quelques mots de bon conseil.</p> + +<p>—Soit, je t'attendrai.</p> + +<p>Et Lorin revint vers ses gardes nationaux, qui tenaient toujours en +respect les enrôlés volontaires.</p> + +<p>—Là, maintenant, en avez-vous assez? dit-il.</p> + +<p>—Oui, chien de girondin, répondit le chef.</p> + +<p>—Tu te trompes, mon ami, répondit Lorin avec calme, et nous sommes +meilleurs sans-culottes que toi, attendu que nous appartenons au club +des Thermopyles, dont on ne contestera pas le patriotisme, j'espère. +Laissez aller les citoyens, continua Lorin, ils ne contestent pas.</p> + +<p>—Il n'en est pas moins vrai que si cette femme est une suspecte...</p> + +<p>—Si elle était une suspecte, elle se serait sauvée pendant la bataille +au lieu d'attendre, comme tu le vois, que la bataille fût finie.</p> + +<p>—Hum! fit un des enrôlés, c'est assez vrai ce que dit là le citoyen +Thermopyle.</p> + +<p>—D'ailleurs, nous le saurons, puisque mon ami va la conduire au poste, +tandis que nous allons aller boire, nous, à la santé de la nation.</p> + +<p>—Nous allons aller boire? dit le chef.</p> + +<p>—Certainement, j'ai très soif, moi, et je connais un joli cabaret au +coin de la rue Thomas-du-Louvre!</p> + +<p>—Eh! mais que ne disais-tu cela tout de suite, citoyen? Nous sommes +fâchés d'avoir douté de ton patriotisme; et comme preuve, au nom de la +nation et de la loi, embrassons-nous.</p> + +<p>—Embrassons-nous, dit Lorin. Et les enrôlés et les gardes nationaux +s'embrassèrent avec enthousiasme. En ce temps-là, on pratiquait aussi +volontiers l'accolade que la décollation.</p> + +<p>—Allons, amis, s'écrièrent alors les deux troupes réunies, au coin de +la rue Thomas-du-Louvre.</p> + +<p>—Et nous donc! dirent les blessés d'une voix plaintive, est-ce que l'on +va nous abandonner ici?</p> + +<p>—Ah bien, oui, vous abandonner, dit Lorin; abandonner des braves qui +sont tombés en combattant pour la patrie, contre des patriotes, c'est +vrai; par erreur, c'est encore vrai; on va vous envoyer des civières. En +attendant, chantez la <i>Marseillaise</i>, cela vous distraira.</p> + + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Allez, enfants de la patrie,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Le jour de gloire est arrivé.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Puis, s'approchant de Maurice, qui se tenait avec son inconnue au coin +de la rue du Coq, tandis que les gardes nationaux et les volontaires +remontaient bras-dessus bras-dessous vers la place du Palais-Égalité:</p> + +<p>—Maurice, lui dit-il, je t'ai promis un conseil, le voici. Viens avec +nous plutôt que de te compromettre en protégeant la citoyenne, qui me +fait l'effet d'être charmante, il est vrai, mais qui n'en est que plus +suspecte; car les femmes charmantes qui courent les rues de Paris à +minuit...</p> + +<p>—Monsieur, dit la femme, ne me jugez pas sur les apparences, je vous en +supplie.</p> + +<p>—D'abord, vous dites <i>monsieur</i>, ce qui est une grande faute, +entends-tu, citoyenne? Allons, voilà que je dis <i>vous</i>, moi.</p> + +<p>—Eh bien! oui, oui, citoyen, laisse ton ami accomplir sa bonne action.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—En me reconduisant jusque chez moi, en me protégeant tout le long de +la route.</p> + +<p>—Maurice! Maurice! dit Lorin, songe à ce que tu vas faire; tu te +compromets horriblement.</p> + +<p>—Je le sais bien, répondit le jeune homme; mais que veux-tu! si je +l'abandonne, pauvre femme, elle sera arrêtée à chaque pas par les +patrouilles.</p> + +<p>—Oh! oui, oui, tandis qu'avec vous, monsieur... tandis qu'avec toi, +citoyen, je veux dire, je suis sauvée.</p> + +<p>—Tu l'entends, sauvée! dit Lorin. Elle court donc un grand danger?</p> + +<p>—Voyons, mon cher Lorin, dit Maurice, soyons justes. C'est une bonne +patriote ou c'est une aristocrate. Si c'est une aristocrate, nous avons +eu tort de la protéger; si c'est une bonne patriote, il est de notre +devoir de la préserver.</p> + +<p>—Pardon, pardon, cher ami, j'en suis fâché pour Aristote; mais ta +logique est stupide. Te voilà comme celui qui dit:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Iris m'a volé ma raison</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et me demande ma sagesse.</i></span><br /> +</p> + + +<p>—Voyons, Lorin, dit Maurice, trêve à Dorat, à Parny, à Gentil-Bernard, +je t'en supplie. Parlons sérieusement: veux-tu ou ne veux-tu pas me +donner le mot de passe?</p> + +<p>—C'est-à-dire, Maurice, que tu me mets dans cette nécessité de +sacrifier mon devoir à mon ami, ou mon ami à mon devoir. Or, j'ai bien +peur, Maurice, que le devoir ne soit sacrifié.</p> + +<p>—Décide-toi donc à l'un ou à l'autre, mon ami. Mais, au nom du ciel, +décide-toi tout de suite.</p> + +<p>—Tu n'en abuseras pas?</p> + +<p>—Je te le promets.</p> + +<p>—Ce n'est pas assez; jure!</p> + +<p>—Et sur quoi?</p> + +<p>—Jure sur l'autel de la patrie. Lorin ôta son chapeau, le présenta à +Maurice du côté de la cocarde, et Maurice, trouvant la chose toute +simple, fit sans rire le serment demandé sur l'autel improvisé.</p> + +<p>—Et maintenant, dit Lorin, voici le mot d'ordre: «Gaule et Lutèce...» +Peut-être y en a-t-il qui te diront comme à moi: «Gaule et Lucrèce»; +mais bah! laisse passer tout de même, c'est toujours romain.</p> + +<p>—Citoyenne, dit Maurice, maintenant je suis à vos ordres. Merci, Lorin.</p> + +<p>—Bon voyage, dit celui-ci en se recoiffant avec l'autel de la patrie.</p> + +<p>Et, fidèle à ses goûts anacréontiques, il s'éloigna en murmurant:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Enfin, ma chère Éléonore,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu l'as connu, ce péché si charmant</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Que tu craignais même en le désirant.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>En le goûtant, tu le craignais encore.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Eh bien! dis-moi, qu'a-t-il donc d'effrayant?...</i></span><br /> +</p> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2> + +<h3><a href="#table">La rue des Fossés-Saint-Victor</a></h3> + + +<p>Maurice, en se trouvant seul avec la jeune femme, fut un instant +embarrassé. La crainte d'être dupe, l'attrait de cette merveilleuse +beauté, un vague remords qui égratignait sa conscience pure de +républicain exalté, le retinrent au moment où il allait donner son bras +à la jeune femme.</p> + +<p>—Où allez-vous, citoyenne? lui dit-il.</p> + +<p>—Hélas! monsieur, bien loin, lui répondit-elle.</p> + +<p>—Mais enfin...</p> + +<p>—Du côté du Jardin des Plantes.</p> + +<p>—C'est bien; allons.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! monsieur, dit l'inconnue, je vois bien que je vous gêne; +mais sans le malheur qui m'est arrivé, et si je croyais ne courir qu'un +danger ordinaire, croyez bien que je n'abuserais pas ainsi de votre +générosité.</p> + +<p>—Mais enfin, madame, dit Maurice, qui, dans le tête-à-tête, oubliait le +langage imposé par le vocabulaire de la République et en revenait à son +langage d'homme, comment se fait-il, en conscience, que vous soyez à +cette heure dans les rues de Paris? Voyez si, excepté nous, il s'y +trouve une seule personne.</p> + +<p>—Monsieur, je vous l'ai dit; j'avais été faire une visite au faubourg +du Roule. Partie à midi sans rien savoir de ce qui se passe, je revenais +sans en rien savoir encore: tout mon temps s'est écoulé dans une maison +un peu retirée.</p> + +<p>—Oui, murmura Maurice, dans quelque maison de ci-devant, dans quelque +repaire d'aristocrate. Avouez, citoyenne, que, tout en me demandant tout +haut mon appui, vous riez tout bas de ce que je vous le donne.</p> + +<p>—Moi! s'écria-t-elle, et comment cela?</p> + +<p>—Sans doute; vous voyez un républicain vous servir de guide. Eh bien, +ce républicain trahit sa cause, voilà tout.</p> + +<p>—Mais, citoyen, dit vivement l'inconnue, vous êtes dans l'erreur, et +j'aime autant que vous la République.</p> + +<p>—Alors, citoyenne, si vous êtes bonne patriote, vous n'avez rien à +cacher. D'où veniez-vous?</p> + +<p>—Oh! monsieur, de grâce! dit l'inconnue. Il y avait dans ce <i>monsieur</i> +une telle expression de pudeur si profonde et si douce, que Maurice crut +être fixé sur le sentiment qu'il renfermait.</p> + +<p>—Certes, dit-il, cette femme revient d'un rendez-vous d'amour. Et, sans +qu'il comprît pourquoi, il sentit à cette pensée son cœur se serrer. De +ce moment il garda le silence.</p> + +<p>Cependant les deux promeneurs nocturnes étaient arrivés à la rue de la +Verrerie, après avoir été rencontrés par trois ou quatre patrouilles, +qui, au reste, grâce au mot de passe, les avaient laissés circuler +librement, lorsqu'à une dernière, l'officier parut faire quelque +difficulté.</p> + +<p>Maurice alors crut devoir ajouter au mot de passe son nom et sa demeure.</p> + +<p>—Bien, dit l'officier, voilà pour toi; mais la citoyenne...</p> + +<p>—Après, la citoyenne?</p> + +<p>—Qui est-elle?</p> + +<p>—C'est... la sœur de ma femme. L'officier les laissa passer.</p> + +<p>—Vous êtes donc marié, monsieur? murmura l'inconnue.</p> + +<p>—Non, madame; pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce qu'alors, dit-elle en riant, vous eussiez eu plus court de dire +que j'étais votre femme.</p> + +<p>—Madame, dit à son tour Maurice, le nom de femme est un titre sacré et +qui ne doit pas se donner légèrement. Je n'ai point l'honneur de vous +connaître.</p> + +<p>Ce fut à son tour que l'inconnue sentit son cœur se serrer, et elle +garda le silence. En ce moment ils traversaient le pont Marie. La jeune +femme marchait plus vite à mesure que l'on approchait du but de la +course. On traversa le pont de la Tournelle.</p> + +<p>—Nous voilà, je crois, dans votre quartier, dit Maurice en posant le +pied sur le quai Saint-Bernard.</p> + +<p>—Oui, citoyen, dit l'inconnue; mais c'est justement ici que j'ai le +plus besoin de votre secours.</p> + +<p>—En vérité, madame, vous me défendez d'être indiscret, et en même temps +vous faites tout ce que vous pouvez pour exciter ma curiosité. Ce n'est +pas généreux. Voyons, un peu de confiance; je l'ai bien méritée, je +crois. Ne me ferez-vous point l'honneur de me dire à qui je parle?</p> + +<p>—Vous parlez, monsieur, reprit l'inconnue en souriant, à une femme que +vous avez sauvée du plus grand danger qu'elle ait jamais couru, et qui +vous sera reconnaissante toute sa vie.</p> + +<p>—Je ne vous en demande pas tant, madame; soyez moins reconnaissante, et +pendant cette seconde, dites-moi votre nom.</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>—Vous l'eussiez dit cependant au premier sectionnaire venu, si l'on +vous eût conduite au poste.</p> + +<p>—Non, jamais, s'écria l'inconnue.</p> + +<p>—Mais alors, vous alliez en prison.</p> + +<p>—J'étais décidée à tout.</p> + +<p>—Mais la prison dans ce moment-ci...</p> + +<p>—C'est l'échafaud, je le sais.</p> + +<p>—Et vous eussiez préféré l'échafaud?</p> + +<p>—À la trahison.... Dire mon nom, c'était trahir!</p> + +<p>—Je vous le disais bien, que vous me faisiez jouer un singulier rôle +pour un républicain!</p> + +<p>—Vous jouez le rôle d'un homme généreux. Vous trouvez une pauvre femme +qu'on insulte, vous ne la méprisez pas quoiqu'elle soit du peuple, et, +comme elle peut être insultée de nouveau, pour la sauver du naufrage, +vous la reconduisez jusqu'au misérable quartier qu'elle habite; voilà +tout.</p> + +<p>—Oui, vous avez raison; voilà pour les apparences; voilà ce que +j'aurais pu croire si je ne vous avais pas vue, si vous ne m'aviez pas +parlé; mais votre beauté, mais votre langage sont d'une femme de +distinction; or, c'est justement cette distinction, en opposition avec +votre costume et avec ce misérable quartier, qui me prouve que votre +sortie à cette heure cache quelque mystère; vous vous taisez... allons, +n'en parlons plus. Sommes-nous encore loin de chez vous, madame?</p> + +<p>En ce moment ils entraient dans la rue des Fossés-Saint-Victor.</p> + +<p>—Vous voyez ce petit bâtiment noir, dit l'inconnue à Maurice en +étendant la main vers une maison située au delà des murs du Jardin des +Plantes. Quand nous serons là, vous me quitterez.</p> + +<p>—Fort bien, madame. Ordonnez, je suis là pour vous obéir.</p> + +<p>—Vous vous fâchez?</p> + +<p>—Moi? Pas le moins du monde; d'ailleurs, que vous importe?</p> + +<p>—Il m'importe beaucoup, car j'ai encore une grâce à vous demander.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est un adieu bien affectueux et bien franc... un adieu d'ami!</p> + +<p>—Un adieu d'ami! Oh! vous me faites trop d'honneur, madame. Un +singulier ami que celui qui ne sait pas le nom de son amie, et à qui +cette amie cache sa demeure, de peur sans doute d'avoir l'ennui de le +revoir.</p> + +<p>La jeune femme baissa la tête et ne répondit pas.</p> + +<p>—Au reste, madame, continua Maurice, si j'ai surpris quelque secret, il +ne faut pas m'en vouloir; je n'y tâchais pas.</p> + +<p>—Me voici arrivée, monsieur, dit l'inconnue.</p> + +<p>On était en face de la vieille rue Saint-Jacques, bordée de hautes +maisons noires, percée d'allées obscures, de ruelles occupées par des +usines et des tanneries, car à deux pas coule la petite rivière de +Bièvre.</p> + +<p>—Ici? dit Maurice. Comment! c'est ici que vous demeurez?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Impossible!</p> + +<p>—C'est cependant ainsi. Adieu, adieu donc, mon brave chevalier; adieu, +mon généreux protecteur!</p> + +<p>—Adieu, madame, répondit Maurice avec une légère ironie; mais +dites-moi, pour me tranquilliser, que vous ne courez plus aucun danger.</p> + +<p>—Aucun.</p> + +<p>—En ce cas, je me retire. Et Maurice fit un froid salut en se reculant +de deux pas en arrière.</p> + +<p>L'inconnue demeura un instant immobile à la même place.</p> + +<p>—Je ne voudrais cependant pas prendre congé de vous ainsi, dit-elle. +Voyons, monsieur Maurice, votre main. Maurice se rapprocha de l'inconnue +et lui tendit la main.</p> + +<p>Il sentit alors que la jeune femme lui glissait une bague au doigt.</p> + +<p>—Oh! oh! citoyenne, que faites-vous donc là? Vous ne vous apercevez pas +que vous perdez une de vos bagues?</p> + +<p>—Oh! monsieur, dit-elle, ce que vous faites là est bien mal.</p> + +<p>—Il me manquait ce vice, n'est-ce pas, madame, d'être ingrat?</p> + +<p>—Voyons, je vous en supplie, monsieur... mon ami. Ne me quittez pas +ainsi. Voyons, que demandez-vous? Que vous faut-il?</p> + +<p>—Pour être payé, n'est-ce pas? dit le jeune homme avec amertume.</p> + +<p>—Non, dit l'inconnue avec une expression enchanteresse, mais pour me +pardonner le secret que je suis forcée de garder envers vous.</p> + +<p>Maurice, en voyant luire dans l'obscurité ces beaux yeux presque humides +de larmes, en sentant frémir cette main tiède entre les siennes, en +entendant cette voix qui était presque descendue à l'accent de la +prière, passa tout à coup de la colère au sentiment exalté.</p> + +<p>—Ce qu'il me faut? s'écria-t-il. Il faut que je vous revoie.</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>—Ne fût-ce qu'une seule fois, une heure, une minute, une seconde.</p> + +<p>—Impossible, je vous dis.</p> + +<p>—Comment! demanda Maurice, c'est sérieusement que vous me dites que je +ne vous reverrai jamais?</p> + +<p>—Jamais! répondit l'inconnue comme un douloureux écho.</p> + +<p>—Oh! madame, dit Maurice, décidément vous vous jouez de moi.</p> + +<p>Et il releva sa noble tête en secouant ses longs cheveux à la manière +d'un homme qui veut échapper à un pouvoir qui l'étreint malgré lui.</p> + +<p>L'inconnue le regardait avec une expression indéfinissable. On voyait +qu'elle n'avait pas entièrement échappé au sentiment qu'elle inspirait.</p> + +<p>—Écoutez, dit-elle après un moment de silence qui n'avait été +interrompu que par un soupir qu'avait inutilement cherché à étouffer +Maurice. Écoutez! me jurez-vous sur l'honneur de tenir vos yeux fermés +du moment où je vous le dirai jusqu'à celui où vous aurez compté +soixante secondes? Mais là... sur l'honneur.</p> + +<p>—Et, si je le jure, que m'arrivera-t-il?</p> + +<p>—Il arrivera que je vous prouverai ma reconnaissance, comme je vous +promets de ne la prouver jamais à personne, fît-on pour moi plus que +vous n'avez fait vous-même; ce qui, au reste, serait difficile.</p> + +<p>—Mais enfin puis-je savoir?...</p> + +<p>—Non, fiez-vous à moi, vous verrez...</p> + +<p>—En vérité, madame, je ne sais si vous êtes un ange ou un démon.</p> + +<p>—Jurez-vous?</p> + +<p>—Eh bien, oui, je le jure!</p> + +<p>—Quelque chose qui arrive, vous ne rouvrirez pas les yeux?... Quelque +chose qui arrive, comprenez-vous bien, vous sentissiez-vous frappé d'un +coup de poignard?</p> + +<p>—Vous m'étourdissez, ma parole d'honneur, avec cette exigence.</p> + +<p>—Eh! jurez donc, monsieur; vous ne risquez pas grand'chose, ce me +semble.</p> + +<p>—Eh bien! je jure, quelque chose qui m'arrive, dit Maurice en fermant +les yeux.</p> + +<p>Il s'arrêta.</p> + +<p>—Laissez-moi vous voir encore une fois, une seule fois, dit-il, je vous +en supplie.</p> + +<p>La jeune femme rabattit son capuchon avec un sourire qui n'était pas +exempt de coquetterie; et à la lueur de la lune, qui en ce moment même +glissait entre deux nuages, il put revoir pour la seconde fois ces longs +cheveux pendants en boucles d'ébène, l'arc parfait d'un double sourcil +qu'on eût cru dessiné à l'encre de Chine, deux yeux fendus en amande, +veloutés et languissants, un nez de la forme la plus exquise, des lèvres +fraîches et brillantes comme du corail.</p> + +<p>—Oh! vous êtes belle, bien belle, trop belle! s'écria Maurice.</p> + +<p>—Fermez les yeux, dit l'inconnue. Maurice obéit. La jeune femme prit +ses deux mains dans les siennes, le tourna comme elle voulut. Soudain +une chaleur parfumée sembla s'approcher de son visage, et une bouche +effleura sa bouche, laissant entre ses deux lèvres la bague qu'il avait +refusée.</p> + +<p>Ce fut une sensation rapide comme la pensée, brûlante comme une flamme. +Maurice ressentit une commotion qui ressemblait presque à la douleur, +tant elle était inattendue et profonde, tant elle avait pénétré au fond +du cœur et en avait fait frémir les fibres secrètes.</p> + +<p>Il fit un brusque mouvement en étendant les bras devant lui.</p> + +<p>—Votre serment! cria une voix déjà éloignée.</p> + +<p>Maurice appuya ses mains crispées sur ses yeux pour résister à la +tentation de se parjurer. Il ne compta plus, il ne pensa plus; il resta +muet, immobile, chancelant.</p> + +<p>Au bout d'un instant il entendit comme le bruit d'une porte qui se +refermait à cinquante ou soixante pas de lui; puis tout bientôt rentra +dans le silence.</p> + +<p>Alors il écarta ses doigts, rouvrit les yeux, regarda autour de lui +comme un homme qui s'éveille, et peut-être eût-il cru qu'il se +réveillait en effet et que tout ce qui venait de lui arriver n'était +qu'un songe, s'il n'eût tenu serrée entre ses lèvres la bague qui +faisait de cette incroyable aventure une incontestable réalité.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Mœurs du temps</a></h3> + + +<p>Lorsque Maurice Lindey revint à lui et regarda autour de lui, il ne vit +que des ruelles sombres qui s'allongeaient à sa droite et à sa gauche; +il essaya de chercher, de se reconnaître; mais son esprit était troublé, +la nuit était sombre; la lune, qui était sortie un instant pour éclairer +le charmant visage de l'inconnue, était rentrée dans ses nuages. Le +jeune homme, après un moment de cruelle incertitude, reprit le chemin de +sa maison, située rue du Roule.</p> + +<p>En arrivant dans la rue Sainte-Avoie, Maurice fut surpris de la quantité +de patrouilles qui circulaient dans le quartier du Temple.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc, sergent? demanda-t-il au chef d'une patrouille fort +affairée qui venait de faire perquisition dans la rue des Fontaines.</p> + +<p>—Ce qu'il y a? dit le sergent. Il y a, mon officier, qu'on a voulu +enlever cette nuit la femme Capet et toute sa nichée.</p> + +<p>—Et comment cela?</p> + +<p>—Une patrouille de ci-devant qui s'était, je ne sais comment, procuré +le mot d'ordre, s'était introduite au Temple sous le costume de +chasseurs de la garde nationale, et les devait enlever. Heureusement, +celui qui représentait le caporal, en parlant à l'officier de garde, l'a +appelé <i>monsieur</i>; il s'est vendu lui-même, l'aristocrate!</p> + +<p>—Diable! fit Maurice. Et a-t-on arrêté les conspirateurs?</p> + +<p>—Non; la patrouille a gagné la rue, et elle s'est dispersée.</p> + +<p>—Et y a-t-il quelque espoir de rattraper ces gaillards-là?</p> + +<p>—Oh! il n'y en a qu'un qu'il serait bien important de reprendre, le +chef, un grand maigre... qui avait été introduit parmi les hommes de +garde par un des municipaux de service. Nous a-t-il fait courir, le +scélérat! Mais il aura trouvé une porte de derrière et se sera enfui par +les Madelonnettes.</p> + +<p>Dans toute autre circonstance, Maurice fût resté toute la nuit avec les +patriotes qui veillaient au salut de la République; mais, depuis une +heure, l'amour de la patrie n'était plus sa seule pensée. Il continua +donc son chemin, la nouvelle qu'il venait d'apprendre se fondant peu à +peu dans son esprit et disparaissant derrière l'événement qui venait de +lui arriver. D'ailleurs, ces prétendues tentatives d'enlèvement étaient +devenues si fréquentes, les patriotes eux-mêmes savaient que dans +certaines circonstances on s'en servait si bien comme d'un moyen +politique, que cette nouvelle n'avait pas inspiré une grande inquiétude +au jeune républicain.</p> + +<p>En revenant chez lui, Maurice trouva son <i>officieux</i>; à cette époque on +n'avait plus de domestique; Maurice, disons-nous, trouva son officieux +l'attendant, et qui, en l'attendant, s'était endormi, et, en dormant, +ronflait d'inquiétude.</p> + +<p>Il le réveilla avec tous les égards qu'on doit à son semblable, lui fit +tirer ses bottes, le renvoya afin de n'être point distrait de sa pensée, +se mit au lit, et, comme il se faisait tard et qu'il était jeune, il +s'endormit à son tour malgré la préoccupation de son esprit.</p> + +<p>Le lendemain, il trouva une lettre sur sa table de nuit.</p> + +<p>Cette lettre était d'une écriture fine, élégante et inconnue. Il +regarda le cachet: le cachet portait pour devise ce seul mot anglais: +<i>Nothing</i>,—Rien.</p> + +<p>Il l'ouvrit, elle contenait ces mots:</p> + +<p>«Merci!</p> + +<p>«Reconnaissance éternelle en échange d'un éternel oubli!...»</p> + +<p>Maurice appela son domestique; les vrais patriotes ne les sonnaient +plus, la sonnette rappelant la servilité; d'ailleurs, beaucoup +d'officieux mettaient, en entrant chez leurs maîtres, cette condition +aux services qu'ils consentaient à leur rendre.</p> + +<p>L'officieux de Maurice avait reçu, il y avait trente ans à peu près, +sur les fonts baptismaux, le nom de Jean, mais en 92 il s'était, de son +autorité privée, débaptisé, Jean sentant l'aristocratie et le déisme, et +s'appelait Scévola.</p> + +<p>—Scévola, demanda Maurice, sais-tu ce que c'est que cette lettre?</p> + +<p>—Non, citoyen.</p> + +<p>—Qui te l'a remise?</p> + +<p>—Le concierge.</p> + +<p>—Qui la lui a apportée?</p> + +<p>—Un commissionnaire, sans doute, puisqu'il n'y a pas le timbre de la +nation.</p> + +<p>—Descends et prie le concierge de monter. Le concierge monta parce que +c'était Maurice qui le demandait, et que Maurice était fort aimé de tous +les officieux avec lesquels il était en relation; mais le concierge +déclara que, si c'était tout autre locataire, il l'eût prié de +descendre.</p> + +<p>Le concierge s'appelait Aristide.</p> + +<p>Maurice l'interrogea. C'était un homme inconnu qui, vers les huit +heures du matin, avait apporté cette lettre. Le jeune homme eut beau +multiplier ses questions, les représenter sous toutes les faces, le +concierge ne put lui répondre autre chose. Maurice le pria d'accepter +dix francs en l'invitant, si cet homme se représentait, à le suivre sans +affectation et à revenir lui dire où il était allé.</p> + +<p>Hâtons-nous de dire qu'à la grande satisfaction d'Aristide, un peu +humilié par cette proposition de suivre un de ses semblables, l'homme ne +revint pas.</p> + +<p>Maurice, resté seul, froissa la lettre avec dépit, tira la bague de +son doigt, la mit avec la lettre froissée sur une table de nuit, se +retourna le nez contre le mur avec la folle prétention de s'endormir de +nouveau; mais, au bout d'une heure, Maurice, revenu de cette +fanfaronnade, baisait la bague et relisait la lettre: la bague était un +saphir très beau.</p> + +<p>La lettre était, comme nous l'avons dit, un charmant petit billet qui +sentait son aristocratie d'une lieue.</p> + +<p>Comme Maurice se livrait à cet examen, sa porte s'ouvrit. Maurice remit +la bague à son doigt et cacha la lettre sous son traversin. Était-ce +pudeur d'un amour naissant? était-ce vergogne d'un patriote qui ne veut +pas qu'on le sache en relation avec des gens assez imprudents pour +écrire un pareil billet, dont le parfum seul pouvait compromettre et la +main qui l'avait écrit et celle qui le décachetait?</p> + +<p>Celui qui entrait ainsi était un jeune homme vêtu en patriote, mais en +patriote de la plus suprême élégance. Sa carmagnole était de drap fin, +sa culotte était en casimir et ses bas chinés étaient de fine soie. +Quant à son bonnet phrygien, il eût fait honte, pour sa forme élégante +et sa belle couleur pourprée, à celui de Paris lui-même.</p> + +<p>Il portait en outre à sa ceinture une paire de pistolets de +l'ex-fabrique royale de Versailles, et un sabre droit et court pareil à +celui des élèves du Champ-de-Mars.</p> + +<p>—Ah! tu dors, Brutus, dit le nouvel arrivé, et la patrie est en +danger. Fi donc!</p> + +<p>—Non, Lorin, dit en riant Maurice, je ne dors pas, je rêve.</p> + +<p>—Oui, je comprends, à ton Eucharis.</p> + +<p>—Eh bien, moi, je ne comprends pas.</p> + +<p>—Bah!</p> + +<p>—De qui parles-tu? Quelle est cette Eucharis?</p> + +<p>—Eh bien, la femme...</p> + +<p>—Quelle femme?</p> + +<p>—La femme de la rue Saint-Honoré, la femme de la patrouille, +l'inconnue pour laquelle nous avons risqué notre tête, toi et moi, hier +soir.</p> + +<p>—Oh! oui, dit Maurice, qui savait parfaitement ce que voulait dire son +ami, mais qui seulement faisait semblant de ne point comprendre, la +femme inconnue!</p> + +<p>—Eh bien, qui était-ce?</p> + +<p>—Je n'en sais rien.</p> + +<p>—Était-elle jolie?</p> + +<p>—Peuh! fit Maurice en allongeant dédaigneusement les lèvres.</p> + +<p>—Une pauvre femme oubliée dans quelque rendez-vous amoureux.</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>...Oui, faibles que nous sommes,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes.</i></span><br /> +</p> + + + +<p>—C'est possible, murmura Maurice, auquel cette idée, qu'il avait eue +d'abord, répugnait fort à cette heure, et qui préférait plutôt voir dans +sa belle inconnue une conspiratrice qu'une femme amoureuse.</p> + +<p>—Et où demeure-t-elle?</p> + +<p>—Je n'en sais rien.</p> + +<p>—Allons donc! tu n'en sais rien! impossible!</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Tu l'as reconduite.</p> + +<p>—Elle m'a échappé au pont Marie...</p> + +<p>—T'échapper, à toi? s'écria Lorin avec un éclat de rire énorme. Une +femme t'échapper, allons donc!</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Est-ce que la colombe échappe</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Au vautour, ce tyran des airs,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et la gazelle au tigre du désert</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui la tient déjà sous la patte?</i></span><br /> +</p> + + + +<p>—Lorin, dit Maurice, ne t'habitueras-tu donc jamais à parler comme +tout le monde? Tu m'agaces horriblement avec ton atroce poésie.</p> + +<p>—Comment! à parler comme tout le monde! mais je parle mieux que tout +le monde, ce me semble. Je parle comme le citoyen Demoustier, en prose +et en vers. Quant à ma poésie, mon cher! je sais une Émilie qui ne la +trouve pas mauvaise; mais revenons à la tienne.</p> + +<p>—À ma poésie?</p> + +<p>—Non, à ton Émilie.</p> + +<p>—Est-ce que j'ai une Émilie?</p> + +<p>—Allons! allons! ta gazelle se sera faite tigresse et t'aura montré +les dents; de sorte que tu es vexé, mais amoureux.</p> + +<p>—Moi, amoureux dit Maurice en secouant la tête.</p> + +<p>—Oui, toi, amoureux.</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>N'en fais pas un plus long mystère;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Les coups qui partent de Cythère</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Frappent au cœur plus sûrement</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Que ceux de Jupiter tonnant.</i></span><br /> +</p> + + + +<p>—Lorin, dit Maurice en s'armant d'une clef forée qui était sur sa table +de nuit, je te déclare que tu ne diras plus un seul vers que je ne +siffle.</p> + +<p>—Alors, parlons politique. D'ailleurs, j'étais venu pour cela; sais-tu +la nouvelle?</p> + +<p>—Je sais que la veuve Capet a voulu s'évader.</p> + +<p>—Bah! ce n'est rien que cela.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc de plus?</p> + +<p>—Le fameux chevalier de Maison-Rouge est à Paris.</p> + +<p>—En vérité! s'écria Maurice en se levant sur son séant.</p> + +<p>—Lui-même en personne.</p> + +<p>—Mais quand est-il entré?</p> + +<p>—Hier au soir.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Déguisé en chasseur de la garde nationale. Une femme, qu'on croit +être une aristocrate déguisée en femme du peuple, lui a porté des habits +à la barrière; puis un instant après, ils sont rentrés bras dessus bras +dessous. Ce n'est que quand ils ont été passés que la sentinelle a eu +quelques soupçons. Il avait vu passer la femme avec un paquet, il la +voyait repasser avec une espèce de militaire sous le bras; c'était +louche; il a donné l'éveil, on a couru après eux. Ils ont disparu dans +un hôtel de la rue Saint-Honoré dont la porte s'est ouverte comme par +enchantement. L'hôtel avait une seconde sortie sur les Champs-Élysées; +bonsoir! le chevalier de Maison-Rouge et sa complice se sont évanouis. +On démolira l'hôtel et l'on guillotinera le propriétaire; mais cela +n'empêchera pas le chevalier de recommencer la tentative qui a déjà +échoué, il y a quatre mois pour la première fois, et hier pour la +seconde.</p> + +<p>—Et il n'est point arrêté? demanda Maurice.</p> + +<p>—Ah! bien oui, arrête Protée, mon cher, arrête donc Protée; tu sais +le mal qu'a eu Aristide à en venir à bout.</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Pastor Aristœus fugiens</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Pencia Tempe...</i></span><br /> +</p> + + + +<p>—Prends garde, dit Maurice en portant sa clef à sa bouche.</p> + +<p>—Prends garde toi-même, morbleu! car cette fois ce n'est pas moi que +tu siffleras, c'est Virgile.</p> + +<p>—C'est juste, et tant que tu ne le traduiras point, je n'ai rien à +dire. Mais revenons au chevalier de Maison-Rouge.</p> + +<p>—Oui, convenons que c'est un fier homme.</p> + +<p>—Le fait est que, pour entreprendre de pareilles choses, il faut un +grand courage.</p> + +<p>—Ou un grand amour.</p> + +<p>—Crois-tu donc à cet amour du chevalier pour la reine?</p> + +<p>—Je n'y crois pas; je le dis comme tout le monde. D'ailleurs, elle en +a rendu amoureux bien d'autres; qu'y aurait-il d'étonnant à ce qu'elle +l'eût séduit? Elle a bien séduit Barnave, à ce qu'on dit.</p> + +<p>—N'importe, il faut que le chevalier ait des intelligences dans le +Temple même.</p> + +<p>—C'est possible:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>L'amour brise les grilles</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et se rit des verrous.</i></span><br /> +</p> + + + +<p>—Lorin!</p> + +<p>—Ah! c'est vrai.</p> + +<p>—Alors, tu crois cela comme les autres?</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Parce qu'à ton compte la reine aurait eu deux cents amoureux.</p> + +<p>—Deux cents, trois cents, quatre cents. Elle est assez belle pour +cela. Je ne dis pas qu'elle les ait aimés; mais enfin, ils l'ont aimée, +elle. Tout le monde voit le soleil, et le soleil ne voit pas tout le +monde.</p> + +<p>—Alors, tu dis donc que le chevalier de Maison-Rouge...?</p> + +<p>—Je dis qu'on le traque un peu en ce moment-ci, et que s'il échappe aux +limiers de la République, ce sera un fin renard.</p> + +<p>—Et que fait la Commune dans tout cela?</p> + +<p>—La Commune va rendre un arrêté par lequel chaque maison, comme un +registre ouvert, laissera voir, sur sa façade, le nom des habitants et +des habitantes. C'est la réalisation de ce rêve des anciens: Que +n'existe-t-il une fenêtre au cœur de l'homme, pour que tout le monde +puisse voir ce qui s'y passe!</p> + +<p>—Oh! excellente idée! s'écria Maurice.</p> + +<p>—De mettre une fenêtre au cœur des hommes?</p> + +<p>—Non, mais de mettre une liste à la porte des maisons. En effet, +Maurice songeait que ce lui serait un moyen de retrouver son inconnue, +ou tout au moins quelque trace d'elle qui pût le mettre sur sa voie.</p> + +<p>—N'est-ce pas? dit Lorin. J'ai déjà parlé que cette mesure nous +donnerait une fournée de cinq cents aristocrates. À propos, nous avons +reçu ce matin au club une députation des enrôlés volontaires; ils sont +venus, conduits par nos adversaires de cette nuit, que je n'ai +abandonnés qu'ivres morts; ils sont venus, dis-je, avec des guirlandes +de fleurs et des couronnes d'immortelles.</p> + +<p>—En vérité! répliqua Maurice en riant; et combien étaient-ils?</p> + +<p>—Ils étaient trente; ils s'étaient fait raser et avaient des bouquets +à la boutonnière. «Citoyens du club des Thermopyles, a dit l'orateur, en +vrais patriotes que nous sommes, nous désirons que l'union des Français +ne soit pas troublée par un malentendu, et nous venons fraterniser de +nouveau.»</p> + +<p>—Alors...?</p> + +<p>—Alors, nous avons fraternisé derechef, et en réitérant, comme dit +Diafoirus; on a fait un autel à la patrie avec la table du secrétaire et +deux carafes dans lesquelles on a mis des bouquets. Comme tu étais le +héros de la fête, on t'a appelé trois fois pour te couronner; et comme +tu n'as pas répondu, attendu que tu n'y étais pas, et qu'il faut +toujours que l'on couronne quelque chose, on a couronné le buste de +Washington. Voilà l'ordre et la marche selon lesquels a eu lieu la +cérémonie.</p> + +<p>Comme Lorin achevait ce récit véridique, et qui, à cette époque, +n'avait rien de burlesque, on entendit des rumeurs dans la rue, et des +tambours, d'abord lointains, puis de plus en plus rapprochés, firent +entendre le bruit si commun alors de la générale.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? demanda Maurice.</p> + +<p>—C'est la proclamation de l'arrêté de la Commune, dit Lorin.</p> + +<p>—Je cours à la section, dit Maurice en sautant à bas de son lit et en +appelant son officieux pour le venir habiller.</p> + +<p>—Et moi, je rentre me coucher, dit Lorin; je n'ai dormi que deux +heures cette nuit, grâce à tes enragés volontaires. Si l'on ne se bat +qu'un peu, tu me laisseras dormir; si l'on se bat beaucoup, tu viendras +me chercher.</p> + +<p>—Pourquoi donc t'es-tu fait si beau? demanda Maurice en jetant un coup +d'œil sur Lorin, qui se levait pour se retirer.</p> + +<p>—Parce que, pour venir chez toi, je suis forcé de passer rue Béthisy, +et que, rue Béthisy, au troisième, il y a une fenêtre qui s'ouvre +toujours quand je passe.</p> + +<p>—Et tu ne crains pas qu'on te prenne pour un muscadin?</p> + +<p>—Un muscadin, moi? Ah bien, oui, je suis connu, au contraire, pour un +franc sans-culotte. Mais il faut bien faire quelque sacrifice au beau +sexe. Le culte de la patrie n'exclut pas celui de l'amour; au contraire, +l'un commande l'autre:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>La République a décrété</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Que des Grecs on suivrait les traces;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et l'autel de la Liberté</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Fait pendant à celui des Grâces.</i></span><br /> +</p> + + + +<p>Ose siffler celui-là, je te dénonce comme aristocrate, et je te fais +raser de manière à ce que tu ne portes jamais perruque. Adieu, cher ami.</p> + + +<p>Lorin tendit cordialement à Maurice une main que le jeune secrétaire +serra cordialement, et sortit en ruminant un bouquet à Chloris.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2> + +<h3><a href="#table">Quel homme c'était que le citoyen Maurice Lindey</a></h3> + + +<p>Tandis que Maurice Lindey, après s'être habillé précipitamment, se rend +à la section de la rue Lepelletier, dont il est, comme on le sait, +secrétaire, essayons de retracer aux yeux du public les antécédents de +cet homme, qui s'est produit sur la scène par un de ces élans de cœur, +familiers aux puissantes et généreuses natures.</p> + +<p>Le jeune homme avait dit la vérité pleine et entière, lorsque la +veille, en répondant de l'inconnue, il avait dit qu'il se nommait +Maurice Lindey, demeurant rue du Roule. Il aurait pu ajouter qu'il était +enfant de cette demi-aristocratie accordée aux gens de robe. Ses aïeux +avaient marqué, depuis deux cents ans, par cette éternelle opposition +parlementaire qui a illustré les noms des Molé et des Maupeou. Son père, +le bonhomme Lindey, qui avait passé toute sa vie à gémir contre le +despotisme, lorsque, le 14 juillet 89, la Bastille était tombé aux mains +du peuple, était mort de saisissement et d'épouvante de voir le +despotisme remplacé par une liberté militante, laissant son fils unique, +indépendant par sa fortune et républicain par sentiment.</p> + +<p>La Révolution, qui avait suivi de si près ce grand événement, avait +donc trouvé Maurice dans toutes les conditions de vigueur et de maturité +virile qui conviennent à l'athlète prêt à entrer en lice, éducation +républicaine fortifiée par l'assiduité aux clubs et la lecture de tous +les pamphlets de l'époque. Dieu sait combien Maurice avait dû en lire. +Mépris profond et raisonné de la hiérarchie, pondération philosophique +des éléments qui composent le corps, négation absolue de toute noblesse +qui n'est pas personnelle, appréciation impartiale du passé, ardeur pour +les idées nouvelles, sympathie pour le peuple, mêlée à la plus +aristocratique des organisations, tel était au moral, non pas celui que +nous avons choisi, mais celui que le journal où nous puisons ce sujet +nous a donné pour héros de cette histoire.</p> + +<p>Au physique, Maurice Lindey était un homme de cinq pieds huit pouces, +âgé de vingt-cinq ou de vingt-six ans, musculeux comme Hercule, beau de +cette beauté française qui accuse dans un Franc une race particulière, +c'est-à-dire un front pur, des yeux bleus, des cheveux châtains et +bouclés, des joues roses et des dents d'ivoire.</p> + +<p>Après le portrait de l'homme, la position du citoyen.</p> + +<p>Maurice, sinon riche, du moins indépendant, Maurice portant un nom +respecté et surtout populaire, Maurice connu par son éducation libérale +et pour ses principes plus libéraux encore que son éducation, Maurice +s'était placé pour ainsi dire à la tête d'un parti composé de tous les +jeunes bourgeois patriotes. Peut-être bien, près des sans-culottes +passait-il pour un peu tiède, et près des sectionnaires pour un peu +parfumé. Mais il se faisait pardonner sa tiédeur par les sans-culottes, +en brisant comme des roseaux fragiles les gourdins les plus noueux, et +son élégance par les sectionnaires, en les envoyant rouler à vingt pas +d'un coup de poing entre les deux yeux, quand ces deux yeux regardaient +Maurice d'une façon qui ne lui convenait pas.</p> + +<p>Maintenant, pour le physique, pour le moral et pour le civisme +combinés, Maurice avait assisté à la prise de la Bastille; il avait été +de l'expédition de Versailles; il avait combattu comme un lion au 10 +août, et, dans cette mémorable journée, c'était une justice à lui +rendre, il avait tué autant de patriotes que de Suisses: car il n'avait +pas plus voulu souffrir l'assassin sous la carmagnole que l'ennemi de la +République sous l'habit rouge.</p> + +<p>C'était lui qui, pour exhorter les défenseurs du château à se rendre et +pour empêcher le sang de couler, s'était jeté sur la bouche d'un canon +auquel un artilleur parisien allait mettre le feu; c'était lui qui était +entré le premier au Louvre par une fenêtre, malgré la fusillade de +cinquante Suisses et d'autant de gentilshommes embusqués; et déjà, +lorsqu'il aperçut les signaux de capitulation, son terrible sabre avait +entamé plus de dix uniformes; alors, voyant ses amis massacrer à loisir +des prisonniers qui jetaient leurs armes, qui tendaient leurs mains +suppliantes et qui demandaient la vie, il s'était mis à hacher +furieusement ses amis, ce qui lui avait fait une réputation digne des +beaux jours de Rome et de la Grèce.</p> + +<p>La guerre déclarée, Maurice s'enrôla et partit pour la frontière, en +qualité de lieutenant, avec les quinze cents premiers volontaires que la +ville envoyait contre les envahisseurs, et qui chaque jour devaient être +suivis de quinze cents autres.</p> + +<p>À la première bataille à laquelle il assista, c'est-à-dire à Jemmapes, +il reçut une balle qui, après avoir divisé les muscles d'acier de son +épaule, alla s'aplatir sur l'os. Le représentant du peuple connaissait +Maurice, il le renvoya à Paris pour qu'il se guérît. Un mois entier +Maurice, dévoré par la fièvre, se roula sur son lit de douleur; mais +janvier le trouva sur pied et commandant, sinon de nom, du moins de +fait, le club des Thermopyles, c'est-à-dire cent jeunes gens de la +bourgeoisie parisienne, armés pour s'opposer à toute tentative en faveur +du tyran Capet; il y a plus: Maurice, le sourcil froncé par une sombre +colère, l'œil dilaté, le front pâle, le cœur étreint par un singulier +mélange de haine morale et de pitié physique, assista le sabre au poing +à l'exécution du roi, et, seul peut-être dans toute cette foule, demeura +muet, lorsque tomba la tête de ce fils de saint Louis, dont l'âme +montait au ciel; seulement, lorsque cette tête fut tombée, il leva en +l'air son redoutable sabre, et tous ses amis crièrent: «Vive la +liberté!» sans remarquer que, cette fois par exception, sa voix ne +s'était pas mêlée aux leurs.</p> + +<p>Voilà quel était l'homme qui s'acheminait, le matin du 11 mars, vers la +rue Lepelletier, et auquel notre histoire va donner plus de relief dans +les détails d'une vie orageuse, comme on la menait à cette époque.</p> + +<p>Vers dix heures, Maurice arriva à la section dont il était le +secrétaire.</p> + +<p>L'émoi était grand. Il s'agissait de voter une adresse à la Convention +pour réprimer les complots des girondins. On attendait impatiemment +Maurice.</p> + +<p>Il n'était question que du retour du chevalier de Maison-Rouge, de +l'audace avec laquelle cet acharné conspirateur était rentré pour la +deuxième fois dans Paris, où sa tête, il le savait cependant, était mise +à prix. On rattachait à cette rentrée la tentative faite la veille au +Temple, et chacun exprimait sa haine et son indignation contre les +traîtres et les aristocrates.</p> + +<p>Mais, contre l'attente générale, Maurice fut mou et silencieux, rédigea +habilement la proclamation, termina en trois heures toute sa besogne, +demanda si la séance était levée, et, sur la réponse affirmative, prit +son chapeau, sortit et s'achemina vers la rue Saint-Honoré.</p> + +<p>Arrivé là, Paris lui sembla tout nouveau. Il revit le coin de la rue du +Coq, où, pendant la nuit, la belle inconnue lui était apparue se +débattant aux mains des soldats. Alors il suivit, depuis la rue du Coq +jusqu'au pont Marie, le même chemin qu'il avait parcouru à ses côtés, +s'arrêtant où les différentes patrouilles les avaient arrêtés, répétant +aux endroits qui le lui rendaient, comme s'ils avaient conservé un écho +de leurs paroles, le dialogue qu'ils avaient échangé; seulement, il +était une heure de l'après-midi, et le soleil, qui éclairait toute cette +promenade, rendait saillants à chaque pas les souvenirs de la nuit.</p> + +<p>Maurice traversa les ponts et arriva bientôt dans la rue Victor, comme +on l'appelait alors.</p> + +<p>—Pauvre femme! murmura Maurice, qui n'a pas réfléchi hier que la nuit +ne dure que douze heures et que son secret ne durerait probablement pas +plus que la nuit. À la clarté du soleil, je vais retrouver la porte par +laquelle elle s'est glissée, et qui sait si je ne l'apercevrai pas +elle-même à quelque fenêtre?</p> + +<p>Il entra alors dans la vieille rue Saint-Jacques, se plaça comme +l'inconnue l'avait placé la veille. Un instant il ferma les yeux, +croyant peut-être, le pauvre fou! que le baiser de la veille allait une +seconde fois brûler ses lèvres. Mais il n'en ressentit que le souvenir. +Il est vrai que le souvenir brûlait encore.</p> + +<p>Maurice rouvrit les yeux, vit les deux ruelles, l'une à sa droite et +l'autre à sa gauche. Elles étaient fangeuses, mal pavées, garnies de +barrières, coupées de petits ponts jetés sur un ruisseau. On y voyait +des arcades en poutres, des recoins, vingt portes mal assurées, +pourries. C'était le travail grossier dans toute sa misère, la misère +dans toute sa hideur. Çà et là un jardin, fermé tantôt par des haies, +tantôt par des palissades en échalas, quelques-uns par des murs; des +peaux séchant sous des hangars et répandant cette odieuse odeur de +tannerie qui soulève le cœur. Maurice chercha, combina pendant deux +heures et ne trouva rien, ne devina rien; dix fois il revint sur ses pas +pour s'orienter. Mais toutes ses tentatives furent inutiles, toutes ses +recherches infructueuses. Les traces de la jeune femme semblaient avoir +été effacées par le brouillard et la pluie.</p> + +<p>—Allons, se dit Maurice, j'ai rêvé. Ce cloaque ne peut avoir un instant +servi de retraite à ma belle fée de cette nuit.</p> + +<p>Il y avait dans ce républicain farouche une poésie bien autrement +réelle que dans son ami aux quatrains anacréontiques, puisqu'il rentra +sur cette idée, pour ne pas ternir l'auréole qui éclairait la tête de +son inconnue. Il est vrai qu'il rentra désespéré.</p> + +<p>—Adieu! dit-il, belle mystérieuse: tu m'as traité en sot ou en +enfant. En effet, serait-elle venue ici avec moi si elle y demeurait? +Non! elle n'a fait qu'y passer, comme un cygne sur un marais infect. Et, +comme celle de l'oiseau dans l'air, sa trace est invisible.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le temple</a></h3> + + +<p>Ce même jour, à la même heure où Maurice, douloureusement désappointé, +repassait le pont de la Tournelle, plusieurs municipaux, accompagnés de +Santerre, commandant de la garde nationale parisienne, faisaient une +visite sévère dans la tour du Temple, transformée en prison depuis le 13 +août 1792.</p> + +<p>Cette visite s'exerçait particulièrement dans l'appartement du troisième +étage, composé d'une antichambre et de trois pièces.</p> + +<p>Une de ces chambres était occupée par deux femmes, une jeune fille et un +enfant de neuf ans, tous vêtus de deuil.</p> + +<p>L'aînée de ces femmes pouvait avoir trente-sept à trente-huit ans. Elle +était assise et lisait près d'une table.</p> + +<p>La seconde était assise et travaillait à un ouvrage de tapisserie: elle +pouvait être âgée de vingt-huit à vingt-neuf ans.</p> + +<p>La jeune fille en avait quatorze et se tenait près de l'enfant, qui, +malade et couché, fermait les yeux comme s'il dormait, quoique +évidemment il fût impossible de dormir au bruit que faisaient les +municipaux.</p> + +<p>Les uns remuaient les lits, les autres déployaient les pièces de linge; +d'autres enfin, qui avaient fini leurs recherches, regardaient avec une +fixité insolente les malheureuses prisonnières, qui se tenaient les yeux +obstinément baissés, l'une sur son livre, l'autre sur sa tapisserie, la +troisième sur son frère.</p> + +<p>L'aînée de ces femmes était grande, pâle et belle; celle qui lisait +paraissait surtout concentrer son attention sur son livre, quoique, +selon toute probabilité, ce fussent ses yeux qui lussent et non son +esprit.</p> + +<p>Alors, un des municipaux s'approcha d'elle, saisit brutalement le livre +qu'elle tenait et le jeta au milieu de la chambre.</p> + +<p>La prisonnière allongea la main vers la table, prit un second volume et +continua de lire.</p> + +<p>Le montagnard fit un geste furieux pour arracher ce second volume, +comme il avait fait du premier. Mais, à ce geste, qui fit tressaillir la +prisonnière qui brodait près de la fenêtre, la jeune fille s'élança, +entoura de ses bras la tête de la lectrice et murmura en pleurant:</p> + +<p>—Ah! pauvre mère! Puis elle l'embrassa. Alors la prisonnière, à son +tour, colla la bouche sur l'oreille de la jeune fille, comme pour +l'embrasser aussi, et lui dit:</p> + +<p>—Marie, il y a un billet caché dans la bouche du poêle; ôtez-le.</p> + +<p>—Allons, allons! dit le municipal en tirant brutalement la jeune fille +à lui et en la séparant de sa mère. Aurez-vous bientôt fini de vous +embrasser?</p> + +<p>—Monsieur, dit la jeune fille, la Convention a-t-elle décrété que les +enfants ne pourront plus embrasser leur mère?</p> + +<p>—Non; mais elle a décrété qu'on punirait les traîtres, les +aristocrates et les ci-devant, et c'est pourquoi nous sommes ici pour +interroger. Voyons, Antoinette, réponds.</p> + +<p>Celle qu'on interpellait aussi grossièrement ne daigna pas même regarder +son interrogateur. Elle détourna la tête, au contraire, et une légère +rougeur passa sur ses joues pâlies par la douleur et sillonnées par les +larmes.</p> + +<p>—Il est impossible, continua cet homme, que tu aies ignoré la +tentative de cette nuit. D'où vient-elle? Même silence de la part de la +prisonnière.</p> + +<p>—Répondez, Antoinette, dit alors Santerre en s'approchant, sans +remarquer le frisson d'horreur qui avait saisi la jeune femme à l'aspect +de cet homme, qui, le 21 janvier au matin, était venu prendre au Temple +Louis XVI pour le conduire à l'échafaud. Répondez. On a conspiré cette +nuit contre la République et essayé de vous soustraire à la captivité +que, en attendant la punition de vos crimes, vous inflige la volonté du +peuple. Le saviez-vous, dites, que l'on conspirait?</p> + +<p>Marie-Antoinette tressaillit au contact de cette voix qu'elle sembla +fuir, en se reculant le plus qu'elle put sur sa chaise. Mais elle ne +répondit pas plus à cette question qu'aux deux autres, pas plus à +Santerre qu'au municipal.</p> + +<p>—Vous ne voulez donc pas répondre? dit Santerre en frappant violemment +du pied. La prisonnière prit sur la table un troisième volume.</p> + +<p>Santerre se retourna; la brutale puissance de cet homme, qui commandait +à 80, 000 hommes, qui n'avait eu besoin que d'un geste pour couvrir la +voix de Louis XVI mourant, se brisait contre la dignité d'une pauvre +prisonnière, dont il pouvait faire tomber la tête à son tour, mais qu'il +ne pouvait pas faire plier.</p> + +<p>—Et vous, Élisabeth, dit-il à l'autre personne, qui avait un instant +interrompu sa tapisserie pour joindre les mains et prier, non pas ces +hommes, mais Dieu,—répondrez-vous?</p> + +<p>—Je ne sais ce que vous demandez, dit-elle; je ne puis donc vous +répondre.</p> + +<p>—Eh! morbleu! citoyenne Capet, dit Santerre en s'impatientant, c'est +pourtant clair, ce que je dis là. Je dis qu'on a fait hier une tentative +pour vous faire évader et que vous devez connaître les coupables.</p> + +<p>—Nous n'avons aucune communication avec le dehors, monsieur; nous ne +pouvons donc savoir ni ce qu'on fait pour nous, ni ce qu'on fait contre +nous.</p> + +<p>—C'est bien, dit le municipal; nous allons savoir alors ce que va dire +ton neveu.</p> + +<p>Et il s'approcha du lit du dauphin. À cette menace, Marie-Antoinette se +leva tout à coup.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, mon fils est malade et dort.... Ne le réveillez +pas.</p> + +<p>—Réponds, alors.</p> + +<p>—Je ne sais rien.</p> + +<p>Le municipal alla droit au lit du petit prisonnier, qui feignait, comme +nous l'avons dit, de dormir.</p> + +<p>—Allons, allons, réveille-toi, Capet, dit-il en le secouant rudement. +L'enfant ouvrit les yeux et sourit. Les municipaux alors entourèrent le +lit.</p> + +<p>La reine, agitée de douleur et de crainte, fit un signe à sa fille, qui +profita de ce moment, se glissa dans la chambre voisine, ouvrit une des +bouches du poêle, en tira le billet, le brûla, puis aussitôt rentra dans +la chambre, et, d'un regard, rassura sa mère.</p> + +<p>—Que me voulez-vous? demanda l'enfant.</p> + +<p>—Savoir si tu n'as rien entendu cette nuit?</p> + +<p>—Non, j'ai dormi.</p> + +<p>—Tu aimes fort à dormir, à ce qu'il paraît?</p> + +<p>—Oui, parce que quand je dors, je rêve.</p> + +<p>—Et que rêves-tu?</p> + +<p>—Que je revois mon père que vous avez tué.</p> + +<p>—Ainsi, tu n'as rien entendu? dit vivement Santerre.</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Ces louveteaux sont, en vérité, bien d'accord avec la louve, dit le +municipal furieux; et, cependant, il y a eu un complot.</p> + +<p>La reine sourit.</p> + +<p>—Elle nous nargue, l'Autrichienne, s'écria le municipal. Eh bien, +puisqu'il en est ainsi, exécutons dans toute sa rigueur le décret de la +Commune. Lève-toi, Capet.</p> + +<p>—Que voulez-vous faire? s'écria la reine s'oubliant elle-même. Ne +voyez-vous pas que mon fils est malade, qu'il a la fièvre? Voulez-vous +donc le faire mourir?</p> + +<p>—Ton fils, dit le municipal, est un sujet d'alarmes continuel pour le +conseil du Temple. C'est lui qui est le point de mire de tous les +conspirateurs. On se flatte de vous enlever tous ensemble. Eh bien, +qu'on y vienne.—Tison!...—Appelez Tison.</p> + +<p>Tison était une espèce de journalier chargé des gros ouvrages du ménage +dans la prison. Il arriva.</p> + +<p>C'était un homme d'une quarantaine d'années, au teint basané, au visage +rude et sauvage, aux cheveux noirs et crépus descendant jusqu'aux +sourcils.</p> + +<p>—Tison, dit Santerre, qui est venu, hier, apporter des vivres aux +détenus? Tison cita un nom.</p> + +<p>—Et leur linge, qui le leur a apporté?</p> + +<p>—Ma fille.</p> + +<p>—Ta fille est donc blanchisseuse?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Et tu lui as donné la pratique des prisonniers?</p> + +<p>—Pourquoi pas? autant qu'elle gagne cela qu'une autre. Ce n'est plus +l'argent des tyrans, c'est l'argent de la nation, puisque la nation paye +pour eux.</p> + +<p>—On t'a dit d'examiner le linge avec attention.</p> + +<p>—Eh bien, est-ce que je ne m'acquitte pas de mon devoir? à preuve +qu'il y avait hier un mouchoir auquel on avait fait deux nœuds, que je +l'ai été porter au conseil, qui a ordonné à ma femme de le dénouer, de +le repasser, et de le remettre à madame Capet sans lui rien dire.</p> + +<p>À cette indication de deux nœuds faits à un mouchoir, la reine +tressaillit, ses prunelles se dilatèrent, et Madame Élisabeth et elles +échangèrent un regard.</p> + +<p>—Tison, dit Santerre, ta fille est une citoyenne dont personne ne +soupçonne le patriotisme; mais, à partir d'aujourd'hui, elle n'entrera +plus au Temple.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! dit Tison effrayé, que me dites-vous donc là, vous +autres? Comment! je ne reverrais plus ma fille que lorsque je sortirais?</p> + +<p>—Tu ne sortiras plus, dit Santerre.</p> + +<p>Tison regarda autour de lui sans arrêter sur aucun objet son œil +hagard; et soudain:</p> + +<p>—Je ne sortirai plus! s'écria-t-il. Ah! c'est comme cela? Eh bien! je +veux sortir pour tout à fait, moi. Je donne ma démission; je ne suis pas +un traître, un aristocrate, moi, pour qu'on me retienne en prison. Je +vous dis que je veux sortir.</p> + +<p>—Citoyen, dit Santerre, obéis aux ordres de la Commune, et tais-toi, +ou tu pourrais mal t'en trouver, c'est moi qui te le dis. Reste ici et +surveille ce qui s'y passe. On a l'œil sur toi, je t'en préviens.</p> + +<p>Pendant ce temps, la reine, qui se croyait oubliée, se rassérénait peu +à peu et replaçait son fils dans son lit.</p> + +<p>—Fais monter ta femme, dit le municipal à Tison. Celui-ci obéit, sans +mot dire. Les menaces de Santerre l'avaient rendu doux comme un agneau. +La femme Tison monta.</p> + +<p>—Viens ici, citoyenne, dit Santerre; nous allons passer dans +l'antichambre, et pendant ce temps, tu fouilleras les détenues.</p> + +<p>—Dis donc, femme, dit Tison, ils ne veulent plus laisser venir notre +fille au Temple.</p> + +<p>—Comment! ils ne veulent plus laisser venir notre fille?</p> + +<p>Mais nous ne la verrons donc plus, notre fille? Tison secoua la tête.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites donc là?</p> + +<p>—Je dis que nous ferons un rapport au conseil du Temple et que le +conseil décidera. En attendant...</p> + +<p>—En attendant, dit la femme, je veux revoir ma fille.</p> + +<p>—Silence! dit Santerre; on t'a fait venir ici pour fouiller les +prisonnières, fouille-les, et puis après nous verrons...</p> + +<p>—Mais... cependant!...</p> + +<p>—Oh! oh! dit Santerre en fronçant les sourcils; cela se gâte, ce me +semble.</p> + +<p>—Fais ce que dit le citoyen général! fais, femme; après, tu vois bien +qu'il dit que nous verrons. Et Tison regarda Santerre avec un humble +sourire.</p> + +<p>—C'est bien, dit la femme; allez-vous-en, je suis prête à les +fouiller. Ces hommes sortirent.</p> + +<p>—Ma chère madame Tison, dit la reine, croyez bien...</p> + +<p>—Je ne crois rien, citoyenne Capet, dit l'horrible femme en grinçant +des dents, si ce n'est que, c'est toi qui es cause de tous les malheurs +du peuple. Aussi, que je trouve quelque chose de suspect sur toi, et tu +verras.</p> + +<p>Quatre hommes restèrent à la porte pour prêter main-forte à la femme +Tison, si la reine résistait. On commença par la reine.</p> + +<p>On trouva sur elle un mouchoir noué de trois nœuds, qui semblait +malheureusement une réponse préparée à celui dont avait parlé Tison, un +crayon, un scapulaire et de la cire à cacheter.</p> + +<p>—Ah! je le savais bien, dit la femme Tison; je l'avais bien dit aux +municipaux, qu'elle écrivait, l'Autrichienne! L'autre jour, j'avais +trouvé une goutte de cire sur la bobèche du chandelier.</p> + +<p>—Oh! madame, dit la reine avec un accent suppliant, ne montrez que le +scapulaire.</p> + +<p>—Ah bien, oui, dit la femme, de la pitié pour toi!... Est-ce qu'on en +a pour moi, de la pitié?... On me prend ma fille. Madame Élisabeth et +madame Royale n'avaient rien sur elles.</p> + +<p>La femme Tison rappela les municipaux, qui rentrèrent, Santerre à leur +tête; elle leur remit les objets trouvés sur la reine, qui passèrent de +main en main et furent l'objet d'un nombre infini de conjectures: le +mouchoir noué de trois nœuds, surtout, exerça longuement l'imagination +des persécuteurs de la race royale.</p> + +<p>—Maintenant, dit Santerre, nous allons te lire l'arrêté de la +Convention.</p> + +<p>—Quel arrêté? demanda la reine.</p> + +<p>—L'arrêté qui ordonne que tu seras séparée de ton fils.</p> + +<p>—Mais c'est donc vrai que cet arrêté existe?</p> + +<p>—Oui. La Convention a trop grand souci d'un enfant confié à sa garde +par la nation, pour le laisser en compagnie d'une mère aussi dépravée +que toi....</p> + +<p>Les yeux de la reine jetèrent des éclairs.</p> + +<p>—Mais formulez une accusation, au moins, tigres que vous êtes!</p> + +<p>—Ce n'est parbleu pas difficile, dit un municipal, voilà....</p> + +<p>Et il prononça une de ces accusations infâmes, comme Suétone en porte +contre Agrippine.</p> + +<p>—Oh! s'écria la reine, debout, pâle et superbe d'indignation, j'en +appelle au cœur de toutes les mères.</p> + +<p>—Allons! allons! dit le municipal, tout cela est bel et bien; mais +nous sommes déjà ici depuis deux heures, et nous ne pouvons pas perdre +toute la journée; lève-toi, Capet, et suis-nous.</p> + +<p>—Jamais! jamais! s'écria la reine s'élançant entre les municipaux et +le jeune Louis, et s'apprêtant à défendre l'approche du lit, comme une +tigresse fait de sa tanière; jamais je ne me laisserai enlever mon +enfant!</p> + +<p>—Oh! messieurs, dit Madame Élisabeth en joignant les mains avec une +admirable expression de prière; messieurs, au nom du ciel! ayez pitié de +deux mères!</p> + +<p>—Parlez, dit Santerre, dites les noms, avouez le projet de vos +complices, expliquez ce que voulaient dire ces nœuds faits au mouchoir +apporté avec votre linge par la fille Tison, et ceux faits au mouchoir +trouvé dans votre poche; alors on vous laissera votre fils.</p> + +<p>Un regard de Madame Élisabeth sembla supplier la reine de faire ce +sacrifice terrible. Mais celle-ci, essuyant fièrement une larme qui +brillait comme un diamant, au coin de sa paupière:</p> + +<p>—Adieu, mon fils, dit-elle. N'oubliez jamais votre père qui est au +ciel, votre mère qui ira bientôt le rejoindre; redites, tous les soirs +et tous les matins, la prière que je vous ai apprise. Adieu, mon fils.</p> + +<p>Elle lui donna un dernier baiser; et, se relevant froide et inflexible:</p> + +<p>—Je ne sais rien, messieurs, dit-elle; faites ce que vous voudrez.</p> + +<p>Mais il eût fallu à cette reine plus de force que n'en contenait le +cœur d'une femme, et surtout le cœur d'une mère. Elle retomba anéantie +sur une chaise, tandis qu'on emportait l'enfant, dont les larmes +coulaient et qui lui tendait les bras, mais sans jeter un cri.</p> + +<p>La porte se referma derrière les municipaux qui emportaient l'enfant +royal, et les trois femmes demeurèrent seules.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence désespéré, interrompu seulement par +quelques sanglots. La reine le rompit la première.</p> + +<p>—Ma fille, dit-elle, et ce billet?</p> + +<p>—Je l'ai brûlé, comme vous me l'avez dit, ma mère.</p> + +<p>—Sans le lire?</p> + +<p>—Sans le lire.</p> + +<p>—Adieu donc, dernière lueur, suprême espérance! murmura Madame +Élisabeth.</p> + +<p>—Oh! vous avez raison, vous avez raison, ma sœur, c'est trop +souffrir! Puis, se retournant vers sa fille:</p> + +<p>—Mais vous avez vu l'écriture, du moins, Marie?</p> + +<p>—Oui, ma mère, un moment.</p> + +<p>La reine se leva, alla regarder à la porte pour voir si elle n'était +point observée, et, tirant une épingle de ses cheveux, elle s'approcha +de la muraille, fit sortir d'une fente un petit papier plié en forme de +billet, et, montrant ce billet à madame Royale:</p> + +<p>—Rappelez tous vos souvenirs avant de me répondre, ma fille, dit-elle; +l'écriture était-elle la même que celle-ci?</p> + +<p>—Oui, oui, ma mère, s'écria la princesse; oui, je la reconnais!</p> + +<p>—Dieu soit loué! s'écria la reine en tombant à genoux avec ferveur. +S'il a pu écrire, depuis ce matin, c'est qu'il est sauvé, alors. Merci, +mon Dieu! merci! un si noble ami méritait bien un de tes miracles.</p> + +<p>—De qui parlez-vous donc, ma mère? demanda madame Royale. Quel est cet +ami? Dites-moi son nom, que je le recommande à Dieu dans mes prières.</p> + +<p>—Oui, vous avez raison ma fille; ne l'oubliez jamais, ce nom, car +c'est le nom d'un gentilhomme plein d'honneur et de bravoure; celui-là +n'est pas dévoué par ambition, car il ne s'est révélé qu'aux jours du +malheur. Il n'a jamais vu la reine de France, ou plutôt la reine de +France ne l'a jamais vu, et il voue sa vie à la défendre. Peut-être +sera-t-il récompensé, comme on récompense aujourd'hui toute vertu, par +une mort terrible.... Mais... s'il meurt... oh! là-haut! là-haut! je le +remercierai.... Il s'appelle....</p> + +<p>La reine regarda avec inquiétude autour d'elle et baissa la voix:</p> + +<p>—Il s'appelle le chevalier de Maison-Rouge.... Priez pour lui!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Serment de joueur</a></h3> + + +<p>La tentative d'enlèvement, si contestable qu'elle fût, puisqu'elle +n'avait eu aucun commencement d'exécution, avait excité la colère des +uns et l'intérêt des autres. Ce qui corroborait, d'ailleurs, cet +événement, de probabilité presque matérielle, c'est que le comité de +sûreté générale apprit que, depuis trois semaines ou un mois, une foule +d'émigrés étaient rentrés en France par différents points de la +frontière. Il était évident que des gens qui risquaient ainsi leur tête +ne la risquaient pas sans dessein, et que ce dessein était, selon toute +probabilité, de concourir à l'enlèvement de la famille royale.</p> + +<p>Déjà, sur la proposition du conventionnel Osselin, avait été promulgué +le décret terrible qui condamnait à mort tout émigré convaincu d'avoir +remis le pied en France, tout Français convaincu d'avoir eu des projets +d'émigration; tout particulier convaincu d'avoir aidé dans sa fuite, ou +dans son retour, un émigré ou un émigrant, enfin tout citoyen convaincu +d'avoir donné asile à un émigré.</p> + +<p>Cette terrible loi inaugurait la Terreur. Il ne manquait plus que la +loi des suspects.</p> + +<p>Le chevalier de Maison-Rouge était un ennemi trop actif et trop +audacieux pour que sa rentrée dans Paris et son apparition au Temple +n'entraînassent point les plus graves mesures. Des perquisitions, plus +sévères qu'elles ne l'avaient jamais été, furent exécutées dans une +foule de maisons suspectes. Mais, hormis la découverte de quelques +femmes émigrées qui se laissèrent prendre, et de quelques vieillards qui +ne se soucièrent pas de disputer aux bourreaux le peu de jours qui leur +restaient, les recherches n'aboutirent à aucun résultat.</p> + +<p>Les sections, comme on le pense bien, furent, à la suite de cet +événement, fort occupées pendant plusieurs jours, et, par conséquent, le +secrétaire de la section Lepelletier, l'une des plus influentes de +Paris, eut peu de temps pour penser à son inconnue.</p> + +<p>D'abord, et comme il l'avait résolu en quittant la rue vieille +Saint-Jacques, il avait tenté d'oublier; mais, comme lui avait dit son +ami Lorin:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>En songeant qu'il faut qu'on oublie,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>On se souvient.</i></span><br /> +</p> + + + +<p>Maurice, cependant, n'avait rien dit ni rien avoué. Il avait renfermé +dans son cœur tous les détails de cette aventure qui avaient pu +échapper à l'investigation de son ami. Mais celui-ci, qui connaissait +Maurice pour une joyeuse et expansive nature, et qui le voyait +maintenant sans cesse rêveur et cherchant la solitude, se doutait bien, +comme il le disait, que ce coquin de Cupidon avait passé par là.</p> + +<p>Il est à remarquer que, parmi ses dix-huit siècles de monarchie, la +France a eu peu d'années aussi mythologiques que l'an de grâce 1793.</p> + +<p>Cependant, le chevalier n'était pas pris; on n'entendait plus parler de +lui. La reine, veuve de son mari et orpheline de son enfant, se +contentait de pleurer, quand elle était seule, entre sa fille et sa +sœur.</p> + +<p>Le jeune dauphin commençait, aux mains du cordonnier Simon, ce martyre +qui devait, en deux ans, le réunir à son père et à sa mère. Il y eut un +instant de calme.</p> + +<p>Le volcan montagnard se reposait avant de dévorer les girondins.</p> + +<p>Maurice sentit le poids de ce calme, comme on sent la lourdeur de +l'atmosphère en temps d'orage, et, ne sachant que faire d'un loisir qui +le livrait tout entier à l'ardeur d'un sentiment qui, s'il n'était pas +l'amour, lui ressemblait fort, il relut la lettre, baisa son beau +saphir, et résolut, malgré le serment qu'il avait fait, d'essayer d'une +dernière tentative, se promettant bien que celle-là serait la dernière.</p> + +<p>Le jeune homme avait bien pensé à une chose: c'était de s'en aller à la +section du Jardin des Plantes, et là, de demander des renseignements au +secrétaire, son collègue. Mais cette première idée, et nous pourrions +même dire cette seule idée qu'il avait eue que sa belle inconnue était +mêlée à quelque trame politique, le retint; l'idée qu'une indiscrétion +de sa part pouvait conduire cette femme charmante à la place de la +Révolution, et faire tomber cette tête d'ange sur l'échafaud, faisait +passer un horrible frisson dans les veines de Maurice.</p> + +<p>Il se décida donc à tenter l'aventure seul et sans aucun renseignement. +Son plan, d'ailleurs, était bien simple. Les listes placées sur chaque +porte devaient lui donner les premiers indices; puis des interrogatoires +aux concierges devaient achever d'éclaircir ce mystère. En sa qualité de +secrétaire de la section Lepelletier, il avait plein et entier droit +d'interrogatoire.</p> + +<p>D'ailleurs, Maurice ignorait le nom de son inconnue, mais il devait +être conduit par les analogies. Il était impossible qu'une si charmante +créature n'eût pas un nom en harmonie avec sa forme: quelque nom de +sylphide, de fée ou d'ange; car, à son arrivée sur la terre, on avait dû +saluer sa venue comme celle d'un être supérieur et surnaturel.</p> + +<p>Le nom le guiderait donc infailliblement. Maurice revêtit une carmagnole +de gros drap brun, se coiffa du bonnet rouge des grands jours, et +partit, pour son exploration, sans prévenir personne.</p> + +<p>Il avait à la main un de ces gourdins noueux qu'on appelait une +<i>constitution</i>, et, emmanchée à son poignet vigoureux, cette arme avait +la valeur de la massue d'Hercule. Il avait dans sa poche sa commission +de secrétaire de la section Lepelletier. C'était à la fois sa sûreté +physique et sa garantie morale.</p> + +<p>Il se mit donc à parcourir de nouveau la rue Saint-Victor, la rue +vieille Saint-Jacques, lisant, à la lueur du jour défaillant, tous ces +noms écrits d'une main plus ou moins exercée sur le panneau de chaque +porte.</p> + +<p>Maurice en était à sa centième maison, et par conséquent à sa centième +liste, sans que rien eût pu lui faire croire encore qu'il fût le moins +du monde sur la trace de son inconnue, qu'il ne voulait reconnaître qu'à +la condition que s'ouvrirait à ses yeux un nom dans le genre de celui +qu'il avait rêvé, lorsqu'un brave cordonnier, voyant l'impatience +répandue sur la figure du lecteur, ouvrit sa porte, sortit avec sa +courroie de cuir et son poinçon, et, regardant Maurice par-dessus ses +lunettes:</p> + +<p>—Veux-tu avoir quelque renseignement sur les locataires de cette +maison? dit-il. En ce cas, parle, je suis prêt à te répondre.</p> + +<p>—Merci, citoyen, balbutia Maurice, mais je cherchais le nom d'un ami.</p> + +<p>—Dis ce nom, citoyen, je connais tout le monde dans ce quartier. Où +demeurait cet ami?</p> + +<p>—Il demeurait, je crois, vieille rue Saint-Jacques; mais j'ai peur +qu'il n'ait déménagé.</p> + +<p>—Mais comment se nommait-il? Il faut que je sache son nom.</p> + +<p>Maurice surpris resta un instant hésitant; puis il prononça le premier +nom qui se présenta à sa mémoire.</p> + +<p>—René, dit-il.</p> + +<p>—Et son état? Maurice était entouré de tanneries.</p> + +<p>—Garçon tanneur, dit-il.</p> + +<p>—Dans ce cas, dit un bourgeois qui venait de s'arrêter là et qui +regardait Maurice avec une certaine bonhomie, qui n'était pas exempte de +défiance, il faudrait s'adresser au maître.</p> + +<p>—C'est juste, ça, dit le portier, c'est très juste; les maîtres +savent les noms de leurs ouvriers, et voilà le citoyen Dixmer, tiens, +qui est directeur de tannerie et qui a plus de cinquante ouvriers dans +sa tannerie, il peut te renseigner, lui.</p> + +<p>Maurice se retourna et vit un bon bourgeois d'une taille élevée, d'un +visage placide, d'une richesse de costume qui annonçait l'industriel +opulent.</p> + +<p>—Seulement, comme l'a dit le citoyen portier, continua le bourgeois, il +faudrait savoir le nom de famille.</p> + +<p>—Je l'ai dit: René.</p> + +<p>—René n'est qu'un nom de baptême, et c'est le nom de famille que je +demande. Tous les ouvriers inscrits chez moi le sont sous leur nom de +famille.</p> + +<p>—Ma foi, dit Maurice que cette espèce d'interrogatoire commençait à +impatienter, le nom de famille, je ne le sais pas.</p> + +<p>—Comment! dit le bourgeois avec un sourire dans lequel Maurice crut +remarquer plus d'ironie qu'il n'en voulait laisser paraître, comment, +citoyen, tu ne sais pas le nom de famille de ton ami?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—En ce cas, il est probable que tu ne le retrouveras pas. Et le +bourgeois, saluant gracieusement Maurice, fit quelques pas et entra dans +une maison de la vieille rue Saint-Jacques.</p> + +<p>—Le fait est que, si tu ne sais pas son nom de famille..., dit le +portier.</p> + +<p>—Eh bien, non, je ne le sais pas, dit Maurice, qui n'aurait pas été +fâché, pour avoir une occasion de faire déborder sa mauvaise humeur, +qu'on lui cherchât querelle, et même, il faut le dire, qui n'était pas +éloigné d'en chercher une exprès. Qu'as-tu à dire à cela?</p> + +<p>—Rien, citoyen, rien du tout; seulement, si tu ne sais pas le nom de +ton ami, il est probable, comme te l'a dit le citoyen Dixmer, il est +probable que tu ne le retrouveras point.</p> + +<p>Et le citoyen portier rentra dans sa loge en haussant les épaules.</p> + +<p>Maurice avait bonne envie de rosser le citoyen portier, mais ce dernier +était vieux: sa faiblesse le sauva. Vingt ans de moins, et Maurice eût +donné le spectacle scandaleux de l'égalité devant la loi, mais de +l'inégalité devant la force.</p> + +<p>D'ailleurs, la nuit allait tomber, et Maurice n'avait plus que quelques +minutes de jour.</p> + +<p>Il en profita pour s'engager d'abord dans la première ruelle, ensuite +dans la seconde; il en examina chaque porte, il en sonda chaque recoin, +regarda par-dessus chaque palissade, se hissa au-dessus de chaque mur, +lança un coup d'œil dans l'intérieur de chaque grille, par le trou de +chaque serrure, heurta à quelques magasins déserts sans avoir de +réponse, enfin consuma près de deux heures dans cette recherche inutile.</p> + +<p>Neuf heures du soir sonnèrent. Il faisait nuit close: on n'entendait +plus aucun bruit, on n'apercevait plus aucun mouvement dans ce quartier +désert, d'où la vie semblait s'être retirée avec le jour.</p> + +<p>Maurice, désespéré, allait faire un mouvement rétrograde, quand tout à +coup, au détour d'une étroite allée, il vit briller une lumière. Il +s'aventura dans le passage sombre, sans remarquer qu'au moment même où +il s'y enfonçait, une tête curieuse qui, depuis un quart d'heure, du +milieu d'un massif d'arbres s'élevant au-dessus de la muraille, suivait +tous ses mouvements, venait de disparaître avec précipitation derrière +cette muraille.</p> + +<p>Quelques secondes après que la tête eut disparu, trois hommes, sortant +par une petite porte percée dans cette même muraille, allèrent se jeter +dans l'allée où venait de se perdre Maurice, tandis qu'un quatrième, +pour plus grande précaution, fermait la porte de cette allée.</p> + +<p>Maurice, au bout de l'allée, avait trouvé une cour; c'était de l'autre +côté de cette cour que brillait la lumière. Il frappa à la porte d'une +maison pauvre et solitaire; mais au premier coup qu'il frappa, la +lumière s'éteignit.</p> + +<p>Maurice redoubla, mais nul ne répondit à son appel; il vit que c'était +un parti pris de ne pas répondre. Il comprit qu'il perdait inutilement +son temps à frapper, traversa la cour et rentra sous l'allée.</p> + +<p>En même temps, la porte de la maison tourna doucement sur ses gonds; +trois hommes en sortirent et un coup de sifflet retentit.</p> + +<p>Maurice se retourna et vit trois ombres à la distance de deux longueurs +de son bâton.</p> + +<p>Dans les ténèbres, à la lueur de cette espèce de lumière qui existe +toujours pour les yeux depuis longtemps habitués à l'obscurité, +reluisaient trois lames aux reflets fauves.</p> + +<p>Maurice comprit qu'il était cerné. Il voulut faire le moulinet avec son +bâton; mais l'allée était si étroite que son bâton toucha les deux murs. +Au même instant, un violent coup, porté sur la tête, l'étourdit. C'était +une agression imprévue faite par les quatre hommes qui étaient sortis de +la muraille. Sept hommes se jetèrent à la fois sur Maurice, et, malgré +une résistance désespérée, le terrassèrent, lui lièrent les mains et lui +bandèrent les yeux.</p> + +<p>Maurice n'avait pas jeté un cri, n'avait pas appelé à l'aide. La force +et le courage veulent toujours se suffire à eux-mêmes et semblent avoir +honte d'un secours étranger.</p> + +<p>D'ailleurs, Maurice eût appelé que, dans ce quartier désert, personne +ne fût venu.</p> + +<p>Maurice fut donc lié et garrotté sans, comme nous l'avons dit, qu'il +eût poussé une plainte.</p> + +<p>Il avait réfléchi, au reste, que si on lui bandait les yeux, ce n'était +pas pour le tuer tout de suite. À l'âge de Maurice, tout répit est un +espoir.</p> + +<p>Il recueillit donc toute sa présence d'esprit et attendit.</p> + +<p>—Qui es-tu? demanda une voix encore animée par la lutte.</p> + +<p>—Je suis un homme que l'on assassine, répondit Maurice.</p> + +<p>—Il y a plus, tu es un homme mort, si tu parles haut, que tu appelles +ou que tu cries.</p> + +<p>—Si j'eusse dû crier, je n'eusse point attendu jusqu'à présent.</p> + +<p>—Es-tu prêt à répondre à mes questions?</p> + +<p>—Questionnez d'abord, je verrai après si je dois répondre.</p> + +<p>—Qui t'envoie ici?</p> + +<p>—Personne.</p> + +<p>—Tu y viens donc de ton propre mouvement?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu mens.</p> + +<p>Maurice fit un mouvement terrible pour dégager ses mains; la chose +était impossible.</p> + +<p>—Je ne mens jamais! dit-il.</p> + +<p>—En tout cas, que tu viennes de ton propre mouvement, ou que tu sois +envoyé, tu es un espion.</p> + +<p>—Et vous des lâches!</p> + +<p>—Des lâches, nous?</p> + +<p>—Oui, vous êtes sept ou huit contre un homme garrotté, et vous +insultez cet homme. Lâches! lâches! lâches!</p> + +<p>Cette violence de Maurice, au lieu d'aigrir ses adversaires, parut les +calmer: cette violence même était la preuve que le jeune homme n'était +pas ce dont on l'accusait; un véritable espion eût tremblé et demandé +grâce.</p> + +<p>—Il n'y a pas d'insulte là, dit une voix plus douce, mais en même +temps plus impérieuse qu'aucune de celles qui avaient parlé. Dans le +temps où nous vivons, on peut être espion sans être malhonnête homme: +seulement, on risque sa vie.</p> + +<p>—Soyez le bienvenu, vous qui avez prononcé cette parole; j'y répondrai +loyalement.</p> + +<p>—Qu'êtes-vous venu faire dans ce quartier?</p> + +<p>—Y chercher une femme.</p> + +<p>Un murmure d'incrédulité accueillit cette excuse. Ce murmure grossit et +devint un orage.</p> + +<p>—Tu mens! reprit la même voix. Il n'y a point de femme, et nous savons +ce que nous entendons par femme, il n'y a point de femme à poursuivre +dans ce quartier; avoue ton projet, ou tu mourras.</p> + +<p>—Allons donc, dit Maurice. Vous ne me tueriez pas pour le plaisir de me +tuer, à moins que vous ne soyez de véritables brigands.</p> + +<p>Et Maurice fit un second effort plus violent et plus inattendu encore +que le premier pour dégager ses mains de la corde qui les liait; mais +soudain un froid douloureux et aigu lui déchira la poitrine.</p> + +<p>Maurice fit malgré lui un mouvement en arrière.</p> + +<p>—Ah! tu sens cela, dit un des hommes. Eh bien, il y a encore huit +pouces pareils au pouce avec lequel tu viens de faire connaissance.</p> + +<p>—Alors, achevez, dit Maurice avec résignation. Ce sera fini tout de +suite, au moins.</p> + +<p>—Qui es-tu? Voyons! dit la voix douce et impérieuse à la fois.</p> + +<p>—C'est mon nom que vous voulez savoir?</p> + +<p>—Oui, ton nom?</p> + +<p>—Je suis Maurice Lindey.</p> + +<p>—Quoi! s'écria une voix, Maurice Lindey, le revoluti... le patriote? +Maurice Lindey, secrétaire de la section Lepelletier?</p> + +<p>Ces paroles furent prononcées avec tant de chaleur, que Maurice vit bien +qu'elles étaient décisives. Y répondre, c'était, d'une façon ou de +l'autre, fixer invariablement son sort.</p> + +<p>Maurice était incapable d'une lâcheté. Il se redressa en vrai Spartiate, +et dit d'une voix ferme:</p> + +<p>—Oui, Maurice Lindey; oui, Maurice Lindey, le secrétaire de la section +Lepelletier; oui, Maurice Lindey, le patriote, le révolutionnaire, le +jacobin; Maurice Lindey enfin, dont le plus beau jour sera celui où il +mourra pour la liberté.</p> + +<p>Un silence de mort accueillit cette réponse.</p> + +<p>Maurice Lindey présentait sa poitrine, attendant d'un moment à l'autre +que la lame, dont il avait senti la pointe seulement, se plongeât tout +entière dans son cœur.</p> + +<p>—Est-ce bien vrai? dit après quelques secondes une voix qui trahissait +quelque émotion. Voyons, jeune homme, ne mens pas.</p> + +<p>—Fouillez dans ma poche, dit Maurice, et vous trouverez ma commission. +Regardez sur ma poitrine, et si mon sang ne les a pas effacées, vous +trouverez mes initiales, un <i>M</i> et un <i>L</i> brodés sur ma chemise.</p> + +<p>Aussitôt Maurice se sentit enlever par des bras vigoureux. Il fut porté +pendant un espace assez court. Il entendit, ouvrir une première porte, +puis une seconde. Seulement, la seconde était plus étroite que la +première, car à peine si les hommes qui le portaient y purent passer +avec lui.</p> + +<p>Les murmures et les chuchotements continuaient.</p> + +<p>—Je suis perdu, se dit à lui-même Maurice; ils vont me mettre une +pierre au cou et me jeter dans quelque trou de la Bièvre.</p> + +<p>Mais, au bout d'un instant, il sentit que ceux qui le portaient +montaient quelques marches. Un air plus tiède frappa son visage, et on +le déposa sur un siège. Il entendit fermer une porte à double tour, des +pas s'éloignèrent. Il crut sentir qu'on le laissait seul. Il prêta +l'oreille avec autant d'attention que peut le faire un homme dont la vie +dépend d'un mot, et il crut entendre que cette même voix, qui avait déjà +frappé son oreille par un mélange de fermeté et de douceur, disait aux +autres:</p> + +<p>—Délibérons.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Geneviève</a></h3> + + +<p>Un quart d'heure s'écoula qui parut un siècle à Maurice. Rien de plus +naturel: jeune, beau, vigoureux, soutenu dans sa force par cent amis +dévoués, avec lesquels il rêvait parfois l'accomplissement de grandes +choses, il se sentait tout à coup, sans préparation aucune, exposé à +perdre la vie dans un guet-apens ignoble.</p> + +<p>Il comprenait qu'on l'avait renfermé dans une chambre quelconque; mais +était-il surveillé?</p> + +<p>Il essaya un nouvel effort pour rompre ses liens. Ses muscles d'acier se +gonflèrent et se roidirent, la corde lui entra dans les chairs, mais ne +se rompit pas.</p> + +<p>Le plus terrible, c'est qu'il avait les mains liées derrière le dos et +qu'il ne pouvait arracher son bandeau. S'il avait pu voir, peut-être +eût-il pu fuir.</p> + +<p>Cependant, ces diverses tentatives s'étaient accomplies sans que +personne s'y opposât, sans que rien bougeât autour de lui; il en augura +qu'il était seul.</p> + +<p>Ses pieds foulaient quelque chose de moelleux et de sourd, du sable, de +la terre grasse, peut-être. Une odeur âcre et pénétrante frappait son +odorat et dénonçait la présence de substances végétales, Maurice pensa +qu'il était dans une serre ou dans quelque chose de pareil. Il fit +quelques pas, heurta un mur, se retourna pour tâter avec ses mains, +sentit des instruments aratoires, et poussa une exclamation de joie.</p> + +<p>Avec des efforts inouïs, il parvint à explorer tous ces instruments les +uns après les autres. Sa fuite devenait alors une question de temps: si +le hasard ou la Providence lui donnait cinq minutes, et si parmi ces +ustensiles il trouvait un instrument tranchant, il était sauvé.</p> + +<p>Il trouva une bêche.</p> + +<p>Ce fut, par la manière dont Maurice était lié, toute une lutte pour +retourner cette bêche, de façon à ce que le fer fût en haut. Sur ce fer, +qu'il maintenait contre le mur avec ses reins, il coupa ou plutôt il usa +la corde qui lui liait les poignets. L'opération était longue, le fer de +la bêche tranchait lentement. La sueur lui coulait sur le front; il +entendit comme un bruit de pas qui se rapprochait. Il fit un dernier +effort, violent, inouï, suprême; la corde, à moitié usée, se rompit.</p> + +<p>Cette fois, ce fut un cri de joie qu'il poussa; il était sûr du moins de +mourir en se défendant.</p> + +<p>Maurice arracha le bandeau de dessus ses yeux.</p> + +<p>Il ne s'était pas trompé; il était dans une espèce, non pas de serre, +mais de pavillon où l'on avait serré quelques-unes de ces plantes +grasses qui ne peuvent passer la mauvaise saison en plein air. Dans un +coin, étaient ces instruments de jardinage dont l'un lui avait rendu un +si grand service. En face de lui était une fenêtre; il s'élança vers la +fenêtre; elle était grillée, et un homme armé d'une carabine était placé +en sentinelle devant.</p> + +<p>De l'autre côté du jardin, à trente pas de distance à peu près, +s'élevait un petit kiosque qui faisait pendant à celui où était Maurice. +Une jalousie était baissée, mais à travers cette jalousie brillait une +lumière.</p> + +<p>Il s'approcha de la porte et écouta: une autre sentinelle passait et +repassait devant la porte. C'étaient ses pas qu'il avait entendus.</p> + +<p>Mais au fond du corridor retentissaient des voix confuses; la +délibération avait visiblement dégénéré en discussion. Maurice ne +pouvait entendre avec suite ce qui se disait. Cependant quelques mots +pénétraient jusqu'à lui, et parmi ces mots, comme si pour ceux-là seuls +la distance était moins grande, il entendait les mots <i>espion, poignard, +mort.</i></p> + +<p>Maurice redoubla d'attention. Une porte s'ouvrit, et il entendit plus +distinctement.</p> + +<p>—Oui, disait une voix, oui, c'est un espion, il a découvert quelque +chose, et il est certainement envoyé pour surprendre nos secrets. En le +délivrant, nous courons risque qu'il nous dénonce.</p> + +<p>—Mais sa parole? dit une voix.</p> + +<p>—Sa parole, il la donnera, puis il la trahira. Est-ce qu'il est +gentilhomme pour qu'on se fie à sa parole?</p> + +<p>Maurice grinça des dents à cette idée que quelques gens avaient encore +la prétention qu'il fallût être gentilhomme pour garder la foi jurée.</p> + +<p>—Mais nous connaît-il pour nous dénoncer?</p> + +<p>—Non, certes, il ne nous connaît pas, il ne sait pas ce que nous +faisons; mais il sait l'adresse, il reviendra bien accompagné.</p> + +<p>L'argument parut péremptoire.</p> + +<p>—Eh bien, dit la voix qui déjà plusieurs fois avait frappé Maurice +comme devant être celle du chef, c'est donc décidé?</p> + +<p>—Mais oui, cent fois oui; je ne vous comprends pas avec votre +magnanimité, mon cher; si le comité de salut public nous tenait, vous +verriez s'il ferait toutes ces façons.</p> + +<p>—Ainsi donc vous persistez dans votre décision, messieurs?</p> + +<p>—Sans doute, et vous n'allez pas, j'espère, vous y opposer.</p> + +<p>—Je n'ai qu'une voix, messieurs, elle a été pour qu'on lui rendît la +liberté. Vous en avez six, elles ont été toutes six pour la mort. Va +donc pour la mort.</p> + +<p>La sueur qui coulait sur le front de Maurice se glaça tout à coup.</p> + +<p>—Il va crier, hurler, dit la voix. Avez-vous au moins éloigné madame +Dixmer?</p> + +<p>—Elle ne sait rien; elle est dans le pavillon en face.</p> + +<p>—Madame Dixmer, murmura Maurice; je commence à comprendre. Je suis chez +ce maître tanneur qui m'a parlé dans la vieille rue Saint-Jacques, et +qui s'est éloigné en se riant de moi, quand je n'ai pas pu lui dire le +nom de mon ami. Mais quel diable d'intérêt un maître tanneur peut-il +avoir à m'assassiner?</p> + +<p>—En tout cas, dit-il, avant qu'on m'assassine, j'en tuerai plus d'un. +Et il bondit vers l'instrument inoffensif qui, dans sa main, allait +devenir une arme terrible.</p> + +<p>Puis il revint derrière la porte et se plaça de façon à ce qu'en se +déployant elle le couvrît.</p> + +<p>Son cœur palpitait à briser sa poitrine, et dans le silence on +entendait le bruit de ses palpitations.</p> + +<p>Tout à coup Maurice frissonna de la tête aux pieds; une voix avait dit:</p> + +<p>—Si vous m'en croyez, vous casserez tout bonnement une vitre, et à +travers les barreaux vous le tuerez d'un coup de carabine.</p> + +<p>—Oh! non, non, pas d'explosion, dit une autre voix; une explosion peut +nous trahir. Ah! vous voilà, Dixmer; et votre femme?</p> + +<p>—Je viens de regarder à travers la jalousie; elle ne se doute de rien, +elle lit.</p> + +<p>—Dixmer, vous allez nous fixer. Êtes-vous pour un coup de carabine? +êtes-vous pour un coup de poignard?</p> + +<p>—Soit, pour le poignard. Allons!</p> + +<p>—Allons! répétèrent ensemble les cinq ou six voix. Maurice était un +enfant de la Révolution, un cœur de bronze, une âme athée, comme il y +en avait beaucoup à cette époque-là. Mais à ce mot <i>allons</i>! prononcé +derrière cette porte qui, seule, le séparait de la mort, il se rappela +le signe de la croix que sa mère lui avait appris lorsque, tout enfant, +elle lui faisait dire ses prières à genoux. Les pas se rapprochèrent, +mais ils s'arrêtèrent, puis la clef grinça dans la serrure, et la porte +s'ouvrit lentement. Pendant cette minute qui venait de s'écouler, +Maurice s'était dit: «Si je perds mon temps à frapper, je serai tué. En +me précipitant sur les assassins, je les surprends; je gagne le jardin, +la ruelle, je me sauve peut-être.»</p> + +<p>Aussitôt, prenant un élan de lion, en jetant un cri sauvage où il y +avait encore plus de menace que d'effroi, il renversa les deux premiers +hommes, qui le croyant lié et les yeux bandés, étaient loin de +s'attendre à une pareille agression, écarta les autres, franchit, grâce +à ses jarrets d'acier, dix toises en une seconde, vit au bout du +corridor une porte donnant sur le jardin toute grande ouverte, s'élança, +sauta dix marches, se trouva dans le jardin, et, s'orientant du mieux +qu'il lui était possible, courut vers la porte.</p> + +<p>La porte était fermée à deux verrous et à la serrure. Maurice tira les +deux verrous, voulut ouvrir la serrure; il n'y avait pas de clef.</p> + +<p>Pendant ce temps, ceux qui le poursuivaient étaient arrivés au perron: +ils l'aperçurent.</p> + +<p>—Le voilà, crièrent-ils, tirez dessus, Dixmer, tirez dessus; tuez! +tuez!</p> + +<p>Maurice poussa un rugissement: il était enfermé dans le jardin; il +mesura de l'œil les murailles; elles avaient dix pieds de haut.</p> + +<p>Tout cela fut rapide comme une seconde.</p> + +<p>Les assassins s'élancèrent à sa poursuite.</p> + +<p>Maurice avait trente pas d'avance à peu près sur eux; il regarda tout +autour de lui avec ce regard du condamné qui demande l'ombre d'une +chance de salut pour en faire une réalité.</p> + +<p>Il aperçut le kiosque, la jalousie, derrière la jalousie la lumière. Il +ne fit qu'un bond, un bond de dix pieds, saisit la jalousie, l'arracha, +passa au travers de la fenêtre en la brisant et tomba dans une chambre +éclairée où lisait une femme assise près du feu.</p> + +<p>Cette femme se leva épouvantée en criant au secours.</p> + +<p>—Range-toi, Geneviève, range-toi, cria la voix de Dixmer; range-toi, +que je le tue! Et Maurice vit s'abaisser à dix pas de lui le canon de la +carabine.</p> + +<p>Mais à peine la femme l'eût-elle regardé qu'elle jeta un cri terrible, +et qu'au lieu de se ranger comme le lui ordonnait son mari, elle se jeta +entre lui et le canon du fusil.</p> + +<p>Ce mouvement concentra toute l'attention de Maurice sur la généreuse +créature dont le premier mouvement était de le protéger.</p> + +<p>À son tour, il jeta un cri. C'était son inconnue tant cherchée.</p> + +<p>—Vous!... Vous!... s'écria-t-il.</p> + +<p>—Silence! dit-elle.</p> + +<p>Puis, se retournant vers les assassins, qui, différentes armes à la +main, s'étaient rapprochés de la fenêtre:</p> + +<p>—Oh! vous ne le tuerez pas! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—C'est un espion, s'écria Dixmer, dont la figure douce et placide avait +pris une expression de résolution implacable; c'est un espion, et il +doit mourir.</p> + +<p>—Un espion! lui? dit Geneviève; lui, un espion? Venez ici, Dixmer. Je +n'ai qu'un mot à vous dire pour vous prouver que vous vous trompez +étrangement.</p> + +<p>Dixmer s'approcha de la fenêtre: Geneviève s'approcha de lui, et, se +penchant à son oreille, elle lui dit quelques mots tout bas.</p> + +<p>Le maître tanneur releva la tête.</p> + +<p>—Lui? dit-il.</p> + +<p>—Lui-même, répondit Geneviève.</p> + +<p>—Vous en êtes sûre? La jeune femme ne répondit point cette fois: mais +elle se retourna vers Maurice et lui tendit la main en souriant. Les +traits de Dixmer reprirent alors une expression singulière de mansuétude +et de froideur. Il posa la crosse de sa carabine à terre.</p> + +<p>—Alors, c'est autre chose, dit-il. Puis, faisant signe à ses compagnons +de le suivre, il s'écarta avec eux et leur dit quelques mots, après +lesquels ils s'éloignèrent.</p> + +<p>—Cachez cette bague, murmura Geneviève pendant ce temps; tout le monde +la connaît ici. Maurice ôta vivement la bague de son doigt et la glissa +dans la poche de son gilet.</p> + +<p>Un instant après, la porte du pavillon s'ouvrit, et Dixmer, sans arme, +s'avança vers Maurice.</p> + +<p>—Pardon, citoyen, lui dit-il; que n'ai-je su plus tôt les obligations +que je vous avais! Ma femme, tout en se souvenant du service que vous +lui aviez rendu dans la soirée du 10 mars, avait oublié votre nom. Nous +ignorions donc complètement à qui nous avions à faire; sans cela, +croyez-le bien, nous n'eussions pas un instant suspecté votre honneur ni +soupçonné vos intentions. Ainsi donc, pardon, encore une fois!</p> + +<p>Maurice était stupéfait; il se tenait debout par un miracle d'équilibre; +il sentait que la tête lui tournait, il était près de tomber.</p> + +<p>Il s'appuya à la cheminée.</p> + +<p>—Mais enfin, dit-il, pourquoi vouliez-vous donc me tuer?</p> + +<p>—Voilà le secret, citoyen, dit Dixmer, et je le confie à votre loyauté. +Je suis, comme vous le savez déjà, maître tanneur et chef de cette +tannerie. La plupart des acides que j'emploie pour la préparation de mes +peaux sont des marchandises prohibées. Or, les contrebandiers que +j'emploie avaient avis d'une délation faite au conseil général. Vous +voyant prendre des informations, j'ai eu peur. Mes contrebandiers ont eu +encore plus peur que moi de votre bonnet rouge et de votre air décidé, +et je ne vous cache pas que votre mort était résolue.</p> + +<p>—Je le sais pardieu bien, s'écria Maurice, et vous ne m'apprenez là +rien de nouveau. J'ai entendu votre délibération et j'ai vu votre +carabine.</p> + +<p>—Je vous ai déjà demandé pardon, reprit Dixmer d'un air de bonhomie +attendrissante. Comprenez donc ceci, que, grâce aux désordres du temps, +nous sommes, moi et mon associé, M. Morand, en train de faire une +immense fortune. Nous avons la fourniture des sacs militaires; tous les +jours nous en faisons confectionner quinze cents, ou deux mille. Grâce +au bienheureux état de choses dans lequel nous vivons, la municipalité, +qui a fort à faire, n'a pas le temps de vérifier bien exactement nos +comptes, de sorte, il faut bien l'avouer, que nous pêchons un peu en eau +trouble; d'autant plus, comme je vous le disais, que les matières +préparatoires que nous nous procurons par contrebande nous permettent de +gagner deux cents pour cent.</p> + +<p>—Diable! fit Maurice, cela me paraît un bénéfice assez honnête, et je +comprends maintenant votre crainte qu'une dénonciation de ma part ne le +fît cesser; mais maintenant que vous me connaissez, vous êtes rassuré, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Maintenant, dit Dixmer, je ne vous demande même plus votre parole.</p> + +<p>Puis, lui posant la main sur l'épaule et le regardant avec un sourire:</p> + +<p>—Voyons, lui dit-il, à présent que nous sommes en petit comité et entre +amis, je puis le dire, que veniez-vous faire par ici, jeune homme? Bien +entendu, ajouta le maître tanneur, que si vous voulez vous taire, vous +êtes parfaitement libre.</p> + +<p>—Mais je vous l'ai dit, je crois, balbutia Maurice.</p> + +<p>—Oui, une femme, dit le bourgeois, je sais qu'il était question d'une +femme.</p> + +<p>—Mon Dieu! pardonnez-moi, citoyen, dit Maurice; mais je comprends à +merveille que je vous dois une explication. Eh bien, je cherchais une +femme qui, l'autre soir, sous le masque, m'a dit demeurer dans ce +quartier. Je ne sais ni son nom, ni sa position, ni sa demeure. +Seulement, je sais que je suis amoureux fou, qu'elle est petite....</p> + +<p>Geneviève était grande.</p> + +<p>—Qu'elle est blonde et qu'elle a l'air éveillé.... Geneviève était brune +avec de grands yeux pensifs.</p> + +<p>—Une grisette enfin..., continua Maurice; aussi, pour lui plaire, ai-je +pris cet habit populaire.</p> + +<p>—Voilà qui explique tout, dit Dixmer avec une foi angélique que ne +démentait point le moindre regard sournois.</p> + +<p>Geneviève avait rougi, et, se sentant rougir, s'était détournée.</p> + +<p>—Pauvre citoyen Lindey, dit Dixmer en riant, quelle mauvaise heure nous +vous avons fait passer, et vous êtes bien le dernier à qui j'eusse voulu +faire du mal; un si bon patriote, un frère!... Mais, en vérité, j'ai cru +que quelque malintentionné usurpait votre nom.</p> + +<p>—Ne parlons plus de cela, dit Maurice, qui comprit qu'il était temps de +se retirer; remettez-moi dans mon chemin et oublions...</p> + +<p>—Vous remettre dans votre chemin? s'écria Dixmer; vous quitter? Ah! non +pas, non pas! je donne ou plutôt, mon associé et moi, nous donnons ce +soir à souper aux braves garçons qui voulaient vous égorger tout à +l'heure. Je compte bien vous faire souper avec eux pour que vous voyiez +qu'ils ne sont point si diables qu'ils en ont l'air.</p> + +<p>—Mais, dit Maurice au comble de la joie de rester quelques heures près +de Geneviève, je ne sais vraiment si je dois accepter.</p> + +<p>—Comment! si vous devez accepter, dit Dixmer; je le crois bien: ce sont +de bons et francs patriotes comme vous; d'ailleurs, je ne croirai que +vous m'avez pardonné que lorsque nous aurons rompu le pain ensemble.</p> + +<p>Geneviève ne disait pas un mot. Maurice était au supplice.</p> + +<p>—C'est qu'en vérité, balbutia le jeune homme, je crains de vous gêner, +citoyen.... Ce costume... ma mauvaise mine.... Geneviève le regarda +timidement.</p> + +<p>—Nous offrons de bon cœur, dit-elle.</p> + +<p>—J'accepte, citoyenne, répondit Maurice en s'inclinant.</p> + +<p>—Eh bien, je vais rassurer nos compagnons, dit le maître tanneur; +chauffez-vous en attendant, cher ami. Il sortit. Maurice et Geneviève +restèrent seuls.</p> + +<p>—Ah! monsieur, dit la jeune femme avec un accent auquel elle essayait +inutilement de donner le ton du reproche, vous avez manqué à votre +parole, vous avez été indiscret.</p> + +<p>—Quoi! madame, s'écria Maurice, vous aurais-je compromise? Ah! dans ce +cas, pardonnez-moi; je me retire, et jamais...</p> + +<p>—Dieu! s'écria-t-elle en se levant, vous êtes blessé à la poitrine! +votre chemise est toute teinte de sang!</p> + +<p>En effet, sur la chemise si fine et si blanche de Maurice, chemise qui +faisait un étrange contraste avec ses habits grossiers, une large plaque +de rouge s'était étendue et avait séché.</p> + +<p>—Oh! n'ayez aucune inquiétude, madame, dit le jeune homme; un des +contrebandiers m'a piqué avec son poignard. Geneviève pâlit, et lui +prenant la main:</p> + +<p>—Pardonnez-moi, murmura-t-elle, le mal qu'on vous a fait; vous m'avez +sauvé la vie, et j'ai failli être cause de votre mort.</p> + +<p>—Ne suis-je pas bien récompensé en vous retrouvant? car, n'est-ce pas, +vous n'avez pas cru un instant que ce fût une autre que vous que je +cherchais?</p> + +<p>—Venez avec moi, interrompit Geneviève, je vous donnerai du linge.... Il +ne faut pas que nos convives vous voient en cet état: ce serait pour eux +un reproche trop terrible.</p> + +<p>—Je vous gêne bien, n'est-ce pas? répliqua Maurice en soupirant.</p> + +<p>—Pas du tout, j'accomplis un devoir. Et elle ajouta:</p> + +<p>—Je l'accomplis même avec grand plaisir. Geneviève conduisit alors +Maurice vers un grand cabinet de toilette d'une élégance et d'une +distinction qu'il ne s'attendait pas à trouver dans la maison d'un +maître tanneur.</p> + +<p>Il est vrai que ce maître tanneur paraissait millionnaire. Puis elle +ouvrit toutes les armoires.</p> + +<p>—Prenez, dit-elle, vous êtes chez vous. Et elle se retira. Quand +Maurice sortit, il trouva Dixmer, qui était revenu.</p> + +<p>—Allons, allons, dit-il, à table! on n'attend plus que vous.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le souper</a></h3> + + +<p>Lorsque Maurice entra avec Dixmer et Geneviève dans la salle à manger, +située dans le corps de bâtiment où on l'avait conduit d'abord, le +souper était tout dressé, mais la salle était encore vide.</p> + +<p>Il vit entrer successivement tous les convives au nombre de six.</p> + +<p>C'étaient tous des hommes d'un extérieur agréable, jeunes pour la +plupart, vêtus à la mode du jour; deux ou trois même avaient la +carmagnole et le bonnet rouge.</p> + +<p>Dixmer leur présenta Maurice en énonçant ses titres et qualités.</p> + +<p>Puis, se retournant vers Maurice:</p> + +<p>—Vous voyez, dit-il, citoyen Lindey, toutes les personnes qui m'aident +dans mon commerce. Grâce au temps où nous vivons, grâce aux principes +révolutionnaires qui ont effacé la distance, nous vivons tous sur le +pied de la plus sainte égalité. Tous les jours la même table nous réunit +deux fois, et je suis heureux que vous ayez bien voulu partager notre +repas de famille. Allons, à table, citoyens, à table!</p> + +<p>—Et.... M. Morand, dit timidement Geneviève, ne l'attendons-nous pas?</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, répondit Dixmer. Le citoyen Morand, dont je vous ai +déjà parlé, citoyen Lindey, est mon associé. C'est lui qui est chargé, +si je puis le dire, de la partie morale de la maison; il fait les +écritures, tient la caisse, règle les factures, donne et reçoit +l'argent, ce qui fait que c'est celui de nous tous qui a le plus de +besogne. Il en résulte qu'il est quelquefois en retard. Je vais le faire +prévenir.</p> + +<p>En ce moment la porte s'ouvrit et le citoyen Morand entra.</p> + +<p>C'était un homme de petite taille, brun, aux sourcils épais; des +lunettes vertes, comme en portent les hommes dont la vue est fatiguée +par le travail, cachaient ses yeux noirs, mais n'empêchaient pas +l'étincelle d'en jaillir. Aux premiers mots qu'il dit, Maurice reconnut +cette voix douce et impérieuse à la fois qui avait été constamment, dans +cette terrible discussion dont il avait été victime, pour les voies de +douceur; il était vêtu d'un habit brun à larges boutons, d'une veste de +soie blanche, et son jabot assez fin fut souvent, pendant le souper, +tourmenté par une main dont Maurice, sans doute parce que c'était celle +d'un marchand tanneur, admira la blancheur et la délicatesse.</p> + +<p>On prit place. Le citoyen Morand fut placé à la droite de Geneviève, +Maurice à sa gauche; Dixmer s'assit en face de sa femme; les autres +convives prirent indifféremment leur poste autour d'une table oblongue.</p> + +<p>Le souper était recherché: Dixmer avait un appétit d'industriel et +faisait, avec beaucoup de bonhomie, les honneurs de sa table. Les +ouvriers, ou ceux qui passaient pour tels, lui faisaient, sous ce +rapport, bonne et franche compagnie. Le citoyen Morand parlait peu, +mangeait moins encore, ne buvait presque pas et riait rarement; Maurice, +peut-être à cause des souvenirs que lui rappelait sa voix, éprouva +bientôt pour lui une vive sympathie; seulement, il était en doute sur +son âge, et ce doute l'inquiétait; tantôt il le prenait pour un homme de +quarante à quarante-cinq ans, et tantôt pour un tout jeune homme.</p> + +<p>Dixmer se crut, en se mettant à table, obligé de donner à ses convives +une sorte de raison à l'admission d'un étranger dans leur petit cercle.</p> + +<p>Il s'en acquitta en homme naïf et peu habitué à mentir; mais les +convives ne paraissaient pas difficiles en matière de raisons, à ce +qu'il paraît, car, malgré toute la maladresse que mit le fabricant de +pelleteries dans l'introduction du jeune homme, son petit discours +d'introduction satisfit tout le monde.</p> + +<p>Maurice le regardait avec étonnement.</p> + +<p>—Sur mon honneur, se disait-il en lui-même, je crois que je me trompe +moi-même. Est-ce bien là le même homme qui, l'œil ardent, la voix +menaçante, me poursuivait une carabine à la main, et voulait absolument +me tuer, il y a trois quarts d'heure? En ce moment-là, je l'eusse pris +pour un héros ou pour un assassin. Mordieu! comme l'amour des +pelleteries vous transforme un homme!</p> + +<p>Il y avait au fond du cœur de Maurice, tandis qu'il faisait toutes ces +observations, une douleur et une joie si profondes toutes deux, que le +jeune homme n'eût pu se dire au juste quelle était la situation de son +âme. Il se retrouvait enfin près de cette belle inconnue qu'il avait +tant cherchée. Comme il l'avait rêvé d'avance, elle portait un doux nom. +Il s'enivrait du bonheur de la sentir à son côté; il absorbait ses +moindres paroles, et le son de sa voix, toutes les fois qu'elle +résonnait, faisait vibrer jusqu'aux cordes les plus secrètes de son +cœur; mais ce cœur était brisé par ce qu'il voyait.</p> + +<p>Geneviève était bien telle qu'il l'avait entrevue: ce rêve d'une nuit +orageuse, la réalité ne l'avait pas détruit. C'était bien la jeune femme +élégante, à l'œil triste, à l'esprit élevé; c'était bien, ce qui était +arrivé si souvent dans les dernières années qui avaient précédé cette +fameuse année 93, dans laquelle on se trouvait, c'était bien la jeune +fille de distinction, obligée, à cause de la ruine toujours plus +profonde dans laquelle était tombée la noblesse, de s'allier à la +bourgeoisie, au commerce. Dixmer paraissait un brave homme; il était +riche incontestablement; ses manières avec Geneviève semblaient être +celles d'un homme qui prend à tâche de rendre une femme heureuse. Mais +cette bonhomie, cette richesse, ces intentions excellentes, +pouvaient-elles combler cette immense distance qui existait entre la +femme et le mari, entre la jeune fille poétique, distinguée, charmante, +et l'homme aux occupations matérielles et à l'aspect vulgaire? Avec quel +sentiment Geneviève comblait-elle cet abîme?... Hélas! le hasard le +disait assez maintenant à Maurice: avec l'amour. Et il fallait bien en +revenir à cette première opinion qu'il avait eue de la jeune femme, +c'est-à-dire que, le soir où il l'avait rencontrée, elle revenait d'un +rendez-vous d'amour.</p> + +<p>Cette idée que Geneviève aimait un homme torturait le cœur de Maurice.</p> + +<p>Alors il soupirait, alors il regrettait d'être venu pour prendre une +dose plus active encore de ce poison qu'on appelle amour.</p> + +<p>Puis, dans d'autres moments, en écoutant cette voix si douce, si pure et +si harmonieuse, en interrogeant ce regard si limpide, qui semblait ne +pas craindre que par lui on pût lire jusqu'au plus profond de son âme, +Maurice en arrivait à croire qu'il était impossible qu'une pareille +créature pût tromper, et alors il éprouvait une joie amère à songer que +ce beau corps; âme et matière, appartenait à ce bon bourgeois au sourire +honnête, aux plaisanteries vulgaires, et ne serait jamais qu'à lui.</p> + +<p>On parla politique, ce ne pouvait guère être autrement. Que dire à une +époque où la politique se mêlait à tout, était peinte au fond des +assiettes, couvrait toutes les murailles, était proclamée à chaque heure +dans les rues?</p> + +<p>Tout à coup un des convives, qui jusque-là avait gardé le silence, +demanda des nouvelles des prisonniers du Temple.</p> + +<p>Maurice tressaillit malgré lui au timbre de cette voix. Il avait reconnu +l'homme qui, toujours pour les moyens extrêmes, l'avait d'abord frappé +de son couteau, et avait ensuite voté pour la mort.</p> + +<p>Cependant cet homme, honnête tanneur, chef de l'atelier, du moins Dixmer +le proclama tel, réveilla bientôt la belle humeur de Maurice en +exprimant les idées les plus patriotiques et les principes les plus +révolutionnaires. Le jeune homme, dans certaines circonstances, n'était +point ennemi de ces mesures vigoureuses, si fort à la mode à cette +époque, et dont Danton était l'apôtre et le héros. À la place de cet +homme, dont l'arme et la voix lui avaient fait éprouver et lui faisaient +éprouver encore de si poignantes sensations, il n'eût pas assassiné +celui qu'il eût pris pour un espion, mais il l'eût lâché dans un jardin, +et là, à armes égales, un sabre à la main comme son adversaire, il l'eût +combattu sans merci, sans miséricorde. Voilà ce qu'eût fait Maurice. +Mais il comprit bientôt que c'était trop demander d'un garçon tanneur, +que de demander qu'il fît ce que Maurice aurait fait.</p> + +<p>Cet homme aux mesures extrêmes, et qui paraissait voir dans ses idées +politiques les mêmes systèmes violents que dans sa conduite privée, +parlait donc du Temple, et s'étonnait que l'on confiât la garde de ses +prisonniers à un conseil permanent, facile à corrompre, et à des +municipaux dont la fidélité avait été plus d'une fois déjà tentée.</p> + +<p>—Oui, dit le citoyen Morand; mais il faut convenir qu'en toute +occasion, jusqu'à présent, la conduite de ces municipaux a justifié la +confiance que la nation avait en eux, et l'histoire dira qu'il n'y avait +pas que le citoyen Robespierre qui méritât le surnom d'incorruptible.</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, reprit l'interlocuteur, mais de ce qu'une +chose n'est point arrivée encore, il serait absurde de conclure qu'elle +n'arrivera jamais. C'est comme pour la garde nationale, continua le chef +d'atelier; eh bien, les compagnies des différentes sections sont +convoquées chacune à son tour pour le service du Temple, et cela +indifféremment. Eh bien, n'admettez-vous point qu'il puisse y avoir, +dans une compagnie de vingt ou vingt-cinq hommes, un noyau de huit ou +dix gaillards bien déterminés, qui, une belle nuit, égorgent les +sentinelles et enlèvent les prisonniers?</p> + +<p>—Bah! dit Maurice, tu vois, citoyen, que c'est un mauvais moyen, +puisque, il y a trois semaines ou un mois, on a voulu l'employer et +qu'on n'a point réussi.</p> + +<p>—Oui, reprit Morand; mais parce qu'un des aristocrates qui composaient +la patrouille a eu l'imprudence, en parlant je ne sais à qui, de laisser +échapper le mot <i>monsieur</i>.</p> + +<p><i>—</i>Et puis, dit Maurice, qui tenait à prouver que la police de la +République était bien faite, parce qu'on s'était déjà aperçu de l'entrée +du chevalier de Maison-Rouge dans Paris.</p> + +<p>—Bah! s'écria Dixmer.</p> + +<p>—On savait que Maison-Rouge était entré dans Paris? demanda froidement +Morand. Et savait-on par quel moyen il y était entré?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Ah diable! dit Morand en se penchant en avant pour regarder Maurice, +je serais curieux de savoir cela; jusqu'à présent, on n'a rien pu nous +dire encore de positif là-dessus. Mais vous, citoyen, vous le secrétaire +d'une des principales sections de Paris, vous devez être mieux +renseigné?</p> + +<p>—Sans doute, dit Maurice; aussi ce que je vais vous dire est-il +l'exacte vérité.</p> + +<p>Tous les convives, et même Geneviève, parurent accorder la plus grande +attention à ce qu'allait dire le jeune homme.</p> + +<p>—Eh bien, dit Maurice, le chevalier de Maison-Rouge venait de Vendée, à +ce qu'il paraît; il avait traversé toute la France avec son bonheur +ordinaire. Arrivé pendant la journée à la barrière du Roule, il a +attendu jusqu'à neuf heures du soir. À neuf heures du soir, une femme, +déguisée en femme du peuple, est sortie par cette barrière, portant au +chevalier un costume de chasseur de la garde nationale; dix minutes +après, elle est rentrée avec lui; la sentinelle, qui l'avait vue sortir +seule, a eu des soupçons en la voyant rentrer accompagnée: elle a donné +l'alarme au poste; le poste est sorti. Les deux coupables, ayant compris +que c'était à eux qu'on en voulait, se sont jetés dans un hôtel qui leur +a ouvert une seconde porte sur les Champs-Élysées. Il paraît qu'une +patrouille toute dévouée aux tyrans attendait le chevalier au coin de la +rue Bar-du-Bec. Vous savez le reste.</p> + +<p>—Ah! ah! dit Morand; c'est curieux, ce que vous nous racontez là...</p> + +<p>—Et surtout positif, dit Maurice.</p> + +<p>—Oui, cela en a l'air; mais, la femme, sait-on ce qu'elle est +devenue?...</p> + +<p>—Non, elle a disparu, et l'on ignore complètement qui elle est et ce +qu'elle est. L'associé du citoyen Dixmer et le citoyen Dixmer lui-même +parurent respirer plus librement.</p> + +<p>Geneviève avait écouté tout ce récit, pâle, immobile et muette.</p> + +<p>—Mais, dit le citoyen Morand avec sa froideur ordinaire, qui peut dire +que le chevalier de Maison-Rouge faisait partie de cette patrouille qui +a donné l'alarme au Temple?</p> + +<p>—Un municipal de mes amis qui, ce jour-là, était de service au Temple, +l'a reconnu.</p> + +<p>—Il savait donc son signalement?</p> + +<p>—Il l'avait vu autrefois.</p> + +<p>—Et quel homme est-ce, physiquement, que ce chevalier de Maison-Rouge? +demanda Morand.</p> + +<p>—Un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, petit, blond, d'un visage +agréable, avec des yeux magnifiques et des dents superbes.</p> + +<p>Il se fit un profond silence.</p> + +<p>—Eh bien, dit Morand, si votre ami le municipal a reconnu ce prétendu +chevalier de Maison-Rouge, pourquoi ne l'a-t-il pas arrêté?</p> + +<p>—D'abord, parce que, ne sachant pas son arrivée à Paris, il a craint +d'être dupe d'une ressemblance; et puis mon ami est un peu tiède, il a +fait ce que font les sages et les tièdes: dans le doute, il s'est +abstenu.</p> + +<p>—Vous n'auriez pas agi ainsi, citoyen? dit Dixmer à Maurice en riant +brusquement.</p> + +<p>—Non, dit Maurice, je l'avoue: j'aurais mieux aimé me tromper que de +laisser échapper un homme aussi dangereux que l'est ce chevalier de +Maison-Rouge.</p> + +<p>—Et qu'eussiez-vous donc fait, monsieur?... demanda Geneviève.</p> + +<p>—Ce que j'eusse fait, citoyenne? dit Maurice. Oh! mon Dieu! ce n'eût +pas été long: j'eusse fait fermer toutes les portes du Temple; j'eusse +été droit à la patrouille, et j'eusse mis la main sur le collet du +chevalier, en lui disant: «Chevalier de Maison-Rouge, je vous arrête +comme traître à la nation!» Et une fois que je lui eusse mis la main au +collet, je ne l'eusse point lâché, je vous en réponds.</p> + +<p>—Mais que serait-il arrivé? demanda Geneviève.</p> + +<p>—Il serait arrivé qu'on lui aurait fait son procès, à lui et à ses +complices, et qu'à l'heure qu'il est, il serait guillotiné, voilà tout.</p> + +<p>Geneviève frissonna et lança à son voisin un coup d'œil d'effroi. Mais +le citoyen Morand ne parut pas remarquer ce coup d'œil, et vidant +flegmatiquement son verre:</p> + +<p>—Le citoyen Lindey a raison, dit-il; il n'y avait que cela à faire. +Malheureusement, on ne l'a pas fait.</p> + +<p>—Et, demanda Geneviève, sait-on ce qu'est devenu ce chevalier de +Maison-Rouge?</p> + +<p>—Bah! dit Dixmer, il est probable qu'il n'a pas demandé son reste, et +que, voyant sa tentative avortée, il aura quitté immédiatement Paris.</p> + +<p>—Et peut-être même la France, ajouta Morand.</p> + +<p>—Pas du tout, pas du tout, dit Maurice.</p> + +<p>—Comment! il a eu l'imprudence de rester à Paris? s'écria Geneviève.</p> + +<p>—Il n'en a pas bougé. Un mouvement général d'étonnement accueillit +cette opinion émise par Maurice avec une si grande assurance.</p> + +<p>—C'est une présomption que vous émettez là, citoyen, dit Morand, une +présomption, voilà tout.</p> + +<p>—Non pas, c'est un fait que j'affirme.</p> + +<p>—Oh! dit Geneviève, j'avoue que pour mon compte, je ne puis croire à ce +que vous dites, citoyen; ce serait d'une imprudence impardonnable.</p> + +<p>—Vous êtes femme, citoyenne; vous comprendrez donc une chose qui a dû +l'emporter, chez un homme du caractère du chevalier de Maison-Rouge, sur +toutes les considérations de sécurité personnelle possibles.</p> + +<p>—Et quelle chose peut l'emporter sur la crainte de perdre la vie d'une +façon si affreuse?</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! citoyenne, dit Maurice, l'amour.</p> + +<p>—L'amour? répéta Geneviève.</p> + +<p>—Sans doute. Ne savez-vous donc pas que le chevalier de Maison-Rouge +est amoureux d'Antoinette?</p> + +<p>Deux ou trois rires d'incrédulité éclatèrent timides et forcés. Dixmer +regarda Maurice, comme pour lire jusqu'au fond de son âme. Geneviève +sentit des larmes mouiller ses yeux, et un frissonnement, qui ne put +échapper à Maurice, courut par tout son corps. Le citoyen Morand +répandit le vin de son verre qu'il portait en ce moment à ses lèvres, et +sa pâleur eût effrayé Maurice, si toute l'attention du jeune homme n'eût +été en ce moment concentrée sur Geneviève.</p> + +<p>—Vous êtes émue, citoyenne, murmura Maurice.</p> + +<p>—N'avez-vous pas dit que je comprendrais parce que j'étais femme? Eh +bien, nous autres femmes, un dévouement, si opposé qu'il soit à nos +principes, nous touche toujours.</p> + +<p>—Et celui du chevalier de Maison-Rouge est d'autant plus grand, dit +Maurice, qu'on assure qu'il n'a jamais parlé à la reine.</p> + +<p>—Ah çà! citoyen Lindey, dit l'homme aux moyens extrêmes, il me semble, +permets-moi de le dire, que tu es bien indulgent pour ce chevalier...</p> + +<p>—Monsieur, dit Maurice en se servant peut-être avec intention du mot +qui avait cessé d'être en usage, j'aime toutes les natures fières et +courageuses; ce qui ne m'empêche pas de les combattre quand je les +rencontre dans les rangs de mes ennemis. Je ne désespère pas de +rencontrer un jour le chevalier de Maison-Rouge.</p> + +<p>—Et...? fit Geneviève.</p> + +<p>—Et si je le rencontre... eh bien, je le combattrai.</p> + +<p>Le souper était fini. Geneviève donna l'exemple de la retraite en se +levant elle-même.</p> + +<p>En ce moment la pendule sonna.</p> + +<p>—Minuit, dit froidement Morand.</p> + +<p>—Minuit! s'écria Maurice, minuit déjà!</p> + +<p>—Voilà une exclamation qui me fait plaisir, dit Dixmer; elle prouve que +vous ne vous êtes pas ennuyé, et elle me donne l'espoir que nous nous +reverrons. C'est la maison d'un bon patriote qu'on vous ouvre, et +j'espère que vous vous apercevrez bientôt, citoyen, que c'est celle d'un +ami.</p> + +<p>Maurice salua, et, se retournant vers Geneviève:</p> + +<p>—La citoyenne me permet-elle aussi de revenir? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je fais plus que de le permettre, je vous en prie, dit vivement +Geneviève. Adieu, citoyen. Et elle rentra chez elle.</p> + +<p>Maurice prit congé de tous les convives, salua particulièrement Morand, +qui lui avait beaucoup plu, serra la main de Dixmer, et partit étourdi, +mais bien plus joyeux qu'attristé, de tous les événements si différents +les uns des autres qui avaient agité sa soirée.</p> + +<p>—Fâcheuse, fâcheuse rencontre! dit après la retraite de Maurice la +jeune femme fondant en larmes en présence de son mari, qui l'avait +reconduite chez elle.</p> + +<p>—Bah! le citoyen Maurice Lindey, patriote reconnu, secrétaire d'une +section, pur, adoré, populaire, est, au contraire, une bien précieuse +acquisition pour un pauvre tanneur qui a chez lui de la marchandise de +contrebande, répondit Dixmer en souriant.</p> + +<p>—Ainsi, vous croyez, mon ami?... demanda timidement Geneviève.</p> + +<p>—Je crois que c'est un brevet de patriotisme, un cachet d'absolution +qu'il pose sur notre maison; et je pense qu'à partir de cette soirée, le +chevalier de Maison-Rouge lui-même serait en sûreté chez nous.</p> + +<p>Et Dixmer, baisant sa femme au front avec une affection bien plus +paternelle que conjugale, la laissa dans ce petit pavillon qui lui était +entièrement consacré, et repassa dans l'autre partie du bâtiment qu'il +habitait, avec les convives que nous avons vus entourer sa table.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le savetier Simon</a></h3> + + +<p>On était arrivé au commencement du mois de mai; un jour pur dilatait les +poitrines lassées de respirer les brouillards glacés de l'hiver, et les +rayons d'un soleil tiède et vivifiant descendaient sur la noire muraille +du Temple.</p> + +<p>Au guichet de l'intérieur, qui séparait la tour des jardins, riaient et +fumaient les soldats du poste.</p> + +<p>Mais malgré cette belle journée, malgré l'offre qui fut faite aux +prisonnières de descendre et de se promener au jardin, les trois femmes +refusèrent: depuis l'exécution de son mari, la reine se tenait +obstinément dans sa chambre, pour n'avoir point à passer devant la porte +de l'appartement qu'avait occupé le roi, au second étage.</p> + +<p>Quand elle prenait l'air, par hasard, depuis cette fatale époque du 21 +janvier, c'était sur le haut de la tour, dont on avait fermé les +créneaux avec des jalousies.</p> + +<p>Les gardes nationaux de service, qui étaient prévenus que les trois +femmes avaient l'autorisation de sortir, attendirent donc vainement +toute la journée qu'elles voulussent bien user de l'autorisation.</p> + +<p>Vers cinq heures, un homme descendit et s'approcha du sergent commandant +le poste.</p> + +<p>—Ah! ah! c'est toi, père Tison! dit celui-ci qui paraissait un garde +national de joyeuse humeur.</p> + +<p>—Oui, c'est moi, citoyen; je t'apporte de la part du municipal Maurice +Lindey, ton ami, qui est là-haut, cette permission accordée, par le +conseil du Temple, à ma fille, de venir faire ce soir une petite visite +à sa mère.</p> + +<p>—Et tu sors au moment où ta fille va venir, père dénaturé? dit le +sergent.</p> + +<p>—Ah! je sors bien à contrecœur, citoyen sergent. J'espérais, moi +aussi, voir ma pauvre enfant, que je n'ai pas vue depuis deux mois, et +l'embrasser... là, ce qui s'appelle crânement, comme un père embrasse sa +fille. Mais oui! va te promener. Le service, ce service damné, me force +à sortir. Il faut que j'aille à la Commune faire mon rapport. Un fiacre +m'attend à la porte avec deux gendarmes, et cela juste au moment où ma +pauvre Sophie va venir.</p> + +<p>—Malheureux père! dit le sergent.</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ainsi l'amour de la patrie</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Étouffe en toi la voix du sang.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>L'une gémit et l'autre prie:</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Au devoir immole...</i></span><br /> +</p> + + +<p>Dis donc, père Tison, si tu trouves par hasard une rime en <i>ang</i>, tu me +la rapporteras. Elle me manque pour le moment.</p> + +<p>—Et toi, citoyen sergent, quand ma fille viendra pour voir sa pauvre +mère, qui meurt de ne pas la voir, tu la laisseras passer.</p> + +<p>—L'ordre est en règle, répondit le sergent, que le lecteur a déjà +reconnu sans doute pour notre ami Lorin; ainsi, je n'ai rien à dire; +quand ta fille viendra, ta fille passera.</p> + +<p>—Merci, brave Thermopyle, merci, dit Tison.</p> + +<p>Et il sortit pour aller faire son rapport à la Commune, en murmurant:</p> + +<p>—Ah! ma pauvre femme, va-t-elle être heureuse!</p> + +<p>—Sais-tu, sergent, dit un garde national en voyant s'éloigner Tison et +en entendant les paroles qu'il prononçait en s'éloignant, sais-tu que ça +fait frissonner au fond, ces choses-là?</p> + +<p>—Et quelles choses, citoyen Devaux? demanda Lorin.</p> + +<p>—Comment donc! reprit le compatissant garde national, de voir cet homme +au visage si dur, cet homme au cœur de bronze, cet impitoyable gardien +de la reine, s'en aller la larme à l'œil, moitié de joie, moitié de +douleur, en songeant que sa femme va voir sa fille, et que lui ne la +verra pas! Il ne faut pas trop réfléchir là-dessus, sergent, car, en +vérité, cela attriste...</p> + +<p>—Sans doute, et voilà pourquoi il ne réfléchit pas lui-même, cet homme +qui s'en va la larme à l'œil, comme tu dis.</p> + +<p>—Et à quoi réfléchirait-il?</p> + +<p>—Eh bien, qu'il y a trois mois aussi que cette femme qu'il brutalise +sans pitié n'a vu son enfant. Il ne songe pas à son malheur, à elle; il +songe à son malheur, à lui; voilà tout. Il est vrai que cette femme +était reine, continua le sergent d'un ton railleur, dont il eût été +difficile d'interpréter le sens, et qu'on n'est point forcé d'avoir pour +une reine les égards qu'on a pour la femme d'un journalier.</p> + +<p>—N'importe, tout cela est fort triste, dit Devaux.</p> + +<p>—Triste, mais nécessaire, dit Lorin; le mieux donc est, comme tu l'as +dit, de ne pas réfléchir.... Et il se mit à fredonner:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Hier Nicette,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Sous des bosquets</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Sombres et frais,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Marchait seulette.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Lorin en était là de sa chanson bucolique, quand, tout à coup, un grand +bruit se fit entendre du côté gauche du poste: il se composait de +jurements, de menaces et de pleurs.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? demanda Devaux.</p> + +<p>—On dirait d'une voix d'enfant, répondit Lorin en écoutant.</p> + +<p>—En effet, reprit le garde national, c'est un pauvre petit que l'on +bat; en vérité, on ne devrait envoyer ici que ceux qui n'ont pas +d'enfants.</p> + +<p>—Veux-tu chanter? dit une voix rauque et avinée. Et la voix chanta, +comme pour donner l'exemple:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Madam'Veto avait promis</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>De faire égorger tout Paris...</i></span><br /> +</p> + + +<p>—Non, dit l'enfant, je ne chanterai pas.</p> + +<p>—Veux-tu chanter? Et la voix recommença:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Madam'Veto avait promis...</i></span><br /> +</p> + +<p>—Non, dit l'enfant; non, non, non.</p> + +<p>—Ah! petit gueux! dit la voix rauque.</p> + +<p>Et un bruit de lanière sifflante fendit l'air. L'enfant poussa un +hurlement de douleur.</p> + +<p>—Ah! sacrebleu! dit Lorin, c'est cet infâme Simon qui bat le petit +Capet.</p> + +<p>Quelques gardes nationaux haussèrent les épaules, deux ou trois +essayèrent de sourire. Devaux se leva et s'éloigna.</p> + +<p>—Je le disais bien, murmura-t-il, que des pères ne devraient jamais +entrer ici.</p> + +<p>Tout à coup une porte basse s'ouvrit, et l'enfant royal, chassé par le +fouet de son gardien, fit, en fuyant, plusieurs pas dans la cour; mais, +derrière lui, quelque chose de lourd retentit sur le pavé et l'atteignit +à la jambe.</p> + +<p>—Ah! cria l'enfant. Et il trébucha et tomba sur un genou.</p> + +<p>—Rapporte-moi ma forme, petit monstre, ou sinon.... L'enfant se releva +et secoua la tête en manière de refus.</p> + +<p>—Ah! c'est comme ça? cria la même voix. Attends, attends, tu vas voir.</p> + +<p>Et le savetier Simon déboucha de sa loge, comme une bête fauve de sa +tanière.</p> + +<p>—Holà! holà! dit Lorin en fronçant le sourcil; où allons-nous comme +cela, maître Simon?</p> + +<p>—Châtier ce petit louveteau, dit le savetier.</p> + +<p>—Et pourquoi le châtier? dit Lorin.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Parce que ce petit gueux ne veut ni chanter comme un bon patriote, ni +travailler comme un bon citoyen.</p> + +<p>—Eh bien, qu'est-ce que cela te fait? répondit Lorin; est-ce que la +nation t'a confié Capet pour lui apprendre à chanter?</p> + +<p>—Ah çà! dit Simon étonné, de quoi te mêles-tu, citoyen sergent? Je te +le demande.</p> + +<p>—De quoi je me mêle? Je me mêle de ce qui regarde tout homme de cœur. +Or, il est indigne d'un homme de cœur qui voit battre un enfant, de +souffrir qu'on le batte.</p> + +<p>—Bah! le fils du tyran.</p> + +<p>—Est un enfant, un enfant qui n'a point participé aux crimes de son +père, un enfant qui n'est point coupable, et que, par conséquent, on ne +doit point punir.</p> + +<p>—Et moi, je te dis qu'on me l'a donné pour en faire ce que je voudrais. +Je veux qu'il chante la chanson de <i>Madame Veto</i>, et il la chantera.</p> + +<p>—Mais, misérable, dit Lorin, madame Veto, c'est sa mère, à cet enfant; +voudrais-tu qu'on forçât ton fils à chanter que tu es une canaille?</p> + +<p>—Moi? hurla Simon. Ah! mauvais aristocrate de sergent!</p> + +<p>—Ah! pas d'injures, dit Lorin; je ne suis pas Capet, moi... et l'on ne +me fait pas chanter de force.</p> + +<p>—Je te ferai arrêter, mauvais ci-devant.</p> + +<p>—Toi, dit Lorin, tu me feras arrêter? Essaye donc un peu de faire +arrêter un Thermopyle!</p> + +<p>—Bon! bon! rira bien qui rira le dernier. En attendant, Capet, ramasse +ma forme et viens faire ton soulier, ou, mille tonnerres!...</p> + +<p>—Et moi, dit Lorin en pâlissant affreusement et en faisant un pas en +avant, les poings roidis et les dents serrées, moi, je te dis qu'il ne +ramassera pas ta forme; moi, je te dis qu'il ne fera pas de souliers, +entends-tu, mauvais drôle? Ah! oui, tu as là ton grand sabre, mais il ne +me fait pas plus peur que toi. Ose le tirer seulement!</p> + +<p>—Ah! massacre! hurla Simon blêmissant de rage. En ce moment, deux +femmes entrèrent dans la cour: l'une des deux tenait un papier à la +main; elle s'adressa à la sentinelle.</p> + +<p>—Sergent! cria la sentinelle, c'est la fille Tison qui demande à voir +sa mère.</p> + +<p>—Laisse passer, puisque le conseil du Temple le permet, dit Lorin, qui +ne voulait pas se détourner un instant, de peur que Simon ne profitât de +cette distraction pour battre l'enfant.</p> + +<p>La sentinelle laissa passer les deux femmes; mais à peine eurent-elles +monté quatre marches de l'escalier sombre, qu'elles rencontrèrent +Maurice Lindey, qui descendait un instant dans la cour.</p> + +<p>La nuit était presque venue, de sorte qu'on ne pouvait distinguer les +traits de leur visage. Maurice les arrêta.</p> + +<p>—Qui êtes-vous, citoyennes, demanda-t-il, et que voulez-vous?</p> + +<p>—Je suis Sophie Tison, dit l'une des deux femmes. J'ai obtenu la +permission de voir ma mère, et je viens la voir.</p> + +<p>—Oui, dit Maurice; mais la permission est pour toi seule, citoyenne.</p> + +<p>—J'ai amené mon amie pour que nous soyons deux femmes, au moins, au +milieu des soldats.</p> + +<p>—Fort bien; mais ton amie ne montera pas.</p> + +<p>—Comme il vous plaira, citoyen, dit Sophie Tison en serrant la main de +son amie, qui, collée contre la muraille, semblait frappée de surprise +et d'effroi.</p> + +<p>—Citoyens factionnaires, cria Maurice en levant la tête et en +s'adressant aux sentinelles qui étaient placées à chaque étage, laissez +passer la citoyenne Tison; seulement, son amie ne peut point passer. +Elle attendra sur l'escalier, et vous veillerez à ce qu'on la respecte.</p> + +<p>—Oui, citoyen, répondirent les sentinelles.</p> + +<p>—Montez donc, dit Maurice. Les deux femmes passèrent. Quant à Maurice, +il sauta les quatre ou cinq marches qui lui restaient à descendre, et +s'avança rapidement dans la cour.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc, dit-il aux gardes nationaux, et qui cause ce bruit? +On entend des cris d'enfant jusque dans l'antichambre des prisonnières.</p> + +<p>—Il y a, dit Simon, qui, habitué aux manières des municipaux, crut, en +apercevant Maurice, qu'il lui arrivait du renfort; il y a que c'est ce +traître, cet aristocrate, ce ci-devant qui m'empêche de rosser Capet.</p> + +<p>Et il montra du poing Lorin.</p> + +<p>—Oui, mordieu! je l'en empêche, dit Lorin en dégainant, et, si tu +m'appelles encore une fois ci-devant, aristocrate ou traître, je te +passe mon sabre au travers du corps.</p> + +<p>—Une menace! s'écria Simon. À la garde! à la garde!</p> + +<p>—C'est moi qui suis la garde, dit Lorin; ne m'appelle donc pas, car, si +je vais à toi, je t'extermine.</p> + +<p>—À moi, citoyen municipal, à moi! s'écria Simon, sérieusement menacé +cette fois par Lorin.</p> + +<p>—Le sergent a raison, dit froidement le municipal que Simon appelait à +son aide; tu déshonores la nation; lâche, tu bats un enfant.</p> + +<p>—Et pourquoi le bat-il, comprends-tu, Maurice? parce que l'enfant ne +veut pas chanter <i>Madame Veto</i>, parce que le fils ne veut pas insulter +sa mère.</p> + +<p>—Misérable! dit Maurice.</p> + +<p>—Et toi aussi? dit Simon. Mais je suis donc entouré de traîtres?</p> + +<p>—Ah! coquin, dit le municipal en saisissant Simon à la gorge et en lui +arrachant sa lanière des mains; essaye un peu de prouver que Maurice +Lindey est un traître.</p> + +<p>Et il fit tomber rudement la courroie sur les épaules du savetier.</p> + +<p>—Merci, monsieur, dit l'enfant, qui regardait stoïquement cette scène; +mais c'est sur moi qu'il se vengera.</p> + +<p>—Viens, Capet, dit Lorin, viens, mon enfant; s'il te bat encore, +appelle à l'aide, et l'on ira le châtier, ce bourreau. Allons, allons, +petit Capet, rentre dans ta tour.</p> + +<p>—Pourquoi m'appelez-vous Capet, vous qui me protégez? dit l'enfant. +Vous savez bien que Capet n'est pas mon nom.</p> + +<p>—Comment, ce n'est pas ton nom? dit Lorin. Comment t'appelles-tu?</p> + +<p>—Je m'appelle Louis-Charles de Bourbon. Capet est le nom d'un de mes +ancêtres. Je sais l'histoire de France; mon père me l'a apprise.</p> + +<p>—Et tu veux apprendre à faire des savates à un enfant à qui un roi a +appris l'histoire de France? s'écria Lorin. Allons donc!</p> + +<p>—Oh! sois tranquille, dit Maurice à l'enfant, je ferai mon rapport.</p> + +<p>—Et moi, le mien, dit Simon. Je dirai, entre autres choses, qu'au lieu +d'une femme qui avait le droit d'entrer dans la tour, vous en avez +laissé passer deux.</p> + +<p>En ce moment, en effet, les deux femmes sortaient du donjon. Maurice +courut à elles.</p> + +<p>—Eh bien, citoyenne, dit-il en s'adressant à celle qui était de son +côté, as-tu vu ta mère?</p> + +<p>Sophie Tison passa à l'instant entre le municipal et sa compagne.</p> + +<p>—Oui, citoyen, merci, dit-elle. Maurice aurait voulu voir l'amie de la +jeune fille, ou tout au moins entendre sa voix; mais elle était +enveloppée dans sa mante, et semblait décidée à ne pas prononcer une +seule parole. Il lui sembla même qu'elle tremblait.</p> + +<p>Cette crainte lui donna des soupçons. Il remonta précipitamment, et, en +arrivant dans la première pièce, il vit, à travers le vitrage, la reine +cacher dans sa poche quelque chose qu'il supposa être un billet.</p> + +<p>—Oh! oh! dit-il, aurais-je été dupe? Il appela son collègue.</p> + +<p>—Citoyen Agricola, dit-il, entre chez Marie-Antoinette et ne la perds +pas de vue.</p> + +<p>—Ouais! fit le municipal, est-ce que...?</p> + +<p>—Entre, te dis-je, et cela sans perdre un instant, une minute, une +seconde. Le municipal entra chez la reine.</p> + +<p>—Appelle la femme Tison, dit-il à un garde national. Cinq minutes +après, la femme Tison arrivait rayonnante.</p> + +<p>—J'ai vu ma fille, dit-elle.</p> + +<p>—Où cela? demanda Maurice.</p> + +<p>—Ici même, dans cette antichambre.</p> + +<p>—Bien. Et ta fille n'a point demandé à voir l'Autrichienne?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Elle n'est pas entrée chez elle?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Et, pendant que tu causais avec ta fille, personne n'est sorti de la +chambre des prisonnières?</p> + +<p>—Est-ce que je sais, moi? Je regardais ma fille, que je n'avais pas vue +depuis trois mois.</p> + +<p>—Rappelle-toi bien.</p> + +<p>—Ah! oui, je crois me souvenir.</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—La jeune fille est sortie.</p> + +<p>—Marie-Thérèse?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et elle a parlé à ta fille?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ta fille ne lui a rien remis?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Elle n'a rien ramassé à terre?</p> + +<p>—Ma fille?</p> + +<p>—Non, celle de Marie-Antoinette?</p> + +<p>—Si fait, elle a ramassé son mouchoir.</p> + +<p>—Ah! malheureuse! s'écria Maurice. Et il s'élança vers le cordon d'une +cloche qu'il tira vivement. C'était la cloche d'alarme.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le billet</a></h3> + + +<p>Les deux autres municipaux de garde montèrent précipitamment. Un +détachement du poste les accompagnait. Les portes furent fermées, deux +factionnaires interceptèrent les issues de chaque chambre.</p> + +<p>—Que voulez-vous, monsieur? dit la reine à Maurice, lorsque celui-ci +entra. J'allais me mettre au lit, lorsqu'il y a cinq minutes le citoyen +municipal (et la reine montrait Agricola) s'est précipité tout à coup +dans cette chambre sans me dire ce qu'il désirait.</p> + +<p>—Madame, dit Maurice en saluant, ce n'est pas mon collègue qui désire +quelque chose de vous, c'est moi.</p> + +<p>—Vous, monsieur? demanda Marie-Antoinette en regardant Maurice, dont +les bons procédés lui avaient inspiré une certaine reconnaissance; et +que désirez-vous?</p> + +<p>—Je désire que vous vouliez bien me remettre le billet que vous cachiez +tout à l'heure quand je suis entré.</p> + +<p>Madame Royale et Madame Élisabeth tressaillirent. La reine devint très +pâle.</p> + +<p>—Vous vous trompez, monsieur, dit-elle, je ne cachais rien.</p> + +<p>—Tu mens, l'Autrichienne! s'écria Agricola.</p> + +<p>Maurice posa vivement la main sur le bras de son collègue.</p> + +<p>—Un moment, mon cher collègue, lui dit-il; laisse-moi parler à la +citoyenne. Je suis un peu procureur.</p> + +<p>—Va, alors, mais ne la ménage pas, morbleu!</p> + +<p>—Vous cachiez un billet, citoyenne, dit sévèrement Maurice; il faudrait +nous remettre ce billet.</p> + +<p>—Mais quel billet?</p> + +<p>—Celui que la fille Tison vous a apporté, et que la citoyenne votre +fille (Maurice indiqua la jeune princesse) a ramassé avec son mouchoir.</p> + +<p>Les trois femmes se regardèrent épouvantées.</p> + +<p>—Mais, monsieur, c'est plus que de la tyrannie, dit la reine; des +femmes! des femmes!</p> + +<p>—Ne confondons pas, dit Maurice avec fermeté. Nous ne sommes ni des +juges ni des bourreaux; nous sommes des surveillants, c'est-à-dire vos +concitoyens chargés de vous garder. Nous avons une consigne; la violer, +c'est trahir. Citoyenne, je vous en prie, rendez-moi le billet que vous +avez caché.</p> + +<p>—Messieurs, dit la reine avec hauteur, puisque vous êtes des +surveillants, cherchez, et privez-nous de sommeil cette nuit comme +toujours.</p> + +<p>—Dieu nous garde de porter la main sur des femmes. Je vais faire +prévenir la Commune et nous attendrons ses ordres; seulement, vous ne +vous mettrez pas au lit: vous dormirez sur des fauteuils, s'il vous +plaît, et nous vous garderons.... S'il le faut, les perquisitions +commenceront.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc? demanda la femme Tison en montrant à la porte sa +tête effarée.</p> + +<p>—Il y a, citoyenne, que tu viens, en prêtant la main à une trahison, de +te priver à jamais de voir ta fille.</p> + +<p>—De voir ma fille!... Que dis-tu donc là, citoyen? demanda la femme +Tison, qui ne comprenait pas bien encore pourquoi elle ne verrait plus +sa fille.</p> + +<p>—Je te dis que ta fille n'est pas venue ici pour te voir, mais pour +apporter une lettre à la citoyenne Capet, et qu'elle n'y reviendra plus.</p> + +<p>—Mais, si elle ne revient plus, je ne pourrai donc pas la revoir, +puisqu'il nous est défendu de sortir?...</p> + +<p>—Cette fois, il ne faudra t'en prendre à personne, car c'est ta faute, +dit Maurice.</p> + +<p>—Oh! hurla la pauvre mère, ma faute! que dis-tu donc là, ma faute? Il +n'est rien arrivé, j'en réponds. Oh! si je croyais qu'il fût arrivé +quelque chose, malheur à toi, Antoinette, tu me le payerais cher?</p> + +<p>Et cette femme exaspérée montra le poing à la reine.</p> + +<p>—Ne menace personne, dit Maurice; obtiens plutôt par la douceur que ce +que nous demandons soit fait; car tu es femme, et la citoyenne +Antoinette, qui est mère elle-même, aura sans doute pitié d'une mère. +Demain, ta fille sera arrêtée; demain, emprisonnée... puis, si l'on +découvre quelque chose, et tu sais que, lorsqu'on le veut bien, on +découvre toujours, elle est perdue, elle et sa compagne.</p> + +<p>La femme Tison, qui avait écouté Maurice avec une terreur croissante, +détourna sur la reine son regard presque égaré.</p> + +<p>—Tu entends, Antoinette?... Ma fille!... C'est toi qui auras perdu ma +fille!</p> + +<p>La reine parut épouvantée à son tour, non de la menace qui étincelait +dans les yeux de sa geôlière, mais du désespoir qu'on y lisait.</p> + +<p>—Venez, madame Tison, dit-elle, j'ai à vous parler.</p> + +<p>—Holà! pas de cajoleries, s'écria le collègue de Maurice; nous ne +sommes pas de trop, morbleu! Devant la municipalité, toujours devant la +municipalité!</p> + +<p>—Laisse faire, citoyen Agricola, dit Maurice à l'oreille de cet homme; +pourvu que la vérité nous vienne, peu importe de quelle façon.</p> + +<p>—Tu as raison, citoyen Maurice; mais...</p> + +<p>—Passons derrière le vitrage, citoyen Agricola, et, si tu m'en crois, +tournons le dos; je suis sûr que la personne pour laquelle nous aurons +cette condescendance ne nous en fera point repentir.</p> + +<p>La reine entendit ces mots dits pour être entendus par elle; elle jeta +au jeune homme un regard reconnaissant. Maurice détourna la tête avec +insouciance et passa de l'autre côté du vitrage. Agricola le suivit.</p> + +<p>—Tu vois bien cette femme, dit-il à Agricola: reine, c'est une grande +coupable; femme, c'est une âme digne et grande. On fait bien de briser +les couronnes, le malheur épure.</p> + +<p>—Sacrebleu! que tu parles bien, citoyen Maurice! J'aime à t'entendre, +toi et ton ami Lorin. Est-ce aussi des vers que tu viens de dire?</p> + +<p>Maurice sourit. Pendant cet entretien, la scène qu'avait prévue Maurice +se passait de l'autre côté du vitrage.</p> + +<p>La femme Tison s'était approchée de la reine.</p> + +<p>—Madame, lui dit celle-ci, votre désespoir me brise le cœur; je ne +veux pas vous priver de votre enfant, cela fait trop de mal; mais, +songez-y, en faisant ce que ces hommes exigent, peut-être votre fille +sera-t-elle perdue également.</p> + +<p>—Faites ce qu'ils disent! s'écria la femme Tison, faites ce qu'ils +disent!</p> + +<p>—Mais, auparavant, sachez de quoi il s'agit.</p> + +<p>—De quoi s'agit-il? demanda la geôlière avec une curiosité presque +sauvage.</p> + +<p>—Votre fille avait amené avec elle une amie.</p> + +<p>—Oui, une ouvrière comme elle; elle n'a pas voulu venir seule à cause +des soldats.</p> + +<p>—Cette amie avait remis à votre fille un billet; votre fille l'a laissé +tomber. Marie, qui passait, l'a ramassé. C'est un papier bien +insignifiant sans doute, mais auquel des gens malintentionnés pourraient +trouver un sens. Le municipal ne vous a-t-il pas dit que, lorsqu'on +voulait trouver, on trouvait toujours?</p> + +<p>—Après, après?</p> + +<p>—Eh bien, voilà tout: vous voulez que je remette ce papier; voulez-vous +que je sacrifie un ami, sans pour cela vous rendre peut-être votre +fille?</p> + +<p>—Faites ce qu'ils disent! cria la femme; faites ce qu'ils disent!</p> + +<p>—Mais, si ce papier compromet votre fille, dit la reine, comprenez +donc!</p> + +<p>—Ma fille est, comme moi, une bonne patriote, s'écria la mégère. Dieu +merci! les Tison sont connus! Faites ce qu'ils disent!</p> + +<p>—Mon Dieu! dit la reine, que je voudrais donc pouvoir vous convaincre!</p> + +<p>—Ma fille! je veux qu'on me rende ma fille! reprit la femme Tison en +trépignant. Donne le papier, Antoinette, donne.</p> + +<p>—Le voici, madame.</p> + +<p>Et la reine tendit à la malheureuse créature un papier que celle-ci +éleva joyeusement au-dessus de sa tête en criant:</p> + +<p>—Venez, venez, citoyens municipaux. J'ai le papier; prenez-le, et +rendez-moi mon enfant.</p> + +<p>—Vous sacrifiez nos amis, ma sœur, dit Madame Élisabeth.</p> + +<p>—Non, ma sœur, répondit tristement la reine, je ne sacrifie que nous. +Le papier ne peut compromettre personne.</p> + +<p>Aux cris de la femme Tison, Maurice et son collègue vinrent au-devant +d'elle; elle leur tendit aussitôt le billet. Ils l'ouvrirent et lurent:</p> + +<p>«À l'orient, un ami veille encore.» Maurice n'eut pas plutôt jeté les +yeux sur ce papier qu'il tressaillit. L'écriture ne lui semblait pas +inconnue.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! s'écria-t-il, serait-ce celle de Geneviève? Oh! mais +non, c'est impossible, et je suis fou. Elle lui ressemble, sans doute; +mais que pourrait avoir de commun Geneviève avec la reine?</p> + +<p>Il se retourna et vit que Marie-Antoinette le regardait. Quant à la +femme Tison, dans l'attente de son sort, elle dévorait Maurice des yeux.</p> + +<p>—Tu viens de faire une bonne œuvre, dit-il à la femme Tison; et vous, +citoyenne, une belle œuvre, dit-il à la reine.</p> + +<p>—Alors, monsieur, répondit Marie-Antoinette, que mon exemple vous +détermine; brûlez ce papier, et vous ferez une œuvre charitable.</p> + +<p>—Tu plaisantes, l'Autrichienne, dit Agricola; brûler un papier qui va +nous faire pincer toute une couvée d'aristocrates peut-être? Ma foi, +non, ce serait trop bête.</p> + +<p>—Au fait, brûlez-le, dit la femme Tison; cela pourrait compromettre ma +fille.</p> + +<p>—Je le crois bien, ta fille et les autres, dit Agricola en prenant des +mains de Maurice le papier que celui-ci eût certes brûlé, s'il eût été +tout seul.</p> + +<p>Dix minutes après, le billet fut déposé sur le bureau des membres de la +Commune; il fut ouvert à l'instant même et commenté de toutes façons.</p> + +<p>—» À l'orient, un ami veille», dit une voix. Que diable cela peut-il +signifier?</p> + +<p>—Pardieu! répondit un géographe, à Lorient, c'est clair: Lorient est +une petite ville de la Bretagne, située entre Vannes et Quimper. +Morbleu! on devrait brûler la ville, s'il est vrai qu'elle renferme des +aristocrates qui veillent encore sur l'Autrichienne.</p> + +<p>—C'est d'autant plus dangereux, dit un autre, que, Lorient étant un +port de mer, on peut y établir des intelligences avec les Anglais.</p> + +<p>—Je propose, dit un troisième, qu'on envoie une commission à Lorient, +et qu'une enquête y soit faite. Maurice avait été informé de la +délibération.</p> + +<p>—Je me doute bien où peut être l'orient dont il s'agit, se dit-il; +mais, à coup sûr, ce n'est pas en Bretagne.</p> + +<p>Le lendemain, la reine, qui, ainsi que nous l'avons dit, ne descendait +plus au jardin pour ne point passer devant la chambre où avait été +enfermé son mari, demanda à monter sur la tour pour y prendre un peu +d'air avec sa fille et Madame Élisabeth.</p> + +<p>La demande lui fut accordée à l'instant même; mais Maurice monta, et, +s'arrêtant derrière une espèce de petite guérite qui abritait le haut de +l'escalier, il attendit, caché, le résultat du billet de la veille.</p> + +<p>La reine se promena d'abord indifféremment avec Madame Élisabeth et sa +fille; puis elle s'arrêta, tandis que les deux princesses continuaient +de se promener, se retourna vers l'est et regarda attentivement une +maison, aux fenêtres de laquelle apparaissaient plusieurs personnes; +l'une de ces personnes tenait un mouchoir blanc.</p> + +<p>Maurice, de son côté, tira une lunette de sa poche, et, tandis qu'il +l'ajustait, la reine fit un grand mouvement, comme pour inviter les +curieux de la fenêtre à s'éloigner. Mais Maurice avait déjà remarqué une +tête d'homme aux cheveux blonds, au teint pâle, dont le salut avait été +respectueux jusqu'à l'humilité.</p> + +<p>Derrière ce jeune homme, car le curieux paraissait avoir au plus de +vingt-cinq à vingt-six ans, se tenait une femme à moitié cachée par lui. +Maurice dirigea sa lorgnette sur elle, et, croyant reconnaître +Geneviève, fit un mouvement qui le mit en vue. Aussitôt la femme qui, de +son côté, tenait aussi une lorgnette à la main, se rejeta en arrière, +entraînant le jeune homme avec elle. Était-ce réellement Geneviève? +avait-elle, de son côté, reconnu Maurice? Le couple curieux s'était-il +retiré seulement sur l'invitation que lui en avait faite la reine?</p> + +<p>Maurice attendit un instant pour voir si le jeune homme et la jeune +femme ne reparaîtraient point. Mais, voyant que la fenêtre restait vide, +il recommanda la plus grande surveillance à son collègue Agricola, +descendit précipitamment l'escalier et alla s'embusquer à l'angle de la +rue Porte-Foin, pour voir si les curieux de la maison en sortiraient. Ce +fut en vain, personne ne parut.</p> + +<p>Alors, ne pouvant résister à ce soupçon qui lui mordait le cœur, depuis +le moment où la compagne de la fille Tison s'était obstinée à demeurer +cachée et à rester muette, Maurice prit sa course vers la vieille rue +Saint-Jacques, où il arriva l'esprit tout bouleversé des plus étranges +soupçons.</p> + +<p>Lorsqu'il entra, Geneviève, en peignoir blanc, était assise sous une +tonnelle de jasmins, où elle avait l'habitude de se faire servir à +déjeuner. Elle donna, comme à l'ordinaire, un bonjour affectueux à +Maurice, et l'invita à prendre une tasse de chocolat avec elle.</p> + +<p>De son côté, Dixmer, qui arriva sur ces entrefaites, exprima la plus +grande joie de voir Maurice à cette heure inattendue de la journée; mais +avant que Maurice prît la tasse de chocolat qu'il avait acceptée, +toujours plein d'enthousiasme pour son commerce, il exigea que son ami +le secrétaire de la section Lepelletier vînt faire avec lui un tour dans +les ateliers. Maurice y consentit.</p> + +<p>—Apprenez, mon cher Maurice, dit Dixmer en prenant le bras du jeune +homme et en l'entraînant, une nouvelle des plus importantes.</p> + +<p>—Politique? demanda Maurice, toujours préoccupé de son idée.</p> + +<p>—Eh! cher citoyen, répondit Dixmer en souriant, est-ce que nous nous +occupons de politique, nous? Non, non, une nouvelle tout industrielle, +Dieu merci! Mon honorable ami Morand, qui, comme vous le savez, est un +chimiste des plus distingués, vient de trouver le secret d'un maroquin +rouge, comme on n'en a pas encore vu jusqu'à présent, c'est-à-dire +inaltérable. C'est cette teinture que je vais vous montrer. D'ailleurs, +vous verrez Morand à l'œuvre; celui-là, c'est un véritable artiste.</p> + +<p>Maurice ne comprenait pas trop comment on pouvait être artiste en +maroquin rouge. Mais il n'en accepta pas moins, suivit Dixmer, traversa +les ateliers, et, dans une espèce d'officine particulière, vit le +citoyen Morand à l'œuvre: il avait ses lunettes bleues et son habit de +travail, et paraissait effectivement on ne peut pas plus occupé de +changer en pourpre le blanc sale d'une peau de mouton. Ses mains et ses +bras, qu'on apercevait sous ses manches retroussées, étaient rouges +jusqu'au coude. Comme le disait Dixmer, il s'en donnait à cœur joie +dans la cochenille.</p> + +<p>Il salua Maurice de la tête, tout entier qu'il était à sa besogne.</p> + +<p>—Eh bien, citoyen Morand, demanda Dixmer, que disons-nous?</p> + +<p>—Nous gagnerons cent mille livres par an, rien qu'avec ce procédé, dit +Morand. Mais voilà huit jours que je ne dors pas, et les acides m'ont +brûlé la vue.</p> + +<p>Maurice laissa Dixmer avec Morand et rejoignit Geneviève en murmurant +tout bas:</p> + +<p>—Il faut avouer que le métier de municipal abrutirait un héros. Au bout +de huit jours de Temple, on se prendrait pour un aristocrate et l'on se +dénoncerait soi-même. Bon Dixmer, va! brave Morand! suave Geneviève! Et +moi qui les avais soupçonnés un instant!</p> + +<p>Geneviève attendait Maurice avec son doux sourire, pour lui faire +oublier jusqu'à l'apparence des soupçons qu'il avait effectivement +conçus. Elle fut ce qu'elle était toujours: douce, amicale, charmante.</p> + +<p>Les heures où Maurice voyait Geneviève étaient les heures où il vivait +réellement. Tout le reste du temps, il avait cette fièvre qu'on pourrait +appeler la fièvre 93, qui séparait Paris en deux camps et faisait de +l'existence un combat de chaque heure.</p> + +<p>Vers midi, il lui fallut cependant quitter Geneviève et retourner au +Temple.</p> + +<p>À l'extrémité de la rue Sainte-Avoye, il rencontra Lorin, qui descendait +sa garde: il était en serre-file; il se détacha de son rang et vint à +Maurice, dont tout le visage exprimait encore la suave félicité que la +vue de Geneviève versait toujours dans son cœur.</p> + +<p>—Ah! dit Lorin en secouant cordialement la main de son ami:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>En vain tu caches ta langueur,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Je connais ce que tu désires.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu ne dis rien; mais tu soupires.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>L'amour est dans tes yeux, l'amour est dans ton cœur.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Maurice mit la main à sa poche pour chercher sa clef. C'était le moyen +qu'il avait adopté pour mettre une digue à la verve poétique de son ami. +Mais celui-ci vit le mouvement et s'enfuit en riant.</p> + +<p>—À propos, dit Lorin en se retournant après quelques pas, tu es encore +pour trois jours au Temple, Maurice; je te recommande le petit Capet.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Amour</a></h3> + + +<p>En effet, Maurice vivait bien heureux et bien malheureux à la fois au +bout de quelque temps. Il en est toujours ainsi au commencement des +grandes passions.</p> + +<p>Son travail du jour à la section Lepelletier, ses visites du soir à la +vieille rue Saint-Jacques, quelques apparitions çà et là au club des +Thermopyles remplissaient toutes ses journées.</p> + +<p>Il ne se dissimulait pas que voir Geneviève tous les soirs, c'était +boire à longs traits un amour sans espérance.</p> + +<p>Geneviève était une de ces femmes, timides et faciles en apparence, qui +tendent franchement la main à un ami, approchent innocemment leur front +de ses lèvres avec la confiance d'une sœur ou l'ignorance d'une vierge, +et devant qui les mots d'amour semblent des blasphèmes et les désirs +matériels des sacrilèges.</p> + +<p>Si, dans les rêves les plus purs que la première manière de Raphaël a +fixés sur la toile, il est une Madone aux lèvres souriantes, aux yeux +chastes, à l'expression céleste, c'est celle-là qu'il faut emprunter au +divin élève de Pérugin pour en faire le portrait de Geneviève.</p> + +<p>Au milieu de ses fleurs, dont elle avait la fraîcheur et le parfum, +isolée des travaux de son mari, et de son mari lui-même, Geneviève +apparaissait à Maurice, chaque fois qu'il la voyait, comme une énigme +vivante dont il ne pouvait deviner le sens et dont il n'osait demander +le mot.</p> + +<p>Un soir que, comme d'habitude, il était demeuré seul avec elle, que tous +deux étaient assis à cette croisée par laquelle il était entré une nuit +si bruyamment et si précipitamment, que les parfums des lilas en fleurs +flottaient sur cette douce brise qui succède au radieux coucher du +soleil, Maurice, après un long silence, et après avoir, pendant ce +silence, suivi l'œil intelligent et religieux de Geneviève, qui +regardait poindre une étoile d'argent dans l'azur du ciel, se hasarda à +lui demander comment il se faisait qu'elle fût si jeune, quand son mari +avait déjà passé l'âge moyen de la vie; si distinguée, quand tout +annonçait chez son mari une éducation, une naissance vulgaires; si +poétique enfin, quand son mari était si attentif à peser, à étendre et à +teindre les peaux de sa fabrique.</p> + +<p>—Chez un maître tanneur, enfin, pourquoi, demanda Maurice, cette harpe, +ce piano, ces pastels que vous m'avez avoué être votre ouvrage? +Pourquoi, enfin, cette aristocratie que je déteste chez les autres, et +que j'adore chez vous?</p> + +<p>Geneviève fixa sur Maurice un regard plein de candeur.</p> + +<p>—Merci, dit-elle, de cette question: elle me prouve que vous êtes un +homme délicat et que vous ne vous êtes jamais informé de moi à personne.</p> + +<p>—Jamais, madame, dit Maurice; j'ai un ami dévoué qui mourrait pour moi, +j'ai cent camarades qui sont prêts à marcher partout où je les +conduirai; mais de tous ces cœurs, lorsqu'il s'agit d'une femme, et +d'une femme comme Geneviève surtout, je n'en connais qu'un seul auquel +je me fie, et c'est le mien.</p> + +<p>—Merci, Maurice, dit la jeune femme. Je vous apprendrai moi-même alors +tout ce que vous désirez savoir.</p> + +<p>—Votre nom de jeune fille, d'abord? demanda Maurice. Je ne vous connais +que sous votre nom de femme.</p> + +<p>Geneviève comprit l'égoïsme amoureux de cette question et sourit.</p> + +<p>—Geneviève du Treilly, dit-elle. Maurice répéta:</p> + +<p>—Geneviève du Treilly!</p> + +<p>—Ma famille, continua Geneviève, était ruinée depuis la guerre +d'Amérique, à laquelle avaient pris part mon père et mon frère aîné.</p> + +<p>—Gentilshommes tous deux? dit Maurice.</p> + +<p>—Non, non, dit Geneviève en rougissant.</p> + +<p>—Vous m'avez dit cependant que votre nom de jeune fille était Geneviève +du Treilly.</p> + +<p>—Sans particule, monsieur Maurice; ma famille était riche, mais ne +tenait en rien à la noblesse.</p> + +<p>—Vous vous défiez de moi, dit en souriant le jeune homme.</p> + +<p>—Oh! non, non, reprit Geneviève. En Amérique, mon père s'était lié avec +le père de M. Morand; M. Dixmer était l'homme d'affaires de M. Morand. +Nous voyant ruinés, et sachant que M. Dixmer avait une fortune +indépendante, M. Morand le présenta à mon père, qui me le présenta à son +tour. Je vis qu'il y avait d'avance un mariage arrêté, je compris que +c'était le désir de ma famille; je n'aimais ni n'avais jamais aimé +personne; j'acceptai. Depuis trois ans, je suis la femme de Dixmer, et, +je dois le dire, depuis trois ans, mon mari a été pour moi si bon, si +excellent, que, malgré cette différence de goûts et d'âge que vous +remarquez, je n'ai jamais éprouvé un seul instant de regret.</p> + +<p>—Mais, dit Maurice, lorsque vous épousâtes M. Dixmer, il n'était point +encore à la tête de cette fabrique?</p> + +<p>—Non; nous habitions à Blois. Après le 10 août, M. Dixmer acheta cette +maison et les ateliers qui en dépendent; pour que je ne fusse point +mêlée aux ouvriers, pour m'épargner jusqu'à la vue de choses qui eussent +pu blesser mes habitudes, comme vous le disiez, Maurice, un peu +aristocratiques, il me donna ce pavillon, où je vis seule, retirée, +selon mes goûts, selon mes désirs, et heureuse, quand un ami comme vous, +Maurice, vient distraire ou partager mes rêveries.</p> + +<p>Et Geneviève tendit à Maurice une main que celui-ci baisa avec ardeur. +Geneviève rougit légèrement.</p> + +<p>—Maintenant, mon ami, dit-elle en retirant sa main, vous savez comment +je suis la femme de M. Dixmer.</p> + +<p>—Oui, reprit Maurice en regardant fixement Geneviève; mais vous ne me +dites point comment M. Morand est devenu l'associé de M. Dixmer.</p> + +<p>—Oh! c'est bien simple, dit Geneviève. M. Dixmer, comme je vous l'ai +dit, avait quelque fortune, mais point assez, cependant, pour prendre à +lui seul une fabrique de l'importance de celle-ci. Le fils de M. Morand, +son protecteur, comme je vous l'ai dit, cet ami de mon père, comme vous +vous le rappelez, a fait la moitié des fonds; et, comme il avait des +connaissances en chimie, il s'est adonné à l'exploitation avec cette +activité que vous avez remarquée, et grâce à laquelle le commerce de M. +Dixmer, chargé par lui de toute la partie matérielle, a pris une immense +extension.</p> + +<p>—Et, dit Maurice, M. Morand est aussi un de vos bons amis, n'est-ce +pas, madame?</p> + +<p>—M. Morand est une noble nature, un des cœurs les plus élevés qui +soient sous le ciel, répondit gravement Geneviève.</p> + +<p>—S'il ne vous en a donné d'autres preuves, dit Maurice un peu piqué de +cette importance que la jeune femme accordait à l'associé de son mari, +que de partager les frais d'établissement avec M. Dixmer, et d'inventer +une nouvelle teinture pour le maroquin, permettez-moi de vous faire +observer que l'éloge que vous faites de lui est bien pompeux.</p> + +<p>—Il m'en a donné d'autres preuves, monsieur, dit Geneviève.</p> + +<p>—Mais il est encore jeune, n'est-ce pas? demanda Maurice, quoiqu'il +soit difficile, grâce à ses lunettes vertes, de dire quel âge il a.</p> + +<p>—Il a trente-cinq ans.</p> + +<p>—Vous vous connaissez depuis longtemps?</p> + +<p>—Depuis notre enfance.</p> + +<p>Maurice se mordit les lèvres. Il avait toujours soupçonné Morand d'aimer +Geneviève.</p> + +<p>—Ah! dit Maurice, cela explique sa familiarité avec vous.</p> + +<p>—Contenue dans les bornes où vous l'avez toujours vue, monsieur, +répondit en souriant Geneviève, il me semble que cette familiarité, qui +est à peine celle d'un ami, n'avait pas besoin d'explication.</p> + +<p>—Oh! pardon, madame, dit Maurice, vous savez que toutes les affections +vives ont leurs jalousies, et mon amitié était jalouse de celle que vous +paraissez avoir pour M. Morand.</p> + +<p>Il se tut. Geneviève, de son côté, garda le silence. Il ne fut plus +question, ce jour-là, de Morand, et Maurice quitta cette fois Geneviève +plus amoureux que jamais, car il était jaloux.</p> + +<p>Puis, si aveugle que fût le jeune homme, quelque bandeau sur les yeux, +quelque trouble dans son cœur que lui mît sa passion, il y avait dans +le récit de Geneviève bien les larmes, bien des hésitations, bien des +réticences auxquelles il n'avait point fait attention dans le moment, +mais qui, alors, lui revenaient à l'esprit, et qui le tourmentaient +étrangement, et contre lesquelles ne pouvaient le rassurer la grande +liberté que lui laissait Dixmer de causer avec Geneviève autant de fois +et aussi longtemps qu'il lui plaisait, et l'espèce de solitude où tous +deux se trouvaient chaque soir. Il y avait plus: Maurice, devenu le +commensal de la maison, non seulement restait en toute sécurité avec +Geneviève, qui semblait, d'ailleurs, gardée contre les désirs du jeune +homme par sa pureté d'ange, mais encore il l'escortait dans les petites +courses qu'elle était obligée, de temps en temps de faire dans le +quartier.</p> + +<p>Au milieu de cette familiarité acquise dans la maison, une chose +l'étonnait, c'était que plus il cherchait, peut-être, il est vrai, pour +être à même de mieux surveiller les sentiments qu'il lui croyait pour +Geneviève, c'est que plus il cherchait, disons-nous, à lier connaissance +avec Morand, dont l'esprit, malgré ses préventions, le séduisait, dont +les manières élevées le captivaient chaque jour davantage, plus cet +homme bizarre semblait affecter de chercher à s'éloigner de Maurice. +Celui-ci s'en plaignait amèrement à Geneviève, car il ne doutait pas que +Morand n'eût deviné en lui un rival et que ce ne fût, de son côté, la +jalousie qui l'éloignât de lui.</p> + +<p>—Le citoyen Morand me hait, dit-il un jour à Geneviève.</p> + +<p>—Vous? dit Geneviève en le regardant avec son bel œil étonné; vous, M. +Morand vous hait?</p> + +<p>—Oui, j'en suis sûr.</p> + +<p>—Et pourquoi vous haïrait-il?</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous le dise? s'écria Maurice.</p> + +<p>—Sans doute, reprit Geneviève.</p> + +<p>—Eh bien, parce que je....</p> + +<p>Maurice s'arrêta. Il allait dire: «Parce que je vous aime.»</p> + +<p>—Je ne puis vous dire pourquoi, reprit Maurice en rougissant. Le +farouche républicain, près de Geneviève, était timide et hésitant comme +une jeune fille. Geneviève sourit.</p> + +<p>—Dites, reprit-elle, qu'il n'y a pas de sympathie entre vous, et je +vous croirai peut-être. Vous êtes une nature ardente, un esprit +brillant, un homme recherché; Morand est un marchand greffé sur un +chimiste. Il est timide, il est modeste... et c'est cette timidité et +cette modestie qui l'empêchent de faire le premier pas au-devant de +vous.</p> + +<p>—Eh! qui lui demande de faire le premier pas au-devant de moi? J'en ai +fait cinquante, moi, au-devant de lui; il ne m'a jamais répondu. Non, +continua Maurice en secouant la tête; non, ce n'est certes point cela.</p> + +<p>—Eh bien, qu'est-ce alors?</p> + +<p>Maurice préféra se taire.</p> + +<p>Le lendemain du jour où il avait eu cette explication avec Geneviève, il +arriva chez elle à deux heures de l'après-midi; il la trouva en toilette +de sortie.</p> + +<p>—Ah! soyez le bienvenu, dit Geneviève, vous allez me servir de +chevalier.</p> + +<p>—Et où allez-vous donc? demanda Maurice.</p> + +<p>—Je vais à Auteuil. Il fait un temps délicieux. Je désirerais marcher +un peu à pied; notre voiture nous conduira jusqu'au delà de la barrière, +où nous la retrouverons, puis nous gagnerons Auteuil en nous promenant, +et, quand j'aurai fini ce que j'ai à faire à Auteuil, nous reviendrons +la prendre.</p> + +<p>—Oh! dit Maurice enchanté, l'excellente journée que vous m'offrez là!</p> + +<p>Les deux jeunes gens partirent. Au delà de Passy, la voiture les +descendit sur la route. Ils sautèrent légèrement sur le revers du chemin +et continuèrent leur promenade à pied.</p> + +<p>En arrivant à Auteuil, Geneviève s'arrêta.</p> + +<p>—Attendez-moi au bord du parc, dit-elle, j'irai vous rejoindre quand +j'aurai fini.</p> + +<p>—Chez qui allez-vous donc? demanda Maurice.</p> + +<p>—Chez une amie.</p> + +<p>—Où je ne puis vous accompagner? Geneviève secoua la tête en souriant.</p> + +<p>—Impossible, dit-elle. Maurice se mordit les lèvres.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il, j'attendrai.</p> + +<p>—Eh! quoi? demanda Geneviève.</p> + +<p>—Rien, répondit Maurice. Serez-vous longtemps?</p> + +<p>—Si j'avais cru vous déranger, Maurice, si j'avais su que votre journée +fût prise, dit Geneviève, je ne vous eusse point prié de me rendre le +petit service de venir avec moi, je me fusse fait accompagner par...</p> + +<p>—Par M. Morand? interrogea vivement Maurice.</p> + +<p>—Non point. Vous savez que M. Morand est à la fabrique de Rambouillet +et ne doit revenir que ce soir.</p> + +<p>—Alors, voilà à quoi j'ai dû la préférence?</p> + +<p>—Maurice, dit doucement Geneviève, je ne puis faire attendre la +personne qui m'a donné rendez-vous; si cela vous gêne de me ramener, +retournez à Paris; seulement, renvoyez-moi la voiture.</p> + +<p>—Non, non, madame, dit vivement Maurice, je suis à vos ordres. Et il +salua Geneviève, qui poussa un faible soupir et entra dans Auteuil.</p> + +<p>Maurice alla au rendez-vous convenu et se promena de long en large, +abattant de sa canne, comme Tarquin, toutes les têtes d'herbe, de fleurs +ou de chardons qui se trouvaient sur son chemin. Au reste, ce chemin +était borné à un petit espace; comme tous les gens fortement préoccupés, +Maurice allait et revenait presque aussitôt sur ses pas.</p> + +<p>Ce qui occupait Maurice, c'était de savoir si Geneviève l'aimait ou ne +l'aimait point: toutes ses manières avec le jeune homme étaient celles +d'une sœur ou d'une amie; mais il sentait que ce n'était plus assez. +Lui l'aimait de tout son amour. Elle était devenue la pensée éternelle +de ses jours, le rêve sans cesse renouvelé de ses nuits. Autrefois, il +ne demandait qu'une chose, revoir Geneviève. Maintenant, ce n'était plus +assez: il fallait que Geneviève l'aimât.</p> + +<p>Geneviève resta absente pendant une heure, qui lui parut un siècle; +puis, il la vit venir à lui, le sourire sur les lèvres. Maurice, au +contraire, marcha à elle, les sourcils froncés. Notre pauvre cœur est +ainsi fait, qu'il s'efforce de puiser la douleur au sein du bonheur +même.</p> + +<p>Geneviève prit en souriant le bras de Maurice.</p> + +<p>—Me voilà, dit-elle; pardon, mon ami, de vous avoir fait attendre....</p> + +<p>Maurice répondit par un mouvement de tête, et tous deux prirent une +charmante allée, molle, ombreuse, touffue, qui, par un détour, devait +les amener à la grand'route.</p> + +<p>C'était une de ces délicieuses soirées de printemps où chaque plante +envoie au ciel son émanation, où chaque oiseau, immobile sur la branche +ou sautillant dans les broussailles, jette son hymne d'amour à Dieu, une +de ces soirées enfin qui semblent destinées à vivre dans le souvenir.</p> + +<p>Maurice était muet; Geneviève était pensive: elle effeuillait d'une main +les fleurs d'un bouquet, qu'elle tenait de son autre main appuyée au +bras de Maurice.</p> + +<p>—Qu'avez-vous? demanda tout à coup Maurice, et qui vous rend donc si +triste aujourd'hui?</p> + +<p>Geneviève aurait pu lui répondre: «Mon bonheur.» Elle le regarda de son +doux et poétique regard.</p> + +<p>—Mais vous-même, dit-elle, n'êtes-vous point plus triste que +d'habitude?</p> + +<p>—Moi, dit Maurice, j'ai raison d'être triste, je suis malheureux; mais +vous?</p> + +<p>—Vous, malheureux?</p> + +<p>—Sans doute; ne vous apercevez-vous point quelquefois, au tremblement +de ma voix que je souffre? Ne m'arrive-t-il point, quand je cause avec +vous ou avec votre mari, de me lever tout à coup et d'être forcé d'aller +demander de l'air au ciel, parce qu'il me semble que ma poitrine va se +briser?</p> + +<p>—Mais, demanda Geneviève embarrassée, à quoi attribuez-vous cette +souffrance?</p> + +<p>—Si j'étais une petite-maîtresse, dit Maurice en riant d'un rire +douloureux, je dirais que j'ai mal aux nerfs.</p> + +<p>—Et, dans ce moment, vous souffrez?</p> + +<p>—Beaucoup, dit Maurice.</p> + +<p>—Alors, rentrons.</p> + +<p>—Déjà, madame?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, murmura le jeune homme, j'oubliais que M. Morand doit +revenir de Rambouillet à la tombée de la nuit et que voilà la nuit qui +tombe. Geneviève le regarda avec une expression de reproche.</p> + +<p>—Oh! encore? dit-elle.</p> + +<p>—Pourquoi donc m'avez-vous fait, l'autre jour, de M. Morand un si +pompeux éloge? dit Maurice. C'est votre faute.</p> + +<p>—Depuis quand, devant les gens qu'on estime, demanda Geneviève, ne +peut-on pas dire ce qu'on pense d'un homme estimable?</p> + +<p>—C'est une estime bien vive que celle qui fait hâter le pas, comme vous +le faites en ce moment, de peur d'être en retard de quelques minutes.</p> + +<p>—Vous êtes, aujourd'hui, souverainement injuste, Maurice; n'ai-je point +passé une partie de la journée avec vous?</p> + +<p>—Vous avez raison, et je suis trop exigeant, en vérité, reprit Maurice, +se laissant aller à la fougue de son caractère. Allons revoir M. Morand, +allons!</p> + +<p>Geneviève sentait le dépit passer de son esprit à son cœur.</p> + +<p>—Oui, dit-elle, allons revoir M. Morand. Celui-là, du moins, est un ami +qui ne m'a jamais fait de peine.</p> + +<p>—Ce sont des amis précieux que ceux-là, dit Maurice étouffant de +jalousie, et je sais que pour ma part, je désirerais en connaître de +pareils.</p> + +<p>Ils étaient en ce moment sur la grand'route, l'horizon rougissait; le +soleil commençait à disparaître, faisant étinceler ses derniers rayons +aux moulures dorées du dôme des Invalides. Une étoile, la première, +celle qui, dans une autre soirée, avait déjà attiré les regards de +Geneviève, étincelait dans l'azur fluide du ciel.</p> + +<p>Geneviève quitta le bras de Maurice avec une tristesse résignée.</p> + +<p>—Qu'avez-vous à me faire souffrir? dit-elle.</p> + +<p>—Ah! dit Maurice, j'ai que je suis moins habile que des gens que je +connais; j'ai que je ne sais point me faire aimer.</p> + +<p>—Maurice! fit Geneviève.</p> + +<p>—Oh! madame, s'il est constamment bon, constamment égal, c'est qu'il ne +souffre pas, lui.</p> + +<p>Geneviève appuya de nouveau sa blanche main sur le bras puissant de +Maurice.</p> + +<p>—Je vous en prie, dit-elle d'une voix altérée, ne parlez plus, ne +parlez plus!</p> + +<p>—Et pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que votre voix me fait mal.</p> + +<p>—Ainsi, tout vous déplaît en moi, même ma voix?</p> + +<p>—Taisez-vous, je vous en conjure.</p> + +<p>—J'obéirai, madame. Et le fougueux jeune homme passa sa main sur son +front humide de sueur.</p> + +<p>Geneviève vit qu'il souffrait réellement. Les natures dans le genre de +celle de Maurice ont des douleurs inconnues.</p> + +<p>—Vous êtes mon ami, Maurice, dit Geneviève en le regardant avec une +expression céleste; un ami précieux pour moi: faites, Maurice, que je ne +perde pas mon ami.</p> + +<p>—Oh! vous ne le regretteriez pas longtemps! s'écria Maurice.</p> + +<p>—Vous vous trompez, dit Geneviève, je vous regretterais longtemps, +toujours.</p> + +<p>—Geneviève! Geneviève! s'écria Maurice, ayez pitié de moi!</p> + +<p>Geneviève frissonna. C'était la première fois que Maurice disait son nom +avec une expression si profonde.</p> + +<p>—Eh bien, continua Maurice, puisque vous m'avez deviné, laissez-moi +tout vous dire, Geneviève; car, dussiez-vous me tuer d'un regard... il y +a trop longtemps que je me tais; je parlerai, Geneviève.</p> + +<p>—Monsieur, dit la jeune femme, je vous ai supplié, au nom de notre +amitié, de vous taire; monsieur, je vous en supplie encore; que ce soit +pour moi, si ce n'est point pour vous. Pas un mot de plus, au nom du +ciel, pas un mot de plus!</p> + +<p>—L'amitié, l'amitié. Ah! si c'est une amitié pareille à celle que vous +me portez, que vous avez pour M. Morand, je ne veux plus de votre +amitié, Geneviève; il me faut à moi plus qu'aux autres.</p> + +<p>—Assez, dit madame Dixmer avec un geste de reine, assez, monsieur +Lindey; voici notre voiture, veuillez me reconduire chez mon mari.</p> + +<p>Maurice tremblait de fièvre et d'émotion; lorsque Geneviève, pour +rejoindre la voiture, qui, en effet, se tenait à quelques pas seulement, +posa sa main sur le bras de Maurice, il sembla au jeune homme que cette +main était de flamme. Tous deux montèrent dans la voiture: Geneviève +s'assit au fond, Maurice se plaça sur le devant. On traversa tout Paris +sans que ni l'un ni l'autre eussent prononcé une parole.</p> + +<p>Seulement, pendant tout le trajet, Geneviève avait tenu son mouchoir +appuyé sur ses yeux.</p> + +<p>Lorsqu'ils rentrèrent à la fabrique, Dixmer était occupé dans son +cabinet de travail; Morand arrivait de Rambouillet, et était en train de +changer de costume. Geneviève tendit la main à Maurice en rentrant dans +sa chambre, et lui dit:</p> + +<p>—Adieu, Maurice, vous l'avez voulu. Maurice ne répondit rien; il alla +droit à la cheminée où pendait une miniature représentant Geneviève: il +la baisa ardemment, la pressa sur son cœur, la remit à sa place et +sortit. Maurice était rentré chez lui sans savoir comment il y était +revenu; il avait traversé Paris sans rien voir, sans rien entendre; les +choses qui venaient de se passer s'étaient écoulées devant lui comme +dans un rêve, sans qu'il pût se rendre compte ni de ses actions, ni de +ses paroles, ni du sentiment qui les avait inspirées. Il y a des moments +où l'âme la plus sereine, la plus maîtresse d'elle-même, s'oublie à des +violences que lui commandent les puissances subalternes de +l'imagination.</p> + +<p>Ce fut, comme nous l'avons dit, une course, et non un retour, que la +marche de Maurice; il se déshabilla sans le secours de son valet de +chambre, ne répondit pas à sa cuisinière, qui lui montrait un souper +tout préparé; puis, prenant les lettres de la journée sur sa table, il +les lut toutes, les unes après les autres, sans en comprendre un seul +mot. Le brouillard de la jalousie, l'ivresse de la raison, n'était point +encore dissipé.</p> + +<p>À dix heures, Maurice se coucha machinalement, comme il avait fait +toutes choses depuis qu'il avait quitté Geneviève.</p> + +<p>Si, à Maurice de sang-froid, on eût raconté comme d'un autre la conduite +étrange qu'il avait tenue, il ne l'aurait pas comprise, et il eût +regardé comme fou celui qui avait accompli cette espèce d'action +désespérée, que n'autorisaient ni une trop grande réserve, ni un trop +grand abandon de Geneviève; ce qu'il sentit seulement, ce fut un coup +terrible porté à des espérances dont il ne s'était jamais même rendu +compte, et sur lesquelles, toutes vagues qu'elles étaient, reposaient +tous ses rêves de bonheur qui, pareils à une insaisissable vapeur, +flottaient informes à l'horizon.</p> + +<p>Aussi il arriva à Maurice ce qui arrive presque toujours en pareil cas: +étourdi du coup reçu, il s'endormit aussitôt qu'il se sentit dans son +lit, ou plutôt il demeura privé de gentiment jusqu'au lendemain.</p> + +<p>Un bruit le réveilla cependant: c'était celui que faisait son officieux +en ouvrant la porte; il venait, selon sa coutume, ouvrir les fenêtres de +la chambre à coucher de Maurice, qui donnaient sur un grand jardin, et +apporter des fleurs.</p> + +<p>On cultivait force fleurs en 93, et Maurice les adorait; mais il ne jeta +pas même un coup d'œil sur les siennes, et, appuyant à demi soulevée sa +tête alourdie sur sa main, il essaya de se rappeler ce qui s'était passé +la veille.</p> + +<p>Maurice se demanda à lui-même, sans pouvoir s'en rendre compte, quelles +étaient les causes de sa maussaderie; la seule était sa jalousie pour +Morand; mais le moment était mal choisi de s'amuser à être jaloux d'un +homme, quand cet homme était à Rambouillet, et qu'en tête à tête avec la +femme qu'on aime, on jouit de ce tête-à-tête avec toute la suavité dont +l'entoure la nature, qui se réveille dans un des premiers beaux jours de +printemps.</p> + +<p>Ce n'était point la défiance de ce qui avait pu se passer dans cette +maison d'Auteuil où il avait conduit Geneviève et où elle était restée +plus d'une heure; non, le tourment incessant de sa vie, c'était cette +idée que Morand était amoureux de Geneviève; et, singulière fantaisie du +cerveau, singulière combinaison du caprice, jamais un geste, jamais un +regard, jamais un mot de l'associé de Dixmer n'avait donné une apparence +de réalité à une pareille supposition.</p> + +<p>La voix du valet de chambre le tira de sa rêverie.</p> + +<p>—Citoyen, dit-il en lui montrant les lettres ouvertes sur la table, +avez-vous fait choix de celles que vous gardez, ou puis-je tout brûler?</p> + +<p>—Brûler quoi? dit Maurice.</p> + +<p>—Mais les lettres que le citoyen a lues hier avant de se coucher. +Maurice ne se souvenait pas d'en avoir lu une seule.</p> + +<p>—Brûlez tout, dit-il.</p> + +<p>—Voici celles d'aujourd'hui, citoyen, dit l'officieux. Il présenta un +paquet de lettres à Maurice et alla jeter les autres dans la cheminée. +Maurice prit le papier qu'on lui présentait, sentit sous ses doigts +l'épaisseur d'une cire, et crut vaguement reconnaître un parfum ami. Il +chercha parmi les lettres, et vit un cachet et une écriture qui le +firent tressaillir. Cet homme, si fort en face de tout danger, pâlissait +à la seule odeur d'une lettre. L'officieux s'approcha de lui pour lui +demander ce qu'il avait; mais Maurice lui fit de la main signe de +sortir. Maurice tournait et retournait cette lettre; il avait le +pressentiment qu'elle renfermait un malheur pour lui, et il tressaillit +comme on tremble devant l'inconnu.</p> + +<p>Cependant il rappela tout son courage, l'ouvrit et lut ce qui suit:</p> + +<p>«Citoyen Maurice, «Il faut que nous rompions des liens qui, de votre +côté, affectent de dépasser les lois de l'amitié. Vous êtes un homme +d'honneur, citoyen, et, maintenant qu'une nuit s'est écoulée sur ce qui +s'est passé entre nous hier au soir, vous devez comprendre que votre +présence est devenue impossible à la maison. Je compte sur vous pour +trouver telle excuse qu'il vous plaira près de mon mari. En voyant +arriver aujourd'hui même une lettre de vous pour M. Dixmer, je me +convaincrai qu'il faut que je regrette un ami malheureusement égaré, +mais que toutes les convenances sociales m'empêchent de revoir.</p> + +<p>«Adieu pour toujours.</p> + +<p>«GENEVIÈVE.»</p> + +<p>«<i>P.-S.—</i>Le porteur attend la réponse.»</p> + +<p>Maurice appela: le valet de chambre reparut.</p> + +<p>—Qui a apporté cette lettre?</p> + +<p>—Un citoyen commissionnaire.</p> + +<p>—Est-il là?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Maurice ne soupira point, n'hésita point. Il sauta à bas de son lit, +passa un pantalon à pieds, s'assit devant son pupitre, prit la première +feuille de papier venue (il se trouva que c'était un papier avec en-tête +imprimée au nom de la section), et écrivit:</p> + +<p>«Citoyen Dixmer, «Je vous aimais, je vous aime encore, mais je ne puis +plus vous voir.»</p> + +<p>Maurice chercha la cause pour laquelle il ne pouvait plus voir le +citoyen Dixmer, et une seule se présenta à son esprit, ce fut celle qui, +à cette époque, se serait présentée à l'esprit de tout le monde. Il +continua donc:</p> + +<p>«Certains bruits courent sur votre tiédeur pour la chose publique. Je ne +veux point vous accuser et n'ai point de vous mission de vous défendre. +Recevez mes regrets et soyez persuadé que vos secrets demeurent +ensevelis dans mon cœur.»</p> + +<p>Maurice ne relut pas même cette lettre, qu'il avait écrite, comme nous +l'avons dit, sous l'impression de la première idée qui s'était présentée +à lui. Il n'y avait pas de doute sur l'effet qu'elle devait produire. +Dixmer, excellent patriote, comme Maurice avait pu le voir à ses +discours du moins, Dixmer se fâcherait en la recevant: sa femme et le +citoyen Morand l'engageraient sans doute à persévérer, il ne répondrait +même pas, et l'oubli viendrait comme un voile noir s'étendre sur le +passé riant, pour le transformer en avenir lugubre. Maurice signa, +cacheta la lettre, la passa à son officieux, et le commissionnaire +partit.</p> + +<p>Alors un faible soupir s'échappa du cœur du républicain; il prit ses +gants, son chapeau et se rendit à la section.</p> + +<p>Il espérait, pauvre Brutus, retrouver son stoïcisme en face des affaires +publiques.</p> + +<p>Les affaires publiques étaient terribles: le 31 mai se préparait. La +Terreur qui, pareille à un torrent, se précipitait du haut de la +Montagne, essayait d'emporter cette digue qu'essayaient de lui opposer +les girondins, ces audacieux modérés, qui avaient osé demander vengeance +des massacres de septembre et lutter un instant pour sauver la vie du +roi.</p> + +<p>Tandis que Maurice travaillait avec tant d'ardeur, que la fièvre qu'il +voulait chasser dévorait sa tête au lieu de son cœur, le messager +rentrait dans la vieille rue Saint-Jacques et emplissait le logis de +stupéfaction et d'épouvante.</p> + +<p>La lettre, après avoir passé sous les yeux de Geneviève, fut remise à +Dixmer.</p> + +<p>Dixmer l'ouvrit et la lut sans y rien comprendre d'abord; puis il la +communiqua au citoyen Morand, qui laissa retomber sur sa main son front +blanc comme l'ivoire.</p> + +<p>Dans la situation où se trouvaient Dixmer, Morand et ses compagnons, +situation parfaitement inconnue à Maurice, mais que nos lecteurs ont +pénétrée, cette lettre était, en effet, un coup de foudre.</p> + +<p>—Est-il honnête homme? demanda Dixmer avec angoisse.</p> + +<p>—Oui, répondit sans hésitation Morand.</p> + +<p>—N'importe! reprit celui qui avait été pour les moyens extrêmes, nous +avons, vous le voyez bien mal fait de ne pas le tuer.</p> + +<p>—Mon ami, dit Morand, nous luttons contre la violence; nous la +flétrissons du nom de crime. Nous avons bien fait, quelque chose qui +puisse en résulter, de ne point assassiner un homme; puis, je le répète, +je crois Maurice un cœur noble et honnête.</p> + +<p>—Oui, mais si ce cœur noble et honnête est celui d'un républicain +exalté, peut-être lui-même regarderait-il comme un crime, s'il a surpris +quelque chose, de ne pas immoler son propre honneur, comme ils disent, +sur l'autel de la patrie.</p> + +<p>—Mais, dit Morand, croyez-vous qu'il sache quelque chose?</p> + +<p>—Eh! n'entendez-vous point? Il parle de secrets qui resteront ensevelis +dans son cœur.</p> + +<p>—Ces secrets sont évidemment ceux qui lui ont été confiés par moi, +relativement à notre contrebande; il n'en connaît pas d'autres.</p> + +<p>—Mais, dit Morand, de cette entrevue d'Auteuil n'a-t-il rien soupçonné? +Vous savez qu'il accompagnait votre femme?</p> + +<p>—C'est moi-même qui ai dit à Geneviève de prendre Maurice avec elle +pour la sauvegarder.</p> + +<p>—Écoutez, dit Morand, nous verrons bien si ces soupçons sont vrais. Le +tour de garde de notre bataillon arrive au Temple le 2 juin, +c'est-à-dire dans huit jours; vous êtes capitaine, Dixmer, et moi, je +suis lieutenant: si notre bataillon ou notre compagnie même reçoit +contrordre, comme l'a reçu l'autre jour le bataillon de la +Butte-des-Moulins, que Santerre a remplacé par celui des Gravilliers, +tout est découvert, et nous n'avons plus qu'à fuir Paris ou à mourir en +combattant. Mais si tout suit le cours des choses...</p> + +<p>—Nous sommes perdus de la même façon, répliqua Dixmer.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Pardieu! tout ne roulait-il pas sur la coopération de ce municipal? +N'était-ce pas lui qui, sans le savoir, nous devait ouvrir un chemin +jusqu'à la reine?</p> + +<p>—C'est vrai, dit Morand abattu.</p> + +<p>—Vous voyez donc, reprit Dixmer en fronçant le sourcil, qu'à tout prix +il nous faut renouer avec ce jeune homme.</p> + +<p>—Mais, s'il s'y refuse, s'il craint de se compromettre? dit Morand.</p> + +<p>—Écoutez, dit Dixmer, je vais interroger Geneviève; c'est elle qui l'a +quitté la dernière, elle saura peut-être quelque chose.</p> + +<p>—Dixmer, dit Morand, je vous vois avec peine mêler Geneviève à tous nos +complots; non pas que je craigne une indiscrétion de sa part, ô grand +Dieu! Mais la partie que nous jouons est terrible, et j'ai honte et +pitié à la fois de mettre dans notre enjeu la tête d'une femme.</p> + +<p>—La tête d'une femme, répondit Dixmer, pèse le même poids que celle +d'un homme, là où la ruse, la candeur ou la beauté peuvent faire autant +et quelquefois même plus que la force, la puissance et le courage; +Geneviève partage nos convictions et nos sympathies, Geneviève partagera +notre sort.</p> + +<p>—Faites donc, cher ami, répondit Morand; j'ai dit ce que je devais +dire. Faites: Geneviève est digne en tous points de la mission que vous +lui donnez ou plutôt qu'elle s'est donnée elle-même. C'est avec les +saintes qu'on fait les martyrs.</p> + +<p>Et il tendit sa main blanche et efféminée à Dixmer, qui la serra entre +ses mains vigoureuses.</p> + +<p>Puis Dixmer, recommandant à Morand et à ses compagnons une surveillance +plus grande que jamais, passa chez Geneviève.</p> + +<p>Elle était assise devant une table, l'œil attaché sur une broderie et +le front baissé. Elle se retourna au bruit de la porte qui s'ouvrait et +reconnut Dixmer.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, mon ami? dit-elle.</p> + +<p>—Oui, répondit Dixmer avec un visage placide et souriant; je reçois de +notre ami Maurice une lettre à laquelle je ne comprends rien. Tenez, +lisez-la donc, et dites-moi ce que vous en pensez.</p> + +<p>Geneviève prit la lettre d'une main dont, malgré toute sa puissance sur +elle-même, elle ne pouvait dissimuler le tremblement, et lut.</p> + +<p>Dixmer suivit des yeux; ses yeux parcouraient chaque ligne.</p> + +<p>—Eh bien? dit-il quand elle eut fini.</p> + +<p>—Eh bien, je pense que M. Maurice Lindey est un honnête homme, répondit +Geneviève avec le plus grand calme, et qu'il n'y a rien à craindre de +son côté.</p> + +<p>—Vous croyez qu'il ignore quelles sont les personnes que vous avez été +visiter à Auteuil?</p> + +<p>—J'en suis sûre.</p> + +<p>—Pourquoi donc cette brusque détermination? Vous a-t-il paru hier ou +plus froid ou plus ému que d'habitude?</p> + +<p>—Non, dit Geneviève; je crois qu'il était le même.</p> + +<p>—Songez bien à ce que vous me répondez là, Geneviève; car votre +réponse, vous devez le comprendre, va avoir sur tous nos projets une +grave influence.</p> + +<p>—Attendez donc, dit Geneviève avec une émotion qui perçait à travers +tous les efforts qu'elle faisait pour conserver sa froideur; attendez +donc...</p> + +<p>—Bien! dit Dixmer avec une légère contraction des muscles de son +visage; bien, rappelez-vous tous vos souvenirs, Geneviève.</p> + +<p>—Oui, reprit la jeune femme, oui, je me rappelle; hier il était +maussade; M. Maurice est un peu tyran dans ses amitiés... et nous avons +quelquefois boudé des semaines entières.</p> + +<p>—Ce serait donc une simple bouderie? demanda Dixmer.</p> + +<p>—C'est probable.</p> + +<p>—Geneviève, dans notre position, comprenez cela, ce n'est pas une +probabilité qu'il nous faut, c'est une certitude.</p> + +<p>—Eh bien, mon ami... j'en suis certaine.</p> + +<p>—Cette lettre alors ne serait qu'un prétexte pour ne point revenir à la +maison?</p> + +<p>—Mon ami, comment voulez-vous que je vous dise de pareilles choses?</p> + +<p>—Dites, Geneviève, répondit Dixmer, car à toute autre femme que vous je +ne les demanderais pas.</p> + +<p>—C'est un prétexte, dit Geneviève en baissant les yeux.</p> + +<p>—Ah! fit Dixmer. Puis, après un moment de silence, retirant de son +gilet et appuyant sur le dossier de la chaise de sa femme une main avec +laquelle il venait de comprimer les battements de son cœur:</p> + +<p>—Rendez-moi un service, chère amie, fit Dixmer.</p> + +<p>—Et lequel? demanda Geneviève en se retournant étonnée.</p> + +<p>—Prévenez jusqu'à l'ombre d'un danger; Maurice est peut-être plus avant +dans nos secrets que nous ne le soupçonnons. Ce que vous croyez un +prétexte est peut-être une réalité. Écrivez-lui un mot.</p> + +<p>—Moi? fit Geneviève en tressaillant.</p> + +<p>—Oui, vous; dites-lui que c'est vous qui avez ouvert la lettre et que +vous désirez en avoir l'explication; il viendra, vous l'interrogerez et +vous devinerez très facilement alors de quoi il est question.</p> + +<p>—Oh! non, certes, s'écria Geneviève, je ne puis faire ce que vous +dites; je ne le ferai pas.</p> + +<p>—Chère Geneviève, quand des intérêts aussi puissants que ceux qui +reposent sur nous sont en jeu, comment reculez-vous devant de misérables +considérations d'amour-propre?</p> + +<p>—Je vous ai dit mon opinion sur Maurice, monsieur, répondit Geneviève; +il est honnête, il est chevaleresque, mais il est capricieux, et je ne +veux pas subir d'autre servitude que celle de mon mari.</p> + +<p>Cette réponse fut faite à la fois avec tant de calme et de fermeté, que +Dixmer comprit qu'insister, en ce moment du moins, serait chose inutile; +il n'ajouta pas un seul mot, regarda Geneviève sans paraître la +regarder, passa sa main sur son front humide de sueur et sortit.</p> + +<p>Morand l'attendait avec inquiétude. Dixmer lui raconta mot pour mot ce +qui venait de se passer.</p> + +<p>—Bien, répondit Morand, restons-en donc là et n'y pensons plus. Plutôt +que de causer une ombre de souci à votre femme, plutôt que de blesser +l'amour-propre de Geneviève, je renoncerais....</p> + +<p>Dixmer lui posa la main sur l'épaule.</p> + +<p>—Vous êtes fou, monsieur, lui dit-il en le regardant fixement, ou vous +ne pensez pas un mot de ce que vous dites.</p> + +<p>—Comment, Dixmer, vous croyez!...</p> + +<p>—Je crois, chevalier, que vous n'êtes pas plus maître que moi de +laisser aller vos sentiments à l'impulsion de votre cœur. Ni vous, ni +moi, ni Geneviève ne nous appartenons, Morand. Nous sommes des choses +appelées à défendre un principe, et les principes s'appuient sur les +choses, qu'ils écrasent.</p> + +<p>Morand tressaillit et garda le silence, un silence rêveur et douloureux. +Ils firent ainsi quelques tours dans le jardin sans échanger une seule +parole. Puis Dixmer quitta Morand.</p> + +<p>—J'ai quelques ordres à donner, dit-il d'une voix parfaitement calme. +Je vous quitte, monsieur Morand. Morand tendit la main à Dixmer et le +regarda s'éloigner.</p> + +<p>—Pauvre Dixmer, dit-il, j'ai bien peur que, dans tout cela, ce ne soit +lui qui risque le plus.</p> + +<p>Dixmer rentra effectivement dans son atelier, donna quelques ordres, +relut les journaux, ordonna une distribution de pain et de mottes aux +pauvres de la section, et, rentrant chez lui, quitta son costume de +travail pour ses vêtements de sortie.</p> + +<p>Une heure après, Maurice, au plus fort de ses lectures et de ses +allocutions, fut interrompu par la voix de son officieux, qui, se +penchant à son oreille, lui disait tout bas:</p> + +<p>—Citoyen Lindey, quelqu'un qui, à ce qu'il prétend du moins, a des +choses très importantes à vous dire, vous attend chez vous.</p> + +<p>Maurice rentra et fut fort étonné, en rentrant, de trouver Dixmer +installé chez lui, et feuilletant les journaux. En revenant, il avait, +tout le long de la route, interrogé son domestique, lequel, ne +connaissant point le maître tanneur, n'avait pu lui donner aucun +renseignement.</p> + +<p>En apercevant Dixmer, Maurice s'arrêta sur le seuil de la porte et +rougit malgré lui.</p> + +<p>Dixmer se leva et lui tendit la main en souriant.</p> + +<p>—Quelle mouche vous pique et que m'avez-vous écrit? demanda-t-il au +jeune homme. En vérité, c'est me frapper sensiblement, mon cher Maurice. +Moi, tiède et faux patriote, m'écrivez-vous? Allons donc, vous ne pouvez +pas me redire de pareilles accusations en face; avouez bien plutôt que +vous me cherchez une mauvaise querelle.</p> + +<p>—J'avouerai tout ce que vous voudrez, mon cher Dixmer, car vos procédés +ont toujours été pour moi ceux d'un galant homme; mais je n'ai pas moins +pris une résolution, et cette résolution est irrévocable...</p> + +<p>—Comment cela? demanda Dixmer; de votre propre aveu vous n'avez rien à +nous reprocher, et vous nous quittez cependant?</p> + +<p>—Cher Dixmer, croyez que pour agir comme je le fais, que pour me priver +d'un ami comme vous, il faut que j'aie de bien fortes raisons.</p> + +<p>—Oui; mais, en tout cas, reprit Dixmer en affectant de sourire, ces +raisons ne sont point celles que vous m'avez écrites. Celles que vous +m'avez écrites ne sont qu'un prétexte.</p> + +<p>Maurice réfléchit un instant.</p> + +<p>—Écoutez, Dixmer, dit-il, nous vivons dans une époque où le doute émis +dans une lettre peut et doit vous tourmenter, je le comprends; il ne +serait donc point d'un homme d'honneur de vous laisser sous le poids +d'une pareille inquiétude. Oui, Dixmer, les raisons que je vous ai +données n'étaient qu'un prétexte.</p> + +<p>Cet aveu, qui aurait dû éclaircir le front du commerçant, sembla au +contraire l'assombrir.</p> + +<p>—Mais enfin, le véritable motif? dit Dixmer.</p> + +<p>—Je ne puis vous le dire, répliqua Maurice; et cependant, si vous le +connaissiez, vous l'approuveriez, j'en suis sûr. Dixmer le pressa.</p> + +<p>—Vous le voulez absolument? dit Maurice.</p> + +<p>—Oui, répondit Dixmer.</p> + +<p>—Eh bien, répondit Maurice, qui éprouvait un certain soulagement à se +rapprocher de la vérité, voici ce que c'est: vous avez une femme jeune +et belle, et la chasteté, cependant bien connue, de cette femme jeune et +belle, n'a pu faire que mes visites chez vous n'aient été mal +interprétées.</p> + +<p>Dixmer pâlit légèrement.</p> + +<p>—Vraiment? dit-il. Alors, mon cher Maurice, l'époux vous doit remercier +du mal que vous faites à l'ami.</p> + +<p>—Vous comprenez, dit Maurice, que je n'ai pas la fatuité de croire que +ma présence puisse être dangereuse pour votre repos ou celui de votre +femme, mais elle peut être une source de calomnies, et, vous le savez, +plus les calomnies sont absurdes, plus facilement on les croit.</p> + +<p>—Enfant! dit Dixmer en haussant les épaules.</p> + +<p>—Enfant, tant que vous voudrez, répondit Maurice; mais de loin nous +n'en serons pas moins bons amis, car nous n'aurons rien à nous +reprocher; tandis que de près, au contraire...</p> + +<p>—Eh bien, de près?</p> + +<p>—Les choses auraient pu finir par s'envenimer.</p> + +<p>—Pensez-vous, Maurice, que j'aurais pu croire...?</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! fit le jeune homme.</p> + +<p>—Mais pourquoi m'avez-vous écrit cela plutôt que de me le dire, +Maurice?</p> + +<p>—Tenez, justement pour éviter ce qui se passe entre nous en ce moment.</p> + +<p>—Êtes-vous donc fâché, Maurice, que je vous aime assez pour être venu +vous demander une explication? fit Dixmer.</p> + +<p>—Oh! tout au contraire, s'écria Maurice, et je suis heureux, je vous +jure, de vous avoir vu cette fois encore, avant de ne plus vous revoir.</p> + +<p>—Ne plus vous revoir, citoyen! nous vous aimons bien pourtant, répliqua +Dixmer en prenant et en pressant la main du jeune homme entre les +siennes.</p> + +<p>Maurice tressaillit.</p> + +<p>—Morand,—continua Dixmer, à qui ce tressaillement n'avait point +échappé, mais qui cependant n'en exprima rien,—Morand me le répétait +encore ce matin: «Faites tout ce que vous pourrez, dit-il, pour ramener +ce cher M. Maurice.»</p> + +<p>—Ah! monsieur, dit le jeune homme en fronçant le sourcil et en retirant +sa main, je n'aurais pas cru être si avant dans les amitiés du citoyen +Morand.</p> + +<p>—Vous en doutez? demanda Dixmer.</p> + +<p>—Moi, répondit Maurice, je ne le crois ni n'en doute, je n'ai aucun +motif de m'interroger à ce sujet; quand j'allais chez vous, Dixmer, j'y +allais pour vous et pour votre femme, mais non pour le citoyen Morand.</p> + +<p>—Vous ne le connaissez pas, Maurice, dit Dixmer; Morand est une belle +âme.</p> + +<p>—Je vous l'accorde, dit Maurice en souriant avec amertume.</p> + +<p>—Maintenant, continua Dixmer, revenons à l'objet de ma visite.</p> + +<p>Maurice s'inclina en homme qui n'a plus rien à dire et qui attend.</p> + +<p>—Vous dites donc que des propos ont été faits?</p> + +<p>—Oui, citoyen, dit Maurice.</p> + +<p>—Eh bien, voyons, parlons franchement. Pourquoi feriez-vous attention à +quelque vain caquetage de voisin désœuvré? Voyons, n'avez-vous pas +votre conscience, Maurice, et Geneviève n'a-t-elle pas son honnêteté?</p> + +<p>—Je suis plus jeune que vous, dit Maurice, qui commençait à s'étonner +de cette insistance, et je vois peut-être les choses d'un œil plus +susceptible. C'est pourquoi je vous déclare que, sur la réputation d'une +femme comme Geneviève, il ne doit pas même y avoir le vain caquetage +d'un voisin désœuvré. Permettez donc, cher Dixmer, que je persiste dans +ma première résolution.</p> + +<p>—Allons, dit Dixmer, et puisque, nous sommes en train d'avouer, avouons +encore autre chose.</p> + +<p>—Quoi?... demanda Maurice en rougissant. Que voulez-vous que j'avoue?</p> + +<p>—Que ce n'est ni la politique ni le bruit de vos assiduités chez moi +qui vous engagent à nous quitter.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc, alors?</p> + +<p>—Le secret que vous avez pénétré.</p> + +<p>—Quel secret? demanda Maurice avec une expression de curiosité naïve +qui rassura le tanneur.</p> + +<p>—Cette affaire de contrebande que vous avez pénétrée le soir même où +nous avons fait connaissance d'une si étrange manière. Jamais vous ne +m'avez pardonné cette fraude, et vous m'accusez d'être mauvais +républicain, parce que je me sers de produits anglais dans ma tannerie.</p> + +<p>—Mon cher Dixmer, dit Maurice, je vous jure que j'avais complètement +oublié, quand j'allais chez vous, que j'étais chez un contrebandier.</p> + +<p>—En vérité?</p> + +<p>—En vérité.</p> + +<p>—Vous n'aviez donc pas d'autre motif d'abandonner la maison que celui +que vous m'aviez dit?</p> + +<p>—Sur l'honneur.</p> + +<p>—Eh bien, Maurice, reprit Dixmer en se levant et serrant la main du +jeune homme, j'espère que vous réfléchirez et que vous reviendrez sur +cette résolution qui nous fait tant de peine à tous.</p> + +<p>Maurice s'inclina et ne répondit point; ce qui équivalait à un dernier +refus.</p> + +<p>Dixmer sortit désespéré de n'avoir pu se conserver de relations avec cet +homme que certaines circonstances lui rendaient non seulement si utile, +mais encore presque indispensable.</p> + +<p>Il était temps. Maurice était agité par mille désirs contraires. Dixmer +le priait de revenir; Geneviève lui pourrait pardonner. Pourquoi donc +désespérait-il? Lorin, à sa place, aurait bien certainement une foule +d'aphorismes tirés de ses auteurs favoris. Mais il y avait la lettre de +Geneviève; ce congé formel qu'il avait emporté avec lui à la section, et +qu'il avait sur son cœur avec le petit mot qu'il avait reçu d'elle le +lendemain du jour où il l'avait tirée des mains de ces hommes qui +l'insultaient; enfin, il y avait plus que tout cela, il y avait +l'opiniâtre jalousie du jeune homme contre ce Morand détesté, première +cause de sa rupture avec Geneviève.</p> + +<p>Maurice demeura donc inexorable dans sa résolution.</p> + +<p>Mais, il faut le dire, ce fut un vide pour lui que la privation de sa +visite de chaque jour à la vieille rue Saint-Jacques; et quand arriva +l'heure où il avait l'habitude de s'acheminer vers le quartier +Saint-Victor, il tomba dans une mélancolie profonde, et à partir de ce +moment, parcourut toutes les phases de l'attente et du regret.</p> + +<p>Chaque matin, il s'attendait, en se réveillant, à trouver une lettre de +Dixmer, et cette fois il s'avouait, lui qui avait résisté à des +instances de vive voix, qu'il céderait à une lettre; chaque jour, il +sortait avec l'espérance de rencontrer Geneviève, et, d'avance, il avait +trouvé, s'il la rencontrait, mille moyens pour lui parler. Chaque soir, +il rentrait chez lui avec l'espérance d'y trouver ce messager qui lui +avait un matin, sans s'en douter, apporté la douleur, devenue depuis son +éternelle compagne.</p> + +<p>Bien souvent aussi, dans ses heures de désespoir, cette puissante nature +rugissait à l'idée d'éprouver une pareille torture sans la rendre à +celui qui la lui avait fait souffrir: or, la cause première de tous ses +chagrins, c'était Morand. Alors il formait le projet d'aller chercher +querelle à Morand. Mais l'associé de Dixmer était si frêle, si +inoffensif, que l'insulter ou le provoquer, c'était une lâcheté de la +part d'un colosse comme Maurice.</p> + +<p>Lorin était bien venu jeter quelques distractions sur les chagrins que +son ami s'obstinait à lui taire, sans lui en nier cependant l'existence. +Celui-ci avait fait tout ce qu'il avait pu, en pratique et en théorie, +pour rendre à la patrie ce cœur tout endolori par un autre amour. Mais, +quoique la circonstance fût grave, quoique dans toute autre disposition +d'esprit elle eût entraîné Maurice tout entier dans le tourbillon +politique, elle n'avait pu rendre au jeune républicain cette activité +première qui avait fait de lui un héros du 14 juillet et du 10 août.</p> + +<p>En effet, les deux systèmes, depuis près de dix mois en présence l'un de +l'autre, qui jusque-là ne s'étaient en quelque sorte porté que de +légères attaques, et qui n'avaient préludé encore que par des +escarmouches, s'apprêtaient à se prendre corps à corps, et il était +évident que la lutte, une fois commencée, serait mortelle pour l'un des +deux. Ces deux systèmes, nés du sein de la Révolution elle-même, étaient +celui de la modération, représenté par les girondins, c'est-à-dire par +Brissot, Pétion, Vergniaud, Valazé, Lanjuinais, Barbaroux, etc., etc.; +et celui de la Terreur ou de la Montagne, représenté par Danton, +Robespierre, Chénier, Fabre, Marat, Collot d'Herbois, Hébert, etc., etc.</p> + +<p>Après le 10 août, l'influence, comme après toute action, avait semblé +devoir passer au parti modéré. Un ministère avait été reformé des débris +de l'ancien ministère et d'une adjonction nouvelle. Roland, Servien et +Clavières, anciens ministres, avaient été rappelés; Danton, Monge et Le +Brun avaient été nommés de nouveau. À l'exception d'un seul qui +représentait, au milieu de ses collègues, l'élément énergique, tous les +autres ministres appartenaient au parti modéré.</p> + +<p>Quand nous disons modéré, on comprend bien que nous parlons +relativement.</p> + +<p>Mais le 10 août avait eu son écho à l'étranger, et la coalition s'était +hâtée de marcher, non pas au secours de Louis XVI personnellement, mais +du principe royaliste ébranlé dans sa base. Alors avaient retenti les +paroles menaçantes de Brunswick, et, comme une terrible réalisation, +Longwy et Verdun étaient tombés au pouvoir de l'ennemi. Alors avait eu +lieu la réaction terroriste; alors Danton avait rêvé les journées de +septembre, et avait réalisé ce rêve sanglant qui avait montré à l'ennemi +la France tout entière complice d'un immense assassinat, prête à lutter, +pour son existence compromise, avec toute l'énergie du désespoir. +Septembre avait sauvé la France, mais, tout en la sauvant, l'avait mise +hors la loi.</p> + +<p>La France sauvée, l'énergie devenue inutile, le parti modéré avait +repris quelques forces. Alors il avait voulu récriminer sur ces journées +terribles. Les mots de meurtrier et d'assassin avaient été prononcés. Un +mot nouveau avait même été ajouté au vocabulaire de la nation, c'était +celui de <i>septembriseur</i>.</p> + +<p>Danton l'avait bravement accepté. Comme Clovis, il avait un instant +incliné la tête sous le baptême de sang, mais pour la relever plus haute +et plus menaçante. Une autre occasion de reprendre la terreur passée se +présentait, c'était le procès du roi. La violence et la modération +entrèrent, non pas encore tout à fait en lutte de personnes, mais en +lutte de principes.</p> + +<p>L'expérience des forces relatives fut faite sur le prisonnier royal. La +modération fut vaincue, et la tête de Louis XVI tomba sur l'échafaud.</p> + +<p>Comme le 10 août, le 21 janvier avait rendu à la coalition toute son +énergie. Ce fut encore le même homme qu'on lui opposa, mais non plus la +même fortune. Dumouriez, arrêté dans ses progrès par le désordre de +toutes les administrations qui empêchaient les secours d'hommes et +d'argent d'arriver jusqu'à lui, se déclare contre les jacobins qu'il +accuse de cette désorganisation, adopte le parti des girondins, et les +perd en se déclarant leur ami.</p> + +<p>Alors la Vendée se lève, les départements menacent; les revers amènent +des trahisons, et les trahisons des revers. Les jacobins accusent les +modérés et veulent les frapper au 10 mars, c'est-à-dire pendant la +soirée où s'est ouvert notre récit. Mais trop de précipitation de la +part de leurs adversaires les sauve, et peut-être aussi cette pluie qui +avait fait dire à Pétion, ce profond anatomiste de l'esprit parisien:</p> + +<p>«Il pleut, il n'y aura rien cette nuit.»</p> + +<p>Mais, depuis ce 10 mars, tout, pour les girondins, avait été présage de +ruine: Marat mis en accusation et acquitté; Robespierre et Danton +réconciliés maintenant, du moins comme se réconcilient un tigre et un +lion pour abattre le taureau qu'ils doivent dévorer; Henriot, le +septembriseur, nommé commandant général de la garde nationale: tout +présageait cette journée terrible qui devait emporter dans un orage la +dernière digue que la Révolution opposait à la Terreur.</p> + +<p>Voilà les grands événements auxquels, dans toute autre circonstance, +Maurice eût pris une part active que lui faisaient naturellement sa +nature puissante et son patriotisme exalté. Mais, heureusement ou +malheureusement pour Maurice, ni les exhortations de Lorin, ni les +terribles préoccupations de la rue n'avaient pu chasser de son esprit la +seule idée qui l'obsédât, et, quand arriva le 31 mai, le terrible +assaillant de la Bastille et des Tuileries était couché sur son lit, +dévoré par cette fièvre qui tue les plus forts, et qu'il ne faut +cependant qu'un regard pour dissiper, qu'un mot pour guérir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le 31 mai</a></h3> + + +<p>Pendant la journée de ce fameux 31 mai, où le tocsin et la générale +retentissaient depuis le point du jour, le bataillon du faubourg +Saint-Victor entrait au Temple.</p> + +<p>Quand toutes les formalités d'usage eurent été accomplies et les postes +distribués, on vit arriver les municipaux de service, et quatre pièces +de canon de renfort vinrent se joindre à celles déjà en batterie à la +porte du Temple.</p> + +<p>En même temps que le canon, arrivait Santerre avec ses épaulettes de +laine jaune et son habit, où son patriotisme pouvait se lire en larges +taches de graisse.</p> + +<p>Il passa la revue du bataillon, qu'il trouva dans un état convenable, et +compta les municipaux, qui n'étaient que trois.</p> + +<p>—Pourquoi trois municipaux? demanda-t-il, et quel est le mauvais +citoyen qui manque?</p> + +<p>—Celui qui manque, citoyen général, n'est cependant pas un tiède, +répondit notre ancienne connaissance Agricola; car c'est le secrétaire +de la section Lepelletier, le chef des braves Thermopyles, le citoyen +Maurice Lindey.</p> + +<p>—Bien, bien, fit Santerre; je reconnais comme toi le patriotisme du +citoyen Maurice Lindey, ce qui n'empêchera pas que si, dans dix minutes, +il n'est pas arrivé, on l'inscrira sur la liste des absents.</p> + +<p>Et Santerre passa aux autres détails.</p> + +<p>À quelques pas du général, au moment où il prononçait ces paroles, un +capitaine de chasseurs et un soldat se tenaient à l'écart: l'un appuyé +sur son fusil, l'autre assis sur un canon.</p> + +<p>—Avez-vous entendu? dit à demi-voix le capitaine au soldat; Maurice +n'est point encore arrivé.</p> + +<p>—Oui, mais il arrivera, soyez tranquille, à moins qu'il ne soit +d'émeute.</p> + +<p>—S'il pouvait ne pas venir, dit le capitaine, je vous placerais en +sentinelle sur l'escalier, et, comme <i>elle</i> montera probablement à la +tour, vous pourriez lui dire un mot.</p> + +<p>En ce moment, un homme, qu'on reconnut pour un municipal à son écharpe +tricolore, entra; seulement, cet homme était inconnu du capitaine et du +chasseur, aussi leurs yeux se fixèrent-ils sur lui.</p> + +<p>—Citoyen général, dit le nouveau venu en s'adressant à Santerre, je te +prie de m'accepter en place du citoyen Maurice Lindey, qui est malade; +voici le certificat du médecin; mon tour de garde arrivait dans huit +jours, je permute avec lui; dans huit jours, il fera mon service, comme +je vais faire aujourd'hui le sien.</p> + +<p>—Si, toutefois, les Capet et les Capettes vivent encore huit jours, dit +un des municipaux.</p> + +<p>Santerre répondit par un petit sourire à la plaisanterie de ce zélé; +puis, se tournant vers le mandataire de Maurice:</p> + +<p>—C'est bien, dit-il, va signer sur le registre à la place de Maurice +Lindey, et consigne, à la colonne des observations, les causes de cette +mutation.</p> + +<p>Cependant le capitaine et le chasseur s'étaient regardés avec une +surprise joyeuse.</p> + +<p>—Dans huit jours, se dirent-ils.</p> + +<p>—Capitaine Dixmer, cria Santerre, prenez position dans le jardin avec +votre compagnie.</p> + +<p>—Venez, Morand, dit le capitaine au chasseur, son compagnon. Le tambour +retentit, et la compagnie, conduite par le maître tanneur, s'éloigna +dans la direction prescrite.</p> + +<p>On mit les armes en faisceaux, et la compagnie se sépara par groupes, +qui commencèrent à se promener en long et en large, selon leur +fantaisie.</p> + +<p>Le lieu de leur promenade était le jardin même, où, du temps de Louis +XVI, la famille royale venait, quelquefois, prendre l'air. Ce jardin +était nu, aride, désolé, complètement dépouillé de fleurs, d'arbres et +de verdure.</p> + +<p>À vingt-cinq pas, à peu près, de la portion du mur qui donnait sur la +rue Porte-Foin, s'élevait une espèce de cahute, que la prévoyance de la +municipalité avait permis d'établir, pour la plus grande commodité des +gardes nationaux qui stationnaient au Temple, et qui trouvaient là, dans +les jours d'émeute, où il était défendu de sortir, à boire et à manger. +La direction de cette petite guinguette intérieure avait été fort +ambitionnée; enfin, la concession en avait été faite à une excellente +patriote, veuve d'un faubourien tué au 10 août, et qui répondait au nom +de femme Plumeau.</p> + +<p>Cette petite cabane, bâtie en planches et en torchis, était située au +milieu d'une plate-bande, dont on reconnaissait encore les limites à une +haie naine en buis. Elle se composait d'une seule chambre d'une douzaine +de pieds carrés, au-dessous de laquelle s'étendait une cave, où on +descendait par des escaliers grossièrement taillés dans la terre même. +C'était là que la veuve Plumeau enfermait ses liquides et ses +comestibles, sur lesquels elle et sa fille, enfant de douze à quinze +ans, veillaient à tour de rôle.</p> + +<p>À peine installés à leur bivac, les gardes nationaux se mirent donc, +comme nous l'avons dit, les uns à se promener dans le jardin, les autres +à causer avec les concierges; ceux-ci à regarder les dessins tracés sur +la muraille, et qui représentaient tous quelque dessin patriotique, tel +que le roi pendu, avec cette inscription: «M. Veto prenant un bain +d'air»,—ou le roi guillotiné, avec cette autre: «M. Veto crachant dans +le sac»; ceux-là à faire des ouvertures à madame Plumeau sur les +desseins gastronomiques que leur suggérait leur plus ou moins d'appétit.</p> + +<p>Au nombre de ces derniers étaient le capitaine et le chasseur que nous +avons déjà remarqués.</p> + +<p>—Ah! capitaine Dixmer, dit la cantinière, j'ai du fameux vin de Saumur, +allez!</p> + +<p>—Bon, citoyenne Plumeau; mais le vin de Saumur, à mon avis du moins, ne +vaut rien sans le fromage de Brie, répondit le capitaine, qui, avant +d'émettre ce système, avait regardé avec soin autour de lui et avait +remarqué parmi les différents comestibles, qu'étalaient orgueilleusement +les rayons de la cantine, l'absence de ce comestible apprécié par lui.</p> + +<p>—Ah! mon capitaine, c'est comme un fait exprès, mais le dernier morceau +vient d'être enlevé.</p> + +<p>—Alors, dit le capitaine, pas de fromage de Brie, pas de vin de Saumur; +et remarque, citoyenne, que la consommation en valait la peine, attendu +que je comptais en offrir à toute la compagnie.</p> + +<p>—Mon capitaine, je te demande cinq minutes et je cours en chercher chez +le citoyen concierge qui me fait concurrence, et qui en a toujours; je +le payerai plus cher, mais tu es trop bon patriote pour ne pas m'en +dédommager.</p> + +<p>—Oui, oui, va, répondit Dixmer, et nous, pendant ce temps, nous allons +descendre à la cave et choisir nous-mêmes notre vin.</p> + +<p>—Fais comme chez toi, capitaine, fais. Et la veuve Plumeau se mit à +courir de toutes ses forces vers la loge du concierge, tandis que le +capitaine et le chasseur, munis d'une chandelle, soulevaient la trappe +et descendaient dans la cave.</p> + +<p>—Bon! dit Morand après un instant d'examen, la cave s'avance dans la +direction de la rue Porte-Foin. Elle est profonde de neuf à dix pieds, +et il n'y a aucune maçonnerie.</p> + +<p>—Quelle est la nature du sol? demanda Dixmer.</p> + +<p>—Tuf crayeux. Ce sont des terres rapportées; tous ces jardins ont été +bouleversés à plusieurs reprises, il n'y a de roche nulle part.</p> + +<p>—Vite, s'écria Dixmer, j'entends les sabots de notre vivandière; prenez +deux bouteilles de vin et remontons.</p> + +<p>Ils apparaissaient tous deux à l'orifice de la trappe, quand la Plumeau +rentra, portant le fameux fromage de Brie demandé avec tant +d'insistance.</p> + +<p>Derrière elle venaient plusieurs chasseurs, alléchés par la bonne +apparence du susdit fromage.</p> + +<p>Dixmer fit les honneurs: il offrit une vingtaine de bouteilles de vin à +sa compagnie, tandis que le citoyen Morand racontait le dévouement de +Curtius, le désintéressement de Fabricius et le patriotisme de Brutus et +de Cassius, toutes histoires qui furent presque autant appréciées que le +fromage de Brie et le vin d'Anjou offerts par Dixmer, ce qui n'est pas +peu dire.</p> + +<p>Onze heures sonnèrent. C'était à onze heures et demie qu'on relevait les +sentinelles.</p> + +<p>—N'est-ce point d'ordinaire de midi à une heure que l'Autrichienne se +promène? demanda Dixmer à Tison, qui passait devant la cabane.</p> + +<p>—De midi à une heure, justement. Et il se mit à chanter:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Madame monte à sa tour...</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Mironton, tonton, mirontaine.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Cette nouvelle facétie fut accueillie par les rires universels des +gardes nationaux.</p> + +<p>Aussitôt Dixmer fit l'appel des hommes de sa compagnie qui devaient +monter leur garde de onze heures et demie à une heure et demie, +recommanda de hâter le déjeuner et fit prendre les armes à Morand pour +le placer, comme il était convenu, au dernier étage de la tour, dans +cette même guérite derrière laquelle Maurice s'était caché, le jour où +il avait intercepté les signes qui avaient été faits à la reine, d'une +fenêtre de la rue Porte-Foin.</p> + +<p>Si l'on eût regardé Morand au moment où il reçut cet avis, bien simple +et bien attendu, on eût pu le voir blêmir sous les longues mèches de ses +cheveux noirs.</p> + +<p>Soudain un bruit sourd ébranla les cours du Temple, et l'on entendit +dans le lointain comme un ouragan de cris et de rugissements.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? demanda Dixmer à Tison.</p> + +<p>—Oh! oh! répondit le geôlier, ce n'est rien; quelque petite émeute que +voudraient nous faire ces gueux de brissotins avant d'aller à la +guillotine.</p> + +<p>Le bruit devenait de plus en plus menaçant; on entendait rouler +l'artillerie, et une troupe de gens hurlant passa près du Temple en +criant:</p> + +<p>«Vivent les sections! Vive Henriot! À bas les brissotins! À bas les +rolandistes! À bas madame Veto!»</p> + +<p>—Bon! bon! dit Tison en se frottant les mains, je vais ouvrir à madame +Veto pour qu'elle jouisse sans empêchement de l'amour que lui porte son +peuple.</p> + +<p>Et il approcha du guichet du donjon.</p> + +<p>—Ohé! Tison! cria une voix formidable.</p> + +<p>—Mon général? répondit celui-ci en s'arrêtant tout court.</p> + +<p>—Pas de sortie aujourd'hui, dit Santerre; les prisonnières ne +quitteront pas leur chambre. L'ordre était sans appel.</p> + +<p>—Bon! dit Tison, c'est de la peine de moins.</p> + +<p>Dixmer et Morand échangèrent un lugubre regard; puis, en attendant que +l'heure de la faction, inutile maintenant, sonnât, ils allèrent tous +deux se promener entre la cantine et le mur donnant sur la rue +Porte-Foin. Là, Morand commença à arpenter la distance en faisant des +pas géométriques, c'est-à-dire de trois pieds.</p> + +<p>—Quelle distance? demanda Dixmer.</p> + +<p>—Soixante à soixante et un pieds, répondit Morand.</p> + +<p>—Combien de jours faudra-t-il?</p> + +<p>Morand réfléchit, traça sur le sable avec une baguette quelques signes +géométriques qu'il effaça aussitôt.</p> + +<p>—Il faudra sept jours, au moins, dit-il.</p> + +<p>—Maurice est de garde dans huit jours, murmura Dixmer. Il faut donc +absolument que, d'ici à huit jours, nous soyons raccommodés avec +Maurice.</p> + +<p>La demie sonna. Morand reprit son fusil en soupirant, et, conduit par le +caporal, alla relever la sentinelle qui se promenait sur la plate-forme +de la tour.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Dévouement</a></h3> + + +<p>Le lendemain du jour où s'étaient passées les scènes que nous venons de +raconter, c'est-à-dire le 1<sup>er</sup> juin, à dix heures du matin, Geneviève +était assise à sa place accoutumée, près de la fenêtre; elle se +demandait pourquoi, depuis trois semaines, les jours se levaient si +tristes pour elle, pourquoi ces jours se passaient si lentement, et +enfin pourquoi, au lieu d'attendre le soir avec ardeur, elle l'attendait +maintenant avec effroi.</p> + +<p>Ses nuits, surtout, étaient tristes; ses nuits d'autrefois étaient si +belles, ces nuits qui se passaient à rêver à la veille et au lendemain.</p> + +<p>En ce moment, ses yeux tombèrent sur une magnifique caisse d'œillets +tigrés et d'œillets rouges, que, depuis l'hiver, elle tirait de cette +petite serre, où Maurice avait été retenu prisonnier, pour les faire +éclore dans sa chambre.</p> + +<p>Maurice lui avait appris à les cultiver dans cette plate-bande d'acajou, +où ils étaient enfermés; elle les avait arrosés, émondés, palissés +elle-même, tant que Maurice avait été là; car, lorsqu'il venait, le +soir, elle se plaisait à lui montrer les progrès que, grâce à leurs +soins fraternels, les charmantes fleurs avaient faits pendant la nuit. +Mais, depuis que Maurice avait cessé de venir, les pauvres œillets +avaient été négligés, et voilà que, faute de soins et de souvenir, les +pauvres boutons alanguis étaient demeurés vides et se penchaient, +jaunissants, hors de leur balustrade, sur laquelle ils retombaient, à +demi fanés.</p> + +<p>Geneviève comprit, par cette seule vue, la raison de sa tristesse à +elle-même. Elle se dit qu'il en était des fleurs comme de certaines +amitiés que l'on nourrit, que l'on cultive avec passion, et qui, alors, +font épanouir le cœur; puis, un matin, un caprice ou un malheur coupe +l'amitié par sa racine, et le cœur que cette amitié ravivait se +resserre, languissant et flétri.</p> + +<p>La jeune femme, alors, sentit l'angoisse affreuse de son cœur; le +sentiment qu'elle avait voulu combattre, et qu'elle avait espéré +vaincre, se débattait au fond de sa pensée, plus que jamais, criant +qu'il ne mourrait qu'avec ce cœur; alors elle eut un moment de +désespoir, car elle sentait que la lutte lui devenait de plus en plus +impossible; elle pencha doucement la tête, baisa un de ces boutons +flétris et pleura.</p> + +<p>Son mari entra chez elle juste au moment où elle essuyait ses yeux.</p> + +<p>Mais, de son côté, Dixmer était tellement préoccupé par ses propres +pensées, qu'il ne devina point cette crise douloureuse que venait +d'éprouver sa femme, et il ne fit point attention à la rougeur +dénonciatrice de ses paupières.</p> + +<p>Il est vrai que Geneviève, en apercevant son mari, se leva vivement, et, +courant à lui de façon à tourner le dos à la fenêtre, dans la +demi-teinte:</p> + +<p>—Eh bien? dit-elle.</p> + +<p>—Eh bien, rien de nouveau; impossible d'approcher d'ELLE, impossible de +lui faire rien passer; impossible même de la voir.</p> + +<p>—Quoi! s'écria Geneviève, avec tout ce bruit qu'il y a eu dans Paris?</p> + +<p>—Eh! c'est justement ce bruit qui a redoublé la défiance des +surveillants; on a craint qu'on ne profitât de l'agitation générale pour +faire quelque tentative sur le Temple, et, au moment où Sa Majesté +allait monter sur la plate-forme, l'ordre a été donné par Santerre de ne +laisser sortir ni la reine, ni Madame Élisabeth, ni madame Royale.</p> + +<p>—Pauvre chevalier, il a dû être bien contrarié?</p> + +<p>—Il était au désespoir, quand il a vu cette chance nous échapper. Il a +pâli au point que je l'ai entraîné de peur qu'il ne se trahît.</p> + +<p>—Mais, demanda timidement Geneviève, il n'y avait donc au Temple aucun +municipal de votre connaissance?</p> + +<p>—Il devait y en avoir un, mais il n'est point venu.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Le citoyen Maurice Lindey, dit Dixmer d'un ton qu'il s'efforçait de +rendre indifférent.</p> + +<p>—Et pourquoi n'est-il pas venu? demanda Geneviève en faisant, de son +côté, le même effort sur elle-même.</p> + +<p>—Il était malade.</p> + +<p>—Malade, lui?</p> + +<p>—Oui, et assez gravement même. Patriote, comme vous le connaissez, il a +été forcé de céder son tour à un autre.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! y eût-il été, Geneviève, reprit Dixmer, vous comprenez, +maintenant, que c'eût été la même chose.</p> + +<p>Brouillés comme nous le sommes, peut-être eût-il évité de me parler.</p> + +<p>—Je crois, mon ami, dit Geneviève, que vous vous exagérez la gravité de +la situation. M. Maurice peut avoir le caprice de ne plus venir ici, +quelques raisons futiles de ne plus nous voir; mais il n'est point, pour +cela, notre ennemi. La froideur n'exclut pas la politesse, et, en vous +voyant venir à lui, je suis certaine qu'il eût fait la moitié du chemin.</p> + +<p>—Geneviève, dit Dixmer, pour ce que nous attendions de Maurice, il +faudrait plus que de la politesse, et ce n'était point trop d'une amitié +réelle et profonde. Cette amitié est brisée; il n'y a donc plus d'espoir +de ce côté-là.</p> + +<p>Et Dixmer poussa un profond soupir, tandis que son front, d'ordinaire si +calme, se plissait tristement.</p> + +<p>—Mais, dit timidement Geneviève, si vous croyez M. Maurice si +nécessaire à vos projets...</p> + +<p>—C'est-à-dire, répondit Dixmer, que je désespère de les voir réussir +sans lui.</p> + +<p>—Eh bien, alors, pourquoi ne tentez-vous pas une nouvelle démarche +auprès du citoyen Lindey?</p> + +<p>Il lui semblait qu'en appelant le jeune homme par son nom de famille, +l'intonation de sa voix était moins tendre que lorsqu'elle l'appelait +par son nom de baptême.</p> + +<p>—Non, répondit Dixmer en secouant la tête, non, j'ai fait tout ce que +je pouvais faire: une nouvelle démarche semblerait singulière et +éveillerait nécessairement ses soupçons; non, et puis, voyez-vous, +Geneviève, je vois plus loin que vous dans toute cette affaire: il y a +une plaie au fond du cœur de Maurice.</p> + +<p>—Une plaie? demanda Geneviève fort émue. Eh! mon Dieu! que voulez-vous +dire? Parlez, mon ami.</p> + +<p>—Je veux dire, et vous en êtes convaincue comme moi, Geneviève, qu'il y +a dans notre rupture avec le citoyen Lindey plus qu'un caprice.</p> + +<p>—Et à quoi donc alors attribuez-vous cette rupture?</p> + +<p>—À l'orgueil, peut-être, dit vivement Dixmer.</p> + +<p>—À l'orgueil?...</p> + +<p>—Oui, il nous faisait honneur, à son avis du moins, ce bon bourgeois de +Paris, ce demi-aristocrate de robe, conservant ses susceptibilités sous +son patriotisme; il nous faisait honneur, ce républicain tout-puissant +dans sa section, dans son club, dans sa municipalité, en accordant son +amitié à des fabricants de pelleteries. Peut-être avons-nous fait trop +peu d'avances, peut-être nous sommes-nous oubliés.</p> + +<p>—Mais, reprit Geneviève, si nous lui avons fait trop peu d'avances, si +nous nous sommes oubliés, il me semble que la démarche que vous avez +faite rachetait tout cela.</p> + +<p>—Oui, en supposant que le tort vînt de moi; mais si, au contraire, le +tort venait de vous?</p> + +<p>—De moi! Et comment voulez-vous, mon ami, que j'aie eu un tort envers +M. Maurice? dit Geneviève étonnée.</p> + +<p>—Eh! qui sait, avec un pareil caractère? Ne l'avez-vous pas vous-même, +et la première, accusé de caprice? Tenez, j'en reviens à ma première +idée, Geneviève, vous avez eu tort de ne pas écrire à Maurice.</p> + +<p>—Moi! s'écria Geneviève, y pensez-vous?</p> + +<p>—Non seulement j'y pense, dit Dixmer, mais encore, depuis trois +semaines que dure cette rupture, j'y ai beaucoup pensé.</p> + +<p>—Et...? demanda timidement Geneviève.</p> + +<p>—Et je regarde cette démarche comme indispensable.</p> + +<p>—Oh! s'écria Geneviève, non, non, Dixmer, n'exigez point cela de moi.</p> + +<p>—Vous savez, Geneviève, que je n'exige jamais rien de vous; je vous +prie seulement. Eh bien, entendez-vous? je vous prie d'écrire au citoyen +Maurice.</p> + +<p>—Mais..., fit Geneviève.</p> + +<p>—Écoutez, reprit Dixmer en l'interrompant: ou il y a entre vous et +Maurice de graves sujets de querelle, car, quant à moi, il ne s'est +jamais plaint de mes procédés, ou votre brouille avec lui résulte de +quelque enfantillage.</p> + +<p>Geneviève ne répondit point.</p> + +<p>—Si cette brouille est causée par un enfantillage, ce serait folie à +vous de l'éterniser; si elle a pour cause un motif sérieux, au point où +nous en sommes, nous ne devons plus, comprenez bien cela, compter avec +notre dignité, ni même avec notre amour-propre. Ne mettons donc point en +balance, croyez-moi, une querelle de jeunes gens avec d'immenses +intérêts. Faites un effort sur vous-même, écrivez un mot au citoyen +Maurice Lindey et il reviendra.</p> + +<p>Geneviève réfléchit un instant.</p> + +<p>—Mais, dit-elle, ne saurait-on trouver un moyen, moins compromettant, +de ramener la bonne intelligence entre vous et M. Maurice?</p> + +<p>—Compromettant, dites-vous? Mais, au contraire, c'est un moyen tout +naturel, ce me semble.</p> + +<p>—Non, pas pour moi, mon ami.</p> + +<p>—Vous êtes bien opiniâtre, Geneviève.</p> + +<p>—Accordez-moi de dire que c'est la première fois, au moins, que vous +vous en apercevez.</p> + +<p>Dixmer, qui froissait son mouchoir entre ses mains, depuis quelques +instants, essuya son front couvert de sueur.</p> + +<p>—Oui, dit-il, et c'est pour cela que mon étonnement s'en augmente.</p> + +<p>—Mon Dieu! dit Geneviève, est-il possible, Dixmer, que vous ne +compreniez point les causes de ma résistance et que vous vouliez me +forcer à parler?</p> + +<p>Et elle laissa, faible et comme poussée à bout, tomber sa tête sur sa +poitrine, et ses bras à ses côtés.</p> + +<p>Dixmer parut faire un violent effort sur lui-même, prit la main de +Geneviève, la força de relever la tête, et, la regardant entre les yeux, +se mit à rire avec un éclat qui eût paru bien forcé à Geneviève si +elle-même eût été moins agitée en ce moment.</p> + +<p>—Je vois ce que c'est, dit-il; en vérité, vous avez raison. J'étais +aveugle. Avec tout votre esprit, ma chère Geneviève, avec toute votre +distinction, vous vous êtes laissé prendre à une banalité, vous avez eu +peur que Maurice ne devînt amoureux de vous.</p> + +<p>Geneviève sentit comme un froid mortel pénétrer jusqu'à son cœur. Cette +ironie de son mari, à propos de l'amour que Maurice avait pour elle, +amour dont, d'après la connaissance qu'elle avait du caractère du jeune +homme, elle pouvait estimer toute la violence, amour enfin que, sans se +l'avouer autrement que par de sourds remords, elle partageait elle-même +au fond du cœur, cette ironie la pétrifia. Elle n'eut point la force de +regarder. Elle sentit qu'il lui serait impossible de répondre.</p> + +<p>—J'ai deviné, n'est-ce pas? reprit Dixmer. Eh bien, rassurez-vous, +Geneviève, je connais Maurice; c'est un farouche républicain qui n'a +point dans le cœur d'autre amour que l'amour de la patrie.</p> + +<p>—Monsieur, s'écria Geneviève, êtes-vous bien sûr de ce que vous dites?</p> + +<p>—Eh! sans doute, reprit Dixmer; si Maurice vous aimait, au lieu de se +brouiller avec moi, il eût redoublé de soins et de prévenances pour +celui qu'il avait intérêt à tromper. Si Maurice vous aimait, il n'eût +point si facilement renoncé à ce titre d'ami de la maison, à l'aide +duquel, d'ordinaire, on couvre ces sortes de trahisons.</p> + +<p>—En honneur, s'écria Geneviève, ne plaisantez point, je vous prie, sur +de pareilles choses!</p> + +<p>—Je ne plaisante point, madame; je vous dis que Maurice ne vous aime +pas, voilà tout.</p> + +<p>—Et moi, moi, s'écria Geneviève en rougissant, moi, je vous dis que +vous vous trompez.</p> + +<p>—En ce cas, reprit Dixmer, Maurice, qui a eu la force de s'éloigner +plutôt que de tromper la confiance de son hôte, est un honnête homme; +or, les honnêtes gens sont rares, Geneviève, et l'on ne peut trop faire +pour les ramener à soi quand ils se sont écartés. Geneviève, vous +écrirez à Maurice, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! dit la jeune femme.</p> + +<p>Et elle laissa tomber sa tête entre ses deux mains; car celui sur lequel +elle comptait s'appuyer au moment du danger lui manquait tout à coup et +la précipitait au lieu de la retenir.</p> + +<p>Dixmer la regarda un instant; puis, s'efforçant de sourire:</p> + +<p>—Allons, chère amie, dit-il, point d'amour-propre de femme; si Maurice +veut recommencer à vous faire quelque bonne déclaration, riez de la +seconde, comme vous avez fait de la première. Je vous connais, +Geneviève, vous êtes un digne et noble cœur. Je suis sûr de vous.</p> + +<p>—Oh! s'écria Geneviève en se laissant glisser de façon à ce qu'un de +ses genoux touchât la terre, oh! mon Dieu! qui peut être sûr des autres +quand nul n'est sûr de soi?</p> + +<p>Dixmer devint pâle, comme si tout son sang se retirait vers son cœur.</p> + +<p>—Geneviève, dit-il, j'ai eu tort de vous faire passer par toutes les +angoisses que vous venez d'éprouver. J'aurais dû vous dire tout de +suite: Geneviève, nous sommes dans l'époque des grands dévouements; +Geneviève, j'ai dévoué à la reine, notre bienfaitrice, non seulement mon +bras, non seulement ma tête, mais encore ma félicité; d'autres lui +donneront leur vie. Je ferai plus que de lui donner ma vie, moi, je +risquerai mon honneur; et mon honneur, s'il périt, ne sera qu'une larme +de plus tombant dans cet océan de douleurs qui s'apprête à engloutir la +France. Mais mon honneur ne risque rien, quand il est sous la garde +d'une femme comme ma Geneviève.</p> + +<p>Pour la première fois Dixmer venait de se révéler tout entier.</p> + +<p>Geneviève redressa la tête, fixa sur lui ses beaux yeux pleins +d'admiration, se releva lentement, lui donna son front à baiser.</p> + +<p>—Vous le voulez? dit-elle. Dixmer fit un signe affirmatif.</p> + +<p>—Dictez alors. Et elle prit une plume.</p> + +<p>—Non point, dit Dixmer; c'est assez d'user, d'abuser peut-être de ce +digne jeune homme; et, puisqu'il se réconciliera avec nous, à la suite +d'une lettre qu'il aura reçue de Geneviève, que cette lettre soit bien +de Geneviève et non de M. Dixmer.</p> + +<p>Et Dixmer baisa une seconde fois sa femme au front, la remercia et +sortit. Alors Geneviève tremblante écrivit:</p> + +<p>«Citoyen Maurice, «Vous saviez combien mon mari vous aimait. Trois +semaines de séparation, qui nous ont paru un siècle, vous l'ont-elles +fait oublier? Venez; nous vous attendons; votre retour sera une +véritable fête. «GENEVIÈVE.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2> + +<h3><a href="#table">La déesse Raison</a></h3> + + +<p>Comme Maurice l'avait fait dire la veille au général Santerre, il était +sérieusement malade.</p> + +<p>Depuis qu'il gardait la chambre, Lorin était venu régulièrement le voir, +et avait fait tout ce qu'il avait pu pour le déterminer à prendre +quelque distraction. Mais Maurice avait tenu bon. Il y a des maladies +dont on ne veut pas guérir.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> juin, il arriva vers une heure.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc de particulier aujourd'hui? demanda Maurice. Tu es +superbe.</p> + +<p>En effet, Lorin avait le costume de rigueur: le bonnet rouge, la +carmagnole et la ceinture tricolore ornée de ces deux instruments, qu'on +appelait alors les burettes de l'abbé Maury, et qu'auparavant et depuis, +on appela tout bonnement des pistolets.</p> + +<p>—D'abord, dit Lorin, il y a généralement la débâcle de la gironde qui +est en train de s'exécuter, mais tambour battant; dans ce moment-ci, par +exemple, on chauffe les boulets rouges sur la place du Carrousel. Puis, +particulièrement parlant, il y a une grande solennité à laquelle je +t'invite pour après-demain.</p> + +<p>—Mais, pour aujourd'hui, qu'y a-t-il donc? Tu viens me chercher, +dis-tu?</p> + +<p>—Oui; aujourd'hui nous avons la répétition.</p> + +<p>—Quelle répétition?</p> + +<p>—La répétition de la grande solennité.</p> + +<p>—Mon cher, dit Maurice, tu sais que, depuis huit jours, je ne sors +plus; par conséquent, je ne suis plus au courant de rien, et j'ai le +plus grand besoin d'être renseigné.</p> + +<p>—Comment! je ne te l'ai donc pas dit?</p> + +<p>—Tu ne m'as rien dit.</p> + +<p>—D'abord, mon cher, tu savais déjà que nous avions supprimé Dieu pour +quelque temps, et que nous l'avons remplacé par l'Être suprême.</p> + +<p>—Oui, je sais cela.</p> + +<p>—Eh bien, il paraît qu'on s'est aperçu d'une chose, c'est que l'Être +suprême était un modéré, un rolandiste, un girondin.</p> + +<p>—Lorin, pas de plaisanteries sur les choses saintes; je n'aime point +cela, tu le sais.</p> + +<p>—Que veux-tu, mon cher! il faut être de son siècle. Moi aussi, j'aimais +assez l'ancien Dieu, d'abord parce que j'y étais habitué. Quant à l'Être +suprême, il paraît qu'il a réellement des torts, et que, depuis qu'il +est là-haut, tout va de travers; enfin nos législateurs ont décrété sa +déchéance....</p> + +<p>Maurice haussa les épaules.</p> + +<p>—Hausse les épaules tant que tu voudras, dit Lorin.</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>De par la philosophie,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous, grands suppôts de Momus,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ordonnons que la folie</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ait son culte</i> in partibus.</span><br /> +</p> + + +<p>Si bien, continua Lorin, que nous allons un peu adorer la déesse Raison.</p> + +<p>—Et tu te fourres dans toutes ces mascarades? dit Maurice.</p> + +<p>—Ah! mon ami, si tu connaissais la déesse Raison comme je la connais, +tu serais un de ses plus chauds partisans. Écoute, je veux te la faire +connaître, je te présenterai à elle.</p> + +<p>—Laisse-moi tranquille avec toutes tes folies; je suis triste, tu le +sais bien.</p> + +<p>—Raison de plus, morbleu! elle t'égayera, c'est une bonne fille.... Eh! +mais tu la connais, l'austère déesse que les Parisiens vont couronner de +lauriers et promener sur un char de papier doré! C'est... devine...</p> + +<p>—Comment veux-tu que je devine?</p> + +<p>—C'est Arthémise.</p> + +<p>—Arthémise? dit Maurice en cherchant dans sa mémoire, sans que ce nom +lui rappelât aucun souvenir.</p> + +<p>—Oui, une grande brune, dont j'ai fait connaissance, l'année +dernière... au bal de l'Opéra, à telles enseignes que tu vins souper +avec nous et que tu la grisas.</p> + +<p>—Ah! oui, c'est vrai, répondit Maurice, je me souviens maintenant; et +c'est elle?</p> + +<p>—C'est elle qui a le plus de chances. Je l'ai présentée au concours: +tous les Thermopyles m'ont promis leurs voix. Dans trois jours, +l'élection générale. Aujourd'hui, repas préparatoire; aujourd'hui, nous +répandons le vin de Champagne; peut-être, après-demain, répandrons-nous +le sang! Mais qu'on répande ce que l'on voudra, Arthémise sera déesse, +ou que le diable m'emporte! Allons, viens; nous lui ferons mettre sa +tunique.</p> + +<p>—Merci. J'ai toujours eu de la répugnance pour ces sortes de choses.</p> + +<p>—Pour habiller les déesses? Peste! mon cher! tu es difficile. Eh bien, +voyons, si cela peut te distraire, je la lui mettrai, sa tunique, et +toi, tu la lui ôteras.</p> + +<p>—Lorin, je suis malade, et non seulement je n'ai plus de gaieté, mais +encore la gaieté des autres me fait mal.</p> + +<p>—Ah çà! tu m'effrayes, Maurice: tu ne te bats plus, tu ne ris plus; +est-ce que tu conspires, par hasard?</p> + +<p>—Moi! plût à Dieu!</p> + +<p>—Tu veux dire: plût à la déesse Raison!</p> + +<p>—Laisse-moi, Lorin, je ne puis, je ne veux pas sortir; je suis au lit +et j'y reste. Lorin se gratta l'oreille.</p> + +<p>—Bon! dit-il, je vois ce que c'est.</p> + +<p>—Et que vois-tu?</p> + +<p>—Je vois que tu attends la déesse Raison.</p> + +<p>—Corbleu! s'écria Maurice, les amis spirituels sont bien gênants; +va-t'en, ou je te charge d'imprécations, toi et ta déesse.</p> + +<p>—Charge, charge.... Maurice levait la main pour maudire, lorsqu'il fut +interrompu par son officieux, qui entrait en ce moment, tenant une +lettre pour le citoyen son frère.</p> + +<p>—Citoyen Agésilas, dit Lorin, tu entres dans un mauvais moment; ton +maître allait être superbe.</p> + +<p>Maurice laissa retomber sa main, qu'il étendit nonchalamment vers la +lettre; mais à peine l'eût-il touchée qu'il tressaillit, et, +l'approchant avidement de ses yeux, dévora du regard l'écriture et le +cachet, et, tout en blêmissant, comme s'il allait se trouver mal, rompit +le cachet.</p> + +<p>—Oh! oh! murmura Lorin, voici notre intérêt qui s'éveille, à ce qu'il +paraît.</p> + +<p>Maurice n'écoutait plus, il lisait avec toute son âme les quelques +lignes de Geneviève. Après les avoir lues, il les relut deux, trois, +quatre fois; puis il s'essuya le front et laissa retomber ses mains, +regardant Lorin comme un homme hébété.</p> + +<p>—Diable! dit Lorin, il paraît que voilà une lettre qui renferme de +fières nouvelles.</p> + +<p>Maurice relut la lettre pour la cinquième fois, et un vermillon nouveau +colora son visage. Ses yeux desséchés s'humectèrent, et un profond +soupir dilata sa poitrine; puis, oubliant tout à coup sa maladie et la +faiblesse qui en était la suite, il sauta hors de son lit.</p> + +<p>—Mes habits! s'écria-t-il à l'officieux stupéfait; mes habits, mon cher +Agésilas! Ah! mon pauvre Lorin, mon bon Lorin, je l'attendais tous les +jours, mais, en vérité, je ne l'espérais pas. Çà, une culotte blanche, +une chemise à jabot; qu'on me coiffe et qu'on me rase sur-le-champ!</p> + +<p>L'officieux se hâta d'exécuter les ordres de Maurice, le coiffa et le +rasa en un tour de main.</p> + +<p>—Oh! la revoir! la revoir! s'écria le jeune homme, Lorin, en vérité, je +n'ai pas su jusqu'à présent ce que c'était que le bonheur.</p> + +<p>—Mon pauvre Maurice, dit Lorin, je crois que tu as besoin de la visite +que je te conseillais.</p> + +<p>—Oh! cher ami, s'écria Maurice, pardonne-moi; mais, en vérité, je n'ai +plus ma raison.</p> + +<p>—Alors je t'offre la mienne, dit Lorin en riant de cet affreux +calembour. Ce qu'il y eut de plus étonnant, c'est que Maurice en rit +aussi.</p> + +<p>Le bonheur l'avait rendu facile en matière d'esprit. Ce ne fut point +tout.</p> + +<p>—Tiens, dit-il en coupant un oranger couvert de fleurs, offre de ma +part ce bouquet à la digne veuve de Mausole.</p> + +<p>—À la bonne heure! s'écria Lorin, voilà de la belle galanterie! Aussi, +je te pardonne. Et puis, il me semble que décidément tu es bien +amoureux, et j'ai toujours eu le plus profond respect pour les grandes +infortunes.</p> + +<p>—Eh bien, oui, je suis amoureux, s'écria Maurice, dont le cœur +éclatait de joie; je suis amoureux, et maintenant je puis l'avouer +puisqu'elle m'aime; car, puisqu'elle me rappelle, c'est qu'elle m'aime, +n'est-ce pas, Lorin?</p> + +<p>—Sans doute, répondit complaisamment l'adorateur de la déesse Raison; +mais prends garde, Maurice; la façon dont tu prends la chose fait +peur...</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Souvent l'amour d'une Égérie</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>N'est rien moins qu'une trahison</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Du tyran nommé Cupidon:</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Près de la plus sage on s'oublie.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Aime ainsi que moi la Raison,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu ne feras pas de folie.</i></span><br /> +</p> + + +<p>—Bravo! bravo! cria Maurice en battant des mains. Et, prenant ses +jambes à son cou, il descendit les escaliers, quatre à quatre, gagna le +quai, et s'élança dans la direction si connue de la vieille rue +Saint-Jacques.</p> + +<p>—Je crois qu'il m'a applaudi, Agésilas? demanda Lorin.</p> + +<p>—Oui, certainement, citoyen, et il n'y a rien d'étonnant, car c'était +bien joli, ce que vous avez dit là.</p> + +<p>—Alors, il est plus malade que je ne croyais, dit Lorin. Et, à son +tour, il descendit l'escalier, mais d'un pas plus calme. Arthémise +n'était pas Geneviève. À peine Lorin fut-il dans la rue Saint-Honoré, +lui et son oranger en fleurs, qu'une foule de jeunes citoyens, auxquels +il avait pris, selon la disposition d'esprit où il se trouvait, +l'habitude de distribuer des décimes ou des coups de pied au-dessous de +la carmagnole, le suivirent respectueusement, le prenant sans doute pour +un de ces hommes vertueux, auxquels Saint-Just avait proposé que l'on +offrît un habit blanc et un bouquet de fleurs d'oranger. Comme le +cortège allait sans cesse grossissant, tant, même à cette époque, un +homme vertueux était chose rare à voir, il y avait bien plusieurs +milliers de jeunes citoyens, lorsque le bouquet fut offert à Arthémise; +hommage dont plusieurs autres Raisons, qui se mettaient sur les rangs, +furent malades jusqu'à la migraine.</p> + +<p>Ce fut ce soir-là même que se répandit dans Paris la fameuse cantate:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Vive la déesse Raison!</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Flamme pure, douce lumière.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Et, comme elle est parvenue jusqu'à nous sans nom d'auteur, ce qui a +fort exercé la sagacité des archéologues révolutionnaires, nous aurions +presque l'audace d'affirmer qu'elle fut faite pour la belle Arthémise +par notre ami Hyacinthe Lorin.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'enfant prodigue</a></h3> + + +<p>Maurice n'eût pas été plus vite, quand il eût eu des ailes.</p> + +<p>Les rues étaient pleines de monde, mais Maurice ne remarquait cette +foule que parce qu'elle retardait sa course; on disait dans les groupes +que la Convention était assiégée, que la majesté du peuple était +offensée dans ses représentants, qu'on empêchait de sortir; et cela +avait bien quelque probabilité, car on entendait tinter le tocsin et +tonner le canon d'alarme.</p> + +<p>Mais qu'importaient en ce moment à Maurice le canon d'alarme et le +tocsin? Que lui faisait que les députés pussent ou ne pussent point +sortir, puisque la défense ne s'étendait point jusqu'à lui? Il courait, +voilà tout.</p> + +<p>Tout en courant, il se figurait que Geneviève l'attendait à la petite +fenêtre donnant sur le jardin, afin de lui envoyer, du plus loin qu'elle +l'apercevrait, son plus charmant sourire.</p> + +<p>Dixmer, aussi, était prévenu, sans doute, de cet heureux retour, et il +allait tendre à Maurice sa bonne grosse main, si franche et si loyale en +ses étreintes.</p> + +<p>Il aimait Dixmer, ce jour-là; il aimait jusqu'à Morand et ses cheveux +noirs, et ses lunettes vertes, sous lesquelles il avait cru voir +jusqu'alors briller un œil sournois.</p> + +<p>Il aimait la création tout entière, car il était heureux; il eût +volontiers jeté des fleurs sur la tête de tous les hommes afin que tous +les hommes fussent heureux comme lui.</p> + +<p>Toutefois, il se trompait dans ses espérances, le pauvre Maurice, il se +trompait, comme il arrive dix-neuf fois sur vingt à l'homme qui compte +avec son cœur et d'après son cœur.</p> + +<p>Au lieu de ce doux sourire qu'attendait Maurice, et qui devait +l'accueillir du plus loin qu'il serait aperçu, Geneviève s'était promis +de ne montrer à Maurice qu'une politesse froide, faible rempart qu'elle +opposait au torrent qui menaçait d'envahir son cœur.</p> + +<p>Elle s'était retirée dans sa chambre du premier et ne devait descendre +au rez-de-chaussée, que lorsqu'elle serait appelée.</p> + +<p>Hélas! elle aussi se trompait.</p> + +<p>Il n'y avait que Dixmer qui ne se trompât point; il guettait Maurice à +travers un grillage et souriait ironiquement.</p> + +<p>Le citoyen Morand teignait flegmatiquement en noir de petites queues +qu'on devait appliquer sur des peaux de chat blanc pour en faire de +l'hermine.</p> + +<p>Maurice poussa la petite porte de l'allée pour entrer familièrement par +le jardin; comme autrefois, la porte fit entendre sa sonnette de cette +certaine façon qui indiquait que c'était Maurice qui ouvrait la porte.</p> + +<p>Geneviève, qui se tenait debout devant sa fenêtre fermée, tressaillit.</p> + +<p>Elle laissa tomber le rideau qu'elle avait entr'ouvert.</p> + +<p>La première sensation qu'éprouva Maurice en rentrant chez son hôte, fut +donc un désappointement; non seulement Geneviève ne l'attendait pas à sa +fenêtre du rez-de-chaussée, mais, en entrant dans ce petit salon où il +avait pris congé d'elle, il ne la vit point et fut forcé de se faire +annoncer, comme si, pendant ces trois semaines d'absence, il fût devenu +un étranger.</p> + +<p>Son cœur se serra.</p> + +<p>Ce fut Dixmer que Maurice vit le premier; Dixmer accourut et pressa +Maurice dans ses bras, avec des cris de joie.</p> + +<p>Alors, Geneviève descendit; elle s'était frappé les joues avec son +couteau de nacre pour y rappeler le sang, mais elle n'avait pas descendu +les vingt marches que ce carmin forcé avait disparu, refluant vers le +cœur.</p> + +<p>Maurice vit apparaître Geneviève dans la pénombre de la porte; il +s'avança vers elle en souriant pour lui baiser la main. Il s'aperçut +alors seulement combien elle était changée.</p> + +<p>Elle, de son côté, remarqua avec effroi la maigreur de Maurice, ainsi +que la lumière éclatante et fiévreuse de son regard.</p> + +<p>—Vous voilà donc, monsieur? lui dit-elle d'une voix dont elle ne put +maîtriser l'émotion. Elle s'était promis de lui dire d'une voix +indifférente: «Bonjour, citoyen Maurice; pourquoi donc vous faites-vous +si rare?»</p> + +<p>La variante parut encore froide à Maurice, et, cependant, quelle nuance!</p> + +<p>Dixmer coupa court aux examens prolongés et aux récriminations +réciproques. Il fit servir le dîner; car il était près de deux heures.</p> + +<p>En passant dans la salle à manger, Maurice s'aperçut que son couvert +était mis.</p> + +<p>Alors le citoyen Morand arriva, vêtu du même habit marron et de la même +veste. Il avait toujours ses lunettes vertes, ses grandes mèches noires +et son jabot blanc. Maurice fut aussi affectueux qu'il put pour tout cet +ensemble qui, lorsqu'il l'avait sous les yeux, lui inspirait infiniment +moins de crainte que lorsqu'il était éloigné.</p> + +<p>En effet, quelle probabilité que Geneviève aimât ce petit chimiste? Il +fallait être bien amoureux, et, par conséquent, bien fou pour se mettre +de pareilles billevesées en tête.</p> + +<p>D'ailleurs, le moment eût été mal choisi pour être jaloux. Maurice avait +dans la poche de sa veste la lettre de Geneviève, et son cœur, +bondissant de joie, battait dessous.</p> + +<p>Geneviève avait repris sa sérénité. Il y a cela de particulier, dans +l'organisation des femmes, que le présent peut presque toujours effacer +chez elles les traces du passé et les menaces de l'avenir.</p> + +<p>Geneviève, se trouvant heureuse, redevint maîtresse d'elle-même, +c'est-à-dire calme et froide, quoique affectueuse; autre nuance que +Maurice n'était pas assez fort pour comprendre. Lorin en eût trouvé +l'explication dans Parny, dans Bertin ou dans Gentil-Bernard.</p> + +<p>La conversation tomba sur la déesse Raison; la chute des girondins et le +nouveau culte qui faisait tomber l'héritage du ciel en quenouille, +étaient les deux événements du jour. Dixmer prétendit qu'il n'eût pas +été fâché de voir cet inappréciable honneur offert à Geneviève. Maurice +voulut en rire. Mais Geneviève se rangea à l'opinion de son mari, et +Maurice les regarda tous deux, étonné que le patriotisme pût, à ce +point, égarer un esprit aussi raisonnable que l'était celui de Dixmer, +et une nature aussi poétique que l'était celle de Geneviève.</p> + +<p>Morand développa une théorie de la femme politique, en montant de +Théroigne de Méricourt, l'héroïne du 10 août, à madame Roland, cette âme +de la gironde. Puis, en passant, il lança quelques mots contre les +tricoteuses. Ces mots firent sourire Maurice. C'étaient, pourtant, de +cruelles railleries contre ces patriotes femelles, que l'on appela, plus +tard, du nom hideux de lécheuses de guillotine.</p> + +<p>—Ah! citoyen Morand, dit Dixmer, respectons le patriotisme, même +lorsqu'il s'égare.</p> + +<p>—Quant à moi, dit Maurice, en fait de patriotisme, je trouve que les +femmes sont toujours assez patriotes, quand elles ne sont point trop +aristocrates.</p> + +<p>—Vous avez bien raison, dit Morand; moi, j'avoue franchement que je +trouve une femme aussi méprisable, quand elle affecte des allures +d'homme, qu'un homme est lâche lorsqu'il insulte une femme, cette femme +fût-elle sa plus cruelle ennemie.</p> + +<p>Morand venait tout naturellement d'attirer Maurice sur un terrain +délicat. Maurice avait, à son tour, répondu par un signe affirmatif; la +lice était ouverte. Dixmer alors, comme un héraut qui sonne, ajouta:</p> + +<p>—Un moment, un moment, citoyen Morand; vous en exceptez, j'espère, les +femmes ennemies de la nation.</p> + +<p>Un silence de quelques secondes suivit cette riposte à la réponse de +Morand et au signe de Maurice.</p> + +<p>Ce silence, ce fut Maurice qui le rompit.</p> + +<p>—N'exceptons personne, dit-il tristement; hélas! les femmes qui ont été +les ennemies de la nation en sont bien punies aujourd'hui, ce me semble.</p> + +<p>—Vous voulez parler des prisonnières du Temple, de l'Autrichienne, de +la sœur et de la fille de Capet, s'écria Dixmer avec une volubilité, +qui ôtait toute expression à ses paroles.</p> + +<p>Morand pâlit en attendant la réponse du jeune municipal, et l'on eût +dit, si l'on eût pu les voir, que ses ongles allaient tracer un sillon +sur sa poitrine, tant ils s'y appliquaient profondément.</p> + +<p>—Justement, dit Maurice, c'est d'elles que je parle.</p> + +<p>—Quoi! dit Morand d'une voix étranglée, ce que l'on dit est-il vrai, +citoyen Maurice?</p> + +<p>—Et que dit-on? demanda le jeune homme.</p> + +<p>—Que les prisonnières sont cruellement maltraitées, parfois, par +ceux-là mêmes dont le devoir serait de les protéger.</p> + +<p>—Il y a des hommes, dit Maurice, qui ne méritent pas le nom d'hommes. +Il y a des lâches qui n'ont point combattu, et qui ont besoin de +torturer les vaincus pour se persuader à eux-mêmes qu'ils sont +vainqueurs.</p> + +<p>—Oh! vous n'êtes point de ces hommes-là, vous, Maurice, et j'en suis +bien certaine, s'écria Geneviève.</p> + +<p>—Madame, répondit Maurice, moi qui vous parle, j'ai monté la garde +auprès de l'échafaud sur lequel a péri le feu roi. J'avais le sabre à la +main, et j'étais là pour tuer de ma main quiconque eût voulu le sauver. +Cependant, lorsqu'il est arrivé près de moi, j'ai, malgré moi, ôté mon +chapeau, et, me retournant vers mes hommes:</p> + +<p>«—Citoyens, leur ai-je dit, je vous préviens que je passe mon sabre au +travers du corps du premier qui insultera le ci-devant roi.</p> + +<p>«Oh! je défie qui que ce soit de dire qu'un seul cri soit parti de ma +compagnie. C'est encore moi qui avais écrit de ma main le premier des +dix mille écriteaux qui furent affichés dans Paris, lorsque le roi +revint de Varennes:</p> + +<p>«Quiconque saluera le roi sera battu; quiconque l'insultera sera pendu.»</p> + +<p>«Eh bien, continua Maurice sans remarquer le terrible effet que ses +paroles produisaient dans l'assemblée, eh bien, j'ai donc prouvé que je +suis un bon et franc patriote, que je déteste les rois et leurs +partisans. Eh bien, je le déclare, malgré mes opinions, qui ne sont rien +autre chose que des convictions profondes, malgré la certitude que j'ai +que l'Autrichienne est, pour sa bonne part, dans les malheurs qui +désolent la France, jamais, jamais un homme, quel qu'il soit, fût-ce +Santerre lui-même, n'insultera l'ex-reine en ma présence.</p> + +<p>—Citoyen, interrompit Dixmer, secouant la tête en homme qui désapprouve +une telle hardiesse, savez-vous qu'il faut que vous soyez bien sûr de +nous pour dire de pareilles choses devant nous?</p> + +<p>—Devant vous, comme devant tous, Dixmer; et j'ajouterai: elle périra +peut-être sur l'échafaud de son mari, mais je ne suis pas de ceux à qui +une femme fait peur, et je respecterai toujours tout ce qui est plus +faible que moi.</p> + +<p>—Et la reine, demanda timidement Geneviève, vous a-t-elle témoigné +parfois, monsieur Maurice, qu'elle fût sensible à cette délicatesse, à +laquelle elle est loin d'être accoutumée?</p> + +<p>—La prisonnière m'a remercié plusieurs fois de mes égards pour elle, +madame.</p> + +<p>—Alors, elle doit voir revenir votre tour de garde avec plaisir?</p> + +<p>—Je le crois, répondit Maurice.</p> + +<p>—Alors, dit Morand tremblant comme une femme, puisque vous avouez ce +que personne n'avoue plus maintenant, c'est-à-dire un cœur généreux, +vous ne persécutez pas non plus les enfants?</p> + +<p>—Moi? dit Maurice. Demandez à l'infâme Simon ce que pèse le bras du +municipal devant lequel il a eu l'audace de battre le petit Capet.</p> + +<p>Cette réponse produisit un mouvement spontané à la table de Dixmer, tous +les convives se levèrent respectueusement. Maurice seul était resté +assis et ne se doutait pas qu'il causait cet élan d'admiration.</p> + +<p>—Eh bien, qu'y a-t-il donc? demanda-t-il avec étonnement.</p> + +<p>—J'avais cru qu'on avait appelé de l'atelier, répondit Dixmer.</p> + +<p>—Non, non, dit Geneviève. Je l'avais cru d'abord aussi; mais nous nous +sommes trompés. Et chacun reprit sa place.</p> + +<p>—Ah! c'est donc vous, citoyen Maurice, dit Morand d'une voix +tremblante, qui êtes le municipal dont on a tant parlé, et qui a si +noblement défendu un enfant?</p> + +<p>—On en a parlé? dit Maurice avec une naïveté presque sublime.</p> + +<p>—Oh! voilà un noble cœur, dit Morand en se levant de table, pour ne +point éclater, et en se retirant dans l'atelier, comme si un travail +pressé le réclamait.</p> + +<p>—Oui, citoyen, répondit Dixmer, oui, on en a parlé; et l'on doit dire +que tous les gens de cœur et de courage vous ont loué sans vous +connaître.</p> + +<p>—Et laissons-le inconnu, dit Geneviève; la gloire que nous lui +donnerions serait une gloire trop dangereuse.</p> + +<p>Ainsi, dans cette conversation singulière, chacun, sans le savoir, avait +placé son mot d'héroïsme, de dévouement et de sensibilité.</p> + +<p>Il y avait eu jusqu'au cri de l'amour.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Les mineurs</a></h3> + + +<p>Au moment où l'on sortait de table, Dixmer fut prévenu que son notaire +l'attendait dans son cabinet; il s'excusa près de Maurice, qu'il avait +d'ailleurs l'habitude de quitter ainsi, et se rendit où l'attendait son +tabellion.</p> + +<p>Il s'agissait de l'achat d'une petite maison rue de la Corderie, en face +du jardin du Temple. C'était plutôt, du reste, un emplacement qu'une +maison qu'achetait Dixmer, car la bâtisse actuelle tombait en ruine; +mais il avait l'intention de la faire relever.</p> + +<p>Aussi le marché n'avait-il point traîné avec le propriétaire; le matin +même, le notaire l'avait vu et était tombé d'accord à dix-neuf mille +cinq cents livres. Il venait faire signer le contrat et toucher la somme +en échange de cette bâtisse; le propriétaire devait complètement +débarrasser, dans la journée même, la maison, où les ouvriers devaient +être mis le lendemain.</p> + +<p>Le contrat signé, Dixmer et Morand se rendirent avec le notaire rue de +la Corderie, pour voir à l'instant même la nouvelle acquisition, car +elle était achetée sauf visite.</p> + +<p>C'était une maison située à peu près où est aujourd'hui le numéro 20, +s'élevant à une hauteur de trois étages, et surmontée d'une mansarde. Le +bas avait été loué autrefois à un marchand de vin, et possédait des +caves magnifiques.</p> + +<p>Le propriétaire vanta surtout les caves; c'était la partie remarquable +de la maison. Dixmer et Morand parurent attacher un médiocre intérêt à +ces caves, et cependant tous deux, comme par complaisance, descendirent +dans ce que le propriétaire appelait ses souterrains.</p> + +<p>Contre l'habitude des propriétaires, celui-là n'avait point menti; les +caves étaient superbes: l'une d'elles s'étendait jusque sous la rue de +la Corderie, et l'on entendait de cette cave rouler les voitures +au-dessus de la tête.</p> + +<p>Dixmer et Morand parurent médiocrement apprécier cet avantage, et +parlèrent même de faire combler les caveaux, qui, excellents pour un +marchand de vin, devenaient inutiles à de bons bourgeois qui comptaient +occuper toute la maison.</p> + +<p>Après les caves, on visita le premier, puis le second, puis le +troisième: du troisième, on plongeait complètement dans le jardin du +Temple; il était, comme d'habitude, envahi par la garde nationale, qui +en avait la jouissance depuis que la reine ne s'y promenait plus.</p> + +<p>Dixmer et Morand reconnurent leur amie, la veuve Plumeau, faisant, avec +son activité ordinaire, les honneurs de sa cantine. Mais, sans doute, +leur désir d'être à leur tour reconnus par elle n'était pas grand, car +ils se tinrent cachés derrière le propriétaire, qui leur faisait +remarquer les avantages de cette vue aussi variée qu'agréable.</p> + +<p>L'acquéreur demanda alors à voir les mansardes.</p> + +<p>Le propriétaire ne s'était sans doute pas attendu à cette exigence, car +il n'avait pas la clef; mais, attendri par la liasse d'assignats qu'on +lui avait montrée, il descendit aussitôt la chercher.</p> + +<p>—Je ne m'étais pas trompé, dit Morand, et cette maison fait à merveille +notre affaire.</p> + +<p>—Et la cave, qu'en dites-vous?</p> + +<p>—Que c'est un secours de la Providence, qui nous épargnera deux jours +de travail.</p> + +<p>—Croyez-vous qu'elle soit dans la direction de la cantine?</p> + +<p>—Elle incline un peu à gauche, mais n'importe.</p> + +<p>—Mais, demanda Dixmer, comment pourrez-vous suivre votre ligne +souterraine avec certitude d'aboutir où vous voulez?</p> + +<p>—Soyez tranquille, cher ami, cela me regarde.</p> + +<p>—Si nous donnions toujours d'ici le signal que nous veillons?</p> + +<p>—Mais, de la plate-forme, la reine ne pourrait point le voir; car les +mansardes seules, je crois, sont à la hauteur de la plate-forme, et +encore j'en doute.</p> + +<p>—N'importe, dit Dixmer; ou Toulan, ou Mauny peuvent le voir d'une +ouverture quelconque, et ils préviendront Sa Majesté.</p> + +<p>Et Dixmer fit des nœuds au bas d'un rideau de calicot blanc, et fit +passer le rideau par la fenêtre, comme si le vent l'avait poussé.</p> + +<p>Puis tous deux, comme impatients de visiter les mansardes, allèrent +attendre le propriétaire sur l'escalier, après avoir tiré la porte du +troisième afin qu'il ne prit pas l'idée au digne homme de faire rentrer +son rideau flottant.</p> + +<p>Les mansardes, comme l'avait prévu Morand, n'atteignaient pas encore la +hauteur du sommet de la tour. C'était à la fois une difficulté et un +avantage: une difficulté, parce qu'on ne pouvait point communiquer par +signes avec la reine; un avantage, parce que cette impossibilité +écartait toute suspicion.</p> + +<p>Les maisons hautes étaient naturellement les plus surveillées.</p> + +<p>Il faudrait, par Mauny, Toulan ou la fille Tison, trouver un moyen de +lui faire dire de se tenir sur ses gardes, murmura Dixmer.</p> + +<p>—Je songerai à cela, répondit Morand.</p> + +<p>On descendit; le notaire attendait au salon avec le contrat tout signé.</p> + +<p>—C'est bien, dit Dixmer; la maison me convient. Comptez au citoyen les +dix-neuf mille cinq cents livres convenues, et faites-le signer.</p> + +<p>Le propriétaire compta scrupuleusement la somme et signa.</p> + +<p>—Tu sais, citoyen, dit Dixmer, que la clause principale est que la +maison me sera remise ce soir même, afin que je puisse, dès demain, y +mettre les ouvriers.</p> + +<p>—Et je m'y conformerai, citoyen; tu peux en emporter les clefs; ce +soir, à huit heures, elle sera parfaitement libre.</p> + +<p>—Ah! pardon, fit Dixmer, ne m'as-tu pas dit, citoyen notaire, qu'il y +avait une sortie dans la rue Porte-Foin?</p> + +<p>—Oui, citoyen, dit le propriétaire; mais je l'ai fait fermer, car, +n'ayant qu'un officieux, le pauvre diable avait trop de fatigue, forcé +qu'il était de veiller à deux portes. Au reste, la sortie est pratiquée +de manière qu'on puisse la pratiquer de nouveau avec un travail de deux +heures à peine. Voulez-vous vous en assurer, citoyens?</p> + +<p>—Merci, c'est inutile, reprit Dixmer; je n'attache aucune importance à +cette sortie.</p> + +<p>Et tous deux se retirèrent après avoir fait, pour la troisième fois, +renouveler au propriétaire sa promesse de laisser l'appartement vide +pour huit heures du soir.</p> + +<p>À neuf heures, tous deux revinrent, suivis à distance par cinq ou six +hommes, auxquels, au milieu de la confusion qui régnait dans Paris, nul +ne fit attention.</p> + +<p>Ils entrèrent d'abord tous deux: le propriétaire avait tenu parole, la +maison était complètement vide.</p> + +<p>On ferma les contrevents avec le plus grand soin; on battit le briquet +et l'on alluma des bougies que Morand avait apportées dans sa poche.</p> + +<p>Les uns après les autres, les cinq ou six hommes entrèrent. C'étaient +les convives ordinaires du maître tanneur, les mêmes contrebandiers qui, +un soir, avaient voulu tuer Maurice, et qui, depuis, étaient devenus ses +amis.</p> + +<p>On ferma les portes et l'on descendit à la cave. Cette cave, tant +méprisée dans la journée, était devenue, le soir, la partie importante +de la maison. On boucha d'abord toutes les ouvertures par lesquelles un +regard curieux pouvait plonger dans l'intérieur. Puis Morand dressa +sur-le-champ un tonneau vide, et sur un papier se mit à tracer au crayon +des lignes géométriques. Pendant qu'il traçait ces lignes, ses +compagnons, conduits par Dixmer, sortaient de la maison, suivaient la +rue de la Corderie, et, au coin de la rue de Beauce, s'arrêtaient devant +une voiture couverte.</p> + +<p>Dans cette voiture était un homme qui distribua silencieusement à chacun +un instrument de pionnier: à l'un, une bêche; à l'autre, une pioche; à +celui-ci, un levier; à celui-là, un hoyau. Chacun cacha l'instrument +qu'on lui avait remis, soit sous sa houppelande, soit sous son manteau. +Les mineurs reprirent le chemin de la petite maison, et la voiture +disparut.</p> + +<p>Morand avait fini son travail.</p> + +<p>Il alla droit à un angle de la cave.</p> + +<p>—Là, dit-il, creusez. Et les ouvriers de délivrance se mirent +immédiatement à l'ouvrage. La situation des prisonniers au Temple était +devenue de plus en plus grave, et surtout de plus en plus douloureuse. +Un instant, la reine, Madame Élisabeth et madame Royale avaient repris +quelque espoir. Des municipaux, Toulan et Lepître, touchés de compassion +pour les augustes prisonnières, leur avaient témoigné leur intérêt. +D'abord, peu habituées à ces marques de sympathie, les pauvres femmes +s'étaient défiées: mais on ne se défie pas quand on espère. D'ailleurs, +que pouvait-il arriver à la reine, séparée de son fils par la prison, +séparée de son mari par la mort? d'aller à l'échafaud comme lui? C'était +un sort qu'elle avait envisagé depuis longtemps en face, et auquel elle +avait fini par s'habituer. La première fois que le tour de Toulan et de +Lepître revint, la reine leur demanda s'il était vrai qu'ils +s'intéressaient à son sort, de lui raconter les détails de la mort du +roi. C'était une triste épreuve à laquelle on soumettait leur sympathie. +Lepître avait assisté à l'exécution, il obéit à l'ordre de la reine.</p> + +<p>La reine demanda les journaux qui rapportaient l'exécution. Lepître +promit de les apporter à la prochaine garde; le tour de garde revenait +de trois semaines en trois semaines.</p> + +<p>Au temps du roi, il y avait au Temple quatre municipaux. Le roi mort, il +n'y en eut plus que trois: un qui veillait le jour, deux qui veillaient +la nuit. Toulan et Lepître inventèrent alors une ruse pour être toujours +de garde la nuit ensemble.</p> + +<p>Les heures de garde se tiraient au sort; on écrivait sur un bulletin: +<i>jour</i>, et sur deux autres: <i>nuit</i>. Chacun tirait son bulletin dans un +chapeau; le hasard assortissait les gardiens de nuit.</p> + +<p>Chaque fois que Lepître et Toulan étaient de garde, ils écrivaient: +<i>jour</i>, sur les trois bulletins, et présentaient le chapeau au municipal +qu'ils voulaient évincer. Celui-ci plongeait la main dans l'urne +improvisée et en tirait, nécessairement, un bulletin sur lequel était +écrit le mot <i>jour</i>. Toulan et Lepître détruisaient les deux autres, en +murmurant contre le hasard qui leur donnait toujours la corvée la plus +ennuyeuse, c'est-à-dire celle de nuit.</p> + +<p>Quand la reine fut sûre de ses deux surveillants, elle les mit en +relations avec le chevalier de Maison-Rouge. Alors, une tentative +d'évasion fut arrêtée. La reine et Madame Élisabeth devaient fuir, +déguisées en officiers municipaux, avec des cartes qui leur seraient +procurées. Quant aux deux enfants, c'est-à-dire à madame Royale et au +jeune dauphin, on avait remarqué que l'homme qui allumait les quinquets +au Temple amenait toujours avec lui deux enfants du même âge que la +princesse et le prince. Il fut arrêté que Turgy, dont nous avons parlé, +revêtirait le costume de l'allumeur et enlèverait madame Royale et le +dauphin.</p> + +<p>Disons, en deux mots, ce que c'était que Turgy.</p> + +<p>Turgy était un ancien garçon servant de la bouche du roi, amené au +Temple avec une partie de la maison des Tuileries, car le roi eut +d'abord un service de table assez bien organisé. Le premier mois, ce +service coûta trente ou quarante mille francs à la nation.</p> + +<p>Mais, comme on le comprend bien, une pareille prodigalité ne pouvait +durer. La Commune y mit ordre. On renvoya chefs, cuisiniers et +marmitons. Un seul garçon servant fut maintenu; ce garçon servant était +Turgy.</p> + +<p>Turgy était donc un intermédiaire tout naturel entre les deux +prisonnières et leurs partisans, car Turgy pouvait sortir, et, par +conséquent, porter des billets et rapporter les réponses.</p> + +<p>En général, ces billets étaient roulés en bouchon sur les carafes de +lait d'amande qu'on faisait passer à la reine et à Madame Élisabeth. Ils +étaient écrits avec du citron, et les lettres en demeuraient invisibles +jusqu'à ce qu'on les approchât du feu.</p> + +<p>Tout était prêt pour l'évasion, lorsqu'un jour Tison alluma sa pipe avec +le bouchon d'une des carafes. À mesure que le papier brûlait, il vit +apparaître des caractères. Il éteignit le papier à moitié brûlé, porta +le fragment au conseil du Temple; là, il fut approché du feu; mais on ne +put lire que quelques mots sans suite; l'autre moitié était réduite en +cendres.</p> + +<p>Seulement, on reconnut l'écriture de la reine. Tison, interrogé, raconta +quelques complaisances qu'il avait cru remarquer, de la part de Lepître +et de Toulan, pour les prisonnières. Les deux commissaires furent +dénoncés à la municipalité, et ne purent plus entrer au Temple.</p> + +<p>Restait Turgy.</p> + +<p>Mais la défiance fut éveillée au plus haut degré; jamais on ne le +laissait seul auprès des princesses. Toute communication avec +l'extérieur était donc devenue impossible.</p> + +<p>Cependant, un jour, Madame Élisabeth avait présenté à Turgy, pour qu'il +le nettoyât, un petit couteau à lame d'or dont elle se servait pour +couper ses fruits. Turgy s'était douté de quelque chose, et, tout en +l'essuyant, il en avait tiré le manche. Le manche contenait un billet.</p> + +<p>Ce billet était tout un alphabet de signes.</p> + +<p>Turgy rendit le couteau à Madame Élisabeth; mais un municipal, qui était +là, le lui arracha des mains et visita le couteau, dont, à son tour, il +sépara la lame du manche; heureusement, le billet n'y était plus. Le +municipal n'en confisqua pas moins le couteau.</p> + +<p>C'est alors que l'infatigable chevalier de Maison-Rouge avait rêvé cette +seconde tentative, que l'on allait exécuter au moyen de la maison que +venait d'acheter Dixmer.</p> + +<p>Cependant, peu à peu, les prisonnières avaient perdu tout espoir. Ce +jour-là, la reine, épouvantée des cris de la rue qui parvenaient jusqu'à +elle, et apprenant par ses cris qu'il était question de la mise en +accusation des girondins, les derniers soutiens du modérantisme, avait +été d'une tristesse mortelle.</p> + +<p>Les girondins morts, la famille royale n'avait à la Convention aucun +défenseur.</p> + +<p>À sept heures, on servit le souper. Les municipaux examinèrent chaque +plat comme d'habitude, déplièrent, les unes après les autres, toutes les +serviettes, sondèrent le pain, l'un avec une fourchette, l'autre avec +ses doigts, firent briser les macarons et les noix, le tout, de peur +qu'un billet ne parvînt aux prisonnières; puis, ces précautions prises, +invitèrent la reine et les princesses à se mettre à table par ces +simples paroles:</p> + +<p>—Veuve Capet, tu peux manger. La reine secoua la tête en signe qu'elle +n'avait pas faim. Mais, en ce moment, madame Royale vint, comme si elle +voulait embrasser sa mère, et lui dit tout bas:</p> + +<p>—Mettez-vous à table, madame, je crois que Turgy vous fait signe.</p> + +<p>La reine tressaillit et releva la tête. Turgy était en face d'elle, la +serviette posée sur son bras gauche, et touchant son œil de la main +droite.</p> + +<p>Elle se leva aussitôt sans faire aucune difficulté, et alla prendre à +table sa place accoutumée.</p> + +<p>Les deux municipaux assistaient au repas; il leur était défendu de +laisser les princesses un instant seules avec Turgy.</p> + +<p>Les pieds de la reine et de Madame Élisabeth s'étaient rencontrés sous +la table et se pressaient. Comme la reine était placée en face de Turgy, +aucun des gestes du garçon servant ne lui échappait. D'ailleurs, tous +ses gestes étaient si naturels, qu'ils ne pouvaient inspirer et +n'inspirèrent aucune défiance aux municipaux.</p> + +<p>Après le souper, on desservit avec les mêmes précautions qu'on avait +prises pour servir: les moindres bribes de pain furent ramassées et +examinées; après quoi, Turgy sortit le premier, puis les municipaux; +mais la femme Tison resta.</p> + +<p>Cette femme était devenue féroce depuis qu'elle était séparée de sa +fille, dont elle ignorait complètement le sort. Toutes les fois que la +reine embrassait madame Royale, elle entrait dans des accès de rage qui +ressemblaient à de la folie; aussi, la reine, dont le cœur maternel +comprenait ces douleurs de mère, s'arrêtait-elle souvent au moment où +elle allait se donner cette consolation, la seule qui lui restât, de +presser sa fille contre son cœur.</p> + +<p>Tison vint chercher sa femme; mais celle-ci déclara d'abord qu'elle ne +se retirerait que lorsque la veuve Capet serait couchée.</p> + +<p>Madame Élisabeth prit alors congé de la reine et passa dans sa chambre.</p> + +<p>La reine se déshabilla et se coucha, ainsi que madame Royale; alors la +femme Tison prit la bougie et sortit.</p> + +<p>Les municipaux étaient déjà couchés sur leurs lits de sangle dans le +corridor.</p> + +<p>La lune, cette pâle visiteuse des pensionnaires, glissait par +l'ouverture de l'auvent un rayon diagonal qui allait de la fenêtre au +pied du lit de la reine.</p> + +<p>Un instant tout resta calme et silencieux dans la chambre.</p> + +<p>Puis une porte roula doucement sur ses gonds, une ombre passa dans le +rayon de lumière et vint s'approcher du chevet du lit. C'était Madame +Élisabeth.</p> + +<p>—Avez-vous vu? dit-elle à voix basse.</p> + +<p>—Oui, répondit la reine.</p> + +<p>—Et vous avez compris?</p> + +<p>—Si bien que je n'y puis croire.</p> + +<p>—Voyons, répétons les signes.</p> + +<p>—D'abord il a touché à son œil pour nous indiquer qu'il y avait +quelque chose de nouveau.</p> + +<p>—Puis il a passé sa serviette de son bras gauche à son bras droit, ce +qui veut dire qu'on s'occupe de notre délivrance.</p> + +<p>—Puis il a porté la main à son front, en signe que l'aide qu'il nous +annonce vient de l'intérieur et non de l'étranger.</p> + +<p>—Puis, quand vous lui avez demandé de ne point oublier demain votre +lait d'amandes, il a fait deux nœuds à son mouchoir.</p> + +<p>—Ainsi, c'est encore le chevalier de Maison-Rouge. Noble cœur!</p> + +<p>—C'est lui, dit Madame Élisabeth.</p> + +<p>—Dormez-vous, ma fille? demanda la reine.</p> + +<p>—Non, ma mère, répondit madame Royale.</p> + +<p>—Alors, priez pour qui vous savez. Madame Élisabeth regagna sans bruit +sa chambre, et pendant cinq minutes on entendit la voix de la jeune +princesse qui parlait à Dieu dans le silence de la nuit.</p> + +<p>C'était juste au moment où, sur l'indication de Morand, les premiers +coups de pioche étaient donnés dans la petite maison de la rue de la +Corderie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Nuages</a></h3> + + +<p>À part l'enivrement des premiers regards, Maurice s'était trouvé +au-dessous de son attente dans la réception que lui avait faite +Geneviève, et il comptait sur la solitude pour regagner le chemin qu'il +avait perdu, ou du moins qu'il paraissait avoir perdu dans la route de +ses affections.</p> + +<p>Mais Geneviève avait son plan arrêté; elle comptait bien ne pas lui +fournir l'occasion d'un tête-à-tête, d'autant plus qu'elle se rappelait +par leur douceur même combien ces tête-à-tête étaient dangereux.</p> + +<p>Maurice comptait sur le lendemain; une parente, sans doute prévenue à +l'avance, était venue faire une visite, et Geneviève l'avait retenue. +Cette fois-là, il n'y avait rien à dire; car il pouvait n'y avoir pas de +la faute de Geneviève.</p> + +<p>En s'en allant, Maurice fut chargé de reconduire la parente, qui +demeurait rue des Fossés-Saint-Victor.</p> + +<p>Maurice s'éloigna en faisant la moue; mais Geneviève lui sourit, et +Maurice prit ce sourire pour une promesse.</p> + +<p>Hélas! Maurice se trompait. Le lendemain 2 juin, jour terrible qui vit +la chute des girondins, Maurice congédia son ami Lorin, qui voulait +absolument l'emmener à la Convention, et mit à part toutes choses pour +aller voir son amie. La déesse de la liberté avait une terrible rivale +en Geneviève.</p> + +<p>Maurice trouva Geneviève dans son petit salon, Geneviève pleine de grâce +et de prévenances; mais près d'elle était une jeune femme de chambre, à +la cocarde tricolore, qui marquait des mouchoirs dans l'angle de la +fenêtre, et qui ne quitta point sa place.</p> + +<p>Maurice fronça le sourcil: Geneviève s'aperçut que l'Olympien était de +mauvaise humeur; elle redoubla de prévenances; mais, comme elle ne +poussa point l'amabilité jusqu'à congédier la jeune officieuse, Maurice +s'impatienta et partit une heure plus tôt que d'habitude.</p> + +<p>Tout cela pouvait être du hasard. Maurice prit patience. Ce soir-là, +d'ailleurs, la situation était si terrible, que, bien que Maurice, +depuis quelque temps, vécût en dehors de la politique, le bruit arriva +jusqu'à lui. Il ne fallait pas moins que la chute d'un parti qui avait +régné dix mois en France, pour le distraire un instant de son amour.</p> + +<p>Le lendemain, même manège de la part de Geneviève. Maurice avait, dans +la prévoyance de ce système, arrêté son plan: dix minutes après son +arrivée, Maurice, voyant qu'après avoir marqué une douzaine de +mouchoirs, la femme de chambre entamait six douzaines de serviettes, +Maurice, disons-nous, tira sa montre, se leva, salua Geneviève et partit +sans dire un seul mot.</p> + +<p>Il y eut plus: en partant, il ne se retourna point une seule fois.</p> + +<p>Geneviève, qui s'était levée pour le suivre des yeux à travers le +jardin, resta un instant sans pensée, pâle et nerveuse, et retomba sur +sa chaise, toute consternée de l'effet de sa diplomatie.</p> + +<p>En ce moment, Dixmer entra.</p> + +<p>—Maurice est parti? s'écria-t-il avec étonnement.</p> + +<p>—Oui, balbutia Geneviève.</p> + +<p>—Mais il arrivait seulement?</p> + +<p>—Il y avait un quart d'heure à peu près.</p> + +<p>—Alors il reviendra?</p> + +<p>—J'en doute.</p> + +<p>—Laissez-nous, Muguet, fit Dixmer. La femme de chambre avait pris ce +nom de fleur en haine du nom de Marie, qu'elle avait le malheur de +porter comme l'Autrichienne. Sur l'invitation de son maître, elle se +leva et sortit.</p> + +<p>—Eh bien, chère Geneviève, demanda Dixmer, la paix est-elle faite avec +Maurice?</p> + +<p>—Tout au contraire, mon ami, je crois que nous sommes à cette heure +plus en froid que jamais.</p> + +<p>—Et cette fois, qui a tort? demanda Dixmer.</p> + +<p>—Maurice, sans aucun doute.</p> + +<p>—Voyons, faites-moi juge.</p> + +<p>—Comment! dit Geneviève en rougissant, vous ne devinez pas?</p> + +<p>—Pourquoi il s'est fâché? Non.</p> + +<p>—Il a pris Muguet en grippe, à ce qu'il paraît.</p> + +<p>—Bah! vraiment? Alors il faut renvoyer cette fille. Je ne me priverai +pas pour une femme de chambre d'un ami comme Maurice.</p> + +<p>—Oh! dit Geneviève, je crois qu'il n'irait pas jusqu'à exiger qu'on +l'exilât de la maison, et qu'il lui suffirait...</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Qu'on l'exilât de ma chambre.</p> + +<p>—Et Maurice a raison, dit Dixmer. C'est à vous et non à Muguet que +Maurice vient rendre visite; il est donc inutile que Muguet soit là, à +demeure, quand il vient.</p> + +<p>Geneviève regarda son mari avec étonnement.</p> + +<p>—Mais, mon ami..., dit-elle.</p> + +<p>—Geneviève, reprit Dixmer, je croyais avoir en vous un allié qui +rendrait plus facile la tâche que je me suis imposée, et voilà, au +contraire, que vos craintes redoublent nos difficultés. Il y a quatre +jours que je croyais tout arrêté entre nous, et voilà que tout est à +refaire. Geneviève, ne vous ai-je pas dit que je me fiais en vous, en +votre honneur? ne vous ai-je pas dit qu'il fallait enfin que Maurice +redevînt notre ami plus intime et moins défiant que jamais? Oh! mon +Dieu! que les femmes sont un éternel obstacle à nos projets!</p> + +<p>—Mais, mon ami, n'avez-vous pas quelque autre moyen? Pour nous tous, je +l'ai déjà dit, mieux vaudrait que M. Maurice fût éloigné.</p> + +<p>—Oui, pour nous tous, peut-être: mais, pour celle qui est au-dessus de +nous tous, pour celle à qui nous avons juré de sacrifier notre fortune, +notre vie, notre honneur même, il faut que ce jeune homme revienne. +Savez-vous que l'on a des soupçons sur Turgy, et qu'on parle de donner +un autre serviteur aux princesses?</p> + +<p>—C'est bien, je renverrai Muguet.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, Geneviève, dit Dixmer avec un de ces mouvements +d'impatience si rares chez lui, pourquoi me parler de cela? pourquoi +souffler le feu de ma pensée avec la vôtre? pourquoi me créer des +difficultés dans la difficulté même? Geneviève, faites, en femme +honnête, dévouée, ce que vous croirez devoir faire, voilà ce que je vous +dis; demain, je serai sorti; demain, je remplace Morand dans ses travaux +d'ingénieur. Je ne dînerai point avec vous, mais lui y dînera; il a +quelque chose à demander à Maurice, il vous expliquera ce que c'est. Ce +qu'il a à lui demander, songez-y, Geneviève, c'est la chose importante; +c'est, non pas le but auquel nous marchons, mais le moyen; c'est le +dernier espoir de cet homme si bon, si noble, si dévoué; de ce +protecteur de vous et de moi, pour qui nous devons donner notre vie.</p> + +<p>—Et pour qui je donnerais la mienne! s'écria Geneviève avec +enthousiasme.</p> + +<p>—Eh bien, cet homme, Geneviève, je ne sais comment cela s'est fait, +vous n'avez pas su le faire aimer à Maurice, de qui il était important +surtout qu'il fût aimé. En sorte qu'aujourd'hui, dans la mauvaise +disposition d'esprit où vous l'avez mis, Maurice refusera peut-être à +Morand ce qu'il lui demandera, et ce qu'il faut à tout prix que nous +obtenions. Voulez-vous maintenant que je vous dise, Geneviève, où +mèneront Morand toutes vos délicatesses et toutes vos sentimentalités?</p> + +<p>—Oh! monsieur, s'écria Geneviève en joignant les mains et en pâlissant, +monsieur, ne parlons jamais de cela.</p> + +<p>—Eh bien, donc, reprit Dixmer en posant ses lèvres sur le front de sa +femme, soyez forte et réfléchissez. Et il sortit.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, mon Dieu! murmura Geneviève avec angoisse, que de +violences ils me font pour que j'accepte cet amour vers lequel vole +toute mon âme!...</p> + +<p>Le lendemain, comme nous l'avons dit déjà, était un décadi.</p> + +<p>Il y avait un usage fondé dans la famille Dixmer, comme dans toutes les +familles bourgeoises de l'époque: c'était un dîner plus long et plus +cérémonieux le dimanche que les autres jours. Depuis son intimité, +Maurice, invité à ce dîner une fois pour toutes, n'y avait jamais +manqué. Ce jour-là, quoiqu'on ne se mît d'habitude à table qu'à deux +heures, Maurice arrivait à midi.</p> + +<p>À la manière dont il était parti, Geneviève désespéra presque de le +voir.</p> + +<p>En effet, midi sonna sans qu'on aperçût Maurice; puis midi et demi, puis +une heure.</p> + +<p>Il serait impossible d'exprimer ce qui se passait, pendant cette +attente, dans le cœur de Geneviève.</p> + +<p>Elle s'était d'abord habillée le plus simplement possible; puis, voyant +qu'il tardait à venir, par ce sentiment de coquetterie naturelle au +cœur de la femme, elle avait mis une fleur à son côté, une fleur dans +ses cheveux, et elle avait attendu encore en sentant son cœur se serrer +de plus en plus. On en était arrivé ainsi presque au moment de se mettre +à table, et Maurice ne paraissait pas.</p> + +<p>À deux heures moins dix minutes, Geneviève entendit le pas du cheval de +Maurice, ce pas qu'elle connaissait si bien.</p> + +<p>—Oh! le voici, s'écria-t-elle; son orgueil n'a pu lutter contre son +amour. Il m'aime! il m'aime!</p> + +<p>Maurice sauta à bas de son cheval qu'il remit aux mains du garçon +jardinier, mais en lui ordonnant de l'attendre où il était. Geneviève le +regardait descendre et vit avec inquiétude que le jardinier ne +conduisait point le cheval à l'écurie.</p> + +<p>Maurice entra. Il était ce jour-là d'une beauté resplendissante. Le +large habit noir carré à grands revers, le gilet blanc, la culotte de +peau de chamois dessinant des jambes moulées sur celles de l'Apollon; le +col de batiste blanche et ses beaux cheveux, découvrant un front large +et poli, en faisaient un type d'élégante et vigoureuse nature.</p> + +<p>Il entra. Comme nous l'avons dit, sa présence dilatait le cœur de +Geneviève; elle l'accueillit radieuse.</p> + +<p>—Ah! vous voilà, dit-elle en lui tendant la main; vous dînez avec nous, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Au contraire, citoyenne, dit Maurice d'un ton froid, je venais vous +demander la permission de m'absenter.</p> + +<p>—Vous absenter?</p> + +<p>—Oui, les affaires de la section me réclament. J'ai craint que vous ne +m'attendiez et que vous ne m'accusiez d'impolitesse; voilà pourquoi je +suis venu.</p> + +<p>Geneviève sentit son cœur, un instant à l'aise, se comprimer de +nouveau.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! dit-elle, et Dixmer qui ne dîne pas ici, Dixmer qui +comptait vous retrouver à son retour et m'avait recommandé de vous +retenir ici!</p> + +<p>—Ah! alors je comprends votre insistance, madame. Il y avait un ordre +de votre mari. Et moi qui ne devinais point cela! En vérité, je ne me +corrigerai jamais de mes fatuités.</p> + +<p>—Maurice!</p> + +<p>—Mais c'est à moi, madame, de m'arrêter à vos actions plutôt qu'à vos +paroles; c'est à moi de comprendre que, si Dixmer n'est point ici, +raison de plus pour que je n'y reste pas. Son absence serait un surcroît +de gêne pour vous.</p> + +<p>—Pourquoi cela? demanda timidement Geneviève.</p> + +<p>—Parce que, depuis mon retour, vous semblez prendre à tâche de +m'éviter; parce que j'étais revenu, pour vous, pour vous seule, vous le +savez, mon Dieu! et que, depuis que je suis revenu, j'ai sans cesse +trouvé d'autres que vous.</p> + +<p>—Allons, dit Geneviève, vous voilà encore fâché, mon ami, et cependant +je fais de mon mieux.</p> + +<p>—Non pas, Geneviève, vous pouvez mieux faire encore: c'est de me +recevoir comme auparavant, ou de me chasser tout à fait.</p> + +<p>—Voyons, Maurice, dit tendrement Geneviève, comprenez ma situation, +devinez mes angoisses, et ne faites pas davantage le tyran avec moi.</p> + +<p>Et la jeune femme s'approcha de lui, et le regarda avec tristesse. +Maurice se tut.</p> + +<p>—Mais que voulez-vous donc? continua-t-elle.</p> + +<p>—Je veux vous aimer, Geneviève, puisque je sens que maintenant je ne +puis vivre sans cet amour.</p> + +<p>—Maurice, par pitié!</p> + +<p>—Mais alors, madame, s'écria Maurice, il fallait me laisser mourir.</p> + +<p>—Mourir?</p> + +<p>—Oui, mourir ou oublier.</p> + +<p>—Vous pouviez donc oublier, vous? s'écria Geneviève, dont les larmes +jaillirent du cœur aux yeux.</p> + +<p>—Oh! non, non, murmura Maurice en tombant à genoux, non, Geneviève, +mourir peut-être, oublier jamais, jamais!</p> + +<p>—Et cependant, reprit Geneviève avec fermeté, ce serait le mieux, +Maurice, car cet amour est criminel.</p> + +<p>—Avez-vous dit cela à M. Morand? dit Maurice, ramené à lui par cette +froideur subite.</p> + +<p>—M. Morand n'est point un fou comme vous, Maurice, et je n'ai jamais eu +besoin de lui indiquer la manière dont il se devait conduire dans la +maison d'un ami.</p> + +<p>—Gageons, répondit Maurice en souriant avec ironie, gageons que, si +Dixmer dîne dehors, Morand ne s'est pas absenté, lui. Ah! voilà ce qu'il +faut m'opposer, Geneviève, pour m'empêcher de vous aimer; car tant que +ce Morand sera là, à vos côtés, ne vous quittant pas d'une seconde, +continua-t-il avec mépris, oh! non, non, je ne vous aimerai pas, ou, du +moins, je ne m'avouerai pas que je vous aime.</p> + +<p>—Et moi, s'écria Geneviève poussée à bout par cette éternelle +suspicion, en étreignant le bras du jeune homme avec une sorte de +frénésie, moi, je vous jure, entendez-vous bien, Maurice, et que cela +soit dit une fois pour toutes, que cela soit dit pour n'y plus revenir +jamais, je vous jure que Morand ne m'a jamais adressé un seul mot +d'amour, que jamais Morand ne m'a aimée, que jamais Morand ne m'aimera; +je vous le jure sur mon honneur, je vous le jure sur l'âme de ma mère.</p> + +<p>—Hélas! hélas! s'écria Maurice, que je voudrais donc vous croire!</p> + +<p>—Oh! croyez-moi, pauvre fou! dit-elle avec un sourire qui, pour tout +autre qu'un jaloux, eût été un aveu charmant. Croyez-moi; d'ailleurs, en +voulez-vous savoir davantage? Eh bien, Morand aime une femme devant +laquelle s'effacent toutes les femmes de la terre, comme les fleurs des +champs s'effacent devant les étoiles du ciel.</p> + +<p>—Et quelle femme, demanda Maurice, peut donc effacer ainsi les autres +femmes, quand au nombre de ces femmes se trouve Geneviève?</p> + +<p>—Celle qu'on aime, reprit en souriant Geneviève, n'est-elle pas +toujours, dites-moi, le chef-d'œuvre de la création?</p> + +<p>—Alors, dit Maurice, si vous ne m'aimez pas, Geneviève.... La jeune +femme attendit avec anxiété la fin de la phrase.</p> + +<p>—Si vous ne m'aimez pas, continua Maurice, pouvez-vous me jurer au +moins de n'en jamais aimer d'autre?</p> + +<p>—Oh! pour cela, Maurice, je vous le jure et de grand cœur, s'écria +Geneviève, enchantée que Maurice lui offrît lui-même cette transaction +avec sa conscience.</p> + +<p>Maurice saisit les deux mains que Geneviève élevait au ciel, et les +couvrit de baisers ardents.</p> + +<p>—Eh bien, à présent, dit-il, je serai bon, facile, confiant; à présent, +je serai généreux. Je veux vous sourire, je veux être heureux.</p> + +<p>—Et vous n'en demanderez point davantage?</p> + +<p>—Je tâcherai.</p> + +<p>—Maintenant, dit Geneviève, je pense qu'il est inutile qu'on vous +tienne ce cheval en main. La section attendra.</p> + +<p>—Oh! Geneviève, je voudrais que le monde tout entier attendît et +pouvoir le faire attendre pour vous. On entendit des pas dans la cour.</p> + +<p>—On vient nous annoncer que nous sommes servis, dit Geneviève. Ils se +serrèrent la main furtivement. C'était Morand qui venait annoncer qu'on +n'attendait, pour se mettre à table, que Maurice et Geneviève. Lui aussi +s'était fait beau pour ce dîner du dimanche.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX</a></h2> + +<h3><a href="#table">La demande</a></h3> + + +<p>Morand, paré avec cette recherche, n'était point une petite curiosité +pour Maurice.</p> + +<p>Le muscadin le plus raffiné n'eût point trouvé un reproche à faire au +nœud de sa cravate, aux plis de ses bottes, à la finesse de son linge.</p> + +<p>Mais, il faut l'avouer, c'étaient toujours les mêmes cheveux et les +mêmes lunettes.</p> + +<p>Il sembla alors à Maurice, tant le serment de Geneviève l'avait rassuré, +qu'il voyait pour la première fois ces cheveux et ces lunettes sous leur +véritable jour.</p> + +<p>—Du diable, se dit Maurice en allant à sa rencontre, du diable si +jamais maintenant je suis jaloux de toi, excellent citoyen Morand! Mets, +si tu veux, tous les jours ton habit gorge de pigeon des décadis, et +fais-toi faire pour les décadis un habit de drap d'or. À compter +d'aujourd'hui, je promets de ne plus voir que tes cheveux et tes +lunettes, et surtout de ne plus t'accuser d'aimer Geneviève.</p> + +<p>On comprend combien la poignée de main donnée au citoyen Morand, à la +suite de ce soliloque, fut plus franche et plus cordiale que celle qu'il +lui donnait habituellement.</p> + +<p>Contre l'habitude, le dîner se passait en petit comité. Trois couverts +seulement étaient mis à une table étroite.</p> + +<p>Maurice comprit que, sous la table, il pourrait rencontrer le pied de +Geneviève; le pied continuerait la phrase muette et amoureuse commencée +par la main.</p> + +<p>On s'assit. Maurice voyait Geneviève de biais; elle était entre le jour +et lui; ses cheveux noirs avaient un reflet bleu comme l'aile du +corbeau; son teint étincelait, son œil était humide d'amour.</p> + +<p>Maurice chercha et rencontra le pied de Geneviève. Au premier contact +dont il cherchait le reflet sur son visage, il la vit à la fois rougir +et pâlir; mais le petit pied demeura paisiblement sous la table, endormi +entre les deux siens.</p> + +<p>Avec son habit gorge de pigeon, Morand semblait avoir repris son esprit +du décadi, cet esprit brillant que Maurice avait vu quelquefois jaillir +des lèvres de cette homme étrange, et qu'eût si bien accompagné sans +doute la flamme de ses yeux, si des lunettes vertes n'eussent point +éteint cette flamme.</p> + +<p>Il dit mille folies sans jamais rire: ce qui faisait la force de +plaisanterie de Morand, ce qui donnait un charme étrange à ses saillies, +c'était son imperturbable sérieux. Ce marchand qui avait tant voyagé +pour le commerce de peaux de toute espèce, depuis les peaux de panthère +jusqu'aux peaux de lapin, ce chimiste aux bras rouges connaissait +l'Égypte comme Hérodote, l'Afrique comme Levaillant, et l'Opéra et les +boudoirs comme un muscadin.</p> + +<p>—Mais le diable m'emporte! citoyen Morand, dit Maurice, vous êtes non +seulement un sachant, mais encore un savant.</p> + +<p>—Oh! j'ai beaucoup vu et surtout beaucoup lu, dit Morand; puis ne +faut-il pas que je me prépare un peu à la vie de plaisir que je compte +embrasser dès que j'aurai fait ma fortune? Il est temps, citoyen +Maurice, il est temps!</p> + +<p>—Bah! dit Maurice, vous parlez comme un vieillard; quel âge avez-vous +donc?</p> + +<p>Morand se retourna en tressaillant à cette question, toute naturelle +qu'elle était.</p> + +<p>—J'ai trente-huit ans, dit-il. Ah! voilà ce que c'est que d'être un +savant, comme vous dites, on n'a plus d'âge.</p> + +<p>Geneviève se mit à rire; Maurice fit chorus; Morand se contenta de +sourire.</p> + +<p>—Alors vous avez beaucoup voyagé? demanda Maurice en resserrant entre +les siens le pied de Geneviève, qui tendait imperceptiblement à se +dégager.</p> + +<p>—Une partie de ma jeunesse, répondit Morand, s'est écoulée à +l'étranger.</p> + +<p>—Beaucoup vu! pardon, c'est observé que je devrais dire, reprit +Maurice; car un homme comme vous ne peut voir sans observer.</p> + +<p>—Ma foi, oui, beaucoup vu, reprit Morand; je dirais presque que j'ai +tout vu.</p> + +<p>—Tout, citoyen, c'est beaucoup, reprit en riant Maurice, et, si vous +cherchiez...</p> + +<p>—Ah! oui, vous avez raison. Il y a deux choses que je n'ai jamais vues. +Il est vrai que, de nos jours, ces deux choses se font de plus en plus +rares.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? demanda Maurice.</p> + +<p>—La première, répondit gravement Morand, c'est un Dieu.</p> + +<p>—Ah! dit Maurice, à défaut de Dieu, citoyen Morand, je pourrais vous +faire voir une déesse.</p> + +<p>—Comment cela? interrompit Geneviève.</p> + +<p>—Oui, une déesse de création toute moderne: la déesse Raison. J'ai un +ami dont vous m'avez quelquefois entendu parler, mon cher et brave +Lorin, un cœur d'or, qui n'a qu'un seul défaut, celui de faire des +quatrains et des calembours.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, il vient d'avantager la ville de Paris d'une déesse Raison, +parfaitement conditionnée, et à laquelle on n'a rien trouvé à reprendre. +C'est la citoyenne Arthémise, ex-danseuse de l'Opéra, et à présent +parfumeuse, rue Martin. Sitôt qu'elle sera définitivement reçue déesse, +je pourrai vous la montrer.</p> + +<p>Morand remercia gravement Maurice de la tête, et continua:</p> + +<p>—L'autre, dit-il, c'est un roi.</p> + +<p>—Oh! cela, c'est plus difficile, dit Geneviève en s'efforçant de +sourire; il n'y en a plus.</p> + +<p>—Vous auriez dû voir le dernier, dit Maurice, c'eût été prudent.</p> + +<p>—Il en résulte, dit Morand, que je ne me fais aucune idée d'un front +couronné: ce doit être fort triste?</p> + +<p>—Fort triste, en effet, dit Maurice; je vous en réponds, moi qui en +vois un tous les mois à peu près.</p> + +<p>—Un front couronné? demanda Geneviève.</p> + +<p>—Ou du moins, reprit Maurice, qui a porté le lourd et douloureux +fardeau d'une couronne.</p> + +<p>—Ah! oui, la reine, dit Morand. Vous avez raison, monsieur Maurice, ce +doit être un lugubre spectacle...</p> + +<p>—Est-elle aussi belle et aussi fière qu'on le dit? demanda Geneviève.</p> + +<p>—Ne l'avez-vous donc jamais vue, madame? demanda à son tour Maurice +étonné.</p> + +<p>—Moi? Jamais!... répliqua la jeune femme.</p> + +<p>—En vérité, dit Maurice, c'est étrange!</p> + +<p>—Et pourquoi étrange? dit Geneviève. Nous avons habité la province +jusqu'en 91; depuis 91, j'habite la vieille rue Saint-Jacques, qui +ressemble beaucoup à la province, si ce n'est que l'on n'a jamais de +soleil, moins d'air et moins de fleurs. Vous connaissez ma vie, citoyen +Maurice: elle a toujours été la même; comment voulez-vous que j'aie vu +la reine? Jamais l'occasion ne s'en est présentée.</p> + +<p>—Et je ne crois pas que vous profitiez de celle qui, malheureusement, +se présentera peut-être, dit Maurice.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? demanda Geneviève.</p> + +<p>—Le citoyen Maurice, reprit Morand, fait allusion à une chose qui n'est +plus un secret.</p> + +<p>—À laquelle? demanda Geneviève.</p> + +<p>—Mais à la condamnation probable de Marie-Antoinette et à sa mort sur +le même échafaud où est mort son mari. Le citoyen dit, enfin, que vous +ne profiterez point, pour la voir, du jour où elle sortira du Temple +pour marcher à la place de la Révolution.</p> + +<p>—Oh! certes, non, s'écria Geneviève, à ces paroles prononcées par +Morand avec un sang-froid glacial.</p> + +<p>—Alors, faites-en votre deuil, continua l'impassible chimiste; car +l'Autrichienne est bien gardée, et la République est une fée qui rend +invisible qui bon lui semble.</p> + +<p>—J'avoue, dit Geneviève, que j'eusse cependant été bien curieuse de +voir cette pauvre femme.</p> + +<p>—Voyons, dit Maurice, ardent à recueillir tous les souhaits de +Geneviève, en avez-vous bien réellement envie? Alors, dites un mot; la +République est une fée, je l'accorde au citoyen Morand; mais moi, en +qualité de municipal, je suis quelque peu enchanteur.</p> + +<p>—Vous pourriez me faire voir la reine, vous, monsieur? s'écria +Geneviève.</p> + +<p>—Certainement que je le puis.</p> + +<p>—Et comment cela? demanda Morand en échangeant avec Geneviève un rapide +regard, qui passa inaperçu du jeune homme.</p> + +<p>—Rien de plus simple, dit Maurice. Il y a certes des municipaux dont on +se défie. Mais, moi, j'ai donné assez de preuves de mon dévouement à la +cause de la liberté pour n'être point de ceux-là. D'ailleurs, les +entrées au Temple dépendent conjointement et des municipaux et des chefs +de poste. Or, le chef de poste est justement, ce jour-là, mon ami Lorin, +qui me paraît être appelé à remplacer indubitablement le général +Santerre, attendu qu'en trois mois, il est monté du grade de caporal à +celui d'adjudant-major. Eh bien, venez me trouver au Temple le jour où +je serai de garde, c'est-à-dire jeudi prochain.</p> + +<p>—Eh bien, dit Morand, j'espère que vous êtes servie à souhait. Voyez +donc comme cela se trouve?</p> + +<p>—Oh! non, non, dit Geneviève, je ne veux pas.</p> + +<p>—Et pourquoi cela? s'écria Maurice qui ne voyait dans cette visite au +Temple qu'un moyen de voir Geneviève un jour où il comptait être privé +de ce bonheur.</p> + +<p>—Parce que, dit Geneviève, ce serait peut-être vous exposer, cher +Maurice, à quelque conflit désagréable, et que, s'il vous arrivait, à +vous, notre ami, un souci quelconque causé par la satisfaction d'un +caprice à moi, je ne me le pardonnerais de ma vie.</p> + +<p>—Voilà qui est parler sagement, Geneviève, dit Morand. Croyez-moi, les +défiances sont grandes, les meilleurs patriotes sont suspects +aujourd'hui; renoncez à ce projet, qui, pour vous, comme vous le dites, +est un simple caprice de curiosité.</p> + +<p>—On dirait que vous en parlez en jaloux, Morand, et que, n'ayant vu ni +reine ni roi, vous ne voulez pas que les autres en voient. Voyons, ne +discutez plus; soyez de la partie.</p> + +<p>—Moi? Ma foi, non.</p> + +<p>—Ce n'est plus la citoyenne Dixmer qui désire venir au Temple; c'est +moi qui la prie, ainsi que vous, de venir distraire un pauvre +prisonnier. Car, une fois la grande porte refermée sur moi, je suis, +pour vingt-quatre heures, aussi prisonnier que le serait un roi, un +prince du sang.</p> + +<p>Et, pressant de ses deux pieds le pied de Geneviève:</p> + +<p>—Venez donc, dit-il, je vous en supplie.</p> + +<p>—Voyons, Morand, dit Geneviève, accompagnez-moi.</p> + +<p>—C'est une journée perdue, dit Morand, et qui retardera d'autant celle +où je me retirerai du commerce.</p> + +<p>—Alors, je n'irai point, dit Geneviève.</p> + +<p>—Et pourquoi cela? demanda Morand.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, c'est bien simple, dit Geneviève, parce que je ne puis +pas compter sur mon mari pour m'accompagner, et que, si vous ne +m'accompagnez pas, vous, homme raisonnable, homme de trente-huit ans, je +n'aurai pas la hardiesse d'aller affronter seule les postes de +canonniers, de grenadiers et de chasseurs, en demandant à parler à un +municipal qui n'est mon aîné que de trois ou quatre ans.</p> + +<p>—Alors, dit Morand, puisque vous croyez ma présence indispensable, +citoyenne...</p> + +<p>—Allons, allons, citoyen savant, soyez galant, comme si vous étiez tout +bonnement un homme ordinaire, dit Maurice, et sacrifiez la moitié de +votre journée à la femme de votre ami.</p> + +<p>—Soit! dit Morand.</p> + +<p>—Maintenant, reprit Maurice, je ne vous demande qu'une chose, c'est de +la discrétion. C'est une démarche suspecte qu'une visite au Temple, et +un accident quelconque qui arriverait à la suite de cette visite nous +ferait guillotiner tous. Les jacobins ne plaisantent pas, peste! Vous +venez de voir comme ils ont traité les girondins.</p> + +<p>—Diable! dit Morand, c'est à considérer, ce que dit le citoyen Maurice: +ce serait une manière de me retirer du commerce qui ne m'irait point du +tout.</p> + +<p>—N'avez-vous pas entendu, reprit Geneviève en souriant, que le citoyen +a dit <i>tous</i>?</p> + +<p>—Eh bien, tous?</p> + +<p>—Tous ensemble.</p> + +<p>—Oui, sans doute, dit Morand, la compagnie est agréable; mais j'aime +mieux, belle sentimentale, vivre dans votre compagnie que d'y mourir.</p> + +<p>—Ah çà! où diable avais-je donc l'esprit, se demanda Maurice, quand je +croyais que cet homme était amoureux de Geneviève?</p> + +<p>—Alors, c'est dit, reprit Geneviève; Morand, vous, c'est à vous que je +parle, à vous le distrait, à vous le rêveur; c'est pour jeudi prochain: +n'allez pas, mercredi soir, commencer quelque expérience chimique qui +vous retienne pour vingt-quatre heures, comme cela arrive quelquefois.</p> + +<p>—Soyez tranquille, dit Morand; d'ailleurs, d'ici là, vous me le +rappellerez.</p> + +<p>Geneviève se leva de table, Maurice imita son exemple; Morand allait en +faire autant, et les suivre peut-être, lorsque l'un des ouvriers apporta +au chimiste une petite fiole de liqueur qui attira toute son attention.</p> + +<p>—Dépêchons-nous, dit Maurice en entraînant Geneviève.</p> + +<p>—Oh! soyez tranquille, dit celle-ci; il en a pour une bonne heure au +moins.</p> + +<p>Et la jeune femme lui abandonna sa main, qu'il serra tendrement dans les +siennes. Elle avait remords de sa trahison, et elle lui payait ce +remords en bonheur.</p> + +<p>—Voyez-vous, lui dit-elle en traversant le jardin et en montrant à +Maurice les œillets qu'on avait apportés à l'air dans une caisse +d'acajou, pour les ressusciter, s'il était possible; voyez-vous, mes +fleurs sont mortes.</p> + +<p>—Qui les a tuées? Votre négligence, dit Maurice. Pauvres œillets!</p> + +<p>—Ce n'est point ma négligence, c'est votre abandon, mon ami.</p> + +<p>—Cependant elles demandaient bien peu de chose, Geneviève, un peu +d'eau, voilà tout; et mon départ a dû vous laisser bien du temps.</p> + +<p>—Ah! dit Geneviève, si les fleurs s'arrosaient avec des larmes, ces +pauvre œillets, comme vous les appelez, ne seraient pas morts.</p> + +<p>Maurice l'enveloppa de ses bras, la rapprocha vivement de lui, et, avant +qu'elle eût eu le temps de se défendre, il appuya ses lèvres sur l'œil +moitié souriant, moitié languissant, qui regardait la caisse ravagée.</p> + +<p>Geneviève avait tant de choses à se reprocher, qu'elle fut indulgente. +Dixmer revint tard, et, lorsqu'il revint, il trouva Morand, Geneviève et +Maurice qui causaient botanique dans le jardin.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#table">XX</a></h2> + +<h3><a href="#table">La bouquetière</a></h3> + + +<p>Enfin, ce fameux jeudi, jour de la garde de Maurice, arriva.</p> + +<p>On entrait dans le mois de juin. Le ciel était d'un bleu foncé, et sur +cette nappe d'indigo se détachait le blanc mat des maisons neuves. On +commençait à pressentir l'arrivée de ce chien terrible que les anciens +représentaient altéré d'une soif inextinguible, et qui, au dire des +Parisiens de la plèbe, lèche si bien les pavés. Paris était net comme un +tapis, et des parfums tombés de l'air, montant des arbres, émanant des +fleurs, circulaient et enivraient, comme pour faire oublier un peu aux +habitants de la capitale cette vapeur de sang qui fumait sans cesse sur +le pavé de ses places.</p> + +<p>Maurice devait entrer au Temple à neuf heures; ses deux collègues +étaient Mercevault et Agricola. À huit heures, il était vieille rue +Saint-Jacques, en grand costume de citoyen municipal, c'est-à-dire avec +une écharpe tricolore serrant sa taille souple et nerveuse; il était +venu, comme d'habitude, à cheval chez Geneviève, et, sur sa route, il +avait pu recueillir les éloges et les approbations nullement dissimulées +des bonnes patriotes qui le regardaient passer.</p> + +<p>Geneviève était déjà prête: elle portait une simple robe de mousseline, +une espèce de mante en taffetas léger, un petit bonnet orné de la +cocarde tricolore. Dans ce simple appareil elle était d'une éblouissante +beauté.</p> + +<p>Morand, qui s'était, comme nous l'avons vu, beaucoup fait prier, avait, +de peur d'être suspecté d'aristocratie sans doute, pris l'habit de tous +les jours, cet habit moitié bourgeois, moitié artisan. Il venait de +rentrer seulement, et son visage portait la trace d'une grande fatigue.</p> + +<p>Il prétendit avoir travaillé toute la nuit pour achever une besogne +pressée.</p> + +<p>Dixmer était sorti aussitôt le retour de son ami Morand.</p> + +<p>—Eh bien, demanda Geneviève, qu'avez-vous décidé, Maurice, et comment +verrons-nous la reine?</p> + +<p>—Écoutez, dit Maurice, mon plan est fait. J'arrive avec vous au Temple; +je vous recommande à Lorin, mon ami, qui commande la garde; je prends +mon poste, et, au moment favorable, je vais vous chercher.</p> + +<p>—Mais, demanda Morand, où verrons-nous les prisonniers, et comment les +verrons-nous?</p> + +<p>—Pendant leur déjeuner ou leur dîner, si cela vous convient, à travers +le vitrage des municipaux.</p> + +<p>—Parfait! dit Morand. Maurice vit alors Morand s'approcher de l'armoire +du fond de la salle à manger, et boire à la hâte un verre de vin pur. +Cela le surprit. Morand était fort sobre et ne buvait ordinairement que +de l'eau rougie.</p> + +<p>Geneviève s'aperçut que Maurice regardait le buveur avec étonnement.</p> + +<p>—Figurez-vous, dit-elle, qu'il se tue avec son travail, ce malheureux +Morand, de sorte qu'il est capable de n'avoir rien pris depuis hier +matin.</p> + +<p>—Il n'a donc pas dîné ici? demanda Maurice.</p> + +<p>—Non, il fait des expériences en ville. Geneviève prenait une +précaution inutile. Maurice, en véritable amant, c'est-à-dire en +égoïste, n'avait remarqué cette action de Morand qu'avec cette attention +superficielle que l'homme amoureux accorde à tout ce qui n'est pas la +femme qu'il aime.</p> + +<p>À ce verre de vin, Morand ajouta une tranche de pain qu'il avala +précipitamment.</p> + +<p>—Et maintenant, dit le mangeur, je suis prêt, cher citoyen Maurice; +quand vous voudrez, nous partirons.</p> + +<p>Maurice, qui effeuillait les pistils flétris d'un des œillets morts +qu'il avait cueillis en passant, présenta son bras à Geneviève en +disant:</p> + +<p>—Partons. Ils partirent en effet. Maurice était si heureux que sa +poitrine ne pouvait contenir son bonheur; il eût crié de joie s'il ne se +fût retenu. En effet, que pouvait-il désirer de plus? Non seulement on +n'aimait point Morand, il en avait la certitude, mais encore on +l'aimait, lui, il en avait l'espérance. Dieu envoyait un beau soleil sur +la terre, le bras de Geneviève frémissait sous le sien; et les crieurs +publics, hurlant à pleine tête le triomphe des jacobins et la chute de +Brissot et de ses complices, annonçaient que la patrie était sauvée.</p> + +<p>Il y a vraiment des instants dans la vie où le cœur de l'homme est trop +petit pour contenir la joie ou la douleur qui s'y concentre.</p> + +<p>—Oh! le beau jour! s'écria Morand. Maurice se retourna avec étonnement; +c'était le premier élan qui sortait devant lui de cet esprit toujours +distrait ou comprimé.</p> + +<p>—Oh! oui, oui, bien beau, dit Geneviève en se laissant peser au bras de +Maurice; puisse-t-il demeurer jusqu'au soir pur et sans nuages, comme il +est en ce moment?</p> + +<p>Maurice s'appliqua ce mot, et son bonheur en redoubla. Morand regarda +Geneviève à travers ses lunettes vertes, avec une expression +particulière de reconnaissance; peut-être, lui aussi, s'était-il +appliqué ce mot. On traversa ainsi le Petit-Pont, la rue de la Juiverie +et le pont Notre-Dame, puis on prit la place de l'Hôtel-de-Ville, la rue +Barre-du-Bec et la rue Sainte-Avoye. À mesure qu'on avançait, le pas de +Maurice devenait plus léger, tandis qu'au contraire le pas de sa +compagne et celui de son compagnon se ralentissaient de plus en plus. On +était arrivé ainsi au coin de la rue des Vieilles-Audriettes, lorsque, +tout à coup, une bouquetière barra le passage à nos promeneurs en leur +présentant son éventaire chargé de fleurs.</p> + +<p>—Oh! les magnifiques œillets! s'écria Maurice.</p> + +<p>—Oh! oui, bien beaux, dit Geneviève; il paraît que ceux qui les +cultivaient n'avaient point d'autres préoccupations, car ils ne sont pas +morts, ceux-là.</p> + +<p>Ce mot retentit bien doucement au cœur du jeune homme.</p> + +<p>—Ah! mon beau municipal, dit la bouquetière, achète un bouquet à la +citoyenne. Elle est habillée de blanc, voilà des œillets rouges +superbes; blanc et pourpre vont bien ensemble; elle mettra le bouquet +sur son cœur, et, comme son cœur est bien près de ton habit bleu, vous +aurez là les couleurs nationales.</p> + +<p>La bouquetière était jeune et jolie; elle débitait son petit compliment +avec une grâce toute particulière; son compliment, d'ailleurs, était +admirablement choisi, et eût-il été fait exprès, qu'il ne se fût pas +mieux appliqué à la circonstance. En outre, les fleurs étaient presque +symboliques. C'étaient des œillets pareils à ceux qui étaient morts +dans la caisse d'acajou.</p> + +<p>—Oui, dit Maurice, je t'en achète, parce que ce sont des œillets, +entends-tu bien? Toutes les autres fleurs, je les déteste.</p> + +<p>—Oh! Maurice, dit Geneviève, c'est bien inutile; nous en avons tant +dans le jardin! Et, malgré ce refus des lèvres, les yeux de Geneviève +disaient qu'elle mourait d'envie d'avoir ce bouquet.</p> + +<p>Maurice prit le plus beau de tous les bouquets; c'était, d'ailleurs, +celui que lui présentait la jolie marchande de fleurs.</p> + +<p>Il se composait d'une vingtaine d'œillets ponceau, à l'odeur à la fois +âcre et suave. Au milieu de tous et dominant comme un roi, sortait un +œillet énorme.</p> + +<p>—Tiens, dit Maurice à la marchande, en lui jetant sur son éventaire un +assignat de cinq livres; tiens, voilà pour toi.</p> + +<p>—Merci, mon beau municipal, dit la bouquetière; cinq fois merci!</p> + +<p>Et elle alla vers un autre couple de citoyens, dans l'espérance qu'une +journée qui commençait si magnifiquement serait une bonne journée. +Pendant cette scène, bien simple en apparence, et qui avait duré +quelques secondes à peine, Morand, chancelant sur ses jambes, s'essuyait +le front, et Geneviève était pâle et tremblante. Elle prit, en crispant +sa main charmante, le bouquet que lui présentait Maurice, et le porta à +son visage, moins pour en respirer l'odeur que pour cacher son émotion.</p> + +<p>Le reste du chemin se fit gaiement, quant à Maurice du moins. Pour +Geneviève, sa gaieté à elle était contrainte. Quant à Morand, la sienne +se faisait jour d'une façon bizarre, c'est-à-dire par des soupirs +étouffés, par des rires éclatants et par des plaisanteries formidables, +tombant sur les passants comme un feu de file.</p> + +<p>À neuf heures, on arrivait au Temple. Santerre faisait l'appel des +municipaux.</p> + +<p>—Me voici, dit Maurice en laissant Geneviève sous la garde de Morand.</p> + +<p>—Ah! sois le bienvenu, dit Santerre en tendant la main au jeune homme.</p> + +<p>Maurice se garda bien de refuser la main qui lui était offerte. L'amitié +de Santerre était certainement une des plus précieuses de l'époque.</p> + +<p>En voyant cet homme qui avait commandé le fameux roulement de tambours, +Geneviève frissonna et Morand pâlit.</p> + +<p>—Qui donc est cette belle citoyenne, demanda Santerre à Maurice, et que +vient-elle faire ici?</p> + +<p>—C'est la femme du brave citoyen Dixmer; il n'est point que tu n'aies +entendu parler de ce brave patriote, citoyen général?</p> + +<p>—Oui, oui, reprit Santerre, un chef de tannerie, capitaine aux +chasseurs de la légion Victor.</p> + +<p>—C'est cela même.</p> + +<p>—Bon! bon! elle est ma foi jolie. Et cette espèce de magot qui lui +donne le bras?</p> + +<p>—C'est le citoyen Morand, l'associé de son mari, chasseur dans la +compagnie Dixmer. Santerre s'approcha de Geneviève.</p> + +<p>—Bonjour, citoyenne, dit-il. Geneviève fit un effort.</p> + +<p>—Bonjour, citoyen général, répondit-elle en souriant. Santerre fut à la +fois flatté du sourire et du titre.</p> + +<p>—Et que viens-tu faire ici, belle patriote? continua Santerre.</p> + +<p>—La citoyenne, reprit Maurice, n'a jamais vu la veuve Capet, et elle +voudrait la voir.</p> + +<p>—Oui, dit Santerre, avant que.... Et il fit un geste atroce.</p> + +<p>—Précisément, répondit froidement Maurice.</p> + +<p>—Bien, dit Santerre; tâche seulement qu'on ne la voie pas entrer au +donjon; ce serait un mauvais exemple; d'ailleurs, je m'en fie bien à +toi.</p> + +<p>Santerre serra de nouveau la main de Maurice, fit de la tête un geste +amical et protecteur à Geneviève et alla vaquer à ses autres fonctions.</p> + +<p>Après bon nombre d'évolutions de grenadiers et de chasseurs, après +quelques manœuvres de canon dont on pensait que les sourds +retentissements jetaient aux environs une intimidation salutaire, +Maurice reprit le bras de Geneviève, et, suivi par Morand, s'avança vers +le poste à la porte duquel Lorin s'égosillait, en commandant la +manœuvre à son bataillon.</p> + +<p>—Bon! s'écria-t-il, voilà Maurice; peste! avec une femme qui me paraît +un peu agréable. Est-ce que le sournois voudrait faire concurrence à ma +déesse Raison? S'il en était ainsi, pauvre Arthémise!</p> + +<p>—Eh bien, citoyen adjudant? dit le capitaine.</p> + +<p>—Ah! c'est juste; attention! cria Lorin. Par file à gauche, gauche.... +Bonjour, Maurice. Pas accéléré... marche! Les tambours roulèrent; les +compagnies allèrent prendre leur poste, et, quand chacune fut au sien, +Lorin accourut. Les premiers compliments s'échangèrent.</p> + +<p>Maurice présenta Lorin à Geneviève et à Morand. Puis les explications +commencèrent.</p> + +<p>—Oui, oui, je comprends, dit Lorin; tu veux que le citoyen et la +citoyenne puissent entrer au donjon: c'est chose facile; je vais faire +placer les factionnaires et leur dire qu'ils peuvent te laisser passer +avec ta société.</p> + +<p>Dix minutes après, Geneviève et Morand entraient à la suite des trois +municipaux et prenaient place derrière le vitrage.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#table">XXI</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'œillet rouge</a></h3> + + +<p>La reine venait de se lever seulement. Malade depuis deux ou trois +jours, elle restait au lit plus longtemps que d'habitude. Seulement, +ayant appris de sa sœur que le soleil s'était levé, magnifique, elle +avait fait un effort, et avait, pour faire prendre l'air à sa fille, +demandé à se promener sur la terrasse, ce qui lui avait été accordé sans +difficulté.</p> + +<p>Et puis une autre raison la déterminait. Une fois, une seule, il est +vrai, elle avait du haut de la tour aperçu le dauphin dans le jardin. +Mais, au premier geste qu'avaient échangé le fils et la mère, Simon +était intervenu et avait fait rentrer l'enfant.</p> + +<p>N'importe, elle l'avait aperçu, et c'était beaucoup. Il est vrai que le +pauvre petit prisonnier était bien pâle et bien changé. Puis il était +vêtu, comme un enfant du peuple, d'une carmagnole et d'un gros pantalon. +Mais on lui avait laissé ses beaux cheveux blonds bouclés, qui lui +faisaient une auréole que Dieu a sans doute voulu que l'enfant martyr +gardât au ciel.</p> + +<p>Si elle pouvait le revoir une fois encore seulement, quelle fête pour ce +cœur de mère!</p> + +<p>Puis enfin il y avait encore autre chose.</p> + +<p>—Ma sœur, lui avait dit Madame Élisabeth, vous savez que nous avons +trouvé dans le corridor un fétu de paille dressé dans l'angle du mur. +Dans la langue de nos signaux, cela veut dire de faire attention autour +de nous et qu'un ami s'approche.</p> + +<p>—C'est vrai, avait répondu la reine, qui, regardant sa sœur et sa +fille en pitié, s'encourageait elle-même à ne point désespérer de leur +salut.</p> + +<p>Les exigences du service étant accomplies, Maurice était alors d'autant +plus le maître, dans le donjon du Temple, que le hasard l'avait désigné +pour la garde du jour, en faisant des municipaux Agricola et Mercevault +les veilleurs de nuit.</p> + +<p>Les municipaux sortants étaient partis, après avoir laissé leur +procès-verbal au conseil du Temple.</p> + +<p>—Eh bien, citoyen municipal, dit la femme Tison en venant saluer +Maurice, vous amenez donc de la société pour voir nos pigeons? Il n'y a +que moi qui suis condamnée à ne plus voir ma pauvre Sophie.</p> + +<p>—Ce sont des amis à moi, dit Maurice, qui n'ont jamais vu la femme +Capet.</p> + +<p>—Eh bien, ils seront à merveille derrière le vitrage.</p> + +<p>—Assurément, dit Morand.</p> + +<p>—Seulement, dit Geneviève, nous allons avoir l'air de ces curieux +cruels qui viennent, de l'autre côté d'une grille, jouir des tourments +d'un prisonnier.</p> + +<p>—Eh bien, que ne les avez-vous conduits sur le chemin de la tour, vos +amis, puisque la femme Capet s'y promène aujourd'hui avec sa sœur et sa +fille; car ils lui ont laissé sa fille, à elle, tandis que moi, qui ne +suis pas coupable, ils m'ont ôté la mienne. Oh! les aristocrates! il y +aura toujours, quoi qu'on fasse, des faveurs pour eux, citoyen Maurice.</p> + +<p>—Mais ils lui ont ôté son fils, répondit celui-ci.</p> + +<p>—Ah! si j'avais un fils, murmura la geôlière, je crois que je +regretterais moins ma fille.</p> + +<p>Geneviève avait pendant ce temps-là échangé quelques regards avec +Morand.</p> + +<p>—Mon ami, dit la jeune femme à Maurice, la citoyenne a raison. Si vous +vouliez, d'une façon quelconque, me placer sur le passage de +Marie-Antoinette, cela me répugnerait moins que de la regarder d'ici. Il +me semble que cette manière de voir les personnes est humiliante à la +fois pour elles et pour nous.</p> + +<p>—Bonne Geneviève, dit Maurice, vous avez donc toutes les délicatesses?</p> + +<p>—Ah! pardieu! citoyenne, s'écria un des deux collègues de Maurice, qui +déjeunait dans l'antichambre avec du pain et des saucisses, si vous +étiez prisonnière et que la veuve Capet fût curieuse de vous voir, elle +ne ferait pas tant de façons pour se passer cette fantaisie, la coquine.</p> + +<p>Geneviève, par un mouvement plus rapide que l'éclair, tourna ses yeux +vers Morand pour observer sur lui l'effet de ces injures. En effet, +Morand tressaillit; une lueur étrange, phosphorescente pour ainsi dire, +jaillit de ses paupières, ses poings se crispèrent un moment; mais tous +ces signes furent si rapides, qu'ils passèrent inaperçus.</p> + +<p>—Comment s'appelle ce municipal? demanda-t-elle à Maurice.</p> + +<p>—C'est le citoyen Mercevault, répondit le jeune homme.</p> + +<p>Puis il ajouta, comme pour excuser sa grossièreté:</p> + +<p>—Un tailleur de pierres. Mercevault entendit et jeta un regard de côté +sur Maurice.</p> + +<p>—Allons, allons, dit la femme Tison, achève ta saucisse et ta +demi-bouteille, que je desserve.</p> + +<p>—Ce n'est pas la faute de l'Autrichienne si je les achève à cette +heure, grommela le municipal; si elle avait pu me faire tuer au 10 août, +elle l'eût certainement fait; aussi, le jour où elle éternuera dans le +sac, je serai au premier rang, solide au poste.</p> + +<p>Morand devint pâle comme un mort.</p> + +<p>—Allons, allons, citoyen Maurice, dit Geneviève, allons où vous avez +promis de me mener; ici, il me semble que je suis prisonnière, +j'étouffe.</p> + +<p>Maurice fit sortir Morand et Geneviève; et les sentinelles, prévenues +par Lorin, les laissèrent passer sans aucune difficulté.</p> + +<p>Il les installa dans un petit couloir de l'étage supérieur, de sorte +qu'au moment où la reine, Madame Élisabeth et madame Royale devaient +monter à la galerie, les augustes prisonnières ne pouvaient faire +autrement que de passer devant eux.</p> + +<p>Comme la promenade était fixée pour dix heures, et qu'il n'y avait plus +que quelques minutes à attendre, Maurice, non seulement ne quitta point +ses amis, mais encore, afin que le plus léger soupçon ne planât point +sur cette démarche tant soit peu illégale, ayant rencontré le citoyen +Agricola, il l'avait pris avec lui.</p> + +<p>Dix heures sonnèrent.</p> + +<p>—Ouvrez! cria du bas de la tour une voix que Maurice reconnut pour +celle du général Santerre.</p> + +<p>Aussitôt la garde prit les armes, on ferma les grilles, les +factionnaires apprêtèrent leurs armes. Il y eut alors dans toute la cour +un bruit de fer, de pierres et de pas qui impressionna vivement Morand +et Geneviève, car Maurice les vit pâlir tous deux.</p> + +<p>—Que de précautions pour garder trois femmes! murmura Geneviève.</p> + +<p>—Oui, dit Morand en essayant de rire. Si ceux qui tentent de les faire +évader étaient à notre place et voyaient ce que nous voyons, cela les +dégoûterait du métier.</p> + +<p>—En effet, dit Geneviève, je commence à croire qu'elles ne se sauveront +pas.</p> + +<p>—Et moi, je l'espère, répondit Maurice. Et, se penchant à ces mots sur +la rampe de l'escalier:</p> + +<p>—Attention, dit-il, voici les prisonnières.</p> + +<p>—Nommez-les-moi, dit Geneviève, car je ne les connais pas.</p> + +<p>—Les deux premières qui montent sont la sœur et la fille de Capet. La +dernière, qui est précédée d'un petit chien, est Marie-Antoinette.</p> + +<p>Geneviève fit un pas en avant. Mais, au contraire, Morand, au lieu de +regarder, se colla contre le mur. Ses lèvres étaient plus livides et +plus terreuses que la pierre du donjon. Geneviève, avec sa robe blanche +et ses beaux yeux purs, semblait un ange attendant les prisonniers pour +éclairer la route amère qu'ils parcouraient, et leur mettre en passant +un peu de joie au cœur.</p> + +<p>Madame Élisabeth et madame Royale passèrent après avoir jeté un regard +étonné sur les étrangers; sans doute la première eut l'idée que +c'étaient ceux que leur annonçaient les signes, car elle se retourna +vivement vers madame Royale et lui serra la main, tout en laissant +tomber son mouchoir comme pour prévenir la reine.</p> + +<p>—Faites attention, ma sœur, dit-elle, j'ai laissé échapper mon +mouchoir. Et elle continua de monter avec la jeune princesse.</p> + +<p>La reine, dont un souffle haletant et une petite toux sèche indiquaient +le malaise, se baissa pour ramasser le mouchoir qui était tombé à ses +pieds; mais, plus prompt qu'elle, son petit chien s'en empara et courut +le porter à Madame Élisabeth. La reine continua donc de monter, et, +après quelques marches, se trouva à son tour devant Geneviève, Morand et +le jeune municipal.</p> + +<p>—Oh! des fleurs! dit-elle; il y a bien longtemps que je n'en ai vu. Que +cela sent bon, et que vous êtes heureuse d'avoir des fleurs, madame!</p> + +<p>Prompte comme la pensée qui venait de se formuler par ces paroles +douloureuses, Geneviève étendit la main pour offrir son bouquet à la +reine. Alors Marie-Antoinette leva la tête, la regarda, et une +imperceptible rougeur parut sur son front décoloré.</p> + +<p>Mais, par une sorte de mouvement naturel, par cette habitude +d'obéissance passive au règlement, Maurice étendit la main pour arrêter +le bras de Geneviève.</p> + +<p>La reine alors demeura hésitante, et, regardant Maurice, elle le +reconnut pour le jeune municipal qui avait l'habitude de lui parler avec +fermeté, mais en même temps avec respect.</p> + +<p>—Est-ce défendu, monsieur? dit-elle.</p> + +<p>—Non, non, madame, dit Maurice. Geneviève, vous pouvez offrir votre +bouquet.</p> + +<p>—Oh! merci, merci, monsieur! s'écria la reine avec une vive +reconnaissance.</p> + +<p>Et, saluant avec une gracieuse affabilité Geneviève, Marie-Antoinette +avança une main amaigrie, et cueillit au hasard un œillet dans la masse +des fleurs.</p> + +<p>—Mais prenez tout, madame, prenez, dit timidement Geneviève.</p> + +<p>—Non, dit la reine avec un sourire charmant; ce bouquet vient peut-être +d'une personne que vous aimez, et je ne veux point vous en priver.</p> + +<p>Geneviève rougit, et cette rougeur fit sourire la reine.</p> + +<p>—Allons, allons, citoyenne Capet, dit Agricola, il faut continuer votre +chemin.</p> + +<p>La reine salua et continua de monter; mais, avant de disparaître, elle +se retourna encore en murmurant:</p> + +<p>—Que cet œillet sent bon et que cette femme est jolie!</p> + +<p>—Elle ne m'a pas vu, murmura Morand, qui, presque agenouillé dans la +pénombre du corridor, n'avait effectivement point frappé les regards de +la reine.</p> + +<p>—Mais, vous, vous l'avez bien vue, n'est-ce pas, Morand? n'est-ce pas, +Geneviève? dit Maurice doublement heureux, d'abord du spectacle qu'il +avait procuré à ses amis, et ensuite du plaisir qu'il venait de faire à +si peu de frais à la malheureuse prisonnière.</p> + +<p>—Oh! oui, oui, dit Geneviève, je l'ai bien vue, et, maintenant, quand +je vivrais cent ans, je la verrais toujours.</p> + +<p>—Et comment la trouvez-vous?</p> + +<p>—Bien belle.</p> + +<p>—Et vous, Morand? Morand joignit les mains sans répondre.</p> + +<p>—Dites donc, demanda tout bas et en riant Maurice à Geneviève, est-ce +que ce serait de la reine que Morand est amoureux?</p> + +<p>Geneviève tressaillit; mais, se remettant aussitôt:</p> + +<p>—Ma foi, répondit-elle en riant à son tour, cela en a en vérité l'air.</p> + +<p>—Eh bien, vous ne me dites pas comment vous l'avez trouvée, Morand, +insista Maurice.</p> + +<p>—Je l'ai trouvée bien pâle, répondit-il. Maurice reprit le bras de +Geneviève et la fit descendre vers la cour. Dans l'escalier sombre, il +lui sembla que Geneviève lui baisait la main.</p> + +<p>—Eh bien, dit Maurice, que veut dire cela, Geneviève?</p> + +<p>—Cela veut dire, Maurice, que je n'oublierai jamais que, pour un +caprice de moi, vous avez risqué votre tête.</p> + +<p>—Oh! dit Maurice, voilà de l'exagération, Geneviève. De vous à moi, +vous savez que la reconnaissance n'est pas le sentiment que +j'ambitionne.</p> + +<p>Geneviève lui pressa doucement le bras. Morand suivait en trébuchant.</p> + +<p>On arriva dans la cour. Lorin vint reconnaître les deux visiteurs et les +fit sortir du Temple. Mais, avant de le quitter. Geneviève fit promettre +à Maurice de venir dîner vieille rue Saint-Jacques, le lendemain.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#table">XXII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Simon le censeur</a></h3> + + +<p>Maurice s'en revint à son poste le cœur tout plein d'une joie presque +céleste: il trouva la femme Tison qui pleurait.</p> + +<p>—Et qu'avez-vous donc encore, la mère? demanda-t-il.</p> + +<p>—J'ai que je suis furieuse, répondit la geôlière.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce que tout est injustice pour les pauvres gens dans ce monde.</p> + +<p>—Mais enfin?...</p> + +<p>—Vous êtes riche, vous; vous êtes bourgeois; vous venez ici pour un +jour seulement, et l'on vous permet de vous y faire visiter par de +jolies femmes qui donnent des bouquets à l'Autrichienne; et moi qui +niche perpétuellement dans le colombier, on me défend de voir ma pauvre +Sophie.</p> + +<p>Maurice lui prit la main et y glissa un assignat de dix livres.</p> + +<p>—Tenez, bonne Tison, lui dit-il, prenez cela et ayez courage. Eh! mon +Dieu! l'Autrichienne ne durera pas toujours.</p> + +<p>—Un assignat de dix livres, fit la geôlière, c'est gentil de votre +part; mais j'aimerais mieux une papillote qui eût enveloppé les cheveux +de ma pauvre fille.</p> + +<p>Elle achevait ces mots quand Simon, qui montait, les entendit, et vit la +geôlière serrer dans sa poche l'assignat que lui avait donné Maurice.</p> + +<p>Disons dans quelle disposition d'esprit était Simon.</p> + +<p>Simon venait de la cour, où il avait rencontré Lorin. Il y avait +décidément antipathie entre ces deux hommes.</p> + +<p>Cette antipathie était beaucoup moins motivée par la scène violente que +nous avons déjà mise sous les yeux de nos lecteurs, que par la +différence des races, source éternelle de ces inimitiés ou de ces +penchants que l'on appelle les mystères, et qui cependant s'expliquent +si bien.</p> + +<p>Simon était laid, Lorin était beau; Simon était sale, Lorin sentait bon; +Simon était républicain fanfaron, Lorin était un de ces patriotes +ardents qui, pour la Révolution, n'avaient fait que des sacrifices; et +puis, s'il eût fallu en venir aux coups, Simon sentait instinctivement +que le poing du muscadin lui eût, non moins élégamment que Maurice, +décerné un châtiment plébéien.</p> + +<p>Simon, en apercevant Lorin, s'était arrêté court et avait pâli.</p> + +<p>—C'est donc encore ce bataillon-là qui monte la garde? grogna-t-il.</p> + +<p>—Eh bien, après? répondit un grenadier à qui l'apostrophe déplut. Il me +semble qu'il en vaut bien un autre.</p> + +<p>Simon tira un crayon de la poche de sa carmagnole et feignit de prendre +une note sur une feuille de papier presque aussi noire que ses mains.</p> + +<p>—Eh! dit Lorin, tu sais donc écrire, Simon, depuis que tu es le +précepteur de Capet? Voyez, citoyens; ma parole d'honneur, il note; +c'est Simon le censeur.</p> + +<p>Et un éclat de rire universel, parti des rangs des jeunes gardes +nationaux, presque tous jeunes gens lettrés, hébéta pour ainsi dire le +misérable savetier.</p> + +<p>—Bon, bon, dit-il, en grinçant des dents et en blêmissant de colère; on +dit que tu as laissé entrer des étrangers dans le donjon, et cela sans +permission de la Commune. Bon, bon, je vais faire dresser procès-verbal +par le municipal.</p> + +<p>—Au moins celui-là sait écrire, répondit Lorin; c'est Maurice, Maurice +poing de fer, connais-tu? En ce moment justement, Morand et Geneviève +sortaient.</p> + +<p>À cette vue, Simon s'élança dans le donjon, juste au moment où, comme +nous l'avons dit, Maurice donnait à la femme Tison un assignat de dix +livres comme consolation.</p> + +<p>Maurice ne fit pas attention à la présence de ce misérable, dont il +s'éloignait d'ailleurs par instinct toutes les fois qu'il le trouvait +sur sa route, comme on s'éloigne d'un reptile venimeux ou dégoûtant.</p> + +<p>—Ah çà! dit Simon à la femme Tison, qui s'essuyait les yeux avec son +tablier, tu veux donc absolument te faire guillotiner, citoyenne?</p> + +<p>—Moi! dit la femme Tison; et pourquoi cela?</p> + +<p>—Comment! tu reçois de l'argent des municipaux pour faire entrer les +aristocrates chez l'Autrichienne!</p> + +<p>—Moi? dit la femme Tison. Tais-toi, tu es fou.</p> + +<p>—Ce sera consigné au procès-verbal, dit Simon avec emphase.</p> + +<p>—Allons donc, ce sont les amis du municipal Maurice, un des meilleurs +patriotes qui existent.</p> + +<p>—Des conspirateurs, te dis-je; la Commune sera informée d'ailleurs, +elle jugera.</p> + +<p>—Allons, tu vas me dénoncer, espion de police?</p> + +<p>—Parfaitement, à moins que tu ne dénonces toi-même.</p> + +<p>—Mais quoi dénoncer? que veux-tu que je dénonce?</p> + +<p>—Ce qui s'est passé, donc.</p> + +<p>—Mais puisqu'il ne s'est rien passé.</p> + +<p>—Où étaient-ils, les aristocrates?</p> + +<p>—Là, sur l'escalier.</p> + +<p>—Quand la veuve Capet est montée à la tour?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et ils se sont parlé?</p> + +<p>—Ils se sont dit deux mots.</p> + +<p>—Deux mots, tu vois; d'ailleurs, ça sent l'aristocrate, ici.</p> + +<p>—C'est-à-dire que ça sent l'œillet.</p> + +<p>—L'œillet! pourquoi l'œillet?</p> + +<p>—Parce que la citoyenne en avait un bouquet qui embaumait.</p> + +<p>—Quelle citoyenne?</p> + +<p>—Celle qui regardait passer la reine.</p> + +<p>—Tu vois bien, tu dis la reine, femme Tison; la fréquentation des +aristocrates te perd. Eh bien, sur quoi donc est-ce que je marche là? +continua Simon en se baissant.</p> + +<p>—Eh! justement, dit la femme Tison, c'est une fleur... un œillet; il +sera tombé des mains de la citoyenne Dixmer, quand Marie-Antoinette en a +pris un dans son bouquet.</p> + +<p>—La femme Capet a pris une fleur dans le bouquet de la citoyenne +Dixmer? dit Simon.</p> + +<p>—Oui, et c'est moi-même qui le lui ai donné, entends-tu? dit d'une voix +menaçante Maurice, qui écoutait ce colloque depuis quelques instants et +que ce colloque impatientait.</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien, on voit ce qu'on voit, et on sait ce qu'on +dit, grogna Simon, qui tenait toujours à la main l'œillet froissé par +son large pied.</p> + +<p>—Et moi, reprit Maurice, je sais une chose et je vais te la dire, c'est +que tu n'as rien à faire dans le donjon et que ton poste de bourreau est +là-bas près du petit Capet, que tu ne battras pas cependant aujourd'hui, +attendu que je suis là et que je te le défends.</p> + +<p>—Ah! tu menaces et tu m'appelles bourreau! s'écria Simon en écrasant la +fleur entre ses doigts; ah! nous verrons s'il est permis aux +aristocrates.... Eh bien, qu'est-ce donc que cela?</p> + +<p>—Quoi? demanda Maurice.</p> + +<p>—Ce que je sens dans l'œillet, donc! Ah! ah! Et, aux yeux de Maurice +stupéfait, Simon tira du calice de la fleur un petit papier roulé avec +un soin exquis et qui avait été artistement introduit au centre de son +épais panache.</p> + +<p>—Oh! s'écria Maurice à son tour, qu'est-ce que cela, mon Dieu?</p> + +<p>—Nous le saurons, nous le saurons, dit Simon en s'approchant de la +lucarne. Ah! ton ami Lorin dit que je ne sais pas lire? Eh bien, tu vas +voir.</p> + +<p>Lorin avait calomnié Simon; il savait lire l'imprimé dans tous les +caractères, et l'écriture quand elle était d'une certaine grosseur. Mais +le billet était minuté si fin, que Simon fut obligé de recourir à ses +lunettes. Il posa en conséquence le billet sur la lucarne et se mit à +faire l'inventaire de ses poches; mais comme il était au milieu de ce +travail, le citoyen Agricola ouvrit la porte de l'antichambre qui était +juste en face de la petite fenêtre, et un courant d'air s'établit qui +enleva le papier léger comme une plume; de sorte que, quand Simon, après +une exploration d'un instant, eut découvert ses lunettes, et, après les +avoir mises sur son nez, se retourna, il chercha inutilement le papier; +le papier avait disparu.</p> + +<p>Simon poussa un rugissement.</p> + +<p>—Il y avait un papier, s'écria-t-il; il y avait un papier; mais gare à +toi, citoyen municipal, car il faudra bien qu'il se retrouve.</p> + +<p>Et il descendit rapidement, laissant Maurice abasourdi. Dix minutes +après, trois membres de la Commune entraient dans le donjon. La reine +était encore sur la terrasse, et l'ordre avait été donné de la laisser +dans la plus parfaite ignorance de ce qui venait de se passer. Les +membres de la Commune se firent conduire près d'elle. Le premier objet +qui frappa leurs yeux fut l'œillet rouge qu'elle tenait encore à la +main. Ils se regardèrent surpris, et, s'approchant d'elle:</p> + +<p>—Donnez-nous cette fleur, dit le président de la députation.</p> + +<p>La reine, qui ne s'attendait pas à cette irruption, tressaillit et +hésita.</p> + +<p>—Rendez cette fleur, madame, s'écria Maurice avec une sorte de terreur, +je vous en prie.</p> + +<p>La reine tendit l'œillet demandé. Le président le prit et se retira, +suivi de ses collègues, dans une salle voisine pour faire la +perquisition et dresser le procès-verbal. On ouvrit la fleur, elle était +vide. Maurice respira.</p> + +<p>—Un moment, un moment, dit l'un des membres, le cœur de l'œillet a +été enlevé. L'alvéole est vide, c'est vrai; mais dans cette alvéole un +billet bien certainement a été renfermé.</p> + +<p>—Je suis prêt, dit Maurice, à fournir toutes les explications +nécessaires; mais, avant tout, je demande à être arrêté.</p> + +<p>—Nous prenons acte de ta proposition, dit le président, mais nous n'y +faisons pas droit. Tu es connu pour un bon patriote, citoyen Lindey.</p> + +<p>—Et je réponds, sur ma vie, des amis que j'ai eu l'imprudence d'amener +avec moi.</p> + +<p>—Ne réponds de personne, dit le procureur. On entendit un grand +remue-ménage dans les cours. C'était Simon, qui, après avoir cherché +inutilement le petit billet enlevé par le vent, était allé trouver +Santerre et lui avait raconté la tentative d'enlèvement de la reine avec +tous les accessoires que pouvaient prêter à un pareil enlèvement les +charmes de son imagination. Santerre était accouru; on investissait le +Temple et l'on changeait la garde, au grand dépit de Lorin, qui +protestait contre cette offense faite à son bataillon.</p> + +<p>—Ah! méchant savetier, dit-il à Simon en le menaçant de son sabre, +c'est à toi que je dois cette plaisanterie; mais, sois tranquille, je te +la revaudrai.</p> + +<p>—Je crois plutôt que c'est toi qui payeras tout ensemble à la nation, +dit le cordonnier en se frottant les mains.</p> + +<p>—Citoyen Maurice, dit Santerre, tiens-toi à la disposition de la +Commune, qui t'interrogera.</p> + +<p>—Je suis à tes ordres, commandant; mais j'ai déjà demandé à être arrêté +et je le demande encore.</p> + +<p>—Attends, attends, murmura sournoisement Simon; puisque tu y tiens si +fort, nous allons tâcher de faire ton affaire.</p> + +<p>Et il alla retrouver la femme Tison.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a href="#table">XXIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">La déesse Raison</a></h3> + + +<p>On chercha pendant toute la journée dans la cour, dans le jardin et dans +les environs le petit papier qui causait toute cette rumeur et qui, on +n'en doutait plus, renfermait tout un complot.</p> + +<p>On interrogea la reine après l'avoir séparée de sa sœur et de sa fille; +mais elle ne répondit rien, sinon qu'elle avait, sur l'escalier, +rencontré une jeune femme portant un bouquet, et qu'elle s'était +contentée d'y cueillir une fleur.</p> + +<p>Encore n'avait-elle cueilli cette fleur que du consentement du municipal +Maurice.</p> + +<p>Elle n'avait rien autre chose à dire, c'était la vérité dans toute sa +simplicité et dans toute sa force.</p> + +<p>Tout fut rapporté à Maurice lorsque son tour vint, et il appuya la +déposition de la reine comme franche et exacte.</p> + +<p>—Mais, dit le président, il y avait un complot, alors?</p> + +<p>—C'est impossible, dit Maurice; c'est moi, qui en dînant chez madame +Dixmer, lui avais proposé de lui faire voir la prisonnière, qu'elle +n'avait jamais vue. Mais il n'y avait rien de fixé pour le jour ni pour +le moyen.</p> + +<p>—Mais on s'était muni de fleurs, dit le président; ce bouquet avait été +fait d'avance?</p> + +<p>—Pas du tout, c'est moi-même qui ai acheté ces fleurs à une bouquetière +qui est venue nous les offrir au coin de la rue des Vieilles-Audriettes.</p> + +<p>—Mais, au moins, cette bouquetière t'a présenté le bouquet?</p> + +<p>—Non, citoyen, je l'ai choisi moi-même entre dix ou douze; il est vrai +que j'ai choisi le plus beau.</p> + +<p>—Mais on a pu, pendant le chemin, y glisser ce billet?</p> + +<p>—Impossible, citoyen. Je n'ai pas quitté une minute madame Dixmer, et, +pour faire l'opération que vous dites dans chacune des fleurs, car +remarquez que chacune des fleurs, à ce que dit Simon, devait renfermer +un billet pareil, il eût fallu au moins une demi-journée.</p> + +<p>—Mais enfin, ne peut-on avoir glissé parmi ces fleurs deux billets +préparés?</p> + +<p>—C'est devant moi que la prisonnière en a pris un au hasard, après +avoir refusé tout le bouquet.</p> + +<p>—Alors, à ton avis, citoyen Lindey, il n'y a donc pas de complot?</p> + +<p>—Si fait, il y a complot, reprit Maurice, et je suis le premier, non +seulement à le croire, mais à l'affirmer; seulement, ce complot ne vient +point de mes amis. Cependant, comme il ne faut pas que la nation soit +exposée à aucune crainte, j'offre une caution et je me constitue +prisonnier.</p> + +<p>—Pas du tout, répondit Santerre; est-ce qu'on agit ainsi avec des +éprouvés comme toi? Si tu te constituais prisonnier pour répondre de tes +amis, je me constituerais prisonnier pour répondre de toi. Ainsi la +chose est simple, il n'y a pas de dénonciation positive, n'est-ce pas? +Nul ne saura ce qui s'est passé. Redoublons de surveillance, toi +surtout, et nous arriverons à connaître le fond des choses en évitant la +publicité.</p> + +<p>—Merci, commandant, dit Maurice, mais je vous répondrai ce que vous +répondriez à ma place. Nous ne devons pas en rester là et il nous faut +retrouver la bouquetière.</p> + +<p>—La bouquetière est loin; mais, sois tranquille, on la cherchera. Toi, +surveille tes amis; moi, je surveillerai les correspondances de la +prison.</p> + +<p>On n'avait point songé à Simon, mais Simon avait son projet.</p> + +<p>Il arriva sur la fin de la séance que vous venons de raconter, pour +demander des nouvelles, et il apprit la décision de la Commune.</p> + +<p>—Ah! il ne faut qu'une dénonciation en règle, dit-il, pour faire +l'affaire; attendez cinq minutes et je l'apporte.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? demanda le président.</p> + +<p>—C'est, répondit le prisonnier, la courageuse citoyenne Tison qui +dénonce les menées sourdes du partisan de l'aristocratie, Maurice, et +les ramifications d'un autre faux patriote de ses amis nommé Lorin.</p> + +<p>—Prends garde, prends garde, Simon! Ton zèle pour la nation t'égare +peut-être, dit le président; Maurice Lindey et Hyacinthe Lorin sont des +éprouvés.</p> + +<p>—On verra ça au tribunal, répliqua Simon.</p> + +<p>—Songez-y bien, Simon, ce sera un procès scandaleux pour tous les bons +patriotes.</p> + +<p>—Scandaleux ou non, qu'est-ce que ça me fait, à moi? Est-ce que je +crains le scandale, moi? On saura au moins toute la vérité sur ceux qui +trahissent.</p> + +<p>—Ainsi tu persistes à dénoncer au nom de la femme Tison?</p> + +<p>—Je dénoncerai moi-même ce soir aux Cordeliers, et toi-même avec les +autres, citoyen président, si tu ne veux pas décréter d'arrestation le +traître Maurice.</p> + +<p>—Eh bien, soit, dit le président, qui, selon l'habitude de ce +malheureux temps, tremblait devant celui qui criait le plus haut. Eh +bien, soit, on l'arrêtera.</p> + +<p>Pendant que cette décision était rendue contre lui, Maurice était +retourné au Temple où l'attendait un billet ainsi conçu:</p> + +<p>«Notre garde étant violemment interrompue, je ne pourrai, selon toute +probabilité, te revoir que demain matin: viens déjeuner avec moi; tu me +mettras au courant, en déjeunant, des trames et des conspirations +découvertes par maître Simon.</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>On prétend que Simon dépose</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Que tout le mal vient d'un œillet;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>De mon côté, sur ce méfait,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Je vais interroger la rose.</i></span><br /> +</p> + +<p>Et demain, à mon tour, je te dirai ce qu'Arthémise m'aura répondu.</p> + +<p>«Ton ami,</p> + +<p>«LORIN.»</p> + +<p>«Rien de nouveau, répondit Maurice; dors en paix cette nuit et déjeune +sans moi demain, attendu que, vu les incidents de la journée, je ne +sortirai probablement pas avant midi.</p> + +<p>«Je voudrais être le zéphyr pour avoir le droit d'envoyer un baiser à la +rose dont tu parles.</p> + +<p>«Je te permets de siffler ma prose comme je siffle tes vers.</p> + +<p>«Ton ami,</p> + +<p>«MAURICE.</p> + +<p>«<i>P.-S.—</i>Je crois, au reste, que la conspiration n'était qu'une fausse +alarme.»</p> + +<p>Lorin était, en effet, sorti vers onze heures, avant tout son bataillon, +grâce à la motion brutale du cordonnier.</p> + +<p>Il s'était consolé de cette humiliation avec un quatrain, et, ainsi +qu'il le disait dans ce quatrain, il était allé chez Arthémise.</p> + +<p>Arthémise fut enchantée de voir arriver Lorin. Le temps était +magnifique, comme nous l'avons dit; elle proposa, le long des quais, une +promenade qui fut acceptée.</p> + +<p>Ils avaient suivi le port au charbon tout en causant politique, Lorin +racontant son expulsion du Temple et cherchant à deviner quelles +circonstances avaient pu la provoquer, quand, en arrivant à la hauteur +de la rue des Barres, ils aperçurent une bouquetière qui, comme eux, +remontait la rive droite de la Seine.</p> + +<p>—Ah! citoyen Lorin, dit Arthémise, tu vas, je l'espère bien, me donner +un bouquet.</p> + +<p>—Comment donc! dit Lorin, deux si la chose vous est agréable.</p> + +<p>Et tous deux doublèrent le pas pour joindre la bouquetière, qui +elle-même suivait son chemin d'un pas fort rapide.</p> + +<p>En arrivant au pont Marie, la jeune fille s'arrêta et, se penchant +au-dessus du parapet, vida sa corbeille dans la rivière.</p> + +<p>Les fleurs, séparées, tourbillonnèrent un instant dans l'air. Les +bouquets, entraînés par leur pesanteur, tombèrent plus rapidement; puis +bouquets et fleurs, surnageant à la surface, suivirent le cours de +l'eau.</p> + +<p>—Tiens! dit Arthémise en regardant la bouquetière qui faisait un si +étrange commerce, on dirait... mais oui... mais non... mais si.... Ah! +que c'est bizarre!</p> + +<p>La bouquetière mit un doigt sur ses lèvres comme pour prier Arthémise de +garder le silence et disparut.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? dit Lorin; connaissez-vous cette mortelle, déesse?</p> + +<p>—Non. J'avais cru d'abord.... Mais certainement je me suis trompée.</p> + +<p>—Cependant elle vous a fait signe, insista Lorin.</p> + +<p>—Pourquoi donc est-elle bouquetière ce matin? se demanda Arthémise en +s'interrogeant elle-même.</p> + +<p>—Vous avouez donc que vous la connaissez, Arthémise? demanda Lorin.</p> + +<p>—Oui, répondit Arthémise, c'est une bouquetière à laquelle j'achète +quelquefois.</p> + +<p>—Dans tous les cas, dit Lorin, cette bouquetière a de singulières +façons de débiter sa marchandise.</p> + +<p>Et tous deux, après avoir regardé une dernière fois les fleurs, qui +avaient déjà atteint le pont de bois et reçu une nouvelle impulsion du +bras de la rivière qui passe sous ses arches, continuèrent leur route +vers la Rapée, où ils comptaient dîner en tête à tête.</p> + +<p>L'incident n'eut point de suite pour le moment. Seulement, comme il +était étrange et présentait un certain caractère mystérieux, il se grava +dans l'imagination poétique de Lorin.</p> + +<p>Cependant la dénonciation de la femme Tison, dénonciation portée contre +Maurice et Lorin, soulevait un grand bruit au club des Jacobins, et +Maurice reçut au Temple l'avis de la Commune que sa liberté était +menacée par l'indignation publique. C'était une invitation au jeune +municipal de se cacher s'il était coupable. Mais, fort de sa conscience, +Maurice resta au Temple, et on le trouva à son poste lorsqu'on vint pour +l'arrêter.</p> + +<p>À l'instant même, Maurice fut interrogé. Tout en demeurant dans la ferme +résolution de ne mettre en cause aucun des amis dont il était sûr, +Maurice, qui n'était pas homme à se sacrifier ridiculement par le +silence comme un héros de roman, demanda la mise en cause de la +bouquetière. Il était cinq heures du soir lorsque Lorin rentra chez lui; +il apprit à l'instant même l'arrestation de Maurice et la demande que +celui-ci avait faite.</p> + +<p>La bouquetière du pont Marie jetant ses fleurs dans la Seine lui revint +aussitôt à l'esprit: ce fut une révélation subite. Cette bouquetière +étrange, cette coïncidence des quartiers, ce demi-aveu d'Arthémise, tout +lui criait instinctivement que là était l'explication du mystère dont +Maurice demandait la révélation.</p> + +<p>Il bondit hors de sa chambre, descendit les quatre étages comme s'il eût +eu des ailes et courut chez la déesse Raison qui brodait des étoiles +d'or sur une robe de gaze bleue.</p> + +<p>C'était sa robe de divinité.</p> + +<p>—Trêve d'étoiles, chère amie, dit Lorin. On a arrêté Maurice ce matin, +et probablement je serai arrêté ce soir.</p> + +<p>—Maurice arrêté?</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, oui. Dans ce temps-ci, rien de plus commun que les +grands événements; on n'y fait pas attention parce qu'ils vont par +troupes, voilà tout. Or, presque tous ces grands événements arrivent à +propos de futilités. Ne négligeons pas les futilités. Quelle était cette +bouquetière que nous avons rencontrée ce matin, chère amie?</p> + +<p>Arthémise tressaillit.</p> + +<p>—Quelle bouquetière?</p> + +<p>—Eh! pardieu! celle qui jetait avec tant de prodigalité ses fleurs dans +la Seine.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! dit Arthémise, cet événement est-il donc si grave que +vous y reveniez avec une pareille insistance?</p> + +<p>—Si grave, chère amie, que je vous prie de répondre à l'instant même à +ma question.</p> + +<p>—Mon ami, je ne le puis.</p> + +<p>—Déesse, rien ne vous est impossible.</p> + +<p>—Je suis engagée d'honneur à garder le silence.</p> + +<p>—Et moi, je suis engagé d'honneur à vous faire parler.</p> + +<p>—Mais pourquoi insistez-vous ainsi?</p> + +<p>—Pour que... corbleu! pour que Maurice n'ait pas le cou coupé.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! Maurice guillotiné! s'écria la jeune femme effrayée.</p> + +<p>—Sans vous parler de moi, qui, en vérité, n'ose pas répondre d'avoir +encore ma tête sur mes épaules.</p> + +<p>—Oh! non, non, dit Arthémise, ce serait la perdre infailliblement.</p> + +<p>En ce moment, l'officieux de Lorin se précipita dans la chambre +d'Arthémise.</p> + +<p>—Ah! citoyen, s'écria-t-il, sauve-toi, sauve-toi!</p> + +<p>—Et pourquoi cela? demanda Lorin.</p> + +<p>—Parce que les gendarmes se sont présentés chez toi, et que, tandis +qu'ils enfonçaient la porte, j'ai gagné la maison voisine par les toits, +et j'accours te prévenir.</p> + +<p>Arthémise jeta un cri terrible. Elle aimait réellement Lorin.</p> + +<p>—Arthémise, dit Lorin en se posant, mettez-vous la vie d'une +bouquetière en comparaison avec celle de Maurice et celle de votre +amant? S'il en est ainsi, je vous déclare que je cesse de vous tenir +pour la déesse Raison, et que je vous proclame la déesse Folie.</p> + +<p>—Pauvre Héloïse! s'écria l'ex-danseuse de l'Opéra, ce n'est point ma +faute si je te trahis.</p> + +<p>—Bien! bien! chère amie, dit Lorin en présentant un papier à Arthémise. +Vous m'avez déjà gratifié du nom de baptême; donnez-moi maintenant le +nom de famille et l'adresse.</p> + +<p>—Oh! l'écrire, jamais, jamais! s'écria Arthémise; vous le dire, à la +bonne heure.</p> + +<p>—Dites-le donc, et soyez tranquille, je ne l'oublierai pas. Et +Arthémise donna de vive voix le nom et l'adresse de la fausse +bouquetière à Lorin. Elle s'appelait Héloïse Tison et demeurait rue des +Nonandières, 24.</p> + +<p>À ce nom, Lorin jeta un cri et s'enfuit à toutes jambes.</p> + +<p>Il n'était pas au bout de la rue, qu'une lettre arrivait chez Arthémise. +Cette lettre ne contenait que ces trois lignes:</p> + +<p>«Pas un mot sur moi, chère amie; la révélation de mon nom me perdrait +infailliblement.... Attends à demain pour me nommer, car ce soir j'aurai +quitté Paris.</p> + +<p>«Ton HÉLOÏSE.»</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! s'écria la future déesse, si j'avais pu deviner cela, +j'eusse attendu jusqu'à demain.</p> + +<p>Et elle s'élança vers la fenêtre pour rappeler Lorin, s'il était encore +temps; mais il avait disparu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a><a href="#table">XXIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">La mère et la fille</a></h3> + + +<p>Nous avons déjà dit qu'en quelques heures la nouvelle de cet événement +s'était répandue dans tout Paris. En effet, il y avait à cette époque +des indiscrétions bien faciles à comprendre de la part d'un gouvernement +dont la politique se nouait et se dénouait dans la rue.</p> + +<p>La rumeur gagna donc, terrible et menaçante, la vieille rue +Saint-Jacques, et, deux heures après l'arrestation de Maurice, on y +apprenait cette arrestation.</p> + +<p>Grâce à l'activité de Simon, les détails du complot avaient promptement +jailli hors du Temple; seulement, comme chacun brodait sur le fond, la +vérité arriva quelque peu altérée chez le maître tanneur; il s'agissait, +disait-on, d'une fleur empoisonnée qu'on aurait fait passer à la reine, +et à l'aide de laquelle l'Autrichienne devait endormir ses gardes pour +sortir du Temple; en outre, à ces bruits s'étaient joints certains +soupçons sur la fidélité du bataillon congédié la veille par Santerre; +de sorte qu'il y avait déjà plusieurs victimes désignées à la haine du +peuple.</p> + +<p>Mais, vieille rue Saint-Jacques, on ne se trompait point, et pour cause, +sur la nature de l'événement, et Morand d'un côté, et Dixmer de l'autre, +sortirent aussitôt, laissant Geneviève en proie au plus violent +désespoir.</p> + +<p>En effet, s'il arrivait malheur à Maurice, c'était Geneviève qui était +la cause de ce malheur. C'était elle qui avait conduit par la main +l'aveugle jeune homme jusque dans le cachot où il était renfermé et +duquel il ne sortirait, selon toute probabilité, que pour marcher à +l'échafaud.</p> + +<p>Mais, en tout cas, Maurice ne payerait pas de sa tête son dévouement au +caprice de Geneviève. Si Maurice était condamné, Geneviève allait +s'accuser elle-même au tribunal, elle avouait tout. Elle assumait la +responsabilité sur elle, bien entendu, et, aux dépens de sa vie, elle +sauvait Maurice.</p> + +<p>Geneviève, au lieu de frémir à cette pensée de mourir pour Maurice, y +trouvait, au contraire, une amère félicité.</p> + +<p>Elle aimait le jeune homme, elle l'aimait plus qu'il ne convenait à une +femme qui ne s'appartenait pas. C'était pour elle un moyen de reporter à +Dieu son âme pure et sans tache comme elle l'avait reçue de lui.</p> + +<p>En sortant de la maison, Morand et Dixmer s'étaient séparés. Dixmer +s'achemina vers la rue de la Corderie, et Morand courut à la rue des +Nonandières. En arrivant au bout du pont Marie, ce dernier aperçut cette +foule d'oisifs et de curieux qui stationnent à Paris pendant ou après un +événement sur la place où cet événement a eu lieu, comme les corbeaux +stationnent sur un champ de bataille.</p> + +<p>À cette vue, Morand s'arrêta tout court; les jambes lui manquaient, il +fut forcé de s'appuyer au parapet du pont.</p> + +<p>Enfin il reprit, après quelques secondes, cette puissance merveilleuse +que, dans les grandes circonstances, il avait sur lui-même, se mêla aux +groupes, interrogea et apprit que, dix minutes auparavant, on venait +d'enlever, rue des Nonandières, 24, une jeune femme coupable bien +certainement du crime dont elle avait été accusée, puisqu'on l'avait +surprise occupée à faire ses paquets.</p> + +<p>Morand s'informa du club dans lequel la pauvre fille devait être +interrogée. Il apprit que c'était devant la section mère qu'elle avait +été conduite, et il s'y rendit aussitôt.</p> + +<p>Le club regorgeait de monde. Cependant, à force de coups de coude et de +coups de poing, Morand parvint à se glisser dans une tribune. La +première chose qu'il aperçut, fut la haute taille, la noble figure, la +mine dédaigneuse de Maurice, debout au banc des accusés, et écrasant de +son regard Simon, qui pérorait.</p> + +<p>—Oui, citoyens, criait Simon, oui, la citoyenne Tison accuse le citoyen +Lindey et le citoyen Lorin. Le citoyen Lindey parle d'une bouquetière +sur laquelle il veut rejeter son crime; mais je vous en préviens +d'avance, la bouquetière ne se retrouvera point; c'est un complot formé +par une société d'aristocrates qui se rejettent la balle les uns aux +autres, comme des lâches qu'ils sont. Vous avez bien vu que le citoyen +Lorin avait décampé de chez lui quand on s'y est présenté. Eh bien, il +ne se rencontrera pas plus que la bouquetière.</p> + +<p>—Tu en as menti, Simon, dit une voix furieuse; il se retrouvera, car le +voici. Et Lorin fit irruption dans la salle.</p> + +<p>—Place à moi! cria-t-il en bousculant les spectateurs; place! Et il +alla se ranger auprès de Maurice.</p> + +<p>Cette entrée de Lorin, faite tout naturellement, sans manières, sans +emphase, mais avec toute la franchise et toute la vigueur inhérentes au +caractère du jeune homme, produisit le plus grand effet sur les +tribunes, qui se mirent à applaudir et à crier bravo!</p> + +<p>Maurice se contenta de sourire et de tendre la main à son ami, en homme +qui s'était dit à lui-même: «Je suis sûr de ne pas demeurer longtemps +seul au banc des accusés.»</p> + +<p>Les spectateurs regardaient avec un intérêt visible ces deux beaux +jeunes gens, qu'accusait, comme un démon jaloux de la jeunesse et de la +beauté, l'immonde cordonnier du Temple.</p> + +<p>Celui-ci s'aperçut de la mauvaise impression qui commençait à +s'appesantir sur lui. Il résolut de frapper le dernier coup.</p> + +<p>—Citoyens, hurla-t-il, je demande que la généreuse citoyenne Tison soit +entendue, je demande qu'elle parle, je demande qu'elle accuse.</p> + +<p>—Citoyens, dit Lorin, je demande qu'auparavant, la jeune bouquetière +qui vient d'être arrêtée et qu'on va sans doute amener devant vous, soit +entendue.</p> + +<p>—Non, dit Simon, c'est encore quelque faux témoin, quelque partisan des +aristocrates; d'ailleurs, la citoyenne Tison brûle du désir d'éclairer +la justice.</p> + +<p>Pendant ce temps, Morin parlait à Maurice.</p> + +<p>—Oui, crièrent les tribunes, oui, la déposition de la femme Tison; oui, +oui, qu'elle dépose!</p> + +<p>—La citoyenne Tison est-elle dans la salle? demanda le président.</p> + +<p>—Sans doute qu'elle y est, s'écria Simon. Citoyenne Tison, dis donc que +tu es là.</p> + +<p>—Me voilà, mon président, dit la geôlière; mais, si je dépose, me +rendra-t-on ma fille?</p> + +<p>—Ta fille n'a rien à voir dans l'affaire qui nous occupe, dit le +président; dépose d'abord, et puis ensuite adresse-toi à la Commune pour +redemander ton enfant.</p> + +<p>—Entends-tu? le citoyen président t'ordonne de déposer, cria Simon; +dépose donc tout de suite.</p> + +<p>—Un instant, dit, en se retournant vers Maurice, le président étonné du +calme de cet homme ordinairement si fougueux, un instant! Citoyen +municipal, n'as-tu rien à dire d'abord?</p> + +<p>—Non, citoyen président; sinon qu'avant d'appeler lâche et traître un +homme tel que moi, Simon aurait mieux fait d'attendre qu'il fût mieux +instruit.</p> + +<p>—Tu dis, tu dis? répéta Simon avec cet accent railleur de l'homme du +peuple particulier à la plèbe parisienne.</p> + +<p>—Je dis, Simon, reprit Maurice avec plus de tristesse que de colère, +que tu seras cruellement puni tout à l'heure quand tu vas voir ce qui va +arriver.</p> + +<p>—Et que va-t-il donc arriver? demanda Simon.</p> + +<p>—Citoyen président, reprit Maurice sans répondre à son hideux +accusateur, je me joins à mon ami Lorin pour te demander que la jeune +fille qui vient d'être arrêtée soit entendue avant qu'on fasse parler +cette pauvre femme, à qui l'on a sans doute soufflé sa déposition.</p> + +<p>—Entends-tu, citoyenne, cria Simon, entends-tu? on dit là-bas que tu es +un faux témoin!</p> + +<p>—Moi, un faux témoin? dit la femme Tison. Ah! tu vas voir; attends, +attends.</p> + +<p>—Citoyen, dit Maurice, ordonne à cette malheureuse de se taire.</p> + +<p>—Ah! tu as peur, cria Simon, tu as peur! Citoyen président, je requiers +la déposition de la citoyenne Tison.</p> + +<p>—Oui, oui, la déposition! crièrent les tribunes.</p> + +<p>—Silence! cria le président; voici la Commune qui revient. En ce +moment, en entendit une voiture qui roulait au dehors, avec un grand +bruit d'armes et de hurlements. Simon se retourna inquiet vers la porte.</p> + +<p>—Quitte la tribune, lui dit le président, tu n'as plus la parole. Simon +descendit.</p> + +<p>En ce moment, des gendarmes entrèrent avec un flot de curieux, bientôt +refoulé, et une femme fut poussée vers le prétoire.</p> + +<p>—Est-ce elle? demanda Lorin à Maurice.</p> + +<p>—Oui, oui, c'est elle, dit celui-ci. Oh! la malheureuse femme, elle est +perdue!</p> + +<p>—La bouquetière! la bouquetière! murmurait-on des tribunes, que la +curiosité agitait; c'est la bouquetière.</p> + +<p>—Je demande, avant toute chose, la déposition de la femme Tison, hurla +le cordonnier; tu lui avais ordonné de déposer, président, et tu vois +qu'elle ne dépose pas.</p> + +<p>La femme Tison fut appelée et entama une dénonciation terrible, +circonstanciée. Selon elle, la bouquetière était coupable, il est vrai; +mais Maurice et Lorin étaient ses complices.</p> + +<p>Cette dénonciation produisit un effet visible sur le public. Cependant +Simon triomphait.</p> + +<p>—Gendarmes, amenez la bouquetière, cria le président.</p> + +<p>—Oh! c'est affreux! murmura Morand en cachant sa tête entre ses deux +mains.</p> + +<p>La bouquetière fut appelée, et se plaça au bas de la tribune, vis-à-vis +de la femme Tison, dont le témoignage venait de rendre capital le crime +dont on l'accusait.</p> + +<p>Alors elle releva son voile.</p> + +<p>—Héloïse! s'écria la femme Tison; ma fille... toi ici?...</p> + +<p>—Oui, ma mère, répondit doucement la jeune femme.</p> + +<p>—Et pourquoi es-tu entre deux gendarmes?</p> + +<p>—Parce que je suis accusée, ma mère.</p> + +<p>—Toi... accusée? s'écria la femme Tison avec angoisse; et par qui?</p> + +<p>—Par vous, ma mère. Un silence effrayant, silence de mort, vint +s'abattre tout à coup sur ces masses bruyantes, et le sentiment +douloureux de cette horrible scène étreignit tous les cœurs.</p> + +<p>—Sa fille! chuchotèrent des voix basses et comme dans le lointain, sa +fille, la malheureuse!</p> + +<p>Maurice et Lorin regardaient l'accusatrice et l'accusée avec un +sentiment de profonde commisération et de douleur respectueuse.</p> + +<p>Simon, tout en désirant voir la fin de cette scène, dans laquelle il +espérait que Maurice et Lorin demeureraient compromis, essayait de se +soustraire aux regards de la femme Tison, qui roulait autour d'elle un +œil égaré.</p> + +<p>—Comment t'appelles-tu, citoyenne? dit le président, ému lui-même, à la +jeune fille calme et résignée.</p> + +<p>—Héloïse Tison, citoyen.</p> + +<p>—Quel âge as-tu?</p> + +<p>—Dix-neuf ans.</p> + +<p>—Où demeures-tu?</p> + +<p>—Rue des Nonandières, n° 24.</p> + +<p>—Est-ce toi qui as vendu au citoyen municipal Lindey, que voici sur ce +banc, un bouquet d'œillets ce matin?</p> + +<p>La fille Tison se tourna vers Maurice, et, après l'avoir regardé:</p> + +<p>—Oui, citoyen, c'est moi, dit-elle.</p> + +<p>La femme Tison regardait elle-même sa fille avec des yeux dilatés par +l'épouvante.</p> + +<p>—Sais-tu que chacun de ces œillets contenait un billet adressé à la +veuve Capet?</p> + +<p>—Je le sais, répondit l'accusée.</p> + +<p>Un mouvement d'horreur et d'admiration se répandit dans la salle.</p> + +<p>—Pourquoi offrais-tu ces œillets au citoyen Maurice?</p> + +<p>—Parce que je lui voyais l'écharpe municipale, et que je me doutais +qu'il allait au Temple.</p> + +<p>—Quels sont tes complices?</p> + +<p>—Je n'en ai pas.</p> + +<p>—Comment! tu as fait le complot à toi toute seule?</p> + +<p>—Si c'est un complot, je l'ai fait à moi toute seule.</p> + +<p>—Mais le citoyen Maurice savait-il...?</p> + +<p>—Que ces fleurs continssent des billets?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Le citoyen Maurice est municipal; le citoyen Maurice pouvait voir la +reine en tête à tête, à toute heure du jour et de la nuit. Le citoyen +Maurice, s'il eût eu quelque chose à dire à la reine, n'avait pas besoin +d'écrire, puisqu'il pouvait parler.</p> + +<p>—Et tu ne connaissais pas le citoyen Maurice?</p> + +<p>—Je l'avais vu venir au Temple au temps où j'y étais avec ma pauvre +mère; mais je ne le connaissais pas autrement que de vue!</p> + +<p>—Vois-tu, misérable! s'écria Lorin en menaçant du poing Simon, qui, +baissant la tête, atterré de la tournure que prenaient les affaires, +essayait de fuir inaperçu. Vois-tu ce que tu as fait?</p> + +<p>Tous les regards se tournèrent vers Simon avec un sentiment de parfaite +indignation. Le président continua:</p> + +<p>—Puisque c'est toi qui as remis le bouquet, puisque tu savais que +chaque fleur contenait un papier, tu dois savoir aussi ce qu'il y avait +d'écrit sur ce papier!</p> + +<p>—Sans doute, je le sais.</p> + +<p>—Eh bien, alors, dis-nous ce qu'il y avait sur ce papier?</p> + +<p>—Citoyen, dit avec fermeté la jeune fille, j'ai dit tout ce que je +pouvais et surtout tout ce que je voulais dire.</p> + +<p>—Et tu refuses de répondre?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu sais à quoi tu t'exposes?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu espères peut-être en ta jeunesse, en ta beauté?</p> + +<p>—Je n'espère qu'en Dieu.</p> + +<p>—Citoyen Maurice Lindey, dit le président, citoyen Hyacinthe Lorin, +vous êtes libres; la Commune reconnaît votre innocence et rend justice à +votre civisme. Gendarmes, conduisez la citoyenne Héloïse à la prison de +la section.</p> + +<p>À ces paroles, la femme Tison sembla se réveiller, jeta un effroyable +cri, et voulut se précipiter pour embrasser une fois encore sa fille; +mais les gendarmes l'en empêchèrent.</p> + +<p>—Je vous pardonne, ma mère, cria la jeune fille pendant qu'on +l'entraînait.</p> + +<p>La femme Tison poussa un rugissement sauvage, et tomba comme morte.</p> + +<p>—Noble fille! murmura Morand avec une douloureuse émotion.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXV" id="XXV"></a><a href="#table">XXV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le billet</a></h3> + + +<p>À la suite des événements que nous venons de raconter, une dernière +scène vint se joindre comme complément de ce drame qui commençait à se +dérouler dans ces sombres péripéties.</p> + +<p>La femme Tison, foudroyée par ce qui venait de se passer, abandonnée de +ceux qui l'avaient escortée, car il y a quelque chose d'odieux, même +dans le crime involontaire, et c'est un crime bien grand que celui d'une +mère qui tue son enfant, fût-ce même par excès de zèle patriotique, la +femme Tison, après être demeurée quelque temps dans une immobilité +absolue, releva la tête, regarda autour d'elle, égarée, et, se voyant +seule, poussa un cri et s'élança vers la porte.</p> + +<p>À la porte, quelques curieux, plus acharnés que les autres, +stationnaient encore; ils s'écartèrent dès qu'ils la virent, en se la +montrant du doigt et en se disant les uns aux autres:</p> + +<p>—Vois-tu cette femme? C'est celle qui a dénoncé sa fille. La femme +Tison poussa un cri de désespoir et s'élança dans la direction du +Temple. Mais, arrivée au tiers de la rue Michel-le-Comte, un homme vint +se placer devant elle, et, lui barrant le chemin en se cachant la figure +dans son manteau:</p> + +<p>—Tu es contente, lui dit-il, tu as tué ton enfant.</p> + +<p>—Tué mon enfant? tué mon enfant? s'écria la pauvre mère. Non, non, il +n'est pas possible.</p> + +<p>—Cela est ainsi, cependant, car ta fille est arrêtée.</p> + +<p>—Et où l'a-t-on conduite?</p> + +<p>—À la Conciergerie; de là, elle partira pour le tribunal +révolutionnaire, et tu sais ce que deviennent ceux qui y vont.</p> + +<p>—Rangez-vous, dit la femme Tison, et laissez-moi passer.</p> + +<p>—Où vas-tu?</p> + +<p>—À la Conciergerie.</p> + +<p>—Qu'y vas-tu faire?</p> + +<p>—La voir encore.</p> + +<p>—On ne te laissera pas entrer.</p> + +<p>—On me laissera bien coucher sur la porte, vivre là, dormir là. J'y +resterai jusqu'à ce qu'elle sorte, et je la verrai au moins encore une +fois.</p> + +<p>—Si quelqu'un te promettait de te rendre ta fille?</p> + +<p>—Que dites-vous?</p> + +<p>—Je te demande, en supposant qu'un homme te promît de te rendre ta +fille, si tu ferais ce que cet homme te dirait de faire?</p> + +<p>—Tout pour ma fille! tout pour mon Héloïse! s'écria la femme en se +tordant les bras avec désespoir. Tout, tout, tout!</p> + +<p>—Écoute, reprit l'inconnu, c'est Dieu qui te punit.</p> + +<p>—Et de quoi?</p> + +<p>—Des tortures que tu as infligées à une pauvre mère comme toi.</p> + +<p>—De qui voulez-vous parler? Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Tu as souvent conduit la prisonnière à deux doigts du désespoir où tu +marches toi-même en ce moment, par tes révélations et tes brutalités, +Dieu te punit en conduisant à la mort cette fille que tu aimais tant.</p> + +<p>—Vous avez dit qu'il y avait un homme qui pouvait la sauver; où est cet +homme? que veut-il? que demande-t-il?</p> + +<p>—Cet homme veut que tu cesses de persécuter la reine, que tu lui +demandes pardon des outrages que tu lui as faits, et qui, si tu +t'aperçois que cette femme, qui, elle aussi, est une mère qui souffre, +qui pleure, qui se désespère, par une circonstance impossible, par +quelque miracle du ciel, est sur le point de se sauver, au lieu de +t'opposer à sa fuite, tu y aides de tout ton pouvoir.</p> + +<p>—Écoute, citoyen, dit la femme Tison, c'est toi, n'est-ce pas, qui es +cet homme?</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—C'est toi qui promets de sauver ma fille? L'inconnu se tut.</p> + +<p>—Me le promets-tu? t'y engages-tu? me le jures-tu? Réponds!</p> + +<p>—Écoute. Tout ce qu'un homme peut faire pour sauver une femme, je le +ferai pour sauver ton enfant.</p> + +<p>—Il ne peut pas la sauver! s'écria la femme Tison en poussant des +hurlements; il ne peut pas la sauver. Il mentait lorsqu'il promettait de +la sauver.</p> + +<p>—Fais ce que tu pourras pour la reine, je ferai ce que je pourrai pour +ta fille.</p> + +<p>—Que m'importe la reine, à moi? C'est une mère qui a une fille, voilà +tout. Mais, si l'on coupe le cou à quelqu'un, ce ne sera pas à sa fille, +ce sera à elle. Qu'on me coupe le cou, et qu'on sauve ma fille. Qu'on me +mène à la guillotine, à la condition qu'il ne tombera pas un seul cheveu +de sa tête, et j'irai à la guillotine en chantant:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ah! ça ira, ça ira, ça ira,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Les aristocrates à la lanterne...</i></span><br /> +</p> + + +<p>Et la femme Tison se mit à chanter avec une voix effrayante; puis, tout +à coup, elle interrompit son chant par un grand éclat de rire.</p> + +<p>L'homme au manteau parut lui-même effrayé de ce commencement de folie et +fit un pas en arrière.</p> + +<p>—Oh! tu ne t'éloigneras pas comme cela, dit la femme Tison au +désespoir, et en le retenant par son manteau; on ne vient pas dire à une +mère: «Fais cela et je sauverai ton enfant», pour lui dire après cela: +«Peut-être.» La sauveras-tu?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Quand cela?</p> + +<p>—Le jour où on la conduira de la Conciergerie à l'échafaud.</p> + +<p>—Pourquoi attendre? pourquoi pas cette nuit, ce soir, à l'instant même?</p> + +<p>—Parce que je ne puis pas.</p> + +<p>—Ah! tu vois bien, tu vois bien, s'écria la femme Tison, tu vois bien +que tu ne peux pas; mais, moi, je peux.</p> + +<p>—Que peux-tu?</p> + +<p>—Je peux persécuter la prisonnière, comme tu l'appelles; je peux +surveiller la reine, comme tu dis, aristocrate que tu es! je puis entrer +à toute heure, jour et nuit, dans la prison, et je ferai tout cela. +Quant à ce qu'elle se sauve, nous verrons. Ah! nous verrons bien, +puisqu'on ne veut pas sauver ma fille, si elle doit se sauver, elle. +Tête pour tête, veux-tu? Madame Veto a été reine, je le sais bien; +Héloïse Tison n'est qu'une pauvre fille, je le sais bien; mais sur la +guillotine nous sommes tous égaux.</p> + +<p>—Eh bien, soit! dit l'homme au manteau; sauve-la, je la sauverai.</p> + +<p>—Jure.</p> + +<p>—Je le jure.</p> + +<p>—Sur quoi?</p> + +<p>—Sur ce que tu voudras.</p> + +<p>—As-tu une fille?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Eh bien, dit la femme Tison en laissant tomber ses deux bras avec +découragement, sur quoi veux-tu jurer alors?</p> + +<p>—Écoute, je te jure sur Dieu.</p> + +<p>—Bah! répondit la femme Tison; tu sais bien qu'ils ont défait l'ancien, +et qu'ils n'ont pas encore fait le nouveau.</p> + +<p>—Je te jure sur la tombe de mon père.</p> + +<p>—Ne jure pas par une tombe, cela lui porterait malheur.... Oh! mon Dieu, +mon Dieu! quand je pense que, dans trois jours peut-être, moi aussi, je +jurerai par la tombe de ma fille! Ma fille! ma pauvre Héloïse! s'écria +la femme Tison avec un tel éclat, qu'à sa voix, déjà retentissante, +plusieurs fenêtres s'ouvrirent.</p> + +<p>À la vue de ces fenêtres qui s'ouvraient, un autre homme sembla se +détacher de la muraille et s'avança vers le premier.</p> + +<p>—Il n'y a rien à faire avec cette femme, dit le premier au second, elle +est folle.</p> + +<p>—Non, elle est mère, dit celui-ci. Et il entraîna son compagnon. En les +voyant s'éloigner, la femme Tison sembla revenir à elle.</p> + +<p>—Où allez-vous? s'écria-t-elle; allez-vous sauver Héloïse? +Attendez-moi, alors, je vais avec vous. Attendez-moi, mais attendez-moi +donc!</p> + +<p>Et la pauvre mère les poursuivit en hurlant; mais, au coin de la rue la +plus proche, elle les perdit de vue. Et ne sachant plus de quel côté +tourner, elle demeura un instant indécise, regardant de tous côtés; et +se voyant seule dans la nuit et dans le silence, ce double symbole de la +mort, elle poussa un cri déchirant et tomba sans connaissance sur le +pavé.</p> + +<p>Dix heures sonnèrent. Pendant ce temps, et comme cette même heure +retentissait à l'horloge du Temple, la reine, assise dans cette chambre +que nous connaissons, près d'une lampe fumeuse, entre sa sœur et sa +fille, et cachée aux regards des municipaux par madame Royale, qui, +faisant semblant de l'embrasser, relisait un petit billet écrit sur le +papier le plus mince qu'on avait pu trouver, avec une écriture si fine +qu'à peine si ses yeux, brûlés par les larmes, avaient conservé la force +de la déchiffrer. Le billet contenait ce qui suit:</p> + +<p>«Demain, mardi, demandez à descendre au jardin, ce que l'on vous +accordera sans difficulté aucune, attendu que l'ordre est donné de vous +accorder cette faveur aussitôt que vous la demanderez. Après avoir fait +trois ou quatre tours, feignez d'être fatiguée, approchez-vous de la +cantine, et demandez à la femme Plumeau la permission de vous asseoir +chez elle. Là, au bout d'un instant, feignez de vous trouver plus mal et +de vous évanouir. Alors on fermera les portes pour qu'on puisse vous +porter du secours, et vous resterez avec Madame Élisabeth et madame +Royale. Aussitôt la trappe de la cave s'ouvrira; précipitez-vous, avec +votre sœur et votre fille, par cette ouverture, et vous êtes sauvées +toutes trois.»</p> + +<p>—Mon Dieu! dit madame Royale, notre malheureuse destinée se +lasserait-elle?</p> + +<p>—Ou ce billet ne serait-il qu'un piège? reprit Madame Élisabeth.</p> + +<p>—Non, non, dit la reine; ces caractères m'ont toujours révélé la +présence d'un ami mystérieux, mais bien brave et bien fidèle.</p> + +<p>—C'est du chevalier? demanda madame Royale.</p> + +<p>—De lui-même, répondit la reine. Madame Élisabeth joignit les mains.</p> + +<p>—Relisons le billet chacune de notre côté tout bas, reprit la reine, +afin que, si l'une de nous oubliait une chose, l'autre s'en souvînt.</p> + +<p>Et toutes trois relurent des yeux; mais, comme elles achevaient cette +lecture, elles entendirent la porte de leur chambre rouler sur ses +gonds. Les deux princesses se retournèrent: la reine seule resta comme +elle était; seulement, par un mouvement presque insensible, elle porta +le petit billet à ses cheveux et le glissa dans sa coiffure.</p> + +<p>C'était un des municipaux qui ouvrait la porte.</p> + +<p>—Que voulez-vous, monsieur? demandèrent ensemble Madame Élisabeth et +madame Royale.</p> + +<p>—Hum! dit le municipal, il me semble que vous vous couchez bien tard ce +soir...</p> + +<p>—Y a-t-il donc, dit la reine en se retournant avec sa dignité +ordinaire, un nouvel arrêté de la Commune qui décide à quelle heure je +me mettrai au lit?</p> + +<p>—Non, citoyenne, dit le municipal; mais, si c'est nécessaire, on en +fera un.</p> + +<p>—En attendant, monsieur, dit Marie-Antoinette, respectez, je ne vous +dirai pas la chambre d'une reine, mais celle d'une femme.</p> + +<p>—En vérité, grommela le municipal, ces aristocrates parlent toujours +comme s'ils étaient quelque chose.</p> + +<p>Mais, en attendant, soumis par cette dignité hautaine dans la +prospérité, mais que trois ans de souffrance avaient faite calme, il se +retira.</p> + +<p>Un instant après, la lampe s'éteignit, et, comme d'habitude, les trois +femmes se déshabillèrent dans les ténèbres, faisant de l'obscurité un +voile à leur pudeur.</p> + +<p>Le lendemain, à neuf heures du matin, la reine, après avoir relu, +enfermée dans les rideaux de son lit, le billet de la veille, afin de ne +s'écarter en rien des instructions qui y étaient portées, après l'avoir +déchiré et réduit en morceaux presque impalpables, s'habilla dans ses +rideaux, et, réveillant sa sœur, passa chez sa fille.</p> + +<p>Un instant après, elle sortit et appela les municipaux de garde.</p> + +<p>—Que veux-tu, citoyenne? demanda l'un d'eux paraissant sur la porte, +tandis que l'autre ne se dérangeait pas même de son déjeuner pour +répondre à l'appel royal.</p> + +<p>—Monsieur, dit Marie-Antoinette, je sors de la chambre de ma fille, et +la pauvre enfant est, en vérité, bien malade. Ses jambes sont enflées et +douloureuses, car elle fait trop peu d'exercice. Or, vous le savez, +monsieur, c'est moi qui l'ai condamnée à cette inaction; j'étais +autorisée à descendre me promener au jardin; mais, comme il me fallait +passer devant la porte de la chambre que mon mari habitait de son +vivant, au moment de passer devant cette porte, le cœur m'a failli, je +n'ai pas eu la force et je suis remontée, me bornant à la promenade de +la terrasse.</p> + +<p>«Maintenant cette promenade est insuffisante à la santé de ma pauvre +enfant. Je vous prie donc, citoyen municipal, de réclamer en mon nom, +auprès du général Santerre, l'usage de cette liberté qui m'avait été +accordée; je vous en serai reconnaissante.</p> + +<p>La reine avait prononcé ces mots avec un accent si doux et si digne à la +fois, elle avait si bien évité toute qualification qui pouvait blesser +la pruderie républicaine de son interlocuteur, que celui-ci, qui s'était +présenté à elle couvert, comme c'était l'habitude de la plupart de ces +hommes, souleva peu à peu son bonnet rouge de dessus sa tête, et, +lorsqu'elle eut achevé, la salua en disant:</p> + +<p>—Soyez tranquille, madame, on demandera au citoyen général la +permission que vous désirez.</p> + +<p>Puis, en se retirant, comme pour se convaincre lui-même qu'il cédait à +l'équité et non à la faiblesse:</p> + +<p>—C'est juste, répéta-t-il; au bout du compte, c'est juste.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui est juste? demanda l'autre municipal.</p> + +<p>—Que cette femme promène sa fille qui est malade.</p> + +<p>—Après?... que demande-t-elle?</p> + +<p>—Elle demande à descendre et à se promener une heure dans le jardin.</p> + +<p>—Bah! dit l'autre, qu'elle demande à aller à pied du Temple à la place +de la Révolution, ça la promènera.</p> + +<p>La reine entendit ces mots et pâlit; mais elle puisa dans ces mots un +nouveau courage pour le grand événement qui se préparait.</p> + +<p>Le municipal acheva son déjeuner et descendit. De son côté, la reine +demanda à faire le sien dans la chambre de sa fille, ce qui lui fut +accordé.</p> + +<p>Madame Royale, pour confirmer le bruit de sa maladie, resta couchée, et +Madame Élisabeth et la reine demeurèrent près de son lit.</p> + +<p>À onze heures, Santerre arriva. Son arrivée fut, comme à l'ordinaire, +annoncée par les tambours qui battirent aux champs, et par l'entrée du +nouveau bataillon et des nouveaux municipaux qui venaient relever ceux +dont la garde finissait.</p> + +<p>Quand Santerre eut inspecté le bataillon sortant et le bataillon +entrant, lorsqu'il eut fait parader son lourd cheval aux membres trapus +dans la cour du Temple, il s'arrêta un instant: c'était le moment où +ceux qui avaient à lui parler lui adressaient leurs réclamations, leur +dénonciations ou leurs demandes.</p> + +<p>Le municipal profita de cette halte pour s'approcher de lui.</p> + +<p>—Que veux-tu? lui dit brusquement Santerre.</p> + +<p>—Citoyen, dit le municipal, je viens te dire de la part de la reine...</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela, la reine? demanda Santerre.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, dit le municipal, étonné lui-même de s'être laissé +entraîner.</p> + +<p>—Qu'est-ce que je dis donc là, moi? Est-ce que je suis fou? Je viens te +dire de la part de madame Veto...</p> + +<p>—À la bonne heure, dit Santerre, comme cela je comprends. Eh bien, que +viens-tu me dire? Voyons.</p> + +<p>—Je viens te dire que la petite Veto est malade, à ce qu'il paraît, +faute d'air et de mouvement.</p> + +<p>—Eh bien, faut-il encore s'en prendre de cela à la nation? La nation +lui avait permis la promenade dans le jardin, elle l'a refusée; bonsoir!</p> + +<p>—C'est justement cela, elle se repent maintenant, et elle demande si tu +veux permettre qu'elle descende.</p> + +<p>—Il n'y a pas de difficulté à cela. Vous entendez, vous autres, dit +Santerre en s'adressant à tout le bataillon, la veuve Capet va descendre +pour se promener dans le jardin. La chose lui est accordée par la +nation; mais prenez garde qu'elle ne se sauve par-dessus les murs, car, +si cela arrive, je vous fais couper la tête à tous.</p> + +<p>Un éclat de rire homérique accueillit la plaisanterie du citoyen +général.</p> + +<p>—Et maintenant que vous voilà prévenus, dit Santerre, adieu. Je vais à +la Commune. Il paraît qu'on vient de rejoindre Roland et Barbaroux, et +qu'il s'agit de leur délivrer un passeport pour l'autre monde.</p> + +<p>C'était cette nouvelle qui mettait le citoyen général de si plaisante +humeur.</p> + +<p>Santerre partit au galop.</p> + +<p>Le bataillon qui descendait la garde sortait derrière lui.</p> + +<p>Enfin, les municipaux cédèrent la place aux nouveaux venus, lesquels +avaient reçu les instructions de Santerre relativement à la reine.</p> + +<p>L'un des municipaux monta près de Marie-Antoinette, et lui annonça que +le général faisait droit à sa demande.</p> + +<p>«Oh! pensa-t-elle en regardant le ciel à travers sa fenêtre, votre +colère se reposerait-elle, Seigneur, et votre droite terrible +serait-elle lasse de s'appesantir sur nous?»</p> + +<p>—Merci, monsieur, dit-elle au municipal avec ce charmant sourire qui +perdit Barnave et rendit tant d'hommes insensés, merci!</p> + +<p>Puis, se retournant vers son petit chien, qui sautait après elle tout en +marchant sur les pattes de derrière, car il comprenait aux regards de sa +maîtresse qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire:</p> + +<p>—Allons, Black, dit-elle, nous allons nous promener. Le petit chien se +mit à japper et à bondir, et, après avoir bien regardé le municipal, +comprenant sans doute que c'était de cet homme que venait la nouvelle +qui rendait sa maîtresse joyeuse, il s'approcha de lui tout en rampant, +en faisant frétiller sa longue queue soyeuse, et se hasarda jusqu'à le +caresser.</p> + +<p>Cet homme, qui, peut-être, fût resté insensible aux prières de la reine, +se sentit tout ému aux caresses du chien.</p> + +<p>—Rien que pour cette petite bête, citoyenne Capet, vous eussiez dû +sortir plus souvent, dit-il. L'humanité commande que l'on ait soin de +toutes les créatures.</p> + +<p>—À quelle heure sortirons-nous, monsieur? demanda la reine. Ne +pensez-vous pas que le grand soleil nous ferait du bien?</p> + +<p>—Vous sortirez quand vous voudrez, dit le municipal; il n'y a pas de +recommandation particulière à ce sujet. Cependant, si vous voulez sortir +à midi, comme c'est le moment où l'on change les factionnaires, cela +fera moins de mouvement dans la tour.</p> + +<p>—Eh bien, à midi, soit, dit la reine en appuyant la main sur son cœur +pour en comprimer les battements.</p> + +<p>Et elle regarda cet homme qui semblait moins dur que ses confrères, et +qui, peut-être, pour prix de sa condescendance aux désirs de la +prisonnière, allait perdre la vie dans la lutte que méditaient les +conjurés.</p> + +<p>Mais aussi, en ce moment où une certaine compassion allait amollir le +cœur de la femme, l'âme de la reine se réveilla. Elle songea au 10 août +et aux cadavres de ses amis jonchant les tapis de son palais; elle +songea au 2 septembre et à la tête de la princesse de Lamballe +surgissant au bout d'une pique devant ses fenêtres; elle songea au 21 +janvier et à son mari mourant sur un échafaud, au bruit des tambours qui +éteignaient sa voix; enfin, elle songea à son fils, pauvre enfant dont +plus d'une fois elle avait, sans pouvoir lui porter secours, entendu de +sa chambre les cris de douleur, et son cœur s'endurcit.</p> + +<p>—Hélas! murmura-t-elle, le malheur est comme le sang des hydres +antiques: il féconde des moissons de nouveaux malheurs!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a><a href="#table">XXVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Black</a></h3> + + +<p>Le municipal sortit pour appeler ses collègues et prendre lecture du +procès-verbal laissé par les municipaux sortants.</p> + +<p>La reine resta seule avec sa sœur et sa fille.</p> + +<p>Toutes trois se regardèrent.</p> + +<p>Madame Royale se jeta dans les bras de la reine et la tint embrassée.</p> + +<p>Madame Élisabeth s'approcha de sa sœur et lui tendit la main.</p> + +<p>—Prions Dieu, dit la reine; mais prions bas, afin que personne ne se +doute que nous prions.</p> + +<p>Il y a des époques fatales où la prière, cet hymne naturel que Dieu a +mis au fond du cœur de l'homme, devient suspecte aux yeux des hommes, +car la prière est un acte d'espoir ou de reconnaissance. Or, aux yeux de +ses gardiens, l'espoir ou la reconnaissance était une cause +d'inquiétude, puisque la reine ne pouvait espérer qu'une seule chose, la +fuite; puisque la reine ne pouvait remercier Dieu que d'une seule chose, +de lui en avoir donné les moyens.</p> + +<p>Cette prière mentale achevée, toutes trois demeurèrent sans prononcer +une parole. Onze heures sonnèrent, puis midi.</p> + +<p>Au moment où le dernier coup retentissait sur le timbre de bronze, un +bruit d'armes commença d'emplir l'escalier en spirale et de monter +jusqu'à la reine.</p> + +<p>—Ce sont les sentinelles qu'on relève, dit-elle. On va venir nous +chercher. Elle vit que sa sœur et sa fille pâlissaient.</p> + +<p>—Courage! dit-elle en pâlissant elle-même.</p> + +<p>—Il est midi, cria-t-on d'en bas; faites descendre les prisonnières.</p> + +<p>—Nous voici, messieurs, répondit la reine, qui, avec un sentiment +presque mêlé de regret, embrassa d'un dernier coup d'œil et salua d'un +dernier regard les murs noirs et les meubles, sinon grossiers, du moins +bien simples, compagnons de sa captivité.</p> + +<p>Le premier guichet s'ouvrit: il donnait sur le corridor. Le corridor +était sombre, et, dans cette obscurité, les trois captives pouvaient +dissimuler leur émotion. En avant, courait le petit Black; mais, +lorsqu'on fut arrivé au second guichet, c'est-à-dire à cette porte dont +Marie-Antoinette essayait de détourner les yeux, le fidèle animal vint +coller son museau sur les clous à large tête, et, à la suite de +plusieurs petits cris plaintifs, fit entendre un gémissement douloureux +et prolongé. La reine passa vite sans avoir la force de rappeler son +chien, et en cherchant le mur pour s'appuyer.</p> + +<p>Après avoir fait quelques pas, les jambes manquèrent à la reine, et elle +fut forcée de s'arrêter. Sa sœur et sa fille se rapprochèrent d'elle, +et, un instant, les trois femmes demeurèrent immobiles, formant un +groupe douloureux, la mère tenant son front appuyé sur la tête de madame +Royale.</p> + +<p>Le petit Black vint la rejoindre.</p> + +<p>—Eh bien, cria la voix, descend-elle ou ne descend-elle pas?</p> + +<p>—Nous voici, dit le municipal, qui était resté debout, respectant cette +douleur si grande dans sa simplicité.</p> + +<p>—Allons! dit la reine. Et elle acheva de descendre. Lorsque les +prisonnières furent arrivées au bas de l'escalier tournant, en face de +la dernière porte sous laquelle le soleil traçait de larges bandes de +lumière dorée, le tambour fit entendre un roulement qui appelait la +garde, puis il y eut un grand silence provoqué par la curiosité, et la +lourde porte s'ouvrit lentement en roulant sur ses gonds criards.</p> + +<p>Une femme était assise à terre, ou plutôt couchée dans l'angle de la +borne contiguë à cette porte. C'était la femme Tison, que la reine +n'avait pas vue depuis vingt-quatre heures, absence qui, plusieurs fois +dans la soirée de la veille et dans la matinée du jour où l'on se +trouvait, avait suscité son étonnement.</p> + +<p>La reine voyait déjà le jour, les arbres, le jardin, et, au delà de la +barrière qui fermait ce jardin, son œil avide allait chercher la petite +hutte de la cantine où ses amis l'attendaient sans doute, lorsque, au +bruit de ses pas, la femme Tison écarta ses mains, et la reine vit un +visage pâle et brisé sous ses cheveux grisonnants.</p> + +<p>Le changement était si grand, que la reine s'arrêta étonnée.</p> + +<p>Alors, avec cette lenteur des gens chez lesquels la raison est absente, +elle vint s'agenouiller devant cette porte, fermant le passage à +Marie-Antoinette.</p> + +<p>—Que voulez-vous, bonne femme? demanda la reine.</p> + +<p>—Il a dit qu'il fallait que vous me pardonniez.</p> + +<p>—Qui cela? demanda la reine.</p> + +<p>—L'homme au manteau, répliqua la femme Tison.</p> + +<p>La reine regarda Madame Élisabeth et sa fille avec étonnement.</p> + +<p>—Allez, allez, dit le municipal, laissez passer la veuve Capet; elle a +la permission de se promener dans le jardin.</p> + +<p>—Je le sais bien, dit la vieille; c'est pour cela que je suis venue +l'attendre ici: puisqu'on n'a pas voulu me laisser monter, et que je +devais lui demander pardon, il fallait bien que je l'attendisse.</p> + +<p>—Pourquoi donc n'a-t-on pas voulu vous laisser monter? demanda la +reine. La femme Tison se mit à rire.</p> + +<p>—Parce qu'ils prétendent que je suis folle! dit-elle. La reine la +regarda, et elle vit, en effet, dans les yeux égarés de cette +malheureuse reluire un reflet étrange, cette lueur vague qui indique +l'absence de la pensée.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! dit-elle, pauvre femme! que vous est-il donc arrivé?</p> + +<p>—Il m'est arrivé... vous ne savez donc pas? dit la femme; mais si... +vous le savez bien, puisque c'est pour vous qu'elle est condamnée...</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Héloïse.</p> + +<p>—Votre fille?</p> + +<p>—Oui, elle... ma pauvre fille!</p> + +<p>—Condamnée... mais par qui? comment? pourquoi?</p> + +<p>—Parce que c'est elle qui a vendu le bouquet...</p> + +<p>—Quel bouquet?</p> + +<p>—Le bouquet d'œillets.... Elle n'est pourtant pas bouquetière, reprit +la femme Tison, comme si elle cherchait à rappeler ses souvenirs; +comment a-t-elle donc pu vendre ce bouquet?</p> + +<p>La reine frémit. Un lien invisible rattachait cette scène à la situation +présente; elle comprit qu'il ne fallait point perdre de temps dans un +dialogue inutile.</p> + +<p>—Ma bonne femme, dit-elle, je vous en prie, laissez-moi passer; plus +tard, vous me conterez tout cela.</p> + +<p>—Non, tout de suite; il faut que vous me pardonniez; il faut que je +vous aide à fuir pour qu'il sauve ma fille. La reine devint pâle comme +une morte.</p> + +<p>—Mon Dieu! murmura-t-elle en levant les yeux au ciel. Puis, se +retournant vers le municipal:</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, ayez la bonté d'écarter cette femme; vous voyez +bien qu'elle est folle.</p> + +<p>—Allons, allons, la mère, dit le municipal, décampons. Mais la femme +Tison se cramponna à la muraille.</p> + +<p>—Non, reprit-elle, il faut qu'elle me pardonne pour qu'il sauve ma +fille.</p> + +<p>—Mais qui cela?</p> + +<p>—L'homme au manteau.</p> + +<p>—Ma sœur, dit Madame Élisabeth, adressez-lui quelques paroles de +consolation.</p> + +<p>—Oh! bien volontiers, dit la reine. En effet, je crois que ce sera le +plus court. Puis, se retournant vers la folle:</p> + +<p>—Bonne femme, que désirez-vous? Dites.</p> + +<p>—Je désire que vous me pardonniez tout ce que je vous ai fait souffrir +par les injures que je vous ai dites, par les dénonciations que j'ai +faites, et que, quand vous verrez l'homme au manteau, vous lui ordonniez +de sauver ma fille, puisqu'il fait tout ce que vous voulez.</p> + +<p>—Je ne sais ce que vous entendez dire par l'homme au manteau, répondit +la reine; mais, s'il ne s'agit, pour tranquilliser votre conscience, que +d'obtenir de moi le pardon des offenses que vous croyez m'avoir faites, +oh! du fond du cœur, pauvre femme! je vous pardonne bien sincèrement; +et puissent ceux que j'ai offensés me pardonner de même!</p> + +<p>—Oh! s'écria la femme Tison avec un intraduisible accent de joie, il +sauvera donc ma fille, puisque vous m'avez pardonné. Votre main, madame, +votre main.</p> + +<p>La reine, étonnée, tendit, sans y rien comprendre, sa main, que la femme +Tison saisit avec ardeur, et sur laquelle elle appuya ses lèvres.</p> + +<p>En ce moment, la voix enrouée d'un colporteur se fit entendre dans la +rue du Temple.</p> + +<p>—Voilà, cria-t-il, le jugement et l'arrêt qui condamnent la fille +Héloïse Tison à la peine de mort pour crime de conspiration!</p> + +<p>À peine ces paroles eurent-elles frappé les oreilles de la femme Tison, +que sa figure se décomposa, qu'elle se releva sur un genou et qu'elle +étendit les bras pour fermer le passage à la reine.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! murmura la reine, qui n'avait pas perdu un mot de la +terrible annonce.</p> + +<p>—Condamnée à la peine de mort? s'écria la mère; ma fille condamnée? mon +Héloïse perdue? Il ne l'a donc pas sauvée et ne peut donc pas la sauver? +il est donc trop tard?... Ah!...</p> + +<p>—Pauvre femme, dit la reine, croyez que je vous plains.</p> + +<p>—Toi? dit-elle, et ses yeux s'injectèrent de sang. Toi, tu me plains? +Jamais! jamais!</p> + +<p>—Vous vous trompez, je vous plains de tout mon cœur; mais laissez-moi +passer.</p> + +<p>—Te laisser passer! La femme Tison éclata de rire.</p> + +<p>—Non, non! je te laissais fuir parce qu'il m'avait dit que, si je te +demandais pardon et que si je te laissais fuir, ma fille serait sauvée; +mais, puisque ma fille va mourir, tu ne te sauveras pas.</p> + +<p>—À moi, messieurs! venez à mon aide, s'écria la reine. Mon Dieu! mon +Dieu! mais vous voyez bien que cette femme est folle.</p> + +<p>—Non, je ne suis pas folle, non; je sais ce que je dis, s'écria la +femme Tison. Voyez-vous, c'est vrai, il y avait une conspiration; c'est +Simon qui l'a découverte, c'est ma fille, ma pauvre fille, qui a vendu +le bouquet. Elle l'a avoué devant le tribunal révolutionnaire... un +bouquet d'œillets... il y avait des papiers dedans.</p> + +<p>—Madame, dit la reine, au nom du ciel! On entendit de nouveau la voix +du crieur qui répétait:</p> + +<p>—Voilà le jugement et l'arrêt qui condamnent la fille Héloïse Tison à +la peine de mort pour crime de conspiration!</p> + +<p>—L'entends-tu? hurla la folle, autour de laquelle se groupaient les +gardes nationaux; l'entends-tu, condamnée à mort? C'est pour toi, pour +toi, qu'on va tuer ma fille, entends-tu, pour toi, l'Autrichienne?</p> + +<p>—Messieurs, dit la reine, au nom du ciel! si vous ne voulez pas me +débarrasser de cette pauvre folle, laissez-moi du moins remonter; je ne +puis supporter les reproches de cette femme: tout injustes qu'ils sont, +ils me brisent.</p> + +<p>Et la reine détourna la tête en laissant échapper un douloureux sanglot.</p> + +<p>—Oui, oui, pleure, hypocrite! cria la folle; ton bouquet lui coûte +cher.... D'ailleurs, elle devait s'en douter; c'est ainsi que meurent +tous ceux qui te servent. Tu portes malheur, l'Autrichienne: on a tué +tes amis, ton mari, tes défenseurs; enfin, on tue ma fille. Quand donc +te tuera-t-on à ton tour pour que personne ne meure plus pour toi?</p> + +<p>Et la malheureuse hurla ces dernières paroles en les accompagnant d'un +geste de menace.</p> + +<p>—Malheureuse! hasarda Madame Élisabeth, oublies-tu que celle à qui tu +parles est la reine?</p> + +<p>—La reine, elle?... la reine? répéta la femme Tison, dont la démence +s'exaltait d'instant en instant; si c'est la reine, qu'elle défende aux +bourreaux de tuer ma fille... qu'elle fasse grâce à ma pauvre Héloïse... +les rois font grâce.... Allons, rends-moi mon enfant, et je te +reconnaîtrai pour la reine.... Jusque-là, tu n'es qu'une femme, et une +femme qui porte malheur, une femme qui tue!...</p> + +<p>—Ah! par pitié, madame, s'écria Marie-Antoinette, voyez ma douleur, +voyez mes larmes.</p> + +<p>Et Marie-Antoinette essaya de passer, non plus dans l'espérance de fuir, +mais machinalement, mais pour échapper à cette effroyable obsession.</p> + +<p>—Oh! tu ne passeras pas, hurla la vieille; tu veux fuir, madame Veto... +je le sais bien, l'homme au manteau me l'a dit; tu veux aller rejoindre +les Prussiens... mais tu ne fuiras pas, continua-t-elle en se +cramponnant à la robe de la reine; je t'en empêcherai, moi! À la +lanterne, madame Veto! Aux armes, citoyens! Marchons... qu'un sang +impur....</p> + +<p>Et, les bras tordus, les cheveux gris épars, le visage pourpre, les yeux +noyés dans le sang, la malheureuse tomba renversée en déchirant le +lambeau de la robe à laquelle elle était cramponnée.</p> + +<p>La reine, éperdue, mais débarrassée au moins de l'insensée, allait fuir +du côté du jardin, quand, tout à coup, un cri terrible, mêlé +d'aboiements et accompagné d'une rumeur étrange, vint tirer de leur +stupeur les gardes nationaux qui, attirés par cette scène, entouraient +Marie-Antoinette.</p> + +<p>—Aux armes! aux armes! trahison! criait un homme que la reine reconnut +à sa voix pour le cordonnier Simon.</p> + +<p>Près de cet homme qui, le sabre en main, gardait le seuil de la hutte, +le petit Black aboyait avec fureur.</p> + +<p>—Aux armes, tout le poste! cria Simon; nous sommes trahis; faites +entrer l'Autrichienne. Aux armes! aux armes!</p> + +<p>Un officier accourut. Simon lui parla, lui montrant, avec des yeux +enflammés, l'intérieur de la cabine. L'officier cria à son tour:</p> + +<p>—Aux armes!</p> + +<p>—Black! Black! appela la reine en faisant quelques pas en avant. Mais +le chien ne lui répondit pas et continua d'aboyer avec fureur.</p> + +<p>Les gardes nationaux coururent aux armes, et se précipitèrent vers la +cabine, tandis que les municipaux s'emparaient de la reine, de sa sœur +et de sa fille, et forçaient les prisonnières à repasser le guichet, qui +se referma derrière elles.</p> + +<p>—Apprêtez vos armes! crièrent les municipaux aux sentinelles. Et l'on +entendit le bruit des fusils qu'on armait.</p> + +<p>—C'est là, c'est là, sous la trappe, criait Simon. J'ai vu remuer la +trappe, j'en suis sûr. D'ailleurs, le chien de l'Autrichienne, un bon +petit chien qui n'était pas du complot, lui, a jappé contre les +conspirateurs, qui sont probablement dans la cave. Eh! tenez, il jappe +encore.</p> + +<p>En effet, Black, animé par les cris de Simon, redoubla ses aboiements.</p> + +<p>L'officier saisit l'anneau de la trappe. Deux grenadiers des plus +vigoureux, voyant qu'il ne pouvait venir à bout de la soulever, l'y +aidèrent, mais sans plus de succès.</p> + +<p>—Vous voyez bien qu'ils retiennent la trappe en dedans, dit Simon. Feu! +à travers la trappe, mes amis! feu!</p> + +<p>—Eh! cria madame Plumeau, vous allez casser mes bouteilles.</p> + +<p>—Feu! répéta Simon, feu!</p> + +<p>—Tais-toi, braillard! dit l'officier. Et vous, apportez des haches et +entamez les planches. Maintenant, qu'un peloton se tienne prêt. +Attention! et feu dans la trappe aussitôt qu'elle sera ouverte.</p> + +<p>Un gémissement des ais et un soubresaut subit annoncèrent aux gardes +nationaux qu'un mouvement intérieur venait de s'opérer. Bientôt après, +on entendit un bruit souterrain qui ressemblait à une herse de fer qui +se ferme.</p> + +<p>—Courage! dit l'officier aux sapeurs qui accouraient. La hache entama +les planches. Vingt canons de fusil s'abaissèrent dans la direction de +l'ouverture, qui s'élargissait de seconde en seconde. Mais, par +l'ouverture, on ne vit personne. L'officier alluma une torche et la jeta +dans la cave; la cave était vide.</p> + +<p>On souleva la trappe, qui, cette fois, céda sans présenter la moindre +résistance.</p> + +<p>—Suivez-moi, s'écria l'officier en se précipitant bravement dans +l'escalier.</p> + +<p>—En avant! en avant! crièrent les gardes nationaux en s'élançant à la +suite de leur officier.</p> + +<p>—Ah! femme Plumeau, dit Tison, tu prêtes ta cave aux aristocrates!</p> + +<p>Le mur était défoncé. Des pas nombreux avaient foulé le sol humide, et +un conduit de trois pieds de large et de cinq pieds de haut, pareil au +boyau d'une tranchée, s'enfonçait dans la direction de la rue de la +Corderie.</p> + +<p>L'officier s'aventura dans cette ouverture, décidé à poursuivre les +aristocrates jusque dans les entrailles de la terre; mais, à peine +eut-il fait trois ou quatre pas, qu'il fut arrêté par une grille de fer.</p> + +<p>—Halte! dit-il à ceux qui le poussaient par derrière, on ne peut pas +aller plus loin, il y a empêchement physique.</p> + +<p>—Eh bien, dirent les municipaux, qui, après avoir renfermé les +prisonnières, accouraient pour avoir des nouvelles, qu'y a-t-il? Voyons?</p> + +<p>—Parbleu! dit l'officier en reparaissant, il y a conspiration; les +aristocrates voulaient enlever la reine pendant sa promenade, et +probablement qu'elle était de connivence avec eux.</p> + +<p>—Peste! cria le municipal. Que l'on coure après le citoyen Santerre, et +qu'on prévienne la Commune.</p> + +<p>—Soldats, dit l'officier, restez dans cette cave, et tuez tout ce qui +se présentera.</p> + +<p>Et l'officier, après avoir donné cet ordre, remonta pour faire son +rapport.</p> + +<p>—Ah! ah! criait Simon en se frottant les mains. Ah! ah! dira-t-on +encore que je suis fou? Brave Black! Black est un fameux patriote, Black +a sauvé la République. Viens ici, Black, viens!</p> + +<p>Et le brigand, qui avait fait les yeux doux au pauvre chien, lui lança, +quand il fut proche de lui, un coup de pied qui l'envoya à vingt pas.</p> + +<p>—Oh! je t'aime, Black! dit-il; tu feras couper le cou à ta maîtresse. +Viens ici, Black, viens!</p> + +<p>Mais, au lieu d'obéir, cette fois, Black reprit en criant le chemin du +donjon.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a><a href="#table">XXVII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le muscadin</a></h3> + + +<p>Il y avait deux heures, à peu près, que les événements que nous venons +de raconter étaient accomplis.</p> + +<p>Lorin se promenait dans la chambre de Maurice, tandis qu'Agésilas cirait +les bottes de son maître dans l'antichambre; seulement, pour la plus +grande commodité de la conversation, la porte était demeurée ouverte, +et, dans le parcours qu'il accomplissait, Lorin s'arrêtait devant cette +porte et adressait des questions à l'officieux.</p> + +<p>—Et tu dis, citoyen Agésilas, que ton maître est parti ce matin?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, oui.</p> + +<p>—À son heure ordinaire?</p> + +<p>—Dix minutes plus tôt, dix minutes plus tard, je ne saurais trop dire.</p> + +<p>—Et tu ne l'as pas revu depuis?</p> + +<p>—Non, citoyen.</p> + +<p>Lorin reprit sa promenade et fit en silence trois à quatre tours, puis +s'arrêtant de nouveau:</p> + +<p>—Avait-il son sabre? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oh! quand il va à la section, il l'a toujours.</p> + +<p>—Et tu es sûr que c'est à la section qu'il est allé?</p> + +<p>—Il me l'a dit du moins.</p> + +<p>—En ce cas, je vais le rejoindre, dit Lorin. Si nous nous croisions, tu +lui diras que je suis venu et que je vais revenir.</p> + +<p>—Attendez, dit Agésilas.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—J'entends son pas dans l'escalier.</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—J'en suis sûr. En effet, presque au même instant, la porte de +l'escalier s'ouvrit et Maurice entra.</p> + +<p>Lorin jeta sur celui-ci un coup d'œil rapide, et voyant que rien en lui +ne paraissait extraordinaire:</p> + +<p>—Ah! te voilà enfin! dit Lorin; je t'attends depuis deux heures.</p> + +<p>—Tant mieux, dit Maurice en souriant, cela t'aura donné du temps pour +préparer les distiques et les quatrains.</p> + +<p>—Ah! mon cher Maurice, dit l'improvisateur, je n'en fais plus.</p> + +<p>—De distiques et de quatrains?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Bah! mais le monde va donc finir?</p> + +<p>—Maurice, mon ami, je suis triste.</p> + +<p>—Toi, triste?</p> + +<p>—Je suis malheureux.</p> + +<p>—Toi, malheureux?</p> + +<p>—Oui, que veux-tu? j'ai des remords.</p> + +<p>—Des remords?</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, oui, dit Lorin, toi ou elle, mon cher, il n'y avait pas +de milieu. Toi ou elle, tu sens bien que je n'ai pas hésité; mais, +vois-tu, Arthémise est au désespoir, c'était son amie.</p> + +<p>—Pauvre fille!</p> + +<p>—Et comme c'est elle qui m'a donné son adresse...</p> + +<p>—Tu aurais infiniment mieux fait de laisser les choses suivre leur +cours.</p> + +<p>—Oui, et c'est toi qui, à cette heure, serais condamné à sa place. +Puissamment raisonné, cher ami. Et moi qui venais te demander un +conseil! Je te croyais plus fort que cela.</p> + +<p>—Voyons, n'importe, demande toujours.</p> + +<p>—Eh bien, comprends-tu? Pauvre fille, je voudrais tenter quelque chose +pour la sauver. Si je donnais ou si je recevais pour elle quelque bonne +torgnole, il me semble que cela me ferait du bien.</p> + +<p>—Tu es fou, Lorin, dit Maurice en haussant les épaules.</p> + +<p>—Voyons, si je faisais une démarche auprès du tribunal révolutionnaire?</p> + +<p>—Il est trop tard, elle est condamnée.</p> + +<p>—En vérité, dit Lorin, c'est affreux de voir périr ainsi cette jeune +femme.</p> + +<p>—D'autant plus affreux que c'est mon salut qui a entraîné sa mort. +Mais, après tout, Lorin, ce qui doit nous consoler, c'est qu'elle +conspirait.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, est-ce que tout le monde ne conspire pas, peu ou +beaucoup, par le temps qui court? Elle a fait comme tout le monde. +Pauvre femme!</p> + +<p>—Ne la plains pas trop, ami, et surtout ne la plains pas trop haut, dit +Maurice, car nous portons une partie de sa peine. Crois-moi, nous ne +sommes pas si bien lavés de l'accusation de complicité qu'elle n'ait +fait tache. Aujourd'hui, à la section, j'ai été appelé girondin par le +capitaine des chasseurs de Saint-Leu, et tout à l'heure, il m'a fallu +lui donner un coup de sabre pour lui prouver qu'il se trompait.</p> + +<p>—C'est donc pour cela que tu rentres si tard?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Mais pourquoi ne m'as-tu pas averti?</p> + +<p>—Parce que, dans ces sortes d'affaires, tu ne peux te contenir; il +fallait que cela se terminât tout de suite, afin que la chose ne fît pas +de bruit. Nous avons pris chacun de notre côté ceux que nous avions sous +la main.</p> + +<p>—Et cette canaille-là t'avait appelé girondin, toi, Maurice, un pur?...</p> + +<p>—Eh! mordieu! oui; c'est ce qui te prouve, mon cher, qu'encore une +aventure pareille et nous sommes impopulaires; car, tu sais, Lorin, quel +est, aux jours où nous vivons, le synonyme d'impopulaire: c'est +<i>suspect</i>.</p> + +<p><i>—</i>Je sais bien, dit Lorin, et ce mot-là fait frissonner les plus +braves; n'importe... il me répugne de laisser aller la pauvre Héloïse à +la guillotine sans lui demander pardon.</p> + +<p>—Enfin, que veux-tu?</p> + +<p>—Je voudrais que tu restasses ici, Maurice, toi qui n'as rien à te +reprocher à son égard. Moi, vois-tu, c'est autre chose; puisque je ne +puis rien de plus pour elle, j'irai sur son passage, je veux y aller, +ami Maurice, tu me comprends, et pourvu qu'elle me tende la main!...</p> + +<p>—Je t'accompagnerai alors, dit Maurice.</p> + +<p>—Impossible, mon ami, réfléchis donc: tu es municipal, tu es secrétaire +de section, tu as été mis en cause, tandis que, moi, je n'ai été que ton +défenseur; on te croirait coupable, reste donc; moi, c'est autre chose, +je ne risque rien et j'y vais.</p> + +<p>Tout ce que disait Lorin était si juste, qu'il n'y avait rien à +répondre. Maurice, échangeant un seul signe avec la fille Tison marchant +à l'échafaud, dénonçait lui-même sa complicité.</p> + +<p>—Va donc, lui dit-il, mais sois prudent. Lorin sourit, serra la main de +Maurice et partit. Maurice ouvrit sa fenêtre et lui envoya un triste +adieu. Mais, avant que Lorin eût tourné le coin de la rue, plus d'une +fois il s'y était remis pour le regarder encore, et, chaque fois, attiré +par une espèce de sympathie magnétique, Lorin se retourna pour le +regarder en souriant. Enfin, lorsqu'il eut disparu au coin du quai, +Maurice referma la fenêtre, se jeta dans un fauteuil, et tomba dans une +de ces somnolences qui, chez les caractères forts et pour les +organisations nerveuses, sont les pressentiments de grands malheurs, car +ils ressemblent au calme précurseur de la tempête. Il ne fut tiré de +cette rêverie, ou plutôt de cet assoupissement, que par l'officieux, +qui, au retour d'une commission faite à l'extérieur, rentra avec cet air +éveillé des domestiques qui brûlent de débiter au maître les nouvelles +qu'ils viennent de recueillir.</p> + +<p>Mais, voyant Maurice préoccupé, il n'osa le distraire, et se contenta de +passer et repasser sans motifs, mais avec obstination devant lui.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc? demanda Maurice négligemment; parle, si tu as +quelque chose à me dire.</p> + +<p>—Ah! citoyen, encore une fameuse conspiration, allez! Maurice fit un +mouvement d'épaules.</p> + +<p>—Une conspiration qui fait dresser les cheveux sur la tête, continua +Agésilas.</p> + +<p>—Vraiment! répondit Maurice en homme accoutumé aux trente conspirations +quotidiennes de cette époque.</p> + +<p>—Oui, citoyen, reprit Agésilas; c'est à faire frémir, voyez-vous! Rien +que d'y penser, cela donne la chair de poule aux bons patriotes.</p> + +<p>—Voyons cette conspiration? dit Maurice.</p> + +<p>—L'Autrichienne a manqué de s'enfuir.</p> + +<p>—Bah! dit Maurice commençant à prêter une attention plus réelle.</p> + +<p>—Il paraît, dit Agésilas, que la veuve Capet avait des ramifications +avec la fille Tison, que l'on va guillotiner aujourd'hui. Elle ne l'a +pas volé; la malheureuse!</p> + +<p>—Et comment la reine avait-elle des relations avec cette fille? demanda +Maurice, qui sentait perler la sueur sur son front.</p> + +<p>—Par un œillet. Imaginez-vous, citoyen, qu'on lui a fait passer le +plan de la chose dans un œillet.</p> + +<p>—Dans un œillet!... Et qui cela?</p> + +<p>—M. le chevalier... de... attendez donc... c'est pourtant un nom +fièrement connu... mais, moi, j'oublie tous ces noms....</p> + +<p>Un chevalier de Château... que je suis bête! il n'y a plus de +châteaux... un chevalier de Maison...</p> + +<p>—Maison-Rouge?</p> + +<p>—C'est cela.</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>—Comment, impossible? Puisque je vous dis qu'on a trouvé une trappe, un +souterrain, des carrosses.</p> + +<p>—Mais non, c'est qu'au contraire tu n'as rien dit encore de tout cela.</p> + +<p>—Ah bien, je vais vous le dire alors.</p> + +<p>—Dis; si c'est un conte, il est beau du moins.</p> + +<p>—Non, citoyen, ce n'est pas un conte, tant s'en faut, et la preuve, +c'est que je le tiens du citoyen portier. Les aristocrates ont creusé +une mine; cette mine partait de la rue de la Corderie, et allait jusque +dans la cave de la cantine de la citoyenne Plumeau, et même elle a +failli être compromise de complicité, la citoyenne Plumeau. Vous la +connaissez, j'espère?</p> + +<p>—Oui, dit Maurice; mais après?</p> + +<p>—Eh bien, la veuve Capet devait se sauver par ce souterrain-là. Elle +avait déjà le pied sur la première marche, quoi! C'est le citoyen Simon +qui l'a rattrapée par sa robe. Tenez, on bat la générale dans la ville, +et le rappel dans les sections; entendez-vous le tambour, là? On dit que +les Prussiens sont à Dammartin, et qu'ils ont poussé des reconnaissances +jusqu'aux frontières.</p> + +<p>Au milieu de ce flux de paroles, du vrai et du faux, du possible et de +l'absurde, Maurice saisit à peu près le fil conducteur. Tout partait de +cet œillet donné sous ses yeux à la reine, et acheté par lui à la +malheureuse bouquetière. Cet œillet contenait le plan d'une +conspiration qui venait d'éclater, avec les détails plus ou moins vrais +que rapportait Agésilas.</p> + +<p>En ce moment le bruit du tambour se rapprocha, et Maurice entendit crier +dans la rue:</p> + +<p>—Grande conspiration découverte au Temple par le citoyen Simon! Grande +conspiration en faveur de la veuve Capet découverte au Temple!</p> + +<p>—Oui, oui, dit Maurice, c'est bien ce que je pense. Il y a du vrai dans +tout cela. Et Lorin qui, au milieu de cette exaltation populaire, va +peut-être tendre la main à cette fille et se faire mettre en morceaux....</p> + +<p>Maurice prit son chapeau, agrafa la ceinture de son sabre, et en deux +bonds fut dans la rue.</p> + +<p>—Où est-il? demanda Maurice. Sur le chemin de la Conciergerie sans +doute. Et il s'élança vers le quai.</p> + +<p>À l'extrémité du quai de la Mégisserie, des piques et des baïonnettes, +surgissant du milieu d'un rassemblement, frappèrent ses regards. Il lui +sembla distinguer au milieu du groupe un habit de garde national et dans +le groupe des mouvements hostiles. Il courut, le cœur serré, vers le +rassemblement qui encombrait le bord de l'eau.</p> + +<p>Ce garde national pressé par la cohorte des Marseillais était Lorin; +Lorin pâle, les lèvres serrées, l'œil menaçant, la main sur la poignée +de son sabre, mesurant la place des coups qu'il se préparait à porter.</p> + +<p>À deux pas de Lorin était Simon. Ce dernier, riant d'un rire féroce, +désignait Lorin aux Marseillais et à la populace en disant:</p> + +<p>—Tenez, tenez! vous voyez bien celui-là, c'en est un que j'ai fait +chasser du Temple hier comme aristocrate; c'en est un de ceux qui +favorisent les correspondances dans les œillets. C'est le complice de +la fille Tison, qui va passer tout à l'heure. Eh bien, le voyez-vous, il +se promène tranquillement sur le quai, tandis que sa complice va marcher +à la guillotine; et peut-être même qu'elle était plus que sa complice, +que c'était sa maîtresse, et qu'il était venu ici pour lui dire adieu ou +pour essayer de la sauver.</p> + +<p>Lorin n'était pas homme à en entendre davantage. Il tira son sabre hors +du fourreau.</p> + +<p>En même temps la foule s'ouvrit devant un homme qui donnait tête baissée +dans le groupe, et dont les larges épaules renversèrent trois ou quatre +spectateurs qui se préparaient à devenir acteurs.</p> + +<p>—Sois heureux, Simon, dit Maurice. Tu regrettais sans doute que je ne +fusse point là, avec mon ami pour faire ton métier de dénonciateur en +grand. Dénonce, Simon, dénonce, me voilà.</p> + +<p>—Ma foi, oui, dit Simon avec son hideux ricanement, et tu arrives à +propos. Celui-là, dit-il, c'est le beau Maurice Lindey, qui a été accusé +en même temps que la fille Tison, et qui s'en est tiré parce qu'il est +riche, lui.</p> + +<p>—À la lanterne! à la lanterne! crièrent les Marseillais.</p> + +<p>—Oui-da! essayez donc un peu, dit Maurice.</p> + +<p>Et il fit un pas en avant et piqua, comme pour s'essayer, au milieu du +front d'un des plus ardents égorgeurs que le sang aveugla aussitôt.</p> + +<p>—Au meurtre! s'écria celui-ci. Les Marseillais abaissèrent les piques, +levèrent les haches, armèrent les fusils; la foule s'écarta effrayée, et +les deux amis restèrent isolés et exposés comme une double cible à tous +les coups. Ils se regardèrent avec un dernier et sublime sourire, car +ils s'attendaient à être dévorés par ce tourbillon de fer et de flamme +qui les menaçait, quand tout à coup la porte de la maison à laquelle ils +s'adossaient s'ouvrit et un essaim de jeunes gens en habit, de ceux +qu'on appelait les muscadins, armés tous d'un sabre et ayant chacun une +paire de pistolets à la ceinture, fondit sur les Marseillais et engagea +une mêlée terrible.</p> + +<p>—Hourra! crièrent ensemble Lorin et Maurice ranimés par ce secours, et +sans réfléchir qu'en combattant dans les rangs des nouveaux venus, ils +donnaient raison aux accusations de Simon. Hourra!</p> + +<p>Mais, s'ils ne pensaient pas à leur salut, un autre y pensa pour eux. Un +petit jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, à l'œil bleu, maniant +avec une adresse, et une ardeur infinies, un sabre de sapeur qu'on eût +cru que sa main de femme ne pouvait soulever, s'apercevant que Maurice +et Lorin, au lieu de fuir par la porte qu'il semblait avoir laissée +ouverte avec intention, combattaient à ses côtés, se retourna en leur +disant tout bas:</p> + +<p>—Fuyez par cette porte; ce que nous venons faire ici ne vous regarde +pas, et vous vous compromettez inutilement.</p> + +<p>Puis tout à coup, en voyant que les deux amis hésitaient:</p> + +<p>—Arrière! cria-t-il à Maurice, pas de patriotes avec nous; municipal +Lindey, nous sommes des aristocrates, nous.</p> + +<p>À ce nom, à cette audace qu'avait un homme d'accuser une qualité qui, à +cette époque-là, valait sentence de mort, la foule poussa un grand cri.</p> + +<p>Mais le jeune homme blond et trois ou quatre de ses amis, sans +s'effrayer de ce cri, poussèrent Maurice et Lorin dans l'allée, dont ils +refermèrent la porte derrière eux; puis ils revinrent se jeter dans la +mêlée, qui était encore augmentée par l'approche de la charrette.</p> + +<p>Maurice et Lorin, si miraculeusement sauvés, se regardèrent étonnés, +éblouis.</p> + +<p>Cette issue semblait ménagée exprès; ils entrèrent dans une cour, et au +fond de cette cour trouvèrent une petite porte dérobée qui donnait sur +la rue Saint-Germain-l'Auxerrois.</p> + +<p>À ce moment, du pont au Change déboucha un détachement de gendarmes qui +eut bientôt balayé le quai, quoique de la rue transversale où se +tenaient les deux amis, on entendît pendant un instant une lutte +acharnée.</p> + +<p>Ils précédaient la charrette qui conduisait à la guillotine la pauvre +Héloïse.</p> + +<p>—Au galop! cria une voix; au galop! La charrette partit au galop. Lorin +aperçut la malheureuse jeune fille, debout, le sourire sur les lèvres et +l'œil fier. Mais il ne put même échanger un geste avec elle; elle passa +sans le voir auprès d'un tourbillon de peuple qui criait:</p> + +<p>—À mort, l'aristocrate! À mort! Et le bruit s'éloigna décroissant et +gagnant les Tuileries.</p> + +<p>En même temps, la petite porte par où étaient sortis Maurice et Lorin se +rouvrit, et trois ou quatre muscadins, les habits déchirés et sanglants, +sortirent. C'était probablement tout ce qui restait de la petite troupe.</p> + +<p>Le jeune homme blond sortit le dernier.</p> + +<p>—Hélas! dit-il, cette cause est donc maudite!</p> + +<p>Et, jetant son sabre ébréché et sanglant, il s'élança vers la rue des +Lavandières.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a><a href="#table">XXVIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le chevalier de Maison-Rouge</a></h3> + + +<p>Maurice se hâta de rentrer à la section pour y porter plainte contre +Simon.</p> + +<p>Il est vrai qu'avant de se séparer de Maurice, Lorin avait trouvé un +moyen plus expéditif: c'était de rassembler quelques Thermopyles, +d'attendre Simon à sa première sortie du Temple, et de le tuer en +bataille rangée.</p> + +<p>Mais Maurice s'était formellement opposé à ce plan.</p> + +<p>—Tu es perdu, lui dit-il, si tu en viens aux voies de fait. Écrasons +Simon, mais écrasons-le par la légalité. Ce doit être chose facile à des +légistes.</p> + +<p>En conséquence, le lendemain matin, Maurice se rendit à la section et +formula sa plainte.</p> + +<p>Mais il fut bien étonné quand à la section le président fit la sourde +oreille, se récusant, disant qu'il ne pouvait prendre parti entre deux +bons citoyens animés tous deux de l'amour de la patrie.</p> + +<p>—Bon! dit Maurice, je sais maintenant ce qu'il faut faire pour mériter +la réputation de bon citoyen. Ah! ah! rassembler le peuple pour +assassiner un homme qui vous déplaît, vous appelez cela être animé de +l'amour de la patrie? Alors j'en reviens au sentiment de Lorin, que j'ai +eu le tort de combattre. À partir d'aujourd'hui, je vais faire du +patriotisme, comme vous l'entendez, et j'expérimenterai sur Simon.</p> + +<p>—Citoyen Maurice, répondit le président, Simon a peut-être moins de +torts que toi dans cette affaire; il a découvert une conspiration, sans +y être appelé par ses fonctions, là où tu n'as rien vu, toi dont c'était +le devoir de la découvrir; de plus, tu as des connivences de hasard ou +d'intention,—lesquelles? nous n'en savons rien,—mais tu en as avec les +ennemis de la nation.</p> + +<p>—Moi! dit Maurice. Ah! voilà du nouveau, par exemple; et avec qui donc, +citoyen président?</p> + +<p>—Avec le citoyen Maison-Rouge.</p> + +<p>—Moi? dit Maurice stupéfait; moi, j'ai des connivences avec le +chevalier de Maison-Rouge? Je ne le connais pas, je ne l'ai jamais...</p> + +<p>—On t'a vu lui parler.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Lui serrer la main.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Où cela? quand cela?... Citoyen président, dit Maurice emporté par la +conviction de son innocence, tu en as menti.</p> + +<p>—Ton zèle pour la patrie t'emporte un peu loin, citoyen Maurice, dit le +président, et tu seras fâché tout à l'heure de ce que tu viens de dire, +quand je te donnerai la preuve que je n'ai avancé que la vérité. Voici +trois rapports différents qui t'accusent.</p> + +<p>—Allons donc! dit Maurice; est-ce que vous pensez que je suis assez +niais pour croire à votre chevalier de Maison-Rouge?</p> + +<p>—Et pourquoi n'y croirais-tu pas?</p> + +<p>—Parce que c'est un spectre de conspirateur avec lequel vous tenez +toujours une conspiration prête pour englober vos ennemis.</p> + +<p>—Lis les dénonciations.</p> + +<p>—Je ne lirai rien, dit Maurice: je proteste que je n'ai jamais vu le +chevalier de Maison-Rouge, et que je ne lui ai jamais parlé. Que celui +qui ne croira pas à ma parole d'honneur vienne me le dire, je sais ce +que j'aurais à lui répondre.</p> + +<p>Le président haussa les épaules; Maurice, qui ne voulait être en reste +avec personne, en fit autant.</p> + +<p>Il y eut quelque chose de sombre et de réservé pendant le reste de la +séance.</p> + +<p>Après la séance, le président, qui était un brave patriote élevé au +premier rang du district par le suffrage de ses concitoyens, s'approcha +de Maurice et lui dit:</p> + +<p>—Viens, Maurice, j'ai à te parler. Maurice suivit le président, qui le +conduisit dans un petit cabinet attenant à la chambre des séances.</p> + +<p>Arrivé là, il le regarda en face, et, lui posant la main sur l'épaule:</p> + +<p>—Maurice, lui dit-il, j'ai connu, j'ai estimé ton père, ce qui fait que +je t'estime et que je t'aime. Maurice, crois-moi, tu cours un grand +danger en te laissant aller au manque de foi, première décadence d'un +esprit vraiment révolutionnaire.</p> + +<p>Maurice, mon ami, dès qu'on perd la foi, on perd la fidélité. Tu ne +crois pas aux ennemis de la nation: de là vient que tu passes près d'eux +sans les voir, et que tu deviens l'instrument de leurs complots sans +t'en douter.</p> + +<p>—Que diable! citoyen, dit Maurice, je me connais, je suis homme de +cœur, zélé patriote; mais mon zèle ne me rend pas fanatique: voilà +vingt conspirations prétendues que la République signe toutes du même +nom. Je demande, une fois pour toutes, à voir l'éditeur responsable.</p> + +<p>—Tu ne crois pas aux conspirateurs, Maurice, dit le président; eh bien, +dis-moi, crois-tu à l'œillet rouge pour lequel on a guillotiné hier la +fille Tison?</p> + +<p>Maurice tressaillit.</p> + +<p>—Crois-tu au souterrain pratiqué dans le jardin du Temple et +communiquant de la cave de la citoyenne Plumeau à certaine maison de la +rue de la Corderie?</p> + +<p>—Non, dit Maurice.</p> + +<p>—Alors, fais comme Thomas l'apôtre, va voir.</p> + +<p>—Je ne suis pas de garde au Temple, et l'on ne me laissera pas entrer.</p> + +<p>—Tout le monde peut entrer au Temple maintenant.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Lis ce rapport; puisque tu es si incrédule, je ne procéderai plus que +par pièces officielles.</p> + +<p>—Comment! s'écria Maurice lisant le rapport, c'est à ce point?</p> + +<p>—Continue.</p> + +<p>—On transporte la reine à la Conciergerie?</p> + +<p>—Eh bien? répondit le président.</p> + +<p>—Ah! ah! fit Maurice.</p> + +<p>—Crois-tu que ce soit sur un rêve, sur ce que tu appelles une +imagination, sur une billevesée, que le comité de Salut public ait +adopté une si grave mesure?</p> + +<p>—Cette mesure a été adoptée, mais elle ne sera pas exécutée, comme une +foule de mesures que j'ai vu prendre, et voilà tout...</p> + +<p>—Lis donc jusqu'au bout, dit le président. Et il lui présenta un +dernier papier.</p> + +<p>—Le récépissé de Richard, le geôlier de la Conciergerie! s'écria +Maurice.</p> + +<p>—Elle y a été écrouée à deux heures. Cette fois, Maurice demeura +pensif.</p> + +<p>—La Commune, tu le sais, continua le président, agit dans des vues +profondes. Elle s'est creusé un sillon large et droit; ses mesures ne +sont pas des enfantillages, et elle a mis en exécution ce principe de +Cromwell: «<i>Il ne faut frapper les rois qu'à la tête.»</i> Lis cette note +secrète du ministre de la police.</p> + +<p>Maurice lut: «Attendu que nous avons la certitude que le ci-devant +chevalier de Maison-Rouge est à Paris; qu'il y a été vu en différents +endroits; qu'il a laissé des traces de son passage en plusieurs complots +heureusement déjoués, j'invite tous les chefs de section à redoubler de +surveillance.»</p> + +<p>—Eh bien? demanda le président.</p> + +<p>—Il faut que je te croie, citoyen président, s'écria Maurice. Et il +continua:</p> + +<p>«Signalement du chevalier de Maison-Rouge: cinq pieds trois pouces, +cheveux blonds, yeux bleus, nez droit, barbe châtaine, menton rond, voix +douce, mains de femme.</p> + +<p>«Trente-cinq à trente-six ans.»</p> + +<p>Au signalement, une lueur étrange passa à travers l'esprit de Maurice; +il songea à ce jeune homme qui commandait la troupe de muscadins qui les +avait sauvés la veille, Lorin et lui, et qui frappait si résolument sur +les Marseillais avec son sabre de sapeur.</p> + +<p>—Mordieu! murmura Maurice, serait-ce lui? En ce cas, la dénonciation +qui dit qu'on m'a vu lui parler ne serait point fausse. Seulement, je ne +me rappelle pas lui avoir serré la main.</p> + +<p>—Eh bien, Maurice, demanda le président, que dites-vous de cela +maintenant, mon ami?</p> + +<p>—Je dis que je vous crois, répondit Maurice en méditant avec tristesse, +car, depuis quelque temps, sans savoir quelle mauvaise influence +attristait sa vie, il voyait toutes choses s'assombrir autour de lui.</p> + +<p>—Ne joue pas ainsi ta popularité, Maurice, continua le président. La +popularité, aujourd'hui, c'est la vie; l'impopularité, prends-y garde, +c'est le soupçon de trahison, et le citoyen Lindey ne peut pas être +soupçonné d'être un traître.</p> + +<p>Maurice n'avait rien à répondre à une doctrine qu'il sentait bien être +la sienne. Il remercia son vieil ami et quitta la section.</p> + +<p>—Ah! murmura-t-il, respirons un peu; c'est trop de soupçons et de +luttes. Allons droit au repos, à l'innocence et à la joie; allons à +Geneviève.</p> + +<p>Et Maurice prit le chemin de la vieille rue Saint-Jacques.</p> + +<p>Lorsqu'il arriva chez le maître tanneur, Dixmer et Morand soutenaient +Geneviève, en proie à une violente attaque de nerfs.</p> + +<p>Aussi, au lieu de lui laisser l'entrée libre, comme d'habitude, un +domestique lui barra-t-il le passage.</p> + +<p>—Annonce-moi toujours, dit Maurice inquiet, et si Dixmer ne peut pas me +recevoir en ce moment, je me retirerai. Le domestique entra dans le +petit pavillon, tandis que lui, Maurice, demeurait dans le jardin.</p> + +<p>Il lui sembla qu'il se passait quelque chose d'étrange dans la maison. +Les ouvriers tanneurs n'étaient point à leur ouvrage, et traversaient le +jardin d'un air inquiet.</p> + +<p>Dixmer revint lui-même jusqu'à la porte.</p> + +<p>—Entrez, dit-il, cher Maurice, entrez; vous n'êtes pas de ceux pour qui +la porte est fermée.</p> + +<p>—Mais qu'y a-t-il donc? demanda le jeune homme.</p> + +<p>—Geneviève est souffrante, dit Dixmer; plus que souffrante, car elle +délire.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s'écria le jeune homme, ému de retrouver là encore le +trouble et la souffrance. Qu'a-t-elle donc?</p> + +<p>—Vous savez, mon cher, reprit Dixmer, aux maladies des femmes, personne +ne connaît rien, et surtout le mari.</p> + +<p>Geneviève était renversée sur une espèce de chaise longue. Près d'elle +était Morand, qui lui faisait respirer des sels.</p> + +<p>—Eh bien? demanda Dixmer.</p> + +<p>—Toujours la même chose, reprit Morand.</p> + +<p>—Héloïse! Héloïse! murmura la jeune femme à travers ses lèvres blanches +et ses dents serrées.</p> + +<p>—Héloïse! répéta Maurice avec étonnement.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, oui, reprit vivement Dixmer, Geneviève a eu le malheur +de sortir hier et de voir passer cette malheureuse charrette avec une +pauvre fille, nommée Héloïse, que l'on conduisait à la guillotine. +Depuis ce moment-là, elle a eu cinq ou six attaques de nerfs, et ne fait +que répéter ce nom.</p> + +<p>—Ce qui l'a frappée surtout, c'est qu'elle a reconnu dans cette fille +la bouquetière qui lui a vendu les œillets que vous savez.</p> + +<p>—Certainement que je sais, puisqu'ils ont failli me faire couper le +cou.</p> + +<p>—Oui, nous avons su tout cela, cher Maurice, et croyez bien que nous +avons été on ne peut plus effrayés; mais Morand était à la séance, et il +vous a vu sortir en liberté.</p> + +<p>—Silence! dit Maurice; la voilà qui parle encore, je crois.</p> + +<p>—Oh! des mots entrecoupés, inintelligibles, reprit Dixmer.</p> + +<p>—Maurice! murmura Geneviève; ils vont tuer Maurice. À lui! chevalier, à +lui! Un silence profond succéda à ces paroles.</p> + +<p>—Maison-Rouge, murmura encore Geneviève; Maison-Rouge!</p> + +<p>Maurice sentit comme un éclair de soupçon; mais ce n'était qu'un éclair. +D'ailleurs, il était trop ému de la souffrance de Geneviève pour +commenter ces quelques paroles.</p> + +<p>—Avez-vous appelé un médecin? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oh! ce ne sera rien, reprit Dixmer; un peu de délire, voilà tout.</p> + +<p>Et il serra si violemment le bras de sa femme, que Geneviève revint à +elle et ouvrit, en jetant un léger cri, ses yeux qu'elle avait +constamment tenus fermés jusque-là.</p> + +<p>—Ah! vous voilà tous, dit-elle, et Maurice avec vous. Oh! je suis +heureuse de vous voir, mon ami; si vous saviez comme j'ai....</p> + +<p>Elle se reprit:</p> + +<p>—.... Comme nous avons souffert depuis deux jours!</p> + +<p>—Oui, dit Maurice, nous voilà tous; rassurez-vous donc et ne vous +faites plus de terreurs pareilles. Il y a surtout un nom, voyez-vous, +qu'il faudrait vous déshabituer de prononcer, attendu qu'en ce moment il +n'est pas en odeur de sainteté.</p> + +<p>—Et lequel? demanda vivement Geneviève.</p> + +<p>—C'est celui du chevalier de Maison-Rouge.</p> + +<p>—J'ai nommé le chevalier de Maison-Rouge, moi? dit Geneviève +épouvantée.</p> + +<p>—Sans doute, répondit Dixmer avec un rire forcé; mais, vous comprenez, +Maurice, il n'y a rien là d'étonnant, puisqu'on dit publiquement qu'il +était complice de la fille Tison, et que c'est lui qui a dirigé la +tentative d'enlèvement qui, par bonheur, a échoué hier.</p> + +<p>—Je ne dis pas qu'il y a quelque chose d'étonnant à cela, répondit +Maurice; je dis seulement qu'il n'a qu'à se bien cacher.</p> + +<p>—Qui? demanda Dixmer.</p> + +<p>—Le chevalier de Maison-Rouge, parbleu! La Commune le cherche, et ses +limiers ont le nez fin.</p> + +<p>—Pourvu qu'on l'arrête, dit Morand, avant qu'il accomplisse quelque +nouvelle entreprise qui réussira mieux que la dernière.</p> + +<p>—En tout cas, dit Maurice, ce ne sera pas en faveur de la reine.</p> + +<p>—Et pourquoi cela? demanda Morand.</p> + +<p>—Parce que la reine est désormais à l'abri de ses coups de main.</p> + +<p>—Et où est-elle donc? demanda Dixmer.</p> + +<p>—À la Conciergerie, répondit Maurice; on l'y a transférée cette nuit.</p> + +<p>Dixmer, Morand et Geneviève poussèrent un cri que Maurice prit pour une +exclamation de surprise.</p> + +<p>—Ainsi, vous voyez, continua-t-il, adieu les plans du chevalier de la +reine! La Conciergerie est plus sûre que le Temple.</p> + +<p>Morand et Dixmer échangèrent un regard qui échappa à Maurice.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s'écria-t-il, voilà encore madame Dixmer qui pâlit.</p> + +<p>—Geneviève, dit Dixmer à sa femme, il faut te mettre au lit, mon +enfant; tu souffres. Maurice comprit qu'on le congédiait; il baisa la +main de Geneviève et sortit. Morand sortit avec lui et l'accompagna +jusqu'à la vieille rue Saint-Jacques.</p> + +<p>Là, il le quitta pour aller dire quelques mots à une espèce de +domestique qui tenait un cheval tout sellé.</p> + +<p>Maurice était si préoccupé, qu'il ne demanda pas même à Morand, auquel +d'ailleurs il n'avait pas adressé un mot depuis qu'ils étaient sortis +ensemble de la maison, qui était cet homme et que faisait là ce cheval.</p> + +<p>Il prit la rue des Fossés-Saint-Victor et gagna les quais.</p> + +<p>—C'est étrange, se disait-il tout en marchant. Est-ce mon esprit qui +s'affaiblit? sont-ce les événements qui prennent de la gravité? mais +tout m'apparaît grossi comme à travers un microscope.</p> + +<p>Et, pour retrouver un peu de calme, Maurice présenta son front à la +brise du soir, et s'appuya sur le parapet du pont.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a><a href="#table">XXIX</a></h2> + +<h3><a href="#table">La patrouille</a></h3> + + +<p>Comme il achevait en lui-même cette réflexion, tout en regardant l'eau +couler avec cette attention mélancolique dont on retrouve les symptômes +chez tout Parisien pur, Maurice, appuyé au parapet du pont, entendit une +petite troupe qui venait à lui d'un pas égal, comme pourrait être celui +d'une patrouille.</p> + +<p>Il se retourna; c'était une compagnie de la garde nationale qui arrivait +par l'autre extrémité. Au milieu de l'obscurité, Maurice crut +reconnaître Lorin.</p> + +<p>C'était lui, en effet. Dès qu'il l'aperçut, il courut à lui les bras +ouverts:</p> + +<p>—Enfin, s'écria Lorin, c'est toi. Morbleu! ce n'est pas sans peine que +l'on te rejoint;</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais, puisque je retrouve un ami si fidèle,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ma fortune va prendre une face nouvelle.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Cette fois, tu ne te plaindras pas, j'espère; je te donne du Racine au +lieu de te donner du Lorin.</p> + +<p>—Que viens-tu donc faire par ici en patrouille? demanda Maurice que +tout inquiétait.</p> + +<p>—Je suis chef d'expédition, mon ami; il s'agit de rétablir sur sa base +primitive notre réputation ébranlée. Puis, se retournant vers sa +compagnie:</p> + +<p>—Portez armes! présentez armes! haut les armes! dit-il. Là, mes +enfants, il ne fait pas encore nuit assez noire. Causez de vos petites +affaires, nous allons causer des nôtres.</p> + +<p>Puis, revenant à Maurice:</p> + +<p>—J'ai appris aujourd'hui à la section deux grandes nouvelles, continua +Lorin.</p> + +<p>—Lesquelles?</p> + +<p>—La première, c'est que nous commençons à être suspects, toi et moi.</p> + +<p>—Je le sais. Après?</p> + +<p>—Ah! tu le sais?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—La seconde, c'est que toute la conspiration à l'œillet a été conduite +par le chevalier de Maison-Rouge.</p> + +<p>—Je le sais encore.</p> + +<p>—Mais ce que tu ne sais pas, c'est que la conspiration de l'œillet +rouge et celle du souterrain ne faisaient qu'une seule conspiration.</p> + +<p>—Je le sais encore.</p> + +<p>—Alors passons à une troisième nouvelle; tu ne la sais pas, celle-là, +j'en suis sûr. Nous allons prendre ce soir le chevalier de Maison-Rouge.</p> + +<p>—Prendre le chevalier de Maison-Rouge?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tu t'es donc fait gendarme?</p> + +<p>—Non; mais je suis patriote. Un patriote se doit à sa patrie. Or, ma +patrie est abominablement ravagée par ce chevalier de Maison-Rouge, qui +fait complots sur complots. Or, la patrie m'ordonne, à moi qui suis un +patriote, de la débarrasser du susdit chevalier de Maison-Rouge qui la +gêne horriblement, et j'obéis à la patrie.</p> + +<p>—C'est égal, dit Maurice, il est singulier que tu te charges d'une +pareille commission.</p> + +<p>—Je ne m'en suis pas chargé, on m'en a chargé; mais, d'ailleurs, je +dois dire que je l'eusse briguée, la commission. Il nous faut un coup +éclatant pour nous réhabiliter, attendu que notre réhabilitation, c'est +non seulement la sécurité de notre existence, mais encore le droit de +mettre à la première occasion six pouces de lame dans le ventre de cet +affreux Simon.</p> + +<p>—Mais comment a-t-on su que c'était le chevalier de Maison-Rouge qui +était à la tête de la conspiration du souterrain?</p> + +<p>—Ce n'est pas encore bien sûr, mais on le présume.</p> + +<p>—Ah! vous procédez par induction?</p> + +<p>—Nous procédons par certitude.</p> + +<p>—Comment arranges-tu tout cela? Voyons; car enfin...</p> + +<p>—Écoute bien.</p> + +<p>—Je t'écoute.</p> + +<p>—À peine ai-je entendu crier: «Grande conspiration découverte par le +citoyen Simon...» (cette canaille de Simon! il est partout, ce +misérable!), que j'ai voulu juger de la vérité par moi-même. Or, on +parlait d'un souterrain.</p> + +<p>—Existe-t-il?</p> + +<p>—Oh! il existe, je l'ai vu.—<i>Vu, de mes deux yeux vu, ce qui s'appelle +vu.</i>—Tiens, pourquoi ne siffles-tu pas?</p> + +<p>—Parce que c'est du Molière, et que, je te l'avoue d'ailleurs, les +circonstances me paraissent un peu graves pour plaisanter.</p> + +<p>—Eh bien, de quoi plaisantera-t-on, alors, si l'on ne plaisante pas des +choses graves?</p> + +<p>—Tu dis donc que tu as vu...</p> + +<p>—Le souterrain.... Je répète que j'ai vu le souterrain, que je l'ai +parcouru, et qu'il correspondait de la cave de la citoyenne Plumeau à +une maison de la rue de la Corderie, à la maison n° 12 ou 14, je ne me +le rappelle plus bien.</p> + +<p>—Vrai! Lorin, tu l'as parcouru?...</p> + +<p>—Dans toute sa longueur, et, ma foi! je t'assure que c'était un boyau +fort joliment taillé; de plus, il était coupé par trois grilles en fer, +que l'on a été obligé de déchausser les unes après les autres; mais qui, +dans le cas où les conjurés auraient réussi, leur eussent donné tout le +temps, en sacrifiant trois ou quatre des leurs, de mettre madame veuve +Capet en lieu de sûreté. Heureusement, il n'en est pas ainsi, et cet +affreux Simon a encore découvert celle-là.</p> + +<p>—Mais il me semble, dit Maurice, que ceux qu'on aurait dû arrêter +d'abord étaient les habitants de cette maison de la rue de la Corderie.</p> + +<p>—C'est ce que l'on aurait fait aussi si l'on n'eût pas trouvé la maison +parfaitement dénuée de locataires.</p> + +<p>—Mais enfin, cette maison appartient à quelqu'un?</p> + +<p>—Oui, à un nouveau propriétaire, mais personne ne le connaissait; on +savait que la maison avait changé de maître depuis quinze jours ou trois +semaines, voilà tout. Les voisins avaient bien entendu du bruit; mais, +comme la maison était vieille, ils avaient cru qu'on travaillait aux +réparations. Quant à l'autre propriétaire, il avait quitté Paris. +J'arrivai sur ces entrefaites.</p> + +<p>«—Pour Dieu! dis-je à Santerre en le tirant à part, vous êtes tous bien +embarrassés.</p> + +<p>«—C'est vrai, répondit-il, nous le sommes.</p> + +<p>«—Cette maison a été vendue, n'est-ce pas?</p> + +<p>«—Oui.</p> + +<p>«—Il y a quinze jours?</p> + +<p>«—Quinze jours ou trois semaines.</p> + +<p>«—Vendue par-devant notaire?</p> + +<p>«—Oui.</p> + +<p>«—Eh bien, il faut chercher chez tous les notaires de Paris, savoir +lequel a vendu cette maison et se faire communiquer l'acte. On verra +dessus le nom et le domicile de l'acheteur.</p> + +<p>«—À la bonne heure! c'est un conseil cela, dit Santerre; et voilà +pourtant un homme qu'on accuse d'être un mauvais patriote. Lorin, Lorin! +je te réhabiliterai, ou le diable me brûle.</p> + +<p>«Bref, continua Lorin, ce qui fut dit fut fait. On chercha le notaire, +on retrouva l'acte, et, sur l'acte, le nom et le domicile du coupable. +Alors Santerre m'a tenu parole, il m'a désigné pour l'arrêter.</p> + +<p>—Et cet homme, c'était le chevalier de Maison-Rouge?</p> + +<p>—Non pas, son complice seulement, c'est-à-dire probablement.</p> + +<p>—Mais alors comment dis-tu que vous allez arrêter le chevalier de +Maison-Rouge?</p> + +<p>—Nous allons les arrêter tous ensemble.</p> + +<p>—D'abord, connais-tu ce chevalier de Maison-Rouge?</p> + +<p>—À merveille.</p> + +<p>—Tu as donc son signalement?</p> + +<p>—Parbleu! Santerre me l'a donné. Cinq pieds deux ou trois pouces, +cheveux blonds, yeux bleus, nez droit, barbe châtaine; d'ailleurs, je +l'ai vu.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Aujourd'hui même.</p> + +<p>—Tu l'as vu?</p> + +<p>—Et toi aussi. Maurice tressaillit.</p> + +<p>—Ce petit jeune homme blond qui nous a délivrés ce matin, tu sais, +celui qui commandait la troupe des muscadins, qui tapait si dur.</p> + +<p>—C'était donc lui? demanda Maurice.</p> + +<p>—Lui-même. On l'a suivi et on l'a perdu dans les environs du domicile +de notre propriétaire de la rue de la Corderie; de sorte qu'on présume +qu'ils logent ensemble.</p> + +<p>—En effet, c'est probable.</p> + +<p>—C'est sûr.</p> + +<p>—Mais il me semble, Lorin, ajouta Maurice, que, si tu arrêtes ce soir +celui qui nous a sauvés ce matin, tu manques quelque peu de +reconnaissance.</p> + +<p>—Allons donc! dit Lorin. Est-ce que tu crois qu'il nous a sauvés pour +nous sauver?</p> + +<p>—Et pourquoi donc?</p> + +<p>—Pas du tout. Ils étaient embusqués là pour enlever la pauvre Héloïse +Tison quand elle passerait. Nos égorgeurs les gênaient, ils sont tombés +sur nos égorgeurs. Nous avons été sauvés par contrecoup. Or, comme tout +est dans l'intention, et que l'intention n'y était pas, je n'ai pas à me +reprocher la plus petite ingratitude. D'ailleurs, vois-tu, Maurice, le +point capital c'est la nécessité; et il y a nécessité à ce que nous nous +réhabilitions par un coup d'éclat. J'ai répondu de toi.</p> + +<p>—À qui?</p> + +<p>—À Santerre; il sait que tu commandes l'expédition.</p> + +<p>—Comment cela? «—Es-tu sûr d'arrêter les coupables? a-t-il dit. +«—Oui, ai-je répondu, si Maurice en est. «—Mais es-tu sûr de Maurice? +Depuis quelque temps il tiédit. «—Ceux qui disent cela se trompent. +Maurice ne tiédit pas plus que moi. «—Et tu en réponds? «—Comme de +moi-même. «Alors j'ai passé chez toi, mais je ne t'ai pas trouvé; j'ai +pris ensuite ce chemin, d'abord parce que c'était le mien, et ensuite +parce que c'était celui que tu prends d'ordinaire; enfin, je t'ai +rencontré, te voilà: en avant, marche!</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>La victoire en chantant</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous ouvre la barrière...</i></span><br /> +</p> + + +<p>—Mon cher Lorin, j'en suis désespéré, mais je ne me sens pas le moindre +goût pour cette expédition; tu diras que tu ne m'as pas rencontré.</p> + +<p>—Impossible! tous nos hommes t'ont vu.</p> + +<p>—Eh bien, tu diras que tu m'as rencontré et que je n'ai pas voulu être +des vôtres.</p> + +<p>—Impossible encore.</p> + +<p>—Et pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que, cette fois, tu ne seras pas un tiède, mais un suspect.... Et +tu sais ce qu'on en fait, des suspects: on les conduit sur la place de +la Révolution et on les invite à saluer la statue de la Liberté; +seulement, au lieu de saluer avec le chapeau, ils saluent avec la tête.</p> + +<p>—Eh bien, Lorin, il arrivera ce qu'il pourra; mais en vérité, cela te +paraîtra sans doute étrange, ce que je vais te dire là?</p> + +<p>Lorin ouvrit de grands yeux et regarda Maurice.</p> + +<p>—Eh bien, reprit Maurice, je suis dégoûté de la vie.... Lorin éclata de +rire.</p> + +<p>—Bon! dit-il; nous sommes en bisbille avec notre bien-aimée, et cela +nous donne des idées mélancoliques. Allons, bel Amadis! redevenons un +homme, et de là nous passerons au citoyen; moi, au contraire, je ne suis +jamais meilleur patriote que lorsque je suis en brouille avec Arthémise. +À propos, Sa Divinité la déesse Raison te dit des millions de choses +gracieuses.</p> + +<p>—Tu la remercieras de ma part. Adieu, Lorin.</p> + +<p>—Comment, adieu?</p> + +<p>—Oui, je m'en vais.</p> + +<p>—Où vas-tu?</p> + +<p>—Chez moi, parbleu!</p> + +<p>—Maurice, tu te perds.</p> + +<p>—Je m'en moque.</p> + +<p>—Maurice, réfléchis, ami, réfléchis.</p> + +<p>—C'est fait.</p> + +<p>—Je ne t'ai pas tout répété...</p> + +<p>—Tout, quoi?</p> + +<p>—Tout ce que m'avait dit Santerre.</p> + +<p>—Que t'a-t-il dit?</p> + +<p>—Quand je t'ai demandé comme chef de l'expédition, il m'a dit: +«—Prends garde!</p> + +<p>«—À qui? «—À Maurice.</p> + +<p>—À moi?</p> + +<p>—Oui. «Maurice, a-t-il ajouté, va bien souvent dans ce quartier-là.»</p> + +<p>—Dans quel quartier?</p> + +<p>—Dans celui de Maison-Rouge.</p> + +<p>—Comment! s'écria Maurice, c'est par ici qu'il se cache?</p> + +<p>—On le présume, du moins, puisque c'est par ici que loge son complice +présumé, l'acheteur de la maison de la rue de la Corderie.</p> + +<p>—Faubourg Victor? demanda Maurice.</p> + +<p>—Oui, faubourg Victor.</p> + +<p>—Et dans quelle rue du faubourg?</p> + +<p>—Dans la vieille rue Saint-Jacques.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! murmura Maurice ébloui comme par un éclair. Et il porta +sa main à ses yeux.</p> + +<p>Puis, au bout d'un instant, et comme si pendant cet instant il avait +appelé tout son courage:</p> + +<p>—Son état? dit-il.</p> + +<p>—Maître tanneur.</p> + +<p>—Et son nom?</p> + +<p>—Dixmer.</p> + +<p>—Tu as raison, Lorin, dit Maurice comprimant jusqu'à l'apparence de +l'émotion par la force de sa volonté; je vais avec vous.</p> + +<p>—Et tu fais bien. Es-tu armé?</p> + +<p>—J'ai mon sabre, comme toujours.</p> + +<p>—Prends encore ces deux pistolets.</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—Moi, j'ai ma carabine. Portez armes! armes bras! en avant, marche!</p> + +<p>La patrouille se remit en marche, accompagnée de Maurice, qui marchait +près de Lorin, et précédée d'un homme vêtu de gris qui la dirigeait; +c'était l'homme de la police.</p> + +<p>De temps en temps on voyait se détacher des angles des rues ou des +portes des maisons une espèce d'ombre qui venait échanger quelques +paroles avec l'homme vêtu de gris; c'étaient des surveillants.</p> + +<p>On arriva à la ruelle. L'homme gris n'hésita pas un seul instant; il +était bien renseigné: il prit la ruelle.</p> + +<p>Devant la porte du jardin par laquelle on avait fait entrer Maurice +garrotté, il s'arrêta.</p> + +<p>—C'est ici, dit-il.</p> + +<p>—C'est ici, quoi? demanda Lorin.</p> + +<p>—C'est ici que nous trouverons les deux chefs.</p> + +<p>Maurice s'appuya au mur; il lui sembla qu'il allait tomber à la +renverse.</p> + +<p>—Maintenant, dit l'homme gris, il y a trois entrées: l'entrée +principale, celle-ci, et une entrée qui donne dans un pavillon. +J'entrerai avec six ou huit hommes par l'entrée principale; gardez cette +entrée-ci avec quatre ou cinq hommes, et mettez trois hommes sûrs à la +sortie du pavillon.</p> + +<p>—Moi, dit Maurice, je vais passer par-dessus le mur et je veillerai +dans le jardin.</p> + +<p>—À merveille, dit Lorin, d'autant plus que, de l'intérieur, tu nous +ouvriras la porte.</p> + +<p>—Volontiers, dit Maurice. Mais n'allez pas dégarnir le passage et venir +sans que je vous appelle. Tout ce qui se passera dans l'intérieur, je le +verrai du jardin.</p> + +<p>—Tu connais donc la maison? demanda Lorin.</p> + +<p>—Autrefois, j'ai voulu l'acheter.</p> + +<p>Lorin embusqua ses hommes dans les angles des haies, dans les +encoignures des portes, tandis que l'agent de police s'éloignait avec +huit ou dix gardes nationaux pour forcer, comme il l'avait dit, l'entrée +principale.</p> + +<p>Au bout d'un instant, le bruit de leurs pas s'était éteint sans avoir, +dans ce désert, éveillé la moindre attention.</p> + +<p>Les hommes de Maurice étaient à leur poste et s'effaçaient de leur +mieux. On eût juré que tout était tranquille et qu'il ne se passait rien +d'extraordinaire dans la vieille rue Saint-Jacques.</p> + +<p>Maurice commença donc d'enjamber le mur.</p> + +<p>—Attends, dit Lorin.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Et le mot d'ordre.</p> + +<p>—C'est juste.</p> + +<p>—<i>Oeillet et souterrain.</i> Arrête tous ceux qui ne te diront pas ces +deux mots. Laisse passer tous ceux qui te les diront. Voilà la consigne.</p> + +<p>—Merci, dit Maurice. Et il sauta du haut du mur dans le jardin.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXX" id="XXX"></a><a href="#table">XXX</a></h2> + +<h3><a href="#table">Oeillet et souterrain</a></h3> + + +<p>Le premier coup avait été terrible, et il avait fallu à Maurice toute la +puissance qu'il avait sur lui-même pour cacher à Lorin le bouleversement +qui s'était fait dans toute sa personne; mais, une fois dans le jardin, +une fois seul, une fois dans le silence de la nuit, son esprit devint +plus calme, et ses idées, au lieu de rouler désordonnées dans son +cerveau, se présentèrent à son esprit et purent être commentées par sa +raison.</p> + +<p>Quoi! cette maison que Maurice avait si souvent visitée avec le plaisir +le plus pur, cette maison dont il avait fait son paradis sur la terre, +n'était qu'un repaire de sanglantes intrigues! Tout ce bon accueil fait +à son ardente amitié, c'était de l'hypocrisie; tout cet amour de +Geneviève, c'était de la peur!</p> + +<p>On connaît la distribution de ce jardin, où plus d'une fois nos lecteurs +ont suivi nos jeunes gens. Maurice se glissa de massif en massif jusqu'à +ce qu'il fût abrité contre les rayons de la lune par l'ombre de cette +espèce de serre dans laquelle il avait été enfermé le premier jour où il +avait pénétré dans la maison.</p> + +<p>Cette serre était en face du pavillon qu'habitait Geneviève.</p> + +<p>Mais, ce soir-là, au lieu d'éclairer isolée et immobile la chambre de la +jeune femme, la lumière se promenait d'une fenêtre à l'autre. Maurice +aperçut Geneviève à travers un rideau soulevé à moitié par accident; +elle entassait à la hâte des effets dans un portemanteau, et il vit avec +étonnement briller des armes dans ses mains.</p> + +<p>Il se souleva sur une borne afin de mieux plonger ses regards dans la +chambre. Un grand feu brillait dans l'âtre et attira son attention; +c'étaient des papiers que Geneviève brûlait.</p> + +<p>En ce moment une porte s'ouvrit, et un jeune homme entra chez Geneviève.</p> + +<p>La première idée de Maurice fut que cet homme était Dixmer.</p> + +<p>La jeune femme courut à lui, saisit ses mains, et tous deux se tinrent +un instant en face l'un de l'autre, paraissant en proie à une vive +émotion. Quelle était cette émotion? Maurice ne pouvait le deviner, le +bruit de leurs paroles n'arrivait pas jusqu'à lui.</p> + +<p>Mais tout à coup Maurice mesura sa taille des yeux.</p> + +<p>—Ce n'est pas Dixmer, murmura-t-il. En effet, celui qui venait d'entrer +était mince et de petite taille; Dixmer était grand et fort. La jalousie +est un actif stimulant; en une minute Maurice avait supputé la taille de +l'inconnu à une ligne près, et analysé la silhouette du mari.</p> + +<p>—Ce n'est pas Dixmer, murmura-t-il, comme s'il eût été obligé de se le +redire à lui-même pour être convaincu de la perfidie de Geneviève.</p> + +<p>Il se rapprocha de la fenêtre, mais plus il se rapprochait moins il +voyait: son front était en feu.</p> + +<p>Son pied heurta une échelle; la fenêtre avait sept ou huit pieds de +hauteur: il prit l'échelle et alla la dresser contre la muraille.</p> + +<p>Il monta, colla son œil à la fente du rideau.</p> + +<p>L'inconnu de la chambre de Geneviève était un jeune homme de vingt-sept +ou vingt-huit ans, à l'œil bleu, à la tournure élégante; il tenait les +mains de la jeune femme, et lui parlait tout en essuyant les larmes qui +voilaient le charmant regard de Geneviève.</p> + +<p>Un léger bruit que fit Maurice amena le jeune homme à tourner la tête du +côté de la fenêtre.</p> + +<p>Maurice retint un cri de surprise: il venait de reconnaître son sauveur +mystérieux de la place du Châtelet.</p> + +<p>En ce moment Geneviève retira ses mains de celles de l'inconnu. +Geneviève s'avança vers la cheminée, et s'assura que tous les papiers +étaient consumés.</p> + +<p>Maurice ne put se contenir davantage; toutes les terribles passions qui +torturent l'homme, l'amour, la vengeance, la jalousie, lui étreignaient +le cœur de leurs dents de feu. Il saisit son temps, repoussa violemment +la croisée mal fermée et sauta dans la chambre.</p> + +<p>Au même instant deux pistolets se posèrent sur sa poitrine.</p> + +<p>Geneviève s'était retournée au bruit; elle resta muette en apercevant +Maurice.</p> + +<p>—Monsieur, dit froidement le jeune républicain à celui qui tenait deux +fois sa vie au bout de ces armes, monsieur, vous êtes le chevalier de +Maison-Rouge?</p> + +<p>—Et quand cela serait? répondit le chevalier.</p> + +<p>—Oh! c'est que si cela est, vous êtes un homme brave et par conséquent +un homme calme, et je vais vous dire deux mots.</p> + +<p>—Parlez, dit le chevalier sans détourner ses pistolets.</p> + +<p>—Vous pouvez me tuer, mais vous ne me tuerez pas avant que j'aie poussé +un cri, ou plutôt je ne mourrai pas sans l'avoir poussé. Si je pousse ce +cri, mille hommes qui cernent cette maison l'auront réduite en cendres +avant dix minutes. Ainsi abaissez vos pistolets, et écoutez ce que je +vais dire à madame.</p> + +<p>—À Geneviève? dit le chevalier.</p> + +<p>—À moi? murmura la jeune femme.</p> + +<p>—Oui, à vous.</p> + +<p>Geneviève, plus pâle qu'une statue, saisit le bras de Maurice; le jeune +homme la repoussa.</p> + +<p>—Vous savez ce que vous m'avez affirmé, madame, dit Maurice avec un +profond mépris. Je vois maintenant que vous avez dit vrai. En effet, +vous n'aimez pas M. Morand.</p> + +<p>—Maurice, écoutez-moi! s'écria Geneviève.</p> + +<p>—Je n'ai rien à entendre, madame, dit Maurice. Vous m'avez trompé; vous +avez brisé d'un seul coup tous les liens qui scellaient mon cœur au +vôtre. Vous avez dit que vous n'aimiez pas M. Morand, mais vous ne +m'avez pas dit que vous en aimiez un autre.</p> + +<p>—Monsieur, dit le chevalier, que parlez-vous de Morand, ou plutôt de +quel Morand parlez-vous?</p> + +<p>—De Morand le chimiste.</p> + +<p>—Morand le chimiste est devant vous. Morand le chimiste et le chevalier +de Maison-Rouge ne font qu'un.</p> + +<p>Et allongeant la main vers une table voisine, il eut en un instant +coiffé cette perruque noire qui l'avait si longtemps rendu +méconnaissable aux yeux du jeune républicain.</p> + +<p>—Ah! oui, dit Maurice avec un redoublement de dédain; oui, je +comprends, ce n'est pas Morand que vous aimiez, puisque Morand +n'existait pas; mais le subterfuge, pour en être plus adroit, n'en est +pas moins méprisable.</p> + +<p>Le chevalier fit un mouvement de menace.</p> + +<p>—Monsieur, continua Maurice, veuillez me laisser causer un instant avec +madame; assistez même à la causerie, si vous voulez; elle ne sera pas +longue, je vous en réponds.</p> + +<p>Geneviève fit un mouvement pour inviter Maison-Rouge à prendre patience.</p> + +<p>—Ainsi, continua Maurice, ainsi, vous, Geneviève, vous m'avez rendu la +risée de mes amis! l'exécration des miens! Vous m'avez fait servir, +aveugle que j'étais, à tous vos complots! vous avez tiré de moi +l'utilité que l'on tire d'un instrument! Écoutez: c'est une action +infâme! mais vous en serez punie, madame! car monsieur que voici va me +tuer sous vos yeux! Mais avant cinq minutes, il sera là, lui aussi, +gisant à vos pieds, ou, s'il vit, ce sera pour porter sa tête sur un +échafaud.</p> + +<p>—Lui mourir! s'écria Geneviève; lui porter sa tête sur l'échafaud! Mais +vous ne savez donc pas, Maurice, que lui c'est mon protecteur, celui de +ma famille; que je donnerais ma vie pour la sienne; que s'il meurt je +mourrai, et que si vous êtes mon amour, vous, lui est ma religion?</p> + +<p>—Ah! dit Maurice, vous allez peut-être continuer de dire que vous +m'aimez. En vérité, les femmes sont trop faibles et trop lâches.</p> + +<p>Puis, se retournant:</p> + +<p>—Allons, monsieur, dit-il au jeune royaliste, il faut me tuer ou +mourir.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que si vous ne me tuez pas, je vous arrête. Maurice étendit la +main pour le saisir au collet.</p> + +<p>—Je ne vous disputerai pas ma vie, dit le chevalier de Maison-Rouge, +tenez! Et il jeta ses armes sur un fauteuil.</p> + +<p>—Et pourquoi ne me disputerez-vous pas votre vie?</p> + +<p>—Parce que ma vie ne vaut pas le remords que j'éprouverais de tuer un +galant homme; et puis surtout, surtout parce que Geneviève vous aime.</p> + +<p>—Ah! s'écria la jeune femme en joignant les mains; ah! que vous êtes +toujours bon, grand, loyal et généreux, Armand!</p> + +<p>Maurice les regardait tous deux avec un étonnement presque stupide.</p> + +<p>—Tenez, dit le chevalier, je rentre dans ma chambre; je vous donne ma +parole d'honneur que ce n'est point pour fuir, mais pour cacher un +portrait.</p> + +<p>Maurice porta vivement les yeux vers celui de Geneviève; il était à sa +place.</p> + +<p>Soit que Maison-Rouge eût deviné la pensée de Maurice, soit qu'il eût +voulu pousser au comble la générosité:</p> + +<p>—Allons, dit-il, je sais que vous êtes républicain; mais je sais que +vous êtes en même temps un cœur pur et loyal. Je me confierai à vous +jusqu'à la fin: regardez!</p> + +<p>Et il tira de sa poitrine une miniature qu'il montra à Maurice: c'était +le portrait de la reine. Maurice baissa la tête et appuya la main sur +son front.</p> + +<p>—J'attends vos ordres, monsieur, dit Maison-Rouge; si vous voulez mon +arrestation, vous frapperez à cette porte quand il sera temps que je me +livre. Je ne tiens plus à la vie, du moment où cette vie n'est plus +soutenue par l'espérance de sauver la reine.</p> + +<p>Le chevalier sortit sans que Maurice fît un seul geste pour le retenir. +À peine fut-il hors de la chambre que Geneviève se précipita aux pieds +du jeune homme.</p> + +<p>—Pardon, dit-elle, pardon, Maurice, pour tout le mal que je vous ai +fait; pardon pour mes tromperies, pardon au nom de mes souffrances et de +mes larmes, car, je vous le jure, j'ai bien pleuré, j'ai bien souffert. +Ah! mon mari est parti ce matin; je ne sais où il est allé, et peut-être +ne le reverrai-je plus; et maintenant un seul ami me reste, non pas un +ami, un frère, et vous allez le faire tuer. Pardon, Maurice! pardon!</p> + +<p>Maurice releva la jeune femme.</p> + +<p>—Que voulez-vous? dit-il, il y a de ces fatalités-là; tout le monde +joue sa vie à cette heure; le chevalier de Maison-Rouge a joué comme les +autres, mais il a perdu; maintenant il faut qu'il paye.</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'il meure, si je vous comprends bien.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Il faut qu'il meure, et c'est vous qui me dites cela?</p> + +<p>—Ce n'est pas moi, Geneviève, c'est la fatalité.</p> + +<p>—La fatalité n'a pas dit son dernier mot dans cette affaire, puisque +vous pouvez le sauver, vous.</p> + +<p>—Aux dépens de ma parole, et par conséquent de mon honneur. Je +comprends, Geneviève.</p> + +<p>—Fermez les yeux, Maurice, voilà tout ce que je vous demande, et +jusqu'où la reconnaissance d'une femme peut aller, je vous promets que +la mienne y montera.</p> + +<p>—Je fermerais inutilement les yeux, madame; il y a un mot d'ordre +donné, un mot d'ordre, sans lequel personne ne peut sortir, car je vous +le répète, la maison est cernée.</p> + +<p>—Et vous le savez?</p> + +<p>—Sans doute que je le sais.</p> + +<p>—Maurice!</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Mon ami, mon cher Maurice, ce mot d'ordre, dites-le-moi, il me le +faut.</p> + +<p>—Geneviève! s'écria Maurice, Geneviève! mais qui donc êtes-vous pour +venir me dire: «Maurice, au nom de l'amour que j'ai pour toi, sois sans +parole, sois sans honneur, trahis ta cause, renie tes opinions»? Que +m'offrez-vous, Geneviève, en échange de tout cela, vous qui me tentez +ainsi?</p> + +<p>—Oh! Maurice, sauvez-le, sauvez-le d'abord, et ensuite demandez-moi la +vie.</p> + +<p>—Geneviève, répondit Maurice d'une voix sombre, écoutez-moi: j'ai un +pied dans le chemin de l'infamie; pour y descendre tout à fait, je veux +avoir au moins une bonne raison contre moi-même; Geneviève, jurez-moi +que vous n'aimez pas le chevalier de Maison-Rouge...</p> + +<p>—J'aime le chevalier de Maison-Rouge comme une sœur, comme une amie, +pas autrement, je vous le jure!</p> + +<p>—Geneviève, m'aimez-vous?</p> + +<p>—Maurice, je vous aime, aussi vrai que Dieu m'entend.</p> + +<p>—Si je fais ce que vous me demandez, abandonnerez-vous parents, amis, +patrie, pour fuir avec le traître?</p> + +<p>—Maurice! Maurice!</p> + +<p>—Elle hésite... oh! elle hésite! Et Maurice se rejeta en arrière avec +toute la violence du dédain.</p> + +<p>Geneviève, qui s'était appuyée à lui, sentit tout à coup son appui +manquer, elle tomba sur ses genoux.</p> + +<p>—Maurice, dit-elle en se renversant en arrière et en tordant ses mains +jointes; Maurice, tout ce que tu voudras, je te le jure; ordonne, +j'obéis.</p> + +<p>—Tu seras à moi, Geneviève?</p> + +<p>—Quand tu l'exigeras.</p> + +<p>—Jure sur le Christ! Geneviève étendit le bras:</p> + +<p>—Mon Dieu! dit-elle, vous avez pardonné à la femme adultère, j'espère +que vous me pardonnerez.</p> + +<p>Et de grosses larmes roulèrent sur ses joues, et tombèrent sur ses longs +cheveux épars et flottants sur sa poitrine.</p> + +<p>—Oh! pas ainsi, ne jurez pas ainsi, dit Maurice, ou je n'accepte pas +votre serment.</p> + +<p>—Mon Dieu! reprit-elle, je jure de consacrer ma vie à Maurice, de +mourir avec lui, et, s'il le faut, pour lui, s'il sauve mon ami, mon +protecteur, mon frère, le chevalier de Maison-Rouge.</p> + +<p>—C'est bien; il sera sauvé, dit Maurice. Il alla vers la chambre.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, revêtez le costume du tanneur Morand. Je vous rends +votre parole, vous êtes libre.</p> + +<p>—Et vous, madame, dit-il à Geneviève, voilà les deux mots de passe: +<i>œillet et souterrain.</i></p> + +<p>Et comme s'il eût eu horreur de rester dans la chambre où il avait +prononcé ces deux mots qui le faisaient traître, il ouvrit la fenêtre et +sauta de la chambre dans le jardin.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a><a href="#table">XXXI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Perquisition</a></h3> + + +<p>Maurice avait repris son poste dans le jardin, en face de la croisée de +Geneviève: seulement cette croisée s'était éteinte, Geneviève étant +rentrée chez le chevalier de Maison-Rouge.</p> + +<p>Il était temps que Maurice quittât la chambre, car à peine avait-il +atteint l'angle de la serre, que la porte du jardin s'ouvrit, et l'homme +gris parut, suivi de Lorin et de cinq ou six grenadiers.</p> + +<p>—Eh bien? demanda Lorin.</p> + +<p>—Vous le voyez, dit Maurice, je suis à mon poste.</p> + +<p>—Personne n'a tenté de forcer la consigne? dit Lorin.</p> + +<p>—Personne, répondit Maurice, heureux d'échapper à un mensonge par la +manière dont la demande avait été posée; personne! Et vous, qu'avez-vous +fait?</p> + +<p>—Nous, nous avons acquis la certitude que le chevalier de Maison-Rouge +est entré dans la maison, il y a une heure, et n'en est pas sorti +depuis, répondit l'homme de la police.</p> + +<p>—Et vous connaissez sa chambre? dit Lorin.</p> + +<p>—Sa chambre n'est séparée de la chambre de la citoyenne Dixmer que par +un corridor.</p> + +<p>—Ah! ah! dit Lorin.</p> + +<p>—Pardieu, il n'y avait pas besoin de séparation du tout; il paraît que +ce chevalier de Maison-Rouge est un gaillard.</p> + +<p>Maurice sentit le sang lui monter à la tête; il ferma les yeux et vit +mille éclairs intérieurs.</p> + +<p>—Eh bien! mais... et le citoyen Dixmer, que disait-il de cela? demanda +Lorin.</p> + +<p>—Il trouvait que c'était bien de l'honneur pour lui.</p> + +<p>—Voyons? dit Maurice d'une voix étranglée, que décidons-nous?</p> + +<p>—Nous décidons, dit l'homme de la police, que nous allons le prendre +dans sa chambre, et peut-être même dans son lit.</p> + +<p>—Il ne se doute donc de rien?</p> + +<p>—De rien absolument.</p> + +<p>—Quelle est la disposition du terrain? demanda Lorin.</p> + +<p>—Nous en avons un plan parfaitement exact, dit l'homme gris: un +pavillon situé à l'angle du jardin, le voilà; on monte quatre marches, +les voyez-vous d'ici? on se trouve sur un palier; à droite, la porte de +l'appartement de la citoyenne Dixmer: c'est sans doute celui dont nous +voyons la fenêtre. En face de la fenêtre, au fond, une porte donnant sur +le corridor, et, dans ce corridor, la porte de la chambre du traître.</p> + +<p>—Bien, voilà une topographie un peu soignée, dit Lorin: avec un plan +comme celui-là on peut marcher les yeux bandés, à plus forte raison les +yeux ouverts. Marchons donc.</p> + +<p>—Les rues sont-elles bien gardées? demanda Maurice avec un intérêt que +tous les assistants attribuèrent naturellement à la crainte que le +chevalier ne s'échappât.</p> + +<p>—Les rues, les passages, les carrefours, tout, dit l'homme gris; je +défie qu'une souris passe si elle n'a point le mot d'ordre.</p> + +<p>Maurice frissonna; tant de précautions prises lui faisaient craindre que +sa trahison ne fût inutile à son bonheur.</p> + +<p>—Maintenant, dit l'homme gris, combien demandez-vous d'hommes pour +arrêter le chevalier?</p> + +<p>—Combien d'hommes? dit Lorin, j'espère bien que Maurice et moi nous +suffirons; n'est-ce pas, Maurice?</p> + +<p>—Oui, balbutia celui-ci, certainement que nous suffirons.</p> + +<p>—Écoutez, dit l'homme de la police, pas de forfanteries inutiles; +tenez-vous à le prendre?</p> + +<p>—Morbleu! si nous y tenons, s'écria Lorin, je le crois bien! N'est-ce +pas, Maurice, qu'il faut que nous le prenions?</p> + +<p>Lorin appuya sur ce mot. Il l'avait dit, un commencement de soupçons +commençait à planer sur eux, et il ne fallait pas laisser le temps aux +soupçons, lesquels marchaient si vite à cette époque-là, de prendre une +plus grande consistance; or, Lorin comprenait que personne n'oserait +douter du patriotisme de deux hommes qui seraient parvenus à prendre le +chevalier de Maison-Rouge.</p> + +<p>—Eh bien! dit l'homme de la police, si vous y tenez réellement, prenons +plutôt avec nous trois hommes que deux, quatre que trois; le chevalier +couche toujours avec une épée sous son traversin et deux pistolets sur +sa table de nuit.</p> + +<p>—Eh morbleu! dit un des grenadiers de la compagnie de Lorin, entrons +tous, pas de préférence pour personne; s'il se rend, nous le mettrons en +réserve pour la guillotine; s'il résiste, nous l'écharperons.</p> + +<p>—Bien dit, fit Lorin; en avant! Passons-nous par la porte ou par la +fenêtre?</p> + +<p>—Par la porte, dit l'homme de la police; peut-être, par hasard, la clef +y est-elle; tandis que si nous entrons par la fenêtre, il faudra casser +quelques carreaux, et cela ferait du bruit.</p> + +<p>—Va pour la porte, dit Lorin; pourvu que nous entrions, peu m'importe +par où. Allons, sabre en main, Maurice. Maurice tira machinalement son +sabre hors du fourreau.</p> + +<p>La petite troupe s'avança vers le pavillon. Comme l'homme gris avait +indiqué que cela devait être, on rencontra les premières marches du +perron, puis l'on se trouva sur le palier, puis dans le vestibule.</p> + +<p>—Ah! s'écria Lorin joyeux, la clef est sur la porte. En effet, il avait +étendu la main dans l'ombre, et, comme il l'avait dit, il avait du bout +des doigts senti le froid de la clef.</p> + +<p>—Allons, ouvre donc, citoyen lieutenant, dit l'homme gris. Lorin fit +tourner avec précaution la clef dans la serrure; la porte s'ouvrit. +Maurice essuya de sa main son front humide de sueur.</p> + +<p>—Nous y voilà, dit Lorin.</p> + +<p>—Pas encore, fit l'homme gris. Si nos renseignements topographiques +sont exacts, nous sommes ici dans l'appartement de la citoyenne Dixmer.</p> + +<p>—Nous pouvons nous en assurer, dit Lorin; allumons des bougies, il +reste du feu dans la cheminée.</p> + +<p>—Allumons des torches, dit l'homme gris; les torches ne s'éteignent pas +comme les bougies.</p> + +<p>Et il prit des mains d'un grenadier deux torches qu'il alluma au foyer +mourant. Il en mit une à la main de Maurice, l'autre à la main de Lorin.</p> + +<p>—Voyez-vous, dit-il, je ne me trompais pas: voici la porte qui donne +dans la chambre à coucher de la citoyenne Dixmer, voilà celle qui donne +sur le corridor.</p> + +<p>—En avant! dans le corridor, dit Lorin. On ouvrit la porte du fond, qui +n'était pas plus fermée que la première, et l'on se trouva en face de la +porte de l'appartement du chevalier. Maurice avait vingt fois vu cette +porte, et n'avait jamais demandé où elle allait; pour lui, le monde se +concentrait dans la chambre où le recevait Geneviève.</p> + +<p>—Oh! oh! dit Lorin à voix basse, ici nous changeons de thèse; plus de +clef et porte close.</p> + +<p>—Mais, demanda Maurice, pouvant parler à peine, êtes-vous bien sûr que +ce soit là?</p> + +<p>—Si le plan est exact, ce doit être là, répondit l'homme de la police; +d'ailleurs, nous allons bien le voir. Grenadiers, enfoncez la porte; et +vous, citoyens, tenez-vous prêts, aussitôt la porte enfoncée, à vous +précipiter dans la chambre.</p> + +<p>Quatre hommes, désignés par l'envoyé de la police, levèrent la crosse +de leur fusil, et, sur un signe de celui qui conduisait l'entreprise, +frappèrent un seul et même coup: la porte vola en éclats.</p> + +<p>—Rends-toi, ou tu es mort! s'écria Lorin en s'élançant dans la chambre.</p> + +<p>Personne ne répondit: les rideaux du lit étaient fermés.</p> + +<p>—La ruelle! gare la ruelle! dit l'homme de la police, en joue, et au +premier mouvement des rideaux, faites feu.</p> + +<p>—Attendez, dit Maurice, je vais les ouvrir. Et, sans doute dans +l'espérance que Maison-Rouge était caché derrière les rideaux, et que le +premier coup de poignard ou de pistolet serait pour lui, Maurice se +précipita vers les courtines, qui glissèrent en criant le long de leur +tringle. Le lit était vide.</p> + +<p>—Mordieu! dit Lorin, personne!</p> + +<p>—Il se sera échappé, balbutia Maurice.</p> + +<p>—Impossible, citoyens! impossible! s'écria l'homme gris; je vous dis +qu'on l'a vu rentrer il y a une heure, que personne ne l'a vu sortir, et +que toutes les issues sont gardées.</p> + +<p>Lorin ouvrait les portes des cabinets et des armoires et regardait +partout, là même où il était matériellement impossible qu'un homme pût +se cacher.</p> + +<p>—Personne! cependant; vous le voyez bien, personne!</p> + +<p>—Personne! répéta Maurice avec une émotion facile à comprendre; vous le +voyez, en effet, il n'y a personne.</p> + +<p>—Dans la chambre de la citoyenne Dixmer, dit l'homme de la police; +peut-être y est-il?</p> + +<p>—Oh! dit Maurice, respectez la chambre d'une femme.</p> + +<p>—Comment donc, dit Lorin, certainement qu'on la respectera, et la +citoyenne Dixmer aussi; mais on la visitera.</p> + +<p>—La citoyenne Dixmer? dit un des grenadiers, enchanté de placer là une +mauvaise plaisanterie.</p> + +<p>—Non, dit Lorin, la chambre seulement.</p> + +<p>—Alors, dit Maurice, laissez-moi passer le premier.</p> + +<p>—Passe, dit Lorin; tu es capitaine: à tout seigneur tout honneur.</p> + +<p>On laissa deux hommes pour garder la pièce que l'on venait de quitter; +puis l'on revint dans celle où l'on avait allumé les torches.</p> + +<p>Maurice s'approcha de la porte donnant dans la chambre à coucher de +Geneviève. C'était la première fois qu'il allait y entrer. Son cœur +battait avec violence. La clef était à la porte. Maurice porta la main +sur la clef, mais il hésita.</p> + +<p>—Eh bien, dit Lorin, ouvre donc!</p> + +<p>—Mais, dit Maurice, si la citoyenne Dixmer est couchée?</p> + +<p>—Nous regarderons dans son lit, sous son lit, dans sa cheminée et dans +ses armoires, dit Lorin; après quoi, s'il n'y a personne qu'elle, nous +lui souhaiterons une bonne nuit.</p> + +<p>—Non pas, dit l'homme de la police, nous l'arrêterons; la citoyenne +Geneviève Dixmer était une aristocrate qui a été reconnue complice de la +fille Tison et du chevalier de Maison-Rouge.</p> + +<p>—Ouvre alors, dit Maurice en lâchant la clef, je n'arrête pas les +femmes.</p> + +<p>L'homme de la police regarda Maurice de travers, et les grenadiers +murmurèrent entre eux.</p> + +<p>—Oh! oh! dit Lorin, vous murmurez? Murmurez donc pour deux pendant que +vous y êtes, je suis de l'avis de Maurice.</p> + +<p>Et il fit un pas en arrière.</p> + +<p>L'homme gris saisit la clef, tourna vivement, la porte céda; les soldats +se précipitèrent dans la chambre.</p> + +<p>Deux bougies brûlaient sur une petite table, mais la chambre de +Geneviève, comme celle du chevalier de Maison-Rouge, était inhabitée.</p> + +<p>—Vide! s'écria l'homme de la police.</p> + +<p>—Vide! répéta Maurice en pâlissant; où est-elle donc? Lorin regarda +Maurice avec étonnement.</p> + +<p>—Cherchons, dit l'homme de la police. Et, suivi des miliciens, il se +mit à fouiller la maison depuis les caves jusqu'aux ateliers. À peine +eurent-ils le dos tourné, que Maurice, qui les avait suivis impatiemment +des yeux, s'élança à son tour dans la chambre, ouvrant les armoires +qu'il avait déjà ouvertes, et appelant d'une voix pleine d'anxiété:</p> + +<p>—Geneviève! Geneviève! Mais Geneviève ne répondit point, la chambre +était bien réellement vide. Alors Maurice, à son tour, se mit à fouiller +la maison avec une espèce de frénésie. Serres, hangars, dépendances, il +visita tout, mais inutilement. Soudain l'on entendit un grand bruit; une +troupe d'hommes armés se présenta à la porte, échangea le mot de passe +avec la sentinelle, envahit le jardin et se répandit dans la maison. À +la tête de ce renfort brillait le panache enfumé de Santerre.</p> + +<p>—Eh bien! dit-il à Lorin, où est le conspirateur?</p> + +<p>—Comment! où est le conspirateur?</p> + +<p>—Oui. Je vous demande ce que vous en avez fait?</p> + +<p>—Je vous le demanderai à vous-même: votre détachement, s'il a bien +gardé les issues, doit l'avoir arrêté, puisqu'il n'était plus dans la +maison quand nous y sommes entrés.</p> + +<p>—Que dites-vous là? s'écria le général furieux, vous l'avez donc laissé +échapper?</p> + +<p>—Nous n'avons pu le laisser échapper, puisque nous ne l'avons jamais +tenu.</p> + +<p>—Alors, je n'y comprends plus rien, dit Santerre.</p> + +<p>—À quoi?</p> + +<p>—À ce que vous m'avez fait dire par votre envoyé.</p> + +<p>—Nous vous avons envoyé quelqu'un, nous?</p> + +<p>—Sans doute. Cet homme à habit brun, à cheveux noirs, à lunettes +vertes, qui est venu nous prévenir de votre part que vous étiez sur le +point de vous emparer de Maison-Rouge, mais qu'il se défendait comme un +lion; sur quoi, je suis accouru.</p> + +<p>—Un homme à habit brun, à cheveux noirs, à lunettes vertes? répéta +Lorin.</p> + +<p>—Sans doute, tenant une femme au bras.</p> + +<p>—Jeune, jolie? s'écria Maurice en s'élançant vers le général.</p> + +<p>—Oui, jeune et jolie.</p> + +<p>—C'était lui et la citoyenne Dixmer.</p> + +<p>—Qui lui?</p> + +<p>—Maison-Rouge.... Oh! misérable que je suis de ne pas les avoir tués +tous les deux!</p> + +<p>—Allons, allons, citoyen Lindey, dit Santerre, on les rattrapera.</p> + +<p>—Mais comment diable les avez-vous laissés passer? demanda Lorin.</p> + +<p>—Pardieu! dit Santerre, je les ai laissés passer parce qu'ils avaient +le mot de passe.</p> + +<p>—Ils avaient le mot de passe! s'écria Lorin; mais il y a donc un +traître parmi nous?</p> + +<p>—Non, non, citoyen Lorin, dit Santerre, on vous connaît, et l'on sait +bien qu'il n'y a pas de traîtres parmi vous. Lorin regarda tout autour +de lui, comme pour chercher ce traître dont il venait de proclamer la +présence. Il rencontra le front sombre et l'œil vacillant de Maurice.</p> + +<p>—Oh! murmura-t-il, que veut dire ceci?</p> + +<p>—Cet homme ne peut être bien loin, dit Santerre; fouillons les +environs; peut-être sera-t-il tombé dans quelque patrouille qui aura été +plus habile que nous et qui ne s'y sera point laissé prendre.</p> + +<p>—Oui, oui, cherchons, dit Lorin.</p> + +<p>Et il saisit Maurice par le bras; et, sous prétexte de chercher, il +l'entraîna hors du jardin.</p> + +<p>—Oui, cherchons, dirent les soldats; mais, avant de chercher....</p> + +<p>Et l'un d'eux jeta sa torche sous un hangar tout bourré de fagots et de +plantes sèches.</p> + +<p>—Viens, dit Lorin, viens. Maurice n'opposa aucune résistance. Il suivit +Lorin comme un enfant; tous deux coururent jusqu'au pont sans se parler +davantage; là, ils s'arrêtèrent, Maurice se retourna.</p> + +<p>Le ciel était rouge à l'horizon du faubourg, et l'on voyait monter +au-dessus des maisons de nombreuses étincelles.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a><a href="#table">XXXII</a></h2> + +<h3><a href="#table">La foi jurée</a></h3> + + +<p>Maurice frissonna, il étendit la main vers la rue Saint-Jacques.</p> + +<p>—Le feu! dit-il, le feu!</p> + +<p>—Eh bien! oui, dit Lorin, le feu; après?</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! mon Dieu! si elle était revenue?</p> + +<p>—Qui cela?</p> + +<p>—Geneviève.</p> + +<p>—Geneviève, c'est madame Dixmer, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, c'est elle.</p> + +<p>—Il n'y a point de danger qu'elle soit revenue, elle n'était point +partie pour cela.</p> + +<p>—Lorin, il faut que je la retrouve, il faut que je me venge.</p> + +<p>—Oh! oh! dit Lorin.</p> + +<p>—Tu m'aideras à la retrouver, n'est-ce pas, Lorin?</p> + +<p>—Pardieu! ce ne sera pas difficile.</p> + +<p>—Et comment?</p> + +<p>—Sans doute, si tu t'intéresses, autant que je puis le croire, au sort +de la citoyenne Dixmer; tu dois la connaître, et la connaissant, tu dois +savoir quels sont ses amis les plus familiers; elle n'aura pas quitté +Paris, ils ont tous la rage d'y rester; elle s'est réfugiée chez quelque +confidente, et demain matin tu recevras par quelque Rose ou quelque +Marton un petit billet à peu près conçu en ces termes:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Amour, tyran des dieux et des mortels,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ce n'est plus de l'encens qu'il faut sur tes autels.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Si Mars veut revoir Cythérée,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Qu'il emprunte à la Nuit son écharpe azurée.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Et qu'il se présente chez le concierge, telle rue, tel numéro, en +demandant madame Trois-Étoiles; voilà. Maurice haussa les épaules; il +savait bien que Geneviève n'avait personne chez qui se réfugier.</p> + +<p>—Nous ne la retrouverons pas, murmura-t-il.</p> + +<p>—Permets-moi de te dire une chose, Maurice, dit Lorin.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que ce ne serait peut-être pas un si grand malheur que nous ne +la retrouvassions pas.</p> + +<p>—Si nous ne la retrouvons pas, Lorin, dit Maurice, j'en mourrai.</p> + +<p>—Ah diable! dit le jeune homme, c'est donc de cet amour là que tu as +failli mourir?</p> + +<p>—Oui, répondit Maurice. Lorin réfléchit un instant.</p> + +<p>—Maurice, dit-il, il est quelque chose comme onze heures, le quartier +est désert, voici là un banc de pierre qui semble placé exprès pour +recevoir deux amis. Accorde-moi la faveur d'un entretien particulier, +comme on disait sous l'ancien régime. Je te donne ma parole que je ne +parlerai qu'en prose. Maurice regarda autour de lui et alla s'asseoir +auprès de son ami.</p> + +<p>—Parle, dit Maurice, en laissant tomber dans sa main son front alourdi.</p> + +<p>—Écoute, cher ami, sans exorde, sans périphrase, sans commentaire, je +te dirai une chose, c'est que nous nous perdons, ou plutôt que tu nous +perds.</p> + +<p>—Comment cela? demanda Maurice.</p> + +<p>—Il y a, tendre ami, reprit Lorin, certain arrêté du comité de Salut +public qui déclare traître à la patrie quiconque entretient des +relations avec les ennemis de ladite patrie. Hein! connais-tu cet +arrêté?</p> + +<p>—Sans doute, répondit Maurice.</p> + +<p>—Tu le connais?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! il me semble que tu n'es pas mal traître à la patrie. Qu'en +dis-tu? comme dit Manlius.</p> + +<p>—Lorin!</p> + +<p>—Sans doute; à moins que tu ne regardes toutefois comme idolâtrant la +patrie ceux qui donnent le logement, la table et le lit à M. le +chevalier de Maison-Rouge, lequel n'est pas un exalté républicain, à ce +que je suppose, et n'est point accusé pour le moment d'avoir fait les +journées de Septembre.</p> + +<p>—Ah! Lorin! fit Maurice en poussant un soupir.</p> + +<p>—Ce qui fait, continua le moraliste, que tu me parais avoir été ou être +encore un peu trop ami de l'ennemi de la patrie. Allons, allons, ne te +révolte pas, cher ami; tu es comme feu Encelades, et tu remuerais une +montagne quand tu te retournes. Je te le répète donc, ne te révolte pas, +et avoue tout bonnement que tu n'es plus un zélé.</p> + +<p>Lorin avait prononcé ces mots avec toute la douceur dont il était +capable, et en glissant dessus avec un artifice tout à fait cicéronien.</p> + +<p>Maurice se contenta de protester par un geste.</p> + +<p>Mais le geste fut déclaré comme non avenu, et Lorin continua:</p> + +<p>—Oh! si nous vivions dans une de ces températures de serre chaude, +température honnête, où, selon les règles de la botanique, le baromètre +marque invariablement seize degrés, je te dirais, mon cher Maurice, +c'est élégant, c'est comme il faut; soyons un peu aristocrates, de temps +en temps, cela fait bien et cela sent bon; mais nous cuisons aujourd'hui +dans trente-cinq à quarante degrés de chaleur! la nappe brûle, de sorte +que l'on n'est que tiède; par cette chaleur-là on semble froid; +lorsqu'on est froid on est suspect; tu sais cela, Maurice; et quand on +est suspect, tu as trop d'intelligence, mon cher Maurice, pour ne pas +savoir ce qu'on est bientôt, ou plutôt ce qu'on n'est plus.</p> + +<p>—Eh bien! donc, alors qu'on me tue et que cela finisse, s'écria +Maurice; aussi bien je suis las de la vie.</p> + +<p>—Depuis un quart d'heure, dit Lorin; en vérité, il n'y a pas encore +assez longtemps pour que je te laisse faire sur ce point-là à ta +volonté; et puis, lorsqu'on meurt aujourd'hui, tu comprends, il faut +mourir républicain, tandis que toi tu mourrais aristocrate.</p> + +<p>—Oh! oh! s'écria Maurice dont le sang commençait à s'enflammer par +l'impatiente douleur qui résultait de la conscience de sa culpabilité; +oh! oh! tu vas trop loin, mon ami.</p> + +<p>—J'irai plus loin encore, car je te préviens que si tu te fais +aristocrate...</p> + +<p>—Tu me dénonceras?</p> + +<p>—Fi donc! non, je t'enfermerai dans une cave, et je te ferai chercher +au son du tambour comme un objet égaré; puis je proclamerai que les +aristocrates, sachant ce que tu leur réservais, t'ont séquestré, +martyrisé, affamé; de sorte que, comme le prévôt Élie de Beaumont, M. +Latude et autres, lorsqu'on te retrouvera tu seras couronné publiquement +de fleurs par les dames de la Halle et les chiffonniers de la section +Victor. Dépêche-toi donc de redevenir un Aristide, ou ton affaire est +claire.</p> + +<p>—Lorin, Lorin, je sens que tu as raison, mais je suis entraîné, je +glisse sur la pente. M'en veux-tu donc parce que la fatalité m'entraîne?</p> + +<p>—Je ne t'en veux pas, mais je te querelle. Rappelle-toi un peu les +scènes que Pylade faisait journellement à Oreste, scènes qui prouvent +victorieusement que l'amitié n'est qu'un paradoxe, puisque ces modèles +des amis se disputaient du matin au soir.</p> + +<p>—Abandonne-moi, Lorin, tu feras mieux.</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>—Alors, laisse-moi aimer, être fou à mon aise, être criminel peut-être, +car, si je la revois, je sens que je la tuerai.</p> + +<p>—Ou que tu tomberas à ses genoux. Ah! Maurice! Maurice amoureux d'une +aristocrate, jamais je n'eusse cru cela. Te voilà comme ce pauvre +Osselin avec la marquise de Charny.</p> + +<p>—Assez, Lorin, je t'en supplie!</p> + +<p>—Maurice, je te guérirai, ou le diable m'emporte. Je ne veux pas que tu +gagnes à la loterie de sainte guillotine, moi, comme dit l'épicier de la +rue des Lombards. Prends garde, Maurice, tu vas m'exaspérer. Maurice, tu +vas faire de moi un buveur de sang. Maurice, j'éprouve le besoin de +mettre le feu à l'île Saint-Louis; une torche, un brandon!</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais non, ma peine est inutile.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>À quoi bon demander une torche, un flambeau?</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ton feu, Maurice, est assez beau</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Pour embraser ton âme, et ces lieux, et la ville.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Maurice sourit malgré lui.</p> + +<p>—Tu sais qu'il était convenu que nous ne parlerions qu'en prose? +dit-il.</p> + +<p>—Mais c'est qu'aussi tu m'exaspères avec ta folie, dit Lorin; c'est +qu'aussi.... Tiens, viens boire, Maurice; devenons ivrognes, faisons des +motions, étudions l'économie politique; mais, pour l'amour de Jupiter, +ne soyons pas amoureux, n'aimons que la liberté.</p> + +<p>—Ou la Raison.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, la déesse te dit bien des choses, et te trouve un +charmant mortel.</p> + +<p>—Et tu n'es pas jaloux?</p> + +<p>—Maurice, pour sauver un ami, je me sens capable de tous les +sacrifices.</p> + +<p>—Merci, mon pauvre Lorin, et j'apprécie ton dévouement; mais le +meilleur moyen de me consoler, vois-tu, c'est de me saturer de ma +douleur. Adieu, Lorin; va voir Arthémise.</p> + +<p>—Et toi, où vas-tu?</p> + +<p>—Je rentre chez moi. Et Maurice fit quelques pas vers le pont.</p> + +<p>—Tu demeures donc du côté de la rue vieille Saint-Jacques, maintenant?</p> + +<p>—Non, mais il me plaît de prendre par là.</p> + +<p>—Pour revoir encore une fois le lieu qu'habitait ton inhumaine?</p> + +<p>—Pour voir si elle n'est pas revenue où elle sait que je l'attends. Ô +Geneviève! Geneviève! je ne t'aurais pas crue capable d'une pareille +trahison!</p> + +<p>—Maurice, un tyran qui connaissait bien le beau sexe, puisqu'il est +mort pour l'avoir trop aimé, disait:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Souvent femme varie,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Bien fol est qui s'y fie.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Maurice poussa un soupir, et les deux amis reprirent le chemin de la +vieille rue Saint-Jacques.</p> + +<p>À mesure que les deux amis approchaient, ils distinguaient un grand +bruit, ils voyaient s'augmenter la lumière, ils entendaient ces chants +patriotiques, qui, au grand jour, en plein soleil, dans l'atmosphère du +combat, semblaient des hymnes héroïques, mais qui, la nuit, à la lueur +de l'incendie, prenaient l'accent lugubre d'une ivresse de cannibale.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! mon Dieu! disait Maurice oubliant que Dieu était aboli.</p> + +<p>Et il allait toujours, la sueur au front. Lorin le regardait aller, et +murmurait entre ses dents:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Amour, amour, quand tu nous tiens:</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>On peut bien dire adieu prudence.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Tout Paris semblait se porter vers le théâtre des événements que nous +venons de raconter. Maurice fut obligé de traverser une haie de +grenadiers, les rangs des sectionnaires, puis les bandes pressées de +cette populace toujours furieuse, toujours éveillée, qui, à cette +époque, courait en hurlant de spectacle en spectacle.</p> + +<p>À mesure qu'il approchait, Maurice, dans son impatience furieuse, hâtait +le pas. Lorin le suivait avec peine, mais il l'aimait trop pour le +laisser seul en pareil moment.</p> + +<p>Tout était presque fini: le feu s'était communiqué du hangar, où le +soldat avait jeté sa torche enflammée, aux ateliers construits en +planches assemblées de façon à laisser de grands jours pour la +circulation de l'air; les marchandises avaient brûlé; la maison +commençait à brûler elle-même.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! se dit Maurice, si elle était revenue, si elle se +trouvait dans quelque chambre enveloppée par le cercle de flammes, +m'attendant, m'appelant....</p> + +<p>Et Maurice, à demi insensé de douleur, aimant mieux croire à la folie de +celle qu'il aimait qu'à sa trahison, Maurice donna tête baissée au +milieu de la porte qu'il entrevoyait dans la fumée.</p> + +<p>Lorin le suivait toujours: il l'eût suivi en enfer.</p> + +<p>Le toit brûlait, le feu commençait à se communiquer à l'escalier.</p> + +<p>Maurice, haletant, visita tout le premier, le salon, la chambre de +Geneviève, la chambre du chevalier de Maison-Rouge, les corridors, +appelant d'une voix étranglée:</p> + +<p>—Geneviève! Geneviève! Personne ne répondit. En revenant dans la +première pièce, les deux amis virent des bouffées de flammes qui +commençaient à entrer par la porte. Malgré les cris de Lorin, qui lui +montrait la fenêtre, Maurice passa au milieu de la flamme.</p> + +<p>Puis il courut à la maison, traversa sans s'arrêter à rien la cour +jonchée de meubles brisés, retrouva la salle à manger, le salon de +Dixmer, le cabinet du chimiste Morand; tout cela plein de fumée, de +débris, de vitres cassées; le feu venait d'atteindre aussi cette partie +de la maison, et commençait à la dévorer.</p> + +<p>Maurice fit comme il venait de faire du pavillon. Il ne laissa pas une +chambre sans l'avoir visitée, un corridor sans l'avoir parcouru. Il +descendit jusqu'aux caves. Peut-être Geneviève, pour fuir l'incendie, +s'était-elle réfugiée là.</p> + +<p>Personne.</p> + +<p>—Morbleu! dit Lorin, tu vois bien que personne ne tiendrait ici, à +l'exception des salamandres, et ce n'est point cet animal fabuleux que +tu cherches. Allons, viens; nous demanderons, nous nous informerons aux +assistants; quelqu'un peut-être l'a-t-il vue.</p> + +<p>Il eût fallu bien des forces réunies pour conduire Maurice hors de la +maison; l'Espérance l'entraîna par un de ses cheveux.</p> + +<p>Alors commencèrent les investigations; ils visitèrent les environs, +arrêtant les femmes qui passaient, fouillant les allées, mais sans +résultat. Il était une heure du matin; Maurice, malgré sa vigueur +athlétique, était brisé de fatigue: il renonça enfin à ses courses, à +ses ascensions, à ses conflits perpétuels avec la foule.</p> + +<p>Un fiacre passait; Lorin l'arrêta.</p> + +<p>—Mon cher, dit-il à Maurice, nous avons fait tout ce qu'il était +humainement possible de faire pour retrouver ta Geneviève; nous nous +sommes éreintés; nous nous sommes roussis; nous nous sommes gourmés pour +elle. Cupidon, si exigeant qu'il soit, ne peut exiger davantage d'un +homme qui est amoureux, et surtout d'un homme qui ne l'est pas; montons +en fiacre, et rentrons chacun chez nous.</p> + +<p>Maurice ne répondit point et se laissa faire. On arriva à la porte de +Maurice sans que les deux amis eussent échangé une seule parole.</p> + +<p>Au moment où Maurice descendait, on entendit une fenêtre de +l'appartement de Maurice se refermer.</p> + +<p>—Ah! bon! dit Lorin, on t'attendait, me voilà plus tranquille. Frappe +maintenant. Maurice frappa, la porte s'ouvrit.</p> + +<p>—Bonsoir! dit Lorin, demain matin attends-moi pour sortir.</p> + +<p>—Bonsoir! dit machinalement Maurice. Et la porte se referma derrière +lui.</p> + +<p>Sur les premières marches de l'escalier il rencontra son officieux.</p> + +<p>—Oh! citoyen Lindey, s'écria celui-ci, quelle inquiétude vous nous avez +donnée! Le mot <i>nous</i> frappa Maurice.</p> + +<p>—À vous? dit-il.</p> + +<p>—Oui, à moi et à la petite dame qui vous attend.</p> + +<p>—La petite dame! répéta Maurice, trouvant le moment mal choisi pour +correspondre au souvenir que lui donnait sans doute quelqu'une de ses +anciennes amies; tu fais bien de me dire cela, je vais coucher chez +Lorin.</p> + +<p>—Oh! impossible; elle était à la fenêtre, elle vous a vu descendre, et +s'est écriée: «Le voilà!»</p> + +<p>—Eh! que m'importe qu'elle sache que c'est moi; je n'ai pas le cœur à +l'amour. Remonte, et dis à cette femme qu'elle s'est trompée.</p> + +<p>L'officieux fit un mouvement pour obéir, mais il s'arrêta.</p> + +<p>—Ah! citoyen, dit-il, vous avez tort: la petite dame était déjà bien +triste, ma réponse va la mettre au désespoir.</p> + +<p>—Mais enfin, dit Maurice, quelle est cette femme?</p> + +<p>—Citoyen, je n'ai pas vu son visage; elle est enveloppée d'une mante, +et elle pleure; voilà ce que je sais.</p> + +<p>—Elle pleure! dit Maurice.</p> + +<p>—Oui, mais bien doucement, en étouffant ses sanglots.</p> + +<p>—Elle pleure, répéta Maurice. Il y a donc quelqu'un au monde qui m'aime +assez pour s'inquiéter à ce point de mon absence?</p> + +<p>Et il monta lentement derrière l'officieux.</p> + +<p>—Le voici, citoyenne, le voici! cria celui-ci en se précipitant dans la +chambre. Maurice entra derrière lui.</p> + +<p>Il vit alors dans le coin du salon une forme palpitante qui se cachait +le visage sous des coussins, une femme qu'on eût cru morte sans le +gémissement convulsif qui la faisait tressaillir.</p> + +<p>Il fit signe à l'officieux de sortir. Celui-ci obéit et referma la +porte. Alors Maurice courut à la jeune femme, qui releva la tête.</p> + +<p>—Geneviève! s'écria le jeune homme, Geneviève chez moi! suis-je donc +fou, mon Dieu?</p> + +<p>—Non, vous avez toute votre raison, mon ami, répondit la jeune femme. +Je vous ai promis d'être à vous si vous sauviez le chevalier de +Maison-Rouge. Vous l'avez sauvé, me voici! Je vous attendais.</p> + +<p>Maurice se méprit au sens de ces paroles; il recula d'un pas et, +regardant tristement la jeune femme:</p> + +<p>—Geneviève, dit-il doucement, Geneviève, vous ne m'aimez donc pas?</p> + +<p>Le regard de Geneviève se voila de larmes; elle détourna la tête et, +s'appuyant sur le dossier du sofa, elle éclata en sanglots.</p> + +<p>—Hélas! dit Maurice, vous voyez bien que vous ne m'aimez plus, et non +seulement vous ne m'aimez plus, Geneviève, mais il faut que vous +éprouviez une espèce de haine contre moi pour vous désespérer ainsi.</p> + +<p>Maurice avait mis tant d'exaltation et de douleur dans ces derniers +mots, que Geneviève se redressa et lui prit la main.</p> + +<p>—Mon Dieu, dit-elle, celui qu'on croyait le meilleur sera donc toujours +égoïste!</p> + +<p>—Égoïste, Geneviève, que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Mais vous ne comprenez donc pas ce que je souffre? Mon mari en fuite, +mon frère proscrit, ma maison en flammes, tout cela dans une nuit, et +puis cette horrible scène entre vous et le chevalier!</p> + +<p>Maurice l'écoutait avec ravissement, car il était impossible, même à la +passion la plus folle, de ne pas admettre que de telles émotions +accumulées puissent amener à l'état de douleur où Geneviève se trouvait.</p> + +<p>—Ainsi vous êtes venue, vous voilà, je vous tiens, vous ne me quitterez +plus! Geneviève tressaillit.</p> + +<p>—Où serais-je allée? répondit-elle avec amertume. Ai-je un asile, un +abri, un protecteur autre que celui qui a mis un prix à sa protection? +oh! furieuse et folle, j'ai franchi le pont Neuf, Maurice, et en passant +je me suis arrêtée pour voir l'eau sombre bruire à l'angle des arches, +cela m'attirait, me fascinait. Là, pour toi, me disais-je, pauvre femme, +là est un abri; là est un repos inviolable; là est l'oubli.</p> + +<p>—Geneviève, Geneviève! s'écria Maurice, vous avez dit cela?... Mais +vous ne m'aimez donc pas?</p> + +<p>—Je l'ai dit, répondit Geneviève à voix basse; je l'ai dit et je suis +venue. Maurice respira et se laissa glisser à ses pieds.</p> + +<p>—Geneviève, murmura-t-il, ne pleurez plus. Geneviève, consolez-vous de +tous vos malheurs, puisque vous m'aimez. Geneviève, au nom du ciel, +dites-moi que ce n'est point la violence de mes menaces qui vous a +amenée ici. Dites-moi que, quand même vous ne m'eussiez pas vu ce soir, +en vous trouvant seule, isolée, sans asile, vous y fussiez venue, et +acceptez le serment que je vous fais de vous délier du serment que je +vous ai forcée de faire.</p> + +<p>Geneviève abaissa sur le jeune homme un regard empreint d'une ineffable +reconnaissance.</p> + +<p>—Généreux! dit-elle. Oh! mon Dieu, je vous remercie, il est généreux!</p> + +<p>—Écoutez, Geneviève, dit Maurice, Dieu que l'on chasse ici de ses +temples, mais que l'on ne peut chasser de nos cœurs où il a mis +l'amour, Dieu a fait cette soirée lugubre en apparence, mais étincelante +au fond de joies et de félicités. Dieu vous a conduite à moi, Geneviève, +il vous a mise entre mes bras, il vous parle par mon souffle. Dieu, +enfin, Dieu veut récompenser ainsi tant de souffrances que nous avons +endurées, tant de vertus que nous avons déployées en combattant cet +amour qui semblait illégitime, comme si un sentiment si longtemps pur et +toujours si profond pouvait être un crime. Ne pleurez donc plus, +Geneviève! Geneviève, donnez-moi votre main. Voulez-vous être chez un +frère, voulez-vous que ce frère baise avec respect le bas de votre robe, +s'éloigne les mains jointes et franchisse le seuil sans retourner la +tête? Eh bien! dites un mot, faites un signe, et vous allez me voir +m'éloigner, et vous serez seule, libre et en sûreté comme une vierge +dans une église. Mais au contraire, ma Geneviève adorée, voulez-vous +vous souvenir que je vous ai tant aimée que j'ai failli en mourir, que +pour cet amour que vous pouvez faire fatal ou heureux, j'ai trahi les +miens, que je me suis rendu odieux et vil à moi-même; voulez-vous songer +à tout ce que l'avenir nous garde de bonheur; à la force et à l'énergie +qu'il y a dans notre jeunesse et dans notre amour pour défendre ce +bonheur qui commence contre quiconque voudrait l'attaquer! Oh! +Geneviève, toi, tu es un ange de bonté, veux-tu, dis? veux-tu rendre un +homme si heureux qu'il ne regrette plus la vie et qu'il ne désire plus +le bonheur éternel? Alors, au lieu de me repousser, souris-moi, ma +Geneviève, laisse-moi appuyer ta main sur mon cœur, penche-toi vers +celui qui t'aspire de toute sa puissance, de tous ses vœux, de toute +son âme; Geneviève, mon amour, ma vie, Geneviève, ne reprends pas ton +serment!</p> + +<p>Le cœur de la jeune femme se gonflait à ces douces paroles: la langueur +de l'amour, la fatigue de ses souffrances passées épuisaient ses forces; +les larmes ne revenaient plus à ses yeux, et cependant les sanglots +soulevaient encore sa poitrine brûlante.</p> + +<p>Maurice comprit qu'elle n'avait plus de courage pour résister, il la +saisit dans ses bras. Alors elle laissa tomber sa tête sur son épaule, +et ses longs cheveux se dénouèrent sur les joues ardentes de son amant.</p> + +<p>En même temps Maurice sentit bondir sa poitrine, soulevée encore comme +les vagues après l'orage.</p> + +<p>—Oh! tu pleures, Geneviève, lui dit-il avec une profonde tristesse, tu +pleures. Oh! rassure-toi. Non, non, jamais je n'imposerai l'amour à une +douleur dédaigneuse. Jamais mes lèvres ne se souilleront d'un baiser +qu'empoisonnera une seule larme de regret.</p> + +<p>Et il desserra l'anneau vivant de ses bras, il écarta son front de celui +de Geneviève et se détourna lentement.</p> + +<p>Mais aussitôt, par une de ces réactions si naturelles à la femme qui se +défend et qui désire tout en se défendant, Geneviève jeta au cou de +Maurice ses bras tremblants, l'étreignit avec violence et colla sa joue +glacée et humide encore des larmes qui venaient de se tarir sur la joue +ardente du jeune homme.</p> + +<p>—Oh! murmura-t-elle, ne m'abandonne pas, Maurice, car je n'ai plus que +toi au monde.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a><a href="#table">XXXIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le lendemain</a></h3> + + +<p>Un beau soleil venait, à travers les persiennes vertes, dorer les +feuilles de trois grands rosiers placés dans des caisses de bois sur la +fenêtre de Maurice.</p> + +<p>Ces fleurs, d'autant plus précieuses à la vue que la saison commençait à +fuir, embaumaient une petite salle à manger dallée, reluisante de +propreté, dans laquelle, à une table servie sans profusion, mais +élégamment, venaient de s'asseoir Geneviève et Maurice.</p> + +<p>La porte était fermée, car la table supportait tout ce dont les convives +avaient besoin. On comprenait qu'ils s'étaient dit:</p> + +<p>—Nous nous servirons nous-mêmes. On entendait dans la pièce voisine +remuer l'officieux, empressé comme l'ardélion de Phèdre. La chaleur et +la vie des derniers beaux jours entraient par les lames entrebâillées de +la jalousie, et faisaient briller comme de l'or et de l'émeraude les +feuilles des rosiers caressées par le soleil. Geneviève laissa tomber de +ses doigts sur son assiette le fruit doré qu'elle tenait, et, rêveuse, +souriant des lèvres seulement, tandis que ses grands yeux languissaient +dans la mélancolie, elle demeura ainsi silencieuse, inerte, engourdie, +bien que vivante et heureuse au soleil de l'amour, comme l'étaient ces +belles fleurs au soleil du ciel.</p> + +<p>Bientôt ses yeux cherchèrent ceux de Maurice, et ils les rencontrèrent +fixés sur elle: lui aussi la regardait et rêvait.</p> + +<p>Alors elle posa son bras si doux et si blanc sur l'épaule du jeune +homme, qui tressaillit; puis elle y appuya sa tête avec cette confiance +et cet abandon qui sont bien plus que l'amour.</p> + +<p>Geneviève le regardait sans lui parler et rougissait en le regardant.</p> + +<p>Maurice n'avait qu'à incliner légèrement la tête pour appuyer ses lèvres +sur les lèvres entr'ouvertes de sa maîtresse.</p> + +<p>Il inclina la tête; Geneviève pâlit, et ses yeux se fermèrent comme les +pétales de la fleur qui cache son calice aux rayons de la lumière.</p> + +<p>Ils demeuraient ainsi endormis dans cette félicité inaccoutumée, quand +le bruit aigu de la sonnette les fit tressaillir.</p> + +<p>Ils se détachèrent l'un de l'autre.</p> + +<p>L'officieux entra et referma mystérieusement la porte.</p> + +<p>—C'est le citoyen Lorin, dit-il.</p> + +<p>—Ah! ce cher Lorin, dit Maurice; je vais aller le congédier. Pardon, +Geneviève. Geneviève l'arrêta.</p> + +<p>—Congédier votre ami, Maurice! dit-elle; un ami, un ami qui vous a +consolé, aidé, soutenu? Non, je ne veux pas plus chasser un tel ami de +votre maison que de votre cœur; qu'il entre, Maurice, qu'il entre.</p> + +<p>—Comment, vous permettez?... dit Maurice.</p> + +<p>—Je le veux, dit Geneviève.</p> + +<p>—Oh! mais vous trouvez donc que je ne vous aime pas assez, s'écria +Maurice ravi de cette délicatesse, et c'est de l'idolâtrie qu'il vous +faut?</p> + +<p>Geneviève tendit son front rougissant au jeune homme; Maurice ouvrit la +porte, et Lorin entra, beau comme le jour dans son costume de +demi-muscadin. En apercevant Geneviève, il manifesta une surprise à +laquelle succéda aussitôt un respectueux salut.</p> + +<p>—Viens, Lorin, viens, dit Maurice, et regarde madame. Tu es détrôné, +Lorin; il y a maintenant quelqu'un que je te préfère. J'eusse donné ma +vie pour toi; pour elle, je ne t'apprends rien de nouveau, Lorin, pour +elle, j'ai donné mon honneur.</p> + +<p>—Madame, dit Lorin avec un sérieux qui accusait en lui une émotion bien +profonde, je tâcherai d'aimer plus que vous Maurice, pour que lui ne +cesse pas de m'aimer tout à fait.</p> + +<p>—Asseyez-vous, monsieur, dit en souriant Geneviève.</p> + +<p>—Oui, assieds-toi, dit Maurice, qui, ayant serré à droite la main de +son ami, à gauche celle de sa maîtresse, venait de s'emplir le cœur de +toute la félicité qu'un homme peut ambitionner sur la terre.</p> + +<p>—Alors tu ne veux donc plus mourir? tu ne veux donc plus te faire tuer?</p> + +<p>—Comment cela? demanda Geneviève.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, dit Lorin, que l'homme est un animal versatile, et que +les philosophes ont bien raison de mépriser sa légèreté! En voilà un, +croiriez-vous cela, madame? qui voulait, hier au soir, se jeter à l'eau, +qui déclarait qu'il n'y avait plus de félicité possible pour lui en ce +monde; et voilà que je le retrouve ce matin gai, joyeux, le sourire sur +les lèvres, le bonheur sur le front, la vie dans le cœur, en face d'une +table bien servie; il est vrai qu'il ne mange pas, mais cela ne prouve +pas qu'il en soit plus malheureux.</p> + +<p>—Comment, dit Geneviève, il voulait faire tout cela?</p> + +<p>—Tout cela, et bien d'autres choses encore; je vous le raconterai plus +tard; mais pour le moment j'ai très faim; c'est la faute de Maurice, qui +m'a fait courir tout le quartier Saint-Jacques hier au soir. Permettez +que j'entame votre déjeuner, auquel vous n'avez touché ni l'un ni +l'autre.</p> + +<p>—Tiens, il a raison! s'écria Maurice avec une joie d'enfant; déjeunons. +Je n'ai pas mangé, ni vous non plus, Geneviève.</p> + +<p>Il guettait l'œil de Lorin à ce nom; mais Lorin ne sourcilla point.</p> + +<p>—Ah çà! mais tu avais donc deviné que c'était elle! lui demanda +Maurice.</p> + +<p>—Parbleu! répondit Lorin en se coupant une large tranche de jambon +blanc et rose.</p> + +<p>—J'ai faim aussi, dit Geneviève en tendant son assiette.</p> + +<p>—Lorin, dit Maurice, j'étais malade hier au soir.</p> + +<p>—Tu étais plus que malade, tu étais fou.</p> + +<p>—Eh bien! je crois que c'est toi qui es souffrant, ce matin.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Tu n'as pas encore fait de vers.</p> + +<p>—J'y songeais à l'instant même, dit Lorin.</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Lorsqu'il siège au milieu des Grâces,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Phébus tient sa lyre à la main;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais de Vénus s'il suit des traces,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Phébus perd sa lyre en chemin.</i></span><br /> +</p> + + +<p>—Bon! voilà toujours un quatrain, dit Maurice en riant.</p> + +<p>—Et il faudra que tu t'en contentes, vu que nous allons causer de +choses moins gaies.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il encore? demanda Maurice avec inquiétude.</p> + +<p>—Il y a que je suis prochainement de garde à la Conciergerie.</p> + +<p>—À la Conciergerie! dit Geneviève; près de la reine?</p> + +<p>—Près de la reine... je crois que oui, madame. Geneviève pâlit; Maurice +fronça le sourcil et fit un signe à Lorin. Celui-ci se coupa une +nouvelle tranche de jambon, double de la première.</p> + +<p>La reine avait, en effet, été conduite à la conciergerie, où nous allons +la suivre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a><a href="#table">XXXIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">La conciergerie</a></h3> + + +<p>À l'angle du pont au Change et du quai aux Fleurs s'élèvent les restes +du vieux palais de saint Louis, qui s'appelait, par excellence, le +Palais, comme Rome s'appelait la Ville, et qui continue à garder ce nom +souverain depuis que les seuls rois qui l'habitent sont les greffiers, +les juges et les plaideurs.</p> + +<p>C'est une grande et sombre maison que celle de la justice, et qui fait +plus craindre qu'aimer la rude déesse. On y voit tout l'attirail et +toutes les attributions de la vengeance humaine réunis en un étroit +espace. Ici, les salles où l'on garde les prévenus; plus loin, celles où +on les juge; plus bas, les cachots où on les enferme quand ils sont +condamnés; à la porte, la petite place où on les marque du fer rouge et +infamant; à cent cinquante pas de la première, l'autre place, plus +grande, où on les tue, c'est-à-dire la Grève, où on achève ce qui a été +ébauché au Palais.</p> + +<p>La justice, comme on le voit, a tout sous la main. Toute cette partie +d'édifices, accolés les uns aux autres, mornes, gris, percés de petites +fenêtres grillées, où les voûtes béantes ressemblent à des antres +grillés qui longent le quai des Lunettes, c'est la Conciergerie.</p> + +<p>Cette prison a des cachots que l'eau de la Seine vient humecter de son +noir limon; elle a des issues mystérieuses qui conduisaient autrefois au +fleuve les victimes qu'on avait intérêt à faire disparaître.</p> + +<p>Vue en 1793, la Conciergerie, pourvoyeuse infatigable de l'échafaud, la +Conciergerie, disons-nous, regorgeait de prisonniers dont on faisait en +une heure des condamnés. À cette époque, la vieille prison de saint +Louis était bien réellement l'hôtellerie de la mort.</p> + +<p>Sous les voûtes des portes, se balançait, la nuit, une lanterne au feu +rouge, sinistre enseigne de ce lieu de douleurs.</p> + +<p>La veille de ce jour où Maurice, Lorin et Geneviève déjeunaient +ensemble, un sourd roulement avait ébranlé le pavé du quai et les vitres +de la prison; puis le roulement avait cessé en face de la porte ogive; +des gendarmes avaient frappé à cette porte avec la poignée de leur +sabre, cette porte s'était ouverte, la voiture était entrée dans la +cour, et, quand les gonds avaient tourné derrière elle, quand les +verrous avaient grincé, une femme en était descendue.</p> + +<p>Aussitôt le guichet béant devant elle l'engloutit. Trois ou quatre têtes +curieuses, qui s'étaient avancées à la lueur des flambeaux pour +considérer la prisonnière, et qui étaient apparues dans la demi-teinte, +se plongèrent dans l'obscurité; puis on entendit quelques rires +vulgaires et quelques adieux grossiers échangés entre les hommes qui +s'éloignaient et qu'on entendait sans les voir.</p> + +<p>Celle qu'on amenait ainsi était restée en dedans du premier guichet avec +ses gendarmes; elle vit qu'il fallait en franchir un second; mais elle +oublia que, pour passer un guichet, on doit à la fois hausser le pied et +baisser la tête, car on trouve en bas une marche qui monte, et en haut +une marche qui descend.</p> + +<p>La prisonnière, encore mal habituée sans doute à l'architecture des +prisons, malgré le long séjour qu'elle y avait déjà fait, oublia de +baisser son front et se heurta violemment à la barre de fer.</p> + +<p>—Vous êtes-vous fait mal, citoyenne? demanda un des gendarmes.</p> + +<p>—Rien ne me fait plus mal à présent, répondit-elle tranquillement.</p> + +<p>Et elle passa sans proférer aucune plainte, quoique l'on vît au-dessus +du sourcil la trace presque sanglante qu'y avait laissée le contact de +la barre de fer.</p> + +<p>Bientôt on aperçut le fauteuil du concierge, fauteuil plus vénérable aux +yeux des prisonniers que ne l'est aux yeux des courtisans le trône d'un +roi, car le concierge d'une prison est le dispensateur des grâce, et +toute grâce est importante pour un prisonnier; souvent la moindre faveur +change son ciel sombre en un firmament lumineux.</p> + +<p>Le concierge Richard, installé dans son fauteuil, que, bien convaincu de +son importance, il n'avait pas quitté malgré le bruit des grilles et le +roulement de la voiture qui lui annonçait un nouvel hôte, le concierge +Richard prit son tabac, regarda la prisonnière, ouvrit un registre fort +gros, et chercha une plume dans le petit encrier de bois noir où +l'encre, pétrifiée sur les bords, conservait encore au milieu un peu de +bourbeuse humidité, comme, au milieu du cratère d'un volcan, il reste +toujours un peu de matière en fusion.</p> + +<p>—Citoyen concierge, dit le chef de l'escorte, fais-nous l'écrou et +vivement, car on nous attend avec impatience à la Commune.</p> + +<p>—Oh! ce ne sera pas long, dit le concierge en versant dans son encrier +quelques gouttes de vin qui restaient au fond d'un verre; on a la main +faite à cela, Dieu merci! Tes noms et prénoms, citoyenne?</p> + +<p>Et, trempant sa plume dans l'encre improvisée, il s'apprêta à écrire au +bas de la page, déjà pleine aux sept huitièmes, l'écrou de la nouvelle +venue; tandis que, debout derrière son fauteuil, la citoyenne Richard, +femme aux regards bienveillants, contemplait, avec un étonnement presque +respectueux, cette femme à l'aspect à la fois si triste, si noble et si +fier, que son mari interrogeait.</p> + +<p>—Marie-Antoinette-Jeanne-Josèphe de Lorraine, répondit la prisonnière, +archiduchesse d'Autriche, reine de France.</p> + +<p>—Reine de France? répéta le concierge en se soulevant étonné sur le +bras de son fauteuil.</p> + +<p>—Reine de France, répéta la prisonnière du même ton.</p> + +<p>—Autrement dit, veuve Capet, dit le chef de l'escorte.</p> + +<p>—Sous lequel de ces deux noms dois-je l'inscrire? demanda le concierge.</p> + +<p>—Sous celui des deux que tu voudras, pourvu que tu l'inscrives vite, +dit le chef de l'escorte.</p> + +<p>Le concierge retomba sur son fauteuil, et, avec un léger tremblement, il +écrivit sur son registre les prénoms, le nom et le titre que s'était +donnés la prisonnière, inscriptions dont l'encre apparaît encore +rougeâtre aujourd'hui sur ce registre, dont les rats de la conciergerie +révolutionnaire ont grignoté la feuille à l'endroit le plus précieux.</p> + +<p>La femme Richard se tenait toujours debout derrière le fauteuil de son +mari; seulement, un sentiment de religieuse commisération lui avait fait +joindre les mains.</p> + +<p>—Votre âge? continua le concierge.</p> + +<p>—Trente-sept ans et neuf mois, répondit la reine.</p> + +<p>Richard se remit à écrire, puis détailla le signalement, et termina par +les formules et les notes particulières.</p> + +<p>—Bien, dit-il, c'est fait.</p> + +<p>—Où conduit-on la prisonnière? demanda le chef de l'escorte.</p> + +<p>Richard prit une seconde prise de tabac et regarda sa femme.</p> + +<p>—Dame! dit celle-ci, nous n'étions pas prévenus, de sorte que nous ne +savons guère...</p> + +<p>—Cherche! dit le brigadier.</p> + +<p>—Il y a la chambre du conseil, reprit la femme.</p> + +<p>—Hum! c'est bien grand, murmura Richard.</p> + +<p>—Tant mieux! si elle est grande, on pourra plus facilement y placer des +gardes.</p> + +<p>—Va pour la chambre du conseil, dit Richard; mais elle est inhabitable +pour le moment, car il n'y a pas de lit.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit la femme, je n'y avais pas songé.</p> + +<p>—Bah! dit un des gendarmes, on y mettra un lit demain, et demain sera +bientôt venu.</p> + +<p>—D'ailleurs, la citoyenne peut passer cette nuit, dans notre chambre; +n'est-ce pas, notre homme? dit la femme Richard.</p> + +<p>—Eh bien, et nous, donc? dit le concierge.</p> + +<p>—Nous ne nous coucherons pas; comme l'a dit le citoyen gendarme, une +nuit est bientôt passée.</p> + +<p>—Alors, dit Richard, conduisez la citoyenne dans ma chambre.</p> + +<p>—Pendant ce temps-là, vous préparerez notre reçu, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Vous le trouverez en revenant. La femme Richard prit une chandelle qui +brûlait sur la table, et marcha la première. Marie-Antoinette la suivit +sans mot dire, calme et pâle, comme toujours; deux guichetiers, auxquels +la femme Richard fit un signe, fermèrent la marche. On montra à la reine +un lit auquel la femme Richard s'empressa de mettre des draps blancs. +Les guichetiers s'installèrent aux issues; puis la porte fut refermée à +double tour, et Marie-Antoinette se trouva seule. Comment elle passa +cette nuit, nul le sait, puisqu'elle la passa face à face avec Dieu. Ce +fut le lendemain seulement que la reine fut conduite dans la chambre du +conseil, quadrilatère allongé dont le guichet d'entrée donne sur un +corridor de la Conciergerie, et que l'on avait coupé dans toute sa +longueur par une cloison qui n'atteignait pas à la hauteur du plafond.</p> + +<p>L'un des compartiments était la chambre des hommes de garde.</p> + +<p>L'autre était celle de la reine.</p> + +<p>Une fenêtre grillée de barreaux épais éclairait chacune de ces deux +cellules.</p> + +<p>Un paravent, substitué à une porte, isolait la reine de ses gardiens, et +fermait l'ouverture du milieu.</p> + +<p>La totalité de cette chambre était carrelée de briques sur champ.</p> + +<p>Enfin les murs avaient été décorés autrefois d'un cadre de bois doré +d'où pendaient encore des lambeaux de papier fleurdelisé.</p> + +<p>Un lit dressé en face de la fenêtre, une chaise placée près du jour, tel +était l'ameublement de la prison royale.</p> + +<p>En y entrant, la reine demanda qu'on lui apportât ses livres et son +ouvrage.</p> + +<p>On lui apporta les <i>Révolutions d'Angleterre,</i> qu'elle avait commencées +au Temple, le <i>Voyage du jeune Anarcharsis,</i> et sa tapisserie.</p> + +<p>De leur côté, les gendarmes s'établirent dans la cellule voisine. +L'histoire a conservé leurs noms, comme elle fait des êtres les plus +infimes que la fatalité associe aux grandes catastrophes, et qui voient +refléter sur eux un fragment de cette lumière que jette la foudre en +brisant, soit les trônes des rois, soit les rois eux-mêmes.</p> + +<p>Ils s'appelaient Duchesne et Gilbert.</p> + +<p>La Commune avait désigné ces deux hommes, qu'elle connaissait pour bons +patriotes, et ils devaient rester à poste fixe dans leur cellule +jusqu'au jugement de Marie-Antoinette: on espérait éviter par ce moyen +les irrégularités presque inévitables d'un service qui change plusieurs +fois le jour, et l'on conférait une responsabilité terrible aux +gardiens.</p> + +<p>La reine fut, dès ce jour même, par la conversation de ces deux hommes, +dont toutes les paroles arrivaient jusqu'à elles, lorsque aucun motif ne +les forçait à baisser la voix, la reine, disons-nous, fut instruite de +cette mesure; elle en ressentit à la fois de la joie et de l'inquiétude; +car, si, d'un côté, elle se disait que ces hommes devaient être bien +sûrs, puisqu'on les avait choisis entre tant d'hommes, d'un autre côté, +elle réfléchissait que ses amis trouveraient bien plus d'occasions de +corrompre deux gardiens connus et à poste fixe que cent inconnus +désignés par le hasard et passant auprès d'elle à l'improviste et pour +un seul jour.</p> + +<p>La première nuit, avant de se coucher, un des deux gendarmes avait fumé +selon son habitude; la vapeur du tabac glissa par les ouvertures de la +cloison et vint assiéger la malheureuse reine, dont l'infortune avait +irrité toutes les délicatesses au lieu de les émousser.</p> + +<p>Bientôt elle se sentit prise de vapeurs et de nausées: sa tête +s'embarrassa des pesanteurs de l'asphyxie; mais, fidèle à son système +d'indomptable fierté, elle ne se plaignit point.</p> + +<p>Tandis qu'elle veillait de cette veille douloureuse et que rien ne +troublait le silence de la nuit, elle crut entendre comme un gémissement +qui venait du dehors; ce gémissement était lugubre et prolongé, c'était +quelque chose de sinistre et de perçant comme les bruits du vent dans +les corridors déserts, quand la tempête emprunte une voix humaine pour +donner la vie aux passions des éléments.</p> + +<p>Bientôt elle reconnut que ce bruit qui l'avait fait tressaillir d'abord, +que ce cri douloureux et persévérant était la plainte lugubre d'un chien +hurlant sur le quai. Elle pensa aussitôt à son pauvre Black, auquel elle +n'avait pas songé au moment où elle avait été enlevée du Temple, et dont +elle crut reconnaître la voix. En effet, le pauvre animal, qui, par trop +de vigilance, avait perdu sa maîtresse, était descendu invisible +derrière elle, avait suivi sa voiture jusqu'aux grilles de la +Conciergerie, et ne s'en était éloigné que parce qu'il avait failli être +coupé en deux par la double lame de fer qui s'était refermée derrière +elle.</p> + +<p>Mais bientôt le pauvre animal était revenu, et, comprenant que sa +maîtresse était renfermée dans ce grand tombeau de pierre, il l'appelait +en hurlant, et attendait, à dix pas de la sentinelle, la caresse d'une +réponse.</p> + +<p>La reine répondit par un soupir qui fit dresser l'oreille à ses +gardiens.</p> + +<p>Mais, comme ce soupir fut le seul, et qu'aucun bruit ne lui succéda dans +la chambre de Marie-Antoinette, ses gardiens se rassurèrent bientôt et +retombèrent dans leur assoupissement.</p> + +<p>Le lendemain, au point du jour, la reine était levée et habillée. Assise +près de la fenêtre grillée, dont le jour, tamisé par les barreaux, +descendait bleuâtre sur ses mains amaigries, elle lisait en apparence, +mais sa pensée était bien loin du livre.</p> + +<p>Le gendarme Gilbert entr'ouvrit le paravent et la regarda en silence. +Marie-Antoinette entendit le cri du meuble qui se repliait sur lui-même +en frôlant le parquet, mais elle ne leva point la tête.</p> + +<p>Elle était placée de manière à ce que les gendarmes pussent voir sa tête +entièrement baignée de cette lumière matinale.</p> + +<p>Le gendarme Gilbert fit signe à son camarade de venir regarder avec lui +par l'ouverture.</p> + +<p>Duchesne se rapprocha.</p> + +<p>—Vois donc, dit Gilbert à voix basse, comme elle est pâle; c'est +effrayant! Ses yeux bordés de rouge annoncent qu'elle souffre; on dirait +qu'elle a pleuré.</p> + +<p>—Tu sais bien, dit Duchesne, que la veuve Capet ne pleure jamais; elle +est trop fière pour cela.</p> + +<p>—Alors, c'est qu'elle est malade, dit Gilbert. Puis, haussant la voix:</p> + +<p>—Dis donc, citoyenne Capet, demanda-t-il, est-ce que tu es malade?</p> + +<p>La reine leva lentement les yeux, et son regard se fixa clair et +interrogateur sur ces deux hommes.</p> + +<p>—Est-ce que c'est à moi que vous parlez, messieurs? demanda-t-elle +d'une voix pleine de douceur, car elle avait cru remarquer une nuance +d'intérêt dans l'accent de celui qui lui avait adressé la parole.</p> + +<p>—Oui, citoyenne, c'est à toi, reprit Gilbert, et nous te demandons si +tu es malade.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que tu as les yeux bien rouges.</p> + +<p>—Et que tu es bien pâle en même temps, ajouta Duchesne.</p> + +<p>—Merci, messieurs. Non, je ne suis point malade; seulement, j'ai +beaucoup souffert cette nuit.</p> + +<p>—Ah! oui, tes chagrins.</p> + +<p>—Non, messieurs, mes chagrins étant toujours les mêmes, et la religion +m'ayant appris à les mettre aux pieds de la croix, mes chagrins ne me +rendent pas plus souffrante un jour que l'autre; non, je suis malade +parce que je n'ai pas beaucoup dormi cette nuit.</p> + +<p>—Ah! la nouveauté du logement, le changement de lit, dit Duchesne.</p> + +<p>—Et puis le logement n'est pas beau, ajouta Gilbert.</p> + +<p>—Ce n'est pas non plus cela, messieurs, dit la reine en secouant la +tête. Laide ou belle, ma demeure m'est indifférente.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc, alors?</p> + +<p>—Ce que c'est?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je vous demande pardon de vous le dire; mais j'ai été fort incommodée +de cette odeur de tabac que monsieur exhale encore en ce moment.</p> + +<p>En effet, Gilbert fumait, ce qui, au reste, était sa plus habituelle +occupation.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s'écria-t-il tout troublé de la douceur avec laquelle la +reine lui parlait. C'est cela! que ne le disais-tu, citoyenne?</p> + +<p>—Parce que je ne me suis pas cru le droit de vous gêner dans vos +habitudes, monsieur.</p> + +<p>—Ah bien, tu ne seras plus incommodée, par moi du moins, dit Gilbert +en jetant sa pipe, qui alla se briser sur le carreau; car je ne fumerai +plus.</p> + +<p>Et il se retourna, emmenant son compagnon, et refermant le paravent.</p> + +<p>—Possible qu'on lui coupe la tête, c'est l'affaire de la nation, cela; +mais à quoi bon la faire souffrir, cette femme?</p> + +<p>Nous sommes des soldats et non pas des bourreaux comme Simon.</p> + +<p>—C'est un peu aristocrate, ce que tu fais là, compagnon, dit Duchesne +en secouant la tête.</p> + +<p>—Qu'appelles-tu aristocrate? Voyons, explique-moi un peu cela.</p> + +<p>—J'appelle aristocrate tout ce qui vexe la nation et qui fait plaisir à +ses ennemis.</p> + +<p>—Ainsi, selon toi, dit Gilbert, je vexe la nation parce que je ne +continue pas d'enfumer la veuve Capet? Allons donc! vois-tu, moi, +continua le brave homme, je me rappelle mon serment à la patrie et la +consigne de mon brigadier, voilà tout. Or, ma consigne, je la sais par +cœur: «Ne pas laisser évader la prisonnière, ne laisser pénétrer +personne auprès d'elle, écarter toute correspondance qu'elle voudrait +nouer ou entretenir et mourir à mon poste.» Voilà ce que j'ai promis et +je le tiendrai. Vive la nation!</p> + +<p>—Ce que je t'en dis, reprit Duchesne, n'est pas que je t'en veuille, au +contraire; mais cela me ferait de la peine que tu te compromisses.</p> + +<p>—Chut! voilà quelqu'un. La reine n'avait pas perdu un mot de cette +conversation, quoiqu'elle eût été faite à voix basse. La captivité +double l'acuité des sens. Le bruit qui avait attiré l'attention des deux +gardiens était celui de plusieurs personnes qui s'approchaient de la +porte. Elle s'ouvrit. Deux municipaux entrèrent suivis du concierge et +de quelques guichetiers.</p> + +<p>—Eh bien, demandèrent-ils, la prisonnière?</p> + +<p>—Elle est là, répondirent les deux gendarmes.</p> + +<p>—Comment est-elle logée?</p> + +<p>—Voyez. Et Gilbert alla heurter au paravent.</p> + +<p>—Que voulez-vous? demanda la reine.</p> + +<p>—C'est la visite de la Commune, citoyenne Capet.</p> + +<p>«Cet homme est bon, pensa Marie-Antoinette, et si mes amis le veulent +bien...»</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon, dirent les municipaux en écartant Gilbert et en +entrant chez la reine; il n'est pas besoin de tant de façons.</p> + +<p>La reine ne leva point la tête, et l'on eût pu croire, à son +impassibilité, qu'elle n'avait ni vu ni entendu ce qui venait de se +passer, et qu'elle se croyait toujours seule.</p> + +<p>Les délégués de la Commune observèrent curieusement tous les détails de +la chambre, sondèrent les boiseries, le lit, les barreaux de la fenêtre +qui donnait sur la cour des femmes, et, après avoir recommandé la plus +minutieuse vigilance aux gendarmes, sortirent sans avoir adressé la +parole à Marie-Antoinette et sans que celle-ci eût paru s'apercevoir de +leur présence.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a><a href="#table">XXXV</a></h2> + +<h3><a href="#table">La salle des Pas-Perdus</a></h3> + + +<p>Vers la fin de cette même journée où nous avons vu les municipaux +visiter avec un soin si minutieux la prison de la reine, un homme, vêtu +d'une carmagnole grise, la tête couverte d'épais cheveux noirs, et, +par-dessus ces cheveux noirs, d'un de ces bonnets à poil qui +distinguaient alors parmi le peuple les patriotes exagérés, se promenait +dans la grande salle si philosophiquement appelée la salle des +Pas-Perdus, et semblait fort attentif à regarder les allants et les +venants qui forment la population ordinaire de cette salle, population +fort augmentée à cette époque, où les procès avaient acquis une +importance majeure et où l'on ne plaidait plus guère que pour disputer +sa tête aux bourreaux et au citoyen Fouquier-Tinville, leur infatigable +pourvoyeur.</p> + +<p>C'était une attitude de fort bon goût que celle qu'avait prise l'homme +dont nous venons d'esquisser le portrait. La société, à cette époque, +était divisée en deux classes, les moutons et les loups; les uns +devaient naturellement faire peur aux autres, puisque la moitié de la +société dévorait l'autre moitié.</p> + +<p>Notre farouche promeneur était de petite taille; il brandissait d'une +main noire et sale un de ces gourdins qu'on appelait <i>constitution</i>; il +est vrai que la main qui faisait voltiger cette arme terrible eût paru +bien petite à quiconque se fût amusé à jouer vis-à-vis de l'étrange +personnage le rôle d'inquisiteur qu'il s'était arrogé à l'égard des +autres; mais personne n'eût osé contrôler, en quelque chose que ce fût, +un homme d'un aspect aussi terrible.</p> + +<p>En effet, ainsi posé, l'homme au gourdin causait une grave inquiétude à +certains groupes de scribes à cahutes qui dissertaient sur la chose +publique, laquelle, à cette époque, commençait à aller de mal en pis, ou +de mieux en mieux, selon qu'on examinera la question au point de vue +conservateur ou révolutionnaire. Ces braves gens examinaient du coin de +l'œil sa longue barbe noire, son œil verdâtre enchâssé dans des +sourcils touffus comme des brosses, et frémissaient à chaque fois que la +promenade du terrible patriote, promenade qui comprenait la salle des +Pas-Perdus dans toute sa longueur, le rapprochait d'eux.</p> + +<p>Cette terreur leur était surtout venue de ce que, chaque fois qu'ils +s'étaient avisés de s'approcher de lui ou même de le regarder trop +attentivement, l'homme au gourdin avait fait retentir sur les dalles son +arme pesante, qui arrachait aux pierres sur lesquelles elle retombait un +son tantôt mat et sourd, tantôt éclatant et sonore. Mais ce n'étaient +pas seulement les braves gens à cahutes dont nous avons parlé, et qu'on +désigne généralement sous le nom de rats du Palais, qui éprouvaient +cette formidable impression: c'étaient encore les différents individus +qui entraient dans la salle des Pas-Perdus par sa large porte ou par +quelqu'un de ses étroits vomitoires, et qui passaient avec précipitation +en apercevant l'homme au gourdin, lequel continuait à faire obstinément +son trajet d'un bout à l'autre de la salle, trouvant à chaque moment un +prétexte de faire résonner son gourdin sur les dalles.</p> + +<p>Si les écrivains eussent été moins effrayés et les promeneurs plus +clairvoyants, ils eussent sans doute découvert que notre patriote, +capricieux comme toutes les natures excentriques ou extrêmes, semblait +avoir des préférences pour certaines dalles, celles, par exemple, qui, +situées à peu de distance du mur de droite, et au milieu de la salle, à +peu près, rendaient les sons les plus purs et les plus bruyants.</p> + +<p>Il finit même par concentrer sa colère sur quelques dalles seulement, et +c'était surtout sur les dalles du centre. Un instant même, il s'oublia +jusqu'à s'arrêter pour mesurer de l'œil quelque chose comme une +distance.</p> + +<p>Il est vrai que cette absence dura peu, et qu'il reprit aussitôt la +farouche expression de son regard, qu'un éclair de joie avait remplacée.</p> + +<p>Presque au même instant, un autre patriote,—à cette époque chacun avait +son opinion écrite sur son front, ou plutôt sur ses habits;—presque au +même instant, disons-nous, un autre patriote entrait par la porte de la +galerie, et, sans paraître partager le moins du monde l'impression +générale de terreur qu'inspirait le premier occupant, venait croiser sa +promenade d'un pas à peu près égal au sien; de sorte qu'à moitié de la +salle, ils se rencontrèrent.</p> + +<p>Le nouveau venu avait, comme l'autre, un bonnet à poil, une carmagnole +grise, des mains sales et un gourdin; il avait, en outre, de plus que +l'autre, un grand sabre qui lui battait les mollets; mais, ce qui +faisait surtout le second plus à craindre que le premier, c'est +qu'autant le premier avait l'air terrible, autant le second avait l'air +faux, haineux et bas.</p> + +<p>Aussi, quoique ces deux hommes parussent appartenir à la même cause et +partager la même opinion, les assistants risquèrent-ils un œil pour +voir ce qui résulterait, non pas de leur rencontre, car ils ne +marchaient pas précisément sur la même ligne, mais de leur +rapprochement. Au premier tour, leur attente fut déçue: les deux +patriotes se contentèrent d'échanger un regard, et même ce regard fit +légèrement pâlir le plus petit des deux; seulement, au mouvement +involontaire de ses lèvres, il était visible que cette pâleur était +occasionnée, non point par un sentiment de crainte, mais de dégoût.</p> + +<p>Et cependant, au second tour, comme si le patriote eût fait un violent +effort, sa figure, si rébarbative jusque-là, s'éclaircit; quelque chose +comme un sourire qui essayait d'être gracieux passa sur ses lèvres, et +il appuya légèrement sa promenade à gauche, dans le but évident +d'arrêter le second patriote dans la sienne.</p> + +<p>À peu près au centre, ils se joignirent.</p> + +<p>—Eh pardieu! c'est le citoyen Simon! dit le premier patriote.</p> + +<p>—Lui-même! Mais que lui veux-tu, au citoyen Simon? et qui es-tu, +d'abord?</p> + +<p>—Fais donc semblant de ne me pas reconnaître!</p> + +<p>—Je ne te reconnais pas du tout, par une excellente raison, c'est que +je ne t'ai jamais vu.</p> + +<p>—Allons donc! tu ne reconnaîtrais pas celui qui a eu l'honneur de +porter la tête de la Lamballe?</p> + +<p>Et ces mots, prononcés avec une sourde fureur, s'élancèrent brûlants de +la bouche du patriote à carmagnole. Simon tressaillit.</p> + +<p>—Toi? fit-il; toi?</p> + +<p>—Eh bien, cela t'étonne? Ah! citoyen, je te croyais plus connaisseur en +ami, en fidèles!... Tu me fais de la peine.</p> + +<p>—C'est fort bien, ce que tu as fait, dit Simon; mais je ne te +connaissais pas.</p> + +<p>—Il y a plus d'avantage à garder le petit Capet, on est plus en vue; +car, moi, je te connais, et je t'estime.</p> + +<p>—Ah! merci.</p> + +<p>—Il n'y a pas de quoi.... Donc, tu te promènes?</p> + +<p>—Oui, j'attends quelqu'un.... Et toi?</p> + +<p>—Moi aussi.</p> + +<p>—Comment donc t'appelles-tu? Je parlerai de toi au club.</p> + +<p>—Je m'appelle Théodore.</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Et puis, c'est tout; ça ne te suffit pas?</p> + +<p>—Oh! parfaitement.... Qui attends-tu, citoyen Théodore?</p> + +<p>—Un ami auquel je veux faire une bonne petite dénonciation.</p> + +<p>—En vérité! Conte-moi cela.</p> + +<p>—Une couvée d'aristocrates.</p> + +<p>—Qui s'appellent?</p> + +<p>—Non, vrai, je ne peux dire cela qu'à mon ami.</p> + +<p>—Tu as tort; car voici le mien qui s'avance vers nous, et il me semble +que celui-là connaît assez la procédure pour arranger tout de suite ton +affaire, hein?</p> + +<p>—Fouquier-Tinville! s'écria le premier patriote.</p> + +<p>—Rien que cela, cher ami.</p> + +<p>—Eh bien, c'est bon.</p> + +<p>—Eh! oui, c'est bon.... Bonjour, citoyen Fouquier. Fouquier-Tinville, +pâle, calme, ouvrant, selon son habitude, des yeux noirs enfoncés sous +d'épais sourcils, venait de déboucher d'une porte latérale de la salle, +son registre à la main, ses liasses sous le bras.</p> + +<p>—Bonjour, Simon, dit-il; quoi de nouveau?</p> + +<p>—Beaucoup de choses. D'abord, une dénonciation du citoyen Théodore, qui +a porté la tête de la Lamballe. Je te le présente.</p> + +<p>Fouquier attacha son regard intelligent sur le patriote, que cet examen +troubla, malgré la tension courageuse de ses nerfs.</p> + +<p>—Théodore, dit-il. Qui est ce Théodore?</p> + +<p>—Moi, dit l'homme à la carmagnole.</p> + +<p>—Tu as porté la tête de la Lamballe, toi? fit l'accusateur public avec +une expression très prononcée de doute.</p> + +<p>—Moi, rue Saint-Antoine.</p> + +<p>—Mais j'en connais un qui s'en vante, dit Fouquier.</p> + +<p>—Moi, j'en connais dix, reprit courageusement le citoyen Théodore; mais +enfin, comme ceux-là demandent quelque chose, et que, moi, je ne demande +rien, j'espère avoir la préférence.</p> + +<p>Ce trait fit rire Simon et dérida Fouquier.</p> + +<p>—Tu as raison, dit-il, et, si tu ne l'as pas fait, tu aurais dû le +faire. Laisse-nous, je te prie; Simon a quelque chose à me dire.</p> + +<p>Théodore s'éloigna, fort peu blessé de la franchise du citoyen +accusateur public.</p> + +<p>—Un moment, cria Simon, ne le renvoie pas comme cela; entends d'abord +la dénonciation qu'il nous apporte.</p> + +<p>—Ah! fit d'un air distrait Fouquier-Tinville, une dénonciation?</p> + +<p>—Oui, une couvée, ajouta Simon.</p> + +<p>—À la bonne heure, parle; de quoi s'agit-il?</p> + +<p>—Oh! presque rien: le citoyen Maison-Rouge et quelques amis.</p> + +<p>Fouquier fit un bond en arrière, Simon leva les bras au ciel.</p> + +<p>—En vérité? dirent-ils tous deux ensemble.</p> + +<p>—Pure vérité; voulez-vous les prendre?</p> + +<p>—Tout de suite; où sont-ils?</p> + +<p>—J'ai rencontré le Maison-Rouge rue de la Grande-Truanderie.</p> + +<p>—Tu te trompes, il n'est pas à Paris, répliqua Fouquier.</p> + +<p>—Je l'ai vu, te dis-je.</p> + +<p>—Impossible. On a mis cent hommes à sa poursuite; ce n'est pas lui qui +se montrerait dans les rues.</p> + +<p>—Lui, lui, lui, fit le patriote, un grand brun, fort comme trois forts, +et barbu comme un ours. Fouquier haussa les épaules avec dédain.</p> + +<p>—Encore une sottise, dit-il; Maison-Rouge est petit, maigre, et n'a +pas un poil de barbe. Le patriote laissa retomber ses bras d'un air +consterné.</p> + +<p>—N'importe, la bonne intention est réputée pour le fait. Eh bien, +Simon, à nous deux; hâte-toi, l'on m'attend au greffe, voici l'heure des +charrettes.</p> + +<p>—Eh bien, rien de nouveau; l'enfant va bien.</p> + +<p>Le patriote tournait le dos de façon à ne pas paraître indiscret, mais +de façon à entendre.</p> + +<p>—Je m'en vais si je vous gêne, dit-il.</p> + +<p>—Adieu, dit Simon.</p> + +<p>—Bonjour, fit Fouquier.</p> + +<p>—Dis à ton ami que tu t'es trompé, ajouta Simon.</p> + +<p>—Bien, je l'attends. Et Théodore s'écarta un peu et s'appuya sur son +gourdin.</p> + +<p>—Ah! le petit va bien, dit alors Fouquier; mais le moral?</p> + +<p>—Je le pétris à volonté.</p> + +<p>—Il parle donc?</p> + +<p>—Quand je veux.</p> + +<p>—Tu crois qu'il pourrait témoigner dans le procès d'Antoinette?</p> + +<p>—Je ne le crois pas, j'en suis sûr. Théodore s'adossa au pilier, l'œil +tourné vers les portes; mais cet œil était vague, tandis que les +oreilles du citoyen venaient d'apparaître nues et dressées sous le vaste +bonnet à poil. Peut-être ne voyait-il rien; mais, à coup sûr, il +entendait quelque chose.</p> + +<p>—Réfléchis bien, dit Fouquier, ne fais pas faire à la commission ce +qu'on appelle un pas de clerc. Tu es sûr que Capet parlera?</p> + +<p>—Il dira tout ce que je voudrai.</p> + +<p>—Il t'a dit, à toi, ce que nous allons lui demander?</p> + +<p>—Il me l'a dit.</p> + +<p>—C'est important, citoyen Simon, ce que tu promets là. Cet aveu de +l'enfant est mortel pour la mère.</p> + +<p>—J'y compte, pardieu!</p> + +<p>—On n'aura pas encore vu pareille chose, depuis les confidences que +Néron faisait à Narcisse, murmura Fouquier d'une voix sombre. Encore une +fois, réfléchis, Simon.</p> + +<p>—On dirait, citoyen, que tu me prends pour une brute; tu me répètes +toujours la même chose. Voyons, écoute cette comparaison; quand je mets +un cuir dans l'eau, devient-il souple?</p> + +<p>—Mais... je ne sais pas, répliqua Fouquier.</p> + +<p>—Il devient souple. Eh bien, le petit Capet devient en mes mains aussi +souple que le cuir le plus mou. J'ai mes procédés pour cela.</p> + +<p>—Soit, balbutia Fouquier. Voilà tout ce que tu voulais dire?</p> + +<p>—Tout.... J'oubliais: voici une dénonciation.</p> + +<p>—Toujours! tu veux donc me surcharger de besogne?</p> + +<p>—Il faut servir la patrie. Et Simon présenta un morceau de papier aussi +noir que l'un de ces cuirs dont il parlait tout à l'heure mais moins +souple assurément. Fouquier le prit et le lut.</p> + +<p>—Encore ton citoyen Lorin; tu hais donc bien cet homme?</p> + +<p>—Je le trouve toujours en hostilité avec la loi. Il a dit: «Adieu +madame», à une femme qui le saluait d'une fenêtre, hier au soir.... +Demain, j'espère te donner quelques mots sur un autre suspect: ce +Maurice, qui était municipal au Temple lors de l'œillet rouge.</p> + +<p>—Précise! précise! dit Fouquier en souriant à Simon.</p> + +<p>Il lui tendit la main, et tourna le dos avec un empressement qui +témoignait peu en faveur du cordonnier.</p> + +<p>—Que diable veux-tu que je précise? On en a guillotiné qui en avaient +fait moins.</p> + +<p>—Eh! patience, répondit Fouquier avec tranquillité; on ne peut pas tout +faire à la fois.</p> + +<p>Et il rentra d'un pas rapide sous les guichets. Simon chercha des yeux +son citoyen Théodore, pour se consoler avec lui. Il ne le vit plus dans +la salle.</p> + +<p>Il franchissait à peine la grille de l'ouest, que Théodore reparut à +l'angle d'une cahute d'écrivain. L'habitant de la cahute l'accompagnait.</p> + +<p>—À quelle heure ferme-t-on les grilles? dit Théodore à cet homme.</p> + +<p>—À cinq heures.</p> + +<p>—Et ensuite, que se fait-il ici?</p> + +<p>—Rien; la salle est vide jusqu'au lendemain.</p> + +<p>—Pas de rondes, pas de visites?</p> + +<p>—Non, monsieur, nos baraques ferment à clef.</p> + +<p>Ce mot de <i>monsieur</i> fit froncer le sourcil à Théodore, qui regarda +aussitôt avec défiance autour de lui.</p> + +<p>—La pince et les pistolets sont dans la baraque? dit-il.</p> + +<p>—Oui, sous le tapis.</p> + +<p>—Retourne chez nous... À propos, montre-moi encore la chambre de ce +tribunal dont la fenêtre n'est pas grillée, et qui donne sur une cour +près la place Dauphine.</p> + +<p>—À gauche entre les piliers, sous la lanterne.</p> + +<p>—Bien. Va-t'en et tiens les chevaux à l'endroit désigné!</p> + +<p>—Oh! bonne chance, monsieur, bonne chance!... Comptez sur moi!</p> + +<p>—Voici le bon moment... personne ne regarde... ouvre ta baraque.</p> + +<p>—C'est fait, monsieur; je prierai pour vous!</p> + +<p>—Ce n'est pas pour moi qu'il faut prier! Adieu. Et le citoyen Théodore, +après un éloquent regard, se glissa si adroitement sous le petit toit de +la baraque, qu'il disparut comme eût fait l'ombre de l'écrivain qui +fermait la porte. Ce digne scribe retira sa clef de la serrure, prit des +papiers sous son bras, et sortit de la vaste salle avec les rares +employés que le coup de cinq heures faisait sortir des greffes comme une +arrière-garde d'abeilles attardées.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a><a href="#table">XXXVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le citoyen Théodore</a></h3> + + +<p>La nuit avait enveloppé de son grand voile grisâtre cette salle immense +dont les malheureux échos ont pour tâche de répéter l'aigre parole des +avocats et les paroles suppliantes des plaideurs.</p> + +<p>De loin en loin, au milieu de l'obscurité, droite et immobile, une +colonne blanche semblait veiller au milieu de la salle comme un fantôme +protecteur de ce lieu sacré.</p> + +<p>Le seul bruit qui se fît entendre dans cette obscurité était le +grignotement et le galop quadruple des rats qui rongeaient les +paperasses renfermées dans les cahutes des écrivains après avoir +commencé par en ronger le bois.</p> + +<p>On entendait bien parfois aussi le bruit d'une voiture pénétrant jusqu'à +ce sanctuaire de Thémis, comme dirait un académicien, et de vagues +cliquetis de clefs qui semblaient sortir de dessous terre; mais tout +cela bruissait dans le lointain, et rien ne fait ressortir comme un +bruit éloigné l'opacité du silence, de même que rien ne fait ressortir +l'obscurité comme l'apparition d'une lumière lointaine.</p> + +<p>Certes, il eût été saisi d'une vertigineuse terreur, celui qui, à cette +heure, se fût hasardé dans la vaste salle du Palais, dont les murs +étaient encore à l'extérieur rouges du sang des victimes de Septembre, +dont les escaliers avaient vu, le jour même, passer vingt-cinq condamnés +à mort, et dont une épaisseur de quelques pieds seulement séparait les +dalles des cachots de la Conciergerie peuplés de squelettes blanchis.</p> + +<p>Cependant, au milieu de cette nuit effrayante, au milieu de ce silence +presque solennel, un faible grincement se fit entendre: la porte d'une +cahute d'écrivain roula sur ses gonds criards, et une ombre, plus noire +que l'ombre de la nuit, se glissa avec précaution hors de la baraque.</p> + +<p>Alors ce patriote enragé, qu'on appelait tout bas <i>monsieur</i>, et qui +prétendait bien haut se nommer Théodore, frôla d'un pas léger les dalles +raboteuses.</p> + +<p>Il tenait à la main droite une lourde pince de fer, et, de la gauche, il +assurait dans sa ceinture un pistolet à deux coups.</p> + +<p>—J'ai compté douze dalles à partir de l'échoppe, murmura-t-il; voyons, +voici l'extrémité de la première.</p> + +<p>Et, tout en calculant, il tâtait de la pointe du pied cette fente que le +temps rend plus sensible entre chaque jointure de pierre.</p> + +<p>—Voyons, murmura-t-il en s'arrêtant, ai-je bien pris mes mesures? +serai-je assez fort, et elle, aura-t-elle assez de courage? Oh! oui, car +son courage m'est assez connu. Oh! mon Dieu! quand je prendrai sa main, +quand je lui dirai: «Madame, vous êtes sauvée!...»</p> + +<p>Il s'arrêta comme écrasé sous le poids d'une pareille espérance.</p> + +<p>—Oh! reprit-il, projet téméraire, insensé! diront les autres en +s'enfonçant sous leurs couvertures, ou en se contentant d'aller rôder +vêtus en laquais autour de la Conciergerie; mais c'est qu'ils n'ont pas +ce que j'ai pour oser, c'est que je veux sauver non seulement la reine, +mais encore et surtout la femme.</p> + +<p>«Allons, à l'œuvre, et récapitulons.</p> + +<p>«Lever la dalle, ce n'est rien; la laisser ouverte, là est le danger, +car une ronde peut venir.... Mais jamais il ne vient de rondes. On n'a +pas de soupçons, car je n'ai pas de complices, et puis que faut-il de +temps à une ardeur comme la mienne pour franchir le couloir sombre? En +trois minutes je suis sous sa chambre; en cinq autres minutes, je lève +la pierre qui sert de foyer à la cheminée; elle m'entendra travailler, +mais elle a tant de fermeté, qu'elle ne s'effrayera point! au contraire, +elle comprendra que c'est un libérateur qui s'avance.... Elle est gardée +par deux hommes; sans doute ces deux hommes accourront....</p> + +<p>«Eh bien, après tout, deux hommes, dit le patriote avec un sombre +sourire et regardant tour à tour l'arme qu'il avait à sa ceinture et +celle qu'il tenait à sa main, deux hommes, c'est un double coup de ce +pistolet, ou deux coups de cette barre de fer. Pauvres gens!... Oh! il +en est mort bien d'autres, et qui n'étaient pas plus coupables.</p> + +<p>«Allons!»</p> + +<p>Et le citoyen Théodore appuya résolument sa pince entre la jointure des +deux dalles.</p> + +<p>Au même moment, une vive lumière glissa comme un sillon d'or sur les +dalles, et un bruit répété par l'écho de la voûte fit tourner la tête au +conspirateur, qui, d'un seul bond, revint se tapir dans l'échoppe.</p> + +<p>Bientôt, des voix, affaiblies par l'éloignement, affaiblies par +l'émotion que tous les hommes ressentent la nuit dans un vaste édifice, +arrivèrent à l'oreille de Théodore.</p> + +<p>Il se baissa, et, par une ouverture de l'échoppe, il aperçut d'abord un +homme en costume militaire dont le grand sabre, résonnant sur les +dalles, était un des bruits qui avaient attiré son attention; puis un +homme en habit pistache, tenant une règle à la main et des rouleaux de +papier sous le bras; puis un troisième, en grosse veste de ratine et en +bonnet fourré; puis enfin un quatrième, en sabots et en carmagnole.</p> + +<p>La grille des Merciers grinça sur ses gonds, sonores, et vint claquer +sur la chaîne de fer destinée à la tenir ouverte le jour.</p> + +<p>Les quatre hommes entrèrent.</p> + +<p>—Une ronde, murmura Théodore. Dieu soit béni! dix minutes plus tard, +j'étais perdu. Puis, avec une attention profonde, il s'appliqua à +reconnaître les personnes qui composaient cette ronde.</p> + +<p>Il en reconnut trois en effet. Celui qui marchait en tête, vêtu d'un +costume de général, était Santerre; l'homme à la veste de ratine et au +bonnet fourré était le concierge Richard; l'homme en sabots et en +carmagnole était probablement le guichetier.</p> + +<p>Mais il n'avait jamais vu l'homme à l'habit pistache, qui tenait une +règle à la main et des papiers sous son bras.</p> + +<p>Quel pouvait être cet homme, et que venaient faire à dix heures du soir, +dans la salle des Pas-Perdus, le général de la Commune, le gardien de la +Conciergerie, un guichetier et cet homme inconnu?</p> + +<p>Le citoyen Théodore s'appuya sur un genou, tenant d'une main son +pistolet tout armé, et, de l'autre, arrangeant son bonnet sur ses +cheveux, que le mouvement précipité qu'il venait de faire avait beaucoup +trop dérangés à leur base pour qu'ils fussent naturels.</p> + +<p>Jusque-là, les quatre visiteurs nocturnes avaient gardé le silence, ou, +du moins, les paroles qu'ils avaient prononcées n'étaient parvenues aux +oreilles du conspirateur que comme un vain bruit.</p> + +<p>Mais, à dix pas de la cachette, Santerre parla, et sa voix arriva +distincte jusqu'au citoyen Théodore.</p> + +<p>—Voyons, dit-il, nous voici dans la salle des Pas-Perdus. C'est à toi +de nous guider maintenant, citoyen architecte, et de tâcher surtout que +ta révélation ne soit pas une baliverne; car, vois-tu, la Révolution a +fait justice de toutes ces bêtises là, et nous ne croyons pas plus aux +souterrains qu'aux esprits. Qu'en dis-tu, citoyen Richard? ajouta +Santerre en se tournant vers l'homme au bonnet fourré et à la veste de +ratine.</p> + +<p>—Je n'ai jamais dit qu'il n'y eût point de souterrain sous la +Conciergerie, répondit celui-ci; et voici Gracchus, qui est guichetier +depuis dix ans, qui, par conséquent, connaît la Conciergerie comme sa +poche, et qui cependant ignore l'existence du souterrain dont parle le +citoyen Giraud; cependant, comme le citoyen Giraud est architecte de la +ville, il doit savoir ça mieux que nous, puisque c'est son état.</p> + +<p>Théodore frissonna des pieds à la tête en entendant ces paroles.</p> + +<p>—Heureusement, murmura-t-il, la salle est grande, et, avant de trouver +ce qu'ils cherchent, ils chercheront deux jours au moins.</p> + +<p>Mais l'architecte ouvrit son grand rouleau de papier, mit ses lunettes +et s'agenouilla devant un plan qu'il examina aux tremblotantes clartés +de la lanterne que tenait Gracchus.</p> + +<p>—J'ai peur, dit Santerre en goguenardant, que le citoyen Giraud n'ait +rêvé.</p> + +<p>—Tu vas voir, citoyen général, dit l'architecte, tu vas voir si je suis +un rêveur; attends, attends.</p> + +<p>—Tu vois, nous attendons, dit Santerre.</p> + +<p>—Bien, dit l'architecte. Puis calculant:</p> + +<p>—Douze et quatre font seize, dit-il, et huit vingt-quatre, qui, divisés +par six, donnent quatre; après quoi, il nous reste une demie; c'est +cela, je tiens mon endroit, et, si je me trompe d'un pied, dites que je +suis un ignare.</p> + +<p>L'architecte prononça ces paroles avec une assurance qui glaça de +terreur le citoyen Théodore. Santerre regardait le plan avec une sorte +de respect; on voyait qu'il admirait d'autant plus qu'il ne comprenait +rien.</p> + +<p>—Suivez bien ce que je vais dire.</p> + +<p>—Où cela? demanda Santerre.</p> + +<p>—Sur cette carte que j'ai dressée, pardieu! Y êtes-vous? À treize pieds +du mur, une dalle mobile, je l'ai marquée A. La voyez-vous?</p> + +<p>—Certainement je vois un A, dit Santerre. Est-ce que tu crois que je ne +sais pas lire?</p> + +<p>—Sous cette dalle est un escalier, continua l'architecte; voyez, je +l'ai marqué B.</p> + +<p>—B, répéta Santerre. Je vois le B, mais je ne vois pas l'escalier. Et +le général se mit à rire bruyamment de la facétie.</p> + +<p>—Une fois la dalle levée, une fois le pied sur la dernière marche, +reprit l'architecte, comptez cinquante pas de trois pieds et regardez en +l'air, vous vous trouverez juste au greffe, où ce souterrain aboutit en +passant sous le cachot de la reine.</p> + +<p>—De la veuve Capet, tu veux dire, citoyen Giraud, riposta Santerre en +fronçant le sourcil.</p> + +<p>—Eh! oui, de la veuve Capet.</p> + +<p>—C'est que tu avais dit <i>de la reine</i>.</p> + +<p><i>—Vieille habitude.</i></p> + +<p><i>—</i>Et vous dites donc qu'on se trouvera sous le greffe? demanda +Richard.</p> + +<p>—Non seulement sous le greffe, mais je vous dirai dans quelle partie du +greffe on se trouvera: sous le poêle.</p> + +<p>—Tiens, c'est curieux, dit Gracchus; en effet, chaque fois que je +laisse tomber une bûche en cet endroit-là, la pierre résonne.</p> + +<p>—En vérité, si nous trouvons ce que tu dis là, citoyen architecte, +j'avouerai que la géométrie est une belle chose.</p> + +<p>—Eh bien, avoue, citoyen Santerre, car je vais te conduire à l'endroit +désigné par la lettre A. Le citoyen Théodore s'enfonçait les ongles dans +la chair.</p> + +<p>—Quand j'aurai vu, quand j'aurai vu, dit Santerre; je suis comme saint +Thomas, moi.</p> + +<p>—Ah! tu dis <i>saint Thomas</i>?</p> + +<p><i>—</i>Ma foi, oui, comme tu as dit <i>la reine</i>, par habitude; mais on ne +m'accusera pas de conspirer pour saint Thomas.</p> + +<p>—Ni moi pour la reine.</p> + +<p>Et, sur cette réponse, l'architecte prit délicatement sa règle, compta +les toises, et, une fois arrêté, après qu'il parut avoir bien calculé +toutes ses distances, il frappa sur une dalle.</p> + +<p>Cette dalle était précisément la même qu'avait frappée le citoyen +Théodore, dans sa furieuse colère.</p> + +<p>—C'est ici, citoyen général, dit l'architecte.</p> + +<p>—Tu crois, citoyen Giraud? Le patriote de l'échoppe s'oublia jusqu'à +frapper violemment sa cuisse de son poing fermé, en poussant un sourd +rugissement.</p> + +<p>—J'en suis sûr, reprit Giraud; et votre expertise, combinée avec mon +rapport, prouvera à la Convention que je ne me trompais pas. Oui, +citoyen général, continua l'architecte avec emphase, cette dalle ouvre +sur un souterrain qui aboutit au greffe, en passant sous le cachot de la +veuve Capet. Levons cette dalle, descendez dans le souterrain avec moi, +et je vous prouverai que deux hommes, qu'un seul même, pouvait en une +nuit l'enlever, sans que personne s'en doutât.</p> + +<p>Un murmure de frayeur et d'admiration arraché par les paroles de +l'architecte parcourut tout le groupe, et vint mourir à l'oreille du +citoyen Théodore, qui semblait changé en statue.</p> + +<p>—Voilà le danger que nous courions, reprit Giraud. Eh bien, maintenant, +avec une grille que je place dans le couloir souterrain, et qui le coupe +par la moitié, avant qu'il arrive au cachot de la veuve Capet, je sauve +la patrie.</p> + +<p>—Oh! fit Santerre, citoyen Giraud, tu as eu là une idée sublime.</p> + +<p>—Que l'enfer te confonde, triple sot! grommela le patriote avec un +redoublement de fureur.</p> + +<p>—Maintenant, lève la dalle, dit l'architecte au citoyen Gracchus, qui, +outre sa lanterne, portait encore une pince. Le citoyen Gracchus se mit +à l'œuvre, et au bout d'un instant la dalle fut levée.</p> + +<p>Alors le souterrain apparut béant, avec l'escalier qui se perdait dans +ses profondeurs, et une bouffée d'air moisi s'en échappa, épaisse comme +une vapeur.</p> + +<p>—Encore une tentative avortée! murmura le citoyen Théodore. Oh! le ciel +ne veut donc pas qu'elle en échappe, et sa cause est donc une cause +maudite!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a><a href="#table">XXXVII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le citoyen Gracchus</a></h3> + + +<p>Un instant le groupe des trois hommes resta immobile à l'orifice du +souterrain, pendant que le guichetier plongeait dans l'ouverture sa +lanterne, qui ne pouvait en éclairer les profondeurs.</p> + +<p>L'architecte triomphant dominait ses trois compagnons de toute la +hauteur de son génie.</p> + +<p>—Eh bien? dit-il au bout d'un instant.</p> + +<p>—Ma foi, oui! répondit Santerre, voilà bien le souterrain, c'est +incontestable. Seulement, reste à savoir où il conduit.</p> + +<p>—Oui, répéta Richard, reste à savoir cela.</p> + +<p>—Eh bien, descends, citoyen Richard, et tu verras toi-même si j'ai dit +la vérité.</p> + +<p>—Il y a quelque chose de mieux à faire que d'entrer par là, dit le +concierge. Nous allons retourner avec toi et le général à la +Conciergerie. Là, tu lèveras la dalle du poêle, et nous verrons.</p> + +<p>—Très bien! dit Santerre. Allons!</p> + +<p>—Mais prends garde, reprit l'architecte, la dalle demeurée ouverte peut +donner ici des idées à quelqu'un.</p> + +<p>—Qui diable veux-tu qui vienne ici à cette heure? dit Santerre.</p> + +<p>—D'ailleurs, reprit Richard, cette salle est déserte, et, en y laissant +Gracchus, cela suffira. Reste ici, citoyen Gracchus, et nous viendrons +te rejoindre par l'autre côté du souterrain.</p> + +<p>—Soit, dit Gracchus.</p> + +<p>—Es-tu armé? demanda Santerre.</p> + +<p>—J'ai mon sabre et cette pince, citoyen général.</p> + +<p>—À merveille! fais bonne garde. Dans dix minutes, nous sommes à toi.</p> + +<p>Et tous trois, après avoir fermé la grille, s'en allèrent par la galerie +des Merciers retrouver l'entrée particulière de la Conciergerie.</p> + +<p>Le guichetier les avait regardés s'éloigner; il les avait suivis des +yeux tant qu'il avait pu les voir; il les avait écoutés tant qu'il avait +pu les entendre; puis, enfin, tout étant rentré dans la solitude, il +posa sa lanterne à terre, s'assit les jambes pendantes dans les +profondeurs du souterrain et se mit à rêver.</p> + +<p>Les guichetiers rêvent aussi parfois; seulement, en général, on ne se +donne pas la peine de chercher ce à quoi ils rêvent.</p> + +<p>Tout à coup, et comme il était au plus profond de sa rêverie, il sentit +une main s'appesantir sur son épaule.</p> + +<p>Il se retourna, vit une figure inconnue et voulut crier; mais à +l'instant même un pistolet s'appuya glacé sur son front.</p> + +<p>Sa voix s'arrêta dans sa gorge, ses bras retombèrent inertes, ses yeux +prirent l'expression la plus suppliante qu'ils purent trouver.</p> + +<p>—Pas un mot, dit le nouveau venu, ou tu es mort.</p> + +<p>—Que voulez-vous, monsieur? balbutia le guichetier.</p> + +<p>Même en 93, il y avait, comme on le voit, des moments où l'on ne se +tutoyait pas et où l'on oubliait de s'appeler citoyen.</p> + +<p>—Je veux, répondit le citoyen Théodore, que tu me laisses entrer là +dedans.</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Que t'importe? Le guichetier regarda avec le plus profond étonnement +celui qui lui faisait cette demande. Cependant, au fond de ce regard, +son interlocuteur crut remarquer un éclair d'intelligence. Il abaissa +son arme.</p> + +<p>—Refuserais-tu de faire ta fortune?</p> + +<p>—Je ne sais pas; personne ne m'a jamais fait de proposition à ce sujet.</p> + +<p>—Eh bien, je commencerai, moi.</p> + +<p>—Vous m'offrez de faire ma fortune, à moi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par une fortune?</p> + +<p>—Cinquante mille livres en or, par exemple: l'argent est rare, et +cinquante mille livres en or aujourd'hui valent un million. Eh bien, je +t'offre cinquante mille livres.</p> + +<p>—Pour vous laisser entrer là dedans?</p> + +<p>—Oui; mais à la condition que tu y viendras avec moi et que tu +m'aideras dans ce que j'y veux faire.</p> + +<p>—Mais qu'y ferez-vous? Dans cinq minutes, ce souterrain sera rempli de +soldats qui vous arrêteront.</p> + +<p>Le citoyen Théodore fut frappé de la gravité de ces paroles.</p> + +<p>—Peux-tu empêcher que ces soldats n'y descendent?</p> + +<p>—Je n'ai aucun moyen; je n'en connais pas; j'en cherche inutilement.</p> + +<p>Et l'on voyait que le guichetier réunissait toutes les perspicacités de +son esprit pour trouver ce moyen, qui devait lui valoir cinquante mille +livres.</p> + +<p>—Mais demain, demanda le citoyen Théodore, pourrons-nous y entrer?</p> + +<p>—Oui, sans doute; mais, d'ici à demain, on va poser dans ce souterrain +une grille de fer qui prendra toute sa largeur, et, pour plus grande +sûreté, il est convenu que cette grille sera pleine, solide, et n'aura +point de porte.</p> + +<p>—Alors il faut trouver autre chose, dit le citoyen Théodore.</p> + +<p>—Oui, il faut trouver autre chose, dit le guichetier. Cherchons.</p> + +<p>Comme on le voit par la façon collective dont s'exprimait le citoyen +Gracchus, il y avait déjà alliance entre lui et le citoyen Théodore.</p> + +<p>—Cela me regarde, dit Théodore. Que fais-tu à la Conciergerie?</p> + +<p>—Je suis guichetier.</p> + +<p>—C'est-à-dire?</p> + +<p>—Que j'ouvre des portes et que j'en ferme.</p> + +<p>—Tu y couches?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Tu y manges?</p> + +<p>—Pas toujours. J'ai mes heures de récréation.</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—J'en profite.</p> + +<p>—Pour quoi faire?</p> + +<p>—Pour aller faire la cour à la maîtresse du cabaret du Puits-de-Noé, +qui m'a promis de m'épouser quand je posséderais douze cents francs.</p> + +<p>—Où est situé le cabaret du Puits-de-Noé?</p> + +<p>—Près de la rue de la Vieille-Draperie.</p> + +<p>—Fort bien.</p> + +<p>—Chut, monsieur! Le patriote prêta l'oreille.</p> + +<p>—Ah! ah! dit-il.</p> + +<p>—Entendez-vous?</p> + +<p>—Oui... des pas, des pas.</p> + +<p>—Ils reviennent. Vous voyez bien que nous n'aurions pas eu le temps. Ce +<i>nous</i> devenait de plus en plus concluant.</p> + +<p>—C'est vrai. Tu es un brave garçon, citoyen, et tu me fais l'effet +d'être prédestiné.</p> + +<p>—À quoi?</p> + +<p>—À être riche un jour.</p> + +<p>—Dieu vous entende!</p> + +<p>—Tu crois donc en Dieu?</p> + +<p>—Quelquefois, par-ci par-là. Aujourd'hui, par exemple...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—J'y croirais volontiers.</p> + +<p>—Crois-y donc, dit le citoyen Théodore en mettant dix louis dans la +main du guichetier.</p> + +<p>—Diable! dit celui-ci en regardant l'or à la lueur de sa lanterne. +C'est donc sérieux?</p> + +<p>—On ne peut plus sérieux.</p> + +<p>—Que faut-il faire?</p> + +<p>—Trouve-toi demain au Puits-de-Noé, je te dirai ce que je veux de toi. +Comment t'appelles-tu?</p> + +<p>—Gracchus.</p> + +<p>—Eh bien, citoyen Gracchus, d'ici à demain, fais-toi chasser par le +concierge Richard.</p> + +<p>—Chasser! Et ma place?</p> + +<p>—Comptes-tu rester guichetier avec cinquante mille francs à toi?</p> + +<p>—Non; mais, étant guichetier et pauvre, je suis sûr de ne pas être +guillotiné.</p> + +<p>—Sûr?</p> + +<p>—Ou à peu près; tandis qu'étant libre et riche...</p> + +<p>—Tu cacheras ton argent et tu feras la cour à une tricoteuse, au lieu +de la faire à la maîtresse du Puits-de-Noé.</p> + +<p>—Eh bien, c'est dit.</p> + +<p>—Demain, au cabaret.</p> + +<p>—À quelle heure?</p> + +<p>—À six heures du soir.</p> + +<p>—Envolez-vous vite, les voilà.... Je dis envolez-vous, parce que je +présume que vous êtes descendu à travers les voûtes.</p> + +<p>—À demain, répéta Théodore en s'enfuyant.</p> + +<p>En effet, il était temps; le bruit des pas et des voix se rapprochait. +On voyait déjà dans le souterrain obscur briller la lueur des lumières +qui s'approchaient.</p> + +<p>Théodore courut à la porte que lui avait montrée l'écrivain dont il +avait pris la cahute; il en fit sauter la serrure avec sa pince, gagna +la fenêtre indiquée, l'ouvrit, se laissa glisser dans la rue, et se +retrouva sur le pavé de la République.</p> + +<p>Mais, avant d'avoir quitté la salle des Pas-Perdus, il put encore +entendre le citoyen Gracchus interroger Richard, et celui-ci lui +répondre:</p> + +<p>—Le citoyen architecte avait parfaitement raison: le souterrain passe +sous la chambre de la veuve Capet; c'était dangereux.</p> + +<p>—Je le crois bien! dit Gracchus, lequel avait la conscience de dire une +haute vérité. Santerre reparut à l'orifice de l'escalier.</p> + +<p>—Et tes ouvriers, citoyen architecte? demanda-t-il à Giraud.</p> + +<p>—Avant le jour, ils seront ici, et, séance tenante, la grille sera +posée, répondit une voix qui semblait sortir des profondeurs de la +terre.</p> + +<p>—Et tu auras sauvé la patrie! dit Santerre, moitié railleur, moitié +sérieux.</p> + +<p>—Tu ne crois pas dire si juste, citoyen général, murmura Gracchus.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a><a href="#table">XXXVIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'enfant royal</a></h3> + + +<p>Cependant le procès de la reine avait commencé à s'instruire, comme on a +pu le voir dans le chapitre précédent.</p> + +<p>Déjà on laissait entrevoir que, par le sacrifice de cette tête illustre, +la haine populaire, grondante depuis si longtemps, serait enfin +assouvie.</p> + +<p>Les moyens ne manquaient pas pour faire tomber cette tête, et cependant +Fouquier-Tinville, l'accusateur mortel, avait résolu de ne pas négliger +les nouveaux moyens d'accusation que Simon avait promis de mettre à sa +disposition.</p> + +<p>Le lendemain du jour où Simon et lui s'étaient rencontrés dans la salle +des Pas-Perdus, le bruit des armes vint encore faire tressaillir, dans +le Temple, les prisonniers qui avaient continué de l'habiter.</p> + +<p>Ces prisonniers étaient Madame Élisabeth, madame Royale, et l'enfant +qui, après avoir été appelé Majesté au berceau, n'était plus appelé que +le petit Louis Capet.</p> + +<p>Le général Hanriot, avec son panache tricolore, son gros cheval et son +grand sabre, entra, suivi de plusieurs gardes nationaux, dans le donjon +où languissait l'enfant royal.</p> + +<p>À côté du général marchait un greffier de mauvaise mine, chargé d'une +écritoire, d'un rouleau de papier, et s'escrimant avec une plume +démesurément longue.</p> + +<p>Derrière le scribe venait l'accusateur public. Nous avons vu, nous +connaissons et nous retrouverons encore plus tard cet homme sec, jaune +et froid, dont l'œil sanglant faisait frissonner le farouche Santerre +lui-même dans son harnois de guerre.</p> + +<p>Quelques gardes nationaux et un lieutenant les suivaient.</p> + +<p>Simon, souriant d'un air faux et tenant d'une main son bonnet d'ourson +et de l'autre son tire-pied, monta devant pour indiquer le chemin à la +commission.</p> + +<p>Ils arrivèrent à une chambre assez noire, spacieuse et nue, au fond de +laquelle, assis sur son lit, se tenait le jeune Louis, dans un état +d'immobilité parfaite.</p> + +<p>Quand nous avons vu le pauvre enfant fuyant devant la brutale colère de +Simon, il y avait encore en lui une espèce de vitalité réagissant contre +les indignes traitements du cordonnier du Temple: il fuyait, il criait, +il pleurait; donc, il avait peur; donc, il souffrait; donc, il espérait.</p> + +<p>Aujourd'hui, crainte et espoir avaient disparu; sans doute la souffrance +existait encore; mais, si elle existait, l'enfant martyr à qui l'on +faisait, d'une façon si cruelle, payer les fautes de ses parents, +l'enfant martyr la cachait au plus profond de son cœur et la voilait +sous les apparences d'une complète insensibilité.</p> + +<p>Il ne leva pas même la tête lorsque les commissaires marchèrent à lui.</p> + +<p>Eux, sans autre préambule, prirent des sièges et s'installèrent. +L'accusateur public au chevet du lit, Simon au pied, le greffier près de +la fenêtre, les gardes nationaux et leur lieutenant sur le côté et un +peu dans l'ombre.</p> + +<p>Ceux d'entre les assistants qui regardaient le petit prisonnier avec +quelque intérêt ou même quelque curiosité, remarquèrent la pâleur de +l'enfant, son embonpoint singulier, qui n'était que de la bouffissure, +et le fléchissement de ses jambes, dont les articulations commençaient à +se tuméfier.</p> + +<p>—Cet enfant est bien malade, dit le lieutenant avec une assurance qui +fit retourner Fouquier-Tinville, déjà assis et prêt à interroger.</p> + +<p>Le petit Capet leva les yeux et chercha dans la pénombre celui qui avait +prononcé ces paroles, et il reconnut le même jeune homme qui, une fois +déjà, avait, dans la cour du Temple, empêché Simon de le battre. Un +rayonnement doux et intelligent circula dans ses prunelles d'un bleu +foncé, mais ce fut tout.</p> + +<p>—Ah! ah! c'est toi, citoyen Lorin, dit Simon appelant ainsi l'attention +de Fouquier-Tinville sur l'ami de Maurice.</p> + +<p>—Moi-même, citoyen Simon, répliqua Lorin avec son imperturbable aplomb.</p> + +<p>Et, comme Lorin, quoique toujours prêt à faire face au danger, n'était +point homme à le chercher inutilement, il profita de la circonstance +pour saluer Fouquier-Tinville, qui lui rendit poliment son salut.</p> + +<p>—Tu fais observer, je crois, citoyen, dit alors l'accusateur public, +que l'enfant est malade; es-tu médecin?</p> + +<p>—J'ai étudié la médecine, au moins, si je ne suis pas docteur.</p> + +<p>—Eh bien, que lui trouves-tu?</p> + +<p>—Comme symptôme de maladie? demanda Lorin.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je lui trouve les joues et les yeux bouffis, les mains pâles et +maigres, les genoux tuméfiés; et, si je lui tâtais le pouls, je +constaterais, j'en suis sûr, un mouvement de quatre-vingt-cinq à +quatre-vingt-dix pulsations à la minute.</p> + +<p>L'enfant parut insensible à l'énumération de ses souffrances.</p> + +<p>—Et à quoi la science peut-elle attribuer l'état du prisonnier? demanda +l'accusateur public. Lorin se gratta le bout du nez en murmurant:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Philis veut me faire parler,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Je n'en ai pas la moindre envie.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Puis, tout haut:</p> + +<p>—Ma foi, citoyen, répliqua-t-il, je ne connais pas assez le régime du +petit Capet pour te répondre.... Cependant....</p> + +<p>Simon prêtait une oreille attentive, et riait sous cape de voir son +ennemi tout près de se compromettre.</p> + +<p>—Cependant, continua Lorin, je crois qu'il ne prend pas assez +d'exercice.</p> + +<p>—Je crois bien, le petit gueux! dit Simon, il ne veut plus marcher. +L'enfant resta insensible à l'apostrophe du cordonnier.</p> + +<p>Fouquier-Tinville se leva, vint à Lorin, et lui parla tout bas.</p> + +<p>Personne n'entendit les paroles de l'accusateur public; mais il était +évident que ces paroles avaient la forme de l'interrogation.</p> + +<p>—Oh! oh! crois-tu cela, citoyen? C'est bien grave pour une mère...</p> + +<p>—En tout cas, nous allons le savoir, dit Fouquier; Simon prétend le lui +avoir entendu dire à lui-même, et s'est engagé à le lui faire avouer.</p> + +<p>—Ce serait hideux, dit Lorin; mais enfin cela est possible: +l'Autrichienne n'est pas exempte de péché; et, à tort ou à raison, cela +ne me regarde pas.... On en a fait une Messaline; mais ne pas se +contenter de cela et vouloir en faire une Agrippine, cela me parait un +peu fort, je l'avoue.</p> + +<p>—Voilà ce qui a été rapporté par Simon, dit Fouquier impassible.</p> + +<p>—Je ne doute pas que Simon n'ait dit cela... il y a des hommes +qu'aucune accusation n'effraye, même les accusations impossibles.... Mais +ne trouves-tu pas, continua Lorin en regardant fixement Fouquier, ne +trouves-tu pas, toi qui es un homme intelligent et probe, toi qui es un +homme fort enfin, que demander à un enfant de pareils détails sur celle +que les lois les plus naturelles et les plus sacrées de la nature lui +ordonnent de respecter, c'est presque insulter à l'humanité tout entière +dans la personne de cet enfant?</p> + +<p>L'accusateur ne sourcilla point; il tira une note de sa poche et la fit +voir à Lorin.</p> + +<p>—La Convention m'ordonne d'informer, dit-il; le reste ne me regarde +pas, j'informe.</p> + +<p>—C'est juste, dit Lorin; et j'avoue que, si cet enfant avouait....</p> + +<p>Et le jeune homme secoua la tête avec dégoût.</p> + +<p>—D'ailleurs, continua Fouquier, ce n'est pas sur la seule dénonciation +de Simon que nous procédons; tiens, l'accusation est publique.</p> + +<p>Et Fouquier tira un second papier de sa poche. Celui-là, c'était un +numéro de la feuille qu'on appelait le <i>Père Duchesne</i>, et qui, comme on +le sait, était rédigée par Hébert. L'accusation, en effet, y était +formulée en toutes lettres.</p> + +<p>—C'est écrit, c'est même imprimé, dit Lorin; mais n'importe, jusqu'à ce +que j'aie entendu une pareille accusation sortir de la bouche de +l'enfant, je m'entends, sortir volontairement, librement, sans +menaces... eh bien...</p> + +<p>—Eh bien?...</p> + +<p>—Eh bien, malgré Simon et Hébert, je douterais comme tu doutes +toi-même.</p> + +<p>Simon guettait impatiemment l'issue de cette conversation; le misérable +ignorait le pouvoir qu'exerce sur l'homme intelligent le regard qu'il +démêle dans la foule: c'est un attrait tout de sympathie ou une +impression de haine subite. Parfois c'est une puissance qui repousse, +parfois c'est une force qui attire, qui fait découler la pensée et +dériver la personne même de l'homme jusqu'à cet autre homme de force +égale ou de force supérieure qu'il reconnaît dans la foule.</p> + +<p>Mais Fouquier avait senti le poids du regard de Lorin, et voulait être +compris de cet observateur.</p> + +<p>—L'interrogatoire va commencer, dit l'accusateur public; greffier, +prends la plume.</p> + +<p>Celui-ci venait d'écrire les préliminaires d'un procès-verbal, et +attendait, comme Simon, comme Hanriot, comme tous enfin, que le colloque +de Fouquier-Tinville et de Lorin eût cessé.</p> + +<p>L'enfant seul paraissait complètement étranger à la scène dont il était +le principal acteur, et avait repris ce regard atone qu'avait un instant +illuminé l'éclair d'une suprême intelligence.</p> + +<p>—Silence! dit Hanriot, le citoyen Fouquier-Tinville va interroger +l'enfant.</p> + +<p>—Capet, dit l'accusateur, sais-tu ce qu'est devenue ta mère? Le petit +Louis passa d'une pâleur de marbre à une rougeur brûlante. Mais il ne +répondit pas.</p> + +<p>—M'as-tu entendu, Capet? reprit l'accusateur. Même silence.</p> + +<p>—Oh! il entend bien, dit Simon; mais il est comme les singes, il ne +veut pas répondre, de peur qu'on ne le prenne pour un homme et qu'on ne +le fasse travailler.</p> + +<p>—Réponds, Capet, dit Hanriot; c'est la commission de la Convention qui +t'interroge, et tu dois obéissance aux lois. L'enfant pâlit, mais ne +répondit pas.</p> + +<p>Simon fit un geste de rage; chez ces natures brutales et stupides, la +fureur est une ivresse accompagnée des hideux symptômes de l'ivresse du +vin.</p> + +<p>—Veux-tu répondre, louveteau! dit-il en lui montrant le poing.</p> + +<p>—Tais-toi, Simon, dit Fouquier-Tinville, tu n'as pas la parole.</p> + +<p>Ce mot, dont il avait pris l'habitude au tribunal révolutionnaire, lui +échappa.</p> + +<p>—Entends-tu, Simon, dit Lorin, tu n'as pas la parole; c'est la seconde +fois qu'on te dit cela devant moi; la première, c'était quand tu +accusais la fille de la mère Tison, à laquelle tu as eu le plaisir de +faire couper le cou.</p> + +<p>Simon se tut.</p> + +<p>—Ta mère t'aimait-elle, Capet? demanda Fouquier. Même silence.</p> + +<p>—On dit que non, continua l'accusateur.</p> + +<p>Quelque chose comme un pâle sourire passa sur les lèvres de l'enfant.</p> + +<p>—Mais quand je vous dis, hurla Simon, qu'il m'a dit à moi qu'elle +l'aimait trop.</p> + +<p>—Regarde, Simon, comme c'est fâcheux que le petit Capet, si bavard dans +le tête-à-tête, devienne muet devant le monde, dit Lorin.</p> + +<p>—Oh! si nous étions seuls! dit Simon.</p> + +<p>—Oui, si vous étiez seuls, mais vous n'êtes pas seuls malheureusement. +Oh! si vous étiez seuls, brave Simon, excellent patriote, comme tu +rosserais le pauvre enfant, hein? Mais tu n'es pas seul, et tu n'oses +pas, être infâme! devant nous autres, honnêtes gens, qui savons que les +anciens, sur lesquels nous essayons de nous modeler, respectaient tout +ce qui était faible; tu n'oses pas, car tu n'es pas seul, et tu n'es pas +vaillant, mon digne homme, quand tu as des enfants de cinq pieds six +pouces à combattre.</p> + +<p>—Oh!... murmura Simon en grinçant des dents.</p> + +<p>—Capet, reprit Fouquier, as-tu fait quelque confidence à Simon?</p> + +<p>Le regard de l'enfant prit, sans se détourner, une expression d'ironie +impossible à décrire.</p> + +<p>—Sur ta mère? continua l'accusateur. Un éclair de mépris passa dans le +regard.</p> + +<p>—Réponds oui ou non, s'écria Hanriot.</p> + +<p>—Réponds oui! hurla Simon en levant son tire-pied sur l'enfant. +L'enfant frissonna, mais ne fit aucun mouvement pour éviter le coup. Les +assistants poussèrent une espèce de cri de répulsion.</p> + +<p>Lorin fit mieux, il s'élança, et, avant que le bras de Simon se fût +abaissé, il le saisit par le poignet.</p> + +<p>—Veux-tu me lâcher? vociféra Simon devenant pourpre de rage.</p> + +<p>—Voyons, dit Fouquier, il n'y a point de mal à ce qu'une mère aime son +enfant; dis-nous de quelle manière ta mère t'aimait, Capet. Cela peut +lui être utile.</p> + +<p>Le jeune prisonnier tressaillit à cette idée qu'il pouvait être utile à +sa mère.</p> + +<p>—Elle m'aimait comme une mère aime son fils, monsieur, dit-il; il n'y a +pas deux manières pour les mères d'aimer leurs enfants, ni pour les +enfants d'aimer leur mère.</p> + +<p>—Et moi, petit serpent, je soutiens que tu m'as dit que ta mère...</p> + +<p>—Tu auras rêvé cela, interrompit tranquillement Lorin; tu dois avoir +souvent le cauchemar, Simon.</p> + +<p>—Lorin! Lorin! grinça Simon.</p> + +<p>—Eh bien, oui, Lorin; après! Il n'y a pas moyen de le battre, Lorin: +c'est lui qui bat les autres quand ils sont méchants; il n'y a pas moyen +de le dénoncer, car ce qu'il vient de faire en arrêtant ton bras, il l'a +fait devant le général Hanriot et le citoyen Fouquier-Tinville, qui +l'approuvent, et ils ne sont pas des tièdes, ceux-là! Il n'y a donc pas +moyen de le faire guillotiner un peu, comme Héloïse Tison; c'est +fâcheux, c'est même enrageant, mais c'est comme cela, mon pauvre Simon!</p> + +<p>—Plus tard! plus tard! répondit le cordonnier avec son ricanement +d'hyène.</p> + +<p>—Oui, cher ami, dit Lorin; mais j'espère, avec l'aide de l'Être +suprême!... ah! tu t'attendais que j'allais dire avec l'aide de Dieu? +mais j'espère, avec l'aide de l'Être suprême et de mon sabre, t'avoir +éventré auparavant; mais range-toi, Simon, tu m'empêches de voir.</p> + +<p>—Brigand!</p> + +<p>—Tais-toi! tu m'empêches d'entendre. Et Lorin écrasa Simon de son +regard. Simon crispait ses poings, dont les noires bigarrures le +rendaient fier; mais comme l'avait dit Lorin, il lui fallait se borner +là.</p> + +<p>—Maintenant qu'il a commencé à parler, dit Hanriot, il continuera sans +doute; continue, citoyen Fouquier.</p> + +<p>—Veux-tu répondre maintenant? demanda Fouquier. L'enfant rentra dans +son silence.</p> + +<p>—Tu vois, citoyen, tu vois! dit Simon.</p> + +<p>—L'obstination de cet enfant est étrange, dit Hanriot, troublé malgré +lui par cette fermeté toute royale.</p> + +<p>—Il est mal conseillé, dit Lorin.</p> + +<p>—Par qui? demanda Hanriot.</p> + +<p>—Dame, par son patron.</p> + +<p>—Tu m'accuses? s'écria Simon; tu me dénonces?... Ah! c'est curieux...</p> + +<p>—Prenons-le par la douceur, dit Fouquier.</p> + +<p>Se retournant alors vers l'enfant, qu'on eût dit complètement +insensible:</p> + +<p>—Voyons, mon enfant, dit-il, répondez à la commission nationale; +n'aggravez pas votre situation en refusant des éclaircissements utiles; +vous avez parlé au citoyen Simon des caresses que vous faisait votre +mère, de la façon dont elle vous faisait ces caresses, de sa façon de +vous aimer.</p> + +<p>Louis promena sur l'assemblée un regard qui devint haineux en s'arrêtant +sur Simon, mais il ne répondit pas.</p> + +<p>—Vous trouvez-vous malheureux? demanda l'accusateur; vous trouvez-vous +mal logé, mal nourri, mal traité? voulez-vous plus de liberté, un autre +ordinaire, une autre prison, un autre gardien? voulez-vous un cheval +pour vous promener? voulez-vous qu'on vous accorde la société d'enfants +de votre âge?</p> + +<p>Louis reprit le profond silence dont il n'était sorti que pour défendre +sa mère.</p> + +<p>La commission demeura interdite d'étonnement; tant de fermeté, tant +d'intelligence étaient incroyables dans un enfant.</p> + +<p>—Hein! ces rois, dit Hanriot à voix basse, quelle race! c'est comme les +tigres; tout petits, ils ont de la méchanceté.</p> + +<p>—Comment rédiger le procès-verbal? demanda le greffier embarrassé.</p> + +<p>—Il n'y a qu'à en charger Simon, dit Lorin; il n'y a rien à écrire, +cela fera son affaire à merveille.</p> + +<p>Simon montra le poing à son implacable ennemi. Lorin se mit à rire.</p> + +<p>—Tu ne riras point comme cela le jour où tu éternueras dans le sac, dit +Simon ivre de fureur.</p> + +<p>—Je ne sais si je te précéderai ou si je te suivrai dans la petite +cérémonie dont tu me menaces, dit Lorin; mais ce que je sais, c'est que +beaucoup riront le jour où ce sera ton tour. Dieux!... j'ai dit dieux au +pluriel... dieux! seras-tu laid ce jour-là, Simon! tu seras hideux.</p> + +<p>Et Lorin se retira derrière la commission avec un franc éclat de rire.</p> + +<p>La commission n'avait plus rien à faire, elle sortit.</p> + +<p>Quant à l'enfant, une fois délivré de ses interrogateurs, il se mit à +chantonner sur son lit un petit refrain mélancolique qui était la +chanson favorite de son père.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a><a href="#table">XXXIX</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le bouquet de violettes</a></h3> + + +<p>La paix, comme on a dû le prévoir, ne pouvait habiter longtemps cette +demeure si heureuse qui renfermait Geneviève et Maurice.</p> + +<p>Dans les tempêtes qui déchaînent le vent et la foudre, le nid des +colombes est agité avec l'arbre qui les recèle.</p> + +<p>Geneviève tomba d'un effroi dans un autre; elle ne craignait plus pour +Maison-Rouge, elle trembla pour Maurice.</p> + +<p>Elle connaissait assez son mari pour savoir que, du moment où il avait +disparu, il était sauvé; sûre de son salut, elle trembla pour elle-même.</p> + +<p>Elle n'osait confier ses douleurs à l'homme le moins timide de cette +époque où personne n'avait peur; mais elles apparaissaient manifestes +dans ses yeux rougis et sur ses lèvres pâlissantes.</p> + +<p>Un jour, Maurice entra doucement et sans que Geneviève, plongée dans une +rêverie profonde, l'entendît entrer. Maurice s'arrêta sur le seuil, et +vit Geneviève assise, immobile, les yeux fixes, ses bras inertes étendus +sur ses genoux, sa tête pensive inclinée sur sa poitrine.</p> + +<p>Il la regarda un instant avec une profonde tristesse; car tout ce qui +se passait dans le cœur de la jeune femme lui fut révélé comme s'il eût +pu y lire jusqu'à sa dernière pensée.</p> + +<p>Puis, faisant un pas vers elle:</p> + +<p>—Vous n'aimez plus la France, Geneviève, lui dit-il, avouez-le-moi. +Vous fuyez jusqu'à l'air qu'on y respire, et ce n'est pas sans +répugnance que vous vous approchez de la fenêtre.</p> + +<p>—Hélas! dit Geneviève, je sais bien que je ne puis vous cacher ma +pensée; vous avez deviné juste, Maurice.</p> + +<p>—C'est pourtant un beau pays! dit le jeune homme, la vie y est +importante et bien remplie aujourd'hui: cette activité bruyante de la +tribune, des clubs, des conspirations, rend bien douces les heures du +foyer. On aime si ardemment quand on rentre chez soi avec la crainte de +ne plus aimer le lendemain, parce que le lendemain on aura cessé de +vivre!</p> + +<p>Geneviève secoua la tête.</p> + +<p>—Pays ingrat à servir! dit-elle.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Oui, vous qui avez tant fait pour sa liberté, n'êtes-vous pas +aujourd'hui à moitié suspect?</p> + +<p>—Mais vous, chère Geneviève, dit Maurice avec un regard ivre d'amour, +vous, l'ennemie jurée de cette liberté, vous qui avez fait tant contre +elle, vous dormez paisible et inviolable sous le toit du républicain; il +y a compensation, comme vous voyez.</p> + +<p>—Oui, dit Geneviève, oui; mais cela ne durera point longtemps, car ce +qui est injuste ne peut durer.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je veux dire que moi, c'est-à-dire une aristocrate, moi qui rêve +sournoisement la défaite de votre parti et la ruine de vos idées, moi +qui conspire jusque dans votre maison le retour de l'ancien régime, moi +qui, reconnue, vous condamne à la mort et à la honte, selon vos +opinions, du moins; moi, Maurice, je ne resterai pas ici comme le +mauvais génie de la maison; je ne vous entraînerai pas à l'échafaud.</p> + +<p>—Et où irez-vous, Geneviève?</p> + +<p>—Où j'irai? Un jour que vous serez sorti, Maurice, j'irai me dénoncer +moi-même sans dire d'où je viens.</p> + +<p>—Oh! cria Maurice atteint jusqu'au fond du cœur, de l'ingratitude, +déjà!</p> + +<p>—Non, répondit la jeune femme en jetant ses bras au cou de Maurice; +non, mon ami, de l'amour, et de l'amour le plus dévoué, je vous le jure. +Je n'ai pas voulu que mon frère fût pris et tué comme un rebelle; je ne +veux pas que mon amant soit pris et tué comme un traître.</p> + +<p>—Vous ferez cela, Geneviève? s'écria Maurice.</p> + +<p>—Aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel! répondit la jeune femme. +D'ailleurs, ce n'est rien que d'avoir la crainte, j'ai le remords.</p> + +<p>Et elle inclina sa tête comme si le remords était trop lourd à porter.</p> + +<p>—Oh! Geneviève! dit Maurice.</p> + +<p>—Vous comprenez bien ce que je dis et surtout ce que j'éprouve, +Maurice, continua Geneviève, car ce remords, vous l'avez aussi.... Vous +savez, Maurice, que je me suis donnée sans m'appartenir; que vous m'avez +prise sans que j'eusse le droit de me donner.</p> + +<p>—Assez! dit Maurice, assez!</p> + +<p>Son front se plissa, et une sombre résolution brilla dans ses yeux si +purs.</p> + +<p>—Je vous montrerai, Geneviève, continua le jeune homme, que je vous +aime uniquement. Je vous donnerai la preuve que nul sacrifice n'est +au-dessus de mon amour. Vous haïssez, la France, eh bien, soit, nous +quitterons la France.</p> + +<p>Geneviève joignit les mains, et regarda son amant avec une expression +d'admiration enthousiaste.</p> + +<p>—Vous ne me trompez pas, Maurice? balbutia-t-elle.</p> + +<p>—Quand vous ai-je trompée? demanda Maurice; est-ce le jour où je me +suis déshonoré pour vous acquérir?</p> + +<p>Geneviève rapprocha ses lèvres des lèvres de Maurice, et resta, pour +ainsi dire, suspendue au cou de son amant.</p> + +<p>—Oui, tu as raison, Maurice, dit-elle, et c'est moi qui me trompais. Ce +que j'éprouve, ce n'est plus du remords; peut-être est-ce une +dégradation de mon âme; mais toi, du moins, tu la comprendras, je t'aime +trop pour éprouver un autre sentiment que la frayeur de te perdre. +Allons bien loin, mon ami; allons là où personne ne pourra nous +atteindre.</p> + +<p>—Oh! merci! dit Maurice transporté de joie.</p> + +<p>—Mais comment fuir? dit Geneviève tressaillant à cette horrible pensée. +On n'échappe pas facilement aujourd'hui au poignard des assassins du 2 +septembre, ou à la hache des bourreaux du 21 janvier.</p> + +<p>—Geneviève! dit Maurice, Dieu nous protège. Écoute, une bonne action +que j'ai voulu faire à propos de ce 2 septembre dont tu parlais tout à +l'heure va porter sa récompense aujourd'hui. J'avais le désir de sauver +un pauvre prêtre qui avait étudié avec moi. J'allai trouver Danton, et, +sur sa demande, le comité de Salut public a signé un passeport pour ce +malheureux et pour sa sœur. Ce passeport, Danton me le remit; mais le +malheureux prêtre, au lieu de venir le chercher chez moi comme je le lui +avais recommandé, a été s'enfermer aux Carmes: il y est mort.</p> + +<p>—Et ce passeport? dit Geneviève.</p> + +<p>—Je l'ai toujours; il vaut un million aujourd'hui; il vaut plus que +cela, Geneviève, il vaut la vie, il vaut le bonheur!</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria la jeune femme, soyez béni!</p> + +<p>—Maintenant, ma fortune consiste, tu le sais, en une terre que régit un +vieux serviteur de la famille, patriote pur, âme loyale dans laquelle +nous pouvons nous confier. Il m'en fera passer les revenus où je +voudrai. En gagnant Boulogne, nous passerons chez lui.</p> + +<p>—Où demeure-t-il donc?</p> + +<p>—Près d'Abbeville.</p> + +<p>—Quand partirons-nous, Maurice?</p> + +<p>—Dans une heure.</p> + +<p>—Il ne faut pas qu'on sache que nous partons.</p> + +<p>—Personne ne le saura. Je cours chez Lorin; il a un cabriolet sans +cheval! moi, j'ai un cheval sans voiture; nous partirons aussitôt que je +serai revenu. Toi, reste ici, Geneviève, et prépare toutes choses pour +ce départ. Nous avons besoin de peu de bagages: nous rachèterons ce qui +nous manquera en Angleterre. Je vais donner à Scévola une commission qui +l'éloigne. Lorin lui expliquera ce soir notre départ: et ce soir nous +serons déjà loin.</p> + +<p>—Mais, en route, si l'on nous arrête?</p> + +<p>—N'avons-nous point notre passeport? Nous allons chez Hubert, c'est le +nom de cet intendant. Hubert fait partie de la municipalité d'Abbeville; +d'Abbeville à Boulogne, il nous accompagne et nous sauvegarde; à +Boulogne, nous achèterons ou nous fréterons une barque. Je puis, +d'ailleurs, passer au comité et me faire donner une mission pour +Abbeville. Mais non, pas de supercherie, n'est-ce pas, Geneviève? +Gagnons notre bonheur en risquant notre vie.</p> + +<p>—Oui, oui, mon ami, et nous réussirons. Mais comme tu es parfumé ce +matin, mon ami! dit la jeune femme en cachant son visage dans la +poitrine de Maurice.</p> + +<p>—C'est vrai; j'avais acheté un bouquet de violettes à ton intention, ce +matin, en passant devant le Palais-Égalité; mais, en entrant ici, en te +voyant si triste, je n'ai plus pensé qu'à te demander les causes de +cette tristesse.</p> + +<p>—Oh! donne-le-moi, je te le rendrai. Geneviève respira l'odeur du +bouquet avec cette espèce de fanatisme que les organisations nerveuses +ont presque toujours pour les parfums. Tout à coup ses yeux se +mouillèrent de larmes.</p> + +<p>—Qu'as-tu? demanda Maurice.</p> + +<p>—Pauvre Héloïse! murmura Geneviève.</p> + +<p>—Ah! oui, fit Maurice avec un soupir. Mais, pensons à nous, chère amie, +et laissons les morts, de quelque parti qu'ils soient, dormir dans la +tombe que le dévouement leur a creusée. Adieu! je pars.</p> + +<p>—Reviens bien vite.</p> + +<p>—En moins d'une demi-heure je suis ici.</p> + +<p>—Mais si Lorin n'était pas chez lui?</p> + +<p>—Qu'importe! son domestique me connaît; ne puis-je prendre chez lui +tout ce qu'il me plaît, même en son absence, comme lui ferait ici?</p> + +<p>—Bien! bien!</p> + +<p>—Toi, ma Geneviève, prépare tout, en te bornant, comme je te le dis, au +strict nécessaire; il ne faut pas que notre départ ait l'air d'un +déménagement.</p> + +<p>—Sois tranquille. Le jeune homme fit un pas vers la porte.</p> + +<p>—Maurice! dit Geneviève.</p> + +<p>Il se retourna, et vit la jeune femme les bras étendus vers lui.</p> + +<p>—Au revoir! au revoir! dit-il, mon amour, et bon courage! dans une +demi-heure je suis de retour ici. Geneviève demeura seule chargée, comme +nous l'avons dit, des préparatifs du départ.</p> + +<p>Ces préparatifs, elle les accomplissait avec une espèce de fièvre. Tant +qu'elle resterait à Paris, elle se faisait à elle-même l'effet d'être +doublement coupable. Une fois hors de France, une fois à l'étranger, il +lui semblait que son crime, crime qui était plutôt celui de la fatalité +que le sien, il lui semblait que son crime lui pèserait moins.</p> + +<p>Elle allait même jusqu'à espérer que, dans la solitude et l'isolement, +elle finirait par oublier qu'il existât d'autre homme que Maurice.</p> + +<p>Ils devaient fuir en Angleterre, c'était une chose convenue. Ils +auraient là une petite maison, un petit cottage bien seul, bien isolé, +bien fermé à tous les yeux; ils changeraient de nom, et, de leurs deux +noms, ils en feraient un seul.</p> + +<p>Là, ils prendraient deux serviteurs qui ignoreraient complètement leur +passé. Le hasard voulait que Maurice et Geneviève parlassent tous deux +anglais.</p> + +<p>Ni l'un ni l'autre ne laissait rien en France qu'il eût à regretter, si +ce n'est cette mère que l'on regrette toujours, fût-elle une marâtre, et +qu'on appelle la patrie.</p> + +<p>Geneviève commença donc à disposer les objets qui étaient indispensables +à leur voyage ou plutôt à leur fuite.</p> + +<p>Elle éprouvait un plaisir indicible à distinguer des autres, parmi ces +objets, ceux qui avaient la prédilection de Maurice: l'habit qui lui +prenait le mieux la taille, la cravate qui seyait le mieux à son teint, +les livres qu'il avait feuilletés le plus souvent.</p> + +<p>Elle avait déjà fait son choix; déjà, dans l'attente des coffres qui +devaient les renfermer, habits, linge, volumes couvraient les chaises, +les canapés, le piano.</p> + +<p>Soudain elle entendit la clef grincer dans la serrure.</p> + +<p>—Bon! dit-elle, c'est Scévola qui rentre. Maurice ne l'aurait-il pas +rencontré? Elle continua sa besogne. Les portes du salon étaient +ouvertes; elle entendit l'officieux remuer dans l'antichambre.</p> + +<p>Justement elle tenait un rouleau de musique et cherchait un lien pour +l'assujettir.</p> + +<p>—Scévola! ajouta-t-elle.</p> + +<p>Un pas, qui allait se rapprochant, retentit dans la pièce voisine.</p> + +<p>—Scévola! répéta Geneviève, venez, je vous prie.</p> + +<p>—Me voici! dit une voix.</p> + +<p>À l'accent de cette voix, Geneviève se retourna brusquement et poussa un +cri terrible.</p> + +<p>—Mon mari! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Moi-même, dit avec calme Dixmer. Geneviève était sur une chaise, +élevant les bras pour chercher dans une armoire un lien quelconque; elle +sentit que la tête lui tournait, elle étendit les bras et se laissa +aller à la renverse, souhaitant de trouver un abîme au-dessous d'elle +pour s'y précipiter.</p> + +<p>Dixmer la retint dans ses bras, et la porta sur un canapé où il l'assit.</p> + +<p>—Eh bien, qu'avez-vous donc, ma chère? et qu'y a-t-il? demanda Dixmer; +ma présence produit-elle donc sur vous un si désagréable effet?</p> + +<p>—Je me meurs! balbutia Geneviève en se renversant en arrière et en +appuyant ses deux mains sur ses yeux, pour ne pas voir la terrible +apparition.</p> + +<p>—Bon! dit Dixmer, me croyiez-vous déjà trépassé, ma chère? et vous +fais-je l'effet d'un fantôme?</p> + +<p>Geneviève regarda autour d'elle d'un air égaré, et, apercevant le +portrait de Maurice, elle se laissa glisser du canapé, tomba à genoux +comme pour demander assistance à cette impuissante et insensible image +qui continuait de sourire.</p> + +<p>La pauvre femme comprenait tout ce que Dixmer cachait de menaces sous le +calme qu'il affectait.</p> + +<p>—Oui, ma chère enfant, continua le tanneur, c'est bien moi; peut-être +me croyiez-vous bien loin de Paris; mais non, j'y suis resté. Le +lendemain du jour où j'avais quitté la maison, j'y suis retourné et j'ai +vu à sa place un fort beau tas de cendres. Je me suis informé de vous, +personne ne vous avait vue. Je me suis mis à votre recherche et j'ai eu +beaucoup de peine à vous trouver. J'avoue que je ne vous croyais pas +ici; cependant, j'en eus soupçon, puisque, comme vous le voyez, je suis +venu. Mais le principal est que me voici et que vous voilà. Comment se +porte Maurice? En vérité, je suis sûr que vous avez beaucoup souffert, +vous si bonne royaliste, d'avoir été forcée de vivre sous le même toit +qu'un républicain si fanatique.</p> + +<p>—Mon Dieu! murmura Geneviève, mon Dieu! ayez pitié de moi!</p> + +<p>—Après cela, continua Dixmer en regardant autour de lui, ce qui me +console, ma chère, c'est que vous êtes très bien logée ici et que vous +ne me paraissez pas avoir beaucoup souffert de la proscription. Moi, +depuis l'incendie de notre maison et la ruine de notre fortune, j'ai +erré assez à l'aventure, habitant le fond des caves, la cale des +bateaux, quelquefois même les cloaques qui aboutissent à la Seine.</p> + +<p>—Monsieur! fit Geneviève.</p> + +<p>—Vous avez là de forts beaux fruits; moi, j'ai dû souvent me passer de +dessert, étant forcé de me passer de dîner. Geneviève cacha en +sanglotant sa tête dans ses mains.</p> + +<p>—Non pas, continua Dixmer, que je manquasse d'argent; j'ai, Dieu merci, +emporté sur moi une trentaine de mille francs en or, ce qui vaut +aujourd'hui cinq cent mille francs; mais le moyen qu'un charbonnier, un +pêcheur, ou un chiffonnier tire des louis de sa poche pour acheter un +morceau de fromage ou un saucisson! Eh! mon Dieu, oui, madame; j'ai +successivement adopté ces trois costumes. Aujourd'hui, pour mieux me +déguiser, je suis en patriote, en exagéré, en Marseillais. Je grasseye +et je jure. Dame! un proscrit ne circule pas dans Paris aussi facilement +qu'une jeune et jolie femme, et je n'avais pas le bonheur de connaître +une républicaine ardente qui pût me cacher à tous les yeux.</p> + +<p>—Monsieur, monsieur, s'écria Geneviève, ayez pitié de moi! vous voyez +bien que je meurs!</p> + +<p>—D'inquiétude, je comprends cela; vous avez été fort inquiète de moi; +mais, consolez-vous, me voilà; je reviens et nous ne nous quitterons +plus, madame.</p> + +<p>—Oh! vous allez me tuer! s'écria Geneviève. Dixmer la regarda avec un +sourire effrayant.</p> + +<p>—Tuer une femme innocente! Oh! madame, que dites-vous donc là? Il faut +que le chagrin que vous a inspiré mon absence vous ait fait perdre +l'esprit.</p> + +<p>—Monsieur, s'écria Geneviève, monsieur, je vous demande à mains jointes +de me tuer plutôt que de me torturer par de si cruelles railleries. Non, +je ne suis pas innocente; oui, je suis criminelle; oui, je mérite la +mort. Tuez-moi, monsieur, tuez-moi!...</p> + +<p>—Alors, vous avouez que vous méritez la mort?</p> + +<p>—Oui, oui.</p> + +<p>—Et que, pour expier je ne sais quel crime dont vous vous accusez, vous +subirez cette mort sans vous plaindre?</p> + +<p>—Frappez, monsieur, je ne pousserai pas un cri; et, au lieu de la +maudire, je bénirai la main qui me frappera.</p> + +<p>—Non, madame, je ne veux pas vous frapper; cependant vous mourrez, +c'est probable. Seulement, votre mort, au lieu d'être ignominieuse, +comme vous pourriez le craindre, sera glorieuse à l'égal des plus belles +morts. Remerciez-moi, madame, je vous punirai en vous immortalisant.</p> + +<p>—Monsieur, que ferez-vous donc?</p> + +<p>—Vous poursuivrez le but vers lequel nous tendions quand nous avons été +interrompus dans notre route. Pour vous et pour moi, vous tomberez +coupable; pour tous, vous mourrez martyre.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! vous me rendez folle en me parlant ainsi. Où me +conduisez-vous? où m'entraînez-vous?</p> + +<p>—À la mort, probablement.</p> + +<p>—Laissez-moi faire une prière alors.</p> + +<p>—Votre prière?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—À qui?</p> + +<p>—Peu vous importe! du moment que vous me tuez, je paye ma dette, et, si +j'ai payé, je ne vous dois rien.</p> + +<p>—C'est juste, dit Dixmer en se retirant dans l'autre chambre; je vous +attends. Il sortit du salon.</p> + +<p>Geneviève alla s'agenouiller devant le portrait, en serrant de ses deux +mains son cœur prêt à se briser.</p> + +<p>—Maurice, dit-elle tout bas, pardonne-moi. Je ne m'attendais pas à être +heureuse, mais j'espérais pouvoir te rendre heureux. Maurice, je +t'enlève un bonheur qui faisait ta vie; pardonne-moi ta mort, mon +bien-aimé!</p> + +<p>Et, coupant une boucle de ses longs cheveux, elle la noua autour du +bouquet de violettes et le déposa au bas du portrait, qui parut prendre, +tout insensible qu'était cette toile muette, une expression douloureuse +pour la voir partir.</p> + +<p>Du moins cela parut ainsi à Geneviève à travers ses larmes.</p> + +<p>—Eh bien, êtes-vous prête, madame? demanda Dixmer.</p> + +<p>—Déjà! murmura Geneviève.</p> + +<p>—Oh! prenez votre temps, madame!... répliqua Dixmer; je ne suis pas +pressé, moi! D'ailleurs, Maurice ne tardera probablement pas à rentrer, +et je serais charmé de le remercier de l'hospitalité qu'il vous a +donnée.</p> + +<p>Geneviève tressaillit de terreur à cette idée que son amant et son mari +pouvaient se rencontrer. Elle se releva comme mue par un ressort.</p> + +<p>—C'est fini, monsieur, dit-elle, je suis prête! Dixmer passa le +premier. La tremblante Geneviève le suivit, les yeux à moitié fermés, la +tête renversée en arrière; ils montèrent dans un fiacre qui attendait à +la porte; la voiture roula. Comme l'avait dit Geneviève, c'était fini.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XL" id="XL"></a><a href="#table">XL</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le cabaret du Puits-de-Noé</a></h3> + + +<p>Cet homme vêtu d'une carmagnole, que nous avons vu arpenter en long et +en large la salle des Pas-Perdus, et que nous avons entendu, pendant +l'expédition de l'architecte Giraud, du général Hanriot et du père +Richard, échanger quelques paroles avec le guichetier resté de garde à +la porte du souterrain; ce patriote enragé avec son bonnet d'ours et ses +moustaches épaisses, qui s'était donné à Simon comme ayant porté la tête +de la princesse de Lamballe, se trouvait le lendemain de cette soirée, +si variée en émotions, vers sept heures du soir, au cabaret du +Puits-de-Noé, situé, comme nous l'avons dit, au coin de la rue de la +Vieille-Draperie.</p> + +<p>Il était là, chez le marchand, ou plutôt chez la marchande de vin, au +fond d'une salle noire et enfumée par le tabac et les chandelles, +faisant semblant de dévorer un plat de poisson au beurre noir.</p> + +<p>La salle où il soupait était à peu près déserte; deux ou trois habitués +de la maison seulement étaient demeurés après les autres, jouissant du +privilège que leur donnait leur visite quotidienne dans l'établissement.</p> + +<p>La plupart des tables étaient vides; mais, il faut le dire en l'honneur +du cabaret du Puits-de-Noé, les nappes rouges, ou plutôt violacées, +révélaient le passage d'un nombre satisfaisant de convives rassasiés.</p> + +<p>Les trois derniers convives disparurent successivement, et, vers huit +heures moins un quart, le patriote se trouva seul.</p> + +<p>Alors il éloigna, avec un dégoût des plus aristocratiques, le plat +grossier dont il paraissait faire un instant auparavant ses délices, et +tira de sa poche une tablette de chocolat d'Espagne, qu'il mangea +lentement, et avec une expression bien différente de celle que nous lui +avons vu essayer de donner à sa physionomie.</p> + +<p>De temps en temps, tout en croquant son chocolat d'Espagne et son pain +noir, il jetait sur la porte vitrée, fermée d'un rideau à carreaux +blancs et rouges, des regards pleins d'une anxieuse impatience. +Quelquefois il prêtait l'oreille et interrompait son frugal repas avec +une distraction qui donnait fort à penser à la maîtresse de la maison, +assise à son comptoir, assez près de la porte sur laquelle le patriote +fixait les yeux, pour qu'elle pût, sans trop de vanité, se croire +l'objet de ses préoccupations.</p> + +<p>Enfin, la sonnette de la porte d'entrée retentit d'une certaine façon +qui fit tressaillir notre homme; il reprit son poisson, sans que la +maîtresse du cabaret remarquât qu'il en jetait la moitié à un chien qui +le regardait faméliquement, et l'autre moitié à un chat qui lançait au +chien de délicats mais meurtriers coups de griffe.</p> + +<p>La porte au rideau rouge et blanc s'ouvrit à son tour; un homme entra, +vêtu à peu près comme le patriote, à l'exception du bonnet à poil, qu'il +avait remplacé par le bonnet rouge.</p> + +<p>Un énorme trousseau de clefs pendait à la ceinture de cet homme, +ceinture de laquelle tombait aussi un large sabre d'infanterie à +coquille de cuivre.</p> + +<p>—Ma soupe! ma chopine! cria cet homme en entrant dans la salle commune, +sans toucher à son bonnet rouge et en se contentant de faire à la +maîtresse de l'établissement un signe de tête.</p> + +<p>Puis, avec un soupir de lassitude, il alla s'installer à la table +voisine de celle où soupait notre patriote.</p> + +<p>La maîtresse du cabaret, par suite de la déférence qu'elle portait au +nouvel arrivant, se leva et alla commander elle-même les objets +demandés.</p> + +<p>Les deux hommes se tournaient le dos; l'un regardait dans la rue, +l'autre vers le fond de la chambre. Pas un mot ne s'échangea entre les +deux hommes tant que la maîtresse du cabaret n'eut pas complètement +disparu.</p> + +<p>Lorsque la porte se fut refermée derrière elle, et qu'à la lueur d'une +seule chandelle suspendue à un bout de fil de fer, dans des proportions +assez savantes pour que le luminaire fût divisible entre les deux +convives, quand enfin l'homme au bonnet à poil se fut aperçu, grâce à la +glace placée en face de lui, que la chambre était parfaitement déserte:</p> + +<p>—Bonsoir, dit-il à son compagnon sans se retourner.</p> + +<p>—Bonsoir, monsieur, dit le nouveau venu.</p> + +<p>—Eh bien, demanda le patriote avec la même indifférence affectée, où en +sommes-nous?</p> + +<p>—Eh bien, c'est fini.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui est fini?</p> + +<p>—Comme nous en sommes convenus, j'ai eu des raisons avec le père +Richard pour le service, j'ai prétexté ma faiblesse d'ouïe, mes +éblouissements, et je me suis trouvé mal en plein greffe.</p> + +<p>—Très bien; après?</p> + +<p>—Après, le père Richard a appelé sa femme, et sa femme m'a frotté les +tempes avec du vinaigre, ce qui m'a fait revenir.</p> + +<p>—Bon! ensuite?</p> + +<p>—Ensuite, comme il était convenu entre nous, j'ai dit que le manque +d'air me produisait ces éblouissements, attendu que j'étais sanguin, et +que le service de la Conciergerie, où il se trouve en ce moment quatre +cents prisonniers, me tuait.</p> + +<p>—Qu'ont-ils dit?</p> + +<p>—La mère Richard m'a plaint.</p> + +<p>—Et le père Richard?</p> + +<p>—Il m'a mis à la porte.</p> + +<p>—Mais ce n'est point assez qu'il t'ait mis à la porte.</p> + +<p>—Attendez donc; alors la mère Richard, qui est une bonne femme, lui a +reproché de n'avoir pas de cœur, attendu que j'étais père de famille.</p> + +<p>—Et il a dit à cela?</p> + +<p>—Il a dit qu'elle avait raison, mais que la première condition +inhérente à l'état de guichetier était de demeurer dans la prison à +laquelle il était attaché; que la République ne plaisantait pas, et +qu'elle coupait le cou à ceux qui avaient des éblouissements dans +l'exercice de leurs fonctions.</p> + +<p>—Diable! fit le patriote.</p> + +<p>—Et il n'avait pas tort, le père Richard; depuis que l'Autrichienne est +là, c'est un enfer de surveillance; on y dévisage son père.</p> + +<p>Le patriote donna son assiette à lécher au chien, qui fut mordu par le +chat.</p> + +<p>—Achevez, dit-il sans se retourner.</p> + +<p>—Enfin, monsieur, je me suis mis à gémir, c'est-à-dire que je me +sentais très mal; j'ai demandé l'infirmerie, et j'ai assuré que mes +enfants mourraient de faim si ma paye m'était supprimée.</p> + +<p>—Et le père Richard?</p> + +<p>—Le père Richard m'a répondu que, quand on était guichetier, on ne +faisait pas d'enfants.</p> + +<p>—Mais vous avez la mère Richard pour vous, je suppose?</p> + +<p>—Heureusement! elle a fait une scène à son mari, lui reprochant d'avoir +un mauvais cœur, et le père Richard a fini par me dire: «Eh bien, +citoyen Gracchus, entends-toi avec quelqu'un de tes amis qui te donnera +quelque chose sur tes gages; présente-le-moi comme remplaçant et je +promets de le faire accepter.» Sur quoi, je suis sorti en disant: «C'est +bon, père Richard, je vais chercher.»</p> + +<p>—Et tu as trouvé, mon brave? En ce moment, la maîtresse de +l'établissement rentra, apportant au citoyen Gracchus sa soupe et sa +chopine.</p> + +<p>Ce n'était l'affaire ni de Gracchus ni du patriote, qui avaient sans +doute quelques communications à se faire.</p> + +<p>—Citoyenne, dit le guichetier, j'ai reçu une petite gratification du +père Richard, de sorte que je me permettrai aujourd'hui la côtelette de +porc aux cornichons et la bouteille de vin de Bourgogne; envoie ta +servante me chercher l'une chez le charcutier, et va me chercher l'autre +à la cave. L'hôtesse donna aussitôt ses ordres. La servante sortit par +la porte de la rue, et elle sortit, elle, par la porte de la cave.</p> + +<p>—Bien, dit le patriote, tu es un garçon intelligent.</p> + +<p>—Si intelligent, que je ne me cache pas, malgré vos belles promesses, +de quoi il retourne pour nous deux. Vous vous doutez de quoi il +retourne?</p> + +<p>—Oui, parfaitement.</p> + +<p>—C'est notre cou à tous deux que nous jouons.</p> + +<p>—Ne t'inquiète pas du mien.</p> + +<p>—Ce n'est pas le vôtre non plus, monsieur, qui me cause, je l'avoue, la +plus vive inquiétude.</p> + +<p>—C'est le tien?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais si je l'estime le double de ce qu'il vaut...</p> + +<p>—Eh! monsieur, c'est une chose très précieuse que le cou.</p> + +<p>—Pas le tien.</p> + +<p>—Comment! pas le mien?</p> + +<p>—En ce moment, du moins.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je veux dire que ton cou ne vaut pas une obole, attendu que si, par +exemple, j'étais un agent du comité de Salut public, tu serais +guillotiné demain.</p> + +<p>Le guichetier se retourna d'un mouvement si brusque, que le chien aboya +contre lui. Il était pâle comme la mort.</p> + +<p>—Ne te tourne pas et ne pâlis pas, dit le patriote; achève +tranquillement ta soupe au contraire: je ne suis pas un agent +provocateur, l'ami. Fais-moi entrer à la Conciergerie, installe-moi à ta +place, donne-moi les clefs, et demain je te compte cinquante mille +livres en or.</p> + +<p>—C'est bien vrai au moins?</p> + +<p>—Oh! tu as une fameuse caution, tu as ma tête. Le guichetier médita +quelques secondes.</p> + +<p>—Allons, dit le patriote, qui le voyait dans sa glace, allons, ne fais +pas de mauvaises réflexions; si tu me dénonces, comme tu n'auras fait +que ton devoir, la République ne te donnera pas un sou: si tu me sers, +comme au contraire tu auras manqué à ce même devoir, et qu'il est +injuste dans ce monde de faire quelque chose pour rien, je te donnerai +les cinquante mille livres.</p> + +<p>—Oh! je comprends bien, dit le guichetier, j'ai tout bénéfice à faire +ce que vous demandez; mais je crains les suites...</p> + +<p>—Les suites!... et qu'as-tu à craindre? Voyons, ce n'est pas moi qui te +dénoncerai, au contraire.</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Le lendemain du jour où je suis installé, tu viens faire un tour à la +Conciergerie; je te compte vingt-cinq rouleaux contenant chacun deux +mille francs; ces vingt-cinq rouleaux tiendront à l'aise dans tes deux +poches. Avec l'argent, je te donne une carte pour sortir de France; tu +pars, et, partout où tu vas, tu es, sinon riche, du moins indépendant.</p> + +<p>—Eh bien, c'est dit, monsieur, arrive qui arrive. Je suis un pauvre +diable, moi; je ne me mêle pas de politique; la France a toujours bien +marché sans moi, et ne périra pas faute de moi; si vous faites une +méchante action, tant pis pour vous.</p> + +<p>—En tout cas, dit le patriote, je ne crois pas pouvoir faire pis que +l'on ne fait en ce moment.</p> + +<p>—Monsieur me permettra de ne pas juger la politique de la Convention +nationale.</p> + +<p>—Tu es un homme admirable de philosophie et d'insouciance. Maintenant, +voyons, quand me présentes-tu au père Richard?</p> + +<p>—Ce soir, si vous voulez.</p> + +<p>—Oui, certainement. Qui suis-je?</p> + +<p>—Mon cousin Mardoche.</p> + +<p>—Mardoche, soit; le nom me plaît. Quel état?</p> + +<p>—Culottier.</p> + +<p>—De culottier à tanneur, il n'y a que la main.</p> + +<p>—Êtes-vous tanneur?</p> + +<p>—Je pourrais l'être.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—À quelle heure la présentation?</p> + +<p>—Dans une demi-heure, si vous voulez. À neuf heures alors.</p> + +<p>—Quand aurai-je l'argent?</p> + +<p>—Demain.</p> + +<p>—Vous êtes donc énormément riche?</p> + +<p>—Je suis à mon aise.</p> + +<p>—Un ci-devant, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Que t'importe!</p> + +<p>—Avoir de l'argent, et donner son argent pour courir le risque d'être +guillotiné; en vérité, il faut que les ci-devant soient bien bêtes!</p> + +<p>—Que veux-tu! les sans-culottes ont tant d'esprit qu'il n'en reste pas +aux autres.</p> + +<p>—Chut! voilà mon vin.</p> + +<p>—À ce soir, en face de la Conciergerie.</p> + +<p>—Oui. Le patriote paya son écot et sortit. De la porte, on l'entendit +crier de sa voix de tonnerre:</p> + +<p>—Allons donc, citoyenne! les côtelettes aux cornichons! mon cousin +Gracchus meurt de faim.</p> + +<p>—Ce bon Mardoche! dit le guichetier en dégustant le verre de Bourgogne +que venait de lui verser la cabaretière en le regardant tendrement.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLI" id="XLI"></a><a href="#table">XLI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le greffier du ministère de la guerre</a></h3> + + +<p>Le patriote était sorti, mais ne s'était pas éloigné. À travers les +vitres enfumées, il guettait le guichetier, pour voir s'il n'entrerait +pas en communication avec quelques-uns de ces agents de la police +républicaille, l'une des meilleures qui eût jamais existé, car la moitié +de la société espionnait l'autre, moins encore pour la plus grande +gloire du gouvernement que pour la plus grande sûreté de sa tête.</p> + +<p>Mais rien de ce que craignait le patriote n'arriva; à neuf heures moins +quelques minutes, le guichetier se leva, prit le menton de la +cabaretière et sortit.</p> + +<p>Le patriote le rejoignit sur le quai de la Conciergerie et tous deux +entrèrent dans la prison.</p> + +<p>Dès le soir même, le marché fut conclu: le père Richard accepta le +guichetier Mardoche en remplacement du citoyen Gracchus.</p> + +<p>Deux heures avant que cette affaire s'arrangeât dans la geôle, une scène +se passait dans une autre partie de la prison qui, quoique sans intérêt +apparent, avait une importance non moins grande pour les principaux +personnages de cette histoire.</p> + +<p>Le greffier de la Conciergerie, fatigué de sa journée, allait plier les +registres et sortir, quand un homme, conduit par la citoyenne Richard, +se présenta devant son bureau.</p> + +<p>—Citoyen greffier, dit-elle, voici votre confrère du ministère de la +guerre qui vient, de la part du citoyen ministre, pour relever quelques +écrous militaires.</p> + +<p>—Ah! citoyen, dit le greffier, vous arrivez un peu tard, je pliais +bagage.</p> + +<p>—Cher confrère, pardonnez-moi, répondit le nouvel arrivant, mais nous +avons tant de besogne, que nos courses ne peuvent guère se faire qu'à +nos moments perdus, et nos moments perdus, à nous, ne sont guère que +ceux où les autres mangent et dorment.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, faites, mon cher confrère; mais hâtez-vous, car, +ainsi que vous le dites, c'est l'heure du souper et j'ai faim. Avez-vous +vos pouvoirs?</p> + +<p>—Les voici, dit le greffier du ministère de la guerre en exhibant un +portefeuille que son confrère, tout pressé qu'il était, examina avec une +scrupuleuse attention.</p> + +<p>—Oh! tout cela est en règle, dit la femme Richard, et mon mari a déjà +passé l'inspection.</p> + +<p>—N'importe, n'importe, dit le greffier en continuant son examen.</p> + +<p>Le greffier de la guerre attendit patiemment et en homme qui s'était +attendu au strict accomplissement de ces formalités.</p> + +<p>—À merveille, dit le greffier de la Conciergerie, et vous pouvez +maintenant commencer quand vous voudrez. Avez-vous beaucoup d'écrous à +relever?</p> + +<p>—Une centaine.</p> + +<p>—Alors, vous en avez pour plusieurs jours?</p> + +<p>—Aussi, cher confrère, est-ce une espèce de petit établissement que je +viens fonder chez vous, si vous le permettez, toutefois.</p> + +<p>—Comment l'entendez-vous? demanda le greffier de la Conciergerie.</p> + +<p>—C'est ce que je vous expliquerai en vous emmenant souper ce soir avec +moi; vous avez faim, vous l'avez dit.</p> + +<p>—Et je ne m'en dédis pas.</p> + +<p>—Eh bien, vous verrez ma femme: c'est une bonne cuisinière; puis vous +ferez connaissance avec moi: je suis un bon garçon.</p> + +<p>—Ma foi, oui, vous me faites cet effet-là; cependant, cher confrère...</p> + +<p>—Oh! acceptez sans façon les huîtres que j'achèterai en passant sur la +place du Châtelet, un poulet de chez notre rôtisseur, et deux ou trois +petits plats que madame Durand fait dans la perfection.</p> + +<p>—Vous me séduisez, cher confrère, dit le greffier de la Conciergerie, +ébloui par ce menu, auquel n'était pas accoutumé un greffier payé par le +tribunal révolutionnaire à raison de deux livres en assignats, lesquels +valaient en réalité deux francs à peine.</p> + +<p>—Ainsi, vous acceptez?</p> + +<p>—J'accepte.</p> + +<p>—En ce cas, à demain le travail; pour ce soir, partons.</p> + +<p>—Partons.</p> + +<p>—Venez-vous?</p> + +<p>—À l'instant; laissez-moi seulement prévenir les gendarmes qui gardent +l'Autrichienne.</p> + +<p>—Pourquoi faire les prévenez-vous?</p> + +<p>—Afin qu'ils soient avertis que je sors et que, sachant, par +conséquent, qu'il n'y a plus personne au greffe, tous les bruits leur +deviennent suspects.</p> + +<p>—Ah! fort bien; excellente précaution, ma foi?</p> + +<p>—Vous comprenez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—À merveille. Allez.</p> + +<p>Le greffier de la Conciergerie alla en effet heurter au guichet, et l'un +des gendarmes ouvrit en disant:</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>—Moi! le greffier; vous savez, je pars. Bonsoir, citoyen Gilbert.</p> + +<p>—Bonsoir, citoyen greffier. Et le guichet se referma. Le greffier de la +guerre avait examiné toute cette scène avec la plus grande attention, +et, quand la porte de la prison de la reine restait ouverte, son regard +avait rapidement plongé jusqu'au fond du premier compartiment: il avait +vu le gendarme Duchesne à table, et s'était, en conséquence, assuré que +la reine n'avait que deux gardiens.</p> + +<p>Il va sans dire que, lorsque le greffier de la Conciergerie se retourna, +son confrère avait repris l'aspect le plus indifférent qu'il avait pu +donner à sa physionomie.</p> + +<p>Comme ils sortaient de la Conciergerie, deux hommes allaient y entrer. +Ces deux hommes, qui allaient y entrer, étaient le citoyen Gracchus et +son cousin Mardoche.</p> + +<p>Le cousin Mardoche et le greffier de la guerre, chacun par un mouvement +qui semblait émaner d'un sentiment pareil, enfoncèrent, en s'apercevant, +l'un son bonnet à poils, l'autre son chapeau à larges bords sur les +yeux.</p> + +<p>—Quels sont ces hommes? demanda le greffier de la guerre.</p> + +<p>—Je n'en connais qu'un: c'est un guichetier nommé Gracchus.</p> + +<p>—Ah! fit l'autre avec une indifférence affectée, les guichetiers +sortent donc à la Conciergerie?</p> + +<p>—Ils ont leur jour. L'investigation ne fut pas poussée plus loin; les +deux nouveaux amis prirent le pont au Change. Au coin de la place du +Châtelet, le greffier de la guerre, selon le programme annoncé, acheta +une cloyère de douze douzaines d'huîtres; puis on continua de s'avancer +par le quai de Gèvres. La demeure du greffier du ministère de la guerre +était fort simple: le citoyen Durand habitait trois petites pièces sur +la place de Grève, dans une maison sans portier. Chaque locataire avait +une clef de la porte de l'allée; et il était convenu que l'on +s'avertirait quand on n'aurait pas pris cette clef avec soi, par un, +deux ou trois coups de marteau, selon l'étage que l'on habitait: la +personne qui en attendait une autre, et qui reconnaissait le signal, +descendait alors et ouvrait la porte. Le citoyen Durand avait sa clef +dans sa poche, il n'eut donc pas besoin de frapper.</p> + +<p>Le greffier du Palais trouva madame la greffière de la guerre fort à son +goût.</p> + +<p>C'était une charmante femme, en effet, à laquelle une profonde +expression de tristesse répandue sur sa physionomie, donnait à la +première vue un puissant intérêt. Il est à remarquer que la tristesse +est un des plus sûrs moyens de séduction des jolies femmes; la tristesse +rend amoureux tous les hommes, sans exception, même les greffiers; car, +quoi qu'on dise, les greffiers sont des hommes, et il n'est aucun +amour-propre féroce ou aucun cœur sensible qui n'espère consoler une +jolie femme affligée, et changer les roses blanches d'un teint pâle en +des roses plus riantes, comme disait le citoyen Dorat.</p> + +<p>Les deux greffiers soupèrent de fort bon appétit; il n'y a que madame +Durand qui ne mangea point.</p> + +<p>Les questions cependant marchaient de part et d'autre.</p> + +<p>Le greffier de la guerre demandait à son confrère, avec une curiosité +bien remarquable dans ces temps de drames quotidiens, quels étaient les +usages du palais, les jours de jugement, les moyens de surveillance.</p> + +<p>Le greffier du Palais, enchanté d'être écouté avec tant d'attention, +répondait avec complaisance et disait les mœurs des geôliers, celles de +Fouquier-Tinville, et enfin celles du citoyen Sanson, le principal +acteur de cette tragédie qu'on jouait chaque soir sur la place de la +Révolution.</p> + +<p>Puis s'adressant à son collègue et à son hôte, il lui demandait à son +tour des renseignements sur son ministère à lui.</p> + +<p>—Oh! dit Durand, je suis moins bien renseigné que vous, étant un +personnage infiniment moins important que vous, attendu que je suis +plutôt secrétaire du greffier que titulaire de la place; je fais la +besogne du greffier en chef. Obscur employé, à moi la peine, aux +illustres le profit; c'est l'habitude de toutes les bureaucraties, même +révolutionnaires. La terre et le ciel changeront peut-être un jour, mais +les bureaux ne changeront pas.</p> + +<p>—Eh bien, je vous aiderai, citoyen, dit le greffier du Palais, charmé +du bon vin de son hôte, et surtout charmé des beaux yeux de madame +Durand.</p> + +<p>—Oh! merci, dit celui à qui cette offre gracieuse était faite; tout ce +qui change les habitudes et les localités est une distraction pour un +pauvre employé, et je crains plutôt de voir finir mon travail à la +Conciergerie que de le voir traîner en longueur, et pourvu que chaque +soir je puisse amener au greffe madame Durand, qui s'ennuierait ici...</p> + +<p>—Je n'y vois pas d'inconvénient, dit le greffier du Palais, enchanté de +l'aimable distraction que lui promettait son confrère.</p> + +<p>—Elle me dictera les écrous, continua le citoyen Durand; et puis, de +temps en temps, si vous n'avez pas trouvé le souper de ce soir trop +mauvais, vous en reviendrez prendre un pareil.</p> + +<p>—Oui; mais pas trop souvent, dit avec fatuité le greffier du Palais; +car je vous avouerai que je serais grondé si je rentrais plus tard que +d'habitude dans une certaine petite maison de la rue du Petit-Musc.</p> + +<p>—Eh bien, voilà qui s'arrangera merveilleusement bien, dit Durand; +n'est-ce pas, ma chère amie?</p> + +<p>Madame Durand, fort pâle et fort triste toujours, leva les yeux sur son +mari et répondit:</p> + +<p>—Que votre volonté soit faite.</p> + +<p>Onze heures sonnaient; il était temps de se retirer. Le greffier du +Palais se leva, et prit congé de ses nouveaux amis, en leur exprimant +tout le plaisir qu'il avait eu de faire connaissance avec eux et leur +dîner.</p> + +<p>Le citoyen Durand reconduisit son hôte jusque sur le palier; puis, +rentrant dans la chambre:</p> + +<p>—Allons, Geneviève, dit-il, couchez-vous. La jeune femme, sans +répondre, se leva, prit une lampe et passa dans la chambre à droite. +Durand, ou plutôt Dixmer, la regarda sortir, resta un instant pensif et +le front sombre après son départ; puis, à son tour, il passa dans sa +chambre, qui était du côté opposé.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLII" id="XLII"></a><a href="#table">XLII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Les deux billets</a></h3> + + +<p>À partir de ce moment, le greffier du ministère de la guerre vint chaque +soir travailler assidûment dans le bureau de son collègue du Palais; +madame Durand relevait les écrous sur les registres préparés à l'avance, +et Durand copiait avec ardeur.</p> + +<p>Durand examinait tout sans paraître faire attention à rien. Il avait +remarqué que chaque soir, à neuf heures, un panier de provisions apporté +par Richard ou sa femme était déposé à la porte.</p> + +<p>Au moment où le greffier disait au gendarme: «Je m'en vais, citoyen», le +gendarme, soit Gilbert, soit Duchesne, sortait, prenait le panier et le +portait chez Marie-Antoinette.</p> + +<p>Pendant les trois soirées consécutives où Durand était resté plus tard à +son poste, le panier aussi était resté plus tard au sien, puisque ce +n'était qu'en ouvrant la porte pour dire adieu au greffier que le +gendarme récoltait les provisions.</p> + +<p>Un quart d'heure après avoir introduit le panier plein, un des deux +gendarmes remettait à la porte un panier vide de la veille, le déposant +à la même place où était l'autre.</p> + +<p>Le soir du quatrième jour, c'était au commencement d'octobre, après la +séance habituelle, quand le greffier du Palais se fut retiré, et quand +Durand, ou plutôt Dixmer, fut resté seul avec sa femme, il laissa tomber +sa plume, puis regarda autour de lui, et prêtant l'oreille avec la même +attention que si sa vie en eût dépendu, il se leva vivement, et courant +à pas étouffés vers la porte du guichet, il souleva la serviette qui +recouvrait le panier et enfonça dans le pain tendre destiné à la +prisonnière un petit étui d'argent.</p> + +<p>Puis, pâle et tremblant de l'émotion qui, même chez la plus puissante +organisation, trouble l'homme qui vient d'accomplir un acte suprême, et +dont le moment a été longuement préparé et est fortement attendu, il +revint prendre sa place, appuyant une main sur son front, l'autre sur +son cœur.</p> + +<p>Geneviève le regardait faire, mais sans lui adresser la parole; +ordinairement, depuis que son mari l'avait reprise chez Maurice, elle +attendait toujours qu'il lui parlât le premier.</p> + +<p>Cependant, cette fois, elle rompit le silence:</p> + +<p>—Est-ce pour ce soir? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Non, c'est pour demain, répondit Dixmer. Et, se levant après avoir +regardé et écouté de nouveau, il ferma les registres, et, se rapprochant +du guichetier, il frappa à la porte.</p> + +<p>—Hein? fit Gilbert.</p> + +<p>—Citoyen, dit-il, je m'en vais.</p> + +<p>—Bien, dit le gendarme du fond de la cellule. Bonsoir.</p> + +<p>—Bonsoir, citoyen Gilbert.</p> + +<p>Durand entendit le grincement des verrous, il comprit que le gendarme +allait ouvrir la porte, il sortit.</p> + +<p>Dans le couloir qui conduisait de l'appartement du père Richard à la +cour, il heurta un guichetier coiffé d'un bonnet à poil, et brandissant +un lourd trousseau de clefs.</p> + +<p>La peur saisit Dixmer; cet homme, brutal comme les gens de son état, +allait l'interpeller, le regarder, le reconnaître peut-être. Il enfonça +son chapeau, tandis que Geneviève tirait sur ses yeux la garniture de +son mantelet noir.</p> + +<p>Il se trompait.</p> + +<p>—Ah! pardon! dit seulement le guichetier, quoique ce fût lui qui eût +été heurté.</p> + +<p>Dixmer tressaillit au son de cette voix, qui était douce et polie. Mais +le guichetier était pressé sans doute, il se glissa dans le couloir, +ouvrit la porte du père Richard et disparut. Dixmer continua son chemin, +entraînant Geneviève.</p> + +<p>—C'est étrange, dit-il, lorsqu'il fut dehors, que la porte se fut +refermée derrière lui, et que l'impression de l'air eut rafraîchi son +front brûlant.</p> + +<p>—Oh! oui, bien étrange, murmura Geneviève. Au temps de leur intimité, +les deux époux se fussent communiqué l'un à l'autre la cause de leur +étonnement. Mais Dixmer enferma ses pensées dans son esprit, les +combattant comme une hallucination, tandis que Geneviève se contentait, +en tournant l'angle du pont au Change, de jeter un dernier regard sur le +sombre Palais, où quelque chose de pareil au fantôme d'un ami perdu +venait de réveiller en elle tant de souvenirs doux et amers à la fois.</p> + +<p>Tous deux arrivèrent à la Grève sans avoir prononcé une seule parole.</p> + +<p>Pendant ce temps, le gendarme Gilbert était sorti et s'était emparé du +panier de provisions destiné à la reine. Il contenait des fruits, un +poulet froid, une bouteille de vin blanc, une carafe d'eau et la moitié +d'un pain de deux livres.</p> + +<p>Gilbert leva la serviette et reconnut la disposition ordinaire des +objets placés dans le panier par la citoyenne Richard. Puis, dérangeant +le paravent:</p> + +<p>—Citoyenne, dit-il tout haut, voici le souper. Marie-Antoinette rompit +le pain; mais à peine ses doigts s'y étaient-ils imprimés, qu'elle +sentit le froid contact de l'argent, et qu'elle comprit que ce pain +renfermait quelque chose d'extraordinaire. Alors elle regarda autour +d'elle, mais le gendarme s'était déjà retiré. La reine resta un instant +immobile; elle calculait son éloignement progressif. Quand elle crut +être certaine qu'il était allé s'asseoir près de son camarade, elle tira +l'étui du pain. L'étui contenait un billet. Elle le déplia et lut ce qui +suit:</p> + +<p>«Madame, tenez-vous prête demain à l'heure où vous recevrez ce billet; +car demain, à cette heure, une femme sera introduite dans le cachot de +Votre Majesté. Cette femme prendra vos habits et vous donnera les siens; +puis vous sortirez de la Conciergerie au bras d'un de vos plus dévoués +serviteurs.</p> + +<p>«Ne vous inquiétez pas du bruit qui se fera dans la première pièce; ne +vous arrêtez ni aux cris ni aux gémissements; ne vous occupez que de +passer promptement la robe et le mantelet de la femme qui doit prendre +la place de Votre Majesté.»</p> + +<p>—Un dévouement! murmura la reine; merci, mon Dieu! je ne suis donc pas, +comme on le disait, un objet d'exécration pour tous.</p> + +<p>Elle relut le billet. Alors le second paragraphe la frappa.</p> + +<p>—» Ne vous arrêtez ni aux cris ni aux gémissements», murmura-t-elle. +Oh! cela veut dire que l'on frappera mes deux gardiens, pauvres gens! +qui m'ont montré tant de pitié; oh! jamais, jamais!</p> + +<p>Elle déchira encore la seconde moitié du billet, qui était blanche, et, +comme elle n'avait ni crayon ni plume pour répondre à l'ami inconnu qui +s'occupait d'elle, elle prit l'épingle de son fichu et piqua dans le +papier des lettres qui composèrent les mots suivants:</p> + +<p>«Je ne puis ni ne dois accepter le sacrifice de la vie de personne en +échange de la mienne. «M.-A.»</p> + +<p>Puis elle replaça le papier dans l'étui, qu'elle enfouit dans la seconde +partie du pain brisé.</p> + +<p>Cette opération était achevée à peine, dix heures sonnaient, et la +reine, tenant le morceau de pain à la main, comptait tristement les +heures qui vibraient lentes et espacées, quand elle entendit à une des +fenêtres, donnant sur la cour que l'on appelait la cour des femmes, un +bruit strident pareil à celui que produirait un diamant grinçant sur le +verre.</p> + +<p>Ce bruit fut suivi d'un choc léger à la vitre, choc plusieurs fois +répété et que couvrait avec intention la toux d'un homme. Puis, à +l'angle de la vitre, apparut un petit papier roulé qui glissa lentement +et tomba au pied de la muraille. Puis la reine entendit le bruit du +trousseau de clefs sautillant les unes sur les autres et des pas qui +s'éloignaient en retentissant sur le pavé.</p> + +<p>Elle reconnut que la vitre venait d'être trouée à son angle, et que, par +cet angle, l'homme qui s'éloignait avait glissé un papier, qui sans +doute était un billet. Ce billet était à terre. La reine le couva des +yeux, tout en écoutant si l'un de ses gardiens ne se rapprochait pas +d'elle; mais elle les entendit qui parlaient à voix basse comme ils +faisaient d'habitude, et par une espèce de convention tacite pour ne pas +l'importuner. Alors elle se leva doucement, retenant son haleine, et +alla ramasser le papier.</p> + +<p>Un objet mince et dur en glissa comme d'un fourreau, et, en tombant sur +la brique, résonna métalliquement. C'était une lime de la plus grande +finesse, un bijou plutôt qu'un outil, un de ces ressorts d'acier avec +lesquels une main, si faible et si inhabile qu'elle soit, peut couper en +un quart d'heure le fer du plus épais barreau.</p> + +<p>«Madame, disait le papier, demain à neuf heures et demie, un homme +viendra causer avec les gendarmes qui vous gardent, par la fenêtre de la +cour des femmes. Pendant ce temps, Votre Majesté sciera le troisième +barreau de sa fenêtre, en allant de gauche à droite.... Coupez en +biaisant, un quart d'heure doit suffire à Votre Majesté; puis tenez-vous +prête à passer par la fenêtre.... L'avis vous vient d'un de vos plus +dévoués et de vos plus fidèles sujets, lequel a consacré sa vie au +service de Votre Majesté, et sera heureux de la sacrifier pour elle.»</p> + +<p>—Oh! murmura la reine, est-ce un piège? Mais non, il me semble que je +connais cette écriture; c'est la même qu'au Temple; c'est celle du +chevalier de Maison-Rouge. Allons! Dieu veut peut-être que j'échappe.</p> + +<p>Et la reine tomba à genoux et se réfugia dans la prière, ce baume +souverain des prisonniers.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLIII" id="XLIII"></a><a href="#table">XLIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Les préparatifs de Dixmer</a></h3> + + +<p>Ce lendemain, préparé par une nuit d'insomnie, vint enfin, terrible, et, +l'on peut dire sans exagération, couleur de sang.</p> + +<p>Chaque jour, en effet, à cette époque et dans cette année, le plus beau +soleil avait ses taches livides.</p> + +<p>La reine dormit à peine et d'un sommeil sans repos; à peine avait-elle +les yeux fermés, qu'il lui semblait voir du sang, qu'il lui semblait +entendre pousser des cris.</p> + +<p>Elle s'était endormie, sa lime dans sa main. Une partie de la journée +fut donnée par elle à la prière. Ses gardiens la voyaient prier si +souvent, qu'ils ne prirent aucune inquiétude de ce surcroît de dévotion.</p> + +<p>De temps en temps, la prisonnière tirait de son sein la lime qui lui +avait été transmise par un de ses sauveurs, et elle comparait la +faiblesse de l'instrument à la force des barreaux.</p> + +<p>Heureusement, ces barreaux n'étaient scellés dans le mur que d'un côté, +c'est-à-dire par en bas.</p> + +<p>La partie supérieure s'emboîtait dans un barreau transversal; la partie +inférieure sciée, on n'avait donc qu'à tirer le barreau, et le barreau +venait.</p> + +<p>Mais ce n'étaient pas les difficultés physiques qui arrêtaient la reine: +elle comprenait parfaitement que la chose était possible, et c'est cette +possibilité même qui faisait de l'espérance une flamme sanglante qui +éblouissait ses yeux.</p> + +<p>Elle sentait que, pour arriver à elle, il faudrait que ses amis tuassent +les hommes qui la gardaient, et elle n'eût consenti leur mort à aucun +prix; ces hommes étaient les seuls qui depuis longtemps lui eussent +montré quelque pitié.</p> + +<p>D'un autre côté, au delà de ces barreaux qu'on lui disait de scier, de +l'autre côté du corps de ces deux hommes qui devaient succomber en +empêchant ses sauveurs d'arriver jusqu'à elle, étaient la vie, la +liberté, et peut-être la vengeance, trois choses si douces, pour une +femme surtout, qu'elle demandait à Dieu pardon de les désirer si +ardemment.</p> + +<p>Elle crut, au reste, remarquer que nul soupçon n'agitait ses gardiens et +qu'ils n'avaient pas même la conscience du piège où l'on voulait faire +tomber leur prisonnière, en supposant que le complot fût un piège.</p> + +<p>Ces hommes simples se fussent trahis à des yeux aussi exercés que +l'étaient ceux d'une femme habituée à deviner le mal à force de l'avoir +souffert.</p> + +<p>La reine renonçait donc presque entièrement à la portion de ses idées +qui lui faisait examiner la double ouverture qui lui avait été faite +comme un piège; mais, à mesure que la honte d'être prise dans ce piège +la quittait, elle tombait dans l'appréhension plus grande encore de voir +couler sous ses yeux un sang versé pour elle.</p> + +<p>—Bizarre destinée, et sublime spectacle! murmurait-elle; deux +conspirations se réunissent pour sauver une pauvre reine ou plutôt une +pauvre femme prisonnière, qui n'a rien fait pour séduire ou encourager +les conspirateurs, et elles vont éclater en même temps.</p> + +<p>«Qui sait! elles ne font qu'une, peut-être. Peut-être est-ce une double +mine qui doit aboutir à un seul point.</p> + +<p>«Si je voulais, je serais donc sauvée!</p> + +<p>«Mais une pauvre femme sacrifiée à ma place!</p> + +<p>«Mais deux hommes tués pour que cette femme arrive jusqu'à moi!</p> + +<p>«Dieu et l'avenir ne me pardonneraient pas.</p> + +<p>«Impossible! impossible!...»</p> + +<p>Mais alors passaient et repassaient dans son esprit ces grandes idées de +dévouement des serviteurs pour les maîtres, et ces antiques traditions +du droit des maîtres sur la vie des serviteurs; fantômes presque effacés +de la royauté mourante.</p> + +<p>—Anne d'Autriche eût accepté, se disait-elle; Anne d'Autriche eût mis +au-dessus de toutes choses ce grand principe du salut des personnes +royales.</p> + +<p>«Anne d'Autriche était du même sang que moi, et presque dans la même +situation que moi.</p> + +<p>«Folie d'être venue poursuivre la royauté d'Anne d'Autriche en France!</p> + +<p>«Aussi n'est-ce point moi qui suis venue; deux rois ont dit:</p> + +<p>«—Il est important que deux enfants royaux qui ne se sont jamais vus, +qui ne s'aimaient pas, qui ne s'aimeront peut-être jamais, soient mariés +au même autel, pour aller mourir sur le même échafaud.</p> + +<p>«Et puis, ma mort n'entraînera-t-elle pas celle du pauvre enfant qui, +aux yeux de mes rares amis, est encore roi de France?</p> + +<p>«Et, quand mon fils sera mort comme est mort mon mari, leurs deux ombres +ne souriront-elles pas de pitié en me voyant, pour ménager quelques +gouttes de sang vulgaire, tacher de mon sang les débris du trône de +saint Louis?»</p> + +<p>Ce fut dans ces angoisses toujours croissantes, dans cette fièvre du +doute, dont les pulsations vont sans cesse redoublant, dans l'horreur de +ces craintes, enfin, que la reine atteignit le soir.</p> + +<p>Plusieurs fois elle avait examiné ses deux gardiens; jamais ils +n'avaient eu l'air plus calme.</p> + +<p>Jamais non plus les petites attentions de ces hommes grossiers mais bons +ne l'avaient frappée davantage.</p> + +<p>Quand les ténèbres se firent dans le cachot, quand retentit le pas des +rondes, quand le bruit des armes et le hurlement des chiens alla +éveiller l'écho des sombres voûtes, quand enfin toute la prison se +révéla effrayante et sans espérances, Marie-Antoinette, domptée par la +faiblesse inhérente à la nature de la femme, se leva épouvantée.</p> + +<p>—Oh! je fuirai, dit-elle; oui, oui, je fuirai. Quand on viendra, quand +on parlera, je scierai un barreau, et j'attendrai ce que Dieu et mes +libérateurs ordonneront de moi. Je me dois à mes enfants, on ne les +tuera pas, ou, si on les tue et que je sois libre, oh! alors au moins....</p> + +<p>Elle n'acheva pas, ses yeux se fermèrent, sa bouche étouffa sa voix. Ce +fut un rêve effrayant que celui de cette pauvre reine dans une chambre +fermée de verrous et de grilles. Mais bientôt, dans son rêve toujours, +grilles et verrous tombèrent; elle se vit au milieu d'une armée sombre, +impitoyable; elle ordonnait à la flamme de briller, au fer de sortir du +fourreau; elle se vengeait d'un peuple qui, au bout du compte, n'était +pas le sien.</p> + +<p>Pendant ce temps, Gilbert et Duchesne causaient tranquillement et +préparaient leur repas du soir.</p> + +<p>Pendant ce temps aussi, Dixmer et Geneviève entraient à la Conciergerie, +et, comme d'habitude, s'installaient dans le greffe. Au bout d'une heure +de cette installation, comme d'habitude encore, le greffier du Palais +achevait sa tâche et les laissait seuls.</p> + +<p>Dès que la porte se fut refermée sur son collègue, Dixmer se précipita +vers le panier vide déposé à la porte en échange du panier du soir.</p> + +<p>Il saisit le morceau de pain, le brisa et retrouva l'étui.</p> + +<p>Le mot de la reine y était renfermé; il le lut en pâlissant.</p> + +<p>Et comme Geneviève l'observait, il déchira le papier en mille morceaux +qu'il vint jeter dans la gueule enflammée du poêle.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il; tout est convenu. Puis, se retournant vers +Geneviève:</p> + +<p>—Venez, madame, dit-il.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, il faut que je vous parle bas.</p> + +<p>Geneviève, immobile et froide comme le marbre, fit un geste de +résignation et s'approcha.</p> + +<p>—Voici l'heure venue, madame, dit Dixmer; écoutez-moi.</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Vous préférez une mort utile à votre cause, une mort qui vous fasse +bénir de tout un parti et plaindre de tout un peuple, à une mort +ignominieuse et toute de vengeance, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—J'eusse pu vous tuer sur place lorsque je vous ai rencontrée chez +votre amant; mais un homme qui a, comme moi, consacré sa vie à une +œuvre honorable et sainte, doit savoir tirer parti de ses propres +malheurs en les consacrant à cette cause, c'est ce que j'ai fait, ou +plutôt ce que je compte faire. Je me suis, comme vous l'avez vu, refusé +le plaisir de me faire justice. J'ai aussi épargné votre amant.</p> + +<p>Quelque chose comme un sourire fugitif mais terrible passa sur les +lèvres décolorées de Geneviève.</p> + +<p>—Mais, quant à votre amant, vous devez comprendre, vous qui me +connaissez, que je n'ai attendu que pour trouver mieux.</p> + +<p>—Monsieur, dit Geneviève, je suis prête; pourquoi donc alors ce +préambule?</p> + +<p>—Vous êtes prête?</p> + +<p>—Oui, vous me tuez. Vous avez raison, j'attends. Dixmer regarda +Geneviève et tressaillit malgré lui; elle était sublime en ce moment: +une auréole l'éclairait, la plus brillante de toutes, celle qui vient de +l'amour.</p> + +<p>—Je continue, reprit Dixmer. J'ai prévenu la reine; elle attend; +cependant, selon toute probabilité, elle fera quelques objections, mais +vous la forcerez.</p> + +<p>—Bien, monsieur; donnez vos ordres, et je les exécuterai.</p> + +<p>—Tout à l'heure, continua Dixmer, je vais heurter à la porte, Gilbert +va ouvrir; avec ce poignard (Dixmer ouvrit son habit et montra, en le +tirant à moitié du fourreau, un poignard à double tranchant);—avec ce +poignard, je le tuerai. Geneviève frissonna malgré elle. Dixmer fit un +signe de la main pour lui imposer l'attention.</p> + +<p>—Au moment où je le frappe, continua-t-il, vous vous élancez dans la +seconde chambre, dans celle où est la reine. Il n'y a pas de porte, vous +le savez, seulement un paravent, et vous changez d'habits avec elle, +tandis que je tue le second soldat. Alors je prends le bras de la reine, +et je passe le guichet avec elle.</p> + +<p>—Fort bien, dit froidement Geneviève.</p> + +<p>—Vous comprenez? continua Dixmer; chaque soir on vous voit avec ce +mantelet de taffetas noir qui cache ce visage. Mettez votre mantelet à +Sa Majesté, et drapez-le comme vous avez l'habitude de le draper +vous-même.</p> + +<p>—Je le ferai ainsi que vous le dites, monsieur.</p> + +<p>—Il me reste maintenant à vous pardonner et à vous remercier, madame, +dit Dixmer. Geneviève secoua la tête avec un froid sourire.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin de votre pardon, ni de votre merci, monsieur, +dit-elle en étendant la main; ce que je fais, ou plutôt ce que je vais +faire, effacerait un crime, et je n'ai commis qu'une faiblesse; et +encore cette faiblesse, rappelez-vous votre conduite, monsieur, vous +m'avez presque forcée à la commettre. Je m'éloignais de lui, et vous me +repoussiez dans ses bras; de sorte que vous êtes l'instigateur, le juge +et le vengeur. C'est donc à moi de vous pardonner ma mort, et je vous la +pardonne. C'est donc à moi de vous remercier, monsieur, de m'ôter la +vie, puisque la vie m'eût été insupportable séparée de l'homme que +j'aime uniquement, depuis cette heure surtout où vous avez brisé par +votre féroce vengeance tous les liens qui m'attachaient à lui.</p> + +<p>Dixmer s'enfonçait les ongles dans la poitrine; il voulut répondre, la +voix lui manqua.</p> + +<p>Il fit quelques pas dans le greffe.</p> + +<p>—L'heure passerait, dit-il enfin; toute seconde a son utilité. Allons, +madame, êtes-vous prête?</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, monsieur, répondit Geneviève avec le calme des +martyrs, j'attends!</p> + +<p>Dixmer rassembla tous ses papiers, alla voir si les portes étaient bien +closes, si personne ne pouvait entrer dans le greffe; puis il voulut +réitérer ses instructions à sa femme.</p> + +<p>—Inutile, monsieur, dit Geneviève, je sais parfaitement ce que j'ai à +faire.</p> + +<p>—Alors, adieu! Et Dixmer lui tendit la main, comme si, à ce moment +suprême, toute récrimination devait s'effacer devant la grandeur de la +situation et la sublimité du sacrifice.</p> + +<p>Geneviève, en frémissant, toucha du bout des doigts la main de son mari.</p> + +<p>—Placez-vous près de moi, madame, dit Dixmer, et, aussitôt que j'aurai +frappé Gilbert, passez.</p> + +<p>—Je suis prête.</p> + +<p>Alors, Dixmer serra dans sa main droite son large poignard, et, de la +gauche, il heurta à la porte.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLIV" id="XLIV"></a><a href="#table">XLIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Les préparatifs du chevalier de Maison-Rouge</a></h3> + + +<p>Pendant que la scène décrite dans le chapitre précédent se passait à la +porte du greffe donnant dans la prison de la reine, ou plutôt dans la +première chambre occupée par les deux gendarmes, d'autres préparatifs se +faisaient au côté opposé, c'est-à-dire dans la cour des femmes.</p> + +<p>Un homme apparaissait tout à coup comme une statue de pierre qui se +serait détachée de la muraille. Cet homme était suivi de deux chiens, +et, tout en fredonnant le <i>Ça ira</i>, chanson fort à la mode à cette +époque, il avait, d'un coup de trousseau de clefs qu'il tenait à la +main, raclé les cinq barreaux qui fermaient la fenêtre de la reine.</p> + +<p>La reine avait tressailli d'abord; mais, reconnaissant la chose pour un +signal, elle avait aussitôt ouvert doucement sa fenêtre et s'était mise +à la besogne d'une main plus expérimentée qu'on n'aurait pu le croire, +car plus d'une fois, dans l'atelier de serrurerie où son royal époux +s'amusait autrefois à passer une partie de ses journées, elle avait de +ses doigts délicats touché des instruments pareils à celui sur lequel, à +cette heure, reposaient toutes ses chances de salut.</p> + +<p>Dès que l'homme au trousseau de clefs entendit la fenêtre de la reine +s'ouvrir, il alla frapper à celle des gendarmes.</p> + +<p>—Ah! ah! dit Gilbert en regardant à travers les carreaux, c'est le +citoyen Mardoche.</p> + +<p>—Lui-même, répondit le guichetier. Eh bien, mais, il paraît que nous +faisons bonne garde?</p> + +<p>—Comme d'habitude, citoyen porte-clefs. Il me semble que vous ne nous +trouvez pas souvent en défaut.</p> + +<p>—Ah! dit Mardoche, c'est que cette nuit la vigilance est plus +nécessaire que jamais.</p> + +<p>—Bah! dit Duchesne, qui s'était approché.</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc?</p> + +<p>—Ouvrez la fenêtre, et je vous conterai cela.</p> + +<p>—Ouvre, dit Duchesne.</p> + +<p>Gilbert ouvrit et échangea une poignée de main avec le porte-clefs, qui +s'était déjà fait l'ami des deux gendarmes.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc, citoyen Mardoche? répéta Gilbert.</p> + +<p>—Il y a que la séance de la Convention a été un peu chaude. L'avez-vous +lue?</p> + +<p>—Non. Que s'est-il donc passé?</p> + +<p>—Ah! il s'est passé d'abord que le citoyen Hébert a découvert une +chose.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que les conspirateurs que l'on croyait morts sont vivants et +très vivants.</p> + +<p>—Ah! oui, dit Gilbert: Delessart et Thierry; j'ai entendu parler de +cela; ils sont en Angleterre, les gueux.</p> + +<p>—Et le chevalier de Maison-Rouge? dit le porte-clefs en haussant la +voix de manière à ce que la reine l'entendît.</p> + +<p>—Comment! il est en Angleterre aussi, celui-là?</p> + +<p>—Pas du tout, il est en France, continua Mardoche en soutenant sa voix +au même diapason.</p> + +<p>—Il est donc revenu?</p> + +<p>—Il ne l'a pas quittée.</p> + +<p>—En voilà un qui a du front! dit Duchesne.</p> + +<p>—C'est comme cela qu'il est.</p> + +<p>—Eh bien, on va tâcher de l'arrêter.</p> + +<p>—Certainement, qu'on va tâcher de l'arrêter; mais ce n'est pas chose +facile, à ce qu'il paraît aussi.</p> + +<p>En ce moment, comme la lime de la reine grinçait si fortement sur les +barreaux, que le porte-clefs craignait qu'on ne l'entendît, malgré les +efforts qu'il faisait pour la couvrir, il appuya le talon sur la patte +d'un de ses chiens, qui poussa un hurlement de douleur.</p> + +<p>—Ah! pauvre bête! dit Gilbert.</p> + +<p>—Bah! dit le porte-clefs, il n'avait qu'à mettre des sabots. Veux-tu te +taire, Girondin, veux-tu te taire!</p> + +<p>—Il s'appelle Girondin, ton chien, citoyen Mardoche?</p> + +<p>—Oui, c'est un nom que je lui ai donné comme cela.</p> + +<p>—Et tu disais donc, reprit Duchesne, qui, prisonnier lui-même, prenait +aux nouvelles tout l'intérêt qu'y prennent les prisonniers, tu disais +donc?</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, je disais qu'alors le citoyen Hébert, en voilà un +patriote! je disais que le citoyen Hébert avait fait la motion de +ramener l'Autrichienne au Temple.</p> + +<p>—Et pourquoi cela?</p> + +<p>—Dame! parce qu'il prétend qu'on ne l'a tirée du Temple que pour la +soustraire à l'inspection immédiate de la Commune de Paris.</p> + +<p>—Oh! et puis un peu aux tentatives de ce damné Maison-Rouge, dit +Gilbert; il me semble que le souterrain existe.</p> + +<p>—C'est aussi ce que lui a répondu le citoyen Santerre; mais Hébert a +dit que, du moment où l'on était prévenu, il n'y avait plus de danger; +qu'on pouvait, au Temple, garder Marie-Antoinette avec la moitié des +précautions qu'il faut pour la garder ici, et, de fait, c'est que le +Temple est une maison autrement ferme que la Conciergerie.</p> + +<p>—Ma foi, dit Gilbert, moi, je voudrais qu'on la reconduisît au Temple.</p> + +<p>—Je comprends, cela t'ennuie de la garder.</p> + +<p>—Non, cela m'attriste. Maison-Rouge toussa fortement; la lime faisait +d'autant plus de bruit qu'elle mordait plus profondément le barreau de +fer.</p> + +<p>—Et qu'a-t-on décidé? demanda Duchesne quand la quinte du porte-clefs +fut passée.</p> + +<p>—Il a été décidé qu'elle resterait ici, mais que son procès lui serait +fait immédiatement.</p> + +<p>—Ah! pauvre femme! dit Gilbert. Duchesne, dont l'oreille était plus +fine sans doute que celle de son collègue, ou l'attention moins +fortement captivée par le récit de Mardoche, se baissa pour écouter du +côté du compartiment de gauche. Le porte-clefs vit le mouvement.</p> + +<p>—De sorte que, tu comprends, citoyen Duchesne, dit-il vivement, les +tentatives des conspirateurs vont devenir d'autant plus désespérées +qu'ils sauront avoir moins de temps devant eux pour les exécuter. On va +doubler les gardes des prisons, attendu qu'il n'est question de rien +moins que d'une irruption à force armée dans la Conciergerie; les +conspirateurs tueraient tout, jusqu'à ce qu'ils pénétrassent jusqu'à la +reine, jusqu'à la veuve Capet, veux-je dire.</p> + +<p>—Ah bah! comment entreraient-ils, tes conspirateurs?</p> + +<p>—Déguisés en patriotes, ils feraient semblant de recommencer un 2 +Septembre, les gredins! et puis, une fois les portes ouvertes, bonsoir!</p> + +<p>Il se fit un instant de silence occasionné par la stupeur des gendarmes. +Le porte-clefs entendit avec une joie mêlée de terreur la lime qui +continuait de grincer. Neuf heures sonnèrent. En même temps, on frappa à +la porte du greffe; mais les deux gendarmes, préoccupés, ne répondirent +point.</p> + +<p>—Eh bien, nous veillerons, nous veillerons, dit Gilbert.</p> + +<p>—Et, s'il le faut, nous mourrons à notre poste en vrais républicains, +ajouta Duchesne.</p> + +<p>«Elle doit avoir bientôt achevé», se dit à lui-même le porte-clefs en +essuyant son front mouillé de sueur.</p> + +<p>—Et vous, de votre côté, dit Gilbert, vous veillez, je présume; car on +ne vous épargnerait pas plus que nous, si un événement comme celui que +vous nous annoncez arrivait.</p> + +<p>—Je crois bien, dit le porte-clefs; je passe les nuits à faire des +rondes; aussi je suis sur les dents; vous autres, au moins, vous vous +relayez, et vous pouvez dormir de deux nuits l'une.</p> + +<p>En ce moment, on frappa une seconde fois à la porte du greffe. Mardoche +tressaillit; tout événement, si minime qu'il fût, pouvait empêcher son +projet de réussir.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? demanda-t-il comme malgré lui.</p> + +<p>—Rien, rien, dit Gilbert; c'est le greffier du ministère de la guerre +qui s'en va et qui me prévient.</p> + +<p>—Ah! fort bien, dit le porte-clefs. Mais le greffier s'obstinait à +frapper.</p> + +<p>—Bon! bon! cria Gilbert sans quitter sa fenêtre. Bonsoir!... adieu!...</p> + +<p>—Il me semble qu'il te parle, dit Duchesne en se retournant du côté de +la porte. Réponds-lui donc.... On entendit alors la voix du greffier.</p> + +<p>—Viens donc, citoyen gendarme, disait-il; je voudrais te parler un +instant.</p> + +<p>Cette voix, tout empreinte qu'elle paraissait être d'un sentiment +d'émotion qui lui ôtait son accent habituel, fit dresser l'oreille au +porte-clefs, qui crut la reconnaître.</p> + +<p>—Que veux-tu donc, citoyen Durand? demanda Gilbert.</p> + +<p>—Je veux te dire un mot.</p> + +<p>—Eh bien, tu me le diras demain.</p> + +<p>—Non, ce soir; il faut que je te parle ce soir, reprit la même voix.</p> + +<p>—Oh! murmura le porte-clefs, que va-t-il donc se passer? C'est la voix +de Dixmer.</p> + +<p>Sinistre et vibrante, cette voix semblait emprunter quelque chose de +funèbre à l'écho lointain du sombre corridor. Duchesne se retourna.</p> + +<p>—Allons, dit Gilbert, puisqu'il le veut absolument, j'y vais. Et il se +dirigea vers la porte.</p> + +<p>Le porte-clefs profita de ce moment, pendant lequel l'attention des deux +gendarmes était absorbée par une circonstance imprévue. Il courut à la +fenêtre de la reine.</p> + +<p>—Est-ce fait? dit-il.</p> + +<p>—Je suis plus qu'à moitié, répondit la reine.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il, hâtez-vous! hâtez-vous!</p> + +<p>—Eh bien, citoyen Mardoche, dit Duchesne, qu'es-tu donc devenu?</p> + +<p>—Me voilà, s'écria le porte-clefs en revenant vivement à la fenêtre du +premier compartiment.</p> + +<p>Au moment même, et comme il allait reprendre sa place, un cri terrible +retentit dans la prison, puis une imprécation, puis le bruit d'un sabre +qui jaillit du fourreau de métal.</p> + +<p>—Ah! scélérat! ah! brigand! cria Gilbert. Et le bruit d'une lutte se +fit entendre dans le corridor. En même temps, la porte s'ouvrit, +découvrant aux yeux du guichetier deux ombres se colletant dans le +guichet et donnant passage à une femme, qui, repoussant Duchesne, +s'élança dans le compartiment de la reine.</p> + +<p>Duchesne, sans s'inquiéter de cette femme, courait au secours de son +camarade.</p> + +<p>Le guichetier bondit vers l'autre fenêtre; il vit la femme aux genoux de +la reine; elle priait, elle suppliait la prisonnière de changer d'habits +avec elle.</p> + +<p>Il se pencha avec des yeux flamboyants, cherchant à reconnaître cette +femme qu'il craignait d'avoir déjà trop reconnue. Tout à coup il poussa +un cri douloureux.</p> + +<p>—Geneviève! Geneviève! s'écria-t-il. La reine avait laissé tomber la +lime et semblait anéantie. C'était encore une tentative avortée. Le +guichetier saisit des deux mains et secoua d'un effort suprême le +barreau de fer entamé par la lime. Mais la morsure de l'acier n'était +pas assez profonde, le barreau résista. Pendant ce temps, Dixmer était +parvenu à refouler Gilbert dans la prison, et il allait y entrer avec +lui, quand Duchesne, pesant sur la porte, parvint à la repousser. Mais +il ne put la fermer. Dixmer, désespéré, avait passé son bras entre la +porte et la muraille. Au bout de ce bras était le poignard, qui, émoussé +par la boucle de cuivre du ceinturon, avait glissé le long de la +poitrine du gendarme, ouvrant son habit et déchirant les chairs. Les +deux hommes s'encourageaient à réunir toutes leurs forces, et, en même +temps, ils appelaient à l'aide. Dixmer sentit que son bras allait se +briser; il appuya son épaule contre la porte, donna une violente +secousse et parvint à retirer son bras meurtri.</p> + +<p>La porte se referma avec bruit; Duchesne poussa les verrous, tandis que +Gilbert donnait un tour à la clef.</p> + +<p>Un pas résonna rapide dans le corridor, puis tout fut fini. Les deux +gendarmes se regardèrent et cherchèrent autour d'eux.</p> + +<p>Ils entendirent le bruit que faisait le faux guichetier en essayant de +briser le barreau.</p> + +<p>Gilbert se précipita dans la prison de la reine; il trouva Geneviève à +ses genoux et la suppliant de changer de costume avec elle.</p> + +<p>Duchesne saisit sa carabine et courut à la fenêtre: il vit un homme +pendu aux barreaux, qu'il secouait avec rage et qu'il essayait vainement +d'escalader.</p> + +<p>Il le mit en joue.</p> + +<p>Le jeune homme vit le canon de la carabine se baisser vers lui.</p> + +<p>—Oh! oui, dit-il, tue-moi; tue!</p> + +<p>Et, sublime de désespoir, il élargit sa poitrine pour défier la balle.</p> + +<p>—Chevalier, s'écria la reine, chevalier, je vous en supplie; vivez, +vivez! À la voix de Marie-Antoinette, Maison-Rouge tomba à genoux. Le +coup partit; mais ce mouvement le sauva, la balle passa au-dessus de sa +tête. Geneviève crut son ami tué et tomba sans connaissance sur le +carreau.</p> + +<p>Lorsque la fumée fut dissipée, il n'y avait plus personne dans la cour +des femmes.</p> + +<p>Dix minutes après, trente soldats, conduits par deux commissaires, +fouillaient la Conciergerie dans ses plus inaccessibles retraites.</p> + +<p>On ne trouva personne; le greffier avait passé calme et souriant devant +le fauteuil du père Richard.</p> + +<p>Quant au guichetier, il était sorti en criant:</p> + +<p>—Alarme! alarme! Le factionnaire avait voulu croiser la baïonnette +contre lui; mais ses chiens avaient sauté au cou du factionnaire.</p> + +<p>Il n'y eut que Geneviève qui fut arrêtée, interrogée, emprisonnée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLV" id="XLV"></a><a href="#table">XLV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Les recherches</a></h3> + + +<p>Nous ne pouvons laisser plus longtemps dans l'oubli un des personnages +principaux de cette histoire, celui qui, pendant que s'accomplissaient +les événements accumulés dans le précédent chapitre, a souffert le plus +de tous, et dont les souffrances méritaient le plus d'éveiller la +sympathie de nos lecteurs.</p> + +<p>Il faisait grand soleil dans la rue de la Monnaie, et les commères +devisaient sur les portes aussi joyeusement que si, depuis dix mois, un +nuage de sang ne semblait pas s'être arrêté sur la ville, lorsque +Maurice revint avec le cabriolet qu'il avait promis d'amener.</p> + +<p>Il laissa la bride de son cheval aux mains d'un décrotteur du parvis +Saint-Eustache, et monta, le cœur rempli de joie, les marches de son +escalier.</p> + +<p>C'est un sentiment vivifiant que l'amour: il sait animer des cœurs +morts à toute sensation; il peuple les déserts, il suscite aux yeux le +fantôme de l'objet aimé; il fait que la voix qui chante dans l'âme de +l'amant lui montre la création tout entière éclairée par le jour +lumineux de l'espérance et du bonheur, et, comme, en même temps que +c'est un sentiment expansif, c'est encore un sentiment égoïste, il +aveugle celui qui aime pour tout ce qui n'est pas l'objet aimé.</p> + +<p>Maurice ne vit pas ces femmes, Maurice n'entendit pas leurs +commentaires; il ne voyait que Geneviève faisant les préparatifs d'un +départ qui allait leur donner un bonheur durable; il n'entendait que +Geneviève chantonnant distraitement sa petite chanson habituelle, et +cette petite chanson bourdonnait si gracieusement à son oreille, qu'il +eût juré entendre les différentes modulations de sa voix mêlées au bruit +d'une serrure que l'on ferme.</p> + +<p>Sur le palier, Maurice s'arrêta; la porte était entr'ouverte: l'habitude +était qu'elle fût constamment fermée, et cette circonstance étonna +Maurice. Il regarda tout autour de lui pour voir s'il n'apercevrait pas +Geneviève dans le corridor; Geneviève n'y était pas. Il entra, traversa +l'antichambre, la salle à manger, le salon; il visita la chambre à +coucher. Antichambre, salle à manger, salon, chambre à coucher étaient +solitaires. Il appela, personne ne répondit.</p> + +<p>L'officieux était sorti, comme on sait; Maurice pensa qu'en son absence +Geneviève avait eu besoin de quelque corde pour ficeler ses malles, ou +de quelques provisions de voyage pour garnir la voiture, et qu'elle +était descendue acheter ces objets. L'imprudence lui parut forte; mais, +quoique l'inquiétude commençât à le gagner, il ne se douta encore de +rien.</p> + +<p>Maurice attendit donc en se promenant de long en large, et en se +penchant de temps en temps hors de la fenêtre, par l'entrebâillement de +laquelle passaient des bouffées d'air chargées de pluie.</p> + +<p>Bientôt Maurice crut entendre un pas dans l'escalier; il écouta; ce +n'était pas celui de Geneviève; il ne courut pas moins jusqu'au palier, +se pencha sur la rampe et reconnut l'officieux, qui montait les degrés +avec l'insouciance habituelle aux domestiques.</p> + +<p>—Scévola! s'écria-t-il. L'officieux leva la tête.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, citoyen!</p> + +<p>—Oui, c'est moi: mais où est donc la citoyenne?</p> + +<p>—La citoyenne? demanda Scévola étonné en montant toujours.</p> + +<p>—Sans doute. L'as-tu vue en bas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors, redescends. Demande au concierge et informe-toi chez les +voisins.</p> + +<p>—À l'instant même. Scévola redescendit.</p> + +<p>—Plus vite, donc! plus vite! cria Maurice; ne vois-tu pas que je suis +sur des charbons ardents?</p> + +<p>Maurice attendit cinq ou six minutes sur l'escalier; puis, ne voyant +point reparaître Scévola, il entra dans l'appartement et se pencha de +nouveau hors de la fenêtre; il vit Scévola entrer dans deux ou trois +boutiques et sortir sans avoir rien appris de nouveau.</p> + +<p>Impatienté, il l'appela. L'officieux leva la tête et vit à la fenêtre +son maître impatient. Maurice lui fit signe de remonter.</p> + +<p>—C'est impossible qu'elle soit sortie, se dit Maurice. Et il appela de +nouveau:</p> + +<p>—Geneviève! Geneviève!</p> + +<p>Tout était mort. La chambre solitaire semblait même n'avoir plus d'écho.</p> + +<p>Scévola reparut.</p> + +<p>—Eh bien, le concierge est le seul qui l'ait vue.</p> + +<p>—Le concierge l'a vue?</p> + +<p>—Oui; les voisins n'en ont pas entendu parler.</p> + +<p>—Le concierge l'a vue, dis-tu? Comment cela?</p> + +<p>—Il l'a vue sortir.</p> + +<p>—Elle est donc sortie?</p> + +<p>—Il paraît.</p> + +<p>—Seule? Il est impossible que Geneviève soit sortie seule.</p> + +<p>—Elle n'était pas seule, citoyen, elle était avec un homme.</p> + +<p>—Comment! avec un homme?</p> + +<p>—À ce que dit le citoyen concierge, du moins.</p> + +<p>—Va le chercher, il faut que je sache quel est cet homme. Scévola fit +deux pas vers la porte; puis, se retournant:</p> + +<p>—Attendez donc, dit-il en paraissant réfléchir.</p> + +<p>—Quoi? que veux-tu? Parle, tu me fais mourir.</p> + +<p>—C'est peut-être avec l'homme qui a couru après moi.</p> + +<p>—Un homme a couru après toi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Pour me demander la clef de votre part.</p> + +<p>—Quelle clef, malheureux? Mais parle donc, parle donc!</p> + +<p>—La clef de l'appartement.</p> + +<p>—Tu as donné la clef de l'appartement à un étranger? s'écria Maurice en +saisissant des deux mains l'officieux au collet.</p> + +<p>—Mais ce n'était pas un étranger, monsieur, puisque c'était un de vos +amis.</p> + +<p>—Ah! oui, un de mes amis? Bon, c'est Lorin, sans doute. C'est cela, +elle sera sortie avec Lorin.</p> + +<p>Et Maurice, souriant dans sa pâleur, passa son mouchoir sur son front +mouillé de sueur.</p> + +<p>—Non, non, non, monsieur, ce n'est pas lui, dit Scévola. Pardieu! je +connais bien M. Lorin, peut-être.</p> + +<p>—Mais qui est-ce donc, alors?</p> + +<p>—Vous savez bien, citoyen, c'est cet homme, celui qui est venu un +jour...</p> + +<p>—Quel jour?</p> + +<p>—Le jour où vous étiez si triste, qui vous a emmené et qu'ensuite vous +êtes revenu si gai....</p> + +<p>Scévola avait remarqué toutes ces choses. Maurice le regarda d'un air +effaré; un frisson courut par tous ses membres; puis, après un long +silence:</p> + +<p>—Dixmer? s'écria-t-il.</p> + +<p>—Ma foi, oui, je crois que c'est cela, citoyen, dit l'officieux. +Maurice chancela et alla tomber à reculons sur un fauteuil. Ses yeux se +voilèrent.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! murmura-t-il.</p> + +<p>Puis, en se rouvrant, ses yeux se portèrent sur le bouquet de violettes +oublié, ou plutôt laissé par Geneviève.</p> + +<p>Il se précipita dessus, le prit, le baisa; puis, remarquant l'endroit où +il était déposé:</p> + +<p>—Plus de doute, dit-il; ces violettes... c'est son dernier adieu!</p> + +<p>Alors Maurice se retourna; et seulement alors il remarqua que la malle +était à moitié pleine, que le reste du linge était à terre ou dans +l'armoire entr'ouverte.</p> + +<p>Sans doute le linge qui était à terre était tombé des mains de Geneviève +à l'apparition de Dixmer.</p> + +<p>De ce moment il s'expliqua tout. La scène surgit vivante et terrible à +ses yeux, entre ces quatre murs témoins naguère de tant de bonheur.</p> + +<p>Jusque-là, Maurice était resté abattu, écrasé. Le réveil fut affreux, la +colère du jeune homme effrayante.</p> + +<p>Il se leva, ferma la fenêtre restée entr'ouverte, prit sur le haut de +son secrétaire deux pistolets tout chargés pour le voyage, en examina +l'amorce, et, voyant que l'amorce était en bon état, il mit les +pistolets dans sa poche.</p> + +<p>Puis il glissa dans sa bourse deux rouleaux de louis, que, malgré son +patriotisme, il avait jugé prudent de garder au fond d'un tiroir, et, +prenant à la main son sabre dans le fourreau:</p> + +<p>—Scévola, dit-il, tu m'es attaché, je crois; tu as servi mon père et +moi depuis quinze ans.</p> + +<p>—Oui, citoyen, reprit l'officieux saisi d'effroi à l'aspect de cette +pâleur marbrée et de ce tremblement nerveux que jamais il n'avait +remarqué dans son maître, qui passait à bon droit pour le plus intrépide +et le plus vigoureux des hommes; oui, que m'ordonnez-vous?</p> + +<p>—Écoute! si cette dame qui demeurait ici....</p> + +<p>Il s'interrompit; sa voix tremblait si fort en prononçant ces mots, +qu'il ne put continuer.</p> + +<p>—Si elle revient, reprit-il au bout d'un instant, reçois-la; ferme la +porte derrière elle; prends cette carabine, place-toi sur l'escalier, +et, sur ta tête, sur ta vie, sur ton âme, ne laisse entrer personne; si +l'on veut forcer la porte, défends-la; frappe! tue! tue! et ne crains +rien, Scévola, je prends tout sur moi.</p> + +<p>L'accent du jeune homme, sa véhémente confiance électrisèrent Scévola.</p> + +<p>—Non seulement je tuerai, dit-il, mais encore je me ferai tuer pour la +citoyenne Geneviève.</p> + +<p>—Merci.... Maintenant, écoute. Cet appartement m'est odieux, et je ne +veux pas remonter ici que je ne l'aie retrouvée. Si elle a pu +s'échapper, si elle est revenue, place sur ta fenêtre le grand vase du +Japon avec les reines-marguerites qu'elle aimait tant. Voilà pour le +jour. La nuit, mets une lanterne. Chaque fois que je passerai au bout de +la rue, je serai informé; tant que je ne verrai ni lanterne ni vase, je +continuerai mes recherches.</p> + +<p>—Oh! monsieur, soyez prudent! soyez prudent! s'écria Scévola.</p> + +<p>Maurice ne répondit même pas; il s'élança hors de la chambre, descendit +l'escalier comme s'il eût eu des ailes, et courut chez Lorin.</p> + +<p>Il serait difficile d'exprimer la stupéfaction, la colère, la rage du +digne poète lorsqu'il apprit cette nouvelle; autant vaudrait recommencer +les touchantes élégies que devait inspirer Oreste à Pylade.</p> + +<p>—Ainsi tu ne sais où elle est? ne cessait-il de répéter.</p> + +<p>—Perdue, disparue! hurlait Maurice dans un paroxysme de désespoir; il +l'a tuée, Lorin, il l'a tuée!</p> + +<p>—Eh! non, mon cher ami; non, mon bon Maurice, il ne l'a pas tuée; non, +ce n'est pas après tant de jours de réflexion qu'on assassine une femme +comme Geneviève; non, s'il l'avait tuée, il l'eût tuée sur la place, et +il eût, en signe de sa vengeance, laissé le corps chez toi. Non, +vois-tu, il s'est enfui avec elle, trop heureux d'avoir retrouvé son +trésor.</p> + +<p>—Tu ne le connais pas, Lorin, tu ne le connais pas, disait Maurice; cet +homme avait quelque chose de funeste dans le regard.</p> + +<p>—Mais non, tu te trompes; il m'a toujours fait l'effet d'un brave +homme, à moi. Il l'a prise pour la sacrifier. Il se fera arrêter avec +elle; on les tuera ensemble. Ah! voilà où est le danger, disait Lorin.</p> + +<p>Et ces paroles redoublaient le délire de Maurice.</p> + +<p>—Je la retrouverai! je la retrouverai, ou je mourrai! s'écriait-il.</p> + +<p>—Oh! quant à cela, il est certain que nous la retrouverons, dit Lorin; +seulement, calme-toi. Voyons, Maurice, mon bon Maurice, crois-moi, on +cherche mal quand on ne réfléchit pas; on réfléchit mal quand on s'agite +comme tu fais.</p> + +<p>—Adieu, Lorin, adieu!</p> + +<p>—Que fais-tu donc?</p> + +<p>—Je m'en vais.</p> + +<p>—Tu me quittes? pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que cela ne regarde que moi seul; parce que moi seul dois +risquer ma vie pour sauver celle de Geneviève.</p> + +<p>—Tu veux mourir?</p> + +<p>—J'affronterai tout: je veux aller trouver le président du comité de +surveillance, je veux parler à Hébert, à Danton, à Robespierre; +j'avouerai tout, mais il faut qu'on me la rende.</p> + +<p>—C'est bien, dit Lorin. Et, sans ajouter un mot, il se leva, ajusta son +ceinturon, se coiffa du chapeau d'uniforme, et, comme avait fait +Maurice, il prit deux pistolets chargés qu'il mit dans ses poches.</p> + +<p>—Partons, ajouta-t-il simplement.</p> + +<p>—Mais tu te compromets! s'écria Maurice.</p> + +<p>—Eh bien, après?</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il faut, mon cher, quand la pièce est finie,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>S'en retourner en bonne compagnie.</i></span><br /> +</p> + + +<p>—Où allons-nous chercher d'abord? dit Maurice.</p> + +<p>—Cherchons d'abord dans l'ancien quartier, tu sais? vieille rue +Saint-Jacques; puis guettons le Maison-Rouge; où il sera, sera sans +doute Dixmer; puis rapprochons-nous des maisons de la Vieille-Corderie. +Tu sais que l'on parle de transférer Antoinette au Temple! Crois-moi, +des hommes comme ceux-là ne perdront qu'au dernier moment l'espoir de la +sauver.</p> + +<p>—Oui, répéta Maurice, en effet, tu as raison.... Maison-Rouge, crois-tu +donc qu'il soit à Paris?</p> + +<p>—Dixmer y est bien.</p> + +<p>—C'est vrai, c'est vrai; ils se sont réunis, dit Maurice, à qui de +vagues lueurs venaient de rendre un peu de raison.</p> + +<p>Alors, et à partir de ce moment, les deux amis se mirent à chercher; +mais ce fut en vain. Paris est grand, et son ombre est épaisse. Jamais +gouffre n'a su receler plus obscurément le secret que le crime ou le +malheur lui confie.</p> + +<p>Cent fois Lorin et Maurice passèrent sur la place de Grève, cent fois +ils effleurèrent la petite maison dans laquelle vivait Geneviève, +surveillée sans relâche par Dixmer, comme les prêtres d'autrefois +surveillaient la victime destinée au sacrifice.</p> + +<p>De son côté, se voyant destinée à périr, Geneviève, comme toutes les +âmes généreuses, accepta le sacrifice et voulut mourir sans bruit; +d'ailleurs, elle redoutait moins encore pour Dixmer que pour la cause de +la reine une publicité que Maurice n'eût pas manqué de donner à sa +vengeance.</p> + +<p>Elle garda donc un silence aussi profond que si la mort eût déjà fermé +sa bouche.</p> + +<p>Cependant, sans en rien dire à Lorin, Maurice avait été supplier les +membres du terrible comité de Salut public; et Lorin, sans en parler à +Maurice, s'était, de son côté, dévoué aux mêmes démarches.</p> + +<p>Aussi, le même jour, une croix rouge fut tracée par Fouquier-Tinville à +côté de leurs noms, et le mot SUSPECTS les réunit dans une sanglante +accolade.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLVI" id="XLVI"></a><a href="#table">XLVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le jugement</a></h3> + + +<p>Le vingt-troisième jour du mois de l'an II de la République française +une et indivisible, correspondant au 14 octobre 1793, vieux style, comme +on disait alors, une foule curieuse envahissait dès le matin les +tribunes de la salle où se tenaient les séances révolutionnaires.</p> + +<p>Les couloirs du palais, les avenues de la Conciergerie débordaient de +spectateurs avides et impatients, qui se transmettaient les uns aux +autres les bruits et les passions, comme les flots se transmettent leurs +mugissements et leur écume.</p> + +<p>Malgré la curiosité avec laquelle chaque spectateur s'agitait, et +peut-être même à cause de cette curiosité, chaque flot de cette mer, +agité, pressé entre deux barrières, la barrière extérieure qui le +poussait, la barrière intérieure qui le repoussait, gardait dans ce flux +et ce reflux la même place à peu près qu'il avait prise. Mais aussi les +mieux placés avaient compris qu'il fallait qu'ils se fissent pardonner +leur bonheur; et ils tendaient à ce but en racontant à leurs voisins, +moins bien placés qu'eux, lesquels transmettaient aux autres les paroles +primitives, ce qu'ils voyaient et ce qu'ils entendaient.</p> + +<p>Mais, près de la porte du tribunal, un groupe d'hommes entassés se +disputaient rudement dix lignes d'espace en largeur ou en hauteur; car +dix lignes en largeur, c'était assez pour voir entre deux épaules un +coin de la salle et la figure des juges; car dix lignes en hauteur, +c'était assez pour voir par-dessus une tête toute la salle et la figure +de l'accusée.</p> + +<p>Malheureusement, ce passage d'un couloir à la salle, ce défilé si +étroit, un homme l'occupait presque entièrement avec ses larges épaules +et ses bras disposés en arcs-boutants, qui étayaient toute la foule +vacillante et prête à crouler dans la salle, si le rempart de chair +était venu à lui manquer.</p> + +<p>Cet homme inébranlable au seuil du tribunal était jeune et beau, et, à +chaque secousse plus vive que lui imprimait la foule, il secouait comme +une crinière son épaisse chevelure, sous laquelle brillait un regard +sombre et résolu. Puis, lorsque, du regard et du mouvement, il avait +repoussé la foule, dont il arrêtait, môle vivant, les opiniâtres +attaques, il retombait dans son attentive immobilité.</p> + +<p>Cent fois la masse compacte avait essayé de le renverser, car il était +de haute taille, et derrière lui toute perspective devenait impossible; +mais, comme nous l'avons dit, un rocher n'eût pas été plus inébranlable +que lui.</p> + +<p>Cependant, de l'autre extrémité de cette mer humaine, au milieu de la +foule pressée, un autre homme s'était frayé un passage avec une +persévérance qui tenait de la férocité; rien ne l'avait arrêté dans son +infatigable progression, ni les coups de ceux qu'il laissait derrière +lui, ni les imprécations de ceux qu'il étouffait en passant, ni les +plaintes des femmes, car il y avait beaucoup de femmes dans cette foule.</p> + +<p>Aux coups il répondait par des coups, aux imprécations par un regard +devant lequel reculaient les plus braves, aux plaintes par une +impassibilité qui ressemblait à du dédain.</p> + +<p>Enfin, il arriva derrière le vigoureux jeune homme qui fermait, pour +ainsi dire, l'entrée de la salle. Et au milieu de l'attente générale, +car chacun voulait voir comment la chose se passerait entre ces deux +rudes antagonistes; et au milieu, disons-nous, de l'attente générale, il +essaya de sa méthode, qui consistait à introduire entre deux spectateurs +ses coudes comme des coins et à fendre avec son corps les corps les plus +soudés les uns aux autres.</p> + +<p>C'était pourtant, celui-là, un jeune homme de petite taille, dont le +visage pâle et les membres grêles annonçaient une constitution aussi +chétive que ses yeux ardents renfermaient de volonté.</p> + +<p>Mais à peine son coude eut-il effleuré les flancs du jeune homme placé +devant lui, que celui-ci, étonné de l'agression, se retourna vivement et +du même mouvement leva un poing qui menaçait, en s'abaissant, d'écraser +le téméraire.</p> + +<p>Les deux antagonistes se trouvèrent alors face à face, et un petit cri +leur échappa en même temps.</p> + +<p>Ils venaient de se reconnaître.</p> + +<p>—Ah! citoyen Maurice, dit le frêle jeune homme avec un accent +d'inexprimable douleur, laissez-moi passer: laissez-moi voir; je vous en +supplie! vous me tuerez après!</p> + +<p>Maurice, car c'était effectivement lui, se sentit pénétré +d'attendrissement et d'admiration pour cet éternel dévouement, pour +cette indestructible volonté.</p> + +<p>—Vous! murmura-t-il; vous ici, imprudent!</p> + +<p>—Oui, moi ici! mais je suis épuisé.... Oh! mon Dieu! elle parle! +laissez-moi la voir! laissez-moi l'écouter!</p> + +<p>Maurice s'effaça, et le jeune homme passa devant lui. Alors, comme +Maurice était à la tête de la foule, rien ne gêna plus la vue de celui +qui avait souffert tant de coups et de rebuffades pour arriver là.</p> + +<p>Toute cette scène et les murmures qu'elle occasionna éveillèrent la +curiosité des juges.</p> + +<p>L'accusée aussi regarda de ce côté; alors, au premier rang, elle aperçut +et reconnut le chevalier.</p> + +<p>Quelque chose comme un frisson agita un moment la reine assise dans le +fauteuil de fer.</p> + +<p>L'interrogatoire, dirigé par le président Harmand, interprété par +Fouquier-Tinville, et, discuté par Chauveau-Lagarde, défenseur de la +reine, dura tant que le permirent les forces des juges et de l'accusée.</p> + +<p>Pendant tout ce temps, Maurice resta immobile à sa place, tandis que +plusieurs fois déjà les spectateurs s'étaient renouvelés dans la salle +et dans les corridors.</p> + +<p>Le chevalier avait trouvé un appui contre une colonne, et il était là +non moins pâle que le stuc contre lequel il se tenait adossé.</p> + +<p>Au jour avait succédé la nuit opaque: quelques bougies allumées sur les +tables des jurés, quelques lampes qui fumaient aux parois de la salle, +éclairaient d'un sinistre et rouge reflet le noble visage de cette +femme, qui avait paru si belle aux splendides lumières des fêtes de +Versailles.</p> + +<p>Elle était là seule, répondant quelques brèves et dédaigneuses paroles +aux interrogatoires du président, et se penchant parfois à l'oreille de +son défenseur pour lui parler bas.</p> + +<p>Son front blanc et poli n'avait rien perdu de sa fierté ordinaire; elle +portait la robe à raies noires que, depuis la mort du roi, elle n'avait +pas voulu quitter.</p> + +<p>Les juges se levèrent pour aller aux opinions; la séance était finie.</p> + +<p>—Me suis-je donc montrée trop dédaigneuse, monsieur? demanda-t-elle à +Chauveau-Lagarde.</p> + +<p>—Ah! madame, répondit celui-ci, vous serez toujours bien quand vous +serez vous-même.</p> + +<p>—Vois donc comme elle est fière! s'écria une femme dans l'auditoire, +comme si une voix répondait à la question que la malheureuse reine +venait de faire à son avocat.</p> + +<p>La reine tourna la tête vers cette femme.</p> + +<p>—Eh bien, oui, répéta la femme, je dis que tu es fière, Antoinette, et +que c'est ta fierté qui t'a perdue. La reine rougit.</p> + +<p>Le chevalier se tourna vers la femme qui avait prononcé ces paroles, et +répliqua doucement:</p> + +<p>—Elle était reine. Maurice lui saisit le poignet.</p> + +<p>—Allons, lui dit-il tout bas, ayez le courage de ne pas vous perdre.</p> + +<p>—Oh! monsieur Maurice, répliqua le chevalier, vous êtes un homme, et +vous savez que vous parlez à un homme. Oh! dites-moi, est-ce que vous +croyez qu'ils puissent la condamner?</p> + +<p>—Je ne le crois pas, dit Maurice, j'en suis sûr.</p> + +<p>—Oh! une femme! s'écria Maison-Rouge avec un sanglot.</p> + +<p>—Non, une reine, répliqua Maurice. C'est vous-même qui venez de le +lire.</p> + +<p>Le chevalier saisit à son tour le poignet de Maurice, et, avec une force +dont on aurait pu le croire incapable, il l'obligea à se pencher vers +lui.</p> + +<p>Il était trois heures et demie du matin, de grands vides se laissaient +voir parmi les spectateurs. Quelques lumières s'éteignaient çà et là, +jetant des parties de la salle dans l'obscurité.</p> + +<p>Une des parties les plus obscures était celle où se trouvaient le +chevalier et Maurice, écoutant ce qu'il allait lui dire.</p> + +<p>—Pourquoi donc êtes-vous ici, et qu'y venez-vous faire, demanda le +chevalier, vous, monsieur, qui n'avez pas un cœur de tigre?</p> + +<p>—Hélas! dit Maurice, j'y suis pour savoir ce qu'est devenue une +malheureuse femme.</p> + +<p>—Oui, oui, dit Maison-Rouge, celle que son mari a poussée dans le +cachot de la reine, n'est-ce pas? celle qui a été arrêtée sous mes yeux?</p> + +<p>—Geneviève?</p> + +<p>—Oui, Geneviève.</p> + +<p>—Ainsi, Geneviève est prisonnière, sacrifiée par son mari, tuée par +Dixmer?... Oh! je comprends tout, je comprends tout, maintenant. +Chevalier, racontez-moi ce qui s'est passé, dites-moi où elle est, +dites-moi où je puis la retrouver. Chevalier... cette femme, c'est ma +vie, entendez-vous?</p> + +<p>—Eh bien, je l'ai vue; j'étais là quand elle a été arrêtée. Moi aussi, +je venais pour faire évader la reine! mais nos deux projets, que nous +n'avions pu nous communiquer, se sont nuit au lieu de se servir.</p> + +<p>—Et vous ne l'avez pas sauvée, au moins, elle, votre sœur, Geneviève?</p> + +<p>—Le pouvais-je? Une grille de fer me séparait d'elle. Ah! si vous aviez +été là, si vous aviez pu réunir vos forces aux miennes, le barreau +maudit eût cédé, et nous les eussions sauvées toutes deux.</p> + +<p>—Geneviève! Geneviève! murmura Maurice.</p> + +<p>Puis regardant Maison-Rouge avec une indéfinissable expression de rage:</p> + +<p>—Et Dixmer, qu'est-il devenu? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je ne sais. Il s'est sauvé de son côté, et moi du mien.</p> + +<p>—Oh! dit Maurice les dents serrées, si je le rejoins jamais...</p> + +<p>—Oui, je comprends. Mais rien n'est désespéré encore pour Geneviève, +dit Maison-Rouge, tandis qu'ici, tandis que pour la reine.... Oh! tenez, +Maurice, vous êtes un homme de cœur, un homme puissant; vous avez des +amis.... Oh! je vous en prie, comme on prie Dieu.... Maurice, aidez-moi à +sauver la reine.</p> + +<p>—Y pensez-vous?</p> + +<p>—Maurice, Geneviève vous en supplie par ma voix.</p> + +<p>—Oh! ne prononcez pas ce nom, monsieur. Qui sait si, comme Dixmer, vous +n'avez pas sacrifié la pauvre femme?</p> + +<p>—Monsieur, répondit le chevalier avec fierté, je sais, quand je +m'attache à une cause, ne sacrifier que moi seul.</p> + +<p>En ce moment, la porte des délibérations se rouvrit; Maurice allait +répondre.</p> + +<p>—Silence, monsieur! dit le chevalier; silence! voici les juges qui +rentrent.</p> + +<p>Et Maurice sentit trembler la main que Maison-Rouge, pâle et chancelant, +venait de poser sur son bras.</p> + +<p>—Oh! murmura le chevalier; oh! le cœur me manque.</p> + +<p>—Du courage, et contenez-vous, ou vous êtes perdu! dit Maurice. Le +tribunal rentrait, en effet, et la nouvelle de sa rentrée se répandit +dans les corridors et les galeries.</p> + +<p>La foule se rua de nouveau dans la salle, et les lumières parurent se +ranimer d'elles-mêmes pour ce moment décisif et solennel.</p> + +<p>On venait de ramener la reine; elle se tenait droite, immobile, +hautaine, les yeux fixes et les lèvres serrées.</p> + +<p>On lui lut l'arrêt qui la condamnait à la peine de mort.</p> + +<p>Elle écouta, sans pâlir, sans sourciller, sans qu'un muscle de son +visage indiquât l'apparence de l'émotion.</p> + +<p>Puis elle se retourna vers le chevalier, lui adressa un long et éloquent +regard, comme pour remercier cet homme qu'elle n'avait jamais vu que +comme la statue vivante du dévouement; et, s'appuyant sur le bras de +l'officier de gendarmerie qui commandait la force armée, elle sortit +calme et digne du tribunal.</p> + +<p>Maurice poussa un long soupir.</p> + +<p>—Dieu merci! dit-il, rien dans sa déclaration n'a compromis Geneviève, +et il y a encore de l'espoir.</p> + +<p>—Dieu merci! murmura de son côté le chevalier de Maison-Rouge, tout est +fini et la lutte est terminée. Je n'avais pas la force d'aller plus +loin.</p> + +<p>—Du courage, monsieur! dit tout bas Maurice.</p> + +<p>—J'en aurai, monsieur, répondit le chevalier. Et tous deux, après +s'être serré la main, s'éloignèrent par deux issues différentes. La +reine fut reconduite à la Conciergerie: quatre heures sonnaient à la +grande horloge comme elle y rentrait.</p> + +<p>Au débouché du Pont-Neuf, Maurice fut arrêté par les deux bras de Lorin.</p> + +<p>—Halte-là, dit-il, on ne passe pas!</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Où vas-tu, d'abord?</p> + +<p>—Je vais chez moi. Justement, je puis rentrer maintenant, je sais ce +qu'elle est devenue.</p> + +<p>—Tant mieux; mais tu ne rentreras pas.</p> + +<p>—La raison?</p> + +<p>—La raison, la voici: il y a deux heures, les gendarmes sont venus pour +t'arrêter.</p> + +<p>—Ah! s'écria Maurice. Eh bien, raison de plus.</p> + +<p>—Es-tu fou? et Geneviève?</p> + +<p>—C'est vrai. Et où allons-nous?</p> + +<p>—Chez moi, pardieu!</p> + +<p>—Mais je te perds.</p> + +<p>—Raison de plus; allons, arrive. Et il l'entraîna.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLVII" id="XLVII"></a><a href="#table">XLVII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Prêtre et bourreau</a></h3> + + +<p>En sortant du tribunal, la reine avait été ramenée à la Conciergerie.</p> + +<p>Arrivée dans sa chambre, elle avait pris des ciseaux, avait coupé ses +longs et beaux cheveux, devenus plus beaux de l'absence de la poudre, +abolie depuis un an; elle les avait enfermés dans un papier; puis elle +avait écrit sur le papier: <i>À partager entre mon fils et ma fille.</i></p> + +<p>Alors elle s'était assise, ou plutôt elle était tombée sur une chaise, +et, brisée de fatigue,—l'interrogatoire avait duré dix-huit +heures,—elle s'était endormie.</p> + +<p>À sept heures, le bruit du paravent que l'on dérangeait la réveilla en +sursaut; elle se retourna et vit un homme qui lui était complètement +inconnu.</p> + +<p>—Que me veut-on? demanda-t-elle.</p> + +<p>L'homme s'approcha d'elle, et, la saluant aussi poliment que si elle +n'eût pas été reine:</p> + +<p>—Je m'appelle Sanson, dit-il.</p> + +<p>La reine frissonna légèrement et se leva. Ce nom seul en disait plus +qu'un long discours.</p> + +<p>—Vous venez de bien bonne heure, monsieur, dit-elle; ne pourriez-vous +pas retarder un peu?</p> + +<p>—Non, madame, répliqua Sanson; j'ai ordre de venir. Ces paroles dites, +il fit encore un pas vers la reine. Tout dans cet homme, et dans ce +moment, était expressif et terrible.</p> + +<p>—Ah! je comprends, dit la prisonnière, vous voulez me couper les +cheveux?</p> + +<p>—C'est nécessaire, madame, répondit l'exécuteur.</p> + +<p>—Je le savais, monsieur, dit la reine, et j'ai voulu vous épargner +cette peine. Mes cheveux sont là, sur cette table. Sanson suivit la +direction de la main de la reine.</p> + +<p>—Seulement, continua-t-elle, je voudrais qu'ils fussent remis ce soir à +mes enfants.</p> + +<p>—Madame, dit Sanson, ce soin ne me regarde pas.</p> + +<p>—Cependant, j'avais cru...</p> + +<p>—Je n'ai à moi, reprit l'exécuteur, que la dépouille des... +personnes... leurs habits, leurs bijoux, et encore lorsqu'elles me les +donnent formellement; autrement tout cela va à la Salpêtrière, et +appartient aux pauvres des hôpitaux; un arrêté du comité de Salut public +a réglé les choses ainsi.</p> + +<p>—Mais enfin, monsieur, demanda en insistant Marie-Antoinette, puis-je +compter que mes cheveux seront remis à mes enfants?</p> + +<p>Sanson resta muet.</p> + +<p>—Je me charge de l'essayer, dit Gilbert.</p> + +<p>La prisonnière jeta au gendarme un regard d'ineffable reconnaissance.</p> + +<p>—Maintenant, dit Sanson, je venais pour vous couper les cheveux; mais, +puisque cette besogne est faite, je puis, si vous le désirez, vous +laisser un instant seule.</p> + +<p>—Je vous en prie, monsieur, dit la reine; car j'ai besoin de me +recueillir et de prier. Sanson s'inclina et sortit.</p> + +<p>Alors la reine se trouva seule, car Gilbert n'avait fait que passer la +tête pour prononcer les paroles que nous avons dites.</p> + +<p>Tandis que la condamnée s'agenouillait sur une chaise plus basse que les +autres, et qui lui servait de prie-Dieu, une scène non moins terrible +que celle que nous venons de raconter se passait dans le presbytère de +la petite église Saint-Landry, dans la Cité.</p> + +<p>Le curé de cette paroisse venait de se lever; sa vieille gouvernante +dressait son modeste déjeuner, quand tout à coup on heurta violemment à +la porte du presbytère.</p> + +<p>Même chez un prêtre de nos jours, une visite imprévue annonce toujours +un événement: il s'agit d'un baptême, d'un mariage <i>in extremis</i> ou +d'une confession suprême; mais, à cette époque, la visite d'un étranger +pouvait annoncer quelque chose de plus grave encore. À cette époque, en +effet, le prêtre n'était plus le mandataire de Dieu, et il devait rendre +ses comptes aux hommes.</p> + +<p>Cependant l'abbé Girard était du nombre de ceux qui devaient le moins +craindre, car il avait prêté serment à la Constitution: en lui la +conscience et la probité avaient parlé plus haut que l'amour-propre et +l'esprit religieux. Sans doute, l'abbé Girard admettait la possibilité +d'un progrès dans le gouvernement et regrettait tant d'abus commis au +nom du pouvoir divin; il avait, tout en gardant son Dieu, accepté la +fraternité du régime républicain.</p> + +<p>—Allez voir, dame Jacinthe, dit-il; allez voir qui vient heurter à +notre porte de si bon matin; et, si par hasard, ce n'est point un +service pressé qu'on vient me demander, dites que j'ai été mandé ce +matin à la Conciergerie, et que je suis forcé de m'y rendre dans un +instant.</p> + +<p>Dame Jacinthe s'appelait autrefois dame Madeleine; mais elle avait +accepté un nom de fleur en échange de son nom, comme l'abbé Girard avait +accepté le titre de citoyen en place de celui de curé.</p> + +<p>Sur l'invitation de son maître, dame Jacinthe se hâta de descendre par +les degrés du petit jardin sur lequel ouvrait la porte d'entrée: elle +tira les verrous, et un jeune homme fort pâle, fort agité, mais d'une +douce et honnête physionomie, se présenta.</p> + +<p>—M. l'abbé Girard? dit-il. Jacinthe examina les habits en désordre, la +barbe longue et le tremblement nerveux du nouveau venu: tout cela lui +sembla de mauvais augure.</p> + +<p>—Citoyen, dit-elle, il n'y a point ici de monsieur ni d'abbé.</p> + +<p>—Pardon, madame, reprit le jeune homme, je veux dire le desservant de +Saint-Landry.</p> + +<p>Jacinthe, malgré son patriotisme, fut frappée de ce mot <i>madame</i>, qu'on +n'eût point adressé à une impératrice; cependant elle répondit:</p> + +<p>—On ne peut le voir, citoyen; il dit son bréviaire.</p> + +<p>—En ce cas, j'attendrai, répliqua le jeune homme.</p> + +<p>—Mais, reprit dame Jacinthe, à qui cette persistance redonnait les +mauvaises idées qu'elle avait ressenties tout d'abord, vous attendrez +inutilement, citoyen; car il est appelé à la Conciergerie et va partir à +l'instant même.</p> + +<p>Le jeune homme pâlit affreusement, ou plutôt, de pâle qu'il était, +devint livide.</p> + +<p>—C'est donc vrai! murmura-t-il. Puis, tout haut:</p> + +<p>—Voilà justement, madame, dit-il, le sujet qui m'amène près du citoyen +Girard.</p> + +<p>Et, tout en parlant, il était entré, avait doucement, il est vrai, mais +avec fermeté, poussé les verrous de la porte, et, malgré les instances +et même les menaces de dame Jacinthe, il était entré dans la maison et +avait pénétré jusqu'à la chambre de l'abbé.</p> + +<p>Celui-ci, en l'apercevant, poussa une exclamation de surprise.</p> + +<p>—Pardon, monsieur le curé, dit aussitôt le jeune homme, j'ai à vous +entretenir d'une chose très grave; permettez que nous soyons seuls.</p> + +<p>Le vieux prêtre savait par expérience comment s'expriment les grandes +douleurs. Il lut une passion tout entière sur la figure bouleversée du +jeune homme, une émotion suprême dans sa voix fiévreuse.</p> + +<p>—Laissez-nous, dame Jacinthe, dit-il. Le jeune homme suivit des yeux +avec impatience la gouvernante, qui, habituée à participer aux secrets +de son maître, hésitait à se retirer; puis, lorsque, enfin, elle eut +refermé la porte:</p> + +<p>—Monsieur le curé, dit l'inconnu, vous allez me demander tout d'abord +qui je suis. Je vais vous le dire; je suis un homme proscrit; je suis un +homme condamné à mort, qui ne vit qu'à force d'audace; je suis le +chevalier de Maison-Rouge.</p> + +<p>L'abbé fit un soubresaut d'effroi sur son grand fauteuil.</p> + +<p>—Oh! ne craignez rien, reprit le chevalier; nul ne m'a vu entrer ici, +et ceux mêmes qui m'auraient vu ne me reconnaîtraient pas; j'ai beaucoup +changé depuis deux mois.</p> + +<p>—Mais, enfin, que voulez-vous, citoyen? demanda le curé.</p> + +<p>—Vous allez ce matin à la Conciergerie, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, j'y suis mandé par le concierge.</p> + +<p>—Savez-vous pourquoi?</p> + +<p>—Pour quelque malade, pour quelque moribond, pour quelque condamné, +peut-être.</p> + +<p>—Vous l'avez dit: oui, une personne condamnée vous attend. Le vieux +prêtre regarda le chevalier avec étonnement.</p> + +<p>—Mais savez-vous quelle est cette personne? reprit Maison-Rouge.</p> + +<p>—Non... je ne sais.</p> + +<p>—Eh bien, cette personne, c'est la reine! L'abbé poussa un cri de +douleur.</p> + +<p>—La reine? Oh! mon Dieu!</p> + +<p>—Oui, monsieur, la reine! Je me suis informé pour savoir quel était le +prêtre qu'on devait lui donner. J'ai appris que c'était vous, et +j'accours.</p> + +<p>—Que voulez-vous de moi? demanda le prêtre effrayé de l'accent fébrile +du chevalier.</p> + +<p>—Je veux... je ne veux pas, monsieur. Je viens vous implorer, vous +prier, vous supplier.</p> + +<p>—De quoi donc?</p> + +<p>—De me faire entrer avec vous près de Sa Majesté.</p> + +<p>—Oh! mais vous êtes fou! s'écria l'abbé; mais vous me perdez! mais vous +vous perdez vous-même!</p> + +<p>—Ne craignez rien.</p> + +<p>—La pauvre femme est condamnée et c'en est fait d'elle.</p> + +<p>—Je le sais; ce n'est pas pour tenter de la sauver que je veux la voir, +c'est.... Mais, écoutez-moi, mon père, vous ne m'écoutez pas.</p> + +<p>—Je ne vous écoute pas, parce que vous me demandez une chose +impossible; je ne vous écoute pas, parce que vous agissez comme un homme +en démence, dit le vieillard; je ne vous écoute pas, parce que vous +m'épouvantez.</p> + +<p>—Mon père, rassurez-vous, dit le jeune homme en essayant de se calmer +lui-même; mon père, croyez-moi, j'ai toute ma raison. La reine est +perdue, je le sais; mais que je puisse me prosterner à ses genoux, une +seconde seulement, et cela me sauvera la vie; si je ne la vois pas, je +me tue, et, comme vous serez la cause de mon désespoir, vous aurez tué à +la fois le corps et l'âme.</p> + +<p>—Mon fils, mon fils, dit le prêtre, vous me demandez le sacrifice de ma +vie, songez-y; tout vieux que je suis, mon existence est encore +nécessaire à bien des malheureux; tout vieux que je suis, aller moi-même +au-devant de la mort, c'est commettre un suicide.</p> + +<p>—Ne me refusez pas, mon père, répliqua le chevalier; écoutez, il vous +faut un desservant, un acolyte: prenez-moi, emmenez-moi avec vous.</p> + +<p>Le prêtre essaya de rappeler sa fermeté qui commençait à fléchir.</p> + +<p>—Non, dit-il, non, ce serait manquer à mes devoirs; j'ai juré la +Constitution, je l'ai jurée du fond du cœur, en mon âme et conscience. +La femme condamnée est une reine coupable; j'accepterais de mourir si ma +mort pouvait être utile à mon prochain; mais je ne veux pas manquer à +mon devoir.</p> + +<p>—Mais, s'écria le chevalier, quand je vous dis, quand je vous répète; +quand je vous jure que je ne veux pas sauver la reine; tenez, sur cet +Évangile, tenez, sur ce crucifix, je jure que je ne vais pas à la +Conciergerie pour l'empêcher de mourir.</p> + +<p>—Alors, que voulez-vous donc? demanda le vieillard ému par cet accent +de désespoir que l'on n'imite point.</p> + +<p>—Écoutez, dit le chevalier, dont l'âme semblait venir chercher un +passage sur ses lèvres, elle fut ma bienfaitrice; elle a pour moi +quelque attachement! me voir, à sa dernière heure, sera, j'en suis sûr, +une consolation pour elle.</p> + +<p>—C'est tout ce que vous voulez? demanda le prêtre ébranlé par cet +accent irrésistible.</p> + +<p>—Absolument tout.</p> + +<p>—Vous ne tramez aucun complot pour essayer de délivrer la condamnée?</p> + +<p>—Aucun. Je suis chrétien, mon père, et, s'il y a dans mon cœur une +ombre de mensonge, si j'espère qu'elle vivra, si j'y travaille en quoi +que ce soit, que Dieu me punisse de la damnation éternelle.</p> + +<p>—Non! non! je ne puis rien vous promettre, dit le curé, à l'esprit de +qui revenaient les dangers si grands et si nombreux d'une semblable +imprudence.</p> + +<p>—Écoutez, mon père, dit le chevalier avec l'accent d'une profonde +douleur, je vous ai parlé en fils soumis, je ne vous ai entretenu que de +sentiments chrétiens et charitables; pas une amère parole, pas une +menace n'est sortie de ma bouche, et cependant ma tête fermente, +cependant la fièvre brûle mon sang, cependant le désespoir me ronge le +cœur, cependant je suis armé; voyez, j'ai un poignard.</p> + +<p>Et le jeune homme tira de sa poitrine une lame brillante et fine qui +jeta un reflet livide sur sa main tremblante. Le curé s'éloigna +vivement.</p> + +<p>—Ne craignez rien, dit le chevalier avec un triste sourire; d'autres, +vous sachant si fidèle observateur de votre parole, eussent arraché un +serment à votre frayeur. Non, je vous ai supplié et je vous supplie +encore, les mains jointes, le front sur le carreau: faites que je la +voie un seul moment; et tenez, voici pour votre garantie.</p> + +<p>Et il tira de sa poche un billet qu'il présenta à l'abbé Girard; +celui-ci le déplia et lut ces mots:</p> + +<p>«Moi, René, chevalier de Maison-Rouge, déclare, sur Dieu et mon honneur, +que j'ai, par menace de mort, contraint le digne curé de Saint-Landry à +m'emmener à la Conciergerie malgré ses refus et ses vives répugnances. +En foi de quoi, j'ai signé,</p> + +<p>«MAISON-ROUGE.»</p> + +<p>—C'est bien, dit le prêtre; mais jurez-moi encore que vous ne ferez pas +d'imprudence; ce n'est point assez que ma vie soit sauve, je réponds +aussi de la vôtre.</p> + +<p>—Oh! ne songeons pas à cela, dit le chevalier; vous consentez?</p> + +<p>—Il le faut bien, puisque vous le voulez absolument. Vous m'attendrez +en bas, et, lorsqu'elle passera dans le greffe, alors, vous la verrez....</p> + +<p>Le chevalier saisit la main du vieillard et la baisa avec autant de +respect et d'ardeur qu'il eût baisé le crucifix.</p> + +<p>—Oh! murmura le chevalier, elle mourra du moins comme une reine, et la +main du bourreau ne la touchera point!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a><a href="#table">XLVIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">La charrette</a></h3> + + +<p>Aussitôt après qu'il eut obtenu cette permission du curé de +Saint-Landry, Maison-Rouge s'élança dans un cabinet entr'ouvert qu'il +avait reconnu pour le cabinet de toilette de l'abbé.</p> + +<p>Là, en un tour de main, sa barbe et ses moustaches tombèrent sous le +rasoir, et ce fut alors seulement que lui-même put voir sa pâleur; elle +était effrayante.</p> + +<p>Il rentra calme en apparence; il semblait, d'ailleurs, avoir +complètement oublié que, malgré la chute de sa barbe et de ses +moustaches, il pouvait être reconnu à la Conciergerie.</p> + +<p>Il suivit l'abbé, que pendant sa retraite d'un instant deux +fonctionnaires étaient venus chercher, et, avec cette audace qui éloigne +tout soupçon, avec ce gonflement de la fièvre qui défigure, il entra par +la grille donnant à cette époque dans la cour du Palais.</p> + +<p>Il était, comme l'abbé Girard, vêtu d'un habit noir, les habits +sacerdotaux étant abolis.</p> + +<p>Dans le greffe, ils trouvèrent plus de cinquante personnes, soit +employés à la prison, soit députés, soit commissaires, se préparant à +voir passer la reine, soit en mandataires, soit en curieux.</p> + +<p>Son cœur battit si violemment, quand il se trouva en face du guichet, +qu'il n'entendit plus les pourparlers de l'abbé avec les gendarmes et le +concierge.</p> + +<p>Seulement un homme qui tenait à la main des ciseaux et un morceau +d'étoffe fraîchement coupé heurta Maison-Rouge sur le seuil.</p> + +<p>Maison-Rouge se retourna et reconnut l'exécuteur.</p> + +<p>—Que veux-tu, citoyen? demanda Sanson.</p> + +<p>Le chevalier essaya de réprimer le frisson qui malgré lui courait dans +ses veines.</p> + +<p>—Moi? dit-il. Tu le vois bien, citoyen Sanson, j'accompagne le curé de +Saint-Landry.</p> + +<p>—Ah! bien, répliqua l'exécuteur. Et il se rangea de côté, donnant des +ordres à son aide. Pendant ce temps, Maison-Rouge pénétra dans +l'intérieur du greffe; puis, du greffe, il passa dans le compartiment où +se tenaient les deux gendarmes.</p> + +<p>Ces braves gens étaient consternés; aussi digne et fière qu'elle avait +été avec les autres, aussi bonne et douce la condamnée avait été avec +eux: ils semblaient plutôt ses serviteurs que ses gardiens.</p> + +<p>Mais, d'où il était, le chevalier ne pouvait apercevoir la reine: le +paravent était fermé. Le paravent s'était ouvert pour donner passage au +curé, mais il s'était refermé derrière lui. Lorsque le chevalier entra, +la conversation était déjà engagée.</p> + +<p>—Monsieur, disait la reine de sa voix stridente et fière, puisque vous +avez fait serment à la République, au nom de qui on me met à mort, je ne +saurais avoir confiance en vous. Nous n'adorons plus le même Dieu!</p> + +<p>—Madame, répondit Girard fort ému de cette dédaigneuse profession de +foi, une chrétienne qui va mourir doit mourir sans haine dans le cœur, +et elle ne doit pas repousser son Dieu, sous quelque forme qu'il se +présente à elle.</p> + +<p>Maison-Rouge fit un pas pour entr'ouvrir le paravent, espérant que +lorsqu'elle l'apercevrait, que lorsqu'elle saurait la cause qui +l'amenait, elle changerait d'avis à l'endroit du curé; mais les deux +gendarmes firent un mouvement.</p> + +<p>—Mais, dit Maison-Rouge, puisque je suis l'acolyte du curé...</p> + +<p>—Puisqu'elle refuse le curé, répondit Duchesne, elle n'a pas besoin de +son acolyte.</p> + +<p>—Mais elle acceptera peut-être, dit le chevalier en haussant la voix; +il est impossible qu'elle n'accepte pas.</p> + +<p>Mais Marie-Antoinette était trop entièrement au sentiment qui l'agitait +pour entendre et reconnaître la voix du chevalier.</p> + +<p>—Allez, monsieur, continua-t-elle s'adressant toujours à Girard, allez +et laissez-moi: puisque nous vivons à cette heure en France sous un +régime de liberté, je réclame celle de mourir à ma fantaisie.</p> + +<p>Girard essaya de résister.</p> + +<p>—Laissez-moi, monsieur, dit-elle, je vous dis de me laisser. Girard +essaya d'ajouter un mot.</p> + +<p>—Je le veux, dit la reine avec un geste de Marie-Thérèse. Girard +sortit.</p> + +<p>Maison-Rouge essaya de plonger son regard dans l'intervalle du paravent, +mais la prisonnière tournait le dos.</p> + +<p>L'aide de l'exécuteur croisa le curé; il entrait tenant des cordes à la +main.</p> + +<p>Les deux gendarmes repoussèrent le chevalier jusqu'à la porte, avant +que, ébloui, désespéré, étourdi, il eût pu articuler un cri ou faire un +mouvement pour accomplir son dessein.</p> + +<p>Il se retrouva donc avec Girard dans le corridor du guichet. Du +corridor, on les refoula jusqu'au greffe, où la nouvelle du refus de la +reine s'était déjà répandue, et où la fierté autrichienne de +Marie-Antoinette était pour quelques-uns le texte de grossières +invectives, et pour d'autres un sujet de secrète admiration.</p> + +<p>—Allez, dit Richard à l'abbé, retournez chez vous, puisqu'elle vous +chasse, et qu'elle meure comme elle voudra.</p> + +<p>—Tiens, dit la femme Richard, elle a raison, et je ferais comme elle.</p> + +<p>—Et vous auriez tort, citoyenne, dit l'abbé.</p> + +<p>—Tais-toi, femme, murmura le concierge en faisant les gros yeux; est-ce +que cela te regarde? Allez, l'abbé, allez.</p> + +<p>—Non, répéta Girard, non, je l'accompagnerai malgré elle; un mot, ne +fût-ce qu'un mot, si elle l'entend, lui rappellera ses devoirs; +d'ailleurs, la Commune m'a donné une mission... et je dois obéir à la +Commune.</p> + +<p>—Soit; mais renvoie ton sacristain, alors, dit brutalement +l'adjudant-major commandant la force armée.</p> + +<p>C'était un ancien acteur de la Comédie-Française nommé Grammont.</p> + +<p>Les yeux du chevalier lancèrent un double éclair, et il plongea +machinalement sa main dans sa poitrine.</p> + +<p>Girard savait que, sous son gilet, il y avait un poignard. Il l'arrêta +d'un regard suppliant.</p> + +<p>—Épargnez ma vie, dit-il tout bas; vous voyez que tout est perdu pour +vous, ne vous perdez pas avec elle; je lui parlerai de vous en route, je +vous le jure; je lui dirai ce que vous avez risqué pour la voir une +dernière fois.</p> + +<p>Ces mots calmèrent l'effervescence du jeune homme; d'ailleurs, la +réaction ordinaire s'opérait, toute son organisation subissait un +affaissement étrange. Cet homme d'une volonté héroïque, d'une puissance +merveilleuse, était arrivé au bout de sa force et de sa volonté; il +flottait irrésolu, ou plutôt fatigué, vaincu, dans une espèce de +somnolence qu'on eût prise pour l'avant-courrière de la mort.</p> + +<p>—Oui, dit-il, ce devait être ainsi: la croix pour Jésus, l'échafaud +pour elle; les dieux et les rois boivent jusqu'à la lie le calice que +leur présentent les hommes.</p> + +<p>Il résulta de cette pensée toute résignée, tout inerte, que le jeune +homme se laissa repousser, sans autre défense qu'une espèce de +gémissement involontaire, jusqu'à la porte extérieure et sans faire plus +de résistance que n'en faisait Ophélia, dévouée à la mort, lorsqu'elle +se voyait emportée par les flots.</p> + +<p>Au pied des grilles et aux portes de la Conciergerie, se pressait une de +ces foules effrayantes comme on ne peut se les figurer sans les avoir +vues au moins une fois.</p> + +<p>L'impatience dominait toutes les passions, et toutes les passions +parlaient haut leur langage, qui, en se confondant, formait une rumeur +immense et prolongée, comme si tout le bruit et toute la population de +Paris s'étaient concentrés dans le quartier du palais de justice.</p> + +<p>Au-devant de cette foule campait une armée tout entière, avec des canons +destinés à protéger la fête et à la rendre sûre à ceux qui venaient en +jouir.</p> + +<p>On eût en vain essayé de percer ce rempart profond, grossi peu à peu, +depuis que la condamnation était connue hors de Paris, par les patriotes +des faubourgs.</p> + +<p>Maison-Rouge, repoussé hors de la Conciergerie, se trouva naturellement +au premier rang des soldats.</p> + +<p>Les soldats lui demandèrent qui il était.</p> + +<p>Il répondit qu'il était le vicaire de l'abbé Girard; mais que, +assermenté comme son curé, il avait, comme son curé, été refusé par la +reine.</p> + +<p>Les soldats le repoussèrent à leur tour jusqu'au premier rang des +spectateurs.</p> + +<p>Là, force lui fut de répéter ce qu'il avait dit aux soldats.</p> + +<p>Alors, ce cri s'éleva:</p> + +<p>—Il la quitte.... Il l'a vue.... Qu'a-t-elle dit?... Que fait-elle?... +Est-elle fière toujours?... Est-elle abattue?... Pleure-t-elle?...</p> + +<p>Le chevalier répondit à toutes ces questions d'une voix à la fois +faible, douce et affable, comme si cette voix était la dernière +manifestation de la vie suspendue à ses lèvres.</p> + +<p>Sa réponse était la vérité pure et simple; seulement, cette vérité était +un éloge de la fermeté d'Antoinette, et ce qu'il dit avec la simplicité +et la foi d'un évangéliste jeta le trouble et le remords dans plus d'un +cœur.</p> + +<p>Lorsqu'il parla du petit dauphin et de madame Royale, de cette reine +sans trône, de cette épouse sans époux, de cette mère sans enfants, de +cette femme enfin seule et abandonnée, sans un ami au milieu des +bourreaux, plus d'un front, çà et là, se voila de tristesse, plus d'une +larme apparut, furtive et brûlante, en des yeux naguère animés de haine.</p> + +<p>Onze heures sonnèrent à l'horloge du Palais, toute rumeur cessa à +l'instant même. Cent mille personnes comptaient l'heure qui sonnait et à +laquelle répondaient les battements de leur cœur.</p> + +<p>Puis la vibration de la dernière heure éteinte dans l'espace, il se fit +un grand bruit derrière les portes, en même temps qu'une charrette, +venant du côté du quai aux Fleurs, fendait la foule du peuple, puis les +gardes, et venait se placer au bas des degrés.</p> + +<p>Bientôt la reine apparut au haut de l'immense perron. Toutes les +passions se concentrèrent dans les yeux; les respirations demeurèrent +haletantes et suspendues.</p> + +<p>Ses cheveux étaient coupés courts, la plupart avaient blanchi pendant sa +captivité, et cette nuance argentée rendait plus délicate encore la +pâleur nacrée qui faisait presque céleste, en ce moment suprême, la +beauté de la fille des Césars.</p> + +<p>Elle était vêtue d'une robe blanche, et ses mains étaient liées derrière +son dos.</p> + +<p>Lorsqu'elle se montra en haut des marches ayant à sa droite l'abbé +Girard, qui l'accompagnait malgré elle, et à sa gauche l'exécuteur, tous +deux vêtus de noir, ce fut dans toute cette foule un murmure que Dieu +seul, qui lit au fond des cœurs, put comprendre et résumer dans une +vérité.</p> + +<p>Un homme alors passa entre l'exécuteur et Marie-Antoinette.</p> + +<p>C'était Grammont. Il passait ainsi pour lui montrer l'ignoble charrette.</p> + +<p>La reine recula malgré elle d'un pas.</p> + +<p>—Montez, dit Grammont. Tout le monde entendit ce mot, car l'émotion +tenait tout murmure suspendu aux lèvres des spectateurs. Alors on vit le +sang monter aux joues de la reine et gagner la racine de ses cheveux; +puis presque aussitôt son visage redevint d'une pâleur mortelle. Ses +lèvres blêmissantes s'entr'ouvrirent.</p> + +<p>—Pourquoi une charrette à moi, dit-elle, quand le roi a été à +l'échafaud dans sa voiture?</p> + +<p>L'abbé Girard lui dit alors tout bas quelques mots. Sans doute il +combattait chez la condamnée ce dernier cri de l'orgueil royal.</p> + +<p>La reine se tut et chancela.</p> + +<p>Sanson avança les deux bras pour la soutenir: mais elle se redressa +avant même qu'il l'eût touchée.</p> + +<p>Elle descendit les escaliers, tandis que l'aide affermissait un +marchepied de bois derrière la charrette.</p> + +<p>La reine y monta, l'abbé monta derrière elle.</p> + +<p>Sanson les fit asseoir tous deux.</p> + +<p>Lorsque la charrette commença à s'ébranler, il se fit un grand mouvement +dans le peuple. Mais, en même temps, comme les soldats ignoraient dans +quelle intention était accompli le mouvement, ils réunirent tous leurs +efforts pour repousser la foule; il se fit, en conséquence, un grand +espace vide entre la charrette et les premiers rangs.</p> + +<p>Dans cet espace retentit un hurlement lugubre.</p> + +<p>La reine tressaillit et se leva tout debout, regardant autour d'elle.</p> + +<p>Elle vit alors son chien, perdu depuis deux mois; son chien, qui n'avait +pu pénétrer avec elle dans la Conciergerie, qui, malgré les cris, les +coups, les bourrades, s'élançait vers la charrette; mais presque +aussitôt le pauvre Black, exténué, maigre, brisé, disparut sous les +pieds des chevaux.</p> + +<p>La reine le suivit des yeux; elle ne pouvait parler, car sa voix était +couverte par le bruit; elle ne pouvait le montrer du doigt, car ses +mains étaient liées; d'ailleurs, eût-elle pu le montrer, eût-on pu +l'entendre, elle l'eût sans doute demandé inutilement.</p> + +<p>Mais, après l'avoir perdu un instant des yeux, elle le revit.</p> + +<p>Il était au bras d'un pâle jeune homme qui dominait la foule, debout sur +un canon, et qui, grandi par une exaltation indicible, la saluait en lui +montrant le ciel.</p> + +<p>Marie-Antoinette aussi regarda le ciel et sourit doucement.</p> + +<p>Le chevalier de Maison-Rouge poussa un gémissement, comme si ce sourire +lui avait fait une blessure au cœur, et, comme la charrette tournait +vers le pont au Change, il retomba dans la foule et disparut.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLIX" id="XLIX"></a><a href="#table">XLIX</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'échafaud</a></h3> + + +<p>Sur la place de la Révolution, adossés à un réverbère, deux hommes +attendaient.</p> + +<p>Ce qu'ils attendaient avec la foule, dont une partie s'était portée à la +place du Palais, dont une autre partie s'était portée à la place de la +Révolution, dont le reste s'était répandu, tumultueuse et pressée, sur +tout le chemin qui séparait ces deux places, c'est que la reine arrivât +jusqu'à l'instrument du supplice, qui, usé par la pluie et le soleil, +usé par la main du bourreau, usé, chose horrible! par le contact des +victimes, dominait avec une fierté sinistre toutes ces têtes +subjacentes, comme une reine domine son peuple.</p> + +<p>Ces deux hommes, aux bras entrelacés, aux lèvres pâles, aux sourcils +froncés, parlant bas et par saccades, c'étaient Lorin et Maurice.</p> + +<p>Perdus parmi les spectateurs, et cependant de manière à faire envie à +tous, ils continuaient à voix basse une conversation qui n'était pas la +moins intéressante de toutes ces conversations serpentant dans les +groupes qui, pareils à une chaîne électrique, s'agitaient, mer vivante, +depuis le pont au Change jusqu'au pont de la Révolution.</p> + +<p>L'idée que nous avons exprimée à propos de l'échafaud dominant toutes +les têtes les avait frappés tous deux.</p> + +<p>—Vois, disait Maurice, comme le monstre hideux lève ses bras rouges; ne +dirait-on pas qu'il nous appelle et qu'il sourit par son guichet comme +par une bouche effroyable?</p> + +<p>—Ah! ma foi, dit Lorin, je ne suis pas, je l'avoue, de cette école de +poésie qui voit tout en rouge. Je les vois en rose, moi, et, au pied de +cette hideuse machine, je chanterais et j'espérerais encore. <i>Dum spiro, +spero.</i></p> + +<p><i>—</i>Tu espères quand on tue les femmes?</p> + +<p>—Ah! Maurice, dit Lorin, fils de la Révolution, ne renie pas ta mère. +Ah! Maurice, demeure un bon et loyal patriote. Maurice, celle qui va +mourir, ce n'est pas une femme comme toutes les autres femmes; celle qui +va mourir, c'est le mauvais génie de la France.</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas elle que je regrette; ce n'est pas elle que je +pleure! s'écria Maurice.</p> + +<p>—Oui, je comprends, c'est Geneviève.</p> + +<p>—Ah! dit Maurice, vois-tu, il y a une pensée qui me rend fou: c'est que +Geneviève est aux mains des pourvoyeurs de guillotine qu'on appelle +Hébert et Fouquier-Tinville; aux mains des hommes qui ont envoyé ici la +pauvre Héloïse et qui y envoient la fière Marie-Antoinette.</p> + +<p>—Eh bien, dit Lorin, voilà justement ce qui fait que j'espère, moi: +quand la colère du peuple aura fait ce large repas de deux tyrans, elle +sera rassasiée, pour quelque temps du moins, comme le boa qui met trois +mois à digérer ce qu'il dévore. Alors elle n'engloutira plus personne, +et, comme disent les prophètes du faubourg, alors les plus petits +morceaux lui feront peur.</p> + +<p>—Lorin, Lorin, dit Maurice, moi, je suis plus positif que toi, et je te +le dis tout bas, prêt à te le répéter tout haut: Lorin, je hais la reine +nouvelle, celle qui me paraît destinée à succéder à l'Autrichienne +qu'elle va détruire. C'est une triste reine que celle dont la pourpre +est faite d'un sang quotidien, et qui a Sanson pour premier ministre.</p> + +<p>—Bah! nous lui échapperons!</p> + +<p>—Je n'en crois rien, dit Maurice en secouant la tête; tu vois que, pour +n'être pas arrêtés chez nous, nous n'avons d'autre ressource que de +demeurer dans la rue.</p> + +<p>—Bah! nous pouvons quitter Paris, rien ne nous en empêche. Ne nous +plaignons donc pas. Mon oncle nous attend à Saint-Omer; argent, +passeport, rien ne nous manque. Et ce n'est pas un gendarme qui nous +arrêterait; qu'en penses-tu? Nous restons parce que nous le voulons +bien.</p> + +<p>—Non, ce que tu dis là n'est pas juste, excellent ami, cœur dévoué que +tu es.... Tu restes parce que je veux rester.</p> + +<p>—Et tu veux rester pour retrouver Geneviève. Eh bien, quoi de plus +simple, de plus juste et de plus naturel? Tu penses qu'elle est en +prison, c'est plus que probable. Tu veux veiller sur elle, et, pour +cela, il ne faut pas quitter Paris.</p> + +<p>Maurice poussa un soupir; il était évident que sa pensée divergeait.</p> + +<p>—Te rappelles-tu la mort de Louis XVI? dit-il. Je me vois encore pâle +d'émotion et d'orgueil. J'étais un des chefs de cette foule dans les +plis de laquelle je me cache aujourd'hui. J'étais plus grand au pied de +cet échafaud que ne l'avait jamais été le roi qui montait dessus. Quel +changement, Lorin! et lorsqu'on pense que neuf mois ont suffi pour +amener cette terrible réaction!</p> + +<p>—Neuf mois d'amour, Maurice!... Amour, tu perdis Troie!</p> + +<p>Maurice soupira; sa pensée vagabonde prenait une autre route et +envisageait un autre horizon.</p> + +<p>—Ce pauvre Maison-Rouge, murmura-t-il, voilà un triste jour pour lui.</p> + +<p>—Hélas! dit Lorin, ce que je vois de plus triste dans les révolutions, +Maurice, veux-tu que je te le dise?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est que l'on a souvent pour ennemis des gens qu'on voudrait avoir +pour amis, et pour amis des gens...</p> + +<p>—J'ai peine à croire une chose, interrompit Maurice.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est qu'il n'inventera pas quelque projet, fût-il insensé, pour +sauver la reine.</p> + +<p>—Un homme plus fort que cent mille?</p> + +<p>—Je te dis: fût-il insensé.... Moi, je sais que, pour sauver +Geneviève.... Lorin fronça le sourcil.</p> + +<p>—Je te le redis, Maurice, reprit-il, tu t'égares; non, même s'il +fallait que tu sauvasses Geneviève, tu ne deviendrais pas mauvais +citoyen. Mais assez là-dessus, Maurice, on nous écoute. Tiens, voici les +têtes qui ondulent; tiens, voici le valet du citoyen Sanson qui se lève +de dessus son panier, et qui regarde au loin. L'Autrichienne arrive.</p> + +<p>En effet, comme pour accompagner cette ondulation qu'avait remarquée +Lorin, un frémissement prolongé et croissant envahissait la foule. +C'était comme une de ces rafales qui commencent par siffler et qui +finissent par mugir.</p> + +<p>Maurice, élevant encore sa grande taille à l'aide des poteaux du +réverbère, regarda vers la rue Saint-Honoré.</p> + +<p>—Oui, dit-il en frissonnant, la voilà! En effet, on commençait à voir +apparaître une autre machine presque aussi hideuse que la guillotine, +c'était la charrette. À droite et à gauche reluisaient les armes de +l'escorte, et devant elle Grammont répondait avec les flamboiements de +son sabre aux cris poussés par quelques fanatiques. Mais, à mesure que +la charrette s'avançait, ces cris s'éteignaient subitement sous le +regard froid et sombre de la condamnée. Jamais physionomie n'imposa plus +énergiquement le respect; jamais Marie-Antoinette n'avait été plus +grande et plus reine. Elle poussa l'orgueil de son courage jusqu'à +imprimer aux assistants des idées de terreur. Indifférente aux +exhortations de l'abbé Girard, qui l'avait accompagnée malgré elle, son +front n'oscillait ni à droite ni à gauche; la pensée vivante au fond de +son cerveau semblait immuable comme son regard; le mouvement saccadé de +la charrette sur le pavé inégal faisait, par sa violence même, ressortir +la rigidité de son maintien; on eût dit une de ces statues de marbre qui +cheminent sur un chariot; seulement, la statue royale avait l'œil +lumineux, et ses cheveux s'agitaient au vent. Un silence pareil à celui +du désert s'abattit soudain sur les trois cent mille spectateurs de +cette scène, que le ciel voyait pour la première fois à la clarté de son +soleil. Bientôt, de l'endroit où se tenaient Maurice et Lorin, on +entendit crier l'essieu de la charrette et souffler les chevaux des +gardes. La charrette s'arrêta au pied de l'échafaud.</p> + +<p>La reine, qui, sans doute, ne songeait pas à ce moment, se réveilla et +comprit: elle étendit son regard hautain sur la foule, et le même jeune +homme pâle qu'elle avait vu debout sur un canon lui apparut de nouveau +debout sur une borne.</p> + +<p>De cette borne, il lui envoya le même salut respectueux qu'il lui avait +déjà adressé au moment où elle sortait de la Conciergerie; puis aussitôt +il sauta à bas de la borne.</p> + +<p>Plusieurs personnes le virent, et, comme il était vêtu de noir, de là le +bruit se répandit qu'un prêtre avait attendu Marie-Antoinette afin de +lui envoyer l'absolution au moment où elle monterait sur l'échafaud. Au +reste, personne n'inquiéta le chevalier. Il y a dans les moments +suprêmes un suprême respect pour certaines choses.</p> + +<p>La reine descendit avec précaution les trois degrés du marchepied; elle +était soutenue par Sanson, qui, jusqu'au dernier moment, tout en +accomplissant la tâche à laquelle il semblait lui-même condamné, lui +témoigna les plus grands égards.</p> + +<p>Pendant qu'elle marchait vers les degrés de l'échafaud, quelques chevaux +se cabrèrent, quelques gardes à pied, quelques soldats, semblèrent +osciller et perdre l'équilibre; puis on vit comme une ombre se glisser +sous l'échafaud; mais le calme se rétablit presque à l'instant même: +personne ne voulait quitter sa place dans ce moment solennel, personne +ne voulait perdre le moindre détail du grand drame qui allait +s'accomplir; tous les yeux se portèrent vers la condamnée.</p> + +<p>La reine était déjà sur la plate-forme de l'échafaud. Le prêtre lui +parlait toujours; un aide la poussait doucement par derrière; un autre +dénouait le fichu qui couvrait ses épaules.</p> + +<p>Marie-Antoinette sentit cette main infâme qui effleurait son cou, elle +fit un brusque mouvement et marcha sur le pied de Sanson, qui, sans +qu'elle le vît, était occupé à l'attacher à la planche fatale.</p> + +<p>Sanson retira son pied.</p> + +<p>—Excusez-moi, monsieur, dit la reine, je ne l'ai point fait exprès. Ce +furent les dernières paroles que prononça la fille des Césars, la reine +de France, la veuve de Louis XVI.</p> + +<p>Le quart après midi sonna à l'horloge des Tuileries; en même temps que +lui Marie-Antoinette tombait dans l'éternité.</p> + +<p>Un cri terrible, un cri qui résumait toutes les patiences: joie, +épouvante, deuil, espoir, triomphe, expiation, couvrit comme un ouragan +un autre cri faible et lamentable qui, au même moment, retentissait sous +l'échafaud.</p> + +<p>Les gendarmes l'entendirent pourtant, si faible qu'il fût; ils firent +quelques pas en avant; la foule, moins serrée, s'épandit comme un fleuve +dont on élargit la digue, renversa la haie, dispersa les gardes, et vint +comme une marée battre les pieds de l'échafaud, qui en fut ébranlé.</p> + +<p>Chacun voulait voir de près les restes de la royauté, que l'on croyait à +tout jamais détruite en France.</p> + +<p>Mais les gendarmes cherchaient autre chose: ils cherchaient cette ombre +qui avait dépassé leurs lignes, et qui s'était glissée sous l'échafaud.</p> + +<p>Deux d'entre eux revinrent, amenant par le collet un jeune homme dont la +main pressait sur son cœur un mouchoir teint de sang.</p> + +<p>Il était suivi par un petit chien épagneul qui hurlait lamentablement.</p> + +<p>—À mort l'aristocrate! à mort le ci-devant! crièrent quelques hommes du +peuple en désignant le jeune homme; il a trempé son mouchoir dans le +sang de l'Autrichienne: à mort!</p> + +<p>—Grand Dieu! dit Maurice à Lorin, le reconnais-tu? le reconnais-tu?</p> + +<p>—À mort le royaliste! répétèrent les forcenés; ôtez-lui ce mouchoir +dont il veut se faire une relique: arrachez, arrachez!</p> + +<p>Un sourire orgueilleux erra sur les lèvres du jeune homme; il arracha sa +chemise, découvrit sa poitrine, et laissa tomber son mouchoir.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, ce sang n'est pas celui de la reine, mais bien le +mien; laissez-moi mourir tranquillement. Et une blessure profonde et +reluisante apparut béante sous sa mamelle gauche. La foule jeta un cri +et recula.</p> + +<p>Alors le jeune homme s'affaissa lentement et tomba sur ses genoux en +regardant l'échafaud comme un martyr regarde l'autel.</p> + +<p>—Maison-Rouge! murmura Lorin à l'oreille de Maurice.</p> + +<p>—Adieu! murmura le jeune homme en baissant la tête avec un divin +sourire; adieu, ou plutôt au revoir! Et il expira au milieu des gardes +stupéfaits.</p> + +<p>—Il y a encore cela à faire, Lorin, dit Maurice, avant de devenir +mauvais citoyen.</p> + +<p>Le petit chien tournait autour du cadavre, effaré et hurlant.</p> + +<p>—Tiens! c'est Black, dit un homme qui tenait un gros bâton à la main; +tiens! c'est Black; viens ici, mon petit vieux.</p> + +<p>Le chien s'avança vers celui qui l'appelait; mais à peine fut-il à sa +portée, que l'homme leva son bâton et lui écrasa la tête en éclatant de +rire.</p> + +<p>—Oh! le misérable! s'écria Maurice.</p> + +<p>—Silence! murmura Lorin en l'arrêtant, silence, ou nous sommes +perdus... c'est Simon.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="L" id="L"></a><a href="#table">L</a></h2> + +<h3><a href="#table">La visite domiciliaire</a></h3> + + +<p>Lorin et Maurice étaient revenus chez le premier d'entre eux. Maurice, +pour ne pas compromettre son ami trop ouvertement, avait adopté +l'habitude de sortir le matin et de ne rentrer que le soir.</p> + +<p>Mêlé aux événements, assistant au transfert des prisonniers à la +Conciergerie, il épiait chaque jour le passage de Geneviève, n'ayant pu +savoir en quelle maison elle avait été renfermée.</p> + +<p>Car, depuis sa visite à Fouquier-Tinville, Lorin lui avait fait +comprendre que la première démarche ostensible le perdrait, qu'alors il +serait sacrifié sans avoir pu porter secours à Geneviève, et Maurice, +qui se fût fait incarcérer sur-le-champ dans l'espoir d'être réuni à sa +maîtresse, devint prudent par la crainte d'être à jamais séparé d'elle.</p> + +<p>Il allait donc chaque matin des Carmes à Port-Libre, des Madelonnettes à +Saint-Lazare, de la Force au Luxembourg, et stationnait devant les +prisons au sortir des charrettes qui menaient les accusés au tribunal +révolutionnaire. Son coup d'œil jeté sur les victimes, il courait à une +autre prison.</p> + +<p>Mais il s'aperçut bientôt que l'activité de dix hommes ne suffirait pas +à surveiller ainsi les trente-trois prisons que Paris possédait à cette +époque, et il se contenta d'aller au tribunal même attendre la +comparution de Geneviève.</p> + +<p>C'était déjà un commencement de désespoir. En effet, quelles ressources +restaient à un condamné après l'arrêt? Quelquefois le tribunal, qui +commençait les séances à dix heures, avait condamné vingt ou trente +personnes à quatre heures; le premier condamné jouissait de six heures +de vie; mais le dernier, frappé de sentence à quatre heures moins un +quart, tombait à quatre heures et demie sous la hache.</p> + +<p>Se résigner à subir une pareille chance pour Geneviève, c'était donc se +lasser de combattre le destin.</p> + +<p>Oh! s'il eût été prévenu d'avance de l'incarcération de Geneviève... +comme Maurice se fût joué de cette justice humaine tant aveuglée à cette +époque! comme il eût facilement et promptement arraché Geneviève de la +prison! Jamais évasions ne furent plus commodes; on pourrait dire que +jamais elles ne furent plus rares. Toute cette noblesse, une fois mise +en prison, s'y installait comme en un château, et prenait ses aises pour +mourir. Fuir, c'était se soustraire aux conséquences du duel: les femmes +elles-mêmes rougissaient d'une liberté acquise à ce prix.</p> + +<p>Mais Maurice ne se fût pas montré si scrupuleux. Tuer des chiens, +corrompre un porte-clefs, quoi de plus simple! Geneviève n'était pas un +de ces noms tellement splendides qu'il attirât l'attention du monde.... +Elle ne se déshonorait pas en fuyant, et d'ailleurs... quand elle se fût +déshonorée!</p> + +<p>Oh! comme il se représentait avec amertume ces jardins de Port-Libre si +faciles à escalader; ces chambres des Madelonnettes si commodes à percer +pour gagner la rue, et les murs si bas du Luxembourg, et les corridors +sombres des Carmes, dans lesquels un homme résolu pouvait pénétrer si +aisément en débouchant une fenêtre!</p> + +<p>Mais Geneviève était-elle dans une de ces prisons?</p> + +<p>Alors, dévoré par le doute et brisé par l'anxiété, Maurice accablait +Dixmer d'imprécations; il le menaçait, il savourait sa haine pour cet +homme, dont la lâche vengeance se cachait sous un semblant de dévouement +à la cause royale.</p> + +<p>—Je le trouverai aussi, pensait Maurice; car, s'il veut sauver la +malheureuse femme, il se montrera; s'il veut la perdre, il lui +insultera. Je le retrouverai, l'infâme, et, ce jour là, malheur à lui!</p> + +<p>Le matin du jour où se passent les faits que nous allons raconter, +Maurice était sorti pour aller s'installer à sa place au tribunal +révolutionnaire. Lorin dormait.</p> + +<p>Il fut réveillé par un grand bruit que faisaient à la porte des voix de +femmes et des crosses de fusil.</p> + +<p>Il jeta autour de lui ce coup d'œil effaré de l'homme surpris qui +voudrait se convaincre que rien de compromettant ne reste en vue.</p> + +<p>Quatre sectionnaires, deux gendarmes et un commissaire entrèrent chez +lui au même instant. Cette visite était tellement significative, que +Lorin se hâta de s'habiller.</p> + +<p>—Vous m'arrêtez? dit-il.</p> + +<p>—Oui, citoyen Lorin.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que tu es suspect.</p> + +<p>—Ah! c'est juste.</p> + +<p>Le commissaire griffonna quelques mots au bas du procès-verbal +d'arrestation.</p> + +<p>—Où est ton ami? dit-il ensuite.</p> + +<p>—Quel ami?</p> + +<p>—Le citoyen Maurice Lindey.</p> + +<p>—Chez lui probablement, dit Lorin.</p> + +<p>—Non pas, il loge ici.</p> + +<p>—Lui? Allons donc! Mais cherchez, et, si vous le trouvez...</p> + +<p>—Voici la dénonciation, dit le commissaire, elle est explicite.</p> + +<p>Il offrit à Lorin un papier d'une hideuse écriture et d'une orthographe +énigmatique. Il était dit dans cette dénonciation que l'on voyait sortir +chaque matin de chez le citoyen Lorin le citoyen Lindey, suspect, +décrété d'arrestation.</p> + +<p>La dénonciation était signée Simon.</p> + +<p>—Ah çà! mais ce savetier perdra ses pratiques, dit Lorin, s'il exerce +ces deux états à la fois. Quoi! mouchard et ressemeleur de bottes! C'est +un César que ce M. Simon....</p> + +<p>Et il éclata de rire.</p> + +<p>—Le citoyen Maurice! dit alors le commissaire; où est le citoyen +Maurice? Nous te sommons de le livrer.</p> + +<p>—Quand je vous dis qu'il n'est pas ici! Le commissaire passa dans la +chambre voisine, puis monta dans une petite soupente où logeait +l'officieux de Lorin. Enfin, il ouvrit une chambre basse. Nulle trace de +Maurice.</p> + +<p>Mais, sur la table de la salle à manger, une lettre récemment écrite +attira l'attention du commissaire. Elle était de Maurice, qui l'avait +déposée en partant le matin sans réveiller son ami, bien qu'ils +couchassent ensemble:</p> + +<p>«Je vais au tribunal, disait Maurice; déjeune sans moi, je ne rentrerai +que ce soir.»</p> + +<p>—Citoyens, dit Lorin, quelque hâte que j'aie de vous obéir, vous +comprenez que je ne puis vous suivre en chemise.... Permettez que mon +officieux m'habille.</p> + +<p>—Aristocrate! dit une voix, il faut qu'on l'aide pour passer ses +culottes...</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, oui! dit Lorin, je suis comme le citoyen Dagobert, moi. +Vous remarquerez que je n'ai pas dit roi.</p> + +<p>—Allons, fais, dit le commissaire; mais, dépêche-toi. L'officieux +descendit de sa soupente et vint aider son maître à s'habiller. Le but +de Lorin n'était pas précisément d'avoir un valet de chambre, c'était +que rien de ce qui se passait n'échappât à l'officieux, afin que +l'officieux redît à Maurice ce qui s'était passé.</p> + +<p>—Maintenant, messieurs... pardon, citoyens... maintenant, citoyens, je +suis prêt, et je vous suis. Mais laissez-moi, je vous prie, emporter le +dernier volume des <i>Lettres à Émilie</i> de M. Demoustier, qui vient de +paraître, et que je n'ai pas encore lu; cela charmera les ennuis de ma +captivité.</p> + +<p>—Ta captivité? dit tout à coup Simon, devenu municipal à son tour et +entrant suivi de quatre sectionnaires. Elle ne sera pas longue: tu +figures dans le procès de la femme qui a voulu faire évader +l'Autrichienne. On la juge aujourd'hui... on te jugera demain, quand tu +auras témoigné.</p> + +<p>—Cordonnier, dit Lorin avec gravité, vous cousez vos semelles trop +vite.</p> + +<p>—Oui; mais quel joli coup de tranchet! répliqua Simon avec un hideux +sourire; tu verras, tu verras, mon beau grenadier.</p> + +<p>Lorin haussa les épaules.</p> + +<p>—Eh bien, partons-nous? dit-il. Je vous attends. Et, comme chacun se +retournait pour descendre l'escalier, Lorin lança au municipal Simon un +si vigoureux coup de pied, qu'il le fit rouler en hurlant tout le long +du degré luisant et roide.</p> + +<p>Les sectionnaires ne purent s'empêcher de rire. Lorin mit ses mains dans +ses poches.</p> + +<p>—Dans l'exercice de mes fonctions! dit Simon, livide de colère.</p> + +<p>—Parbleu! répondit Lorin, est-ce que nous n'y sommes pas tous dans +l'exercice de nos fonctions?</p> + +<p>On le fit monter en fiacre et le commissaire le mena au palais de +justice.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LI" id="LI"></a><a href="#table">LI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Lorin</a></h3> + + +<p>Si pour la seconde fois le lecteur veut nous suivre au tribunal +révolutionnaire, nous retrouverons Maurice à la même place où nous +l'avons déjà vu; seulement, nous le retrouverons plus pâle et plus +agité.</p> + +<p>Au moment où nous rouvrons la scène sur ce lugubre théâtre où nous +entraînent les événements bien plus que notre prédilection, les jurés +sont aux opinions, car une cause vient d'être entendue: deux accusés qui +ont déjà, par une de ces insolentes précautions avec lesquelles on +raillait les juges à cette époque, fait leur toilette pour l'échafaud, +s'entretiennent avec leurs défenseurs, dont les paroles vagues +ressemblent à celles d'un médecin qui désespère de son malade.</p> + +<p>Le peuple des tribunes était, ce jour-là, d'une féroce humeur, de cette +humeur qui excite la sévérité des jurés: placés sous la surveillance +immédiate des tricoteuses et des faubouriens, les jurés se tiennent +mieux, comme l'acteur qui redouble d'énergie devant un public mal +disposé.</p> + +<p>Aussi, depuis dix heures du matin, cinq prévenus ont-ils déjà été +changés en autant de condamnés par ces mêmes jurés rendus intraitables.</p> + +<p>Les deux qui se trouvaient alors sur le banc des accusés, attendaient +donc en ce moment le oui ou le non qui devait, ou les rendre à la vie, +ou les jeter à la mort.</p> + +<p>Le peuple des assistants, rendu féroce par l'habitude de cette tragédie +quotidienne devenue son spectacle favori; le peuple des assistants, +disons-nous, les préparait par des interjections à ce moment redoutable.</p> + +<p>—Tiens, tiens, tiens! regarde donc le grand! disait une tricoteuse qui, +n'ayant pas de bonnet, portait à son chignon une cocarde tricolore large +comme la main; tiens, qu'il est pâle! on dirait qu'il est déjà mort!</p> + +<p>Le condamné regarda la femme qui l'apostrophait avec un sourire de +mépris.</p> + +<p>—Que dis-tu donc? reprit la voisine. Le voilà qui rit.</p> + +<p>—Oui, du bout des dents. Un faubourien regarda sa montre.</p> + +<p>—Quelle heure est-il? lui demanda son compagnon.</p> + +<p>—Une heure moins dix minutes; voilà trois quarts d'heure que ça dure.</p> + +<p>—Juste comme à Domfront, ville de malheur: arrivé à midi, pendu à une +heure.</p> + +<p>—Et le petit, et le petit! cria un autre assistant; regarde-le donc, +sera-t-il laid quand il éternuera dans le sac!</p> + +<p>—Bah! c'est trop tôt fait, tu n'auras pas le temps de t'en apercevoir.</p> + +<p>—Tiens, on redemandera sa tête à M. Sanson; on a le droit de la voir.</p> + +<p>—Regarde donc comme il a un bel habit bleu tyran; c'est un peu agréable +pour les pauvres quand on raccourcit les gens bien vêtus.</p> + +<p>En effet, comme l'avait dit l'exécuteur à la reine, les pauvres +héritaient des dépouilles de chaque victime, ces dépouilles étant +portées à la Salpêtrière, aussitôt après l'exécution, pour être +distribuées aux indigents: c'est là qu'avaient été envoyés les habits de +la reine suppliciée.</p> + +<p>Maurice écoutait tourbillonner ces paroles sans y prendre garde; chacun +dans ce moment était préoccupé de quelque puissante pensée qui +l'isolait; depuis quelques jours, son cœur ne battait plus qu'à +certains moments et par secousses; de temps en temps, la crainte ou +l'espérance semblait suspendre la marche de sa vie, et ces oscillations +perpétuelles avaient comme brisé la sensibilité dans son cœur, pour y +substituer l'atonie.</p> + +<p>Les jurés rentrèrent en séance, et, comme on s'y attendait, le président +prononça la condamnation des deux prévenus. On les emmena, ils sortirent +d'un pas ferme; tout le monde mourait bien à cette époque. La voix de +l'huissier retentit lugubre et sinistre.</p> + +<p>—Le citoyen accusateur public contre la citoyenne Geneviève Dixmer. +Maurice frissonna de tout son corps, et une sueur moite perla par tout +son visage. La petite porte par laquelle entraient les accusés s'ouvrit, +et Geneviève parut.</p> + +<p>Elle était vêtue de blanc; ses cheveux étaient arrangés avec une +charmante coquetterie, car elle les avait étagés et bouclés avec art, au +lieu de les couper, ainsi que faisaient beaucoup de femmes.</p> + +<p>Sans doute, jusqu'au dernier moment la pauvre Geneviève voulait paraître +belle à celui qui pouvait la voir.</p> + +<p>Maurice vit Geneviève, et il sentit que toutes les forces qu'il avait +rassemblées pour cette occasion lui manquaient à la fois; cependant il +s'attendait à ce coup, puisque, depuis douze jours, il n'avait manqué +aucune séance, et que trois fois déjà le nom de Geneviève sortant de la +bouche de l'accusateur public avait frappé son oreille; mais certains +désespoirs sont si vastes et si profonds, que nul n'en peut sonder +l'abîme.</p> + +<p>Tous ceux qui virent apparaître cette femme, si belle, si naïve, si +pâle, poussèrent un cri: les uns de fureur,—il y avait, à cette époque, +des gens qui haïssaient toute supériorité, supériorité de beauté comme +supériorité d'argent, de génie ou de naissance,—les autres +d'admiration, quelques-uns de pitié.</p> + +<p>Geneviève reconnut sans doute un cri dans tous ces cris, une voix parmi +toutes ces voix; car elle se retourna du côté de Maurice, tandis que le +président feuilletait le dossier de l'accusée, tout en la regardant de +temps en temps, en dessous.</p> + +<p>Du premier coup d'œil, elle vit Maurice, tout enseveli qu'il était sous +les bords de son large chapeau; alors elle se retourna entièrement avec +un doux sourire et avec un geste plus doux encore; elle appuya ses deux +mains roses et tremblantes sur ses lèvres, et, y déposant toute son âme +avec son souffle, elle donna des ailes à ce baiser perdu, qu'un seul +dans cette foule avait le droit de prendre pour lui.</p> + +<p>Un murmure d'intérêt parcourut toute la salle. Geneviève, interpellée, +se retourna vers ses juges; mais elle s'arrêta au milieu de ce +mouvement, et ses yeux dilatés se fixèrent avec une indicible expression +de terreur vers un point de la salle.</p> + +<p>Maurice se haussa vainement sur la pointe des pieds: il ne vit rien, ou +plutôt quelque chose de plus important rappela son attention sur la +scène, c'est-à-dire sur le tribunal.</p> + +<p>Fouquier-Tinville avait commencé la lecture de l'acte d'accusation.</p> + +<p>Cet acte portait que Geneviève Dixmer était femme d'un conspirateur +acharné, que l'on suspectait d'avoir aidé l'ex-chevalier de Maison-Rouge +dans les tentatives successives qu'il avait faites pour sauver la reine.</p> + +<p>D'ailleurs, elle avait été surprise aux genoux de la reine, la suppliant +de changer d'habits avec elle, et s'offrant de mourir à sa place. Ce +fanatisme stupide, disait l'acte d'accusation, méritera sans doute les +éloges des contre-révolutionnaires; mais aujourd'hui, ajoutait-il, tout +citoyen français ne doit sa vie qu'à la nation, et c'est trahir +doublement que de la sacrifier aux ennemis de la France.</p> + +<p>Geneviève, interrogée si elle reconnaissait avoir été, comme l'avaient +dit les gendarmes Duchesne et Gilbert, surprise aux genoux de la reine, +la suppliant de changer de vêtements avec elle, répondit simplement:</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Alors, dit le président, racontez-nous votre plan et vos espérances. +Geneviève sourit.</p> + +<p>—Une femme peut concevoir des espérances, dit-elle; mais une femme ne +peut faire un plan dans le genre de celui dont je suis victime.</p> + +<p>—Comment vous trouviez-vous là, alors?</p> + +<p>—Parce que je ne m'appartenais pas et qu'on me poussait.</p> + +<p>—Qui vous poussait? demanda l'accusateur public.</p> + +<p>—Des gens qui m'avaient menacée de mort si je n'obéissais pas.</p> + +<p>Et le regard irrité de la jeune femme alla se fixer de nouveau sur ce +point de la salle invisible à Maurice.</p> + +<p>—Mais, pour échapper à cette mort dont on vous menaçait, vous +affrontiez la mort qui devait résulter pour vous d'une condamnation.</p> + +<p>—Lorsque j'ai cédé, le couteau était sur ma poitrine, tandis que le fer +de la guillotine était encore loin de ma tête. Je me suis courbée sous +la violence présente.</p> + +<p>—Pourquoi n'appeliez-vous pas à l'aide? Tout bon citoyen vous eût +défendue.</p> + +<p>—Hélas! monsieur, répondit Geneviève avec un accent à la fois si triste +et si tendre, que le cœur de Maurice se gonfla comme s'il allait +éclater; hélas! je n'avais plus personne près de moi.</p> + +<p>L'attendrissement succédait à l'intérêt, comme l'intérêt avait succédé à +la curiosité. Beaucoup de têtes se baissèrent, les unes cachant leurs +larmes, les autres les laissant couler librement.</p> + +<p>Maurice, alors, aperçut vers sa gauche une tête restée ferme, un visage +demeuré inflexible.</p> + +<p>C'était Dixmer debout, sombre, implacable, et qui ne perdait de vue ni +Geneviève ni le tribunal.</p> + +<p>Le sang afflua aux tempes du jeune homme; la colère monta de son cœur à +son front, emplissant tout son être de désirs immodérés de vengeance. Il +lança à Dixmer un regard chargé d'une haine si électrique, si puissante, +que celui-ci, comme attiré par le fluide brûlant, tourna la tête vers +son ennemi.</p> + +<p>Leurs deux regards se croisèrent comme deux flammes.</p> + +<p>—Dites-nous les noms de vos instigateurs? demanda le président.</p> + +<p>—Il n'y en a qu'un seul, monsieur.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Mon mari.</p> + +<p>—Savez-vous où il est?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Indiquez sa retraite.</p> + +<p>—Il a pu être infâme, mais je ne serai pas lâche; ce n'est point à moi +de dénoncer sa retraite, c'est à vous de la découvrir.</p> + +<p>Maurice regarda Dixmer. Dixmer ne fit pas un mouvement. Une idée +traversa la tête du jeune homme: c'était de le dénoncer en se dénonçant +soi-même; mais il la comprima.</p> + +<p>—Non, dit-il, ce n'est pas ainsi qu'il doit mourir.</p> + +<p>—Ainsi, vous refusez de guider nos recherches? dit le président.</p> + +<p>—Je crois, monsieur, que je ne puis le faire, répondit Geneviève, sans +me rendre aussi méprisable aux yeux des autres qu'il l'est aux miens.</p> + +<p>—Y a-t-il des témoins? demanda le président.</p> + +<p>—Il y en a un, répondit l'huissier.</p> + +<p>—Appelez le témoin.</p> + +<p>—Maximilien-Jean Lorin! glapit l'huissier.</p> + +<p>—Lorin! s'écria Maurice. Oh! mon Dieu, qu'est-il donc arrivé?</p> + +<p>Cette scène se passait le jour même de l'arrestation de Lorin, et +Maurice ignorait cette arrestation.</p> + +<p>—Lorin! murmura Geneviève en regardant autour d'elle avec une +douloureuse inquiétude.</p> + +<p>—Pourquoi le témoin ne répond-il pas à l'appel? demanda le président.</p> + +<p>—Citoyen président, dit Fouquier-Tinville, sur une dénonciation +récente, le témoin a été arrêté à son domicile; on va l'amener à +l'instant.</p> + +<p>Maurice tressaillit.</p> + +<p>—Il y avait un autre témoin plus important, continua Fouquier; mais +celui-là, on n'a pas pu le trouver encore.</p> + +<p>Dixmer se retourna en souriant vers Maurice: peut-être la même idée qui +avait passé dans la tête de l'amant passait-elle à son tour dans la tête +du mari.</p> + +<p>Geneviève pâlit et s'affaissa sur elle-même en poussant un gémissement. +En ce moment, Lorin entra suivi de deux gendarmes.</p> + +<p>Après lui, et par la même porte, apparut Simon, qui vint s'asseoir dans +le prétoire en habitué de la localité.</p> + +<p>—Vos nom et prénoms? demanda le président.</p> + +<p>—Maximilien-Jean Lorin.</p> + +<p>—Votre état?</p> + +<p>—Homme libre.</p> + +<p>—Tu ne le seras pas longtemps, dit Simon en lui montrant le poing.</p> + +<p>—Êtes-vous parent de la prévenue?</p> + +<p>—Non; mais j'ai l'honneur d'être de ses amis.</p> + +<p>—Saviez-vous qu'elle conspirât l'enlèvement de la reine?</p> + +<p>—Comment voulez-vous que je susse cela?</p> + +<p>—Elle pouvait vous l'avoir confié.</p> + +<p>—À moi, membre de la section des Thermopyles?... Allons donc!</p> + +<p>—On vous a vu cependant quelquefois avec elle.</p> + +<p>—On a dû m'y voir souvent même.</p> + +<p>—Vous la connaissiez pour une aristocrate?</p> + +<p>—Je la connaissais pour la femme d'un maître tanneur.</p> + +<p>—Son mari n'exerçait pas en réalité l'état sous lequel il se cachait.</p> + +<p>—Ah! cela, je l'ignore; son mari n'est pas de mes amis.</p> + +<p>—Parlez-nous de ce mari.</p> + +<p>—Oh! très volontiers! c'est un vilain homme...</p> + +<p>—Monsieur Lorin, dit Geneviève, par pitié.... Lorin continua +impassiblement:</p> + +<p>—Qui a sacrifié sa pauvre femme que vous avez devant les yeux pour +satisfaire, non pas même à ses opinions politiques, mais à ses haines +personnelles. Pouah! je le mets presque aussi bas que Simon.</p> + +<p>Dixmer devint livide. Simon voulut parler; mais, d'un geste, le +président lui imposa silence.</p> + +<p>—Vous paraissez connaître parfaitement cette histoire, citoyen Lorin, +dit Fouquier; contez-nous-la.</p> + +<p>—Pardon, citoyen Fouquier, dit Lorin en se levant, j'ai dit tout ce que +j'en savais. Il salua et se rassit.</p> + +<p>—Citoyen Lorin, continua l'accusateur, il est de ton devoir d'éclairer +le tribunal.</p> + +<p>—Qu'il s'éclaire avec ce que je viens de dire. Quant à cette pauvre +femme, je le répète, elle n'a fait qu'obéir à la violence.... Eh! tenez, +regardez-la seulement, est-elle taillée en conspiratrice? On l'a forcée +de faire ce qu'elle a fait, voilà tout.</p> + +<p>—Tu le crois?</p> + +<p>—J'en suis sûr.</p> + +<p>—Au nom de la loi, dit Fouquier, je requiers que le témoin Lorin soit +traduit devant le tribunal comme prévenu de complicité avec cette femme.</p> + +<p>Maurice poussa un gémissement. Geneviève cacha son visage dans ses deux +mains. Simon s'écria, dans un transport de joie:</p> + +<p>—Citoyen accusateur, tu viens de sauver la patrie!</p> + +<p>Quant à Lorin, sans rien répondre, il enjamba la balustrade, pour venir +s'asseoir près de Geneviève; il lui prit la main, et, la baisant +respectueusement:</p> + +<p>—Bonjour, citoyenne, dit-il avec un flegme qui électrisa l'assemblée. +Comment vous portez-vous? Et il se rassit sur le banc des accusés.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LII" id="LII"></a><a href="#table">LII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Suite du précédent</a></h3> + + +<p>Toute cette scène avait passé comme une vision fantasmagorique devant +Maurice, appuyé sur la poignée de son sabre, qui ne le quittait pas; il +voyait tomber un à un ses amis dans le gouffre qui ne rend pas ses +victimes, et cette image mortelle était pour lui si frappante, qu'il se +demandait pourquoi lui, le compagnon de ces infortunés, se cramponnait +encore au bord du précipice, et ne se laissait point aller au vertige +qui l'entraînait avec eux.</p> + +<p>En enjambant la balustrade, Lorin avait vu la figure sombre et railleuse +de Dixmer.</p> + +<p>Lorsqu'il se fut placé près d'elle, comme nous l'avons dit, Geneviève se +pencha à son oreille.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! dit-elle, savez-vous que Maurice est là?</p> + +<p>—Où donc?</p> + +<p>—Ne regardez pas tout de suite; votre regard pourrait le perdre.</p> + +<p>—Soyez tranquille.</p> + +<p>—Derrière nous, près de la porte. Quelle douleur pour lui si nous +sommes condamnés!</p> + +<p>Lorin regarda la jeune femme avec une tendre compassion.</p> + +<p>—Nous le serons, dit-il, je vous conjure de ne pas en douter. La +déception serait trop cruelle si vous aviez l'imprudence d'espérer.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! dit Geneviève. Pauvre ami qui restera seul sur la terre!</p> + +<p>Lorin se retourna alors vers Maurice, et Geneviève, n'y pouvant +résister, jeta de son côté un regard rapide sur le jeune homme. Maurice +avait les yeux fixés sur eux, et il appuyait une main sur son cœur.</p> + +<p>—Il y a un moyen de vous sauver, dit Lorin.</p> + +<p>—Sûr? demanda Geneviève, dont les yeux étincelèrent de joie.</p> + +<p>—Oh! de celui-là, j'en réponds.</p> + +<p>—Si vous me sauviez, Lorin, comme je vous bénirais!</p> + +<p>—Mais ce moyen..., reprit le jeune homme. Geneviève lut son hésitation +dans ses yeux.</p> + +<p>—Vous l'avez donc vu, vous aussi? dit-elle.</p> + +<p>—Oui, je l'ai vu. Voulez-vous être sauvée? Qu'il descende à son tour +dans le fauteuil de fer, et vous l'êtes.</p> + +<p>Dixmer devina sans doute, à l'expression du regard de Lorin, quelles +étaient les paroles qu'il prononçait, car il pâlit d'abord; mais bientôt +il reprit son calme sombre et son sourire infernal.</p> + +<p>—C'est impossible, dit Geneviève; je ne pourrais plus le haïr.</p> + +<p>—Dites qu'il connaît votre générosité et qu'il vous brave.</p> + +<p>—Sans doute, car il est sûr de lui, de moi, de nous tous.</p> + +<p>—Geneviève, Geneviève, je suis moins parfait que vous; laissez-moi +l'entraîner et qu'il périsse.</p> + +<p>—Non, Lorin, je vous en conjure, rien de commun avec cet homme, pas +même la mort; il me semble que je serais infidèle à Maurice si je +mourais avec Dixmer.</p> + +<p>—Mais vous ne mourrez pas, vous.</p> + +<p>—Le moyen de vivre quand il sera mort?</p> + +<p>—Ah! dit Lorin, que Maurice a raison de vous aimer! Vous êtes un ange, +et la patrie des anges est au ciel. Pauvre cher Maurice!</p> + +<p>Cependant Simon, qui ne pouvait entendre ce que disaient les deux +accusés, dévorait du regard leur physionomie à défaut de leurs paroles.</p> + +<p>—Citoyen gendarme, dit-il, empêche donc les conspirateurs de continuer +leurs complots contre la République jusque dans le tribunal +révolutionnaire.</p> + +<p>—Bon! reprit le gendarme; tu sais bien, citoyen Simon, qu'on ne +conspire plus ici, ou que, si l'on conspire, ce n'est point pour +longtemps. Ils causent, les citoyens, et, puisque la loi ne défend pas +de causer dans la charrette, pourquoi défendrait-on de causer au +tribunal?</p> + +<p>Ce gendarme, c'était Gilbert, qui, ayant reconnu la prisonnière faite +par lui dans le cachot de la reine, témoignait, avec sa probité +ordinaire, l'intérêt qu'il ne pouvait s'empêcher d'accorder au courage +et au dévouement.</p> + +<p>Le président avait consulté ses assesseurs; sur l'invitation de +Fouquier-Tinville, il commença les questions:</p> + +<p>—Accusé Lorin, demanda-t-il, de quelle nature étaient vos relations +avec la citoyenne Dixmer?</p> + +<p>—De quelle nature, citoyen président?</p> + +<p>—Oui.</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>L'amitié la plus pure unissait nos deux cœurs,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Elle m'aimait en frère et je l'aimais en sœur.</i></span><br /> +</p> + + +<p>—Citoyen Lorin, dit Fouquier-Tinville, la rime est mauvaise.</p> + +<p>—Comment cela? demanda Lorin.</p> + +<p>—Sans doute, il y a une <i>s</i> de trop.</p> + +<p>—Coupe, citoyen accusateur, coupe, c'est ton état.</p> + +<p>Le visage impassible de Fouquier-Tinville pâlit légèrement à cette +terrible plaisanterie.</p> + +<p>—Et de quel œil, demanda le président, le citoyen Dixmer voyait-il la +liaison d'un homme, qui se prétendait républicain, avec sa femme?</p> + +<p>—Oh! quant à cela, je ne puis vous le dire, déclarant n'avoir jamais +connu le citoyen Dixmer et en être parfaitement satisfait.</p> + +<p>—Mais, reprit Fouquier-Tinville, tu ne dis pas que ton ami le citoyen +Maurice Lindey était entre toi et l'accusée le nœud de cette amitié si +pure?</p> + +<p>—Si je ne le dis pas, répondit Lorin, c'est qu'il me semble que c'est +mal de le dire, et je trouve même que vous auriez dû prendre exemple sur +moi.</p> + +<p>—Les citoyens jurés, dit Fouquier-Tinville, apprécieront cette +singulière alliance de deux républicains avec une aristocrate, et dans +le moment même où cette aristocrate est convaincue du plus noir complot +qu'on ait tramé contre la nation.</p> + +<p>—Comment aurais-je su ce complot dont tu parles, citoyen accusateur? +demanda Lorin révolté plutôt qu'effrayé de la brutalité de l'argument.</p> + +<p>—Vous connaissiez cette femme, vous étiez son ami, elle vous appelait +son frère, vous l'appeliez votre sœur, et vous ne connaissiez pas ses +démarches? Est-il donc possible, comme vous l'avez dit vous-même, +demanda le président, qu'elle ait perpétré seule l'action qui lui est +imputée?</p> + +<p>—Elle ne l'a pas perpétrée seule, reprit Lorin en se servant des mots +techniques employés par le président, puisqu'elle vous a dit, puisque je +vous ai dit et puisque je vous répète que son mari l'y poussait.</p> + +<p>—Alors, comment ne connais-tu pas le mari, dit Fouquier-Tinville, +puisque le mari était uni avec la femme?</p> + +<p>Lorin n'avait qu'à raconter la première disparition de Dixmer; Lorin +n'avait qu'à dire les amours de Geneviève et de Maurice; Lorin n'avait +enfin qu'à faire connaître la façon dont le mari avait enlevé et caché +sa femme dans une retraite impénétrable, pour se disculper de toute +connivence en dissipant toute obscurité.</p> + +<p>Mais, pour cela, il fallait trahir le secret de ses deux amis; pour +cela, il fallait faire rougir Geneviève devant cinq cents personnes; +Lorin secoua la tête comme pour se dire non à lui-même.</p> + +<p>—Eh bien, demanda le président, que répondrez-vous au citoyen +accusateur?</p> + +<p>—Que sa logique est écrasante, dit Lorin, et qu'il m'a convaincu d'une +chose dont je ne me doutais même pas.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que je suis, à ce qu'il paraît, un des plus affreux +conspirateurs qu'on ait encore vus.</p> + +<p>Cette déclaration souleva une hilarité universelle. Les jurés eux-mêmes +n'y purent tenir, tant ce jeune homme avait prononcé ces paroles avec +l'intonation qui leur convenait.</p> + +<p>Fouquier sentit toute la raillerie; et comme, dans son infatigable +persévérance, il en était arrivé à connaître tous les secrets des +accusés aussi bien que les accusés eux-mêmes, il ne put se défendre +envers Lorin d'un sentiment d'admiration compatissante.</p> + +<p>—Voyons, dit-il, citoyen Lorin, parle, défends-toi. Le tribunal +t'écoutera; car il connaît ton passé, et ton passé est celui d'un brave +républicain.</p> + +<p>Simon voulut parler; le président lui fit signe de se taire.</p> + +<p>—Parle, citoyen Lorin, dit-il, nous t'écoutons. Lorin secoua de nouveau +la tête.</p> + +<p>—Ce silence est un aveu, reprit le président.</p> + +<p>—Non pas, dit Lorin; ce silence est du silence, voilà tout.</p> + +<p>—Encore une fois, dit Fouquier-Tinville, veux-tu parler? Lorin se +retourna vers l'auditoire, pour interroger des yeux Maurice sur ce qu'il +avait à faire. Maurice ne fit point signe à Lorin de parler, et Lorin se +tut. C'était se condamner soi-même. Ce qui suivit fut d'une exécution +rapide.</p> + +<p>Fouquier résuma son accusation; le président résuma les débats; les +jurés allèrent aux voix et rapportèrent un verdict de culpabilité contre +Lorin et Geneviève.</p> + +<p>Le président les condamna tous les deux à la peine de mort.</p> + +<p>Deux heures sonnaient à la grande horloge du Palais.</p> + +<p>Le président mit juste autant de temps pour prononcer la condamnation +que l'horloge à sonner.</p> + +<p>Maurice écouta ces deux bruits confondus l'un dans l'autre. Quand la +double vibration de la voix et du timbre fut éteinte, ses forces étaient +épuisées.</p> + +<p>Les gendarmes emmenèrent Geneviève et Lorin, qui lui avait offert son +bras.</p> + +<p>Tous deux saluèrent Maurice d'une façon bien différente: Lorin souriait; +Geneviève, pâle et défaillante, lui envoya un dernier baiser sur ses +doigts trempés de larmes.</p> + +<p>Elle avait conservé l'espoir de vivre jusqu'au dernier moment, et elle +pleurait non pas sa vie, mais son amour, qui allait s'éteindre avec sa +vie.</p> + +<p>Maurice, à moitié fou, ne répondit point à cet adieu de ses amis; il se +releva pâle, égaré, du banc sur lequel il s'était affaissé. Ses amis +avaient disparu.</p> + +<p>Il sentit qu'une seule chose vivait encore en lui: c'était la haine qui +lui mordait le cœur.</p> + +<p>Il jeta un dernier regard autour de lui et reconnut Dixmer, qui s'en +allait avec d'autres spectateurs et qui se baissait pour passer sous la +porte cintrée du couloir.</p> + +<p>Avec la rapidité du ressort qui se détend, Maurice bondit de banquettes +en banquettes et parvint à la même porte.</p> + +<p>Dixmer l'avait déjà franchie: il descendait dans l'obscurité du +corridor.</p> + +<p>Maurice descendit derrière lui.</p> + +<p>Au moment où Dixmer toucha du pied les dalles de la grande salle, +Maurice toucha l'épaule de Dixmer de la main.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIII" id="LIII"></a><a href="#table">LIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le duel</a></h3> + + +<p>À cette époque, c'était toujours une chose grave que de se sentir +toucher à l'épaule.</p> + +<p>Dixmer se retourna et reconnut Maurice.</p> + +<p>—Ah! bonjour, citoyen républicain, fit Dixmer sans témoigner d'autre +émotion qu'un tressaillement imperceptible qu'il réprima aussitôt.</p> + +<p>—Bonjour, citoyen lâche, répondit Maurice; vous m'attendiez, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—C'est-à-dire que je ne vous attendais plus, au contraire, répondit +Dixmer.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que je vous attendais plus tôt.</p> + +<p>—J'arrive encore trop tôt pour toi, assassin! ajouta Maurice, avec une +voix ou plutôt avec un murmure effrayant, car il était le grondement de +l'orage amassé dans son cœur, comme son regard en était l'éclair.</p> + +<p>—Vous me jetez du feu par les yeux, citoyen, reprit Dixmer. On va nous +reconnaître et nous suivre.</p> + +<p>—Oui, et tu crains d'être arrêté, n'est-ce pas? Tu crains d'être +conduit à cet échafaud où tu envoies les autres? Qu'on nous arrête, tant +mieux, car il me semble qu'il manque aujourd'hui un coupable à la +justice nationale.</p> + +<p>—Comme il manque un nom sur la liste des gens d'honneur, n'est-ce pas? +depuis que votre nom en a disparu.</p> + +<p>—C'est bien! nous reparlerons de tout cela, j'espère; mais, en +attendant, vous vous êtes vengé, et misérablement vengé, sur une femme. +Pourquoi, puisque vous m'attendiez quelque part, ne m'attendiez-vous pas +chez moi le jour où vous m'avez volé Geneviève?</p> + +<p>—Je croyais que le premier voleur, c'était vous.</p> + +<p>—Allons, pas d'esprit, monsieur, je ne vous ai jamais connu; pas de +mots, je vous sais plus fort sur l'action que sur la parole, témoin le +jour où vous avez voulu m'assassiner: ce jour-là, le naturel parlait.</p> + +<p>—Et je me suis fait plus d'une fois le reproche de ne l'avoir point +écouté, répondit tranquillement Dixmer.</p> + +<p>—Eh bien, dit Maurice en frappant sur son sabre, je vous offre une +revanche.</p> + +<p>—Demain, si vous voulez, pas aujourd'hui.</p> + +<p>—Pourquoi demain?</p> + +<p>—Ou ce soir.</p> + +<p>—Pourquoi pas tout de suite?</p> + +<p>—Parce que j'ai affaire jusqu'à cinq heures.</p> + +<p>—Encore quelque hideux projet, dit Maurice; encore quelque guet-apens.</p> + +<p>—Ah çà! monsieur Maurice, reprit Dixmer, vous êtes bien peu +reconnaissant, en vérité. Comment! pendant six mois, je vous ai laissé +filer le parfait amour avec ma femme; pendant six mois, j'ai respecté +vos rendez-vous, laissé passer vos sourires. Jamais homme, convenez-en, +n'a été si peu tigre que moi.</p> + +<p>—C'est-à-dire que tu croyais que je pouvais t'être utile, et que tu me +ménageais.</p> + +<p>—Sans doute! répondit avec calme Dixmer, qui se dominait autant que +s'emportait Maurice. Sans doute! tandis que vous trahissiez votre +république et que vous me la vendiez pour un regard de ma femme; pendant +que vous vous déshonoriez, vous par votre trahison, elle par son +adultère, j'étais, moi, le sage et le héros. J'attendais et je +triomphais.</p> + +<p>—Horreur! dit Maurice.</p> + +<p>—Oui! n'est-ce pas? vous appréciez votre conduite, monsieur. Elle est +horrible! elle est infâme!</p> + +<p>—Vous vous trompez, monsieur; la conduite que j'appelle horrible et +infâme, c'est celle de l'homme à qui l'honneur d'une femme avait été +confié, qui avait juré de garder cet honneur pur et intact, et qui, au +lieu de tenir son serment, a fait de sa beauté l'amorce honteuse où il a +pris le faible cœur. Vous aviez, avant toute chose, pour devoir sacré +de protéger cette femme, monsieur, et, au lieu de la protéger, vous +l'avez vendue.</p> + +<p>—Ce que j'avais à faire, monsieur, répondit Dixmer, je vais vous le +dire; j'avais à sauver mon ami, qui soutenait avec moi une cause sacrée. +De même que j'ai sacrifié mes biens à cette cause, je lui ai sacrifié +mon honneur. Quant à moi, je me suis complètement oublié, complètement +effacé. Je n'ai songé à moi qu'en dernier lieu. Maintenant, plus d'ami: +mon ami est mort poignardé; maintenant, plus de reine: ma reine est +morte sur l'échafaud; maintenant, eh bien, maintenant, je songe à ma +vengeance.</p> + +<p>—Dites à votre assassinat.</p> + +<p>—On n'assassine pas une adultère en la frappant, on la punit.</p> + +<p>—Cet adultère, vous le lui avez imposé, donc il était légitime.</p> + +<p>—Vous croyez? fit Dixmer avec un sombre sourire. Demandez à ses remords +si elle croit avoir agi légitimement.</p> + +<p>—Celui qui punit frappe au jour; toi, tu ne punis pas, puisqu'en jetant +sa tête à la guillotine, tu te caches.</p> + +<p>—Moi, je fuis! moi, je me cache! et où vois-tu cela, pauvre cervelle +que tu es? demanda Dixmer. Est-ce se cacher que d'assister à sa +condamnation? Est-ce fuir que d'aller jusque dans la salle des Morts lui +jeter son dernier adieu?</p> + +<p>—Tu vas la revoir? s'écria Maurice, tu vas lui dire adieu?</p> + +<p>—Allons, répondit Dixmer en haussant les épaules, décidément tu n'es +pas expert en vengeance, citoyen Maurice. Ainsi, à ma place, tu serais +satisfait en abandonnant les événements à leur seule force, les +circonstances à leur seul entraînement; ainsi, par exemple, la femme +adultère ayant mérité la mort, du moment où je la punis de mort, je suis +quitte envers elle, ou plutôt elle est quitte envers moi. Non, citoyen +Maurice, j'ai trouvé mieux que cela, moi: j'ai trouvé un moyen de rendre +à cette femme tout le mal qu'elle m'a fait. Elle t'aime, elle va mourir +loin de toi; elle me déteste, elle va me revoir. Tiens, ajouta-t-il en +tirant un portefeuille de sa poche, vois-tu ce portefeuille? Il renferme +une carte signée du greffier du Palais. Avec cette carte, je puis +pénétrer près des condamnés; eh bien, je pénétrerai près de Geneviève et +je l'appellerai adultère; je verrai tomber ses cheveux sous la main du +bourreau, et, tandis que ses cheveux tomberont, elle entendra ma voix +qui répétera: «Adultère!» Je l'accompagnerai jusqu'à la charrette, et, +quand elle posera le pied sur l'échafaud, le dernier mot qu'elle +entendra sera le mot <i>adultère</i>.</p> + +<p><i>—</i>Prends garde! elle n'aura pas la force de supporter tant de +lâchetés, et elle te dénoncera.</p> + +<p>—Non! dit Dixmer, elle me hait trop pour cela; si elle avait dû me +dénoncer, elle m'eût dénoncé quand ton ami lui en donnait le conseil +tout bas: puisqu'elle ne m'a pas dénoncé pour sauver sa vie, elle ne me +dénoncera point pour mourir avec moi; car elle sait bien que, si elle me +dénonçait, je ferais retarder son supplice d'un jour; elle sait bien +que, si elle me dénonçait, j'irais avec elle, non seulement jusqu'au bas +des degrés du Palais, mais encore jusqu'à l'échafaud; car elle sait bien +qu'au lieu de l'abandonner au pied de l'escabeau, je monterais avec elle +dans la charrette; car elle sait bien que, tout le long du chemin, je +lui répéterais ce mot terrible: <i>adultère</i>; que, sur l'échafaud, je le +lui répéterais toujours, et qu'au moment où elle tomberait dans +l'éternité, l'accusation y tomberait avec elle.</p> + +<p>Dixmer était effrayant de colère et de haine; sa main avait saisi la +main de Maurice; il la secouait avec une force inconnue au jeune homme, +sur lequel un effet contraire s'opérait. À mesure que s'exaltait Dixmer, +Maurice se calmait.</p> + +<p>—Écoute, dit le jeune homme, à cette vengeance il manque une chose.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que tu puisses lui dire: «En sortant du tribunal, j'ai rencontré +ton amant et je l'ai tué.»</p> + +<p>—Au contraire, j'aime mieux lui dire que tu vis, et que, tout le reste +de ta vie, tu souffriras du spectacle de sa mort.</p> + +<p>—Tu me tueras cependant, dit Maurice; ou, ajouta-t-il en regardant +autour de lui et en se voyant à peu près maître de la position, c'est +moi qui te tuerai.</p> + +<p>Et, pâle d'émotion, exalté par la colère, sentant sa force doublée de la +contrainte qu'il s'était imposée pour entendre Dixmer dérouler jusqu'au +bout son terrible projet, il le saisit à la gorge et l'attira à lui tout +en marchant à reculons vers un escalier qui conduisait à la berge de la +rivière.</p> + +<p>Au contact de cette main, Dixmer à son tour sentit la haine monter en +lui comme une lave.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il, tu n'as pas besoin de me traîner de force, j'irai.</p> + +<p>—Viens donc, tu es armé.</p> + +<p>—Je te suis.</p> + +<p>—Non, précède-moi; mais, je t'en préviens, au moindre signe, au moindre +geste, je te fends la tête d'un coup de sabre.</p> + +<p>—Oh! tu sais bien que je n'ai pas peur, dit Dixmer avec ce sourire que +la pâleur de ses lèvres rendait si effrayant.</p> + +<p>—Peur de mon sabre, non, murmura Maurice, mais peur de perdre ta +vengeance. Et cependant, ajouta-t-il, maintenant que nous voilà face à +face, tu peux lui dire adieu.</p> + +<p>En effet, ils étaient arrivés au bord de l'eau, et, si le regard pouvait +encore les suivre où ils étaient, nul ne pouvait arriver assez à temps +pour empêcher le duel d'avoir lieu.</p> + +<p>D'ailleurs, une égale colère dévorait les deux hommes.</p> + +<p>Tout en parlant ainsi, ils étaient descendus par le petit escalier qui +donne sur la place du Palais, et ils avaient gagné le quai à peu près +désert; car, comme les condamnations continuaient, attendu qu'il était +deux heures à peine, la foule encombrait encore le prétoire, les +corridors et les cours, et Dixmer paraissait avoir aussi soif du sang de +Maurice que Maurice avait soif du sang de Dixmer.</p> + +<p>Ils s'enfoncèrent alors sous une de ces voûtes qui conduisent des +cachots de la Conciergerie à la rivière, égouts infects aujourd'hui, et +qui jadis, sanglants, charrièrent plus d'une fois les cadavres loin des +oubliettes.</p> + +<p>Maurice se plaça entre l'eau et Dixmer.</p> + +<p>—Je crois, décidément, que c'est moi qui te tuerai, Maurice, dit +Dixmer; tu trembles trop.</p> + +<p>—Et moi, Dixmer, dit Maurice en mettant le sabre à la main et en lui +fermant avec soin toute retraite, je crois, au contraire, que c'est moi +qui te tuerai, et qui, après t'avoir tué, prendrai dans ton portefeuille +le laissez-passer du greffe du Palais. Oh! tu as beau boutonner ton +habit, va; mon sabre l'ouvrira, je t'en réponds, fût-il d'airain comme +les cuirasses antiques.</p> + +<p>—Ce papier, hurla Dixmer, tu le prendras?</p> + +<p>—Oui, dit Maurice, c'est moi qui m'en servirai, de ce papier; c'est moi +qui, avec ce papier, entrerai près de Geneviève; c'est moi qui +m'assiérai près d'elle sur la charrette; c'est moi qui murmurerai à son +oreille tant qu'elle vivra: <i>Je t'aime</i>; et, quand tombera sa tête: <i>Je +t'aimais</i>.</p> + +<p>Dixmer fit un mouvement de la main gauche pour saisir le papier de sa +main droite, et le lancer avec le portefeuille dans la rivière. Mais, +rapide comme la foudre, tranchant comme une hache, le sabre de Maurice +s'abattit sur cette main et la sépara presque entièrement du poignet.</p> + +<p>Le blessé jeta un cri, tout en secouant sa main mutilée, et tomba en +garde.</p> + +<p>Alors commença sous cette voûte perdue et ténébreuse un combat terrible; +les deux hommes, renfermés dans un espace si étroit, que les coups, pour +ainsi dire, ne pouvaient s'écarter de la ligne du corps, glissaient sur +la dalle humide et se retenaient difficilement aux parois de l'égout; +les attaques se multipliaient en raison de l'impatience des combattants.</p> + +<p>Dixmer sentait son sang couler et comprenait que ses forces allaient +s'en aller avec son sang; il chargea Maurice avec une telle violence, +que celui-ci fut obligé de faire un pas en arrière. En rompant, son pied +gauche glissa, et la pointe du sabre de son ennemi entama sa poitrine. +Mais, par un mouvement rapide comme la pensée, tout agenouillé qu'il +était, il releva la lame avec sa main gauche, et tendit la pointe à +Dixmer, qui, lancé par sa colère, lancé par son mouvement sur un sol +incliné, vint tomber sur son sabre et s'enferra lui-même.</p> + +<p>On entendit une imprécation terrible; puis les deux corps roulèrent +jusque hors de la voûte.</p> + +<p>Un seul se releva; c'était Maurice, Maurice couvert de sang, mais du +sang de son ennemi.</p> + +<p>Il retira son sabre à lui, et, à mesure qu'il le retirait, il semblait +avec la lame aspirer le reste de vie qui agitait encore d'un +frissonnement nerveux les membres de Dixmer.</p> + +<p>Puis, lorsqu'il se fut bien assuré que celui-ci était mort, il se pencha +sur le cadavre, ouvrit l'habit du mort, prit le portefeuille et +s'éloigna rapidement.</p> + +<p>En jetant les yeux sur lui, il vit qu'il ne ferait pas quatre pas dans +la rue sans être arrêté: il était couvert de sang.</p> + +<p>Il s'approcha du bord de l'eau, se pencha vers le fleuve et y lava ses +mains et son habit.</p> + +<p>Puis il remonta rapidement l'escalier en jetant un dernier regard vers +la voûte.</p> + +<p>Un filet rouge et fumant en sortait et s'avançait ruisselant vers la +rivière.</p> + +<p>Arrivé près du Palais, il ouvrit le portefeuille et y trouva le +laissez-passer signé du greffier du Palais.</p> + +<p>—Merci, Dieu juste! murmura-t-il. Et il monta rapidement les degrés qui +conduisaient à la salle des Morts. Trois heures sonnaient.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIV" id="LIV"></a><a href="#table">LIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">La salle des morts</a></h3> + + +<p>On se rappelle que le greffier du Palais avait ouvert à Dixmer ses +registres d'écrou, et entretenu avec lui des relations que la présence +de madame la greffière rendait fort agréables.</p> + +<p>Cet homme, comme on le pense bien, entra dans des terreurs effroyables +lorsque vint la révélation du complot de Dixmer.</p> + +<p>En effet, il ne s'agissait pas moins pour lui que de paraître complice +de son faux collègue, et d'être condamné à mort avec Geneviève.</p> + +<p>Fouquier-Tinville l'avait appelé devant lui.</p> + +<p>On comprend quel mal s'était donné le pauvre homme pour établir son +innocence aux yeux de l'accusateur public; il y avait réussi, grâce aux +aveux de Geneviève, qui établissaient son ignorance des projets de son +mari. Il y avait réussi, grâce à la fuite de Dixmer; il y avait réussi +surtout, grâce à l'intérêt de Fouquier-Tinville, qui voulait conserver +son administration pure de toute tache.</p> + +<p>—Citoyen, avait dit le greffier en se jetant à ses genoux, +pardonne-moi, je me suis laissé tromper.</p> + +<p>—Citoyen, avait répondu l'accusateur public, un employé de la nation +qui se laisse tromper dans des temps comme ceux-ci mérite d'être +guillotiné.</p> + +<p>—Mais on peut être bête, citoyen, reprit le greffier, qui mourait +d'envie d'appeler Fouquier-Tinville monseigneur.</p> + +<p>—Bête ou non, reprit le rigide accusateur, nul ne doit se laisser +endormir dans son amour pour la République. Les oies du Capitole aussi +étaient des bêtes, et cependant elles se sont réveillées pour sauver +Rome.</p> + +<p>Le greffier n'avait rien à répliquer à un pareil argument; il poussa un +gémissement et attendit.</p> + +<p>—Je te pardonne, dit Fouquier. Je te défendrai même, car je ne veux pas +qu'un de mes employés soit même soupçonné; mais souviens-toi qu'au +moindre mot qui reviendra à mes oreilles, au moindre souvenir de cette +affaire, tu y passeras.</p> + +<p>Il n'est pas besoin de dire avec quel empressement et quelle sollicitude +le greffier s'en alla trouver les journaux, toujours empressés de dire +ce qu'ils savent, et quelquefois ce qu'ils ne savent pas, dussent-ils +faire tomber la tête de dix hommes.</p> + +<p>Il chercha partout Dixmer pour lui recommander le silence; mais Dixmer +avait tout naturellement changé de domicile et il ne put le retrouver.</p> + +<p>Geneviève fut amenée sur le fauteuil des accusés; mais elle avait déjà +déclaré, dans l'instruction, que ni elle ni son mari n'avaient aucun +complice.</p> + +<p>Aussi, comme il remercia des yeux la pauvre femme quand il la vit passer +devant lui pour se rendre au tribunal!</p> + +<p>Seulement, comme elle venait de passer, et qu'il était rentré un instant +dans le greffe pour y prendre un dossier que réclamait le citoyen +Fouquier-Tinville, il vit tout à coup apparaître Dixmer, qui s'avança +vers lui d'un pas calme et tranquille.</p> + +<p>Cette vision le pétrifia.</p> + +<p>—Oh! fit-il, comme s'il eût aperçu un spectre.</p> + +<p>—Est-ce que tu ne me reconnais pas? demanda le nouvel arrivant.</p> + +<p>—Si fait. Tu es le citoyen Durand, ou plutôt le citoyen Dixmer.</p> + +<p>—C'est cela.</p> + +<p>—Mais tu es mort, citoyen?</p> + +<p>—Pas encore, comme tu vois.</p> + +<p>—Je veux dire qu'on va t'arrêter.</p> + +<p>—Qui veux-tu qui m'arrête? Personne ne me connaît.</p> + +<p>—Mais je te connais, moi, et je n'ai qu'un mot à dire pour te faire +guillotiner.</p> + +<p>—Et moi, je n'ai qu'à en dire deux pour qu'on te guillotine avec moi.</p> + +<p>—C'est abominable, ce que tu dis là!</p> + +<p>—Non, c'est logique.</p> + +<p>—Mais de quoi s'agit-il? Voyons, parle! dépêche-toi, car, moins +longtemps nous causerons ensemble, moins nous courrons de danger l'un et +l'autre.</p> + +<p>—Voici. Ma femme va être condamnée, n'est-ce pas?</p> + +<p>—J'en ai grand'peur! pauvre femme!</p> + +<p>—Eh bien, je désire la voir une dernière fois pour lui dire adieu.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—Dans la salle des Morts!</p> + +<p>—Tu oseras entrer là?</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Oh! fit le greffier comme un homme à qui cette seule pensée fait venir +la chair de poule.</p> + +<p>—Il doit y avoir un moyen? continua Dixmer.</p> + +<p>—D'entrer dans la salle des Morts? Oui, sans doute.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—C'est de se procurer une carte.</p> + +<p>—Et où se procure-t-on ces cartes? Le greffier pâlit affreusement et +balbutia:</p> + +<p>—Ces cartes, où on se les procure, vous demandez?</p> + +<p>—Je demande où on se les procure, répondit Dixmer; la question est +claire, je pense.</p> + +<p>—On se les procure... ici.</p> + +<p>—Ah! vraiment; et qui les signe d'habitude?</p> + +<p>—Le greffier.</p> + +<p>—Mais le greffier, c'est toi.</p> + +<p>—Sans doute, c'est moi.</p> + +<p>—Tiens, comme cela tombe! reprit Dixmer en s'asseyant; tu vas me signer +une carte. Le greffier fit un bond.</p> + +<p>—Tu me demandes ma tête, citoyen, dit-il.</p> + +<p>—Eh! non! je te demande une carte, voilà tout.</p> + +<p>—Je vais te faire arrêter, malheureux! dit le greffier rappelant toute +son énergie.</p> + +<p>—Fais, dit Dixmer; mais, à l'instant même, je te dénonce comme mon +complice, et, au lieu de me laisser aller tout seul dans la fameuse +salle, tu m'y accompagneras.</p> + +<p>Le greffier pâlit.</p> + +<p>—Ah! scélérat! dit-il.</p> + +<p>—Il n'y a pas de scélérat là dedans, reprit Dixmer; j'ai besoin de +parler à ma femme, et je te demande une carte pour arriver jusqu'à elle.</p> + +<p>—Voyons, est-ce donc si nécessaire que tu lui parles?</p> + +<p>—Il paraît, puisque je risque ma tête pour y parvenir.</p> + +<p>La raison parut plausible au greffier. Dixmer vit qu'il était ébranlé.</p> + +<p>—Allons, dit-il, rassure-toi, on n'en saura rien. Que diable! il doit +se présenter parfois des cas pareils à celui où je me trouve.</p> + +<p>—C'est rare. Il n'y a pas grande concurrence.</p> + +<p>—Eh bien, voyons, arrangeons cela autrement.</p> + +<p>—Si c'est possible, je ne demande pas mieux.</p> + +<p>—C'est on ne peut plus possible. Entre par la porte des condamnés; par +cette porte-là, il ne faut pas de carte. Et puis, quand tu auras parlé à +ta femme, tu m'appelleras et je te ferai sortir.</p> + +<p>—Pas mal! fit Dixmer; malheureusement, il y a une histoire qui court la +ville.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—L'histoire d'un pauvre bossu qui s'est trompé de porte, et qui, +croyant entrer aux archives, est entré dans la salle dont nous parlons. +Seulement, comme il y était entré par la porte des condamnés, au lieu +d'y entrer par la grande porte; comme il n'avait pas de carte pour faire +reconnaître son identité, une fois entré, on n'a pas voulu le laisser +sortir. On lui a soutenu que, puisqu'il était entré par la porte des +autres condamnés, il était condamné comme les autres. Il a eu beau +protester, jurer, appeler, personne ne l'a cru, personne n'est venu à +son aide, personne ne l'a fait sortir. De sorte que, malgré ses +protestations, ses serments, ses cris, l'exécuteur lui a d'abord coupé +les cheveux, et ensuite le cou. L'anecdote est-elle vraie, citoyen +greffier? Tu dois le savoir mieux que personne.</p> + +<p>—Hélas! oui, elle est vraie! dit le greffier tout tremblant.</p> + +<p>—Eh bien, tu vois donc qu'avec de pareils antécédents, je serais un fou +d'entrer dans un pareil coupe-gorge.</p> + +<p>—Mais puisque je serai là, je te dis!</p> + +<p>—Et si l'on t'appelle, si tu es occupé ailleurs, si tu oublies? Dixmer +appuya impitoyablement sur le dernier mot:</p> + +<p>—Si tu oublies que je suis là?</p> + +<p>—Mais puisque je te promets...</p> + +<p>—Non; d'ailleurs, cela te compromettrait: on te verrait me parler; et +puis, enfin, cela ne me convient pas. Ainsi j'aime mieux une carte.</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>—Alors, cher ami, je parlerai, et nous irons faire un tour ensemble à +la place de la Révolution.</p> + +<p>Le greffier, ivre, étourdi, à demi mort, signa un laissez-passer pour un +<i>citoyen</i>.</p> + +<p>Dixmer se jeta dessus et sortit précipitamment pour aller prendre, dans +le prétoire, la place où nous l'avons vu.</p> + +<p>On sait le reste.</p> + +<p>De ce moment, le greffier, pour éviter toute accusation de connivence, +alla s'asseoir près de Fouquier-Tinville, laissant la direction de son +greffe à son premier commis.</p> + +<p>À trois heures dix minutes, Maurice, muni de la carte, traversa une haie +de guichetiers et de gendarmes, et arriva sans encombre à la porte +fatale.</p> + +<p>Quand nous disons fatale, nous exagérons, car il y avait deux portes. La +grande porte, par laquelle entraient et sortaient les porteurs de carte; +et la porte des condamnés, par laquelle entraient ceux qui ne devaient +sortir que pour marcher à l'échafaud.</p> + +<p>La pièce dans laquelle venait de pénétrer Maurice était séparée en deux +compartiments.</p> + +<p>Dans l'un de ces compartiments siégeaient les employés chargés +d'enregistrer les noms des arrivants; dans l'autre, meublée seulement de +quelques bancs de bois, on déposait à la fois ceux qui venaient d'être +arrêtés et ceux qui venaient d'être condamnés; ce qui était à peu près +la même chose.</p> + +<p>La salle était sombre, éclairée seulement par les vitres d'une cloison +prise sur le greffe.</p> + +<p>Une femme vêtue de blanc et à demi évanouie gisait dans un coin, adossée +au mur.</p> + +<p>Un homme était debout devant elle, les bras croisés, secouant de temps +en temps la tête et hésitant à lui parler, de peur de lui rendre le +sentiment qu'elle paraissait avoir perdu.</p> + +<p>Autour de ces deux personnages, on voyait remuer confusément les +condamnés, qui sanglotaient ou chantaient des hymnes patriotiques.</p> + +<p>D'autres se promenaient à grands pas, comme pour fuir hors de la pensée +qui les dévorait.</p> + +<p>C'était bien l'antichambre de la mort, et l'ameublement la rendait digne +de ce nom.</p> + +<p>On voyait des bières, remplies de paille, s'entr'ouvrir comme pour +appeler les vivants: c'étaient des lits de repos, des tombeaux +provisoires.</p> + +<p>Une grande armoire s'élevait dans la paroi opposée au vitrage.</p> + +<p>Un prisonnier l'ouvrit par curiosité et recula d'horreur.</p> + +<p>Cette armoire renfermait les habits sanglants des suppliciés de la +veille, et de longues tresses de cheveux pendaient çà et là: c'étaient +les pourboires du bourreau, qui les vendait aux parents, lorsque +l'autorité ne lui enjoignait pas de brûler ces chères reliques.</p> + +<p>Maurice, palpitant, hors de lui, eut à peine ouvert la porte, qu'il vit +tout le tableau d'un coup d'œil.</p> + +<p>Il fit trois pas dans la salle et vint tomber aux pieds de Geneviève.</p> + +<p>La pauvre femme poussa un cri que Maurice étouffa sur ses lèvres.</p> + +<p>Lorin serrait, en pleurant, son ami dans ses bras; c'étaient les +premières larmes qu'il eût versées.</p> + +<p>Chose étrange! tous ces malheureux assemblés, qui devaient mourir +ensemble, regardaient à peine le touchant tableau que leur offraient ces +malheureux, leurs semblables.</p> + +<p>Chacun avait trop de ses propres émotions pour prendre une part des +émotions des autres.</p> + +<p>Les trois amis demeurèrent un moment unis dans une étreinte muette, +ardente et presque joyeuse.</p> + +<p>Lorin se détacha le premier du groupe douloureux.</p> + +<p>—Tu es donc condamné aussi? dit-il à Maurice.</p> + +<p>—Oui, répondit celui-ci.</p> + +<p>—Oh! bonheur! murmura Geneviève. La joie des gens qui n'ont qu'une +heure à vivre ne peut pas même durer autant que leur vie. Maurice, après +avoir contemplé Geneviève avec cet amour ardent et profond qu'il avait +dans le cœur, après l'avoir remerciée de cette parole à la fois si +égoïste et si tendre qui venait de lui échapper, se tourna vers Lorin:</p> + +<p>—Maintenant, dit-il tout en enfermant dans sa main les deux mains de +Geneviève, causons.</p> + +<p>—Ah! oui, causons, répondit Lorin; mais s'il nous en reste le temps, +c'est bien juste. Que veux-tu me dire? Voyons.</p> + +<p>—Tu as été arrêté à cause de moi, condamné à cause d'elle, n'ayant rien +commis contre les lois; comme Geneviève et moi nous payons notre dette, +il ne convient pas qu'on te fasse payer en même temps que nous.</p> + +<p>—Je ne comprends pas.</p> + +<p>—Lorin, tu es libre.</p> + +<p>—Libre, moi? Tu es fou! dit Lorin.</p> + +<p>—Non, je ne suis pas fou; je te répète que tu es libre, tiens, voici un +laissez-passer. On te demandera qui tu es; tu es employé au greffe des +Carmes; tu es venu parler au citoyen greffier du Palais; tu lui as, par +curiosité, demandé un laissez-passer pour voir les condamnés; tu les as +vus, tu es satisfait et tu t'en vas.</p> + +<p>—C'est une plaisanterie, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Non pas, mon cher ami, voici la carte, profite de l'avantage. Tu n'es +pas amoureux, toi; tu n'as pas besoin de mourir pour passer quelques +minutes de plus avec la bien-aimée de ton cœur, et ne pas perdre une +seconde de ton éternité.</p> + +<p>—Eh bien! Maurice, dit Lorin, si l'on peut sortir d'ici, ce que je +n'eusse jamais cru, je te jure, pourquoi ne fais-tu pas sauver madame +d'abord? Quant à toi, nous aviserons.</p> + +<p>—Impossible, dit Maurice avec un affreux serrement de cœur; tiens, tu +vois, il y a sur la carte un citoyen, et non une citoyenne; et, +d'ailleurs, Geneviève ne voudrait pas sortir en me laissant ici, vivre +en sachant que je vais mourir.</p> + +<p>—Eh bien, mais si elle ne le veut pas, pourquoi le voudrais-je, moi? Tu +crois donc que j'ai moins de courage qu'une femme?</p> + +<p>—Non, mon ami, je sais, au contraire, que tu es le plus brave des +hommes; mais rien au monde ne saurait excuser ton entêtement en pareil +cas. Allons, Lorin, profite du moment et donne-nous cette joie suprême +de te savoir libre et heureux!</p> + +<p>—Heureux! s'écria Lorin, est-ce que tu plaisantes? heureux sans +vous?... Eh! que diable veux-tu que je fasse en ce monde, sans vous, à +Paris, hors de mes habitudes? Ne plus vous voir, ne plus vous ennuyer de +mes bouts-rimés? Ah! pardieu, non!</p> + +<p>—Lorin, mon ami!...</p> + +<p>—Justement, c'est parce que je suis ton ami que j'insiste; avec la +perspective de vous retrouver tous deux, si j'étais prisonnier comme je +le suis, je renverserais des murailles; mais, pour me sauver d'ici tout +seul, pour m'en aller dans les rues le front courbé avec quelque chose +comme un remords qui criera incessamment à mon oreille: «Maurice! +Geneviève!»; pour passer dans certains quartiers et devant certaines +maisons où j'ai vu vos personnes et où je ne verrai plus que vos ombres; +pour en arriver enfin à exécrer ce cher Paris que j'aimais tant, ah! ma +foi non, et je trouve qu'on a eu raison de proscrire les rois, ne fût-ce +qu'à cause du roi Dagobert.</p> + +<p>—Et en quoi le roi Dagobert a-t-il rapport à ce qui se passe entre +nous?</p> + +<p>—En quoi? Cet affreux tyran ne disait-il pas au grand Éloi: «Il n'est +si bonne compagnie qu'il ne faille quitter?» Eh bien, moi je suis un +républicain! et je dis: Rien ne doit nous faire quitter la bonne +compagnie, même la guillotine; je me sens bien ici, et j'y reste.</p> + +<p>—Pauvre ami! pauvre ami! dit Maurice.</p> + +<p>Geneviève ne disait rien, mais elle le regardait avec des yeux baignés +de larmes.</p> + +<p>—Tu regrettes la vie, toi! dit Lorin.</p> + +<p>—Oui, à cause d'elle!</p> + +<p>—Et moi, je ne la regrette à cause de rien; pas même à cause de la +déesse Raison, laquelle—j'ai oublié de te faire part de cette +circonstance—a eu dernièrement les torts les plus graves envers moi, ce +qui ne lui donnera pas même la peine de se consoler comme l'autre +Arthémise, l'ancienne; je m'en irai donc très calme et très facétieux; +j'amuserai tous ces gredins qui courent après la charrette; je dirai un +joli quatrain à M. Sanson, et bonsoir la compagnie... c'est-à-dire... +attends donc.</p> + +<p>Lorin s'interrompit.</p> + +<p>—Ah! si fait, si fait, dit-il, si fait, je veux sortir; je savais bien +que je n'aimais personne; mais j'oubliais que je haïssais quelqu'un; ta +montre, Maurice, ta montre!</p> + +<p>—Trois heures et demie.</p> + +<p>—J'ai le temps, mordieu! j'ai le temps.</p> + +<p>—Certainement, s'écria Maurice; il reste neuf accusés aujourd'hui, cela +ne finira pas avant cinq heures; nous avons donc près de deux heures +devant nous.</p> + +<p>—C'est tout ce qu'il me faut; donne-moi ta carte et prête-moi vingt +sous.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! qu'allez-vous faire? murmura Geneviève.</p> + +<p>Maurice lui serra la main; l'important pour lui, c'était que Lorin +sortît.</p> + +<p>—J'ai mon idée, dit Lorin.</p> + +<p>Maurice tira sa bourse de sa poche et la mit dans la main de son ami.</p> + +<p>—Maintenant, la carte, pour l'amour de Dieu! Je veux dire pour l'amour +de l'Être éternel. Maurice lui remit la carte.</p> + +<p>Lorin baisa la main de Geneviève, et, profitant du moment où l'on +amenait dans le greffe une fournée de condamnés, il enjamba les bancs de +bois et se présenta à la grande porte.</p> + +<p>—Eh! dit un gendarme, en voilà un qui se sauve, il me semble. Lorin se +redressa et présenta sa carte.</p> + +<p>—Tiens, dit-il, citoyen gendarme, apprends à mieux connaître les gens.</p> + +<p>Le gendarme reconnut la signature du greffier; mais il appartenait à +cette catégorie de fonctionnaires qui manquent généralement de +confiance, et, comme, juste en ce moment, le greffier descendait du +tribunal avec un frisson qui ne l'avait point quitté depuis qu'il avait +si imprudemment hasardé sa signature:</p> + +<p>—Citoyen greffier, dit-il, voici un papier à l'aide duquel un +particulier veut sortir de la salle des Morts; est-il bon, le papier?</p> + +<p>Le greffier blêmit de frayeur, et, convaincu, s'il regardait, qu'il +allait apercevoir la terrible figure de Dixmer, il se hâta de répondre +en s'emparant de la carte:</p> + +<p>—Oui, oui, c'est bien ma signature.</p> + +<p>—Alors, dit Lorin, si c'est ta signature, rends-la-moi.</p> + +<p>—Non pas, dit le greffier en la déchirant en mille morceaux, non pas! +ces sortes de cartes ne peuvent servir qu'une fois.</p> + +<p>Lorin resta un moment irrésolu.</p> + +<p>—Ah! tant pis, dit-il; mais, avant tout, il faut que je le tue. Et il +s'élança hors du greffe.</p> + +<p>Maurice avait suivi Lorin avec une émotion facile à comprendre; dès que +Lorin eut disparu:</p> + +<p>—Il est sauvé! dit-il à Geneviève avec une exaltation qui ressemblait à +la joie; on a déchiré sa carte, il ne pourra plus rentrer; puis, +d'ailleurs, pût-il rentrer, la séance du tribunal va finir: à cinq +heures, il reviendra, nous serons morts.</p> + +<p>Geneviève poussa un soupir et frissonna.</p> + +<p>—Oh! presse-moi dans tes bras, dit-elle, et ne nous quittons plus.... +Pourquoi n'est-il pas possible, mon Dieu! qu'un même coup nous frappe, +pour que nous exhalions ensemble notre dernier soupir!</p> + +<p>Alors ils se retirèrent au plus profond de la salle obscure, Geneviève +s'assit tout près de Maurice et lui passa ses deux bras autour du cou; +ainsi enlacés respirant le même souffle, éteignant d'avance en eux-mêmes +le bruit et la pensée, ils s'engourdirent, à force d'amour, aux +approches de la mort.</p> + +<p>Une demi-heure se passa.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LV" id="LV"></a><a href="#table">LV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Pourquoi Lorin était sorti</a></h3> + + +<p>Tout à coup un grand bruit se fit entendre, les gendarmes débouchèrent +de la porte basse; derrière eux venaient Sanson et ses aides, qui +portaient des paquets de cordes.</p> + +<p>—Oh! mon ami, mon ami! dit Geneviève, voilà le moment fatal, je me sens +défaillir.</p> + +<p>—Et vous avez tort, dit la voix éclatante de Lorin:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Vous avez tort, en vérité,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Car la mort, c'est la liberté!</i></span><br /> +</p> + + +<p>—Lorin! s'écria Maurice au désespoir.</p> + +<p>—Ils ne sont pas bons, n'est-ce pas? Je suis de ton avis; depuis hier, +je n'en fais que de pitoyables...</p> + +<p>—Ah! il s'agit bien de cela. Tu es revenu, malheureux!... tu es +revenu!...</p> + +<p>—C'étaient nos conventions, je pense? Écoute, car, aussi bien, ce que +j'ai à dire t'intéresse ainsi que madame.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu!</p> + +<p>—Laisse-moi donc parler, ou je n'aurai pas le temps de conter la chose. +Je voulais sortir pour acheter un couteau rue de la Barillerie.</p> + +<p>—Que voulais-tu faire d'un couteau?</p> + +<p>—J'en voulais tuer ce bon M. Dixmer. Geneviève frissonna.</p> + +<p>—Ah! fit Maurice, je comprends.</p> + +<p>—Je l'ai acheté. Voici ce que je me disais, et tu vas comprendre +combien ton ami a l'esprit logique. Je commence à croire que j'aurais dû +me faire mathématicien au lieu de me faire poète. Malheureusement il est +trop tard maintenant. Voici donc ce que je me disais; suis mon +raisonnement: «M. Dixmer a compromis sa femme; M. Dixmer est venu la +voir juger; M. Dixmer ne se privera pas du plaisir de la voir passer en +charrette, surtout nous l'accompagnant. Je vais donc le trouver au +premier rang des spectateurs: je me glisserai près de lui; je lui dirai: +«Bonjour, monsieur Dixmer», et je lui planterai mon couteau dans le +flanc.</p> + +<p>—Lorin! s'écria Geneviève.</p> + +<p>—Rassurez-vous, chère amie, la Providence y avait mis bon ordre. +Imaginez-vous que les spectateurs, au lieu de se tenir en face du +Palais, comme c'est leur habitude, avaient fait demi-tour à droite et +bordaient le quai. Tiens, me dis-je, c'est sans doute un chien qui se +noie, pourquoi Dixmer ne serait-il pas là. Un chien qui se noie ça fait +toujours passer le temps. Je m'approche du parapet, et je vois tout le +long de la berge un tas de gens qui levaient les bras en l'air et qui se +baissaient pour regarder quelque chose à terre, en poussant des <i>hélas</i>! +à faire déborder la Seine. Je m'approche.... Ce quelque chose... devine +qui c'était...</p> + +<p>—C'était Dixmer, dit Maurice d'une voix sombre.</p> + +<p>—Oui. Comment peux-tu deviner cela? Oui, Dixmer, cher ami, Dixmer, qui +s'est ouvert le ventre tout seul; le malheureux s'est tué en expiation +sans doute.</p> + +<p>—Ah! dit Maurice avec un sombre sourire, c'est ce que tu as pensé?</p> + +<p>Geneviève laissa tomber sa tête entre ses mains; elle était trop faible +pour supporter tant d'émotions successives.</p> + +<p>—Oui, j'ai pensé cela, attendu qu'on a retrouvé près de lui son sabre +ensanglanté; à moins que toutefois... il n'ait rencontré quelqu'un....</p> + +<p>Maurice, sans rien dire, et profitant du moment où Geneviève, accablée, +ne pouvait le voir, ouvrit son habit et montra à Lorin son gilet et sa +chemise ensanglantés.</p> + +<p>—Ah! c'est autre chose, dit Lorin. Et il tendit la main à Maurice.</p> + +<p>—Maintenant, dit-il en se penchant à l'oreille de Maurice, comme on ne +m'a pas fouillé, attendu que je suis rentré en disant que j'étais de la +suite de M. Sanson, j'ai toujours le couteau, si la guillotine te +répugne.</p> + +<p>Maurice s'empara de l'arme avec un mouvement de joie.</p> + +<p>—Non, dit-il, elle souffrirait trop. Et il rendit le couteau à Lorin.</p> + +<p>—Tu as raison, dit celui-ci; vive la machine de M. Guillotin! Qu'est-ce +que la machine de M. Guillotin? Une chiquenaude sur le cou comme l'a dit +Danton. Qu'est-ce qu'une chiquenaude?</p> + +<p>Et il jeta le couteau au milieu du groupe des condamnés. L'un d'eux le +prit, se l'enfonça dans la poitrine, et tomba mort sur le coup.</p> + +<p>Au même moment, Geneviève fit un mouvement et poussa un cri. Sanson +venait de lui poser la main sur l'épaule.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LVI" id="LVI"></a><a href="#table">LVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Vive Simon!</a></h3> + + +<p>Au cri poussé par Geneviève, Maurice comprit que la lutte allait +commencer.</p> + +<p>L'amour peut exalter l'âme jusqu'à l'héroïsme; l'amour peut, contre +l'instinct naturel, pousser une créature humaine à désirer la mort; mais +il n'éteint pas en elle l'appréhension de la douleur. Il était évident +que Geneviève acceptait plus patiemment et plus religieusement la mort +depuis que Maurice mourait avec elle; mais la résignation n'exclut pas +la souffrance, et sortir de ce monde, c'est non seulement tomber dans +cet abîme qu'on appelle l'inconnu, mais c'est souffrir en tombant.</p> + +<p>Maurice embrassa d'un regard toute la scène présente, et d'une pensée +toute celle qui allait suivre:</p> + +<p>Au milieu de la salle, un cadavre de la poitrine duquel un gendarme, en +se précipitant, avait arraché le couteau, de peur qu'il ne servît à +d'autres.</p> + +<p>Autour de lui, des hommes muets de désespoir et faisant à peine +attention à lui, écrivant au crayon sur un portefeuille des mots sans +suite, ou se serrant la main les uns aux autres; ceux-ci répétant sans +relâche, et comme font les insensés, un nom chéri, ou mouillant de +larmes un portrait, une bague, une tresse de cheveux; ceux-là vomissant +de furieuses imprécations contre la tyrannie, mot banal toujours maudit +par tout le monde tour à tour, et quelquefois même par les tyrans.</p> + +<p>Au milieu de toutes ces infortunes, Sanson, appesanti moins encore par +ses cinquante-quatre ans que par la gravité de son lugubre office; +Sanson, aussi doux, aussi consolateur que sa mission lui permettait de +l'être, donnait à celui-ci un conseil, à celui-là un triste +encouragement, et trouvant des paroles chrétiennes à répondre au +désespoir comme à la bravade!</p> + +<p>—Citoyenne, dit-il à Geneviève, il faudra ôter le fichu et relever ou +couper les cheveux, s'il vous plaît. Geneviève devint tremblante.</p> + +<p>—Allons, mon amie, fit doucement Lorin, du courage!</p> + +<p>—Puis-je relever moi-même les cheveux de madame? demanda Maurice.</p> + +<p>—Oh! oui, s'écria Geneviève, lui! je vous en supplie, monsieur Sanson.</p> + +<p>—Faites, dit le vieillard en détournant la tête. Maurice dénoua sa +cravate tiède de la chaleur de son cou, Geneviève la baisa, et se +mettant à genoux devant le jeune homme, lui présenta cette tête +charmante, plus belle dans sa douleur qu'elle n'avait jamais été dans sa +joie. Quand Maurice eut fini la funèbre opération, ses mains étaient si +tremblantes, il y avait tant de douleur dans l'expression de son visage, +que Geneviève s'écria:</p> + +<p>—Oh! j'ai du courage, Maurice. Sanson se retourna.</p> + +<p>—N'est-ce pas, monsieur, que j'ai du courage? dit-elle.</p> + +<p>—Certainement, citoyenne, répondit l'exécuteur d'une voix émue, et un +vrai courage.</p> + +<p>Pendant ce temps, le premier aide avait parcouru le bordereau envoyé par +Fouquier-Tinville.</p> + +<p>—Quatorze, dit-il. Sanson compta les condamnés.</p> + +<p>—Quinze, y compris le mort, dit-il; comment cela se fait-il?</p> + +<p>Lorin et Geneviève comptèrent après lui, mus par une même pensée.</p> + +<p>—Vous dites qu'il n'y a que quatorze condamnés et que nous sommes +quinze? dit-elle.</p> + +<p>—Oui, il faut que le citoyen Fouquier-Tinville se soit trompé.</p> + +<p>—Oh! tu mentais, dit Geneviève à Maurice, tu n'étais point condamné.</p> + +<p>—Pourquoi attendre à demain, quand c'est aujourd'hui que tu meurs? +répondit Maurice.</p> + +<p>—Ami, dit-elle en souriant, tu me rassures: je vois maintenant qu'il +est facile de mourir.</p> + +<p>—Lorin, dit Maurice, Lorin, une dernière fois... nul ne peut te +reconnaître ici... dis que tu es venu me dire adieu... dis que tu as été +enfermé par erreur. Appelle le gendarme qui t'a vu sortir.... Je serai le +vrai condamné, moi qui dois mourir; mais toi, nous t'en supplions, ami, +fais-nous la joie de vivre pour garder notre mémoire; il est temps +encore, Lorin, nous t'en supplions!</p> + +<p>Geneviève joignit ses deux mains en signe de prière. Lorin prit les deux +mains de la jeune femme et les baisa.</p> + +<p>—J'ai dit non, et c'est non, répondit Lorin d'une voix ferme; ne m'en +parlez plus, ou, en vérité, je croirai que je vous gêne.</p> + +<p>—Quatorze, répéta Sanson, et ils sont quinze! Puis, élevant la voix:</p> + +<p>—Voyons, dit-il, y a-t-il quelqu'un qui réclame? y a-t-il quelqu'un qui +puisse prouver qu'il se trouve ici par erreur?</p> + +<p>Peut-être quelques bouches s'ouvrirent-elles à cette demande; mais elles +se refermèrent sans prononcer une parole; ceux qui eussent menti avaient +honte de mentir; celui qui n'eût pas menti ne voulait point parler.</p> + +<p>Il se fit un silence de plusieurs minutes pendant lequel les aides +continuaient leur lugubre office.</p> + +<p>—Citoyens, nous sommes prêts..., dit alors la voix sourde et solennelle +du vieux Sanson.</p> + +<p>Quelques sanglots et quelques gémissements répondirent à cette voix.</p> + +<p>—Eh bien, dit Lorin, soit!</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Mourons pour la patrie,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>C'est le sort le plus beau!...</i></span><br /> +</p> + + +<p>Oui, quand on meurt pour la patrie; mais, décidément, je commence à +croire que nous ne mourons pas pour le plaisir de ceux qui nous +regardent mourir. Ma foi, Maurice, je suis de ton avis, je commence +aussi à me dégoûter de la République.</p> + +<p>—L'appel! dit un commissaire à la porte.</p> + +<p>Plusieurs gendarmes entrèrent dans la salle et fermèrent ainsi les +issues, se plaçant entre la vie et les condamnés, comme pour empêcher +ceux-ci d'y revenir.</p> + +<p>On fit l'appel.</p> + +<p>Maurice, qui avait vu juger le condamné qui s'était tué avec le couteau +de Lorin, répondit quand on prononça son nom. Il se trouva alors qu'il +n'y avait que le mort de trop.</p> + +<p>On le porta hors de la salle. Si son identité eût été constatée, si on +l'eût reconnu pour condamné, tout mort qu'il était, on l'eût guillotiné +avec les autres.</p> + +<p>Les survivants furent poussés vers la sortie.</p> + +<p>À mesure que l'un d'eux passait devant le guichet, on lui liait les +mains derrière le dos.</p> + +<p>Pas une parole ne s'échangea pendant dix minutes entre ces malheureux.</p> + +<p>Les bourreaux seuls parlaient et agissaient.</p> + +<p>Maurice, Geneviève et Lorin, qui ne pouvaient plus se tenir, se +pressaient les uns contre les autres pour n'être point séparés. Puis les +condamnés furent poussés de la Conciergerie dans la cour.</p> + +<p>Là, le spectacle devint effrayant.</p> + +<p>Plusieurs faiblirent à la vue des charrettes; les guichetiers les +aidèrent à monter.</p> + +<p>On entendait derrière les portes, encore fermées, les voix confuses de +la foule, et l'on devinait à ses rumeurs qu'elle était nombreuse.</p> + +<p>Geneviève monta sur la charrette avec assez de force; d'ailleurs, +Maurice la soutenait du coude. Maurice s'élança rapidement derrière +elle.</p> + +<p>Lorin ne se pressa pas. Il choisit sa place et s'assit à la gauche de +Maurice.</p> + +<p>Les portes s'ouvrirent; aux premiers rangs était Simon.</p> + +<p>Les deux amis le reconnurent; lui-même les vit.</p> + +<p>Il monta sur la borne près de laquelle les charrettes devaient passer; +il y en avait trois.</p> + +<p>La première charrette s'ébranla; c'était celle où se trouvaient les +trois amis.</p> + +<p>—Eh! bonjour, beau grenadier! dit Simon à Lorin; tu vas essayer de mon +tranchet, que je pense?</p> + +<p>—Oui, dit Lorin, et je tâcherai de ne pas trop l'ébrécher pour qu'il +puisse à ton tour te tailler le cuir. Les deux autres charrettes +s'ébranlèrent, suivant la première.</p> + +<p>Une effroyable tempête de cris, de bravos, de gémissements, de +malédictions, fit explosion à l'entour des condamnés.</p> + +<p>—Du courage, Geneviève, du courage! murmurait Maurice.</p> + +<p>—Oh! répondit la jeune femme, je ne regrette pas la vie, puisque je +meurs avec toi. Je regrette de n'avoir pas les mains libres pour te +serrer au moins dans mes bras avant de mourir.</p> + +<p>—Lorin, dit Maurice, Lorin, fouille dans la poche de mon gilet, tu y +trouveras un canif.</p> + +<p>—Oh! mordieu! dit Lorin, comme le canif me va; j'étais humilié d'aller +à la mort garrotté comme un veau.</p> + +<p>Maurice abaissa sa poche à la hauteur des mains de son ami; Lorin y prit +le canif; puis, à eux deux, ils l'ouvrirent.</p> + +<p>Alors Maurice le prit entre ses dents, et coupa les cordes qui liaient +les mains de Lorin.</p> + +<p>Lorin débarrassé de ses cordes, rendit le même service à Maurice.</p> + +<p>—Dépêche-toi, disait le jeune homme, voilà Geneviève qui s'évanouit.</p> + +<p>En effet, pour accomplir cette opération, Maurice s'était détourné un +instant de la pauvre femme, et, comme si toute sa force venait de lui, +elle avait fermé les yeux et laissé tomber sa tête sur sa poitrine.</p> + +<p>—Geneviève, dit Maurice, Geneviève, rouvre les yeux, mon amie; nous +n'avons plus que quelques minutes à nous voir en ce monde.</p> + +<p>—Ces cordes me blessent, murmura la jeune femme. Maurice la délia. +Aussitôt elle rouvrit les yeux et se leva, en proie à une exaltation qui +la fit éblouissante de beauté.</p> + +<p>Elle entoura d'un bras le cou de Maurice, saisit de l'autre main celle +de Lorin, et tous trois, debout sur la charrette, ayant à leurs pieds +les deux autres victimes ensevelies dans la stupeur d'une mort +anticipée, ils lancèrent au ciel, qui leur permettait de s'appuyer +librement l'un sur l'autre, un geste et un regard reconnaissants.</p> + +<p>Le peuple, qui les insultait quand ils étaient assis, se tut quand il +les vit debout.</p> + +<p>On aperçut l'échafaud.</p> + +<p>Maurice et Lorin le virent; Geneviève ne le vit pas, elle ne regardait +que son amant. La charrette s'arrêta.</p> + +<p>—Je t'aime, dit Maurice à Geneviève, je t'aime!</p> + +<p>—La femme d'abord, la femme la première! crièrent mille voix.</p> + +<p>—Merci, peuple, dit Maurice; qui donc disait que tu étais cruel?</p> + +<p>Il prit Geneviève dans ses bras, et, les lèvres collées sur ses lèvres, +il la porta dans les bras de Sanson.</p> + +<p>—Courage! criait Lorin; courage!</p> + +<p>—J'en ai, répondit Geneviève; j'en ai!</p> + +<p>—Je t'aime! murmurait Maurice; je t'aime!</p> + +<p>Ce n'étaient plus des victimes que l'on égorgeait, c'étaient des amis +qui se faisaient fête de la mort.</p> + +<p>—Adieu! cria Geneviève à Lorin.</p> + +<p>—Au revoir! répondit celui-ci. Geneviève disparut sous la fatale +bascule.</p> + +<p>—À toi! dit Lorin.</p> + +<p>—À toi! fit Maurice.</p> + +<p>—Écoute! elle t'appelle. En effet, Geneviève poussa son dernier cri.</p> + +<p>—Viens, dit-elle. Une grande rumeur se fit dans la foule. La belle et +gracieuse tête était tombée. Maurice s'élança.</p> + +<p>—C'est trop juste, disait Lorin, suivons la logique. M'entends-tu, +Maurice?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Elle t'aimait, on la tue la première; tu n'es pas condamné, tu meurs +le second; moi, je n'ai rien fait, et, comme je suis le plus criminel +des trois, je passe le dernier.</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et voilà comment tout s'explique</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Avec l'aide de la logique.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Ma foi, citoyen Sanson, je t'avais promis un quatrain; mais tu te +contenteras d'un distique.</p> + +<p>—Je t'aimais! murmura Maurice lié à la planche fatale et souriant à la +tête de son amie; je t'aime.... Le fer trancha la moitié du mot.</p> + +<p>—À moi! s'écria Lorin en bondissant sur l'échafaud, et vite! car, en +vérité, j'y perds la tête.... Citoyen Sanson, je t'ai fait banqueroute de +deux vers, mais je t'offre en place un calembour.</p> + +<p>Sanson le lia à son tour.</p> + +<p>—Voyons, dit Lorin, c'est la mode de crier vive quelque chose quand on +meurt. Autrefois, on criait: «Vive le roi!» mais il n'y a plus de roi. +Depuis, on a crié: «Vive la liberté!» mais il n'y a plus de liberté. Ma +foi, vive Simon! qui nous réunit tous trois.</p> + +<p>Et la tête du généreux jeune homme tomba près de celles de Maurice et de +Geneviève!</p> + +<h3>FIN</h3> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="biblio" id="biblio">Bibliographie—Œuvres complètes:</a></h3> +<p>Tiré de <i>Bibliographie des Auteurs Modernes (1801—1934)</i> par Hector<br /> +Talvart et Joseph Place, Paris, Editions de la Chronique des Lettres<br /> +Françaises, Aux Horizons de France, 39 rue du Général Foy, 1935 Tome 5.<br /> +<br /> +1. <b>Élégie sur la mort du général Foy.</b><br /> +Paris, Sétier, 1825, in-8 de 14 pp.<br /> +<br /> +2. <b>La Chasse et l'Amour.</b><br /> +Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau, Adolphe (M. Ribbing de Leuven)<br /> +et Davy (Davy de la Pailleterie: A. Dumas).<br /> +Représenté pour la première fois, à Paris, au théâtre de<br /> +l'Ambigu-Comique (22 sept.1825).<br /> +<br /> +Paris, Chez Duvernois, Sétier, 1825, in-8 de 40 pp.<br /> +<br /> +3. <b>Canaris.</b><br /> +Dithyrambe. Au profit des Grecs.<br /> +Paris, Sanson, 1826, in-12 de 10 pp.<br /> +<br /> +4. <b>Nouvelles contemporaines.</b><br /> +Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216 pp.<br /> +<br /> +5. <b>La Noce et l'Enterrement.</b><br /> +Vaudeville en trois tableaux, par MM. Davy, Lassagne et Gustave.<br /> +Représenté pour la première fois, à Paris, au théâtre de la<br /> +Porte-Saint-Martin (21 nov.1826).<br /> +Paris, Chez Bezou, 1826, in-8 de 46 pp.<br /> +<br /> +6. <b>Henri III et sa cour.</b><br /> +Drame historique en cinq actes et en prose.<br /> +Représenté au Théâtre-Français (11 fév.1829).<br /> +Paris, Vezard et Cie, 1829, in-8 de 171 pp.<br /> +<br /> +7. <b>Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome.</b><br /> +Trilogie dramatique sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec<br /> +prologue et épilogue.<br /> +Représenté à Paris sur le Théâtre Royal de l'Odéon (30 mars 1830).<br /> +Paris, Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp.<br /> +<br /> +8. <b>Rapport au Général La Fayette sur l'enlèvement des poudres de Soissons.</b><br /> +Paris, Impr. de Sétier, s.d. (1830), in-8 de 7 pp.<br /> +<br /> +9. <b>Napoléon Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France.</b><br /> +Drame en six actes.<br /> +Représenté pour la première fois, sur le Théâtre Royal de l'Odéon (10 janv.1831).<br /> +Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de XVI-219 pp.<br /> +<br /> +10. <b>Antony.</b><br /> +Drame en cinq actes en prose.<br /> +Représenté pour la première fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin<br /> +(3 mai 1831).<br /> +Paris, Auguste Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f.n.<br /> +ch. (post-scriptum).<br /> +<br /> +11. <b>Charles VII chez ses grands vassaux.</b><br /> +Tragédie en cinq actes.<br /> +Représentée pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Odéon (20 oct. 1831).<br /> +Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120 pp.<br /> +<br /> +12. <b>Richard Darlington.</b><br /> +Drame en cinq actes et en prose, précédé de <b>La Maison du Docteur</b>, prologue par MM. Dinaux.<br /> +Représenté pour la première fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin (10 déc. 1831).<br /> +Paris, J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp.<br /> +<br /> +13. <b>Teresa.</b><br /> +Drame en cinq actes et en prose.<br /> +Représenté pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique<br /> +(6 fév. 1832).<br /> +Paris, Barba; Vve Charles Béchet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164 pp.<br /> +<br /> +14. <b>Le Mari de la veuve.</b><br /> +Comédie en un acte et en prose, par M.***.<br /> +Représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français (4 avr. 1832).<br /> +Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp.<br /> +<br /> +15. <b>La Tour de Nesle.</b><br /> +Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM. Gaillardet et ***.<br /> +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la<br /> +Porte-Saint-Martin (29 mai 1832).<br /> +Paris, J.-N. Barba, 1832, in-8 de 4 ff., 98 pp.<br /> +<br /> +16. <b>Gaule et France.</b><br /> +Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp.<br /> +<br /> +17. <b>Impressions de voyage.</b><br /> +Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont, 1834-1837, 5 vol. in-8.<br /> +<br /> +18. <b>Angèle.</b><br /> +Drame en cinq actes.<br /> +Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254 pp.<br /> +<br /> +19. <b>Catherine Howard.</b><br /> +Drame en cinq actes et en huit tableaux.<br /> +Paris, Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp.<br /> +<br /> +20. <b>Souvenirs d'Antony.</b><br /> +Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de 360 pp.<br /> +<br /> +21. <b>Chroniques de France. Isabel de Bavière</b> (Règne de Charles VI).<br /> +Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp.<br /> +<br /> +22. <b>Don Juan de Marana ou la chute d'un ange.</b><br /> +Mystère en cinq actes.<br /> +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la<br /> +Porte-Saint-Martin (30 avr.1836).<br /> +Paris, Marchant, Éditeur du Magasin Théâtral, 1836 in-8 de 303 p.<br /> +<br /> +23. <b>Kean.</b><br /> +Comédie en cinq actes.<br /> +Représentée pour la première fois aux Variétés (31 août 1836).<br /> +Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263 pp.<br /> +<br /> +24. <b>Piquillo.</b><br /> +Opéra-comique en trois actes.<br /> +Représenté pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique<br /> +(31 oct. 1837).<br /> +Paris, Marchant, 1837, in-8 de 82 pp.<br /> +<br /> +25. <b>Caligula.</b><br /> +Tragédie en cinq actes et en vers, avec un prologue.<br /> +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (26 déc. 1837).<br /> +Paris, Marchant, Editeur du Magasin Théâtral, 1838 in-8 de 170 p.<br /> +<br /> +26. <b>La Salle d'armes.</b> I. <b>Pauline</b> II.<b> Pascal Bruno </b>(précédé de <b>Murat</b>).<br /> +Paris, Dumont, Au Salon littéraire, 1838, 2 vol. in-8 de 376 e t 352 pp.<br /> +<br /> +27. <b>Le Capitaine Paul</b><br /> +(La main droite du Sire de Giac).<br /> +Paris, Dumont, 1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp.<br /> +<br /> +28. <b>Paul Jones.</b><br /> +Drame en cinq actes.<br /> +Représenté pour la première fois, à Paris (8 oct. 1838).<br /> +Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp.<br /> +<br /> +29. <b>Nouvelles impressions de voyage.</b><br /> +<b>Quinze jours au Sinaï, </b>par MM. A. Dumas et A. Dauzats.<br /> +Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp.<br /> +<br /> +30. <b>Acté.</b><br /> +Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242 et 302 pp.<br /> +<br /> +31. <b>La Comtesse de Salisbury.</b> Chroniques de France.<br /> +Paris, Dumont, (et Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8.<br /> +<br /> +32. <b>Jacques Ortis.</b><br /> +Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (préface de Pier-Angelo-Fiorentino) et 312 pp.<br /> +<br /> +33. <b>Mademoiselle de Belle-Isle.</b><br /> +Drame en cinq actes, en prose.<br /> +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (2 avr. 1839).<br /> +Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp.<br /> +<br /> +34. <b>Le Capitaine Pamphile.</b><br /> +Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et 296 pp.<br /> +<br /> +35. <b>L'Alchimiste.</b><br /> +Drame en cinq actes en vers.<br /> +Représenté pour la première fois, sur le Théâtre de la Renaissance (10 avr. 1839).<br /> +Paris, Dumont, 1839, in-8 de 176 pp.<br /> +<br /> +36. <b>Crimes célèbres.</b><br /> +Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8 vol. in-8.<br /> +<br /> +37. <b>Napoléon</b>, avec douze portraits en pied, gravés sur acier par les<br /> +meilleurs artistes, d'après les peintures et les dessins de Horace<br /> +Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc.<br /> +<br /> +Paris, Au Plutarque français; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp.<br /> +<br /> +38. <b>Othon l'archer.</b><br /> +Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp.<br /> +<br /> +39. <b>Les Stuarts.</b><br /> +Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp.<br /> +<br /> +40. <b>Maître Adam le Calabrais.</b><br /> +Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp.<br /> +<br /> +41. <b>Aventures de John Davys.</b><br /> +Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol. in-8.<br /> +<br /> +42. <b>Le Maître d'armes.</b><br /> +Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320, 322 et 336 pp.<br /> +<br /> +43. <b>Un Mariage sous Louis XV.</b><br /> +Comédie en cinq actes.<br /> +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (1<sup>er</sup> juin 1841).<br /> +Paris, Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp.<br /> +<br /> +44. <b>Praxède,</b><br /> +suivi de <b>Don Martin de Freytas</b> et de <b>Pierre-le-Cruel.</b><br /> +Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp.<br /> +<br /> +45. <b>Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France.</b><br /> +Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp.<br /> +<br /> +46. <b>Excursions sur les bords du Rhin.</b><br /> +Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 de 328, 326 et 334 pp.<br /> +<br /> +47. <b>Une année à Florence.</b><br /> +Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et 343 pp.<br /> +<br /> +48. <b>Jehanne la Pucelle.</b> 1429-1431.<br /> +Paris, Magen et Comon, 1842, in-8 de VII-327 pp.<br /> +<br /> +49. <b>Le Speronare</b><br /> +Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.<br /> +<br /> +50. <b>Le Capitaine Arena.</b><br /> +Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et 314 pp.<br /> +<br /> +51. <b>Lorenzino.</b> Magasin théâtral. Théâtre français.<br /> +Drame en cinq actes et en prose.<br /> +Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.<br /> +<br /> +52. <b>Halifax.</b> Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles,<br /> +jouées sur tous les théâtres de Paris. Théâtre des Variétés.<br /> +Comédie en trois actes et un prologue.<br /> +Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.<br /> +<br /> +53. <b>Le Chevalier d'Harmental.</b><br /> +Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.<br /> +<br /> +54. <b>Le Corricolo.</b><br /> +Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8.<br /> +<br /> +55. <b>Les Demoiselles de Saint-Cyr.</b><br /> +Comédie en cinq actes, suivie d'une lettre à l'auteur à M. Jules Janin.<br /> +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (25 juill.1843). Paris, chez Marchant, et tous les Marchands de Nouveautés, 1843, gr.<br /> +in-8 de 1 f. (lettre de Dumas à son éditeur), 38 pp. et VIII pp. (lettre à J. Janin).<br /> +<br /> +56. <b>La Villa Palmieri.</b><br /> +Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8.<br /> +<br /> +57. <b>Louise Bernard.</b> Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles,<br /> +jouées sur tous les théâtres de Paris.<br /> +Théâtre de la Porte-Saint-Martin.<br /> +Drame en cinq actes.<br /> +Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de 34 pp.<br /> +<br /> +58. <b>Un Alchimiste au dix-neuvième siècle.</b><br /> +Paris, Imprimerie de Paul Dupont, 1843, in-8 de 23 pp.<br /> +<br /> +59. <b>Filles, Lorettes et Courtisanes.</b><br /> +Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338 pp.<br /> +<br /> +60. <b>Ascanio.</b><br /> +Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8.<br /> +<br /> +61. <b>Le Laird de Dumbicky.</b> Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles,<br /> +jouées sur tous les théâtres de Paris.<br /> +Théâtre Royal de l'Odéon.<br /> +Drame en cinq actes.<br /> +Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42 pp.<br /> +<br /> +62. <b>Sylvandire.</b><br /> +Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et 324 pp.<br /> +<br /> +63. <b>Fernande.</b><br /> +Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp.<br /> +<br /> +64. A. <b>Les Trois Mousquetaires</b><br /> +Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8.<br /> +B. <b>Les Mousquetaires</b><br /> +Drame en cinq actes et douze tableaux, précédé de <b>L'Auberge de Béthune</b>,<br /> +prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.<br /> +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de l'Ambigu-Comique<br /> +(27 oct. 1845).<br /> +Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59 pp.<br /> +C. <b>La Jeunesse des Mousquetaires.</b><br /> +Pièce en 14 tableaux, par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.<br /> +Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp.<br /> +D. <b>Le Prisonnier de la Bastille,</b> fin des <b>Mousquetaires.</b><br /> +Drame en cinq actes et neuf tableaux.<br /> +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre Impérial du Cirque<br /> +(22 mars 1861).<br /> +Paris, Michel Lévy frères, s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp.<br /> +<br /> +65. <b>Le Château d'Eppstein.</b><br /> +Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de 323, 353 et 322 pp.<br /> +<br /> +66. <b>Amaury.</b><br /> +Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8.<br /> +<br /> +67. <b>Cécile.</b><br /> +Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp.<br /> +<br /> +68. A. <b>Gabriel Lambert.</b><br /> +Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8.<br /> +B. <b>Gabriel Lambert.</b><br /> +Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas et Amédée de Jallais.<br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1866, in-18 de 132 pp.<br /> +<br /> +69. <b>Louis XIV et son siècle.</b><br /> +Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P. Dufour, 1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de<br /> +II-492 et 512 pp.<br /> +<br /> +70. A. <b>Le Comte de Monte-Cristo.</b><br /> +Paris, Pétion, 1845-1846, 18 vol. in-8.<br /> +B. <b>Monte-Cristo.</b><br /> +Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.<br /> +Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp.<br /> +C. <b>Le Comte de Morcerf.</b><br /> +Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. Maquet.<br /> +Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp.<br /> +D. <b>Villefort.</b><br /> +Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. Maquet.<br /> +Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp.<br /> +<br /> +71. A. <b>La Reine Margot.</b><br /> +Paris, Garnier frères, 1845, 6 vol. in-8.<br /> +B. <b>La Reine Margot.</b><br /> +Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2<sup>ème</sup> série.<br /> +Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.<br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1847, in-12 de 152 pp.<br /> +<br /> +72. <b>Vingt Ans après,</b> suite des <b>Trois Mousquetaires.</b><br /> +Paris, Baudry, 1845, 10 vol.<br /> +<br /> +73. A. <b>Une Fille du Régent.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8.<br /> +B. <b>Une Fille du Régent.</b><br /> +Comédie en cinq actes dont un prologue.<br /> +Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français<br /> +(1<sup>er</sup> avr. 1846).<br /> +Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp.<br /> +<br /> +74. <b>Les Médicis.</b> Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp.<br /> +<br /> +75. <b>Michel-Ange et Raphaël Sanzio.</b><br /> +Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 345 et 306 pp.<br /> +<br /> +76. <b>Les Frères Corses.</b><br /> +Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8 de 302 et 312 pp.<br /> +<br /> +77. A. <b>Le Chevalier de Maison-Rouge.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6 vol. in-8.<br /> +B. <b>Le Chevalier de Maison-Rouge.</b> Bibliothèque dramatique.<br /> +Théâtre moderne. 2<sup>ème</sup> série.<br /> +Épisode du temps des Girondins, drame en 5 actes et 12 tableaux,<br /> +par MM. A. Dumas et A. Maquet.<br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1847, in-18 de 139 pp.<br /> +<br /> +78. <b>Histoire d'un casse-noisette.</b><br /> +Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet. in-8.<br /> +<br /> +79. <b>La Bouillie de la Comtesse Berthe.</b><br /> +Paris, J. Hetzel, 1845, pet. in-8 de 126 pp.<br /> +<br /> +80. <b>Nanon de Lartigues.</b><br /> +Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et 331 pp.<br /> +<br /> +81. <b>Madame de Condé.</b><br /> +Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et 307 pp.<br /> +<br /> +82. <b>La Vicomtesse de Cambes.</b><br /> +Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 334 et 324 pp.<br /> +<br /> +83. <b>L'Abbaye de Peyssac.</b><br /> +Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et 363 pp.<br /> +N. B. Ces 8 volumes (n 80 à 83) constituent une série intitulée:<br /> +<b>La Guerre des femmes</b>, qui a inspiré la pièce:<br /> +<b>La Guerre des femmes.</b><br /> +Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.<br /> +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre Historique<br /> +(1<sup>er</sup> oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de 57 pp.<br /> +<br /> +84. A. <b>La Dame de Monsoreau.</b><br /> +Paris, Pétion, 1846, 8 vol. in-8.<br /> +B. <b>La Dame de Monsoreau.</b><br /> +Drame en cinq actes et dix tableaux, précédé de <b>L'Etang de Beaugé,<br /> +</b> prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet.<br /> +Paris, Michel Lévy, 1860, in-12 de 196 pp.<br /> +<br /> +85. <b>Le Bâtard de Mauléon.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8.<br /> +<br /> +86. <b>Les Deux Diane.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8.<br /> +<br /> +87. <b>Mémoires d'un médecin.</b><br /> +Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot), 1846-1848, 19 vol. in-8.<br /> +<br /> +88. <b>Les Quarante-Cinq.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8.<br /> +<br /> +89. <b>Intrigue et Amour.</b> Bibliothèque dramatique.<br /> +Théâtre moderne. 2<sup>ème</sup> série.<br /> +Drame en cinq actes et neuf tableaux.<br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1847, in-12 de 99 pp.<br /> +<br /> +90. <b>Impressions de voyage. De Paris à Cadix.</b><br /> +Paris, Ancienne maison Delloye, Garnier frères, 1847-1848, 5 vol. in-8.<br /> +<br /> +91. <b>Hamlet, prince de Danemark.</b><br /> +Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2<sup>ème</sup> série.<br /> +Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A. Dumas et Paul Meurice.<br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 106 pp.<br /> +<br /> +92. <b>Catilina.</b><br /> +Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.<br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 151 pp.<br /> +<br /> +93. <b>Le Vicomte de Bragelonne.</b> ou<b>Dix ans plus tard,</b><br /> +suite des Trois Mousquetaires et de Vingt Ans après.<br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1848-1850, 26 vol. in-8.<br /> +<br /> +94. <b>Le Véloce, ou Tanger, Alger et Tunis.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1848-1851, 4 vol. in-8.<br /> +<br /> +95. <b>Le Comte Hermann.</b><br /> +2<sup>ème</sup> Série du Magasin théâtral....<br /> +Drame en cinq actes, avec préface et épilogue.<br /> +Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8 de 40 pp.<br /> +<br /> +96. <b>Les Mille et un fantômes.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 318 et 309 pp.<br /> +<br /> +97. <b>La Régence.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp.<br /> +<br /> +98. <b>Louis Quinze.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.<br /> +<br /> +99. <b>Les Mariages du père Olifus.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.<br /> +<br /> +100. <b>Le Collier de la Reine.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8.<br /> +<br /> +101. <b>Mémoires de J.-F. Talma.</b><br /> +Écrits par lui-même et recueillis et mis en ordre sur les papiers<br /> +de sa famille, par A. Dumas.<br /> +Paris, 1849 (et 1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8.<br /> +<br /> +102. <b>La Femme au collier de velours.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol. in-8 de 326 et 333 pp.<br /> +<br /> +103. <b>Montevideo</b> ou <b>une nouvelle Troie.</b><br /> +Paris, Imprimerie centrale de Napoléon Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167 pp.<br /> +<br /> +104. <b>La Chasse au chastre.</b><br /> +Magasin théâtral. Pièces nouvelles....<br /> +Fantaisie en trois actes et huit tableaux.<br /> +Paris, Administration de librairie théâtrale. Ancienne maison Marchant,<br /> +1850, gr. in-8 de 24 pp.<br /> +<br /> +105. <b>La Tulipe noire.</b><br /> +Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313, 304 et 316 pp.<br /> +<br /> +106. <b>Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.)<br /> +</b>Paris, A. Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8.<br /> +<br /> +107. <b>Le Trou de l'enfer.</b> (Chronique de Charlemagne).<br /> +Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.<br /> +<br /> +108. <b>Dieu dispose.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.<br /> +<br /> +109. <b>La Barrière de Clichy.</b><br /> +Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux.<br /> +Représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre National<br /> +(ancien Cirque, 21 avr. 1851).<br /> +Paris, Librairie Théâtrale, 1851, in-8 de 48 pp.<br /> +<br /> +110. <b>Impressions de voyage. Suisse.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1851, 3 vol. in-18.<br /> +<br /> +111. <b>Ange Pitou.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8.<br /> +<br /> +112. <b>Le Drame de Quatre-vingt-treize. Scènes de la vie révolutionnaire.<br /> +</b> Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8.<br /> +<br /> +113. <b>Histoire de deux siècles</b> ou <b>la Cour, l'Église et le peuple<br /> +depuis 1650 jusqu'à nos jours.</b><br /> +Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr. in-8.<br /> +<br /> +114. <b>Conscience.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8.<br /> +<br /> +115. <b>Un Gil Blas en Californie.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de 317 et 296 pp.<br /> +<br /> +116. <b>Olympe de Clèves.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8.<br /> +<br /> +117. <b>Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et privée de<br /> +Louis-Philippe.)</b> Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8.<br /> +118. Mes Mémoires.<br /> +Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8.<br /> +<br /> +119. <b>La Comtesse de Charny.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8.<br /> +<br /> +120. <b>Isaac Laquedem.</b><br /> +Paris, A la Librairie Théâtrale, 1853, 5 vol. in-8.<br /> +<br /> +121. <b>Le Pasteur d'Ashbourn.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8.<br /> +<br /> +122. <b>Les Drames de la mer.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296 et 324 pp.<br /> +<br /> +123. <b>Ingénue.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8.<br /> +<br /> +124. <b>La Jeunesse de Pierrot.</b> par Aramis. Publications du Mousquetaire<br /> +Paris, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp.<br /> +<br /> +125. <b>Le Marbrier.</b><br /> +Drame en trois actes.<br /> +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville<br /> +(22 mai 1854).<br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1854, in-18 de 48 pp.<br /> +<br /> +126. <b>La Conscience.</b><br /> +Drame en cinq actes et en six tableaux.<br /> +Paris, Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp.<br /> +<br /> +127. A. <b>El Salteador.</b><br /> +Roman de cape et d'épée.<br /> +Paris, A. Cadot, 1854, 3 vol. in-8.<br /> +Il a été tiré de ce roman une pièce dont voici le titre:<br /> +B. <b>Le Gentilhomme de la montagne.</b><br /> +Drame en cinq actes et huit tableaux, par A. Dumas (et Ed. Lockroy).<br /> +Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 144 pp.<br /> +<br /> +128. <b>Une Vie d'artiste.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et 323 pp.<br /> +<br /> +129. <b>Saphir, pierre précieuse montée par Alexandre Dumas.</b><br /> +Bibliothèque du Mousquetaire.<br /> +Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp.<br /> +<br /> +130. <b>Catherine Blum.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8.<br /> +<br /> +131. <b>Vie et aventures de la princesse de Monaco.</b><br /> +Recueillies par A. Dumas.<br /> +Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8.<br /> +<br /> +132. <b>La Jeunesse de Louis XIV.</b><br /> +Comédie en cinq actes et en prose.<br /> +Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-16 de 306 pp.<br /> +<br /> +133. <b>Souvenirs de 1830 à 1842.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vo l. in-8.<br /> +<br /> +134. <b>Le Page du Duc de Savoie.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8.<br /> +<br /> +135. <b>Les Mohicans de Paris.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8.<br /> +<br /> +136. A. <b>Les Mohicans de Paris</b> (Suite) <b>Salvator le<br /> +commissionnaire.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8.<br /> +Il a été tiré des Mohicans de Paris, la pièce suivante:<br /> +B. <b>Les Mohicans de Paris.</b><br /> +Drame en cinq actes, en neuf tableaux, avec prologue.<br /> +Paris, Michel Lévy, 1864, in-12 de 162 pp.<br /> +<br /> +137. <b>Taïti. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni.</b><br /> +Rédigé et publié par A. Dumas.<br /> +Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8.<br /> +<br /> +138. <b>La dernière année de Marie Dorval.</b><br /> +Paris, Librairie Nouvelle, 1855, in-32 de 96 pp.<br /> +<br /> +139. <b>Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux éléphants.)</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.<br /> +<br /> +140. <b>Les Grands hommes en robe de chambre. </b><b>César.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1856, 7 vol. in-8.<br /> +<br /> +141. <b>Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV.</b> Paris,<br /> +A. Cadot, 1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp.<br /> +<br /> +142. <b>Les Grands hommes en robe de chambre. </b><b>Richelieu.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1856, 5 vol. in-8.<br /> +<br /> +143. <b>L'Orestie.</b><br /> +Tragédie en trois actes et en vers, imitée de l'antique.<br /> +Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-12 de 108 pp.<br /> +<br /> +144. <b>Le Lièvre de mon grand-père.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309 pp.<br /> +<br /> +145. <b>La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie.</b><br /> +Drame historique en 5 actes et 9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de Montépin.<br /> +Représenté pour la première fois sur le Théâtre Impérial du Cirque<br /> +(15 nov. 1856).<br /> +A la Librairie Théâtrale, 1856, gr. in-8 de 16 pp.<br /> +<br /> +146. <b>Pèlerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). Médine et<br /> +la Mecque. </b>Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8.<br /> +<br /> +147. <b>Madame du Deffand.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8.<br /> +<br /> +148. <b>La Dame de volupté.</b><br /> +Mémoires de Mlle de Luynes, publiés par A. Dumas.<br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp.<br /> +<br /> +149. <b>L'Invitation à la valse.</b><br /> +Comédie en un acte et en prose.<br /> +Représentée pour la première fois, à Paris, sur<br /> +le Théâtre du Gymnase (18 juin 1857).<br /> +Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp.<br /> +<br /> +150. <b>L'Homme aux contes.</b><br /> +Le Soldat de plomb et la danseuse de papier. Petit-Jean et Gros-Jean.<br /> +Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de Pierrot.<br /> +Édition interdite en France.<br /> +Bruxelles, Office de publicité, Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp.<br /> +<br /> +151. <b>Les Compagnons de Jéhu.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8.<br /> +<br /> +152. <b>Charles le Téméraire.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-12 de 324 et 310 pp.<br /> +<br /> +153. <b>Le Meneur de loups.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8.<br /> +<br /> +154. <b>Causeries.</b><br /> +Première et deuxième séries.<br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-8.<br /> +<br /> +155. <b>La Retraite illuminée</b>, par A. Dumas, avec divers<br /> +appendices par M. Joseph Bard et Sommeville.<br /> +Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-éditeur, 1858, in-12 de 88 pp.<br /> +<br /> +156. <b>L'Honneur est satisfait.</b><br /> +Comédie en un acte et en prose.<br /> +Paris, Librairie Théâtrale, 1858, in-12 de 48 pp.<br /> +<br /> +157. <b>La Route de Varennes.</b><br /> +Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 279 pp.<br /> +<br /> +158. <b>L'Horoscope.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.<br /> +<br /> +159. <b>Histoire de mes bêtes.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de 333 pp.<br /> +<br /> +160. <b>Le Chasseur de sauvagine.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de chacun 317 pp.<br /> +<br /> +161. <b>Ainsi soit-il.</b><br /> +Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8.<br /> +Il a été tiré de ce roman la pièce suivante:<br /> +<b>Madame de Chamblay.</b><br /> +Drame en cinq actes, en prose.<br /> +Paris, Michel Lévy, 1869, in-18 de 96 pp.<br /> +<br /> +162. <b>Black.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8.<br /> +<br /> +163. <b>Les Louves de Machecoul</b>, par A. Dumas et G. de Cherville.<br /> +Paris, A. Cadot, 1859, 10 vol. in-8.<br /> +<br /> +164. <b>De Paris à Astrakan,</b> nouvelles impressions de voyage.<br /> +Première et deuxième série.<br /> +Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2 vol. in-18<br /> +de 318 et 313 pp.<br /> +<br /> +165. <b>Lettres de Saint-Pétersbourg</b> (sur le Servage en Russie).<br /> +Édition interdite pour la France.<br /> +Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de 232 pp.<br /> +<br /> +166. <b>La Frégate l'Espérance.</b><br /> +Édition interdite pour la France.<br /> +Bruxelles, Office de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel,<br /> +1859, in-32 de 232 pp.<br /> +<br /> +167. <b>Contes pour les grands et les petits enfants.</b><br /> +Bruxelles, Office de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel,<br /> +1859, 2 vol. in-32 de 190 et 204 pp.<br /> +<br /> +168. <b>Jane.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 324 pp.<br /> +<br /> +169. <b>Herminie et Marianna.</b><br /> +Édition interdite pour la France.<br /> +Bruxelles, Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp.<br /> +<br /> +170. <b>Ammalat-Beg.</b><br /> +Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et 352 pp.<br /> +<br /> +171. <b>La Maison de glace.</b><br /> +Paris, Michel Lévy, 1860, 2 vol. in-18 de 326 et 280 pp.<br /> +<br /> +172. <b>Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas.</b><br /> +Paris, Librairie Théâtrale, s. d. (1859), in-4 de 240 pp.<br /> +<br /> +173. <b>Traduction de Victor Perceval. Mémoires d'un policeman.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp.<br /> +<br /> +174. <b>L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859.</b><br /> +Paris, A. Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp.<br /> +<br /> +175. <b>Monsieur Coumbes.</b> (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.)<br /> +Paris, A. Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp.<br /> +Connu aussi sous le titre suivant: <b>Le Fils du Forçat</b>.<br /> +<br /> +176. Docteur Maynard. <b>Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques.</b><br /> +Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8.<br /> +<br /> +177. <b>Une Aventure d'amour</b> (Herminie).<br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de 274 pp.<br /> +<br /> +178. <b>Le Père la Ruine.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 320 pp.<br /> +<br /> +179. <b>La Vie au désert. Cinq ans de chasse dans l'intérieur de<br /> +l'Afrique méridionale par Gordon Cumming.</b><br /> +Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d. (1860), gr. in-8 de 132 pp.<br /> +<br /> +180. <b>Moullah-Nour.</b><br /> +Édition interdite pour la France.<br /> +Bruxelles, Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32 de 181 et 152 pp.<br /> +<br /> +181. <b>Un Cadet de famille</b> traduit par Victor Perceval, publié par A. Dumas.<br /> +Première, deuxième et troisième série.<br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1860, 3 vol. in-18.<br /> +<br /> +182. <b>Le Roman d'Elvire.</b><br /> +Opéra-comique en trois actes, par A. Dumas et A. de Leuven.<br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 97 pp.<br /> +<br /> +183. <b>L'Envers d'une conspiration.</b><br /> +Comédie en cinq actes, en prose.<br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 132 pp.<br /> +<br /> +184. <b>Mémoires de Garibaldi,</b> traduits sur le manuscrit<br /> +original, par A. Dumas.<br /> +Première et deuxième série.<br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-18 de 312 et 268 pp.<br /> +<br /> +185. <b>Le père Gigogne</b> contes pour les enfants.<br /> +Première et deuxième série.<br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-18.<br /> +<br /> +186. <b>Les Drames galants. La Marquise d'Escoman.</b><br /> +Paris, A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp.<br /> +<br /> +187. <b>Jacquot sans oreilles.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1873, in-18 de XXVIII-231 pp.<br /> +<br /> +188. <b>Une nuit à Florence sous Alexandre de Médicis.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1861, in-18 de 250 pp.<br /> +<br /> +189. <b>Les Garibaldiens. Révolution de Sicile et de Naples.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1861, in-18 de 376 pp.<br /> +<br /> +190. <b>Les Morts vont vite.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1861, 2 vol. in-18 de 322 et 294 pp.<br /> +<br /> +191. <b>La Boule de neige.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 292 pp.<br /> +<br /> +192. <b>La Princesse Flora.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 253 pp.<br /> +<br /> +193. <b>Italiens et Flamands.</b><br /> +Première et deuxième série.<br /> +Paris, Michel Lévy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp.<br /> +<br /> +194. <b>Sultanetta.</b><br /> +Paris, Michel Lévy, 1862, in-18 de 320 pp.<br /> +<br /> +195. <b>Les Deux Reines, suite et fin des Mémoires de Mlle de Luynes.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp.<br /> +<br /> +196. <b>La San-Felice.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1864-1865, 9 vol. in-18.<br /> +<br /> +197. <b>Un Pays inconnu,</b> (Géral-Milco; Brésil.).<br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1865, in-18 de 320 pp.<br /> +<br /> +198. <b>Les Gardes forestiers.</b><br /> +Drame en cinq actes.<br /> +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Grand-Théâtre parisien<br /> +(28 mai 1865).<br /> +Paris, Michel Lévy frères, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp.<br /> +<br /> +199. <b>Souvenirs d'une favorite.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1865, 4 vol. in-18.<br /> +<br /> +200. <b>Les Hommes de fer.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de 305 pp.<br /> +<br /> +201.<br /> +A. <b>Les Blancs et les Bleus.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1867-1868, 3 vol. in-18.<br /> +B. <b>Les Blancs et les Bleus.</b><br /> +Drame en cinq actes, en onze tableaux.<br /> +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Châtelet<br /> +(10 mars 1869).<br /> +(Michel Lévy frères), s. d. (1874), gr in-8 de 28 pp.<br /> +<br /> +202. <b>La Terreur prussienne.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. in-18 de 296 et 294 pp.<br /> +<br /> +203. <b>Souvenirs dramatiques.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. in-18 de 326 et 276 pp.<br /> +<br /> +204. <b>Parisiens et provinciaux.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. in-18 de 326 et 276 pp.<br /> +<br /> +205. <b>L'Île de feu.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1871, 2 vol. in-18 de 285 et 254 pp.<br /> +<br /> +206. <b>Création et Rédemption. Le Docteur mystérieux.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp.<br /> +<br /> +207. <b>Création et Rédemption. La Fille du Marquis.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp.<br /> +<br /> +208. <b>Le Prince des voleurs.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1872, 2 vol. in-18 de 293 et 275 pp.<br /> +<br /> +209. <b>Robin Hood le proscrit.</b><br /> +Paris, Michel Lévy frères, 1873, 2 vol. in-18 de 262 et 273 pp.<br /> +<br /> +210. <b>A. Grand dictionnaire de cuisine,</b> par A. Dumas<br /> +(et D.-J. Vuillemot).<br /> +Paris, A. Lemerre, 1873, gr. in-8 de 1155 pp.<br /> +B. <b>Petit dictionnaire de cuisine.</b><br /> +Paris, A. Lemerre, 1882, in-18 de 819 pp.<br /> +<br /> +211. <b>Propos d'art et de cuisine. </b>Paris, Calmann-Lévy, 1877,<br /> +in-18 de 304 pp.<br /> +<br /> +212. <b>Herminie. L'Amazone.</b>Paris, Calmann-Lévy, 1888, in-16<br /> +<span style="margin-left: 0.5em;">de 111 pp.</span><br /> +</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Chevalier de Maison-Rouge, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER DE MAISON-ROUGE *** + +***** This file should be named 18006-h.htm or 18006-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/0/18006/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + |
