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+Project Gutenberg's Le Chevalier de Maison-Rouge, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Chevalier de Maison-Rouge
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: March 17, 2006 [EBook #18006]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER DE MAISON-ROUGE ***
+
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+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
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+Alexandre Dumas
+
+LE CHEVALIER DE MAISON-ROUGE
+
+(1845--1846)
+
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+
+
+Table des matières
+
+
+I Les enrôlés volontaires.
+II L'inconnue.
+III La rue des Fossés-Saint-Victor.
+IV Moeurs du temps.
+V Quel homme c'était que le citoyen Maurice Lindey.
+VI Le temple.
+VII Serment de joueur.
+VIII Geneviève.
+IX Le souper.
+X Le savetier Simon.
+XI Le billet
+XII Amour.
+XIII Le 31 mai
+XIV Dévouement
+XV La déesse Raison.
+XVI L'enfant prodigue.
+XVII Les mineurs.
+XVIII Nuages.
+XIX La demande.
+XX La bouquetière.
+XXI L'oeillet rouge.
+XXII Simon le censeur.
+XXIII La déesse Raison.
+XXIV La mère et la fille.
+XXV Le billet
+XXVI Black.
+XXVII Le muscadin.
+XXVIII Le chevalier de Maison-Rouge.
+XXIX La patrouille.
+XXX Oeillet et souterrain.
+XXXI Perquisition.
+XXXII La foi jurée.
+XXXIII Le lendemain.
+XXXIV La conciergerie.
+XXXV La salle des Pas-Perdus.
+XXXVI Le citoyen Théodore.
+XXXVII Le citoyen Gracchus.
+XXXVIII L'enfant royal
+XXXIX Le bouquet de violettes.
+XL Le cabaret du Puits-de-Noé.
+XLI Le greffier du ministère de la guerre.
+XLII Les deux billets.
+XLIII Les préparatifs de Dixmer.
+XLIV Les préparatifs du chevalier de Maison-Rouge.
+XLV Les recherches.
+XLVI Le jugement
+XLVII Prêtre et bourreau.
+XLVIII La charrette.
+XLIX L'échafaud.
+L La visite domiciliaire.
+LI Lorin.
+LII Suite du précédent
+LIII Le duel
+LIV La salle des morts.
+LV Pourquoi Lorin était sorti
+LVI Vive Simon!
+Bibliographie--OEuvres complètes.
+
+
+
+
+I
+
+Les enrôlés volontaires
+
+
+C'était pendant la soirée du 10 mars 1793. Dix heures venaient de tinter
+à Notre-Dame, et chaque heure, se détachant l'une après l'autre comme un
+oiseau nocturne élancé d'un nid de bronze, s'était envolée triste,
+monotone et vibrante.
+
+La nuit était descendue sur Paris, non pas bruyante, orageuse et
+entrecoupée d'éclairs, mais froide et brumeuse.
+
+Paris lui-même n'était point ce Paris que nous connaissons, éblouissant
+le soir de mille feux qui se reflètent dans sa fange dorée, le Paris aux
+promeneurs affairés, aux chuchotements joyeux, aux faubourgs bachiques,
+pépinière de querelles audacieuses, de crimes hardis, fournaise aux
+mille rugissements: c'était une citée honteuse, timide, affairée, dont
+les rares habitants couraient pour traverser d'une rue à l'autre, et se
+précipitaient dans leurs allées ou sous leurs portes cochères, comme des
+bêtes fauves traquées par les chasseurs s'engloutissent dans leurs
+terriers.
+
+C'était enfin, comme nous l'avons dit, le Paris du 10 mars 1793.
+
+Quelques mots sur la situation extrême qui avait amené ce changement
+dans l'aspect de la capitale, puis nous entamerons les événements dont
+le récit fera l'objet de cette histoire.
+
+La France, par la mort de Louis XVI, avait rompu avec toute l'Europe.
+Aux trois ennemis qu'elle avait d'abord combattus, c'est-à-dire à la
+Prusse, à l'Empire, au Piémont, s'étaient jointes l'Angleterre, la
+Hollande et l'Espagne. La Suède et le Danemark seuls conservaient leur
+vieille neutralité, occupés qu'ils étaient, du reste, à regarder
+Catherine y déchirant la Pologne.
+
+La situation était effrayante. La France, moins dédaignée comme
+puissance physique, mais aussi moins estimée comme puissance morale
+depuis les massacres de Septembre et l'exécution du 21 janvier, était
+littéralement bloquée comme une simple ville de l'Europe entière.
+L'Angleterre était sur nos côtes, l'Espagne sur les Pyrénées, le Piémont
+et l'Autriche sur les Alpes, la Hollande et la Prusse dans le nord des
+Pays-Bas, et sur un seul point, du Haut-Rhin à l'Escaut, deux cent
+cinquante mille combattants marchaient contre la République.
+
+Partout nos généraux étaient repoussés. Maczinski avait été obligé
+d'abandonner Aix-la-Chapelle et de se retirer sur Liège. Steingel et
+Neuilly étaient rejetés dans le Limbourg; Miranda, qui assiégeait
+Maëstricht, s'était replié sur Tongres. Valence et Dampierre, réduits à
+battre en retraite, s'étaient laissé enlever une partie de leur
+matériel. Plus de dix mille déserteurs avaient déjà abandonné l'armée et
+s'étaient répandus dans l'intérieur. Enfin, la Convention, n'ayant plus
+d'espoir qu'en Dumouriez, lui avait envoyé courrier sur courrier pour
+lui ordonner de quitter les bords du Biesboos, où il préparait un
+débarquement en Hollande, afin de venir prendre le commandement de
+l'armée de la Meuse.
+
+Sensible au coeur comme un corps animé, la France ressentait à Paris,
+c'est-à-dire à son coeur même, chacun des coups que l'invasion, la
+révolte ou la trahison lui portaient aux points les plus éloignés.
+Chaque victoire était une émeute de joie, chaque défaite un soulèvement
+de terreur. On comprend donc facilement quel tumulte avaient produit les
+nouvelles des échecs successifs que nous venions d'éprouver.
+
+La veille, 9 mars, il y avait eu à la Convention une séance des plus
+orageuses: tous les officiers avaient reçu l'ordre de rejoindre leurs
+régiments à la même heure; et Danton, cet audacieux proposeur des choses
+impossibles qui s'accomplissaient cependant, Danton, montant à la
+tribune, s'était écrié: «Les soldats manquent, dites-vous? Offrons à
+Paris une occasion de sauver la France, demandons-lui trente mille
+hommes, envoyons-les à Dumouriez, et non seulement la France est sauvée,
+mais la Belgique est assurée, mais la Hollande est conquise.»
+
+La proposition avait été accueillie par des cris d'enthousiasme. Des
+registres avaient été ouverts dans toutes les sections, invitées à se
+réunir dans la soirée. Les spectacles avaient été fermés pour empêcher
+toute distraction, et le drapeau noir avait été arboré à l'hôtel de
+ville en signe de détresse.
+
+Avant minuit, trente-cinq mille noms étaient inscrits sur ces registres.
+
+Seulement, il était arrivé ce soir-là ce qui déjà était arrivé aux
+journées de Septembre: dans chaque section, en s'inscrivant, les enrôlés
+volontaires avaient demandé qu'avant leur départ les _traîtres_ fussent
+punis.
+
+Les _traîtres_, c'étaient, en réalité, les contre-révolutionnaires, les
+conspirateurs cachés qui menaçaient au dedans la Révolution menacée au
+dehors. Mais, comme on le comprend bien, le mot prenait toute
+l'extension que voulaient lui donner les partis extrêmes qui déchiraient
+la France à cette époque. Les traîtres, c'étaient les plus faibles. Or,
+les girondins étaient les plus faibles. Les montagnards décidèrent que
+ce seraient les girondins qui seraient les traîtres.
+
+Le lendemain--ce lendemain était le 10 mars--tous les députés
+montagnards étaient présents à la séance. Les jacobins armés venaient de
+remplir les tribunes, après avoir chassé les femmes, lorsque le maire se
+présente avec le conseil de la Commune, confirme le rapport des
+commissaires de la Convention sur le dévouement des citoyens, et répète
+le voeu, émis unanimement la veille, d'un tribunal extraordinaire
+destiné à juger les traîtres.
+
+Aussitôt on demande à grands cris un rapport du comité. Le comité se
+réunit aussitôt, et, dix minutes après, Robert Lindet vient dire qu'un
+tribunal sera nommé, composé de neuf juges indépendants de toutes
+formes, acquérant la conviction par tous moyens, divisé en deux sections
+toujours permanentes, et poursuivant, à la requête de la Convention ou
+directement, ceux qui tenteraient d'égarer le peuple.
+
+Comme on le voit, l'extension était grande. Les girondins comprirent que
+c'était leur arrêt. Ils se levèrent en masse.
+
+--Plutôt mourir, s'écrient-ils, que de consentir à l'établissement de
+cette inquisition vénitienne!
+
+En réponse à cette apostrophe, les montagnards demandaient le vote à
+haute voix.
+
+--Oui, s'écrie Féraud, oui, votons pour faire connaître au monde les
+hommes qui veulent assassiner l'innocence au nom de la loi.
+
+On vote en effet, et, contre toute apparence, la majorité déclare: 1°
+qu'il y aura des jurés; 2° que ces jurés seront pris en nombre égal dans
+les départements; 3° qu'ils seront nommés par la Convention.
+
+Au moment où ces trois propositions furent admises, de grands cris se
+firent entendre. La Convention était habituée aux visites de la
+populace. Elle fit demander ce qu'on lui voulait; on lui répondit que
+c'était une députation des enrôlés volontaires qui avaient dîné à la
+halle au blé et qui demandaient à défiler devant elle.
+
+Aussitôt les portes furent ouvertes et six cents hommes, armés de
+sabres, de pistolets et de piques, apparurent à moitié ivres et
+défilèrent au milieu des applaudissements, en demandant à grands cris la
+mort des traîtres.
+
+--Oui, leur répondit Collot d'Herbois, oui, mes amis, malgré les
+intrigues, nous vous sauverons, vous et la liberté!
+
+Et ces mots furent suivis d'un regard jeté aux girondins, regard qui
+leur fit comprendre qu'ils n'étaient point encore hors de danger.
+
+En effet, la séance de la Convention terminée, les montagnards se
+répandent dans les autres clubs, courent aux Cordeliers et aux Jacobins,
+proposent de mettre les traîtres hors la loi et de les égorger cette
+nuit même.
+
+La femme de Louvet demeurait rue Saint-Honoré, près des Jacobins. Elle
+entend des vociférations, descend, entre au club, entend la proposition
+et remonte en toute hâte prévenir son mari. Louvet s'arme, court de
+porte en porte pour prévenir ses amis, les trouve tous absents, apprend
+du domestique de l'un d'eux qu'ils sont chez Pétion, s'y rend à
+l'instant même, les voit délibérant tranquillement sur un décret qu'ils
+doivent présenter le lendemain, et que, abusés par une majorité de
+hasard, ils se flattent de faire adopter. Il leur raconte ce qui se
+passe, leur communique ses craintes, leur dit ce qu'on trame contre eux
+aux Jacobins et aux Cordeliers, et se résume en les invitant à prendre
+de leur côté quelque mesure énergique.
+
+Alors, Pétion se lève, calme et impassible comme d'habitude, va à la
+fenêtre, l'ouvre, regarde le ciel, étend les bras au dehors, et,
+retirant sa main ruisselante:
+
+--Il pleut, dit-il, il n'y aura rien cette nuit. Par cette fenêtre
+entr'ouverte pénétrèrent les dernières vibrations de l'horloge qui
+sonnait dix heures. Voilà donc ce qui s'était passé à Paris la veille et
+le jour même; voilà ce qui s'y passait pendant cette soirée du 10 mars,
+et ce qui faisait que, dans cette obscurité humide et dans ce silence
+menaçant, les maisons destinées à abriter les vivants, devenues muettes
+et sombres, ressemblaient à des sépulcres peuplés seulement de morts. En
+effet, de longues patrouilles de gardes nationaux recueillis et précédés
+d'éclaireurs, la baïonnette en avant; des troupes de citoyens des
+sections armés au hasard et serrés les uns contre les autres; des
+gendarmes interrogeant chaque recoin de porte ou chaque allée
+entr'ouverte, tels étaient les seuls habitants de la ville qui se
+hasardassent dans les rues, tant on comprenait d'instinct qu'il se
+tramait quelque chose d'inconnu et de terrible.
+
+Une pluie fine et glacée, cette même pluie qui avait rassuré Pétion,
+était venue augmenter la mauvaise humeur et le malaise de ces
+surveillants, dont chaque rencontre ressemblait à des préparatifs de
+combat et qui, après s'être reconnus avec défiance, échangeaient le mot
+d'ordre lentement et de mauvaise grâce. Puis on eût dit, à les voir se
+retourner les uns et les autres après leur séparation, qu'ils
+craignaient mutuellement d'être surpris par derrière.
+
+Or, ce soir-là même où Paris était en proie à l'une de ces paniques, si
+souvent renouvelées qu'il eût dû cependant y être quelque peu habitué,
+ce soir où il était sourdement question de massacrer les tièdes
+révolutionnaires qui, après avoir voté, avec restriction pour la
+plupart, la mort du roi, reculaient aujourd'hui devant la mort de la
+reine, prisonnière au Temple avec ses enfants et sa belle-soeur, une
+femme enveloppée d'une mante d'indienne lilas, à poils noirs, la tête
+couverte ou plutôt ensevelie par le capuchon de cette mante, se glissait
+le long des maisons de la rue Saint-Honoré, se cachant dans quelque
+enfoncement de porte, dans quelque angle de muraille chaque fois qu'une
+patrouille apparaissait, demeurant immobile comme une statue, retenant
+son haleine jusqu'à ce que la patrouille fût passée, et alors, reprenant
+sa course rapide et inquiète jusqu'à ce que quelque danger du même genre
+vînt de nouveau la forcer au silence et à l'immobilité.
+
+Elle avait déjà parcouru ainsi impunément, grâce aux précautions qu'elle
+prenait, une partie de la rue Saint-Honoré, lorsqu'au coin de la rue de
+Grenelle elle tomba tout à coup, non pas dans une patrouille, mais dans
+une petite troupe de ces braves enrôlés volontaires qui avaient dîné à
+la halle au blé, et dont le patriotisme était exalté encore par les
+nombreux toasts qu'ils avaient portés à leurs futures victoires.
+
+La pauvre femme jeta un cri et essaya de fuir par la rue du Coq.
+
+--Eh! là, là, citoyenne, cria le chef des enrôlés, car déjà, tant le
+besoin d'être commandé est naturel à l'homme, ces dignes patriotes
+s'étaient nommés des chefs. Eh! là, là, où vas-tu?
+
+La fugitive ne répondit point et continua de courir.
+
+--En joue! dit le chef, c'est un homme déguisé, un aristocrate qui se
+sauve!
+
+Et le bruit de deux ou trois fusils retombant irrégulièrement sur des
+mains un peu trop vacillantes pour être bien sûres, annonça à la pauvre
+femme le mouvement fatal qui s'exécutait.
+
+--Non, non! s'écria-t-elle en s'arrêtant court et en revenant sur ses
+pas; non, citoyen, tu te trompes; je ne suis pas un homme.
+
+--Alors, avance à l'ordre, dit le chef, et réponds catégoriquement. Où
+vas-tu comme cela, charmante belle de nuit?
+
+--Mais, citoyen, je ne vais nulle part.... Je rentre.
+
+--Ah! tu rentres?
+
+--Oui.
+
+--C'est rentrer un peu tard pour une honnête femme, citoyenne.
+
+--Je viens de chez une parente qui est malade.
+
+--Pauvre petite chatte, dit le chef en faisant de la main un geste
+devant lequel recula vivement la femme effrayée; et où est notre carte?
+
+--Ma carte? Comment cela, citoyen? Que veux-tu dire et que me
+demandes-tu là?
+
+--N'as-tu pas lu le décret de la Commune?
+
+--Non.
+
+--Tu l'as entendu crier, alors?
+
+--Mais non. Que dit donc ce décret, mon Dieu?
+
+--D'abord, on ne dit plus mon Dieu, on dit l'Être suprême.
+
+--Pardon; je me suis trompée. C'est une ancienne habitude.
+
+--Mauvaise habitude, habitude d'aristocrate.
+
+--Je tâcherai de me corriger, citoyen. Mais tu disais...?
+
+--Je disais que le décret de la Commune défend, passé dix heures du
+soir, de sortir sans carte de civisme. As-tu ta carte de civisme?
+
+--Hélas! non.
+
+--Tu l'as oubliée chez ta parente?
+
+--J'ignorais qu'il fallût sortir avec cette carte.
+
+--Alors, entrons au premier poste; là, tu t'expliqueras gentiment, avec
+le capitaine, et, s'il est content de toi, il te fera reconduire à ton
+domicile par deux hommes, sinon il te gardera jusqu'à plus ample
+information. Par file à gauche, pas accéléré, en avant, marche!
+
+Au cri de terreur que poussa la prisonnière, le chef des enrôlés
+volontaires comprit que la pauvre femme redoutait fort cette mesure.
+
+--Oh! oh! dit-il, je suis sûr que nous tenons quelque gibier distingué.
+Allons, allons, en route, ma petite ci-devant.
+
+Et le chef saisit le bras de la prévenue, le mit sous le sien et
+l'entraîna, malgré ses cris et ses larmes, vers le poste du
+Palais-Égalité.
+
+On était déjà à la hauteur de la barrière des Sergents, quand, tout à
+coup, un jeune homme de haute taille, enveloppé d'un manteau, tourna le
+coin de la rue Croix-des-Petits-Champs, juste au moment où la
+prisonnière essayait par ses supplications d'obtenir qu'on lui rendît la
+liberté. Mais, sans l'écouter, le chef des volontaires l'entraîna
+brutalement. La jeune femme poussa un cri, moitié d'effroi, moitié de
+douleur.
+
+Le jeune homme vit cette lutte, entendit ce cri, et bondissant d'un côté
+à l'autre de la rue, il se trouva en face de la petite troupe.
+
+--Qu'y a-t-il, et que fait-on à cette femme? demanda-t-il à celui qui
+paraissait être le chef.
+
+--Au lieu de me questionner, mêle-toi de ce qui te regarde.
+
+--Quelle est cette femme, citoyens, et que lui voulez-vous? répéta le
+jeune homme d'un ton plus impératif encore que la première fois.
+
+--Mais qui es-tu, toi-même, pour nous interroger?
+
+Le jeune homme écarta son manteau, et l'on vit briller une épaulette
+sur un costume militaire.
+
+--Je suis officier, dit-il, comme vous pouvez le voir.
+
+--Officier... dans quoi?
+
+--Dans la garde civique.
+
+--Eh bien! qu'est-ce que ça nous fait, à nous? répondit un homme de la
+troupe. Est-ce que nous connaissons ça, les officiers de la garde
+civique!
+
+--Quoi qu'il dit? demanda un autre avec un accent traînant et ironique
+particulier à l'homme du peuple, ou plutôt de la populace parisienne qui
+commence à se fâcher.
+
+--Il dit, répliqua le jeune homme, que si l'épaulette ne fait pas
+respecter l'officier, le sabre fera respecter l'épaulette.
+
+Et, en même temps, faisant un pas en arrière, le défenseur inconnu de la
+jeune femme dégagea des plis de son manteau et fit briller, à la lueur
+d'un réverbère, un large et solide sabre d'infanterie. Puis, d'un
+mouvement rapide et qui annonçait une certaine habitude des luttes
+armées, saisissant le chef des enrôlés volontaires par le collet de sa
+carmagnole et lui posant la pointe du sabre sur la gorge:
+
+--Maintenant, lui dit-il, causons comme deux bons amis.
+
+--Mais, citoyen..., dit le chef des enrôlés en essayant de se dégager.
+
+--Ah! je te préviens qu'au moindre mouvement que tu fais, au moindre
+mouvement que font tes hommes, je te passe mon sabre au travers du
+corps.
+
+Pendant ce temps, deux hommes de la troupe continuaient à retenir la
+femme.
+
+--Tu m'as demandé qui j'étais, continua le jeune homme, tu n'en avais
+pas le droit, car tu ne commandes pas une patrouille régulière.
+Cependant, je vais te le dire: je me nomme Maurice Lindey; j'ai commandé
+une batterie de canonniers au 10 août. Je suis lieutenant de la garde
+nationale, et secrétaire de la section des Frères et Amis. Cela te
+suffit-il?
+
+--Ah! citoyen lieutenant, répondit le chef, toujours menacé par la lame
+dont il sentait la pointe peser de plus en plus, c'est bien autre chose.
+Si tu es réellement ce que tu dis, c'est-à-dire un bon patriote...
+
+--Là, je savais bien que nous nous entendrions au bout de quelques
+paroles, dit l'officier. Maintenant, réponds à ton tour: pourquoi cette
+femme criait-elle, et que lui faisiez-vous?
+
+--Nous la conduisions au corps de garde.
+
+--Et pourquoi la conduisiez-vous au corps de garde?
+
+--Parce qu'elle n'a point de carte de civisme, et que le dernier décret
+de la Commune ordonne d'arrêter quiconque se hasardera dans les rues de
+Paris, passé dix heures, sans carte de civisme. Oublies-tu que la patrie
+est en danger, et que le drapeau noir flotte sur l'hôtel de ville?
+
+--Le drapeau noir flotte sur l'hôtel de ville et la patrie est en
+danger, parce que deux cent mille esclaves marchent contre la France,
+reprit l'officier, et non parce qu'une femme court les rues de Paris,
+passé dix heures. Mais, n'importe, citoyens, il y a un décret de la
+Commune: vous êtes dans votre droit, et si vous m'eussiez répondu cela
+tout de suite, l'explication aurait été plus courte et moins orageuse.
+C'est bien d'être patriote, mais ce n'est pas mal d'être poli, et le
+premier officier que les citoyens doivent respecter, c'est celui, ce me
+semble, qu'ils ont nommé eux-mêmes.
+
+Maintenant, emmenez cette femme si vous voulez, vous êtes libres.
+
+--Oh! citoyen, s'écria à son tour, en saisissant le bras de Maurice, la
+femme, qui avait suivi tout le débat avec une profonde anxiété; oh!
+citoyen! ne m'abandonnez pas à la merci de ces hommes grossiers et à
+moitié ivres.
+
+--Soit, dit Maurice; prenez mon bras et je vous conduirai avec eux
+jusqu'au poste.
+
+--Au poste! répéta la femme avec effroi; au poste! Et pourquoi me
+conduire au poste, puisque je n'ai fait de mal à personne?
+
+--On vous conduit au poste, dit Maurice, non point parce que vous avez
+fait mal, non point parce qu'on suppose que vous pouvez en faire, mais
+parce qu'un décret de la Commune défend de sortir sans une carte et que
+vous n'en avez pas.
+
+--Mais, monsieur, j'ignorais.
+
+--Citoyenne, vous trouverez au poste de braves gens qui apprécieront vos
+raisons, et de qui vous n'avez rien à craindre.
+
+--Monsieur, dit la jeune femme en serrant le bras de l'officier, ce
+n'est plus l'insulte que je crains, c'est la mort; si l'on me conduit au
+poste, je suis perdue.
+
+
+
+
+II
+
+L'inconnue
+
+
+Il y avait dans cette voix un tel accent de crainte et de distinction
+mêlées ensemble, que Maurice tressaillit. Comme une commotion
+électrique, cette voix vibrante avait pénétré jusqu'à son coeur.
+
+Il se retourna vers les enrôlés volontaires, qui se consultaient entre
+eux. Humiliés d'avoir été tenus en échec par un seul homme, ils se
+consultaient entre eux avec l'intention bien visible de regagner le
+terrain perdu; ils étaient huit contre un: trois avaient des fusils, les
+autres des pistolets et des piques, Maurice n'avait que son sabre: la
+lutte ne pouvait être égale.
+
+La femme elle-même comprit cela, car elle laissa retomber sa tête sur
+sa poitrine en poussant un soupir.
+
+Quant à Maurice, le sourcil froncé, la lèvre dédaigneusement relevée, le
+sabre hors du fourreau, il restait irrésolu entre ses sentiments d'homme
+qui lui ordonnaient de défendre cette femme, et ses devoirs de citoyen
+qui lui conseillaient de la livrer.
+
+Tout à coup, au coin de la rue des Bons-Enfants, on vit briller l'éclair
+de plusieurs canons de fusil, et l'on entendit la marche mesurée d'une
+patrouille qui, apercevant un rassemblement, fit halte à dix pas à peu
+près du groupe, et, par la voix de son caporal, cria: «Qui vive?»
+
+--Ami! cria Maurice; ami! Avance ici, Lorin. Celui auquel cette
+injonction était adressée se remit en marche et, prenant la tête,
+s'approcha vivement, suivi de huit hommes.
+
+--Eh! c'est toi, Maurice, dit le caporal. Ah! libertin! que fais-tu dans
+les rues à cette heure?
+
+--Tu le vois, je sors de la section des Frères et Amis.
+
+--Oui, pour te rendre dans celle des soeurs et amies; nous connaissons
+cela.
+
+
+
+ _Apprenez, ma belle,_
+ _Qu'à minuit sonnant,_
+ _Une main fidèle,_
+ _Une main d'amant,_
+ _Ira doucement,_
+ _Se glissant dans l'ombre,_
+ _Tirer les verrous,_
+ _Qui, dès la nuit sombre_
+ _Sont poussés sur vous._
+
+
+Hein! n'est-ce pas cela?
+
+--Non, mon ami, tu te trompes; j'allais rentrer directement chez moi
+lorsque j'ai trouvé la citoyenne qui se débattait aux mains des citoyens
+volontaires; je suis accouru et j'ai demandé pourquoi on la voulait
+arrêter.
+
+--Je te reconnais bien là, dit Lorin.--_Des cavaliers français tel est
+le caractère._
+
+Puis, se retournant vers les enrôlés:
+
+--Et pourquoi arrêtiez-vous cette femme? demanda le poétique caporal.
+
+--Nous l'avons déjà dit au lieutenant, répondit le chef de la petite
+troupe: parce qu'elle n'avait point de carte de sûreté.
+
+--Bah! bah! dit Lorin, voilà un beau crime!
+
+--Tu ne connais donc pas l'arrêté de la Commune? demanda le chef des
+volontaires.
+
+--Si fait! si fait! mais il est un autre arrêté qui annule celui-là.
+
+--Lequel?
+
+--Le voici:
+
+
+ _Sur le Pinde et sur le Parnasse,_
+ _Il est décrété par l'Amour_
+ _Que la Beauté, la Jeunesse et la Grâce_
+ _Pourront, à toute heure du jour,_
+ _Circuler sans billet de passe._
+
+
+Hé que dis-tu de cet arrêté, citoyen? Il est galant, ce me semble.
+
+--Oui; mais il ne me paraît pas péremptoire. D'abord, il ne figure pas
+dans le _Moniteur_, puis nous ne sommes ni sur le Pinde ni sur le
+Parnasse; ensuite, il ne fait pas jour; enfin, la citoyenne n'est
+peut-être ni jeune, ni belle, ni gracieuse.
+
+--Je parie le contraire, dit Lorin. Voyons, citoyenne, prouve-moi que
+j'ai raison, baisse ta coiffe et que tout le monde puisse juger si tu es
+dans les conditions du décret.
+
+--Ah! monsieur, dit la jeune femme en se pressant contre Maurice, après
+m'avoir protégée contre vos ennemis, protégez-moi contre vos amis, je
+vous en supplie.
+
+--Voyez-vous, voyez-vous, dit le chef des enrôlés, elle se cache. M'est
+avis que c'est quelque espionne des aristocrates, quelque drôlesse,
+quelque coureuse de nuit.
+
+--Oh! monsieur, dit la jeune femme en faisant faire un pas en avant à
+Maurice et en découvrant un visage ravissant de jeunesse, de beauté et
+de distinction, que la clarté du réverbère éclaira. Oh! regardez-moi;
+ai-je l'air d'être ce qu'ils disent?
+
+Maurice demeura ébloui. Jamais il n'avait rien rêvé de pareil à ce qu'il
+venait de voir. Nous disons à ce qu'il venait de voir, car l'inconnue
+avait voilé de nouveau son visage presque aussi rapidement qu'elle
+l'avait découvert.
+
+--Lorin, dit tout bas Maurice, réclame la prisonnière pour la conduire à
+ton poste; tu en as le droit, comme chef de patrouille.
+
+--Bon! dit le jeune caporal, je comprends à demi-mot. Puis, se
+retournant vers l'inconnue:
+
+--Allons, allons, la belle, continua-t-il, puisque vous ne voulez pas
+nous donner la preuve que vous êtes dans les conditions du décret, il
+faut nous suivre.
+
+--Comment, vous suivre? dit le chef des enrôlés volontaires.
+
+--Sans doute, nous allons conduire la citoyenne au poste de l'hôtel de
+ville, où nous sommes de garde, et là nous prendrons des informations
+sur elle.
+
+--Pas du tout, pas du tout, dit le chef de la première troupe. Elle est
+à nous, et nous la gardons.
+
+--Ah! citoyens, citoyens, dit Lorin, nous allons nous fâcher.
+
+--Fâchez-vous ou ne vous fâchez pas, morbleu, cela nous est bien égal.
+Nous sommes de vrais soldats de la République, et tandis que vous
+patrouillez dans les rues, nous allons verser notre sang à la frontière.
+
+--Prenez garde de le répandre en route, citoyens, et c'est ce qui pourra
+bien vous arriver, si vous n'êtes pas plus polis que vous ne l'êtes.
+
+--La politesse est une vertu d'aristocrate, et nous sommes des
+sans-culottes, nous, repartirent les enrôlés.
+
+--Allons donc, dit Lorin, ne parlez pas de ces choses-là devant madame.
+Elle est peut-être Anglaise. Ne vous fâchez point de la supposition, mon
+bel oiseau de nuit, ajouta-t-il en se retournant galamment vers
+l'inconnue.
+
+
+ _Un poète l'a dit, et nous, échos indignes,_
+ _Nous allons après lui tout bas le répétant:_
+ _L'Angleterre est un nid de cygnes_
+ _Au milieu d'un immense étang._
+
+
+--Ah! tu te trahis, dit le chef des enrôlés; ah! tu avoues que tu es une
+créature de Pitt, un stipendié de l'Angleterre, un...
+
+--Silence, dit Lorin, tu n'entends rien à la poésie, mon ami; aussi je
+vais te parler en prose. Écoute, nous sommes des gardes nationaux doux
+et patients, mais tous enfants de Paris, ce qui veut dire que, lorsqu'on
+nous échauffe les oreilles, nous frappons dru.
+
+--Madame, dit Maurice, vous voyez ce qui se passe et vous devinez ce qui
+va se passer; dans cinq minutes, dix ou onze hommes vont s'égorger pour
+vous. La cause qu'ont embrassée ceux qui veulent vous défendre
+mérite-t-elle le sang qu'elle va faire couler?
+
+--Monsieur, répondit l'inconnue en joignant les mains, je ne puis vous
+dire qu'une chose, une seule: c'est que, si vous me laissez arrêter, il
+en résultera pour moi et pour d'autres encore des malheurs si grands,
+que, plutôt que de m'abandonner, je vous supplierai de me percer le
+coeur avec l'arme que vous tenez dans la main et de jeter mon cadavre
+dans la Seine.
+
+--C'est bien, madame, répondit Maurice, je prends tout sur moi.
+
+Et laissant retomber les mains de la belle inconnue qu'il tenait dans
+les siennes:
+
+--Citoyens, dit-il aux gardes nationaux, comme votre officier, comme
+patriote, comme Français, je vous ordonne de protéger cette femme. Et
+toi, Lorin, si toute cette canaille dit un mot, à la baïonnette!
+
+--Apprêtez... armes! dit Lorin.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria l'inconnue en enveloppant sa tête de
+son capuchon et en s'appuyant contre une borne. Oh! mon Dieu!
+protégez-le.
+
+Les enrôlés volontaires essayèrent de se mettre en défense. L'un d'eux
+tira même un coup de pistolet dont la balle traversa le chapeau de
+Maurice.
+
+--Croisez baïonnettes, dit Lorin. Ram plan, plan, plan, plan, plan,
+plan.
+
+Il y eut alors dans les ténèbres un moment de lutte et de confusion
+pendant lequel on entendit une ou deux détonations d'armes à feu, puis
+des imprécations, des cris, des blasphèmes; mais personne ne vint, car,
+ainsi que nous l'avons dit, il était sourdement question de massacre, et
+l'on crut que c'était le massacre qui commençait. Deux ou trois fenêtres
+seulement s'ouvrirent pour se refermer aussitôt.
+
+Moins nombreux et moins bien armés, les enrôlés volontaires furent en un
+instant hors de combat. Deux étaient blessés grièvement, quatre autres
+étaient collés le long de la muraille avec chacun une baïonnette sur la
+poitrine.
+
+--Là, dit Lorin, j'espère, maintenant, que vous allez être doux comme
+des agneaux. Quant à toi, citoyen Maurice, je te charge de conduire
+cette femme au poste de l'hôtel de ville. Tu comprends que tu en
+réponds.
+
+--Oui, dit Maurice. Puis tout bas:
+
+--Et le mot d'ordre? ajouta-t-il.
+
+--Ah diable! fit Lorin en se grattant l'oreille, le mot d'ordre.... C'est
+que...
+
+--Ne crains-tu pas que j'en fasse un mauvais usage?
+
+--Ah! ma foi, dit Lorin, fais-en l'usage que tu voudras; cela te
+regarde.
+
+--Tu dis donc? reprit Maurice.
+
+--Je dis que je vais te le donner tout à l'heure; mais laisse-nous
+d'abord nous débarrasser de ces gaillards-là. Puis, avant de te quitter,
+je ne serais pas fâché de te dire encore quelques mots de bon conseil.
+
+--Soit, je t'attendrai.
+
+Et Lorin revint vers ses gardes nationaux, qui tenaient toujours en
+respect les enrôlés volontaires.
+
+--Là, maintenant, en avez-vous assez? dit-il.
+
+--Oui, chien de girondin, répondit le chef.
+
+--Tu te trompes, mon ami, répondit Lorin avec calme, et nous sommes
+meilleurs sans-culottes que toi, attendu que nous appartenons au club
+des Thermopyles, dont on ne contestera pas le patriotisme, j'espère.
+Laissez aller les citoyens, continua Lorin, ils ne contestent pas.
+
+--Il n'en est pas moins vrai que si cette femme est une suspecte...
+
+--Si elle était une suspecte, elle se serait sauvée pendant la bataille
+au lieu d'attendre, comme tu le vois, que la bataille fût finie.
+
+--Hum! fit un des enrôlés, c'est assez vrai ce que dit là le citoyen
+Thermopyle.
+
+--D'ailleurs, nous le saurons, puisque mon ami va la conduire au poste,
+tandis que nous allons aller boire, nous, à la santé de la nation.
+
+--Nous allons aller boire? dit le chef.
+
+--Certainement, j'ai très soif, moi, et je connais un joli cabaret au
+coin de la rue Thomas-du-Louvre!
+
+--Eh! mais que ne disais-tu cela tout de suite, citoyen? Nous sommes
+fâchés d'avoir douté de ton patriotisme; et comme preuve, au nom de la
+nation et de la loi, embrassons-nous.
+
+--Embrassons-nous, dit Lorin. Et les enrôlés et les gardes nationaux
+s'embrassèrent avec enthousiasme. En ce temps-là, on pratiquait aussi
+volontiers l'accolade que la décollation.
+
+--Allons, amis, s'écrièrent alors les deux troupes réunies, au coin de
+la rue Thomas-du-Louvre.
+
+--Et nous donc! dirent les blessés d'une voix plaintive, est-ce que l'on
+va nous abandonner ici?
+
+--Ah bien, oui, vous abandonner, dit Lorin; abandonner des braves qui
+sont tombés en combattant pour la patrie, contre des patriotes, c'est
+vrai; par erreur, c'est encore vrai; on va vous envoyer des civières. En
+attendant, chantez la _Marseillaise_, cela vous distraira.
+
+
+
+ _Allez, enfants de la patrie,_
+ _Le jour de gloire est arrivé._
+
+
+Puis, s'approchant de Maurice, qui se tenait avec son inconnue au coin
+de la rue du Coq, tandis que les gardes nationaux et les volontaires
+remontaient bras-dessus bras-dessous vers la place du Palais-Égalité:
+
+--Maurice, lui dit-il, je t'ai promis un conseil, le voici. Viens avec
+nous plutôt que de te compromettre en protégeant la citoyenne, qui me
+fait l'effet d'être charmante, il est vrai, mais qui n'en est que plus
+suspecte; car les femmes charmantes qui courent les rues de Paris à
+minuit...
+
+--Monsieur, dit la femme, ne me jugez pas sur les apparences, je vous en
+supplie.
+
+--D'abord, vous dites _monsieur_, ce qui est une grande faute,
+entends-tu, citoyenne? Allons, voilà que je dis _vous_, moi.
+
+--Eh bien! oui, oui, citoyen, laisse ton ami accomplir sa bonne action.
+
+--Comment cela?
+
+--En me reconduisant jusque chez moi, en me protégeant tout le long de
+la route.
+
+--Maurice! Maurice! dit Lorin, songe à ce que tu vas faire; tu te
+compromets horriblement.
+
+--Je le sais bien, répondit le jeune homme; mais que veux-tu! si je
+l'abandonne, pauvre femme, elle sera arrêtée à chaque pas par les
+patrouilles.
+
+--Oh! oui, oui, tandis qu'avec vous, monsieur... tandis qu'avec toi,
+citoyen, je veux dire, je suis sauvée.
+
+--Tu l'entends, sauvée! dit Lorin. Elle court donc un grand danger?
+
+--Voyons, mon cher Lorin, dit Maurice, soyons justes. C'est une bonne
+patriote ou c'est une aristocrate. Si c'est une aristocrate, nous avons
+eu tort de la protéger; si c'est une bonne patriote, il est de notre
+devoir de la préserver.
+
+--Pardon, pardon, cher ami, j'en suis fâché pour Aristote; mais ta
+logique est stupide. Te voilà comme celui qui dit:
+
+
+ _Iris m'a volé ma raison_
+ _Et me demande ma sagesse._
+
+
+--Voyons, Lorin, dit Maurice, trêve à Dorat, à Parny, à Gentil-Bernard,
+je t'en supplie. Parlons sérieusement: veux-tu ou ne veux-tu pas me
+donner le mot de passe?
+
+--C'est-à-dire, Maurice, que tu me mets dans cette nécessité de
+sacrifier mon devoir à mon ami, ou mon ami à mon devoir. Or, j'ai bien
+peur, Maurice, que le devoir ne soit sacrifié.
+
+--Décide-toi donc à l'un ou à l'autre, mon ami. Mais, au nom du ciel,
+décide-toi tout de suite.
+
+--Tu n'en abuseras pas?
+
+--Je te le promets.
+
+--Ce n'est pas assez; jure!
+
+--Et sur quoi?
+
+--Jure sur l'autel de la patrie. Lorin ôta son chapeau, le présenta à
+Maurice du côté de la cocarde, et Maurice, trouvant la chose toute
+simple, fit sans rire le serment demandé sur l'autel improvisé.
+
+--Et maintenant, dit Lorin, voici le mot d'ordre: «Gaule et Lutèce...»
+Peut-être y en a-t-il qui te diront comme à moi: «Gaule et Lucrèce»;
+mais bah! laisse passer tout de même, c'est toujours romain.
+
+--Citoyenne, dit Maurice, maintenant je suis à vos ordres. Merci, Lorin.
+
+--Bon voyage, dit celui-ci en se recoiffant avec l'autel de la patrie.
+
+Et, fidèle à ses goûts anacréontiques, il s'éloigna en murmurant:
+
+
+ _Enfin, ma chère Éléonore,_
+ _Tu l'as connu, ce péché si charmant_
+ _Que tu craignais même en le désirant._
+ _En le goûtant, tu le craignais encore._
+ _Eh bien! dis-moi, qu'a-t-il donc d'effrayant?..._
+
+
+
+
+III
+
+La rue des Fossés-Saint-Victor
+
+
+Maurice, en se trouvant seul avec la jeune femme, fut un instant
+embarrassé. La crainte d'être dupe, l'attrait de cette merveilleuse
+beauté, un vague remords qui égratignait sa conscience pure de
+républicain exalté, le retinrent au moment où il allait donner son bras
+à la jeune femme.
+
+--Où allez-vous, citoyenne? lui dit-il.
+
+--Hélas! monsieur, bien loin, lui répondit-elle.
+
+--Mais enfin...
+
+--Du côté du Jardin des Plantes.
+
+--C'est bien; allons.
+
+--Ah! mon Dieu! monsieur, dit l'inconnue, je vois bien que je vous gêne;
+mais sans le malheur qui m'est arrivé, et si je croyais ne courir qu'un
+danger ordinaire, croyez bien que je n'abuserais pas ainsi de votre
+générosité.
+
+--Mais enfin, madame, dit Maurice, qui, dans le tête-à-tête, oubliait le
+langage imposé par le vocabulaire de la République et en revenait à son
+langage d'homme, comment se fait-il, en conscience, que vous soyez à
+cette heure dans les rues de Paris? Voyez si, excepté nous, il s'y
+trouve une seule personne.
+
+--Monsieur, je vous l'ai dit; j'avais été faire une visite au faubourg
+du Roule. Partie à midi sans rien savoir de ce qui se passe, je revenais
+sans en rien savoir encore: tout mon temps s'est écoulé dans une maison
+un peu retirée.
+
+--Oui, murmura Maurice, dans quelque maison de ci-devant, dans quelque
+repaire d'aristocrate. Avouez, citoyenne, que, tout en me demandant tout
+haut mon appui, vous riez tout bas de ce que je vous le donne.
+
+--Moi! s'écria-t-elle, et comment cela?
+
+--Sans doute; vous voyez un républicain vous servir de guide. Eh bien,
+ce républicain trahit sa cause, voilà tout.
+
+--Mais, citoyen, dit vivement l'inconnue, vous êtes dans l'erreur, et
+j'aime autant que vous la République.
+
+--Alors, citoyenne, si vous êtes bonne patriote, vous n'avez rien à
+cacher. D'où veniez-vous?
+
+--Oh! monsieur, de grâce! dit l'inconnue. Il y avait dans ce _monsieur_
+une telle expression de pudeur si profonde et si douce, que Maurice crut
+être fixé sur le sentiment qu'il renfermait.
+
+--Certes, dit-il, cette femme revient d'un rendez-vous d'amour. Et, sans
+qu'il comprît pourquoi, il sentit à cette pensée son coeur se serrer. De
+ce moment il garda le silence.
+
+Cependant les deux promeneurs nocturnes étaient arrivés à la rue de la
+Verrerie, après avoir été rencontrés par trois ou quatre patrouilles,
+qui, au reste, grâce au mot de passe, les avaient laissés circuler
+librement, lorsqu'à une dernière, l'officier parut faire quelque
+difficulté.
+
+Maurice alors crut devoir ajouter au mot de passe son nom et sa demeure.
+
+--Bien, dit l'officier, voilà pour toi; mais la citoyenne...
+
+--Après, la citoyenne?
+
+--Qui est-elle?
+
+--C'est... la soeur de ma femme. L'officier les laissa passer.
+
+--Vous êtes donc marié, monsieur? murmura l'inconnue.
+
+--Non, madame; pourquoi cela?
+
+--Parce qu'alors, dit-elle en riant, vous eussiez eu plus court de dire
+que j'étais votre femme.
+
+--Madame, dit à son tour Maurice, le nom de femme est un titre sacré et
+qui ne doit pas se donner légèrement. Je n'ai point l'honneur de vous
+connaître.
+
+Ce fut à son tour que l'inconnue sentit son coeur se serrer, et elle
+garda le silence. En ce moment ils traversaient le pont Marie. La jeune
+femme marchait plus vite à mesure que l'on approchait du but de la
+course. On traversa le pont de la Tournelle.
+
+--Nous voilà, je crois, dans votre quartier, dit Maurice en posant le
+pied sur le quai Saint-Bernard.
+
+--Oui, citoyen, dit l'inconnue; mais c'est justement ici que j'ai le
+plus besoin de votre secours.
+
+--En vérité, madame, vous me défendez d'être indiscret, et en même temps
+vous faites tout ce que vous pouvez pour exciter ma curiosité. Ce n'est
+pas généreux. Voyons, un peu de confiance; je l'ai bien méritée, je
+crois. Ne me ferez-vous point l'honneur de me dire à qui je parle?
+
+--Vous parlez, monsieur, reprit l'inconnue en souriant, à une femme que
+vous avez sauvée du plus grand danger qu'elle ait jamais couru, et qui
+vous sera reconnaissante toute sa vie.
+
+--Je ne vous en demande pas tant, madame; soyez moins reconnaissante, et
+pendant cette seconde, dites-moi votre nom.
+
+--Impossible.
+
+--Vous l'eussiez dit cependant au premier sectionnaire venu, si l'on
+vous eût conduite au poste.
+
+--Non, jamais, s'écria l'inconnue.
+
+--Mais alors, vous alliez en prison.
+
+--J'étais décidée à tout.
+
+--Mais la prison dans ce moment-ci...
+
+--C'est l'échafaud, je le sais.
+
+--Et vous eussiez préféré l'échafaud?
+
+--À la trahison.... Dire mon nom, c'était trahir!
+
+--Je vous le disais bien, que vous me faisiez jouer un singulier rôle
+pour un républicain!
+
+--Vous jouez le rôle d'un homme généreux. Vous trouvez une pauvre femme
+qu'on insulte, vous ne la méprisez pas quoiqu'elle soit du peuple, et,
+comme elle peut être insultée de nouveau, pour la sauver du naufrage,
+vous la reconduisez jusqu'au misérable quartier qu'elle habite; voilà
+tout.
+
+--Oui, vous avez raison; voilà pour les apparences; voilà ce que
+j'aurais pu croire si je ne vous avais pas vue, si vous ne m'aviez pas
+parlé; mais votre beauté, mais votre langage sont d'une femme de
+distinction; or, c'est justement cette distinction, en opposition avec
+votre costume et avec ce misérable quartier, qui me prouve que votre
+sortie à cette heure cache quelque mystère; vous vous taisez... allons,
+n'en parlons plus. Sommes-nous encore loin de chez vous, madame?
+
+En ce moment ils entraient dans la rue des Fossés-Saint-Victor.
+
+--Vous voyez ce petit bâtiment noir, dit l'inconnue à Maurice en
+étendant la main vers une maison située au delà des murs du Jardin des
+Plantes. Quand nous serons là, vous me quitterez.
+
+--Fort bien, madame. Ordonnez, je suis là pour vous obéir.
+
+--Vous vous fâchez?
+
+--Moi? Pas le moins du monde; d'ailleurs, que vous importe?
+
+--Il m'importe beaucoup, car j'ai encore une grâce à vous demander.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est un adieu bien affectueux et bien franc... un adieu d'ami!
+
+--Un adieu d'ami! Oh! vous me faites trop d'honneur, madame. Un
+singulier ami que celui qui ne sait pas le nom de son amie, et à qui
+cette amie cache sa demeure, de peur sans doute d'avoir l'ennui de le
+revoir.
+
+La jeune femme baissa la tête et ne répondit pas.
+
+--Au reste, madame, continua Maurice, si j'ai surpris quelque secret, il
+ne faut pas m'en vouloir; je n'y tâchais pas.
+
+--Me voici arrivée, monsieur, dit l'inconnue.
+
+On était en face de la vieille rue Saint-Jacques, bordée de hautes
+maisons noires, percée d'allées obscures, de ruelles occupées par des
+usines et des tanneries, car à deux pas coule la petite rivière de
+Bièvre.
+
+--Ici? dit Maurice. Comment! c'est ici que vous demeurez?
+
+--Oui.
+
+--Impossible!
+
+--C'est cependant ainsi. Adieu, adieu donc, mon brave chevalier; adieu,
+mon généreux protecteur!
+
+--Adieu, madame, répondit Maurice avec une légère ironie; mais
+dites-moi, pour me tranquilliser, que vous ne courez plus aucun danger.
+
+--Aucun.
+
+--En ce cas, je me retire. Et Maurice fit un froid salut en se reculant
+de deux pas en arrière.
+
+L'inconnue demeura un instant immobile à la même place.
+
+--Je ne voudrais cependant pas prendre congé de vous ainsi, dit-elle.
+Voyons, monsieur Maurice, votre main. Maurice se rapprocha de l'inconnue
+et lui tendit la main.
+
+Il sentit alors que la jeune femme lui glissait une bague au doigt.
+
+--Oh! oh! citoyenne, que faites-vous donc là? Vous ne vous apercevez pas
+que vous perdez une de vos bagues?
+
+--Oh! monsieur, dit-elle, ce que vous faites là est bien mal.
+
+--Il me manquait ce vice, n'est-ce pas, madame, d'être ingrat?
+
+--Voyons, je vous en supplie, monsieur... mon ami. Ne me quittez pas
+ainsi. Voyons, que demandez-vous? Que vous faut-il?
+
+--Pour être payé, n'est-ce pas? dit le jeune homme avec amertume.
+
+--Non, dit l'inconnue avec une expression enchanteresse, mais pour me
+pardonner le secret que je suis forcée de garder envers vous.
+
+Maurice, en voyant luire dans l'obscurité ces beaux yeux presque humides
+de larmes, en sentant frémir cette main tiède entre les siennes, en
+entendant cette voix qui était presque descendue à l'accent de la
+prière, passa tout à coup de la colère au sentiment exalté.
+
+--Ce qu'il me faut? s'écria-t-il. Il faut que je vous revoie.
+
+--Impossible.
+
+--Ne fût-ce qu'une seule fois, une heure, une minute, une seconde.
+
+--Impossible, je vous dis.
+
+--Comment! demanda Maurice, c'est sérieusement que vous me dites que je
+ne vous reverrai jamais?
+
+--Jamais! répondit l'inconnue comme un douloureux écho.
+
+--Oh! madame, dit Maurice, décidément vous vous jouez de moi.
+
+Et il releva sa noble tête en secouant ses longs cheveux à la manière
+d'un homme qui veut échapper à un pouvoir qui l'étreint malgré lui.
+
+L'inconnue le regardait avec une expression indéfinissable. On voyait
+qu'elle n'avait pas entièrement échappé au sentiment qu'elle inspirait.
+
+--Écoutez, dit-elle après un moment de silence qui n'avait été
+interrompu que par un soupir qu'avait inutilement cherché à étouffer
+Maurice. Écoutez! me jurez-vous sur l'honneur de tenir vos yeux fermés
+du moment où je vous le dirai jusqu'à celui où vous aurez compté
+soixante secondes? Mais là... sur l'honneur.
+
+--Et, si je le jure, que m'arrivera-t-il?
+
+--Il arrivera que je vous prouverai ma reconnaissance, comme je vous
+promets de ne la prouver jamais à personne, fît-on pour moi plus que
+vous n'avez fait vous-même; ce qui, au reste, serait difficile.
+
+--Mais enfin puis-je savoir?...
+
+--Non, fiez-vous à moi, vous verrez...
+
+--En vérité, madame, je ne sais si vous êtes un ange ou un démon.
+
+--Jurez-vous?
+
+--Eh bien, oui, je le jure!
+
+--Quelque chose qui arrive, vous ne rouvrirez pas les yeux?... Quelque
+chose qui arrive, comprenez-vous bien, vous sentissiez-vous frappé d'un
+coup de poignard?
+
+--Vous m'étourdissez, ma parole d'honneur, avec cette exigence.
+
+--Eh! jurez donc, monsieur; vous ne risquez pas grand'chose, ce me
+semble.
+
+--Eh bien! je jure, quelque chose qui m'arrive, dit Maurice en fermant
+les yeux.
+
+Il s'arrêta.
+
+--Laissez-moi vous voir encore une fois, une seule fois, dit-il, je vous
+en supplie.
+
+La jeune femme rabattit son capuchon avec un sourire qui n'était pas
+exempt de coquetterie; et à la lueur de la lune, qui en ce moment même
+glissait entre deux nuages, il put revoir pour la seconde fois ces longs
+cheveux pendants en boucles d'ébène, l'arc parfait d'un double sourcil
+qu'on eût cru dessiné à l'encre de Chine, deux yeux fendus en amande,
+veloutés et languissants, un nez de la forme la plus exquise, des lèvres
+fraîches et brillantes comme du corail.
+
+--Oh! vous êtes belle, bien belle, trop belle! s'écria Maurice.
+
+--Fermez les yeux, dit l'inconnue. Maurice obéit. La jeune femme prit
+ses deux mains dans les siennes, le tourna comme elle voulut. Soudain
+une chaleur parfumée sembla s'approcher de son visage, et une bouche
+effleura sa bouche, laissant entre ses deux lèvres la bague qu'il avait
+refusée.
+
+Ce fut une sensation rapide comme la pensée, brûlante comme une flamme.
+Maurice ressentit une commotion qui ressemblait presque à la douleur,
+tant elle était inattendue et profonde, tant elle avait pénétré au fond
+du coeur et en avait fait frémir les fibres secrètes.
+
+Il fit un brusque mouvement en étendant les bras devant lui.
+
+--Votre serment! cria une voix déjà éloignée.
+
+Maurice appuya ses mains crispées sur ses yeux pour résister à la
+tentation de se parjurer. Il ne compta plus, il ne pensa plus; il resta
+muet, immobile, chancelant.
+
+Au bout d'un instant il entendit comme le bruit d'une porte qui se
+refermait à cinquante ou soixante pas de lui; puis tout bientôt rentra
+dans le silence.
+
+Alors il écarta ses doigts, rouvrit les yeux, regarda autour de lui
+comme un homme qui s'éveille, et peut-être eût-il cru qu'il se
+réveillait en effet et que tout ce qui venait de lui arriver n'était
+qu'un songe, s'il n'eût tenu serrée entre ses lèvres la bague qui
+faisait de cette incroyable aventure une incontestable réalité.
+
+
+
+
+IV
+
+Moeurs du temps
+
+
+Lorsque Maurice Lindey revint à lui et regarda autour de lui, il ne vit
+que des ruelles sombres qui s'allongeaient à sa droite et à sa gauche;
+il essaya de chercher, de se reconnaître; mais son esprit était troublé,
+la nuit était sombre; la lune, qui était sortie un instant pour éclairer
+le charmant visage de l'inconnue, était rentrée dans ses nuages. Le
+jeune homme, après un moment de cruelle incertitude, reprit le chemin de
+sa maison, située rue du Roule.
+
+En arrivant dans la rue Sainte-Avoie, Maurice fut surpris de la quantité
+de patrouilles qui circulaient dans le quartier du Temple.
+
+--Qu'y a-t-il donc, sergent? demanda-t-il au chef d'une patrouille fort
+affairée qui venait de faire perquisition dans la rue des Fontaines.
+
+--Ce qu'il y a? dit le sergent. Il y a, mon officier, qu'on a voulu
+enlever cette nuit la femme Capet et toute sa nichée.
+
+--Et comment cela?
+
+--Une patrouille de ci-devant qui s'était, je ne sais comment, procuré
+le mot d'ordre, s'était introduite au Temple sous le costume de
+chasseurs de la garde nationale, et les devait enlever. Heureusement,
+celui qui représentait le caporal, en parlant à l'officier de garde, l'a
+appelé _monsieur_; il s'est vendu lui-même, l'aristocrate!
+
+--Diable! fit Maurice. Et a-t-on arrêté les conspirateurs?
+
+--Non; la patrouille a gagné la rue, et elle s'est dispersée.
+
+--Et y a-t-il quelque espoir de rattraper ces gaillards-là?
+
+--Oh! il n'y en a qu'un qu'il serait bien important de reprendre, le
+chef, un grand maigre... qui avait été introduit parmi les hommes de
+garde par un des municipaux de service. Nous a-t-il fait courir, le
+scélérat! Mais il aura trouvé une porte de derrière et se sera enfui par
+les Madelonnettes.
+
+Dans toute autre circonstance, Maurice fût resté toute la nuit avec les
+patriotes qui veillaient au salut de la République; mais, depuis une
+heure, l'amour de la patrie n'était plus sa seule pensée. Il continua
+donc son chemin, la nouvelle qu'il venait d'apprendre se fondant peu à
+peu dans son esprit et disparaissant derrière l'événement qui venait de
+lui arriver. D'ailleurs, ces prétendues tentatives d'enlèvement étaient
+devenues si fréquentes, les patriotes eux-mêmes savaient que dans
+certaines circonstances on s'en servait si bien comme d'un moyen
+politique, que cette nouvelle n'avait pas inspiré une grande inquiétude
+au jeune républicain.
+
+En revenant chez lui, Maurice trouva son _officieux_; à cette époque on
+n'avait plus de domestique; Maurice, disons-nous, trouva son officieux
+l'attendant, et qui, en l'attendant, s'était endormi, et, en dormant,
+ronflait d'inquiétude.
+
+Il le réveilla avec tous les égards qu'on doit à son semblable, lui fit
+tirer ses bottes, le renvoya afin de n'être point distrait de sa pensée,
+se mit au lit, et, comme il se faisait tard et qu'il était jeune, il
+s'endormit à son tour malgré la préoccupation de son esprit.
+
+Le lendemain, il trouva une lettre sur sa table de nuit.
+
+Cette lettre était d'une écriture fine, élégante et inconnue. Il
+regarda le cachet: le cachet portait pour devise ce seul mot anglais:
+_Nothing_,--Rien.
+
+Il l'ouvrit, elle contenait ces mots:
+
+«Merci!
+
+«Reconnaissance éternelle en échange d'un éternel oubli!...»
+
+Maurice appela son domestique; les vrais patriotes ne les sonnaient
+plus, la sonnette rappelant la servilité; d'ailleurs, beaucoup
+d'officieux mettaient, en entrant chez leurs maîtres, cette condition
+aux services qu'ils consentaient à leur rendre.
+
+L'officieux de Maurice avait reçu, il y avait trente ans à peu près,
+sur les fonts baptismaux, le nom de Jean, mais en 92 il s'était, de son
+autorité privée, débaptisé, Jean sentant l'aristocratie et le déisme, et
+s'appelait Scévola.
+
+--Scévola, demanda Maurice, sais-tu ce que c'est que cette lettre?
+
+--Non, citoyen.
+
+--Qui te l'a remise?
+
+--Le concierge.
+
+--Qui la lui a apportée?
+
+--Un commissionnaire, sans doute, puisqu'il n'y a pas le timbre de la
+nation.
+
+--Descends et prie le concierge de monter. Le concierge monta parce que
+c'était Maurice qui le demandait, et que Maurice était fort aimé de tous
+les officieux avec lesquels il était en relation; mais le concierge
+déclara que, si c'était tout autre locataire, il l'eût prié de
+descendre.
+
+Le concierge s'appelait Aristide.
+
+Maurice l'interrogea. C'était un homme inconnu qui, vers les huit
+heures du matin, avait apporté cette lettre. Le jeune homme eut beau
+multiplier ses questions, les représenter sous toutes les faces, le
+concierge ne put lui répondre autre chose. Maurice le pria d'accepter
+dix francs en l'invitant, si cet homme se représentait, à le suivre sans
+affectation et à revenir lui dire où il était allé.
+
+Hâtons-nous de dire qu'à la grande satisfaction d'Aristide, un peu
+humilié par cette proposition de suivre un de ses semblables, l'homme ne
+revint pas.
+
+Maurice, resté seul, froissa la lettre avec dépit, tira la bague de
+son doigt, la mit avec la lettre froissée sur une table de nuit, se
+retourna le nez contre le mur avec la folle prétention de s'endormir de
+nouveau; mais, au bout d'une heure, Maurice, revenu de cette
+fanfaronnade, baisait la bague et relisait la lettre: la bague était un
+saphir très beau.
+
+La lettre était, comme nous l'avons dit, un charmant petit billet qui
+sentait son aristocratie d'une lieue.
+
+Comme Maurice se livrait à cet examen, sa porte s'ouvrit. Maurice remit
+la bague à son doigt et cacha la lettre sous son traversin. Était-ce
+pudeur d'un amour naissant? était-ce vergogne d'un patriote qui ne veut
+pas qu'on le sache en relation avec des gens assez imprudents pour
+écrire un pareil billet, dont le parfum seul pouvait compromettre et la
+main qui l'avait écrit et celle qui le décachetait?
+
+Celui qui entrait ainsi était un jeune homme vêtu en patriote, mais en
+patriote de la plus suprême élégance. Sa carmagnole était de drap fin,
+sa culotte était en casimir et ses bas chinés étaient de fine soie.
+Quant à son bonnet phrygien, il eût fait honte, pour sa forme élégante
+et sa belle couleur pourprée, à celui de Paris lui-même.
+
+Il portait en outre à sa ceinture une paire de pistolets de
+l'ex-fabrique royale de Versailles, et un sabre droit et court pareil à
+celui des élèves du Champ-de-Mars.
+
+--Ah! tu dors, Brutus, dit le nouvel arrivé, et la patrie est en
+danger. Fi donc!
+
+--Non, Lorin, dit en riant Maurice, je ne dors pas, je rêve.
+
+--Oui, je comprends, à ton Eucharis.
+
+--Eh bien, moi, je ne comprends pas.
+
+--Bah!
+
+--De qui parles-tu? Quelle est cette Eucharis?
+
+--Eh bien, la femme...
+
+--Quelle femme?
+
+--La femme de la rue Saint-Honoré, la femme de la patrouille,
+l'inconnue pour laquelle nous avons risqué notre tête, toi et moi, hier
+soir.
+
+--Oh! oui, dit Maurice, qui savait parfaitement ce que voulait dire son
+ami, mais qui seulement faisait semblant de ne point comprendre, la
+femme inconnue!
+
+--Eh bien, qui était-ce?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Était-elle jolie?
+
+--Peuh! fit Maurice en allongeant dédaigneusement les lèvres.
+
+--Une pauvre femme oubliée dans quelque rendez-vous amoureux.
+
+
+ _...Oui, faibles que nous sommes,_
+ _C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes._
+
+
+
+--C'est possible, murmura Maurice, auquel cette idée, qu'il avait eue
+d'abord, répugnait fort à cette heure, et qui préférait plutôt voir dans
+sa belle inconnue une conspiratrice qu'une femme amoureuse.
+
+--Et où demeure-t-elle?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Allons donc! tu n'en sais rien! impossible!
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Tu l'as reconduite.
+
+--Elle m'a échappé au pont Marie...
+
+--T'échapper, à toi? s'écria Lorin avec un éclat de rire énorme. Une
+femme t'échapper, allons donc!
+
+
+ _Est-ce que la colombe échappe_
+ _Au vautour, ce tyran des airs,_
+ _Et la gazelle au tigre du désert_
+ _Qui la tient déjà sous la patte?_
+
+
+
+--Lorin, dit Maurice, ne t'habitueras-tu donc jamais à parler comme
+tout le monde? Tu m'agaces horriblement avec ton atroce poésie.
+
+--Comment! à parler comme tout le monde! mais je parle mieux que tout
+le monde, ce me semble. Je parle comme le citoyen Demoustier, en prose
+et en vers. Quant à ma poésie, mon cher! je sais une Émilie qui ne la
+trouve pas mauvaise; mais revenons à la tienne.
+
+--À ma poésie?
+
+--Non, à ton Émilie.
+
+--Est-ce que j'ai une Émilie?
+
+--Allons! allons! ta gazelle se sera faite tigresse et t'aura montré
+les dents; de sorte que tu es vexé, mais amoureux.
+
+--Moi, amoureux dit Maurice en secouant la tête.
+
+--Oui, toi, amoureux.
+
+
+ _N'en fais pas un plus long mystère;_
+ _Les coups qui partent de Cythère_
+ _Frappent au coeur plus sûrement_
+ _Que ceux de Jupiter tonnant._
+
+
+
+--Lorin, dit Maurice en s'armant d'une clef forée qui était sur sa table
+de nuit, je te déclare que tu ne diras plus un seul vers que je ne
+siffle.
+
+--Alors, parlons politique. D'ailleurs, j'étais venu pour cela; sais-tu
+la nouvelle?
+
+--Je sais que la veuve Capet a voulu s'évader.
+
+--Bah! ce n'est rien que cela.
+
+--Qu'y a-t-il donc de plus?
+
+--Le fameux chevalier de Maison-Rouge est à Paris.
+
+--En vérité! s'écria Maurice en se levant sur son séant.
+
+--Lui-même en personne.
+
+--Mais quand est-il entré?
+
+--Hier au soir.
+
+--Comment cela?
+
+--Déguisé en chasseur de la garde nationale. Une femme, qu'on croit
+être une aristocrate déguisée en femme du peuple, lui a porté des habits
+à la barrière; puis un instant après, ils sont rentrés bras dessus bras
+dessous. Ce n'est que quand ils ont été passés que la sentinelle a eu
+quelques soupçons. Il avait vu passer la femme avec un paquet, il la
+voyait repasser avec une espèce de militaire sous le bras; c'était
+louche; il a donné l'éveil, on a couru après eux. Ils ont disparu dans
+un hôtel de la rue Saint-Honoré dont la porte s'est ouverte comme par
+enchantement. L'hôtel avait une seconde sortie sur les Champs-Élysées;
+bonsoir! le chevalier de Maison-Rouge et sa complice se sont évanouis.
+On démolira l'hôtel et l'on guillotinera le propriétaire; mais cela
+n'empêchera pas le chevalier de recommencer la tentative qui a déjà
+échoué, il y a quatre mois pour la première fois, et hier pour la
+seconde.
+
+--Et il n'est point arrêté? demanda Maurice.
+
+--Ah! bien oui, arrête Protée, mon cher, arrête donc Protée; tu sais
+le mal qu'a eu Aristide à en venir à bout.
+
+
+ _Pastor Aristoeus fugiens_
+ _Pencia Tempe..._
+
+
+
+--Prends garde, dit Maurice en portant sa clef à sa bouche.
+
+--Prends garde toi-même, morbleu! car cette fois ce n'est pas moi que
+tu siffleras, c'est Virgile.
+
+--C'est juste, et tant que tu ne le traduiras point, je n'ai rien à
+dire. Mais revenons au chevalier de Maison-Rouge.
+
+--Oui, convenons que c'est un fier homme.
+
+--Le fait est que, pour entreprendre de pareilles choses, il faut un
+grand courage.
+
+--Ou un grand amour.
+
+--Crois-tu donc à cet amour du chevalier pour la reine?
+
+--Je n'y crois pas; je le dis comme tout le monde. D'ailleurs, elle en
+a rendu amoureux bien d'autres; qu'y aurait-il d'étonnant à ce qu'elle
+l'eût séduit? Elle a bien séduit Barnave, à ce qu'on dit.
+
+--N'importe, il faut que le chevalier ait des intelligences dans le
+Temple même.
+
+--C'est possible:
+
+
+ _L'amour brise les grilles_
+ _Et se rit des verrous._
+
+
+
+--Lorin!
+
+--Ah! c'est vrai.
+
+--Alors, tu crois cela comme les autres?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Parce qu'à ton compte la reine aurait eu deux cents amoureux.
+
+--Deux cents, trois cents, quatre cents. Elle est assez belle pour
+cela. Je ne dis pas qu'elle les ait aimés; mais enfin, ils l'ont aimée,
+elle. Tout le monde voit le soleil, et le soleil ne voit pas tout le
+monde.
+
+--Alors, tu dis donc que le chevalier de Maison-Rouge...?
+
+--Je dis qu'on le traque un peu en ce moment-ci, et que s'il échappe aux
+limiers de la République, ce sera un fin renard.
+
+--Et que fait la Commune dans tout cela?
+
+--La Commune va rendre un arrêté par lequel chaque maison, comme un
+registre ouvert, laissera voir, sur sa façade, le nom des habitants et
+des habitantes. C'est la réalisation de ce rêve des anciens: Que
+n'existe-t-il une fenêtre au coeur de l'homme, pour que tout le monde
+puisse voir ce qui s'y passe!
+
+--Oh! excellente idée! s'écria Maurice.
+
+--De mettre une fenêtre au coeur des hommes?
+
+--Non, mais de mettre une liste à la porte des maisons. En effet,
+Maurice songeait que ce lui serait un moyen de retrouver son inconnue,
+ou tout au moins quelque trace d'elle qui pût le mettre sur sa voie.
+
+--N'est-ce pas? dit Lorin. J'ai déjà parlé que cette mesure nous
+donnerait une fournée de cinq cents aristocrates. À propos, nous avons
+reçu ce matin au club une députation des enrôlés volontaires; ils sont
+venus, conduits par nos adversaires de cette nuit, que je n'ai
+abandonnés qu'ivres morts; ils sont venus, dis-je, avec des guirlandes
+de fleurs et des couronnes d'immortelles.
+
+--En vérité! répliqua Maurice en riant; et combien étaient-ils?
+
+--Ils étaient trente; ils s'étaient fait raser et avaient des bouquets
+à la boutonnière. «Citoyens du club des Thermopyles, a dit l'orateur, en
+vrais patriotes que nous sommes, nous désirons que l'union des Français
+ne soit pas troublée par un malentendu, et nous venons fraterniser de
+nouveau.»
+
+--Alors...?
+
+--Alors, nous avons fraternisé derechef, et en réitérant, comme dit
+Diafoirus; on a fait un autel à la patrie avec la table du secrétaire et
+deux carafes dans lesquelles on a mis des bouquets. Comme tu étais le
+héros de la fête, on t'a appelé trois fois pour te couronner; et comme
+tu n'as pas répondu, attendu que tu n'y étais pas, et qu'il faut
+toujours que l'on couronne quelque chose, on a couronné le buste de
+Washington. Voilà l'ordre et la marche selon lesquels a eu lieu la
+cérémonie.
+
+Comme Lorin achevait ce récit véridique, et qui, à cette époque,
+n'avait rien de burlesque, on entendit des rumeurs dans la rue, et des
+tambours, d'abord lointains, puis de plus en plus rapprochés, firent
+entendre le bruit si commun alors de la générale.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda Maurice.
+
+--C'est la proclamation de l'arrêté de la Commune, dit Lorin.
+
+--Je cours à la section, dit Maurice en sautant à bas de son lit et en
+appelant son officieux pour le venir habiller.
+
+--Et moi, je rentre me coucher, dit Lorin; je n'ai dormi que deux
+heures cette nuit, grâce à tes enragés volontaires. Si l'on ne se bat
+qu'un peu, tu me laisseras dormir; si l'on se bat beaucoup, tu viendras
+me chercher.
+
+--Pourquoi donc t'es-tu fait si beau? demanda Maurice en jetant un coup
+d'oeil sur Lorin, qui se levait pour se retirer.
+
+--Parce que, pour venir chez toi, je suis forcé de passer rue Béthisy,
+et que, rue Béthisy, au troisième, il y a une fenêtre qui s'ouvre
+toujours quand je passe.
+
+--Et tu ne crains pas qu'on te prenne pour un muscadin?
+
+--Un muscadin, moi? Ah bien, oui, je suis connu, au contraire, pour un
+franc sans-culotte. Mais il faut bien faire quelque sacrifice au beau
+sexe. Le culte de la patrie n'exclut pas celui de l'amour; au contraire,
+l'un commande l'autre:
+
+
+ _La République a décrété_
+ _Que des Grecs on suivrait les traces;_
+ _Et l'autel de la Liberté_
+ _Fait pendant à celui des Grâces._
+
+
+
+Ose siffler celui-là, je te dénonce comme aristocrate, et je te fais
+raser de manière à ce que tu ne portes jamais perruque. Adieu, cher ami.
+
+
+Lorin tendit cordialement à Maurice une main que le jeune secrétaire
+serra cordialement, et sortit en ruminant un bouquet à Chloris.
+
+
+
+
+V
+
+Quel homme c'était que le citoyen Maurice Lindey
+
+
+Tandis que Maurice Lindey, après s'être habillé précipitamment, se rend
+à la section de la rue Lepelletier, dont il est, comme on le sait,
+secrétaire, essayons de retracer aux yeux du public les antécédents de
+cet homme, qui s'est produit sur la scène par un de ces élans de coeur,
+familiers aux puissantes et généreuses natures.
+
+Le jeune homme avait dit la vérité pleine et entière, lorsque la
+veille, en répondant de l'inconnue, il avait dit qu'il se nommait
+Maurice Lindey, demeurant rue du Roule. Il aurait pu ajouter qu'il était
+enfant de cette demi-aristocratie accordée aux gens de robe. Ses aïeux
+avaient marqué, depuis deux cents ans, par cette éternelle opposition
+parlementaire qui a illustré les noms des Molé et des Maupeou. Son père,
+le bonhomme Lindey, qui avait passé toute sa vie à gémir contre le
+despotisme, lorsque, le 14 juillet 89, la Bastille était tombé aux mains
+du peuple, était mort de saisissement et d'épouvante de voir le
+despotisme remplacé par une liberté militante, laissant son fils unique,
+indépendant par sa fortune et républicain par sentiment.
+
+La Révolution, qui avait suivi de si près ce grand événement, avait
+donc trouvé Maurice dans toutes les conditions de vigueur et de maturité
+virile qui conviennent à l'athlète prêt à entrer en lice, éducation
+républicaine fortifiée par l'assiduité aux clubs et la lecture de tous
+les pamphlets de l'époque. Dieu sait combien Maurice avait dû en lire.
+Mépris profond et raisonné de la hiérarchie, pondération philosophique
+des éléments qui composent le corps, négation absolue de toute noblesse
+qui n'est pas personnelle, appréciation impartiale du passé, ardeur pour
+les idées nouvelles, sympathie pour le peuple, mêlée à la plus
+aristocratique des organisations, tel était au moral, non pas celui que
+nous avons choisi, mais celui que le journal où nous puisons ce sujet
+nous a donné pour héros de cette histoire.
+
+Au physique, Maurice Lindey était un homme de cinq pieds huit pouces,
+âgé de vingt-cinq ou de vingt-six ans, musculeux comme Hercule, beau de
+cette beauté française qui accuse dans un Franc une race particulière,
+c'est-à-dire un front pur, des yeux bleus, des cheveux châtains et
+bouclés, des joues roses et des dents d'ivoire.
+
+Après le portrait de l'homme, la position du citoyen.
+
+Maurice, sinon riche, du moins indépendant, Maurice portant un nom
+respecté et surtout populaire, Maurice connu par son éducation libérale
+et pour ses principes plus libéraux encore que son éducation, Maurice
+s'était placé pour ainsi dire à la tête d'un parti composé de tous les
+jeunes bourgeois patriotes. Peut-être bien, près des sans-culottes
+passait-il pour un peu tiède, et près des sectionnaires pour un peu
+parfumé. Mais il se faisait pardonner sa tiédeur par les sans-culottes,
+en brisant comme des roseaux fragiles les gourdins les plus noueux, et
+son élégance par les sectionnaires, en les envoyant rouler à vingt pas
+d'un coup de poing entre les deux yeux, quand ces deux yeux regardaient
+Maurice d'une façon qui ne lui convenait pas.
+
+Maintenant, pour le physique, pour le moral et pour le civisme
+combinés, Maurice avait assisté à la prise de la Bastille; il avait été
+de l'expédition de Versailles; il avait combattu comme un lion au 10
+août, et, dans cette mémorable journée, c'était une justice à lui
+rendre, il avait tué autant de patriotes que de Suisses: car il n'avait
+pas plus voulu souffrir l'assassin sous la carmagnole que l'ennemi de la
+République sous l'habit rouge.
+
+C'était lui qui, pour exhorter les défenseurs du château à se rendre et
+pour empêcher le sang de couler, s'était jeté sur la bouche d'un canon
+auquel un artilleur parisien allait mettre le feu; c'était lui qui était
+entré le premier au Louvre par une fenêtre, malgré la fusillade de
+cinquante Suisses et d'autant de gentilshommes embusqués; et déjà,
+lorsqu'il aperçut les signaux de capitulation, son terrible sabre avait
+entamé plus de dix uniformes; alors, voyant ses amis massacrer à loisir
+des prisonniers qui jetaient leurs armes, qui tendaient leurs mains
+suppliantes et qui demandaient la vie, il s'était mis à hacher
+furieusement ses amis, ce qui lui avait fait une réputation digne des
+beaux jours de Rome et de la Grèce.
+
+La guerre déclarée, Maurice s'enrôla et partit pour la frontière, en
+qualité de lieutenant, avec les quinze cents premiers volontaires que la
+ville envoyait contre les envahisseurs, et qui chaque jour devaient être
+suivis de quinze cents autres.
+
+À la première bataille à laquelle il assista, c'est-à-dire à Jemmapes,
+il reçut une balle qui, après avoir divisé les muscles d'acier de son
+épaule, alla s'aplatir sur l'os. Le représentant du peuple connaissait
+Maurice, il le renvoya à Paris pour qu'il se guérît. Un mois entier
+Maurice, dévoré par la fièvre, se roula sur son lit de douleur; mais
+janvier le trouva sur pied et commandant, sinon de nom, du moins de
+fait, le club des Thermopyles, c'est-à-dire cent jeunes gens de la
+bourgeoisie parisienne, armés pour s'opposer à toute tentative en faveur
+du tyran Capet; il y a plus: Maurice, le sourcil froncé par une sombre
+colère, l'oeil dilaté, le front pâle, le coeur étreint par un singulier
+mélange de haine morale et de pitié physique, assista le sabre au poing
+à l'exécution du roi, et, seul peut-être dans toute cette foule, demeura
+muet, lorsque tomba la tête de ce fils de saint Louis, dont l'âme
+montait au ciel; seulement, lorsque cette tête fut tombée, il leva en
+l'air son redoutable sabre, et tous ses amis crièrent: «Vive la
+liberté!» sans remarquer que, cette fois par exception, sa voix ne
+s'était pas mêlée aux leurs.
+
+Voilà quel était l'homme qui s'acheminait, le matin du 11 mars, vers la
+rue Lepelletier, et auquel notre histoire va donner plus de relief dans
+les détails d'une vie orageuse, comme on la menait à cette époque.
+
+Vers dix heures, Maurice arriva à la section dont il était le
+secrétaire.
+
+L'émoi était grand. Il s'agissait de voter une adresse à la Convention
+pour réprimer les complots des girondins. On attendait impatiemment
+Maurice.
+
+Il n'était question que du retour du chevalier de Maison-Rouge, de
+l'audace avec laquelle cet acharné conspirateur était rentré pour la
+deuxième fois dans Paris, où sa tête, il le savait cependant, était mise
+à prix. On rattachait à cette rentrée la tentative faite la veille au
+Temple, et chacun exprimait sa haine et son indignation contre les
+traîtres et les aristocrates.
+
+Mais, contre l'attente générale, Maurice fut mou et silencieux, rédigea
+habilement la proclamation, termina en trois heures toute sa besogne,
+demanda si la séance était levée, et, sur la réponse affirmative, prit
+son chapeau, sortit et s'achemina vers la rue Saint-Honoré.
+
+Arrivé là, Paris lui sembla tout nouveau. Il revit le coin de la rue du
+Coq, où, pendant la nuit, la belle inconnue lui était apparue se
+débattant aux mains des soldats. Alors il suivit, depuis la rue du Coq
+jusqu'au pont Marie, le même chemin qu'il avait parcouru à ses côtés,
+s'arrêtant où les différentes patrouilles les avaient arrêtés, répétant
+aux endroits qui le lui rendaient, comme s'ils avaient conservé un écho
+de leurs paroles, le dialogue qu'ils avaient échangé; seulement, il
+était une heure de l'après-midi, et le soleil, qui éclairait toute cette
+promenade, rendait saillants à chaque pas les souvenirs de la nuit.
+
+Maurice traversa les ponts et arriva bientôt dans la rue Victor, comme
+on l'appelait alors.
+
+--Pauvre femme! murmura Maurice, qui n'a pas réfléchi hier que la nuit
+ne dure que douze heures et que son secret ne durerait probablement pas
+plus que la nuit. À la clarté du soleil, je vais retrouver la porte par
+laquelle elle s'est glissée, et qui sait si je ne l'apercevrai pas
+elle-même à quelque fenêtre?
+
+Il entra alors dans la vieille rue Saint-Jacques, se plaça comme
+l'inconnue l'avait placé la veille. Un instant il ferma les yeux,
+croyant peut-être, le pauvre fou! que le baiser de la veille allait une
+seconde fois brûler ses lèvres. Mais il n'en ressentit que le souvenir.
+Il est vrai que le souvenir brûlait encore.
+
+Maurice rouvrit les yeux, vit les deux ruelles, l'une à sa droite et
+l'autre à sa gauche. Elles étaient fangeuses, mal pavées, garnies de
+barrières, coupées de petits ponts jetés sur un ruisseau. On y voyait
+des arcades en poutres, des recoins, vingt portes mal assurées,
+pourries. C'était le travail grossier dans toute sa misère, la misère
+dans toute sa hideur. Çà et là un jardin, fermé tantôt par des haies,
+tantôt par des palissades en échalas, quelques-uns par des murs; des
+peaux séchant sous des hangars et répandant cette odieuse odeur de
+tannerie qui soulève le coeur. Maurice chercha, combina pendant deux
+heures et ne trouva rien, ne devina rien; dix fois il revint sur ses pas
+pour s'orienter. Mais toutes ses tentatives furent inutiles, toutes ses
+recherches infructueuses. Les traces de la jeune femme semblaient avoir
+été effacées par le brouillard et la pluie.
+
+--Allons, se dit Maurice, j'ai rêvé. Ce cloaque ne peut avoir un instant
+servi de retraite à ma belle fée de cette nuit.
+
+Il y avait dans ce républicain farouche une poésie bien autrement
+réelle que dans son ami aux quatrains anacréontiques, puisqu'il rentra
+sur cette idée, pour ne pas ternir l'auréole qui éclairait la tête de
+son inconnue. Il est vrai qu'il rentra désespéré.
+
+--Adieu! dit-il, belle mystérieuse: tu m'as traité en sot ou en
+enfant. En effet, serait-elle venue ici avec moi si elle y demeurait?
+Non! elle n'a fait qu'y passer, comme un cygne sur un marais infect. Et,
+comme celle de l'oiseau dans l'air, sa trace est invisible.
+
+
+
+
+VI
+
+Le temple
+
+
+Ce même jour, à la même heure où Maurice, douloureusement désappointé,
+repassait le pont de la Tournelle, plusieurs municipaux, accompagnés de
+Santerre, commandant de la garde nationale parisienne, faisaient une
+visite sévère dans la tour du Temple, transformée en prison depuis le 13
+août 1792.
+
+Cette visite s'exerçait particulièrement dans l'appartement du troisième
+étage, composé d'une antichambre et de trois pièces.
+
+Une de ces chambres était occupée par deux femmes, une jeune fille et un
+enfant de neuf ans, tous vêtus de deuil.
+
+L'aînée de ces femmes pouvait avoir trente-sept à trente-huit ans. Elle
+était assise et lisait près d'une table.
+
+La seconde était assise et travaillait à un ouvrage de tapisserie: elle
+pouvait être âgée de vingt-huit à vingt-neuf ans.
+
+La jeune fille en avait quatorze et se tenait près de l'enfant, qui,
+malade et couché, fermait les yeux comme s'il dormait, quoique
+évidemment il fût impossible de dormir au bruit que faisaient les
+municipaux.
+
+Les uns remuaient les lits, les autres déployaient les pièces de linge;
+d'autres enfin, qui avaient fini leurs recherches, regardaient avec une
+fixité insolente les malheureuses prisonnières, qui se tenaient les yeux
+obstinément baissés, l'une sur son livre, l'autre sur sa tapisserie, la
+troisième sur son frère.
+
+L'aînée de ces femmes était grande, pâle et belle; celle qui lisait
+paraissait surtout concentrer son attention sur son livre, quoique,
+selon toute probabilité, ce fussent ses yeux qui lussent et non son
+esprit.
+
+Alors, un des municipaux s'approcha d'elle, saisit brutalement le livre
+qu'elle tenait et le jeta au milieu de la chambre.
+
+La prisonnière allongea la main vers la table, prit un second volume et
+continua de lire.
+
+Le montagnard fit un geste furieux pour arracher ce second volume,
+comme il avait fait du premier. Mais, à ce geste, qui fit tressaillir la
+prisonnière qui brodait près de la fenêtre, la jeune fille s'élança,
+entoura de ses bras la tête de la lectrice et murmura en pleurant:
+
+--Ah! pauvre mère! Puis elle l'embrassa. Alors la prisonnière, à son
+tour, colla la bouche sur l'oreille de la jeune fille, comme pour
+l'embrasser aussi, et lui dit:
+
+--Marie, il y a un billet caché dans la bouche du poêle; ôtez-le.
+
+--Allons, allons! dit le municipal en tirant brutalement la jeune fille
+à lui et en la séparant de sa mère. Aurez-vous bientôt fini de vous
+embrasser?
+
+--Monsieur, dit la jeune fille, la Convention a-t-elle décrété que les
+enfants ne pourront plus embrasser leur mère?
+
+--Non; mais elle a décrété qu'on punirait les traîtres, les
+aristocrates et les ci-devant, et c'est pourquoi nous sommes ici pour
+interroger. Voyons, Antoinette, réponds.
+
+Celle qu'on interpellait aussi grossièrement ne daigna pas même regarder
+son interrogateur. Elle détourna la tête, au contraire, et une légère
+rougeur passa sur ses joues pâlies par la douleur et sillonnées par les
+larmes.
+
+--Il est impossible, continua cet homme, que tu aies ignoré la
+tentative de cette nuit. D'où vient-elle? Même silence de la part de la
+prisonnière.
+
+--Répondez, Antoinette, dit alors Santerre en s'approchant, sans
+remarquer le frisson d'horreur qui avait saisi la jeune femme à l'aspect
+de cet homme, qui, le 21 janvier au matin, était venu prendre au Temple
+Louis XVI pour le conduire à l'échafaud. Répondez. On a conspiré cette
+nuit contre la République et essayé de vous soustraire à la captivité
+que, en attendant la punition de vos crimes, vous inflige la volonté du
+peuple. Le saviez-vous, dites, que l'on conspirait?
+
+Marie-Antoinette tressaillit au contact de cette voix qu'elle sembla
+fuir, en se reculant le plus qu'elle put sur sa chaise. Mais elle ne
+répondit pas plus à cette question qu'aux deux autres, pas plus à
+Santerre qu'au municipal.
+
+--Vous ne voulez donc pas répondre? dit Santerre en frappant violemment
+du pied. La prisonnière prit sur la table un troisième volume.
+
+Santerre se retourna; la brutale puissance de cet homme, qui commandait
+à 80, 000 hommes, qui n'avait eu besoin que d'un geste pour couvrir la
+voix de Louis XVI mourant, se brisait contre la dignité d'une pauvre
+prisonnière, dont il pouvait faire tomber la tête à son tour, mais qu'il
+ne pouvait pas faire plier.
+
+--Et vous, Élisabeth, dit-il à l'autre personne, qui avait un instant
+interrompu sa tapisserie pour joindre les mains et prier, non pas ces
+hommes, mais Dieu,--répondrez-vous?
+
+--Je ne sais ce que vous demandez, dit-elle; je ne puis donc vous
+répondre.
+
+--Eh! morbleu! citoyenne Capet, dit Santerre en s'impatientant, c'est
+pourtant clair, ce que je dis là. Je dis qu'on a fait hier une tentative
+pour vous faire évader et que vous devez connaître les coupables.
+
+--Nous n'avons aucune communication avec le dehors, monsieur; nous ne
+pouvons donc savoir ni ce qu'on fait pour nous, ni ce qu'on fait contre
+nous.
+
+--C'est bien, dit le municipal; nous allons savoir alors ce que va dire
+ton neveu.
+
+Et il s'approcha du lit du dauphin. À cette menace, Marie-Antoinette se
+leva tout à coup.
+
+--Monsieur, dit-elle, mon fils est malade et dort.... Ne le réveillez
+pas.
+
+--Réponds, alors.
+
+--Je ne sais rien.
+
+Le municipal alla droit au lit du petit prisonnier, qui feignait, comme
+nous l'avons dit, de dormir.
+
+--Allons, allons, réveille-toi, Capet, dit-il en le secouant rudement.
+L'enfant ouvrit les yeux et sourit. Les municipaux alors entourèrent le
+lit.
+
+La reine, agitée de douleur et de crainte, fit un signe à sa fille, qui
+profita de ce moment, se glissa dans la chambre voisine, ouvrit une des
+bouches du poêle, en tira le billet, le brûla, puis aussitôt rentra dans
+la chambre, et, d'un regard, rassura sa mère.
+
+--Que me voulez-vous? demanda l'enfant.
+
+--Savoir si tu n'as rien entendu cette nuit?
+
+--Non, j'ai dormi.
+
+--Tu aimes fort à dormir, à ce qu'il paraît?
+
+--Oui, parce que quand je dors, je rêve.
+
+--Et que rêves-tu?
+
+--Que je revois mon père que vous avez tué.
+
+--Ainsi, tu n'as rien entendu? dit vivement Santerre.
+
+--Rien.
+
+--Ces louveteaux sont, en vérité, bien d'accord avec la louve, dit le
+municipal furieux; et, cependant, il y a eu un complot.
+
+La reine sourit.
+
+--Elle nous nargue, l'Autrichienne, s'écria le municipal. Eh bien,
+puisqu'il en est ainsi, exécutons dans toute sa rigueur le décret de la
+Commune. Lève-toi, Capet.
+
+--Que voulez-vous faire? s'écria la reine s'oubliant elle-même. Ne
+voyez-vous pas que mon fils est malade, qu'il a la fièvre? Voulez-vous
+donc le faire mourir?
+
+--Ton fils, dit le municipal, est un sujet d'alarmes continuel pour le
+conseil du Temple. C'est lui qui est le point de mire de tous les
+conspirateurs. On se flatte de vous enlever tous ensemble. Eh bien,
+qu'on y vienne.--Tison!...--Appelez Tison.
+
+Tison était une espèce de journalier chargé des gros ouvrages du ménage
+dans la prison. Il arriva.
+
+C'était un homme d'une quarantaine d'années, au teint basané, au visage
+rude et sauvage, aux cheveux noirs et crépus descendant jusqu'aux
+sourcils.
+
+--Tison, dit Santerre, qui est venu, hier, apporter des vivres aux
+détenus? Tison cita un nom.
+
+--Et leur linge, qui le leur a apporté?
+
+--Ma fille.
+
+--Ta fille est donc blanchisseuse?
+
+--Certainement.
+
+--Et tu lui as donné la pratique des prisonniers?
+
+--Pourquoi pas? autant qu'elle gagne cela qu'une autre. Ce n'est plus
+l'argent des tyrans, c'est l'argent de la nation, puisque la nation paye
+pour eux.
+
+--On t'a dit d'examiner le linge avec attention.
+
+--Eh bien, est-ce que je ne m'acquitte pas de mon devoir? à preuve
+qu'il y avait hier un mouchoir auquel on avait fait deux noeuds, que je
+l'ai été porter au conseil, qui a ordonné à ma femme de le dénouer, de
+le repasser, et de le remettre à madame Capet sans lui rien dire.
+
+À cette indication de deux noeuds faits à un mouchoir, la reine
+tressaillit, ses prunelles se dilatèrent, et Madame Élisabeth et elles
+échangèrent un regard.
+
+--Tison, dit Santerre, ta fille est une citoyenne dont personne ne
+soupçonne le patriotisme; mais, à partir d'aujourd'hui, elle n'entrera
+plus au Temple.
+
+--Oh! mon Dieu! dit Tison effrayé, que me dites-vous donc là, vous
+autres? Comment! je ne reverrais plus ma fille que lorsque je sortirais?
+
+--Tu ne sortiras plus, dit Santerre.
+
+Tison regarda autour de lui sans arrêter sur aucun objet son oeil
+hagard; et soudain:
+
+--Je ne sortirai plus! s'écria-t-il. Ah! c'est comme cela? Eh bien! je
+veux sortir pour tout à fait, moi. Je donne ma démission; je ne suis pas
+un traître, un aristocrate, moi, pour qu'on me retienne en prison. Je
+vous dis que je veux sortir.
+
+--Citoyen, dit Santerre, obéis aux ordres de la Commune, et tais-toi,
+ou tu pourrais mal t'en trouver, c'est moi qui te le dis. Reste ici et
+surveille ce qui s'y passe. On a l'oeil sur toi, je t'en préviens.
+
+Pendant ce temps, la reine, qui se croyait oubliée, se rassérénait peu
+à peu et replaçait son fils dans son lit.
+
+--Fais monter ta femme, dit le municipal à Tison. Celui-ci obéit, sans
+mot dire. Les menaces de Santerre l'avaient rendu doux comme un agneau.
+La femme Tison monta.
+
+--Viens ici, citoyenne, dit Santerre; nous allons passer dans
+l'antichambre, et pendant ce temps, tu fouilleras les détenues.
+
+--Dis donc, femme, dit Tison, ils ne veulent plus laisser venir notre
+fille au Temple.
+
+--Comment! ils ne veulent plus laisser venir notre fille?
+
+Mais nous ne la verrons donc plus, notre fille? Tison secoua la tête.
+
+--Qu'est-ce que vous dites donc là?
+
+--Je dis que nous ferons un rapport au conseil du Temple et que le
+conseil décidera. En attendant...
+
+--En attendant, dit la femme, je veux revoir ma fille.
+
+--Silence! dit Santerre; on t'a fait venir ici pour fouiller les
+prisonnières, fouille-les, et puis après nous verrons...
+
+--Mais... cependant!...
+
+--Oh! oh! dit Santerre en fronçant les sourcils; cela se gâte, ce me
+semble.
+
+--Fais ce que dit le citoyen général! fais, femme; après, tu vois bien
+qu'il dit que nous verrons. Et Tison regarda Santerre avec un humble
+sourire.
+
+--C'est bien, dit la femme; allez-vous-en, je suis prête à les
+fouiller. Ces hommes sortirent.
+
+--Ma chère madame Tison, dit la reine, croyez bien...
+
+--Je ne crois rien, citoyenne Capet, dit l'horrible femme en grinçant
+des dents, si ce n'est que, c'est toi qui es cause de tous les malheurs
+du peuple. Aussi, que je trouve quelque chose de suspect sur toi, et tu
+verras.
+
+Quatre hommes restèrent à la porte pour prêter main-forte à la femme
+Tison, si la reine résistait. On commença par la reine.
+
+On trouva sur elle un mouchoir noué de trois noeuds, qui semblait
+malheureusement une réponse préparée à celui dont avait parlé Tison, un
+crayon, un scapulaire et de la cire à cacheter.
+
+--Ah! je le savais bien, dit la femme Tison; je l'avais bien dit aux
+municipaux, qu'elle écrivait, l'Autrichienne! L'autre jour, j'avais
+trouvé une goutte de cire sur la bobèche du chandelier.
+
+--Oh! madame, dit la reine avec un accent suppliant, ne montrez que le
+scapulaire.
+
+--Ah bien, oui, dit la femme, de la pitié pour toi!... Est-ce qu'on en
+a pour moi, de la pitié?... On me prend ma fille. Madame Élisabeth et
+madame Royale n'avaient rien sur elles.
+
+La femme Tison rappela les municipaux, qui rentrèrent, Santerre à leur
+tête; elle leur remit les objets trouvés sur la reine, qui passèrent de
+main en main et furent l'objet d'un nombre infini de conjectures: le
+mouchoir noué de trois noeuds, surtout, exerça longuement l'imagination
+des persécuteurs de la race royale.
+
+--Maintenant, dit Santerre, nous allons te lire l'arrêté de la
+Convention.
+
+--Quel arrêté? demanda la reine.
+
+--L'arrêté qui ordonne que tu seras séparée de ton fils.
+
+--Mais c'est donc vrai que cet arrêté existe?
+
+--Oui. La Convention a trop grand souci d'un enfant confié à sa garde
+par la nation, pour le laisser en compagnie d'une mère aussi dépravée
+que toi....
+
+Les yeux de la reine jetèrent des éclairs.
+
+--Mais formulez une accusation, au moins, tigres que vous êtes!
+
+--Ce n'est parbleu pas difficile, dit un municipal, voilà....
+
+Et il prononça une de ces accusations infâmes, comme Suétone en porte
+contre Agrippine.
+
+--Oh! s'écria la reine, debout, pâle et superbe d'indignation, j'en
+appelle au coeur de toutes les mères.
+
+--Allons! allons! dit le municipal, tout cela est bel et bien; mais
+nous sommes déjà ici depuis deux heures, et nous ne pouvons pas perdre
+toute la journée; lève-toi, Capet, et suis-nous.
+
+--Jamais! jamais! s'écria la reine s'élançant entre les municipaux et
+le jeune Louis, et s'apprêtant à défendre l'approche du lit, comme une
+tigresse fait de sa tanière; jamais je ne me laisserai enlever mon
+enfant!
+
+--Oh! messieurs, dit Madame Élisabeth en joignant les mains avec une
+admirable expression de prière; messieurs, au nom du ciel! ayez pitié de
+deux mères!
+
+--Parlez, dit Santerre, dites les noms, avouez le projet de vos
+complices, expliquez ce que voulaient dire ces noeuds faits au mouchoir
+apporté avec votre linge par la fille Tison, et ceux faits au mouchoir
+trouvé dans votre poche; alors on vous laissera votre fils.
+
+Un regard de Madame Élisabeth sembla supplier la reine de faire ce
+sacrifice terrible. Mais celle-ci, essuyant fièrement une larme qui
+brillait comme un diamant, au coin de sa paupière:
+
+--Adieu, mon fils, dit-elle. N'oubliez jamais votre père qui est au
+ciel, votre mère qui ira bientôt le rejoindre; redites, tous les soirs
+et tous les matins, la prière que je vous ai apprise. Adieu, mon fils.
+
+Elle lui donna un dernier baiser; et, se relevant froide et inflexible:
+
+--Je ne sais rien, messieurs, dit-elle; faites ce que vous voudrez.
+
+Mais il eût fallu à cette reine plus de force que n'en contenait le
+coeur d'une femme, et surtout le coeur d'une mère. Elle retomba anéantie
+sur une chaise, tandis qu'on emportait l'enfant, dont les larmes
+coulaient et qui lui tendait les bras, mais sans jeter un cri.
+
+La porte se referma derrière les municipaux qui emportaient l'enfant
+royal, et les trois femmes demeurèrent seules.
+
+Il y eut un moment de silence désespéré, interrompu seulement par
+quelques sanglots. La reine le rompit la première.
+
+--Ma fille, dit-elle, et ce billet?
+
+--Je l'ai brûlé, comme vous me l'avez dit, ma mère.
+
+--Sans le lire?
+
+--Sans le lire.
+
+--Adieu donc, dernière lueur, suprême espérance! murmura Madame
+Élisabeth.
+
+--Oh! vous avez raison, vous avez raison, ma soeur, c'est trop
+souffrir! Puis, se retournant vers sa fille:
+
+--Mais vous avez vu l'écriture, du moins, Marie?
+
+--Oui, ma mère, un moment.
+
+La reine se leva, alla regarder à la porte pour voir si elle n'était
+point observée, et, tirant une épingle de ses cheveux, elle s'approcha
+de la muraille, fit sortir d'une fente un petit papier plié en forme de
+billet, et, montrant ce billet à madame Royale:
+
+--Rappelez tous vos souvenirs avant de me répondre, ma fille, dit-elle;
+l'écriture était-elle la même que celle-ci?
+
+--Oui, oui, ma mère, s'écria la princesse; oui, je la reconnais!
+
+--Dieu soit loué! s'écria la reine en tombant à genoux avec ferveur.
+S'il a pu écrire, depuis ce matin, c'est qu'il est sauvé, alors. Merci,
+mon Dieu! merci! un si noble ami méritait bien un de tes miracles.
+
+--De qui parlez-vous donc, ma mère? demanda madame Royale. Quel est cet
+ami? Dites-moi son nom, que je le recommande à Dieu dans mes prières.
+
+--Oui, vous avez raison ma fille; ne l'oubliez jamais, ce nom, car
+c'est le nom d'un gentilhomme plein d'honneur et de bravoure; celui-là
+n'est pas dévoué par ambition, car il ne s'est révélé qu'aux jours du
+malheur. Il n'a jamais vu la reine de France, ou plutôt la reine de
+France ne l'a jamais vu, et il voue sa vie à la défendre. Peut-être
+sera-t-il récompensé, comme on récompense aujourd'hui toute vertu, par
+une mort terrible.... Mais... s'il meurt... oh! là-haut! là-haut! je le
+remercierai.... Il s'appelle....
+
+La reine regarda avec inquiétude autour d'elle et baissa la voix:
+
+--Il s'appelle le chevalier de Maison-Rouge.... Priez pour lui!
+
+
+
+
+VII
+
+Serment de joueur
+
+
+La tentative d'enlèvement, si contestable qu'elle fût, puisqu'elle
+n'avait eu aucun commencement d'exécution, avait excité la colère des
+uns et l'intérêt des autres. Ce qui corroborait, d'ailleurs, cet
+événement, de probabilité presque matérielle, c'est que le comité de
+sûreté générale apprit que, depuis trois semaines ou un mois, une foule
+d'émigrés étaient rentrés en France par différents points de la
+frontière. Il était évident que des gens qui risquaient ainsi leur tête
+ne la risquaient pas sans dessein, et que ce dessein était, selon toute
+probabilité, de concourir à l'enlèvement de la famille royale.
+
+Déjà, sur la proposition du conventionnel Osselin, avait été promulgué
+le décret terrible qui condamnait à mort tout émigré convaincu d'avoir
+remis le pied en France, tout Français convaincu d'avoir eu des projets
+d'émigration; tout particulier convaincu d'avoir aidé dans sa fuite, ou
+dans son retour, un émigré ou un émigrant, enfin tout citoyen convaincu
+d'avoir donné asile à un émigré.
+
+Cette terrible loi inaugurait la Terreur. Il ne manquait plus que la
+loi des suspects.
+
+Le chevalier de Maison-Rouge était un ennemi trop actif et trop
+audacieux pour que sa rentrée dans Paris et son apparition au Temple
+n'entraînassent point les plus graves mesures. Des perquisitions, plus
+sévères qu'elles ne l'avaient jamais été, furent exécutées dans une
+foule de maisons suspectes. Mais, hormis la découverte de quelques
+femmes émigrées qui se laissèrent prendre, et de quelques vieillards qui
+ne se soucièrent pas de disputer aux bourreaux le peu de jours qui leur
+restaient, les recherches n'aboutirent à aucun résultat.
+
+Les sections, comme on le pense bien, furent, à la suite de cet
+événement, fort occupées pendant plusieurs jours, et, par conséquent, le
+secrétaire de la section Lepelletier, l'une des plus influentes de
+Paris, eut peu de temps pour penser à son inconnue.
+
+D'abord, et comme il l'avait résolu en quittant la rue vieille
+Saint-Jacques, il avait tenté d'oublier; mais, comme lui avait dit son
+ami Lorin:
+
+
+ _En songeant qu'il faut qu'on oublie,_
+ _On se souvient._
+
+
+
+Maurice, cependant, n'avait rien dit ni rien avoué. Il avait renfermé
+dans son coeur tous les détails de cette aventure qui avaient pu
+échapper à l'investigation de son ami. Mais celui-ci, qui connaissait
+Maurice pour une joyeuse et expansive nature, et qui le voyait
+maintenant sans cesse rêveur et cherchant la solitude, se doutait bien,
+comme il le disait, que ce coquin de Cupidon avait passé par là.
+
+Il est à remarquer que, parmi ses dix-huit siècles de monarchie, la
+France a eu peu d'années aussi mythologiques que l'an de grâce 1793.
+
+Cependant, le chevalier n'était pas pris; on n'entendait plus parler de
+lui. La reine, veuve de son mari et orpheline de son enfant, se
+contentait de pleurer, quand elle était seule, entre sa fille et sa
+soeur.
+
+Le jeune dauphin commençait, aux mains du cordonnier Simon, ce martyre
+qui devait, en deux ans, le réunir à son père et à sa mère. Il y eut un
+instant de calme.
+
+Le volcan montagnard se reposait avant de dévorer les girondins.
+
+Maurice sentit le poids de ce calme, comme on sent la lourdeur de
+l'atmosphère en temps d'orage, et, ne sachant que faire d'un loisir qui
+le livrait tout entier à l'ardeur d'un sentiment qui, s'il n'était pas
+l'amour, lui ressemblait fort, il relut la lettre, baisa son beau
+saphir, et résolut, malgré le serment qu'il avait fait, d'essayer d'une
+dernière tentative, se promettant bien que celle-là serait la dernière.
+
+Le jeune homme avait bien pensé à une chose: c'était de s'en aller à la
+section du Jardin des Plantes, et là, de demander des renseignements au
+secrétaire, son collègue. Mais cette première idée, et nous pourrions
+même dire cette seule idée qu'il avait eue que sa belle inconnue était
+mêlée à quelque trame politique, le retint; l'idée qu'une indiscrétion
+de sa part pouvait conduire cette femme charmante à la place de la
+Révolution, et faire tomber cette tête d'ange sur l'échafaud, faisait
+passer un horrible frisson dans les veines de Maurice.
+
+Il se décida donc à tenter l'aventure seul et sans aucun renseignement.
+Son plan, d'ailleurs, était bien simple. Les listes placées sur chaque
+porte devaient lui donner les premiers indices; puis des interrogatoires
+aux concierges devaient achever d'éclaircir ce mystère. En sa qualité de
+secrétaire de la section Lepelletier, il avait plein et entier droit
+d'interrogatoire.
+
+D'ailleurs, Maurice ignorait le nom de son inconnue, mais il devait
+être conduit par les analogies. Il était impossible qu'une si charmante
+créature n'eût pas un nom en harmonie avec sa forme: quelque nom de
+sylphide, de fée ou d'ange; car, à son arrivée sur la terre, on avait dû
+saluer sa venue comme celle d'un être supérieur et surnaturel.
+
+Le nom le guiderait donc infailliblement. Maurice revêtit une carmagnole
+de gros drap brun, se coiffa du bonnet rouge des grands jours, et
+partit, pour son exploration, sans prévenir personne.
+
+Il avait à la main un de ces gourdins noueux qu'on appelait une
+_constitution_, et, emmanchée à son poignet vigoureux, cette arme avait
+la valeur de la massue d'Hercule. Il avait dans sa poche sa commission
+de secrétaire de la section Lepelletier. C'était à la fois sa sûreté
+physique et sa garantie morale.
+
+Il se mit donc à parcourir de nouveau la rue Saint-Victor, la rue
+vieille Saint-Jacques, lisant, à la lueur du jour défaillant, tous ces
+noms écrits d'une main plus ou moins exercée sur le panneau de chaque
+porte.
+
+Maurice en était à sa centième maison, et par conséquent à sa centième
+liste, sans que rien eût pu lui faire croire encore qu'il fût le moins
+du monde sur la trace de son inconnue, qu'il ne voulait reconnaître qu'à
+la condition que s'ouvrirait à ses yeux un nom dans le genre de celui
+qu'il avait rêvé, lorsqu'un brave cordonnier, voyant l'impatience
+répandue sur la figure du lecteur, ouvrit sa porte, sortit avec sa
+courroie de cuir et son poinçon, et, regardant Maurice par-dessus ses
+lunettes:
+
+--Veux-tu avoir quelque renseignement sur les locataires de cette
+maison? dit-il. En ce cas, parle, je suis prêt à te répondre.
+
+--Merci, citoyen, balbutia Maurice, mais je cherchais le nom d'un ami.
+
+--Dis ce nom, citoyen, je connais tout le monde dans ce quartier. Où
+demeurait cet ami?
+
+--Il demeurait, je crois, vieille rue Saint-Jacques; mais j'ai peur
+qu'il n'ait déménagé.
+
+--Mais comment se nommait-il? Il faut que je sache son nom.
+
+Maurice surpris resta un instant hésitant; puis il prononça le premier
+nom qui se présenta à sa mémoire.
+
+--René, dit-il.
+
+--Et son état? Maurice était entouré de tanneries.
+
+--Garçon tanneur, dit-il.
+
+--Dans ce cas, dit un bourgeois qui venait de s'arrêter là et qui
+regardait Maurice avec une certaine bonhomie, qui n'était pas exempte de
+défiance, il faudrait s'adresser au maître.
+
+--C'est juste, ça, dit le portier, c'est très juste; les maîtres
+savent les noms de leurs ouvriers, et voilà le citoyen Dixmer, tiens,
+qui est directeur de tannerie et qui a plus de cinquante ouvriers dans
+sa tannerie, il peut te renseigner, lui.
+
+Maurice se retourna et vit un bon bourgeois d'une taille élevée, d'un
+visage placide, d'une richesse de costume qui annonçait l'industriel
+opulent.
+
+--Seulement, comme l'a dit le citoyen portier, continua le bourgeois, il
+faudrait savoir le nom de famille.
+
+--Je l'ai dit: René.
+
+--René n'est qu'un nom de baptême, et c'est le nom de famille que je
+demande. Tous les ouvriers inscrits chez moi le sont sous leur nom de
+famille.
+
+--Ma foi, dit Maurice que cette espèce d'interrogatoire commençait à
+impatienter, le nom de famille, je ne le sais pas.
+
+--Comment! dit le bourgeois avec un sourire dans lequel Maurice crut
+remarquer plus d'ironie qu'il n'en voulait laisser paraître, comment,
+citoyen, tu ne sais pas le nom de famille de ton ami?
+
+--Non.
+
+--En ce cas, il est probable que tu ne le retrouveras pas. Et le
+bourgeois, saluant gracieusement Maurice, fit quelques pas et entra dans
+une maison de la vieille rue Saint-Jacques.
+
+--Le fait est que, si tu ne sais pas son nom de famille..., dit le
+portier.
+
+--Eh bien, non, je ne le sais pas, dit Maurice, qui n'aurait pas été
+fâché, pour avoir une occasion de faire déborder sa mauvaise humeur,
+qu'on lui cherchât querelle, et même, il faut le dire, qui n'était pas
+éloigné d'en chercher une exprès. Qu'as-tu à dire à cela?
+
+--Rien, citoyen, rien du tout; seulement, si tu ne sais pas le nom de
+ton ami, il est probable, comme te l'a dit le citoyen Dixmer, il est
+probable que tu ne le retrouveras point.
+
+Et le citoyen portier rentra dans sa loge en haussant les épaules.
+
+Maurice avait bonne envie de rosser le citoyen portier, mais ce dernier
+était vieux: sa faiblesse le sauva. Vingt ans de moins, et Maurice eût
+donné le spectacle scandaleux de l'égalité devant la loi, mais de
+l'inégalité devant la force.
+
+D'ailleurs, la nuit allait tomber, et Maurice n'avait plus que quelques
+minutes de jour.
+
+Il en profita pour s'engager d'abord dans la première ruelle, ensuite
+dans la seconde; il en examina chaque porte, il en sonda chaque recoin,
+regarda par-dessus chaque palissade, se hissa au-dessus de chaque mur,
+lança un coup d'oeil dans l'intérieur de chaque grille, par le trou de
+chaque serrure, heurta à quelques magasins déserts sans avoir de
+réponse, enfin consuma près de deux heures dans cette recherche inutile.
+
+Neuf heures du soir sonnèrent. Il faisait nuit close: on n'entendait
+plus aucun bruit, on n'apercevait plus aucun mouvement dans ce quartier
+désert, d'où la vie semblait s'être retirée avec le jour.
+
+Maurice, désespéré, allait faire un mouvement rétrograde, quand tout à
+coup, au détour d'une étroite allée, il vit briller une lumière. Il
+s'aventura dans le passage sombre, sans remarquer qu'au moment même où
+il s'y enfonçait, une tête curieuse qui, depuis un quart d'heure, du
+milieu d'un massif d'arbres s'élevant au-dessus de la muraille, suivait
+tous ses mouvements, venait de disparaître avec précipitation derrière
+cette muraille.
+
+Quelques secondes après que la tête eut disparu, trois hommes, sortant
+par une petite porte percée dans cette même muraille, allèrent se jeter
+dans l'allée où venait de se perdre Maurice, tandis qu'un quatrième,
+pour plus grande précaution, fermait la porte de cette allée.
+
+Maurice, au bout de l'allée, avait trouvé une cour; c'était de l'autre
+côté de cette cour que brillait la lumière. Il frappa à la porte d'une
+maison pauvre et solitaire; mais au premier coup qu'il frappa, la
+lumière s'éteignit.
+
+Maurice redoubla, mais nul ne répondit à son appel; il vit que c'était
+un parti pris de ne pas répondre. Il comprit qu'il perdait inutilement
+son temps à frapper, traversa la cour et rentra sous l'allée.
+
+En même temps, la porte de la maison tourna doucement sur ses gonds;
+trois hommes en sortirent et un coup de sifflet retentit.
+
+Maurice se retourna et vit trois ombres à la distance de deux longueurs
+de son bâton.
+
+Dans les ténèbres, à la lueur de cette espèce de lumière qui existe
+toujours pour les yeux depuis longtemps habitués à l'obscurité,
+reluisaient trois lames aux reflets fauves.
+
+Maurice comprit qu'il était cerné. Il voulut faire le moulinet avec son
+bâton; mais l'allée était si étroite que son bâton toucha les deux murs.
+Au même instant, un violent coup, porté sur la tête, l'étourdit. C'était
+une agression imprévue faite par les quatre hommes qui étaient sortis de
+la muraille. Sept hommes se jetèrent à la fois sur Maurice, et, malgré
+une résistance désespérée, le terrassèrent, lui lièrent les mains et lui
+bandèrent les yeux.
+
+Maurice n'avait pas jeté un cri, n'avait pas appelé à l'aide. La force
+et le courage veulent toujours se suffire à eux-mêmes et semblent avoir
+honte d'un secours étranger.
+
+D'ailleurs, Maurice eût appelé que, dans ce quartier désert, personne
+ne fût venu.
+
+Maurice fut donc lié et garrotté sans, comme nous l'avons dit, qu'il
+eût poussé une plainte.
+
+Il avait réfléchi, au reste, que si on lui bandait les yeux, ce n'était
+pas pour le tuer tout de suite. À l'âge de Maurice, tout répit est un
+espoir.
+
+Il recueillit donc toute sa présence d'esprit et attendit.
+
+--Qui es-tu? demanda une voix encore animée par la lutte.
+
+--Je suis un homme que l'on assassine, répondit Maurice.
+
+--Il y a plus, tu es un homme mort, si tu parles haut, que tu appelles
+ou que tu cries.
+
+--Si j'eusse dû crier, je n'eusse point attendu jusqu'à présent.
+
+--Es-tu prêt à répondre à mes questions?
+
+--Questionnez d'abord, je verrai après si je dois répondre.
+
+--Qui t'envoie ici?
+
+--Personne.
+
+--Tu y viens donc de ton propre mouvement?
+
+--Oui.
+
+--Tu mens.
+
+Maurice fit un mouvement terrible pour dégager ses mains; la chose
+était impossible.
+
+--Je ne mens jamais! dit-il.
+
+--En tout cas, que tu viennes de ton propre mouvement, ou que tu sois
+envoyé, tu es un espion.
+
+--Et vous des lâches!
+
+--Des lâches, nous?
+
+--Oui, vous êtes sept ou huit contre un homme garrotté, et vous
+insultez cet homme. Lâches! lâches! lâches!
+
+Cette violence de Maurice, au lieu d'aigrir ses adversaires, parut les
+calmer: cette violence même était la preuve que le jeune homme n'était
+pas ce dont on l'accusait; un véritable espion eût tremblé et demandé
+grâce.
+
+--Il n'y a pas d'insulte là, dit une voix plus douce, mais en même
+temps plus impérieuse qu'aucune de celles qui avaient parlé. Dans le
+temps où nous vivons, on peut être espion sans être malhonnête homme:
+seulement, on risque sa vie.
+
+--Soyez le bienvenu, vous qui avez prononcé cette parole; j'y répondrai
+loyalement.
+
+--Qu'êtes-vous venu faire dans ce quartier?
+
+--Y chercher une femme.
+
+Un murmure d'incrédulité accueillit cette excuse. Ce murmure grossit et
+devint un orage.
+
+--Tu mens! reprit la même voix. Il n'y a point de femme, et nous savons
+ce que nous entendons par femme, il n'y a point de femme à poursuivre
+dans ce quartier; avoue ton projet, ou tu mourras.
+
+--Allons donc, dit Maurice. Vous ne me tueriez pas pour le plaisir de me
+tuer, à moins que vous ne soyez de véritables brigands.
+
+Et Maurice fit un second effort plus violent et plus inattendu encore
+que le premier pour dégager ses mains de la corde qui les liait; mais
+soudain un froid douloureux et aigu lui déchira la poitrine.
+
+Maurice fit malgré lui un mouvement en arrière.
+
+--Ah! tu sens cela, dit un des hommes. Eh bien, il y a encore huit
+pouces pareils au pouce avec lequel tu viens de faire connaissance.
+
+--Alors, achevez, dit Maurice avec résignation. Ce sera fini tout de
+suite, au moins.
+
+--Qui es-tu? Voyons! dit la voix douce et impérieuse à la fois.
+
+--C'est mon nom que vous voulez savoir?
+
+--Oui, ton nom?
+
+--Je suis Maurice Lindey.
+
+--Quoi! s'écria une voix, Maurice Lindey, le revoluti... le patriote?
+Maurice Lindey, secrétaire de la section Lepelletier?
+
+Ces paroles furent prononcées avec tant de chaleur, que Maurice vit bien
+qu'elles étaient décisives. Y répondre, c'était, d'une façon ou de
+l'autre, fixer invariablement son sort.
+
+Maurice était incapable d'une lâcheté. Il se redressa en vrai Spartiate,
+et dit d'une voix ferme:
+
+--Oui, Maurice Lindey; oui, Maurice Lindey, le secrétaire de la section
+Lepelletier; oui, Maurice Lindey, le patriote, le révolutionnaire, le
+jacobin; Maurice Lindey enfin, dont le plus beau jour sera celui où il
+mourra pour la liberté.
+
+Un silence de mort accueillit cette réponse.
+
+Maurice Lindey présentait sa poitrine, attendant d'un moment à l'autre
+que la lame, dont il avait senti la pointe seulement, se plongeât tout
+entière dans son coeur.
+
+--Est-ce bien vrai? dit après quelques secondes une voix qui trahissait
+quelque émotion. Voyons, jeune homme, ne mens pas.
+
+--Fouillez dans ma poche, dit Maurice, et vous trouverez ma commission.
+Regardez sur ma poitrine, et si mon sang ne les a pas effacées, vous
+trouverez mes initiales, un _M_ et un _L_ brodés sur ma chemise.
+
+Aussitôt Maurice se sentit enlever par des bras vigoureux. Il fut porté
+pendant un espace assez court. Il entendit, ouvrir une première porte,
+puis une seconde. Seulement, la seconde était plus étroite que la
+première, car à peine si les hommes qui le portaient y purent passer
+avec lui.
+
+Les murmures et les chuchotements continuaient.
+
+--Je suis perdu, se dit à lui-même Maurice; ils vont me mettre une
+pierre au cou et me jeter dans quelque trou de la Bièvre.
+
+Mais, au bout d'un instant, il sentit que ceux qui le portaient
+montaient quelques marches. Un air plus tiède frappa son visage, et on
+le déposa sur un siège. Il entendit fermer une porte à double tour, des
+pas s'éloignèrent. Il crut sentir qu'on le laissait seul. Il prêta
+l'oreille avec autant d'attention que peut le faire un homme dont la vie
+dépend d'un mot, et il crut entendre que cette même voix, qui avait déjà
+frappé son oreille par un mélange de fermeté et de douceur, disait aux
+autres:
+
+--Délibérons.
+
+
+
+
+VIII
+
+Geneviève
+
+
+Un quart d'heure s'écoula qui parut un siècle à Maurice. Rien de plus
+naturel: jeune, beau, vigoureux, soutenu dans sa force par cent amis
+dévoués, avec lesquels il rêvait parfois l'accomplissement de grandes
+choses, il se sentait tout à coup, sans préparation aucune, exposé à
+perdre la vie dans un guet-apens ignoble.
+
+Il comprenait qu'on l'avait renfermé dans une chambre quelconque; mais
+était-il surveillé?
+
+Il essaya un nouvel effort pour rompre ses liens. Ses muscles d'acier se
+gonflèrent et se roidirent, la corde lui entra dans les chairs, mais ne
+se rompit pas.
+
+Le plus terrible, c'est qu'il avait les mains liées derrière le dos et
+qu'il ne pouvait arracher son bandeau. S'il avait pu voir, peut-être
+eût-il pu fuir.
+
+Cependant, ces diverses tentatives s'étaient accomplies sans que
+personne s'y opposât, sans que rien bougeât autour de lui; il en augura
+qu'il était seul.
+
+Ses pieds foulaient quelque chose de moelleux et de sourd, du sable, de
+la terre grasse, peut-être. Une odeur âcre et pénétrante frappait son
+odorat et dénonçait la présence de substances végétales, Maurice pensa
+qu'il était dans une serre ou dans quelque chose de pareil. Il fit
+quelques pas, heurta un mur, se retourna pour tâter avec ses mains,
+sentit des instruments aratoires, et poussa une exclamation de joie.
+
+Avec des efforts inouïs, il parvint à explorer tous ces instruments les
+uns après les autres. Sa fuite devenait alors une question de temps: si
+le hasard ou la Providence lui donnait cinq minutes, et si parmi ces
+ustensiles il trouvait un instrument tranchant, il était sauvé.
+
+Il trouva une bêche.
+
+Ce fut, par la manière dont Maurice était lié, toute une lutte pour
+retourner cette bêche, de façon à ce que le fer fût en haut. Sur ce fer,
+qu'il maintenait contre le mur avec ses reins, il coupa ou plutôt il usa
+la corde qui lui liait les poignets. L'opération était longue, le fer de
+la bêche tranchait lentement. La sueur lui coulait sur le front; il
+entendit comme un bruit de pas qui se rapprochait. Il fit un dernier
+effort, violent, inouï, suprême; la corde, à moitié usée, se rompit.
+
+Cette fois, ce fut un cri de joie qu'il poussa; il était sûr du moins de
+mourir en se défendant.
+
+Maurice arracha le bandeau de dessus ses yeux.
+
+Il ne s'était pas trompé; il était dans une espèce, non pas de serre,
+mais de pavillon où l'on avait serré quelques-unes de ces plantes
+grasses qui ne peuvent passer la mauvaise saison en plein air. Dans un
+coin, étaient ces instruments de jardinage dont l'un lui avait rendu un
+si grand service. En face de lui était une fenêtre; il s'élança vers la
+fenêtre; elle était grillée, et un homme armé d'une carabine était placé
+en sentinelle devant.
+
+De l'autre côté du jardin, à trente pas de distance à peu près,
+s'élevait un petit kiosque qui faisait pendant à celui où était Maurice.
+Une jalousie était baissée, mais à travers cette jalousie brillait une
+lumière.
+
+Il s'approcha de la porte et écouta: une autre sentinelle passait et
+repassait devant la porte. C'étaient ses pas qu'il avait entendus.
+
+Mais au fond du corridor retentissaient des voix confuses; la
+délibération avait visiblement dégénéré en discussion. Maurice ne
+pouvait entendre avec suite ce qui se disait. Cependant quelques mots
+pénétraient jusqu'à lui, et parmi ces mots, comme si pour ceux-là seuls
+la distance était moins grande, il entendait les mots _espion, poignard,
+mort._
+
+Maurice redoubla d'attention. Une porte s'ouvrit, et il entendit plus
+distinctement.
+
+--Oui, disait une voix, oui, c'est un espion, il a découvert quelque
+chose, et il est certainement envoyé pour surprendre nos secrets. En le
+délivrant, nous courons risque qu'il nous dénonce.
+
+--Mais sa parole? dit une voix.
+
+--Sa parole, il la donnera, puis il la trahira. Est-ce qu'il est
+gentilhomme pour qu'on se fie à sa parole?
+
+Maurice grinça des dents à cette idée que quelques gens avaient encore
+la prétention qu'il fallût être gentilhomme pour garder la foi jurée.
+
+--Mais nous connaît-il pour nous dénoncer?
+
+--Non, certes, il ne nous connaît pas, il ne sait pas ce que nous
+faisons; mais il sait l'adresse, il reviendra bien accompagné.
+
+L'argument parut péremptoire.
+
+--Eh bien, dit la voix qui déjà plusieurs fois avait frappé Maurice
+comme devant être celle du chef, c'est donc décidé?
+
+--Mais oui, cent fois oui; je ne vous comprends pas avec votre
+magnanimité, mon cher; si le comité de salut public nous tenait, vous
+verriez s'il ferait toutes ces façons.
+
+--Ainsi donc vous persistez dans votre décision, messieurs?
+
+--Sans doute, et vous n'allez pas, j'espère, vous y opposer.
+
+--Je n'ai qu'une voix, messieurs, elle a été pour qu'on lui rendît la
+liberté. Vous en avez six, elles ont été toutes six pour la mort. Va
+donc pour la mort.
+
+La sueur qui coulait sur le front de Maurice se glaça tout à coup.
+
+--Il va crier, hurler, dit la voix. Avez-vous au moins éloigné madame
+Dixmer?
+
+--Elle ne sait rien; elle est dans le pavillon en face.
+
+--Madame Dixmer, murmura Maurice; je commence à comprendre. Je suis chez
+ce maître tanneur qui m'a parlé dans la vieille rue Saint-Jacques, et
+qui s'est éloigné en se riant de moi, quand je n'ai pas pu lui dire le
+nom de mon ami. Mais quel diable d'intérêt un maître tanneur peut-il
+avoir à m'assassiner?
+
+--En tout cas, dit-il, avant qu'on m'assassine, j'en tuerai plus d'un.
+Et il bondit vers l'instrument inoffensif qui, dans sa main, allait
+devenir une arme terrible.
+
+Puis il revint derrière la porte et se plaça de façon à ce qu'en se
+déployant elle le couvrît.
+
+Son coeur palpitait à briser sa poitrine, et dans le silence on
+entendait le bruit de ses palpitations.
+
+Tout à coup Maurice frissonna de la tête aux pieds; une voix avait dit:
+
+--Si vous m'en croyez, vous casserez tout bonnement une vitre, et à
+travers les barreaux vous le tuerez d'un coup de carabine.
+
+--Oh! non, non, pas d'explosion, dit une autre voix; une explosion peut
+nous trahir. Ah! vous voilà, Dixmer; et votre femme?
+
+--Je viens de regarder à travers la jalousie; elle ne se doute de rien,
+elle lit.
+
+--Dixmer, vous allez nous fixer. Êtes-vous pour un coup de carabine?
+êtes-vous pour un coup de poignard?
+
+--Soit, pour le poignard. Allons!
+
+--Allons! répétèrent ensemble les cinq ou six voix. Maurice était un
+enfant de la Révolution, un coeur de bronze, une âme athée, comme il y
+en avait beaucoup à cette époque-là. Mais à ce mot _allons_! prononcé
+derrière cette porte qui, seule, le séparait de la mort, il se rappela
+le signe de la croix que sa mère lui avait appris lorsque, tout enfant,
+elle lui faisait dire ses prières à genoux. Les pas se rapprochèrent,
+mais ils s'arrêtèrent, puis la clef grinça dans la serrure, et la porte
+s'ouvrit lentement. Pendant cette minute qui venait de s'écouler,
+Maurice s'était dit: «Si je perds mon temps à frapper, je serai tué. En
+me précipitant sur les assassins, je les surprends; je gagne le jardin,
+la ruelle, je me sauve peut-être.»
+
+Aussitôt, prenant un élan de lion, en jetant un cri sauvage où il y
+avait encore plus de menace que d'effroi, il renversa les deux premiers
+hommes, qui le croyant lié et les yeux bandés, étaient loin de
+s'attendre à une pareille agression, écarta les autres, franchit, grâce
+à ses jarrets d'acier, dix toises en une seconde, vit au bout du
+corridor une porte donnant sur le jardin toute grande ouverte, s'élança,
+sauta dix marches, se trouva dans le jardin, et, s'orientant du mieux
+qu'il lui était possible, courut vers la porte.
+
+La porte était fermée à deux verrous et à la serrure. Maurice tira les
+deux verrous, voulut ouvrir la serrure; il n'y avait pas de clef.
+
+Pendant ce temps, ceux qui le poursuivaient étaient arrivés au perron:
+ils l'aperçurent.
+
+--Le voilà, crièrent-ils, tirez dessus, Dixmer, tirez dessus; tuez!
+tuez!
+
+Maurice poussa un rugissement: il était enfermé dans le jardin; il
+mesura de l'oeil les murailles; elles avaient dix pieds de haut.
+
+Tout cela fut rapide comme une seconde.
+
+Les assassins s'élancèrent à sa poursuite.
+
+Maurice avait trente pas d'avance à peu près sur eux; il regarda tout
+autour de lui avec ce regard du condamné qui demande l'ombre d'une
+chance de salut pour en faire une réalité.
+
+Il aperçut le kiosque, la jalousie, derrière la jalousie la lumière. Il
+ne fit qu'un bond, un bond de dix pieds, saisit la jalousie, l'arracha,
+passa au travers de la fenêtre en la brisant et tomba dans une chambre
+éclairée où lisait une femme assise près du feu.
+
+Cette femme se leva épouvantée en criant au secours.
+
+--Range-toi, Geneviève, range-toi, cria la voix de Dixmer; range-toi,
+que je le tue! Et Maurice vit s'abaisser à dix pas de lui le canon de la
+carabine.
+
+Mais à peine la femme l'eût-elle regardé qu'elle jeta un cri terrible,
+et qu'au lieu de se ranger comme le lui ordonnait son mari, elle se jeta
+entre lui et le canon du fusil.
+
+Ce mouvement concentra toute l'attention de Maurice sur la généreuse
+créature dont le premier mouvement était de le protéger.
+
+À son tour, il jeta un cri. C'était son inconnue tant cherchée.
+
+--Vous!... Vous!... s'écria-t-il.
+
+--Silence! dit-elle.
+
+Puis, se retournant vers les assassins, qui, différentes armes à la
+main, s'étaient rapprochés de la fenêtre:
+
+--Oh! vous ne le tuerez pas! s'écria-t-elle.
+
+--C'est un espion, s'écria Dixmer, dont la figure douce et placide avait
+pris une expression de résolution implacable; c'est un espion, et il
+doit mourir.
+
+--Un espion! lui? dit Geneviève; lui, un espion? Venez ici, Dixmer. Je
+n'ai qu'un mot à vous dire pour vous prouver que vous vous trompez
+étrangement.
+
+Dixmer s'approcha de la fenêtre: Geneviève s'approcha de lui, et, se
+penchant à son oreille, elle lui dit quelques mots tout bas.
+
+Le maître tanneur releva la tête.
+
+--Lui? dit-il.
+
+--Lui-même, répondit Geneviève.
+
+--Vous en êtes sûre? La jeune femme ne répondit point cette fois: mais
+elle se retourna vers Maurice et lui tendit la main en souriant. Les
+traits de Dixmer reprirent alors une expression singulière de mansuétude
+et de froideur. Il posa la crosse de sa carabine à terre.
+
+--Alors, c'est autre chose, dit-il. Puis, faisant signe à ses compagnons
+de le suivre, il s'écarta avec eux et leur dit quelques mots, après
+lesquels ils s'éloignèrent.
+
+--Cachez cette bague, murmura Geneviève pendant ce temps; tout le monde
+la connaît ici. Maurice ôta vivement la bague de son doigt et la glissa
+dans la poche de son gilet.
+
+Un instant après, la porte du pavillon s'ouvrit, et Dixmer, sans arme,
+s'avança vers Maurice.
+
+--Pardon, citoyen, lui dit-il; que n'ai-je su plus tôt les obligations
+que je vous avais! Ma femme, tout en se souvenant du service que vous
+lui aviez rendu dans la soirée du 10 mars, avait oublié votre nom. Nous
+ignorions donc complètement à qui nous avions à faire; sans cela,
+croyez-le bien, nous n'eussions pas un instant suspecté votre honneur ni
+soupçonné vos intentions. Ainsi donc, pardon, encore une fois!
+
+Maurice était stupéfait; il se tenait debout par un miracle d'équilibre;
+il sentait que la tête lui tournait, il était près de tomber.
+
+Il s'appuya à la cheminée.
+
+--Mais enfin, dit-il, pourquoi vouliez-vous donc me tuer?
+
+--Voilà le secret, citoyen, dit Dixmer, et je le confie à votre loyauté.
+Je suis, comme vous le savez déjà, maître tanneur et chef de cette
+tannerie. La plupart des acides que j'emploie pour la préparation de mes
+peaux sont des marchandises prohibées. Or, les contrebandiers que
+j'emploie avaient avis d'une délation faite au conseil général. Vous
+voyant prendre des informations, j'ai eu peur. Mes contrebandiers ont eu
+encore plus peur que moi de votre bonnet rouge et de votre air décidé,
+et je ne vous cache pas que votre mort était résolue.
+
+--Je le sais pardieu bien, s'écria Maurice, et vous ne m'apprenez là
+rien de nouveau. J'ai entendu votre délibération et j'ai vu votre
+carabine.
+
+--Je vous ai déjà demandé pardon, reprit Dixmer d'un air de bonhomie
+attendrissante. Comprenez donc ceci, que, grâce aux désordres du temps,
+nous sommes, moi et mon associé, M. Morand, en train de faire une
+immense fortune. Nous avons la fourniture des sacs militaires; tous les
+jours nous en faisons confectionner quinze cents, ou deux mille. Grâce
+au bienheureux état de choses dans lequel nous vivons, la municipalité,
+qui a fort à faire, n'a pas le temps de vérifier bien exactement nos
+comptes, de sorte, il faut bien l'avouer, que nous pêchons un peu en eau
+trouble; d'autant plus, comme je vous le disais, que les matières
+préparatoires que nous nous procurons par contrebande nous permettent de
+gagner deux cents pour cent.
+
+--Diable! fit Maurice, cela me paraît un bénéfice assez honnête, et je
+comprends maintenant votre crainte qu'une dénonciation de ma part ne le
+fît cesser; mais maintenant que vous me connaissez, vous êtes rassuré,
+n'est-ce pas?
+
+--Maintenant, dit Dixmer, je ne vous demande même plus votre parole.
+
+Puis, lui posant la main sur l'épaule et le regardant avec un sourire:
+
+--Voyons, lui dit-il, à présent que nous sommes en petit comité et entre
+amis, je puis le dire, que veniez-vous faire par ici, jeune homme? Bien
+entendu, ajouta le maître tanneur, que si vous voulez vous taire, vous
+êtes parfaitement libre.
+
+--Mais je vous l'ai dit, je crois, balbutia Maurice.
+
+--Oui, une femme, dit le bourgeois, je sais qu'il était question d'une
+femme.
+
+--Mon Dieu! pardonnez-moi, citoyen, dit Maurice; mais je comprends à
+merveille que je vous dois une explication. Eh bien, je cherchais une
+femme qui, l'autre soir, sous le masque, m'a dit demeurer dans ce
+quartier. Je ne sais ni son nom, ni sa position, ni sa demeure.
+Seulement, je sais que je suis amoureux fou, qu'elle est petite....
+
+Geneviève était grande.
+
+--Qu'elle est blonde et qu'elle a l'air éveillé.... Geneviève était brune
+avec de grands yeux pensifs.
+
+--Une grisette enfin..., continua Maurice; aussi, pour lui plaire, ai-je
+pris cet habit populaire.
+
+--Voilà qui explique tout, dit Dixmer avec une foi angélique que ne
+démentait point le moindre regard sournois.
+
+Geneviève avait rougi, et, se sentant rougir, s'était détournée.
+
+--Pauvre citoyen Lindey, dit Dixmer en riant, quelle mauvaise heure nous
+vous avons fait passer, et vous êtes bien le dernier à qui j'eusse voulu
+faire du mal; un si bon patriote, un frère!... Mais, en vérité, j'ai cru
+que quelque malintentionné usurpait votre nom.
+
+--Ne parlons plus de cela, dit Maurice, qui comprit qu'il était temps de
+se retirer; remettez-moi dans mon chemin et oublions...
+
+--Vous remettre dans votre chemin? s'écria Dixmer; vous quitter? Ah! non
+pas, non pas! je donne ou plutôt, mon associé et moi, nous donnons ce
+soir à souper aux braves garçons qui voulaient vous égorger tout à
+l'heure. Je compte bien vous faire souper avec eux pour que vous voyiez
+qu'ils ne sont point si diables qu'ils en ont l'air.
+
+--Mais, dit Maurice au comble de la joie de rester quelques heures près
+de Geneviève, je ne sais vraiment si je dois accepter.
+
+--Comment! si vous devez accepter, dit Dixmer; je le crois bien: ce sont
+de bons et francs patriotes comme vous; d'ailleurs, je ne croirai que
+vous m'avez pardonné que lorsque nous aurons rompu le pain ensemble.
+
+Geneviève ne disait pas un mot. Maurice était au supplice.
+
+--C'est qu'en vérité, balbutia le jeune homme, je crains de vous gêner,
+citoyen.... Ce costume... ma mauvaise mine.... Geneviève le regarda
+timidement.
+
+--Nous offrons de bon coeur, dit-elle.
+
+--J'accepte, citoyenne, répondit Maurice en s'inclinant.
+
+--Eh bien, je vais rassurer nos compagnons, dit le maître tanneur;
+chauffez-vous en attendant, cher ami. Il sortit. Maurice et Geneviève
+restèrent seuls.
+
+--Ah! monsieur, dit la jeune femme avec un accent auquel elle essayait
+inutilement de donner le ton du reproche, vous avez manqué à votre
+parole, vous avez été indiscret.
+
+--Quoi! madame, s'écria Maurice, vous aurais-je compromise? Ah! dans ce
+cas, pardonnez-moi; je me retire, et jamais...
+
+--Dieu! s'écria-t-elle en se levant, vous êtes blessé à la poitrine!
+votre chemise est toute teinte de sang!
+
+En effet, sur la chemise si fine et si blanche de Maurice, chemise qui
+faisait un étrange contraste avec ses habits grossiers, une large plaque
+de rouge s'était étendue et avait séché.
+
+--Oh! n'ayez aucune inquiétude, madame, dit le jeune homme; un des
+contrebandiers m'a piqué avec son poignard. Geneviève pâlit, et lui
+prenant la main:
+
+--Pardonnez-moi, murmura-t-elle, le mal qu'on vous a fait; vous m'avez
+sauvé la vie, et j'ai failli être cause de votre mort.
+
+--Ne suis-je pas bien récompensé en vous retrouvant? car, n'est-ce pas,
+vous n'avez pas cru un instant que ce fût une autre que vous que je
+cherchais?
+
+--Venez avec moi, interrompit Geneviève, je vous donnerai du linge.... Il
+ne faut pas que nos convives vous voient en cet état: ce serait pour eux
+un reproche trop terrible.
+
+--Je vous gêne bien, n'est-ce pas? répliqua Maurice en soupirant.
+
+--Pas du tout, j'accomplis un devoir. Et elle ajouta:
+
+--Je l'accomplis même avec grand plaisir. Geneviève conduisit alors
+Maurice vers un grand cabinet de toilette d'une élégance et d'une
+distinction qu'il ne s'attendait pas à trouver dans la maison d'un
+maître tanneur.
+
+Il est vrai que ce maître tanneur paraissait millionnaire. Puis elle
+ouvrit toutes les armoires.
+
+--Prenez, dit-elle, vous êtes chez vous. Et elle se retira. Quand
+Maurice sortit, il trouva Dixmer, qui était revenu.
+
+--Allons, allons, dit-il, à table! on n'attend plus que vous.
+
+
+
+
+IX
+
+Le souper
+
+
+Lorsque Maurice entra avec Dixmer et Geneviève dans la salle à manger,
+située dans le corps de bâtiment où on l'avait conduit d'abord, le
+souper était tout dressé, mais la salle était encore vide.
+
+Il vit entrer successivement tous les convives au nombre de six.
+
+C'étaient tous des hommes d'un extérieur agréable, jeunes pour la
+plupart, vêtus à la mode du jour; deux ou trois même avaient la
+carmagnole et le bonnet rouge.
+
+Dixmer leur présenta Maurice en énonçant ses titres et qualités.
+
+Puis, se retournant vers Maurice:
+
+--Vous voyez, dit-il, citoyen Lindey, toutes les personnes qui m'aident
+dans mon commerce. Grâce au temps où nous vivons, grâce aux principes
+révolutionnaires qui ont effacé la distance, nous vivons tous sur le
+pied de la plus sainte égalité. Tous les jours la même table nous réunit
+deux fois, et je suis heureux que vous ayez bien voulu partager notre
+repas de famille. Allons, à table, citoyens, à table!
+
+--Et.... M. Morand, dit timidement Geneviève, ne l'attendons-nous pas?
+
+--Ah! c'est vrai, répondit Dixmer. Le citoyen Morand, dont je vous ai
+déjà parlé, citoyen Lindey, est mon associé. C'est lui qui est chargé,
+si je puis le dire, de la partie morale de la maison; il fait les
+écritures, tient la caisse, règle les factures, donne et reçoit
+l'argent, ce qui fait que c'est celui de nous tous qui a le plus de
+besogne. Il en résulte qu'il est quelquefois en retard. Je vais le faire
+prévenir.
+
+En ce moment la porte s'ouvrit et le citoyen Morand entra.
+
+C'était un homme de petite taille, brun, aux sourcils épais; des
+lunettes vertes, comme en portent les hommes dont la vue est fatiguée
+par le travail, cachaient ses yeux noirs, mais n'empêchaient pas
+l'étincelle d'en jaillir. Aux premiers mots qu'il dit, Maurice reconnut
+cette voix douce et impérieuse à la fois qui avait été constamment, dans
+cette terrible discussion dont il avait été victime, pour les voies de
+douceur; il était vêtu d'un habit brun à larges boutons, d'une veste de
+soie blanche, et son jabot assez fin fut souvent, pendant le souper,
+tourmenté par une main dont Maurice, sans doute parce que c'était celle
+d'un marchand tanneur, admira la blancheur et la délicatesse.
+
+On prit place. Le citoyen Morand fut placé à la droite de Geneviève,
+Maurice à sa gauche; Dixmer s'assit en face de sa femme; les autres
+convives prirent indifféremment leur poste autour d'une table oblongue.
+
+Le souper était recherché: Dixmer avait un appétit d'industriel et
+faisait, avec beaucoup de bonhomie, les honneurs de sa table. Les
+ouvriers, ou ceux qui passaient pour tels, lui faisaient, sous ce
+rapport, bonne et franche compagnie. Le citoyen Morand parlait peu,
+mangeait moins encore, ne buvait presque pas et riait rarement; Maurice,
+peut-être à cause des souvenirs que lui rappelait sa voix, éprouva
+bientôt pour lui une vive sympathie; seulement, il était en doute sur
+son âge, et ce doute l'inquiétait; tantôt il le prenait pour un homme de
+quarante à quarante-cinq ans, et tantôt pour un tout jeune homme.
+
+Dixmer se crut, en se mettant à table, obligé de donner à ses convives
+une sorte de raison à l'admission d'un étranger dans leur petit cercle.
+
+Il s'en acquitta en homme naïf et peu habitué à mentir; mais les
+convives ne paraissaient pas difficiles en matière de raisons, à ce
+qu'il paraît, car, malgré toute la maladresse que mit le fabricant de
+pelleteries dans l'introduction du jeune homme, son petit discours
+d'introduction satisfit tout le monde.
+
+Maurice le regardait avec étonnement.
+
+--Sur mon honneur, se disait-il en lui-même, je crois que je me trompe
+moi-même. Est-ce bien là le même homme qui, l'oeil ardent, la voix
+menaçante, me poursuivait une carabine à la main, et voulait absolument
+me tuer, il y a trois quarts d'heure? En ce moment-là, je l'eusse pris
+pour un héros ou pour un assassin. Mordieu! comme l'amour des
+pelleteries vous transforme un homme!
+
+Il y avait au fond du coeur de Maurice, tandis qu'il faisait toutes ces
+observations, une douleur et une joie si profondes toutes deux, que le
+jeune homme n'eût pu se dire au juste quelle était la situation de son
+âme. Il se retrouvait enfin près de cette belle inconnue qu'il avait
+tant cherchée. Comme il l'avait rêvé d'avance, elle portait un doux nom.
+Il s'enivrait du bonheur de la sentir à son côté; il absorbait ses
+moindres paroles, et le son de sa voix, toutes les fois qu'elle
+résonnait, faisait vibrer jusqu'aux cordes les plus secrètes de son
+coeur; mais ce coeur était brisé par ce qu'il voyait.
+
+Geneviève était bien telle qu'il l'avait entrevue: ce rêve d'une nuit
+orageuse, la réalité ne l'avait pas détruit. C'était bien la jeune femme
+élégante, à l'oeil triste, à l'esprit élevé; c'était bien, ce qui était
+arrivé si souvent dans les dernières années qui avaient précédé cette
+fameuse année 93, dans laquelle on se trouvait, c'était bien la jeune
+fille de distinction, obligée, à cause de la ruine toujours plus
+profonde dans laquelle était tombée la noblesse, de s'allier à la
+bourgeoisie, au commerce. Dixmer paraissait un brave homme; il était
+riche incontestablement; ses manières avec Geneviève semblaient être
+celles d'un homme qui prend à tâche de rendre une femme heureuse. Mais
+cette bonhomie, cette richesse, ces intentions excellentes,
+pouvaient-elles combler cette immense distance qui existait entre la
+femme et le mari, entre la jeune fille poétique, distinguée, charmante,
+et l'homme aux occupations matérielles et à l'aspect vulgaire? Avec quel
+sentiment Geneviève comblait-elle cet abîme?... Hélas! le hasard le
+disait assez maintenant à Maurice: avec l'amour. Et il fallait bien en
+revenir à cette première opinion qu'il avait eue de la jeune femme,
+c'est-à-dire que, le soir où il l'avait rencontrée, elle revenait d'un
+rendez-vous d'amour.
+
+Cette idée que Geneviève aimait un homme torturait le coeur de Maurice.
+
+Alors il soupirait, alors il regrettait d'être venu pour prendre une
+dose plus active encore de ce poison qu'on appelle amour.
+
+Puis, dans d'autres moments, en écoutant cette voix si douce, si pure et
+si harmonieuse, en interrogeant ce regard si limpide, qui semblait ne
+pas craindre que par lui on pût lire jusqu'au plus profond de son âme,
+Maurice en arrivait à croire qu'il était impossible qu'une pareille
+créature pût tromper, et alors il éprouvait une joie amère à songer que
+ce beau corps; âme et matière, appartenait à ce bon bourgeois au sourire
+honnête, aux plaisanteries vulgaires, et ne serait jamais qu'à lui.
+
+On parla politique, ce ne pouvait guère être autrement. Que dire à une
+époque où la politique se mêlait à tout, était peinte au fond des
+assiettes, couvrait toutes les murailles, était proclamée à chaque heure
+dans les rues?
+
+Tout à coup un des convives, qui jusque-là avait gardé le silence,
+demanda des nouvelles des prisonniers du Temple.
+
+Maurice tressaillit malgré lui au timbre de cette voix. Il avait reconnu
+l'homme qui, toujours pour les moyens extrêmes, l'avait d'abord frappé
+de son couteau, et avait ensuite voté pour la mort.
+
+Cependant cet homme, honnête tanneur, chef de l'atelier, du moins Dixmer
+le proclama tel, réveilla bientôt la belle humeur de Maurice en
+exprimant les idées les plus patriotiques et les principes les plus
+révolutionnaires. Le jeune homme, dans certaines circonstances, n'était
+point ennemi de ces mesures vigoureuses, si fort à la mode à cette
+époque, et dont Danton était l'apôtre et le héros. À la place de cet
+homme, dont l'arme et la voix lui avaient fait éprouver et lui faisaient
+éprouver encore de si poignantes sensations, il n'eût pas assassiné
+celui qu'il eût pris pour un espion, mais il l'eût lâché dans un jardin,
+et là, à armes égales, un sabre à la main comme son adversaire, il l'eût
+combattu sans merci, sans miséricorde. Voilà ce qu'eût fait Maurice.
+Mais il comprit bientôt que c'était trop demander d'un garçon tanneur,
+que de demander qu'il fît ce que Maurice aurait fait.
+
+Cet homme aux mesures extrêmes, et qui paraissait voir dans ses idées
+politiques les mêmes systèmes violents que dans sa conduite privée,
+parlait donc du Temple, et s'étonnait que l'on confiât la garde de ses
+prisonniers à un conseil permanent, facile à corrompre, et à des
+municipaux dont la fidélité avait été plus d'une fois déjà tentée.
+
+--Oui, dit le citoyen Morand; mais il faut convenir qu'en toute
+occasion, jusqu'à présent, la conduite de ces municipaux a justifié la
+confiance que la nation avait en eux, et l'histoire dira qu'il n'y avait
+pas que le citoyen Robespierre qui méritât le surnom d'incorruptible.
+
+--Sans doute, sans doute, reprit l'interlocuteur, mais de ce qu'une
+chose n'est point arrivée encore, il serait absurde de conclure qu'elle
+n'arrivera jamais. C'est comme pour la garde nationale, continua le chef
+d'atelier; eh bien, les compagnies des différentes sections sont
+convoquées chacune à son tour pour le service du Temple, et cela
+indifféremment. Eh bien, n'admettez-vous point qu'il puisse y avoir,
+dans une compagnie de vingt ou vingt-cinq hommes, un noyau de huit ou
+dix gaillards bien déterminés, qui, une belle nuit, égorgent les
+sentinelles et enlèvent les prisonniers?
+
+--Bah! dit Maurice, tu vois, citoyen, que c'est un mauvais moyen,
+puisque, il y a trois semaines ou un mois, on a voulu l'employer et
+qu'on n'a point réussi.
+
+--Oui, reprit Morand; mais parce qu'un des aristocrates qui composaient
+la patrouille a eu l'imprudence, en parlant je ne sais à qui, de laisser
+échapper le mot _monsieur_.
+
+_--_Et puis, dit Maurice, qui tenait à prouver que la police de la
+République était bien faite, parce qu'on s'était déjà aperçu de l'entrée
+du chevalier de Maison-Rouge dans Paris.
+
+--Bah! s'écria Dixmer.
+
+--On savait que Maison-Rouge était entré dans Paris? demanda froidement
+Morand. Et savait-on par quel moyen il y était entré?
+
+--Parfaitement.
+
+--Ah diable! dit Morand en se penchant en avant pour regarder Maurice,
+je serais curieux de savoir cela; jusqu'à présent, on n'a rien pu nous
+dire encore de positif là-dessus. Mais vous, citoyen, vous le secrétaire
+d'une des principales sections de Paris, vous devez être mieux
+renseigné?
+
+--Sans doute, dit Maurice; aussi ce que je vais vous dire est-il
+l'exacte vérité.
+
+Tous les convives, et même Geneviève, parurent accorder la plus grande
+attention à ce qu'allait dire le jeune homme.
+
+--Eh bien, dit Maurice, le chevalier de Maison-Rouge venait de Vendée, à
+ce qu'il paraît; il avait traversé toute la France avec son bonheur
+ordinaire. Arrivé pendant la journée à la barrière du Roule, il a
+attendu jusqu'à neuf heures du soir. À neuf heures du soir, une femme,
+déguisée en femme du peuple, est sortie par cette barrière, portant au
+chevalier un costume de chasseur de la garde nationale; dix minutes
+après, elle est rentrée avec lui; la sentinelle, qui l'avait vue sortir
+seule, a eu des soupçons en la voyant rentrer accompagnée: elle a donné
+l'alarme au poste; le poste est sorti. Les deux coupables, ayant compris
+que c'était à eux qu'on en voulait, se sont jetés dans un hôtel qui leur
+a ouvert une seconde porte sur les Champs-Élysées. Il paraît qu'une
+patrouille toute dévouée aux tyrans attendait le chevalier au coin de la
+rue Bar-du-Bec. Vous savez le reste.
+
+--Ah! ah! dit Morand; c'est curieux, ce que vous nous racontez là...
+
+--Et surtout positif, dit Maurice.
+
+--Oui, cela en a l'air; mais, la femme, sait-on ce qu'elle est
+devenue?...
+
+--Non, elle a disparu, et l'on ignore complètement qui elle est et ce
+qu'elle est. L'associé du citoyen Dixmer et le citoyen Dixmer lui-même
+parurent respirer plus librement.
+
+Geneviève avait écouté tout ce récit, pâle, immobile et muette.
+
+--Mais, dit le citoyen Morand avec sa froideur ordinaire, qui peut dire
+que le chevalier de Maison-Rouge faisait partie de cette patrouille qui
+a donné l'alarme au Temple?
+
+--Un municipal de mes amis qui, ce jour-là, était de service au Temple,
+l'a reconnu.
+
+--Il savait donc son signalement?
+
+--Il l'avait vu autrefois.
+
+--Et quel homme est-ce, physiquement, que ce chevalier de Maison-Rouge?
+demanda Morand.
+
+--Un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, petit, blond, d'un visage
+agréable, avec des yeux magnifiques et des dents superbes.
+
+Il se fit un profond silence.
+
+--Eh bien, dit Morand, si votre ami le municipal a reconnu ce prétendu
+chevalier de Maison-Rouge, pourquoi ne l'a-t-il pas arrêté?
+
+--D'abord, parce que, ne sachant pas son arrivée à Paris, il a craint
+d'être dupe d'une ressemblance; et puis mon ami est un peu tiède, il a
+fait ce que font les sages et les tièdes: dans le doute, il s'est
+abstenu.
+
+--Vous n'auriez pas agi ainsi, citoyen? dit Dixmer à Maurice en riant
+brusquement.
+
+--Non, dit Maurice, je l'avoue: j'aurais mieux aimé me tromper que de
+laisser échapper un homme aussi dangereux que l'est ce chevalier de
+Maison-Rouge.
+
+--Et qu'eussiez-vous donc fait, monsieur?... demanda Geneviève.
+
+--Ce que j'eusse fait, citoyenne? dit Maurice. Oh! mon Dieu! ce n'eût
+pas été long: j'eusse fait fermer toutes les portes du Temple; j'eusse
+été droit à la patrouille, et j'eusse mis la main sur le collet du
+chevalier, en lui disant: «Chevalier de Maison-Rouge, je vous arrête
+comme traître à la nation!» Et une fois que je lui eusse mis la main au
+collet, je ne l'eusse point lâché, je vous en réponds.
+
+--Mais que serait-il arrivé? demanda Geneviève.
+
+--Il serait arrivé qu'on lui aurait fait son procès, à lui et à ses
+complices, et qu'à l'heure qu'il est, il serait guillotiné, voilà tout.
+
+Geneviève frissonna et lança à son voisin un coup d'oeil d'effroi. Mais
+le citoyen Morand ne parut pas remarquer ce coup d'oeil, et vidant
+flegmatiquement son verre:
+
+--Le citoyen Lindey a raison, dit-il; il n'y avait que cela à faire.
+Malheureusement, on ne l'a pas fait.
+
+--Et, demanda Geneviève, sait-on ce qu'est devenu ce chevalier de
+Maison-Rouge?
+
+--Bah! dit Dixmer, il est probable qu'il n'a pas demandé son reste, et
+que, voyant sa tentative avortée, il aura quitté immédiatement Paris.
+
+--Et peut-être même la France, ajouta Morand.
+
+--Pas du tout, pas du tout, dit Maurice.
+
+--Comment! il a eu l'imprudence de rester à Paris? s'écria Geneviève.
+
+--Il n'en a pas bougé. Un mouvement général d'étonnement accueillit
+cette opinion émise par Maurice avec une si grande assurance.
+
+--C'est une présomption que vous émettez là, citoyen, dit Morand, une
+présomption, voilà tout.
+
+--Non pas, c'est un fait que j'affirme.
+
+--Oh! dit Geneviève, j'avoue que pour mon compte, je ne puis croire à ce
+que vous dites, citoyen; ce serait d'une imprudence impardonnable.
+
+--Vous êtes femme, citoyenne; vous comprendrez donc une chose qui a dû
+l'emporter, chez un homme du caractère du chevalier de Maison-Rouge, sur
+toutes les considérations de sécurité personnelle possibles.
+
+--Et quelle chose peut l'emporter sur la crainte de perdre la vie d'une
+façon si affreuse?
+
+--Eh! mon Dieu! citoyenne, dit Maurice, l'amour.
+
+--L'amour? répéta Geneviève.
+
+--Sans doute. Ne savez-vous donc pas que le chevalier de Maison-Rouge
+est amoureux d'Antoinette?
+
+Deux ou trois rires d'incrédulité éclatèrent timides et forcés. Dixmer
+regarda Maurice, comme pour lire jusqu'au fond de son âme. Geneviève
+sentit des larmes mouiller ses yeux, et un frissonnement, qui ne put
+échapper à Maurice, courut par tout son corps. Le citoyen Morand
+répandit le vin de son verre qu'il portait en ce moment à ses lèvres, et
+sa pâleur eût effrayé Maurice, si toute l'attention du jeune homme n'eût
+été en ce moment concentrée sur Geneviève.
+
+--Vous êtes émue, citoyenne, murmura Maurice.
+
+--N'avez-vous pas dit que je comprendrais parce que j'étais femme? Eh
+bien, nous autres femmes, un dévouement, si opposé qu'il soit à nos
+principes, nous touche toujours.
+
+--Et celui du chevalier de Maison-Rouge est d'autant plus grand, dit
+Maurice, qu'on assure qu'il n'a jamais parlé à la reine.
+
+--Ah çà! citoyen Lindey, dit l'homme aux moyens extrêmes, il me semble,
+permets-moi de le dire, que tu es bien indulgent pour ce chevalier...
+
+--Monsieur, dit Maurice en se servant peut-être avec intention du mot
+qui avait cessé d'être en usage, j'aime toutes les natures fières et
+courageuses; ce qui ne m'empêche pas de les combattre quand je les
+rencontre dans les rangs de mes ennemis. Je ne désespère pas de
+rencontrer un jour le chevalier de Maison-Rouge.
+
+--Et...? fit Geneviève.
+
+--Et si je le rencontre... eh bien, je le combattrai.
+
+Le souper était fini. Geneviève donna l'exemple de la retraite en se
+levant elle-même.
+
+En ce moment la pendule sonna.
+
+--Minuit, dit froidement Morand.
+
+--Minuit! s'écria Maurice, minuit déjà!
+
+--Voilà une exclamation qui me fait plaisir, dit Dixmer; elle prouve que
+vous ne vous êtes pas ennuyé, et elle me donne l'espoir que nous nous
+reverrons. C'est la maison d'un bon patriote qu'on vous ouvre, et
+j'espère que vous vous apercevrez bientôt, citoyen, que c'est celle d'un
+ami.
+
+Maurice salua, et, se retournant vers Geneviève:
+
+--La citoyenne me permet-elle aussi de revenir? demanda-t-il.
+
+--Je fais plus que de le permettre, je vous en prie, dit vivement
+Geneviève. Adieu, citoyen. Et elle rentra chez elle.
+
+Maurice prit congé de tous les convives, salua particulièrement Morand,
+qui lui avait beaucoup plu, serra la main de Dixmer, et partit étourdi,
+mais bien plus joyeux qu'attristé, de tous les événements si différents
+les uns des autres qui avaient agité sa soirée.
+
+--Fâcheuse, fâcheuse rencontre! dit après la retraite de Maurice la
+jeune femme fondant en larmes en présence de son mari, qui l'avait
+reconduite chez elle.
+
+--Bah! le citoyen Maurice Lindey, patriote reconnu, secrétaire d'une
+section, pur, adoré, populaire, est, au contraire, une bien précieuse
+acquisition pour un pauvre tanneur qui a chez lui de la marchandise de
+contrebande, répondit Dixmer en souriant.
+
+--Ainsi, vous croyez, mon ami?... demanda timidement Geneviève.
+
+--Je crois que c'est un brevet de patriotisme, un cachet d'absolution
+qu'il pose sur notre maison; et je pense qu'à partir de cette soirée, le
+chevalier de Maison-Rouge lui-même serait en sûreté chez nous.
+
+Et Dixmer, baisant sa femme au front avec une affection bien plus
+paternelle que conjugale, la laissa dans ce petit pavillon qui lui était
+entièrement consacré, et repassa dans l'autre partie du bâtiment qu'il
+habitait, avec les convives que nous avons vus entourer sa table.
+
+
+
+
+X
+
+Le savetier Simon
+
+
+On était arrivé au commencement du mois de mai; un jour pur dilatait les
+poitrines lassées de respirer les brouillards glacés de l'hiver, et les
+rayons d'un soleil tiède et vivifiant descendaient sur la noire muraille
+du Temple.
+
+Au guichet de l'intérieur, qui séparait la tour des jardins, riaient et
+fumaient les soldats du poste.
+
+Mais malgré cette belle journée, malgré l'offre qui fut faite aux
+prisonnières de descendre et de se promener au jardin, les trois femmes
+refusèrent: depuis l'exécution de son mari, la reine se tenait
+obstinément dans sa chambre, pour n'avoir point à passer devant la porte
+de l'appartement qu'avait occupé le roi, au second étage.
+
+Quand elle prenait l'air, par hasard, depuis cette fatale époque du 21
+janvier, c'était sur le haut de la tour, dont on avait fermé les
+créneaux avec des jalousies.
+
+Les gardes nationaux de service, qui étaient prévenus que les trois
+femmes avaient l'autorisation de sortir, attendirent donc vainement
+toute la journée qu'elles voulussent bien user de l'autorisation.
+
+Vers cinq heures, un homme descendit et s'approcha du sergent commandant
+le poste.
+
+--Ah! ah! c'est toi, père Tison! dit celui-ci qui paraissait un garde
+national de joyeuse humeur.
+
+--Oui, c'est moi, citoyen; je t'apporte de la part du municipal Maurice
+Lindey, ton ami, qui est là-haut, cette permission accordée, par le
+conseil du Temple, à ma fille, de venir faire ce soir une petite visite
+à sa mère.
+
+--Et tu sors au moment où ta fille va venir, père dénaturé? dit le
+sergent.
+
+--Ah! je sors bien à contrecoeur, citoyen sergent. J'espérais, moi
+aussi, voir ma pauvre enfant, que je n'ai pas vue depuis deux mois, et
+l'embrasser... là, ce qui s'appelle crânement, comme un père embrasse sa
+fille. Mais oui! va te promener. Le service, ce service damné, me force
+à sortir. Il faut que j'aille à la Commune faire mon rapport. Un fiacre
+m'attend à la porte avec deux gendarmes, et cela juste au moment où ma
+pauvre Sophie va venir.
+
+--Malheureux père! dit le sergent.
+
+
+ _Ainsi l'amour de la patrie_
+ _Étouffe en toi la voix du sang._
+ _L'une gémit et l'autre prie:_
+ _Au devoir immole..._
+
+
+Dis donc, père Tison, si tu trouves par hasard une rime en _ang_, tu me
+la rapporteras. Elle me manque pour le moment.
+
+--Et toi, citoyen sergent, quand ma fille viendra pour voir sa pauvre
+mère, qui meurt de ne pas la voir, tu la laisseras passer.
+
+--L'ordre est en règle, répondit le sergent, que le lecteur a déjà
+reconnu sans doute pour notre ami Lorin; ainsi, je n'ai rien à dire;
+quand ta fille viendra, ta fille passera.
+
+--Merci, brave Thermopyle, merci, dit Tison.
+
+Et il sortit pour aller faire son rapport à la Commune, en murmurant:
+
+--Ah! ma pauvre femme, va-t-elle être heureuse!
+
+--Sais-tu, sergent, dit un garde national en voyant s'éloigner Tison et
+en entendant les paroles qu'il prononçait en s'éloignant, sais-tu que ça
+fait frissonner au fond, ces choses-là?
+
+--Et quelles choses, citoyen Devaux? demanda Lorin.
+
+--Comment donc! reprit le compatissant garde national, de voir cet homme
+au visage si dur, cet homme au coeur de bronze, cet impitoyable gardien
+de la reine, s'en aller la larme à l'oeil, moitié de joie, moitié de
+douleur, en songeant que sa femme va voir sa fille, et que lui ne la
+verra pas! Il ne faut pas trop réfléchir là-dessus, sergent, car, en
+vérité, cela attriste...
+
+--Sans doute, et voilà pourquoi il ne réfléchit pas lui-même, cet homme
+qui s'en va la larme à l'oeil, comme tu dis.
+
+--Et à quoi réfléchirait-il?
+
+--Eh bien, qu'il y a trois mois aussi que cette femme qu'il brutalise
+sans pitié n'a vu son enfant. Il ne songe pas à son malheur, à elle; il
+songe à son malheur, à lui; voilà tout. Il est vrai que cette femme
+était reine, continua le sergent d'un ton railleur, dont il eût été
+difficile d'interpréter le sens, et qu'on n'est point forcé d'avoir pour
+une reine les égards qu'on a pour la femme d'un journalier.
+
+--N'importe, tout cela est fort triste, dit Devaux.
+
+--Triste, mais nécessaire, dit Lorin; le mieux donc est, comme tu l'as
+dit, de ne pas réfléchir.... Et il se mit à fredonner:
+
+
+ _Hier Nicette,_
+ _Sous des bosquets_
+ _Sombres et frais,_
+ _Marchait seulette._
+
+
+Lorin en était là de sa chanson bucolique, quand, tout à coup, un grand
+bruit se fit entendre du côté gauche du poste: il se composait de
+jurements, de menaces et de pleurs.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda Devaux.
+
+--On dirait d'une voix d'enfant, répondit Lorin en écoutant.
+
+--En effet, reprit le garde national, c'est un pauvre petit que l'on
+bat; en vérité, on ne devrait envoyer ici que ceux qui n'ont pas
+d'enfants.
+
+--Veux-tu chanter? dit une voix rauque et avinée. Et la voix chanta,
+comme pour donner l'exemple:
+
+
+ _Madam'Veto avait promis_
+ _De faire égorger tout Paris..._
+
+
+--Non, dit l'enfant, je ne chanterai pas.
+
+--Veux-tu chanter? Et la voix recommença:
+
+
+ _Madam'Veto avait promis..._
+
+--Non, dit l'enfant; non, non, non.
+
+--Ah! petit gueux! dit la voix rauque.
+
+Et un bruit de lanière sifflante fendit l'air. L'enfant poussa un
+hurlement de douleur.
+
+--Ah! sacrebleu! dit Lorin, c'est cet infâme Simon qui bat le petit
+Capet.
+
+Quelques gardes nationaux haussèrent les épaules, deux ou trois
+essayèrent de sourire. Devaux se leva et s'éloigna.
+
+--Je le disais bien, murmura-t-il, que des pères ne devraient jamais
+entrer ici.
+
+Tout à coup une porte basse s'ouvrit, et l'enfant royal, chassé par le
+fouet de son gardien, fit, en fuyant, plusieurs pas dans la cour; mais,
+derrière lui, quelque chose de lourd retentit sur le pavé et l'atteignit
+à la jambe.
+
+--Ah! cria l'enfant. Et il trébucha et tomba sur un genou.
+
+--Rapporte-moi ma forme, petit monstre, ou sinon.... L'enfant se releva
+et secoua la tête en manière de refus.
+
+--Ah! c'est comme ça? cria la même voix. Attends, attends, tu vas voir.
+
+Et le savetier Simon déboucha de sa loge, comme une bête fauve de sa
+tanière.
+
+--Holà! holà! dit Lorin en fronçant le sourcil; où allons-nous comme
+cela, maître Simon?
+
+--Châtier ce petit louveteau, dit le savetier.
+
+--Et pourquoi le châtier? dit Lorin.
+
+--Pourquoi?
+
+--Oui.
+
+--Parce que ce petit gueux ne veut ni chanter comme un bon patriote, ni
+travailler comme un bon citoyen.
+
+--Eh bien, qu'est-ce que cela te fait? répondit Lorin; est-ce que la
+nation t'a confié Capet pour lui apprendre à chanter?
+
+--Ah çà! dit Simon étonné, de quoi te mêles-tu, citoyen sergent? Je te
+le demande.
+
+--De quoi je me mêle? Je me mêle de ce qui regarde tout homme de coeur.
+Or, il est indigne d'un homme de coeur qui voit battre un enfant, de
+souffrir qu'on le batte.
+
+--Bah! le fils du tyran.
+
+--Est un enfant, un enfant qui n'a point participé aux crimes de son
+père, un enfant qui n'est point coupable, et que, par conséquent, on ne
+doit point punir.
+
+--Et moi, je te dis qu'on me l'a donné pour en faire ce que je voudrais.
+Je veux qu'il chante la chanson de _Madame Veto_, et il la chantera.
+
+--Mais, misérable, dit Lorin, madame Veto, c'est sa mère, à cet enfant;
+voudrais-tu qu'on forçât ton fils à chanter que tu es une canaille?
+
+--Moi? hurla Simon. Ah! mauvais aristocrate de sergent!
+
+--Ah! pas d'injures, dit Lorin; je ne suis pas Capet, moi... et l'on ne
+me fait pas chanter de force.
+
+--Je te ferai arrêter, mauvais ci-devant.
+
+--Toi, dit Lorin, tu me feras arrêter? Essaye donc un peu de faire
+arrêter un Thermopyle!
+
+--Bon! bon! rira bien qui rira le dernier. En attendant, Capet, ramasse
+ma forme et viens faire ton soulier, ou, mille tonnerres!...
+
+--Et moi, dit Lorin en pâlissant affreusement et en faisant un pas en
+avant, les poings roidis et les dents serrées, moi, je te dis qu'il ne
+ramassera pas ta forme; moi, je te dis qu'il ne fera pas de souliers,
+entends-tu, mauvais drôle? Ah! oui, tu as là ton grand sabre, mais il ne
+me fait pas plus peur que toi. Ose le tirer seulement!
+
+--Ah! massacre! hurla Simon blêmissant de rage. En ce moment, deux
+femmes entrèrent dans la cour: l'une des deux tenait un papier à la
+main; elle s'adressa à la sentinelle.
+
+--Sergent! cria la sentinelle, c'est la fille Tison qui demande à voir
+sa mère.
+
+--Laisse passer, puisque le conseil du Temple le permet, dit Lorin, qui
+ne voulait pas se détourner un instant, de peur que Simon ne profitât de
+cette distraction pour battre l'enfant.
+
+La sentinelle laissa passer les deux femmes; mais à peine eurent-elles
+monté quatre marches de l'escalier sombre, qu'elles rencontrèrent
+Maurice Lindey, qui descendait un instant dans la cour.
+
+La nuit était presque venue, de sorte qu'on ne pouvait distinguer les
+traits de leur visage. Maurice les arrêta.
+
+--Qui êtes-vous, citoyennes, demanda-t-il, et que voulez-vous?
+
+--Je suis Sophie Tison, dit l'une des deux femmes. J'ai obtenu la
+permission de voir ma mère, et je viens la voir.
+
+--Oui, dit Maurice; mais la permission est pour toi seule, citoyenne.
+
+--J'ai amené mon amie pour que nous soyons deux femmes, au moins, au
+milieu des soldats.
+
+--Fort bien; mais ton amie ne montera pas.
+
+--Comme il vous plaira, citoyen, dit Sophie Tison en serrant la main de
+son amie, qui, collée contre la muraille, semblait frappée de surprise
+et d'effroi.
+
+--Citoyens factionnaires, cria Maurice en levant la tête et en
+s'adressant aux sentinelles qui étaient placées à chaque étage, laissez
+passer la citoyenne Tison; seulement, son amie ne peut point passer.
+Elle attendra sur l'escalier, et vous veillerez à ce qu'on la respecte.
+
+--Oui, citoyen, répondirent les sentinelles.
+
+--Montez donc, dit Maurice. Les deux femmes passèrent. Quant à Maurice,
+il sauta les quatre ou cinq marches qui lui restaient à descendre, et
+s'avança rapidement dans la cour.
+
+--Qu'y a-t-il donc, dit-il aux gardes nationaux, et qui cause ce bruit?
+On entend des cris d'enfant jusque dans l'antichambre des prisonnières.
+
+--Il y a, dit Simon, qui, habitué aux manières des municipaux, crut, en
+apercevant Maurice, qu'il lui arrivait du renfort; il y a que c'est ce
+traître, cet aristocrate, ce ci-devant qui m'empêche de rosser Capet.
+
+Et il montra du poing Lorin.
+
+--Oui, mordieu! je l'en empêche, dit Lorin en dégainant, et, si tu
+m'appelles encore une fois ci-devant, aristocrate ou traître, je te
+passe mon sabre au travers du corps.
+
+--Une menace! s'écria Simon. À la garde! à la garde!
+
+--C'est moi qui suis la garde, dit Lorin; ne m'appelle donc pas, car, si
+je vais à toi, je t'extermine.
+
+--À moi, citoyen municipal, à moi! s'écria Simon, sérieusement menacé
+cette fois par Lorin.
+
+--Le sergent a raison, dit froidement le municipal que Simon appelait à
+son aide; tu déshonores la nation; lâche, tu bats un enfant.
+
+--Et pourquoi le bat-il, comprends-tu, Maurice? parce que l'enfant ne
+veut pas chanter _Madame Veto_, parce que le fils ne veut pas insulter
+sa mère.
+
+--Misérable! dit Maurice.
+
+--Et toi aussi? dit Simon. Mais je suis donc entouré de traîtres?
+
+--Ah! coquin, dit le municipal en saisissant Simon à la gorge et en lui
+arrachant sa lanière des mains; essaye un peu de prouver que Maurice
+Lindey est un traître.
+
+Et il fit tomber rudement la courroie sur les épaules du savetier.
+
+--Merci, monsieur, dit l'enfant, qui regardait stoïquement cette scène;
+mais c'est sur moi qu'il se vengera.
+
+--Viens, Capet, dit Lorin, viens, mon enfant; s'il te bat encore,
+appelle à l'aide, et l'on ira le châtier, ce bourreau. Allons, allons,
+petit Capet, rentre dans ta tour.
+
+--Pourquoi m'appelez-vous Capet, vous qui me protégez? dit l'enfant.
+Vous savez bien que Capet n'est pas mon nom.
+
+--Comment, ce n'est pas ton nom? dit Lorin. Comment t'appelles-tu?
+
+--Je m'appelle Louis-Charles de Bourbon. Capet est le nom d'un de mes
+ancêtres. Je sais l'histoire de France; mon père me l'a apprise.
+
+--Et tu veux apprendre à faire des savates à un enfant à qui un roi a
+appris l'histoire de France? s'écria Lorin. Allons donc!
+
+--Oh! sois tranquille, dit Maurice à l'enfant, je ferai mon rapport.
+
+--Et moi, le mien, dit Simon. Je dirai, entre autres choses, qu'au lieu
+d'une femme qui avait le droit d'entrer dans la tour, vous en avez
+laissé passer deux.
+
+En ce moment, en effet, les deux femmes sortaient du donjon. Maurice
+courut à elles.
+
+--Eh bien, citoyenne, dit-il en s'adressant à celle qui était de son
+côté, as-tu vu ta mère?
+
+Sophie Tison passa à l'instant entre le municipal et sa compagne.
+
+--Oui, citoyen, merci, dit-elle. Maurice aurait voulu voir l'amie de la
+jeune fille, ou tout au moins entendre sa voix; mais elle était
+enveloppée dans sa mante, et semblait décidée à ne pas prononcer une
+seule parole. Il lui sembla même qu'elle tremblait.
+
+Cette crainte lui donna des soupçons. Il remonta précipitamment, et, en
+arrivant dans la première pièce, il vit, à travers le vitrage, la reine
+cacher dans sa poche quelque chose qu'il supposa être un billet.
+
+--Oh! oh! dit-il, aurais-je été dupe? Il appela son collègue.
+
+--Citoyen Agricola, dit-il, entre chez Marie-Antoinette et ne la perds
+pas de vue.
+
+--Ouais! fit le municipal, est-ce que...?
+
+--Entre, te dis-je, et cela sans perdre un instant, une minute, une
+seconde. Le municipal entra chez la reine.
+
+--Appelle la femme Tison, dit-il à un garde national. Cinq minutes
+après, la femme Tison arrivait rayonnante.
+
+--J'ai vu ma fille, dit-elle.
+
+--Où cela? demanda Maurice.
+
+--Ici même, dans cette antichambre.
+
+--Bien. Et ta fille n'a point demandé à voir l'Autrichienne?
+
+--Non.
+
+--Elle n'est pas entrée chez elle?
+
+--Non.
+
+--Et, pendant que tu causais avec ta fille, personne n'est sorti de la
+chambre des prisonnières?
+
+--Est-ce que je sais, moi? Je regardais ma fille, que je n'avais pas vue
+depuis trois mois.
+
+--Rappelle-toi bien.
+
+--Ah! oui, je crois me souvenir.
+
+--De quoi?
+
+--La jeune fille est sortie.
+
+--Marie-Thérèse?
+
+--Oui.
+
+--Et elle a parlé à ta fille?
+
+--Non.
+
+--Ta fille ne lui a rien remis?
+
+--Non.
+
+--Elle n'a rien ramassé à terre?
+
+--Ma fille?
+
+--Non, celle de Marie-Antoinette?
+
+--Si fait, elle a ramassé son mouchoir.
+
+--Ah! malheureuse! s'écria Maurice. Et il s'élança vers le cordon d'une
+cloche qu'il tira vivement. C'était la cloche d'alarme.
+
+
+
+
+XI
+
+Le billet
+
+
+Les deux autres municipaux de garde montèrent précipitamment. Un
+détachement du poste les accompagnait. Les portes furent fermées, deux
+factionnaires interceptèrent les issues de chaque chambre.
+
+--Que voulez-vous, monsieur? dit la reine à Maurice, lorsque celui-ci
+entra. J'allais me mettre au lit, lorsqu'il y a cinq minutes le citoyen
+municipal (et la reine montrait Agricola) s'est précipité tout à coup
+dans cette chambre sans me dire ce qu'il désirait.
+
+--Madame, dit Maurice en saluant, ce n'est pas mon collègue qui désire
+quelque chose de vous, c'est moi.
+
+--Vous, monsieur? demanda Marie-Antoinette en regardant Maurice, dont
+les bons procédés lui avaient inspiré une certaine reconnaissance; et
+que désirez-vous?
+
+--Je désire que vous vouliez bien me remettre le billet que vous cachiez
+tout à l'heure quand je suis entré.
+
+Madame Royale et Madame Élisabeth tressaillirent. La reine devint très
+pâle.
+
+--Vous vous trompez, monsieur, dit-elle, je ne cachais rien.
+
+--Tu mens, l'Autrichienne! s'écria Agricola.
+
+Maurice posa vivement la main sur le bras de son collègue.
+
+--Un moment, mon cher collègue, lui dit-il; laisse-moi parler à la
+citoyenne. Je suis un peu procureur.
+
+--Va, alors, mais ne la ménage pas, morbleu!
+
+--Vous cachiez un billet, citoyenne, dit sévèrement Maurice; il faudrait
+nous remettre ce billet.
+
+--Mais quel billet?
+
+--Celui que la fille Tison vous a apporté, et que la citoyenne votre
+fille (Maurice indiqua la jeune princesse) a ramassé avec son mouchoir.
+
+Les trois femmes se regardèrent épouvantées.
+
+--Mais, monsieur, c'est plus que de la tyrannie, dit la reine; des
+femmes! des femmes!
+
+--Ne confondons pas, dit Maurice avec fermeté. Nous ne sommes ni des
+juges ni des bourreaux; nous sommes des surveillants, c'est-à-dire vos
+concitoyens chargés de vous garder. Nous avons une consigne; la violer,
+c'est trahir. Citoyenne, je vous en prie, rendez-moi le billet que vous
+avez caché.
+
+--Messieurs, dit la reine avec hauteur, puisque vous êtes des
+surveillants, cherchez, et privez-nous de sommeil cette nuit comme
+toujours.
+
+--Dieu nous garde de porter la main sur des femmes. Je vais faire
+prévenir la Commune et nous attendrons ses ordres; seulement, vous ne
+vous mettrez pas au lit: vous dormirez sur des fauteuils, s'il vous
+plaît, et nous vous garderons.... S'il le faut, les perquisitions
+commenceront.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda la femme Tison en montrant à la porte sa
+tête effarée.
+
+--Il y a, citoyenne, que tu viens, en prêtant la main à une trahison, de
+te priver à jamais de voir ta fille.
+
+--De voir ma fille!... Que dis-tu donc là, citoyen? demanda la femme
+Tison, qui ne comprenait pas bien encore pourquoi elle ne verrait plus
+sa fille.
+
+--Je te dis que ta fille n'est pas venue ici pour te voir, mais pour
+apporter une lettre à la citoyenne Capet, et qu'elle n'y reviendra plus.
+
+--Mais, si elle ne revient plus, je ne pourrai donc pas la revoir,
+puisqu'il nous est défendu de sortir?...
+
+--Cette fois, il ne faudra t'en prendre à personne, car c'est ta faute,
+dit Maurice.
+
+--Oh! hurla la pauvre mère, ma faute! que dis-tu donc là, ma faute? Il
+n'est rien arrivé, j'en réponds. Oh! si je croyais qu'il fût arrivé
+quelque chose, malheur à toi, Antoinette, tu me le payerais cher?
+
+Et cette femme exaspérée montra le poing à la reine.
+
+--Ne menace personne, dit Maurice; obtiens plutôt par la douceur que ce
+que nous demandons soit fait; car tu es femme, et la citoyenne
+Antoinette, qui est mère elle-même, aura sans doute pitié d'une mère.
+Demain, ta fille sera arrêtée; demain, emprisonnée... puis, si l'on
+découvre quelque chose, et tu sais que, lorsqu'on le veut bien, on
+découvre toujours, elle est perdue, elle et sa compagne.
+
+La femme Tison, qui avait écouté Maurice avec une terreur croissante,
+détourna sur la reine son regard presque égaré.
+
+--Tu entends, Antoinette?... Ma fille!... C'est toi qui auras perdu ma
+fille!
+
+La reine parut épouvantée à son tour, non de la menace qui étincelait
+dans les yeux de sa geôlière, mais du désespoir qu'on y lisait.
+
+--Venez, madame Tison, dit-elle, j'ai à vous parler.
+
+--Holà! pas de cajoleries, s'écria le collègue de Maurice; nous ne
+sommes pas de trop, morbleu! Devant la municipalité, toujours devant la
+municipalité!
+
+--Laisse faire, citoyen Agricola, dit Maurice à l'oreille de cet homme;
+pourvu que la vérité nous vienne, peu importe de quelle façon.
+
+--Tu as raison, citoyen Maurice; mais...
+
+--Passons derrière le vitrage, citoyen Agricola, et, si tu m'en crois,
+tournons le dos; je suis sûr que la personne pour laquelle nous aurons
+cette condescendance ne nous en fera point repentir.
+
+La reine entendit ces mots dits pour être entendus par elle; elle jeta
+au jeune homme un regard reconnaissant. Maurice détourna la tête avec
+insouciance et passa de l'autre côté du vitrage. Agricola le suivit.
+
+--Tu vois bien cette femme, dit-il à Agricola: reine, c'est une grande
+coupable; femme, c'est une âme digne et grande. On fait bien de briser
+les couronnes, le malheur épure.
+
+--Sacrebleu! que tu parles bien, citoyen Maurice! J'aime à t'entendre,
+toi et ton ami Lorin. Est-ce aussi des vers que tu viens de dire?
+
+Maurice sourit. Pendant cet entretien, la scène qu'avait prévue Maurice
+se passait de l'autre côté du vitrage.
+
+La femme Tison s'était approchée de la reine.
+
+--Madame, lui dit celle-ci, votre désespoir me brise le coeur; je ne
+veux pas vous priver de votre enfant, cela fait trop de mal; mais,
+songez-y, en faisant ce que ces hommes exigent, peut-être votre fille
+sera-t-elle perdue également.
+
+--Faites ce qu'ils disent! s'écria la femme Tison, faites ce qu'ils
+disent!
+
+--Mais, auparavant, sachez de quoi il s'agit.
+
+--De quoi s'agit-il? demanda la geôlière avec une curiosité presque
+sauvage.
+
+--Votre fille avait amené avec elle une amie.
+
+--Oui, une ouvrière comme elle; elle n'a pas voulu venir seule à cause
+des soldats.
+
+--Cette amie avait remis à votre fille un billet; votre fille l'a laissé
+tomber. Marie, qui passait, l'a ramassé. C'est un papier bien
+insignifiant sans doute, mais auquel des gens malintentionnés pourraient
+trouver un sens. Le municipal ne vous a-t-il pas dit que, lorsqu'on
+voulait trouver, on trouvait toujours?
+
+--Après, après?
+
+--Eh bien, voilà tout: vous voulez que je remette ce papier; voulez-vous
+que je sacrifie un ami, sans pour cela vous rendre peut-être votre
+fille?
+
+--Faites ce qu'ils disent! cria la femme; faites ce qu'ils disent!
+
+--Mais, si ce papier compromet votre fille, dit la reine, comprenez
+donc!
+
+--Ma fille est, comme moi, une bonne patriote, s'écria la mégère. Dieu
+merci! les Tison sont connus! Faites ce qu'ils disent!
+
+--Mon Dieu! dit la reine, que je voudrais donc pouvoir vous convaincre!
+
+--Ma fille! je veux qu'on me rende ma fille! reprit la femme Tison en
+trépignant. Donne le papier, Antoinette, donne.
+
+--Le voici, madame.
+
+Et la reine tendit à la malheureuse créature un papier que celle-ci
+éleva joyeusement au-dessus de sa tête en criant:
+
+--Venez, venez, citoyens municipaux. J'ai le papier; prenez-le, et
+rendez-moi mon enfant.
+
+--Vous sacrifiez nos amis, ma soeur, dit Madame Élisabeth.
+
+--Non, ma soeur, répondit tristement la reine, je ne sacrifie que nous.
+Le papier ne peut compromettre personne.
+
+Aux cris de la femme Tison, Maurice et son collègue vinrent au-devant
+d'elle; elle leur tendit aussitôt le billet. Ils l'ouvrirent et lurent:
+
+«À l'orient, un ami veille encore.» Maurice n'eut pas plutôt jeté les
+yeux sur ce papier qu'il tressaillit. L'écriture ne lui semblait pas
+inconnue.
+
+--Oh! mon Dieu! s'écria-t-il, serait-ce celle de Geneviève? Oh! mais
+non, c'est impossible, et je suis fou. Elle lui ressemble, sans doute;
+mais que pourrait avoir de commun Geneviève avec la reine?
+
+Il se retourna et vit que Marie-Antoinette le regardait. Quant à la
+femme Tison, dans l'attente de son sort, elle dévorait Maurice des yeux.
+
+--Tu viens de faire une bonne oeuvre, dit-il à la femme Tison; et vous,
+citoyenne, une belle oeuvre, dit-il à la reine.
+
+--Alors, monsieur, répondit Marie-Antoinette, que mon exemple vous
+détermine; brûlez ce papier, et vous ferez une oeuvre charitable.
+
+--Tu plaisantes, l'Autrichienne, dit Agricola; brûler un papier qui va
+nous faire pincer toute une couvée d'aristocrates peut-être? Ma foi,
+non, ce serait trop bête.
+
+--Au fait, brûlez-le, dit la femme Tison; cela pourrait compromettre ma
+fille.
+
+--Je le crois bien, ta fille et les autres, dit Agricola en prenant des
+mains de Maurice le papier que celui-ci eût certes brûlé, s'il eût été
+tout seul.
+
+Dix minutes après, le billet fut déposé sur le bureau des membres de la
+Commune; il fut ouvert à l'instant même et commenté de toutes façons.
+
+--» À l'orient, un ami veille», dit une voix. Que diable cela peut-il
+signifier?
+
+--Pardieu! répondit un géographe, à Lorient, c'est clair: Lorient est
+une petite ville de la Bretagne, située entre Vannes et Quimper.
+Morbleu! on devrait brûler la ville, s'il est vrai qu'elle renferme des
+aristocrates qui veillent encore sur l'Autrichienne.
+
+--C'est d'autant plus dangereux, dit un autre, que, Lorient étant un
+port de mer, on peut y établir des intelligences avec les Anglais.
+
+--Je propose, dit un troisième, qu'on envoie une commission à Lorient,
+et qu'une enquête y soit faite. Maurice avait été informé de la
+délibération.
+
+--Je me doute bien où peut être l'orient dont il s'agit, se dit-il;
+mais, à coup sûr, ce n'est pas en Bretagne.
+
+Le lendemain, la reine, qui, ainsi que nous l'avons dit, ne descendait
+plus au jardin pour ne point passer devant la chambre où avait été
+enfermé son mari, demanda à monter sur la tour pour y prendre un peu
+d'air avec sa fille et Madame Élisabeth.
+
+La demande lui fut accordée à l'instant même; mais Maurice monta, et,
+s'arrêtant derrière une espèce de petite guérite qui abritait le haut de
+l'escalier, il attendit, caché, le résultat du billet de la veille.
+
+La reine se promena d'abord indifféremment avec Madame Élisabeth et sa
+fille; puis elle s'arrêta, tandis que les deux princesses continuaient
+de se promener, se retourna vers l'est et regarda attentivement une
+maison, aux fenêtres de laquelle apparaissaient plusieurs personnes;
+l'une de ces personnes tenait un mouchoir blanc.
+
+Maurice, de son côté, tira une lunette de sa poche, et, tandis qu'il
+l'ajustait, la reine fit un grand mouvement, comme pour inviter les
+curieux de la fenêtre à s'éloigner. Mais Maurice avait déjà remarqué une
+tête d'homme aux cheveux blonds, au teint pâle, dont le salut avait été
+respectueux jusqu'à l'humilité.
+
+Derrière ce jeune homme, car le curieux paraissait avoir au plus de
+vingt-cinq à vingt-six ans, se tenait une femme à moitié cachée par lui.
+Maurice dirigea sa lorgnette sur elle, et, croyant reconnaître
+Geneviève, fit un mouvement qui le mit en vue. Aussitôt la femme qui, de
+son côté, tenait aussi une lorgnette à la main, se rejeta en arrière,
+entraînant le jeune homme avec elle. Était-ce réellement Geneviève?
+avait-elle, de son côté, reconnu Maurice? Le couple curieux s'était-il
+retiré seulement sur l'invitation que lui en avait faite la reine?
+
+Maurice attendit un instant pour voir si le jeune homme et la jeune
+femme ne reparaîtraient point. Mais, voyant que la fenêtre restait vide,
+il recommanda la plus grande surveillance à son collègue Agricola,
+descendit précipitamment l'escalier et alla s'embusquer à l'angle de la
+rue Porte-Foin, pour voir si les curieux de la maison en sortiraient. Ce
+fut en vain, personne ne parut.
+
+Alors, ne pouvant résister à ce soupçon qui lui mordait le coeur, depuis
+le moment où la compagne de la fille Tison s'était obstinée à demeurer
+cachée et à rester muette, Maurice prit sa course vers la vieille rue
+Saint-Jacques, où il arriva l'esprit tout bouleversé des plus étranges
+soupçons.
+
+Lorsqu'il entra, Geneviève, en peignoir blanc, était assise sous une
+tonnelle de jasmins, où elle avait l'habitude de se faire servir à
+déjeuner. Elle donna, comme à l'ordinaire, un bonjour affectueux à
+Maurice, et l'invita à prendre une tasse de chocolat avec elle.
+
+De son côté, Dixmer, qui arriva sur ces entrefaites, exprima la plus
+grande joie de voir Maurice à cette heure inattendue de la journée; mais
+avant que Maurice prît la tasse de chocolat qu'il avait acceptée,
+toujours plein d'enthousiasme pour son commerce, il exigea que son ami
+le secrétaire de la section Lepelletier vînt faire avec lui un tour dans
+les ateliers. Maurice y consentit.
+
+--Apprenez, mon cher Maurice, dit Dixmer en prenant le bras du jeune
+homme et en l'entraînant, une nouvelle des plus importantes.
+
+--Politique? demanda Maurice, toujours préoccupé de son idée.
+
+--Eh! cher citoyen, répondit Dixmer en souriant, est-ce que nous nous
+occupons de politique, nous? Non, non, une nouvelle tout industrielle,
+Dieu merci! Mon honorable ami Morand, qui, comme vous le savez, est un
+chimiste des plus distingués, vient de trouver le secret d'un maroquin
+rouge, comme on n'en a pas encore vu jusqu'à présent, c'est-à-dire
+inaltérable. C'est cette teinture que je vais vous montrer. D'ailleurs,
+vous verrez Morand à l'oeuvre; celui-là, c'est un véritable artiste.
+
+Maurice ne comprenait pas trop comment on pouvait être artiste en
+maroquin rouge. Mais il n'en accepta pas moins, suivit Dixmer, traversa
+les ateliers, et, dans une espèce d'officine particulière, vit le
+citoyen Morand à l'oeuvre: il avait ses lunettes bleues et son habit de
+travail, et paraissait effectivement on ne peut pas plus occupé de
+changer en pourpre le blanc sale d'une peau de mouton. Ses mains et ses
+bras, qu'on apercevait sous ses manches retroussées, étaient rouges
+jusqu'au coude. Comme le disait Dixmer, il s'en donnait à coeur joie
+dans la cochenille.
+
+Il salua Maurice de la tête, tout entier qu'il était à sa besogne.
+
+--Eh bien, citoyen Morand, demanda Dixmer, que disons-nous?
+
+--Nous gagnerons cent mille livres par an, rien qu'avec ce procédé, dit
+Morand. Mais voilà huit jours que je ne dors pas, et les acides m'ont
+brûlé la vue.
+
+Maurice laissa Dixmer avec Morand et rejoignit Geneviève en murmurant
+tout bas:
+
+--Il faut avouer que le métier de municipal abrutirait un héros. Au bout
+de huit jours de Temple, on se prendrait pour un aristocrate et l'on se
+dénoncerait soi-même. Bon Dixmer, va! brave Morand! suave Geneviève! Et
+moi qui les avais soupçonnés un instant!
+
+Geneviève attendait Maurice avec son doux sourire, pour lui faire
+oublier jusqu'à l'apparence des soupçons qu'il avait effectivement
+conçus. Elle fut ce qu'elle était toujours: douce, amicale, charmante.
+
+Les heures où Maurice voyait Geneviève étaient les heures où il vivait
+réellement. Tout le reste du temps, il avait cette fièvre qu'on pourrait
+appeler la fièvre 93, qui séparait Paris en deux camps et faisait de
+l'existence un combat de chaque heure.
+
+Vers midi, il lui fallut cependant quitter Geneviève et retourner au
+Temple.
+
+À l'extrémité de la rue Sainte-Avoye, il rencontra Lorin, qui descendait
+sa garde: il était en serre-file; il se détacha de son rang et vint à
+Maurice, dont tout le visage exprimait encore la suave félicité que la
+vue de Geneviève versait toujours dans son coeur.
+
+--Ah! dit Lorin en secouant cordialement la main de son ami:
+
+
+ _En vain tu caches ta langueur,_
+ _Je connais ce que tu désires._
+ _Tu ne dis rien; mais tu soupires._
+ _L'amour est dans tes yeux, l'amour est dans ton coeur._
+
+
+Maurice mit la main à sa poche pour chercher sa clef. C'était le moyen
+qu'il avait adopté pour mettre une digue à la verve poétique de son ami.
+Mais celui-ci vit le mouvement et s'enfuit en riant.
+
+--À propos, dit Lorin en se retournant après quelques pas, tu es encore
+pour trois jours au Temple, Maurice; je te recommande le petit Capet.
+
+
+
+
+XII
+
+Amour
+
+
+En effet, Maurice vivait bien heureux et bien malheureux à la fois au
+bout de quelque temps. Il en est toujours ainsi au commencement des
+grandes passions.
+
+Son travail du jour à la section Lepelletier, ses visites du soir à la
+vieille rue Saint-Jacques, quelques apparitions çà et là au club des
+Thermopyles remplissaient toutes ses journées.
+
+Il ne se dissimulait pas que voir Geneviève tous les soirs, c'était
+boire à longs traits un amour sans espérance.
+
+Geneviève était une de ces femmes, timides et faciles en apparence, qui
+tendent franchement la main à un ami, approchent innocemment leur front
+de ses lèvres avec la confiance d'une soeur ou l'ignorance d'une vierge,
+et devant qui les mots d'amour semblent des blasphèmes et les désirs
+matériels des sacrilèges.
+
+Si, dans les rêves les plus purs que la première manière de Raphaël a
+fixés sur la toile, il est une Madone aux lèvres souriantes, aux yeux
+chastes, à l'expression céleste, c'est celle-là qu'il faut emprunter au
+divin élève de Pérugin pour en faire le portrait de Geneviève.
+
+Au milieu de ses fleurs, dont elle avait la fraîcheur et le parfum,
+isolée des travaux de son mari, et de son mari lui-même, Geneviève
+apparaissait à Maurice, chaque fois qu'il la voyait, comme une énigme
+vivante dont il ne pouvait deviner le sens et dont il n'osait demander
+le mot.
+
+Un soir que, comme d'habitude, il était demeuré seul avec elle, que tous
+deux étaient assis à cette croisée par laquelle il était entré une nuit
+si bruyamment et si précipitamment, que les parfums des lilas en fleurs
+flottaient sur cette douce brise qui succède au radieux coucher du
+soleil, Maurice, après un long silence, et après avoir, pendant ce
+silence, suivi l'oeil intelligent et religieux de Geneviève, qui
+regardait poindre une étoile d'argent dans l'azur du ciel, se hasarda à
+lui demander comment il se faisait qu'elle fût si jeune, quand son mari
+avait déjà passé l'âge moyen de la vie; si distinguée, quand tout
+annonçait chez son mari une éducation, une naissance vulgaires; si
+poétique enfin, quand son mari était si attentif à peser, à étendre et à
+teindre les peaux de sa fabrique.
+
+--Chez un maître tanneur, enfin, pourquoi, demanda Maurice, cette harpe,
+ce piano, ces pastels que vous m'avez avoué être votre ouvrage?
+Pourquoi, enfin, cette aristocratie que je déteste chez les autres, et
+que j'adore chez vous?
+
+Geneviève fixa sur Maurice un regard plein de candeur.
+
+--Merci, dit-elle, de cette question: elle me prouve que vous êtes un
+homme délicat et que vous ne vous êtes jamais informé de moi à personne.
+
+--Jamais, madame, dit Maurice; j'ai un ami dévoué qui mourrait pour moi,
+j'ai cent camarades qui sont prêts à marcher partout où je les
+conduirai; mais de tous ces coeurs, lorsqu'il s'agit d'une femme, et
+d'une femme comme Geneviève surtout, je n'en connais qu'un seul auquel
+je me fie, et c'est le mien.
+
+--Merci, Maurice, dit la jeune femme. Je vous apprendrai moi-même alors
+tout ce que vous désirez savoir.
+
+--Votre nom de jeune fille, d'abord? demanda Maurice. Je ne vous connais
+que sous votre nom de femme.
+
+Geneviève comprit l'égoïsme amoureux de cette question et sourit.
+
+--Geneviève du Treilly, dit-elle. Maurice répéta:
+
+--Geneviève du Treilly!
+
+--Ma famille, continua Geneviève, était ruinée depuis la guerre
+d'Amérique, à laquelle avaient pris part mon père et mon frère aîné.
+
+--Gentilshommes tous deux? dit Maurice.
+
+--Non, non, dit Geneviève en rougissant.
+
+--Vous m'avez dit cependant que votre nom de jeune fille était Geneviève
+du Treilly.
+
+--Sans particule, monsieur Maurice; ma famille était riche, mais ne
+tenait en rien à la noblesse.
+
+--Vous vous défiez de moi, dit en souriant le jeune homme.
+
+--Oh! non, non, reprit Geneviève. En Amérique, mon père s'était lié avec
+le père de M. Morand; M. Dixmer était l'homme d'affaires de M. Morand.
+Nous voyant ruinés, et sachant que M. Dixmer avait une fortune
+indépendante, M. Morand le présenta à mon père, qui me le présenta à son
+tour. Je vis qu'il y avait d'avance un mariage arrêté, je compris que
+c'était le désir de ma famille; je n'aimais ni n'avais jamais aimé
+personne; j'acceptai. Depuis trois ans, je suis la femme de Dixmer, et,
+je dois le dire, depuis trois ans, mon mari a été pour moi si bon, si
+excellent, que, malgré cette différence de goûts et d'âge que vous
+remarquez, je n'ai jamais éprouvé un seul instant de regret.
+
+--Mais, dit Maurice, lorsque vous épousâtes M. Dixmer, il n'était point
+encore à la tête de cette fabrique?
+
+--Non; nous habitions à Blois. Après le 10 août, M. Dixmer acheta cette
+maison et les ateliers qui en dépendent; pour que je ne fusse point
+mêlée aux ouvriers, pour m'épargner jusqu'à la vue de choses qui eussent
+pu blesser mes habitudes, comme vous le disiez, Maurice, un peu
+aristocratiques, il me donna ce pavillon, où je vis seule, retirée,
+selon mes goûts, selon mes désirs, et heureuse, quand un ami comme vous,
+Maurice, vient distraire ou partager mes rêveries.
+
+Et Geneviève tendit à Maurice une main que celui-ci baisa avec ardeur.
+Geneviève rougit légèrement.
+
+--Maintenant, mon ami, dit-elle en retirant sa main, vous savez comment
+je suis la femme de M. Dixmer.
+
+--Oui, reprit Maurice en regardant fixement Geneviève; mais vous ne me
+dites point comment M. Morand est devenu l'associé de M. Dixmer.
+
+--Oh! c'est bien simple, dit Geneviève. M. Dixmer, comme je vous l'ai
+dit, avait quelque fortune, mais point assez, cependant, pour prendre à
+lui seul une fabrique de l'importance de celle-ci. Le fils de M. Morand,
+son protecteur, comme je vous l'ai dit, cet ami de mon père, comme vous
+vous le rappelez, a fait la moitié des fonds; et, comme il avait des
+connaissances en chimie, il s'est adonné à l'exploitation avec cette
+activité que vous avez remarquée, et grâce à laquelle le commerce de M.
+Dixmer, chargé par lui de toute la partie matérielle, a pris une immense
+extension.
+
+--Et, dit Maurice, M. Morand est aussi un de vos bons amis, n'est-ce
+pas, madame?
+
+--M. Morand est une noble nature, un des coeurs les plus élevés qui
+soient sous le ciel, répondit gravement Geneviève.
+
+--S'il ne vous en a donné d'autres preuves, dit Maurice un peu piqué de
+cette importance que la jeune femme accordait à l'associé de son mari,
+que de partager les frais d'établissement avec M. Dixmer, et d'inventer
+une nouvelle teinture pour le maroquin, permettez-moi de vous faire
+observer que l'éloge que vous faites de lui est bien pompeux.
+
+--Il m'en a donné d'autres preuves, monsieur, dit Geneviève.
+
+--Mais il est encore jeune, n'est-ce pas? demanda Maurice, quoiqu'il
+soit difficile, grâce à ses lunettes vertes, de dire quel âge il a.
+
+--Il a trente-cinq ans.
+
+--Vous vous connaissez depuis longtemps?
+
+--Depuis notre enfance.
+
+Maurice se mordit les lèvres. Il avait toujours soupçonné Morand d'aimer
+Geneviève.
+
+--Ah! dit Maurice, cela explique sa familiarité avec vous.
+
+--Contenue dans les bornes où vous l'avez toujours vue, monsieur,
+répondit en souriant Geneviève, il me semble que cette familiarité, qui
+est à peine celle d'un ami, n'avait pas besoin d'explication.
+
+--Oh! pardon, madame, dit Maurice, vous savez que toutes les affections
+vives ont leurs jalousies, et mon amitié était jalouse de celle que vous
+paraissez avoir pour M. Morand.
+
+Il se tut. Geneviève, de son côté, garda le silence. Il ne fut plus
+question, ce jour-là, de Morand, et Maurice quitta cette fois Geneviève
+plus amoureux que jamais, car il était jaloux.
+
+Puis, si aveugle que fût le jeune homme, quelque bandeau sur les yeux,
+quelque trouble dans son coeur que lui mît sa passion, il y avait dans
+le récit de Geneviève bien les larmes, bien des hésitations, bien des
+réticences auxquelles il n'avait point fait attention dans le moment,
+mais qui, alors, lui revenaient à l'esprit, et qui le tourmentaient
+étrangement, et contre lesquelles ne pouvaient le rassurer la grande
+liberté que lui laissait Dixmer de causer avec Geneviève autant de fois
+et aussi longtemps qu'il lui plaisait, et l'espèce de solitude où tous
+deux se trouvaient chaque soir. Il y avait plus: Maurice, devenu le
+commensal de la maison, non seulement restait en toute sécurité avec
+Geneviève, qui semblait, d'ailleurs, gardée contre les désirs du jeune
+homme par sa pureté d'ange, mais encore il l'escortait dans les petites
+courses qu'elle était obligée, de temps en temps de faire dans le
+quartier.
+
+Au milieu de cette familiarité acquise dans la maison, une chose
+l'étonnait, c'était que plus il cherchait, peut-être, il est vrai, pour
+être à même de mieux surveiller les sentiments qu'il lui croyait pour
+Geneviève, c'est que plus il cherchait, disons-nous, à lier connaissance
+avec Morand, dont l'esprit, malgré ses préventions, le séduisait, dont
+les manières élevées le captivaient chaque jour davantage, plus cet
+homme bizarre semblait affecter de chercher à s'éloigner de Maurice.
+Celui-ci s'en plaignait amèrement à Geneviève, car il ne doutait pas que
+Morand n'eût deviné en lui un rival et que ce ne fût, de son côté, la
+jalousie qui l'éloignât de lui.
+
+--Le citoyen Morand me hait, dit-il un jour à Geneviève.
+
+--Vous? dit Geneviève en le regardant avec son bel oeil étonné; vous, M.
+Morand vous hait?
+
+--Oui, j'en suis sûr.
+
+--Et pourquoi vous haïrait-il?
+
+--Voulez-vous que je vous le dise? s'écria Maurice.
+
+--Sans doute, reprit Geneviève.
+
+--Eh bien, parce que je....
+
+Maurice s'arrêta. Il allait dire: «Parce que je vous aime.»
+
+--Je ne puis vous dire pourquoi, reprit Maurice en rougissant. Le
+farouche républicain, près de Geneviève, était timide et hésitant comme
+une jeune fille. Geneviève sourit.
+
+--Dites, reprit-elle, qu'il n'y a pas de sympathie entre vous, et je
+vous croirai peut-être. Vous êtes une nature ardente, un esprit
+brillant, un homme recherché; Morand est un marchand greffé sur un
+chimiste. Il est timide, il est modeste... et c'est cette timidité et
+cette modestie qui l'empêchent de faire le premier pas au-devant de
+vous.
+
+--Eh! qui lui demande de faire le premier pas au-devant de moi? J'en ai
+fait cinquante, moi, au-devant de lui; il ne m'a jamais répondu. Non,
+continua Maurice en secouant la tête; non, ce n'est certes point cela.
+
+--Eh bien, qu'est-ce alors?
+
+Maurice préféra se taire.
+
+Le lendemain du jour où il avait eu cette explication avec Geneviève, il
+arriva chez elle à deux heures de l'après-midi; il la trouva en toilette
+de sortie.
+
+--Ah! soyez le bienvenu, dit Geneviève, vous allez me servir de
+chevalier.
+
+--Et où allez-vous donc? demanda Maurice.
+
+--Je vais à Auteuil. Il fait un temps délicieux. Je désirerais marcher
+un peu à pied; notre voiture nous conduira jusqu'au delà de la barrière,
+où nous la retrouverons, puis nous gagnerons Auteuil en nous promenant,
+et, quand j'aurai fini ce que j'ai à faire à Auteuil, nous reviendrons
+la prendre.
+
+--Oh! dit Maurice enchanté, l'excellente journée que vous m'offrez là!
+
+Les deux jeunes gens partirent. Au delà de Passy, la voiture les
+descendit sur la route. Ils sautèrent légèrement sur le revers du chemin
+et continuèrent leur promenade à pied.
+
+En arrivant à Auteuil, Geneviève s'arrêta.
+
+--Attendez-moi au bord du parc, dit-elle, j'irai vous rejoindre quand
+j'aurai fini.
+
+--Chez qui allez-vous donc? demanda Maurice.
+
+--Chez une amie.
+
+--Où je ne puis vous accompagner? Geneviève secoua la tête en souriant.
+
+--Impossible, dit-elle. Maurice se mordit les lèvres.
+
+--C'est bien, dit-il, j'attendrai.
+
+--Eh! quoi? demanda Geneviève.
+
+--Rien, répondit Maurice. Serez-vous longtemps?
+
+--Si j'avais cru vous déranger, Maurice, si j'avais su que votre journée
+fût prise, dit Geneviève, je ne vous eusse point prié de me rendre le
+petit service de venir avec moi, je me fusse fait accompagner par...
+
+--Par M. Morand? interrogea vivement Maurice.
+
+--Non point. Vous savez que M. Morand est à la fabrique de Rambouillet
+et ne doit revenir que ce soir.
+
+--Alors, voilà à quoi j'ai dû la préférence?
+
+--Maurice, dit doucement Geneviève, je ne puis faire attendre la
+personne qui m'a donné rendez-vous; si cela vous gêne de me ramener,
+retournez à Paris; seulement, renvoyez-moi la voiture.
+
+--Non, non, madame, dit vivement Maurice, je suis à vos ordres. Et il
+salua Geneviève, qui poussa un faible soupir et entra dans Auteuil.
+
+Maurice alla au rendez-vous convenu et se promena de long en large,
+abattant de sa canne, comme Tarquin, toutes les têtes d'herbe, de fleurs
+ou de chardons qui se trouvaient sur son chemin. Au reste, ce chemin
+était borné à un petit espace; comme tous les gens fortement préoccupés,
+Maurice allait et revenait presque aussitôt sur ses pas.
+
+Ce qui occupait Maurice, c'était de savoir si Geneviève l'aimait ou ne
+l'aimait point: toutes ses manières avec le jeune homme étaient celles
+d'une soeur ou d'une amie; mais il sentait que ce n'était plus assez.
+Lui l'aimait de tout son amour. Elle était devenue la pensée éternelle
+de ses jours, le rêve sans cesse renouvelé de ses nuits. Autrefois, il
+ne demandait qu'une chose, revoir Geneviève. Maintenant, ce n'était plus
+assez: il fallait que Geneviève l'aimât.
+
+Geneviève resta absente pendant une heure, qui lui parut un siècle;
+puis, il la vit venir à lui, le sourire sur les lèvres. Maurice, au
+contraire, marcha à elle, les sourcils froncés. Notre pauvre coeur est
+ainsi fait, qu'il s'efforce de puiser la douleur au sein du bonheur
+même.
+
+Geneviève prit en souriant le bras de Maurice.
+
+--Me voilà, dit-elle; pardon, mon ami, de vous avoir fait attendre....
+
+Maurice répondit par un mouvement de tête, et tous deux prirent une
+charmante allée, molle, ombreuse, touffue, qui, par un détour, devait
+les amener à la grand'route.
+
+C'était une de ces délicieuses soirées de printemps où chaque plante
+envoie au ciel son émanation, où chaque oiseau, immobile sur la branche
+ou sautillant dans les broussailles, jette son hymne d'amour à Dieu, une
+de ces soirées enfin qui semblent destinées à vivre dans le souvenir.
+
+Maurice était muet; Geneviève était pensive: elle effeuillait d'une main
+les fleurs d'un bouquet, qu'elle tenait de son autre main appuyée au
+bras de Maurice.
+
+--Qu'avez-vous? demanda tout à coup Maurice, et qui vous rend donc si
+triste aujourd'hui?
+
+Geneviève aurait pu lui répondre: «Mon bonheur.» Elle le regarda de son
+doux et poétique regard.
+
+--Mais vous-même, dit-elle, n'êtes-vous point plus triste que
+d'habitude?
+
+--Moi, dit Maurice, j'ai raison d'être triste, je suis malheureux; mais
+vous?
+
+--Vous, malheureux?
+
+--Sans doute; ne vous apercevez-vous point quelquefois, au tremblement
+de ma voix que je souffre? Ne m'arrive-t-il point, quand je cause avec
+vous ou avec votre mari, de me lever tout à coup et d'être forcé d'aller
+demander de l'air au ciel, parce qu'il me semble que ma poitrine va se
+briser?
+
+--Mais, demanda Geneviève embarrassée, à quoi attribuez-vous cette
+souffrance?
+
+--Si j'étais une petite-maîtresse, dit Maurice en riant d'un rire
+douloureux, je dirais que j'ai mal aux nerfs.
+
+--Et, dans ce moment, vous souffrez?
+
+--Beaucoup, dit Maurice.
+
+--Alors, rentrons.
+
+--Déjà, madame?
+
+--Sans doute.
+
+--Ah! c'est vrai, murmura le jeune homme, j'oubliais que M. Morand doit
+revenir de Rambouillet à la tombée de la nuit et que voilà la nuit qui
+tombe. Geneviève le regarda avec une expression de reproche.
+
+--Oh! encore? dit-elle.
+
+--Pourquoi donc m'avez-vous fait, l'autre jour, de M. Morand un si
+pompeux éloge? dit Maurice. C'est votre faute.
+
+--Depuis quand, devant les gens qu'on estime, demanda Geneviève, ne
+peut-on pas dire ce qu'on pense d'un homme estimable?
+
+--C'est une estime bien vive que celle qui fait hâter le pas, comme vous
+le faites en ce moment, de peur d'être en retard de quelques minutes.
+
+--Vous êtes, aujourd'hui, souverainement injuste, Maurice; n'ai-je point
+passé une partie de la journée avec vous?
+
+--Vous avez raison, et je suis trop exigeant, en vérité, reprit Maurice,
+se laissant aller à la fougue de son caractère. Allons revoir M. Morand,
+allons!
+
+Geneviève sentait le dépit passer de son esprit à son coeur.
+
+--Oui, dit-elle, allons revoir M. Morand. Celui-là, du moins, est un ami
+qui ne m'a jamais fait de peine.
+
+--Ce sont des amis précieux que ceux-là, dit Maurice étouffant de
+jalousie, et je sais que pour ma part, je désirerais en connaître de
+pareils.
+
+Ils étaient en ce moment sur la grand'route, l'horizon rougissait; le
+soleil commençait à disparaître, faisant étinceler ses derniers rayons
+aux moulures dorées du dôme des Invalides. Une étoile, la première,
+celle qui, dans une autre soirée, avait déjà attiré les regards de
+Geneviève, étincelait dans l'azur fluide du ciel.
+
+Geneviève quitta le bras de Maurice avec une tristesse résignée.
+
+--Qu'avez-vous à me faire souffrir? dit-elle.
+
+--Ah! dit Maurice, j'ai que je suis moins habile que des gens que je
+connais; j'ai que je ne sais point me faire aimer.
+
+--Maurice! fit Geneviève.
+
+--Oh! madame, s'il est constamment bon, constamment égal, c'est qu'il ne
+souffre pas, lui.
+
+Geneviève appuya de nouveau sa blanche main sur le bras puissant de
+Maurice.
+
+--Je vous en prie, dit-elle d'une voix altérée, ne parlez plus, ne
+parlez plus!
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Parce que votre voix me fait mal.
+
+--Ainsi, tout vous déplaît en moi, même ma voix?
+
+--Taisez-vous, je vous en conjure.
+
+--J'obéirai, madame. Et le fougueux jeune homme passa sa main sur son
+front humide de sueur.
+
+Geneviève vit qu'il souffrait réellement. Les natures dans le genre de
+celle de Maurice ont des douleurs inconnues.
+
+--Vous êtes mon ami, Maurice, dit Geneviève en le regardant avec une
+expression céleste; un ami précieux pour moi: faites, Maurice, que je ne
+perde pas mon ami.
+
+--Oh! vous ne le regretteriez pas longtemps! s'écria Maurice.
+
+--Vous vous trompez, dit Geneviève, je vous regretterais longtemps,
+toujours.
+
+--Geneviève! Geneviève! s'écria Maurice, ayez pitié de moi!
+
+Geneviève frissonna. C'était la première fois que Maurice disait son nom
+avec une expression si profonde.
+
+--Eh bien, continua Maurice, puisque vous m'avez deviné, laissez-moi
+tout vous dire, Geneviève; car, dussiez-vous me tuer d'un regard... il y
+a trop longtemps que je me tais; je parlerai, Geneviève.
+
+--Monsieur, dit la jeune femme, je vous ai supplié, au nom de notre
+amitié, de vous taire; monsieur, je vous en supplie encore; que ce soit
+pour moi, si ce n'est point pour vous. Pas un mot de plus, au nom du
+ciel, pas un mot de plus!
+
+--L'amitié, l'amitié. Ah! si c'est une amitié pareille à celle que vous
+me portez, que vous avez pour M. Morand, je ne veux plus de votre
+amitié, Geneviève; il me faut à moi plus qu'aux autres.
+
+--Assez, dit madame Dixmer avec un geste de reine, assez, monsieur
+Lindey; voici notre voiture, veuillez me reconduire chez mon mari.
+
+Maurice tremblait de fièvre et d'émotion; lorsque Geneviève, pour
+rejoindre la voiture, qui, en effet, se tenait à quelques pas seulement,
+posa sa main sur le bras de Maurice, il sembla au jeune homme que cette
+main était de flamme. Tous deux montèrent dans la voiture: Geneviève
+s'assit au fond, Maurice se plaça sur le devant. On traversa tout Paris
+sans que ni l'un ni l'autre eussent prononcé une parole.
+
+Seulement, pendant tout le trajet, Geneviève avait tenu son mouchoir
+appuyé sur ses yeux.
+
+Lorsqu'ils rentrèrent à la fabrique, Dixmer était occupé dans son
+cabinet de travail; Morand arrivait de Rambouillet, et était en train de
+changer de costume. Geneviève tendit la main à Maurice en rentrant dans
+sa chambre, et lui dit:
+
+--Adieu, Maurice, vous l'avez voulu. Maurice ne répondit rien; il alla
+droit à la cheminée où pendait une miniature représentant Geneviève: il
+la baisa ardemment, la pressa sur son coeur, la remit à sa place et
+sortit. Maurice était rentré chez lui sans savoir comment il y était
+revenu; il avait traversé Paris sans rien voir, sans rien entendre; les
+choses qui venaient de se passer s'étaient écoulées devant lui comme
+dans un rêve, sans qu'il pût se rendre compte ni de ses actions, ni de
+ses paroles, ni du sentiment qui les avait inspirées. Il y a des moments
+où l'âme la plus sereine, la plus maîtresse d'elle-même, s'oublie à des
+violences que lui commandent les puissances subalternes de
+l'imagination.
+
+Ce fut, comme nous l'avons dit, une course, et non un retour, que la
+marche de Maurice; il se déshabilla sans le secours de son valet de
+chambre, ne répondit pas à sa cuisinière, qui lui montrait un souper
+tout préparé; puis, prenant les lettres de la journée sur sa table, il
+les lut toutes, les unes après les autres, sans en comprendre un seul
+mot. Le brouillard de la jalousie, l'ivresse de la raison, n'était point
+encore dissipé.
+
+À dix heures, Maurice se coucha machinalement, comme il avait fait
+toutes choses depuis qu'il avait quitté Geneviève.
+
+Si, à Maurice de sang-froid, on eût raconté comme d'un autre la conduite
+étrange qu'il avait tenue, il ne l'aurait pas comprise, et il eût
+regardé comme fou celui qui avait accompli cette espèce d'action
+désespérée, que n'autorisaient ni une trop grande réserve, ni un trop
+grand abandon de Geneviève; ce qu'il sentit seulement, ce fut un coup
+terrible porté à des espérances dont il ne s'était jamais même rendu
+compte, et sur lesquelles, toutes vagues qu'elles étaient, reposaient
+tous ses rêves de bonheur qui, pareils à une insaisissable vapeur,
+flottaient informes à l'horizon.
+
+Aussi il arriva à Maurice ce qui arrive presque toujours en pareil cas:
+étourdi du coup reçu, il s'endormit aussitôt qu'il se sentit dans son
+lit, ou plutôt il demeura privé de gentiment jusqu'au lendemain.
+
+Un bruit le réveilla cependant: c'était celui que faisait son officieux
+en ouvrant la porte; il venait, selon sa coutume, ouvrir les fenêtres de
+la chambre à coucher de Maurice, qui donnaient sur un grand jardin, et
+apporter des fleurs.
+
+On cultivait force fleurs en 93, et Maurice les adorait; mais il ne jeta
+pas même un coup d'oeil sur les siennes, et, appuyant à demi soulevée sa
+tête alourdie sur sa main, il essaya de se rappeler ce qui s'était passé
+la veille.
+
+Maurice se demanda à lui-même, sans pouvoir s'en rendre compte, quelles
+étaient les causes de sa maussaderie; la seule était sa jalousie pour
+Morand; mais le moment était mal choisi de s'amuser à être jaloux d'un
+homme, quand cet homme était à Rambouillet, et qu'en tête à tête avec la
+femme qu'on aime, on jouit de ce tête-à-tête avec toute la suavité dont
+l'entoure la nature, qui se réveille dans un des premiers beaux jours de
+printemps.
+
+Ce n'était point la défiance de ce qui avait pu se passer dans cette
+maison d'Auteuil où il avait conduit Geneviève et où elle était restée
+plus d'une heure; non, le tourment incessant de sa vie, c'était cette
+idée que Morand était amoureux de Geneviève; et, singulière fantaisie du
+cerveau, singulière combinaison du caprice, jamais un geste, jamais un
+regard, jamais un mot de l'associé de Dixmer n'avait donné une apparence
+de réalité à une pareille supposition.
+
+La voix du valet de chambre le tira de sa rêverie.
+
+--Citoyen, dit-il en lui montrant les lettres ouvertes sur la table,
+avez-vous fait choix de celles que vous gardez, ou puis-je tout brûler?
+
+--Brûler quoi? dit Maurice.
+
+--Mais les lettres que le citoyen a lues hier avant de se coucher.
+Maurice ne se souvenait pas d'en avoir lu une seule.
+
+--Brûlez tout, dit-il.
+
+--Voici celles d'aujourd'hui, citoyen, dit l'officieux. Il présenta un
+paquet de lettres à Maurice et alla jeter les autres dans la cheminée.
+Maurice prit le papier qu'on lui présentait, sentit sous ses doigts
+l'épaisseur d'une cire, et crut vaguement reconnaître un parfum ami. Il
+chercha parmi les lettres, et vit un cachet et une écriture qui le
+firent tressaillir. Cet homme, si fort en face de tout danger, pâlissait
+à la seule odeur d'une lettre. L'officieux s'approcha de lui pour lui
+demander ce qu'il avait; mais Maurice lui fit de la main signe de
+sortir. Maurice tournait et retournait cette lettre; il avait le
+pressentiment qu'elle renfermait un malheur pour lui, et il tressaillit
+comme on tremble devant l'inconnu.
+
+Cependant il rappela tout son courage, l'ouvrit et lut ce qui suit:
+
+«Citoyen Maurice, «Il faut que nous rompions des liens qui, de votre
+côté, affectent de dépasser les lois de l'amitié. Vous êtes un homme
+d'honneur, citoyen, et, maintenant qu'une nuit s'est écoulée sur ce qui
+s'est passé entre nous hier au soir, vous devez comprendre que votre
+présence est devenue impossible à la maison. Je compte sur vous pour
+trouver telle excuse qu'il vous plaira près de mon mari. En voyant
+arriver aujourd'hui même une lettre de vous pour M. Dixmer, je me
+convaincrai qu'il faut que je regrette un ami malheureusement égaré,
+mais que toutes les convenances sociales m'empêchent de revoir.
+
+«Adieu pour toujours.
+
+«GENEVIÈVE.»
+
+«_P.-S.--_Le porteur attend la réponse.»
+
+Maurice appela: le valet de chambre reparut.
+
+--Qui a apporté cette lettre?
+
+--Un citoyen commissionnaire.
+
+--Est-il là?
+
+--Oui.
+
+Maurice ne soupira point, n'hésita point. Il sauta à bas de son lit,
+passa un pantalon à pieds, s'assit devant son pupitre, prit la première
+feuille de papier venue (il se trouva que c'était un papier avec en-tête
+imprimée au nom de la section), et écrivit:
+
+«Citoyen Dixmer, «Je vous aimais, je vous aime encore, mais je ne puis
+plus vous voir.»
+
+Maurice chercha la cause pour laquelle il ne pouvait plus voir le
+citoyen Dixmer, et une seule se présenta à son esprit, ce fut celle qui,
+à cette époque, se serait présentée à l'esprit de tout le monde. Il
+continua donc:
+
+«Certains bruits courent sur votre tiédeur pour la chose publique. Je ne
+veux point vous accuser et n'ai point de vous mission de vous défendre.
+Recevez mes regrets et soyez persuadé que vos secrets demeurent
+ensevelis dans mon coeur.»
+
+Maurice ne relut pas même cette lettre, qu'il avait écrite, comme nous
+l'avons dit, sous l'impression de la première idée qui s'était présentée
+à lui. Il n'y avait pas de doute sur l'effet qu'elle devait produire.
+Dixmer, excellent patriote, comme Maurice avait pu le voir à ses
+discours du moins, Dixmer se fâcherait en la recevant: sa femme et le
+citoyen Morand l'engageraient sans doute à persévérer, il ne répondrait
+même pas, et l'oubli viendrait comme un voile noir s'étendre sur le
+passé riant, pour le transformer en avenir lugubre. Maurice signa,
+cacheta la lettre, la passa à son officieux, et le commissionnaire
+partit.
+
+Alors un faible soupir s'échappa du coeur du républicain; il prit ses
+gants, son chapeau et se rendit à la section.
+
+Il espérait, pauvre Brutus, retrouver son stoïcisme en face des affaires
+publiques.
+
+Les affaires publiques étaient terribles: le 31 mai se préparait. La
+Terreur qui, pareille à un torrent, se précipitait du haut de la
+Montagne, essayait d'emporter cette digue qu'essayaient de lui opposer
+les girondins, ces audacieux modérés, qui avaient osé demander vengeance
+des massacres de septembre et lutter un instant pour sauver la vie du
+roi.
+
+Tandis que Maurice travaillait avec tant d'ardeur, que la fièvre qu'il
+voulait chasser dévorait sa tête au lieu de son coeur, le messager
+rentrait dans la vieille rue Saint-Jacques et emplissait le logis de
+stupéfaction et d'épouvante.
+
+La lettre, après avoir passé sous les yeux de Geneviève, fut remise à
+Dixmer.
+
+Dixmer l'ouvrit et la lut sans y rien comprendre d'abord; puis il la
+communiqua au citoyen Morand, qui laissa retomber sur sa main son front
+blanc comme l'ivoire.
+
+Dans la situation où se trouvaient Dixmer, Morand et ses compagnons,
+situation parfaitement inconnue à Maurice, mais que nos lecteurs ont
+pénétrée, cette lettre était, en effet, un coup de foudre.
+
+--Est-il honnête homme? demanda Dixmer avec angoisse.
+
+--Oui, répondit sans hésitation Morand.
+
+--N'importe! reprit celui qui avait été pour les moyens extrêmes, nous
+avons, vous le voyez bien mal fait de ne pas le tuer.
+
+--Mon ami, dit Morand, nous luttons contre la violence; nous la
+flétrissons du nom de crime. Nous avons bien fait, quelque chose qui
+puisse en résulter, de ne point assassiner un homme; puis, je le répète,
+je crois Maurice un coeur noble et honnête.
+
+--Oui, mais si ce coeur noble et honnête est celui d'un républicain
+exalté, peut-être lui-même regarderait-il comme un crime, s'il a surpris
+quelque chose, de ne pas immoler son propre honneur, comme ils disent,
+sur l'autel de la patrie.
+
+--Mais, dit Morand, croyez-vous qu'il sache quelque chose?
+
+--Eh! n'entendez-vous point? Il parle de secrets qui resteront ensevelis
+dans son coeur.
+
+--Ces secrets sont évidemment ceux qui lui ont été confiés par moi,
+relativement à notre contrebande; il n'en connaît pas d'autres.
+
+--Mais, dit Morand, de cette entrevue d'Auteuil n'a-t-il rien soupçonné?
+Vous savez qu'il accompagnait votre femme?
+
+--C'est moi-même qui ai dit à Geneviève de prendre Maurice avec elle
+pour la sauvegarder.
+
+--Écoutez, dit Morand, nous verrons bien si ces soupçons sont vrais. Le
+tour de garde de notre bataillon arrive au Temple le 2 juin,
+c'est-à-dire dans huit jours; vous êtes capitaine, Dixmer, et moi, je
+suis lieutenant: si notre bataillon ou notre compagnie même reçoit
+contrordre, comme l'a reçu l'autre jour le bataillon de la
+Butte-des-Moulins, que Santerre a remplacé par celui des Gravilliers,
+tout est découvert, et nous n'avons plus qu'à fuir Paris ou à mourir en
+combattant. Mais si tout suit le cours des choses...
+
+--Nous sommes perdus de la même façon, répliqua Dixmer.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Pardieu! tout ne roulait-il pas sur la coopération de ce municipal?
+N'était-ce pas lui qui, sans le savoir, nous devait ouvrir un chemin
+jusqu'à la reine?
+
+--C'est vrai, dit Morand abattu.
+
+--Vous voyez donc, reprit Dixmer en fronçant le sourcil, qu'à tout prix
+il nous faut renouer avec ce jeune homme.
+
+--Mais, s'il s'y refuse, s'il craint de se compromettre? dit Morand.
+
+--Écoutez, dit Dixmer, je vais interroger Geneviève; c'est elle qui l'a
+quitté la dernière, elle saura peut-être quelque chose.
+
+--Dixmer, dit Morand, je vous vois avec peine mêler Geneviève à tous nos
+complots; non pas que je craigne une indiscrétion de sa part, ô grand
+Dieu! Mais la partie que nous jouons est terrible, et j'ai honte et
+pitié à la fois de mettre dans notre enjeu la tête d'une femme.
+
+--La tête d'une femme, répondit Dixmer, pèse le même poids que celle
+d'un homme, là où la ruse, la candeur ou la beauté peuvent faire autant
+et quelquefois même plus que la force, la puissance et le courage;
+Geneviève partage nos convictions et nos sympathies, Geneviève partagera
+notre sort.
+
+--Faites donc, cher ami, répondit Morand; j'ai dit ce que je devais
+dire. Faites: Geneviève est digne en tous points de la mission que vous
+lui donnez ou plutôt qu'elle s'est donnée elle-même. C'est avec les
+saintes qu'on fait les martyrs.
+
+Et il tendit sa main blanche et efféminée à Dixmer, qui la serra entre
+ses mains vigoureuses.
+
+Puis Dixmer, recommandant à Morand et à ses compagnons une surveillance
+plus grande que jamais, passa chez Geneviève.
+
+Elle était assise devant une table, l'oeil attaché sur une broderie et
+le front baissé. Elle se retourna au bruit de la porte qui s'ouvrait et
+reconnut Dixmer.
+
+--Ah! c'est vous, mon ami? dit-elle.
+
+--Oui, répondit Dixmer avec un visage placide et souriant; je reçois de
+notre ami Maurice une lettre à laquelle je ne comprends rien. Tenez,
+lisez-la donc, et dites-moi ce que vous en pensez.
+
+Geneviève prit la lettre d'une main dont, malgré toute sa puissance sur
+elle-même, elle ne pouvait dissimuler le tremblement, et lut.
+
+Dixmer suivit des yeux; ses yeux parcouraient chaque ligne.
+
+--Eh bien? dit-il quand elle eut fini.
+
+--Eh bien, je pense que M. Maurice Lindey est un honnête homme, répondit
+Geneviève avec le plus grand calme, et qu'il n'y a rien à craindre de
+son côté.
+
+--Vous croyez qu'il ignore quelles sont les personnes que vous avez été
+visiter à Auteuil?
+
+--J'en suis sûre.
+
+--Pourquoi donc cette brusque détermination? Vous a-t-il paru hier ou
+plus froid ou plus ému que d'habitude?
+
+--Non, dit Geneviève; je crois qu'il était le même.
+
+--Songez bien à ce que vous me répondez là, Geneviève; car votre
+réponse, vous devez le comprendre, va avoir sur tous nos projets une
+grave influence.
+
+--Attendez donc, dit Geneviève avec une émotion qui perçait à travers
+tous les efforts qu'elle faisait pour conserver sa froideur; attendez
+donc...
+
+--Bien! dit Dixmer avec une légère contraction des muscles de son
+visage; bien, rappelez-vous tous vos souvenirs, Geneviève.
+
+--Oui, reprit la jeune femme, oui, je me rappelle; hier il était
+maussade; M. Maurice est un peu tyran dans ses amitiés... et nous avons
+quelquefois boudé des semaines entières.
+
+--Ce serait donc une simple bouderie? demanda Dixmer.
+
+--C'est probable.
+
+--Geneviève, dans notre position, comprenez cela, ce n'est pas une
+probabilité qu'il nous faut, c'est une certitude.
+
+--Eh bien, mon ami... j'en suis certaine.
+
+--Cette lettre alors ne serait qu'un prétexte pour ne point revenir à la
+maison?
+
+--Mon ami, comment voulez-vous que je vous dise de pareilles choses?
+
+--Dites, Geneviève, répondit Dixmer, car à toute autre femme que vous je
+ne les demanderais pas.
+
+--C'est un prétexte, dit Geneviève en baissant les yeux.
+
+--Ah! fit Dixmer. Puis, après un moment de silence, retirant de son
+gilet et appuyant sur le dossier de la chaise de sa femme une main avec
+laquelle il venait de comprimer les battements de son coeur:
+
+--Rendez-moi un service, chère amie, fit Dixmer.
+
+--Et lequel? demanda Geneviève en se retournant étonnée.
+
+--Prévenez jusqu'à l'ombre d'un danger; Maurice est peut-être plus avant
+dans nos secrets que nous ne le soupçonnons. Ce que vous croyez un
+prétexte est peut-être une réalité. Écrivez-lui un mot.
+
+--Moi? fit Geneviève en tressaillant.
+
+--Oui, vous; dites-lui que c'est vous qui avez ouvert la lettre et que
+vous désirez en avoir l'explication; il viendra, vous l'interrogerez et
+vous devinerez très facilement alors de quoi il est question.
+
+--Oh! non, certes, s'écria Geneviève, je ne puis faire ce que vous
+dites; je ne le ferai pas.
+
+--Chère Geneviève, quand des intérêts aussi puissants que ceux qui
+reposent sur nous sont en jeu, comment reculez-vous devant de misérables
+considérations d'amour-propre?
+
+--Je vous ai dit mon opinion sur Maurice, monsieur, répondit Geneviève;
+il est honnête, il est chevaleresque, mais il est capricieux, et je ne
+veux pas subir d'autre servitude que celle de mon mari.
+
+Cette réponse fut faite à la fois avec tant de calme et de fermeté, que
+Dixmer comprit qu'insister, en ce moment du moins, serait chose inutile;
+il n'ajouta pas un seul mot, regarda Geneviève sans paraître la
+regarder, passa sa main sur son front humide de sueur et sortit.
+
+Morand l'attendait avec inquiétude. Dixmer lui raconta mot pour mot ce
+qui venait de se passer.
+
+--Bien, répondit Morand, restons-en donc là et n'y pensons plus. Plutôt
+que de causer une ombre de souci à votre femme, plutôt que de blesser
+l'amour-propre de Geneviève, je renoncerais....
+
+Dixmer lui posa la main sur l'épaule.
+
+--Vous êtes fou, monsieur, lui dit-il en le regardant fixement, ou vous
+ne pensez pas un mot de ce que vous dites.
+
+--Comment, Dixmer, vous croyez!...
+
+--Je crois, chevalier, que vous n'êtes pas plus maître que moi de
+laisser aller vos sentiments à l'impulsion de votre coeur. Ni vous, ni
+moi, ni Geneviève ne nous appartenons, Morand. Nous sommes des choses
+appelées à défendre un principe, et les principes s'appuient sur les
+choses, qu'ils écrasent.
+
+Morand tressaillit et garda le silence, un silence rêveur et douloureux.
+Ils firent ainsi quelques tours dans le jardin sans échanger une seule
+parole. Puis Dixmer quitta Morand.
+
+--J'ai quelques ordres à donner, dit-il d'une voix parfaitement calme.
+Je vous quitte, monsieur Morand. Morand tendit la main à Dixmer et le
+regarda s'éloigner.
+
+--Pauvre Dixmer, dit-il, j'ai bien peur que, dans tout cela, ce ne soit
+lui qui risque le plus.
+
+Dixmer rentra effectivement dans son atelier, donna quelques ordres,
+relut les journaux, ordonna une distribution de pain et de mottes aux
+pauvres de la section, et, rentrant chez lui, quitta son costume de
+travail pour ses vêtements de sortie.
+
+Une heure après, Maurice, au plus fort de ses lectures et de ses
+allocutions, fut interrompu par la voix de son officieux, qui, se
+penchant à son oreille, lui disait tout bas:
+
+--Citoyen Lindey, quelqu'un qui, à ce qu'il prétend du moins, a des
+choses très importantes à vous dire, vous attend chez vous.
+
+Maurice rentra et fut fort étonné, en rentrant, de trouver Dixmer
+installé chez lui, et feuilletant les journaux. En revenant, il avait,
+tout le long de la route, interrogé son domestique, lequel, ne
+connaissant point le maître tanneur, n'avait pu lui donner aucun
+renseignement.
+
+En apercevant Dixmer, Maurice s'arrêta sur le seuil de la porte et
+rougit malgré lui.
+
+Dixmer se leva et lui tendit la main en souriant.
+
+--Quelle mouche vous pique et que m'avez-vous écrit? demanda-t-il au
+jeune homme. En vérité, c'est me frapper sensiblement, mon cher Maurice.
+Moi, tiède et faux patriote, m'écrivez-vous? Allons donc, vous ne pouvez
+pas me redire de pareilles accusations en face; avouez bien plutôt que
+vous me cherchez une mauvaise querelle.
+
+--J'avouerai tout ce que vous voudrez, mon cher Dixmer, car vos procédés
+ont toujours été pour moi ceux d'un galant homme; mais je n'ai pas moins
+pris une résolution, et cette résolution est irrévocable...
+
+--Comment cela? demanda Dixmer; de votre propre aveu vous n'avez rien à
+nous reprocher, et vous nous quittez cependant?
+
+--Cher Dixmer, croyez que pour agir comme je le fais, que pour me priver
+d'un ami comme vous, il faut que j'aie de bien fortes raisons.
+
+--Oui; mais, en tout cas, reprit Dixmer en affectant de sourire, ces
+raisons ne sont point celles que vous m'avez écrites. Celles que vous
+m'avez écrites ne sont qu'un prétexte.
+
+Maurice réfléchit un instant.
+
+--Écoutez, Dixmer, dit-il, nous vivons dans une époque où le doute émis
+dans une lettre peut et doit vous tourmenter, je le comprends; il ne
+serait donc point d'un homme d'honneur de vous laisser sous le poids
+d'une pareille inquiétude. Oui, Dixmer, les raisons que je vous ai
+données n'étaient qu'un prétexte.
+
+Cet aveu, qui aurait dû éclaircir le front du commerçant, sembla au
+contraire l'assombrir.
+
+--Mais enfin, le véritable motif? dit Dixmer.
+
+--Je ne puis vous le dire, répliqua Maurice; et cependant, si vous le
+connaissiez, vous l'approuveriez, j'en suis sûr. Dixmer le pressa.
+
+--Vous le voulez absolument? dit Maurice.
+
+--Oui, répondit Dixmer.
+
+--Eh bien, répondit Maurice, qui éprouvait un certain soulagement à se
+rapprocher de la vérité, voici ce que c'est: vous avez une femme jeune
+et belle, et la chasteté, cependant bien connue, de cette femme jeune et
+belle, n'a pu faire que mes visites chez vous n'aient été mal
+interprétées.
+
+Dixmer pâlit légèrement.
+
+--Vraiment? dit-il. Alors, mon cher Maurice, l'époux vous doit remercier
+du mal que vous faites à l'ami.
+
+--Vous comprenez, dit Maurice, que je n'ai pas la fatuité de croire que
+ma présence puisse être dangereuse pour votre repos ou celui de votre
+femme, mais elle peut être une source de calomnies, et, vous le savez,
+plus les calomnies sont absurdes, plus facilement on les croit.
+
+--Enfant! dit Dixmer en haussant les épaules.
+
+--Enfant, tant que vous voudrez, répondit Maurice; mais de loin nous
+n'en serons pas moins bons amis, car nous n'aurons rien à nous
+reprocher; tandis que de près, au contraire...
+
+--Eh bien, de près?
+
+--Les choses auraient pu finir par s'envenimer.
+
+--Pensez-vous, Maurice, que j'aurais pu croire...?
+
+--Eh! mon Dieu! fit le jeune homme.
+
+--Mais pourquoi m'avez-vous écrit cela plutôt que de me le dire,
+Maurice?
+
+--Tenez, justement pour éviter ce qui se passe entre nous en ce moment.
+
+--Êtes-vous donc fâché, Maurice, que je vous aime assez pour être venu
+vous demander une explication? fit Dixmer.
+
+--Oh! tout au contraire, s'écria Maurice, et je suis heureux, je vous
+jure, de vous avoir vu cette fois encore, avant de ne plus vous revoir.
+
+--Ne plus vous revoir, citoyen! nous vous aimons bien pourtant, répliqua
+Dixmer en prenant et en pressant la main du jeune homme entre les
+siennes.
+
+Maurice tressaillit.
+
+--Morand,--continua Dixmer, à qui ce tressaillement n'avait point
+échappé, mais qui cependant n'en exprima rien,--Morand me le répétait
+encore ce matin: «Faites tout ce que vous pourrez, dit-il, pour ramener
+ce cher M. Maurice.»
+
+--Ah! monsieur, dit le jeune homme en fronçant le sourcil et en retirant
+sa main, je n'aurais pas cru être si avant dans les amitiés du citoyen
+Morand.
+
+--Vous en doutez? demanda Dixmer.
+
+--Moi, répondit Maurice, je ne le crois ni n'en doute, je n'ai aucun
+motif de m'interroger à ce sujet; quand j'allais chez vous, Dixmer, j'y
+allais pour vous et pour votre femme, mais non pour le citoyen Morand.
+
+--Vous ne le connaissez pas, Maurice, dit Dixmer; Morand est une belle
+âme.
+
+--Je vous l'accorde, dit Maurice en souriant avec amertume.
+
+--Maintenant, continua Dixmer, revenons à l'objet de ma visite.
+
+Maurice s'inclina en homme qui n'a plus rien à dire et qui attend.
+
+--Vous dites donc que des propos ont été faits?
+
+--Oui, citoyen, dit Maurice.
+
+--Eh bien, voyons, parlons franchement. Pourquoi feriez-vous attention à
+quelque vain caquetage de voisin désoeuvré? Voyons, n'avez-vous pas
+votre conscience, Maurice, et Geneviève n'a-t-elle pas son honnêteté?
+
+--Je suis plus jeune que vous, dit Maurice, qui commençait à s'étonner
+de cette insistance, et je vois peut-être les choses d'un oeil plus
+susceptible. C'est pourquoi je vous déclare que, sur la réputation d'une
+femme comme Geneviève, il ne doit pas même y avoir le vain caquetage
+d'un voisin désoeuvré. Permettez donc, cher Dixmer, que je persiste dans
+ma première résolution.
+
+--Allons, dit Dixmer, et puisque, nous sommes en train d'avouer, avouons
+encore autre chose.
+
+--Quoi?... demanda Maurice en rougissant. Que voulez-vous que j'avoue?
+
+--Que ce n'est ni la politique ni le bruit de vos assiduités chez moi
+qui vous engagent à nous quitter.
+
+--Qu'est-ce donc, alors?
+
+--Le secret que vous avez pénétré.
+
+--Quel secret? demanda Maurice avec une expression de curiosité naïve
+qui rassura le tanneur.
+
+--Cette affaire de contrebande que vous avez pénétrée le soir même où
+nous avons fait connaissance d'une si étrange manière. Jamais vous ne
+m'avez pardonné cette fraude, et vous m'accusez d'être mauvais
+républicain, parce que je me sers de produits anglais dans ma tannerie.
+
+--Mon cher Dixmer, dit Maurice, je vous jure que j'avais complètement
+oublié, quand j'allais chez vous, que j'étais chez un contrebandier.
+
+--En vérité?
+
+--En vérité.
+
+--Vous n'aviez donc pas d'autre motif d'abandonner la maison que celui
+que vous m'aviez dit?
+
+--Sur l'honneur.
+
+--Eh bien, Maurice, reprit Dixmer en se levant et serrant la main du
+jeune homme, j'espère que vous réfléchirez et que vous reviendrez sur
+cette résolution qui nous fait tant de peine à tous.
+
+Maurice s'inclina et ne répondit point; ce qui équivalait à un dernier
+refus.
+
+Dixmer sortit désespéré de n'avoir pu se conserver de relations avec cet
+homme que certaines circonstances lui rendaient non seulement si utile,
+mais encore presque indispensable.
+
+Il était temps. Maurice était agité par mille désirs contraires. Dixmer
+le priait de revenir; Geneviève lui pourrait pardonner. Pourquoi donc
+désespérait-il? Lorin, à sa place, aurait bien certainement une foule
+d'aphorismes tirés de ses auteurs favoris. Mais il y avait la lettre de
+Geneviève; ce congé formel qu'il avait emporté avec lui à la section, et
+qu'il avait sur son coeur avec le petit mot qu'il avait reçu d'elle le
+lendemain du jour où il l'avait tirée des mains de ces hommes qui
+l'insultaient; enfin, il y avait plus que tout cela, il y avait
+l'opiniâtre jalousie du jeune homme contre ce Morand détesté, première
+cause de sa rupture avec Geneviève.
+
+Maurice demeura donc inexorable dans sa résolution.
+
+Mais, il faut le dire, ce fut un vide pour lui que la privation de sa
+visite de chaque jour à la vieille rue Saint-Jacques; et quand arriva
+l'heure où il avait l'habitude de s'acheminer vers le quartier
+Saint-Victor, il tomba dans une mélancolie profonde, et à partir de ce
+moment, parcourut toutes les phases de l'attente et du regret.
+
+Chaque matin, il s'attendait, en se réveillant, à trouver une lettre de
+Dixmer, et cette fois il s'avouait, lui qui avait résisté à des
+instances de vive voix, qu'il céderait à une lettre; chaque jour, il
+sortait avec l'espérance de rencontrer Geneviève, et, d'avance, il avait
+trouvé, s'il la rencontrait, mille moyens pour lui parler. Chaque soir,
+il rentrait chez lui avec l'espérance d'y trouver ce messager qui lui
+avait un matin, sans s'en douter, apporté la douleur, devenue depuis son
+éternelle compagne.
+
+Bien souvent aussi, dans ses heures de désespoir, cette puissante nature
+rugissait à l'idée d'éprouver une pareille torture sans la rendre à
+celui qui la lui avait fait souffrir: or, la cause première de tous ses
+chagrins, c'était Morand. Alors il formait le projet d'aller chercher
+querelle à Morand. Mais l'associé de Dixmer était si frêle, si
+inoffensif, que l'insulter ou le provoquer, c'était une lâcheté de la
+part d'un colosse comme Maurice.
+
+Lorin était bien venu jeter quelques distractions sur les chagrins que
+son ami s'obstinait à lui taire, sans lui en nier cependant l'existence.
+Celui-ci avait fait tout ce qu'il avait pu, en pratique et en théorie,
+pour rendre à la patrie ce coeur tout endolori par un autre amour. Mais,
+quoique la circonstance fût grave, quoique dans toute autre disposition
+d'esprit elle eût entraîné Maurice tout entier dans le tourbillon
+politique, elle n'avait pu rendre au jeune républicain cette activité
+première qui avait fait de lui un héros du 14 juillet et du 10 août.
+
+En effet, les deux systèmes, depuis près de dix mois en présence l'un de
+l'autre, qui jusque-là ne s'étaient en quelque sorte porté que de
+légères attaques, et qui n'avaient préludé encore que par des
+escarmouches, s'apprêtaient à se prendre corps à corps, et il était
+évident que la lutte, une fois commencée, serait mortelle pour l'un des
+deux. Ces deux systèmes, nés du sein de la Révolution elle-même, étaient
+celui de la modération, représenté par les girondins, c'est-à-dire par
+Brissot, Pétion, Vergniaud, Valazé, Lanjuinais, Barbaroux, etc., etc.;
+et celui de la Terreur ou de la Montagne, représenté par Danton,
+Robespierre, Chénier, Fabre, Marat, Collot d'Herbois, Hébert, etc., etc.
+
+Après le 10 août, l'influence, comme après toute action, avait semblé
+devoir passer au parti modéré. Un ministère avait été reformé des débris
+de l'ancien ministère et d'une adjonction nouvelle. Roland, Servien et
+Clavières, anciens ministres, avaient été rappelés; Danton, Monge et Le
+Brun avaient été nommés de nouveau. À l'exception d'un seul qui
+représentait, au milieu de ses collègues, l'élément énergique, tous les
+autres ministres appartenaient au parti modéré.
+
+Quand nous disons modéré, on comprend bien que nous parlons
+relativement.
+
+Mais le 10 août avait eu son écho à l'étranger, et la coalition s'était
+hâtée de marcher, non pas au secours de Louis XVI personnellement, mais
+du principe royaliste ébranlé dans sa base. Alors avaient retenti les
+paroles menaçantes de Brunswick, et, comme une terrible réalisation,
+Longwy et Verdun étaient tombés au pouvoir de l'ennemi. Alors avait eu
+lieu la réaction terroriste; alors Danton avait rêvé les journées de
+septembre, et avait réalisé ce rêve sanglant qui avait montré à l'ennemi
+la France tout entière complice d'un immense assassinat, prête à lutter,
+pour son existence compromise, avec toute l'énergie du désespoir.
+Septembre avait sauvé la France, mais, tout en la sauvant, l'avait mise
+hors la loi.
+
+La France sauvée, l'énergie devenue inutile, le parti modéré avait
+repris quelques forces. Alors il avait voulu récriminer sur ces journées
+terribles. Les mots de meurtrier et d'assassin avaient été prononcés. Un
+mot nouveau avait même été ajouté au vocabulaire de la nation, c'était
+celui de _septembriseur_.
+
+Danton l'avait bravement accepté. Comme Clovis, il avait un instant
+incliné la tête sous le baptême de sang, mais pour la relever plus haute
+et plus menaçante. Une autre occasion de reprendre la terreur passée se
+présentait, c'était le procès du roi. La violence et la modération
+entrèrent, non pas encore tout à fait en lutte de personnes, mais en
+lutte de principes.
+
+L'expérience des forces relatives fut faite sur le prisonnier royal. La
+modération fut vaincue, et la tête de Louis XVI tomba sur l'échafaud.
+
+Comme le 10 août, le 21 janvier avait rendu à la coalition toute son
+énergie. Ce fut encore le même homme qu'on lui opposa, mais non plus la
+même fortune. Dumouriez, arrêté dans ses progrès par le désordre de
+toutes les administrations qui empêchaient les secours d'hommes et
+d'argent d'arriver jusqu'à lui, se déclare contre les jacobins qu'il
+accuse de cette désorganisation, adopte le parti des girondins, et les
+perd en se déclarant leur ami.
+
+Alors la Vendée se lève, les départements menacent; les revers amènent
+des trahisons, et les trahisons des revers. Les jacobins accusent les
+modérés et veulent les frapper au 10 mars, c'est-à-dire pendant la
+soirée où s'est ouvert notre récit. Mais trop de précipitation de la
+part de leurs adversaires les sauve, et peut-être aussi cette pluie qui
+avait fait dire à Pétion, ce profond anatomiste de l'esprit parisien:
+
+«Il pleut, il n'y aura rien cette nuit.»
+
+Mais, depuis ce 10 mars, tout, pour les girondins, avait été présage de
+ruine: Marat mis en accusation et acquitté; Robespierre et Danton
+réconciliés maintenant, du moins comme se réconcilient un tigre et un
+lion pour abattre le taureau qu'ils doivent dévorer; Henriot, le
+septembriseur, nommé commandant général de la garde nationale: tout
+présageait cette journée terrible qui devait emporter dans un orage la
+dernière digue que la Révolution opposait à la Terreur.
+
+Voilà les grands événements auxquels, dans toute autre circonstance,
+Maurice eût pris une part active que lui faisaient naturellement sa
+nature puissante et son patriotisme exalté. Mais, heureusement ou
+malheureusement pour Maurice, ni les exhortations de Lorin, ni les
+terribles préoccupations de la rue n'avaient pu chasser de son esprit la
+seule idée qui l'obsédât, et, quand arriva le 31 mai, le terrible
+assaillant de la Bastille et des Tuileries était couché sur son lit,
+dévoré par cette fièvre qui tue les plus forts, et qu'il ne faut
+cependant qu'un regard pour dissiper, qu'un mot pour guérir.
+
+
+
+
+XIII
+
+Le 31 mai
+
+
+Pendant la journée de ce fameux 31 mai, où le tocsin et la générale
+retentissaient depuis le point du jour, le bataillon du faubourg
+Saint-Victor entrait au Temple.
+
+Quand toutes les formalités d'usage eurent été accomplies et les postes
+distribués, on vit arriver les municipaux de service, et quatre pièces
+de canon de renfort vinrent se joindre à celles déjà en batterie à la
+porte du Temple.
+
+En même temps que le canon, arrivait Santerre avec ses épaulettes de
+laine jaune et son habit, où son patriotisme pouvait se lire en larges
+taches de graisse.
+
+Il passa la revue du bataillon, qu'il trouva dans un état convenable, et
+compta les municipaux, qui n'étaient que trois.
+
+--Pourquoi trois municipaux? demanda-t-il, et quel est le mauvais
+citoyen qui manque?
+
+--Celui qui manque, citoyen général, n'est cependant pas un tiède,
+répondit notre ancienne connaissance Agricola; car c'est le secrétaire
+de la section Lepelletier, le chef des braves Thermopyles, le citoyen
+Maurice Lindey.
+
+--Bien, bien, fit Santerre; je reconnais comme toi le patriotisme du
+citoyen Maurice Lindey, ce qui n'empêchera pas que si, dans dix minutes,
+il n'est pas arrivé, on l'inscrira sur la liste des absents.
+
+Et Santerre passa aux autres détails.
+
+À quelques pas du général, au moment où il prononçait ces paroles, un
+capitaine de chasseurs et un soldat se tenaient à l'écart: l'un appuyé
+sur son fusil, l'autre assis sur un canon.
+
+--Avez-vous entendu? dit à demi-voix le capitaine au soldat; Maurice
+n'est point encore arrivé.
+
+--Oui, mais il arrivera, soyez tranquille, à moins qu'il ne soit
+d'émeute.
+
+--S'il pouvait ne pas venir, dit le capitaine, je vous placerais en
+sentinelle sur l'escalier, et, comme _elle_ montera probablement à la
+tour, vous pourriez lui dire un mot.
+
+En ce moment, un homme, qu'on reconnut pour un municipal à son écharpe
+tricolore, entra; seulement, cet homme était inconnu du capitaine et du
+chasseur, aussi leurs yeux se fixèrent-ils sur lui.
+
+--Citoyen général, dit le nouveau venu en s'adressant à Santerre, je te
+prie de m'accepter en place du citoyen Maurice Lindey, qui est malade;
+voici le certificat du médecin; mon tour de garde arrivait dans huit
+jours, je permute avec lui; dans huit jours, il fera mon service, comme
+je vais faire aujourd'hui le sien.
+
+--Si, toutefois, les Capet et les Capettes vivent encore huit jours, dit
+un des municipaux.
+
+Santerre répondit par un petit sourire à la plaisanterie de ce zélé;
+puis, se tournant vers le mandataire de Maurice:
+
+--C'est bien, dit-il, va signer sur le registre à la place de Maurice
+Lindey, et consigne, à la colonne des observations, les causes de cette
+mutation.
+
+Cependant le capitaine et le chasseur s'étaient regardés avec une
+surprise joyeuse.
+
+--Dans huit jours, se dirent-ils.
+
+--Capitaine Dixmer, cria Santerre, prenez position dans le jardin avec
+votre compagnie.
+
+--Venez, Morand, dit le capitaine au chasseur, son compagnon. Le tambour
+retentit, et la compagnie, conduite par le maître tanneur, s'éloigna
+dans la direction prescrite.
+
+On mit les armes en faisceaux, et la compagnie se sépara par groupes,
+qui commencèrent à se promener en long et en large, selon leur
+fantaisie.
+
+Le lieu de leur promenade était le jardin même, où, du temps de Louis
+XVI, la famille royale venait, quelquefois, prendre l'air. Ce jardin
+était nu, aride, désolé, complètement dépouillé de fleurs, d'arbres et
+de verdure.
+
+À vingt-cinq pas, à peu près, de la portion du mur qui donnait sur la
+rue Porte-Foin, s'élevait une espèce de cahute, que la prévoyance de la
+municipalité avait permis d'établir, pour la plus grande commodité des
+gardes nationaux qui stationnaient au Temple, et qui trouvaient là, dans
+les jours d'émeute, où il était défendu de sortir, à boire et à manger.
+La direction de cette petite guinguette intérieure avait été fort
+ambitionnée; enfin, la concession en avait été faite à une excellente
+patriote, veuve d'un faubourien tué au 10 août, et qui répondait au nom
+de femme Plumeau.
+
+Cette petite cabane, bâtie en planches et en torchis, était située au
+milieu d'une plate-bande, dont on reconnaissait encore les limites à une
+haie naine en buis. Elle se composait d'une seule chambre d'une douzaine
+de pieds carrés, au-dessous de laquelle s'étendait une cave, où on
+descendait par des escaliers grossièrement taillés dans la terre même.
+C'était là que la veuve Plumeau enfermait ses liquides et ses
+comestibles, sur lesquels elle et sa fille, enfant de douze à quinze
+ans, veillaient à tour de rôle.
+
+À peine installés à leur bivac, les gardes nationaux se mirent donc,
+comme nous l'avons dit, les uns à se promener dans le jardin, les autres
+à causer avec les concierges; ceux-ci à regarder les dessins tracés sur
+la muraille, et qui représentaient tous quelque dessin patriotique, tel
+que le roi pendu, avec cette inscription: «M. Veto prenant un bain
+d'air»,--ou le roi guillotiné, avec cette autre: «M. Veto crachant dans
+le sac»; ceux-là à faire des ouvertures à madame Plumeau sur les
+desseins gastronomiques que leur suggérait leur plus ou moins d'appétit.
+
+Au nombre de ces derniers étaient le capitaine et le chasseur que nous
+avons déjà remarqués.
+
+--Ah! capitaine Dixmer, dit la cantinière, j'ai du fameux vin de Saumur,
+allez!
+
+--Bon, citoyenne Plumeau; mais le vin de Saumur, à mon avis du moins, ne
+vaut rien sans le fromage de Brie, répondit le capitaine, qui, avant
+d'émettre ce système, avait regardé avec soin autour de lui et avait
+remarqué parmi les différents comestibles, qu'étalaient orgueilleusement
+les rayons de la cantine, l'absence de ce comestible apprécié par lui.
+
+--Ah! mon capitaine, c'est comme un fait exprès, mais le dernier morceau
+vient d'être enlevé.
+
+--Alors, dit le capitaine, pas de fromage de Brie, pas de vin de Saumur;
+et remarque, citoyenne, que la consommation en valait la peine, attendu
+que je comptais en offrir à toute la compagnie.
+
+--Mon capitaine, je te demande cinq minutes et je cours en chercher chez
+le citoyen concierge qui me fait concurrence, et qui en a toujours; je
+le payerai plus cher, mais tu es trop bon patriote pour ne pas m'en
+dédommager.
+
+--Oui, oui, va, répondit Dixmer, et nous, pendant ce temps, nous allons
+descendre à la cave et choisir nous-mêmes notre vin.
+
+--Fais comme chez toi, capitaine, fais. Et la veuve Plumeau se mit à
+courir de toutes ses forces vers la loge du concierge, tandis que le
+capitaine et le chasseur, munis d'une chandelle, soulevaient la trappe
+et descendaient dans la cave.
+
+--Bon! dit Morand après un instant d'examen, la cave s'avance dans la
+direction de la rue Porte-Foin. Elle est profonde de neuf à dix pieds,
+et il n'y a aucune maçonnerie.
+
+--Quelle est la nature du sol? demanda Dixmer.
+
+--Tuf crayeux. Ce sont des terres rapportées; tous ces jardins ont été
+bouleversés à plusieurs reprises, il n'y a de roche nulle part.
+
+--Vite, s'écria Dixmer, j'entends les sabots de notre vivandière; prenez
+deux bouteilles de vin et remontons.
+
+Ils apparaissaient tous deux à l'orifice de la trappe, quand la Plumeau
+rentra, portant le fameux fromage de Brie demandé avec tant
+d'insistance.
+
+Derrière elle venaient plusieurs chasseurs, alléchés par la bonne
+apparence du susdit fromage.
+
+Dixmer fit les honneurs: il offrit une vingtaine de bouteilles de vin à
+sa compagnie, tandis que le citoyen Morand racontait le dévouement de
+Curtius, le désintéressement de Fabricius et le patriotisme de Brutus et
+de Cassius, toutes histoires qui furent presque autant appréciées que le
+fromage de Brie et le vin d'Anjou offerts par Dixmer, ce qui n'est pas
+peu dire.
+
+Onze heures sonnèrent. C'était à onze heures et demie qu'on relevait les
+sentinelles.
+
+--N'est-ce point d'ordinaire de midi à une heure que l'Autrichienne se
+promène? demanda Dixmer à Tison, qui passait devant la cabane.
+
+--De midi à une heure, justement. Et il se mit à chanter:
+
+
+ _Madame monte à sa tour..._
+ _Mironton, tonton, mirontaine._
+
+
+Cette nouvelle facétie fut accueillie par les rires universels des
+gardes nationaux.
+
+Aussitôt Dixmer fit l'appel des hommes de sa compagnie qui devaient
+monter leur garde de onze heures et demie à une heure et demie,
+recommanda de hâter le déjeuner et fit prendre les armes à Morand pour
+le placer, comme il était convenu, au dernier étage de la tour, dans
+cette même guérite derrière laquelle Maurice s'était caché, le jour où
+il avait intercepté les signes qui avaient été faits à la reine, d'une
+fenêtre de la rue Porte-Foin.
+
+Si l'on eût regardé Morand au moment où il reçut cet avis, bien simple
+et bien attendu, on eût pu le voir blêmir sous les longues mèches de ses
+cheveux noirs.
+
+Soudain un bruit sourd ébranla les cours du Temple, et l'on entendit
+dans le lointain comme un ouragan de cris et de rugissements.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda Dixmer à Tison.
+
+--Oh! oh! répondit le geôlier, ce n'est rien; quelque petite émeute que
+voudraient nous faire ces gueux de brissotins avant d'aller à la
+guillotine.
+
+Le bruit devenait de plus en plus menaçant; on entendait rouler
+l'artillerie, et une troupe de gens hurlant passa près du Temple en
+criant:
+
+«Vivent les sections! Vive Henriot! À bas les brissotins! À bas les
+rolandistes! À bas madame Veto!»
+
+--Bon! bon! dit Tison en se frottant les mains, je vais ouvrir à madame
+Veto pour qu'elle jouisse sans empêchement de l'amour que lui porte son
+peuple.
+
+Et il approcha du guichet du donjon.
+
+--Ohé! Tison! cria une voix formidable.
+
+--Mon général? répondit celui-ci en s'arrêtant tout court.
+
+--Pas de sortie aujourd'hui, dit Santerre; les prisonnières ne
+quitteront pas leur chambre. L'ordre était sans appel.
+
+--Bon! dit Tison, c'est de la peine de moins.
+
+Dixmer et Morand échangèrent un lugubre regard; puis, en attendant que
+l'heure de la faction, inutile maintenant, sonnât, ils allèrent tous
+deux se promener entre la cantine et le mur donnant sur la rue
+Porte-Foin. Là, Morand commença à arpenter la distance en faisant des
+pas géométriques, c'est-à-dire de trois pieds.
+
+--Quelle distance? demanda Dixmer.
+
+--Soixante à soixante et un pieds, répondit Morand.
+
+--Combien de jours faudra-t-il?
+
+Morand réfléchit, traça sur le sable avec une baguette quelques signes
+géométriques qu'il effaça aussitôt.
+
+--Il faudra sept jours, au moins, dit-il.
+
+--Maurice est de garde dans huit jours, murmura Dixmer. Il faut donc
+absolument que, d'ici à huit jours, nous soyons raccommodés avec
+Maurice.
+
+La demie sonna. Morand reprit son fusil en soupirant, et, conduit par le
+caporal, alla relever la sentinelle qui se promenait sur la plate-forme
+de la tour.
+
+
+
+
+XIV
+
+Dévouement
+
+
+Le lendemain du jour où s'étaient passées les scènes que nous venons de
+raconter, c'est-à-dire le 1er juin, à dix heures du matin, Geneviève
+était assise à sa place accoutumée, près de la fenêtre; elle se
+demandait pourquoi, depuis trois semaines, les jours se levaient si
+tristes pour elle, pourquoi ces jours se passaient si lentement, et
+enfin pourquoi, au lieu d'attendre le soir avec ardeur, elle l'attendait
+maintenant avec effroi.
+
+Ses nuits, surtout, étaient tristes; ses nuits d'autrefois étaient si
+belles, ces nuits qui se passaient à rêver à la veille et au lendemain.
+
+En ce moment, ses yeux tombèrent sur une magnifique caisse d'oeillets
+tigrés et d'oeillets rouges, que, depuis l'hiver, elle tirait de cette
+petite serre, où Maurice avait été retenu prisonnier, pour les faire
+éclore dans sa chambre.
+
+Maurice lui avait appris à les cultiver dans cette plate-bande d'acajou,
+où ils étaient enfermés; elle les avait arrosés, émondés, palissés
+elle-même, tant que Maurice avait été là; car, lorsqu'il venait, le
+soir, elle se plaisait à lui montrer les progrès que, grâce à leurs
+soins fraternels, les charmantes fleurs avaient faits pendant la nuit.
+Mais, depuis que Maurice avait cessé de venir, les pauvres oeillets
+avaient été négligés, et voilà que, faute de soins et de souvenir, les
+pauvres boutons alanguis étaient demeurés vides et se penchaient,
+jaunissants, hors de leur balustrade, sur laquelle ils retombaient, à
+demi fanés.
+
+Geneviève comprit, par cette seule vue, la raison de sa tristesse à
+elle-même. Elle se dit qu'il en était des fleurs comme de certaines
+amitiés que l'on nourrit, que l'on cultive avec passion, et qui, alors,
+font épanouir le coeur; puis, un matin, un caprice ou un malheur coupe
+l'amitié par sa racine, et le coeur que cette amitié ravivait se
+resserre, languissant et flétri.
+
+La jeune femme, alors, sentit l'angoisse affreuse de son coeur; le
+sentiment qu'elle avait voulu combattre, et qu'elle avait espéré
+vaincre, se débattait au fond de sa pensée, plus que jamais, criant
+qu'il ne mourrait qu'avec ce coeur; alors elle eut un moment de
+désespoir, car elle sentait que la lutte lui devenait de plus en plus
+impossible; elle pencha doucement la tête, baisa un de ces boutons
+flétris et pleura.
+
+Son mari entra chez elle juste au moment où elle essuyait ses yeux.
+
+Mais, de son côté, Dixmer était tellement préoccupé par ses propres
+pensées, qu'il ne devina point cette crise douloureuse que venait
+d'éprouver sa femme, et il ne fit point attention à la rougeur
+dénonciatrice de ses paupières.
+
+Il est vrai que Geneviève, en apercevant son mari, se leva vivement, et,
+courant à lui de façon à tourner le dos à la fenêtre, dans la
+demi-teinte:
+
+--Eh bien? dit-elle.
+
+--Eh bien, rien de nouveau; impossible d'approcher d'ELLE, impossible de
+lui faire rien passer; impossible même de la voir.
+
+--Quoi! s'écria Geneviève, avec tout ce bruit qu'il y a eu dans Paris?
+
+--Eh! c'est justement ce bruit qui a redoublé la défiance des
+surveillants; on a craint qu'on ne profitât de l'agitation générale pour
+faire quelque tentative sur le Temple, et, au moment où Sa Majesté
+allait monter sur la plate-forme, l'ordre a été donné par Santerre de ne
+laisser sortir ni la reine, ni Madame Élisabeth, ni madame Royale.
+
+--Pauvre chevalier, il a dû être bien contrarié?
+
+--Il était au désespoir, quand il a vu cette chance nous échapper. Il a
+pâli au point que je l'ai entraîné de peur qu'il ne se trahît.
+
+--Mais, demanda timidement Geneviève, il n'y avait donc au Temple aucun
+municipal de votre connaissance?
+
+--Il devait y en avoir un, mais il n'est point venu.
+
+--Lequel?
+
+--Le citoyen Maurice Lindey, dit Dixmer d'un ton qu'il s'efforçait de
+rendre indifférent.
+
+--Et pourquoi n'est-il pas venu? demanda Geneviève en faisant, de son
+côté, le même effort sur elle-même.
+
+--Il était malade.
+
+--Malade, lui?
+
+--Oui, et assez gravement même. Patriote, comme vous le connaissez, il a
+été forcé de céder son tour à un autre.
+
+--Oh! mon Dieu! y eût-il été, Geneviève, reprit Dixmer, vous comprenez,
+maintenant, que c'eût été la même chose.
+
+Brouillés comme nous le sommes, peut-être eût-il évité de me parler.
+
+--Je crois, mon ami, dit Geneviève, que vous vous exagérez la gravité de
+la situation. M. Maurice peut avoir le caprice de ne plus venir ici,
+quelques raisons futiles de ne plus nous voir; mais il n'est point, pour
+cela, notre ennemi. La froideur n'exclut pas la politesse, et, en vous
+voyant venir à lui, je suis certaine qu'il eût fait la moitié du chemin.
+
+--Geneviève, dit Dixmer, pour ce que nous attendions de Maurice, il
+faudrait plus que de la politesse, et ce n'était point trop d'une amitié
+réelle et profonde. Cette amitié est brisée; il n'y a donc plus d'espoir
+de ce côté-là.
+
+Et Dixmer poussa un profond soupir, tandis que son front, d'ordinaire si
+calme, se plissait tristement.
+
+--Mais, dit timidement Geneviève, si vous croyez M. Maurice si
+nécessaire à vos projets...
+
+--C'est-à-dire, répondit Dixmer, que je désespère de les voir réussir
+sans lui.
+
+--Eh bien, alors, pourquoi ne tentez-vous pas une nouvelle démarche
+auprès du citoyen Lindey?
+
+Il lui semblait qu'en appelant le jeune homme par son nom de famille,
+l'intonation de sa voix était moins tendre que lorsqu'elle l'appelait
+par son nom de baptême.
+
+--Non, répondit Dixmer en secouant la tête, non, j'ai fait tout ce que
+je pouvais faire: une nouvelle démarche semblerait singulière et
+éveillerait nécessairement ses soupçons; non, et puis, voyez-vous,
+Geneviève, je vois plus loin que vous dans toute cette affaire: il y a
+une plaie au fond du coeur de Maurice.
+
+--Une plaie? demanda Geneviève fort émue. Eh! mon Dieu! que voulez-vous
+dire? Parlez, mon ami.
+
+--Je veux dire, et vous en êtes convaincue comme moi, Geneviève, qu'il y
+a dans notre rupture avec le citoyen Lindey plus qu'un caprice.
+
+--Et à quoi donc alors attribuez-vous cette rupture?
+
+--À l'orgueil, peut-être, dit vivement Dixmer.
+
+--À l'orgueil?...
+
+--Oui, il nous faisait honneur, à son avis du moins, ce bon bourgeois de
+Paris, ce demi-aristocrate de robe, conservant ses susceptibilités sous
+son patriotisme; il nous faisait honneur, ce républicain tout-puissant
+dans sa section, dans son club, dans sa municipalité, en accordant son
+amitié à des fabricants de pelleteries. Peut-être avons-nous fait trop
+peu d'avances, peut-être nous sommes-nous oubliés.
+
+--Mais, reprit Geneviève, si nous lui avons fait trop peu d'avances, si
+nous nous sommes oubliés, il me semble que la démarche que vous avez
+faite rachetait tout cela.
+
+--Oui, en supposant que le tort vînt de moi; mais si, au contraire, le
+tort venait de vous?
+
+--De moi! Et comment voulez-vous, mon ami, que j'aie eu un tort envers
+M. Maurice? dit Geneviève étonnée.
+
+--Eh! qui sait, avec un pareil caractère? Ne l'avez-vous pas vous-même,
+et la première, accusé de caprice? Tenez, j'en reviens à ma première
+idée, Geneviève, vous avez eu tort de ne pas écrire à Maurice.
+
+--Moi! s'écria Geneviève, y pensez-vous?
+
+--Non seulement j'y pense, dit Dixmer, mais encore, depuis trois
+semaines que dure cette rupture, j'y ai beaucoup pensé.
+
+--Et...? demanda timidement Geneviève.
+
+--Et je regarde cette démarche comme indispensable.
+
+--Oh! s'écria Geneviève, non, non, Dixmer, n'exigez point cela de moi.
+
+--Vous savez, Geneviève, que je n'exige jamais rien de vous; je vous
+prie seulement. Eh bien, entendez-vous? je vous prie d'écrire au citoyen
+Maurice.
+
+--Mais..., fit Geneviève.
+
+--Écoutez, reprit Dixmer en l'interrompant: ou il y a entre vous et
+Maurice de graves sujets de querelle, car, quant à moi, il ne s'est
+jamais plaint de mes procédés, ou votre brouille avec lui résulte de
+quelque enfantillage.
+
+Geneviève ne répondit point.
+
+--Si cette brouille est causée par un enfantillage, ce serait folie à
+vous de l'éterniser; si elle a pour cause un motif sérieux, au point où
+nous en sommes, nous ne devons plus, comprenez bien cela, compter avec
+notre dignité, ni même avec notre amour-propre. Ne mettons donc point en
+balance, croyez-moi, une querelle de jeunes gens avec d'immenses
+intérêts. Faites un effort sur vous-même, écrivez un mot au citoyen
+Maurice Lindey et il reviendra.
+
+Geneviève réfléchit un instant.
+
+--Mais, dit-elle, ne saurait-on trouver un moyen, moins compromettant,
+de ramener la bonne intelligence entre vous et M. Maurice?
+
+--Compromettant, dites-vous? Mais, au contraire, c'est un moyen tout
+naturel, ce me semble.
+
+--Non, pas pour moi, mon ami.
+
+--Vous êtes bien opiniâtre, Geneviève.
+
+--Accordez-moi de dire que c'est la première fois, au moins, que vous
+vous en apercevez.
+
+Dixmer, qui froissait son mouchoir entre ses mains, depuis quelques
+instants, essuya son front couvert de sueur.
+
+--Oui, dit-il, et c'est pour cela que mon étonnement s'en augmente.
+
+--Mon Dieu! dit Geneviève, est-il possible, Dixmer, que vous ne
+compreniez point les causes de ma résistance et que vous vouliez me
+forcer à parler?
+
+Et elle laissa, faible et comme poussée à bout, tomber sa tête sur sa
+poitrine, et ses bras à ses côtés.
+
+Dixmer parut faire un violent effort sur lui-même, prit la main de
+Geneviève, la força de relever la tête, et, la regardant entre les yeux,
+se mit à rire avec un éclat qui eût paru bien forcé à Geneviève si
+elle-même eût été moins agitée en ce moment.
+
+--Je vois ce que c'est, dit-il; en vérité, vous avez raison. J'étais
+aveugle. Avec tout votre esprit, ma chère Geneviève, avec toute votre
+distinction, vous vous êtes laissé prendre à une banalité, vous avez eu
+peur que Maurice ne devînt amoureux de vous.
+
+Geneviève sentit comme un froid mortel pénétrer jusqu'à son coeur. Cette
+ironie de son mari, à propos de l'amour que Maurice avait pour elle,
+amour dont, d'après la connaissance qu'elle avait du caractère du jeune
+homme, elle pouvait estimer toute la violence, amour enfin que, sans se
+l'avouer autrement que par de sourds remords, elle partageait elle-même
+au fond du coeur, cette ironie la pétrifia. Elle n'eut point la force de
+regarder. Elle sentit qu'il lui serait impossible de répondre.
+
+--J'ai deviné, n'est-ce pas? reprit Dixmer. Eh bien, rassurez-vous,
+Geneviève, je connais Maurice; c'est un farouche républicain qui n'a
+point dans le coeur d'autre amour que l'amour de la patrie.
+
+--Monsieur, s'écria Geneviève, êtes-vous bien sûr de ce que vous dites?
+
+--Eh! sans doute, reprit Dixmer; si Maurice vous aimait, au lieu de se
+brouiller avec moi, il eût redoublé de soins et de prévenances pour
+celui qu'il avait intérêt à tromper. Si Maurice vous aimait, il n'eût
+point si facilement renoncé à ce titre d'ami de la maison, à l'aide
+duquel, d'ordinaire, on couvre ces sortes de trahisons.
+
+--En honneur, s'écria Geneviève, ne plaisantez point, je vous prie, sur
+de pareilles choses!
+
+--Je ne plaisante point, madame; je vous dis que Maurice ne vous aime
+pas, voilà tout.
+
+--Et moi, moi, s'écria Geneviève en rougissant, moi, je vous dis que
+vous vous trompez.
+
+--En ce cas, reprit Dixmer, Maurice, qui a eu la force de s'éloigner
+plutôt que de tromper la confiance de son hôte, est un honnête homme;
+or, les honnêtes gens sont rares, Geneviève, et l'on ne peut trop faire
+pour les ramener à soi quand ils se sont écartés. Geneviève, vous
+écrirez à Maurice, n'est-ce pas?
+
+--Oh! mon Dieu! dit la jeune femme.
+
+Et elle laissa tomber sa tête entre ses deux mains; car celui sur lequel
+elle comptait s'appuyer au moment du danger lui manquait tout à coup et
+la précipitait au lieu de la retenir.
+
+Dixmer la regarda un instant; puis, s'efforçant de sourire:
+
+--Allons, chère amie, dit-il, point d'amour-propre de femme; si Maurice
+veut recommencer à vous faire quelque bonne déclaration, riez de la
+seconde, comme vous avez fait de la première. Je vous connais,
+Geneviève, vous êtes un digne et noble coeur. Je suis sûr de vous.
+
+--Oh! s'écria Geneviève en se laissant glisser de façon à ce qu'un de
+ses genoux touchât la terre, oh! mon Dieu! qui peut être sûr des autres
+quand nul n'est sûr de soi?
+
+Dixmer devint pâle, comme si tout son sang se retirait vers son coeur.
+
+--Geneviève, dit-il, j'ai eu tort de vous faire passer par toutes les
+angoisses que vous venez d'éprouver. J'aurais dû vous dire tout de
+suite: Geneviève, nous sommes dans l'époque des grands dévouements;
+Geneviève, j'ai dévoué à la reine, notre bienfaitrice, non seulement mon
+bras, non seulement ma tête, mais encore ma félicité; d'autres lui
+donneront leur vie. Je ferai plus que de lui donner ma vie, moi, je
+risquerai mon honneur; et mon honneur, s'il périt, ne sera qu'une larme
+de plus tombant dans cet océan de douleurs qui s'apprête à engloutir la
+France. Mais mon honneur ne risque rien, quand il est sous la garde
+d'une femme comme ma Geneviève.
+
+Pour la première fois Dixmer venait de se révéler tout entier.
+
+Geneviève redressa la tête, fixa sur lui ses beaux yeux pleins
+d'admiration, se releva lentement, lui donna son front à baiser.
+
+--Vous le voulez? dit-elle. Dixmer fit un signe affirmatif.
+
+--Dictez alors. Et elle prit une plume.
+
+--Non point, dit Dixmer; c'est assez d'user, d'abuser peut-être de ce
+digne jeune homme; et, puisqu'il se réconciliera avec nous, à la suite
+d'une lettre qu'il aura reçue de Geneviève, que cette lettre soit bien
+de Geneviève et non de M. Dixmer.
+
+Et Dixmer baisa une seconde fois sa femme au front, la remercia et
+sortit. Alors Geneviève tremblante écrivit:
+
+«Citoyen Maurice, «Vous saviez combien mon mari vous aimait. Trois
+semaines de séparation, qui nous ont paru un siècle, vous l'ont-elles
+fait oublier? Venez; nous vous attendons; votre retour sera une
+véritable fête. «GENEVIÈVE.»
+
+
+
+
+XV
+
+La déesse Raison
+
+
+Comme Maurice l'avait fait dire la veille au général Santerre, il était
+sérieusement malade.
+
+Depuis qu'il gardait la chambre, Lorin était venu régulièrement le voir,
+et avait fait tout ce qu'il avait pu pour le déterminer à prendre
+quelque distraction. Mais Maurice avait tenu bon. Il y a des maladies
+dont on ne veut pas guérir.
+
+Le 1er juin, il arriva vers une heure.
+
+--Qu'y a-t-il donc de particulier aujourd'hui? demanda Maurice. Tu es
+superbe.
+
+En effet, Lorin avait le costume de rigueur: le bonnet rouge, la
+carmagnole et la ceinture tricolore ornée de ces deux instruments, qu'on
+appelait alors les burettes de l'abbé Maury, et qu'auparavant et depuis,
+on appela tout bonnement des pistolets.
+
+--D'abord, dit Lorin, il y a généralement la débâcle de la gironde qui
+est en train de s'exécuter, mais tambour battant; dans ce moment-ci, par
+exemple, on chauffe les boulets rouges sur la place du Carrousel. Puis,
+particulièrement parlant, il y a une grande solennité à laquelle je
+t'invite pour après-demain.
+
+--Mais, pour aujourd'hui, qu'y a-t-il donc? Tu viens me chercher,
+dis-tu?
+
+--Oui; aujourd'hui nous avons la répétition.
+
+--Quelle répétition?
+
+--La répétition de la grande solennité.
+
+--Mon cher, dit Maurice, tu sais que, depuis huit jours, je ne sors
+plus; par conséquent, je ne suis plus au courant de rien, et j'ai le
+plus grand besoin d'être renseigné.
+
+--Comment! je ne te l'ai donc pas dit?
+
+--Tu ne m'as rien dit.
+
+--D'abord, mon cher, tu savais déjà que nous avions supprimé Dieu pour
+quelque temps, et que nous l'avons remplacé par l'Être suprême.
+
+--Oui, je sais cela.
+
+--Eh bien, il paraît qu'on s'est aperçu d'une chose, c'est que l'Être
+suprême était un modéré, un rolandiste, un girondin.
+
+--Lorin, pas de plaisanteries sur les choses saintes; je n'aime point
+cela, tu le sais.
+
+--Que veux-tu, mon cher! il faut être de son siècle. Moi aussi, j'aimais
+assez l'ancien Dieu, d'abord parce que j'y étais habitué. Quant à l'Être
+suprême, il paraît qu'il a réellement des torts, et que, depuis qu'il
+est là-haut, tout va de travers; enfin nos législateurs ont décrété sa
+déchéance....
+
+Maurice haussa les épaules.
+
+--Hausse les épaules tant que tu voudras, dit Lorin.
+
+
+ _De par la philosophie,_
+ _Nous, grands suppôts de Momus,_
+ _Ordonnons que la folie_
+ _Ait son culte_ in partibus.
+
+
+Si bien, continua Lorin, que nous allons un peu adorer la déesse Raison.
+
+--Et tu te fourres dans toutes ces mascarades? dit Maurice.
+
+--Ah! mon ami, si tu connaissais la déesse Raison comme je la connais,
+tu serais un de ses plus chauds partisans. Écoute, je veux te la faire
+connaître, je te présenterai à elle.
+
+--Laisse-moi tranquille avec toutes tes folies; je suis triste, tu le
+sais bien.
+
+--Raison de plus, morbleu! elle t'égayera, c'est une bonne fille.... Eh!
+mais tu la connais, l'austère déesse que les Parisiens vont couronner de
+lauriers et promener sur un char de papier doré! C'est... devine...
+
+--Comment veux-tu que je devine?
+
+--C'est Arthémise.
+
+--Arthémise? dit Maurice en cherchant dans sa mémoire, sans que ce nom
+lui rappelât aucun souvenir.
+
+--Oui, une grande brune, dont j'ai fait connaissance, l'année
+dernière... au bal de l'Opéra, à telles enseignes que tu vins souper
+avec nous et que tu la grisas.
+
+--Ah! oui, c'est vrai, répondit Maurice, je me souviens maintenant; et
+c'est elle?
+
+--C'est elle qui a le plus de chances. Je l'ai présentée au concours:
+tous les Thermopyles m'ont promis leurs voix. Dans trois jours,
+l'élection générale. Aujourd'hui, repas préparatoire; aujourd'hui, nous
+répandons le vin de Champagne; peut-être, après-demain, répandrons-nous
+le sang! Mais qu'on répande ce que l'on voudra, Arthémise sera déesse,
+ou que le diable m'emporte! Allons, viens; nous lui ferons mettre sa
+tunique.
+
+--Merci. J'ai toujours eu de la répugnance pour ces sortes de choses.
+
+--Pour habiller les déesses? Peste! mon cher! tu es difficile. Eh bien,
+voyons, si cela peut te distraire, je la lui mettrai, sa tunique, et
+toi, tu la lui ôteras.
+
+--Lorin, je suis malade, et non seulement je n'ai plus de gaieté, mais
+encore la gaieté des autres me fait mal.
+
+--Ah çà! tu m'effrayes, Maurice: tu ne te bats plus, tu ne ris plus;
+est-ce que tu conspires, par hasard?
+
+--Moi! plût à Dieu!
+
+--Tu veux dire: plût à la déesse Raison!
+
+--Laisse-moi, Lorin, je ne puis, je ne veux pas sortir; je suis au lit
+et j'y reste. Lorin se gratta l'oreille.
+
+--Bon! dit-il, je vois ce que c'est.
+
+--Et que vois-tu?
+
+--Je vois que tu attends la déesse Raison.
+
+--Corbleu! s'écria Maurice, les amis spirituels sont bien gênants;
+va-t'en, ou je te charge d'imprécations, toi et ta déesse.
+
+--Charge, charge.... Maurice levait la main pour maudire, lorsqu'il fut
+interrompu par son officieux, qui entrait en ce moment, tenant une
+lettre pour le citoyen son frère.
+
+--Citoyen Agésilas, dit Lorin, tu entres dans un mauvais moment; ton
+maître allait être superbe.
+
+Maurice laissa retomber sa main, qu'il étendit nonchalamment vers la
+lettre; mais à peine l'eût-il touchée qu'il tressaillit, et,
+l'approchant avidement de ses yeux, dévora du regard l'écriture et le
+cachet, et, tout en blêmissant, comme s'il allait se trouver mal, rompit
+le cachet.
+
+--Oh! oh! murmura Lorin, voici notre intérêt qui s'éveille, à ce qu'il
+paraît.
+
+Maurice n'écoutait plus, il lisait avec toute son âme les quelques
+lignes de Geneviève. Après les avoir lues, il les relut deux, trois,
+quatre fois; puis il s'essuya le front et laissa retomber ses mains,
+regardant Lorin comme un homme hébété.
+
+--Diable! dit Lorin, il paraît que voilà une lettre qui renferme de
+fières nouvelles.
+
+Maurice relut la lettre pour la cinquième fois, et un vermillon nouveau
+colora son visage. Ses yeux desséchés s'humectèrent, et un profond
+soupir dilata sa poitrine; puis, oubliant tout à coup sa maladie et la
+faiblesse qui en était la suite, il sauta hors de son lit.
+
+--Mes habits! s'écria-t-il à l'officieux stupéfait; mes habits, mon cher
+Agésilas! Ah! mon pauvre Lorin, mon bon Lorin, je l'attendais tous les
+jours, mais, en vérité, je ne l'espérais pas. Çà, une culotte blanche,
+une chemise à jabot; qu'on me coiffe et qu'on me rase sur-le-champ!
+
+L'officieux se hâta d'exécuter les ordres de Maurice, le coiffa et le
+rasa en un tour de main.
+
+--Oh! la revoir! la revoir! s'écria le jeune homme, Lorin, en vérité, je
+n'ai pas su jusqu'à présent ce que c'était que le bonheur.
+
+--Mon pauvre Maurice, dit Lorin, je crois que tu as besoin de la visite
+que je te conseillais.
+
+--Oh! cher ami, s'écria Maurice, pardonne-moi; mais, en vérité, je n'ai
+plus ma raison.
+
+--Alors je t'offre la mienne, dit Lorin en riant de cet affreux
+calembour. Ce qu'il y eut de plus étonnant, c'est que Maurice en rit
+aussi.
+
+Le bonheur l'avait rendu facile en matière d'esprit. Ce ne fut point
+tout.
+
+--Tiens, dit-il en coupant un oranger couvert de fleurs, offre de ma
+part ce bouquet à la digne veuve de Mausole.
+
+--À la bonne heure! s'écria Lorin, voilà de la belle galanterie! Aussi,
+je te pardonne. Et puis, il me semble que décidément tu es bien
+amoureux, et j'ai toujours eu le plus profond respect pour les grandes
+infortunes.
+
+--Eh bien, oui, je suis amoureux, s'écria Maurice, dont le coeur
+éclatait de joie; je suis amoureux, et maintenant je puis l'avouer
+puisqu'elle m'aime; car, puisqu'elle me rappelle, c'est qu'elle m'aime,
+n'est-ce pas, Lorin?
+
+--Sans doute, répondit complaisamment l'adorateur de la déesse Raison;
+mais prends garde, Maurice; la façon dont tu prends la chose fait
+peur...
+
+
+ _Souvent l'amour d'une Égérie_
+ _N'est rien moins qu'une trahison_
+ _Du tyran nommé Cupidon:_
+ _Près de la plus sage on s'oublie._
+ _Aime ainsi que moi la Raison,_
+ _Tu ne feras pas de folie._
+
+
+--Bravo! bravo! cria Maurice en battant des mains. Et, prenant ses
+jambes à son cou, il descendit les escaliers, quatre à quatre, gagna le
+quai, et s'élança dans la direction si connue de la vieille rue
+Saint-Jacques.
+
+--Je crois qu'il m'a applaudi, Agésilas? demanda Lorin.
+
+--Oui, certainement, citoyen, et il n'y a rien d'étonnant, car c'était
+bien joli, ce que vous avez dit là.
+
+--Alors, il est plus malade que je ne croyais, dit Lorin. Et, à son
+tour, il descendit l'escalier, mais d'un pas plus calme. Arthémise
+n'était pas Geneviève. À peine Lorin fut-il dans la rue Saint-Honoré,
+lui et son oranger en fleurs, qu'une foule de jeunes citoyens, auxquels
+il avait pris, selon la disposition d'esprit où il se trouvait,
+l'habitude de distribuer des décimes ou des coups de pied au-dessous de
+la carmagnole, le suivirent respectueusement, le prenant sans doute pour
+un de ces hommes vertueux, auxquels Saint-Just avait proposé que l'on
+offrît un habit blanc et un bouquet de fleurs d'oranger. Comme le
+cortège allait sans cesse grossissant, tant, même à cette époque, un
+homme vertueux était chose rare à voir, il y avait bien plusieurs
+milliers de jeunes citoyens, lorsque le bouquet fut offert à Arthémise;
+hommage dont plusieurs autres Raisons, qui se mettaient sur les rangs,
+furent malades jusqu'à la migraine.
+
+Ce fut ce soir-là même que se répandit dans Paris la fameuse cantate:
+
+
+ _Vive la déesse Raison!_
+ _Flamme pure, douce lumière._
+
+
+Et, comme elle est parvenue jusqu'à nous sans nom d'auteur, ce qui a
+fort exercé la sagacité des archéologues révolutionnaires, nous aurions
+presque l'audace d'affirmer qu'elle fut faite pour la belle Arthémise
+par notre ami Hyacinthe Lorin.
+
+
+
+
+XVI
+
+L'enfant prodigue
+
+
+Maurice n'eût pas été plus vite, quand il eût eu des ailes.
+
+Les rues étaient pleines de monde, mais Maurice ne remarquait cette
+foule que parce qu'elle retardait sa course; on disait dans les groupes
+que la Convention était assiégée, que la majesté du peuple était
+offensée dans ses représentants, qu'on empêchait de sortir; et cela
+avait bien quelque probabilité, car on entendait tinter le tocsin et
+tonner le canon d'alarme.
+
+Mais qu'importaient en ce moment à Maurice le canon d'alarme et le
+tocsin? Que lui faisait que les députés pussent ou ne pussent point
+sortir, puisque la défense ne s'étendait point jusqu'à lui? Il courait,
+voilà tout.
+
+Tout en courant, il se figurait que Geneviève l'attendait à la petite
+fenêtre donnant sur le jardin, afin de lui envoyer, du plus loin qu'elle
+l'apercevrait, son plus charmant sourire.
+
+Dixmer, aussi, était prévenu, sans doute, de cet heureux retour, et il
+allait tendre à Maurice sa bonne grosse main, si franche et si loyale en
+ses étreintes.
+
+Il aimait Dixmer, ce jour-là; il aimait jusqu'à Morand et ses cheveux
+noirs, et ses lunettes vertes, sous lesquelles il avait cru voir
+jusqu'alors briller un oeil sournois.
+
+Il aimait la création tout entière, car il était heureux; il eût
+volontiers jeté des fleurs sur la tête de tous les hommes afin que tous
+les hommes fussent heureux comme lui.
+
+Toutefois, il se trompait dans ses espérances, le pauvre Maurice, il se
+trompait, comme il arrive dix-neuf fois sur vingt à l'homme qui compte
+avec son coeur et d'après son coeur.
+
+Au lieu de ce doux sourire qu'attendait Maurice, et qui devait
+l'accueillir du plus loin qu'il serait aperçu, Geneviève s'était promis
+de ne montrer à Maurice qu'une politesse froide, faible rempart qu'elle
+opposait au torrent qui menaçait d'envahir son coeur.
+
+Elle s'était retirée dans sa chambre du premier et ne devait descendre
+au rez-de-chaussée, que lorsqu'elle serait appelée.
+
+Hélas! elle aussi se trompait.
+
+Il n'y avait que Dixmer qui ne se trompât point; il guettait Maurice à
+travers un grillage et souriait ironiquement.
+
+Le citoyen Morand teignait flegmatiquement en noir de petites queues
+qu'on devait appliquer sur des peaux de chat blanc pour en faire de
+l'hermine.
+
+Maurice poussa la petite porte de l'allée pour entrer familièrement par
+le jardin; comme autrefois, la porte fit entendre sa sonnette de cette
+certaine façon qui indiquait que c'était Maurice qui ouvrait la porte.
+
+Geneviève, qui se tenait debout devant sa fenêtre fermée, tressaillit.
+
+Elle laissa tomber le rideau qu'elle avait entr'ouvert.
+
+La première sensation qu'éprouva Maurice en rentrant chez son hôte, fut
+donc un désappointement; non seulement Geneviève ne l'attendait pas à sa
+fenêtre du rez-de-chaussée, mais, en entrant dans ce petit salon où il
+avait pris congé d'elle, il ne la vit point et fut forcé de se faire
+annoncer, comme si, pendant ces trois semaines d'absence, il fût devenu
+un étranger.
+
+Son coeur se serra.
+
+Ce fut Dixmer que Maurice vit le premier; Dixmer accourut et pressa
+Maurice dans ses bras, avec des cris de joie.
+
+Alors, Geneviève descendit; elle s'était frappé les joues avec son
+couteau de nacre pour y rappeler le sang, mais elle n'avait pas descendu
+les vingt marches que ce carmin forcé avait disparu, refluant vers le
+coeur.
+
+Maurice vit apparaître Geneviève dans la pénombre de la porte; il
+s'avança vers elle en souriant pour lui baiser la main. Il s'aperçut
+alors seulement combien elle était changée.
+
+Elle, de son côté, remarqua avec effroi la maigreur de Maurice, ainsi
+que la lumière éclatante et fiévreuse de son regard.
+
+--Vous voilà donc, monsieur? lui dit-elle d'une voix dont elle ne put
+maîtriser l'émotion. Elle s'était promis de lui dire d'une voix
+indifférente: «Bonjour, citoyen Maurice; pourquoi donc vous faites-vous
+si rare?»
+
+La variante parut encore froide à Maurice, et, cependant, quelle nuance!
+
+Dixmer coupa court aux examens prolongés et aux récriminations
+réciproques. Il fit servir le dîner; car il était près de deux heures.
+
+En passant dans la salle à manger, Maurice s'aperçut que son couvert
+était mis.
+
+Alors le citoyen Morand arriva, vêtu du même habit marron et de la même
+veste. Il avait toujours ses lunettes vertes, ses grandes mèches noires
+et son jabot blanc. Maurice fut aussi affectueux qu'il put pour tout cet
+ensemble qui, lorsqu'il l'avait sous les yeux, lui inspirait infiniment
+moins de crainte que lorsqu'il était éloigné.
+
+En effet, quelle probabilité que Geneviève aimât ce petit chimiste? Il
+fallait être bien amoureux, et, par conséquent, bien fou pour se mettre
+de pareilles billevesées en tête.
+
+D'ailleurs, le moment eût été mal choisi pour être jaloux. Maurice avait
+dans la poche de sa veste la lettre de Geneviève, et son coeur,
+bondissant de joie, battait dessous.
+
+Geneviève avait repris sa sérénité. Il y a cela de particulier, dans
+l'organisation des femmes, que le présent peut presque toujours effacer
+chez elles les traces du passé et les menaces de l'avenir.
+
+Geneviève, se trouvant heureuse, redevint maîtresse d'elle-même,
+c'est-à-dire calme et froide, quoique affectueuse; autre nuance que
+Maurice n'était pas assez fort pour comprendre. Lorin en eût trouvé
+l'explication dans Parny, dans Bertin ou dans Gentil-Bernard.
+
+La conversation tomba sur la déesse Raison; la chute des girondins et le
+nouveau culte qui faisait tomber l'héritage du ciel en quenouille,
+étaient les deux événements du jour. Dixmer prétendit qu'il n'eût pas
+été fâché de voir cet inappréciable honneur offert à Geneviève. Maurice
+voulut en rire. Mais Geneviève se rangea à l'opinion de son mari, et
+Maurice les regarda tous deux, étonné que le patriotisme pût, à ce
+point, égarer un esprit aussi raisonnable que l'était celui de Dixmer,
+et une nature aussi poétique que l'était celle de Geneviève.
+
+Morand développa une théorie de la femme politique, en montant de
+Théroigne de Méricourt, l'héroïne du 10 août, à madame Roland, cette âme
+de la gironde. Puis, en passant, il lança quelques mots contre les
+tricoteuses. Ces mots firent sourire Maurice. C'étaient, pourtant, de
+cruelles railleries contre ces patriotes femelles, que l'on appela, plus
+tard, du nom hideux de lécheuses de guillotine.
+
+--Ah! citoyen Morand, dit Dixmer, respectons le patriotisme, même
+lorsqu'il s'égare.
+
+--Quant à moi, dit Maurice, en fait de patriotisme, je trouve que les
+femmes sont toujours assez patriotes, quand elles ne sont point trop
+aristocrates.
+
+--Vous avez bien raison, dit Morand; moi, j'avoue franchement que je
+trouve une femme aussi méprisable, quand elle affecte des allures
+d'homme, qu'un homme est lâche lorsqu'il insulte une femme, cette femme
+fût-elle sa plus cruelle ennemie.
+
+Morand venait tout naturellement d'attirer Maurice sur un terrain
+délicat. Maurice avait, à son tour, répondu par un signe affirmatif; la
+lice était ouverte. Dixmer alors, comme un héraut qui sonne, ajouta:
+
+--Un moment, un moment, citoyen Morand; vous en exceptez, j'espère, les
+femmes ennemies de la nation.
+
+Un silence de quelques secondes suivit cette riposte à la réponse de
+Morand et au signe de Maurice.
+
+Ce silence, ce fut Maurice qui le rompit.
+
+--N'exceptons personne, dit-il tristement; hélas! les femmes qui ont été
+les ennemies de la nation en sont bien punies aujourd'hui, ce me semble.
+
+--Vous voulez parler des prisonnières du Temple, de l'Autrichienne, de
+la soeur et de la fille de Capet, s'écria Dixmer avec une volubilité,
+qui ôtait toute expression à ses paroles.
+
+Morand pâlit en attendant la réponse du jeune municipal, et l'on eût
+dit, si l'on eût pu les voir, que ses ongles allaient tracer un sillon
+sur sa poitrine, tant ils s'y appliquaient profondément.
+
+--Justement, dit Maurice, c'est d'elles que je parle.
+
+--Quoi! dit Morand d'une voix étranglée, ce que l'on dit est-il vrai,
+citoyen Maurice?
+
+--Et que dit-on? demanda le jeune homme.
+
+--Que les prisonnières sont cruellement maltraitées, parfois, par
+ceux-là mêmes dont le devoir serait de les protéger.
+
+--Il y a des hommes, dit Maurice, qui ne méritent pas le nom d'hommes.
+Il y a des lâches qui n'ont point combattu, et qui ont besoin de
+torturer les vaincus pour se persuader à eux-mêmes qu'ils sont
+vainqueurs.
+
+--Oh! vous n'êtes point de ces hommes-là, vous, Maurice, et j'en suis
+bien certaine, s'écria Geneviève.
+
+--Madame, répondit Maurice, moi qui vous parle, j'ai monté la garde
+auprès de l'échafaud sur lequel a péri le feu roi. J'avais le sabre à la
+main, et j'étais là pour tuer de ma main quiconque eût voulu le sauver.
+Cependant, lorsqu'il est arrivé près de moi, j'ai, malgré moi, ôté mon
+chapeau, et, me retournant vers mes hommes:
+
+«--Citoyens, leur ai-je dit, je vous préviens que je passe mon sabre au
+travers du corps du premier qui insultera le ci-devant roi.
+
+«Oh! je défie qui que ce soit de dire qu'un seul cri soit parti de ma
+compagnie. C'est encore moi qui avais écrit de ma main le premier des
+dix mille écriteaux qui furent affichés dans Paris, lorsque le roi
+revint de Varennes:
+
+«Quiconque saluera le roi sera battu; quiconque l'insultera sera pendu.»
+
+«Eh bien, continua Maurice sans remarquer le terrible effet que ses
+paroles produisaient dans l'assemblée, eh bien, j'ai donc prouvé que je
+suis un bon et franc patriote, que je déteste les rois et leurs
+partisans. Eh bien, je le déclare, malgré mes opinions, qui ne sont rien
+autre chose que des convictions profondes, malgré la certitude que j'ai
+que l'Autrichienne est, pour sa bonne part, dans les malheurs qui
+désolent la France, jamais, jamais un homme, quel qu'il soit, fût-ce
+Santerre lui-même, n'insultera l'ex-reine en ma présence.
+
+--Citoyen, interrompit Dixmer, secouant la tête en homme qui désapprouve
+une telle hardiesse, savez-vous qu'il faut que vous soyez bien sûr de
+nous pour dire de pareilles choses devant nous?
+
+--Devant vous, comme devant tous, Dixmer; et j'ajouterai: elle périra
+peut-être sur l'échafaud de son mari, mais je ne suis pas de ceux à qui
+une femme fait peur, et je respecterai toujours tout ce qui est plus
+faible que moi.
+
+--Et la reine, demanda timidement Geneviève, vous a-t-elle témoigné
+parfois, monsieur Maurice, qu'elle fût sensible à cette délicatesse, à
+laquelle elle est loin d'être accoutumée?
+
+--La prisonnière m'a remercié plusieurs fois de mes égards pour elle,
+madame.
+
+--Alors, elle doit voir revenir votre tour de garde avec plaisir?
+
+--Je le crois, répondit Maurice.
+
+--Alors, dit Morand tremblant comme une femme, puisque vous avouez ce
+que personne n'avoue plus maintenant, c'est-à-dire un coeur généreux,
+vous ne persécutez pas non plus les enfants?
+
+--Moi? dit Maurice. Demandez à l'infâme Simon ce que pèse le bras du
+municipal devant lequel il a eu l'audace de battre le petit Capet.
+
+Cette réponse produisit un mouvement spontané à la table de Dixmer, tous
+les convives se levèrent respectueusement. Maurice seul était resté
+assis et ne se doutait pas qu'il causait cet élan d'admiration.
+
+--Eh bien, qu'y a-t-il donc? demanda-t-il avec étonnement.
+
+--J'avais cru qu'on avait appelé de l'atelier, répondit Dixmer.
+
+--Non, non, dit Geneviève. Je l'avais cru d'abord aussi; mais nous nous
+sommes trompés. Et chacun reprit sa place.
+
+--Ah! c'est donc vous, citoyen Maurice, dit Morand d'une voix
+tremblante, qui êtes le municipal dont on a tant parlé, et qui a si
+noblement défendu un enfant?
+
+--On en a parlé? dit Maurice avec une naïveté presque sublime.
+
+--Oh! voilà un noble coeur, dit Morand en se levant de table, pour ne
+point éclater, et en se retirant dans l'atelier, comme si un travail
+pressé le réclamait.
+
+--Oui, citoyen, répondit Dixmer, oui, on en a parlé; et l'on doit dire
+que tous les gens de coeur et de courage vous ont loué sans vous
+connaître.
+
+--Et laissons-le inconnu, dit Geneviève; la gloire que nous lui
+donnerions serait une gloire trop dangereuse.
+
+Ainsi, dans cette conversation singulière, chacun, sans le savoir, avait
+placé son mot d'héroïsme, de dévouement et de sensibilité.
+
+Il y avait eu jusqu'au cri de l'amour.
+
+
+
+
+XVII
+
+Les mineurs
+
+
+Au moment où l'on sortait de table, Dixmer fut prévenu que son notaire
+l'attendait dans son cabinet; il s'excusa près de Maurice, qu'il avait
+d'ailleurs l'habitude de quitter ainsi, et se rendit où l'attendait son
+tabellion.
+
+Il s'agissait de l'achat d'une petite maison rue de la Corderie, en face
+du jardin du Temple. C'était plutôt, du reste, un emplacement qu'une
+maison qu'achetait Dixmer, car la bâtisse actuelle tombait en ruine;
+mais il avait l'intention de la faire relever.
+
+Aussi le marché n'avait-il point traîné avec le propriétaire; le matin
+même, le notaire l'avait vu et était tombé d'accord à dix-neuf mille
+cinq cents livres. Il venait faire signer le contrat et toucher la somme
+en échange de cette bâtisse; le propriétaire devait complètement
+débarrasser, dans la journée même, la maison, où les ouvriers devaient
+être mis le lendemain.
+
+Le contrat signé, Dixmer et Morand se rendirent avec le notaire rue de
+la Corderie, pour voir à l'instant même la nouvelle acquisition, car
+elle était achetée sauf visite.
+
+C'était une maison située à peu près où est aujourd'hui le numéro 20,
+s'élevant à une hauteur de trois étages, et surmontée d'une mansarde. Le
+bas avait été loué autrefois à un marchand de vin, et possédait des
+caves magnifiques.
+
+Le propriétaire vanta surtout les caves; c'était la partie remarquable
+de la maison. Dixmer et Morand parurent attacher un médiocre intérêt à
+ces caves, et cependant tous deux, comme par complaisance, descendirent
+dans ce que le propriétaire appelait ses souterrains.
+
+Contre l'habitude des propriétaires, celui-là n'avait point menti; les
+caves étaient superbes: l'une d'elles s'étendait jusque sous la rue de
+la Corderie, et l'on entendait de cette cave rouler les voitures
+au-dessus de la tête.
+
+Dixmer et Morand parurent médiocrement apprécier cet avantage, et
+parlèrent même de faire combler les caveaux, qui, excellents pour un
+marchand de vin, devenaient inutiles à de bons bourgeois qui comptaient
+occuper toute la maison.
+
+Après les caves, on visita le premier, puis le second, puis le
+troisième: du troisième, on plongeait complètement dans le jardin du
+Temple; il était, comme d'habitude, envahi par la garde nationale, qui
+en avait la jouissance depuis que la reine ne s'y promenait plus.
+
+Dixmer et Morand reconnurent leur amie, la veuve Plumeau, faisant, avec
+son activité ordinaire, les honneurs de sa cantine. Mais, sans doute,
+leur désir d'être à leur tour reconnus par elle n'était pas grand, car
+ils se tinrent cachés derrière le propriétaire, qui leur faisait
+remarquer les avantages de cette vue aussi variée qu'agréable.
+
+L'acquéreur demanda alors à voir les mansardes.
+
+Le propriétaire ne s'était sans doute pas attendu à cette exigence, car
+il n'avait pas la clef; mais, attendri par la liasse d'assignats qu'on
+lui avait montrée, il descendit aussitôt la chercher.
+
+--Je ne m'étais pas trompé, dit Morand, et cette maison fait à merveille
+notre affaire.
+
+--Et la cave, qu'en dites-vous?
+
+--Que c'est un secours de la Providence, qui nous épargnera deux jours
+de travail.
+
+--Croyez-vous qu'elle soit dans la direction de la cantine?
+
+--Elle incline un peu à gauche, mais n'importe.
+
+--Mais, demanda Dixmer, comment pourrez-vous suivre votre ligne
+souterraine avec certitude d'aboutir où vous voulez?
+
+--Soyez tranquille, cher ami, cela me regarde.
+
+--Si nous donnions toujours d'ici le signal que nous veillons?
+
+--Mais, de la plate-forme, la reine ne pourrait point le voir; car les
+mansardes seules, je crois, sont à la hauteur de la plate-forme, et
+encore j'en doute.
+
+--N'importe, dit Dixmer; ou Toulan, ou Mauny peuvent le voir d'une
+ouverture quelconque, et ils préviendront Sa Majesté.
+
+Et Dixmer fit des noeuds au bas d'un rideau de calicot blanc, et fit
+passer le rideau par la fenêtre, comme si le vent l'avait poussé.
+
+Puis tous deux, comme impatients de visiter les mansardes, allèrent
+attendre le propriétaire sur l'escalier, après avoir tiré la porte du
+troisième afin qu'il ne prit pas l'idée au digne homme de faire rentrer
+son rideau flottant.
+
+Les mansardes, comme l'avait prévu Morand, n'atteignaient pas encore la
+hauteur du sommet de la tour. C'était à la fois une difficulté et un
+avantage: une difficulté, parce qu'on ne pouvait point communiquer par
+signes avec la reine; un avantage, parce que cette impossibilité
+écartait toute suspicion.
+
+Les maisons hautes étaient naturellement les plus surveillées.
+
+Il faudrait, par Mauny, Toulan ou la fille Tison, trouver un moyen de
+lui faire dire de se tenir sur ses gardes, murmura Dixmer.
+
+--Je songerai à cela, répondit Morand.
+
+On descendit; le notaire attendait au salon avec le contrat tout signé.
+
+--C'est bien, dit Dixmer; la maison me convient. Comptez au citoyen les
+dix-neuf mille cinq cents livres convenues, et faites-le signer.
+
+Le propriétaire compta scrupuleusement la somme et signa.
+
+--Tu sais, citoyen, dit Dixmer, que la clause principale est que la
+maison me sera remise ce soir même, afin que je puisse, dès demain, y
+mettre les ouvriers.
+
+--Et je m'y conformerai, citoyen; tu peux en emporter les clefs; ce
+soir, à huit heures, elle sera parfaitement libre.
+
+--Ah! pardon, fit Dixmer, ne m'as-tu pas dit, citoyen notaire, qu'il y
+avait une sortie dans la rue Porte-Foin?
+
+--Oui, citoyen, dit le propriétaire; mais je l'ai fait fermer, car,
+n'ayant qu'un officieux, le pauvre diable avait trop de fatigue, forcé
+qu'il était de veiller à deux portes. Au reste, la sortie est pratiquée
+de manière qu'on puisse la pratiquer de nouveau avec un travail de deux
+heures à peine. Voulez-vous vous en assurer, citoyens?
+
+--Merci, c'est inutile, reprit Dixmer; je n'attache aucune importance à
+cette sortie.
+
+Et tous deux se retirèrent après avoir fait, pour la troisième fois,
+renouveler au propriétaire sa promesse de laisser l'appartement vide
+pour huit heures du soir.
+
+À neuf heures, tous deux revinrent, suivis à distance par cinq ou six
+hommes, auxquels, au milieu de la confusion qui régnait dans Paris, nul
+ne fit attention.
+
+Ils entrèrent d'abord tous deux: le propriétaire avait tenu parole, la
+maison était complètement vide.
+
+On ferma les contrevents avec le plus grand soin; on battit le briquet
+et l'on alluma des bougies que Morand avait apportées dans sa poche.
+
+Les uns après les autres, les cinq ou six hommes entrèrent. C'étaient
+les convives ordinaires du maître tanneur, les mêmes contrebandiers qui,
+un soir, avaient voulu tuer Maurice, et qui, depuis, étaient devenus ses
+amis.
+
+On ferma les portes et l'on descendit à la cave. Cette cave, tant
+méprisée dans la journée, était devenue, le soir, la partie importante
+de la maison. On boucha d'abord toutes les ouvertures par lesquelles un
+regard curieux pouvait plonger dans l'intérieur. Puis Morand dressa
+sur-le-champ un tonneau vide, et sur un papier se mit à tracer au crayon
+des lignes géométriques. Pendant qu'il traçait ces lignes, ses
+compagnons, conduits par Dixmer, sortaient de la maison, suivaient la
+rue de la Corderie, et, au coin de la rue de Beauce, s'arrêtaient devant
+une voiture couverte.
+
+Dans cette voiture était un homme qui distribua silencieusement à chacun
+un instrument de pionnier: à l'un, une bêche; à l'autre, une pioche; à
+celui-ci, un levier; à celui-là, un hoyau. Chacun cacha l'instrument
+qu'on lui avait remis, soit sous sa houppelande, soit sous son manteau.
+Les mineurs reprirent le chemin de la petite maison, et la voiture
+disparut.
+
+Morand avait fini son travail.
+
+Il alla droit à un angle de la cave.
+
+--Là, dit-il, creusez. Et les ouvriers de délivrance se mirent
+immédiatement à l'ouvrage. La situation des prisonniers au Temple était
+devenue de plus en plus grave, et surtout de plus en plus douloureuse.
+Un instant, la reine, Madame Élisabeth et madame Royale avaient repris
+quelque espoir. Des municipaux, Toulan et Lepître, touchés de compassion
+pour les augustes prisonnières, leur avaient témoigné leur intérêt.
+D'abord, peu habituées à ces marques de sympathie, les pauvres femmes
+s'étaient défiées: mais on ne se défie pas quand on espère. D'ailleurs,
+que pouvait-il arriver à la reine, séparée de son fils par la prison,
+séparée de son mari par la mort? d'aller à l'échafaud comme lui? C'était
+un sort qu'elle avait envisagé depuis longtemps en face, et auquel elle
+avait fini par s'habituer. La première fois que le tour de Toulan et de
+Lepître revint, la reine leur demanda s'il était vrai qu'ils
+s'intéressaient à son sort, de lui raconter les détails de la mort du
+roi. C'était une triste épreuve à laquelle on soumettait leur sympathie.
+Lepître avait assisté à l'exécution, il obéit à l'ordre de la reine.
+
+La reine demanda les journaux qui rapportaient l'exécution. Lepître
+promit de les apporter à la prochaine garde; le tour de garde revenait
+de trois semaines en trois semaines.
+
+Au temps du roi, il y avait au Temple quatre municipaux. Le roi mort, il
+n'y en eut plus que trois: un qui veillait le jour, deux qui veillaient
+la nuit. Toulan et Lepître inventèrent alors une ruse pour être toujours
+de garde la nuit ensemble.
+
+Les heures de garde se tiraient au sort; on écrivait sur un bulletin:
+_jour_, et sur deux autres: _nuit_. Chacun tirait son bulletin dans un
+chapeau; le hasard assortissait les gardiens de nuit.
+
+Chaque fois que Lepître et Toulan étaient de garde, ils écrivaient:
+_jour_, sur les trois bulletins, et présentaient le chapeau au municipal
+qu'ils voulaient évincer. Celui-ci plongeait la main dans l'urne
+improvisée et en tirait, nécessairement, un bulletin sur lequel était
+écrit le mot _jour_. Toulan et Lepître détruisaient les deux autres, en
+murmurant contre le hasard qui leur donnait toujours la corvée la plus
+ennuyeuse, c'est-à-dire celle de nuit.
+
+Quand la reine fut sûre de ses deux surveillants, elle les mit en
+relations avec le chevalier de Maison-Rouge. Alors, une tentative
+d'évasion fut arrêtée. La reine et Madame Élisabeth devaient fuir,
+déguisées en officiers municipaux, avec des cartes qui leur seraient
+procurées. Quant aux deux enfants, c'est-à-dire à madame Royale et au
+jeune dauphin, on avait remarqué que l'homme qui allumait les quinquets
+au Temple amenait toujours avec lui deux enfants du même âge que la
+princesse et le prince. Il fut arrêté que Turgy, dont nous avons parlé,
+revêtirait le costume de l'allumeur et enlèverait madame Royale et le
+dauphin.
+
+Disons, en deux mots, ce que c'était que Turgy.
+
+Turgy était un ancien garçon servant de la bouche du roi, amené au
+Temple avec une partie de la maison des Tuileries, car le roi eut
+d'abord un service de table assez bien organisé. Le premier mois, ce
+service coûta trente ou quarante mille francs à la nation.
+
+Mais, comme on le comprend bien, une pareille prodigalité ne pouvait
+durer. La Commune y mit ordre. On renvoya chefs, cuisiniers et
+marmitons. Un seul garçon servant fut maintenu; ce garçon servant était
+Turgy.
+
+Turgy était donc un intermédiaire tout naturel entre les deux
+prisonnières et leurs partisans, car Turgy pouvait sortir, et, par
+conséquent, porter des billets et rapporter les réponses.
+
+En général, ces billets étaient roulés en bouchon sur les carafes de
+lait d'amande qu'on faisait passer à la reine et à Madame Élisabeth. Ils
+étaient écrits avec du citron, et les lettres en demeuraient invisibles
+jusqu'à ce qu'on les approchât du feu.
+
+Tout était prêt pour l'évasion, lorsqu'un jour Tison alluma sa pipe avec
+le bouchon d'une des carafes. À mesure que le papier brûlait, il vit
+apparaître des caractères. Il éteignit le papier à moitié brûlé, porta
+le fragment au conseil du Temple; là, il fut approché du feu; mais on ne
+put lire que quelques mots sans suite; l'autre moitié était réduite en
+cendres.
+
+Seulement, on reconnut l'écriture de la reine. Tison, interrogé, raconta
+quelques complaisances qu'il avait cru remarquer, de la part de Lepître
+et de Toulan, pour les prisonnières. Les deux commissaires furent
+dénoncés à la municipalité, et ne purent plus entrer au Temple.
+
+Restait Turgy.
+
+Mais la défiance fut éveillée au plus haut degré; jamais on ne le
+laissait seul auprès des princesses. Toute communication avec
+l'extérieur était donc devenue impossible.
+
+Cependant, un jour, Madame Élisabeth avait présenté à Turgy, pour qu'il
+le nettoyât, un petit couteau à lame d'or dont elle se servait pour
+couper ses fruits. Turgy s'était douté de quelque chose, et, tout en
+l'essuyant, il en avait tiré le manche. Le manche contenait un billet.
+
+Ce billet était tout un alphabet de signes.
+
+Turgy rendit le couteau à Madame Élisabeth; mais un municipal, qui était
+là, le lui arracha des mains et visita le couteau, dont, à son tour, il
+sépara la lame du manche; heureusement, le billet n'y était plus. Le
+municipal n'en confisqua pas moins le couteau.
+
+C'est alors que l'infatigable chevalier de Maison-Rouge avait rêvé cette
+seconde tentative, que l'on allait exécuter au moyen de la maison que
+venait d'acheter Dixmer.
+
+Cependant, peu à peu, les prisonnières avaient perdu tout espoir. Ce
+jour-là, la reine, épouvantée des cris de la rue qui parvenaient jusqu'à
+elle, et apprenant par ses cris qu'il était question de la mise en
+accusation des girondins, les derniers soutiens du modérantisme, avait
+été d'une tristesse mortelle.
+
+Les girondins morts, la famille royale n'avait à la Convention aucun
+défenseur.
+
+À sept heures, on servit le souper. Les municipaux examinèrent chaque
+plat comme d'habitude, déplièrent, les unes après les autres, toutes les
+serviettes, sondèrent le pain, l'un avec une fourchette, l'autre avec
+ses doigts, firent briser les macarons et les noix, le tout, de peur
+qu'un billet ne parvînt aux prisonnières; puis, ces précautions prises,
+invitèrent la reine et les princesses à se mettre à table par ces
+simples paroles:
+
+--Veuve Capet, tu peux manger. La reine secoua la tête en signe qu'elle
+n'avait pas faim. Mais, en ce moment, madame Royale vint, comme si elle
+voulait embrasser sa mère, et lui dit tout bas:
+
+--Mettez-vous à table, madame, je crois que Turgy vous fait signe.
+
+La reine tressaillit et releva la tête. Turgy était en face d'elle, la
+serviette posée sur son bras gauche, et touchant son oeil de la main
+droite.
+
+Elle se leva aussitôt sans faire aucune difficulté, et alla prendre à
+table sa place accoutumée.
+
+Les deux municipaux assistaient au repas; il leur était défendu de
+laisser les princesses un instant seules avec Turgy.
+
+Les pieds de la reine et de Madame Élisabeth s'étaient rencontrés sous
+la table et se pressaient. Comme la reine était placée en face de Turgy,
+aucun des gestes du garçon servant ne lui échappait. D'ailleurs, tous
+ses gestes étaient si naturels, qu'ils ne pouvaient inspirer et
+n'inspirèrent aucune défiance aux municipaux.
+
+Après le souper, on desservit avec les mêmes précautions qu'on avait
+prises pour servir: les moindres bribes de pain furent ramassées et
+examinées; après quoi, Turgy sortit le premier, puis les municipaux;
+mais la femme Tison resta.
+
+Cette femme était devenue féroce depuis qu'elle était séparée de sa
+fille, dont elle ignorait complètement le sort. Toutes les fois que la
+reine embrassait madame Royale, elle entrait dans des accès de rage qui
+ressemblaient à de la folie; aussi, la reine, dont le coeur maternel
+comprenait ces douleurs de mère, s'arrêtait-elle souvent au moment où
+elle allait se donner cette consolation, la seule qui lui restât, de
+presser sa fille contre son coeur.
+
+Tison vint chercher sa femme; mais celle-ci déclara d'abord qu'elle ne
+se retirerait que lorsque la veuve Capet serait couchée.
+
+Madame Élisabeth prit alors congé de la reine et passa dans sa chambre.
+
+La reine se déshabilla et se coucha, ainsi que madame Royale; alors la
+femme Tison prit la bougie et sortit.
+
+Les municipaux étaient déjà couchés sur leurs lits de sangle dans le
+corridor.
+
+La lune, cette pâle visiteuse des pensionnaires, glissait par
+l'ouverture de l'auvent un rayon diagonal qui allait de la fenêtre au
+pied du lit de la reine.
+
+Un instant tout resta calme et silencieux dans la chambre.
+
+Puis une porte roula doucement sur ses gonds, une ombre passa dans le
+rayon de lumière et vint s'approcher du chevet du lit. C'était Madame
+Élisabeth.
+
+--Avez-vous vu? dit-elle à voix basse.
+
+--Oui, répondit la reine.
+
+--Et vous avez compris?
+
+--Si bien que je n'y puis croire.
+
+--Voyons, répétons les signes.
+
+--D'abord il a touché à son oeil pour nous indiquer qu'il y avait
+quelque chose de nouveau.
+
+--Puis il a passé sa serviette de son bras gauche à son bras droit, ce
+qui veut dire qu'on s'occupe de notre délivrance.
+
+--Puis il a porté la main à son front, en signe que l'aide qu'il nous
+annonce vient de l'intérieur et non de l'étranger.
+
+--Puis, quand vous lui avez demandé de ne point oublier demain votre
+lait d'amandes, il a fait deux noeuds à son mouchoir.
+
+--Ainsi, c'est encore le chevalier de Maison-Rouge. Noble coeur!
+
+--C'est lui, dit Madame Élisabeth.
+
+--Dormez-vous, ma fille? demanda la reine.
+
+--Non, ma mère, répondit madame Royale.
+
+--Alors, priez pour qui vous savez. Madame Élisabeth regagna sans bruit
+sa chambre, et pendant cinq minutes on entendit la voix de la jeune
+princesse qui parlait à Dieu dans le silence de la nuit.
+
+C'était juste au moment où, sur l'indication de Morand, les premiers
+coups de pioche étaient donnés dans la petite maison de la rue de la
+Corderie.
+
+
+
+
+XVIII
+
+Nuages
+
+
+À part l'enivrement des premiers regards, Maurice s'était trouvé
+au-dessous de son attente dans la réception que lui avait faite
+Geneviève, et il comptait sur la solitude pour regagner le chemin qu'il
+avait perdu, ou du moins qu'il paraissait avoir perdu dans la route de
+ses affections.
+
+Mais Geneviève avait son plan arrêté; elle comptait bien ne pas lui
+fournir l'occasion d'un tête-à-tête, d'autant plus qu'elle se rappelait
+par leur douceur même combien ces tête-à-tête étaient dangereux.
+
+Maurice comptait sur le lendemain; une parente, sans doute prévenue à
+l'avance, était venue faire une visite, et Geneviève l'avait retenue.
+Cette fois-là, il n'y avait rien à dire; car il pouvait n'y avoir pas de
+la faute de Geneviève.
+
+En s'en allant, Maurice fut chargé de reconduire la parente, qui
+demeurait rue des Fossés-Saint-Victor.
+
+Maurice s'éloigna en faisant la moue; mais Geneviève lui sourit, et
+Maurice prit ce sourire pour une promesse.
+
+Hélas! Maurice se trompait. Le lendemain 2 juin, jour terrible qui vit
+la chute des girondins, Maurice congédia son ami Lorin, qui voulait
+absolument l'emmener à la Convention, et mit à part toutes choses pour
+aller voir son amie. La déesse de la liberté avait une terrible rivale
+en Geneviève.
+
+Maurice trouva Geneviève dans son petit salon, Geneviève pleine de grâce
+et de prévenances; mais près d'elle était une jeune femme de chambre, à
+la cocarde tricolore, qui marquait des mouchoirs dans l'angle de la
+fenêtre, et qui ne quitta point sa place.
+
+Maurice fronça le sourcil: Geneviève s'aperçut que l'Olympien était de
+mauvaise humeur; elle redoubla de prévenances; mais, comme elle ne
+poussa point l'amabilité jusqu'à congédier la jeune officieuse, Maurice
+s'impatienta et partit une heure plus tôt que d'habitude.
+
+Tout cela pouvait être du hasard. Maurice prit patience. Ce soir-là,
+d'ailleurs, la situation était si terrible, que, bien que Maurice,
+depuis quelque temps, vécût en dehors de la politique, le bruit arriva
+jusqu'à lui. Il ne fallait pas moins que la chute d'un parti qui avait
+régné dix mois en France, pour le distraire un instant de son amour.
+
+Le lendemain, même manège de la part de Geneviève. Maurice avait, dans
+la prévoyance de ce système, arrêté son plan: dix minutes après son
+arrivée, Maurice, voyant qu'après avoir marqué une douzaine de
+mouchoirs, la femme de chambre entamait six douzaines de serviettes,
+Maurice, disons-nous, tira sa montre, se leva, salua Geneviève et partit
+sans dire un seul mot.
+
+Il y eut plus: en partant, il ne se retourna point une seule fois.
+
+Geneviève, qui s'était levée pour le suivre des yeux à travers le
+jardin, resta un instant sans pensée, pâle et nerveuse, et retomba sur
+sa chaise, toute consternée de l'effet de sa diplomatie.
+
+En ce moment, Dixmer entra.
+
+--Maurice est parti? s'écria-t-il avec étonnement.
+
+--Oui, balbutia Geneviève.
+
+--Mais il arrivait seulement?
+
+--Il y avait un quart d'heure à peu près.
+
+--Alors il reviendra?
+
+--J'en doute.
+
+--Laissez-nous, Muguet, fit Dixmer. La femme de chambre avait pris ce
+nom de fleur en haine du nom de Marie, qu'elle avait le malheur de
+porter comme l'Autrichienne. Sur l'invitation de son maître, elle se
+leva et sortit.
+
+--Eh bien, chère Geneviève, demanda Dixmer, la paix est-elle faite avec
+Maurice?
+
+--Tout au contraire, mon ami, je crois que nous sommes à cette heure
+plus en froid que jamais.
+
+--Et cette fois, qui a tort? demanda Dixmer.
+
+--Maurice, sans aucun doute.
+
+--Voyons, faites-moi juge.
+
+--Comment! dit Geneviève en rougissant, vous ne devinez pas?
+
+--Pourquoi il s'est fâché? Non.
+
+--Il a pris Muguet en grippe, à ce qu'il paraît.
+
+--Bah! vraiment? Alors il faut renvoyer cette fille. Je ne me priverai
+pas pour une femme de chambre d'un ami comme Maurice.
+
+--Oh! dit Geneviève, je crois qu'il n'irait pas jusqu'à exiger qu'on
+l'exilât de la maison, et qu'il lui suffirait...
+
+--Quoi?
+
+--Qu'on l'exilât de ma chambre.
+
+--Et Maurice a raison, dit Dixmer. C'est à vous et non à Muguet que
+Maurice vient rendre visite; il est donc inutile que Muguet soit là, à
+demeure, quand il vient.
+
+Geneviève regarda son mari avec étonnement.
+
+--Mais, mon ami..., dit-elle.
+
+--Geneviève, reprit Dixmer, je croyais avoir en vous un allié qui
+rendrait plus facile la tâche que je me suis imposée, et voilà, au
+contraire, que vos craintes redoublent nos difficultés. Il y a quatre
+jours que je croyais tout arrêté entre nous, et voilà que tout est à
+refaire. Geneviève, ne vous ai-je pas dit que je me fiais en vous, en
+votre honneur? ne vous ai-je pas dit qu'il fallait enfin que Maurice
+redevînt notre ami plus intime et moins défiant que jamais? Oh! mon
+Dieu! que les femmes sont un éternel obstacle à nos projets!
+
+--Mais, mon ami, n'avez-vous pas quelque autre moyen? Pour nous tous, je
+l'ai déjà dit, mieux vaudrait que M. Maurice fût éloigné.
+
+--Oui, pour nous tous, peut-être: mais, pour celle qui est au-dessus de
+nous tous, pour celle à qui nous avons juré de sacrifier notre fortune,
+notre vie, notre honneur même, il faut que ce jeune homme revienne.
+Savez-vous que l'on a des soupçons sur Turgy, et qu'on parle de donner
+un autre serviteur aux princesses?
+
+--C'est bien, je renverrai Muguet.
+
+--Eh! mon Dieu, Geneviève, dit Dixmer avec un de ces mouvements
+d'impatience si rares chez lui, pourquoi me parler de cela? pourquoi
+souffler le feu de ma pensée avec la vôtre? pourquoi me créer des
+difficultés dans la difficulté même? Geneviève, faites, en femme
+honnête, dévouée, ce que vous croirez devoir faire, voilà ce que je vous
+dis; demain, je serai sorti; demain, je remplace Morand dans ses travaux
+d'ingénieur. Je ne dînerai point avec vous, mais lui y dînera; il a
+quelque chose à demander à Maurice, il vous expliquera ce que c'est. Ce
+qu'il a à lui demander, songez-y, Geneviève, c'est la chose importante;
+c'est, non pas le but auquel nous marchons, mais le moyen; c'est le
+dernier espoir de cet homme si bon, si noble, si dévoué; de ce
+protecteur de vous et de moi, pour qui nous devons donner notre vie.
+
+--Et pour qui je donnerais la mienne! s'écria Geneviève avec
+enthousiasme.
+
+--Eh bien, cet homme, Geneviève, je ne sais comment cela s'est fait,
+vous n'avez pas su le faire aimer à Maurice, de qui il était important
+surtout qu'il fût aimé. En sorte qu'aujourd'hui, dans la mauvaise
+disposition d'esprit où vous l'avez mis, Maurice refusera peut-être à
+Morand ce qu'il lui demandera, et ce qu'il faut à tout prix que nous
+obtenions. Voulez-vous maintenant que je vous dise, Geneviève, où
+mèneront Morand toutes vos délicatesses et toutes vos sentimentalités?
+
+--Oh! monsieur, s'écria Geneviève en joignant les mains et en pâlissant,
+monsieur, ne parlons jamais de cela.
+
+--Eh bien, donc, reprit Dixmer en posant ses lèvres sur le front de sa
+femme, soyez forte et réfléchissez. Et il sortit.
+
+--Oh! mon Dieu, mon Dieu! murmura Geneviève avec angoisse, que de
+violences ils me font pour que j'accepte cet amour vers lequel vole
+toute mon âme!...
+
+Le lendemain, comme nous l'avons dit déjà, était un décadi.
+
+Il y avait un usage fondé dans la famille Dixmer, comme dans toutes les
+familles bourgeoises de l'époque: c'était un dîner plus long et plus
+cérémonieux le dimanche que les autres jours. Depuis son intimité,
+Maurice, invité à ce dîner une fois pour toutes, n'y avait jamais
+manqué. Ce jour-là, quoiqu'on ne se mît d'habitude à table qu'à deux
+heures, Maurice arrivait à midi.
+
+À la manière dont il était parti, Geneviève désespéra presque de le
+voir.
+
+En effet, midi sonna sans qu'on aperçût Maurice; puis midi et demi, puis
+une heure.
+
+Il serait impossible d'exprimer ce qui se passait, pendant cette
+attente, dans le coeur de Geneviève.
+
+Elle s'était d'abord habillée le plus simplement possible; puis, voyant
+qu'il tardait à venir, par ce sentiment de coquetterie naturelle au
+coeur de la femme, elle avait mis une fleur à son côté, une fleur dans
+ses cheveux, et elle avait attendu encore en sentant son coeur se serrer
+de plus en plus. On en était arrivé ainsi presque au moment de se mettre
+à table, et Maurice ne paraissait pas.
+
+À deux heures moins dix minutes, Geneviève entendit le pas du cheval de
+Maurice, ce pas qu'elle connaissait si bien.
+
+--Oh! le voici, s'écria-t-elle; son orgueil n'a pu lutter contre son
+amour. Il m'aime! il m'aime!
+
+Maurice sauta à bas de son cheval qu'il remit aux mains du garçon
+jardinier, mais en lui ordonnant de l'attendre où il était. Geneviève le
+regardait descendre et vit avec inquiétude que le jardinier ne
+conduisait point le cheval à l'écurie.
+
+Maurice entra. Il était ce jour-là d'une beauté resplendissante. Le
+large habit noir carré à grands revers, le gilet blanc, la culotte de
+peau de chamois dessinant des jambes moulées sur celles de l'Apollon; le
+col de batiste blanche et ses beaux cheveux, découvrant un front large
+et poli, en faisaient un type d'élégante et vigoureuse nature.
+
+Il entra. Comme nous l'avons dit, sa présence dilatait le coeur de
+Geneviève; elle l'accueillit radieuse.
+
+--Ah! vous voilà, dit-elle en lui tendant la main; vous dînez avec nous,
+n'est-ce pas?
+
+--Au contraire, citoyenne, dit Maurice d'un ton froid, je venais vous
+demander la permission de m'absenter.
+
+--Vous absenter?
+
+--Oui, les affaires de la section me réclament. J'ai craint que vous ne
+m'attendiez et que vous ne m'accusiez d'impolitesse; voilà pourquoi je
+suis venu.
+
+Geneviève sentit son coeur, un instant à l'aise, se comprimer de
+nouveau.
+
+--Oh! mon Dieu! dit-elle, et Dixmer qui ne dîne pas ici, Dixmer qui
+comptait vous retrouver à son retour et m'avait recommandé de vous
+retenir ici!
+
+--Ah! alors je comprends votre insistance, madame. Il y avait un ordre
+de votre mari. Et moi qui ne devinais point cela! En vérité, je ne me
+corrigerai jamais de mes fatuités.
+
+--Maurice!
+
+--Mais c'est à moi, madame, de m'arrêter à vos actions plutôt qu'à vos
+paroles; c'est à moi de comprendre que, si Dixmer n'est point ici,
+raison de plus pour que je n'y reste pas. Son absence serait un surcroît
+de gêne pour vous.
+
+--Pourquoi cela? demanda timidement Geneviève.
+
+--Parce que, depuis mon retour, vous semblez prendre à tâche de
+m'éviter; parce que j'étais revenu, pour vous, pour vous seule, vous le
+savez, mon Dieu! et que, depuis que je suis revenu, j'ai sans cesse
+trouvé d'autres que vous.
+
+--Allons, dit Geneviève, vous voilà encore fâché, mon ami, et cependant
+je fais de mon mieux.
+
+--Non pas, Geneviève, vous pouvez mieux faire encore: c'est de me
+recevoir comme auparavant, ou de me chasser tout à fait.
+
+--Voyons, Maurice, dit tendrement Geneviève, comprenez ma situation,
+devinez mes angoisses, et ne faites pas davantage le tyran avec moi.
+
+Et la jeune femme s'approcha de lui, et le regarda avec tristesse.
+Maurice se tut.
+
+--Mais que voulez-vous donc? continua-t-elle.
+
+--Je veux vous aimer, Geneviève, puisque je sens que maintenant je ne
+puis vivre sans cet amour.
+
+--Maurice, par pitié!
+
+--Mais alors, madame, s'écria Maurice, il fallait me laisser mourir.
+
+--Mourir?
+
+--Oui, mourir ou oublier.
+
+--Vous pouviez donc oublier, vous? s'écria Geneviève, dont les larmes
+jaillirent du coeur aux yeux.
+
+--Oh! non, non, murmura Maurice en tombant à genoux, non, Geneviève,
+mourir peut-être, oublier jamais, jamais!
+
+--Et cependant, reprit Geneviève avec fermeté, ce serait le mieux,
+Maurice, car cet amour est criminel.
+
+--Avez-vous dit cela à M. Morand? dit Maurice, ramené à lui par cette
+froideur subite.
+
+--M. Morand n'est point un fou comme vous, Maurice, et je n'ai jamais eu
+besoin de lui indiquer la manière dont il se devait conduire dans la
+maison d'un ami.
+
+--Gageons, répondit Maurice en souriant avec ironie, gageons que, si
+Dixmer dîne dehors, Morand ne s'est pas absenté, lui. Ah! voilà ce qu'il
+faut m'opposer, Geneviève, pour m'empêcher de vous aimer; car tant que
+ce Morand sera là, à vos côtés, ne vous quittant pas d'une seconde,
+continua-t-il avec mépris, oh! non, non, je ne vous aimerai pas, ou, du
+moins, je ne m'avouerai pas que je vous aime.
+
+--Et moi, s'écria Geneviève poussée à bout par cette éternelle
+suspicion, en étreignant le bras du jeune homme avec une sorte de
+frénésie, moi, je vous jure, entendez-vous bien, Maurice, et que cela
+soit dit une fois pour toutes, que cela soit dit pour n'y plus revenir
+jamais, je vous jure que Morand ne m'a jamais adressé un seul mot
+d'amour, que jamais Morand ne m'a aimée, que jamais Morand ne m'aimera;
+je vous le jure sur mon honneur, je vous le jure sur l'âme de ma mère.
+
+--Hélas! hélas! s'écria Maurice, que je voudrais donc vous croire!
+
+--Oh! croyez-moi, pauvre fou! dit-elle avec un sourire qui, pour tout
+autre qu'un jaloux, eût été un aveu charmant. Croyez-moi; d'ailleurs, en
+voulez-vous savoir davantage? Eh bien, Morand aime une femme devant
+laquelle s'effacent toutes les femmes de la terre, comme les fleurs des
+champs s'effacent devant les étoiles du ciel.
+
+--Et quelle femme, demanda Maurice, peut donc effacer ainsi les autres
+femmes, quand au nombre de ces femmes se trouve Geneviève?
+
+--Celle qu'on aime, reprit en souriant Geneviève, n'est-elle pas
+toujours, dites-moi, le chef-d'oeuvre de la création?
+
+--Alors, dit Maurice, si vous ne m'aimez pas, Geneviève.... La jeune
+femme attendit avec anxiété la fin de la phrase.
+
+--Si vous ne m'aimez pas, continua Maurice, pouvez-vous me jurer au
+moins de n'en jamais aimer d'autre?
+
+--Oh! pour cela, Maurice, je vous le jure et de grand coeur, s'écria
+Geneviève, enchantée que Maurice lui offrît lui-même cette transaction
+avec sa conscience.
+
+Maurice saisit les deux mains que Geneviève élevait au ciel, et les
+couvrit de baisers ardents.
+
+--Eh bien, à présent, dit-il, je serai bon, facile, confiant; à présent,
+je serai généreux. Je veux vous sourire, je veux être heureux.
+
+--Et vous n'en demanderez point davantage?
+
+--Je tâcherai.
+
+--Maintenant, dit Geneviève, je pense qu'il est inutile qu'on vous
+tienne ce cheval en main. La section attendra.
+
+--Oh! Geneviève, je voudrais que le monde tout entier attendît et
+pouvoir le faire attendre pour vous. On entendit des pas dans la cour.
+
+--On vient nous annoncer que nous sommes servis, dit Geneviève. Ils se
+serrèrent la main furtivement. C'était Morand qui venait annoncer qu'on
+n'attendait, pour se mettre à table, que Maurice et Geneviève. Lui aussi
+s'était fait beau pour ce dîner du dimanche.
+
+
+
+
+XIX
+
+La demande
+
+
+Morand, paré avec cette recherche, n'était point une petite curiosité
+pour Maurice.
+
+Le muscadin le plus raffiné n'eût point trouvé un reproche à faire au
+noeud de sa cravate, aux plis de ses bottes, à la finesse de son linge.
+
+Mais, il faut l'avouer, c'étaient toujours les mêmes cheveux et les
+mêmes lunettes.
+
+Il sembla alors à Maurice, tant le serment de Geneviève l'avait rassuré,
+qu'il voyait pour la première fois ces cheveux et ces lunettes sous leur
+véritable jour.
+
+--Du diable, se dit Maurice en allant à sa rencontre, du diable si
+jamais maintenant je suis jaloux de toi, excellent citoyen Morand! Mets,
+si tu veux, tous les jours ton habit gorge de pigeon des décadis, et
+fais-toi faire pour les décadis un habit de drap d'or. À compter
+d'aujourd'hui, je promets de ne plus voir que tes cheveux et tes
+lunettes, et surtout de ne plus t'accuser d'aimer Geneviève.
+
+On comprend combien la poignée de main donnée au citoyen Morand, à la
+suite de ce soliloque, fut plus franche et plus cordiale que celle qu'il
+lui donnait habituellement.
+
+Contre l'habitude, le dîner se passait en petit comité. Trois couverts
+seulement étaient mis à une table étroite.
+
+Maurice comprit que, sous la table, il pourrait rencontrer le pied de
+Geneviève; le pied continuerait la phrase muette et amoureuse commencée
+par la main.
+
+On s'assit. Maurice voyait Geneviève de biais; elle était entre le jour
+et lui; ses cheveux noirs avaient un reflet bleu comme l'aile du
+corbeau; son teint étincelait, son oeil était humide d'amour.
+
+Maurice chercha et rencontra le pied de Geneviève. Au premier contact
+dont il cherchait le reflet sur son visage, il la vit à la fois rougir
+et pâlir; mais le petit pied demeura paisiblement sous la table, endormi
+entre les deux siens.
+
+Avec son habit gorge de pigeon, Morand semblait avoir repris son esprit
+du décadi, cet esprit brillant que Maurice avait vu quelquefois jaillir
+des lèvres de cette homme étrange, et qu'eût si bien accompagné sans
+doute la flamme de ses yeux, si des lunettes vertes n'eussent point
+éteint cette flamme.
+
+Il dit mille folies sans jamais rire: ce qui faisait la force de
+plaisanterie de Morand, ce qui donnait un charme étrange à ses saillies,
+c'était son imperturbable sérieux. Ce marchand qui avait tant voyagé
+pour le commerce de peaux de toute espèce, depuis les peaux de panthère
+jusqu'aux peaux de lapin, ce chimiste aux bras rouges connaissait
+l'Égypte comme Hérodote, l'Afrique comme Levaillant, et l'Opéra et les
+boudoirs comme un muscadin.
+
+--Mais le diable m'emporte! citoyen Morand, dit Maurice, vous êtes non
+seulement un sachant, mais encore un savant.
+
+--Oh! j'ai beaucoup vu et surtout beaucoup lu, dit Morand; puis ne
+faut-il pas que je me prépare un peu à la vie de plaisir que je compte
+embrasser dès que j'aurai fait ma fortune? Il est temps, citoyen
+Maurice, il est temps!
+
+--Bah! dit Maurice, vous parlez comme un vieillard; quel âge avez-vous
+donc?
+
+Morand se retourna en tressaillant à cette question, toute naturelle
+qu'elle était.
+
+--J'ai trente-huit ans, dit-il. Ah! voilà ce que c'est que d'être un
+savant, comme vous dites, on n'a plus d'âge.
+
+Geneviève se mit à rire; Maurice fit chorus; Morand se contenta de
+sourire.
+
+--Alors vous avez beaucoup voyagé? demanda Maurice en resserrant entre
+les siens le pied de Geneviève, qui tendait imperceptiblement à se
+dégager.
+
+--Une partie de ma jeunesse, répondit Morand, s'est écoulée à
+l'étranger.
+
+--Beaucoup vu! pardon, c'est observé que je devrais dire, reprit
+Maurice; car un homme comme vous ne peut voir sans observer.
+
+--Ma foi, oui, beaucoup vu, reprit Morand; je dirais presque que j'ai
+tout vu.
+
+--Tout, citoyen, c'est beaucoup, reprit en riant Maurice, et, si vous
+cherchiez...
+
+--Ah! oui, vous avez raison. Il y a deux choses que je n'ai jamais vues.
+Il est vrai que, de nos jours, ces deux choses se font de plus en plus
+rares.
+
+--Qu'est-ce donc? demanda Maurice.
+
+--La première, répondit gravement Morand, c'est un Dieu.
+
+--Ah! dit Maurice, à défaut de Dieu, citoyen Morand, je pourrais vous
+faire voir une déesse.
+
+--Comment cela? interrompit Geneviève.
+
+--Oui, une déesse de création toute moderne: la déesse Raison. J'ai un
+ami dont vous m'avez quelquefois entendu parler, mon cher et brave
+Lorin, un coeur d'or, qui n'a qu'un seul défaut, celui de faire des
+quatrains et des calembours.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il vient d'avantager la ville de Paris d'une déesse Raison,
+parfaitement conditionnée, et à laquelle on n'a rien trouvé à reprendre.
+C'est la citoyenne Arthémise, ex-danseuse de l'Opéra, et à présent
+parfumeuse, rue Martin. Sitôt qu'elle sera définitivement reçue déesse,
+je pourrai vous la montrer.
+
+Morand remercia gravement Maurice de la tête, et continua:
+
+--L'autre, dit-il, c'est un roi.
+
+--Oh! cela, c'est plus difficile, dit Geneviève en s'efforçant de
+sourire; il n'y en a plus.
+
+--Vous auriez dû voir le dernier, dit Maurice, c'eût été prudent.
+
+--Il en résulte, dit Morand, que je ne me fais aucune idée d'un front
+couronné: ce doit être fort triste?
+
+--Fort triste, en effet, dit Maurice; je vous en réponds, moi qui en
+vois un tous les mois à peu près.
+
+--Un front couronné? demanda Geneviève.
+
+--Ou du moins, reprit Maurice, qui a porté le lourd et douloureux
+fardeau d'une couronne.
+
+--Ah! oui, la reine, dit Morand. Vous avez raison, monsieur Maurice, ce
+doit être un lugubre spectacle...
+
+--Est-elle aussi belle et aussi fière qu'on le dit? demanda Geneviève.
+
+--Ne l'avez-vous donc jamais vue, madame? demanda à son tour Maurice
+étonné.
+
+--Moi? Jamais!... répliqua la jeune femme.
+
+--En vérité, dit Maurice, c'est étrange!
+
+--Et pourquoi étrange? dit Geneviève. Nous avons habité la province
+jusqu'en 91; depuis 91, j'habite la vieille rue Saint-Jacques, qui
+ressemble beaucoup à la province, si ce n'est que l'on n'a jamais de
+soleil, moins d'air et moins de fleurs. Vous connaissez ma vie, citoyen
+Maurice: elle a toujours été la même; comment voulez-vous que j'aie vu
+la reine? Jamais l'occasion ne s'en est présentée.
+
+--Et je ne crois pas que vous profitiez de celle qui, malheureusement,
+se présentera peut-être, dit Maurice.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Geneviève.
+
+--Le citoyen Maurice, reprit Morand, fait allusion à une chose qui n'est
+plus un secret.
+
+--À laquelle? demanda Geneviève.
+
+--Mais à la condamnation probable de Marie-Antoinette et à sa mort sur
+le même échafaud où est mort son mari. Le citoyen dit, enfin, que vous
+ne profiterez point, pour la voir, du jour où elle sortira du Temple
+pour marcher à la place de la Révolution.
+
+--Oh! certes, non, s'écria Geneviève, à ces paroles prononcées par
+Morand avec un sang-froid glacial.
+
+--Alors, faites-en votre deuil, continua l'impassible chimiste; car
+l'Autrichienne est bien gardée, et la République est une fée qui rend
+invisible qui bon lui semble.
+
+--J'avoue, dit Geneviève, que j'eusse cependant été bien curieuse de
+voir cette pauvre femme.
+
+--Voyons, dit Maurice, ardent à recueillir tous les souhaits de
+Geneviève, en avez-vous bien réellement envie? Alors, dites un mot; la
+République est une fée, je l'accorde au citoyen Morand; mais moi, en
+qualité de municipal, je suis quelque peu enchanteur.
+
+--Vous pourriez me faire voir la reine, vous, monsieur? s'écria
+Geneviève.
+
+--Certainement que je le puis.
+
+--Et comment cela? demanda Morand en échangeant avec Geneviève un rapide
+regard, qui passa inaperçu du jeune homme.
+
+--Rien de plus simple, dit Maurice. Il y a certes des municipaux dont on
+se défie. Mais, moi, j'ai donné assez de preuves de mon dévouement à la
+cause de la liberté pour n'être point de ceux-là. D'ailleurs, les
+entrées au Temple dépendent conjointement et des municipaux et des chefs
+de poste. Or, le chef de poste est justement, ce jour-là, mon ami Lorin,
+qui me paraît être appelé à remplacer indubitablement le général
+Santerre, attendu qu'en trois mois, il est monté du grade de caporal à
+celui d'adjudant-major. Eh bien, venez me trouver au Temple le jour où
+je serai de garde, c'est-à-dire jeudi prochain.
+
+--Eh bien, dit Morand, j'espère que vous êtes servie à souhait. Voyez
+donc comme cela se trouve?
+
+--Oh! non, non, dit Geneviève, je ne veux pas.
+
+--Et pourquoi cela? s'écria Maurice qui ne voyait dans cette visite au
+Temple qu'un moyen de voir Geneviève un jour où il comptait être privé
+de ce bonheur.
+
+--Parce que, dit Geneviève, ce serait peut-être vous exposer, cher
+Maurice, à quelque conflit désagréable, et que, s'il vous arrivait, à
+vous, notre ami, un souci quelconque causé par la satisfaction d'un
+caprice à moi, je ne me le pardonnerais de ma vie.
+
+--Voilà qui est parler sagement, Geneviève, dit Morand. Croyez-moi, les
+défiances sont grandes, les meilleurs patriotes sont suspects
+aujourd'hui; renoncez à ce projet, qui, pour vous, comme vous le dites,
+est un simple caprice de curiosité.
+
+--On dirait que vous en parlez en jaloux, Morand, et que, n'ayant vu ni
+reine ni roi, vous ne voulez pas que les autres en voient. Voyons, ne
+discutez plus; soyez de la partie.
+
+--Moi? Ma foi, non.
+
+--Ce n'est plus la citoyenne Dixmer qui désire venir au Temple; c'est
+moi qui la prie, ainsi que vous, de venir distraire un pauvre
+prisonnier. Car, une fois la grande porte refermée sur moi, je suis,
+pour vingt-quatre heures, aussi prisonnier que le serait un roi, un
+prince du sang.
+
+Et, pressant de ses deux pieds le pied de Geneviève:
+
+--Venez donc, dit-il, je vous en supplie.
+
+--Voyons, Morand, dit Geneviève, accompagnez-moi.
+
+--C'est une journée perdue, dit Morand, et qui retardera d'autant celle
+où je me retirerai du commerce.
+
+--Alors, je n'irai point, dit Geneviève.
+
+--Et pourquoi cela? demanda Morand.
+
+--Eh! mon Dieu, c'est bien simple, dit Geneviève, parce que je ne puis
+pas compter sur mon mari pour m'accompagner, et que, si vous ne
+m'accompagnez pas, vous, homme raisonnable, homme de trente-huit ans, je
+n'aurai pas la hardiesse d'aller affronter seule les postes de
+canonniers, de grenadiers et de chasseurs, en demandant à parler à un
+municipal qui n'est mon aîné que de trois ou quatre ans.
+
+--Alors, dit Morand, puisque vous croyez ma présence indispensable,
+citoyenne...
+
+--Allons, allons, citoyen savant, soyez galant, comme si vous étiez tout
+bonnement un homme ordinaire, dit Maurice, et sacrifiez la moitié de
+votre journée à la femme de votre ami.
+
+--Soit! dit Morand.
+
+--Maintenant, reprit Maurice, je ne vous demande qu'une chose, c'est de
+la discrétion. C'est une démarche suspecte qu'une visite au Temple, et
+un accident quelconque qui arriverait à la suite de cette visite nous
+ferait guillotiner tous. Les jacobins ne plaisantent pas, peste! Vous
+venez de voir comme ils ont traité les girondins.
+
+--Diable! dit Morand, c'est à considérer, ce que dit le citoyen Maurice:
+ce serait une manière de me retirer du commerce qui ne m'irait point du
+tout.
+
+--N'avez-vous pas entendu, reprit Geneviève en souriant, que le citoyen
+a dit _tous_?
+
+--Eh bien, tous?
+
+--Tous ensemble.
+
+--Oui, sans doute, dit Morand, la compagnie est agréable; mais j'aime
+mieux, belle sentimentale, vivre dans votre compagnie que d'y mourir.
+
+--Ah çà! où diable avais-je donc l'esprit, se demanda Maurice, quand je
+croyais que cet homme était amoureux de Geneviève?
+
+--Alors, c'est dit, reprit Geneviève; Morand, vous, c'est à vous que je
+parle, à vous le distrait, à vous le rêveur; c'est pour jeudi prochain:
+n'allez pas, mercredi soir, commencer quelque expérience chimique qui
+vous retienne pour vingt-quatre heures, comme cela arrive quelquefois.
+
+--Soyez tranquille, dit Morand; d'ailleurs, d'ici là, vous me le
+rappellerez.
+
+Geneviève se leva de table, Maurice imita son exemple; Morand allait en
+faire autant, et les suivre peut-être, lorsque l'un des ouvriers apporta
+au chimiste une petite fiole de liqueur qui attira toute son attention.
+
+--Dépêchons-nous, dit Maurice en entraînant Geneviève.
+
+--Oh! soyez tranquille, dit celle-ci; il en a pour une bonne heure au
+moins.
+
+Et la jeune femme lui abandonna sa main, qu'il serra tendrement dans les
+siennes. Elle avait remords de sa trahison, et elle lui payait ce
+remords en bonheur.
+
+--Voyez-vous, lui dit-elle en traversant le jardin et en montrant à
+Maurice les oeillets qu'on avait apportés à l'air dans une caisse
+d'acajou, pour les ressusciter, s'il était possible; voyez-vous, mes
+fleurs sont mortes.
+
+--Qui les a tuées? Votre négligence, dit Maurice. Pauvres oeillets!
+
+--Ce n'est point ma négligence, c'est votre abandon, mon ami.
+
+--Cependant elles demandaient bien peu de chose, Geneviève, un peu
+d'eau, voilà tout; et mon départ a dû vous laisser bien du temps.
+
+--Ah! dit Geneviève, si les fleurs s'arrosaient avec des larmes, ces
+pauvre oeillets, comme vous les appelez, ne seraient pas morts.
+
+Maurice l'enveloppa de ses bras, la rapprocha vivement de lui, et, avant
+qu'elle eût eu le temps de se défendre, il appuya ses lèvres sur l'oeil
+moitié souriant, moitié languissant, qui regardait la caisse ravagée.
+
+Geneviève avait tant de choses à se reprocher, qu'elle fut indulgente.
+Dixmer revint tard, et, lorsqu'il revint, il trouva Morand, Geneviève et
+Maurice qui causaient botanique dans le jardin.
+
+
+
+
+XX
+
+La bouquetière
+
+
+Enfin, ce fameux jeudi, jour de la garde de Maurice, arriva.
+
+On entrait dans le mois de juin. Le ciel était d'un bleu foncé, et sur
+cette nappe d'indigo se détachait le blanc mat des maisons neuves. On
+commençait à pressentir l'arrivée de ce chien terrible que les anciens
+représentaient altéré d'une soif inextinguible, et qui, au dire des
+Parisiens de la plèbe, lèche si bien les pavés. Paris était net comme un
+tapis, et des parfums tombés de l'air, montant des arbres, émanant des
+fleurs, circulaient et enivraient, comme pour faire oublier un peu aux
+habitants de la capitale cette vapeur de sang qui fumait sans cesse sur
+le pavé de ses places.
+
+Maurice devait entrer au Temple à neuf heures; ses deux collègues
+étaient Mercevault et Agricola. À huit heures, il était vieille rue
+Saint-Jacques, en grand costume de citoyen municipal, c'est-à-dire avec
+une écharpe tricolore serrant sa taille souple et nerveuse; il était
+venu, comme d'habitude, à cheval chez Geneviève, et, sur sa route, il
+avait pu recueillir les éloges et les approbations nullement dissimulées
+des bonnes patriotes qui le regardaient passer.
+
+Geneviève était déjà prête: elle portait une simple robe de mousseline,
+une espèce de mante en taffetas léger, un petit bonnet orné de la
+cocarde tricolore. Dans ce simple appareil elle était d'une éblouissante
+beauté.
+
+Morand, qui s'était, comme nous l'avons vu, beaucoup fait prier, avait,
+de peur d'être suspecté d'aristocratie sans doute, pris l'habit de tous
+les jours, cet habit moitié bourgeois, moitié artisan. Il venait de
+rentrer seulement, et son visage portait la trace d'une grande fatigue.
+
+Il prétendit avoir travaillé toute la nuit pour achever une besogne
+pressée.
+
+Dixmer était sorti aussitôt le retour de son ami Morand.
+
+--Eh bien, demanda Geneviève, qu'avez-vous décidé, Maurice, et comment
+verrons-nous la reine?
+
+--Écoutez, dit Maurice, mon plan est fait. J'arrive avec vous au Temple;
+je vous recommande à Lorin, mon ami, qui commande la garde; je prends
+mon poste, et, au moment favorable, je vais vous chercher.
+
+--Mais, demanda Morand, où verrons-nous les prisonniers, et comment les
+verrons-nous?
+
+--Pendant leur déjeuner ou leur dîner, si cela vous convient, à travers
+le vitrage des municipaux.
+
+--Parfait! dit Morand. Maurice vit alors Morand s'approcher de l'armoire
+du fond de la salle à manger, et boire à la hâte un verre de vin pur.
+Cela le surprit. Morand était fort sobre et ne buvait ordinairement que
+de l'eau rougie.
+
+Geneviève s'aperçut que Maurice regardait le buveur avec étonnement.
+
+--Figurez-vous, dit-elle, qu'il se tue avec son travail, ce malheureux
+Morand, de sorte qu'il est capable de n'avoir rien pris depuis hier
+matin.
+
+--Il n'a donc pas dîné ici? demanda Maurice.
+
+--Non, il fait des expériences en ville. Geneviève prenait une
+précaution inutile. Maurice, en véritable amant, c'est-à-dire en
+égoïste, n'avait remarqué cette action de Morand qu'avec cette attention
+superficielle que l'homme amoureux accorde à tout ce qui n'est pas la
+femme qu'il aime.
+
+À ce verre de vin, Morand ajouta une tranche de pain qu'il avala
+précipitamment.
+
+--Et maintenant, dit le mangeur, je suis prêt, cher citoyen Maurice;
+quand vous voudrez, nous partirons.
+
+Maurice, qui effeuillait les pistils flétris d'un des oeillets morts
+qu'il avait cueillis en passant, présenta son bras à Geneviève en
+disant:
+
+--Partons. Ils partirent en effet. Maurice était si heureux que sa
+poitrine ne pouvait contenir son bonheur; il eût crié de joie s'il ne se
+fût retenu. En effet, que pouvait-il désirer de plus? Non seulement on
+n'aimait point Morand, il en avait la certitude, mais encore on
+l'aimait, lui, il en avait l'espérance. Dieu envoyait un beau soleil sur
+la terre, le bras de Geneviève frémissait sous le sien; et les crieurs
+publics, hurlant à pleine tête le triomphe des jacobins et la chute de
+Brissot et de ses complices, annonçaient que la patrie était sauvée.
+
+Il y a vraiment des instants dans la vie où le coeur de l'homme est trop
+petit pour contenir la joie ou la douleur qui s'y concentre.
+
+--Oh! le beau jour! s'écria Morand. Maurice se retourna avec étonnement;
+c'était le premier élan qui sortait devant lui de cet esprit toujours
+distrait ou comprimé.
+
+--Oh! oui, oui, bien beau, dit Geneviève en se laissant peser au bras de
+Maurice; puisse-t-il demeurer jusqu'au soir pur et sans nuages, comme il
+est en ce moment?
+
+Maurice s'appliqua ce mot, et son bonheur en redoubla. Morand regarda
+Geneviève à travers ses lunettes vertes, avec une expression
+particulière de reconnaissance; peut-être, lui aussi, s'était-il
+appliqué ce mot. On traversa ainsi le Petit-Pont, la rue de la Juiverie
+et le pont Notre-Dame, puis on prit la place de l'Hôtel-de-Ville, la rue
+Barre-du-Bec et la rue Sainte-Avoye. À mesure qu'on avançait, le pas de
+Maurice devenait plus léger, tandis qu'au contraire le pas de sa
+compagne et celui de son compagnon se ralentissaient de plus en plus. On
+était arrivé ainsi au coin de la rue des Vieilles-Audriettes, lorsque,
+tout à coup, une bouquetière barra le passage à nos promeneurs en leur
+présentant son éventaire chargé de fleurs.
+
+--Oh! les magnifiques oeillets! s'écria Maurice.
+
+--Oh! oui, bien beaux, dit Geneviève; il paraît que ceux qui les
+cultivaient n'avaient point d'autres préoccupations, car ils ne sont pas
+morts, ceux-là.
+
+Ce mot retentit bien doucement au coeur du jeune homme.
+
+--Ah! mon beau municipal, dit la bouquetière, achète un bouquet à la
+citoyenne. Elle est habillée de blanc, voilà des oeillets rouges
+superbes; blanc et pourpre vont bien ensemble; elle mettra le bouquet
+sur son coeur, et, comme son coeur est bien près de ton habit bleu, vous
+aurez là les couleurs nationales.
+
+La bouquetière était jeune et jolie; elle débitait son petit compliment
+avec une grâce toute particulière; son compliment, d'ailleurs, était
+admirablement choisi, et eût-il été fait exprès, qu'il ne se fût pas
+mieux appliqué à la circonstance. En outre, les fleurs étaient presque
+symboliques. C'étaient des oeillets pareils à ceux qui étaient morts
+dans la caisse d'acajou.
+
+--Oui, dit Maurice, je t'en achète, parce que ce sont des oeillets,
+entends-tu bien? Toutes les autres fleurs, je les déteste.
+
+--Oh! Maurice, dit Geneviève, c'est bien inutile; nous en avons tant
+dans le jardin! Et, malgré ce refus des lèvres, les yeux de Geneviève
+disaient qu'elle mourait d'envie d'avoir ce bouquet.
+
+Maurice prit le plus beau de tous les bouquets; c'était, d'ailleurs,
+celui que lui présentait la jolie marchande de fleurs.
+
+Il se composait d'une vingtaine d'oeillets ponceau, à l'odeur à la fois
+âcre et suave. Au milieu de tous et dominant comme un roi, sortait un
+oeillet énorme.
+
+--Tiens, dit Maurice à la marchande, en lui jetant sur son éventaire un
+assignat de cinq livres; tiens, voilà pour toi.
+
+--Merci, mon beau municipal, dit la bouquetière; cinq fois merci!
+
+Et elle alla vers un autre couple de citoyens, dans l'espérance qu'une
+journée qui commençait si magnifiquement serait une bonne journée.
+Pendant cette scène, bien simple en apparence, et qui avait duré
+quelques secondes à peine, Morand, chancelant sur ses jambes, s'essuyait
+le front, et Geneviève était pâle et tremblante. Elle prit, en crispant
+sa main charmante, le bouquet que lui présentait Maurice, et le porta à
+son visage, moins pour en respirer l'odeur que pour cacher son émotion.
+
+Le reste du chemin se fit gaiement, quant à Maurice du moins. Pour
+Geneviève, sa gaieté à elle était contrainte. Quant à Morand, la sienne
+se faisait jour d'une façon bizarre, c'est-à-dire par des soupirs
+étouffés, par des rires éclatants et par des plaisanteries formidables,
+tombant sur les passants comme un feu de file.
+
+À neuf heures, on arrivait au Temple. Santerre faisait l'appel des
+municipaux.
+
+--Me voici, dit Maurice en laissant Geneviève sous la garde de Morand.
+
+--Ah! sois le bienvenu, dit Santerre en tendant la main au jeune homme.
+
+Maurice se garda bien de refuser la main qui lui était offerte. L'amitié
+de Santerre était certainement une des plus précieuses de l'époque.
+
+En voyant cet homme qui avait commandé le fameux roulement de tambours,
+Geneviève frissonna et Morand pâlit.
+
+--Qui donc est cette belle citoyenne, demanda Santerre à Maurice, et que
+vient-elle faire ici?
+
+--C'est la femme du brave citoyen Dixmer; il n'est point que tu n'aies
+entendu parler de ce brave patriote, citoyen général?
+
+--Oui, oui, reprit Santerre, un chef de tannerie, capitaine aux
+chasseurs de la légion Victor.
+
+--C'est cela même.
+
+--Bon! bon! elle est ma foi jolie. Et cette espèce de magot qui lui
+donne le bras?
+
+--C'est le citoyen Morand, l'associé de son mari, chasseur dans la
+compagnie Dixmer. Santerre s'approcha de Geneviève.
+
+--Bonjour, citoyenne, dit-il. Geneviève fit un effort.
+
+--Bonjour, citoyen général, répondit-elle en souriant. Santerre fut à la
+fois flatté du sourire et du titre.
+
+--Et que viens-tu faire ici, belle patriote? continua Santerre.
+
+--La citoyenne, reprit Maurice, n'a jamais vu la veuve Capet, et elle
+voudrait la voir.
+
+--Oui, dit Santerre, avant que.... Et il fit un geste atroce.
+
+--Précisément, répondit froidement Maurice.
+
+--Bien, dit Santerre; tâche seulement qu'on ne la voie pas entrer au
+donjon; ce serait un mauvais exemple; d'ailleurs, je m'en fie bien à
+toi.
+
+Santerre serra de nouveau la main de Maurice, fit de la tête un geste
+amical et protecteur à Geneviève et alla vaquer à ses autres fonctions.
+
+Après bon nombre d'évolutions de grenadiers et de chasseurs, après
+quelques manoeuvres de canon dont on pensait que les sourds
+retentissements jetaient aux environs une intimidation salutaire,
+Maurice reprit le bras de Geneviève, et, suivi par Morand, s'avança vers
+le poste à la porte duquel Lorin s'égosillait, en commandant la
+manoeuvre à son bataillon.
+
+--Bon! s'écria-t-il, voilà Maurice; peste! avec une femme qui me paraît
+un peu agréable. Est-ce que le sournois voudrait faire concurrence à ma
+déesse Raison? S'il en était ainsi, pauvre Arthémise!
+
+--Eh bien, citoyen adjudant? dit le capitaine.
+
+--Ah! c'est juste; attention! cria Lorin. Par file à gauche, gauche....
+Bonjour, Maurice. Pas accéléré... marche! Les tambours roulèrent; les
+compagnies allèrent prendre leur poste, et, quand chacune fut au sien,
+Lorin accourut. Les premiers compliments s'échangèrent.
+
+Maurice présenta Lorin à Geneviève et à Morand. Puis les explications
+commencèrent.
+
+--Oui, oui, je comprends, dit Lorin; tu veux que le citoyen et la
+citoyenne puissent entrer au donjon: c'est chose facile; je vais faire
+placer les factionnaires et leur dire qu'ils peuvent te laisser passer
+avec ta société.
+
+Dix minutes après, Geneviève et Morand entraient à la suite des trois
+municipaux et prenaient place derrière le vitrage.
+
+
+
+
+XXI
+
+L'oeillet rouge
+
+
+La reine venait de se lever seulement. Malade depuis deux ou trois
+jours, elle restait au lit plus longtemps que d'habitude. Seulement,
+ayant appris de sa soeur que le soleil s'était levé, magnifique, elle
+avait fait un effort, et avait, pour faire prendre l'air à sa fille,
+demandé à se promener sur la terrasse, ce qui lui avait été accordé sans
+difficulté.
+
+Et puis une autre raison la déterminait. Une fois, une seule, il est
+vrai, elle avait du haut de la tour aperçu le dauphin dans le jardin.
+Mais, au premier geste qu'avaient échangé le fils et la mère, Simon
+était intervenu et avait fait rentrer l'enfant.
+
+N'importe, elle l'avait aperçu, et c'était beaucoup. Il est vrai que le
+pauvre petit prisonnier était bien pâle et bien changé. Puis il était
+vêtu, comme un enfant du peuple, d'une carmagnole et d'un gros pantalon.
+Mais on lui avait laissé ses beaux cheveux blonds bouclés, qui lui
+faisaient une auréole que Dieu a sans doute voulu que l'enfant martyr
+gardât au ciel.
+
+Si elle pouvait le revoir une fois encore seulement, quelle fête pour ce
+coeur de mère!
+
+Puis enfin il y avait encore autre chose.
+
+--Ma soeur, lui avait dit Madame Élisabeth, vous savez que nous avons
+trouvé dans le corridor un fétu de paille dressé dans l'angle du mur.
+Dans la langue de nos signaux, cela veut dire de faire attention autour
+de nous et qu'un ami s'approche.
+
+--C'est vrai, avait répondu la reine, qui, regardant sa soeur et sa
+fille en pitié, s'encourageait elle-même à ne point désespérer de leur
+salut.
+
+Les exigences du service étant accomplies, Maurice était alors d'autant
+plus le maître, dans le donjon du Temple, que le hasard l'avait désigné
+pour la garde du jour, en faisant des municipaux Agricola et Mercevault
+les veilleurs de nuit.
+
+Les municipaux sortants étaient partis, après avoir laissé leur
+procès-verbal au conseil du Temple.
+
+--Eh bien, citoyen municipal, dit la femme Tison en venant saluer
+Maurice, vous amenez donc de la société pour voir nos pigeons? Il n'y a
+que moi qui suis condamnée à ne plus voir ma pauvre Sophie.
+
+--Ce sont des amis à moi, dit Maurice, qui n'ont jamais vu la femme
+Capet.
+
+--Eh bien, ils seront à merveille derrière le vitrage.
+
+--Assurément, dit Morand.
+
+--Seulement, dit Geneviève, nous allons avoir l'air de ces curieux
+cruels qui viennent, de l'autre côté d'une grille, jouir des tourments
+d'un prisonnier.
+
+--Eh bien, que ne les avez-vous conduits sur le chemin de la tour, vos
+amis, puisque la femme Capet s'y promène aujourd'hui avec sa soeur et sa
+fille; car ils lui ont laissé sa fille, à elle, tandis que moi, qui ne
+suis pas coupable, ils m'ont ôté la mienne. Oh! les aristocrates! il y
+aura toujours, quoi qu'on fasse, des faveurs pour eux, citoyen Maurice.
+
+--Mais ils lui ont ôté son fils, répondit celui-ci.
+
+--Ah! si j'avais un fils, murmura la geôlière, je crois que je
+regretterais moins ma fille.
+
+Geneviève avait pendant ce temps-là échangé quelques regards avec
+Morand.
+
+--Mon ami, dit la jeune femme à Maurice, la citoyenne a raison. Si vous
+vouliez, d'une façon quelconque, me placer sur le passage de
+Marie-Antoinette, cela me répugnerait moins que de la regarder d'ici. Il
+me semble que cette manière de voir les personnes est humiliante à la
+fois pour elles et pour nous.
+
+--Bonne Geneviève, dit Maurice, vous avez donc toutes les délicatesses?
+
+--Ah! pardieu! citoyenne, s'écria un des deux collègues de Maurice, qui
+déjeunait dans l'antichambre avec du pain et des saucisses, si vous
+étiez prisonnière et que la veuve Capet fût curieuse de vous voir, elle
+ne ferait pas tant de façons pour se passer cette fantaisie, la coquine.
+
+Geneviève, par un mouvement plus rapide que l'éclair, tourna ses yeux
+vers Morand pour observer sur lui l'effet de ces injures. En effet,
+Morand tressaillit; une lueur étrange, phosphorescente pour ainsi dire,
+jaillit de ses paupières, ses poings se crispèrent un moment; mais tous
+ces signes furent si rapides, qu'ils passèrent inaperçus.
+
+--Comment s'appelle ce municipal? demanda-t-elle à Maurice.
+
+--C'est le citoyen Mercevault, répondit le jeune homme.
+
+Puis il ajouta, comme pour excuser sa grossièreté:
+
+--Un tailleur de pierres. Mercevault entendit et jeta un regard de côté
+sur Maurice.
+
+--Allons, allons, dit la femme Tison, achève ta saucisse et ta
+demi-bouteille, que je desserve.
+
+--Ce n'est pas la faute de l'Autrichienne si je les achève à cette
+heure, grommela le municipal; si elle avait pu me faire tuer au 10 août,
+elle l'eût certainement fait; aussi, le jour où elle éternuera dans le
+sac, je serai au premier rang, solide au poste.
+
+Morand devint pâle comme un mort.
+
+--Allons, allons, citoyen Maurice, dit Geneviève, allons où vous avez
+promis de me mener; ici, il me semble que je suis prisonnière,
+j'étouffe.
+
+Maurice fit sortir Morand et Geneviève; et les sentinelles, prévenues
+par Lorin, les laissèrent passer sans aucune difficulté.
+
+Il les installa dans un petit couloir de l'étage supérieur, de sorte
+qu'au moment où la reine, Madame Élisabeth et madame Royale devaient
+monter à la galerie, les augustes prisonnières ne pouvaient faire
+autrement que de passer devant eux.
+
+Comme la promenade était fixée pour dix heures, et qu'il n'y avait plus
+que quelques minutes à attendre, Maurice, non seulement ne quitta point
+ses amis, mais encore, afin que le plus léger soupçon ne planât point
+sur cette démarche tant soit peu illégale, ayant rencontré le citoyen
+Agricola, il l'avait pris avec lui.
+
+Dix heures sonnèrent.
+
+--Ouvrez! cria du bas de la tour une voix que Maurice reconnut pour
+celle du général Santerre.
+
+Aussitôt la garde prit les armes, on ferma les grilles, les
+factionnaires apprêtèrent leurs armes. Il y eut alors dans toute la cour
+un bruit de fer, de pierres et de pas qui impressionna vivement Morand
+et Geneviève, car Maurice les vit pâlir tous deux.
+
+--Que de précautions pour garder trois femmes! murmura Geneviève.
+
+--Oui, dit Morand en essayant de rire. Si ceux qui tentent de les faire
+évader étaient à notre place et voyaient ce que nous voyons, cela les
+dégoûterait du métier.
+
+--En effet, dit Geneviève, je commence à croire qu'elles ne se sauveront
+pas.
+
+--Et moi, je l'espère, répondit Maurice. Et, se penchant à ces mots sur
+la rampe de l'escalier:
+
+--Attention, dit-il, voici les prisonnières.
+
+--Nommez-les-moi, dit Geneviève, car je ne les connais pas.
+
+--Les deux premières qui montent sont la soeur et la fille de Capet. La
+dernière, qui est précédée d'un petit chien, est Marie-Antoinette.
+
+Geneviève fit un pas en avant. Mais, au contraire, Morand, au lieu de
+regarder, se colla contre le mur. Ses lèvres étaient plus livides et
+plus terreuses que la pierre du donjon. Geneviève, avec sa robe blanche
+et ses beaux yeux purs, semblait un ange attendant les prisonniers pour
+éclairer la route amère qu'ils parcouraient, et leur mettre en passant
+un peu de joie au coeur.
+
+Madame Élisabeth et madame Royale passèrent après avoir jeté un regard
+étonné sur les étrangers; sans doute la première eut l'idée que
+c'étaient ceux que leur annonçaient les signes, car elle se retourna
+vivement vers madame Royale et lui serra la main, tout en laissant
+tomber son mouchoir comme pour prévenir la reine.
+
+--Faites attention, ma soeur, dit-elle, j'ai laissé échapper mon
+mouchoir. Et elle continua de monter avec la jeune princesse.
+
+La reine, dont un souffle haletant et une petite toux sèche indiquaient
+le malaise, se baissa pour ramasser le mouchoir qui était tombé à ses
+pieds; mais, plus prompt qu'elle, son petit chien s'en empara et courut
+le porter à Madame Élisabeth. La reine continua donc de monter, et,
+après quelques marches, se trouva à son tour devant Geneviève, Morand et
+le jeune municipal.
+
+--Oh! des fleurs! dit-elle; il y a bien longtemps que je n'en ai vu. Que
+cela sent bon, et que vous êtes heureuse d'avoir des fleurs, madame!
+
+Prompte comme la pensée qui venait de se formuler par ces paroles
+douloureuses, Geneviève étendit la main pour offrir son bouquet à la
+reine. Alors Marie-Antoinette leva la tête, la regarda, et une
+imperceptible rougeur parut sur son front décoloré.
+
+Mais, par une sorte de mouvement naturel, par cette habitude
+d'obéissance passive au règlement, Maurice étendit la main pour arrêter
+le bras de Geneviève.
+
+La reine alors demeura hésitante, et, regardant Maurice, elle le
+reconnut pour le jeune municipal qui avait l'habitude de lui parler avec
+fermeté, mais en même temps avec respect.
+
+--Est-ce défendu, monsieur? dit-elle.
+
+--Non, non, madame, dit Maurice. Geneviève, vous pouvez offrir votre
+bouquet.
+
+--Oh! merci, merci, monsieur! s'écria la reine avec une vive
+reconnaissance.
+
+Et, saluant avec une gracieuse affabilité Geneviève, Marie-Antoinette
+avança une main amaigrie, et cueillit au hasard un oeillet dans la masse
+des fleurs.
+
+--Mais prenez tout, madame, prenez, dit timidement Geneviève.
+
+--Non, dit la reine avec un sourire charmant; ce bouquet vient peut-être
+d'une personne que vous aimez, et je ne veux point vous en priver.
+
+Geneviève rougit, et cette rougeur fit sourire la reine.
+
+--Allons, allons, citoyenne Capet, dit Agricola, il faut continuer votre
+chemin.
+
+La reine salua et continua de monter; mais, avant de disparaître, elle
+se retourna encore en murmurant:
+
+--Que cet oeillet sent bon et que cette femme est jolie!
+
+--Elle ne m'a pas vu, murmura Morand, qui, presque agenouillé dans la
+pénombre du corridor, n'avait effectivement point frappé les regards de
+la reine.
+
+--Mais, vous, vous l'avez bien vue, n'est-ce pas, Morand? n'est-ce pas,
+Geneviève? dit Maurice doublement heureux, d'abord du spectacle qu'il
+avait procuré à ses amis, et ensuite du plaisir qu'il venait de faire à
+si peu de frais à la malheureuse prisonnière.
+
+--Oh! oui, oui, dit Geneviève, je l'ai bien vue, et, maintenant, quand
+je vivrais cent ans, je la verrais toujours.
+
+--Et comment la trouvez-vous?
+
+--Bien belle.
+
+--Et vous, Morand? Morand joignit les mains sans répondre.
+
+--Dites donc, demanda tout bas et en riant Maurice à Geneviève, est-ce
+que ce serait de la reine que Morand est amoureux?
+
+Geneviève tressaillit; mais, se remettant aussitôt:
+
+--Ma foi, répondit-elle en riant à son tour, cela en a en vérité l'air.
+
+--Eh bien, vous ne me dites pas comment vous l'avez trouvée, Morand,
+insista Maurice.
+
+--Je l'ai trouvée bien pâle, répondit-il. Maurice reprit le bras de
+Geneviève et la fit descendre vers la cour. Dans l'escalier sombre, il
+lui sembla que Geneviève lui baisait la main.
+
+--Eh bien, dit Maurice, que veut dire cela, Geneviève?
+
+--Cela veut dire, Maurice, que je n'oublierai jamais que, pour un
+caprice de moi, vous avez risqué votre tête.
+
+--Oh! dit Maurice, voilà de l'exagération, Geneviève. De vous à moi,
+vous savez que la reconnaissance n'est pas le sentiment que
+j'ambitionne.
+
+Geneviève lui pressa doucement le bras. Morand suivait en trébuchant.
+
+On arriva dans la cour. Lorin vint reconnaître les deux visiteurs et les
+fit sortir du Temple. Mais, avant de le quitter. Geneviève fit promettre
+à Maurice de venir dîner vieille rue Saint-Jacques, le lendemain.
+
+
+
+
+XXII
+
+Simon le censeur
+
+
+Maurice s'en revint à son poste le coeur tout plein d'une joie presque
+céleste: il trouva la femme Tison qui pleurait.
+
+--Et qu'avez-vous donc encore, la mère? demanda-t-il.
+
+--J'ai que je suis furieuse, répondit la geôlière.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que tout est injustice pour les pauvres gens dans ce monde.
+
+--Mais enfin?...
+
+--Vous êtes riche, vous; vous êtes bourgeois; vous venez ici pour un
+jour seulement, et l'on vous permet de vous y faire visiter par de
+jolies femmes qui donnent des bouquets à l'Autrichienne; et moi qui
+niche perpétuellement dans le colombier, on me défend de voir ma pauvre
+Sophie.
+
+Maurice lui prit la main et y glissa un assignat de dix livres.
+
+--Tenez, bonne Tison, lui dit-il, prenez cela et ayez courage. Eh! mon
+Dieu! l'Autrichienne ne durera pas toujours.
+
+--Un assignat de dix livres, fit la geôlière, c'est gentil de votre
+part; mais j'aimerais mieux une papillote qui eût enveloppé les cheveux
+de ma pauvre fille.
+
+Elle achevait ces mots quand Simon, qui montait, les entendit, et vit la
+geôlière serrer dans sa poche l'assignat que lui avait donné Maurice.
+
+Disons dans quelle disposition d'esprit était Simon.
+
+Simon venait de la cour, où il avait rencontré Lorin. Il y avait
+décidément antipathie entre ces deux hommes.
+
+Cette antipathie était beaucoup moins motivée par la scène violente que
+nous avons déjà mise sous les yeux de nos lecteurs, que par la
+différence des races, source éternelle de ces inimitiés ou de ces
+penchants que l'on appelle les mystères, et qui cependant s'expliquent
+si bien.
+
+Simon était laid, Lorin était beau; Simon était sale, Lorin sentait bon;
+Simon était républicain fanfaron, Lorin était un de ces patriotes
+ardents qui, pour la Révolution, n'avaient fait que des sacrifices; et
+puis, s'il eût fallu en venir aux coups, Simon sentait instinctivement
+que le poing du muscadin lui eût, non moins élégamment que Maurice,
+décerné un châtiment plébéien.
+
+Simon, en apercevant Lorin, s'était arrêté court et avait pâli.
+
+--C'est donc encore ce bataillon-là qui monte la garde? grogna-t-il.
+
+--Eh bien, après? répondit un grenadier à qui l'apostrophe déplut. Il me
+semble qu'il en vaut bien un autre.
+
+Simon tira un crayon de la poche de sa carmagnole et feignit de prendre
+une note sur une feuille de papier presque aussi noire que ses mains.
+
+--Eh! dit Lorin, tu sais donc écrire, Simon, depuis que tu es le
+précepteur de Capet? Voyez, citoyens; ma parole d'honneur, il note;
+c'est Simon le censeur.
+
+Et un éclat de rire universel, parti des rangs des jeunes gardes
+nationaux, presque tous jeunes gens lettrés, hébéta pour ainsi dire le
+misérable savetier.
+
+--Bon, bon, dit-il, en grinçant des dents et en blêmissant de colère; on
+dit que tu as laissé entrer des étrangers dans le donjon, et cela sans
+permission de la Commune. Bon, bon, je vais faire dresser procès-verbal
+par le municipal.
+
+--Au moins celui-là sait écrire, répondit Lorin; c'est Maurice, Maurice
+poing de fer, connais-tu? En ce moment justement, Morand et Geneviève
+sortaient.
+
+À cette vue, Simon s'élança dans le donjon, juste au moment où, comme
+nous l'avons dit, Maurice donnait à la femme Tison un assignat de dix
+livres comme consolation.
+
+Maurice ne fit pas attention à la présence de ce misérable, dont il
+s'éloignait d'ailleurs par instinct toutes les fois qu'il le trouvait
+sur sa route, comme on s'éloigne d'un reptile venimeux ou dégoûtant.
+
+--Ah çà! dit Simon à la femme Tison, qui s'essuyait les yeux avec son
+tablier, tu veux donc absolument te faire guillotiner, citoyenne?
+
+--Moi! dit la femme Tison; et pourquoi cela?
+
+--Comment! tu reçois de l'argent des municipaux pour faire entrer les
+aristocrates chez l'Autrichienne!
+
+--Moi? dit la femme Tison. Tais-toi, tu es fou.
+
+--Ce sera consigné au procès-verbal, dit Simon avec emphase.
+
+--Allons donc, ce sont les amis du municipal Maurice, un des meilleurs
+patriotes qui existent.
+
+--Des conspirateurs, te dis-je; la Commune sera informée d'ailleurs,
+elle jugera.
+
+--Allons, tu vas me dénoncer, espion de police?
+
+--Parfaitement, à moins que tu ne dénonces toi-même.
+
+--Mais quoi dénoncer? que veux-tu que je dénonce?
+
+--Ce qui s'est passé, donc.
+
+--Mais puisqu'il ne s'est rien passé.
+
+--Où étaient-ils, les aristocrates?
+
+--Là, sur l'escalier.
+
+--Quand la veuve Capet est montée à la tour?
+
+--Oui.
+
+--Et ils se sont parlé?
+
+--Ils se sont dit deux mots.
+
+--Deux mots, tu vois; d'ailleurs, ça sent l'aristocrate, ici.
+
+--C'est-à-dire que ça sent l'oeillet.
+
+--L'oeillet! pourquoi l'oeillet?
+
+--Parce que la citoyenne en avait un bouquet qui embaumait.
+
+--Quelle citoyenne?
+
+--Celle qui regardait passer la reine.
+
+--Tu vois bien, tu dis la reine, femme Tison; la fréquentation des
+aristocrates te perd. Eh bien, sur quoi donc est-ce que je marche là?
+continua Simon en se baissant.
+
+--Eh! justement, dit la femme Tison, c'est une fleur... un oeillet; il
+sera tombé des mains de la citoyenne Dixmer, quand Marie-Antoinette en a
+pris un dans son bouquet.
+
+--La femme Capet a pris une fleur dans le bouquet de la citoyenne
+Dixmer? dit Simon.
+
+--Oui, et c'est moi-même qui le lui ai donné, entends-tu? dit d'une voix
+menaçante Maurice, qui écoutait ce colloque depuis quelques instants et
+que ce colloque impatientait.
+
+--C'est bien, c'est bien, on voit ce qu'on voit, et on sait ce qu'on
+dit, grogna Simon, qui tenait toujours à la main l'oeillet froissé par
+son large pied.
+
+--Et moi, reprit Maurice, je sais une chose et je vais te la dire, c'est
+que tu n'as rien à faire dans le donjon et que ton poste de bourreau est
+là-bas près du petit Capet, que tu ne battras pas cependant aujourd'hui,
+attendu que je suis là et que je te le défends.
+
+--Ah! tu menaces et tu m'appelles bourreau! s'écria Simon en écrasant la
+fleur entre ses doigts; ah! nous verrons s'il est permis aux
+aristocrates.... Eh bien, qu'est-ce donc que cela?
+
+--Quoi? demanda Maurice.
+
+--Ce que je sens dans l'oeillet, donc! Ah! ah! Et, aux yeux de Maurice
+stupéfait, Simon tira du calice de la fleur un petit papier roulé avec
+un soin exquis et qui avait été artistement introduit au centre de son
+épais panache.
+
+--Oh! s'écria Maurice à son tour, qu'est-ce que cela, mon Dieu?
+
+--Nous le saurons, nous le saurons, dit Simon en s'approchant de la
+lucarne. Ah! ton ami Lorin dit que je ne sais pas lire? Eh bien, tu vas
+voir.
+
+Lorin avait calomnié Simon; il savait lire l'imprimé dans tous les
+caractères, et l'écriture quand elle était d'une certaine grosseur. Mais
+le billet était minuté si fin, que Simon fut obligé de recourir à ses
+lunettes. Il posa en conséquence le billet sur la lucarne et se mit à
+faire l'inventaire de ses poches; mais comme il était au milieu de ce
+travail, le citoyen Agricola ouvrit la porte de l'antichambre qui était
+juste en face de la petite fenêtre, et un courant d'air s'établit qui
+enleva le papier léger comme une plume; de sorte que, quand Simon, après
+une exploration d'un instant, eut découvert ses lunettes, et, après les
+avoir mises sur son nez, se retourna, il chercha inutilement le papier;
+le papier avait disparu.
+
+Simon poussa un rugissement.
+
+--Il y avait un papier, s'écria-t-il; il y avait un papier; mais gare à
+toi, citoyen municipal, car il faudra bien qu'il se retrouve.
+
+Et il descendit rapidement, laissant Maurice abasourdi. Dix minutes
+après, trois membres de la Commune entraient dans le donjon. La reine
+était encore sur la terrasse, et l'ordre avait été donné de la laisser
+dans la plus parfaite ignorance de ce qui venait de se passer. Les
+membres de la Commune se firent conduire près d'elle. Le premier objet
+qui frappa leurs yeux fut l'oeillet rouge qu'elle tenait encore à la
+main. Ils se regardèrent surpris, et, s'approchant d'elle:
+
+--Donnez-nous cette fleur, dit le président de la députation.
+
+La reine, qui ne s'attendait pas à cette irruption, tressaillit et
+hésita.
+
+--Rendez cette fleur, madame, s'écria Maurice avec une sorte de terreur,
+je vous en prie.
+
+La reine tendit l'oeillet demandé. Le président le prit et se retira,
+suivi de ses collègues, dans une salle voisine pour faire la
+perquisition et dresser le procès-verbal. On ouvrit la fleur, elle était
+vide. Maurice respira.
+
+--Un moment, un moment, dit l'un des membres, le coeur de l'oeillet a
+été enlevé. L'alvéole est vide, c'est vrai; mais dans cette alvéole un
+billet bien certainement a été renfermé.
+
+--Je suis prêt, dit Maurice, à fournir toutes les explications
+nécessaires; mais, avant tout, je demande à être arrêté.
+
+--Nous prenons acte de ta proposition, dit le président, mais nous n'y
+faisons pas droit. Tu es connu pour un bon patriote, citoyen Lindey.
+
+--Et je réponds, sur ma vie, des amis que j'ai eu l'imprudence d'amener
+avec moi.
+
+--Ne réponds de personne, dit le procureur. On entendit un grand
+remue-ménage dans les cours. C'était Simon, qui, après avoir cherché
+inutilement le petit billet enlevé par le vent, était allé trouver
+Santerre et lui avait raconté la tentative d'enlèvement de la reine avec
+tous les accessoires que pouvaient prêter à un pareil enlèvement les
+charmes de son imagination. Santerre était accouru; on investissait le
+Temple et l'on changeait la garde, au grand dépit de Lorin, qui
+protestait contre cette offense faite à son bataillon.
+
+--Ah! méchant savetier, dit-il à Simon en le menaçant de son sabre,
+c'est à toi que je dois cette plaisanterie; mais, sois tranquille, je te
+la revaudrai.
+
+--Je crois plutôt que c'est toi qui payeras tout ensemble à la nation,
+dit le cordonnier en se frottant les mains.
+
+--Citoyen Maurice, dit Santerre, tiens-toi à la disposition de la
+Commune, qui t'interrogera.
+
+--Je suis à tes ordres, commandant; mais j'ai déjà demandé à être arrêté
+et je le demande encore.
+
+--Attends, attends, murmura sournoisement Simon; puisque tu y tiens si
+fort, nous allons tâcher de faire ton affaire.
+
+Et il alla retrouver la femme Tison.
+
+
+
+
+XXIII
+
+La déesse Raison
+
+
+On chercha pendant toute la journée dans la cour, dans le jardin et dans
+les environs le petit papier qui causait toute cette rumeur et qui, on
+n'en doutait plus, renfermait tout un complot.
+
+On interrogea la reine après l'avoir séparée de sa soeur et de sa fille;
+mais elle ne répondit rien, sinon qu'elle avait, sur l'escalier,
+rencontré une jeune femme portant un bouquet, et qu'elle s'était
+contentée d'y cueillir une fleur.
+
+Encore n'avait-elle cueilli cette fleur que du consentement du municipal
+Maurice.
+
+Elle n'avait rien autre chose à dire, c'était la vérité dans toute sa
+simplicité et dans toute sa force.
+
+Tout fut rapporté à Maurice lorsque son tour vint, et il appuya la
+déposition de la reine comme franche et exacte.
+
+--Mais, dit le président, il y avait un complot, alors?
+
+--C'est impossible, dit Maurice; c'est moi, qui en dînant chez madame
+Dixmer, lui avais proposé de lui faire voir la prisonnière, qu'elle
+n'avait jamais vue. Mais il n'y avait rien de fixé pour le jour ni pour
+le moyen.
+
+--Mais on s'était muni de fleurs, dit le président; ce bouquet avait été
+fait d'avance?
+
+--Pas du tout, c'est moi-même qui ai acheté ces fleurs à une bouquetière
+qui est venue nous les offrir au coin de la rue des Vieilles-Audriettes.
+
+--Mais, au moins, cette bouquetière t'a présenté le bouquet?
+
+--Non, citoyen, je l'ai choisi moi-même entre dix ou douze; il est vrai
+que j'ai choisi le plus beau.
+
+--Mais on a pu, pendant le chemin, y glisser ce billet?
+
+--Impossible, citoyen. Je n'ai pas quitté une minute madame Dixmer, et,
+pour faire l'opération que vous dites dans chacune des fleurs, car
+remarquez que chacune des fleurs, à ce que dit Simon, devait renfermer
+un billet pareil, il eût fallu au moins une demi-journée.
+
+--Mais enfin, ne peut-on avoir glissé parmi ces fleurs deux billets
+préparés?
+
+--C'est devant moi que la prisonnière en a pris un au hasard, après
+avoir refusé tout le bouquet.
+
+--Alors, à ton avis, citoyen Lindey, il n'y a donc pas de complot?
+
+--Si fait, il y a complot, reprit Maurice, et je suis le premier, non
+seulement à le croire, mais à l'affirmer; seulement, ce complot ne vient
+point de mes amis. Cependant, comme il ne faut pas que la nation soit
+exposée à aucune crainte, j'offre une caution et je me constitue
+prisonnier.
+
+--Pas du tout, répondit Santerre; est-ce qu'on agit ainsi avec des
+éprouvés comme toi? Si tu te constituais prisonnier pour répondre de tes
+amis, je me constituerais prisonnier pour répondre de toi. Ainsi la
+chose est simple, il n'y a pas de dénonciation positive, n'est-ce pas?
+Nul ne saura ce qui s'est passé. Redoublons de surveillance, toi
+surtout, et nous arriverons à connaître le fond des choses en évitant la
+publicité.
+
+--Merci, commandant, dit Maurice, mais je vous répondrai ce que vous
+répondriez à ma place. Nous ne devons pas en rester là et il nous faut
+retrouver la bouquetière.
+
+--La bouquetière est loin; mais, sois tranquille, on la cherchera. Toi,
+surveille tes amis; moi, je surveillerai les correspondances de la
+prison.
+
+On n'avait point songé à Simon, mais Simon avait son projet.
+
+Il arriva sur la fin de la séance que vous venons de raconter, pour
+demander des nouvelles, et il apprit la décision de la Commune.
+
+--Ah! il ne faut qu'une dénonciation en règle, dit-il, pour faire
+l'affaire; attendez cinq minutes et je l'apporte.
+
+--Qu'est-ce donc? demanda le président.
+
+--C'est, répondit le prisonnier, la courageuse citoyenne Tison qui
+dénonce les menées sourdes du partisan de l'aristocratie, Maurice, et
+les ramifications d'un autre faux patriote de ses amis nommé Lorin.
+
+--Prends garde, prends garde, Simon! Ton zèle pour la nation t'égare
+peut-être, dit le président; Maurice Lindey et Hyacinthe Lorin sont des
+éprouvés.
+
+--On verra ça au tribunal, répliqua Simon.
+
+--Songez-y bien, Simon, ce sera un procès scandaleux pour tous les bons
+patriotes.
+
+--Scandaleux ou non, qu'est-ce que ça me fait, à moi? Est-ce que je
+crains le scandale, moi? On saura au moins toute la vérité sur ceux qui
+trahissent.
+
+--Ainsi tu persistes à dénoncer au nom de la femme Tison?
+
+--Je dénoncerai moi-même ce soir aux Cordeliers, et toi-même avec les
+autres, citoyen président, si tu ne veux pas décréter d'arrestation le
+traître Maurice.
+
+--Eh bien, soit, dit le président, qui, selon l'habitude de ce
+malheureux temps, tremblait devant celui qui criait le plus haut. Eh
+bien, soit, on l'arrêtera.
+
+Pendant que cette décision était rendue contre lui, Maurice était
+retourné au Temple où l'attendait un billet ainsi conçu:
+
+«Notre garde étant violemment interrompue, je ne pourrai, selon toute
+probabilité, te revoir que demain matin: viens déjeuner avec moi; tu me
+mettras au courant, en déjeunant, des trames et des conspirations
+découvertes par maître Simon.
+
+
+ _On prétend que Simon dépose_
+ _Que tout le mal vient d'un oeillet;_
+ _De mon côté, sur ce méfait,_
+ _Je vais interroger la rose._
+
+Et demain, à mon tour, je te dirai ce qu'Arthémise m'aura répondu.
+
+«Ton ami,
+
+«LORIN.»
+
+«Rien de nouveau, répondit Maurice; dors en paix cette nuit et déjeune
+sans moi demain, attendu que, vu les incidents de la journée, je ne
+sortirai probablement pas avant midi.
+
+«Je voudrais être le zéphyr pour avoir le droit d'envoyer un baiser à la
+rose dont tu parles.
+
+«Je te permets de siffler ma prose comme je siffle tes vers.
+
+«Ton ami,
+
+«MAURICE.
+
+«_P.-S.--_Je crois, au reste, que la conspiration n'était qu'une fausse
+alarme.»
+
+Lorin était, en effet, sorti vers onze heures, avant tout son bataillon,
+grâce à la motion brutale du cordonnier.
+
+Il s'était consolé de cette humiliation avec un quatrain, et, ainsi
+qu'il le disait dans ce quatrain, il était allé chez Arthémise.
+
+Arthémise fut enchantée de voir arriver Lorin. Le temps était
+magnifique, comme nous l'avons dit; elle proposa, le long des quais, une
+promenade qui fut acceptée.
+
+Ils avaient suivi le port au charbon tout en causant politique, Lorin
+racontant son expulsion du Temple et cherchant à deviner quelles
+circonstances avaient pu la provoquer, quand, en arrivant à la hauteur
+de la rue des Barres, ils aperçurent une bouquetière qui, comme eux,
+remontait la rive droite de la Seine.
+
+--Ah! citoyen Lorin, dit Arthémise, tu vas, je l'espère bien, me donner
+un bouquet.
+
+--Comment donc! dit Lorin, deux si la chose vous est agréable.
+
+Et tous deux doublèrent le pas pour joindre la bouquetière, qui
+elle-même suivait son chemin d'un pas fort rapide.
+
+En arrivant au pont Marie, la jeune fille s'arrêta et, se penchant
+au-dessus du parapet, vida sa corbeille dans la rivière.
+
+Les fleurs, séparées, tourbillonnèrent un instant dans l'air. Les
+bouquets, entraînés par leur pesanteur, tombèrent plus rapidement; puis
+bouquets et fleurs, surnageant à la surface, suivirent le cours de
+l'eau.
+
+--Tiens! dit Arthémise en regardant la bouquetière qui faisait un si
+étrange commerce, on dirait... mais oui... mais non... mais si.... Ah!
+que c'est bizarre!
+
+La bouquetière mit un doigt sur ses lèvres comme pour prier Arthémise de
+garder le silence et disparut.
+
+--Qu'est-ce donc? dit Lorin; connaissez-vous cette mortelle, déesse?
+
+--Non. J'avais cru d'abord.... Mais certainement je me suis trompée.
+
+--Cependant elle vous a fait signe, insista Lorin.
+
+--Pourquoi donc est-elle bouquetière ce matin? se demanda Arthémise en
+s'interrogeant elle-même.
+
+--Vous avouez donc que vous la connaissez, Arthémise? demanda Lorin.
+
+--Oui, répondit Arthémise, c'est une bouquetière à laquelle j'achète
+quelquefois.
+
+--Dans tous les cas, dit Lorin, cette bouquetière a de singulières
+façons de débiter sa marchandise.
+
+Et tous deux, après avoir regardé une dernière fois les fleurs, qui
+avaient déjà atteint le pont de bois et reçu une nouvelle impulsion du
+bras de la rivière qui passe sous ses arches, continuèrent leur route
+vers la Rapée, où ils comptaient dîner en tête à tête.
+
+L'incident n'eut point de suite pour le moment. Seulement, comme il
+était étrange et présentait un certain caractère mystérieux, il se grava
+dans l'imagination poétique de Lorin.
+
+Cependant la dénonciation de la femme Tison, dénonciation portée contre
+Maurice et Lorin, soulevait un grand bruit au club des Jacobins, et
+Maurice reçut au Temple l'avis de la Commune que sa liberté était
+menacée par l'indignation publique. C'était une invitation au jeune
+municipal de se cacher s'il était coupable. Mais, fort de sa conscience,
+Maurice resta au Temple, et on le trouva à son poste lorsqu'on vint pour
+l'arrêter.
+
+À l'instant même, Maurice fut interrogé. Tout en demeurant dans la ferme
+résolution de ne mettre en cause aucun des amis dont il était sûr,
+Maurice, qui n'était pas homme à se sacrifier ridiculement par le
+silence comme un héros de roman, demanda la mise en cause de la
+bouquetière. Il était cinq heures du soir lorsque Lorin rentra chez lui;
+il apprit à l'instant même l'arrestation de Maurice et la demande que
+celui-ci avait faite.
+
+La bouquetière du pont Marie jetant ses fleurs dans la Seine lui revint
+aussitôt à l'esprit: ce fut une révélation subite. Cette bouquetière
+étrange, cette coïncidence des quartiers, ce demi-aveu d'Arthémise, tout
+lui criait instinctivement que là était l'explication du mystère dont
+Maurice demandait la révélation.
+
+Il bondit hors de sa chambre, descendit les quatre étages comme s'il eût
+eu des ailes et courut chez la déesse Raison qui brodait des étoiles
+d'or sur une robe de gaze bleue.
+
+C'était sa robe de divinité.
+
+--Trêve d'étoiles, chère amie, dit Lorin. On a arrêté Maurice ce matin,
+et probablement je serai arrêté ce soir.
+
+--Maurice arrêté?
+
+--Eh! mon Dieu, oui. Dans ce temps-ci, rien de plus commun que les
+grands événements; on n'y fait pas attention parce qu'ils vont par
+troupes, voilà tout. Or, presque tous ces grands événements arrivent à
+propos de futilités. Ne négligeons pas les futilités. Quelle était cette
+bouquetière que nous avons rencontrée ce matin, chère amie?
+
+Arthémise tressaillit.
+
+--Quelle bouquetière?
+
+--Eh! pardieu! celle qui jetait avec tant de prodigalité ses fleurs dans
+la Seine.
+
+--Eh! mon Dieu! dit Arthémise, cet événement est-il donc si grave que
+vous y reveniez avec une pareille insistance?
+
+--Si grave, chère amie, que je vous prie de répondre à l'instant même à
+ma question.
+
+--Mon ami, je ne le puis.
+
+--Déesse, rien ne vous est impossible.
+
+--Je suis engagée d'honneur à garder le silence.
+
+--Et moi, je suis engagé d'honneur à vous faire parler.
+
+--Mais pourquoi insistez-vous ainsi?
+
+--Pour que... corbleu! pour que Maurice n'ait pas le cou coupé.
+
+--Ah! mon Dieu! Maurice guillotiné! s'écria la jeune femme effrayée.
+
+--Sans vous parler de moi, qui, en vérité, n'ose pas répondre d'avoir
+encore ma tête sur mes épaules.
+
+--Oh! non, non, dit Arthémise, ce serait la perdre infailliblement.
+
+En ce moment, l'officieux de Lorin se précipita dans la chambre
+d'Arthémise.
+
+--Ah! citoyen, s'écria-t-il, sauve-toi, sauve-toi!
+
+--Et pourquoi cela? demanda Lorin.
+
+--Parce que les gendarmes se sont présentés chez toi, et que, tandis
+qu'ils enfonçaient la porte, j'ai gagné la maison voisine par les toits,
+et j'accours te prévenir.
+
+Arthémise jeta un cri terrible. Elle aimait réellement Lorin.
+
+--Arthémise, dit Lorin en se posant, mettez-vous la vie d'une
+bouquetière en comparaison avec celle de Maurice et celle de votre
+amant? S'il en est ainsi, je vous déclare que je cesse de vous tenir
+pour la déesse Raison, et que je vous proclame la déesse Folie.
+
+--Pauvre Héloïse! s'écria l'ex-danseuse de l'Opéra, ce n'est point ma
+faute si je te trahis.
+
+--Bien! bien! chère amie, dit Lorin en présentant un papier à Arthémise.
+Vous m'avez déjà gratifié du nom de baptême; donnez-moi maintenant le
+nom de famille et l'adresse.
+
+--Oh! l'écrire, jamais, jamais! s'écria Arthémise; vous le dire, à la
+bonne heure.
+
+--Dites-le donc, et soyez tranquille, je ne l'oublierai pas. Et
+Arthémise donna de vive voix le nom et l'adresse de la fausse
+bouquetière à Lorin. Elle s'appelait Héloïse Tison et demeurait rue des
+Nonandières, 24.
+
+À ce nom, Lorin jeta un cri et s'enfuit à toutes jambes.
+
+Il n'était pas au bout de la rue, qu'une lettre arrivait chez Arthémise.
+Cette lettre ne contenait que ces trois lignes:
+
+«Pas un mot sur moi, chère amie; la révélation de mon nom me perdrait
+infailliblement.... Attends à demain pour me nommer, car ce soir j'aurai
+quitté Paris.
+
+«Ton HÉLOÏSE.»
+
+--Oh! mon Dieu! s'écria la future déesse, si j'avais pu deviner cela,
+j'eusse attendu jusqu'à demain.
+
+Et elle s'élança vers la fenêtre pour rappeler Lorin, s'il était encore
+temps; mais il avait disparu.
+
+
+
+
+XXIV
+
+La mère et la fille
+
+
+Nous avons déjà dit qu'en quelques heures la nouvelle de cet événement
+s'était répandue dans tout Paris. En effet, il y avait à cette époque
+des indiscrétions bien faciles à comprendre de la part d'un gouvernement
+dont la politique se nouait et se dénouait dans la rue.
+
+La rumeur gagna donc, terrible et menaçante, la vieille rue
+Saint-Jacques, et, deux heures après l'arrestation de Maurice, on y
+apprenait cette arrestation.
+
+Grâce à l'activité de Simon, les détails du complot avaient promptement
+jailli hors du Temple; seulement, comme chacun brodait sur le fond, la
+vérité arriva quelque peu altérée chez le maître tanneur; il s'agissait,
+disait-on, d'une fleur empoisonnée qu'on aurait fait passer à la reine,
+et à l'aide de laquelle l'Autrichienne devait endormir ses gardes pour
+sortir du Temple; en outre, à ces bruits s'étaient joints certains
+soupçons sur la fidélité du bataillon congédié la veille par Santerre;
+de sorte qu'il y avait déjà plusieurs victimes désignées à la haine du
+peuple.
+
+Mais, vieille rue Saint-Jacques, on ne se trompait point, et pour cause,
+sur la nature de l'événement, et Morand d'un côté, et Dixmer de l'autre,
+sortirent aussitôt, laissant Geneviève en proie au plus violent
+désespoir.
+
+En effet, s'il arrivait malheur à Maurice, c'était Geneviève qui était
+la cause de ce malheur. C'était elle qui avait conduit par la main
+l'aveugle jeune homme jusque dans le cachot où il était renfermé et
+duquel il ne sortirait, selon toute probabilité, que pour marcher à
+l'échafaud.
+
+Mais, en tout cas, Maurice ne payerait pas de sa tête son dévouement au
+caprice de Geneviève. Si Maurice était condamné, Geneviève allait
+s'accuser elle-même au tribunal, elle avouait tout. Elle assumait la
+responsabilité sur elle, bien entendu, et, aux dépens de sa vie, elle
+sauvait Maurice.
+
+Geneviève, au lieu de frémir à cette pensée de mourir pour Maurice, y
+trouvait, au contraire, une amère félicité.
+
+Elle aimait le jeune homme, elle l'aimait plus qu'il ne convenait à une
+femme qui ne s'appartenait pas. C'était pour elle un moyen de reporter à
+Dieu son âme pure et sans tache comme elle l'avait reçue de lui.
+
+En sortant de la maison, Morand et Dixmer s'étaient séparés. Dixmer
+s'achemina vers la rue de la Corderie, et Morand courut à la rue des
+Nonandières. En arrivant au bout du pont Marie, ce dernier aperçut cette
+foule d'oisifs et de curieux qui stationnent à Paris pendant ou après un
+événement sur la place où cet événement a eu lieu, comme les corbeaux
+stationnent sur un champ de bataille.
+
+À cette vue, Morand s'arrêta tout court; les jambes lui manquaient, il
+fut forcé de s'appuyer au parapet du pont.
+
+Enfin il reprit, après quelques secondes, cette puissance merveilleuse
+que, dans les grandes circonstances, il avait sur lui-même, se mêla aux
+groupes, interrogea et apprit que, dix minutes auparavant, on venait
+d'enlever, rue des Nonandières, 24, une jeune femme coupable bien
+certainement du crime dont elle avait été accusée, puisqu'on l'avait
+surprise occupée à faire ses paquets.
+
+Morand s'informa du club dans lequel la pauvre fille devait être
+interrogée. Il apprit que c'était devant la section mère qu'elle avait
+été conduite, et il s'y rendit aussitôt.
+
+Le club regorgeait de monde. Cependant, à force de coups de coude et de
+coups de poing, Morand parvint à se glisser dans une tribune. La
+première chose qu'il aperçut, fut la haute taille, la noble figure, la
+mine dédaigneuse de Maurice, debout au banc des accusés, et écrasant de
+son regard Simon, qui pérorait.
+
+--Oui, citoyens, criait Simon, oui, la citoyenne Tison accuse le citoyen
+Lindey et le citoyen Lorin. Le citoyen Lindey parle d'une bouquetière
+sur laquelle il veut rejeter son crime; mais je vous en préviens
+d'avance, la bouquetière ne se retrouvera point; c'est un complot formé
+par une société d'aristocrates qui se rejettent la balle les uns aux
+autres, comme des lâches qu'ils sont. Vous avez bien vu que le citoyen
+Lorin avait décampé de chez lui quand on s'y est présenté. Eh bien, il
+ne se rencontrera pas plus que la bouquetière.
+
+--Tu en as menti, Simon, dit une voix furieuse; il se retrouvera, car le
+voici. Et Lorin fit irruption dans la salle.
+
+--Place à moi! cria-t-il en bousculant les spectateurs; place! Et il
+alla se ranger auprès de Maurice.
+
+Cette entrée de Lorin, faite tout naturellement, sans manières, sans
+emphase, mais avec toute la franchise et toute la vigueur inhérentes au
+caractère du jeune homme, produisit le plus grand effet sur les
+tribunes, qui se mirent à applaudir et à crier bravo!
+
+Maurice se contenta de sourire et de tendre la main à son ami, en homme
+qui s'était dit à lui-même: «Je suis sûr de ne pas demeurer longtemps
+seul au banc des accusés.»
+
+Les spectateurs regardaient avec un intérêt visible ces deux beaux
+jeunes gens, qu'accusait, comme un démon jaloux de la jeunesse et de la
+beauté, l'immonde cordonnier du Temple.
+
+Celui-ci s'aperçut de la mauvaise impression qui commençait à
+s'appesantir sur lui. Il résolut de frapper le dernier coup.
+
+--Citoyens, hurla-t-il, je demande que la généreuse citoyenne Tison soit
+entendue, je demande qu'elle parle, je demande qu'elle accuse.
+
+--Citoyens, dit Lorin, je demande qu'auparavant, la jeune bouquetière
+qui vient d'être arrêtée et qu'on va sans doute amener devant vous, soit
+entendue.
+
+--Non, dit Simon, c'est encore quelque faux témoin, quelque partisan des
+aristocrates; d'ailleurs, la citoyenne Tison brûle du désir d'éclairer
+la justice.
+
+Pendant ce temps, Morin parlait à Maurice.
+
+--Oui, crièrent les tribunes, oui, la déposition de la femme Tison; oui,
+oui, qu'elle dépose!
+
+--La citoyenne Tison est-elle dans la salle? demanda le président.
+
+--Sans doute qu'elle y est, s'écria Simon. Citoyenne Tison, dis donc que
+tu es là.
+
+--Me voilà, mon président, dit la geôlière; mais, si je dépose, me
+rendra-t-on ma fille?
+
+--Ta fille n'a rien à voir dans l'affaire qui nous occupe, dit le
+président; dépose d'abord, et puis ensuite adresse-toi à la Commune pour
+redemander ton enfant.
+
+--Entends-tu? le citoyen président t'ordonne de déposer, cria Simon;
+dépose donc tout de suite.
+
+--Un instant, dit, en se retournant vers Maurice, le président étonné du
+calme de cet homme ordinairement si fougueux, un instant! Citoyen
+municipal, n'as-tu rien à dire d'abord?
+
+--Non, citoyen président; sinon qu'avant d'appeler lâche et traître un
+homme tel que moi, Simon aurait mieux fait d'attendre qu'il fût mieux
+instruit.
+
+--Tu dis, tu dis? répéta Simon avec cet accent railleur de l'homme du
+peuple particulier à la plèbe parisienne.
+
+--Je dis, Simon, reprit Maurice avec plus de tristesse que de colère,
+que tu seras cruellement puni tout à l'heure quand tu vas voir ce qui va
+arriver.
+
+--Et que va-t-il donc arriver? demanda Simon.
+
+--Citoyen président, reprit Maurice sans répondre à son hideux
+accusateur, je me joins à mon ami Lorin pour te demander que la jeune
+fille qui vient d'être arrêtée soit entendue avant qu'on fasse parler
+cette pauvre femme, à qui l'on a sans doute soufflé sa déposition.
+
+--Entends-tu, citoyenne, cria Simon, entends-tu? on dit là-bas que tu es
+un faux témoin!
+
+--Moi, un faux témoin? dit la femme Tison. Ah! tu vas voir; attends,
+attends.
+
+--Citoyen, dit Maurice, ordonne à cette malheureuse de se taire.
+
+--Ah! tu as peur, cria Simon, tu as peur! Citoyen président, je requiers
+la déposition de la citoyenne Tison.
+
+--Oui, oui, la déposition! crièrent les tribunes.
+
+--Silence! cria le président; voici la Commune qui revient. En ce
+moment, en entendit une voiture qui roulait au dehors, avec un grand
+bruit d'armes et de hurlements. Simon se retourna inquiet vers la porte.
+
+--Quitte la tribune, lui dit le président, tu n'as plus la parole. Simon
+descendit.
+
+En ce moment, des gendarmes entrèrent avec un flot de curieux, bientôt
+refoulé, et une femme fut poussée vers le prétoire.
+
+--Est-ce elle? demanda Lorin à Maurice.
+
+--Oui, oui, c'est elle, dit celui-ci. Oh! la malheureuse femme, elle est
+perdue!
+
+--La bouquetière! la bouquetière! murmurait-on des tribunes, que la
+curiosité agitait; c'est la bouquetière.
+
+--Je demande, avant toute chose, la déposition de la femme Tison, hurla
+le cordonnier; tu lui avais ordonné de déposer, président, et tu vois
+qu'elle ne dépose pas.
+
+La femme Tison fut appelée et entama une dénonciation terrible,
+circonstanciée. Selon elle, la bouquetière était coupable, il est vrai;
+mais Maurice et Lorin étaient ses complices.
+
+Cette dénonciation produisit un effet visible sur le public. Cependant
+Simon triomphait.
+
+--Gendarmes, amenez la bouquetière, cria le président.
+
+--Oh! c'est affreux! murmura Morand en cachant sa tête entre ses deux
+mains.
+
+La bouquetière fut appelée, et se plaça au bas de la tribune, vis-à-vis
+de la femme Tison, dont le témoignage venait de rendre capital le crime
+dont on l'accusait.
+
+Alors elle releva son voile.
+
+--Héloïse! s'écria la femme Tison; ma fille... toi ici?...
+
+--Oui, ma mère, répondit doucement la jeune femme.
+
+--Et pourquoi es-tu entre deux gendarmes?
+
+--Parce que je suis accusée, ma mère.
+
+--Toi... accusée? s'écria la femme Tison avec angoisse; et par qui?
+
+--Par vous, ma mère. Un silence effrayant, silence de mort, vint
+s'abattre tout à coup sur ces masses bruyantes, et le sentiment
+douloureux de cette horrible scène étreignit tous les coeurs.
+
+--Sa fille! chuchotèrent des voix basses et comme dans le lointain, sa
+fille, la malheureuse!
+
+Maurice et Lorin regardaient l'accusatrice et l'accusée avec un
+sentiment de profonde commisération et de douleur respectueuse.
+
+Simon, tout en désirant voir la fin de cette scène, dans laquelle il
+espérait que Maurice et Lorin demeureraient compromis, essayait de se
+soustraire aux regards de la femme Tison, qui roulait autour d'elle un
+oeil égaré.
+
+--Comment t'appelles-tu, citoyenne? dit le président, ému lui-même, à la
+jeune fille calme et résignée.
+
+--Héloïse Tison, citoyen.
+
+--Quel âge as-tu?
+
+--Dix-neuf ans.
+
+--Où demeures-tu?
+
+--Rue des Nonandières, n° 24.
+
+--Est-ce toi qui as vendu au citoyen municipal Lindey, que voici sur ce
+banc, un bouquet d'oeillets ce matin?
+
+La fille Tison se tourna vers Maurice, et, après l'avoir regardé:
+
+--Oui, citoyen, c'est moi, dit-elle.
+
+La femme Tison regardait elle-même sa fille avec des yeux dilatés par
+l'épouvante.
+
+--Sais-tu que chacun de ces oeillets contenait un billet adressé à la
+veuve Capet?
+
+--Je le sais, répondit l'accusée.
+
+Un mouvement d'horreur et d'admiration se répandit dans la salle.
+
+--Pourquoi offrais-tu ces oeillets au citoyen Maurice?
+
+--Parce que je lui voyais l'écharpe municipale, et que je me doutais
+qu'il allait au Temple.
+
+--Quels sont tes complices?
+
+--Je n'en ai pas.
+
+--Comment! tu as fait le complot à toi toute seule?
+
+--Si c'est un complot, je l'ai fait à moi toute seule.
+
+--Mais le citoyen Maurice savait-il...?
+
+--Que ces fleurs continssent des billets?
+
+--Oui.
+
+--Le citoyen Maurice est municipal; le citoyen Maurice pouvait voir la
+reine en tête à tête, à toute heure du jour et de la nuit. Le citoyen
+Maurice, s'il eût eu quelque chose à dire à la reine, n'avait pas besoin
+d'écrire, puisqu'il pouvait parler.
+
+--Et tu ne connaissais pas le citoyen Maurice?
+
+--Je l'avais vu venir au Temple au temps où j'y étais avec ma pauvre
+mère; mais je ne le connaissais pas autrement que de vue!
+
+--Vois-tu, misérable! s'écria Lorin en menaçant du poing Simon, qui,
+baissant la tête, atterré de la tournure que prenaient les affaires,
+essayait de fuir inaperçu. Vois-tu ce que tu as fait?
+
+Tous les regards se tournèrent vers Simon avec un sentiment de parfaite
+indignation. Le président continua:
+
+--Puisque c'est toi qui as remis le bouquet, puisque tu savais que
+chaque fleur contenait un papier, tu dois savoir aussi ce qu'il y avait
+d'écrit sur ce papier!
+
+--Sans doute, je le sais.
+
+--Eh bien, alors, dis-nous ce qu'il y avait sur ce papier?
+
+--Citoyen, dit avec fermeté la jeune fille, j'ai dit tout ce que je
+pouvais et surtout tout ce que je voulais dire.
+
+--Et tu refuses de répondre?
+
+--Oui.
+
+--Tu sais à quoi tu t'exposes?
+
+--Oui.
+
+--Tu espères peut-être en ta jeunesse, en ta beauté?
+
+--Je n'espère qu'en Dieu.
+
+--Citoyen Maurice Lindey, dit le président, citoyen Hyacinthe Lorin,
+vous êtes libres; la Commune reconnaît votre innocence et rend justice à
+votre civisme. Gendarmes, conduisez la citoyenne Héloïse à la prison de
+la section.
+
+À ces paroles, la femme Tison sembla se réveiller, jeta un effroyable
+cri, et voulut se précipiter pour embrasser une fois encore sa fille;
+mais les gendarmes l'en empêchèrent.
+
+--Je vous pardonne, ma mère, cria la jeune fille pendant qu'on
+l'entraînait.
+
+La femme Tison poussa un rugissement sauvage, et tomba comme morte.
+
+--Noble fille! murmura Morand avec une douloureuse émotion.
+
+
+
+
+XXV
+
+Le billet
+
+
+À la suite des événements que nous venons de raconter, une dernière
+scène vint se joindre comme complément de ce drame qui commençait à se
+dérouler dans ces sombres péripéties.
+
+La femme Tison, foudroyée par ce qui venait de se passer, abandonnée de
+ceux qui l'avaient escortée, car il y a quelque chose d'odieux, même
+dans le crime involontaire, et c'est un crime bien grand que celui d'une
+mère qui tue son enfant, fût-ce même par excès de zèle patriotique, la
+femme Tison, après être demeurée quelque temps dans une immobilité
+absolue, releva la tête, regarda autour d'elle, égarée, et, se voyant
+seule, poussa un cri et s'élança vers la porte.
+
+À la porte, quelques curieux, plus acharnés que les autres,
+stationnaient encore; ils s'écartèrent dès qu'ils la virent, en se la
+montrant du doigt et en se disant les uns aux autres:
+
+--Vois-tu cette femme? C'est celle qui a dénoncé sa fille. La femme
+Tison poussa un cri de désespoir et s'élança dans la direction du
+Temple. Mais, arrivée au tiers de la rue Michel-le-Comte, un homme vint
+se placer devant elle, et, lui barrant le chemin en se cachant la figure
+dans son manteau:
+
+--Tu es contente, lui dit-il, tu as tué ton enfant.
+
+--Tué mon enfant? tué mon enfant? s'écria la pauvre mère. Non, non, il
+n'est pas possible.
+
+--Cela est ainsi, cependant, car ta fille est arrêtée.
+
+--Et où l'a-t-on conduite?
+
+--À la Conciergerie; de là, elle partira pour le tribunal
+révolutionnaire, et tu sais ce que deviennent ceux qui y vont.
+
+--Rangez-vous, dit la femme Tison, et laissez-moi passer.
+
+--Où vas-tu?
+
+--À la Conciergerie.
+
+--Qu'y vas-tu faire?
+
+--La voir encore.
+
+--On ne te laissera pas entrer.
+
+--On me laissera bien coucher sur la porte, vivre là, dormir là. J'y
+resterai jusqu'à ce qu'elle sorte, et je la verrai au moins encore une
+fois.
+
+--Si quelqu'un te promettait de te rendre ta fille?
+
+--Que dites-vous?
+
+--Je te demande, en supposant qu'un homme te promît de te rendre ta
+fille, si tu ferais ce que cet homme te dirait de faire?
+
+--Tout pour ma fille! tout pour mon Héloïse! s'écria la femme en se
+tordant les bras avec désespoir. Tout, tout, tout!
+
+--Écoute, reprit l'inconnu, c'est Dieu qui te punit.
+
+--Et de quoi?
+
+--Des tortures que tu as infligées à une pauvre mère comme toi.
+
+--De qui voulez-vous parler? Que voulez-vous dire?
+
+--Tu as souvent conduit la prisonnière à deux doigts du désespoir où tu
+marches toi-même en ce moment, par tes révélations et tes brutalités,
+Dieu te punit en conduisant à la mort cette fille que tu aimais tant.
+
+--Vous avez dit qu'il y avait un homme qui pouvait la sauver; où est cet
+homme? que veut-il? que demande-t-il?
+
+--Cet homme veut que tu cesses de persécuter la reine, que tu lui
+demandes pardon des outrages que tu lui as faits, et qui, si tu
+t'aperçois que cette femme, qui, elle aussi, est une mère qui souffre,
+qui pleure, qui se désespère, par une circonstance impossible, par
+quelque miracle du ciel, est sur le point de se sauver, au lieu de
+t'opposer à sa fuite, tu y aides de tout ton pouvoir.
+
+--Écoute, citoyen, dit la femme Tison, c'est toi, n'est-ce pas, qui es
+cet homme?
+
+--Eh bien?
+
+--C'est toi qui promets de sauver ma fille? L'inconnu se tut.
+
+--Me le promets-tu? t'y engages-tu? me le jures-tu? Réponds!
+
+--Écoute. Tout ce qu'un homme peut faire pour sauver une femme, je le
+ferai pour sauver ton enfant.
+
+--Il ne peut pas la sauver! s'écria la femme Tison en poussant des
+hurlements; il ne peut pas la sauver. Il mentait lorsqu'il promettait de
+la sauver.
+
+--Fais ce que tu pourras pour la reine, je ferai ce que je pourrai pour
+ta fille.
+
+--Que m'importe la reine, à moi? C'est une mère qui a une fille, voilà
+tout. Mais, si l'on coupe le cou à quelqu'un, ce ne sera pas à sa fille,
+ce sera à elle. Qu'on me coupe le cou, et qu'on sauve ma fille. Qu'on me
+mène à la guillotine, à la condition qu'il ne tombera pas un seul cheveu
+de sa tête, et j'irai à la guillotine en chantant:
+
+
+ _Ah! ça ira, ça ira, ça ira,_
+ _Les aristocrates à la lanterne..._
+
+
+Et la femme Tison se mit à chanter avec une voix effrayante; puis, tout
+à coup, elle interrompit son chant par un grand éclat de rire.
+
+L'homme au manteau parut lui-même effrayé de ce commencement de folie et
+fit un pas en arrière.
+
+--Oh! tu ne t'éloigneras pas comme cela, dit la femme Tison au
+désespoir, et en le retenant par son manteau; on ne vient pas dire à une
+mère: «Fais cela et je sauverai ton enfant», pour lui dire après cela:
+«Peut-être.» La sauveras-tu?
+
+--Oui.
+
+--Quand cela?
+
+--Le jour où on la conduira de la Conciergerie à l'échafaud.
+
+--Pourquoi attendre? pourquoi pas cette nuit, ce soir, à l'instant même?
+
+--Parce que je ne puis pas.
+
+--Ah! tu vois bien, tu vois bien, s'écria la femme Tison, tu vois bien
+que tu ne peux pas; mais, moi, je peux.
+
+--Que peux-tu?
+
+--Je peux persécuter la prisonnière, comme tu l'appelles; je peux
+surveiller la reine, comme tu dis, aristocrate que tu es! je puis entrer
+à toute heure, jour et nuit, dans la prison, et je ferai tout cela.
+Quant à ce qu'elle se sauve, nous verrons. Ah! nous verrons bien,
+puisqu'on ne veut pas sauver ma fille, si elle doit se sauver, elle.
+Tête pour tête, veux-tu? Madame Veto a été reine, je le sais bien;
+Héloïse Tison n'est qu'une pauvre fille, je le sais bien; mais sur la
+guillotine nous sommes tous égaux.
+
+--Eh bien, soit! dit l'homme au manteau; sauve-la, je la sauverai.
+
+--Jure.
+
+--Je le jure.
+
+--Sur quoi?
+
+--Sur ce que tu voudras.
+
+--As-tu une fille?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, dit la femme Tison en laissant tomber ses deux bras avec
+découragement, sur quoi veux-tu jurer alors?
+
+--Écoute, je te jure sur Dieu.
+
+--Bah! répondit la femme Tison; tu sais bien qu'ils ont défait l'ancien,
+et qu'ils n'ont pas encore fait le nouveau.
+
+--Je te jure sur la tombe de mon père.
+
+--Ne jure pas par une tombe, cela lui porterait malheur.... Oh! mon Dieu,
+mon Dieu! quand je pense que, dans trois jours peut-être, moi aussi, je
+jurerai par la tombe de ma fille! Ma fille! ma pauvre Héloïse! s'écria
+la femme Tison avec un tel éclat, qu'à sa voix, déjà retentissante,
+plusieurs fenêtres s'ouvrirent.
+
+À la vue de ces fenêtres qui s'ouvraient, un autre homme sembla se
+détacher de la muraille et s'avança vers le premier.
+
+--Il n'y a rien à faire avec cette femme, dit le premier au second, elle
+est folle.
+
+--Non, elle est mère, dit celui-ci. Et il entraîna son compagnon. En les
+voyant s'éloigner, la femme Tison sembla revenir à elle.
+
+--Où allez-vous? s'écria-t-elle; allez-vous sauver Héloïse?
+Attendez-moi, alors, je vais avec vous. Attendez-moi, mais attendez-moi
+donc!
+
+Et la pauvre mère les poursuivit en hurlant; mais, au coin de la rue la
+plus proche, elle les perdit de vue. Et ne sachant plus de quel côté
+tourner, elle demeura un instant indécise, regardant de tous côtés; et
+se voyant seule dans la nuit et dans le silence, ce double symbole de la
+mort, elle poussa un cri déchirant et tomba sans connaissance sur le
+pavé.
+
+Dix heures sonnèrent. Pendant ce temps, et comme cette même heure
+retentissait à l'horloge du Temple, la reine, assise dans cette chambre
+que nous connaissons, près d'une lampe fumeuse, entre sa soeur et sa
+fille, et cachée aux regards des municipaux par madame Royale, qui,
+faisant semblant de l'embrasser, relisait un petit billet écrit sur le
+papier le plus mince qu'on avait pu trouver, avec une écriture si fine
+qu'à peine si ses yeux, brûlés par les larmes, avaient conservé la force
+de la déchiffrer. Le billet contenait ce qui suit:
+
+«Demain, mardi, demandez à descendre au jardin, ce que l'on vous
+accordera sans difficulté aucune, attendu que l'ordre est donné de vous
+accorder cette faveur aussitôt que vous la demanderez. Après avoir fait
+trois ou quatre tours, feignez d'être fatiguée, approchez-vous de la
+cantine, et demandez à la femme Plumeau la permission de vous asseoir
+chez elle. Là, au bout d'un instant, feignez de vous trouver plus mal et
+de vous évanouir. Alors on fermera les portes pour qu'on puisse vous
+porter du secours, et vous resterez avec Madame Élisabeth et madame
+Royale. Aussitôt la trappe de la cave s'ouvrira; précipitez-vous, avec
+votre soeur et votre fille, par cette ouverture, et vous êtes sauvées
+toutes trois.»
+
+--Mon Dieu! dit madame Royale, notre malheureuse destinée se
+lasserait-elle?
+
+--Ou ce billet ne serait-il qu'un piège? reprit Madame Élisabeth.
+
+--Non, non, dit la reine; ces caractères m'ont toujours révélé la
+présence d'un ami mystérieux, mais bien brave et bien fidèle.
+
+--C'est du chevalier? demanda madame Royale.
+
+--De lui-même, répondit la reine. Madame Élisabeth joignit les mains.
+
+--Relisons le billet chacune de notre côté tout bas, reprit la reine,
+afin que, si l'une de nous oubliait une chose, l'autre s'en souvînt.
+
+Et toutes trois relurent des yeux; mais, comme elles achevaient cette
+lecture, elles entendirent la porte de leur chambre rouler sur ses
+gonds. Les deux princesses se retournèrent: la reine seule resta comme
+elle était; seulement, par un mouvement presque insensible, elle porta
+le petit billet à ses cheveux et le glissa dans sa coiffure.
+
+C'était un des municipaux qui ouvrait la porte.
+
+--Que voulez-vous, monsieur? demandèrent ensemble Madame Élisabeth et
+madame Royale.
+
+--Hum! dit le municipal, il me semble que vous vous couchez bien tard ce
+soir...
+
+--Y a-t-il donc, dit la reine en se retournant avec sa dignité
+ordinaire, un nouvel arrêté de la Commune qui décide à quelle heure je
+me mettrai au lit?
+
+--Non, citoyenne, dit le municipal; mais, si c'est nécessaire, on en
+fera un.
+
+--En attendant, monsieur, dit Marie-Antoinette, respectez, je ne vous
+dirai pas la chambre d'une reine, mais celle d'une femme.
+
+--En vérité, grommela le municipal, ces aristocrates parlent toujours
+comme s'ils étaient quelque chose.
+
+Mais, en attendant, soumis par cette dignité hautaine dans la
+prospérité, mais que trois ans de souffrance avaient faite calme, il se
+retira.
+
+Un instant après, la lampe s'éteignit, et, comme d'habitude, les trois
+femmes se déshabillèrent dans les ténèbres, faisant de l'obscurité un
+voile à leur pudeur.
+
+Le lendemain, à neuf heures du matin, la reine, après avoir relu,
+enfermée dans les rideaux de son lit, le billet de la veille, afin de ne
+s'écarter en rien des instructions qui y étaient portées, après l'avoir
+déchiré et réduit en morceaux presque impalpables, s'habilla dans ses
+rideaux, et, réveillant sa soeur, passa chez sa fille.
+
+Un instant après, elle sortit et appela les municipaux de garde.
+
+--Que veux-tu, citoyenne? demanda l'un d'eux paraissant sur la porte,
+tandis que l'autre ne se dérangeait pas même de son déjeuner pour
+répondre à l'appel royal.
+
+--Monsieur, dit Marie-Antoinette, je sors de la chambre de ma fille, et
+la pauvre enfant est, en vérité, bien malade. Ses jambes sont enflées et
+douloureuses, car elle fait trop peu d'exercice. Or, vous le savez,
+monsieur, c'est moi qui l'ai condamnée à cette inaction; j'étais
+autorisée à descendre me promener au jardin; mais, comme il me fallait
+passer devant la porte de la chambre que mon mari habitait de son
+vivant, au moment de passer devant cette porte, le coeur m'a failli, je
+n'ai pas eu la force et je suis remontée, me bornant à la promenade de
+la terrasse.
+
+«Maintenant cette promenade est insuffisante à la santé de ma pauvre
+enfant. Je vous prie donc, citoyen municipal, de réclamer en mon nom,
+auprès du général Santerre, l'usage de cette liberté qui m'avait été
+accordée; je vous en serai reconnaissante.
+
+La reine avait prononcé ces mots avec un accent si doux et si digne à la
+fois, elle avait si bien évité toute qualification qui pouvait blesser
+la pruderie républicaine de son interlocuteur, que celui-ci, qui s'était
+présenté à elle couvert, comme c'était l'habitude de la plupart de ces
+hommes, souleva peu à peu son bonnet rouge de dessus sa tête, et,
+lorsqu'elle eut achevé, la salua en disant:
+
+--Soyez tranquille, madame, on demandera au citoyen général la
+permission que vous désirez.
+
+Puis, en se retirant, comme pour se convaincre lui-même qu'il cédait à
+l'équité et non à la faiblesse:
+
+--C'est juste, répéta-t-il; au bout du compte, c'est juste.
+
+--Qu'est-ce qui est juste? demanda l'autre municipal.
+
+--Que cette femme promène sa fille qui est malade.
+
+--Après?... que demande-t-elle?
+
+--Elle demande à descendre et à se promener une heure dans le jardin.
+
+--Bah! dit l'autre, qu'elle demande à aller à pied du Temple à la place
+de la Révolution, ça la promènera.
+
+La reine entendit ces mots et pâlit; mais elle puisa dans ces mots un
+nouveau courage pour le grand événement qui se préparait.
+
+Le municipal acheva son déjeuner et descendit. De son côté, la reine
+demanda à faire le sien dans la chambre de sa fille, ce qui lui fut
+accordé.
+
+Madame Royale, pour confirmer le bruit de sa maladie, resta couchée, et
+Madame Élisabeth et la reine demeurèrent près de son lit.
+
+À onze heures, Santerre arriva. Son arrivée fut, comme à l'ordinaire,
+annoncée par les tambours qui battirent aux champs, et par l'entrée du
+nouveau bataillon et des nouveaux municipaux qui venaient relever ceux
+dont la garde finissait.
+
+Quand Santerre eut inspecté le bataillon sortant et le bataillon
+entrant, lorsqu'il eut fait parader son lourd cheval aux membres trapus
+dans la cour du Temple, il s'arrêta un instant: c'était le moment où
+ceux qui avaient à lui parler lui adressaient leurs réclamations, leur
+dénonciations ou leurs demandes.
+
+Le municipal profita de cette halte pour s'approcher de lui.
+
+--Que veux-tu? lui dit brusquement Santerre.
+
+--Citoyen, dit le municipal, je viens te dire de la part de la reine...
+
+--Qu'est-ce que cela, la reine? demanda Santerre.
+
+--Ah! c'est vrai, dit le municipal, étonné lui-même de s'être laissé
+entraîner.
+
+--Qu'est-ce que je dis donc là, moi? Est-ce que je suis fou? Je viens te
+dire de la part de madame Veto...
+
+--À la bonne heure, dit Santerre, comme cela je comprends. Eh bien, que
+viens-tu me dire? Voyons.
+
+--Je viens te dire que la petite Veto est malade, à ce qu'il paraît,
+faute d'air et de mouvement.
+
+--Eh bien, faut-il encore s'en prendre de cela à la nation? La nation
+lui avait permis la promenade dans le jardin, elle l'a refusée; bonsoir!
+
+--C'est justement cela, elle se repent maintenant, et elle demande si tu
+veux permettre qu'elle descende.
+
+--Il n'y a pas de difficulté à cela. Vous entendez, vous autres, dit
+Santerre en s'adressant à tout le bataillon, la veuve Capet va descendre
+pour se promener dans le jardin. La chose lui est accordée par la
+nation; mais prenez garde qu'elle ne se sauve par-dessus les murs, car,
+si cela arrive, je vous fais couper la tête à tous.
+
+Un éclat de rire homérique accueillit la plaisanterie du citoyen
+général.
+
+--Et maintenant que vous voilà prévenus, dit Santerre, adieu. Je vais à
+la Commune. Il paraît qu'on vient de rejoindre Roland et Barbaroux, et
+qu'il s'agit de leur délivrer un passeport pour l'autre monde.
+
+C'était cette nouvelle qui mettait le citoyen général de si plaisante
+humeur.
+
+Santerre partit au galop.
+
+Le bataillon qui descendait la garde sortait derrière lui.
+
+Enfin, les municipaux cédèrent la place aux nouveaux venus, lesquels
+avaient reçu les instructions de Santerre relativement à la reine.
+
+L'un des municipaux monta près de Marie-Antoinette, et lui annonça que
+le général faisait droit à sa demande.
+
+«Oh! pensa-t-elle en regardant le ciel à travers sa fenêtre, votre
+colère se reposerait-elle, Seigneur, et votre droite terrible
+serait-elle lasse de s'appesantir sur nous?»
+
+--Merci, monsieur, dit-elle au municipal avec ce charmant sourire qui
+perdit Barnave et rendit tant d'hommes insensés, merci!
+
+Puis, se retournant vers son petit chien, qui sautait après elle tout en
+marchant sur les pattes de derrière, car il comprenait aux regards de sa
+maîtresse qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire:
+
+--Allons, Black, dit-elle, nous allons nous promener. Le petit chien se
+mit à japper et à bondir, et, après avoir bien regardé le municipal,
+comprenant sans doute que c'était de cet homme que venait la nouvelle
+qui rendait sa maîtresse joyeuse, il s'approcha de lui tout en rampant,
+en faisant frétiller sa longue queue soyeuse, et se hasarda jusqu'à le
+caresser.
+
+Cet homme, qui, peut-être, fût resté insensible aux prières de la reine,
+se sentit tout ému aux caresses du chien.
+
+--Rien que pour cette petite bête, citoyenne Capet, vous eussiez dû
+sortir plus souvent, dit-il. L'humanité commande que l'on ait soin de
+toutes les créatures.
+
+--À quelle heure sortirons-nous, monsieur? demanda la reine. Ne
+pensez-vous pas que le grand soleil nous ferait du bien?
+
+--Vous sortirez quand vous voudrez, dit le municipal; il n'y a pas de
+recommandation particulière à ce sujet. Cependant, si vous voulez sortir
+à midi, comme c'est le moment où l'on change les factionnaires, cela
+fera moins de mouvement dans la tour.
+
+--Eh bien, à midi, soit, dit la reine en appuyant la main sur son coeur
+pour en comprimer les battements.
+
+Et elle regarda cet homme qui semblait moins dur que ses confrères, et
+qui, peut-être, pour prix de sa condescendance aux désirs de la
+prisonnière, allait perdre la vie dans la lutte que méditaient les
+conjurés.
+
+Mais aussi, en ce moment où une certaine compassion allait amollir le
+coeur de la femme, l'âme de la reine se réveilla. Elle songea au 10 août
+et aux cadavres de ses amis jonchant les tapis de son palais; elle
+songea au 2 septembre et à la tête de la princesse de Lamballe
+surgissant au bout d'une pique devant ses fenêtres; elle songea au 21
+janvier et à son mari mourant sur un échafaud, au bruit des tambours qui
+éteignaient sa voix; enfin, elle songea à son fils, pauvre enfant dont
+plus d'une fois elle avait, sans pouvoir lui porter secours, entendu de
+sa chambre les cris de douleur, et son coeur s'endurcit.
+
+--Hélas! murmura-t-elle, le malheur est comme le sang des hydres
+antiques: il féconde des moissons de nouveaux malheurs!
+
+
+
+
+XXVI
+
+Black
+
+
+Le municipal sortit pour appeler ses collègues et prendre lecture du
+procès-verbal laissé par les municipaux sortants.
+
+La reine resta seule avec sa soeur et sa fille.
+
+Toutes trois se regardèrent.
+
+Madame Royale se jeta dans les bras de la reine et la tint embrassée.
+
+Madame Élisabeth s'approcha de sa soeur et lui tendit la main.
+
+--Prions Dieu, dit la reine; mais prions bas, afin que personne ne se
+doute que nous prions.
+
+Il y a des époques fatales où la prière, cet hymne naturel que Dieu a
+mis au fond du coeur de l'homme, devient suspecte aux yeux des hommes,
+car la prière est un acte d'espoir ou de reconnaissance. Or, aux yeux de
+ses gardiens, l'espoir ou la reconnaissance était une cause
+d'inquiétude, puisque la reine ne pouvait espérer qu'une seule chose, la
+fuite; puisque la reine ne pouvait remercier Dieu que d'une seule chose,
+de lui en avoir donné les moyens.
+
+Cette prière mentale achevée, toutes trois demeurèrent sans prononcer
+une parole. Onze heures sonnèrent, puis midi.
+
+Au moment où le dernier coup retentissait sur le timbre de bronze, un
+bruit d'armes commença d'emplir l'escalier en spirale et de monter
+jusqu'à la reine.
+
+--Ce sont les sentinelles qu'on relève, dit-elle. On va venir nous
+chercher. Elle vit que sa soeur et sa fille pâlissaient.
+
+--Courage! dit-elle en pâlissant elle-même.
+
+--Il est midi, cria-t-on d'en bas; faites descendre les prisonnières.
+
+--Nous voici, messieurs, répondit la reine, qui, avec un sentiment
+presque mêlé de regret, embrassa d'un dernier coup d'oeil et salua d'un
+dernier regard les murs noirs et les meubles, sinon grossiers, du moins
+bien simples, compagnons de sa captivité.
+
+Le premier guichet s'ouvrit: il donnait sur le corridor. Le corridor
+était sombre, et, dans cette obscurité, les trois captives pouvaient
+dissimuler leur émotion. En avant, courait le petit Black; mais,
+lorsqu'on fut arrivé au second guichet, c'est-à-dire à cette porte dont
+Marie-Antoinette essayait de détourner les yeux, le fidèle animal vint
+coller son museau sur les clous à large tête, et, à la suite de
+plusieurs petits cris plaintifs, fit entendre un gémissement douloureux
+et prolongé. La reine passa vite sans avoir la force de rappeler son
+chien, et en cherchant le mur pour s'appuyer.
+
+Après avoir fait quelques pas, les jambes manquèrent à la reine, et elle
+fut forcée de s'arrêter. Sa soeur et sa fille se rapprochèrent d'elle,
+et, un instant, les trois femmes demeurèrent immobiles, formant un
+groupe douloureux, la mère tenant son front appuyé sur la tête de madame
+Royale.
+
+Le petit Black vint la rejoindre.
+
+--Eh bien, cria la voix, descend-elle ou ne descend-elle pas?
+
+--Nous voici, dit le municipal, qui était resté debout, respectant cette
+douleur si grande dans sa simplicité.
+
+--Allons! dit la reine. Et elle acheva de descendre. Lorsque les
+prisonnières furent arrivées au bas de l'escalier tournant, en face de
+la dernière porte sous laquelle le soleil traçait de larges bandes de
+lumière dorée, le tambour fit entendre un roulement qui appelait la
+garde, puis il y eut un grand silence provoqué par la curiosité, et la
+lourde porte s'ouvrit lentement en roulant sur ses gonds criards.
+
+Une femme était assise à terre, ou plutôt couchée dans l'angle de la
+borne contiguë à cette porte. C'était la femme Tison, que la reine
+n'avait pas vue depuis vingt-quatre heures, absence qui, plusieurs fois
+dans la soirée de la veille et dans la matinée du jour où l'on se
+trouvait, avait suscité son étonnement.
+
+La reine voyait déjà le jour, les arbres, le jardin, et, au delà de la
+barrière qui fermait ce jardin, son oeil avide allait chercher la petite
+hutte de la cantine où ses amis l'attendaient sans doute, lorsque, au
+bruit de ses pas, la femme Tison écarta ses mains, et la reine vit un
+visage pâle et brisé sous ses cheveux grisonnants.
+
+Le changement était si grand, que la reine s'arrêta étonnée.
+
+Alors, avec cette lenteur des gens chez lesquels la raison est absente,
+elle vint s'agenouiller devant cette porte, fermant le passage à
+Marie-Antoinette.
+
+--Que voulez-vous, bonne femme? demanda la reine.
+
+--Il a dit qu'il fallait que vous me pardonniez.
+
+--Qui cela? demanda la reine.
+
+--L'homme au manteau, répliqua la femme Tison.
+
+La reine regarda Madame Élisabeth et sa fille avec étonnement.
+
+--Allez, allez, dit le municipal, laissez passer la veuve Capet; elle a
+la permission de se promener dans le jardin.
+
+--Je le sais bien, dit la vieille; c'est pour cela que je suis venue
+l'attendre ici: puisqu'on n'a pas voulu me laisser monter, et que je
+devais lui demander pardon, il fallait bien que je l'attendisse.
+
+--Pourquoi donc n'a-t-on pas voulu vous laisser monter? demanda la
+reine. La femme Tison se mit à rire.
+
+--Parce qu'ils prétendent que je suis folle! dit-elle. La reine la
+regarda, et elle vit, en effet, dans les yeux égarés de cette
+malheureuse reluire un reflet étrange, cette lueur vague qui indique
+l'absence de la pensée.
+
+--Oh! mon Dieu! dit-elle, pauvre femme! que vous est-il donc arrivé?
+
+--Il m'est arrivé... vous ne savez donc pas? dit la femme; mais si...
+vous le savez bien, puisque c'est pour vous qu'elle est condamnée...
+
+--Qui?
+
+--Héloïse.
+
+--Votre fille?
+
+--Oui, elle... ma pauvre fille!
+
+--Condamnée... mais par qui? comment? pourquoi?
+
+--Parce que c'est elle qui a vendu le bouquet...
+
+--Quel bouquet?
+
+--Le bouquet d'oeillets.... Elle n'est pourtant pas bouquetière, reprit
+la femme Tison, comme si elle cherchait à rappeler ses souvenirs;
+comment a-t-elle donc pu vendre ce bouquet?
+
+La reine frémit. Un lien invisible rattachait cette scène à la situation
+présente; elle comprit qu'il ne fallait point perdre de temps dans un
+dialogue inutile.
+
+--Ma bonne femme, dit-elle, je vous en prie, laissez-moi passer; plus
+tard, vous me conterez tout cela.
+
+--Non, tout de suite; il faut que vous me pardonniez; il faut que je
+vous aide à fuir pour qu'il sauve ma fille. La reine devint pâle comme
+une morte.
+
+--Mon Dieu! murmura-t-elle en levant les yeux au ciel. Puis, se
+retournant vers le municipal:
+
+--Monsieur, dit-elle, ayez la bonté d'écarter cette femme; vous voyez
+bien qu'elle est folle.
+
+--Allons, allons, la mère, dit le municipal, décampons. Mais la femme
+Tison se cramponna à la muraille.
+
+--Non, reprit-elle, il faut qu'elle me pardonne pour qu'il sauve ma
+fille.
+
+--Mais qui cela?
+
+--L'homme au manteau.
+
+--Ma soeur, dit Madame Élisabeth, adressez-lui quelques paroles de
+consolation.
+
+--Oh! bien volontiers, dit la reine. En effet, je crois que ce sera le
+plus court. Puis, se retournant vers la folle:
+
+--Bonne femme, que désirez-vous? Dites.
+
+--Je désire que vous me pardonniez tout ce que je vous ai fait souffrir
+par les injures que je vous ai dites, par les dénonciations que j'ai
+faites, et que, quand vous verrez l'homme au manteau, vous lui ordonniez
+de sauver ma fille, puisqu'il fait tout ce que vous voulez.
+
+--Je ne sais ce que vous entendez dire par l'homme au manteau, répondit
+la reine; mais, s'il ne s'agit, pour tranquilliser votre conscience, que
+d'obtenir de moi le pardon des offenses que vous croyez m'avoir faites,
+oh! du fond du coeur, pauvre femme! je vous pardonne bien sincèrement;
+et puissent ceux que j'ai offensés me pardonner de même!
+
+--Oh! s'écria la femme Tison avec un intraduisible accent de joie, il
+sauvera donc ma fille, puisque vous m'avez pardonné. Votre main, madame,
+votre main.
+
+La reine, étonnée, tendit, sans y rien comprendre, sa main, que la femme
+Tison saisit avec ardeur, et sur laquelle elle appuya ses lèvres.
+
+En ce moment, la voix enrouée d'un colporteur se fit entendre dans la
+rue du Temple.
+
+--Voilà, cria-t-il, le jugement et l'arrêt qui condamnent la fille
+Héloïse Tison à la peine de mort pour crime de conspiration!
+
+À peine ces paroles eurent-elles frappé les oreilles de la femme Tison,
+que sa figure se décomposa, qu'elle se releva sur un genou et qu'elle
+étendit les bras pour fermer le passage à la reine.
+
+--Oh! mon Dieu! murmura la reine, qui n'avait pas perdu un mot de la
+terrible annonce.
+
+--Condamnée à la peine de mort? s'écria la mère; ma fille condamnée? mon
+Héloïse perdue? Il ne l'a donc pas sauvée et ne peut donc pas la sauver?
+il est donc trop tard?... Ah!...
+
+--Pauvre femme, dit la reine, croyez que je vous plains.
+
+--Toi? dit-elle, et ses yeux s'injectèrent de sang. Toi, tu me plains?
+Jamais! jamais!
+
+--Vous vous trompez, je vous plains de tout mon coeur; mais laissez-moi
+passer.
+
+--Te laisser passer! La femme Tison éclata de rire.
+
+--Non, non! je te laissais fuir parce qu'il m'avait dit que, si je te
+demandais pardon et que si je te laissais fuir, ma fille serait sauvée;
+mais, puisque ma fille va mourir, tu ne te sauveras pas.
+
+--À moi, messieurs! venez à mon aide, s'écria la reine. Mon Dieu! mon
+Dieu! mais vous voyez bien que cette femme est folle.
+
+--Non, je ne suis pas folle, non; je sais ce que je dis, s'écria la
+femme Tison. Voyez-vous, c'est vrai, il y avait une conspiration; c'est
+Simon qui l'a découverte, c'est ma fille, ma pauvre fille, qui a vendu
+le bouquet. Elle l'a avoué devant le tribunal révolutionnaire... un
+bouquet d'oeillets... il y avait des papiers dedans.
+
+--Madame, dit la reine, au nom du ciel! On entendit de nouveau la voix
+du crieur qui répétait:
+
+--Voilà le jugement et l'arrêt qui condamnent la fille Héloïse Tison à
+la peine de mort pour crime de conspiration!
+
+--L'entends-tu? hurla la folle, autour de laquelle se groupaient les
+gardes nationaux; l'entends-tu, condamnée à mort? C'est pour toi, pour
+toi, qu'on va tuer ma fille, entends-tu, pour toi, l'Autrichienne?
+
+--Messieurs, dit la reine, au nom du ciel! si vous ne voulez pas me
+débarrasser de cette pauvre folle, laissez-moi du moins remonter; je ne
+puis supporter les reproches de cette femme: tout injustes qu'ils sont,
+ils me brisent.
+
+Et la reine détourna la tête en laissant échapper un douloureux sanglot.
+
+--Oui, oui, pleure, hypocrite! cria la folle; ton bouquet lui coûte
+cher.... D'ailleurs, elle devait s'en douter; c'est ainsi que meurent
+tous ceux qui te servent. Tu portes malheur, l'Autrichienne: on a tué
+tes amis, ton mari, tes défenseurs; enfin, on tue ma fille. Quand donc
+te tuera-t-on à ton tour pour que personne ne meure plus pour toi?
+
+Et la malheureuse hurla ces dernières paroles en les accompagnant d'un
+geste de menace.
+
+--Malheureuse! hasarda Madame Élisabeth, oublies-tu que celle à qui tu
+parles est la reine?
+
+--La reine, elle?... la reine? répéta la femme Tison, dont la démence
+s'exaltait d'instant en instant; si c'est la reine, qu'elle défende aux
+bourreaux de tuer ma fille... qu'elle fasse grâce à ma pauvre Héloïse...
+les rois font grâce.... Allons, rends-moi mon enfant, et je te
+reconnaîtrai pour la reine.... Jusque-là, tu n'es qu'une femme, et une
+femme qui porte malheur, une femme qui tue!...
+
+--Ah! par pitié, madame, s'écria Marie-Antoinette, voyez ma douleur,
+voyez mes larmes.
+
+Et Marie-Antoinette essaya de passer, non plus dans l'espérance de fuir,
+mais machinalement, mais pour échapper à cette effroyable obsession.
+
+--Oh! tu ne passeras pas, hurla la vieille; tu veux fuir, madame Veto...
+je le sais bien, l'homme au manteau me l'a dit; tu veux aller rejoindre
+les Prussiens... mais tu ne fuiras pas, continua-t-elle en se
+cramponnant à la robe de la reine; je t'en empêcherai, moi! À la
+lanterne, madame Veto! Aux armes, citoyens! Marchons... qu'un sang
+impur....
+
+Et, les bras tordus, les cheveux gris épars, le visage pourpre, les yeux
+noyés dans le sang, la malheureuse tomba renversée en déchirant le
+lambeau de la robe à laquelle elle était cramponnée.
+
+La reine, éperdue, mais débarrassée au moins de l'insensée, allait fuir
+du côté du jardin, quand, tout à coup, un cri terrible, mêlé
+d'aboiements et accompagné d'une rumeur étrange, vint tirer de leur
+stupeur les gardes nationaux qui, attirés par cette scène, entouraient
+Marie-Antoinette.
+
+--Aux armes! aux armes! trahison! criait un homme que la reine reconnut
+à sa voix pour le cordonnier Simon.
+
+Près de cet homme qui, le sabre en main, gardait le seuil de la hutte,
+le petit Black aboyait avec fureur.
+
+--Aux armes, tout le poste! cria Simon; nous sommes trahis; faites
+entrer l'Autrichienne. Aux armes! aux armes!
+
+Un officier accourut. Simon lui parla, lui montrant, avec des yeux
+enflammés, l'intérieur de la cabine. L'officier cria à son tour:
+
+--Aux armes!
+
+--Black! Black! appela la reine en faisant quelques pas en avant. Mais
+le chien ne lui répondit pas et continua d'aboyer avec fureur.
+
+Les gardes nationaux coururent aux armes, et se précipitèrent vers la
+cabine, tandis que les municipaux s'emparaient de la reine, de sa soeur
+et de sa fille, et forçaient les prisonnières à repasser le guichet, qui
+se referma derrière elles.
+
+--Apprêtez vos armes! crièrent les municipaux aux sentinelles. Et l'on
+entendit le bruit des fusils qu'on armait.
+
+--C'est là, c'est là, sous la trappe, criait Simon. J'ai vu remuer la
+trappe, j'en suis sûr. D'ailleurs, le chien de l'Autrichienne, un bon
+petit chien qui n'était pas du complot, lui, a jappé contre les
+conspirateurs, qui sont probablement dans la cave. Eh! tenez, il jappe
+encore.
+
+En effet, Black, animé par les cris de Simon, redoubla ses aboiements.
+
+L'officier saisit l'anneau de la trappe. Deux grenadiers des plus
+vigoureux, voyant qu'il ne pouvait venir à bout de la soulever, l'y
+aidèrent, mais sans plus de succès.
+
+--Vous voyez bien qu'ils retiennent la trappe en dedans, dit Simon. Feu!
+à travers la trappe, mes amis! feu!
+
+--Eh! cria madame Plumeau, vous allez casser mes bouteilles.
+
+--Feu! répéta Simon, feu!
+
+--Tais-toi, braillard! dit l'officier. Et vous, apportez des haches et
+entamez les planches. Maintenant, qu'un peloton se tienne prêt.
+Attention! et feu dans la trappe aussitôt qu'elle sera ouverte.
+
+Un gémissement des ais et un soubresaut subit annoncèrent aux gardes
+nationaux qu'un mouvement intérieur venait de s'opérer. Bientôt après,
+on entendit un bruit souterrain qui ressemblait à une herse de fer qui
+se ferme.
+
+--Courage! dit l'officier aux sapeurs qui accouraient. La hache entama
+les planches. Vingt canons de fusil s'abaissèrent dans la direction de
+l'ouverture, qui s'élargissait de seconde en seconde. Mais, par
+l'ouverture, on ne vit personne. L'officier alluma une torche et la jeta
+dans la cave; la cave était vide.
+
+On souleva la trappe, qui, cette fois, céda sans présenter la moindre
+résistance.
+
+--Suivez-moi, s'écria l'officier en se précipitant bravement dans
+l'escalier.
+
+--En avant! en avant! crièrent les gardes nationaux en s'élançant à la
+suite de leur officier.
+
+--Ah! femme Plumeau, dit Tison, tu prêtes ta cave aux aristocrates!
+
+Le mur était défoncé. Des pas nombreux avaient foulé le sol humide, et
+un conduit de trois pieds de large et de cinq pieds de haut, pareil au
+boyau d'une tranchée, s'enfonçait dans la direction de la rue de la
+Corderie.
+
+L'officier s'aventura dans cette ouverture, décidé à poursuivre les
+aristocrates jusque dans les entrailles de la terre; mais, à peine
+eut-il fait trois ou quatre pas, qu'il fut arrêté par une grille de fer.
+
+--Halte! dit-il à ceux qui le poussaient par derrière, on ne peut pas
+aller plus loin, il y a empêchement physique.
+
+--Eh bien, dirent les municipaux, qui, après avoir renfermé les
+prisonnières, accouraient pour avoir des nouvelles, qu'y a-t-il? Voyons?
+
+--Parbleu! dit l'officier en reparaissant, il y a conspiration; les
+aristocrates voulaient enlever la reine pendant sa promenade, et
+probablement qu'elle était de connivence avec eux.
+
+--Peste! cria le municipal. Que l'on coure après le citoyen Santerre, et
+qu'on prévienne la Commune.
+
+--Soldats, dit l'officier, restez dans cette cave, et tuez tout ce qui
+se présentera.
+
+Et l'officier, après avoir donné cet ordre, remonta pour faire son
+rapport.
+
+--Ah! ah! criait Simon en se frottant les mains. Ah! ah! dira-t-on
+encore que je suis fou? Brave Black! Black est un fameux patriote, Black
+a sauvé la République. Viens ici, Black, viens!
+
+Et le brigand, qui avait fait les yeux doux au pauvre chien, lui lança,
+quand il fut proche de lui, un coup de pied qui l'envoya à vingt pas.
+
+--Oh! je t'aime, Black! dit-il; tu feras couper le cou à ta maîtresse.
+Viens ici, Black, viens!
+
+Mais, au lieu d'obéir, cette fois, Black reprit en criant le chemin du
+donjon.
+
+
+
+
+XXVII
+
+Le muscadin
+
+
+Il y avait deux heures, à peu près, que les événements que nous venons
+de raconter étaient accomplis.
+
+Lorin se promenait dans la chambre de Maurice, tandis qu'Agésilas cirait
+les bottes de son maître dans l'antichambre; seulement, pour la plus
+grande commodité de la conversation, la porte était demeurée ouverte,
+et, dans le parcours qu'il accomplissait, Lorin s'arrêtait devant cette
+porte et adressait des questions à l'officieux.
+
+--Et tu dis, citoyen Agésilas, que ton maître est parti ce matin?
+
+--Oh! mon Dieu, oui.
+
+--À son heure ordinaire?
+
+--Dix minutes plus tôt, dix minutes plus tard, je ne saurais trop dire.
+
+--Et tu ne l'as pas revu depuis?
+
+--Non, citoyen.
+
+Lorin reprit sa promenade et fit en silence trois à quatre tours, puis
+s'arrêtant de nouveau:
+
+--Avait-il son sabre? demanda-t-il.
+
+--Oh! quand il va à la section, il l'a toujours.
+
+--Et tu es sûr que c'est à la section qu'il est allé?
+
+--Il me l'a dit du moins.
+
+--En ce cas, je vais le rejoindre, dit Lorin. Si nous nous croisions, tu
+lui diras que je suis venu et que je vais revenir.
+
+--Attendez, dit Agésilas.
+
+--Quoi?
+
+--J'entends son pas dans l'escalier.
+
+--Tu crois?
+
+--J'en suis sûr. En effet, presque au même instant, la porte de
+l'escalier s'ouvrit et Maurice entra.
+
+Lorin jeta sur celui-ci un coup d'oeil rapide, et voyant que rien en lui
+ne paraissait extraordinaire:
+
+--Ah! te voilà enfin! dit Lorin; je t'attends depuis deux heures.
+
+--Tant mieux, dit Maurice en souriant, cela t'aura donné du temps pour
+préparer les distiques et les quatrains.
+
+--Ah! mon cher Maurice, dit l'improvisateur, je n'en fais plus.
+
+--De distiques et de quatrains?
+
+--Non.
+
+--Bah! mais le monde va donc finir?
+
+--Maurice, mon ami, je suis triste.
+
+--Toi, triste?
+
+--Je suis malheureux.
+
+--Toi, malheureux?
+
+--Oui, que veux-tu? j'ai des remords.
+
+--Des remords?
+
+--Eh! mon Dieu, oui, dit Lorin, toi ou elle, mon cher, il n'y avait pas
+de milieu. Toi ou elle, tu sens bien que je n'ai pas hésité; mais,
+vois-tu, Arthémise est au désespoir, c'était son amie.
+
+--Pauvre fille!
+
+--Et comme c'est elle qui m'a donné son adresse...
+
+--Tu aurais infiniment mieux fait de laisser les choses suivre leur
+cours.
+
+--Oui, et c'est toi qui, à cette heure, serais condamné à sa place.
+Puissamment raisonné, cher ami. Et moi qui venais te demander un
+conseil! Je te croyais plus fort que cela.
+
+--Voyons, n'importe, demande toujours.
+
+--Eh bien, comprends-tu? Pauvre fille, je voudrais tenter quelque chose
+pour la sauver. Si je donnais ou si je recevais pour elle quelque bonne
+torgnole, il me semble que cela me ferait du bien.
+
+--Tu es fou, Lorin, dit Maurice en haussant les épaules.
+
+--Voyons, si je faisais une démarche auprès du tribunal révolutionnaire?
+
+--Il est trop tard, elle est condamnée.
+
+--En vérité, dit Lorin, c'est affreux de voir périr ainsi cette jeune
+femme.
+
+--D'autant plus affreux que c'est mon salut qui a entraîné sa mort.
+Mais, après tout, Lorin, ce qui doit nous consoler, c'est qu'elle
+conspirait.
+
+--Eh! mon Dieu, est-ce que tout le monde ne conspire pas, peu ou
+beaucoup, par le temps qui court? Elle a fait comme tout le monde.
+Pauvre femme!
+
+--Ne la plains pas trop, ami, et surtout ne la plains pas trop haut, dit
+Maurice, car nous portons une partie de sa peine. Crois-moi, nous ne
+sommes pas si bien lavés de l'accusation de complicité qu'elle n'ait
+fait tache. Aujourd'hui, à la section, j'ai été appelé girondin par le
+capitaine des chasseurs de Saint-Leu, et tout à l'heure, il m'a fallu
+lui donner un coup de sabre pour lui prouver qu'il se trompait.
+
+--C'est donc pour cela que tu rentres si tard?
+
+--Justement.
+
+--Mais pourquoi ne m'as-tu pas averti?
+
+--Parce que, dans ces sortes d'affaires, tu ne peux te contenir; il
+fallait que cela se terminât tout de suite, afin que la chose ne fît pas
+de bruit. Nous avons pris chacun de notre côté ceux que nous avions sous
+la main.
+
+--Et cette canaille-là t'avait appelé girondin, toi, Maurice, un pur?...
+
+--Eh! mordieu! oui; c'est ce qui te prouve, mon cher, qu'encore une
+aventure pareille et nous sommes impopulaires; car, tu sais, Lorin, quel
+est, aux jours où nous vivons, le synonyme d'impopulaire: c'est
+_suspect_.
+
+_--_Je sais bien, dit Lorin, et ce mot-là fait frissonner les plus
+braves; n'importe... il me répugne de laisser aller la pauvre Héloïse à
+la guillotine sans lui demander pardon.
+
+--Enfin, que veux-tu?
+
+--Je voudrais que tu restasses ici, Maurice, toi qui n'as rien à te
+reprocher à son égard. Moi, vois-tu, c'est autre chose; puisque je ne
+puis rien de plus pour elle, j'irai sur son passage, je veux y aller,
+ami Maurice, tu me comprends, et pourvu qu'elle me tende la main!...
+
+--Je t'accompagnerai alors, dit Maurice.
+
+--Impossible, mon ami, réfléchis donc: tu es municipal, tu es secrétaire
+de section, tu as été mis en cause, tandis que, moi, je n'ai été que ton
+défenseur; on te croirait coupable, reste donc; moi, c'est autre chose,
+je ne risque rien et j'y vais.
+
+Tout ce que disait Lorin était si juste, qu'il n'y avait rien à
+répondre. Maurice, échangeant un seul signe avec la fille Tison marchant
+à l'échafaud, dénonçait lui-même sa complicité.
+
+--Va donc, lui dit-il, mais sois prudent. Lorin sourit, serra la main de
+Maurice et partit. Maurice ouvrit sa fenêtre et lui envoya un triste
+adieu. Mais, avant que Lorin eût tourné le coin de la rue, plus d'une
+fois il s'y était remis pour le regarder encore, et, chaque fois, attiré
+par une espèce de sympathie magnétique, Lorin se retourna pour le
+regarder en souriant. Enfin, lorsqu'il eut disparu au coin du quai,
+Maurice referma la fenêtre, se jeta dans un fauteuil, et tomba dans une
+de ces somnolences qui, chez les caractères forts et pour les
+organisations nerveuses, sont les pressentiments de grands malheurs, car
+ils ressemblent au calme précurseur de la tempête. Il ne fut tiré de
+cette rêverie, ou plutôt de cet assoupissement, que par l'officieux,
+qui, au retour d'une commission faite à l'extérieur, rentra avec cet air
+éveillé des domestiques qui brûlent de débiter au maître les nouvelles
+qu'ils viennent de recueillir.
+
+Mais, voyant Maurice préoccupé, il n'osa le distraire, et se contenta de
+passer et repasser sans motifs, mais avec obstination devant lui.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda Maurice négligemment; parle, si tu as
+quelque chose à me dire.
+
+--Ah! citoyen, encore une fameuse conspiration, allez! Maurice fit un
+mouvement d'épaules.
+
+--Une conspiration qui fait dresser les cheveux sur la tête, continua
+Agésilas.
+
+--Vraiment! répondit Maurice en homme accoutumé aux trente conspirations
+quotidiennes de cette époque.
+
+--Oui, citoyen, reprit Agésilas; c'est à faire frémir, voyez-vous! Rien
+que d'y penser, cela donne la chair de poule aux bons patriotes.
+
+--Voyons cette conspiration? dit Maurice.
+
+--L'Autrichienne a manqué de s'enfuir.
+
+--Bah! dit Maurice commençant à prêter une attention plus réelle.
+
+--Il paraît, dit Agésilas, que la veuve Capet avait des ramifications
+avec la fille Tison, que l'on va guillotiner aujourd'hui. Elle ne l'a
+pas volé; la malheureuse!
+
+--Et comment la reine avait-elle des relations avec cette fille? demanda
+Maurice, qui sentait perler la sueur sur son front.
+
+--Par un oeillet. Imaginez-vous, citoyen, qu'on lui a fait passer le
+plan de la chose dans un oeillet.
+
+--Dans un oeillet!... Et qui cela?
+
+--M. le chevalier... de... attendez donc... c'est pourtant un nom
+fièrement connu... mais, moi, j'oublie tous ces noms....
+
+Un chevalier de Château... que je suis bête! il n'y a plus de
+châteaux... un chevalier de Maison...
+
+--Maison-Rouge?
+
+--C'est cela.
+
+--Impossible.
+
+--Comment, impossible? Puisque je vous dis qu'on a trouvé une trappe, un
+souterrain, des carrosses.
+
+--Mais non, c'est qu'au contraire tu n'as rien dit encore de tout cela.
+
+--Ah bien, je vais vous le dire alors.
+
+--Dis; si c'est un conte, il est beau du moins.
+
+--Non, citoyen, ce n'est pas un conte, tant s'en faut, et la preuve,
+c'est que je le tiens du citoyen portier. Les aristocrates ont creusé
+une mine; cette mine partait de la rue de la Corderie, et allait jusque
+dans la cave de la cantine de la citoyenne Plumeau, et même elle a
+failli être compromise de complicité, la citoyenne Plumeau. Vous la
+connaissez, j'espère?
+
+--Oui, dit Maurice; mais après?
+
+--Eh bien, la veuve Capet devait se sauver par ce souterrain-là. Elle
+avait déjà le pied sur la première marche, quoi! C'est le citoyen Simon
+qui l'a rattrapée par sa robe. Tenez, on bat la générale dans la ville,
+et le rappel dans les sections; entendez-vous le tambour, là? On dit que
+les Prussiens sont à Dammartin, et qu'ils ont poussé des reconnaissances
+jusqu'aux frontières.
+
+Au milieu de ce flux de paroles, du vrai et du faux, du possible et de
+l'absurde, Maurice saisit à peu près le fil conducteur. Tout partait de
+cet oeillet donné sous ses yeux à la reine, et acheté par lui à la
+malheureuse bouquetière. Cet oeillet contenait le plan d'une
+conspiration qui venait d'éclater, avec les détails plus ou moins vrais
+que rapportait Agésilas.
+
+En ce moment le bruit du tambour se rapprocha, et Maurice entendit crier
+dans la rue:
+
+--Grande conspiration découverte au Temple par le citoyen Simon! Grande
+conspiration en faveur de la veuve Capet découverte au Temple!
+
+--Oui, oui, dit Maurice, c'est bien ce que je pense. Il y a du vrai dans
+tout cela. Et Lorin qui, au milieu de cette exaltation populaire, va
+peut-être tendre la main à cette fille et se faire mettre en morceaux....
+
+Maurice prit son chapeau, agrafa la ceinture de son sabre, et en deux
+bonds fut dans la rue.
+
+--Où est-il? demanda Maurice. Sur le chemin de la Conciergerie sans
+doute. Et il s'élança vers le quai.
+
+À l'extrémité du quai de la Mégisserie, des piques et des baïonnettes,
+surgissant du milieu d'un rassemblement, frappèrent ses regards. Il lui
+sembla distinguer au milieu du groupe un habit de garde national et dans
+le groupe des mouvements hostiles. Il courut, le coeur serré, vers le
+rassemblement qui encombrait le bord de l'eau.
+
+Ce garde national pressé par la cohorte des Marseillais était Lorin;
+Lorin pâle, les lèvres serrées, l'oeil menaçant, la main sur la poignée
+de son sabre, mesurant la place des coups qu'il se préparait à porter.
+
+À deux pas de Lorin était Simon. Ce dernier, riant d'un rire féroce,
+désignait Lorin aux Marseillais et à la populace en disant:
+
+--Tenez, tenez! vous voyez bien celui-là, c'en est un que j'ai fait
+chasser du Temple hier comme aristocrate; c'en est un de ceux qui
+favorisent les correspondances dans les oeillets. C'est le complice de
+la fille Tison, qui va passer tout à l'heure. Eh bien, le voyez-vous, il
+se promène tranquillement sur le quai, tandis que sa complice va marcher
+à la guillotine; et peut-être même qu'elle était plus que sa complice,
+que c'était sa maîtresse, et qu'il était venu ici pour lui dire adieu ou
+pour essayer de la sauver.
+
+Lorin n'était pas homme à en entendre davantage. Il tira son sabre hors
+du fourreau.
+
+En même temps la foule s'ouvrit devant un homme qui donnait tête baissée
+dans le groupe, et dont les larges épaules renversèrent trois ou quatre
+spectateurs qui se préparaient à devenir acteurs.
+
+--Sois heureux, Simon, dit Maurice. Tu regrettais sans doute que je ne
+fusse point là, avec mon ami pour faire ton métier de dénonciateur en
+grand. Dénonce, Simon, dénonce, me voilà.
+
+--Ma foi, oui, dit Simon avec son hideux ricanement, et tu arrives à
+propos. Celui-là, dit-il, c'est le beau Maurice Lindey, qui a été accusé
+en même temps que la fille Tison, et qui s'en est tiré parce qu'il est
+riche, lui.
+
+--À la lanterne! à la lanterne! crièrent les Marseillais.
+
+--Oui-da! essayez donc un peu, dit Maurice.
+
+Et il fit un pas en avant et piqua, comme pour s'essayer, au milieu du
+front d'un des plus ardents égorgeurs que le sang aveugla aussitôt.
+
+--Au meurtre! s'écria celui-ci. Les Marseillais abaissèrent les piques,
+levèrent les haches, armèrent les fusils; la foule s'écarta effrayée, et
+les deux amis restèrent isolés et exposés comme une double cible à tous
+les coups. Ils se regardèrent avec un dernier et sublime sourire, car
+ils s'attendaient à être dévorés par ce tourbillon de fer et de flamme
+qui les menaçait, quand tout à coup la porte de la maison à laquelle ils
+s'adossaient s'ouvrit et un essaim de jeunes gens en habit, de ceux
+qu'on appelait les muscadins, armés tous d'un sabre et ayant chacun une
+paire de pistolets à la ceinture, fondit sur les Marseillais et engagea
+une mêlée terrible.
+
+--Hourra! crièrent ensemble Lorin et Maurice ranimés par ce secours, et
+sans réfléchir qu'en combattant dans les rangs des nouveaux venus, ils
+donnaient raison aux accusations de Simon. Hourra!
+
+Mais, s'ils ne pensaient pas à leur salut, un autre y pensa pour eux. Un
+petit jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, à l'oeil bleu, maniant
+avec une adresse, et une ardeur infinies, un sabre de sapeur qu'on eût
+cru que sa main de femme ne pouvait soulever, s'apercevant que Maurice
+et Lorin, au lieu de fuir par la porte qu'il semblait avoir laissée
+ouverte avec intention, combattaient à ses côtés, se retourna en leur
+disant tout bas:
+
+--Fuyez par cette porte; ce que nous venons faire ici ne vous regarde
+pas, et vous vous compromettez inutilement.
+
+Puis tout à coup, en voyant que les deux amis hésitaient:
+
+--Arrière! cria-t-il à Maurice, pas de patriotes avec nous; municipal
+Lindey, nous sommes des aristocrates, nous.
+
+À ce nom, à cette audace qu'avait un homme d'accuser une qualité qui, à
+cette époque-là, valait sentence de mort, la foule poussa un grand cri.
+
+Mais le jeune homme blond et trois ou quatre de ses amis, sans
+s'effrayer de ce cri, poussèrent Maurice et Lorin dans l'allée, dont ils
+refermèrent la porte derrière eux; puis ils revinrent se jeter dans la
+mêlée, qui était encore augmentée par l'approche de la charrette.
+
+Maurice et Lorin, si miraculeusement sauvés, se regardèrent étonnés,
+éblouis.
+
+Cette issue semblait ménagée exprès; ils entrèrent dans une cour, et au
+fond de cette cour trouvèrent une petite porte dérobée qui donnait sur
+la rue Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+À ce moment, du pont au Change déboucha un détachement de gendarmes qui
+eut bientôt balayé le quai, quoique de la rue transversale où se
+tenaient les deux amis, on entendît pendant un instant une lutte
+acharnée.
+
+Ils précédaient la charrette qui conduisait à la guillotine la pauvre
+Héloïse.
+
+--Au galop! cria une voix; au galop! La charrette partit au galop. Lorin
+aperçut la malheureuse jeune fille, debout, le sourire sur les lèvres et
+l'oeil fier. Mais il ne put même échanger un geste avec elle; elle passa
+sans le voir auprès d'un tourbillon de peuple qui criait:
+
+--À mort, l'aristocrate! À mort! Et le bruit s'éloigna décroissant et
+gagnant les Tuileries.
+
+En même temps, la petite porte par où étaient sortis Maurice et Lorin se
+rouvrit, et trois ou quatre muscadins, les habits déchirés et sanglants,
+sortirent. C'était probablement tout ce qui restait de la petite troupe.
+
+Le jeune homme blond sortit le dernier.
+
+--Hélas! dit-il, cette cause est donc maudite!
+
+Et, jetant son sabre ébréché et sanglant, il s'élança vers la rue des
+Lavandières.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+Le chevalier de Maison-Rouge
+
+
+Maurice se hâta de rentrer à la section pour y porter plainte contre
+Simon.
+
+Il est vrai qu'avant de se séparer de Maurice, Lorin avait trouvé un
+moyen plus expéditif: c'était de rassembler quelques Thermopyles,
+d'attendre Simon à sa première sortie du Temple, et de le tuer en
+bataille rangée.
+
+Mais Maurice s'était formellement opposé à ce plan.
+
+--Tu es perdu, lui dit-il, si tu en viens aux voies de fait. Écrasons
+Simon, mais écrasons-le par la légalité. Ce doit être chose facile à des
+légistes.
+
+En conséquence, le lendemain matin, Maurice se rendit à la section et
+formula sa plainte.
+
+Mais il fut bien étonné quand à la section le président fit la sourde
+oreille, se récusant, disant qu'il ne pouvait prendre parti entre deux
+bons citoyens animés tous deux de l'amour de la patrie.
+
+--Bon! dit Maurice, je sais maintenant ce qu'il faut faire pour mériter
+la réputation de bon citoyen. Ah! ah! rassembler le peuple pour
+assassiner un homme qui vous déplaît, vous appelez cela être animé de
+l'amour de la patrie? Alors j'en reviens au sentiment de Lorin, que j'ai
+eu le tort de combattre. À partir d'aujourd'hui, je vais faire du
+patriotisme, comme vous l'entendez, et j'expérimenterai sur Simon.
+
+--Citoyen Maurice, répondit le président, Simon a peut-être moins de
+torts que toi dans cette affaire; il a découvert une conspiration, sans
+y être appelé par ses fonctions, là où tu n'as rien vu, toi dont c'était
+le devoir de la découvrir; de plus, tu as des connivences de hasard ou
+d'intention,--lesquelles? nous n'en savons rien,--mais tu en as avec les
+ennemis de la nation.
+
+--Moi! dit Maurice. Ah! voilà du nouveau, par exemple; et avec qui donc,
+citoyen président?
+
+--Avec le citoyen Maison-Rouge.
+
+--Moi? dit Maurice stupéfait; moi, j'ai des connivences avec le
+chevalier de Maison-Rouge? Je ne le connais pas, je ne l'ai jamais...
+
+--On t'a vu lui parler.
+
+--Moi?
+
+--Lui serrer la main.
+
+--Moi?
+
+--Oui.
+
+--Où cela? quand cela?... Citoyen président, dit Maurice emporté par la
+conviction de son innocence, tu en as menti.
+
+--Ton zèle pour la patrie t'emporte un peu loin, citoyen Maurice, dit le
+président, et tu seras fâché tout à l'heure de ce que tu viens de dire,
+quand je te donnerai la preuve que je n'ai avancé que la vérité. Voici
+trois rapports différents qui t'accusent.
+
+--Allons donc! dit Maurice; est-ce que vous pensez que je suis assez
+niais pour croire à votre chevalier de Maison-Rouge?
+
+--Et pourquoi n'y croirais-tu pas?
+
+--Parce que c'est un spectre de conspirateur avec lequel vous tenez
+toujours une conspiration prête pour englober vos ennemis.
+
+--Lis les dénonciations.
+
+--Je ne lirai rien, dit Maurice: je proteste que je n'ai jamais vu le
+chevalier de Maison-Rouge, et que je ne lui ai jamais parlé. Que celui
+qui ne croira pas à ma parole d'honneur vienne me le dire, je sais ce
+que j'aurais à lui répondre.
+
+Le président haussa les épaules; Maurice, qui ne voulait être en reste
+avec personne, en fit autant.
+
+Il y eut quelque chose de sombre et de réservé pendant le reste de la
+séance.
+
+Après la séance, le président, qui était un brave patriote élevé au
+premier rang du district par le suffrage de ses concitoyens, s'approcha
+de Maurice et lui dit:
+
+--Viens, Maurice, j'ai à te parler. Maurice suivit le président, qui le
+conduisit dans un petit cabinet attenant à la chambre des séances.
+
+Arrivé là, il le regarda en face, et, lui posant la main sur l'épaule:
+
+--Maurice, lui dit-il, j'ai connu, j'ai estimé ton père, ce qui fait que
+je t'estime et que je t'aime. Maurice, crois-moi, tu cours un grand
+danger en te laissant aller au manque de foi, première décadence d'un
+esprit vraiment révolutionnaire.
+
+Maurice, mon ami, dès qu'on perd la foi, on perd la fidélité. Tu ne
+crois pas aux ennemis de la nation: de là vient que tu passes près d'eux
+sans les voir, et que tu deviens l'instrument de leurs complots sans
+t'en douter.
+
+--Que diable! citoyen, dit Maurice, je me connais, je suis homme de
+coeur, zélé patriote; mais mon zèle ne me rend pas fanatique: voilà
+vingt conspirations prétendues que la République signe toutes du même
+nom. Je demande, une fois pour toutes, à voir l'éditeur responsable.
+
+--Tu ne crois pas aux conspirateurs, Maurice, dit le président; eh bien,
+dis-moi, crois-tu à l'oeillet rouge pour lequel on a guillotiné hier la
+fille Tison?
+
+Maurice tressaillit.
+
+--Crois-tu au souterrain pratiqué dans le jardin du Temple et
+communiquant de la cave de la citoyenne Plumeau à certaine maison de la
+rue de la Corderie?
+
+--Non, dit Maurice.
+
+--Alors, fais comme Thomas l'apôtre, va voir.
+
+--Je ne suis pas de garde au Temple, et l'on ne me laissera pas entrer.
+
+--Tout le monde peut entrer au Temple maintenant.
+
+--Comment cela?
+
+--Lis ce rapport; puisque tu es si incrédule, je ne procéderai plus que
+par pièces officielles.
+
+--Comment! s'écria Maurice lisant le rapport, c'est à ce point?
+
+--Continue.
+
+--On transporte la reine à la Conciergerie?
+
+--Eh bien? répondit le président.
+
+--Ah! ah! fit Maurice.
+
+--Crois-tu que ce soit sur un rêve, sur ce que tu appelles une
+imagination, sur une billevesée, que le comité de Salut public ait
+adopté une si grave mesure?
+
+--Cette mesure a été adoptée, mais elle ne sera pas exécutée, comme une
+foule de mesures que j'ai vu prendre, et voilà tout...
+
+--Lis donc jusqu'au bout, dit le président. Et il lui présenta un
+dernier papier.
+
+--Le récépissé de Richard, le geôlier de la Conciergerie! s'écria
+Maurice.
+
+--Elle y a été écrouée à deux heures. Cette fois, Maurice demeura
+pensif.
+
+--La Commune, tu le sais, continua le président, agit dans des vues
+profondes. Elle s'est creusé un sillon large et droit; ses mesures ne
+sont pas des enfantillages, et elle a mis en exécution ce principe de
+Cromwell: «_Il ne faut frapper les rois qu'à la tête.»_ Lis cette note
+secrète du ministre de la police.
+
+Maurice lut: «Attendu que nous avons la certitude que le ci-devant
+chevalier de Maison-Rouge est à Paris; qu'il y a été vu en différents
+endroits; qu'il a laissé des traces de son passage en plusieurs complots
+heureusement déjoués, j'invite tous les chefs de section à redoubler de
+surveillance.»
+
+--Eh bien? demanda le président.
+
+--Il faut que je te croie, citoyen président, s'écria Maurice. Et il
+continua:
+
+«Signalement du chevalier de Maison-Rouge: cinq pieds trois pouces,
+cheveux blonds, yeux bleus, nez droit, barbe châtaine, menton rond, voix
+douce, mains de femme.
+
+«Trente-cinq à trente-six ans.»
+
+Au signalement, une lueur étrange passa à travers l'esprit de Maurice;
+il songea à ce jeune homme qui commandait la troupe de muscadins qui les
+avait sauvés la veille, Lorin et lui, et qui frappait si résolument sur
+les Marseillais avec son sabre de sapeur.
+
+--Mordieu! murmura Maurice, serait-ce lui? En ce cas, la dénonciation
+qui dit qu'on m'a vu lui parler ne serait point fausse. Seulement, je ne
+me rappelle pas lui avoir serré la main.
+
+--Eh bien, Maurice, demanda le président, que dites-vous de cela
+maintenant, mon ami?
+
+--Je dis que je vous crois, répondit Maurice en méditant avec tristesse,
+car, depuis quelque temps, sans savoir quelle mauvaise influence
+attristait sa vie, il voyait toutes choses s'assombrir autour de lui.
+
+--Ne joue pas ainsi ta popularité, Maurice, continua le président. La
+popularité, aujourd'hui, c'est la vie; l'impopularité, prends-y garde,
+c'est le soupçon de trahison, et le citoyen Lindey ne peut pas être
+soupçonné d'être un traître.
+
+Maurice n'avait rien à répondre à une doctrine qu'il sentait bien être
+la sienne. Il remercia son vieil ami et quitta la section.
+
+--Ah! murmura-t-il, respirons un peu; c'est trop de soupçons et de
+luttes. Allons droit au repos, à l'innocence et à la joie; allons à
+Geneviève.
+
+Et Maurice prit le chemin de la vieille rue Saint-Jacques.
+
+Lorsqu'il arriva chez le maître tanneur, Dixmer et Morand soutenaient
+Geneviève, en proie à une violente attaque de nerfs.
+
+Aussi, au lieu de lui laisser l'entrée libre, comme d'habitude, un
+domestique lui barra-t-il le passage.
+
+--Annonce-moi toujours, dit Maurice inquiet, et si Dixmer ne peut pas me
+recevoir en ce moment, je me retirerai. Le domestique entra dans le
+petit pavillon, tandis que lui, Maurice, demeurait dans le jardin.
+
+Il lui sembla qu'il se passait quelque chose d'étrange dans la maison.
+Les ouvriers tanneurs n'étaient point à leur ouvrage, et traversaient le
+jardin d'un air inquiet.
+
+Dixmer revint lui-même jusqu'à la porte.
+
+--Entrez, dit-il, cher Maurice, entrez; vous n'êtes pas de ceux pour qui
+la porte est fermée.
+
+--Mais qu'y a-t-il donc? demanda le jeune homme.
+
+--Geneviève est souffrante, dit Dixmer; plus que souffrante, car elle
+délire.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria le jeune homme, ému de retrouver là encore le
+trouble et la souffrance. Qu'a-t-elle donc?
+
+--Vous savez, mon cher, reprit Dixmer, aux maladies des femmes, personne
+ne connaît rien, et surtout le mari.
+
+Geneviève était renversée sur une espèce de chaise longue. Près d'elle
+était Morand, qui lui faisait respirer des sels.
+
+--Eh bien? demanda Dixmer.
+
+--Toujours la même chose, reprit Morand.
+
+--Héloïse! Héloïse! murmura la jeune femme à travers ses lèvres blanches
+et ses dents serrées.
+
+--Héloïse! répéta Maurice avec étonnement.
+
+--Eh! mon Dieu, oui, reprit vivement Dixmer, Geneviève a eu le malheur
+de sortir hier et de voir passer cette malheureuse charrette avec une
+pauvre fille, nommée Héloïse, que l'on conduisait à la guillotine.
+Depuis ce moment-là, elle a eu cinq ou six attaques de nerfs, et ne fait
+que répéter ce nom.
+
+--Ce qui l'a frappée surtout, c'est qu'elle a reconnu dans cette fille
+la bouquetière qui lui a vendu les oeillets que vous savez.
+
+--Certainement que je sais, puisqu'ils ont failli me faire couper le
+cou.
+
+--Oui, nous avons su tout cela, cher Maurice, et croyez bien que nous
+avons été on ne peut plus effrayés; mais Morand était à la séance, et il
+vous a vu sortir en liberté.
+
+--Silence! dit Maurice; la voilà qui parle encore, je crois.
+
+--Oh! des mots entrecoupés, inintelligibles, reprit Dixmer.
+
+--Maurice! murmura Geneviève; ils vont tuer Maurice. À lui! chevalier, à
+lui! Un silence profond succéda à ces paroles.
+
+--Maison-Rouge, murmura encore Geneviève; Maison-Rouge!
+
+Maurice sentit comme un éclair de soupçon; mais ce n'était qu'un éclair.
+D'ailleurs, il était trop ému de la souffrance de Geneviève pour
+commenter ces quelques paroles.
+
+--Avez-vous appelé un médecin? demanda-t-il.
+
+--Oh! ce ne sera rien, reprit Dixmer; un peu de délire, voilà tout.
+
+Et il serra si violemment le bras de sa femme, que Geneviève revint à
+elle et ouvrit, en jetant un léger cri, ses yeux qu'elle avait
+constamment tenus fermés jusque-là.
+
+--Ah! vous voilà tous, dit-elle, et Maurice avec vous. Oh! je suis
+heureuse de vous voir, mon ami; si vous saviez comme j'ai....
+
+Elle se reprit:
+
+--.... Comme nous avons souffert depuis deux jours!
+
+--Oui, dit Maurice, nous voilà tous; rassurez-vous donc et ne vous
+faites plus de terreurs pareilles. Il y a surtout un nom, voyez-vous,
+qu'il faudrait vous déshabituer de prononcer, attendu qu'en ce moment il
+n'est pas en odeur de sainteté.
+
+--Et lequel? demanda vivement Geneviève.
+
+--C'est celui du chevalier de Maison-Rouge.
+
+--J'ai nommé le chevalier de Maison-Rouge, moi? dit Geneviève
+épouvantée.
+
+--Sans doute, répondit Dixmer avec un rire forcé; mais, vous comprenez,
+Maurice, il n'y a rien là d'étonnant, puisqu'on dit publiquement qu'il
+était complice de la fille Tison, et que c'est lui qui a dirigé la
+tentative d'enlèvement qui, par bonheur, a échoué hier.
+
+--Je ne dis pas qu'il y a quelque chose d'étonnant à cela, répondit
+Maurice; je dis seulement qu'il n'a qu'à se bien cacher.
+
+--Qui? demanda Dixmer.
+
+--Le chevalier de Maison-Rouge, parbleu! La Commune le cherche, et ses
+limiers ont le nez fin.
+
+--Pourvu qu'on l'arrête, dit Morand, avant qu'il accomplisse quelque
+nouvelle entreprise qui réussira mieux que la dernière.
+
+--En tout cas, dit Maurice, ce ne sera pas en faveur de la reine.
+
+--Et pourquoi cela? demanda Morand.
+
+--Parce que la reine est désormais à l'abri de ses coups de main.
+
+--Et où est-elle donc? demanda Dixmer.
+
+--À la Conciergerie, répondit Maurice; on l'y a transférée cette nuit.
+
+Dixmer, Morand et Geneviève poussèrent un cri que Maurice prit pour une
+exclamation de surprise.
+
+--Ainsi, vous voyez, continua-t-il, adieu les plans du chevalier de la
+reine! La Conciergerie est plus sûre que le Temple.
+
+Morand et Dixmer échangèrent un regard qui échappa à Maurice.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria-t-il, voilà encore madame Dixmer qui pâlit.
+
+--Geneviève, dit Dixmer à sa femme, il faut te mettre au lit, mon
+enfant; tu souffres. Maurice comprit qu'on le congédiait; il baisa la
+main de Geneviève et sortit. Morand sortit avec lui et l'accompagna
+jusqu'à la vieille rue Saint-Jacques.
+
+Là, il le quitta pour aller dire quelques mots à une espèce de
+domestique qui tenait un cheval tout sellé.
+
+Maurice était si préoccupé, qu'il ne demanda pas même à Morand, auquel
+d'ailleurs il n'avait pas adressé un mot depuis qu'ils étaient sortis
+ensemble de la maison, qui était cet homme et que faisait là ce cheval.
+
+Il prit la rue des Fossés-Saint-Victor et gagna les quais.
+
+--C'est étrange, se disait-il tout en marchant. Est-ce mon esprit qui
+s'affaiblit? sont-ce les événements qui prennent de la gravité? mais
+tout m'apparaît grossi comme à travers un microscope.
+
+Et, pour retrouver un peu de calme, Maurice présenta son front à la
+brise du soir, et s'appuya sur le parapet du pont.
+
+
+
+
+XXIX
+
+La patrouille
+
+
+Comme il achevait en lui-même cette réflexion, tout en regardant l'eau
+couler avec cette attention mélancolique dont on retrouve les symptômes
+chez tout Parisien pur, Maurice, appuyé au parapet du pont, entendit une
+petite troupe qui venait à lui d'un pas égal, comme pourrait être celui
+d'une patrouille.
+
+Il se retourna; c'était une compagnie de la garde nationale qui arrivait
+par l'autre extrémité. Au milieu de l'obscurité, Maurice crut
+reconnaître Lorin.
+
+C'était lui, en effet. Dès qu'il l'aperçut, il courut à lui les bras
+ouverts:
+
+--Enfin, s'écria Lorin, c'est toi. Morbleu! ce n'est pas sans peine que
+l'on te rejoint;
+
+
+ _Mais, puisque je retrouve un ami si fidèle,_
+ _Ma fortune va prendre une face nouvelle._
+
+
+Cette fois, tu ne te plaindras pas, j'espère; je te donne du Racine au
+lieu de te donner du Lorin.
+
+--Que viens-tu donc faire par ici en patrouille? demanda Maurice que
+tout inquiétait.
+
+--Je suis chef d'expédition, mon ami; il s'agit de rétablir sur sa base
+primitive notre réputation ébranlée. Puis, se retournant vers sa
+compagnie:
+
+--Portez armes! présentez armes! haut les armes! dit-il. Là, mes
+enfants, il ne fait pas encore nuit assez noire. Causez de vos petites
+affaires, nous allons causer des nôtres.
+
+Puis, revenant à Maurice:
+
+--J'ai appris aujourd'hui à la section deux grandes nouvelles, continua
+Lorin.
+
+--Lesquelles?
+
+--La première, c'est que nous commençons à être suspects, toi et moi.
+
+--Je le sais. Après?
+
+--Ah! tu le sais?
+
+--Oui.
+
+--La seconde, c'est que toute la conspiration à l'oeillet a été conduite
+par le chevalier de Maison-Rouge.
+
+--Je le sais encore.
+
+--Mais ce que tu ne sais pas, c'est que la conspiration de l'oeillet
+rouge et celle du souterrain ne faisaient qu'une seule conspiration.
+
+--Je le sais encore.
+
+--Alors passons à une troisième nouvelle; tu ne la sais pas, celle-là,
+j'en suis sûr. Nous allons prendre ce soir le chevalier de Maison-Rouge.
+
+--Prendre le chevalier de Maison-Rouge?
+
+--Oui.
+
+--Tu t'es donc fait gendarme?
+
+--Non; mais je suis patriote. Un patriote se doit à sa patrie. Or, ma
+patrie est abominablement ravagée par ce chevalier de Maison-Rouge, qui
+fait complots sur complots. Or, la patrie m'ordonne, à moi qui suis un
+patriote, de la débarrasser du susdit chevalier de Maison-Rouge qui la
+gêne horriblement, et j'obéis à la patrie.
+
+--C'est égal, dit Maurice, il est singulier que tu te charges d'une
+pareille commission.
+
+--Je ne m'en suis pas chargé, on m'en a chargé; mais, d'ailleurs, je
+dois dire que je l'eusse briguée, la commission. Il nous faut un coup
+éclatant pour nous réhabiliter, attendu que notre réhabilitation, c'est
+non seulement la sécurité de notre existence, mais encore le droit de
+mettre à la première occasion six pouces de lame dans le ventre de cet
+affreux Simon.
+
+--Mais comment a-t-on su que c'était le chevalier de Maison-Rouge qui
+était à la tête de la conspiration du souterrain?
+
+--Ce n'est pas encore bien sûr, mais on le présume.
+
+--Ah! vous procédez par induction?
+
+--Nous procédons par certitude.
+
+--Comment arranges-tu tout cela? Voyons; car enfin...
+
+--Écoute bien.
+
+--Je t'écoute.
+
+--À peine ai-je entendu crier: «Grande conspiration découverte par le
+citoyen Simon...» (cette canaille de Simon! il est partout, ce
+misérable!), que j'ai voulu juger de la vérité par moi-même. Or, on
+parlait d'un souterrain.
+
+--Existe-t-il?
+
+--Oh! il existe, je l'ai vu.--_Vu, de mes deux yeux vu, ce qui s'appelle
+vu._--Tiens, pourquoi ne siffles-tu pas?
+
+--Parce que c'est du Molière, et que, je te l'avoue d'ailleurs, les
+circonstances me paraissent un peu graves pour plaisanter.
+
+--Eh bien, de quoi plaisantera-t-on, alors, si l'on ne plaisante pas des
+choses graves?
+
+--Tu dis donc que tu as vu...
+
+--Le souterrain.... Je répète que j'ai vu le souterrain, que je l'ai
+parcouru, et qu'il correspondait de la cave de la citoyenne Plumeau à
+une maison de la rue de la Corderie, à la maison n° 12 ou 14, je ne me
+le rappelle plus bien.
+
+--Vrai! Lorin, tu l'as parcouru?...
+
+--Dans toute sa longueur, et, ma foi! je t'assure que c'était un boyau
+fort joliment taillé; de plus, il était coupé par trois grilles en fer,
+que l'on a été obligé de déchausser les unes après les autres; mais qui,
+dans le cas où les conjurés auraient réussi, leur eussent donné tout le
+temps, en sacrifiant trois ou quatre des leurs, de mettre madame veuve
+Capet en lieu de sûreté. Heureusement, il n'en est pas ainsi, et cet
+affreux Simon a encore découvert celle-là.
+
+--Mais il me semble, dit Maurice, que ceux qu'on aurait dû arrêter
+d'abord étaient les habitants de cette maison de la rue de la Corderie.
+
+--C'est ce que l'on aurait fait aussi si l'on n'eût pas trouvé la maison
+parfaitement dénuée de locataires.
+
+--Mais enfin, cette maison appartient à quelqu'un?
+
+--Oui, à un nouveau propriétaire, mais personne ne le connaissait; on
+savait que la maison avait changé de maître depuis quinze jours ou trois
+semaines, voilà tout. Les voisins avaient bien entendu du bruit; mais,
+comme la maison était vieille, ils avaient cru qu'on travaillait aux
+réparations. Quant à l'autre propriétaire, il avait quitté Paris.
+J'arrivai sur ces entrefaites.
+
+«--Pour Dieu! dis-je à Santerre en le tirant à part, vous êtes tous bien
+embarrassés.
+
+«--C'est vrai, répondit-il, nous le sommes.
+
+«--Cette maison a été vendue, n'est-ce pas?
+
+«--Oui.
+
+«--Il y a quinze jours?
+
+«--Quinze jours ou trois semaines.
+
+«--Vendue par-devant notaire?
+
+«--Oui.
+
+«--Eh bien, il faut chercher chez tous les notaires de Paris, savoir
+lequel a vendu cette maison et se faire communiquer l'acte. On verra
+dessus le nom et le domicile de l'acheteur.
+
+«--À la bonne heure! c'est un conseil cela, dit Santerre; et voilà
+pourtant un homme qu'on accuse d'être un mauvais patriote. Lorin, Lorin!
+je te réhabiliterai, ou le diable me brûle.
+
+«Bref, continua Lorin, ce qui fut dit fut fait. On chercha le notaire,
+on retrouva l'acte, et, sur l'acte, le nom et le domicile du coupable.
+Alors Santerre m'a tenu parole, il m'a désigné pour l'arrêter.
+
+--Et cet homme, c'était le chevalier de Maison-Rouge?
+
+--Non pas, son complice seulement, c'est-à-dire probablement.
+
+--Mais alors comment dis-tu que vous allez arrêter le chevalier de
+Maison-Rouge?
+
+--Nous allons les arrêter tous ensemble.
+
+--D'abord, connais-tu ce chevalier de Maison-Rouge?
+
+--À merveille.
+
+--Tu as donc son signalement?
+
+--Parbleu! Santerre me l'a donné. Cinq pieds deux ou trois pouces,
+cheveux blonds, yeux bleus, nez droit, barbe châtaine; d'ailleurs, je
+l'ai vu.
+
+--Quand?
+
+--Aujourd'hui même.
+
+--Tu l'as vu?
+
+--Et toi aussi. Maurice tressaillit.
+
+--Ce petit jeune homme blond qui nous a délivrés ce matin, tu sais,
+celui qui commandait la troupe des muscadins, qui tapait si dur.
+
+--C'était donc lui? demanda Maurice.
+
+--Lui-même. On l'a suivi et on l'a perdu dans les environs du domicile
+de notre propriétaire de la rue de la Corderie; de sorte qu'on présume
+qu'ils logent ensemble.
+
+--En effet, c'est probable.
+
+--C'est sûr.
+
+--Mais il me semble, Lorin, ajouta Maurice, que, si tu arrêtes ce soir
+celui qui nous a sauvés ce matin, tu manques quelque peu de
+reconnaissance.
+
+--Allons donc! dit Lorin. Est-ce que tu crois qu'il nous a sauvés pour
+nous sauver?
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Pas du tout. Ils étaient embusqués là pour enlever la pauvre Héloïse
+Tison quand elle passerait. Nos égorgeurs les gênaient, ils sont tombés
+sur nos égorgeurs. Nous avons été sauvés par contrecoup. Or, comme tout
+est dans l'intention, et que l'intention n'y était pas, je n'ai pas à me
+reprocher la plus petite ingratitude. D'ailleurs, vois-tu, Maurice, le
+point capital c'est la nécessité; et il y a nécessité à ce que nous nous
+réhabilitions par un coup d'éclat. J'ai répondu de toi.
+
+--À qui?
+
+--À Santerre; il sait que tu commandes l'expédition.
+
+--Comment cela? «--Es-tu sûr d'arrêter les coupables? a-t-il dit.
+«--Oui, ai-je répondu, si Maurice en est. «--Mais es-tu sûr de Maurice?
+Depuis quelque temps il tiédit. «--Ceux qui disent cela se trompent.
+Maurice ne tiédit pas plus que moi. «--Et tu en réponds? «--Comme de
+moi-même. «Alors j'ai passé chez toi, mais je ne t'ai pas trouvé; j'ai
+pris ensuite ce chemin, d'abord parce que c'était le mien, et ensuite
+parce que c'était celui que tu prends d'ordinaire; enfin, je t'ai
+rencontré, te voilà: en avant, marche!
+
+
+ _La victoire en chantant_
+ _Nous ouvre la barrière..._
+
+
+--Mon cher Lorin, j'en suis désespéré, mais je ne me sens pas le moindre
+goût pour cette expédition; tu diras que tu ne m'as pas rencontré.
+
+--Impossible! tous nos hommes t'ont vu.
+
+--Eh bien, tu diras que tu m'as rencontré et que je n'ai pas voulu être
+des vôtres.
+
+--Impossible encore.
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Parce que, cette fois, tu ne seras pas un tiède, mais un suspect.... Et
+tu sais ce qu'on en fait, des suspects: on les conduit sur la place de
+la Révolution et on les invite à saluer la statue de la Liberté;
+seulement, au lieu de saluer avec le chapeau, ils saluent avec la tête.
+
+--Eh bien, Lorin, il arrivera ce qu'il pourra; mais en vérité, cela te
+paraîtra sans doute étrange, ce que je vais te dire là?
+
+Lorin ouvrit de grands yeux et regarda Maurice.
+
+--Eh bien, reprit Maurice, je suis dégoûté de la vie.... Lorin éclata de
+rire.
+
+--Bon! dit-il; nous sommes en bisbille avec notre bien-aimée, et cela
+nous donne des idées mélancoliques. Allons, bel Amadis! redevenons un
+homme, et de là nous passerons au citoyen; moi, au contraire, je ne suis
+jamais meilleur patriote que lorsque je suis en brouille avec Arthémise.
+À propos, Sa Divinité la déesse Raison te dit des millions de choses
+gracieuses.
+
+--Tu la remercieras de ma part. Adieu, Lorin.
+
+--Comment, adieu?
+
+--Oui, je m'en vais.
+
+--Où vas-tu?
+
+--Chez moi, parbleu!
+
+--Maurice, tu te perds.
+
+--Je m'en moque.
+
+--Maurice, réfléchis, ami, réfléchis.
+
+--C'est fait.
+
+--Je ne t'ai pas tout répété...
+
+--Tout, quoi?
+
+--Tout ce que m'avait dit Santerre.
+
+--Que t'a-t-il dit?
+
+--Quand je t'ai demandé comme chef de l'expédition, il m'a dit:
+«--Prends garde!
+
+«--À qui? «--À Maurice.
+
+--À moi?
+
+--Oui. «Maurice, a-t-il ajouté, va bien souvent dans ce quartier-là.»
+
+--Dans quel quartier?
+
+--Dans celui de Maison-Rouge.
+
+--Comment! s'écria Maurice, c'est par ici qu'il se cache?
+
+--On le présume, du moins, puisque c'est par ici que loge son complice
+présumé, l'acheteur de la maison de la rue de la Corderie.
+
+--Faubourg Victor? demanda Maurice.
+
+--Oui, faubourg Victor.
+
+--Et dans quelle rue du faubourg?
+
+--Dans la vieille rue Saint-Jacques.
+
+--Ah! mon Dieu! murmura Maurice ébloui comme par un éclair. Et il porta
+sa main à ses yeux.
+
+Puis, au bout d'un instant, et comme si pendant cet instant il avait
+appelé tout son courage:
+
+--Son état? dit-il.
+
+--Maître tanneur.
+
+--Et son nom?
+
+--Dixmer.
+
+--Tu as raison, Lorin, dit Maurice comprimant jusqu'à l'apparence de
+l'émotion par la force de sa volonté; je vais avec vous.
+
+--Et tu fais bien. Es-tu armé?
+
+--J'ai mon sabre, comme toujours.
+
+--Prends encore ces deux pistolets.
+
+--Et toi?
+
+--Moi, j'ai ma carabine. Portez armes! armes bras! en avant, marche!
+
+La patrouille se remit en marche, accompagnée de Maurice, qui marchait
+près de Lorin, et précédée d'un homme vêtu de gris qui la dirigeait;
+c'était l'homme de la police.
+
+De temps en temps on voyait se détacher des angles des rues ou des
+portes des maisons une espèce d'ombre qui venait échanger quelques
+paroles avec l'homme vêtu de gris; c'étaient des surveillants.
+
+On arriva à la ruelle. L'homme gris n'hésita pas un seul instant; il
+était bien renseigné: il prit la ruelle.
+
+Devant la porte du jardin par laquelle on avait fait entrer Maurice
+garrotté, il s'arrêta.
+
+--C'est ici, dit-il.
+
+--C'est ici, quoi? demanda Lorin.
+
+--C'est ici que nous trouverons les deux chefs.
+
+Maurice s'appuya au mur; il lui sembla qu'il allait tomber à la
+renverse.
+
+--Maintenant, dit l'homme gris, il y a trois entrées: l'entrée
+principale, celle-ci, et une entrée qui donne dans un pavillon.
+J'entrerai avec six ou huit hommes par l'entrée principale; gardez cette
+entrée-ci avec quatre ou cinq hommes, et mettez trois hommes sûrs à la
+sortie du pavillon.
+
+--Moi, dit Maurice, je vais passer par-dessus le mur et je veillerai
+dans le jardin.
+
+--À merveille, dit Lorin, d'autant plus que, de l'intérieur, tu nous
+ouvriras la porte.
+
+--Volontiers, dit Maurice. Mais n'allez pas dégarnir le passage et venir
+sans que je vous appelle. Tout ce qui se passera dans l'intérieur, je le
+verrai du jardin.
+
+--Tu connais donc la maison? demanda Lorin.
+
+--Autrefois, j'ai voulu l'acheter.
+
+Lorin embusqua ses hommes dans les angles des haies, dans les
+encoignures des portes, tandis que l'agent de police s'éloignait avec
+huit ou dix gardes nationaux pour forcer, comme il l'avait dit, l'entrée
+principale.
+
+Au bout d'un instant, le bruit de leurs pas s'était éteint sans avoir,
+dans ce désert, éveillé la moindre attention.
+
+Les hommes de Maurice étaient à leur poste et s'effaçaient de leur
+mieux. On eût juré que tout était tranquille et qu'il ne se passait rien
+d'extraordinaire dans la vieille rue Saint-Jacques.
+
+Maurice commença donc d'enjamber le mur.
+
+--Attends, dit Lorin.
+
+--Quoi?
+
+--Et le mot d'ordre.
+
+--C'est juste.
+
+--_Oeillet et souterrain._ Arrête tous ceux qui ne te diront pas ces
+deux mots. Laisse passer tous ceux qui te les diront. Voilà la consigne.
+
+--Merci, dit Maurice. Et il sauta du haut du mur dans le jardin.
+
+
+
+
+XXX
+
+Oeillet et souterrain
+
+
+Le premier coup avait été terrible, et il avait fallu à Maurice toute la
+puissance qu'il avait sur lui-même pour cacher à Lorin le bouleversement
+qui s'était fait dans toute sa personne; mais, une fois dans le jardin,
+une fois seul, une fois dans le silence de la nuit, son esprit devint
+plus calme, et ses idées, au lieu de rouler désordonnées dans son
+cerveau, se présentèrent à son esprit et purent être commentées par sa
+raison.
+
+Quoi! cette maison que Maurice avait si souvent visitée avec le plaisir
+le plus pur, cette maison dont il avait fait son paradis sur la terre,
+n'était qu'un repaire de sanglantes intrigues! Tout ce bon accueil fait
+à son ardente amitié, c'était de l'hypocrisie; tout cet amour de
+Geneviève, c'était de la peur!
+
+On connaît la distribution de ce jardin, où plus d'une fois nos lecteurs
+ont suivi nos jeunes gens. Maurice se glissa de massif en massif jusqu'à
+ce qu'il fût abrité contre les rayons de la lune par l'ombre de cette
+espèce de serre dans laquelle il avait été enfermé le premier jour où il
+avait pénétré dans la maison.
+
+Cette serre était en face du pavillon qu'habitait Geneviève.
+
+Mais, ce soir-là, au lieu d'éclairer isolée et immobile la chambre de la
+jeune femme, la lumière se promenait d'une fenêtre à l'autre. Maurice
+aperçut Geneviève à travers un rideau soulevé à moitié par accident;
+elle entassait à la hâte des effets dans un portemanteau, et il vit avec
+étonnement briller des armes dans ses mains.
+
+Il se souleva sur une borne afin de mieux plonger ses regards dans la
+chambre. Un grand feu brillait dans l'âtre et attira son attention;
+c'étaient des papiers que Geneviève brûlait.
+
+En ce moment une porte s'ouvrit, et un jeune homme entra chez Geneviève.
+
+La première idée de Maurice fut que cet homme était Dixmer.
+
+La jeune femme courut à lui, saisit ses mains, et tous deux se tinrent
+un instant en face l'un de l'autre, paraissant en proie à une vive
+émotion. Quelle était cette émotion? Maurice ne pouvait le deviner, le
+bruit de leurs paroles n'arrivait pas jusqu'à lui.
+
+Mais tout à coup Maurice mesura sa taille des yeux.
+
+--Ce n'est pas Dixmer, murmura-t-il. En effet, celui qui venait d'entrer
+était mince et de petite taille; Dixmer était grand et fort. La jalousie
+est un actif stimulant; en une minute Maurice avait supputé la taille de
+l'inconnu à une ligne près, et analysé la silhouette du mari.
+
+--Ce n'est pas Dixmer, murmura-t-il, comme s'il eût été obligé de se le
+redire à lui-même pour être convaincu de la perfidie de Geneviève.
+
+Il se rapprocha de la fenêtre, mais plus il se rapprochait moins il
+voyait: son front était en feu.
+
+Son pied heurta une échelle; la fenêtre avait sept ou huit pieds de
+hauteur: il prit l'échelle et alla la dresser contre la muraille.
+
+Il monta, colla son oeil à la fente du rideau.
+
+L'inconnu de la chambre de Geneviève était un jeune homme de vingt-sept
+ou vingt-huit ans, à l'oeil bleu, à la tournure élégante; il tenait les
+mains de la jeune femme, et lui parlait tout en essuyant les larmes qui
+voilaient le charmant regard de Geneviève.
+
+Un léger bruit que fit Maurice amena le jeune homme à tourner la tête du
+côté de la fenêtre.
+
+Maurice retint un cri de surprise: il venait de reconnaître son sauveur
+mystérieux de la place du Châtelet.
+
+En ce moment Geneviève retira ses mains de celles de l'inconnu.
+Geneviève s'avança vers la cheminée, et s'assura que tous les papiers
+étaient consumés.
+
+Maurice ne put se contenir davantage; toutes les terribles passions qui
+torturent l'homme, l'amour, la vengeance, la jalousie, lui étreignaient
+le coeur de leurs dents de feu. Il saisit son temps, repoussa violemment
+la croisée mal fermée et sauta dans la chambre.
+
+Au même instant deux pistolets se posèrent sur sa poitrine.
+
+Geneviève s'était retournée au bruit; elle resta muette en apercevant
+Maurice.
+
+--Monsieur, dit froidement le jeune républicain à celui qui tenait deux
+fois sa vie au bout de ces armes, monsieur, vous êtes le chevalier de
+Maison-Rouge?
+
+--Et quand cela serait? répondit le chevalier.
+
+--Oh! c'est que si cela est, vous êtes un homme brave et par conséquent
+un homme calme, et je vais vous dire deux mots.
+
+--Parlez, dit le chevalier sans détourner ses pistolets.
+
+--Vous pouvez me tuer, mais vous ne me tuerez pas avant que j'aie poussé
+un cri, ou plutôt je ne mourrai pas sans l'avoir poussé. Si je pousse ce
+cri, mille hommes qui cernent cette maison l'auront réduite en cendres
+avant dix minutes. Ainsi abaissez vos pistolets, et écoutez ce que je
+vais dire à madame.
+
+--À Geneviève? dit le chevalier.
+
+--À moi? murmura la jeune femme.
+
+--Oui, à vous.
+
+Geneviève, plus pâle qu'une statue, saisit le bras de Maurice; le jeune
+homme la repoussa.
+
+--Vous savez ce que vous m'avez affirmé, madame, dit Maurice avec un
+profond mépris. Je vois maintenant que vous avez dit vrai. En effet,
+vous n'aimez pas M. Morand.
+
+--Maurice, écoutez-moi! s'écria Geneviève.
+
+--Je n'ai rien à entendre, madame, dit Maurice. Vous m'avez trompé; vous
+avez brisé d'un seul coup tous les liens qui scellaient mon coeur au
+vôtre. Vous avez dit que vous n'aimiez pas M. Morand, mais vous ne
+m'avez pas dit que vous en aimiez un autre.
+
+--Monsieur, dit le chevalier, que parlez-vous de Morand, ou plutôt de
+quel Morand parlez-vous?
+
+--De Morand le chimiste.
+
+--Morand le chimiste est devant vous. Morand le chimiste et le chevalier
+de Maison-Rouge ne font qu'un.
+
+Et allongeant la main vers une table voisine, il eut en un instant
+coiffé cette perruque noire qui l'avait si longtemps rendu
+méconnaissable aux yeux du jeune républicain.
+
+--Ah! oui, dit Maurice avec un redoublement de dédain; oui, je
+comprends, ce n'est pas Morand que vous aimiez, puisque Morand
+n'existait pas; mais le subterfuge, pour en être plus adroit, n'en est
+pas moins méprisable.
+
+Le chevalier fit un mouvement de menace.
+
+--Monsieur, continua Maurice, veuillez me laisser causer un instant avec
+madame; assistez même à la causerie, si vous voulez; elle ne sera pas
+longue, je vous en réponds.
+
+Geneviève fit un mouvement pour inviter Maison-Rouge à prendre patience.
+
+--Ainsi, continua Maurice, ainsi, vous, Geneviève, vous m'avez rendu la
+risée de mes amis! l'exécration des miens! Vous m'avez fait servir,
+aveugle que j'étais, à tous vos complots! vous avez tiré de moi
+l'utilité que l'on tire d'un instrument! Écoutez: c'est une action
+infâme! mais vous en serez punie, madame! car monsieur que voici va me
+tuer sous vos yeux! Mais avant cinq minutes, il sera là, lui aussi,
+gisant à vos pieds, ou, s'il vit, ce sera pour porter sa tête sur un
+échafaud.
+
+--Lui mourir! s'écria Geneviève; lui porter sa tête sur l'échafaud! Mais
+vous ne savez donc pas, Maurice, que lui c'est mon protecteur, celui de
+ma famille; que je donnerais ma vie pour la sienne; que s'il meurt je
+mourrai, et que si vous êtes mon amour, vous, lui est ma religion?
+
+--Ah! dit Maurice, vous allez peut-être continuer de dire que vous
+m'aimez. En vérité, les femmes sont trop faibles et trop lâches.
+
+Puis, se retournant:
+
+--Allons, monsieur, dit-il au jeune royaliste, il faut me tuer ou
+mourir.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que si vous ne me tuez pas, je vous arrête. Maurice étendit la
+main pour le saisir au collet.
+
+--Je ne vous disputerai pas ma vie, dit le chevalier de Maison-Rouge,
+tenez! Et il jeta ses armes sur un fauteuil.
+
+--Et pourquoi ne me disputerez-vous pas votre vie?
+
+--Parce que ma vie ne vaut pas le remords que j'éprouverais de tuer un
+galant homme; et puis surtout, surtout parce que Geneviève vous aime.
+
+--Ah! s'écria la jeune femme en joignant les mains; ah! que vous êtes
+toujours bon, grand, loyal et généreux, Armand!
+
+Maurice les regardait tous deux avec un étonnement presque stupide.
+
+--Tenez, dit le chevalier, je rentre dans ma chambre; je vous donne ma
+parole d'honneur que ce n'est point pour fuir, mais pour cacher un
+portrait.
+
+Maurice porta vivement les yeux vers celui de Geneviève; il était à sa
+place.
+
+Soit que Maison-Rouge eût deviné la pensée de Maurice, soit qu'il eût
+voulu pousser au comble la générosité:
+
+--Allons, dit-il, je sais que vous êtes républicain; mais je sais que
+vous êtes en même temps un coeur pur et loyal. Je me confierai à vous
+jusqu'à la fin: regardez!
+
+Et il tira de sa poitrine une miniature qu'il montra à Maurice: c'était
+le portrait de la reine. Maurice baissa la tête et appuya la main sur
+son front.
+
+--J'attends vos ordres, monsieur, dit Maison-Rouge; si vous voulez mon
+arrestation, vous frapperez à cette porte quand il sera temps que je me
+livre. Je ne tiens plus à la vie, du moment où cette vie n'est plus
+soutenue par l'espérance de sauver la reine.
+
+Le chevalier sortit sans que Maurice fît un seul geste pour le retenir.
+À peine fut-il hors de la chambre que Geneviève se précipita aux pieds
+du jeune homme.
+
+--Pardon, dit-elle, pardon, Maurice, pour tout le mal que je vous ai
+fait; pardon pour mes tromperies, pardon au nom de mes souffrances et de
+mes larmes, car, je vous le jure, j'ai bien pleuré, j'ai bien souffert.
+Ah! mon mari est parti ce matin; je ne sais où il est allé, et peut-être
+ne le reverrai-je plus; et maintenant un seul ami me reste, non pas un
+ami, un frère, et vous allez le faire tuer. Pardon, Maurice! pardon!
+
+Maurice releva la jeune femme.
+
+--Que voulez-vous? dit-il, il y a de ces fatalités-là; tout le monde
+joue sa vie à cette heure; le chevalier de Maison-Rouge a joué comme les
+autres, mais il a perdu; maintenant il faut qu'il paye.
+
+--C'est-à-dire qu'il meure, si je vous comprends bien.
+
+--Oui.
+
+--Il faut qu'il meure, et c'est vous qui me dites cela?
+
+--Ce n'est pas moi, Geneviève, c'est la fatalité.
+
+--La fatalité n'a pas dit son dernier mot dans cette affaire, puisque
+vous pouvez le sauver, vous.
+
+--Aux dépens de ma parole, et par conséquent de mon honneur. Je
+comprends, Geneviève.
+
+--Fermez les yeux, Maurice, voilà tout ce que je vous demande, et
+jusqu'où la reconnaissance d'une femme peut aller, je vous promets que
+la mienne y montera.
+
+--Je fermerais inutilement les yeux, madame; il y a un mot d'ordre
+donné, un mot d'ordre, sans lequel personne ne peut sortir, car je vous
+le répète, la maison est cernée.
+
+--Et vous le savez?
+
+--Sans doute que je le sais.
+
+--Maurice!
+
+--Eh bien?
+
+--Mon ami, mon cher Maurice, ce mot d'ordre, dites-le-moi, il me le
+faut.
+
+--Geneviève! s'écria Maurice, Geneviève! mais qui donc êtes-vous pour
+venir me dire: «Maurice, au nom de l'amour que j'ai pour toi, sois sans
+parole, sois sans honneur, trahis ta cause, renie tes opinions»? Que
+m'offrez-vous, Geneviève, en échange de tout cela, vous qui me tentez
+ainsi?
+
+--Oh! Maurice, sauvez-le, sauvez-le d'abord, et ensuite demandez-moi la
+vie.
+
+--Geneviève, répondit Maurice d'une voix sombre, écoutez-moi: j'ai un
+pied dans le chemin de l'infamie; pour y descendre tout à fait, je veux
+avoir au moins une bonne raison contre moi-même; Geneviève, jurez-moi
+que vous n'aimez pas le chevalier de Maison-Rouge...
+
+--J'aime le chevalier de Maison-Rouge comme une soeur, comme une amie,
+pas autrement, je vous le jure!
+
+--Geneviève, m'aimez-vous?
+
+--Maurice, je vous aime, aussi vrai que Dieu m'entend.
+
+--Si je fais ce que vous me demandez, abandonnerez-vous parents, amis,
+patrie, pour fuir avec le traître?
+
+--Maurice! Maurice!
+
+--Elle hésite... oh! elle hésite! Et Maurice se rejeta en arrière avec
+toute la violence du dédain.
+
+Geneviève, qui s'était appuyée à lui, sentit tout à coup son appui
+manquer, elle tomba sur ses genoux.
+
+--Maurice, dit-elle en se renversant en arrière et en tordant ses mains
+jointes; Maurice, tout ce que tu voudras, je te le jure; ordonne,
+j'obéis.
+
+--Tu seras à moi, Geneviève?
+
+--Quand tu l'exigeras.
+
+--Jure sur le Christ! Geneviève étendit le bras:
+
+--Mon Dieu! dit-elle, vous avez pardonné à la femme adultère, j'espère
+que vous me pardonnerez.
+
+Et de grosses larmes roulèrent sur ses joues, et tombèrent sur ses longs
+cheveux épars et flottants sur sa poitrine.
+
+--Oh! pas ainsi, ne jurez pas ainsi, dit Maurice, ou je n'accepte pas
+votre serment.
+
+--Mon Dieu! reprit-elle, je jure de consacrer ma vie à Maurice, de
+mourir avec lui, et, s'il le faut, pour lui, s'il sauve mon ami, mon
+protecteur, mon frère, le chevalier de Maison-Rouge.
+
+--C'est bien; il sera sauvé, dit Maurice. Il alla vers la chambre.
+
+--Monsieur, dit-il, revêtez le costume du tanneur Morand. Je vous rends
+votre parole, vous êtes libre.
+
+--Et vous, madame, dit-il à Geneviève, voilà les deux mots de passe:
+_oeillet et souterrain._
+
+Et comme s'il eût eu horreur de rester dans la chambre où il avait
+prononcé ces deux mots qui le faisaient traître, il ouvrit la fenêtre et
+sauta de la chambre dans le jardin.
+
+
+
+
+XXXI
+
+Perquisition
+
+
+Maurice avait repris son poste dans le jardin, en face de la croisée de
+Geneviève: seulement cette croisée s'était éteinte, Geneviève étant
+rentrée chez le chevalier de Maison-Rouge.
+
+Il était temps que Maurice quittât la chambre, car à peine avait-il
+atteint l'angle de la serre, que la porte du jardin s'ouvrit, et l'homme
+gris parut, suivi de Lorin et de cinq ou six grenadiers.
+
+--Eh bien? demanda Lorin.
+
+--Vous le voyez, dit Maurice, je suis à mon poste.
+
+--Personne n'a tenté de forcer la consigne? dit Lorin.
+
+--Personne, répondit Maurice, heureux d'échapper à un mensonge par la
+manière dont la demande avait été posée; personne! Et vous, qu'avez-vous
+fait?
+
+--Nous, nous avons acquis la certitude que le chevalier de Maison-Rouge
+est entré dans la maison, il y a une heure, et n'en est pas sorti
+depuis, répondit l'homme de la police.
+
+--Et vous connaissez sa chambre? dit Lorin.
+
+--Sa chambre n'est séparée de la chambre de la citoyenne Dixmer que par
+un corridor.
+
+--Ah! ah! dit Lorin.
+
+--Pardieu, il n'y avait pas besoin de séparation du tout; il paraît que
+ce chevalier de Maison-Rouge est un gaillard.
+
+Maurice sentit le sang lui monter à la tête; il ferma les yeux et vit
+mille éclairs intérieurs.
+
+--Eh bien! mais... et le citoyen Dixmer, que disait-il de cela? demanda
+Lorin.
+
+--Il trouvait que c'était bien de l'honneur pour lui.
+
+--Voyons? dit Maurice d'une voix étranglée, que décidons-nous?
+
+--Nous décidons, dit l'homme de la police, que nous allons le prendre
+dans sa chambre, et peut-être même dans son lit.
+
+--Il ne se doute donc de rien?
+
+--De rien absolument.
+
+--Quelle est la disposition du terrain? demanda Lorin.
+
+--Nous en avons un plan parfaitement exact, dit l'homme gris: un
+pavillon situé à l'angle du jardin, le voilà; on monte quatre marches,
+les voyez-vous d'ici? on se trouve sur un palier; à droite, la porte de
+l'appartement de la citoyenne Dixmer: c'est sans doute celui dont nous
+voyons la fenêtre. En face de la fenêtre, au fond, une porte donnant sur
+le corridor, et, dans ce corridor, la porte de la chambre du traître.
+
+--Bien, voilà une topographie un peu soignée, dit Lorin: avec un plan
+comme celui-là on peut marcher les yeux bandés, à plus forte raison les
+yeux ouverts. Marchons donc.
+
+--Les rues sont-elles bien gardées? demanda Maurice avec un intérêt que
+tous les assistants attribuèrent naturellement à la crainte que le
+chevalier ne s'échappât.
+
+--Les rues, les passages, les carrefours, tout, dit l'homme gris; je
+défie qu'une souris passe si elle n'a point le mot d'ordre.
+
+Maurice frissonna; tant de précautions prises lui faisaient craindre que
+sa trahison ne fût inutile à son bonheur.
+
+--Maintenant, dit l'homme gris, combien demandez-vous d'hommes pour
+arrêter le chevalier?
+
+--Combien d'hommes? dit Lorin, j'espère bien que Maurice et moi nous
+suffirons; n'est-ce pas, Maurice?
+
+--Oui, balbutia celui-ci, certainement que nous suffirons.
+
+--Écoutez, dit l'homme de la police, pas de forfanteries inutiles;
+tenez-vous à le prendre?
+
+--Morbleu! si nous y tenons, s'écria Lorin, je le crois bien! N'est-ce
+pas, Maurice, qu'il faut que nous le prenions?
+
+Lorin appuya sur ce mot. Il l'avait dit, un commencement de soupçons
+commençait à planer sur eux, et il ne fallait pas laisser le temps aux
+soupçons, lesquels marchaient si vite à cette époque-là, de prendre une
+plus grande consistance; or, Lorin comprenait que personne n'oserait
+douter du patriotisme de deux hommes qui seraient parvenus à prendre le
+chevalier de Maison-Rouge.
+
+--Eh bien! dit l'homme de la police, si vous y tenez réellement, prenons
+plutôt avec nous trois hommes que deux, quatre que trois; le chevalier
+couche toujours avec une épée sous son traversin et deux pistolets sur
+sa table de nuit.
+
+--Eh morbleu! dit un des grenadiers de la compagnie de Lorin, entrons
+tous, pas de préférence pour personne; s'il se rend, nous le mettrons en
+réserve pour la guillotine; s'il résiste, nous l'écharperons.
+
+--Bien dit, fit Lorin; en avant! Passons-nous par la porte ou par la
+fenêtre?
+
+--Par la porte, dit l'homme de la police; peut-être, par hasard, la clef
+y est-elle; tandis que si nous entrons par la fenêtre, il faudra casser
+quelques carreaux, et cela ferait du bruit.
+
+--Va pour la porte, dit Lorin; pourvu que nous entrions, peu m'importe
+par où. Allons, sabre en main, Maurice. Maurice tira machinalement son
+sabre hors du fourreau.
+
+La petite troupe s'avança vers le pavillon. Comme l'homme gris avait
+indiqué que cela devait être, on rencontra les premières marches du
+perron, puis l'on se trouva sur le palier, puis dans le vestibule.
+
+--Ah! s'écria Lorin joyeux, la clef est sur la porte. En effet, il avait
+étendu la main dans l'ombre, et, comme il l'avait dit, il avait du bout
+des doigts senti le froid de la clef.
+
+--Allons, ouvre donc, citoyen lieutenant, dit l'homme gris. Lorin fit
+tourner avec précaution la clef dans la serrure; la porte s'ouvrit.
+Maurice essuya de sa main son front humide de sueur.
+
+--Nous y voilà, dit Lorin.
+
+--Pas encore, fit l'homme gris. Si nos renseignements topographiques
+sont exacts, nous sommes ici dans l'appartement de la citoyenne Dixmer.
+
+--Nous pouvons nous en assurer, dit Lorin; allumons des bougies, il
+reste du feu dans la cheminée.
+
+--Allumons des torches, dit l'homme gris; les torches ne s'éteignent pas
+comme les bougies.
+
+Et il prit des mains d'un grenadier deux torches qu'il alluma au foyer
+mourant. Il en mit une à la main de Maurice, l'autre à la main de Lorin.
+
+--Voyez-vous, dit-il, je ne me trompais pas: voici la porte qui donne
+dans la chambre à coucher de la citoyenne Dixmer, voilà celle qui donne
+sur le corridor.
+
+--En avant! dans le corridor, dit Lorin. On ouvrit la porte du fond, qui
+n'était pas plus fermée que la première, et l'on se trouva en face de la
+porte de l'appartement du chevalier. Maurice avait vingt fois vu cette
+porte, et n'avait jamais demandé où elle allait; pour lui, le monde se
+concentrait dans la chambre où le recevait Geneviève.
+
+--Oh! oh! dit Lorin à voix basse, ici nous changeons de thèse; plus de
+clef et porte close.
+
+--Mais, demanda Maurice, pouvant parler à peine, êtes-vous bien sûr que
+ce soit là?
+
+--Si le plan est exact, ce doit être là, répondit l'homme de la police;
+d'ailleurs, nous allons bien le voir. Grenadiers, enfoncez la porte; et
+vous, citoyens, tenez-vous prêts, aussitôt la porte enfoncée, à vous
+précipiter dans la chambre.
+
+Quatre hommes, désignés par l'envoyé de la police, levèrent la crosse
+de leur fusil, et, sur un signe de celui qui conduisait l'entreprise,
+frappèrent un seul et même coup: la porte vola en éclats.
+
+--Rends-toi, ou tu es mort! s'écria Lorin en s'élançant dans la chambre.
+
+Personne ne répondit: les rideaux du lit étaient fermés.
+
+--La ruelle! gare la ruelle! dit l'homme de la police, en joue, et au
+premier mouvement des rideaux, faites feu.
+
+--Attendez, dit Maurice, je vais les ouvrir. Et, sans doute dans
+l'espérance que Maison-Rouge était caché derrière les rideaux, et que le
+premier coup de poignard ou de pistolet serait pour lui, Maurice se
+précipita vers les courtines, qui glissèrent en criant le long de leur
+tringle. Le lit était vide.
+
+--Mordieu! dit Lorin, personne!
+
+--Il se sera échappé, balbutia Maurice.
+
+--Impossible, citoyens! impossible! s'écria l'homme gris; je vous dis
+qu'on l'a vu rentrer il y a une heure, que personne ne l'a vu sortir, et
+que toutes les issues sont gardées.
+
+Lorin ouvrait les portes des cabinets et des armoires et regardait
+partout, là même où il était matériellement impossible qu'un homme pût
+se cacher.
+
+--Personne! cependant; vous le voyez bien, personne!
+
+--Personne! répéta Maurice avec une émotion facile à comprendre; vous le
+voyez, en effet, il n'y a personne.
+
+--Dans la chambre de la citoyenne Dixmer, dit l'homme de la police;
+peut-être y est-il?
+
+--Oh! dit Maurice, respectez la chambre d'une femme.
+
+--Comment donc, dit Lorin, certainement qu'on la respectera, et la
+citoyenne Dixmer aussi; mais on la visitera.
+
+--La citoyenne Dixmer? dit un des grenadiers, enchanté de placer là une
+mauvaise plaisanterie.
+
+--Non, dit Lorin, la chambre seulement.
+
+--Alors, dit Maurice, laissez-moi passer le premier.
+
+--Passe, dit Lorin; tu es capitaine: à tout seigneur tout honneur.
+
+On laissa deux hommes pour garder la pièce que l'on venait de quitter;
+puis l'on revint dans celle où l'on avait allumé les torches.
+
+Maurice s'approcha de la porte donnant dans la chambre à coucher de
+Geneviève. C'était la première fois qu'il allait y entrer. Son coeur
+battait avec violence. La clef était à la porte. Maurice porta la main
+sur la clef, mais il hésita.
+
+--Eh bien, dit Lorin, ouvre donc!
+
+--Mais, dit Maurice, si la citoyenne Dixmer est couchée?
+
+--Nous regarderons dans son lit, sous son lit, dans sa cheminée et dans
+ses armoires, dit Lorin; après quoi, s'il n'y a personne qu'elle, nous
+lui souhaiterons une bonne nuit.
+
+--Non pas, dit l'homme de la police, nous l'arrêterons; la citoyenne
+Geneviève Dixmer était une aristocrate qui a été reconnue complice de la
+fille Tison et du chevalier de Maison-Rouge.
+
+--Ouvre alors, dit Maurice en lâchant la clef, je n'arrête pas les
+femmes.
+
+L'homme de la police regarda Maurice de travers, et les grenadiers
+murmurèrent entre eux.
+
+--Oh! oh! dit Lorin, vous murmurez? Murmurez donc pour deux pendant que
+vous y êtes, je suis de l'avis de Maurice.
+
+Et il fit un pas en arrière.
+
+L'homme gris saisit la clef, tourna vivement, la porte céda; les soldats
+se précipitèrent dans la chambre.
+
+Deux bougies brûlaient sur une petite table, mais la chambre de
+Geneviève, comme celle du chevalier de Maison-Rouge, était inhabitée.
+
+--Vide! s'écria l'homme de la police.
+
+--Vide! répéta Maurice en pâlissant; où est-elle donc? Lorin regarda
+Maurice avec étonnement.
+
+--Cherchons, dit l'homme de la police. Et, suivi des miliciens, il se
+mit à fouiller la maison depuis les caves jusqu'aux ateliers. À peine
+eurent-ils le dos tourné, que Maurice, qui les avait suivis impatiemment
+des yeux, s'élança à son tour dans la chambre, ouvrant les armoires
+qu'il avait déjà ouvertes, et appelant d'une voix pleine d'anxiété:
+
+--Geneviève! Geneviève! Mais Geneviève ne répondit point, la chambre
+était bien réellement vide. Alors Maurice, à son tour, se mit à fouiller
+la maison avec une espèce de frénésie. Serres, hangars, dépendances, il
+visita tout, mais inutilement. Soudain l'on entendit un grand bruit; une
+troupe d'hommes armés se présenta à la porte, échangea le mot de passe
+avec la sentinelle, envahit le jardin et se répandit dans la maison. À
+la tête de ce renfort brillait le panache enfumé de Santerre.
+
+--Eh bien! dit-il à Lorin, où est le conspirateur?
+
+--Comment! où est le conspirateur?
+
+--Oui. Je vous demande ce que vous en avez fait?
+
+--Je vous le demanderai à vous-même: votre détachement, s'il a bien
+gardé les issues, doit l'avoir arrêté, puisqu'il n'était plus dans la
+maison quand nous y sommes entrés.
+
+--Que dites-vous là? s'écria le général furieux, vous l'avez donc laissé
+échapper?
+
+--Nous n'avons pu le laisser échapper, puisque nous ne l'avons jamais
+tenu.
+
+--Alors, je n'y comprends plus rien, dit Santerre.
+
+--À quoi?
+
+--À ce que vous m'avez fait dire par votre envoyé.
+
+--Nous vous avons envoyé quelqu'un, nous?
+
+--Sans doute. Cet homme à habit brun, à cheveux noirs, à lunettes
+vertes, qui est venu nous prévenir de votre part que vous étiez sur le
+point de vous emparer de Maison-Rouge, mais qu'il se défendait comme un
+lion; sur quoi, je suis accouru.
+
+--Un homme à habit brun, à cheveux noirs, à lunettes vertes? répéta
+Lorin.
+
+--Sans doute, tenant une femme au bras.
+
+--Jeune, jolie? s'écria Maurice en s'élançant vers le général.
+
+--Oui, jeune et jolie.
+
+--C'était lui et la citoyenne Dixmer.
+
+--Qui lui?
+
+--Maison-Rouge.... Oh! misérable que je suis de ne pas les avoir tués
+tous les deux!
+
+--Allons, allons, citoyen Lindey, dit Santerre, on les rattrapera.
+
+--Mais comment diable les avez-vous laissés passer? demanda Lorin.
+
+--Pardieu! dit Santerre, je les ai laissés passer parce qu'ils avaient
+le mot de passe.
+
+--Ils avaient le mot de passe! s'écria Lorin; mais il y a donc un
+traître parmi nous?
+
+--Non, non, citoyen Lorin, dit Santerre, on vous connaît, et l'on sait
+bien qu'il n'y a pas de traîtres parmi vous. Lorin regarda tout autour
+de lui, comme pour chercher ce traître dont il venait de proclamer la
+présence. Il rencontra le front sombre et l'oeil vacillant de Maurice.
+
+--Oh! murmura-t-il, que veut dire ceci?
+
+--Cet homme ne peut être bien loin, dit Santerre; fouillons les
+environs; peut-être sera-t-il tombé dans quelque patrouille qui aura été
+plus habile que nous et qui ne s'y sera point laissé prendre.
+
+--Oui, oui, cherchons, dit Lorin.
+
+Et il saisit Maurice par le bras; et, sous prétexte de chercher, il
+l'entraîna hors du jardin.
+
+--Oui, cherchons, dirent les soldats; mais, avant de chercher....
+
+Et l'un d'eux jeta sa torche sous un hangar tout bourré de fagots et de
+plantes sèches.
+
+--Viens, dit Lorin, viens. Maurice n'opposa aucune résistance. Il suivit
+Lorin comme un enfant; tous deux coururent jusqu'au pont sans se parler
+davantage; là, ils s'arrêtèrent, Maurice se retourna.
+
+Le ciel était rouge à l'horizon du faubourg, et l'on voyait monter
+au-dessus des maisons de nombreuses étincelles.
+
+
+
+
+XXXII
+
+La foi jurée
+
+
+Maurice frissonna, il étendit la main vers la rue Saint-Jacques.
+
+--Le feu! dit-il, le feu!
+
+--Eh bien! oui, dit Lorin, le feu; après?
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! si elle était revenue?
+
+--Qui cela?
+
+--Geneviève.
+
+--Geneviève, c'est madame Dixmer, n'est-ce pas?
+
+--Oui, c'est elle.
+
+--Il n'y a point de danger qu'elle soit revenue, elle n'était point
+partie pour cela.
+
+--Lorin, il faut que je la retrouve, il faut que je me venge.
+
+--Oh! oh! dit Lorin.
+
+--Tu m'aideras à la retrouver, n'est-ce pas, Lorin?
+
+--Pardieu! ce ne sera pas difficile.
+
+--Et comment?
+
+--Sans doute, si tu t'intéresses, autant que je puis le croire, au sort
+de la citoyenne Dixmer; tu dois la connaître, et la connaissant, tu dois
+savoir quels sont ses amis les plus familiers; elle n'aura pas quitté
+Paris, ils ont tous la rage d'y rester; elle s'est réfugiée chez quelque
+confidente, et demain matin tu recevras par quelque Rose ou quelque
+Marton un petit billet à peu près conçu en ces termes:
+
+
+ _Amour, tyran des dieux et des mortels,_
+ _Ce n'est plus de l'encens qu'il faut sur tes autels._
+ _Si Mars veut revoir Cythérée,_
+ _Qu'il emprunte à la Nuit son écharpe azurée._
+
+
+Et qu'il se présente chez le concierge, telle rue, tel numéro, en
+demandant madame Trois-Étoiles; voilà. Maurice haussa les épaules; il
+savait bien que Geneviève n'avait personne chez qui se réfugier.
+
+--Nous ne la retrouverons pas, murmura-t-il.
+
+--Permets-moi de te dire une chose, Maurice, dit Lorin.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que ce ne serait peut-être pas un si grand malheur que nous ne
+la retrouvassions pas.
+
+--Si nous ne la retrouvons pas, Lorin, dit Maurice, j'en mourrai.
+
+--Ah diable! dit le jeune homme, c'est donc de cet amour là que tu as
+failli mourir?
+
+--Oui, répondit Maurice. Lorin réfléchit un instant.
+
+--Maurice, dit-il, il est quelque chose comme onze heures, le quartier
+est désert, voici là un banc de pierre qui semble placé exprès pour
+recevoir deux amis. Accorde-moi la faveur d'un entretien particulier,
+comme on disait sous l'ancien régime. Je te donne ma parole que je ne
+parlerai qu'en prose. Maurice regarda autour de lui et alla s'asseoir
+auprès de son ami.
+
+--Parle, dit Maurice, en laissant tomber dans sa main son front alourdi.
+
+--Écoute, cher ami, sans exorde, sans périphrase, sans commentaire, je
+te dirai une chose, c'est que nous nous perdons, ou plutôt que tu nous
+perds.
+
+--Comment cela? demanda Maurice.
+
+--Il y a, tendre ami, reprit Lorin, certain arrêté du comité de Salut
+public qui déclare traître à la patrie quiconque entretient des
+relations avec les ennemis de ladite patrie. Hein! connais-tu cet
+arrêté?
+
+--Sans doute, répondit Maurice.
+
+--Tu le connais?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! il me semble que tu n'es pas mal traître à la patrie. Qu'en
+dis-tu? comme dit Manlius.
+
+--Lorin!
+
+--Sans doute; à moins que tu ne regardes toutefois comme idolâtrant la
+patrie ceux qui donnent le logement, la table et le lit à M. le
+chevalier de Maison-Rouge, lequel n'est pas un exalté républicain, à ce
+que je suppose, et n'est point accusé pour le moment d'avoir fait les
+journées de Septembre.
+
+--Ah! Lorin! fit Maurice en poussant un soupir.
+
+--Ce qui fait, continua le moraliste, que tu me parais avoir été ou être
+encore un peu trop ami de l'ennemi de la patrie. Allons, allons, ne te
+révolte pas, cher ami; tu es comme feu Encelades, et tu remuerais une
+montagne quand tu te retournes. Je te le répète donc, ne te révolte pas,
+et avoue tout bonnement que tu n'es plus un zélé.
+
+Lorin avait prononcé ces mots avec toute la douceur dont il était
+capable, et en glissant dessus avec un artifice tout à fait cicéronien.
+
+Maurice se contenta de protester par un geste.
+
+Mais le geste fut déclaré comme non avenu, et Lorin continua:
+
+--Oh! si nous vivions dans une de ces températures de serre chaude,
+température honnête, où, selon les règles de la botanique, le baromètre
+marque invariablement seize degrés, je te dirais, mon cher Maurice,
+c'est élégant, c'est comme il faut; soyons un peu aristocrates, de temps
+en temps, cela fait bien et cela sent bon; mais nous cuisons aujourd'hui
+dans trente-cinq à quarante degrés de chaleur! la nappe brûle, de sorte
+que l'on n'est que tiède; par cette chaleur-là on semble froid;
+lorsqu'on est froid on est suspect; tu sais cela, Maurice; et quand on
+est suspect, tu as trop d'intelligence, mon cher Maurice, pour ne pas
+savoir ce qu'on est bientôt, ou plutôt ce qu'on n'est plus.
+
+--Eh bien! donc, alors qu'on me tue et que cela finisse, s'écria
+Maurice; aussi bien je suis las de la vie.
+
+--Depuis un quart d'heure, dit Lorin; en vérité, il n'y a pas encore
+assez longtemps pour que je te laisse faire sur ce point-là à ta
+volonté; et puis, lorsqu'on meurt aujourd'hui, tu comprends, il faut
+mourir républicain, tandis que toi tu mourrais aristocrate.
+
+--Oh! oh! s'écria Maurice dont le sang commençait à s'enflammer par
+l'impatiente douleur qui résultait de la conscience de sa culpabilité;
+oh! oh! tu vas trop loin, mon ami.
+
+--J'irai plus loin encore, car je te préviens que si tu te fais
+aristocrate...
+
+--Tu me dénonceras?
+
+--Fi donc! non, je t'enfermerai dans une cave, et je te ferai chercher
+au son du tambour comme un objet égaré; puis je proclamerai que les
+aristocrates, sachant ce que tu leur réservais, t'ont séquestré,
+martyrisé, affamé; de sorte que, comme le prévôt Élie de Beaumont, M.
+Latude et autres, lorsqu'on te retrouvera tu seras couronné publiquement
+de fleurs par les dames de la Halle et les chiffonniers de la section
+Victor. Dépêche-toi donc de redevenir un Aristide, ou ton affaire est
+claire.
+
+--Lorin, Lorin, je sens que tu as raison, mais je suis entraîné, je
+glisse sur la pente. M'en veux-tu donc parce que la fatalité m'entraîne?
+
+--Je ne t'en veux pas, mais je te querelle. Rappelle-toi un peu les
+scènes que Pylade faisait journellement à Oreste, scènes qui prouvent
+victorieusement que l'amitié n'est qu'un paradoxe, puisque ces modèles
+des amis se disputaient du matin au soir.
+
+--Abandonne-moi, Lorin, tu feras mieux.
+
+--Jamais!
+
+--Alors, laisse-moi aimer, être fou à mon aise, être criminel peut-être,
+car, si je la revois, je sens que je la tuerai.
+
+--Ou que tu tomberas à ses genoux. Ah! Maurice! Maurice amoureux d'une
+aristocrate, jamais je n'eusse cru cela. Te voilà comme ce pauvre
+Osselin avec la marquise de Charny.
+
+--Assez, Lorin, je t'en supplie!
+
+--Maurice, je te guérirai, ou le diable m'emporte. Je ne veux pas que tu
+gagnes à la loterie de sainte guillotine, moi, comme dit l'épicier de la
+rue des Lombards. Prends garde, Maurice, tu vas m'exaspérer. Maurice, tu
+vas faire de moi un buveur de sang. Maurice, j'éprouve le besoin de
+mettre le feu à l'île Saint-Louis; une torche, un brandon!
+
+
+ _Mais non, ma peine est inutile._
+ _À quoi bon demander une torche, un flambeau?_
+ _Ton feu, Maurice, est assez beau_
+ _Pour embraser ton âme, et ces lieux, et la ville._
+
+
+Maurice sourit malgré lui.
+
+--Tu sais qu'il était convenu que nous ne parlerions qu'en prose?
+dit-il.
+
+--Mais c'est qu'aussi tu m'exaspères avec ta folie, dit Lorin; c'est
+qu'aussi.... Tiens, viens boire, Maurice; devenons ivrognes, faisons des
+motions, étudions l'économie politique; mais, pour l'amour de Jupiter,
+ne soyons pas amoureux, n'aimons que la liberté.
+
+--Ou la Raison.
+
+--Ah! c'est vrai, la déesse te dit bien des choses, et te trouve un
+charmant mortel.
+
+--Et tu n'es pas jaloux?
+
+--Maurice, pour sauver un ami, je me sens capable de tous les
+sacrifices.
+
+--Merci, mon pauvre Lorin, et j'apprécie ton dévouement; mais le
+meilleur moyen de me consoler, vois-tu, c'est de me saturer de ma
+douleur. Adieu, Lorin; va voir Arthémise.
+
+--Et toi, où vas-tu?
+
+--Je rentre chez moi. Et Maurice fit quelques pas vers le pont.
+
+--Tu demeures donc du côté de la rue vieille Saint-Jacques, maintenant?
+
+--Non, mais il me plaît de prendre par là.
+
+--Pour revoir encore une fois le lieu qu'habitait ton inhumaine?
+
+--Pour voir si elle n'est pas revenue où elle sait que je l'attends. Ô
+Geneviève! Geneviève! je ne t'aurais pas crue capable d'une pareille
+trahison!
+
+--Maurice, un tyran qui connaissait bien le beau sexe, puisqu'il est
+mort pour l'avoir trop aimé, disait:
+
+
+ _Souvent femme varie,_
+ _Bien fol est qui s'y fie._
+
+
+Maurice poussa un soupir, et les deux amis reprirent le chemin de la
+vieille rue Saint-Jacques.
+
+À mesure que les deux amis approchaient, ils distinguaient un grand
+bruit, ils voyaient s'augmenter la lumière, ils entendaient ces chants
+patriotiques, qui, au grand jour, en plein soleil, dans l'atmosphère du
+combat, semblaient des hymnes héroïques, mais qui, la nuit, à la lueur
+de l'incendie, prenaient l'accent lugubre d'une ivresse de cannibale.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! disait Maurice oubliant que Dieu était aboli.
+
+Et il allait toujours, la sueur au front. Lorin le regardait aller, et
+murmurait entre ses dents:
+
+
+ _Amour, amour, quand tu nous tiens:_
+ _On peut bien dire adieu prudence._
+
+
+Tout Paris semblait se porter vers le théâtre des événements que nous
+venons de raconter. Maurice fut obligé de traverser une haie de
+grenadiers, les rangs des sectionnaires, puis les bandes pressées de
+cette populace toujours furieuse, toujours éveillée, qui, à cette
+époque, courait en hurlant de spectacle en spectacle.
+
+À mesure qu'il approchait, Maurice, dans son impatience furieuse, hâtait
+le pas. Lorin le suivait avec peine, mais il l'aimait trop pour le
+laisser seul en pareil moment.
+
+Tout était presque fini: le feu s'était communiqué du hangar, où le
+soldat avait jeté sa torche enflammée, aux ateliers construits en
+planches assemblées de façon à laisser de grands jours pour la
+circulation de l'air; les marchandises avaient brûlé; la maison
+commençait à brûler elle-même.
+
+--Oh! mon Dieu! se dit Maurice, si elle était revenue, si elle se
+trouvait dans quelque chambre enveloppée par le cercle de flammes,
+m'attendant, m'appelant....
+
+Et Maurice, à demi insensé de douleur, aimant mieux croire à la folie de
+celle qu'il aimait qu'à sa trahison, Maurice donna tête baissée au
+milieu de la porte qu'il entrevoyait dans la fumée.
+
+Lorin le suivait toujours: il l'eût suivi en enfer.
+
+Le toit brûlait, le feu commençait à se communiquer à l'escalier.
+
+Maurice, haletant, visita tout le premier, le salon, la chambre de
+Geneviève, la chambre du chevalier de Maison-Rouge, les corridors,
+appelant d'une voix étranglée:
+
+--Geneviève! Geneviève! Personne ne répondit. En revenant dans la
+première pièce, les deux amis virent des bouffées de flammes qui
+commençaient à entrer par la porte. Malgré les cris de Lorin, qui lui
+montrait la fenêtre, Maurice passa au milieu de la flamme.
+
+Puis il courut à la maison, traversa sans s'arrêter à rien la cour
+jonchée de meubles brisés, retrouva la salle à manger, le salon de
+Dixmer, le cabinet du chimiste Morand; tout cela plein de fumée, de
+débris, de vitres cassées; le feu venait d'atteindre aussi cette partie
+de la maison, et commençait à la dévorer.
+
+Maurice fit comme il venait de faire du pavillon. Il ne laissa pas une
+chambre sans l'avoir visitée, un corridor sans l'avoir parcouru. Il
+descendit jusqu'aux caves. Peut-être Geneviève, pour fuir l'incendie,
+s'était-elle réfugiée là.
+
+Personne.
+
+--Morbleu! dit Lorin, tu vois bien que personne ne tiendrait ici, à
+l'exception des salamandres, et ce n'est point cet animal fabuleux que
+tu cherches. Allons, viens; nous demanderons, nous nous informerons aux
+assistants; quelqu'un peut-être l'a-t-il vue.
+
+Il eût fallu bien des forces réunies pour conduire Maurice hors de la
+maison; l'Espérance l'entraîna par un de ses cheveux.
+
+Alors commencèrent les investigations; ils visitèrent les environs,
+arrêtant les femmes qui passaient, fouillant les allées, mais sans
+résultat. Il était une heure du matin; Maurice, malgré sa vigueur
+athlétique, était brisé de fatigue: il renonça enfin à ses courses, à
+ses ascensions, à ses conflits perpétuels avec la foule.
+
+Un fiacre passait; Lorin l'arrêta.
+
+--Mon cher, dit-il à Maurice, nous avons fait tout ce qu'il était
+humainement possible de faire pour retrouver ta Geneviève; nous nous
+sommes éreintés; nous nous sommes roussis; nous nous sommes gourmés pour
+elle. Cupidon, si exigeant qu'il soit, ne peut exiger davantage d'un
+homme qui est amoureux, et surtout d'un homme qui ne l'est pas; montons
+en fiacre, et rentrons chacun chez nous.
+
+Maurice ne répondit point et se laissa faire. On arriva à la porte de
+Maurice sans que les deux amis eussent échangé une seule parole.
+
+Au moment où Maurice descendait, on entendit une fenêtre de
+l'appartement de Maurice se refermer.
+
+--Ah! bon! dit Lorin, on t'attendait, me voilà plus tranquille. Frappe
+maintenant. Maurice frappa, la porte s'ouvrit.
+
+--Bonsoir! dit Lorin, demain matin attends-moi pour sortir.
+
+--Bonsoir! dit machinalement Maurice. Et la porte se referma derrière
+lui.
+
+Sur les premières marches de l'escalier il rencontra son officieux.
+
+--Oh! citoyen Lindey, s'écria celui-ci, quelle inquiétude vous nous avez
+donnée! Le mot _nous_ frappa Maurice.
+
+--À vous? dit-il.
+
+--Oui, à moi et à la petite dame qui vous attend.
+
+--La petite dame! répéta Maurice, trouvant le moment mal choisi pour
+correspondre au souvenir que lui donnait sans doute quelqu'une de ses
+anciennes amies; tu fais bien de me dire cela, je vais coucher chez
+Lorin.
+
+--Oh! impossible; elle était à la fenêtre, elle vous a vu descendre, et
+s'est écriée: «Le voilà!»
+
+--Eh! que m'importe qu'elle sache que c'est moi; je n'ai pas le coeur à
+l'amour. Remonte, et dis à cette femme qu'elle s'est trompée.
+
+L'officieux fit un mouvement pour obéir, mais il s'arrêta.
+
+--Ah! citoyen, dit-il, vous avez tort: la petite dame était déjà bien
+triste, ma réponse va la mettre au désespoir.
+
+--Mais enfin, dit Maurice, quelle est cette femme?
+
+--Citoyen, je n'ai pas vu son visage; elle est enveloppée d'une mante,
+et elle pleure; voilà ce que je sais.
+
+--Elle pleure! dit Maurice.
+
+--Oui, mais bien doucement, en étouffant ses sanglots.
+
+--Elle pleure, répéta Maurice. Il y a donc quelqu'un au monde qui m'aime
+assez pour s'inquiéter à ce point de mon absence?
+
+Et il monta lentement derrière l'officieux.
+
+--Le voici, citoyenne, le voici! cria celui-ci en se précipitant dans la
+chambre. Maurice entra derrière lui.
+
+Il vit alors dans le coin du salon une forme palpitante qui se cachait
+le visage sous des coussins, une femme qu'on eût cru morte sans le
+gémissement convulsif qui la faisait tressaillir.
+
+Il fit signe à l'officieux de sortir. Celui-ci obéit et referma la
+porte. Alors Maurice courut à la jeune femme, qui releva la tête.
+
+--Geneviève! s'écria le jeune homme, Geneviève chez moi! suis-je donc
+fou, mon Dieu?
+
+--Non, vous avez toute votre raison, mon ami, répondit la jeune femme.
+Je vous ai promis d'être à vous si vous sauviez le chevalier de
+Maison-Rouge. Vous l'avez sauvé, me voici! Je vous attendais.
+
+Maurice se méprit au sens de ces paroles; il recula d'un pas et,
+regardant tristement la jeune femme:
+
+--Geneviève, dit-il doucement, Geneviève, vous ne m'aimez donc pas?
+
+Le regard de Geneviève se voila de larmes; elle détourna la tête et,
+s'appuyant sur le dossier du sofa, elle éclata en sanglots.
+
+--Hélas! dit Maurice, vous voyez bien que vous ne m'aimez plus, et non
+seulement vous ne m'aimez plus, Geneviève, mais il faut que vous
+éprouviez une espèce de haine contre moi pour vous désespérer ainsi.
+
+Maurice avait mis tant d'exaltation et de douleur dans ces derniers
+mots, que Geneviève se redressa et lui prit la main.
+
+--Mon Dieu, dit-elle, celui qu'on croyait le meilleur sera donc toujours
+égoïste!
+
+--Égoïste, Geneviève, que voulez-vous dire?
+
+--Mais vous ne comprenez donc pas ce que je souffre? Mon mari en fuite,
+mon frère proscrit, ma maison en flammes, tout cela dans une nuit, et
+puis cette horrible scène entre vous et le chevalier!
+
+Maurice l'écoutait avec ravissement, car il était impossible, même à la
+passion la plus folle, de ne pas admettre que de telles émotions
+accumulées puissent amener à l'état de douleur où Geneviève se trouvait.
+
+--Ainsi vous êtes venue, vous voilà, je vous tiens, vous ne me quitterez
+plus! Geneviève tressaillit.
+
+--Où serais-je allée? répondit-elle avec amertume. Ai-je un asile, un
+abri, un protecteur autre que celui qui a mis un prix à sa protection?
+oh! furieuse et folle, j'ai franchi le pont Neuf, Maurice, et en passant
+je me suis arrêtée pour voir l'eau sombre bruire à l'angle des arches,
+cela m'attirait, me fascinait. Là, pour toi, me disais-je, pauvre femme,
+là est un abri; là est un repos inviolable; là est l'oubli.
+
+--Geneviève, Geneviève! s'écria Maurice, vous avez dit cela?... Mais
+vous ne m'aimez donc pas?
+
+--Je l'ai dit, répondit Geneviève à voix basse; je l'ai dit et je suis
+venue. Maurice respira et se laissa glisser à ses pieds.
+
+--Geneviève, murmura-t-il, ne pleurez plus. Geneviève, consolez-vous de
+tous vos malheurs, puisque vous m'aimez. Geneviève, au nom du ciel,
+dites-moi que ce n'est point la violence de mes menaces qui vous a
+amenée ici. Dites-moi que, quand même vous ne m'eussiez pas vu ce soir,
+en vous trouvant seule, isolée, sans asile, vous y fussiez venue, et
+acceptez le serment que je vous fais de vous délier du serment que je
+vous ai forcée de faire.
+
+Geneviève abaissa sur le jeune homme un regard empreint d'une ineffable
+reconnaissance.
+
+--Généreux! dit-elle. Oh! mon Dieu, je vous remercie, il est généreux!
+
+--Écoutez, Geneviève, dit Maurice, Dieu que l'on chasse ici de ses
+temples, mais que l'on ne peut chasser de nos coeurs où il a mis
+l'amour, Dieu a fait cette soirée lugubre en apparence, mais étincelante
+au fond de joies et de félicités. Dieu vous a conduite à moi, Geneviève,
+il vous a mise entre mes bras, il vous parle par mon souffle. Dieu,
+enfin, Dieu veut récompenser ainsi tant de souffrances que nous avons
+endurées, tant de vertus que nous avons déployées en combattant cet
+amour qui semblait illégitime, comme si un sentiment si longtemps pur et
+toujours si profond pouvait être un crime. Ne pleurez donc plus,
+Geneviève! Geneviève, donnez-moi votre main. Voulez-vous être chez un
+frère, voulez-vous que ce frère baise avec respect le bas de votre robe,
+s'éloigne les mains jointes et franchisse le seuil sans retourner la
+tête? Eh bien! dites un mot, faites un signe, et vous allez me voir
+m'éloigner, et vous serez seule, libre et en sûreté comme une vierge
+dans une église. Mais au contraire, ma Geneviève adorée, voulez-vous
+vous souvenir que je vous ai tant aimée que j'ai failli en mourir, que
+pour cet amour que vous pouvez faire fatal ou heureux, j'ai trahi les
+miens, que je me suis rendu odieux et vil à moi-même; voulez-vous songer
+à tout ce que l'avenir nous garde de bonheur; à la force et à l'énergie
+qu'il y a dans notre jeunesse et dans notre amour pour défendre ce
+bonheur qui commence contre quiconque voudrait l'attaquer! Oh!
+Geneviève, toi, tu es un ange de bonté, veux-tu, dis? veux-tu rendre un
+homme si heureux qu'il ne regrette plus la vie et qu'il ne désire plus
+le bonheur éternel? Alors, au lieu de me repousser, souris-moi, ma
+Geneviève, laisse-moi appuyer ta main sur mon coeur, penche-toi vers
+celui qui t'aspire de toute sa puissance, de tous ses voeux, de toute
+son âme; Geneviève, mon amour, ma vie, Geneviève, ne reprends pas ton
+serment!
+
+Le coeur de la jeune femme se gonflait à ces douces paroles: la langueur
+de l'amour, la fatigue de ses souffrances passées épuisaient ses forces;
+les larmes ne revenaient plus à ses yeux, et cependant les sanglots
+soulevaient encore sa poitrine brûlante.
+
+Maurice comprit qu'elle n'avait plus de courage pour résister, il la
+saisit dans ses bras. Alors elle laissa tomber sa tête sur son épaule,
+et ses longs cheveux se dénouèrent sur les joues ardentes de son amant.
+
+En même temps Maurice sentit bondir sa poitrine, soulevée encore comme
+les vagues après l'orage.
+
+--Oh! tu pleures, Geneviève, lui dit-il avec une profonde tristesse, tu
+pleures. Oh! rassure-toi. Non, non, jamais je n'imposerai l'amour à une
+douleur dédaigneuse. Jamais mes lèvres ne se souilleront d'un baiser
+qu'empoisonnera une seule larme de regret.
+
+Et il desserra l'anneau vivant de ses bras, il écarta son front de celui
+de Geneviève et se détourna lentement.
+
+Mais aussitôt, par une de ces réactions si naturelles à la femme qui se
+défend et qui désire tout en se défendant, Geneviève jeta au cou de
+Maurice ses bras tremblants, l'étreignit avec violence et colla sa joue
+glacée et humide encore des larmes qui venaient de se tarir sur la joue
+ardente du jeune homme.
+
+--Oh! murmura-t-elle, ne m'abandonne pas, Maurice, car je n'ai plus que
+toi au monde.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+Le lendemain
+
+
+Un beau soleil venait, à travers les persiennes vertes, dorer les
+feuilles de trois grands rosiers placés dans des caisses de bois sur la
+fenêtre de Maurice.
+
+Ces fleurs, d'autant plus précieuses à la vue que la saison commençait à
+fuir, embaumaient une petite salle à manger dallée, reluisante de
+propreté, dans laquelle, à une table servie sans profusion, mais
+élégamment, venaient de s'asseoir Geneviève et Maurice.
+
+La porte était fermée, car la table supportait tout ce dont les convives
+avaient besoin. On comprenait qu'ils s'étaient dit:
+
+--Nous nous servirons nous-mêmes. On entendait dans la pièce voisine
+remuer l'officieux, empressé comme l'ardélion de Phèdre. La chaleur et
+la vie des derniers beaux jours entraient par les lames entrebâillées de
+la jalousie, et faisaient briller comme de l'or et de l'émeraude les
+feuilles des rosiers caressées par le soleil. Geneviève laissa tomber de
+ses doigts sur son assiette le fruit doré qu'elle tenait, et, rêveuse,
+souriant des lèvres seulement, tandis que ses grands yeux languissaient
+dans la mélancolie, elle demeura ainsi silencieuse, inerte, engourdie,
+bien que vivante et heureuse au soleil de l'amour, comme l'étaient ces
+belles fleurs au soleil du ciel.
+
+Bientôt ses yeux cherchèrent ceux de Maurice, et ils les rencontrèrent
+fixés sur elle: lui aussi la regardait et rêvait.
+
+Alors elle posa son bras si doux et si blanc sur l'épaule du jeune
+homme, qui tressaillit; puis elle y appuya sa tête avec cette confiance
+et cet abandon qui sont bien plus que l'amour.
+
+Geneviève le regardait sans lui parler et rougissait en le regardant.
+
+Maurice n'avait qu'à incliner légèrement la tête pour appuyer ses lèvres
+sur les lèvres entr'ouvertes de sa maîtresse.
+
+Il inclina la tête; Geneviève pâlit, et ses yeux se fermèrent comme les
+pétales de la fleur qui cache son calice aux rayons de la lumière.
+
+Ils demeuraient ainsi endormis dans cette félicité inaccoutumée, quand
+le bruit aigu de la sonnette les fit tressaillir.
+
+Ils se détachèrent l'un de l'autre.
+
+L'officieux entra et referma mystérieusement la porte.
+
+--C'est le citoyen Lorin, dit-il.
+
+--Ah! ce cher Lorin, dit Maurice; je vais aller le congédier. Pardon,
+Geneviève. Geneviève l'arrêta.
+
+--Congédier votre ami, Maurice! dit-elle; un ami, un ami qui vous a
+consolé, aidé, soutenu? Non, je ne veux pas plus chasser un tel ami de
+votre maison que de votre coeur; qu'il entre, Maurice, qu'il entre.
+
+--Comment, vous permettez?... dit Maurice.
+
+--Je le veux, dit Geneviève.
+
+--Oh! mais vous trouvez donc que je ne vous aime pas assez, s'écria
+Maurice ravi de cette délicatesse, et c'est de l'idolâtrie qu'il vous
+faut?
+
+Geneviève tendit son front rougissant au jeune homme; Maurice ouvrit la
+porte, et Lorin entra, beau comme le jour dans son costume de
+demi-muscadin. En apercevant Geneviève, il manifesta une surprise à
+laquelle succéda aussitôt un respectueux salut.
+
+--Viens, Lorin, viens, dit Maurice, et regarde madame. Tu es détrôné,
+Lorin; il y a maintenant quelqu'un que je te préfère. J'eusse donné ma
+vie pour toi; pour elle, je ne t'apprends rien de nouveau, Lorin, pour
+elle, j'ai donné mon honneur.
+
+--Madame, dit Lorin avec un sérieux qui accusait en lui une émotion bien
+profonde, je tâcherai d'aimer plus que vous Maurice, pour que lui ne
+cesse pas de m'aimer tout à fait.
+
+--Asseyez-vous, monsieur, dit en souriant Geneviève.
+
+--Oui, assieds-toi, dit Maurice, qui, ayant serré à droite la main de
+son ami, à gauche celle de sa maîtresse, venait de s'emplir le coeur de
+toute la félicité qu'un homme peut ambitionner sur la terre.
+
+--Alors tu ne veux donc plus mourir? tu ne veux donc plus te faire tuer?
+
+--Comment cela? demanda Geneviève.
+
+--Oh! mon Dieu, dit Lorin, que l'homme est un animal versatile, et que
+les philosophes ont bien raison de mépriser sa légèreté! En voilà un,
+croiriez-vous cela, madame? qui voulait, hier au soir, se jeter à l'eau,
+qui déclarait qu'il n'y avait plus de félicité possible pour lui en ce
+monde; et voilà que je le retrouve ce matin gai, joyeux, le sourire sur
+les lèvres, le bonheur sur le front, la vie dans le coeur, en face d'une
+table bien servie; il est vrai qu'il ne mange pas, mais cela ne prouve
+pas qu'il en soit plus malheureux.
+
+--Comment, dit Geneviève, il voulait faire tout cela?
+
+--Tout cela, et bien d'autres choses encore; je vous le raconterai plus
+tard; mais pour le moment j'ai très faim; c'est la faute de Maurice, qui
+m'a fait courir tout le quartier Saint-Jacques hier au soir. Permettez
+que j'entame votre déjeuner, auquel vous n'avez touché ni l'un ni
+l'autre.
+
+--Tiens, il a raison! s'écria Maurice avec une joie d'enfant; déjeunons.
+Je n'ai pas mangé, ni vous non plus, Geneviève.
+
+Il guettait l'oeil de Lorin à ce nom; mais Lorin ne sourcilla point.
+
+--Ah çà! mais tu avais donc deviné que c'était elle! lui demanda
+Maurice.
+
+--Parbleu! répondit Lorin en se coupant une large tranche de jambon
+blanc et rose.
+
+--J'ai faim aussi, dit Geneviève en tendant son assiette.
+
+--Lorin, dit Maurice, j'étais malade hier au soir.
+
+--Tu étais plus que malade, tu étais fou.
+
+--Eh bien! je crois que c'est toi qui es souffrant, ce matin.
+
+--Comment cela?
+
+--Tu n'as pas encore fait de vers.
+
+--J'y songeais à l'instant même, dit Lorin.
+
+
+ _Lorsqu'il siège au milieu des Grâces,_
+ _Phébus tient sa lyre à la main;_
+ _Mais de Vénus s'il suit des traces,_
+ _Phébus perd sa lyre en chemin._
+
+
+--Bon! voilà toujours un quatrain, dit Maurice en riant.
+
+--Et il faudra que tu t'en contentes, vu que nous allons causer de
+choses moins gaies.
+
+--Qu'y a-t-il encore? demanda Maurice avec inquiétude.
+
+--Il y a que je suis prochainement de garde à la Conciergerie.
+
+--À la Conciergerie! dit Geneviève; près de la reine?
+
+--Près de la reine... je crois que oui, madame. Geneviève pâlit; Maurice
+fronça le sourcil et fit un signe à Lorin. Celui-ci se coupa une
+nouvelle tranche de jambon, double de la première.
+
+La reine avait, en effet, été conduite à la conciergerie, où nous allons
+la suivre.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+La conciergerie
+
+
+À l'angle du pont au Change et du quai aux Fleurs s'élèvent les restes
+du vieux palais de saint Louis, qui s'appelait, par excellence, le
+Palais, comme Rome s'appelait la Ville, et qui continue à garder ce nom
+souverain depuis que les seuls rois qui l'habitent sont les greffiers,
+les juges et les plaideurs.
+
+C'est une grande et sombre maison que celle de la justice, et qui fait
+plus craindre qu'aimer la rude déesse. On y voit tout l'attirail et
+toutes les attributions de la vengeance humaine réunis en un étroit
+espace. Ici, les salles où l'on garde les prévenus; plus loin, celles où
+on les juge; plus bas, les cachots où on les enferme quand ils sont
+condamnés; à la porte, la petite place où on les marque du fer rouge et
+infamant; à cent cinquante pas de la première, l'autre place, plus
+grande, où on les tue, c'est-à-dire la Grève, où on achève ce qui a été
+ébauché au Palais.
+
+La justice, comme on le voit, a tout sous la main. Toute cette partie
+d'édifices, accolés les uns aux autres, mornes, gris, percés de petites
+fenêtres grillées, où les voûtes béantes ressemblent à des antres
+grillés qui longent le quai des Lunettes, c'est la Conciergerie.
+
+Cette prison a des cachots que l'eau de la Seine vient humecter de son
+noir limon; elle a des issues mystérieuses qui conduisaient autrefois au
+fleuve les victimes qu'on avait intérêt à faire disparaître.
+
+Vue en 1793, la Conciergerie, pourvoyeuse infatigable de l'échafaud, la
+Conciergerie, disons-nous, regorgeait de prisonniers dont on faisait en
+une heure des condamnés. À cette époque, la vieille prison de saint
+Louis était bien réellement l'hôtellerie de la mort.
+
+Sous les voûtes des portes, se balançait, la nuit, une lanterne au feu
+rouge, sinistre enseigne de ce lieu de douleurs.
+
+La veille de ce jour où Maurice, Lorin et Geneviève déjeunaient
+ensemble, un sourd roulement avait ébranlé le pavé du quai et les vitres
+de la prison; puis le roulement avait cessé en face de la porte ogive;
+des gendarmes avaient frappé à cette porte avec la poignée de leur
+sabre, cette porte s'était ouverte, la voiture était entrée dans la
+cour, et, quand les gonds avaient tourné derrière elle, quand les
+verrous avaient grincé, une femme en était descendue.
+
+Aussitôt le guichet béant devant elle l'engloutit. Trois ou quatre têtes
+curieuses, qui s'étaient avancées à la lueur des flambeaux pour
+considérer la prisonnière, et qui étaient apparues dans la demi-teinte,
+se plongèrent dans l'obscurité; puis on entendit quelques rires
+vulgaires et quelques adieux grossiers échangés entre les hommes qui
+s'éloignaient et qu'on entendait sans les voir.
+
+Celle qu'on amenait ainsi était restée en dedans du premier guichet avec
+ses gendarmes; elle vit qu'il fallait en franchir un second; mais elle
+oublia que, pour passer un guichet, on doit à la fois hausser le pied et
+baisser la tête, car on trouve en bas une marche qui monte, et en haut
+une marche qui descend.
+
+La prisonnière, encore mal habituée sans doute à l'architecture des
+prisons, malgré le long séjour qu'elle y avait déjà fait, oublia de
+baisser son front et se heurta violemment à la barre de fer.
+
+--Vous êtes-vous fait mal, citoyenne? demanda un des gendarmes.
+
+--Rien ne me fait plus mal à présent, répondit-elle tranquillement.
+
+Et elle passa sans proférer aucune plainte, quoique l'on vît au-dessus
+du sourcil la trace presque sanglante qu'y avait laissée le contact de
+la barre de fer.
+
+Bientôt on aperçut le fauteuil du concierge, fauteuil plus vénérable aux
+yeux des prisonniers que ne l'est aux yeux des courtisans le trône d'un
+roi, car le concierge d'une prison est le dispensateur des grâce, et
+toute grâce est importante pour un prisonnier; souvent la moindre faveur
+change son ciel sombre en un firmament lumineux.
+
+Le concierge Richard, installé dans son fauteuil, que, bien convaincu de
+son importance, il n'avait pas quitté malgré le bruit des grilles et le
+roulement de la voiture qui lui annonçait un nouvel hôte, le concierge
+Richard prit son tabac, regarda la prisonnière, ouvrit un registre fort
+gros, et chercha une plume dans le petit encrier de bois noir où
+l'encre, pétrifiée sur les bords, conservait encore au milieu un peu de
+bourbeuse humidité, comme, au milieu du cratère d'un volcan, il reste
+toujours un peu de matière en fusion.
+
+--Citoyen concierge, dit le chef de l'escorte, fais-nous l'écrou et
+vivement, car on nous attend avec impatience à la Commune.
+
+--Oh! ce ne sera pas long, dit le concierge en versant dans son encrier
+quelques gouttes de vin qui restaient au fond d'un verre; on a la main
+faite à cela, Dieu merci! Tes noms et prénoms, citoyenne?
+
+Et, trempant sa plume dans l'encre improvisée, il s'apprêta à écrire au
+bas de la page, déjà pleine aux sept huitièmes, l'écrou de la nouvelle
+venue; tandis que, debout derrière son fauteuil, la citoyenne Richard,
+femme aux regards bienveillants, contemplait, avec un étonnement presque
+respectueux, cette femme à l'aspect à la fois si triste, si noble et si
+fier, que son mari interrogeait.
+
+--Marie-Antoinette-Jeanne-Josèphe de Lorraine, répondit la prisonnière,
+archiduchesse d'Autriche, reine de France.
+
+--Reine de France? répéta le concierge en se soulevant étonné sur le
+bras de son fauteuil.
+
+--Reine de France, répéta la prisonnière du même ton.
+
+--Autrement dit, veuve Capet, dit le chef de l'escorte.
+
+--Sous lequel de ces deux noms dois-je l'inscrire? demanda le concierge.
+
+--Sous celui des deux que tu voudras, pourvu que tu l'inscrives vite,
+dit le chef de l'escorte.
+
+Le concierge retomba sur son fauteuil, et, avec un léger tremblement, il
+écrivit sur son registre les prénoms, le nom et le titre que s'était
+donnés la prisonnière, inscriptions dont l'encre apparaît encore
+rougeâtre aujourd'hui sur ce registre, dont les rats de la conciergerie
+révolutionnaire ont grignoté la feuille à l'endroit le plus précieux.
+
+La femme Richard se tenait toujours debout derrière le fauteuil de son
+mari; seulement, un sentiment de religieuse commisération lui avait fait
+joindre les mains.
+
+--Votre âge? continua le concierge.
+
+--Trente-sept ans et neuf mois, répondit la reine.
+
+Richard se remit à écrire, puis détailla le signalement, et termina par
+les formules et les notes particulières.
+
+--Bien, dit-il, c'est fait.
+
+--Où conduit-on la prisonnière? demanda le chef de l'escorte.
+
+Richard prit une seconde prise de tabac et regarda sa femme.
+
+--Dame! dit celle-ci, nous n'étions pas prévenus, de sorte que nous ne
+savons guère...
+
+--Cherche! dit le brigadier.
+
+--Il y a la chambre du conseil, reprit la femme.
+
+--Hum! c'est bien grand, murmura Richard.
+
+--Tant mieux! si elle est grande, on pourra plus facilement y placer des
+gardes.
+
+--Va pour la chambre du conseil, dit Richard; mais elle est inhabitable
+pour le moment, car il n'y a pas de lit.
+
+--C'est vrai, répondit la femme, je n'y avais pas songé.
+
+--Bah! dit un des gendarmes, on y mettra un lit demain, et demain sera
+bientôt venu.
+
+--D'ailleurs, la citoyenne peut passer cette nuit, dans notre chambre;
+n'est-ce pas, notre homme? dit la femme Richard.
+
+--Eh bien, et nous, donc? dit le concierge.
+
+--Nous ne nous coucherons pas; comme l'a dit le citoyen gendarme, une
+nuit est bientôt passée.
+
+--Alors, dit Richard, conduisez la citoyenne dans ma chambre.
+
+--Pendant ce temps-là, vous préparerez notre reçu, n'est-ce pas?
+
+--Vous le trouverez en revenant. La femme Richard prit une chandelle qui
+brûlait sur la table, et marcha la première. Marie-Antoinette la suivit
+sans mot dire, calme et pâle, comme toujours; deux guichetiers, auxquels
+la femme Richard fit un signe, fermèrent la marche. On montra à la reine
+un lit auquel la femme Richard s'empressa de mettre des draps blancs.
+Les guichetiers s'installèrent aux issues; puis la porte fut refermée à
+double tour, et Marie-Antoinette se trouva seule. Comment elle passa
+cette nuit, nul le sait, puisqu'elle la passa face à face avec Dieu. Ce
+fut le lendemain seulement que la reine fut conduite dans la chambre du
+conseil, quadrilatère allongé dont le guichet d'entrée donne sur un
+corridor de la Conciergerie, et que l'on avait coupé dans toute sa
+longueur par une cloison qui n'atteignait pas à la hauteur du plafond.
+
+L'un des compartiments était la chambre des hommes de garde.
+
+L'autre était celle de la reine.
+
+Une fenêtre grillée de barreaux épais éclairait chacune de ces deux
+cellules.
+
+Un paravent, substitué à une porte, isolait la reine de ses gardiens, et
+fermait l'ouverture du milieu.
+
+La totalité de cette chambre était carrelée de briques sur champ.
+
+Enfin les murs avaient été décorés autrefois d'un cadre de bois doré
+d'où pendaient encore des lambeaux de papier fleurdelisé.
+
+Un lit dressé en face de la fenêtre, une chaise placée près du jour, tel
+était l'ameublement de la prison royale.
+
+En y entrant, la reine demanda qu'on lui apportât ses livres et son
+ouvrage.
+
+On lui apporta les _Révolutions d'Angleterre,_ qu'elle avait commencées
+au Temple, le _Voyage du jeune Anarcharsis,_ et sa tapisserie.
+
+De leur côté, les gendarmes s'établirent dans la cellule voisine.
+L'histoire a conservé leurs noms, comme elle fait des êtres les plus
+infimes que la fatalité associe aux grandes catastrophes, et qui voient
+refléter sur eux un fragment de cette lumière que jette la foudre en
+brisant, soit les trônes des rois, soit les rois eux-mêmes.
+
+Ils s'appelaient Duchesne et Gilbert.
+
+La Commune avait désigné ces deux hommes, qu'elle connaissait pour bons
+patriotes, et ils devaient rester à poste fixe dans leur cellule
+jusqu'au jugement de Marie-Antoinette: on espérait éviter par ce moyen
+les irrégularités presque inévitables d'un service qui change plusieurs
+fois le jour, et l'on conférait une responsabilité terrible aux
+gardiens.
+
+La reine fut, dès ce jour même, par la conversation de ces deux hommes,
+dont toutes les paroles arrivaient jusqu'à elles, lorsque aucun motif ne
+les forçait à baisser la voix, la reine, disons-nous, fut instruite de
+cette mesure; elle en ressentit à la fois de la joie et de l'inquiétude;
+car, si, d'un côté, elle se disait que ces hommes devaient être bien
+sûrs, puisqu'on les avait choisis entre tant d'hommes, d'un autre côté,
+elle réfléchissait que ses amis trouveraient bien plus d'occasions de
+corrompre deux gardiens connus et à poste fixe que cent inconnus
+désignés par le hasard et passant auprès d'elle à l'improviste et pour
+un seul jour.
+
+La première nuit, avant de se coucher, un des deux gendarmes avait fumé
+selon son habitude; la vapeur du tabac glissa par les ouvertures de la
+cloison et vint assiéger la malheureuse reine, dont l'infortune avait
+irrité toutes les délicatesses au lieu de les émousser.
+
+Bientôt elle se sentit prise de vapeurs et de nausées: sa tête
+s'embarrassa des pesanteurs de l'asphyxie; mais, fidèle à son système
+d'indomptable fierté, elle ne se plaignit point.
+
+Tandis qu'elle veillait de cette veille douloureuse et que rien ne
+troublait le silence de la nuit, elle crut entendre comme un gémissement
+qui venait du dehors; ce gémissement était lugubre et prolongé, c'était
+quelque chose de sinistre et de perçant comme les bruits du vent dans
+les corridors déserts, quand la tempête emprunte une voix humaine pour
+donner la vie aux passions des éléments.
+
+Bientôt elle reconnut que ce bruit qui l'avait fait tressaillir d'abord,
+que ce cri douloureux et persévérant était la plainte lugubre d'un chien
+hurlant sur le quai. Elle pensa aussitôt à son pauvre Black, auquel elle
+n'avait pas songé au moment où elle avait été enlevée du Temple, et dont
+elle crut reconnaître la voix. En effet, le pauvre animal, qui, par trop
+de vigilance, avait perdu sa maîtresse, était descendu invisible
+derrière elle, avait suivi sa voiture jusqu'aux grilles de la
+Conciergerie, et ne s'en était éloigné que parce qu'il avait failli être
+coupé en deux par la double lame de fer qui s'était refermée derrière
+elle.
+
+Mais bientôt le pauvre animal était revenu, et, comprenant que sa
+maîtresse était renfermée dans ce grand tombeau de pierre, il l'appelait
+en hurlant, et attendait, à dix pas de la sentinelle, la caresse d'une
+réponse.
+
+La reine répondit par un soupir qui fit dresser l'oreille à ses
+gardiens.
+
+Mais, comme ce soupir fut le seul, et qu'aucun bruit ne lui succéda dans
+la chambre de Marie-Antoinette, ses gardiens se rassurèrent bientôt et
+retombèrent dans leur assoupissement.
+
+Le lendemain, au point du jour, la reine était levée et habillée. Assise
+près de la fenêtre grillée, dont le jour, tamisé par les barreaux,
+descendait bleuâtre sur ses mains amaigries, elle lisait en apparence,
+mais sa pensée était bien loin du livre.
+
+Le gendarme Gilbert entr'ouvrit le paravent et la regarda en silence.
+Marie-Antoinette entendit le cri du meuble qui se repliait sur lui-même
+en frôlant le parquet, mais elle ne leva point la tête.
+
+Elle était placée de manière à ce que les gendarmes pussent voir sa tête
+entièrement baignée de cette lumière matinale.
+
+Le gendarme Gilbert fit signe à son camarade de venir regarder avec lui
+par l'ouverture.
+
+Duchesne se rapprocha.
+
+--Vois donc, dit Gilbert à voix basse, comme elle est pâle; c'est
+effrayant! Ses yeux bordés de rouge annoncent qu'elle souffre; on dirait
+qu'elle a pleuré.
+
+--Tu sais bien, dit Duchesne, que la veuve Capet ne pleure jamais; elle
+est trop fière pour cela.
+
+--Alors, c'est qu'elle est malade, dit Gilbert. Puis, haussant la voix:
+
+--Dis donc, citoyenne Capet, demanda-t-il, est-ce que tu es malade?
+
+La reine leva lentement les yeux, et son regard se fixa clair et
+interrogateur sur ces deux hommes.
+
+--Est-ce que c'est à moi que vous parlez, messieurs? demanda-t-elle
+d'une voix pleine de douceur, car elle avait cru remarquer une nuance
+d'intérêt dans l'accent de celui qui lui avait adressé la parole.
+
+--Oui, citoyenne, c'est à toi, reprit Gilbert, et nous te demandons si
+tu es malade.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que tu as les yeux bien rouges.
+
+--Et que tu es bien pâle en même temps, ajouta Duchesne.
+
+--Merci, messieurs. Non, je ne suis point malade; seulement, j'ai
+beaucoup souffert cette nuit.
+
+--Ah! oui, tes chagrins.
+
+--Non, messieurs, mes chagrins étant toujours les mêmes, et la religion
+m'ayant appris à les mettre aux pieds de la croix, mes chagrins ne me
+rendent pas plus souffrante un jour que l'autre; non, je suis malade
+parce que je n'ai pas beaucoup dormi cette nuit.
+
+--Ah! la nouveauté du logement, le changement de lit, dit Duchesne.
+
+--Et puis le logement n'est pas beau, ajouta Gilbert.
+
+--Ce n'est pas non plus cela, messieurs, dit la reine en secouant la
+tête. Laide ou belle, ma demeure m'est indifférente.
+
+--Qu'est-ce donc, alors?
+
+--Ce que c'est?
+
+--Oui.
+
+--Je vous demande pardon de vous le dire; mais j'ai été fort incommodée
+de cette odeur de tabac que monsieur exhale encore en ce moment.
+
+En effet, Gilbert fumait, ce qui, au reste, était sa plus habituelle
+occupation.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria-t-il tout troublé de la douceur avec laquelle la
+reine lui parlait. C'est cela! que ne le disais-tu, citoyenne?
+
+--Parce que je ne me suis pas cru le droit de vous gêner dans vos
+habitudes, monsieur.
+
+--Ah bien, tu ne seras plus incommodée, par moi du moins, dit Gilbert
+en jetant sa pipe, qui alla se briser sur le carreau; car je ne fumerai
+plus.
+
+Et il se retourna, emmenant son compagnon, et refermant le paravent.
+
+--Possible qu'on lui coupe la tête, c'est l'affaire de la nation, cela;
+mais à quoi bon la faire souffrir, cette femme?
+
+Nous sommes des soldats et non pas des bourreaux comme Simon.
+
+--C'est un peu aristocrate, ce que tu fais là, compagnon, dit Duchesne
+en secouant la tête.
+
+--Qu'appelles-tu aristocrate? Voyons, explique-moi un peu cela.
+
+--J'appelle aristocrate tout ce qui vexe la nation et qui fait plaisir à
+ses ennemis.
+
+--Ainsi, selon toi, dit Gilbert, je vexe la nation parce que je ne
+continue pas d'enfumer la veuve Capet? Allons donc! vois-tu, moi,
+continua le brave homme, je me rappelle mon serment à la patrie et la
+consigne de mon brigadier, voilà tout. Or, ma consigne, je la sais par
+coeur: «Ne pas laisser évader la prisonnière, ne laisser pénétrer
+personne auprès d'elle, écarter toute correspondance qu'elle voudrait
+nouer ou entretenir et mourir à mon poste.» Voilà ce que j'ai promis et
+je le tiendrai. Vive la nation!
+
+--Ce que je t'en dis, reprit Duchesne, n'est pas que je t'en veuille, au
+contraire; mais cela me ferait de la peine que tu te compromisses.
+
+--Chut! voilà quelqu'un. La reine n'avait pas perdu un mot de cette
+conversation, quoiqu'elle eût été faite à voix basse. La captivité
+double l'acuité des sens. Le bruit qui avait attiré l'attention des deux
+gardiens était celui de plusieurs personnes qui s'approchaient de la
+porte. Elle s'ouvrit. Deux municipaux entrèrent suivis du concierge et
+de quelques guichetiers.
+
+--Eh bien, demandèrent-ils, la prisonnière?
+
+--Elle est là, répondirent les deux gendarmes.
+
+--Comment est-elle logée?
+
+--Voyez. Et Gilbert alla heurter au paravent.
+
+--Que voulez-vous? demanda la reine.
+
+--C'est la visite de la Commune, citoyenne Capet.
+
+«Cet homme est bon, pensa Marie-Antoinette, et si mes amis le veulent
+bien...»
+
+--C'est bon, c'est bon, dirent les municipaux en écartant Gilbert et en
+entrant chez la reine; il n'est pas besoin de tant de façons.
+
+La reine ne leva point la tête, et l'on eût pu croire, à son
+impassibilité, qu'elle n'avait ni vu ni entendu ce qui venait de se
+passer, et qu'elle se croyait toujours seule.
+
+Les délégués de la Commune observèrent curieusement tous les détails de
+la chambre, sondèrent les boiseries, le lit, les barreaux de la fenêtre
+qui donnait sur la cour des femmes, et, après avoir recommandé la plus
+minutieuse vigilance aux gendarmes, sortirent sans avoir adressé la
+parole à Marie-Antoinette et sans que celle-ci eût paru s'apercevoir de
+leur présence.
+
+
+
+
+XXXV
+
+La salle des Pas-Perdus
+
+
+Vers la fin de cette même journée où nous avons vu les municipaux
+visiter avec un soin si minutieux la prison de la reine, un homme, vêtu
+d'une carmagnole grise, la tête couverte d'épais cheveux noirs, et,
+par-dessus ces cheveux noirs, d'un de ces bonnets à poil qui
+distinguaient alors parmi le peuple les patriotes exagérés, se promenait
+dans la grande salle si philosophiquement appelée la salle des
+Pas-Perdus, et semblait fort attentif à regarder les allants et les
+venants qui forment la population ordinaire de cette salle, population
+fort augmentée à cette époque, où les procès avaient acquis une
+importance majeure et où l'on ne plaidait plus guère que pour disputer
+sa tête aux bourreaux et au citoyen Fouquier-Tinville, leur infatigable
+pourvoyeur.
+
+C'était une attitude de fort bon goût que celle qu'avait prise l'homme
+dont nous venons d'esquisser le portrait. La société, à cette époque,
+était divisée en deux classes, les moutons et les loups; les uns
+devaient naturellement faire peur aux autres, puisque la moitié de la
+société dévorait l'autre moitié.
+
+Notre farouche promeneur était de petite taille; il brandissait d'une
+main noire et sale un de ces gourdins qu'on appelait _constitution_; il
+est vrai que la main qui faisait voltiger cette arme terrible eût paru
+bien petite à quiconque se fût amusé à jouer vis-à-vis de l'étrange
+personnage le rôle d'inquisiteur qu'il s'était arrogé à l'égard des
+autres; mais personne n'eût osé contrôler, en quelque chose que ce fût,
+un homme d'un aspect aussi terrible.
+
+En effet, ainsi posé, l'homme au gourdin causait une grave inquiétude à
+certains groupes de scribes à cahutes qui dissertaient sur la chose
+publique, laquelle, à cette époque, commençait à aller de mal en pis, ou
+de mieux en mieux, selon qu'on examinera la question au point de vue
+conservateur ou révolutionnaire. Ces braves gens examinaient du coin de
+l'oeil sa longue barbe noire, son oeil verdâtre enchâssé dans des
+sourcils touffus comme des brosses, et frémissaient à chaque fois que la
+promenade du terrible patriote, promenade qui comprenait la salle des
+Pas-Perdus dans toute sa longueur, le rapprochait d'eux.
+
+Cette terreur leur était surtout venue de ce que, chaque fois qu'ils
+s'étaient avisés de s'approcher de lui ou même de le regarder trop
+attentivement, l'homme au gourdin avait fait retentir sur les dalles son
+arme pesante, qui arrachait aux pierres sur lesquelles elle retombait un
+son tantôt mat et sourd, tantôt éclatant et sonore. Mais ce n'étaient
+pas seulement les braves gens à cahutes dont nous avons parlé, et qu'on
+désigne généralement sous le nom de rats du Palais, qui éprouvaient
+cette formidable impression: c'étaient encore les différents individus
+qui entraient dans la salle des Pas-Perdus par sa large porte ou par
+quelqu'un de ses étroits vomitoires, et qui passaient avec précipitation
+en apercevant l'homme au gourdin, lequel continuait à faire obstinément
+son trajet d'un bout à l'autre de la salle, trouvant à chaque moment un
+prétexte de faire résonner son gourdin sur les dalles.
+
+Si les écrivains eussent été moins effrayés et les promeneurs plus
+clairvoyants, ils eussent sans doute découvert que notre patriote,
+capricieux comme toutes les natures excentriques ou extrêmes, semblait
+avoir des préférences pour certaines dalles, celles, par exemple, qui,
+situées à peu de distance du mur de droite, et au milieu de la salle, à
+peu près, rendaient les sons les plus purs et les plus bruyants.
+
+Il finit même par concentrer sa colère sur quelques dalles seulement, et
+c'était surtout sur les dalles du centre. Un instant même, il s'oublia
+jusqu'à s'arrêter pour mesurer de l'oeil quelque chose comme une
+distance.
+
+Il est vrai que cette absence dura peu, et qu'il reprit aussitôt la
+farouche expression de son regard, qu'un éclair de joie avait remplacée.
+
+Presque au même instant, un autre patriote,--à cette époque chacun avait
+son opinion écrite sur son front, ou plutôt sur ses habits;--presque au
+même instant, disons-nous, un autre patriote entrait par la porte de la
+galerie, et, sans paraître partager le moins du monde l'impression
+générale de terreur qu'inspirait le premier occupant, venait croiser sa
+promenade d'un pas à peu près égal au sien; de sorte qu'à moitié de la
+salle, ils se rencontrèrent.
+
+Le nouveau venu avait, comme l'autre, un bonnet à poil, une carmagnole
+grise, des mains sales et un gourdin; il avait, en outre, de plus que
+l'autre, un grand sabre qui lui battait les mollets; mais, ce qui
+faisait surtout le second plus à craindre que le premier, c'est
+qu'autant le premier avait l'air terrible, autant le second avait l'air
+faux, haineux et bas.
+
+Aussi, quoique ces deux hommes parussent appartenir à la même cause et
+partager la même opinion, les assistants risquèrent-ils un oeil pour
+voir ce qui résulterait, non pas de leur rencontre, car ils ne
+marchaient pas précisément sur la même ligne, mais de leur
+rapprochement. Au premier tour, leur attente fut déçue: les deux
+patriotes se contentèrent d'échanger un regard, et même ce regard fit
+légèrement pâlir le plus petit des deux; seulement, au mouvement
+involontaire de ses lèvres, il était visible que cette pâleur était
+occasionnée, non point par un sentiment de crainte, mais de dégoût.
+
+Et cependant, au second tour, comme si le patriote eût fait un violent
+effort, sa figure, si rébarbative jusque-là, s'éclaircit; quelque chose
+comme un sourire qui essayait d'être gracieux passa sur ses lèvres, et
+il appuya légèrement sa promenade à gauche, dans le but évident
+d'arrêter le second patriote dans la sienne.
+
+À peu près au centre, ils se joignirent.
+
+--Eh pardieu! c'est le citoyen Simon! dit le premier patriote.
+
+--Lui-même! Mais que lui veux-tu, au citoyen Simon? et qui es-tu,
+d'abord?
+
+--Fais donc semblant de ne me pas reconnaître!
+
+--Je ne te reconnais pas du tout, par une excellente raison, c'est que
+je ne t'ai jamais vu.
+
+--Allons donc! tu ne reconnaîtrais pas celui qui a eu l'honneur de
+porter la tête de la Lamballe?
+
+Et ces mots, prononcés avec une sourde fureur, s'élancèrent brûlants de
+la bouche du patriote à carmagnole. Simon tressaillit.
+
+--Toi? fit-il; toi?
+
+--Eh bien, cela t'étonne? Ah! citoyen, je te croyais plus connaisseur en
+ami, en fidèles!... Tu me fais de la peine.
+
+--C'est fort bien, ce que tu as fait, dit Simon; mais je ne te
+connaissais pas.
+
+--Il y a plus d'avantage à garder le petit Capet, on est plus en vue;
+car, moi, je te connais, et je t'estime.
+
+--Ah! merci.
+
+--Il n'y a pas de quoi.... Donc, tu te promènes?
+
+--Oui, j'attends quelqu'un.... Et toi?
+
+--Moi aussi.
+
+--Comment donc t'appelles-tu? Je parlerai de toi au club.
+
+--Je m'appelle Théodore.
+
+--Et puis?
+
+--Et puis, c'est tout; ça ne te suffit pas?
+
+--Oh! parfaitement.... Qui attends-tu, citoyen Théodore?
+
+--Un ami auquel je veux faire une bonne petite dénonciation.
+
+--En vérité! Conte-moi cela.
+
+--Une couvée d'aristocrates.
+
+--Qui s'appellent?
+
+--Non, vrai, je ne peux dire cela qu'à mon ami.
+
+--Tu as tort; car voici le mien qui s'avance vers nous, et il me semble
+que celui-là connaît assez la procédure pour arranger tout de suite ton
+affaire, hein?
+
+--Fouquier-Tinville! s'écria le premier patriote.
+
+--Rien que cela, cher ami.
+
+--Eh bien, c'est bon.
+
+--Eh! oui, c'est bon.... Bonjour, citoyen Fouquier. Fouquier-Tinville,
+pâle, calme, ouvrant, selon son habitude, des yeux noirs enfoncés sous
+d'épais sourcils, venait de déboucher d'une porte latérale de la salle,
+son registre à la main, ses liasses sous le bras.
+
+--Bonjour, Simon, dit-il; quoi de nouveau?
+
+--Beaucoup de choses. D'abord, une dénonciation du citoyen Théodore, qui
+a porté la tête de la Lamballe. Je te le présente.
+
+Fouquier attacha son regard intelligent sur le patriote, que cet examen
+troubla, malgré la tension courageuse de ses nerfs.
+
+--Théodore, dit-il. Qui est ce Théodore?
+
+--Moi, dit l'homme à la carmagnole.
+
+--Tu as porté la tête de la Lamballe, toi? fit l'accusateur public avec
+une expression très prononcée de doute.
+
+--Moi, rue Saint-Antoine.
+
+--Mais j'en connais un qui s'en vante, dit Fouquier.
+
+--Moi, j'en connais dix, reprit courageusement le citoyen Théodore; mais
+enfin, comme ceux-là demandent quelque chose, et que, moi, je ne demande
+rien, j'espère avoir la préférence.
+
+Ce trait fit rire Simon et dérida Fouquier.
+
+--Tu as raison, dit-il, et, si tu ne l'as pas fait, tu aurais dû le
+faire. Laisse-nous, je te prie; Simon a quelque chose à me dire.
+
+Théodore s'éloigna, fort peu blessé de la franchise du citoyen
+accusateur public.
+
+--Un moment, cria Simon, ne le renvoie pas comme cela; entends d'abord
+la dénonciation qu'il nous apporte.
+
+--Ah! fit d'un air distrait Fouquier-Tinville, une dénonciation?
+
+--Oui, une couvée, ajouta Simon.
+
+--À la bonne heure, parle; de quoi s'agit-il?
+
+--Oh! presque rien: le citoyen Maison-Rouge et quelques amis.
+
+Fouquier fit un bond en arrière, Simon leva les bras au ciel.
+
+--En vérité? dirent-ils tous deux ensemble.
+
+--Pure vérité; voulez-vous les prendre?
+
+--Tout de suite; où sont-ils?
+
+--J'ai rencontré le Maison-Rouge rue de la Grande-Truanderie.
+
+--Tu te trompes, il n'est pas à Paris, répliqua Fouquier.
+
+--Je l'ai vu, te dis-je.
+
+--Impossible. On a mis cent hommes à sa poursuite; ce n'est pas lui qui
+se montrerait dans les rues.
+
+--Lui, lui, lui, fit le patriote, un grand brun, fort comme trois forts,
+et barbu comme un ours. Fouquier haussa les épaules avec dédain.
+
+--Encore une sottise, dit-il; Maison-Rouge est petit, maigre, et n'a
+pas un poil de barbe. Le patriote laissa retomber ses bras d'un air
+consterné.
+
+--N'importe, la bonne intention est réputée pour le fait. Eh bien,
+Simon, à nous deux; hâte-toi, l'on m'attend au greffe, voici l'heure des
+charrettes.
+
+--Eh bien, rien de nouveau; l'enfant va bien.
+
+Le patriote tournait le dos de façon à ne pas paraître indiscret, mais
+de façon à entendre.
+
+--Je m'en vais si je vous gêne, dit-il.
+
+--Adieu, dit Simon.
+
+--Bonjour, fit Fouquier.
+
+--Dis à ton ami que tu t'es trompé, ajouta Simon.
+
+--Bien, je l'attends. Et Théodore s'écarta un peu et s'appuya sur son
+gourdin.
+
+--Ah! le petit va bien, dit alors Fouquier; mais le moral?
+
+--Je le pétris à volonté.
+
+--Il parle donc?
+
+--Quand je veux.
+
+--Tu crois qu'il pourrait témoigner dans le procès d'Antoinette?
+
+--Je ne le crois pas, j'en suis sûr. Théodore s'adossa au pilier, l'oeil
+tourné vers les portes; mais cet oeil était vague, tandis que les
+oreilles du citoyen venaient d'apparaître nues et dressées sous le vaste
+bonnet à poil. Peut-être ne voyait-il rien; mais, à coup sûr, il
+entendait quelque chose.
+
+--Réfléchis bien, dit Fouquier, ne fais pas faire à la commission ce
+qu'on appelle un pas de clerc. Tu es sûr que Capet parlera?
+
+--Il dira tout ce que je voudrai.
+
+--Il t'a dit, à toi, ce que nous allons lui demander?
+
+--Il me l'a dit.
+
+--C'est important, citoyen Simon, ce que tu promets là. Cet aveu de
+l'enfant est mortel pour la mère.
+
+--J'y compte, pardieu!
+
+--On n'aura pas encore vu pareille chose, depuis les confidences que
+Néron faisait à Narcisse, murmura Fouquier d'une voix sombre. Encore une
+fois, réfléchis, Simon.
+
+--On dirait, citoyen, que tu me prends pour une brute; tu me répètes
+toujours la même chose. Voyons, écoute cette comparaison; quand je mets
+un cuir dans l'eau, devient-il souple?
+
+--Mais... je ne sais pas, répliqua Fouquier.
+
+--Il devient souple. Eh bien, le petit Capet devient en mes mains aussi
+souple que le cuir le plus mou. J'ai mes procédés pour cela.
+
+--Soit, balbutia Fouquier. Voilà tout ce que tu voulais dire?
+
+--Tout.... J'oubliais: voici une dénonciation.
+
+--Toujours! tu veux donc me surcharger de besogne?
+
+--Il faut servir la patrie. Et Simon présenta un morceau de papier aussi
+noir que l'un de ces cuirs dont il parlait tout à l'heure mais moins
+souple assurément. Fouquier le prit et le lut.
+
+--Encore ton citoyen Lorin; tu hais donc bien cet homme?
+
+--Je le trouve toujours en hostilité avec la loi. Il a dit: «Adieu
+madame», à une femme qui le saluait d'une fenêtre, hier au soir....
+Demain, j'espère te donner quelques mots sur un autre suspect: ce
+Maurice, qui était municipal au Temple lors de l'oeillet rouge.
+
+--Précise! précise! dit Fouquier en souriant à Simon.
+
+Il lui tendit la main, et tourna le dos avec un empressement qui
+témoignait peu en faveur du cordonnier.
+
+--Que diable veux-tu que je précise? On en a guillotiné qui en avaient
+fait moins.
+
+--Eh! patience, répondit Fouquier avec tranquillité; on ne peut pas tout
+faire à la fois.
+
+Et il rentra d'un pas rapide sous les guichets. Simon chercha des yeux
+son citoyen Théodore, pour se consoler avec lui. Il ne le vit plus dans
+la salle.
+
+Il franchissait à peine la grille de l'ouest, que Théodore reparut à
+l'angle d'une cahute d'écrivain. L'habitant de la cahute l'accompagnait.
+
+--À quelle heure ferme-t-on les grilles? dit Théodore à cet homme.
+
+--À cinq heures.
+
+--Et ensuite, que se fait-il ici?
+
+--Rien; la salle est vide jusqu'au lendemain.
+
+--Pas de rondes, pas de visites?
+
+--Non, monsieur, nos baraques ferment à clef.
+
+Ce mot de _monsieur_ fit froncer le sourcil à Théodore, qui regarda
+aussitôt avec défiance autour de lui.
+
+--La pince et les pistolets sont dans la baraque? dit-il.
+
+--Oui, sous le tapis.
+
+--Retourne chez nous... À propos, montre-moi encore la chambre de ce
+tribunal dont la fenêtre n'est pas grillée, et qui donne sur une cour
+près la place Dauphine.
+
+--À gauche entre les piliers, sous la lanterne.
+
+--Bien. Va-t'en et tiens les chevaux à l'endroit désigné!
+
+--Oh! bonne chance, monsieur, bonne chance!... Comptez sur moi!
+
+--Voici le bon moment... personne ne regarde... ouvre ta baraque.
+
+--C'est fait, monsieur; je prierai pour vous!
+
+--Ce n'est pas pour moi qu'il faut prier! Adieu. Et le citoyen Théodore,
+après un éloquent regard, se glissa si adroitement sous le petit toit de
+la baraque, qu'il disparut comme eût fait l'ombre de l'écrivain qui
+fermait la porte. Ce digne scribe retira sa clef de la serrure, prit des
+papiers sous son bras, et sortit de la vaste salle avec les rares
+employés que le coup de cinq heures faisait sortir des greffes comme une
+arrière-garde d'abeilles attardées.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+Le citoyen Théodore
+
+
+La nuit avait enveloppé de son grand voile grisâtre cette salle immense
+dont les malheureux échos ont pour tâche de répéter l'aigre parole des
+avocats et les paroles suppliantes des plaideurs.
+
+De loin en loin, au milieu de l'obscurité, droite et immobile, une
+colonne blanche semblait veiller au milieu de la salle comme un fantôme
+protecteur de ce lieu sacré.
+
+Le seul bruit qui se fît entendre dans cette obscurité était le
+grignotement et le galop quadruple des rats qui rongeaient les
+paperasses renfermées dans les cahutes des écrivains après avoir
+commencé par en ronger le bois.
+
+On entendait bien parfois aussi le bruit d'une voiture pénétrant jusqu'à
+ce sanctuaire de Thémis, comme dirait un académicien, et de vagues
+cliquetis de clefs qui semblaient sortir de dessous terre; mais tout
+cela bruissait dans le lointain, et rien ne fait ressortir comme un
+bruit éloigné l'opacité du silence, de même que rien ne fait ressortir
+l'obscurité comme l'apparition d'une lumière lointaine.
+
+Certes, il eût été saisi d'une vertigineuse terreur, celui qui, à cette
+heure, se fût hasardé dans la vaste salle du Palais, dont les murs
+étaient encore à l'extérieur rouges du sang des victimes de Septembre,
+dont les escaliers avaient vu, le jour même, passer vingt-cinq condamnés
+à mort, et dont une épaisseur de quelques pieds seulement séparait les
+dalles des cachots de la Conciergerie peuplés de squelettes blanchis.
+
+Cependant, au milieu de cette nuit effrayante, au milieu de ce silence
+presque solennel, un faible grincement se fit entendre: la porte d'une
+cahute d'écrivain roula sur ses gonds criards, et une ombre, plus noire
+que l'ombre de la nuit, se glissa avec précaution hors de la baraque.
+
+Alors ce patriote enragé, qu'on appelait tout bas _monsieur_, et qui
+prétendait bien haut se nommer Théodore, frôla d'un pas léger les dalles
+raboteuses.
+
+Il tenait à la main droite une lourde pince de fer, et, de la gauche, il
+assurait dans sa ceinture un pistolet à deux coups.
+
+--J'ai compté douze dalles à partir de l'échoppe, murmura-t-il; voyons,
+voici l'extrémité de la première.
+
+Et, tout en calculant, il tâtait de la pointe du pied cette fente que le
+temps rend plus sensible entre chaque jointure de pierre.
+
+--Voyons, murmura-t-il en s'arrêtant, ai-je bien pris mes mesures?
+serai-je assez fort, et elle, aura-t-elle assez de courage? Oh! oui, car
+son courage m'est assez connu. Oh! mon Dieu! quand je prendrai sa main,
+quand je lui dirai: «Madame, vous êtes sauvée!...»
+
+Il s'arrêta comme écrasé sous le poids d'une pareille espérance.
+
+--Oh! reprit-il, projet téméraire, insensé! diront les autres en
+s'enfonçant sous leurs couvertures, ou en se contentant d'aller rôder
+vêtus en laquais autour de la Conciergerie; mais c'est qu'ils n'ont pas
+ce que j'ai pour oser, c'est que je veux sauver non seulement la reine,
+mais encore et surtout la femme.
+
+«Allons, à l'oeuvre, et récapitulons.
+
+«Lever la dalle, ce n'est rien; la laisser ouverte, là est le danger,
+car une ronde peut venir.... Mais jamais il ne vient de rondes. On n'a
+pas de soupçons, car je n'ai pas de complices, et puis que faut-il de
+temps à une ardeur comme la mienne pour franchir le couloir sombre? En
+trois minutes je suis sous sa chambre; en cinq autres minutes, je lève
+la pierre qui sert de foyer à la cheminée; elle m'entendra travailler,
+mais elle a tant de fermeté, qu'elle ne s'effrayera point! au contraire,
+elle comprendra que c'est un libérateur qui s'avance.... Elle est gardée
+par deux hommes; sans doute ces deux hommes accourront....
+
+«Eh bien, après tout, deux hommes, dit le patriote avec un sombre
+sourire et regardant tour à tour l'arme qu'il avait à sa ceinture et
+celle qu'il tenait à sa main, deux hommes, c'est un double coup de ce
+pistolet, ou deux coups de cette barre de fer. Pauvres gens!... Oh! il
+en est mort bien d'autres, et qui n'étaient pas plus coupables.
+
+«Allons!»
+
+Et le citoyen Théodore appuya résolument sa pince entre la jointure des
+deux dalles.
+
+Au même moment, une vive lumière glissa comme un sillon d'or sur les
+dalles, et un bruit répété par l'écho de la voûte fit tourner la tête au
+conspirateur, qui, d'un seul bond, revint se tapir dans l'échoppe.
+
+Bientôt, des voix, affaiblies par l'éloignement, affaiblies par
+l'émotion que tous les hommes ressentent la nuit dans un vaste édifice,
+arrivèrent à l'oreille de Théodore.
+
+Il se baissa, et, par une ouverture de l'échoppe, il aperçut d'abord un
+homme en costume militaire dont le grand sabre, résonnant sur les
+dalles, était un des bruits qui avaient attiré son attention; puis un
+homme en habit pistache, tenant une règle à la main et des rouleaux de
+papier sous le bras; puis un troisième, en grosse veste de ratine et en
+bonnet fourré; puis enfin un quatrième, en sabots et en carmagnole.
+
+La grille des Merciers grinça sur ses gonds, sonores, et vint claquer
+sur la chaîne de fer destinée à la tenir ouverte le jour.
+
+Les quatre hommes entrèrent.
+
+--Une ronde, murmura Théodore. Dieu soit béni! dix minutes plus tard,
+j'étais perdu. Puis, avec une attention profonde, il s'appliqua à
+reconnaître les personnes qui composaient cette ronde.
+
+Il en reconnut trois en effet. Celui qui marchait en tête, vêtu d'un
+costume de général, était Santerre; l'homme à la veste de ratine et au
+bonnet fourré était le concierge Richard; l'homme en sabots et en
+carmagnole était probablement le guichetier.
+
+Mais il n'avait jamais vu l'homme à l'habit pistache, qui tenait une
+règle à la main et des papiers sous son bras.
+
+Quel pouvait être cet homme, et que venaient faire à dix heures du soir,
+dans la salle des Pas-Perdus, le général de la Commune, le gardien de la
+Conciergerie, un guichetier et cet homme inconnu?
+
+Le citoyen Théodore s'appuya sur un genou, tenant d'une main son
+pistolet tout armé, et, de l'autre, arrangeant son bonnet sur ses
+cheveux, que le mouvement précipité qu'il venait de faire avait beaucoup
+trop dérangés à leur base pour qu'ils fussent naturels.
+
+Jusque-là, les quatre visiteurs nocturnes avaient gardé le silence, ou,
+du moins, les paroles qu'ils avaient prononcées n'étaient parvenues aux
+oreilles du conspirateur que comme un vain bruit.
+
+Mais, à dix pas de la cachette, Santerre parla, et sa voix arriva
+distincte jusqu'au citoyen Théodore.
+
+--Voyons, dit-il, nous voici dans la salle des Pas-Perdus. C'est à toi
+de nous guider maintenant, citoyen architecte, et de tâcher surtout que
+ta révélation ne soit pas une baliverne; car, vois-tu, la Révolution a
+fait justice de toutes ces bêtises là, et nous ne croyons pas plus aux
+souterrains qu'aux esprits. Qu'en dis-tu, citoyen Richard? ajouta
+Santerre en se tournant vers l'homme au bonnet fourré et à la veste de
+ratine.
+
+--Je n'ai jamais dit qu'il n'y eût point de souterrain sous la
+Conciergerie, répondit celui-ci; et voici Gracchus, qui est guichetier
+depuis dix ans, qui, par conséquent, connaît la Conciergerie comme sa
+poche, et qui cependant ignore l'existence du souterrain dont parle le
+citoyen Giraud; cependant, comme le citoyen Giraud est architecte de la
+ville, il doit savoir ça mieux que nous, puisque c'est son état.
+
+Théodore frissonna des pieds à la tête en entendant ces paroles.
+
+--Heureusement, murmura-t-il, la salle est grande, et, avant de trouver
+ce qu'ils cherchent, ils chercheront deux jours au moins.
+
+Mais l'architecte ouvrit son grand rouleau de papier, mit ses lunettes
+et s'agenouilla devant un plan qu'il examina aux tremblotantes clartés
+de la lanterne que tenait Gracchus.
+
+--J'ai peur, dit Santerre en goguenardant, que le citoyen Giraud n'ait
+rêvé.
+
+--Tu vas voir, citoyen général, dit l'architecte, tu vas voir si je suis
+un rêveur; attends, attends.
+
+--Tu vois, nous attendons, dit Santerre.
+
+--Bien, dit l'architecte. Puis calculant:
+
+--Douze et quatre font seize, dit-il, et huit vingt-quatre, qui, divisés
+par six, donnent quatre; après quoi, il nous reste une demie; c'est
+cela, je tiens mon endroit, et, si je me trompe d'un pied, dites que je
+suis un ignare.
+
+L'architecte prononça ces paroles avec une assurance qui glaça de
+terreur le citoyen Théodore. Santerre regardait le plan avec une sorte
+de respect; on voyait qu'il admirait d'autant plus qu'il ne comprenait
+rien.
+
+--Suivez bien ce que je vais dire.
+
+--Où cela? demanda Santerre.
+
+--Sur cette carte que j'ai dressée, pardieu! Y êtes-vous? À treize pieds
+du mur, une dalle mobile, je l'ai marquée A. La voyez-vous?
+
+--Certainement je vois un A, dit Santerre. Est-ce que tu crois que je ne
+sais pas lire?
+
+--Sous cette dalle est un escalier, continua l'architecte; voyez, je
+l'ai marqué B.
+
+--B, répéta Santerre. Je vois le B, mais je ne vois pas l'escalier. Et
+le général se mit à rire bruyamment de la facétie.
+
+--Une fois la dalle levée, une fois le pied sur la dernière marche,
+reprit l'architecte, comptez cinquante pas de trois pieds et regardez en
+l'air, vous vous trouverez juste au greffe, où ce souterrain aboutit en
+passant sous le cachot de la reine.
+
+--De la veuve Capet, tu veux dire, citoyen Giraud, riposta Santerre en
+fronçant le sourcil.
+
+--Eh! oui, de la veuve Capet.
+
+--C'est que tu avais dit _de la reine_.
+
+_--Vieille habitude._
+
+_--_Et vous dites donc qu'on se trouvera sous le greffe? demanda
+Richard.
+
+--Non seulement sous le greffe, mais je vous dirai dans quelle partie du
+greffe on se trouvera: sous le poêle.
+
+--Tiens, c'est curieux, dit Gracchus; en effet, chaque fois que je
+laisse tomber une bûche en cet endroit-là, la pierre résonne.
+
+--En vérité, si nous trouvons ce que tu dis là, citoyen architecte,
+j'avouerai que la géométrie est une belle chose.
+
+--Eh bien, avoue, citoyen Santerre, car je vais te conduire à l'endroit
+désigné par la lettre A. Le citoyen Théodore s'enfonçait les ongles dans
+la chair.
+
+--Quand j'aurai vu, quand j'aurai vu, dit Santerre; je suis comme saint
+Thomas, moi.
+
+--Ah! tu dis _saint Thomas_?
+
+_--_Ma foi, oui, comme tu as dit _la reine_, par habitude; mais on ne
+m'accusera pas de conspirer pour saint Thomas.
+
+--Ni moi pour la reine.
+
+Et, sur cette réponse, l'architecte prit délicatement sa règle, compta
+les toises, et, une fois arrêté, après qu'il parut avoir bien calculé
+toutes ses distances, il frappa sur une dalle.
+
+Cette dalle était précisément la même qu'avait frappée le citoyen
+Théodore, dans sa furieuse colère.
+
+--C'est ici, citoyen général, dit l'architecte.
+
+--Tu crois, citoyen Giraud? Le patriote de l'échoppe s'oublia jusqu'à
+frapper violemment sa cuisse de son poing fermé, en poussant un sourd
+rugissement.
+
+--J'en suis sûr, reprit Giraud; et votre expertise, combinée avec mon
+rapport, prouvera à la Convention que je ne me trompais pas. Oui,
+citoyen général, continua l'architecte avec emphase, cette dalle ouvre
+sur un souterrain qui aboutit au greffe, en passant sous le cachot de la
+veuve Capet. Levons cette dalle, descendez dans le souterrain avec moi,
+et je vous prouverai que deux hommes, qu'un seul même, pouvait en une
+nuit l'enlever, sans que personne s'en doutât.
+
+Un murmure de frayeur et d'admiration arraché par les paroles de
+l'architecte parcourut tout le groupe, et vint mourir à l'oreille du
+citoyen Théodore, qui semblait changé en statue.
+
+--Voilà le danger que nous courions, reprit Giraud. Eh bien, maintenant,
+avec une grille que je place dans le couloir souterrain, et qui le coupe
+par la moitié, avant qu'il arrive au cachot de la veuve Capet, je sauve
+la patrie.
+
+--Oh! fit Santerre, citoyen Giraud, tu as eu là une idée sublime.
+
+--Que l'enfer te confonde, triple sot! grommela le patriote avec un
+redoublement de fureur.
+
+--Maintenant, lève la dalle, dit l'architecte au citoyen Gracchus, qui,
+outre sa lanterne, portait encore une pince. Le citoyen Gracchus se mit
+à l'oeuvre, et au bout d'un instant la dalle fut levée.
+
+Alors le souterrain apparut béant, avec l'escalier qui se perdait dans
+ses profondeurs, et une bouffée d'air moisi s'en échappa, épaisse comme
+une vapeur.
+
+--Encore une tentative avortée! murmura le citoyen Théodore. Oh! le ciel
+ne veut donc pas qu'elle en échappe, et sa cause est donc une cause
+maudite!
+
+
+
+
+XXXVII
+
+Le citoyen Gracchus
+
+
+Un instant le groupe des trois hommes resta immobile à l'orifice du
+souterrain, pendant que le guichetier plongeait dans l'ouverture sa
+lanterne, qui ne pouvait en éclairer les profondeurs.
+
+L'architecte triomphant dominait ses trois compagnons de toute la
+hauteur de son génie.
+
+--Eh bien? dit-il au bout d'un instant.
+
+--Ma foi, oui! répondit Santerre, voilà bien le souterrain, c'est
+incontestable. Seulement, reste à savoir où il conduit.
+
+--Oui, répéta Richard, reste à savoir cela.
+
+--Eh bien, descends, citoyen Richard, et tu verras toi-même si j'ai dit
+la vérité.
+
+--Il y a quelque chose de mieux à faire que d'entrer par là, dit le
+concierge. Nous allons retourner avec toi et le général à la
+Conciergerie. Là, tu lèveras la dalle du poêle, et nous verrons.
+
+--Très bien! dit Santerre. Allons!
+
+--Mais prends garde, reprit l'architecte, la dalle demeurée ouverte peut
+donner ici des idées à quelqu'un.
+
+--Qui diable veux-tu qui vienne ici à cette heure? dit Santerre.
+
+--D'ailleurs, reprit Richard, cette salle est déserte, et, en y laissant
+Gracchus, cela suffira. Reste ici, citoyen Gracchus, et nous viendrons
+te rejoindre par l'autre côté du souterrain.
+
+--Soit, dit Gracchus.
+
+--Es-tu armé? demanda Santerre.
+
+--J'ai mon sabre et cette pince, citoyen général.
+
+--À merveille! fais bonne garde. Dans dix minutes, nous sommes à toi.
+
+Et tous trois, après avoir fermé la grille, s'en allèrent par la galerie
+des Merciers retrouver l'entrée particulière de la Conciergerie.
+
+Le guichetier les avait regardés s'éloigner; il les avait suivis des
+yeux tant qu'il avait pu les voir; il les avait écoutés tant qu'il avait
+pu les entendre; puis, enfin, tout étant rentré dans la solitude, il
+posa sa lanterne à terre, s'assit les jambes pendantes dans les
+profondeurs du souterrain et se mit à rêver.
+
+Les guichetiers rêvent aussi parfois; seulement, en général, on ne se
+donne pas la peine de chercher ce à quoi ils rêvent.
+
+Tout à coup, et comme il était au plus profond de sa rêverie, il sentit
+une main s'appesantir sur son épaule.
+
+Il se retourna, vit une figure inconnue et voulut crier; mais à
+l'instant même un pistolet s'appuya glacé sur son front.
+
+Sa voix s'arrêta dans sa gorge, ses bras retombèrent inertes, ses yeux
+prirent l'expression la plus suppliante qu'ils purent trouver.
+
+--Pas un mot, dit le nouveau venu, ou tu es mort.
+
+--Que voulez-vous, monsieur? balbutia le guichetier.
+
+Même en 93, il y avait, comme on le voit, des moments où l'on ne se
+tutoyait pas et où l'on oubliait de s'appeler citoyen.
+
+--Je veux, répondit le citoyen Théodore, que tu me laisses entrer là
+dedans.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Que t'importe? Le guichetier regarda avec le plus profond étonnement
+celui qui lui faisait cette demande. Cependant, au fond de ce regard,
+son interlocuteur crut remarquer un éclair d'intelligence. Il abaissa
+son arme.
+
+--Refuserais-tu de faire ta fortune?
+
+--Je ne sais pas; personne ne m'a jamais fait de proposition à ce sujet.
+
+--Eh bien, je commencerai, moi.
+
+--Vous m'offrez de faire ma fortune, à moi?
+
+--Oui.
+
+--Qu'entendez-vous par une fortune?
+
+--Cinquante mille livres en or, par exemple: l'argent est rare, et
+cinquante mille livres en or aujourd'hui valent un million. Eh bien, je
+t'offre cinquante mille livres.
+
+--Pour vous laisser entrer là dedans?
+
+--Oui; mais à la condition que tu y viendras avec moi et que tu
+m'aideras dans ce que j'y veux faire.
+
+--Mais qu'y ferez-vous? Dans cinq minutes, ce souterrain sera rempli de
+soldats qui vous arrêteront.
+
+Le citoyen Théodore fut frappé de la gravité de ces paroles.
+
+--Peux-tu empêcher que ces soldats n'y descendent?
+
+--Je n'ai aucun moyen; je n'en connais pas; j'en cherche inutilement.
+
+Et l'on voyait que le guichetier réunissait toutes les perspicacités de
+son esprit pour trouver ce moyen, qui devait lui valoir cinquante mille
+livres.
+
+--Mais demain, demanda le citoyen Théodore, pourrons-nous y entrer?
+
+--Oui, sans doute; mais, d'ici à demain, on va poser dans ce souterrain
+une grille de fer qui prendra toute sa largeur, et, pour plus grande
+sûreté, il est convenu que cette grille sera pleine, solide, et n'aura
+point de porte.
+
+--Alors il faut trouver autre chose, dit le citoyen Théodore.
+
+--Oui, il faut trouver autre chose, dit le guichetier. Cherchons.
+
+Comme on le voit par la façon collective dont s'exprimait le citoyen
+Gracchus, il y avait déjà alliance entre lui et le citoyen Théodore.
+
+--Cela me regarde, dit Théodore. Que fais-tu à la Conciergerie?
+
+--Je suis guichetier.
+
+--C'est-à-dire?
+
+--Que j'ouvre des portes et que j'en ferme.
+
+--Tu y couches?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Tu y manges?
+
+--Pas toujours. J'ai mes heures de récréation.
+
+--Et alors?
+
+--J'en profite.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour aller faire la cour à la maîtresse du cabaret du Puits-de-Noé,
+qui m'a promis de m'épouser quand je posséderais douze cents francs.
+
+--Où est situé le cabaret du Puits-de-Noé?
+
+--Près de la rue de la Vieille-Draperie.
+
+--Fort bien.
+
+--Chut, monsieur! Le patriote prêta l'oreille.
+
+--Ah! ah! dit-il.
+
+--Entendez-vous?
+
+--Oui... des pas, des pas.
+
+--Ils reviennent. Vous voyez bien que nous n'aurions pas eu le temps. Ce
+_nous_ devenait de plus en plus concluant.
+
+--C'est vrai. Tu es un brave garçon, citoyen, et tu me fais l'effet
+d'être prédestiné.
+
+--À quoi?
+
+--À être riche un jour.
+
+--Dieu vous entende!
+
+--Tu crois donc en Dieu?
+
+--Quelquefois, par-ci par-là. Aujourd'hui, par exemple...
+
+--Eh bien?
+
+--J'y croirais volontiers.
+
+--Crois-y donc, dit le citoyen Théodore en mettant dix louis dans la
+main du guichetier.
+
+--Diable! dit celui-ci en regardant l'or à la lueur de sa lanterne.
+C'est donc sérieux?
+
+--On ne peut plus sérieux.
+
+--Que faut-il faire?
+
+--Trouve-toi demain au Puits-de-Noé, je te dirai ce que je veux de toi.
+Comment t'appelles-tu?
+
+--Gracchus.
+
+--Eh bien, citoyen Gracchus, d'ici à demain, fais-toi chasser par le
+concierge Richard.
+
+--Chasser! Et ma place?
+
+--Comptes-tu rester guichetier avec cinquante mille francs à toi?
+
+--Non; mais, étant guichetier et pauvre, je suis sûr de ne pas être
+guillotiné.
+
+--Sûr?
+
+--Ou à peu près; tandis qu'étant libre et riche...
+
+--Tu cacheras ton argent et tu feras la cour à une tricoteuse, au lieu
+de la faire à la maîtresse du Puits-de-Noé.
+
+--Eh bien, c'est dit.
+
+--Demain, au cabaret.
+
+--À quelle heure?
+
+--À six heures du soir.
+
+--Envolez-vous vite, les voilà.... Je dis envolez-vous, parce que je
+présume que vous êtes descendu à travers les voûtes.
+
+--À demain, répéta Théodore en s'enfuyant.
+
+En effet, il était temps; le bruit des pas et des voix se rapprochait.
+On voyait déjà dans le souterrain obscur briller la lueur des lumières
+qui s'approchaient.
+
+Théodore courut à la porte que lui avait montrée l'écrivain dont il
+avait pris la cahute; il en fit sauter la serrure avec sa pince, gagna
+la fenêtre indiquée, l'ouvrit, se laissa glisser dans la rue, et se
+retrouva sur le pavé de la République.
+
+Mais, avant d'avoir quitté la salle des Pas-Perdus, il put encore
+entendre le citoyen Gracchus interroger Richard, et celui-ci lui
+répondre:
+
+--Le citoyen architecte avait parfaitement raison: le souterrain passe
+sous la chambre de la veuve Capet; c'était dangereux.
+
+--Je le crois bien! dit Gracchus, lequel avait la conscience de dire une
+haute vérité. Santerre reparut à l'orifice de l'escalier.
+
+--Et tes ouvriers, citoyen architecte? demanda-t-il à Giraud.
+
+--Avant le jour, ils seront ici, et, séance tenante, la grille sera
+posée, répondit une voix qui semblait sortir des profondeurs de la
+terre.
+
+--Et tu auras sauvé la patrie! dit Santerre, moitié railleur, moitié
+sérieux.
+
+--Tu ne crois pas dire si juste, citoyen général, murmura Gracchus.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+L'enfant royal
+
+
+Cependant le procès de la reine avait commencé à s'instruire, comme on a
+pu le voir dans le chapitre précédent.
+
+Déjà on laissait entrevoir que, par le sacrifice de cette tête illustre,
+la haine populaire, grondante depuis si longtemps, serait enfin
+assouvie.
+
+Les moyens ne manquaient pas pour faire tomber cette tête, et cependant
+Fouquier-Tinville, l'accusateur mortel, avait résolu de ne pas négliger
+les nouveaux moyens d'accusation que Simon avait promis de mettre à sa
+disposition.
+
+Le lendemain du jour où Simon et lui s'étaient rencontrés dans la salle
+des Pas-Perdus, le bruit des armes vint encore faire tressaillir, dans
+le Temple, les prisonniers qui avaient continué de l'habiter.
+
+Ces prisonniers étaient Madame Élisabeth, madame Royale, et l'enfant
+qui, après avoir été appelé Majesté au berceau, n'était plus appelé que
+le petit Louis Capet.
+
+Le général Hanriot, avec son panache tricolore, son gros cheval et son
+grand sabre, entra, suivi de plusieurs gardes nationaux, dans le donjon
+où languissait l'enfant royal.
+
+À côté du général marchait un greffier de mauvaise mine, chargé d'une
+écritoire, d'un rouleau de papier, et s'escrimant avec une plume
+démesurément longue.
+
+Derrière le scribe venait l'accusateur public. Nous avons vu, nous
+connaissons et nous retrouverons encore plus tard cet homme sec, jaune
+et froid, dont l'oeil sanglant faisait frissonner le farouche Santerre
+lui-même dans son harnois de guerre.
+
+Quelques gardes nationaux et un lieutenant les suivaient.
+
+Simon, souriant d'un air faux et tenant d'une main son bonnet d'ourson
+et de l'autre son tire-pied, monta devant pour indiquer le chemin à la
+commission.
+
+Ils arrivèrent à une chambre assez noire, spacieuse et nue, au fond de
+laquelle, assis sur son lit, se tenait le jeune Louis, dans un état
+d'immobilité parfaite.
+
+Quand nous avons vu le pauvre enfant fuyant devant la brutale colère de
+Simon, il y avait encore en lui une espèce de vitalité réagissant contre
+les indignes traitements du cordonnier du Temple: il fuyait, il criait,
+il pleurait; donc, il avait peur; donc, il souffrait; donc, il espérait.
+
+Aujourd'hui, crainte et espoir avaient disparu; sans doute la souffrance
+existait encore; mais, si elle existait, l'enfant martyr à qui l'on
+faisait, d'une façon si cruelle, payer les fautes de ses parents,
+l'enfant martyr la cachait au plus profond de son coeur et la voilait
+sous les apparences d'une complète insensibilité.
+
+Il ne leva pas même la tête lorsque les commissaires marchèrent à lui.
+
+Eux, sans autre préambule, prirent des sièges et s'installèrent.
+L'accusateur public au chevet du lit, Simon au pied, le greffier près de
+la fenêtre, les gardes nationaux et leur lieutenant sur le côté et un
+peu dans l'ombre.
+
+Ceux d'entre les assistants qui regardaient le petit prisonnier avec
+quelque intérêt ou même quelque curiosité, remarquèrent la pâleur de
+l'enfant, son embonpoint singulier, qui n'était que de la bouffissure,
+et le fléchissement de ses jambes, dont les articulations commençaient à
+se tuméfier.
+
+--Cet enfant est bien malade, dit le lieutenant avec une assurance qui
+fit retourner Fouquier-Tinville, déjà assis et prêt à interroger.
+
+Le petit Capet leva les yeux et chercha dans la pénombre celui qui avait
+prononcé ces paroles, et il reconnut le même jeune homme qui, une fois
+déjà, avait, dans la cour du Temple, empêché Simon de le battre. Un
+rayonnement doux et intelligent circula dans ses prunelles d'un bleu
+foncé, mais ce fut tout.
+
+--Ah! ah! c'est toi, citoyen Lorin, dit Simon appelant ainsi l'attention
+de Fouquier-Tinville sur l'ami de Maurice.
+
+--Moi-même, citoyen Simon, répliqua Lorin avec son imperturbable aplomb.
+
+Et, comme Lorin, quoique toujours prêt à faire face au danger, n'était
+point homme à le chercher inutilement, il profita de la circonstance
+pour saluer Fouquier-Tinville, qui lui rendit poliment son salut.
+
+--Tu fais observer, je crois, citoyen, dit alors l'accusateur public,
+que l'enfant est malade; es-tu médecin?
+
+--J'ai étudié la médecine, au moins, si je ne suis pas docteur.
+
+--Eh bien, que lui trouves-tu?
+
+--Comme symptôme de maladie? demanda Lorin.
+
+--Oui.
+
+--Je lui trouve les joues et les yeux bouffis, les mains pâles et
+maigres, les genoux tuméfiés; et, si je lui tâtais le pouls, je
+constaterais, j'en suis sûr, un mouvement de quatre-vingt-cinq à
+quatre-vingt-dix pulsations à la minute.
+
+L'enfant parut insensible à l'énumération de ses souffrances.
+
+--Et à quoi la science peut-elle attribuer l'état du prisonnier? demanda
+l'accusateur public. Lorin se gratta le bout du nez en murmurant:
+
+
+ _Philis veut me faire parler,_
+ _Je n'en ai pas la moindre envie._
+
+
+Puis, tout haut:
+
+--Ma foi, citoyen, répliqua-t-il, je ne connais pas assez le régime du
+petit Capet pour te répondre.... Cependant....
+
+Simon prêtait une oreille attentive, et riait sous cape de voir son
+ennemi tout près de se compromettre.
+
+--Cependant, continua Lorin, je crois qu'il ne prend pas assez
+d'exercice.
+
+--Je crois bien, le petit gueux! dit Simon, il ne veut plus marcher.
+L'enfant resta insensible à l'apostrophe du cordonnier.
+
+Fouquier-Tinville se leva, vint à Lorin, et lui parla tout bas.
+
+Personne n'entendit les paroles de l'accusateur public; mais il était
+évident que ces paroles avaient la forme de l'interrogation.
+
+--Oh! oh! crois-tu cela, citoyen? C'est bien grave pour une mère...
+
+--En tout cas, nous allons le savoir, dit Fouquier; Simon prétend le lui
+avoir entendu dire à lui-même, et s'est engagé à le lui faire avouer.
+
+--Ce serait hideux, dit Lorin; mais enfin cela est possible:
+l'Autrichienne n'est pas exempte de péché; et, à tort ou à raison, cela
+ne me regarde pas.... On en a fait une Messaline; mais ne pas se
+contenter de cela et vouloir en faire une Agrippine, cela me parait un
+peu fort, je l'avoue.
+
+--Voilà ce qui a été rapporté par Simon, dit Fouquier impassible.
+
+--Je ne doute pas que Simon n'ait dit cela... il y a des hommes
+qu'aucune accusation n'effraye, même les accusations impossibles.... Mais
+ne trouves-tu pas, continua Lorin en regardant fixement Fouquier, ne
+trouves-tu pas, toi qui es un homme intelligent et probe, toi qui es un
+homme fort enfin, que demander à un enfant de pareils détails sur celle
+que les lois les plus naturelles et les plus sacrées de la nature lui
+ordonnent de respecter, c'est presque insulter à l'humanité tout entière
+dans la personne de cet enfant?
+
+L'accusateur ne sourcilla point; il tira une note de sa poche et la fit
+voir à Lorin.
+
+--La Convention m'ordonne d'informer, dit-il; le reste ne me regarde
+pas, j'informe.
+
+--C'est juste, dit Lorin; et j'avoue que, si cet enfant avouait....
+
+Et le jeune homme secoua la tête avec dégoût.
+
+--D'ailleurs, continua Fouquier, ce n'est pas sur la seule dénonciation
+de Simon que nous procédons; tiens, l'accusation est publique.
+
+Et Fouquier tira un second papier de sa poche. Celui-là, c'était un
+numéro de la feuille qu'on appelait le _Père Duchesne_, et qui, comme on
+le sait, était rédigée par Hébert. L'accusation, en effet, y était
+formulée en toutes lettres.
+
+--C'est écrit, c'est même imprimé, dit Lorin; mais n'importe, jusqu'à ce
+que j'aie entendu une pareille accusation sortir de la bouche de
+l'enfant, je m'entends, sortir volontairement, librement, sans
+menaces... eh bien...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, malgré Simon et Hébert, je douterais comme tu doutes
+toi-même.
+
+Simon guettait impatiemment l'issue de cette conversation; le misérable
+ignorait le pouvoir qu'exerce sur l'homme intelligent le regard qu'il
+démêle dans la foule: c'est un attrait tout de sympathie ou une
+impression de haine subite. Parfois c'est une puissance qui repousse,
+parfois c'est une force qui attire, qui fait découler la pensée et
+dériver la personne même de l'homme jusqu'à cet autre homme de force
+égale ou de force supérieure qu'il reconnaît dans la foule.
+
+Mais Fouquier avait senti le poids du regard de Lorin, et voulait être
+compris de cet observateur.
+
+--L'interrogatoire va commencer, dit l'accusateur public; greffier,
+prends la plume.
+
+Celui-ci venait d'écrire les préliminaires d'un procès-verbal, et
+attendait, comme Simon, comme Hanriot, comme tous enfin, que le colloque
+de Fouquier-Tinville et de Lorin eût cessé.
+
+L'enfant seul paraissait complètement étranger à la scène dont il était
+le principal acteur, et avait repris ce regard atone qu'avait un instant
+illuminé l'éclair d'une suprême intelligence.
+
+--Silence! dit Hanriot, le citoyen Fouquier-Tinville va interroger
+l'enfant.
+
+--Capet, dit l'accusateur, sais-tu ce qu'est devenue ta mère? Le petit
+Louis passa d'une pâleur de marbre à une rougeur brûlante. Mais il ne
+répondit pas.
+
+--M'as-tu entendu, Capet? reprit l'accusateur. Même silence.
+
+--Oh! il entend bien, dit Simon; mais il est comme les singes, il ne
+veut pas répondre, de peur qu'on ne le prenne pour un homme et qu'on ne
+le fasse travailler.
+
+--Réponds, Capet, dit Hanriot; c'est la commission de la Convention qui
+t'interroge, et tu dois obéissance aux lois. L'enfant pâlit, mais ne
+répondit pas.
+
+Simon fit un geste de rage; chez ces natures brutales et stupides, la
+fureur est une ivresse accompagnée des hideux symptômes de l'ivresse du
+vin.
+
+--Veux-tu répondre, louveteau! dit-il en lui montrant le poing.
+
+--Tais-toi, Simon, dit Fouquier-Tinville, tu n'as pas la parole.
+
+Ce mot, dont il avait pris l'habitude au tribunal révolutionnaire, lui
+échappa.
+
+--Entends-tu, Simon, dit Lorin, tu n'as pas la parole; c'est la seconde
+fois qu'on te dit cela devant moi; la première, c'était quand tu
+accusais la fille de la mère Tison, à laquelle tu as eu le plaisir de
+faire couper le cou.
+
+Simon se tut.
+
+--Ta mère t'aimait-elle, Capet? demanda Fouquier. Même silence.
+
+--On dit que non, continua l'accusateur.
+
+Quelque chose comme un pâle sourire passa sur les lèvres de l'enfant.
+
+--Mais quand je vous dis, hurla Simon, qu'il m'a dit à moi qu'elle
+l'aimait trop.
+
+--Regarde, Simon, comme c'est fâcheux que le petit Capet, si bavard dans
+le tête-à-tête, devienne muet devant le monde, dit Lorin.
+
+--Oh! si nous étions seuls! dit Simon.
+
+--Oui, si vous étiez seuls, mais vous n'êtes pas seuls malheureusement.
+Oh! si vous étiez seuls, brave Simon, excellent patriote, comme tu
+rosserais le pauvre enfant, hein? Mais tu n'es pas seul, et tu n'oses
+pas, être infâme! devant nous autres, honnêtes gens, qui savons que les
+anciens, sur lesquels nous essayons de nous modeler, respectaient tout
+ce qui était faible; tu n'oses pas, car tu n'es pas seul, et tu n'es pas
+vaillant, mon digne homme, quand tu as des enfants de cinq pieds six
+pouces à combattre.
+
+--Oh!... murmura Simon en grinçant des dents.
+
+--Capet, reprit Fouquier, as-tu fait quelque confidence à Simon?
+
+Le regard de l'enfant prit, sans se détourner, une expression d'ironie
+impossible à décrire.
+
+--Sur ta mère? continua l'accusateur. Un éclair de mépris passa dans le
+regard.
+
+--Réponds oui ou non, s'écria Hanriot.
+
+--Réponds oui! hurla Simon en levant son tire-pied sur l'enfant.
+L'enfant frissonna, mais ne fit aucun mouvement pour éviter le coup. Les
+assistants poussèrent une espèce de cri de répulsion.
+
+Lorin fit mieux, il s'élança, et, avant que le bras de Simon se fût
+abaissé, il le saisit par le poignet.
+
+--Veux-tu me lâcher? vociféra Simon devenant pourpre de rage.
+
+--Voyons, dit Fouquier, il n'y a point de mal à ce qu'une mère aime son
+enfant; dis-nous de quelle manière ta mère t'aimait, Capet. Cela peut
+lui être utile.
+
+Le jeune prisonnier tressaillit à cette idée qu'il pouvait être utile à
+sa mère.
+
+--Elle m'aimait comme une mère aime son fils, monsieur, dit-il; il n'y a
+pas deux manières pour les mères d'aimer leurs enfants, ni pour les
+enfants d'aimer leur mère.
+
+--Et moi, petit serpent, je soutiens que tu m'as dit que ta mère...
+
+--Tu auras rêvé cela, interrompit tranquillement Lorin; tu dois avoir
+souvent le cauchemar, Simon.
+
+--Lorin! Lorin! grinça Simon.
+
+--Eh bien, oui, Lorin; après! Il n'y a pas moyen de le battre, Lorin:
+c'est lui qui bat les autres quand ils sont méchants; il n'y a pas moyen
+de le dénoncer, car ce qu'il vient de faire en arrêtant ton bras, il l'a
+fait devant le général Hanriot et le citoyen Fouquier-Tinville, qui
+l'approuvent, et ils ne sont pas des tièdes, ceux-là! Il n'y a donc pas
+moyen de le faire guillotiner un peu, comme Héloïse Tison; c'est
+fâcheux, c'est même enrageant, mais c'est comme cela, mon pauvre Simon!
+
+--Plus tard! plus tard! répondit le cordonnier avec son ricanement
+d'hyène.
+
+--Oui, cher ami, dit Lorin; mais j'espère, avec l'aide de l'Être
+suprême!... ah! tu t'attendais que j'allais dire avec l'aide de Dieu?
+mais j'espère, avec l'aide de l'Être suprême et de mon sabre, t'avoir
+éventré auparavant; mais range-toi, Simon, tu m'empêches de voir.
+
+--Brigand!
+
+--Tais-toi! tu m'empêches d'entendre. Et Lorin écrasa Simon de son
+regard. Simon crispait ses poings, dont les noires bigarrures le
+rendaient fier; mais comme l'avait dit Lorin, il lui fallait se borner
+là.
+
+--Maintenant qu'il a commencé à parler, dit Hanriot, il continuera sans
+doute; continue, citoyen Fouquier.
+
+--Veux-tu répondre maintenant? demanda Fouquier. L'enfant rentra dans
+son silence.
+
+--Tu vois, citoyen, tu vois! dit Simon.
+
+--L'obstination de cet enfant est étrange, dit Hanriot, troublé malgré
+lui par cette fermeté toute royale.
+
+--Il est mal conseillé, dit Lorin.
+
+--Par qui? demanda Hanriot.
+
+--Dame, par son patron.
+
+--Tu m'accuses? s'écria Simon; tu me dénonces?... Ah! c'est curieux...
+
+--Prenons-le par la douceur, dit Fouquier.
+
+Se retournant alors vers l'enfant, qu'on eût dit complètement
+insensible:
+
+--Voyons, mon enfant, dit-il, répondez à la commission nationale;
+n'aggravez pas votre situation en refusant des éclaircissements utiles;
+vous avez parlé au citoyen Simon des caresses que vous faisait votre
+mère, de la façon dont elle vous faisait ces caresses, de sa façon de
+vous aimer.
+
+Louis promena sur l'assemblée un regard qui devint haineux en s'arrêtant
+sur Simon, mais il ne répondit pas.
+
+--Vous trouvez-vous malheureux? demanda l'accusateur; vous trouvez-vous
+mal logé, mal nourri, mal traité? voulez-vous plus de liberté, un autre
+ordinaire, une autre prison, un autre gardien? voulez-vous un cheval
+pour vous promener? voulez-vous qu'on vous accorde la société d'enfants
+de votre âge?
+
+Louis reprit le profond silence dont il n'était sorti que pour défendre
+sa mère.
+
+La commission demeura interdite d'étonnement; tant de fermeté, tant
+d'intelligence étaient incroyables dans un enfant.
+
+--Hein! ces rois, dit Hanriot à voix basse, quelle race! c'est comme les
+tigres; tout petits, ils ont de la méchanceté.
+
+--Comment rédiger le procès-verbal? demanda le greffier embarrassé.
+
+--Il n'y a qu'à en charger Simon, dit Lorin; il n'y a rien à écrire,
+cela fera son affaire à merveille.
+
+Simon montra le poing à son implacable ennemi. Lorin se mit à rire.
+
+--Tu ne riras point comme cela le jour où tu éternueras dans le sac, dit
+Simon ivre de fureur.
+
+--Je ne sais si je te précéderai ou si je te suivrai dans la petite
+cérémonie dont tu me menaces, dit Lorin; mais ce que je sais, c'est que
+beaucoup riront le jour où ce sera ton tour. Dieux!... j'ai dit dieux au
+pluriel... dieux! seras-tu laid ce jour-là, Simon! tu seras hideux.
+
+Et Lorin se retira derrière la commission avec un franc éclat de rire.
+
+La commission n'avait plus rien à faire, elle sortit.
+
+Quant à l'enfant, une fois délivré de ses interrogateurs, il se mit à
+chantonner sur son lit un petit refrain mélancolique qui était la
+chanson favorite de son père.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+Le bouquet de violettes
+
+
+La paix, comme on a dû le prévoir, ne pouvait habiter longtemps cette
+demeure si heureuse qui renfermait Geneviève et Maurice.
+
+Dans les tempêtes qui déchaînent le vent et la foudre, le nid des
+colombes est agité avec l'arbre qui les recèle.
+
+Geneviève tomba d'un effroi dans un autre; elle ne craignait plus pour
+Maison-Rouge, elle trembla pour Maurice.
+
+Elle connaissait assez son mari pour savoir que, du moment où il avait
+disparu, il était sauvé; sûre de son salut, elle trembla pour elle-même.
+
+Elle n'osait confier ses douleurs à l'homme le moins timide de cette
+époque où personne n'avait peur; mais elles apparaissaient manifestes
+dans ses yeux rougis et sur ses lèvres pâlissantes.
+
+Un jour, Maurice entra doucement et sans que Geneviève, plongée dans une
+rêverie profonde, l'entendît entrer. Maurice s'arrêta sur le seuil, et
+vit Geneviève assise, immobile, les yeux fixes, ses bras inertes étendus
+sur ses genoux, sa tête pensive inclinée sur sa poitrine.
+
+Il la regarda un instant avec une profonde tristesse; car tout ce qui
+se passait dans le coeur de la jeune femme lui fut révélé comme s'il eût
+pu y lire jusqu'à sa dernière pensée.
+
+Puis, faisant un pas vers elle:
+
+--Vous n'aimez plus la France, Geneviève, lui dit-il, avouez-le-moi.
+Vous fuyez jusqu'à l'air qu'on y respire, et ce n'est pas sans
+répugnance que vous vous approchez de la fenêtre.
+
+--Hélas! dit Geneviève, je sais bien que je ne puis vous cacher ma
+pensée; vous avez deviné juste, Maurice.
+
+--C'est pourtant un beau pays! dit le jeune homme, la vie y est
+importante et bien remplie aujourd'hui: cette activité bruyante de la
+tribune, des clubs, des conspirations, rend bien douces les heures du
+foyer. On aime si ardemment quand on rentre chez soi avec la crainte de
+ne plus aimer le lendemain, parce que le lendemain on aura cessé de
+vivre!
+
+Geneviève secoua la tête.
+
+--Pays ingrat à servir! dit-elle.
+
+--Comment cela?
+
+--Oui, vous qui avez tant fait pour sa liberté, n'êtes-vous pas
+aujourd'hui à moitié suspect?
+
+--Mais vous, chère Geneviève, dit Maurice avec un regard ivre d'amour,
+vous, l'ennemie jurée de cette liberté, vous qui avez fait tant contre
+elle, vous dormez paisible et inviolable sous le toit du républicain; il
+y a compensation, comme vous voyez.
+
+--Oui, dit Geneviève, oui; mais cela ne durera point longtemps, car ce
+qui est injuste ne peut durer.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire que moi, c'est-à-dire une aristocrate, moi qui rêve
+sournoisement la défaite de votre parti et la ruine de vos idées, moi
+qui conspire jusque dans votre maison le retour de l'ancien régime, moi
+qui, reconnue, vous condamne à la mort et à la honte, selon vos
+opinions, du moins; moi, Maurice, je ne resterai pas ici comme le
+mauvais génie de la maison; je ne vous entraînerai pas à l'échafaud.
+
+--Et où irez-vous, Geneviève?
+
+--Où j'irai? Un jour que vous serez sorti, Maurice, j'irai me dénoncer
+moi-même sans dire d'où je viens.
+
+--Oh! cria Maurice atteint jusqu'au fond du coeur, de l'ingratitude,
+déjà!
+
+--Non, répondit la jeune femme en jetant ses bras au cou de Maurice;
+non, mon ami, de l'amour, et de l'amour le plus dévoué, je vous le jure.
+Je n'ai pas voulu que mon frère fût pris et tué comme un rebelle; je ne
+veux pas que mon amant soit pris et tué comme un traître.
+
+--Vous ferez cela, Geneviève? s'écria Maurice.
+
+--Aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel! répondit la jeune femme.
+D'ailleurs, ce n'est rien que d'avoir la crainte, j'ai le remords.
+
+Et elle inclina sa tête comme si le remords était trop lourd à porter.
+
+--Oh! Geneviève! dit Maurice.
+
+--Vous comprenez bien ce que je dis et surtout ce que j'éprouve,
+Maurice, continua Geneviève, car ce remords, vous l'avez aussi.... Vous
+savez, Maurice, que je me suis donnée sans m'appartenir; que vous m'avez
+prise sans que j'eusse le droit de me donner.
+
+--Assez! dit Maurice, assez!
+
+Son front se plissa, et une sombre résolution brilla dans ses yeux si
+purs.
+
+--Je vous montrerai, Geneviève, continua le jeune homme, que je vous
+aime uniquement. Je vous donnerai la preuve que nul sacrifice n'est
+au-dessus de mon amour. Vous haïssez, la France, eh bien, soit, nous
+quitterons la France.
+
+Geneviève joignit les mains, et regarda son amant avec une expression
+d'admiration enthousiaste.
+
+--Vous ne me trompez pas, Maurice? balbutia-t-elle.
+
+--Quand vous ai-je trompée? demanda Maurice; est-ce le jour où je me
+suis déshonoré pour vous acquérir?
+
+Geneviève rapprocha ses lèvres des lèvres de Maurice, et resta, pour
+ainsi dire, suspendue au cou de son amant.
+
+--Oui, tu as raison, Maurice, dit-elle, et c'est moi qui me trompais. Ce
+que j'éprouve, ce n'est plus du remords; peut-être est-ce une
+dégradation de mon âme; mais toi, du moins, tu la comprendras, je t'aime
+trop pour éprouver un autre sentiment que la frayeur de te perdre.
+Allons bien loin, mon ami; allons là où personne ne pourra nous
+atteindre.
+
+--Oh! merci! dit Maurice transporté de joie.
+
+--Mais comment fuir? dit Geneviève tressaillant à cette horrible pensée.
+On n'échappe pas facilement aujourd'hui au poignard des assassins du 2
+septembre, ou à la hache des bourreaux du 21 janvier.
+
+--Geneviève! dit Maurice, Dieu nous protège. Écoute, une bonne action
+que j'ai voulu faire à propos de ce 2 septembre dont tu parlais tout à
+l'heure va porter sa récompense aujourd'hui. J'avais le désir de sauver
+un pauvre prêtre qui avait étudié avec moi. J'allai trouver Danton, et,
+sur sa demande, le comité de Salut public a signé un passeport pour ce
+malheureux et pour sa soeur. Ce passeport, Danton me le remit; mais le
+malheureux prêtre, au lieu de venir le chercher chez moi comme je le lui
+avais recommandé, a été s'enfermer aux Carmes: il y est mort.
+
+--Et ce passeport? dit Geneviève.
+
+--Je l'ai toujours; il vaut un million aujourd'hui; il vaut plus que
+cela, Geneviève, il vaut la vie, il vaut le bonheur!
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria la jeune femme, soyez béni!
+
+--Maintenant, ma fortune consiste, tu le sais, en une terre que régit un
+vieux serviteur de la famille, patriote pur, âme loyale dans laquelle
+nous pouvons nous confier. Il m'en fera passer les revenus où je
+voudrai. En gagnant Boulogne, nous passerons chez lui.
+
+--Où demeure-t-il donc?
+
+--Près d'Abbeville.
+
+--Quand partirons-nous, Maurice?
+
+--Dans une heure.
+
+--Il ne faut pas qu'on sache que nous partons.
+
+--Personne ne le saura. Je cours chez Lorin; il a un cabriolet sans
+cheval! moi, j'ai un cheval sans voiture; nous partirons aussitôt que je
+serai revenu. Toi, reste ici, Geneviève, et prépare toutes choses pour
+ce départ. Nous avons besoin de peu de bagages: nous rachèterons ce qui
+nous manquera en Angleterre. Je vais donner à Scévola une commission qui
+l'éloigne. Lorin lui expliquera ce soir notre départ: et ce soir nous
+serons déjà loin.
+
+--Mais, en route, si l'on nous arrête?
+
+--N'avons-nous point notre passeport? Nous allons chez Hubert, c'est le
+nom de cet intendant. Hubert fait partie de la municipalité d'Abbeville;
+d'Abbeville à Boulogne, il nous accompagne et nous sauvegarde; à
+Boulogne, nous achèterons ou nous fréterons une barque. Je puis,
+d'ailleurs, passer au comité et me faire donner une mission pour
+Abbeville. Mais non, pas de supercherie, n'est-ce pas, Geneviève?
+Gagnons notre bonheur en risquant notre vie.
+
+--Oui, oui, mon ami, et nous réussirons. Mais comme tu es parfumé ce
+matin, mon ami! dit la jeune femme en cachant son visage dans la
+poitrine de Maurice.
+
+--C'est vrai; j'avais acheté un bouquet de violettes à ton intention, ce
+matin, en passant devant le Palais-Égalité; mais, en entrant ici, en te
+voyant si triste, je n'ai plus pensé qu'à te demander les causes de
+cette tristesse.
+
+--Oh! donne-le-moi, je te le rendrai. Geneviève respira l'odeur du
+bouquet avec cette espèce de fanatisme que les organisations nerveuses
+ont presque toujours pour les parfums. Tout à coup ses yeux se
+mouillèrent de larmes.
+
+--Qu'as-tu? demanda Maurice.
+
+--Pauvre Héloïse! murmura Geneviève.
+
+--Ah! oui, fit Maurice avec un soupir. Mais, pensons à nous, chère amie,
+et laissons les morts, de quelque parti qu'ils soient, dormir dans la
+tombe que le dévouement leur a creusée. Adieu! je pars.
+
+--Reviens bien vite.
+
+--En moins d'une demi-heure je suis ici.
+
+--Mais si Lorin n'était pas chez lui?
+
+--Qu'importe! son domestique me connaît; ne puis-je prendre chez lui
+tout ce qu'il me plaît, même en son absence, comme lui ferait ici?
+
+--Bien! bien!
+
+--Toi, ma Geneviève, prépare tout, en te bornant, comme je te le dis, au
+strict nécessaire; il ne faut pas que notre départ ait l'air d'un
+déménagement.
+
+--Sois tranquille. Le jeune homme fit un pas vers la porte.
+
+--Maurice! dit Geneviève.
+
+Il se retourna, et vit la jeune femme les bras étendus vers lui.
+
+--Au revoir! au revoir! dit-il, mon amour, et bon courage! dans une
+demi-heure je suis de retour ici. Geneviève demeura seule chargée, comme
+nous l'avons dit, des préparatifs du départ.
+
+Ces préparatifs, elle les accomplissait avec une espèce de fièvre. Tant
+qu'elle resterait à Paris, elle se faisait à elle-même l'effet d'être
+doublement coupable. Une fois hors de France, une fois à l'étranger, il
+lui semblait que son crime, crime qui était plutôt celui de la fatalité
+que le sien, il lui semblait que son crime lui pèserait moins.
+
+Elle allait même jusqu'à espérer que, dans la solitude et l'isolement,
+elle finirait par oublier qu'il existât d'autre homme que Maurice.
+
+Ils devaient fuir en Angleterre, c'était une chose convenue. Ils
+auraient là une petite maison, un petit cottage bien seul, bien isolé,
+bien fermé à tous les yeux; ils changeraient de nom, et, de leurs deux
+noms, ils en feraient un seul.
+
+Là, ils prendraient deux serviteurs qui ignoreraient complètement leur
+passé. Le hasard voulait que Maurice et Geneviève parlassent tous deux
+anglais.
+
+Ni l'un ni l'autre ne laissait rien en France qu'il eût à regretter, si
+ce n'est cette mère que l'on regrette toujours, fût-elle une marâtre, et
+qu'on appelle la patrie.
+
+Geneviève commença donc à disposer les objets qui étaient indispensables
+à leur voyage ou plutôt à leur fuite.
+
+Elle éprouvait un plaisir indicible à distinguer des autres, parmi ces
+objets, ceux qui avaient la prédilection de Maurice: l'habit qui lui
+prenait le mieux la taille, la cravate qui seyait le mieux à son teint,
+les livres qu'il avait feuilletés le plus souvent.
+
+Elle avait déjà fait son choix; déjà, dans l'attente des coffres qui
+devaient les renfermer, habits, linge, volumes couvraient les chaises,
+les canapés, le piano.
+
+Soudain elle entendit la clef grincer dans la serrure.
+
+--Bon! dit-elle, c'est Scévola qui rentre. Maurice ne l'aurait-il pas
+rencontré? Elle continua sa besogne. Les portes du salon étaient
+ouvertes; elle entendit l'officieux remuer dans l'antichambre.
+
+Justement elle tenait un rouleau de musique et cherchait un lien pour
+l'assujettir.
+
+--Scévola! ajouta-t-elle.
+
+Un pas, qui allait se rapprochant, retentit dans la pièce voisine.
+
+--Scévola! répéta Geneviève, venez, je vous prie.
+
+--Me voici! dit une voix.
+
+À l'accent de cette voix, Geneviève se retourna brusquement et poussa un
+cri terrible.
+
+--Mon mari! s'écria-t-elle.
+
+--Moi-même, dit avec calme Dixmer. Geneviève était sur une chaise,
+élevant les bras pour chercher dans une armoire un lien quelconque; elle
+sentit que la tête lui tournait, elle étendit les bras et se laissa
+aller à la renverse, souhaitant de trouver un abîme au-dessous d'elle
+pour s'y précipiter.
+
+Dixmer la retint dans ses bras, et la porta sur un canapé où il l'assit.
+
+--Eh bien, qu'avez-vous donc, ma chère? et qu'y a-t-il? demanda Dixmer;
+ma présence produit-elle donc sur vous un si désagréable effet?
+
+--Je me meurs! balbutia Geneviève en se renversant en arrière et en
+appuyant ses deux mains sur ses yeux, pour ne pas voir la terrible
+apparition.
+
+--Bon! dit Dixmer, me croyiez-vous déjà trépassé, ma chère? et vous
+fais-je l'effet d'un fantôme?
+
+Geneviève regarda autour d'elle d'un air égaré, et, apercevant le
+portrait de Maurice, elle se laissa glisser du canapé, tomba à genoux
+comme pour demander assistance à cette impuissante et insensible image
+qui continuait de sourire.
+
+La pauvre femme comprenait tout ce que Dixmer cachait de menaces sous le
+calme qu'il affectait.
+
+--Oui, ma chère enfant, continua le tanneur, c'est bien moi; peut-être
+me croyiez-vous bien loin de Paris; mais non, j'y suis resté. Le
+lendemain du jour où j'avais quitté la maison, j'y suis retourné et j'ai
+vu à sa place un fort beau tas de cendres. Je me suis informé de vous,
+personne ne vous avait vue. Je me suis mis à votre recherche et j'ai eu
+beaucoup de peine à vous trouver. J'avoue que je ne vous croyais pas
+ici; cependant, j'en eus soupçon, puisque, comme vous le voyez, je suis
+venu. Mais le principal est que me voici et que vous voilà. Comment se
+porte Maurice? En vérité, je suis sûr que vous avez beaucoup souffert,
+vous si bonne royaliste, d'avoir été forcée de vivre sous le même toit
+qu'un républicain si fanatique.
+
+--Mon Dieu! murmura Geneviève, mon Dieu! ayez pitié de moi!
+
+--Après cela, continua Dixmer en regardant autour de lui, ce qui me
+console, ma chère, c'est que vous êtes très bien logée ici et que vous
+ne me paraissez pas avoir beaucoup souffert de la proscription. Moi,
+depuis l'incendie de notre maison et la ruine de notre fortune, j'ai
+erré assez à l'aventure, habitant le fond des caves, la cale des
+bateaux, quelquefois même les cloaques qui aboutissent à la Seine.
+
+--Monsieur! fit Geneviève.
+
+--Vous avez là de forts beaux fruits; moi, j'ai dû souvent me passer de
+dessert, étant forcé de me passer de dîner. Geneviève cacha en
+sanglotant sa tête dans ses mains.
+
+--Non pas, continua Dixmer, que je manquasse d'argent; j'ai, Dieu merci,
+emporté sur moi une trentaine de mille francs en or, ce qui vaut
+aujourd'hui cinq cent mille francs; mais le moyen qu'un charbonnier, un
+pêcheur, ou un chiffonnier tire des louis de sa poche pour acheter un
+morceau de fromage ou un saucisson! Eh! mon Dieu, oui, madame; j'ai
+successivement adopté ces trois costumes. Aujourd'hui, pour mieux me
+déguiser, je suis en patriote, en exagéré, en Marseillais. Je grasseye
+et je jure. Dame! un proscrit ne circule pas dans Paris aussi facilement
+qu'une jeune et jolie femme, et je n'avais pas le bonheur de connaître
+une républicaine ardente qui pût me cacher à tous les yeux.
+
+--Monsieur, monsieur, s'écria Geneviève, ayez pitié de moi! vous voyez
+bien que je meurs!
+
+--D'inquiétude, je comprends cela; vous avez été fort inquiète de moi;
+mais, consolez-vous, me voilà; je reviens et nous ne nous quitterons
+plus, madame.
+
+--Oh! vous allez me tuer! s'écria Geneviève. Dixmer la regarda avec un
+sourire effrayant.
+
+--Tuer une femme innocente! Oh! madame, que dites-vous donc là? Il faut
+que le chagrin que vous a inspiré mon absence vous ait fait perdre
+l'esprit.
+
+--Monsieur, s'écria Geneviève, monsieur, je vous demande à mains jointes
+de me tuer plutôt que de me torturer par de si cruelles railleries. Non,
+je ne suis pas innocente; oui, je suis criminelle; oui, je mérite la
+mort. Tuez-moi, monsieur, tuez-moi!...
+
+--Alors, vous avouez que vous méritez la mort?
+
+--Oui, oui.
+
+--Et que, pour expier je ne sais quel crime dont vous vous accusez, vous
+subirez cette mort sans vous plaindre?
+
+--Frappez, monsieur, je ne pousserai pas un cri; et, au lieu de la
+maudire, je bénirai la main qui me frappera.
+
+--Non, madame, je ne veux pas vous frapper; cependant vous mourrez,
+c'est probable. Seulement, votre mort, au lieu d'être ignominieuse,
+comme vous pourriez le craindre, sera glorieuse à l'égal des plus belles
+morts. Remerciez-moi, madame, je vous punirai en vous immortalisant.
+
+--Monsieur, que ferez-vous donc?
+
+--Vous poursuivrez le but vers lequel nous tendions quand nous avons été
+interrompus dans notre route. Pour vous et pour moi, vous tomberez
+coupable; pour tous, vous mourrez martyre.
+
+--Oh! mon Dieu! vous me rendez folle en me parlant ainsi. Où me
+conduisez-vous? où m'entraînez-vous?
+
+--À la mort, probablement.
+
+--Laissez-moi faire une prière alors.
+
+--Votre prière?
+
+--Oui.
+
+--À qui?
+
+--Peu vous importe! du moment que vous me tuez, je paye ma dette, et, si
+j'ai payé, je ne vous dois rien.
+
+--C'est juste, dit Dixmer en se retirant dans l'autre chambre; je vous
+attends. Il sortit du salon.
+
+Geneviève alla s'agenouiller devant le portrait, en serrant de ses deux
+mains son coeur prêt à se briser.
+
+--Maurice, dit-elle tout bas, pardonne-moi. Je ne m'attendais pas à être
+heureuse, mais j'espérais pouvoir te rendre heureux. Maurice, je
+t'enlève un bonheur qui faisait ta vie; pardonne-moi ta mort, mon
+bien-aimé!
+
+Et, coupant une boucle de ses longs cheveux, elle la noua autour du
+bouquet de violettes et le déposa au bas du portrait, qui parut prendre,
+tout insensible qu'était cette toile muette, une expression douloureuse
+pour la voir partir.
+
+Du moins cela parut ainsi à Geneviève à travers ses larmes.
+
+--Eh bien, êtes-vous prête, madame? demanda Dixmer.
+
+--Déjà! murmura Geneviève.
+
+--Oh! prenez votre temps, madame!... répliqua Dixmer; je ne suis pas
+pressé, moi! D'ailleurs, Maurice ne tardera probablement pas à rentrer,
+et je serais charmé de le remercier de l'hospitalité qu'il vous a
+donnée.
+
+Geneviève tressaillit de terreur à cette idée que son amant et son mari
+pouvaient se rencontrer. Elle se releva comme mue par un ressort.
+
+--C'est fini, monsieur, dit-elle, je suis prête! Dixmer passa le
+premier. La tremblante Geneviève le suivit, les yeux à moitié fermés, la
+tête renversée en arrière; ils montèrent dans un fiacre qui attendait à
+la porte; la voiture roula. Comme l'avait dit Geneviève, c'était fini.
+
+
+
+
+XL
+
+Le cabaret du Puits-de-Noé
+
+
+Cet homme vêtu d'une carmagnole, que nous avons vu arpenter en long et
+en large la salle des Pas-Perdus, et que nous avons entendu, pendant
+l'expédition de l'architecte Giraud, du général Hanriot et du père
+Richard, échanger quelques paroles avec le guichetier resté de garde à
+la porte du souterrain; ce patriote enragé avec son bonnet d'ours et ses
+moustaches épaisses, qui s'était donné à Simon comme ayant porté la tête
+de la princesse de Lamballe, se trouvait le lendemain de cette soirée,
+si variée en émotions, vers sept heures du soir, au cabaret du
+Puits-de-Noé, situé, comme nous l'avons dit, au coin de la rue de la
+Vieille-Draperie.
+
+Il était là, chez le marchand, ou plutôt chez la marchande de vin, au
+fond d'une salle noire et enfumée par le tabac et les chandelles,
+faisant semblant de dévorer un plat de poisson au beurre noir.
+
+La salle où il soupait était à peu près déserte; deux ou trois habitués
+de la maison seulement étaient demeurés après les autres, jouissant du
+privilège que leur donnait leur visite quotidienne dans l'établissement.
+
+La plupart des tables étaient vides; mais, il faut le dire en l'honneur
+du cabaret du Puits-de-Noé, les nappes rouges, ou plutôt violacées,
+révélaient le passage d'un nombre satisfaisant de convives rassasiés.
+
+Les trois derniers convives disparurent successivement, et, vers huit
+heures moins un quart, le patriote se trouva seul.
+
+Alors il éloigna, avec un dégoût des plus aristocratiques, le plat
+grossier dont il paraissait faire un instant auparavant ses délices, et
+tira de sa poche une tablette de chocolat d'Espagne, qu'il mangea
+lentement, et avec une expression bien différente de celle que nous lui
+avons vu essayer de donner à sa physionomie.
+
+De temps en temps, tout en croquant son chocolat d'Espagne et son pain
+noir, il jetait sur la porte vitrée, fermée d'un rideau à carreaux
+blancs et rouges, des regards pleins d'une anxieuse impatience.
+Quelquefois il prêtait l'oreille et interrompait son frugal repas avec
+une distraction qui donnait fort à penser à la maîtresse de la maison,
+assise à son comptoir, assez près de la porte sur laquelle le patriote
+fixait les yeux, pour qu'elle pût, sans trop de vanité, se croire
+l'objet de ses préoccupations.
+
+Enfin, la sonnette de la porte d'entrée retentit d'une certaine façon
+qui fit tressaillir notre homme; il reprit son poisson, sans que la
+maîtresse du cabaret remarquât qu'il en jetait la moitié à un chien qui
+le regardait faméliquement, et l'autre moitié à un chat qui lançait au
+chien de délicats mais meurtriers coups de griffe.
+
+La porte au rideau rouge et blanc s'ouvrit à son tour; un homme entra,
+vêtu à peu près comme le patriote, à l'exception du bonnet à poil, qu'il
+avait remplacé par le bonnet rouge.
+
+Un énorme trousseau de clefs pendait à la ceinture de cet homme,
+ceinture de laquelle tombait aussi un large sabre d'infanterie à
+coquille de cuivre.
+
+--Ma soupe! ma chopine! cria cet homme en entrant dans la salle commune,
+sans toucher à son bonnet rouge et en se contentant de faire à la
+maîtresse de l'établissement un signe de tête.
+
+Puis, avec un soupir de lassitude, il alla s'installer à la table
+voisine de celle où soupait notre patriote.
+
+La maîtresse du cabaret, par suite de la déférence qu'elle portait au
+nouvel arrivant, se leva et alla commander elle-même les objets
+demandés.
+
+Les deux hommes se tournaient le dos; l'un regardait dans la rue,
+l'autre vers le fond de la chambre. Pas un mot ne s'échangea entre les
+deux hommes tant que la maîtresse du cabaret n'eut pas complètement
+disparu.
+
+Lorsque la porte se fut refermée derrière elle, et qu'à la lueur d'une
+seule chandelle suspendue à un bout de fil de fer, dans des proportions
+assez savantes pour que le luminaire fût divisible entre les deux
+convives, quand enfin l'homme au bonnet à poil se fut aperçu, grâce à la
+glace placée en face de lui, que la chambre était parfaitement déserte:
+
+--Bonsoir, dit-il à son compagnon sans se retourner.
+
+--Bonsoir, monsieur, dit le nouveau venu.
+
+--Eh bien, demanda le patriote avec la même indifférence affectée, où en
+sommes-nous?
+
+--Eh bien, c'est fini.
+
+--Qu'est-ce qui est fini?
+
+--Comme nous en sommes convenus, j'ai eu des raisons avec le père
+Richard pour le service, j'ai prétexté ma faiblesse d'ouïe, mes
+éblouissements, et je me suis trouvé mal en plein greffe.
+
+--Très bien; après?
+
+--Après, le père Richard a appelé sa femme, et sa femme m'a frotté les
+tempes avec du vinaigre, ce qui m'a fait revenir.
+
+--Bon! ensuite?
+
+--Ensuite, comme il était convenu entre nous, j'ai dit que le manque
+d'air me produisait ces éblouissements, attendu que j'étais sanguin, et
+que le service de la Conciergerie, où il se trouve en ce moment quatre
+cents prisonniers, me tuait.
+
+--Qu'ont-ils dit?
+
+--La mère Richard m'a plaint.
+
+--Et le père Richard?
+
+--Il m'a mis à la porte.
+
+--Mais ce n'est point assez qu'il t'ait mis à la porte.
+
+--Attendez donc; alors la mère Richard, qui est une bonne femme, lui a
+reproché de n'avoir pas de coeur, attendu que j'étais père de famille.
+
+--Et il a dit à cela?
+
+--Il a dit qu'elle avait raison, mais que la première condition
+inhérente à l'état de guichetier était de demeurer dans la prison à
+laquelle il était attaché; que la République ne plaisantait pas, et
+qu'elle coupait le cou à ceux qui avaient des éblouissements dans
+l'exercice de leurs fonctions.
+
+--Diable! fit le patriote.
+
+--Et il n'avait pas tort, le père Richard; depuis que l'Autrichienne est
+là, c'est un enfer de surveillance; on y dévisage son père.
+
+Le patriote donna son assiette à lécher au chien, qui fut mordu par le
+chat.
+
+--Achevez, dit-il sans se retourner.
+
+--Enfin, monsieur, je me suis mis à gémir, c'est-à-dire que je me
+sentais très mal; j'ai demandé l'infirmerie, et j'ai assuré que mes
+enfants mourraient de faim si ma paye m'était supprimée.
+
+--Et le père Richard?
+
+--Le père Richard m'a répondu que, quand on était guichetier, on ne
+faisait pas d'enfants.
+
+--Mais vous avez la mère Richard pour vous, je suppose?
+
+--Heureusement! elle a fait une scène à son mari, lui reprochant d'avoir
+un mauvais coeur, et le père Richard a fini par me dire: «Eh bien,
+citoyen Gracchus, entends-toi avec quelqu'un de tes amis qui te donnera
+quelque chose sur tes gages; présente-le-moi comme remplaçant et je
+promets de le faire accepter.» Sur quoi, je suis sorti en disant: «C'est
+bon, père Richard, je vais chercher.»
+
+--Et tu as trouvé, mon brave? En ce moment, la maîtresse de
+l'établissement rentra, apportant au citoyen Gracchus sa soupe et sa
+chopine.
+
+Ce n'était l'affaire ni de Gracchus ni du patriote, qui avaient sans
+doute quelques communications à se faire.
+
+--Citoyenne, dit le guichetier, j'ai reçu une petite gratification du
+père Richard, de sorte que je me permettrai aujourd'hui la côtelette de
+porc aux cornichons et la bouteille de vin de Bourgogne; envoie ta
+servante me chercher l'une chez le charcutier, et va me chercher l'autre
+à la cave. L'hôtesse donna aussitôt ses ordres. La servante sortit par
+la porte de la rue, et elle sortit, elle, par la porte de la cave.
+
+--Bien, dit le patriote, tu es un garçon intelligent.
+
+--Si intelligent, que je ne me cache pas, malgré vos belles promesses,
+de quoi il retourne pour nous deux. Vous vous doutez de quoi il
+retourne?
+
+--Oui, parfaitement.
+
+--C'est notre cou à tous deux que nous jouons.
+
+--Ne t'inquiète pas du mien.
+
+--Ce n'est pas le vôtre non plus, monsieur, qui me cause, je l'avoue, la
+plus vive inquiétude.
+
+--C'est le tien?
+
+--Oui.
+
+--Mais si je l'estime le double de ce qu'il vaut...
+
+--Eh! monsieur, c'est une chose très précieuse que le cou.
+
+--Pas le tien.
+
+--Comment! pas le mien?
+
+--En ce moment, du moins.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire que ton cou ne vaut pas une obole, attendu que si, par
+exemple, j'étais un agent du comité de Salut public, tu serais
+guillotiné demain.
+
+Le guichetier se retourna d'un mouvement si brusque, que le chien aboya
+contre lui. Il était pâle comme la mort.
+
+--Ne te tourne pas et ne pâlis pas, dit le patriote; achève
+tranquillement ta soupe au contraire: je ne suis pas un agent
+provocateur, l'ami. Fais-moi entrer à la Conciergerie, installe-moi à ta
+place, donne-moi les clefs, et demain je te compte cinquante mille
+livres en or.
+
+--C'est bien vrai au moins?
+
+--Oh! tu as une fameuse caution, tu as ma tête. Le guichetier médita
+quelques secondes.
+
+--Allons, dit le patriote, qui le voyait dans sa glace, allons, ne fais
+pas de mauvaises réflexions; si tu me dénonces, comme tu n'auras fait
+que ton devoir, la République ne te donnera pas un sou: si tu me sers,
+comme au contraire tu auras manqué à ce même devoir, et qu'il est
+injuste dans ce monde de faire quelque chose pour rien, je te donnerai
+les cinquante mille livres.
+
+--Oh! je comprends bien, dit le guichetier, j'ai tout bénéfice à faire
+ce que vous demandez; mais je crains les suites...
+
+--Les suites!... et qu'as-tu à craindre? Voyons, ce n'est pas moi qui te
+dénoncerai, au contraire.
+
+--Sans doute.
+
+--Le lendemain du jour où je suis installé, tu viens faire un tour à la
+Conciergerie; je te compte vingt-cinq rouleaux contenant chacun deux
+mille francs; ces vingt-cinq rouleaux tiendront à l'aise dans tes deux
+poches. Avec l'argent, je te donne une carte pour sortir de France; tu
+pars, et, partout où tu vas, tu es, sinon riche, du moins indépendant.
+
+--Eh bien, c'est dit, monsieur, arrive qui arrive. Je suis un pauvre
+diable, moi; je ne me mêle pas de politique; la France a toujours bien
+marché sans moi, et ne périra pas faute de moi; si vous faites une
+méchante action, tant pis pour vous.
+
+--En tout cas, dit le patriote, je ne crois pas pouvoir faire pis que
+l'on ne fait en ce moment.
+
+--Monsieur me permettra de ne pas juger la politique de la Convention
+nationale.
+
+--Tu es un homme admirable de philosophie et d'insouciance. Maintenant,
+voyons, quand me présentes-tu au père Richard?
+
+--Ce soir, si vous voulez.
+
+--Oui, certainement. Qui suis-je?
+
+--Mon cousin Mardoche.
+
+--Mardoche, soit; le nom me plaît. Quel état?
+
+--Culottier.
+
+--De culottier à tanneur, il n'y a que la main.
+
+--Êtes-vous tanneur?
+
+--Je pourrais l'être.
+
+--C'est vrai.
+
+--À quelle heure la présentation?
+
+--Dans une demi-heure, si vous voulez. À neuf heures alors.
+
+--Quand aurai-je l'argent?
+
+--Demain.
+
+--Vous êtes donc énormément riche?
+
+--Je suis à mon aise.
+
+--Un ci-devant, n'est-ce pas?
+
+--Que t'importe!
+
+--Avoir de l'argent, et donner son argent pour courir le risque d'être
+guillotiné; en vérité, il faut que les ci-devant soient bien bêtes!
+
+--Que veux-tu! les sans-culottes ont tant d'esprit qu'il n'en reste pas
+aux autres.
+
+--Chut! voilà mon vin.
+
+--À ce soir, en face de la Conciergerie.
+
+--Oui. Le patriote paya son écot et sortit. De la porte, on l'entendit
+crier de sa voix de tonnerre:
+
+--Allons donc, citoyenne! les côtelettes aux cornichons! mon cousin
+Gracchus meurt de faim.
+
+--Ce bon Mardoche! dit le guichetier en dégustant le verre de Bourgogne
+que venait de lui verser la cabaretière en le regardant tendrement.
+
+
+
+
+XLI
+
+Le greffier du ministère de la guerre
+
+
+Le patriote était sorti, mais ne s'était pas éloigné. À travers les
+vitres enfumées, il guettait le guichetier, pour voir s'il n'entrerait
+pas en communication avec quelques-uns de ces agents de la police
+républicaille, l'une des meilleures qui eût jamais existé, car la moitié
+de la société espionnait l'autre, moins encore pour la plus grande
+gloire du gouvernement que pour la plus grande sûreté de sa tête.
+
+Mais rien de ce que craignait le patriote n'arriva; à neuf heures moins
+quelques minutes, le guichetier se leva, prit le menton de la
+cabaretière et sortit.
+
+Le patriote le rejoignit sur le quai de la Conciergerie et tous deux
+entrèrent dans la prison.
+
+Dès le soir même, le marché fut conclu: le père Richard accepta le
+guichetier Mardoche en remplacement du citoyen Gracchus.
+
+Deux heures avant que cette affaire s'arrangeât dans la geôle, une scène
+se passait dans une autre partie de la prison qui, quoique sans intérêt
+apparent, avait une importance non moins grande pour les principaux
+personnages de cette histoire.
+
+Le greffier de la Conciergerie, fatigué de sa journée, allait plier les
+registres et sortir, quand un homme, conduit par la citoyenne Richard,
+se présenta devant son bureau.
+
+--Citoyen greffier, dit-elle, voici votre confrère du ministère de la
+guerre qui vient, de la part du citoyen ministre, pour relever quelques
+écrous militaires.
+
+--Ah! citoyen, dit le greffier, vous arrivez un peu tard, je pliais
+bagage.
+
+--Cher confrère, pardonnez-moi, répondit le nouvel arrivant, mais nous
+avons tant de besogne, que nos courses ne peuvent guère se faire qu'à
+nos moments perdus, et nos moments perdus, à nous, ne sont guère que
+ceux où les autres mangent et dorment.
+
+--S'il en est ainsi, faites, mon cher confrère; mais hâtez-vous, car,
+ainsi que vous le dites, c'est l'heure du souper et j'ai faim. Avez-vous
+vos pouvoirs?
+
+--Les voici, dit le greffier du ministère de la guerre en exhibant un
+portefeuille que son confrère, tout pressé qu'il était, examina avec une
+scrupuleuse attention.
+
+--Oh! tout cela est en règle, dit la femme Richard, et mon mari a déjà
+passé l'inspection.
+
+--N'importe, n'importe, dit le greffier en continuant son examen.
+
+Le greffier de la guerre attendit patiemment et en homme qui s'était
+attendu au strict accomplissement de ces formalités.
+
+--À merveille, dit le greffier de la Conciergerie, et vous pouvez
+maintenant commencer quand vous voudrez. Avez-vous beaucoup d'écrous à
+relever?
+
+--Une centaine.
+
+--Alors, vous en avez pour plusieurs jours?
+
+--Aussi, cher confrère, est-ce une espèce de petit établissement que je
+viens fonder chez vous, si vous le permettez, toutefois.
+
+--Comment l'entendez-vous? demanda le greffier de la Conciergerie.
+
+--C'est ce que je vous expliquerai en vous emmenant souper ce soir avec
+moi; vous avez faim, vous l'avez dit.
+
+--Et je ne m'en dédis pas.
+
+--Eh bien, vous verrez ma femme: c'est une bonne cuisinière; puis vous
+ferez connaissance avec moi: je suis un bon garçon.
+
+--Ma foi, oui, vous me faites cet effet-là; cependant, cher confrère...
+
+--Oh! acceptez sans façon les huîtres que j'achèterai en passant sur la
+place du Châtelet, un poulet de chez notre rôtisseur, et deux ou trois
+petits plats que madame Durand fait dans la perfection.
+
+--Vous me séduisez, cher confrère, dit le greffier de la Conciergerie,
+ébloui par ce menu, auquel n'était pas accoutumé un greffier payé par le
+tribunal révolutionnaire à raison de deux livres en assignats, lesquels
+valaient en réalité deux francs à peine.
+
+--Ainsi, vous acceptez?
+
+--J'accepte.
+
+--En ce cas, à demain le travail; pour ce soir, partons.
+
+--Partons.
+
+--Venez-vous?
+
+--À l'instant; laissez-moi seulement prévenir les gendarmes qui gardent
+l'Autrichienne.
+
+--Pourquoi faire les prévenez-vous?
+
+--Afin qu'ils soient avertis que je sors et que, sachant, par
+conséquent, qu'il n'y a plus personne au greffe, tous les bruits leur
+deviennent suspects.
+
+--Ah! fort bien; excellente précaution, ma foi?
+
+--Vous comprenez, n'est-ce pas?
+
+--À merveille. Allez.
+
+Le greffier de la Conciergerie alla en effet heurter au guichet, et l'un
+des gendarmes ouvrit en disant:
+
+--Qui est là?
+
+--Moi! le greffier; vous savez, je pars. Bonsoir, citoyen Gilbert.
+
+--Bonsoir, citoyen greffier. Et le guichet se referma. Le greffier de la
+guerre avait examiné toute cette scène avec la plus grande attention,
+et, quand la porte de la prison de la reine restait ouverte, son regard
+avait rapidement plongé jusqu'au fond du premier compartiment: il avait
+vu le gendarme Duchesne à table, et s'était, en conséquence, assuré que
+la reine n'avait que deux gardiens.
+
+Il va sans dire que, lorsque le greffier de la Conciergerie se retourna,
+son confrère avait repris l'aspect le plus indifférent qu'il avait pu
+donner à sa physionomie.
+
+Comme ils sortaient de la Conciergerie, deux hommes allaient y entrer.
+Ces deux hommes, qui allaient y entrer, étaient le citoyen Gracchus et
+son cousin Mardoche.
+
+Le cousin Mardoche et le greffier de la guerre, chacun par un mouvement
+qui semblait émaner d'un sentiment pareil, enfoncèrent, en s'apercevant,
+l'un son bonnet à poils, l'autre son chapeau à larges bords sur les
+yeux.
+
+--Quels sont ces hommes? demanda le greffier de la guerre.
+
+--Je n'en connais qu'un: c'est un guichetier nommé Gracchus.
+
+--Ah! fit l'autre avec une indifférence affectée, les guichetiers
+sortent donc à la Conciergerie?
+
+--Ils ont leur jour. L'investigation ne fut pas poussée plus loin; les
+deux nouveaux amis prirent le pont au Change. Au coin de la place du
+Châtelet, le greffier de la guerre, selon le programme annoncé, acheta
+une cloyère de douze douzaines d'huîtres; puis on continua de s'avancer
+par le quai de Gèvres. La demeure du greffier du ministère de la guerre
+était fort simple: le citoyen Durand habitait trois petites pièces sur
+la place de Grève, dans une maison sans portier. Chaque locataire avait
+une clef de la porte de l'allée; et il était convenu que l'on
+s'avertirait quand on n'aurait pas pris cette clef avec soi, par un,
+deux ou trois coups de marteau, selon l'étage que l'on habitait: la
+personne qui en attendait une autre, et qui reconnaissait le signal,
+descendait alors et ouvrait la porte. Le citoyen Durand avait sa clef
+dans sa poche, il n'eut donc pas besoin de frapper.
+
+Le greffier du Palais trouva madame la greffière de la guerre fort à son
+goût.
+
+C'était une charmante femme, en effet, à laquelle une profonde
+expression de tristesse répandue sur sa physionomie, donnait à la
+première vue un puissant intérêt. Il est à remarquer que la tristesse
+est un des plus sûrs moyens de séduction des jolies femmes; la tristesse
+rend amoureux tous les hommes, sans exception, même les greffiers; car,
+quoi qu'on dise, les greffiers sont des hommes, et il n'est aucun
+amour-propre féroce ou aucun coeur sensible qui n'espère consoler une
+jolie femme affligée, et changer les roses blanches d'un teint pâle en
+des roses plus riantes, comme disait le citoyen Dorat.
+
+Les deux greffiers soupèrent de fort bon appétit; il n'y a que madame
+Durand qui ne mangea point.
+
+Les questions cependant marchaient de part et d'autre.
+
+Le greffier de la guerre demandait à son confrère, avec une curiosité
+bien remarquable dans ces temps de drames quotidiens, quels étaient les
+usages du palais, les jours de jugement, les moyens de surveillance.
+
+Le greffier du Palais, enchanté d'être écouté avec tant d'attention,
+répondait avec complaisance et disait les moeurs des geôliers, celles de
+Fouquier-Tinville, et enfin celles du citoyen Sanson, le principal
+acteur de cette tragédie qu'on jouait chaque soir sur la place de la
+Révolution.
+
+Puis s'adressant à son collègue et à son hôte, il lui demandait à son
+tour des renseignements sur son ministère à lui.
+
+--Oh! dit Durand, je suis moins bien renseigné que vous, étant un
+personnage infiniment moins important que vous, attendu que je suis
+plutôt secrétaire du greffier que titulaire de la place; je fais la
+besogne du greffier en chef. Obscur employé, à moi la peine, aux
+illustres le profit; c'est l'habitude de toutes les bureaucraties, même
+révolutionnaires. La terre et le ciel changeront peut-être un jour, mais
+les bureaux ne changeront pas.
+
+--Eh bien, je vous aiderai, citoyen, dit le greffier du Palais, charmé
+du bon vin de son hôte, et surtout charmé des beaux yeux de madame
+Durand.
+
+--Oh! merci, dit celui à qui cette offre gracieuse était faite; tout ce
+qui change les habitudes et les localités est une distraction pour un
+pauvre employé, et je crains plutôt de voir finir mon travail à la
+Conciergerie que de le voir traîner en longueur, et pourvu que chaque
+soir je puisse amener au greffe madame Durand, qui s'ennuierait ici...
+
+--Je n'y vois pas d'inconvénient, dit le greffier du Palais, enchanté de
+l'aimable distraction que lui promettait son confrère.
+
+--Elle me dictera les écrous, continua le citoyen Durand; et puis, de
+temps en temps, si vous n'avez pas trouvé le souper de ce soir trop
+mauvais, vous en reviendrez prendre un pareil.
+
+--Oui; mais pas trop souvent, dit avec fatuité le greffier du Palais;
+car je vous avouerai que je serais grondé si je rentrais plus tard que
+d'habitude dans une certaine petite maison de la rue du Petit-Musc.
+
+--Eh bien, voilà qui s'arrangera merveilleusement bien, dit Durand;
+n'est-ce pas, ma chère amie?
+
+Madame Durand, fort pâle et fort triste toujours, leva les yeux sur son
+mari et répondit:
+
+--Que votre volonté soit faite.
+
+Onze heures sonnaient; il était temps de se retirer. Le greffier du
+Palais se leva, et prit congé de ses nouveaux amis, en leur exprimant
+tout le plaisir qu'il avait eu de faire connaissance avec eux et leur
+dîner.
+
+Le citoyen Durand reconduisit son hôte jusque sur le palier; puis,
+rentrant dans la chambre:
+
+--Allons, Geneviève, dit-il, couchez-vous. La jeune femme, sans
+répondre, se leva, prit une lampe et passa dans la chambre à droite.
+Durand, ou plutôt Dixmer, la regarda sortir, resta un instant pensif et
+le front sombre après son départ; puis, à son tour, il passa dans sa
+chambre, qui était du côté opposé.
+
+
+
+
+XLII
+
+Les deux billets
+
+
+À partir de ce moment, le greffier du ministère de la guerre vint chaque
+soir travailler assidûment dans le bureau de son collègue du Palais;
+madame Durand relevait les écrous sur les registres préparés à l'avance,
+et Durand copiait avec ardeur.
+
+Durand examinait tout sans paraître faire attention à rien. Il avait
+remarqué que chaque soir, à neuf heures, un panier de provisions apporté
+par Richard ou sa femme était déposé à la porte.
+
+Au moment où le greffier disait au gendarme: «Je m'en vais, citoyen», le
+gendarme, soit Gilbert, soit Duchesne, sortait, prenait le panier et le
+portait chez Marie-Antoinette.
+
+Pendant les trois soirées consécutives où Durand était resté plus tard à
+son poste, le panier aussi était resté plus tard au sien, puisque ce
+n'était qu'en ouvrant la porte pour dire adieu au greffier que le
+gendarme récoltait les provisions.
+
+Un quart d'heure après avoir introduit le panier plein, un des deux
+gendarmes remettait à la porte un panier vide de la veille, le déposant
+à la même place où était l'autre.
+
+Le soir du quatrième jour, c'était au commencement d'octobre, après la
+séance habituelle, quand le greffier du Palais se fut retiré, et quand
+Durand, ou plutôt Dixmer, fut resté seul avec sa femme, il laissa tomber
+sa plume, puis regarda autour de lui, et prêtant l'oreille avec la même
+attention que si sa vie en eût dépendu, il se leva vivement, et courant
+à pas étouffés vers la porte du guichet, il souleva la serviette qui
+recouvrait le panier et enfonça dans le pain tendre destiné à la
+prisonnière un petit étui d'argent.
+
+Puis, pâle et tremblant de l'émotion qui, même chez la plus puissante
+organisation, trouble l'homme qui vient d'accomplir un acte suprême, et
+dont le moment a été longuement préparé et est fortement attendu, il
+revint prendre sa place, appuyant une main sur son front, l'autre sur
+son coeur.
+
+Geneviève le regardait faire, mais sans lui adresser la parole;
+ordinairement, depuis que son mari l'avait reprise chez Maurice, elle
+attendait toujours qu'il lui parlât le premier.
+
+Cependant, cette fois, elle rompit le silence:
+
+--Est-ce pour ce soir? demanda-t-elle.
+
+--Non, c'est pour demain, répondit Dixmer. Et, se levant après avoir
+regardé et écouté de nouveau, il ferma les registres, et, se rapprochant
+du guichetier, il frappa à la porte.
+
+--Hein? fit Gilbert.
+
+--Citoyen, dit-il, je m'en vais.
+
+--Bien, dit le gendarme du fond de la cellule. Bonsoir.
+
+--Bonsoir, citoyen Gilbert.
+
+Durand entendit le grincement des verrous, il comprit que le gendarme
+allait ouvrir la porte, il sortit.
+
+Dans le couloir qui conduisait de l'appartement du père Richard à la
+cour, il heurta un guichetier coiffé d'un bonnet à poil, et brandissant
+un lourd trousseau de clefs.
+
+La peur saisit Dixmer; cet homme, brutal comme les gens de son état,
+allait l'interpeller, le regarder, le reconnaître peut-être. Il enfonça
+son chapeau, tandis que Geneviève tirait sur ses yeux la garniture de
+son mantelet noir.
+
+Il se trompait.
+
+--Ah! pardon! dit seulement le guichetier, quoique ce fût lui qui eût
+été heurté.
+
+Dixmer tressaillit au son de cette voix, qui était douce et polie. Mais
+le guichetier était pressé sans doute, il se glissa dans le couloir,
+ouvrit la porte du père Richard et disparut. Dixmer continua son chemin,
+entraînant Geneviève.
+
+--C'est étrange, dit-il, lorsqu'il fut dehors, que la porte se fut
+refermée derrière lui, et que l'impression de l'air eut rafraîchi son
+front brûlant.
+
+--Oh! oui, bien étrange, murmura Geneviève. Au temps de leur intimité,
+les deux époux se fussent communiqué l'un à l'autre la cause de leur
+étonnement. Mais Dixmer enferma ses pensées dans son esprit, les
+combattant comme une hallucination, tandis que Geneviève se contentait,
+en tournant l'angle du pont au Change, de jeter un dernier regard sur le
+sombre Palais, où quelque chose de pareil au fantôme d'un ami perdu
+venait de réveiller en elle tant de souvenirs doux et amers à la fois.
+
+Tous deux arrivèrent à la Grève sans avoir prononcé une seule parole.
+
+Pendant ce temps, le gendarme Gilbert était sorti et s'était emparé du
+panier de provisions destiné à la reine. Il contenait des fruits, un
+poulet froid, une bouteille de vin blanc, une carafe d'eau et la moitié
+d'un pain de deux livres.
+
+Gilbert leva la serviette et reconnut la disposition ordinaire des
+objets placés dans le panier par la citoyenne Richard. Puis, dérangeant
+le paravent:
+
+--Citoyenne, dit-il tout haut, voici le souper. Marie-Antoinette rompit
+le pain; mais à peine ses doigts s'y étaient-ils imprimés, qu'elle
+sentit le froid contact de l'argent, et qu'elle comprit que ce pain
+renfermait quelque chose d'extraordinaire. Alors elle regarda autour
+d'elle, mais le gendarme s'était déjà retiré. La reine resta un instant
+immobile; elle calculait son éloignement progressif. Quand elle crut
+être certaine qu'il était allé s'asseoir près de son camarade, elle tira
+l'étui du pain. L'étui contenait un billet. Elle le déplia et lut ce qui
+suit:
+
+«Madame, tenez-vous prête demain à l'heure où vous recevrez ce billet;
+car demain, à cette heure, une femme sera introduite dans le cachot de
+Votre Majesté. Cette femme prendra vos habits et vous donnera les siens;
+puis vous sortirez de la Conciergerie au bras d'un de vos plus dévoués
+serviteurs.
+
+«Ne vous inquiétez pas du bruit qui se fera dans la première pièce; ne
+vous arrêtez ni aux cris ni aux gémissements; ne vous occupez que de
+passer promptement la robe et le mantelet de la femme qui doit prendre
+la place de Votre Majesté.»
+
+--Un dévouement! murmura la reine; merci, mon Dieu! je ne suis donc pas,
+comme on le disait, un objet d'exécration pour tous.
+
+Elle relut le billet. Alors le second paragraphe la frappa.
+
+--» Ne vous arrêtez ni aux cris ni aux gémissements», murmura-t-elle.
+Oh! cela veut dire que l'on frappera mes deux gardiens, pauvres gens!
+qui m'ont montré tant de pitié; oh! jamais, jamais!
+
+Elle déchira encore la seconde moitié du billet, qui était blanche, et,
+comme elle n'avait ni crayon ni plume pour répondre à l'ami inconnu qui
+s'occupait d'elle, elle prit l'épingle de son fichu et piqua dans le
+papier des lettres qui composèrent les mots suivants:
+
+«Je ne puis ni ne dois accepter le sacrifice de la vie de personne en
+échange de la mienne. «M.-A.»
+
+Puis elle replaça le papier dans l'étui, qu'elle enfouit dans la seconde
+partie du pain brisé.
+
+Cette opération était achevée à peine, dix heures sonnaient, et la
+reine, tenant le morceau de pain à la main, comptait tristement les
+heures qui vibraient lentes et espacées, quand elle entendit à une des
+fenêtres, donnant sur la cour que l'on appelait la cour des femmes, un
+bruit strident pareil à celui que produirait un diamant grinçant sur le
+verre.
+
+Ce bruit fut suivi d'un choc léger à la vitre, choc plusieurs fois
+répété et que couvrait avec intention la toux d'un homme. Puis, à
+l'angle de la vitre, apparut un petit papier roulé qui glissa lentement
+et tomba au pied de la muraille. Puis la reine entendit le bruit du
+trousseau de clefs sautillant les unes sur les autres et des pas qui
+s'éloignaient en retentissant sur le pavé.
+
+Elle reconnut que la vitre venait d'être trouée à son angle, et que, par
+cet angle, l'homme qui s'éloignait avait glissé un papier, qui sans
+doute était un billet. Ce billet était à terre. La reine le couva des
+yeux, tout en écoutant si l'un de ses gardiens ne se rapprochait pas
+d'elle; mais elle les entendit qui parlaient à voix basse comme ils
+faisaient d'habitude, et par une espèce de convention tacite pour ne pas
+l'importuner. Alors elle se leva doucement, retenant son haleine, et
+alla ramasser le papier.
+
+Un objet mince et dur en glissa comme d'un fourreau, et, en tombant sur
+la brique, résonna métalliquement. C'était une lime de la plus grande
+finesse, un bijou plutôt qu'un outil, un de ces ressorts d'acier avec
+lesquels une main, si faible et si inhabile qu'elle soit, peut couper en
+un quart d'heure le fer du plus épais barreau.
+
+«Madame, disait le papier, demain à neuf heures et demie, un homme
+viendra causer avec les gendarmes qui vous gardent, par la fenêtre de la
+cour des femmes. Pendant ce temps, Votre Majesté sciera le troisième
+barreau de sa fenêtre, en allant de gauche à droite.... Coupez en
+biaisant, un quart d'heure doit suffire à Votre Majesté; puis tenez-vous
+prête à passer par la fenêtre.... L'avis vous vient d'un de vos plus
+dévoués et de vos plus fidèles sujets, lequel a consacré sa vie au
+service de Votre Majesté, et sera heureux de la sacrifier pour elle.»
+
+--Oh! murmura la reine, est-ce un piège? Mais non, il me semble que je
+connais cette écriture; c'est la même qu'au Temple; c'est celle du
+chevalier de Maison-Rouge. Allons! Dieu veut peut-être que j'échappe.
+
+Et la reine tomba à genoux et se réfugia dans la prière, ce baume
+souverain des prisonniers.
+
+
+
+
+XLIII
+
+Les préparatifs de Dixmer
+
+
+Ce lendemain, préparé par une nuit d'insomnie, vint enfin, terrible, et,
+l'on peut dire sans exagération, couleur de sang.
+
+Chaque jour, en effet, à cette époque et dans cette année, le plus beau
+soleil avait ses taches livides.
+
+La reine dormit à peine et d'un sommeil sans repos; à peine avait-elle
+les yeux fermés, qu'il lui semblait voir du sang, qu'il lui semblait
+entendre pousser des cris.
+
+Elle s'était endormie, sa lime dans sa main. Une partie de la journée
+fut donnée par elle à la prière. Ses gardiens la voyaient prier si
+souvent, qu'ils ne prirent aucune inquiétude de ce surcroît de dévotion.
+
+De temps en temps, la prisonnière tirait de son sein la lime qui lui
+avait été transmise par un de ses sauveurs, et elle comparait la
+faiblesse de l'instrument à la force des barreaux.
+
+Heureusement, ces barreaux n'étaient scellés dans le mur que d'un côté,
+c'est-à-dire par en bas.
+
+La partie supérieure s'emboîtait dans un barreau transversal; la partie
+inférieure sciée, on n'avait donc qu'à tirer le barreau, et le barreau
+venait.
+
+Mais ce n'étaient pas les difficultés physiques qui arrêtaient la reine:
+elle comprenait parfaitement que la chose était possible, et c'est cette
+possibilité même qui faisait de l'espérance une flamme sanglante qui
+éblouissait ses yeux.
+
+Elle sentait que, pour arriver à elle, il faudrait que ses amis tuassent
+les hommes qui la gardaient, et elle n'eût consenti leur mort à aucun
+prix; ces hommes étaient les seuls qui depuis longtemps lui eussent
+montré quelque pitié.
+
+D'un autre côté, au delà de ces barreaux qu'on lui disait de scier, de
+l'autre côté du corps de ces deux hommes qui devaient succomber en
+empêchant ses sauveurs d'arriver jusqu'à elle, étaient la vie, la
+liberté, et peut-être la vengeance, trois choses si douces, pour une
+femme surtout, qu'elle demandait à Dieu pardon de les désirer si
+ardemment.
+
+Elle crut, au reste, remarquer que nul soupçon n'agitait ses gardiens et
+qu'ils n'avaient pas même la conscience du piège où l'on voulait faire
+tomber leur prisonnière, en supposant que le complot fût un piège.
+
+Ces hommes simples se fussent trahis à des yeux aussi exercés que
+l'étaient ceux d'une femme habituée à deviner le mal à force de l'avoir
+souffert.
+
+La reine renonçait donc presque entièrement à la portion de ses idées
+qui lui faisait examiner la double ouverture qui lui avait été faite
+comme un piège; mais, à mesure que la honte d'être prise dans ce piège
+la quittait, elle tombait dans l'appréhension plus grande encore de voir
+couler sous ses yeux un sang versé pour elle.
+
+--Bizarre destinée, et sublime spectacle! murmurait-elle; deux
+conspirations se réunissent pour sauver une pauvre reine ou plutôt une
+pauvre femme prisonnière, qui n'a rien fait pour séduire ou encourager
+les conspirateurs, et elles vont éclater en même temps.
+
+«Qui sait! elles ne font qu'une, peut-être. Peut-être est-ce une double
+mine qui doit aboutir à un seul point.
+
+«Si je voulais, je serais donc sauvée!
+
+«Mais une pauvre femme sacrifiée à ma place!
+
+«Mais deux hommes tués pour que cette femme arrive jusqu'à moi!
+
+«Dieu et l'avenir ne me pardonneraient pas.
+
+«Impossible! impossible!...»
+
+Mais alors passaient et repassaient dans son esprit ces grandes idées de
+dévouement des serviteurs pour les maîtres, et ces antiques traditions
+du droit des maîtres sur la vie des serviteurs; fantômes presque effacés
+de la royauté mourante.
+
+--Anne d'Autriche eût accepté, se disait-elle; Anne d'Autriche eût mis
+au-dessus de toutes choses ce grand principe du salut des personnes
+royales.
+
+«Anne d'Autriche était du même sang que moi, et presque dans la même
+situation que moi.
+
+«Folie d'être venue poursuivre la royauté d'Anne d'Autriche en France!
+
+«Aussi n'est-ce point moi qui suis venue; deux rois ont dit:
+
+«--Il est important que deux enfants royaux qui ne se sont jamais vus,
+qui ne s'aimaient pas, qui ne s'aimeront peut-être jamais, soient mariés
+au même autel, pour aller mourir sur le même échafaud.
+
+«Et puis, ma mort n'entraînera-t-elle pas celle du pauvre enfant qui,
+aux yeux de mes rares amis, est encore roi de France?
+
+«Et, quand mon fils sera mort comme est mort mon mari, leurs deux ombres
+ne souriront-elles pas de pitié en me voyant, pour ménager quelques
+gouttes de sang vulgaire, tacher de mon sang les débris du trône de
+saint Louis?»
+
+Ce fut dans ces angoisses toujours croissantes, dans cette fièvre du
+doute, dont les pulsations vont sans cesse redoublant, dans l'horreur de
+ces craintes, enfin, que la reine atteignit le soir.
+
+Plusieurs fois elle avait examiné ses deux gardiens; jamais ils
+n'avaient eu l'air plus calme.
+
+Jamais non plus les petites attentions de ces hommes grossiers mais bons
+ne l'avaient frappée davantage.
+
+Quand les ténèbres se firent dans le cachot, quand retentit le pas des
+rondes, quand le bruit des armes et le hurlement des chiens alla
+éveiller l'écho des sombres voûtes, quand enfin toute la prison se
+révéla effrayante et sans espérances, Marie-Antoinette, domptée par la
+faiblesse inhérente à la nature de la femme, se leva épouvantée.
+
+--Oh! je fuirai, dit-elle; oui, oui, je fuirai. Quand on viendra, quand
+on parlera, je scierai un barreau, et j'attendrai ce que Dieu et mes
+libérateurs ordonneront de moi. Je me dois à mes enfants, on ne les
+tuera pas, ou, si on les tue et que je sois libre, oh! alors au moins....
+
+Elle n'acheva pas, ses yeux se fermèrent, sa bouche étouffa sa voix. Ce
+fut un rêve effrayant que celui de cette pauvre reine dans une chambre
+fermée de verrous et de grilles. Mais bientôt, dans son rêve toujours,
+grilles et verrous tombèrent; elle se vit au milieu d'une armée sombre,
+impitoyable; elle ordonnait à la flamme de briller, au fer de sortir du
+fourreau; elle se vengeait d'un peuple qui, au bout du compte, n'était
+pas le sien.
+
+Pendant ce temps, Gilbert et Duchesne causaient tranquillement et
+préparaient leur repas du soir.
+
+Pendant ce temps aussi, Dixmer et Geneviève entraient à la Conciergerie,
+et, comme d'habitude, s'installaient dans le greffe. Au bout d'une heure
+de cette installation, comme d'habitude encore, le greffier du Palais
+achevait sa tâche et les laissait seuls.
+
+Dès que la porte se fut refermée sur son collègue, Dixmer se précipita
+vers le panier vide déposé à la porte en échange du panier du soir.
+
+Il saisit le morceau de pain, le brisa et retrouva l'étui.
+
+Le mot de la reine y était renfermé; il le lut en pâlissant.
+
+Et comme Geneviève l'observait, il déchira le papier en mille morceaux
+qu'il vint jeter dans la gueule enflammée du poêle.
+
+--C'est bien, dit-il; tout est convenu. Puis, se retournant vers
+Geneviève:
+
+--Venez, madame, dit-il.
+
+--Moi?
+
+--Oui, il faut que je vous parle bas.
+
+Geneviève, immobile et froide comme le marbre, fit un geste de
+résignation et s'approcha.
+
+--Voici l'heure venue, madame, dit Dixmer; écoutez-moi.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous préférez une mort utile à votre cause, une mort qui vous fasse
+bénir de tout un parti et plaindre de tout un peuple, à une mort
+ignominieuse et toute de vengeance, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--J'eusse pu vous tuer sur place lorsque je vous ai rencontrée chez
+votre amant; mais un homme qui a, comme moi, consacré sa vie à une
+oeuvre honorable et sainte, doit savoir tirer parti de ses propres
+malheurs en les consacrant à cette cause, c'est ce que j'ai fait, ou
+plutôt ce que je compte faire. Je me suis, comme vous l'avez vu, refusé
+le plaisir de me faire justice. J'ai aussi épargné votre amant.
+
+Quelque chose comme un sourire fugitif mais terrible passa sur les
+lèvres décolorées de Geneviève.
+
+--Mais, quant à votre amant, vous devez comprendre, vous qui me
+connaissez, que je n'ai attendu que pour trouver mieux.
+
+--Monsieur, dit Geneviève, je suis prête; pourquoi donc alors ce
+préambule?
+
+--Vous êtes prête?
+
+--Oui, vous me tuez. Vous avez raison, j'attends. Dixmer regarda
+Geneviève et tressaillit malgré lui; elle était sublime en ce moment:
+une auréole l'éclairait, la plus brillante de toutes, celle qui vient de
+l'amour.
+
+--Je continue, reprit Dixmer. J'ai prévenu la reine; elle attend;
+cependant, selon toute probabilité, elle fera quelques objections, mais
+vous la forcerez.
+
+--Bien, monsieur; donnez vos ordres, et je les exécuterai.
+
+--Tout à l'heure, continua Dixmer, je vais heurter à la porte, Gilbert
+va ouvrir; avec ce poignard (Dixmer ouvrit son habit et montra, en le
+tirant à moitié du fourreau, un poignard à double tranchant);--avec ce
+poignard, je le tuerai. Geneviève frissonna malgré elle. Dixmer fit un
+signe de la main pour lui imposer l'attention.
+
+--Au moment où je le frappe, continua-t-il, vous vous élancez dans la
+seconde chambre, dans celle où est la reine. Il n'y a pas de porte, vous
+le savez, seulement un paravent, et vous changez d'habits avec elle,
+tandis que je tue le second soldat. Alors je prends le bras de la reine,
+et je passe le guichet avec elle.
+
+--Fort bien, dit froidement Geneviève.
+
+--Vous comprenez? continua Dixmer; chaque soir on vous voit avec ce
+mantelet de taffetas noir qui cache ce visage. Mettez votre mantelet à
+Sa Majesté, et drapez-le comme vous avez l'habitude de le draper
+vous-même.
+
+--Je le ferai ainsi que vous le dites, monsieur.
+
+--Il me reste maintenant à vous pardonner et à vous remercier, madame,
+dit Dixmer. Geneviève secoua la tête avec un froid sourire.
+
+--Je n'ai pas besoin de votre pardon, ni de votre merci, monsieur,
+dit-elle en étendant la main; ce que je fais, ou plutôt ce que je vais
+faire, effacerait un crime, et je n'ai commis qu'une faiblesse; et
+encore cette faiblesse, rappelez-vous votre conduite, monsieur, vous
+m'avez presque forcée à la commettre. Je m'éloignais de lui, et vous me
+repoussiez dans ses bras; de sorte que vous êtes l'instigateur, le juge
+et le vengeur. C'est donc à moi de vous pardonner ma mort, et je vous la
+pardonne. C'est donc à moi de vous remercier, monsieur, de m'ôter la
+vie, puisque la vie m'eût été insupportable séparée de l'homme que
+j'aime uniquement, depuis cette heure surtout où vous avez brisé par
+votre féroce vengeance tous les liens qui m'attachaient à lui.
+
+Dixmer s'enfonçait les ongles dans la poitrine; il voulut répondre, la
+voix lui manqua.
+
+Il fit quelques pas dans le greffe.
+
+--L'heure passerait, dit-il enfin; toute seconde a son utilité. Allons,
+madame, êtes-vous prête?
+
+--Je vous l'ai dit, monsieur, répondit Geneviève avec le calme des
+martyrs, j'attends!
+
+Dixmer rassembla tous ses papiers, alla voir si les portes étaient bien
+closes, si personne ne pouvait entrer dans le greffe; puis il voulut
+réitérer ses instructions à sa femme.
+
+--Inutile, monsieur, dit Geneviève, je sais parfaitement ce que j'ai à
+faire.
+
+--Alors, adieu! Et Dixmer lui tendit la main, comme si, à ce moment
+suprême, toute récrimination devait s'effacer devant la grandeur de la
+situation et la sublimité du sacrifice.
+
+Geneviève, en frémissant, toucha du bout des doigts la main de son mari.
+
+--Placez-vous près de moi, madame, dit Dixmer, et, aussitôt que j'aurai
+frappé Gilbert, passez.
+
+--Je suis prête.
+
+Alors, Dixmer serra dans sa main droite son large poignard, et, de la
+gauche, il heurta à la porte.
+
+
+
+
+XLIV
+
+Les préparatifs du chevalier de Maison-Rouge
+
+
+Pendant que la scène décrite dans le chapitre précédent se passait à la
+porte du greffe donnant dans la prison de la reine, ou plutôt dans la
+première chambre occupée par les deux gendarmes, d'autres préparatifs se
+faisaient au côté opposé, c'est-à-dire dans la cour des femmes.
+
+Un homme apparaissait tout à coup comme une statue de pierre qui se
+serait détachée de la muraille. Cet homme était suivi de deux chiens,
+et, tout en fredonnant le _Ça ira_, chanson fort à la mode à cette
+époque, il avait, d'un coup de trousseau de clefs qu'il tenait à la
+main, raclé les cinq barreaux qui fermaient la fenêtre de la reine.
+
+La reine avait tressailli d'abord; mais, reconnaissant la chose pour un
+signal, elle avait aussitôt ouvert doucement sa fenêtre et s'était mise
+à la besogne d'une main plus expérimentée qu'on n'aurait pu le croire,
+car plus d'une fois, dans l'atelier de serrurerie où son royal époux
+s'amusait autrefois à passer une partie de ses journées, elle avait de
+ses doigts délicats touché des instruments pareils à celui sur lequel, à
+cette heure, reposaient toutes ses chances de salut.
+
+Dès que l'homme au trousseau de clefs entendit la fenêtre de la reine
+s'ouvrir, il alla frapper à celle des gendarmes.
+
+--Ah! ah! dit Gilbert en regardant à travers les carreaux, c'est le
+citoyen Mardoche.
+
+--Lui-même, répondit le guichetier. Eh bien, mais, il paraît que nous
+faisons bonne garde?
+
+--Comme d'habitude, citoyen porte-clefs. Il me semble que vous ne nous
+trouvez pas souvent en défaut.
+
+--Ah! dit Mardoche, c'est que cette nuit la vigilance est plus
+nécessaire que jamais.
+
+--Bah! dit Duchesne, qui s'était approché.
+
+--Certainement.
+
+--Qu'y a-t-il donc?
+
+--Ouvrez la fenêtre, et je vous conterai cela.
+
+--Ouvre, dit Duchesne.
+
+Gilbert ouvrit et échangea une poignée de main avec le porte-clefs, qui
+s'était déjà fait l'ami des deux gendarmes.
+
+--Qu'y a-t-il donc, citoyen Mardoche? répéta Gilbert.
+
+--Il y a que la séance de la Convention a été un peu chaude. L'avez-vous
+lue?
+
+--Non. Que s'est-il donc passé?
+
+--Ah! il s'est passé d'abord que le citoyen Hébert a découvert une
+chose.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que les conspirateurs que l'on croyait morts sont vivants et
+très vivants.
+
+--Ah! oui, dit Gilbert: Delessart et Thierry; j'ai entendu parler de
+cela; ils sont en Angleterre, les gueux.
+
+--Et le chevalier de Maison-Rouge? dit le porte-clefs en haussant la
+voix de manière à ce que la reine l'entendît.
+
+--Comment! il est en Angleterre aussi, celui-là?
+
+--Pas du tout, il est en France, continua Mardoche en soutenant sa voix
+au même diapason.
+
+--Il est donc revenu?
+
+--Il ne l'a pas quittée.
+
+--En voilà un qui a du front! dit Duchesne.
+
+--C'est comme cela qu'il est.
+
+--Eh bien, on va tâcher de l'arrêter.
+
+--Certainement, qu'on va tâcher de l'arrêter; mais ce n'est pas chose
+facile, à ce qu'il paraît aussi.
+
+En ce moment, comme la lime de la reine grinçait si fortement sur les
+barreaux, que le porte-clefs craignait qu'on ne l'entendît, malgré les
+efforts qu'il faisait pour la couvrir, il appuya le talon sur la patte
+d'un de ses chiens, qui poussa un hurlement de douleur.
+
+--Ah! pauvre bête! dit Gilbert.
+
+--Bah! dit le porte-clefs, il n'avait qu'à mettre des sabots. Veux-tu te
+taire, Girondin, veux-tu te taire!
+
+--Il s'appelle Girondin, ton chien, citoyen Mardoche?
+
+--Oui, c'est un nom que je lui ai donné comme cela.
+
+--Et tu disais donc, reprit Duchesne, qui, prisonnier lui-même, prenait
+aux nouvelles tout l'intérêt qu'y prennent les prisonniers, tu disais
+donc?
+
+--Ah! c'est vrai, je disais qu'alors le citoyen Hébert, en voilà un
+patriote! je disais que le citoyen Hébert avait fait la motion de
+ramener l'Autrichienne au Temple.
+
+--Et pourquoi cela?
+
+--Dame! parce qu'il prétend qu'on ne l'a tirée du Temple que pour la
+soustraire à l'inspection immédiate de la Commune de Paris.
+
+--Oh! et puis un peu aux tentatives de ce damné Maison-Rouge, dit
+Gilbert; il me semble que le souterrain existe.
+
+--C'est aussi ce que lui a répondu le citoyen Santerre; mais Hébert a
+dit que, du moment où l'on était prévenu, il n'y avait plus de danger;
+qu'on pouvait, au Temple, garder Marie-Antoinette avec la moitié des
+précautions qu'il faut pour la garder ici, et, de fait, c'est que le
+Temple est une maison autrement ferme que la Conciergerie.
+
+--Ma foi, dit Gilbert, moi, je voudrais qu'on la reconduisît au Temple.
+
+--Je comprends, cela t'ennuie de la garder.
+
+--Non, cela m'attriste. Maison-Rouge toussa fortement; la lime faisait
+d'autant plus de bruit qu'elle mordait plus profondément le barreau de
+fer.
+
+--Et qu'a-t-on décidé? demanda Duchesne quand la quinte du porte-clefs
+fut passée.
+
+--Il a été décidé qu'elle resterait ici, mais que son procès lui serait
+fait immédiatement.
+
+--Ah! pauvre femme! dit Gilbert. Duchesne, dont l'oreille était plus
+fine sans doute que celle de son collègue, ou l'attention moins
+fortement captivée par le récit de Mardoche, se baissa pour écouter du
+côté du compartiment de gauche. Le porte-clefs vit le mouvement.
+
+--De sorte que, tu comprends, citoyen Duchesne, dit-il vivement, les
+tentatives des conspirateurs vont devenir d'autant plus désespérées
+qu'ils sauront avoir moins de temps devant eux pour les exécuter. On va
+doubler les gardes des prisons, attendu qu'il n'est question de rien
+moins que d'une irruption à force armée dans la Conciergerie; les
+conspirateurs tueraient tout, jusqu'à ce qu'ils pénétrassent jusqu'à la
+reine, jusqu'à la veuve Capet, veux-je dire.
+
+--Ah bah! comment entreraient-ils, tes conspirateurs?
+
+--Déguisés en patriotes, ils feraient semblant de recommencer un 2
+Septembre, les gredins! et puis, une fois les portes ouvertes, bonsoir!
+
+Il se fit un instant de silence occasionné par la stupeur des gendarmes.
+Le porte-clefs entendit avec une joie mêlée de terreur la lime qui
+continuait de grincer. Neuf heures sonnèrent. En même temps, on frappa à
+la porte du greffe; mais les deux gendarmes, préoccupés, ne répondirent
+point.
+
+--Eh bien, nous veillerons, nous veillerons, dit Gilbert.
+
+--Et, s'il le faut, nous mourrons à notre poste en vrais républicains,
+ajouta Duchesne.
+
+«Elle doit avoir bientôt achevé», se dit à lui-même le porte-clefs en
+essuyant son front mouillé de sueur.
+
+--Et vous, de votre côté, dit Gilbert, vous veillez, je présume; car on
+ne vous épargnerait pas plus que nous, si un événement comme celui que
+vous nous annoncez arrivait.
+
+--Je crois bien, dit le porte-clefs; je passe les nuits à faire des
+rondes; aussi je suis sur les dents; vous autres, au moins, vous vous
+relayez, et vous pouvez dormir de deux nuits l'une.
+
+En ce moment, on frappa une seconde fois à la porte du greffe. Mardoche
+tressaillit; tout événement, si minime qu'il fût, pouvait empêcher son
+projet de réussir.
+
+--Qu'est-ce donc? demanda-t-il comme malgré lui.
+
+--Rien, rien, dit Gilbert; c'est le greffier du ministère de la guerre
+qui s'en va et qui me prévient.
+
+--Ah! fort bien, dit le porte-clefs. Mais le greffier s'obstinait à
+frapper.
+
+--Bon! bon! cria Gilbert sans quitter sa fenêtre. Bonsoir!... adieu!...
+
+--Il me semble qu'il te parle, dit Duchesne en se retournant du côté de
+la porte. Réponds-lui donc.... On entendit alors la voix du greffier.
+
+--Viens donc, citoyen gendarme, disait-il; je voudrais te parler un
+instant.
+
+Cette voix, tout empreinte qu'elle paraissait être d'un sentiment
+d'émotion qui lui ôtait son accent habituel, fit dresser l'oreille au
+porte-clefs, qui crut la reconnaître.
+
+--Que veux-tu donc, citoyen Durand? demanda Gilbert.
+
+--Je veux te dire un mot.
+
+--Eh bien, tu me le diras demain.
+
+--Non, ce soir; il faut que je te parle ce soir, reprit la même voix.
+
+--Oh! murmura le porte-clefs, que va-t-il donc se passer? C'est la voix
+de Dixmer.
+
+Sinistre et vibrante, cette voix semblait emprunter quelque chose de
+funèbre à l'écho lointain du sombre corridor. Duchesne se retourna.
+
+--Allons, dit Gilbert, puisqu'il le veut absolument, j'y vais. Et il se
+dirigea vers la porte.
+
+Le porte-clefs profita de ce moment, pendant lequel l'attention des deux
+gendarmes était absorbée par une circonstance imprévue. Il courut à la
+fenêtre de la reine.
+
+--Est-ce fait? dit-il.
+
+--Je suis plus qu'à moitié, répondit la reine.
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il, hâtez-vous! hâtez-vous!
+
+--Eh bien, citoyen Mardoche, dit Duchesne, qu'es-tu donc devenu?
+
+--Me voilà, s'écria le porte-clefs en revenant vivement à la fenêtre du
+premier compartiment.
+
+Au moment même, et comme il allait reprendre sa place, un cri terrible
+retentit dans la prison, puis une imprécation, puis le bruit d'un sabre
+qui jaillit du fourreau de métal.
+
+--Ah! scélérat! ah! brigand! cria Gilbert. Et le bruit d'une lutte se
+fit entendre dans le corridor. En même temps, la porte s'ouvrit,
+découvrant aux yeux du guichetier deux ombres se colletant dans le
+guichet et donnant passage à une femme, qui, repoussant Duchesne,
+s'élança dans le compartiment de la reine.
+
+Duchesne, sans s'inquiéter de cette femme, courait au secours de son
+camarade.
+
+Le guichetier bondit vers l'autre fenêtre; il vit la femme aux genoux de
+la reine; elle priait, elle suppliait la prisonnière de changer d'habits
+avec elle.
+
+Il se pencha avec des yeux flamboyants, cherchant à reconnaître cette
+femme qu'il craignait d'avoir déjà trop reconnue. Tout à coup il poussa
+un cri douloureux.
+
+--Geneviève! Geneviève! s'écria-t-il. La reine avait laissé tomber la
+lime et semblait anéantie. C'était encore une tentative avortée. Le
+guichetier saisit des deux mains et secoua d'un effort suprême le
+barreau de fer entamé par la lime. Mais la morsure de l'acier n'était
+pas assez profonde, le barreau résista. Pendant ce temps, Dixmer était
+parvenu à refouler Gilbert dans la prison, et il allait y entrer avec
+lui, quand Duchesne, pesant sur la porte, parvint à la repousser. Mais
+il ne put la fermer. Dixmer, désespéré, avait passé son bras entre la
+porte et la muraille. Au bout de ce bras était le poignard, qui, émoussé
+par la boucle de cuivre du ceinturon, avait glissé le long de la
+poitrine du gendarme, ouvrant son habit et déchirant les chairs. Les
+deux hommes s'encourageaient à réunir toutes leurs forces, et, en même
+temps, ils appelaient à l'aide. Dixmer sentit que son bras allait se
+briser; il appuya son épaule contre la porte, donna une violente
+secousse et parvint à retirer son bras meurtri.
+
+La porte se referma avec bruit; Duchesne poussa les verrous, tandis que
+Gilbert donnait un tour à la clef.
+
+Un pas résonna rapide dans le corridor, puis tout fut fini. Les deux
+gendarmes se regardèrent et cherchèrent autour d'eux.
+
+Ils entendirent le bruit que faisait le faux guichetier en essayant de
+briser le barreau.
+
+Gilbert se précipita dans la prison de la reine; il trouva Geneviève à
+ses genoux et la suppliant de changer de costume avec elle.
+
+Duchesne saisit sa carabine et courut à la fenêtre: il vit un homme
+pendu aux barreaux, qu'il secouait avec rage et qu'il essayait vainement
+d'escalader.
+
+Il le mit en joue.
+
+Le jeune homme vit le canon de la carabine se baisser vers lui.
+
+--Oh! oui, dit-il, tue-moi; tue!
+
+Et, sublime de désespoir, il élargit sa poitrine pour défier la balle.
+
+--Chevalier, s'écria la reine, chevalier, je vous en supplie; vivez,
+vivez! À la voix de Marie-Antoinette, Maison-Rouge tomba à genoux. Le
+coup partit; mais ce mouvement le sauva, la balle passa au-dessus de sa
+tête. Geneviève crut son ami tué et tomba sans connaissance sur le
+carreau.
+
+Lorsque la fumée fut dissipée, il n'y avait plus personne dans la cour
+des femmes.
+
+Dix minutes après, trente soldats, conduits par deux commissaires,
+fouillaient la Conciergerie dans ses plus inaccessibles retraites.
+
+On ne trouva personne; le greffier avait passé calme et souriant devant
+le fauteuil du père Richard.
+
+Quant au guichetier, il était sorti en criant:
+
+--Alarme! alarme! Le factionnaire avait voulu croiser la baïonnette
+contre lui; mais ses chiens avaient sauté au cou du factionnaire.
+
+Il n'y eut que Geneviève qui fut arrêtée, interrogée, emprisonnée.
+
+
+
+
+XLV
+
+Les recherches
+
+
+Nous ne pouvons laisser plus longtemps dans l'oubli un des personnages
+principaux de cette histoire, celui qui, pendant que s'accomplissaient
+les événements accumulés dans le précédent chapitre, a souffert le plus
+de tous, et dont les souffrances méritaient le plus d'éveiller la
+sympathie de nos lecteurs.
+
+Il faisait grand soleil dans la rue de la Monnaie, et les commères
+devisaient sur les portes aussi joyeusement que si, depuis dix mois, un
+nuage de sang ne semblait pas s'être arrêté sur la ville, lorsque
+Maurice revint avec le cabriolet qu'il avait promis d'amener.
+
+Il laissa la bride de son cheval aux mains d'un décrotteur du parvis
+Saint-Eustache, et monta, le coeur rempli de joie, les marches de son
+escalier.
+
+C'est un sentiment vivifiant que l'amour: il sait animer des coeurs
+morts à toute sensation; il peuple les déserts, il suscite aux yeux le
+fantôme de l'objet aimé; il fait que la voix qui chante dans l'âme de
+l'amant lui montre la création tout entière éclairée par le jour
+lumineux de l'espérance et du bonheur, et, comme, en même temps que
+c'est un sentiment expansif, c'est encore un sentiment égoïste, il
+aveugle celui qui aime pour tout ce qui n'est pas l'objet aimé.
+
+Maurice ne vit pas ces femmes, Maurice n'entendit pas leurs
+commentaires; il ne voyait que Geneviève faisant les préparatifs d'un
+départ qui allait leur donner un bonheur durable; il n'entendait que
+Geneviève chantonnant distraitement sa petite chanson habituelle, et
+cette petite chanson bourdonnait si gracieusement à son oreille, qu'il
+eût juré entendre les différentes modulations de sa voix mêlées au bruit
+d'une serrure que l'on ferme.
+
+Sur le palier, Maurice s'arrêta; la porte était entr'ouverte: l'habitude
+était qu'elle fût constamment fermée, et cette circonstance étonna
+Maurice. Il regarda tout autour de lui pour voir s'il n'apercevrait pas
+Geneviève dans le corridor; Geneviève n'y était pas. Il entra, traversa
+l'antichambre, la salle à manger, le salon; il visita la chambre à
+coucher. Antichambre, salle à manger, salon, chambre à coucher étaient
+solitaires. Il appela, personne ne répondit.
+
+L'officieux était sorti, comme on sait; Maurice pensa qu'en son absence
+Geneviève avait eu besoin de quelque corde pour ficeler ses malles, ou
+de quelques provisions de voyage pour garnir la voiture, et qu'elle
+était descendue acheter ces objets. L'imprudence lui parut forte; mais,
+quoique l'inquiétude commençât à le gagner, il ne se douta encore de
+rien.
+
+Maurice attendit donc en se promenant de long en large, et en se
+penchant de temps en temps hors de la fenêtre, par l'entrebâillement de
+laquelle passaient des bouffées d'air chargées de pluie.
+
+Bientôt Maurice crut entendre un pas dans l'escalier; il écouta; ce
+n'était pas celui de Geneviève; il ne courut pas moins jusqu'au palier,
+se pencha sur la rampe et reconnut l'officieux, qui montait les degrés
+avec l'insouciance habituelle aux domestiques.
+
+--Scévola! s'écria-t-il. L'officieux leva la tête.
+
+--Ah! c'est vous, citoyen!
+
+--Oui, c'est moi: mais où est donc la citoyenne?
+
+--La citoyenne? demanda Scévola étonné en montant toujours.
+
+--Sans doute. L'as-tu vue en bas?
+
+--Non.
+
+--Alors, redescends. Demande au concierge et informe-toi chez les
+voisins.
+
+--À l'instant même. Scévola redescendit.
+
+--Plus vite, donc! plus vite! cria Maurice; ne vois-tu pas que je suis
+sur des charbons ardents?
+
+Maurice attendit cinq ou six minutes sur l'escalier; puis, ne voyant
+point reparaître Scévola, il entra dans l'appartement et se pencha de
+nouveau hors de la fenêtre; il vit Scévola entrer dans deux ou trois
+boutiques et sortir sans avoir rien appris de nouveau.
+
+Impatienté, il l'appela. L'officieux leva la tête et vit à la fenêtre
+son maître impatient. Maurice lui fit signe de remonter.
+
+--C'est impossible qu'elle soit sortie, se dit Maurice. Et il appela de
+nouveau:
+
+--Geneviève! Geneviève!
+
+Tout était mort. La chambre solitaire semblait même n'avoir plus d'écho.
+
+Scévola reparut.
+
+--Eh bien, le concierge est le seul qui l'ait vue.
+
+--Le concierge l'a vue?
+
+--Oui; les voisins n'en ont pas entendu parler.
+
+--Le concierge l'a vue, dis-tu? Comment cela?
+
+--Il l'a vue sortir.
+
+--Elle est donc sortie?
+
+--Il paraît.
+
+--Seule? Il est impossible que Geneviève soit sortie seule.
+
+--Elle n'était pas seule, citoyen, elle était avec un homme.
+
+--Comment! avec un homme?
+
+--À ce que dit le citoyen concierge, du moins.
+
+--Va le chercher, il faut que je sache quel est cet homme. Scévola fit
+deux pas vers la porte; puis, se retournant:
+
+--Attendez donc, dit-il en paraissant réfléchir.
+
+--Quoi? que veux-tu? Parle, tu me fais mourir.
+
+--C'est peut-être avec l'homme qui a couru après moi.
+
+--Un homme a couru après toi?
+
+--Oui.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour me demander la clef de votre part.
+
+--Quelle clef, malheureux? Mais parle donc, parle donc!
+
+--La clef de l'appartement.
+
+--Tu as donné la clef de l'appartement à un étranger? s'écria Maurice en
+saisissant des deux mains l'officieux au collet.
+
+--Mais ce n'était pas un étranger, monsieur, puisque c'était un de vos
+amis.
+
+--Ah! oui, un de mes amis? Bon, c'est Lorin, sans doute. C'est cela,
+elle sera sortie avec Lorin.
+
+Et Maurice, souriant dans sa pâleur, passa son mouchoir sur son front
+mouillé de sueur.
+
+--Non, non, non, monsieur, ce n'est pas lui, dit Scévola. Pardieu! je
+connais bien M. Lorin, peut-être.
+
+--Mais qui est-ce donc, alors?
+
+--Vous savez bien, citoyen, c'est cet homme, celui qui est venu un
+jour...
+
+--Quel jour?
+
+--Le jour où vous étiez si triste, qui vous a emmené et qu'ensuite vous
+êtes revenu si gai....
+
+Scévola avait remarqué toutes ces choses. Maurice le regarda d'un air
+effaré; un frisson courut par tous ses membres; puis, après un long
+silence:
+
+--Dixmer? s'écria-t-il.
+
+--Ma foi, oui, je crois que c'est cela, citoyen, dit l'officieux.
+Maurice chancela et alla tomber à reculons sur un fauteuil. Ses yeux se
+voilèrent.
+
+--Oh! mon Dieu! murmura-t-il.
+
+Puis, en se rouvrant, ses yeux se portèrent sur le bouquet de violettes
+oublié, ou plutôt laissé par Geneviève.
+
+Il se précipita dessus, le prit, le baisa; puis, remarquant l'endroit où
+il était déposé:
+
+--Plus de doute, dit-il; ces violettes... c'est son dernier adieu!
+
+Alors Maurice se retourna; et seulement alors il remarqua que la malle
+était à moitié pleine, que le reste du linge était à terre ou dans
+l'armoire entr'ouverte.
+
+Sans doute le linge qui était à terre était tombé des mains de Geneviève
+à l'apparition de Dixmer.
+
+De ce moment il s'expliqua tout. La scène surgit vivante et terrible à
+ses yeux, entre ces quatre murs témoins naguère de tant de bonheur.
+
+Jusque-là, Maurice était resté abattu, écrasé. Le réveil fut affreux, la
+colère du jeune homme effrayante.
+
+Il se leva, ferma la fenêtre restée entr'ouverte, prit sur le haut de
+son secrétaire deux pistolets tout chargés pour le voyage, en examina
+l'amorce, et, voyant que l'amorce était en bon état, il mit les
+pistolets dans sa poche.
+
+Puis il glissa dans sa bourse deux rouleaux de louis, que, malgré son
+patriotisme, il avait jugé prudent de garder au fond d'un tiroir, et,
+prenant à la main son sabre dans le fourreau:
+
+--Scévola, dit-il, tu m'es attaché, je crois; tu as servi mon père et
+moi depuis quinze ans.
+
+--Oui, citoyen, reprit l'officieux saisi d'effroi à l'aspect de cette
+pâleur marbrée et de ce tremblement nerveux que jamais il n'avait
+remarqué dans son maître, qui passait à bon droit pour le plus intrépide
+et le plus vigoureux des hommes; oui, que m'ordonnez-vous?
+
+--Écoute! si cette dame qui demeurait ici....
+
+Il s'interrompit; sa voix tremblait si fort en prononçant ces mots,
+qu'il ne put continuer.
+
+--Si elle revient, reprit-il au bout d'un instant, reçois-la; ferme la
+porte derrière elle; prends cette carabine, place-toi sur l'escalier,
+et, sur ta tête, sur ta vie, sur ton âme, ne laisse entrer personne; si
+l'on veut forcer la porte, défends-la; frappe! tue! tue! et ne crains
+rien, Scévola, je prends tout sur moi.
+
+L'accent du jeune homme, sa véhémente confiance électrisèrent Scévola.
+
+--Non seulement je tuerai, dit-il, mais encore je me ferai tuer pour la
+citoyenne Geneviève.
+
+--Merci.... Maintenant, écoute. Cet appartement m'est odieux, et je ne
+veux pas remonter ici que je ne l'aie retrouvée. Si elle a pu
+s'échapper, si elle est revenue, place sur ta fenêtre le grand vase du
+Japon avec les reines-marguerites qu'elle aimait tant. Voilà pour le
+jour. La nuit, mets une lanterne. Chaque fois que je passerai au bout de
+la rue, je serai informé; tant que je ne verrai ni lanterne ni vase, je
+continuerai mes recherches.
+
+--Oh! monsieur, soyez prudent! soyez prudent! s'écria Scévola.
+
+Maurice ne répondit même pas; il s'élança hors de la chambre, descendit
+l'escalier comme s'il eût eu des ailes, et courut chez Lorin.
+
+Il serait difficile d'exprimer la stupéfaction, la colère, la rage du
+digne poète lorsqu'il apprit cette nouvelle; autant vaudrait recommencer
+les touchantes élégies que devait inspirer Oreste à Pylade.
+
+--Ainsi tu ne sais où elle est? ne cessait-il de répéter.
+
+--Perdue, disparue! hurlait Maurice dans un paroxysme de désespoir; il
+l'a tuée, Lorin, il l'a tuée!
+
+--Eh! non, mon cher ami; non, mon bon Maurice, il ne l'a pas tuée; non,
+ce n'est pas après tant de jours de réflexion qu'on assassine une femme
+comme Geneviève; non, s'il l'avait tuée, il l'eût tuée sur la place, et
+il eût, en signe de sa vengeance, laissé le corps chez toi. Non,
+vois-tu, il s'est enfui avec elle, trop heureux d'avoir retrouvé son
+trésor.
+
+--Tu ne le connais pas, Lorin, tu ne le connais pas, disait Maurice; cet
+homme avait quelque chose de funeste dans le regard.
+
+--Mais non, tu te trompes; il m'a toujours fait l'effet d'un brave
+homme, à moi. Il l'a prise pour la sacrifier. Il se fera arrêter avec
+elle; on les tuera ensemble. Ah! voilà où est le danger, disait Lorin.
+
+Et ces paroles redoublaient le délire de Maurice.
+
+--Je la retrouverai! je la retrouverai, ou je mourrai! s'écriait-il.
+
+--Oh! quant à cela, il est certain que nous la retrouverons, dit Lorin;
+seulement, calme-toi. Voyons, Maurice, mon bon Maurice, crois-moi, on
+cherche mal quand on ne réfléchit pas; on réfléchit mal quand on s'agite
+comme tu fais.
+
+--Adieu, Lorin, adieu!
+
+--Que fais-tu donc?
+
+--Je m'en vais.
+
+--Tu me quittes? pourquoi cela?
+
+--Parce que cela ne regarde que moi seul; parce que moi seul dois
+risquer ma vie pour sauver celle de Geneviève.
+
+--Tu veux mourir?
+
+--J'affronterai tout: je veux aller trouver le président du comité de
+surveillance, je veux parler à Hébert, à Danton, à Robespierre;
+j'avouerai tout, mais il faut qu'on me la rende.
+
+--C'est bien, dit Lorin. Et, sans ajouter un mot, il se leva, ajusta son
+ceinturon, se coiffa du chapeau d'uniforme, et, comme avait fait
+Maurice, il prit deux pistolets chargés qu'il mit dans ses poches.
+
+--Partons, ajouta-t-il simplement.
+
+--Mais tu te compromets! s'écria Maurice.
+
+--Eh bien, après?
+
+
+ _Il faut, mon cher, quand la pièce est finie,_
+ _S'en retourner en bonne compagnie._
+
+
+--Où allons-nous chercher d'abord? dit Maurice.
+
+--Cherchons d'abord dans l'ancien quartier, tu sais? vieille rue
+Saint-Jacques; puis guettons le Maison-Rouge; où il sera, sera sans
+doute Dixmer; puis rapprochons-nous des maisons de la Vieille-Corderie.
+Tu sais que l'on parle de transférer Antoinette au Temple! Crois-moi,
+des hommes comme ceux-là ne perdront qu'au dernier moment l'espoir de la
+sauver.
+
+--Oui, répéta Maurice, en effet, tu as raison.... Maison-Rouge, crois-tu
+donc qu'il soit à Paris?
+
+--Dixmer y est bien.
+
+--C'est vrai, c'est vrai; ils se sont réunis, dit Maurice, à qui de
+vagues lueurs venaient de rendre un peu de raison.
+
+Alors, et à partir de ce moment, les deux amis se mirent à chercher;
+mais ce fut en vain. Paris est grand, et son ombre est épaisse. Jamais
+gouffre n'a su receler plus obscurément le secret que le crime ou le
+malheur lui confie.
+
+Cent fois Lorin et Maurice passèrent sur la place de Grève, cent fois
+ils effleurèrent la petite maison dans laquelle vivait Geneviève,
+surveillée sans relâche par Dixmer, comme les prêtres d'autrefois
+surveillaient la victime destinée au sacrifice.
+
+De son côté, se voyant destinée à périr, Geneviève, comme toutes les
+âmes généreuses, accepta le sacrifice et voulut mourir sans bruit;
+d'ailleurs, elle redoutait moins encore pour Dixmer que pour la cause de
+la reine une publicité que Maurice n'eût pas manqué de donner à sa
+vengeance.
+
+Elle garda donc un silence aussi profond que si la mort eût déjà fermé
+sa bouche.
+
+Cependant, sans en rien dire à Lorin, Maurice avait été supplier les
+membres du terrible comité de Salut public; et Lorin, sans en parler à
+Maurice, s'était, de son côté, dévoué aux mêmes démarches.
+
+Aussi, le même jour, une croix rouge fut tracée par Fouquier-Tinville à
+côté de leurs noms, et le mot SUSPECTS les réunit dans une sanglante
+accolade.
+
+
+
+
+XLVI
+
+Le jugement
+
+
+Le vingt-troisième jour du mois de l'an II de la République française
+une et indivisible, correspondant au 14 octobre 1793, vieux style, comme
+on disait alors, une foule curieuse envahissait dès le matin les
+tribunes de la salle où se tenaient les séances révolutionnaires.
+
+Les couloirs du palais, les avenues de la Conciergerie débordaient de
+spectateurs avides et impatients, qui se transmettaient les uns aux
+autres les bruits et les passions, comme les flots se transmettent leurs
+mugissements et leur écume.
+
+Malgré la curiosité avec laquelle chaque spectateur s'agitait, et
+peut-être même à cause de cette curiosité, chaque flot de cette mer,
+agité, pressé entre deux barrières, la barrière extérieure qui le
+poussait, la barrière intérieure qui le repoussait, gardait dans ce flux
+et ce reflux la même place à peu près qu'il avait prise. Mais aussi les
+mieux placés avaient compris qu'il fallait qu'ils se fissent pardonner
+leur bonheur; et ils tendaient à ce but en racontant à leurs voisins,
+moins bien placés qu'eux, lesquels transmettaient aux autres les paroles
+primitives, ce qu'ils voyaient et ce qu'ils entendaient.
+
+Mais, près de la porte du tribunal, un groupe d'hommes entassés se
+disputaient rudement dix lignes d'espace en largeur ou en hauteur; car
+dix lignes en largeur, c'était assez pour voir entre deux épaules un
+coin de la salle et la figure des juges; car dix lignes en hauteur,
+c'était assez pour voir par-dessus une tête toute la salle et la figure
+de l'accusée.
+
+Malheureusement, ce passage d'un couloir à la salle, ce défilé si
+étroit, un homme l'occupait presque entièrement avec ses larges épaules
+et ses bras disposés en arcs-boutants, qui étayaient toute la foule
+vacillante et prête à crouler dans la salle, si le rempart de chair
+était venu à lui manquer.
+
+Cet homme inébranlable au seuil du tribunal était jeune et beau, et, à
+chaque secousse plus vive que lui imprimait la foule, il secouait comme
+une crinière son épaisse chevelure, sous laquelle brillait un regard
+sombre et résolu. Puis, lorsque, du regard et du mouvement, il avait
+repoussé la foule, dont il arrêtait, môle vivant, les opiniâtres
+attaques, il retombait dans son attentive immobilité.
+
+Cent fois la masse compacte avait essayé de le renverser, car il était
+de haute taille, et derrière lui toute perspective devenait impossible;
+mais, comme nous l'avons dit, un rocher n'eût pas été plus inébranlable
+que lui.
+
+Cependant, de l'autre extrémité de cette mer humaine, au milieu de la
+foule pressée, un autre homme s'était frayé un passage avec une
+persévérance qui tenait de la férocité; rien ne l'avait arrêté dans son
+infatigable progression, ni les coups de ceux qu'il laissait derrière
+lui, ni les imprécations de ceux qu'il étouffait en passant, ni les
+plaintes des femmes, car il y avait beaucoup de femmes dans cette foule.
+
+Aux coups il répondait par des coups, aux imprécations par un regard
+devant lequel reculaient les plus braves, aux plaintes par une
+impassibilité qui ressemblait à du dédain.
+
+Enfin, il arriva derrière le vigoureux jeune homme qui fermait, pour
+ainsi dire, l'entrée de la salle. Et au milieu de l'attente générale,
+car chacun voulait voir comment la chose se passerait entre ces deux
+rudes antagonistes; et au milieu, disons-nous, de l'attente générale, il
+essaya de sa méthode, qui consistait à introduire entre deux spectateurs
+ses coudes comme des coins et à fendre avec son corps les corps les plus
+soudés les uns aux autres.
+
+C'était pourtant, celui-là, un jeune homme de petite taille, dont le
+visage pâle et les membres grêles annonçaient une constitution aussi
+chétive que ses yeux ardents renfermaient de volonté.
+
+Mais à peine son coude eut-il effleuré les flancs du jeune homme placé
+devant lui, que celui-ci, étonné de l'agression, se retourna vivement et
+du même mouvement leva un poing qui menaçait, en s'abaissant, d'écraser
+le téméraire.
+
+Les deux antagonistes se trouvèrent alors face à face, et un petit cri
+leur échappa en même temps.
+
+Ils venaient de se reconnaître.
+
+--Ah! citoyen Maurice, dit le frêle jeune homme avec un accent
+d'inexprimable douleur, laissez-moi passer: laissez-moi voir; je vous en
+supplie! vous me tuerez après!
+
+Maurice, car c'était effectivement lui, se sentit pénétré
+d'attendrissement et d'admiration pour cet éternel dévouement, pour
+cette indestructible volonté.
+
+--Vous! murmura-t-il; vous ici, imprudent!
+
+--Oui, moi ici! mais je suis épuisé.... Oh! mon Dieu! elle parle!
+laissez-moi la voir! laissez-moi l'écouter!
+
+Maurice s'effaça, et le jeune homme passa devant lui. Alors, comme
+Maurice était à la tête de la foule, rien ne gêna plus la vue de celui
+qui avait souffert tant de coups et de rebuffades pour arriver là.
+
+Toute cette scène et les murmures qu'elle occasionna éveillèrent la
+curiosité des juges.
+
+L'accusée aussi regarda de ce côté; alors, au premier rang, elle aperçut
+et reconnut le chevalier.
+
+Quelque chose comme un frisson agita un moment la reine assise dans le
+fauteuil de fer.
+
+L'interrogatoire, dirigé par le président Harmand, interprété par
+Fouquier-Tinville, et, discuté par Chauveau-Lagarde, défenseur de la
+reine, dura tant que le permirent les forces des juges et de l'accusée.
+
+Pendant tout ce temps, Maurice resta immobile à sa place, tandis que
+plusieurs fois déjà les spectateurs s'étaient renouvelés dans la salle
+et dans les corridors.
+
+Le chevalier avait trouvé un appui contre une colonne, et il était là
+non moins pâle que le stuc contre lequel il se tenait adossé.
+
+Au jour avait succédé la nuit opaque: quelques bougies allumées sur les
+tables des jurés, quelques lampes qui fumaient aux parois de la salle,
+éclairaient d'un sinistre et rouge reflet le noble visage de cette
+femme, qui avait paru si belle aux splendides lumières des fêtes de
+Versailles.
+
+Elle était là seule, répondant quelques brèves et dédaigneuses paroles
+aux interrogatoires du président, et se penchant parfois à l'oreille de
+son défenseur pour lui parler bas.
+
+Son front blanc et poli n'avait rien perdu de sa fierté ordinaire; elle
+portait la robe à raies noires que, depuis la mort du roi, elle n'avait
+pas voulu quitter.
+
+Les juges se levèrent pour aller aux opinions; la séance était finie.
+
+--Me suis-je donc montrée trop dédaigneuse, monsieur? demanda-t-elle à
+Chauveau-Lagarde.
+
+--Ah! madame, répondit celui-ci, vous serez toujours bien quand vous
+serez vous-même.
+
+--Vois donc comme elle est fière! s'écria une femme dans l'auditoire,
+comme si une voix répondait à la question que la malheureuse reine
+venait de faire à son avocat.
+
+La reine tourna la tête vers cette femme.
+
+--Eh bien, oui, répéta la femme, je dis que tu es fière, Antoinette, et
+que c'est ta fierté qui t'a perdue. La reine rougit.
+
+Le chevalier se tourna vers la femme qui avait prononcé ces paroles, et
+répliqua doucement:
+
+--Elle était reine. Maurice lui saisit le poignet.
+
+--Allons, lui dit-il tout bas, ayez le courage de ne pas vous perdre.
+
+--Oh! monsieur Maurice, répliqua le chevalier, vous êtes un homme, et
+vous savez que vous parlez à un homme. Oh! dites-moi, est-ce que vous
+croyez qu'ils puissent la condamner?
+
+--Je ne le crois pas, dit Maurice, j'en suis sûr.
+
+--Oh! une femme! s'écria Maison-Rouge avec un sanglot.
+
+--Non, une reine, répliqua Maurice. C'est vous-même qui venez de le
+lire.
+
+Le chevalier saisit à son tour le poignet de Maurice, et, avec une force
+dont on aurait pu le croire incapable, il l'obligea à se pencher vers
+lui.
+
+Il était trois heures et demie du matin, de grands vides se laissaient
+voir parmi les spectateurs. Quelques lumières s'éteignaient çà et là,
+jetant des parties de la salle dans l'obscurité.
+
+Une des parties les plus obscures était celle où se trouvaient le
+chevalier et Maurice, écoutant ce qu'il allait lui dire.
+
+--Pourquoi donc êtes-vous ici, et qu'y venez-vous faire, demanda le
+chevalier, vous, monsieur, qui n'avez pas un coeur de tigre?
+
+--Hélas! dit Maurice, j'y suis pour savoir ce qu'est devenue une
+malheureuse femme.
+
+--Oui, oui, dit Maison-Rouge, celle que son mari a poussée dans le
+cachot de la reine, n'est-ce pas? celle qui a été arrêtée sous mes yeux?
+
+--Geneviève?
+
+--Oui, Geneviève.
+
+--Ainsi, Geneviève est prisonnière, sacrifiée par son mari, tuée par
+Dixmer?... Oh! je comprends tout, je comprends tout, maintenant.
+Chevalier, racontez-moi ce qui s'est passé, dites-moi où elle est,
+dites-moi où je puis la retrouver. Chevalier... cette femme, c'est ma
+vie, entendez-vous?
+
+--Eh bien, je l'ai vue; j'étais là quand elle a été arrêtée. Moi aussi,
+je venais pour faire évader la reine! mais nos deux projets, que nous
+n'avions pu nous communiquer, se sont nuit au lieu de se servir.
+
+--Et vous ne l'avez pas sauvée, au moins, elle, votre soeur, Geneviève?
+
+--Le pouvais-je? Une grille de fer me séparait d'elle. Ah! si vous aviez
+été là, si vous aviez pu réunir vos forces aux miennes, le barreau
+maudit eût cédé, et nous les eussions sauvées toutes deux.
+
+--Geneviève! Geneviève! murmura Maurice.
+
+Puis regardant Maison-Rouge avec une indéfinissable expression de rage:
+
+--Et Dixmer, qu'est-il devenu? demanda-t-il.
+
+--Je ne sais. Il s'est sauvé de son côté, et moi du mien.
+
+--Oh! dit Maurice les dents serrées, si je le rejoins jamais...
+
+--Oui, je comprends. Mais rien n'est désespéré encore pour Geneviève,
+dit Maison-Rouge, tandis qu'ici, tandis que pour la reine.... Oh! tenez,
+Maurice, vous êtes un homme de coeur, un homme puissant; vous avez des
+amis.... Oh! je vous en prie, comme on prie Dieu.... Maurice, aidez-moi à
+sauver la reine.
+
+--Y pensez-vous?
+
+--Maurice, Geneviève vous en supplie par ma voix.
+
+--Oh! ne prononcez pas ce nom, monsieur. Qui sait si, comme Dixmer, vous
+n'avez pas sacrifié la pauvre femme?
+
+--Monsieur, répondit le chevalier avec fierté, je sais, quand je
+m'attache à une cause, ne sacrifier que moi seul.
+
+En ce moment, la porte des délibérations se rouvrit; Maurice allait
+répondre.
+
+--Silence, monsieur! dit le chevalier; silence! voici les juges qui
+rentrent.
+
+Et Maurice sentit trembler la main que Maison-Rouge, pâle et chancelant,
+venait de poser sur son bras.
+
+--Oh! murmura le chevalier; oh! le coeur me manque.
+
+--Du courage, et contenez-vous, ou vous êtes perdu! dit Maurice. Le
+tribunal rentrait, en effet, et la nouvelle de sa rentrée se répandit
+dans les corridors et les galeries.
+
+La foule se rua de nouveau dans la salle, et les lumières parurent se
+ranimer d'elles-mêmes pour ce moment décisif et solennel.
+
+On venait de ramener la reine; elle se tenait droite, immobile,
+hautaine, les yeux fixes et les lèvres serrées.
+
+On lui lut l'arrêt qui la condamnait à la peine de mort.
+
+Elle écouta, sans pâlir, sans sourciller, sans qu'un muscle de son
+visage indiquât l'apparence de l'émotion.
+
+Puis elle se retourna vers le chevalier, lui adressa un long et éloquent
+regard, comme pour remercier cet homme qu'elle n'avait jamais vu que
+comme la statue vivante du dévouement; et, s'appuyant sur le bras de
+l'officier de gendarmerie qui commandait la force armée, elle sortit
+calme et digne du tribunal.
+
+Maurice poussa un long soupir.
+
+--Dieu merci! dit-il, rien dans sa déclaration n'a compromis Geneviève,
+et il y a encore de l'espoir.
+
+--Dieu merci! murmura de son côté le chevalier de Maison-Rouge, tout est
+fini et la lutte est terminée. Je n'avais pas la force d'aller plus
+loin.
+
+--Du courage, monsieur! dit tout bas Maurice.
+
+--J'en aurai, monsieur, répondit le chevalier. Et tous deux, après
+s'être serré la main, s'éloignèrent par deux issues différentes. La
+reine fut reconduite à la Conciergerie: quatre heures sonnaient à la
+grande horloge comme elle y rentrait.
+
+Au débouché du Pont-Neuf, Maurice fut arrêté par les deux bras de Lorin.
+
+--Halte-là, dit-il, on ne passe pas!
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Où vas-tu, d'abord?
+
+--Je vais chez moi. Justement, je puis rentrer maintenant, je sais ce
+qu'elle est devenue.
+
+--Tant mieux; mais tu ne rentreras pas.
+
+--La raison?
+
+--La raison, la voici: il y a deux heures, les gendarmes sont venus pour
+t'arrêter.
+
+--Ah! s'écria Maurice. Eh bien, raison de plus.
+
+--Es-tu fou? et Geneviève?
+
+--C'est vrai. Et où allons-nous?
+
+--Chez moi, pardieu!
+
+--Mais je te perds.
+
+--Raison de plus; allons, arrive. Et il l'entraîna.
+
+
+
+
+XLVII
+
+Prêtre et bourreau
+
+
+En sortant du tribunal, la reine avait été ramenée à la Conciergerie.
+
+Arrivée dans sa chambre, elle avait pris des ciseaux, avait coupé ses
+longs et beaux cheveux, devenus plus beaux de l'absence de la poudre,
+abolie depuis un an; elle les avait enfermés dans un papier; puis elle
+avait écrit sur le papier: _À partager entre mon fils et ma fille._
+
+Alors elle s'était assise, ou plutôt elle était tombée sur une chaise,
+et, brisée de fatigue,--l'interrogatoire avait duré dix-huit
+heures,--elle s'était endormie.
+
+À sept heures, le bruit du paravent que l'on dérangeait la réveilla en
+sursaut; elle se retourna et vit un homme qui lui était complètement
+inconnu.
+
+--Que me veut-on? demanda-t-elle.
+
+L'homme s'approcha d'elle, et, la saluant aussi poliment que si elle
+n'eût pas été reine:
+
+--Je m'appelle Sanson, dit-il.
+
+La reine frissonna légèrement et se leva. Ce nom seul en disait plus
+qu'un long discours.
+
+--Vous venez de bien bonne heure, monsieur, dit-elle; ne pourriez-vous
+pas retarder un peu?
+
+--Non, madame, répliqua Sanson; j'ai ordre de venir. Ces paroles dites,
+il fit encore un pas vers la reine. Tout dans cet homme, et dans ce
+moment, était expressif et terrible.
+
+--Ah! je comprends, dit la prisonnière, vous voulez me couper les
+cheveux?
+
+--C'est nécessaire, madame, répondit l'exécuteur.
+
+--Je le savais, monsieur, dit la reine, et j'ai voulu vous épargner
+cette peine. Mes cheveux sont là, sur cette table. Sanson suivit la
+direction de la main de la reine.
+
+--Seulement, continua-t-elle, je voudrais qu'ils fussent remis ce soir à
+mes enfants.
+
+--Madame, dit Sanson, ce soin ne me regarde pas.
+
+--Cependant, j'avais cru...
+
+--Je n'ai à moi, reprit l'exécuteur, que la dépouille des...
+personnes... leurs habits, leurs bijoux, et encore lorsqu'elles me les
+donnent formellement; autrement tout cela va à la Salpêtrière, et
+appartient aux pauvres des hôpitaux; un arrêté du comité de Salut public
+a réglé les choses ainsi.
+
+--Mais enfin, monsieur, demanda en insistant Marie-Antoinette, puis-je
+compter que mes cheveux seront remis à mes enfants?
+
+Sanson resta muet.
+
+--Je me charge de l'essayer, dit Gilbert.
+
+La prisonnière jeta au gendarme un regard d'ineffable reconnaissance.
+
+--Maintenant, dit Sanson, je venais pour vous couper les cheveux; mais,
+puisque cette besogne est faite, je puis, si vous le désirez, vous
+laisser un instant seule.
+
+--Je vous en prie, monsieur, dit la reine; car j'ai besoin de me
+recueillir et de prier. Sanson s'inclina et sortit.
+
+Alors la reine se trouva seule, car Gilbert n'avait fait que passer la
+tête pour prononcer les paroles que nous avons dites.
+
+Tandis que la condamnée s'agenouillait sur une chaise plus basse que les
+autres, et qui lui servait de prie-Dieu, une scène non moins terrible
+que celle que nous venons de raconter se passait dans le presbytère de
+la petite église Saint-Landry, dans la Cité.
+
+Le curé de cette paroisse venait de se lever; sa vieille gouvernante
+dressait son modeste déjeuner, quand tout à coup on heurta violemment à
+la porte du presbytère.
+
+Même chez un prêtre de nos jours, une visite imprévue annonce toujours
+un événement: il s'agit d'un baptême, d'un mariage _in extremis_ ou
+d'une confession suprême; mais, à cette époque, la visite d'un étranger
+pouvait annoncer quelque chose de plus grave encore. À cette époque, en
+effet, le prêtre n'était plus le mandataire de Dieu, et il devait rendre
+ses comptes aux hommes.
+
+Cependant l'abbé Girard était du nombre de ceux qui devaient le moins
+craindre, car il avait prêté serment à la Constitution: en lui la
+conscience et la probité avaient parlé plus haut que l'amour-propre et
+l'esprit religieux. Sans doute, l'abbé Girard admettait la possibilité
+d'un progrès dans le gouvernement et regrettait tant d'abus commis au
+nom du pouvoir divin; il avait, tout en gardant son Dieu, accepté la
+fraternité du régime républicain.
+
+--Allez voir, dame Jacinthe, dit-il; allez voir qui vient heurter à
+notre porte de si bon matin; et, si par hasard, ce n'est point un
+service pressé qu'on vient me demander, dites que j'ai été mandé ce
+matin à la Conciergerie, et que je suis forcé de m'y rendre dans un
+instant.
+
+Dame Jacinthe s'appelait autrefois dame Madeleine; mais elle avait
+accepté un nom de fleur en échange de son nom, comme l'abbé Girard avait
+accepté le titre de citoyen en place de celui de curé.
+
+Sur l'invitation de son maître, dame Jacinthe se hâta de descendre par
+les degrés du petit jardin sur lequel ouvrait la porte d'entrée: elle
+tira les verrous, et un jeune homme fort pâle, fort agité, mais d'une
+douce et honnête physionomie, se présenta.
+
+--M. l'abbé Girard? dit-il. Jacinthe examina les habits en désordre, la
+barbe longue et le tremblement nerveux du nouveau venu: tout cela lui
+sembla de mauvais augure.
+
+--Citoyen, dit-elle, il n'y a point ici de monsieur ni d'abbé.
+
+--Pardon, madame, reprit le jeune homme, je veux dire le desservant de
+Saint-Landry.
+
+Jacinthe, malgré son patriotisme, fut frappée de ce mot _madame_, qu'on
+n'eût point adressé à une impératrice; cependant elle répondit:
+
+--On ne peut le voir, citoyen; il dit son bréviaire.
+
+--En ce cas, j'attendrai, répliqua le jeune homme.
+
+--Mais, reprit dame Jacinthe, à qui cette persistance redonnait les
+mauvaises idées qu'elle avait ressenties tout d'abord, vous attendrez
+inutilement, citoyen; car il est appelé à la Conciergerie et va partir à
+l'instant même.
+
+Le jeune homme pâlit affreusement, ou plutôt, de pâle qu'il était,
+devint livide.
+
+--C'est donc vrai! murmura-t-il. Puis, tout haut:
+
+--Voilà justement, madame, dit-il, le sujet qui m'amène près du citoyen
+Girard.
+
+Et, tout en parlant, il était entré, avait doucement, il est vrai, mais
+avec fermeté, poussé les verrous de la porte, et, malgré les instances
+et même les menaces de dame Jacinthe, il était entré dans la maison et
+avait pénétré jusqu'à la chambre de l'abbé.
+
+Celui-ci, en l'apercevant, poussa une exclamation de surprise.
+
+--Pardon, monsieur le curé, dit aussitôt le jeune homme, j'ai à vous
+entretenir d'une chose très grave; permettez que nous soyons seuls.
+
+Le vieux prêtre savait par expérience comment s'expriment les grandes
+douleurs. Il lut une passion tout entière sur la figure bouleversée du
+jeune homme, une émotion suprême dans sa voix fiévreuse.
+
+--Laissez-nous, dame Jacinthe, dit-il. Le jeune homme suivit des yeux
+avec impatience la gouvernante, qui, habituée à participer aux secrets
+de son maître, hésitait à se retirer; puis, lorsque, enfin, elle eut
+refermé la porte:
+
+--Monsieur le curé, dit l'inconnu, vous allez me demander tout d'abord
+qui je suis. Je vais vous le dire; je suis un homme proscrit; je suis un
+homme condamné à mort, qui ne vit qu'à force d'audace; je suis le
+chevalier de Maison-Rouge.
+
+L'abbé fit un soubresaut d'effroi sur son grand fauteuil.
+
+--Oh! ne craignez rien, reprit le chevalier; nul ne m'a vu entrer ici,
+et ceux mêmes qui m'auraient vu ne me reconnaîtraient pas; j'ai beaucoup
+changé depuis deux mois.
+
+--Mais, enfin, que voulez-vous, citoyen? demanda le curé.
+
+--Vous allez ce matin à la Conciergerie, n'est-ce pas?
+
+--Oui, j'y suis mandé par le concierge.
+
+--Savez-vous pourquoi?
+
+--Pour quelque malade, pour quelque moribond, pour quelque condamné,
+peut-être.
+
+--Vous l'avez dit: oui, une personne condamnée vous attend. Le vieux
+prêtre regarda le chevalier avec étonnement.
+
+--Mais savez-vous quelle est cette personne? reprit Maison-Rouge.
+
+--Non... je ne sais.
+
+--Eh bien, cette personne, c'est la reine! L'abbé poussa un cri de
+douleur.
+
+--La reine? Oh! mon Dieu!
+
+--Oui, monsieur, la reine! Je me suis informé pour savoir quel était le
+prêtre qu'on devait lui donner. J'ai appris que c'était vous, et
+j'accours.
+
+--Que voulez-vous de moi? demanda le prêtre effrayé de l'accent fébrile
+du chevalier.
+
+--Je veux... je ne veux pas, monsieur. Je viens vous implorer, vous
+prier, vous supplier.
+
+--De quoi donc?
+
+--De me faire entrer avec vous près de Sa Majesté.
+
+--Oh! mais vous êtes fou! s'écria l'abbé; mais vous me perdez! mais vous
+vous perdez vous-même!
+
+--Ne craignez rien.
+
+--La pauvre femme est condamnée et c'en est fait d'elle.
+
+--Je le sais; ce n'est pas pour tenter de la sauver que je veux la voir,
+c'est.... Mais, écoutez-moi, mon père, vous ne m'écoutez pas.
+
+--Je ne vous écoute pas, parce que vous me demandez une chose
+impossible; je ne vous écoute pas, parce que vous agissez comme un homme
+en démence, dit le vieillard; je ne vous écoute pas, parce que vous
+m'épouvantez.
+
+--Mon père, rassurez-vous, dit le jeune homme en essayant de se calmer
+lui-même; mon père, croyez-moi, j'ai toute ma raison. La reine est
+perdue, je le sais; mais que je puisse me prosterner à ses genoux, une
+seconde seulement, et cela me sauvera la vie; si je ne la vois pas, je
+me tue, et, comme vous serez la cause de mon désespoir, vous aurez tué à
+la fois le corps et l'âme.
+
+--Mon fils, mon fils, dit le prêtre, vous me demandez le sacrifice de ma
+vie, songez-y; tout vieux que je suis, mon existence est encore
+nécessaire à bien des malheureux; tout vieux que je suis, aller moi-même
+au-devant de la mort, c'est commettre un suicide.
+
+--Ne me refusez pas, mon père, répliqua le chevalier; écoutez, il vous
+faut un desservant, un acolyte: prenez-moi, emmenez-moi avec vous.
+
+Le prêtre essaya de rappeler sa fermeté qui commençait à fléchir.
+
+--Non, dit-il, non, ce serait manquer à mes devoirs; j'ai juré la
+Constitution, je l'ai jurée du fond du coeur, en mon âme et conscience.
+La femme condamnée est une reine coupable; j'accepterais de mourir si ma
+mort pouvait être utile à mon prochain; mais je ne veux pas manquer à
+mon devoir.
+
+--Mais, s'écria le chevalier, quand je vous dis, quand je vous répète;
+quand je vous jure que je ne veux pas sauver la reine; tenez, sur cet
+Évangile, tenez, sur ce crucifix, je jure que je ne vais pas à la
+Conciergerie pour l'empêcher de mourir.
+
+--Alors, que voulez-vous donc? demanda le vieillard ému par cet accent
+de désespoir que l'on n'imite point.
+
+--Écoutez, dit le chevalier, dont l'âme semblait venir chercher un
+passage sur ses lèvres, elle fut ma bienfaitrice; elle a pour moi
+quelque attachement! me voir, à sa dernière heure, sera, j'en suis sûr,
+une consolation pour elle.
+
+--C'est tout ce que vous voulez? demanda le prêtre ébranlé par cet
+accent irrésistible.
+
+--Absolument tout.
+
+--Vous ne tramez aucun complot pour essayer de délivrer la condamnée?
+
+--Aucun. Je suis chrétien, mon père, et, s'il y a dans mon coeur une
+ombre de mensonge, si j'espère qu'elle vivra, si j'y travaille en quoi
+que ce soit, que Dieu me punisse de la damnation éternelle.
+
+--Non! non! je ne puis rien vous promettre, dit le curé, à l'esprit de
+qui revenaient les dangers si grands et si nombreux d'une semblable
+imprudence.
+
+--Écoutez, mon père, dit le chevalier avec l'accent d'une profonde
+douleur, je vous ai parlé en fils soumis, je ne vous ai entretenu que de
+sentiments chrétiens et charitables; pas une amère parole, pas une
+menace n'est sortie de ma bouche, et cependant ma tête fermente,
+cependant la fièvre brûle mon sang, cependant le désespoir me ronge le
+coeur, cependant je suis armé; voyez, j'ai un poignard.
+
+Et le jeune homme tira de sa poitrine une lame brillante et fine qui
+jeta un reflet livide sur sa main tremblante. Le curé s'éloigna
+vivement.
+
+--Ne craignez rien, dit le chevalier avec un triste sourire; d'autres,
+vous sachant si fidèle observateur de votre parole, eussent arraché un
+serment à votre frayeur. Non, je vous ai supplié et je vous supplie
+encore, les mains jointes, le front sur le carreau: faites que je la
+voie un seul moment; et tenez, voici pour votre garantie.
+
+Et il tira de sa poche un billet qu'il présenta à l'abbé Girard;
+celui-ci le déplia et lut ces mots:
+
+«Moi, René, chevalier de Maison-Rouge, déclare, sur Dieu et mon honneur,
+que j'ai, par menace de mort, contraint le digne curé de Saint-Landry à
+m'emmener à la Conciergerie malgré ses refus et ses vives répugnances.
+En foi de quoi, j'ai signé,
+
+«MAISON-ROUGE.»
+
+--C'est bien, dit le prêtre; mais jurez-moi encore que vous ne ferez pas
+d'imprudence; ce n'est point assez que ma vie soit sauve, je réponds
+aussi de la vôtre.
+
+--Oh! ne songeons pas à cela, dit le chevalier; vous consentez?
+
+--Il le faut bien, puisque vous le voulez absolument. Vous m'attendrez
+en bas, et, lorsqu'elle passera dans le greffe, alors, vous la verrez....
+
+Le chevalier saisit la main du vieillard et la baisa avec autant de
+respect et d'ardeur qu'il eût baisé le crucifix.
+
+--Oh! murmura le chevalier, elle mourra du moins comme une reine, et la
+main du bourreau ne la touchera point!
+
+
+
+
+XLVIII
+
+La charrette
+
+
+Aussitôt après qu'il eut obtenu cette permission du curé de
+Saint-Landry, Maison-Rouge s'élança dans un cabinet entr'ouvert qu'il
+avait reconnu pour le cabinet de toilette de l'abbé.
+
+Là, en un tour de main, sa barbe et ses moustaches tombèrent sous le
+rasoir, et ce fut alors seulement que lui-même put voir sa pâleur; elle
+était effrayante.
+
+Il rentra calme en apparence; il semblait, d'ailleurs, avoir
+complètement oublié que, malgré la chute de sa barbe et de ses
+moustaches, il pouvait être reconnu à la Conciergerie.
+
+Il suivit l'abbé, que pendant sa retraite d'un instant deux
+fonctionnaires étaient venus chercher, et, avec cette audace qui éloigne
+tout soupçon, avec ce gonflement de la fièvre qui défigure, il entra par
+la grille donnant à cette époque dans la cour du Palais.
+
+Il était, comme l'abbé Girard, vêtu d'un habit noir, les habits
+sacerdotaux étant abolis.
+
+Dans le greffe, ils trouvèrent plus de cinquante personnes, soit
+employés à la prison, soit députés, soit commissaires, se préparant à
+voir passer la reine, soit en mandataires, soit en curieux.
+
+Son coeur battit si violemment, quand il se trouva en face du guichet,
+qu'il n'entendit plus les pourparlers de l'abbé avec les gendarmes et le
+concierge.
+
+Seulement un homme qui tenait à la main des ciseaux et un morceau
+d'étoffe fraîchement coupé heurta Maison-Rouge sur le seuil.
+
+Maison-Rouge se retourna et reconnut l'exécuteur.
+
+--Que veux-tu, citoyen? demanda Sanson.
+
+Le chevalier essaya de réprimer le frisson qui malgré lui courait dans
+ses veines.
+
+--Moi? dit-il. Tu le vois bien, citoyen Sanson, j'accompagne le curé de
+Saint-Landry.
+
+--Ah! bien, répliqua l'exécuteur. Et il se rangea de côté, donnant des
+ordres à son aide. Pendant ce temps, Maison-Rouge pénétra dans
+l'intérieur du greffe; puis, du greffe, il passa dans le compartiment où
+se tenaient les deux gendarmes.
+
+Ces braves gens étaient consternés; aussi digne et fière qu'elle avait
+été avec les autres, aussi bonne et douce la condamnée avait été avec
+eux: ils semblaient plutôt ses serviteurs que ses gardiens.
+
+Mais, d'où il était, le chevalier ne pouvait apercevoir la reine: le
+paravent était fermé. Le paravent s'était ouvert pour donner passage au
+curé, mais il s'était refermé derrière lui. Lorsque le chevalier entra,
+la conversation était déjà engagée.
+
+--Monsieur, disait la reine de sa voix stridente et fière, puisque vous
+avez fait serment à la République, au nom de qui on me met à mort, je ne
+saurais avoir confiance en vous. Nous n'adorons plus le même Dieu!
+
+--Madame, répondit Girard fort ému de cette dédaigneuse profession de
+foi, une chrétienne qui va mourir doit mourir sans haine dans le coeur,
+et elle ne doit pas repousser son Dieu, sous quelque forme qu'il se
+présente à elle.
+
+Maison-Rouge fit un pas pour entr'ouvrir le paravent, espérant que
+lorsqu'elle l'apercevrait, que lorsqu'elle saurait la cause qui
+l'amenait, elle changerait d'avis à l'endroit du curé; mais les deux
+gendarmes firent un mouvement.
+
+--Mais, dit Maison-Rouge, puisque je suis l'acolyte du curé...
+
+--Puisqu'elle refuse le curé, répondit Duchesne, elle n'a pas besoin de
+son acolyte.
+
+--Mais elle acceptera peut-être, dit le chevalier en haussant la voix;
+il est impossible qu'elle n'accepte pas.
+
+Mais Marie-Antoinette était trop entièrement au sentiment qui l'agitait
+pour entendre et reconnaître la voix du chevalier.
+
+--Allez, monsieur, continua-t-elle s'adressant toujours à Girard, allez
+et laissez-moi: puisque nous vivons à cette heure en France sous un
+régime de liberté, je réclame celle de mourir à ma fantaisie.
+
+Girard essaya de résister.
+
+--Laissez-moi, monsieur, dit-elle, je vous dis de me laisser. Girard
+essaya d'ajouter un mot.
+
+--Je le veux, dit la reine avec un geste de Marie-Thérèse. Girard
+sortit.
+
+Maison-Rouge essaya de plonger son regard dans l'intervalle du paravent,
+mais la prisonnière tournait le dos.
+
+L'aide de l'exécuteur croisa le curé; il entrait tenant des cordes à la
+main.
+
+Les deux gendarmes repoussèrent le chevalier jusqu'à la porte, avant
+que, ébloui, désespéré, étourdi, il eût pu articuler un cri ou faire un
+mouvement pour accomplir son dessein.
+
+Il se retrouva donc avec Girard dans le corridor du guichet. Du
+corridor, on les refoula jusqu'au greffe, où la nouvelle du refus de la
+reine s'était déjà répandue, et où la fierté autrichienne de
+Marie-Antoinette était pour quelques-uns le texte de grossières
+invectives, et pour d'autres un sujet de secrète admiration.
+
+--Allez, dit Richard à l'abbé, retournez chez vous, puisqu'elle vous
+chasse, et qu'elle meure comme elle voudra.
+
+--Tiens, dit la femme Richard, elle a raison, et je ferais comme elle.
+
+--Et vous auriez tort, citoyenne, dit l'abbé.
+
+--Tais-toi, femme, murmura le concierge en faisant les gros yeux; est-ce
+que cela te regarde? Allez, l'abbé, allez.
+
+--Non, répéta Girard, non, je l'accompagnerai malgré elle; un mot, ne
+fût-ce qu'un mot, si elle l'entend, lui rappellera ses devoirs;
+d'ailleurs, la Commune m'a donné une mission... et je dois obéir à la
+Commune.
+
+--Soit; mais renvoie ton sacristain, alors, dit brutalement
+l'adjudant-major commandant la force armée.
+
+C'était un ancien acteur de la Comédie-Française nommé Grammont.
+
+Les yeux du chevalier lancèrent un double éclair, et il plongea
+machinalement sa main dans sa poitrine.
+
+Girard savait que, sous son gilet, il y avait un poignard. Il l'arrêta
+d'un regard suppliant.
+
+--Épargnez ma vie, dit-il tout bas; vous voyez que tout est perdu pour
+vous, ne vous perdez pas avec elle; je lui parlerai de vous en route, je
+vous le jure; je lui dirai ce que vous avez risqué pour la voir une
+dernière fois.
+
+Ces mots calmèrent l'effervescence du jeune homme; d'ailleurs, la
+réaction ordinaire s'opérait, toute son organisation subissait un
+affaissement étrange. Cet homme d'une volonté héroïque, d'une puissance
+merveilleuse, était arrivé au bout de sa force et de sa volonté; il
+flottait irrésolu, ou plutôt fatigué, vaincu, dans une espèce de
+somnolence qu'on eût prise pour l'avant-courrière de la mort.
+
+--Oui, dit-il, ce devait être ainsi: la croix pour Jésus, l'échafaud
+pour elle; les dieux et les rois boivent jusqu'à la lie le calice que
+leur présentent les hommes.
+
+Il résulta de cette pensée toute résignée, tout inerte, que le jeune
+homme se laissa repousser, sans autre défense qu'une espèce de
+gémissement involontaire, jusqu'à la porte extérieure et sans faire plus
+de résistance que n'en faisait Ophélia, dévouée à la mort, lorsqu'elle
+se voyait emportée par les flots.
+
+Au pied des grilles et aux portes de la Conciergerie, se pressait une de
+ces foules effrayantes comme on ne peut se les figurer sans les avoir
+vues au moins une fois.
+
+L'impatience dominait toutes les passions, et toutes les passions
+parlaient haut leur langage, qui, en se confondant, formait une rumeur
+immense et prolongée, comme si tout le bruit et toute la population de
+Paris s'étaient concentrés dans le quartier du palais de justice.
+
+Au-devant de cette foule campait une armée tout entière, avec des canons
+destinés à protéger la fête et à la rendre sûre à ceux qui venaient en
+jouir.
+
+On eût en vain essayé de percer ce rempart profond, grossi peu à peu,
+depuis que la condamnation était connue hors de Paris, par les patriotes
+des faubourgs.
+
+Maison-Rouge, repoussé hors de la Conciergerie, se trouva naturellement
+au premier rang des soldats.
+
+Les soldats lui demandèrent qui il était.
+
+Il répondit qu'il était le vicaire de l'abbé Girard; mais que,
+assermenté comme son curé, il avait, comme son curé, été refusé par la
+reine.
+
+Les soldats le repoussèrent à leur tour jusqu'au premier rang des
+spectateurs.
+
+Là, force lui fut de répéter ce qu'il avait dit aux soldats.
+
+Alors, ce cri s'éleva:
+
+--Il la quitte.... Il l'a vue.... Qu'a-t-elle dit?... Que fait-elle?...
+Est-elle fière toujours?... Est-elle abattue?... Pleure-t-elle?...
+
+Le chevalier répondit à toutes ces questions d'une voix à la fois
+faible, douce et affable, comme si cette voix était la dernière
+manifestation de la vie suspendue à ses lèvres.
+
+Sa réponse était la vérité pure et simple; seulement, cette vérité était
+un éloge de la fermeté d'Antoinette, et ce qu'il dit avec la simplicité
+et la foi d'un évangéliste jeta le trouble et le remords dans plus d'un
+coeur.
+
+Lorsqu'il parla du petit dauphin et de madame Royale, de cette reine
+sans trône, de cette épouse sans époux, de cette mère sans enfants, de
+cette femme enfin seule et abandonnée, sans un ami au milieu des
+bourreaux, plus d'un front, çà et là, se voila de tristesse, plus d'une
+larme apparut, furtive et brûlante, en des yeux naguère animés de haine.
+
+Onze heures sonnèrent à l'horloge du Palais, toute rumeur cessa à
+l'instant même. Cent mille personnes comptaient l'heure qui sonnait et à
+laquelle répondaient les battements de leur coeur.
+
+Puis la vibration de la dernière heure éteinte dans l'espace, il se fit
+un grand bruit derrière les portes, en même temps qu'une charrette,
+venant du côté du quai aux Fleurs, fendait la foule du peuple, puis les
+gardes, et venait se placer au bas des degrés.
+
+Bientôt la reine apparut au haut de l'immense perron. Toutes les
+passions se concentrèrent dans les yeux; les respirations demeurèrent
+haletantes et suspendues.
+
+Ses cheveux étaient coupés courts, la plupart avaient blanchi pendant sa
+captivité, et cette nuance argentée rendait plus délicate encore la
+pâleur nacrée qui faisait presque céleste, en ce moment suprême, la
+beauté de la fille des Césars.
+
+Elle était vêtue d'une robe blanche, et ses mains étaient liées derrière
+son dos.
+
+Lorsqu'elle se montra en haut des marches ayant à sa droite l'abbé
+Girard, qui l'accompagnait malgré elle, et à sa gauche l'exécuteur, tous
+deux vêtus de noir, ce fut dans toute cette foule un murmure que Dieu
+seul, qui lit au fond des coeurs, put comprendre et résumer dans une
+vérité.
+
+Un homme alors passa entre l'exécuteur et Marie-Antoinette.
+
+C'était Grammont. Il passait ainsi pour lui montrer l'ignoble charrette.
+
+La reine recula malgré elle d'un pas.
+
+--Montez, dit Grammont. Tout le monde entendit ce mot, car l'émotion
+tenait tout murmure suspendu aux lèvres des spectateurs. Alors on vit le
+sang monter aux joues de la reine et gagner la racine de ses cheveux;
+puis presque aussitôt son visage redevint d'une pâleur mortelle. Ses
+lèvres blêmissantes s'entr'ouvrirent.
+
+--Pourquoi une charrette à moi, dit-elle, quand le roi a été à
+l'échafaud dans sa voiture?
+
+L'abbé Girard lui dit alors tout bas quelques mots. Sans doute il
+combattait chez la condamnée ce dernier cri de l'orgueil royal.
+
+La reine se tut et chancela.
+
+Sanson avança les deux bras pour la soutenir: mais elle se redressa
+avant même qu'il l'eût touchée.
+
+Elle descendit les escaliers, tandis que l'aide affermissait un
+marchepied de bois derrière la charrette.
+
+La reine y monta, l'abbé monta derrière elle.
+
+Sanson les fit asseoir tous deux.
+
+Lorsque la charrette commença à s'ébranler, il se fit un grand mouvement
+dans le peuple. Mais, en même temps, comme les soldats ignoraient dans
+quelle intention était accompli le mouvement, ils réunirent tous leurs
+efforts pour repousser la foule; il se fit, en conséquence, un grand
+espace vide entre la charrette et les premiers rangs.
+
+Dans cet espace retentit un hurlement lugubre.
+
+La reine tressaillit et se leva tout debout, regardant autour d'elle.
+
+Elle vit alors son chien, perdu depuis deux mois; son chien, qui n'avait
+pu pénétrer avec elle dans la Conciergerie, qui, malgré les cris, les
+coups, les bourrades, s'élançait vers la charrette; mais presque
+aussitôt le pauvre Black, exténué, maigre, brisé, disparut sous les
+pieds des chevaux.
+
+La reine le suivit des yeux; elle ne pouvait parler, car sa voix était
+couverte par le bruit; elle ne pouvait le montrer du doigt, car ses
+mains étaient liées; d'ailleurs, eût-elle pu le montrer, eût-on pu
+l'entendre, elle l'eût sans doute demandé inutilement.
+
+Mais, après l'avoir perdu un instant des yeux, elle le revit.
+
+Il était au bras d'un pâle jeune homme qui dominait la foule, debout sur
+un canon, et qui, grandi par une exaltation indicible, la saluait en lui
+montrant le ciel.
+
+Marie-Antoinette aussi regarda le ciel et sourit doucement.
+
+Le chevalier de Maison-Rouge poussa un gémissement, comme si ce sourire
+lui avait fait une blessure au coeur, et, comme la charrette tournait
+vers le pont au Change, il retomba dans la foule et disparut.
+
+
+
+
+XLIX
+
+L'échafaud
+
+
+Sur la place de la Révolution, adossés à un réverbère, deux hommes
+attendaient.
+
+Ce qu'ils attendaient avec la foule, dont une partie s'était portée à la
+place du Palais, dont une autre partie s'était portée à la place de la
+Révolution, dont le reste s'était répandu, tumultueuse et pressée, sur
+tout le chemin qui séparait ces deux places, c'est que la reine arrivât
+jusqu'à l'instrument du supplice, qui, usé par la pluie et le soleil,
+usé par la main du bourreau, usé, chose horrible! par le contact des
+victimes, dominait avec une fierté sinistre toutes ces têtes
+subjacentes, comme une reine domine son peuple.
+
+Ces deux hommes, aux bras entrelacés, aux lèvres pâles, aux sourcils
+froncés, parlant bas et par saccades, c'étaient Lorin et Maurice.
+
+Perdus parmi les spectateurs, et cependant de manière à faire envie à
+tous, ils continuaient à voix basse une conversation qui n'était pas la
+moins intéressante de toutes ces conversations serpentant dans les
+groupes qui, pareils à une chaîne électrique, s'agitaient, mer vivante,
+depuis le pont au Change jusqu'au pont de la Révolution.
+
+L'idée que nous avons exprimée à propos de l'échafaud dominant toutes
+les têtes les avait frappés tous deux.
+
+--Vois, disait Maurice, comme le monstre hideux lève ses bras rouges; ne
+dirait-on pas qu'il nous appelle et qu'il sourit par son guichet comme
+par une bouche effroyable?
+
+--Ah! ma foi, dit Lorin, je ne suis pas, je l'avoue, de cette école de
+poésie qui voit tout en rouge. Je les vois en rose, moi, et, au pied de
+cette hideuse machine, je chanterais et j'espérerais encore. _Dum spiro,
+spero._
+
+_--_Tu espères quand on tue les femmes?
+
+--Ah! Maurice, dit Lorin, fils de la Révolution, ne renie pas ta mère.
+Ah! Maurice, demeure un bon et loyal patriote. Maurice, celle qui va
+mourir, ce n'est pas une femme comme toutes les autres femmes; celle qui
+va mourir, c'est le mauvais génie de la France.
+
+--Oh! ce n'est pas elle que je regrette; ce n'est pas elle que je
+pleure! s'écria Maurice.
+
+--Oui, je comprends, c'est Geneviève.
+
+--Ah! dit Maurice, vois-tu, il y a une pensée qui me rend fou: c'est que
+Geneviève est aux mains des pourvoyeurs de guillotine qu'on appelle
+Hébert et Fouquier-Tinville; aux mains des hommes qui ont envoyé ici la
+pauvre Héloïse et qui y envoient la fière Marie-Antoinette.
+
+--Eh bien, dit Lorin, voilà justement ce qui fait que j'espère, moi:
+quand la colère du peuple aura fait ce large repas de deux tyrans, elle
+sera rassasiée, pour quelque temps du moins, comme le boa qui met trois
+mois à digérer ce qu'il dévore. Alors elle n'engloutira plus personne,
+et, comme disent les prophètes du faubourg, alors les plus petits
+morceaux lui feront peur.
+
+--Lorin, Lorin, dit Maurice, moi, je suis plus positif que toi, et je te
+le dis tout bas, prêt à te le répéter tout haut: Lorin, je hais la reine
+nouvelle, celle qui me paraît destinée à succéder à l'Autrichienne
+qu'elle va détruire. C'est une triste reine que celle dont la pourpre
+est faite d'un sang quotidien, et qui a Sanson pour premier ministre.
+
+--Bah! nous lui échapperons!
+
+--Je n'en crois rien, dit Maurice en secouant la tête; tu vois que, pour
+n'être pas arrêtés chez nous, nous n'avons d'autre ressource que de
+demeurer dans la rue.
+
+--Bah! nous pouvons quitter Paris, rien ne nous en empêche. Ne nous
+plaignons donc pas. Mon oncle nous attend à Saint-Omer; argent,
+passeport, rien ne nous manque. Et ce n'est pas un gendarme qui nous
+arrêterait; qu'en penses-tu? Nous restons parce que nous le voulons
+bien.
+
+--Non, ce que tu dis là n'est pas juste, excellent ami, coeur dévoué que
+tu es.... Tu restes parce que je veux rester.
+
+--Et tu veux rester pour retrouver Geneviève. Eh bien, quoi de plus
+simple, de plus juste et de plus naturel? Tu penses qu'elle est en
+prison, c'est plus que probable. Tu veux veiller sur elle, et, pour
+cela, il ne faut pas quitter Paris.
+
+Maurice poussa un soupir; il était évident que sa pensée divergeait.
+
+--Te rappelles-tu la mort de Louis XVI? dit-il. Je me vois encore pâle
+d'émotion et d'orgueil. J'étais un des chefs de cette foule dans les
+plis de laquelle je me cache aujourd'hui. J'étais plus grand au pied de
+cet échafaud que ne l'avait jamais été le roi qui montait dessus. Quel
+changement, Lorin! et lorsqu'on pense que neuf mois ont suffi pour
+amener cette terrible réaction!
+
+--Neuf mois d'amour, Maurice!... Amour, tu perdis Troie!
+
+Maurice soupira; sa pensée vagabonde prenait une autre route et
+envisageait un autre horizon.
+
+--Ce pauvre Maison-Rouge, murmura-t-il, voilà un triste jour pour lui.
+
+--Hélas! dit Lorin, ce que je vois de plus triste dans les révolutions,
+Maurice, veux-tu que je te le dise?
+
+--Oui.
+
+--C'est que l'on a souvent pour ennemis des gens qu'on voudrait avoir
+pour amis, et pour amis des gens...
+
+--J'ai peine à croire une chose, interrompit Maurice.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est qu'il n'inventera pas quelque projet, fût-il insensé, pour
+sauver la reine.
+
+--Un homme plus fort que cent mille?
+
+--Je te dis: fût-il insensé.... Moi, je sais que, pour sauver
+Geneviève.... Lorin fronça le sourcil.
+
+--Je te le redis, Maurice, reprit-il, tu t'égares; non, même s'il
+fallait que tu sauvasses Geneviève, tu ne deviendrais pas mauvais
+citoyen. Mais assez là-dessus, Maurice, on nous écoute. Tiens, voici les
+têtes qui ondulent; tiens, voici le valet du citoyen Sanson qui se lève
+de dessus son panier, et qui regarde au loin. L'Autrichienne arrive.
+
+En effet, comme pour accompagner cette ondulation qu'avait remarquée
+Lorin, un frémissement prolongé et croissant envahissait la foule.
+C'était comme une de ces rafales qui commencent par siffler et qui
+finissent par mugir.
+
+Maurice, élevant encore sa grande taille à l'aide des poteaux du
+réverbère, regarda vers la rue Saint-Honoré.
+
+--Oui, dit-il en frissonnant, la voilà! En effet, on commençait à voir
+apparaître une autre machine presque aussi hideuse que la guillotine,
+c'était la charrette. À droite et à gauche reluisaient les armes de
+l'escorte, et devant elle Grammont répondait avec les flamboiements de
+son sabre aux cris poussés par quelques fanatiques. Mais, à mesure que
+la charrette s'avançait, ces cris s'éteignaient subitement sous le
+regard froid et sombre de la condamnée. Jamais physionomie n'imposa plus
+énergiquement le respect; jamais Marie-Antoinette n'avait été plus
+grande et plus reine. Elle poussa l'orgueil de son courage jusqu'à
+imprimer aux assistants des idées de terreur. Indifférente aux
+exhortations de l'abbé Girard, qui l'avait accompagnée malgré elle, son
+front n'oscillait ni à droite ni à gauche; la pensée vivante au fond de
+son cerveau semblait immuable comme son regard; le mouvement saccadé de
+la charrette sur le pavé inégal faisait, par sa violence même, ressortir
+la rigidité de son maintien; on eût dit une de ces statues de marbre qui
+cheminent sur un chariot; seulement, la statue royale avait l'oeil
+lumineux, et ses cheveux s'agitaient au vent. Un silence pareil à celui
+du désert s'abattit soudain sur les trois cent mille spectateurs de
+cette scène, que le ciel voyait pour la première fois à la clarté de son
+soleil. Bientôt, de l'endroit où se tenaient Maurice et Lorin, on
+entendit crier l'essieu de la charrette et souffler les chevaux des
+gardes. La charrette s'arrêta au pied de l'échafaud.
+
+La reine, qui, sans doute, ne songeait pas à ce moment, se réveilla et
+comprit: elle étendit son regard hautain sur la foule, et le même jeune
+homme pâle qu'elle avait vu debout sur un canon lui apparut de nouveau
+debout sur une borne.
+
+De cette borne, il lui envoya le même salut respectueux qu'il lui avait
+déjà adressé au moment où elle sortait de la Conciergerie; puis aussitôt
+il sauta à bas de la borne.
+
+Plusieurs personnes le virent, et, comme il était vêtu de noir, de là le
+bruit se répandit qu'un prêtre avait attendu Marie-Antoinette afin de
+lui envoyer l'absolution au moment où elle monterait sur l'échafaud. Au
+reste, personne n'inquiéta le chevalier. Il y a dans les moments
+suprêmes un suprême respect pour certaines choses.
+
+La reine descendit avec précaution les trois degrés du marchepied; elle
+était soutenue par Sanson, qui, jusqu'au dernier moment, tout en
+accomplissant la tâche à laquelle il semblait lui-même condamné, lui
+témoigna les plus grands égards.
+
+Pendant qu'elle marchait vers les degrés de l'échafaud, quelques chevaux
+se cabrèrent, quelques gardes à pied, quelques soldats, semblèrent
+osciller et perdre l'équilibre; puis on vit comme une ombre se glisser
+sous l'échafaud; mais le calme se rétablit presque à l'instant même:
+personne ne voulait quitter sa place dans ce moment solennel, personne
+ne voulait perdre le moindre détail du grand drame qui allait
+s'accomplir; tous les yeux se portèrent vers la condamnée.
+
+La reine était déjà sur la plate-forme de l'échafaud. Le prêtre lui
+parlait toujours; un aide la poussait doucement par derrière; un autre
+dénouait le fichu qui couvrait ses épaules.
+
+Marie-Antoinette sentit cette main infâme qui effleurait son cou, elle
+fit un brusque mouvement et marcha sur le pied de Sanson, qui, sans
+qu'elle le vît, était occupé à l'attacher à la planche fatale.
+
+Sanson retira son pied.
+
+--Excusez-moi, monsieur, dit la reine, je ne l'ai point fait exprès. Ce
+furent les dernières paroles que prononça la fille des Césars, la reine
+de France, la veuve de Louis XVI.
+
+Le quart après midi sonna à l'horloge des Tuileries; en même temps que
+lui Marie-Antoinette tombait dans l'éternité.
+
+Un cri terrible, un cri qui résumait toutes les patiences: joie,
+épouvante, deuil, espoir, triomphe, expiation, couvrit comme un ouragan
+un autre cri faible et lamentable qui, au même moment, retentissait sous
+l'échafaud.
+
+Les gendarmes l'entendirent pourtant, si faible qu'il fût; ils firent
+quelques pas en avant; la foule, moins serrée, s'épandit comme un fleuve
+dont on élargit la digue, renversa la haie, dispersa les gardes, et vint
+comme une marée battre les pieds de l'échafaud, qui en fut ébranlé.
+
+Chacun voulait voir de près les restes de la royauté, que l'on croyait à
+tout jamais détruite en France.
+
+Mais les gendarmes cherchaient autre chose: ils cherchaient cette ombre
+qui avait dépassé leurs lignes, et qui s'était glissée sous l'échafaud.
+
+Deux d'entre eux revinrent, amenant par le collet un jeune homme dont la
+main pressait sur son coeur un mouchoir teint de sang.
+
+Il était suivi par un petit chien épagneul qui hurlait lamentablement.
+
+--À mort l'aristocrate! à mort le ci-devant! crièrent quelques hommes du
+peuple en désignant le jeune homme; il a trempé son mouchoir dans le
+sang de l'Autrichienne: à mort!
+
+--Grand Dieu! dit Maurice à Lorin, le reconnais-tu? le reconnais-tu?
+
+--À mort le royaliste! répétèrent les forcenés; ôtez-lui ce mouchoir
+dont il veut se faire une relique: arrachez, arrachez!
+
+Un sourire orgueilleux erra sur les lèvres du jeune homme; il arracha sa
+chemise, découvrit sa poitrine, et laissa tomber son mouchoir.
+
+--Messieurs, dit-il, ce sang n'est pas celui de la reine, mais bien le
+mien; laissez-moi mourir tranquillement. Et une blessure profonde et
+reluisante apparut béante sous sa mamelle gauche. La foule jeta un cri
+et recula.
+
+Alors le jeune homme s'affaissa lentement et tomba sur ses genoux en
+regardant l'échafaud comme un martyr regarde l'autel.
+
+--Maison-Rouge! murmura Lorin à l'oreille de Maurice.
+
+--Adieu! murmura le jeune homme en baissant la tête avec un divin
+sourire; adieu, ou plutôt au revoir! Et il expira au milieu des gardes
+stupéfaits.
+
+--Il y a encore cela à faire, Lorin, dit Maurice, avant de devenir
+mauvais citoyen.
+
+Le petit chien tournait autour du cadavre, effaré et hurlant.
+
+--Tiens! c'est Black, dit un homme qui tenait un gros bâton à la main;
+tiens! c'est Black; viens ici, mon petit vieux.
+
+Le chien s'avança vers celui qui l'appelait; mais à peine fut-il à sa
+portée, que l'homme leva son bâton et lui écrasa la tête en éclatant de
+rire.
+
+--Oh! le misérable! s'écria Maurice.
+
+--Silence! murmura Lorin en l'arrêtant, silence, ou nous sommes
+perdus... c'est Simon.
+
+
+
+
+L
+
+La visite domiciliaire
+
+
+Lorin et Maurice étaient revenus chez le premier d'entre eux. Maurice,
+pour ne pas compromettre son ami trop ouvertement, avait adopté
+l'habitude de sortir le matin et de ne rentrer que le soir.
+
+Mêlé aux événements, assistant au transfert des prisonniers à la
+Conciergerie, il épiait chaque jour le passage de Geneviève, n'ayant pu
+savoir en quelle maison elle avait été renfermée.
+
+Car, depuis sa visite à Fouquier-Tinville, Lorin lui avait fait
+comprendre que la première démarche ostensible le perdrait, qu'alors il
+serait sacrifié sans avoir pu porter secours à Geneviève, et Maurice,
+qui se fût fait incarcérer sur-le-champ dans l'espoir d'être réuni à sa
+maîtresse, devint prudent par la crainte d'être à jamais séparé d'elle.
+
+Il allait donc chaque matin des Carmes à Port-Libre, des Madelonnettes à
+Saint-Lazare, de la Force au Luxembourg, et stationnait devant les
+prisons au sortir des charrettes qui menaient les accusés au tribunal
+révolutionnaire. Son coup d'oeil jeté sur les victimes, il courait à une
+autre prison.
+
+Mais il s'aperçut bientôt que l'activité de dix hommes ne suffirait pas
+à surveiller ainsi les trente-trois prisons que Paris possédait à cette
+époque, et il se contenta d'aller au tribunal même attendre la
+comparution de Geneviève.
+
+C'était déjà un commencement de désespoir. En effet, quelles ressources
+restaient à un condamné après l'arrêt? Quelquefois le tribunal, qui
+commençait les séances à dix heures, avait condamné vingt ou trente
+personnes à quatre heures; le premier condamné jouissait de six heures
+de vie; mais le dernier, frappé de sentence à quatre heures moins un
+quart, tombait à quatre heures et demie sous la hache.
+
+Se résigner à subir une pareille chance pour Geneviève, c'était donc se
+lasser de combattre le destin.
+
+Oh! s'il eût été prévenu d'avance de l'incarcération de Geneviève...
+comme Maurice se fût joué de cette justice humaine tant aveuglée à cette
+époque! comme il eût facilement et promptement arraché Geneviève de la
+prison! Jamais évasions ne furent plus commodes; on pourrait dire que
+jamais elles ne furent plus rares. Toute cette noblesse, une fois mise
+en prison, s'y installait comme en un château, et prenait ses aises pour
+mourir. Fuir, c'était se soustraire aux conséquences du duel: les femmes
+elles-mêmes rougissaient d'une liberté acquise à ce prix.
+
+Mais Maurice ne se fût pas montré si scrupuleux. Tuer des chiens,
+corrompre un porte-clefs, quoi de plus simple! Geneviève n'était pas un
+de ces noms tellement splendides qu'il attirât l'attention du monde....
+Elle ne se déshonorait pas en fuyant, et d'ailleurs... quand elle se fût
+déshonorée!
+
+Oh! comme il se représentait avec amertume ces jardins de Port-Libre si
+faciles à escalader; ces chambres des Madelonnettes si commodes à percer
+pour gagner la rue, et les murs si bas du Luxembourg, et les corridors
+sombres des Carmes, dans lesquels un homme résolu pouvait pénétrer si
+aisément en débouchant une fenêtre!
+
+Mais Geneviève était-elle dans une de ces prisons?
+
+Alors, dévoré par le doute et brisé par l'anxiété, Maurice accablait
+Dixmer d'imprécations; il le menaçait, il savourait sa haine pour cet
+homme, dont la lâche vengeance se cachait sous un semblant de dévouement
+à la cause royale.
+
+--Je le trouverai aussi, pensait Maurice; car, s'il veut sauver la
+malheureuse femme, il se montrera; s'il veut la perdre, il lui
+insultera. Je le retrouverai, l'infâme, et, ce jour là, malheur à lui!
+
+Le matin du jour où se passent les faits que nous allons raconter,
+Maurice était sorti pour aller s'installer à sa place au tribunal
+révolutionnaire. Lorin dormait.
+
+Il fut réveillé par un grand bruit que faisaient à la porte des voix de
+femmes et des crosses de fusil.
+
+Il jeta autour de lui ce coup d'oeil effaré de l'homme surpris qui
+voudrait se convaincre que rien de compromettant ne reste en vue.
+
+Quatre sectionnaires, deux gendarmes et un commissaire entrèrent chez
+lui au même instant. Cette visite était tellement significative, que
+Lorin se hâta de s'habiller.
+
+--Vous m'arrêtez? dit-il.
+
+--Oui, citoyen Lorin.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que tu es suspect.
+
+--Ah! c'est juste.
+
+Le commissaire griffonna quelques mots au bas du procès-verbal
+d'arrestation.
+
+--Où est ton ami? dit-il ensuite.
+
+--Quel ami?
+
+--Le citoyen Maurice Lindey.
+
+--Chez lui probablement, dit Lorin.
+
+--Non pas, il loge ici.
+
+--Lui? Allons donc! Mais cherchez, et, si vous le trouvez...
+
+--Voici la dénonciation, dit le commissaire, elle est explicite.
+
+Il offrit à Lorin un papier d'une hideuse écriture et d'une orthographe
+énigmatique. Il était dit dans cette dénonciation que l'on voyait sortir
+chaque matin de chez le citoyen Lorin le citoyen Lindey, suspect,
+décrété d'arrestation.
+
+La dénonciation était signée Simon.
+
+--Ah çà! mais ce savetier perdra ses pratiques, dit Lorin, s'il exerce
+ces deux états à la fois. Quoi! mouchard et ressemeleur de bottes! C'est
+un César que ce M. Simon....
+
+Et il éclata de rire.
+
+--Le citoyen Maurice! dit alors le commissaire; où est le citoyen
+Maurice? Nous te sommons de le livrer.
+
+--Quand je vous dis qu'il n'est pas ici! Le commissaire passa dans la
+chambre voisine, puis monta dans une petite soupente où logeait
+l'officieux de Lorin. Enfin, il ouvrit une chambre basse. Nulle trace de
+Maurice.
+
+Mais, sur la table de la salle à manger, une lettre récemment écrite
+attira l'attention du commissaire. Elle était de Maurice, qui l'avait
+déposée en partant le matin sans réveiller son ami, bien qu'ils
+couchassent ensemble:
+
+«Je vais au tribunal, disait Maurice; déjeune sans moi, je ne rentrerai
+que ce soir.»
+
+--Citoyens, dit Lorin, quelque hâte que j'aie de vous obéir, vous
+comprenez que je ne puis vous suivre en chemise.... Permettez que mon
+officieux m'habille.
+
+--Aristocrate! dit une voix, il faut qu'on l'aide pour passer ses
+culottes...
+
+--Oh! mon Dieu, oui! dit Lorin, je suis comme le citoyen Dagobert, moi.
+Vous remarquerez que je n'ai pas dit roi.
+
+--Allons, fais, dit le commissaire; mais, dépêche-toi. L'officieux
+descendit de sa soupente et vint aider son maître à s'habiller. Le but
+de Lorin n'était pas précisément d'avoir un valet de chambre, c'était
+que rien de ce qui se passait n'échappât à l'officieux, afin que
+l'officieux redît à Maurice ce qui s'était passé.
+
+--Maintenant, messieurs... pardon, citoyens... maintenant, citoyens, je
+suis prêt, et je vous suis. Mais laissez-moi, je vous prie, emporter le
+dernier volume des _Lettres à Émilie_ de M. Demoustier, qui vient de
+paraître, et que je n'ai pas encore lu; cela charmera les ennuis de ma
+captivité.
+
+--Ta captivité? dit tout à coup Simon, devenu municipal à son tour et
+entrant suivi de quatre sectionnaires. Elle ne sera pas longue: tu
+figures dans le procès de la femme qui a voulu faire évader
+l'Autrichienne. On la juge aujourd'hui... on te jugera demain, quand tu
+auras témoigné.
+
+--Cordonnier, dit Lorin avec gravité, vous cousez vos semelles trop
+vite.
+
+--Oui; mais quel joli coup de tranchet! répliqua Simon avec un hideux
+sourire; tu verras, tu verras, mon beau grenadier.
+
+Lorin haussa les épaules.
+
+--Eh bien, partons-nous? dit-il. Je vous attends. Et, comme chacun se
+retournait pour descendre l'escalier, Lorin lança au municipal Simon un
+si vigoureux coup de pied, qu'il le fit rouler en hurlant tout le long
+du degré luisant et roide.
+
+Les sectionnaires ne purent s'empêcher de rire. Lorin mit ses mains dans
+ses poches.
+
+--Dans l'exercice de mes fonctions! dit Simon, livide de colère.
+
+--Parbleu! répondit Lorin, est-ce que nous n'y sommes pas tous dans
+l'exercice de nos fonctions?
+
+On le fit monter en fiacre et le commissaire le mena au palais de
+justice.
+
+
+
+
+LI
+
+Lorin
+
+
+Si pour la seconde fois le lecteur veut nous suivre au tribunal
+révolutionnaire, nous retrouverons Maurice à la même place où nous
+l'avons déjà vu; seulement, nous le retrouverons plus pâle et plus
+agité.
+
+Au moment où nous rouvrons la scène sur ce lugubre théâtre où nous
+entraînent les événements bien plus que notre prédilection, les jurés
+sont aux opinions, car une cause vient d'être entendue: deux accusés qui
+ont déjà, par une de ces insolentes précautions avec lesquelles on
+raillait les juges à cette époque, fait leur toilette pour l'échafaud,
+s'entretiennent avec leurs défenseurs, dont les paroles vagues
+ressemblent à celles d'un médecin qui désespère de son malade.
+
+Le peuple des tribunes était, ce jour-là, d'une féroce humeur, de cette
+humeur qui excite la sévérité des jurés: placés sous la surveillance
+immédiate des tricoteuses et des faubouriens, les jurés se tiennent
+mieux, comme l'acteur qui redouble d'énergie devant un public mal
+disposé.
+
+Aussi, depuis dix heures du matin, cinq prévenus ont-ils déjà été
+changés en autant de condamnés par ces mêmes jurés rendus intraitables.
+
+Les deux qui se trouvaient alors sur le banc des accusés, attendaient
+donc en ce moment le oui ou le non qui devait, ou les rendre à la vie,
+ou les jeter à la mort.
+
+Le peuple des assistants, rendu féroce par l'habitude de cette tragédie
+quotidienne devenue son spectacle favori; le peuple des assistants,
+disons-nous, les préparait par des interjections à ce moment redoutable.
+
+--Tiens, tiens, tiens! regarde donc le grand! disait une tricoteuse qui,
+n'ayant pas de bonnet, portait à son chignon une cocarde tricolore large
+comme la main; tiens, qu'il est pâle! on dirait qu'il est déjà mort!
+
+Le condamné regarda la femme qui l'apostrophait avec un sourire de
+mépris.
+
+--Que dis-tu donc? reprit la voisine. Le voilà qui rit.
+
+--Oui, du bout des dents. Un faubourien regarda sa montre.
+
+--Quelle heure est-il? lui demanda son compagnon.
+
+--Une heure moins dix minutes; voilà trois quarts d'heure que ça dure.
+
+--Juste comme à Domfront, ville de malheur: arrivé à midi, pendu à une
+heure.
+
+--Et le petit, et le petit! cria un autre assistant; regarde-le donc,
+sera-t-il laid quand il éternuera dans le sac!
+
+--Bah! c'est trop tôt fait, tu n'auras pas le temps de t'en apercevoir.
+
+--Tiens, on redemandera sa tête à M. Sanson; on a le droit de la voir.
+
+--Regarde donc comme il a un bel habit bleu tyran; c'est un peu agréable
+pour les pauvres quand on raccourcit les gens bien vêtus.
+
+En effet, comme l'avait dit l'exécuteur à la reine, les pauvres
+héritaient des dépouilles de chaque victime, ces dépouilles étant
+portées à la Salpêtrière, aussitôt après l'exécution, pour être
+distribuées aux indigents: c'est là qu'avaient été envoyés les habits de
+la reine suppliciée.
+
+Maurice écoutait tourbillonner ces paroles sans y prendre garde; chacun
+dans ce moment était préoccupé de quelque puissante pensée qui
+l'isolait; depuis quelques jours, son coeur ne battait plus qu'à
+certains moments et par secousses; de temps en temps, la crainte ou
+l'espérance semblait suspendre la marche de sa vie, et ces oscillations
+perpétuelles avaient comme brisé la sensibilité dans son coeur, pour y
+substituer l'atonie.
+
+Les jurés rentrèrent en séance, et, comme on s'y attendait, le président
+prononça la condamnation des deux prévenus. On les emmena, ils sortirent
+d'un pas ferme; tout le monde mourait bien à cette époque. La voix de
+l'huissier retentit lugubre et sinistre.
+
+--Le citoyen accusateur public contre la citoyenne Geneviève Dixmer.
+Maurice frissonna de tout son corps, et une sueur moite perla par tout
+son visage. La petite porte par laquelle entraient les accusés s'ouvrit,
+et Geneviève parut.
+
+Elle était vêtue de blanc; ses cheveux étaient arrangés avec une
+charmante coquetterie, car elle les avait étagés et bouclés avec art, au
+lieu de les couper, ainsi que faisaient beaucoup de femmes.
+
+Sans doute, jusqu'au dernier moment la pauvre Geneviève voulait paraître
+belle à celui qui pouvait la voir.
+
+Maurice vit Geneviève, et il sentit que toutes les forces qu'il avait
+rassemblées pour cette occasion lui manquaient à la fois; cependant il
+s'attendait à ce coup, puisque, depuis douze jours, il n'avait manqué
+aucune séance, et que trois fois déjà le nom de Geneviève sortant de la
+bouche de l'accusateur public avait frappé son oreille; mais certains
+désespoirs sont si vastes et si profonds, que nul n'en peut sonder
+l'abîme.
+
+Tous ceux qui virent apparaître cette femme, si belle, si naïve, si
+pâle, poussèrent un cri: les uns de fureur,--il y avait, à cette époque,
+des gens qui haïssaient toute supériorité, supériorité de beauté comme
+supériorité d'argent, de génie ou de naissance,--les autres
+d'admiration, quelques-uns de pitié.
+
+Geneviève reconnut sans doute un cri dans tous ces cris, une voix parmi
+toutes ces voix; car elle se retourna du côté de Maurice, tandis que le
+président feuilletait le dossier de l'accusée, tout en la regardant de
+temps en temps, en dessous.
+
+Du premier coup d'oeil, elle vit Maurice, tout enseveli qu'il était sous
+les bords de son large chapeau; alors elle se retourna entièrement avec
+un doux sourire et avec un geste plus doux encore; elle appuya ses deux
+mains roses et tremblantes sur ses lèvres, et, y déposant toute son âme
+avec son souffle, elle donna des ailes à ce baiser perdu, qu'un seul
+dans cette foule avait le droit de prendre pour lui.
+
+Un murmure d'intérêt parcourut toute la salle. Geneviève, interpellée,
+se retourna vers ses juges; mais elle s'arrêta au milieu de ce
+mouvement, et ses yeux dilatés se fixèrent avec une indicible expression
+de terreur vers un point de la salle.
+
+Maurice se haussa vainement sur la pointe des pieds: il ne vit rien, ou
+plutôt quelque chose de plus important rappela son attention sur la
+scène, c'est-à-dire sur le tribunal.
+
+Fouquier-Tinville avait commencé la lecture de l'acte d'accusation.
+
+Cet acte portait que Geneviève Dixmer était femme d'un conspirateur
+acharné, que l'on suspectait d'avoir aidé l'ex-chevalier de Maison-Rouge
+dans les tentatives successives qu'il avait faites pour sauver la reine.
+
+D'ailleurs, elle avait été surprise aux genoux de la reine, la suppliant
+de changer d'habits avec elle, et s'offrant de mourir à sa place. Ce
+fanatisme stupide, disait l'acte d'accusation, méritera sans doute les
+éloges des contre-révolutionnaires; mais aujourd'hui, ajoutait-il, tout
+citoyen français ne doit sa vie qu'à la nation, et c'est trahir
+doublement que de la sacrifier aux ennemis de la France.
+
+Geneviève, interrogée si elle reconnaissait avoir été, comme l'avaient
+dit les gendarmes Duchesne et Gilbert, surprise aux genoux de la reine,
+la suppliant de changer de vêtements avec elle, répondit simplement:
+
+--Oui!
+
+--Alors, dit le président, racontez-nous votre plan et vos espérances.
+Geneviève sourit.
+
+--Une femme peut concevoir des espérances, dit-elle; mais une femme ne
+peut faire un plan dans le genre de celui dont je suis victime.
+
+--Comment vous trouviez-vous là, alors?
+
+--Parce que je ne m'appartenais pas et qu'on me poussait.
+
+--Qui vous poussait? demanda l'accusateur public.
+
+--Des gens qui m'avaient menacée de mort si je n'obéissais pas.
+
+Et le regard irrité de la jeune femme alla se fixer de nouveau sur ce
+point de la salle invisible à Maurice.
+
+--Mais, pour échapper à cette mort dont on vous menaçait, vous
+affrontiez la mort qui devait résulter pour vous d'une condamnation.
+
+--Lorsque j'ai cédé, le couteau était sur ma poitrine, tandis que le fer
+de la guillotine était encore loin de ma tête. Je me suis courbée sous
+la violence présente.
+
+--Pourquoi n'appeliez-vous pas à l'aide? Tout bon citoyen vous eût
+défendue.
+
+--Hélas! monsieur, répondit Geneviève avec un accent à la fois si triste
+et si tendre, que le coeur de Maurice se gonfla comme s'il allait
+éclater; hélas! je n'avais plus personne près de moi.
+
+L'attendrissement succédait à l'intérêt, comme l'intérêt avait succédé à
+la curiosité. Beaucoup de têtes se baissèrent, les unes cachant leurs
+larmes, les autres les laissant couler librement.
+
+Maurice, alors, aperçut vers sa gauche une tête restée ferme, un visage
+demeuré inflexible.
+
+C'était Dixmer debout, sombre, implacable, et qui ne perdait de vue ni
+Geneviève ni le tribunal.
+
+Le sang afflua aux tempes du jeune homme; la colère monta de son coeur à
+son front, emplissant tout son être de désirs immodérés de vengeance. Il
+lança à Dixmer un regard chargé d'une haine si électrique, si puissante,
+que celui-ci, comme attiré par le fluide brûlant, tourna la tête vers
+son ennemi.
+
+Leurs deux regards se croisèrent comme deux flammes.
+
+--Dites-nous les noms de vos instigateurs? demanda le président.
+
+--Il n'y en a qu'un seul, monsieur.
+
+--Lequel?
+
+--Mon mari.
+
+--Savez-vous où il est?
+
+--Oui.
+
+--Indiquez sa retraite.
+
+--Il a pu être infâme, mais je ne serai pas lâche; ce n'est point à moi
+de dénoncer sa retraite, c'est à vous de la découvrir.
+
+Maurice regarda Dixmer. Dixmer ne fit pas un mouvement. Une idée
+traversa la tête du jeune homme: c'était de le dénoncer en se dénonçant
+soi-même; mais il la comprima.
+
+--Non, dit-il, ce n'est pas ainsi qu'il doit mourir.
+
+--Ainsi, vous refusez de guider nos recherches? dit le président.
+
+--Je crois, monsieur, que je ne puis le faire, répondit Geneviève, sans
+me rendre aussi méprisable aux yeux des autres qu'il l'est aux miens.
+
+--Y a-t-il des témoins? demanda le président.
+
+--Il y en a un, répondit l'huissier.
+
+--Appelez le témoin.
+
+--Maximilien-Jean Lorin! glapit l'huissier.
+
+--Lorin! s'écria Maurice. Oh! mon Dieu, qu'est-il donc arrivé?
+
+Cette scène se passait le jour même de l'arrestation de Lorin, et
+Maurice ignorait cette arrestation.
+
+--Lorin! murmura Geneviève en regardant autour d'elle avec une
+douloureuse inquiétude.
+
+--Pourquoi le témoin ne répond-il pas à l'appel? demanda le président.
+
+--Citoyen président, dit Fouquier-Tinville, sur une dénonciation
+récente, le témoin a été arrêté à son domicile; on va l'amener à
+l'instant.
+
+Maurice tressaillit.
+
+--Il y avait un autre témoin plus important, continua Fouquier; mais
+celui-là, on n'a pas pu le trouver encore.
+
+Dixmer se retourna en souriant vers Maurice: peut-être la même idée qui
+avait passé dans la tête de l'amant passait-elle à son tour dans la tête
+du mari.
+
+Geneviève pâlit et s'affaissa sur elle-même en poussant un gémissement.
+En ce moment, Lorin entra suivi de deux gendarmes.
+
+Après lui, et par la même porte, apparut Simon, qui vint s'asseoir dans
+le prétoire en habitué de la localité.
+
+--Vos nom et prénoms? demanda le président.
+
+--Maximilien-Jean Lorin.
+
+--Votre état?
+
+--Homme libre.
+
+--Tu ne le seras pas longtemps, dit Simon en lui montrant le poing.
+
+--Êtes-vous parent de la prévenue?
+
+--Non; mais j'ai l'honneur d'être de ses amis.
+
+--Saviez-vous qu'elle conspirât l'enlèvement de la reine?
+
+--Comment voulez-vous que je susse cela?
+
+--Elle pouvait vous l'avoir confié.
+
+--À moi, membre de la section des Thermopyles?... Allons donc!
+
+--On vous a vu cependant quelquefois avec elle.
+
+--On a dû m'y voir souvent même.
+
+--Vous la connaissiez pour une aristocrate?
+
+--Je la connaissais pour la femme d'un maître tanneur.
+
+--Son mari n'exerçait pas en réalité l'état sous lequel il se cachait.
+
+--Ah! cela, je l'ignore; son mari n'est pas de mes amis.
+
+--Parlez-nous de ce mari.
+
+--Oh! très volontiers! c'est un vilain homme...
+
+--Monsieur Lorin, dit Geneviève, par pitié.... Lorin continua
+impassiblement:
+
+--Qui a sacrifié sa pauvre femme que vous avez devant les yeux pour
+satisfaire, non pas même à ses opinions politiques, mais à ses haines
+personnelles. Pouah! je le mets presque aussi bas que Simon.
+
+Dixmer devint livide. Simon voulut parler; mais, d'un geste, le
+président lui imposa silence.
+
+--Vous paraissez connaître parfaitement cette histoire, citoyen Lorin,
+dit Fouquier; contez-nous-la.
+
+--Pardon, citoyen Fouquier, dit Lorin en se levant, j'ai dit tout ce que
+j'en savais. Il salua et se rassit.
+
+--Citoyen Lorin, continua l'accusateur, il est de ton devoir d'éclairer
+le tribunal.
+
+--Qu'il s'éclaire avec ce que je viens de dire. Quant à cette pauvre
+femme, je le répète, elle n'a fait qu'obéir à la violence.... Eh! tenez,
+regardez-la seulement, est-elle taillée en conspiratrice? On l'a forcée
+de faire ce qu'elle a fait, voilà tout.
+
+--Tu le crois?
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Au nom de la loi, dit Fouquier, je requiers que le témoin Lorin soit
+traduit devant le tribunal comme prévenu de complicité avec cette femme.
+
+Maurice poussa un gémissement. Geneviève cacha son visage dans ses deux
+mains. Simon s'écria, dans un transport de joie:
+
+--Citoyen accusateur, tu viens de sauver la patrie!
+
+Quant à Lorin, sans rien répondre, il enjamba la balustrade, pour venir
+s'asseoir près de Geneviève; il lui prit la main, et, la baisant
+respectueusement:
+
+--Bonjour, citoyenne, dit-il avec un flegme qui électrisa l'assemblée.
+Comment vous portez-vous? Et il se rassit sur le banc des accusés.
+
+
+
+
+LII
+
+Suite du précédent
+
+
+Toute cette scène avait passé comme une vision fantasmagorique devant
+Maurice, appuyé sur la poignée de son sabre, qui ne le quittait pas; il
+voyait tomber un à un ses amis dans le gouffre qui ne rend pas ses
+victimes, et cette image mortelle était pour lui si frappante, qu'il se
+demandait pourquoi lui, le compagnon de ces infortunés, se cramponnait
+encore au bord du précipice, et ne se laissait point aller au vertige
+qui l'entraînait avec eux.
+
+En enjambant la balustrade, Lorin avait vu la figure sombre et railleuse
+de Dixmer.
+
+Lorsqu'il se fut placé près d'elle, comme nous l'avons dit, Geneviève se
+pencha à son oreille.
+
+--Oh! mon Dieu! dit-elle, savez-vous que Maurice est là?
+
+--Où donc?
+
+--Ne regardez pas tout de suite; votre regard pourrait le perdre.
+
+--Soyez tranquille.
+
+--Derrière nous, près de la porte. Quelle douleur pour lui si nous
+sommes condamnés!
+
+Lorin regarda la jeune femme avec une tendre compassion.
+
+--Nous le serons, dit-il, je vous conjure de ne pas en douter. La
+déception serait trop cruelle si vous aviez l'imprudence d'espérer.
+
+--Oh! mon Dieu! dit Geneviève. Pauvre ami qui restera seul sur la terre!
+
+Lorin se retourna alors vers Maurice, et Geneviève, n'y pouvant
+résister, jeta de son côté un regard rapide sur le jeune homme. Maurice
+avait les yeux fixés sur eux, et il appuyait une main sur son coeur.
+
+--Il y a un moyen de vous sauver, dit Lorin.
+
+--Sûr? demanda Geneviève, dont les yeux étincelèrent de joie.
+
+--Oh! de celui-là, j'en réponds.
+
+--Si vous me sauviez, Lorin, comme je vous bénirais!
+
+--Mais ce moyen..., reprit le jeune homme. Geneviève lut son hésitation
+dans ses yeux.
+
+--Vous l'avez donc vu, vous aussi? dit-elle.
+
+--Oui, je l'ai vu. Voulez-vous être sauvée? Qu'il descende à son tour
+dans le fauteuil de fer, et vous l'êtes.
+
+Dixmer devina sans doute, à l'expression du regard de Lorin, quelles
+étaient les paroles qu'il prononçait, car il pâlit d'abord; mais bientôt
+il reprit son calme sombre et son sourire infernal.
+
+--C'est impossible, dit Geneviève; je ne pourrais plus le haïr.
+
+--Dites qu'il connaît votre générosité et qu'il vous brave.
+
+--Sans doute, car il est sûr de lui, de moi, de nous tous.
+
+--Geneviève, Geneviève, je suis moins parfait que vous; laissez-moi
+l'entraîner et qu'il périsse.
+
+--Non, Lorin, je vous en conjure, rien de commun avec cet homme, pas
+même la mort; il me semble que je serais infidèle à Maurice si je
+mourais avec Dixmer.
+
+--Mais vous ne mourrez pas, vous.
+
+--Le moyen de vivre quand il sera mort?
+
+--Ah! dit Lorin, que Maurice a raison de vous aimer! Vous êtes un ange,
+et la patrie des anges est au ciel. Pauvre cher Maurice!
+
+Cependant Simon, qui ne pouvait entendre ce que disaient les deux
+accusés, dévorait du regard leur physionomie à défaut de leurs paroles.
+
+--Citoyen gendarme, dit-il, empêche donc les conspirateurs de continuer
+leurs complots contre la République jusque dans le tribunal
+révolutionnaire.
+
+--Bon! reprit le gendarme; tu sais bien, citoyen Simon, qu'on ne
+conspire plus ici, ou que, si l'on conspire, ce n'est point pour
+longtemps. Ils causent, les citoyens, et, puisque la loi ne défend pas
+de causer dans la charrette, pourquoi défendrait-on de causer au
+tribunal?
+
+Ce gendarme, c'était Gilbert, qui, ayant reconnu la prisonnière faite
+par lui dans le cachot de la reine, témoignait, avec sa probité
+ordinaire, l'intérêt qu'il ne pouvait s'empêcher d'accorder au courage
+et au dévouement.
+
+Le président avait consulté ses assesseurs; sur l'invitation de
+Fouquier-Tinville, il commença les questions:
+
+--Accusé Lorin, demanda-t-il, de quelle nature étaient vos relations
+avec la citoyenne Dixmer?
+
+--De quelle nature, citoyen président?
+
+--Oui.
+
+
+ _L'amitié la plus pure unissait nos deux coeurs,_
+ _Elle m'aimait en frère et je l'aimais en soeur._
+
+
+--Citoyen Lorin, dit Fouquier-Tinville, la rime est mauvaise.
+
+--Comment cela? demanda Lorin.
+
+--Sans doute, il y a une _s_ de trop.
+
+--Coupe, citoyen accusateur, coupe, c'est ton état.
+
+Le visage impassible de Fouquier-Tinville pâlit légèrement à cette
+terrible plaisanterie.
+
+--Et de quel oeil, demanda le président, le citoyen Dixmer voyait-il la
+liaison d'un homme, qui se prétendait républicain, avec sa femme?
+
+--Oh! quant à cela, je ne puis vous le dire, déclarant n'avoir jamais
+connu le citoyen Dixmer et en être parfaitement satisfait.
+
+--Mais, reprit Fouquier-Tinville, tu ne dis pas que ton ami le citoyen
+Maurice Lindey était entre toi et l'accusée le noeud de cette amitié si
+pure?
+
+--Si je ne le dis pas, répondit Lorin, c'est qu'il me semble que c'est
+mal de le dire, et je trouve même que vous auriez dû prendre exemple sur
+moi.
+
+--Les citoyens jurés, dit Fouquier-Tinville, apprécieront cette
+singulière alliance de deux républicains avec une aristocrate, et dans
+le moment même où cette aristocrate est convaincue du plus noir complot
+qu'on ait tramé contre la nation.
+
+--Comment aurais-je su ce complot dont tu parles, citoyen accusateur?
+demanda Lorin révolté plutôt qu'effrayé de la brutalité de l'argument.
+
+--Vous connaissiez cette femme, vous étiez son ami, elle vous appelait
+son frère, vous l'appeliez votre soeur, et vous ne connaissiez pas ses
+démarches? Est-il donc possible, comme vous l'avez dit vous-même,
+demanda le président, qu'elle ait perpétré seule l'action qui lui est
+imputée?
+
+--Elle ne l'a pas perpétrée seule, reprit Lorin en se servant des mots
+techniques employés par le président, puisqu'elle vous a dit, puisque je
+vous ai dit et puisque je vous répète que son mari l'y poussait.
+
+--Alors, comment ne connais-tu pas le mari, dit Fouquier-Tinville,
+puisque le mari était uni avec la femme?
+
+Lorin n'avait qu'à raconter la première disparition de Dixmer; Lorin
+n'avait qu'à dire les amours de Geneviève et de Maurice; Lorin n'avait
+enfin qu'à faire connaître la façon dont le mari avait enlevé et caché
+sa femme dans une retraite impénétrable, pour se disculper de toute
+connivence en dissipant toute obscurité.
+
+Mais, pour cela, il fallait trahir le secret de ses deux amis; pour
+cela, il fallait faire rougir Geneviève devant cinq cents personnes;
+Lorin secoua la tête comme pour se dire non à lui-même.
+
+--Eh bien, demanda le président, que répondrez-vous au citoyen
+accusateur?
+
+--Que sa logique est écrasante, dit Lorin, et qu'il m'a convaincu d'une
+chose dont je ne me doutais même pas.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que je suis, à ce qu'il paraît, un des plus affreux
+conspirateurs qu'on ait encore vus.
+
+Cette déclaration souleva une hilarité universelle. Les jurés eux-mêmes
+n'y purent tenir, tant ce jeune homme avait prononcé ces paroles avec
+l'intonation qui leur convenait.
+
+Fouquier sentit toute la raillerie; et comme, dans son infatigable
+persévérance, il en était arrivé à connaître tous les secrets des
+accusés aussi bien que les accusés eux-mêmes, il ne put se défendre
+envers Lorin d'un sentiment d'admiration compatissante.
+
+--Voyons, dit-il, citoyen Lorin, parle, défends-toi. Le tribunal
+t'écoutera; car il connaît ton passé, et ton passé est celui d'un brave
+républicain.
+
+Simon voulut parler; le président lui fit signe de se taire.
+
+--Parle, citoyen Lorin, dit-il, nous t'écoutons. Lorin secoua de nouveau
+la tête.
+
+--Ce silence est un aveu, reprit le président.
+
+--Non pas, dit Lorin; ce silence est du silence, voilà tout.
+
+--Encore une fois, dit Fouquier-Tinville, veux-tu parler? Lorin se
+retourna vers l'auditoire, pour interroger des yeux Maurice sur ce qu'il
+avait à faire. Maurice ne fit point signe à Lorin de parler, et Lorin se
+tut. C'était se condamner soi-même. Ce qui suivit fut d'une exécution
+rapide.
+
+Fouquier résuma son accusation; le président résuma les débats; les
+jurés allèrent aux voix et rapportèrent un verdict de culpabilité contre
+Lorin et Geneviève.
+
+Le président les condamna tous les deux à la peine de mort.
+
+Deux heures sonnaient à la grande horloge du Palais.
+
+Le président mit juste autant de temps pour prononcer la condamnation
+que l'horloge à sonner.
+
+Maurice écouta ces deux bruits confondus l'un dans l'autre. Quand la
+double vibration de la voix et du timbre fut éteinte, ses forces étaient
+épuisées.
+
+Les gendarmes emmenèrent Geneviève et Lorin, qui lui avait offert son
+bras.
+
+Tous deux saluèrent Maurice d'une façon bien différente: Lorin souriait;
+Geneviève, pâle et défaillante, lui envoya un dernier baiser sur ses
+doigts trempés de larmes.
+
+Elle avait conservé l'espoir de vivre jusqu'au dernier moment, et elle
+pleurait non pas sa vie, mais son amour, qui allait s'éteindre avec sa
+vie.
+
+Maurice, à moitié fou, ne répondit point à cet adieu de ses amis; il se
+releva pâle, égaré, du banc sur lequel il s'était affaissé. Ses amis
+avaient disparu.
+
+Il sentit qu'une seule chose vivait encore en lui: c'était la haine qui
+lui mordait le coeur.
+
+Il jeta un dernier regard autour de lui et reconnut Dixmer, qui s'en
+allait avec d'autres spectateurs et qui se baissait pour passer sous la
+porte cintrée du couloir.
+
+Avec la rapidité du ressort qui se détend, Maurice bondit de banquettes
+en banquettes et parvint à la même porte.
+
+Dixmer l'avait déjà franchie: il descendait dans l'obscurité du
+corridor.
+
+Maurice descendit derrière lui.
+
+Au moment où Dixmer toucha du pied les dalles de la grande salle,
+Maurice toucha l'épaule de Dixmer de la main.
+
+
+
+
+LIII
+
+Le duel
+
+
+À cette époque, c'était toujours une chose grave que de se sentir
+toucher à l'épaule.
+
+Dixmer se retourna et reconnut Maurice.
+
+--Ah! bonjour, citoyen républicain, fit Dixmer sans témoigner d'autre
+émotion qu'un tressaillement imperceptible qu'il réprima aussitôt.
+
+--Bonjour, citoyen lâche, répondit Maurice; vous m'attendiez, n'est-ce
+pas?
+
+--C'est-à-dire que je ne vous attendais plus, au contraire, répondit
+Dixmer.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que je vous attendais plus tôt.
+
+--J'arrive encore trop tôt pour toi, assassin! ajouta Maurice, avec une
+voix ou plutôt avec un murmure effrayant, car il était le grondement de
+l'orage amassé dans son coeur, comme son regard en était l'éclair.
+
+--Vous me jetez du feu par les yeux, citoyen, reprit Dixmer. On va nous
+reconnaître et nous suivre.
+
+--Oui, et tu crains d'être arrêté, n'est-ce pas? Tu crains d'être
+conduit à cet échafaud où tu envoies les autres? Qu'on nous arrête, tant
+mieux, car il me semble qu'il manque aujourd'hui un coupable à la
+justice nationale.
+
+--Comme il manque un nom sur la liste des gens d'honneur, n'est-ce pas?
+depuis que votre nom en a disparu.
+
+--C'est bien! nous reparlerons de tout cela, j'espère; mais, en
+attendant, vous vous êtes vengé, et misérablement vengé, sur une femme.
+Pourquoi, puisque vous m'attendiez quelque part, ne m'attendiez-vous pas
+chez moi le jour où vous m'avez volé Geneviève?
+
+--Je croyais que le premier voleur, c'était vous.
+
+--Allons, pas d'esprit, monsieur, je ne vous ai jamais connu; pas de
+mots, je vous sais plus fort sur l'action que sur la parole, témoin le
+jour où vous avez voulu m'assassiner: ce jour-là, le naturel parlait.
+
+--Et je me suis fait plus d'une fois le reproche de ne l'avoir point
+écouté, répondit tranquillement Dixmer.
+
+--Eh bien, dit Maurice en frappant sur son sabre, je vous offre une
+revanche.
+
+--Demain, si vous voulez, pas aujourd'hui.
+
+--Pourquoi demain?
+
+--Ou ce soir.
+
+--Pourquoi pas tout de suite?
+
+--Parce que j'ai affaire jusqu'à cinq heures.
+
+--Encore quelque hideux projet, dit Maurice; encore quelque guet-apens.
+
+--Ah çà! monsieur Maurice, reprit Dixmer, vous êtes bien peu
+reconnaissant, en vérité. Comment! pendant six mois, je vous ai laissé
+filer le parfait amour avec ma femme; pendant six mois, j'ai respecté
+vos rendez-vous, laissé passer vos sourires. Jamais homme, convenez-en,
+n'a été si peu tigre que moi.
+
+--C'est-à-dire que tu croyais que je pouvais t'être utile, et que tu me
+ménageais.
+
+--Sans doute! répondit avec calme Dixmer, qui se dominait autant que
+s'emportait Maurice. Sans doute! tandis que vous trahissiez votre
+république et que vous me la vendiez pour un regard de ma femme; pendant
+que vous vous déshonoriez, vous par votre trahison, elle par son
+adultère, j'étais, moi, le sage et le héros. J'attendais et je
+triomphais.
+
+--Horreur! dit Maurice.
+
+--Oui! n'est-ce pas? vous appréciez votre conduite, monsieur. Elle est
+horrible! elle est infâme!
+
+--Vous vous trompez, monsieur; la conduite que j'appelle horrible et
+infâme, c'est celle de l'homme à qui l'honneur d'une femme avait été
+confié, qui avait juré de garder cet honneur pur et intact, et qui, au
+lieu de tenir son serment, a fait de sa beauté l'amorce honteuse où il a
+pris le faible coeur. Vous aviez, avant toute chose, pour devoir sacré
+de protéger cette femme, monsieur, et, au lieu de la protéger, vous
+l'avez vendue.
+
+--Ce que j'avais à faire, monsieur, répondit Dixmer, je vais vous le
+dire; j'avais à sauver mon ami, qui soutenait avec moi une cause sacrée.
+De même que j'ai sacrifié mes biens à cette cause, je lui ai sacrifié
+mon honneur. Quant à moi, je me suis complètement oublié, complètement
+effacé. Je n'ai songé à moi qu'en dernier lieu. Maintenant, plus d'ami:
+mon ami est mort poignardé; maintenant, plus de reine: ma reine est
+morte sur l'échafaud; maintenant, eh bien, maintenant, je songe à ma
+vengeance.
+
+--Dites à votre assassinat.
+
+--On n'assassine pas une adultère en la frappant, on la punit.
+
+--Cet adultère, vous le lui avez imposé, donc il était légitime.
+
+--Vous croyez? fit Dixmer avec un sombre sourire. Demandez à ses remords
+si elle croit avoir agi légitimement.
+
+--Celui qui punit frappe au jour; toi, tu ne punis pas, puisqu'en jetant
+sa tête à la guillotine, tu te caches.
+
+--Moi, je fuis! moi, je me cache! et où vois-tu cela, pauvre cervelle
+que tu es? demanda Dixmer. Est-ce se cacher que d'assister à sa
+condamnation? Est-ce fuir que d'aller jusque dans la salle des Morts lui
+jeter son dernier adieu?
+
+--Tu vas la revoir? s'écria Maurice, tu vas lui dire adieu?
+
+--Allons, répondit Dixmer en haussant les épaules, décidément tu n'es
+pas expert en vengeance, citoyen Maurice. Ainsi, à ma place, tu serais
+satisfait en abandonnant les événements à leur seule force, les
+circonstances à leur seul entraînement; ainsi, par exemple, la femme
+adultère ayant mérité la mort, du moment où je la punis de mort, je suis
+quitte envers elle, ou plutôt elle est quitte envers moi. Non, citoyen
+Maurice, j'ai trouvé mieux que cela, moi: j'ai trouvé un moyen de rendre
+à cette femme tout le mal qu'elle m'a fait. Elle t'aime, elle va mourir
+loin de toi; elle me déteste, elle va me revoir. Tiens, ajouta-t-il en
+tirant un portefeuille de sa poche, vois-tu ce portefeuille? Il renferme
+une carte signée du greffier du Palais. Avec cette carte, je puis
+pénétrer près des condamnés; eh bien, je pénétrerai près de Geneviève et
+je l'appellerai adultère; je verrai tomber ses cheveux sous la main du
+bourreau, et, tandis que ses cheveux tomberont, elle entendra ma voix
+qui répétera: «Adultère!» Je l'accompagnerai jusqu'à la charrette, et,
+quand elle posera le pied sur l'échafaud, le dernier mot qu'elle
+entendra sera le mot _adultère_.
+
+_--_Prends garde! elle n'aura pas la force de supporter tant de
+lâchetés, et elle te dénoncera.
+
+--Non! dit Dixmer, elle me hait trop pour cela; si elle avait dû me
+dénoncer, elle m'eût dénoncé quand ton ami lui en donnait le conseil
+tout bas: puisqu'elle ne m'a pas dénoncé pour sauver sa vie, elle ne me
+dénoncera point pour mourir avec moi; car elle sait bien que, si elle me
+dénonçait, je ferais retarder son supplice d'un jour; elle sait bien
+que, si elle me dénonçait, j'irais avec elle, non seulement jusqu'au bas
+des degrés du Palais, mais encore jusqu'à l'échafaud; car elle sait bien
+qu'au lieu de l'abandonner au pied de l'escabeau, je monterais avec elle
+dans la charrette; car elle sait bien que, tout le long du chemin, je
+lui répéterais ce mot terrible: _adultère_; que, sur l'échafaud, je le
+lui répéterais toujours, et qu'au moment où elle tomberait dans
+l'éternité, l'accusation y tomberait avec elle.
+
+Dixmer était effrayant de colère et de haine; sa main avait saisi la
+main de Maurice; il la secouait avec une force inconnue au jeune homme,
+sur lequel un effet contraire s'opérait. À mesure que s'exaltait Dixmer,
+Maurice se calmait.
+
+--Écoute, dit le jeune homme, à cette vengeance il manque une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que tu puisses lui dire: «En sortant du tribunal, j'ai rencontré
+ton amant et je l'ai tué.»
+
+--Au contraire, j'aime mieux lui dire que tu vis, et que, tout le reste
+de ta vie, tu souffriras du spectacle de sa mort.
+
+--Tu me tueras cependant, dit Maurice; ou, ajouta-t-il en regardant
+autour de lui et en se voyant à peu près maître de la position, c'est
+moi qui te tuerai.
+
+Et, pâle d'émotion, exalté par la colère, sentant sa force doublée de la
+contrainte qu'il s'était imposée pour entendre Dixmer dérouler jusqu'au
+bout son terrible projet, il le saisit à la gorge et l'attira à lui tout
+en marchant à reculons vers un escalier qui conduisait à la berge de la
+rivière.
+
+Au contact de cette main, Dixmer à son tour sentit la haine monter en
+lui comme une lave.
+
+--C'est bien, dit-il, tu n'as pas besoin de me traîner de force, j'irai.
+
+--Viens donc, tu es armé.
+
+--Je te suis.
+
+--Non, précède-moi; mais, je t'en préviens, au moindre signe, au moindre
+geste, je te fends la tête d'un coup de sabre.
+
+--Oh! tu sais bien que je n'ai pas peur, dit Dixmer avec ce sourire que
+la pâleur de ses lèvres rendait si effrayant.
+
+--Peur de mon sabre, non, murmura Maurice, mais peur de perdre ta
+vengeance. Et cependant, ajouta-t-il, maintenant que nous voilà face à
+face, tu peux lui dire adieu.
+
+En effet, ils étaient arrivés au bord de l'eau, et, si le regard pouvait
+encore les suivre où ils étaient, nul ne pouvait arriver assez à temps
+pour empêcher le duel d'avoir lieu.
+
+D'ailleurs, une égale colère dévorait les deux hommes.
+
+Tout en parlant ainsi, ils étaient descendus par le petit escalier qui
+donne sur la place du Palais, et ils avaient gagné le quai à peu près
+désert; car, comme les condamnations continuaient, attendu qu'il était
+deux heures à peine, la foule encombrait encore le prétoire, les
+corridors et les cours, et Dixmer paraissait avoir aussi soif du sang de
+Maurice que Maurice avait soif du sang de Dixmer.
+
+Ils s'enfoncèrent alors sous une de ces voûtes qui conduisent des
+cachots de la Conciergerie à la rivière, égouts infects aujourd'hui, et
+qui jadis, sanglants, charrièrent plus d'une fois les cadavres loin des
+oubliettes.
+
+Maurice se plaça entre l'eau et Dixmer.
+
+--Je crois, décidément, que c'est moi qui te tuerai, Maurice, dit
+Dixmer; tu trembles trop.
+
+--Et moi, Dixmer, dit Maurice en mettant le sabre à la main et en lui
+fermant avec soin toute retraite, je crois, au contraire, que c'est moi
+qui te tuerai, et qui, après t'avoir tué, prendrai dans ton portefeuille
+le laissez-passer du greffe du Palais. Oh! tu as beau boutonner ton
+habit, va; mon sabre l'ouvrira, je t'en réponds, fût-il d'airain comme
+les cuirasses antiques.
+
+--Ce papier, hurla Dixmer, tu le prendras?
+
+--Oui, dit Maurice, c'est moi qui m'en servirai, de ce papier; c'est moi
+qui, avec ce papier, entrerai près de Geneviève; c'est moi qui
+m'assiérai près d'elle sur la charrette; c'est moi qui murmurerai à son
+oreille tant qu'elle vivra: _Je t'aime_; et, quand tombera sa tête: _Je
+t'aimais_.
+
+Dixmer fit un mouvement de la main gauche pour saisir le papier de sa
+main droite, et le lancer avec le portefeuille dans la rivière. Mais,
+rapide comme la foudre, tranchant comme une hache, le sabre de Maurice
+s'abattit sur cette main et la sépara presque entièrement du poignet.
+
+Le blessé jeta un cri, tout en secouant sa main mutilée, et tomba en
+garde.
+
+Alors commença sous cette voûte perdue et ténébreuse un combat terrible;
+les deux hommes, renfermés dans un espace si étroit, que les coups, pour
+ainsi dire, ne pouvaient s'écarter de la ligne du corps, glissaient sur
+la dalle humide et se retenaient difficilement aux parois de l'égout;
+les attaques se multipliaient en raison de l'impatience des combattants.
+
+Dixmer sentait son sang couler et comprenait que ses forces allaient
+s'en aller avec son sang; il chargea Maurice avec une telle violence,
+que celui-ci fut obligé de faire un pas en arrière. En rompant, son pied
+gauche glissa, et la pointe du sabre de son ennemi entama sa poitrine.
+Mais, par un mouvement rapide comme la pensée, tout agenouillé qu'il
+était, il releva la lame avec sa main gauche, et tendit la pointe à
+Dixmer, qui, lancé par sa colère, lancé par son mouvement sur un sol
+incliné, vint tomber sur son sabre et s'enferra lui-même.
+
+On entendit une imprécation terrible; puis les deux corps roulèrent
+jusque hors de la voûte.
+
+Un seul se releva; c'était Maurice, Maurice couvert de sang, mais du
+sang de son ennemi.
+
+Il retira son sabre à lui, et, à mesure qu'il le retirait, il semblait
+avec la lame aspirer le reste de vie qui agitait encore d'un
+frissonnement nerveux les membres de Dixmer.
+
+Puis, lorsqu'il se fut bien assuré que celui-ci était mort, il se pencha
+sur le cadavre, ouvrit l'habit du mort, prit le portefeuille et
+s'éloigna rapidement.
+
+En jetant les yeux sur lui, il vit qu'il ne ferait pas quatre pas dans
+la rue sans être arrêté: il était couvert de sang.
+
+Il s'approcha du bord de l'eau, se pencha vers le fleuve et y lava ses
+mains et son habit.
+
+Puis il remonta rapidement l'escalier en jetant un dernier regard vers
+la voûte.
+
+Un filet rouge et fumant en sortait et s'avançait ruisselant vers la
+rivière.
+
+Arrivé près du Palais, il ouvrit le portefeuille et y trouva le
+laissez-passer signé du greffier du Palais.
+
+--Merci, Dieu juste! murmura-t-il. Et il monta rapidement les degrés qui
+conduisaient à la salle des Morts. Trois heures sonnaient.
+
+
+
+
+LIV
+
+La salle des morts
+
+
+On se rappelle que le greffier du Palais avait ouvert à Dixmer ses
+registres d'écrou, et entretenu avec lui des relations que la présence
+de madame la greffière rendait fort agréables.
+
+Cet homme, comme on le pense bien, entra dans des terreurs effroyables
+lorsque vint la révélation du complot de Dixmer.
+
+En effet, il ne s'agissait pas moins pour lui que de paraître complice
+de son faux collègue, et d'être condamné à mort avec Geneviève.
+
+Fouquier-Tinville l'avait appelé devant lui.
+
+On comprend quel mal s'était donné le pauvre homme pour établir son
+innocence aux yeux de l'accusateur public; il y avait réussi, grâce aux
+aveux de Geneviève, qui établissaient son ignorance des projets de son
+mari. Il y avait réussi, grâce à la fuite de Dixmer; il y avait réussi
+surtout, grâce à l'intérêt de Fouquier-Tinville, qui voulait conserver
+son administration pure de toute tache.
+
+--Citoyen, avait dit le greffier en se jetant à ses genoux,
+pardonne-moi, je me suis laissé tromper.
+
+--Citoyen, avait répondu l'accusateur public, un employé de la nation
+qui se laisse tromper dans des temps comme ceux-ci mérite d'être
+guillotiné.
+
+--Mais on peut être bête, citoyen, reprit le greffier, qui mourait
+d'envie d'appeler Fouquier-Tinville monseigneur.
+
+--Bête ou non, reprit le rigide accusateur, nul ne doit se laisser
+endormir dans son amour pour la République. Les oies du Capitole aussi
+étaient des bêtes, et cependant elles se sont réveillées pour sauver
+Rome.
+
+Le greffier n'avait rien à répliquer à un pareil argument; il poussa un
+gémissement et attendit.
+
+--Je te pardonne, dit Fouquier. Je te défendrai même, car je ne veux pas
+qu'un de mes employés soit même soupçonné; mais souviens-toi qu'au
+moindre mot qui reviendra à mes oreilles, au moindre souvenir de cette
+affaire, tu y passeras.
+
+Il n'est pas besoin de dire avec quel empressement et quelle sollicitude
+le greffier s'en alla trouver les journaux, toujours empressés de dire
+ce qu'ils savent, et quelquefois ce qu'ils ne savent pas, dussent-ils
+faire tomber la tête de dix hommes.
+
+Il chercha partout Dixmer pour lui recommander le silence; mais Dixmer
+avait tout naturellement changé de domicile et il ne put le retrouver.
+
+Geneviève fut amenée sur le fauteuil des accusés; mais elle avait déjà
+déclaré, dans l'instruction, que ni elle ni son mari n'avaient aucun
+complice.
+
+Aussi, comme il remercia des yeux la pauvre femme quand il la vit passer
+devant lui pour se rendre au tribunal!
+
+Seulement, comme elle venait de passer, et qu'il était rentré un instant
+dans le greffe pour y prendre un dossier que réclamait le citoyen
+Fouquier-Tinville, il vit tout à coup apparaître Dixmer, qui s'avança
+vers lui d'un pas calme et tranquille.
+
+Cette vision le pétrifia.
+
+--Oh! fit-il, comme s'il eût aperçu un spectre.
+
+--Est-ce que tu ne me reconnais pas? demanda le nouvel arrivant.
+
+--Si fait. Tu es le citoyen Durand, ou plutôt le citoyen Dixmer.
+
+--C'est cela.
+
+--Mais tu es mort, citoyen?
+
+--Pas encore, comme tu vois.
+
+--Je veux dire qu'on va t'arrêter.
+
+--Qui veux-tu qui m'arrête? Personne ne me connaît.
+
+--Mais je te connais, moi, et je n'ai qu'un mot à dire pour te faire
+guillotiner.
+
+--Et moi, je n'ai qu'à en dire deux pour qu'on te guillotine avec moi.
+
+--C'est abominable, ce que tu dis là!
+
+--Non, c'est logique.
+
+--Mais de quoi s'agit-il? Voyons, parle! dépêche-toi, car, moins
+longtemps nous causerons ensemble, moins nous courrons de danger l'un et
+l'autre.
+
+--Voici. Ma femme va être condamnée, n'est-ce pas?
+
+--J'en ai grand'peur! pauvre femme!
+
+--Eh bien, je désire la voir une dernière fois pour lui dire adieu.
+
+--Où cela?
+
+--Dans la salle des Morts!
+
+--Tu oseras entrer là?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Oh! fit le greffier comme un homme à qui cette seule pensée fait venir
+la chair de poule.
+
+--Il doit y avoir un moyen? continua Dixmer.
+
+--D'entrer dans la salle des Morts? Oui, sans doute.
+
+--Lequel?
+
+--C'est de se procurer une carte.
+
+--Et où se procure-t-on ces cartes? Le greffier pâlit affreusement et
+balbutia:
+
+--Ces cartes, où on se les procure, vous demandez?
+
+--Je demande où on se les procure, répondit Dixmer; la question est
+claire, je pense.
+
+--On se les procure... ici.
+
+--Ah! vraiment; et qui les signe d'habitude?
+
+--Le greffier.
+
+--Mais le greffier, c'est toi.
+
+--Sans doute, c'est moi.
+
+--Tiens, comme cela tombe! reprit Dixmer en s'asseyant; tu vas me signer
+une carte. Le greffier fit un bond.
+
+--Tu me demandes ma tête, citoyen, dit-il.
+
+--Eh! non! je te demande une carte, voilà tout.
+
+--Je vais te faire arrêter, malheureux! dit le greffier rappelant toute
+son énergie.
+
+--Fais, dit Dixmer; mais, à l'instant même, je te dénonce comme mon
+complice, et, au lieu de me laisser aller tout seul dans la fameuse
+salle, tu m'y accompagneras.
+
+Le greffier pâlit.
+
+--Ah! scélérat! dit-il.
+
+--Il n'y a pas de scélérat là dedans, reprit Dixmer; j'ai besoin de
+parler à ma femme, et je te demande une carte pour arriver jusqu'à elle.
+
+--Voyons, est-ce donc si nécessaire que tu lui parles?
+
+--Il paraît, puisque je risque ma tête pour y parvenir.
+
+La raison parut plausible au greffier. Dixmer vit qu'il était ébranlé.
+
+--Allons, dit-il, rassure-toi, on n'en saura rien. Que diable! il doit
+se présenter parfois des cas pareils à celui où je me trouve.
+
+--C'est rare. Il n'y a pas grande concurrence.
+
+--Eh bien, voyons, arrangeons cela autrement.
+
+--Si c'est possible, je ne demande pas mieux.
+
+--C'est on ne peut plus possible. Entre par la porte des condamnés; par
+cette porte-là, il ne faut pas de carte. Et puis, quand tu auras parlé à
+ta femme, tu m'appelleras et je te ferai sortir.
+
+--Pas mal! fit Dixmer; malheureusement, il y a une histoire qui court la
+ville.
+
+--Laquelle?
+
+--L'histoire d'un pauvre bossu qui s'est trompé de porte, et qui,
+croyant entrer aux archives, est entré dans la salle dont nous parlons.
+Seulement, comme il y était entré par la porte des condamnés, au lieu
+d'y entrer par la grande porte; comme il n'avait pas de carte pour faire
+reconnaître son identité, une fois entré, on n'a pas voulu le laisser
+sortir. On lui a soutenu que, puisqu'il était entré par la porte des
+autres condamnés, il était condamné comme les autres. Il a eu beau
+protester, jurer, appeler, personne ne l'a cru, personne n'est venu à
+son aide, personne ne l'a fait sortir. De sorte que, malgré ses
+protestations, ses serments, ses cris, l'exécuteur lui a d'abord coupé
+les cheveux, et ensuite le cou. L'anecdote est-elle vraie, citoyen
+greffier? Tu dois le savoir mieux que personne.
+
+--Hélas! oui, elle est vraie! dit le greffier tout tremblant.
+
+--Eh bien, tu vois donc qu'avec de pareils antécédents, je serais un fou
+d'entrer dans un pareil coupe-gorge.
+
+--Mais puisque je serai là, je te dis!
+
+--Et si l'on t'appelle, si tu es occupé ailleurs, si tu oublies? Dixmer
+appuya impitoyablement sur le dernier mot:
+
+--Si tu oublies que je suis là?
+
+--Mais puisque je te promets...
+
+--Non; d'ailleurs, cela te compromettrait: on te verrait me parler; et
+puis, enfin, cela ne me convient pas. Ainsi j'aime mieux une carte.
+
+--Impossible.
+
+--Alors, cher ami, je parlerai, et nous irons faire un tour ensemble à
+la place de la Révolution.
+
+Le greffier, ivre, étourdi, à demi mort, signa un laissez-passer pour un
+_citoyen_.
+
+Dixmer se jeta dessus et sortit précipitamment pour aller prendre, dans
+le prétoire, la place où nous l'avons vu.
+
+On sait le reste.
+
+De ce moment, le greffier, pour éviter toute accusation de connivence,
+alla s'asseoir près de Fouquier-Tinville, laissant la direction de son
+greffe à son premier commis.
+
+À trois heures dix minutes, Maurice, muni de la carte, traversa une haie
+de guichetiers et de gendarmes, et arriva sans encombre à la porte
+fatale.
+
+Quand nous disons fatale, nous exagérons, car il y avait deux portes. La
+grande porte, par laquelle entraient et sortaient les porteurs de carte;
+et la porte des condamnés, par laquelle entraient ceux qui ne devaient
+sortir que pour marcher à l'échafaud.
+
+La pièce dans laquelle venait de pénétrer Maurice était séparée en deux
+compartiments.
+
+Dans l'un de ces compartiments siégeaient les employés chargés
+d'enregistrer les noms des arrivants; dans l'autre, meublée seulement de
+quelques bancs de bois, on déposait à la fois ceux qui venaient d'être
+arrêtés et ceux qui venaient d'être condamnés; ce qui était à peu près
+la même chose.
+
+La salle était sombre, éclairée seulement par les vitres d'une cloison
+prise sur le greffe.
+
+Une femme vêtue de blanc et à demi évanouie gisait dans un coin, adossée
+au mur.
+
+Un homme était debout devant elle, les bras croisés, secouant de temps
+en temps la tête et hésitant à lui parler, de peur de lui rendre le
+sentiment qu'elle paraissait avoir perdu.
+
+Autour de ces deux personnages, on voyait remuer confusément les
+condamnés, qui sanglotaient ou chantaient des hymnes patriotiques.
+
+D'autres se promenaient à grands pas, comme pour fuir hors de la pensée
+qui les dévorait.
+
+C'était bien l'antichambre de la mort, et l'ameublement la rendait digne
+de ce nom.
+
+On voyait des bières, remplies de paille, s'entr'ouvrir comme pour
+appeler les vivants: c'étaient des lits de repos, des tombeaux
+provisoires.
+
+Une grande armoire s'élevait dans la paroi opposée au vitrage.
+
+Un prisonnier l'ouvrit par curiosité et recula d'horreur.
+
+Cette armoire renfermait les habits sanglants des suppliciés de la
+veille, et de longues tresses de cheveux pendaient çà et là: c'étaient
+les pourboires du bourreau, qui les vendait aux parents, lorsque
+l'autorité ne lui enjoignait pas de brûler ces chères reliques.
+
+Maurice, palpitant, hors de lui, eut à peine ouvert la porte, qu'il vit
+tout le tableau d'un coup d'oeil.
+
+Il fit trois pas dans la salle et vint tomber aux pieds de Geneviève.
+
+La pauvre femme poussa un cri que Maurice étouffa sur ses lèvres.
+
+Lorin serrait, en pleurant, son ami dans ses bras; c'étaient les
+premières larmes qu'il eût versées.
+
+Chose étrange! tous ces malheureux assemblés, qui devaient mourir
+ensemble, regardaient à peine le touchant tableau que leur offraient ces
+malheureux, leurs semblables.
+
+Chacun avait trop de ses propres émotions pour prendre une part des
+émotions des autres.
+
+Les trois amis demeurèrent un moment unis dans une étreinte muette,
+ardente et presque joyeuse.
+
+Lorin se détacha le premier du groupe douloureux.
+
+--Tu es donc condamné aussi? dit-il à Maurice.
+
+--Oui, répondit celui-ci.
+
+--Oh! bonheur! murmura Geneviève. La joie des gens qui n'ont qu'une
+heure à vivre ne peut pas même durer autant que leur vie. Maurice, après
+avoir contemplé Geneviève avec cet amour ardent et profond qu'il avait
+dans le coeur, après l'avoir remerciée de cette parole à la fois si
+égoïste et si tendre qui venait de lui échapper, se tourna vers Lorin:
+
+--Maintenant, dit-il tout en enfermant dans sa main les deux mains de
+Geneviève, causons.
+
+--Ah! oui, causons, répondit Lorin; mais s'il nous en reste le temps,
+c'est bien juste. Que veux-tu me dire? Voyons.
+
+--Tu as été arrêté à cause de moi, condamné à cause d'elle, n'ayant rien
+commis contre les lois; comme Geneviève et moi nous payons notre dette,
+il ne convient pas qu'on te fasse payer en même temps que nous.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Lorin, tu es libre.
+
+--Libre, moi? Tu es fou! dit Lorin.
+
+--Non, je ne suis pas fou; je te répète que tu es libre, tiens, voici un
+laissez-passer. On te demandera qui tu es; tu es employé au greffe des
+Carmes; tu es venu parler au citoyen greffier du Palais; tu lui as, par
+curiosité, demandé un laissez-passer pour voir les condamnés; tu les as
+vus, tu es satisfait et tu t'en vas.
+
+--C'est une plaisanterie, n'est-ce pas?
+
+--Non pas, mon cher ami, voici la carte, profite de l'avantage. Tu n'es
+pas amoureux, toi; tu n'as pas besoin de mourir pour passer quelques
+minutes de plus avec la bien-aimée de ton coeur, et ne pas perdre une
+seconde de ton éternité.
+
+--Eh bien! Maurice, dit Lorin, si l'on peut sortir d'ici, ce que je
+n'eusse jamais cru, je te jure, pourquoi ne fais-tu pas sauver madame
+d'abord? Quant à toi, nous aviserons.
+
+--Impossible, dit Maurice avec un affreux serrement de coeur; tiens, tu
+vois, il y a sur la carte un citoyen, et non une citoyenne; et,
+d'ailleurs, Geneviève ne voudrait pas sortir en me laissant ici, vivre
+en sachant que je vais mourir.
+
+--Eh bien, mais si elle ne le veut pas, pourquoi le voudrais-je, moi? Tu
+crois donc que j'ai moins de courage qu'une femme?
+
+--Non, mon ami, je sais, au contraire, que tu es le plus brave des
+hommes; mais rien au monde ne saurait excuser ton entêtement en pareil
+cas. Allons, Lorin, profite du moment et donne-nous cette joie suprême
+de te savoir libre et heureux!
+
+--Heureux! s'écria Lorin, est-ce que tu plaisantes? heureux sans
+vous?... Eh! que diable veux-tu que je fasse en ce monde, sans vous, à
+Paris, hors de mes habitudes? Ne plus vous voir, ne plus vous ennuyer de
+mes bouts-rimés? Ah! pardieu, non!
+
+--Lorin, mon ami!...
+
+--Justement, c'est parce que je suis ton ami que j'insiste; avec la
+perspective de vous retrouver tous deux, si j'étais prisonnier comme je
+le suis, je renverserais des murailles; mais, pour me sauver d'ici tout
+seul, pour m'en aller dans les rues le front courbé avec quelque chose
+comme un remords qui criera incessamment à mon oreille: «Maurice!
+Geneviève!»; pour passer dans certains quartiers et devant certaines
+maisons où j'ai vu vos personnes et où je ne verrai plus que vos ombres;
+pour en arriver enfin à exécrer ce cher Paris que j'aimais tant, ah! ma
+foi non, et je trouve qu'on a eu raison de proscrire les rois, ne fût-ce
+qu'à cause du roi Dagobert.
+
+--Et en quoi le roi Dagobert a-t-il rapport à ce qui se passe entre
+nous?
+
+--En quoi? Cet affreux tyran ne disait-il pas au grand Éloi: «Il n'est
+si bonne compagnie qu'il ne faille quitter?» Eh bien, moi je suis un
+républicain! et je dis: Rien ne doit nous faire quitter la bonne
+compagnie, même la guillotine; je me sens bien ici, et j'y reste.
+
+--Pauvre ami! pauvre ami! dit Maurice.
+
+Geneviève ne disait rien, mais elle le regardait avec des yeux baignés
+de larmes.
+
+--Tu regrettes la vie, toi! dit Lorin.
+
+--Oui, à cause d'elle!
+
+--Et moi, je ne la regrette à cause de rien; pas même à cause de la
+déesse Raison, laquelle--j'ai oublié de te faire part de cette
+circonstance--a eu dernièrement les torts les plus graves envers moi, ce
+qui ne lui donnera pas même la peine de se consoler comme l'autre
+Arthémise, l'ancienne; je m'en irai donc très calme et très facétieux;
+j'amuserai tous ces gredins qui courent après la charrette; je dirai un
+joli quatrain à M. Sanson, et bonsoir la compagnie... c'est-à-dire...
+attends donc.
+
+Lorin s'interrompit.
+
+--Ah! si fait, si fait, dit-il, si fait, je veux sortir; je savais bien
+que je n'aimais personne; mais j'oubliais que je haïssais quelqu'un; ta
+montre, Maurice, ta montre!
+
+--Trois heures et demie.
+
+--J'ai le temps, mordieu! j'ai le temps.
+
+--Certainement, s'écria Maurice; il reste neuf accusés aujourd'hui, cela
+ne finira pas avant cinq heures; nous avons donc près de deux heures
+devant nous.
+
+--C'est tout ce qu'il me faut; donne-moi ta carte et prête-moi vingt
+sous.
+
+--Oh! mon Dieu! qu'allez-vous faire? murmura Geneviève.
+
+Maurice lui serra la main; l'important pour lui, c'était que Lorin
+sortît.
+
+--J'ai mon idée, dit Lorin.
+
+Maurice tira sa bourse de sa poche et la mit dans la main de son ami.
+
+--Maintenant, la carte, pour l'amour de Dieu! Je veux dire pour l'amour
+de l'Être éternel. Maurice lui remit la carte.
+
+Lorin baisa la main de Geneviève, et, profitant du moment où l'on
+amenait dans le greffe une fournée de condamnés, il enjamba les bancs de
+bois et se présenta à la grande porte.
+
+--Eh! dit un gendarme, en voilà un qui se sauve, il me semble. Lorin se
+redressa et présenta sa carte.
+
+--Tiens, dit-il, citoyen gendarme, apprends à mieux connaître les gens.
+
+Le gendarme reconnut la signature du greffier; mais il appartenait à
+cette catégorie de fonctionnaires qui manquent généralement de
+confiance, et, comme, juste en ce moment, le greffier descendait du
+tribunal avec un frisson qui ne l'avait point quitté depuis qu'il avait
+si imprudemment hasardé sa signature:
+
+--Citoyen greffier, dit-il, voici un papier à l'aide duquel un
+particulier veut sortir de la salle des Morts; est-il bon, le papier?
+
+Le greffier blêmit de frayeur, et, convaincu, s'il regardait, qu'il
+allait apercevoir la terrible figure de Dixmer, il se hâta de répondre
+en s'emparant de la carte:
+
+--Oui, oui, c'est bien ma signature.
+
+--Alors, dit Lorin, si c'est ta signature, rends-la-moi.
+
+--Non pas, dit le greffier en la déchirant en mille morceaux, non pas!
+ces sortes de cartes ne peuvent servir qu'une fois.
+
+Lorin resta un moment irrésolu.
+
+--Ah! tant pis, dit-il; mais, avant tout, il faut que je le tue. Et il
+s'élança hors du greffe.
+
+Maurice avait suivi Lorin avec une émotion facile à comprendre; dès que
+Lorin eut disparu:
+
+--Il est sauvé! dit-il à Geneviève avec une exaltation qui ressemblait à
+la joie; on a déchiré sa carte, il ne pourra plus rentrer; puis,
+d'ailleurs, pût-il rentrer, la séance du tribunal va finir: à cinq
+heures, il reviendra, nous serons morts.
+
+Geneviève poussa un soupir et frissonna.
+
+--Oh! presse-moi dans tes bras, dit-elle, et ne nous quittons plus....
+Pourquoi n'est-il pas possible, mon Dieu! qu'un même coup nous frappe,
+pour que nous exhalions ensemble notre dernier soupir!
+
+Alors ils se retirèrent au plus profond de la salle obscure, Geneviève
+s'assit tout près de Maurice et lui passa ses deux bras autour du cou;
+ainsi enlacés respirant le même souffle, éteignant d'avance en eux-mêmes
+le bruit et la pensée, ils s'engourdirent, à force d'amour, aux
+approches de la mort.
+
+Une demi-heure se passa.
+
+
+
+
+LV
+
+Pourquoi Lorin était sorti
+
+
+Tout à coup un grand bruit se fit entendre, les gendarmes débouchèrent
+de la porte basse; derrière eux venaient Sanson et ses aides, qui
+portaient des paquets de cordes.
+
+--Oh! mon ami, mon ami! dit Geneviève, voilà le moment fatal, je me sens
+défaillir.
+
+--Et vous avez tort, dit la voix éclatante de Lorin:
+
+
+ _Vous avez tort, en vérité,_
+ _Car la mort, c'est la liberté!_
+
+
+--Lorin! s'écria Maurice au désespoir.
+
+--Ils ne sont pas bons, n'est-ce pas? Je suis de ton avis; depuis hier,
+je n'en fais que de pitoyables...
+
+--Ah! il s'agit bien de cela. Tu es revenu, malheureux!... tu es
+revenu!...
+
+--C'étaient nos conventions, je pense? Écoute, car, aussi bien, ce que
+j'ai à dire t'intéresse ainsi que madame.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu!
+
+--Laisse-moi donc parler, ou je n'aurai pas le temps de conter la chose.
+Je voulais sortir pour acheter un couteau rue de la Barillerie.
+
+--Que voulais-tu faire d'un couteau?
+
+--J'en voulais tuer ce bon M. Dixmer. Geneviève frissonna.
+
+--Ah! fit Maurice, je comprends.
+
+--Je l'ai acheté. Voici ce que je me disais, et tu vas comprendre
+combien ton ami a l'esprit logique. Je commence à croire que j'aurais dû
+me faire mathématicien au lieu de me faire poète. Malheureusement il est
+trop tard maintenant. Voici donc ce que je me disais; suis mon
+raisonnement: «M. Dixmer a compromis sa femme; M. Dixmer est venu la
+voir juger; M. Dixmer ne se privera pas du plaisir de la voir passer en
+charrette, surtout nous l'accompagnant. Je vais donc le trouver au
+premier rang des spectateurs: je me glisserai près de lui; je lui dirai:
+«Bonjour, monsieur Dixmer», et je lui planterai mon couteau dans le
+flanc.
+
+--Lorin! s'écria Geneviève.
+
+--Rassurez-vous, chère amie, la Providence y avait mis bon ordre.
+Imaginez-vous que les spectateurs, au lieu de se tenir en face du
+Palais, comme c'est leur habitude, avaient fait demi-tour à droite et
+bordaient le quai. Tiens, me dis-je, c'est sans doute un chien qui se
+noie, pourquoi Dixmer ne serait-il pas là. Un chien qui se noie ça fait
+toujours passer le temps. Je m'approche du parapet, et je vois tout le
+long de la berge un tas de gens qui levaient les bras en l'air et qui se
+baissaient pour regarder quelque chose à terre, en poussant des _hélas_!
+à faire déborder la Seine. Je m'approche.... Ce quelque chose... devine
+qui c'était...
+
+--C'était Dixmer, dit Maurice d'une voix sombre.
+
+--Oui. Comment peux-tu deviner cela? Oui, Dixmer, cher ami, Dixmer, qui
+s'est ouvert le ventre tout seul; le malheureux s'est tué en expiation
+sans doute.
+
+--Ah! dit Maurice avec un sombre sourire, c'est ce que tu as pensé?
+
+Geneviève laissa tomber sa tête entre ses mains; elle était trop faible
+pour supporter tant d'émotions successives.
+
+--Oui, j'ai pensé cela, attendu qu'on a retrouvé près de lui son sabre
+ensanglanté; à moins que toutefois... il n'ait rencontré quelqu'un....
+
+Maurice, sans rien dire, et profitant du moment où Geneviève, accablée,
+ne pouvait le voir, ouvrit son habit et montra à Lorin son gilet et sa
+chemise ensanglantés.
+
+--Ah! c'est autre chose, dit Lorin. Et il tendit la main à Maurice.
+
+--Maintenant, dit-il en se penchant à l'oreille de Maurice, comme on ne
+m'a pas fouillé, attendu que je suis rentré en disant que j'étais de la
+suite de M. Sanson, j'ai toujours le couteau, si la guillotine te
+répugne.
+
+Maurice s'empara de l'arme avec un mouvement de joie.
+
+--Non, dit-il, elle souffrirait trop. Et il rendit le couteau à Lorin.
+
+--Tu as raison, dit celui-ci; vive la machine de M. Guillotin! Qu'est-ce
+que la machine de M. Guillotin? Une chiquenaude sur le cou comme l'a dit
+Danton. Qu'est-ce qu'une chiquenaude?
+
+Et il jeta le couteau au milieu du groupe des condamnés. L'un d'eux le
+prit, se l'enfonça dans la poitrine, et tomba mort sur le coup.
+
+Au même moment, Geneviève fit un mouvement et poussa un cri. Sanson
+venait de lui poser la main sur l'épaule.
+
+
+
+
+LVI
+
+Vive Simon!
+
+
+Au cri poussé par Geneviève, Maurice comprit que la lutte allait
+commencer.
+
+L'amour peut exalter l'âme jusqu'à l'héroïsme; l'amour peut, contre
+l'instinct naturel, pousser une créature humaine à désirer la mort; mais
+il n'éteint pas en elle l'appréhension de la douleur. Il était évident
+que Geneviève acceptait plus patiemment et plus religieusement la mort
+depuis que Maurice mourait avec elle; mais la résignation n'exclut pas
+la souffrance, et sortir de ce monde, c'est non seulement tomber dans
+cet abîme qu'on appelle l'inconnu, mais c'est souffrir en tombant.
+
+Maurice embrassa d'un regard toute la scène présente, et d'une pensée
+toute celle qui allait suivre:
+
+Au milieu de la salle, un cadavre de la poitrine duquel un gendarme, en
+se précipitant, avait arraché le couteau, de peur qu'il ne servît à
+d'autres.
+
+Autour de lui, des hommes muets de désespoir et faisant à peine
+attention à lui, écrivant au crayon sur un portefeuille des mots sans
+suite, ou se serrant la main les uns aux autres; ceux-ci répétant sans
+relâche, et comme font les insensés, un nom chéri, ou mouillant de
+larmes un portrait, une bague, une tresse de cheveux; ceux-là vomissant
+de furieuses imprécations contre la tyrannie, mot banal toujours maudit
+par tout le monde tour à tour, et quelquefois même par les tyrans.
+
+Au milieu de toutes ces infortunes, Sanson, appesanti moins encore par
+ses cinquante-quatre ans que par la gravité de son lugubre office;
+Sanson, aussi doux, aussi consolateur que sa mission lui permettait de
+l'être, donnait à celui-ci un conseil, à celui-là un triste
+encouragement, et trouvant des paroles chrétiennes à répondre au
+désespoir comme à la bravade!
+
+--Citoyenne, dit-il à Geneviève, il faudra ôter le fichu et relever ou
+couper les cheveux, s'il vous plaît. Geneviève devint tremblante.
+
+--Allons, mon amie, fit doucement Lorin, du courage!
+
+--Puis-je relever moi-même les cheveux de madame? demanda Maurice.
+
+--Oh! oui, s'écria Geneviève, lui! je vous en supplie, monsieur Sanson.
+
+--Faites, dit le vieillard en détournant la tête. Maurice dénoua sa
+cravate tiède de la chaleur de son cou, Geneviève la baisa, et se
+mettant à genoux devant le jeune homme, lui présenta cette tête
+charmante, plus belle dans sa douleur qu'elle n'avait jamais été dans sa
+joie. Quand Maurice eut fini la funèbre opération, ses mains étaient si
+tremblantes, il y avait tant de douleur dans l'expression de son visage,
+que Geneviève s'écria:
+
+--Oh! j'ai du courage, Maurice. Sanson se retourna.
+
+--N'est-ce pas, monsieur, que j'ai du courage? dit-elle.
+
+--Certainement, citoyenne, répondit l'exécuteur d'une voix émue, et un
+vrai courage.
+
+Pendant ce temps, le premier aide avait parcouru le bordereau envoyé par
+Fouquier-Tinville.
+
+--Quatorze, dit-il. Sanson compta les condamnés.
+
+--Quinze, y compris le mort, dit-il; comment cela se fait-il?
+
+Lorin et Geneviève comptèrent après lui, mus par une même pensée.
+
+--Vous dites qu'il n'y a que quatorze condamnés et que nous sommes
+quinze? dit-elle.
+
+--Oui, il faut que le citoyen Fouquier-Tinville se soit trompé.
+
+--Oh! tu mentais, dit Geneviève à Maurice, tu n'étais point condamné.
+
+--Pourquoi attendre à demain, quand c'est aujourd'hui que tu meurs?
+répondit Maurice.
+
+--Ami, dit-elle en souriant, tu me rassures: je vois maintenant qu'il
+est facile de mourir.
+
+--Lorin, dit Maurice, Lorin, une dernière fois... nul ne peut te
+reconnaître ici... dis que tu es venu me dire adieu... dis que tu as été
+enfermé par erreur. Appelle le gendarme qui t'a vu sortir.... Je serai le
+vrai condamné, moi qui dois mourir; mais toi, nous t'en supplions, ami,
+fais-nous la joie de vivre pour garder notre mémoire; il est temps
+encore, Lorin, nous t'en supplions!
+
+Geneviève joignit ses deux mains en signe de prière. Lorin prit les deux
+mains de la jeune femme et les baisa.
+
+--J'ai dit non, et c'est non, répondit Lorin d'une voix ferme; ne m'en
+parlez plus, ou, en vérité, je croirai que je vous gêne.
+
+--Quatorze, répéta Sanson, et ils sont quinze! Puis, élevant la voix:
+
+--Voyons, dit-il, y a-t-il quelqu'un qui réclame? y a-t-il quelqu'un qui
+puisse prouver qu'il se trouve ici par erreur?
+
+Peut-être quelques bouches s'ouvrirent-elles à cette demande; mais elles
+se refermèrent sans prononcer une parole; ceux qui eussent menti avaient
+honte de mentir; celui qui n'eût pas menti ne voulait point parler.
+
+Il se fit un silence de plusieurs minutes pendant lequel les aides
+continuaient leur lugubre office.
+
+--Citoyens, nous sommes prêts..., dit alors la voix sourde et solennelle
+du vieux Sanson.
+
+Quelques sanglots et quelques gémissements répondirent à cette voix.
+
+--Eh bien, dit Lorin, soit!
+
+
+ _Mourons pour la patrie,_
+ _C'est le sort le plus beau!..._
+
+
+Oui, quand on meurt pour la patrie; mais, décidément, je commence à
+croire que nous ne mourons pas pour le plaisir de ceux qui nous
+regardent mourir. Ma foi, Maurice, je suis de ton avis, je commence
+aussi à me dégoûter de la République.
+
+--L'appel! dit un commissaire à la porte.
+
+Plusieurs gendarmes entrèrent dans la salle et fermèrent ainsi les
+issues, se plaçant entre la vie et les condamnés, comme pour empêcher
+ceux-ci d'y revenir.
+
+On fit l'appel.
+
+Maurice, qui avait vu juger le condamné qui s'était tué avec le couteau
+de Lorin, répondit quand on prononça son nom. Il se trouva alors qu'il
+n'y avait que le mort de trop.
+
+On le porta hors de la salle. Si son identité eût été constatée, si on
+l'eût reconnu pour condamné, tout mort qu'il était, on l'eût guillotiné
+avec les autres.
+
+Les survivants furent poussés vers la sortie.
+
+À mesure que l'un d'eux passait devant le guichet, on lui liait les
+mains derrière le dos.
+
+Pas une parole ne s'échangea pendant dix minutes entre ces malheureux.
+
+Les bourreaux seuls parlaient et agissaient.
+
+Maurice, Geneviève et Lorin, qui ne pouvaient plus se tenir, se
+pressaient les uns contre les autres pour n'être point séparés. Puis les
+condamnés furent poussés de la Conciergerie dans la cour.
+
+Là, le spectacle devint effrayant.
+
+Plusieurs faiblirent à la vue des charrettes; les guichetiers les
+aidèrent à monter.
+
+On entendait derrière les portes, encore fermées, les voix confuses de
+la foule, et l'on devinait à ses rumeurs qu'elle était nombreuse.
+
+Geneviève monta sur la charrette avec assez de force; d'ailleurs,
+Maurice la soutenait du coude. Maurice s'élança rapidement derrière
+elle.
+
+Lorin ne se pressa pas. Il choisit sa place et s'assit à la gauche de
+Maurice.
+
+Les portes s'ouvrirent; aux premiers rangs était Simon.
+
+Les deux amis le reconnurent; lui-même les vit.
+
+Il monta sur la borne près de laquelle les charrettes devaient passer;
+il y en avait trois.
+
+La première charrette s'ébranla; c'était celle où se trouvaient les
+trois amis.
+
+--Eh! bonjour, beau grenadier! dit Simon à Lorin; tu vas essayer de mon
+tranchet, que je pense?
+
+--Oui, dit Lorin, et je tâcherai de ne pas trop l'ébrécher pour qu'il
+puisse à ton tour te tailler le cuir. Les deux autres charrettes
+s'ébranlèrent, suivant la première.
+
+Une effroyable tempête de cris, de bravos, de gémissements, de
+malédictions, fit explosion à l'entour des condamnés.
+
+--Du courage, Geneviève, du courage! murmurait Maurice.
+
+--Oh! répondit la jeune femme, je ne regrette pas la vie, puisque je
+meurs avec toi. Je regrette de n'avoir pas les mains libres pour te
+serrer au moins dans mes bras avant de mourir.
+
+--Lorin, dit Maurice, Lorin, fouille dans la poche de mon gilet, tu y
+trouveras un canif.
+
+--Oh! mordieu! dit Lorin, comme le canif me va; j'étais humilié d'aller
+à la mort garrotté comme un veau.
+
+Maurice abaissa sa poche à la hauteur des mains de son ami; Lorin y prit
+le canif; puis, à eux deux, ils l'ouvrirent.
+
+Alors Maurice le prit entre ses dents, et coupa les cordes qui liaient
+les mains de Lorin.
+
+Lorin débarrassé de ses cordes, rendit le même service à Maurice.
+
+--Dépêche-toi, disait le jeune homme, voilà Geneviève qui s'évanouit.
+
+En effet, pour accomplir cette opération, Maurice s'était détourné un
+instant de la pauvre femme, et, comme si toute sa force venait de lui,
+elle avait fermé les yeux et laissé tomber sa tête sur sa poitrine.
+
+--Geneviève, dit Maurice, Geneviève, rouvre les yeux, mon amie; nous
+n'avons plus que quelques minutes à nous voir en ce monde.
+
+--Ces cordes me blessent, murmura la jeune femme. Maurice la délia.
+Aussitôt elle rouvrit les yeux et se leva, en proie à une exaltation qui
+la fit éblouissante de beauté.
+
+Elle entoura d'un bras le cou de Maurice, saisit de l'autre main celle
+de Lorin, et tous trois, debout sur la charrette, ayant à leurs pieds
+les deux autres victimes ensevelies dans la stupeur d'une mort
+anticipée, ils lancèrent au ciel, qui leur permettait de s'appuyer
+librement l'un sur l'autre, un geste et un regard reconnaissants.
+
+Le peuple, qui les insultait quand ils étaient assis, se tut quand il
+les vit debout.
+
+On aperçut l'échafaud.
+
+Maurice et Lorin le virent; Geneviève ne le vit pas, elle ne regardait
+que son amant. La charrette s'arrêta.
+
+--Je t'aime, dit Maurice à Geneviève, je t'aime!
+
+--La femme d'abord, la femme la première! crièrent mille voix.
+
+--Merci, peuple, dit Maurice; qui donc disait que tu étais cruel?
+
+Il prit Geneviève dans ses bras, et, les lèvres collées sur ses lèvres,
+il la porta dans les bras de Sanson.
+
+--Courage! criait Lorin; courage!
+
+--J'en ai, répondit Geneviève; j'en ai!
+
+--Je t'aime! murmurait Maurice; je t'aime!
+
+Ce n'étaient plus des victimes que l'on égorgeait, c'étaient des amis
+qui se faisaient fête de la mort.
+
+--Adieu! cria Geneviève à Lorin.
+
+--Au revoir! répondit celui-ci. Geneviève disparut sous la fatale
+bascule.
+
+--À toi! dit Lorin.
+
+--À toi! fit Maurice.
+
+--Écoute! elle t'appelle. En effet, Geneviève poussa son dernier cri.
+
+--Viens, dit-elle. Une grande rumeur se fit dans la foule. La belle et
+gracieuse tête était tombée. Maurice s'élança.
+
+--C'est trop juste, disait Lorin, suivons la logique. M'entends-tu,
+Maurice?
+
+--Oui.
+
+--Elle t'aimait, on la tue la première; tu n'es pas condamné, tu meurs
+le second; moi, je n'ai rien fait, et, comme je suis le plus criminel
+des trois, je passe le dernier.
+
+
+ _Et voilà comment tout s'explique_
+ _Avec l'aide de la logique._
+
+
+Ma foi, citoyen Sanson, je t'avais promis un quatrain; mais tu te
+contenteras d'un distique.
+
+--Je t'aimais! murmura Maurice lié à la planche fatale et souriant à la
+tête de son amie; je t'aime.... Le fer trancha la moitié du mot.
+
+--À moi! s'écria Lorin en bondissant sur l'échafaud, et vite! car, en
+vérité, j'y perds la tête.... Citoyen Sanson, je t'ai fait banqueroute de
+deux vers, mais je t'offre en place un calembour.
+
+Sanson le lia à son tour.
+
+--Voyons, dit Lorin, c'est la mode de crier vive quelque chose quand on
+meurt. Autrefois, on criait: «Vive le roi!» mais il n'y a plus de roi.
+Depuis, on a crié: «Vive la liberté!» mais il n'y a plus de liberté. Ma
+foi, vive Simon! qui nous réunit tous trois.
+
+Et la tête du généreux jeune homme tomba près de celles de Maurice et de
+Geneviève!
+
+FIN
+
+ * * * * *
+
+
+Bibliographie--OEuvres complètes:
+Tiré de _Bibliographie des Auteurs Modernes (1801--1934)_ par Hector
+Talvart et Joseph Place, Paris, Editions de la Chronique des Lettres
+Françaises, Aux Horizons de France, 39 rue du Général Foy, 1935 Tome 5.
+
+1. =Élégie sur la mort du général Foy.=
+Paris, Sétier, 1825, in-8 de 14 pp.
+
+2. =La Chasse et l'Amour.=
+Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau, Adolphe (M. Ribbing de Leuven)
+et Davy (Davy de la Pailleterie: A. Dumas).
+Représenté pour la première fois, à Paris, au théâtre de
+l'Ambigu-Comique (22 sept.1825).
+
+Paris, Chez Duvernois, Sétier, 1825, in-8 de 40 pp.
+
+3. =Canaris.=
+Dithyrambe. Au profit des Grecs.
+Paris, Sanson, 1826, in-12 de 10 pp.
+
+4. =Nouvelles contemporaines.=
+Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216 pp.
+
+5. =La Noce et l'Enterrement.=
+Vaudeville en trois tableaux, par MM. Davy, Lassagne et Gustave.
+Représenté pour la première fois, à Paris, au théâtre de la
+Porte-Saint-Martin (21 nov.1826).
+Paris, Chez Bezou, 1826, in-8 de 46 pp.
+
+6. =Henri III et sa cour.=
+Drame historique en cinq actes et en prose.
+Représenté au Théâtre-Français (11 fév.1829).
+Paris, Vezard et Cie, 1829, in-8 de 171 pp.
+
+7. =Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome.=
+Trilogie dramatique sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec
+prologue et épilogue.
+Représenté à Paris sur le Théâtre Royal de l'Odéon (30 mars 1830).
+Paris, Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp.
+
+8. =Rapport au Général La Fayette sur l'enlèvement des poudres de Soissons.=
+Paris, Impr. de Sétier, s.d. (1830), in-8 de 7 pp.
+
+9. =Napoléon Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France.=
+Drame en six actes.
+Représenté pour la première fois, sur le Théâtre Royal de l'Odéon
+(10 janv. 1831).
+Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de XVI-219 pp.
+
+10. =Antony.=
+Drame en cinq actes en prose.
+Représenté pour la première fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin
+(3 mai 1831).
+Paris, Auguste Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f.n.
+ch. (post-scriptum).
+
+11. =Charles VII chez ses grands vassaux.=
+Tragédie en cinq actes.
+Représentée pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Odéon
+(20 oct. 1831).
+Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120 pp.
+
+12. =Richard Darlington.=
+Drame en cinq actes et en prose, précédé de =La Maison du Docteur=,
+prologue par MM. Dinaux.
+Représenté pour la première fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin
+(10 déc. 1831).
+Paris, J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp.
+
+13. =Teresa.=
+Drame en cinq actes et en prose.
+Représenté pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique
+(6 fév. 1832).
+Paris, Barba; Vve Charles Béchet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164 pp.
+
+14. =Le Mari de la veuve.=
+Comédie en un acte et en prose, par M.***.
+Représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français (4 avr. 1832).
+Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp.
+
+15. =La Tour de Nesle.=
+Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM. Gaillardet et ***.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la
+Porte-Saint-Martin (29 mai 1832).
+Paris, J.-N. Barba, 1832, in-8 de 4 ff., 98 pp.
+
+16. =Gaule et France.=
+Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp.
+
+17. =Impressions de voyage.=
+Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont, 1834-1837, 5 vol. in-8.
+
+18. =Angèle.=
+Drame en cinq actes.
+Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254 pp.
+
+19. =Catherine Howard.=
+Drame en cinq actes et en huit tableaux.
+Paris, Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp.
+
+20. =Souvenirs d'Antony.=
+Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de 360 pp.
+
+21. =Chroniques de France. Isabel de Bavière= (Règne de Charles VI).
+Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp.
+
+22. =Don Juan de Marana ou la chute d'un ange.=
+Mystère en cinq actes.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la
+Porte-Saint-Martin (30 avr.1836).
+Paris, Marchant, Éditeur du Magasin Théâtral, 1836 in-8 de 303 p.
+
+23. =Kean.=
+Comédie en cinq actes.
+Représentée pour la première fois aux Variétés (31 août 1836).
+Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263 pp.
+
+24. =Piquillo.=
+Opéra-comique en trois actes.
+Représenté pour la première fois sur le Théâtre Royal de l'Opéra-Comique
+(31 oct. 1837).
+Paris, Marchant, 1837, in-8 de 82 pp.
+
+25. =Caligula.=
+Tragédie en cinq actes et en vers, avec un prologue.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (26
+déc. 1837).
+Paris, Marchant, Editeur du Magasin Théâtral, 1838 in-8 de 170 p.
+
+26. =La Salle d'armes.= I. =Pauline= II.= Pascal Bruno =(précédé de
+=Murat=).
+Paris, Dumont, Au Salon littéraire, 1838, 2 vol. in-8 de 376 e t 352 pp.
+
+27. =Le Capitaine Paul=
+(La main droite du Sire de Giac).
+Paris, Dumont, 1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp.
+
+28. =Paul Jones.=
+Drame en cinq actes.
+Représenté pour la première fois, à Paris (8 oct. 1838).
+Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp.
+
+29. =Nouvelles impressions de voyage.=
+=Quinze jours au Sinaï, =par MM. A. Dumas et A. Dauzats.
+Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp.
+
+30. =Acté.=
+Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242 et 302 pp.
+
+31. =La Comtesse de Salisbury.= Chroniques de France.
+Paris, Dumont, (et Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8.
+
+32. =Jacques Ortis.=
+Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (préface de Pier-Angelo-Fiorentino)
+et 312 pp.
+
+33. =Mademoiselle de Belle-Isle.=
+Drame en cinq actes, en prose.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (2 avr.
+1839).
+Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp.
+
+34. =Le Capitaine Pamphile.=
+Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et 296 pp.
+
+35. =L'Alchimiste.=
+Drame en cinq actes en vers.
+Représenté pour la première fois, sur le Théâtre de la Renaissance (10
+avr. 1839).
+Paris, Dumont, 1839, in-8 de 176 pp.
+
+36. =Crimes célèbres.=
+Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8 vol. in-8.
+
+37. =Napoléon=, avec douze portraits en pied, gravés sur acier par les
+meilleurs artistes, d'après les peintures et les dessins de Horace
+Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc.
+
+Paris, Au Plutarque français; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp.
+
+38. =Othon l'archer.=
+Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp.
+
+39. =Les Stuarts.=
+Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp.
+
+40. =Maître Adam le Calabrais.=
+Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp.
+
+41. =Aventures de John Davys.=
+Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol. in-8.
+
+42. =Le Maître d'armes.=
+Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320, 322 et 336 pp.
+
+43. =Un Mariage sous Louis XV.=
+Comédie en cinq actes.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français
+(1er juin 1841).
+Paris, Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp.
+
+44. =Praxède,=
+suivi de =Don Martin de Freytas= et de =Pierre-le-Cruel.=
+Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp.
+
+45. =Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France.=
+Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp.
+
+46. =Excursions sur les bords du Rhin.=
+Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 de 328, 326 et 334 pp.
+
+47. =Une année à Florence.=
+Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et 343 pp.
+
+48. =Jehanne la Pucelle.= 1429-1431.
+Paris, Magen et Comon, 1842, in-8 de VII-327 pp.
+
+49. =Le Speronare=
+Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.
+
+50. =Le Capitaine Arena.=
+Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et 314 pp.
+
+51. =Lorenzino.= Magasin théâtral. Théâtre français.
+Drame en cinq actes et en prose.
+Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.
+
+52. =Halifax.= Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles,
+jouées sur tous les théâtres de Paris. Théâtre des Variétés.
+Comédie en trois actes et un prologue.
+Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.
+
+53. =Le Chevalier d'Harmental.=
+Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.
+
+54. =Le Corricolo.=
+Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8.
+
+55. =Les Demoiselles de Saint-Cyr.=
+Comédie en cinq actes, suivie d'une lettre à l'auteur à M. Jules Janin.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français (25
+juill.1843). Paris, chez Marchant, et tous les Marchands de Nouveautés,
+1843, gr.
+in-8 de 1 f. (lettre de Dumas à son éditeur), 38 pp. et VIII pp. (lettre
+à J. Janin).
+
+56. =La Villa Palmieri.=
+Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8.
+
+57. =Louise Bernard.= Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles,
+jouées sur tous les théâtres de Paris.
+Théâtre de la Porte-Saint-Martin.
+Drame en cinq actes.
+Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de 34 pp.
+
+58. =Un Alchimiste au dix-neuvième siècle.=
+Paris, Imprimerie de Paul Dupont, 1843, in-8 de 23 pp.
+
+59. =Filles, Lorettes et Courtisanes.=
+Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338 pp.
+
+60. =Ascanio.=
+Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8.
+
+61. =Le Laird de Dumbicky.= Magasin théâtral. Choix de pièces nouvelles,
+jouées sur tous les théâtres de Paris.
+Théâtre Royal de l'Odéon.
+Drame en cinq actes.
+Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42 pp.
+
+62. =Sylvandire.=
+Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et 324 pp.
+
+63. =Fernande.=
+Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp.
+
+64. A. =Les Trois Mousquetaires=
+Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8.
+B. =Les Mousquetaires=
+Drame en cinq actes et douze tableaux, précédé de =L'Auberge de Béthune=,
+prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de
+l'Ambigu-Comique (27 oct. 1845).
+Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59 pp.
+C. =La Jeunesse des Mousquetaires.=
+Pièce en 14 tableaux, par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.
+Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp.
+D. =Le Prisonnier de la Bastille,= fin des =Mousquetaires.=
+Drame en cinq actes et neuf tableaux.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre Impérial du
+Cirque (22 mars 1861).
+Paris, Michel Lévy frères, s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp.
+
+65. =Le Château d'Eppstein.=
+Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de 323, 353 et 322 pp.
+
+66. =Amaury.=
+Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8.
+
+67. =Cécile.=
+Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp.
+
+68. A. =Gabriel Lambert.=
+Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8.
+B. =Gabriel Lambert.=
+Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas et Amédée de Jallais.
+Paris, Michel Lévy frères, 1866, in-18 de 132 pp.
+
+69. =Louis XIV et son siècle.=
+Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P. Dufour, 1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de
+II-492 et 512 pp.
+
+70. A. =Le Comte de Monte-Cristo.=
+Paris, Pétion, 1845-1846, 18 vol. in-8.
+B. =Monte-Cristo.=
+Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.
+Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp.
+C. =Le Comte de Morcerf.=
+Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. Maquet.
+Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp.
+D. =Villefort.=
+Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. Maquet.
+Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp.
+
+71. A. =La Reine Margot.=
+Paris, Garnier frères, 1845, 6 vol. in-8.
+B. =La Reine Margot.=
+Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème série.
+Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.
+Paris, Michel Lévy frères, 1847, in-12 de 152 pp.
+
+72. =Vingt Ans après,= suite des =Trois Mousquetaires.=
+Paris, Baudry, 1845, 10 vol.
+
+73. A. =Une Fille du Régent.=
+Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8.
+B. =Une Fille du Régent.=
+Comédie en cinq actes dont un prologue.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français
+(1er avr. 1846).
+Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp.
+
+74. =Les Médicis.= Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp.
+
+75. =Michel-Ange et Raphaël Sanzio.=
+Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 345 et 306 pp.
+
+76. =Les Frères Corses.=
+Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8 de 302 et 312 pp.
+
+77. A. =Le Chevalier de Maison-Rouge.=
+Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6 vol. in-8.
+B. =Le Chevalier de Maison-Rouge.= Bibliothèque dramatique.
+Théâtre moderne. 2ème série.
+Épisode du temps des Girondins, drame en 5 actes et 12 tableaux,
+par MM. A. Dumas et A. Maquet.
+Paris, Michel Lévy frères, 1847, in-18 de 139 pp.
+
+78. =Histoire d'un casse-noisette.=
+Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet. in-8.
+
+79. =La Bouillie de la Comtesse Berthe.=
+Paris, J. Hetzel, 1845, pet. in-8 de 126 pp.
+
+80. =Nanon de Lartigues.=
+Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et 331 pp.
+
+81. =Madame de Condé.=
+Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et 307 pp.
+
+82. =La Vicomtesse de Cambes.=
+Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 334 et 324 pp.
+
+83. =L'Abbaye de Peyssac.=
+Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et 363 pp.
+N. B. Ces 8 volumes (n 80 à 83) constituent une série intitulée:
+=La Guerre des femmes=, qui a inspiré la pièce:
+=La Guerre des femmes.=
+Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre Historique
+(1er oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de 57 pp.
+
+84. A. =La Dame de Monsoreau.=
+Paris, Pétion, 1846, 8 vol. in-8.
+B. =La Dame de Monsoreau.=
+Drame en cinq actes et dix tableaux, précédé de =L'Etang de Beaugé,
+= prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet.
+Paris, Michel Lévy, 1860, in-12 de 196 pp.
+
+85. =Le Bâtard de Mauléon.=
+Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8.
+
+86. =Les Deux Diane.=
+Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8.
+
+87. =Mémoires d'un médecin.=
+Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot), 1846-1848, 19 vol. in-8.
+
+88. =Les Quarante-Cinq.=
+Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8.
+
+89. =Intrigue et Amour.= Bibliothèque dramatique.
+Théâtre moderne. 2ème série.
+Drame en cinq actes et neuf tableaux.
+Paris, Michel Lévy frères, 1847, in-12 de 99 pp.
+
+90. =Impressions de voyage. De Paris à Cadix.=
+Paris, Ancienne maison Delloye, Garnier frères, 1847-1848, 5 vol. in-8.
+
+91. =Hamlet, prince de Danemark.=
+Bibliothèque dramatique. Théâtre moderne. 2ème série.
+Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A. Dumas et Paul Meurice.
+Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 106 pp.
+
+92. =Catilina.=
+Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.
+Paris, Michel Lévy frères, 1848, in-18 de 151 pp.
+
+93. =Le Vicomte de Bragelonne.= ou=Dix ans plus tard,=
+suite des Trois Mousquetaires et de Vingt Ans après.
+Paris, Michel Lévy frères, 1848-1850, 26 vol. in-8.
+
+94. =Le Véloce, ou Tanger, Alger et Tunis.=
+Paris, A. Cadot, 1848-1851, 4 vol. in-8.
+
+95. =Le Comte Hermann.=
+2ème Série du Magasin théâtral....
+Drame en cinq actes, avec préface et épilogue.
+Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8 de 40 pp.
+
+96. =Les Mille et un fantômes.=
+Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 318 et 309 pp.
+
+97. =La Régence.=
+Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp.
+
+98. =Louis Quinze.=
+Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.
+
+99. =Les Mariages du père Olifus.=
+Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.
+
+100. =Le Collier de la Reine.=
+Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8.
+
+101. =Mémoires de J.-F. Talma.=
+Écrits par lui-même et recueillis et mis en ordre sur les papiers
+de sa famille, par A. Dumas.
+Paris, 1849 (et 1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8.
+
+102. =La Femme au collier de velours.=
+Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol. in-8 de 326 et 333 pp.
+
+103. =Montevideo= ou =une nouvelle Troie.=
+Paris, Imprimerie centrale de Napoléon Chaix et Cie, 1850, in-18 de
+167 pp.
+
+104. =La Chasse au chastre.=
+Magasin théâtral. Pièces nouvelles....
+Fantaisie en trois actes et huit tableaux.
+Paris, Administration de librairie théâtrale. Ancienne maison Marchant,
+1850, gr. in-8 de 24 pp.
+
+105. =La Tulipe noire.=
+Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313, 304 et 316 pp.
+
+106. =Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.)
+=Paris, A. Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8.
+
+107. =Le Trou de l'enfer.= (Chronique de Charlemagne).
+Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.
+
+108. =Dieu dispose.=
+Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.
+
+109. =La Barrière de Clichy.=
+Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux.
+Représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre National
+(ancien Cirque, 21 avr. 1851).
+Paris, Librairie Théâtrale, 1851, in-8 de 48 pp.
+
+110. =Impressions de voyage. Suisse.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1851, 3 vol. in-18.
+
+111. =Ange Pitou.=
+Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8.
+
+112. =Le Drame de Quatre-vingt-treize. Scènes de la vie révolutionnaire.
+= Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8.
+
+113. =Histoire de deux siècles= ou =la Cour, l'Église et le peuple
+depuis 1650 jusqu'à nos jours.=
+Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr. in-8.
+
+114. =Conscience.=
+Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8.
+
+115. =Un Gil Blas en Californie.=
+Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de 317 et 296 pp.
+
+116. =Olympe de Clèves.=
+Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8.
+
+117. =Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et privée de
+Louis-Philippe.)= Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8.
+118. Mes Mémoires.
+Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8.
+
+119. =La Comtesse de Charny.=
+Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8.
+
+120. =Isaac Laquedem.=
+Paris, A la Librairie Théâtrale, 1853, 5 vol. in-8.
+
+121. =Le Pasteur d'Ashbourn.=
+Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8.
+
+122. =Les Drames de la mer.=
+Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296 et 324 pp.
+
+123. =Ingénue.=
+Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8.
+
+124. =La Jeunesse de Pierrot.= par Aramis. Publications du Mousquetaire
+Paris, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp.
+
+125. =Le Marbrier.=
+Drame en trois actes.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville
+(22 mai 1854).
+Paris, Michel Lévy frères, 1854, in-18 de 48 pp.
+
+126. =La Conscience.=
+Drame en cinq actes et en six tableaux.
+Paris, Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp.
+
+127. A. =El Salteador.=
+Roman de cape et d'épée.
+Paris, A. Cadot, 1854, 3 vol. in-8.
+Il a été tiré de ce roman une pièce dont voici le titre:
+B. =Le Gentilhomme de la montagne.=
+Drame en cinq actes et huit tableaux, par A. Dumas (et Ed. Lockroy).
+Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 144 pp.
+
+128. =Une Vie d'artiste.=
+Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et 323 pp.
+
+129. =Saphir, pierre précieuse montée par Alexandre Dumas.=
+Bibliothèque du Mousquetaire.
+Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp.
+
+130. =Catherine Blum.=
+Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8.
+
+131. =Vie et aventures de la princesse de Monaco.=
+Recueillies par A. Dumas.
+Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8.
+
+132. =La Jeunesse de Louis XIV.=
+Comédie en cinq actes et en prose.
+Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-16 de 306 pp.
+
+133. =Souvenirs de 1830 à 1842.=
+Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vo l. in-8.
+
+134. =Le Page du Duc de Savoie.=
+Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8.
+
+135. =Les Mohicans de Paris.=
+Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8.
+
+136. A. =Les Mohicans de Paris= (Suite) =Salvator le
+commissionnaire.=
+Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8.
+Il a été tiré des Mohicans de Paris, la pièce suivante:
+B. =Les Mohicans de Paris.=
+Drame en cinq actes, en neuf tableaux, avec prologue.
+Paris, Michel Lévy, 1864, in-12 de 162 pp.
+
+137. =Taïti. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni.=
+Rédigé et publié par A. Dumas.
+Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8.
+
+138. =La dernière année de Marie Dorval.=
+Paris, Librairie Nouvelle, 1855, in-32 de 96 pp.
+
+139. =Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux éléphants.)=
+Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.
+
+140. =Les Grands hommes en robe de chambre. ==César.=
+Paris, A. Cadot, 1856, 7 vol. in-8.
+
+141. =Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV.= Paris,
+A. Cadot, 1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp.
+
+142. =Les Grands hommes en robe de chambre. ==Richelieu.=
+Paris, A. Cadot, 1856, 5 vol. in-8.
+
+143. =L'Orestie.=
+Tragédie en trois actes et en vers, imitée de l'antique.
+Paris, Librairie Théâtrale, 1856, in-12 de 108 pp.
+
+144. =Le Lièvre de mon grand-père.=
+Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309 pp.
+
+145. =La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie.=
+Drame historique en 5 actes et 9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de
+Montépin.
+Représenté pour la première fois sur le Théâtre Impérial du Cirque
+(15 nov. 1856).
+A la Librairie Théâtrale, 1856, gr. in-8 de 16 pp.
+
+146. =Pèlerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). Médine et
+la Mecque. =Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8.
+
+147. =Madame du Deffand.=
+Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8.
+
+148. =La Dame de volupté.=
+Mémoires de Mlle de Luynes, publiés par A. Dumas.
+Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp.
+
+149. =L'Invitation à la valse.=
+Comédie en un acte et en prose.
+Représentée pour la première fois, à Paris, sur
+le Théâtre du Gymnase (18 juin 1857).
+Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp.
+
+150. =L'Homme aux contes.=
+Le Soldat de plomb et la danseuse de papier. Petit-Jean et Gros-Jean.
+Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de Pierrot.
+Édition interdite en France.
+Bruxelles, Office de publicité, Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp.
+
+151. =Les Compagnons de Jéhu.=
+Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8.
+
+152. =Charles le Téméraire.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-12 de 324 et 310 pp.
+
+153. =Le Meneur de loups.=
+Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8.
+
+154. =Causeries.=
+Première et deuxième séries.
+Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-8.
+
+155. =La Retraite illuminée=, par A. Dumas, avec divers
+appendices par M. Joseph Bard et Sommeville.
+Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-éditeur, 1858, in-12 de 88 pp.
+
+156. =L'Honneur est satisfait.=
+Comédie en un acte et en prose.
+Paris, Librairie Théâtrale, 1858, in-12 de 48 pp.
+
+157. =La Route de Varennes.=
+Paris, Michel Lévy, 1860, in-18 de 279 pp.
+
+158. =L'Horoscope.=
+Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.
+
+159. =Histoire de mes bêtes.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de 333 pp.
+
+160. =Le Chasseur de sauvagine.=
+Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de chacun 317 pp.
+
+161. =Ainsi soit-il.=
+Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8.
+Il a été tiré de ce roman la pièce suivante:
+=Madame de Chamblay.=
+Drame en cinq actes, en prose.
+Paris, Michel Lévy, 1869, in-18 de 96 pp.
+
+162. =Black.=
+Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8.
+
+163. =Les Louves de Machecoul=, par A. Dumas et G. de Cherville.
+Paris, A. Cadot, 1859, 10 vol. in-8.
+
+164. =De Paris à Astrakan,= nouvelles impressions de voyage.
+Première et deuxième série.
+Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2 vol. in-18
+de 318 et 313 pp.
+
+165. =Lettres de Saint-Pétersbourg= (sur le Servage en Russie).
+Édition interdite pour la France.
+Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de 232 pp.
+
+166. =La Frégate l'Espérance.=
+Édition interdite pour la France.
+Bruxelles, Office de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel,
+1859, in-32 de 232 pp.
+
+167. =Contes pour les grands et les petits enfants.=
+Bruxelles, Office de publicité; Leipzig, A. Dürr, coll. Hetzel,
+1859, 2 vol. in-32 de 190 et 204 pp.
+
+168. =Jane.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 324 pp.
+
+169. =Herminie et Marianna.=
+Édition interdite pour la France.
+Bruxelles, Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp.
+
+170. =Ammalat-Beg.=
+Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et 352 pp.
+
+171. =La Maison de glace.=
+Paris, Michel Lévy, 1860, 2 vol. in-18 de 326 et 280 pp.
+
+172. =Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas.=
+Paris, Librairie Théâtrale, s. d. (1859), in-4 de 240 pp.
+
+173. =Traduction de Victor Perceval. Mémoires d'un policeman.=
+Paris, A. Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp.
+
+174. =L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859.=
+Paris, A. Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp.
+
+175. =Monsieur Coumbes.= (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.)
+Paris, A. Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp.
+Connu aussi sous le titre suivant: =Le Fils du Forçat=.
+
+176. Docteur Maynard. =Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques.=
+Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8.
+
+177. =Une Aventure d'amour= (Herminie).
+Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de 274 pp.
+
+178. =Le Père la Ruine.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 320 pp.
+
+179. =La Vie au désert. Cinq ans de chasse dans l'intérieur de
+l'Afrique méridionale par Gordon Cumming.=
+Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d. (1860), gr. in-8 de 132 pp.
+
+180. =Moullah-Nour.=
+Édition interdite pour la France.
+Bruxelles, Méline, Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32
+de 181 et 152 pp.
+
+181. =Un Cadet de famille= traduit par Victor Perceval, publié par A. Dumas.
+Première, deuxième et troisième série.
+Paris, Michel Lévy frères, 1860, 3 vol. in-18.
+
+182. =Le Roman d'Elvire.=
+Opéra-comique en trois actes, par A. Dumas et A. de Leuven.
+Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 97 pp.
+
+183. =L'Envers d'une conspiration.=
+Comédie en cinq actes, en prose.
+Paris, Michel Lévy frères, 1860, in-18 de 132 pp.
+
+184. =Mémoires de Garibaldi,= traduits sur le manuscrit
+original, par A. Dumas.
+Première et deuxième série.
+Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-18 de 312 et 268 pp.
+
+185. =Le père Gigogne= contes pour les enfants.
+Première et deuxième série.
+Paris, Michel Lévy frères, 1860, 2 vol. in-18.
+
+186. =Les Drames galants. La Marquise d'Escoman.=
+Paris, A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp.
+
+187. =Jacquot sans oreilles.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1873, in-18 de XXVIII-231 pp.
+
+188. =Une nuit à Florence sous Alexandre de Médicis.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1861, in-18 de 250 pp.
+
+189. =Les Garibaldiens. Révolution de Sicile et de Naples.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1861, in-18 de 376 pp.
+
+190. =Les Morts vont vite.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1861, 2 vol. in-18 de 322 et 294 pp.
+
+191. =La Boule de neige.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 292 pp.
+
+192. =La Princesse Flora.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1862, in-18 de 253 pp.
+
+193. =Italiens et Flamands.=
+Première et deuxième série.
+Paris, Michel Lévy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp.
+
+194. =Sultanetta.=
+Paris, Michel Lévy, 1862, in-18 de 320 pp.
+
+195. =Les Deux Reines, suite et fin des Mémoires de Mlle de Luynes.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp.
+
+196. =La San-Felice.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1864-1865, 9 vol. in-18.
+
+197. =Un Pays inconnu,= (Géral-Milco; Brésil.).
+Paris, Michel Lévy frères, 1865, in-18 de 320 pp.
+
+198. =Les Gardes forestiers.=
+Drame en cinq actes.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Grand-Théâtre parisien
+(28 mai 1865).
+Paris, Michel Lévy frères, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp.
+
+199. =Souvenirs d'une favorite.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1865, 4 vol. in-18.
+
+200. =Les Hommes de fer.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1867, in-18 de 305 pp.
+
+201. A. =Les Blancs et les Bleus.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1867-1868, 3 vol. in-18.
+B. =Les Blancs et les Bleus.=
+Drame en cinq actes, en onze tableaux.
+Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Châtelet
+(10 mars 1869).
+(Michel Lévy frères), s. d. (1874), gr in-8 de 28 pp.
+
+202. =La Terreur prussienne.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. in-18 de 296 et 294 pp.
+
+203. =Souvenirs dramatiques.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. in-18 de 326 et 276 pp.
+
+204. =Parisiens et provinciaux.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1868, 2 vol. in-18 de 326 et 276 pp.
+
+205. =L'Île de feu.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1871, 2 vol. in-18 de 285 et 254 pp.
+
+206. =Création et Rédemption. Le Docteur mystérieux.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp.
+
+207. =Création et Rédemption. La Fille du Marquis.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp.
+
+208. =Le Prince des voleurs.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1872, 2 vol. in-18 de 293 et 275 pp.
+
+209. =Robin Hood le proscrit.=
+Paris, Michel Lévy frères, 1873, 2 vol. in-18 de 262 et 273 pp.
+
+210. A. =Grand dictionnaire de cuisine,= par A. Dumas
+(et D.-J. Vuillemot).
+Paris, A. Lemerre, 1873, gr. in-8 de 1155 pp.
+B. =Petit dictionnaire de cuisine.=
+Paris, A. Lemerre, 1882, in-18 de 819 pp.
+
+211. =Propos d'art et de cuisine. =Paris, Calmann-Lévy, 1877,
+in-18 de 304 pp.
+
+212. =Herminie. L'Amazone.=Paris, Calmann-Lévy, 1888, in-16
+de 111 pp.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le Chevalier de Maison-Rouge, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER DE MAISON-ROUGE ***
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+redistribution.
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+ The Project Gutenberg eBook of Le Chevalier de Maison-Rouge, by Alexandre Dumas
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+Project Gutenberg's Le Chevalier de Maison-Rouge, by Alexandre Dumas
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+Title: Le Chevalier de Maison-Rouge
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+Author: Alexandre Dumas
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+Release Date: March 17, 2006 [EBook #18006]
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+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER DE MAISON-ROUGE ***
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+<h3>(1845&mdash;1846)</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<b>Table des mati&egrave;res</b><br /><br />
+<a href="#I"><b>I&mdash;Les enr&ocirc;l&eacute;s volontaires.</b></a><br />
+<a href="#II"><b>II&mdash;L'inconnue.</b></a><br />
+<a href="#III"><b>III&mdash;La rue des Foss&eacute;s-Saint-Victor.</b></a><br />
+<a href="#IV"><b>IV&mdash;M&oelig;urs du temps.</b></a><br />
+<a href="#V"><b>V&mdash;Quel homme c'&eacute;tait que le citoyen Maurice Lindey.</b></a><br />
+<a href="#VI"><b>VI&mdash;Le temple.</b></a><br />
+<a href="#VII"><b>VII&mdash;Serment de joueur.</b></a><br />
+<a href="#VIII"><b>VIII&mdash;Genevi&egrave;ve.</b></a><br />
+<a href="#IX"><b>IX&mdash;Le souper.</b></a><br />
+<a href="#X"><b>X&mdash;Le savetier Simon.</b></a><br />
+<a href="#XI"><b>XI&mdash;Le billet.</b></a><br />
+<a href="#XII"><b>XII&mdash;Amour.</b></a><br />
+<a href="#XIII"><b>XIII&mdash;Le 31 mai.</b></a><br />
+<a href="#XIV"><b>XIV&mdash;D&eacute;vouement.</b></a><br />
+<a href="#XV"><b>XV&mdash;La d&eacute;esse Raison.</b></a><br />
+<a href="#XVI"><b>XVI&mdash;L'enfant prodigue.</b></a><br />
+<a href="#XVII"><b>XVII&mdash;Les mineurs.</b></a><br />
+<a href="#XVIII"><b>XVIII&mdash;Nuages.</b></a><br />
+<a href="#XIX"><b>XIX&mdash;La demande.</b></a><br />
+<a href="#XX"><b>XX&mdash;La bouqueti&egrave;re.</b></a><br />
+<a href="#XXI"><b>XXI&mdash;L'&oelig;illet rouge.</b></a><br />
+<a href="#XXII"><b>XXII&mdash;Simon le censeur.</b></a><br />
+<a href="#XXIII"><b>XXIII&mdash;La d&eacute;esse Raison.</b></a><br />
+<a href="#XXIV"><b>XXIV&mdash;La m&egrave;re et la fille.</b></a><br />
+<a href="#XXV"><b>XXV&mdash;Le billet.</b></a><br />
+<a href="#XXVI"><b>XXVI&mdash;Black.</b></a><br />
+<a href="#XXVII"><b>XXVII&mdash;Le muscadin.</b></a><br />
+<a href="#XXVIII"><b>XXVIII&mdash;Le chevalier de Maison-Rouge.</b></a><br />
+<a href="#XXIX"><b>XXIX&mdash;La patrouille.</b></a><br />
+<a href="#XXX"><b>XXX&mdash;Oeillet et souterrain.</b></a><br />
+<a href="#XXXI"><b>XXXI&mdash;Perquisition.</b></a><br />
+<a href="#XXXII"><b>XXXII&mdash;La foi jur&eacute;e.</b></a><br />
+<a href="#XXXIII"><b>XXXIII&mdash;Le lendemain.</b></a><br />
+<a href="#XXXIV"><b>XXXIV&mdash;La conciergerie.</b></a><br />
+<a href="#XXXV"><b>XXXV&mdash;La salle des Pas-Perdus.</b></a><br />
+<a href="#XXXVI"><b>XXXVI&mdash;Le citoyen Th&eacute;odore.</b></a><br />
+<a href="#XXXVII"><b>XXXVII&mdash;Le citoyen Gracchus.</b></a><br />
+<a href="#XXXVIII"><b>XXXVIII&mdash;L'enfant royal.</b></a><br />
+<a href="#XXXIX"><b>XXXIX&mdash;Le bouquet de violettes.</b></a><br />
+<a href="#XL"><b>XL&mdash;Le cabaret du Puits-de-No&eacute;.</b></a><br />
+<a href="#XLI"><b>XLI&mdash;Le greffier du minist&egrave;re de la guerre.</b></a><br />
+<a href="#XLII"><b>XLII&mdash;Les deux billets.</b></a><br />
+<a href="#XLIII"><b>XLIII&mdash;Les pr&eacute;paratifs de Dixmer.</b></a><br />
+<a href="#XLIV"><b>XLIV&mdash;Les pr&eacute;paratifs du chevalier de Maison-Rouge.</b></a><br />
+<a href="#XLV"><b>XLV&mdash;Les recherches.</b></a><br />
+<a href="#XLVI"><b>XLVI&mdash;Le jugement.</b></a><br />
+<a href="#XLVII"><b>XLVII&mdash;Pr&ecirc;tre et bourreau.</b></a><br />
+<a href="#XLVIII"><b>XLVIII&mdash;La charrette.</b></a><br />
+<a href="#XLIX"><b>XLIX&mdash;L'&eacute;chafaud.</b></a><br />
+<a href="#L"><b>L&mdash;La visite domiciliaire.</b></a><br />
+<a href="#LI"><b>LI&mdash;Lorin.</b></a><br />
+<a href="#LII"><b>LII&mdash;Suite du pr&eacute;c&eacute;dent.</b></a><br />
+<a href="#LIV"><b>LIV&mdash;La salle des morts.</b></a><br />
+<a href="#LV"><b>LV&mdash;Pourquoi Lorin &eacute;tait sorti.</b></a><br />
+<a href="#LVI"><b>LVI&mdash;Vive Simon!</b></a><br />
+<a href="#biblio"><b>Bibliographie&mdash;&OElig;uvres compl&egrave;tes.</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les enr&ocirc;l&eacute;s volontaires</a></h3>
+
+
+<p>C'&eacute;tait pendant la soir&eacute;e du 10 mars 1793. Dix heures venaient de tinter
+&agrave; Notre-Dame, et chaque heure, se d&eacute;tachant l'une apr&egrave;s l'autre comme un
+oiseau nocturne &eacute;lanc&eacute; d'un nid de bronze, s'&eacute;tait envol&eacute;e triste,
+monotone et vibrante.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait descendue sur Paris, non pas bruyante, orageuse et
+entrecoup&eacute;e d'&eacute;clairs, mais froide et brumeuse.</p>
+
+<p>Paris lui-m&ecirc;me n'&eacute;tait point ce Paris que nous connaissons, &eacute;blouissant
+le soir de mille feux qui se refl&egrave;tent dans sa fange dor&eacute;e, le Paris aux
+promeneurs affair&eacute;s, aux chuchotements joyeux, aux faubourgs bachiques,
+p&eacute;pini&egrave;re de querelles audacieuses, de crimes hardis, fournaise aux
+mille rugissements: c'&eacute;tait une cit&eacute;e honteuse, timide, affair&eacute;e, dont
+les rares habitants couraient pour traverser d'une rue &agrave; l'autre, et se
+pr&eacute;cipitaient dans leurs all&eacute;es ou sous leurs portes coch&egrave;res, comme des
+b&ecirc;tes fauves traqu&eacute;es par les chasseurs s'engloutissent dans leurs
+terriers.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait enfin, comme nous l'avons dit, le Paris du 10 mars 1793.</p>
+
+<p>Quelques mots sur la situation extr&ecirc;me qui avait amen&eacute; ce changement
+dans l'aspect de la capitale, puis nous entamerons les &eacute;v&eacute;nements dont
+le r&eacute;cit fera l'objet de cette histoire.</p>
+
+<p>La France, par la mort de Louis XVI, avait rompu avec toute l'Europe.
+Aux trois ennemis qu'elle avait d'abord combattus, c'est-&agrave;-dire &agrave; la
+Prusse, &agrave; l'Empire, au Pi&eacute;mont, s'&eacute;taient jointes l'Angleterre, la
+Hollande et l'Espagne. La Su&egrave;de et le Danemark seuls conservaient leur
+vieille neutralit&eacute;, occup&eacute;s qu'ils &eacute;taient, du reste, &agrave; regarder
+Catherine y d&eacute;chirant la Pologne.</p>
+
+<p>La situation &eacute;tait effrayante. La France, moins d&eacute;daign&eacute;e comme
+puissance physique, mais aussi moins estim&eacute;e comme puissance morale
+depuis les massacres de Septembre et l'ex&eacute;cution du 21 janvier, &eacute;tait
+litt&eacute;ralement bloqu&eacute;e comme une simple ville de l'Europe enti&egrave;re.
+L'Angleterre &eacute;tait sur nos c&ocirc;tes, l'Espagne sur les Pyr&eacute;n&eacute;es, le Pi&eacute;mont
+et l'Autriche sur les Alpes, la Hollande et la Prusse dans le nord des
+Pays-Bas, et sur un seul point, du Haut-Rhin &agrave; l'Escaut, deux cent
+cinquante mille combattants marchaient contre la R&eacute;publique.</p>
+
+<p>Partout nos g&eacute;n&eacute;raux &eacute;taient repouss&eacute;s. Maczinski avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute;
+d'abandonner Aix-la-Chapelle et de se retirer sur Li&egrave;ge. Steingel et
+Neuilly &eacute;taient rejet&eacute;s dans le Limbourg; Miranda, qui assi&eacute;geait
+Ma&euml;stricht, s'&eacute;tait repli&eacute; sur Tongres. Valence et Dampierre, r&eacute;duits &agrave;
+battre en retraite, s'&eacute;taient laiss&eacute; enlever une partie de leur
+mat&eacute;riel. Plus de dix mille d&eacute;serteurs avaient d&eacute;j&agrave; abandonn&eacute; l'arm&eacute;e et
+s'&eacute;taient r&eacute;pandus dans l'int&eacute;rieur. Enfin, la Convention, n'ayant plus
+d'espoir qu'en Dumouriez, lui avait envoy&eacute; courrier sur courrier pour
+lui ordonner de quitter les bords du Biesboos, o&ugrave; il pr&eacute;parait un
+d&eacute;barquement en Hollande, afin de venir prendre le commandement de
+l'arm&eacute;e de la Meuse.</p>
+
+<p>Sensible au c&oelig;ur comme un corps anim&eacute;, la France ressentait &agrave; Paris,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; son c&oelig;ur m&ecirc;me, chacun des coups que l'invasion, la
+r&eacute;volte ou la trahison lui portaient aux points les plus &eacute;loign&eacute;s.
+Chaque victoire &eacute;tait une &eacute;meute de joie, chaque d&eacute;faite un soul&egrave;vement
+de terreur. On comprend donc facilement quel tumulte avaient produit les
+nouvelles des &eacute;checs successifs que nous venions d'&eacute;prouver.</p>
+
+<p>La veille, 9 mars, il y avait eu &agrave; la Convention une s&eacute;ance des plus
+orageuses: tous les officiers avaient re&ccedil;u l'ordre de rejoindre leurs
+r&eacute;giments &agrave; la m&ecirc;me heure; et Danton, cet audacieux proposeur des choses
+impossibles qui s'accomplissaient cependant, Danton, montant &agrave; la
+tribune, s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute;: &laquo;Les soldats manquent, dites-vous? Offrons &agrave;
+Paris une occasion de sauver la France, demandons-lui trente mille
+hommes, envoyons-les &agrave; Dumouriez, et non seulement la France est sauv&eacute;e,
+mais la Belgique est assur&eacute;e, mais la Hollande est conquise.&raquo;</p>
+
+<p>La proposition avait &eacute;t&eacute; accueillie par des cris d'enthousiasme. Des
+registres avaient &eacute;t&eacute; ouverts dans toutes les sections, invit&eacute;es &agrave; se
+r&eacute;unir dans la soir&eacute;e. Les spectacles avaient &eacute;t&eacute; ferm&eacute;s pour emp&ecirc;cher
+toute distraction, et le drapeau noir avait &eacute;t&eacute; arbor&eacute; &agrave; l'h&ocirc;tel de
+ville en signe de d&eacute;tresse.</p>
+
+<p>Avant minuit, trente-cinq mille noms &eacute;taient inscrits sur ces registres.</p>
+
+<p>Seulement, il &eacute;tait arriv&eacute; ce soir-l&agrave; ce qui d&eacute;j&agrave; &eacute;tait arriv&eacute; aux
+journ&eacute;es de Septembre: dans chaque section, en s'inscrivant, les enr&ocirc;l&eacute;s
+volontaires avaient demand&eacute; qu'avant leur d&eacute;part les <i>tra&icirc;tres</i> fussent
+punis.</p>
+
+<p>Les <i>tra&icirc;tres</i>, c'&eacute;taient, en r&eacute;alit&eacute;, les contre-r&eacute;volutionnaires, les
+conspirateurs cach&eacute;s qui mena&ccedil;aient au dedans la R&eacute;volution menac&eacute;e au
+dehors. Mais, comme on le comprend bien, le mot prenait toute
+l'extension que voulaient lui donner les partis extr&ecirc;mes qui d&eacute;chiraient
+la France &agrave; cette &eacute;poque. Les tra&icirc;tres, c'&eacute;taient les plus faibles. Or,
+les girondins &eacute;taient les plus faibles. Les montagnards d&eacute;cid&egrave;rent que
+ce seraient les girondins qui seraient les tra&icirc;tres.</p>
+
+<p>Le lendemain&mdash;ce lendemain &eacute;tait le 10 mars&mdash;tous les d&eacute;put&eacute;s
+montagnards &eacute;taient pr&eacute;sents &agrave; la s&eacute;ance. Les jacobins arm&eacute;s venaient de
+remplir les tribunes, apr&egrave;s avoir chass&eacute; les femmes, lorsque le maire se
+pr&eacute;sente avec le conseil de la Commune, confirme le rapport des
+commissaires de la Convention sur le d&eacute;vouement des citoyens, et r&eacute;p&egrave;te
+le v&oelig;u, &eacute;mis unanimement la veille, d'un tribunal extraordinaire
+destin&eacute; &agrave; juger les tra&icirc;tres.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t on demande &agrave; grands cris un rapport du comit&eacute;. Le comit&eacute; se
+r&eacute;unit aussit&ocirc;t, et, dix minutes apr&egrave;s, Robert Lindet vient dire qu'un
+tribunal sera nomm&eacute;, compos&eacute; de neuf juges ind&eacute;pendants de toutes
+formes, acqu&eacute;rant la conviction par tous moyens, divis&eacute; en deux sections
+toujours permanentes, et poursuivant, &agrave; la requ&ecirc;te de la Convention ou
+directement, ceux qui tenteraient d'&eacute;garer le peuple.</p>
+
+<p>Comme on le voit, l'extension &eacute;tait grande. Les girondins comprirent que
+c'&eacute;tait leur arr&ecirc;t. Ils se lev&egrave;rent en masse.</p>
+
+<p>&mdash;Plut&ocirc;t mourir, s'&eacute;crient-ils, que de consentir &agrave; l'&eacute;tablissement de
+cette inquisition v&eacute;nitienne!</p>
+
+<p>En r&eacute;ponse &agrave; cette apostrophe, les montagnards demandaient le vote &agrave;
+haute voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'&eacute;crie F&eacute;raud, oui, votons pour faire conna&icirc;tre au monde les
+hommes qui veulent assassiner l'innocence au nom de la loi.</p>
+
+<p>On vote en effet, et, contre toute apparence, la majorit&eacute; d&eacute;clare: 1&deg;
+qu'il y aura des jur&eacute;s; 2&deg; que ces jur&eacute;s seront pris en nombre &eacute;gal dans
+les d&eacute;partements; 3&deg; qu'ils seront nomm&eacute;s par la Convention.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; ces trois propositions furent admises, de grands cris se
+firent entendre. La Convention &eacute;tait habitu&eacute;e aux visites de la
+populace. Elle fit demander ce qu'on lui voulait; on lui r&eacute;pondit que
+c'&eacute;tait une d&eacute;putation des enr&ocirc;l&eacute;s volontaires qui avaient d&icirc;n&eacute; &agrave; la
+halle au bl&eacute; et qui demandaient &agrave; d&eacute;filer devant elle.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t les portes furent ouvertes et six cents hommes, arm&eacute;s de
+sabres, de pistolets et de piques, apparurent &agrave; moiti&eacute; ivres et
+d&eacute;fil&egrave;rent au milieu des applaudissements, en demandant &agrave; grands cris la
+mort des tra&icirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, leur r&eacute;pondit Collot d'Herbois, oui, mes amis, malgr&eacute; les
+intrigues, nous vous sauverons, vous et la libert&eacute;!</p>
+
+<p>Et ces mots furent suivis d'un regard jet&eacute; aux girondins, regard qui
+leur fit comprendre qu'ils n'&eacute;taient point encore hors de danger.</p>
+
+<p>En effet, la s&eacute;ance de la Convention termin&eacute;e, les montagnards se
+r&eacute;pandent dans les autres clubs, courent aux Cordeliers et aux Jacobins,
+proposent de mettre les tra&icirc;tres hors la loi et de les &eacute;gorger cette
+nuit m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La femme de Louvet demeurait rue Saint-Honor&eacute;, pr&egrave;s des Jacobins. Elle
+entend des vocif&eacute;rations, descend, entre au club, entend la proposition
+et remonte en toute h&acirc;te pr&eacute;venir son mari. Louvet s'arme, court de
+porte en porte pour pr&eacute;venir ses amis, les trouve tous absents, apprend
+du domestique de l'un d'eux qu'ils sont chez P&eacute;tion, s'y rend &agrave;
+l'instant m&ecirc;me, les voit d&eacute;lib&eacute;rant tranquillement sur un d&eacute;cret qu'ils
+doivent pr&eacute;senter le lendemain, et que, abus&eacute;s par une majorit&eacute; de
+hasard, ils se flattent de faire adopter. Il leur raconte ce qui se
+passe, leur communique ses craintes, leur dit ce qu'on trame contre eux
+aux Jacobins et aux Cordeliers, et se r&eacute;sume en les invitant &agrave; prendre
+de leur c&ocirc;t&eacute; quelque mesure &eacute;nergique.</p>
+
+<p>Alors, P&eacute;tion se l&egrave;ve, calme et impassible comme d'habitude, va &agrave; la
+fen&ecirc;tre, l'ouvre, regarde le ciel, &eacute;tend les bras au dehors, et,
+retirant sa main ruisselante:</p>
+
+<p>&mdash;Il pleut, dit-il, il n'y aura rien cette nuit. Par cette fen&ecirc;tre
+entr'ouverte p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent les derni&egrave;res vibrations de l'horloge qui
+sonnait dix heures. Voil&agrave; donc ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; &agrave; Paris la veille et
+le jour m&ecirc;me; voil&agrave; ce qui s'y passait pendant cette soir&eacute;e du 10 mars,
+et ce qui faisait que, dans cette obscurit&eacute; humide et dans ce silence
+mena&ccedil;ant, les maisons destin&eacute;es &agrave; abriter les vivants, devenues muettes
+et sombres, ressemblaient &agrave; des s&eacute;pulcres peupl&eacute;s seulement de morts. En
+effet, de longues patrouilles de gardes nationaux recueillis et pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s
+d'&eacute;claireurs, la ba&iuml;onnette en avant; des troupes de citoyens des
+sections arm&eacute;s au hasard et serr&eacute;s les uns contre les autres; des
+gendarmes interrogeant chaque recoin de porte ou chaque all&eacute;e
+entr'ouverte, tels &eacute;taient les seuls habitants de la ville qui se
+hasardassent dans les rues, tant on comprenait d'instinct qu'il se
+tramait quelque chose d'inconnu et de terrible.</p>
+
+<p>Une pluie fine et glac&eacute;e, cette m&ecirc;me pluie qui avait rassur&eacute; P&eacute;tion,
+&eacute;tait venue augmenter la mauvaise humeur et le malaise de ces
+surveillants, dont chaque rencontre ressemblait &agrave; des pr&eacute;paratifs de
+combat et qui, apr&egrave;s s'&ecirc;tre reconnus avec d&eacute;fiance, &eacute;changeaient le mot
+d'ordre lentement et de mauvaise gr&acirc;ce. Puis on e&ucirc;t dit, &agrave; les voir se
+retourner les uns et les autres apr&egrave;s leur s&eacute;paration, qu'ils
+craignaient mutuellement d'&ecirc;tre surpris par derri&egrave;re.</p>
+
+<p>Or, ce soir-l&agrave; m&ecirc;me o&ugrave; Paris &eacute;tait en proie &agrave; l'une de ces paniques, si
+souvent renouvel&eacute;es qu'il e&ucirc;t d&ucirc; cependant y &ecirc;tre quelque peu habitu&eacute;,
+ce soir o&ugrave; il &eacute;tait sourdement question de massacrer les ti&egrave;des
+r&eacute;volutionnaires qui, apr&egrave;s avoir vot&eacute;, avec restriction pour la
+plupart, la mort du roi, reculaient aujourd'hui devant la mort de la
+reine, prisonni&egrave;re au Temple avec ses enfants et sa belle-s&oelig;ur, une
+femme envelopp&eacute;e d'une mante d'indienne lilas, &agrave; poils noirs, la t&ecirc;te
+couverte ou plut&ocirc;t ensevelie par le capuchon de cette mante, se glissait
+le long des maisons de la rue Saint-Honor&eacute;, se cachant dans quelque
+enfoncement de porte, dans quelque angle de muraille chaque fois qu'une
+patrouille apparaissait, demeurant immobile comme une statue, retenant
+son haleine jusqu'&agrave; ce que la patrouille f&ucirc;t pass&eacute;e, et alors, reprenant
+sa course rapide et inqui&egrave;te jusqu'&agrave; ce que quelque danger du m&ecirc;me genre
+v&icirc;nt de nouveau la forcer au silence et &agrave; l'immobilit&eacute;.</p>
+
+<p>Elle avait d&eacute;j&agrave; parcouru ainsi impun&eacute;ment, gr&acirc;ce aux pr&eacute;cautions qu'elle
+prenait, une partie de la rue Saint-Honor&eacute;, lorsqu'au coin de la rue de
+Grenelle elle tomba tout &agrave; coup, non pas dans une patrouille, mais dans
+une petite troupe de ces braves enr&ocirc;l&eacute;s volontaires qui avaient d&icirc;n&eacute; &agrave;
+la halle au bl&eacute;, et dont le patriotisme &eacute;tait exalt&eacute; encore par les
+nombreux toasts qu'ils avaient port&eacute;s &agrave; leurs futures victoires.</p>
+
+<p>La pauvre femme jeta un cri et essaya de fuir par la rue du Coq.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! l&agrave;, l&agrave;, citoyenne, cria le chef des enr&ocirc;l&eacute;s, car d&eacute;j&agrave;, tant le
+besoin d'&ecirc;tre command&eacute; est naturel &agrave; l'homme, ces dignes patriotes
+s'&eacute;taient nomm&eacute;s des chefs. Eh! l&agrave;, l&agrave;, o&ugrave; vas-tu?</p>
+
+<p>La fugitive ne r&eacute;pondit point et continua de courir.</p>
+
+<p>&mdash;En joue! dit le chef, c'est un homme d&eacute;guis&eacute;, un aristocrate qui se
+sauve!</p>
+
+<p>Et le bruit de deux ou trois fusils retombant irr&eacute;guli&egrave;rement sur des
+mains un peu trop vacillantes pour &ecirc;tre bien s&ucirc;res, annon&ccedil;a &agrave; la pauvre
+femme le mouvement fatal qui s'ex&eacute;cutait.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! s'&eacute;cria-t-elle en s'arr&ecirc;tant court et en revenant sur ses
+pas; non, citoyen, tu te trompes; je ne suis pas un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, avance &agrave; l'ordre, dit le chef, et r&eacute;ponds cat&eacute;goriquement. O&ugrave;
+vas-tu comme cela, charmante belle de nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, citoyen, je ne vais nulle part.... Je rentre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu rentres?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est rentrer un peu tard pour une honn&ecirc;te femme, citoyenne.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de chez une parente qui est malade.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petite chatte, dit le chef en faisant de la main un geste
+devant lequel recula vivement la femme effray&eacute;e; et o&ugrave; est notre carte?</p>
+
+<p>&mdash;Ma carte? Comment cela, citoyen? Que veux-tu dire et que me
+demandes-tu l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu pas lu le d&eacute;cret de la Commune?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as entendu crier, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non. Que dit donc ce d&eacute;cret, mon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, on ne dit plus mon Dieu, on dit l'&Ecirc;tre supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon; je me suis tromp&eacute;e. C'est une ancienne habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise habitude, habitude d'aristocrate.</p>
+
+<p>&mdash;Je t&acirc;cherai de me corriger, citoyen. Mais tu disais...?</p>
+
+<p>&mdash;Je disais que le d&eacute;cret de la Commune d&eacute;fend, pass&eacute; dix heures du
+soir, de sortir sans carte de civisme. As-tu ta carte de civisme?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! non.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as oubli&eacute;e chez ta parente?</p>
+
+<p>&mdash;J'ignorais qu'il fall&ucirc;t sortir avec cette carte.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, entrons au premier poste; l&agrave;, tu t'expliqueras gentiment, avec
+le capitaine, et, s'il est content de toi, il te fera reconduire &agrave; ton
+domicile par deux hommes, sinon il te gardera jusqu'&agrave; plus ample
+information. Par file &agrave; gauche, pas acc&eacute;l&eacute;r&eacute;, en avant, marche!</p>
+
+<p>Au cri de terreur que poussa la prisonni&egrave;re, le chef des enr&ocirc;l&eacute;s
+volontaires comprit que la pauvre femme redoutait fort cette mesure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit-il, je suis s&ucirc;r que nous tenons quelque gibier distingu&eacute;.
+Allons, allons, en route, ma petite ci-devant.</p>
+
+<p>Et le chef saisit le bras de la pr&eacute;venue, le mit sous le sien et
+l'entra&icirc;na, malgr&eacute; ses cris et ses larmes, vers le poste du
+Palais-&Eacute;galit&eacute;.</p>
+
+<p>On &eacute;tait d&eacute;j&agrave; &agrave; la hauteur de la barri&egrave;re des Sergents, quand, tout &agrave;
+coup, un jeune homme de haute taille, envelopp&eacute; d'un manteau, tourna le
+coin de la rue Croix-des-Petits-Champs, juste au moment o&ugrave; la
+prisonni&egrave;re essayait par ses supplications d'obtenir qu'on lui rend&icirc;t la
+libert&eacute;. Mais, sans l'&eacute;couter, le chef des volontaires l'entra&icirc;na
+brutalement. La jeune femme poussa un cri, moiti&eacute; d'effroi, moiti&eacute; de
+douleur.</p>
+
+<p>Le jeune homme vit cette lutte, entendit ce cri, et bondissant d'un c&ocirc;t&eacute;
+&agrave; l'autre de la rue, il se trouva en face de la petite troupe.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il, et que fait-on &agrave; cette femme? demanda-t-il &agrave; celui qui
+paraissait &ecirc;tre le chef.</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu de me questionner, m&ecirc;le-toi de ce qui te regarde.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette femme, citoyens, et que lui voulez-vous? r&eacute;p&eacute;ta le
+jeune homme d'un ton plus imp&eacute;ratif encore que la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui es-tu, toi-m&ecirc;me, pour nous interroger?</p>
+
+<p>Le jeune homme &eacute;carta son manteau, et l'on vit briller une &eacute;paulette
+sur un costume militaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis officier, dit-il, comme vous pouvez le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Officier... dans quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la garde civique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce que &ccedil;a nous fait, &agrave; nous? r&eacute;pondit un homme de la
+troupe. Est-ce que nous connaissons &ccedil;a, les officiers de la garde
+civique!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il dit? demanda un autre avec un accent tra&icirc;nant et ironique
+particulier &agrave; l'homme du peuple, ou plut&ocirc;t de la populace parisienne qui
+commence &agrave; se f&acirc;cher.</p>
+
+<p>&mdash;Il dit, r&eacute;pliqua le jeune homme, que si l'&eacute;paulette ne fait pas
+respecter l'officier, le sabre fera respecter l'&eacute;paulette.</p>
+
+<p>Et, en m&ecirc;me temps, faisant un pas en arri&egrave;re, le d&eacute;fenseur inconnu de la
+jeune femme d&eacute;gagea des plis de son manteau et fit briller, &agrave; la lueur
+d'un r&eacute;verb&egrave;re, un large et solide sabre d'infanterie. Puis, d'un
+mouvement rapide et qui annon&ccedil;ait une certaine habitude des luttes
+arm&eacute;es, saisissant le chef des enr&ocirc;l&eacute;s volontaires par le collet de sa
+carmagnole et lui posant la pointe du sabre sur la gorge:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, lui dit-il, causons comme deux bons amis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, citoyen..., dit le chef des enr&ocirc;l&eacute;s en essayant de se d&eacute;gager.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je te pr&eacute;viens qu'au moindre mouvement que tu fais, au moindre
+mouvement que font tes hommes, je te passe mon sabre au travers du
+corps.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, deux hommes de la troupe continuaient &agrave; retenir la
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as demand&eacute; qui j'&eacute;tais, continua le jeune homme, tu n'en avais
+pas le droit, car tu ne commandes pas une patrouille r&eacute;guli&egrave;re.
+Cependant, je vais te le dire: je me nomme Maurice Lindey; j'ai command&eacute;
+une batterie de canonniers au 10 ao&ucirc;t. Je suis lieutenant de la garde
+nationale, et secr&eacute;taire de la section des Fr&egrave;res et Amis. Cela te
+suffit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! citoyen lieutenant, r&eacute;pondit le chef, toujours menac&eacute; par la lame
+dont il sentait la pointe peser de plus en plus, c'est bien autre chose.
+Si tu es r&eacute;ellement ce que tu dis, c'est-&agrave;-dire un bon patriote...</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, je savais bien que nous nous entendrions au bout de quelques
+paroles, dit l'officier. Maintenant, r&eacute;ponds &agrave; ton tour: pourquoi cette
+femme criait-elle, et que lui faisiez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous la conduisions au corps de garde.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi la conduisiez-vous au corps de garde?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle n'a point de carte de civisme, et que le dernier d&eacute;cret
+de la Commune ordonne d'arr&ecirc;ter quiconque se hasardera dans les rues de
+Paris, pass&eacute; dix heures, sans carte de civisme. Oublies-tu que la patrie
+est en danger, et que le drapeau noir flotte sur l'h&ocirc;tel de ville?</p>
+
+<p>&mdash;Le drapeau noir flotte sur l'h&ocirc;tel de ville et la patrie est en
+danger, parce que deux cent mille esclaves marchent contre la France,
+reprit l'officier, et non parce qu'une femme court les rues de Paris,
+pass&eacute; dix heures. Mais, n'importe, citoyens, il y a un d&eacute;cret de la
+Commune: vous &ecirc;tes dans votre droit, et si vous m'eussiez r&eacute;pondu cela
+tout de suite, l'explication aurait &eacute;t&eacute; plus courte et moins orageuse.
+C'est bien d'&ecirc;tre patriote, mais ce n'est pas mal d'&ecirc;tre poli, et le
+premier officier que les citoyens doivent respecter, c'est celui, ce me
+semble, qu'ils ont nomm&eacute; eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Maintenant, emmenez cette femme si vous voulez, vous &ecirc;tes libres.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! citoyen, s'&eacute;cria &agrave; son tour, en saisissant le bras de Maurice, la
+femme, qui avait suivi tout le d&eacute;bat avec une profonde anxi&eacute;t&eacute;; oh!
+citoyen! ne m'abandonnez pas &agrave; la merci de ces hommes grossiers et &agrave;
+moiti&eacute; ivres.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit Maurice; prenez mon bras et je vous conduirai avec eux
+jusqu'au poste.</p>
+
+<p>&mdash;Au poste! r&eacute;p&eacute;ta la femme avec effroi; au poste! Et pourquoi me
+conduire au poste, puisque je n'ai fait de mal &agrave; personne?</p>
+
+<p>&mdash;On vous conduit au poste, dit Maurice, non point parce que vous avez
+fait mal, non point parce qu'on suppose que vous pouvez en faire, mais
+parce qu'un d&eacute;cret de la Commune d&eacute;fend de sortir sans une carte et que
+vous n'en avez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, j'ignorais.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyenne, vous trouverez au poste de braves gens qui appr&eacute;cieront vos
+raisons, et de qui vous n'avez rien &agrave; craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit la jeune femme en serrant le bras de l'officier, ce
+n'est plus l'insulte que je crains, c'est la mort; si l'on me conduit au
+poste, je suis perdue.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'inconnue</a></h3>
+
+
+<p>Il y avait dans cette voix un tel accent de crainte et de distinction
+m&ecirc;l&eacute;es ensemble, que Maurice tressaillit. Comme une commotion
+&eacute;lectrique, cette voix vibrante avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; jusqu'&agrave; son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il se retourna vers les enr&ocirc;l&eacute;s volontaires, qui se consultaient entre
+eux. Humili&eacute;s d'avoir &eacute;t&eacute; tenus en &eacute;chec par un seul homme, ils se
+consultaient entre eux avec l'intention bien visible de regagner le
+terrain perdu; ils &eacute;taient huit contre un: trois avaient des fusils, les
+autres des pistolets et des piques, Maurice n'avait que son sabre: la
+lutte ne pouvait &ecirc;tre &eacute;gale.</p>
+
+<p>La femme elle-m&ecirc;me comprit cela, car elle laissa retomber sa t&ecirc;te sur
+sa poitrine en poussant un soupir.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Maurice, le sourcil fronc&eacute;, la l&egrave;vre d&eacute;daigneusement relev&eacute;e, le
+sabre hors du fourreau, il restait irr&eacute;solu entre ses sentiments d'homme
+qui lui ordonnaient de d&eacute;fendre cette femme, et ses devoirs de citoyen
+qui lui conseillaient de la livrer.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, au coin de la rue des Bons-Enfants, on vit briller l'&eacute;clair
+de plusieurs canons de fusil, et l'on entendit la marche mesur&eacute;e d'une
+patrouille qui, apercevant un rassemblement, fit halte &agrave; dix pas &agrave; peu
+pr&egrave;s du groupe, et, par la voix de son caporal, cria: &laquo;Qui vive?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ami! cria Maurice; ami! Avance ici, Lorin. Celui auquel cette
+injonction &eacute;tait adress&eacute;e se remit en marche et, prenant la t&ecirc;te,
+s'approcha vivement, suivi de huit hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est toi, Maurice, dit le caporal. Ah! libertin! que fais-tu dans
+les rues &agrave; cette heure?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le vois, je sors de la section des Fr&egrave;res et Amis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour te rendre dans celle des s&oelig;urs et amies; nous connaissons
+cela.</p>
+
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Apprenez, ma belle,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qu'&agrave; minuit sonnant,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Une main fid&egrave;le,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Une main d'amant,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ira doucement,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Se glissant dans l'ombre,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tirer les verrous,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui, d&egrave;s la nuit sombre</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Sont pouss&eacute;s sur vous.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Hein! n'est-ce pas cela?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, tu te trompes; j'allais rentrer directement chez moi
+lorsque j'ai trouv&eacute; la citoyenne qui se d&eacute;battait aux mains des citoyens
+volontaires; je suis accouru et j'ai demand&eacute; pourquoi on la voulait
+arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&mdash;Je te reconnais bien l&agrave;, dit Lorin.&mdash;<i>Des cavaliers fran&ccedil;ais tel est
+le caract&egrave;re.</i></p>
+
+<p>Puis, se retournant vers les enr&ocirc;l&eacute;s:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi arr&ecirc;tiez-vous cette femme? demanda le po&eacute;tique caporal.</p>
+
+<p>&mdash;Nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit au lieutenant, r&eacute;pondit le chef de la petite
+troupe: parce qu'elle n'avait point de carte de s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! dit Lorin, voil&agrave; un beau crime!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne connais donc pas l'arr&ecirc;t&eacute; de la Commune? demanda le chef des
+volontaires.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! si fait! mais il est un autre arr&ecirc;t&eacute; qui annule celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Le voici:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Sur le Pinde et sur le Parnasse,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il est d&eacute;cr&eacute;t&eacute; par l'Amour</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Que la Beaut&eacute;, la Jeunesse et la Gr&acirc;ce</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pourront, &agrave; toute heure du jour,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Circuler sans billet de passe.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>H&eacute; que dis-tu de cet arr&ecirc;t&eacute;, citoyen? Il est galant, ce me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais il ne me para&icirc;t pas p&eacute;remptoire. D'abord, il ne figure pas
+dans le <i>Moniteur</i>, puis nous ne sommes ni sur le Pinde ni sur le
+Parnasse; ensuite, il ne fait pas jour; enfin, la citoyenne n'est
+peut-&ecirc;tre ni jeune, ni belle, ni gracieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie le contraire, dit Lorin. Voyons, citoyenne, prouve-moi que
+j'ai raison, baisse ta coiffe et que tout le monde puisse juger si tu es
+dans les conditions du d&eacute;cret.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, dit la jeune femme en se pressant contre Maurice, apr&egrave;s
+m'avoir prot&eacute;g&eacute;e contre vos ennemis, prot&eacute;gez-moi contre vos amis, je
+vous en supplie.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, voyez-vous, dit le chef des enr&ocirc;l&eacute;s, elle se cache. M'est
+avis que c'est quelque espionne des aristocrates, quelque dr&ocirc;lesse,
+quelque coureuse de nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, dit la jeune femme en faisant faire un pas en avant &agrave;
+Maurice et en d&eacute;couvrant un visage ravissant de jeunesse, de beaut&eacute; et
+de distinction, que la clart&eacute; du r&eacute;verb&egrave;re &eacute;claira. Oh! regardez-moi;
+ai-je l'air d'&ecirc;tre ce qu'ils disent?</p>
+
+<p>Maurice demeura &eacute;bloui. Jamais il n'avait rien r&ecirc;v&eacute; de pareil &agrave; ce qu'il
+venait de voir. Nous disons &agrave; ce qu'il venait de voir, car l'inconnue
+avait voil&eacute; de nouveau son visage presque aussi rapidement qu'elle
+l'avait d&eacute;couvert.</p>
+
+<p>&mdash;Lorin, dit tout bas Maurice, r&eacute;clame la prisonni&egrave;re pour la conduire &agrave;
+ton poste; tu en as le droit, comme chef de patrouille.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit le jeune caporal, je comprends &agrave; demi-mot. Puis, se
+retournant vers l'inconnue:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, la belle, continua-t-il, puisque vous ne voulez pas
+nous donner la preuve que vous &ecirc;tes dans les conditions du d&eacute;cret, il
+faut nous suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous suivre? dit le chef des enr&ocirc;l&eacute;s volontaires.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, nous allons conduire la citoyenne au poste de l'h&ocirc;tel de
+ville, o&ugrave; nous sommes de garde, et l&agrave; nous prendrons des informations
+sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, pas du tout, dit le chef de la premi&egrave;re troupe. Elle est
+&agrave; nous, et nous la gardons.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! citoyens, citoyens, dit Lorin, nous allons nous f&acirc;cher.</p>
+
+<p>&mdash;F&acirc;chez-vous ou ne vous f&acirc;chez pas, morbleu, cela nous est bien &eacute;gal.
+Nous sommes de vrais soldats de la R&eacute;publique, et tandis que vous
+patrouillez dans les rues, nous allons verser notre sang &agrave; la fronti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde de le r&eacute;pandre en route, citoyens, et c'est ce qui pourra
+bien vous arriver, si vous n'&ecirc;tes pas plus polis que vous ne l'&ecirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash;La politesse est une vertu d'aristocrate, et nous sommes des
+sans-culottes, nous, repartirent les enr&ocirc;l&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, dit Lorin, ne parlez pas de ces choses-l&agrave; devant madame.
+Elle est peut-&ecirc;tre Anglaise. Ne vous f&acirc;chez point de la supposition, mon
+bel oiseau de nuit, ajouta-t-il en se retournant galamment vers
+l'inconnue.</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Un po&egrave;te l'a dit, et nous, &eacute;chos indignes,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous allons apr&egrave;s lui tout bas le r&eacute;p&eacute;tant:</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>L'Angleterre est un nid de cygnes</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Au milieu d'un immense &eacute;tang.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>&mdash;Ah! tu te trahis, dit le chef des enr&ocirc;l&eacute;s; ah! tu avoues que tu es une
+cr&eacute;ature de Pitt, un stipendi&eacute; de l'Angleterre, un...</p>
+
+<p>&mdash;Silence, dit Lorin, tu n'entends rien &agrave; la po&eacute;sie, mon ami; aussi je
+vais te parler en prose. &Eacute;coute, nous sommes des gardes nationaux doux
+et patients, mais tous enfants de Paris, ce qui veut dire que, lorsqu'on
+nous &eacute;chauffe les oreilles, nous frappons dru.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Maurice, vous voyez ce qui se passe et vous devinez ce qui
+va se passer; dans cinq minutes, dix ou onze hommes vont s'&eacute;gorger pour
+vous. La cause qu'ont embrass&eacute;e ceux qui veulent vous d&eacute;fendre
+m&eacute;rite-t-elle le sang qu'elle va faire couler?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pondit l'inconnue en joignant les mains, je ne puis vous
+dire qu'une chose, une seule: c'est que, si vous me laissez arr&ecirc;ter, il
+en r&eacute;sultera pour moi et pour d'autres encore des malheurs si grands,
+que, plut&ocirc;t que de m'abandonner, je vous supplierai de me percer le
+c&oelig;ur avec l'arme que vous tenez dans la main et de jeter mon cadavre
+dans la Seine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, madame, r&eacute;pondit Maurice, je prends tout sur moi.</p>
+
+<p>Et laissant retomber les mains de la belle inconnue qu'il tenait dans
+les siennes:</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens, dit-il aux gardes nationaux, comme votre officier, comme
+patriote, comme Fran&ccedil;ais, je vous ordonne de prot&eacute;ger cette femme. Et
+toi, Lorin, si toute cette canaille dit un mot, &agrave; la ba&iuml;onnette!</p>
+
+<p>&mdash;Appr&ecirc;tez... armes! dit Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'&eacute;cria l'inconnue en enveloppant sa t&ecirc;te de
+son capuchon et en s'appuyant contre une borne. Oh! mon Dieu!
+prot&eacute;gez-le.</p>
+
+<p>Les enr&ocirc;l&eacute;s volontaires essay&egrave;rent de se mettre en d&eacute;fense. L'un d'eux
+tira m&ecirc;me un coup de pistolet dont la balle traversa le chapeau de
+Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Croisez ba&iuml;onnettes, dit Lorin. Ram plan, plan, plan, plan, plan,
+plan.</p>
+
+<p>Il y eut alors dans les t&eacute;n&egrave;bres un moment de lutte et de confusion
+pendant lequel on entendit une ou deux d&eacute;tonations d'armes &agrave; feu, puis
+des impr&eacute;cations, des cris, des blasph&egrave;mes; mais personne ne vint, car,
+ainsi que nous l'avons dit, il &eacute;tait sourdement question de massacre, et
+l'on crut que c'&eacute;tait le massacre qui commen&ccedil;ait. Deux ou trois fen&ecirc;tres
+seulement s'ouvrirent pour se refermer aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Moins nombreux et moins bien arm&eacute;s, les enr&ocirc;l&eacute;s volontaires furent en un
+instant hors de combat. Deux &eacute;taient bless&eacute;s gri&egrave;vement, quatre autres
+&eacute;taient coll&eacute;s le long de la muraille avec chacun une ba&iuml;onnette sur la
+poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, dit Lorin, j'esp&egrave;re, maintenant, que vous allez &ecirc;tre doux comme
+des agneaux. Quant &agrave; toi, citoyen Maurice, je te charge de conduire
+cette femme au poste de l'h&ocirc;tel de ville. Tu comprends que tu en
+r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Maurice. Puis tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Et le mot d'ordre? ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah diable! fit Lorin en se grattant l'oreille, le mot d'ordre.... C'est
+que...</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains-tu pas que j'en fasse un mauvais usage?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma foi, dit Lorin, fais-en l'usage que tu voudras; cela te
+regarde.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis donc? reprit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que je vais te le donner tout &agrave; l'heure; mais laisse-nous
+d'abord nous d&eacute;barrasser de ces gaillards-l&agrave;. Puis, avant de te quitter,
+je ne serais pas f&acirc;ch&eacute; de te dire encore quelques mots de bon conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, je t'attendrai.</p>
+
+<p>Et Lorin revint vers ses gardes nationaux, qui tenaient toujours en
+respect les enr&ocirc;l&eacute;s volontaires.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, maintenant, en avez-vous assez? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chien de girondin, r&eacute;pondit le chef.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, mon ami, r&eacute;pondit Lorin avec calme, et nous sommes
+meilleurs sans-culottes que toi, attendu que nous appartenons au club
+des Thermopyles, dont on ne contestera pas le patriotisme, j'esp&egrave;re.
+Laissez aller les citoyens, continua Lorin, ils ne contestent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en est pas moins vrai que si cette femme est une suspecte...</p>
+
+<p>&mdash;Si elle &eacute;tait une suspecte, elle se serait sauv&eacute;e pendant la bataille
+au lieu d'attendre, comme tu le vois, que la bataille f&ucirc;t finie.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit un des enr&ocirc;l&eacute;s, c'est assez vrai ce que dit l&agrave; le citoyen
+Thermopyle.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, nous le saurons, puisque mon ami va la conduire au poste,
+tandis que nous allons aller boire, nous, &agrave; la sant&eacute; de la nation.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons aller boire? dit le chef.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, j'ai tr&egrave;s soif, moi, et je connais un joli cabaret au
+coin de la rue Thomas-du-Louvre!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais que ne disais-tu cela tout de suite, citoyen? Nous sommes
+f&acirc;ch&eacute;s d'avoir dout&eacute; de ton patriotisme; et comme preuve, au nom de la
+nation et de la loi, embrassons-nous.</p>
+
+<p>&mdash;Embrassons-nous, dit Lorin. Et les enr&ocirc;l&eacute;s et les gardes nationaux
+s'embrass&egrave;rent avec enthousiasme. En ce temps-l&agrave;, on pratiquait aussi
+volontiers l'accolade que la d&eacute;collation.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, amis, s'&eacute;cri&egrave;rent alors les deux troupes r&eacute;unies, au coin de
+la rue Thomas-du-Louvre.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous donc! dirent les bless&eacute;s d'une voix plaintive, est-ce que l'on
+va nous abandonner ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien, oui, vous abandonner, dit Lorin; abandonner des braves qui
+sont tomb&eacute;s en combattant pour la patrie, contre des patriotes, c'est
+vrai; par erreur, c'est encore vrai; on va vous envoyer des civi&egrave;res. En
+attendant, chantez la <i>Marseillaise</i>, cela vous distraira.</p>
+
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Allez, enfants de la patrie,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Le jour de gloire est arriv&eacute;.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Puis, s'approchant de Maurice, qui se tenait avec son inconnue au coin
+de la rue du Coq, tandis que les gardes nationaux et les volontaires
+remontaient bras-dessus bras-dessous vers la place du Palais-&Eacute;galit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, lui dit-il, je t'ai promis un conseil, le voici. Viens avec
+nous plut&ocirc;t que de te compromettre en prot&eacute;geant la citoyenne, qui me
+fait l'effet d'&ecirc;tre charmante, il est vrai, mais qui n'en est que plus
+suspecte; car les femmes charmantes qui courent les rues de Paris &agrave;
+minuit...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit la femme, ne me jugez pas sur les apparences, je vous en
+supplie.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, vous dites <i>monsieur</i>, ce qui est une grande faute,
+entends-tu, citoyenne? Allons, voil&agrave; que je dis <i>vous</i>, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, oui, citoyen, laisse ton ami accomplir sa bonne action.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;En me reconduisant jusque chez moi, en me prot&eacute;geant tout le long de
+la route.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice! Maurice! dit Lorin, songe &agrave; ce que tu vas faire; tu te
+compromets horriblement.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, r&eacute;pondit le jeune homme; mais que veux-tu! si je
+l'abandonne, pauvre femme, elle sera arr&ecirc;t&eacute;e &agrave; chaque pas par les
+patrouilles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui, tandis qu'avec vous, monsieur... tandis qu'avec toi,
+citoyen, je veux dire, je suis sauv&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'entends, sauv&eacute;e! dit Lorin. Elle court donc un grand danger?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon cher Lorin, dit Maurice, soyons justes. C'est une bonne
+patriote ou c'est une aristocrate. Si c'est une aristocrate, nous avons
+eu tort de la prot&eacute;ger; si c'est une bonne patriote, il est de notre
+devoir de la pr&eacute;server.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, pardon, cher ami, j'en suis f&acirc;ch&eacute; pour Aristote; mais ta
+logique est stupide. Te voil&agrave; comme celui qui dit:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Iris m'a vol&eacute; ma raison</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et me demande ma sagesse.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>&mdash;Voyons, Lorin, dit Maurice, tr&ecirc;ve &agrave; Dorat, &agrave; Parny, &agrave; Gentil-Bernard,
+je t'en supplie. Parlons s&eacute;rieusement: veux-tu ou ne veux-tu pas me
+donner le mot de passe?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, Maurice, que tu me mets dans cette n&eacute;cessit&eacute; de
+sacrifier mon devoir &agrave; mon ami, ou mon ami &agrave; mon devoir. Or, j'ai bien
+peur, Maurice, que le devoir ne soit sacrifi&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cide-toi donc &agrave; l'un ou &agrave; l'autre, mon ami. Mais, au nom du ciel,
+d&eacute;cide-toi tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'en abuseras pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je te le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas assez; jure!</p>
+
+<p>&mdash;Et sur quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Jure sur l'autel de la patrie. Lorin &ocirc;ta son chapeau, le pr&eacute;senta &agrave;
+Maurice du c&ocirc;t&eacute; de la cocarde, et Maurice, trouvant la chose toute
+simple, fit sans rire le serment demand&eacute; sur l'autel improvis&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit Lorin, voici le mot d'ordre: &laquo;Gaule et Lut&egrave;ce...&raquo;
+Peut-&ecirc;tre y en a-t-il qui te diront comme &agrave; moi: &laquo;Gaule et Lucr&egrave;ce&raquo;;
+mais bah! laisse passer tout de m&ecirc;me, c'est toujours romain.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyenne, dit Maurice, maintenant je suis &agrave; vos ordres. Merci, Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Bon voyage, dit celui-ci en se recoiffant avec l'autel de la patrie.</p>
+
+<p>Et, fid&egrave;le &agrave; ses go&ucirc;ts anacr&eacute;ontiques, il s'&eacute;loigna en murmurant:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Enfin, ma ch&egrave;re &Eacute;l&eacute;onore,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu l'as connu, ce p&eacute;ch&eacute; si charmant</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Que tu craignais m&ecirc;me en le d&eacute;sirant.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>En le go&ucirc;tant, tu le craignais encore.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Eh bien! dis-moi, qu'a-t-il donc d'effrayant?...</i></span><br />
+</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La rue des Foss&eacute;s-Saint-Victor</a></h3>
+
+
+<p>Maurice, en se trouvant seul avec la jeune femme, fut un instant
+embarrass&eacute;. La crainte d'&ecirc;tre dupe, l'attrait de cette merveilleuse
+beaut&eacute;, un vague remords qui &eacute;gratignait sa conscience pure de
+r&eacute;publicain exalt&eacute;, le retinrent au moment o&ugrave; il allait donner son bras
+&agrave; la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous, citoyenne? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! monsieur, bien loin, lui r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin...</p>
+
+<p>&mdash;Du c&ocirc;t&eacute; du Jardin des Plantes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien; allons.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! monsieur, dit l'inconnue, je vois bien que je vous g&ecirc;ne;
+mais sans le malheur qui m'est arriv&eacute;, et si je croyais ne courir qu'un
+danger ordinaire, croyez bien que je n'abuserais pas ainsi de votre
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, madame, dit Maurice, qui, dans le t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, oubliait le
+langage impos&eacute; par le vocabulaire de la R&eacute;publique et en revenait &agrave; son
+langage d'homme, comment se fait-il, en conscience, que vous soyez &agrave;
+cette heure dans les rues de Paris? Voyez si, except&eacute; nous, il s'y
+trouve une seule personne.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous l'ai dit; j'avais &eacute;t&eacute; faire une visite au faubourg
+du Roule. Partie &agrave; midi sans rien savoir de ce qui se passe, je revenais
+sans en rien savoir encore: tout mon temps s'est &eacute;coul&eacute; dans une maison
+un peu retir&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura Maurice, dans quelque maison de ci-devant, dans quelque
+repaire d'aristocrate. Avouez, citoyenne, que, tout en me demandant tout
+haut mon appui, vous riez tout bas de ce que je vous le donne.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! s'&eacute;cria-t-elle, et comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; vous voyez un r&eacute;publicain vous servir de guide. Eh bien,
+ce r&eacute;publicain trahit sa cause, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, citoyen, dit vivement l'inconnue, vous &ecirc;tes dans l'erreur, et
+j'aime autant que vous la R&eacute;publique.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, citoyenne, si vous &ecirc;tes bonne patriote, vous n'avez rien &agrave;
+cacher. D'o&ugrave; veniez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, de gr&acirc;ce! dit l'inconnue. Il y avait dans ce <i>monsieur</i>
+une telle expression de pudeur si profonde et si douce, que Maurice crut
+&ecirc;tre fix&eacute; sur le sentiment qu'il renfermait.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, dit-il, cette femme revient d'un rendez-vous d'amour. Et, sans
+qu'il compr&icirc;t pourquoi, il sentit &agrave; cette pens&eacute;e son c&oelig;ur se serrer. De
+ce moment il garda le silence.</p>
+
+<p>Cependant les deux promeneurs nocturnes &eacute;taient arriv&eacute;s &agrave; la rue de la
+Verrerie, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; rencontr&eacute;s par trois ou quatre patrouilles,
+qui, au reste, gr&acirc;ce au mot de passe, les avaient laiss&eacute;s circuler
+librement, lorsqu'&agrave; une derni&egrave;re, l'officier parut faire quelque
+difficult&eacute;.</p>
+
+<p>Maurice alors crut devoir ajouter au mot de passe son nom et sa demeure.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit l'officier, voil&agrave; pour toi; mais la citoyenne...</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s, la citoyenne?</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est... la s&oelig;ur de ma femme. L'officier les laissa passer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes donc mari&eacute;, monsieur? murmura l'inconnue.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame; pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'alors, dit-elle en riant, vous eussiez eu plus court de dire
+que j'&eacute;tais votre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit &agrave; son tour Maurice, le nom de femme est un titre sacr&eacute; et
+qui ne doit pas se donner l&eacute;g&egrave;rement. Je n'ai point l'honneur de vous
+conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; son tour que l'inconnue sentit son c&oelig;ur se serrer, et elle
+garda le silence. En ce moment ils traversaient le pont Marie. La jeune
+femme marchait plus vite &agrave; mesure que l'on approchait du but de la
+course. On traversa le pont de la Tournelle.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voil&agrave;, je crois, dans votre quartier, dit Maurice en posant le
+pied sur le quai Saint-Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, citoyen, dit l'inconnue; mais c'est justement ici que j'ai le
+plus besoin de votre secours.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, madame, vous me d&eacute;fendez d'&ecirc;tre indiscret, et en m&ecirc;me temps
+vous faites tout ce que vous pouvez pour exciter ma curiosit&eacute;. Ce n'est
+pas g&eacute;n&eacute;reux. Voyons, un peu de confiance; je l'ai bien m&eacute;rit&eacute;e, je
+crois. Ne me ferez-vous point l'honneur de me dire &agrave; qui je parle?</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez, monsieur, reprit l'inconnue en souriant, &agrave; une femme que
+vous avez sauv&eacute;e du plus grand danger qu'elle ait jamais couru, et qui
+vous sera reconnaissante toute sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous en demande pas tant, madame; soyez moins reconnaissante, et
+pendant cette seconde, dites-moi votre nom.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'eussiez dit cependant au premier sectionnaire venu, si l'on
+vous e&ucirc;t conduite au poste.</p>
+
+<p>&mdash;Non, jamais, s'&eacute;cria l'inconnue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, vous alliez en prison.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute;e &agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la prison dans ce moment-ci...</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'&eacute;chafaud, je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous eussiez pr&eacute;f&eacute;r&eacute; l'&eacute;chafaud?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la trahison.... Dire mon nom, c'&eacute;tait trahir!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le disais bien, que vous me faisiez jouer un singulier r&ocirc;le
+pour un r&eacute;publicain!</p>
+
+<p>&mdash;Vous jouez le r&ocirc;le d'un homme g&eacute;n&eacute;reux. Vous trouvez une pauvre femme
+qu'on insulte, vous ne la m&eacute;prisez pas quoiqu'elle soit du peuple, et,
+comme elle peut &ecirc;tre insult&eacute;e de nouveau, pour la sauver du naufrage,
+vous la reconduisez jusqu'au mis&eacute;rable quartier qu'elle habite; voil&agrave;
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez raison; voil&agrave; pour les apparences; voil&agrave; ce que
+j'aurais pu croire si je ne vous avais pas vue, si vous ne m'aviez pas
+parl&eacute;; mais votre beaut&eacute;, mais votre langage sont d'une femme de
+distinction; or, c'est justement cette distinction, en opposition avec
+votre costume et avec ce mis&eacute;rable quartier, qui me prouve que votre
+sortie &agrave; cette heure cache quelque myst&egrave;re; vous vous taisez... allons,
+n'en parlons plus. Sommes-nous encore loin de chez vous, madame?</p>
+
+<p>En ce moment ils entraient dans la rue des Foss&eacute;s-Saint-Victor.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez ce petit b&acirc;timent noir, dit l'inconnue &agrave; Maurice en
+&eacute;tendant la main vers une maison situ&eacute;e au del&agrave; des murs du Jardin des
+Plantes. Quand nous serons l&agrave;, vous me quitterez.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, madame. Ordonnez, je suis l&agrave; pour vous ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous f&acirc;chez?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Pas le moins du monde; d'ailleurs, que vous importe?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'importe beaucoup, car j'ai encore une gr&acirc;ce &agrave; vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un adieu bien affectueux et bien franc... un adieu d'ami!</p>
+
+<p>&mdash;Un adieu d'ami! Oh! vous me faites trop d'honneur, madame. Un
+singulier ami que celui qui ne sait pas le nom de son amie, et &agrave; qui
+cette amie cache sa demeure, de peur sans doute d'avoir l'ennui de le
+revoir.</p>
+
+<p>La jeune femme baissa la t&ecirc;te et ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Au reste, madame, continua Maurice, si j'ai surpris quelque secret, il
+ne faut pas m'en vouloir; je n'y t&acirc;chais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici arriv&eacute;e, monsieur, dit l'inconnue.</p>
+
+<p>On &eacute;tait en face de la vieille rue Saint-Jacques, bord&eacute;e de hautes
+maisons noires, perc&eacute;e d'all&eacute;es obscures, de ruelles occup&eacute;es par des
+usines et des tanneries, car &agrave; deux pas coule la petite rivi&egrave;re de
+Bi&egrave;vre.</p>
+
+<p>&mdash;Ici? dit Maurice. Comment! c'est ici que vous demeurez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible!</p>
+
+<p>&mdash;C'est cependant ainsi. Adieu, adieu donc, mon brave chevalier; adieu,
+mon g&eacute;n&eacute;reux protecteur!</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, madame, r&eacute;pondit Maurice avec une l&eacute;g&egrave;re ironie; mais
+dites-moi, pour me tranquilliser, que vous ne courez plus aucun danger.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je me retire. Et Maurice fit un froid salut en se reculant
+de deux pas en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>L'inconnue demeura un instant immobile &agrave; la m&ecirc;me place.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voudrais cependant pas prendre cong&eacute; de vous ainsi, dit-elle.
+Voyons, monsieur Maurice, votre main. Maurice se rapprocha de l'inconnue
+et lui tendit la main.</p>
+
+<p>Il sentit alors que la jeune femme lui glissait une bague au doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! citoyenne, que faites-vous donc l&agrave;? Vous ne vous apercevez pas
+que vous perdez une de vos bagues?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, dit-elle, ce que vous faites l&agrave; est bien mal.</p>
+
+<p>&mdash;Il me manquait ce vice, n'est-ce pas, madame, d'&ecirc;tre ingrat?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, je vous en supplie, monsieur... mon ami. Ne me quittez pas
+ainsi. Voyons, que demandez-vous? Que vous faut-il?</p>
+
+<p>&mdash;Pour &ecirc;tre pay&eacute;, n'est-ce pas? dit le jeune homme avec amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit l'inconnue avec une expression enchanteresse, mais pour me
+pardonner le secret que je suis forc&eacute;e de garder envers vous.</p>
+
+<p>Maurice, en voyant luire dans l'obscurit&eacute; ces beaux yeux presque humides
+de larmes, en sentant fr&eacute;mir cette main ti&egrave;de entre les siennes, en
+entendant cette voix qui &eacute;tait presque descendue &agrave; l'accent de la
+pri&egrave;re, passa tout &agrave; coup de la col&egrave;re au sentiment exalt&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il me faut? s'&eacute;cria-t-il. Il faut que je vous revoie.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Ne f&ucirc;t-ce qu'une seule fois, une heure, une minute, une seconde.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, je vous dis.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! demanda Maurice, c'est s&eacute;rieusement que vous me dites que je
+ne vous reverrai jamais?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! r&eacute;pondit l'inconnue comme un douloureux &eacute;cho.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, dit Maurice, d&eacute;cid&eacute;ment vous vous jouez de moi.</p>
+
+<p>Et il releva sa noble t&ecirc;te en secouant ses longs cheveux &agrave; la mani&egrave;re
+d'un homme qui veut &eacute;chapper &agrave; un pouvoir qui l'&eacute;treint malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>L'inconnue le regardait avec une expression ind&eacute;finissable. On voyait
+qu'elle n'avait pas enti&egrave;rement &eacute;chapp&eacute; au sentiment qu'elle inspirait.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, dit-elle apr&egrave;s un moment de silence qui n'avait &eacute;t&eacute;
+interrompu que par un soupir qu'avait inutilement cherch&eacute; &agrave; &eacute;touffer
+Maurice. &Eacute;coutez! me jurez-vous sur l'honneur de tenir vos yeux ferm&eacute;s
+du moment o&ugrave; je vous le dirai jusqu'&agrave; celui o&ugrave; vous aurez compt&eacute;
+soixante secondes? Mais l&agrave;... sur l'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et, si je le jure, que m'arrivera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il arrivera que je vous prouverai ma reconnaissance, comme je vous
+promets de ne la prouver jamais &agrave; personne, f&icirc;t-on pour moi plus que
+vous n'avez fait vous-m&ecirc;me; ce qui, au reste, serait difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin puis-je savoir?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, fiez-vous &agrave; moi, vous verrez...</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, madame, je ne sais si vous &ecirc;tes un ange ou un d&eacute;mon.</p>
+
+<p>&mdash;Jurez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, je le jure!</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose qui arrive, vous ne rouvrirez pas les yeux?... Quelque
+chose qui arrive, comprenez-vous bien, vous sentissiez-vous frapp&eacute; d'un
+coup de poignard?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'&eacute;tourdissez, ma parole d'honneur, avec cette exigence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! jurez donc, monsieur; vous ne risquez pas grand'chose, ce me
+semble.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je jure, quelque chose qui m'arrive, dit Maurice en fermant
+les yeux.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous voir encore une fois, une seule fois, dit-il, je vous
+en supplie.</p>
+
+<p>La jeune femme rabattit son capuchon avec un sourire qui n'&eacute;tait pas
+exempt de coquetterie; et &agrave; la lueur de la lune, qui en ce moment m&ecirc;me
+glissait entre deux nuages, il put revoir pour la seconde fois ces longs
+cheveux pendants en boucles d'&eacute;b&egrave;ne, l'arc parfait d'un double sourcil
+qu'on e&ucirc;t cru dessin&eacute; &agrave; l'encre de Chine, deux yeux fendus en amande,
+velout&eacute;s et languissants, un nez de la forme la plus exquise, des l&egrave;vres
+fra&icirc;ches et brillantes comme du corail.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous &ecirc;tes belle, bien belle, trop belle! s'&eacute;cria Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Fermez les yeux, dit l'inconnue. Maurice ob&eacute;it. La jeune femme prit
+ses deux mains dans les siennes, le tourna comme elle voulut. Soudain
+une chaleur parfum&eacute;e sembla s'approcher de son visage, et une bouche
+effleura sa bouche, laissant entre ses deux l&egrave;vres la bague qu'il avait
+refus&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce fut une sensation rapide comme la pens&eacute;e, br&ucirc;lante comme une flamme.
+Maurice ressentit une commotion qui ressemblait presque &agrave; la douleur,
+tant elle &eacute;tait inattendue et profonde, tant elle avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; au fond
+du c&oelig;ur et en avait fait fr&eacute;mir les fibres secr&egrave;tes.</p>
+
+<p>Il fit un brusque mouvement en &eacute;tendant les bras devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Votre serment! cria une voix d&eacute;j&agrave; &eacute;loign&eacute;e.</p>
+
+<p>Maurice appuya ses mains crisp&eacute;es sur ses yeux pour r&eacute;sister &agrave; la
+tentation de se parjurer. Il ne compta plus, il ne pensa plus; il resta
+muet, immobile, chancelant.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant il entendit comme le bruit d'une porte qui se
+refermait &agrave; cinquante ou soixante pas de lui; puis tout bient&ocirc;t rentra
+dans le silence.</p>
+
+<p>Alors il &eacute;carta ses doigts, rouvrit les yeux, regarda autour de lui
+comme un homme qui s'&eacute;veille, et peut-&ecirc;tre e&ucirc;t-il cru qu'il se
+r&eacute;veillait en effet et que tout ce qui venait de lui arriver n'&eacute;tait
+qu'un songe, s'il n'e&ucirc;t tenu serr&eacute;e entre ses l&egrave;vres la bague qui
+faisait de cette incroyable aventure une incontestable r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">M&oelig;urs du temps</a></h3>
+
+
+<p>Lorsque Maurice Lindey revint &agrave; lui et regarda autour de lui, il ne vit
+que des ruelles sombres qui s'allongeaient &agrave; sa droite et &agrave; sa gauche;
+il essaya de chercher, de se reconna&icirc;tre; mais son esprit &eacute;tait troubl&eacute;,
+la nuit &eacute;tait sombre; la lune, qui &eacute;tait sortie un instant pour &eacute;clairer
+le charmant visage de l'inconnue, &eacute;tait rentr&eacute;e dans ses nuages. Le
+jeune homme, apr&egrave;s un moment de cruelle incertitude, reprit le chemin de
+sa maison, situ&eacute;e rue du Roule.</p>
+
+<p>En arrivant dans la rue Sainte-Avoie, Maurice fut surpris de la quantit&eacute;
+de patrouilles qui circulaient dans le quartier du Temple.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc, sergent? demanda-t-il au chef d'une patrouille fort
+affair&eacute;e qui venait de faire perquisition dans la rue des Fontaines.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a? dit le sergent. Il y a, mon officier, qu'on a voulu
+enlever cette nuit la femme Capet et toute sa nich&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Une patrouille de ci-devant qui s'&eacute;tait, je ne sais comment, procur&eacute;
+le mot d'ordre, s'&eacute;tait introduite au Temple sous le costume de
+chasseurs de la garde nationale, et les devait enlever. Heureusement,
+celui qui repr&eacute;sentait le caporal, en parlant &agrave; l'officier de garde, l'a
+appel&eacute; <i>monsieur</i>; il s'est vendu lui-m&ecirc;me, l'aristocrate!</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit Maurice. Et a-t-on arr&ecirc;t&eacute; les conspirateurs?</p>
+
+<p>&mdash;Non; la patrouille a gagn&eacute; la rue, et elle s'est dispers&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et y a-t-il quelque espoir de rattraper ces gaillards-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il n'y en a qu'un qu'il serait bien important de reprendre, le
+chef, un grand maigre... qui avait &eacute;t&eacute; introduit parmi les hommes de
+garde par un des municipaux de service. Nous a-t-il fait courir, le
+sc&eacute;l&eacute;rat! Mais il aura trouv&eacute; une porte de derri&egrave;re et se sera enfui par
+les Madelonnettes.</p>
+
+<p>Dans toute autre circonstance, Maurice f&ucirc;t rest&eacute; toute la nuit avec les
+patriotes qui veillaient au salut de la R&eacute;publique; mais, depuis une
+heure, l'amour de la patrie n'&eacute;tait plus sa seule pens&eacute;e. Il continua
+donc son chemin, la nouvelle qu'il venait d'apprendre se fondant peu &agrave;
+peu dans son esprit et disparaissant derri&egrave;re l'&eacute;v&eacute;nement qui venait de
+lui arriver. D'ailleurs, ces pr&eacute;tendues tentatives d'enl&egrave;vement &eacute;taient
+devenues si fr&eacute;quentes, les patriotes eux-m&ecirc;mes savaient que dans
+certaines circonstances on s'en servait si bien comme d'un moyen
+politique, que cette nouvelle n'avait pas inspir&eacute; une grande inqui&eacute;tude
+au jeune r&eacute;publicain.</p>
+
+<p>En revenant chez lui, Maurice trouva son <i>officieux</i>; &agrave; cette &eacute;poque on
+n'avait plus de domestique; Maurice, disons-nous, trouva son officieux
+l'attendant, et qui, en l'attendant, s'&eacute;tait endormi, et, en dormant,
+ronflait d'inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Il le r&eacute;veilla avec tous les &eacute;gards qu'on doit &agrave; son semblable, lui fit
+tirer ses bottes, le renvoya afin de n'&ecirc;tre point distrait de sa pens&eacute;e,
+se mit au lit, et, comme il se faisait tard et qu'il &eacute;tait jeune, il
+s'endormit &agrave; son tour malgr&eacute; la pr&eacute;occupation de son esprit.</p>
+
+<p>Le lendemain, il trouva une lettre sur sa table de nuit.</p>
+
+<p>Cette lettre &eacute;tait d'une &eacute;criture fine, &eacute;l&eacute;gante et inconnue. Il
+regarda le cachet: le cachet portait pour devise ce seul mot anglais:
+<i>Nothing</i>,&mdash;Rien.</p>
+
+<p>Il l'ouvrit, elle contenait ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Merci!</p>
+
+<p>&laquo;Reconnaissance &eacute;ternelle en &eacute;change d'un &eacute;ternel oubli!...&raquo;</p>
+
+<p>Maurice appela son domestique; les vrais patriotes ne les sonnaient
+plus, la sonnette rappelant la servilit&eacute;; d'ailleurs, beaucoup
+d'officieux mettaient, en entrant chez leurs ma&icirc;tres, cette condition
+aux services qu'ils consentaient &agrave; leur rendre.</p>
+
+<p>L'officieux de Maurice avait re&ccedil;u, il y avait trente ans &agrave; peu pr&egrave;s,
+sur les fonts baptismaux, le nom de Jean, mais en 92 il s'&eacute;tait, de son
+autorit&eacute; priv&eacute;e, d&eacute;baptis&eacute;, Jean sentant l'aristocratie et le d&eacute;isme, et
+s'appelait Sc&eacute;vola.</p>
+
+<p>&mdash;Sc&eacute;vola, demanda Maurice, sais-tu ce que c'est que cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, citoyen.</p>
+
+<p>&mdash;Qui te l'a remise?</p>
+
+<p>&mdash;Le concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Qui la lui a apport&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Un commissionnaire, sans doute, puisqu'il n'y a pas le timbre de la
+nation.</p>
+
+<p>&mdash;Descends et prie le concierge de monter. Le concierge monta parce que
+c'&eacute;tait Maurice qui le demandait, et que Maurice &eacute;tait fort aim&eacute; de tous
+les officieux avec lesquels il &eacute;tait en relation; mais le concierge
+d&eacute;clara que, si c'&eacute;tait tout autre locataire, il l'e&ucirc;t pri&eacute; de
+descendre.</p>
+
+<p>Le concierge s'appelait Aristide.</p>
+
+<p>Maurice l'interrogea. C'&eacute;tait un homme inconnu qui, vers les huit
+heures du matin, avait apport&eacute; cette lettre. Le jeune homme eut beau
+multiplier ses questions, les repr&eacute;senter sous toutes les faces, le
+concierge ne put lui r&eacute;pondre autre chose. Maurice le pria d'accepter
+dix francs en l'invitant, si cet homme se repr&eacute;sentait, &agrave; le suivre sans
+affectation et &agrave; revenir lui dire o&ugrave; il &eacute;tait all&eacute;.</p>
+
+<p>H&acirc;tons-nous de dire qu'&agrave; la grande satisfaction d'Aristide, un peu
+humili&eacute; par cette proposition de suivre un de ses semblables, l'homme ne
+revint pas.</p>
+
+<p>Maurice, rest&eacute; seul, froissa la lettre avec d&eacute;pit, tira la bague de
+son doigt, la mit avec la lettre froiss&eacute;e sur une table de nuit, se
+retourna le nez contre le mur avec la folle pr&eacute;tention de s'endormir de
+nouveau; mais, au bout d'une heure, Maurice, revenu de cette
+fanfaronnade, baisait la bague et relisait la lettre: la bague &eacute;tait un
+saphir tr&egrave;s beau.</p>
+
+<p>La lettre &eacute;tait, comme nous l'avons dit, un charmant petit billet qui
+sentait son aristocratie d'une lieue.</p>
+
+<p>Comme Maurice se livrait &agrave; cet examen, sa porte s'ouvrit. Maurice remit
+la bague &agrave; son doigt et cacha la lettre sous son traversin. &Eacute;tait-ce
+pudeur d'un amour naissant? &eacute;tait-ce vergogne d'un patriote qui ne veut
+pas qu'on le sache en relation avec des gens assez imprudents pour
+&eacute;crire un pareil billet, dont le parfum seul pouvait compromettre et la
+main qui l'avait &eacute;crit et celle qui le d&eacute;cachetait?</p>
+
+<p>Celui qui entrait ainsi &eacute;tait un jeune homme v&ecirc;tu en patriote, mais en
+patriote de la plus supr&ecirc;me &eacute;l&eacute;gance. Sa carmagnole &eacute;tait de drap fin,
+sa culotte &eacute;tait en casimir et ses bas chin&eacute;s &eacute;taient de fine soie.
+Quant &agrave; son bonnet phrygien, il e&ucirc;t fait honte, pour sa forme &eacute;l&eacute;gante
+et sa belle couleur pourpr&eacute;e, &agrave; celui de Paris lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il portait en outre &agrave; sa ceinture une paire de pistolets de
+l'ex-fabrique royale de Versailles, et un sabre droit et court pareil &agrave;
+celui des &eacute;l&egrave;ves du Champ-de-Mars.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu dors, Brutus, dit le nouvel arriv&eacute;, et la patrie est en
+danger. Fi donc!</p>
+
+<p>&mdash;Non, Lorin, dit en riant Maurice, je ne dors pas, je r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends, &agrave; ton Eucharis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!</p>
+
+<p>&mdash;De qui parles-tu? Quelle est cette Eucharis?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, la femme...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle femme?</p>
+
+<p>&mdash;La femme de la rue Saint-Honor&eacute;, la femme de la patrouille,
+l'inconnue pour laquelle nous avons risqu&eacute; notre t&ecirc;te, toi et moi, hier
+soir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, dit Maurice, qui savait parfaitement ce que voulait dire son
+ami, mais qui seulement faisait semblant de ne point comprendre, la
+femme inconnue!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qui &eacute;tait-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tait-elle jolie?</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! fit Maurice en allongeant d&eacute;daigneusement les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Une pauvre femme oubli&eacute;e dans quelque rendez-vous amoureux.</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>...Oui, faibles que nous sommes,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes.</i></span><br />
+</p>
+
+
+
+<p>&mdash;C'est possible, murmura Maurice, auquel cette id&eacute;e, qu'il avait eue
+d'abord, r&eacute;pugnait fort &agrave; cette heure, et qui pr&eacute;f&eacute;rait plut&ocirc;t voir dans
+sa belle inconnue une conspiratrice qu'une femme amoureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; demeure-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! tu n'en sais rien! impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as reconduite.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a &eacute;chapp&eacute; au pont Marie...</p>
+
+<p>&mdash;T'&eacute;chapper, &agrave; toi? s'&eacute;cria Lorin avec un &eacute;clat de rire &eacute;norme. Une
+femme t'&eacute;chapper, allons donc!</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Est-ce que la colombe &eacute;chappe</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Au vautour, ce tyran des airs,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et la gazelle au tigre du d&eacute;sert</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui la tient d&eacute;j&agrave; sous la patte?</i></span><br />
+</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Lorin, dit Maurice, ne t'habitueras-tu donc jamais &agrave; parler comme
+tout le monde? Tu m'agaces horriblement avec ton atroce po&eacute;sie.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! &agrave; parler comme tout le monde! mais je parle mieux que tout
+le monde, ce me semble. Je parle comme le citoyen Demoustier, en prose
+et en vers. Quant &agrave; ma po&eacute;sie, mon cher! je sais une &Eacute;milie qui ne la
+trouve pas mauvaise; mais revenons &agrave; la tienne.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ma po&eacute;sie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, &agrave; ton &Eacute;milie.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que j'ai une &Eacute;milie?</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! ta gazelle se sera faite tigresse et t'aura montr&eacute;
+les dents; de sorte que tu es vex&eacute;, mais amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, amoureux dit Maurice en secouant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toi, amoureux.</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>N'en fais pas un plus long myst&egrave;re;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Les coups qui partent de Cyth&egrave;re</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Frappent au c&oelig;ur plus s&ucirc;rement</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Que ceux de Jupiter tonnant.</i></span><br />
+</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Lorin, dit Maurice en s'armant d'une clef for&eacute;e qui &eacute;tait sur sa table
+de nuit, je te d&eacute;clare que tu ne diras plus un seul vers que je ne
+siffle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, parlons politique. D'ailleurs, j'&eacute;tais venu pour cela; sais-tu
+la nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que la veuve Capet a voulu s'&eacute;vader.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ce n'est rien que cela.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc de plus?</p>
+
+<p>&mdash;Le fameux chevalier de Maison-Rouge est &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;! s'&eacute;cria Maurice en se levant sur son s&eacute;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-m&ecirc;me en personne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand est-il entr&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Hier au soir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;guis&eacute; en chasseur de la garde nationale. Une femme, qu'on croit
+&ecirc;tre une aristocrate d&eacute;guis&eacute;e en femme du peuple, lui a port&eacute; des habits
+&agrave; la barri&egrave;re; puis un instant apr&egrave;s, ils sont rentr&eacute;s bras dessus bras
+dessous. Ce n'est que quand ils ont &eacute;t&eacute; pass&eacute;s que la sentinelle a eu
+quelques soup&ccedil;ons. Il avait vu passer la femme avec un paquet, il la
+voyait repasser avec une esp&egrave;ce de militaire sous le bras; c'&eacute;tait
+louche; il a donn&eacute; l'&eacute;veil, on a couru apr&egrave;s eux. Ils ont disparu dans
+un h&ocirc;tel de la rue Saint-Honor&eacute; dont la porte s'est ouverte comme par
+enchantement. L'h&ocirc;tel avait une seconde sortie sur les Champs-&Eacute;lys&eacute;es;
+bonsoir! le chevalier de Maison-Rouge et sa complice se sont &eacute;vanouis.
+On d&eacute;molira l'h&ocirc;tel et l'on guillotinera le propri&eacute;taire; mais cela
+n'emp&ecirc;chera pas le chevalier de recommencer la tentative qui a d&eacute;j&agrave;
+&eacute;chou&eacute;, il y a quatre mois pour la premi&egrave;re fois, et hier pour la
+seconde.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'est point arr&ecirc;t&eacute;? demanda Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien oui, arr&ecirc;te Prot&eacute;e, mon cher, arr&ecirc;te donc Prot&eacute;e; tu sais
+le mal qu'a eu Aristide &agrave; en venir &agrave; bout.</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pastor Arist&oelig;us fugiens</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pencia Tempe...</i></span><br />
+</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Prends garde, dit Maurice en portant sa clef &agrave; sa bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde toi-m&ecirc;me, morbleu! car cette fois ce n'est pas moi que
+tu siffleras, c'est Virgile.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, et tant que tu ne le traduiras point, je n'ai rien &agrave;
+dire. Mais revenons au chevalier de Maison-Rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, convenons que c'est un fier homme.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que, pour entreprendre de pareilles choses, il faut un
+grand courage.</p>
+
+<p>&mdash;Ou un grand amour.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu donc &agrave; cet amour du chevalier pour la reine?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y crois pas; je le dis comme tout le monde. D'ailleurs, elle en
+a rendu amoureux bien d'autres; qu'y aurait-il d'&eacute;tonnant &agrave; ce qu'elle
+l'e&ucirc;t s&eacute;duit? Elle a bien s&eacute;duit Barnave, &agrave; ce qu'on dit.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, il faut que le chevalier ait des intelligences dans le
+Temple m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>L'amour brise les grilles</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et se rit des verrous.</i></span><br />
+</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Lorin!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu crois cela comme les autres?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'&agrave; ton compte la reine aurait eu deux cents amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Deux cents, trois cents, quatre cents. Elle est assez belle pour
+cela. Je ne dis pas qu'elle les ait aim&eacute;s; mais enfin, ils l'ont aim&eacute;e,
+elle. Tout le monde voit le soleil, et le soleil ne voit pas tout le
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu dis donc que le chevalier de Maison-Rouge...?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'on le traque un peu en ce moment-ci, et que s'il &eacute;chappe aux
+limiers de la R&eacute;publique, ce sera un fin renard.</p>
+
+<p>&mdash;Et que fait la Commune dans tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;La Commune va rendre un arr&ecirc;t&eacute; par lequel chaque maison, comme un
+registre ouvert, laissera voir, sur sa fa&ccedil;ade, le nom des habitants et
+des habitantes. C'est la r&eacute;alisation de ce r&ecirc;ve des anciens: Que
+n'existe-t-il une fen&ecirc;tre au c&oelig;ur de l'homme, pour que tout le monde
+puisse voir ce qui s'y passe!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! excellente id&eacute;e! s'&eacute;cria Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;De mettre une fen&ecirc;tre au c&oelig;ur des hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais de mettre une liste &agrave; la porte des maisons. En effet,
+Maurice songeait que ce lui serait un moyen de retrouver son inconnue,
+ou tout au moins quelque trace d'elle qui p&ucirc;t le mettre sur sa voie.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? dit Lorin. J'ai d&eacute;j&agrave; parl&eacute; que cette mesure nous
+donnerait une fourn&eacute;e de cinq cents aristocrates. &Agrave; propos, nous avons
+re&ccedil;u ce matin au club une d&eacute;putation des enr&ocirc;l&eacute;s volontaires; ils sont
+venus, conduits par nos adversaires de cette nuit, que je n'ai
+abandonn&eacute;s qu'ivres morts; ils sont venus, dis-je, avec des guirlandes
+de fleurs et des couronnes d'immortelles.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;! r&eacute;pliqua Maurice en riant; et combien &eacute;taient-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Ils &eacute;taient trente; ils s'&eacute;taient fait raser et avaient des bouquets
+&agrave; la boutonni&egrave;re. &laquo;Citoyens du club des Thermopyles, a dit l'orateur, en
+vrais patriotes que nous sommes, nous d&eacute;sirons que l'union des Fran&ccedil;ais
+ne soit pas troubl&eacute;e par un malentendu, et nous venons fraterniser de
+nouveau.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Alors...?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous avons fraternis&eacute; derechef, et en r&eacute;it&eacute;rant, comme dit
+Diafoirus; on a fait un autel &agrave; la patrie avec la table du secr&eacute;taire et
+deux carafes dans lesquelles on a mis des bouquets. Comme tu &eacute;tais le
+h&eacute;ros de la f&ecirc;te, on t'a appel&eacute; trois fois pour te couronner; et comme
+tu n'as pas r&eacute;pondu, attendu que tu n'y &eacute;tais pas, et qu'il faut
+toujours que l'on couronne quelque chose, on a couronn&eacute; le buste de
+Washington. Voil&agrave; l'ordre et la marche selon lesquels a eu lieu la
+c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+
+<p>Comme Lorin achevait ce r&eacute;cit v&eacute;ridique, et qui, &agrave; cette &eacute;poque,
+n'avait rien de burlesque, on entendit des rumeurs dans la rue, et des
+tambours, d'abord lointains, puis de plus en plus rapproch&eacute;s, firent
+entendre le bruit si commun alors de la g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? demanda Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la proclamation de l'arr&ecirc;t&eacute; de la Commune, dit Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Je cours &agrave; la section, dit Maurice en sautant &agrave; bas de son lit et en
+appelant son officieux pour le venir habiller.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je rentre me coucher, dit Lorin; je n'ai dormi que deux
+heures cette nuit, gr&acirc;ce &agrave; tes enrag&eacute;s volontaires. Si l'on ne se bat
+qu'un peu, tu me laisseras dormir; si l'on se bat beaucoup, tu viendras
+me chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc t'es-tu fait si beau? demanda Maurice en jetant un coup
+d'&oelig;il sur Lorin, qui se levait pour se retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, pour venir chez toi, je suis forc&eacute; de passer rue B&eacute;thisy,
+et que, rue B&eacute;thisy, au troisi&egrave;me, il y a une fen&ecirc;tre qui s'ouvre
+toujours quand je passe.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne crains pas qu'on te prenne pour un muscadin?</p>
+
+<p>&mdash;Un muscadin, moi? Ah bien, oui, je suis connu, au contraire, pour un
+franc sans-culotte. Mais il faut bien faire quelque sacrifice au beau
+sexe. Le culte de la patrie n'exclut pas celui de l'amour; au contraire,
+l'un commande l'autre:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La R&eacute;publique a d&eacute;cr&eacute;t&eacute;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Que des Grecs on suivrait les traces;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et l'autel de la Libert&eacute;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Fait pendant &agrave; celui des Gr&acirc;ces.</i></span><br />
+</p>
+
+
+
+<p>Ose siffler celui-l&agrave;, je te d&eacute;nonce comme aristocrate, et je te fais
+raser de mani&egrave;re &agrave; ce que tu ne portes jamais perruque. Adieu, cher ami.</p>
+
+
+<p>Lorin tendit cordialement &agrave; Maurice une main que le jeune secr&eacute;taire
+serra cordialement, et sortit en ruminant un bouquet &agrave; Chloris.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Quel homme c'&eacute;tait que le citoyen Maurice Lindey</a></h3>
+
+
+<p>Tandis que Maurice Lindey, apr&egrave;s s'&ecirc;tre habill&eacute; pr&eacute;cipitamment, se rend
+&agrave; la section de la rue Lepelletier, dont il est, comme on le sait,
+secr&eacute;taire, essayons de retracer aux yeux du public les ant&eacute;c&eacute;dents de
+cet homme, qui s'est produit sur la sc&egrave;ne par un de ces &eacute;lans de c&oelig;ur,
+familiers aux puissantes et g&eacute;n&eacute;reuses natures.</p>
+
+<p>Le jeune homme avait dit la v&eacute;rit&eacute; pleine et enti&egrave;re, lorsque la
+veille, en r&eacute;pondant de l'inconnue, il avait dit qu'il se nommait
+Maurice Lindey, demeurant rue du Roule. Il aurait pu ajouter qu'il &eacute;tait
+enfant de cette demi-aristocratie accord&eacute;e aux gens de robe. Ses a&iuml;eux
+avaient marqu&eacute;, depuis deux cents ans, par cette &eacute;ternelle opposition
+parlementaire qui a illustr&eacute; les noms des Mol&eacute; et des Maupeou. Son p&egrave;re,
+le bonhomme Lindey, qui avait pass&eacute; toute sa vie &agrave; g&eacute;mir contre le
+despotisme, lorsque, le 14 juillet 89, la Bastille &eacute;tait tomb&eacute; aux mains
+du peuple, &eacute;tait mort de saisissement et d'&eacute;pouvante de voir le
+despotisme remplac&eacute; par une libert&eacute; militante, laissant son fils unique,
+ind&eacute;pendant par sa fortune et r&eacute;publicain par sentiment.</p>
+
+<p>La R&eacute;volution, qui avait suivi de si pr&egrave;s ce grand &eacute;v&eacute;nement, avait
+donc trouv&eacute; Maurice dans toutes les conditions de vigueur et de maturit&eacute;
+virile qui conviennent &agrave; l'athl&egrave;te pr&ecirc;t &agrave; entrer en lice, &eacute;ducation
+r&eacute;publicaine fortifi&eacute;e par l'assiduit&eacute; aux clubs et la lecture de tous
+les pamphlets de l'&eacute;poque. Dieu sait combien Maurice avait d&ucirc; en lire.
+M&eacute;pris profond et raisonn&eacute; de la hi&eacute;rarchie, pond&eacute;ration philosophique
+des &eacute;l&eacute;ments qui composent le corps, n&eacute;gation absolue de toute noblesse
+qui n'est pas personnelle, appr&eacute;ciation impartiale du pass&eacute;, ardeur pour
+les id&eacute;es nouvelles, sympathie pour le peuple, m&ecirc;l&eacute;e &agrave; la plus
+aristocratique des organisations, tel &eacute;tait au moral, non pas celui que
+nous avons choisi, mais celui que le journal o&ugrave; nous puisons ce sujet
+nous a donn&eacute; pour h&eacute;ros de cette histoire.</p>
+
+<p>Au physique, Maurice Lindey &eacute;tait un homme de cinq pieds huit pouces,
+&acirc;g&eacute; de vingt-cinq ou de vingt-six ans, musculeux comme Hercule, beau de
+cette beaut&eacute; fran&ccedil;aise qui accuse dans un Franc une race particuli&egrave;re,
+c'est-&agrave;-dire un front pur, des yeux bleus, des cheveux ch&acirc;tains et
+boucl&eacute;s, des joues roses et des dents d'ivoire.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le portrait de l'homme, la position du citoyen.</p>
+
+<p>Maurice, sinon riche, du moins ind&eacute;pendant, Maurice portant un nom
+respect&eacute; et surtout populaire, Maurice connu par son &eacute;ducation lib&eacute;rale
+et pour ses principes plus lib&eacute;raux encore que son &eacute;ducation, Maurice
+s'&eacute;tait plac&eacute; pour ainsi dire &agrave; la t&ecirc;te d'un parti compos&eacute; de tous les
+jeunes bourgeois patriotes. Peut-&ecirc;tre bien, pr&egrave;s des sans-culottes
+passait-il pour un peu ti&egrave;de, et pr&egrave;s des sectionnaires pour un peu
+parfum&eacute;. Mais il se faisait pardonner sa ti&eacute;deur par les sans-culottes,
+en brisant comme des roseaux fragiles les gourdins les plus noueux, et
+son &eacute;l&eacute;gance par les sectionnaires, en les envoyant rouler &agrave; vingt pas
+d'un coup de poing entre les deux yeux, quand ces deux yeux regardaient
+Maurice d'une fa&ccedil;on qui ne lui convenait pas.</p>
+
+<p>Maintenant, pour le physique, pour le moral et pour le civisme
+combin&eacute;s, Maurice avait assist&eacute; &agrave; la prise de la Bastille; il avait &eacute;t&eacute;
+de l'exp&eacute;dition de Versailles; il avait combattu comme un lion au 10
+ao&ucirc;t, et, dans cette m&eacute;morable journ&eacute;e, c'&eacute;tait une justice &agrave; lui
+rendre, il avait tu&eacute; autant de patriotes que de Suisses: car il n'avait
+pas plus voulu souffrir l'assassin sous la carmagnole que l'ennemi de la
+R&eacute;publique sous l'habit rouge.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait lui qui, pour exhorter les d&eacute;fenseurs du ch&acirc;teau &agrave; se rendre et
+pour emp&ecirc;cher le sang de couler, s'&eacute;tait jet&eacute; sur la bouche d'un canon
+auquel un artilleur parisien allait mettre le feu; c'&eacute;tait lui qui &eacute;tait
+entr&eacute; le premier au Louvre par une fen&ecirc;tre, malgr&eacute; la fusillade de
+cinquante Suisses et d'autant de gentilshommes embusqu&eacute;s; et d&eacute;j&agrave;,
+lorsqu'il aper&ccedil;ut les signaux de capitulation, son terrible sabre avait
+entam&eacute; plus de dix uniformes; alors, voyant ses amis massacrer &agrave; loisir
+des prisonniers qui jetaient leurs armes, qui tendaient leurs mains
+suppliantes et qui demandaient la vie, il s'&eacute;tait mis &agrave; hacher
+furieusement ses amis, ce qui lui avait fait une r&eacute;putation digne des
+beaux jours de Rome et de la Gr&egrave;ce.</p>
+
+<p>La guerre d&eacute;clar&eacute;e, Maurice s'enr&ocirc;la et partit pour la fronti&egrave;re, en
+qualit&eacute; de lieutenant, avec les quinze cents premiers volontaires que la
+ville envoyait contre les envahisseurs, et qui chaque jour devaient &ecirc;tre
+suivis de quinze cents autres.</p>
+
+<p>&Agrave; la premi&egrave;re bataille &agrave; laquelle il assista, c'est-&agrave;-dire &agrave; Jemmapes,
+il re&ccedil;ut une balle qui, apr&egrave;s avoir divis&eacute; les muscles d'acier de son
+&eacute;paule, alla s'aplatir sur l'os. Le repr&eacute;sentant du peuple connaissait
+Maurice, il le renvoya &agrave; Paris pour qu'il se gu&eacute;r&icirc;t. Un mois entier
+Maurice, d&eacute;vor&eacute; par la fi&egrave;vre, se roula sur son lit de douleur; mais
+janvier le trouva sur pied et commandant, sinon de nom, du moins de
+fait, le club des Thermopyles, c'est-&agrave;-dire cent jeunes gens de la
+bourgeoisie parisienne, arm&eacute;s pour s'opposer &agrave; toute tentative en faveur
+du tyran Capet; il y a plus: Maurice, le sourcil fronc&eacute; par une sombre
+col&egrave;re, l'&oelig;il dilat&eacute;, le front p&acirc;le, le c&oelig;ur &eacute;treint par un singulier
+m&eacute;lange de haine morale et de piti&eacute; physique, assista le sabre au poing
+&agrave; l'ex&eacute;cution du roi, et, seul peut-&ecirc;tre dans toute cette foule, demeura
+muet, lorsque tomba la t&ecirc;te de ce fils de saint Louis, dont l'&acirc;me
+montait au ciel; seulement, lorsque cette t&ecirc;te fut tomb&eacute;e, il leva en
+l'air son redoutable sabre, et tous ses amis cri&egrave;rent: &laquo;Vive la
+libert&eacute;!&raquo; sans remarquer que, cette fois par exception, sa voix ne
+s'&eacute;tait pas m&ecirc;l&eacute;e aux leurs.</p>
+
+<p>Voil&agrave; quel &eacute;tait l'homme qui s'acheminait, le matin du 11 mars, vers la
+rue Lepelletier, et auquel notre histoire va donner plus de relief dans
+les d&eacute;tails d'une vie orageuse, comme on la menait &agrave; cette &eacute;poque.</p>
+
+<p>Vers dix heures, Maurice arriva &agrave; la section dont il &eacute;tait le
+secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>L'&eacute;moi &eacute;tait grand. Il s'agissait de voter une adresse &agrave; la Convention
+pour r&eacute;primer les complots des girondins. On attendait impatiemment
+Maurice.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait question que du retour du chevalier de Maison-Rouge, de
+l'audace avec laquelle cet acharn&eacute; conspirateur &eacute;tait rentr&eacute; pour la
+deuxi&egrave;me fois dans Paris, o&ugrave; sa t&ecirc;te, il le savait cependant, &eacute;tait mise
+&agrave; prix. On rattachait &agrave; cette rentr&eacute;e la tentative faite la veille au
+Temple, et chacun exprimait sa haine et son indignation contre les
+tra&icirc;tres et les aristocrates.</p>
+
+<p>Mais, contre l'attente g&eacute;n&eacute;rale, Maurice fut mou et silencieux, r&eacute;digea
+habilement la proclamation, termina en trois heures toute sa besogne,
+demanda si la s&eacute;ance &eacute;tait lev&eacute;e, et, sur la r&eacute;ponse affirmative, prit
+son chapeau, sortit et s'achemina vers la rue Saint-Honor&eacute;.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; l&agrave;, Paris lui sembla tout nouveau. Il revit le coin de la rue du
+Coq, o&ugrave;, pendant la nuit, la belle inconnue lui &eacute;tait apparue se
+d&eacute;battant aux mains des soldats. Alors il suivit, depuis la rue du Coq
+jusqu'au pont Marie, le m&ecirc;me chemin qu'il avait parcouru &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s,
+s'arr&ecirc;tant o&ugrave; les diff&eacute;rentes patrouilles les avaient arr&ecirc;t&eacute;s, r&eacute;p&eacute;tant
+aux endroits qui le lui rendaient, comme s'ils avaient conserv&eacute; un &eacute;cho
+de leurs paroles, le dialogue qu'ils avaient &eacute;chang&eacute;; seulement, il
+&eacute;tait une heure de l'apr&egrave;s-midi, et le soleil, qui &eacute;clairait toute cette
+promenade, rendait saillants &agrave; chaque pas les souvenirs de la nuit.</p>
+
+<p>Maurice traversa les ponts et arriva bient&ocirc;t dans la rue Victor, comme
+on l'appelait alors.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme! murmura Maurice, qui n'a pas r&eacute;fl&eacute;chi hier que la nuit
+ne dure que douze heures et que son secret ne durerait probablement pas
+plus que la nuit. &Agrave; la clart&eacute; du soleil, je vais retrouver la porte par
+laquelle elle s'est gliss&eacute;e, et qui sait si je ne l'apercevrai pas
+elle-m&ecirc;me &agrave; quelque fen&ecirc;tre?</p>
+
+<p>Il entra alors dans la vieille rue Saint-Jacques, se pla&ccedil;a comme
+l'inconnue l'avait plac&eacute; la veille. Un instant il ferma les yeux,
+croyant peut-&ecirc;tre, le pauvre fou! que le baiser de la veille allait une
+seconde fois br&ucirc;ler ses l&egrave;vres. Mais il n'en ressentit que le souvenir.
+Il est vrai que le souvenir br&ucirc;lait encore.</p>
+
+<p>Maurice rouvrit les yeux, vit les deux ruelles, l'une &agrave; sa droite et
+l'autre &agrave; sa gauche. Elles &eacute;taient fangeuses, mal pav&eacute;es, garnies de
+barri&egrave;res, coup&eacute;es de petits ponts jet&eacute;s sur un ruisseau. On y voyait
+des arcades en poutres, des recoins, vingt portes mal assur&eacute;es,
+pourries. C'&eacute;tait le travail grossier dans toute sa mis&egrave;re, la mis&egrave;re
+dans toute sa hideur. &Ccedil;&agrave; et l&agrave; un jardin, ferm&eacute; tant&ocirc;t par des haies,
+tant&ocirc;t par des palissades en &eacute;chalas, quelques-uns par des murs; des
+peaux s&eacute;chant sous des hangars et r&eacute;pandant cette odieuse odeur de
+tannerie qui soul&egrave;ve le c&oelig;ur. Maurice chercha, combina pendant deux
+heures et ne trouva rien, ne devina rien; dix fois il revint sur ses pas
+pour s'orienter. Mais toutes ses tentatives furent inutiles, toutes ses
+recherches infructueuses. Les traces de la jeune femme semblaient avoir
+&eacute;t&eacute; effac&eacute;es par le brouillard et la pluie.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, se dit Maurice, j'ai r&ecirc;v&eacute;. Ce cloaque ne peut avoir un instant
+servi de retraite &agrave; ma belle f&eacute;e de cette nuit.</p>
+
+<p>Il y avait dans ce r&eacute;publicain farouche une po&eacute;sie bien autrement
+r&eacute;elle que dans son ami aux quatrains anacr&eacute;ontiques, puisqu'il rentra
+sur cette id&eacute;e, pour ne pas ternir l'aur&eacute;ole qui &eacute;clairait la t&ecirc;te de
+son inconnue. Il est vrai qu'il rentra d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! dit-il, belle myst&eacute;rieuse: tu m'as trait&eacute; en sot ou en
+enfant. En effet, serait-elle venue ici avec moi si elle y demeurait?
+Non! elle n'a fait qu'y passer, comme un cygne sur un marais infect. Et,
+comme celle de l'oiseau dans l'air, sa trace est invisible.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le temple</a></h3>
+
+
+<p>Ce m&ecirc;me jour, &agrave; la m&ecirc;me heure o&ugrave; Maurice, douloureusement d&eacute;sappoint&eacute;,
+repassait le pont de la Tournelle, plusieurs municipaux, accompagn&eacute;s de
+Santerre, commandant de la garde nationale parisienne, faisaient une
+visite s&eacute;v&egrave;re dans la tour du Temple, transform&eacute;e en prison depuis le 13
+ao&ucirc;t 1792.</p>
+
+<p>Cette visite s'exer&ccedil;ait particuli&egrave;rement dans l'appartement du troisi&egrave;me
+&eacute;tage, compos&eacute; d'une antichambre et de trois pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>Une de ces chambres &eacute;tait occup&eacute;e par deux femmes, une jeune fille et un
+enfant de neuf ans, tous v&ecirc;tus de deuil.</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute;e de ces femmes pouvait avoir trente-sept &agrave; trente-huit ans. Elle
+&eacute;tait assise et lisait pr&egrave;s d'une table.</p>
+
+<p>La seconde &eacute;tait assise et travaillait &agrave; un ouvrage de tapisserie: elle
+pouvait &ecirc;tre &acirc;g&eacute;e de vingt-huit &agrave; vingt-neuf ans.</p>
+
+<p>La jeune fille en avait quatorze et se tenait pr&egrave;s de l'enfant, qui,
+malade et couch&eacute;, fermait les yeux comme s'il dormait, quoique
+&eacute;videmment il f&ucirc;t impossible de dormir au bruit que faisaient les
+municipaux.</p>
+
+<p>Les uns remuaient les lits, les autres d&eacute;ployaient les pi&egrave;ces de linge;
+d'autres enfin, qui avaient fini leurs recherches, regardaient avec une
+fixit&eacute; insolente les malheureuses prisonni&egrave;res, qui se tenaient les yeux
+obstin&eacute;ment baiss&eacute;s, l'une sur son livre, l'autre sur sa tapisserie, la
+troisi&egrave;me sur son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute;e de ces femmes &eacute;tait grande, p&acirc;le et belle; celle qui lisait
+paraissait surtout concentrer son attention sur son livre, quoique,
+selon toute probabilit&eacute;, ce fussent ses yeux qui lussent et non son
+esprit.</p>
+
+<p>Alors, un des municipaux s'approcha d'elle, saisit brutalement le livre
+qu'elle tenait et le jeta au milieu de la chambre.</p>
+
+<p>La prisonni&egrave;re allongea la main vers la table, prit un second volume et
+continua de lire.</p>
+
+<p>Le montagnard fit un geste furieux pour arracher ce second volume,
+comme il avait fait du premier. Mais, &agrave; ce geste, qui fit tressaillir la
+prisonni&egrave;re qui brodait pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, la jeune fille s'&eacute;lan&ccedil;a,
+entoura de ses bras la t&ecirc;te de la lectrice et murmura en pleurant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pauvre m&egrave;re! Puis elle l'embrassa. Alors la prisonni&egrave;re, &agrave; son
+tour, colla la bouche sur l'oreille de la jeune fille, comme pour
+l'embrasser aussi, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Marie, il y a un billet cach&eacute; dans la bouche du po&ecirc;le; &ocirc;tez-le.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons! dit le municipal en tirant brutalement la jeune fille
+&agrave; lui et en la s&eacute;parant de sa m&egrave;re. Aurez-vous bient&ocirc;t fini de vous
+embrasser?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit la jeune fille, la Convention a-t-elle d&eacute;cr&eacute;t&eacute; que les
+enfants ne pourront plus embrasser leur m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais elle a d&eacute;cr&eacute;t&eacute; qu'on punirait les tra&icirc;tres, les
+aristocrates et les ci-devant, et c'est pourquoi nous sommes ici pour
+interroger. Voyons, Antoinette, r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>Celle qu'on interpellait aussi grossi&egrave;rement ne daigna pas m&ecirc;me regarder
+son interrogateur. Elle d&eacute;tourna la t&ecirc;te, au contraire, et une l&eacute;g&egrave;re
+rougeur passa sur ses joues p&acirc;lies par la douleur et sillonn&eacute;es par les
+larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible, continua cet homme, que tu aies ignor&eacute; la
+tentative de cette nuit. D'o&ugrave; vient-elle? M&ecirc;me silence de la part de la
+prisonni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;pondez, Antoinette, dit alors Santerre en s'approchant, sans
+remarquer le frisson d'horreur qui avait saisi la jeune femme &agrave; l'aspect
+de cet homme, qui, le 21 janvier au matin, &eacute;tait venu prendre au Temple
+Louis XVI pour le conduire &agrave; l'&eacute;chafaud. R&eacute;pondez. On a conspir&eacute; cette
+nuit contre la R&eacute;publique et essay&eacute; de vous soustraire &agrave; la captivit&eacute;
+que, en attendant la punition de vos crimes, vous inflige la volont&eacute; du
+peuple. Le saviez-vous, dites, que l'on conspirait?</p>
+
+<p>Marie-Antoinette tressaillit au contact de cette voix qu'elle sembla
+fuir, en se reculant le plus qu'elle put sur sa chaise. Mais elle ne
+r&eacute;pondit pas plus &agrave; cette question qu'aux deux autres, pas plus &agrave;
+Santerre qu'au municipal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez donc pas r&eacute;pondre? dit Santerre en frappant violemment
+du pied. La prisonni&egrave;re prit sur la table un troisi&egrave;me volume.</p>
+
+<p>Santerre se retourna; la brutale puissance de cet homme, qui commandait
+&agrave; 80, 000 hommes, qui n'avait eu besoin que d'un geste pour couvrir la
+voix de Louis XVI mourant, se brisait contre la dignit&eacute; d'une pauvre
+prisonni&egrave;re, dont il pouvait faire tomber la t&ecirc;te &agrave; son tour, mais qu'il
+ne pouvait pas faire plier.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, &Eacute;lisabeth, dit-il &agrave; l'autre personne, qui avait un instant
+interrompu sa tapisserie pour joindre les mains et prier, non pas ces
+hommes, mais Dieu,&mdash;r&eacute;pondrez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce que vous demandez, dit-elle; je ne puis donc vous
+r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! morbleu! citoyenne Capet, dit Santerre en s'impatientant, c'est
+pourtant clair, ce que je dis l&agrave;. Je dis qu'on a fait hier une tentative
+pour vous faire &eacute;vader et que vous devez conna&icirc;tre les coupables.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons aucune communication avec le dehors, monsieur; nous ne
+pouvons donc savoir ni ce qu'on fait pour nous, ni ce qu'on fait contre
+nous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit le municipal; nous allons savoir alors ce que va dire
+ton neveu.</p>
+
+<p>Et il s'approcha du lit du dauphin. &Agrave; cette menace, Marie-Antoinette se
+leva tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, mon fils est malade et dort.... Ne le r&eacute;veillez
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;ponds, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien.</p>
+
+<p>Le municipal alla droit au lit du petit prisonnier, qui feignait, comme
+nous l'avons dit, de dormir.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, r&eacute;veille-toi, Capet, dit-il en le secouant rudement.
+L'enfant ouvrit les yeux et sourit. Les municipaux alors entour&egrave;rent le
+lit.</p>
+
+<p>La reine, agit&eacute;e de douleur et de crainte, fit un signe &agrave; sa fille, qui
+profita de ce moment, se glissa dans la chambre voisine, ouvrit une des
+bouches du po&ecirc;le, en tira le billet, le br&ucirc;la, puis aussit&ocirc;t rentra dans
+la chambre, et, d'un regard, rassura sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous? demanda l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Savoir si tu n'as rien entendu cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai dormi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu aimes fort &agrave; dormir, &agrave; ce qu'il para&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parce que quand je dors, je r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Et que r&ecirc;ves-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Que je revois mon p&egrave;re que vous avez tu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu n'as rien entendu? dit vivement Santerre.</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ces louveteaux sont, en v&eacute;rit&eacute;, bien d'accord avec la louve, dit le
+municipal furieux; et, cependant, il y a eu un complot.</p>
+
+<p>La reine sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Elle nous nargue, l'Autrichienne, s'&eacute;cria le municipal. Eh bien,
+puisqu'il en est ainsi, ex&eacute;cutons dans toute sa rigueur le d&eacute;cret de la
+Commune. L&egrave;ve-toi, Capet.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous faire? s'&eacute;cria la reine s'oubliant elle-m&ecirc;me. Ne
+voyez-vous pas que mon fils est malade, qu'il a la fi&egrave;vre? Voulez-vous
+donc le faire mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Ton fils, dit le municipal, est un sujet d'alarmes continuel pour le
+conseil du Temple. C'est lui qui est le point de mire de tous les
+conspirateurs. On se flatte de vous enlever tous ensemble. Eh bien,
+qu'on y vienne.&mdash;Tison!...&mdash;Appelez Tison.</p>
+
+<p>Tison &eacute;tait une esp&egrave;ce de journalier charg&eacute; des gros ouvrages du m&eacute;nage
+dans la prison. Il arriva.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme d'une quarantaine d'ann&eacute;es, au teint basan&eacute;, au visage
+rude et sauvage, aux cheveux noirs et cr&eacute;pus descendant jusqu'aux
+sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;Tison, dit Santerre, qui est venu, hier, apporter des vivres aux
+d&eacute;tenus? Tison cita un nom.</p>
+
+<p>&mdash;Et leur linge, qui le leur a apport&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ta fille est donc blanchisseuse?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu lui as donn&eacute; la pratique des prisonniers?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? autant qu'elle gagne cela qu'une autre. Ce n'est plus
+l'argent des tyrans, c'est l'argent de la nation, puisque la nation paye
+pour eux.</p>
+
+<p>&mdash;On t'a dit d'examiner le linge avec attention.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, est-ce que je ne m'acquitte pas de mon devoir? &agrave; preuve
+qu'il y avait hier un mouchoir auquel on avait fait deux n&oelig;uds, que je
+l'ai &eacute;t&eacute; porter au conseil, qui a ordonn&eacute; &agrave; ma femme de le d&eacute;nouer, de
+le repasser, et de le remettre &agrave; madame Capet sans lui rien dire.</p>
+
+<p>&Agrave; cette indication de deux n&oelig;uds faits &agrave; un mouchoir, la reine
+tressaillit, ses prunelles se dilat&egrave;rent, et Madame &Eacute;lisabeth et elles
+&eacute;chang&egrave;rent un regard.</p>
+
+<p>&mdash;Tison, dit Santerre, ta fille est une citoyenne dont personne ne
+soup&ccedil;onne le patriotisme; mais, &agrave; partir d'aujourd'hui, elle n'entrera
+plus au Temple.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! dit Tison effray&eacute;, que me dites-vous donc l&agrave;, vous
+autres? Comment! je ne reverrais plus ma fille que lorsque je sortirais?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne sortiras plus, dit Santerre.</p>
+
+<p>Tison regarda autour de lui sans arr&ecirc;ter sur aucun objet son &oelig;il
+hagard; et soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sortirai plus! s'&eacute;cria-t-il. Ah! c'est comme cela? Eh bien! je
+veux sortir pour tout &agrave; fait, moi. Je donne ma d&eacute;mission; je ne suis pas
+un tra&icirc;tre, un aristocrate, moi, pour qu'on me retienne en prison. Je
+vous dis que je veux sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, dit Santerre, ob&eacute;is aux ordres de la Commune, et tais-toi,
+ou tu pourrais mal t'en trouver, c'est moi qui te le dis. Reste ici et
+surveille ce qui s'y passe. On a l'&oelig;il sur toi, je t'en pr&eacute;viens.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la reine, qui se croyait oubli&eacute;e, se rass&eacute;r&eacute;nait peu
+&agrave; peu et repla&ccedil;ait son fils dans son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Fais monter ta femme, dit le municipal &agrave; Tison. Celui-ci ob&eacute;it, sans
+mot dire. Les menaces de Santerre l'avaient rendu doux comme un agneau.
+La femme Tison monta.</p>
+
+<p>&mdash;Viens ici, citoyenne, dit Santerre; nous allons passer dans
+l'antichambre, et pendant ce temps, tu fouilleras les d&eacute;tenues.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, femme, dit Tison, ils ne veulent plus laisser venir notre
+fille au Temple.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ils ne veulent plus laisser venir notre fille?</p>
+
+<p>Mais nous ne la verrons donc plus, notre fille? Tison secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites donc l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que nous ferons un rapport au conseil du Temple et que le
+conseil d&eacute;cidera. En attendant...</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, dit la femme, je veux revoir ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit Santerre; on t'a fait venir ici pour fouiller les
+prisonni&egrave;res, fouille-les, et puis apr&egrave;s nous verrons...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... cependant!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit Santerre en fron&ccedil;ant les sourcils; cela se g&acirc;te, ce me
+semble.</p>
+
+<p>&mdash;Fais ce que dit le citoyen g&eacute;n&eacute;ral! fais, femme; apr&egrave;s, tu vois bien
+qu'il dit que nous verrons. Et Tison regarda Santerre avec un humble
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit la femme; allez-vous-en, je suis pr&ecirc;te &agrave; les
+fouiller. Ces hommes sortirent.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re madame Tison, dit la reine, croyez bien...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois rien, citoyenne Capet, dit l'horrible femme en grin&ccedil;ant
+des dents, si ce n'est que, c'est toi qui es cause de tous les malheurs
+du peuple. Aussi, que je trouve quelque chose de suspect sur toi, et tu
+verras.</p>
+
+<p>Quatre hommes rest&egrave;rent &agrave; la porte pour pr&ecirc;ter main-forte &agrave; la femme
+Tison, si la reine r&eacute;sistait. On commen&ccedil;a par la reine.</p>
+
+<p>On trouva sur elle un mouchoir nou&eacute; de trois n&oelig;uds, qui semblait
+malheureusement une r&eacute;ponse pr&eacute;par&eacute;e &agrave; celui dont avait parl&eacute; Tison, un
+crayon, un scapulaire et de la cire &agrave; cacheter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je le savais bien, dit la femme Tison; je l'avais bien dit aux
+municipaux, qu'elle &eacute;crivait, l'Autrichienne! L'autre jour, j'avais
+trouv&eacute; une goutte de cire sur la bob&egrave;che du chandelier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, dit la reine avec un accent suppliant, ne montrez que le
+scapulaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien, oui, dit la femme, de la piti&eacute; pour toi!... Est-ce qu'on en
+a pour moi, de la piti&eacute;?... On me prend ma fille. Madame &Eacute;lisabeth et
+madame Royale n'avaient rien sur elles.</p>
+
+<p>La femme Tison rappela les municipaux, qui rentr&egrave;rent, Santerre &agrave; leur
+t&ecirc;te; elle leur remit les objets trouv&eacute;s sur la reine, qui pass&egrave;rent de
+main en main et furent l'objet d'un nombre infini de conjectures: le
+mouchoir nou&eacute; de trois n&oelig;uds, surtout, exer&ccedil;a longuement l'imagination
+des pers&eacute;cuteurs de la race royale.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Santerre, nous allons te lire l'arr&ecirc;t&eacute; de la
+Convention.</p>
+
+<p>&mdash;Quel arr&ecirc;t&eacute;? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;L'arr&ecirc;t&eacute; qui ordonne que tu seras s&eacute;par&eacute;e de ton fils.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est donc vrai que cet arr&ecirc;t&eacute; existe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. La Convention a trop grand souci d'un enfant confi&eacute; &agrave; sa garde
+par la nation, pour le laisser en compagnie d'une m&egrave;re aussi d&eacute;prav&eacute;e
+que toi....</p>
+
+<p>Les yeux de la reine jet&egrave;rent des &eacute;clairs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais formulez une accusation, au moins, tigres que vous &ecirc;tes!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est parbleu pas difficile, dit un municipal, voil&agrave;....</p>
+
+<p>Et il pronon&ccedil;a une de ces accusations inf&acirc;mes, comme Su&eacute;tone en porte
+contre Agrippine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria la reine, debout, p&acirc;le et superbe d'indignation, j'en
+appelle au c&oelig;ur de toutes les m&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! dit le municipal, tout cela est bel et bien; mais
+nous sommes d&eacute;j&agrave; ici depuis deux heures, et nous ne pouvons pas perdre
+toute la journ&eacute;e; l&egrave;ve-toi, Capet, et suis-nous.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! jamais! s'&eacute;cria la reine s'&eacute;lan&ccedil;ant entre les municipaux et
+le jeune Louis, et s'appr&ecirc;tant &agrave; d&eacute;fendre l'approche du lit, comme une
+tigresse fait de sa tani&egrave;re; jamais je ne me laisserai enlever mon
+enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! messieurs, dit Madame &Eacute;lisabeth en joignant les mains avec une
+admirable expression de pri&egrave;re; messieurs, au nom du ciel! ayez piti&eacute; de
+deux m&egrave;res!</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, dit Santerre, dites les noms, avouez le projet de vos
+complices, expliquez ce que voulaient dire ces n&oelig;uds faits au mouchoir
+apport&eacute; avec votre linge par la fille Tison, et ceux faits au mouchoir
+trouv&eacute; dans votre poche; alors on vous laissera votre fils.</p>
+
+<p>Un regard de Madame &Eacute;lisabeth sembla supplier la reine de faire ce
+sacrifice terrible. Mais celle-ci, essuyant fi&egrave;rement une larme qui
+brillait comme un diamant, au coin de sa paupi&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon fils, dit-elle. N'oubliez jamais votre p&egrave;re qui est au
+ciel, votre m&egrave;re qui ira bient&ocirc;t le rejoindre; redites, tous les soirs
+et tous les matins, la pri&egrave;re que je vous ai apprise. Adieu, mon fils.</p>
+
+<p>Elle lui donna un dernier baiser; et, se relevant froide et inflexible:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien, messieurs, dit-elle; faites ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>Mais il e&ucirc;t fallu &agrave; cette reine plus de force que n'en contenait le
+c&oelig;ur d'une femme, et surtout le c&oelig;ur d'une m&egrave;re. Elle retomba an&eacute;antie
+sur une chaise, tandis qu'on emportait l'enfant, dont les larmes
+coulaient et qui lui tendait les bras, mais sans jeter un cri.</p>
+
+<p>La porte se referma derri&egrave;re les municipaux qui emportaient l'enfant
+royal, et les trois femmes demeur&egrave;rent seules.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, interrompu seulement par
+quelques sanglots. La reine le rompit la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, dit-elle, et ce billet?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai br&ucirc;l&eacute;, comme vous me l'avez dit, ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Sans le lire?</p>
+
+<p>&mdash;Sans le lire.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu donc, derni&egrave;re lueur, supr&ecirc;me esp&eacute;rance! murmura Madame
+&Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous avez raison, vous avez raison, ma s&oelig;ur, c'est trop
+souffrir! Puis, se retournant vers sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez vu l'&eacute;criture, du moins, Marie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma m&egrave;re, un moment.</p>
+
+<p>La reine se leva, alla regarder &agrave; la porte pour voir si elle n'&eacute;tait
+point observ&eacute;e, et, tirant une &eacute;pingle de ses cheveux, elle s'approcha
+de la muraille, fit sortir d'une fente un petit papier pli&eacute; en forme de
+billet, et, montrant ce billet &agrave; madame Royale:</p>
+
+<p>&mdash;Rappelez tous vos souvenirs avant de me r&eacute;pondre, ma fille, dit-elle;
+l'&eacute;criture &eacute;tait-elle la m&ecirc;me que celle-ci?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, ma m&egrave;re, s'&eacute;cria la princesse; oui, je la reconnais!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit lou&eacute;! s'&eacute;cria la reine en tombant &agrave; genoux avec ferveur.
+S'il a pu &eacute;crire, depuis ce matin, c'est qu'il est sauv&eacute;, alors. Merci,
+mon Dieu! merci! un si noble ami m&eacute;ritait bien un de tes miracles.</p>
+
+<p>&mdash;De qui parlez-vous donc, ma m&egrave;re? demanda madame Royale. Quel est cet
+ami? Dites-moi son nom, que je le recommande &agrave; Dieu dans mes pri&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez raison ma fille; ne l'oubliez jamais, ce nom, car
+c'est le nom d'un gentilhomme plein d'honneur et de bravoure; celui-l&agrave;
+n'est pas d&eacute;vou&eacute; par ambition, car il ne s'est r&eacute;v&eacute;l&eacute; qu'aux jours du
+malheur. Il n'a jamais vu la reine de France, ou plut&ocirc;t la reine de
+France ne l'a jamais vu, et il voue sa vie &agrave; la d&eacute;fendre. Peut-&ecirc;tre
+sera-t-il r&eacute;compens&eacute;, comme on r&eacute;compense aujourd'hui toute vertu, par
+une mort terrible.... Mais... s'il meurt... oh! l&agrave;-haut! l&agrave;-haut! je le
+remercierai.... Il s'appelle....</p>
+
+<p>La reine regarda avec inqui&eacute;tude autour d'elle et baissa la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelle le chevalier de Maison-Rouge.... Priez pour lui!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Serment de joueur</a></h3>
+
+
+<p>La tentative d'enl&egrave;vement, si contestable qu'elle f&ucirc;t, puisqu'elle
+n'avait eu aucun commencement d'ex&eacute;cution, avait excit&eacute; la col&egrave;re des
+uns et l'int&eacute;r&ecirc;t des autres. Ce qui corroborait, d'ailleurs, cet
+&eacute;v&eacute;nement, de probabilit&eacute; presque mat&eacute;rielle, c'est que le comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale apprit que, depuis trois semaines ou un mois, une foule
+d'&eacute;migr&eacute;s &eacute;taient rentr&eacute;s en France par diff&eacute;rents points de la
+fronti&egrave;re. Il &eacute;tait &eacute;vident que des gens qui risquaient ainsi leur t&ecirc;te
+ne la risquaient pas sans dessein, et que ce dessein &eacute;tait, selon toute
+probabilit&eacute;, de concourir &agrave; l'enl&egrave;vement de la famille royale.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, sur la proposition du conventionnel Osselin, avait &eacute;t&eacute; promulgu&eacute;
+le d&eacute;cret terrible qui condamnait &agrave; mort tout &eacute;migr&eacute; convaincu d'avoir
+remis le pied en France, tout Fran&ccedil;ais convaincu d'avoir eu des projets
+d'&eacute;migration; tout particulier convaincu d'avoir aid&eacute; dans sa fuite, ou
+dans son retour, un &eacute;migr&eacute; ou un &eacute;migrant, enfin tout citoyen convaincu
+d'avoir donn&eacute; asile &agrave; un &eacute;migr&eacute;.</p>
+
+<p>Cette terrible loi inaugurait la Terreur. Il ne manquait plus que la
+loi des suspects.</p>
+
+<p>Le chevalier de Maison-Rouge &eacute;tait un ennemi trop actif et trop
+audacieux pour que sa rentr&eacute;e dans Paris et son apparition au Temple
+n'entra&icirc;nassent point les plus graves mesures. Des perquisitions, plus
+s&eacute;v&egrave;res qu'elles ne l'avaient jamais &eacute;t&eacute;, furent ex&eacute;cut&eacute;es dans une
+foule de maisons suspectes. Mais, hormis la d&eacute;couverte de quelques
+femmes &eacute;migr&eacute;es qui se laiss&egrave;rent prendre, et de quelques vieillards qui
+ne se souci&egrave;rent pas de disputer aux bourreaux le peu de jours qui leur
+restaient, les recherches n'aboutirent &agrave; aucun r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Les sections, comme on le pense bien, furent, &agrave; la suite de cet
+&eacute;v&eacute;nement, fort occup&eacute;es pendant plusieurs jours, et, par cons&eacute;quent, le
+secr&eacute;taire de la section Lepelletier, l'une des plus influentes de
+Paris, eut peu de temps pour penser &agrave; son inconnue.</p>
+
+<p>D'abord, et comme il l'avait r&eacute;solu en quittant la rue vieille
+Saint-Jacques, il avait tent&eacute; d'oublier; mais, comme lui avait dit son
+ami Lorin:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>En songeant qu'il faut qu'on oublie,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>On se souvient.</i></span><br />
+</p>
+
+
+
+<p>Maurice, cependant, n'avait rien dit ni rien avou&eacute;. Il avait renferm&eacute;
+dans son c&oelig;ur tous les d&eacute;tails de cette aventure qui avaient pu
+&eacute;chapper &agrave; l'investigation de son ami. Mais celui-ci, qui connaissait
+Maurice pour une joyeuse et expansive nature, et qui le voyait
+maintenant sans cesse r&ecirc;veur et cherchant la solitude, se doutait bien,
+comme il le disait, que ce coquin de Cupidon avait pass&eacute; par l&agrave;.</p>
+
+<p>Il est &agrave; remarquer que, parmi ses dix-huit si&egrave;cles de monarchie, la
+France a eu peu d'ann&eacute;es aussi mythologiques que l'an de gr&acirc;ce 1793.</p>
+
+<p>Cependant, le chevalier n'&eacute;tait pas pris; on n'entendait plus parler de
+lui. La reine, veuve de son mari et orpheline de son enfant, se
+contentait de pleurer, quand elle &eacute;tait seule, entre sa fille et sa
+s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le jeune dauphin commen&ccedil;ait, aux mains du cordonnier Simon, ce martyre
+qui devait, en deux ans, le r&eacute;unir &agrave; son p&egrave;re et &agrave; sa m&egrave;re. Il y eut un
+instant de calme.</p>
+
+<p>Le volcan montagnard se reposait avant de d&eacute;vorer les girondins.</p>
+
+<p>Maurice sentit le poids de ce calme, comme on sent la lourdeur de
+l'atmosph&egrave;re en temps d'orage, et, ne sachant que faire d'un loisir qui
+le livrait tout entier &agrave; l'ardeur d'un sentiment qui, s'il n'&eacute;tait pas
+l'amour, lui ressemblait fort, il relut la lettre, baisa son beau
+saphir, et r&eacute;solut, malgr&eacute; le serment qu'il avait fait, d'essayer d'une
+derni&egrave;re tentative, se promettant bien que celle-l&agrave; serait la derni&egrave;re.</p>
+
+<p>Le jeune homme avait bien pens&eacute; &agrave; une chose: c'&eacute;tait de s'en aller &agrave; la
+section du Jardin des Plantes, et l&agrave;, de demander des renseignements au
+secr&eacute;taire, son coll&egrave;gue. Mais cette premi&egrave;re id&eacute;e, et nous pourrions
+m&ecirc;me dire cette seule id&eacute;e qu'il avait eue que sa belle inconnue &eacute;tait
+m&ecirc;l&eacute;e &agrave; quelque trame politique, le retint; l'id&eacute;e qu'une indiscr&eacute;tion
+de sa part pouvait conduire cette femme charmante &agrave; la place de la
+R&eacute;volution, et faire tomber cette t&ecirc;te d'ange sur l'&eacute;chafaud, faisait
+passer un horrible frisson dans les veines de Maurice.</p>
+
+<p>Il se d&eacute;cida donc &agrave; tenter l'aventure seul et sans aucun renseignement.
+Son plan, d'ailleurs, &eacute;tait bien simple. Les listes plac&eacute;es sur chaque
+porte devaient lui donner les premiers indices; puis des interrogatoires
+aux concierges devaient achever d'&eacute;claircir ce myst&egrave;re. En sa qualit&eacute; de
+secr&eacute;taire de la section Lepelletier, il avait plein et entier droit
+d'interrogatoire.</p>
+
+<p>D'ailleurs, Maurice ignorait le nom de son inconnue, mais il devait
+&ecirc;tre conduit par les analogies. Il &eacute;tait impossible qu'une si charmante
+cr&eacute;ature n'e&ucirc;t pas un nom en harmonie avec sa forme: quelque nom de
+sylphide, de f&eacute;e ou d'ange; car, &agrave; son arriv&eacute;e sur la terre, on avait d&ucirc;
+saluer sa venue comme celle d'un &ecirc;tre sup&eacute;rieur et surnaturel.</p>
+
+<p>Le nom le guiderait donc infailliblement. Maurice rev&ecirc;tit une carmagnole
+de gros drap brun, se coiffa du bonnet rouge des grands jours, et
+partit, pour son exploration, sans pr&eacute;venir personne.</p>
+
+<p>Il avait &agrave; la main un de ces gourdins noueux qu'on appelait une
+<i>constitution</i>, et, emmanch&eacute;e &agrave; son poignet vigoureux, cette arme avait
+la valeur de la massue d'Hercule. Il avait dans sa poche sa commission
+de secr&eacute;taire de la section Lepelletier. C'&eacute;tait &agrave; la fois sa s&ucirc;ret&eacute;
+physique et sa garantie morale.</p>
+
+<p>Il se mit donc &agrave; parcourir de nouveau la rue Saint-Victor, la rue
+vieille Saint-Jacques, lisant, &agrave; la lueur du jour d&eacute;faillant, tous ces
+noms &eacute;crits d'une main plus ou moins exerc&eacute;e sur le panneau de chaque
+porte.</p>
+
+<p>Maurice en &eacute;tait &agrave; sa centi&egrave;me maison, et par cons&eacute;quent &agrave; sa centi&egrave;me
+liste, sans que rien e&ucirc;t pu lui faire croire encore qu'il f&ucirc;t le moins
+du monde sur la trace de son inconnue, qu'il ne voulait reconna&icirc;tre qu'&agrave;
+la condition que s'ouvrirait &agrave; ses yeux un nom dans le genre de celui
+qu'il avait r&ecirc;v&eacute;, lorsqu'un brave cordonnier, voyant l'impatience
+r&eacute;pandue sur la figure du lecteur, ouvrit sa porte, sortit avec sa
+courroie de cuir et son poin&ccedil;on, et, regardant Maurice par-dessus ses
+lunettes:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu avoir quelque renseignement sur les locataires de cette
+maison? dit-il. En ce cas, parle, je suis pr&ecirc;t &agrave; te r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, citoyen, balbutia Maurice, mais je cherchais le nom d'un ami.</p>
+
+<p>&mdash;Dis ce nom, citoyen, je connais tout le monde dans ce quartier. O&ugrave;
+demeurait cet ami?</p>
+
+<p>&mdash;Il demeurait, je crois, vieille rue Saint-Jacques; mais j'ai peur
+qu'il n'ait d&eacute;m&eacute;nag&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment se nommait-il? Il faut que je sache son nom.</p>
+
+<p>Maurice surpris resta un instant h&eacute;sitant; puis il pronon&ccedil;a le premier
+nom qui se pr&eacute;senta &agrave; sa m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&mdash;Ren&eacute;, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et son &eacute;tat? Maurice &eacute;tait entour&eacute; de tanneries.</p>
+
+<p>&mdash;Gar&ccedil;on tanneur, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas, dit un bourgeois qui venait de s'arr&ecirc;ter l&agrave; et qui
+regardait Maurice avec une certaine bonhomie, qui n'&eacute;tait pas exempte de
+d&eacute;fiance, il faudrait s'adresser au ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, &ccedil;a, dit le portier, c'est tr&egrave;s juste; les ma&icirc;tres
+savent les noms de leurs ouvriers, et voil&agrave; le citoyen Dixmer, tiens,
+qui est directeur de tannerie et qui a plus de cinquante ouvriers dans
+sa tannerie, il peut te renseigner, lui.</p>
+
+<p>Maurice se retourna et vit un bon bourgeois d'une taille &eacute;lev&eacute;e, d'un
+visage placide, d'une richesse de costume qui annon&ccedil;ait l'industriel
+opulent.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, comme l'a dit le citoyen portier, continua le bourgeois, il
+faudrait savoir le nom de famille.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai dit: Ren&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ren&eacute; n'est qu'un nom de bapt&ecirc;me, et c'est le nom de famille que je
+demande. Tous les ouvriers inscrits chez moi le sont sous leur nom de
+famille.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Maurice que cette esp&egrave;ce d'interrogatoire commen&ccedil;ait &agrave;
+impatienter, le nom de famille, je ne le sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit le bourgeois avec un sourire dans lequel Maurice crut
+remarquer plus d'ironie qu'il n'en voulait laisser para&icirc;tre, comment,
+citoyen, tu ne sais pas le nom de famille de ton ami?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, il est probable que tu ne le retrouveras pas. Et le
+bourgeois, saluant gracieusement Maurice, fit quelques pas et entra dans
+une maison de la vieille rue Saint-Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que, si tu ne sais pas son nom de famille..., dit le
+portier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, non, je ne le sais pas, dit Maurice, qui n'aurait pas &eacute;t&eacute;
+f&acirc;ch&eacute;, pour avoir une occasion de faire d&eacute;border sa mauvaise humeur,
+qu'on lui cherch&acirc;t querelle, et m&ecirc;me, il faut le dire, qui n'&eacute;tait pas
+&eacute;loign&eacute; d'en chercher une expr&egrave;s. Qu'as-tu &agrave; dire &agrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, citoyen, rien du tout; seulement, si tu ne sais pas le nom de
+ton ami, il est probable, comme te l'a dit le citoyen Dixmer, il est
+probable que tu ne le retrouveras point.</p>
+
+<p>Et le citoyen portier rentra dans sa loge en haussant les &eacute;paules.</p>
+
+<p>Maurice avait bonne envie de rosser le citoyen portier, mais ce dernier
+&eacute;tait vieux: sa faiblesse le sauva. Vingt ans de moins, et Maurice e&ucirc;t
+donn&eacute; le spectacle scandaleux de l'&eacute;galit&eacute; devant la loi, mais de
+l'in&eacute;galit&eacute; devant la force.</p>
+
+<p>D'ailleurs, la nuit allait tomber, et Maurice n'avait plus que quelques
+minutes de jour.</p>
+
+<p>Il en profita pour s'engager d'abord dans la premi&egrave;re ruelle, ensuite
+dans la seconde; il en examina chaque porte, il en sonda chaque recoin,
+regarda par-dessus chaque palissade, se hissa au-dessus de chaque mur,
+lan&ccedil;a un coup d'&oelig;il dans l'int&eacute;rieur de chaque grille, par le trou de
+chaque serrure, heurta &agrave; quelques magasins d&eacute;serts sans avoir de
+r&eacute;ponse, enfin consuma pr&egrave;s de deux heures dans cette recherche inutile.</p>
+
+<p>Neuf heures du soir sonn&egrave;rent. Il faisait nuit close: on n'entendait
+plus aucun bruit, on n'apercevait plus aucun mouvement dans ce quartier
+d&eacute;sert, d'o&ugrave; la vie semblait s'&ecirc;tre retir&eacute;e avec le jour.</p>
+
+<p>Maurice, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, allait faire un mouvement r&eacute;trograde, quand tout &agrave;
+coup, au d&eacute;tour d'une &eacute;troite all&eacute;e, il vit briller une lumi&egrave;re. Il
+s'aventura dans le passage sombre, sans remarquer qu'au moment m&ecirc;me o&ugrave;
+il s'y enfon&ccedil;ait, une t&ecirc;te curieuse qui, depuis un quart d'heure, du
+milieu d'un massif d'arbres s'&eacute;levant au-dessus de la muraille, suivait
+tous ses mouvements, venait de dispara&icirc;tre avec pr&eacute;cipitation derri&egrave;re
+cette muraille.</p>
+
+<p>Quelques secondes apr&egrave;s que la t&ecirc;te eut disparu, trois hommes, sortant
+par une petite porte perc&eacute;e dans cette m&ecirc;me muraille, all&egrave;rent se jeter
+dans l'all&eacute;e o&ugrave; venait de se perdre Maurice, tandis qu'un quatri&egrave;me,
+pour plus grande pr&eacute;caution, fermait la porte de cette all&eacute;e.</p>
+
+<p>Maurice, au bout de l'all&eacute;e, avait trouv&eacute; une cour; c'&eacute;tait de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de cette cour que brillait la lumi&egrave;re. Il frappa &agrave; la porte d'une
+maison pauvre et solitaire; mais au premier coup qu'il frappa, la
+lumi&egrave;re s'&eacute;teignit.</p>
+
+<p>Maurice redoubla, mais nul ne r&eacute;pondit &agrave; son appel; il vit que c'&eacute;tait
+un parti pris de ne pas r&eacute;pondre. Il comprit qu'il perdait inutilement
+son temps &agrave; frapper, traversa la cour et rentra sous l'all&eacute;e.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, la porte de la maison tourna doucement sur ses gonds;
+trois hommes en sortirent et un coup de sifflet retentit.</p>
+
+<p>Maurice se retourna et vit trois ombres &agrave; la distance de deux longueurs
+de son b&acirc;ton.</p>
+
+<p>Dans les t&eacute;n&egrave;bres, &agrave; la lueur de cette esp&egrave;ce de lumi&egrave;re qui existe
+toujours pour les yeux depuis longtemps habitu&eacute;s &agrave; l'obscurit&eacute;,
+reluisaient trois lames aux reflets fauves.</p>
+
+<p>Maurice comprit qu'il &eacute;tait cern&eacute;. Il voulut faire le moulinet avec son
+b&acirc;ton; mais l'all&eacute;e &eacute;tait si &eacute;troite que son b&acirc;ton toucha les deux murs.
+Au m&ecirc;me instant, un violent coup, port&eacute; sur la t&ecirc;te, l'&eacute;tourdit. C'&eacute;tait
+une agression impr&eacute;vue faite par les quatre hommes qui &eacute;taient sortis de
+la muraille. Sept hommes se jet&egrave;rent &agrave; la fois sur Maurice, et, malgr&eacute;
+une r&eacute;sistance d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, le terrass&egrave;rent, lui li&egrave;rent les mains et lui
+band&egrave;rent les yeux.</p>
+
+<p>Maurice n'avait pas jet&eacute; un cri, n'avait pas appel&eacute; &agrave; l'aide. La force
+et le courage veulent toujours se suffire &agrave; eux-m&ecirc;mes et semblent avoir
+honte d'un secours &eacute;tranger.</p>
+
+<p>D'ailleurs, Maurice e&ucirc;t appel&eacute; que, dans ce quartier d&eacute;sert, personne
+ne f&ucirc;t venu.</p>
+
+<p>Maurice fut donc li&eacute; et garrott&eacute; sans, comme nous l'avons dit, qu'il
+e&ucirc;t pouss&eacute; une plainte.</p>
+
+<p>Il avait r&eacute;fl&eacute;chi, au reste, que si on lui bandait les yeux, ce n'&eacute;tait
+pas pour le tuer tout de suite. &Agrave; l'&acirc;ge de Maurice, tout r&eacute;pit est un
+espoir.</p>
+
+<p>Il recueillit donc toute sa pr&eacute;sence d'esprit et attendit.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu? demanda une voix encore anim&eacute;e par la lutte.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un homme que l'on assassine, r&eacute;pondit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a plus, tu es un homme mort, si tu parles haut, que tu appelles
+ou que tu cries.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'eusse d&ucirc; crier, je n'eusse point attendu jusqu'&agrave; pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu pr&ecirc;t &agrave; r&eacute;pondre &agrave; mes questions?</p>
+
+<p>&mdash;Questionnez d'abord, je verrai apr&egrave;s si je dois r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui t'envoie ici?</p>
+
+<p>&mdash;Personne.</p>
+
+<p>&mdash;Tu y viens donc de ton propre mouvement?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens.</p>
+
+<p>Maurice fit un mouvement terrible pour d&eacute;gager ses mains; la chose
+&eacute;tait impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne mens jamais! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, que tu viennes de ton propre mouvement, ou que tu sois
+envoy&eacute;, tu es un espion.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous des l&acirc;ches!</p>
+
+<p>&mdash;Des l&acirc;ches, nous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous &ecirc;tes sept ou huit contre un homme garrott&eacute;, et vous
+insultez cet homme. L&acirc;ches! l&acirc;ches! l&acirc;ches!</p>
+
+<p>Cette violence de Maurice, au lieu d'aigrir ses adversaires, parut les
+calmer: cette violence m&ecirc;me &eacute;tait la preuve que le jeune homme n'&eacute;tait
+pas ce dont on l'accusait; un v&eacute;ritable espion e&ucirc;t trembl&eacute; et demand&eacute;
+gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'insulte l&agrave;, dit une voix plus douce, mais en m&ecirc;me
+temps plus imp&eacute;rieuse qu'aucune de celles qui avaient parl&eacute;. Dans le
+temps o&ugrave; nous vivons, on peut &ecirc;tre espion sans &ecirc;tre malhonn&ecirc;te homme:
+seulement, on risque sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez le bienvenu, vous qui avez prononc&eacute; cette parole; j'y r&eacute;pondrai
+loyalement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'&ecirc;tes-vous venu faire dans ce quartier?</p>
+
+<p>&mdash;Y chercher une femme.</p>
+
+<p>Un murmure d'incr&eacute;dulit&eacute; accueillit cette excuse. Ce murmure grossit et
+devint un orage.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens! reprit la m&ecirc;me voix. Il n'y a point de femme, et nous savons
+ce que nous entendons par femme, il n'y a point de femme &agrave; poursuivre
+dans ce quartier; avoue ton projet, ou tu mourras.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, dit Maurice. Vous ne me tueriez pas pour le plaisir de me
+tuer, &agrave; moins que vous ne soyez de v&eacute;ritables brigands.</p>
+
+<p>Et Maurice fit un second effort plus violent et plus inattendu encore
+que le premier pour d&eacute;gager ses mains de la corde qui les liait; mais
+soudain un froid douloureux et aigu lui d&eacute;chira la poitrine.</p>
+
+<p>Maurice fit malgr&eacute; lui un mouvement en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu sens cela, dit un des hommes. Eh bien, il y a encore huit
+pouces pareils au pouce avec lequel tu viens de faire connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, achevez, dit Maurice avec r&eacute;signation. Ce sera fini tout de
+suite, au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu? Voyons! dit la voix douce et imp&eacute;rieuse &agrave; la fois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon nom que vous voulez savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ton nom?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Maurice Lindey.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'&eacute;cria une voix, Maurice Lindey, le revoluti... le patriote?
+Maurice Lindey, secr&eacute;taire de la section Lepelletier?</p>
+
+<p>Ces paroles furent prononc&eacute;es avec tant de chaleur, que Maurice vit bien
+qu'elles &eacute;taient d&eacute;cisives. Y r&eacute;pondre, c'&eacute;tait, d'une fa&ccedil;on ou de
+l'autre, fixer invariablement son sort.</p>
+
+<p>Maurice &eacute;tait incapable d'une l&acirc;chet&eacute;. Il se redressa en vrai Spartiate,
+et dit d'une voix ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Maurice Lindey; oui, Maurice Lindey, le secr&eacute;taire de la section
+Lepelletier; oui, Maurice Lindey, le patriote, le r&eacute;volutionnaire, le
+jacobin; Maurice Lindey enfin, dont le plus beau jour sera celui o&ugrave; il
+mourra pour la libert&eacute;.</p>
+
+<p>Un silence de mort accueillit cette r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Maurice Lindey pr&eacute;sentait sa poitrine, attendant d'un moment &agrave; l'autre
+que la lame, dont il avait senti la pointe seulement, se plonge&acirc;t tout
+enti&egrave;re dans son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien vrai? dit apr&egrave;s quelques secondes une voix qui trahissait
+quelque &eacute;motion. Voyons, jeune homme, ne mens pas.</p>
+
+<p>&mdash;Fouillez dans ma poche, dit Maurice, et vous trouverez ma commission.
+Regardez sur ma poitrine, et si mon sang ne les a pas effac&eacute;es, vous
+trouverez mes initiales, un <i>M</i> et un <i>L</i> brod&eacute;s sur ma chemise.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t Maurice se sentit enlever par des bras vigoureux. Il fut port&eacute;
+pendant un espace assez court. Il entendit, ouvrir une premi&egrave;re porte,
+puis une seconde. Seulement, la seconde &eacute;tait plus &eacute;troite que la
+premi&egrave;re, car &agrave; peine si les hommes qui le portaient y purent passer
+avec lui.</p>
+
+<p>Les murmures et les chuchotements continuaient.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis perdu, se dit &agrave; lui-m&ecirc;me Maurice; ils vont me mettre une
+pierre au cou et me jeter dans quelque trou de la Bi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Mais, au bout d'un instant, il sentit que ceux qui le portaient
+montaient quelques marches. Un air plus ti&egrave;de frappa son visage, et on
+le d&eacute;posa sur un si&egrave;ge. Il entendit fermer une porte &agrave; double tour, des
+pas s'&eacute;loign&egrave;rent. Il crut sentir qu'on le laissait seul. Il pr&ecirc;ta
+l'oreille avec autant d'attention que peut le faire un homme dont la vie
+d&eacute;pend d'un mot, et il crut entendre que cette m&ecirc;me voix, qui avait d&eacute;j&agrave;
+frapp&eacute; son oreille par un m&eacute;lange de fermet&eacute; et de douceur, disait aux
+autres:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;lib&eacute;rons.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Genevi&egrave;ve</a></h3>
+
+
+<p>Un quart d'heure s'&eacute;coula qui parut un si&egrave;cle &agrave; Maurice. Rien de plus
+naturel: jeune, beau, vigoureux, soutenu dans sa force par cent amis
+d&eacute;vou&eacute;s, avec lesquels il r&ecirc;vait parfois l'accomplissement de grandes
+choses, il se sentait tout &agrave; coup, sans pr&eacute;paration aucune, expos&eacute; &agrave;
+perdre la vie dans un guet-apens ignoble.</p>
+
+<p>Il comprenait qu'on l'avait renferm&eacute; dans une chambre quelconque; mais
+&eacute;tait-il surveill&eacute;?</p>
+
+<p>Il essaya un nouvel effort pour rompre ses liens. Ses muscles d'acier se
+gonfl&egrave;rent et se roidirent, la corde lui entra dans les chairs, mais ne
+se rompit pas.</p>
+
+<p>Le plus terrible, c'est qu'il avait les mains li&eacute;es derri&egrave;re le dos et
+qu'il ne pouvait arracher son bandeau. S'il avait pu voir, peut-&ecirc;tre
+e&ucirc;t-il pu fuir.</p>
+
+<p>Cependant, ces diverses tentatives s'&eacute;taient accomplies sans que
+personne s'y oppos&acirc;t, sans que rien bouge&acirc;t autour de lui; il en augura
+qu'il &eacute;tait seul.</p>
+
+<p>Ses pieds foulaient quelque chose de moelleux et de sourd, du sable, de
+la terre grasse, peut-&ecirc;tre. Une odeur &acirc;cre et p&eacute;n&eacute;trante frappait son
+odorat et d&eacute;non&ccedil;ait la pr&eacute;sence de substances v&eacute;g&eacute;tales, Maurice pensa
+qu'il &eacute;tait dans une serre ou dans quelque chose de pareil. Il fit
+quelques pas, heurta un mur, se retourna pour t&acirc;ter avec ses mains,
+sentit des instruments aratoires, et poussa une exclamation de joie.</p>
+
+<p>Avec des efforts inou&iuml;s, il parvint &agrave; explorer tous ces instruments les
+uns apr&egrave;s les autres. Sa fuite devenait alors une question de temps: si
+le hasard ou la Providence lui donnait cinq minutes, et si parmi ces
+ustensiles il trouvait un instrument tranchant, il &eacute;tait sauv&eacute;.</p>
+
+<p>Il trouva une b&ecirc;che.</p>
+
+<p>Ce fut, par la mani&egrave;re dont Maurice &eacute;tait li&eacute;, toute une lutte pour
+retourner cette b&ecirc;che, de fa&ccedil;on &agrave; ce que le fer f&ucirc;t en haut. Sur ce fer,
+qu'il maintenait contre le mur avec ses reins, il coupa ou plut&ocirc;t il usa
+la corde qui lui liait les poignets. L'op&eacute;ration &eacute;tait longue, le fer de
+la b&ecirc;che tranchait lentement. La sueur lui coulait sur le front; il
+entendit comme un bruit de pas qui se rapprochait. Il fit un dernier
+effort, violent, inou&iuml;, supr&ecirc;me; la corde, &agrave; moiti&eacute; us&eacute;e, se rompit.</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut un cri de joie qu'il poussa; il &eacute;tait s&ucirc;r du moins de
+mourir en se d&eacute;fendant.</p>
+
+<p>Maurice arracha le bandeau de dessus ses yeux.</p>
+
+<p>Il ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;; il &eacute;tait dans une esp&egrave;ce, non pas de serre,
+mais de pavillon o&ugrave; l'on avait serr&eacute; quelques-unes de ces plantes
+grasses qui ne peuvent passer la mauvaise saison en plein air. Dans un
+coin, &eacute;taient ces instruments de jardinage dont l'un lui avait rendu un
+si grand service. En face de lui &eacute;tait une fen&ecirc;tre; il s'&eacute;lan&ccedil;a vers la
+fen&ecirc;tre; elle &eacute;tait grill&eacute;e, et un homme arm&eacute; d'une carabine &eacute;tait plac&eacute;
+en sentinelle devant.</p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; du jardin, &agrave; trente pas de distance &agrave; peu pr&egrave;s,
+s'&eacute;levait un petit kiosque qui faisait pendant &agrave; celui o&ugrave; &eacute;tait Maurice.
+Une jalousie &eacute;tait baiss&eacute;e, mais &agrave; travers cette jalousie brillait une
+lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Il s'approcha de la porte et &eacute;couta: une autre sentinelle passait et
+repassait devant la porte. C'&eacute;taient ses pas qu'il avait entendus.</p>
+
+<p>Mais au fond du corridor retentissaient des voix confuses; la
+d&eacute;lib&eacute;ration avait visiblement d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute; en discussion. Maurice ne
+pouvait entendre avec suite ce qui se disait. Cependant quelques mots
+p&eacute;n&eacute;traient jusqu'&agrave; lui, et parmi ces mots, comme si pour ceux-l&agrave; seuls
+la distance &eacute;tait moins grande, il entendait les mots <i>espion, poignard,
+mort.</i></p>
+
+<p>Maurice redoubla d'attention. Une porte s'ouvrit, et il entendit plus
+distinctement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, disait une voix, oui, c'est un espion, il a d&eacute;couvert quelque
+chose, et il est certainement envoy&eacute; pour surprendre nos secrets. En le
+d&eacute;livrant, nous courons risque qu'il nous d&eacute;nonce.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sa parole? dit une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Sa parole, il la donnera, puis il la trahira. Est-ce qu'il est
+gentilhomme pour qu'on se fie &agrave; sa parole?</p>
+
+<p>Maurice grin&ccedil;a des dents &agrave; cette id&eacute;e que quelques gens avaient encore
+la pr&eacute;tention qu'il fall&ucirc;t &ecirc;tre gentilhomme pour garder la foi jur&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous conna&icirc;t-il pour nous d&eacute;noncer?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, il ne nous conna&icirc;t pas, il ne sait pas ce que nous
+faisons; mais il sait l'adresse, il reviendra bien accompagn&eacute;.</p>
+
+<p>L'argument parut p&eacute;remptoire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit la voix qui d&eacute;j&agrave; plusieurs fois avait frapp&eacute; Maurice
+comme devant &ecirc;tre celle du chef, c'est donc d&eacute;cid&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, cent fois oui; je ne vous comprends pas avec votre
+magnanimit&eacute;, mon cher; si le comit&eacute; de salut public nous tenait, vous
+verriez s'il ferait toutes ces fa&ccedil;ons.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc vous persistez dans votre d&eacute;cision, messieurs?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, et vous n'allez pas, j'esp&egrave;re, vous y opposer.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai qu'une voix, messieurs, elle a &eacute;t&eacute; pour qu'on lui rend&icirc;t la
+libert&eacute;. Vous en avez six, elles ont &eacute;t&eacute; toutes six pour la mort. Va
+donc pour la mort.</p>
+
+<p>La sueur qui coulait sur le front de Maurice se gla&ccedil;a tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>&mdash;Il va crier, hurler, dit la voix. Avez-vous au moins &eacute;loign&eacute; madame
+Dixmer?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne sait rien; elle est dans le pavillon en face.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Dixmer, murmura Maurice; je commence &agrave; comprendre. Je suis chez
+ce ma&icirc;tre tanneur qui m'a parl&eacute; dans la vieille rue Saint-Jacques, et
+qui s'est &eacute;loign&eacute; en se riant de moi, quand je n'ai pas pu lui dire le
+nom de mon ami. Mais quel diable d'int&eacute;r&ecirc;t un ma&icirc;tre tanneur peut-il
+avoir &agrave; m'assassiner?</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, dit-il, avant qu'on m'assassine, j'en tuerai plus d'un.
+Et il bondit vers l'instrument inoffensif qui, dans sa main, allait
+devenir une arme terrible.</p>
+
+<p>Puis il revint derri&egrave;re la porte et se pla&ccedil;a de fa&ccedil;on &agrave; ce qu'en se
+d&eacute;ployant elle le couvr&icirc;t.</p>
+
+<p>Son c&oelig;ur palpitait &agrave; briser sa poitrine, et dans le silence on
+entendait le bruit de ses palpitations.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Maurice frissonna de la t&ecirc;te aux pieds; une voix avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous m'en croyez, vous casserez tout bonnement une vitre, et &agrave;
+travers les barreaux vous le tuerez d'un coup de carabine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, pas d'explosion, dit une autre voix; une explosion peut
+nous trahir. Ah! vous voil&agrave;, Dixmer; et votre femme?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de regarder &agrave; travers la jalousie; elle ne se doute de rien,
+elle lit.</p>
+
+<p>&mdash;Dixmer, vous allez nous fixer. &Ecirc;tes-vous pour un coup de carabine?
+&ecirc;tes-vous pour un coup de poignard?</p>
+
+<p>&mdash;Soit, pour le poignard. Allons!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent ensemble les cinq ou six voix. Maurice &eacute;tait un
+enfant de la R&eacute;volution, un c&oelig;ur de bronze, une &acirc;me ath&eacute;e, comme il y
+en avait beaucoup &agrave; cette &eacute;poque-l&agrave;. Mais &agrave; ce mot <i>allons</i>! prononc&eacute;
+derri&egrave;re cette porte qui, seule, le s&eacute;parait de la mort, il se rappela
+le signe de la croix que sa m&egrave;re lui avait appris lorsque, tout enfant,
+elle lui faisait dire ses pri&egrave;res &agrave; genoux. Les pas se rapproch&egrave;rent,
+mais ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent, puis la clef grin&ccedil;a dans la serrure, et la porte
+s'ouvrit lentement. Pendant cette minute qui venait de s'&eacute;couler,
+Maurice s'&eacute;tait dit: &laquo;Si je perds mon temps &agrave; frapper, je serai tu&eacute;. En
+me pr&eacute;cipitant sur les assassins, je les surprends; je gagne le jardin,
+la ruelle, je me sauve peut-&ecirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, prenant un &eacute;lan de lion, en jetant un cri sauvage o&ugrave; il y
+avait encore plus de menace que d'effroi, il renversa les deux premiers
+hommes, qui le croyant li&eacute; et les yeux band&eacute;s, &eacute;taient loin de
+s'attendre &agrave; une pareille agression, &eacute;carta les autres, franchit, gr&acirc;ce
+&agrave; ses jarrets d'acier, dix toises en une seconde, vit au bout du
+corridor une porte donnant sur le jardin toute grande ouverte, s'&eacute;lan&ccedil;a,
+sauta dix marches, se trouva dans le jardin, et, s'orientant du mieux
+qu'il lui &eacute;tait possible, courut vers la porte.</p>
+
+<p>La porte &eacute;tait ferm&eacute;e &agrave; deux verrous et &agrave; la serrure. Maurice tira les
+deux verrous, voulut ouvrir la serrure; il n'y avait pas de clef.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, ceux qui le poursuivaient &eacute;taient arriv&eacute;s au perron:
+ils l'aper&ccedil;urent.</p>
+
+<p>&mdash;Le voil&agrave;, cri&egrave;rent-ils, tirez dessus, Dixmer, tirez dessus; tuez!
+tuez!</p>
+
+<p>Maurice poussa un rugissement: il &eacute;tait enferm&eacute; dans le jardin; il
+mesura de l'&oelig;il les murailles; elles avaient dix pieds de haut.</p>
+
+<p>Tout cela fut rapide comme une seconde.</p>
+
+<p>Les assassins s'&eacute;lanc&egrave;rent &agrave; sa poursuite.</p>
+
+<p>Maurice avait trente pas d'avance &agrave; peu pr&egrave;s sur eux; il regarda tout
+autour de lui avec ce regard du condamn&eacute; qui demande l'ombre d'une
+chance de salut pour en faire une r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Il aper&ccedil;ut le kiosque, la jalousie, derri&egrave;re la jalousie la lumi&egrave;re. Il
+ne fit qu'un bond, un bond de dix pieds, saisit la jalousie, l'arracha,
+passa au travers de la fen&ecirc;tre en la brisant et tomba dans une chambre
+&eacute;clair&eacute;e o&ugrave; lisait une femme assise pr&egrave;s du feu.</p>
+
+<p>Cette femme se leva &eacute;pouvant&eacute;e en criant au secours.</p>
+
+<p>&mdash;Range-toi, Genevi&egrave;ve, range-toi, cria la voix de Dixmer; range-toi,
+que je le tue! Et Maurice vit s'abaisser &agrave; dix pas de lui le canon de la
+carabine.</p>
+
+<p>Mais &agrave; peine la femme l'e&ucirc;t-elle regard&eacute; qu'elle jeta un cri terrible,
+et qu'au lieu de se ranger comme le lui ordonnait son mari, elle se jeta
+entre lui et le canon du fusil.</p>
+
+<p>Ce mouvement concentra toute l'attention de Maurice sur la g&eacute;n&eacute;reuse
+cr&eacute;ature dont le premier mouvement &eacute;tait de le prot&eacute;ger.</p>
+
+<p>&Agrave; son tour, il jeta un cri. C'&eacute;tait son inconnue tant cherch&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous!... Vous!... s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit-elle.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers les assassins, qui, diff&eacute;rentes armes &agrave; la
+main, s'&eacute;taient rapproch&eacute;s de la fen&ecirc;tre:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous ne le tuerez pas! s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un espion, s'&eacute;cria Dixmer, dont la figure douce et placide avait
+pris une expression de r&eacute;solution implacable; c'est un espion, et il
+doit mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Un espion! lui? dit Genevi&egrave;ve; lui, un espion? Venez ici, Dixmer. Je
+n'ai qu'un mot &agrave; vous dire pour vous prouver que vous vous trompez
+&eacute;trangement.</p>
+
+<p>Dixmer s'approcha de la fen&ecirc;tre: Genevi&egrave;ve s'approcha de lui, et, se
+penchant &agrave; son oreille, elle lui dit quelques mots tout bas.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre tanneur releva la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Lui? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-m&ecirc;me, r&eacute;pondit Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en &ecirc;tes s&ucirc;re? La jeune femme ne r&eacute;pondit point cette fois: mais
+elle se retourna vers Maurice et lui tendit la main en souriant. Les
+traits de Dixmer reprirent alors une expression singuli&egrave;re de mansu&eacute;tude
+et de froideur. Il posa la crosse de sa carabine &agrave; terre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est autre chose, dit-il. Puis, faisant signe &agrave; ses compagnons
+de le suivre, il s'&eacute;carta avec eux et leur dit quelques mots, apr&egrave;s
+lesquels ils s'&eacute;loign&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Cachez cette bague, murmura Genevi&egrave;ve pendant ce temps; tout le monde
+la conna&icirc;t ici. Maurice &ocirc;ta vivement la bague de son doigt et la glissa
+dans la poche de son gilet.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, la porte du pavillon s'ouvrit, et Dixmer, sans arme,
+s'avan&ccedil;a vers Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, citoyen, lui dit-il; que n'ai-je su plus t&ocirc;t les obligations
+que je vous avais! Ma femme, tout en se souvenant du service que vous
+lui aviez rendu dans la soir&eacute;e du 10 mars, avait oubli&eacute; votre nom. Nous
+ignorions donc compl&egrave;tement &agrave; qui nous avions &agrave; faire; sans cela,
+croyez-le bien, nous n'eussions pas un instant suspect&eacute; votre honneur ni
+soup&ccedil;onn&eacute; vos intentions. Ainsi donc, pardon, encore une fois!</p>
+
+<p>Maurice &eacute;tait stup&eacute;fait; il se tenait debout par un miracle d'&eacute;quilibre;
+il sentait que la t&ecirc;te lui tournait, il &eacute;tait pr&egrave;s de tomber.</p>
+
+<p>Il s'appuya &agrave; la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit-il, pourquoi vouliez-vous donc me tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le secret, citoyen, dit Dixmer, et je le confie &agrave; votre loyaut&eacute;.
+Je suis, comme vous le savez d&eacute;j&agrave;, ma&icirc;tre tanneur et chef de cette
+tannerie. La plupart des acides que j'emploie pour la pr&eacute;paration de mes
+peaux sont des marchandises prohib&eacute;es. Or, les contrebandiers que
+j'emploie avaient avis d'une d&eacute;lation faite au conseil g&eacute;n&eacute;ral. Vous
+voyant prendre des informations, j'ai eu peur. Mes contrebandiers ont eu
+encore plus peur que moi de votre bonnet rouge et de votre air d&eacute;cid&eacute;,
+et je ne vous cache pas que votre mort &eacute;tait r&eacute;solue.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais pardieu bien, s'&eacute;cria Maurice, et vous ne m'apprenez l&agrave;
+rien de nouveau. J'ai entendu votre d&eacute;lib&eacute;ration et j'ai vu votre
+carabine.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai d&eacute;j&agrave; demand&eacute; pardon, reprit Dixmer d'un air de bonhomie
+attendrissante. Comprenez donc ceci, que, gr&acirc;ce aux d&eacute;sordres du temps,
+nous sommes, moi et mon associ&eacute;, M. Morand, en train de faire une
+immense fortune. Nous avons la fourniture des sacs militaires; tous les
+jours nous en faisons confectionner quinze cents, ou deux mille. Gr&acirc;ce
+au bienheureux &eacute;tat de choses dans lequel nous vivons, la municipalit&eacute;,
+qui a fort &agrave; faire, n'a pas le temps de v&eacute;rifier bien exactement nos
+comptes, de sorte, il faut bien l'avouer, que nous p&ecirc;chons un peu en eau
+trouble; d'autant plus, comme je vous le disais, que les mati&egrave;res
+pr&eacute;paratoires que nous nous procurons par contrebande nous permettent de
+gagner deux cents pour cent.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit Maurice, cela me para&icirc;t un b&eacute;n&eacute;fice assez honn&ecirc;te, et je
+comprends maintenant votre crainte qu'une d&eacute;nonciation de ma part ne le
+f&icirc;t cesser; mais maintenant que vous me connaissez, vous &ecirc;tes rassur&eacute;,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Dixmer, je ne vous demande m&ecirc;me plus votre parole.</p>
+
+<p>Puis, lui posant la main sur l'&eacute;paule et le regardant avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, lui dit-il, &agrave; pr&eacute;sent que nous sommes en petit comit&eacute; et entre
+amis, je puis le dire, que veniez-vous faire par ici, jeune homme? Bien
+entendu, ajouta le ma&icirc;tre tanneur, que si vous voulez vous taire, vous
+&ecirc;tes parfaitement libre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous l'ai dit, je crois, balbutia Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une femme, dit le bourgeois, je sais qu'il &eacute;tait question d'une
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! pardonnez-moi, citoyen, dit Maurice; mais je comprends &agrave;
+merveille que je vous dois une explication. Eh bien, je cherchais une
+femme qui, l'autre soir, sous le masque, m'a dit demeurer dans ce
+quartier. Je ne sais ni son nom, ni sa position, ni sa demeure.
+Seulement, je sais que je suis amoureux fou, qu'elle est petite....</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve &eacute;tait grande.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle est blonde et qu'elle a l'air &eacute;veill&eacute;.... Genevi&egrave;ve &eacute;tait brune
+avec de grands yeux pensifs.</p>
+
+<p>&mdash;Une grisette enfin..., continua Maurice; aussi, pour lui plaire, ai-je
+pris cet habit populaire.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui explique tout, dit Dixmer avec une foi ang&eacute;lique que ne
+d&eacute;mentait point le moindre regard sournois.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve avait rougi, et, se sentant rougir, s'&eacute;tait d&eacute;tourn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre citoyen Lindey, dit Dixmer en riant, quelle mauvaise heure nous
+vous avons fait passer, et vous &ecirc;tes bien le dernier &agrave; qui j'eusse voulu
+faire du mal; un si bon patriote, un fr&egrave;re!... Mais, en v&eacute;rit&eacute;, j'ai cru
+que quelque malintentionn&eacute; usurpait votre nom.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons plus de cela, dit Maurice, qui comprit qu'il &eacute;tait temps de
+se retirer; remettez-moi dans mon chemin et oublions...</p>
+
+<p>&mdash;Vous remettre dans votre chemin? s'&eacute;cria Dixmer; vous quitter? Ah! non
+pas, non pas! je donne ou plut&ocirc;t, mon associ&eacute; et moi, nous donnons ce
+soir &agrave; souper aux braves gar&ccedil;ons qui voulaient vous &eacute;gorger tout &agrave;
+l'heure. Je compte bien vous faire souper avec eux pour que vous voyiez
+qu'ils ne sont point si diables qu'ils en ont l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Maurice au comble de la joie de rester quelques heures pr&egrave;s
+de Genevi&egrave;ve, je ne sais vraiment si je dois accepter.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! si vous devez accepter, dit Dixmer; je le crois bien: ce sont
+de bons et francs patriotes comme vous; d'ailleurs, je ne croirai que
+vous m'avez pardonn&eacute; que lorsque nous aurons rompu le pain ensemble.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve ne disait pas un mot. Maurice &eacute;tait au supplice.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'en v&eacute;rit&eacute;, balbutia le jeune homme, je crains de vous g&ecirc;ner,
+citoyen.... Ce costume... ma mauvaise mine.... Genevi&egrave;ve le regarda
+timidement.</p>
+
+<p>&mdash;Nous offrons de bon c&oelig;ur, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte, citoyenne, r&eacute;pondit Maurice en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vais rassurer nos compagnons, dit le ma&icirc;tre tanneur;
+chauffez-vous en attendant, cher ami. Il sortit. Maurice et Genevi&egrave;ve
+rest&egrave;rent seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, dit la jeune femme avec un accent auquel elle essayait
+inutilement de donner le ton du reproche, vous avez manqu&eacute; &agrave; votre
+parole, vous avez &eacute;t&eacute; indiscret.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! madame, s'&eacute;cria Maurice, vous aurais-je compromise? Ah! dans ce
+cas, pardonnez-moi; je me retire, et jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! s'&eacute;cria-t-elle en se levant, vous &ecirc;tes bless&eacute; &agrave; la poitrine!
+votre chemise est toute teinte de sang!</p>
+
+<p>En effet, sur la chemise si fine et si blanche de Maurice, chemise qui
+faisait un &eacute;trange contraste avec ses habits grossiers, une large plaque
+de rouge s'&eacute;tait &eacute;tendue et avait s&eacute;ch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'ayez aucune inqui&eacute;tude, madame, dit le jeune homme; un des
+contrebandiers m'a piqu&eacute; avec son poignard. Genevi&egrave;ve p&acirc;lit, et lui
+prenant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, murmura-t-elle, le mal qu'on vous a fait; vous m'avez
+sauv&eacute; la vie, et j'ai failli &ecirc;tre cause de votre mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ne suis-je pas bien r&eacute;compens&eacute; en vous retrouvant? car, n'est-ce pas,
+vous n'avez pas cru un instant que ce f&ucirc;t une autre que vous que je
+cherchais?</p>
+
+<p>&mdash;Venez avec moi, interrompit Genevi&egrave;ve, je vous donnerai du linge.... Il
+ne faut pas que nos convives vous voient en cet &eacute;tat: ce serait pour eux
+un reproche trop terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous g&ecirc;ne bien, n'est-ce pas? r&eacute;pliqua Maurice en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, j'accomplis un devoir. Et elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'accomplis m&ecirc;me avec grand plaisir. Genevi&egrave;ve conduisit alors
+Maurice vers un grand cabinet de toilette d'une &eacute;l&eacute;gance et d'une
+distinction qu'il ne s'attendait pas &agrave; trouver dans la maison d'un
+ma&icirc;tre tanneur.</p>
+
+<p>Il est vrai que ce ma&icirc;tre tanneur paraissait millionnaire. Puis elle
+ouvrit toutes les armoires.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez, dit-elle, vous &ecirc;tes chez vous. Et elle se retira. Quand
+Maurice sortit, il trouva Dixmer, qui &eacute;tait revenu.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dit-il, &agrave; table! on n'attend plus que vous.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le souper</a></h3>
+
+
+<p>Lorsque Maurice entra avec Dixmer et Genevi&egrave;ve dans la salle &agrave; manger,
+situ&eacute;e dans le corps de b&acirc;timent o&ugrave; on l'avait conduit d'abord, le
+souper &eacute;tait tout dress&eacute;, mais la salle &eacute;tait encore vide.</p>
+
+<p>Il vit entrer successivement tous les convives au nombre de six.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient tous des hommes d'un ext&eacute;rieur agr&eacute;able, jeunes pour la
+plupart, v&ecirc;tus &agrave; la mode du jour; deux ou trois m&ecirc;me avaient la
+carmagnole et le bonnet rouge.</p>
+
+<p>Dixmer leur pr&eacute;senta Maurice en &eacute;non&ccedil;ant ses titres et qualit&eacute;s.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers Maurice:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, dit-il, citoyen Lindey, toutes les personnes qui m'aident
+dans mon commerce. Gr&acirc;ce au temps o&ugrave; nous vivons, gr&acirc;ce aux principes
+r&eacute;volutionnaires qui ont effac&eacute; la distance, nous vivons tous sur le
+pied de la plus sainte &eacute;galit&eacute;. Tous les jours la m&ecirc;me table nous r&eacute;unit
+deux fois, et je suis heureux que vous ayez bien voulu partager notre
+repas de famille. Allons, &agrave; table, citoyens, &agrave; table!</p>
+
+<p>&mdash;Et.... M. Morand, dit timidement Genevi&egrave;ve, ne l'attendons-nous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, r&eacute;pondit Dixmer. Le citoyen Morand, dont je vous ai
+d&eacute;j&agrave; parl&eacute;, citoyen Lindey, est mon associ&eacute;. C'est lui qui est charg&eacute;,
+si je puis le dire, de la partie morale de la maison; il fait les
+&eacute;critures, tient la caisse, r&egrave;gle les factures, donne et re&ccedil;oit
+l'argent, ce qui fait que c'est celui de nous tous qui a le plus de
+besogne. Il en r&eacute;sulte qu'il est quelquefois en retard. Je vais le faire
+pr&eacute;venir.</p>
+
+<p>En ce moment la porte s'ouvrit et le citoyen Morand entra.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme de petite taille, brun, aux sourcils &eacute;pais; des
+lunettes vertes, comme en portent les hommes dont la vue est fatigu&eacute;e
+par le travail, cachaient ses yeux noirs, mais n'emp&ecirc;chaient pas
+l'&eacute;tincelle d'en jaillir. Aux premiers mots qu'il dit, Maurice reconnut
+cette voix douce et imp&eacute;rieuse &agrave; la fois qui avait &eacute;t&eacute; constamment, dans
+cette terrible discussion dont il avait &eacute;t&eacute; victime, pour les voies de
+douceur; il &eacute;tait v&ecirc;tu d'un habit brun &agrave; larges boutons, d'une veste de
+soie blanche, et son jabot assez fin fut souvent, pendant le souper,
+tourment&eacute; par une main dont Maurice, sans doute parce que c'&eacute;tait celle
+d'un marchand tanneur, admira la blancheur et la d&eacute;licatesse.</p>
+
+<p>On prit place. Le citoyen Morand fut plac&eacute; &agrave; la droite de Genevi&egrave;ve,
+Maurice &agrave; sa gauche; Dixmer s'assit en face de sa femme; les autres
+convives prirent indiff&eacute;remment leur poste autour d'une table oblongue.</p>
+
+<p>Le souper &eacute;tait recherch&eacute;: Dixmer avait un app&eacute;tit d'industriel et
+faisait, avec beaucoup de bonhomie, les honneurs de sa table. Les
+ouvriers, ou ceux qui passaient pour tels, lui faisaient, sous ce
+rapport, bonne et franche compagnie. Le citoyen Morand parlait peu,
+mangeait moins encore, ne buvait presque pas et riait rarement; Maurice,
+peut-&ecirc;tre &agrave; cause des souvenirs que lui rappelait sa voix, &eacute;prouva
+bient&ocirc;t pour lui une vive sympathie; seulement, il &eacute;tait en doute sur
+son &acirc;ge, et ce doute l'inqui&eacute;tait; tant&ocirc;t il le prenait pour un homme de
+quarante &agrave; quarante-cinq ans, et tant&ocirc;t pour un tout jeune homme.</p>
+
+<p>Dixmer se crut, en se mettant &agrave; table, oblig&eacute; de donner &agrave; ses convives
+une sorte de raison &agrave; l'admission d'un &eacute;tranger dans leur petit cercle.</p>
+
+<p>Il s'en acquitta en homme na&iuml;f et peu habitu&eacute; &agrave; mentir; mais les
+convives ne paraissaient pas difficiles en mati&egrave;re de raisons, &agrave; ce
+qu'il para&icirc;t, car, malgr&eacute; toute la maladresse que mit le fabricant de
+pelleteries dans l'introduction du jeune homme, son petit discours
+d'introduction satisfit tout le monde.</p>
+
+<p>Maurice le regardait avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon honneur, se disait-il en lui-m&ecirc;me, je crois que je me trompe
+moi-m&ecirc;me. Est-ce bien l&agrave; le m&ecirc;me homme qui, l'&oelig;il ardent, la voix
+mena&ccedil;ante, me poursuivait une carabine &agrave; la main, et voulait absolument
+me tuer, il y a trois quarts d'heure? En ce moment-l&agrave;, je l'eusse pris
+pour un h&eacute;ros ou pour un assassin. Mordieu! comme l'amour des
+pelleteries vous transforme un homme!</p>
+
+<p>Il y avait au fond du c&oelig;ur de Maurice, tandis qu'il faisait toutes ces
+observations, une douleur et une joie si profondes toutes deux, que le
+jeune homme n'e&ucirc;t pu se dire au juste quelle &eacute;tait la situation de son
+&acirc;me. Il se retrouvait enfin pr&egrave;s de cette belle inconnue qu'il avait
+tant cherch&eacute;e. Comme il l'avait r&ecirc;v&eacute; d'avance, elle portait un doux nom.
+Il s'enivrait du bonheur de la sentir &agrave; son c&ocirc;t&eacute;; il absorbait ses
+moindres paroles, et le son de sa voix, toutes les fois qu'elle
+r&eacute;sonnait, faisait vibrer jusqu'aux cordes les plus secr&egrave;tes de son
+c&oelig;ur; mais ce c&oelig;ur &eacute;tait bris&eacute; par ce qu'il voyait.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve &eacute;tait bien telle qu'il l'avait entrevue: ce r&ecirc;ve d'une nuit
+orageuse, la r&eacute;alit&eacute; ne l'avait pas d&eacute;truit. C'&eacute;tait bien la jeune femme
+&eacute;l&eacute;gante, &agrave; l'&oelig;il triste, &agrave; l'esprit &eacute;lev&eacute;; c'&eacute;tait bien, ce qui &eacute;tait
+arriv&eacute; si souvent dans les derni&egrave;res ann&eacute;es qui avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute; cette
+fameuse ann&eacute;e 93, dans laquelle on se trouvait, c'&eacute;tait bien la jeune
+fille de distinction, oblig&eacute;e, &agrave; cause de la ruine toujours plus
+profonde dans laquelle &eacute;tait tomb&eacute;e la noblesse, de s'allier &agrave; la
+bourgeoisie, au commerce. Dixmer paraissait un brave homme; il &eacute;tait
+riche incontestablement; ses mani&egrave;res avec Genevi&egrave;ve semblaient &ecirc;tre
+celles d'un homme qui prend &agrave; t&acirc;che de rendre une femme heureuse. Mais
+cette bonhomie, cette richesse, ces intentions excellentes,
+pouvaient-elles combler cette immense distance qui existait entre la
+femme et le mari, entre la jeune fille po&eacute;tique, distingu&eacute;e, charmante,
+et l'homme aux occupations mat&eacute;rielles et &agrave; l'aspect vulgaire? Avec quel
+sentiment Genevi&egrave;ve comblait-elle cet ab&icirc;me?... H&eacute;las! le hasard le
+disait assez maintenant &agrave; Maurice: avec l'amour. Et il fallait bien en
+revenir &agrave; cette premi&egrave;re opinion qu'il avait eue de la jeune femme,
+c'est-&agrave;-dire que, le soir o&ugrave; il l'avait rencontr&eacute;e, elle revenait d'un
+rendez-vous d'amour.</p>
+
+<p>Cette id&eacute;e que Genevi&egrave;ve aimait un homme torturait le c&oelig;ur de Maurice.</p>
+
+<p>Alors il soupirait, alors il regrettait d'&ecirc;tre venu pour prendre une
+dose plus active encore de ce poison qu'on appelle amour.</p>
+
+<p>Puis, dans d'autres moments, en &eacute;coutant cette voix si douce, si pure et
+si harmonieuse, en interrogeant ce regard si limpide, qui semblait ne
+pas craindre que par lui on p&ucirc;t lire jusqu'au plus profond de son &acirc;me,
+Maurice en arrivait &agrave; croire qu'il &eacute;tait impossible qu'une pareille
+cr&eacute;ature p&ucirc;t tromper, et alors il &eacute;prouvait une joie am&egrave;re &agrave; songer que
+ce beau corps; &acirc;me et mati&egrave;re, appartenait &agrave; ce bon bourgeois au sourire
+honn&ecirc;te, aux plaisanteries vulgaires, et ne serait jamais qu'&agrave; lui.</p>
+
+<p>On parla politique, ce ne pouvait gu&egrave;re &ecirc;tre autrement. Que dire &agrave; une
+&eacute;poque o&ugrave; la politique se m&ecirc;lait &agrave; tout, &eacute;tait peinte au fond des
+assiettes, couvrait toutes les murailles, &eacute;tait proclam&eacute;e &agrave; chaque heure
+dans les rues?</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup un des convives, qui jusque-l&agrave; avait gard&eacute; le silence,
+demanda des nouvelles des prisonniers du Temple.</p>
+
+<p>Maurice tressaillit malgr&eacute; lui au timbre de cette voix. Il avait reconnu
+l'homme qui, toujours pour les moyens extr&ecirc;mes, l'avait d'abord frapp&eacute;
+de son couteau, et avait ensuite vot&eacute; pour la mort.</p>
+
+<p>Cependant cet homme, honn&ecirc;te tanneur, chef de l'atelier, du moins Dixmer
+le proclama tel, r&eacute;veilla bient&ocirc;t la belle humeur de Maurice en
+exprimant les id&eacute;es les plus patriotiques et les principes les plus
+r&eacute;volutionnaires. Le jeune homme, dans certaines circonstances, n'&eacute;tait
+point ennemi de ces mesures vigoureuses, si fort &agrave; la mode &agrave; cette
+&eacute;poque, et dont Danton &eacute;tait l'ap&ocirc;tre et le h&eacute;ros. &Agrave; la place de cet
+homme, dont l'arme et la voix lui avaient fait &eacute;prouver et lui faisaient
+&eacute;prouver encore de si poignantes sensations, il n'e&ucirc;t pas assassin&eacute;
+celui qu'il e&ucirc;t pris pour un espion, mais il l'e&ucirc;t l&acirc;ch&eacute; dans un jardin,
+et l&agrave;, &agrave; armes &eacute;gales, un sabre &agrave; la main comme son adversaire, il l'e&ucirc;t
+combattu sans merci, sans mis&eacute;ricorde. Voil&agrave; ce qu'e&ucirc;t fait Maurice.
+Mais il comprit bient&ocirc;t que c'&eacute;tait trop demander d'un gar&ccedil;on tanneur,
+que de demander qu'il f&icirc;t ce que Maurice aurait fait.</p>
+
+<p>Cet homme aux mesures extr&ecirc;mes, et qui paraissait voir dans ses id&eacute;es
+politiques les m&ecirc;mes syst&egrave;mes violents que dans sa conduite priv&eacute;e,
+parlait donc du Temple, et s'&eacute;tonnait que l'on confi&acirc;t la garde de ses
+prisonniers &agrave; un conseil permanent, facile &agrave; corrompre, et &agrave; des
+municipaux dont la fid&eacute;lit&eacute; avait &eacute;t&eacute; plus d'une fois d&eacute;j&agrave; tent&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le citoyen Morand; mais il faut convenir qu'en toute
+occasion, jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, la conduite de ces municipaux a justifi&eacute; la
+confiance que la nation avait en eux, et l'histoire dira qu'il n'y avait
+pas que le citoyen Robespierre qui m&eacute;rit&acirc;t le surnom d'incorruptible.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, reprit l'interlocuteur, mais de ce qu'une
+chose n'est point arriv&eacute;e encore, il serait absurde de conclure qu'elle
+n'arrivera jamais. C'est comme pour la garde nationale, continua le chef
+d'atelier; eh bien, les compagnies des diff&eacute;rentes sections sont
+convoqu&eacute;es chacune &agrave; son tour pour le service du Temple, et cela
+indiff&eacute;remment. Eh bien, n'admettez-vous point qu'il puisse y avoir,
+dans une compagnie de vingt ou vingt-cinq hommes, un noyau de huit ou
+dix gaillards bien d&eacute;termin&eacute;s, qui, une belle nuit, &eacute;gorgent les
+sentinelles et enl&egrave;vent les prisonniers?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Maurice, tu vois, citoyen, que c'est un mauvais moyen,
+puisque, il y a trois semaines ou un mois, on a voulu l'employer et
+qu'on n'a point r&eacute;ussi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Morand; mais parce qu'un des aristocrates qui composaient
+la patrouille a eu l'imprudence, en parlant je ne sais &agrave; qui, de laisser
+&eacute;chapper le mot <i>monsieur</i>.</p>
+
+<p><i>&mdash;</i>Et puis, dit Maurice, qui tenait &agrave; prouver que la police de la
+R&eacute;publique &eacute;tait bien faite, parce qu'on s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; aper&ccedil;u de l'entr&eacute;e
+du chevalier de Maison-Rouge dans Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! s'&eacute;cria Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;On savait que Maison-Rouge &eacute;tait entr&eacute; dans Paris? demanda froidement
+Morand. Et savait-on par quel moyen il y &eacute;tait entr&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah diable! dit Morand en se penchant en avant pour regarder Maurice,
+je serais curieux de savoir cela; jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, on n'a rien pu nous
+dire encore de positif l&agrave;-dessus. Mais vous, citoyen, vous le secr&eacute;taire
+d'une des principales sections de Paris, vous devez &ecirc;tre mieux
+renseign&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit Maurice; aussi ce que je vais vous dire est-il
+l'exacte v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Tous les convives, et m&ecirc;me Genevi&egrave;ve, parurent accorder la plus grande
+attention &agrave; ce qu'allait dire le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Maurice, le chevalier de Maison-Rouge venait de Vend&eacute;e, &agrave;
+ce qu'il para&icirc;t; il avait travers&eacute; toute la France avec son bonheur
+ordinaire. Arriv&eacute; pendant la journ&eacute;e &agrave; la barri&egrave;re du Roule, il a
+attendu jusqu'&agrave; neuf heures du soir. &Agrave; neuf heures du soir, une femme,
+d&eacute;guis&eacute;e en femme du peuple, est sortie par cette barri&egrave;re, portant au
+chevalier un costume de chasseur de la garde nationale; dix minutes
+apr&egrave;s, elle est rentr&eacute;e avec lui; la sentinelle, qui l'avait vue sortir
+seule, a eu des soup&ccedil;ons en la voyant rentrer accompagn&eacute;e: elle a donn&eacute;
+l'alarme au poste; le poste est sorti. Les deux coupables, ayant compris
+que c'&eacute;tait &agrave; eux qu'on en voulait, se sont jet&eacute;s dans un h&ocirc;tel qui leur
+a ouvert une seconde porte sur les Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Il para&icirc;t qu'une
+patrouille toute d&eacute;vou&eacute;e aux tyrans attendait le chevalier au coin de la
+rue Bar-du-Bec. Vous savez le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit Morand; c'est curieux, ce que vous nous racontez l&agrave;...</p>
+
+<p>&mdash;Et surtout positif, dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela en a l'air; mais, la femme, sait-on ce qu'elle est
+devenue?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle a disparu, et l'on ignore compl&egrave;tement qui elle est et ce
+qu'elle est. L'associ&eacute; du citoyen Dixmer et le citoyen Dixmer lui-m&ecirc;me
+parurent respirer plus librement.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve avait &eacute;cout&eacute; tout ce r&eacute;cit, p&acirc;le, immobile et muette.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit le citoyen Morand avec sa froideur ordinaire, qui peut dire
+que le chevalier de Maison-Rouge faisait partie de cette patrouille qui
+a donn&eacute; l'alarme au Temple?</p>
+
+<p>&mdash;Un municipal de mes amis qui, ce jour-l&agrave;, &eacute;tait de service au Temple,
+l'a reconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Il savait donc son signalement?</p>
+
+<p>&mdash;Il l'avait vu autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel homme est-ce, physiquement, que ce chevalier de Maison-Rouge?
+demanda Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme de vingt-cinq &agrave; vingt-six ans, petit, blond, d'un visage
+agr&eacute;able, avec des yeux magnifiques et des dents superbes.</p>
+
+<p>Il se fit un profond silence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Morand, si votre ami le municipal a reconnu ce pr&eacute;tendu
+chevalier de Maison-Rouge, pourquoi ne l'a-t-il pas arr&ecirc;t&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, parce que, ne sachant pas son arriv&eacute;e &agrave; Paris, il a craint
+d'&ecirc;tre dupe d'une ressemblance; et puis mon ami est un peu ti&egrave;de, il a
+fait ce que font les sages et les ti&egrave;des: dans le doute, il s'est
+abstenu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'auriez pas agi ainsi, citoyen? dit Dixmer &agrave; Maurice en riant
+brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Maurice, je l'avoue: j'aurais mieux aim&eacute; me tromper que de
+laisser &eacute;chapper un homme aussi dangereux que l'est ce chevalier de
+Maison-Rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'eussiez-vous donc fait, monsieur?... demanda Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'eusse fait, citoyenne? dit Maurice. Oh! mon Dieu! ce n'e&ucirc;t
+pas &eacute;t&eacute; long: j'eusse fait fermer toutes les portes du Temple; j'eusse
+&eacute;t&eacute; droit &agrave; la patrouille, et j'eusse mis la main sur le collet du
+chevalier, en lui disant: &laquo;Chevalier de Maison-Rouge, je vous arr&ecirc;te
+comme tra&icirc;tre &agrave; la nation!&raquo; Et une fois que je lui eusse mis la main au
+collet, je ne l'eusse point l&acirc;ch&eacute;, je vous en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que serait-il arriv&eacute;? demanda Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait arriv&eacute; qu'on lui aurait fait son proc&egrave;s, &agrave; lui et &agrave; ses
+complices, et qu'&agrave; l'heure qu'il est, il serait guillotin&eacute;, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve frissonna et lan&ccedil;a &agrave; son voisin un coup d'&oelig;il d'effroi. Mais
+le citoyen Morand ne parut pas remarquer ce coup d'&oelig;il, et vidant
+flegmatiquement son verre:</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen Lindey a raison, dit-il; il n'y avait que cela &agrave; faire.
+Malheureusement, on ne l'a pas fait.</p>
+
+<p>&mdash;Et, demanda Genevi&egrave;ve, sait-on ce qu'est devenu ce chevalier de
+Maison-Rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Dixmer, il est probable qu'il n'a pas demand&eacute; son reste, et
+que, voyant sa tentative avort&eacute;e, il aura quitt&eacute; imm&eacute;diatement Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me la France, ajouta Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, pas du tout, dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! il a eu l'imprudence de rester &agrave; Paris? s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en a pas boug&eacute;. Un mouvement g&eacute;n&eacute;ral d'&eacute;tonnement accueillit
+cette opinion &eacute;mise par Maurice avec une si grande assurance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une pr&eacute;somption que vous &eacute;mettez l&agrave;, citoyen, dit Morand, une
+pr&eacute;somption, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, c'est un fait que j'affirme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Genevi&egrave;ve, j'avoue que pour mon compte, je ne puis croire &agrave; ce
+que vous dites, citoyen; ce serait d'une imprudence impardonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes femme, citoyenne; vous comprendrez donc une chose qui a d&ucirc;
+l'emporter, chez un homme du caract&egrave;re du chevalier de Maison-Rouge, sur
+toutes les consid&eacute;rations de s&eacute;curit&eacute; personnelle possibles.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle chose peut l'emporter sur la crainte de perdre la vie d'une
+fa&ccedil;on si affreuse?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! citoyenne, dit Maurice, l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;L'amour? r&eacute;p&eacute;ta Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Ne savez-vous donc pas que le chevalier de Maison-Rouge
+est amoureux d'Antoinette?</p>
+
+<p>Deux ou trois rires d'incr&eacute;dulit&eacute; &eacute;clat&egrave;rent timides et forc&eacute;s. Dixmer
+regarda Maurice, comme pour lire jusqu'au fond de son &acirc;me. Genevi&egrave;ve
+sentit des larmes mouiller ses yeux, et un frissonnement, qui ne put
+&eacute;chapper &agrave; Maurice, courut par tout son corps. Le citoyen Morand
+r&eacute;pandit le vin de son verre qu'il portait en ce moment &agrave; ses l&egrave;vres, et
+sa p&acirc;leur e&ucirc;t effray&eacute; Maurice, si toute l'attention du jeune homme n'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; en ce moment concentr&eacute;e sur Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes &eacute;mue, citoyenne, murmura Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas dit que je comprendrais parce que j'&eacute;tais femme? Eh
+bien, nous autres femmes, un d&eacute;vouement, si oppos&eacute; qu'il soit &agrave; nos
+principes, nous touche toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Et celui du chevalier de Maison-Rouge est d'autant plus grand, dit
+Maurice, qu'on assure qu'il n'a jamais parl&eacute; &agrave; la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! citoyen Lindey, dit l'homme aux moyens extr&ecirc;mes, il me semble,
+permets-moi de le dire, que tu es bien indulgent pour ce chevalier...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Maurice en se servant peut-&ecirc;tre avec intention du mot
+qui avait cess&eacute; d'&ecirc;tre en usage, j'aime toutes les natures fi&egrave;res et
+courageuses; ce qui ne m'emp&ecirc;che pas de les combattre quand je les
+rencontre dans les rangs de mes ennemis. Je ne d&eacute;sesp&egrave;re pas de
+rencontrer un jour le chevalier de Maison-Rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Et...? fit Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je le rencontre... eh bien, je le combattrai.</p>
+
+<p>Le souper &eacute;tait fini. Genevi&egrave;ve donna l'exemple de la retraite en se
+levant elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>En ce moment la pendule sonna.</p>
+
+<p>&mdash;Minuit, dit froidement Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Minuit! s'&eacute;cria Maurice, minuit d&eacute;j&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; une exclamation qui me fait plaisir, dit Dixmer; elle prouve que
+vous ne vous &ecirc;tes pas ennuy&eacute;, et elle me donne l'espoir que nous nous
+reverrons. C'est la maison d'un bon patriote qu'on vous ouvre, et
+j'esp&egrave;re que vous vous apercevrez bient&ocirc;t, citoyen, que c'est celle d'un
+ami.</p>
+
+<p>Maurice salua, et, se retournant vers Genevi&egrave;ve:</p>
+
+<p>&mdash;La citoyenne me permet-elle aussi de revenir? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je fais plus que de le permettre, je vous en prie, dit vivement
+Genevi&egrave;ve. Adieu, citoyen. Et elle rentra chez elle.</p>
+
+<p>Maurice prit cong&eacute; de tous les convives, salua particuli&egrave;rement Morand,
+qui lui avait beaucoup plu, serra la main de Dixmer, et partit &eacute;tourdi,
+mais bien plus joyeux qu'attrist&eacute;, de tous les &eacute;v&eacute;nements si diff&eacute;rents
+les uns des autres qui avaient agit&eacute; sa soir&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;F&acirc;cheuse, f&acirc;cheuse rencontre! dit apr&egrave;s la retraite de Maurice la
+jeune femme fondant en larmes en pr&eacute;sence de son mari, qui l'avait
+reconduite chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! le citoyen Maurice Lindey, patriote reconnu, secr&eacute;taire d'une
+section, pur, ador&eacute;, populaire, est, au contraire, une bien pr&eacute;cieuse
+acquisition pour un pauvre tanneur qui a chez lui de la marchandise de
+contrebande, r&eacute;pondit Dixmer en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous croyez, mon ami?... demanda timidement Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que c'est un brevet de patriotisme, un cachet d'absolution
+qu'il pose sur notre maison; et je pense qu'&agrave; partir de cette soir&eacute;e, le
+chevalier de Maison-Rouge lui-m&ecirc;me serait en s&ucirc;ret&eacute; chez nous.</p>
+
+<p>Et Dixmer, baisant sa femme au front avec une affection bien plus
+paternelle que conjugale, la laissa dans ce petit pavillon qui lui &eacute;tait
+enti&egrave;rement consacr&eacute;, et repassa dans l'autre partie du b&acirc;timent qu'il
+habitait, avec les convives que nous avons vus entourer sa table.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le savetier Simon</a></h3>
+
+
+<p>On &eacute;tait arriv&eacute; au commencement du mois de mai; un jour pur dilatait les
+poitrines lass&eacute;es de respirer les brouillards glac&eacute;s de l'hiver, et les
+rayons d'un soleil ti&egrave;de et vivifiant descendaient sur la noire muraille
+du Temple.</p>
+
+<p>Au guichet de l'int&eacute;rieur, qui s&eacute;parait la tour des jardins, riaient et
+fumaient les soldats du poste.</p>
+
+<p>Mais malgr&eacute; cette belle journ&eacute;e, malgr&eacute; l'offre qui fut faite aux
+prisonni&egrave;res de descendre et de se promener au jardin, les trois femmes
+refus&egrave;rent: depuis l'ex&eacute;cution de son mari, la reine se tenait
+obstin&eacute;ment dans sa chambre, pour n'avoir point &agrave; passer devant la porte
+de l'appartement qu'avait occup&eacute; le roi, au second &eacute;tage.</p>
+
+<p>Quand elle prenait l'air, par hasard, depuis cette fatale &eacute;poque du 21
+janvier, c'&eacute;tait sur le haut de la tour, dont on avait ferm&eacute; les
+cr&eacute;neaux avec des jalousies.</p>
+
+<p>Les gardes nationaux de service, qui &eacute;taient pr&eacute;venus que les trois
+femmes avaient l'autorisation de sortir, attendirent donc vainement
+toute la journ&eacute;e qu'elles voulussent bien user de l'autorisation.</p>
+
+<p>Vers cinq heures, un homme descendit et s'approcha du sergent commandant
+le poste.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! c'est toi, p&egrave;re Tison! dit celui-ci qui paraissait un garde
+national de joyeuse humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, citoyen; je t'apporte de la part du municipal Maurice
+Lindey, ton ami, qui est l&agrave;-haut, cette permission accord&eacute;e, par le
+conseil du Temple, &agrave; ma fille, de venir faire ce soir une petite visite
+&agrave; sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu sors au moment o&ugrave; ta fille va venir, p&egrave;re d&eacute;natur&eacute;? dit le
+sergent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je sors bien &agrave; contrec&oelig;ur, citoyen sergent. J'esp&eacute;rais, moi
+aussi, voir ma pauvre enfant, que je n'ai pas vue depuis deux mois, et
+l'embrasser... l&agrave;, ce qui s'appelle cr&acirc;nement, comme un p&egrave;re embrasse sa
+fille. Mais oui! va te promener. Le service, ce service damn&eacute;, me force
+&agrave; sortir. Il faut que j'aille &agrave; la Commune faire mon rapport. Un fiacre
+m'attend &agrave; la porte avec deux gendarmes, et cela juste au moment o&ugrave; ma
+pauvre Sophie va venir.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux p&egrave;re! dit le sergent.</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ainsi l'amour de la patrie</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Eacute;touffe en toi la voix du sang.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>L'une g&eacute;mit et l'autre prie:</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Au devoir immole...</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Dis donc, p&egrave;re Tison, si tu trouves par hasard une rime en <i>ang</i>, tu me
+la rapporteras. Elle me manque pour le moment.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, citoyen sergent, quand ma fille viendra pour voir sa pauvre
+m&egrave;re, qui meurt de ne pas la voir, tu la laisseras passer.</p>
+
+<p>&mdash;L'ordre est en r&egrave;gle, r&eacute;pondit le sergent, que le lecteur a d&eacute;j&agrave;
+reconnu sans doute pour notre ami Lorin; ainsi, je n'ai rien &agrave; dire;
+quand ta fille viendra, ta fille passera.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, brave Thermopyle, merci, dit Tison.</p>
+
+<p>Et il sortit pour aller faire son rapport &agrave; la Commune, en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma pauvre femme, va-t-elle &ecirc;tre heureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu, sergent, dit un garde national en voyant s'&eacute;loigner Tison et
+en entendant les paroles qu'il pronon&ccedil;ait en s'&eacute;loignant, sais-tu que &ccedil;a
+fait frissonner au fond, ces choses-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles choses, citoyen Devaux? demanda Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! reprit le compatissant garde national, de voir cet homme
+au visage si dur, cet homme au c&oelig;ur de bronze, cet impitoyable gardien
+de la reine, s'en aller la larme &agrave; l'&oelig;il, moiti&eacute; de joie, moiti&eacute; de
+douleur, en songeant que sa femme va voir sa fille, et que lui ne la
+verra pas! Il ne faut pas trop r&eacute;fl&eacute;chir l&agrave;-dessus, sergent, car, en
+v&eacute;rit&eacute;, cela attriste...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, et voil&agrave; pourquoi il ne r&eacute;fl&eacute;chit pas lui-m&ecirc;me, cet homme
+qui s'en va la larme &agrave; l'&oelig;il, comme tu dis.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; quoi r&eacute;fl&eacute;chirait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'il y a trois mois aussi que cette femme qu'il brutalise
+sans piti&eacute; n'a vu son enfant. Il ne songe pas &agrave; son malheur, &agrave; elle; il
+songe &agrave; son malheur, &agrave; lui; voil&agrave; tout. Il est vrai que cette femme
+&eacute;tait reine, continua le sergent d'un ton railleur, dont il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+difficile d'interpr&eacute;ter le sens, et qu'on n'est point forc&eacute; d'avoir pour
+une reine les &eacute;gards qu'on a pour la femme d'un journalier.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, tout cela est fort triste, dit Devaux.</p>
+
+<p>&mdash;Triste, mais n&eacute;cessaire, dit Lorin; le mieux donc est, comme tu l'as
+dit, de ne pas r&eacute;fl&eacute;chir.... Et il se mit &agrave; fredonner:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Hier Nicette,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Sous des bosquets</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Sombres et frais,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Marchait seulette.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Lorin en &eacute;tait l&agrave; de sa chanson bucolique, quand, tout &agrave; coup, un grand
+bruit se fit entendre du c&ocirc;t&eacute; gauche du poste: il se composait de
+jurements, de menaces et de pleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? demanda Devaux.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait d'une voix d'enfant, r&eacute;pondit Lorin en &eacute;coutant.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, reprit le garde national, c'est un pauvre petit que l'on
+bat; en v&eacute;rit&eacute;, on ne devrait envoyer ici que ceux qui n'ont pas
+d'enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu chanter? dit une voix rauque et avin&eacute;e. Et la voix chanta,
+comme pour donner l'exemple:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Madam'Veto avait promis</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>De faire &eacute;gorger tout Paris...</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>&mdash;Non, dit l'enfant, je ne chanterai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu chanter? Et la voix recommen&ccedil;a:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Madam'Veto avait promis...</i></span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit l'enfant; non, non, non.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! petit gueux! dit la voix rauque.</p>
+
+<p>Et un bruit de lani&egrave;re sifflante fendit l'air. L'enfant poussa un
+hurlement de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sacrebleu! dit Lorin, c'est cet inf&acirc;me Simon qui bat le petit
+Capet.</p>
+
+<p>Quelques gardes nationaux hauss&egrave;rent les &eacute;paules, deux ou trois
+essay&egrave;rent de sourire. Devaux se leva et s'&eacute;loigna.</p>
+
+<p>&mdash;Je le disais bien, murmura-t-il, que des p&egrave;res ne devraient jamais
+entrer ici.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup une porte basse s'ouvrit, et l'enfant royal, chass&eacute; par le
+fouet de son gardien, fit, en fuyant, plusieurs pas dans la cour; mais,
+derri&egrave;re lui, quelque chose de lourd retentit sur le pav&eacute; et l'atteignit
+&agrave; la jambe.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cria l'enfant. Et il tr&eacute;bucha et tomba sur un genou.</p>
+
+<p>&mdash;Rapporte-moi ma forme, petit monstre, ou sinon.... L'enfant se releva
+et secoua la t&ecirc;te en mani&egrave;re de refus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est comme &ccedil;a? cria la m&ecirc;me voix. Attends, attends, tu vas voir.</p>
+
+<p>Et le savetier Simon d&eacute;boucha de sa loge, comme une b&ecirc;te fauve de sa
+tani&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;! hol&agrave;! dit Lorin en fron&ccedil;ant le sourcil; o&ugrave; allons-nous comme
+cela, ma&icirc;tre Simon?</p>
+
+<p>&mdash;Ch&acirc;tier ce petit louveteau, dit le savetier.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi le ch&acirc;tier? dit Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce petit gueux ne veut ni chanter comme un bon patriote, ni
+travailler comme un bon citoyen.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'est-ce que cela te fait? r&eacute;pondit Lorin; est-ce que la
+nation t'a confi&eacute; Capet pour lui apprendre &agrave; chanter?</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! dit Simon &eacute;tonn&eacute;, de quoi te m&ecirc;les-tu, citoyen sergent? Je te
+le demande.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi je me m&ecirc;le? Je me m&ecirc;le de ce qui regarde tout homme de c&oelig;ur.
+Or, il est indigne d'un homme de c&oelig;ur qui voit battre un enfant, de
+souffrir qu'on le batte.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! le fils du tyran.</p>
+
+<p>&mdash;Est un enfant, un enfant qui n'a point particip&eacute; aux crimes de son
+p&egrave;re, un enfant qui n'est point coupable, et que, par cons&eacute;quent, on ne
+doit point punir.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je te dis qu'on me l'a donn&eacute; pour en faire ce que je voudrais.
+Je veux qu'il chante la chanson de <i>Madame Veto</i>, et il la chantera.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mis&eacute;rable, dit Lorin, madame Veto, c'est sa m&egrave;re, &agrave; cet enfant;
+voudrais-tu qu'on for&ccedil;&acirc;t ton fils &agrave; chanter que tu es une canaille?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? hurla Simon. Ah! mauvais aristocrate de sergent!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pas d'injures, dit Lorin; je ne suis pas Capet, moi... et l'on ne
+me fait pas chanter de force.</p>
+
+<p>&mdash;Je te ferai arr&ecirc;ter, mauvais ci-devant.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, dit Lorin, tu me feras arr&ecirc;ter? Essaye donc un peu de faire
+arr&ecirc;ter un Thermopyle!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! rira bien qui rira le dernier. En attendant, Capet, ramasse
+ma forme et viens faire ton soulier, ou, mille tonnerres!...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit Lorin en p&acirc;lissant affreusement et en faisant un pas en
+avant, les poings roidis et les dents serr&eacute;es, moi, je te dis qu'il ne
+ramassera pas ta forme; moi, je te dis qu'il ne fera pas de souliers,
+entends-tu, mauvais dr&ocirc;le? Ah! oui, tu as l&agrave; ton grand sabre, mais il ne
+me fait pas plus peur que toi. Ose le tirer seulement!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! massacre! hurla Simon bl&ecirc;missant de rage. En ce moment, deux
+femmes entr&egrave;rent dans la cour: l'une des deux tenait un papier &agrave; la
+main; elle s'adressa &agrave; la sentinelle.</p>
+
+<p>&mdash;Sergent! cria la sentinelle, c'est la fille Tison qui demande &agrave; voir
+sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse passer, puisque le conseil du Temple le permet, dit Lorin, qui
+ne voulait pas se d&eacute;tourner un instant, de peur que Simon ne profit&acirc;t de
+cette distraction pour battre l'enfant.</p>
+
+<p>La sentinelle laissa passer les deux femmes; mais &agrave; peine eurent-elles
+mont&eacute; quatre marches de l'escalier sombre, qu'elles rencontr&egrave;rent
+Maurice Lindey, qui descendait un instant dans la cour.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait presque venue, de sorte qu'on ne pouvait distinguer les
+traits de leur visage. Maurice les arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous, citoyennes, demanda-t-il, et que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Sophie Tison, dit l'une des deux femmes. J'ai obtenu la
+permission de voir ma m&egrave;re, et je viens la voir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Maurice; mais la permission est pour toi seule, citoyenne.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai amen&eacute; mon amie pour que nous soyons deux femmes, au moins, au
+milieu des soldats.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien; mais ton amie ne montera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira, citoyen, dit Sophie Tison en serrant la main de
+son amie, qui, coll&eacute;e contre la muraille, semblait frapp&eacute;e de surprise
+et d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens factionnaires, cria Maurice en levant la t&ecirc;te et en
+s'adressant aux sentinelles qui &eacute;taient plac&eacute;es &agrave; chaque &eacute;tage, laissez
+passer la citoyenne Tison; seulement, son amie ne peut point passer.
+Elle attendra sur l'escalier, et vous veillerez &agrave; ce qu'on la respecte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, citoyen, r&eacute;pondirent les sentinelles.</p>
+
+<p>&mdash;Montez donc, dit Maurice. Les deux femmes pass&egrave;rent. Quant &agrave; Maurice,
+il sauta les quatre ou cinq marches qui lui restaient &agrave; descendre, et
+s'avan&ccedil;a rapidement dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc, dit-il aux gardes nationaux, et qui cause ce bruit?
+On entend des cris d'enfant jusque dans l'antichambre des prisonni&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, dit Simon, qui, habitu&eacute; aux mani&egrave;res des municipaux, crut, en
+apercevant Maurice, qu'il lui arrivait du renfort; il y a que c'est ce
+tra&icirc;tre, cet aristocrate, ce ci-devant qui m'emp&ecirc;che de rosser Capet.</p>
+
+<p>Et il montra du poing Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mordieu! je l'en emp&ecirc;che, dit Lorin en d&eacute;gainant, et, si tu
+m'appelles encore une fois ci-devant, aristocrate ou tra&icirc;tre, je te
+passe mon sabre au travers du corps.</p>
+
+<p>&mdash;Une menace! s'&eacute;cria Simon. &Agrave; la garde! &agrave; la garde!</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui suis la garde, dit Lorin; ne m'appelle donc pas, car, si
+je vais &agrave; toi, je t'extermine.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi, citoyen municipal, &agrave; moi! s'&eacute;cria Simon, s&eacute;rieusement menac&eacute;
+cette fois par Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Le sergent a raison, dit froidement le municipal que Simon appelait &agrave;
+son aide; tu d&eacute;shonores la nation; l&acirc;che, tu bats un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi le bat-il, comprends-tu, Maurice? parce que l'enfant ne
+veut pas chanter <i>Madame Veto</i>, parce que le fils ne veut pas insulter
+sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rable! dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi aussi? dit Simon. Mais je suis donc entour&eacute; de tra&icirc;tres?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! coquin, dit le municipal en saisissant Simon &agrave; la gorge et en lui
+arrachant sa lani&egrave;re des mains; essaye un peu de prouver que Maurice
+Lindey est un tra&icirc;tre.</p>
+
+<p>Et il fit tomber rudement la courroie sur les &eacute;paules du savetier.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, dit l'enfant, qui regardait sto&iuml;quement cette sc&egrave;ne;
+mais c'est sur moi qu'il se vengera.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, Capet, dit Lorin, viens, mon enfant; s'il te bat encore,
+appelle &agrave; l'aide, et l'on ira le ch&acirc;tier, ce bourreau. Allons, allons,
+petit Capet, rentre dans ta tour.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'appelez-vous Capet, vous qui me prot&eacute;gez? dit l'enfant.
+Vous savez bien que Capet n'est pas mon nom.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ce n'est pas ton nom? dit Lorin. Comment t'appelles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Louis-Charles de Bourbon. Capet est le nom d'un de mes
+anc&ecirc;tres. Je sais l'histoire de France; mon p&egrave;re me l'a apprise.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu veux apprendre &agrave; faire des savates &agrave; un enfant &agrave; qui un roi a
+appris l'histoire de France? s'&eacute;cria Lorin. Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sois tranquille, dit Maurice &agrave; l'enfant, je ferai mon rapport.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, le mien, dit Simon. Je dirai, entre autres choses, qu'au lieu
+d'une femme qui avait le droit d'entrer dans la tour, vous en avez
+laiss&eacute; passer deux.</p>
+
+<p>En ce moment, en effet, les deux femmes sortaient du donjon. Maurice
+courut &agrave; elles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, citoyenne, dit-il en s'adressant &agrave; celle qui &eacute;tait de son
+c&ocirc;t&eacute;, as-tu vu ta m&egrave;re?</p>
+
+<p>Sophie Tison passa &agrave; l'instant entre le municipal et sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, citoyen, merci, dit-elle. Maurice aurait voulu voir l'amie de la
+jeune fille, ou tout au moins entendre sa voix; mais elle &eacute;tait
+envelopp&eacute;e dans sa mante, et semblait d&eacute;cid&eacute;e &agrave; ne pas prononcer une
+seule parole. Il lui sembla m&ecirc;me qu'elle tremblait.</p>
+
+<p>Cette crainte lui donna des soup&ccedil;ons. Il remonta pr&eacute;cipitamment, et, en
+arrivant dans la premi&egrave;re pi&egrave;ce, il vit, &agrave; travers le vitrage, la reine
+cacher dans sa poche quelque chose qu'il supposa &ecirc;tre un billet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit-il, aurais-je &eacute;t&eacute; dupe? Il appela son coll&egrave;gue.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen Agricola, dit-il, entre chez Marie-Antoinette et ne la perds
+pas de vue.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! fit le municipal, est-ce que...?</p>
+
+<p>&mdash;Entre, te dis-je, et cela sans perdre un instant, une minute, une
+seconde. Le municipal entra chez la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Appelle la femme Tison, dit-il &agrave; un garde national. Cinq minutes
+apr&egrave;s, la femme Tison arrivait rayonnante.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu ma fille, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela? demanda Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Ici m&ecirc;me, dans cette antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Et ta fille n'a point demand&eacute; &agrave; voir l'Autrichienne?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas entr&eacute;e chez elle?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Et, pendant que tu causais avec ta fille, personne n'est sorti de la
+chambre des prisonni&egrave;res?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais, moi? Je regardais ma fille, que je n'avais pas vue
+depuis trois mois.</p>
+
+<p>&mdash;Rappelle-toi bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je crois me souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;La jeune fille est sortie.</p>
+
+<p>&mdash;Marie-Th&eacute;r&egrave;se?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle a parl&eacute; &agrave; ta fille?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ta fille ne lui a rien remis?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a rien ramass&eacute; &agrave; terre?</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Non, celle de Marie-Antoinette?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, elle a ramass&eacute; son mouchoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! malheureuse! s'&eacute;cria Maurice. Et il s'&eacute;lan&ccedil;a vers le cordon d'une
+cloche qu'il tira vivement. C'&eacute;tait la cloche d'alarme.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le billet</a></h3>
+
+
+<p>Les deux autres municipaux de garde mont&egrave;rent pr&eacute;cipitamment. Un
+d&eacute;tachement du poste les accompagnait. Les portes furent ferm&eacute;es, deux
+factionnaires intercept&egrave;rent les issues de chaque chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, monsieur? dit la reine &agrave; Maurice, lorsque celui-ci
+entra. J'allais me mettre au lit, lorsqu'il y a cinq minutes le citoyen
+municipal (et la reine montrait Agricola) s'est pr&eacute;cipit&eacute; tout &agrave; coup
+dans cette chambre sans me dire ce qu'il d&eacute;sirait.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Maurice en saluant, ce n'est pas mon coll&egrave;gue qui d&eacute;sire
+quelque chose de vous, c'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, monsieur? demanda Marie-Antoinette en regardant Maurice, dont
+les bons proc&eacute;d&eacute;s lui avaient inspir&eacute; une certaine reconnaissance; et
+que d&eacute;sirez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;sire que vous vouliez bien me remettre le billet que vous cachiez
+tout &agrave; l'heure quand je suis entr&eacute;.</p>
+
+<p>Madame Royale et Madame &Eacute;lisabeth tressaillirent. La reine devint tr&egrave;s
+p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, monsieur, dit-elle, je ne cachais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens, l'Autrichienne! s'&eacute;cria Agricola.</p>
+
+<p>Maurice posa vivement la main sur le bras de son coll&egrave;gue.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment, mon cher coll&egrave;gue, lui dit-il; laisse-moi parler &agrave; la
+citoyenne. Je suis un peu procureur.</p>
+
+<p>&mdash;Va, alors, mais ne la m&eacute;nage pas, morbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Vous cachiez un billet, citoyenne, dit s&eacute;v&egrave;rement Maurice; il faudrait
+nous remettre ce billet.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel billet?</p>
+
+<p>&mdash;Celui que la fille Tison vous a apport&eacute;, et que la citoyenne votre
+fille (Maurice indiqua la jeune princesse) a ramass&eacute; avec son mouchoir.</p>
+
+<p>Les trois femmes se regard&egrave;rent &eacute;pouvant&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, c'est plus que de la tyrannie, dit la reine; des
+femmes! des femmes!</p>
+
+<p>&mdash;Ne confondons pas, dit Maurice avec fermet&eacute;. Nous ne sommes ni des
+juges ni des bourreaux; nous sommes des surveillants, c'est-&agrave;-dire vos
+concitoyens charg&eacute;s de vous garder. Nous avons une consigne; la violer,
+c'est trahir. Citoyenne, je vous en prie, rendez-moi le billet que vous
+avez cach&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit la reine avec hauteur, puisque vous &ecirc;tes des
+surveillants, cherchez, et privez-nous de sommeil cette nuit comme
+toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu nous garde de porter la main sur des femmes. Je vais faire
+pr&eacute;venir la Commune et nous attendrons ses ordres; seulement, vous ne
+vous mettrez pas au lit: vous dormirez sur des fauteuils, s'il vous
+pla&icirc;t, et nous vous garderons.... S'il le faut, les perquisitions
+commenceront.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? demanda la femme Tison en montrant &agrave; la porte sa
+t&ecirc;te effar&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, citoyenne, que tu viens, en pr&ecirc;tant la main &agrave; une trahison, de
+te priver &agrave; jamais de voir ta fille.</p>
+
+<p>&mdash;De voir ma fille!... Que dis-tu donc l&agrave;, citoyen? demanda la femme
+Tison, qui ne comprenait pas bien encore pourquoi elle ne verrait plus
+sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que ta fille n'est pas venue ici pour te voir, mais pour
+apporter une lettre &agrave; la citoyenne Capet, et qu'elle n'y reviendra plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, si elle ne revient plus, je ne pourrai donc pas la revoir,
+puisqu'il nous est d&eacute;fendu de sortir?...</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, il ne faudra t'en prendre &agrave; personne, car c'est ta faute,
+dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! hurla la pauvre m&egrave;re, ma faute! que dis-tu donc l&agrave;, ma faute? Il
+n'est rien arriv&eacute;, j'en r&eacute;ponds. Oh! si je croyais qu'il f&ucirc;t arriv&eacute;
+quelque chose, malheur &agrave; toi, Antoinette, tu me le payerais cher?</p>
+
+<p>Et cette femme exasp&eacute;r&eacute;e montra le poing &agrave; la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Ne menace personne, dit Maurice; obtiens plut&ocirc;t par la douceur que ce
+que nous demandons soit fait; car tu es femme, et la citoyenne
+Antoinette, qui est m&egrave;re elle-m&ecirc;me, aura sans doute piti&eacute; d'une m&egrave;re.
+Demain, ta fille sera arr&ecirc;t&eacute;e; demain, emprisonn&eacute;e... puis, si l'on
+d&eacute;couvre quelque chose, et tu sais que, lorsqu'on le veut bien, on
+d&eacute;couvre toujours, elle est perdue, elle et sa compagne.</p>
+
+<p>La femme Tison, qui avait &eacute;cout&eacute; Maurice avec une terreur croissante,
+d&eacute;tourna sur la reine son regard presque &eacute;gar&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu entends, Antoinette?... Ma fille!... C'est toi qui auras perdu ma
+fille!</p>
+
+<p>La reine parut &eacute;pouvant&eacute;e &agrave; son tour, non de la menace qui &eacute;tincelait
+dans les yeux de sa ge&ocirc;li&egrave;re, mais du d&eacute;sespoir qu'on y lisait.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, madame Tison, dit-elle, j'ai &agrave; vous parler.</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;! pas de cajoleries, s'&eacute;cria le coll&egrave;gue de Maurice; nous ne
+sommes pas de trop, morbleu! Devant la municipalit&eacute;, toujours devant la
+municipalit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Laisse faire, citoyen Agricola, dit Maurice &agrave; l'oreille de cet homme;
+pourvu que la v&eacute;rit&eacute; nous vienne, peu importe de quelle fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, citoyen Maurice; mais...</p>
+
+<p>&mdash;Passons derri&egrave;re le vitrage, citoyen Agricola, et, si tu m'en crois,
+tournons le dos; je suis s&ucirc;r que la personne pour laquelle nous aurons
+cette condescendance ne nous en fera point repentir.</p>
+
+<p>La reine entendit ces mots dits pour &ecirc;tre entendus par elle; elle jeta
+au jeune homme un regard reconnaissant. Maurice d&eacute;tourna la t&ecirc;te avec
+insouciance et passa de l'autre c&ocirc;t&eacute; du vitrage. Agricola le suivit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien cette femme, dit-il &agrave; Agricola: reine, c'est une grande
+coupable; femme, c'est une &acirc;me digne et grande. On fait bien de briser
+les couronnes, le malheur &eacute;pure.</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu! que tu parles bien, citoyen Maurice! J'aime &agrave; t'entendre,
+toi et ton ami Lorin. Est-ce aussi des vers que tu viens de dire?</p>
+
+<p>Maurice sourit. Pendant cet entretien, la sc&egrave;ne qu'avait pr&eacute;vue Maurice
+se passait de l'autre c&ocirc;t&eacute; du vitrage.</p>
+
+<p>La femme Tison s'&eacute;tait approch&eacute;e de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit celle-ci, votre d&eacute;sespoir me brise le c&oelig;ur; je ne
+veux pas vous priver de votre enfant, cela fait trop de mal; mais,
+songez-y, en faisant ce que ces hommes exigent, peut-&ecirc;tre votre fille
+sera-t-elle perdue &eacute;galement.</p>
+
+<p>&mdash;Faites ce qu'ils disent! s'&eacute;cria la femme Tison, faites ce qu'ils
+disent!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, auparavant, sachez de quoi il s'agit.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi s'agit-il? demanda la ge&ocirc;li&egrave;re avec une curiosit&eacute; presque
+sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;Votre fille avait amen&eacute; avec elle une amie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une ouvri&egrave;re comme elle; elle n'a pas voulu venir seule &agrave; cause
+des soldats.</p>
+
+<p>&mdash;Cette amie avait remis &agrave; votre fille un billet; votre fille l'a laiss&eacute;
+tomber. Marie, qui passait, l'a ramass&eacute;. C'est un papier bien
+insignifiant sans doute, mais auquel des gens malintentionn&eacute;s pourraient
+trouver un sens. Le municipal ne vous a-t-il pas dit que, lorsqu'on
+voulait trouver, on trouvait toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s, apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voil&agrave; tout: vous voulez que je remette ce papier; voulez-vous
+que je sacrifie un ami, sans pour cela vous rendre peut-&ecirc;tre votre
+fille?</p>
+
+<p>&mdash;Faites ce qu'ils disent! cria la femme; faites ce qu'ils disent!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, si ce papier compromet votre fille, dit la reine, comprenez
+donc!</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille est, comme moi, une bonne patriote, s'&eacute;cria la m&eacute;g&egrave;re. Dieu
+merci! les Tison sont connus! Faites ce qu'ils disent!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit la reine, que je voudrais donc pouvoir vous convaincre!</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! je veux qu'on me rende ma fille! reprit la femme Tison en
+tr&eacute;pignant. Donne le papier, Antoinette, donne.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, madame.</p>
+
+<p>Et la reine tendit &agrave; la malheureuse cr&eacute;ature un papier que celle-ci
+&eacute;leva joyeusement au-dessus de sa t&ecirc;te en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, venez, citoyens municipaux. J'ai le papier; prenez-le, et
+rendez-moi mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sacrifiez nos amis, ma s&oelig;ur, dit Madame &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma s&oelig;ur, r&eacute;pondit tristement la reine, je ne sacrifie que nous.
+Le papier ne peut compromettre personne.</p>
+
+<p>Aux cris de la femme Tison, Maurice et son coll&egrave;gue vinrent au-devant
+d'elle; elle leur tendit aussit&ocirc;t le billet. Ils l'ouvrirent et lurent:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; l'orient, un ami veille encore.&raquo; Maurice n'eut pas plut&ocirc;t jet&eacute; les
+yeux sur ce papier qu'il tressaillit. L'&eacute;criture ne lui semblait pas
+inconnue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! s'&eacute;cria-t-il, serait-ce celle de Genevi&egrave;ve? Oh! mais
+non, c'est impossible, et je suis fou. Elle lui ressemble, sans doute;
+mais que pourrait avoir de commun Genevi&egrave;ve avec la reine?</p>
+
+<p>Il se retourna et vit que Marie-Antoinette le regardait. Quant &agrave; la
+femme Tison, dans l'attente de son sort, elle d&eacute;vorait Maurice des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens de faire une bonne &oelig;uvre, dit-il &agrave; la femme Tison; et vous,
+citoyenne, une belle &oelig;uvre, dit-il &agrave; la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur, r&eacute;pondit Marie-Antoinette, que mon exemple vous
+d&eacute;termine; br&ucirc;lez ce papier, et vous ferez une &oelig;uvre charitable.</p>
+
+<p>&mdash;Tu plaisantes, l'Autrichienne, dit Agricola; br&ucirc;ler un papier qui va
+nous faire pincer toute une couv&eacute;e d'aristocrates peut-&ecirc;tre? Ma foi,
+non, ce serait trop b&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, br&ucirc;lez-le, dit la femme Tison; cela pourrait compromettre ma
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, ta fille et les autres, dit Agricola en prenant des
+mains de Maurice le papier que celui-ci e&ucirc;t certes br&ucirc;l&eacute;, s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+tout seul.</p>
+
+<p>Dix minutes apr&egrave;s, le billet fut d&eacute;pos&eacute; sur le bureau des membres de la
+Commune; il fut ouvert &agrave; l'instant m&ecirc;me et comment&eacute; de toutes fa&ccedil;ons.</p>
+
+<p>&mdash;&raquo; &Agrave; l'orient, un ami veille&raquo;, dit une voix. Que diable cela peut-il
+signifier?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! r&eacute;pondit un g&eacute;ographe, &agrave; Lorient, c'est clair: Lorient est
+une petite ville de la Bretagne, situ&eacute;e entre Vannes et Quimper.
+Morbleu! on devrait br&ucirc;ler la ville, s'il est vrai qu'elle renferme des
+aristocrates qui veillent encore sur l'Autrichienne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'autant plus dangereux, dit un autre, que, Lorient &eacute;tant un
+port de mer, on peut y &eacute;tablir des intelligences avec les Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Je propose, dit un troisi&egrave;me, qu'on envoie une commission &agrave; Lorient,
+et qu'une enqu&ecirc;te y soit faite. Maurice avait &eacute;t&eacute; inform&eacute; de la
+d&eacute;lib&eacute;ration.</p>
+
+<p>&mdash;Je me doute bien o&ugrave; peut &ecirc;tre l'orient dont il s'agit, se dit-il;
+mais, &agrave; coup s&ucirc;r, ce n'est pas en Bretagne.</p>
+
+<p>Le lendemain, la reine, qui, ainsi que nous l'avons dit, ne descendait
+plus au jardin pour ne point passer devant la chambre o&ugrave; avait &eacute;t&eacute;
+enferm&eacute; son mari, demanda &agrave; monter sur la tour pour y prendre un peu
+d'air avec sa fille et Madame &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>La demande lui fut accord&eacute;e &agrave; l'instant m&ecirc;me; mais Maurice monta, et,
+s'arr&ecirc;tant derri&egrave;re une esp&egrave;ce de petite gu&eacute;rite qui abritait le haut de
+l'escalier, il attendit, cach&eacute;, le r&eacute;sultat du billet de la veille.</p>
+
+<p>La reine se promena d'abord indiff&eacute;remment avec Madame &Eacute;lisabeth et sa
+fille; puis elle s'arr&ecirc;ta, tandis que les deux princesses continuaient
+de se promener, se retourna vers l'est et regarda attentivement une
+maison, aux fen&ecirc;tres de laquelle apparaissaient plusieurs personnes;
+l'une de ces personnes tenait un mouchoir blanc.</p>
+
+<p>Maurice, de son c&ocirc;t&eacute;, tira une lunette de sa poche, et, tandis qu'il
+l'ajustait, la reine fit un grand mouvement, comme pour inviter les
+curieux de la fen&ecirc;tre &agrave; s'&eacute;loigner. Mais Maurice avait d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute; une
+t&ecirc;te d'homme aux cheveux blonds, au teint p&acirc;le, dont le salut avait &eacute;t&eacute;
+respectueux jusqu'&agrave; l'humilit&eacute;.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re ce jeune homme, car le curieux paraissait avoir au plus de
+vingt-cinq &agrave; vingt-six ans, se tenait une femme &agrave; moiti&eacute; cach&eacute;e par lui.
+Maurice dirigea sa lorgnette sur elle, et, croyant reconna&icirc;tre
+Genevi&egrave;ve, fit un mouvement qui le mit en vue. Aussit&ocirc;t la femme qui, de
+son c&ocirc;t&eacute;, tenait aussi une lorgnette &agrave; la main, se rejeta en arri&egrave;re,
+entra&icirc;nant le jeune homme avec elle. &Eacute;tait-ce r&eacute;ellement Genevi&egrave;ve?
+avait-elle, de son c&ocirc;t&eacute;, reconnu Maurice? Le couple curieux s'&eacute;tait-il
+retir&eacute; seulement sur l'invitation que lui en avait faite la reine?</p>
+
+<p>Maurice attendit un instant pour voir si le jeune homme et la jeune
+femme ne repara&icirc;traient point. Mais, voyant que la fen&ecirc;tre restait vide,
+il recommanda la plus grande surveillance &agrave; son coll&egrave;gue Agricola,
+descendit pr&eacute;cipitamment l'escalier et alla s'embusquer &agrave; l'angle de la
+rue Porte-Foin, pour voir si les curieux de la maison en sortiraient. Ce
+fut en vain, personne ne parut.</p>
+
+<p>Alors, ne pouvant r&eacute;sister &agrave; ce soup&ccedil;on qui lui mordait le c&oelig;ur, depuis
+le moment o&ugrave; la compagne de la fille Tison s'&eacute;tait obstin&eacute;e &agrave; demeurer
+cach&eacute;e et &agrave; rester muette, Maurice prit sa course vers la vieille rue
+Saint-Jacques, o&ugrave; il arriva l'esprit tout boulevers&eacute; des plus &eacute;tranges
+soup&ccedil;ons.</p>
+
+<p>Lorsqu'il entra, Genevi&egrave;ve, en peignoir blanc, &eacute;tait assise sous une
+tonnelle de jasmins, o&ugrave; elle avait l'habitude de se faire servir &agrave;
+d&eacute;jeuner. Elle donna, comme &agrave; l'ordinaire, un bonjour affectueux &agrave;
+Maurice, et l'invita &agrave; prendre une tasse de chocolat avec elle.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Dixmer, qui arriva sur ces entrefaites, exprima la plus
+grande joie de voir Maurice &agrave; cette heure inattendue de la journ&eacute;e; mais
+avant que Maurice pr&icirc;t la tasse de chocolat qu'il avait accept&eacute;e,
+toujours plein d'enthousiasme pour son commerce, il exigea que son ami
+le secr&eacute;taire de la section Lepelletier v&icirc;nt faire avec lui un tour dans
+les ateliers. Maurice y consentit.</p>
+
+<p>&mdash;Apprenez, mon cher Maurice, dit Dixmer en prenant le bras du jeune
+homme et en l'entra&icirc;nant, une nouvelle des plus importantes.</p>
+
+<p>&mdash;Politique? demanda Maurice, toujours pr&eacute;occup&eacute; de son id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! cher citoyen, r&eacute;pondit Dixmer en souriant, est-ce que nous nous
+occupons de politique, nous? Non, non, une nouvelle tout industrielle,
+Dieu merci! Mon honorable ami Morand, qui, comme vous le savez, est un
+chimiste des plus distingu&eacute;s, vient de trouver le secret d'un maroquin
+rouge, comme on n'en a pas encore vu jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, c'est-&agrave;-dire
+inalt&eacute;rable. C'est cette teinture que je vais vous montrer. D'ailleurs,
+vous verrez Morand &agrave; l'&oelig;uvre; celui-l&agrave;, c'est un v&eacute;ritable artiste.</p>
+
+<p>Maurice ne comprenait pas trop comment on pouvait &ecirc;tre artiste en
+maroquin rouge. Mais il n'en accepta pas moins, suivit Dixmer, traversa
+les ateliers, et, dans une esp&egrave;ce d'officine particuli&egrave;re, vit le
+citoyen Morand &agrave; l'&oelig;uvre: il avait ses lunettes bleues et son habit de
+travail, et paraissait effectivement on ne peut pas plus occup&eacute; de
+changer en pourpre le blanc sale d'une peau de mouton. Ses mains et ses
+bras, qu'on apercevait sous ses manches retrouss&eacute;es, &eacute;taient rouges
+jusqu'au coude. Comme le disait Dixmer, il s'en donnait &agrave; c&oelig;ur joie
+dans la cochenille.</p>
+
+<p>Il salua Maurice de la t&ecirc;te, tout entier qu'il &eacute;tait &agrave; sa besogne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, citoyen Morand, demanda Dixmer, que disons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous gagnerons cent mille livres par an, rien qu'avec ce proc&eacute;d&eacute;, dit
+Morand. Mais voil&agrave; huit jours que je ne dors pas, et les acides m'ont
+br&ucirc;l&eacute; la vue.</p>
+
+<p>Maurice laissa Dixmer avec Morand et rejoignit Genevi&egrave;ve en murmurant
+tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut avouer que le m&eacute;tier de municipal abrutirait un h&eacute;ros. Au bout
+de huit jours de Temple, on se prendrait pour un aristocrate et l'on se
+d&eacute;noncerait soi-m&ecirc;me. Bon Dixmer, va! brave Morand! suave Genevi&egrave;ve! Et
+moi qui les avais soup&ccedil;onn&eacute;s un instant!</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve attendait Maurice avec son doux sourire, pour lui faire
+oublier jusqu'&agrave; l'apparence des soup&ccedil;ons qu'il avait effectivement
+con&ccedil;us. Elle fut ce qu'elle &eacute;tait toujours: douce, amicale, charmante.</p>
+
+<p>Les heures o&ugrave; Maurice voyait Genevi&egrave;ve &eacute;taient les heures o&ugrave; il vivait
+r&eacute;ellement. Tout le reste du temps, il avait cette fi&egrave;vre qu'on pourrait
+appeler la fi&egrave;vre 93, qui s&eacute;parait Paris en deux camps et faisait de
+l'existence un combat de chaque heure.</p>
+
+<p>Vers midi, il lui fallut cependant quitter Genevi&egrave;ve et retourner au
+Temple.</p>
+
+<p>&Agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la rue Sainte-Avoye, il rencontra Lorin, qui descendait
+sa garde: il &eacute;tait en serre-file; il se d&eacute;tacha de son rang et vint &agrave;
+Maurice, dont tout le visage exprimait encore la suave f&eacute;licit&eacute; que la
+vue de Genevi&egrave;ve versait toujours dans son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Lorin en secouant cordialement la main de son ami:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>En vain tu caches ta langueur,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je connais ce que tu d&eacute;sires.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu ne dis rien; mais tu soupires.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>L'amour est dans tes yeux, l'amour est dans ton c&oelig;ur.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Maurice mit la main &agrave; sa poche pour chercher sa clef. C'&eacute;tait le moyen
+qu'il avait adopt&eacute; pour mettre une digue &agrave; la verve po&eacute;tique de son ami.
+Mais celui-ci vit le mouvement et s'enfuit en riant.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, dit Lorin en se retournant apr&egrave;s quelques pas, tu es encore
+pour trois jours au Temple, Maurice; je te recommande le petit Capet.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Amour</a></h3>
+
+
+<p>En effet, Maurice vivait bien heureux et bien malheureux &agrave; la fois au
+bout de quelque temps. Il en est toujours ainsi au commencement des
+grandes passions.</p>
+
+<p>Son travail du jour &agrave; la section Lepelletier, ses visites du soir &agrave; la
+vieille rue Saint-Jacques, quelques apparitions &ccedil;&agrave; et l&agrave; au club des
+Thermopyles remplissaient toutes ses journ&eacute;es.</p>
+
+<p>Il ne se dissimulait pas que voir Genevi&egrave;ve tous les soirs, c'&eacute;tait
+boire &agrave; longs traits un amour sans esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve &eacute;tait une de ces femmes, timides et faciles en apparence, qui
+tendent franchement la main &agrave; un ami, approchent innocemment leur front
+de ses l&egrave;vres avec la confiance d'une s&oelig;ur ou l'ignorance d'une vierge,
+et devant qui les mots d'amour semblent des blasph&egrave;mes et les d&eacute;sirs
+mat&eacute;riels des sacril&egrave;ges.</p>
+
+<p>Si, dans les r&ecirc;ves les plus purs que la premi&egrave;re mani&egrave;re de Rapha&euml;l a
+fix&eacute;s sur la toile, il est une Madone aux l&egrave;vres souriantes, aux yeux
+chastes, &agrave; l'expression c&eacute;leste, c'est celle-l&agrave; qu'il faut emprunter au
+divin &eacute;l&egrave;ve de P&eacute;rugin pour en faire le portrait de Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Au milieu de ses fleurs, dont elle avait la fra&icirc;cheur et le parfum,
+isol&eacute;e des travaux de son mari, et de son mari lui-m&ecirc;me, Genevi&egrave;ve
+apparaissait &agrave; Maurice, chaque fois qu'il la voyait, comme une &eacute;nigme
+vivante dont il ne pouvait deviner le sens et dont il n'osait demander
+le mot.</p>
+
+<p>Un soir que, comme d'habitude, il &eacute;tait demeur&eacute; seul avec elle, que tous
+deux &eacute;taient assis &agrave; cette crois&eacute;e par laquelle il &eacute;tait entr&eacute; une nuit
+si bruyamment et si pr&eacute;cipitamment, que les parfums des lilas en fleurs
+flottaient sur cette douce brise qui succ&egrave;de au radieux coucher du
+soleil, Maurice, apr&egrave;s un long silence, et apr&egrave;s avoir, pendant ce
+silence, suivi l'&oelig;il intelligent et religieux de Genevi&egrave;ve, qui
+regardait poindre une &eacute;toile d'argent dans l'azur du ciel, se hasarda &agrave;
+lui demander comment il se faisait qu'elle f&ucirc;t si jeune, quand son mari
+avait d&eacute;j&agrave; pass&eacute; l'&acirc;ge moyen de la vie; si distingu&eacute;e, quand tout
+annon&ccedil;ait chez son mari une &eacute;ducation, une naissance vulgaires; si
+po&eacute;tique enfin, quand son mari &eacute;tait si attentif &agrave; peser, &agrave; &eacute;tendre et &agrave;
+teindre les peaux de sa fabrique.</p>
+
+<p>&mdash;Chez un ma&icirc;tre tanneur, enfin, pourquoi, demanda Maurice, cette harpe,
+ce piano, ces pastels que vous m'avez avou&eacute; &ecirc;tre votre ouvrage?
+Pourquoi, enfin, cette aristocratie que je d&eacute;teste chez les autres, et
+que j'adore chez vous?</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve fixa sur Maurice un regard plein de candeur.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit-elle, de cette question: elle me prouve que vous &ecirc;tes un
+homme d&eacute;licat et que vous ne vous &ecirc;tes jamais inform&eacute; de moi &agrave; personne.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, madame, dit Maurice; j'ai un ami d&eacute;vou&eacute; qui mourrait pour moi,
+j'ai cent camarades qui sont pr&ecirc;ts &agrave; marcher partout o&ugrave; je les
+conduirai; mais de tous ces c&oelig;urs, lorsqu'il s'agit d'une femme, et
+d'une femme comme Genevi&egrave;ve surtout, je n'en connais qu'un seul auquel
+je me fie, et c'est le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Maurice, dit la jeune femme. Je vous apprendrai moi-m&ecirc;me alors
+tout ce que vous d&eacute;sirez savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom de jeune fille, d'abord? demanda Maurice. Je ne vous connais
+que sous votre nom de femme.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve comprit l'&eacute;go&iuml;sme amoureux de cette question et sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve du Treilly, dit-elle. Maurice r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve du Treilly!</p>
+
+<p>&mdash;Ma famille, continua Genevi&egrave;ve, &eacute;tait ruin&eacute;e depuis la guerre
+d'Am&eacute;rique, &agrave; laquelle avaient pris part mon p&egrave;re et mon fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Gentilshommes tous deux? dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit Genevi&egrave;ve en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit cependant que votre nom de jeune fille &eacute;tait Genevi&egrave;ve
+du Treilly.</p>
+
+<p>&mdash;Sans particule, monsieur Maurice; ma famille &eacute;tait riche, mais ne
+tenait en rien &agrave; la noblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous d&eacute;fiez de moi, dit en souriant le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, reprit Genevi&egrave;ve. En Am&eacute;rique, mon p&egrave;re s'&eacute;tait li&eacute; avec
+le p&egrave;re de M. Morand; M. Dixmer &eacute;tait l'homme d'affaires de M. Morand.
+Nous voyant ruin&eacute;s, et sachant que M. Dixmer avait une fortune
+ind&eacute;pendante, M. Morand le pr&eacute;senta &agrave; mon p&egrave;re, qui me le pr&eacute;senta &agrave; son
+tour. Je vis qu'il y avait d'avance un mariage arr&ecirc;t&eacute;, je compris que
+c'&eacute;tait le d&eacute;sir de ma famille; je n'aimais ni n'avais jamais aim&eacute;
+personne; j'acceptai. Depuis trois ans, je suis la femme de Dixmer, et,
+je dois le dire, depuis trois ans, mon mari a &eacute;t&eacute; pour moi si bon, si
+excellent, que, malgr&eacute; cette diff&eacute;rence de go&ucirc;ts et d'&acirc;ge que vous
+remarquez, je n'ai jamais &eacute;prouv&eacute; un seul instant de regret.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Maurice, lorsque vous &eacute;pous&acirc;tes M. Dixmer, il n'&eacute;tait point
+encore &agrave; la t&ecirc;te de cette fabrique?</p>
+
+<p>&mdash;Non; nous habitions &agrave; Blois. Apr&egrave;s le 10 ao&ucirc;t, M. Dixmer acheta cette
+maison et les ateliers qui en d&eacute;pendent; pour que je ne fusse point
+m&ecirc;l&eacute;e aux ouvriers, pour m'&eacute;pargner jusqu'&agrave; la vue de choses qui eussent
+pu blesser mes habitudes, comme vous le disiez, Maurice, un peu
+aristocratiques, il me donna ce pavillon, o&ugrave; je vis seule, retir&eacute;e,
+selon mes go&ucirc;ts, selon mes d&eacute;sirs, et heureuse, quand un ami comme vous,
+Maurice, vient distraire ou partager mes r&ecirc;veries.</p>
+
+<p>Et Genevi&egrave;ve tendit &agrave; Maurice une main que celui-ci baisa avec ardeur.
+Genevi&egrave;ve rougit l&eacute;g&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mon ami, dit-elle en retirant sa main, vous savez comment
+je suis la femme de M. Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Maurice en regardant fixement Genevi&egrave;ve; mais vous ne me
+dites point comment M. Morand est devenu l'associ&eacute; de M. Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est bien simple, dit Genevi&egrave;ve. M. Dixmer, comme je vous l'ai
+dit, avait quelque fortune, mais point assez, cependant, pour prendre &agrave;
+lui seul une fabrique de l'importance de celle-ci. Le fils de M. Morand,
+son protecteur, comme je vous l'ai dit, cet ami de mon p&egrave;re, comme vous
+vous le rappelez, a fait la moiti&eacute; des fonds; et, comme il avait des
+connaissances en chimie, il s'est adonn&eacute; &agrave; l'exploitation avec cette
+activit&eacute; que vous avez remarqu&eacute;e, et gr&acirc;ce &agrave; laquelle le commerce de M.
+Dixmer, charg&eacute; par lui de toute la partie mat&eacute;rielle, a pris une immense
+extension.</p>
+
+<p>&mdash;Et, dit Maurice, M. Morand est aussi un de vos bons amis, n'est-ce
+pas, madame?</p>
+
+<p>&mdash;M. Morand est une noble nature, un des c&oelig;urs les plus &eacute;lev&eacute;s qui
+soient sous le ciel, r&eacute;pondit gravement Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne vous en a donn&eacute; d'autres preuves, dit Maurice un peu piqu&eacute; de
+cette importance que la jeune femme accordait &agrave; l'associ&eacute; de son mari,
+que de partager les frais d'&eacute;tablissement avec M. Dixmer, et d'inventer
+une nouvelle teinture pour le maroquin, permettez-moi de vous faire
+observer que l'&eacute;loge que vous faites de lui est bien pompeux.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'en a donn&eacute; d'autres preuves, monsieur, dit Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est encore jeune, n'est-ce pas? demanda Maurice, quoiqu'il
+soit difficile, gr&acirc;ce &agrave; ses lunettes vertes, de dire quel &acirc;ge il a.</p>
+
+<p>&mdash;Il a trente-cinq ans.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous connaissez depuis longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis notre enfance.</p>
+
+<p>Maurice se mordit les l&egrave;vres. Il avait toujours soup&ccedil;onn&eacute; Morand d'aimer
+Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Maurice, cela explique sa familiarit&eacute; avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Contenue dans les bornes o&ugrave; vous l'avez toujours vue, monsieur,
+r&eacute;pondit en souriant Genevi&egrave;ve, il me semble que cette familiarit&eacute;, qui
+est &agrave; peine celle d'un ami, n'avait pas besoin d'explication.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pardon, madame, dit Maurice, vous savez que toutes les affections
+vives ont leurs jalousies, et mon amiti&eacute; &eacute;tait jalouse de celle que vous
+paraissez avoir pour M. Morand.</p>
+
+<p>Il se tut. Genevi&egrave;ve, de son c&ocirc;t&eacute;, garda le silence. Il ne fut plus
+question, ce jour-l&agrave;, de Morand, et Maurice quitta cette fois Genevi&egrave;ve
+plus amoureux que jamais, car il &eacute;tait jaloux.</p>
+
+<p>Puis, si aveugle que f&ucirc;t le jeune homme, quelque bandeau sur les yeux,
+quelque trouble dans son c&oelig;ur que lui m&icirc;t sa passion, il y avait dans
+le r&eacute;cit de Genevi&egrave;ve bien les larmes, bien des h&eacute;sitations, bien des
+r&eacute;ticences auxquelles il n'avait point fait attention dans le moment,
+mais qui, alors, lui revenaient &agrave; l'esprit, et qui le tourmentaient
+&eacute;trangement, et contre lesquelles ne pouvaient le rassurer la grande
+libert&eacute; que lui laissait Dixmer de causer avec Genevi&egrave;ve autant de fois
+et aussi longtemps qu'il lui plaisait, et l'esp&egrave;ce de solitude o&ugrave; tous
+deux se trouvaient chaque soir. Il y avait plus: Maurice, devenu le
+commensal de la maison, non seulement restait en toute s&eacute;curit&eacute; avec
+Genevi&egrave;ve, qui semblait, d'ailleurs, gard&eacute;e contre les d&eacute;sirs du jeune
+homme par sa puret&eacute; d'ange, mais encore il l'escortait dans les petites
+courses qu'elle &eacute;tait oblig&eacute;e, de temps en temps de faire dans le
+quartier.</p>
+
+<p>Au milieu de cette familiarit&eacute; acquise dans la maison, une chose
+l'&eacute;tonnait, c'&eacute;tait que plus il cherchait, peut-&ecirc;tre, il est vrai, pour
+&ecirc;tre &agrave; m&ecirc;me de mieux surveiller les sentiments qu'il lui croyait pour
+Genevi&egrave;ve, c'est que plus il cherchait, disons-nous, &agrave; lier connaissance
+avec Morand, dont l'esprit, malgr&eacute; ses pr&eacute;ventions, le s&eacute;duisait, dont
+les mani&egrave;res &eacute;lev&eacute;es le captivaient chaque jour davantage, plus cet
+homme bizarre semblait affecter de chercher &agrave; s'&eacute;loigner de Maurice.
+Celui-ci s'en plaignait am&egrave;rement &agrave; Genevi&egrave;ve, car il ne doutait pas que
+Morand n'e&ucirc;t devin&eacute; en lui un rival et que ce ne f&ucirc;t, de son c&ocirc;t&eacute;, la
+jalousie qui l'&eacute;loign&acirc;t de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen Morand me hait, dit-il un jour &agrave; Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Vous? dit Genevi&egrave;ve en le regardant avec son bel &oelig;il &eacute;tonn&eacute;; vous, M.
+Morand vous hait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi vous ha&iuml;rait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous le dise? s'&eacute;cria Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, reprit Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, parce que je....</p>
+
+<p>Maurice s'arr&ecirc;ta. Il allait dire: &laquo;Parce que je vous aime.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis vous dire pourquoi, reprit Maurice en rougissant. Le
+farouche r&eacute;publicain, pr&egrave;s de Genevi&egrave;ve, &eacute;tait timide et h&eacute;sitant comme
+une jeune fille. Genevi&egrave;ve sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, reprit-elle, qu'il n'y a pas de sympathie entre vous, et je
+vous croirai peut-&ecirc;tre. Vous &ecirc;tes une nature ardente, un esprit
+brillant, un homme recherch&eacute;; Morand est un marchand greff&eacute; sur un
+chimiste. Il est timide, il est modeste... et c'est cette timidit&eacute; et
+cette modestie qui l'emp&ecirc;chent de faire le premier pas au-devant de
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qui lui demande de faire le premier pas au-devant de moi? J'en ai
+fait cinquante, moi, au-devant de lui; il ne m'a jamais r&eacute;pondu. Non,
+continua Maurice en secouant la t&ecirc;te; non, ce n'est certes point cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'est-ce alors?</p>
+
+<p>Maurice pr&eacute;f&eacute;ra se taire.</p>
+
+<p>Le lendemain du jour o&ugrave; il avait eu cette explication avec Genevi&egrave;ve, il
+arriva chez elle &agrave; deux heures de l'apr&egrave;s-midi; il la trouva en toilette
+de sortie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! soyez le bienvenu, dit Genevi&egrave;ve, vous allez me servir de
+chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; allez-vous donc? demanda Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais &agrave; Auteuil. Il fait un temps d&eacute;licieux. Je d&eacute;sirerais marcher
+un peu &agrave; pied; notre voiture nous conduira jusqu'au del&agrave; de la barri&egrave;re,
+o&ugrave; nous la retrouverons, puis nous gagnerons Auteuil en nous promenant,
+et, quand j'aurai fini ce que j'ai &agrave; faire &agrave; Auteuil, nous reviendrons
+la prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Maurice enchant&eacute;, l'excellente journ&eacute;e que vous m'offrez l&agrave;!</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens partirent. Au del&agrave; de Passy, la voiture les
+descendit sur la route. Ils saut&egrave;rent l&eacute;g&egrave;rement sur le revers du chemin
+et continu&egrave;rent leur promenade &agrave; pied.</p>
+
+<p>En arrivant &agrave; Auteuil, Genevi&egrave;ve s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez-moi au bord du parc, dit-elle, j'irai vous rejoindre quand
+j'aurai fini.</p>
+
+<p>&mdash;Chez qui allez-vous donc? demanda Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Chez une amie.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; je ne puis vous accompagner? Genevi&egrave;ve secoua la t&ecirc;te en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, dit-elle. Maurice se mordit les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il, j'attendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! quoi? demanda Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, r&eacute;pondit Maurice. Serez-vous longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais cru vous d&eacute;ranger, Maurice, si j'avais su que votre journ&eacute;e
+f&ucirc;t prise, dit Genevi&egrave;ve, je ne vous eusse point pri&eacute; de me rendre le
+petit service de venir avec moi, je me fusse fait accompagner par...</p>
+
+<p>&mdash;Par M. Morand? interrogea vivement Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Non point. Vous savez que M. Morand est &agrave; la fabrique de Rambouillet
+et ne doit revenir que ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, voil&agrave; &agrave; quoi j'ai d&ucirc; la pr&eacute;f&eacute;rence?</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, dit doucement Genevi&egrave;ve, je ne puis faire attendre la
+personne qui m'a donn&eacute; rendez-vous; si cela vous g&ecirc;ne de me ramener,
+retournez &agrave; Paris; seulement, renvoyez-moi la voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, madame, dit vivement Maurice, je suis &agrave; vos ordres. Et il
+salua Genevi&egrave;ve, qui poussa un faible soupir et entra dans Auteuil.</p>
+
+<p>Maurice alla au rendez-vous convenu et se promena de long en large,
+abattant de sa canne, comme Tarquin, toutes les t&ecirc;tes d'herbe, de fleurs
+ou de chardons qui se trouvaient sur son chemin. Au reste, ce chemin
+&eacute;tait born&eacute; &agrave; un petit espace; comme tous les gens fortement pr&eacute;occup&eacute;s,
+Maurice allait et revenait presque aussit&ocirc;t sur ses pas.</p>
+
+<p>Ce qui occupait Maurice, c'&eacute;tait de savoir si Genevi&egrave;ve l'aimait ou ne
+l'aimait point: toutes ses mani&egrave;res avec le jeune homme &eacute;taient celles
+d'une s&oelig;ur ou d'une amie; mais il sentait que ce n'&eacute;tait plus assez.
+Lui l'aimait de tout son amour. Elle &eacute;tait devenue la pens&eacute;e &eacute;ternelle
+de ses jours, le r&ecirc;ve sans cesse renouvel&eacute; de ses nuits. Autrefois, il
+ne demandait qu'une chose, revoir Genevi&egrave;ve. Maintenant, ce n'&eacute;tait plus
+assez: il fallait que Genevi&egrave;ve l'aim&acirc;t.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve resta absente pendant une heure, qui lui parut un si&egrave;cle;
+puis, il la vit venir &agrave; lui, le sourire sur les l&egrave;vres. Maurice, au
+contraire, marcha &agrave; elle, les sourcils fronc&eacute;s. Notre pauvre c&oelig;ur est
+ainsi fait, qu'il s'efforce de puiser la douleur au sein du bonheur
+m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve prit en souriant le bras de Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Me voil&agrave;, dit-elle; pardon, mon ami, de vous avoir fait attendre....</p>
+
+<p>Maurice r&eacute;pondit par un mouvement de t&ecirc;te, et tous deux prirent une
+charmante all&eacute;e, molle, ombreuse, touffue, qui, par un d&eacute;tour, devait
+les amener &agrave; la grand'route.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une de ces d&eacute;licieuses soir&eacute;es de printemps o&ugrave; chaque plante
+envoie au ciel son &eacute;manation, o&ugrave; chaque oiseau, immobile sur la branche
+ou sautillant dans les broussailles, jette son hymne d'amour &agrave; Dieu, une
+de ces soir&eacute;es enfin qui semblent destin&eacute;es &agrave; vivre dans le souvenir.</p>
+
+<p>Maurice &eacute;tait muet; Genevi&egrave;ve &eacute;tait pensive: elle effeuillait d'une main
+les fleurs d'un bouquet, qu'elle tenait de son autre main appuy&eacute;e au
+bras de Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? demanda tout &agrave; coup Maurice, et qui vous rend donc si
+triste aujourd'hui?</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve aurait pu lui r&eacute;pondre: &laquo;Mon bonheur.&raquo; Elle le regarda de son
+doux et po&eacute;tique regard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous-m&ecirc;me, dit-elle, n'&ecirc;tes-vous point plus triste que
+d'habitude?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Maurice, j'ai raison d'&ecirc;tre triste, je suis malheureux; mais
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous, malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; ne vous apercevez-vous point quelquefois, au tremblement
+de ma voix que je souffre? Ne m'arrive-t-il point, quand je cause avec
+vous ou avec votre mari, de me lever tout &agrave; coup et d'&ecirc;tre forc&eacute; d'aller
+demander de l'air au ciel, parce qu'il me semble que ma poitrine va se
+briser?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Genevi&egrave;ve embarrass&eacute;e, &agrave; quoi attribuez-vous cette
+souffrance?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'&eacute;tais une petite-ma&icirc;tresse, dit Maurice en riant d'un rire
+douloureux, je dirais que j'ai mal aux nerfs.</p>
+
+<p>&mdash;Et, dans ce moment, vous souffrez?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup, dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, rentrons.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave;, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, murmura le jeune homme, j'oubliais que M. Morand doit
+revenir de Rambouillet &agrave; la tomb&eacute;e de la nuit et que voil&agrave; la nuit qui
+tombe. Genevi&egrave;ve le regarda avec une expression de reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! encore? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc m'avez-vous fait, l'autre jour, de M. Morand un si
+pompeux &eacute;loge? dit Maurice. C'est votre faute.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quand, devant les gens qu'on estime, demanda Genevi&egrave;ve, ne
+peut-on pas dire ce qu'on pense d'un homme estimable?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une estime bien vive que celle qui fait h&acirc;ter le pas, comme vous
+le faites en ce moment, de peur d'&ecirc;tre en retard de quelques minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes, aujourd'hui, souverainement injuste, Maurice; n'ai-je point
+pass&eacute; une partie de la journ&eacute;e avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, et je suis trop exigeant, en v&eacute;rit&eacute;, reprit Maurice,
+se laissant aller &agrave; la fougue de son caract&egrave;re. Allons revoir M. Morand,
+allons!</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve sentait le d&eacute;pit passer de son esprit &agrave; son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle, allons revoir M. Morand. Celui-l&agrave;, du moins, est un ami
+qui ne m'a jamais fait de peine.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des amis pr&eacute;cieux que ceux-l&agrave;, dit Maurice &eacute;touffant de
+jalousie, et je sais que pour ma part, je d&eacute;sirerais en conna&icirc;tre de
+pareils.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient en ce moment sur la grand'route, l'horizon rougissait; le
+soleil commen&ccedil;ait &agrave; dispara&icirc;tre, faisant &eacute;tinceler ses derniers rayons
+aux moulures dor&eacute;es du d&ocirc;me des Invalides. Une &eacute;toile, la premi&egrave;re,
+celle qui, dans une autre soir&eacute;e, avait d&eacute;j&agrave; attir&eacute; les regards de
+Genevi&egrave;ve, &eacute;tincelait dans l'azur fluide du ciel.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve quitta le bras de Maurice avec une tristesse r&eacute;sign&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous &agrave; me faire souffrir? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Maurice, j'ai que je suis moins habile que des gens que je
+connais; j'ai que je ne sais point me faire aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice! fit Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, s'il est constamment bon, constamment &eacute;gal, c'est qu'il ne
+souffre pas, lui.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve appuya de nouveau sa blanche main sur le bras puissant de
+Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, dit-elle d'une voix alt&eacute;r&eacute;e, ne parlez plus, ne
+parlez plus!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que votre voix me fait mal.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tout vous d&eacute;pla&icirc;t en moi, m&ecirc;me ma voix?</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, je vous en conjure.</p>
+
+<p>&mdash;J'ob&eacute;irai, madame. Et le fougueux jeune homme passa sa main sur son
+front humide de sueur.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve vit qu'il souffrait r&eacute;ellement. Les natures dans le genre de
+celle de Maurice ont des douleurs inconnues.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes mon ami, Maurice, dit Genevi&egrave;ve en le regardant avec une
+expression c&eacute;leste; un ami pr&eacute;cieux pour moi: faites, Maurice, que je ne
+perde pas mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous ne le regretteriez pas longtemps! s'&eacute;cria Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, dit Genevi&egrave;ve, je vous regretterais longtemps,
+toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve! Genevi&egrave;ve! s'&eacute;cria Maurice, ayez piti&eacute; de moi!</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve frissonna. C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois que Maurice disait son nom
+avec une expression si profonde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, continua Maurice, puisque vous m'avez devin&eacute;, laissez-moi
+tout vous dire, Genevi&egrave;ve; car, dussiez-vous me tuer d'un regard... il y
+a trop longtemps que je me tais; je parlerai, Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit la jeune femme, je vous ai suppli&eacute;, au nom de notre
+amiti&eacute;, de vous taire; monsieur, je vous en supplie encore; que ce soit
+pour moi, si ce n'est point pour vous. Pas un mot de plus, au nom du
+ciel, pas un mot de plus!</p>
+
+<p>&mdash;L'amiti&eacute;, l'amiti&eacute;. Ah! si c'est une amiti&eacute; pareille &agrave; celle que vous
+me portez, que vous avez pour M. Morand, je ne veux plus de votre
+amiti&eacute;, Genevi&egrave;ve; il me faut &agrave; moi plus qu'aux autres.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, dit madame Dixmer avec un geste de reine, assez, monsieur
+Lindey; voici notre voiture, veuillez me reconduire chez mon mari.</p>
+
+<p>Maurice tremblait de fi&egrave;vre et d'&eacute;motion; lorsque Genevi&egrave;ve, pour
+rejoindre la voiture, qui, en effet, se tenait &agrave; quelques pas seulement,
+posa sa main sur le bras de Maurice, il sembla au jeune homme que cette
+main &eacute;tait de flamme. Tous deux mont&egrave;rent dans la voiture: Genevi&egrave;ve
+s'assit au fond, Maurice se pla&ccedil;a sur le devant. On traversa tout Paris
+sans que ni l'un ni l'autre eussent prononc&eacute; une parole.</p>
+
+<p>Seulement, pendant tout le trajet, Genevi&egrave;ve avait tenu son mouchoir
+appuy&eacute; sur ses yeux.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils rentr&egrave;rent &agrave; la fabrique, Dixmer &eacute;tait occup&eacute; dans son
+cabinet de travail; Morand arrivait de Rambouillet, et &eacute;tait en train de
+changer de costume. Genevi&egrave;ve tendit la main &agrave; Maurice en rentrant dans
+sa chambre, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Maurice, vous l'avez voulu. Maurice ne r&eacute;pondit rien; il alla
+droit &agrave; la chemin&eacute;e o&ugrave; pendait une miniature repr&eacute;sentant Genevi&egrave;ve: il
+la baisa ardemment, la pressa sur son c&oelig;ur, la remit &agrave; sa place et
+sortit. Maurice &eacute;tait rentr&eacute; chez lui sans savoir comment il y &eacute;tait
+revenu; il avait travers&eacute; Paris sans rien voir, sans rien entendre; les
+choses qui venaient de se passer s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es devant lui comme
+dans un r&ecirc;ve, sans qu'il p&ucirc;t se rendre compte ni de ses actions, ni de
+ses paroles, ni du sentiment qui les avait inspir&eacute;es. Il y a des moments
+o&ugrave; l'&acirc;me la plus sereine, la plus ma&icirc;tresse d'elle-m&ecirc;me, s'oublie &agrave; des
+violences que lui commandent les puissances subalternes de
+l'imagination.</p>
+
+<p>Ce fut, comme nous l'avons dit, une course, et non un retour, que la
+marche de Maurice; il se d&eacute;shabilla sans le secours de son valet de
+chambre, ne r&eacute;pondit pas &agrave; sa cuisini&egrave;re, qui lui montrait un souper
+tout pr&eacute;par&eacute;; puis, prenant les lettres de la journ&eacute;e sur sa table, il
+les lut toutes, les unes apr&egrave;s les autres, sans en comprendre un seul
+mot. Le brouillard de la jalousie, l'ivresse de la raison, n'&eacute;tait point
+encore dissip&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; dix heures, Maurice se coucha machinalement, comme il avait fait
+toutes choses depuis qu'il avait quitt&eacute; Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Si, &agrave; Maurice de sang-froid, on e&ucirc;t racont&eacute; comme d'un autre la conduite
+&eacute;trange qu'il avait tenue, il ne l'aurait pas comprise, et il e&ucirc;t
+regard&eacute; comme fou celui qui avait accompli cette esp&egrave;ce d'action
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, que n'autorisaient ni une trop grande r&eacute;serve, ni un trop
+grand abandon de Genevi&egrave;ve; ce qu'il sentit seulement, ce fut un coup
+terrible port&eacute; &agrave; des esp&eacute;rances dont il ne s'&eacute;tait jamais m&ecirc;me rendu
+compte, et sur lesquelles, toutes vagues qu'elles &eacute;taient, reposaient
+tous ses r&ecirc;ves de bonheur qui, pareils &agrave; une insaisissable vapeur,
+flottaient informes &agrave; l'horizon.</p>
+
+<p>Aussi il arriva &agrave; Maurice ce qui arrive presque toujours en pareil cas:
+&eacute;tourdi du coup re&ccedil;u, il s'endormit aussit&ocirc;t qu'il se sentit dans son
+lit, ou plut&ocirc;t il demeura priv&eacute; de gentiment jusqu'au lendemain.</p>
+
+<p>Un bruit le r&eacute;veilla cependant: c'&eacute;tait celui que faisait son officieux
+en ouvrant la porte; il venait, selon sa coutume, ouvrir les fen&ecirc;tres de
+la chambre &agrave; coucher de Maurice, qui donnaient sur un grand jardin, et
+apporter des fleurs.</p>
+
+<p>On cultivait force fleurs en 93, et Maurice les adorait; mais il ne jeta
+pas m&ecirc;me un coup d'&oelig;il sur les siennes, et, appuyant &agrave; demi soulev&eacute;e sa
+t&ecirc;te alourdie sur sa main, il essaya de se rappeler ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;
+la veille.</p>
+
+<p>Maurice se demanda &agrave; lui-m&ecirc;me, sans pouvoir s'en rendre compte, quelles
+&eacute;taient les causes de sa maussaderie; la seule &eacute;tait sa jalousie pour
+Morand; mais le moment &eacute;tait mal choisi de s'amuser &agrave; &ecirc;tre jaloux d'un
+homme, quand cet homme &eacute;tait &agrave; Rambouillet, et qu'en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te avec la
+femme qu'on aime, on jouit de ce t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec toute la suavit&eacute; dont
+l'entoure la nature, qui se r&eacute;veille dans un des premiers beaux jours de
+printemps.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait point la d&eacute;fiance de ce qui avait pu se passer dans cette
+maison d'Auteuil o&ugrave; il avait conduit Genevi&egrave;ve et o&ugrave; elle &eacute;tait rest&eacute;e
+plus d'une heure; non, le tourment incessant de sa vie, c'&eacute;tait cette
+id&eacute;e que Morand &eacute;tait amoureux de Genevi&egrave;ve; et, singuli&egrave;re fantaisie du
+cerveau, singuli&egrave;re combinaison du caprice, jamais un geste, jamais un
+regard, jamais un mot de l'associ&eacute; de Dixmer n'avait donn&eacute; une apparence
+de r&eacute;alit&eacute; &agrave; une pareille supposition.</p>
+
+<p>La voix du valet de chambre le tira de sa r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, dit-il en lui montrant les lettres ouvertes sur la table,
+avez-vous fait choix de celles que vous gardez, ou puis-je tout br&ucirc;ler?</p>
+
+<p>&mdash;Br&ucirc;ler quoi? dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les lettres que le citoyen a lues hier avant de se coucher.
+Maurice ne se souvenait pas d'en avoir lu une seule.</p>
+
+<p>&mdash;Br&ucirc;lez tout, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Voici celles d'aujourd'hui, citoyen, dit l'officieux. Il pr&eacute;senta un
+paquet de lettres &agrave; Maurice et alla jeter les autres dans la chemin&eacute;e.
+Maurice prit le papier qu'on lui pr&eacute;sentait, sentit sous ses doigts
+l'&eacute;paisseur d'une cire, et crut vaguement reconna&icirc;tre un parfum ami. Il
+chercha parmi les lettres, et vit un cachet et une &eacute;criture qui le
+firent tressaillir. Cet homme, si fort en face de tout danger, p&acirc;lissait
+&agrave; la seule odeur d'une lettre. L'officieux s'approcha de lui pour lui
+demander ce qu'il avait; mais Maurice lui fit de la main signe de
+sortir. Maurice tournait et retournait cette lettre; il avait le
+pressentiment qu'elle renfermait un malheur pour lui, et il tressaillit
+comme on tremble devant l'inconnu.</p>
+
+<p>Cependant il rappela tout son courage, l'ouvrit et lut ce qui suit:</p>
+
+<p>&laquo;Citoyen Maurice, &laquo;Il faut que nous rompions des liens qui, de votre
+c&ocirc;t&eacute;, affectent de d&eacute;passer les lois de l'amiti&eacute;. Vous &ecirc;tes un homme
+d'honneur, citoyen, et, maintenant qu'une nuit s'est &eacute;coul&eacute;e sur ce qui
+s'est pass&eacute; entre nous hier au soir, vous devez comprendre que votre
+pr&eacute;sence est devenue impossible &agrave; la maison. Je compte sur vous pour
+trouver telle excuse qu'il vous plaira pr&egrave;s de mon mari. En voyant
+arriver aujourd'hui m&ecirc;me une lettre de vous pour M. Dixmer, je me
+convaincrai qu'il faut que je regrette un ami malheureusement &eacute;gar&eacute;,
+mais que toutes les convenances sociales m'emp&ecirc;chent de revoir.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu pour toujours.</p>
+
+<p>&laquo;GENEVI&Egrave;VE.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;<i>P.-S.&mdash;</i>Le porteur attend la r&eacute;ponse.&raquo;</p>
+
+<p>Maurice appela: le valet de chambre reparut.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a apport&eacute; cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Un citoyen commissionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Maurice ne soupira point, n'h&eacute;sita point. Il sauta &agrave; bas de son lit,
+passa un pantalon &agrave; pieds, s'assit devant son pupitre, prit la premi&egrave;re
+feuille de papier venue (il se trouva que c'&eacute;tait un papier avec en-t&ecirc;te
+imprim&eacute;e au nom de la section), et &eacute;crivit:</p>
+
+<p>&laquo;Citoyen Dixmer, &laquo;Je vous aimais, je vous aime encore, mais je ne puis
+plus vous voir.&raquo;</p>
+
+<p>Maurice chercha la cause pour laquelle il ne pouvait plus voir le
+citoyen Dixmer, et une seule se pr&eacute;senta &agrave; son esprit, ce fut celle qui,
+&agrave; cette &eacute;poque, se serait pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; l'esprit de tout le monde. Il
+continua donc:</p>
+
+<p>&laquo;Certains bruits courent sur votre ti&eacute;deur pour la chose publique. Je ne
+veux point vous accuser et n'ai point de vous mission de vous d&eacute;fendre.
+Recevez mes regrets et soyez persuad&eacute; que vos secrets demeurent
+ensevelis dans mon c&oelig;ur.&raquo;</p>
+
+<p>Maurice ne relut pas m&ecirc;me cette lettre, qu'il avait &eacute;crite, comme nous
+l'avons dit, sous l'impression de la premi&egrave;re id&eacute;e qui s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;e
+&agrave; lui. Il n'y avait pas de doute sur l'effet qu'elle devait produire.
+Dixmer, excellent patriote, comme Maurice avait pu le voir &agrave; ses
+discours du moins, Dixmer se f&acirc;cherait en la recevant: sa femme et le
+citoyen Morand l'engageraient sans doute &agrave; pers&eacute;v&eacute;rer, il ne r&eacute;pondrait
+m&ecirc;me pas, et l'oubli viendrait comme un voile noir s'&eacute;tendre sur le
+pass&eacute; riant, pour le transformer en avenir lugubre. Maurice signa,
+cacheta la lettre, la passa &agrave; son officieux, et le commissionnaire
+partit.</p>
+
+<p>Alors un faible soupir s'&eacute;chappa du c&oelig;ur du r&eacute;publicain; il prit ses
+gants, son chapeau et se rendit &agrave; la section.</p>
+
+<p>Il esp&eacute;rait, pauvre Brutus, retrouver son sto&iuml;cisme en face des affaires
+publiques.</p>
+
+<p>Les affaires publiques &eacute;taient terribles: le 31 mai se pr&eacute;parait. La
+Terreur qui, pareille &agrave; un torrent, se pr&eacute;cipitait du haut de la
+Montagne, essayait d'emporter cette digue qu'essayaient de lui opposer
+les girondins, ces audacieux mod&eacute;r&eacute;s, qui avaient os&eacute; demander vengeance
+des massacres de septembre et lutter un instant pour sauver la vie du
+roi.</p>
+
+<p>Tandis que Maurice travaillait avec tant d'ardeur, que la fi&egrave;vre qu'il
+voulait chasser d&eacute;vorait sa t&ecirc;te au lieu de son c&oelig;ur, le messager
+rentrait dans la vieille rue Saint-Jacques et emplissait le logis de
+stup&eacute;faction et d'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>La lettre, apr&egrave;s avoir pass&eacute; sous les yeux de Genevi&egrave;ve, fut remise &agrave;
+Dixmer.</p>
+
+<p>Dixmer l'ouvrit et la lut sans y rien comprendre d'abord; puis il la
+communiqua au citoyen Morand, qui laissa retomber sur sa main son front
+blanc comme l'ivoire.</p>
+
+<p>Dans la situation o&ugrave; se trouvaient Dixmer, Morand et ses compagnons,
+situation parfaitement inconnue &agrave; Maurice, mais que nos lecteurs ont
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e, cette lettre &eacute;tait, en effet, un coup de foudre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il honn&ecirc;te homme? demanda Dixmer avec angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit sans h&eacute;sitation Morand.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe! reprit celui qui avait &eacute;t&eacute; pour les moyens extr&ecirc;mes, nous
+avons, vous le voyez bien mal fait de ne pas le tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Morand, nous luttons contre la violence; nous la
+fl&eacute;trissons du nom de crime. Nous avons bien fait, quelque chose qui
+puisse en r&eacute;sulter, de ne point assassiner un homme; puis, je le r&eacute;p&egrave;te,
+je crois Maurice un c&oelig;ur noble et honn&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais si ce c&oelig;ur noble et honn&ecirc;te est celui d'un r&eacute;publicain
+exalt&eacute;, peut-&ecirc;tre lui-m&ecirc;me regarderait-il comme un crime, s'il a surpris
+quelque chose, de ne pas immoler son propre honneur, comme ils disent,
+sur l'autel de la patrie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Morand, croyez-vous qu'il sache quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! n'entendez-vous point? Il parle de secrets qui resteront ensevelis
+dans son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Ces secrets sont &eacute;videmment ceux qui lui ont &eacute;t&eacute; confi&eacute;s par moi,
+relativement &agrave; notre contrebande; il n'en conna&icirc;t pas d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Morand, de cette entrevue d'Auteuil n'a-t-il rien soup&ccedil;onn&eacute;?
+Vous savez qu'il accompagnait votre femme?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi-m&ecirc;me qui ai dit &agrave; Genevi&egrave;ve de prendre Maurice avec elle
+pour la sauvegarder.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, dit Morand, nous verrons bien si ces soup&ccedil;ons sont vrais. Le
+tour de garde de notre bataillon arrive au Temple le 2 juin,
+c'est-&agrave;-dire dans huit jours; vous &ecirc;tes capitaine, Dixmer, et moi, je
+suis lieutenant: si notre bataillon ou notre compagnie m&ecirc;me re&ccedil;oit
+contrordre, comme l'a re&ccedil;u l'autre jour le bataillon de la
+Butte-des-Moulins, que Santerre a remplac&eacute; par celui des Gravilliers,
+tout est d&eacute;couvert, et nous n'avons plus qu'&agrave; fuir Paris ou &agrave; mourir en
+combattant. Mais si tout suit le cours des choses...</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes perdus de la m&ecirc;me fa&ccedil;on, r&eacute;pliqua Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! tout ne roulait-il pas sur la coop&eacute;ration de ce municipal?
+N'&eacute;tait-ce pas lui qui, sans le savoir, nous devait ouvrir un chemin
+jusqu'&agrave; la reine?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Morand abattu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez donc, reprit Dixmer en fron&ccedil;ant le sourcil, qu'&agrave; tout prix
+il nous faut renouer avec ce jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'il s'y refuse, s'il craint de se compromettre? dit Morand.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, dit Dixmer, je vais interroger Genevi&egrave;ve; c'est elle qui l'a
+quitt&eacute; la derni&egrave;re, elle saura peut-&ecirc;tre quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Dixmer, dit Morand, je vous vois avec peine m&ecirc;ler Genevi&egrave;ve &agrave; tous nos
+complots; non pas que je craigne une indiscr&eacute;tion de sa part, &ocirc; grand
+Dieu! Mais la partie que nous jouons est terrible, et j'ai honte et
+piti&eacute; &agrave; la fois de mettre dans notre enjeu la t&ecirc;te d'une femme.</p>
+
+<p>&mdash;La t&ecirc;te d'une femme, r&eacute;pondit Dixmer, p&egrave;se le m&ecirc;me poids que celle
+d'un homme, l&agrave; o&ugrave; la ruse, la candeur ou la beaut&eacute; peuvent faire autant
+et quelquefois m&ecirc;me plus que la force, la puissance et le courage;
+Genevi&egrave;ve partage nos convictions et nos sympathies, Genevi&egrave;ve partagera
+notre sort.</p>
+
+<p>&mdash;Faites donc, cher ami, r&eacute;pondit Morand; j'ai dit ce que je devais
+dire. Faites: Genevi&egrave;ve est digne en tous points de la mission que vous
+lui donnez ou plut&ocirc;t qu'elle s'est donn&eacute;e elle-m&ecirc;me. C'est avec les
+saintes qu'on fait les martyrs.</p>
+
+<p>Et il tendit sa main blanche et eff&eacute;min&eacute;e &agrave; Dixmer, qui la serra entre
+ses mains vigoureuses.</p>
+
+<p>Puis Dixmer, recommandant &agrave; Morand et &agrave; ses compagnons une surveillance
+plus grande que jamais, passa chez Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait assise devant une table, l'&oelig;il attach&eacute; sur une broderie et
+le front baiss&eacute;. Elle se retourna au bruit de la porte qui s'ouvrait et
+reconnut Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, mon ami? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Dixmer avec un visage placide et souriant; je re&ccedil;ois de
+notre ami Maurice une lettre &agrave; laquelle je ne comprends rien. Tenez,
+lisez-la donc, et dites-moi ce que vous en pensez.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve prit la lettre d'une main dont, malgr&eacute; toute sa puissance sur
+elle-m&ecirc;me, elle ne pouvait dissimuler le tremblement, et lut.</p>
+
+<p>Dixmer suivit des yeux; ses yeux parcouraient chaque ligne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dit-il quand elle eut fini.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je pense que M. Maurice Lindey est un honn&ecirc;te homme, r&eacute;pondit
+Genevi&egrave;ve avec le plus grand calme, et qu'il n'y a rien &agrave; craindre de
+son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez qu'il ignore quelles sont les personnes que vous avez &eacute;t&eacute;
+visiter &agrave; Auteuil?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;re.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc cette brusque d&eacute;termination? Vous a-t-il paru hier ou
+plus froid ou plus &eacute;mu que d'habitude?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Genevi&egrave;ve; je crois qu'il &eacute;tait le m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Songez bien &agrave; ce que vous me r&eacute;pondez l&agrave;, Genevi&egrave;ve; car votre
+r&eacute;ponse, vous devez le comprendre, va avoir sur tous nos projets une
+grave influence.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, dit Genevi&egrave;ve avec une &eacute;motion qui per&ccedil;ait &agrave; travers
+tous les efforts qu'elle faisait pour conserver sa froideur; attendez
+donc...</p>
+
+<p>&mdash;Bien! dit Dixmer avec une l&eacute;g&egrave;re contraction des muscles de son
+visage; bien, rappelez-vous tous vos souvenirs, Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit la jeune femme, oui, je me rappelle; hier il &eacute;tait
+maussade; M. Maurice est un peu tyran dans ses amiti&eacute;s... et nous avons
+quelquefois boud&eacute; des semaines enti&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait donc une simple bouderie? demanda Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve, dans notre position, comprenez cela, ce n'est pas une
+probabilit&eacute; qu'il nous faut, c'est une certitude.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon ami... j'en suis certaine.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre alors ne serait qu'un pr&eacute;texte pour ne point revenir &agrave; la
+maison?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, comment voulez-vous que je vous dise de pareilles choses?</p>
+
+<p>&mdash;Dites, Genevi&egrave;ve, r&eacute;pondit Dixmer, car &agrave; toute autre femme que vous je
+ne les demanderais pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un pr&eacute;texte, dit Genevi&egrave;ve en baissant les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Dixmer. Puis, apr&egrave;s un moment de silence, retirant de son
+gilet et appuyant sur le dossier de la chaise de sa femme une main avec
+laquelle il venait de comprimer les battements de son c&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;Rendez-moi un service, ch&egrave;re amie, fit Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Et lequel? demanda Genevi&egrave;ve en se retournant &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;venez jusqu'&agrave; l'ombre d'un danger; Maurice est peut-&ecirc;tre plus avant
+dans nos secrets que nous ne le soup&ccedil;onnons. Ce que vous croyez un
+pr&eacute;texte est peut-&ecirc;tre une r&eacute;alit&eacute;. &Eacute;crivez-lui un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? fit Genevi&egrave;ve en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous; dites-lui que c'est vous qui avez ouvert la lettre et que
+vous d&eacute;sirez en avoir l'explication; il viendra, vous l'interrogerez et
+vous devinerez tr&egrave;s facilement alors de quoi il est question.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, certes, s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve, je ne puis faire ce que vous
+dites; je ne le ferai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re Genevi&egrave;ve, quand des int&eacute;r&ecirc;ts aussi puissants que ceux qui
+reposent sur nous sont en jeu, comment reculez-vous devant de mis&eacute;rables
+consid&eacute;rations d'amour-propre?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit mon opinion sur Maurice, monsieur, r&eacute;pondit Genevi&egrave;ve;
+il est honn&ecirc;te, il est chevaleresque, mais il est capricieux, et je ne
+veux pas subir d'autre servitude que celle de mon mari.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse fut faite &agrave; la fois avec tant de calme et de fermet&eacute;, que
+Dixmer comprit qu'insister, en ce moment du moins, serait chose inutile;
+il n'ajouta pas un seul mot, regarda Genevi&egrave;ve sans para&icirc;tre la
+regarder, passa sa main sur son front humide de sueur et sortit.</p>
+
+<p>Morand l'attendait avec inqui&eacute;tude. Dixmer lui raconta mot pour mot ce
+qui venait de se passer.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, r&eacute;pondit Morand, restons-en donc l&agrave; et n'y pensons plus. Plut&ocirc;t
+que de causer une ombre de souci &agrave; votre femme, plut&ocirc;t que de blesser
+l'amour-propre de Genevi&egrave;ve, je renoncerais....</p>
+
+<p>Dixmer lui posa la main sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes fou, monsieur, lui dit-il en le regardant fixement, ou vous
+ne pensez pas un mot de ce que vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Dixmer, vous croyez!...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, chevalier, que vous n'&ecirc;tes pas plus ma&icirc;tre que moi de
+laisser aller vos sentiments &agrave; l'impulsion de votre c&oelig;ur. Ni vous, ni
+moi, ni Genevi&egrave;ve ne nous appartenons, Morand. Nous sommes des choses
+appel&eacute;es &agrave; d&eacute;fendre un principe, et les principes s'appuient sur les
+choses, qu'ils &eacute;crasent.</p>
+
+<p>Morand tressaillit et garda le silence, un silence r&ecirc;veur et douloureux.
+Ils firent ainsi quelques tours dans le jardin sans &eacute;changer une seule
+parole. Puis Dixmer quitta Morand.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai quelques ordres &agrave; donner, dit-il d'une voix parfaitement calme.
+Je vous quitte, monsieur Morand. Morand tendit la main &agrave; Dixmer et le
+regarda s'&eacute;loigner.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Dixmer, dit-il, j'ai bien peur que, dans tout cela, ce ne soit
+lui qui risque le plus.</p>
+
+<p>Dixmer rentra effectivement dans son atelier, donna quelques ordres,
+relut les journaux, ordonna une distribution de pain et de mottes aux
+pauvres de la section, et, rentrant chez lui, quitta son costume de
+travail pour ses v&ecirc;tements de sortie.</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, Maurice, au plus fort de ses lectures et de ses
+allocutions, fut interrompu par la voix de son officieux, qui, se
+penchant &agrave; son oreille, lui disait tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen Lindey, quelqu'un qui, &agrave; ce qu'il pr&eacute;tend du moins, a des
+choses tr&egrave;s importantes &agrave; vous dire, vous attend chez vous.</p>
+
+<p>Maurice rentra et fut fort &eacute;tonn&eacute;, en rentrant, de trouver Dixmer
+install&eacute; chez lui, et feuilletant les journaux. En revenant, il avait,
+tout le long de la route, interrog&eacute; son domestique, lequel, ne
+connaissant point le ma&icirc;tre tanneur, n'avait pu lui donner aucun
+renseignement.</p>
+
+<p>En apercevant Dixmer, Maurice s'arr&ecirc;ta sur le seuil de la porte et
+rougit malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>Dixmer se leva et lui tendit la main en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle mouche vous pique et que m'avez-vous &eacute;crit? demanda-t-il au
+jeune homme. En v&eacute;rit&eacute;, c'est me frapper sensiblement, mon cher Maurice.
+Moi, ti&egrave;de et faux patriote, m'&eacute;crivez-vous? Allons donc, vous ne pouvez
+pas me redire de pareilles accusations en face; avouez bien plut&ocirc;t que
+vous me cherchez une mauvaise querelle.</p>
+
+<p>&mdash;J'avouerai tout ce que vous voudrez, mon cher Dixmer, car vos proc&eacute;d&eacute;s
+ont toujours &eacute;t&eacute; pour moi ceux d'un galant homme; mais je n'ai pas moins
+pris une r&eacute;solution, et cette r&eacute;solution est irr&eacute;vocable...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda Dixmer; de votre propre aveu vous n'avez rien &agrave;
+nous reprocher, et vous nous quittez cependant?</p>
+
+<p>&mdash;Cher Dixmer, croyez que pour agir comme je le fais, que pour me priver
+d'un ami comme vous, il faut que j'aie de bien fortes raisons.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais, en tout cas, reprit Dixmer en affectant de sourire, ces
+raisons ne sont point celles que vous m'avez &eacute;crites. Celles que vous
+m'avez &eacute;crites ne sont qu'un pr&eacute;texte.</p>
+
+<p>Maurice r&eacute;fl&eacute;chit un instant.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, Dixmer, dit-il, nous vivons dans une &eacute;poque o&ugrave; le doute &eacute;mis
+dans une lettre peut et doit vous tourmenter, je le comprends; il ne
+serait donc point d'un homme d'honneur de vous laisser sous le poids
+d'une pareille inqui&eacute;tude. Oui, Dixmer, les raisons que je vous ai
+donn&eacute;es n'&eacute;taient qu'un pr&eacute;texte.</p>
+
+<p>Cet aveu, qui aurait d&ucirc; &eacute;claircir le front du commer&ccedil;ant, sembla au
+contraire l'assombrir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, le v&eacute;ritable motif? dit Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis vous le dire, r&eacute;pliqua Maurice; et cependant, si vous le
+connaissiez, vous l'approuveriez, j'en suis s&ucirc;r. Dixmer le pressa.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez absolument? dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, r&eacute;pondit Maurice, qui &eacute;prouvait un certain soulagement &agrave; se
+rapprocher de la v&eacute;rit&eacute;, voici ce que c'est: vous avez une femme jeune
+et belle, et la chastet&eacute;, cependant bien connue, de cette femme jeune et
+belle, n'a pu faire que mes visites chez vous n'aient &eacute;t&eacute; mal
+interpr&eacute;t&eacute;es.</p>
+
+<p>Dixmer p&acirc;lit l&eacute;g&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? dit-il. Alors, mon cher Maurice, l'&eacute;poux vous doit remercier
+du mal que vous faites &agrave; l'ami.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, dit Maurice, que je n'ai pas la fatuit&eacute; de croire que
+ma pr&eacute;sence puisse &ecirc;tre dangereuse pour votre repos ou celui de votre
+femme, mais elle peut &ecirc;tre une source de calomnies, et, vous le savez,
+plus les calomnies sont absurdes, plus facilement on les croit.</p>
+
+<p>&mdash;Enfant! dit Dixmer en haussant les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Enfant, tant que vous voudrez, r&eacute;pondit Maurice; mais de loin nous
+n'en serons pas moins bons amis, car nous n'aurons rien &agrave; nous
+reprocher; tandis que de pr&egrave;s, au contraire...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, de pr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Les choses auraient pu finir par s'envenimer.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous, Maurice, que j'aurais pu croire...?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! fit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi m'avez-vous &eacute;crit cela plut&ocirc;t que de me le dire,
+Maurice?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, justement pour &eacute;viter ce qui se passe entre nous en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous donc f&acirc;ch&eacute;, Maurice, que je vous aime assez pour &ecirc;tre venu
+vous demander une explication? fit Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tout au contraire, s'&eacute;cria Maurice, et je suis heureux, je vous
+jure, de vous avoir vu cette fois encore, avant de ne plus vous revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ne plus vous revoir, citoyen! nous vous aimons bien pourtant, r&eacute;pliqua
+Dixmer en prenant et en pressant la main du jeune homme entre les
+siennes.</p>
+
+<p>Maurice tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Morand,&mdash;continua Dixmer, &agrave; qui ce tressaillement n'avait point
+&eacute;chapp&eacute;, mais qui cependant n'en exprima rien,&mdash;Morand me le r&eacute;p&eacute;tait
+encore ce matin: &laquo;Faites tout ce que vous pourrez, dit-il, pour ramener
+ce cher M. Maurice.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, dit le jeune homme en fron&ccedil;ant le sourcil et en retirant
+sa main, je n'aurais pas cru &ecirc;tre si avant dans les amiti&eacute;s du citoyen
+Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en doutez? demanda Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, r&eacute;pondit Maurice, je ne le crois ni n'en doute, je n'ai aucun
+motif de m'interroger &agrave; ce sujet; quand j'allais chez vous, Dixmer, j'y
+allais pour vous et pour votre femme, mais non pour le citoyen Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le connaissez pas, Maurice, dit Dixmer; Morand est une belle
+&acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'accorde, dit Maurice en souriant avec amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua Dixmer, revenons &agrave; l'objet de ma visite.</p>
+
+<p>Maurice s'inclina en homme qui n'a plus rien &agrave; dire et qui attend.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites donc que des propos ont &eacute;t&eacute; faits?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, citoyen, dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voyons, parlons franchement. Pourquoi feriez-vous attention &agrave;
+quelque vain caquetage de voisin d&eacute;s&oelig;uvr&eacute;? Voyons, n'avez-vous pas
+votre conscience, Maurice, et Genevi&egrave;ve n'a-t-elle pas son honn&ecirc;tet&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis plus jeune que vous, dit Maurice, qui commen&ccedil;ait &agrave; s'&eacute;tonner
+de cette insistance, et je vois peut-&ecirc;tre les choses d'un &oelig;il plus
+susceptible. C'est pourquoi je vous d&eacute;clare que, sur la r&eacute;putation d'une
+femme comme Genevi&egrave;ve, il ne doit pas m&ecirc;me y avoir le vain caquetage
+d'un voisin d&eacute;s&oelig;uvr&eacute;. Permettez donc, cher Dixmer, que je persiste dans
+ma premi&egrave;re r&eacute;solution.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Dixmer, et puisque, nous sommes en train d'avouer, avouons
+encore autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... demanda Maurice en rougissant. Que voulez-vous que j'avoue?</p>
+
+<p>&mdash;Que ce n'est ni la politique ni le bruit de vos assiduit&eacute;s chez moi
+qui vous engagent &agrave; nous quitter.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Le secret que vous avez p&eacute;n&eacute;tr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quel secret? demanda Maurice avec une expression de curiosit&eacute; na&iuml;ve
+qui rassura le tanneur.</p>
+
+<p>&mdash;Cette affaire de contrebande que vous avez p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e le soir m&ecirc;me o&ugrave;
+nous avons fait connaissance d'une si &eacute;trange mani&egrave;re. Jamais vous ne
+m'avez pardonn&eacute; cette fraude, et vous m'accusez d'&ecirc;tre mauvais
+r&eacute;publicain, parce que je me sers de produits anglais dans ma tannerie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Dixmer, dit Maurice, je vous jure que j'avais compl&egrave;tement
+oubli&eacute;, quand j'allais chez vous, que j'&eacute;tais chez un contrebandier.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aviez donc pas d'autre motif d'abandonner la maison que celui
+que vous m'aviez dit?</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Maurice, reprit Dixmer en se levant et serrant la main du
+jeune homme, j'esp&egrave;re que vous r&eacute;fl&eacute;chirez et que vous reviendrez sur
+cette r&eacute;solution qui nous fait tant de peine &agrave; tous.</p>
+
+<p>Maurice s'inclina et ne r&eacute;pondit point; ce qui &eacute;quivalait &agrave; un dernier
+refus.</p>
+
+<p>Dixmer sortit d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de n'avoir pu se conserver de relations avec cet
+homme que certaines circonstances lui rendaient non seulement si utile,
+mais encore presque indispensable.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps. Maurice &eacute;tait agit&eacute; par mille d&eacute;sirs contraires. Dixmer
+le priait de revenir; Genevi&egrave;ve lui pourrait pardonner. Pourquoi donc
+d&eacute;sesp&eacute;rait-il? Lorin, &agrave; sa place, aurait bien certainement une foule
+d'aphorismes tir&eacute;s de ses auteurs favoris. Mais il y avait la lettre de
+Genevi&egrave;ve; ce cong&eacute; formel qu'il avait emport&eacute; avec lui &agrave; la section, et
+qu'il avait sur son c&oelig;ur avec le petit mot qu'il avait re&ccedil;u d'elle le
+lendemain du jour o&ugrave; il l'avait tir&eacute;e des mains de ces hommes qui
+l'insultaient; enfin, il y avait plus que tout cela, il y avait
+l'opini&acirc;tre jalousie du jeune homme contre ce Morand d&eacute;test&eacute;, premi&egrave;re
+cause de sa rupture avec Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Maurice demeura donc inexorable dans sa r&eacute;solution.</p>
+
+<p>Mais, il faut le dire, ce fut un vide pour lui que la privation de sa
+visite de chaque jour &agrave; la vieille rue Saint-Jacques; et quand arriva
+l'heure o&ugrave; il avait l'habitude de s'acheminer vers le quartier
+Saint-Victor, il tomba dans une m&eacute;lancolie profonde, et &agrave; partir de ce
+moment, parcourut toutes les phases de l'attente et du regret.</p>
+
+<p>Chaque matin, il s'attendait, en se r&eacute;veillant, &agrave; trouver une lettre de
+Dixmer, et cette fois il s'avouait, lui qui avait r&eacute;sist&eacute; &agrave; des
+instances de vive voix, qu'il c&eacute;derait &agrave; une lettre; chaque jour, il
+sortait avec l'esp&eacute;rance de rencontrer Genevi&egrave;ve, et, d'avance, il avait
+trouv&eacute;, s'il la rencontrait, mille moyens pour lui parler. Chaque soir,
+il rentrait chez lui avec l'esp&eacute;rance d'y trouver ce messager qui lui
+avait un matin, sans s'en douter, apport&eacute; la douleur, devenue depuis son
+&eacute;ternelle compagne.</p>
+
+<p>Bien souvent aussi, dans ses heures de d&eacute;sespoir, cette puissante nature
+rugissait &agrave; l'id&eacute;e d'&eacute;prouver une pareille torture sans la rendre &agrave;
+celui qui la lui avait fait souffrir: or, la cause premi&egrave;re de tous ses
+chagrins, c'&eacute;tait Morand. Alors il formait le projet d'aller chercher
+querelle &agrave; Morand. Mais l'associ&eacute; de Dixmer &eacute;tait si fr&ecirc;le, si
+inoffensif, que l'insulter ou le provoquer, c'&eacute;tait une l&acirc;chet&eacute; de la
+part d'un colosse comme Maurice.</p>
+
+<p>Lorin &eacute;tait bien venu jeter quelques distractions sur les chagrins que
+son ami s'obstinait &agrave; lui taire, sans lui en nier cependant l'existence.
+Celui-ci avait fait tout ce qu'il avait pu, en pratique et en th&eacute;orie,
+pour rendre &agrave; la patrie ce c&oelig;ur tout endolori par un autre amour. Mais,
+quoique la circonstance f&ucirc;t grave, quoique dans toute autre disposition
+d'esprit elle e&ucirc;t entra&icirc;n&eacute; Maurice tout entier dans le tourbillon
+politique, elle n'avait pu rendre au jeune r&eacute;publicain cette activit&eacute;
+premi&egrave;re qui avait fait de lui un h&eacute;ros du 14 juillet et du 10 ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>En effet, les deux syst&egrave;mes, depuis pr&egrave;s de dix mois en pr&eacute;sence l'un de
+l'autre, qui jusque-l&agrave; ne s'&eacute;taient en quelque sorte port&eacute; que de
+l&eacute;g&egrave;res attaques, et qui n'avaient pr&eacute;lud&eacute; encore que par des
+escarmouches, s'appr&ecirc;taient &agrave; se prendre corps &agrave; corps, et il &eacute;tait
+&eacute;vident que la lutte, une fois commenc&eacute;e, serait mortelle pour l'un des
+deux. Ces deux syst&egrave;mes, n&eacute;s du sein de la R&eacute;volution elle-m&ecirc;me, &eacute;taient
+celui de la mod&eacute;ration, repr&eacute;sent&eacute; par les girondins, c'est-&agrave;-dire par
+Brissot, P&eacute;tion, Vergniaud, Valaz&eacute;, Lanjuinais, Barbaroux, etc., etc.;
+et celui de la Terreur ou de la Montagne, repr&eacute;sent&eacute; par Danton,
+Robespierre, Ch&eacute;nier, Fabre, Marat, Collot d'Herbois, H&eacute;bert, etc., etc.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le 10 ao&ucirc;t, l'influence, comme apr&egrave;s toute action, avait sembl&eacute;
+devoir passer au parti mod&eacute;r&eacute;. Un minist&egrave;re avait &eacute;t&eacute; reform&eacute; des d&eacute;bris
+de l'ancien minist&egrave;re et d'une adjonction nouvelle. Roland, Servien et
+Clavi&egrave;res, anciens ministres, avaient &eacute;t&eacute; rappel&eacute;s; Danton, Monge et Le
+Brun avaient &eacute;t&eacute; nomm&eacute;s de nouveau. &Agrave; l'exception d'un seul qui
+repr&eacute;sentait, au milieu de ses coll&egrave;gues, l'&eacute;l&eacute;ment &eacute;nergique, tous les
+autres ministres appartenaient au parti mod&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Quand nous disons mod&eacute;r&eacute;, on comprend bien que nous parlons
+relativement.</p>
+
+<p>Mais le 10 ao&ucirc;t avait eu son &eacute;cho &agrave; l'&eacute;tranger, et la coalition s'&eacute;tait
+h&acirc;t&eacute;e de marcher, non pas au secours de Louis XVI personnellement, mais
+du principe royaliste &eacute;branl&eacute; dans sa base. Alors avaient retenti les
+paroles mena&ccedil;antes de Brunswick, et, comme une terrible r&eacute;alisation,
+Longwy et Verdun &eacute;taient tomb&eacute;s au pouvoir de l'ennemi. Alors avait eu
+lieu la r&eacute;action terroriste; alors Danton avait r&ecirc;v&eacute; les journ&eacute;es de
+septembre, et avait r&eacute;alis&eacute; ce r&ecirc;ve sanglant qui avait montr&eacute; &agrave; l'ennemi
+la France tout enti&egrave;re complice d'un immense assassinat, pr&ecirc;te &agrave; lutter,
+pour son existence compromise, avec toute l'&eacute;nergie du d&eacute;sespoir.
+Septembre avait sauv&eacute; la France, mais, tout en la sauvant, l'avait mise
+hors la loi.</p>
+
+<p>La France sauv&eacute;e, l'&eacute;nergie devenue inutile, le parti mod&eacute;r&eacute; avait
+repris quelques forces. Alors il avait voulu r&eacute;criminer sur ces journ&eacute;es
+terribles. Les mots de meurtrier et d'assassin avaient &eacute;t&eacute; prononc&eacute;s. Un
+mot nouveau avait m&ecirc;me &eacute;t&eacute; ajout&eacute; au vocabulaire de la nation, c'&eacute;tait
+celui de <i>septembriseur</i>.</p>
+
+<p>Danton l'avait bravement accept&eacute;. Comme Clovis, il avait un instant
+inclin&eacute; la t&ecirc;te sous le bapt&ecirc;me de sang, mais pour la relever plus haute
+et plus mena&ccedil;ante. Une autre occasion de reprendre la terreur pass&eacute;e se
+pr&eacute;sentait, c'&eacute;tait le proc&egrave;s du roi. La violence et la mod&eacute;ration
+entr&egrave;rent, non pas encore tout &agrave; fait en lutte de personnes, mais en
+lutte de principes.</p>
+
+<p>L'exp&eacute;rience des forces relatives fut faite sur le prisonnier royal. La
+mod&eacute;ration fut vaincue, et la t&ecirc;te de Louis XVI tomba sur l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>Comme le 10 ao&ucirc;t, le 21 janvier avait rendu &agrave; la coalition toute son
+&eacute;nergie. Ce fut encore le m&ecirc;me homme qu'on lui opposa, mais non plus la
+m&ecirc;me fortune. Dumouriez, arr&ecirc;t&eacute; dans ses progr&egrave;s par le d&eacute;sordre de
+toutes les administrations qui emp&ecirc;chaient les secours d'hommes et
+d'argent d'arriver jusqu'&agrave; lui, se d&eacute;clare contre les jacobins qu'il
+accuse de cette d&eacute;sorganisation, adopte le parti des girondins, et les
+perd en se d&eacute;clarant leur ami.</p>
+
+<p>Alors la Vend&eacute;e se l&egrave;ve, les d&eacute;partements menacent; les revers am&egrave;nent
+des trahisons, et les trahisons des revers. Les jacobins accusent les
+mod&eacute;r&eacute;s et veulent les frapper au 10 mars, c'est-&agrave;-dire pendant la
+soir&eacute;e o&ugrave; s'est ouvert notre r&eacute;cit. Mais trop de pr&eacute;cipitation de la
+part de leurs adversaires les sauve, et peut-&ecirc;tre aussi cette pluie qui
+avait fait dire &agrave; P&eacute;tion, ce profond anatomiste de l'esprit parisien:</p>
+
+<p>&laquo;Il pleut, il n'y aura rien cette nuit.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, depuis ce 10 mars, tout, pour les girondins, avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;sage de
+ruine: Marat mis en accusation et acquitt&eacute;; Robespierre et Danton
+r&eacute;concili&eacute;s maintenant, du moins comme se r&eacute;concilient un tigre et un
+lion pour abattre le taureau qu'ils doivent d&eacute;vorer; Henriot, le
+septembriseur, nomm&eacute; commandant g&eacute;n&eacute;ral de la garde nationale: tout
+pr&eacute;sageait cette journ&eacute;e terrible qui devait emporter dans un orage la
+derni&egrave;re digue que la R&eacute;volution opposait &agrave; la Terreur.</p>
+
+<p>Voil&agrave; les grands &eacute;v&eacute;nements auxquels, dans toute autre circonstance,
+Maurice e&ucirc;t pris une part active que lui faisaient naturellement sa
+nature puissante et son patriotisme exalt&eacute;. Mais, heureusement ou
+malheureusement pour Maurice, ni les exhortations de Lorin, ni les
+terribles pr&eacute;occupations de la rue n'avaient pu chasser de son esprit la
+seule id&eacute;e qui l'obs&eacute;d&acirc;t, et, quand arriva le 31 mai, le terrible
+assaillant de la Bastille et des Tuileries &eacute;tait couch&eacute; sur son lit,
+d&eacute;vor&eacute; par cette fi&egrave;vre qui tue les plus forts, et qu'il ne faut
+cependant qu'un regard pour dissiper, qu'un mot pour gu&eacute;rir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le 31 mai</a></h3>
+
+
+<p>Pendant la journ&eacute;e de ce fameux 31 mai, o&ugrave; le tocsin et la g&eacute;n&eacute;rale
+retentissaient depuis le point du jour, le bataillon du faubourg
+Saint-Victor entrait au Temple.</p>
+
+<p>Quand toutes les formalit&eacute;s d'usage eurent &eacute;t&eacute; accomplies et les postes
+distribu&eacute;s, on vit arriver les municipaux de service, et quatre pi&egrave;ces
+de canon de renfort vinrent se joindre &agrave; celles d&eacute;j&agrave; en batterie &agrave; la
+porte du Temple.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps que le canon, arrivait Santerre avec ses &eacute;paulettes de
+laine jaune et son habit, o&ugrave; son patriotisme pouvait se lire en larges
+taches de graisse.</p>
+
+<p>Il passa la revue du bataillon, qu'il trouva dans un &eacute;tat convenable, et
+compta les municipaux, qui n'&eacute;taient que trois.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi trois municipaux? demanda-t-il, et quel est le mauvais
+citoyen qui manque?</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui manque, citoyen g&eacute;n&eacute;ral, n'est cependant pas un ti&egrave;de,
+r&eacute;pondit notre ancienne connaissance Agricola; car c'est le secr&eacute;taire
+de la section Lepelletier, le chef des braves Thermopyles, le citoyen
+Maurice Lindey.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, fit Santerre; je reconnais comme toi le patriotisme du
+citoyen Maurice Lindey, ce qui n'emp&ecirc;chera pas que si, dans dix minutes,
+il n'est pas arriv&eacute;, on l'inscrira sur la liste des absents.</p>
+
+<p>Et Santerre passa aux autres d&eacute;tails.</p>
+
+<p>&Agrave; quelques pas du g&eacute;n&eacute;ral, au moment o&ugrave; il pronon&ccedil;ait ces paroles, un
+capitaine de chasseurs et un soldat se tenaient &agrave; l'&eacute;cart: l'un appuy&eacute;
+sur son fusil, l'autre assis sur un canon.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous entendu? dit &agrave; demi-voix le capitaine au soldat; Maurice
+n'est point encore arriv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il arrivera, soyez tranquille, &agrave; moins qu'il ne soit
+d'&eacute;meute.</p>
+
+<p>&mdash;S'il pouvait ne pas venir, dit le capitaine, je vous placerais en
+sentinelle sur l'escalier, et, comme <i>elle</i> montera probablement &agrave; la
+tour, vous pourriez lui dire un mot.</p>
+
+<p>En ce moment, un homme, qu'on reconnut pour un municipal &agrave; son &eacute;charpe
+tricolore, entra; seulement, cet homme &eacute;tait inconnu du capitaine et du
+chasseur, aussi leurs yeux se fix&egrave;rent-ils sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen g&eacute;n&eacute;ral, dit le nouveau venu en s'adressant &agrave; Santerre, je te
+prie de m'accepter en place du citoyen Maurice Lindey, qui est malade;
+voici le certificat du m&eacute;decin; mon tour de garde arrivait dans huit
+jours, je permute avec lui; dans huit jours, il fera mon service, comme
+je vais faire aujourd'hui le sien.</p>
+
+<p>&mdash;Si, toutefois, les Capet et les Capettes vivent encore huit jours, dit
+un des municipaux.</p>
+
+<p>Santerre r&eacute;pondit par un petit sourire &agrave; la plaisanterie de ce z&eacute;l&eacute;;
+puis, se tournant vers le mandataire de Maurice:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il, va signer sur le registre &agrave; la place de Maurice
+Lindey, et consigne, &agrave; la colonne des observations, les causes de cette
+mutation.</p>
+
+<p>Cependant le capitaine et le chasseur s'&eacute;taient regard&eacute;s avec une
+surprise joyeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Dans huit jours, se dirent-ils.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine Dixmer, cria Santerre, prenez position dans le jardin avec
+votre compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, Morand, dit le capitaine au chasseur, son compagnon. Le tambour
+retentit, et la compagnie, conduite par le ma&icirc;tre tanneur, s'&eacute;loigna
+dans la direction prescrite.</p>
+
+<p>On mit les armes en faisceaux, et la compagnie se s&eacute;para par groupes,
+qui commenc&egrave;rent &agrave; se promener en long et en large, selon leur
+fantaisie.</p>
+
+<p>Le lieu de leur promenade &eacute;tait le jardin m&ecirc;me, o&ugrave;, du temps de Louis
+XVI, la famille royale venait, quelquefois, prendre l'air. Ce jardin
+&eacute;tait nu, aride, d&eacute;sol&eacute;, compl&egrave;tement d&eacute;pouill&eacute; de fleurs, d'arbres et
+de verdure.</p>
+
+<p>&Agrave; vingt-cinq pas, &agrave; peu pr&egrave;s, de la portion du mur qui donnait sur la
+rue Porte-Foin, s'&eacute;levait une esp&egrave;ce de cahute, que la pr&eacute;voyance de la
+municipalit&eacute; avait permis d'&eacute;tablir, pour la plus grande commodit&eacute; des
+gardes nationaux qui stationnaient au Temple, et qui trouvaient l&agrave;, dans
+les jours d'&eacute;meute, o&ugrave; il &eacute;tait d&eacute;fendu de sortir, &agrave; boire et &agrave; manger.
+La direction de cette petite guinguette int&eacute;rieure avait &eacute;t&eacute; fort
+ambitionn&eacute;e; enfin, la concession en avait &eacute;t&eacute; faite &agrave; une excellente
+patriote, veuve d'un faubourien tu&eacute; au 10 ao&ucirc;t, et qui r&eacute;pondait au nom
+de femme Plumeau.</p>
+
+<p>Cette petite cabane, b&acirc;tie en planches et en torchis, &eacute;tait situ&eacute;e au
+milieu d'une plate-bande, dont on reconnaissait encore les limites &agrave; une
+haie naine en buis. Elle se composait d'une seule chambre d'une douzaine
+de pieds carr&eacute;s, au-dessous de laquelle s'&eacute;tendait une cave, o&ugrave; on
+descendait par des escaliers grossi&egrave;rement taill&eacute;s dans la terre m&ecirc;me.
+C'&eacute;tait l&agrave; que la veuve Plumeau enfermait ses liquides et ses
+comestibles, sur lesquels elle et sa fille, enfant de douze &agrave; quinze
+ans, veillaient &agrave; tour de r&ocirc;le.</p>
+
+<p>&Agrave; peine install&eacute;s &agrave; leur bivac, les gardes nationaux se mirent donc,
+comme nous l'avons dit, les uns &agrave; se promener dans le jardin, les autres
+&agrave; causer avec les concierges; ceux-ci &agrave; regarder les dessins trac&eacute;s sur
+la muraille, et qui repr&eacute;sentaient tous quelque dessin patriotique, tel
+que le roi pendu, avec cette inscription: &laquo;M. Veto prenant un bain
+d'air&raquo;,&mdash;ou le roi guillotin&eacute;, avec cette autre: &laquo;M. Veto crachant dans
+le sac&raquo;; ceux-l&agrave; &agrave; faire des ouvertures &agrave; madame Plumeau sur les
+desseins gastronomiques que leur sugg&eacute;rait leur plus ou moins d'app&eacute;tit.</p>
+
+<p>Au nombre de ces derniers &eacute;taient le capitaine et le chasseur que nous
+avons d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! capitaine Dixmer, dit la cantini&egrave;re, j'ai du fameux vin de Saumur,
+allez!</p>
+
+<p>&mdash;Bon, citoyenne Plumeau; mais le vin de Saumur, &agrave; mon avis du moins, ne
+vaut rien sans le fromage de Brie, r&eacute;pondit le capitaine, qui, avant
+d'&eacute;mettre ce syst&egrave;me, avait regard&eacute; avec soin autour de lui et avait
+remarqu&eacute; parmi les diff&eacute;rents comestibles, qu'&eacute;talaient orgueilleusement
+les rayons de la cantine, l'absence de ce comestible appr&eacute;ci&eacute; par lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon capitaine, c'est comme un fait expr&egrave;s, mais le dernier morceau
+vient d'&ecirc;tre enlev&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit le capitaine, pas de fromage de Brie, pas de vin de Saumur;
+et remarque, citoyenne, que la consommation en valait la peine, attendu
+que je comptais en offrir &agrave; toute la compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon capitaine, je te demande cinq minutes et je cours en chercher chez
+le citoyen concierge qui me fait concurrence, et qui en a toujours; je
+le payerai plus cher, mais tu es trop bon patriote pour ne pas m'en
+d&eacute;dommager.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, va, r&eacute;pondit Dixmer, et nous, pendant ce temps, nous allons
+descendre &agrave; la cave et choisir nous-m&ecirc;mes notre vin.</p>
+
+<p>&mdash;Fais comme chez toi, capitaine, fais. Et la veuve Plumeau se mit &agrave;
+courir de toutes ses forces vers la loge du concierge, tandis que le
+capitaine et le chasseur, munis d'une chandelle, soulevaient la trappe
+et descendaient dans la cave.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Morand apr&egrave;s un instant d'examen, la cave s'avance dans la
+direction de la rue Porte-Foin. Elle est profonde de neuf &agrave; dix pieds,
+et il n'y a aucune ma&ccedil;onnerie.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est la nature du sol? demanda Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Tuf crayeux. Ce sont des terres rapport&eacute;es; tous ces jardins ont &eacute;t&eacute;
+boulevers&eacute;s &agrave; plusieurs reprises, il n'y a de roche nulle part.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, s'&eacute;cria Dixmer, j'entends les sabots de notre vivandi&egrave;re; prenez
+deux bouteilles de vin et remontons.</p>
+
+<p>Ils apparaissaient tous deux &agrave; l'orifice de la trappe, quand la Plumeau
+rentra, portant le fameux fromage de Brie demand&eacute; avec tant
+d'insistance.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re elle venaient plusieurs chasseurs, all&eacute;ch&eacute;s par la bonne
+apparence du susdit fromage.</p>
+
+<p>Dixmer fit les honneurs: il offrit une vingtaine de bouteilles de vin &agrave;
+sa compagnie, tandis que le citoyen Morand racontait le d&eacute;vouement de
+Curtius, le d&eacute;sint&eacute;ressement de Fabricius et le patriotisme de Brutus et
+de Cassius, toutes histoires qui furent presque autant appr&eacute;ci&eacute;es que le
+fromage de Brie et le vin d'Anjou offerts par Dixmer, ce qui n'est pas
+peu dire.</p>
+
+<p>Onze heures sonn&egrave;rent. C'&eacute;tait &agrave; onze heures et demie qu'on relevait les
+sentinelles.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce point d'ordinaire de midi &agrave; une heure que l'Autrichienne se
+prom&egrave;ne? demanda Dixmer &agrave; Tison, qui passait devant la cabane.</p>
+
+<p>&mdash;De midi &agrave; une heure, justement. Et il se mit &agrave; chanter:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Madame monte &agrave; sa tour...</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mironton, tonton, mirontaine.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Cette nouvelle fac&eacute;tie fut accueillie par les rires universels des
+gardes nationaux.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t Dixmer fit l'appel des hommes de sa compagnie qui devaient
+monter leur garde de onze heures et demie &agrave; une heure et demie,
+recommanda de h&acirc;ter le d&eacute;jeuner et fit prendre les armes &agrave; Morand pour
+le placer, comme il &eacute;tait convenu, au dernier &eacute;tage de la tour, dans
+cette m&ecirc;me gu&eacute;rite derri&egrave;re laquelle Maurice s'&eacute;tait cach&eacute;, le jour o&ugrave;
+il avait intercept&eacute; les signes qui avaient &eacute;t&eacute; faits &agrave; la reine, d'une
+fen&ecirc;tre de la rue Porte-Foin.</p>
+
+<p>Si l'on e&ucirc;t regard&eacute; Morand au moment o&ugrave; il re&ccedil;ut cet avis, bien simple
+et bien attendu, on e&ucirc;t pu le voir bl&ecirc;mir sous les longues m&egrave;ches de ses
+cheveux noirs.</p>
+
+<p>Soudain un bruit sourd &eacute;branla les cours du Temple, et l'on entendit
+dans le lointain comme un ouragan de cris et de rugissements.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? demanda Dixmer &agrave; Tison.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! r&eacute;pondit le ge&ocirc;lier, ce n'est rien; quelque petite &eacute;meute que
+voudraient nous faire ces gueux de brissotins avant d'aller &agrave; la
+guillotine.</p>
+
+<p>Le bruit devenait de plus en plus mena&ccedil;ant; on entendait rouler
+l'artillerie, et une troupe de gens hurlant passa pr&egrave;s du Temple en
+criant:</p>
+
+<p>&laquo;Vivent les sections! Vive Henriot! &Agrave; bas les brissotins! &Agrave; bas les
+rolandistes! &Agrave; bas madame Veto!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! dit Tison en se frottant les mains, je vais ouvrir &agrave; madame
+Veto pour qu'elle jouisse sans emp&ecirc;chement de l'amour que lui porte son
+peuple.</p>
+
+<p>Et il approcha du guichet du donjon.</p>
+
+<p>&mdash;Oh&eacute;! Tison! cria une voix formidable.</p>
+
+<p>&mdash;Mon g&eacute;n&eacute;ral? r&eacute;pondit celui-ci en s'arr&ecirc;tant tout court.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de sortie aujourd'hui, dit Santerre; les prisonni&egrave;res ne
+quitteront pas leur chambre. L'ordre &eacute;tait sans appel.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Tison, c'est de la peine de moins.</p>
+
+<p>Dixmer et Morand &eacute;chang&egrave;rent un lugubre regard; puis, en attendant que
+l'heure de la faction, inutile maintenant, sonn&acirc;t, ils all&egrave;rent tous
+deux se promener entre la cantine et le mur donnant sur la rue
+Porte-Foin. L&agrave;, Morand commen&ccedil;a &agrave; arpenter la distance en faisant des
+pas g&eacute;om&eacute;triques, c'est-&agrave;-dire de trois pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle distance? demanda Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Soixante &agrave; soixante et un pieds, r&eacute;pondit Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de jours faudra-t-il?</p>
+
+<p>Morand r&eacute;fl&eacute;chit, tra&ccedil;a sur le sable avec une baguette quelques signes
+g&eacute;om&eacute;triques qu'il effa&ccedil;a aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra sept jours, au moins, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice est de garde dans huit jours, murmura Dixmer. Il faut donc
+absolument que, d'ici &agrave; huit jours, nous soyons raccommod&eacute;s avec
+Maurice.</p>
+
+<p>La demie sonna. Morand reprit son fusil en soupirant, et, conduit par le
+caporal, alla relever la sentinelle qui se promenait sur la plate-forme
+de la tour.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">D&eacute;vouement</a></h3>
+
+
+<p>Le lendemain du jour o&ugrave; s'&eacute;taient pass&eacute;es les sc&egrave;nes que nous venons de
+raconter, c'est-&agrave;-dire le 1<sup>er</sup> juin, &agrave; dix heures du matin, Genevi&egrave;ve
+&eacute;tait assise &agrave; sa place accoutum&eacute;e, pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre; elle se
+demandait pourquoi, depuis trois semaines, les jours se levaient si
+tristes pour elle, pourquoi ces jours se passaient si lentement, et
+enfin pourquoi, au lieu d'attendre le soir avec ardeur, elle l'attendait
+maintenant avec effroi.</p>
+
+<p>Ses nuits, surtout, &eacute;taient tristes; ses nuits d'autrefois &eacute;taient si
+belles, ces nuits qui se passaient &agrave; r&ecirc;ver &agrave; la veille et au lendemain.</p>
+
+<p>En ce moment, ses yeux tomb&egrave;rent sur une magnifique caisse d'&oelig;illets
+tigr&eacute;s et d'&oelig;illets rouges, que, depuis l'hiver, elle tirait de cette
+petite serre, o&ugrave; Maurice avait &eacute;t&eacute; retenu prisonnier, pour les faire
+&eacute;clore dans sa chambre.</p>
+
+<p>Maurice lui avait appris &agrave; les cultiver dans cette plate-bande d'acajou,
+o&ugrave; ils &eacute;taient enferm&eacute;s; elle les avait arros&eacute;s, &eacute;mond&eacute;s, paliss&eacute;s
+elle-m&ecirc;me, tant que Maurice avait &eacute;t&eacute; l&agrave;; car, lorsqu'il venait, le
+soir, elle se plaisait &agrave; lui montrer les progr&egrave;s que, gr&acirc;ce &agrave; leurs
+soins fraternels, les charmantes fleurs avaient faits pendant la nuit.
+Mais, depuis que Maurice avait cess&eacute; de venir, les pauvres &oelig;illets
+avaient &eacute;t&eacute; n&eacute;glig&eacute;s, et voil&agrave; que, faute de soins et de souvenir, les
+pauvres boutons alanguis &eacute;taient demeur&eacute;s vides et se penchaient,
+jaunissants, hors de leur balustrade, sur laquelle ils retombaient, &agrave;
+demi fan&eacute;s.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve comprit, par cette seule vue, la raison de sa tristesse &agrave;
+elle-m&ecirc;me. Elle se dit qu'il en &eacute;tait des fleurs comme de certaines
+amiti&eacute;s que l'on nourrit, que l'on cultive avec passion, et qui, alors,
+font &eacute;panouir le c&oelig;ur; puis, un matin, un caprice ou un malheur coupe
+l'amiti&eacute; par sa racine, et le c&oelig;ur que cette amiti&eacute; ravivait se
+resserre, languissant et fl&eacute;tri.</p>
+
+<p>La jeune femme, alors, sentit l'angoisse affreuse de son c&oelig;ur; le
+sentiment qu'elle avait voulu combattre, et qu'elle avait esp&eacute;r&eacute;
+vaincre, se d&eacute;battait au fond de sa pens&eacute;e, plus que jamais, criant
+qu'il ne mourrait qu'avec ce c&oelig;ur; alors elle eut un moment de
+d&eacute;sespoir, car elle sentait que la lutte lui devenait de plus en plus
+impossible; elle pencha doucement la t&ecirc;te, baisa un de ces boutons
+fl&eacute;tris et pleura.</p>
+
+<p>Son mari entra chez elle juste au moment o&ugrave; elle essuyait ses yeux.</p>
+
+<p>Mais, de son c&ocirc;t&eacute;, Dixmer &eacute;tait tellement pr&eacute;occup&eacute; par ses propres
+pens&eacute;es, qu'il ne devina point cette crise douloureuse que venait
+d'&eacute;prouver sa femme, et il ne fit point attention &agrave; la rougeur
+d&eacute;nonciatrice de ses paupi&egrave;res.</p>
+
+<p>Il est vrai que Genevi&egrave;ve, en apercevant son mari, se leva vivement, et,
+courant &agrave; lui de fa&ccedil;on &agrave; tourner le dos &agrave; la fen&ecirc;tre, dans la
+demi-teinte:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, rien de nouveau; impossible d'approcher d'ELLE, impossible de
+lui faire rien passer; impossible m&ecirc;me de la voir.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve, avec tout ce bruit qu'il y a eu dans Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est justement ce bruit qui a redoubl&eacute; la d&eacute;fiance des
+surveillants; on a craint qu'on ne profit&acirc;t de l'agitation g&eacute;n&eacute;rale pour
+faire quelque tentative sur le Temple, et, au moment o&ugrave; Sa Majest&eacute;
+allait monter sur la plate-forme, l'ordre a &eacute;t&eacute; donn&eacute; par Santerre de ne
+laisser sortir ni la reine, ni Madame &Eacute;lisabeth, ni madame Royale.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre chevalier, il a d&ucirc; &ecirc;tre bien contrari&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait au d&eacute;sespoir, quand il a vu cette chance nous &eacute;chapper. Il a
+p&acirc;li au point que je l'ai entra&icirc;n&eacute; de peur qu'il ne se trah&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda timidement Genevi&egrave;ve, il n'y avait donc au Temple aucun
+municipal de votre connaissance?</p>
+
+<p>&mdash;Il devait y en avoir un, mais il n'est point venu.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen Maurice Lindey, dit Dixmer d'un ton qu'il s'effor&ccedil;ait de
+rendre indiff&eacute;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi n'est-il pas venu? demanda Genevi&egrave;ve en faisant, de son
+c&ocirc;t&eacute;, le m&ecirc;me effort sur elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait malade.</p>
+
+<p>&mdash;Malade, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et assez gravement m&ecirc;me. Patriote, comme vous le connaissez, il a
+&eacute;t&eacute; forc&eacute; de c&eacute;der son tour &agrave; un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! y e&ucirc;t-il &eacute;t&eacute;, Genevi&egrave;ve, reprit Dixmer, vous comprenez,
+maintenant, que c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la m&ecirc;me chose.</p>
+
+<p>Brouill&eacute;s comme nous le sommes, peut-&ecirc;tre e&ucirc;t-il &eacute;vit&eacute; de me parler.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, mon ami, dit Genevi&egrave;ve, que vous vous exag&eacute;rez la gravit&eacute; de
+la situation. M. Maurice peut avoir le caprice de ne plus venir ici,
+quelques raisons futiles de ne plus nous voir; mais il n'est point, pour
+cela, notre ennemi. La froideur n'exclut pas la politesse, et, en vous
+voyant venir &agrave; lui, je suis certaine qu'il e&ucirc;t fait la moiti&eacute; du chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve, dit Dixmer, pour ce que nous attendions de Maurice, il
+faudrait plus que de la politesse, et ce n'&eacute;tait point trop d'une amiti&eacute;
+r&eacute;elle et profonde. Cette amiti&eacute; est bris&eacute;e; il n'y a donc plus d'espoir
+de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;.</p>
+
+<p>Et Dixmer poussa un profond soupir, tandis que son front, d'ordinaire si
+calme, se plissait tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit timidement Genevi&egrave;ve, si vous croyez M. Maurice si
+n&eacute;cessaire &agrave; vos projets...</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, r&eacute;pondit Dixmer, que je d&eacute;sesp&egrave;re de les voir r&eacute;ussir
+sans lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, pourquoi ne tentez-vous pas une nouvelle d&eacute;marche
+aupr&egrave;s du citoyen Lindey?</p>
+
+<p>Il lui semblait qu'en appelant le jeune homme par son nom de famille,
+l'intonation de sa voix &eacute;tait moins tendre que lorsqu'elle l'appelait
+par son nom de bapt&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Dixmer en secouant la t&ecirc;te, non, j'ai fait tout ce que
+je pouvais faire: une nouvelle d&eacute;marche semblerait singuli&egrave;re et
+&eacute;veillerait n&eacute;cessairement ses soup&ccedil;ons; non, et puis, voyez-vous,
+Genevi&egrave;ve, je vois plus loin que vous dans toute cette affaire: il y a
+une plaie au fond du c&oelig;ur de Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Une plaie? demanda Genevi&egrave;ve fort &eacute;mue. Eh! mon Dieu! que voulez-vous
+dire? Parlez, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, et vous en &ecirc;tes convaincue comme moi, Genevi&egrave;ve, qu'il y
+a dans notre rupture avec le citoyen Lindey plus qu'un caprice.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; quoi donc alors attribuez-vous cette rupture?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'orgueil, peut-&ecirc;tre, dit vivement Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'orgueil?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il nous faisait honneur, &agrave; son avis du moins, ce bon bourgeois de
+Paris, ce demi-aristocrate de robe, conservant ses susceptibilit&eacute;s sous
+son patriotisme; il nous faisait honneur, ce r&eacute;publicain tout-puissant
+dans sa section, dans son club, dans sa municipalit&eacute;, en accordant son
+amiti&eacute; &agrave; des fabricants de pelleteries. Peut-&ecirc;tre avons-nous fait trop
+peu d'avances, peut-&ecirc;tre nous sommes-nous oubli&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Genevi&egrave;ve, si nous lui avons fait trop peu d'avances, si
+nous nous sommes oubli&eacute;s, il me semble que la d&eacute;marche que vous avez
+faite rachetait tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en supposant que le tort v&icirc;nt de moi; mais si, au contraire, le
+tort venait de vous?</p>
+
+<p>&mdash;De moi! Et comment voulez-vous, mon ami, que j'aie eu un tort envers
+M. Maurice? dit Genevi&egrave;ve &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qui sait, avec un pareil caract&egrave;re? Ne l'avez-vous pas vous-m&ecirc;me,
+et la premi&egrave;re, accus&eacute; de caprice? Tenez, j'en reviens &agrave; ma premi&egrave;re
+id&eacute;e, Genevi&egrave;ve, vous avez eu tort de ne pas &eacute;crire &agrave; Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve, y pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement j'y pense, dit Dixmer, mais encore, depuis trois
+semaines que dure cette rupture, j'y ai beaucoup pens&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et...? demanda timidement Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Et je regarde cette d&eacute;marche comme indispensable.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve, non, non, Dixmer, n'exigez point cela de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, Genevi&egrave;ve, que je n'exige jamais rien de vous; je vous
+prie seulement. Eh bien, entendez-vous? je vous prie d'&eacute;crire au citoyen
+Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Mais..., fit Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, reprit Dixmer en l'interrompant: ou il y a entre vous et
+Maurice de graves sujets de querelle, car, quant &agrave; moi, il ne s'est
+jamais plaint de mes proc&eacute;d&eacute;s, ou votre brouille avec lui r&eacute;sulte de
+quelque enfantillage.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve ne r&eacute;pondit point.</p>
+
+<p>&mdash;Si cette brouille est caus&eacute;e par un enfantillage, ce serait folie &agrave;
+vous de l'&eacute;terniser; si elle a pour cause un motif s&eacute;rieux, au point o&ugrave;
+nous en sommes, nous ne devons plus, comprenez bien cela, compter avec
+notre dignit&eacute;, ni m&ecirc;me avec notre amour-propre. Ne mettons donc point en
+balance, croyez-moi, une querelle de jeunes gens avec d'immenses
+int&eacute;r&ecirc;ts. Faites un effort sur vous-m&ecirc;me, &eacute;crivez un mot au citoyen
+Maurice Lindey et il reviendra.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve r&eacute;fl&eacute;chit un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-elle, ne saurait-on trouver un moyen, moins compromettant,
+de ramener la bonne intelligence entre vous et M. Maurice?</p>
+
+<p>&mdash;Compromettant, dites-vous? Mais, au contraire, c'est un moyen tout
+naturel, ce me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas pour moi, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien opini&acirc;tre, Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Accordez-moi de dire que c'est la premi&egrave;re fois, au moins, que vous
+vous en apercevez.</p>
+
+<p>Dixmer, qui froissait son mouchoir entre ses mains, depuis quelques
+instants, essuya son front couvert de sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, et c'est pour cela que mon &eacute;tonnement s'en augmente.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit Genevi&egrave;ve, est-il possible, Dixmer, que vous ne
+compreniez point les causes de ma r&eacute;sistance et que vous vouliez me
+forcer &agrave; parler?</p>
+
+<p>Et elle laissa, faible et comme pouss&eacute;e &agrave; bout, tomber sa t&ecirc;te sur sa
+poitrine, et ses bras &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Dixmer parut faire un violent effort sur lui-m&ecirc;me, prit la main de
+Genevi&egrave;ve, la for&ccedil;a de relever la t&ecirc;te, et, la regardant entre les yeux,
+se mit &agrave; rire avec un &eacute;clat qui e&ucirc;t paru bien forc&eacute; &agrave; Genevi&egrave;ve si
+elle-m&ecirc;me e&ucirc;t &eacute;t&eacute; moins agit&eacute;e en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois ce que c'est, dit-il; en v&eacute;rit&eacute;, vous avez raison. J'&eacute;tais
+aveugle. Avec tout votre esprit, ma ch&egrave;re Genevi&egrave;ve, avec toute votre
+distinction, vous vous &ecirc;tes laiss&eacute; prendre &agrave; une banalit&eacute;, vous avez eu
+peur que Maurice ne dev&icirc;nt amoureux de vous.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve sentit comme un froid mortel p&eacute;n&eacute;trer jusqu'&agrave; son c&oelig;ur. Cette
+ironie de son mari, &agrave; propos de l'amour que Maurice avait pour elle,
+amour dont, d'apr&egrave;s la connaissance qu'elle avait du caract&egrave;re du jeune
+homme, elle pouvait estimer toute la violence, amour enfin que, sans se
+l'avouer autrement que par de sourds remords, elle partageait elle-m&ecirc;me
+au fond du c&oelig;ur, cette ironie la p&eacute;trifia. Elle n'eut point la force de
+regarder. Elle sentit qu'il lui serait impossible de r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai devin&eacute;, n'est-ce pas? reprit Dixmer. Eh bien, rassurez-vous,
+Genevi&egrave;ve, je connais Maurice; c'est un farouche r&eacute;publicain qui n'a
+point dans le c&oelig;ur d'autre amour que l'amour de la patrie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve, &ecirc;tes-vous bien s&ucirc;r de ce que vous dites?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sans doute, reprit Dixmer; si Maurice vous aimait, au lieu de se
+brouiller avec moi, il e&ucirc;t redoubl&eacute; de soins et de pr&eacute;venances pour
+celui qu'il avait int&eacute;r&ecirc;t &agrave; tromper. Si Maurice vous aimait, il n'e&ucirc;t
+point si facilement renonc&eacute; &agrave; ce titre d'ami de la maison, &agrave; l'aide
+duquel, d'ordinaire, on couvre ces sortes de trahisons.</p>
+
+<p>&mdash;En honneur, s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve, ne plaisantez point, je vous prie, sur
+de pareilles choses!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne plaisante point, madame; je vous dis que Maurice ne vous aime
+pas, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, moi, s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve en rougissant, moi, je vous dis que
+vous vous trompez.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, reprit Dixmer, Maurice, qui a eu la force de s'&eacute;loigner
+plut&ocirc;t que de tromper la confiance de son h&ocirc;te, est un honn&ecirc;te homme;
+or, les honn&ecirc;tes gens sont rares, Genevi&egrave;ve, et l'on ne peut trop faire
+pour les ramener &agrave; soi quand ils se sont &eacute;cart&eacute;s. Genevi&egrave;ve, vous
+&eacute;crirez &agrave; Maurice, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! dit la jeune femme.</p>
+
+<p>Et elle laissa tomber sa t&ecirc;te entre ses deux mains; car celui sur lequel
+elle comptait s'appuyer au moment du danger lui manquait tout &agrave; coup et
+la pr&eacute;cipitait au lieu de la retenir.</p>
+
+<p>Dixmer la regarda un instant; puis, s'effor&ccedil;ant de sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ch&egrave;re amie, dit-il, point d'amour-propre de femme; si Maurice
+veut recommencer &agrave; vous faire quelque bonne d&eacute;claration, riez de la
+seconde, comme vous avez fait de la premi&egrave;re. Je vous connais,
+Genevi&egrave;ve, vous &ecirc;tes un digne et noble c&oelig;ur. Je suis s&ucirc;r de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve en se laissant glisser de fa&ccedil;on &agrave; ce qu'un de
+ses genoux touch&acirc;t la terre, oh! mon Dieu! qui peut &ecirc;tre s&ucirc;r des autres
+quand nul n'est s&ucirc;r de soi?</p>
+
+<p>Dixmer devint p&acirc;le, comme si tout son sang se retirait vers son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve, dit-il, j'ai eu tort de vous faire passer par toutes les
+angoisses que vous venez d'&eacute;prouver. J'aurais d&ucirc; vous dire tout de
+suite: Genevi&egrave;ve, nous sommes dans l'&eacute;poque des grands d&eacute;vouements;
+Genevi&egrave;ve, j'ai d&eacute;vou&eacute; &agrave; la reine, notre bienfaitrice, non seulement mon
+bras, non seulement ma t&ecirc;te, mais encore ma f&eacute;licit&eacute;; d'autres lui
+donneront leur vie. Je ferai plus que de lui donner ma vie, moi, je
+risquerai mon honneur; et mon honneur, s'il p&eacute;rit, ne sera qu'une larme
+de plus tombant dans cet oc&eacute;an de douleurs qui s'appr&ecirc;te &agrave; engloutir la
+France. Mais mon honneur ne risque rien, quand il est sous la garde
+d'une femme comme ma Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois Dixmer venait de se r&eacute;v&eacute;ler tout entier.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve redressa la t&ecirc;te, fixa sur lui ses beaux yeux pleins
+d'admiration, se releva lentement, lui donna son front &agrave; baiser.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez? dit-elle. Dixmer fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Dictez alors. Et elle prit une plume.</p>
+
+<p>&mdash;Non point, dit Dixmer; c'est assez d'user, d'abuser peut-&ecirc;tre de ce
+digne jeune homme; et, puisqu'il se r&eacute;conciliera avec nous, &agrave; la suite
+d'une lettre qu'il aura re&ccedil;ue de Genevi&egrave;ve, que cette lettre soit bien
+de Genevi&egrave;ve et non de M. Dixmer.</p>
+
+<p>Et Dixmer baisa une seconde fois sa femme au front, la remercia et
+sortit. Alors Genevi&egrave;ve tremblante &eacute;crivit:</p>
+
+<p>&laquo;Citoyen Maurice, &laquo;Vous saviez combien mon mari vous aimait. Trois
+semaines de s&eacute;paration, qui nous ont paru un si&egrave;cle, vous l'ont-elles
+fait oublier? Venez; nous vous attendons; votre retour sera une
+v&eacute;ritable f&ecirc;te. &laquo;GENEVI&Egrave;VE.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La d&eacute;esse Raison</a></h3>
+
+
+<p>Comme Maurice l'avait fait dire la veille au g&eacute;n&eacute;ral Santerre, il &eacute;tait
+s&eacute;rieusement malade.</p>
+
+<p>Depuis qu'il gardait la chambre, Lorin &eacute;tait venu r&eacute;guli&egrave;rement le voir,
+et avait fait tout ce qu'il avait pu pour le d&eacute;terminer &agrave; prendre
+quelque distraction. Mais Maurice avait tenu bon. Il y a des maladies
+dont on ne veut pas gu&eacute;rir.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> juin, il arriva vers une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc de particulier aujourd'hui? demanda Maurice. Tu es
+superbe.</p>
+
+<p>En effet, Lorin avait le costume de rigueur: le bonnet rouge, la
+carmagnole et la ceinture tricolore orn&eacute;e de ces deux instruments, qu'on
+appelait alors les burettes de l'abb&eacute; Maury, et qu'auparavant et depuis,
+on appela tout bonnement des pistolets.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, dit Lorin, il y a g&eacute;n&eacute;ralement la d&eacute;b&acirc;cle de la gironde qui
+est en train de s'ex&eacute;cuter, mais tambour battant; dans ce moment-ci, par
+exemple, on chauffe les boulets rouges sur la place du Carrousel. Puis,
+particuli&egrave;rement parlant, il y a une grande solennit&eacute; &agrave; laquelle je
+t'invite pour apr&egrave;s-demain.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, pour aujourd'hui, qu'y a-t-il donc? Tu viens me chercher,
+dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; aujourd'hui nous avons la r&eacute;p&eacute;tition.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle r&eacute;p&eacute;tition?</p>
+
+<p>&mdash;La r&eacute;p&eacute;tition de la grande solennit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, dit Maurice, tu sais que, depuis huit jours, je ne sors
+plus; par cons&eacute;quent, je ne suis plus au courant de rien, et j'ai le
+plus grand besoin d'&ecirc;tre renseign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! je ne te l'ai donc pas dit?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m'as rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, mon cher, tu savais d&eacute;j&agrave; que nous avions supprim&eacute; Dieu pour
+quelque temps, et que nous l'avons remplac&eacute; par l'&Ecirc;tre supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il para&icirc;t qu'on s'est aper&ccedil;u d'une chose, c'est que l'&Ecirc;tre
+supr&ecirc;me &eacute;tait un mod&eacute;r&eacute;, un rolandiste, un girondin.</p>
+
+<p>&mdash;Lorin, pas de plaisanteries sur les choses saintes; je n'aime point
+cela, tu le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, mon cher! il faut &ecirc;tre de son si&egrave;cle. Moi aussi, j'aimais
+assez l'ancien Dieu, d'abord parce que j'y &eacute;tais habitu&eacute;. Quant &agrave; l'&Ecirc;tre
+supr&ecirc;me, il para&icirc;t qu'il a r&eacute;ellement des torts, et que, depuis qu'il
+est l&agrave;-haut, tout va de travers; enfin nos l&eacute;gislateurs ont d&eacute;cr&eacute;t&eacute; sa
+d&eacute;ch&eacute;ance....</p>
+
+<p>Maurice haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Hausse les &eacute;paules tant que tu voudras, dit Lorin.</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>De par la philosophie,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous, grands supp&ocirc;ts de Momus,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ordonnons que la folie</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ait son culte</i> in partibus.</span><br />
+</p>
+
+
+<p>Si bien, continua Lorin, que nous allons un peu adorer la d&eacute;esse Raison.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu te fourres dans toutes ces mascarades? dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, si tu connaissais la d&eacute;esse Raison comme je la connais,
+tu serais un de ses plus chauds partisans. &Eacute;coute, je veux te la faire
+conna&icirc;tre, je te pr&eacute;senterai &agrave; elle.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi tranquille avec toutes tes folies; je suis triste, tu le
+sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus, morbleu! elle t'&eacute;gayera, c'est une bonne fille.... Eh!
+mais tu la connais, l'aust&egrave;re d&eacute;esse que les Parisiens vont couronner de
+lauriers et promener sur un char de papier dor&eacute;! C'est... devine...</p>
+
+<p>&mdash;Comment veux-tu que je devine?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Arth&eacute;mise.</p>
+
+<p>&mdash;Arth&eacute;mise? dit Maurice en cherchant dans sa m&eacute;moire, sans que ce nom
+lui rappel&acirc;t aucun souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une grande brune, dont j'ai fait connaissance, l'ann&eacute;e
+derni&egrave;re... au bal de l'Op&eacute;ra, &agrave; telles enseignes que tu vins souper
+avec nous et que tu la grisas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, c'est vrai, r&eacute;pondit Maurice, je me souviens maintenant; et
+c'est elle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle qui a le plus de chances. Je l'ai pr&eacute;sent&eacute;e au concours:
+tous les Thermopyles m'ont promis leurs voix. Dans trois jours,
+l'&eacute;lection g&eacute;n&eacute;rale. Aujourd'hui, repas pr&eacute;paratoire; aujourd'hui, nous
+r&eacute;pandons le vin de Champagne; peut-&ecirc;tre, apr&egrave;s-demain, r&eacute;pandrons-nous
+le sang! Mais qu'on r&eacute;pande ce que l'on voudra, Arth&eacute;mise sera d&eacute;esse,
+ou que le diable m'emporte! Allons, viens; nous lui ferons mettre sa
+tunique.</p>
+
+<p>&mdash;Merci. J'ai toujours eu de la r&eacute;pugnance pour ces sortes de choses.</p>
+
+<p>&mdash;Pour habiller les d&eacute;esses? Peste! mon cher! tu es difficile. Eh bien,
+voyons, si cela peut te distraire, je la lui mettrai, sa tunique, et
+toi, tu la lui &ocirc;teras.</p>
+
+<p>&mdash;Lorin, je suis malade, et non seulement je n'ai plus de gaiet&eacute;, mais
+encore la gaiet&eacute; des autres me fait mal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! tu m'effrayes, Maurice: tu ne te bats plus, tu ne ris plus;
+est-ce que tu conspires, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! pl&ucirc;t &agrave; Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux dire: pl&ucirc;t &agrave; la d&eacute;esse Raison!</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi, Lorin, je ne puis, je ne veux pas sortir; je suis au lit
+et j'y reste. Lorin se gratta l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit-il, je vois ce que c'est.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vois-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que tu attends la d&eacute;esse Raison.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! s'&eacute;cria Maurice, les amis spirituels sont bien g&ecirc;nants;
+va-t'en, ou je te charge d'impr&eacute;cations, toi et ta d&eacute;esse.</p>
+
+<p>&mdash;Charge, charge.... Maurice levait la main pour maudire, lorsqu'il fut
+interrompu par son officieux, qui entrait en ce moment, tenant une
+lettre pour le citoyen son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen Ag&eacute;silas, dit Lorin, tu entres dans un mauvais moment; ton
+ma&icirc;tre allait &ecirc;tre superbe.</p>
+
+<p>Maurice laissa retomber sa main, qu'il &eacute;tendit nonchalamment vers la
+lettre; mais &agrave; peine l'e&ucirc;t-il touch&eacute;e qu'il tressaillit, et,
+l'approchant avidement de ses yeux, d&eacute;vora du regard l'&eacute;criture et le
+cachet, et, tout en bl&ecirc;missant, comme s'il allait se trouver mal, rompit
+le cachet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! murmura Lorin, voici notre int&eacute;r&ecirc;t qui s'&eacute;veille, &agrave; ce qu'il
+para&icirc;t.</p>
+
+<p>Maurice n'&eacute;coutait plus, il lisait avec toute son &acirc;me les quelques
+lignes de Genevi&egrave;ve. Apr&egrave;s les avoir lues, il les relut deux, trois,
+quatre fois; puis il s'essuya le front et laissa retomber ses mains,
+regardant Lorin comme un homme h&eacute;b&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! dit Lorin, il para&icirc;t que voil&agrave; une lettre qui renferme de
+fi&egrave;res nouvelles.</p>
+
+<p>Maurice relut la lettre pour la cinqui&egrave;me fois, et un vermillon nouveau
+colora son visage. Ses yeux dess&eacute;ch&eacute;s s'humect&egrave;rent, et un profond
+soupir dilata sa poitrine; puis, oubliant tout &agrave; coup sa maladie et la
+faiblesse qui en &eacute;tait la suite, il sauta hors de son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Mes habits! s'&eacute;cria-t-il &agrave; l'officieux stup&eacute;fait; mes habits, mon cher
+Ag&eacute;silas! Ah! mon pauvre Lorin, mon bon Lorin, je l'attendais tous les
+jours, mais, en v&eacute;rit&eacute;, je ne l'esp&eacute;rais pas. &Ccedil;&agrave;, une culotte blanche,
+une chemise &agrave; jabot; qu'on me coiffe et qu'on me rase sur-le-champ!</p>
+
+<p>L'officieux se h&acirc;ta d'ex&eacute;cuter les ordres de Maurice, le coiffa et le
+rasa en un tour de main.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la revoir! la revoir! s'&eacute;cria le jeune homme, Lorin, en v&eacute;rit&eacute;, je
+n'ai pas su jusqu'&agrave; pr&eacute;sent ce que c'&eacute;tait que le bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Maurice, dit Lorin, je crois que tu as besoin de la visite
+que je te conseillais.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cher ami, s'&eacute;cria Maurice, pardonne-moi; mais, en v&eacute;rit&eacute;, je n'ai
+plus ma raison.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je t'offre la mienne, dit Lorin en riant de cet affreux
+calembour. Ce qu'il y eut de plus &eacute;tonnant, c'est que Maurice en rit
+aussi.</p>
+
+<p>Le bonheur l'avait rendu facile en mati&egrave;re d'esprit. Ce ne fut point
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-il en coupant un oranger couvert de fleurs, offre de ma
+part ce bouquet &agrave; la digne veuve de Mausole.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure! s'&eacute;cria Lorin, voil&agrave; de la belle galanterie! Aussi,
+je te pardonne. Et puis, il me semble que d&eacute;cid&eacute;ment tu es bien
+amoureux, et j'ai toujours eu le plus profond respect pour les grandes
+infortunes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, je suis amoureux, s'&eacute;cria Maurice, dont le c&oelig;ur
+&eacute;clatait de joie; je suis amoureux, et maintenant je puis l'avouer
+puisqu'elle m'aime; car, puisqu'elle me rappelle, c'est qu'elle m'aime,
+n'est-ce pas, Lorin?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, r&eacute;pondit complaisamment l'adorateur de la d&eacute;esse Raison;
+mais prends garde, Maurice; la fa&ccedil;on dont tu prends la chose fait
+peur...</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Souvent l'amour d'une &Eacute;g&eacute;rie</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>N'est rien moins qu'une trahison</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Du tyran nomm&eacute; Cupidon:</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pr&egrave;s de la plus sage on s'oublie.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Aime ainsi que moi la Raison,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tu ne feras pas de folie.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>&mdash;Bravo! bravo! cria Maurice en battant des mains. Et, prenant ses
+jambes &agrave; son cou, il descendit les escaliers, quatre &agrave; quatre, gagna le
+quai, et s'&eacute;lan&ccedil;a dans la direction si connue de la vieille rue
+Saint-Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il m'a applaudi, Ag&eacute;silas? demanda Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement, citoyen, et il n'y a rien d'&eacute;tonnant, car c'&eacute;tait
+bien joli, ce que vous avez dit l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il est plus malade que je ne croyais, dit Lorin. Et, &agrave; son
+tour, il descendit l'escalier, mais d'un pas plus calme. Arth&eacute;mise
+n'&eacute;tait pas Genevi&egrave;ve. &Agrave; peine Lorin fut-il dans la rue Saint-Honor&eacute;,
+lui et son oranger en fleurs, qu'une foule de jeunes citoyens, auxquels
+il avait pris, selon la disposition d'esprit o&ugrave; il se trouvait,
+l'habitude de distribuer des d&eacute;cimes ou des coups de pied au-dessous de
+la carmagnole, le suivirent respectueusement, le prenant sans doute pour
+un de ces hommes vertueux, auxquels Saint-Just avait propos&eacute; que l'on
+offr&icirc;t un habit blanc et un bouquet de fleurs d'oranger. Comme le
+cort&egrave;ge allait sans cesse grossissant, tant, m&ecirc;me &agrave; cette &eacute;poque, un
+homme vertueux &eacute;tait chose rare &agrave; voir, il y avait bien plusieurs
+milliers de jeunes citoyens, lorsque le bouquet fut offert &agrave; Arth&eacute;mise;
+hommage dont plusieurs autres Raisons, qui se mettaient sur les rangs,
+furent malades jusqu'&agrave; la migraine.</p>
+
+<p>Ce fut ce soir-l&agrave; m&ecirc;me que se r&eacute;pandit dans Paris la fameuse cantate:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Vive la d&eacute;esse Raison!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Flamme pure, douce lumi&egrave;re.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Et, comme elle est parvenue jusqu'&agrave; nous sans nom d'auteur, ce qui a
+fort exerc&eacute; la sagacit&eacute; des arch&eacute;ologues r&eacute;volutionnaires, nous aurions
+presque l'audace d'affirmer qu'elle fut faite pour la belle Arth&eacute;mise
+par notre ami Hyacinthe Lorin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'enfant prodigue</a></h3>
+
+
+<p>Maurice n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; plus vite, quand il e&ucirc;t eu des ailes.</p>
+
+<p>Les rues &eacute;taient pleines de monde, mais Maurice ne remarquait cette
+foule que parce qu'elle retardait sa course; on disait dans les groupes
+que la Convention &eacute;tait assi&eacute;g&eacute;e, que la majest&eacute; du peuple &eacute;tait
+offens&eacute;e dans ses repr&eacute;sentants, qu'on emp&ecirc;chait de sortir; et cela
+avait bien quelque probabilit&eacute;, car on entendait tinter le tocsin et
+tonner le canon d'alarme.</p>
+
+<p>Mais qu'importaient en ce moment &agrave; Maurice le canon d'alarme et le
+tocsin? Que lui faisait que les d&eacute;put&eacute;s pussent ou ne pussent point
+sortir, puisque la d&eacute;fense ne s'&eacute;tendait point jusqu'&agrave; lui? Il courait,
+voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>Tout en courant, il se figurait que Genevi&egrave;ve l'attendait &agrave; la petite
+fen&ecirc;tre donnant sur le jardin, afin de lui envoyer, du plus loin qu'elle
+l'apercevrait, son plus charmant sourire.</p>
+
+<p>Dixmer, aussi, &eacute;tait pr&eacute;venu, sans doute, de cet heureux retour, et il
+allait tendre &agrave; Maurice sa bonne grosse main, si franche et si loyale en
+ses &eacute;treintes.</p>
+
+<p>Il aimait Dixmer, ce jour-l&agrave;; il aimait jusqu'&agrave; Morand et ses cheveux
+noirs, et ses lunettes vertes, sous lesquelles il avait cru voir
+jusqu'alors briller un &oelig;il sournois.</p>
+
+<p>Il aimait la cr&eacute;ation tout enti&egrave;re, car il &eacute;tait heureux; il e&ucirc;t
+volontiers jet&eacute; des fleurs sur la t&ecirc;te de tous les hommes afin que tous
+les hommes fussent heureux comme lui.</p>
+
+<p>Toutefois, il se trompait dans ses esp&eacute;rances, le pauvre Maurice, il se
+trompait, comme il arrive dix-neuf fois sur vingt &agrave; l'homme qui compte
+avec son c&oelig;ur et d'apr&egrave;s son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Au lieu de ce doux sourire qu'attendait Maurice, et qui devait
+l'accueillir du plus loin qu'il serait aper&ccedil;u, Genevi&egrave;ve s'&eacute;tait promis
+de ne montrer &agrave; Maurice qu'une politesse froide, faible rempart qu'elle
+opposait au torrent qui mena&ccedil;ait d'envahir son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait retir&eacute;e dans sa chambre du premier et ne devait descendre
+au rez-de-chauss&eacute;e, que lorsqu'elle serait appel&eacute;e.</p>
+
+<p>H&eacute;las! elle aussi se trompait.</p>
+
+<p>Il n'y avait que Dixmer qui ne se tromp&acirc;t point; il guettait Maurice &agrave;
+travers un grillage et souriait ironiquement.</p>
+
+<p>Le citoyen Morand teignait flegmatiquement en noir de petites queues
+qu'on devait appliquer sur des peaux de chat blanc pour en faire de
+l'hermine.</p>
+
+<p>Maurice poussa la petite porte de l'all&eacute;e pour entrer famili&egrave;rement par
+le jardin; comme autrefois, la porte fit entendre sa sonnette de cette
+certaine fa&ccedil;on qui indiquait que c'&eacute;tait Maurice qui ouvrait la porte.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve, qui se tenait debout devant sa fen&ecirc;tre ferm&eacute;e, tressaillit.</p>
+
+<p>Elle laissa tomber le rideau qu'elle avait entr'ouvert.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re sensation qu'&eacute;prouva Maurice en rentrant chez son h&ocirc;te, fut
+donc un d&eacute;sappointement; non seulement Genevi&egrave;ve ne l'attendait pas &agrave; sa
+fen&ecirc;tre du rez-de-chauss&eacute;e, mais, en entrant dans ce petit salon o&ugrave; il
+avait pris cong&eacute; d'elle, il ne la vit point et fut forc&eacute; de se faire
+annoncer, comme si, pendant ces trois semaines d'absence, il f&ucirc;t devenu
+un &eacute;tranger.</p>
+
+<p>Son c&oelig;ur se serra.</p>
+
+<p>Ce fut Dixmer que Maurice vit le premier; Dixmer accourut et pressa
+Maurice dans ses bras, avec des cris de joie.</p>
+
+<p>Alors, Genevi&egrave;ve descendit; elle s'&eacute;tait frapp&eacute; les joues avec son
+couteau de nacre pour y rappeler le sang, mais elle n'avait pas descendu
+les vingt marches que ce carmin forc&eacute; avait disparu, refluant vers le
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Maurice vit appara&icirc;tre Genevi&egrave;ve dans la p&eacute;nombre de la porte; il
+s'avan&ccedil;a vers elle en souriant pour lui baiser la main. Il s'aper&ccedil;ut
+alors seulement combien elle &eacute;tait chang&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle, de son c&ocirc;t&eacute;, remarqua avec effroi la maigreur de Maurice, ainsi
+que la lumi&egrave;re &eacute;clatante et fi&eacute;vreuse de son regard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voil&agrave; donc, monsieur? lui dit-elle d'une voix dont elle ne put
+ma&icirc;triser l'&eacute;motion. Elle s'&eacute;tait promis de lui dire d'une voix
+indiff&eacute;rente: &laquo;Bonjour, citoyen Maurice; pourquoi donc vous faites-vous
+si rare?&raquo;</p>
+
+<p>La variante parut encore froide &agrave; Maurice, et, cependant, quelle nuance!</p>
+
+<p>Dixmer coupa court aux examens prolong&eacute;s et aux r&eacute;criminations
+r&eacute;ciproques. Il fit servir le d&icirc;ner; car il &eacute;tait pr&egrave;s de deux heures.</p>
+
+<p>En passant dans la salle &agrave; manger, Maurice s'aper&ccedil;ut que son couvert
+&eacute;tait mis.</p>
+
+<p>Alors le citoyen Morand arriva, v&ecirc;tu du m&ecirc;me habit marron et de la m&ecirc;me
+veste. Il avait toujours ses lunettes vertes, ses grandes m&egrave;ches noires
+et son jabot blanc. Maurice fut aussi affectueux qu'il put pour tout cet
+ensemble qui, lorsqu'il l'avait sous les yeux, lui inspirait infiniment
+moins de crainte que lorsqu'il &eacute;tait &eacute;loign&eacute;.</p>
+
+<p>En effet, quelle probabilit&eacute; que Genevi&egrave;ve aim&acirc;t ce petit chimiste? Il
+fallait &ecirc;tre bien amoureux, et, par cons&eacute;quent, bien fou pour se mettre
+de pareilles billeves&eacute;es en t&ecirc;te.</p>
+
+<p>D'ailleurs, le moment e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mal choisi pour &ecirc;tre jaloux. Maurice avait
+dans la poche de sa veste la lettre de Genevi&egrave;ve, et son c&oelig;ur,
+bondissant de joie, battait dessous.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve avait repris sa s&eacute;r&eacute;nit&eacute;. Il y a cela de particulier, dans
+l'organisation des femmes, que le pr&eacute;sent peut presque toujours effacer
+chez elles les traces du pass&eacute; et les menaces de l'avenir.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve, se trouvant heureuse, redevint ma&icirc;tresse d'elle-m&ecirc;me,
+c'est-&agrave;-dire calme et froide, quoique affectueuse; autre nuance que
+Maurice n'&eacute;tait pas assez fort pour comprendre. Lorin en e&ucirc;t trouv&eacute;
+l'explication dans Parny, dans Bertin ou dans Gentil-Bernard.</p>
+
+<p>La conversation tomba sur la d&eacute;esse Raison; la chute des girondins et le
+nouveau culte qui faisait tomber l'h&eacute;ritage du ciel en quenouille,
+&eacute;taient les deux &eacute;v&eacute;nements du jour. Dixmer pr&eacute;tendit qu'il n'e&ucirc;t pas
+&eacute;t&eacute; f&acirc;ch&eacute; de voir cet inappr&eacute;ciable honneur offert &agrave; Genevi&egrave;ve. Maurice
+voulut en rire. Mais Genevi&egrave;ve se rangea &agrave; l'opinion de son mari, et
+Maurice les regarda tous deux, &eacute;tonn&eacute; que le patriotisme p&ucirc;t, &agrave; ce
+point, &eacute;garer un esprit aussi raisonnable que l'&eacute;tait celui de Dixmer,
+et une nature aussi po&eacute;tique que l'&eacute;tait celle de Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Morand d&eacute;veloppa une th&eacute;orie de la femme politique, en montant de
+Th&eacute;roigne de M&eacute;ricourt, l'h&eacute;ro&iuml;ne du 10 ao&ucirc;t, &agrave; madame Roland, cette &acirc;me
+de la gironde. Puis, en passant, il lan&ccedil;a quelques mots contre les
+tricoteuses. Ces mots firent sourire Maurice. C'&eacute;taient, pourtant, de
+cruelles railleries contre ces patriotes femelles, que l'on appela, plus
+tard, du nom hideux de l&eacute;cheuses de guillotine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! citoyen Morand, dit Dixmer, respectons le patriotisme, m&ecirc;me
+lorsqu'il s'&eacute;gare.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; moi, dit Maurice, en fait de patriotisme, je trouve que les
+femmes sont toujours assez patriotes, quand elles ne sont point trop
+aristocrates.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien raison, dit Morand; moi, j'avoue franchement que je
+trouve une femme aussi m&eacute;prisable, quand elle affecte des allures
+d'homme, qu'un homme est l&acirc;che lorsqu'il insulte une femme, cette femme
+f&ucirc;t-elle sa plus cruelle ennemie.</p>
+
+<p>Morand venait tout naturellement d'attirer Maurice sur un terrain
+d&eacute;licat. Maurice avait, &agrave; son tour, r&eacute;pondu par un signe affirmatif; la
+lice &eacute;tait ouverte. Dixmer alors, comme un h&eacute;raut qui sonne, ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Un moment, un moment, citoyen Morand; vous en exceptez, j'esp&egrave;re, les
+femmes ennemies de la nation.</p>
+
+<p>Un silence de quelques secondes suivit cette riposte &agrave; la r&eacute;ponse de
+Morand et au signe de Maurice.</p>
+
+<p>Ce silence, ce fut Maurice qui le rompit.</p>
+
+<p>&mdash;N'exceptons personne, dit-il tristement; h&eacute;las! les femmes qui ont &eacute;t&eacute;
+les ennemies de la nation en sont bien punies aujourd'hui, ce me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez parler des prisonni&egrave;res du Temple, de l'Autrichienne, de
+la s&oelig;ur et de la fille de Capet, s'&eacute;cria Dixmer avec une volubilit&eacute;,
+qui &ocirc;tait toute expression &agrave; ses paroles.</p>
+
+<p>Morand p&acirc;lit en attendant la r&eacute;ponse du jeune municipal, et l'on e&ucirc;t
+dit, si l'on e&ucirc;t pu les voir, que ses ongles allaient tracer un sillon
+sur sa poitrine, tant ils s'y appliquaient profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, dit Maurice, c'est d'elles que je parle.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! dit Morand d'une voix &eacute;trangl&eacute;e, ce que l'on dit est-il vrai,
+citoyen Maurice?</p>
+
+<p>&mdash;Et que dit-on? demanda le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Que les prisonni&egrave;res sont cruellement maltrait&eacute;es, parfois, par
+ceux-l&agrave; m&ecirc;mes dont le devoir serait de les prot&eacute;ger.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des hommes, dit Maurice, qui ne m&eacute;ritent pas le nom d'hommes.
+Il y a des l&acirc;ches qui n'ont point combattu, et qui ont besoin de
+torturer les vaincus pour se persuader &agrave; eux-m&ecirc;mes qu'ils sont
+vainqueurs.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous n'&ecirc;tes point de ces hommes-l&agrave;, vous, Maurice, et j'en suis
+bien certaine, s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pondit Maurice, moi qui vous parle, j'ai mont&eacute; la garde
+aupr&egrave;s de l'&eacute;chafaud sur lequel a p&eacute;ri le feu roi. J'avais le sabre &agrave; la
+main, et j'&eacute;tais l&agrave; pour tuer de ma main quiconque e&ucirc;t voulu le sauver.
+Cependant, lorsqu'il est arriv&eacute; pr&egrave;s de moi, j'ai, malgr&eacute; moi, &ocirc;t&eacute; mon
+chapeau, et, me retournant vers mes hommes:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Citoyens, leur ai-je dit, je vous pr&eacute;viens que je passe mon sabre au
+travers du corps du premier qui insultera le ci-devant roi.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! je d&eacute;fie qui que ce soit de dire qu'un seul cri soit parti de ma
+compagnie. C'est encore moi qui avais &eacute;crit de ma main le premier des
+dix mille &eacute;criteaux qui furent affich&eacute;s dans Paris, lorsque le roi
+revint de Varennes:</p>
+
+<p>&laquo;Quiconque saluera le roi sera battu; quiconque l'insultera sera pendu.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, continua Maurice sans remarquer le terrible effet que ses
+paroles produisaient dans l'assembl&eacute;e, eh bien, j'ai donc prouv&eacute; que je
+suis un bon et franc patriote, que je d&eacute;teste les rois et leurs
+partisans. Eh bien, je le d&eacute;clare, malgr&eacute; mes opinions, qui ne sont rien
+autre chose que des convictions profondes, malgr&eacute; la certitude que j'ai
+que l'Autrichienne est, pour sa bonne part, dans les malheurs qui
+d&eacute;solent la France, jamais, jamais un homme, quel qu'il soit, f&ucirc;t-ce
+Santerre lui-m&ecirc;me, n'insultera l'ex-reine en ma pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, interrompit Dixmer, secouant la t&ecirc;te en homme qui d&eacute;sapprouve
+une telle hardiesse, savez-vous qu'il faut que vous soyez bien s&ucirc;r de
+nous pour dire de pareilles choses devant nous?</p>
+
+<p>&mdash;Devant vous, comme devant tous, Dixmer; et j'ajouterai: elle p&eacute;rira
+peut-&ecirc;tre sur l'&eacute;chafaud de son mari, mais je ne suis pas de ceux &agrave; qui
+une femme fait peur, et je respecterai toujours tout ce qui est plus
+faible que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et la reine, demanda timidement Genevi&egrave;ve, vous a-t-elle t&eacute;moign&eacute;
+parfois, monsieur Maurice, qu'elle f&ucirc;t sensible &agrave; cette d&eacute;licatesse, &agrave;
+laquelle elle est loin d'&ecirc;tre accoutum&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;La prisonni&egrave;re m'a remerci&eacute; plusieurs fois de mes &eacute;gards pour elle,
+madame.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, elle doit voir revenir votre tour de garde avec plaisir?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, r&eacute;pondit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Morand tremblant comme une femme, puisque vous avouez ce
+que personne n'avoue plus maintenant, c'est-&agrave;-dire un c&oelig;ur g&eacute;n&eacute;reux,
+vous ne pers&eacute;cutez pas non plus les enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? dit Maurice. Demandez &agrave; l'inf&acirc;me Simon ce que p&egrave;se le bras du
+municipal devant lequel il a eu l'audace de battre le petit Capet.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse produisit un mouvement spontan&eacute; &agrave; la table de Dixmer, tous
+les convives se lev&egrave;rent respectueusement. Maurice seul &eacute;tait rest&eacute;
+assis et ne se doutait pas qu'il causait cet &eacute;lan d'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'y a-t-il donc? demanda-t-il avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais cru qu'on avait appel&eacute; de l'atelier, r&eacute;pondit Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit Genevi&egrave;ve. Je l'avais cru d'abord aussi; mais nous nous
+sommes tromp&eacute;s. Et chacun reprit sa place.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est donc vous, citoyen Maurice, dit Morand d'une voix
+tremblante, qui &ecirc;tes le municipal dont on a tant parl&eacute;, et qui a si
+noblement d&eacute;fendu un enfant?</p>
+
+<p>&mdash;On en a parl&eacute;? dit Maurice avec une na&iuml;vet&eacute; presque sublime.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! voil&agrave; un noble c&oelig;ur, dit Morand en se levant de table, pour ne
+point &eacute;clater, et en se retirant dans l'atelier, comme si un travail
+press&eacute; le r&eacute;clamait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, citoyen, r&eacute;pondit Dixmer, oui, on en a parl&eacute;; et l'on doit dire
+que tous les gens de c&oelig;ur et de courage vous ont lou&eacute; sans vous
+conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Et laissons-le inconnu, dit Genevi&egrave;ve; la gloire que nous lui
+donnerions serait une gloire trop dangereuse.</p>
+
+<p>Ainsi, dans cette conversation singuli&egrave;re, chacun, sans le savoir, avait
+plac&eacute; son mot d'h&eacute;ro&iuml;sme, de d&eacute;vouement et de sensibilit&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait eu jusqu'au cri de l'amour.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#table">XVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les mineurs</a></h3>
+
+
+<p>Au moment o&ugrave; l'on sortait de table, Dixmer fut pr&eacute;venu que son notaire
+l'attendait dans son cabinet; il s'excusa pr&egrave;s de Maurice, qu'il avait
+d'ailleurs l'habitude de quitter ainsi, et se rendit o&ugrave; l'attendait son
+tabellion.</p>
+
+<p>Il s'agissait de l'achat d'une petite maison rue de la Corderie, en face
+du jardin du Temple. C'&eacute;tait plut&ocirc;t, du reste, un emplacement qu'une
+maison qu'achetait Dixmer, car la b&acirc;tisse actuelle tombait en ruine;
+mais il avait l'intention de la faire relever.</p>
+
+<p>Aussi le march&eacute; n'avait-il point tra&icirc;n&eacute; avec le propri&eacute;taire; le matin
+m&ecirc;me, le notaire l'avait vu et &eacute;tait tomb&eacute; d'accord &agrave; dix-neuf mille
+cinq cents livres. Il venait faire signer le contrat et toucher la somme
+en &eacute;change de cette b&acirc;tisse; le propri&eacute;taire devait compl&egrave;tement
+d&eacute;barrasser, dans la journ&eacute;e m&ecirc;me, la maison, o&ugrave; les ouvriers devaient
+&ecirc;tre mis le lendemain.</p>
+
+<p>Le contrat sign&eacute;, Dixmer et Morand se rendirent avec le notaire rue de
+la Corderie, pour voir &agrave; l'instant m&ecirc;me la nouvelle acquisition, car
+elle &eacute;tait achet&eacute;e sauf visite.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une maison situ&eacute;e &agrave; peu pr&egrave;s o&ugrave; est aujourd'hui le num&eacute;ro 20,
+s'&eacute;levant &agrave; une hauteur de trois &eacute;tages, et surmont&eacute;e d'une mansarde. Le
+bas avait &eacute;t&eacute; lou&eacute; autrefois &agrave; un marchand de vin, et poss&eacute;dait des
+caves magnifiques.</p>
+
+<p>Le propri&eacute;taire vanta surtout les caves; c'&eacute;tait la partie remarquable
+de la maison. Dixmer et Morand parurent attacher un m&eacute;diocre int&eacute;r&ecirc;t &agrave;
+ces caves, et cependant tous deux, comme par complaisance, descendirent
+dans ce que le propri&eacute;taire appelait ses souterrains.</p>
+
+<p>Contre l'habitude des propri&eacute;taires, celui-l&agrave; n'avait point menti; les
+caves &eacute;taient superbes: l'une d'elles s'&eacute;tendait jusque sous la rue de
+la Corderie, et l'on entendait de cette cave rouler les voitures
+au-dessus de la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Dixmer et Morand parurent m&eacute;diocrement appr&eacute;cier cet avantage, et
+parl&egrave;rent m&ecirc;me de faire combler les caveaux, qui, excellents pour un
+marchand de vin, devenaient inutiles &agrave; de bons bourgeois qui comptaient
+occuper toute la maison.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les caves, on visita le premier, puis le second, puis le
+troisi&egrave;me: du troisi&egrave;me, on plongeait compl&egrave;tement dans le jardin du
+Temple; il &eacute;tait, comme d'habitude, envahi par la garde nationale, qui
+en avait la jouissance depuis que la reine ne s'y promenait plus.</p>
+
+<p>Dixmer et Morand reconnurent leur amie, la veuve Plumeau, faisant, avec
+son activit&eacute; ordinaire, les honneurs de sa cantine. Mais, sans doute,
+leur d&eacute;sir d'&ecirc;tre &agrave; leur tour reconnus par elle n'&eacute;tait pas grand, car
+ils se tinrent cach&eacute;s derri&egrave;re le propri&eacute;taire, qui leur faisait
+remarquer les avantages de cette vue aussi vari&eacute;e qu'agr&eacute;able.</p>
+
+<p>L'acqu&eacute;reur demanda alors &agrave; voir les mansardes.</p>
+
+<p>Le propri&eacute;taire ne s'&eacute;tait sans doute pas attendu &agrave; cette exigence, car
+il n'avait pas la clef; mais, attendri par la liasse d'assignats qu'on
+lui avait montr&eacute;e, il descendit aussit&ocirc;t la chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'&eacute;tais pas tromp&eacute;, dit Morand, et cette maison fait &agrave; merveille
+notre affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Et la cave, qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Que c'est un secours de la Providence, qui nous &eacute;pargnera deux jours
+de travail.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'elle soit dans la direction de la cantine?</p>
+
+<p>&mdash;Elle incline un peu &agrave; gauche, mais n'importe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Dixmer, comment pourrez-vous suivre votre ligne
+souterraine avec certitude d'aboutir o&ugrave; vous voulez?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, cher ami, cela me regarde.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous donnions toujours d'ici le signal que nous veillons?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, de la plate-forme, la reine ne pourrait point le voir; car les
+mansardes seules, je crois, sont &agrave; la hauteur de la plate-forme, et
+encore j'en doute.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, dit Dixmer; ou Toulan, ou Mauny peuvent le voir d'une
+ouverture quelconque, et ils pr&eacute;viendront Sa Majest&eacute;.</p>
+
+<p>Et Dixmer fit des n&oelig;uds au bas d'un rideau de calicot blanc, et fit
+passer le rideau par la fen&ecirc;tre, comme si le vent l'avait pouss&eacute;.</p>
+
+<p>Puis tous deux, comme impatients de visiter les mansardes, all&egrave;rent
+attendre le propri&eacute;taire sur l'escalier, apr&egrave;s avoir tir&eacute; la porte du
+troisi&egrave;me afin qu'il ne prit pas l'id&eacute;e au digne homme de faire rentrer
+son rideau flottant.</p>
+
+<p>Les mansardes, comme l'avait pr&eacute;vu Morand, n'atteignaient pas encore la
+hauteur du sommet de la tour. C'&eacute;tait &agrave; la fois une difficult&eacute; et un
+avantage: une difficult&eacute;, parce qu'on ne pouvait point communiquer par
+signes avec la reine; un avantage, parce que cette impossibilit&eacute;
+&eacute;cartait toute suspicion.</p>
+
+<p>Les maisons hautes &eacute;taient naturellement les plus surveill&eacute;es.</p>
+
+<p>Il faudrait, par Mauny, Toulan ou la fille Tison, trouver un moyen de
+lui faire dire de se tenir sur ses gardes, murmura Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Je songerai &agrave; cela, r&eacute;pondit Morand.</p>
+
+<p>On descendit; le notaire attendait au salon avec le contrat tout sign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Dixmer; la maison me convient. Comptez au citoyen les
+dix-neuf mille cinq cents livres convenues, et faites-le signer.</p>
+
+<p>Le propri&eacute;taire compta scrupuleusement la somme et signa.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, citoyen, dit Dixmer, que la clause principale est que la
+maison me sera remise ce soir m&ecirc;me, afin que je puisse, d&egrave;s demain, y
+mettre les ouvriers.</p>
+
+<p>&mdash;Et je m'y conformerai, citoyen; tu peux en emporter les clefs; ce
+soir, &agrave; huit heures, elle sera parfaitement libre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardon, fit Dixmer, ne m'as-tu pas dit, citoyen notaire, qu'il y
+avait une sortie dans la rue Porte-Foin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, citoyen, dit le propri&eacute;taire; mais je l'ai fait fermer, car,
+n'ayant qu'un officieux, le pauvre diable avait trop de fatigue, forc&eacute;
+qu'il &eacute;tait de veiller &agrave; deux portes. Au reste, la sortie est pratiqu&eacute;e
+de mani&egrave;re qu'on puisse la pratiquer de nouveau avec un travail de deux
+heures &agrave; peine. Voulez-vous vous en assurer, citoyens?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, c'est inutile, reprit Dixmer; je n'attache aucune importance &agrave;
+cette sortie.</p>
+
+<p>Et tous deux se retir&egrave;rent apr&egrave;s avoir fait, pour la troisi&egrave;me fois,
+renouveler au propri&eacute;taire sa promesse de laisser l'appartement vide
+pour huit heures du soir.</p>
+
+<p>&Agrave; neuf heures, tous deux revinrent, suivis &agrave; distance par cinq ou six
+hommes, auxquels, au milieu de la confusion qui r&eacute;gnait dans Paris, nul
+ne fit attention.</p>
+
+<p>Ils entr&egrave;rent d'abord tous deux: le propri&eacute;taire avait tenu parole, la
+maison &eacute;tait compl&egrave;tement vide.</p>
+
+<p>On ferma les contrevents avec le plus grand soin; on battit le briquet
+et l'on alluma des bougies que Morand avait apport&eacute;es dans sa poche.</p>
+
+<p>Les uns apr&egrave;s les autres, les cinq ou six hommes entr&egrave;rent. C'&eacute;taient
+les convives ordinaires du ma&icirc;tre tanneur, les m&ecirc;mes contrebandiers qui,
+un soir, avaient voulu tuer Maurice, et qui, depuis, &eacute;taient devenus ses
+amis.</p>
+
+<p>On ferma les portes et l'on descendit &agrave; la cave. Cette cave, tant
+m&eacute;pris&eacute;e dans la journ&eacute;e, &eacute;tait devenue, le soir, la partie importante
+de la maison. On boucha d'abord toutes les ouvertures par lesquelles un
+regard curieux pouvait plonger dans l'int&eacute;rieur. Puis Morand dressa
+sur-le-champ un tonneau vide, et sur un papier se mit &agrave; tracer au crayon
+des lignes g&eacute;om&eacute;triques. Pendant qu'il tra&ccedil;ait ces lignes, ses
+compagnons, conduits par Dixmer, sortaient de la maison, suivaient la
+rue de la Corderie, et, au coin de la rue de Beauce, s'arr&ecirc;taient devant
+une voiture couverte.</p>
+
+<p>Dans cette voiture &eacute;tait un homme qui distribua silencieusement &agrave; chacun
+un instrument de pionnier: &agrave; l'un, une b&ecirc;che; &agrave; l'autre, une pioche; &agrave;
+celui-ci, un levier; &agrave; celui-l&agrave;, un hoyau. Chacun cacha l'instrument
+qu'on lui avait remis, soit sous sa houppelande, soit sous son manteau.
+Les mineurs reprirent le chemin de la petite maison, et la voiture
+disparut.</p>
+
+<p>Morand avait fini son travail.</p>
+
+<p>Il alla droit &agrave; un angle de la cave.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, dit-il, creusez. Et les ouvriers de d&eacute;livrance se mirent
+imm&eacute;diatement &agrave; l'ouvrage. La situation des prisonniers au Temple &eacute;tait
+devenue de plus en plus grave, et surtout de plus en plus douloureuse.
+Un instant, la reine, Madame &Eacute;lisabeth et madame Royale avaient repris
+quelque espoir. Des municipaux, Toulan et Lep&icirc;tre, touch&eacute;s de compassion
+pour les augustes prisonni&egrave;res, leur avaient t&eacute;moign&eacute; leur int&eacute;r&ecirc;t.
+D'abord, peu habitu&eacute;es &agrave; ces marques de sympathie, les pauvres femmes
+s'&eacute;taient d&eacute;fi&eacute;es: mais on ne se d&eacute;fie pas quand on esp&egrave;re. D'ailleurs,
+que pouvait-il arriver &agrave; la reine, s&eacute;par&eacute;e de son fils par la prison,
+s&eacute;par&eacute;e de son mari par la mort? d'aller &agrave; l'&eacute;chafaud comme lui? C'&eacute;tait
+un sort qu'elle avait envisag&eacute; depuis longtemps en face, et auquel elle
+avait fini par s'habituer. La premi&egrave;re fois que le tour de Toulan et de
+Lep&icirc;tre revint, la reine leur demanda s'il &eacute;tait vrai qu'ils
+s'int&eacute;ressaient &agrave; son sort, de lui raconter les d&eacute;tails de la mort du
+roi. C'&eacute;tait une triste &eacute;preuve &agrave; laquelle on soumettait leur sympathie.
+Lep&icirc;tre avait assist&eacute; &agrave; l'ex&eacute;cution, il ob&eacute;it &agrave; l'ordre de la reine.</p>
+
+<p>La reine demanda les journaux qui rapportaient l'ex&eacute;cution. Lep&icirc;tre
+promit de les apporter &agrave; la prochaine garde; le tour de garde revenait
+de trois semaines en trois semaines.</p>
+
+<p>Au temps du roi, il y avait au Temple quatre municipaux. Le roi mort, il
+n'y en eut plus que trois: un qui veillait le jour, deux qui veillaient
+la nuit. Toulan et Lep&icirc;tre invent&egrave;rent alors une ruse pour &ecirc;tre toujours
+de garde la nuit ensemble.</p>
+
+<p>Les heures de garde se tiraient au sort; on &eacute;crivait sur un bulletin:
+<i>jour</i>, et sur deux autres: <i>nuit</i>. Chacun tirait son bulletin dans un
+chapeau; le hasard assortissait les gardiens de nuit.</p>
+
+<p>Chaque fois que Lep&icirc;tre et Toulan &eacute;taient de garde, ils &eacute;crivaient:
+<i>jour</i>, sur les trois bulletins, et pr&eacute;sentaient le chapeau au municipal
+qu'ils voulaient &eacute;vincer. Celui-ci plongeait la main dans l'urne
+improvis&eacute;e et en tirait, n&eacute;cessairement, un bulletin sur lequel &eacute;tait
+&eacute;crit le mot <i>jour</i>. Toulan et Lep&icirc;tre d&eacute;truisaient les deux autres, en
+murmurant contre le hasard qui leur donnait toujours la corv&eacute;e la plus
+ennuyeuse, c'est-&agrave;-dire celle de nuit.</p>
+
+<p>Quand la reine fut s&ucirc;re de ses deux surveillants, elle les mit en
+relations avec le chevalier de Maison-Rouge. Alors, une tentative
+d'&eacute;vasion fut arr&ecirc;t&eacute;e. La reine et Madame &Eacute;lisabeth devaient fuir,
+d&eacute;guis&eacute;es en officiers municipaux, avec des cartes qui leur seraient
+procur&eacute;es. Quant aux deux enfants, c'est-&agrave;-dire &agrave; madame Royale et au
+jeune dauphin, on avait remarqu&eacute; que l'homme qui allumait les quinquets
+au Temple amenait toujours avec lui deux enfants du m&ecirc;me &acirc;ge que la
+princesse et le prince. Il fut arr&ecirc;t&eacute; que Turgy, dont nous avons parl&eacute;,
+rev&ecirc;tirait le costume de l'allumeur et enl&egrave;verait madame Royale et le
+dauphin.</p>
+
+<p>Disons, en deux mots, ce que c'&eacute;tait que Turgy.</p>
+
+<p>Turgy &eacute;tait un ancien gar&ccedil;on servant de la bouche du roi, amen&eacute; au
+Temple avec une partie de la maison des Tuileries, car le roi eut
+d'abord un service de table assez bien organis&eacute;. Le premier mois, ce
+service co&ucirc;ta trente ou quarante mille francs &agrave; la nation.</p>
+
+<p>Mais, comme on le comprend bien, une pareille prodigalit&eacute; ne pouvait
+durer. La Commune y mit ordre. On renvoya chefs, cuisiniers et
+marmitons. Un seul gar&ccedil;on servant fut maintenu; ce gar&ccedil;on servant &eacute;tait
+Turgy.</p>
+
+<p>Turgy &eacute;tait donc un interm&eacute;diaire tout naturel entre les deux
+prisonni&egrave;res et leurs partisans, car Turgy pouvait sortir, et, par
+cons&eacute;quent, porter des billets et rapporter les r&eacute;ponses.</p>
+
+<p>En g&eacute;n&eacute;ral, ces billets &eacute;taient roul&eacute;s en bouchon sur les carafes de
+lait d'amande qu'on faisait passer &agrave; la reine et &agrave; Madame &Eacute;lisabeth. Ils
+&eacute;taient &eacute;crits avec du citron, et les lettres en demeuraient invisibles
+jusqu'&agrave; ce qu'on les approch&acirc;t du feu.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait pr&ecirc;t pour l'&eacute;vasion, lorsqu'un jour Tison alluma sa pipe avec
+le bouchon d'une des carafes. &Agrave; mesure que le papier br&ucirc;lait, il vit
+appara&icirc;tre des caract&egrave;res. Il &eacute;teignit le papier &agrave; moiti&eacute; br&ucirc;l&eacute;, porta
+le fragment au conseil du Temple; l&agrave;, il fut approch&eacute; du feu; mais on ne
+put lire que quelques mots sans suite; l'autre moiti&eacute; &eacute;tait r&eacute;duite en
+cendres.</p>
+
+<p>Seulement, on reconnut l'&eacute;criture de la reine. Tison, interrog&eacute;, raconta
+quelques complaisances qu'il avait cru remarquer, de la part de Lep&icirc;tre
+et de Toulan, pour les prisonni&egrave;res. Les deux commissaires furent
+d&eacute;nonc&eacute;s &agrave; la municipalit&eacute;, et ne purent plus entrer au Temple.</p>
+
+<p>Restait Turgy.</p>
+
+<p>Mais la d&eacute;fiance fut &eacute;veill&eacute;e au plus haut degr&eacute;; jamais on ne le
+laissait seul aupr&egrave;s des princesses. Toute communication avec
+l'ext&eacute;rieur &eacute;tait donc devenue impossible.</p>
+
+<p>Cependant, un jour, Madame &Eacute;lisabeth avait pr&eacute;sent&eacute; &agrave; Turgy, pour qu'il
+le nettoy&acirc;t, un petit couteau &agrave; lame d'or dont elle se servait pour
+couper ses fruits. Turgy s'&eacute;tait dout&eacute; de quelque chose, et, tout en
+l'essuyant, il en avait tir&eacute; le manche. Le manche contenait un billet.</p>
+
+<p>Ce billet &eacute;tait tout un alphabet de signes.</p>
+
+<p>Turgy rendit le couteau &agrave; Madame &Eacute;lisabeth; mais un municipal, qui &eacute;tait
+l&agrave;, le lui arracha des mains et visita le couteau, dont, &agrave; son tour, il
+s&eacute;para la lame du manche; heureusement, le billet n'y &eacute;tait plus. Le
+municipal n'en confisqua pas moins le couteau.</p>
+
+<p>C'est alors que l'infatigable chevalier de Maison-Rouge avait r&ecirc;v&eacute; cette
+seconde tentative, que l'on allait ex&eacute;cuter au moyen de la maison que
+venait d'acheter Dixmer.</p>
+
+<p>Cependant, peu &agrave; peu, les prisonni&egrave;res avaient perdu tout espoir. Ce
+jour-l&agrave;, la reine, &eacute;pouvant&eacute;e des cris de la rue qui parvenaient jusqu'&agrave;
+elle, et apprenant par ses cris qu'il &eacute;tait question de la mise en
+accusation des girondins, les derniers soutiens du mod&eacute;rantisme, avait
+&eacute;t&eacute; d'une tristesse mortelle.</p>
+
+<p>Les girondins morts, la famille royale n'avait &agrave; la Convention aucun
+d&eacute;fenseur.</p>
+
+<p>&Agrave; sept heures, on servit le souper. Les municipaux examin&egrave;rent chaque
+plat comme d'habitude, d&eacute;pli&egrave;rent, les unes apr&egrave;s les autres, toutes les
+serviettes, sond&egrave;rent le pain, l'un avec une fourchette, l'autre avec
+ses doigts, firent briser les macarons et les noix, le tout, de peur
+qu'un billet ne parv&icirc;nt aux prisonni&egrave;res; puis, ces pr&eacute;cautions prises,
+invit&egrave;rent la reine et les princesses &agrave; se mettre &agrave; table par ces
+simples paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Veuve Capet, tu peux manger. La reine secoua la t&ecirc;te en signe qu'elle
+n'avait pas faim. Mais, en ce moment, madame Royale vint, comme si elle
+voulait embrasser sa m&egrave;re, et lui dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-vous &agrave; table, madame, je crois que Turgy vous fait signe.</p>
+
+<p>La reine tressaillit et releva la t&ecirc;te. Turgy &eacute;tait en face d'elle, la
+serviette pos&eacute;e sur son bras gauche, et touchant son &oelig;il de la main
+droite.</p>
+
+<p>Elle se leva aussit&ocirc;t sans faire aucune difficult&eacute;, et alla prendre &agrave;
+table sa place accoutum&eacute;e.</p>
+
+<p>Les deux municipaux assistaient au repas; il leur &eacute;tait d&eacute;fendu de
+laisser les princesses un instant seules avec Turgy.</p>
+
+<p>Les pieds de la reine et de Madame &Eacute;lisabeth s'&eacute;taient rencontr&eacute;s sous
+la table et se pressaient. Comme la reine &eacute;tait plac&eacute;e en face de Turgy,
+aucun des gestes du gar&ccedil;on servant ne lui &eacute;chappait. D'ailleurs, tous
+ses gestes &eacute;taient si naturels, qu'ils ne pouvaient inspirer et
+n'inspir&egrave;rent aucune d&eacute;fiance aux municipaux.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le souper, on desservit avec les m&ecirc;mes pr&eacute;cautions qu'on avait
+prises pour servir: les moindres bribes de pain furent ramass&eacute;es et
+examin&eacute;es; apr&egrave;s quoi, Turgy sortit le premier, puis les municipaux;
+mais la femme Tison resta.</p>
+
+<p>Cette femme &eacute;tait devenue f&eacute;roce depuis qu'elle &eacute;tait s&eacute;par&eacute;e de sa
+fille, dont elle ignorait compl&egrave;tement le sort. Toutes les fois que la
+reine embrassait madame Royale, elle entrait dans des acc&egrave;s de rage qui
+ressemblaient &agrave; de la folie; aussi, la reine, dont le c&oelig;ur maternel
+comprenait ces douleurs de m&egrave;re, s'arr&ecirc;tait-elle souvent au moment o&ugrave;
+elle allait se donner cette consolation, la seule qui lui rest&acirc;t, de
+presser sa fille contre son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Tison vint chercher sa femme; mais celle-ci d&eacute;clara d'abord qu'elle ne
+se retirerait que lorsque la veuve Capet serait couch&eacute;e.</p>
+
+<p>Madame &Eacute;lisabeth prit alors cong&eacute; de la reine et passa dans sa chambre.</p>
+
+<p>La reine se d&eacute;shabilla et se coucha, ainsi que madame Royale; alors la
+femme Tison prit la bougie et sortit.</p>
+
+<p>Les municipaux &eacute;taient d&eacute;j&agrave; couch&eacute;s sur leurs lits de sangle dans le
+corridor.</p>
+
+<p>La lune, cette p&acirc;le visiteuse des pensionnaires, glissait par
+l'ouverture de l'auvent un rayon diagonal qui allait de la fen&ecirc;tre au
+pied du lit de la reine.</p>
+
+<p>Un instant tout resta calme et silencieux dans la chambre.</p>
+
+<p>Puis une porte roula doucement sur ses gonds, une ombre passa dans le
+rayon de lumi&egrave;re et vint s'approcher du chevet du lit. C'&eacute;tait Madame
+&Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu? dit-elle &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez compris?</p>
+
+<p>&mdash;Si bien que je n'y puis croire.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, r&eacute;p&eacute;tons les signes.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord il a touch&eacute; &agrave; son &oelig;il pour nous indiquer qu'il y avait
+quelque chose de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Puis il a pass&eacute; sa serviette de son bras gauche &agrave; son bras droit, ce
+qui veut dire qu'on s'occupe de notre d&eacute;livrance.</p>
+
+<p>&mdash;Puis il a port&eacute; la main &agrave; son front, en signe que l'aide qu'il nous
+annonce vient de l'int&eacute;rieur et non de l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, quand vous lui avez demand&eacute; de ne point oublier demain votre
+lait d'amandes, il a fait deux n&oelig;uds &agrave; son mouchoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est encore le chevalier de Maison-Rouge. Noble c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui, dit Madame &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&mdash;Dormez-vous, ma fille? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma m&egrave;re, r&eacute;pondit madame Royale.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, priez pour qui vous savez. Madame &Eacute;lisabeth regagna sans bruit
+sa chambre, et pendant cinq minutes on entendit la voix de la jeune
+princesse qui parlait &agrave; Dieu dans le silence de la nuit.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait juste au moment o&ugrave;, sur l'indication de Morand, les premiers
+coups de pioche &eacute;taient donn&eacute;s dans la petite maison de la rue de la
+Corderie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#table">XVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Nuages</a></h3>
+
+
+<p>&Agrave; part l'enivrement des premiers regards, Maurice s'&eacute;tait trouv&eacute;
+au-dessous de son attente dans la r&eacute;ception que lui avait faite
+Genevi&egrave;ve, et il comptait sur la solitude pour regagner le chemin qu'il
+avait perdu, ou du moins qu'il paraissait avoir perdu dans la route de
+ses affections.</p>
+
+<p>Mais Genevi&egrave;ve avait son plan arr&ecirc;t&eacute;; elle comptait bien ne pas lui
+fournir l'occasion d'un t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, d'autant plus qu'elle se rappelait
+par leur douceur m&ecirc;me combien ces t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te &eacute;taient dangereux.</p>
+
+<p>Maurice comptait sur le lendemain; une parente, sans doute pr&eacute;venue &agrave;
+l'avance, &eacute;tait venue faire une visite, et Genevi&egrave;ve l'avait retenue.
+Cette fois-l&agrave;, il n'y avait rien &agrave; dire; car il pouvait n'y avoir pas de
+la faute de Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>En s'en allant, Maurice fut charg&eacute; de reconduire la parente, qui
+demeurait rue des Foss&eacute;s-Saint-Victor.</p>
+
+<p>Maurice s'&eacute;loigna en faisant la moue; mais Genevi&egrave;ve lui sourit, et
+Maurice prit ce sourire pour une promesse.</p>
+
+<p>H&eacute;las! Maurice se trompait. Le lendemain 2 juin, jour terrible qui vit
+la chute des girondins, Maurice cong&eacute;dia son ami Lorin, qui voulait
+absolument l'emmener &agrave; la Convention, et mit &agrave; part toutes choses pour
+aller voir son amie. La d&eacute;esse de la libert&eacute; avait une terrible rivale
+en Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Maurice trouva Genevi&egrave;ve dans son petit salon, Genevi&egrave;ve pleine de gr&acirc;ce
+et de pr&eacute;venances; mais pr&egrave;s d'elle &eacute;tait une jeune femme de chambre, &agrave;
+la cocarde tricolore, qui marquait des mouchoirs dans l'angle de la
+fen&ecirc;tre, et qui ne quitta point sa place.</p>
+
+<p>Maurice fron&ccedil;a le sourcil: Genevi&egrave;ve s'aper&ccedil;ut que l'Olympien &eacute;tait de
+mauvaise humeur; elle redoubla de pr&eacute;venances; mais, comme elle ne
+poussa point l'amabilit&eacute; jusqu'&agrave; cong&eacute;dier la jeune officieuse, Maurice
+s'impatienta et partit une heure plus t&ocirc;t que d'habitude.</p>
+
+<p>Tout cela pouvait &ecirc;tre du hasard. Maurice prit patience. Ce soir-l&agrave;,
+d'ailleurs, la situation &eacute;tait si terrible, que, bien que Maurice,
+depuis quelque temps, v&eacute;c&ucirc;t en dehors de la politique, le bruit arriva
+jusqu'&agrave; lui. Il ne fallait pas moins que la chute d'un parti qui avait
+r&eacute;gn&eacute; dix mois en France, pour le distraire un instant de son amour.</p>
+
+<p>Le lendemain, m&ecirc;me man&egrave;ge de la part de Genevi&egrave;ve. Maurice avait, dans
+la pr&eacute;voyance de ce syst&egrave;me, arr&ecirc;t&eacute; son plan: dix minutes apr&egrave;s son
+arriv&eacute;e, Maurice, voyant qu'apr&egrave;s avoir marqu&eacute; une douzaine de
+mouchoirs, la femme de chambre entamait six douzaines de serviettes,
+Maurice, disons-nous, tira sa montre, se leva, salua Genevi&egrave;ve et partit
+sans dire un seul mot.</p>
+
+<p>Il y eut plus: en partant, il ne se retourna point une seule fois.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve, qui s'&eacute;tait lev&eacute;e pour le suivre des yeux &agrave; travers le
+jardin, resta un instant sans pens&eacute;e, p&acirc;le et nerveuse, et retomba sur
+sa chaise, toute constern&eacute;e de l'effet de sa diplomatie.</p>
+
+<p>En ce moment, Dixmer entra.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice est parti? s'&eacute;cria-t-il avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, balbutia Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il arrivait seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait un quart d'heure &agrave; peu pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il reviendra?</p>
+
+<p>&mdash;J'en doute.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-nous, Muguet, fit Dixmer. La femme de chambre avait pris ce
+nom de fleur en haine du nom de Marie, qu'elle avait le malheur de
+porter comme l'Autrichienne. Sur l'invitation de son ma&icirc;tre, elle se
+leva et sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ch&egrave;re Genevi&egrave;ve, demanda Dixmer, la paix est-elle faite avec
+Maurice?</p>
+
+<p>&mdash;Tout au contraire, mon ami, je crois que nous sommes &agrave; cette heure
+plus en froid que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette fois, qui a tort? demanda Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, sans aucun doute.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, faites-moi juge.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit Genevi&egrave;ve en rougissant, vous ne devinez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi il s'est f&acirc;ch&eacute;? Non.</p>
+
+<p>&mdash;Il a pris Muguet en grippe, &agrave; ce qu'il para&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! vraiment? Alors il faut renvoyer cette fille. Je ne me priverai
+pas pour une femme de chambre d'un ami comme Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Genevi&egrave;ve, je crois qu'il n'irait pas jusqu'&agrave; exiger qu'on
+l'exil&acirc;t de la maison, et qu'il lui suffirait...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on l'exil&acirc;t de ma chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Et Maurice a raison, dit Dixmer. C'est &agrave; vous et non &agrave; Muguet que
+Maurice vient rendre visite; il est donc inutile que Muguet soit l&agrave;, &agrave;
+demeure, quand il vient.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve regarda son mari avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami..., dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve, reprit Dixmer, je croyais avoir en vous un alli&eacute; qui
+rendrait plus facile la t&acirc;che que je me suis impos&eacute;e, et voil&agrave;, au
+contraire, que vos craintes redoublent nos difficult&eacute;s. Il y a quatre
+jours que je croyais tout arr&ecirc;t&eacute; entre nous, et voil&agrave; que tout est &agrave;
+refaire. Genevi&egrave;ve, ne vous ai-je pas dit que je me fiais en vous, en
+votre honneur? ne vous ai-je pas dit qu'il fallait enfin que Maurice
+redev&icirc;nt notre ami plus intime et moins d&eacute;fiant que jamais? Oh! mon
+Dieu! que les femmes sont un &eacute;ternel obstacle &agrave; nos projets!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, n'avez-vous pas quelque autre moyen? Pour nous tous, je
+l'ai d&eacute;j&agrave; dit, mieux vaudrait que M. Maurice f&ucirc;t &eacute;loign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour nous tous, peut-&ecirc;tre: mais, pour celle qui est au-dessus de
+nous tous, pour celle &agrave; qui nous avons jur&eacute; de sacrifier notre fortune,
+notre vie, notre honneur m&ecirc;me, il faut que ce jeune homme revienne.
+Savez-vous que l'on a des soup&ccedil;ons sur Turgy, et qu'on parle de donner
+un autre serviteur aux princesses?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, je renverrai Muguet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, Genevi&egrave;ve, dit Dixmer avec un de ces mouvements
+d'impatience si rares chez lui, pourquoi me parler de cela? pourquoi
+souffler le feu de ma pens&eacute;e avec la v&ocirc;tre? pourquoi me cr&eacute;er des
+difficult&eacute;s dans la difficult&eacute; m&ecirc;me? Genevi&egrave;ve, faites, en femme
+honn&ecirc;te, d&eacute;vou&eacute;e, ce que vous croirez devoir faire, voil&agrave; ce que je vous
+dis; demain, je serai sorti; demain, je remplace Morand dans ses travaux
+d'ing&eacute;nieur. Je ne d&icirc;nerai point avec vous, mais lui y d&icirc;nera; il a
+quelque chose &agrave; demander &agrave; Maurice, il vous expliquera ce que c'est. Ce
+qu'il a &agrave; lui demander, songez-y, Genevi&egrave;ve, c'est la chose importante;
+c'est, non pas le but auquel nous marchons, mais le moyen; c'est le
+dernier espoir de cet homme si bon, si noble, si d&eacute;vou&eacute;; de ce
+protecteur de vous et de moi, pour qui nous devons donner notre vie.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour qui je donnerais la mienne! s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve avec
+enthousiasme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cet homme, Genevi&egrave;ve, je ne sais comment cela s'est fait,
+vous n'avez pas su le faire aimer &agrave; Maurice, de qui il &eacute;tait important
+surtout qu'il f&ucirc;t aim&eacute;. En sorte qu'aujourd'hui, dans la mauvaise
+disposition d'esprit o&ugrave; vous l'avez mis, Maurice refusera peut-&ecirc;tre &agrave;
+Morand ce qu'il lui demandera, et ce qu'il faut &agrave; tout prix que nous
+obtenions. Voulez-vous maintenant que je vous dise, Genevi&egrave;ve, o&ugrave;
+m&egrave;neront Morand toutes vos d&eacute;licatesses et toutes vos sentimentalit&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve en joignant les mains et en p&acirc;lissant,
+monsieur, ne parlons jamais de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, donc, reprit Dixmer en posant ses l&egrave;vres sur le front de sa
+femme, soyez forte et r&eacute;fl&eacute;chissez. Et il sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, mon Dieu! murmura Genevi&egrave;ve avec angoisse, que de
+violences ils me font pour que j'accepte cet amour vers lequel vole
+toute mon &acirc;me!...</p>
+
+<p>Le lendemain, comme nous l'avons dit d&eacute;j&agrave;, &eacute;tait un d&eacute;cadi.</p>
+
+<p>Il y avait un usage fond&eacute; dans la famille Dixmer, comme dans toutes les
+familles bourgeoises de l'&eacute;poque: c'&eacute;tait un d&icirc;ner plus long et plus
+c&eacute;r&eacute;monieux le dimanche que les autres jours. Depuis son intimit&eacute;,
+Maurice, invit&eacute; &agrave; ce d&icirc;ner une fois pour toutes, n'y avait jamais
+manqu&eacute;. Ce jour-l&agrave;, quoiqu'on ne se m&icirc;t d'habitude &agrave; table qu'&agrave; deux
+heures, Maurice arrivait &agrave; midi.</p>
+
+<p>&Agrave; la mani&egrave;re dont il &eacute;tait parti, Genevi&egrave;ve d&eacute;sesp&eacute;ra presque de le
+voir.</p>
+
+<p>En effet, midi sonna sans qu'on aper&ccedil;&ucirc;t Maurice; puis midi et demi, puis
+une heure.</p>
+
+<p>Il serait impossible d'exprimer ce qui se passait, pendant cette
+attente, dans le c&oelig;ur de Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait d'abord habill&eacute;e le plus simplement possible; puis, voyant
+qu'il tardait &agrave; venir, par ce sentiment de coquetterie naturelle au
+c&oelig;ur de la femme, elle avait mis une fleur &agrave; son c&ocirc;t&eacute;, une fleur dans
+ses cheveux, et elle avait attendu encore en sentant son c&oelig;ur se serrer
+de plus en plus. On en &eacute;tait arriv&eacute; ainsi presque au moment de se mettre
+&agrave; table, et Maurice ne paraissait pas.</p>
+
+<p>&Agrave; deux heures moins dix minutes, Genevi&egrave;ve entendit le pas du cheval de
+Maurice, ce pas qu'elle connaissait si bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le voici, s'&eacute;cria-t-elle; son orgueil n'a pu lutter contre son
+amour. Il m'aime! il m'aime!</p>
+
+<p>Maurice sauta &agrave; bas de son cheval qu'il remit aux mains du gar&ccedil;on
+jardinier, mais en lui ordonnant de l'attendre o&ugrave; il &eacute;tait. Genevi&egrave;ve le
+regardait descendre et vit avec inqui&eacute;tude que le jardinier ne
+conduisait point le cheval &agrave; l'&eacute;curie.</p>
+
+<p>Maurice entra. Il &eacute;tait ce jour-l&agrave; d'une beaut&eacute; resplendissante. Le
+large habit noir carr&eacute; &agrave; grands revers, le gilet blanc, la culotte de
+peau de chamois dessinant des jambes moul&eacute;es sur celles de l'Apollon; le
+col de batiste blanche et ses beaux cheveux, d&eacute;couvrant un front large
+et poli, en faisaient un type d'&eacute;l&eacute;gante et vigoureuse nature.</p>
+
+<p>Il entra. Comme nous l'avons dit, sa pr&eacute;sence dilatait le c&oelig;ur de
+Genevi&egrave;ve; elle l'accueillit radieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voil&agrave;, dit-elle en lui tendant la main; vous d&icirc;nez avec nous,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, citoyenne, dit Maurice d'un ton froid, je venais vous
+demander la permission de m'absenter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous absenter?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les affaires de la section me r&eacute;clament. J'ai craint que vous ne
+m'attendiez et que vous ne m'accusiez d'impolitesse; voil&agrave; pourquoi je
+suis venu.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve sentit son c&oelig;ur, un instant &agrave; l'aise, se comprimer de
+nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! dit-elle, et Dixmer qui ne d&icirc;ne pas ici, Dixmer qui
+comptait vous retrouver &agrave; son retour et m'avait recommand&eacute; de vous
+retenir ici!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! alors je comprends votre insistance, madame. Il y avait un ordre
+de votre mari. Et moi qui ne devinais point cela! En v&eacute;rit&eacute;, je ne me
+corrigerai jamais de mes fatuit&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice!</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est &agrave; moi, madame, de m'arr&ecirc;ter &agrave; vos actions plut&ocirc;t qu'&agrave; vos
+paroles; c'est &agrave; moi de comprendre que, si Dixmer n'est point ici,
+raison de plus pour que je n'y reste pas. Son absence serait un surcro&icirc;t
+de g&ecirc;ne pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? demanda timidement Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, depuis mon retour, vous semblez prendre &agrave; t&acirc;che de
+m'&eacute;viter; parce que j'&eacute;tais revenu, pour vous, pour vous seule, vous le
+savez, mon Dieu! et que, depuis que je suis revenu, j'ai sans cesse
+trouv&eacute; d'autres que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Genevi&egrave;ve, vous voil&agrave; encore f&acirc;ch&eacute;, mon ami, et cependant
+je fais de mon mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, Genevi&egrave;ve, vous pouvez mieux faire encore: c'est de me
+recevoir comme auparavant, ou de me chasser tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Maurice, dit tendrement Genevi&egrave;ve, comprenez ma situation,
+devinez mes angoisses, et ne faites pas davantage le tyran avec moi.</p>
+
+<p>Et la jeune femme s'approcha de lui, et le regarda avec tristesse.
+Maurice se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulez-vous donc? continua-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux vous aimer, Genevi&egrave;ve, puisque je sens que maintenant je ne
+puis vivre sans cet amour.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, par piti&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, madame, s'&eacute;cria Maurice, il fallait me laisser mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mourir ou oublier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouviez donc oublier, vous? s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve, dont les larmes
+jaillirent du c&oelig;ur aux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, murmura Maurice en tombant &agrave; genoux, non, Genevi&egrave;ve,
+mourir peut-&ecirc;tre, oublier jamais, jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, reprit Genevi&egrave;ve avec fermet&eacute;, ce serait le mieux,
+Maurice, car cet amour est criminel.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous dit cela &agrave; M. Morand? dit Maurice, ramen&eacute; &agrave; lui par cette
+froideur subite.</p>
+
+<p>&mdash;M. Morand n'est point un fou comme vous, Maurice, et je n'ai jamais eu
+besoin de lui indiquer la mani&egrave;re dont il se devait conduire dans la
+maison d'un ami.</p>
+
+<p>&mdash;Gageons, r&eacute;pondit Maurice en souriant avec ironie, gageons que, si
+Dixmer d&icirc;ne dehors, Morand ne s'est pas absent&eacute;, lui. Ah! voil&agrave; ce qu'il
+faut m'opposer, Genevi&egrave;ve, pour m'emp&ecirc;cher de vous aimer; car tant que
+ce Morand sera l&agrave;, &agrave; vos c&ocirc;t&eacute;s, ne vous quittant pas d'une seconde,
+continua-t-il avec m&eacute;pris, oh! non, non, je ne vous aimerai pas, ou, du
+moins, je ne m'avouerai pas que je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve pouss&eacute;e &agrave; bout par cette &eacute;ternelle
+suspicion, en &eacute;treignant le bras du jeune homme avec une sorte de
+fr&eacute;n&eacute;sie, moi, je vous jure, entendez-vous bien, Maurice, et que cela
+soit dit une fois pour toutes, que cela soit dit pour n'y plus revenir
+jamais, je vous jure que Morand ne m'a jamais adress&eacute; un seul mot
+d'amour, que jamais Morand ne m'a aim&eacute;e, que jamais Morand ne m'aimera;
+je vous le jure sur mon honneur, je vous le jure sur l'&acirc;me de ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! h&eacute;las! s'&eacute;cria Maurice, que je voudrais donc vous croire!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! croyez-moi, pauvre fou! dit-elle avec un sourire qui, pour tout
+autre qu'un jaloux, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un aveu charmant. Croyez-moi; d'ailleurs, en
+voulez-vous savoir davantage? Eh bien, Morand aime une femme devant
+laquelle s'effacent toutes les femmes de la terre, comme les fleurs des
+champs s'effacent devant les &eacute;toiles du ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle femme, demanda Maurice, peut donc effacer ainsi les autres
+femmes, quand au nombre de ces femmes se trouve Genevi&egrave;ve?</p>
+
+<p>&mdash;Celle qu'on aime, reprit en souriant Genevi&egrave;ve, n'est-elle pas
+toujours, dites-moi, le chef-d'&oelig;uvre de la cr&eacute;ation?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Maurice, si vous ne m'aimez pas, Genevi&egrave;ve.... La jeune
+femme attendit avec anxi&eacute;t&eacute; la fin de la phrase.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne m'aimez pas, continua Maurice, pouvez-vous me jurer au
+moins de n'en jamais aimer d'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, Maurice, je vous le jure et de grand c&oelig;ur, s'&eacute;cria
+Genevi&egrave;ve, enchant&eacute;e que Maurice lui offr&icirc;t lui-m&ecirc;me cette transaction
+avec sa conscience.</p>
+
+<p>Maurice saisit les deux mains que Genevi&egrave;ve &eacute;levait au ciel, et les
+couvrit de baisers ardents.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, &agrave; pr&eacute;sent, dit-il, je serai bon, facile, confiant; &agrave; pr&eacute;sent,
+je serai g&eacute;n&eacute;reux. Je veux vous sourire, je veux &ecirc;tre heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'en demanderez point davantage?</p>
+
+<p>&mdash;Je t&acirc;cherai.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Genevi&egrave;ve, je pense qu'il est inutile qu'on vous
+tienne ce cheval en main. La section attendra.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Genevi&egrave;ve, je voudrais que le monde tout entier attend&icirc;t et
+pouvoir le faire attendre pour vous. On entendit des pas dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;On vient nous annoncer que nous sommes servis, dit Genevi&egrave;ve. Ils se
+serr&egrave;rent la main furtivement. C'&eacute;tait Morand qui venait annoncer qu'on
+n'attendait, pour se mettre &agrave; table, que Maurice et Genevi&egrave;ve. Lui aussi
+s'&eacute;tait fait beau pour ce d&icirc;ner du dimanche.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#table">XIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La demande</a></h3>
+
+
+<p>Morand, par&eacute; avec cette recherche, n'&eacute;tait point une petite curiosit&eacute;
+pour Maurice.</p>
+
+<p>Le muscadin le plus raffin&eacute; n'e&ucirc;t point trouv&eacute; un reproche &agrave; faire au
+n&oelig;ud de sa cravate, aux plis de ses bottes, &agrave; la finesse de son linge.</p>
+
+<p>Mais, il faut l'avouer, c'&eacute;taient toujours les m&ecirc;mes cheveux et les
+m&ecirc;mes lunettes.</p>
+
+<p>Il sembla alors &agrave; Maurice, tant le serment de Genevi&egrave;ve l'avait rassur&eacute;,
+qu'il voyait pour la premi&egrave;re fois ces cheveux et ces lunettes sous leur
+v&eacute;ritable jour.</p>
+
+<p>&mdash;Du diable, se dit Maurice en allant &agrave; sa rencontre, du diable si
+jamais maintenant je suis jaloux de toi, excellent citoyen Morand! Mets,
+si tu veux, tous les jours ton habit gorge de pigeon des d&eacute;cadis, et
+fais-toi faire pour les d&eacute;cadis un habit de drap d'or. &Agrave; compter
+d'aujourd'hui, je promets de ne plus voir que tes cheveux et tes
+lunettes, et surtout de ne plus t'accuser d'aimer Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>On comprend combien la poign&eacute;e de main donn&eacute;e au citoyen Morand, &agrave; la
+suite de ce soliloque, fut plus franche et plus cordiale que celle qu'il
+lui donnait habituellement.</p>
+
+<p>Contre l'habitude, le d&icirc;ner se passait en petit comit&eacute;. Trois couverts
+seulement &eacute;taient mis &agrave; une table &eacute;troite.</p>
+
+<p>Maurice comprit que, sous la table, il pourrait rencontrer le pied de
+Genevi&egrave;ve; le pied continuerait la phrase muette et amoureuse commenc&eacute;e
+par la main.</p>
+
+<p>On s'assit. Maurice voyait Genevi&egrave;ve de biais; elle &eacute;tait entre le jour
+et lui; ses cheveux noirs avaient un reflet bleu comme l'aile du
+corbeau; son teint &eacute;tincelait, son &oelig;il &eacute;tait humide d'amour.</p>
+
+<p>Maurice chercha et rencontra le pied de Genevi&egrave;ve. Au premier contact
+dont il cherchait le reflet sur son visage, il la vit &agrave; la fois rougir
+et p&acirc;lir; mais le petit pied demeura paisiblement sous la table, endormi
+entre les deux siens.</p>
+
+<p>Avec son habit gorge de pigeon, Morand semblait avoir repris son esprit
+du d&eacute;cadi, cet esprit brillant que Maurice avait vu quelquefois jaillir
+des l&egrave;vres de cette homme &eacute;trange, et qu'e&ucirc;t si bien accompagn&eacute; sans
+doute la flamme de ses yeux, si des lunettes vertes n'eussent point
+&eacute;teint cette flamme.</p>
+
+<p>Il dit mille folies sans jamais rire: ce qui faisait la force de
+plaisanterie de Morand, ce qui donnait un charme &eacute;trange &agrave; ses saillies,
+c'&eacute;tait son imperturbable s&eacute;rieux. Ce marchand qui avait tant voyag&eacute;
+pour le commerce de peaux de toute esp&egrave;ce, depuis les peaux de panth&egrave;re
+jusqu'aux peaux de lapin, ce chimiste aux bras rouges connaissait
+l'&Eacute;gypte comme H&eacute;rodote, l'Afrique comme Levaillant, et l'Op&eacute;ra et les
+boudoirs comme un muscadin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le diable m'emporte! citoyen Morand, dit Maurice, vous &ecirc;tes non
+seulement un sachant, mais encore un savant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai beaucoup vu et surtout beaucoup lu, dit Morand; puis ne
+faut-il pas que je me pr&eacute;pare un peu &agrave; la vie de plaisir que je compte
+embrasser d&egrave;s que j'aurai fait ma fortune? Il est temps, citoyen
+Maurice, il est temps!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Maurice, vous parlez comme un vieillard; quel &acirc;ge avez-vous
+donc?</p>
+
+<p>Morand se retourna en tressaillant &agrave; cette question, toute naturelle
+qu'elle &eacute;tait.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trente-huit ans, dit-il. Ah! voil&agrave; ce que c'est que d'&ecirc;tre un
+savant, comme vous dites, on n'a plus d'&acirc;ge.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve se mit &agrave; rire; Maurice fit chorus; Morand se contenta de
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous avez beaucoup voyag&eacute;? demanda Maurice en resserrant entre
+les siens le pied de Genevi&egrave;ve, qui tendait imperceptiblement &agrave; se
+d&eacute;gager.</p>
+
+<p>&mdash;Une partie de ma jeunesse, r&eacute;pondit Morand, s'est &eacute;coul&eacute;e &agrave;
+l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup vu! pardon, c'est observ&eacute; que je devrais dire, reprit
+Maurice; car un homme comme vous ne peut voir sans observer.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui, beaucoup vu, reprit Morand; je dirais presque que j'ai
+tout vu.</p>
+
+<p>&mdash;Tout, citoyen, c'est beaucoup, reprit en riant Maurice, et, si vous
+cherchiez...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, vous avez raison. Il y a deux choses que je n'ai jamais vues.
+Il est vrai que, de nos jours, ces deux choses se font de plus en plus
+rares.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? demanda Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;La premi&egrave;re, r&eacute;pondit gravement Morand, c'est un Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Maurice, &agrave; d&eacute;faut de Dieu, citoyen Morand, je pourrais vous
+faire voir une d&eacute;esse.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? interrompit Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une d&eacute;esse de cr&eacute;ation toute moderne: la d&eacute;esse Raison. J'ai un
+ami dont vous m'avez quelquefois entendu parler, mon cher et brave
+Lorin, un c&oelig;ur d'or, qui n'a qu'un seul d&eacute;faut, celui de faire des
+quatrains et des calembours.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il vient d'avantager la ville de Paris d'une d&eacute;esse Raison,
+parfaitement conditionn&eacute;e, et &agrave; laquelle on n'a rien trouv&eacute; &agrave; reprendre.
+C'est la citoyenne Arth&eacute;mise, ex-danseuse de l'Op&eacute;ra, et &agrave; pr&eacute;sent
+parfumeuse, rue Martin. Sit&ocirc;t qu'elle sera d&eacute;finitivement re&ccedil;ue d&eacute;esse,
+je pourrai vous la montrer.</p>
+
+<p>Morand remercia gravement Maurice de la t&ecirc;te, et continua:</p>
+
+<p>&mdash;L'autre, dit-il, c'est un roi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela, c'est plus difficile, dit Genevi&egrave;ve en s'effor&ccedil;ant de
+sourire; il n'y en a plus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez d&ucirc; voir le dernier, dit Maurice, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; prudent.</p>
+
+<p>&mdash;Il en r&eacute;sulte, dit Morand, que je ne me fais aucune id&eacute;e d'un front
+couronn&eacute;: ce doit &ecirc;tre fort triste?</p>
+
+<p>&mdash;Fort triste, en effet, dit Maurice; je vous en r&eacute;ponds, moi qui en
+vois un tous les mois &agrave; peu pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Un front couronn&eacute;? demanda Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Ou du moins, reprit Maurice, qui a port&eacute; le lourd et douloureux
+fardeau d'une couronne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, la reine, dit Morand. Vous avez raison, monsieur Maurice, ce
+doit &ecirc;tre un lugubre spectacle...</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle aussi belle et aussi fi&egrave;re qu'on le dit? demanda Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'avez-vous donc jamais vue, madame? demanda &agrave; son tour Maurice
+&eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Jamais!... r&eacute;pliqua la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, dit Maurice, c'est &eacute;trange!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi &eacute;trange? dit Genevi&egrave;ve. Nous avons habit&eacute; la province
+jusqu'en 91; depuis 91, j'habite la vieille rue Saint-Jacques, qui
+ressemble beaucoup &agrave; la province, si ce n'est que l'on n'a jamais de
+soleil, moins d'air et moins de fleurs. Vous connaissez ma vie, citoyen
+Maurice: elle a toujours &eacute;t&eacute; la m&ecirc;me; comment voulez-vous que j'aie vu
+la reine? Jamais l'occasion ne s'en est pr&eacute;sent&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne crois pas que vous profitiez de celle qui, malheureusement,
+se pr&eacute;sentera peut-&ecirc;tre, dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen Maurice, reprit Morand, fait allusion &agrave; une chose qui n'est
+plus un secret.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; laquelle? demanda Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; la condamnation probable de Marie-Antoinette et &agrave; sa mort sur
+le m&ecirc;me &eacute;chafaud o&ugrave; est mort son mari. Le citoyen dit, enfin, que vous
+ne profiterez point, pour la voir, du jour o&ugrave; elle sortira du Temple
+pour marcher &agrave; la place de la R&eacute;volution.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certes, non, s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve, &agrave; ces paroles prononc&eacute;es par
+Morand avec un sang-froid glacial.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, faites-en votre deuil, continua l'impassible chimiste; car
+l'Autrichienne est bien gard&eacute;e, et la R&eacute;publique est une f&eacute;e qui rend
+invisible qui bon lui semble.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue, dit Genevi&egrave;ve, que j'eusse cependant &eacute;t&eacute; bien curieuse de
+voir cette pauvre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Maurice, ardent &agrave; recueillir tous les souhaits de
+Genevi&egrave;ve, en avez-vous bien r&eacute;ellement envie? Alors, dites un mot; la
+R&eacute;publique est une f&eacute;e, je l'accorde au citoyen Morand; mais moi, en
+qualit&eacute; de municipal, je suis quelque peu enchanteur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pourriez me faire voir la reine, vous, monsieur? s'&eacute;cria
+Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement que je le puis.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela? demanda Morand en &eacute;changeant avec Genevi&egrave;ve un rapide
+regard, qui passa inaper&ccedil;u du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple, dit Maurice. Il y a certes des municipaux dont on
+se d&eacute;fie. Mais, moi, j'ai donn&eacute; assez de preuves de mon d&eacute;vouement &agrave; la
+cause de la libert&eacute; pour n'&ecirc;tre point de ceux-l&agrave;. D'ailleurs, les
+entr&eacute;es au Temple d&eacute;pendent conjointement et des municipaux et des chefs
+de poste. Or, le chef de poste est justement, ce jour-l&agrave;, mon ami Lorin,
+qui me para&icirc;t &ecirc;tre appel&eacute; &agrave; remplacer indubitablement le g&eacute;n&eacute;ral
+Santerre, attendu qu'en trois mois, il est mont&eacute; du grade de caporal &agrave;
+celui d'adjudant-major. Eh bien, venez me trouver au Temple le jour o&ugrave;
+je serai de garde, c'est-&agrave;-dire jeudi prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Morand, j'esp&egrave;re que vous &ecirc;tes servie &agrave; souhait. Voyez
+donc comme cela se trouve?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, dit Genevi&egrave;ve, je ne veux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela? s'&eacute;cria Maurice qui ne voyait dans cette visite au
+Temple qu'un moyen de voir Genevi&egrave;ve un jour o&ugrave; il comptait &ecirc;tre priv&eacute;
+de ce bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dit Genevi&egrave;ve, ce serait peut-&ecirc;tre vous exposer, cher
+Maurice, &agrave; quelque conflit d&eacute;sagr&eacute;able, et que, s'il vous arrivait, &agrave;
+vous, notre ami, un souci quelconque caus&eacute; par la satisfaction d'un
+caprice &agrave; moi, je ne me le pardonnerais de ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est parler sagement, Genevi&egrave;ve, dit Morand. Croyez-moi, les
+d&eacute;fiances sont grandes, les meilleurs patriotes sont suspects
+aujourd'hui; renoncez &agrave; ce projet, qui, pour vous, comme vous le dites,
+est un simple caprice de curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait que vous en parlez en jaloux, Morand, et que, n'ayant vu ni
+reine ni roi, vous ne voulez pas que les autres en voient. Voyons, ne
+discutez plus; soyez de la partie.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Ma foi, non.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est plus la citoyenne Dixmer qui d&eacute;sire venir au Temple; c'est
+moi qui la prie, ainsi que vous, de venir distraire un pauvre
+prisonnier. Car, une fois la grande porte referm&eacute;e sur moi, je suis,
+pour vingt-quatre heures, aussi prisonnier que le serait un roi, un
+prince du sang.</p>
+
+<p>Et, pressant de ses deux pieds le pied de Genevi&egrave;ve:</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc, dit-il, je vous en supplie.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Morand, dit Genevi&egrave;ve, accompagnez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une journ&eacute;e perdue, dit Morand, et qui retardera d'autant celle
+o&ugrave; je me retirerai du commerce.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je n'irai point, dit Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela? demanda Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, c'est bien simple, dit Genevi&egrave;ve, parce que je ne puis
+pas compter sur mon mari pour m'accompagner, et que, si vous ne
+m'accompagnez pas, vous, homme raisonnable, homme de trente-huit ans, je
+n'aurai pas la hardiesse d'aller affronter seule les postes de
+canonniers, de grenadiers et de chasseurs, en demandant &agrave; parler &agrave; un
+municipal qui n'est mon a&icirc;n&eacute; que de trois ou quatre ans.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Morand, puisque vous croyez ma pr&eacute;sence indispensable,
+citoyenne...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, citoyen savant, soyez galant, comme si vous &eacute;tiez tout
+bonnement un homme ordinaire, dit Maurice, et sacrifiez la moiti&eacute; de
+votre journ&eacute;e &agrave; la femme de votre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! dit Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit Maurice, je ne vous demande qu'une chose, c'est de
+la discr&eacute;tion. C'est une d&eacute;marche suspecte qu'une visite au Temple, et
+un accident quelconque qui arriverait &agrave; la suite de cette visite nous
+ferait guillotiner tous. Les jacobins ne plaisantent pas, peste! Vous
+venez de voir comme ils ont trait&eacute; les girondins.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! dit Morand, c'est &agrave; consid&eacute;rer, ce que dit le citoyen Maurice:
+ce serait une mani&egrave;re de me retirer du commerce qui ne m'irait point du
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas entendu, reprit Genevi&egrave;ve en souriant, que le citoyen
+a dit <i>tous</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tous?</p>
+
+<p>&mdash;Tous ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, dit Morand, la compagnie est agr&eacute;able; mais j'aime
+mieux, belle sentimentale, vivre dans votre compagnie que d'y mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! o&ugrave; diable avais-je donc l'esprit, se demanda Maurice, quand je
+croyais que cet homme &eacute;tait amoureux de Genevi&egrave;ve?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est dit, reprit Genevi&egrave;ve; Morand, vous, c'est &agrave; vous que je
+parle, &agrave; vous le distrait, &agrave; vous le r&ecirc;veur; c'est pour jeudi prochain:
+n'allez pas, mercredi soir, commencer quelque exp&eacute;rience chimique qui
+vous retienne pour vingt-quatre heures, comme cela arrive quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, dit Morand; d'ailleurs, d'ici l&agrave;, vous me le
+rappellerez.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve se leva de table, Maurice imita son exemple; Morand allait en
+faire autant, et les suivre peut-&ecirc;tre, lorsque l'un des ouvriers apporta
+au chimiste une petite fiole de liqueur qui attira toute son attention.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;p&ecirc;chons-nous, dit Maurice en entra&icirc;nant Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez tranquille, dit celle-ci; il en a pour une bonne heure au
+moins.</p>
+
+<p>Et la jeune femme lui abandonna sa main, qu'il serra tendrement dans les
+siennes. Elle avait remords de sa trahison, et elle lui payait ce
+remords en bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, lui dit-elle en traversant le jardin et en montrant &agrave;
+Maurice les &oelig;illets qu'on avait apport&eacute;s &agrave; l'air dans une caisse
+d'acajou, pour les ressusciter, s'il &eacute;tait possible; voyez-vous, mes
+fleurs sont mortes.</p>
+
+<p>&mdash;Qui les a tu&eacute;es? Votre n&eacute;gligence, dit Maurice. Pauvres &oelig;illets!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point ma n&eacute;gligence, c'est votre abandon, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant elles demandaient bien peu de chose, Genevi&egrave;ve, un peu
+d'eau, voil&agrave; tout; et mon d&eacute;part a d&ucirc; vous laisser bien du temps.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Genevi&egrave;ve, si les fleurs s'arrosaient avec des larmes, ces
+pauvre &oelig;illets, comme vous les appelez, ne seraient pas morts.</p>
+
+<p>Maurice l'enveloppa de ses bras, la rapprocha vivement de lui, et, avant
+qu'elle e&ucirc;t eu le temps de se d&eacute;fendre, il appuya ses l&egrave;vres sur l'&oelig;il
+moiti&eacute; souriant, moiti&eacute; languissant, qui regardait la caisse ravag&eacute;e.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve avait tant de choses &agrave; se reprocher, qu'elle fut indulgente.
+Dixmer revint tard, et, lorsqu'il revint, il trouva Morand, Genevi&egrave;ve et
+Maurice qui causaient botanique dans le jardin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#table">XX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La bouqueti&egrave;re</a></h3>
+
+
+<p>Enfin, ce fameux jeudi, jour de la garde de Maurice, arriva.</p>
+
+<p>On entrait dans le mois de juin. Le ciel &eacute;tait d'un bleu fonc&eacute;, et sur
+cette nappe d'indigo se d&eacute;tachait le blanc mat des maisons neuves. On
+commen&ccedil;ait &agrave; pressentir l'arriv&eacute;e de ce chien terrible que les anciens
+repr&eacute;sentaient alt&eacute;r&eacute; d'une soif inextinguible, et qui, au dire des
+Parisiens de la pl&egrave;be, l&egrave;che si bien les pav&eacute;s. Paris &eacute;tait net comme un
+tapis, et des parfums tomb&eacute;s de l'air, montant des arbres, &eacute;manant des
+fleurs, circulaient et enivraient, comme pour faire oublier un peu aux
+habitants de la capitale cette vapeur de sang qui fumait sans cesse sur
+le pav&eacute; de ses places.</p>
+
+<p>Maurice devait entrer au Temple &agrave; neuf heures; ses deux coll&egrave;gues
+&eacute;taient Mercevault et Agricola. &Agrave; huit heures, il &eacute;tait vieille rue
+Saint-Jacques, en grand costume de citoyen municipal, c'est-&agrave;-dire avec
+une &eacute;charpe tricolore serrant sa taille souple et nerveuse; il &eacute;tait
+venu, comme d'habitude, &agrave; cheval chez Genevi&egrave;ve, et, sur sa route, il
+avait pu recueillir les &eacute;loges et les approbations nullement dissimul&eacute;es
+des bonnes patriotes qui le regardaient passer.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve &eacute;tait d&eacute;j&agrave; pr&ecirc;te: elle portait une simple robe de mousseline,
+une esp&egrave;ce de mante en taffetas l&eacute;ger, un petit bonnet orn&eacute; de la
+cocarde tricolore. Dans ce simple appareil elle &eacute;tait d'une &eacute;blouissante
+beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Morand, qui s'&eacute;tait, comme nous l'avons vu, beaucoup fait prier, avait,
+de peur d'&ecirc;tre suspect&eacute; d'aristocratie sans doute, pris l'habit de tous
+les jours, cet habit moiti&eacute; bourgeois, moiti&eacute; artisan. Il venait de
+rentrer seulement, et son visage portait la trace d'une grande fatigue.</p>
+
+<p>Il pr&eacute;tendit avoir travaill&eacute; toute la nuit pour achever une besogne
+press&eacute;e.</p>
+
+<p>Dixmer &eacute;tait sorti aussit&ocirc;t le retour de son ami Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, demanda Genevi&egrave;ve, qu'avez-vous d&eacute;cid&eacute;, Maurice, et comment
+verrons-nous la reine?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, dit Maurice, mon plan est fait. J'arrive avec vous au Temple;
+je vous recommande &agrave; Lorin, mon ami, qui commande la garde; je prends
+mon poste, et, au moment favorable, je vais vous chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Morand, o&ugrave; verrons-nous les prisonniers, et comment les
+verrons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Pendant leur d&eacute;jeuner ou leur d&icirc;ner, si cela vous convient, &agrave; travers
+le vitrage des municipaux.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! dit Morand. Maurice vit alors Morand s'approcher de l'armoire
+du fond de la salle &agrave; manger, et boire &agrave; la h&acirc;te un verre de vin pur.
+Cela le surprit. Morand &eacute;tait fort sobre et ne buvait ordinairement que
+de l'eau rougie.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve s'aper&ccedil;ut que Maurice regardait le buveur avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous, dit-elle, qu'il se tue avec son travail, ce malheureux
+Morand, de sorte qu'il est capable de n'avoir rien pris depuis hier
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a donc pas d&icirc;n&eacute; ici? demanda Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il fait des exp&eacute;riences en ville. Genevi&egrave;ve prenait une
+pr&eacute;caution inutile. Maurice, en v&eacute;ritable amant, c'est-&agrave;-dire en
+&eacute;go&iuml;ste, n'avait remarqu&eacute; cette action de Morand qu'avec cette attention
+superficielle que l'homme amoureux accorde &agrave; tout ce qui n'est pas la
+femme qu'il aime.</p>
+
+<p>&Agrave; ce verre de vin, Morand ajouta une tranche de pain qu'il avala
+pr&eacute;cipitamment.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit le mangeur, je suis pr&ecirc;t, cher citoyen Maurice;
+quand vous voudrez, nous partirons.</p>
+
+<p>Maurice, qui effeuillait les pistils fl&eacute;tris d'un des &oelig;illets morts
+qu'il avait cueillis en passant, pr&eacute;senta son bras &agrave; Genevi&egrave;ve en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Partons. Ils partirent en effet. Maurice &eacute;tait si heureux que sa
+poitrine ne pouvait contenir son bonheur; il e&ucirc;t cri&eacute; de joie s'il ne se
+f&ucirc;t retenu. En effet, que pouvait-il d&eacute;sirer de plus? Non seulement on
+n'aimait point Morand, il en avait la certitude, mais encore on
+l'aimait, lui, il en avait l'esp&eacute;rance. Dieu envoyait un beau soleil sur
+la terre, le bras de Genevi&egrave;ve fr&eacute;missait sous le sien; et les crieurs
+publics, hurlant &agrave; pleine t&ecirc;te le triomphe des jacobins et la chute de
+Brissot et de ses complices, annon&ccedil;aient que la patrie &eacute;tait sauv&eacute;e.</p>
+
+<p>Il y a vraiment des instants dans la vie o&ugrave; le c&oelig;ur de l'homme est trop
+petit pour contenir la joie ou la douleur qui s'y concentre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le beau jour! s'&eacute;cria Morand. Maurice se retourna avec &eacute;tonnement;
+c'&eacute;tait le premier &eacute;lan qui sortait devant lui de cet esprit toujours
+distrait ou comprim&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui, bien beau, dit Genevi&egrave;ve en se laissant peser au bras de
+Maurice; puisse-t-il demeurer jusqu'au soir pur et sans nuages, comme il
+est en ce moment?</p>
+
+<p>Maurice s'appliqua ce mot, et son bonheur en redoubla. Morand regarda
+Genevi&egrave;ve &agrave; travers ses lunettes vertes, avec une expression
+particuli&egrave;re de reconnaissance; peut-&ecirc;tre, lui aussi, s'&eacute;tait-il
+appliqu&eacute; ce mot. On traversa ainsi le Petit-Pont, la rue de la Juiverie
+et le pont Notre-Dame, puis on prit la place de l'H&ocirc;tel-de-Ville, la rue
+Barre-du-Bec et la rue Sainte-Avoye. &Agrave; mesure qu'on avan&ccedil;ait, le pas de
+Maurice devenait plus l&eacute;ger, tandis qu'au contraire le pas de sa
+compagne et celui de son compagnon se ralentissaient de plus en plus. On
+&eacute;tait arriv&eacute; ainsi au coin de la rue des Vieilles-Audriettes, lorsque,
+tout &agrave; coup, une bouqueti&egrave;re barra le passage &agrave; nos promeneurs en leur
+pr&eacute;sentant son &eacute;ventaire charg&eacute; de fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les magnifiques &oelig;illets! s'&eacute;cria Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, bien beaux, dit Genevi&egrave;ve; il para&icirc;t que ceux qui les
+cultivaient n'avaient point d'autres pr&eacute;occupations, car ils ne sont pas
+morts, ceux-l&agrave;.</p>
+
+<p>Ce mot retentit bien doucement au c&oelig;ur du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon beau municipal, dit la bouqueti&egrave;re, ach&egrave;te un bouquet &agrave; la
+citoyenne. Elle est habill&eacute;e de blanc, voil&agrave; des &oelig;illets rouges
+superbes; blanc et pourpre vont bien ensemble; elle mettra le bouquet
+sur son c&oelig;ur, et, comme son c&oelig;ur est bien pr&egrave;s de ton habit bleu, vous
+aurez l&agrave; les couleurs nationales.</p>
+
+<p>La bouqueti&egrave;re &eacute;tait jeune et jolie; elle d&eacute;bitait son petit compliment
+avec une gr&acirc;ce toute particuli&egrave;re; son compliment, d'ailleurs, &eacute;tait
+admirablement choisi, et e&ucirc;t-il &eacute;t&eacute; fait expr&egrave;s, qu'il ne se f&ucirc;t pas
+mieux appliqu&eacute; &agrave; la circonstance. En outre, les fleurs &eacute;taient presque
+symboliques. C'&eacute;taient des &oelig;illets pareils &agrave; ceux qui &eacute;taient morts
+dans la caisse d'acajou.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Maurice, je t'en ach&egrave;te, parce que ce sont des &oelig;illets,
+entends-tu bien? Toutes les autres fleurs, je les d&eacute;teste.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Maurice, dit Genevi&egrave;ve, c'est bien inutile; nous en avons tant
+dans le jardin! Et, malgr&eacute; ce refus des l&egrave;vres, les yeux de Genevi&egrave;ve
+disaient qu'elle mourait d'envie d'avoir ce bouquet.</p>
+
+<p>Maurice prit le plus beau de tous les bouquets; c'&eacute;tait, d'ailleurs,
+celui que lui pr&eacute;sentait la jolie marchande de fleurs.</p>
+
+<p>Il se composait d'une vingtaine d'&oelig;illets ponceau, &agrave; l'odeur &agrave; la fois
+&acirc;cre et suave. Au milieu de tous et dominant comme un roi, sortait un
+&oelig;illet &eacute;norme.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit Maurice &agrave; la marchande, en lui jetant sur son &eacute;ventaire un
+assignat de cinq livres; tiens, voil&agrave; pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon beau municipal, dit la bouqueti&egrave;re; cinq fois merci!</p>
+
+<p>Et elle alla vers un autre couple de citoyens, dans l'esp&eacute;rance qu'une
+journ&eacute;e qui commen&ccedil;ait si magnifiquement serait une bonne journ&eacute;e.
+Pendant cette sc&egrave;ne, bien simple en apparence, et qui avait dur&eacute;
+quelques secondes &agrave; peine, Morand, chancelant sur ses jambes, s'essuyait
+le front, et Genevi&egrave;ve &eacute;tait p&acirc;le et tremblante. Elle prit, en crispant
+sa main charmante, le bouquet que lui pr&eacute;sentait Maurice, et le porta &agrave;
+son visage, moins pour en respirer l'odeur que pour cacher son &eacute;motion.</p>
+
+<p>Le reste du chemin se fit gaiement, quant &agrave; Maurice du moins. Pour
+Genevi&egrave;ve, sa gaiet&eacute; &agrave; elle &eacute;tait contrainte. Quant &agrave; Morand, la sienne
+se faisait jour d'une fa&ccedil;on bizarre, c'est-&agrave;-dire par des soupirs
+&eacute;touff&eacute;s, par des rires &eacute;clatants et par des plaisanteries formidables,
+tombant sur les passants comme un feu de file.</p>
+
+<p>&Agrave; neuf heures, on arrivait au Temple. Santerre faisait l'appel des
+municipaux.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, dit Maurice en laissant Genevi&egrave;ve sous la garde de Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sois le bienvenu, dit Santerre en tendant la main au jeune homme.</p>
+
+<p>Maurice se garda bien de refuser la main qui lui &eacute;tait offerte. L'amiti&eacute;
+de Santerre &eacute;tait certainement une des plus pr&eacute;cieuses de l'&eacute;poque.</p>
+
+<p>En voyant cet homme qui avait command&eacute; le fameux roulement de tambours,
+Genevi&egrave;ve frissonna et Morand p&acirc;lit.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc est cette belle citoyenne, demanda Santerre &agrave; Maurice, et que
+vient-elle faire ici?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la femme du brave citoyen Dixmer; il n'est point que tu n'aies
+entendu parler de ce brave patriote, citoyen g&eacute;n&eacute;ral?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, reprit Santerre, un chef de tannerie, capitaine aux
+chasseurs de la l&eacute;gion Victor.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! elle est ma foi jolie. Et cette esp&egrave;ce de magot qui lui
+donne le bras?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le citoyen Morand, l'associ&eacute; de son mari, chasseur dans la
+compagnie Dixmer. Santerre s'approcha de Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, citoyenne, dit-il. Genevi&egrave;ve fit un effort.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, citoyen g&eacute;n&eacute;ral, r&eacute;pondit-elle en souriant. Santerre fut &agrave; la
+fois flatt&eacute; du sourire et du titre.</p>
+
+<p>&mdash;Et que viens-tu faire ici, belle patriote? continua Santerre.</p>
+
+<p>&mdash;La citoyenne, reprit Maurice, n'a jamais vu la veuve Capet, et elle
+voudrait la voir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Santerre, avant que.... Et il fit un geste atroce.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment, r&eacute;pondit froidement Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit Santerre; t&acirc;che seulement qu'on ne la voie pas entrer au
+donjon; ce serait un mauvais exemple; d'ailleurs, je m'en fie bien &agrave;
+toi.</p>
+
+<p>Santerre serra de nouveau la main de Maurice, fit de la t&ecirc;te un geste
+amical et protecteur &agrave; Genevi&egrave;ve et alla vaquer &agrave; ses autres fonctions.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s bon nombre d'&eacute;volutions de grenadiers et de chasseurs, apr&egrave;s
+quelques man&oelig;uvres de canon dont on pensait que les sourds
+retentissements jetaient aux environs une intimidation salutaire,
+Maurice reprit le bras de Genevi&egrave;ve, et, suivi par Morand, s'avan&ccedil;a vers
+le poste &agrave; la porte duquel Lorin s'&eacute;gosillait, en commandant la
+man&oelig;uvre &agrave; son bataillon.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! s'&eacute;cria-t-il, voil&agrave; Maurice; peste! avec une femme qui me para&icirc;t
+un peu agr&eacute;able. Est-ce que le sournois voudrait faire concurrence &agrave; ma
+d&eacute;esse Raison? S'il en &eacute;tait ainsi, pauvre Arth&eacute;mise!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, citoyen adjudant? dit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est juste; attention! cria Lorin. Par file &agrave; gauche, gauche....
+Bonjour, Maurice. Pas acc&eacute;l&eacute;r&eacute;... marche! Les tambours roul&egrave;rent; les
+compagnies all&egrave;rent prendre leur poste, et, quand chacune fut au sien,
+Lorin accourut. Les premiers compliments s'&eacute;chang&egrave;rent.</p>
+
+<p>Maurice pr&eacute;senta Lorin &agrave; Genevi&egrave;ve et &agrave; Morand. Puis les explications
+commenc&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je comprends, dit Lorin; tu veux que le citoyen et la
+citoyenne puissent entrer au donjon: c'est chose facile; je vais faire
+placer les factionnaires et leur dire qu'ils peuvent te laisser passer
+avec ta soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Dix minutes apr&egrave;s, Genevi&egrave;ve et Morand entraient &agrave; la suite des trois
+municipaux et prenaient place derri&egrave;re le vitrage.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#table">XXI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'&oelig;illet rouge</a></h3>
+
+
+<p>La reine venait de se lever seulement. Malade depuis deux ou trois
+jours, elle restait au lit plus longtemps que d'habitude. Seulement,
+ayant appris de sa s&oelig;ur que le soleil s'&eacute;tait lev&eacute;, magnifique, elle
+avait fait un effort, et avait, pour faire prendre l'air &agrave; sa fille,
+demand&eacute; &agrave; se promener sur la terrasse, ce qui lui avait &eacute;t&eacute; accord&eacute; sans
+difficult&eacute;.</p>
+
+<p>Et puis une autre raison la d&eacute;terminait. Une fois, une seule, il est
+vrai, elle avait du haut de la tour aper&ccedil;u le dauphin dans le jardin.
+Mais, au premier geste qu'avaient &eacute;chang&eacute; le fils et la m&egrave;re, Simon
+&eacute;tait intervenu et avait fait rentrer l'enfant.</p>
+
+<p>N'importe, elle l'avait aper&ccedil;u, et c'&eacute;tait beaucoup. Il est vrai que le
+pauvre petit prisonnier &eacute;tait bien p&acirc;le et bien chang&eacute;. Puis il &eacute;tait
+v&ecirc;tu, comme un enfant du peuple, d'une carmagnole et d'un gros pantalon.
+Mais on lui avait laiss&eacute; ses beaux cheveux blonds boucl&eacute;s, qui lui
+faisaient une aur&eacute;ole que Dieu a sans doute voulu que l'enfant martyr
+gard&acirc;t au ciel.</p>
+
+<p>Si elle pouvait le revoir une fois encore seulement, quelle f&ecirc;te pour ce
+c&oelig;ur de m&egrave;re!</p>
+
+<p>Puis enfin il y avait encore autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, lui avait dit Madame &Eacute;lisabeth, vous savez que nous avons
+trouv&eacute; dans le corridor un f&eacute;tu de paille dress&eacute; dans l'angle du mur.
+Dans la langue de nos signaux, cela veut dire de faire attention autour
+de nous et qu'un ami s'approche.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, avait r&eacute;pondu la reine, qui, regardant sa s&oelig;ur et sa
+fille en piti&eacute;, s'encourageait elle-m&ecirc;me &agrave; ne point d&eacute;sesp&eacute;rer de leur
+salut.</p>
+
+<p>Les exigences du service &eacute;tant accomplies, Maurice &eacute;tait alors d'autant
+plus le ma&icirc;tre, dans le donjon du Temple, que le hasard l'avait d&eacute;sign&eacute;
+pour la garde du jour, en faisant des municipaux Agricola et Mercevault
+les veilleurs de nuit.</p>
+
+<p>Les municipaux sortants &eacute;taient partis, apr&egrave;s avoir laiss&eacute; leur
+proc&egrave;s-verbal au conseil du Temple.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, citoyen municipal, dit la femme Tison en venant saluer
+Maurice, vous amenez donc de la soci&eacute;t&eacute; pour voir nos pigeons? Il n'y a
+que moi qui suis condamn&eacute;e &agrave; ne plus voir ma pauvre Sophie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des amis &agrave; moi, dit Maurice, qui n'ont jamais vu la femme
+Capet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ils seront &agrave; merveille derri&egrave;re le vitrage.</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment, dit Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, dit Genevi&egrave;ve, nous allons avoir l'air de ces curieux
+cruels qui viennent, de l'autre c&ocirc;t&eacute; d'une grille, jouir des tourments
+d'un prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que ne les avez-vous conduits sur le chemin de la tour, vos
+amis, puisque la femme Capet s'y prom&egrave;ne aujourd'hui avec sa s&oelig;ur et sa
+fille; car ils lui ont laiss&eacute; sa fille, &agrave; elle, tandis que moi, qui ne
+suis pas coupable, ils m'ont &ocirc;t&eacute; la mienne. Oh! les aristocrates! il y
+aura toujours, quoi qu'on fasse, des faveurs pour eux, citoyen Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ils lui ont &ocirc;t&eacute; son fils, r&eacute;pondit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si j'avais un fils, murmura la ge&ocirc;li&egrave;re, je crois que je
+regretterais moins ma fille.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve avait pendant ce temps-l&agrave; &eacute;chang&eacute; quelques regards avec
+Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit la jeune femme &agrave; Maurice, la citoyenne a raison. Si vous
+vouliez, d'une fa&ccedil;on quelconque, me placer sur le passage de
+Marie-Antoinette, cela me r&eacute;pugnerait moins que de la regarder d'ici. Il
+me semble que cette mani&egrave;re de voir les personnes est humiliante &agrave; la
+fois pour elles et pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne Genevi&egrave;ve, dit Maurice, vous avez donc toutes les d&eacute;licatesses?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardieu! citoyenne, s'&eacute;cria un des deux coll&egrave;gues de Maurice, qui
+d&eacute;jeunait dans l'antichambre avec du pain et des saucisses, si vous
+&eacute;tiez prisonni&egrave;re et que la veuve Capet f&ucirc;t curieuse de vous voir, elle
+ne ferait pas tant de fa&ccedil;ons pour se passer cette fantaisie, la coquine.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve, par un mouvement plus rapide que l'&eacute;clair, tourna ses yeux
+vers Morand pour observer sur lui l'effet de ces injures. En effet,
+Morand tressaillit; une lueur &eacute;trange, phosphorescente pour ainsi dire,
+jaillit de ses paupi&egrave;res, ses poings se crisp&egrave;rent un moment; mais tous
+ces signes furent si rapides, qu'ils pass&egrave;rent inaper&ccedil;us.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle ce municipal? demanda-t-elle &agrave; Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le citoyen Mercevault, r&eacute;pondit le jeune homme.</p>
+
+<p>Puis il ajouta, comme pour excuser sa grossi&egrave;ret&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Un tailleur de pierres. Mercevault entendit et jeta un regard de c&ocirc;t&eacute;
+sur Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dit la femme Tison, ach&egrave;ve ta saucisse et ta
+demi-bouteille, que je desserve.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la faute de l'Autrichienne si je les ach&egrave;ve &agrave; cette
+heure, grommela le municipal; si elle avait pu me faire tuer au 10 ao&ucirc;t,
+elle l'e&ucirc;t certainement fait; aussi, le jour o&ugrave; elle &eacute;ternuera dans le
+sac, je serai au premier rang, solide au poste.</p>
+
+<p>Morand devint p&acirc;le comme un mort.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, citoyen Maurice, dit Genevi&egrave;ve, allons o&ugrave; vous avez
+promis de me mener; ici, il me semble que je suis prisonni&egrave;re,
+j'&eacute;touffe.</p>
+
+<p>Maurice fit sortir Morand et Genevi&egrave;ve; et les sentinelles, pr&eacute;venues
+par Lorin, les laiss&egrave;rent passer sans aucune difficult&eacute;.</p>
+
+<p>Il les installa dans un petit couloir de l'&eacute;tage sup&eacute;rieur, de sorte
+qu'au moment o&ugrave; la reine, Madame &Eacute;lisabeth et madame Royale devaient
+monter &agrave; la galerie, les augustes prisonni&egrave;res ne pouvaient faire
+autrement que de passer devant eux.</p>
+
+<p>Comme la promenade &eacute;tait fix&eacute;e pour dix heures, et qu'il n'y avait plus
+que quelques minutes &agrave; attendre, Maurice, non seulement ne quitta point
+ses amis, mais encore, afin que le plus l&eacute;ger soup&ccedil;on ne plan&acirc;t point
+sur cette d&eacute;marche tant soit peu ill&eacute;gale, ayant rencontr&eacute; le citoyen
+Agricola, il l'avait pris avec lui.</p>
+
+<p>Dix heures sonn&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez! cria du bas de la tour une voix que Maurice reconnut pour
+celle du g&eacute;n&eacute;ral Santerre.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t la garde prit les armes, on ferma les grilles, les
+factionnaires appr&ecirc;t&egrave;rent leurs armes. Il y eut alors dans toute la cour
+un bruit de fer, de pierres et de pas qui impressionna vivement Morand
+et Genevi&egrave;ve, car Maurice les vit p&acirc;lir tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Que de pr&eacute;cautions pour garder trois femmes! murmura Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Morand en essayant de rire. Si ceux qui tentent de les faire
+&eacute;vader &eacute;taient &agrave; notre place et voyaient ce que nous voyons, cela les
+d&eacute;go&ucirc;terait du m&eacute;tier.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Genevi&egrave;ve, je commence &agrave; croire qu'elles ne se sauveront
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je l'esp&egrave;re, r&eacute;pondit Maurice. Et, se penchant &agrave; ces mots sur
+la rampe de l'escalier:</p>
+
+<p>&mdash;Attention, dit-il, voici les prisonni&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Nommez-les-moi, dit Genevi&egrave;ve, car je ne les connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Les deux premi&egrave;res qui montent sont la s&oelig;ur et la fille de Capet. La
+derni&egrave;re, qui est pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e d'un petit chien, est Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve fit un pas en avant. Mais, au contraire, Morand, au lieu de
+regarder, se colla contre le mur. Ses l&egrave;vres &eacute;taient plus livides et
+plus terreuses que la pierre du donjon. Genevi&egrave;ve, avec sa robe blanche
+et ses beaux yeux purs, semblait un ange attendant les prisonniers pour
+&eacute;clairer la route am&egrave;re qu'ils parcouraient, et leur mettre en passant
+un peu de joie au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Madame &Eacute;lisabeth et madame Royale pass&egrave;rent apr&egrave;s avoir jet&eacute; un regard
+&eacute;tonn&eacute; sur les &eacute;trangers; sans doute la premi&egrave;re eut l'id&eacute;e que
+c'&eacute;taient ceux que leur annon&ccedil;aient les signes, car elle se retourna
+vivement vers madame Royale et lui serra la main, tout en laissant
+tomber son mouchoir comme pour pr&eacute;venir la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Faites attention, ma s&oelig;ur, dit-elle, j'ai laiss&eacute; &eacute;chapper mon
+mouchoir. Et elle continua de monter avec la jeune princesse.</p>
+
+<p>La reine, dont un souffle haletant et une petite toux s&egrave;che indiquaient
+le malaise, se baissa pour ramasser le mouchoir qui &eacute;tait tomb&eacute; &agrave; ses
+pieds; mais, plus prompt qu'elle, son petit chien s'en empara et courut
+le porter &agrave; Madame &Eacute;lisabeth. La reine continua donc de monter, et,
+apr&egrave;s quelques marches, se trouva &agrave; son tour devant Genevi&egrave;ve, Morand et
+le jeune municipal.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des fleurs! dit-elle; il y a bien longtemps que je n'en ai vu. Que
+cela sent bon, et que vous &ecirc;tes heureuse d'avoir des fleurs, madame!</p>
+
+<p>Prompte comme la pens&eacute;e qui venait de se formuler par ces paroles
+douloureuses, Genevi&egrave;ve &eacute;tendit la main pour offrir son bouquet &agrave; la
+reine. Alors Marie-Antoinette leva la t&ecirc;te, la regarda, et une
+imperceptible rougeur parut sur son front d&eacute;color&eacute;.</p>
+
+<p>Mais, par une sorte de mouvement naturel, par cette habitude
+d'ob&eacute;issance passive au r&egrave;glement, Maurice &eacute;tendit la main pour arr&ecirc;ter
+le bras de Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>La reine alors demeura h&eacute;sitante, et, regardant Maurice, elle le
+reconnut pour le jeune municipal qui avait l'habitude de lui parler avec
+fermet&eacute;, mais en m&ecirc;me temps avec respect.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce d&eacute;fendu, monsieur? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, madame, dit Maurice. Genevi&egrave;ve, vous pouvez offrir votre
+bouquet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, merci, monsieur! s'&eacute;cria la reine avec une vive
+reconnaissance.</p>
+
+<p>Et, saluant avec une gracieuse affabilit&eacute; Genevi&egrave;ve, Marie-Antoinette
+avan&ccedil;a une main amaigrie, et cueillit au hasard un &oelig;illet dans la masse
+des fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais prenez tout, madame, prenez, dit timidement Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit la reine avec un sourire charmant; ce bouquet vient peut-&ecirc;tre
+d'une personne que vous aimez, et je ne veux point vous en priver.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve rougit, et cette rougeur fit sourire la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, citoyenne Capet, dit Agricola, il faut continuer votre
+chemin.</p>
+
+<p>La reine salua et continua de monter; mais, avant de dispara&icirc;tre, elle
+se retourna encore en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Que cet &oelig;illet sent bon et que cette femme est jolie!</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne m'a pas vu, murmura Morand, qui, presque agenouill&eacute; dans la
+p&eacute;nombre du corridor, n'avait effectivement point frapp&eacute; les regards de
+la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vous, vous l'avez bien vue, n'est-ce pas, Morand? n'est-ce pas,
+Genevi&egrave;ve? dit Maurice doublement heureux, d'abord du spectacle qu'il
+avait procur&eacute; &agrave; ses amis, et ensuite du plaisir qu'il venait de faire &agrave;
+si peu de frais &agrave; la malheureuse prisonni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui, dit Genevi&egrave;ve, je l'ai bien vue, et, maintenant, quand
+je vivrais cent ans, je la verrais toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment la trouvez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Bien belle.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Morand? Morand joignit les mains sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, demanda tout bas et en riant Maurice &agrave; Genevi&egrave;ve, est-ce
+que ce serait de la reine que Morand est amoureux?</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve tressaillit; mais, se remettant aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, r&eacute;pondit-elle en riant &agrave; son tour, cela en a en v&eacute;rit&eacute; l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous ne me dites pas comment vous l'avez trouv&eacute;e, Morand,
+insista Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai trouv&eacute;e bien p&acirc;le, r&eacute;pondit-il. Maurice reprit le bras de
+Genevi&egrave;ve et la fit descendre vers la cour. Dans l'escalier sombre, il
+lui sembla que Genevi&egrave;ve lui baisait la main.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Maurice, que veut dire cela, Genevi&egrave;ve?</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire, Maurice, que je n'oublierai jamais que, pour un
+caprice de moi, vous avez risqu&eacute; votre t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Maurice, voil&agrave; de l'exag&eacute;ration, Genevi&egrave;ve. De vous &agrave; moi,
+vous savez que la reconnaissance n'est pas le sentiment que
+j'ambitionne.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve lui pressa doucement le bras. Morand suivait en tr&eacute;buchant.</p>
+
+<p>On arriva dans la cour. Lorin vint reconna&icirc;tre les deux visiteurs et les
+fit sortir du Temple. Mais, avant de le quitter. Genevi&egrave;ve fit promettre
+&agrave; Maurice de venir d&icirc;ner vieille rue Saint-Jacques, le lendemain.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#table">XXII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Simon le censeur</a></h3>
+
+
+<p>Maurice s'en revint &agrave; son poste le c&oelig;ur tout plein d'une joie presque
+c&eacute;leste: il trouva la femme Tison qui pleurait.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'avez-vous donc encore, la m&egrave;re? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai que je suis furieuse, r&eacute;pondit la ge&ocirc;li&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tout est injustice pour les pauvres gens dans ce monde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes riche, vous; vous &ecirc;tes bourgeois; vous venez ici pour un
+jour seulement, et l'on vous permet de vous y faire visiter par de
+jolies femmes qui donnent des bouquets &agrave; l'Autrichienne; et moi qui
+niche perp&eacute;tuellement dans le colombier, on me d&eacute;fend de voir ma pauvre
+Sophie.</p>
+
+<p>Maurice lui prit la main et y glissa un assignat de dix livres.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, bonne Tison, lui dit-il, prenez cela et ayez courage. Eh! mon
+Dieu! l'Autrichienne ne durera pas toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Un assignat de dix livres, fit la ge&ocirc;li&egrave;re, c'est gentil de votre
+part; mais j'aimerais mieux une papillote qui e&ucirc;t envelopp&eacute; les cheveux
+de ma pauvre fille.</p>
+
+<p>Elle achevait ces mots quand Simon, qui montait, les entendit, et vit la
+ge&ocirc;li&egrave;re serrer dans sa poche l'assignat que lui avait donn&eacute; Maurice.</p>
+
+<p>Disons dans quelle disposition d'esprit &eacute;tait Simon.</p>
+
+<p>Simon venait de la cour, o&ugrave; il avait rencontr&eacute; Lorin. Il y avait
+d&eacute;cid&eacute;ment antipathie entre ces deux hommes.</p>
+
+<p>Cette antipathie &eacute;tait beaucoup moins motiv&eacute;e par la sc&egrave;ne violente que
+nous avons d&eacute;j&agrave; mise sous les yeux de nos lecteurs, que par la
+diff&eacute;rence des races, source &eacute;ternelle de ces inimiti&eacute;s ou de ces
+penchants que l'on appelle les myst&egrave;res, et qui cependant s'expliquent
+si bien.</p>
+
+<p>Simon &eacute;tait laid, Lorin &eacute;tait beau; Simon &eacute;tait sale, Lorin sentait bon;
+Simon &eacute;tait r&eacute;publicain fanfaron, Lorin &eacute;tait un de ces patriotes
+ardents qui, pour la R&eacute;volution, n'avaient fait que des sacrifices; et
+puis, s'il e&ucirc;t fallu en venir aux coups, Simon sentait instinctivement
+que le poing du muscadin lui e&ucirc;t, non moins &eacute;l&eacute;gamment que Maurice,
+d&eacute;cern&eacute; un ch&acirc;timent pl&eacute;b&eacute;ien.</p>
+
+<p>Simon, en apercevant Lorin, s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; court et avait p&acirc;li.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc encore ce bataillon-l&agrave; qui monte la garde? grogna-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, apr&egrave;s? r&eacute;pondit un grenadier &agrave; qui l'apostrophe d&eacute;plut. Il me
+semble qu'il en vaut bien un autre.</p>
+
+<p>Simon tira un crayon de la poche de sa carmagnole et feignit de prendre
+une note sur une feuille de papier presque aussi noire que ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dit Lorin, tu sais donc &eacute;crire, Simon, depuis que tu es le
+pr&eacute;cepteur de Capet? Voyez, citoyens; ma parole d'honneur, il note;
+c'est Simon le censeur.</p>
+
+<p>Et un &eacute;clat de rire universel, parti des rangs des jeunes gardes
+nationaux, presque tous jeunes gens lettr&eacute;s, h&eacute;b&eacute;ta pour ainsi dire le
+mis&eacute;rable savetier.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, dit-il, en grin&ccedil;ant des dents et en bl&ecirc;missant de col&egrave;re; on
+dit que tu as laiss&eacute; entrer des &eacute;trangers dans le donjon, et cela sans
+permission de la Commune. Bon, bon, je vais faire dresser proc&egrave;s-verbal
+par le municipal.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins celui-l&agrave; sait &eacute;crire, r&eacute;pondit Lorin; c'est Maurice, Maurice
+poing de fer, connais-tu? En ce moment justement, Morand et Genevi&egrave;ve
+sortaient.</p>
+
+<p>&Agrave; cette vue, Simon s'&eacute;lan&ccedil;a dans le donjon, juste au moment o&ugrave;, comme
+nous l'avons dit, Maurice donnait &agrave; la femme Tison un assignat de dix
+livres comme consolation.</p>
+
+<p>Maurice ne fit pas attention &agrave; la pr&eacute;sence de ce mis&eacute;rable, dont il
+s'&eacute;loignait d'ailleurs par instinct toutes les fois qu'il le trouvait
+sur sa route, comme on s'&eacute;loigne d'un reptile venimeux ou d&eacute;go&ucirc;tant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! dit Simon &agrave; la femme Tison, qui s'essuyait les yeux avec son
+tablier, tu veux donc absolument te faire guillotiner, citoyenne?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dit la femme Tison; et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu re&ccedil;ois de l'argent des municipaux pour faire entrer les
+aristocrates chez l'Autrichienne!</p>
+
+<p>&mdash;Moi? dit la femme Tison. Tais-toi, tu es fou.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera consign&eacute; au proc&egrave;s-verbal, dit Simon avec emphase.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, ce sont les amis du municipal Maurice, un des meilleurs
+patriotes qui existent.</p>
+
+<p>&mdash;Des conspirateurs, te dis-je; la Commune sera inform&eacute;e d'ailleurs,
+elle jugera.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tu vas me d&eacute;noncer, espion de police?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, &agrave; moins que tu ne d&eacute;nonces toi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi d&eacute;noncer? que veux-tu que je d&eacute;nonce?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui s'est pass&eacute;, donc.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisqu'il ne s'est rien pass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; &eacute;taient-ils, les aristocrates?</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, sur l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Quand la veuve Capet est mont&eacute;e &agrave; la tour?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils se sont parl&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ils se sont dit deux mots.</p>
+
+<p>&mdash;Deux mots, tu vois; d'ailleurs, &ccedil;a sent l'aristocrate, ici.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire que &ccedil;a sent l'&oelig;illet.</p>
+
+<p>&mdash;L'&oelig;illet! pourquoi l'&oelig;illet?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que la citoyenne en avait un bouquet qui embaumait.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle citoyenne?</p>
+
+<p>&mdash;Celle qui regardait passer la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien, tu dis la reine, femme Tison; la fr&eacute;quentation des
+aristocrates te perd. Eh bien, sur quoi donc est-ce que je marche l&agrave;?
+continua Simon en se baissant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! justement, dit la femme Tison, c'est une fleur... un &oelig;illet; il
+sera tomb&eacute; des mains de la citoyenne Dixmer, quand Marie-Antoinette en a
+pris un dans son bouquet.</p>
+
+<p>&mdash;La femme Capet a pris une fleur dans le bouquet de la citoyenne
+Dixmer? dit Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et c'est moi-m&ecirc;me qui le lui ai donn&eacute;, entends-tu? dit d'une voix
+mena&ccedil;ante Maurice, qui &eacute;coutait ce colloque depuis quelques instants et
+que ce colloque impatientait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien, on voit ce qu'on voit, et on sait ce qu'on
+dit, grogna Simon, qui tenait toujours &agrave; la main l'&oelig;illet froiss&eacute; par
+son large pied.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, reprit Maurice, je sais une chose et je vais te la dire, c'est
+que tu n'as rien &agrave; faire dans le donjon et que ton poste de bourreau est
+l&agrave;-bas pr&egrave;s du petit Capet, que tu ne battras pas cependant aujourd'hui,
+attendu que je suis l&agrave; et que je te le d&eacute;fends.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu menaces et tu m'appelles bourreau! s'&eacute;cria Simon en &eacute;crasant la
+fleur entre ses doigts; ah! nous verrons s'il est permis aux
+aristocrates.... Eh bien, qu'est-ce donc que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? demanda Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je sens dans l'&oelig;illet, donc! Ah! ah! Et, aux yeux de Maurice
+stup&eacute;fait, Simon tira du calice de la fleur un petit papier roul&eacute; avec
+un soin exquis et qui avait &eacute;t&eacute; artistement introduit au centre de son
+&eacute;pais panache.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria Maurice &agrave; son tour, qu'est-ce que cela, mon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Nous le saurons, nous le saurons, dit Simon en s'approchant de la
+lucarne. Ah! ton ami Lorin dit que je ne sais pas lire? Eh bien, tu vas
+voir.</p>
+
+<p>Lorin avait calomni&eacute; Simon; il savait lire l'imprim&eacute; dans tous les
+caract&egrave;res, et l'&eacute;criture quand elle &eacute;tait d'une certaine grosseur. Mais
+le billet &eacute;tait minut&eacute; si fin, que Simon fut oblig&eacute; de recourir &agrave; ses
+lunettes. Il posa en cons&eacute;quence le billet sur la lucarne et se mit &agrave;
+faire l'inventaire de ses poches; mais comme il &eacute;tait au milieu de ce
+travail, le citoyen Agricola ouvrit la porte de l'antichambre qui &eacute;tait
+juste en face de la petite fen&ecirc;tre, et un courant d'air s'&eacute;tablit qui
+enleva le papier l&eacute;ger comme une plume; de sorte que, quand Simon, apr&egrave;s
+une exploration d'un instant, eut d&eacute;couvert ses lunettes, et, apr&egrave;s les
+avoir mises sur son nez, se retourna, il chercha inutilement le papier;
+le papier avait disparu.</p>
+
+<p>Simon poussa un rugissement.</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait un papier, s'&eacute;cria-t-il; il y avait un papier; mais gare &agrave;
+toi, citoyen municipal, car il faudra bien qu'il se retrouve.</p>
+
+<p>Et il descendit rapidement, laissant Maurice abasourdi. Dix minutes
+apr&egrave;s, trois membres de la Commune entraient dans le donjon. La reine
+&eacute;tait encore sur la terrasse, et l'ordre avait &eacute;t&eacute; donn&eacute; de la laisser
+dans la plus parfaite ignorance de ce qui venait de se passer. Les
+membres de la Commune se firent conduire pr&egrave;s d'elle. Le premier objet
+qui frappa leurs yeux fut l'&oelig;illet rouge qu'elle tenait encore &agrave; la
+main. Ils se regard&egrave;rent surpris, et, s'approchant d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-nous cette fleur, dit le pr&eacute;sident de la d&eacute;putation.</p>
+
+<p>La reine, qui ne s'attendait pas &agrave; cette irruption, tressaillit et
+h&eacute;sita.</p>
+
+<p>&mdash;Rendez cette fleur, madame, s'&eacute;cria Maurice avec une sorte de terreur,
+je vous en prie.</p>
+
+<p>La reine tendit l'&oelig;illet demand&eacute;. Le pr&eacute;sident le prit et se retira,
+suivi de ses coll&egrave;gues, dans une salle voisine pour faire la
+perquisition et dresser le proc&egrave;s-verbal. On ouvrit la fleur, elle &eacute;tait
+vide. Maurice respira.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment, un moment, dit l'un des membres, le c&oelig;ur de l'&oelig;illet a
+&eacute;t&eacute; enlev&eacute;. L'alv&eacute;ole est vide, c'est vrai; mais dans cette alv&eacute;ole un
+billet bien certainement a &eacute;t&eacute; renferm&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pr&ecirc;t, dit Maurice, &agrave; fournir toutes les explications
+n&eacute;cessaires; mais, avant tout, je demande &agrave; &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Nous prenons acte de ta proposition, dit le pr&eacute;sident, mais nous n'y
+faisons pas droit. Tu es connu pour un bon patriote, citoyen Lindey.</p>
+
+<p>&mdash;Et je r&eacute;ponds, sur ma vie, des amis que j'ai eu l'imprudence d'amener
+avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne r&eacute;ponds de personne, dit le procureur. On entendit un grand
+remue-m&eacute;nage dans les cours. C'&eacute;tait Simon, qui, apr&egrave;s avoir cherch&eacute;
+inutilement le petit billet enlev&eacute; par le vent, &eacute;tait all&eacute; trouver
+Santerre et lui avait racont&eacute; la tentative d'enl&egrave;vement de la reine avec
+tous les accessoires que pouvaient pr&ecirc;ter &agrave; un pareil enl&egrave;vement les
+charmes de son imagination. Santerre &eacute;tait accouru; on investissait le
+Temple et l'on changeait la garde, au grand d&eacute;pit de Lorin, qui
+protestait contre cette offense faite &agrave; son bataillon.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! m&eacute;chant savetier, dit-il &agrave; Simon en le mena&ccedil;ant de son sabre,
+c'est &agrave; toi que je dois cette plaisanterie; mais, sois tranquille, je te
+la revaudrai.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois plut&ocirc;t que c'est toi qui payeras tout ensemble &agrave; la nation,
+dit le cordonnier en se frottant les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen Maurice, dit Santerre, tiens-toi &agrave; la disposition de la
+Commune, qui t'interrogera.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &agrave; tes ordres, commandant; mais j'ai d&eacute;j&agrave; demand&eacute; &agrave; &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;
+et je le demande encore.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, attends, murmura sournoisement Simon; puisque tu y tiens si
+fort, nous allons t&acirc;cher de faire ton affaire.</p>
+
+<p>Et il alla retrouver la femme Tison.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a href="#table">XXIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La d&eacute;esse Raison</a></h3>
+
+
+<p>On chercha pendant toute la journ&eacute;e dans la cour, dans le jardin et dans
+les environs le petit papier qui causait toute cette rumeur et qui, on
+n'en doutait plus, renfermait tout un complot.</p>
+
+<p>On interrogea la reine apr&egrave;s l'avoir s&eacute;par&eacute;e de sa s&oelig;ur et de sa fille;
+mais elle ne r&eacute;pondit rien, sinon qu'elle avait, sur l'escalier,
+rencontr&eacute; une jeune femme portant un bouquet, et qu'elle s'&eacute;tait
+content&eacute;e d'y cueillir une fleur.</p>
+
+<p>Encore n'avait-elle cueilli cette fleur que du consentement du municipal
+Maurice.</p>
+
+<p>Elle n'avait rien autre chose &agrave; dire, c'&eacute;tait la v&eacute;rit&eacute; dans toute sa
+simplicit&eacute; et dans toute sa force.</p>
+
+<p>Tout fut rapport&eacute; &agrave; Maurice lorsque son tour vint, et il appuya la
+d&eacute;position de la reine comme franche et exacte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit le pr&eacute;sident, il y avait un complot, alors?</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, dit Maurice; c'est moi, qui en d&icirc;nant chez madame
+Dixmer, lui avais propos&eacute; de lui faire voir la prisonni&egrave;re, qu'elle
+n'avait jamais vue. Mais il n'y avait rien de fix&eacute; pour le jour ni pour
+le moyen.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on s'&eacute;tait muni de fleurs, dit le pr&eacute;sident; ce bouquet avait &eacute;t&eacute;
+fait d'avance?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, c'est moi-m&ecirc;me qui ai achet&eacute; ces fleurs &agrave; une bouqueti&egrave;re
+qui est venue nous les offrir au coin de la rue des Vieilles-Audriettes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, au moins, cette bouqueti&egrave;re t'a pr&eacute;sent&eacute; le bouquet?</p>
+
+<p>&mdash;Non, citoyen, je l'ai choisi moi-m&ecirc;me entre dix ou douze; il est vrai
+que j'ai choisi le plus beau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on a pu, pendant le chemin, y glisser ce billet?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, citoyen. Je n'ai pas quitt&eacute; une minute madame Dixmer, et,
+pour faire l'op&eacute;ration que vous dites dans chacune des fleurs, car
+remarquez que chacune des fleurs, &agrave; ce que dit Simon, devait renfermer
+un billet pareil, il e&ucirc;t fallu au moins une demi-journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, ne peut-on avoir gliss&eacute; parmi ces fleurs deux billets
+pr&eacute;par&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;C'est devant moi que la prisonni&egrave;re en a pris un au hasard, apr&egrave;s
+avoir refus&eacute; tout le bouquet.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, &agrave; ton avis, citoyen Lindey, il n'y a donc pas de complot?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, il y a complot, reprit Maurice, et je suis le premier, non
+seulement &agrave; le croire, mais &agrave; l'affirmer; seulement, ce complot ne vient
+point de mes amis. Cependant, comme il ne faut pas que la nation soit
+expos&eacute;e &agrave; aucune crainte, j'offre une caution et je me constitue
+prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, r&eacute;pondit Santerre; est-ce qu'on agit ainsi avec des
+&eacute;prouv&eacute;s comme toi? Si tu te constituais prisonnier pour r&eacute;pondre de tes
+amis, je me constituerais prisonnier pour r&eacute;pondre de toi. Ainsi la
+chose est simple, il n'y a pas de d&eacute;nonciation positive, n'est-ce pas?
+Nul ne saura ce qui s'est pass&eacute;. Redoublons de surveillance, toi
+surtout, et nous arriverons &agrave; conna&icirc;tre le fond des choses en &eacute;vitant la
+publicit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, commandant, dit Maurice, mais je vous r&eacute;pondrai ce que vous
+r&eacute;pondriez &agrave; ma place. Nous ne devons pas en rester l&agrave; et il nous faut
+retrouver la bouqueti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;La bouqueti&egrave;re est loin; mais, sois tranquille, on la cherchera. Toi,
+surveille tes amis; moi, je surveillerai les correspondances de la
+prison.</p>
+
+<p>On n'avait point song&eacute; &agrave; Simon, mais Simon avait son projet.</p>
+
+<p>Il arriva sur la fin de la s&eacute;ance que vous venons de raconter, pour
+demander des nouvelles, et il apprit la d&eacute;cision de la Commune.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il ne faut qu'une d&eacute;nonciation en r&egrave;gle, dit-il, pour faire
+l'affaire; attendez cinq minutes et je l'apporte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? demanda le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, r&eacute;pondit le prisonnier, la courageuse citoyenne Tison qui
+d&eacute;nonce les men&eacute;es sourdes du partisan de l'aristocratie, Maurice, et
+les ramifications d'un autre faux patriote de ses amis nomm&eacute; Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde, prends garde, Simon! Ton z&egrave;le pour la nation t'&eacute;gare
+peut-&ecirc;tre, dit le pr&eacute;sident; Maurice Lindey et Hyacinthe Lorin sont des
+&eacute;prouv&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;On verra &ccedil;a au tribunal, r&eacute;pliqua Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Songez-y bien, Simon, ce sera un proc&egrave;s scandaleux pour tous les bons
+patriotes.</p>
+
+<p>&mdash;Scandaleux ou non, qu'est-ce que &ccedil;a me fait, &agrave; moi? Est-ce que je
+crains le scandale, moi? On saura au moins toute la v&eacute;rit&eacute; sur ceux qui
+trahissent.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi tu persistes &agrave; d&eacute;noncer au nom de la femme Tison?</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;noncerai moi-m&ecirc;me ce soir aux Cordeliers, et toi-m&ecirc;me avec les
+autres, citoyen pr&eacute;sident, si tu ne veux pas d&eacute;cr&eacute;ter d'arrestation le
+tra&icirc;tre Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit, dit le pr&eacute;sident, qui, selon l'habitude de ce
+malheureux temps, tremblait devant celui qui criait le plus haut. Eh
+bien, soit, on l'arr&ecirc;tera.</p>
+
+<p>Pendant que cette d&eacute;cision &eacute;tait rendue contre lui, Maurice &eacute;tait
+retourn&eacute; au Temple o&ugrave; l'attendait un billet ainsi con&ccedil;u:</p>
+
+<p>&laquo;Notre garde &eacute;tant violemment interrompue, je ne pourrai, selon toute
+probabilit&eacute;, te revoir que demain matin: viens d&eacute;jeuner avec moi; tu me
+mettras au courant, en d&eacute;jeunant, des trames et des conspirations
+d&eacute;couvertes par ma&icirc;tre Simon.</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>On pr&eacute;tend que Simon d&eacute;pose</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Que tout le mal vient d'un &oelig;illet;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>De mon c&ocirc;t&eacute;, sur ce m&eacute;fait,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je vais interroger la rose.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Et demain, &agrave; mon tour, je te dirai ce qu'Arth&eacute;mise m'aura r&eacute;pondu.</p>
+
+<p>&laquo;Ton ami,</p>
+
+<p>&laquo;LORIN.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Rien de nouveau, r&eacute;pondit Maurice; dors en paix cette nuit et d&eacute;jeune
+sans moi demain, attendu que, vu les incidents de la journ&eacute;e, je ne
+sortirai probablement pas avant midi.</p>
+
+<p>&laquo;Je voudrais &ecirc;tre le z&eacute;phyr pour avoir le droit d'envoyer un baiser &agrave; la
+rose dont tu parles.</p>
+
+<p>&laquo;Je te permets de siffler ma prose comme je siffle tes vers.</p>
+
+<p>&laquo;Ton ami,</p>
+
+<p>&laquo;MAURICE.</p>
+
+<p>&laquo;<i>P.-S.&mdash;</i>Je crois, au reste, que la conspiration n'&eacute;tait qu'une fausse
+alarme.&raquo;</p>
+
+<p>Lorin &eacute;tait, en effet, sorti vers onze heures, avant tout son bataillon,
+gr&acirc;ce &agrave; la motion brutale du cordonnier.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait consol&eacute; de cette humiliation avec un quatrain, et, ainsi
+qu'il le disait dans ce quatrain, il &eacute;tait all&eacute; chez Arth&eacute;mise.</p>
+
+<p>Arth&eacute;mise fut enchant&eacute;e de voir arriver Lorin. Le temps &eacute;tait
+magnifique, comme nous l'avons dit; elle proposa, le long des quais, une
+promenade qui fut accept&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils avaient suivi le port au charbon tout en causant politique, Lorin
+racontant son expulsion du Temple et cherchant &agrave; deviner quelles
+circonstances avaient pu la provoquer, quand, en arrivant &agrave; la hauteur
+de la rue des Barres, ils aper&ccedil;urent une bouqueti&egrave;re qui, comme eux,
+remontait la rive droite de la Seine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! citoyen Lorin, dit Arth&eacute;mise, tu vas, je l'esp&egrave;re bien, me donner
+un bouquet.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! dit Lorin, deux si la chose vous est agr&eacute;able.</p>
+
+<p>Et tous deux doubl&egrave;rent le pas pour joindre la bouqueti&egrave;re, qui
+elle-m&ecirc;me suivait son chemin d'un pas fort rapide.</p>
+
+<p>En arrivant au pont Marie, la jeune fille s'arr&ecirc;ta et, se penchant
+au-dessus du parapet, vida sa corbeille dans la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Les fleurs, s&eacute;par&eacute;es, tourbillonn&egrave;rent un instant dans l'air. Les
+bouquets, entra&icirc;n&eacute;s par leur pesanteur, tomb&egrave;rent plus rapidement; puis
+bouquets et fleurs, surnageant &agrave; la surface, suivirent le cours de
+l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit Arth&eacute;mise en regardant la bouqueti&egrave;re qui faisait un si
+&eacute;trange commerce, on dirait... mais oui... mais non... mais si.... Ah!
+que c'est bizarre!</p>
+
+<p>La bouqueti&egrave;re mit un doigt sur ses l&egrave;vres comme pour prier Arth&eacute;mise de
+garder le silence et disparut.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? dit Lorin; connaissez-vous cette mortelle, d&eacute;esse?</p>
+
+<p>&mdash;Non. J'avais cru d'abord.... Mais certainement je me suis tromp&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant elle vous a fait signe, insista Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc est-elle bouqueti&egrave;re ce matin? se demanda Arth&eacute;mise en
+s'interrogeant elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avouez donc que vous la connaissez, Arth&eacute;mise? demanda Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Arth&eacute;mise, c'est une bouqueti&egrave;re &agrave; laquelle j'ach&egrave;te
+quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Dans tous les cas, dit Lorin, cette bouqueti&egrave;re a de singuli&egrave;res
+fa&ccedil;ons de d&eacute;biter sa marchandise.</p>
+
+<p>Et tous deux, apr&egrave;s avoir regard&eacute; une derni&egrave;re fois les fleurs, qui
+avaient d&eacute;j&agrave; atteint le pont de bois et re&ccedil;u une nouvelle impulsion du
+bras de la rivi&egrave;re qui passe sous ses arches, continu&egrave;rent leur route
+vers la Rap&eacute;e, o&ugrave; ils comptaient d&icirc;ner en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te.</p>
+
+<p>L'incident n'eut point de suite pour le moment. Seulement, comme il
+&eacute;tait &eacute;trange et pr&eacute;sentait un certain caract&egrave;re myst&eacute;rieux, il se grava
+dans l'imagination po&eacute;tique de Lorin.</p>
+
+<p>Cependant la d&eacute;nonciation de la femme Tison, d&eacute;nonciation port&eacute;e contre
+Maurice et Lorin, soulevait un grand bruit au club des Jacobins, et
+Maurice re&ccedil;ut au Temple l'avis de la Commune que sa libert&eacute; &eacute;tait
+menac&eacute;e par l'indignation publique. C'&eacute;tait une invitation au jeune
+municipal de se cacher s'il &eacute;tait coupable. Mais, fort de sa conscience,
+Maurice resta au Temple, et on le trouva &agrave; son poste lorsqu'on vint pour
+l'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&Agrave; l'instant m&ecirc;me, Maurice fut interrog&eacute;. Tout en demeurant dans la ferme
+r&eacute;solution de ne mettre en cause aucun des amis dont il &eacute;tait s&ucirc;r,
+Maurice, qui n'&eacute;tait pas homme &agrave; se sacrifier ridiculement par le
+silence comme un h&eacute;ros de roman, demanda la mise en cause de la
+bouqueti&egrave;re. Il &eacute;tait cinq heures du soir lorsque Lorin rentra chez lui;
+il apprit &agrave; l'instant m&ecirc;me l'arrestation de Maurice et la demande que
+celui-ci avait faite.</p>
+
+<p>La bouqueti&egrave;re du pont Marie jetant ses fleurs dans la Seine lui revint
+aussit&ocirc;t &agrave; l'esprit: ce fut une r&eacute;v&eacute;lation subite. Cette bouqueti&egrave;re
+&eacute;trange, cette co&iuml;ncidence des quartiers, ce demi-aveu d'Arth&eacute;mise, tout
+lui criait instinctivement que l&agrave; &eacute;tait l'explication du myst&egrave;re dont
+Maurice demandait la r&eacute;v&eacute;lation.</p>
+
+<p>Il bondit hors de sa chambre, descendit les quatre &eacute;tages comme s'il e&ucirc;t
+eu des ailes et courut chez la d&eacute;esse Raison qui brodait des &eacute;toiles
+d'or sur une robe de gaze bleue.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sa robe de divinit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&ecirc;ve d'&eacute;toiles, ch&egrave;re amie, dit Lorin. On a arr&ecirc;t&eacute; Maurice ce matin,
+et probablement je serai arr&ecirc;t&eacute; ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice arr&ecirc;t&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, oui. Dans ce temps-ci, rien de plus commun que les
+grands &eacute;v&eacute;nements; on n'y fait pas attention parce qu'ils vont par
+troupes, voil&agrave; tout. Or, presque tous ces grands &eacute;v&eacute;nements arrivent &agrave;
+propos de futilit&eacute;s. Ne n&eacute;gligeons pas les futilit&eacute;s. Quelle &eacute;tait cette
+bouqueti&egrave;re que nous avons rencontr&eacute;e ce matin, ch&egrave;re amie?</p>
+
+<p>Arth&eacute;mise tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bouqueti&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pardieu! celle qui jetait avec tant de prodigalit&eacute; ses fleurs dans
+la Seine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! dit Arth&eacute;mise, cet &eacute;v&eacute;nement est-il donc si grave que
+vous y reveniez avec une pareille insistance?</p>
+
+<p>&mdash;Si grave, ch&egrave;re amie, que je vous prie de r&eacute;pondre &agrave; l'instant m&ecirc;me &agrave;
+ma question.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, je ne le puis.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;esse, rien ne vous est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis engag&eacute;e d'honneur &agrave; garder le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je suis engag&eacute; d'honneur &agrave; vous faire parler.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi insistez-vous ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour que... corbleu! pour que Maurice n'ait pas le cou coup&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! Maurice guillotin&eacute;! s'&eacute;cria la jeune femme effray&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Sans vous parler de moi, qui, en v&eacute;rit&eacute;, n'ose pas r&eacute;pondre d'avoir
+encore ma t&ecirc;te sur mes &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, dit Arth&eacute;mise, ce serait la perdre infailliblement.</p>
+
+<p>En ce moment, l'officieux de Lorin se pr&eacute;cipita dans la chambre
+d'Arth&eacute;mise.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! citoyen, s'&eacute;cria-t-il, sauve-toi, sauve-toi!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela? demanda Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que les gendarmes se sont pr&eacute;sent&eacute;s chez toi, et que, tandis
+qu'ils enfon&ccedil;aient la porte, j'ai gagn&eacute; la maison voisine par les toits,
+et j'accours te pr&eacute;venir.</p>
+
+<p>Arth&eacute;mise jeta un cri terrible. Elle aimait r&eacute;ellement Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Arth&eacute;mise, dit Lorin en se posant, mettez-vous la vie d'une
+bouqueti&egrave;re en comparaison avec celle de Maurice et celle de votre
+amant? S'il en est ainsi, je vous d&eacute;clare que je cesse de vous tenir
+pour la d&eacute;esse Raison, et que je vous proclame la d&eacute;esse Folie.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre H&eacute;lo&iuml;se! s'&eacute;cria l'ex-danseuse de l'Op&eacute;ra, ce n'est point ma
+faute si je te trahis.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! bien! ch&egrave;re amie, dit Lorin en pr&eacute;sentant un papier &agrave; Arth&eacute;mise.
+Vous m'avez d&eacute;j&agrave; gratifi&eacute; du nom de bapt&ecirc;me; donnez-moi maintenant le
+nom de famille et l'adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'&eacute;crire, jamais, jamais! s'&eacute;cria Arth&eacute;mise; vous le dire, &agrave; la
+bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-le donc, et soyez tranquille, je ne l'oublierai pas. Et
+Arth&eacute;mise donna de vive voix le nom et l'adresse de la fausse
+bouqueti&egrave;re &agrave; Lorin. Elle s'appelait H&eacute;lo&iuml;se Tison et demeurait rue des
+Nonandi&egrave;res, 24.</p>
+
+<p>&Agrave; ce nom, Lorin jeta un cri et s'enfuit &agrave; toutes jambes.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas au bout de la rue, qu'une lettre arrivait chez Arth&eacute;mise.
+Cette lettre ne contenait que ces trois lignes:</p>
+
+<p>&laquo;Pas un mot sur moi, ch&egrave;re amie; la r&eacute;v&eacute;lation de mon nom me perdrait
+infailliblement.... Attends &agrave; demain pour me nommer, car ce soir j'aurai
+quitt&eacute; Paris.</p>
+
+<p>&laquo;Ton H&Eacute;LO&Iuml;SE.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! s'&eacute;cria la future d&eacute;esse, si j'avais pu deviner cela,
+j'eusse attendu jusqu'&agrave; demain.</p>
+
+<p>Et elle s'&eacute;lan&ccedil;a vers la fen&ecirc;tre pour rappeler Lorin, s'il &eacute;tait encore
+temps; mais il avait disparu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a><a href="#table">XXIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La m&egrave;re et la fille</a></h3>
+
+
+<p>Nous avons d&eacute;j&agrave; dit qu'en quelques heures la nouvelle de cet &eacute;v&eacute;nement
+s'&eacute;tait r&eacute;pandue dans tout Paris. En effet, il y avait &agrave; cette &eacute;poque
+des indiscr&eacute;tions bien faciles &agrave; comprendre de la part d'un gouvernement
+dont la politique se nouait et se d&eacute;nouait dans la rue.</p>
+
+<p>La rumeur gagna donc, terrible et mena&ccedil;ante, la vieille rue
+Saint-Jacques, et, deux heures apr&egrave;s l'arrestation de Maurice, on y
+apprenait cette arrestation.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; l'activit&eacute; de Simon, les d&eacute;tails du complot avaient promptement
+jailli hors du Temple; seulement, comme chacun brodait sur le fond, la
+v&eacute;rit&eacute; arriva quelque peu alt&eacute;r&eacute;e chez le ma&icirc;tre tanneur; il s'agissait,
+disait-on, d'une fleur empoisonn&eacute;e qu'on aurait fait passer &agrave; la reine,
+et &agrave; l'aide de laquelle l'Autrichienne devait endormir ses gardes pour
+sortir du Temple; en outre, &agrave; ces bruits s'&eacute;taient joints certains
+soup&ccedil;ons sur la fid&eacute;lit&eacute; du bataillon cong&eacute;di&eacute; la veille par Santerre;
+de sorte qu'il y avait d&eacute;j&agrave; plusieurs victimes d&eacute;sign&eacute;es &agrave; la haine du
+peuple.</p>
+
+<p>Mais, vieille rue Saint-Jacques, on ne se trompait point, et pour cause,
+sur la nature de l'&eacute;v&eacute;nement, et Morand d'un c&ocirc;t&eacute;, et Dixmer de l'autre,
+sortirent aussit&ocirc;t, laissant Genevi&egrave;ve en proie au plus violent
+d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>En effet, s'il arrivait malheur &agrave; Maurice, c'&eacute;tait Genevi&egrave;ve qui &eacute;tait
+la cause de ce malheur. C'&eacute;tait elle qui avait conduit par la main
+l'aveugle jeune homme jusque dans le cachot o&ugrave; il &eacute;tait renferm&eacute; et
+duquel il ne sortirait, selon toute probabilit&eacute;, que pour marcher &agrave;
+l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>Mais, en tout cas, Maurice ne payerait pas de sa t&ecirc;te son d&eacute;vouement au
+caprice de Genevi&egrave;ve. Si Maurice &eacute;tait condamn&eacute;, Genevi&egrave;ve allait
+s'accuser elle-m&ecirc;me au tribunal, elle avouait tout. Elle assumait la
+responsabilit&eacute; sur elle, bien entendu, et, aux d&eacute;pens de sa vie, elle
+sauvait Maurice.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve, au lieu de fr&eacute;mir &agrave; cette pens&eacute;e de mourir pour Maurice, y
+trouvait, au contraire, une am&egrave;re f&eacute;licit&eacute;.</p>
+
+<p>Elle aimait le jeune homme, elle l'aimait plus qu'il ne convenait &agrave; une
+femme qui ne s'appartenait pas. C'&eacute;tait pour elle un moyen de reporter &agrave;
+Dieu son &acirc;me pure et sans tache comme elle l'avait re&ccedil;ue de lui.</p>
+
+<p>En sortant de la maison, Morand et Dixmer s'&eacute;taient s&eacute;par&eacute;s. Dixmer
+s'achemina vers la rue de la Corderie, et Morand courut &agrave; la rue des
+Nonandi&egrave;res. En arrivant au bout du pont Marie, ce dernier aper&ccedil;ut cette
+foule d'oisifs et de curieux qui stationnent &agrave; Paris pendant ou apr&egrave;s un
+&eacute;v&eacute;nement sur la place o&ugrave; cet &eacute;v&eacute;nement a eu lieu, comme les corbeaux
+stationnent sur un champ de bataille.</p>
+
+<p>&Agrave; cette vue, Morand s'arr&ecirc;ta tout court; les jambes lui manquaient, il
+fut forc&eacute; de s'appuyer au parapet du pont.</p>
+
+<p>Enfin il reprit, apr&egrave;s quelques secondes, cette puissance merveilleuse
+que, dans les grandes circonstances, il avait sur lui-m&ecirc;me, se m&ecirc;la aux
+groupes, interrogea et apprit que, dix minutes auparavant, on venait
+d'enlever, rue des Nonandi&egrave;res, 24, une jeune femme coupable bien
+certainement du crime dont elle avait &eacute;t&eacute; accus&eacute;e, puisqu'on l'avait
+surprise occup&eacute;e &agrave; faire ses paquets.</p>
+
+<p>Morand s'informa du club dans lequel la pauvre fille devait &ecirc;tre
+interrog&eacute;e. Il apprit que c'&eacute;tait devant la section m&egrave;re qu'elle avait
+&eacute;t&eacute; conduite, et il s'y rendit aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Le club regorgeait de monde. Cependant, &agrave; force de coups de coude et de
+coups de poing, Morand parvint &agrave; se glisser dans une tribune. La
+premi&egrave;re chose qu'il aper&ccedil;ut, fut la haute taille, la noble figure, la
+mine d&eacute;daigneuse de Maurice, debout au banc des accus&eacute;s, et &eacute;crasant de
+son regard Simon, qui p&eacute;rorait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, citoyens, criait Simon, oui, la citoyenne Tison accuse le citoyen
+Lindey et le citoyen Lorin. Le citoyen Lindey parle d'une bouqueti&egrave;re
+sur laquelle il veut rejeter son crime; mais je vous en pr&eacute;viens
+d'avance, la bouqueti&egrave;re ne se retrouvera point; c'est un complot form&eacute;
+par une soci&eacute;t&eacute; d'aristocrates qui se rejettent la balle les uns aux
+autres, comme des l&acirc;ches qu'ils sont. Vous avez bien vu que le citoyen
+Lorin avait d&eacute;camp&eacute; de chez lui quand on s'y est pr&eacute;sent&eacute;. Eh bien, il
+ne se rencontrera pas plus que la bouqueti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en as menti, Simon, dit une voix furieuse; il se retrouvera, car le
+voici. Et Lorin fit irruption dans la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Place &agrave; moi! cria-t-il en bousculant les spectateurs; place! Et il
+alla se ranger aupr&egrave;s de Maurice.</p>
+
+<p>Cette entr&eacute;e de Lorin, faite tout naturellement, sans mani&egrave;res, sans
+emphase, mais avec toute la franchise et toute la vigueur inh&eacute;rentes au
+caract&egrave;re du jeune homme, produisit le plus grand effet sur les
+tribunes, qui se mirent &agrave; applaudir et &agrave; crier bravo!</p>
+
+<p>Maurice se contenta de sourire et de tendre la main &agrave; son ami, en homme
+qui s'&eacute;tait dit &agrave; lui-m&ecirc;me: &laquo;Je suis s&ucirc;r de ne pas demeurer longtemps
+seul au banc des accus&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Les spectateurs regardaient avec un int&eacute;r&ecirc;t visible ces deux beaux
+jeunes gens, qu'accusait, comme un d&eacute;mon jaloux de la jeunesse et de la
+beaut&eacute;, l'immonde cordonnier du Temple.</p>
+
+<p>Celui-ci s'aper&ccedil;ut de la mauvaise impression qui commen&ccedil;ait &agrave;
+s'appesantir sur lui. Il r&eacute;solut de frapper le dernier coup.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens, hurla-t-il, je demande que la g&eacute;n&eacute;reuse citoyenne Tison soit
+entendue, je demande qu'elle parle, je demande qu'elle accuse.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens, dit Lorin, je demande qu'auparavant, la jeune bouqueti&egrave;re
+qui vient d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;e et qu'on va sans doute amener devant vous, soit
+entendue.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Simon, c'est encore quelque faux t&eacute;moin, quelque partisan des
+aristocrates; d'ailleurs, la citoyenne Tison br&ucirc;le du d&eacute;sir d'&eacute;clairer
+la justice.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Morin parlait &agrave; Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cri&egrave;rent les tribunes, oui, la d&eacute;position de la femme Tison; oui,
+oui, qu'elle d&eacute;pose!</p>
+
+<p>&mdash;La citoyenne Tison est-elle dans la salle? demanda le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute qu'elle y est, s'&eacute;cria Simon. Citoyenne Tison, dis donc que
+tu es l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Me voil&agrave;, mon pr&eacute;sident, dit la ge&ocirc;li&egrave;re; mais, si je d&eacute;pose, me
+rendra-t-on ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Ta fille n'a rien &agrave; voir dans l'affaire qui nous occupe, dit le
+pr&eacute;sident; d&eacute;pose d'abord, et puis ensuite adresse-toi &agrave; la Commune pour
+redemander ton enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Entends-tu? le citoyen pr&eacute;sident t'ordonne de d&eacute;poser, cria Simon;
+d&eacute;pose donc tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, dit, en se retournant vers Maurice, le pr&eacute;sident &eacute;tonn&eacute; du
+calme de cet homme ordinairement si fougueux, un instant! Citoyen
+municipal, n'as-tu rien &agrave; dire d'abord?</p>
+
+<p>&mdash;Non, citoyen pr&eacute;sident; sinon qu'avant d'appeler l&acirc;che et tra&icirc;tre un
+homme tel que moi, Simon aurait mieux fait d'attendre qu'il f&ucirc;t mieux
+instruit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis, tu dis? r&eacute;p&eacute;ta Simon avec cet accent railleur de l'homme du
+peuple particulier &agrave; la pl&egrave;be parisienne.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, Simon, reprit Maurice avec plus de tristesse que de col&egrave;re,
+que tu seras cruellement puni tout &agrave; l'heure quand tu vas voir ce qui va
+arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Et que va-t-il donc arriver? demanda Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen pr&eacute;sident, reprit Maurice sans r&eacute;pondre &agrave; son hideux
+accusateur, je me joins &agrave; mon ami Lorin pour te demander que la jeune
+fille qui vient d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;e soit entendue avant qu'on fasse parler
+cette pauvre femme, &agrave; qui l'on a sans doute souffl&eacute; sa d&eacute;position.</p>
+
+<p>&mdash;Entends-tu, citoyenne, cria Simon, entends-tu? on dit l&agrave;-bas que tu es
+un faux t&eacute;moin!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, un faux t&eacute;moin? dit la femme Tison. Ah! tu vas voir; attends,
+attends.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, dit Maurice, ordonne &agrave; cette malheureuse de se taire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu as peur, cria Simon, tu as peur! Citoyen pr&eacute;sident, je requiers
+la d&eacute;position de la citoyenne Tison.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, la d&eacute;position! cri&egrave;rent les tribunes.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! cria le pr&eacute;sident; voici la Commune qui revient. En ce
+moment, en entendit une voiture qui roulait au dehors, avec un grand
+bruit d'armes et de hurlements. Simon se retourna inquiet vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Quitte la tribune, lui dit le pr&eacute;sident, tu n'as plus la parole. Simon
+descendit.</p>
+
+<p>En ce moment, des gendarmes entr&egrave;rent avec un flot de curieux, bient&ocirc;t
+refoul&eacute;, et une femme fut pouss&eacute;e vers le pr&eacute;toire.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce elle? demanda Lorin &agrave; Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est elle, dit celui-ci. Oh! la malheureuse femme, elle est
+perdue!</p>
+
+<p>&mdash;La bouqueti&egrave;re! la bouqueti&egrave;re! murmurait-on des tribunes, que la
+curiosit&eacute; agitait; c'est la bouqueti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je demande, avant toute chose, la d&eacute;position de la femme Tison, hurla
+le cordonnier; tu lui avais ordonn&eacute; de d&eacute;poser, pr&eacute;sident, et tu vois
+qu'elle ne d&eacute;pose pas.</p>
+
+<p>La femme Tison fut appel&eacute;e et entama une d&eacute;nonciation terrible,
+circonstanci&eacute;e. Selon elle, la bouqueti&egrave;re &eacute;tait coupable, il est vrai;
+mais Maurice et Lorin &eacute;taient ses complices.</p>
+
+<p>Cette d&eacute;nonciation produisit un effet visible sur le public. Cependant
+Simon triomphait.</p>
+
+<p>&mdash;Gendarmes, amenez la bouqueti&egrave;re, cria le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est affreux! murmura Morand en cachant sa t&ecirc;te entre ses deux
+mains.</p>
+
+<p>La bouqueti&egrave;re fut appel&eacute;e, et se pla&ccedil;a au bas de la tribune, vis-&agrave;-vis
+de la femme Tison, dont le t&eacute;moignage venait de rendre capital le crime
+dont on l'accusait.</p>
+
+<p>Alors elle releva son voile.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;lo&iuml;se! s'&eacute;cria la femme Tison; ma fille... toi ici?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma m&egrave;re, r&eacute;pondit doucement la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi es-tu entre deux gendarmes?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis accus&eacute;e, ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Toi... accus&eacute;e? s'&eacute;cria la femme Tison avec angoisse; et par qui?</p>
+
+<p>&mdash;Par vous, ma m&egrave;re. Un silence effrayant, silence de mort, vint
+s'abattre tout &agrave; coup sur ces masses bruyantes, et le sentiment
+douloureux de cette horrible sc&egrave;ne &eacute;treignit tous les c&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Sa fille! chuchot&egrave;rent des voix basses et comme dans le lointain, sa
+fille, la malheureuse!</p>
+
+<p>Maurice et Lorin regardaient l'accusatrice et l'accus&eacute;e avec un
+sentiment de profonde commis&eacute;ration et de douleur respectueuse.</p>
+
+<p>Simon, tout en d&eacute;sirant voir la fin de cette sc&egrave;ne, dans laquelle il
+esp&eacute;rait que Maurice et Lorin demeureraient compromis, essayait de se
+soustraire aux regards de la femme Tison, qui roulait autour d'elle un
+&oelig;il &eacute;gar&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'appelles-tu, citoyenne? dit le pr&eacute;sident, &eacute;mu lui-m&ecirc;me, &agrave; la
+jeune fille calme et r&eacute;sign&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;lo&iuml;se Tison, citoyen.</p>
+
+<p>&mdash;Quel &acirc;ge as-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Dix-neuf ans.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; demeures-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Rue des Nonandi&egrave;res, n&deg; 24.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce toi qui as vendu au citoyen municipal Lindey, que voici sur ce
+banc, un bouquet d'&oelig;illets ce matin?</p>
+
+<p>La fille Tison se tourna vers Maurice, et, apr&egrave;s l'avoir regard&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, citoyen, c'est moi, dit-elle.</p>
+
+<p>La femme Tison regardait elle-m&ecirc;me sa fille avec des yeux dilat&eacute;s par
+l'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu que chacun de ces &oelig;illets contenait un billet adress&eacute; &agrave; la
+veuve Capet?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, r&eacute;pondit l'accus&eacute;e.</p>
+
+<p>Un mouvement d'horreur et d'admiration se r&eacute;pandit dans la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi offrais-tu ces &oelig;illets au citoyen Maurice?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je lui voyais l'&eacute;charpe municipale, et que je me doutais
+qu'il allait au Temple.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont tes complices?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu as fait le complot &agrave; toi toute seule?</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est un complot, je l'ai fait &agrave; moi toute seule.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le citoyen Maurice savait-il...?</p>
+
+<p>&mdash;Que ces fleurs continssent des billets?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen Maurice est municipal; le citoyen Maurice pouvait voir la
+reine en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te, &agrave; toute heure du jour et de la nuit. Le citoyen
+Maurice, s'il e&ucirc;t eu quelque chose &agrave; dire &agrave; la reine, n'avait pas besoin
+d'&eacute;crire, puisqu'il pouvait parler.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne connaissais pas le citoyen Maurice?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avais vu venir au Temple au temps o&ugrave; j'y &eacute;tais avec ma pauvre
+m&egrave;re; mais je ne le connaissais pas autrement que de vue!</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, mis&eacute;rable! s'&eacute;cria Lorin en mena&ccedil;ant du poing Simon, qui,
+baissant la t&ecirc;te, atterr&eacute; de la tournure que prenaient les affaires,
+essayait de fuir inaper&ccedil;u. Vois-tu ce que tu as fait?</p>
+
+<p>Tous les regards se tourn&egrave;rent vers Simon avec un sentiment de parfaite
+indignation. Le pr&eacute;sident continua:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque c'est toi qui as remis le bouquet, puisque tu savais que
+chaque fleur contenait un papier, tu dois savoir aussi ce qu'il y avait
+d'&eacute;crit sur ce papier!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, dis-nous ce qu'il y avait sur ce papier?</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, dit avec fermet&eacute; la jeune fille, j'ai dit tout ce que je
+pouvais et surtout tout ce que je voulais dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu refuses de r&eacute;pondre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais &agrave; quoi tu t'exposes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu esp&egrave;res peut-&ecirc;tre en ta jeunesse, en ta beaut&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'esp&egrave;re qu'en Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen Maurice Lindey, dit le pr&eacute;sident, citoyen Hyacinthe Lorin,
+vous &ecirc;tes libres; la Commune reconna&icirc;t votre innocence et rend justice &agrave;
+votre civisme. Gendarmes, conduisez la citoyenne H&eacute;lo&iuml;se &agrave; la prison de
+la section.</p>
+
+<p>&Agrave; ces paroles, la femme Tison sembla se r&eacute;veiller, jeta un effroyable
+cri, et voulut se pr&eacute;cipiter pour embrasser une fois encore sa fille;
+mais les gendarmes l'en emp&ecirc;ch&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pardonne, ma m&egrave;re, cria la jeune fille pendant qu'on
+l'entra&icirc;nait.</p>
+
+<p>La femme Tison poussa un rugissement sauvage, et tomba comme morte.</p>
+
+<p>&mdash;Noble fille! murmura Morand avec une douloureuse &eacute;motion.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXV" id="XXV"></a><a href="#table">XXV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le billet</a></h3>
+
+
+<p>&Agrave; la suite des &eacute;v&eacute;nements que nous venons de raconter, une derni&egrave;re
+sc&egrave;ne vint se joindre comme compl&eacute;ment de ce drame qui commen&ccedil;ait &agrave; se
+d&eacute;rouler dans ces sombres p&eacute;rip&eacute;ties.</p>
+
+<p>La femme Tison, foudroy&eacute;e par ce qui venait de se passer, abandonn&eacute;e de
+ceux qui l'avaient escort&eacute;e, car il y a quelque chose d'odieux, m&ecirc;me
+dans le crime involontaire, et c'est un crime bien grand que celui d'une
+m&egrave;re qui tue son enfant, f&ucirc;t-ce m&ecirc;me par exc&egrave;s de z&egrave;le patriotique, la
+femme Tison, apr&egrave;s &ecirc;tre demeur&eacute;e quelque temps dans une immobilit&eacute;
+absolue, releva la t&ecirc;te, regarda autour d'elle, &eacute;gar&eacute;e, et, se voyant
+seule, poussa un cri et s'&eacute;lan&ccedil;a vers la porte.</p>
+
+<p>&Agrave; la porte, quelques curieux, plus acharn&eacute;s que les autres,
+stationnaient encore; ils s'&eacute;cart&egrave;rent d&egrave;s qu'ils la virent, en se la
+montrant du doigt et en se disant les uns aux autres:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu cette femme? C'est celle qui a d&eacute;nonc&eacute; sa fille. La femme
+Tison poussa un cri de d&eacute;sespoir et s'&eacute;lan&ccedil;a dans la direction du
+Temple. Mais, arriv&eacute;e au tiers de la rue Michel-le-Comte, un homme vint
+se placer devant elle, et, lui barrant le chemin en se cachant la figure
+dans son manteau:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es contente, lui dit-il, tu as tu&eacute; ton enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu&eacute; mon enfant? tu&eacute; mon enfant? s'&eacute;cria la pauvre m&egrave;re. Non, non, il
+n'est pas possible.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est ainsi, cependant, car ta fille est arr&ecirc;t&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; l'a-t-on conduite?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la Conciergerie; de l&agrave;, elle partira pour le tribunal
+r&eacute;volutionnaire, et tu sais ce que deviennent ceux qui y vont.</p>
+
+<p>&mdash;Rangez-vous, dit la femme Tison, et laissez-moi passer.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la Conciergerie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y vas-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;La voir encore.</p>
+
+<p>&mdash;On ne te laissera pas entrer.</p>
+
+<p>&mdash;On me laissera bien coucher sur la porte, vivre l&agrave;, dormir l&agrave;. J'y
+resterai jusqu'&agrave; ce qu'elle sorte, et je la verrai au moins encore une
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Si quelqu'un te promettait de te rendre ta fille?</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je te demande, en supposant qu'un homme te prom&icirc;t de te rendre ta
+fille, si tu ferais ce que cet homme te dirait de faire?</p>
+
+<p>&mdash;Tout pour ma fille! tout pour mon H&eacute;lo&iuml;se! s'&eacute;cria la femme en se
+tordant les bras avec d&eacute;sespoir. Tout, tout, tout!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, reprit l'inconnu, c'est Dieu qui te punit.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Des tortures que tu as inflig&eacute;es &agrave; une pauvre m&egrave;re comme toi.</p>
+
+<p>&mdash;De qui voulez-vous parler? Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as souvent conduit la prisonni&egrave;re &agrave; deux doigts du d&eacute;sespoir o&ugrave; tu
+marches toi-m&ecirc;me en ce moment, par tes r&eacute;v&eacute;lations et tes brutalit&eacute;s,
+Dieu te punit en conduisant &agrave; la mort cette fille que tu aimais tant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit qu'il y avait un homme qui pouvait la sauver; o&ugrave; est cet
+homme? que veut-il? que demande-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme veut que tu cesses de pers&eacute;cuter la reine, que tu lui
+demandes pardon des outrages que tu lui as faits, et qui, si tu
+t'aper&ccedil;ois que cette femme, qui, elle aussi, est une m&egrave;re qui souffre,
+qui pleure, qui se d&eacute;sesp&egrave;re, par une circonstance impossible, par
+quelque miracle du ciel, est sur le point de se sauver, au lieu de
+t'opposer &agrave; sa fuite, tu y aides de tout ton pouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, citoyen, dit la femme Tison, c'est toi, n'est-ce pas, qui es
+cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui promets de sauver ma fille? L'inconnu se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Me le promets-tu? t'y engages-tu? me le jures-tu? R&eacute;ponds!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute. Tout ce qu'un homme peut faire pour sauver une femme, je le
+ferai pour sauver ton enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne peut pas la sauver! s'&eacute;cria la femme Tison en poussant des
+hurlements; il ne peut pas la sauver. Il mentait lorsqu'il promettait de
+la sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Fais ce que tu pourras pour la reine, je ferai ce que je pourrai pour
+ta fille.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe la reine, &agrave; moi? C'est une m&egrave;re qui a une fille, voil&agrave;
+tout. Mais, si l'on coupe le cou &agrave; quelqu'un, ce ne sera pas &agrave; sa fille,
+ce sera &agrave; elle. Qu'on me coupe le cou, et qu'on sauve ma fille. Qu'on me
+m&egrave;ne &agrave; la guillotine, &agrave; la condition qu'il ne tombera pas un seul cheveu
+de sa t&ecirc;te, et j'irai &agrave; la guillotine en chantant:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ah! &ccedil;a ira, &ccedil;a ira, &ccedil;a ira,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Les aristocrates &agrave; la lanterne...</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Et la femme Tison se mit &agrave; chanter avec une voix effrayante; puis, tout
+&agrave; coup, elle interrompit son chant par un grand &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>L'homme au manteau parut lui-m&ecirc;me effray&eacute; de ce commencement de folie et
+fit un pas en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu ne t'&eacute;loigneras pas comme cela, dit la femme Tison au
+d&eacute;sespoir, et en le retenant par son manteau; on ne vient pas dire &agrave; une
+m&egrave;re: &laquo;Fais cela et je sauverai ton enfant&raquo;, pour lui dire apr&egrave;s cela:
+&laquo;Peut-&ecirc;tre.&raquo; La sauveras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Le jour o&ugrave; on la conduira de la Conciergerie &agrave; l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi attendre? pourquoi pas cette nuit, ce soir, &agrave; l'instant m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne puis pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu vois bien, tu vois bien, s'&eacute;cria la femme Tison, tu vois bien
+que tu ne peux pas; mais, moi, je peux.</p>
+
+<p>&mdash;Que peux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je peux pers&eacute;cuter la prisonni&egrave;re, comme tu l'appelles; je peux
+surveiller la reine, comme tu dis, aristocrate que tu es! je puis entrer
+&agrave; toute heure, jour et nuit, dans la prison, et je ferai tout cela.
+Quant &agrave; ce qu'elle se sauve, nous verrons. Ah! nous verrons bien,
+puisqu'on ne veut pas sauver ma fille, si elle doit se sauver, elle.
+T&ecirc;te pour t&ecirc;te, veux-tu? Madame Veto a &eacute;t&eacute; reine, je le sais bien;
+H&eacute;lo&iuml;se Tison n'est qu'une pauvre fille, je le sais bien; mais sur la
+guillotine nous sommes tous &eacute;gaux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit! dit l'homme au manteau; sauve-la, je la sauverai.</p>
+
+<p>&mdash;Jure.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Sur quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Sur ce que tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu une fille?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit la femme Tison en laissant tomber ses deux bras avec
+d&eacute;couragement, sur quoi veux-tu jurer alors?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, je te jure sur Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! r&eacute;pondit la femme Tison; tu sais bien qu'ils ont d&eacute;fait l'ancien,
+et qu'ils n'ont pas encore fait le nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Je te jure sur la tombe de mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ne jure pas par une tombe, cela lui porterait malheur.... Oh! mon Dieu,
+mon Dieu! quand je pense que, dans trois jours peut-&ecirc;tre, moi aussi, je
+jurerai par la tombe de ma fille! Ma fille! ma pauvre H&eacute;lo&iuml;se! s'&eacute;cria
+la femme Tison avec un tel &eacute;clat, qu'&agrave; sa voix, d&eacute;j&agrave; retentissante,
+plusieurs fen&ecirc;tres s'ouvrirent.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de ces fen&ecirc;tres qui s'ouvraient, un autre homme sembla se
+d&eacute;tacher de la muraille et s'avan&ccedil;a vers le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien &agrave; faire avec cette femme, dit le premier au second, elle
+est folle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle est m&egrave;re, dit celui-ci. Et il entra&icirc;na son compagnon. En les
+voyant s'&eacute;loigner, la femme Tison sembla revenir &agrave; elle.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous? s'&eacute;cria-t-elle; allez-vous sauver H&eacute;lo&iuml;se?
+Attendez-moi, alors, je vais avec vous. Attendez-moi, mais attendez-moi
+donc!</p>
+
+<p>Et la pauvre m&egrave;re les poursuivit en hurlant; mais, au coin de la rue la
+plus proche, elle les perdit de vue. Et ne sachant plus de quel c&ocirc;t&eacute;
+tourner, elle demeura un instant ind&eacute;cise, regardant de tous c&ocirc;t&eacute;s; et
+se voyant seule dans la nuit et dans le silence, ce double symbole de la
+mort, elle poussa un cri d&eacute;chirant et tomba sans connaissance sur le
+pav&eacute;.</p>
+
+<p>Dix heures sonn&egrave;rent. Pendant ce temps, et comme cette m&ecirc;me heure
+retentissait &agrave; l'horloge du Temple, la reine, assise dans cette chambre
+que nous connaissons, pr&egrave;s d'une lampe fumeuse, entre sa s&oelig;ur et sa
+fille, et cach&eacute;e aux regards des municipaux par madame Royale, qui,
+faisant semblant de l'embrasser, relisait un petit billet &eacute;crit sur le
+papier le plus mince qu'on avait pu trouver, avec une &eacute;criture si fine
+qu'&agrave; peine si ses yeux, br&ucirc;l&eacute;s par les larmes, avaient conserv&eacute; la force
+de la d&eacute;chiffrer. Le billet contenait ce qui suit:</p>
+
+<p>&laquo;Demain, mardi, demandez &agrave; descendre au jardin, ce que l'on vous
+accordera sans difficult&eacute; aucune, attendu que l'ordre est donn&eacute; de vous
+accorder cette faveur aussit&ocirc;t que vous la demanderez. Apr&egrave;s avoir fait
+trois ou quatre tours, feignez d'&ecirc;tre fatigu&eacute;e, approchez-vous de la
+cantine, et demandez &agrave; la femme Plumeau la permission de vous asseoir
+chez elle. L&agrave;, au bout d'un instant, feignez de vous trouver plus mal et
+de vous &eacute;vanouir. Alors on fermera les portes pour qu'on puisse vous
+porter du secours, et vous resterez avec Madame &Eacute;lisabeth et madame
+Royale. Aussit&ocirc;t la trappe de la cave s'ouvrira; pr&eacute;cipitez-vous, avec
+votre s&oelig;ur et votre fille, par cette ouverture, et vous &ecirc;tes sauv&eacute;es
+toutes trois.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit madame Royale, notre malheureuse destin&eacute;e se
+lasserait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Ou ce billet ne serait-il qu'un pi&egrave;ge? reprit Madame &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit la reine; ces caract&egrave;res m'ont toujours r&eacute;v&eacute;l&eacute; la
+pr&eacute;sence d'un ami myst&eacute;rieux, mais bien brave et bien fid&egrave;le.</p>
+
+<p>&mdash;C'est du chevalier? demanda madame Royale.</p>
+
+<p>&mdash;De lui-m&ecirc;me, r&eacute;pondit la reine. Madame &Eacute;lisabeth joignit les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Relisons le billet chacune de notre c&ocirc;t&eacute; tout bas, reprit la reine,
+afin que, si l'une de nous oubliait une chose, l'autre s'en souv&icirc;nt.</p>
+
+<p>Et toutes trois relurent des yeux; mais, comme elles achevaient cette
+lecture, elles entendirent la porte de leur chambre rouler sur ses
+gonds. Les deux princesses se retourn&egrave;rent: la reine seule resta comme
+elle &eacute;tait; seulement, par un mouvement presque insensible, elle porta
+le petit billet &agrave; ses cheveux et le glissa dans sa coiffure.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un des municipaux qui ouvrait la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, monsieur? demand&egrave;rent ensemble Madame &Eacute;lisabeth et
+madame Royale.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! dit le municipal, il me semble que vous vous couchez bien tard ce
+soir...</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il donc, dit la reine en se retournant avec sa dignit&eacute;
+ordinaire, un nouvel arr&ecirc;t&eacute; de la Commune qui d&eacute;cide &agrave; quelle heure je
+me mettrai au lit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, citoyenne, dit le municipal; mais, si c'est n&eacute;cessaire, on en
+fera un.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, monsieur, dit Marie-Antoinette, respectez, je ne vous
+dirai pas la chambre d'une reine, mais celle d'une femme.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, grommela le municipal, ces aristocrates parlent toujours
+comme s'ils &eacute;taient quelque chose.</p>
+
+<p>Mais, en attendant, soumis par cette dignit&eacute; hautaine dans la
+prosp&eacute;rit&eacute;, mais que trois ans de souffrance avaient faite calme, il se
+retira.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, la lampe s'&eacute;teignit, et, comme d'habitude, les trois
+femmes se d&eacute;shabill&egrave;rent dans les t&eacute;n&egrave;bres, faisant de l'obscurit&eacute; un
+voile &agrave; leur pudeur.</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; neuf heures du matin, la reine, apr&egrave;s avoir relu,
+enferm&eacute;e dans les rideaux de son lit, le billet de la veille, afin de ne
+s'&eacute;carter en rien des instructions qui y &eacute;taient port&eacute;es, apr&egrave;s l'avoir
+d&eacute;chir&eacute; et r&eacute;duit en morceaux presque impalpables, s'habilla dans ses
+rideaux, et, r&eacute;veillant sa s&oelig;ur, passa chez sa fille.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, elle sortit et appela les municipaux de garde.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, citoyenne? demanda l'un d'eux paraissant sur la porte,
+tandis que l'autre ne se d&eacute;rangeait pas m&ecirc;me de son d&eacute;jeuner pour
+r&eacute;pondre &agrave; l'appel royal.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Marie-Antoinette, je sors de la chambre de ma fille, et
+la pauvre enfant est, en v&eacute;rit&eacute;, bien malade. Ses jambes sont enfl&eacute;es et
+douloureuses, car elle fait trop peu d'exercice. Or, vous le savez,
+monsieur, c'est moi qui l'ai condamn&eacute;e &agrave; cette inaction; j'&eacute;tais
+autoris&eacute;e &agrave; descendre me promener au jardin; mais, comme il me fallait
+passer devant la porte de la chambre que mon mari habitait de son
+vivant, au moment de passer devant cette porte, le c&oelig;ur m'a failli, je
+n'ai pas eu la force et je suis remont&eacute;e, me bornant &agrave; la promenade de
+la terrasse.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant cette promenade est insuffisante &agrave; la sant&eacute; de ma pauvre
+enfant. Je vous prie donc, citoyen municipal, de r&eacute;clamer en mon nom,
+aupr&egrave;s du g&eacute;n&eacute;ral Santerre, l'usage de cette libert&eacute; qui m'avait &eacute;t&eacute;
+accord&eacute;e; je vous en serai reconnaissante.</p>
+
+<p>La reine avait prononc&eacute; ces mots avec un accent si doux et si digne &agrave; la
+fois, elle avait si bien &eacute;vit&eacute; toute qualification qui pouvait blesser
+la pruderie r&eacute;publicaine de son interlocuteur, que celui-ci, qui s'&eacute;tait
+pr&eacute;sent&eacute; &agrave; elle couvert, comme c'&eacute;tait l'habitude de la plupart de ces
+hommes, souleva peu &agrave; peu son bonnet rouge de dessus sa t&ecirc;te, et,
+lorsqu'elle eut achev&eacute;, la salua en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, madame, on demandera au citoyen g&eacute;n&eacute;ral la
+permission que vous d&eacute;sirez.</p>
+
+<p>Puis, en se retirant, comme pour se convaincre lui-m&ecirc;me qu'il c&eacute;dait &agrave;
+l'&eacute;quit&eacute; et non &agrave; la faiblesse:</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, r&eacute;p&eacute;ta-t-il; au bout du compte, c'est juste.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui est juste? demanda l'autre municipal.</p>
+
+<p>&mdash;Que cette femme prom&egrave;ne sa fille qui est malade.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?... que demande-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle demande &agrave; descendre et &agrave; se promener une heure dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit l'autre, qu'elle demande &agrave; aller &agrave; pied du Temple &agrave; la place
+de la R&eacute;volution, &ccedil;a la prom&egrave;nera.</p>
+
+<p>La reine entendit ces mots et p&acirc;lit; mais elle puisa dans ces mots un
+nouveau courage pour le grand &eacute;v&eacute;nement qui se pr&eacute;parait.</p>
+
+<p>Le municipal acheva son d&eacute;jeuner et descendit. De son c&ocirc;t&eacute;, la reine
+demanda &agrave; faire le sien dans la chambre de sa fille, ce qui lui fut
+accord&eacute;.</p>
+
+<p>Madame Royale, pour confirmer le bruit de sa maladie, resta couch&eacute;e, et
+Madame &Eacute;lisabeth et la reine demeur&egrave;rent pr&egrave;s de son lit.</p>
+
+<p>&Agrave; onze heures, Santerre arriva. Son arriv&eacute;e fut, comme &agrave; l'ordinaire,
+annonc&eacute;e par les tambours qui battirent aux champs, et par l'entr&eacute;e du
+nouveau bataillon et des nouveaux municipaux qui venaient relever ceux
+dont la garde finissait.</p>
+
+<p>Quand Santerre eut inspect&eacute; le bataillon sortant et le bataillon
+entrant, lorsqu'il eut fait parader son lourd cheval aux membres trapus
+dans la cour du Temple, il s'arr&ecirc;ta un instant: c'&eacute;tait le moment o&ugrave;
+ceux qui avaient &agrave; lui parler lui adressaient leurs r&eacute;clamations, leur
+d&eacute;nonciations ou leurs demandes.</p>
+
+<p>Le municipal profita de cette halte pour s'approcher de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? lui dit brusquement Santerre.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, dit le municipal, je viens te dire de la part de la reine...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela, la reine? demanda Santerre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, dit le municipal, &eacute;tonn&eacute; lui-m&ecirc;me de s'&ecirc;tre laiss&eacute;
+entra&icirc;ner.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je dis donc l&agrave;, moi? Est-ce que je suis fou? Je viens te
+dire de la part de madame Veto...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure, dit Santerre, comme cela je comprends. Eh bien, que
+viens-tu me dire? Voyons.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens te dire que la petite Veto est malade, &agrave; ce qu'il para&icirc;t,
+faute d'air et de mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, faut-il encore s'en prendre de cela &agrave; la nation? La nation
+lui avait permis la promenade dans le jardin, elle l'a refus&eacute;e; bonsoir!</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement cela, elle se repent maintenant, et elle demande si tu
+veux permettre qu'elle descende.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de difficult&eacute; &agrave; cela. Vous entendez, vous autres, dit
+Santerre en s'adressant &agrave; tout le bataillon, la veuve Capet va descendre
+pour se promener dans le jardin. La chose lui est accord&eacute;e par la
+nation; mais prenez garde qu'elle ne se sauve par-dessus les murs, car,
+si cela arrive, je vous fais couper la t&ecirc;te &agrave; tous.</p>
+
+<p>Un &eacute;clat de rire hom&eacute;rique accueillit la plaisanterie du citoyen
+g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant que vous voil&agrave; pr&eacute;venus, dit Santerre, adieu. Je vais &agrave;
+la Commune. Il para&icirc;t qu'on vient de rejoindre Roland et Barbaroux, et
+qu'il s'agit de leur d&eacute;livrer un passeport pour l'autre monde.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait cette nouvelle qui mettait le citoyen g&eacute;n&eacute;ral de si plaisante
+humeur.</p>
+
+<p>Santerre partit au galop.</p>
+
+<p>Le bataillon qui descendait la garde sortait derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Enfin, les municipaux c&eacute;d&egrave;rent la place aux nouveaux venus, lesquels
+avaient re&ccedil;u les instructions de Santerre relativement &agrave; la reine.</p>
+
+<p>L'un des municipaux monta pr&egrave;s de Marie-Antoinette, et lui annon&ccedil;a que
+le g&eacute;n&eacute;ral faisait droit &agrave; sa demande.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! pensa-t-elle en regardant le ciel &agrave; travers sa fen&ecirc;tre, votre
+col&egrave;re se reposerait-elle, Seigneur, et votre droite terrible
+serait-elle lasse de s'appesantir sur nous?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, dit-elle au municipal avec ce charmant sourire qui
+perdit Barnave et rendit tant d'hommes insens&eacute;s, merci!</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers son petit chien, qui sautait apr&egrave;s elle tout en
+marchant sur les pattes de derri&egrave;re, car il comprenait aux regards de sa
+ma&icirc;tresse qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Black, dit-elle, nous allons nous promener. Le petit chien se
+mit &agrave; japper et &agrave; bondir, et, apr&egrave;s avoir bien regard&eacute; le municipal,
+comprenant sans doute que c'&eacute;tait de cet homme que venait la nouvelle
+qui rendait sa ma&icirc;tresse joyeuse, il s'approcha de lui tout en rampant,
+en faisant fr&eacute;tiller sa longue queue soyeuse, et se hasarda jusqu'&agrave; le
+caresser.</p>
+
+<p>Cet homme, qui, peut-&ecirc;tre, f&ucirc;t rest&eacute; insensible aux pri&egrave;res de la reine,
+se sentit tout &eacute;mu aux caresses du chien.</p>
+
+<p>&mdash;Rien que pour cette petite b&ecirc;te, citoyenne Capet, vous eussiez d&ucirc;
+sortir plus souvent, dit-il. L'humanit&eacute; commande que l'on ait soin de
+toutes les cr&eacute;atures.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quelle heure sortirons-nous, monsieur? demanda la reine. Ne
+pensez-vous pas que le grand soleil nous ferait du bien?</p>
+
+<p>&mdash;Vous sortirez quand vous voudrez, dit le municipal; il n'y a pas de
+recommandation particuli&egrave;re &agrave; ce sujet. Cependant, si vous voulez sortir
+&agrave; midi, comme c'est le moment o&ugrave; l'on change les factionnaires, cela
+fera moins de mouvement dans la tour.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, &agrave; midi, soit, dit la reine en appuyant la main sur son c&oelig;ur
+pour en comprimer les battements.</p>
+
+<p>Et elle regarda cet homme qui semblait moins dur que ses confr&egrave;res, et
+qui, peut-&ecirc;tre, pour prix de sa condescendance aux d&eacute;sirs de la
+prisonni&egrave;re, allait perdre la vie dans la lutte que m&eacute;ditaient les
+conjur&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais aussi, en ce moment o&ugrave; une certaine compassion allait amollir le
+c&oelig;ur de la femme, l'&acirc;me de la reine se r&eacute;veilla. Elle songea au 10 ao&ucirc;t
+et aux cadavres de ses amis jonchant les tapis de son palais; elle
+songea au 2 septembre et &agrave; la t&ecirc;te de la princesse de Lamballe
+surgissant au bout d'une pique devant ses fen&ecirc;tres; elle songea au 21
+janvier et &agrave; son mari mourant sur un &eacute;chafaud, au bruit des tambours qui
+&eacute;teignaient sa voix; enfin, elle songea &agrave; son fils, pauvre enfant dont
+plus d'une fois elle avait, sans pouvoir lui porter secours, entendu de
+sa chambre les cris de douleur, et son c&oelig;ur s'endurcit.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! murmura-t-elle, le malheur est comme le sang des hydres
+antiques: il f&eacute;conde des moissons de nouveaux malheurs!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a><a href="#table">XXVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Black</a></h3>
+
+
+<p>Le municipal sortit pour appeler ses coll&egrave;gues et prendre lecture du
+proc&egrave;s-verbal laiss&eacute; par les municipaux sortants.</p>
+
+<p>La reine resta seule avec sa s&oelig;ur et sa fille.</p>
+
+<p>Toutes trois se regard&egrave;rent.</p>
+
+<p>Madame Royale se jeta dans les bras de la reine et la tint embrass&eacute;e.</p>
+
+<p>Madame &Eacute;lisabeth s'approcha de sa s&oelig;ur et lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Prions Dieu, dit la reine; mais prions bas, afin que personne ne se
+doute que nous prions.</p>
+
+<p>Il y a des &eacute;poques fatales o&ugrave; la pri&egrave;re, cet hymne naturel que Dieu a
+mis au fond du c&oelig;ur de l'homme, devient suspecte aux yeux des hommes,
+car la pri&egrave;re est un acte d'espoir ou de reconnaissance. Or, aux yeux de
+ses gardiens, l'espoir ou la reconnaissance &eacute;tait une cause
+d'inqui&eacute;tude, puisque la reine ne pouvait esp&eacute;rer qu'une seule chose, la
+fuite; puisque la reine ne pouvait remercier Dieu que d'une seule chose,
+de lui en avoir donn&eacute; les moyens.</p>
+
+<p>Cette pri&egrave;re mentale achev&eacute;e, toutes trois demeur&egrave;rent sans prononcer
+une parole. Onze heures sonn&egrave;rent, puis midi.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; le dernier coup retentissait sur le timbre de bronze, un
+bruit d'armes commen&ccedil;a d'emplir l'escalier en spirale et de monter
+jusqu'&agrave; la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les sentinelles qu'on rel&egrave;ve, dit-elle. On va venir nous
+chercher. Elle vit que sa s&oelig;ur et sa fille p&acirc;lissaient.</p>
+
+<p>&mdash;Courage! dit-elle en p&acirc;lissant elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Il est midi, cria-t-on d'en bas; faites descendre les prisonni&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici, messieurs, r&eacute;pondit la reine, qui, avec un sentiment
+presque m&ecirc;l&eacute; de regret, embrassa d'un dernier coup d'&oelig;il et salua d'un
+dernier regard les murs noirs et les meubles, sinon grossiers, du moins
+bien simples, compagnons de sa captivit&eacute;.</p>
+
+<p>Le premier guichet s'ouvrit: il donnait sur le corridor. Le corridor
+&eacute;tait sombre, et, dans cette obscurit&eacute;, les trois captives pouvaient
+dissimuler leur &eacute;motion. En avant, courait le petit Black; mais,
+lorsqu'on fut arriv&eacute; au second guichet, c'est-&agrave;-dire &agrave; cette porte dont
+Marie-Antoinette essayait de d&eacute;tourner les yeux, le fid&egrave;le animal vint
+coller son museau sur les clous &agrave; large t&ecirc;te, et, &agrave; la suite de
+plusieurs petits cris plaintifs, fit entendre un g&eacute;missement douloureux
+et prolong&eacute;. La reine passa vite sans avoir la force de rappeler son
+chien, et en cherchant le mur pour s'appuyer.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir fait quelques pas, les jambes manqu&egrave;rent &agrave; la reine, et elle
+fut forc&eacute;e de s'arr&ecirc;ter. Sa s&oelig;ur et sa fille se rapproch&egrave;rent d'elle,
+et, un instant, les trois femmes demeur&egrave;rent immobiles, formant un
+groupe douloureux, la m&egrave;re tenant son front appuy&eacute; sur la t&ecirc;te de madame
+Royale.</p>
+
+<p>Le petit Black vint la rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cria la voix, descend-elle ou ne descend-elle pas?</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici, dit le municipal, qui &eacute;tait rest&eacute; debout, respectant cette
+douleur si grande dans sa simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit la reine. Et elle acheva de descendre. Lorsque les
+prisonni&egrave;res furent arriv&eacute;es au bas de l'escalier tournant, en face de
+la derni&egrave;re porte sous laquelle le soleil tra&ccedil;ait de larges bandes de
+lumi&egrave;re dor&eacute;e, le tambour fit entendre un roulement qui appelait la
+garde, puis il y eut un grand silence provoqu&eacute; par la curiosit&eacute;, et la
+lourde porte s'ouvrit lentement en roulant sur ses gonds criards.</p>
+
+<p>Une femme &eacute;tait assise &agrave; terre, ou plut&ocirc;t couch&eacute;e dans l'angle de la
+borne contigu&euml; &agrave; cette porte. C'&eacute;tait la femme Tison, que la reine
+n'avait pas vue depuis vingt-quatre heures, absence qui, plusieurs fois
+dans la soir&eacute;e de la veille et dans la matin&eacute;e du jour o&ugrave; l'on se
+trouvait, avait suscit&eacute; son &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>La reine voyait d&eacute;j&agrave; le jour, les arbres, le jardin, et, au del&agrave; de la
+barri&egrave;re qui fermait ce jardin, son &oelig;il avide allait chercher la petite
+hutte de la cantine o&ugrave; ses amis l'attendaient sans doute, lorsque, au
+bruit de ses pas, la femme Tison &eacute;carta ses mains, et la reine vit un
+visage p&acirc;le et bris&eacute; sous ses cheveux grisonnants.</p>
+
+<p>Le changement &eacute;tait si grand, que la reine s'arr&ecirc;ta &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>Alors, avec cette lenteur des gens chez lesquels la raison est absente,
+elle vint s'agenouiller devant cette porte, fermant le passage &agrave;
+Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, bonne femme? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit qu'il fallait que vous me pardonniez.</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme au manteau, r&eacute;pliqua la femme Tison.</p>
+
+<p>La reine regarda Madame &Eacute;lisabeth et sa fille avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez, dit le municipal, laissez passer la veuve Capet; elle a
+la permission de se promener dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, dit la vieille; c'est pour cela que je suis venue
+l'attendre ici: puisqu'on n'a pas voulu me laisser monter, et que je
+devais lui demander pardon, il fallait bien que je l'attendisse.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc n'a-t-on pas voulu vous laisser monter? demanda la
+reine. La femme Tison se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'ils pr&eacute;tendent que je suis folle! dit-elle. La reine la
+regarda, et elle vit, en effet, dans les yeux &eacute;gar&eacute;s de cette
+malheureuse reluire un reflet &eacute;trange, cette lueur vague qui indique
+l'absence de la pens&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! dit-elle, pauvre femme! que vous est-il donc arriv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est arriv&eacute;... vous ne savez donc pas? dit la femme; mais si...
+vous le savez bien, puisque c'est pour vous qu'elle est condamn&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;lo&iuml;se.</p>
+
+<p>&mdash;Votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle... ma pauvre fille!</p>
+
+<p>&mdash;Condamn&eacute;e... mais par qui? comment? pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est elle qui a vendu le bouquet...</p>
+
+<p>&mdash;Quel bouquet?</p>
+
+<p>&mdash;Le bouquet d'&oelig;illets.... Elle n'est pourtant pas bouqueti&egrave;re, reprit
+la femme Tison, comme si elle cherchait &agrave; rappeler ses souvenirs;
+comment a-t-elle donc pu vendre ce bouquet?</p>
+
+<p>La reine fr&eacute;mit. Un lien invisible rattachait cette sc&egrave;ne &agrave; la situation
+pr&eacute;sente; elle comprit qu'il ne fallait point perdre de temps dans un
+dialogue inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne femme, dit-elle, je vous en prie, laissez-moi passer; plus
+tard, vous me conterez tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tout de suite; il faut que vous me pardonniez; il faut que je
+vous aide &agrave; fuir pour qu'il sauve ma fille. La reine devint p&acirc;le comme
+une morte.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! murmura-t-elle en levant les yeux au ciel. Puis, se
+retournant vers le municipal:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, ayez la bont&eacute; d'&eacute;carter cette femme; vous voyez
+bien qu'elle est folle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, la m&egrave;re, dit le municipal, d&eacute;campons. Mais la femme
+Tison se cramponna &agrave; la muraille.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit-elle, il faut qu'elle me pardonne pour qu'il sauve ma
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui cela?</p>
+
+<p>&mdash;L'homme au manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, dit Madame &Eacute;lisabeth, adressez-lui quelques paroles de
+consolation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien volontiers, dit la reine. En effet, je crois que ce sera le
+plus court. Puis, se retournant vers la folle:</p>
+
+<p>&mdash;Bonne femme, que d&eacute;sirez-vous? Dites.</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;sire que vous me pardonniez tout ce que je vous ai fait souffrir
+par les injures que je vous ai dites, par les d&eacute;nonciations que j'ai
+faites, et que, quand vous verrez l'homme au manteau, vous lui ordonniez
+de sauver ma fille, puisqu'il fait tout ce que vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce que vous entendez dire par l'homme au manteau, r&eacute;pondit
+la reine; mais, s'il ne s'agit, pour tranquilliser votre conscience, que
+d'obtenir de moi le pardon des offenses que vous croyez m'avoir faites,
+oh! du fond du c&oelig;ur, pauvre femme! je vous pardonne bien sinc&egrave;rement;
+et puissent ceux que j'ai offens&eacute;s me pardonner de m&ecirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria la femme Tison avec un intraduisible accent de joie, il
+sauvera donc ma fille, puisque vous m'avez pardonn&eacute;. Votre main, madame,
+votre main.</p>
+
+<p>La reine, &eacute;tonn&eacute;e, tendit, sans y rien comprendre, sa main, que la femme
+Tison saisit avec ardeur, et sur laquelle elle appuya ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>En ce moment, la voix enrou&eacute;e d'un colporteur se fit entendre dans la
+rue du Temple.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, cria-t-il, le jugement et l'arr&ecirc;t qui condamnent la fille
+H&eacute;lo&iuml;se Tison &agrave; la peine de mort pour crime de conspiration!</p>
+
+<p>&Agrave; peine ces paroles eurent-elles frapp&eacute; les oreilles de la femme Tison,
+que sa figure se d&eacute;composa, qu'elle se releva sur un genou et qu'elle
+&eacute;tendit les bras pour fermer le passage &agrave; la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! murmura la reine, qui n'avait pas perdu un mot de la
+terrible annonce.</p>
+
+<p>&mdash;Condamn&eacute;e &agrave; la peine de mort? s'&eacute;cria la m&egrave;re; ma fille condamn&eacute;e? mon
+H&eacute;lo&iuml;se perdue? Il ne l'a donc pas sauv&eacute;e et ne peut donc pas la sauver?
+il est donc trop tard?... Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme, dit la reine, croyez que je vous plains.</p>
+
+<p>&mdash;Toi? dit-elle, et ses yeux s'inject&egrave;rent de sang. Toi, tu me plains?
+Jamais! jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, je vous plains de tout mon c&oelig;ur; mais laissez-moi
+passer.</p>
+
+<p>&mdash;Te laisser passer! La femme Tison &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! je te laissais fuir parce qu'il m'avait dit que, si je te
+demandais pardon et que si je te laissais fuir, ma fille serait sauv&eacute;e;
+mais, puisque ma fille va mourir, tu ne te sauveras pas.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi, messieurs! venez &agrave; mon aide, s'&eacute;cria la reine. Mon Dieu! mon
+Dieu! mais vous voyez bien que cette femme est folle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne suis pas folle, non; je sais ce que je dis, s'&eacute;cria la
+femme Tison. Voyez-vous, c'est vrai, il y avait une conspiration; c'est
+Simon qui l'a d&eacute;couverte, c'est ma fille, ma pauvre fille, qui a vendu
+le bouquet. Elle l'a avou&eacute; devant le tribunal r&eacute;volutionnaire... un
+bouquet d'&oelig;illets... il y avait des papiers dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit la reine, au nom du ciel! On entendit de nouveau la voix
+du crieur qui r&eacute;p&eacute;tait:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le jugement et l'arr&ecirc;t qui condamnent la fille H&eacute;lo&iuml;se Tison &agrave;
+la peine de mort pour crime de conspiration!</p>
+
+<p>&mdash;L'entends-tu? hurla la folle, autour de laquelle se groupaient les
+gardes nationaux; l'entends-tu, condamn&eacute;e &agrave; mort? C'est pour toi, pour
+toi, qu'on va tuer ma fille, entends-tu, pour toi, l'Autrichienne?</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit la reine, au nom du ciel! si vous ne voulez pas me
+d&eacute;barrasser de cette pauvre folle, laissez-moi du moins remonter; je ne
+puis supporter les reproches de cette femme: tout injustes qu'ils sont,
+ils me brisent.</p>
+
+<p>Et la reine d&eacute;tourna la t&ecirc;te en laissant &eacute;chapper un douloureux sanglot.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, pleure, hypocrite! cria la folle; ton bouquet lui co&ucirc;te
+cher.... D'ailleurs, elle devait s'en douter; c'est ainsi que meurent
+tous ceux qui te servent. Tu portes malheur, l'Autrichienne: on a tu&eacute;
+tes amis, ton mari, tes d&eacute;fenseurs; enfin, on tue ma fille. Quand donc
+te tuera-t-on &agrave; ton tour pour que personne ne meure plus pour toi?</p>
+
+<p>Et la malheureuse hurla ces derni&egrave;res paroles en les accompagnant d'un
+geste de menace.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse! hasarda Madame &Eacute;lisabeth, oublies-tu que celle &agrave; qui tu
+parles est la reine?</p>
+
+<p>&mdash;La reine, elle?... la reine? r&eacute;p&eacute;ta la femme Tison, dont la d&eacute;mence
+s'exaltait d'instant en instant; si c'est la reine, qu'elle d&eacute;fende aux
+bourreaux de tuer ma fille... qu'elle fasse gr&acirc;ce &agrave; ma pauvre H&eacute;lo&iuml;se...
+les rois font gr&acirc;ce.... Allons, rends-moi mon enfant, et je te
+reconna&icirc;trai pour la reine.... Jusque-l&agrave;, tu n'es qu'une femme, et une
+femme qui porte malheur, une femme qui tue!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par piti&eacute;, madame, s'&eacute;cria Marie-Antoinette, voyez ma douleur,
+voyez mes larmes.</p>
+
+<p>Et Marie-Antoinette essaya de passer, non plus dans l'esp&eacute;rance de fuir,
+mais machinalement, mais pour &eacute;chapper &agrave; cette effroyable obsession.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu ne passeras pas, hurla la vieille; tu veux fuir, madame Veto...
+je le sais bien, l'homme au manteau me l'a dit; tu veux aller rejoindre
+les Prussiens... mais tu ne fuiras pas, continua-t-elle en se
+cramponnant &agrave; la robe de la reine; je t'en emp&ecirc;cherai, moi! &Agrave; la
+lanterne, madame Veto! Aux armes, citoyens! Marchons... qu'un sang
+impur....</p>
+
+<p>Et, les bras tordus, les cheveux gris &eacute;pars, le visage pourpre, les yeux
+noy&eacute;s dans le sang, la malheureuse tomba renvers&eacute;e en d&eacute;chirant le
+lambeau de la robe &agrave; laquelle elle &eacute;tait cramponn&eacute;e.</p>
+
+<p>La reine, &eacute;perdue, mais d&eacute;barrass&eacute;e au moins de l'insens&eacute;e, allait fuir
+du c&ocirc;t&eacute; du jardin, quand, tout &agrave; coup, un cri terrible, m&ecirc;l&eacute;
+d'aboiements et accompagn&eacute; d'une rumeur &eacute;trange, vint tirer de leur
+stupeur les gardes nationaux qui, attir&eacute;s par cette sc&egrave;ne, entouraient
+Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>&mdash;Aux armes! aux armes! trahison! criait un homme que la reine reconnut
+&agrave; sa voix pour le cordonnier Simon.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de cet homme qui, le sabre en main, gardait le seuil de la hutte,
+le petit Black aboyait avec fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Aux armes, tout le poste! cria Simon; nous sommes trahis; faites
+entrer l'Autrichienne. Aux armes! aux armes!</p>
+
+<p>Un officier accourut. Simon lui parla, lui montrant, avec des yeux
+enflamm&eacute;s, l'int&eacute;rieur de la cabine. L'officier cria &agrave; son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Aux armes!</p>
+
+<p>&mdash;Black! Black! appela la reine en faisant quelques pas en avant. Mais
+le chien ne lui r&eacute;pondit pas et continua d'aboyer avec fureur.</p>
+
+<p>Les gardes nationaux coururent aux armes, et se pr&eacute;cipit&egrave;rent vers la
+cabine, tandis que les municipaux s'emparaient de la reine, de sa s&oelig;ur
+et de sa fille, et for&ccedil;aient les prisonni&egrave;res &agrave; repasser le guichet, qui
+se referma derri&egrave;re elles.</p>
+
+<p>&mdash;Appr&ecirc;tez vos armes! cri&egrave;rent les municipaux aux sentinelles. Et l'on
+entendit le bruit des fusils qu'on armait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave;, c'est l&agrave;, sous la trappe, criait Simon. J'ai vu remuer la
+trappe, j'en suis s&ucirc;r. D'ailleurs, le chien de l'Autrichienne, un bon
+petit chien qui n'&eacute;tait pas du complot, lui, a japp&eacute; contre les
+conspirateurs, qui sont probablement dans la cave. Eh! tenez, il jappe
+encore.</p>
+
+<p>En effet, Black, anim&eacute; par les cris de Simon, redoubla ses aboiements.</p>
+
+<p>L'officier saisit l'anneau de la trappe. Deux grenadiers des plus
+vigoureux, voyant qu'il ne pouvait venir &agrave; bout de la soulever, l'y
+aid&egrave;rent, mais sans plus de succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien qu'ils retiennent la trappe en dedans, dit Simon. Feu!
+&agrave; travers la trappe, mes amis! feu!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! cria madame Plumeau, vous allez casser mes bouteilles.</p>
+
+<p>&mdash;Feu! r&eacute;p&eacute;ta Simon, feu!</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, braillard! dit l'officier. Et vous, apportez des haches et
+entamez les planches. Maintenant, qu'un peloton se tienne pr&ecirc;t.
+Attention! et feu dans la trappe aussit&ocirc;t qu'elle sera ouverte.</p>
+
+<p>Un g&eacute;missement des ais et un soubresaut subit annonc&egrave;rent aux gardes
+nationaux qu'un mouvement int&eacute;rieur venait de s'op&eacute;rer. Bient&ocirc;t apr&egrave;s,
+on entendit un bruit souterrain qui ressemblait &agrave; une herse de fer qui
+se ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Courage! dit l'officier aux sapeurs qui accouraient. La hache entama
+les planches. Vingt canons de fusil s'abaiss&egrave;rent dans la direction de
+l'ouverture, qui s'&eacute;largissait de seconde en seconde. Mais, par
+l'ouverture, on ne vit personne. L'officier alluma une torche et la jeta
+dans la cave; la cave &eacute;tait vide.</p>
+
+<p>On souleva la trappe, qui, cette fois, c&eacute;da sans pr&eacute;senter la moindre
+r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi, s'&eacute;cria l'officier en se pr&eacute;cipitant bravement dans
+l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! en avant! cri&egrave;rent les gardes nationaux en s'&eacute;lan&ccedil;ant &agrave; la
+suite de leur officier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! femme Plumeau, dit Tison, tu pr&ecirc;tes ta cave aux aristocrates!</p>
+
+<p>Le mur &eacute;tait d&eacute;fonc&eacute;. Des pas nombreux avaient foul&eacute; le sol humide, et
+un conduit de trois pieds de large et de cinq pieds de haut, pareil au
+boyau d'une tranch&eacute;e, s'enfon&ccedil;ait dans la direction de la rue de la
+Corderie.</p>
+
+<p>L'officier s'aventura dans cette ouverture, d&eacute;cid&eacute; &agrave; poursuivre les
+aristocrates jusque dans les entrailles de la terre; mais, &agrave; peine
+eut-il fait trois ou quatre pas, qu'il fut arr&ecirc;t&eacute; par une grille de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Halte! dit-il &agrave; ceux qui le poussaient par derri&egrave;re, on ne peut pas
+aller plus loin, il y a emp&ecirc;chement physique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dirent les municipaux, qui, apr&egrave;s avoir renferm&eacute; les
+prisonni&egrave;res, accouraient pour avoir des nouvelles, qu'y a-t-il? Voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit l'officier en reparaissant, il y a conspiration; les
+aristocrates voulaient enlever la reine pendant sa promenade, et
+probablement qu'elle &eacute;tait de connivence avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! cria le municipal. Que l'on coure apr&egrave;s le citoyen Santerre, et
+qu'on pr&eacute;vienne la Commune.</p>
+
+<p>&mdash;Soldats, dit l'officier, restez dans cette cave, et tuez tout ce qui
+se pr&eacute;sentera.</p>
+
+<p>Et l'officier, apr&egrave;s avoir donn&eacute; cet ordre, remonta pour faire son
+rapport.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! criait Simon en se frottant les mains. Ah! ah! dira-t-on
+encore que je suis fou? Brave Black! Black est un fameux patriote, Black
+a sauv&eacute; la R&eacute;publique. Viens ici, Black, viens!</p>
+
+<p>Et le brigand, qui avait fait les yeux doux au pauvre chien, lui lan&ccedil;a,
+quand il fut proche de lui, un coup de pied qui l'envoya &agrave; vingt pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je t'aime, Black! dit-il; tu feras couper le cou &agrave; ta ma&icirc;tresse.
+Viens ici, Black, viens!</p>
+
+<p>Mais, au lieu d'ob&eacute;ir, cette fois, Black reprit en criant le chemin du
+donjon.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a><a href="#table">XXVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le muscadin</a></h3>
+
+
+<p>Il y avait deux heures, &agrave; peu pr&egrave;s, que les &eacute;v&eacute;nements que nous venons
+de raconter &eacute;taient accomplis.</p>
+
+<p>Lorin se promenait dans la chambre de Maurice, tandis qu'Ag&eacute;silas cirait
+les bottes de son ma&icirc;tre dans l'antichambre; seulement, pour la plus
+grande commodit&eacute; de la conversation, la porte &eacute;tait demeur&eacute;e ouverte,
+et, dans le parcours qu'il accomplissait, Lorin s'arr&ecirc;tait devant cette
+porte et adressait des questions &agrave; l'officieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu dis, citoyen Ag&eacute;silas, que ton ma&icirc;tre est parti ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, oui.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; son heure ordinaire?</p>
+
+<p>&mdash;Dix minutes plus t&ocirc;t, dix minutes plus tard, je ne saurais trop dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne l'as pas revu depuis?</p>
+
+<p>&mdash;Non, citoyen.</p>
+
+<p>Lorin reprit sa promenade et fit en silence trois &agrave; quatre tours, puis
+s'arr&ecirc;tant de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Avait-il son sabre? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quand il va &agrave; la section, il l'a toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu es s&ucirc;r que c'est &agrave; la section qu'il est all&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Il me l'a dit du moins.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je vais le rejoindre, dit Lorin. Si nous nous croisions, tu
+lui diras que je suis venu et que je vais revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, dit Ag&eacute;silas.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;J'entends son pas dans l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;r. En effet, presque au m&ecirc;me instant, la porte de
+l'escalier s'ouvrit et Maurice entra.</p>
+
+<p>Lorin jeta sur celui-ci un coup d'&oelig;il rapide, et voyant que rien en lui
+ne paraissait extraordinaire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! te voil&agrave; enfin! dit Lorin; je t'attends depuis deux heures.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, dit Maurice en souriant, cela t'aura donn&eacute; du temps pour
+pr&eacute;parer les distiques et les quatrains.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher Maurice, dit l'improvisateur, je n'en fais plus.</p>
+
+<p>&mdash;De distiques et de quatrains?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! mais le monde va donc finir?</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, mon ami, je suis triste.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, triste?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, que veux-tu? j'ai des remords.</p>
+
+<p>&mdash;Des remords?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, oui, dit Lorin, toi ou elle, mon cher, il n'y avait pas
+de milieu. Toi ou elle, tu sens bien que je n'ai pas h&eacute;sit&eacute;; mais,
+vois-tu, Arth&eacute;mise est au d&eacute;sespoir, c'&eacute;tait son amie.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre fille!</p>
+
+<p>&mdash;Et comme c'est elle qui m'a donn&eacute; son adresse...</p>
+
+<p>&mdash;Tu aurais infiniment mieux fait de laisser les choses suivre leur
+cours.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et c'est toi qui, &agrave; cette heure, serais condamn&eacute; &agrave; sa place.
+Puissamment raisonn&eacute;, cher ami. Et moi qui venais te demander un
+conseil! Je te croyais plus fort que cela.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, n'importe, demande toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, comprends-tu? Pauvre fille, je voudrais tenter quelque chose
+pour la sauver. Si je donnais ou si je recevais pour elle quelque bonne
+torgnole, il me semble que cela me ferait du bien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou, Lorin, dit Maurice en haussant les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, si je faisais une d&eacute;marche aupr&egrave;s du tribunal r&eacute;volutionnaire?</p>
+
+<p>&mdash;Il est trop tard, elle est condamn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, dit Lorin, c'est affreux de voir p&eacute;rir ainsi cette jeune
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus affreux que c'est mon salut qui a entra&icirc;n&eacute; sa mort.
+Mais, apr&egrave;s tout, Lorin, ce qui doit nous consoler, c'est qu'elle
+conspirait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, est-ce que tout le monde ne conspire pas, peu ou
+beaucoup, par le temps qui court? Elle a fait comme tout le monde.
+Pauvre femme!</p>
+
+<p>&mdash;Ne la plains pas trop, ami, et surtout ne la plains pas trop haut, dit
+Maurice, car nous portons une partie de sa peine. Crois-moi, nous ne
+sommes pas si bien lav&eacute;s de l'accusation de complicit&eacute; qu'elle n'ait
+fait tache. Aujourd'hui, &agrave; la section, j'ai &eacute;t&eacute; appel&eacute; girondin par le
+capitaine des chasseurs de Saint-Leu, et tout &agrave; l'heure, il m'a fallu
+lui donner un coup de sabre pour lui prouver qu'il se trompait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc pour cela que tu rentres si tard?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi ne m'as-tu pas averti?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dans ces sortes d'affaires, tu ne peux te contenir; il
+fallait que cela se termin&acirc;t tout de suite, afin que la chose ne f&icirc;t pas
+de bruit. Nous avons pris chacun de notre c&ocirc;t&eacute; ceux que nous avions sous
+la main.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette canaille-l&agrave; t'avait appel&eacute; girondin, toi, Maurice, un pur?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mordieu! oui; c'est ce qui te prouve, mon cher, qu'encore une
+aventure pareille et nous sommes impopulaires; car, tu sais, Lorin, quel
+est, aux jours o&ugrave; nous vivons, le synonyme d'impopulaire: c'est
+<i>suspect</i>.</p>
+
+<p><i>&mdash;</i>Je sais bien, dit Lorin, et ce mot-l&agrave; fait frissonner les plus
+braves; n'importe... il me r&eacute;pugne de laisser aller la pauvre H&eacute;lo&iuml;se &agrave;
+la guillotine sans lui demander pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais que tu restasses ici, Maurice, toi qui n'as rien &agrave; te
+reprocher &agrave; son &eacute;gard. Moi, vois-tu, c'est autre chose; puisque je ne
+puis rien de plus pour elle, j'irai sur son passage, je veux y aller,
+ami Maurice, tu me comprends, et pourvu qu'elle me tende la main!...</p>
+
+<p>&mdash;Je t'accompagnerai alors, dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, mon ami, r&eacute;fl&eacute;chis donc: tu es municipal, tu es secr&eacute;taire
+de section, tu as &eacute;t&eacute; mis en cause, tandis que, moi, je n'ai &eacute;t&eacute; que ton
+d&eacute;fenseur; on te croirait coupable, reste donc; moi, c'est autre chose,
+je ne risque rien et j'y vais.</p>
+
+<p>Tout ce que disait Lorin &eacute;tait si juste, qu'il n'y avait rien &agrave;
+r&eacute;pondre. Maurice, &eacute;changeant un seul signe avec la fille Tison marchant
+&agrave; l'&eacute;chafaud, d&eacute;non&ccedil;ait lui-m&ecirc;me sa complicit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc, lui dit-il, mais sois prudent. Lorin sourit, serra la main de
+Maurice et partit. Maurice ouvrit sa fen&ecirc;tre et lui envoya un triste
+adieu. Mais, avant que Lorin e&ucirc;t tourn&eacute; le coin de la rue, plus d'une
+fois il s'y &eacute;tait remis pour le regarder encore, et, chaque fois, attir&eacute;
+par une esp&egrave;ce de sympathie magn&eacute;tique, Lorin se retourna pour le
+regarder en souriant. Enfin, lorsqu'il eut disparu au coin du quai,
+Maurice referma la fen&ecirc;tre, se jeta dans un fauteuil, et tomba dans une
+de ces somnolences qui, chez les caract&egrave;res forts et pour les
+organisations nerveuses, sont les pressentiments de grands malheurs, car
+ils ressemblent au calme pr&eacute;curseur de la temp&ecirc;te. Il ne fut tir&eacute; de
+cette r&ecirc;verie, ou plut&ocirc;t de cet assoupissement, que par l'officieux,
+qui, au retour d'une commission faite &agrave; l'ext&eacute;rieur, rentra avec cet air
+&eacute;veill&eacute; des domestiques qui br&ucirc;lent de d&eacute;biter au ma&icirc;tre les nouvelles
+qu'ils viennent de recueillir.</p>
+
+<p>Mais, voyant Maurice pr&eacute;occup&eacute;, il n'osa le distraire, et se contenta de
+passer et repasser sans motifs, mais avec obstination devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? demanda Maurice n&eacute;gligemment; parle, si tu as
+quelque chose &agrave; me dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! citoyen, encore une fameuse conspiration, allez! Maurice fit un
+mouvement d'&eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Une conspiration qui fait dresser les cheveux sur la t&ecirc;te, continua
+Ag&eacute;silas.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! r&eacute;pondit Maurice en homme accoutum&eacute; aux trente conspirations
+quotidiennes de cette &eacute;poque.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, citoyen, reprit Ag&eacute;silas; c'est &agrave; faire fr&eacute;mir, voyez-vous! Rien
+que d'y penser, cela donne la chair de poule aux bons patriotes.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cette conspiration? dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;L'Autrichienne a manqu&eacute; de s'enfuir.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Maurice commen&ccedil;ant &agrave; pr&ecirc;ter une attention plus r&eacute;elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t, dit Ag&eacute;silas, que la veuve Capet avait des ramifications
+avec la fille Tison, que l'on va guillotiner aujourd'hui. Elle ne l'a
+pas vol&eacute;; la malheureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Et comment la reine avait-elle des relations avec cette fille? demanda
+Maurice, qui sentait perler la sueur sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;Par un &oelig;illet. Imaginez-vous, citoyen, qu'on lui a fait passer le
+plan de la chose dans un &oelig;illet.</p>
+
+<p>&mdash;Dans un &oelig;illet!... Et qui cela?</p>
+
+<p>&mdash;M. le chevalier... de... attendez donc... c'est pourtant un nom
+fi&egrave;rement connu... mais, moi, j'oublie tous ces noms....</p>
+
+<p>Un chevalier de Ch&acirc;teau... que je suis b&ecirc;te! il n'y a plus de
+ch&acirc;teaux... un chevalier de Maison...</p>
+
+<p>&mdash;Maison-Rouge?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, impossible? Puisque je vous dis qu'on a trouv&eacute; une trappe, un
+souterrain, des carrosses.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, c'est qu'au contraire tu n'as rien dit encore de tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien, je vais vous le dire alors.</p>
+
+<p>&mdash;Dis; si c'est un conte, il est beau du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Non, citoyen, ce n'est pas un conte, tant s'en faut, et la preuve,
+c'est que je le tiens du citoyen portier. Les aristocrates ont creus&eacute;
+une mine; cette mine partait de la rue de la Corderie, et allait jusque
+dans la cave de la cantine de la citoyenne Plumeau, et m&ecirc;me elle a
+failli &ecirc;tre compromise de complicit&eacute;, la citoyenne Plumeau. Vous la
+connaissez, j'esp&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Maurice; mais apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, la veuve Capet devait se sauver par ce souterrain-l&agrave;. Elle
+avait d&eacute;j&agrave; le pied sur la premi&egrave;re marche, quoi! C'est le citoyen Simon
+qui l'a rattrap&eacute;e par sa robe. Tenez, on bat la g&eacute;n&eacute;rale dans la ville,
+et le rappel dans les sections; entendez-vous le tambour, l&agrave;? On dit que
+les Prussiens sont &agrave; Dammartin, et qu'ils ont pouss&eacute; des reconnaissances
+jusqu'aux fronti&egrave;res.</p>
+
+<p>Au milieu de ce flux de paroles, du vrai et du faux, du possible et de
+l'absurde, Maurice saisit &agrave; peu pr&egrave;s le fil conducteur. Tout partait de
+cet &oelig;illet donn&eacute; sous ses yeux &agrave; la reine, et achet&eacute; par lui &agrave; la
+malheureuse bouqueti&egrave;re. Cet &oelig;illet contenait le plan d'une
+conspiration qui venait d'&eacute;clater, avec les d&eacute;tails plus ou moins vrais
+que rapportait Ag&eacute;silas.</p>
+
+<p>En ce moment le bruit du tambour se rapprocha, et Maurice entendit crier
+dans la rue:</p>
+
+<p>&mdash;Grande conspiration d&eacute;couverte au Temple par le citoyen Simon! Grande
+conspiration en faveur de la veuve Capet d&eacute;couverte au Temple!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit Maurice, c'est bien ce que je pense. Il y a du vrai dans
+tout cela. Et Lorin qui, au milieu de cette exaltation populaire, va
+peut-&ecirc;tre tendre la main &agrave; cette fille et se faire mettre en morceaux....</p>
+
+<p>Maurice prit son chapeau, agrafa la ceinture de son sabre, et en deux
+bonds fut dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-il? demanda Maurice. Sur le chemin de la Conciergerie sans
+doute. Et il s'&eacute;lan&ccedil;a vers le quai.</p>
+
+<p>&Agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du quai de la M&eacute;gisserie, des piques et des ba&iuml;onnettes,
+surgissant du milieu d'un rassemblement, frapp&egrave;rent ses regards. Il lui
+sembla distinguer au milieu du groupe un habit de garde national et dans
+le groupe des mouvements hostiles. Il courut, le c&oelig;ur serr&eacute;, vers le
+rassemblement qui encombrait le bord de l'eau.</p>
+
+<p>Ce garde national press&eacute; par la cohorte des Marseillais &eacute;tait Lorin;
+Lorin p&acirc;le, les l&egrave;vres serr&eacute;es, l'&oelig;il mena&ccedil;ant, la main sur la poign&eacute;e
+de son sabre, mesurant la place des coups qu'il se pr&eacute;parait &agrave; porter.</p>
+
+<p>&Agrave; deux pas de Lorin &eacute;tait Simon. Ce dernier, riant d'un rire f&eacute;roce,
+d&eacute;signait Lorin aux Marseillais et &agrave; la populace en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, tenez! vous voyez bien celui-l&agrave;, c'en est un que j'ai fait
+chasser du Temple hier comme aristocrate; c'en est un de ceux qui
+favorisent les correspondances dans les &oelig;illets. C'est le complice de
+la fille Tison, qui va passer tout &agrave; l'heure. Eh bien, le voyez-vous, il
+se prom&egrave;ne tranquillement sur le quai, tandis que sa complice va marcher
+&agrave; la guillotine; et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me qu'elle &eacute;tait plus que sa complice,
+que c'&eacute;tait sa ma&icirc;tresse, et qu'il &eacute;tait venu ici pour lui dire adieu ou
+pour essayer de la sauver.</p>
+
+<p>Lorin n'&eacute;tait pas homme &agrave; en entendre davantage. Il tira son sabre hors
+du fourreau.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps la foule s'ouvrit devant un homme qui donnait t&ecirc;te baiss&eacute;e
+dans le groupe, et dont les larges &eacute;paules renvers&egrave;rent trois ou quatre
+spectateurs qui se pr&eacute;paraient &agrave; devenir acteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Sois heureux, Simon, dit Maurice. Tu regrettais sans doute que je ne
+fusse point l&agrave;, avec mon ami pour faire ton m&eacute;tier de d&eacute;nonciateur en
+grand. D&eacute;nonce, Simon, d&eacute;nonce, me voil&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui, dit Simon avec son hideux ricanement, et tu arrives &agrave;
+propos. Celui-l&agrave;, dit-il, c'est le beau Maurice Lindey, qui a &eacute;t&eacute; accus&eacute;
+en m&ecirc;me temps que la fille Tison, et qui s'en est tir&eacute; parce qu'il est
+riche, lui.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la lanterne! &agrave; la lanterne! cri&egrave;rent les Marseillais.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! essayez donc un peu, dit Maurice.</p>
+
+<p>Et il fit un pas en avant et piqua, comme pour s'essayer, au milieu du
+front d'un des plus ardents &eacute;gorgeurs que le sang aveugla aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Au meurtre! s'&eacute;cria celui-ci. Les Marseillais abaiss&egrave;rent les piques,
+lev&egrave;rent les haches, arm&egrave;rent les fusils; la foule s'&eacute;carta effray&eacute;e, et
+les deux amis rest&egrave;rent isol&eacute;s et expos&eacute;s comme une double cible &agrave; tous
+les coups. Ils se regard&egrave;rent avec un dernier et sublime sourire, car
+ils s'attendaient &agrave; &ecirc;tre d&eacute;vor&eacute;s par ce tourbillon de fer et de flamme
+qui les mena&ccedil;ait, quand tout &agrave; coup la porte de la maison &agrave; laquelle ils
+s'adossaient s'ouvrit et un essaim de jeunes gens en habit, de ceux
+qu'on appelait les muscadins, arm&eacute;s tous d'un sabre et ayant chacun une
+paire de pistolets &agrave; la ceinture, fondit sur les Marseillais et engagea
+une m&ecirc;l&eacute;e terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Hourra! cri&egrave;rent ensemble Lorin et Maurice ranim&eacute;s par ce secours, et
+sans r&eacute;fl&eacute;chir qu'en combattant dans les rangs des nouveaux venus, ils
+donnaient raison aux accusations de Simon. Hourra!</p>
+
+<p>Mais, s'ils ne pensaient pas &agrave; leur salut, un autre y pensa pour eux. Un
+petit jeune homme de vingt-cinq &agrave; vingt-six ans, &agrave; l'&oelig;il bleu, maniant
+avec une adresse, et une ardeur infinies, un sabre de sapeur qu'on e&ucirc;t
+cru que sa main de femme ne pouvait soulever, s'apercevant que Maurice
+et Lorin, au lieu de fuir par la porte qu'il semblait avoir laiss&eacute;e
+ouverte avec intention, combattaient &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, se retourna en leur
+disant tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Fuyez par cette porte; ce que nous venons faire ici ne vous regarde
+pas, et vous vous compromettez inutilement.</p>
+
+<p>Puis tout &agrave; coup, en voyant que les deux amis h&eacute;sitaient:</p>
+
+<p>&mdash;Arri&egrave;re! cria-t-il &agrave; Maurice, pas de patriotes avec nous; municipal
+Lindey, nous sommes des aristocrates, nous.</p>
+
+<p>&Agrave; ce nom, &agrave; cette audace qu'avait un homme d'accuser une qualit&eacute; qui, &agrave;
+cette &eacute;poque-l&agrave;, valait sentence de mort, la foule poussa un grand cri.</p>
+
+<p>Mais le jeune homme blond et trois ou quatre de ses amis, sans
+s'effrayer de ce cri, pouss&egrave;rent Maurice et Lorin dans l'all&eacute;e, dont ils
+referm&egrave;rent la porte derri&egrave;re eux; puis ils revinrent se jeter dans la
+m&ecirc;l&eacute;e, qui &eacute;tait encore augment&eacute;e par l'approche de la charrette.</p>
+
+<p>Maurice et Lorin, si miraculeusement sauv&eacute;s, se regard&egrave;rent &eacute;tonn&eacute;s,
+&eacute;blouis.</p>
+
+<p>Cette issue semblait m&eacute;nag&eacute;e expr&egrave;s; ils entr&egrave;rent dans une cour, et au
+fond de cette cour trouv&egrave;rent une petite porte d&eacute;rob&eacute;e qui donnait sur
+la rue Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, du pont au Change d&eacute;boucha un d&eacute;tachement de gendarmes qui
+eut bient&ocirc;t balay&eacute; le quai, quoique de la rue transversale o&ugrave; se
+tenaient les deux amis, on entend&icirc;t pendant un instant une lutte
+acharn&eacute;e.</p>
+
+<p>Ils pr&eacute;c&eacute;daient la charrette qui conduisait &agrave; la guillotine la pauvre
+H&eacute;lo&iuml;se.</p>
+
+<p>&mdash;Au galop! cria une voix; au galop! La charrette partit au galop. Lorin
+aper&ccedil;ut la malheureuse jeune fille, debout, le sourire sur les l&egrave;vres et
+l'&oelig;il fier. Mais il ne put m&ecirc;me &eacute;changer un geste avec elle; elle passa
+sans le voir aupr&egrave;s d'un tourbillon de peuple qui criait:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; mort, l'aristocrate! &Agrave; mort! Et le bruit s'&eacute;loigna d&eacute;croissant et
+gagnant les Tuileries.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, la petite porte par o&ugrave; &eacute;taient sortis Maurice et Lorin se
+rouvrit, et trois ou quatre muscadins, les habits d&eacute;chir&eacute;s et sanglants,
+sortirent. C'&eacute;tait probablement tout ce qui restait de la petite troupe.</p>
+
+<p>Le jeune homme blond sortit le dernier.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit-il, cette cause est donc maudite!</p>
+
+<p>Et, jetant son sabre &eacute;br&eacute;ch&eacute; et sanglant, il s'&eacute;lan&ccedil;a vers la rue des
+Lavandi&egrave;res.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a><a href="#table">XXVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le chevalier de Maison-Rouge</a></h3>
+
+
+<p>Maurice se h&acirc;ta de rentrer &agrave; la section pour y porter plainte contre
+Simon.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'avant de se s&eacute;parer de Maurice, Lorin avait trouv&eacute; un
+moyen plus exp&eacute;ditif: c'&eacute;tait de rassembler quelques Thermopyles,
+d'attendre Simon &agrave; sa premi&egrave;re sortie du Temple, et de le tuer en
+bataille rang&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais Maurice s'&eacute;tait formellement oppos&eacute; &agrave; ce plan.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es perdu, lui dit-il, si tu en viens aux voies de fait. &Eacute;crasons
+Simon, mais &eacute;crasons-le par la l&eacute;galit&eacute;. Ce doit &ecirc;tre chose facile &agrave; des
+l&eacute;gistes.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, le lendemain matin, Maurice se rendit &agrave; la section et
+formula sa plainte.</p>
+
+<p>Mais il fut bien &eacute;tonn&eacute; quand &agrave; la section le pr&eacute;sident fit la sourde
+oreille, se r&eacute;cusant, disant qu'il ne pouvait prendre parti entre deux
+bons citoyens anim&eacute;s tous deux de l'amour de la patrie.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Maurice, je sais maintenant ce qu'il faut faire pour m&eacute;riter
+la r&eacute;putation de bon citoyen. Ah! ah! rassembler le peuple pour
+assassiner un homme qui vous d&eacute;pla&icirc;t, vous appelez cela &ecirc;tre anim&eacute; de
+l'amour de la patrie? Alors j'en reviens au sentiment de Lorin, que j'ai
+eu le tort de combattre. &Agrave; partir d'aujourd'hui, je vais faire du
+patriotisme, comme vous l'entendez, et j'exp&eacute;rimenterai sur Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen Maurice, r&eacute;pondit le pr&eacute;sident, Simon a peut-&ecirc;tre moins de
+torts que toi dans cette affaire; il a d&eacute;couvert une conspiration, sans
+y &ecirc;tre appel&eacute; par ses fonctions, l&agrave; o&ugrave; tu n'as rien vu, toi dont c'&eacute;tait
+le devoir de la d&eacute;couvrir; de plus, tu as des connivences de hasard ou
+d'intention,&mdash;lesquelles? nous n'en savons rien,&mdash;mais tu en as avec les
+ennemis de la nation.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dit Maurice. Ah! voil&agrave; du nouveau, par exemple; et avec qui donc,
+citoyen pr&eacute;sident?</p>
+
+<p>&mdash;Avec le citoyen Maison-Rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? dit Maurice stup&eacute;fait; moi, j'ai des connivences avec le
+chevalier de Maison-Rouge? Je ne le connais pas, je ne l'ai jamais...</p>
+
+<p>&mdash;On t'a vu lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Lui serrer la main.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela? quand cela?... Citoyen pr&eacute;sident, dit Maurice emport&eacute; par la
+conviction de son innocence, tu en as menti.</p>
+
+<p>&mdash;Ton z&egrave;le pour la patrie t'emporte un peu loin, citoyen Maurice, dit le
+pr&eacute;sident, et tu seras f&acirc;ch&eacute; tout &agrave; l'heure de ce que tu viens de dire,
+quand je te donnerai la preuve que je n'ai avanc&eacute; que la v&eacute;rit&eacute;. Voici
+trois rapports diff&eacute;rents qui t'accusent.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! dit Maurice; est-ce que vous pensez que je suis assez
+niais pour croire &agrave; votre chevalier de Maison-Rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi n'y croirais-tu pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est un spectre de conspirateur avec lequel vous tenez
+toujours une conspiration pr&ecirc;te pour englober vos ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Lis les d&eacute;nonciations.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lirai rien, dit Maurice: je proteste que je n'ai jamais vu le
+chevalier de Maison-Rouge, et que je ne lui ai jamais parl&eacute;. Que celui
+qui ne croira pas &agrave; ma parole d'honneur vienne me le dire, je sais ce
+que j'aurais &agrave; lui r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident haussa les &eacute;paules; Maurice, qui ne voulait &ecirc;tre en reste
+avec personne, en fit autant.</p>
+
+<p>Il y eut quelque chose de sombre et de r&eacute;serv&eacute; pendant le reste de la
+s&eacute;ance.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la s&eacute;ance, le pr&eacute;sident, qui &eacute;tait un brave patriote &eacute;lev&eacute; au
+premier rang du district par le suffrage de ses concitoyens, s'approcha
+de Maurice et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Viens, Maurice, j'ai &agrave; te parler. Maurice suivit le pr&eacute;sident, qui le
+conduisit dans un petit cabinet attenant &agrave; la chambre des s&eacute;ances.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; l&agrave;, il le regarda en face, et, lui posant la main sur l'&eacute;paule:</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, lui dit-il, j'ai connu, j'ai estim&eacute; ton p&egrave;re, ce qui fait que
+je t'estime et que je t'aime. Maurice, crois-moi, tu cours un grand
+danger en te laissant aller au manque de foi, premi&egrave;re d&eacute;cadence d'un
+esprit vraiment r&eacute;volutionnaire.</p>
+
+<p>Maurice, mon ami, d&egrave;s qu'on perd la foi, on perd la fid&eacute;lit&eacute;. Tu ne
+crois pas aux ennemis de la nation: de l&agrave; vient que tu passes pr&egrave;s d'eux
+sans les voir, et que tu deviens l'instrument de leurs complots sans
+t'en douter.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable! citoyen, dit Maurice, je me connais, je suis homme de
+c&oelig;ur, z&eacute;l&eacute; patriote; mais mon z&egrave;le ne me rend pas fanatique: voil&agrave;
+vingt conspirations pr&eacute;tendues que la R&eacute;publique signe toutes du m&ecirc;me
+nom. Je demande, une fois pour toutes, &agrave; voir l'&eacute;diteur responsable.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne crois pas aux conspirateurs, Maurice, dit le pr&eacute;sident; eh bien,
+dis-moi, crois-tu &agrave; l'&oelig;illet rouge pour lequel on a guillotin&eacute; hier la
+fille Tison?</p>
+
+<p>Maurice tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu au souterrain pratiqu&eacute; dans le jardin du Temple et
+communiquant de la cave de la citoyenne Plumeau &agrave; certaine maison de la
+rue de la Corderie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fais comme Thomas l'ap&ocirc;tre, va voir.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas de garde au Temple, et l'on ne me laissera pas entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde peut entrer au Temple maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Lis ce rapport; puisque tu es si incr&eacute;dule, je ne proc&eacute;derai plus que
+par pi&egrave;ces officielles.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'&eacute;cria Maurice lisant le rapport, c'est &agrave; ce point?</p>
+
+<p>&mdash;Continue.</p>
+
+<p>&mdash;On transporte la reine &agrave; la Conciergerie?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? r&eacute;pondit le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que ce soit sur un r&ecirc;ve, sur ce que tu appelles une
+imagination, sur une billeves&eacute;e, que le comit&eacute; de Salut public ait
+adopt&eacute; une si grave mesure?</p>
+
+<p>&mdash;Cette mesure a &eacute;t&eacute; adopt&eacute;e, mais elle ne sera pas ex&eacute;cut&eacute;e, comme une
+foule de mesures que j'ai vu prendre, et voil&agrave; tout...</p>
+
+<p>&mdash;Lis donc jusqu'au bout, dit le pr&eacute;sident. Et il lui pr&eacute;senta un
+dernier papier.</p>
+
+<p>&mdash;Le r&eacute;c&eacute;piss&eacute; de Richard, le ge&ocirc;lier de la Conciergerie! s'&eacute;cria
+Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Elle y a &eacute;t&eacute; &eacute;crou&eacute;e &agrave; deux heures. Cette fois, Maurice demeura
+pensif.</p>
+
+<p>&mdash;La Commune, tu le sais, continua le pr&eacute;sident, agit dans des vues
+profondes. Elle s'est creus&eacute; un sillon large et droit; ses mesures ne
+sont pas des enfantillages, et elle a mis en ex&eacute;cution ce principe de
+Cromwell: &laquo;<i>Il ne faut frapper les rois qu'&agrave; la t&ecirc;te.&raquo;</i> Lis cette note
+secr&egrave;te du ministre de la police.</p>
+
+<p>Maurice lut: &laquo;Attendu que nous avons la certitude que le ci-devant
+chevalier de Maison-Rouge est &agrave; Paris; qu'il y a &eacute;t&eacute; vu en diff&eacute;rents
+endroits; qu'il a laiss&eacute; des traces de son passage en plusieurs complots
+heureusement d&eacute;jou&eacute;s, j'invite tous les chefs de section &agrave; redoubler de
+surveillance.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je te croie, citoyen pr&eacute;sident, s'&eacute;cria Maurice. Et il
+continua:</p>
+
+<p>&laquo;Signalement du chevalier de Maison-Rouge: cinq pieds trois pouces,
+cheveux blonds, yeux bleus, nez droit, barbe ch&acirc;taine, menton rond, voix
+douce, mains de femme.</p>
+
+<p>&laquo;Trente-cinq &agrave; trente-six ans.&raquo;</p>
+
+<p>Au signalement, une lueur &eacute;trange passa &agrave; travers l'esprit de Maurice;
+il songea &agrave; ce jeune homme qui commandait la troupe de muscadins qui les
+avait sauv&eacute;s la veille, Lorin et lui, et qui frappait si r&eacute;solument sur
+les Marseillais avec son sabre de sapeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu! murmura Maurice, serait-ce lui? En ce cas, la d&eacute;nonciation
+qui dit qu'on m'a vu lui parler ne serait point fausse. Seulement, je ne
+me rappelle pas lui avoir serr&eacute; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Maurice, demanda le pr&eacute;sident, que dites-vous de cela
+maintenant, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que je vous crois, r&eacute;pondit Maurice en m&eacute;ditant avec tristesse,
+car, depuis quelque temps, sans savoir quelle mauvaise influence
+attristait sa vie, il voyait toutes choses s'assombrir autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ne joue pas ainsi ta popularit&eacute;, Maurice, continua le pr&eacute;sident. La
+popularit&eacute;, aujourd'hui, c'est la vie; l'impopularit&eacute;, prends-y garde,
+c'est le soup&ccedil;on de trahison, et le citoyen Lindey ne peut pas &ecirc;tre
+soup&ccedil;onn&eacute; d'&ecirc;tre un tra&icirc;tre.</p>
+
+<p>Maurice n'avait rien &agrave; r&eacute;pondre &agrave; une doctrine qu'il sentait bien &ecirc;tre
+la sienne. Il remercia son vieil ami et quitta la section.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura-t-il, respirons un peu; c'est trop de soup&ccedil;ons et de
+luttes. Allons droit au repos, &agrave; l'innocence et &agrave; la joie; allons &agrave;
+Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Et Maurice prit le chemin de la vieille rue Saint-Jacques.</p>
+
+<p>Lorsqu'il arriva chez le ma&icirc;tre tanneur, Dixmer et Morand soutenaient
+Genevi&egrave;ve, en proie &agrave; une violente attaque de nerfs.</p>
+
+<p>Aussi, au lieu de lui laisser l'entr&eacute;e libre, comme d'habitude, un
+domestique lui barra-t-il le passage.</p>
+
+<p>&mdash;Annonce-moi toujours, dit Maurice inquiet, et si Dixmer ne peut pas me
+recevoir en ce moment, je me retirerai. Le domestique entra dans le
+petit pavillon, tandis que lui, Maurice, demeurait dans le jardin.</p>
+
+<p>Il lui sembla qu'il se passait quelque chose d'&eacute;trange dans la maison.
+Les ouvriers tanneurs n'&eacute;taient point &agrave; leur ouvrage, et traversaient le
+jardin d'un air inquiet.</p>
+
+<p>Dixmer revint lui-m&ecirc;me jusqu'&agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit-il, cher Maurice, entrez; vous n'&ecirc;tes pas de ceux pour qui
+la porte est ferm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'y a-t-il donc? demanda le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve est souffrante, dit Dixmer; plus que souffrante, car elle
+d&eacute;lire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! s'&eacute;cria le jeune homme, &eacute;mu de retrouver l&agrave; encore le
+trouble et la souffrance. Qu'a-t-elle donc?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, mon cher, reprit Dixmer, aux maladies des femmes, personne
+ne conna&icirc;t rien, et surtout le mari.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve &eacute;tait renvers&eacute;e sur une esp&egrave;ce de chaise longue. Pr&egrave;s d'elle
+&eacute;tait Morand, qui lui faisait respirer des sels.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours la m&ecirc;me chose, reprit Morand.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;lo&iuml;se! H&eacute;lo&iuml;se! murmura la jeune femme &agrave; travers ses l&egrave;vres blanches
+et ses dents serr&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;lo&iuml;se! r&eacute;p&eacute;ta Maurice avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, oui, reprit vivement Dixmer, Genevi&egrave;ve a eu le malheur
+de sortir hier et de voir passer cette malheureuse charrette avec une
+pauvre fille, nomm&eacute;e H&eacute;lo&iuml;se, que l'on conduisait &agrave; la guillotine.
+Depuis ce moment-l&agrave;, elle a eu cinq ou six attaques de nerfs, et ne fait
+que r&eacute;p&eacute;ter ce nom.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui l'a frapp&eacute;e surtout, c'est qu'elle a reconnu dans cette fille
+la bouqueti&egrave;re qui lui a vendu les &oelig;illets que vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement que je sais, puisqu'ils ont failli me faire couper le
+cou.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous avons su tout cela, cher Maurice, et croyez bien que nous
+avons &eacute;t&eacute; on ne peut plus effray&eacute;s; mais Morand &eacute;tait &agrave; la s&eacute;ance, et il
+vous a vu sortir en libert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit Maurice; la voil&agrave; qui parle encore, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des mots entrecoup&eacute;s, inintelligibles, reprit Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice! murmura Genevi&egrave;ve; ils vont tuer Maurice. &Agrave; lui! chevalier, &agrave;
+lui! Un silence profond succ&eacute;da &agrave; ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Maison-Rouge, murmura encore Genevi&egrave;ve; Maison-Rouge!</p>
+
+<p>Maurice sentit comme un &eacute;clair de soup&ccedil;on; mais ce n'&eacute;tait qu'un &eacute;clair.
+D'ailleurs, il &eacute;tait trop &eacute;mu de la souffrance de Genevi&egrave;ve pour
+commenter ces quelques paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous appel&eacute; un m&eacute;decin? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce ne sera rien, reprit Dixmer; un peu de d&eacute;lire, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>Et il serra si violemment le bras de sa femme, que Genevi&egrave;ve revint &agrave;
+elle et ouvrit, en jetant un l&eacute;ger cri, ses yeux qu'elle avait
+constamment tenus ferm&eacute;s jusque-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voil&agrave; tous, dit-elle, et Maurice avec vous. Oh! je suis
+heureuse de vous voir, mon ami; si vous saviez comme j'ai....</p>
+
+<p>Elle se reprit:</p>
+
+<p>&mdash;.... Comme nous avons souffert depuis deux jours!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Maurice, nous voil&agrave; tous; rassurez-vous donc et ne vous
+faites plus de terreurs pareilles. Il y a surtout un nom, voyez-vous,
+qu'il faudrait vous d&eacute;shabituer de prononcer, attendu qu'en ce moment il
+n'est pas en odeur de saintet&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et lequel? demanda vivement Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui du chevalier de Maison-Rouge.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai nomm&eacute; le chevalier de Maison-Rouge, moi? dit Genevi&egrave;ve
+&eacute;pouvant&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, r&eacute;pondit Dixmer avec un rire forc&eacute;; mais, vous comprenez,
+Maurice, il n'y a rien l&agrave; d'&eacute;tonnant, puisqu'on dit publiquement qu'il
+&eacute;tait complice de la fille Tison, et que c'est lui qui a dirig&eacute; la
+tentative d'enl&egrave;vement qui, par bonheur, a &eacute;chou&eacute; hier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas qu'il y a quelque chose d'&eacute;tonnant &agrave; cela, r&eacute;pondit
+Maurice; je dis seulement qu'il n'a qu'&agrave; se bien cacher.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? demanda Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Maison-Rouge, parbleu! La Commune le cherche, et ses
+limiers ont le nez fin.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'on l'arr&ecirc;te, dit Morand, avant qu'il accomplisse quelque
+nouvelle entreprise qui r&eacute;ussira mieux que la derni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, dit Maurice, ce ne sera pas en faveur de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela? demanda Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que la reine est d&eacute;sormais &agrave; l'abri de ses coups de main.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; est-elle donc? demanda Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la Conciergerie, r&eacute;pondit Maurice; on l'y a transf&eacute;r&eacute;e cette nuit.</p>
+
+<p>Dixmer, Morand et Genevi&egrave;ve pouss&egrave;rent un cri que Maurice prit pour une
+exclamation de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous voyez, continua-t-il, adieu les plans du chevalier de la
+reine! La Conciergerie est plus s&ucirc;re que le Temple.</p>
+
+<p>Morand et Dixmer &eacute;chang&egrave;rent un regard qui &eacute;chappa &agrave; Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! s'&eacute;cria-t-il, voil&agrave; encore madame Dixmer qui p&acirc;lit.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve, dit Dixmer &agrave; sa femme, il faut te mettre au lit, mon
+enfant; tu souffres. Maurice comprit qu'on le cong&eacute;diait; il baisa la
+main de Genevi&egrave;ve et sortit. Morand sortit avec lui et l'accompagna
+jusqu'&agrave; la vieille rue Saint-Jacques.</p>
+
+<p>L&agrave;, il le quitta pour aller dire quelques mots &agrave; une esp&egrave;ce de
+domestique qui tenait un cheval tout sell&eacute;.</p>
+
+<p>Maurice &eacute;tait si pr&eacute;occup&eacute;, qu'il ne demanda pas m&ecirc;me &agrave; Morand, auquel
+d'ailleurs il n'avait pas adress&eacute; un mot depuis qu'ils &eacute;taient sortis
+ensemble de la maison, qui &eacute;tait cet homme et que faisait l&agrave; ce cheval.</p>
+
+<p>Il prit la rue des Foss&eacute;s-Saint-Victor et gagna les quais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;trange, se disait-il tout en marchant. Est-ce mon esprit qui
+s'affaiblit? sont-ce les &eacute;v&eacute;nements qui prennent de la gravit&eacute;? mais
+tout m'appara&icirc;t grossi comme &agrave; travers un microscope.</p>
+
+<p>Et, pour retrouver un peu de calme, Maurice pr&eacute;senta son front &agrave; la
+brise du soir, et s'appuya sur le parapet du pont.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a><a href="#table">XXIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La patrouille</a></h3>
+
+
+<p>Comme il achevait en lui-m&ecirc;me cette r&eacute;flexion, tout en regardant l'eau
+couler avec cette attention m&eacute;lancolique dont on retrouve les sympt&ocirc;mes
+chez tout Parisien pur, Maurice, appuy&eacute; au parapet du pont, entendit une
+petite troupe qui venait &agrave; lui d'un pas &eacute;gal, comme pourrait &ecirc;tre celui
+d'une patrouille.</p>
+
+<p>Il se retourna; c'&eacute;tait une compagnie de la garde nationale qui arrivait
+par l'autre extr&eacute;mit&eacute;. Au milieu de l'obscurit&eacute;, Maurice crut
+reconna&icirc;tre Lorin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait lui, en effet. D&egrave;s qu'il l'aper&ccedil;ut, il courut &agrave; lui les bras
+ouverts:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, s'&eacute;cria Lorin, c'est toi. Morbleu! ce n'est pas sans peine que
+l'on te rejoint;</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais, puisque je retrouve un ami si fid&egrave;le,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ma fortune va prendre une face nouvelle.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Cette fois, tu ne te plaindras pas, j'esp&egrave;re; je te donne du Racine au
+lieu de te donner du Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Que viens-tu donc faire par ici en patrouille? demanda Maurice que
+tout inqui&eacute;tait.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis chef d'exp&eacute;dition, mon ami; il s'agit de r&eacute;tablir sur sa base
+primitive notre r&eacute;putation &eacute;branl&eacute;e. Puis, se retournant vers sa
+compagnie:</p>
+
+<p>&mdash;Portez armes! pr&eacute;sentez armes! haut les armes! dit-il. L&agrave;, mes
+enfants, il ne fait pas encore nuit assez noire. Causez de vos petites
+affaires, nous allons causer des n&ocirc;tres.</p>
+
+<p>Puis, revenant &agrave; Maurice:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai appris aujourd'hui &agrave; la section deux grandes nouvelles, continua
+Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquelles?</p>
+
+<p>&mdash;La premi&egrave;re, c'est que nous commen&ccedil;ons &agrave; &ecirc;tre suspects, toi et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais. Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu le sais?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;La seconde, c'est que toute la conspiration &agrave; l'&oelig;illet a &eacute;t&eacute; conduite
+par le chevalier de Maison-Rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais encore.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce que tu ne sais pas, c'est que la conspiration de l'&oelig;illet
+rouge et celle du souterrain ne faisaient qu'une seule conspiration.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais encore.</p>
+
+<p>&mdash;Alors passons &agrave; une troisi&egrave;me nouvelle; tu ne la sais pas, celle-l&agrave;,
+j'en suis s&ucirc;r. Nous allons prendre ce soir le chevalier de Maison-Rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Prendre le chevalier de Maison-Rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'es donc fait gendarme?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais je suis patriote. Un patriote se doit &agrave; sa patrie. Or, ma
+patrie est abominablement ravag&eacute;e par ce chevalier de Maison-Rouge, qui
+fait complots sur complots. Or, la patrie m'ordonne, &agrave; moi qui suis un
+patriote, de la d&eacute;barrasser du susdit chevalier de Maison-Rouge qui la
+g&ecirc;ne horriblement, et j'ob&eacute;is &agrave; la patrie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, dit Maurice, il est singulier que tu te charges d'une
+pareille commission.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en suis pas charg&eacute;, on m'en a charg&eacute;; mais, d'ailleurs, je
+dois dire que je l'eusse brigu&eacute;e, la commission. Il nous faut un coup
+&eacute;clatant pour nous r&eacute;habiliter, attendu que notre r&eacute;habilitation, c'est
+non seulement la s&eacute;curit&eacute; de notre existence, mais encore le droit de
+mettre &agrave; la premi&egrave;re occasion six pouces de lame dans le ventre de cet
+affreux Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment a-t-on su que c'&eacute;tait le chevalier de Maison-Rouge qui
+&eacute;tait &agrave; la t&ecirc;te de la conspiration du souterrain?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas encore bien s&ucirc;r, mais on le pr&eacute;sume.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous proc&eacute;dez par induction?</p>
+
+<p>&mdash;Nous proc&eacute;dons par certitude.</p>
+
+<p>&mdash;Comment arranges-tu tout cela? Voyons; car enfin...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'&eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; peine ai-je entendu crier: &laquo;Grande conspiration d&eacute;couverte par le
+citoyen Simon...&raquo; (cette canaille de Simon! il est partout, ce
+mis&eacute;rable!), que j'ai voulu juger de la v&eacute;rit&eacute; par moi-m&ecirc;me. Or, on
+parlait d'un souterrain.</p>
+
+<p>&mdash;Existe-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il existe, je l'ai vu.&mdash;<i>Vu, de mes deux yeux vu, ce qui s'appelle
+vu.</i>&mdash;Tiens, pourquoi ne siffles-tu pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est du Moli&egrave;re, et que, je te l'avoue d'ailleurs, les
+circonstances me paraissent un peu graves pour plaisanter.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, de quoi plaisantera-t-on, alors, si l'on ne plaisante pas des
+choses graves?</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis donc que tu as vu...</p>
+
+<p>&mdash;Le souterrain.... Je r&eacute;p&egrave;te que j'ai vu le souterrain, que je l'ai
+parcouru, et qu'il correspondait de la cave de la citoyenne Plumeau &agrave;
+une maison de la rue de la Corderie, &agrave; la maison n&deg; 12 ou 14, je ne me
+le rappelle plus bien.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai! Lorin, tu l'as parcouru?...</p>
+
+<p>&mdash;Dans toute sa longueur, et, ma foi! je t'assure que c'&eacute;tait un boyau
+fort joliment taill&eacute;; de plus, il &eacute;tait coup&eacute; par trois grilles en fer,
+que l'on a &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de d&eacute;chausser les unes apr&egrave;s les autres; mais qui,
+dans le cas o&ugrave; les conjur&eacute;s auraient r&eacute;ussi, leur eussent donn&eacute; tout le
+temps, en sacrifiant trois ou quatre des leurs, de mettre madame veuve
+Capet en lieu de s&ucirc;ret&eacute;. Heureusement, il n'en est pas ainsi, et cet
+affreux Simon a encore d&eacute;couvert celle-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble, dit Maurice, que ceux qu'on aurait d&ucirc; arr&ecirc;ter
+d'abord &eacute;taient les habitants de cette maison de la rue de la Corderie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que l'on aurait fait aussi si l'on n'e&ucirc;t pas trouv&eacute; la maison
+parfaitement d&eacute;nu&eacute;e de locataires.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, cette maison appartient &agrave; quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; un nouveau propri&eacute;taire, mais personne ne le connaissait; on
+savait que la maison avait chang&eacute; de ma&icirc;tre depuis quinze jours ou trois
+semaines, voil&agrave; tout. Les voisins avaient bien entendu du bruit; mais,
+comme la maison &eacute;tait vieille, ils avaient cru qu'on travaillait aux
+r&eacute;parations. Quant &agrave; l'autre propri&eacute;taire, il avait quitt&eacute; Paris.
+J'arrivai sur ces entrefaites.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Pour Dieu! dis-je &agrave; Santerre en le tirant &agrave; part, vous &ecirc;tes tous bien
+embarrass&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est vrai, r&eacute;pondit-il, nous le sommes.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Cette maison a &eacute;t&eacute; vendue, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il y a quinze jours?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Quinze jours ou trois semaines.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vendue par-devant notaire?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, il faut chercher chez tous les notaires de Paris, savoir
+lequel a vendu cette maison et se faire communiquer l'acte. On verra
+dessus le nom et le domicile de l'acheteur.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;&Agrave; la bonne heure! c'est un conseil cela, dit Santerre; et voil&agrave;
+pourtant un homme qu'on accuse d'&ecirc;tre un mauvais patriote. Lorin, Lorin!
+je te r&eacute;habiliterai, ou le diable me br&ucirc;le.</p>
+
+<p>&laquo;Bref, continua Lorin, ce qui fut dit fut fait. On chercha le notaire,
+on retrouva l'acte, et, sur l'acte, le nom et le domicile du coupable.
+Alors Santerre m'a tenu parole, il m'a d&eacute;sign&eacute; pour l'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet homme, c'&eacute;tait le chevalier de Maison-Rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, son complice seulement, c'est-&agrave;-dire probablement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors comment dis-tu que vous allez arr&ecirc;ter le chevalier de
+Maison-Rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons les arr&ecirc;ter tous ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, connais-tu ce chevalier de Maison-Rouge?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc son signalement?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Santerre me l'a donn&eacute;. Cinq pieds deux ou trois pouces,
+cheveux blonds, yeux bleus, nez droit, barbe ch&acirc;taine; d'ailleurs, je
+l'ai vu.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as vu?</p>
+
+<p>&mdash;Et toi aussi. Maurice tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Ce petit jeune homme blond qui nous a d&eacute;livr&eacute;s ce matin, tu sais,
+celui qui commandait la troupe des muscadins, qui tapait si dur.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait donc lui? demanda Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-m&ecirc;me. On l'a suivi et on l'a perdu dans les environs du domicile
+de notre propri&eacute;taire de la rue de la Corderie; de sorte qu'on pr&eacute;sume
+qu'ils logent ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, c'est probable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble, Lorin, ajouta Maurice, que, si tu arr&ecirc;tes ce soir
+celui qui nous a sauv&eacute;s ce matin, tu manques quelque peu de
+reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! dit Lorin. Est-ce que tu crois qu'il nous a sauv&eacute;s pour
+nous sauver?</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. Ils &eacute;taient embusqu&eacute;s l&agrave; pour enlever la pauvre H&eacute;lo&iuml;se
+Tison quand elle passerait. Nos &eacute;gorgeurs les g&ecirc;naient, ils sont tomb&eacute;s
+sur nos &eacute;gorgeurs. Nous avons &eacute;t&eacute; sauv&eacute;s par contrecoup. Or, comme tout
+est dans l'intention, et que l'intention n'y &eacute;tait pas, je n'ai pas &agrave; me
+reprocher la plus petite ingratitude. D'ailleurs, vois-tu, Maurice, le
+point capital c'est la n&eacute;cessit&eacute;; et il y a n&eacute;cessit&eacute; &agrave; ce que nous nous
+r&eacute;habilitions par un coup d'&eacute;clat. J'ai r&eacute;pondu de toi.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Santerre; il sait que tu commandes l'exp&eacute;dition.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? &laquo;&mdash;Es-tu s&ucirc;r d'arr&ecirc;ter les coupables? a-t-il dit.
+&laquo;&mdash;Oui, ai-je r&eacute;pondu, si Maurice en est. &laquo;&mdash;Mais es-tu s&ucirc;r de Maurice?
+Depuis quelque temps il ti&eacute;dit. &laquo;&mdash;Ceux qui disent cela se trompent.
+Maurice ne ti&eacute;dit pas plus que moi. &laquo;&mdash;Et tu en r&eacute;ponds? &laquo;&mdash;Comme de
+moi-m&ecirc;me. &laquo;Alors j'ai pass&eacute; chez toi, mais je ne t'ai pas trouv&eacute;; j'ai
+pris ensuite ce chemin, d'abord parce que c'&eacute;tait le mien, et ensuite
+parce que c'&eacute;tait celui que tu prends d'ordinaire; enfin, je t'ai
+rencontr&eacute;, te voil&agrave;: en avant, marche!</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La victoire en chantant</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous ouvre la barri&egrave;re...</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>&mdash;Mon cher Lorin, j'en suis d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, mais je ne me sens pas le moindre
+go&ucirc;t pour cette exp&eacute;dition; tu diras que tu ne m'as pas rencontr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! tous nos hommes t'ont vu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu diras que tu m'as rencontr&eacute; et que je n'ai pas voulu &ecirc;tre
+des v&ocirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible encore.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, cette fois, tu ne seras pas un ti&egrave;de, mais un suspect.... Et
+tu sais ce qu'on en fait, des suspects: on les conduit sur la place de
+la R&eacute;volution et on les invite &agrave; saluer la statue de la Libert&eacute;;
+seulement, au lieu de saluer avec le chapeau, ils saluent avec la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Lorin, il arrivera ce qu'il pourra; mais en v&eacute;rit&eacute;, cela te
+para&icirc;tra sans doute &eacute;trange, ce que je vais te dire l&agrave;?</p>
+
+<p>Lorin ouvrit de grands yeux et regarda Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Maurice, je suis d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de la vie.... Lorin &eacute;clata de
+rire.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit-il; nous sommes en bisbille avec notre bien-aim&eacute;e, et cela
+nous donne des id&eacute;es m&eacute;lancoliques. Allons, bel Amadis! redevenons un
+homme, et de l&agrave; nous passerons au citoyen; moi, au contraire, je ne suis
+jamais meilleur patriote que lorsque je suis en brouille avec Arth&eacute;mise.
+&Agrave; propos, Sa Divinit&eacute; la d&eacute;esse Raison te dit des millions de choses
+gracieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Tu la remercieras de ma part. Adieu, Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, adieu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, tu te perds.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en moque.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, r&eacute;fl&eacute;chis, ami, r&eacute;fl&eacute;chis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'ai pas tout r&eacute;p&eacute;t&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Tout, quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que m'avait dit Santerre.</p>
+
+<p>&mdash;Que t'a-t-il dit?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je t'ai demand&eacute; comme chef de l'exp&eacute;dition, il m'a dit:
+&laquo;&mdash;Prends garde!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;&Agrave; qui? &laquo;&mdash;&Agrave; Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. &laquo;Maurice, a-t-il ajout&eacute;, va bien souvent dans ce quartier-l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel quartier?</p>
+
+<p>&mdash;Dans celui de Maison-Rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'&eacute;cria Maurice, c'est par ici qu'il se cache?</p>
+
+<p>&mdash;On le pr&eacute;sume, du moins, puisque c'est par ici que loge son complice
+pr&eacute;sum&eacute;, l'acheteur de la maison de la rue de la Corderie.</p>
+
+<p>&mdash;Faubourg Victor? demanda Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, faubourg Victor.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans quelle rue du faubourg?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la vieille rue Saint-Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! murmura Maurice &eacute;bloui comme par un &eacute;clair. Et il porta
+sa main &agrave; ses yeux.</p>
+
+<p>Puis, au bout d'un instant, et comme si pendant cet instant il avait
+appel&eacute; tout son courage:</p>
+
+<p>&mdash;Son &eacute;tat? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre tanneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Lorin, dit Maurice comprimant jusqu'&agrave; l'apparence de
+l'&eacute;motion par la force de sa volont&eacute;; je vais avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu fais bien. Es-tu arm&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon sabre, comme toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Prends encore ces deux pistolets.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai ma carabine. Portez armes! armes bras! en avant, marche!</p>
+
+<p>La patrouille se remit en marche, accompagn&eacute;e de Maurice, qui marchait
+pr&egrave;s de Lorin, et pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e d'un homme v&ecirc;tu de gris qui la dirigeait;
+c'&eacute;tait l'homme de la police.</p>
+
+<p>De temps en temps on voyait se d&eacute;tacher des angles des rues ou des
+portes des maisons une esp&egrave;ce d'ombre qui venait &eacute;changer quelques
+paroles avec l'homme v&ecirc;tu de gris; c'&eacute;taient des surveillants.</p>
+
+<p>On arriva &agrave; la ruelle. L'homme gris n'h&eacute;sita pas un seul instant; il
+&eacute;tait bien renseign&eacute;: il prit la ruelle.</p>
+
+<p>Devant la porte du jardin par laquelle on avait fait entrer Maurice
+garrott&eacute;, il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici, quoi? demanda Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici que nous trouverons les deux chefs.</p>
+
+<p>Maurice s'appuya au mur; il lui sembla qu'il allait tomber &agrave; la
+renverse.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit l'homme gris, il y a trois entr&eacute;es: l'entr&eacute;e
+principale, celle-ci, et une entr&eacute;e qui donne dans un pavillon.
+J'entrerai avec six ou huit hommes par l'entr&eacute;e principale; gardez cette
+entr&eacute;e-ci avec quatre ou cinq hommes, et mettez trois hommes s&ucirc;rs &agrave; la
+sortie du pavillon.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Maurice, je vais passer par-dessus le mur et je veillerai
+dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille, dit Lorin, d'autant plus que, de l'int&eacute;rieur, tu nous
+ouvriras la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, dit Maurice. Mais n'allez pas d&eacute;garnir le passage et venir
+sans que je vous appelle. Tout ce qui se passera dans l'int&eacute;rieur, je le
+verrai du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais donc la maison? demanda Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois, j'ai voulu l'acheter.</p>
+
+<p>Lorin embusqua ses hommes dans les angles des haies, dans les
+encoignures des portes, tandis que l'agent de police s'&eacute;loignait avec
+huit ou dix gardes nationaux pour forcer, comme il l'avait dit, l'entr&eacute;e
+principale.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, le bruit de leurs pas s'&eacute;tait &eacute;teint sans avoir,
+dans ce d&eacute;sert, &eacute;veill&eacute; la moindre attention.</p>
+
+<p>Les hommes de Maurice &eacute;taient &agrave; leur poste et s'effa&ccedil;aient de leur
+mieux. On e&ucirc;t jur&eacute; que tout &eacute;tait tranquille et qu'il ne se passait rien
+d'extraordinaire dans la vieille rue Saint-Jacques.</p>
+
+<p>Maurice commen&ccedil;a donc d'enjamber le mur.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, dit Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Et le mot d'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Oeillet et souterrain.</i> Arr&ecirc;te tous ceux qui ne te diront pas ces
+deux mots. Laisse passer tous ceux qui te les diront. Voil&agrave; la consigne.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit Maurice. Et il sauta du haut du mur dans le jardin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXX" id="XXX"></a><a href="#table">XXX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Oeillet et souterrain</a></h3>
+
+
+<p>Le premier coup avait &eacute;t&eacute; terrible, et il avait fallu &agrave; Maurice toute la
+puissance qu'il avait sur lui-m&ecirc;me pour cacher &agrave; Lorin le bouleversement
+qui s'&eacute;tait fait dans toute sa personne; mais, une fois dans le jardin,
+une fois seul, une fois dans le silence de la nuit, son esprit devint
+plus calme, et ses id&eacute;es, au lieu de rouler d&eacute;sordonn&eacute;es dans son
+cerveau, se pr&eacute;sent&egrave;rent &agrave; son esprit et purent &ecirc;tre comment&eacute;es par sa
+raison.</p>
+
+<p>Quoi! cette maison que Maurice avait si souvent visit&eacute;e avec le plaisir
+le plus pur, cette maison dont il avait fait son paradis sur la terre,
+n'&eacute;tait qu'un repaire de sanglantes intrigues! Tout ce bon accueil fait
+&agrave; son ardente amiti&eacute;, c'&eacute;tait de l'hypocrisie; tout cet amour de
+Genevi&egrave;ve, c'&eacute;tait de la peur!</p>
+
+<p>On conna&icirc;t la distribution de ce jardin, o&ugrave; plus d'une fois nos lecteurs
+ont suivi nos jeunes gens. Maurice se glissa de massif en massif jusqu'&agrave;
+ce qu'il f&ucirc;t abrit&eacute; contre les rayons de la lune par l'ombre de cette
+esp&egrave;ce de serre dans laquelle il avait &eacute;t&eacute; enferm&eacute; le premier jour o&ugrave; il
+avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans la maison.</p>
+
+<p>Cette serre &eacute;tait en face du pavillon qu'habitait Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Mais, ce soir-l&agrave;, au lieu d'&eacute;clairer isol&eacute;e et immobile la chambre de la
+jeune femme, la lumi&egrave;re se promenait d'une fen&ecirc;tre &agrave; l'autre. Maurice
+aper&ccedil;ut Genevi&egrave;ve &agrave; travers un rideau soulev&eacute; &agrave; moiti&eacute; par accident;
+elle entassait &agrave; la h&acirc;te des effets dans un portemanteau, et il vit avec
+&eacute;tonnement briller des armes dans ses mains.</p>
+
+<p>Il se souleva sur une borne afin de mieux plonger ses regards dans la
+chambre. Un grand feu brillait dans l'&acirc;tre et attira son attention;
+c'&eacute;taient des papiers que Genevi&egrave;ve br&ucirc;lait.</p>
+
+<p>En ce moment une porte s'ouvrit, et un jeune homme entra chez Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re id&eacute;e de Maurice fut que cet homme &eacute;tait Dixmer.</p>
+
+<p>La jeune femme courut &agrave; lui, saisit ses mains, et tous deux se tinrent
+un instant en face l'un de l'autre, paraissant en proie &agrave; une vive
+&eacute;motion. Quelle &eacute;tait cette &eacute;motion? Maurice ne pouvait le deviner, le
+bruit de leurs paroles n'arrivait pas jusqu'&agrave; lui.</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup Maurice mesura sa taille des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas Dixmer, murmura-t-il. En effet, celui qui venait d'entrer
+&eacute;tait mince et de petite taille; Dixmer &eacute;tait grand et fort. La jalousie
+est un actif stimulant; en une minute Maurice avait supput&eacute; la taille de
+l'inconnu &agrave; une ligne pr&egrave;s, et analys&eacute; la silhouette du mari.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas Dixmer, murmura-t-il, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de se le
+redire &agrave; lui-m&ecirc;me pour &ecirc;tre convaincu de la perfidie de Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Il se rapprocha de la fen&ecirc;tre, mais plus il se rapprochait moins il
+voyait: son front &eacute;tait en feu.</p>
+
+<p>Son pied heurta une &eacute;chelle; la fen&ecirc;tre avait sept ou huit pieds de
+hauteur: il prit l'&eacute;chelle et alla la dresser contre la muraille.</p>
+
+<p>Il monta, colla son &oelig;il &agrave; la fente du rideau.</p>
+
+<p>L'inconnu de la chambre de Genevi&egrave;ve &eacute;tait un jeune homme de vingt-sept
+ou vingt-huit ans, &agrave; l'&oelig;il bleu, &agrave; la tournure &eacute;l&eacute;gante; il tenait les
+mains de la jeune femme, et lui parlait tout en essuyant les larmes qui
+voilaient le charmant regard de Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Un l&eacute;ger bruit que fit Maurice amena le jeune homme &agrave; tourner la t&ecirc;te du
+c&ocirc;t&eacute; de la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Maurice retint un cri de surprise: il venait de reconna&icirc;tre son sauveur
+myst&eacute;rieux de la place du Ch&acirc;telet.</p>
+
+<p>En ce moment Genevi&egrave;ve retira ses mains de celles de l'inconnu.
+Genevi&egrave;ve s'avan&ccedil;a vers la chemin&eacute;e, et s'assura que tous les papiers
+&eacute;taient consum&eacute;s.</p>
+
+<p>Maurice ne put se contenir davantage; toutes les terribles passions qui
+torturent l'homme, l'amour, la vengeance, la jalousie, lui &eacute;treignaient
+le c&oelig;ur de leurs dents de feu. Il saisit son temps, repoussa violemment
+la crois&eacute;e mal ferm&eacute;e et sauta dans la chambre.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant deux pistolets se pos&egrave;rent sur sa poitrine.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve s'&eacute;tait retourn&eacute;e au bruit; elle resta muette en apercevant
+Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit froidement le jeune r&eacute;publicain &agrave; celui qui tenait deux
+fois sa vie au bout de ces armes, monsieur, vous &ecirc;tes le chevalier de
+Maison-Rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela serait? r&eacute;pondit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est que si cela est, vous &ecirc;tes un homme brave et par cons&eacute;quent
+un homme calme, et je vais vous dire deux mots.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, dit le chevalier sans d&eacute;tourner ses pistolets.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez me tuer, mais vous ne me tuerez pas avant que j'aie pouss&eacute;
+un cri, ou plut&ocirc;t je ne mourrai pas sans l'avoir pouss&eacute;. Si je pousse ce
+cri, mille hommes qui cernent cette maison l'auront r&eacute;duite en cendres
+avant dix minutes. Ainsi abaissez vos pistolets, et &eacute;coutez ce que je
+vais dire &agrave; madame.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Genevi&egrave;ve? dit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi? murmura la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; vous.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve, plus p&acirc;le qu'une statue, saisit le bras de Maurice; le jeune
+homme la repoussa.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez ce que vous m'avez affirm&eacute;, madame, dit Maurice avec un
+profond m&eacute;pris. Je vois maintenant que vous avez dit vrai. En effet,
+vous n'aimez pas M. Morand.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, &eacute;coutez-moi! s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien &agrave; entendre, madame, dit Maurice. Vous m'avez tromp&eacute;; vous
+avez bris&eacute; d'un seul coup tous les liens qui scellaient mon c&oelig;ur au
+v&ocirc;tre. Vous avez dit que vous n'aimiez pas M. Morand, mais vous ne
+m'avez pas dit que vous en aimiez un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le chevalier, que parlez-vous de Morand, ou plut&ocirc;t de
+quel Morand parlez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De Morand le chimiste.</p>
+
+<p>&mdash;Morand le chimiste est devant vous. Morand le chimiste et le chevalier
+de Maison-Rouge ne font qu'un.</p>
+
+<p>Et allongeant la main vers une table voisine, il eut en un instant
+coiff&eacute; cette perruque noire qui l'avait si longtemps rendu
+m&eacute;connaissable aux yeux du jeune r&eacute;publicain.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit Maurice avec un redoublement de d&eacute;dain; oui, je
+comprends, ce n'est pas Morand que vous aimiez, puisque Morand
+n'existait pas; mais le subterfuge, pour en &ecirc;tre plus adroit, n'en est
+pas moins m&eacute;prisable.</p>
+
+<p>Le chevalier fit un mouvement de menace.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, continua Maurice, veuillez me laisser causer un instant avec
+madame; assistez m&ecirc;me &agrave; la causerie, si vous voulez; elle ne sera pas
+longue, je vous en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve fit un mouvement pour inviter Maison-Rouge &agrave; prendre patience.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, continua Maurice, ainsi, vous, Genevi&egrave;ve, vous m'avez rendu la
+ris&eacute;e de mes amis! l'ex&eacute;cration des miens! Vous m'avez fait servir,
+aveugle que j'&eacute;tais, &agrave; tous vos complots! vous avez tir&eacute; de moi
+l'utilit&eacute; que l'on tire d'un instrument! &Eacute;coutez: c'est une action
+inf&acirc;me! mais vous en serez punie, madame! car monsieur que voici va me
+tuer sous vos yeux! Mais avant cinq minutes, il sera l&agrave;, lui aussi,
+gisant &agrave; vos pieds, ou, s'il vit, ce sera pour porter sa t&ecirc;te sur un
+&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>&mdash;Lui mourir! s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve; lui porter sa t&ecirc;te sur l'&eacute;chafaud! Mais
+vous ne savez donc pas, Maurice, que lui c'est mon protecteur, celui de
+ma famille; que je donnerais ma vie pour la sienne; que s'il meurt je
+mourrai, et que si vous &ecirc;tes mon amour, vous, lui est ma religion?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Maurice, vous allez peut-&ecirc;tre continuer de dire que vous
+m'aimez. En v&eacute;rit&eacute;, les femmes sont trop faibles et trop l&acirc;ches.</p>
+
+<p>Puis, se retournant:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, monsieur, dit-il au jeune royaliste, il faut me tuer ou
+mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que si vous ne me tuez pas, je vous arr&ecirc;te. Maurice &eacute;tendit la
+main pour le saisir au collet.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous disputerai pas ma vie, dit le chevalier de Maison-Rouge,
+tenez! Et il jeta ses armes sur un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne me disputerez-vous pas votre vie?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ma vie ne vaut pas le remords que j'&eacute;prouverais de tuer un
+galant homme; et puis surtout, surtout parce que Genevi&egrave;ve vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria la jeune femme en joignant les mains; ah! que vous &ecirc;tes
+toujours bon, grand, loyal et g&eacute;n&eacute;reux, Armand!</p>
+
+<p>Maurice les regardait tous deux avec un &eacute;tonnement presque stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit le chevalier, je rentre dans ma chambre; je vous donne ma
+parole d'honneur que ce n'est point pour fuir, mais pour cacher un
+portrait.</p>
+
+<p>Maurice porta vivement les yeux vers celui de Genevi&egrave;ve; il &eacute;tait &agrave; sa
+place.</p>
+
+<p>Soit que Maison-Rouge e&ucirc;t devin&eacute; la pens&eacute;e de Maurice, soit qu'il e&ucirc;t
+voulu pousser au comble la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-il, je sais que vous &ecirc;tes r&eacute;publicain; mais je sais que
+vous &ecirc;tes en m&ecirc;me temps un c&oelig;ur pur et loyal. Je me confierai &agrave; vous
+jusqu'&agrave; la fin: regardez!</p>
+
+<p>Et il tira de sa poitrine une miniature qu'il montra &agrave; Maurice: c'&eacute;tait
+le portrait de la reine. Maurice baissa la t&ecirc;te et appuya la main sur
+son front.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends vos ordres, monsieur, dit Maison-Rouge; si vous voulez mon
+arrestation, vous frapperez &agrave; cette porte quand il sera temps que je me
+livre. Je ne tiens plus &agrave; la vie, du moment o&ugrave; cette vie n'est plus
+soutenue par l'esp&eacute;rance de sauver la reine.</p>
+
+<p>Le chevalier sortit sans que Maurice f&icirc;t un seul geste pour le retenir.
+&Agrave; peine fut-il hors de la chambre que Genevi&egrave;ve se pr&eacute;cipita aux pieds
+du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, dit-elle, pardon, Maurice, pour tout le mal que je vous ai
+fait; pardon pour mes tromperies, pardon au nom de mes souffrances et de
+mes larmes, car, je vous le jure, j'ai bien pleur&eacute;, j'ai bien souffert.
+Ah! mon mari est parti ce matin; je ne sais o&ugrave; il est all&eacute;, et peut-&ecirc;tre
+ne le reverrai-je plus; et maintenant un seul ami me reste, non pas un
+ami, un fr&egrave;re, et vous allez le faire tuer. Pardon, Maurice! pardon!</p>
+
+<p>Maurice releva la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? dit-il, il y a de ces fatalit&eacute;s-l&agrave;; tout le monde
+joue sa vie &agrave; cette heure; le chevalier de Maison-Rouge a jou&eacute; comme les
+autres, mais il a perdu; maintenant il faut qu'il paye.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire qu'il meure, si je vous comprends bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'il meure, et c'est vous qui me dites cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi, Genevi&egrave;ve, c'est la fatalit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;La fatalit&eacute; n'a pas dit son dernier mot dans cette affaire, puisque
+vous pouvez le sauver, vous.</p>
+
+<p>&mdash;Aux d&eacute;pens de ma parole, et par cons&eacute;quent de mon honneur. Je
+comprends, Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Fermez les yeux, Maurice, voil&agrave; tout ce que je vous demande, et
+jusqu'o&ugrave; la reconnaissance d'une femme peut aller, je vous promets que
+la mienne y montera.</p>
+
+<p>&mdash;Je fermerais inutilement les yeux, madame; il y a un mot d'ordre
+donn&eacute;, un mot d'ordre, sans lequel personne ne peut sortir, car je vous
+le r&eacute;p&egrave;te, la maison est cern&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le savez?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute que je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, mon cher Maurice, ce mot d'ordre, dites-le-moi, il me le
+faut.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve! s'&eacute;cria Maurice, Genevi&egrave;ve! mais qui donc &ecirc;tes-vous pour
+venir me dire: &laquo;Maurice, au nom de l'amour que j'ai pour toi, sois sans
+parole, sois sans honneur, trahis ta cause, renie tes opinions&raquo;? Que
+m'offrez-vous, Genevi&egrave;ve, en &eacute;change de tout cela, vous qui me tentez
+ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Maurice, sauvez-le, sauvez-le d'abord, et ensuite demandez-moi la
+vie.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve, r&eacute;pondit Maurice d'une voix sombre, &eacute;coutez-moi: j'ai un
+pied dans le chemin de l'infamie; pour y descendre tout &agrave; fait, je veux
+avoir au moins une bonne raison contre moi-m&ecirc;me; Genevi&egrave;ve, jurez-moi
+que vous n'aimez pas le chevalier de Maison-Rouge...</p>
+
+<p>&mdash;J'aime le chevalier de Maison-Rouge comme une s&oelig;ur, comme une amie,
+pas autrement, je vous le jure!</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve, m'aimez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, je vous aime, aussi vrai que Dieu m'entend.</p>
+
+<p>&mdash;Si je fais ce que vous me demandez, abandonnerez-vous parents, amis,
+patrie, pour fuir avec le tra&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Maurice! Maurice!</p>
+
+<p>&mdash;Elle h&eacute;site... oh! elle h&eacute;site! Et Maurice se rejeta en arri&egrave;re avec
+toute la violence du d&eacute;dain.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve, qui s'&eacute;tait appuy&eacute;e &agrave; lui, sentit tout &agrave; coup son appui
+manquer, elle tomba sur ses genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, dit-elle en se renversant en arri&egrave;re et en tordant ses mains
+jointes; Maurice, tout ce que tu voudras, je te le jure; ordonne,
+j'ob&eacute;is.</p>
+
+<p>&mdash;Tu seras &agrave; moi, Genevi&egrave;ve?</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu l'exigeras.</p>
+
+<p>&mdash;Jure sur le Christ! Genevi&egrave;ve &eacute;tendit le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit-elle, vous avez pardonn&eacute; &agrave; la femme adult&egrave;re, j'esp&egrave;re
+que vous me pardonnerez.</p>
+
+<p>Et de grosses larmes roul&egrave;rent sur ses joues, et tomb&egrave;rent sur ses longs
+cheveux &eacute;pars et flottants sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas ainsi, ne jurez pas ainsi, dit Maurice, ou je n'accepte pas
+votre serment.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! reprit-elle, je jure de consacrer ma vie &agrave; Maurice, de
+mourir avec lui, et, s'il le faut, pour lui, s'il sauve mon ami, mon
+protecteur, mon fr&egrave;re, le chevalier de Maison-Rouge.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien; il sera sauv&eacute;, dit Maurice. Il alla vers la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, rev&ecirc;tez le costume du tanneur Morand. Je vous rends
+votre parole, vous &ecirc;tes libre.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, madame, dit-il &agrave; Genevi&egrave;ve, voil&agrave; les deux mots de passe:
+<i>&oelig;illet et souterrain.</i></p>
+
+<p>Et comme s'il e&ucirc;t eu horreur de rester dans la chambre o&ugrave; il avait
+prononc&eacute; ces deux mots qui le faisaient tra&icirc;tre, il ouvrit la fen&ecirc;tre et
+sauta de la chambre dans le jardin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a><a href="#table">XXXI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Perquisition</a></h3>
+
+
+<p>Maurice avait repris son poste dans le jardin, en face de la crois&eacute;e de
+Genevi&egrave;ve: seulement cette crois&eacute;e s'&eacute;tait &eacute;teinte, Genevi&egrave;ve &eacute;tant
+rentr&eacute;e chez le chevalier de Maison-Rouge.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps que Maurice quitt&acirc;t la chambre, car &agrave; peine avait-il
+atteint l'angle de la serre, que la porte du jardin s'ouvrit, et l'homme
+gris parut, suivi de Lorin et de cinq ou six grenadiers.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, dit Maurice, je suis &agrave; mon poste.</p>
+
+<p>&mdash;Personne n'a tent&eacute; de forcer la consigne? dit Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Personne, r&eacute;pondit Maurice, heureux d'&eacute;chapper &agrave; un mensonge par la
+mani&egrave;re dont la demande avait &eacute;t&eacute; pos&eacute;e; personne! Et vous, qu'avez-vous
+fait?</p>
+
+<p>&mdash;Nous, nous avons acquis la certitude que le chevalier de Maison-Rouge
+est entr&eacute; dans la maison, il y a une heure, et n'en est pas sorti
+depuis, r&eacute;pondit l'homme de la police.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous connaissez sa chambre? dit Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Sa chambre n'est s&eacute;par&eacute;e de la chambre de la citoyenne Dixmer que par
+un corridor.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, il n'y avait pas besoin de s&eacute;paration du tout; il para&icirc;t que
+ce chevalier de Maison-Rouge est un gaillard.</p>
+
+<p>Maurice sentit le sang lui monter &agrave; la t&ecirc;te; il ferma les yeux et vit
+mille &eacute;clairs int&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais... et le citoyen Dixmer, que disait-il de cela? demanda
+Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Il trouvait que c'&eacute;tait bien de l'honneur pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons? dit Maurice d'une voix &eacute;trangl&eacute;e, que d&eacute;cidons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous d&eacute;cidons, dit l'homme de la police, que nous allons le prendre
+dans sa chambre, et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me dans son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne se doute donc de rien?</p>
+
+<p>&mdash;De rien absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est la disposition du terrain? demanda Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en avons un plan parfaitement exact, dit l'homme gris: un
+pavillon situ&eacute; &agrave; l'angle du jardin, le voil&agrave;; on monte quatre marches,
+les voyez-vous d'ici? on se trouve sur un palier; &agrave; droite, la porte de
+l'appartement de la citoyenne Dixmer: c'est sans doute celui dont nous
+voyons la fen&ecirc;tre. En face de la fen&ecirc;tre, au fond, une porte donnant sur
+le corridor, et, dans ce corridor, la porte de la chambre du tra&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, voil&agrave; une topographie un peu soign&eacute;e, dit Lorin: avec un plan
+comme celui-l&agrave; on peut marcher les yeux band&eacute;s, &agrave; plus forte raison les
+yeux ouverts. Marchons donc.</p>
+
+<p>&mdash;Les rues sont-elles bien gard&eacute;es? demanda Maurice avec un int&eacute;r&ecirc;t que
+tous les assistants attribu&egrave;rent naturellement &agrave; la crainte que le
+chevalier ne s'&eacute;chapp&acirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Les rues, les passages, les carrefours, tout, dit l'homme gris; je
+d&eacute;fie qu'une souris passe si elle n'a point le mot d'ordre.</p>
+
+<p>Maurice frissonna; tant de pr&eacute;cautions prises lui faisaient craindre que
+sa trahison ne f&ucirc;t inutile &agrave; son bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit l'homme gris, combien demandez-vous d'hommes pour
+arr&ecirc;ter le chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Combien d'hommes? dit Lorin, j'esp&egrave;re bien que Maurice et moi nous
+suffirons; n'est-ce pas, Maurice?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, balbutia celui-ci, certainement que nous suffirons.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, dit l'homme de la police, pas de forfanteries inutiles;
+tenez-vous &agrave; le prendre?</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! si nous y tenons, s'&eacute;cria Lorin, je le crois bien! N'est-ce
+pas, Maurice, qu'il faut que nous le prenions?</p>
+
+<p>Lorin appuya sur ce mot. Il l'avait dit, un commencement de soup&ccedil;ons
+commen&ccedil;ait &agrave; planer sur eux, et il ne fallait pas laisser le temps aux
+soup&ccedil;ons, lesquels marchaient si vite &agrave; cette &eacute;poque-l&agrave;, de prendre une
+plus grande consistance; or, Lorin comprenait que personne n'oserait
+douter du patriotisme de deux hommes qui seraient parvenus &agrave; prendre le
+chevalier de Maison-Rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit l'homme de la police, si vous y tenez r&eacute;ellement, prenons
+plut&ocirc;t avec nous trois hommes que deux, quatre que trois; le chevalier
+couche toujours avec une &eacute;p&eacute;e sous son traversin et deux pistolets sur
+sa table de nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh morbleu! dit un des grenadiers de la compagnie de Lorin, entrons
+tous, pas de pr&eacute;f&eacute;rence pour personne; s'il se rend, nous le mettrons en
+r&eacute;serve pour la guillotine; s'il r&eacute;siste, nous l'&eacute;charperons.</p>
+
+<p>&mdash;Bien dit, fit Lorin; en avant! Passons-nous par la porte ou par la
+fen&ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Par la porte, dit l'homme de la police; peut-&ecirc;tre, par hasard, la clef
+y est-elle; tandis que si nous entrons par la fen&ecirc;tre, il faudra casser
+quelques carreaux, et cela ferait du bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour la porte, dit Lorin; pourvu que nous entrions, peu m'importe
+par o&ugrave;. Allons, sabre en main, Maurice. Maurice tira machinalement son
+sabre hors du fourreau.</p>
+
+<p>La petite troupe s'avan&ccedil;a vers le pavillon. Comme l'homme gris avait
+indiqu&eacute; que cela devait &ecirc;tre, on rencontra les premi&egrave;res marches du
+perron, puis l'on se trouva sur le palier, puis dans le vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria Lorin joyeux, la clef est sur la porte. En effet, il avait
+&eacute;tendu la main dans l'ombre, et, comme il l'avait dit, il avait du bout
+des doigts senti le froid de la clef.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ouvre donc, citoyen lieutenant, dit l'homme gris. Lorin fit
+tourner avec pr&eacute;caution la clef dans la serrure; la porte s'ouvrit.
+Maurice essuya de sa main son front humide de sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y voil&agrave;, dit Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, fit l'homme gris. Si nos renseignements topographiques
+sont exacts, nous sommes ici dans l'appartement de la citoyenne Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Nous pouvons nous en assurer, dit Lorin; allumons des bougies, il
+reste du feu dans la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Allumons des torches, dit l'homme gris; les torches ne s'&eacute;teignent pas
+comme les bougies.</p>
+
+<p>Et il prit des mains d'un grenadier deux torches qu'il alluma au foyer
+mourant. Il en mit une &agrave; la main de Maurice, l'autre &agrave; la main de Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, dit-il, je ne me trompais pas: voici la porte qui donne
+dans la chambre &agrave; coucher de la citoyenne Dixmer, voil&agrave; celle qui donne
+sur le corridor.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! dans le corridor, dit Lorin. On ouvrit la porte du fond, qui
+n'&eacute;tait pas plus ferm&eacute;e que la premi&egrave;re, et l'on se trouva en face de la
+porte de l'appartement du chevalier. Maurice avait vingt fois vu cette
+porte, et n'avait jamais demand&eacute; o&ugrave; elle allait; pour lui, le monde se
+concentrait dans la chambre o&ugrave; le recevait Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit Lorin &agrave; voix basse, ici nous changeons de th&egrave;se; plus de
+clef et porte close.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Maurice, pouvant parler &agrave; peine, &ecirc;tes-vous bien s&ucirc;r que
+ce soit l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Si le plan est exact, ce doit &ecirc;tre l&agrave;, r&eacute;pondit l'homme de la police;
+d'ailleurs, nous allons bien le voir. Grenadiers, enfoncez la porte; et
+vous, citoyens, tenez-vous pr&ecirc;ts, aussit&ocirc;t la porte enfonc&eacute;e, &agrave; vous
+pr&eacute;cipiter dans la chambre.</p>
+
+<p>Quatre hommes, d&eacute;sign&eacute;s par l'envoy&eacute; de la police, lev&egrave;rent la crosse
+de leur fusil, et, sur un signe de celui qui conduisait l'entreprise,
+frapp&egrave;rent un seul et m&ecirc;me coup: la porte vola en &eacute;clats.</p>
+
+<p>&mdash;Rends-toi, ou tu es mort! s'&eacute;cria Lorin en s'&eacute;lan&ccedil;ant dans la chambre.</p>
+
+<p>Personne ne r&eacute;pondit: les rideaux du lit &eacute;taient ferm&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;La ruelle! gare la ruelle! dit l'homme de la police, en joue, et au
+premier mouvement des rideaux, faites feu.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, dit Maurice, je vais les ouvrir. Et, sans doute dans
+l'esp&eacute;rance que Maison-Rouge &eacute;tait cach&eacute; derri&egrave;re les rideaux, et que le
+premier coup de poignard ou de pistolet serait pour lui, Maurice se
+pr&eacute;cipita vers les courtines, qui gliss&egrave;rent en criant le long de leur
+tringle. Le lit &eacute;tait vide.</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu! dit Lorin, personne!</p>
+
+<p>&mdash;Il se sera &eacute;chapp&eacute;, balbutia Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, citoyens! impossible! s'&eacute;cria l'homme gris; je vous dis
+qu'on l'a vu rentrer il y a une heure, que personne ne l'a vu sortir, et
+que toutes les issues sont gard&eacute;es.</p>
+
+<p>Lorin ouvrait les portes des cabinets et des armoires et regardait
+partout, l&agrave; m&ecirc;me o&ugrave; il &eacute;tait mat&eacute;riellement impossible qu'un homme p&ucirc;t
+se cacher.</p>
+
+<p>&mdash;Personne! cependant; vous le voyez bien, personne!</p>
+
+<p>&mdash;Personne! r&eacute;p&eacute;ta Maurice avec une &eacute;motion facile &agrave; comprendre; vous le
+voyez, en effet, il n'y a personne.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la chambre de la citoyenne Dixmer, dit l'homme de la police;
+peut-&ecirc;tre y est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Maurice, respectez la chambre d'une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc, dit Lorin, certainement qu'on la respectera, et la
+citoyenne Dixmer aussi; mais on la visitera.</p>
+
+<p>&mdash;La citoyenne Dixmer? dit un des grenadiers, enchant&eacute; de placer l&agrave; une
+mauvaise plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Lorin, la chambre seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Maurice, laissez-moi passer le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Passe, dit Lorin; tu es capitaine: &agrave; tout seigneur tout honneur.</p>
+
+<p>On laissa deux hommes pour garder la pi&egrave;ce que l'on venait de quitter;
+puis l'on revint dans celle o&ugrave; l'on avait allum&eacute; les torches.</p>
+
+<p>Maurice s'approcha de la porte donnant dans la chambre &agrave; coucher de
+Genevi&egrave;ve. C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois qu'il allait y entrer. Son c&oelig;ur
+battait avec violence. La clef &eacute;tait &agrave; la porte. Maurice porta la main
+sur la clef, mais il h&eacute;sita.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Lorin, ouvre donc!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Maurice, si la citoyenne Dixmer est couch&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Nous regarderons dans son lit, sous son lit, dans sa chemin&eacute;e et dans
+ses armoires, dit Lorin; apr&egrave;s quoi, s'il n'y a personne qu'elle, nous
+lui souhaiterons une bonne nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit l'homme de la police, nous l'arr&ecirc;terons; la citoyenne
+Genevi&egrave;ve Dixmer &eacute;tait une aristocrate qui a &eacute;t&eacute; reconnue complice de la
+fille Tison et du chevalier de Maison-Rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre alors, dit Maurice en l&acirc;chant la clef, je n'arr&ecirc;te pas les
+femmes.</p>
+
+<p>L'homme de la police regarda Maurice de travers, et les grenadiers
+murmur&egrave;rent entre eux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit Lorin, vous murmurez? Murmurez donc pour deux pendant que
+vous y &ecirc;tes, je suis de l'avis de Maurice.</p>
+
+<p>Et il fit un pas en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>L'homme gris saisit la clef, tourna vivement, la porte c&eacute;da; les soldats
+se pr&eacute;cipit&egrave;rent dans la chambre.</p>
+
+<p>Deux bougies br&ucirc;laient sur une petite table, mais la chambre de
+Genevi&egrave;ve, comme celle du chevalier de Maison-Rouge, &eacute;tait inhabit&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vide! s'&eacute;cria l'homme de la police.</p>
+
+<p>&mdash;Vide! r&eacute;p&eacute;ta Maurice en p&acirc;lissant; o&ugrave; est-elle donc? Lorin regarda
+Maurice avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Cherchons, dit l'homme de la police. Et, suivi des miliciens, il se
+mit &agrave; fouiller la maison depuis les caves jusqu'aux ateliers. &Agrave; peine
+eurent-ils le dos tourn&eacute;, que Maurice, qui les avait suivis impatiemment
+des yeux, s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; son tour dans la chambre, ouvrant les armoires
+qu'il avait d&eacute;j&agrave; ouvertes, et appelant d'une voix pleine d'anxi&eacute;t&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve! Genevi&egrave;ve! Mais Genevi&egrave;ve ne r&eacute;pondit point, la chambre
+&eacute;tait bien r&eacute;ellement vide. Alors Maurice, &agrave; son tour, se mit &agrave; fouiller
+la maison avec une esp&egrave;ce de fr&eacute;n&eacute;sie. Serres, hangars, d&eacute;pendances, il
+visita tout, mais inutilement. Soudain l'on entendit un grand bruit; une
+troupe d'hommes arm&eacute;s se pr&eacute;senta &agrave; la porte, &eacute;changea le mot de passe
+avec la sentinelle, envahit le jardin et se r&eacute;pandit dans la maison. &Agrave;
+la t&ecirc;te de ce renfort brillait le panache enfum&eacute; de Santerre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-il &agrave; Lorin, o&ugrave; est le conspirateur?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! o&ugrave; est le conspirateur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Je vous demande ce que vous en avez fait?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le demanderai &agrave; vous-m&ecirc;me: votre d&eacute;tachement, s'il a bien
+gard&eacute; les issues, doit l'avoir arr&ecirc;t&eacute;, puisqu'il n'&eacute;tait plus dans la
+maison quand nous y sommes entr&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous l&agrave;? s'&eacute;cria le g&eacute;n&eacute;ral furieux, vous l'avez donc laiss&eacute;
+&eacute;chapper?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pu le laisser &eacute;chapper, puisque nous ne l'avons jamais
+tenu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je n'y comprends plus rien, dit Santerre.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ce que vous m'avez fait dire par votre envoy&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous avons envoy&eacute; quelqu'un, nous?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Cet homme &agrave; habit brun, &agrave; cheveux noirs, &agrave; lunettes
+vertes, qui est venu nous pr&eacute;venir de votre part que vous &eacute;tiez sur le
+point de vous emparer de Maison-Rouge, mais qu'il se d&eacute;fendait comme un
+lion; sur quoi, je suis accouru.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme &agrave; habit brun, &agrave; cheveux noirs, &agrave; lunettes vertes? r&eacute;p&eacute;ta
+Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, tenant une femme au bras.</p>
+
+<p>&mdash;Jeune, jolie? s'&eacute;cria Maurice en s'&eacute;lan&ccedil;ant vers le g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, jeune et jolie.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait lui et la citoyenne Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Qui lui?</p>
+
+<p>&mdash;Maison-Rouge.... Oh! mis&eacute;rable que je suis de ne pas les avoir tu&eacute;s
+tous les deux!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, citoyen Lindey, dit Santerre, on les rattrapera.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment diable les avez-vous laiss&eacute;s passer? demanda Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! dit Santerre, je les ai laiss&eacute;s passer parce qu'ils avaient
+le mot de passe.</p>
+
+<p>&mdash;Ils avaient le mot de passe! s'&eacute;cria Lorin; mais il y a donc un
+tra&icirc;tre parmi nous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, citoyen Lorin, dit Santerre, on vous conna&icirc;t, et l'on sait
+bien qu'il n'y a pas de tra&icirc;tres parmi vous. Lorin regarda tout autour
+de lui, comme pour chercher ce tra&icirc;tre dont il venait de proclamer la
+pr&eacute;sence. Il rencontra le front sombre et l'&oelig;il vacillant de Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura-t-il, que veut dire ceci?</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme ne peut &ecirc;tre bien loin, dit Santerre; fouillons les
+environs; peut-&ecirc;tre sera-t-il tomb&eacute; dans quelque patrouille qui aura &eacute;t&eacute;
+plus habile que nous et qui ne s'y sera point laiss&eacute; prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, cherchons, dit Lorin.</p>
+
+<p>Et il saisit Maurice par le bras; et, sous pr&eacute;texte de chercher, il
+l'entra&icirc;na hors du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cherchons, dirent les soldats; mais, avant de chercher....</p>
+
+<p>Et l'un d'eux jeta sa torche sous un hangar tout bourr&eacute; de fagots et de
+plantes s&egrave;ches.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, dit Lorin, viens. Maurice n'opposa aucune r&eacute;sistance. Il suivit
+Lorin comme un enfant; tous deux coururent jusqu'au pont sans se parler
+davantage; l&agrave;, ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent, Maurice se retourna.</p>
+
+<p>Le ciel &eacute;tait rouge &agrave; l'horizon du faubourg, et l'on voyait monter
+au-dessus des maisons de nombreuses &eacute;tincelles.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a><a href="#table">XXXII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La foi jur&eacute;e</a></h3>
+
+
+<p>Maurice frissonna, il &eacute;tendit la main vers la rue Saint-Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Le feu! dit-il, le feu!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, dit Lorin, le feu; apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! mon Dieu! si elle &eacute;tait revenue?</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela?</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve, c'est madame Dixmer, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a point de danger qu'elle soit revenue, elle n'&eacute;tait point
+partie pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Lorin, il faut que je la retrouve, il faut que je me venge.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'aideras &agrave; la retrouver, n'est-ce pas, Lorin?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! ce ne sera pas difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, si tu t'int&eacute;resses, autant que je puis le croire, au sort
+de la citoyenne Dixmer; tu dois la conna&icirc;tre, et la connaissant, tu dois
+savoir quels sont ses amis les plus familiers; elle n'aura pas quitt&eacute;
+Paris, ils ont tous la rage d'y rester; elle s'est r&eacute;fugi&eacute;e chez quelque
+confidente, et demain matin tu recevras par quelque Rose ou quelque
+Marton un petit billet &agrave; peu pr&egrave;s con&ccedil;u en ces termes:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Amour, tyran des dieux et des mortels,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ce n'est plus de l'encens qu'il faut sur tes autels.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Si Mars veut revoir Cyth&eacute;r&eacute;e,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Qu'il emprunte &agrave; la Nuit son &eacute;charpe azur&eacute;e.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Et qu'il se pr&eacute;sente chez le concierge, telle rue, tel num&eacute;ro, en
+demandant madame Trois-&Eacute;toiles; voil&agrave;. Maurice haussa les &eacute;paules; il
+savait bien que Genevi&egrave;ve n'avait personne chez qui se r&eacute;fugier.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne la retrouverons pas, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Permets-moi de te dire une chose, Maurice, dit Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que ce ne serait peut-&ecirc;tre pas un si grand malheur que nous ne
+la retrouvassions pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous ne la retrouvons pas, Lorin, dit Maurice, j'en mourrai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah diable! dit le jeune homme, c'est donc de cet amour l&agrave; que tu as
+failli mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Maurice. Lorin r&eacute;fl&eacute;chit un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, dit-il, il est quelque chose comme onze heures, le quartier
+est d&eacute;sert, voici l&agrave; un banc de pierre qui semble plac&eacute; expr&egrave;s pour
+recevoir deux amis. Accorde-moi la faveur d'un entretien particulier,
+comme on disait sous l'ancien r&eacute;gime. Je te donne ma parole que je ne
+parlerai qu'en prose. Maurice regarda autour de lui et alla s'asseoir
+aupr&egrave;s de son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, dit Maurice, en laissant tomber dans sa main son front alourdi.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, cher ami, sans exorde, sans p&eacute;riphrase, sans commentaire, je
+te dirai une chose, c'est que nous nous perdons, ou plut&ocirc;t que tu nous
+perds.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, tendre ami, reprit Lorin, certain arr&ecirc;t&eacute; du comit&eacute; de Salut
+public qui d&eacute;clare tra&icirc;tre &agrave; la patrie quiconque entretient des
+relations avec les ennemis de ladite patrie. Hein! connais-tu cet
+arr&ecirc;t&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, r&eacute;pondit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le connais?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il me semble que tu n'es pas mal tra&icirc;tre &agrave; la patrie. Qu'en
+dis-tu? comme dit Manlius.</p>
+
+<p>&mdash;Lorin!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; &agrave; moins que tu ne regardes toutefois comme idol&acirc;trant la
+patrie ceux qui donnent le logement, la table et le lit &agrave; M. le
+chevalier de Maison-Rouge, lequel n'est pas un exalt&eacute; r&eacute;publicain, &agrave; ce
+que je suppose, et n'est point accus&eacute; pour le moment d'avoir fait les
+journ&eacute;es de Septembre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Lorin! fit Maurice en poussant un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui fait, continua le moraliste, que tu me parais avoir &eacute;t&eacute; ou &ecirc;tre
+encore un peu trop ami de l'ennemi de la patrie. Allons, allons, ne te
+r&eacute;volte pas, cher ami; tu es comme feu Encelades, et tu remuerais une
+montagne quand tu te retournes. Je te le r&eacute;p&egrave;te donc, ne te r&eacute;volte pas,
+et avoue tout bonnement que tu n'es plus un z&eacute;l&eacute;.</p>
+
+<p>Lorin avait prononc&eacute; ces mots avec toute la douceur dont il &eacute;tait
+capable, et en glissant dessus avec un artifice tout &agrave; fait cic&eacute;ronien.</p>
+
+<p>Maurice se contenta de protester par un geste.</p>
+
+<p>Mais le geste fut d&eacute;clar&eacute; comme non avenu, et Lorin continua:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si nous vivions dans une de ces temp&eacute;ratures de serre chaude,
+temp&eacute;rature honn&ecirc;te, o&ugrave;, selon les r&egrave;gles de la botanique, le barom&egrave;tre
+marque invariablement seize degr&eacute;s, je te dirais, mon cher Maurice,
+c'est &eacute;l&eacute;gant, c'est comme il faut; soyons un peu aristocrates, de temps
+en temps, cela fait bien et cela sent bon; mais nous cuisons aujourd'hui
+dans trente-cinq &agrave; quarante degr&eacute;s de chaleur! la nappe br&ucirc;le, de sorte
+que l'on n'est que ti&egrave;de; par cette chaleur-l&agrave; on semble froid;
+lorsqu'on est froid on est suspect; tu sais cela, Maurice; et quand on
+est suspect, tu as trop d'intelligence, mon cher Maurice, pour ne pas
+savoir ce qu'on est bient&ocirc;t, ou plut&ocirc;t ce qu'on n'est plus.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! donc, alors qu'on me tue et que cela finisse, s'&eacute;cria
+Maurice; aussi bien je suis las de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis un quart d'heure, dit Lorin; en v&eacute;rit&eacute;, il n'y a pas encore
+assez longtemps pour que je te laisse faire sur ce point-l&agrave; &agrave; ta
+volont&eacute;; et puis, lorsqu'on meurt aujourd'hui, tu comprends, il faut
+mourir r&eacute;publicain, tandis que toi tu mourrais aristocrate.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! s'&eacute;cria Maurice dont le sang commen&ccedil;ait &agrave; s'enflammer par
+l'impatiente douleur qui r&eacute;sultait de la conscience de sa culpabilit&eacute;;
+oh! oh! tu vas trop loin, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai plus loin encore, car je te pr&eacute;viens que si tu te fais
+aristocrate...</p>
+
+<p>&mdash;Tu me d&eacute;nonceras?</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc! non, je t'enfermerai dans une cave, et je te ferai chercher
+au son du tambour comme un objet &eacute;gar&eacute;; puis je proclamerai que les
+aristocrates, sachant ce que tu leur r&eacute;servais, t'ont s&eacute;questr&eacute;,
+martyris&eacute;, affam&eacute;; de sorte que, comme le pr&eacute;v&ocirc;t &Eacute;lie de Beaumont, M.
+Latude et autres, lorsqu'on te retrouvera tu seras couronn&eacute; publiquement
+de fleurs par les dames de la Halle et les chiffonniers de la section
+Victor. D&eacute;p&ecirc;che-toi donc de redevenir un Aristide, ou ton affaire est
+claire.</p>
+
+<p>&mdash;Lorin, Lorin, je sens que tu as raison, mais je suis entra&icirc;n&eacute;, je
+glisse sur la pente. M'en veux-tu donc parce que la fatalit&eacute; m'entra&icirc;ne?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'en veux pas, mais je te querelle. Rappelle-toi un peu les
+sc&egrave;nes que Pylade faisait journellement &agrave; Oreste, sc&egrave;nes qui prouvent
+victorieusement que l'amiti&eacute; n'est qu'un paradoxe, puisque ces mod&egrave;les
+des amis se disputaient du matin au soir.</p>
+
+<p>&mdash;Abandonne-moi, Lorin, tu feras mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, laisse-moi aimer, &ecirc;tre fou &agrave; mon aise, &ecirc;tre criminel peut-&ecirc;tre,
+car, si je la revois, je sens que je la tuerai.</p>
+
+<p>&mdash;Ou que tu tomberas &agrave; ses genoux. Ah! Maurice! Maurice amoureux d'une
+aristocrate, jamais je n'eusse cru cela. Te voil&agrave; comme ce pauvre
+Osselin avec la marquise de Charny.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, Lorin, je t'en supplie!</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, je te gu&eacute;rirai, ou le diable m'emporte. Je ne veux pas que tu
+gagnes &agrave; la loterie de sainte guillotine, moi, comme dit l'&eacute;picier de la
+rue des Lombards. Prends garde, Maurice, tu vas m'exasp&eacute;rer. Maurice, tu
+vas faire de moi un buveur de sang. Maurice, j'&eacute;prouve le besoin de
+mettre le feu &agrave; l'&icirc;le Saint-Louis; une torche, un brandon!</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais non, ma peine est inutile.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Agrave; quoi bon demander une torche, un flambeau?</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ton feu, Maurice, est assez beau</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Pour embraser ton &acirc;me, et ces lieux, et la ville.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Maurice sourit malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais qu'il &eacute;tait convenu que nous ne parlerions qu'en prose?
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est qu'aussi tu m'exasp&egrave;res avec ta folie, dit Lorin; c'est
+qu'aussi.... Tiens, viens boire, Maurice; devenons ivrognes, faisons des
+motions, &eacute;tudions l'&eacute;conomie politique; mais, pour l'amour de Jupiter,
+ne soyons pas amoureux, n'aimons que la libert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ou la Raison.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, la d&eacute;esse te dit bien des choses, et te trouve un
+charmant mortel.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'es pas jaloux?</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, pour sauver un ami, je me sens capable de tous les
+sacrifices.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon pauvre Lorin, et j'appr&eacute;cie ton d&eacute;vouement; mais le
+meilleur moyen de me consoler, vois-tu, c'est de me saturer de ma
+douleur. Adieu, Lorin; va voir Arth&eacute;mise.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, o&ugrave; vas-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je rentre chez moi. Et Maurice fit quelques pas vers le pont.</p>
+
+<p>&mdash;Tu demeures donc du c&ocirc;t&eacute; de la rue vieille Saint-Jacques, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais il me pla&icirc;t de prendre par l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Pour revoir encore une fois le lieu qu'habitait ton inhumaine?</p>
+
+<p>&mdash;Pour voir si elle n'est pas revenue o&ugrave; elle sait que je l'attends. &Ocirc;
+Genevi&egrave;ve! Genevi&egrave;ve! je ne t'aurais pas crue capable d'une pareille
+trahison!</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, un tyran qui connaissait bien le beau sexe, puisqu'il est
+mort pour l'avoir trop aim&eacute;, disait:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Souvent femme varie,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Bien fol est qui s'y fie.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Maurice poussa un soupir, et les deux amis reprirent le chemin de la
+vieille rue Saint-Jacques.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que les deux amis approchaient, ils distinguaient un grand
+bruit, ils voyaient s'augmenter la lumi&egrave;re, ils entendaient ces chants
+patriotiques, qui, au grand jour, en plein soleil, dans l'atmosph&egrave;re du
+combat, semblaient des hymnes h&eacute;ro&iuml;ques, mais qui, la nuit, &agrave; la lueur
+de l'incendie, prenaient l'accent lugubre d'une ivresse de cannibale.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! mon Dieu! disait Maurice oubliant que Dieu &eacute;tait aboli.</p>
+
+<p>Et il allait toujours, la sueur au front. Lorin le regardait aller, et
+murmurait entre ses dents:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Amour, amour, quand tu nous tiens:</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>On peut bien dire adieu prudence.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Tout Paris semblait se porter vers le th&eacute;&acirc;tre des &eacute;v&eacute;nements que nous
+venons de raconter. Maurice fut oblig&eacute; de traverser une haie de
+grenadiers, les rangs des sectionnaires, puis les bandes press&eacute;es de
+cette populace toujours furieuse, toujours &eacute;veill&eacute;e, qui, &agrave; cette
+&eacute;poque, courait en hurlant de spectacle en spectacle.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure qu'il approchait, Maurice, dans son impatience furieuse, h&acirc;tait
+le pas. Lorin le suivait avec peine, mais il l'aimait trop pour le
+laisser seul en pareil moment.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait presque fini: le feu s'&eacute;tait communiqu&eacute; du hangar, o&ugrave; le
+soldat avait jet&eacute; sa torche enflamm&eacute;e, aux ateliers construits en
+planches assembl&eacute;es de fa&ccedil;on &agrave; laisser de grands jours pour la
+circulation de l'air; les marchandises avaient br&ucirc;l&eacute;; la maison
+commen&ccedil;ait &agrave; br&ucirc;ler elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! se dit Maurice, si elle &eacute;tait revenue, si elle se
+trouvait dans quelque chambre envelopp&eacute;e par le cercle de flammes,
+m'attendant, m'appelant....</p>
+
+<p>Et Maurice, &agrave; demi insens&eacute; de douleur, aimant mieux croire &agrave; la folie de
+celle qu'il aimait qu'&agrave; sa trahison, Maurice donna t&ecirc;te baiss&eacute;e au
+milieu de la porte qu'il entrevoyait dans la fum&eacute;e.</p>
+
+<p>Lorin le suivait toujours: il l'e&ucirc;t suivi en enfer.</p>
+
+<p>Le toit br&ucirc;lait, le feu commen&ccedil;ait &agrave; se communiquer &agrave; l'escalier.</p>
+
+<p>Maurice, haletant, visita tout le premier, le salon, la chambre de
+Genevi&egrave;ve, la chambre du chevalier de Maison-Rouge, les corridors,
+appelant d'une voix &eacute;trangl&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve! Genevi&egrave;ve! Personne ne r&eacute;pondit. En revenant dans la
+premi&egrave;re pi&egrave;ce, les deux amis virent des bouff&eacute;es de flammes qui
+commen&ccedil;aient &agrave; entrer par la porte. Malgr&eacute; les cris de Lorin, qui lui
+montrait la fen&ecirc;tre, Maurice passa au milieu de la flamme.</p>
+
+<p>Puis il courut &agrave; la maison, traversa sans s'arr&ecirc;ter &agrave; rien la cour
+jonch&eacute;e de meubles bris&eacute;s, retrouva la salle &agrave; manger, le salon de
+Dixmer, le cabinet du chimiste Morand; tout cela plein de fum&eacute;e, de
+d&eacute;bris, de vitres cass&eacute;es; le feu venait d'atteindre aussi cette partie
+de la maison, et commen&ccedil;ait &agrave; la d&eacute;vorer.</p>
+
+<p>Maurice fit comme il venait de faire du pavillon. Il ne laissa pas une
+chambre sans l'avoir visit&eacute;e, un corridor sans l'avoir parcouru. Il
+descendit jusqu'aux caves. Peut-&ecirc;tre Genevi&egrave;ve, pour fuir l'incendie,
+s'&eacute;tait-elle r&eacute;fugi&eacute;e l&agrave;.</p>
+
+<p>Personne.</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! dit Lorin, tu vois bien que personne ne tiendrait ici, &agrave;
+l'exception des salamandres, et ce n'est point cet animal fabuleux que
+tu cherches. Allons, viens; nous demanderons, nous nous informerons aux
+assistants; quelqu'un peut-&ecirc;tre l'a-t-il vue.</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t fallu bien des forces r&eacute;unies pour conduire Maurice hors de la
+maison; l'Esp&eacute;rance l'entra&icirc;na par un de ses cheveux.</p>
+
+<p>Alors commenc&egrave;rent les investigations; ils visit&egrave;rent les environs,
+arr&ecirc;tant les femmes qui passaient, fouillant les all&eacute;es, mais sans
+r&eacute;sultat. Il &eacute;tait une heure du matin; Maurice, malgr&eacute; sa vigueur
+athl&eacute;tique, &eacute;tait bris&eacute; de fatigue: il renon&ccedil;a enfin &agrave; ses courses, &agrave;
+ses ascensions, &agrave; ses conflits perp&eacute;tuels avec la foule.</p>
+
+<p>Un fiacre passait; Lorin l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, dit-il &agrave; Maurice, nous avons fait tout ce qu'il &eacute;tait
+humainement possible de faire pour retrouver ta Genevi&egrave;ve; nous nous
+sommes &eacute;reint&eacute;s; nous nous sommes roussis; nous nous sommes gourm&eacute;s pour
+elle. Cupidon, si exigeant qu'il soit, ne peut exiger davantage d'un
+homme qui est amoureux, et surtout d'un homme qui ne l'est pas; montons
+en fiacre, et rentrons chacun chez nous.</p>
+
+<p>Maurice ne r&eacute;pondit point et se laissa faire. On arriva &agrave; la porte de
+Maurice sans que les deux amis eussent &eacute;chang&eacute; une seule parole.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Maurice descendait, on entendit une fen&ecirc;tre de
+l'appartement de Maurice se refermer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon! dit Lorin, on t'attendait, me voil&agrave; plus tranquille. Frappe
+maintenant. Maurice frappa, la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir! dit Lorin, demain matin attends-moi pour sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir! dit machinalement Maurice. Et la porte se referma derri&egrave;re
+lui.</p>
+
+<p>Sur les premi&egrave;res marches de l'escalier il rencontra son officieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! citoyen Lindey, s'&eacute;cria celui-ci, quelle inqui&eacute;tude vous nous avez
+donn&eacute;e! Le mot <i>nous</i> frappa Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vous? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; moi et &agrave; la petite dame qui vous attend.</p>
+
+<p>&mdash;La petite dame! r&eacute;p&eacute;ta Maurice, trouvant le moment mal choisi pour
+correspondre au souvenir que lui donnait sans doute quelqu'une de ses
+anciennes amies; tu fais bien de me dire cela, je vais coucher chez
+Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! impossible; elle &eacute;tait &agrave; la fen&ecirc;tre, elle vous a vu descendre, et
+s'est &eacute;cri&eacute;e: &laquo;Le voil&agrave;!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que m'importe qu'elle sache que c'est moi; je n'ai pas le c&oelig;ur &agrave;
+l'amour. Remonte, et dis &agrave; cette femme qu'elle s'est tromp&eacute;e.</p>
+
+<p>L'officieux fit un mouvement pour ob&eacute;ir, mais il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! citoyen, dit-il, vous avez tort: la petite dame &eacute;tait d&eacute;j&agrave; bien
+triste, ma r&eacute;ponse va la mettre au d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit Maurice, quelle est cette femme?</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, je n'ai pas vu son visage; elle est envelopp&eacute;e d'une mante,
+et elle pleure; voil&agrave; ce que je sais.</p>
+
+<p>&mdash;Elle pleure! dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais bien doucement, en &eacute;touffant ses sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Elle pleure, r&eacute;p&eacute;ta Maurice. Il y a donc quelqu'un au monde qui m'aime
+assez pour s'inqui&eacute;ter &agrave; ce point de mon absence?</p>
+
+<p>Et il monta lentement derri&egrave;re l'officieux.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, citoyenne, le voici! cria celui-ci en se pr&eacute;cipitant dans la
+chambre. Maurice entra derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Il vit alors dans le coin du salon une forme palpitante qui se cachait
+le visage sous des coussins, une femme qu'on e&ucirc;t cru morte sans le
+g&eacute;missement convulsif qui la faisait tressaillir.</p>
+
+<p>Il fit signe &agrave; l'officieux de sortir. Celui-ci ob&eacute;it et referma la
+porte. Alors Maurice courut &agrave; la jeune femme, qui releva la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve! s'&eacute;cria le jeune homme, Genevi&egrave;ve chez moi! suis-je donc
+fou, mon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous avez toute votre raison, mon ami, r&eacute;pondit la jeune femme.
+Je vous ai promis d'&ecirc;tre &agrave; vous si vous sauviez le chevalier de
+Maison-Rouge. Vous l'avez sauv&eacute;, me voici! Je vous attendais.</p>
+
+<p>Maurice se m&eacute;prit au sens de ces paroles; il recula d'un pas et,
+regardant tristement la jeune femme:</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve, dit-il doucement, Genevi&egrave;ve, vous ne m'aimez donc pas?</p>
+
+<p>Le regard de Genevi&egrave;ve se voila de larmes; elle d&eacute;tourna la t&ecirc;te et,
+s'appuyant sur le dossier du sofa, elle &eacute;clata en sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit Maurice, vous voyez bien que vous ne m'aimez plus, et non
+seulement vous ne m'aimez plus, Genevi&egrave;ve, mais il faut que vous
+&eacute;prouviez une esp&egrave;ce de haine contre moi pour vous d&eacute;sesp&eacute;rer ainsi.</p>
+
+<p>Maurice avait mis tant d'exaltation et de douleur dans ces derniers
+mots, que Genevi&egrave;ve se redressa et lui prit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, dit-elle, celui qu'on croyait le meilleur sera donc toujours
+&eacute;go&iuml;ste!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;go&iuml;ste, Genevi&egrave;ve, que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne comprenez donc pas ce que je souffre? Mon mari en fuite,
+mon fr&egrave;re proscrit, ma maison en flammes, tout cela dans une nuit, et
+puis cette horrible sc&egrave;ne entre vous et le chevalier!</p>
+
+<p>Maurice l'&eacute;coutait avec ravissement, car il &eacute;tait impossible, m&ecirc;me &agrave; la
+passion la plus folle, de ne pas admettre que de telles &eacute;motions
+accumul&eacute;es puissent amener &agrave; l'&eacute;tat de douleur o&ugrave; Genevi&egrave;ve se trouvait.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous &ecirc;tes venue, vous voil&agrave;, je vous tiens, vous ne me quitterez
+plus! Genevi&egrave;ve tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; serais-je all&eacute;e? r&eacute;pondit-elle avec amertume. Ai-je un asile, un
+abri, un protecteur autre que celui qui a mis un prix &agrave; sa protection?
+oh! furieuse et folle, j'ai franchi le pont Neuf, Maurice, et en passant
+je me suis arr&ecirc;t&eacute;e pour voir l'eau sombre bruire &agrave; l'angle des arches,
+cela m'attirait, me fascinait. L&agrave;, pour toi, me disais-je, pauvre femme,
+l&agrave; est un abri; l&agrave; est un repos inviolable; l&agrave; est l'oubli.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve, Genevi&egrave;ve! s'&eacute;cria Maurice, vous avez dit cela?... Mais
+vous ne m'aimez donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai dit, r&eacute;pondit Genevi&egrave;ve &agrave; voix basse; je l'ai dit et je suis
+venue. Maurice respira et se laissa glisser &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve, murmura-t-il, ne pleurez plus. Genevi&egrave;ve, consolez-vous de
+tous vos malheurs, puisque vous m'aimez. Genevi&egrave;ve, au nom du ciel,
+dites-moi que ce n'est point la violence de mes menaces qui vous a
+amen&eacute;e ici. Dites-moi que, quand m&ecirc;me vous ne m'eussiez pas vu ce soir,
+en vous trouvant seule, isol&eacute;e, sans asile, vous y fussiez venue, et
+acceptez le serment que je vous fais de vous d&eacute;lier du serment que je
+vous ai forc&eacute;e de faire.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve abaissa sur le jeune homme un regard empreint d'une ineffable
+reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;G&eacute;n&eacute;reux! dit-elle. Oh! mon Dieu, je vous remercie, il est g&eacute;n&eacute;reux!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, Genevi&egrave;ve, dit Maurice, Dieu que l'on chasse ici de ses
+temples, mais que l'on ne peut chasser de nos c&oelig;urs o&ugrave; il a mis
+l'amour, Dieu a fait cette soir&eacute;e lugubre en apparence, mais &eacute;tincelante
+au fond de joies et de f&eacute;licit&eacute;s. Dieu vous a conduite &agrave; moi, Genevi&egrave;ve,
+il vous a mise entre mes bras, il vous parle par mon souffle. Dieu,
+enfin, Dieu veut r&eacute;compenser ainsi tant de souffrances que nous avons
+endur&eacute;es, tant de vertus que nous avons d&eacute;ploy&eacute;es en combattant cet
+amour qui semblait ill&eacute;gitime, comme si un sentiment si longtemps pur et
+toujours si profond pouvait &ecirc;tre un crime. Ne pleurez donc plus,
+Genevi&egrave;ve! Genevi&egrave;ve, donnez-moi votre main. Voulez-vous &ecirc;tre chez un
+fr&egrave;re, voulez-vous que ce fr&egrave;re baise avec respect le bas de votre robe,
+s'&eacute;loigne les mains jointes et franchisse le seuil sans retourner la
+t&ecirc;te? Eh bien! dites un mot, faites un signe, et vous allez me voir
+m'&eacute;loigner, et vous serez seule, libre et en s&ucirc;ret&eacute; comme une vierge
+dans une &eacute;glise. Mais au contraire, ma Genevi&egrave;ve ador&eacute;e, voulez-vous
+vous souvenir que je vous ai tant aim&eacute;e que j'ai failli en mourir, que
+pour cet amour que vous pouvez faire fatal ou heureux, j'ai trahi les
+miens, que je me suis rendu odieux et vil &agrave; moi-m&ecirc;me; voulez-vous songer
+&agrave; tout ce que l'avenir nous garde de bonheur; &agrave; la force et &agrave; l'&eacute;nergie
+qu'il y a dans notre jeunesse et dans notre amour pour d&eacute;fendre ce
+bonheur qui commence contre quiconque voudrait l'attaquer! Oh!
+Genevi&egrave;ve, toi, tu es un ange de bont&eacute;, veux-tu, dis? veux-tu rendre un
+homme si heureux qu'il ne regrette plus la vie et qu'il ne d&eacute;sire plus
+le bonheur &eacute;ternel? Alors, au lieu de me repousser, souris-moi, ma
+Genevi&egrave;ve, laisse-moi appuyer ta main sur mon c&oelig;ur, penche-toi vers
+celui qui t'aspire de toute sa puissance, de tous ses v&oelig;ux, de toute
+son &acirc;me; Genevi&egrave;ve, mon amour, ma vie, Genevi&egrave;ve, ne reprends pas ton
+serment!</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de la jeune femme se gonflait &agrave; ces douces paroles: la langueur
+de l'amour, la fatigue de ses souffrances pass&eacute;es &eacute;puisaient ses forces;
+les larmes ne revenaient plus &agrave; ses yeux, et cependant les sanglots
+soulevaient encore sa poitrine br&ucirc;lante.</p>
+
+<p>Maurice comprit qu'elle n'avait plus de courage pour r&eacute;sister, il la
+saisit dans ses bras. Alors elle laissa tomber sa t&ecirc;te sur son &eacute;paule,
+et ses longs cheveux se d&eacute;nou&egrave;rent sur les joues ardentes de son amant.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps Maurice sentit bondir sa poitrine, soulev&eacute;e encore comme
+les vagues apr&egrave;s l'orage.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu pleures, Genevi&egrave;ve, lui dit-il avec une profonde tristesse, tu
+pleures. Oh! rassure-toi. Non, non, jamais je n'imposerai l'amour &agrave; une
+douleur d&eacute;daigneuse. Jamais mes l&egrave;vres ne se souilleront d'un baiser
+qu'empoisonnera une seule larme de regret.</p>
+
+<p>Et il desserra l'anneau vivant de ses bras, il &eacute;carta son front de celui
+de Genevi&egrave;ve et se d&eacute;tourna lentement.</p>
+
+<p>Mais aussit&ocirc;t, par une de ces r&eacute;actions si naturelles &agrave; la femme qui se
+d&eacute;fend et qui d&eacute;sire tout en se d&eacute;fendant, Genevi&egrave;ve jeta au cou de
+Maurice ses bras tremblants, l'&eacute;treignit avec violence et colla sa joue
+glac&eacute;e et humide encore des larmes qui venaient de se tarir sur la joue
+ardente du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura-t-elle, ne m'abandonne pas, Maurice, car je n'ai plus que
+toi au monde.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a><a href="#table">XXXIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le lendemain</a></h3>
+
+
+<p>Un beau soleil venait, &agrave; travers les persiennes vertes, dorer les
+feuilles de trois grands rosiers plac&eacute;s dans des caisses de bois sur la
+fen&ecirc;tre de Maurice.</p>
+
+<p>Ces fleurs, d'autant plus pr&eacute;cieuses &agrave; la vue que la saison commen&ccedil;ait &agrave;
+fuir, embaumaient une petite salle &agrave; manger dall&eacute;e, reluisante de
+propret&eacute;, dans laquelle, &agrave; une table servie sans profusion, mais
+&eacute;l&eacute;gamment, venaient de s'asseoir Genevi&egrave;ve et Maurice.</p>
+
+<p>La porte &eacute;tait ferm&eacute;e, car la table supportait tout ce dont les convives
+avaient besoin. On comprenait qu'ils s'&eacute;taient dit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous servirons nous-m&ecirc;mes. On entendait dans la pi&egrave;ce voisine
+remuer l'officieux, empress&eacute; comme l'ard&eacute;lion de Ph&egrave;dre. La chaleur et
+la vie des derniers beaux jours entraient par les lames entreb&acirc;ill&eacute;es de
+la jalousie, et faisaient briller comme de l'or et de l'&eacute;meraude les
+feuilles des rosiers caress&eacute;es par le soleil. Genevi&egrave;ve laissa tomber de
+ses doigts sur son assiette le fruit dor&eacute; qu'elle tenait, et, r&ecirc;veuse,
+souriant des l&egrave;vres seulement, tandis que ses grands yeux languissaient
+dans la m&eacute;lancolie, elle demeura ainsi silencieuse, inerte, engourdie,
+bien que vivante et heureuse au soleil de l'amour, comme l'&eacute;taient ces
+belles fleurs au soleil du ciel.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t ses yeux cherch&egrave;rent ceux de Maurice, et ils les rencontr&egrave;rent
+fix&eacute;s sur elle: lui aussi la regardait et r&ecirc;vait.</p>
+
+<p>Alors elle posa son bras si doux et si blanc sur l'&eacute;paule du jeune
+homme, qui tressaillit; puis elle y appuya sa t&ecirc;te avec cette confiance
+et cet abandon qui sont bien plus que l'amour.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve le regardait sans lui parler et rougissait en le regardant.</p>
+
+<p>Maurice n'avait qu'&agrave; incliner l&eacute;g&egrave;rement la t&ecirc;te pour appuyer ses l&egrave;vres
+sur les l&egrave;vres entr'ouvertes de sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Il inclina la t&ecirc;te; Genevi&egrave;ve p&acirc;lit, et ses yeux se ferm&egrave;rent comme les
+p&eacute;tales de la fleur qui cache son calice aux rayons de la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Ils demeuraient ainsi endormis dans cette f&eacute;licit&eacute; inaccoutum&eacute;e, quand
+le bruit aigu de la sonnette les fit tressaillir.</p>
+
+<p>Ils se d&eacute;tach&egrave;rent l'un de l'autre.</p>
+
+<p>L'officieux entra et referma myst&eacute;rieusement la porte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le citoyen Lorin, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce cher Lorin, dit Maurice; je vais aller le cong&eacute;dier. Pardon,
+Genevi&egrave;ve. Genevi&egrave;ve l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Cong&eacute;dier votre ami, Maurice! dit-elle; un ami, un ami qui vous a
+consol&eacute;, aid&eacute;, soutenu? Non, je ne veux pas plus chasser un tel ami de
+votre maison que de votre c&oelig;ur; qu'il entre, Maurice, qu'il entre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous permettez?... dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux, dit Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais vous trouvez donc que je ne vous aime pas assez, s'&eacute;cria
+Maurice ravi de cette d&eacute;licatesse, et c'est de l'idol&acirc;trie qu'il vous
+faut?</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve tendit son front rougissant au jeune homme; Maurice ouvrit la
+porte, et Lorin entra, beau comme le jour dans son costume de
+demi-muscadin. En apercevant Genevi&egrave;ve, il manifesta une surprise &agrave;
+laquelle succ&eacute;da aussit&ocirc;t un respectueux salut.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, Lorin, viens, dit Maurice, et regarde madame. Tu es d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;,
+Lorin; il y a maintenant quelqu'un que je te pr&eacute;f&egrave;re. J'eusse donn&eacute; ma
+vie pour toi; pour elle, je ne t'apprends rien de nouveau, Lorin, pour
+elle, j'ai donn&eacute; mon honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Lorin avec un s&eacute;rieux qui accusait en lui une &eacute;motion bien
+profonde, je t&acirc;cherai d'aimer plus que vous Maurice, pour que lui ne
+cesse pas de m'aimer tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, monsieur, dit en souriant Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, assieds-toi, dit Maurice, qui, ayant serr&eacute; &agrave; droite la main de
+son ami, &agrave; gauche celle de sa ma&icirc;tresse, venait de s'emplir le c&oelig;ur de
+toute la f&eacute;licit&eacute; qu'un homme peut ambitionner sur la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu ne veux donc plus mourir? tu ne veux donc plus te faire tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, dit Lorin, que l'homme est un animal versatile, et que
+les philosophes ont bien raison de m&eacute;priser sa l&eacute;g&egrave;ret&eacute;! En voil&agrave; un,
+croiriez-vous cela, madame? qui voulait, hier au soir, se jeter &agrave; l'eau,
+qui d&eacute;clarait qu'il n'y avait plus de f&eacute;licit&eacute; possible pour lui en ce
+monde; et voil&agrave; que je le retrouve ce matin gai, joyeux, le sourire sur
+les l&egrave;vres, le bonheur sur le front, la vie dans le c&oelig;ur, en face d'une
+table bien servie; il est vrai qu'il ne mange pas, mais cela ne prouve
+pas qu'il en soit plus malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit Genevi&egrave;ve, il voulait faire tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela, et bien d'autres choses encore; je vous le raconterai plus
+tard; mais pour le moment j'ai tr&egrave;s faim; c'est la faute de Maurice, qui
+m'a fait courir tout le quartier Saint-Jacques hier au soir. Permettez
+que j'entame votre d&eacute;jeuner, auquel vous n'avez touch&eacute; ni l'un ni
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, il a raison! s'&eacute;cria Maurice avec une joie d'enfant; d&eacute;jeunons.
+Je n'ai pas mang&eacute;, ni vous non plus, Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Il guettait l'&oelig;il de Lorin &agrave; ce nom; mais Lorin ne sourcilla point.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! mais tu avais donc devin&eacute; que c'&eacute;tait elle! lui demanda
+Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! r&eacute;pondit Lorin en se coupant une large tranche de jambon
+blanc et rose.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai faim aussi, dit Genevi&egrave;ve en tendant son assiette.</p>
+
+<p>&mdash;Lorin, dit Maurice, j'&eacute;tais malade hier au soir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu &eacute;tais plus que malade, tu &eacute;tais fou.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je crois que c'est toi qui es souffrant, ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas encore fait de vers.</p>
+
+<p>&mdash;J'y songeais &agrave; l'instant m&ecirc;me, dit Lorin.</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Lorsqu'il si&egrave;ge au milieu des Gr&acirc;ces,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ph&eacute;bus tient sa lyre &agrave; la main;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais de V&eacute;nus s'il suit des traces,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ph&eacute;bus perd sa lyre en chemin.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>&mdash;Bon! voil&agrave; toujours un quatrain, dit Maurice en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Et il faudra que tu t'en contentes, vu que nous allons causer de
+choses moins gaies.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il encore? demanda Maurice avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que je suis prochainement de garde &agrave; la Conciergerie.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la Conciergerie! dit Genevi&egrave;ve; pr&egrave;s de la reine?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&egrave;s de la reine... je crois que oui, madame. Genevi&egrave;ve p&acirc;lit; Maurice
+fron&ccedil;a le sourcil et fit un signe &agrave; Lorin. Celui-ci se coupa une
+nouvelle tranche de jambon, double de la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>La reine avait, en effet, &eacute;t&eacute; conduite &agrave; la conciergerie, o&ugrave; nous allons
+la suivre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a><a href="#table">XXXIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La conciergerie</a></h3>
+
+
+<p>&Agrave; l'angle du pont au Change et du quai aux Fleurs s'&eacute;l&egrave;vent les restes
+du vieux palais de saint Louis, qui s'appelait, par excellence, le
+Palais, comme Rome s'appelait la Ville, et qui continue &agrave; garder ce nom
+souverain depuis que les seuls rois qui l'habitent sont les greffiers,
+les juges et les plaideurs.</p>
+
+<p>C'est une grande et sombre maison que celle de la justice, et qui fait
+plus craindre qu'aimer la rude d&eacute;esse. On y voit tout l'attirail et
+toutes les attributions de la vengeance humaine r&eacute;unis en un &eacute;troit
+espace. Ici, les salles o&ugrave; l'on garde les pr&eacute;venus; plus loin, celles o&ugrave;
+on les juge; plus bas, les cachots o&ugrave; on les enferme quand ils sont
+condamn&eacute;s; &agrave; la porte, la petite place o&ugrave; on les marque du fer rouge et
+infamant; &agrave; cent cinquante pas de la premi&egrave;re, l'autre place, plus
+grande, o&ugrave; on les tue, c'est-&agrave;-dire la Gr&egrave;ve, o&ugrave; on ach&egrave;ve ce qui a &eacute;t&eacute;
+&eacute;bauch&eacute; au Palais.</p>
+
+<p>La justice, comme on le voit, a tout sous la main. Toute cette partie
+d'&eacute;difices, accol&eacute;s les uns aux autres, mornes, gris, perc&eacute;s de petites
+fen&ecirc;tres grill&eacute;es, o&ugrave; les vo&ucirc;tes b&eacute;antes ressemblent &agrave; des antres
+grill&eacute;s qui longent le quai des Lunettes, c'est la Conciergerie.</p>
+
+<p>Cette prison a des cachots que l'eau de la Seine vient humecter de son
+noir limon; elle a des issues myst&eacute;rieuses qui conduisaient autrefois au
+fleuve les victimes qu'on avait int&eacute;r&ecirc;t &agrave; faire dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>Vue en 1793, la Conciergerie, pourvoyeuse infatigable de l'&eacute;chafaud, la
+Conciergerie, disons-nous, regorgeait de prisonniers dont on faisait en
+une heure des condamn&eacute;s. &Agrave; cette &eacute;poque, la vieille prison de saint
+Louis &eacute;tait bien r&eacute;ellement l'h&ocirc;tellerie de la mort.</p>
+
+<p>Sous les vo&ucirc;tes des portes, se balan&ccedil;ait, la nuit, une lanterne au feu
+rouge, sinistre enseigne de ce lieu de douleurs.</p>
+
+<p>La veille de ce jour o&ugrave; Maurice, Lorin et Genevi&egrave;ve d&eacute;jeunaient
+ensemble, un sourd roulement avait &eacute;branl&eacute; le pav&eacute; du quai et les vitres
+de la prison; puis le roulement avait cess&eacute; en face de la porte ogive;
+des gendarmes avaient frapp&eacute; &agrave; cette porte avec la poign&eacute;e de leur
+sabre, cette porte s'&eacute;tait ouverte, la voiture &eacute;tait entr&eacute;e dans la
+cour, et, quand les gonds avaient tourn&eacute; derri&egrave;re elle, quand les
+verrous avaient grinc&eacute;, une femme en &eacute;tait descendue.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t le guichet b&eacute;ant devant elle l'engloutit. Trois ou quatre t&ecirc;tes
+curieuses, qui s'&eacute;taient avanc&eacute;es &agrave; la lueur des flambeaux pour
+consid&eacute;rer la prisonni&egrave;re, et qui &eacute;taient apparues dans la demi-teinte,
+se plong&egrave;rent dans l'obscurit&eacute;; puis on entendit quelques rires
+vulgaires et quelques adieux grossiers &eacute;chang&eacute;s entre les hommes qui
+s'&eacute;loignaient et qu'on entendait sans les voir.</p>
+
+<p>Celle qu'on amenait ainsi &eacute;tait rest&eacute;e en dedans du premier guichet avec
+ses gendarmes; elle vit qu'il fallait en franchir un second; mais elle
+oublia que, pour passer un guichet, on doit &agrave; la fois hausser le pied et
+baisser la t&ecirc;te, car on trouve en bas une marche qui monte, et en haut
+une marche qui descend.</p>
+
+<p>La prisonni&egrave;re, encore mal habitu&eacute;e sans doute &agrave; l'architecture des
+prisons, malgr&eacute; le long s&eacute;jour qu'elle y avait d&eacute;j&agrave; fait, oublia de
+baisser son front et se heurta violemment &agrave; la barre de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes-vous fait mal, citoyenne? demanda un des gendarmes.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne me fait plus mal &agrave; pr&eacute;sent, r&eacute;pondit-elle tranquillement.</p>
+
+<p>Et elle passa sans prof&eacute;rer aucune plainte, quoique l'on v&icirc;t au-dessus
+du sourcil la trace presque sanglante qu'y avait laiss&eacute;e le contact de
+la barre de fer.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t on aper&ccedil;ut le fauteuil du concierge, fauteuil plus v&eacute;n&eacute;rable aux
+yeux des prisonniers que ne l'est aux yeux des courtisans le tr&ocirc;ne d'un
+roi, car le concierge d'une prison est le dispensateur des gr&acirc;ce, et
+toute gr&acirc;ce est importante pour un prisonnier; souvent la moindre faveur
+change son ciel sombre en un firmament lumineux.</p>
+
+<p>Le concierge Richard, install&eacute; dans son fauteuil, que, bien convaincu de
+son importance, il n'avait pas quitt&eacute; malgr&eacute; le bruit des grilles et le
+roulement de la voiture qui lui annon&ccedil;ait un nouvel h&ocirc;te, le concierge
+Richard prit son tabac, regarda la prisonni&egrave;re, ouvrit un registre fort
+gros, et chercha une plume dans le petit encrier de bois noir o&ugrave;
+l'encre, p&eacute;trifi&eacute;e sur les bords, conservait encore au milieu un peu de
+bourbeuse humidit&eacute;, comme, au milieu du crat&egrave;re d'un volcan, il reste
+toujours un peu de mati&egrave;re en fusion.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen concierge, dit le chef de l'escorte, fais-nous l'&eacute;crou et
+vivement, car on nous attend avec impatience &agrave; la Commune.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce ne sera pas long, dit le concierge en versant dans son encrier
+quelques gouttes de vin qui restaient au fond d'un verre; on a la main
+faite &agrave; cela, Dieu merci! Tes noms et pr&eacute;noms, citoyenne?</p>
+
+<p>Et, trempant sa plume dans l'encre improvis&eacute;e, il s'appr&ecirc;ta &agrave; &eacute;crire au
+bas de la page, d&eacute;j&agrave; pleine aux sept huiti&egrave;mes, l'&eacute;crou de la nouvelle
+venue; tandis que, debout derri&egrave;re son fauteuil, la citoyenne Richard,
+femme aux regards bienveillants, contemplait, avec un &eacute;tonnement presque
+respectueux, cette femme &agrave; l'aspect &agrave; la fois si triste, si noble et si
+fier, que son mari interrogeait.</p>
+
+<p>&mdash;Marie-Antoinette-Jeanne-Jos&egrave;phe de Lorraine, r&eacute;pondit la prisonni&egrave;re,
+archiduchesse d'Autriche, reine de France.</p>
+
+<p>&mdash;Reine de France? r&eacute;p&eacute;ta le concierge en se soulevant &eacute;tonn&eacute; sur le
+bras de son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Reine de France, r&eacute;p&eacute;ta la prisonni&egrave;re du m&ecirc;me ton.</p>
+
+<p>&mdash;Autrement dit, veuve Capet, dit le chef de l'escorte.</p>
+
+<p>&mdash;Sous lequel de ces deux noms dois-je l'inscrire? demanda le concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Sous celui des deux que tu voudras, pourvu que tu l'inscrives vite,
+dit le chef de l'escorte.</p>
+
+<p>Le concierge retomba sur son fauteuil, et, avec un l&eacute;ger tremblement, il
+&eacute;crivit sur son registre les pr&eacute;noms, le nom et le titre que s'&eacute;tait
+donn&eacute;s la prisonni&egrave;re, inscriptions dont l'encre appara&icirc;t encore
+rouge&acirc;tre aujourd'hui sur ce registre, dont les rats de la conciergerie
+r&eacute;volutionnaire ont grignot&eacute; la feuille &agrave; l'endroit le plus pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>La femme Richard se tenait toujours debout derri&egrave;re le fauteuil de son
+mari; seulement, un sentiment de religieuse commis&eacute;ration lui avait fait
+joindre les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Votre &acirc;ge? continua le concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Trente-sept ans et neuf mois, r&eacute;pondit la reine.</p>
+
+<p>Richard se remit &agrave; &eacute;crire, puis d&eacute;tailla le signalement, et termina par
+les formules et les notes particuli&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit-il, c'est fait.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; conduit-on la prisonni&egrave;re? demanda le chef de l'escorte.</p>
+
+<p>Richard prit une seconde prise de tabac et regarda sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! dit celle-ci, nous n'&eacute;tions pas pr&eacute;venus, de sorte que nous ne
+savons gu&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Cherche! dit le brigadier.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a la chambre du conseil, reprit la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! c'est bien grand, murmura Richard.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! si elle est grande, on pourra plus facilement y placer des
+gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour la chambre du conseil, dit Richard; mais elle est inhabitable
+pour le moment, car il n'y a pas de lit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, r&eacute;pondit la femme, je n'y avais pas song&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit un des gendarmes, on y mettra un lit demain, et demain sera
+bient&ocirc;t venu.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, la citoyenne peut passer cette nuit, dans notre chambre;
+n'est-ce pas, notre homme? dit la femme Richard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, et nous, donc? dit le concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous coucherons pas; comme l'a dit le citoyen gendarme, une
+nuit est bient&ocirc;t pass&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Richard, conduisez la citoyenne dans ma chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant ce temps-l&agrave;, vous pr&eacute;parerez notre re&ccedil;u, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le trouverez en revenant. La femme Richard prit une chandelle qui
+br&ucirc;lait sur la table, et marcha la premi&egrave;re. Marie-Antoinette la suivit
+sans mot dire, calme et p&acirc;le, comme toujours; deux guichetiers, auxquels
+la femme Richard fit un signe, ferm&egrave;rent la marche. On montra &agrave; la reine
+un lit auquel la femme Richard s'empressa de mettre des draps blancs.
+Les guichetiers s'install&egrave;rent aux issues; puis la porte fut referm&eacute;e &agrave;
+double tour, et Marie-Antoinette se trouva seule. Comment elle passa
+cette nuit, nul le sait, puisqu'elle la passa face &agrave; face avec Dieu. Ce
+fut le lendemain seulement que la reine fut conduite dans la chambre du
+conseil, quadrilat&egrave;re allong&eacute; dont le guichet d'entr&eacute;e donne sur un
+corridor de la Conciergerie, et que l'on avait coup&eacute; dans toute sa
+longueur par une cloison qui n'atteignait pas &agrave; la hauteur du plafond.</p>
+
+<p>L'un des compartiments &eacute;tait la chambre des hommes de garde.</p>
+
+<p>L'autre &eacute;tait celle de la reine.</p>
+
+<p>Une fen&ecirc;tre grill&eacute;e de barreaux &eacute;pais &eacute;clairait chacune de ces deux
+cellules.</p>
+
+<p>Un paravent, substitu&eacute; &agrave; une porte, isolait la reine de ses gardiens, et
+fermait l'ouverture du milieu.</p>
+
+<p>La totalit&eacute; de cette chambre &eacute;tait carrel&eacute;e de briques sur champ.</p>
+
+<p>Enfin les murs avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;cor&eacute;s autrefois d'un cadre de bois dor&eacute;
+d'o&ugrave; pendaient encore des lambeaux de papier fleurdelis&eacute;.</p>
+
+<p>Un lit dress&eacute; en face de la fen&ecirc;tre, une chaise plac&eacute;e pr&egrave;s du jour, tel
+&eacute;tait l'ameublement de la prison royale.</p>
+
+<p>En y entrant, la reine demanda qu'on lui apport&acirc;t ses livres et son
+ouvrage.</p>
+
+<p>On lui apporta les <i>R&eacute;volutions d'Angleterre,</i> qu'elle avait commenc&eacute;es
+au Temple, le <i>Voyage du jeune Anarcharsis,</i> et sa tapisserie.</p>
+
+<p>De leur c&ocirc;t&eacute;, les gendarmes s'&eacute;tablirent dans la cellule voisine.
+L'histoire a conserv&eacute; leurs noms, comme elle fait des &ecirc;tres les plus
+infimes que la fatalit&eacute; associe aux grandes catastrophes, et qui voient
+refl&eacute;ter sur eux un fragment de cette lumi&egrave;re que jette la foudre en
+brisant, soit les tr&ocirc;nes des rois, soit les rois eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Ils s'appelaient Duchesne et Gilbert.</p>
+
+<p>La Commune avait d&eacute;sign&eacute; ces deux hommes, qu'elle connaissait pour bons
+patriotes, et ils devaient rester &agrave; poste fixe dans leur cellule
+jusqu'au jugement de Marie-Antoinette: on esp&eacute;rait &eacute;viter par ce moyen
+les irr&eacute;gularit&eacute;s presque in&eacute;vitables d'un service qui change plusieurs
+fois le jour, et l'on conf&eacute;rait une responsabilit&eacute; terrible aux
+gardiens.</p>
+
+<p>La reine fut, d&egrave;s ce jour m&ecirc;me, par la conversation de ces deux hommes,
+dont toutes les paroles arrivaient jusqu'&agrave; elles, lorsque aucun motif ne
+les for&ccedil;ait &agrave; baisser la voix, la reine, disons-nous, fut instruite de
+cette mesure; elle en ressentit &agrave; la fois de la joie et de l'inqui&eacute;tude;
+car, si, d'un c&ocirc;t&eacute;, elle se disait que ces hommes devaient &ecirc;tre bien
+s&ucirc;rs, puisqu'on les avait choisis entre tant d'hommes, d'un autre c&ocirc;t&eacute;,
+elle r&eacute;fl&eacute;chissait que ses amis trouveraient bien plus d'occasions de
+corrompre deux gardiens connus et &agrave; poste fixe que cent inconnus
+d&eacute;sign&eacute;s par le hasard et passant aupr&egrave;s d'elle &agrave; l'improviste et pour
+un seul jour.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re nuit, avant de se coucher, un des deux gendarmes avait fum&eacute;
+selon son habitude; la vapeur du tabac glissa par les ouvertures de la
+cloison et vint assi&eacute;ger la malheureuse reine, dont l'infortune avait
+irrit&eacute; toutes les d&eacute;licatesses au lieu de les &eacute;mousser.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t elle se sentit prise de vapeurs et de naus&eacute;es: sa t&ecirc;te
+s'embarrassa des pesanteurs de l'asphyxie; mais, fid&egrave;le &agrave; son syst&egrave;me
+d'indomptable fiert&eacute;, elle ne se plaignit point.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle veillait de cette veille douloureuse et que rien ne
+troublait le silence de la nuit, elle crut entendre comme un g&eacute;missement
+qui venait du dehors; ce g&eacute;missement &eacute;tait lugubre et prolong&eacute;, c'&eacute;tait
+quelque chose de sinistre et de per&ccedil;ant comme les bruits du vent dans
+les corridors d&eacute;serts, quand la temp&ecirc;te emprunte une voix humaine pour
+donner la vie aux passions des &eacute;l&eacute;ments.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t elle reconnut que ce bruit qui l'avait fait tressaillir d'abord,
+que ce cri douloureux et pers&eacute;v&eacute;rant &eacute;tait la plainte lugubre d'un chien
+hurlant sur le quai. Elle pensa aussit&ocirc;t &agrave; son pauvre Black, auquel elle
+n'avait pas song&eacute; au moment o&ugrave; elle avait &eacute;t&eacute; enlev&eacute;e du Temple, et dont
+elle crut reconna&icirc;tre la voix. En effet, le pauvre animal, qui, par trop
+de vigilance, avait perdu sa ma&icirc;tresse, &eacute;tait descendu invisible
+derri&egrave;re elle, avait suivi sa voiture jusqu'aux grilles de la
+Conciergerie, et ne s'en &eacute;tait &eacute;loign&eacute; que parce qu'il avait failli &ecirc;tre
+coup&eacute; en deux par la double lame de fer qui s'&eacute;tait referm&eacute;e derri&egrave;re
+elle.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t le pauvre animal &eacute;tait revenu, et, comprenant que sa
+ma&icirc;tresse &eacute;tait renferm&eacute;e dans ce grand tombeau de pierre, il l'appelait
+en hurlant, et attendait, &agrave; dix pas de la sentinelle, la caresse d'une
+r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>La reine r&eacute;pondit par un soupir qui fit dresser l'oreille &agrave; ses
+gardiens.</p>
+
+<p>Mais, comme ce soupir fut le seul, et qu'aucun bruit ne lui succ&eacute;da dans
+la chambre de Marie-Antoinette, ses gardiens se rassur&egrave;rent bient&ocirc;t et
+retomb&egrave;rent dans leur assoupissement.</p>
+
+<p>Le lendemain, au point du jour, la reine &eacute;tait lev&eacute;e et habill&eacute;e. Assise
+pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre grill&eacute;e, dont le jour, tamis&eacute; par les barreaux,
+descendait bleu&acirc;tre sur ses mains amaigries, elle lisait en apparence,
+mais sa pens&eacute;e &eacute;tait bien loin du livre.</p>
+
+<p>Le gendarme Gilbert entr'ouvrit le paravent et la regarda en silence.
+Marie-Antoinette entendit le cri du meuble qui se repliait sur lui-m&ecirc;me
+en fr&ocirc;lant le parquet, mais elle ne leva point la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait plac&eacute;e de mani&egrave;re &agrave; ce que les gendarmes pussent voir sa t&ecirc;te
+enti&egrave;rement baign&eacute;e de cette lumi&egrave;re matinale.</p>
+
+<p>Le gendarme Gilbert fit signe &agrave; son camarade de venir regarder avec lui
+par l'ouverture.</p>
+
+<p>Duchesne se rapprocha.</p>
+
+<p>&mdash;Vois donc, dit Gilbert &agrave; voix basse, comme elle est p&acirc;le; c'est
+effrayant! Ses yeux bord&eacute;s de rouge annoncent qu'elle souffre; on dirait
+qu'elle a pleur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien, dit Duchesne, que la veuve Capet ne pleure jamais; elle
+est trop fi&egrave;re pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est qu'elle est malade, dit Gilbert. Puis, haussant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, citoyenne Capet, demanda-t-il, est-ce que tu es malade?</p>
+
+<p>La reine leva lentement les yeux, et son regard se fixa clair et
+interrogateur sur ces deux hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c'est &agrave; moi que vous parlez, messieurs? demanda-t-elle
+d'une voix pleine de douceur, car elle avait cru remarquer une nuance
+d'int&eacute;r&ecirc;t dans l'accent de celui qui lui avait adress&eacute; la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, citoyenne, c'est &agrave; toi, reprit Gilbert, et nous te demandons si
+tu es malade.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu as les yeux bien rouges.</p>
+
+<p>&mdash;Et que tu es bien p&acirc;le en m&ecirc;me temps, ajouta Duchesne.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, messieurs. Non, je ne suis point malade; seulement, j'ai
+beaucoup souffert cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, tes chagrins.</p>
+
+<p>&mdash;Non, messieurs, mes chagrins &eacute;tant toujours les m&ecirc;mes, et la religion
+m'ayant appris &agrave; les mettre aux pieds de la croix, mes chagrins ne me
+rendent pas plus souffrante un jour que l'autre; non, je suis malade
+parce que je n'ai pas beaucoup dormi cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la nouveaut&eacute; du logement, le changement de lit, dit Duchesne.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis le logement n'est pas beau, ajouta Gilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas non plus cela, messieurs, dit la reine en secouant la
+t&ecirc;te. Laide ou belle, ma demeure m'est indiff&eacute;rente.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon de vous le dire; mais j'ai &eacute;t&eacute; fort incommod&eacute;e
+de cette odeur de tabac que monsieur exhale encore en ce moment.</p>
+
+<p>En effet, Gilbert fumait, ce qui, au reste, &eacute;tait sa plus habituelle
+occupation.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! s'&eacute;cria-t-il tout troubl&eacute; de la douceur avec laquelle la
+reine lui parlait. C'est cela! que ne le disais-tu, citoyenne?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne me suis pas cru le droit de vous g&ecirc;ner dans vos
+habitudes, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien, tu ne seras plus incommod&eacute;e, par moi du moins, dit Gilbert
+en jetant sa pipe, qui alla se briser sur le carreau; car je ne fumerai
+plus.</p>
+
+<p>Et il se retourna, emmenant son compagnon, et refermant le paravent.</p>
+
+<p>&mdash;Possible qu'on lui coupe la t&ecirc;te, c'est l'affaire de la nation, cela;
+mais &agrave; quoi bon la faire souffrir, cette femme?</p>
+
+<p>Nous sommes des soldats et non pas des bourreaux comme Simon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un peu aristocrate, ce que tu fais l&agrave;, compagnon, dit Duchesne
+en secouant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelles-tu aristocrate? Voyons, explique-moi un peu cela.</p>
+
+<p>&mdash;J'appelle aristocrate tout ce qui vexe la nation et qui fait plaisir &agrave;
+ses ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, selon toi, dit Gilbert, je vexe la nation parce que je ne
+continue pas d'enfumer la veuve Capet? Allons donc! vois-tu, moi,
+continua le brave homme, je me rappelle mon serment &agrave; la patrie et la
+consigne de mon brigadier, voil&agrave; tout. Or, ma consigne, je la sais par
+c&oelig;ur: &laquo;Ne pas laisser &eacute;vader la prisonni&egrave;re, ne laisser p&eacute;n&eacute;trer
+personne aupr&egrave;s d'elle, &eacute;carter toute correspondance qu'elle voudrait
+nouer ou entretenir et mourir &agrave; mon poste.&raquo; Voil&agrave; ce que j'ai promis et
+je le tiendrai. Vive la nation!</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je t'en dis, reprit Duchesne, n'est pas que je t'en veuille, au
+contraire; mais cela me ferait de la peine que tu te compromisses.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! voil&agrave; quelqu'un. La reine n'avait pas perdu un mot de cette
+conversation, quoiqu'elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; faite &agrave; voix basse. La captivit&eacute;
+double l'acuit&eacute; des sens. Le bruit qui avait attir&eacute; l'attention des deux
+gardiens &eacute;tait celui de plusieurs personnes qui s'approchaient de la
+porte. Elle s'ouvrit. Deux municipaux entr&egrave;rent suivis du concierge et
+de quelques guichetiers.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, demand&egrave;rent-ils, la prisonni&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est l&agrave;, r&eacute;pondirent les deux gendarmes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment est-elle log&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Voyez. Et Gilbert alla heurter au paravent.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la visite de la Commune, citoyenne Capet.</p>
+
+<p>&laquo;Cet homme est bon, pensa Marie-Antoinette, et si mes amis le veulent
+bien...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, dirent les municipaux en &eacute;cartant Gilbert et en
+entrant chez la reine; il n'est pas besoin de tant de fa&ccedil;ons.</p>
+
+<p>La reine ne leva point la t&ecirc;te, et l'on e&ucirc;t pu croire, &agrave; son
+impassibilit&eacute;, qu'elle n'avait ni vu ni entendu ce qui venait de se
+passer, et qu'elle se croyait toujours seule.</p>
+
+<p>Les d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s de la Commune observ&egrave;rent curieusement tous les d&eacute;tails de
+la chambre, sond&egrave;rent les boiseries, le lit, les barreaux de la fen&ecirc;tre
+qui donnait sur la cour des femmes, et, apr&egrave;s avoir recommand&eacute; la plus
+minutieuse vigilance aux gendarmes, sortirent sans avoir adress&eacute; la
+parole &agrave; Marie-Antoinette et sans que celle-ci e&ucirc;t paru s'apercevoir de
+leur pr&eacute;sence.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a><a href="#table">XXXV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La salle des Pas-Perdus</a></h3>
+
+
+<p>Vers la fin de cette m&ecirc;me journ&eacute;e o&ugrave; nous avons vu les municipaux
+visiter avec un soin si minutieux la prison de la reine, un homme, v&ecirc;tu
+d'une carmagnole grise, la t&ecirc;te couverte d'&eacute;pais cheveux noirs, et,
+par-dessus ces cheveux noirs, d'un de ces bonnets &agrave; poil qui
+distinguaient alors parmi le peuple les patriotes exag&eacute;r&eacute;s, se promenait
+dans la grande salle si philosophiquement appel&eacute;e la salle des
+Pas-Perdus, et semblait fort attentif &agrave; regarder les allants et les
+venants qui forment la population ordinaire de cette salle, population
+fort augment&eacute;e &agrave; cette &eacute;poque, o&ugrave; les proc&egrave;s avaient acquis une
+importance majeure et o&ugrave; l'on ne plaidait plus gu&egrave;re que pour disputer
+sa t&ecirc;te aux bourreaux et au citoyen Fouquier-Tinville, leur infatigable
+pourvoyeur.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une attitude de fort bon go&ucirc;t que celle qu'avait prise l'homme
+dont nous venons d'esquisser le portrait. La soci&eacute;t&eacute;, &agrave; cette &eacute;poque,
+&eacute;tait divis&eacute;e en deux classes, les moutons et les loups; les uns
+devaient naturellement faire peur aux autres, puisque la moiti&eacute; de la
+soci&eacute;t&eacute; d&eacute;vorait l'autre moiti&eacute;.</p>
+
+<p>Notre farouche promeneur &eacute;tait de petite taille; il brandissait d'une
+main noire et sale un de ces gourdins qu'on appelait <i>constitution</i>; il
+est vrai que la main qui faisait voltiger cette arme terrible e&ucirc;t paru
+bien petite &agrave; quiconque se f&ucirc;t amus&eacute; &agrave; jouer vis-&agrave;-vis de l'&eacute;trange
+personnage le r&ocirc;le d'inquisiteur qu'il s'&eacute;tait arrog&eacute; &agrave; l'&eacute;gard des
+autres; mais personne n'e&ucirc;t os&eacute; contr&ocirc;ler, en quelque chose que ce f&ucirc;t,
+un homme d'un aspect aussi terrible.</p>
+
+<p>En effet, ainsi pos&eacute;, l'homme au gourdin causait une grave inqui&eacute;tude &agrave;
+certains groupes de scribes &agrave; cahutes qui dissertaient sur la chose
+publique, laquelle, &agrave; cette &eacute;poque, commen&ccedil;ait &agrave; aller de mal en pis, ou
+de mieux en mieux, selon qu'on examinera la question au point de vue
+conservateur ou r&eacute;volutionnaire. Ces braves gens examinaient du coin de
+l'&oelig;il sa longue barbe noire, son &oelig;il verd&acirc;tre ench&acirc;ss&eacute; dans des
+sourcils touffus comme des brosses, et fr&eacute;missaient &agrave; chaque fois que la
+promenade du terrible patriote, promenade qui comprenait la salle des
+Pas-Perdus dans toute sa longueur, le rapprochait d'eux.</p>
+
+<p>Cette terreur leur &eacute;tait surtout venue de ce que, chaque fois qu'ils
+s'&eacute;taient avis&eacute;s de s'approcher de lui ou m&ecirc;me de le regarder trop
+attentivement, l'homme au gourdin avait fait retentir sur les dalles son
+arme pesante, qui arrachait aux pierres sur lesquelles elle retombait un
+son tant&ocirc;t mat et sourd, tant&ocirc;t &eacute;clatant et sonore. Mais ce n'&eacute;taient
+pas seulement les braves gens &agrave; cahutes dont nous avons parl&eacute;, et qu'on
+d&eacute;signe g&eacute;n&eacute;ralement sous le nom de rats du Palais, qui &eacute;prouvaient
+cette formidable impression: c'&eacute;taient encore les diff&eacute;rents individus
+qui entraient dans la salle des Pas-Perdus par sa large porte ou par
+quelqu'un de ses &eacute;troits vomitoires, et qui passaient avec pr&eacute;cipitation
+en apercevant l'homme au gourdin, lequel continuait &agrave; faire obstin&eacute;ment
+son trajet d'un bout &agrave; l'autre de la salle, trouvant &agrave; chaque moment un
+pr&eacute;texte de faire r&eacute;sonner son gourdin sur les dalles.</p>
+
+<p>Si les &eacute;crivains eussent &eacute;t&eacute; moins effray&eacute;s et les promeneurs plus
+clairvoyants, ils eussent sans doute d&eacute;couvert que notre patriote,
+capricieux comme toutes les natures excentriques ou extr&ecirc;mes, semblait
+avoir des pr&eacute;f&eacute;rences pour certaines dalles, celles, par exemple, qui,
+situ&eacute;es &agrave; peu de distance du mur de droite, et au milieu de la salle, &agrave;
+peu pr&egrave;s, rendaient les sons les plus purs et les plus bruyants.</p>
+
+<p>Il finit m&ecirc;me par concentrer sa col&egrave;re sur quelques dalles seulement, et
+c'&eacute;tait surtout sur les dalles du centre. Un instant m&ecirc;me, il s'oublia
+jusqu'&agrave; s'arr&ecirc;ter pour mesurer de l'&oelig;il quelque chose comme une
+distance.</p>
+
+<p>Il est vrai que cette absence dura peu, et qu'il reprit aussit&ocirc;t la
+farouche expression de son regard, qu'un &eacute;clair de joie avait remplac&eacute;e.</p>
+
+<p>Presque au m&ecirc;me instant, un autre patriote,&mdash;&agrave; cette &eacute;poque chacun avait
+son opinion &eacute;crite sur son front, ou plut&ocirc;t sur ses habits;&mdash;presque au
+m&ecirc;me instant, disons-nous, un autre patriote entrait par la porte de la
+galerie, et, sans para&icirc;tre partager le moins du monde l'impression
+g&eacute;n&eacute;rale de terreur qu'inspirait le premier occupant, venait croiser sa
+promenade d'un pas &agrave; peu pr&egrave;s &eacute;gal au sien; de sorte qu'&agrave; moiti&eacute; de la
+salle, ils se rencontr&egrave;rent.</p>
+
+<p>Le nouveau venu avait, comme l'autre, un bonnet &agrave; poil, une carmagnole
+grise, des mains sales et un gourdin; il avait, en outre, de plus que
+l'autre, un grand sabre qui lui battait les mollets; mais, ce qui
+faisait surtout le second plus &agrave; craindre que le premier, c'est
+qu'autant le premier avait l'air terrible, autant le second avait l'air
+faux, haineux et bas.</p>
+
+<p>Aussi, quoique ces deux hommes parussent appartenir &agrave; la m&ecirc;me cause et
+partager la m&ecirc;me opinion, les assistants risqu&egrave;rent-ils un &oelig;il pour
+voir ce qui r&eacute;sulterait, non pas de leur rencontre, car ils ne
+marchaient pas pr&eacute;cis&eacute;ment sur la m&ecirc;me ligne, mais de leur
+rapprochement. Au premier tour, leur attente fut d&eacute;&ccedil;ue: les deux
+patriotes se content&egrave;rent d'&eacute;changer un regard, et m&ecirc;me ce regard fit
+l&eacute;g&egrave;rement p&acirc;lir le plus petit des deux; seulement, au mouvement
+involontaire de ses l&egrave;vres, il &eacute;tait visible que cette p&acirc;leur &eacute;tait
+occasionn&eacute;e, non point par un sentiment de crainte, mais de d&eacute;go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Et cependant, au second tour, comme si le patriote e&ucirc;t fait un violent
+effort, sa figure, si r&eacute;barbative jusque-l&agrave;, s'&eacute;claircit; quelque chose
+comme un sourire qui essayait d'&ecirc;tre gracieux passa sur ses l&egrave;vres, et
+il appuya l&eacute;g&egrave;rement sa promenade &agrave; gauche, dans le but &eacute;vident
+d'arr&ecirc;ter le second patriote dans la sienne.</p>
+
+<p>&Agrave; peu pr&egrave;s au centre, ils se joignirent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh pardieu! c'est le citoyen Simon! dit le premier patriote.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-m&ecirc;me! Mais que lui veux-tu, au citoyen Simon? et qui es-tu,
+d'abord?</p>
+
+<p>&mdash;Fais donc semblant de ne me pas reconna&icirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te reconnais pas du tout, par une excellente raison, c'est que
+je ne t'ai jamais vu.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! tu ne reconna&icirc;trais pas celui qui a eu l'honneur de
+porter la t&ecirc;te de la Lamballe?</p>
+
+<p>Et ces mots, prononc&eacute;s avec une sourde fureur, s'&eacute;lanc&egrave;rent br&ucirc;lants de
+la bouche du patriote &agrave; carmagnole. Simon tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Toi? fit-il; toi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cela t'&eacute;tonne? Ah! citoyen, je te croyais plus connaisseur en
+ami, en fid&egrave;les!... Tu me fais de la peine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort bien, ce que tu as fait, dit Simon; mais je ne te
+connaissais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a plus d'avantage &agrave; garder le petit Capet, on est plus en vue;
+car, moi, je te connais, et je t'estime.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! merci.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de quoi.... Donc, tu te prom&egrave;nes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'attends quelqu'un.... Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc t'appelles-tu? Je parlerai de toi au club.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Th&eacute;odore.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, c'est tout; &ccedil;a ne te suffit pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parfaitement.... Qui attends-tu, citoyen Th&eacute;odore?</p>
+
+<p>&mdash;Un ami auquel je veux faire une bonne petite d&eacute;nonciation.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;! Conte-moi cela.</p>
+
+<p>&mdash;Une couv&eacute;e d'aristocrates.</p>
+
+<p>&mdash;Qui s'appellent?</p>
+
+<p>&mdash;Non, vrai, je ne peux dire cela qu'&agrave; mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort; car voici le mien qui s'avance vers nous, et il me semble
+que celui-l&agrave; conna&icirc;t assez la proc&eacute;dure pour arranger tout de suite ton
+affaire, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Fouquier-Tinville! s'&eacute;cria le premier patriote.</p>
+
+<p>&mdash;Rien que cela, cher ami.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est bon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, c'est bon.... Bonjour, citoyen Fouquier. Fouquier-Tinville,
+p&acirc;le, calme, ouvrant, selon son habitude, des yeux noirs enfonc&eacute;s sous
+d'&eacute;pais sourcils, venait de d&eacute;boucher d'une porte lat&eacute;rale de la salle,
+son registre &agrave; la main, ses liasses sous le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Simon, dit-il; quoi de nouveau?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup de choses. D'abord, une d&eacute;nonciation du citoyen Th&eacute;odore, qui
+a port&eacute; la t&ecirc;te de la Lamballe. Je te le pr&eacute;sente.</p>
+
+<p>Fouquier attacha son regard intelligent sur le patriote, que cet examen
+troubla, malgr&eacute; la tension courageuse de ses nerfs.</p>
+
+<p>&mdash;Th&eacute;odore, dit-il. Qui est ce Th&eacute;odore?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit l'homme &agrave; la carmagnole.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as port&eacute; la t&ecirc;te de la Lamballe, toi? fit l'accusateur public avec
+une expression tr&egrave;s prononc&eacute;e de doute.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, rue Saint-Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'en connais un qui s'en vante, dit Fouquier.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'en connais dix, reprit courageusement le citoyen Th&eacute;odore; mais
+enfin, comme ceux-l&agrave; demandent quelque chose, et que, moi, je ne demande
+rien, j'esp&egrave;re avoir la pr&eacute;f&eacute;rence.</p>
+
+<p>Ce trait fit rire Simon et d&eacute;rida Fouquier.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, dit-il, et, si tu ne l'as pas fait, tu aurais d&ucirc; le
+faire. Laisse-nous, je te prie; Simon a quelque chose &agrave; me dire.</p>
+
+<p>Th&eacute;odore s'&eacute;loigna, fort peu bless&eacute; de la franchise du citoyen
+accusateur public.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment, cria Simon, ne le renvoie pas comme cela; entends d'abord
+la d&eacute;nonciation qu'il nous apporte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit d'un air distrait Fouquier-Tinville, une d&eacute;nonciation?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une couv&eacute;e, ajouta Simon.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure, parle; de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! presque rien: le citoyen Maison-Rouge et quelques amis.</p>
+
+<p>Fouquier fit un bond en arri&egrave;re, Simon leva les bras au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;? dirent-ils tous deux ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Pure v&eacute;rit&eacute;; voulez-vous les prendre?</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite; o&ugrave; sont-ils?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai rencontr&eacute; le Maison-Rouge rue de la Grande-Truanderie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, il n'est pas &agrave; Paris, r&eacute;pliqua Fouquier.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu, te dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible. On a mis cent hommes &agrave; sa poursuite; ce n'est pas lui qui
+se montrerait dans les rues.</p>
+
+<p>&mdash;Lui, lui, lui, fit le patriote, un grand brun, fort comme trois forts,
+et barbu comme un ours. Fouquier haussa les &eacute;paules avec d&eacute;dain.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une sottise, dit-il; Maison-Rouge est petit, maigre, et n'a
+pas un poil de barbe. Le patriote laissa retomber ses bras d'un air
+constern&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, la bonne intention est r&eacute;put&eacute;e pour le fait. Eh bien,
+Simon, &agrave; nous deux; h&acirc;te-toi, l'on m'attend au greffe, voici l'heure des
+charrettes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, rien de nouveau; l'enfant va bien.</p>
+
+<p>Le patriote tournait le dos de fa&ccedil;on &agrave; ne pas para&icirc;tre indiscret, mais
+de fa&ccedil;on &agrave; entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en vais si je vous g&ecirc;ne, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, dit Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, fit Fouquier.</p>
+
+<p>&mdash;Dis &agrave; ton ami que tu t'es tromp&eacute;, ajouta Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, je l'attends. Et Th&eacute;odore s'&eacute;carta un peu et s'appuya sur son
+gourdin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le petit va bien, dit alors Fouquier; mais le moral?</p>
+
+<p>&mdash;Je le p&eacute;tris &agrave; volont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il parle donc?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je veux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois qu'il pourrait t&eacute;moigner dans le proc&egrave;s d'Antoinette?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas, j'en suis s&ucirc;r. Th&eacute;odore s'adossa au pilier, l'&oelig;il
+tourn&eacute; vers les portes; mais cet &oelig;il &eacute;tait vague, tandis que les
+oreilles du citoyen venaient d'appara&icirc;tre nues et dress&eacute;es sous le vaste
+bonnet &agrave; poil. Peut-&ecirc;tre ne voyait-il rien; mais, &agrave; coup s&ucirc;r, il
+entendait quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;fl&eacute;chis bien, dit Fouquier, ne fais pas faire &agrave; la commission ce
+qu'on appelle un pas de clerc. Tu es s&ucirc;r que Capet parlera?</p>
+
+<p>&mdash;Il dira tout ce que je voudrai.</p>
+
+<p>&mdash;Il t'a dit, &agrave; toi, ce que nous allons lui demander?</p>
+
+<p>&mdash;Il me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est important, citoyen Simon, ce que tu promets l&agrave;. Cet aveu de
+l'enfant est mortel pour la m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;J'y compte, pardieu!</p>
+
+<p>&mdash;On n'aura pas encore vu pareille chose, depuis les confidences que
+N&eacute;ron faisait &agrave; Narcisse, murmura Fouquier d'une voix sombre. Encore une
+fois, r&eacute;fl&eacute;chis, Simon.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait, citoyen, que tu me prends pour une brute; tu me r&eacute;p&egrave;tes
+toujours la m&ecirc;me chose. Voyons, &eacute;coute cette comparaison; quand je mets
+un cuir dans l'eau, devient-il souple?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... je ne sais pas, r&eacute;pliqua Fouquier.</p>
+
+<p>&mdash;Il devient souple. Eh bien, le petit Capet devient en mes mains aussi
+souple que le cuir le plus mou. J'ai mes proc&eacute;d&eacute;s pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, balbutia Fouquier. Voil&agrave; tout ce que tu voulais dire?</p>
+
+<p>&mdash;Tout.... J'oubliais: voici une d&eacute;nonciation.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours! tu veux donc me surcharger de besogne?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut servir la patrie. Et Simon pr&eacute;senta un morceau de papier aussi
+noir que l'un de ces cuirs dont il parlait tout &agrave; l'heure mais moins
+souple assur&eacute;ment. Fouquier le prit et le lut.</p>
+
+<p>&mdash;Encore ton citoyen Lorin; tu hais donc bien cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Je le trouve toujours en hostilit&eacute; avec la loi. Il a dit: &laquo;Adieu
+madame&raquo;, &agrave; une femme qui le saluait d'une fen&ecirc;tre, hier au soir....
+Demain, j'esp&egrave;re te donner quelques mots sur un autre suspect: ce
+Maurice, qui &eacute;tait municipal au Temple lors de l'&oelig;illet rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cise! pr&eacute;cise! dit Fouquier en souriant &agrave; Simon.</p>
+
+<p>Il lui tendit la main, et tourna le dos avec un empressement qui
+t&eacute;moignait peu en faveur du cordonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable veux-tu que je pr&eacute;cise? On en a guillotin&eacute; qui en avaient
+fait moins.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! patience, r&eacute;pondit Fouquier avec tranquillit&eacute;; on ne peut pas tout
+faire &agrave; la fois.</p>
+
+<p>Et il rentra d'un pas rapide sous les guichets. Simon chercha des yeux
+son citoyen Th&eacute;odore, pour se consoler avec lui. Il ne le vit plus dans
+la salle.</p>
+
+<p>Il franchissait &agrave; peine la grille de l'ouest, que Th&eacute;odore reparut &agrave;
+l'angle d'une cahute d'&eacute;crivain. L'habitant de la cahute l'accompagnait.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quelle heure ferme-t-on les grilles? dit Th&eacute;odore &agrave; cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; cinq heures.</p>
+
+<p>&mdash;Et ensuite, que se fait-il ici?</p>
+
+<p>&mdash;Rien; la salle est vide jusqu'au lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de rondes, pas de visites?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, nos baraques ferment &agrave; clef.</p>
+
+<p>Ce mot de <i>monsieur</i> fit froncer le sourcil &agrave; Th&eacute;odore, qui regarda
+aussit&ocirc;t avec d&eacute;fiance autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;La pince et les pistolets sont dans la baraque? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sous le tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Retourne chez nous... &Agrave; propos, montre-moi encore la chambre de ce
+tribunal dont la fen&ecirc;tre n'est pas grill&eacute;e, et qui donne sur une cour
+pr&egrave;s la place Dauphine.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; gauche entre les piliers, sous la lanterne.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Va-t'en et tiens les chevaux &agrave; l'endroit d&eacute;sign&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bonne chance, monsieur, bonne chance!... Comptez sur moi!</p>
+
+<p>&mdash;Voici le bon moment... personne ne regarde... ouvre ta baraque.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, monsieur; je prierai pour vous!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour moi qu'il faut prier! Adieu. Et le citoyen Th&eacute;odore,
+apr&egrave;s un &eacute;loquent regard, se glissa si adroitement sous le petit toit de
+la baraque, qu'il disparut comme e&ucirc;t fait l'ombre de l'&eacute;crivain qui
+fermait la porte. Ce digne scribe retira sa clef de la serrure, prit des
+papiers sous son bras, et sortit de la vaste salle avec les rares
+employ&eacute;s que le coup de cinq heures faisait sortir des greffes comme une
+arri&egrave;re-garde d'abeilles attard&eacute;es.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a><a href="#table">XXXVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le citoyen Th&eacute;odore</a></h3>
+
+
+<p>La nuit avait envelopp&eacute; de son grand voile gris&acirc;tre cette salle immense
+dont les malheureux &eacute;chos ont pour t&acirc;che de r&eacute;p&eacute;ter l'aigre parole des
+avocats et les paroles suppliantes des plaideurs.</p>
+
+<p>De loin en loin, au milieu de l'obscurit&eacute;, droite et immobile, une
+colonne blanche semblait veiller au milieu de la salle comme un fant&ocirc;me
+protecteur de ce lieu sacr&eacute;.</p>
+
+<p>Le seul bruit qui se f&icirc;t entendre dans cette obscurit&eacute; &eacute;tait le
+grignotement et le galop quadruple des rats qui rongeaient les
+paperasses renferm&eacute;es dans les cahutes des &eacute;crivains apr&egrave;s avoir
+commenc&eacute; par en ronger le bois.</p>
+
+<p>On entendait bien parfois aussi le bruit d'une voiture p&eacute;n&eacute;trant jusqu'&agrave;
+ce sanctuaire de Th&eacute;mis, comme dirait un acad&eacute;micien, et de vagues
+cliquetis de clefs qui semblaient sortir de dessous terre; mais tout
+cela bruissait dans le lointain, et rien ne fait ressortir comme un
+bruit &eacute;loign&eacute; l'opacit&eacute; du silence, de m&ecirc;me que rien ne fait ressortir
+l'obscurit&eacute; comme l'apparition d'une lumi&egrave;re lointaine.</p>
+
+<p>Certes, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; saisi d'une vertigineuse terreur, celui qui, &agrave; cette
+heure, se f&ucirc;t hasard&eacute; dans la vaste salle du Palais, dont les murs
+&eacute;taient encore &agrave; l'ext&eacute;rieur rouges du sang des victimes de Septembre,
+dont les escaliers avaient vu, le jour m&ecirc;me, passer vingt-cinq condamn&eacute;s
+&agrave; mort, et dont une &eacute;paisseur de quelques pieds seulement s&eacute;parait les
+dalles des cachots de la Conciergerie peupl&eacute;s de squelettes blanchis.</p>
+
+<p>Cependant, au milieu de cette nuit effrayante, au milieu de ce silence
+presque solennel, un faible grincement se fit entendre: la porte d'une
+cahute d'&eacute;crivain roula sur ses gonds criards, et une ombre, plus noire
+que l'ombre de la nuit, se glissa avec pr&eacute;caution hors de la baraque.</p>
+
+<p>Alors ce patriote enrag&eacute;, qu'on appelait tout bas <i>monsieur</i>, et qui
+pr&eacute;tendait bien haut se nommer Th&eacute;odore, fr&ocirc;la d'un pas l&eacute;ger les dalles
+raboteuses.</p>
+
+<p>Il tenait &agrave; la main droite une lourde pince de fer, et, de la gauche, il
+assurait dans sa ceinture un pistolet &agrave; deux coups.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai compt&eacute; douze dalles &agrave; partir de l'&eacute;choppe, murmura-t-il; voyons,
+voici l'extr&eacute;mit&eacute; de la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Et, tout en calculant, il t&acirc;tait de la pointe du pied cette fente que le
+temps rend plus sensible entre chaque jointure de pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, murmura-t-il en s'arr&ecirc;tant, ai-je bien pris mes mesures?
+serai-je assez fort, et elle, aura-t-elle assez de courage? Oh! oui, car
+son courage m'est assez connu. Oh! mon Dieu! quand je prendrai sa main,
+quand je lui dirai: &laquo;Madame, vous &ecirc;tes sauv&eacute;e!...&raquo;</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta comme &eacute;cras&eacute; sous le poids d'une pareille esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit-il, projet t&eacute;m&eacute;raire, insens&eacute;! diront les autres en
+s'enfon&ccedil;ant sous leurs couvertures, ou en se contentant d'aller r&ocirc;der
+v&ecirc;tus en laquais autour de la Conciergerie; mais c'est qu'ils n'ont pas
+ce que j'ai pour oser, c'est que je veux sauver non seulement la reine,
+mais encore et surtout la femme.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, &agrave; l'&oelig;uvre, et r&eacute;capitulons.</p>
+
+<p>&laquo;Lever la dalle, ce n'est rien; la laisser ouverte, l&agrave; est le danger,
+car une ronde peut venir.... Mais jamais il ne vient de rondes. On n'a
+pas de soup&ccedil;ons, car je n'ai pas de complices, et puis que faut-il de
+temps &agrave; une ardeur comme la mienne pour franchir le couloir sombre? En
+trois minutes je suis sous sa chambre; en cinq autres minutes, je l&egrave;ve
+la pierre qui sert de foyer &agrave; la chemin&eacute;e; elle m'entendra travailler,
+mais elle a tant de fermet&eacute;, qu'elle ne s'effrayera point! au contraire,
+elle comprendra que c'est un lib&eacute;rateur qui s'avance.... Elle est gard&eacute;e
+par deux hommes; sans doute ces deux hommes accourront....</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, apr&egrave;s tout, deux hommes, dit le patriote avec un sombre
+sourire et regardant tour &agrave; tour l'arme qu'il avait &agrave; sa ceinture et
+celle qu'il tenait &agrave; sa main, deux hommes, c'est un double coup de ce
+pistolet, ou deux coups de cette barre de fer. Pauvres gens!... Oh! il
+en est mort bien d'autres, et qui n'&eacute;taient pas plus coupables.</p>
+
+<p>&laquo;Allons!&raquo;</p>
+
+<p>Et le citoyen Th&eacute;odore appuya r&eacute;solument sa pince entre la jointure des
+deux dalles.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, une vive lumi&egrave;re glissa comme un sillon d'or sur les
+dalles, et un bruit r&eacute;p&eacute;t&eacute; par l'&eacute;cho de la vo&ucirc;te fit tourner la t&ecirc;te au
+conspirateur, qui, d'un seul bond, revint se tapir dans l'&eacute;choppe.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, des voix, affaiblies par l'&eacute;loignement, affaiblies par
+l'&eacute;motion que tous les hommes ressentent la nuit dans un vaste &eacute;difice,
+arriv&egrave;rent &agrave; l'oreille de Th&eacute;odore.</p>
+
+<p>Il se baissa, et, par une ouverture de l'&eacute;choppe, il aper&ccedil;ut d'abord un
+homme en costume militaire dont le grand sabre, r&eacute;sonnant sur les
+dalles, &eacute;tait un des bruits qui avaient attir&eacute; son attention; puis un
+homme en habit pistache, tenant une r&egrave;gle &agrave; la main et des rouleaux de
+papier sous le bras; puis un troisi&egrave;me, en grosse veste de ratine et en
+bonnet fourr&eacute;; puis enfin un quatri&egrave;me, en sabots et en carmagnole.</p>
+
+<p>La grille des Merciers grin&ccedil;a sur ses gonds, sonores, et vint claquer
+sur la cha&icirc;ne de fer destin&eacute;e &agrave; la tenir ouverte le jour.</p>
+
+<p>Les quatre hommes entr&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Une ronde, murmura Th&eacute;odore. Dieu soit b&eacute;ni! dix minutes plus tard,
+j'&eacute;tais perdu. Puis, avec une attention profonde, il s'appliqua &agrave;
+reconna&icirc;tre les personnes qui composaient cette ronde.</p>
+
+<p>Il en reconnut trois en effet. Celui qui marchait en t&ecirc;te, v&ecirc;tu d'un
+costume de g&eacute;n&eacute;ral, &eacute;tait Santerre; l'homme &agrave; la veste de ratine et au
+bonnet fourr&eacute; &eacute;tait le concierge Richard; l'homme en sabots et en
+carmagnole &eacute;tait probablement le guichetier.</p>
+
+<p>Mais il n'avait jamais vu l'homme &agrave; l'habit pistache, qui tenait une
+r&egrave;gle &agrave; la main et des papiers sous son bras.</p>
+
+<p>Quel pouvait &ecirc;tre cet homme, et que venaient faire &agrave; dix heures du soir,
+dans la salle des Pas-Perdus, le g&eacute;n&eacute;ral de la Commune, le gardien de la
+Conciergerie, un guichetier et cet homme inconnu?</p>
+
+<p>Le citoyen Th&eacute;odore s'appuya sur un genou, tenant d'une main son
+pistolet tout arm&eacute;, et, de l'autre, arrangeant son bonnet sur ses
+cheveux, que le mouvement pr&eacute;cipit&eacute; qu'il venait de faire avait beaucoup
+trop d&eacute;rang&eacute;s &agrave; leur base pour qu'ils fussent naturels.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, les quatre visiteurs nocturnes avaient gard&eacute; le silence, ou,
+du moins, les paroles qu'ils avaient prononc&eacute;es n'&eacute;taient parvenues aux
+oreilles du conspirateur que comme un vain bruit.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; dix pas de la cachette, Santerre parla, et sa voix arriva
+distincte jusqu'au citoyen Th&eacute;odore.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il, nous voici dans la salle des Pas-Perdus. C'est &agrave; toi
+de nous guider maintenant, citoyen architecte, et de t&acirc;cher surtout que
+ta r&eacute;v&eacute;lation ne soit pas une baliverne; car, vois-tu, la R&eacute;volution a
+fait justice de toutes ces b&ecirc;tises l&agrave;, et nous ne croyons pas plus aux
+souterrains qu'aux esprits. Qu'en dis-tu, citoyen Richard? ajouta
+Santerre en se tournant vers l'homme au bonnet fourr&eacute; et &agrave; la veste de
+ratine.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais dit qu'il n'y e&ucirc;t point de souterrain sous la
+Conciergerie, r&eacute;pondit celui-ci; et voici Gracchus, qui est guichetier
+depuis dix ans, qui, par cons&eacute;quent, conna&icirc;t la Conciergerie comme sa
+poche, et qui cependant ignore l'existence du souterrain dont parle le
+citoyen Giraud; cependant, comme le citoyen Giraud est architecte de la
+ville, il doit savoir &ccedil;a mieux que nous, puisque c'est son &eacute;tat.</p>
+
+<p>Th&eacute;odore frissonna des pieds &agrave; la t&ecirc;te en entendant ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, murmura-t-il, la salle est grande, et, avant de trouver
+ce qu'ils cherchent, ils chercheront deux jours au moins.</p>
+
+<p>Mais l'architecte ouvrit son grand rouleau de papier, mit ses lunettes
+et s'agenouilla devant un plan qu'il examina aux tremblotantes clart&eacute;s
+de la lanterne que tenait Gracchus.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur, dit Santerre en goguenardant, que le citoyen Giraud n'ait
+r&ecirc;v&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir, citoyen g&eacute;n&eacute;ral, dit l'architecte, tu vas voir si je suis
+un r&ecirc;veur; attends, attends.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, nous attendons, dit Santerre.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit l'architecte. Puis calculant:</p>
+
+<p>&mdash;Douze et quatre font seize, dit-il, et huit vingt-quatre, qui, divis&eacute;s
+par six, donnent quatre; apr&egrave;s quoi, il nous reste une demie; c'est
+cela, je tiens mon endroit, et, si je me trompe d'un pied, dites que je
+suis un ignare.</p>
+
+<p>L'architecte pronon&ccedil;a ces paroles avec une assurance qui gla&ccedil;a de
+terreur le citoyen Th&eacute;odore. Santerre regardait le plan avec une sorte
+de respect; on voyait qu'il admirait d'autant plus qu'il ne comprenait
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez bien ce que je vais dire.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela? demanda Santerre.</p>
+
+<p>&mdash;Sur cette carte que j'ai dress&eacute;e, pardieu! Y &ecirc;tes-vous? &Agrave; treize pieds
+du mur, une dalle mobile, je l'ai marqu&eacute;e A. La voyez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement je vois un A, dit Santerre. Est-ce que tu crois que je ne
+sais pas lire?</p>
+
+<p>&mdash;Sous cette dalle est un escalier, continua l'architecte; voyez, je
+l'ai marqu&eacute; B.</p>
+
+<p>&mdash;B, r&eacute;p&eacute;ta Santerre. Je vois le B, mais je ne vois pas l'escalier. Et
+le g&eacute;n&eacute;ral se mit &agrave; rire bruyamment de la fac&eacute;tie.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois la dalle lev&eacute;e, une fois le pied sur la derni&egrave;re marche,
+reprit l'architecte, comptez cinquante pas de trois pieds et regardez en
+l'air, vous vous trouverez juste au greffe, o&ugrave; ce souterrain aboutit en
+passant sous le cachot de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;De la veuve Capet, tu veux dire, citoyen Giraud, riposta Santerre en
+fron&ccedil;ant le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, de la veuve Capet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que tu avais dit <i>de la reine</i>.</p>
+
+<p><i>&mdash;Vieille habitude.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;</i>Et vous dites donc qu'on se trouvera sous le greffe? demanda
+Richard.</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement sous le greffe, mais je vous dirai dans quelle partie du
+greffe on se trouvera: sous le po&ecirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est curieux, dit Gracchus; en effet, chaque fois que je
+laisse tomber une b&ucirc;che en cet endroit-l&agrave;, la pierre r&eacute;sonne.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, si nous trouvons ce que tu dis l&agrave;, citoyen architecte,
+j'avouerai que la g&eacute;om&eacute;trie est une belle chose.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, avoue, citoyen Santerre, car je vais te conduire &agrave; l'endroit
+d&eacute;sign&eacute; par la lettre A. Le citoyen Th&eacute;odore s'enfon&ccedil;ait les ongles dans
+la chair.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'aurai vu, quand j'aurai vu, dit Santerre; je suis comme saint
+Thomas, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu dis <i>saint Thomas</i>?</p>
+
+<p><i>&mdash;</i>Ma foi, oui, comme tu as dit <i>la reine</i>, par habitude; mais on ne
+m'accusera pas de conspirer pour saint Thomas.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi pour la reine.</p>
+
+<p>Et, sur cette r&eacute;ponse, l'architecte prit d&eacute;licatement sa r&egrave;gle, compta
+les toises, et, une fois arr&ecirc;t&eacute;, apr&egrave;s qu'il parut avoir bien calcul&eacute;
+toutes ses distances, il frappa sur une dalle.</p>
+
+<p>Cette dalle &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment la m&ecirc;me qu'avait frapp&eacute;e le citoyen
+Th&eacute;odore, dans sa furieuse col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici, citoyen g&eacute;n&eacute;ral, dit l'architecte.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois, citoyen Giraud? Le patriote de l'&eacute;choppe s'oublia jusqu'&agrave;
+frapper violemment sa cuisse de son poing ferm&eacute;, en poussant un sourd
+rugissement.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;r, reprit Giraud; et votre expertise, combin&eacute;e avec mon
+rapport, prouvera &agrave; la Convention que je ne me trompais pas. Oui,
+citoyen g&eacute;n&eacute;ral, continua l'architecte avec emphase, cette dalle ouvre
+sur un souterrain qui aboutit au greffe, en passant sous le cachot de la
+veuve Capet. Levons cette dalle, descendez dans le souterrain avec moi,
+et je vous prouverai que deux hommes, qu'un seul m&ecirc;me, pouvait en une
+nuit l'enlever, sans que personne s'en dout&acirc;t.</p>
+
+<p>Un murmure de frayeur et d'admiration arrach&eacute; par les paroles de
+l'architecte parcourut tout le groupe, et vint mourir &agrave; l'oreille du
+citoyen Th&eacute;odore, qui semblait chang&eacute; en statue.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le danger que nous courions, reprit Giraud. Eh bien, maintenant,
+avec une grille que je place dans le couloir souterrain, et qui le coupe
+par la moiti&eacute;, avant qu'il arrive au cachot de la veuve Capet, je sauve
+la patrie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Santerre, citoyen Giraud, tu as eu l&agrave; une id&eacute;e sublime.</p>
+
+<p>&mdash;Que l'enfer te confonde, triple sot! grommela le patriote avec un
+redoublement de fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, l&egrave;ve la dalle, dit l'architecte au citoyen Gracchus, qui,
+outre sa lanterne, portait encore une pince. Le citoyen Gracchus se mit
+&agrave; l'&oelig;uvre, et au bout d'un instant la dalle fut lev&eacute;e.</p>
+
+<p>Alors le souterrain apparut b&eacute;ant, avec l'escalier qui se perdait dans
+ses profondeurs, et une bouff&eacute;e d'air moisi s'en &eacute;chappa, &eacute;paisse comme
+une vapeur.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une tentative avort&eacute;e! murmura le citoyen Th&eacute;odore. Oh! le ciel
+ne veut donc pas qu'elle en &eacute;chappe, et sa cause est donc une cause
+maudite!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a><a href="#table">XXXVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le citoyen Gracchus</a></h3>
+
+
+<p>Un instant le groupe des trois hommes resta immobile &agrave; l'orifice du
+souterrain, pendant que le guichetier plongeait dans l'ouverture sa
+lanterne, qui ne pouvait en &eacute;clairer les profondeurs.</p>
+
+<p>L'architecte triomphant dominait ses trois compagnons de toute la
+hauteur de son g&eacute;nie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dit-il au bout d'un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui! r&eacute;pondit Santerre, voil&agrave; bien le souterrain, c'est
+incontestable. Seulement, reste &agrave; savoir o&ugrave; il conduit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;p&eacute;ta Richard, reste &agrave; savoir cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, descends, citoyen Richard, et tu verras toi-m&ecirc;me si j'ai dit
+la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelque chose de mieux &agrave; faire que d'entrer par l&agrave;, dit le
+concierge. Nous allons retourner avec toi et le g&eacute;n&eacute;ral &agrave; la
+Conciergerie. L&agrave;, tu l&egrave;veras la dalle du po&ecirc;le, et nous verrons.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien! dit Santerre. Allons!</p>
+
+<p>&mdash;Mais prends garde, reprit l'architecte, la dalle demeur&eacute;e ouverte peut
+donner ici des id&eacute;es &agrave; quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Qui diable veux-tu qui vienne ici &agrave; cette heure? dit Santerre.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, reprit Richard, cette salle est d&eacute;serte, et, en y laissant
+Gracchus, cela suffira. Reste ici, citoyen Gracchus, et nous viendrons
+te rejoindre par l'autre c&ocirc;t&eacute; du souterrain.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit Gracchus.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu arm&eacute;? demanda Santerre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon sabre et cette pince, citoyen g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille! fais bonne garde. Dans dix minutes, nous sommes &agrave; toi.</p>
+
+<p>Et tous trois, apr&egrave;s avoir ferm&eacute; la grille, s'en all&egrave;rent par la galerie
+des Merciers retrouver l'entr&eacute;e particuli&egrave;re de la Conciergerie.</p>
+
+<p>Le guichetier les avait regard&eacute;s s'&eacute;loigner; il les avait suivis des
+yeux tant qu'il avait pu les voir; il les avait &eacute;cout&eacute;s tant qu'il avait
+pu les entendre; puis, enfin, tout &eacute;tant rentr&eacute; dans la solitude, il
+posa sa lanterne &agrave; terre, s'assit les jambes pendantes dans les
+profondeurs du souterrain et se mit &agrave; r&ecirc;ver.</p>
+
+<p>Les guichetiers r&ecirc;vent aussi parfois; seulement, en g&eacute;n&eacute;ral, on ne se
+donne pas la peine de chercher ce &agrave; quoi ils r&ecirc;vent.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, et comme il &eacute;tait au plus profond de sa r&ecirc;verie, il sentit
+une main s'appesantir sur son &eacute;paule.</p>
+
+<p>Il se retourna, vit une figure inconnue et voulut crier; mais &agrave;
+l'instant m&ecirc;me un pistolet s'appuya glac&eacute; sur son front.</p>
+
+<p>Sa voix s'arr&ecirc;ta dans sa gorge, ses bras retomb&egrave;rent inertes, ses yeux
+prirent l'expression la plus suppliante qu'ils purent trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot, dit le nouveau venu, ou tu es mort.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, monsieur? balbutia le guichetier.</p>
+
+<p>M&ecirc;me en 93, il y avait, comme on le voit, des moments o&ugrave; l'on ne se
+tutoyait pas et o&ugrave; l'on oubliait de s'appeler citoyen.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, r&eacute;pondit le citoyen Th&eacute;odore, que tu me laisses entrer l&agrave;
+dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Que t'importe? Le guichetier regarda avec le plus profond &eacute;tonnement
+celui qui lui faisait cette demande. Cependant, au fond de ce regard,
+son interlocuteur crut remarquer un &eacute;clair d'intelligence. Il abaissa
+son arme.</p>
+
+<p>&mdash;Refuserais-tu de faire ta fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas; personne ne m'a jamais fait de proposition &agrave; ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je commencerai, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'offrez de faire ma fortune, &agrave; moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entendez-vous par une fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante mille livres en or, par exemple: l'argent est rare, et
+cinquante mille livres en or aujourd'hui valent un million. Eh bien, je
+t'offre cinquante mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous laisser entrer l&agrave; dedans?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais &agrave; la condition que tu y viendras avec moi et que tu
+m'aideras dans ce que j'y veux faire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'y ferez-vous? Dans cinq minutes, ce souterrain sera rempli de
+soldats qui vous arr&ecirc;teront.</p>
+
+<p>Le citoyen Th&eacute;odore fut frapp&eacute; de la gravit&eacute; de ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Peux-tu emp&ecirc;cher que ces soldats n'y descendent?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai aucun moyen; je n'en connais pas; j'en cherche inutilement.</p>
+
+<p>Et l'on voyait que le guichetier r&eacute;unissait toutes les perspicacit&eacute;s de
+son esprit pour trouver ce moyen, qui devait lui valoir cinquante mille
+livres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais demain, demanda le citoyen Th&eacute;odore, pourrons-nous y entrer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute; mais, d'ici &agrave; demain, on va poser dans ce souterrain
+une grille de fer qui prendra toute sa largeur, et, pour plus grande
+s&ucirc;ret&eacute;, il est convenu que cette grille sera pleine, solide, et n'aura
+point de porte.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il faut trouver autre chose, dit le citoyen Th&eacute;odore.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il faut trouver autre chose, dit le guichetier. Cherchons.</p>
+
+<p>Comme on le voit par la fa&ccedil;on collective dont s'exprimait le citoyen
+Gracchus, il y avait d&eacute;j&agrave; alliance entre lui et le citoyen Th&eacute;odore.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me regarde, dit Th&eacute;odore. Que fais-tu &agrave; la Conciergerie?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis guichetier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire?</p>
+
+<p>&mdash;Que j'ouvre des portes et que j'en ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Tu y couches?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu y manges?</p>
+
+<p>&mdash;Pas toujours. J'ai mes heures de r&eacute;cr&eacute;ation.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;J'en profite.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour aller faire la cour &agrave; la ma&icirc;tresse du cabaret du Puits-de-No&eacute;,
+qui m'a promis de m'&eacute;pouser quand je poss&eacute;derais douze cents francs.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est situ&eacute; le cabaret du Puits-de-No&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&egrave;s de la rue de la Vieille-Draperie.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien.</p>
+
+<p>&mdash;Chut, monsieur! Le patriote pr&ecirc;ta l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... des pas, des pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ils reviennent. Vous voyez bien que nous n'aurions pas eu le temps. Ce
+<i>nous</i> devenait de plus en plus concluant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Tu es un brave gar&ccedil;on, citoyen, et tu me fais l'effet
+d'&ecirc;tre pr&eacute;destin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; &ecirc;tre riche un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous entende!</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois donc en Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois, par-ci par-l&agrave;. Aujourd'hui, par exemple...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;J'y croirais volontiers.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-y donc, dit le citoyen Th&eacute;odore en mettant dix louis dans la
+main du guichetier.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! dit celui-ci en regardant l'or &agrave; la lueur de sa lanterne.
+C'est donc s&eacute;rieux?</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut plus s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;Trouve-toi demain au Puits-de-No&eacute;, je te dirai ce que je veux de toi.
+Comment t'appelles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Gracchus.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, citoyen Gracchus, d'ici &agrave; demain, fais-toi chasser par le
+concierge Richard.</p>
+
+<p>&mdash;Chasser! Et ma place?</p>
+
+<p>&mdash;Comptes-tu rester guichetier avec cinquante mille francs &agrave; toi?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais, &eacute;tant guichetier et pauvre, je suis s&ucirc;r de ne pas &ecirc;tre
+guillotin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;S&ucirc;r?</p>
+
+<p>&mdash;Ou &agrave; peu pr&egrave;s; tandis qu'&eacute;tant libre et riche...</p>
+
+<p>&mdash;Tu cacheras ton argent et tu feras la cour &agrave; une tricoteuse, au lieu
+de la faire &agrave; la ma&icirc;tresse du Puits-de-No&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est dit.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, au cabaret.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; six heures du soir.</p>
+
+<p>&mdash;Envolez-vous vite, les voil&agrave;.... Je dis envolez-vous, parce que je
+pr&eacute;sume que vous &ecirc;tes descendu &agrave; travers les vo&ucirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; demain, r&eacute;p&eacute;ta Th&eacute;odore en s'enfuyant.</p>
+
+<p>En effet, il &eacute;tait temps; le bruit des pas et des voix se rapprochait.
+On voyait d&eacute;j&agrave; dans le souterrain obscur briller la lueur des lumi&egrave;res
+qui s'approchaient.</p>
+
+<p>Th&eacute;odore courut &agrave; la porte que lui avait montr&eacute;e l'&eacute;crivain dont il
+avait pris la cahute; il en fit sauter la serrure avec sa pince, gagna
+la fen&ecirc;tre indiqu&eacute;e, l'ouvrit, se laissa glisser dans la rue, et se
+retrouva sur le pav&eacute; de la R&eacute;publique.</p>
+
+<p>Mais, avant d'avoir quitt&eacute; la salle des Pas-Perdus, il put encore
+entendre le citoyen Gracchus interroger Richard, et celui-ci lui
+r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen architecte avait parfaitement raison: le souterrain passe
+sous la chambre de la veuve Capet; c'&eacute;tait dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien! dit Gracchus, lequel avait la conscience de dire une
+haute v&eacute;rit&eacute;. Santerre reparut &agrave; l'orifice de l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Et tes ouvriers, citoyen architecte? demanda-t-il &agrave; Giraud.</p>
+
+<p>&mdash;Avant le jour, ils seront ici, et, s&eacute;ance tenante, la grille sera
+pos&eacute;e, r&eacute;pondit une voix qui semblait sortir des profondeurs de la
+terre.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu auras sauv&eacute; la patrie! dit Santerre, moiti&eacute; railleur, moiti&eacute;
+s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne crois pas dire si juste, citoyen g&eacute;n&eacute;ral, murmura Gracchus.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a><a href="#table">XXXVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'enfant royal</a></h3>
+
+
+<p>Cependant le proc&egrave;s de la reine avait commenc&eacute; &agrave; s'instruire, comme on a
+pu le voir dans le chapitre pr&eacute;c&eacute;dent.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; on laissait entrevoir que, par le sacrifice de cette t&ecirc;te illustre,
+la haine populaire, grondante depuis si longtemps, serait enfin
+assouvie.</p>
+
+<p>Les moyens ne manquaient pas pour faire tomber cette t&ecirc;te, et cependant
+Fouquier-Tinville, l'accusateur mortel, avait r&eacute;solu de ne pas n&eacute;gliger
+les nouveaux moyens d'accusation que Simon avait promis de mettre &agrave; sa
+disposition.</p>
+
+<p>Le lendemain du jour o&ugrave; Simon et lui s'&eacute;taient rencontr&eacute;s dans la salle
+des Pas-Perdus, le bruit des armes vint encore faire tressaillir, dans
+le Temple, les prisonniers qui avaient continu&eacute; de l'habiter.</p>
+
+<p>Ces prisonniers &eacute;taient Madame &Eacute;lisabeth, madame Royale, et l'enfant
+qui, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; appel&eacute; Majest&eacute; au berceau, n'&eacute;tait plus appel&eacute; que
+le petit Louis Capet.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral Hanriot, avec son panache tricolore, son gros cheval et son
+grand sabre, entra, suivi de plusieurs gardes nationaux, dans le donjon
+o&ugrave; languissait l'enfant royal.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral marchait un greffier de mauvaise mine, charg&eacute; d'une
+&eacute;critoire, d'un rouleau de papier, et s'escrimant avec une plume
+d&eacute;mesur&eacute;ment longue.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re le scribe venait l'accusateur public. Nous avons vu, nous
+connaissons et nous retrouverons encore plus tard cet homme sec, jaune
+et froid, dont l'&oelig;il sanglant faisait frissonner le farouche Santerre
+lui-m&ecirc;me dans son harnois de guerre.</p>
+
+<p>Quelques gardes nationaux et un lieutenant les suivaient.</p>
+
+<p>Simon, souriant d'un air faux et tenant d'une main son bonnet d'ourson
+et de l'autre son tire-pied, monta devant pour indiquer le chemin &agrave; la
+commission.</p>
+
+<p>Ils arriv&egrave;rent &agrave; une chambre assez noire, spacieuse et nue, au fond de
+laquelle, assis sur son lit, se tenait le jeune Louis, dans un &eacute;tat
+d'immobilit&eacute; parfaite.</p>
+
+<p>Quand nous avons vu le pauvre enfant fuyant devant la brutale col&egrave;re de
+Simon, il y avait encore en lui une esp&egrave;ce de vitalit&eacute; r&eacute;agissant contre
+les indignes traitements du cordonnier du Temple: il fuyait, il criait,
+il pleurait; donc, il avait peur; donc, il souffrait; donc, il esp&eacute;rait.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, crainte et espoir avaient disparu; sans doute la souffrance
+existait encore; mais, si elle existait, l'enfant martyr &agrave; qui l'on
+faisait, d'une fa&ccedil;on si cruelle, payer les fautes de ses parents,
+l'enfant martyr la cachait au plus profond de son c&oelig;ur et la voilait
+sous les apparences d'une compl&egrave;te insensibilit&eacute;.</p>
+
+<p>Il ne leva pas m&ecirc;me la t&ecirc;te lorsque les commissaires march&egrave;rent &agrave; lui.</p>
+
+<p>Eux, sans autre pr&eacute;ambule, prirent des si&egrave;ges et s'install&egrave;rent.
+L'accusateur public au chevet du lit, Simon au pied, le greffier pr&egrave;s de
+la fen&ecirc;tre, les gardes nationaux et leur lieutenant sur le c&ocirc;t&eacute; et un
+peu dans l'ombre.</p>
+
+<p>Ceux d'entre les assistants qui regardaient le petit prisonnier avec
+quelque int&eacute;r&ecirc;t ou m&ecirc;me quelque curiosit&eacute;, remarqu&egrave;rent la p&acirc;leur de
+l'enfant, son embonpoint singulier, qui n'&eacute;tait que de la bouffissure,
+et le fl&eacute;chissement de ses jambes, dont les articulations commen&ccedil;aient &agrave;
+se tum&eacute;fier.</p>
+
+<p>&mdash;Cet enfant est bien malade, dit le lieutenant avec une assurance qui
+fit retourner Fouquier-Tinville, d&eacute;j&agrave; assis et pr&ecirc;t &agrave; interroger.</p>
+
+<p>Le petit Capet leva les yeux et chercha dans la p&eacute;nombre celui qui avait
+prononc&eacute; ces paroles, et il reconnut le m&ecirc;me jeune homme qui, une fois
+d&eacute;j&agrave;, avait, dans la cour du Temple, emp&ecirc;ch&eacute; Simon de le battre. Un
+rayonnement doux et intelligent circula dans ses prunelles d'un bleu
+fonc&eacute;, mais ce fut tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! c'est toi, citoyen Lorin, dit Simon appelant ainsi l'attention
+de Fouquier-Tinville sur l'ami de Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Moi-m&ecirc;me, citoyen Simon, r&eacute;pliqua Lorin avec son imperturbable aplomb.</p>
+
+<p>Et, comme Lorin, quoique toujours pr&ecirc;t &agrave; faire face au danger, n'&eacute;tait
+point homme &agrave; le chercher inutilement, il profita de la circonstance
+pour saluer Fouquier-Tinville, qui lui rendit poliment son salut.</p>
+
+<p>&mdash;Tu fais observer, je crois, citoyen, dit alors l'accusateur public,
+que l'enfant est malade; es-tu m&eacute;decin?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;tudi&eacute; la m&eacute;decine, au moins, si je ne suis pas docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que lui trouves-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Comme sympt&ocirc;me de maladie? demanda Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui trouve les joues et les yeux bouffis, les mains p&acirc;les et
+maigres, les genoux tum&eacute;fi&eacute;s; et, si je lui t&acirc;tais le pouls, je
+constaterais, j'en suis s&ucirc;r, un mouvement de quatre-vingt-cinq &agrave;
+quatre-vingt-dix pulsations &agrave; la minute.</p>
+
+<p>L'enfant parut insensible &agrave; l'&eacute;num&eacute;ration de ses souffrances.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; quoi la science peut-elle attribuer l'&eacute;tat du prisonnier? demanda
+l'accusateur public. Lorin se gratta le bout du nez en murmurant:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Philis veut me faire parler,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je n'en ai pas la moindre envie.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Puis, tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, citoyen, r&eacute;pliqua-t-il, je ne connais pas assez le r&eacute;gime du
+petit Capet pour te r&eacute;pondre.... Cependant....</p>
+
+<p>Simon pr&ecirc;tait une oreille attentive, et riait sous cape de voir son
+ennemi tout pr&egrave;s de se compromettre.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, continua Lorin, je crois qu'il ne prend pas assez
+d'exercice.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien, le petit gueux! dit Simon, il ne veut plus marcher.
+L'enfant resta insensible &agrave; l'apostrophe du cordonnier.</p>
+
+<p>Fouquier-Tinville se leva, vint &agrave; Lorin, et lui parla tout bas.</p>
+
+<p>Personne n'entendit les paroles de l'accusateur public; mais il &eacute;tait
+&eacute;vident que ces paroles avaient la forme de l'interrogation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! crois-tu cela, citoyen? C'est bien grave pour une m&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, nous allons le savoir, dit Fouquier; Simon pr&eacute;tend le lui
+avoir entendu dire &agrave; lui-m&ecirc;me, et s'est engag&eacute; &agrave; le lui faire avouer.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait hideux, dit Lorin; mais enfin cela est possible:
+l'Autrichienne n'est pas exempte de p&eacute;ch&eacute;; et, &agrave; tort ou &agrave; raison, cela
+ne me regarde pas.... On en a fait une Messaline; mais ne pas se
+contenter de cela et vouloir en faire une Agrippine, cela me parait un
+peu fort, je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce qui a &eacute;t&eacute; rapport&eacute; par Simon, dit Fouquier impassible.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne doute pas que Simon n'ait dit cela... il y a des hommes
+qu'aucune accusation n'effraye, m&ecirc;me les accusations impossibles.... Mais
+ne trouves-tu pas, continua Lorin en regardant fixement Fouquier, ne
+trouves-tu pas, toi qui es un homme intelligent et probe, toi qui es un
+homme fort enfin, que demander &agrave; un enfant de pareils d&eacute;tails sur celle
+que les lois les plus naturelles et les plus sacr&eacute;es de la nature lui
+ordonnent de respecter, c'est presque insulter &agrave; l'humanit&eacute; tout enti&egrave;re
+dans la personne de cet enfant?</p>
+
+<p>L'accusateur ne sourcilla point; il tira une note de sa poche et la fit
+voir &agrave; Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;La Convention m'ordonne d'informer, dit-il; le reste ne me regarde
+pas, j'informe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit Lorin; et j'avoue que, si cet enfant avouait....</p>
+
+<p>Et le jeune homme secoua la t&ecirc;te avec d&eacute;go&ucirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, continua Fouquier, ce n'est pas sur la seule d&eacute;nonciation
+de Simon que nous proc&eacute;dons; tiens, l'accusation est publique.</p>
+
+<p>Et Fouquier tira un second papier de sa poche. Celui-l&agrave;, c'&eacute;tait un
+num&eacute;ro de la feuille qu'on appelait le <i>P&egrave;re Duchesne</i>, et qui, comme on
+le sait, &eacute;tait r&eacute;dig&eacute;e par H&eacute;bert. L'accusation, en effet, y &eacute;tait
+formul&eacute;e en toutes lettres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;crit, c'est m&ecirc;me imprim&eacute;, dit Lorin; mais n'importe, jusqu'&agrave; ce
+que j'aie entendu une pareille accusation sortir de la bouche de
+l'enfant, je m'entends, sortir volontairement, librement, sans
+menaces... eh bien...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, malgr&eacute; Simon et H&eacute;bert, je douterais comme tu doutes
+toi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Simon guettait impatiemment l'issue de cette conversation; le mis&eacute;rable
+ignorait le pouvoir qu'exerce sur l'homme intelligent le regard qu'il
+d&eacute;m&ecirc;le dans la foule: c'est un attrait tout de sympathie ou une
+impression de haine subite. Parfois c'est une puissance qui repousse,
+parfois c'est une force qui attire, qui fait d&eacute;couler la pens&eacute;e et
+d&eacute;river la personne m&ecirc;me de l'homme jusqu'&agrave; cet autre homme de force
+&eacute;gale ou de force sup&eacute;rieure qu'il reconna&icirc;t dans la foule.</p>
+
+<p>Mais Fouquier avait senti le poids du regard de Lorin, et voulait &ecirc;tre
+compris de cet observateur.</p>
+
+<p>&mdash;L'interrogatoire va commencer, dit l'accusateur public; greffier,
+prends la plume.</p>
+
+<p>Celui-ci venait d'&eacute;crire les pr&eacute;liminaires d'un proc&egrave;s-verbal, et
+attendait, comme Simon, comme Hanriot, comme tous enfin, que le colloque
+de Fouquier-Tinville et de Lorin e&ucirc;t cess&eacute;.</p>
+
+<p>L'enfant seul paraissait compl&egrave;tement &eacute;tranger &agrave; la sc&egrave;ne dont il &eacute;tait
+le principal acteur, et avait repris ce regard atone qu'avait un instant
+illumin&eacute; l'&eacute;clair d'une supr&ecirc;me intelligence.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit Hanriot, le citoyen Fouquier-Tinville va interroger
+l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Capet, dit l'accusateur, sais-tu ce qu'est devenue ta m&egrave;re? Le petit
+Louis passa d'une p&acirc;leur de marbre &agrave; une rougeur br&ucirc;lante. Mais il ne
+r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;M'as-tu entendu, Capet? reprit l'accusateur. M&ecirc;me silence.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il entend bien, dit Simon; mais il est comme les singes, il ne
+veut pas r&eacute;pondre, de peur qu'on ne le prenne pour un homme et qu'on ne
+le fasse travailler.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;ponds, Capet, dit Hanriot; c'est la commission de la Convention qui
+t'interroge, et tu dois ob&eacute;issance aux lois. L'enfant p&acirc;lit, mais ne
+r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>Simon fit un geste de rage; chez ces natures brutales et stupides, la
+fureur est une ivresse accompagn&eacute;e des hideux sympt&ocirc;mes de l'ivresse du
+vin.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu r&eacute;pondre, louveteau! dit-il en lui montrant le poing.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Simon, dit Fouquier-Tinville, tu n'as pas la parole.</p>
+
+<p>Ce mot, dont il avait pris l'habitude au tribunal r&eacute;volutionnaire, lui
+&eacute;chappa.</p>
+
+<p>&mdash;Entends-tu, Simon, dit Lorin, tu n'as pas la parole; c'est la seconde
+fois qu'on te dit cela devant moi; la premi&egrave;re, c'&eacute;tait quand tu
+accusais la fille de la m&egrave;re Tison, &agrave; laquelle tu as eu le plaisir de
+faire couper le cou.</p>
+
+<p>Simon se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Ta m&egrave;re t'aimait-elle, Capet? demanda Fouquier. M&ecirc;me silence.</p>
+
+<p>&mdash;On dit que non, continua l'accusateur.</p>
+
+<p>Quelque chose comme un p&acirc;le sourire passa sur les l&egrave;vres de l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand je vous dis, hurla Simon, qu'il m'a dit &agrave; moi qu'elle
+l'aimait trop.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde, Simon, comme c'est f&acirc;cheux que le petit Capet, si bavard dans
+le t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, devienne muet devant le monde, dit Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si nous &eacute;tions seuls! dit Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si vous &eacute;tiez seuls, mais vous n'&ecirc;tes pas seuls malheureusement.
+Oh! si vous &eacute;tiez seuls, brave Simon, excellent patriote, comme tu
+rosserais le pauvre enfant, hein? Mais tu n'es pas seul, et tu n'oses
+pas, &ecirc;tre inf&acirc;me! devant nous autres, honn&ecirc;tes gens, qui savons que les
+anciens, sur lesquels nous essayons de nous modeler, respectaient tout
+ce qui &eacute;tait faible; tu n'oses pas, car tu n'es pas seul, et tu n'es pas
+vaillant, mon digne homme, quand tu as des enfants de cinq pieds six
+pouces &agrave; combattre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... murmura Simon en grin&ccedil;ant des dents.</p>
+
+<p>&mdash;Capet, reprit Fouquier, as-tu fait quelque confidence &agrave; Simon?</p>
+
+<p>Le regard de l'enfant prit, sans se d&eacute;tourner, une expression d'ironie
+impossible &agrave; d&eacute;crire.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ta m&egrave;re? continua l'accusateur. Un &eacute;clair de m&eacute;pris passa dans le
+regard.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;ponds oui ou non, s'&eacute;cria Hanriot.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;ponds oui! hurla Simon en levant son tire-pied sur l'enfant.
+L'enfant frissonna, mais ne fit aucun mouvement pour &eacute;viter le coup. Les
+assistants pouss&egrave;rent une esp&egrave;ce de cri de r&eacute;pulsion.</p>
+
+<p>Lorin fit mieux, il s'&eacute;lan&ccedil;a, et, avant que le bras de Simon se f&ucirc;t
+abaiss&eacute;, il le saisit par le poignet.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu me l&acirc;cher? vocif&eacute;ra Simon devenant pourpre de rage.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Fouquier, il n'y a point de mal &agrave; ce qu'une m&egrave;re aime son
+enfant; dis-nous de quelle mani&egrave;re ta m&egrave;re t'aimait, Capet. Cela peut
+lui &ecirc;tre utile.</p>
+
+<p>Le jeune prisonnier tressaillit &agrave; cette id&eacute;e qu'il pouvait &ecirc;tre utile &agrave;
+sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'aimait comme une m&egrave;re aime son fils, monsieur, dit-il; il n'y a
+pas deux mani&egrave;res pour les m&egrave;res d'aimer leurs enfants, ni pour les
+enfants d'aimer leur m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, petit serpent, je soutiens que tu m'as dit que ta m&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Tu auras r&ecirc;v&eacute; cela, interrompit tranquillement Lorin; tu dois avoir
+souvent le cauchemar, Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Lorin! Lorin! grin&ccedil;a Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, Lorin; apr&egrave;s! Il n'y a pas moyen de le battre, Lorin:
+c'est lui qui bat les autres quand ils sont m&eacute;chants; il n'y a pas moyen
+de le d&eacute;noncer, car ce qu'il vient de faire en arr&ecirc;tant ton bras, il l'a
+fait devant le g&eacute;n&eacute;ral Hanriot et le citoyen Fouquier-Tinville, qui
+l'approuvent, et ils ne sont pas des ti&egrave;des, ceux-l&agrave;! Il n'y a donc pas
+moyen de le faire guillotiner un peu, comme H&eacute;lo&iuml;se Tison; c'est
+f&acirc;cheux, c'est m&ecirc;me enrageant, mais c'est comme cela, mon pauvre Simon!</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard! plus tard! r&eacute;pondit le cordonnier avec son ricanement
+d'hy&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cher ami, dit Lorin; mais j'esp&egrave;re, avec l'aide de l'&Ecirc;tre
+supr&ecirc;me!... ah! tu t'attendais que j'allais dire avec l'aide de Dieu?
+mais j'esp&egrave;re, avec l'aide de l'&Ecirc;tre supr&ecirc;me et de mon sabre, t'avoir
+&eacute;ventr&eacute; auparavant; mais range-toi, Simon, tu m'emp&ecirc;ches de voir.</p>
+
+<p>&mdash;Brigand!</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! tu m'emp&ecirc;ches d'entendre. Et Lorin &eacute;crasa Simon de son
+regard. Simon crispait ses poings, dont les noires bigarrures le
+rendaient fier; mais comme l'avait dit Lorin, il lui fallait se borner
+l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant qu'il a commenc&eacute; &agrave; parler, dit Hanriot, il continuera sans
+doute; continue, citoyen Fouquier.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu r&eacute;pondre maintenant? demanda Fouquier. L'enfant rentra dans
+son silence.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, citoyen, tu vois! dit Simon.</p>
+
+<p>&mdash;L'obstination de cet enfant est &eacute;trange, dit Hanriot, troubl&eacute; malgr&eacute;
+lui par cette fermet&eacute; toute royale.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mal conseill&eacute;, dit Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui? demanda Hanriot.</p>
+
+<p>&mdash;Dame, par son patron.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'accuses? s'&eacute;cria Simon; tu me d&eacute;nonces?... Ah! c'est curieux...</p>
+
+<p>&mdash;Prenons-le par la douceur, dit Fouquier.</p>
+
+<p>Se retournant alors vers l'enfant, qu'on e&ucirc;t dit compl&egrave;tement
+insensible:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon enfant, dit-il, r&eacute;pondez &agrave; la commission nationale;
+n'aggravez pas votre situation en refusant des &eacute;claircissements utiles;
+vous avez parl&eacute; au citoyen Simon des caresses que vous faisait votre
+m&egrave;re, de la fa&ccedil;on dont elle vous faisait ces caresses, de sa fa&ccedil;on de
+vous aimer.</p>
+
+<p>Louis promena sur l'assembl&eacute;e un regard qui devint haineux en s'arr&ecirc;tant
+sur Simon, mais il ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez-vous malheureux? demanda l'accusateur; vous trouvez-vous
+mal log&eacute;, mal nourri, mal trait&eacute;? voulez-vous plus de libert&eacute;, un autre
+ordinaire, une autre prison, un autre gardien? voulez-vous un cheval
+pour vous promener? voulez-vous qu'on vous accorde la soci&eacute;t&eacute; d'enfants
+de votre &acirc;ge?</p>
+
+<p>Louis reprit le profond silence dont il n'&eacute;tait sorti que pour d&eacute;fendre
+sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>La commission demeura interdite d'&eacute;tonnement; tant de fermet&eacute;, tant
+d'intelligence &eacute;taient incroyables dans un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! ces rois, dit Hanriot &agrave; voix basse, quelle race! c'est comme les
+tigres; tout petits, ils ont de la m&eacute;chancet&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment r&eacute;diger le proc&egrave;s-verbal? demanda le greffier embarrass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'&agrave; en charger Simon, dit Lorin; il n'y a rien &agrave; &eacute;crire,
+cela fera son affaire &agrave; merveille.</p>
+
+<p>Simon montra le poing &agrave; son implacable ennemi. Lorin se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne riras point comme cela le jour o&ugrave; tu &eacute;ternueras dans le sac, dit
+Simon ivre de fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si je te pr&eacute;c&eacute;derai ou si je te suivrai dans la petite
+c&eacute;r&eacute;monie dont tu me menaces, dit Lorin; mais ce que je sais, c'est que
+beaucoup riront le jour o&ugrave; ce sera ton tour. Dieux!... j'ai dit dieux au
+pluriel... dieux! seras-tu laid ce jour-l&agrave;, Simon! tu seras hideux.</p>
+
+<p>Et Lorin se retira derri&egrave;re la commission avec un franc &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>La commission n'avait plus rien &agrave; faire, elle sortit.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'enfant, une fois d&eacute;livr&eacute; de ses interrogateurs, il se mit &agrave;
+chantonner sur son lit un petit refrain m&eacute;lancolique qui &eacute;tait la
+chanson favorite de son p&egrave;re.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a><a href="#table">XXXIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le bouquet de violettes</a></h3>
+
+
+<p>La paix, comme on a d&ucirc; le pr&eacute;voir, ne pouvait habiter longtemps cette
+demeure si heureuse qui renfermait Genevi&egrave;ve et Maurice.</p>
+
+<p>Dans les temp&ecirc;tes qui d&eacute;cha&icirc;nent le vent et la foudre, le nid des
+colombes est agit&eacute; avec l'arbre qui les rec&egrave;le.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve tomba d'un effroi dans un autre; elle ne craignait plus pour
+Maison-Rouge, elle trembla pour Maurice.</p>
+
+<p>Elle connaissait assez son mari pour savoir que, du moment o&ugrave; il avait
+disparu, il &eacute;tait sauv&eacute;; s&ucirc;re de son salut, elle trembla pour elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Elle n'osait confier ses douleurs &agrave; l'homme le moins timide de cette
+&eacute;poque o&ugrave; personne n'avait peur; mais elles apparaissaient manifestes
+dans ses yeux rougis et sur ses l&egrave;vres p&acirc;lissantes.</p>
+
+<p>Un jour, Maurice entra doucement et sans que Genevi&egrave;ve, plong&eacute;e dans une
+r&ecirc;verie profonde, l'entend&icirc;t entrer. Maurice s'arr&ecirc;ta sur le seuil, et
+vit Genevi&egrave;ve assise, immobile, les yeux fixes, ses bras inertes &eacute;tendus
+sur ses genoux, sa t&ecirc;te pensive inclin&eacute;e sur sa poitrine.</p>
+
+<p>Il la regarda un instant avec une profonde tristesse; car tout ce qui
+se passait dans le c&oelig;ur de la jeune femme lui fut r&eacute;v&eacute;l&eacute; comme s'il e&ucirc;t
+pu y lire jusqu'&agrave; sa derni&egrave;re pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Puis, faisant un pas vers elle:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aimez plus la France, Genevi&egrave;ve, lui dit-il, avouez-le-moi.
+Vous fuyez jusqu'&agrave; l'air qu'on y respire, et ce n'est pas sans
+r&eacute;pugnance que vous vous approchez de la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit Genevi&egrave;ve, je sais bien que je ne puis vous cacher ma
+pens&eacute;e; vous avez devin&eacute; juste, Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant un beau pays! dit le jeune homme, la vie y est
+importante et bien remplie aujourd'hui: cette activit&eacute; bruyante de la
+tribune, des clubs, des conspirations, rend bien douces les heures du
+foyer. On aime si ardemment quand on rentre chez soi avec la crainte de
+ne plus aimer le lendemain, parce que le lendemain on aura cess&eacute; de
+vivre!</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Pays ingrat &agrave; servir! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous qui avez tant fait pour sa libert&eacute;, n'&ecirc;tes-vous pas
+aujourd'hui &agrave; moiti&eacute; suspect?</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, ch&egrave;re Genevi&egrave;ve, dit Maurice avec un regard ivre d'amour,
+vous, l'ennemie jur&eacute;e de cette libert&eacute;, vous qui avez fait tant contre
+elle, vous dormez paisible et inviolable sous le toit du r&eacute;publicain; il
+y a compensation, comme vous voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Genevi&egrave;ve, oui; mais cela ne durera point longtemps, car ce
+qui est injuste ne peut durer.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que moi, c'est-&agrave;-dire une aristocrate, moi qui r&ecirc;ve
+sournoisement la d&eacute;faite de votre parti et la ruine de vos id&eacute;es, moi
+qui conspire jusque dans votre maison le retour de l'ancien r&eacute;gime, moi
+qui, reconnue, vous condamne &agrave; la mort et &agrave; la honte, selon vos
+opinions, du moins; moi, Maurice, je ne resterai pas ici comme le
+mauvais g&eacute;nie de la maison; je ne vous entra&icirc;nerai pas &agrave; l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; irez-vous, Genevi&egrave;ve?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; j'irai? Un jour que vous serez sorti, Maurice, j'irai me d&eacute;noncer
+moi-m&ecirc;me sans dire d'o&ugrave; je viens.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cria Maurice atteint jusqu'au fond du c&oelig;ur, de l'ingratitude,
+d&eacute;j&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit la jeune femme en jetant ses bras au cou de Maurice;
+non, mon ami, de l'amour, et de l'amour le plus d&eacute;vou&eacute;, je vous le jure.
+Je n'ai pas voulu que mon fr&egrave;re f&ucirc;t pris et tu&eacute; comme un rebelle; je ne
+veux pas que mon amant soit pris et tu&eacute; comme un tra&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez cela, Genevi&egrave;ve? s'&eacute;cria Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel! r&eacute;pondit la jeune femme.
+D'ailleurs, ce n'est rien que d'avoir la crainte, j'ai le remords.</p>
+
+<p>Et elle inclina sa t&ecirc;te comme si le remords &eacute;tait trop lourd &agrave; porter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Genevi&egrave;ve! dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez bien ce que je dis et surtout ce que j'&eacute;prouve,
+Maurice, continua Genevi&egrave;ve, car ce remords, vous l'avez aussi.... Vous
+savez, Maurice, que je me suis donn&eacute;e sans m'appartenir; que vous m'avez
+prise sans que j'eusse le droit de me donner.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! dit Maurice, assez!</p>
+
+<p>Son front se plissa, et une sombre r&eacute;solution brilla dans ses yeux si
+purs.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous montrerai, Genevi&egrave;ve, continua le jeune homme, que je vous
+aime uniquement. Je vous donnerai la preuve que nul sacrifice n'est
+au-dessus de mon amour. Vous ha&iuml;ssez, la France, eh bien, soit, nous
+quitterons la France.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve joignit les mains, et regarda son amant avec une expression
+d'admiration enthousiaste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me trompez pas, Maurice? balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous ai-je tromp&eacute;e? demanda Maurice; est-ce le jour o&ugrave; je me
+suis d&eacute;shonor&eacute; pour vous acqu&eacute;rir?</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve rapprocha ses l&egrave;vres des l&egrave;vres de Maurice, et resta, pour
+ainsi dire, suspendue au cou de son amant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu as raison, Maurice, dit-elle, et c'est moi qui me trompais. Ce
+que j'&eacute;prouve, ce n'est plus du remords; peut-&ecirc;tre est-ce une
+d&eacute;gradation de mon &acirc;me; mais toi, du moins, tu la comprendras, je t'aime
+trop pour &eacute;prouver un autre sentiment que la frayeur de te perdre.
+Allons bien loin, mon ami; allons l&agrave; o&ugrave; personne ne pourra nous
+atteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci! dit Maurice transport&eacute; de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment fuir? dit Genevi&egrave;ve tressaillant &agrave; cette horrible pens&eacute;e.
+On n'&eacute;chappe pas facilement aujourd'hui au poignard des assassins du 2
+septembre, ou &agrave; la hache des bourreaux du 21 janvier.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve! dit Maurice, Dieu nous prot&egrave;ge. &Eacute;coute, une bonne action
+que j'ai voulu faire &agrave; propos de ce 2 septembre dont tu parlais tout &agrave;
+l'heure va porter sa r&eacute;compense aujourd'hui. J'avais le d&eacute;sir de sauver
+un pauvre pr&ecirc;tre qui avait &eacute;tudi&eacute; avec moi. J'allai trouver Danton, et,
+sur sa demande, le comit&eacute; de Salut public a sign&eacute; un passeport pour ce
+malheureux et pour sa s&oelig;ur. Ce passeport, Danton me le remit; mais le
+malheureux pr&ecirc;tre, au lieu de venir le chercher chez moi comme je le lui
+avais recommand&eacute;, a &eacute;t&eacute; s'enfermer aux Carmes: il y est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce passeport? dit Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai toujours; il vaut un million aujourd'hui; il vaut plus que
+cela, Genevi&egrave;ve, il vaut la vie, il vaut le bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'&eacute;cria la jeune femme, soyez b&eacute;ni!</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, ma fortune consiste, tu le sais, en une terre que r&eacute;git un
+vieux serviteur de la famille, patriote pur, &acirc;me loyale dans laquelle
+nous pouvons nous confier. Il m'en fera passer les revenus o&ugrave; je
+voudrai. En gagnant Boulogne, nous passerons chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; demeure-t-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&egrave;s d'Abbeville.</p>
+
+<p>&mdash;Quand partirons-nous, Maurice?</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas qu'on sache que nous partons.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne le saura. Je cours chez Lorin; il a un cabriolet sans
+cheval! moi, j'ai un cheval sans voiture; nous partirons aussit&ocirc;t que je
+serai revenu. Toi, reste ici, Genevi&egrave;ve, et pr&eacute;pare toutes choses pour
+ce d&eacute;part. Nous avons besoin de peu de bagages: nous rach&egrave;terons ce qui
+nous manquera en Angleterre. Je vais donner &agrave; Sc&eacute;vola une commission qui
+l'&eacute;loigne. Lorin lui expliquera ce soir notre d&eacute;part: et ce soir nous
+serons d&eacute;j&agrave; loin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en route, si l'on nous arr&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;N'avons-nous point notre passeport? Nous allons chez Hubert, c'est le
+nom de cet intendant. Hubert fait partie de la municipalit&eacute; d'Abbeville;
+d'Abbeville &agrave; Boulogne, il nous accompagne et nous sauvegarde; &agrave;
+Boulogne, nous ach&egrave;terons ou nous fr&eacute;terons une barque. Je puis,
+d'ailleurs, passer au comit&eacute; et me faire donner une mission pour
+Abbeville. Mais non, pas de supercherie, n'est-ce pas, Genevi&egrave;ve?
+Gagnons notre bonheur en risquant notre vie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, mon ami, et nous r&eacute;ussirons. Mais comme tu es parfum&eacute; ce
+matin, mon ami! dit la jeune femme en cachant son visage dans la
+poitrine de Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; j'avais achet&eacute; un bouquet de violettes &agrave; ton intention, ce
+matin, en passant devant le Palais-&Eacute;galit&eacute;; mais, en entrant ici, en te
+voyant si triste, je n'ai plus pens&eacute; qu'&agrave; te demander les causes de
+cette tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! donne-le-moi, je te le rendrai. Genevi&egrave;ve respira l'odeur du
+bouquet avec cette esp&egrave;ce de fanatisme que les organisations nerveuses
+ont presque toujours pour les parfums. Tout &agrave; coup ses yeux se
+mouill&egrave;rent de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu? demanda Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre H&eacute;lo&iuml;se! murmura Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, fit Maurice avec un soupir. Mais, pensons &agrave; nous, ch&egrave;re amie,
+et laissons les morts, de quelque parti qu'ils soient, dormir dans la
+tombe que le d&eacute;vouement leur a creus&eacute;e. Adieu! je pars.</p>
+
+<p>&mdash;Reviens bien vite.</p>
+
+<p>&mdash;En moins d'une demi-heure je suis ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si Lorin n'&eacute;tait pas chez lui?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! son domestique me conna&icirc;t; ne puis-je prendre chez lui
+tout ce qu'il me pla&icirc;t, m&ecirc;me en son absence, comme lui ferait ici?</p>
+
+<p>&mdash;Bien! bien!</p>
+
+<p>&mdash;Toi, ma Genevi&egrave;ve, pr&eacute;pare tout, en te bornant, comme je te le dis, au
+strict n&eacute;cessaire; il ne faut pas que notre d&eacute;part ait l'air d'un
+d&eacute;m&eacute;nagement.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille. Le jeune homme fit un pas vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice! dit Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Il se retourna, et vit la jeune femme les bras &eacute;tendus vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir! au revoir! dit-il, mon amour, et bon courage! dans une
+demi-heure je suis de retour ici. Genevi&egrave;ve demeura seule charg&eacute;e, comme
+nous l'avons dit, des pr&eacute;paratifs du d&eacute;part.</p>
+
+<p>Ces pr&eacute;paratifs, elle les accomplissait avec une esp&egrave;ce de fi&egrave;vre. Tant
+qu'elle resterait &agrave; Paris, elle se faisait &agrave; elle-m&ecirc;me l'effet d'&ecirc;tre
+doublement coupable. Une fois hors de France, une fois &agrave; l'&eacute;tranger, il
+lui semblait que son crime, crime qui &eacute;tait plut&ocirc;t celui de la fatalit&eacute;
+que le sien, il lui semblait que son crime lui p&egrave;serait moins.</p>
+
+<p>Elle allait m&ecirc;me jusqu'&agrave; esp&eacute;rer que, dans la solitude et l'isolement,
+elle finirait par oublier qu'il exist&acirc;t d'autre homme que Maurice.</p>
+
+<p>Ils devaient fuir en Angleterre, c'&eacute;tait une chose convenue. Ils
+auraient l&agrave; une petite maison, un petit cottage bien seul, bien isol&eacute;,
+bien ferm&eacute; &agrave; tous les yeux; ils changeraient de nom, et, de leurs deux
+noms, ils en feraient un seul.</p>
+
+<p>L&agrave;, ils prendraient deux serviteurs qui ignoreraient compl&egrave;tement leur
+pass&eacute;. Le hasard voulait que Maurice et Genevi&egrave;ve parlassent tous deux
+anglais.</p>
+
+<p>Ni l'un ni l'autre ne laissait rien en France qu'il e&ucirc;t &agrave; regretter, si
+ce n'est cette m&egrave;re que l'on regrette toujours, f&ucirc;t-elle une mar&acirc;tre, et
+qu'on appelle la patrie.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve commen&ccedil;a donc &agrave; disposer les objets qui &eacute;taient indispensables
+&agrave; leur voyage ou plut&ocirc;t &agrave; leur fuite.</p>
+
+<p>Elle &eacute;prouvait un plaisir indicible &agrave; distinguer des autres, parmi ces
+objets, ceux qui avaient la pr&eacute;dilection de Maurice: l'habit qui lui
+prenait le mieux la taille, la cravate qui seyait le mieux &agrave; son teint,
+les livres qu'il avait feuillet&eacute;s le plus souvent.</p>
+
+<p>Elle avait d&eacute;j&agrave; fait son choix; d&eacute;j&agrave;, dans l'attente des coffres qui
+devaient les renfermer, habits, linge, volumes couvraient les chaises,
+les canap&eacute;s, le piano.</p>
+
+<p>Soudain elle entendit la clef grincer dans la serrure.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit-elle, c'est Sc&eacute;vola qui rentre. Maurice ne l'aurait-il pas
+rencontr&eacute;? Elle continua sa besogne. Les portes du salon &eacute;taient
+ouvertes; elle entendit l'officieux remuer dans l'antichambre.</p>
+
+<p>Justement elle tenait un rouleau de musique et cherchait un lien pour
+l'assujettir.</p>
+
+<p>&mdash;Sc&eacute;vola! ajouta-t-elle.</p>
+
+<p>Un pas, qui allait se rapprochant, retentit dans la pi&egrave;ce voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Sc&eacute;vola! r&eacute;p&eacute;ta Genevi&egrave;ve, venez, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici! dit une voix.</p>
+
+<p>&Agrave; l'accent de cette voix, Genevi&egrave;ve se retourna brusquement et poussa un
+cri terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari! s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Moi-m&ecirc;me, dit avec calme Dixmer. Genevi&egrave;ve &eacute;tait sur une chaise,
+&eacute;levant les bras pour chercher dans une armoire un lien quelconque; elle
+sentit que la t&ecirc;te lui tournait, elle &eacute;tendit les bras et se laissa
+aller &agrave; la renverse, souhaitant de trouver un ab&icirc;me au-dessous d'elle
+pour s'y pr&eacute;cipiter.</p>
+
+<p>Dixmer la retint dans ses bras, et la porta sur un canap&eacute; o&ugrave; il l'assit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'avez-vous donc, ma ch&egrave;re? et qu'y a-t-il? demanda Dixmer;
+ma pr&eacute;sence produit-elle donc sur vous un si d&eacute;sagr&eacute;able effet?</p>
+
+<p>&mdash;Je me meurs! balbutia Genevi&egrave;ve en se renversant en arri&egrave;re et en
+appuyant ses deux mains sur ses yeux, pour ne pas voir la terrible
+apparition.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Dixmer, me croyiez-vous d&eacute;j&agrave; tr&eacute;pass&eacute;, ma ch&egrave;re? et vous
+fais-je l'effet d'un fant&ocirc;me?</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve regarda autour d'elle d'un air &eacute;gar&eacute;, et, apercevant le
+portrait de Maurice, elle se laissa glisser du canap&eacute;, tomba &agrave; genoux
+comme pour demander assistance &agrave; cette impuissante et insensible image
+qui continuait de sourire.</p>
+
+<p>La pauvre femme comprenait tout ce que Dixmer cachait de menaces sous le
+calme qu'il affectait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma ch&egrave;re enfant, continua le tanneur, c'est bien moi; peut-&ecirc;tre
+me croyiez-vous bien loin de Paris; mais non, j'y suis rest&eacute;. Le
+lendemain du jour o&ugrave; j'avais quitt&eacute; la maison, j'y suis retourn&eacute; et j'ai
+vu &agrave; sa place un fort beau tas de cendres. Je me suis inform&eacute; de vous,
+personne ne vous avait vue. Je me suis mis &agrave; votre recherche et j'ai eu
+beaucoup de peine &agrave; vous trouver. J'avoue que je ne vous croyais pas
+ici; cependant, j'en eus soup&ccedil;on, puisque, comme vous le voyez, je suis
+venu. Mais le principal est que me voici et que vous voil&agrave;. Comment se
+porte Maurice? En v&eacute;rit&eacute;, je suis s&ucirc;r que vous avez beaucoup souffert,
+vous si bonne royaliste, d'avoir &eacute;t&eacute; forc&eacute;e de vivre sous le m&ecirc;me toit
+qu'un r&eacute;publicain si fanatique.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! murmura Genevi&egrave;ve, mon Dieu! ayez piti&eacute; de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s cela, continua Dixmer en regardant autour de lui, ce qui me
+console, ma ch&egrave;re, c'est que vous &ecirc;tes tr&egrave;s bien log&eacute;e ici et que vous
+ne me paraissez pas avoir beaucoup souffert de la proscription. Moi,
+depuis l'incendie de notre maison et la ruine de notre fortune, j'ai
+err&eacute; assez &agrave; l'aventure, habitant le fond des caves, la cale des
+bateaux, quelquefois m&ecirc;me les cloaques qui aboutissent &agrave; la Seine.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! fit Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l&agrave; de forts beaux fruits; moi, j'ai d&ucirc; souvent me passer de
+dessert, &eacute;tant forc&eacute; de me passer de d&icirc;ner. Genevi&egrave;ve cacha en
+sanglotant sa t&ecirc;te dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, continua Dixmer, que je manquasse d'argent; j'ai, Dieu merci,
+emport&eacute; sur moi une trentaine de mille francs en or, ce qui vaut
+aujourd'hui cinq cent mille francs; mais le moyen qu'un charbonnier, un
+p&ecirc;cheur, ou un chiffonnier tire des louis de sa poche pour acheter un
+morceau de fromage ou un saucisson! Eh! mon Dieu, oui, madame; j'ai
+successivement adopt&eacute; ces trois costumes. Aujourd'hui, pour mieux me
+d&eacute;guiser, je suis en patriote, en exag&eacute;r&eacute;, en Marseillais. Je grasseye
+et je jure. Dame! un proscrit ne circule pas dans Paris aussi facilement
+qu'une jeune et jolie femme, et je n'avais pas le bonheur de conna&icirc;tre
+une r&eacute;publicaine ardente qui p&ucirc;t me cacher &agrave; tous les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, monsieur, s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve, ayez piti&eacute; de moi! vous voyez
+bien que je meurs!</p>
+
+<p>&mdash;D'inqui&eacute;tude, je comprends cela; vous avez &eacute;t&eacute; fort inqui&egrave;te de moi;
+mais, consolez-vous, me voil&agrave;; je reviens et nous ne nous quitterons
+plus, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous allez me tuer! s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve. Dixmer la regarda avec un
+sourire effrayant.</p>
+
+<p>&mdash;Tuer une femme innocente! Oh! madame, que dites-vous donc l&agrave;? Il faut
+que le chagrin que vous a inspir&eacute; mon absence vous ait fait perdre
+l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve, monsieur, je vous demande &agrave; mains jointes
+de me tuer plut&ocirc;t que de me torturer par de si cruelles railleries. Non,
+je ne suis pas innocente; oui, je suis criminelle; oui, je m&eacute;rite la
+mort. Tuez-moi, monsieur, tuez-moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous avouez que vous m&eacute;ritez la mort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et que, pour expier je ne sais quel crime dont vous vous accusez, vous
+subirez cette mort sans vous plaindre?</p>
+
+<p>&mdash;Frappez, monsieur, je ne pousserai pas un cri; et, au lieu de la
+maudire, je b&eacute;nirai la main qui me frappera.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, je ne veux pas vous frapper; cependant vous mourrez,
+c'est probable. Seulement, votre mort, au lieu d'&ecirc;tre ignominieuse,
+comme vous pourriez le craindre, sera glorieuse &agrave; l'&eacute;gal des plus belles
+morts. Remerciez-moi, madame, je vous punirai en vous immortalisant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, que ferez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Vous poursuivrez le but vers lequel nous tendions quand nous avons &eacute;t&eacute;
+interrompus dans notre route. Pour vous et pour moi, vous tomberez
+coupable; pour tous, vous mourrez martyre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! vous me rendez folle en me parlant ainsi. O&ugrave; me
+conduisez-vous? o&ugrave; m'entra&icirc;nez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la mort, probablement.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi faire une pri&egrave;re alors.</p>
+
+<p>&mdash;Votre pri&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui?</p>
+
+<p>&mdash;Peu vous importe! du moment que vous me tuez, je paye ma dette, et, si
+j'ai pay&eacute;, je ne vous dois rien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit Dixmer en se retirant dans l'autre chambre; je vous
+attends. Il sortit du salon.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve alla s'agenouiller devant le portrait, en serrant de ses deux
+mains son c&oelig;ur pr&ecirc;t &agrave; se briser.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, dit-elle tout bas, pardonne-moi. Je ne m'attendais pas &agrave; &ecirc;tre
+heureuse, mais j'esp&eacute;rais pouvoir te rendre heureux. Maurice, je
+t'enl&egrave;ve un bonheur qui faisait ta vie; pardonne-moi ta mort, mon
+bien-aim&eacute;!</p>
+
+<p>Et, coupant une boucle de ses longs cheveux, elle la noua autour du
+bouquet de violettes et le d&eacute;posa au bas du portrait, qui parut prendre,
+tout insensible qu'&eacute;tait cette toile muette, une expression douloureuse
+pour la voir partir.</p>
+
+<p>Du moins cela parut ainsi &agrave; Genevi&egrave;ve &agrave; travers ses larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, &ecirc;tes-vous pr&ecirc;te, madame? demanda Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave;! murmura Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! prenez votre temps, madame!... r&eacute;pliqua Dixmer; je ne suis pas
+press&eacute;, moi! D'ailleurs, Maurice ne tardera probablement pas &agrave; rentrer,
+et je serais charm&eacute; de le remercier de l'hospitalit&eacute; qu'il vous a
+donn&eacute;e.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve tressaillit de terreur &agrave; cette id&eacute;e que son amant et son mari
+pouvaient se rencontrer. Elle se releva comme mue par un ressort.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, monsieur, dit-elle, je suis pr&ecirc;te! Dixmer passa le
+premier. La tremblante Genevi&egrave;ve le suivit, les yeux &agrave; moiti&eacute; ferm&eacute;s, la
+t&ecirc;te renvers&eacute;e en arri&egrave;re; ils mont&egrave;rent dans un fiacre qui attendait &agrave;
+la porte; la voiture roula. Comme l'avait dit Genevi&egrave;ve, c'&eacute;tait fini.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XL" id="XL"></a><a href="#table">XL</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le cabaret du Puits-de-No&eacute;</a></h3>
+
+
+<p>Cet homme v&ecirc;tu d'une carmagnole, que nous avons vu arpenter en long et
+en large la salle des Pas-Perdus, et que nous avons entendu, pendant
+l'exp&eacute;dition de l'architecte Giraud, du g&eacute;n&eacute;ral Hanriot et du p&egrave;re
+Richard, &eacute;changer quelques paroles avec le guichetier rest&eacute; de garde &agrave;
+la porte du souterrain; ce patriote enrag&eacute; avec son bonnet d'ours et ses
+moustaches &eacute;paisses, qui s'&eacute;tait donn&eacute; &agrave; Simon comme ayant port&eacute; la t&ecirc;te
+de la princesse de Lamballe, se trouvait le lendemain de cette soir&eacute;e,
+si vari&eacute;e en &eacute;motions, vers sept heures du soir, au cabaret du
+Puits-de-No&eacute;, situ&eacute;, comme nous l'avons dit, au coin de la rue de la
+Vieille-Draperie.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait l&agrave;, chez le marchand, ou plut&ocirc;t chez la marchande de vin, au
+fond d'une salle noire et enfum&eacute;e par le tabac et les chandelles,
+faisant semblant de d&eacute;vorer un plat de poisson au beurre noir.</p>
+
+<p>La salle o&ugrave; il soupait &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s d&eacute;serte; deux ou trois habitu&eacute;s
+de la maison seulement &eacute;taient demeur&eacute;s apr&egrave;s les autres, jouissant du
+privil&egrave;ge que leur donnait leur visite quotidienne dans l'&eacute;tablissement.</p>
+
+<p>La plupart des tables &eacute;taient vides; mais, il faut le dire en l'honneur
+du cabaret du Puits-de-No&eacute;, les nappes rouges, ou plut&ocirc;t violac&eacute;es,
+r&eacute;v&eacute;laient le passage d'un nombre satisfaisant de convives rassasi&eacute;s.</p>
+
+<p>Les trois derniers convives disparurent successivement, et, vers huit
+heures moins un quart, le patriote se trouva seul.</p>
+
+<p>Alors il &eacute;loigna, avec un d&eacute;go&ucirc;t des plus aristocratiques, le plat
+grossier dont il paraissait faire un instant auparavant ses d&eacute;lices, et
+tira de sa poche une tablette de chocolat d'Espagne, qu'il mangea
+lentement, et avec une expression bien diff&eacute;rente de celle que nous lui
+avons vu essayer de donner &agrave; sa physionomie.</p>
+
+<p>De temps en temps, tout en croquant son chocolat d'Espagne et son pain
+noir, il jetait sur la porte vitr&eacute;e, ferm&eacute;e d'un rideau &agrave; carreaux
+blancs et rouges, des regards pleins d'une anxieuse impatience.
+Quelquefois il pr&ecirc;tait l'oreille et interrompait son frugal repas avec
+une distraction qui donnait fort &agrave; penser &agrave; la ma&icirc;tresse de la maison,
+assise &agrave; son comptoir, assez pr&egrave;s de la porte sur laquelle le patriote
+fixait les yeux, pour qu'elle p&ucirc;t, sans trop de vanit&eacute;, se croire
+l'objet de ses pr&eacute;occupations.</p>
+
+<p>Enfin, la sonnette de la porte d'entr&eacute;e retentit d'une certaine fa&ccedil;on
+qui fit tressaillir notre homme; il reprit son poisson, sans que la
+ma&icirc;tresse du cabaret remarqu&acirc;t qu'il en jetait la moiti&eacute; &agrave; un chien qui
+le regardait fam&eacute;liquement, et l'autre moiti&eacute; &agrave; un chat qui lan&ccedil;ait au
+chien de d&eacute;licats mais meurtriers coups de griffe.</p>
+
+<p>La porte au rideau rouge et blanc s'ouvrit &agrave; son tour; un homme entra,
+v&ecirc;tu &agrave; peu pr&egrave;s comme le patriote, &agrave; l'exception du bonnet &agrave; poil, qu'il
+avait remplac&eacute; par le bonnet rouge.</p>
+
+<p>Un &eacute;norme trousseau de clefs pendait &agrave; la ceinture de cet homme,
+ceinture de laquelle tombait aussi un large sabre d'infanterie &agrave;
+coquille de cuivre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma soupe! ma chopine! cria cet homme en entrant dans la salle commune,
+sans toucher &agrave; son bonnet rouge et en se contentant de faire &agrave; la
+ma&icirc;tresse de l'&eacute;tablissement un signe de t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Puis, avec un soupir de lassitude, il alla s'installer &agrave; la table
+voisine de celle o&ugrave; soupait notre patriote.</p>
+
+<p>La ma&icirc;tresse du cabaret, par suite de la d&eacute;f&eacute;rence qu'elle portait au
+nouvel arrivant, se leva et alla commander elle-m&ecirc;me les objets
+demand&eacute;s.</p>
+
+<p>Les deux hommes se tournaient le dos; l'un regardait dans la rue,
+l'autre vers le fond de la chambre. Pas un mot ne s'&eacute;changea entre les
+deux hommes tant que la ma&icirc;tresse du cabaret n'eut pas compl&egrave;tement
+disparu.</p>
+
+<p>Lorsque la porte se fut referm&eacute;e derri&egrave;re elle, et qu'&agrave; la lueur d'une
+seule chandelle suspendue &agrave; un bout de fil de fer, dans des proportions
+assez savantes pour que le luminaire f&ucirc;t divisible entre les deux
+convives, quand enfin l'homme au bonnet &agrave; poil se fut aper&ccedil;u, gr&acirc;ce &agrave; la
+glace plac&eacute;e en face de lui, que la chambre &eacute;tait parfaitement d&eacute;serte:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, dit-il &agrave; son compagnon sans se retourner.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, monsieur, dit le nouveau venu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, demanda le patriote avec la m&ecirc;me indiff&eacute;rence affect&eacute;e, o&ugrave; en
+sommes-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est fini.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui est fini?</p>
+
+<p>&mdash;Comme nous en sommes convenus, j'ai eu des raisons avec le p&egrave;re
+Richard pour le service, j'ai pr&eacute;text&eacute; ma faiblesse d'ou&iuml;e, mes
+&eacute;blouissements, et je me suis trouv&eacute; mal en plein greffe.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien; apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s, le p&egrave;re Richard a appel&eacute; sa femme, et sa femme m'a frott&eacute; les
+tempes avec du vinaigre, ce qui m'a fait revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, comme il &eacute;tait convenu entre nous, j'ai dit que le manque
+d'air me produisait ces &eacute;blouissements, attendu que j'&eacute;tais sanguin, et
+que le service de la Conciergerie, o&ugrave; il se trouve en ce moment quatre
+cents prisonniers, me tuait.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ont-ils dit?</p>
+
+<p>&mdash;La m&egrave;re Richard m'a plaint.</p>
+
+<p>&mdash;Et le p&egrave;re Richard?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a mis &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est point assez qu'il t'ait mis &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc; alors la m&egrave;re Richard, qui est une bonne femme, lui a
+reproch&eacute; de n'avoir pas de c&oelig;ur, attendu que j'&eacute;tais p&egrave;re de famille.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a dit &agrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit qu'elle avait raison, mais que la premi&egrave;re condition
+inh&eacute;rente &agrave; l'&eacute;tat de guichetier &eacute;tait de demeurer dans la prison &agrave;
+laquelle il &eacute;tait attach&eacute;; que la R&eacute;publique ne plaisantait pas, et
+qu'elle coupait le cou &agrave; ceux qui avaient des &eacute;blouissements dans
+l'exercice de leurs fonctions.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit le patriote.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'avait pas tort, le p&egrave;re Richard; depuis que l'Autrichienne est
+l&agrave;, c'est un enfer de surveillance; on y d&eacute;visage son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le patriote donna son assiette &agrave; l&eacute;cher au chien, qui fut mordu par le
+chat.</p>
+
+<p>&mdash;Achevez, dit-il sans se retourner.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, monsieur, je me suis mis &agrave; g&eacute;mir, c'est-&agrave;-dire que je me
+sentais tr&egrave;s mal; j'ai demand&eacute; l'infirmerie, et j'ai assur&eacute; que mes
+enfants mourraient de faim si ma paye m'&eacute;tait supprim&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et le p&egrave;re Richard?</p>
+
+<p>&mdash;Le p&egrave;re Richard m'a r&eacute;pondu que, quand on &eacute;tait guichetier, on ne
+faisait pas d'enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez la m&egrave;re Richard pour vous, je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement! elle a fait une sc&egrave;ne &agrave; son mari, lui reprochant d'avoir
+un mauvais c&oelig;ur, et le p&egrave;re Richard a fini par me dire: &laquo;Eh bien,
+citoyen Gracchus, entends-toi avec quelqu'un de tes amis qui te donnera
+quelque chose sur tes gages; pr&eacute;sente-le-moi comme rempla&ccedil;ant et je
+promets de le faire accepter.&raquo; Sur quoi, je suis sorti en disant: &laquo;C'est
+bon, p&egrave;re Richard, je vais chercher.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as trouv&eacute;, mon brave? En ce moment, la ma&icirc;tresse de
+l'&eacute;tablissement rentra, apportant au citoyen Gracchus sa soupe et sa
+chopine.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait l'affaire ni de Gracchus ni du patriote, qui avaient sans
+doute quelques communications &agrave; se faire.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyenne, dit le guichetier, j'ai re&ccedil;u une petite gratification du
+p&egrave;re Richard, de sorte que je me permettrai aujourd'hui la c&ocirc;telette de
+porc aux cornichons et la bouteille de vin de Bourgogne; envoie ta
+servante me chercher l'une chez le charcutier, et va me chercher l'autre
+&agrave; la cave. L'h&ocirc;tesse donna aussit&ocirc;t ses ordres. La servante sortit par
+la porte de la rue, et elle sortit, elle, par la porte de la cave.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit le patriote, tu es un gar&ccedil;on intelligent.</p>
+
+<p>&mdash;Si intelligent, que je ne me cache pas, malgr&eacute; vos belles promesses,
+de quoi il retourne pour nous deux. Vous vous doutez de quoi il
+retourne?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre cou &agrave; tous deux que nous jouons.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'inqui&egrave;te pas du mien.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le v&ocirc;tre non plus, monsieur, qui me cause, je l'avoue, la
+plus vive inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le tien?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si je l'estime le double de ce qu'il vaut...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, c'est une chose tr&egrave;s pr&eacute;cieuse que le cou.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le tien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! pas le mien?</p>
+
+<p>&mdash;En ce moment, du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que ton cou ne vaut pas une obole, attendu que si, par
+exemple, j'&eacute;tais un agent du comit&eacute; de Salut public, tu serais
+guillotin&eacute; demain.</p>
+
+<p>Le guichetier se retourna d'un mouvement si brusque, que le chien aboya
+contre lui. Il &eacute;tait p&acirc;le comme la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te tourne pas et ne p&acirc;lis pas, dit le patriote; ach&egrave;ve
+tranquillement ta soupe au contraire: je ne suis pas un agent
+provocateur, l'ami. Fais-moi entrer &agrave; la Conciergerie, installe-moi &agrave; ta
+place, donne-moi les clefs, et demain je te compte cinquante mille
+livres en or.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vrai au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu as une fameuse caution, tu as ma t&ecirc;te. Le guichetier m&eacute;dita
+quelques secondes.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit le patriote, qui le voyait dans sa glace, allons, ne fais
+pas de mauvaises r&eacute;flexions; si tu me d&eacute;nonces, comme tu n'auras fait
+que ton devoir, la R&eacute;publique ne te donnera pas un sou: si tu me sers,
+comme au contraire tu auras manqu&eacute; &agrave; ce m&ecirc;me devoir, et qu'il est
+injuste dans ce monde de faire quelque chose pour rien, je te donnerai
+les cinquante mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je comprends bien, dit le guichetier, j'ai tout b&eacute;n&eacute;fice &agrave; faire
+ce que vous demandez; mais je crains les suites...</p>
+
+<p>&mdash;Les suites!... et qu'as-tu &agrave; craindre? Voyons, ce n'est pas moi qui te
+d&eacute;noncerai, au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Le lendemain du jour o&ugrave; je suis install&eacute;, tu viens faire un tour &agrave; la
+Conciergerie; je te compte vingt-cinq rouleaux contenant chacun deux
+mille francs; ces vingt-cinq rouleaux tiendront &agrave; l'aise dans tes deux
+poches. Avec l'argent, je te donne une carte pour sortir de France; tu
+pars, et, partout o&ugrave; tu vas, tu es, sinon riche, du moins ind&eacute;pendant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est dit, monsieur, arrive qui arrive. Je suis un pauvre
+diable, moi; je ne me m&ecirc;le pas de politique; la France a toujours bien
+march&eacute; sans moi, et ne p&eacute;rira pas faute de moi; si vous faites une
+m&eacute;chante action, tant pis pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, dit le patriote, je ne crois pas pouvoir faire pis que
+l'on ne fait en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur me permettra de ne pas juger la politique de la Convention
+nationale.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un homme admirable de philosophie et d'insouciance. Maintenant,
+voyons, quand me pr&eacute;sentes-tu au p&egrave;re Richard?</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement. Qui suis-je?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin Mardoche.</p>
+
+<p>&mdash;Mardoche, soit; le nom me pla&icirc;t. Quel &eacute;tat?</p>
+
+<p>&mdash;Culottier.</p>
+
+<p>&mdash;De culottier &agrave; tanneur, il n'y a que la main.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous tanneur?</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais l'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quelle heure la pr&eacute;sentation?</p>
+
+<p>&mdash;Dans une demi-heure, si vous voulez. &Agrave; neuf heures alors.</p>
+
+<p>&mdash;Quand aurai-je l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Demain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes donc &eacute;norm&eacute;ment riche?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &agrave; mon aise.</p>
+
+<p>&mdash;Un ci-devant, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Que t'importe!</p>
+
+<p>&mdash;Avoir de l'argent, et donner son argent pour courir le risque d'&ecirc;tre
+guillotin&eacute;; en v&eacute;rit&eacute;, il faut que les ci-devant soient bien b&ecirc;tes!</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu! les sans-culottes ont tant d'esprit qu'il n'en reste pas
+aux autres.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! voil&agrave; mon vin.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ce soir, en face de la Conciergerie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Le patriote paya son &eacute;cot et sortit. De la porte, on l'entendit
+crier de sa voix de tonnerre:</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, citoyenne! les c&ocirc;telettes aux cornichons! mon cousin
+Gracchus meurt de faim.</p>
+
+<p>&mdash;Ce bon Mardoche! dit le guichetier en d&eacute;gustant le verre de Bourgogne
+que venait de lui verser la cabareti&egrave;re en le regardant tendrement.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLI" id="XLI"></a><a href="#table">XLI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le greffier du minist&egrave;re de la guerre</a></h3>
+
+
+<p>Le patriote &eacute;tait sorti, mais ne s'&eacute;tait pas &eacute;loign&eacute;. &Agrave; travers les
+vitres enfum&eacute;es, il guettait le guichetier, pour voir s'il n'entrerait
+pas en communication avec quelques-uns de ces agents de la police
+r&eacute;publicaille, l'une des meilleures qui e&ucirc;t jamais exist&eacute;, car la moiti&eacute;
+de la soci&eacute;t&eacute; espionnait l'autre, moins encore pour la plus grande
+gloire du gouvernement que pour la plus grande s&ucirc;ret&eacute; de sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Mais rien de ce que craignait le patriote n'arriva; &agrave; neuf heures moins
+quelques minutes, le guichetier se leva, prit le menton de la
+cabareti&egrave;re et sortit.</p>
+
+<p>Le patriote le rejoignit sur le quai de la Conciergerie et tous deux
+entr&egrave;rent dans la prison.</p>
+
+<p>D&egrave;s le soir m&ecirc;me, le march&eacute; fut conclu: le p&egrave;re Richard accepta le
+guichetier Mardoche en remplacement du citoyen Gracchus.</p>
+
+<p>Deux heures avant que cette affaire s'arrange&acirc;t dans la ge&ocirc;le, une sc&egrave;ne
+se passait dans une autre partie de la prison qui, quoique sans int&eacute;r&ecirc;t
+apparent, avait une importance non moins grande pour les principaux
+personnages de cette histoire.</p>
+
+<p>Le greffier de la Conciergerie, fatigu&eacute; de sa journ&eacute;e, allait plier les
+registres et sortir, quand un homme, conduit par la citoyenne Richard,
+se pr&eacute;senta devant son bureau.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen greffier, dit-elle, voici votre confr&egrave;re du minist&egrave;re de la
+guerre qui vient, de la part du citoyen ministre, pour relever quelques
+&eacute;crous militaires.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! citoyen, dit le greffier, vous arrivez un peu tard, je pliais
+bagage.</p>
+
+<p>&mdash;Cher confr&egrave;re, pardonnez-moi, r&eacute;pondit le nouvel arrivant, mais nous
+avons tant de besogne, que nos courses ne peuvent gu&egrave;re se faire qu'&agrave;
+nos moments perdus, et nos moments perdus, &agrave; nous, ne sont gu&egrave;re que
+ceux o&ugrave; les autres mangent et dorment.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, faites, mon cher confr&egrave;re; mais h&acirc;tez-vous, car,
+ainsi que vous le dites, c'est l'heure du souper et j'ai faim. Avez-vous
+vos pouvoirs?</p>
+
+<p>&mdash;Les voici, dit le greffier du minist&egrave;re de la guerre en exhibant un
+portefeuille que son confr&egrave;re, tout press&eacute; qu'il &eacute;tait, examina avec une
+scrupuleuse attention.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tout cela est en r&egrave;gle, dit la femme Richard, et mon mari a d&eacute;j&agrave;
+pass&eacute; l'inspection.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, n'importe, dit le greffier en continuant son examen.</p>
+
+<p>Le greffier de la guerre attendit patiemment et en homme qui s'&eacute;tait
+attendu au strict accomplissement de ces formalit&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille, dit le greffier de la Conciergerie, et vous pouvez
+maintenant commencer quand vous voudrez. Avez-vous beaucoup d'&eacute;crous &agrave;
+relever?</p>
+
+<p>&mdash;Une centaine.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous en avez pour plusieurs jours?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, cher confr&egrave;re, est-ce une esp&egrave;ce de petit &eacute;tablissement que je
+viens fonder chez vous, si vous le permettez, toutefois.</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'entendez-vous? demanda le greffier de la Conciergerie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je vous expliquerai en vous emmenant souper ce soir avec
+moi; vous avez faim, vous l'avez dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne m'en d&eacute;dis pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous verrez ma femme: c'est une bonne cuisini&egrave;re; puis vous
+ferez connaissance avec moi: je suis un bon gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui, vous me faites cet effet-l&agrave;; cependant, cher confr&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! acceptez sans fa&ccedil;on les hu&icirc;tres que j'ach&egrave;terai en passant sur la
+place du Ch&acirc;telet, un poulet de chez notre r&ocirc;tisseur, et deux ou trois
+petits plats que madame Durand fait dans la perfection.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me s&eacute;duisez, cher confr&egrave;re, dit le greffier de la Conciergerie,
+&eacute;bloui par ce menu, auquel n'&eacute;tait pas accoutum&eacute; un greffier pay&eacute; par le
+tribunal r&eacute;volutionnaire &agrave; raison de deux livres en assignats, lesquels
+valaient en r&eacute;alit&eacute; deux francs &agrave; peine.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous acceptez?</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, &agrave; demain le travail; pour ce soir, partons.</p>
+
+<p>&mdash;Partons.</p>
+
+<p>&mdash;Venez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'instant; laissez-moi seulement pr&eacute;venir les gendarmes qui gardent
+l'Autrichienne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire les pr&eacute;venez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Afin qu'ils soient avertis que je sors et que, sachant, par
+cons&eacute;quent, qu'il n'y a plus personne au greffe, tous les bruits leur
+deviennent suspects.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fort bien; excellente pr&eacute;caution, ma foi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille. Allez.</p>
+
+<p>Le greffier de la Conciergerie alla en effet heurter au guichet, et l'un
+des gendarmes ouvrit en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! le greffier; vous savez, je pars. Bonsoir, citoyen Gilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, citoyen greffier. Et le guichet se referma. Le greffier de la
+guerre avait examin&eacute; toute cette sc&egrave;ne avec la plus grande attention,
+et, quand la porte de la prison de la reine restait ouverte, son regard
+avait rapidement plong&eacute; jusqu'au fond du premier compartiment: il avait
+vu le gendarme Duchesne &agrave; table, et s'&eacute;tait, en cons&eacute;quence, assur&eacute; que
+la reine n'avait que deux gardiens.</p>
+
+<p>Il va sans dire que, lorsque le greffier de la Conciergerie se retourna,
+son confr&egrave;re avait repris l'aspect le plus indiff&eacute;rent qu'il avait pu
+donner &agrave; sa physionomie.</p>
+
+<p>Comme ils sortaient de la Conciergerie, deux hommes allaient y entrer.
+Ces deux hommes, qui allaient y entrer, &eacute;taient le citoyen Gracchus et
+son cousin Mardoche.</p>
+
+<p>Le cousin Mardoche et le greffier de la guerre, chacun par un mouvement
+qui semblait &eacute;maner d'un sentiment pareil, enfonc&egrave;rent, en s'apercevant,
+l'un son bonnet &agrave; poils, l'autre son chapeau &agrave; larges bords sur les
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont ces hommes? demanda le greffier de la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en connais qu'un: c'est un guichetier nomm&eacute; Gracchus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit l'autre avec une indiff&eacute;rence affect&eacute;e, les guichetiers
+sortent donc &agrave; la Conciergerie?</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont leur jour. L'investigation ne fut pas pouss&eacute;e plus loin; les
+deux nouveaux amis prirent le pont au Change. Au coin de la place du
+Ch&acirc;telet, le greffier de la guerre, selon le programme annonc&eacute;, acheta
+une cloy&egrave;re de douze douzaines d'hu&icirc;tres; puis on continua de s'avancer
+par le quai de G&egrave;vres. La demeure du greffier du minist&egrave;re de la guerre
+&eacute;tait fort simple: le citoyen Durand habitait trois petites pi&egrave;ces sur
+la place de Gr&egrave;ve, dans une maison sans portier. Chaque locataire avait
+une clef de la porte de l'all&eacute;e; et il &eacute;tait convenu que l'on
+s'avertirait quand on n'aurait pas pris cette clef avec soi, par un,
+deux ou trois coups de marteau, selon l'&eacute;tage que l'on habitait: la
+personne qui en attendait une autre, et qui reconnaissait le signal,
+descendait alors et ouvrait la porte. Le citoyen Durand avait sa clef
+dans sa poche, il n'eut donc pas besoin de frapper.</p>
+
+<p>Le greffier du Palais trouva madame la greffi&egrave;re de la guerre fort &agrave; son
+go&ucirc;t.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une charmante femme, en effet, &agrave; laquelle une profonde
+expression de tristesse r&eacute;pandue sur sa physionomie, donnait &agrave; la
+premi&egrave;re vue un puissant int&eacute;r&ecirc;t. Il est &agrave; remarquer que la tristesse
+est un des plus s&ucirc;rs moyens de s&eacute;duction des jolies femmes; la tristesse
+rend amoureux tous les hommes, sans exception, m&ecirc;me les greffiers; car,
+quoi qu'on dise, les greffiers sont des hommes, et il n'est aucun
+amour-propre f&eacute;roce ou aucun c&oelig;ur sensible qui n'esp&egrave;re consoler une
+jolie femme afflig&eacute;e, et changer les roses blanches d'un teint p&acirc;le en
+des roses plus riantes, comme disait le citoyen Dorat.</p>
+
+<p>Les deux greffiers soup&egrave;rent de fort bon app&eacute;tit; il n'y a que madame
+Durand qui ne mangea point.</p>
+
+<p>Les questions cependant marchaient de part et d'autre.</p>
+
+<p>Le greffier de la guerre demandait &agrave; son confr&egrave;re, avec une curiosit&eacute;
+bien remarquable dans ces temps de drames quotidiens, quels &eacute;taient les
+usages du palais, les jours de jugement, les moyens de surveillance.</p>
+
+<p>Le greffier du Palais, enchant&eacute; d'&ecirc;tre &eacute;cout&eacute; avec tant d'attention,
+r&eacute;pondait avec complaisance et disait les m&oelig;urs des ge&ocirc;liers, celles de
+Fouquier-Tinville, et enfin celles du citoyen Sanson, le principal
+acteur de cette trag&eacute;die qu'on jouait chaque soir sur la place de la
+R&eacute;volution.</p>
+
+<p>Puis s'adressant &agrave; son coll&egrave;gue et &agrave; son h&ocirc;te, il lui demandait &agrave; son
+tour des renseignements sur son minist&egrave;re &agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Durand, je suis moins bien renseign&eacute; que vous, &eacute;tant un
+personnage infiniment moins important que vous, attendu que je suis
+plut&ocirc;t secr&eacute;taire du greffier que titulaire de la place; je fais la
+besogne du greffier en chef. Obscur employ&eacute;, &agrave; moi la peine, aux
+illustres le profit; c'est l'habitude de toutes les bureaucraties, m&ecirc;me
+r&eacute;volutionnaires. La terre et le ciel changeront peut-&ecirc;tre un jour, mais
+les bureaux ne changeront pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vous aiderai, citoyen, dit le greffier du Palais, charm&eacute;
+du bon vin de son h&ocirc;te, et surtout charm&eacute; des beaux yeux de madame
+Durand.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, dit celui &agrave; qui cette offre gracieuse &eacute;tait faite; tout ce
+qui change les habitudes et les localit&eacute;s est une distraction pour un
+pauvre employ&eacute;, et je crains plut&ocirc;t de voir finir mon travail &agrave; la
+Conciergerie que de le voir tra&icirc;ner en longueur, et pourvu que chaque
+soir je puisse amener au greffe madame Durand, qui s'ennuierait ici...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y vois pas d'inconv&eacute;nient, dit le greffier du Palais, enchant&eacute; de
+l'aimable distraction que lui promettait son confr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Elle me dictera les &eacute;crous, continua le citoyen Durand; et puis, de
+temps en temps, si vous n'avez pas trouv&eacute; le souper de ce soir trop
+mauvais, vous en reviendrez prendre un pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais pas trop souvent, dit avec fatuit&eacute; le greffier du Palais;
+car je vous avouerai que je serais grond&eacute; si je rentrais plus tard que
+d'habitude dans une certaine petite maison de la rue du Petit-Musc.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voil&agrave; qui s'arrangera merveilleusement bien, dit Durand;
+n'est-ce pas, ma ch&egrave;re amie?</p>
+
+<p>Madame Durand, fort p&acirc;le et fort triste toujours, leva les yeux sur son
+mari et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Que votre volont&eacute; soit faite.</p>
+
+<p>Onze heures sonnaient; il &eacute;tait temps de se retirer. Le greffier du
+Palais se leva, et prit cong&eacute; de ses nouveaux amis, en leur exprimant
+tout le plaisir qu'il avait eu de faire connaissance avec eux et leur
+d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Le citoyen Durand reconduisit son h&ocirc;te jusque sur le palier; puis,
+rentrant dans la chambre:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Genevi&egrave;ve, dit-il, couchez-vous. La jeune femme, sans
+r&eacute;pondre, se leva, prit une lampe et passa dans la chambre &agrave; droite.
+Durand, ou plut&ocirc;t Dixmer, la regarda sortir, resta un instant pensif et
+le front sombre apr&egrave;s son d&eacute;part; puis, &agrave; son tour, il passa dans sa
+chambre, qui &eacute;tait du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLII" id="XLII"></a><a href="#table">XLII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les deux billets</a></h3>
+
+
+<p>&Agrave; partir de ce moment, le greffier du minist&egrave;re de la guerre vint chaque
+soir travailler assid&ucirc;ment dans le bureau de son coll&egrave;gue du Palais;
+madame Durand relevait les &eacute;crous sur les registres pr&eacute;par&eacute;s &agrave; l'avance,
+et Durand copiait avec ardeur.</p>
+
+<p>Durand examinait tout sans para&icirc;tre faire attention &agrave; rien. Il avait
+remarqu&eacute; que chaque soir, &agrave; neuf heures, un panier de provisions apport&eacute;
+par Richard ou sa femme &eacute;tait d&eacute;pos&eacute; &agrave; la porte.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; le greffier disait au gendarme: &laquo;Je m'en vais, citoyen&raquo;, le
+gendarme, soit Gilbert, soit Duchesne, sortait, prenait le panier et le
+portait chez Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>Pendant les trois soir&eacute;es cons&eacute;cutives o&ugrave; Durand &eacute;tait rest&eacute; plus tard &agrave;
+son poste, le panier aussi &eacute;tait rest&eacute; plus tard au sien, puisque ce
+n'&eacute;tait qu'en ouvrant la porte pour dire adieu au greffier que le
+gendarme r&eacute;coltait les provisions.</p>
+
+<p>Un quart d'heure apr&egrave;s avoir introduit le panier plein, un des deux
+gendarmes remettait &agrave; la porte un panier vide de la veille, le d&eacute;posant
+&agrave; la m&ecirc;me place o&ugrave; &eacute;tait l'autre.</p>
+
+<p>Le soir du quatri&egrave;me jour, c'&eacute;tait au commencement d'octobre, apr&egrave;s la
+s&eacute;ance habituelle, quand le greffier du Palais se fut retir&eacute;, et quand
+Durand, ou plut&ocirc;t Dixmer, fut rest&eacute; seul avec sa femme, il laissa tomber
+sa plume, puis regarda autour de lui, et pr&ecirc;tant l'oreille avec la m&ecirc;me
+attention que si sa vie en e&ucirc;t d&eacute;pendu, il se leva vivement, et courant
+&agrave; pas &eacute;touff&eacute;s vers la porte du guichet, il souleva la serviette qui
+recouvrait le panier et enfon&ccedil;a dans le pain tendre destin&eacute; &agrave; la
+prisonni&egrave;re un petit &eacute;tui d'argent.</p>
+
+<p>Puis, p&acirc;le et tremblant de l'&eacute;motion qui, m&ecirc;me chez la plus puissante
+organisation, trouble l'homme qui vient d'accomplir un acte supr&ecirc;me, et
+dont le moment a &eacute;t&eacute; longuement pr&eacute;par&eacute; et est fortement attendu, il
+revint prendre sa place, appuyant une main sur son front, l'autre sur
+son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve le regardait faire, mais sans lui adresser la parole;
+ordinairement, depuis que son mari l'avait reprise chez Maurice, elle
+attendait toujours qu'il lui parl&acirc;t le premier.</p>
+
+<p>Cependant, cette fois, elle rompit le silence:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pour ce soir? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est pour demain, r&eacute;pondit Dixmer. Et, se levant apr&egrave;s avoir
+regard&eacute; et &eacute;cout&eacute; de nouveau, il ferma les registres, et, se rapprochant
+du guichetier, il frappa &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? fit Gilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, dit-il, je m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit le gendarme du fond de la cellule. Bonsoir.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, citoyen Gilbert.</p>
+
+<p>Durand entendit le grincement des verrous, il comprit que le gendarme
+allait ouvrir la porte, il sortit.</p>
+
+<p>Dans le couloir qui conduisait de l'appartement du p&egrave;re Richard &agrave; la
+cour, il heurta un guichetier coiff&eacute; d'un bonnet &agrave; poil, et brandissant
+un lourd trousseau de clefs.</p>
+
+<p>La peur saisit Dixmer; cet homme, brutal comme les gens de son &eacute;tat,
+allait l'interpeller, le regarder, le reconna&icirc;tre peut-&ecirc;tre. Il enfon&ccedil;a
+son chapeau, tandis que Genevi&egrave;ve tirait sur ses yeux la garniture de
+son mantelet noir.</p>
+
+<p>Il se trompait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardon! dit seulement le guichetier, quoique ce f&ucirc;t lui qui e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; heurt&eacute;.</p>
+
+<p>Dixmer tressaillit au son de cette voix, qui &eacute;tait douce et polie. Mais
+le guichetier &eacute;tait press&eacute; sans doute, il se glissa dans le couloir,
+ouvrit la porte du p&egrave;re Richard et disparut. Dixmer continua son chemin,
+entra&icirc;nant Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;trange, dit-il, lorsqu'il fut dehors, que la porte se fut
+referm&eacute;e derri&egrave;re lui, et que l'impression de l'air eut rafra&icirc;chi son
+front br&ucirc;lant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, bien &eacute;trange, murmura Genevi&egrave;ve. Au temps de leur intimit&eacute;,
+les deux &eacute;poux se fussent communiqu&eacute; l'un &agrave; l'autre la cause de leur
+&eacute;tonnement. Mais Dixmer enferma ses pens&eacute;es dans son esprit, les
+combattant comme une hallucination, tandis que Genevi&egrave;ve se contentait,
+en tournant l'angle du pont au Change, de jeter un dernier regard sur le
+sombre Palais, o&ugrave; quelque chose de pareil au fant&ocirc;me d'un ami perdu
+venait de r&eacute;veiller en elle tant de souvenirs doux et amers &agrave; la fois.</p>
+
+<p>Tous deux arriv&egrave;rent &agrave; la Gr&egrave;ve sans avoir prononc&eacute; une seule parole.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le gendarme Gilbert &eacute;tait sorti et s'&eacute;tait empar&eacute; du
+panier de provisions destin&eacute; &agrave; la reine. Il contenait des fruits, un
+poulet froid, une bouteille de vin blanc, une carafe d'eau et la moiti&eacute;
+d'un pain de deux livres.</p>
+
+<p>Gilbert leva la serviette et reconnut la disposition ordinaire des
+objets plac&eacute;s dans le panier par la citoyenne Richard. Puis, d&eacute;rangeant
+le paravent:</p>
+
+<p>&mdash;Citoyenne, dit-il tout haut, voici le souper. Marie-Antoinette rompit
+le pain; mais &agrave; peine ses doigts s'y &eacute;taient-ils imprim&eacute;s, qu'elle
+sentit le froid contact de l'argent, et qu'elle comprit que ce pain
+renfermait quelque chose d'extraordinaire. Alors elle regarda autour
+d'elle, mais le gendarme s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; retir&eacute;. La reine resta un instant
+immobile; elle calculait son &eacute;loignement progressif. Quand elle crut
+&ecirc;tre certaine qu'il &eacute;tait all&eacute; s'asseoir pr&egrave;s de son camarade, elle tira
+l'&eacute;tui du pain. L'&eacute;tui contenait un billet. Elle le d&eacute;plia et lut ce qui
+suit:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, tenez-vous pr&ecirc;te demain &agrave; l'heure o&ugrave; vous recevrez ce billet;
+car demain, &agrave; cette heure, une femme sera introduite dans le cachot de
+Votre Majest&eacute;. Cette femme prendra vos habits et vous donnera les siens;
+puis vous sortirez de la Conciergerie au bras d'un de vos plus d&eacute;vou&eacute;s
+serviteurs.</p>
+
+<p>&laquo;Ne vous inqui&eacute;tez pas du bruit qui se fera dans la premi&egrave;re pi&egrave;ce; ne
+vous arr&ecirc;tez ni aux cris ni aux g&eacute;missements; ne vous occupez que de
+passer promptement la robe et le mantelet de la femme qui doit prendre
+la place de Votre Majest&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Un d&eacute;vouement! murmura la reine; merci, mon Dieu! je ne suis donc pas,
+comme on le disait, un objet d'ex&eacute;cration pour tous.</p>
+
+<p>Elle relut le billet. Alors le second paragraphe la frappa.</p>
+
+<p>&mdash;&raquo; Ne vous arr&ecirc;tez ni aux cris ni aux g&eacute;missements&raquo;, murmura-t-elle.
+Oh! cela veut dire que l'on frappera mes deux gardiens, pauvres gens!
+qui m'ont montr&eacute; tant de piti&eacute;; oh! jamais, jamais!</p>
+
+<p>Elle d&eacute;chira encore la seconde moiti&eacute; du billet, qui &eacute;tait blanche, et,
+comme elle n'avait ni crayon ni plume pour r&eacute;pondre &agrave; l'ami inconnu qui
+s'occupait d'elle, elle prit l'&eacute;pingle de son fichu et piqua dans le
+papier des lettres qui compos&egrave;rent les mots suivants:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne puis ni ne dois accepter le sacrifice de la vie de personne en
+&eacute;change de la mienne. &laquo;M.-A.&raquo;</p>
+
+<p>Puis elle repla&ccedil;a le papier dans l'&eacute;tui, qu'elle enfouit dans la seconde
+partie du pain bris&eacute;.</p>
+
+<p>Cette op&eacute;ration &eacute;tait achev&eacute;e &agrave; peine, dix heures sonnaient, et la
+reine, tenant le morceau de pain &agrave; la main, comptait tristement les
+heures qui vibraient lentes et espac&eacute;es, quand elle entendit &agrave; une des
+fen&ecirc;tres, donnant sur la cour que l'on appelait la cour des femmes, un
+bruit strident pareil &agrave; celui que produirait un diamant grin&ccedil;ant sur le
+verre.</p>
+
+<p>Ce bruit fut suivi d'un choc l&eacute;ger &agrave; la vitre, choc plusieurs fois
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; et que couvrait avec intention la toux d'un homme. Puis, &agrave;
+l'angle de la vitre, apparut un petit papier roul&eacute; qui glissa lentement
+et tomba au pied de la muraille. Puis la reine entendit le bruit du
+trousseau de clefs sautillant les unes sur les autres et des pas qui
+s'&eacute;loignaient en retentissant sur le pav&eacute;.</p>
+
+<p>Elle reconnut que la vitre venait d'&ecirc;tre trou&eacute;e &agrave; son angle, et que, par
+cet angle, l'homme qui s'&eacute;loignait avait gliss&eacute; un papier, qui sans
+doute &eacute;tait un billet. Ce billet &eacute;tait &agrave; terre. La reine le couva des
+yeux, tout en &eacute;coutant si l'un de ses gardiens ne se rapprochait pas
+d'elle; mais elle les entendit qui parlaient &agrave; voix basse comme ils
+faisaient d'habitude, et par une esp&egrave;ce de convention tacite pour ne pas
+l'importuner. Alors elle se leva doucement, retenant son haleine, et
+alla ramasser le papier.</p>
+
+<p>Un objet mince et dur en glissa comme d'un fourreau, et, en tombant sur
+la brique, r&eacute;sonna m&eacute;talliquement. C'&eacute;tait une lime de la plus grande
+finesse, un bijou plut&ocirc;t qu'un outil, un de ces ressorts d'acier avec
+lesquels une main, si faible et si inhabile qu'elle soit, peut couper en
+un quart d'heure le fer du plus &eacute;pais barreau.</p>
+
+<p>&laquo;Madame, disait le papier, demain &agrave; neuf heures et demie, un homme
+viendra causer avec les gendarmes qui vous gardent, par la fen&ecirc;tre de la
+cour des femmes. Pendant ce temps, Votre Majest&eacute; sciera le troisi&egrave;me
+barreau de sa fen&ecirc;tre, en allant de gauche &agrave; droite.... Coupez en
+biaisant, un quart d'heure doit suffire &agrave; Votre Majest&eacute;; puis tenez-vous
+pr&ecirc;te &agrave; passer par la fen&ecirc;tre.... L'avis vous vient d'un de vos plus
+d&eacute;vou&eacute;s et de vos plus fid&egrave;les sujets, lequel a consacr&eacute; sa vie au
+service de Votre Majest&eacute;, et sera heureux de la sacrifier pour elle.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura la reine, est-ce un pi&egrave;ge? Mais non, il me semble que je
+connais cette &eacute;criture; c'est la m&ecirc;me qu'au Temple; c'est celle du
+chevalier de Maison-Rouge. Allons! Dieu veut peut-&ecirc;tre que j'&eacute;chappe.</p>
+
+<p>Et la reine tomba &agrave; genoux et se r&eacute;fugia dans la pri&egrave;re, ce baume
+souverain des prisonniers.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLIII" id="XLIII"></a><a href="#table">XLIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les pr&eacute;paratifs de Dixmer</a></h3>
+
+
+<p>Ce lendemain, pr&eacute;par&eacute; par une nuit d'insomnie, vint enfin, terrible, et,
+l'on peut dire sans exag&eacute;ration, couleur de sang.</p>
+
+<p>Chaque jour, en effet, &agrave; cette &eacute;poque et dans cette ann&eacute;e, le plus beau
+soleil avait ses taches livides.</p>
+
+<p>La reine dormit &agrave; peine et d'un sommeil sans repos; &agrave; peine avait-elle
+les yeux ferm&eacute;s, qu'il lui semblait voir du sang, qu'il lui semblait
+entendre pousser des cris.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait endormie, sa lime dans sa main. Une partie de la journ&eacute;e
+fut donn&eacute;e par elle &agrave; la pri&egrave;re. Ses gardiens la voyaient prier si
+souvent, qu'ils ne prirent aucune inqui&eacute;tude de ce surcro&icirc;t de d&eacute;votion.</p>
+
+<p>De temps en temps, la prisonni&egrave;re tirait de son sein la lime qui lui
+avait &eacute;t&eacute; transmise par un de ses sauveurs, et elle comparait la
+faiblesse de l'instrument &agrave; la force des barreaux.</p>
+
+<p>Heureusement, ces barreaux n'&eacute;taient scell&eacute;s dans le mur que d'un c&ocirc;t&eacute;,
+c'est-&agrave;-dire par en bas.</p>
+
+<p>La partie sup&eacute;rieure s'embo&icirc;tait dans un barreau transversal; la partie
+inf&eacute;rieure sci&eacute;e, on n'avait donc qu'&agrave; tirer le barreau, et le barreau
+venait.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;taient pas les difficult&eacute;s physiques qui arr&ecirc;taient la reine:
+elle comprenait parfaitement que la chose &eacute;tait possible, et c'est cette
+possibilit&eacute; m&ecirc;me qui faisait de l'esp&eacute;rance une flamme sanglante qui
+&eacute;blouissait ses yeux.</p>
+
+<p>Elle sentait que, pour arriver &agrave; elle, il faudrait que ses amis tuassent
+les hommes qui la gardaient, et elle n'e&ucirc;t consenti leur mort &agrave; aucun
+prix; ces hommes &eacute;taient les seuls qui depuis longtemps lui eussent
+montr&eacute; quelque piti&eacute;.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, au del&agrave; de ces barreaux qu'on lui disait de scier, de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; du corps de ces deux hommes qui devaient succomber en
+emp&ecirc;chant ses sauveurs d'arriver jusqu'&agrave; elle, &eacute;taient la vie, la
+libert&eacute;, et peut-&ecirc;tre la vengeance, trois choses si douces, pour une
+femme surtout, qu'elle demandait &agrave; Dieu pardon de les d&eacute;sirer si
+ardemment.</p>
+
+<p>Elle crut, au reste, remarquer que nul soup&ccedil;on n'agitait ses gardiens et
+qu'ils n'avaient pas m&ecirc;me la conscience du pi&egrave;ge o&ugrave; l'on voulait faire
+tomber leur prisonni&egrave;re, en supposant que le complot f&ucirc;t un pi&egrave;ge.</p>
+
+<p>Ces hommes simples se fussent trahis &agrave; des yeux aussi exerc&eacute;s que
+l'&eacute;taient ceux d'une femme habitu&eacute;e &agrave; deviner le mal &agrave; force de l'avoir
+souffert.</p>
+
+<p>La reine renon&ccedil;ait donc presque enti&egrave;rement &agrave; la portion de ses id&eacute;es
+qui lui faisait examiner la double ouverture qui lui avait &eacute;t&eacute; faite
+comme un pi&egrave;ge; mais, &agrave; mesure que la honte d'&ecirc;tre prise dans ce pi&egrave;ge
+la quittait, elle tombait dans l'appr&eacute;hension plus grande encore de voir
+couler sous ses yeux un sang vers&eacute; pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Bizarre destin&eacute;e, et sublime spectacle! murmurait-elle; deux
+conspirations se r&eacute;unissent pour sauver une pauvre reine ou plut&ocirc;t une
+pauvre femme prisonni&egrave;re, qui n'a rien fait pour s&eacute;duire ou encourager
+les conspirateurs, et elles vont &eacute;clater en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>&laquo;Qui sait! elles ne font qu'une, peut-&ecirc;tre. Peut-&ecirc;tre est-ce une double
+mine qui doit aboutir &agrave; un seul point.</p>
+
+<p>&laquo;Si je voulais, je serais donc sauv&eacute;e!</p>
+
+<p>&laquo;Mais une pauvre femme sacrifi&eacute;e &agrave; ma place!</p>
+
+<p>&laquo;Mais deux hommes tu&eacute;s pour que cette femme arrive jusqu'&agrave; moi!</p>
+
+<p>&laquo;Dieu et l'avenir ne me pardonneraient pas.</p>
+
+<p>&laquo;Impossible! impossible!...&raquo;</p>
+
+<p>Mais alors passaient et repassaient dans son esprit ces grandes id&eacute;es de
+d&eacute;vouement des serviteurs pour les ma&icirc;tres, et ces antiques traditions
+du droit des ma&icirc;tres sur la vie des serviteurs; fant&ocirc;mes presque effac&eacute;s
+de la royaut&eacute; mourante.</p>
+
+<p>&mdash;Anne d'Autriche e&ucirc;t accept&eacute;, se disait-elle; Anne d'Autriche e&ucirc;t mis
+au-dessus de toutes choses ce grand principe du salut des personnes
+royales.</p>
+
+<p>&laquo;Anne d'Autriche &eacute;tait du m&ecirc;me sang que moi, et presque dans la m&ecirc;me
+situation que moi.</p>
+
+<p>&laquo;Folie d'&ecirc;tre venue poursuivre la royaut&eacute; d'Anne d'Autriche en France!</p>
+
+<p>&laquo;Aussi n'est-ce point moi qui suis venue; deux rois ont dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il est important que deux enfants royaux qui ne se sont jamais vus,
+qui ne s'aimaient pas, qui ne s'aimeront peut-&ecirc;tre jamais, soient mari&eacute;s
+au m&ecirc;me autel, pour aller mourir sur le m&ecirc;me &eacute;chafaud.</p>
+
+<p>&laquo;Et puis, ma mort n'entra&icirc;nera-t-elle pas celle du pauvre enfant qui,
+aux yeux de mes rares amis, est encore roi de France?</p>
+
+<p>&laquo;Et, quand mon fils sera mort comme est mort mon mari, leurs deux ombres
+ne souriront-elles pas de piti&eacute; en me voyant, pour m&eacute;nager quelques
+gouttes de sang vulgaire, tacher de mon sang les d&eacute;bris du tr&ocirc;ne de
+saint Louis?&raquo;</p>
+
+<p>Ce fut dans ces angoisses toujours croissantes, dans cette fi&egrave;vre du
+doute, dont les pulsations vont sans cesse redoublant, dans l'horreur de
+ces craintes, enfin, que la reine atteignit le soir.</p>
+
+<p>Plusieurs fois elle avait examin&eacute; ses deux gardiens; jamais ils
+n'avaient eu l'air plus calme.</p>
+
+<p>Jamais non plus les petites attentions de ces hommes grossiers mais bons
+ne l'avaient frapp&eacute;e davantage.</p>
+
+<p>Quand les t&eacute;n&egrave;bres se firent dans le cachot, quand retentit le pas des
+rondes, quand le bruit des armes et le hurlement des chiens alla
+&eacute;veiller l'&eacute;cho des sombres vo&ucirc;tes, quand enfin toute la prison se
+r&eacute;v&eacute;la effrayante et sans esp&eacute;rances, Marie-Antoinette, dompt&eacute;e par la
+faiblesse inh&eacute;rente &agrave; la nature de la femme, se leva &eacute;pouvant&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je fuirai, dit-elle; oui, oui, je fuirai. Quand on viendra, quand
+on parlera, je scierai un barreau, et j'attendrai ce que Dieu et mes
+lib&eacute;rateurs ordonneront de moi. Je me dois &agrave; mes enfants, on ne les
+tuera pas, ou, si on les tue et que je sois libre, oh! alors au moins....</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas, ses yeux se ferm&egrave;rent, sa bouche &eacute;touffa sa voix. Ce
+fut un r&ecirc;ve effrayant que celui de cette pauvre reine dans une chambre
+ferm&eacute;e de verrous et de grilles. Mais bient&ocirc;t, dans son r&ecirc;ve toujours,
+grilles et verrous tomb&egrave;rent; elle se vit au milieu d'une arm&eacute;e sombre,
+impitoyable; elle ordonnait &agrave; la flamme de briller, au fer de sortir du
+fourreau; elle se vengeait d'un peuple qui, au bout du compte, n'&eacute;tait
+pas le sien.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Gilbert et Duchesne causaient tranquillement et
+pr&eacute;paraient leur repas du soir.</p>
+
+<p>Pendant ce temps aussi, Dixmer et Genevi&egrave;ve entraient &agrave; la Conciergerie,
+et, comme d'habitude, s'installaient dans le greffe. Au bout d'une heure
+de cette installation, comme d'habitude encore, le greffier du Palais
+achevait sa t&acirc;che et les laissait seuls.</p>
+
+<p>D&egrave;s que la porte se fut referm&eacute;e sur son coll&egrave;gue, Dixmer se pr&eacute;cipita
+vers le panier vide d&eacute;pos&eacute; &agrave; la porte en &eacute;change du panier du soir.</p>
+
+<p>Il saisit le morceau de pain, le brisa et retrouva l'&eacute;tui.</p>
+
+<p>Le mot de la reine y &eacute;tait renferm&eacute;; il le lut en p&acirc;lissant.</p>
+
+<p>Et comme Genevi&egrave;ve l'observait, il d&eacute;chira le papier en mille morceaux
+qu'il vint jeter dans la gueule enflamm&eacute;e du po&ecirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il; tout est convenu. Puis, se retournant vers
+Genevi&egrave;ve:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, madame, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il faut que je vous parle bas.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve, immobile et froide comme le marbre, fit un geste de
+r&eacute;signation et s'approcha.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'heure venue, madame, dit Dixmer; &eacute;coutez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pr&eacute;f&eacute;rez une mort utile &agrave; votre cause, une mort qui vous fasse
+b&eacute;nir de tout un parti et plaindre de tout un peuple, &agrave; une mort
+ignominieuse et toute de vengeance, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;J'eusse pu vous tuer sur place lorsque je vous ai rencontr&eacute;e chez
+votre amant; mais un homme qui a, comme moi, consacr&eacute; sa vie &agrave; une
+&oelig;uvre honorable et sainte, doit savoir tirer parti de ses propres
+malheurs en les consacrant &agrave; cette cause, c'est ce que j'ai fait, ou
+plut&ocirc;t ce que je compte faire. Je me suis, comme vous l'avez vu, refus&eacute;
+le plaisir de me faire justice. J'ai aussi &eacute;pargn&eacute; votre amant.</p>
+
+<p>Quelque chose comme un sourire fugitif mais terrible passa sur les
+l&egrave;vres d&eacute;color&eacute;es de Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, quant &agrave; votre amant, vous devez comprendre, vous qui me
+connaissez, que je n'ai attendu que pour trouver mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Genevi&egrave;ve, je suis pr&ecirc;te; pourquoi donc alors ce
+pr&eacute;ambule?</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes pr&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous me tuez. Vous avez raison, j'attends. Dixmer regarda
+Genevi&egrave;ve et tressaillit malgr&eacute; lui; elle &eacute;tait sublime en ce moment:
+une aur&eacute;ole l'&eacute;clairait, la plus brillante de toutes, celle qui vient de
+l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Je continue, reprit Dixmer. J'ai pr&eacute;venu la reine; elle attend;
+cependant, selon toute probabilit&eacute;, elle fera quelques objections, mais
+vous la forcerez.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, monsieur; donnez vos ordres, et je les ex&eacute;cuterai.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, continua Dixmer, je vais heurter &agrave; la porte, Gilbert
+va ouvrir; avec ce poignard (Dixmer ouvrit son habit et montra, en le
+tirant &agrave; moiti&eacute; du fourreau, un poignard &agrave; double tranchant);&mdash;avec ce
+poignard, je le tuerai. Genevi&egrave;ve frissonna malgr&eacute; elle. Dixmer fit un
+signe de la main pour lui imposer l'attention.</p>
+
+<p>&mdash;Au moment o&ugrave; je le frappe, continua-t-il, vous vous &eacute;lancez dans la
+seconde chambre, dans celle o&ugrave; est la reine. Il n'y a pas de porte, vous
+le savez, seulement un paravent, et vous changez d'habits avec elle,
+tandis que je tue le second soldat. Alors je prends le bras de la reine,
+et je passe le guichet avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, dit froidement Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez? continua Dixmer; chaque soir on vous voit avec ce
+mantelet de taffetas noir qui cache ce visage. Mettez votre mantelet &agrave;
+Sa Majest&eacute;, et drapez-le comme vous avez l'habitude de le draper
+vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je le ferai ainsi que vous le dites, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Il me reste maintenant &agrave; vous pardonner et &agrave; vous remercier, madame,
+dit Dixmer. Genevi&egrave;ve secoua la t&ecirc;te avec un froid sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de votre pardon, ni de votre merci, monsieur,
+dit-elle en &eacute;tendant la main; ce que je fais, ou plut&ocirc;t ce que je vais
+faire, effacerait un crime, et je n'ai commis qu'une faiblesse; et
+encore cette faiblesse, rappelez-vous votre conduite, monsieur, vous
+m'avez presque forc&eacute;e &agrave; la commettre. Je m'&eacute;loignais de lui, et vous me
+repoussiez dans ses bras; de sorte que vous &ecirc;tes l'instigateur, le juge
+et le vengeur. C'est donc &agrave; moi de vous pardonner ma mort, et je vous la
+pardonne. C'est donc &agrave; moi de vous remercier, monsieur, de m'&ocirc;ter la
+vie, puisque la vie m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; insupportable s&eacute;par&eacute;e de l'homme que
+j'aime uniquement, depuis cette heure surtout o&ugrave; vous avez bris&eacute; par
+votre f&eacute;roce vengeance tous les liens qui m'attachaient &agrave; lui.</p>
+
+<p>Dixmer s'enfon&ccedil;ait les ongles dans la poitrine; il voulut r&eacute;pondre, la
+voix lui manqua.</p>
+
+<p>Il fit quelques pas dans le greffe.</p>
+
+<p>&mdash;L'heure passerait, dit-il enfin; toute seconde a son utilit&eacute;. Allons,
+madame, &ecirc;tes-vous pr&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, monsieur, r&eacute;pondit Genevi&egrave;ve avec le calme des
+martyrs, j'attends!</p>
+
+<p>Dixmer rassembla tous ses papiers, alla voir si les portes &eacute;taient bien
+closes, si personne ne pouvait entrer dans le greffe; puis il voulut
+r&eacute;it&eacute;rer ses instructions &agrave; sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, monsieur, dit Genevi&egrave;ve, je sais parfaitement ce que j'ai &agrave;
+faire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, adieu! Et Dixmer lui tendit la main, comme si, &agrave; ce moment
+supr&ecirc;me, toute r&eacute;crimination devait s'effacer devant la grandeur de la
+situation et la sublimit&eacute; du sacrifice.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve, en fr&eacute;missant, toucha du bout des doigts la main de son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Placez-vous pr&egrave;s de moi, madame, dit Dixmer, et, aussit&ocirc;t que j'aurai
+frapp&eacute; Gilbert, passez.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pr&ecirc;te.</p>
+
+<p>Alors, Dixmer serra dans sa main droite son large poignard, et, de la
+gauche, il heurta &agrave; la porte.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLIV" id="XLIV"></a><a href="#table">XLIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les pr&eacute;paratifs du chevalier de Maison-Rouge</a></h3>
+
+
+<p>Pendant que la sc&egrave;ne d&eacute;crite dans le chapitre pr&eacute;c&eacute;dent se passait &agrave; la
+porte du greffe donnant dans la prison de la reine, ou plut&ocirc;t dans la
+premi&egrave;re chambre occup&eacute;e par les deux gendarmes, d'autres pr&eacute;paratifs se
+faisaient au c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;, c'est-&agrave;-dire dans la cour des femmes.</p>
+
+<p>Un homme apparaissait tout &agrave; coup comme une statue de pierre qui se
+serait d&eacute;tach&eacute;e de la muraille. Cet homme &eacute;tait suivi de deux chiens,
+et, tout en fredonnant le <i>&Ccedil;a ira</i>, chanson fort &agrave; la mode &agrave; cette
+&eacute;poque, il avait, d'un coup de trousseau de clefs qu'il tenait &agrave; la
+main, racl&eacute; les cinq barreaux qui fermaient la fen&ecirc;tre de la reine.</p>
+
+<p>La reine avait tressailli d'abord; mais, reconnaissant la chose pour un
+signal, elle avait aussit&ocirc;t ouvert doucement sa fen&ecirc;tre et s'&eacute;tait mise
+&agrave; la besogne d'une main plus exp&eacute;riment&eacute;e qu'on n'aurait pu le croire,
+car plus d'une fois, dans l'atelier de serrurerie o&ugrave; son royal &eacute;poux
+s'amusait autrefois &agrave; passer une partie de ses journ&eacute;es, elle avait de
+ses doigts d&eacute;licats touch&eacute; des instruments pareils &agrave; celui sur lequel, &agrave;
+cette heure, reposaient toutes ses chances de salut.</p>
+
+<p>D&egrave;s que l'homme au trousseau de clefs entendit la fen&ecirc;tre de la reine
+s'ouvrir, il alla frapper &agrave; celle des gendarmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit Gilbert en regardant &agrave; travers les carreaux, c'est le
+citoyen Mardoche.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-m&ecirc;me, r&eacute;pondit le guichetier. Eh bien, mais, il para&icirc;t que nous
+faisons bonne garde?</p>
+
+<p>&mdash;Comme d'habitude, citoyen porte-clefs. Il me semble que vous ne nous
+trouvez pas souvent en d&eacute;faut.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Mardoche, c'est que cette nuit la vigilance est plus
+n&eacute;cessaire que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Duchesne, qui s'&eacute;tait approch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez la fen&ecirc;tre, et je vous conterai cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre, dit Duchesne.</p>
+
+<p>Gilbert ouvrit et &eacute;changea une poign&eacute;e de main avec le porte-clefs, qui
+s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; fait l'ami des deux gendarmes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc, citoyen Mardoche? r&eacute;p&eacute;ta Gilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que la s&eacute;ance de la Convention a &eacute;t&eacute; un peu chaude. L'avez-vous
+lue?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Que s'est-il donc pass&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il s'est pass&eacute; d'abord que le citoyen H&eacute;bert a d&eacute;couvert une
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que les conspirateurs que l'on croyait morts sont vivants et
+tr&egrave;s vivants.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit Gilbert: Delessart et Thierry; j'ai entendu parler de
+cela; ils sont en Angleterre, les gueux.</p>
+
+<p>&mdash;Et le chevalier de Maison-Rouge? dit le porte-clefs en haussant la
+voix de mani&egrave;re &agrave; ce que la reine l'entend&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! il est en Angleterre aussi, celui-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, il est en France, continua Mardoche en soutenant sa voix
+au m&ecirc;me diapason.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc revenu?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne l'a pas quitt&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; un qui a du front! dit Duchesne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme cela qu'il est.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, on va t&acirc;cher de l'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, qu'on va t&acirc;cher de l'arr&ecirc;ter; mais ce n'est pas chose
+facile, &agrave; ce qu'il para&icirc;t aussi.</p>
+
+<p>En ce moment, comme la lime de la reine grin&ccedil;ait si fortement sur les
+barreaux, que le porte-clefs craignait qu'on ne l'entend&icirc;t, malgr&eacute; les
+efforts qu'il faisait pour la couvrir, il appuya le talon sur la patte
+d'un de ses chiens, qui poussa un hurlement de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pauvre b&ecirc;te! dit Gilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit le porte-clefs, il n'avait qu'&agrave; mettre des sabots. Veux-tu te
+taire, Girondin, veux-tu te taire!</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelle Girondin, ton chien, citoyen Mardoche?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est un nom que je lui ai donn&eacute; comme cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu disais donc, reprit Duchesne, qui, prisonnier lui-m&ecirc;me, prenait
+aux nouvelles tout l'int&eacute;r&ecirc;t qu'y prennent les prisonniers, tu disais
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, je disais qu'alors le citoyen H&eacute;bert, en voil&agrave; un
+patriote! je disais que le citoyen H&eacute;bert avait fait la motion de
+ramener l'Autrichienne au Temple.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! parce qu'il pr&eacute;tend qu'on ne l'a tir&eacute;e du Temple que pour la
+soustraire &agrave; l'inspection imm&eacute;diate de la Commune de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! et puis un peu aux tentatives de ce damn&eacute; Maison-Rouge, dit
+Gilbert; il me semble que le souterrain existe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est aussi ce que lui a r&eacute;pondu le citoyen Santerre; mais H&eacute;bert a
+dit que, du moment o&ugrave; l'on &eacute;tait pr&eacute;venu, il n'y avait plus de danger;
+qu'on pouvait, au Temple, garder Marie-Antoinette avec la moiti&eacute; des
+pr&eacute;cautions qu'il faut pour la garder ici, et, de fait, c'est que le
+Temple est une maison autrement ferme que la Conciergerie.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Gilbert, moi, je voudrais qu'on la reconduis&icirc;t au Temple.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, cela t'ennuie de la garder.</p>
+
+<p>&mdash;Non, cela m'attriste. Maison-Rouge toussa fortement; la lime faisait
+d'autant plus de bruit qu'elle mordait plus profond&eacute;ment le barreau de
+fer.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a-t-on d&eacute;cid&eacute;? demanda Duchesne quand la quinte du porte-clefs
+fut pass&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il a &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; qu'elle resterait ici, mais que son proc&egrave;s lui serait
+fait imm&eacute;diatement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pauvre femme! dit Gilbert. Duchesne, dont l'oreille &eacute;tait plus
+fine sans doute que celle de son coll&egrave;gue, ou l'attention moins
+fortement captiv&eacute;e par le r&eacute;cit de Mardoche, se baissa pour &eacute;couter du
+c&ocirc;t&eacute; du compartiment de gauche. Le porte-clefs vit le mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que, tu comprends, citoyen Duchesne, dit-il vivement, les
+tentatives des conspirateurs vont devenir d'autant plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es
+qu'ils sauront avoir moins de temps devant eux pour les ex&eacute;cuter. On va
+doubler les gardes des prisons, attendu qu'il n'est question de rien
+moins que d'une irruption &agrave; force arm&eacute;e dans la Conciergerie; les
+conspirateurs tueraient tout, jusqu'&agrave; ce qu'ils p&eacute;n&eacute;trassent jusqu'&agrave; la
+reine, jusqu'&agrave; la veuve Capet, veux-je dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! comment entreraient-ils, tes conspirateurs?</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;guis&eacute;s en patriotes, ils feraient semblant de recommencer un 2
+Septembre, les gredins! et puis, une fois les portes ouvertes, bonsoir!</p>
+
+<p>Il se fit un instant de silence occasionn&eacute; par la stupeur des gendarmes.
+Le porte-clefs entendit avec une joie m&ecirc;l&eacute;e de terreur la lime qui
+continuait de grincer. Neuf heures sonn&egrave;rent. En m&ecirc;me temps, on frappa &agrave;
+la porte du greffe; mais les deux gendarmes, pr&eacute;occup&eacute;s, ne r&eacute;pondirent
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous veillerons, nous veillerons, dit Gilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Et, s'il le faut, nous mourrons &agrave; notre poste en vrais r&eacute;publicains,
+ajouta Duchesne.</p>
+
+<p>&laquo;Elle doit avoir bient&ocirc;t achev&eacute;&raquo;, se dit &agrave; lui-m&ecirc;me le porte-clefs en
+essuyant son front mouill&eacute; de sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, de votre c&ocirc;t&eacute;, dit Gilbert, vous veillez, je pr&eacute;sume; car on
+ne vous &eacute;pargnerait pas plus que nous, si un &eacute;v&eacute;nement comme celui que
+vous nous annoncez arrivait.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien, dit le porte-clefs; je passe les nuits &agrave; faire des
+rondes; aussi je suis sur les dents; vous autres, au moins, vous vous
+relayez, et vous pouvez dormir de deux nuits l'une.</p>
+
+<p>En ce moment, on frappa une seconde fois &agrave; la porte du greffe. Mardoche
+tressaillit; tout &eacute;v&eacute;nement, si minime qu'il f&ucirc;t, pouvait emp&ecirc;cher son
+projet de r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? demanda-t-il comme malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien, dit Gilbert; c'est le greffier du minist&egrave;re de la guerre
+qui s'en va et qui me pr&eacute;vient.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fort bien, dit le porte-clefs. Mais le greffier s'obstinait &agrave;
+frapper.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! cria Gilbert sans quitter sa fen&ecirc;tre. Bonsoir!... adieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'il te parle, dit Duchesne en se retournant du c&ocirc;t&eacute; de
+la porte. R&eacute;ponds-lui donc.... On entendit alors la voix du greffier.</p>
+
+<p>&mdash;Viens donc, citoyen gendarme, disait-il; je voudrais te parler un
+instant.</p>
+
+<p>Cette voix, tout empreinte qu'elle paraissait &ecirc;tre d'un sentiment
+d'&eacute;motion qui lui &ocirc;tait son accent habituel, fit dresser l'oreille au
+porte-clefs, qui crut la reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu donc, citoyen Durand? demanda Gilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux te dire un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu me le diras demain.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce soir; il faut que je te parle ce soir, reprit la m&ecirc;me voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura le porte-clefs, que va-t-il donc se passer? C'est la voix
+de Dixmer.</p>
+
+<p>Sinistre et vibrante, cette voix semblait emprunter quelque chose de
+fun&egrave;bre &agrave; l'&eacute;cho lointain du sombre corridor. Duchesne se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Gilbert, puisqu'il le veut absolument, j'y vais. Et il se
+dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>Le porte-clefs profita de ce moment, pendant lequel l'attention des deux
+gendarmes &eacute;tait absorb&eacute;e par une circonstance impr&eacute;vue. Il courut &agrave; la
+fen&ecirc;tre de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce fait? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis plus qu'&agrave; moiti&eacute;, r&eacute;pondit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il, h&acirc;tez-vous! h&acirc;tez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, citoyen Mardoche, dit Duchesne, qu'es-tu donc devenu?</p>
+
+<p>&mdash;Me voil&agrave;, s'&eacute;cria le porte-clefs en revenant vivement &agrave; la fen&ecirc;tre du
+premier compartiment.</p>
+
+<p>Au moment m&ecirc;me, et comme il allait reprendre sa place, un cri terrible
+retentit dans la prison, puis une impr&eacute;cation, puis le bruit d'un sabre
+qui jaillit du fourreau de m&eacute;tal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sc&eacute;l&eacute;rat! ah! brigand! cria Gilbert. Et le bruit d'une lutte se
+fit entendre dans le corridor. En m&ecirc;me temps, la porte s'ouvrit,
+d&eacute;couvrant aux yeux du guichetier deux ombres se colletant dans le
+guichet et donnant passage &agrave; une femme, qui, repoussant Duchesne,
+s'&eacute;lan&ccedil;a dans le compartiment de la reine.</p>
+
+<p>Duchesne, sans s'inqui&eacute;ter de cette femme, courait au secours de son
+camarade.</p>
+
+<p>Le guichetier bondit vers l'autre fen&ecirc;tre; il vit la femme aux genoux de
+la reine; elle priait, elle suppliait la prisonni&egrave;re de changer d'habits
+avec elle.</p>
+
+<p>Il se pencha avec des yeux flamboyants, cherchant &agrave; reconna&icirc;tre cette
+femme qu'il craignait d'avoir d&eacute;j&agrave; trop reconnue. Tout &agrave; coup il poussa
+un cri douloureux.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve! Genevi&egrave;ve! s'&eacute;cria-t-il. La reine avait laiss&eacute; tomber la
+lime et semblait an&eacute;antie. C'&eacute;tait encore une tentative avort&eacute;e. Le
+guichetier saisit des deux mains et secoua d'un effort supr&ecirc;me le
+barreau de fer entam&eacute; par la lime. Mais la morsure de l'acier n'&eacute;tait
+pas assez profonde, le barreau r&eacute;sista. Pendant ce temps, Dixmer &eacute;tait
+parvenu &agrave; refouler Gilbert dans la prison, et il allait y entrer avec
+lui, quand Duchesne, pesant sur la porte, parvint &agrave; la repousser. Mais
+il ne put la fermer. Dixmer, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, avait pass&eacute; son bras entre la
+porte et la muraille. Au bout de ce bras &eacute;tait le poignard, qui, &eacute;mouss&eacute;
+par la boucle de cuivre du ceinturon, avait gliss&eacute; le long de la
+poitrine du gendarme, ouvrant son habit et d&eacute;chirant les chairs. Les
+deux hommes s'encourageaient &agrave; r&eacute;unir toutes leurs forces, et, en m&ecirc;me
+temps, ils appelaient &agrave; l'aide. Dixmer sentit que son bras allait se
+briser; il appuya son &eacute;paule contre la porte, donna une violente
+secousse et parvint &agrave; retirer son bras meurtri.</p>
+
+<p>La porte se referma avec bruit; Duchesne poussa les verrous, tandis que
+Gilbert donnait un tour &agrave; la clef.</p>
+
+<p>Un pas r&eacute;sonna rapide dans le corridor, puis tout fut fini. Les deux
+gendarmes se regard&egrave;rent et cherch&egrave;rent autour d'eux.</p>
+
+<p>Ils entendirent le bruit que faisait le faux guichetier en essayant de
+briser le barreau.</p>
+
+<p>Gilbert se pr&eacute;cipita dans la prison de la reine; il trouva Genevi&egrave;ve &agrave;
+ses genoux et la suppliant de changer de costume avec elle.</p>
+
+<p>Duchesne saisit sa carabine et courut &agrave; la fen&ecirc;tre: il vit un homme
+pendu aux barreaux, qu'il secouait avec rage et qu'il essayait vainement
+d'escalader.</p>
+
+<p>Il le mit en joue.</p>
+
+<p>Le jeune homme vit le canon de la carabine se baisser vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, dit-il, tue-moi; tue!</p>
+
+<p>Et, sublime de d&eacute;sespoir, il &eacute;largit sa poitrine pour d&eacute;fier la balle.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, s'&eacute;cria la reine, chevalier, je vous en supplie; vivez,
+vivez! &Agrave; la voix de Marie-Antoinette, Maison-Rouge tomba &agrave; genoux. Le
+coup partit; mais ce mouvement le sauva, la balle passa au-dessus de sa
+t&ecirc;te. Genevi&egrave;ve crut son ami tu&eacute; et tomba sans connaissance sur le
+carreau.</p>
+
+<p>Lorsque la fum&eacute;e fut dissip&eacute;e, il n'y avait plus personne dans la cour
+des femmes.</p>
+
+<p>Dix minutes apr&egrave;s, trente soldats, conduits par deux commissaires,
+fouillaient la Conciergerie dans ses plus inaccessibles retraites.</p>
+
+<p>On ne trouva personne; le greffier avait pass&eacute; calme et souriant devant
+le fauteuil du p&egrave;re Richard.</p>
+
+<p>Quant au guichetier, il &eacute;tait sorti en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Alarme! alarme! Le factionnaire avait voulu croiser la ba&iuml;onnette
+contre lui; mais ses chiens avaient saut&eacute; au cou du factionnaire.</p>
+
+<p>Il n'y eut que Genevi&egrave;ve qui fut arr&ecirc;t&eacute;e, interrog&eacute;e, emprisonn&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLV" id="XLV"></a><a href="#table">XLV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les recherches</a></h3>
+
+
+<p>Nous ne pouvons laisser plus longtemps dans l'oubli un des personnages
+principaux de cette histoire, celui qui, pendant que s'accomplissaient
+les &eacute;v&eacute;nements accumul&eacute;s dans le pr&eacute;c&eacute;dent chapitre, a souffert le plus
+de tous, et dont les souffrances m&eacute;ritaient le plus d'&eacute;veiller la
+sympathie de nos lecteurs.</p>
+
+<p>Il faisait grand soleil dans la rue de la Monnaie, et les comm&egrave;res
+devisaient sur les portes aussi joyeusement que si, depuis dix mois, un
+nuage de sang ne semblait pas s'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; sur la ville, lorsque
+Maurice revint avec le cabriolet qu'il avait promis d'amener.</p>
+
+<p>Il laissa la bride de son cheval aux mains d'un d&eacute;crotteur du parvis
+Saint-Eustache, et monta, le c&oelig;ur rempli de joie, les marches de son
+escalier.</p>
+
+<p>C'est un sentiment vivifiant que l'amour: il sait animer des c&oelig;urs
+morts &agrave; toute sensation; il peuple les d&eacute;serts, il suscite aux yeux le
+fant&ocirc;me de l'objet aim&eacute;; il fait que la voix qui chante dans l'&acirc;me de
+l'amant lui montre la cr&eacute;ation tout enti&egrave;re &eacute;clair&eacute;e par le jour
+lumineux de l'esp&eacute;rance et du bonheur, et, comme, en m&ecirc;me temps que
+c'est un sentiment expansif, c'est encore un sentiment &eacute;go&iuml;ste, il
+aveugle celui qui aime pour tout ce qui n'est pas l'objet aim&eacute;.</p>
+
+<p>Maurice ne vit pas ces femmes, Maurice n'entendit pas leurs
+commentaires; il ne voyait que Genevi&egrave;ve faisant les pr&eacute;paratifs d'un
+d&eacute;part qui allait leur donner un bonheur durable; il n'entendait que
+Genevi&egrave;ve chantonnant distraitement sa petite chanson habituelle, et
+cette petite chanson bourdonnait si gracieusement &agrave; son oreille, qu'il
+e&ucirc;t jur&eacute; entendre les diff&eacute;rentes modulations de sa voix m&ecirc;l&eacute;es au bruit
+d'une serrure que l'on ferme.</p>
+
+<p>Sur le palier, Maurice s'arr&ecirc;ta; la porte &eacute;tait entr'ouverte: l'habitude
+&eacute;tait qu'elle f&ucirc;t constamment ferm&eacute;e, et cette circonstance &eacute;tonna
+Maurice. Il regarda tout autour de lui pour voir s'il n'apercevrait pas
+Genevi&egrave;ve dans le corridor; Genevi&egrave;ve n'y &eacute;tait pas. Il entra, traversa
+l'antichambre, la salle &agrave; manger, le salon; il visita la chambre &agrave;
+coucher. Antichambre, salle &agrave; manger, salon, chambre &agrave; coucher &eacute;taient
+solitaires. Il appela, personne ne r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>L'officieux &eacute;tait sorti, comme on sait; Maurice pensa qu'en son absence
+Genevi&egrave;ve avait eu besoin de quelque corde pour ficeler ses malles, ou
+de quelques provisions de voyage pour garnir la voiture, et qu'elle
+&eacute;tait descendue acheter ces objets. L'imprudence lui parut forte; mais,
+quoique l'inqui&eacute;tude commen&ccedil;&acirc;t &agrave; le gagner, il ne se douta encore de
+rien.</p>
+
+<p>Maurice attendit donc en se promenant de long en large, et en se
+penchant de temps en temps hors de la fen&ecirc;tre, par l'entreb&acirc;illement de
+laquelle passaient des bouff&eacute;es d'air charg&eacute;es de pluie.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t Maurice crut entendre un pas dans l'escalier; il &eacute;couta; ce
+n'&eacute;tait pas celui de Genevi&egrave;ve; il ne courut pas moins jusqu'au palier,
+se pencha sur la rampe et reconnut l'officieux, qui montait les degr&eacute;s
+avec l'insouciance habituelle aux domestiques.</p>
+
+<p>&mdash;Sc&eacute;vola! s'&eacute;cria-t-il. L'officieux leva la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, citoyen!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi: mais o&ugrave; est donc la citoyenne?</p>
+
+<p>&mdash;La citoyenne? demanda Sc&eacute;vola &eacute;tonn&eacute; en montant toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. L'as-tu vue en bas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, redescends. Demande au concierge et informe-toi chez les
+voisins.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'instant m&ecirc;me. Sc&eacute;vola redescendit.</p>
+
+<p>&mdash;Plus vite, donc! plus vite! cria Maurice; ne vois-tu pas que je suis
+sur des charbons ardents?</p>
+
+<p>Maurice attendit cinq ou six minutes sur l'escalier; puis, ne voyant
+point repara&icirc;tre Sc&eacute;vola, il entra dans l'appartement et se pencha de
+nouveau hors de la fen&ecirc;tre; il vit Sc&eacute;vola entrer dans deux ou trois
+boutiques et sortir sans avoir rien appris de nouveau.</p>
+
+<p>Impatient&eacute;, il l'appela. L'officieux leva la t&ecirc;te et vit &agrave; la fen&ecirc;tre
+son ma&icirc;tre impatient. Maurice lui fit signe de remonter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible qu'elle soit sortie, se dit Maurice. Et il appela de
+nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve! Genevi&egrave;ve!</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait mort. La chambre solitaire semblait m&ecirc;me n'avoir plus d'&eacute;cho.</p>
+
+<p>Sc&eacute;vola reparut.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, le concierge est le seul qui l'ait vue.</p>
+
+<p>&mdash;Le concierge l'a vue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; les voisins n'en ont pas entendu parler.</p>
+
+<p>&mdash;Le concierge l'a vue, dis-tu? Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a vue sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc sortie?</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Seule? Il est impossible que Genevi&egrave;ve soit sortie seule.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'&eacute;tait pas seule, citoyen, elle &eacute;tait avec un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! avec un homme?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ce que dit le citoyen concierge, du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Va le chercher, il faut que je sache quel est cet homme. Sc&eacute;vola fit
+deux pas vers la porte; puis, se retournant:</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, dit-il en paraissant r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? que veux-tu? Parle, tu me fais mourir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre avec l'homme qui a couru apr&egrave;s moi.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme a couru apr&egrave;s toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour me demander la clef de votre part.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle clef, malheureux? Mais parle donc, parle donc!</p>
+
+<p>&mdash;La clef de l'appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donn&eacute; la clef de l'appartement &agrave; un &eacute;tranger? s'&eacute;cria Maurice en
+saisissant des deux mains l'officieux au collet.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'&eacute;tait pas un &eacute;tranger, monsieur, puisque c'&eacute;tait un de vos
+amis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, un de mes amis? Bon, c'est Lorin, sans doute. C'est cela,
+elle sera sortie avec Lorin.</p>
+
+<p>Et Maurice, souriant dans sa p&acirc;leur, passa son mouchoir sur son front
+mouill&eacute; de sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, non, monsieur, ce n'est pas lui, dit Sc&eacute;vola. Pardieu! je
+connais bien M. Lorin, peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui est-ce donc, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien, citoyen, c'est cet homme, celui qui est venu un
+jour...</p>
+
+<p>&mdash;Quel jour?</p>
+
+<p>&mdash;Le jour o&ugrave; vous &eacute;tiez si triste, qui vous a emmen&eacute; et qu'ensuite vous
+&ecirc;tes revenu si gai....</p>
+
+<p>Sc&eacute;vola avait remarqu&eacute; toutes ces choses. Maurice le regarda d'un air
+effar&eacute;; un frisson courut par tous ses membres; puis, apr&egrave;s un long
+silence:</p>
+
+<p>&mdash;Dixmer? s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui, je crois que c'est cela, citoyen, dit l'officieux.
+Maurice chancela et alla tomber &agrave; reculons sur un fauteuil. Ses yeux se
+voil&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Puis, en se rouvrant, ses yeux se port&egrave;rent sur le bouquet de violettes
+oubli&eacute;, ou plut&ocirc;t laiss&eacute; par Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Il se pr&eacute;cipita dessus, le prit, le baisa; puis, remarquant l'endroit o&ugrave;
+il &eacute;tait d&eacute;pos&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Plus de doute, dit-il; ces violettes... c'est son dernier adieu!</p>
+
+<p>Alors Maurice se retourna; et seulement alors il remarqua que la malle
+&eacute;tait &agrave; moiti&eacute; pleine, que le reste du linge &eacute;tait &agrave; terre ou dans
+l'armoire entr'ouverte.</p>
+
+<p>Sans doute le linge qui &eacute;tait &agrave; terre &eacute;tait tomb&eacute; des mains de Genevi&egrave;ve
+&agrave; l'apparition de Dixmer.</p>
+
+<p>De ce moment il s'expliqua tout. La sc&egrave;ne surgit vivante et terrible &agrave;
+ses yeux, entre ces quatre murs t&eacute;moins nagu&egrave;re de tant de bonheur.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, Maurice &eacute;tait rest&eacute; abattu, &eacute;cras&eacute;. Le r&eacute;veil fut affreux, la
+col&egrave;re du jeune homme effrayante.</p>
+
+<p>Il se leva, ferma la fen&ecirc;tre rest&eacute;e entr'ouverte, prit sur le haut de
+son secr&eacute;taire deux pistolets tout charg&eacute;s pour le voyage, en examina
+l'amorce, et, voyant que l'amorce &eacute;tait en bon &eacute;tat, il mit les
+pistolets dans sa poche.</p>
+
+<p>Puis il glissa dans sa bourse deux rouleaux de louis, que, malgr&eacute; son
+patriotisme, il avait jug&eacute; prudent de garder au fond d'un tiroir, et,
+prenant &agrave; la main son sabre dans le fourreau:</p>
+
+<p>&mdash;Sc&eacute;vola, dit-il, tu m'es attach&eacute;, je crois; tu as servi mon p&egrave;re et
+moi depuis quinze ans.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, citoyen, reprit l'officieux saisi d'effroi &agrave; l'aspect de cette
+p&acirc;leur marbr&eacute;e et de ce tremblement nerveux que jamais il n'avait
+remarqu&eacute; dans son ma&icirc;tre, qui passait &agrave; bon droit pour le plus intr&eacute;pide
+et le plus vigoureux des hommes; oui, que m'ordonnez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute! si cette dame qui demeurait ici....</p>
+
+<p>Il s'interrompit; sa voix tremblait si fort en pronon&ccedil;ant ces mots,
+qu'il ne put continuer.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle revient, reprit-il au bout d'un instant, re&ccedil;ois-la; ferme la
+porte derri&egrave;re elle; prends cette carabine, place-toi sur l'escalier,
+et, sur ta t&ecirc;te, sur ta vie, sur ton &acirc;me, ne laisse entrer personne; si
+l'on veut forcer la porte, d&eacute;fends-la; frappe! tue! tue! et ne crains
+rien, Sc&eacute;vola, je prends tout sur moi.</p>
+
+<p>L'accent du jeune homme, sa v&eacute;h&eacute;mente confiance &eacute;lectris&egrave;rent Sc&eacute;vola.</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement je tuerai, dit-il, mais encore je me ferai tuer pour la
+citoyenne Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Merci.... Maintenant, &eacute;coute. Cet appartement m'est odieux, et je ne
+veux pas remonter ici que je ne l'aie retrouv&eacute;e. Si elle a pu
+s'&eacute;chapper, si elle est revenue, place sur ta fen&ecirc;tre le grand vase du
+Japon avec les reines-marguerites qu'elle aimait tant. Voil&agrave; pour le
+jour. La nuit, mets une lanterne. Chaque fois que je passerai au bout de
+la rue, je serai inform&eacute;; tant que je ne verrai ni lanterne ni vase, je
+continuerai mes recherches.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, soyez prudent! soyez prudent! s'&eacute;cria Sc&eacute;vola.</p>
+
+<p>Maurice ne r&eacute;pondit m&ecirc;me pas; il s'&eacute;lan&ccedil;a hors de la chambre, descendit
+l'escalier comme s'il e&ucirc;t eu des ailes, et courut chez Lorin.</p>
+
+<p>Il serait difficile d'exprimer la stup&eacute;faction, la col&egrave;re, la rage du
+digne po&egrave;te lorsqu'il apprit cette nouvelle; autant vaudrait recommencer
+les touchantes &eacute;l&eacute;gies que devait inspirer Oreste &agrave; Pylade.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi tu ne sais o&ugrave; elle est? ne cessait-il de r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+
+<p>&mdash;Perdue, disparue! hurlait Maurice dans un paroxysme de d&eacute;sespoir; il
+l'a tu&eacute;e, Lorin, il l'a tu&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non, mon cher ami; non, mon bon Maurice, il ne l'a pas tu&eacute;e; non,
+ce n'est pas apr&egrave;s tant de jours de r&eacute;flexion qu'on assassine une femme
+comme Genevi&egrave;ve; non, s'il l'avait tu&eacute;e, il l'e&ucirc;t tu&eacute;e sur la place, et
+il e&ucirc;t, en signe de sa vengeance, laiss&eacute; le corps chez toi. Non,
+vois-tu, il s'est enfui avec elle, trop heureux d'avoir retrouv&eacute; son
+tr&eacute;sor.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne le connais pas, Lorin, tu ne le connais pas, disait Maurice; cet
+homme avait quelque chose de funeste dans le regard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, tu te trompes; il m'a toujours fait l'effet d'un brave
+homme, &agrave; moi. Il l'a prise pour la sacrifier. Il se fera arr&ecirc;ter avec
+elle; on les tuera ensemble. Ah! voil&agrave; o&ugrave; est le danger, disait Lorin.</p>
+
+<p>Et ces paroles redoublaient le d&eacute;lire de Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Je la retrouverai! je la retrouverai, ou je mourrai! s'&eacute;criait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant &agrave; cela, il est certain que nous la retrouverons, dit Lorin;
+seulement, calme-toi. Voyons, Maurice, mon bon Maurice, crois-moi, on
+cherche mal quand on ne r&eacute;fl&eacute;chit pas; on r&eacute;fl&eacute;chit mal quand on s'agite
+comme tu fais.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Lorin, adieu!</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me quittes? pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que cela ne regarde que moi seul; parce que moi seul dois
+risquer ma vie pour sauver celle de Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux mourir?</p>
+
+<p>&mdash;J'affronterai tout: je veux aller trouver le pr&eacute;sident du comit&eacute; de
+surveillance, je veux parler &agrave; H&eacute;bert, &agrave; Danton, &agrave; Robespierre;
+j'avouerai tout, mais il faut qu'on me la rende.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Lorin. Et, sans ajouter un mot, il se leva, ajusta son
+ceinturon, se coiffa du chapeau d'uniforme, et, comme avait fait
+Maurice, il prit deux pistolets charg&eacute;s qu'il mit dans ses poches.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, ajouta-t-il simplement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu te compromets! s'&eacute;cria Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, apr&egrave;s?</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Il faut, mon cher, quand la pi&egrave;ce est finie,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>S'en retourner en bonne compagnie.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allons-nous chercher d'abord? dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Cherchons d'abord dans l'ancien quartier, tu sais? vieille rue
+Saint-Jacques; puis guettons le Maison-Rouge; o&ugrave; il sera, sera sans
+doute Dixmer; puis rapprochons-nous des maisons de la Vieille-Corderie.
+Tu sais que l'on parle de transf&eacute;rer Antoinette au Temple! Crois-moi,
+des hommes comme ceux-l&agrave; ne perdront qu'au dernier moment l'espoir de la
+sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;p&eacute;ta Maurice, en effet, tu as raison.... Maison-Rouge, crois-tu
+donc qu'il soit &agrave; Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Dixmer y est bien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, c'est vrai; ils se sont r&eacute;unis, dit Maurice, &agrave; qui de
+vagues lueurs venaient de rendre un peu de raison.</p>
+
+<p>Alors, et &agrave; partir de ce moment, les deux amis se mirent &agrave; chercher;
+mais ce fut en vain. Paris est grand, et son ombre est &eacute;paisse. Jamais
+gouffre n'a su receler plus obscur&eacute;ment le secret que le crime ou le
+malheur lui confie.</p>
+
+<p>Cent fois Lorin et Maurice pass&egrave;rent sur la place de Gr&egrave;ve, cent fois
+ils effleur&egrave;rent la petite maison dans laquelle vivait Genevi&egrave;ve,
+surveill&eacute;e sans rel&acirc;che par Dixmer, comme les pr&ecirc;tres d'autrefois
+surveillaient la victime destin&eacute;e au sacrifice.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, se voyant destin&eacute;e &agrave; p&eacute;rir, Genevi&egrave;ve, comme toutes les
+&acirc;mes g&eacute;n&eacute;reuses, accepta le sacrifice et voulut mourir sans bruit;
+d'ailleurs, elle redoutait moins encore pour Dixmer que pour la cause de
+la reine une publicit&eacute; que Maurice n'e&ucirc;t pas manqu&eacute; de donner &agrave; sa
+vengeance.</p>
+
+<p>Elle garda donc un silence aussi profond que si la mort e&ucirc;t d&eacute;j&agrave; ferm&eacute;
+sa bouche.</p>
+
+<p>Cependant, sans en rien dire &agrave; Lorin, Maurice avait &eacute;t&eacute; supplier les
+membres du terrible comit&eacute; de Salut public; et Lorin, sans en parler &agrave;
+Maurice, s'&eacute;tait, de son c&ocirc;t&eacute;, d&eacute;vou&eacute; aux m&ecirc;mes d&eacute;marches.</p>
+
+<p>Aussi, le m&ecirc;me jour, une croix rouge fut trac&eacute;e par Fouquier-Tinville &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de leurs noms, et le mot SUSPECTS les r&eacute;unit dans une sanglante
+accolade.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLVI" id="XLVI"></a><a href="#table">XLVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le jugement</a></h3>
+
+
+<p>Le vingt-troisi&egrave;me jour du mois de l'an II de la R&eacute;publique fran&ccedil;aise
+une et indivisible, correspondant au 14 octobre 1793, vieux style, comme
+on disait alors, une foule curieuse envahissait d&egrave;s le matin les
+tribunes de la salle o&ugrave; se tenaient les s&eacute;ances r&eacute;volutionnaires.</p>
+
+<p>Les couloirs du palais, les avenues de la Conciergerie d&eacute;bordaient de
+spectateurs avides et impatients, qui se transmettaient les uns aux
+autres les bruits et les passions, comme les flots se transmettent leurs
+mugissements et leur &eacute;cume.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la curiosit&eacute; avec laquelle chaque spectateur s'agitait, et
+peut-&ecirc;tre m&ecirc;me &agrave; cause de cette curiosit&eacute;, chaque flot de cette mer,
+agit&eacute;, press&eacute; entre deux barri&egrave;res, la barri&egrave;re ext&eacute;rieure qui le
+poussait, la barri&egrave;re int&eacute;rieure qui le repoussait, gardait dans ce flux
+et ce reflux la m&ecirc;me place &agrave; peu pr&egrave;s qu'il avait prise. Mais aussi les
+mieux plac&eacute;s avaient compris qu'il fallait qu'ils se fissent pardonner
+leur bonheur; et ils tendaient &agrave; ce but en racontant &agrave; leurs voisins,
+moins bien plac&eacute;s qu'eux, lesquels transmettaient aux autres les paroles
+primitives, ce qu'ils voyaient et ce qu'ils entendaient.</p>
+
+<p>Mais, pr&egrave;s de la porte du tribunal, un groupe d'hommes entass&eacute;s se
+disputaient rudement dix lignes d'espace en largeur ou en hauteur; car
+dix lignes en largeur, c'&eacute;tait assez pour voir entre deux &eacute;paules un
+coin de la salle et la figure des juges; car dix lignes en hauteur,
+c'&eacute;tait assez pour voir par-dessus une t&ecirc;te toute la salle et la figure
+de l'accus&eacute;e.</p>
+
+<p>Malheureusement, ce passage d'un couloir &agrave; la salle, ce d&eacute;fil&eacute; si
+&eacute;troit, un homme l'occupait presque enti&egrave;rement avec ses larges &eacute;paules
+et ses bras dispos&eacute;s en arcs-boutants, qui &eacute;tayaient toute la foule
+vacillante et pr&ecirc;te &agrave; crouler dans la salle, si le rempart de chair
+&eacute;tait venu &agrave; lui manquer.</p>
+
+<p>Cet homme in&eacute;branlable au seuil du tribunal &eacute;tait jeune et beau, et, &agrave;
+chaque secousse plus vive que lui imprimait la foule, il secouait comme
+une crini&egrave;re son &eacute;paisse chevelure, sous laquelle brillait un regard
+sombre et r&eacute;solu. Puis, lorsque, du regard et du mouvement, il avait
+repouss&eacute; la foule, dont il arr&ecirc;tait, m&ocirc;le vivant, les opini&acirc;tres
+attaques, il retombait dans son attentive immobilit&eacute;.</p>
+
+<p>Cent fois la masse compacte avait essay&eacute; de le renverser, car il &eacute;tait
+de haute taille, et derri&egrave;re lui toute perspective devenait impossible;
+mais, comme nous l'avons dit, un rocher n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; plus in&eacute;branlable
+que lui.</p>
+
+<p>Cependant, de l'autre extr&eacute;mit&eacute; de cette mer humaine, au milieu de la
+foule press&eacute;e, un autre homme s'&eacute;tait fray&eacute; un passage avec une
+pers&eacute;v&eacute;rance qui tenait de la f&eacute;rocit&eacute;; rien ne l'avait arr&ecirc;t&eacute; dans son
+infatigable progression, ni les coups de ceux qu'il laissait derri&egrave;re
+lui, ni les impr&eacute;cations de ceux qu'il &eacute;touffait en passant, ni les
+plaintes des femmes, car il y avait beaucoup de femmes dans cette foule.</p>
+
+<p>Aux coups il r&eacute;pondait par des coups, aux impr&eacute;cations par un regard
+devant lequel reculaient les plus braves, aux plaintes par une
+impassibilit&eacute; qui ressemblait &agrave; du d&eacute;dain.</p>
+
+<p>Enfin, il arriva derri&egrave;re le vigoureux jeune homme qui fermait, pour
+ainsi dire, l'entr&eacute;e de la salle. Et au milieu de l'attente g&eacute;n&eacute;rale,
+car chacun voulait voir comment la chose se passerait entre ces deux
+rudes antagonistes; et au milieu, disons-nous, de l'attente g&eacute;n&eacute;rale, il
+essaya de sa m&eacute;thode, qui consistait &agrave; introduire entre deux spectateurs
+ses coudes comme des coins et &agrave; fendre avec son corps les corps les plus
+soud&eacute;s les uns aux autres.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pourtant, celui-l&agrave;, un jeune homme de petite taille, dont le
+visage p&acirc;le et les membres gr&ecirc;les annon&ccedil;aient une constitution aussi
+ch&eacute;tive que ses yeux ardents renfermaient de volont&eacute;.</p>
+
+<p>Mais &agrave; peine son coude eut-il effleur&eacute; les flancs du jeune homme plac&eacute;
+devant lui, que celui-ci, &eacute;tonn&eacute; de l'agression, se retourna vivement et
+du m&ecirc;me mouvement leva un poing qui mena&ccedil;ait, en s'abaissant, d'&eacute;craser
+le t&eacute;m&eacute;raire.</p>
+
+<p>Les deux antagonistes se trouv&egrave;rent alors face &agrave; face, et un petit cri
+leur &eacute;chappa en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>Ils venaient de se reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! citoyen Maurice, dit le fr&ecirc;le jeune homme avec un accent
+d'inexprimable douleur, laissez-moi passer: laissez-moi voir; je vous en
+supplie! vous me tuerez apr&egrave;s!</p>
+
+<p>Maurice, car c'&eacute;tait effectivement lui, se sentit p&eacute;n&eacute;tr&eacute;
+d'attendrissement et d'admiration pour cet &eacute;ternel d&eacute;vouement, pour
+cette indestructible volont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! murmura-t-il; vous ici, imprudent!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi ici! mais je suis &eacute;puis&eacute;.... Oh! mon Dieu! elle parle!
+laissez-moi la voir! laissez-moi l'&eacute;couter!</p>
+
+<p>Maurice s'effa&ccedil;a, et le jeune homme passa devant lui. Alors, comme
+Maurice &eacute;tait &agrave; la t&ecirc;te de la foule, rien ne g&ecirc;na plus la vue de celui
+qui avait souffert tant de coups et de rebuffades pour arriver l&agrave;.</p>
+
+<p>Toute cette sc&egrave;ne et les murmures qu'elle occasionna &eacute;veill&egrave;rent la
+curiosit&eacute; des juges.</p>
+
+<p>L'accus&eacute;e aussi regarda de ce c&ocirc;t&eacute;; alors, au premier rang, elle aper&ccedil;ut
+et reconnut le chevalier.</p>
+
+<p>Quelque chose comme un frisson agita un moment la reine assise dans le
+fauteuil de fer.</p>
+
+<p>L'interrogatoire, dirig&eacute; par le pr&eacute;sident Harmand, interpr&eacute;t&eacute; par
+Fouquier-Tinville, et, discut&eacute; par Chauveau-Lagarde, d&eacute;fenseur de la
+reine, dura tant que le permirent les forces des juges et de l'accus&eacute;e.</p>
+
+<p>Pendant tout ce temps, Maurice resta immobile &agrave; sa place, tandis que
+plusieurs fois d&eacute;j&agrave; les spectateurs s'&eacute;taient renouvel&eacute;s dans la salle
+et dans les corridors.</p>
+
+<p>Le chevalier avait trouv&eacute; un appui contre une colonne, et il &eacute;tait l&agrave;
+non moins p&acirc;le que le stuc contre lequel il se tenait adoss&eacute;.</p>
+
+<p>Au jour avait succ&eacute;d&eacute; la nuit opaque: quelques bougies allum&eacute;es sur les
+tables des jur&eacute;s, quelques lampes qui fumaient aux parois de la salle,
+&eacute;clairaient d'un sinistre et rouge reflet le noble visage de cette
+femme, qui avait paru si belle aux splendides lumi&egrave;res des f&ecirc;tes de
+Versailles.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait l&agrave; seule, r&eacute;pondant quelques br&egrave;ves et d&eacute;daigneuses paroles
+aux interrogatoires du pr&eacute;sident, et se penchant parfois &agrave; l'oreille de
+son d&eacute;fenseur pour lui parler bas.</p>
+
+<p>Son front blanc et poli n'avait rien perdu de sa fiert&eacute; ordinaire; elle
+portait la robe &agrave; raies noires que, depuis la mort du roi, elle n'avait
+pas voulu quitter.</p>
+
+<p>Les juges se lev&egrave;rent pour aller aux opinions; la s&eacute;ance &eacute;tait finie.</p>
+
+<p>&mdash;Me suis-je donc montr&eacute;e trop d&eacute;daigneuse, monsieur? demanda-t-elle &agrave;
+Chauveau-Lagarde.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, r&eacute;pondit celui-ci, vous serez toujours bien quand vous
+serez vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Vois donc comme elle est fi&egrave;re! s'&eacute;cria une femme dans l'auditoire,
+comme si une voix r&eacute;pondait &agrave; la question que la malheureuse reine
+venait de faire &agrave; son avocat.</p>
+
+<p>La reine tourna la t&ecirc;te vers cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, r&eacute;p&eacute;ta la femme, je dis que tu es fi&egrave;re, Antoinette, et
+que c'est ta fiert&eacute; qui t'a perdue. La reine rougit.</p>
+
+<p>Le chevalier se tourna vers la femme qui avait prononc&eacute; ces paroles, et
+r&eacute;pliqua doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Elle &eacute;tait reine. Maurice lui saisit le poignet.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, lui dit-il tout bas, ayez le courage de ne pas vous perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Maurice, r&eacute;pliqua le chevalier, vous &ecirc;tes un homme, et
+vous savez que vous parlez &agrave; un homme. Oh! dites-moi, est-ce que vous
+croyez qu'ils puissent la condamner?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas, dit Maurice, j'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! une femme! s'&eacute;cria Maison-Rouge avec un sanglot.</p>
+
+<p>&mdash;Non, une reine, r&eacute;pliqua Maurice. C'est vous-m&ecirc;me qui venez de le
+lire.</p>
+
+<p>Le chevalier saisit &agrave; son tour le poignet de Maurice, et, avec une force
+dont on aurait pu le croire incapable, il l'obligea &agrave; se pencher vers
+lui.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait trois heures et demie du matin, de grands vides se laissaient
+voir parmi les spectateurs. Quelques lumi&egrave;res s'&eacute;teignaient &ccedil;&agrave; et l&agrave;,
+jetant des parties de la salle dans l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Une des parties les plus obscures &eacute;tait celle o&ugrave; se trouvaient le
+chevalier et Maurice, &eacute;coutant ce qu'il allait lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc &ecirc;tes-vous ici, et qu'y venez-vous faire, demanda le
+chevalier, vous, monsieur, qui n'avez pas un c&oelig;ur de tigre?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit Maurice, j'y suis pour savoir ce qu'est devenue une
+malheureuse femme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit Maison-Rouge, celle que son mari a pouss&eacute;e dans le
+cachot de la reine, n'est-ce pas? celle qui a &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;e sous mes yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, Genevi&egrave;ve est prisonni&egrave;re, sacrifi&eacute;e par son mari, tu&eacute;e par
+Dixmer?... Oh! je comprends tout, je comprends tout, maintenant.
+Chevalier, racontez-moi ce qui s'est pass&eacute;, dites-moi o&ugrave; elle est,
+dites-moi o&ugrave; je puis la retrouver. Chevalier... cette femme, c'est ma
+vie, entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je l'ai vue; j'&eacute;tais l&agrave; quand elle a &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;e. Moi aussi,
+je venais pour faire &eacute;vader la reine! mais nos deux projets, que nous
+n'avions pu nous communiquer, se sont nuit au lieu de se servir.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne l'avez pas sauv&eacute;e, au moins, elle, votre s&oelig;ur, Genevi&egrave;ve?</p>
+
+<p>&mdash;Le pouvais-je? Une grille de fer me s&eacute;parait d'elle. Ah! si vous aviez
+&eacute;t&eacute; l&agrave;, si vous aviez pu r&eacute;unir vos forces aux miennes, le barreau
+maudit e&ucirc;t c&eacute;d&eacute;, et nous les eussions sauv&eacute;es toutes deux.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve! Genevi&egrave;ve! murmura Maurice.</p>
+
+<p>Puis regardant Maison-Rouge avec une ind&eacute;finissable expression de rage:</p>
+
+<p>&mdash;Et Dixmer, qu'est-il devenu? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais. Il s'est sauv&eacute; de son c&ocirc;t&eacute;, et moi du mien.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Maurice les dents serr&eacute;es, si je le rejoins jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends. Mais rien n'est d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; encore pour Genevi&egrave;ve,
+dit Maison-Rouge, tandis qu'ici, tandis que pour la reine.... Oh! tenez,
+Maurice, vous &ecirc;tes un homme de c&oelig;ur, un homme puissant; vous avez des
+amis.... Oh! je vous en prie, comme on prie Dieu.... Maurice, aidez-moi &agrave;
+sauver la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Y pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, Genevi&egrave;ve vous en supplie par ma voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne prononcez pas ce nom, monsieur. Qui sait si, comme Dixmer, vous
+n'avez pas sacrifi&eacute; la pauvre femme?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pondit le chevalier avec fiert&eacute;, je sais, quand je
+m'attache &agrave; une cause, ne sacrifier que moi seul.</p>
+
+<p>En ce moment, la porte des d&eacute;lib&eacute;rations se rouvrit; Maurice allait
+r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, monsieur! dit le chevalier; silence! voici les juges qui
+rentrent.</p>
+
+<p>Et Maurice sentit trembler la main que Maison-Rouge, p&acirc;le et chancelant,
+venait de poser sur son bras.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura le chevalier; oh! le c&oelig;ur me manque.</p>
+
+<p>&mdash;Du courage, et contenez-vous, ou vous &ecirc;tes perdu! dit Maurice. Le
+tribunal rentrait, en effet, et la nouvelle de sa rentr&eacute;e se r&eacute;pandit
+dans les corridors et les galeries.</p>
+
+<p>La foule se rua de nouveau dans la salle, et les lumi&egrave;res parurent se
+ranimer d'elles-m&ecirc;mes pour ce moment d&eacute;cisif et solennel.</p>
+
+<p>On venait de ramener la reine; elle se tenait droite, immobile,
+hautaine, les yeux fixes et les l&egrave;vres serr&eacute;es.</p>
+
+<p>On lui lut l'arr&ecirc;t qui la condamnait &agrave; la peine de mort.</p>
+
+<p>Elle &eacute;couta, sans p&acirc;lir, sans sourciller, sans qu'un muscle de son
+visage indiqu&acirc;t l'apparence de l'&eacute;motion.</p>
+
+<p>Puis elle se retourna vers le chevalier, lui adressa un long et &eacute;loquent
+regard, comme pour remercier cet homme qu'elle n'avait jamais vu que
+comme la statue vivante du d&eacute;vouement; et, s'appuyant sur le bras de
+l'officier de gendarmerie qui commandait la force arm&eacute;e, elle sortit
+calme et digne du tribunal.</p>
+
+<p>Maurice poussa un long soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu merci! dit-il, rien dans sa d&eacute;claration n'a compromis Genevi&egrave;ve,
+et il y a encore de l'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu merci! murmura de son c&ocirc;t&eacute; le chevalier de Maison-Rouge, tout est
+fini et la lutte est termin&eacute;e. Je n'avais pas la force d'aller plus
+loin.</p>
+
+<p>&mdash;Du courage, monsieur! dit tout bas Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;J'en aurai, monsieur, r&eacute;pondit le chevalier. Et tous deux, apr&egrave;s
+s'&ecirc;tre serr&eacute; la main, s'&eacute;loign&egrave;rent par deux issues diff&eacute;rentes. La
+reine fut reconduite &agrave; la Conciergerie: quatre heures sonnaient &agrave; la
+grande horloge comme elle y rentrait.</p>
+
+<p>Au d&eacute;bouch&eacute; du Pont-Neuf, Maurice fut arr&ecirc;t&eacute; par les deux bras de Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Halte-l&agrave;, dit-il, on ne passe pas!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu, d'abord?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais chez moi. Justement, je puis rentrer maintenant, je sais ce
+qu'elle est devenue.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux; mais tu ne rentreras pas.</p>
+
+<p>&mdash;La raison?</p>
+
+<p>&mdash;La raison, la voici: il y a deux heures, les gendarmes sont venus pour
+t'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria Maurice. Eh bien, raison de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu fou? et Genevi&egrave;ve?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Et o&ugrave; allons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, pardieu!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je te perds.</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus; allons, arrive. Et il l'entra&icirc;na.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLVII" id="XLVII"></a><a href="#table">XLVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Pr&ecirc;tre et bourreau</a></h3>
+
+
+<p>En sortant du tribunal, la reine avait &eacute;t&eacute; ramen&eacute;e &agrave; la Conciergerie.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;e dans sa chambre, elle avait pris des ciseaux, avait coup&eacute; ses
+longs et beaux cheveux, devenus plus beaux de l'absence de la poudre,
+abolie depuis un an; elle les avait enferm&eacute;s dans un papier; puis elle
+avait &eacute;crit sur le papier: <i>&Agrave; partager entre mon fils et ma fille.</i></p>
+
+<p>Alors elle s'&eacute;tait assise, ou plut&ocirc;t elle &eacute;tait tomb&eacute;e sur une chaise,
+et, bris&eacute;e de fatigue,&mdash;l'interrogatoire avait dur&eacute; dix-huit
+heures,&mdash;elle s'&eacute;tait endormie.</p>
+
+<p>&Agrave; sept heures, le bruit du paravent que l'on d&eacute;rangeait la r&eacute;veilla en
+sursaut; elle se retourna et vit un homme qui lui &eacute;tait compl&egrave;tement
+inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Que me veut-on? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>L'homme s'approcha d'elle, et, la saluant aussi poliment que si elle
+n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; reine:</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Sanson, dit-il.</p>
+
+<p>La reine frissonna l&eacute;g&egrave;rement et se leva. Ce nom seul en disait plus
+qu'un long discours.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de bien bonne heure, monsieur, dit-elle; ne pourriez-vous
+pas retarder un peu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, r&eacute;pliqua Sanson; j'ai ordre de venir. Ces paroles dites,
+il fit encore un pas vers la reine. Tout dans cet homme, et dans ce
+moment, &eacute;tait expressif et terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je comprends, dit la prisonni&egrave;re, vous voulez me couper les
+cheveux?</p>
+
+<p>&mdash;C'est n&eacute;cessaire, madame, r&eacute;pondit l'ex&eacute;cuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais, monsieur, dit la reine, et j'ai voulu vous &eacute;pargner
+cette peine. Mes cheveux sont l&agrave;, sur cette table. Sanson suivit la
+direction de la main de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, continua-t-elle, je voudrais qu'ils fussent remis ce soir &agrave;
+mes enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Sanson, ce soin ne me regarde pas.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, j'avais cru...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai &agrave; moi, reprit l'ex&eacute;cuteur, que la d&eacute;pouille des...
+personnes... leurs habits, leurs bijoux, et encore lorsqu'elles me les
+donnent formellement; autrement tout cela va &agrave; la Salp&ecirc;tri&egrave;re, et
+appartient aux pauvres des h&ocirc;pitaux; un arr&ecirc;t&eacute; du comit&eacute; de Salut public
+a r&eacute;gl&eacute; les choses ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, monsieur, demanda en insistant Marie-Antoinette, puis-je
+compter que mes cheveux seront remis &agrave; mes enfants?</p>
+
+<p>Sanson resta muet.</p>
+
+<p>&mdash;Je me charge de l'essayer, dit Gilbert.</p>
+
+<p>La prisonni&egrave;re jeta au gendarme un regard d'ineffable reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Sanson, je venais pour vous couper les cheveux; mais,
+puisque cette besogne est faite, je puis, si vous le d&eacute;sirez, vous
+laisser un instant seule.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, monsieur, dit la reine; car j'ai besoin de me
+recueillir et de prier. Sanson s'inclina et sortit.</p>
+
+<p>Alors la reine se trouva seule, car Gilbert n'avait fait que passer la
+t&ecirc;te pour prononcer les paroles que nous avons dites.</p>
+
+<p>Tandis que la condamn&eacute;e s'agenouillait sur une chaise plus basse que les
+autres, et qui lui servait de prie-Dieu, une sc&egrave;ne non moins terrible
+que celle que nous venons de raconter se passait dans le presbyt&egrave;re de
+la petite &eacute;glise Saint-Landry, dans la Cit&eacute;.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; de cette paroisse venait de se lever; sa vieille gouvernante
+dressait son modeste d&eacute;jeuner, quand tout &agrave; coup on heurta violemment &agrave;
+la porte du presbyt&egrave;re.</p>
+
+<p>M&ecirc;me chez un pr&ecirc;tre de nos jours, une visite impr&eacute;vue annonce toujours
+un &eacute;v&eacute;nement: il s'agit d'un bapt&ecirc;me, d'un mariage <i>in extremis</i> ou
+d'une confession supr&ecirc;me; mais, &agrave; cette &eacute;poque, la visite d'un &eacute;tranger
+pouvait annoncer quelque chose de plus grave encore. &Agrave; cette &eacute;poque, en
+effet, le pr&ecirc;tre n'&eacute;tait plus le mandataire de Dieu, et il devait rendre
+ses comptes aux hommes.</p>
+
+<p>Cependant l'abb&eacute; Girard &eacute;tait du nombre de ceux qui devaient le moins
+craindre, car il avait pr&ecirc;t&eacute; serment &agrave; la Constitution: en lui la
+conscience et la probit&eacute; avaient parl&eacute; plus haut que l'amour-propre et
+l'esprit religieux. Sans doute, l'abb&eacute; Girard admettait la possibilit&eacute;
+d'un progr&egrave;s dans le gouvernement et regrettait tant d'abus commis au
+nom du pouvoir divin; il avait, tout en gardant son Dieu, accept&eacute; la
+fraternit&eacute; du r&eacute;gime r&eacute;publicain.</p>
+
+<p>&mdash;Allez voir, dame Jacinthe, dit-il; allez voir qui vient heurter &agrave;
+notre porte de si bon matin; et, si par hasard, ce n'est point un
+service press&eacute; qu'on vient me demander, dites que j'ai &eacute;t&eacute; mand&eacute; ce
+matin &agrave; la Conciergerie, et que je suis forc&eacute; de m'y rendre dans un
+instant.</p>
+
+<p>Dame Jacinthe s'appelait autrefois dame Madeleine; mais elle avait
+accept&eacute; un nom de fleur en &eacute;change de son nom, comme l'abb&eacute; Girard avait
+accept&eacute; le titre de citoyen en place de celui de cur&eacute;.</p>
+
+<p>Sur l'invitation de son ma&icirc;tre, dame Jacinthe se h&acirc;ta de descendre par
+les degr&eacute;s du petit jardin sur lequel ouvrait la porte d'entr&eacute;e: elle
+tira les verrous, et un jeune homme fort p&acirc;le, fort agit&eacute;, mais d'une
+douce et honn&ecirc;te physionomie, se pr&eacute;senta.</p>
+
+<p>&mdash;M. l'abb&eacute; Girard? dit-il. Jacinthe examina les habits en d&eacute;sordre, la
+barbe longue et le tremblement nerveux du nouveau venu: tout cela lui
+sembla de mauvais augure.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, dit-elle, il n'y a point ici de monsieur ni d'abb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, reprit le jeune homme, je veux dire le desservant de
+Saint-Landry.</p>
+
+<p>Jacinthe, malgr&eacute; son patriotisme, fut frapp&eacute;e de ce mot <i>madame</i>, qu'on
+n'e&ucirc;t point adress&eacute; &agrave; une imp&eacute;ratrice; cependant elle r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut le voir, citoyen; il dit son br&eacute;viaire.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, j'attendrai, r&eacute;pliqua le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit dame Jacinthe, &agrave; qui cette persistance redonnait les
+mauvaises id&eacute;es qu'elle avait ressenties tout d'abord, vous attendrez
+inutilement, citoyen; car il est appel&eacute; &agrave; la Conciergerie et va partir &agrave;
+l'instant m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le jeune homme p&acirc;lit affreusement, ou plut&ocirc;t, de p&acirc;le qu'il &eacute;tait,
+devint livide.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc vrai! murmura-t-il. Puis, tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; justement, madame, dit-il, le sujet qui m'am&egrave;ne pr&egrave;s du citoyen
+Girard.</p>
+
+<p>Et, tout en parlant, il &eacute;tait entr&eacute;, avait doucement, il est vrai, mais
+avec fermet&eacute;, pouss&eacute; les verrous de la porte, et, malgr&eacute; les instances
+et m&ecirc;me les menaces de dame Jacinthe, il &eacute;tait entr&eacute; dans la maison et
+avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; jusqu'&agrave; la chambre de l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>Celui-ci, en l'apercevant, poussa une exclamation de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur le cur&eacute;, dit aussit&ocirc;t le jeune homme, j'ai &agrave; vous
+entretenir d'une chose tr&egrave;s grave; permettez que nous soyons seuls.</p>
+
+<p>Le vieux pr&ecirc;tre savait par exp&eacute;rience comment s'expriment les grandes
+douleurs. Il lut une passion tout enti&egrave;re sur la figure boulevers&eacute;e du
+jeune homme, une &eacute;motion supr&ecirc;me dans sa voix fi&eacute;vreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-nous, dame Jacinthe, dit-il. Le jeune homme suivit des yeux
+avec impatience la gouvernante, qui, habitu&eacute;e &agrave; participer aux secrets
+de son ma&icirc;tre, h&eacute;sitait &agrave; se retirer; puis, lorsque, enfin, elle eut
+referm&eacute; la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cur&eacute;, dit l'inconnu, vous allez me demander tout d'abord
+qui je suis. Je vais vous le dire; je suis un homme proscrit; je suis un
+homme condamn&eacute; &agrave; mort, qui ne vit qu'&agrave; force d'audace; je suis le
+chevalier de Maison-Rouge.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; fit un soubresaut d'effroi sur son grand fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne craignez rien, reprit le chevalier; nul ne m'a vu entrer ici,
+et ceux m&ecirc;mes qui m'auraient vu ne me reconna&icirc;traient pas; j'ai beaucoup
+chang&eacute; depuis deux mois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, enfin, que voulez-vous, citoyen? demanda le cur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez ce matin &agrave; la Conciergerie, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'y suis mand&eacute; par le concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour quelque malade, pour quelque moribond, pour quelque condamn&eacute;,
+peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit: oui, une personne condamn&eacute;e vous attend. Le vieux
+pr&ecirc;tre regarda le chevalier avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais savez-vous quelle est cette personne? reprit Maison-Rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Non... je ne sais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cette personne, c'est la reine! L'abb&eacute; poussa un cri de
+douleur.</p>
+
+<p>&mdash;La reine? Oh! mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, la reine! Je me suis inform&eacute; pour savoir quel &eacute;tait le
+pr&ecirc;tre qu'on devait lui donner. J'ai appris que c'&eacute;tait vous, et
+j'accours.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous de moi? demanda le pr&ecirc;tre effray&eacute; de l'accent f&eacute;brile
+du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux... je ne veux pas, monsieur. Je viens vous implorer, vous
+prier, vous supplier.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;De me faire entrer avec vous pr&egrave;s de Sa Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais vous &ecirc;tes fou! s'&eacute;cria l'abb&eacute;; mais vous me perdez! mais vous
+vous perdez vous-m&ecirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien.</p>
+
+<p>&mdash;La pauvre femme est condamn&eacute;e et c'en est fait d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais; ce n'est pas pour tenter de la sauver que je veux la voir,
+c'est.... Mais, &eacute;coutez-moi, mon p&egrave;re, vous ne m'&eacute;coutez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous &eacute;coute pas, parce que vous me demandez une chose
+impossible; je ne vous &eacute;coute pas, parce que vous agissez comme un homme
+en d&eacute;mence, dit le vieillard; je ne vous &eacute;coute pas, parce que vous
+m'&eacute;pouvantez.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, rassurez-vous, dit le jeune homme en essayant de se calmer
+lui-m&ecirc;me; mon p&egrave;re, croyez-moi, j'ai toute ma raison. La reine est
+perdue, je le sais; mais que je puisse me prosterner &agrave; ses genoux, une
+seconde seulement, et cela me sauvera la vie; si je ne la vois pas, je
+me tue, et, comme vous serez la cause de mon d&eacute;sespoir, vous aurez tu&eacute; &agrave;
+la fois le corps et l'&acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, mon fils, dit le pr&ecirc;tre, vous me demandez le sacrifice de ma
+vie, songez-y; tout vieux que je suis, mon existence est encore
+n&eacute;cessaire &agrave; bien des malheureux; tout vieux que je suis, aller moi-m&ecirc;me
+au-devant de la mort, c'est commettre un suicide.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me refusez pas, mon p&egrave;re, r&eacute;pliqua le chevalier; &eacute;coutez, il vous
+faut un desservant, un acolyte: prenez-moi, emmenez-moi avec vous.</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre essaya de rappeler sa fermet&eacute; qui commen&ccedil;ait &agrave; fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, non, ce serait manquer &agrave; mes devoirs; j'ai jur&eacute; la
+Constitution, je l'ai jur&eacute;e du fond du c&oelig;ur, en mon &acirc;me et conscience.
+La femme condamn&eacute;e est une reine coupable; j'accepterais de mourir si ma
+mort pouvait &ecirc;tre utile &agrave; mon prochain; mais je ne veux pas manquer &agrave;
+mon devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'&eacute;cria le chevalier, quand je vous dis, quand je vous r&eacute;p&egrave;te;
+quand je vous jure que je ne veux pas sauver la reine; tenez, sur cet
+&Eacute;vangile, tenez, sur ce crucifix, je jure que je ne vais pas &agrave; la
+Conciergerie pour l'emp&ecirc;cher de mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, que voulez-vous donc? demanda le vieillard &eacute;mu par cet accent
+de d&eacute;sespoir que l'on n'imite point.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, dit le chevalier, dont l'&acirc;me semblait venir chercher un
+passage sur ses l&egrave;vres, elle fut ma bienfaitrice; elle a pour moi
+quelque attachement! me voir, &agrave; sa derni&egrave;re heure, sera, j'en suis s&ucirc;r,
+une consolation pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce que vous voulez? demanda le pr&ecirc;tre &eacute;branl&eacute; par cet
+accent irr&eacute;sistible.</p>
+
+<p>&mdash;Absolument tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne tramez aucun complot pour essayer de d&eacute;livrer la condamn&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun. Je suis chr&eacute;tien, mon p&egrave;re, et, s'il y a dans mon c&oelig;ur une
+ombre de mensonge, si j'esp&egrave;re qu'elle vivra, si j'y travaille en quoi
+que ce soit, que Dieu me punisse de la damnation &eacute;ternelle.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! je ne puis rien vous promettre, dit le cur&eacute;, &agrave; l'esprit de
+qui revenaient les dangers si grands et si nombreux d'une semblable
+imprudence.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, mon p&egrave;re, dit le chevalier avec l'accent d'une profonde
+douleur, je vous ai parl&eacute; en fils soumis, je ne vous ai entretenu que de
+sentiments chr&eacute;tiens et charitables; pas une am&egrave;re parole, pas une
+menace n'est sortie de ma bouche, et cependant ma t&ecirc;te fermente,
+cependant la fi&egrave;vre br&ucirc;le mon sang, cependant le d&eacute;sespoir me ronge le
+c&oelig;ur, cependant je suis arm&eacute;; voyez, j'ai un poignard.</p>
+
+<p>Et le jeune homme tira de sa poitrine une lame brillante et fine qui
+jeta un reflet livide sur sa main tremblante. Le cur&eacute; s'&eacute;loigna
+vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, dit le chevalier avec un triste sourire; d'autres,
+vous sachant si fid&egrave;le observateur de votre parole, eussent arrach&eacute; un
+serment &agrave; votre frayeur. Non, je vous ai suppli&eacute; et je vous supplie
+encore, les mains jointes, le front sur le carreau: faites que je la
+voie un seul moment; et tenez, voici pour votre garantie.</p>
+
+<p>Et il tira de sa poche un billet qu'il pr&eacute;senta &agrave; l'abb&eacute; Girard;
+celui-ci le d&eacute;plia et lut ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Moi, Ren&eacute;, chevalier de Maison-Rouge, d&eacute;clare, sur Dieu et mon honneur,
+que j'ai, par menace de mort, contraint le digne cur&eacute; de Saint-Landry &agrave;
+m'emmener &agrave; la Conciergerie malgr&eacute; ses refus et ses vives r&eacute;pugnances.
+En foi de quoi, j'ai sign&eacute;,</p>
+
+<p>&laquo;MAISON-ROUGE.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit le pr&ecirc;tre; mais jurez-moi encore que vous ne ferez pas
+d'imprudence; ce n'est point assez que ma vie soit sauve, je r&eacute;ponds
+aussi de la v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne songeons pas &agrave; cela, dit le chevalier; vous consentez?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien, puisque vous le voulez absolument. Vous m'attendrez
+en bas, et, lorsqu'elle passera dans le greffe, alors, vous la verrez....</p>
+
+<p>Le chevalier saisit la main du vieillard et la baisa avec autant de
+respect et d'ardeur qu'il e&ucirc;t bais&eacute; le crucifix.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura le chevalier, elle mourra du moins comme une reine, et la
+main du bourreau ne la touchera point!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a><a href="#table">XLVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La charrette</a></h3>
+
+
+<p>Aussit&ocirc;t apr&egrave;s qu'il eut obtenu cette permission du cur&eacute; de
+Saint-Landry, Maison-Rouge s'&eacute;lan&ccedil;a dans un cabinet entr'ouvert qu'il
+avait reconnu pour le cabinet de toilette de l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>L&agrave;, en un tour de main, sa barbe et ses moustaches tomb&egrave;rent sous le
+rasoir, et ce fut alors seulement que lui-m&ecirc;me put voir sa p&acirc;leur; elle
+&eacute;tait effrayante.</p>
+
+<p>Il rentra calme en apparence; il semblait, d'ailleurs, avoir
+compl&egrave;tement oubli&eacute; que, malgr&eacute; la chute de sa barbe et de ses
+moustaches, il pouvait &ecirc;tre reconnu &agrave; la Conciergerie.</p>
+
+<p>Il suivit l'abb&eacute;, que pendant sa retraite d'un instant deux
+fonctionnaires &eacute;taient venus chercher, et, avec cette audace qui &eacute;loigne
+tout soup&ccedil;on, avec ce gonflement de la fi&egrave;vre qui d&eacute;figure, il entra par
+la grille donnant &agrave; cette &eacute;poque dans la cour du Palais.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait, comme l'abb&eacute; Girard, v&ecirc;tu d'un habit noir, les habits
+sacerdotaux &eacute;tant abolis.</p>
+
+<p>Dans le greffe, ils trouv&egrave;rent plus de cinquante personnes, soit
+employ&eacute;s &agrave; la prison, soit d&eacute;put&eacute;s, soit commissaires, se pr&eacute;parant &agrave;
+voir passer la reine, soit en mandataires, soit en curieux.</p>
+
+<p>Son c&oelig;ur battit si violemment, quand il se trouva en face du guichet,
+qu'il n'entendit plus les pourparlers de l'abb&eacute; avec les gendarmes et le
+concierge.</p>
+
+<p>Seulement un homme qui tenait &agrave; la main des ciseaux et un morceau
+d'&eacute;toffe fra&icirc;chement coup&eacute; heurta Maison-Rouge sur le seuil.</p>
+
+<p>Maison-Rouge se retourna et reconnut l'ex&eacute;cuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, citoyen? demanda Sanson.</p>
+
+<p>Le chevalier essaya de r&eacute;primer le frisson qui malgr&eacute; lui courait dans
+ses veines.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? dit-il. Tu le vois bien, citoyen Sanson, j'accompagne le cur&eacute; de
+Saint-Landry.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien, r&eacute;pliqua l'ex&eacute;cuteur. Et il se rangea de c&ocirc;t&eacute;, donnant des
+ordres &agrave; son aide. Pendant ce temps, Maison-Rouge p&eacute;n&eacute;tra dans
+l'int&eacute;rieur du greffe; puis, du greffe, il passa dans le compartiment o&ugrave;
+se tenaient les deux gendarmes.</p>
+
+<p>Ces braves gens &eacute;taient constern&eacute;s; aussi digne et fi&egrave;re qu'elle avait
+&eacute;t&eacute; avec les autres, aussi bonne et douce la condamn&eacute;e avait &eacute;t&eacute; avec
+eux: ils semblaient plut&ocirc;t ses serviteurs que ses gardiens.</p>
+
+<p>Mais, d'o&ugrave; il &eacute;tait, le chevalier ne pouvait apercevoir la reine: le
+paravent &eacute;tait ferm&eacute;. Le paravent s'&eacute;tait ouvert pour donner passage au
+cur&eacute;, mais il s'&eacute;tait referm&eacute; derri&egrave;re lui. Lorsque le chevalier entra,
+la conversation &eacute;tait d&eacute;j&agrave; engag&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, disait la reine de sa voix stridente et fi&egrave;re, puisque vous
+avez fait serment &agrave; la R&eacute;publique, au nom de qui on me met &agrave; mort, je ne
+saurais avoir confiance en vous. Nous n'adorons plus le m&ecirc;me Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pondit Girard fort &eacute;mu de cette d&eacute;daigneuse profession de
+foi, une chr&eacute;tienne qui va mourir doit mourir sans haine dans le c&oelig;ur,
+et elle ne doit pas repousser son Dieu, sous quelque forme qu'il se
+pr&eacute;sente &agrave; elle.</p>
+
+<p>Maison-Rouge fit un pas pour entr'ouvrir le paravent, esp&eacute;rant que
+lorsqu'elle l'apercevrait, que lorsqu'elle saurait la cause qui
+l'amenait, elle changerait d'avis &agrave; l'endroit du cur&eacute;; mais les deux
+gendarmes firent un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Maison-Rouge, puisque je suis l'acolyte du cur&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'elle refuse le cur&eacute;, r&eacute;pondit Duchesne, elle n'a pas besoin de
+son acolyte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle acceptera peut-&ecirc;tre, dit le chevalier en haussant la voix;
+il est impossible qu'elle n'accepte pas.</p>
+
+<p>Mais Marie-Antoinette &eacute;tait trop enti&egrave;rement au sentiment qui l'agitait
+pour entendre et reconna&icirc;tre la voix du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, monsieur, continua-t-elle s'adressant toujours &agrave; Girard, allez
+et laissez-moi: puisque nous vivons &agrave; cette heure en France sous un
+r&eacute;gime de libert&eacute;, je r&eacute;clame celle de mourir &agrave; ma fantaisie.</p>
+
+<p>Girard essaya de r&eacute;sister.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, monsieur, dit-elle, je vous dis de me laisser. Girard
+essaya d'ajouter un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux, dit la reine avec un geste de Marie-Th&eacute;r&egrave;se. Girard
+sortit.</p>
+
+<p>Maison-Rouge essaya de plonger son regard dans l'intervalle du paravent,
+mais la prisonni&egrave;re tournait le dos.</p>
+
+<p>L'aide de l'ex&eacute;cuteur croisa le cur&eacute;; il entrait tenant des cordes &agrave; la
+main.</p>
+
+<p>Les deux gendarmes repouss&egrave;rent le chevalier jusqu'&agrave; la porte, avant
+que, &eacute;bloui, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, &eacute;tourdi, il e&ucirc;t pu articuler un cri ou faire un
+mouvement pour accomplir son dessein.</p>
+
+<p>Il se retrouva donc avec Girard dans le corridor du guichet. Du
+corridor, on les refoula jusqu'au greffe, o&ugrave; la nouvelle du refus de la
+reine s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; r&eacute;pandue, et o&ugrave; la fiert&eacute; autrichienne de
+Marie-Antoinette &eacute;tait pour quelques-uns le texte de grossi&egrave;res
+invectives, et pour d'autres un sujet de secr&egrave;te admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, dit Richard &agrave; l'abb&eacute;, retournez chez vous, puisqu'elle vous
+chasse, et qu'elle meure comme elle voudra.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit la femme Richard, elle a raison, et je ferais comme elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous auriez tort, citoyenne, dit l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, femme, murmura le concierge en faisant les gros yeux; est-ce
+que cela te regarde? Allez, l'abb&eacute;, allez.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;p&eacute;ta Girard, non, je l'accompagnerai malgr&eacute; elle; un mot, ne
+f&ucirc;t-ce qu'un mot, si elle l'entend, lui rappellera ses devoirs;
+d'ailleurs, la Commune m'a donn&eacute; une mission... et je dois ob&eacute;ir &agrave; la
+Commune.</p>
+
+<p>&mdash;Soit; mais renvoie ton sacristain, alors, dit brutalement
+l'adjudant-major commandant la force arm&eacute;e.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un ancien acteur de la Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise nomm&eacute; Grammont.</p>
+
+<p>Les yeux du chevalier lanc&egrave;rent un double &eacute;clair, et il plongea
+machinalement sa main dans sa poitrine.</p>
+
+<p>Girard savait que, sous son gilet, il y avait un poignard. Il l'arr&ecirc;ta
+d'un regard suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;pargnez ma vie, dit-il tout bas; vous voyez que tout est perdu pour
+vous, ne vous perdez pas avec elle; je lui parlerai de vous en route, je
+vous le jure; je lui dirai ce que vous avez risqu&eacute; pour la voir une
+derni&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Ces mots calm&egrave;rent l'effervescence du jeune homme; d'ailleurs, la
+r&eacute;action ordinaire s'op&eacute;rait, toute son organisation subissait un
+affaissement &eacute;trange. Cet homme d'une volont&eacute; h&eacute;ro&iuml;que, d'une puissance
+merveilleuse, &eacute;tait arriv&eacute; au bout de sa force et de sa volont&eacute;; il
+flottait irr&eacute;solu, ou plut&ocirc;t fatigu&eacute;, vaincu, dans une esp&egrave;ce de
+somnolence qu'on e&ucirc;t prise pour l'avant-courri&egrave;re de la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, ce devait &ecirc;tre ainsi: la croix pour J&eacute;sus, l'&eacute;chafaud
+pour elle; les dieux et les rois boivent jusqu'&agrave; la lie le calice que
+leur pr&eacute;sentent les hommes.</p>
+
+<p>Il r&eacute;sulta de cette pens&eacute;e toute r&eacute;sign&eacute;e, tout inerte, que le jeune
+homme se laissa repousser, sans autre d&eacute;fense qu'une esp&egrave;ce de
+g&eacute;missement involontaire, jusqu'&agrave; la porte ext&eacute;rieure et sans faire plus
+de r&eacute;sistance que n'en faisait Oph&eacute;lia, d&eacute;vou&eacute;e &agrave; la mort, lorsqu'elle
+se voyait emport&eacute;e par les flots.</p>
+
+<p>Au pied des grilles et aux portes de la Conciergerie, se pressait une de
+ces foules effrayantes comme on ne peut se les figurer sans les avoir
+vues au moins une fois.</p>
+
+<p>L'impatience dominait toutes les passions, et toutes les passions
+parlaient haut leur langage, qui, en se confondant, formait une rumeur
+immense et prolong&eacute;e, comme si tout le bruit et toute la population de
+Paris s'&eacute;taient concentr&eacute;s dans le quartier du palais de justice.</p>
+
+<p>Au-devant de cette foule campait une arm&eacute;e tout enti&egrave;re, avec des canons
+destin&eacute;s &agrave; prot&eacute;ger la f&ecirc;te et &agrave; la rendre s&ucirc;re &agrave; ceux qui venaient en
+jouir.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t en vain essay&eacute; de percer ce rempart profond, grossi peu &agrave; peu,
+depuis que la condamnation &eacute;tait connue hors de Paris, par les patriotes
+des faubourgs.</p>
+
+<p>Maison-Rouge, repouss&eacute; hors de la Conciergerie, se trouva naturellement
+au premier rang des soldats.</p>
+
+<p>Les soldats lui demand&egrave;rent qui il &eacute;tait.</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit qu'il &eacute;tait le vicaire de l'abb&eacute; Girard; mais que,
+asserment&eacute; comme son cur&eacute;, il avait, comme son cur&eacute;, &eacute;t&eacute; refus&eacute; par la
+reine.</p>
+
+<p>Les soldats le repouss&egrave;rent &agrave; leur tour jusqu'au premier rang des
+spectateurs.</p>
+
+<p>L&agrave;, force lui fut de r&eacute;p&eacute;ter ce qu'il avait dit aux soldats.</p>
+
+<p>Alors, ce cri s'&eacute;leva:</p>
+
+<p>&mdash;Il la quitte.... Il l'a vue.... Qu'a-t-elle dit?... Que fait-elle?...
+Est-elle fi&egrave;re toujours?... Est-elle abattue?... Pleure-t-elle?...</p>
+
+<p>Le chevalier r&eacute;pondit &agrave; toutes ces questions d'une voix &agrave; la fois
+faible, douce et affable, comme si cette voix &eacute;tait la derni&egrave;re
+manifestation de la vie suspendue &agrave; ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Sa r&eacute;ponse &eacute;tait la v&eacute;rit&eacute; pure et simple; seulement, cette v&eacute;rit&eacute; &eacute;tait
+un &eacute;loge de la fermet&eacute; d'Antoinette, et ce qu'il dit avec la simplicit&eacute;
+et la foi d'un &eacute;vang&eacute;liste jeta le trouble et le remords dans plus d'un
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Lorsqu'il parla du petit dauphin et de madame Royale, de cette reine
+sans tr&ocirc;ne, de cette &eacute;pouse sans &eacute;poux, de cette m&egrave;re sans enfants, de
+cette femme enfin seule et abandonn&eacute;e, sans un ami au milieu des
+bourreaux, plus d'un front, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, se voila de tristesse, plus d'une
+larme apparut, furtive et br&ucirc;lante, en des yeux nagu&egrave;re anim&eacute;s de haine.</p>
+
+<p>Onze heures sonn&egrave;rent &agrave; l'horloge du Palais, toute rumeur cessa &agrave;
+l'instant m&ecirc;me. Cent mille personnes comptaient l'heure qui sonnait et &agrave;
+laquelle r&eacute;pondaient les battements de leur c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Puis la vibration de la derni&egrave;re heure &eacute;teinte dans l'espace, il se fit
+un grand bruit derri&egrave;re les portes, en m&ecirc;me temps qu'une charrette,
+venant du c&ocirc;t&eacute; du quai aux Fleurs, fendait la foule du peuple, puis les
+gardes, et venait se placer au bas des degr&eacute;s.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t la reine apparut au haut de l'immense perron. Toutes les
+passions se concentr&egrave;rent dans les yeux; les respirations demeur&egrave;rent
+haletantes et suspendues.</p>
+
+<p>Ses cheveux &eacute;taient coup&eacute;s courts, la plupart avaient blanchi pendant sa
+captivit&eacute;, et cette nuance argent&eacute;e rendait plus d&eacute;licate encore la
+p&acirc;leur nacr&eacute;e qui faisait presque c&eacute;leste, en ce moment supr&ecirc;me, la
+beaut&eacute; de la fille des C&eacute;sars.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait v&ecirc;tue d'une robe blanche, et ses mains &eacute;taient li&eacute;es derri&egrave;re
+son dos.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle se montra en haut des marches ayant &agrave; sa droite l'abb&eacute;
+Girard, qui l'accompagnait malgr&eacute; elle, et &agrave; sa gauche l'ex&eacute;cuteur, tous
+deux v&ecirc;tus de noir, ce fut dans toute cette foule un murmure que Dieu
+seul, qui lit au fond des c&oelig;urs, put comprendre et r&eacute;sumer dans une
+v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Un homme alors passa entre l'ex&eacute;cuteur et Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Grammont. Il passait ainsi pour lui montrer l'ignoble charrette.</p>
+
+<p>La reine recula malgr&eacute; elle d'un pas.</p>
+
+<p>&mdash;Montez, dit Grammont. Tout le monde entendit ce mot, car l'&eacute;motion
+tenait tout murmure suspendu aux l&egrave;vres des spectateurs. Alors on vit le
+sang monter aux joues de la reine et gagner la racine de ses cheveux;
+puis presque aussit&ocirc;t son visage redevint d'une p&acirc;leur mortelle. Ses
+l&egrave;vres bl&ecirc;missantes s'entr'ouvrirent.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi une charrette &agrave; moi, dit-elle, quand le roi a &eacute;t&eacute; &agrave;
+l'&eacute;chafaud dans sa voiture?</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Girard lui dit alors tout bas quelques mots. Sans doute il
+combattait chez la condamn&eacute;e ce dernier cri de l'orgueil royal.</p>
+
+<p>La reine se tut et chancela.</p>
+
+<p>Sanson avan&ccedil;a les deux bras pour la soutenir: mais elle se redressa
+avant m&ecirc;me qu'il l'e&ucirc;t touch&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle descendit les escaliers, tandis que l'aide affermissait un
+marchepied de bois derri&egrave;re la charrette.</p>
+
+<p>La reine y monta, l'abb&eacute; monta derri&egrave;re elle.</p>
+
+<p>Sanson les fit asseoir tous deux.</p>
+
+<p>Lorsque la charrette commen&ccedil;a &agrave; s'&eacute;branler, il se fit un grand mouvement
+dans le peuple. Mais, en m&ecirc;me temps, comme les soldats ignoraient dans
+quelle intention &eacute;tait accompli le mouvement, ils r&eacute;unirent tous leurs
+efforts pour repousser la foule; il se fit, en cons&eacute;quence, un grand
+espace vide entre la charrette et les premiers rangs.</p>
+
+<p>Dans cet espace retentit un hurlement lugubre.</p>
+
+<p>La reine tressaillit et se leva tout debout, regardant autour d'elle.</p>
+
+<p>Elle vit alors son chien, perdu depuis deux mois; son chien, qui n'avait
+pu p&eacute;n&eacute;trer avec elle dans la Conciergerie, qui, malgr&eacute; les cris, les
+coups, les bourrades, s'&eacute;lan&ccedil;ait vers la charrette; mais presque
+aussit&ocirc;t le pauvre Black, ext&eacute;nu&eacute;, maigre, bris&eacute;, disparut sous les
+pieds des chevaux.</p>
+
+<p>La reine le suivit des yeux; elle ne pouvait parler, car sa voix &eacute;tait
+couverte par le bruit; elle ne pouvait le montrer du doigt, car ses
+mains &eacute;taient li&eacute;es; d'ailleurs, e&ucirc;t-elle pu le montrer, e&ucirc;t-on pu
+l'entendre, elle l'e&ucirc;t sans doute demand&eacute; inutilement.</p>
+
+<p>Mais, apr&egrave;s l'avoir perdu un instant des yeux, elle le revit.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait au bras d'un p&acirc;le jeune homme qui dominait la foule, debout sur
+un canon, et qui, grandi par une exaltation indicible, la saluait en lui
+montrant le ciel.</p>
+
+<p>Marie-Antoinette aussi regarda le ciel et sourit doucement.</p>
+
+<p>Le chevalier de Maison-Rouge poussa un g&eacute;missement, comme si ce sourire
+lui avait fait une blessure au c&oelig;ur, et, comme la charrette tournait
+vers le pont au Change, il retomba dans la foule et disparut.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLIX" id="XLIX"></a><a href="#table">XLIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'&eacute;chafaud</a></h3>
+
+
+<p>Sur la place de la R&eacute;volution, adoss&eacute;s &agrave; un r&eacute;verb&egrave;re, deux hommes
+attendaient.</p>
+
+<p>Ce qu'ils attendaient avec la foule, dont une partie s'&eacute;tait port&eacute;e &agrave; la
+place du Palais, dont une autre partie s'&eacute;tait port&eacute;e &agrave; la place de la
+R&eacute;volution, dont le reste s'&eacute;tait r&eacute;pandu, tumultueuse et press&eacute;e, sur
+tout le chemin qui s&eacute;parait ces deux places, c'est que la reine arriv&acirc;t
+jusqu'&agrave; l'instrument du supplice, qui, us&eacute; par la pluie et le soleil,
+us&eacute; par la main du bourreau, us&eacute;, chose horrible! par le contact des
+victimes, dominait avec une fiert&eacute; sinistre toutes ces t&ecirc;tes
+subjacentes, comme une reine domine son peuple.</p>
+
+<p>Ces deux hommes, aux bras entrelac&eacute;s, aux l&egrave;vres p&acirc;les, aux sourcils
+fronc&eacute;s, parlant bas et par saccades, c'&eacute;taient Lorin et Maurice.</p>
+
+<p>Perdus parmi les spectateurs, et cependant de mani&egrave;re &agrave; faire envie &agrave;
+tous, ils continuaient &agrave; voix basse une conversation qui n'&eacute;tait pas la
+moins int&eacute;ressante de toutes ces conversations serpentant dans les
+groupes qui, pareils &agrave; une cha&icirc;ne &eacute;lectrique, s'agitaient, mer vivante,
+depuis le pont au Change jusqu'au pont de la R&eacute;volution.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e que nous avons exprim&eacute;e &agrave; propos de l'&eacute;chafaud dominant toutes
+les t&ecirc;tes les avait frapp&eacute;s tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Vois, disait Maurice, comme le monstre hideux l&egrave;ve ses bras rouges; ne
+dirait-on pas qu'il nous appelle et qu'il sourit par son guichet comme
+par une bouche effroyable?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma foi, dit Lorin, je ne suis pas, je l'avoue, de cette &eacute;cole de
+po&eacute;sie qui voit tout en rouge. Je les vois en rose, moi, et, au pied de
+cette hideuse machine, je chanterais et j'esp&eacute;rerais encore. <i>Dum spiro,
+spero.</i></p>
+
+<p><i>&mdash;</i>Tu esp&egrave;res quand on tue les femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Maurice, dit Lorin, fils de la R&eacute;volution, ne renie pas ta m&egrave;re.
+Ah! Maurice, demeure un bon et loyal patriote. Maurice, celle qui va
+mourir, ce n'est pas une femme comme toutes les autres femmes; celle qui
+va mourir, c'est le mauvais g&eacute;nie de la France.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas elle que je regrette; ce n'est pas elle que je
+pleure! s'&eacute;cria Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends, c'est Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Maurice, vois-tu, il y a une pens&eacute;e qui me rend fou: c'est que
+Genevi&egrave;ve est aux mains des pourvoyeurs de guillotine qu'on appelle
+H&eacute;bert et Fouquier-Tinville; aux mains des hommes qui ont envoy&eacute; ici la
+pauvre H&eacute;lo&iuml;se et qui y envoient la fi&egrave;re Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Lorin, voil&agrave; justement ce qui fait que j'esp&egrave;re, moi:
+quand la col&egrave;re du peuple aura fait ce large repas de deux tyrans, elle
+sera rassasi&eacute;e, pour quelque temps du moins, comme le boa qui met trois
+mois &agrave; dig&eacute;rer ce qu'il d&eacute;vore. Alors elle n'engloutira plus personne,
+et, comme disent les proph&egrave;tes du faubourg, alors les plus petits
+morceaux lui feront peur.</p>
+
+<p>&mdash;Lorin, Lorin, dit Maurice, moi, je suis plus positif que toi, et je te
+le dis tout bas, pr&ecirc;t &agrave; te le r&eacute;p&eacute;ter tout haut: Lorin, je hais la reine
+nouvelle, celle qui me para&icirc;t destin&eacute;e &agrave; succ&eacute;der &agrave; l'Autrichienne
+qu'elle va d&eacute;truire. C'est une triste reine que celle dont la pourpre
+est faite d'un sang quotidien, et qui a Sanson pour premier ministre.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! nous lui &eacute;chapperons!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en crois rien, dit Maurice en secouant la t&ecirc;te; tu vois que, pour
+n'&ecirc;tre pas arr&ecirc;t&eacute;s chez nous, nous n'avons d'autre ressource que de
+demeurer dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! nous pouvons quitter Paris, rien ne nous en emp&ecirc;che. Ne nous
+plaignons donc pas. Mon oncle nous attend &agrave; Saint-Omer; argent,
+passeport, rien ne nous manque. Et ce n'est pas un gendarme qui nous
+arr&ecirc;terait; qu'en penses-tu? Nous restons parce que nous le voulons
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce que tu dis l&agrave; n'est pas juste, excellent ami, c&oelig;ur d&eacute;vou&eacute; que
+tu es.... Tu restes parce que je veux rester.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu veux rester pour retrouver Genevi&egrave;ve. Eh bien, quoi de plus
+simple, de plus juste et de plus naturel? Tu penses qu'elle est en
+prison, c'est plus que probable. Tu veux veiller sur elle, et, pour
+cela, il ne faut pas quitter Paris.</p>
+
+<p>Maurice poussa un soupir; il &eacute;tait &eacute;vident que sa pens&eacute;e divergeait.</p>
+
+<p>&mdash;Te rappelles-tu la mort de Louis XVI? dit-il. Je me vois encore p&acirc;le
+d'&eacute;motion et d'orgueil. J'&eacute;tais un des chefs de cette foule dans les
+plis de laquelle je me cache aujourd'hui. J'&eacute;tais plus grand au pied de
+cet &eacute;chafaud que ne l'avait jamais &eacute;t&eacute; le roi qui montait dessus. Quel
+changement, Lorin! et lorsqu'on pense que neuf mois ont suffi pour
+amener cette terrible r&eacute;action!</p>
+
+<p>&mdash;Neuf mois d'amour, Maurice!... Amour, tu perdis Troie!</p>
+
+<p>Maurice soupira; sa pens&eacute;e vagabonde prenait une autre route et
+envisageait un autre horizon.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre Maison-Rouge, murmura-t-il, voil&agrave; un triste jour pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit Lorin, ce que je vois de plus triste dans les r&eacute;volutions,
+Maurice, veux-tu que je te le dise?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que l'on a souvent pour ennemis des gens qu'on voudrait avoir
+pour amis, et pour amis des gens...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peine &agrave; croire une chose, interrompit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il n'inventera pas quelque projet, f&ucirc;t-il insens&eacute;, pour
+sauver la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme plus fort que cent mille?</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis: f&ucirc;t-il insens&eacute;.... Moi, je sais que, pour sauver
+Genevi&egrave;ve.... Lorin fron&ccedil;a le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le redis, Maurice, reprit-il, tu t'&eacute;gares; non, m&ecirc;me s'il
+fallait que tu sauvasses Genevi&egrave;ve, tu ne deviendrais pas mauvais
+citoyen. Mais assez l&agrave;-dessus, Maurice, on nous &eacute;coute. Tiens, voici les
+t&ecirc;tes qui ondulent; tiens, voici le valet du citoyen Sanson qui se l&egrave;ve
+de dessus son panier, et qui regarde au loin. L'Autrichienne arrive.</p>
+
+<p>En effet, comme pour accompagner cette ondulation qu'avait remarqu&eacute;e
+Lorin, un fr&eacute;missement prolong&eacute; et croissant envahissait la foule.
+C'&eacute;tait comme une de ces rafales qui commencent par siffler et qui
+finissent par mugir.</p>
+
+<p>Maurice, &eacute;levant encore sa grande taille &agrave; l'aide des poteaux du
+r&eacute;verb&egrave;re, regarda vers la rue Saint-Honor&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il en frissonnant, la voil&agrave;! En effet, on commen&ccedil;ait &agrave; voir
+appara&icirc;tre une autre machine presque aussi hideuse que la guillotine,
+c'&eacute;tait la charrette. &Agrave; droite et &agrave; gauche reluisaient les armes de
+l'escorte, et devant elle Grammont r&eacute;pondait avec les flamboiements de
+son sabre aux cris pouss&eacute;s par quelques fanatiques. Mais, &agrave; mesure que
+la charrette s'avan&ccedil;ait, ces cris s'&eacute;teignaient subitement sous le
+regard froid et sombre de la condamn&eacute;e. Jamais physionomie n'imposa plus
+&eacute;nergiquement le respect; jamais Marie-Antoinette n'avait &eacute;t&eacute; plus
+grande et plus reine. Elle poussa l'orgueil de son courage jusqu'&agrave;
+imprimer aux assistants des id&eacute;es de terreur. Indiff&eacute;rente aux
+exhortations de l'abb&eacute; Girard, qui l'avait accompagn&eacute;e malgr&eacute; elle, son
+front n'oscillait ni &agrave; droite ni &agrave; gauche; la pens&eacute;e vivante au fond de
+son cerveau semblait immuable comme son regard; le mouvement saccad&eacute; de
+la charrette sur le pav&eacute; in&eacute;gal faisait, par sa violence m&ecirc;me, ressortir
+la rigidit&eacute; de son maintien; on e&ucirc;t dit une de ces statues de marbre qui
+cheminent sur un chariot; seulement, la statue royale avait l'&oelig;il
+lumineux, et ses cheveux s'agitaient au vent. Un silence pareil &agrave; celui
+du d&eacute;sert s'abattit soudain sur les trois cent mille spectateurs de
+cette sc&egrave;ne, que le ciel voyait pour la premi&egrave;re fois &agrave; la clart&eacute; de son
+soleil. Bient&ocirc;t, de l'endroit o&ugrave; se tenaient Maurice et Lorin, on
+entendit crier l'essieu de la charrette et souffler les chevaux des
+gardes. La charrette s'arr&ecirc;ta au pied de l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>La reine, qui, sans doute, ne songeait pas &agrave; ce moment, se r&eacute;veilla et
+comprit: elle &eacute;tendit son regard hautain sur la foule, et le m&ecirc;me jeune
+homme p&acirc;le qu'elle avait vu debout sur un canon lui apparut de nouveau
+debout sur une borne.</p>
+
+<p>De cette borne, il lui envoya le m&ecirc;me salut respectueux qu'il lui avait
+d&eacute;j&agrave; adress&eacute; au moment o&ugrave; elle sortait de la Conciergerie; puis aussit&ocirc;t
+il sauta &agrave; bas de la borne.</p>
+
+<p>Plusieurs personnes le virent, et, comme il &eacute;tait v&ecirc;tu de noir, de l&agrave; le
+bruit se r&eacute;pandit qu'un pr&ecirc;tre avait attendu Marie-Antoinette afin de
+lui envoyer l'absolution au moment o&ugrave; elle monterait sur l'&eacute;chafaud. Au
+reste, personne n'inqui&eacute;ta le chevalier. Il y a dans les moments
+supr&ecirc;mes un supr&ecirc;me respect pour certaines choses.</p>
+
+<p>La reine descendit avec pr&eacute;caution les trois degr&eacute;s du marchepied; elle
+&eacute;tait soutenue par Sanson, qui, jusqu'au dernier moment, tout en
+accomplissant la t&acirc;che &agrave; laquelle il semblait lui-m&ecirc;me condamn&eacute;, lui
+t&eacute;moigna les plus grands &eacute;gards.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle marchait vers les degr&eacute;s de l'&eacute;chafaud, quelques chevaux
+se cabr&egrave;rent, quelques gardes &agrave; pied, quelques soldats, sembl&egrave;rent
+osciller et perdre l'&eacute;quilibre; puis on vit comme une ombre se glisser
+sous l'&eacute;chafaud; mais le calme se r&eacute;tablit presque &agrave; l'instant m&ecirc;me:
+personne ne voulait quitter sa place dans ce moment solennel, personne
+ne voulait perdre le moindre d&eacute;tail du grand drame qui allait
+s'accomplir; tous les yeux se port&egrave;rent vers la condamn&eacute;e.</p>
+
+<p>La reine &eacute;tait d&eacute;j&agrave; sur la plate-forme de l'&eacute;chafaud. Le pr&ecirc;tre lui
+parlait toujours; un aide la poussait doucement par derri&egrave;re; un autre
+d&eacute;nouait le fichu qui couvrait ses &eacute;paules.</p>
+
+<p>Marie-Antoinette sentit cette main inf&acirc;me qui effleurait son cou, elle
+fit un brusque mouvement et marcha sur le pied de Sanson, qui, sans
+qu'elle le v&icirc;t, &eacute;tait occup&eacute; &agrave; l'attacher &agrave; la planche fatale.</p>
+
+<p>Sanson retira son pied.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, monsieur, dit la reine, je ne l'ai point fait expr&egrave;s. Ce
+furent les derni&egrave;res paroles que pronon&ccedil;a la fille des C&eacute;sars, la reine
+de France, la veuve de Louis XVI.</p>
+
+<p>Le quart apr&egrave;s midi sonna &agrave; l'horloge des Tuileries; en m&ecirc;me temps que
+lui Marie-Antoinette tombait dans l'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>Un cri terrible, un cri qui r&eacute;sumait toutes les patiences: joie,
+&eacute;pouvante, deuil, espoir, triomphe, expiation, couvrit comme un ouragan
+un autre cri faible et lamentable qui, au m&ecirc;me moment, retentissait sous
+l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>Les gendarmes l'entendirent pourtant, si faible qu'il f&ucirc;t; ils firent
+quelques pas en avant; la foule, moins serr&eacute;e, s'&eacute;pandit comme un fleuve
+dont on &eacute;largit la digue, renversa la haie, dispersa les gardes, et vint
+comme une mar&eacute;e battre les pieds de l'&eacute;chafaud, qui en fut &eacute;branl&eacute;.</p>
+
+<p>Chacun voulait voir de pr&egrave;s les restes de la royaut&eacute;, que l'on croyait &agrave;
+tout jamais d&eacute;truite en France.</p>
+
+<p>Mais les gendarmes cherchaient autre chose: ils cherchaient cette ombre
+qui avait d&eacute;pass&eacute; leurs lignes, et qui s'&eacute;tait gliss&eacute;e sous l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>Deux d'entre eux revinrent, amenant par le collet un jeune homme dont la
+main pressait sur son c&oelig;ur un mouchoir teint de sang.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait suivi par un petit chien &eacute;pagneul qui hurlait lamentablement.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; mort l'aristocrate! &agrave; mort le ci-devant! cri&egrave;rent quelques hommes du
+peuple en d&eacute;signant le jeune homme; il a tremp&eacute; son mouchoir dans le
+sang de l'Autrichienne: &agrave; mort!</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! dit Maurice &agrave; Lorin, le reconnais-tu? le reconnais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; mort le royaliste! r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent les forcen&eacute;s; &ocirc;tez-lui ce mouchoir
+dont il veut se faire une relique: arrachez, arrachez!</p>
+
+<p>Un sourire orgueilleux erra sur les l&egrave;vres du jeune homme; il arracha sa
+chemise, d&eacute;couvrit sa poitrine, et laissa tomber son mouchoir.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, ce sang n'est pas celui de la reine, mais bien le
+mien; laissez-moi mourir tranquillement. Et une blessure profonde et
+reluisante apparut b&eacute;ante sous sa mamelle gauche. La foule jeta un cri
+et recula.</p>
+
+<p>Alors le jeune homme s'affaissa lentement et tomba sur ses genoux en
+regardant l'&eacute;chafaud comme un martyr regarde l'autel.</p>
+
+<p>&mdash;Maison-Rouge! murmura Lorin &agrave; l'oreille de Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! murmura le jeune homme en baissant la t&ecirc;te avec un divin
+sourire; adieu, ou plut&ocirc;t au revoir! Et il expira au milieu des gardes
+stup&eacute;faits.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a encore cela &agrave; faire, Lorin, dit Maurice, avant de devenir
+mauvais citoyen.</p>
+
+<p>Le petit chien tournait autour du cadavre, effar&eacute; et hurlant.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est Black, dit un homme qui tenait un gros b&acirc;ton &agrave; la main;
+tiens! c'est Black; viens ici, mon petit vieux.</p>
+
+<p>Le chien s'avan&ccedil;a vers celui qui l'appelait; mais &agrave; peine fut-il &agrave; sa
+port&eacute;e, que l'homme leva son b&acirc;ton et lui &eacute;crasa la t&ecirc;te en &eacute;clatant de
+rire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le mis&eacute;rable! s'&eacute;cria Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! murmura Lorin en l'arr&ecirc;tant, silence, ou nous sommes
+perdus... c'est Simon.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="L" id="L"></a><a href="#table">L</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La visite domiciliaire</a></h3>
+
+
+<p>Lorin et Maurice &eacute;taient revenus chez le premier d'entre eux. Maurice,
+pour ne pas compromettre son ami trop ouvertement, avait adopt&eacute;
+l'habitude de sortir le matin et de ne rentrer que le soir.</p>
+
+<p>M&ecirc;l&eacute; aux &eacute;v&eacute;nements, assistant au transfert des prisonniers &agrave; la
+Conciergerie, il &eacute;piait chaque jour le passage de Genevi&egrave;ve, n'ayant pu
+savoir en quelle maison elle avait &eacute;t&eacute; renferm&eacute;e.</p>
+
+<p>Car, depuis sa visite &agrave; Fouquier-Tinville, Lorin lui avait fait
+comprendre que la premi&egrave;re d&eacute;marche ostensible le perdrait, qu'alors il
+serait sacrifi&eacute; sans avoir pu porter secours &agrave; Genevi&egrave;ve, et Maurice,
+qui se f&ucirc;t fait incarc&eacute;rer sur-le-champ dans l'espoir d'&ecirc;tre r&eacute;uni &agrave; sa
+ma&icirc;tresse, devint prudent par la crainte d'&ecirc;tre &agrave; jamais s&eacute;par&eacute; d'elle.</p>
+
+<p>Il allait donc chaque matin des Carmes &agrave; Port-Libre, des Madelonnettes &agrave;
+Saint-Lazare, de la Force au Luxembourg, et stationnait devant les
+prisons au sortir des charrettes qui menaient les accus&eacute;s au tribunal
+r&eacute;volutionnaire. Son coup d'&oelig;il jet&eacute; sur les victimes, il courait &agrave; une
+autre prison.</p>
+
+<p>Mais il s'aper&ccedil;ut bient&ocirc;t que l'activit&eacute; de dix hommes ne suffirait pas
+&agrave; surveiller ainsi les trente-trois prisons que Paris poss&eacute;dait &agrave; cette
+&eacute;poque, et il se contenta d'aller au tribunal m&ecirc;me attendre la
+comparution de Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; un commencement de d&eacute;sespoir. En effet, quelles ressources
+restaient &agrave; un condamn&eacute; apr&egrave;s l'arr&ecirc;t? Quelquefois le tribunal, qui
+commen&ccedil;ait les s&eacute;ances &agrave; dix heures, avait condamn&eacute; vingt ou trente
+personnes &agrave; quatre heures; le premier condamn&eacute; jouissait de six heures
+de vie; mais le dernier, frapp&eacute; de sentence &agrave; quatre heures moins un
+quart, tombait &agrave; quatre heures et demie sous la hache.</p>
+
+<p>Se r&eacute;signer &agrave; subir une pareille chance pour Genevi&egrave;ve, c'&eacute;tait donc se
+lasser de combattre le destin.</p>
+
+<p>Oh! s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pr&eacute;venu d'avance de l'incarc&eacute;ration de Genevi&egrave;ve...
+comme Maurice se f&ucirc;t jou&eacute; de cette justice humaine tant aveugl&eacute;e &agrave; cette
+&eacute;poque! comme il e&ucirc;t facilement et promptement arrach&eacute; Genevi&egrave;ve de la
+prison! Jamais &eacute;vasions ne furent plus commodes; on pourrait dire que
+jamais elles ne furent plus rares. Toute cette noblesse, une fois mise
+en prison, s'y installait comme en un ch&acirc;teau, et prenait ses aises pour
+mourir. Fuir, c'&eacute;tait se soustraire aux cons&eacute;quences du duel: les femmes
+elles-m&ecirc;mes rougissaient d'une libert&eacute; acquise &agrave; ce prix.</p>
+
+<p>Mais Maurice ne se f&ucirc;t pas montr&eacute; si scrupuleux. Tuer des chiens,
+corrompre un porte-clefs, quoi de plus simple! Genevi&egrave;ve n'&eacute;tait pas un
+de ces noms tellement splendides qu'il attir&acirc;t l'attention du monde....
+Elle ne se d&eacute;shonorait pas en fuyant, et d'ailleurs... quand elle se f&ucirc;t
+d&eacute;shonor&eacute;e!</p>
+
+<p>Oh! comme il se repr&eacute;sentait avec amertume ces jardins de Port-Libre si
+faciles &agrave; escalader; ces chambres des Madelonnettes si commodes &agrave; percer
+pour gagner la rue, et les murs si bas du Luxembourg, et les corridors
+sombres des Carmes, dans lesquels un homme r&eacute;solu pouvait p&eacute;n&eacute;trer si
+ais&eacute;ment en d&eacute;bouchant une fen&ecirc;tre!</p>
+
+<p>Mais Genevi&egrave;ve &eacute;tait-elle dans une de ces prisons?</p>
+
+<p>Alors, d&eacute;vor&eacute; par le doute et bris&eacute; par l'anxi&eacute;t&eacute;, Maurice accablait
+Dixmer d'impr&eacute;cations; il le mena&ccedil;ait, il savourait sa haine pour cet
+homme, dont la l&acirc;che vengeance se cachait sous un semblant de d&eacute;vouement
+&agrave; la cause royale.</p>
+
+<p>&mdash;Je le trouverai aussi, pensait Maurice; car, s'il veut sauver la
+malheureuse femme, il se montrera; s'il veut la perdre, il lui
+insultera. Je le retrouverai, l'inf&acirc;me, et, ce jour l&agrave;, malheur &agrave; lui!</p>
+
+<p>Le matin du jour o&ugrave; se passent les faits que nous allons raconter,
+Maurice &eacute;tait sorti pour aller s'installer &agrave; sa place au tribunal
+r&eacute;volutionnaire. Lorin dormait.</p>
+
+<p>Il fut r&eacute;veill&eacute; par un grand bruit que faisaient &agrave; la porte des voix de
+femmes et des crosses de fusil.</p>
+
+<p>Il jeta autour de lui ce coup d'&oelig;il effar&eacute; de l'homme surpris qui
+voudrait se convaincre que rien de compromettant ne reste en vue.</p>
+
+<p>Quatre sectionnaires, deux gendarmes et un commissaire entr&egrave;rent chez
+lui au m&ecirc;me instant. Cette visite &eacute;tait tellement significative, que
+Lorin se h&acirc;ta de s'habiller.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'arr&ecirc;tez? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, citoyen Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu es suspect.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est juste.</p>
+
+<p>Le commissaire griffonna quelques mots au bas du proc&egrave;s-verbal
+d'arrestation.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est ton ami? dit-il ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Quel ami?</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen Maurice Lindey.</p>
+
+<p>&mdash;Chez lui probablement, dit Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, il loge ici.</p>
+
+<p>&mdash;Lui? Allons donc! Mais cherchez, et, si vous le trouvez...</p>
+
+<p>&mdash;Voici la d&eacute;nonciation, dit le commissaire, elle est explicite.</p>
+
+<p>Il offrit &agrave; Lorin un papier d'une hideuse &eacute;criture et d'une orthographe
+&eacute;nigmatique. Il &eacute;tait dit dans cette d&eacute;nonciation que l'on voyait sortir
+chaque matin de chez le citoyen Lorin le citoyen Lindey, suspect,
+d&eacute;cr&eacute;t&eacute; d'arrestation.</p>
+
+<p>La d&eacute;nonciation &eacute;tait sign&eacute;e Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! mais ce savetier perdra ses pratiques, dit Lorin, s'il exerce
+ces deux &eacute;tats &agrave; la fois. Quoi! mouchard et ressemeleur de bottes! C'est
+un C&eacute;sar que ce M. Simon....</p>
+
+<p>Et il &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen Maurice! dit alors le commissaire; o&ugrave; est le citoyen
+Maurice? Nous te sommons de le livrer.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous dis qu'il n'est pas ici! Le commissaire passa dans la
+chambre voisine, puis monta dans une petite soupente o&ugrave; logeait
+l'officieux de Lorin. Enfin, il ouvrit une chambre basse. Nulle trace de
+Maurice.</p>
+
+<p>Mais, sur la table de la salle &agrave; manger, une lettre r&eacute;cemment &eacute;crite
+attira l'attention du commissaire. Elle &eacute;tait de Maurice, qui l'avait
+d&eacute;pos&eacute;e en partant le matin sans r&eacute;veiller son ami, bien qu'ils
+couchassent ensemble:</p>
+
+<p>&laquo;Je vais au tribunal, disait Maurice; d&eacute;jeune sans moi, je ne rentrerai
+que ce soir.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens, dit Lorin, quelque h&acirc;te que j'aie de vous ob&eacute;ir, vous
+comprenez que je ne puis vous suivre en chemise.... Permettez que mon
+officieux m'habille.</p>
+
+<p>&mdash;Aristocrate! dit une voix, il faut qu'on l'aide pour passer ses
+culottes...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, oui! dit Lorin, je suis comme le citoyen Dagobert, moi.
+Vous remarquerez que je n'ai pas dit roi.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, fais, dit le commissaire; mais, d&eacute;p&ecirc;che-toi. L'officieux
+descendit de sa soupente et vint aider son ma&icirc;tre &agrave; s'habiller. Le but
+de Lorin n'&eacute;tait pas pr&eacute;cis&eacute;ment d'avoir un valet de chambre, c'&eacute;tait
+que rien de ce qui se passait n'&eacute;chapp&acirc;t &agrave; l'officieux, afin que
+l'officieux red&icirc;t &agrave; Maurice ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, messieurs... pardon, citoyens... maintenant, citoyens, je
+suis pr&ecirc;t, et je vous suis. Mais laissez-moi, je vous prie, emporter le
+dernier volume des <i>Lettres &agrave; &Eacute;milie</i> de M. Demoustier, qui vient de
+para&icirc;tre, et que je n'ai pas encore lu; cela charmera les ennuis de ma
+captivit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ta captivit&eacute;? dit tout &agrave; coup Simon, devenu municipal &agrave; son tour et
+entrant suivi de quatre sectionnaires. Elle ne sera pas longue: tu
+figures dans le proc&egrave;s de la femme qui a voulu faire &eacute;vader
+l'Autrichienne. On la juge aujourd'hui... on te jugera demain, quand tu
+auras t&eacute;moign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Cordonnier, dit Lorin avec gravit&eacute;, vous cousez vos semelles trop
+vite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais quel joli coup de tranchet! r&eacute;pliqua Simon avec un hideux
+sourire; tu verras, tu verras, mon beau grenadier.</p>
+
+<p>Lorin haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, partons-nous? dit-il. Je vous attends. Et, comme chacun se
+retournait pour descendre l'escalier, Lorin lan&ccedil;a au municipal Simon un
+si vigoureux coup de pied, qu'il le fit rouler en hurlant tout le long
+du degr&eacute; luisant et roide.</p>
+
+<p>Les sectionnaires ne purent s'emp&ecirc;cher de rire. Lorin mit ses mains dans
+ses poches.</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'exercice de mes fonctions! dit Simon, livide de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! r&eacute;pondit Lorin, est-ce que nous n'y sommes pas tous dans
+l'exercice de nos fonctions?</p>
+
+<p>On le fit monter en fiacre et le commissaire le mena au palais de
+justice.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LI" id="LI"></a><a href="#table">LI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Lorin</a></h3>
+
+
+<p>Si pour la seconde fois le lecteur veut nous suivre au tribunal
+r&eacute;volutionnaire, nous retrouverons Maurice &agrave; la m&ecirc;me place o&ugrave; nous
+l'avons d&eacute;j&agrave; vu; seulement, nous le retrouverons plus p&acirc;le et plus
+agit&eacute;.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous rouvrons la sc&egrave;ne sur ce lugubre th&eacute;&acirc;tre o&ugrave; nous
+entra&icirc;nent les &eacute;v&eacute;nements bien plus que notre pr&eacute;dilection, les jur&eacute;s
+sont aux opinions, car une cause vient d'&ecirc;tre entendue: deux accus&eacute;s qui
+ont d&eacute;j&agrave;, par une de ces insolentes pr&eacute;cautions avec lesquelles on
+raillait les juges &agrave; cette &eacute;poque, fait leur toilette pour l'&eacute;chafaud,
+s'entretiennent avec leurs d&eacute;fenseurs, dont les paroles vagues
+ressemblent &agrave; celles d'un m&eacute;decin qui d&eacute;sesp&egrave;re de son malade.</p>
+
+<p>Le peuple des tribunes &eacute;tait, ce jour-l&agrave;, d'une f&eacute;roce humeur, de cette
+humeur qui excite la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; des jur&eacute;s: plac&eacute;s sous la surveillance
+imm&eacute;diate des tricoteuses et des faubouriens, les jur&eacute;s se tiennent
+mieux, comme l'acteur qui redouble d'&eacute;nergie devant un public mal
+dispos&eacute;.</p>
+
+<p>Aussi, depuis dix heures du matin, cinq pr&eacute;venus ont-ils d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute;
+chang&eacute;s en autant de condamn&eacute;s par ces m&ecirc;mes jur&eacute;s rendus intraitables.</p>
+
+<p>Les deux qui se trouvaient alors sur le banc des accus&eacute;s, attendaient
+donc en ce moment le oui ou le non qui devait, ou les rendre &agrave; la vie,
+ou les jeter &agrave; la mort.</p>
+
+<p>Le peuple des assistants, rendu f&eacute;roce par l'habitude de cette trag&eacute;die
+quotidienne devenue son spectacle favori; le peuple des assistants,
+disons-nous, les pr&eacute;parait par des interjections &agrave; ce moment redoutable.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, tiens! regarde donc le grand! disait une tricoteuse qui,
+n'ayant pas de bonnet, portait &agrave; son chignon une cocarde tricolore large
+comme la main; tiens, qu'il est p&acirc;le! on dirait qu'il est d&eacute;j&agrave; mort!</p>
+
+<p>Le condamn&eacute; regarda la femme qui l'apostrophait avec un sourire de
+m&eacute;pris.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu donc? reprit la voisine. Le voil&agrave; qui rit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, du bout des dents. Un faubourien regarda sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure est-il? lui demanda son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Une heure moins dix minutes; voil&agrave; trois quarts d'heure que &ccedil;a dure.</p>
+
+<p>&mdash;Juste comme &agrave; Domfront, ville de malheur: arriv&eacute; &agrave; midi, pendu &agrave; une
+heure.</p>
+
+<p>&mdash;Et le petit, et le petit! cria un autre assistant; regarde-le donc,
+sera-t-il laid quand il &eacute;ternuera dans le sac!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! c'est trop t&ocirc;t fait, tu n'auras pas le temps de t'en apercevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, on redemandera sa t&ecirc;te &agrave; M. Sanson; on a le droit de la voir.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde donc comme il a un bel habit bleu tyran; c'est un peu agr&eacute;able
+pour les pauvres quand on raccourcit les gens bien v&ecirc;tus.</p>
+
+<p>En effet, comme l'avait dit l'ex&eacute;cuteur &agrave; la reine, les pauvres
+h&eacute;ritaient des d&eacute;pouilles de chaque victime, ces d&eacute;pouilles &eacute;tant
+port&eacute;es &agrave; la Salp&ecirc;tri&egrave;re, aussit&ocirc;t apr&egrave;s l'ex&eacute;cution, pour &ecirc;tre
+distribu&eacute;es aux indigents: c'est l&agrave; qu'avaient &eacute;t&eacute; envoy&eacute;s les habits de
+la reine supplici&eacute;e.</p>
+
+<p>Maurice &eacute;coutait tourbillonner ces paroles sans y prendre garde; chacun
+dans ce moment &eacute;tait pr&eacute;occup&eacute; de quelque puissante pens&eacute;e qui
+l'isolait; depuis quelques jours, son c&oelig;ur ne battait plus qu'&agrave;
+certains moments et par secousses; de temps en temps, la crainte ou
+l'esp&eacute;rance semblait suspendre la marche de sa vie, et ces oscillations
+perp&eacute;tuelles avaient comme bris&eacute; la sensibilit&eacute; dans son c&oelig;ur, pour y
+substituer l'atonie.</p>
+
+<p>Les jur&eacute;s rentr&egrave;rent en s&eacute;ance, et, comme on s'y attendait, le pr&eacute;sident
+pronon&ccedil;a la condamnation des deux pr&eacute;venus. On les emmena, ils sortirent
+d'un pas ferme; tout le monde mourait bien &agrave; cette &eacute;poque. La voix de
+l'huissier retentit lugubre et sinistre.</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen accusateur public contre la citoyenne Genevi&egrave;ve Dixmer.
+Maurice frissonna de tout son corps, et une sueur moite perla par tout
+son visage. La petite porte par laquelle entraient les accus&eacute;s s'ouvrit,
+et Genevi&egrave;ve parut.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait v&ecirc;tue de blanc; ses cheveux &eacute;taient arrang&eacute;s avec une
+charmante coquetterie, car elle les avait &eacute;tag&eacute;s et boucl&eacute;s avec art, au
+lieu de les couper, ainsi que faisaient beaucoup de femmes.</p>
+
+<p>Sans doute, jusqu'au dernier moment la pauvre Genevi&egrave;ve voulait para&icirc;tre
+belle &agrave; celui qui pouvait la voir.</p>
+
+<p>Maurice vit Genevi&egrave;ve, et il sentit que toutes les forces qu'il avait
+rassembl&eacute;es pour cette occasion lui manquaient &agrave; la fois; cependant il
+s'attendait &agrave; ce coup, puisque, depuis douze jours, il n'avait manqu&eacute;
+aucune s&eacute;ance, et que trois fois d&eacute;j&agrave; le nom de Genevi&egrave;ve sortant de la
+bouche de l'accusateur public avait frapp&eacute; son oreille; mais certains
+d&eacute;sespoirs sont si vastes et si profonds, que nul n'en peut sonder
+l'ab&icirc;me.</p>
+
+<p>Tous ceux qui virent appara&icirc;tre cette femme, si belle, si na&iuml;ve, si
+p&acirc;le, pouss&egrave;rent un cri: les uns de fureur,&mdash;il y avait, &agrave; cette &eacute;poque,
+des gens qui ha&iuml;ssaient toute sup&eacute;riorit&eacute;, sup&eacute;riorit&eacute; de beaut&eacute; comme
+sup&eacute;riorit&eacute; d'argent, de g&eacute;nie ou de naissance,&mdash;les autres
+d'admiration, quelques-uns de piti&eacute;.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve reconnut sans doute un cri dans tous ces cris, une voix parmi
+toutes ces voix; car elle se retourna du c&ocirc;t&eacute; de Maurice, tandis que le
+pr&eacute;sident feuilletait le dossier de l'accus&eacute;e, tout en la regardant de
+temps en temps, en dessous.</p>
+
+<p>Du premier coup d'&oelig;il, elle vit Maurice, tout enseveli qu'il &eacute;tait sous
+les bords de son large chapeau; alors elle se retourna enti&egrave;rement avec
+un doux sourire et avec un geste plus doux encore; elle appuya ses deux
+mains roses et tremblantes sur ses l&egrave;vres, et, y d&eacute;posant toute son &acirc;me
+avec son souffle, elle donna des ailes &agrave; ce baiser perdu, qu'un seul
+dans cette foule avait le droit de prendre pour lui.</p>
+
+<p>Un murmure d'int&eacute;r&ecirc;t parcourut toute la salle. Genevi&egrave;ve, interpell&eacute;e,
+se retourna vers ses juges; mais elle s'arr&ecirc;ta au milieu de ce
+mouvement, et ses yeux dilat&eacute;s se fix&egrave;rent avec une indicible expression
+de terreur vers un point de la salle.</p>
+
+<p>Maurice se haussa vainement sur la pointe des pieds: il ne vit rien, ou
+plut&ocirc;t quelque chose de plus important rappela son attention sur la
+sc&egrave;ne, c'est-&agrave;-dire sur le tribunal.</p>
+
+<p>Fouquier-Tinville avait commenc&eacute; la lecture de l'acte d'accusation.</p>
+
+<p>Cet acte portait que Genevi&egrave;ve Dixmer &eacute;tait femme d'un conspirateur
+acharn&eacute;, que l'on suspectait d'avoir aid&eacute; l'ex-chevalier de Maison-Rouge
+dans les tentatives successives qu'il avait faites pour sauver la reine.</p>
+
+<p>D'ailleurs, elle avait &eacute;t&eacute; surprise aux genoux de la reine, la suppliant
+de changer d'habits avec elle, et s'offrant de mourir &agrave; sa place. Ce
+fanatisme stupide, disait l'acte d'accusation, m&eacute;ritera sans doute les
+&eacute;loges des contre-r&eacute;volutionnaires; mais aujourd'hui, ajoutait-il, tout
+citoyen fran&ccedil;ais ne doit sa vie qu'&agrave; la nation, et c'est trahir
+doublement que de la sacrifier aux ennemis de la France.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve, interrog&eacute;e si elle reconnaissait avoir &eacute;t&eacute;, comme l'avaient
+dit les gendarmes Duchesne et Gilbert, surprise aux genoux de la reine,
+la suppliant de changer de v&ecirc;tements avec elle, r&eacute;pondit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit le pr&eacute;sident, racontez-nous votre plan et vos esp&eacute;rances.
+Genevi&egrave;ve sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme peut concevoir des esp&eacute;rances, dit-elle; mais une femme ne
+peut faire un plan dans le genre de celui dont je suis victime.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous trouviez-vous l&agrave;, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne m'appartenais pas et qu'on me poussait.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous poussait? demanda l'accusateur public.</p>
+
+<p>&mdash;Des gens qui m'avaient menac&eacute;e de mort si je n'ob&eacute;issais pas.</p>
+
+<p>Et le regard irrit&eacute; de la jeune femme alla se fixer de nouveau sur ce
+point de la salle invisible &agrave; Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, pour &eacute;chapper &agrave; cette mort dont on vous mena&ccedil;ait, vous
+affrontiez la mort qui devait r&eacute;sulter pour vous d'une condamnation.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque j'ai c&eacute;d&eacute;, le couteau &eacute;tait sur ma poitrine, tandis que le fer
+de la guillotine &eacute;tait encore loin de ma t&ecirc;te. Je me suis courb&eacute;e sous
+la violence pr&eacute;sente.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'appeliez-vous pas &agrave; l'aide? Tout bon citoyen vous e&ucirc;t
+d&eacute;fendue.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! monsieur, r&eacute;pondit Genevi&egrave;ve avec un accent &agrave; la fois si triste
+et si tendre, que le c&oelig;ur de Maurice se gonfla comme s'il allait
+&eacute;clater; h&eacute;las! je n'avais plus personne pr&egrave;s de moi.</p>
+
+<p>L'attendrissement succ&eacute;dait &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t, comme l'int&eacute;r&ecirc;t avait succ&eacute;d&eacute; &agrave;
+la curiosit&eacute;. Beaucoup de t&ecirc;tes se baiss&egrave;rent, les unes cachant leurs
+larmes, les autres les laissant couler librement.</p>
+
+<p>Maurice, alors, aper&ccedil;ut vers sa gauche une t&ecirc;te rest&eacute;e ferme, un visage
+demeur&eacute; inflexible.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Dixmer debout, sombre, implacable, et qui ne perdait de vue ni
+Genevi&egrave;ve ni le tribunal.</p>
+
+<p>Le sang afflua aux tempes du jeune homme; la col&egrave;re monta de son c&oelig;ur &agrave;
+son front, emplissant tout son &ecirc;tre de d&eacute;sirs immod&eacute;r&eacute;s de vengeance. Il
+lan&ccedil;a &agrave; Dixmer un regard charg&eacute; d'une haine si &eacute;lectrique, si puissante,
+que celui-ci, comme attir&eacute; par le fluide br&ucirc;lant, tourna la t&ecirc;te vers
+son ennemi.</p>
+
+<p>Leurs deux regards se crois&egrave;rent comme deux flammes.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-nous les noms de vos instigateurs? demanda le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a qu'un seul, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous o&ugrave; il est?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Indiquez sa retraite.</p>
+
+<p>&mdash;Il a pu &ecirc;tre inf&acirc;me, mais je ne serai pas l&acirc;che; ce n'est point &agrave; moi
+de d&eacute;noncer sa retraite, c'est &agrave; vous de la d&eacute;couvrir.</p>
+
+<p>Maurice regarda Dixmer. Dixmer ne fit pas un mouvement. Une id&eacute;e
+traversa la t&ecirc;te du jeune homme: c'&eacute;tait de le d&eacute;noncer en se d&eacute;non&ccedil;ant
+soi-m&ecirc;me; mais il la comprima.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, ce n'est pas ainsi qu'il doit mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous refusez de guider nos recherches? dit le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, monsieur, que je ne puis le faire, r&eacute;pondit Genevi&egrave;ve, sans
+me rendre aussi m&eacute;prisable aux yeux des autres qu'il l'est aux miens.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il des t&eacute;moins? demanda le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a un, r&eacute;pondit l'huissier.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez le t&eacute;moin.</p>
+
+<p>&mdash;Maximilien-Jean Lorin! glapit l'huissier.</p>
+
+<p>&mdash;Lorin! s'&eacute;cria Maurice. Oh! mon Dieu, qu'est-il donc arriv&eacute;?</p>
+
+<p>Cette sc&egrave;ne se passait le jour m&ecirc;me de l'arrestation de Lorin, et
+Maurice ignorait cette arrestation.</p>
+
+<p>&mdash;Lorin! murmura Genevi&egrave;ve en regardant autour d'elle avec une
+douloureuse inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi le t&eacute;moin ne r&eacute;pond-il pas &agrave; l'appel? demanda le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen pr&eacute;sident, dit Fouquier-Tinville, sur une d&eacute;nonciation
+r&eacute;cente, le t&eacute;moin a &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; &agrave; son domicile; on va l'amener &agrave;
+l'instant.</p>
+
+<p>Maurice tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait un autre t&eacute;moin plus important, continua Fouquier; mais
+celui-l&agrave;, on n'a pas pu le trouver encore.</p>
+
+<p>Dixmer se retourna en souriant vers Maurice: peut-&ecirc;tre la m&ecirc;me id&eacute;e qui
+avait pass&eacute; dans la t&ecirc;te de l'amant passait-elle &agrave; son tour dans la t&ecirc;te
+du mari.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve p&acirc;lit et s'affaissa sur elle-m&ecirc;me en poussant un g&eacute;missement.
+En ce moment, Lorin entra suivi de deux gendarmes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s lui, et par la m&ecirc;me porte, apparut Simon, qui vint s'asseoir dans
+le pr&eacute;toire en habitu&eacute; de la localit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vos nom et pr&eacute;noms? demanda le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&mdash;Maximilien-Jean Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Votre &eacute;tat?</p>
+
+<p>&mdash;Homme libre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne le seras pas longtemps, dit Simon en lui montrant le poing.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous parent de la pr&eacute;venue?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais j'ai l'honneur d'&ecirc;tre de ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;Saviez-vous qu'elle conspir&acirc;t l'enl&egrave;vement de la reine?</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que je susse cela?</p>
+
+<p>&mdash;Elle pouvait vous l'avoir confi&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi, membre de la section des Thermopyles?... Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;On vous a vu cependant quelquefois avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;On a d&ucirc; m'y voir souvent m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la connaissiez pour une aristocrate?</p>
+
+<p>&mdash;Je la connaissais pour la femme d'un ma&icirc;tre tanneur.</p>
+
+<p>&mdash;Son mari n'exer&ccedil;ait pas en r&eacute;alit&eacute; l'&eacute;tat sous lequel il se cachait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cela, je l'ignore; son mari n'est pas de mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-nous de ce mari.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tr&egrave;s volontiers! c'est un vilain homme...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lorin, dit Genevi&egrave;ve, par piti&eacute;.... Lorin continua
+impassiblement:</p>
+
+<p>&mdash;Qui a sacrifi&eacute; sa pauvre femme que vous avez devant les yeux pour
+satisfaire, non pas m&ecirc;me &agrave; ses opinions politiques, mais &agrave; ses haines
+personnelles. Pouah! je le mets presque aussi bas que Simon.</p>
+
+<p>Dixmer devint livide. Simon voulut parler; mais, d'un geste, le
+pr&eacute;sident lui imposa silence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous paraissez conna&icirc;tre parfaitement cette histoire, citoyen Lorin,
+dit Fouquier; contez-nous-la.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, citoyen Fouquier, dit Lorin en se levant, j'ai dit tout ce que
+j'en savais. Il salua et se rassit.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen Lorin, continua l'accusateur, il est de ton devoir d'&eacute;clairer
+le tribunal.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il s'&eacute;claire avec ce que je viens de dire. Quant &agrave; cette pauvre
+femme, je le r&eacute;p&egrave;te, elle n'a fait qu'ob&eacute;ir &agrave; la violence.... Eh! tenez,
+regardez-la seulement, est-elle taill&eacute;e en conspiratrice? On l'a forc&eacute;e
+de faire ce qu'elle a fait, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le crois?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi, dit Fouquier, je requiers que le t&eacute;moin Lorin soit
+traduit devant le tribunal comme pr&eacute;venu de complicit&eacute; avec cette femme.</p>
+
+<p>Maurice poussa un g&eacute;missement. Genevi&egrave;ve cacha son visage dans ses deux
+mains. Simon s'&eacute;cria, dans un transport de joie:</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen accusateur, tu viens de sauver la patrie!</p>
+
+<p>Quant &agrave; Lorin, sans rien r&eacute;pondre, il enjamba la balustrade, pour venir
+s'asseoir pr&egrave;s de Genevi&egrave;ve; il lui prit la main, et, la baisant
+respectueusement:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, citoyenne, dit-il avec un flegme qui &eacute;lectrisa l'assembl&eacute;e.
+Comment vous portez-vous? Et il se rassit sur le banc des accus&eacute;s.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LII" id="LII"></a><a href="#table">LII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Suite du pr&eacute;c&eacute;dent</a></h3>
+
+
+<p>Toute cette sc&egrave;ne avait pass&eacute; comme une vision fantasmagorique devant
+Maurice, appuy&eacute; sur la poign&eacute;e de son sabre, qui ne le quittait pas; il
+voyait tomber un &agrave; un ses amis dans le gouffre qui ne rend pas ses
+victimes, et cette image mortelle &eacute;tait pour lui si frappante, qu'il se
+demandait pourquoi lui, le compagnon de ces infortun&eacute;s, se cramponnait
+encore au bord du pr&eacute;cipice, et ne se laissait point aller au vertige
+qui l'entra&icirc;nait avec eux.</p>
+
+<p>En enjambant la balustrade, Lorin avait vu la figure sombre et railleuse
+de Dixmer.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se fut plac&eacute; pr&egrave;s d'elle, comme nous l'avons dit, Genevi&egrave;ve se
+pencha &agrave; son oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! dit-elle, savez-vous que Maurice est l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc?</p>
+
+<p>&mdash;Ne regardez pas tout de suite; votre regard pourrait le perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Derri&egrave;re nous, pr&egrave;s de la porte. Quelle douleur pour lui si nous
+sommes condamn&eacute;s!</p>
+
+<p>Lorin regarda la jeune femme avec une tendre compassion.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le serons, dit-il, je vous conjure de ne pas en douter. La
+d&eacute;ception serait trop cruelle si vous aviez l'imprudence d'esp&eacute;rer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! dit Genevi&egrave;ve. Pauvre ami qui restera seul sur la terre!</p>
+
+<p>Lorin se retourna alors vers Maurice, et Genevi&egrave;ve, n'y pouvant
+r&eacute;sister, jeta de son c&ocirc;t&eacute; un regard rapide sur le jeune homme. Maurice
+avait les yeux fix&eacute;s sur eux, et il appuyait une main sur son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un moyen de vous sauver, dit Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;S&ucirc;r? demanda Genevi&egrave;ve, dont les yeux &eacute;tincel&egrave;rent de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de celui-l&agrave;, j'en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me sauviez, Lorin, comme je vous b&eacute;nirais!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce moyen..., reprit le jeune homme. Genevi&egrave;ve lut son h&eacute;sitation
+dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez donc vu, vous aussi? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'ai vu. Voulez-vous &ecirc;tre sauv&eacute;e? Qu'il descende &agrave; son tour
+dans le fauteuil de fer, et vous l'&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Dixmer devina sans doute, &agrave; l'expression du regard de Lorin, quelles
+&eacute;taient les paroles qu'il pronon&ccedil;ait, car il p&acirc;lit d'abord; mais bient&ocirc;t
+il reprit son calme sombre et son sourire infernal.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, dit Genevi&egrave;ve; je ne pourrais plus le ha&iuml;r.</p>
+
+<p>&mdash;Dites qu'il conna&icirc;t votre g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; et qu'il vous brave.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, car il est s&ucirc;r de lui, de moi, de nous tous.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve, Genevi&egrave;ve, je suis moins parfait que vous; laissez-moi
+l'entra&icirc;ner et qu'il p&eacute;risse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Lorin, je vous en conjure, rien de commun avec cet homme, pas
+m&ecirc;me la mort; il me semble que je serais infid&egrave;le &agrave; Maurice si je
+mourais avec Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne mourrez pas, vous.</p>
+
+<p>&mdash;Le moyen de vivre quand il sera mort?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Lorin, que Maurice a raison de vous aimer! Vous &ecirc;tes un ange,
+et la patrie des anges est au ciel. Pauvre cher Maurice!</p>
+
+<p>Cependant Simon, qui ne pouvait entendre ce que disaient les deux
+accus&eacute;s, d&eacute;vorait du regard leur physionomie &agrave; d&eacute;faut de leurs paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen gendarme, dit-il, emp&ecirc;che donc les conspirateurs de continuer
+leurs complots contre la R&eacute;publique jusque dans le tribunal
+r&eacute;volutionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! reprit le gendarme; tu sais bien, citoyen Simon, qu'on ne
+conspire plus ici, ou que, si l'on conspire, ce n'est point pour
+longtemps. Ils causent, les citoyens, et, puisque la loi ne d&eacute;fend pas
+de causer dans la charrette, pourquoi d&eacute;fendrait-on de causer au
+tribunal?</p>
+
+<p>Ce gendarme, c'&eacute;tait Gilbert, qui, ayant reconnu la prisonni&egrave;re faite
+par lui dans le cachot de la reine, t&eacute;moignait, avec sa probit&eacute;
+ordinaire, l'int&eacute;r&ecirc;t qu'il ne pouvait s'emp&ecirc;cher d'accorder au courage
+et au d&eacute;vouement.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident avait consult&eacute; ses assesseurs; sur l'invitation de
+Fouquier-Tinville, il commen&ccedil;a les questions:</p>
+
+<p>&mdash;Accus&eacute; Lorin, demanda-t-il, de quelle nature &eacute;taient vos relations
+avec la citoyenne Dixmer?</p>
+
+<p>&mdash;De quelle nature, citoyen pr&eacute;sident?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>L'amiti&eacute; la plus pure unissait nos deux c&oelig;urs,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Elle m'aimait en fr&egrave;re et je l'aimais en s&oelig;ur.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>&mdash;Citoyen Lorin, dit Fouquier-Tinville, la rime est mauvaise.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, il y a une <i>s</i> de trop.</p>
+
+<p>&mdash;Coupe, citoyen accusateur, coupe, c'est ton &eacute;tat.</p>
+
+<p>Le visage impassible de Fouquier-Tinville p&acirc;lit l&eacute;g&egrave;rement &agrave; cette
+terrible plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quel &oelig;il, demanda le pr&eacute;sident, le citoyen Dixmer voyait-il la
+liaison d'un homme, qui se pr&eacute;tendait r&eacute;publicain, avec sa femme?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant &agrave; cela, je ne puis vous le dire, d&eacute;clarant n'avoir jamais
+connu le citoyen Dixmer et en &ecirc;tre parfaitement satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Fouquier-Tinville, tu ne dis pas que ton ami le citoyen
+Maurice Lindey &eacute;tait entre toi et l'accus&eacute;e le n&oelig;ud de cette amiti&eacute; si
+pure?</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne le dis pas, r&eacute;pondit Lorin, c'est qu'il me semble que c'est
+mal de le dire, et je trouve m&ecirc;me que vous auriez d&ucirc; prendre exemple sur
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Les citoyens jur&eacute;s, dit Fouquier-Tinville, appr&eacute;cieront cette
+singuli&egrave;re alliance de deux r&eacute;publicains avec une aristocrate, et dans
+le moment m&ecirc;me o&ugrave; cette aristocrate est convaincue du plus noir complot
+qu'on ait tram&eacute; contre la nation.</p>
+
+<p>&mdash;Comment aurais-je su ce complot dont tu parles, citoyen accusateur?
+demanda Lorin r&eacute;volt&eacute; plut&ocirc;t qu'effray&eacute; de la brutalit&eacute; de l'argument.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissiez cette femme, vous &eacute;tiez son ami, elle vous appelait
+son fr&egrave;re, vous l'appeliez votre s&oelig;ur, et vous ne connaissiez pas ses
+d&eacute;marches? Est-il donc possible, comme vous l'avez dit vous-m&ecirc;me,
+demanda le pr&eacute;sident, qu'elle ait perp&eacute;tr&eacute; seule l'action qui lui est
+imput&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne l'a pas perp&eacute;tr&eacute;e seule, reprit Lorin en se servant des mots
+techniques employ&eacute;s par le pr&eacute;sident, puisqu'elle vous a dit, puisque je
+vous ai dit et puisque je vous r&eacute;p&egrave;te que son mari l'y poussait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comment ne connais-tu pas le mari, dit Fouquier-Tinville,
+puisque le mari &eacute;tait uni avec la femme?</p>
+
+<p>Lorin n'avait qu'&agrave; raconter la premi&egrave;re disparition de Dixmer; Lorin
+n'avait qu'&agrave; dire les amours de Genevi&egrave;ve et de Maurice; Lorin n'avait
+enfin qu'&agrave; faire conna&icirc;tre la fa&ccedil;on dont le mari avait enlev&eacute; et cach&eacute;
+sa femme dans une retraite imp&eacute;n&eacute;trable, pour se disculper de toute
+connivence en dissipant toute obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais, pour cela, il fallait trahir le secret de ses deux amis; pour
+cela, il fallait faire rougir Genevi&egrave;ve devant cinq cents personnes;
+Lorin secoua la t&ecirc;te comme pour se dire non &agrave; lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, demanda le pr&eacute;sident, que r&eacute;pondrez-vous au citoyen
+accusateur?</p>
+
+<p>&mdash;Que sa logique est &eacute;crasante, dit Lorin, et qu'il m'a convaincu d'une
+chose dont je ne me doutais m&ecirc;me pas.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je suis, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, un des plus affreux
+conspirateurs qu'on ait encore vus.</p>
+
+<p>Cette d&eacute;claration souleva une hilarit&eacute; universelle. Les jur&eacute;s eux-m&ecirc;mes
+n'y purent tenir, tant ce jeune homme avait prononc&eacute; ces paroles avec
+l'intonation qui leur convenait.</p>
+
+<p>Fouquier sentit toute la raillerie; et comme, dans son infatigable
+pers&eacute;v&eacute;rance, il en &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; conna&icirc;tre tous les secrets des
+accus&eacute;s aussi bien que les accus&eacute;s eux-m&ecirc;mes, il ne put se d&eacute;fendre
+envers Lorin d'un sentiment d'admiration compatissante.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il, citoyen Lorin, parle, d&eacute;fends-toi. Le tribunal
+t'&eacute;coutera; car il conna&icirc;t ton pass&eacute;, et ton pass&eacute; est celui d'un brave
+r&eacute;publicain.</p>
+
+<p>Simon voulut parler; le pr&eacute;sident lui fit signe de se taire.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, citoyen Lorin, dit-il, nous t'&eacute;coutons. Lorin secoua de nouveau
+la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ce silence est un aveu, reprit le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit Lorin; ce silence est du silence, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, dit Fouquier-Tinville, veux-tu parler? Lorin se
+retourna vers l'auditoire, pour interroger des yeux Maurice sur ce qu'il
+avait &agrave; faire. Maurice ne fit point signe &agrave; Lorin de parler, et Lorin se
+tut. C'&eacute;tait se condamner soi-m&ecirc;me. Ce qui suivit fut d'une ex&eacute;cution
+rapide.</p>
+
+<p>Fouquier r&eacute;suma son accusation; le pr&eacute;sident r&eacute;suma les d&eacute;bats; les
+jur&eacute;s all&egrave;rent aux voix et rapport&egrave;rent un verdict de culpabilit&eacute; contre
+Lorin et Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident les condamna tous les deux &agrave; la peine de mort.</p>
+
+<p>Deux heures sonnaient &agrave; la grande horloge du Palais.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident mit juste autant de temps pour prononcer la condamnation
+que l'horloge &agrave; sonner.</p>
+
+<p>Maurice &eacute;couta ces deux bruits confondus l'un dans l'autre. Quand la
+double vibration de la voix et du timbre fut &eacute;teinte, ses forces &eacute;taient
+&eacute;puis&eacute;es.</p>
+
+<p>Les gendarmes emmen&egrave;rent Genevi&egrave;ve et Lorin, qui lui avait offert son
+bras.</p>
+
+<p>Tous deux salu&egrave;rent Maurice d'une fa&ccedil;on bien diff&eacute;rente: Lorin souriait;
+Genevi&egrave;ve, p&acirc;le et d&eacute;faillante, lui envoya un dernier baiser sur ses
+doigts tremp&eacute;s de larmes.</p>
+
+<p>Elle avait conserv&eacute; l'espoir de vivre jusqu'au dernier moment, et elle
+pleurait non pas sa vie, mais son amour, qui allait s'&eacute;teindre avec sa
+vie.</p>
+
+<p>Maurice, &agrave; moiti&eacute; fou, ne r&eacute;pondit point &agrave; cet adieu de ses amis; il se
+releva p&acirc;le, &eacute;gar&eacute;, du banc sur lequel il s'&eacute;tait affaiss&eacute;. Ses amis
+avaient disparu.</p>
+
+<p>Il sentit qu'une seule chose vivait encore en lui: c'&eacute;tait la haine qui
+lui mordait le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il jeta un dernier regard autour de lui et reconnut Dixmer, qui s'en
+allait avec d'autres spectateurs et qui se baissait pour passer sous la
+porte cintr&eacute;e du couloir.</p>
+
+<p>Avec la rapidit&eacute; du ressort qui se d&eacute;tend, Maurice bondit de banquettes
+en banquettes et parvint &agrave; la m&ecirc;me porte.</p>
+
+<p>Dixmer l'avait d&eacute;j&agrave; franchie: il descendait dans l'obscurit&eacute; du
+corridor.</p>
+
+<p>Maurice descendit derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Dixmer toucha du pied les dalles de la grande salle,
+Maurice toucha l'&eacute;paule de Dixmer de la main.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIII" id="LIII"></a><a href="#table">LIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le duel</a></h3>
+
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque, c'&eacute;tait toujours une chose grave que de se sentir
+toucher &agrave; l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>Dixmer se retourna et reconnut Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bonjour, citoyen r&eacute;publicain, fit Dixmer sans t&eacute;moigner d'autre
+&eacute;motion qu'un tressaillement imperceptible qu'il r&eacute;prima aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, citoyen l&acirc;che, r&eacute;pondit Maurice; vous m'attendiez, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire que je ne vous attendais plus, au contraire, r&eacute;pondit
+Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je vous attendais plus t&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;J'arrive encore trop t&ocirc;t pour toi, assassin! ajouta Maurice, avec une
+voix ou plut&ocirc;t avec un murmure effrayant, car il &eacute;tait le grondement de
+l'orage amass&eacute; dans son c&oelig;ur, comme son regard en &eacute;tait l'&eacute;clair.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me jetez du feu par les yeux, citoyen, reprit Dixmer. On va nous
+reconna&icirc;tre et nous suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et tu crains d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;, n'est-ce pas? Tu crains d'&ecirc;tre
+conduit &agrave; cet &eacute;chafaud o&ugrave; tu envoies les autres? Qu'on nous arr&ecirc;te, tant
+mieux, car il me semble qu'il manque aujourd'hui un coupable &agrave; la
+justice nationale.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il manque un nom sur la liste des gens d'honneur, n'est-ce pas?
+depuis que votre nom en a disparu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! nous reparlerons de tout cela, j'esp&egrave;re; mais, en
+attendant, vous vous &ecirc;tes veng&eacute;, et mis&eacute;rablement veng&eacute;, sur une femme.
+Pourquoi, puisque vous m'attendiez quelque part, ne m'attendiez-vous pas
+chez moi le jour o&ugrave; vous m'avez vol&eacute; Genevi&egrave;ve?</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que le premier voleur, c'&eacute;tait vous.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, pas d'esprit, monsieur, je ne vous ai jamais connu; pas de
+mots, je vous sais plus fort sur l'action que sur la parole, t&eacute;moin le
+jour o&ugrave; vous avez voulu m'assassiner: ce jour-l&agrave;, le naturel parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Et je me suis fait plus d'une fois le reproche de ne l'avoir point
+&eacute;cout&eacute;, r&eacute;pondit tranquillement Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Maurice en frappant sur son sabre, je vous offre une
+revanche.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, si vous voulez, pas aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi demain?</p>
+
+<p>&mdash;Ou ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas tout de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai affaire jusqu'&agrave; cinq heures.</p>
+
+<p>&mdash;Encore quelque hideux projet, dit Maurice; encore quelque guet-apens.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! monsieur Maurice, reprit Dixmer, vous &ecirc;tes bien peu
+reconnaissant, en v&eacute;rit&eacute;. Comment! pendant six mois, je vous ai laiss&eacute;
+filer le parfait amour avec ma femme; pendant six mois, j'ai respect&eacute;
+vos rendez-vous, laiss&eacute; passer vos sourires. Jamais homme, convenez-en,
+n'a &eacute;t&eacute; si peu tigre que moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire que tu croyais que je pouvais t'&ecirc;tre utile, et que tu me
+m&eacute;nageais.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! r&eacute;pondit avec calme Dixmer, qui se dominait autant que
+s'emportait Maurice. Sans doute! tandis que vous trahissiez votre
+r&eacute;publique et que vous me la vendiez pour un regard de ma femme; pendant
+que vous vous d&eacute;shonoriez, vous par votre trahison, elle par son
+adult&egrave;re, j'&eacute;tais, moi, le sage et le h&eacute;ros. J'attendais et je
+triomphais.</p>
+
+<p>&mdash;Horreur! dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! n'est-ce pas? vous appr&eacute;ciez votre conduite, monsieur. Elle est
+horrible! elle est inf&acirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, monsieur; la conduite que j'appelle horrible et
+inf&acirc;me, c'est celle de l'homme &agrave; qui l'honneur d'une femme avait &eacute;t&eacute;
+confi&eacute;, qui avait jur&eacute; de garder cet honneur pur et intact, et qui, au
+lieu de tenir son serment, a fait de sa beaut&eacute; l'amorce honteuse o&ugrave; il a
+pris le faible c&oelig;ur. Vous aviez, avant toute chose, pour devoir sacr&eacute;
+de prot&eacute;ger cette femme, monsieur, et, au lieu de la prot&eacute;ger, vous
+l'avez vendue.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'avais &agrave; faire, monsieur, r&eacute;pondit Dixmer, je vais vous le
+dire; j'avais &agrave; sauver mon ami, qui soutenait avec moi une cause sacr&eacute;e.
+De m&ecirc;me que j'ai sacrifi&eacute; mes biens &agrave; cette cause, je lui ai sacrifi&eacute;
+mon honneur. Quant &agrave; moi, je me suis compl&egrave;tement oubli&eacute;, compl&egrave;tement
+effac&eacute;. Je n'ai song&eacute; &agrave; moi qu'en dernier lieu. Maintenant, plus d'ami:
+mon ami est mort poignard&eacute;; maintenant, plus de reine: ma reine est
+morte sur l'&eacute;chafaud; maintenant, eh bien, maintenant, je songe &agrave; ma
+vengeance.</p>
+
+<p>&mdash;Dites &agrave; votre assassinat.</p>
+
+<p>&mdash;On n'assassine pas une adult&egrave;re en la frappant, on la punit.</p>
+
+<p>&mdash;Cet adult&egrave;re, vous le lui avez impos&eacute;, donc il &eacute;tait l&eacute;gitime.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez? fit Dixmer avec un sombre sourire. Demandez &agrave; ses remords
+si elle croit avoir agi l&eacute;gitimement.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui punit frappe au jour; toi, tu ne punis pas, puisqu'en jetant
+sa t&ecirc;te &agrave; la guillotine, tu te caches.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je fuis! moi, je me cache! et o&ugrave; vois-tu cela, pauvre cervelle
+que tu es? demanda Dixmer. Est-ce se cacher que d'assister &agrave; sa
+condamnation? Est-ce fuir que d'aller jusque dans la salle des Morts lui
+jeter son dernier adieu?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas la revoir? s'&eacute;cria Maurice, tu vas lui dire adieu?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, r&eacute;pondit Dixmer en haussant les &eacute;paules, d&eacute;cid&eacute;ment tu n'es
+pas expert en vengeance, citoyen Maurice. Ainsi, &agrave; ma place, tu serais
+satisfait en abandonnant les &eacute;v&eacute;nements &agrave; leur seule force, les
+circonstances &agrave; leur seul entra&icirc;nement; ainsi, par exemple, la femme
+adult&egrave;re ayant m&eacute;rit&eacute; la mort, du moment o&ugrave; je la punis de mort, je suis
+quitte envers elle, ou plut&ocirc;t elle est quitte envers moi. Non, citoyen
+Maurice, j'ai trouv&eacute; mieux que cela, moi: j'ai trouv&eacute; un moyen de rendre
+&agrave; cette femme tout le mal qu'elle m'a fait. Elle t'aime, elle va mourir
+loin de toi; elle me d&eacute;teste, elle va me revoir. Tiens, ajouta-t-il en
+tirant un portefeuille de sa poche, vois-tu ce portefeuille? Il renferme
+une carte sign&eacute;e du greffier du Palais. Avec cette carte, je puis
+p&eacute;n&eacute;trer pr&egrave;s des condamn&eacute;s; eh bien, je p&eacute;n&eacute;trerai pr&egrave;s de Genevi&egrave;ve et
+je l'appellerai adult&egrave;re; je verrai tomber ses cheveux sous la main du
+bourreau, et, tandis que ses cheveux tomberont, elle entendra ma voix
+qui r&eacute;p&eacute;tera: &laquo;Adult&egrave;re!&raquo; Je l'accompagnerai jusqu'&agrave; la charrette, et,
+quand elle posera le pied sur l'&eacute;chafaud, le dernier mot qu'elle
+entendra sera le mot <i>adult&egrave;re</i>.</p>
+
+<p><i>&mdash;</i>Prends garde! elle n'aura pas la force de supporter tant de
+l&acirc;chet&eacute;s, et elle te d&eacute;noncera.</p>
+
+<p>&mdash;Non! dit Dixmer, elle me hait trop pour cela; si elle avait d&ucirc; me
+d&eacute;noncer, elle m'e&ucirc;t d&eacute;nonc&eacute; quand ton ami lui en donnait le conseil
+tout bas: puisqu'elle ne m'a pas d&eacute;nonc&eacute; pour sauver sa vie, elle ne me
+d&eacute;noncera point pour mourir avec moi; car elle sait bien que, si elle me
+d&eacute;non&ccedil;ait, je ferais retarder son supplice d'un jour; elle sait bien
+que, si elle me d&eacute;non&ccedil;ait, j'irais avec elle, non seulement jusqu'au bas
+des degr&eacute;s du Palais, mais encore jusqu'&agrave; l'&eacute;chafaud; car elle sait bien
+qu'au lieu de l'abandonner au pied de l'escabeau, je monterais avec elle
+dans la charrette; car elle sait bien que, tout le long du chemin, je
+lui r&eacute;p&eacute;terais ce mot terrible: <i>adult&egrave;re</i>; que, sur l'&eacute;chafaud, je le
+lui r&eacute;p&eacute;terais toujours, et qu'au moment o&ugrave; elle tomberait dans
+l'&eacute;ternit&eacute;, l'accusation y tomberait avec elle.</p>
+
+<p>Dixmer &eacute;tait effrayant de col&egrave;re et de haine; sa main avait saisi la
+main de Maurice; il la secouait avec une force inconnue au jeune homme,
+sur lequel un effet contraire s'op&eacute;rait. &Agrave; mesure que s'exaltait Dixmer,
+Maurice se calmait.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, dit le jeune homme, &agrave; cette vengeance il manque une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que tu puisses lui dire: &laquo;En sortant du tribunal, j'ai rencontr&eacute;
+ton amant et je l'ai tu&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, j'aime mieux lui dire que tu vis, et que, tout le reste
+de ta vie, tu souffriras du spectacle de sa mort.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me tueras cependant, dit Maurice; ou, ajouta-t-il en regardant
+autour de lui et en se voyant &agrave; peu pr&egrave;s ma&icirc;tre de la position, c'est
+moi qui te tuerai.</p>
+
+<p>Et, p&acirc;le d'&eacute;motion, exalt&eacute; par la col&egrave;re, sentant sa force doubl&eacute;e de la
+contrainte qu'il s'&eacute;tait impos&eacute;e pour entendre Dixmer d&eacute;rouler jusqu'au
+bout son terrible projet, il le saisit &agrave; la gorge et l'attira &agrave; lui tout
+en marchant &agrave; reculons vers un escalier qui conduisait &agrave; la berge de la
+rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Au contact de cette main, Dixmer &agrave; son tour sentit la haine monter en
+lui comme une lave.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il, tu n'as pas besoin de me tra&icirc;ner de force, j'irai.</p>
+
+<p>&mdash;Viens donc, tu es arm&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je te suis.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pr&eacute;c&egrave;de-moi; mais, je t'en pr&eacute;viens, au moindre signe, au moindre
+geste, je te fends la t&ecirc;te d'un coup de sabre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu sais bien que je n'ai pas peur, dit Dixmer avec ce sourire que
+la p&acirc;leur de ses l&egrave;vres rendait si effrayant.</p>
+
+<p>&mdash;Peur de mon sabre, non, murmura Maurice, mais peur de perdre ta
+vengeance. Et cependant, ajouta-t-il, maintenant que nous voil&agrave; face &agrave;
+face, tu peux lui dire adieu.</p>
+
+<p>En effet, ils &eacute;taient arriv&eacute;s au bord de l'eau, et, si le regard pouvait
+encore les suivre o&ugrave; ils &eacute;taient, nul ne pouvait arriver assez &agrave; temps
+pour emp&ecirc;cher le duel d'avoir lieu.</p>
+
+<p>D'ailleurs, une &eacute;gale col&egrave;re d&eacute;vorait les deux hommes.</p>
+
+<p>Tout en parlant ainsi, ils &eacute;taient descendus par le petit escalier qui
+donne sur la place du Palais, et ils avaient gagn&eacute; le quai &agrave; peu pr&egrave;s
+d&eacute;sert; car, comme les condamnations continuaient, attendu qu'il &eacute;tait
+deux heures &agrave; peine, la foule encombrait encore le pr&eacute;toire, les
+corridors et les cours, et Dixmer paraissait avoir aussi soif du sang de
+Maurice que Maurice avait soif du sang de Dixmer.</p>
+
+<p>Ils s'enfonc&egrave;rent alors sous une de ces vo&ucirc;tes qui conduisent des
+cachots de la Conciergerie &agrave; la rivi&egrave;re, &eacute;gouts infects aujourd'hui, et
+qui jadis, sanglants, charri&egrave;rent plus d'une fois les cadavres loin des
+oubliettes.</p>
+
+<p>Maurice se pla&ccedil;a entre l'eau et Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, d&eacute;cid&eacute;ment, que c'est moi qui te tuerai, Maurice, dit
+Dixmer; tu trembles trop.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, Dixmer, dit Maurice en mettant le sabre &agrave; la main et en lui
+fermant avec soin toute retraite, je crois, au contraire, que c'est moi
+qui te tuerai, et qui, apr&egrave;s t'avoir tu&eacute;, prendrai dans ton portefeuille
+le laissez-passer du greffe du Palais. Oh! tu as beau boutonner ton
+habit, va; mon sabre l'ouvrira, je t'en r&eacute;ponds, f&ucirc;t-il d'airain comme
+les cuirasses antiques.</p>
+
+<p>&mdash;Ce papier, hurla Dixmer, tu le prendras?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Maurice, c'est moi qui m'en servirai, de ce papier; c'est moi
+qui, avec ce papier, entrerai pr&egrave;s de Genevi&egrave;ve; c'est moi qui
+m'assi&eacute;rai pr&egrave;s d'elle sur la charrette; c'est moi qui murmurerai &agrave; son
+oreille tant qu'elle vivra: <i>Je t'aime</i>; et, quand tombera sa t&ecirc;te: <i>Je
+t'aimais</i>.</p>
+
+<p>Dixmer fit un mouvement de la main gauche pour saisir le papier de sa
+main droite, et le lancer avec le portefeuille dans la rivi&egrave;re. Mais,
+rapide comme la foudre, tranchant comme une hache, le sabre de Maurice
+s'abattit sur cette main et la s&eacute;para presque enti&egrave;rement du poignet.</p>
+
+<p>Le bless&eacute; jeta un cri, tout en secouant sa main mutil&eacute;e, et tomba en
+garde.</p>
+
+<p>Alors commen&ccedil;a sous cette vo&ucirc;te perdue et t&eacute;n&eacute;breuse un combat terrible;
+les deux hommes, renferm&eacute;s dans un espace si &eacute;troit, que les coups, pour
+ainsi dire, ne pouvaient s'&eacute;carter de la ligne du corps, glissaient sur
+la dalle humide et se retenaient difficilement aux parois de l'&eacute;gout;
+les attaques se multipliaient en raison de l'impatience des combattants.</p>
+
+<p>Dixmer sentait son sang couler et comprenait que ses forces allaient
+s'en aller avec son sang; il chargea Maurice avec une telle violence,
+que celui-ci fut oblig&eacute; de faire un pas en arri&egrave;re. En rompant, son pied
+gauche glissa, et la pointe du sabre de son ennemi entama sa poitrine.
+Mais, par un mouvement rapide comme la pens&eacute;e, tout agenouill&eacute; qu'il
+&eacute;tait, il releva la lame avec sa main gauche, et tendit la pointe &agrave;
+Dixmer, qui, lanc&eacute; par sa col&egrave;re, lanc&eacute; par son mouvement sur un sol
+inclin&eacute;, vint tomber sur son sabre et s'enferra lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>On entendit une impr&eacute;cation terrible; puis les deux corps roul&egrave;rent
+jusque hors de la vo&ucirc;te.</p>
+
+<p>Un seul se releva; c'&eacute;tait Maurice, Maurice couvert de sang, mais du
+sang de son ennemi.</p>
+
+<p>Il retira son sabre &agrave; lui, et, &agrave; mesure qu'il le retirait, il semblait
+avec la lame aspirer le reste de vie qui agitait encore d'un
+frissonnement nerveux les membres de Dixmer.</p>
+
+<p>Puis, lorsqu'il se fut bien assur&eacute; que celui-ci &eacute;tait mort, il se pencha
+sur le cadavre, ouvrit l'habit du mort, prit le portefeuille et
+s'&eacute;loigna rapidement.</p>
+
+<p>En jetant les yeux sur lui, il vit qu'il ne ferait pas quatre pas dans
+la rue sans &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;: il &eacute;tait couvert de sang.</p>
+
+<p>Il s'approcha du bord de l'eau, se pencha vers le fleuve et y lava ses
+mains et son habit.</p>
+
+<p>Puis il remonta rapidement l'escalier en jetant un dernier regard vers
+la vo&ucirc;te.</p>
+
+<p>Un filet rouge et fumant en sortait et s'avan&ccedil;ait ruisselant vers la
+rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; pr&egrave;s du Palais, il ouvrit le portefeuille et y trouva le
+laissez-passer sign&eacute; du greffier du Palais.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Dieu juste! murmura-t-il. Et il monta rapidement les degr&eacute;s qui
+conduisaient &agrave; la salle des Morts. Trois heures sonnaient.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIV" id="LIV"></a><a href="#table">LIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La salle des morts</a></h3>
+
+
+<p>On se rappelle que le greffier du Palais avait ouvert &agrave; Dixmer ses
+registres d'&eacute;crou, et entretenu avec lui des relations que la pr&eacute;sence
+de madame la greffi&egrave;re rendait fort agr&eacute;ables.</p>
+
+<p>Cet homme, comme on le pense bien, entra dans des terreurs effroyables
+lorsque vint la r&eacute;v&eacute;lation du complot de Dixmer.</p>
+
+<p>En effet, il ne s'agissait pas moins pour lui que de para&icirc;tre complice
+de son faux coll&egrave;gue, et d'&ecirc;tre condamn&eacute; &agrave; mort avec Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Fouquier-Tinville l'avait appel&eacute; devant lui.</p>
+
+<p>On comprend quel mal s'&eacute;tait donn&eacute; le pauvre homme pour &eacute;tablir son
+innocence aux yeux de l'accusateur public; il y avait r&eacute;ussi, gr&acirc;ce aux
+aveux de Genevi&egrave;ve, qui &eacute;tablissaient son ignorance des projets de son
+mari. Il y avait r&eacute;ussi, gr&acirc;ce &agrave; la fuite de Dixmer; il y avait r&eacute;ussi
+surtout, gr&acirc;ce &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t de Fouquier-Tinville, qui voulait conserver
+son administration pure de toute tache.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, avait dit le greffier en se jetant &agrave; ses genoux,
+pardonne-moi, je me suis laiss&eacute; tromper.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, avait r&eacute;pondu l'accusateur public, un employ&eacute; de la nation
+qui se laisse tromper dans des temps comme ceux-ci m&eacute;rite d'&ecirc;tre
+guillotin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on peut &ecirc;tre b&ecirc;te, citoyen, reprit le greffier, qui mourait
+d'envie d'appeler Fouquier-Tinville monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;B&ecirc;te ou non, reprit le rigide accusateur, nul ne doit se laisser
+endormir dans son amour pour la R&eacute;publique. Les oies du Capitole aussi
+&eacute;taient des b&ecirc;tes, et cependant elles se sont r&eacute;veill&eacute;es pour sauver
+Rome.</p>
+
+<p>Le greffier n'avait rien &agrave; r&eacute;pliquer &agrave; un pareil argument; il poussa un
+g&eacute;missement et attendit.</p>
+
+<p>&mdash;Je te pardonne, dit Fouquier. Je te d&eacute;fendrai m&ecirc;me, car je ne veux pas
+qu'un de mes employ&eacute;s soit m&ecirc;me soup&ccedil;onn&eacute;; mais souviens-toi qu'au
+moindre mot qui reviendra &agrave; mes oreilles, au moindre souvenir de cette
+affaire, tu y passeras.</p>
+
+<p>Il n'est pas besoin de dire avec quel empressement et quelle sollicitude
+le greffier s'en alla trouver les journaux, toujours empress&eacute;s de dire
+ce qu'ils savent, et quelquefois ce qu'ils ne savent pas, dussent-ils
+faire tomber la t&ecirc;te de dix hommes.</p>
+
+<p>Il chercha partout Dixmer pour lui recommander le silence; mais Dixmer
+avait tout naturellement chang&eacute; de domicile et il ne put le retrouver.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve fut amen&eacute;e sur le fauteuil des accus&eacute;s; mais elle avait d&eacute;j&agrave;
+d&eacute;clar&eacute;, dans l'instruction, que ni elle ni son mari n'avaient aucun
+complice.</p>
+
+<p>Aussi, comme il remercia des yeux la pauvre femme quand il la vit passer
+devant lui pour se rendre au tribunal!</p>
+
+<p>Seulement, comme elle venait de passer, et qu'il &eacute;tait rentr&eacute; un instant
+dans le greffe pour y prendre un dossier que r&eacute;clamait le citoyen
+Fouquier-Tinville, il vit tout &agrave; coup appara&icirc;tre Dixmer, qui s'avan&ccedil;a
+vers lui d'un pas calme et tranquille.</p>
+
+<p>Cette vision le p&eacute;trifia.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-il, comme s'il e&ucirc;t aper&ccedil;u un spectre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu ne me reconnais pas? demanda le nouvel arrivant.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait. Tu es le citoyen Durand, ou plut&ocirc;t le citoyen Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es mort, citoyen?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, comme tu vois.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire qu'on va t'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&mdash;Qui veux-tu qui m'arr&ecirc;te? Personne ne me conna&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je te connais, moi, et je n'ai qu'un mot &agrave; dire pour te faire
+guillotiner.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je n'ai qu'&agrave; en dire deux pour qu'on te guillotine avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est abominable, ce que tu dis l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est logique.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quoi s'agit-il? Voyons, parle! d&eacute;p&ecirc;che-toi, car, moins
+longtemps nous causerons ensemble, moins nous courrons de danger l'un et
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Voici. Ma femme va &ecirc;tre condamn&eacute;e, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai grand'peur! pauvre femme!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je d&eacute;sire la voir une derni&egrave;re fois pour lui dire adieu.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la salle des Morts!</p>
+
+<p>&mdash;Tu oseras entrer l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit le greffier comme un homme &agrave; qui cette seule pens&eacute;e fait venir
+la chair de poule.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit y avoir un moyen? continua Dixmer.</p>
+
+<p>&mdash;D'entrer dans la salle des Morts? Oui, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de se procurer une carte.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; se procure-t-on ces cartes? Le greffier p&acirc;lit affreusement et
+balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Ces cartes, o&ugrave; on se les procure, vous demandez?</p>
+
+<p>&mdash;Je demande o&ugrave; on se les procure, r&eacute;pondit Dixmer; la question est
+claire, je pense.</p>
+
+<p>&mdash;On se les procure... ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment; et qui les signe d'habitude?</p>
+
+<p>&mdash;Le greffier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le greffier, c'est toi.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, c'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, comme cela tombe! reprit Dixmer en s'asseyant; tu vas me signer
+une carte. Le greffier fit un bond.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me demandes ma t&ecirc;te, citoyen, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non! je te demande une carte, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te faire arr&ecirc;ter, malheureux! dit le greffier rappelant toute
+son &eacute;nergie.</p>
+
+<p>&mdash;Fais, dit Dixmer; mais, &agrave; l'instant m&ecirc;me, je te d&eacute;nonce comme mon
+complice, et, au lieu de me laisser aller tout seul dans la fameuse
+salle, tu m'y accompagneras.</p>
+
+<p>Le greffier p&acirc;lit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sc&eacute;l&eacute;rat! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de sc&eacute;l&eacute;rat l&agrave; dedans, reprit Dixmer; j'ai besoin de
+parler &agrave; ma femme, et je te demande une carte pour arriver jusqu'&agrave; elle.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, est-ce donc si n&eacute;cessaire que tu lui parles?</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t, puisque je risque ma t&ecirc;te pour y parvenir.</p>
+
+<p>La raison parut plausible au greffier. Dixmer vit qu'il &eacute;tait &eacute;branl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-il, rassure-toi, on n'en saura rien. Que diable! il doit
+se pr&eacute;senter parfois des cas pareils &agrave; celui o&ugrave; je me trouve.</p>
+
+<p>&mdash;C'est rare. Il n'y a pas grande concurrence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voyons, arrangeons cela autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est possible, je ne demande pas mieux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est on ne peut plus possible. Entre par la porte des condamn&eacute;s; par
+cette porte-l&agrave;, il ne faut pas de carte. Et puis, quand tu auras parl&eacute; &agrave;
+ta femme, tu m'appelleras et je te ferai sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal! fit Dixmer; malheureusement, il y a une histoire qui court la
+ville.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;L'histoire d'un pauvre bossu qui s'est tromp&eacute; de porte, et qui,
+croyant entrer aux archives, est entr&eacute; dans la salle dont nous parlons.
+Seulement, comme il y &eacute;tait entr&eacute; par la porte des condamn&eacute;s, au lieu
+d'y entrer par la grande porte; comme il n'avait pas de carte pour faire
+reconna&icirc;tre son identit&eacute;, une fois entr&eacute;, on n'a pas voulu le laisser
+sortir. On lui a soutenu que, puisqu'il &eacute;tait entr&eacute; par la porte des
+autres condamn&eacute;s, il &eacute;tait condamn&eacute; comme les autres. Il a eu beau
+protester, jurer, appeler, personne ne l'a cru, personne n'est venu &agrave;
+son aide, personne ne l'a fait sortir. De sorte que, malgr&eacute; ses
+protestations, ses serments, ses cris, l'ex&eacute;cuteur lui a d'abord coup&eacute;
+les cheveux, et ensuite le cou. L'anecdote est-elle vraie, citoyen
+greffier? Tu dois le savoir mieux que personne.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui, elle est vraie! dit le greffier tout tremblant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu vois donc qu'avec de pareils ant&eacute;c&eacute;dents, je serais un fou
+d'entrer dans un pareil coupe-gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque je serai l&agrave;, je te dis!</p>
+
+<p>&mdash;Et si l'on t'appelle, si tu es occup&eacute; ailleurs, si tu oublies? Dixmer
+appuya impitoyablement sur le dernier mot:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu oublies que je suis l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque je te promets...</p>
+
+<p>&mdash;Non; d'ailleurs, cela te compromettrait: on te verrait me parler; et
+puis, enfin, cela ne me convient pas. Ainsi j'aime mieux une carte.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, cher ami, je parlerai, et nous irons faire un tour ensemble &agrave;
+la place de la R&eacute;volution.</p>
+
+<p>Le greffier, ivre, &eacute;tourdi, &agrave; demi mort, signa un laissez-passer pour un
+<i>citoyen</i>.</p>
+
+<p>Dixmer se jeta dessus et sortit pr&eacute;cipitamment pour aller prendre, dans
+le pr&eacute;toire, la place o&ugrave; nous l'avons vu.</p>
+
+<p>On sait le reste.</p>
+
+<p>De ce moment, le greffier, pour &eacute;viter toute accusation de connivence,
+alla s'asseoir pr&egrave;s de Fouquier-Tinville, laissant la direction de son
+greffe &agrave; son premier commis.</p>
+
+<p>&Agrave; trois heures dix minutes, Maurice, muni de la carte, traversa une haie
+de guichetiers et de gendarmes, et arriva sans encombre &agrave; la porte
+fatale.</p>
+
+<p>Quand nous disons fatale, nous exag&eacute;rons, car il y avait deux portes. La
+grande porte, par laquelle entraient et sortaient les porteurs de carte;
+et la porte des condamn&eacute;s, par laquelle entraient ceux qui ne devaient
+sortir que pour marcher &agrave; l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>La pi&egrave;ce dans laquelle venait de p&eacute;n&eacute;trer Maurice &eacute;tait s&eacute;par&eacute;e en deux
+compartiments.</p>
+
+<p>Dans l'un de ces compartiments si&eacute;geaient les employ&eacute;s charg&eacute;s
+d'enregistrer les noms des arrivants; dans l'autre, meubl&eacute;e seulement de
+quelques bancs de bois, on d&eacute;posait &agrave; la fois ceux qui venaient d'&ecirc;tre
+arr&ecirc;t&eacute;s et ceux qui venaient d'&ecirc;tre condamn&eacute;s; ce qui &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s
+la m&ecirc;me chose.</p>
+
+<p>La salle &eacute;tait sombre, &eacute;clair&eacute;e seulement par les vitres d'une cloison
+prise sur le greffe.</p>
+
+<p>Une femme v&ecirc;tue de blanc et &agrave; demi &eacute;vanouie gisait dans un coin, adoss&eacute;e
+au mur.</p>
+
+<p>Un homme &eacute;tait debout devant elle, les bras crois&eacute;s, secouant de temps
+en temps la t&ecirc;te et h&eacute;sitant &agrave; lui parler, de peur de lui rendre le
+sentiment qu'elle paraissait avoir perdu.</p>
+
+<p>Autour de ces deux personnages, on voyait remuer confus&eacute;ment les
+condamn&eacute;s, qui sanglotaient ou chantaient des hymnes patriotiques.</p>
+
+<p>D'autres se promenaient &agrave; grands pas, comme pour fuir hors de la pens&eacute;e
+qui les d&eacute;vorait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien l'antichambre de la mort, et l'ameublement la rendait digne
+de ce nom.</p>
+
+<p>On voyait des bi&egrave;res, remplies de paille, s'entr'ouvrir comme pour
+appeler les vivants: c'&eacute;taient des lits de repos, des tombeaux
+provisoires.</p>
+
+<p>Une grande armoire s'&eacute;levait dans la paroi oppos&eacute;e au vitrage.</p>
+
+<p>Un prisonnier l'ouvrit par curiosit&eacute; et recula d'horreur.</p>
+
+<p>Cette armoire renfermait les habits sanglants des supplici&eacute;s de la
+veille, et de longues tresses de cheveux pendaient &ccedil;&agrave; et l&agrave;: c'&eacute;taient
+les pourboires du bourreau, qui les vendait aux parents, lorsque
+l'autorit&eacute; ne lui enjoignait pas de br&ucirc;ler ces ch&egrave;res reliques.</p>
+
+<p>Maurice, palpitant, hors de lui, eut &agrave; peine ouvert la porte, qu'il vit
+tout le tableau d'un coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>Il fit trois pas dans la salle et vint tomber aux pieds de Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>La pauvre femme poussa un cri que Maurice &eacute;touffa sur ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Lorin serrait, en pleurant, son ami dans ses bras; c'&eacute;taient les
+premi&egrave;res larmes qu'il e&ucirc;t vers&eacute;es.</p>
+
+<p>Chose &eacute;trange! tous ces malheureux assembl&eacute;s, qui devaient mourir
+ensemble, regardaient &agrave; peine le touchant tableau que leur offraient ces
+malheureux, leurs semblables.</p>
+
+<p>Chacun avait trop de ses propres &eacute;motions pour prendre une part des
+&eacute;motions des autres.</p>
+
+<p>Les trois amis demeur&egrave;rent un moment unis dans une &eacute;treinte muette,
+ardente et presque joyeuse.</p>
+
+<p>Lorin se d&eacute;tacha le premier du groupe douloureux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc condamn&eacute; aussi? dit-il &agrave; Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bonheur! murmura Genevi&egrave;ve. La joie des gens qui n'ont qu'une
+heure &agrave; vivre ne peut pas m&ecirc;me durer autant que leur vie. Maurice, apr&egrave;s
+avoir contempl&eacute; Genevi&egrave;ve avec cet amour ardent et profond qu'il avait
+dans le c&oelig;ur, apr&egrave;s l'avoir remerci&eacute;e de cette parole &agrave; la fois si
+&eacute;go&iuml;ste et si tendre qui venait de lui &eacute;chapper, se tourna vers Lorin:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il tout en enfermant dans sa main les deux mains de
+Genevi&egrave;ve, causons.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, causons, r&eacute;pondit Lorin; mais s'il nous en reste le temps,
+c'est bien juste. Que veux-tu me dire? Voyons.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; &agrave; cause de moi, condamn&eacute; &agrave; cause d'elle, n'ayant rien
+commis contre les lois; comme Genevi&egrave;ve et moi nous payons notre dette,
+il ne convient pas qu'on te fasse payer en m&ecirc;me temps que nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Lorin, tu es libre.</p>
+
+<p>&mdash;Libre, moi? Tu es fou! dit Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne suis pas fou; je te r&eacute;p&egrave;te que tu es libre, tiens, voici un
+laissez-passer. On te demandera qui tu es; tu es employ&eacute; au greffe des
+Carmes; tu es venu parler au citoyen greffier du Palais; tu lui as, par
+curiosit&eacute;, demand&eacute; un laissez-passer pour voir les condamn&eacute;s; tu les as
+vus, tu es satisfait et tu t'en vas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une plaisanterie, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, mon cher ami, voici la carte, profite de l'avantage. Tu n'es
+pas amoureux, toi; tu n'as pas besoin de mourir pour passer quelques
+minutes de plus avec la bien-aim&eacute;e de ton c&oelig;ur, et ne pas perdre une
+seconde de ton &eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Maurice, dit Lorin, si l'on peut sortir d'ici, ce que je
+n'eusse jamais cru, je te jure, pourquoi ne fais-tu pas sauver madame
+d'abord? Quant &agrave; toi, nous aviserons.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, dit Maurice avec un affreux serrement de c&oelig;ur; tiens, tu
+vois, il y a sur la carte un citoyen, et non une citoyenne; et,
+d'ailleurs, Genevi&egrave;ve ne voudrait pas sortir en me laissant ici, vivre
+en sachant que je vais mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais si elle ne le veut pas, pourquoi le voudrais-je, moi? Tu
+crois donc que j'ai moins de courage qu'une femme?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, je sais, au contraire, que tu es le plus brave des
+hommes; mais rien au monde ne saurait excuser ton ent&ecirc;tement en pareil
+cas. Allons, Lorin, profite du moment et donne-nous cette joie supr&ecirc;me
+de te savoir libre et heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Heureux! s'&eacute;cria Lorin, est-ce que tu plaisantes? heureux sans
+vous?... Eh! que diable veux-tu que je fasse en ce monde, sans vous, &agrave;
+Paris, hors de mes habitudes? Ne plus vous voir, ne plus vous ennuyer de
+mes bouts-rim&eacute;s? Ah! pardieu, non!</p>
+
+<p>&mdash;Lorin, mon ami!...</p>
+
+<p>&mdash;Justement, c'est parce que je suis ton ami que j'insiste; avec la
+perspective de vous retrouver tous deux, si j'&eacute;tais prisonnier comme je
+le suis, je renverserais des murailles; mais, pour me sauver d'ici tout
+seul, pour m'en aller dans les rues le front courb&eacute; avec quelque chose
+comme un remords qui criera incessamment &agrave; mon oreille: &laquo;Maurice!
+Genevi&egrave;ve!&raquo;; pour passer dans certains quartiers et devant certaines
+maisons o&ugrave; j'ai vu vos personnes et o&ugrave; je ne verrai plus que vos ombres;
+pour en arriver enfin &agrave; ex&eacute;crer ce cher Paris que j'aimais tant, ah! ma
+foi non, et je trouve qu'on a eu raison de proscrire les rois, ne f&ucirc;t-ce
+qu'&agrave; cause du roi Dagobert.</p>
+
+<p>&mdash;Et en quoi le roi Dagobert a-t-il rapport &agrave; ce qui se passe entre
+nous?</p>
+
+<p>&mdash;En quoi? Cet affreux tyran ne disait-il pas au grand &Eacute;loi: &laquo;Il n'est
+si bonne compagnie qu'il ne faille quitter?&raquo; Eh bien, moi je suis un
+r&eacute;publicain! et je dis: Rien ne doit nous faire quitter la bonne
+compagnie, m&ecirc;me la guillotine; je me sens bien ici, et j'y reste.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ami! pauvre ami! dit Maurice.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve ne disait rien, mais elle le regardait avec des yeux baign&eacute;s
+de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu regrettes la vie, toi! dit Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; cause d'elle!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je ne la regrette &agrave; cause de rien; pas m&ecirc;me &agrave; cause de la
+d&eacute;esse Raison, laquelle&mdash;j'ai oubli&eacute; de te faire part de cette
+circonstance&mdash;a eu derni&egrave;rement les torts les plus graves envers moi, ce
+qui ne lui donnera pas m&ecirc;me la peine de se consoler comme l'autre
+Arth&eacute;mise, l'ancienne; je m'en irai donc tr&egrave;s calme et tr&egrave;s fac&eacute;tieux;
+j'amuserai tous ces gredins qui courent apr&egrave;s la charrette; je dirai un
+joli quatrain &agrave; M. Sanson, et bonsoir la compagnie... c'est-&agrave;-dire...
+attends donc.</p>
+
+<p>Lorin s'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si fait, si fait, dit-il, si fait, je veux sortir; je savais bien
+que je n'aimais personne; mais j'oubliais que je ha&iuml;ssais quelqu'un; ta
+montre, Maurice, ta montre!</p>
+
+<p>&mdash;Trois heures et demie.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le temps, mordieu! j'ai le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, s'&eacute;cria Maurice; il reste neuf accus&eacute;s aujourd'hui, cela
+ne finira pas avant cinq heures; nous avons donc pr&egrave;s de deux heures
+devant nous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce qu'il me faut; donne-moi ta carte et pr&ecirc;te-moi vingt
+sous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! qu'allez-vous faire? murmura Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>Maurice lui serra la main; l'important pour lui, c'&eacute;tait que Lorin
+sort&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon id&eacute;e, dit Lorin.</p>
+
+<p>Maurice tira sa bourse de sa poche et la mit dans la main de son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, la carte, pour l'amour de Dieu! Je veux dire pour l'amour
+de l'&Ecirc;tre &eacute;ternel. Maurice lui remit la carte.</p>
+
+<p>Lorin baisa la main de Genevi&egrave;ve, et, profitant du moment o&ugrave; l'on
+amenait dans le greffe une fourn&eacute;e de condamn&eacute;s, il enjamba les bancs de
+bois et se pr&eacute;senta &agrave; la grande porte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dit un gendarme, en voil&agrave; un qui se sauve, il me semble. Lorin se
+redressa et pr&eacute;senta sa carte.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-il, citoyen gendarme, apprends &agrave; mieux conna&icirc;tre les gens.</p>
+
+<p>Le gendarme reconnut la signature du greffier; mais il appartenait &agrave;
+cette cat&eacute;gorie de fonctionnaires qui manquent g&eacute;n&eacute;ralement de
+confiance, et, comme, juste en ce moment, le greffier descendait du
+tribunal avec un frisson qui ne l'avait point quitt&eacute; depuis qu'il avait
+si imprudemment hasard&eacute; sa signature:</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen greffier, dit-il, voici un papier &agrave; l'aide duquel un
+particulier veut sortir de la salle des Morts; est-il bon, le papier?</p>
+
+<p>Le greffier bl&ecirc;mit de frayeur, et, convaincu, s'il regardait, qu'il
+allait apercevoir la terrible figure de Dixmer, il se h&acirc;ta de r&eacute;pondre
+en s'emparant de la carte:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est bien ma signature.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Lorin, si c'est ta signature, rends-la-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit le greffier en la d&eacute;chirant en mille morceaux, non pas!
+ces sortes de cartes ne peuvent servir qu'une fois.</p>
+
+<p>Lorin resta un moment irr&eacute;solu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant pis, dit-il; mais, avant tout, il faut que je le tue. Et il
+s'&eacute;lan&ccedil;a hors du greffe.</p>
+
+<p>Maurice avait suivi Lorin avec une &eacute;motion facile &agrave; comprendre; d&egrave;s que
+Lorin eut disparu:</p>
+
+<p>&mdash;Il est sauv&eacute;! dit-il &agrave; Genevi&egrave;ve avec une exaltation qui ressemblait &agrave;
+la joie; on a d&eacute;chir&eacute; sa carte, il ne pourra plus rentrer; puis,
+d'ailleurs, p&ucirc;t-il rentrer, la s&eacute;ance du tribunal va finir: &agrave; cinq
+heures, il reviendra, nous serons morts.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve poussa un soupir et frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! presse-moi dans tes bras, dit-elle, et ne nous quittons plus....
+Pourquoi n'est-il pas possible, mon Dieu! qu'un m&ecirc;me coup nous frappe,
+pour que nous exhalions ensemble notre dernier soupir!</p>
+
+<p>Alors ils se retir&egrave;rent au plus profond de la salle obscure, Genevi&egrave;ve
+s'assit tout pr&egrave;s de Maurice et lui passa ses deux bras autour du cou;
+ainsi enlac&eacute;s respirant le m&ecirc;me souffle, &eacute;teignant d'avance en eux-m&ecirc;mes
+le bruit et la pens&eacute;e, ils s'engourdirent, &agrave; force d'amour, aux
+approches de la mort.</p>
+
+<p>Une demi-heure se passa.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LV" id="LV"></a><a href="#table">LV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Pourquoi Lorin &eacute;tait sorti</a></h3>
+
+
+<p>Tout &agrave; coup un grand bruit se fit entendre, les gendarmes d&eacute;bouch&egrave;rent
+de la porte basse; derri&egrave;re eux venaient Sanson et ses aides, qui
+portaient des paquets de cordes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami, mon ami! dit Genevi&egrave;ve, voil&agrave; le moment fatal, je me sens
+d&eacute;faillir.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez tort, dit la voix &eacute;clatante de Lorin:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Vous avez tort, en v&eacute;rit&eacute;,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Car la mort, c'est la libert&eacute;!</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>&mdash;Lorin! s'&eacute;cria Maurice au d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne sont pas bons, n'est-ce pas? Je suis de ton avis; depuis hier,
+je n'en fais que de pitoyables...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il s'agit bien de cela. Tu es revenu, malheureux!... tu es
+revenu!...</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;taient nos conventions, je pense? &Eacute;coute, car, aussi bien, ce que
+j'ai &agrave; dire t'int&eacute;resse ainsi que madame.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi donc parler, ou je n'aurai pas le temps de conter la chose.
+Je voulais sortir pour acheter un couteau rue de la Barillerie.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulais-tu faire d'un couteau?</p>
+
+<p>&mdash;J'en voulais tuer ce bon M. Dixmer. Genevi&egrave;ve frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Maurice, je comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai achet&eacute;. Voici ce que je me disais, et tu vas comprendre
+combien ton ami a l'esprit logique. Je commence &agrave; croire que j'aurais d&ucirc;
+me faire math&eacute;maticien au lieu de me faire po&egrave;te. Malheureusement il est
+trop tard maintenant. Voici donc ce que je me disais; suis mon
+raisonnement: &laquo;M. Dixmer a compromis sa femme; M. Dixmer est venu la
+voir juger; M. Dixmer ne se privera pas du plaisir de la voir passer en
+charrette, surtout nous l'accompagnant. Je vais donc le trouver au
+premier rang des spectateurs: je me glisserai pr&egrave;s de lui; je lui dirai:
+&laquo;Bonjour, monsieur Dixmer&raquo;, et je lui planterai mon couteau dans le
+flanc.</p>
+
+<p>&mdash;Lorin! s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, ch&egrave;re amie, la Providence y avait mis bon ordre.
+Imaginez-vous que les spectateurs, au lieu de se tenir en face du
+Palais, comme c'est leur habitude, avaient fait demi-tour &agrave; droite et
+bordaient le quai. Tiens, me dis-je, c'est sans doute un chien qui se
+noie, pourquoi Dixmer ne serait-il pas l&agrave;. Un chien qui se noie &ccedil;a fait
+toujours passer le temps. Je m'approche du parapet, et je vois tout le
+long de la berge un tas de gens qui levaient les bras en l'air et qui se
+baissaient pour regarder quelque chose &agrave; terre, en poussant des <i>h&eacute;las</i>!
+&agrave; faire d&eacute;border la Seine. Je m'approche.... Ce quelque chose... devine
+qui c'&eacute;tait...</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait Dixmer, dit Maurice d'une voix sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Comment peux-tu deviner cela? Oui, Dixmer, cher ami, Dixmer, qui
+s'est ouvert le ventre tout seul; le malheureux s'est tu&eacute; en expiation
+sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Maurice avec un sombre sourire, c'est ce que tu as pens&eacute;?</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve laissa tomber sa t&ecirc;te entre ses mains; elle &eacute;tait trop faible
+pour supporter tant d'&eacute;motions successives.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai pens&eacute; cela, attendu qu'on a retrouv&eacute; pr&egrave;s de lui son sabre
+ensanglant&eacute;; &agrave; moins que toutefois... il n'ait rencontr&eacute; quelqu'un....</p>
+
+<p>Maurice, sans rien dire, et profitant du moment o&ugrave; Genevi&egrave;ve, accabl&eacute;e,
+ne pouvait le voir, ouvrit son habit et montra &agrave; Lorin son gilet et sa
+chemise ensanglant&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est autre chose, dit Lorin. Et il tendit la main &agrave; Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il en se penchant &agrave; l'oreille de Maurice, comme on ne
+m'a pas fouill&eacute;, attendu que je suis rentr&eacute; en disant que j'&eacute;tais de la
+suite de M. Sanson, j'ai toujours le couteau, si la guillotine te
+r&eacute;pugne.</p>
+
+<p>Maurice s'empara de l'arme avec un mouvement de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, elle souffrirait trop. Et il rendit le couteau &agrave; Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, dit celui-ci; vive la machine de M. Guillotin! Qu'est-ce
+que la machine de M. Guillotin? Une chiquenaude sur le cou comme l'a dit
+Danton. Qu'est-ce qu'une chiquenaude?</p>
+
+<p>Et il jeta le couteau au milieu du groupe des condamn&eacute;s. L'un d'eux le
+prit, se l'enfon&ccedil;a dans la poitrine, et tomba mort sur le coup.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, Genevi&egrave;ve fit un mouvement et poussa un cri. Sanson
+venait de lui poser la main sur l'&eacute;paule.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LVI" id="LVI"></a><a href="#table">LVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Vive Simon!</a></h3>
+
+
+<p>Au cri pouss&eacute; par Genevi&egrave;ve, Maurice comprit que la lutte allait
+commencer.</p>
+
+<p>L'amour peut exalter l'&acirc;me jusqu'&agrave; l'h&eacute;ro&iuml;sme; l'amour peut, contre
+l'instinct naturel, pousser une cr&eacute;ature humaine &agrave; d&eacute;sirer la mort; mais
+il n'&eacute;teint pas en elle l'appr&eacute;hension de la douleur. Il &eacute;tait &eacute;vident
+que Genevi&egrave;ve acceptait plus patiemment et plus religieusement la mort
+depuis que Maurice mourait avec elle; mais la r&eacute;signation n'exclut pas
+la souffrance, et sortir de ce monde, c'est non seulement tomber dans
+cet ab&icirc;me qu'on appelle l'inconnu, mais c'est souffrir en tombant.</p>
+
+<p>Maurice embrassa d'un regard toute la sc&egrave;ne pr&eacute;sente, et d'une pens&eacute;e
+toute celle qui allait suivre:</p>
+
+<p>Au milieu de la salle, un cadavre de la poitrine duquel un gendarme, en
+se pr&eacute;cipitant, avait arrach&eacute; le couteau, de peur qu'il ne serv&icirc;t &agrave;
+d'autres.</p>
+
+<p>Autour de lui, des hommes muets de d&eacute;sespoir et faisant &agrave; peine
+attention &agrave; lui, &eacute;crivant au crayon sur un portefeuille des mots sans
+suite, ou se serrant la main les uns aux autres; ceux-ci r&eacute;p&eacute;tant sans
+rel&acirc;che, et comme font les insens&eacute;s, un nom ch&eacute;ri, ou mouillant de
+larmes un portrait, une bague, une tresse de cheveux; ceux-l&agrave; vomissant
+de furieuses impr&eacute;cations contre la tyrannie, mot banal toujours maudit
+par tout le monde tour &agrave; tour, et quelquefois m&ecirc;me par les tyrans.</p>
+
+<p>Au milieu de toutes ces infortunes, Sanson, appesanti moins encore par
+ses cinquante-quatre ans que par la gravit&eacute; de son lugubre office;
+Sanson, aussi doux, aussi consolateur que sa mission lui permettait de
+l'&ecirc;tre, donnait &agrave; celui-ci un conseil, &agrave; celui-l&agrave; un triste
+encouragement, et trouvant des paroles chr&eacute;tiennes &agrave; r&eacute;pondre au
+d&eacute;sespoir comme &agrave; la bravade!</p>
+
+<p>&mdash;Citoyenne, dit-il &agrave; Genevi&egrave;ve, il faudra &ocirc;ter le fichu et relever ou
+couper les cheveux, s'il vous pla&icirc;t. Genevi&egrave;ve devint tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon amie, fit doucement Lorin, du courage!</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je relever moi-m&ecirc;me les cheveux de madame? demanda Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, s'&eacute;cria Genevi&egrave;ve, lui! je vous en supplie, monsieur Sanson.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, dit le vieillard en d&eacute;tournant la t&ecirc;te. Maurice d&eacute;noua sa
+cravate ti&egrave;de de la chaleur de son cou, Genevi&egrave;ve la baisa, et se
+mettant &agrave; genoux devant le jeune homme, lui pr&eacute;senta cette t&ecirc;te
+charmante, plus belle dans sa douleur qu'elle n'avait jamais &eacute;t&eacute; dans sa
+joie. Quand Maurice eut fini la fun&egrave;bre op&eacute;ration, ses mains &eacute;taient si
+tremblantes, il y avait tant de douleur dans l'expression de son visage,
+que Genevi&egrave;ve s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai du courage, Maurice. Sanson se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, monsieur, que j'ai du courage? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, citoyenne, r&eacute;pondit l'ex&eacute;cuteur d'une voix &eacute;mue, et un
+vrai courage.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le premier aide avait parcouru le bordereau envoy&eacute; par
+Fouquier-Tinville.</p>
+
+<p>&mdash;Quatorze, dit-il. Sanson compta les condamn&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze, y compris le mort, dit-il; comment cela se fait-il?</p>
+
+<p>Lorin et Genevi&egrave;ve compt&egrave;rent apr&egrave;s lui, mus par une m&ecirc;me pens&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites qu'il n'y a que quatorze condamn&eacute;s et que nous sommes
+quinze? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il faut que le citoyen Fouquier-Tinville se soit tromp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu mentais, dit Genevi&egrave;ve &agrave; Maurice, tu n'&eacute;tais point condamn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi attendre &agrave; demain, quand c'est aujourd'hui que tu meurs?
+r&eacute;pondit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Ami, dit-elle en souriant, tu me rassures: je vois maintenant qu'il
+est facile de mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Lorin, dit Maurice, Lorin, une derni&egrave;re fois... nul ne peut te
+reconna&icirc;tre ici... dis que tu es venu me dire adieu... dis que tu as &eacute;t&eacute;
+enferm&eacute; par erreur. Appelle le gendarme qui t'a vu sortir.... Je serai le
+vrai condamn&eacute;, moi qui dois mourir; mais toi, nous t'en supplions, ami,
+fais-nous la joie de vivre pour garder notre m&eacute;moire; il est temps
+encore, Lorin, nous t'en supplions!</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve joignit ses deux mains en signe de pri&egrave;re. Lorin prit les deux
+mains de la jeune femme et les baisa.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit non, et c'est non, r&eacute;pondit Lorin d'une voix ferme; ne m'en
+parlez plus, ou, en v&eacute;rit&eacute;, je croirai que je vous g&ecirc;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Quatorze, r&eacute;p&eacute;ta Sanson, et ils sont quinze! Puis, &eacute;levant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il, y a-t-il quelqu'un qui r&eacute;clame? y a-t-il quelqu'un qui
+puisse prouver qu'il se trouve ici par erreur?</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre quelques bouches s'ouvrirent-elles &agrave; cette demande; mais elles
+se referm&egrave;rent sans prononcer une parole; ceux qui eussent menti avaient
+honte de mentir; celui qui n'e&ucirc;t pas menti ne voulait point parler.</p>
+
+<p>Il se fit un silence de plusieurs minutes pendant lequel les aides
+continuaient leur lugubre office.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens, nous sommes pr&ecirc;ts..., dit alors la voix sourde et solennelle
+du vieux Sanson.</p>
+
+<p>Quelques sanglots et quelques g&eacute;missements r&eacute;pondirent &agrave; cette voix.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Lorin, soit!</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mourons pour la patrie,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>C'est le sort le plus beau!...</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Oui, quand on meurt pour la patrie; mais, d&eacute;cid&eacute;ment, je commence &agrave;
+croire que nous ne mourons pas pour le plaisir de ceux qui nous
+regardent mourir. Ma foi, Maurice, je suis de ton avis, je commence
+aussi &agrave; me d&eacute;go&ucirc;ter de la R&eacute;publique.</p>
+
+<p>&mdash;L'appel! dit un commissaire &agrave; la porte.</p>
+
+<p>Plusieurs gendarmes entr&egrave;rent dans la salle et ferm&egrave;rent ainsi les
+issues, se pla&ccedil;ant entre la vie et les condamn&eacute;s, comme pour emp&ecirc;cher
+ceux-ci d'y revenir.</p>
+
+<p>On fit l'appel.</p>
+
+<p>Maurice, qui avait vu juger le condamn&eacute; qui s'&eacute;tait tu&eacute; avec le couteau
+de Lorin, r&eacute;pondit quand on pronon&ccedil;a son nom. Il se trouva alors qu'il
+n'y avait que le mort de trop.</p>
+
+<p>On le porta hors de la salle. Si son identit&eacute; e&ucirc;t &eacute;t&eacute; constat&eacute;e, si on
+l'e&ucirc;t reconnu pour condamn&eacute;, tout mort qu'il &eacute;tait, on l'e&ucirc;t guillotin&eacute;
+avec les autres.</p>
+
+<p>Les survivants furent pouss&eacute;s vers la sortie.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que l'un d'eux passait devant le guichet, on lui liait les
+mains derri&egrave;re le dos.</p>
+
+<p>Pas une parole ne s'&eacute;changea pendant dix minutes entre ces malheureux.</p>
+
+<p>Les bourreaux seuls parlaient et agissaient.</p>
+
+<p>Maurice, Genevi&egrave;ve et Lorin, qui ne pouvaient plus se tenir, se
+pressaient les uns contre les autres pour n'&ecirc;tre point s&eacute;par&eacute;s. Puis les
+condamn&eacute;s furent pouss&eacute;s de la Conciergerie dans la cour.</p>
+
+<p>L&agrave;, le spectacle devint effrayant.</p>
+
+<p>Plusieurs faiblirent &agrave; la vue des charrettes; les guichetiers les
+aid&egrave;rent &agrave; monter.</p>
+
+<p>On entendait derri&egrave;re les portes, encore ferm&eacute;es, les voix confuses de
+la foule, et l'on devinait &agrave; ses rumeurs qu'elle &eacute;tait nombreuse.</p>
+
+<p>Genevi&egrave;ve monta sur la charrette avec assez de force; d'ailleurs,
+Maurice la soutenait du coude. Maurice s'&eacute;lan&ccedil;a rapidement derri&egrave;re
+elle.</p>
+
+<p>Lorin ne se pressa pas. Il choisit sa place et s'assit &agrave; la gauche de
+Maurice.</p>
+
+<p>Les portes s'ouvrirent; aux premiers rangs &eacute;tait Simon.</p>
+
+<p>Les deux amis le reconnurent; lui-m&ecirc;me les vit.</p>
+
+<p>Il monta sur la borne pr&egrave;s de laquelle les charrettes devaient passer;
+il y en avait trois.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re charrette s'&eacute;branla; c'&eacute;tait celle o&ugrave; se trouvaient les
+trois amis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bonjour, beau grenadier! dit Simon &agrave; Lorin; tu vas essayer de mon
+tranchet, que je pense?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Lorin, et je t&acirc;cherai de ne pas trop l'&eacute;br&eacute;cher pour qu'il
+puisse &agrave; ton tour te tailler le cuir. Les deux autres charrettes
+s'&eacute;branl&egrave;rent, suivant la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Une effroyable temp&ecirc;te de cris, de bravos, de g&eacute;missements, de
+mal&eacute;dictions, fit explosion &agrave; l'entour des condamn&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Du courage, Genevi&egrave;ve, du courage! murmurait Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! r&eacute;pondit la jeune femme, je ne regrette pas la vie, puisque je
+meurs avec toi. Je regrette de n'avoir pas les mains libres pour te
+serrer au moins dans mes bras avant de mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Lorin, dit Maurice, Lorin, fouille dans la poche de mon gilet, tu y
+trouveras un canif.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mordieu! dit Lorin, comme le canif me va; j'&eacute;tais humili&eacute; d'aller
+&agrave; la mort garrott&eacute; comme un veau.</p>
+
+<p>Maurice abaissa sa poche &agrave; la hauteur des mains de son ami; Lorin y prit
+le canif; puis, &agrave; eux deux, ils l'ouvrirent.</p>
+
+<p>Alors Maurice le prit entre ses dents, et coupa les cordes qui liaient
+les mains de Lorin.</p>
+
+<p>Lorin d&eacute;barrass&eacute; de ses cordes, rendit le m&ecirc;me service &agrave; Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;p&ecirc;che-toi, disait le jeune homme, voil&agrave; Genevi&egrave;ve qui s'&eacute;vanouit.</p>
+
+<p>En effet, pour accomplir cette op&eacute;ration, Maurice s'&eacute;tait d&eacute;tourn&eacute; un
+instant de la pauvre femme, et, comme si toute sa force venait de lui,
+elle avait ferm&eacute; les yeux et laiss&eacute; tomber sa t&ecirc;te sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Genevi&egrave;ve, dit Maurice, Genevi&egrave;ve, rouvre les yeux, mon amie; nous
+n'avons plus que quelques minutes &agrave; nous voir en ce monde.</p>
+
+<p>&mdash;Ces cordes me blessent, murmura la jeune femme. Maurice la d&eacute;lia.
+Aussit&ocirc;t elle rouvrit les yeux et se leva, en proie &agrave; une exaltation qui
+la fit &eacute;blouissante de beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Elle entoura d'un bras le cou de Maurice, saisit de l'autre main celle
+de Lorin, et tous trois, debout sur la charrette, ayant &agrave; leurs pieds
+les deux autres victimes ensevelies dans la stupeur d'une mort
+anticip&eacute;e, ils lanc&egrave;rent au ciel, qui leur permettait de s'appuyer
+librement l'un sur l'autre, un geste et un regard reconnaissants.</p>
+
+<p>Le peuple, qui les insultait quand ils &eacute;taient assis, se tut quand il
+les vit debout.</p>
+
+<p>On aper&ccedil;ut l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>Maurice et Lorin le virent; Genevi&egrave;ve ne le vit pas, elle ne regardait
+que son amant. La charrette s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime, dit Maurice &agrave; Genevi&egrave;ve, je t'aime!</p>
+
+<p>&mdash;La femme d'abord, la femme la premi&egrave;re! cri&egrave;rent mille voix.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, peuple, dit Maurice; qui donc disait que tu &eacute;tais cruel?</p>
+
+<p>Il prit Genevi&egrave;ve dans ses bras, et, les l&egrave;vres coll&eacute;es sur ses l&egrave;vres,
+il la porta dans les bras de Sanson.</p>
+
+<p>&mdash;Courage! criait Lorin; courage!</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai, r&eacute;pondit Genevi&egrave;ve; j'en ai!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime! murmurait Maurice; je t'aime!</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;taient plus des victimes que l'on &eacute;gorgeait, c'&eacute;taient des amis
+qui se faisaient f&ecirc;te de la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! cria Genevi&egrave;ve &agrave; Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir! r&eacute;pondit celui-ci. Genevi&egrave;ve disparut sous la fatale
+bascule.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; toi! dit Lorin.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; toi! fit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute! elle t'appelle. En effet, Genevi&egrave;ve poussa son dernier cri.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, dit-elle. Une grande rumeur se fit dans la foule. La belle et
+gracieuse t&ecirc;te &eacute;tait tomb&eacute;e. Maurice s'&eacute;lan&ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop juste, disait Lorin, suivons la logique. M'entends-tu,
+Maurice?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Elle t'aimait, on la tue la premi&egrave;re; tu n'es pas condamn&eacute;, tu meurs
+le second; moi, je n'ai rien fait, et, comme je suis le plus criminel
+des trois, je passe le dernier.</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et voil&agrave; comment tout s'explique</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Avec l'aide de la logique.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Ma foi, citoyen Sanson, je t'avais promis un quatrain; mais tu te
+contenteras d'un distique.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aimais! murmura Maurice li&eacute; &agrave; la planche fatale et souriant &agrave; la
+t&ecirc;te de son amie; je t'aime.... Le fer trancha la moiti&eacute; du mot.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi! s'&eacute;cria Lorin en bondissant sur l'&eacute;chafaud, et vite! car, en
+v&eacute;rit&eacute;, j'y perds la t&ecirc;te.... Citoyen Sanson, je t'ai fait banqueroute de
+deux vers, mais je t'offre en place un calembour.</p>
+
+<p>Sanson le lia &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Lorin, c'est la mode de crier vive quelque chose quand on
+meurt. Autrefois, on criait: &laquo;Vive le roi!&raquo; mais il n'y a plus de roi.
+Depuis, on a cri&eacute;: &laquo;Vive la libert&eacute;!&raquo; mais il n'y a plus de libert&eacute;. Ma
+foi, vive Simon! qui nous r&eacute;unit tous trois.</p>
+
+<p>Et la t&ecirc;te du g&eacute;n&eacute;reux jeune homme tomba pr&egrave;s de celles de Maurice et de
+Genevi&egrave;ve!</p>
+
+<h3>FIN</h3>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="biblio" id="biblio">Bibliographie&mdash;&OElig;uvres compl&egrave;tes:</a></h3>
+<p>Tir&eacute; de <i>Bibliographie des Auteurs Modernes (1801&mdash;1934)</i> par Hector<br />
+Talvart et Joseph Place, Paris, Editions de la Chronique des Lettres<br />
+Fran&ccedil;aises, Aux Horizons de France, 39 rue du G&eacute;n&eacute;ral Foy, 1935 Tome 5.<br />
+<br />
+1. <b>&Eacute;l&eacute;gie sur la mort du g&eacute;n&eacute;ral Foy.</b><br />
+Paris, S&eacute;tier, 1825, in-8 de 14 pp.<br />
+<br />
+2. <b>La Chasse et l'Amour.</b><br />
+Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau, Adolphe (M. Ribbing de Leuven)<br />
+et Davy (Davy de la Pailleterie: A. Dumas).<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, au th&eacute;&acirc;tre de<br />
+l'Ambigu-Comique (22 sept.1825).<br />
+<br />
+Paris, Chez Duvernois, S&eacute;tier, 1825, in-8 de 40 pp.<br />
+<br />
+3. <b>Canaris.</b><br />
+Dithyrambe. Au profit des Grecs.<br />
+Paris, Sanson, 1826, in-12 de 10 pp.<br />
+<br />
+4. <b>Nouvelles contemporaines.</b><br />
+Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216 pp.<br />
+<br />
+5. <b>La Noce et l'Enterrement.</b><br />
+Vaudeville en trois tableaux, par MM. Davy, Lassagne et Gustave.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, au th&eacute;&acirc;tre de la<br />
+Porte-Saint-Martin (21 nov.1826).<br />
+Paris, Chez Bezou, 1826, in-8 de 46 pp.<br />
+<br />
+6. <b>Henri III et sa cour.</b><br />
+Drame historique en cinq actes et en prose.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; au Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais (11 f&eacute;v.1829).<br />
+Paris, Vezard et Cie, 1829, in-8 de 171 pp.<br />
+<br />
+7. <b>Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome.</b><br />
+Trilogie dramatique sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec<br />
+prologue et &eacute;pilogue.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; &agrave; Paris sur le Th&eacute;&acirc;tre Royal de l'Od&eacute;on (30 mars 1830).<br />
+Paris, Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp.<br />
+<br />
+8. <b>Rapport au G&eacute;n&eacute;ral La Fayette sur l'enl&egrave;vement des poudres de Soissons.</b><br />
+Paris, Impr. de S&eacute;tier, s.d. (1830), in-8 de 7 pp.<br />
+<br />
+9. <b>Napol&eacute;on Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France.</b><br />
+Drame en six actes.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, sur le Th&eacute;&acirc;tre Royal de l'Od&eacute;on (10 janv.1831).<br />
+Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de XVI-219 pp.<br />
+<br />
+10. <b>Antony.</b><br />
+Drame en cinq actes en prose.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois sur le th&eacute;&acirc;tre de la Porte-Saint-Martin<br />
+(3 mai 1831).<br />
+Paris, Auguste Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f.n.<br />
+ch. (post-scriptum).<br />
+<br />
+11. <b>Charles VII chez ses grands vassaux.</b><br />
+Trag&eacute;die en cinq actes.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute;e pour la premi&egrave;re fois sur le Th&eacute;&acirc;tre Royal de l'Od&eacute;on (20 oct. 1831).<br />
+Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120 pp.<br />
+<br />
+12. <b>Richard Darlington.</b><br />
+Drame en cinq actes et en prose, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de <b>La Maison du Docteur</b>, prologue par MM. Dinaux.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois sur le th&eacute;&acirc;tre de la Porte-Saint-Martin (10 d&eacute;c. 1831).<br />
+Paris, J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp.<br />
+<br />
+13. <b>Teresa.</b><br />
+Drame en cinq actes et en prose.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois sur le Th&eacute;&acirc;tre Royal de l'Op&eacute;ra-Comique<br />
+(6 f&eacute;v. 1832).<br />
+Paris, Barba; Vve Charles B&eacute;chet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164 pp.<br />
+<br />
+14. <b>Le Mari de la veuve.</b><br />
+Com&eacute;die en un acte et en prose, par M.***.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute;e pour la premi&egrave;re fois sur le Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais (4 avr. 1832).<br />
+Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp.<br />
+<br />
+15. <b>La Tour de Nesle.</b><br />
+Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM. Gaillardet et ***.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le th&eacute;&acirc;tre de la<br />
+Porte-Saint-Martin (29 mai 1832).<br />
+Paris, J.-N. Barba, 1832, in-8 de 4 ff., 98 pp.<br />
+<br />
+16. <b>Gaule et France.</b><br />
+Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp.<br />
+<br />
+17. <b>Impressions de voyage.</b><br />
+Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont, 1834-1837, 5 vol. in-8.<br />
+<br />
+18. <b>Ang&egrave;le.</b><br />
+Drame en cinq actes.<br />
+Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254 pp.<br />
+<br />
+19. <b>Catherine Howard.</b><br />
+Drame en cinq actes et en huit tableaux.<br />
+Paris, Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp.<br />
+<br />
+20. <b>Souvenirs d'Antony.</b><br />
+Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de 360 pp.<br />
+<br />
+21. <b>Chroniques de France. Isabel de Bavi&egrave;re</b> (R&egrave;gne de Charles VI).<br />
+Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp.<br />
+<br />
+22. <b>Don Juan de Marana ou la chute d'un ange.</b><br />
+Myst&egrave;re en cinq actes.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le th&eacute;&acirc;tre de la<br />
+Porte-Saint-Martin (30 avr.1836).<br />
+Paris, Marchant, &Eacute;diteur du Magasin Th&eacute;&acirc;tral, 1836 in-8 de 303 p.<br />
+<br />
+23. <b>Kean.</b><br />
+Com&eacute;die en cinq actes.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute;e pour la premi&egrave;re fois aux Vari&eacute;t&eacute;s (31 ao&ucirc;t 1836).<br />
+Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263 pp.<br />
+<br />
+24. <b>Piquillo.</b><br />
+Op&eacute;ra-comique en trois actes.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois sur le Th&eacute;&acirc;tre Royal de l'Op&eacute;ra-Comique<br />
+(31 oct. 1837).<br />
+Paris, Marchant, 1837, in-8 de 82 pp.<br />
+<br />
+25. <b>Caligula.</b><br />
+Trag&eacute;die en cinq actes et en vers, avec un prologue.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute;e pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais (26 d&eacute;c. 1837).<br />
+Paris, Marchant, Editeur du Magasin Th&eacute;&acirc;tral, 1838 in-8 de 170 p.<br />
+<br />
+26. <b>La Salle d'armes.</b> I. <b>Pauline</b> II.<b> Pascal Bruno </b>(pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de <b>Murat</b>).<br />
+Paris, Dumont, Au Salon litt&eacute;raire, 1838, 2 vol. in-8 de 376 e t 352 pp.<br />
+<br />
+27. <b>Le Capitaine Paul</b><br />
+(La main droite du Sire de Giac).<br />
+Paris, Dumont, 1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp.<br />
+<br />
+28. <b>Paul Jones.</b><br />
+Drame en cinq actes.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris (8 oct. 1838).<br />
+Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp.<br />
+<br />
+29. <b>Nouvelles impressions de voyage.</b><br />
+<b>Quinze jours au Sina&iuml;, </b>par MM. A. Dumas et A. Dauzats.<br />
+Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp.<br />
+<br />
+30. <b>Act&eacute;.</b><br />
+Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242 et 302 pp.<br />
+<br />
+31. <b>La Comtesse de Salisbury.</b> Chroniques de France.<br />
+Paris, Dumont, (et Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8.<br />
+<br />
+32. <b>Jacques Ortis.</b><br />
+Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (pr&eacute;face de Pier-Angelo-Fiorentino) et 312 pp.<br />
+<br />
+33. <b>Mademoiselle de Belle-Isle.</b><br />
+Drame en cinq actes, en prose.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais (2 avr. 1839).<br />
+Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp.<br />
+<br />
+34. <b>Le Capitaine Pamphile.</b><br />
+Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et 296 pp.<br />
+<br />
+35. <b>L'Alchimiste.</b><br />
+Drame en cinq actes en vers.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, sur le Th&eacute;&acirc;tre de la Renaissance (10 avr. 1839).<br />
+Paris, Dumont, 1839, in-8 de 176 pp.<br />
+<br />
+36. <b>Crimes c&eacute;l&egrave;bres.</b><br />
+Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8 vol. in-8.<br />
+<br />
+37. <b>Napol&eacute;on</b>, avec douze portraits en pied, grav&eacute;s sur acier par les<br />
+meilleurs artistes, d'apr&egrave;s les peintures et les dessins de Horace<br />
+Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc.<br />
+<br />
+Paris, Au Plutarque fran&ccedil;ais; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp.<br />
+<br />
+38. <b>Othon l'archer.</b><br />
+Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp.<br />
+<br />
+39. <b>Les Stuarts.</b><br />
+Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp.<br />
+<br />
+40. <b>Ma&icirc;tre Adam le Calabrais.</b><br />
+Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp.<br />
+<br />
+41. <b>Aventures de John Davys.</b><br />
+Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol. in-8.<br />
+<br />
+42. <b>Le Ma&icirc;tre d'armes.</b><br />
+Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320, 322 et 336 pp.<br />
+<br />
+43. <b>Un Mariage sous Louis XV.</b><br />
+Com&eacute;die en cinq actes.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute;e pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais (1<sup>er</sup> juin 1841).<br />
+Paris, Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp.<br />
+<br />
+44. <b>Prax&egrave;de,</b><br />
+suivi de <b>Don Martin de Freytas</b> et de <b>Pierre-le-Cruel.</b><br />
+Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp.<br />
+<br />
+45. <b>Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France.</b><br />
+Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp.<br />
+<br />
+46. <b>Excursions sur les bords du Rhin.</b><br />
+Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8 de 328, 326 et 334 pp.<br />
+<br />
+47. <b>Une ann&eacute;e &agrave; Florence.</b><br />
+Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et 343 pp.<br />
+<br />
+48. <b>Jehanne la Pucelle.</b> 1429-1431.<br />
+Paris, Magen et Comon, 1842, in-8 de VII-327 pp.<br />
+<br />
+49. <b>Le Speronare</b><br />
+Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.<br />
+<br />
+50. <b>Le Capitaine Arena.</b><br />
+Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et 314 pp.<br />
+<br />
+51. <b>Lorenzino.</b> Magasin th&eacute;&acirc;tral. Th&eacute;&acirc;tre fran&ccedil;ais.<br />
+Drame en cinq actes et en prose.<br />
+Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.<br />
+<br />
+52. <b>Halifax.</b> Magasin th&eacute;&acirc;tral. Choix de pi&egrave;ces nouvelles,<br />
+jou&eacute;es sur tous les th&eacute;&acirc;tres de Paris. Th&eacute;&acirc;tre des Vari&eacute;t&eacute;s.<br />
+Com&eacute;die en trois actes et un prologue.<br />
+Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.<br />
+<br />
+53. <b>Le Chevalier d'Harmental.</b><br />
+Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.<br />
+<br />
+54. <b>Le Corricolo.</b><br />
+Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8.<br />
+<br />
+55. <b>Les Demoiselles de Saint-Cyr.</b><br />
+Com&eacute;die en cinq actes, suivie d'une lettre &agrave; l'auteur &agrave; M. Jules Janin.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute;e pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais (25 juill.1843). Paris, chez Marchant, et tous les Marchands de Nouveaut&eacute;s, 1843, gr.<br />
+in-8 de 1 f. (lettre de Dumas &agrave; son &eacute;diteur), 38 pp. et VIII pp. (lettre &agrave; J. Janin).<br />
+<br />
+56. <b>La Villa Palmieri.</b><br />
+Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8.<br />
+<br />
+57. <b>Louise Bernard.</b> Magasin th&eacute;&acirc;tral. Choix de pi&egrave;ces nouvelles,<br />
+jou&eacute;es sur tous les th&eacute;&acirc;tres de Paris.<br />
+Th&eacute;&acirc;tre de la Porte-Saint-Martin.<br />
+Drame en cinq actes.<br />
+Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de 34 pp.<br />
+<br />
+58. <b>Un Alchimiste au dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle.</b><br />
+Paris, Imprimerie de Paul Dupont, 1843, in-8 de 23 pp.<br />
+<br />
+59. <b>Filles, Lorettes et Courtisanes.</b><br />
+Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338 pp.<br />
+<br />
+60. <b>Ascanio.</b><br />
+Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8.<br />
+<br />
+61. <b>Le Laird de Dumbicky.</b> Magasin th&eacute;&acirc;tral. Choix de pi&egrave;ces nouvelles,<br />
+jou&eacute;es sur tous les th&eacute;&acirc;tres de Paris.<br />
+Th&eacute;&acirc;tre Royal de l'Od&eacute;on.<br />
+Drame en cinq actes.<br />
+Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42 pp.<br />
+<br />
+62. <b>Sylvandire.</b><br />
+Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et 324 pp.<br />
+<br />
+63. <b>Fernande.</b><br />
+Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp.<br />
+<br />
+64. A. <b>Les Trois Mousquetaires</b><br />
+Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8.<br />
+B. <b>Les Mousquetaires</b><br />
+Drame en cinq actes et douze tableaux, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de <b>L'Auberge de B&eacute;thune</b>,<br />
+prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre de l'Ambigu-Comique<br />
+(27 oct. 1845).<br />
+Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59 pp.<br />
+C. <b>La Jeunesse des Mousquetaires.</b><br />
+Pi&egrave;ce en 14 tableaux, par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.<br />
+Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp.<br />
+D. <b>Le Prisonnier de la Bastille,</b> fin des <b>Mousquetaires.</b><br />
+Drame en cinq actes et neuf tableaux.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre Imp&eacute;rial du Cirque<br />
+(22 mars 1861).<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp.<br />
+<br />
+65. <b>Le Ch&acirc;teau d'Eppstein.</b><br />
+Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de 323, 353 et 322 pp.<br />
+<br />
+66. <b>Amaury.</b><br />
+Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8.<br />
+<br />
+67. <b>C&eacute;cile.</b><br />
+Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp.<br />
+<br />
+68. A. <b>Gabriel Lambert.</b><br />
+Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8.<br />
+B. <b>Gabriel Lambert.</b><br />
+Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas et Am&eacute;d&eacute;e de Jallais.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1866, in-18 de 132 pp.<br />
+<br />
+69. <b>Louis XIV et son si&egrave;cle.</b><br />
+Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P. Dufour, 1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de<br />
+II-492 et 512 pp.<br />
+<br />
+70. A. <b>Le Comte de Monte-Cristo.</b><br />
+Paris, P&eacute;tion, 1845-1846, 18 vol. in-8.<br />
+B. <b>Monte-Cristo.</b><br />
+Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.<br />
+Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp.<br />
+C. <b>Le Comte de Morcerf.</b><br />
+Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. Maquet.<br />
+Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp.<br />
+D. <b>Villefort.</b><br />
+Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A. Maquet.<br />
+Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp.<br />
+<br />
+71. A. <b>La Reine Margot.</b><br />
+Paris, Garnier fr&egrave;res, 1845, 6 vol. in-8.<br />
+B. <b>La Reine Margot.</b><br />
+Biblioth&egrave;que dramatique. Th&eacute;&acirc;tre moderne. 2<sup>&egrave;me</sup> s&eacute;rie.<br />
+Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1847, in-12 de 152 pp.<br />
+<br />
+72. <b>Vingt Ans apr&egrave;s,</b> suite des <b>Trois Mousquetaires.</b><br />
+Paris, Baudry, 1845, 10 vol.<br />
+<br />
+73. A. <b>Une Fille du R&eacute;gent.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8.<br />
+B. <b>Une Fille du R&eacute;gent.</b><br />
+Com&eacute;die en cinq actes dont un prologue.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute;e pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais<br />
+(1<sup>er</sup> avr. 1846).<br />
+Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp.<br />
+<br />
+74. <b>Les M&eacute;dicis.</b> Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp.<br />
+<br />
+75. <b>Michel-Ange et Rapha&euml;l Sanzio.</b><br />
+Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 345 et 306 pp.<br />
+<br />
+76. <b>Les Fr&egrave;res Corses.</b><br />
+Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8 de 302 et 312 pp.<br />
+<br />
+77. A. <b>Le Chevalier de Maison-Rouge.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6 vol. in-8.<br />
+B. <b>Le Chevalier de Maison-Rouge.</b> Biblioth&egrave;que dramatique.<br />
+Th&eacute;&acirc;tre moderne. 2<sup>&egrave;me</sup> s&eacute;rie.<br />
+&Eacute;pisode du temps des Girondins, drame en 5 actes et 12 tableaux,<br />
+par MM. A. Dumas et A. Maquet.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1847, in-18 de 139 pp.<br />
+<br />
+78. <b>Histoire d'un casse-noisette.</b><br />
+Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet. in-8.<br />
+<br />
+79. <b>La Bouillie de la Comtesse Berthe.</b><br />
+Paris, J. Hetzel, 1845, pet. in-8 de 126 pp.<br />
+<br />
+80. <b>Nanon de Lartigues.</b><br />
+Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et 331 pp.<br />
+<br />
+81. <b>Madame de Cond&eacute;.</b><br />
+Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et 307 pp.<br />
+<br />
+82. <b>La Vicomtesse de Cambes.</b><br />
+Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 334 et 324 pp.<br />
+<br />
+83. <b>L'Abbaye de Peyssac.</b><br />
+Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et 363 pp.<br />
+N. B. Ces 8 volumes (n 80 &agrave; 83) constituent une s&eacute;rie intitul&eacute;e:<br />
+<b>La Guerre des femmes</b>, qui a inspir&eacute; la pi&egrave;ce:<br />
+<b>La Guerre des femmes.</b><br />
+Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre Historique<br />
+(1<sup>er</sup> oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de 57 pp.<br />
+<br />
+84. A. <b>La Dame de Monsoreau.</b><br />
+Paris, P&eacute;tion, 1846, 8 vol. in-8.<br />
+B. <b>La Dame de Monsoreau.</b><br />
+Drame en cinq actes et dix tableaux, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de <b>L'Etang de Beaug&eacute;,<br />
+</b> prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy, 1860, in-12 de 196 pp.<br />
+<br />
+85. <b>Le B&acirc;tard de Maul&eacute;on.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8.<br />
+<br />
+86. <b>Les Deux Diane.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8.<br />
+<br />
+87. <b>M&eacute;moires d'un m&eacute;decin.</b><br />
+Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot), 1846-1848, 19 vol. in-8.<br />
+<br />
+88. <b>Les Quarante-Cinq.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8.<br />
+<br />
+89. <b>Intrigue et Amour.</b> Biblioth&egrave;que dramatique.<br />
+Th&eacute;&acirc;tre moderne. 2<sup>&egrave;me</sup> s&eacute;rie.<br />
+Drame en cinq actes et neuf tableaux.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1847, in-12 de 99 pp.<br />
+<br />
+90. <b>Impressions de voyage. De Paris &agrave; Cadix.</b><br />
+Paris, Ancienne maison Delloye, Garnier fr&egrave;res, 1847-1848, 5 vol. in-8.<br />
+<br />
+91. <b>Hamlet, prince de Danemark.</b><br />
+Biblioth&egrave;que dramatique. Th&eacute;&acirc;tre moderne. 2<sup>&egrave;me</sup> s&eacute;rie.<br />
+Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A. Dumas et Paul Meurice.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1848, in-18 de 106 pp.<br />
+<br />
+92. <b>Catilina.</b><br />
+Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1848, in-18 de 151 pp.<br />
+<br />
+93. <b>Le Vicomte de Bragelonne.</b> ou<b>Dix ans plus tard,</b><br />
+suite des Trois Mousquetaires et de Vingt Ans apr&egrave;s.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1848-1850, 26 vol. in-8.<br />
+<br />
+94. <b>Le V&eacute;loce, ou Tanger, Alger et Tunis.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1848-1851, 4 vol. in-8.<br />
+<br />
+95. <b>Le Comte Hermann.</b><br />
+2<sup>&egrave;me</sup> S&eacute;rie du Magasin th&eacute;&acirc;tral....<br />
+Drame en cinq actes, avec pr&eacute;face et &eacute;pilogue.<br />
+Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8 de 40 pp.<br />
+<br />
+96. <b>Les Mille et un fant&ocirc;mes.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 318 et 309 pp.<br />
+<br />
+97. <b>La R&eacute;gence.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp.<br />
+<br />
+98. <b>Louis Quinze.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.<br />
+<br />
+99. <b>Les Mariages du p&egrave;re Olifus.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.<br />
+<br />
+100. <b>Le Collier de la Reine.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8.<br />
+<br />
+101. <b>M&eacute;moires de J.-F. Talma.</b><br />
+&Eacute;crits par lui-m&ecirc;me et recueillis et mis en ordre sur les papiers<br />
+de sa famille, par A. Dumas.<br />
+Paris, 1849 (et 1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8.<br />
+<br />
+102. <b>La Femme au collier de velours.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol. in-8 de 326 et 333 pp.<br />
+<br />
+103. <b>Montevideo</b> ou <b>une nouvelle Troie.</b><br />
+Paris, Imprimerie centrale de Napol&eacute;on Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167 pp.<br />
+<br />
+104. <b>La Chasse au chastre.</b><br />
+Magasin th&eacute;&acirc;tral. Pi&egrave;ces nouvelles....<br />
+Fantaisie en trois actes et huit tableaux.<br />
+Paris, Administration de librairie th&eacute;&acirc;trale. Ancienne maison Marchant,<br />
+1850, gr. in-8 de 24 pp.<br />
+<br />
+105. <b>La Tulipe noire.</b><br />
+Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313, 304 et 316 pp.<br />
+<br />
+106. <b>Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.)<br />
+</b>Paris, A. Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8.<br />
+<br />
+107. <b>Le Trou de l'enfer.</b> (Chronique de Charlemagne).<br />
+Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.<br />
+<br />
+108. <b>Dieu dispose.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.<br />
+<br />
+109. <b>La Barri&egrave;re de Clichy.</b><br />
+Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois &agrave; Paris sur le Th&eacute;&acirc;tre National<br />
+(ancien Cirque, 21 avr. 1851).<br />
+Paris, Librairie Th&eacute;&acirc;trale, 1851, in-8 de 48 pp.<br />
+<br />
+110. <b>Impressions de voyage. Suisse.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1851, 3 vol. in-18.<br />
+<br />
+111. <b>Ange Pitou.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8.<br />
+<br />
+112. <b>Le Drame de Quatre-vingt-treize. Sc&egrave;nes de la vie r&eacute;volutionnaire.<br />
+</b> Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8.<br />
+<br />
+113. <b>Histoire de deux si&egrave;cles</b> ou <b>la Cour, l'&Eacute;glise et le peuple<br />
+depuis 1650 jusqu'&agrave; nos jours.</b><br />
+Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr. in-8.<br />
+<br />
+114. <b>Conscience.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8.<br />
+<br />
+115. <b>Un Gil Blas en Californie.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de 317 et 296 pp.<br />
+<br />
+116. <b>Olympe de Cl&egrave;ves.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8.<br />
+<br />
+117. <b>Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et priv&eacute;e de<br />
+Louis-Philippe.)</b> Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8.<br />
+118. Mes M&eacute;moires.<br />
+Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8.<br />
+<br />
+119. <b>La Comtesse de Charny.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8.<br />
+<br />
+120. <b>Isaac Laquedem.</b><br />
+Paris, A la Librairie Th&eacute;&acirc;trale, 1853, 5 vol. in-8.<br />
+<br />
+121. <b>Le Pasteur d'Ashbourn.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8.<br />
+<br />
+122. <b>Les Drames de la mer.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296 et 324 pp.<br />
+<br />
+123. <b>Ing&eacute;nue.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8.<br />
+<br />
+124. <b>La Jeunesse de Pierrot.</b> par Aramis. Publications du Mousquetaire<br />
+Paris, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp.<br />
+<br />
+125. <b>Le Marbrier.</b><br />
+Drame en trois actes.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le th&eacute;&acirc;tre du Vaudeville<br />
+(22 mai 1854).<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1854, in-18 de 48 pp.<br />
+<br />
+126. <b>La Conscience.</b><br />
+Drame en cinq actes et en six tableaux.<br />
+Paris, Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp.<br />
+<br />
+127. A. <b>El Salteador.</b><br />
+Roman de cape et d'&eacute;p&eacute;e.<br />
+Paris, A. Cadot, 1854, 3 vol. in-8.<br />
+Il a &eacute;t&eacute; tir&eacute; de ce roman une pi&egrave;ce dont voici le titre:<br />
+B. <b>Le Gentilhomme de la montagne.</b><br />
+Drame en cinq actes et huit tableaux, par A. Dumas (et Ed. Lockroy).<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy, 1860, in-18 de 144 pp.<br />
+<br />
+128. <b>Une Vie d'artiste.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et 323 pp.<br />
+<br />
+129. <b>Saphir, pierre pr&eacute;cieuse mont&eacute;e par Alexandre Dumas.</b><br />
+Biblioth&egrave;que du Mousquetaire.<br />
+Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp.<br />
+<br />
+130. <b>Catherine Blum.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8.<br />
+<br />
+131. <b>Vie et aventures de la princesse de Monaco.</b><br />
+Recueillies par A. Dumas.<br />
+Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8.<br />
+<br />
+132. <b>La Jeunesse de Louis XIV.</b><br />
+Com&eacute;die en cinq actes et en prose.<br />
+Paris, Librairie Th&eacute;&acirc;trale, 1856, in-16 de 306 pp.<br />
+<br />
+133. <b>Souvenirs de 1830 &agrave; 1842.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vo l. in-8.<br />
+<br />
+134. <b>Le Page du Duc de Savoie.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8.<br />
+<br />
+135. <b>Les Mohicans de Paris.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8.<br />
+<br />
+136. A. <b>Les Mohicans de Paris</b> (Suite) <b>Salvator le<br />
+commissionnaire.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8.<br />
+Il a &eacute;t&eacute; tir&eacute; des Mohicans de Paris, la pi&egrave;ce suivante:<br />
+B. <b>Les Mohicans de Paris.</b><br />
+Drame en cinq actes, en neuf tableaux, avec prologue.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy, 1864, in-12 de 162 pp.<br />
+<br />
+137. <b>Ta&iuml;ti. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni.</b><br />
+R&eacute;dig&eacute; et publi&eacute; par A. Dumas.<br />
+Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8.<br />
+<br />
+138. <b>La derni&egrave;re ann&eacute;e de Marie Dorval.</b><br />
+Paris, Librairie Nouvelle, 1855, in-32 de 96 pp.<br />
+<br />
+139. <b>Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux &eacute;l&eacute;phants.)</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.<br />
+<br />
+140. <b>Les Grands hommes en robe de chambre. </b><b>C&eacute;sar.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1856, 7 vol. in-8.<br />
+<br />
+141. <b>Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV.</b> Paris,<br />
+A. Cadot, 1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp.<br />
+<br />
+142. <b>Les Grands hommes en robe de chambre. </b><b>Richelieu.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1856, 5 vol. in-8.<br />
+<br />
+143. <b>L'Orestie.</b><br />
+Trag&eacute;die en trois actes et en vers, imit&eacute;e de l'antique.<br />
+Paris, Librairie Th&eacute;&acirc;trale, 1856, in-12 de 108 pp.<br />
+<br />
+144. <b>Le Li&egrave;vre de mon grand-p&egrave;re.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309 pp.<br />
+<br />
+145. <b>La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie.</b><br />
+Drame historique en 5 actes et 9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de Mont&eacute;pin.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois sur le Th&eacute;&acirc;tre Imp&eacute;rial du Cirque<br />
+(15 nov. 1856).<br />
+A la Librairie Th&eacute;&acirc;trale, 1856, gr. in-8 de 16 pp.<br />
+<br />
+146. <b>P&egrave;lerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). M&eacute;dine et<br />
+la Mecque. </b>Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8.<br />
+<br />
+147. <b>Madame du Deffand.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8.<br />
+<br />
+148. <b>La Dame de volupt&eacute;.</b><br />
+M&eacute;moires de Mlle de Luynes, publi&eacute;s par A. Dumas.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp.<br />
+<br />
+149. <b>L'Invitation &agrave; la valse.</b><br />
+Com&eacute;die en un acte et en prose.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute;e pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur<br />
+le Th&eacute;&acirc;tre du Gymnase (18 juin 1857).<br />
+Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp.<br />
+<br />
+150. <b>L'Homme aux contes.</b><br />
+Le Soldat de plomb et la danseuse de papier. Petit-Jean et Gros-Jean.<br />
+Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de Pierrot.<br />
+&Eacute;dition interdite en France.<br />
+Bruxelles, Office de publicit&eacute;, Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp.<br />
+<br />
+151. <b>Les Compagnons de J&eacute;hu.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8.<br />
+<br />
+152. <b>Charles le T&eacute;m&eacute;raire.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1860, 2 vol. in-12 de 324 et 310 pp.<br />
+<br />
+153. <b>Le Meneur de loups.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8.<br />
+<br />
+154. <b>Causeries.</b><br />
+Premi&egrave;re et deuxi&egrave;me s&eacute;ries.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1860, 2 vol. in-8.<br />
+<br />
+155. <b>La Retraite illumin&eacute;e</b>, par A. Dumas, avec divers<br />
+appendices par M. Joseph Bard et Sommeville.<br />
+Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-&eacute;diteur, 1858, in-12 de 88 pp.<br />
+<br />
+156. <b>L'Honneur est satisfait.</b><br />
+Com&eacute;die en un acte et en prose.<br />
+Paris, Librairie Th&eacute;&acirc;trale, 1858, in-12 de 48 pp.<br />
+<br />
+157. <b>La Route de Varennes.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy, 1860, in-18 de 279 pp.<br />
+<br />
+158. <b>L'Horoscope.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.<br />
+<br />
+159. <b>Histoire de mes b&ecirc;tes.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1867, in-18 de 333 pp.<br />
+<br />
+160. <b>Le Chasseur de sauvagine.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de chacun 317 pp.<br />
+<br />
+161. <b>Ainsi soit-il.</b><br />
+Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8.<br />
+Il a &eacute;t&eacute; tir&eacute; de ce roman la pi&egrave;ce suivante:<br />
+<b>Madame de Chamblay.</b><br />
+Drame en cinq actes, en prose.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy, 1869, in-18 de 96 pp.<br />
+<br />
+162. <b>Black.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8.<br />
+<br />
+163. <b>Les Louves de Machecoul</b>, par A. Dumas et G. de Cherville.<br />
+Paris, A. Cadot, 1859, 10 vol. in-8.<br />
+<br />
+164. <b>De Paris &agrave; Astrakan,</b> nouvelles impressions de voyage.<br />
+Premi&egrave;re et deuxi&egrave;me s&eacute;rie.<br />
+Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2 vol. in-18<br />
+de 318 et 313 pp.<br />
+<br />
+165. <b>Lettres de Saint-P&eacute;tersbourg</b> (sur le Servage en Russie).<br />
+&Eacute;dition interdite pour la France.<br />
+Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de 232 pp.<br />
+<br />
+166. <b>La Fr&eacute;gate l'Esp&eacute;rance.</b><br />
+&Eacute;dition interdite pour la France.<br />
+Bruxelles, Office de publicit&eacute;; Leipzig, A. D&uuml;rr, coll. Hetzel,<br />
+1859, in-32 de 232 pp.<br />
+<br />
+167. <b>Contes pour les grands et les petits enfants.</b><br />
+Bruxelles, Office de publicit&eacute;; Leipzig, A. D&uuml;rr, coll. Hetzel,<br />
+1859, 2 vol. in-32 de 190 et 204 pp.<br />
+<br />
+168. <b>Jane.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1862, in-18 de 324 pp.<br />
+<br />
+169. <b>Herminie et Marianna.</b><br />
+&Eacute;dition interdite pour la France.<br />
+Bruxelles, M&eacute;line, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp.<br />
+<br />
+170. <b>Ammalat-Beg.</b><br />
+Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et 352 pp.<br />
+<br />
+171. <b>La Maison de glace.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy, 1860, 2 vol. in-18 de 326 et 280 pp.<br />
+<br />
+172. <b>Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas.</b><br />
+Paris, Librairie Th&eacute;&acirc;trale, s. d. (1859), in-4 de 240 pp.<br />
+<br />
+173. <b>Traduction de Victor Perceval. M&eacute;moires d'un policeman.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp.<br />
+<br />
+174. <b>L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859.</b><br />
+Paris, A. Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp.<br />
+<br />
+175. <b>Monsieur Coumbes.</b> (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.)<br />
+Paris, A. Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp.<br />
+Connu aussi sous le titre suivant: <b>Le Fils du For&ccedil;at</b>.<br />
+<br />
+176. Docteur Maynard. <b>Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques.</b><br />
+Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8.<br />
+<br />
+177. <b>Une Aventure d'amour</b> (Herminie).<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1867, in-18 de 274 pp.<br />
+<br />
+178. <b>Le P&egrave;re la Ruine.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1860, in-18 de 320 pp.<br />
+<br />
+179. <b>La Vie au d&eacute;sert. Cinq ans de chasse dans l'int&eacute;rieur de<br />
+l'Afrique m&eacute;ridionale par Gordon Cumming.</b><br />
+Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d. (1860), gr. in-8 de 132 pp.<br />
+<br />
+180. <b>Moullah-Nour.</b><br />
+&Eacute;dition interdite pour la France.<br />
+Bruxelles, M&eacute;line, Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32 de 181 et 152 pp.<br />
+<br />
+181. <b>Un Cadet de famille</b> traduit par Victor Perceval, publi&eacute; par A. Dumas.<br />
+Premi&egrave;re, deuxi&egrave;me et troisi&egrave;me s&eacute;rie.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1860, 3 vol. in-18.<br />
+<br />
+182. <b>Le Roman d'Elvire.</b><br />
+Op&eacute;ra-comique en trois actes, par A. Dumas et A. de Leuven.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1860, in-18 de 97 pp.<br />
+<br />
+183. <b>L'Envers d'une conspiration.</b><br />
+Com&eacute;die en cinq actes, en prose.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1860, in-18 de 132 pp.<br />
+<br />
+184. <b>M&eacute;moires de Garibaldi,</b> traduits sur le manuscrit<br />
+original, par A. Dumas.<br />
+Premi&egrave;re et deuxi&egrave;me s&eacute;rie.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1860, 2 vol. in-18 de 312 et 268 pp.<br />
+<br />
+185. <b>Le p&egrave;re Gigogne</b> contes pour les enfants.<br />
+Premi&egrave;re et deuxi&egrave;me s&eacute;rie.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1860, 2 vol. in-18.<br />
+<br />
+186. <b>Les Drames galants. La Marquise d'Escoman.</b><br />
+Paris, A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp.<br />
+<br />
+187. <b>Jacquot sans oreilles.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1873, in-18 de XXVIII-231 pp.<br />
+<br />
+188. <b>Une nuit &agrave; Florence sous Alexandre de M&eacute;dicis.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1861, in-18 de 250 pp.<br />
+<br />
+189. <b>Les Garibaldiens. R&eacute;volution de Sicile et de Naples.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1861, in-18 de 376 pp.<br />
+<br />
+190. <b>Les Morts vont vite.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1861, 2 vol. in-18 de 322 et 294 pp.<br />
+<br />
+191. <b>La Boule de neige.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1862, in-18 de 292 pp.<br />
+<br />
+192. <b>La Princesse Flora.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1862, in-18 de 253 pp.<br />
+<br />
+193. <b>Italiens et Flamands.</b><br />
+Premi&egrave;re et deuxi&egrave;me s&eacute;rie.<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp.<br />
+<br />
+194. <b>Sultanetta.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy, 1862, in-18 de 320 pp.<br />
+<br />
+195. <b>Les Deux Reines, suite et fin des M&eacute;moires de Mlle de Luynes.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp.<br />
+<br />
+196. <b>La San-Felice.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1864-1865, 9 vol. in-18.<br />
+<br />
+197. <b>Un Pays inconnu,</b> (G&eacute;ral-Milco; Br&eacute;sil.).<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1865, in-18 de 320 pp.<br />
+<br />
+198. <b>Les Gardes forestiers.</b><br />
+Drame en cinq actes.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Grand-Th&eacute;&acirc;tre parisien<br />
+(28 mai 1865).<br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp.<br />
+<br />
+199. <b>Souvenirs d'une favorite.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1865, 4 vol. in-18.<br />
+<br />
+200. <b>Les Hommes de fer.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1867, in-18 de 305 pp.<br />
+<br />
+201.<br />
+A. <b>Les Blancs et les Bleus.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1867-1868, 3 vol. in-18.<br />
+B. <b>Les Blancs et les Bleus.</b><br />
+Drame en cinq actes, en onze tableaux.<br />
+Repr&eacute;sent&eacute; pour la premi&egrave;re fois, &agrave; Paris, sur le Th&eacute;&acirc;tre du Ch&acirc;telet<br />
+(10 mars 1869).<br />
+(Michel L&eacute;vy fr&egrave;res), s. d. (1874), gr in-8 de 28 pp.<br />
+<br />
+202. <b>La Terreur prussienne.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1868, 2 vol. in-18 de 296 et 294 pp.<br />
+<br />
+203. <b>Souvenirs dramatiques.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1868, 2 vol. in-18 de 326 et 276 pp.<br />
+<br />
+204. <b>Parisiens et provinciaux.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1868, 2 vol. in-18 de 326 et 276 pp.<br />
+<br />
+205. <b>L'&Icirc;le de feu.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1871, 2 vol. in-18 de 285 et 254 pp.<br />
+<br />
+206. <b>Cr&eacute;ation et R&eacute;demption. Le Docteur myst&eacute;rieux.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp.<br />
+<br />
+207. <b>Cr&eacute;ation et R&eacute;demption. La Fille du Marquis.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp.<br />
+<br />
+208. <b>Le Prince des voleurs.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1872, 2 vol. in-18 de 293 et 275 pp.<br />
+<br />
+209. <b>Robin Hood le proscrit.</b><br />
+Paris, Michel L&eacute;vy fr&egrave;res, 1873, 2 vol. in-18 de 262 et 273 pp.<br />
+<br />
+210. <b>A. Grand dictionnaire de cuisine,</b> par A. Dumas<br />
+(et D.-J. Vuillemot).<br />
+Paris, A. Lemerre, 1873, gr. in-8 de 1155 pp.<br />
+B. <b>Petit dictionnaire de cuisine.</b><br />
+Paris, A. Lemerre, 1882, in-18 de 819 pp.<br />
+<br />
+211. <b>Propos d'art et de cuisine. </b>Paris, Calmann-L&eacute;vy, 1877,<br />
+in-18 de 304 pp.<br />
+<br />
+212. <b>Herminie. L'Amazone.</b>Paris, Calmann-L&eacute;vy, 1888, in-16<br />
+<span style="margin-left: 0.5em;">de 111 pp.</span><br />
+</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
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+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le Chevalier de Maison-Rouge, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVALIER DE MAISON-ROUGE ***
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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