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+Project Gutenberg's La femme au collier de velours, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La femme au collier de velours
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: March 16, 2006 [EBook #18003]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AU COLLIER DE VELOURS ***
+
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+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+Alexandre Dumas
+
+LA FEMME AU COLLIER DE VELOURS
+
+(1850)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+CHAPITRE I. L'arsenal.
+CHAPITRE II. La famille d'Hoffmann.
+CHAPITRE III. Un amoureux et un fou.
+CHAPITRE IV. Maître Gottlieb Murr.
+CHAPITRE V. Antonia.
+CHAPITRE VI. Le serment.
+CHAPITRE VII. Une barrière de Paris en 1793.
+CHAPITRE VIII. Comment les musées et les bibliothèques étaient fermés,
+mais comment la place de la Révolution était ouverte.
+CHAPITRE IX. «Le jugement de Pâris».
+CHAPITRE X. Arsène.
+CHAPITRE XI. La deuxième représentation du «Jugement de Paris».
+CHAPITRE XII. L'estaminet.
+CHAPITRE XIII. Le portrait.
+CHAPITRE XIV. Le tentateur.
+CHAPITRE XV. Le numéro 113.
+CHAPITRE XVI. Le médaillon.
+CHAPITRE XVII. Un hôtel de la rue Saint-Honoré.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+L'arsenal.
+
+
+Le 4 décembre 1846, mon bâtiment étant à l'ancre depuis la veille dans
+la baie de Tunis, je me réveillai vers cinq heures du matin avec une de
+ces impressions de profonde mélancolie qui font, pour tout un jour,
+l'oeil humide et la poitrine gonflée.
+
+Cette impression venait d'un rêve.
+
+Je sautai en bas de mon cadre, je passai un pantalon à pieds, je montai
+sur le pont, et je regardai en face et autour de moi.
+
+J'espérais que le merveilleux passage qui se déroulait sous mes yeux
+allait distraire mon esprit de cette préoccupation, d'autant plus
+obstinée qu'elle avait une cause moins réelle.
+
+J'avais devant moi, à une portée de fusil, la jetée qui s'étendait du
+fort de la Goulette au fort de l'Arsenal, laissant un étroit passage aux
+bâtiments qui veulent pénétrer du golfe dans le lac. Ce lac, aux eaux
+bleues comme l'azur du ciel qu'elles réfléchissaient, était tout agité,
+dans certains endroits, par les battements d'ailes d'une troupe de
+cygnes, tandis que, sur des pieux plantés de distance en distance pour
+indiquer des bas-fonds, se tenait immobile, pareil à ces oiseaux qu'on
+sculpte sur les sépulcres, un cormoran qui, tout à coup, se laissait
+tomber à la surface de l'eau avec un poisson au travers du bec, avalait
+ce poisson, remontait sur son pieu, et reprenait sa taciturne immobilité
+jusqu'à ce qu'un nouveau poisson, passant à sa portée, sollicitât son
+appétit, et, l'emportant sur sa paresse, le fit disparaître de nouveau
+pour reparaître encore.
+
+Et pendant ce temps, de cinq minutes en cinq minutes, l'air était rayé
+par une file de flamants dont les ailes de pourpre se détachaient sur le
+blanc mat de leur plumage, et, formant un dessin carré, semblaient un
+jeu de cartes composé d'as de carreau seulement, et volant sur une seule
+ligne.
+
+À l'horizon était Tunis, c'est-à-dire un amas de maisons carrées, sans
+fenêtres, sans ouvertures, montant en amphithéâtre, blanches comme de la
+craie et se détachant sur le ciel avec une netteté singulière. À gauche
+s'élevaient, comme une immense muraille à créneaux, les montagnes de
+Plomb, dont le nom indique la teinte sombre; à leur pied rampaient le
+marabout et le village des Sidi-Fathallah; à droite on distinguait le
+tombeau de saint Louis et la place où fut Carthage, deux des plus grands
+souvenirs qu'il y ait dans l'histoire du monde. Derrière nous se
+balançait à l'ancre le _Montézuma_, magnifique frégate à vapeur de la
+force de quatre cent cinquante chevaux.
+
+Certes, il y avait bien là de quoi distraire l'imagination la plus
+préoccupée. À la vue de toutes ces richesses, on eût oublié la veille,
+le jour et le lendemain. Mais mon esprit était, à dix ans de là, fixé
+obstinément sur une seule pensée qu'un rêve avait clouée dans mon
+cerveau.
+
+Mon oeil devint fixe. Tout ce splendide panorama s'effaça peu à peu dans
+la vacuité de mon regard. Bientôt je ne vis plus rien de ce qui
+existait. La réalité disparut; puis, au milieu de ce vide nuageux, comme
+sous la baguette d'une fée, se dessina un salon aux lambris blancs, dans
+l'enfoncement duquel, assise devant un piano où ses doigts erraient
+négligemment, se tenait une femme inspirée et pensive à la fois, une
+muse et une sainte. Je reconnus cette femme, et je murmurai comme si
+elle eût pu m'entendre:
+
+--Je vous salue, Marie, pleine de grâces, mon esprit est avec vous.
+
+Puis, n'essayant plus de résister à cet ange aux ailes blanches qui, me
+ramenant aux jours de ma jeunesse, et comme une vision charmante, me
+montrait cette chaste figure de jeune fille, de jeune femme et de mère,
+je me laissai emporter au courant de ce fleuve qu'on appelle la mémoire,
+et qui remonte le passé au lieu de descendre vers l'avenir.
+
+Alors je fus pris de ce sentiment si égoïste, et par conséquent si
+naturel à l'homme, qui le pousse à ne point garder sa pensée à lui seul,
+à doubler l'étendue de ses sensations en les communiquant, et à verser
+enfin dans une autre âme la liqueur douce ou amère qui remplit son âme.
+
+Je pris une plume et j'écrivis:
+
+«À bord du _Véloce_, en vue de Carthage et de Tunis, le 4 décembre 1846.
+
+«Madame,
+
+«En ouvrant une lettre datée de Carthage et de Tunis, vous vous
+demanderez qui peut vous écrire d'un pareil endroit, et vous espérerez
+recevoir un autographe de Régulus ou de Louis IX. Hélas! madame, celui
+qui met de si loin son humble souvenir à vos pieds n'est ni un héros ni
+un saint, et s'il a jamais eu quelque ressemblance avec l'évêque
+d'Hippone, dont il y a trois jours il visitait le tombeau, ce n'est qu'à
+la première partie de la vie de ce grand homme que cette ressemblance
+peut être applicable. Il est vrai que, comme lui, il peut racheter cette
+première partie de la vie par la seconde. Mais il est déjà bien tard,
+pour faire pénitence, et selon toute probabilité, il mourra comme il a
+vécu, n'osant pas même laisser après lui ses confessions, qui, à la
+rigueur, peuvent se laisser raconter, mais qui ne peuvent guère se lire.
+
+«Vous avez déjà couru à la signature, n'est-ce pas, madame, et vous
+savez à qui vous avez affaire; de sorte que maintenant vous vous
+demandez comment, entre ce magnifique lac qui est le tombeau d'une ville
+et le pauvre monument qui est le sépulcre d'un roi, l'auteur des
+_Mousquetaires_ et de _Monte-Cristo_ a songé à vous écrire, à vous
+justement, quand à Paris, à votre porte, il demeure quelquefois un an
+tout entier sans aller vous voir.
+
+«D'abord, madame, Paris est Paris, c'est-à-dire une espèce de tourbillon
+où l'on perd la mémoire de toutes choses, au milieu du bruit que fait le
+monde en courant et la terre en tournant. À Paris, voyez-vous, je vais
+comme le monde et comme la terre; je cours et je retourne, sans compter
+que, lorsque je ne tourne ni ne cours, j'écris. Mais alors, madame,
+c'est autre chose, et, quand j'écris, je ne suis déjà plus si séparé de
+vous que vous le pensez, car vous êtes une de ces rares personnes pour
+lesquelles j'écris, et il est bien extraordinaire que je ne me dise pas
+lorsque j'achève un chapitre dont je suis content ou un livre qui est
+bien venu: Marie Nodier, cet esprit rare et charmant, lira cela; et je
+suis fier, madame, car j'espère qu'après que vous aurez lu ce que je
+viens d'écrire, je grandirai peut-être encore de quelques lignes dans
+votre pensée.
+
+«Tant il y a, madame, pour en revenir à ma pensée, que cette nuit j'ai
+rêvé, je n'ose pas dire à vous, mais de vous, oubliant la houle qui
+balançait un gigantesque bâtiment à vapeur que le gouvernement me prête,
+et sur lequel je donne l'hospitalité à un de vos amis et à un de vos
+admirateurs, à Boulanger et à mon fils, sans compter Giraud, Maquet,
+Chancel et Desbarolles, qui se rangent au nombre de vos connaissances;
+tant il y a, disais-je, que je me suis endormi sans songer à rien, et
+comme je suis presque dans le pays des Mille et Une Nuits, un génie m'a
+visité et m'a fait entrer dans un rêve dont vous avez été la reine. Le
+lieu où il m'a conduit, ou plutôt ramené, madame, était bien mieux qu'un
+palais, était bien mieux qu'un royaume; c'était cette bonne et
+excellente maison de l'Arsenal au temps de sa joie et de son bonheur,
+quand notre bien-aimé Charles en faisait les honneurs avec toute la
+franchise de l'hospitalité antique, et notre bien respectée Marie avec
+toute la grâce de l'hospitalité moderne.
+
+«Ah! croyez bien, madame, qu'en écrivant ces lignes, je viens de laisser
+échapper un bon gros soupir. Ce temps a été un heureux temps pour moi.
+Votre esprit charmant en donnait à tout le monde, et quelquefois, j'ose
+le dire, à moi plus qu'à tout autre. Vous voyez que c'est un sentiment
+égoïste qui me rapproche de vous. J'empruntais quelque chose à votre
+adorable gaieté, comme le caillou du poète Saadi empruntait une part du
+parfum de la rose.
+
+«Vous rappelez-vous le costume d'archer de Paul? vous rappelez-vous les
+souliers jaunes de Francisque Michel? vous rappelez-vous mon fils en
+débardeur? vous rappelez-vous cet enfoncement où était le piano et où
+vous chantiez _Lazzara_, cette merveilleuse mélodie, que vous m'avez
+promise et que, soit dit sans reproches, vous ne m'avez jamais donnée?
+
+«Oh! puisque je fais appel à vos souvenirs, allons plus loin encore:
+vous rappelez-vous Fontaney et Alfred Johannot, ces deux figures voilées
+qui restaient toujours tristes au milieu de nos rires, car il y a dans
+les hommes qui doivent mourir jeunes un vague pressentiment du tombeau?
+Vous rappelez-vous Taylor, assis dans un coin, immobile, muet et rêvant
+dans quel voyage nouveau il pourra enrichir la France d'un tableau
+espagnol, d'un bas-relief grec ou d'un obélisque égyptien? Vous
+rappelez-vous de Vigny, qui, à cette époque, doutait peut-être de sa
+transfiguration et daignait encore se mêler à la foule des hommes? Vous
+rappelez-vous Lamartine, debout devant la cheminée, et laissant rouler
+jusqu'à vos pieds l'harmonie de ses beaux vers? Vous rappelez-vous Hugo
+le regardant et l'écoutant comme Étéocle devait regarder et écouter
+Polynice, seul parmi nous avec le sourire de l'égalité sur les lèvres,
+tandis que madame Hugo, jouant avec ses beaux cheveux, se tenait à demi
+couchée sur le canapé, comme fatiguée de la part de gloire qu'elle
+porte?
+
+«Puis, au milieu de tout cela, votre mère, si simple, si bonne, si
+douce; votre tante, madame de Tercy, si spirituelle et si bienveillante;
+Dauzats, si fantasque, si hâbleur, si verbeux; Barye, si isolé au milieu
+du bruit, que sa pensée semble toujours envoyée par son corps à la
+recherche d'une des sept merveilles du monde; Boulanger, aujourd'hui si
+mélancolique, demain si joyeux, toujours si grand peintre, toujours si
+grand poète, toujours si bon ami dans sa gaieté comme dans sa tristesse;
+puis enfin cette petite fille se glissant entre les poètes, les
+peintres, les musiciens, les grands hommes, les gens d'esprit et les
+savants, cette petite fille que je prenais dans le creux de ma main et
+que je vous offrais comme une statuette de Barre ou de Pradier? Oh! mon
+Dieu! qu'est devenu tout cela, madame?
+
+«Le seigneur a soufflé sur la clef de voûte, et l'édifice magique s'est
+écroulé, et ceux qui le peuplaient se sont enfuis, et tout est désert à
+cette même place où tout était vivant, épanoui, florissant.
+
+«Fontaney et Alfred Johannot sont morts, Taylor a renoncé aux voyages,
+de Vigny s'est fait invisible, Lamartine est député, Hugo pair de
+France, et Boulanger, mon fils et moi sommes à Carthage d'où je vous
+vois, madame, en poussant ce bon gros soupir dont je vous parlais tout à
+l'heure, et malgré le vent qui emporte comme un nuage la fumée mouvante
+de notre bâtiment, ne rattrapera jamais ces chers souvenirs que le temps
+aux ailes sombres entraîne silencieusement dans la brume grisâtre du
+passé.
+
+«Ô printemps, jeunesse de l'année! ô jeunesse, printemps de la vie!
+
+«Eh bien! voilà le monde évanoui qu'un rêve m'a rendu, cette nuit, aussi
+brillant, aussi visible, mais en même temps, hélas! aussi impalpable que
+ces atomes qui dansent au milieu d'un rayon de soleil infiltré dans une
+chambre sombre par l'ouverture d'un contrevent entrebâillé.
+
+«Et maintenant, madame, vous ne vous étonnez plus de cette lettre,
+n'est-ce pas? Le présent chavirerait sans cesse s'il n'était maintenu en
+équilibre par le poids de l'espérance et le contrepoids des souvenirs,
+et malheureusement ou heureusement peut-être, je suis de ceux chez
+lesquels les souvenirs l'emportent sur les espérances.
+
+«Maintenant parlons d'autre chose; car il est permis d'être triste, mais
+à la condition qu'on n'embrunira pas les autres de sa tristesse. Que
+fait mon ami Boniface? Ah! j'ai, il y a huit ou dix jours, visité une
+ville qui lui vaudra bien des pensums quand il trouvera son nom dans le
+livre de ce méchant usurier qu'on nomme Salluste. Cette ville, c'est
+Constantine, la vieille Cirta, merveille bâtie en haut d'un rocher, sans
+doute par une race d'animaux fantastiques ayant des ailes d'aigle et des
+mains d'homme comme Hérodote et Levaillant, ces deux grands voyageurs,
+en ont vu.
+
+«Puis, nous avons passé un peu à Utique et beaucoup à Bizerte. Giraud a
+fait dans cette dernière ville le portrait d'un notaire turc, et
+Boulanger de son maître clerc. Je vous les envoie, madame, afin que vous
+puissiez les comparer aux notaires et aux maîtres clercs de Paris. Je
+doute que d'avantage reste à ces derniers.
+
+«Moi, j'y suis tombé à l'eau en chassant les flamants et les cygnes,
+accident qui, dans la Seine, gelée probablement à cette heure, aurait pu
+avoir des suites fâcheuses, mais qui, dans le lac de Caton, n'a eu
+d'autre inconvénient que de me faire prendre un bain tout habillé, et
+cela au grand étonnement d'Alexandre, de Giraud et du gouverneur de la
+ville, qui du haut d'une terrasse suivaient notre barque des yeux, et
+qui ne pouvaient comprendre un événement qu'ils attribuaient à un acte
+de ma fantaisie et qui n'était que la perte de mon centre de gravité.
+
+«Je m'en suis tiré comme les cormorans dont je vous parlais tout à
+l'heure, madame; comme eux j'ai disparu, comme eux je suis revenu sur
+l'eau! seulement, je n'avais pas, comme eux, un poisson dans le bec.
+
+«Cinq minutes après je n'y pensais plus, et j'étais sec comme M. Valéry,
+tant le soleil a mis de complaisance à me caresser.
+
+«Oh! je voudrais, partout où vous êtes, madame, conduire un rayon de ce
+beau soleil, ne fût-ce que pour faire éclore sur votre fenêtre une
+touffe de myosotis.
+
+«Adieu, madame; pardonnez-moi cette longue lettre; je ne suis pas
+coutumier de la chose, et, comme l'enfant qui se défendait d'avoir fait
+le monde, je vous promets que je ne le ferai plus; mais aussi pourquoi
+le concierge du ciel a-t-il laissé ouverte cette porte d'ivoire par
+laquelle sortent les songes dorés?
+
+«Veuillez agréer, madame, l'hommage de mes sentiments les plus
+respectueux. «ALEXANDRE DUMAS.
+
+«Je serre bien cordialement la main de Jules.»
+
+Maintenant, à quel propos cette lettre tout intime? C'est que, pour
+raconter à mes lecteurs l'histoire de la femme au collier de velours, il
+me fallait leur ouvrir les portes de l'Arsenal, c'est-à-dire de la
+demeure de Charles Nodier.
+
+Et maintenant que cette porte m'est ouverte par la main de sa fille, et
+que par conséquent nous sommes sûrs d'être les bienvenus, «Qui m'aime me
+suive».
+
+À l'extrémité de Paris, faisant suite au quai des Célestins, adossé à la
+rue Morland, et dominant la rivière, s'élève un grand bâtiment sombre et
+triste d'aspect nommé l'Arsenal.
+
+Une partie du terrain sur lequel s'étend cette lourde bâtisse
+s'appelait, avant le creusement des fossés de la ville, le
+Champ-au-Plâtre. Paris, un jour qu'il se préparait à la guerre, acheta
+le champ et fit construire des granges pour y placer son artillerie.
+
+Vers 1533, François Ier s'aperçut qu'il manquait de canons et eut l'idée
+d'en faire fondre. Il emprunta donc une de ces granges à sa bonne ville,
+avec promesse bien entendu de la rendre dès que la fonte serait achevée;
+puis, sous prétexte d'accélérer le travail, il en emprunta une seconde,
+puis une troisième, toujours avec la même promesse; puis, en vertu du
+proverbe qui dit que ce qui est bon à prendre est bon à garder il garda
+sans façon les trois granges empruntées.
+
+Vingt ans après, le feu prit à une vingtaine de milliers de poudre qui
+s'y trouvaient enfermés. L'explosion fut terrible; Paris trembla comme
+tremble Catane les jours où Encelade se remue. Des pierres furent
+lancées jusqu'au bout du faubourg Saint-Marceau; les roulements de ce
+terrible tonnerre allèrent ébranler Melun. Les maisons du voisinage
+oscillèrent un instant, comme si elles étaient ivres, puis
+s'affaissèrent sur elles-mêmes. Les poissons périrent dans la rivière,
+tués par cette commotion inattendue; enfin, trente personnes, enlevées
+par l'ouragan de flammes, retombèrent en lambeaux: cent cinquante furent
+blessées. D'où venait ce sinistre? Quelle était la cause de ce malheur?
+On l'ignora toujours: et, en vertu de cette ignorance, on l'attribua aux
+protestants.
+
+Charles IX fit reconstruire sur un plus vaste plan les bâtiments
+détruits. C'était un bâtisseur que Charles IX: il faisait sculpter le
+Louvre, tailler la fontaine des Innocents par Jean Goujon, qui y fut
+tué, comme chacun sait, par une balle perdue. Il eût certainement mis
+fin à tout, le grand artiste et le grand poète, si Dieu, qui avait
+certains comptes à lui demander à propos du 24 août 1572, ne l'eût
+rappelé.
+
+Ses successeurs reprirent les constructions où il les avait laissées, et
+les continuèrent. Henri III fit sculpter, en 1584, la porte qui fait
+face au quai des Célestins: elle était accompagnée de colonnes en forme
+de canons et sur la table de marbre qui la surmontait, on lisait ce
+distique de Nicolas Bourbon, que Santeuil demandait à acheter au prix de
+la potence:
+
+ _Aetna hic Henrico vulcania tela minestrat._
+ _Tela giganteos debellatura furores._
+
+Ce qui veut dire en français:
+
+«L'Etna prépare ici les traits avec lesquels Henri doit foudroyer la
+fureur des géants.»
+
+Et, en effet, après avoir foudroyé les géants de la Ligue, Henri planta
+ce beau jardin qu'on y voit sur les cartes du temps de Louis XIII,
+tandis que Sully y établissait son ministère et faisait peindre et dorer
+les beaux salons qui font encore aujourd'hui la bibliothèque de
+l'Arsenal.
+
+En 1823, Charles Nodier fut appelé à la direction de cette bibliothèque,
+et quitta la rue de Choiseul, où il demeurait, pour s'établir dans son
+nouveau logement.
+
+C'était un homme adorable que Nodier; sans un vice, mais plein de
+défauts, de ces défauts charmants qui font l'originalité de l'homme de
+génie, prodigue, insouciant, flâneur, flâneur comme Figaro était
+paresseux! avec délices.
+
+Nodier savait à peu près tout ce qu'il était donné à l'homme de savoir;
+d'ailleurs, Nodier avait le privilège de l'homme de génie; quand il ne
+savait pas il inventait, et ce qu'il inventait était bien autrement
+ingénieux, bien autrement coloré, bien autrement probable que la
+réalité.
+
+D'ailleurs, plein de systèmes, paradoxal, avec enthousiasme, mais pas le
+moins du monde propagandiste, c'était pour lui-même que Nodier était
+paradoxal, c'était pour lui seul que Nodier se défaisait des systèmes;
+ses systèmes adoptés, ses paradoxes reconnus, il en eût changé, et s'en
+fût immédiatement fait d'autres.
+
+Nodier était l'homme de Térence, à qui rien d'humain n'est étranger. Il
+aimait pour le bonheur d'aimer: il aimait comme le soleil luit, comme
+l'eau murmure, comme la fleur parfume. Tout ce qui était bon, tout ce
+qui était beau, tout ce qui était grand lui était sympathique; dans le
+mauvais même, il cherchait ce qu'il y avait de bon, comme, dans la
+plante vénéneuse, le chimiste, du sein du poison même, tire un remède
+salutaire.
+
+Combien de fois Nodier avait-il aimé? c'est ce qu'il lui eût été
+impossible de dire à lui-même; d'ailleurs, le grand poète qu'il était!
+il confondait toujours le rêve avec la réalité. Nodier avait caressé
+avec tant d'amour les fantaisies de son imagination, qu'il avait fini
+par croire à leur existence. Pour lui, _Thérèse Aubert_, la _Fée aux
+miettes_, _Inès de las Sierras,_ avaient existé. C'étaient ses filles,
+comme Marie; c'étaient les soeurs de Marie; seulement, madame Nodier
+n'avait été pour rien dans leur création; comme Jupiter, Nodier avait
+tiré toutes ces Minerves-là de son cerveau.
+
+Mais ce n'étaient pas seulement des créatures humaines, ce n'étaient pas
+seulement des filles d'Ève et des fils d'Adam que Nodier animait, de son
+souffle créateur. Nodier avait inventé un animal, il l'avait baptisé.
+Puis, il l'avait de sa propre autorité, sans s'inquiéter de ce que Dieu
+en dirait, doté de la vie éternelle.
+
+Cet animal c'était le taratantaleo.
+
+Vous ne connaissez pas le taratantaleo, n'est-ce pas? ni moi non plus;
+mais Nodier le connaissait, lui; Nodier le savait par coeur. Il vous
+racontait les moeurs, les habitudes, les caprices du taratantaleo. Il
+vous eût raconté ses amours si, du moment où il s'était aperçu que le
+taratantaleo portait en lui le principe de la vie éternelle, il ne l'eût
+condamné au célibat, la reproduction étant inutile là où existe la
+résurrection.
+
+Comment Nodier avait-il découvert le taratantaleo?
+
+Je vais vous le dire.
+
+À dix-huit ans, Nodier s'occupait d'entomologie. La vie de Nodier s'est
+divisée en six phases différentes:
+
+D'abord, il fit de l'histoire naturelle: la _Bibliographie
+entomologique_;
+
+Puis de la linguistique: le _Dictionnaire des Onomatopées_;
+
+Puis de la politique: la _Napoléone_;
+
+Puis de la philosophie religieuse: les _Méditations du cloître_;
+
+Puis des poésies: les _Essais d'un jeune barde_;
+
+Puis du roman: _Jean Sbogar_, _Smarra_, _Trilby_, le _Peintre de
+Salzbourg_, _Mademoiselle de Marsan_, _Adèle_, le _Vampire_, le _Songe
+d'or_, les _Souvenirs de Jeunesse_, le _Roi de Bohême et ses sept
+châteaux_, les _Fantaisies du docteur Néophobus_, et mille choses
+charmantes encore que vous connaissez, que je connais, et dont le nom ne
+se retrouve pas sous ma plume.
+
+Nodier en était donc à la première phase de ses travaux; Nodier
+s'occupait d'entomologie, Nodier demeurait au sixième,--un étage plus
+haut que Béranger ne loge le poète. Il faisait des expériences au
+microscope sur les infiniment petits, et, bien avant Raspail, il avait
+découvert tout un monde d'animalcules invisibles. Un jour, après avoir
+soumis à l'examen l'eau, le vin, le vinaigre, le fromage, le pain, tous
+les objets enfin sur lesquels on fait habituellement des expériences, il
+prit un peu de sable mouillé dans la gouttière, et le posa dans la cage
+de son microscope, puis il appliqua son oeil sur la lentille.
+
+Alors il vit se mouvoir un animal étrange, ayant la forme d'un
+vélocipède, armé de deux roues qu'il agitait rapidement. Avait-il une
+rivière à traverser? ses roues lui servaient comme celles d'un bateau à
+vapeur; avait-il un terrain sec à franchir? ses roues lui servaient
+comme celles d'un cabriolet. Nodier le regarda, le détailla, le dessina,
+l'analysa si longtemps, qu'il se souvint tout à coup qu'il oubliait un
+rendez-vous, et qu'il se sauva, laissant là son microscope, sa pincée de
+sable, et le taratantaleo dont elle était le monde.
+
+Quand Nodier rentra, il était tard; il était fatigué, il se coucha, et
+dormit comme on dort à dix-huit ans. Ce fut donc le lendemain seulement,
+en ouvrant les yeux, qu'il pensa à la pincée de sable, au microscope et
+au taratantaleo.
+
+Hélas! pendant la nuit le sable avait séché, et le pauvre taratantaleo,
+qui sans doute avait besoin d'humidité pour vivre, était mort, son petit
+cadavre était couché sur le côté, ses roues étaient immobiles. Le bateau
+à vapeur n'allait plus, le vélocipède était arrêté.
+
+Mais, tout mort qu'il était, l'animal n'en était pas moins une curieuse
+variété des éphémères, et son cadavre méritait d'être conservé aussi
+bien que celui d'un mammouth ou d'un mastodonte; seulement, il fallait
+prendre, on le comprend, des précautions bien autrement grandes pour
+manier un animal cent fois plus petit qu'un citron, qu'il n'en faut
+prendre pour changer de place un animal dix fois gros comme un éléphant.
+
+Ce fut donc avec la barbe d'une plume que Nodier transporta sa pincée de
+sable de la cage de son microscope dans une petite boîte de carton,
+destinée à devenir le sépulcre du taratantaleo.
+
+Il se promettait de faire voir ce cadavre au premier savant qui se
+hasarderait à monter ses six étages.
+
+Il y a tant de choses auxquelles on pense à dix-huit ans, qu'il est bien
+permis d'oublier le cadavre d'un éphémère. Nodier oublia pendant trois
+mois, dix mois, un an peut-être, le cadavre du taratantaleo.
+
+Puis, un jour, la boîte lui tomba sous la main. Il voulut voir quel
+changement un an avait produit sur son animal. Le temps était couvert,
+il tombait une grosse pluie d'orage. Pour mieux voir, il approcha le
+microscope de la fenêtre, et vida dans la cage le contenu de la petite
+boîte.
+
+Le cadavre était toujours immobile et couché sur le sable; seulement le
+temps, qui a tant de prise sur les colosses, semblait avoir oublié
+l'infiniment petit.
+
+Nodier regardait donc son éphémère, quand tout à coup une goutte de
+pluie, chassée par le vent, tombe dans la cage du microscope et humecte
+la pincée de sable.
+
+Alors, au contact de cette fraîcheur vivifiante, il semble à Nodier que
+son taratantaleo se ranime, qu'il remue une antenne, puis l'autre; qu'il
+fait tourner une de ses roues, qu'il fait tourner ses deux roues, qu'il
+reprend son centre de gravité, que ses mouvements se régularisent, qu'il
+vit enfin.
+
+Le miracle de la résurrection vient de s'accomplir, non pas au bout de
+trois jours, mais au bout d'un an.
+
+Dix fois Nodier renouvela la même épreuve, dix fois le sable sécha et le
+taratantaleo mourut, dix fois le sable fut humecté et dix fois le
+taratantaleo ressuscita.
+
+Ce n'était pas un éphémère que Nodier avait découvert, c'était un
+immortel, selon toute probabilité, son taratantaleo avait vu le Déluge
+et devait assister au Jugement dernier.
+
+Malheureusement, un jour que Nodier, pour la vingtième fois peut-être,
+s'apprêtait à renouveler son expérience, un coup de vent emporta le
+sable séché, et, avec le sable, le cadavre du phénoménal taratantaleo.
+
+Nodier reprit bien des pincées de sable mouillé sur sa gouttière et
+ailleurs, mais ce fut inutilement, jamais il ne retrouva l'équivalent de
+ce qu'il avait perdu: le taratantaleo était le seul de son espèce, et,
+perdu pour tous les hommes, il ne vivait plus que dans les souvenirs de
+Nodier.
+
+Mais aussi là vivait-il de manière à ne jamais s'en effacer.
+
+Nous avons parlé des défauts de Nodier; son défaut dominant, aux yeux de
+madame Nodier du moins, c'était sa bibliomanie; ce défaut, qui faisait
+le bonheur de Nodier, faisait le désespoir de sa femme.
+
+C'est que tout l'argent que Nodier gagnait passait en livres.
+
+Combien de fois Nodier, sorti pour aller chercher deux ou trois cents
+francs absolument nécessaires à la maison, rentra-t-il avec un volume
+rare, avec un exemplaire unique!
+
+L'argent était resté chez Techener ou Guillemot.
+
+Madame Nodier voulait gronder; mais Nodier tirait son volume de sa
+poche, il l'ouvrait, le fermait, le caressait, montrait à sa femme une
+faute d'impression qui faisait l'authenticité du livre, et cela tout en
+disant:
+
+--Songe donc, ma bonne amie, que je retrouverai trois cents francs,
+tandis qu'un pareil livre, hum! un pareil livre, hum! un pareil livre
+est introuvable; demande plutôt à Pixérécourt.
+
+Pixérécourt, c'était la grande admiration de Nodier, qui a toujours
+adoré le mélodrame. Nodier appelait Pixérécourt le Corneille des
+boulevards.
+
+Presque tous les matins, Pixérécourt venait rendre visite à Nodier.
+
+Le matin, chez Nodier, était consacré aux visites des bibliophiles.
+C'était là que se réunissaient le marquis de Ganay, le marquis de
+Château-Giron, le marquis de Chalabre, le comte de Labédoyère, Bérard,
+l'homme des Elzévirs, qui, dans ses moments perdus, refit la Charte de
+1830; le bibliophile Jacob, le savant Weiss de Besançon, l'universel
+Peignot de Dijon; enfin les savants étrangers qui, aussitôt leur arrivée
+à Paris, se faisaient présenter ou se présentaient seuls à ce cénacle,
+dont la réputation était européenne.
+
+Là on consultait Nodier, l'oracle de la réunion; là on lui montrait des
+livres; là on lui demandait des notes: c'était sa distraction favorite.
+Quant aux savants de l'Institut, ils ne venaient guère à ces réunions;
+ils voyaient Nodier avec jalousie. Nodier associait l'esprit et la
+poésie à l'érudition, et c'était un tort que l'Académie des sciences ne
+pardonne pas plus que l'Académie française.
+
+Puis Nodier raillait souvent, Nodier mordait quelquefois. Un jour il
+avait fait _le Roi de Bohême et ses sept châteaux_; cette fois-là, il
+avait emporté la pièce. On crut Nodier à tout jamais brouillé avec
+l'Institut. Pas du tout; l'Académie de Tombouctou fit entrer Nodier à
+l'Académie française.
+
+On se doit quelque chose entre soeurs.
+
+Après deux ou trois heures d'un travail toujours facile; après avoir
+couvert dix ou douze pages de papier de six pouces de haut sur quatre de
+large, à peu près d'une écriture lisible, régulière, sans rature aucune,
+Nodier sortait.
+
+Une fois sorti, Nodier rôdait à l'aventure, suivant néanmoins presque
+toujours la ligne des quais, mais passant et repassant la rivière, selon
+la situation topographique des étalagistes; puis des étalagistes, il
+entrait dans les boutiques de libraires, et des boutiques de libraires
+dans les magasins de relieurs.
+
+C'est que Nodier se connaissait non seulement en livres, mais en
+couvertures. Les chefs-d'oeuvre de Gaseon sous Louis XIII, de Desseuil
+sous Louis XIV, de Pasdeloup sous Louis XV et de Derome sous Louis XV et
+Louis XVI, lui étaient si familiers, que, les yeux fermés, au simple
+toucher, il les connaissait. C'était Nodier qui avait fait revivre la
+reliure, qui, sous la Révolution et l'Empire, cessa d'être un art; c'est
+lui qui encouragea, qui dirigea les restaurateurs de cet art, le
+Thouvenin, les Bradel, les Niedrée, les Bozonnet et les Legrand.
+Thouvenin, mourant de la poitrine, se levait de son lit d'agonie pour
+jeter un dernier coup d'oeil aux reliures qu'il faisait pour Nodier.
+
+La course de Nodier aboutissait presque toujours chez Crozet ou
+Techener, ces deux beaux-frères réunis par la rivalité, et entre
+lesquels son placide génie venait s'interposer. Là, il y avait réunion
+de bibliophiles; là, on faisait des échanges; puis, dès que Nodier
+paraissait, c'était un cri; mais, dès qu'il ouvrait la bouche, silence
+absolu. Alors Nodier narrait, Nodier paradoxait _de omni rescibili et
+quibusdam aliis._
+
+Le soir, après le dîner de famille, Nodier travaillait d'ordinaire dans
+la salle à manger, entre trois bougies posées en triangle, jamais plus,
+jamais moins; nous avons dit sur quel papier et de quelle écriture,
+toujours avec des plumes d'oie. Nodier avait horreur des plumes de fer,
+comme, en général, de toutes les inventions nouvelles; le gaz le mettait
+en fureur, la vapeur l'exaspérait; il voyait la fin du monde infaillible
+et prochaine dans la destruction des forêts et dans l'épuisement des
+mines de houille. C'est dans ces fureurs contre le progrès de la
+civilisation que Nodier était resplendissant de verve et foudroyant
+d'entrain.
+
+Vers neuf heures et demie du soir, Nodier sortait; cette fois, ce
+n'était plus la ligne des quais qu'il suivait, c'était celle des
+boulevards; il entrait à la Porte-Saint-Martin, à l'Ambigu ou aux
+Funambules, aux Funambules de préférence. C'est Nodier qui a divinisé
+Debureau; pour Nodier, il n'y avait que trois acteurs au monde:
+Debureau, Potier et Talma; Potier et Talma étaient morts, mais Debureau
+restait et consolait Nodier de la perte des deux autres.
+
+Tous les dimanches, Nodier déjeunait chez Pixérécourt. Là, il retrouvait
+ses visiteurs: le bibliophile Jacob, roi tant que Nodier n'était pas là,
+vice-roi quand Nodier paraissait; le marquis de Ganay, le marquis de
+Chalabre.
+
+Le marquis de Ganay, esprit changeant, amateur capricieux, amoureux d'un
+livre comme un roué du temps de la Régence était amoureux d'une femme,
+pour l'avoir; puis, quand il l'avait, fidèle un mois, non pas fidèle,
+enthousiaste, le portant sur lui, et arrêtant ses amis pour le leur
+montrer; le mettant sous son oreiller le soir, et se réveillant la nuit,
+rallumant sa bougie pour le regarder, mais ne le lisant jamais; toujours
+jaloux des livres de Pixérécourt, que Pixérécourt refusait de lui vendre
+à quelque prix que ce fût; se vengeant de son refus en achetant, à la
+vente de madame de Castellane, un autographe que Pixérécourt
+ambitionnait depuis dix ans.
+
+--N'importe! disait Pixérécourt furieux, je l'aurai.
+
+--Quoi? demandait le marquis de Ganay.
+
+--Votre autographe.
+
+--Et quand cela?
+
+--À votre mort, parbleu!
+
+Et Pixérécourt eût tenu sa parole si le marquis de Ganay n'eût jugé à
+propos de survivre à Pixérécourt.
+
+Quant au marquis de Chalabre, il n'ambitionnait qu'une chose: c'était
+une Bible que personne n'eût, mais aussi il l'ambitionnait ardemment. Il
+tourmenta tant Nodier pour que Nodier lui indiquât un exemplaire unique,
+que Nodier finit par faire mieux encore que ne désirait le marquis de
+Chalabre: il lui indiqua un exemplaire qui n'existait pas.
+
+Aussitôt le marquis de Chalabre se mit à la recherche de cet exemplaire.
+
+Jamais Christophe Colomb ne mit plus d'acharnement à découvrir
+l'Amérique. Jamais Vasco de Gama ne mit plus de persistance à retrouver
+l'Inde que le marquis de Chalabre à poursuivre sa Bible. Mais l'Amérique
+existait entre le 70e degré de latitude nord et les 53e et 54e de
+latitude sud. Mais l'Inde gisait véritablement en deçà et au-delà du
+Gange, tandis que la Bible du marquis de Chalabre n'était située sous
+aucune latitude, ni ne gisait ni en deçà ni au-delà de la Seine. Il en
+résulta que Vasco de Gama retrouva l'Inde, que Christophe Colomb
+découvrit l'Amérique, mais que le marquis eut beau chercher, du nord au
+sud, de l'orient à l'occident, il ne trouva pas sa Bible.
+
+Plus la Bible était introuvable, plus le marquis de Chalabre mettait
+d'ardeur à la trouver.
+
+Il en avait offert cinq cents francs; il en avait offert mille francs;
+il en avait offert deux mille, quatre mille, dix mille francs. Tous les
+bibliographes étaient sens dessus dessous à l'endroit de cette
+malheureuse Bible. On écrivit en Allemagne et en Angleterre. Néant. Sur
+une note du marquis de Chalabre, on ne se serait pas donné tant de
+peine, et on eût simplement répondu: _Elle n'existe pas_. Mais, sur une
+note de Nodier, c'était autre chose. Si Nodier avait dit: «La Bible
+existe», incontestablement la Bible existait. Le pape pouvait se
+tromper; mais Nodier était infaillible.
+
+Les recherches durèrent trois ans. Tous les dimanches, le marquis de
+Chalabre, en déjeunant avec Nodier chez Pixérécourt, lui disait:
+
+--Eh bien! cette Bible, mon cher Charles....
+
+--Eh bien?
+
+--Introuvable!
+
+--_Quoere et invenies_, répondait Nodier. Et, plein d'une nouvelle
+ardeur, le bibliomane se remettait à chercher, mais ne trouvait pas.
+
+Enfin on apporta au marquis de Chalabre une Bible.
+
+Ce n'était pas la Bible indiquée par Nodier, mais il n'y avait que la
+différence d'un an dans la date; elle n'était pas imprimée à Kehl mais
+elle était imprimée à Strasbourg, il n'y avait que la distance d'une
+lieue; elle n'était pas unique, il est vrai, mais le second exemplaire,
+le seul qui existât, était dans le Liban, au fond d'un monastère druse.
+Le marquis de Chalabre porta la Bible à Nodier et lui demanda son avis:
+
+--Dame! répondit Nodier, qui voyait le marquis prêt à devenir fou s'il
+n'avait pas une Bible, prenez celle-là, mon cher ami, puisqu'il est
+impossible de trouver l'autre.
+
+Le marquis de Chalabre acheta la Bible moyennant la somme de deux mille
+francs, la fit relier d'une façon splendide et la mit dans une cassette
+particulière.
+
+Quand il mourut, le marquis de Chalabre laissa sa bibliothèque, à
+mademoiselle Mars, qui n'était rien moins que bibliomane, pria Merlin de
+classer les livres du défunt et d'en faire la vente. Merlin, le plus
+honnête homme de la terre, entra un jour chez mademoiselle Mars avec
+trente ou quarante mille francs de billets de banque à la main.
+
+Il les avait trouvés dans une espèce de portefeuille pratiqué dans la
+magnifique reliure de cette Bible presque unique.
+
+--Pourquoi, demandai-je à Nodier, avez-vous fait cette plaisanterie au
+pauvre marquis de Chalabre, vous si peu mystificateur?
+
+--Parce qu'il se ruinait, mon ami, et que, pendant les trois ans qu'il a
+cherché sa Bible, il n'a pas pensé à autre chose; au bout de ces trois
+ans il a dépensé deux mille francs, pendant ces trois ans là il en eût
+dépensé cinquante mille.
+
+Maintenant que nous avons montré notre bien-aimé Charles pendant la
+semaine et le dimanche matin, disons ce qu'il était le dimanche depuis
+six heures du soir jusqu'à minuit.
+
+Comment avais-je connu Nodier?
+
+Comme on connaissait Nodier. Il m'avait rendu un service. C'était en
+1827, je venais d'achever _Christine_; je ne connaissais personne dans
+les ministères, personne au théâtre; mon administration, au lieu de
+m'être une aide pour arriver à la Comédie Française, m'était un
+empêchement. J'avais écrit, depuis deux ou trois jours, ce dernier vers,
+qui a été si fort sifflé et si fort applaudi:
+
+«Eh bien... j'en ai pitié, mon père: qu'on l'achève!»
+
+En dessous de ce vers, j'avais écrit le mot FIN: il ne me restait plus
+rien à faire que de lire ma pièce à messieurs les comédiens du roi et à
+être reçu ou refusé par eux.
+
+Malheureusement, à cette époque, le gouvernement de la Comédie-Française
+était, comme le gouvernement de Venise, républicain, mais
+aristocratique, et n'arrivait pas qui voulait près des sérénissimes
+seigneurs du Comité.
+
+Il y avait bien un examinateur chargé de lire les ouvrages des jeunes
+gens qui n'avaient encore rien fait, et qui, par conséquent, n'avaient
+droit à une lecture qu'après examen; mais il existait dans les
+traditions dramatiques de si lugubres histoires de manuscrits attendant
+leur tour de lecture pendant un ou deux ans, et même trois ans, que moi,
+familier du Dante et de Milton, je n'osais point affronter ces limbes,
+tremblant que ma pauvre _Christine_ n'allât augmenter tout simplement le
+nombre de:
+
+ _Questi sciaurati che mai non fur vivi._
+
+J'avais entendu parler de Nodier comme protecteur-né de tout poète à
+naître. Je lui demandai un mot d'introduction près du baron Taylor. Il
+me l'envoya. Huit jours après j'avais lecture au Théâtre-Français, et
+j'étais à peu près reçu.
+
+Je dis à peu près, parce qu'il y avait dans _Christine_, relativement au
+temps où nous vivions, c'est-à-dire à l'an de grâce 1827, de telles
+énormités littéraires, que messieurs les comédiens ordinaires du roi
+n'osèrent me recevoir d'emblée, et subordonnèrent leur opinion à celle
+de M. Picard, auteur de _la Petite Ville_.
+
+M. Picard était un des oracles du temps.
+
+Firmin me conduisit chez M. Picard. M. Picard me reçut dans une
+bibliothèque garnie de toutes les éditions de ses oeuvres et ornée de
+son buste. Il prit mon manuscrit, me donna rendez-vous à huit jours, et
+nous congédia.
+
+Au bout de huit jours, heure pour heure, je me présentai à la porte de
+M. Picard. M. Picard m'attendait évidemment; il me reçut avec le sourire
+de Rigobert dans _Maison à vendre_.
+
+--Monsieur, me dit-il en me tendant mon manuscrit proprement roulé,
+avez-vous quelque moyen d'existence? Le début n'était pas encourageant.
+
+--Oui, monsieur, répondis-je; j'ai une petite place chez monsieur le duc
+d'Orléans.
+
+--Eh bien! mon enfant, fit-il en me mettant affectueusement mon rouleau
+entre les deux mains et en me prenant les mains du même coup, allez à
+votre bureau.
+
+Et, enchanté d'avoir fait un mot, il se frotta les mains en m'indiquant
+du geste que l'audience était terminée.
+
+Je n'en devais pas moins un remerciement à Nodier. Je me présentai à
+l'Arsenal. Nodier me reçut, comme il recevait, avec un sourire aussi....
+Mais il y a sourire et sourire, comme dit Molière.
+
+Peut-être oublierai-je un jour le sourire de Picard, mais je n'oublierai
+jamais celui de Nodier.
+
+Je voulus prouver à Nodier que je n'étais pas tout à fait aussi indigne
+de sa protection qu'il eût pu le croire d'après la réponse que Picard
+m'avait faite. Je lui laissai mon manuscrit. Le lendemain, je reçus une
+lettre charmante, qui me rendait tout mon courage, et qui m'invitait aux
+soirées de l'Arsenal.
+
+Ces soirées de l'Arsenal, c'était quelque chose de charmant, quelque
+chose qu'aucune plume ne rendra jamais.
+
+Elles avaient lieu le dimanche, et commençaient en réalité à six heures.
+
+À six heures, la table était mise. Il y avait des dîneurs de la
+fondation: Cailleux, Taylor, Francis Wey, que Nodier aimait comme un
+fils; puis, par hasard, un ou deux invités; puis qui voulait.
+
+Une fois admis à cette charmante intimité de la maison, on allait dîner
+chez Nodier à son plaisir. Il y avait toujours deux ou trois couverts
+attendant les convives de hasard. Si ces trois couverts étaient
+insuffisants, on en ajoutait un quatrième, un cinquième, un sixième.
+S'il fallait allonger la table, on l'allongeait. Mais malheur à celui
+qui arrivait le treizième! Celui-là dînait impitoyablement à une petite
+table, à moins qu'un quatorzième ne vînt le relever de sa pénitence.
+
+Nodier avait ses manies: il préférait le pain bis au pain blanc, l'étain
+à l'argenterie, la chandelle à la bougie.
+
+Personne n'y faisait attention que madame Nodier, qui le servait à sa
+guise.
+
+Au bout d'une année ou deux, j'étais un de ces intimes dont je parlais
+tout à l'heure. Je pouvais arriver sans prévenir, à l'heure du dîner; on
+me recevait avec des cris qui ne me laissaient pas de doute sur ma
+bienvenue, et l'on me mettait à table, ou plutôt je me mettais à table
+entre madame Nodier et Marie.
+
+Au bout d'un certain temps, ce qui n'était qu'un point de fait devint un
+point de droit. Arrivais-je trop tard, était-on à table, ma place
+était-elle prise: on faisait un signe d'excuse au convive usurpateur, ma
+place m'était rendue, et, ma foi! se mettait où il pouvait celui que
+j'avais déplacé.
+
+Nodier alors prétendait que j'étais une bonne fortune pour lui, en ce
+que je le dispensais de causer. Mais, si j'étais une bonne fortune pour
+lui, j'étais une mauvaise fortune pour les autres. Nodier était le plus
+charmant causeur qu'il y eût au monde. On avait beau faire à ma
+conversation tout ce qu'on fait à un feu pour qu'il flambe, l'éveiller,
+l'attiser, y jeter cette limaille qui fait jaillir les étincelles de
+l'esprit comme celles de la forge; c'était de la verve, c'était de
+l'entrain, c'était de la jeunesse; mais ce n'était point cette bonhomie,
+ce charme inexprimable, cette grâce infinie, où, comme dans un filet
+tendu, l'oiseleur prend tout, grands et petits oiseaux. Ce n'était pas
+Nodier.
+
+C'était un pis-aller dont on se contentait, voilà tout.
+
+Mais parfois je boudais, parfois je ne voulais pas parler, et, à mon
+refus de parler, il fallait bien, comme il était chez lui, que Nodier
+parlât; alors tout le monde écoutait, petits enfants et grandes
+personnes. C'était à la fois Walter Scott et Perrault, c'était le savant
+aux prises avec le poète, c'était la mémoire en lutte avec
+l'imagination. Non seulement alors Nodier était amusant à entendre, mais
+encore Nodier était charmant à voir. Son long corps efflanqué, ses longs
+bras maigres, ses longues mains pâles, son long visage plein d'une
+mélancolique bonté, tout cela s'harmonisait avec sa parole un peu
+traînante, que modulait sur certains tons ramenés périodiquement un
+accent franc-comtois que Nodier n'a jamais entièrement perdu. Oh! alors
+le récit était chose inépuisable, toujours nouvelle, jamais répétée. Le
+temps, l'espace, l'histoire, la nature, étaient pour Nodier cette bourse
+de Fortunatus d'où Pierre Schlemihl tirait ses mains toujours pleines.
+Il avait connu tout le monde. Danton, Charlotte Corday, Gustave III,
+Cagliostro, Pie VI, Catherine II, le grand Frédéric, que sais-je? Comme
+le comte de Saint-Germain et le taratantaleo, il avait assisté à la
+création du monde et traversé les siècles en se transformant. Il avait
+même, sur cette transformation, une théorie des plus ingénieuses, selon
+Nodier, les rêves n'étaient qu'un souvenir des jours écoulés dans une
+autre planète, une réminiscence de ce qui avait été jadis. Selon Nodier,
+les songes les plus fantastiques correspondaient à des faits accomplis
+autrefois dans Saturne, dans Vénus ou dans Mercure: les images les plus
+étranges n'étaient que l'ombre des formes qui avaient imprimé leurs
+souvenirs dans notre âme immortelle. En visitant pour la première fois
+le Musée fossile du Jardin des Plantes, il s'est écrié, retrouvant des
+animaux qu'il avait vus dans le déluge de Deucalion et de Pyrrha, et
+parfois il lui échappait d'avouer que, voyant la tendance des Templiers
+à la possession universelle, il avait donné à Jacques de Molay le
+conseil de maîtriser son ambition. Ce n'était pas sa faute si
+Jésus-Christ avait été crucifié; seul parmi ses auditeurs, il l'avait
+prévenu des mauvaises intentions de Pilate à son égard. C'était surtout
+le Juif errant que Nodier avait eu l'occasion de rencontrer: la première
+fois à Rome du temps de Grégoire VII; la seconde fois à Paris, la veille
+de la Saint-Barthélemy, et la dernière fois à Vienne en Dauphiné, et sur
+lequel il avait des documents les plus précieux. Et à ce propos il
+relevait une erreur dans laquelle étaient tombés les savants et les
+poètes, et particulièrement Edgar Quinet: ce n'était pas Ahasvérus, qui
+est un nom moitié grec moitié latin, que s'appelait l'homme aux cinq
+sous, c'était Isaac Laquedem: de cela il pouvait en répondre, il tenait
+le renseignement de sa propre bouche. Puis de la politique, de la
+philosophie, de la tradition, il passait à l'histoire naturelle. Oh!
+comme dans cette scène Nodier distançait Hérodote, Pline, Marco Polo,
+Buffon et Lacépède! Il avait connu des araignées près desquelles
+l'araignée de Pélisson n'était qu'une drôlesse; il avait fréquenté des
+crapauds près desquels Mathusalem n'était qu'un enfant; enfin il avait
+été en relation avec des caïmans près desquels la tarasque n'était qu'un
+lézard.
+
+Aussi il tombait à Nodier de ces hasards comme il n'en tombe qu'aux
+hommes de génie. Un jour qu'il cherchait des lépidoptères, c'était
+pendant son séjour en Styrie, pays des roches granitiques et des arbres
+séculaires, il monta contre un arbre afin d'atteindre une cavité qu'il
+apercevait, fourra sa main dans cette cavité, comme il avait l'habitude
+de le faire, et cela assez imprudemment, car un jour il retira d'une
+cavité pareille son bras enrichi d'un serpent qui s'était enroulé à
+l'entour; un jour donc qu'ayant trouvé une cavité il fourrait sa main
+dans cette cavité, il sentit quelque chose de flasque, et de gluant qui
+cédait à la pression de ses doigts. Il ramena vivement sa main à lui, et
+regarda: deux yeux brillaient d'un feu terne au fond de cette cavité.
+Nodier croyait au diable; aussi, en voyant ces deux yeux qui ne
+ressemblaient pas mal aux yeux de braise de Charon, comme dit Dante,
+Nodier commença par s'enfuir, puis il réfléchit, se ravisa, prit une
+hachette, et, mesurant la profondeur du trou, il commença de faire une
+ouverture à l'endroit où il présumait que devait se trouver cet objet
+inconnu. Au cinquième ou sixième coup de hache qu'il frappa, le sang
+coula de l'arbre, ni plus ni moins que, sous l'épée de Tancrède, le sang
+coula de la forêt enchantée du Tasse. Mais ce ne fut pas une belle
+guerrière qui lui apparut, ce fut un énorme crapaud encastré dans
+l'arbre où, sans doute, il avait été emporté par le vent quand il était
+de la taille d'une abeille. Depuis combien de temps était-il là? Depuis
+deux cents ans, trois cents ans, cinq cents ans peut-être. Il avait cinq
+pouces de long sur trois de large.
+
+Une autre fois, c'était en Normandie, du temps où il faisait avec Taylor
+le voyage pittoresque de la France: il entra dans une église à la voûte
+de cette église étaient suspendus une gigantesque araignée et un énorme
+crapaud. Il s'adressa à un paysan pour demander des renseignements sur
+ce singulier couple.
+
+Et voici ce que le vieux paysan lui raconta, après l'avoir mené près
+d'une des dalles de l'église sur laquelle était sculpté un chevalier
+couché dans son armure.
+
+Ce chevalier était un ancien baron, lequel avait laissé dans le pays de
+si méchants souvenirs, que les plus hardis se détournaient afin de ne
+pas mettre le pied sur sa tombe, et cela, non point par respect, mais
+par terreur. Au-dessus de cette tombe, à la suite d'un voeu fait par ce
+chevalier à son lit de mort, une lampe devait brûler nuit et jour, une
+pieuse fondation ayant été faite par le mort qui subvenait à cette
+dépense et bien au-delà.
+
+Un beau jour, ou plutôt une belle nuit, pendant laquelle, par hasard, le
+curé ne dormait pas, il vit de la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur
+celle de l'église, la lampe pâlir et s'éteindre. Il attribua la chose à
+un accident et n'y fit pas cette nuit une grande attention.
+
+Mais, la nuit suivante, s'étant réveillé vers les deux heures du matin,
+l'idée lui vint de s'assurer si la lampe brûlait. Il descendit de son
+lit, s'approcha de la fenêtre, et constata _de visu_ que l'église était
+plongée dans la plus profonde obscurité.
+
+Cet événement, reproduit deux fois en quarante-huit heures, prenait une
+certaine gravité. Le lendemain, au point du jour, le curé fit venir le
+bedeau, et l'accusa tout simplement d'avoir mis l'huile dans sa salade
+au lieu de l'avoir mise dans la lampe. Le bedeau jura ses grands dieux
+qu'il n'en était rien; que tous les soirs, depuis quinze ans qu'il avait
+l'honneur d'être bedeau, il remplissait consciencieusement la lampe, et
+qu'il fallait que ce fût un tour de ce méchant chevalier qui, après
+avoir tourmenté les vivants pendant sa vie, recommençait à les
+tourmenter trois cents ans après sa mort.
+
+Le curé déclara qu'il se fiait parfaitement à la parole du bedeau, mais
+qu'il n'en désirait pas moins assister le soir au remplissage de la
+lampe; en conséquence, à la nuit tombante, en présence du curé, l'huile
+fut introduite dans le récipient, et la lampe allumée; la lampe allumée,
+le curé ferma lui-même la porte de l'église, mit la clef dans sa poche,
+et se retira chez lui.
+
+Puis il prit un bréviaire, s'accommoda près de sa fenêtre dans un grand
+fauteuil, et, les yeux alternativement fixés sur le livre et sur
+l'église, il attendit.
+
+Vers minuit, il vit la lumière qui illuminait les vitraux diminuer,
+pâlir et s'éteindre.
+
+Cette fois, il y avait une cause étrangère, mystérieuse, inexplicable, à
+laquelle le pauvre bedeau ne pouvait avoir aucune part.
+
+Un instant, le curé pensa que des voleurs s'introduisaient dans l'église
+et volaient l'huile. Mais en supposant le méfait commis par des voleurs,
+c'étaient des gaillards bien honnêtes de se borner à voler l'huile,
+quand ils épargnaient les vases sacrés.
+
+Ce n'étaient donc pas des voleurs; c'était donc une autre cause
+qu'aucune de celles qu'on pouvait imaginer, une cause surnaturelle
+peut-être. Le curé résolut de reconnaître cette cause, quelle qu'elle
+fût.
+
+Le lendemain soir, il versa lui-même l'huile pour bien se convaincre
+qu'il n'était pas dupe d'un tour de passe-passe; puis, au lieu de sortir
+comme il l'avait fait la veille, il se cacha dans un confessionnal.
+
+Les heures s'écoulèrent, la lampe éclairait d'une lueur calme et égale:
+minuit sonna....
+
+Le curé crut entendre un léger bruit, pareil à celui d'une pierre qui se
+déplace, puis il vit l'ombre d'un animal avec des pattes gigantesques,
+laquelle ombre monta contre un pilier, courut le long de la corniche,
+apparut un instant à la voûte, descendit le long de la corde, et fit une
+station sur la lampe, qui commença de pâlir, vacilla et s'éteignit.
+
+Le curé se trouva dans l'obscurité la plus complète. Il comprit que
+c'était une expérience à renouveler, en se rapprochant du lieu où se
+passait la scène.
+
+Rien de plus facile: au lieu de se mettre dans le confessionnal qui
+était dans le côté de l'église opposé à la lampe, il n'avait qu'à se
+cacher dans le confessionnal qui était placé à quelques pas d'elle
+seulement.
+
+Tout fut donc fait le lendemain comme la veille; seulement le curé
+changea de confessionnal et se munit d'une lanterne sourde.
+
+Jusqu'à minuit, même calme, même silence, même honnêteté de la lampe à
+remplir ses fonctions. Mais aussi, au dernier coup de minuit, même
+craquement que la veille. Seulement, comme le craquement se produisait à
+quatre pas du confessionnal, les yeux du curé purent immédiatement se
+fixer sur l'emplacement d'où venait le bruit. C'était la tombe du
+chevalier qui craquait.
+
+Puis la dalle sculptée qui recouvrait le sépulcre se souleva lentement,
+et, par l'entrebâillement du tombeau, le curé vit sortir une araignée de
+la taille d'un barbet, avec un poil long de six pouces, des pattes
+longues d'une aune, laquelle se mit incontinent, sans hésitation, sans
+chercher un chemin qu'on voyait lui être familier, à gravir le pilier, à
+courir sur sa corniche, à descendre le long de la corde, et, arrivée là,
+à boire l'huile de la lampe, qui s'éteignit.
+
+Mais alors le curé eut recours à sa lanterne sourde, dont il dirigea les
+rayons vers la tombe du chevalier.
+
+Alors il s'aperçut que l'objet qui la tenait entrouverte était un
+crapaud gros comme une tortue de mer, lequel, en s'enflant, soulevait la
+pierre et donnait passage à l'araignée, qui allait incontinent pomper
+l'huile, qu'elle revenait partager avec son compagnon.
+
+Tous deux vivaient ainsi depuis des siècles dans cette tombe, où ils
+habiteraient probablement encore aujourd'hui si un accident n'eût révélé
+au curé la présence d'un voleur quelconque dans son église.
+
+Le lendemain, le curé avait requis main-forte, on avait soulevé la
+pierre du tombeau, et l'on avait mis à mort l'insecte et le reptile,
+dont les cadavres étaient suspendus au plafond et faisaient foi de cet
+étrange événement.
+
+D'ailleurs, le paysan qui racontait la chose à Nodier était un de ceux
+qui avaient été appelés par le curé pour combattre ces deux commensaux
+de la tombe du chevalier, et comme lui s'était acharné particulièrement
+au crapaud, une goutte de sang de l'immonde animal, qui avait jailli sur
+sa paupière, avait failli le rendre aveugle comme Tobie.
+
+Il en était quitte pour être borgne.
+
+Pour Nodier, les histoires de crapauds ne se bornaient pas là; il y
+avait quelque chose de mystérieux dans la longévité de cet animal qui
+plaisait à l'imagination de Nodier. Aussi toutes les histoires de
+crapauds centenaires ou millénaires, les savait-il; tous les crapauds
+découverts dans des pierres, ou dans des troncs d'arbres, depuis le
+crapaud trouvé en 1756 par le sculpteur Le Prince, à Eretteville, au
+milieu d'une pierre dure où il était encastré, jusqu'au crapaud enfermé
+par Hérifsant, en 1771, dans une case de plâtre, et qu'il retrouva
+parfaitement vivant en 1774, étaient-ils de sa compétence. Quand on
+demandait à Nodier de quoi vivaient les malheureux prisonniers: Ils
+avaient leur peau, répondait-il. Il avait étudié un crapaud petit-maître
+qui avait fait six fois peau neuve dans un hiver, et qui six fois avait
+avalé la vieille. Quant à ceux qui étaient dans des pierres de formation
+primitive, depuis la création du monde, comme le crapaud que l'on trouva
+dans la carrière de Boursick, en Gothie, l'inaction totale dans laquelle
+ils avaient été obligés de demeurer, la suspension de la vie dans une
+température qui ne permettait aucune dissolution et qui ne rendait
+nécessaire la réparation d'aucune perte, l'humidité du lieu, qui
+entretenait celle de l'animal et qui empêchait sa destruction par le
+dessèchement, tout cela paraissait à Nodier des raisons suffisantes à
+une conviction dans laquelle il y avait autant de foi que de science.
+
+D'ailleurs Nodier avait, nous l'avons dit, une certaine humilité
+naturelle, une certaine pente à se faire petit lui-même qui l'entraînait
+vers les petits et les humbles. Nodier bibliophile trouvait parmi les
+livres des chefs-d'oeuvre ignorés, qu'il tirait de la tombe des
+bibliothèques; Nodier philanthrope trouvait parmi les vivants des poètes
+inconnus, qu'il mettait au jour et qu'il conduisait à la célébrité;
+toute injustice, toute oppression le révoltait, et, selon lui, on
+opprimait le crapaud, on était injuste envers lui, on ignorait ou l'on
+ne voulait pas connaître les vertus du crapaud. Le crapaud était bon
+ami; Nodier l'avait déjà prouvé par l'association du crapaud et de
+l'araignée, et, à la rigueur, il le prouvait deux fois en racontant une
+autre histoire de crapaud et de lézard non moins fantastique que la
+première; le crapaud était donc, non seulement bon ami, mais encore bon
+père et bon époux. En accouchant lui-même sa femme, le crapaud avait
+donné aux maris, les premières leçons d'amour conjugal; en enveloppant
+les oeufs de sa famille autour de ses pattes de derrière ou en les
+portant sur son dos, le crapaud avait donné aux chefs de famille la
+première leçon de paternité; quant à cette bave que le crapaud répand ou
+lance même quand on le tourmente, Nodier assurait que c'était la plus
+innocente substance qu'il y eût au monde, et il la préférait à la salive
+de bien des critiques de sa connaissance.
+
+Ce n'était pas que ces critiques ne fussent reçus chez lui comme les
+autres, et ne fussent même bien reçus, mais, peu à peu, ils se
+retiraient d'eux-mêmes, ils ne se sentaient point à l'aise au milieu de
+cette bienveillance qui était l'atmosphère naturelle de l'Arsenal, et à
+travers laquelle ne passait la raillerie que comme passe la luciole au
+milieu de ces belles nuits de Nice et de Florence, c'est-à-dire pour
+jeter une lueur et s'éteindre aussitôt.
+
+On arrivait ainsi à la fin d'un dîner charmant, dans lequel tous les
+accidents, excepté le renversement du sel, excepté un pain posé à
+l'envers, étaient pris du côté philosophique; puis on servait le café à
+table. Nodier était sybarite au fond, il appréciait parfaitement ce
+sentiment de sensualité parfaite qui ne place aucun mouvement, aucun
+déplacement, aucun dérangement entre le dessert et le couronnement du
+dessert. Pendant ce moment de délices asiatiques, madame Nodier se
+levait et allait faire allumer le salon. Souvent moi, qui ne prenais
+point de café, je l'accompagnais. Ma longue taille lui était d'une
+grande utilité pour éclairer le lustre sans monter sur les chaises.
+
+Alors, le salon s'illuminait, car avant le dîner et les jours ordinaires
+on n'était jamais reçu que dans la chambre à coucher de madame Nodier;
+alors le salon s'illuminait et éclairait des lambris peints en blanc
+avec des moulures Louis XV, un ameublement des plus simples, se
+composant de douze fauteuils et d'un canapé en Casimir rouge, de rideaux
+de croisée de même couleur, d'un buste d'Hugo, d'une statue d'Henri IV,
+d'un portrait de Nodier et d'un paysage alpestre de Régnier.
+
+Dans ce salon, cinq minutes après son éclairage, entraient les convives,
+Nodier venant le dernier, appuyé soit au bras de Dauzats, soit au bras
+de Bixio, soit au bras de Francis Wey, soit au mien, Nodier toujours
+soupirant et se plaignant comme s'il n'eût eu que le souffle; alors il
+allait s'étendre dans un grand fauteuil à droite de la cheminée, les
+jambes allongées, les bras pendants, ou se mettre debout devant le
+chambranle, les mollets au feu, le dos à la glace. S'il s'étendait dans
+le fauteuil, tout était dit: Nodier, plongé dans cet instant de
+béatitude que donne le café, voulait jouir en égoïste de lui-même, et
+suivre silencieusement le rêve de son esprit; s'il s'adossait au
+chambranle, c'était autre chose: c'est qu'il allait conter; alors tout
+le monde se taisait, alors se déroulait une de ces charmantes histoires
+de sa jeunesse qui semblent un roman de Longu, une idylle de Théocrite;
+ou quelque sombre drame de la Révolution, dont un champ de bataille de
+la Vendée ou la place de la Révolution était toujours le théâtre; ou
+enfin quelque mystérieuse conspiration de Cadoudal ou d'Oudet, de Staps
+ou de Lahorie; alors ceux qui entraient faisaient silence, saluaient de
+la main, et allaient s'asseoir dans un fauteuil ou s'adosser contre le
+lambris; puis l'histoire finissait, comme finit toute chose. On
+n'applaudissait pas; pas plus qu'on n'applaudit le murmure d'une
+rivière, le chant d'un oiseau; mais, le murmure éteint, mais, le chant
+évanoui, on écoutait encore. Alors Marie, sans rien dire, allait se
+mettre à son piano, et, tout à coup, une brillante fusée de notes
+s'élançait dans les airs comme le prélude d'un feu d'artifice: alors les
+joueurs, relégués dans des coins, se mettaient à des tables et jouaient.
+
+Nodier n'avait longtemps joué qu'à la bataille, c'était son jeu de
+prédilection, et il s'y prétendait d'une force supérieure; enfin, il
+avait fait une concession au siècle et jouait à l'écarté.
+
+Alors Marie chantait des paroles d'Hugo, de Lamartine ou de moi, mises
+en musique par elle; puis, au milieu de ces charmantes mélodies,
+toujours trop courtes, on entendait tout à coup éclore la ritournelle
+d'une contredanse, chaque cavalier courait à sa danseuse, et un bal
+commençait.
+
+Bal charmant dont Marie faisait tous les frais, jetant, au milieu de
+trilles rapides brodés par ses doigts sur les touches du piano, un mot à
+ceux qui s'approchaient d'elle, à chaque traversée, à chaque chaîne des
+dames, à chaque chassé-croisé. À partir de ce moment, Nodier
+disparaissait, complètement oublié, car lui, ce n'était pas un de ces
+maîtres absolus et bougons dont on sent la présence et dont on devine
+l'approche; c'était l'hôte de l'Antiquité, qui s'efface pour faire place
+à celui qu'il reçoit, et qui se contentait d'être gracieux, faible et
+presque féminin.
+
+D'ailleurs Nodier, après avoir disparu un peu, disparaissait bientôt
+tout à fait. Nodier se couchait de bonne heure, ou plutôt on couchait
+Nodier de bonne heure. C'était madame Nodier qui était chargée de ce
+soin. L'hiver elle sortait la première du salon; puis quelquefois, quand
+il n'y avait pas de braise dans la cuisine, on voyait une bassinoire
+passer, s'emplir et entrer dans la chambre à coucher. Nodier suivait la
+bassinoire, et tout était dit.
+
+Dix minutes après, madame Nodier rentrait. Nodier était couché, et
+s'endormait aux mélodies de sa fille, et au bruit des piétinements et
+aux rires des danseurs.
+
+Un jour nous trouvâmes Nodier bien autrement humble que de coutume.
+Cette fois, il était embarrassé, honteux. Nous lui demandâmes avec
+inquiétude ce qu'il avait.
+
+Nodier venait d'être nommé académicien.
+
+Il nous fit ses excuses bien humbles, à Hugo et à moi.
+
+Mais il n'y avait pas de sa faute, l'Académie l'avait nommé au moment où
+il s'y attendait le moins.
+
+C'est que Nodier, aussi savant à lui seul que tous les académiciens
+ensemble, démolissait pierre à pierre le dictionnaire de l'Académie. Il
+racontait que l'Immortel chargé de faire l'article _écrevisse_ lui avait
+un jour montré cet article, en lui demandant ce qu'il en pensait.
+
+L'article était conçu dans ces termes:
+
+«Écrevisse, petit poisson rouge qui marche à reculons.»
+
+--Il n'y a qu'une erreur dans votre définition, répondit Nodier, c'est
+que l'écrevisse n'est pas un poisson, c'est que l'écrevisse n'est pas
+rouge, c'est que l'écrevisse ne marche pas à reculons... le reste est
+parfait.
+
+J'oublie de dire qu'au milieu de tout cela, Marie Nodier s'était mariée,
+était devenue madame Ménessier; mais ce mariage n'avait absolument rien
+changé à la vie de l'Arsenal. Jules était un ami à tous: on le voyait
+venir depuis longtemps dans la maison; il y demeura au lieu d'y venir,
+voilà tout.
+
+Je me trompe, il y eut un grand sacrifice accompli: Nodier vendit sa
+bibliothèque; Nodier aimait ses livres, mais il adorait Marie.
+
+Il faut dire une chose aussi, c'est que personne ne savait faire la
+réputation d'un livre comme Nodier. Voulait-il vendre ou faire vendre un
+livre, il le glorifiait par un article: avec ce qu'il découvrait dedans,
+il en faisait un exemplaire unique. Je me rappelle l'histoire d'un
+volume intitulé _le Zombi du grand Pérou_, que Nodier prétendit être
+imprimé aux colonies, et dont il détruisit l'édition de son autorité
+privée; le livre valait cinq francs, il monta à cent écus.
+
+Quatre fois Nodier vendit ses livres, mais il gardait toujours un
+certain fonds, un noyau précieux à l'aide duquel, au bout de deux ou
+trois ans, il avait reconstruit sa bibliothèque.
+
+Un jour, toutes ces charmantes fêtes s'interrompirent. Depuis un mois ou
+deux, Nodier était plus souffreteux, plus plaintif. Au reste, l'habitude
+qu'on avait d'entendre plaindre Nodier faisait qu'on n'attachait pas une
+grande attention à ses plaintes. C'est qu'avec le caractère de Nodier il
+était assez difficile de séparer le mal réel d'avec les souffrances
+chimériques. Cependant, cette fois, il s'affaiblissait visiblement. Plus
+de flâneries sur les quais, plus de promenades sur les boulevards, un
+lent acheminement seulement, quand du ciel gris filtrait un dernier
+rayon du soleil d'automne, un lent acheminement vers Saint-Mandé.
+
+Le but de la promenade était un méchant cabaret, où, dans les beaux
+jours de sa bonne santé, Nodier se régalait de pain bis. Dans ses
+courses, d'ordinaire, toute la famille l'accompagnait, excepté Jules,
+retenu à son bureau. C'était madame Nodier, c'était Marie, c'étaient les
+deux enfants, Charles et Georgette; tout cela ne voulait plus quitter le
+mari, le père et le grand-père. On sentait qu'on n'avait plus que peu de
+temps à rester avec lui, et l'on en profitait.
+
+Jusqu'au dernier moment, Nodier insista pour la conversation du
+dimanche; puis, enfin, on s'aperçut que de sa chambre le malade ne
+pouvait plus supporter le bruit et le mouvement qui se faisaient dans le
+salon. Un jour, Marie nous annonça tristement que, le dimanche suivant,
+l'Arsenal serait fermé; puis tout bas elle dit aux intimes:
+
+--Venez, nous causerons. Nodier s'alita enfin pour ne plus se relever.
+J'allai le voir.
+
+--Oh! mon cher Dumas, me dit-il en me tendant les bras du plus loin
+qu'il m'aperçut, du temps où je me portais bien, vous n'aviez en moi
+qu'un ami; depuis que je suis malade, vous avez en moi un homme
+reconnaissant. Je ne puis plus travailler, mais je puis encore lire, et,
+comme vous voyez, je vous lis, et quand je suis fatigué, j'appelle ma
+fille, et ma fille vous lit.
+
+Et Nodier me montra effectivement mes livres épars sur son lit et sur sa
+table.
+
+Ce fut un de mes moments d'orgueil réel. Nodier isolé du monde, Nodier
+ne pouvant plus travailler, Nodier, cet esprit immense, qui savait tout,
+Nodier me lisait et s'amusait en me lisant.
+
+Je lui pris les mains, j'eusse voulu les baiser, tant j'étais
+reconnaissant.
+
+À mon tour, j'avais lu la veille une chose de lui, un petit volume qui
+venait de paraître en deux livraisons de la _Revue des Deux Mondes._
+
+C'était _Inès de las Sierras_. J'étais émerveillé. Ce roman, une des
+dernières publications de Charles, était si frais, si coloré, qu'on eût
+dit une oeuvre de sa jeunesse que Nodier avait retrouvée et mise au jour
+à l'autre horizon de sa vie. Cette histoire d'Inès, c'était une histoire
+d'apparition de spectres, de fantômes; seulement, toute fantastique
+durant la première partie, elle cessait de l'être dans la seconde; la
+fin expliquait le commencement. Oh! de cette explication je me plaignis
+amèrement à Nodier.
+
+--C'est vrai, me dit-il, j'ai eu tort; mais j'en ai une autre; celle-là
+je ne la gâterai pas, soyez tranquille.
+
+--À la bonne heure, et quand vous y mettrez-vous, à cette oeuvre-là?
+Nodier me prit la main.
+
+--Celle-là, je ne la gâterai pas, parce que ce n'est pas moi qui
+l'écrirai, dit-il.
+
+--Et qui l'écrira?
+
+--Vous.
+
+--Comment! moi, mon bon Charles? mais je ne la sais pas, votre histoire.
+
+--Je vous la raconterai. Oh! celle-là, je la gardais pour moi, ou plutôt
+pour vous.
+
+--Mon bon Charles, vous me la raconterez, vous l'écrirez, vous
+l'imprimerez. Nodier secoua la tête.
+
+--Je vais vous la dire, fit-il; vous me la rendrez si j'en reviens.
+
+--Attendez à ma prochaine visite, nous avons le temps.
+
+--Mon ami, je vous dirai ce que je disais à un créancier quand je lui
+donnais un acompte: Prenez toujours. Et il commença. Jamais Nodier
+n'avait raconté d'une façon si charmante. Oh! si j'avais eu une plume,
+si j'avais eu du papier, si j'avais pu écrire aussi vite que la parole!
+L'histoire était longue, je restai à dîner. Après le dîner, Nodier
+s'était assoupi. Je sortis de l'Arsenal sans le revoir. Je ne le revis
+plus.
+
+Nodier, que l'on croyait si facile à la plainte, avait au contraire
+caché jusqu'au dernier moment ses souffrances à sa famille.
+
+Lorsqu'il découvrit la blessure, on reconnut que la blessure était
+mortelle.
+
+Nodier était non seulement chrétien, mais bon et vrai catholique.
+C'était à Marie qu'il avait fait promettre de lui envoyer chercher un
+prêtre lorsque l'heure serait venue. L'heure était venue, Marie envoya
+chercher le curé de Saint-Paul.
+
+Nodier se confessa. Pauvre Nodier! il devait y avoir bien des péchés
+dans sa vie, mais il n'y avait certes pas une faute.
+
+La confession achevée, toute la famille entra.
+
+Nodier était dans une alcôve sombre, d'où il étendait les bras sur sa
+femme, sur sa fille et sur ses petits-enfants.
+
+Derrière la famille étaient les domestiques.
+
+Derrière les domestiques, la bibliothèque, c'est-à-dire ces amis qui ne
+changent jamais, les livres.
+
+Le curé dit à haute voix les prières auxquelles Nodier répondit aussi à
+haute voix, en homme familier avec la liturgie chrétienne. Puis, les
+prières finies, il embrassa tout le monde, rassura chacun sur son état,
+affirma qu'il se sentait encore de la vie pour un jour ou deux, surtout
+si on le laissait dormir pendant quelques heures.
+
+On laissa Nodier seul, et il dormit cinq heures.
+
+Le 26 janvier au soir, c'est-à-dire la veille de sa mort, la fièvre
+augmenta et produisit un peu de délire; vers minuit, il ne reconnaissait
+personne, sa bouche prononça des paroles sans suite, dans lesquelles on
+distingua les noms de Tacite et de Fénelon.
+
+Vers deux heures, la mort commençait de frapper à la porte: Nodier fut
+secoué par une crise violente, sa fille était penchée sur son chevet et
+lui tendait une tasse pleine d'une potion calmante; il ouvrit les yeux,
+regarda Marie et la reconnut à ses larmes; alors il prit la tasse de ses
+mains et but avec avidité le breuvage qu'elle contenait.
+
+--Tu as trouvé cela bon? demanda Marie.
+
+--Oh oui! mon enfant, comme tout ce qui vient de toi.
+
+Et la pauvre Marie laissa tomber sa tête sur le chevet du lit, couvrant
+de ses cheveux le front humide du mourant.
+
+--Oh! si tu restais ainsi, murmura Nodier, je ne mourrais jamais[1]. La
+mort frappait toujours.
+
+[Note 1: Francis Wey a publié, sur les derniers moments de Nodier, une
+notice pleine d'intérêt, mais écrite pour les amis, et tirée à
+vingt-cinq exemplaires seulement.]
+
+Les extrémités commençaient à se refroidir; mais, au fur et à mesure que
+la vie remontait, elle se concentrait au cerveau et faisait à Nodier un
+esprit plus lucide qu'il ne l'avait jamais eu.
+
+Alors il bénit sa femme et ses enfants, puis il demanda le quantième du
+mois.
+
+--Le 27 janvier, dit madame Nodier.
+
+--Vous n'oublierez pas cette date, n'est-ce pas, mes amis? dit Nodier.
+Puis, se tournant vers la fenêtre:
+
+--Je voudrais bien voir encore une fois le jour, fit-il avec un soupir.
+Puis il s'assoupit. Puis son souffle devint intermittent.
+
+Puis enfin, au moment où le premier rayon du jour frappa les vitres il
+rouvrit les yeux, fit du regard un signe d'adieu et expira.
+
+Avec Nodier tout mourut à l'Arsenal, joie, vie et lumière; ce fut un
+deuil qui nous prit tous; chacun perdait une portion de lui-même en
+perdant Nodier.
+
+Moi, pour mon compte, je ne sais comment dire cela, mais j'ai quelque
+chose de mort en moi depuis que Nodier est mort.
+
+Ce quelque chose ne vit que lorsque je parle de Nodier.
+
+Voilà pourquoi j'en parle si souvent.
+
+Maintenant, l'histoire qu'on a lue, c'est celle que Nodier m'a racontée.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+La famille d'Hoffmann.
+
+
+Au nombre de ces ravissantes cités qui s'éparpillent au bord du Rhin,
+comme les grains d'un chapelet dont le fleuve serait le fil, il faut
+compter Mannheim, la seconde capitale du grand-duché de Bade, Mannheim,
+la seconde résidence du grand-duc.
+
+Aujourd'hui que les bateaux à vapeur qui montent et descendent le Rhin
+passent à Mannheim, aujourd'hui qu'un chemin de fer conduit à Mannheim,
+aujourd'hui que Mannheim, au milieu du pétillement de la fusillade, a
+secoué, les cheveux épars et la robe teinte de sang, l'étendard de la
+rébellion contre son grand-duc, je ne sais plus ce qu'est Mannheim;
+mais, à l'époque où commence cette histoire, c'est-à-dire il y a bientôt
+cinquante-six ans, je vais vous dire ce qu'elle était.
+
+C'était la ville allemande par excellence, calme et politique à la fois,
+un peu triste, ou plutôt un peu rêveuse: c'était la ville des romans
+d'Auguste Lafontaine et des poèmes de Goethe, d'Henriette Belmann et de
+Werther.
+
+En effet, il ne s'agit que de jeter un coup d'oeil sur Mannheim pour
+juger à l'instant, en voyant ses maisons honnêtement alignées, sa
+division en quatre quartiers, ses rues larges et belles où pointe
+l'herbe, sa fontaine mythologique, sa promenade ombragée d'un double
+rang d'acacias qui la traverse d'un bout à l'autre; pour juger, dis-je,
+combien la vie serait douce et facile dans un semblable paradis, si
+parfois les passions amoureuses ou politiques n'y venaient mettre un
+pistolet à la main de Werther[2] ou un poignard à la main de Sand[3].
+
+[Note 2: Les souffrances du jeune Wether (1774) est un roman sous forme
+épistolaire, écrit par Goethe. Ce récit tragique évoque une passion
+amoureuse sans espoir qui accule le héros au suicide.]
+
+[Note 3: Karl Sand, criminel célèbre exécuté à Mannheim en 1820.]
+
+Il y a surtout une place qui a un caractère tout particulier, c'est
+celle où s'élèvent à la fois l'église et le théâtre.
+
+Église et théâtre ont dû être bâtis en même temps, probablement par le
+même architecte; probablement encore vers le milieu de l'autre siècle,
+quand les caprices d'une favorite influaient sur l'art à ce point que
+tout un côté de l'art prenait son nom, depuis l'église jusqu'à la petite
+maison, depuis la statue de bronze de dix coudées jusqu'à la figurine en
+porcelaine de Saxe.
+
+L'église et le théâtre de Mannheim sont donc dans le style Pompadour.
+
+L'église a deux niches extérieures: dans l'une de ces deux niches est
+une Minerve, et dans l'autre est une Hébé.
+
+La porte du théâtre est surmontée de deux sphinx. Ces deux sphinx
+représentent, l'un la Comédie, l'autre la Tragédie.
+
+Le premier de ces deux sphinx tient sous sa patte un masque, le second
+un poignard. Tous deux sont coiffés en racine droite avec un chignon
+poudré ce qui ajoute merveilleusement à leur caractère égyptien.
+
+Au reste, toute la place, maisons contournées, arbres frisés, murailles
+festonnées, est dans le même caractère, et forme un ensemble des plus
+réjouissants.
+
+Eh bien! C'est dans une chambre située au premier étage d'une maison
+dont les fenêtres donnent de biais sur le portail de l'église des
+Jésuites, que nous allons conduire nos lecteurs, en leur faisant
+seulement observer que nous les rajeunissons de plus d'un demi-siècle,
+et que nous en sommes, comme millésime, à l'an de grâce ou de disgrâce
+1793, et comme quantième au dimanche 10 du mois de mai. Tout est donc en
+train de fleurir: les algues au bord du fleuve, les marguerites dans la
+prairie, l'aubépine dans les haies, la rose dans les jardins, l'amour
+dans les coeurs.
+
+Maintenant ajoutons ceci: c'est qu'un des coeurs qui battaient le plus
+violemment dans la ville de Mannheim et dans les environs était celui du
+jeune homme qui habitait cette petite chambre dont nous venons de
+parler, et dont les fenêtres donnaient de biais sur le portail de
+l'église des Jésuites.
+
+Chambre et jeune homme méritent chacun une description particulière.
+
+La chambre, à coup sûr, était celle d'un esprit capricieux et
+pittoresque tout ensemble, car elle avait à la fois l'aspect d'un
+atelier, d'un magasin de musique et d'un cabinet de travail.
+
+Il y avait une palette, des pinceaux et un chevalet, et sur ce chevalet
+une esquisse commencée.
+
+Il y avait une guitare, une viole d'amour et un piano, et sur ce piano
+une sonate ouverte.
+
+Il y avait une plume, de l'encre et du papier, et sur ce papier un
+commencement de ballade griffonné.
+
+Puis, le long des murailles, des arcs, des flèches, des arbalètes du
+quinzième, des instruments de musique du dix-septième, des bahuts de
+tous les temps, des pots à boire de toutes les formes, des aiguières de
+toutes les espèces, enfin des colliers de verre, des éventails de
+plumes, des lézards empaillés, des fleurs sèches, tout un monde enfin;
+mais tout un monde ne valant pas vingt cinq thalers de bon argent.
+
+Celui qui habitait cette chambre était-il un peintre, un musicien ou un
+poète? Nous l'ignorons.
+
+Mais, à coup sûr, c'était un fumeur; car, au milieu de toutes ces
+collections, la collection la plus complète, la plus en vue, la
+collection occupant la place d'honneur et s'épanouissant au soleil
+au-dessus d'un vieux canapé, à la portée de la main, était une
+collection de pipes.
+
+Mais, quel qu'il fût, poète, musicien, peintre ou fumeur, pour le
+moment, il ne fumait, ni ne peignait, ni ne notait, ni ne composait.
+
+Non, il regardait.
+
+Il regardait, immobile, debout, appuyé contre la muraille, retenant son
+souffle; il regardait par sa fenêtre ouverte, après s'être fait un
+rempart du rideau, pour voir sans être vu; il regardait comme on regarde
+quand les yeux ne sont que la lunette du coeur!
+
+Que regardait-il?
+
+Un endroit parfaitement solitaire pour le moment, le portail de l'église
+des Jésuites.
+
+Il est vrai que ce portail était solitaire parce que l'église était
+pleine.
+
+Maintenant quel aspect avait celui qui habitait cette chambre, celui qui
+regardait derrière ce rideau, celui dont le coeur battait ainsi en
+regardant?
+
+C'était un jeune homme de dix-huit ans tout au plus, petit de taille,
+maigre de corps, sauvage d'aspect. Ses longs cheveux noirs tombaient de
+son front jusqu'au-dessous de ses yeux, qu'ils voilaient quand il ne les
+écartait pas de la main, et, à travers le voile de ses cheveux, son
+regard brillait fixe et fauve, comme le regard d'un homme dont les
+facultés mentales ne doivent pas toujours demeurer dans un parfait
+équilibre.
+
+Ce jeune homme, ce n'était ni un poète, ni un peintre, ni un musicien:
+c'était un composé de tout cela; c'était la peinture, la musique et la
+poésie réunies; c'était un tout bizarre, fantasque, bon et mauvais,
+brave et timide, actif et paresseux: ce jeune homme, enfin, c'était
+Ernest-Théodore-Guillaume Hoffmann.
+
+Il était né par une rigoureuse nuit d'hiver, en 1776, tandis que le vent
+sifflait, tandis que la neige tombait, tandis que tout ce qui n'est pas
+riche souffrait: il était né à Koenigsberg, au fond de la
+Vieille-Prusse; né si faible, si grêle, si pauvrement bâti, que
+l'exiguïté de sa personne fit croire à tout le monde qu'il était bien
+plus pressant de lui commander une tombe que de lui acheter un berceau;
+il était né la même année où Schiller, écrivant son drame des
+_Brigands_, signait Schiller, _esclave de Klopstock_; né au milieu
+d'une de ces vieilles familles bourgeoises comme nous en avions en
+France du temps de la Fronde, comme il y en a encore en Allemagne, mais
+comme il n'y en aura bientôt plus nulle part; né d'une mère au
+tempérament maladif, mais d'une résignation profonde, ce qui donnait à
+toute sa personne souffrante l'aspect d'une adorable mélancolie; né d'un
+père à la démarche et à l'esprit sévères, car ce père était conseiller
+criminel et commissaire de justice près le tribunal supérieur
+provincial. Autour de cette mère et de ce père, il y avait des oncles
+juges, des oncles baillis, des oncles bourgmestres, des tantes jeunes
+encore, belles encore, coquettes encore; oncles et tantes, tous
+musiciens, tous artistes, tous pleins de sève, tous allègres. Hoffmann
+disait les avoir vus; il se les rappelait exécutant autour de lui,
+enfant de six, de huit, de dix ans, des concerts étranges où chacun
+jouait d'un de ces vieux instruments dont on ne sait même plus les noms
+aujourd'hui: tympanons, rebecs, cithares, cistres, violes d'amour,
+violes de gambe. Il est vrai que personne autre qu'Hoffmann n'avait
+jamais vu ces oncles musiciens, ces tantes musiciennes, et qu'oncles et
+tantes s'étaient retirés les uns après les autres comme des spectres,
+après avoir éteint, en se retirant, la lumière qui brûlait sur leurs
+pupitres.
+
+De tous ces oncles, cependant, il en restait un. De toutes ces tantes,
+cependant, il en restait une.
+
+Cette tante, c'était un des souvenirs charmants d'Hoffmann.
+
+Dans la maison où Hoffmann avait passé sa jeunesse, vivait une soeur de
+sa mère, une jeune femme aux regards suaves et pénétrant au plus profond
+de l'âme; une jeune femme douce, spirituelle, pleine de finesse, qui,
+dans l'enfant que chacun tenait pour un fou, pour un maniaque, pour un
+enragé, voyait un esprit éminent; qui plaidait seule pour lui, avec sa
+mère, bien entendu; qui lui prédisait le génie, la gloire; prédiction
+qui plus d'une fois fit venir les larmes aux yeux de la mère d'Hoffmann;
+car elle savait que le compagnon inséparable du génie et de la gloire,
+c'est le malheur.
+
+Cette tante, c'était la tante Sophie.
+
+Cette tante était musicienne comme toute la famille, elle jouait du
+luth. Quand Hoffmann s'éveillait dans son berceau, il s'éveillait inondé
+d'une vibrante harmonie; quand il ouvrait les yeux, il voyait la forme
+gracieuse de la jeune femme mariée à son instrument. Elle était
+ordinairement vêtue d'une robe vert d'eau avec noeuds roses, elle était
+ordinairement accompagnée d'un vieux musicien à jambes torses et à
+perruque blanche qui jouait d'une basse plus grande que lui, à laquelle
+il se cramponnait, montant et descendant comme fait un lézard le long
+d'une courge. C'est à ce torrent d'harmonie tombant comme une cascade de
+perles des doigts de la belle Euterpe qu'Hoffmann avait bu le philtre
+enchanté qui l'avait lui-même fait musicien.
+
+Aussi la tante Sophie, avons-nous dit, était un des charmants souvenirs
+d'Hoffmann.
+
+Il n'en était pas de même de son oncle.
+
+La mort du père d'Hoffmann, la maladie de sa mère, l'avaient laissé aux
+mains de cet oncle.
+
+C'était un homme aussi exact que le pauvre Hoffmann était décousu, aussi
+bien ordonné que le pauvre Hoffmann était bizarrement fantasque, et dont
+l'esprit d'ordre et d'exactitude s'était éternellement exercé sur son
+neveu, mais toujours aussi inutilement que s'était exercé sur ses
+pendules l'esprit de l'empereur Charles Quint: l'oncle avait beau faire,
+l'heure sonnait à la fantaisie du neveu, jamais à la sienne.
+
+Au fond, ce n'était point cependant, malgré son exactitude et sa
+régularité, un trop grand ennemi des arts et de l'imagination que cet
+oncle d'Hoffmann; il tolérait même la musique, la poésie et la peinture;
+mais il prétendait qu'un homme sensé ne devait recourir à de pareils
+délassements qu'après son dîner, pour faciliter la digestion. C'était
+sur ce thème qu'il avait réglé la vie d'Hoffmann: tant d'heures pour le
+sommeil, tant d'heures pour l'étude du barreau, tant d'heures pour le
+repas, tant de minutes pour la musique, tant de minutes pour la
+peinture, tant de minutes pour la poésie.
+
+Hoffmann eût voulu retourner tout cela, lui, et dire: tant de minutes
+pour le barreau, et tant d'heures pour la poésie, la peinture et la
+musique; mais Hoffmann n'était pas le maître; il en était résulté
+qu'Hoffmann avait pris en horreur le barreau et son oncle, et qu'un beau
+jour il s'était sauvé de Koenigsberg avec quelques thalers en poche,
+avait gagné Heidelberg, où il avait fait une halte de quelques instants,
+mais où il n'avait pu rester, vu la mauvaise musique que l'on faisait au
+théâtre.
+
+En conséquence, de Heidelberg il avait gagné Mannheim, dont le théâtre,
+près duquel, comme on le voit, il s'était logé, passait pour être le
+rival des scènes lyriques de France et d'Italie; nous disons de France
+et d'Italie, parce qu'on n'oubliera point que c'est cinq ou six ans
+seulement avant l'époque à laquelle nous sommes arrivés qu'avait eu
+lieu, à l'Académie royale de musique, la grande lutte contre Gluck et
+Piccinni.
+
+Hoffmann était donc à Mannheim, où il logeait près du théâtre, et où il
+vivait du produit de sa peinture, de sa musique et de sa poésie, joint à
+quelques frédérics d'or que sa bonne mère lui faisait passer de temps en
+temps, au moment où, nous arrogeant le privilège du Diable boiteux, nous
+venons de lever le plafond de sa chambre et de le montrer à nos lecteurs
+debout, appuyé à la muraille, immobile derrière son rideau, haletant,
+les yeux fixés sur le portail de l'église des Jésuites.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Un amoureux et un fou.
+
+
+Dans l'instant où quelques personnes, sortant de l'église des Jésuites,
+quoique la messe fût à peine à moitié de sa célébration, rendaient
+l'attention d'Hoffmann plus vive que jamais, on heurta à sa porte. Le
+jeune homme secoua la tête et frappa du pied avec un mouvement
+d'impatience, mais ne répondit pas.
+
+On heurta une seconde fois.
+
+Un regard torve alla foudroyer l'indiscret à travers la porte.
+
+On frappa une troisième fois.
+
+Cette fois, le jeune homme demeura tout à fait immobile; il était
+visiblement décidé à ne pas ouvrir.
+
+Mais, au lieu de s'obstiner à frapper, le visiteur se contenta de
+prononcer un des prénoms d'Hoffmann.
+
+--Théodore, dit-il.
+
+--Ah! c'est toi, Zacharias Werner, murmura Hoffmann.
+
+--Oui, c'est moi; tiens-tu à être seul?
+
+--Non, attends.
+
+Et Hoffmann alla ouvrir.
+
+Un grand jeune homme, pâle, maigre et blond, un peu effaré, entra. Il
+pouvait avoir trois ou quatre ans de plus qu'Hoffmann. Au moment où la
+porte s'ouvrait, il lui posa la main sur l'épaule et les lèvres sur le
+front, comme eût pu faire un frère aîné.
+
+C'était, en effet, un véritable frère pour Hoffmann. Né dans la même
+maison que lui, Zacharias Werner, le futur auteur de _Martin Luther_, de
+l'_Attila_, du _24 Février_, de _La Croix de la Baltique_, avait grandi
+sous la double protection de sa mère et de la mère d'Hoffmann.
+
+Les deux femmes, atteintes toutes deux d'une affection nerveuse qui se
+termina par la folie, avaient transmis à leurs enfants cette maladie,
+qui, atténuée par la transmission, se traduisit en imagination
+fantastique chez Hoffmann, et en disposition mélancolique chez
+Zacharias. La mère de ce dernier se croyait, à l'instar de la Vierge,
+chargée d'une mission divine. Son enfant, son Zacharie, devait être le
+nouveau Christ, le futur Siloé promis par les Écritures. Pendant qu'il
+dormait, elle lui tressait des couronnes de bleuets, dont elle ceignait
+son front; elle s'agenouillait devant lui, chantant, de sa voix douce et
+harmonieuse, les plus beaux cantiques de Luther, espérant à chaque
+verset, voir la couronne de bleuets se changer en auréole.
+
+Les deux enfants furent élevés ensemble; c'était surtout parce que
+Zacharie habitait Heidelberg, où il étudiait, qu'Hoffmann s'était enfui
+de chez son oncle, et à son tour Zacharie, rendant à Hoffmann amitié
+pour amitié, avait quitté Heidelberg et était venu rejoindre Hoffmann à
+Mannheim, quand Hoffmann était venu chercher à Mannheim une meilleure
+musique que celle qu'il trouvait à Heidelberg.
+
+Mais, une fois réunis, une fois à Mannheim, loin de l'autorité de cette
+mère si douce, les deux jeunes gens avaient pris appétit aux voyages, ce
+complément indispensable de l'éducation de l'étudiant allemand, et ils
+avaient résolu de visiter Paris.
+
+Werner, à cause du spectacle étrange que devait présenter la capitale de
+la France au milieu de la période de Terreur où elle était parvenue.
+
+Hoffmann, pour comparer la musique française à la musique italienne, et
+surtout pour étudier les ressources de l'Opéra français comme mise en
+scène et décors, Hoffmann ayant dès cette époque l'idée qu'il caressa
+toute sa vie de se faire directeur de théâtre.
+
+Werner, libertin par tempérament, quoique religieux par éducation,
+comptait bien en même temps profiter pour son plaisir de cette étrange
+liberté de moeurs à laquelle on était arrivé en 1793, et dont un de ses
+amis, revenu depuis peu d'un voyage à Paris, lui avait fait une peinture
+si séduisante, que cette peinture avait tourné la tête du voluptueux
+étudiant.
+
+Hoffmann comptait voir les musées dont on lui avait dit force
+merveilles, et, flottant encore dans sa manière, comparer la peinture
+italienne à la peinture allemande.
+
+Quels que fussent d'ailleurs les motifs secrets qui poussassent les deux
+amis, le désir de visiter la France était égal chez tous deux.
+
+Pour accomplir ce désir, il ne leur manquait qu'une chose, l'argent.
+Mais, par une coïncidence étrange, le hasard avait voulu que Zacharie et
+Hoffmann eussent le même jour reçu chacun de sa mère cinq frédérics
+d'or.
+
+Dix frédérics d'or faisaient à peu près deux cents livres, c'était une
+jolie somme pour deux étudiants, qui vivaient, logés, chauffés et
+nourris, pour cinq thalers par mois. Mais cette somme était bien
+insuffisante pour accomplir le fameux voyage projeté.
+
+Il était venu une idée aux deux jeunes gens, et, comme cette idée leur
+était venue à tous deux à la fois, ils l'avaient prise pour une
+inspiration du ciel.
+
+C'était d'aller au jeu et de risquer chacun les cinq frédérics d'or.
+
+Avec ces dix frédérics il n'y avait pas de voyage possible. En risquant
+ces dix frédérics on pouvait gagner une somme à faire le tour du monde.
+
+Ce qui fut dit fut fait: la saison des eaux approchait, et puis le 1er
+mai, les maisons de jeu étaient ouvertes; Werner et Hoffmann entrèrent
+dans une maison de jeu.
+
+Werner tenta le premier la fortune, et perdit en cinq coups ses cinq
+frédérics d'or.
+
+Le tour d'Hoffmann était venu.
+
+Hoffmann hasarda en tremblant son premier frédéric d'or et gagna.
+
+Encouragé par ce début, il redoubla. Hoffmann était dans un jour de
+veine; il gagnait quatre coups sur cinq, et le jeune homme était de ceux
+qui ont confiance dans la fortune. Au lieu d'hésiter, il marcha
+franchement de parolis en parolis; on eût pu croire qu'un pouvoir
+surnaturel le secondait: sans combinaison arrêtée, sans calcul aucun, il
+jetait son or sur une carte, et son or se doublait, se triplait, se
+quintuplait. Zacharie, plus tremblant qu'un fiévreux, plus pâle qu'un
+spectre, Zacharie murmurait: «Assez, Théodore, assez»: mais le joueur
+raillait cette timidité puérile. L'or suivait l'or, et l'or engendrait
+l'or. Enfin, deux heures du matin sonnèrent, c'était l'heure de la
+fermeture de l'établissement, le jeu cessa; les deux jeunes gens, sans
+compter, prirent chacun une charge d'or. Zacharie, qui ne pouvait croire
+que toute cette fortune était à lui, sortit le premier: Hoffmann allait
+le suivre, quand un vieil officier, qui ne l'avait pas perdu de vue
+pendant tout le temps qu'il avait joué, l'arrêta comme il allait
+franchir le seuil de la porte.
+
+--Jeune homme, dit-il en lui posant la main sur l'épaule et en le
+regardant fixement, si vous y allez de ce train-là, vous ferez sauter la
+banque, j'en conviens; mais quand la banque aura sauté, vous n'en serez
+qu'une proie plus sûre pour le diable.
+
+Et, sans attendre la réponse d'Hoffmann, il disparut. Hoffmann sortit à
+son tour, mais il n'était plus le même. La prédiction du vieux soldat
+l'avait refroidi comme un bain glacé, et cet or, dont ses poches étaient
+pleines, lui pesait. Il lui semblait porter son fardeau d'iniquités.
+
+Werner l'attendait joyeux. Tous deux revinrent ensemble chez Hoffmann,
+l'un riant, dansant, chantant; l'autre rêveur, presque sombre.
+
+Celui qui riait, dansait, chantait, c'était Werner; celui qui était
+rêveur et presque sombre, c'était Hoffmann.
+
+Tous deux, au reste, décidèrent de partir le lendemain soir pour la
+France.
+
+Ils se séparèrent en s'embrassant.
+
+Hoffmann, resté seul, compta son or.
+
+Il avait cinq mille thalers, vingt-trois ou vingt-quatre mille francs.
+
+Il réfléchit longtemps et sembla prendre une résolution difficile.
+
+Pendant qu'il réfléchissait à la lueur d'une lampe de cuivre éclairant
+la chambre, son visage était pâle et son front ruisselait de sueur.
+
+À chaque bruit qui se faisait autour de lui, ce bruit fût-il aussi
+insaisissable que le frémissement de l'aile du moucheron, Hoffmann
+tressaillait, se retournait et regardait autour de lui avec terreur.
+
+La prédiction de l'officier lui revenait à l'esprit, il murmurait tout
+bas des vers de _Faust_, et il lui semblait voir, sur le seuil de la
+porte, le rat rongeur; dans l'angle de sa chambre, le barbet noir.
+
+Enfin son parti fut pris.
+
+Il mit à part mille thalers, qu'il regardait comme la somme grandement
+nécessaire pour son voyage, fit un paquet des quatre mille autres
+thalers; puis, sur le paquet, colla une carte avec de la cire, et
+écrivit sur cette carte:
+
+_À Monsieur le bourgmestre de Koenigsberg, pour être partagé entre les
+familles les plus pauvres de la ville._
+
+Puis, content de la victoire qu'il venait de remporter sur lui-même,
+rafraîchi par ce qu'il venait de faire, il se déshabilla, se coucha, et
+dormit tout d'une pièce jusqu'au lendemain à sept heures du matin.
+
+À sept heures il se réveilla, et son premier regard fut pour ses mille
+thalers visibles et ses quatre mille thalers cachetés. Il croyait avoir
+fait un rêve.
+
+La vue des objets l'assura de la réalité de ce qui lui était arrivé la
+veille.
+
+Mais ce qui était une réalité surtout, pour Hoffmann, quoique aucun
+objet matériel ne fût là pour la lui rappeler, c'était la prédiction du
+vieil officier.
+
+Aussi, sans regret aucun, s'habilla-t-il comme de coutume; et, prenant
+ses quatre mille thalers sous son bras, alla-t-il les porter lui-même à
+la diligence de Koenigsberg, après avoir pris le soin cependant de
+serrer les mille thalers restants dans son tiroir.
+
+Puis, comme il était convenu, on s'en souvient, que les deux amis
+partiraient le même soir pour la France, Hoffmann se mit à faire ses
+préparatifs de voyage.
+
+Tout en allant, tout en venant, tout en époussetant un habit, en pliant
+une chemise, en assortissant deux mouchoirs, Hoffmann jeta les yeux dans
+la rue et demeura dans la pose où il était.
+
+Une jeune fille de seize à dix-sept ans, charmante, étrangère bien
+certainement à la ville de Mannheim, puisque Hoffmann ne la connaissait
+pas, venait de l'extrémité opposée de la rue et s'acheminait vers
+l'église.
+
+Hoffmann, dans ses rêves de poète, de peintre et de musicien, n'avait
+jamais rien vu de pareil.
+
+C'était quelque chose qui dépassait non seulement tout ce qu'il avait
+vu, mais encore tout ce qu'il espérait voir.
+
+Et cependant, à la distance où il était, il ne voyait qu'un ravissant
+ensemble: les détails lui échappaient.
+
+La jeune fille était accompagnée d'une vieille servante.
+
+Toutes deux montèrent lentement les marches de l'église des Jésuites, et
+disparurent sous le portail.
+
+Hoffmann laissa sa malle à moitié faite, un habit lie-de-vin à moitié
+battu, sa redingote à brandebourgs à moitié pliée, et resta immobile
+derrière son rideau.
+
+C'est là que nous l'avons trouvé, attendant la sortie de celle qu'il
+avait vue entrer.
+
+Il ne craignait qu'une chose: c'est que ce ne fût un ange, et qu'au lieu
+de sortir par la porte, elle ne s'envolât par la fenêtre pour remonter
+aux cieux.
+
+C'est dans cette situation que nous l'avons pris, et que son ami
+Zacharias Werner vint le prendre après nous.
+
+Le nouveau venu appuya du même coup, comme nous l'avons dit, sa main sur
+l'épaule et ses lèvres sur le front de son ami.
+
+Puis il poussa un énorme soupir.
+
+Quoique Zacharias Werner fût toujours très pâle, il était cependant
+encore plus pâle que d'habitude.
+
+--Qu'as-tu donc? lui demanda Hoffmann avec une inquiétude réelle.
+
+--Oh! mon ami, s'écria Werner.... Je suis un brigand! je suis un
+misérable! je mérite la mort... fends-moi la tête avec une hache...
+perce-moi le coeur avec une flèche. Je ne suis plus digne de voir la
+lumière du ciel.
+
+--Bah! demanda Hoffmann avec la placide distraction de l'homme heureux;
+qu'est-il donc arrivé, cher ami?
+
+--Il est arrivé.... Ce qui est arrivé, n'est-ce pas?... tu me demandes ce
+qui est arrivé?... Eh bien! mon ami, le diable m'a tenté!
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Que quand j'ai vu tout mon or ce matin, il y en avait tant, qu'il me
+semble que c'est un rêve.
+
+--Comment! un rêve?
+
+--Il y en avait une pleine table, toute couverte, continua Werner. Eh
+bien! quand j'ai vu cela, une véritable fortune, mille frédérics d'or,
+mon ami. Eh bien! quand j'ai vu cela, quand de chaque pièce j'ai vu
+rejaillir un rayon, la rage m'a repris, je n'ai pas pu y résister, j'ai
+pris le tiers de mon or et j'ai été au jeu.
+
+--Et tu as perdu?
+
+--Jusqu'à mon dernier kreutzer.
+
+--Que veux-tu? c'est un petit malheur, puisqu'il te reste les deux
+tiers.
+
+--Ah bien oui, les deux tiers! Je suis revenu chercher le second tiers,
+et....
+
+--Et tu l'as perdu comme le premier?
+
+--Plus vite, mon ami, plus vite.
+
+--Et tu es revenu chercher ton troisième tiers?
+
+--Je ne suis pas revenu, j'ai volé: j'ai pris les quinze cents thalers
+restants, et je les ai posés sur la rouge.
+
+--Alors, dit Hoffmann, la noire est sortie, n'est-ce pas?
+
+--Ah! mon ami, la noire, l'horrible noire, sans hésitation, sans
+remords, comme si en sortant elle ne m'enlevait pas mon dernier espoir!
+Sortie, mon ami, sortie!
+
+--Et tu ne regrettes les mille frédérics qu'à cause du voyage?
+
+--Pas pour autre chose. Oh! si j'eusse seulement mis de côté de quoi
+aller à Paris, cinq cents thalers!
+
+--Tu te consolerais d'avoir perdu le reste?
+
+--À l'instant même.
+
+--Eh bien! qu'à cela ne tienne, mon cher Zacharias, dit Hoffmann en le
+conduisant vers son tiroir; tiens, voilà les cinq cents thalers, pars.
+
+--Comment! que je parte? s'écria Werner, et toi?
+
+--Oh! moi, je ne pars plus.
+
+--Comment! tu ne pars plus?
+
+--Non, pas dans ce moment-ci du moins.
+
+--Mais pourquoi? pour quelle raison? qui t'empêche de partir? qui te
+retient à Mannheim?
+
+Hoffmann entraîna vivement son ami vers la fenêtre. On commençait à
+sortir de l'église, la messe était finie.
+
+--Tiens, regarde, regarde, dit-il en désignant du doigt quelqu'un à
+l'attention de Werner.
+
+Et, en effet, la jeune fille inconnue apparaissait au haut du portail,
+descendant lentement les degrés de l'église, son livre de messe posé
+contre sa poitrine, sa tête baissée, modeste et pensive comme la
+Marguerite de Goethe.
+
+--Vois-tu, murmurait Hoffmann, vois-tu?
+
+--Certainement que je vois.
+
+--Eh bien! que dis-tu?
+
+--Je dis qu'il n'y a pas de femme au monde qui vaille qu'on lui sacrifie
+le voyage de Paris, fût-ce la belle Antonia, fût-ce la fille du vieux
+Gottlieb Murr, le nouveau chef d'orchestre du théâtre de Mannheim.
+
+--Tu la connais donc?
+
+--Certainement.
+
+--Tu connais donc son père?
+
+--Il était chef d'orchestre au théâtre de Francfort.
+
+--Et tu peux me donner une lettre pour lui?
+
+--À merveille.
+
+--Mets-toi là, Zacharias, et écris.
+
+Zacharias se mit à la table et écrivit.
+
+Au moment de partir pour la France, il recommandait son jeune ami
+Théodore Hoffmann à son vieil ami Gottlieb Murr.
+
+Hoffmann donna à peine à Zacharias le temps d'achever sa lettre; la
+signature apposée, il la lui prit, et, embrassant son ami, il s'élança
+hors de la chambre.
+
+--C'est égal, lui cria une dernière fois Zacharias Werner, tu verras
+qu'il n'y a pas de femme, si jolie qu'elle soit, qui puisse te faire
+oublier Paris.
+
+Hoffmann entendit les paroles de son ami, mais il ne jugea pas même à
+propos de se retourner pour lui répondre, même par un signe
+d'approbation ou d'improbation.
+
+Quant à Zacharias Werner, il mit ses cinq cents thalers dans sa poche,
+et, pour n'être plus tenté par le démon du jeu, il courut aussi vite
+vers l'hôtel des Messageries qu'Hoffmann courait vers la maison du vieux
+chef d'orchestre.
+
+Hoffmann frappait à la porte du maître Gottlieb Murr juste au même
+moment où Zacharias Werner montait dans la diligence de Strasbourg.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Maître Gottlieb Murr.
+
+
+Ce fut le chef d'orchestre qui vint ouvrir en personne à Hoffmann.
+
+Hoffmann n'avait jamais vu maître Gottlieb, et cependant il le reconnut.
+
+Cet homme, tout grotesque qu'il était, ne pouvait être qu'un artiste, et
+même un grand artiste.
+
+C'était un petit vieillard de cinquante-cinq à soixante ans, ayant une
+jambe tordue, et cependant ne boitant pas trop de cette jambe, qui
+ressemblait à un tire-bouchon. Tout en marchant, ou plutôt tout en
+sautillant, et son sautillement ressemblait fort à celui d'un
+hochequeue, tout en sautillant et en devançant les gens qu'il
+introduisait chez lui, il s'arrêtait, faisant une pirouette sur sa jambe
+torse, ce qui lui donnait l'air d'enfoncer une vrille dans la terre, et
+continuait son chemin.
+
+Tout en le suivant, Hoffmann l'examinait et gravait dans son esprit un
+de ces fantastiques et merveilleux portraits dont il nous a donné, dans
+ses oeuvres, une si complète galerie.
+
+Le visage du vieillard était enthousiaste, fin et spirituel à la fois,
+recouvert d'une peau parcheminée, mouchetée de rouge et de noir comme
+une page de plain-chant. Au milieu de cet étrange faciès brillaient deux
+yeux vifs dont on pouvait d'autant mieux apprécier le regard aigu, que
+les lunettes qu'il portait et qu'il n'abandonnait jamais, même dans son
+sommeil, étaient constamment relevées sur son front ou abaissées sur le
+bout de son nez. C'était seulement quand il jouait du violon en
+redressant la tête et en regardant à distance, qu'il finissait par
+utiliser ce petit meuble qui paraissait être chez lui plutôt un objet de
+luxe que de nécessité.
+
+Sa tête était chauve et constamment abritée sous une calotte noire, qui
+était devenue une partie inhérente à sa personne. Jour et nuit maître
+Gottlieb apparaissait aux visiteurs avec sa calotte. Seulement,
+lorsqu'il sortait, il se contentait de la surmonter d'une petite
+perruque à la Jean-Jacques. De sorte que la calotte se trouvait prise
+entre le crâne et la perruque. Il va sans dire que jamais maître
+Gottlieb ne s'inquiétait le moins du monde de la portion de velours qui
+apparaissait sous ses faux cheveux, lesquels ayant plus d'affinité avec
+le chapeau qu'avec la tête, accompagnaient le chapeau dans son excursion
+aérienne, toutes les fois que maître Gottlieb saluait.
+
+Hoffmann regarda tout autour de lui, mais ne vit personne.
+
+Il suivit donc maître Gottlieb où maître Gottlieb, qui, comme nous
+l'avons dit, marchait devant lui, voulut le mener.
+
+Maître Gottlieb s'arrêta dans un grand cabinet plein de partitions
+empilées et de feuilles de musique volantes: sur une table étaient dix
+ou douze boîtes plus ou moins ornées, ayant toutes cette forme à
+laquelle un musicien ne se trompe pas, c'est-à-dire la forme d'un étui
+de violon.
+
+Pour le moment, maître Gottlieb était en train de disposer pour le
+théâtre de Mannheim, sur lequel il voulait faire un essai de musique
+italienne, le _Matrimonio segreto_ de Cimarosa.
+
+Un archet, comme la batte d'Arlequin, était passé dans sa ceinture, ou
+plutôt maintenu par le gousset boutonné de sa culotte, une plume se
+dressait fièrement derrière son oreille, et ses doigts étaient tachés
+d'encre.
+
+De ces doigts tachés d'encre il prit la lettre que lui présentait
+Hoffmann, puis, jetant un coup d'oeil sur l'adresse, et reconnaissant
+l'écriture:
+
+--Ah! Zacharias Werner, dit-il, poète, poète celui-là, mais joueur.
+Puis, comme si la qualité corrigeait un peu le défaut, il ajouta:
+Joueur, joueur, mais poète.
+
+Puis, décachetant la lettre:
+
+--Parti, n'est-ce pas? parti!
+
+--Il part, monsieur, en ce moment même.
+
+--Dieu le conduise! ajouta Gottlieb en levant les yeux au ciel comme
+pour recommander son ami à Dieu. Mais il a bien fait de partir. Les
+voyages forment la jeunesse, et, si je n'avais pas voyagé, je ne
+connaîtrais pas, moi, l'immortel Pasiello, le divin Cimarosa.
+
+--Mais, dit Hoffmann, vous n'en connaîtriez pas moins bien leurs
+oeuvres, maître Gottlieb.
+
+--Oui, leurs oeuvres, certainement: mais qu'est-ce que connaître
+l'oeuvre sans l'artiste? C'est connaître l'âme sans le corps; l'oeuvre,
+c'est le spectre, c'est l'apparition; l'oeuvre, c'est ce qui reste de
+nous après notre mort. Mais le corps, voyez-vous, c'est ce qui a vécu:
+vous ne comprendrez jamais entièrement l'oeuvre d'un homme si vous
+n'avez pas connu l'homme lui-même.
+
+Hoffmann fit un signe de la tête.
+
+--C'est vrai, dit-il, et je n'ai jamais apprécié complètement Mozart
+qu'après avoir vu Mozart.
+
+--Oui, oui, dit Gottlieb, Mozart a du bon; mais pourquoi a-t-il du bon?
+parce qu'il a voyagé en Italie. La musique allemande, jeune homme, c'est
+la musique des hommes; mais retenez bien ceci, la musique italienne,
+c'est la musique des dieux.
+
+--Ce n'est pourtant pas, reprit Hoffmann en souriant, ce n'est pourtant
+pas en Italie que Mozart a fait _le Mariage de Figaro_ et _Don Juan_,
+puisqu'il a fait l'un à Vienne pour l'empereur, et l'autre à Prague pour
+le théâtre italien.
+
+--C'est vrai, jeune homme, c'est vrai, et j'aime à voir en vous cet
+esprit national qui vous fait défendre Mozart. Oui, certainement, si le
+pauvre diable eût vécu, et s'il eût fait encore un ou deux voyages en
+Italie, c'eût été un maître, un très grand maître. Mais ce _Don Juan_,
+dont vous parlez, ce _Mariage de Figaro_, dont vous parlez, sur quoi les
+a-t-il faits? Sur des libretti italiens, sur des paroles italiennes,
+sous un reflet du soleil de Bologne, de Rome ou de Naples. Croyez-moi,
+jeune homme, ce soleil, il faut l'avoir vu, l'avoir senti, pour
+l'apprécier à sa valeur. Tenez, moi, j'ai quitté l'Italie depuis quatre
+ans; depuis quatre ans je grelotte, excepté quand je pense à l'Italie;
+la pensée seule me réchauffe; je n'ai plus besoin de manteau quand je
+pense à l'Italie; je n'ai plus besoin d'habit, je n'ai plus besoin de
+calotte même. Le souvenir me ravive: ô musique de Bologne! ô soleil de
+Naples! oh!...
+
+Et la figure du vieillard exprima un moment une béatitude suprême, et
+tout son corps parut frissonner d'une jouissance infinie, comme si les
+torrents du soleil méridional, inondant encore sa tête ruisselaient de
+son front chauve sur ses épaules, et de ses épaules sur toute sa
+personne.
+
+Hoffmann se garda bien de le tirer de son extase, seulement il en
+profita pour regarder tout autour de lui, espérant toujours voir
+Antonia. Mais les portes étaient fermées et l'on n'entendait aucun bruit
+derrière aucune de ces portes qui y décelât la présence d'un être
+vivant.
+
+Il lui fallut donc revenir à maître Gottlieb, dont l'extase se calmait
+peu à peu, et qui finit par en sortir avec une espèce de frissonnement.
+
+--Brrrou! jeune homme, dit-il, et vous dites donc? Hoffmann tressaillit.
+
+--Je dis, maître Gottlieb, que je viens de la part de mon ami Zacharias
+Werner, lequel m'a parlé de votre bonté pour les jeunes gens, et comme
+je suis musicien!
+
+--Ah! vous êtes musicien!
+
+Et Gottlieb se redressa, releva la tête, la renversa en arrière, et, à
+travers ses lunettes, momentanément posées sur les derniers confins de
+son nez, il regarda Hoffmann.
+
+--Oui, oui, ajouta-t-il, tête de musicien, front de musicien, oeil de
+musicien; et qu'êtes-vous? compositeur ou instrumentiste?
+
+--L'un et l'autre, maître Gottlieb.
+
+--L'un et l'autre! dit maître Gottlieb, l'un et l'autre! cela ne doute
+de rien, ces jeunes gens! Il faudrait toute la vie d'un homme, de deux
+hommes, de trois hommes pour être seulement l'un ou l'autre! et ils sont
+l'un et l'autre!
+
+Et il fit un tour sur lui-même, levant les bras au ciel et ayant l'air
+d'enfoncer dans le parquet le tire-bouchon de sa jambe droite.
+
+Puis, après la pirouette achevée s'arrêtant devant Hoffmann:
+
+--Voyons, jeune présomptueux, dit-il, qu'as-tu fait en composition?
+
+--Mais des sonates, des chants sacrés, des quintetti.
+
+--Des sonates après Jean-Sébastien Bach! des chants sacrés après
+Pergolèse! des quintetti après François-Joseph Haydn! Ah! jeunesse!
+jeunesse!
+
+Puis, avec un sentiment de profonde piété:
+
+--Et comme instrumentiste, continua-t-il, comme instrumentiste, de quel
+instrument jouez-vous?
+
+--De tous à peu près, depuis le rebec jusqu'au clavecin, depuis la viole
+d'amour jusqu'au théorbe; mais l'instrument dont je me suis
+particulièrement occupé, c'est le violon.
+
+--En vérité, dit maître Gottlieb d'un air railleur, en vérité tu lui as
+fait cet honneur-là, au violon! C'est, ma foi! bien heureux pour lui,
+pauvre violon! Mais, malheureux! ajouta-t-il en revenant vers Hoffmann
+en sautillant sur une seule jambe pour aller plus vite, sais-tu ce que
+c'est que le violon? Le violon! et maître Gottlieb balança son corps sur
+cette seule jambe dont nous avons parlé, l'autre restant en l'air comme
+celle d'une grue; le violon! mais c'est le plus difficile de tous les
+instruments. Le violon a été inventé par Satan lui-même pour damner
+l'homme, quand Satan a perdu plus d'âmes qu'avec les sept péchés
+capitaux réunis. Il n'y a que l'immortel Tartini, Tartini, mon maître,
+mon héros, mon dieu! il n'y a que lui qui ait jamais atteint la
+perfection sur le violon; mais lui seul sait ce qu'il lui a coûté dans
+ce monde et dans l'autre pour avoir joué toute une nuit avec le violon
+du diable lui-même, et pour avoir gardé son archet. Oh! le violon!
+sais-tu, malheureux profanateur! que cet instrument cache sous sa
+simplicité presque misérable les plus inépuisables trésors d'harmonie
+qu'il soit possible à l'homme de boire à la coupe des dieux? As-tu
+étudié ce bois, ces cordes, cet archet, ce crin, ce crin surtout?
+espères-tu réunir, assembler, dompter sous tes doigts ce tout
+merveilleux, qui depuis deux siècles résiste aux efforts des plus
+savants, qui se plaint, qui gémit, qui se lamente sous leurs doigts, et
+qui n'a jamais chanté que sous les doigts de l'immortel Tartini, mon
+maître? Quand tu as pris un violon pour la première fois, as-tu bien
+pensé à ce que tu faisais, jeune homme! Mais tu n'es pas le premier,
+ajouta maître Gottlieb avec un soupir tiré du plus profond de ses
+entrailles, et tu ne seras pas le dernier que le violon aura perdu;
+violon, tentateur éternel! d'autres que toi aussi ont cru à leur
+vocation, et ont perdu leur vie à racler le boyau, et tu vas augmenter
+le nombre de ces malheureux, si nombreux, si inutiles à la société, si
+insupportables à leurs semblables.
+
+Puis, tout à coup, et sans transition aucune, saisissant un violon et un
+archet comme un maître d'escrime prend deux fleurets, et les présentant
+à Hoffmann:
+
+--Eh bien! dit-il d'un air de défi, joue-moi quelque chose: voyons,
+joue, et je te dirai où tu en es, et, s'il est encore temps de te
+retirer du précipice, je t'en tirerai, comme j'en ai tiré le pauvre
+Zacharias Werner. Il en jouait aussi, lui, du violon; il en jouait avec
+fureur, avec rage. Il rêvait des miracles, mais je lui ai ouvert
+l'intelligence. Il brisa son violon en morceaux, et il en fit un feu.
+Puis je lui mis une basse entre les mains, et cela acheva de le calmer.
+Là, il y avait de la place pour ses longs doigts maigres. Au
+commencement, il leur faisait faire dix heures à l'heure, et maintenant,
+maintenant, il joue suffisamment de la basse pour souhaiter la fête à
+son oncle, tandis qu'il n'eût jamais joué du violon que pour souhaiter
+la fête au diable. Allons, allons, jeune homme, voici un violon,
+montre-moi ce que tu sais faire.
+
+Hoffmann prit le violon et l'examina.
+
+--Oui, oui, dit maître Gottlieb, tu examines de qui il est, comme le
+gourmet flaire le vin qu'il va boire. Pince une corde, une seule, et si
+ton oreille ne te dit pas le nom de celui qui a fait le violon, tu n'es
+pas digne de le toucher.
+
+Hoffmann pinça une corde, qui rendit un son vibrant, prolongé,
+frémissant.
+
+--C'est un _Antonio Stradivarius_.
+
+--Allons, pas mal; mais de quelle époque de la vie de Stradivarius?
+Voyons un peu; il en a fait beaucoup de violons de 1698 à 1728.
+
+--Ah! quant à cela, dit Hoffmann, j'avoue mon ignorance, et il me semble
+impossible....
+
+--Impossible, blasphémateur! impossible! c'est comme si tu me disais,
+malheureux, qu'il est impossible de reconnaître l'âge du vin en le
+goûtant. Écoute bien: aussi vrai que nous sommes aujourd'hui le 10 mai
+1793, ce violon a été fait pendant le voyage que l'immortel Antonio fit
+de Crémone à Mantoue en 1705, et où il laissa son atelier à son premier
+élève. Aussi, vois-tu, ce Stradivarius-là, je suis bien aise de te le
+dire, n'est que de troisième ordre; mais j'ai bien peur que ce ne soit
+encore trop bon pour un pauvre écolier comme toi. Ça va, va!
+
+Hoffmann épaula le violon, et, non sans un vif battement de coeur,
+commença les variations sur le thème de _Don Juan_:
+
+ «_La ci darem' la mano_».
+
+Maître Gottlieb était debout près d'Hoffmann, battant à la fois la
+mesure avec sa tête et avec le bout du pied de sa jambe torse. À mesure
+qu'Hoffmann jouait, sa figure s'animait, ses yeux brillaient, sa
+mâchoire supérieure mordait la lèvre inférieure, et, aux deux côtés de
+cette lèvre aplatie, sortaient deux dents, que dans la position
+ordinaire elle était destinée à cacher, mais qui en ce moment se
+dressaient comme deux défenses de sanglier. Enfin, un allégro, dont
+Hoffmann triompha assez vigoureusement, lui attira de la part de maître
+Gottlieb un mouvement de tête qui ressemblait à un signe d'approbation.
+
+Hoffmann finit par un démanché qu'il croyait des plus brillants, mais
+qui, loin de satisfaire le vieux musicien, lui fit faire une affreuse
+grimace.
+
+Cependant sa figure se rasséréna peu à peu, et frappant sur l'épaule du
+jeune homme:
+
+--Allons, allons, dit-il, c'est moins mal que je ne croyais; quand tu
+auras oublié tout ce que tu as appris, quand tu ne feras plus de ces
+bonds à la mode, quand tu ménageras ces traits sautillants et ces
+démanchés criards, on fera quelque chose de toi.
+
+Cet éloge, de la part d'un homme aussi difficile que le vieux musicien,
+ravit Hoffmann, puis il n'oubliait pas, tout noyé qu'il était dans
+l'océan musical, que maître Gottlieb était le père de la belle Antonia.
+
+Aussi, prenant au bond les paroles qui venaient de tomber de la bouche
+du vieillard:
+
+--Et qui se chargera de faire quelque chose de moi? demanda-t-il, est-ce
+vous, maître Gottlieb?
+
+--Pourquoi pas, jeune homme? pourquoi pas, si tu veux écouter le vieux
+Murr?
+
+--Je vous écouterai, maître, et tant que vous voudrez.
+
+--Oh! murmura le vieillard avec mélancolie, car son regard se rejetait
+dans le passé, car sa mémoire remontait les ans révolus, c'est que j'en
+ai bien connu des virtuoses! J'ai connu Corelli, par tradition, c'est
+vrai; c'est lui qui a ouvert la route, qui a frayé le chemin; il faut
+jouer à la manière de Tartini ou y renoncer. Lui, le premier, il a
+deviné que le violon était, sinon un dieu, du moins le temple d'où un
+dieu pouvait sortir. Après lui vient Pugnani, violon passable,
+intelligent, mais mou, trop mou, surtout dans certains _appoggiamenti_;
+puis Germiniani, vigoureux celui-là, mais vigoureux par boutades, sans
+transition; j'ai été à Paris exprès pour le voir, comme tu veux, toi,
+aller à Paris pour voir l'Opéra: un maniaque, mon ami, un somnambule,
+mon ami, un homme qui gesticulait en rêvant, entendant assez bien le
+_tempo rubato_, fatal _tempo rubato_, qui tue plus d'instrumentistes que
+la petite vérole, que la fièvre jaune, que la peste! Alors je lui jouai
+mes sonates à la manière de l'immortel Tartini, mon maître, et alors il
+avoua son erreur. Malheureusement l'élève était enfoncé jusqu'au cou
+dans sa méthode. Il avait soixante et onze ans, le pauvre enfant!
+Quarante ans plus tôt, je l'eusse sauvé, comme Giardini; celui-là je
+l'avais pris à temps, mais malheureusement il était incorrigible; le
+diable en personne s'était emparé de sa main gauche, et alors il allait,
+il allait, il allait un tel train, que sa main droite ne pouvait pas le
+suivre. C'étaient des extravagances, des sautillements, des démanchés à
+donner la danse de Saint-Guy à un Hollandais. Aussi, un jour qu'en
+présence de Jomelli il gâtait un morceau magnifique, le bon Jomelli, qui
+était le plus brave homme du monde, lui allongea-t-il un rude soufflet,
+que Giardini en eut la joue enflée pendant un mois, Jomelli le poignet
+luxé pendant trois semaines. C'est comme Lulli, un fou, un véritable
+fou, un danseur de corde, un faiseur de sauts périlleux, un équilibriste
+sans balancier et auquel on devrait mettre dans la main un balancier au
+lieu d'un archet. Hélas! hélas! hélas! s'écria douloureusement le
+vieillard, je le dis avec un profond désespoir, avec Nardini et avec moi
+s'éteindra le bel art de jouer du violon: cet art avec lequel notre
+maître à tous, Orpheus, attirait les animaux, remuait les pierres et
+bâtissait les villes. Au lieu de bâtir comme le violon divin, nous
+démolissons comme les trompettes maudites. Si les Français entrent
+jamais en Allemagne, ils n'auront pour faire tomber les murailles de
+Philippsbourg, qu'ils ont assiégé tant de fois, ils n'auront qu'à faire
+exécuter, par quatre violons de ma connaissance, un concert devant ses
+portes.
+
+Le vieillard reprit haleine et ajouta d'un ton plus doux:
+
+--Je sais bien qu'il y a Viotti, un de mes élèves, un enfant plein de
+bonnes dispositions, mais impatient, mais dévergondé, mais sans règle.
+Quant à Giarnowicki, c'est un fat et un ignorant, et la première chose
+que j'ai dite à ma vieille Lisbeth, c'était, si elle entendait jamais ce
+nom-là prononcé à ma porte, de fermer ma porte avec acharnement. Il y a
+trente ans que Lisbeth est avec moi, eh bien, je vous le dis, jeune
+homme, je chasse Lisbeth si elle laisse entrer chez moi Giarnowicki; un
+Sarmate, un Welche, qui s'est permis de dire du mal du maître des
+maîtres, de l'immortel Tartini. Oh! à celui qui m'apportera la tête de
+Giarnowicki, je promets des leçons et des conseils tant qu'il en voudra.
+Quant à toi, mon garçon, continua le vieillard en revenant à Hoffmann,
+quant à toi, tu n'es pas fort; c'est vrai; mais Rode et Kreutzer, mes
+élèves, n'étaient pas plus forts que toi; quant à toi je disais donc
+qu'en venant chercher maître Gottlieb, qu'en t'adressant à maître
+Gottlieb, qu'en te faisant recommander à lui par un homme qui le connaît
+et qui l'apprécie, par ce fou de Zacharie Werner, tu prouves qu'il y a
+dans cette poitrine là un coeur d'artiste. Aussi maintenant, jeune
+homme, voyons, ce n'est plus un _Antonio Stradivarius_ que je veux
+mettre entre tes mains; non, ce n'est même plus un _Gramulo_, ce vieux
+maître que l'immortel Tartini estimait si fort qu'il ne jouait jamais
+que sur des _Gramulo_; non, c'est sur un _Antonio Amati_, c'est sur
+l'aïeul, c'est sur l'ancêtre, c'est sur la tige première de tous les
+violons qui ont été faits, c'est sur l'instrument qui sera la dot de ma
+fille Antonia, que je veux t'entendre. C'est l'arc d'Ulysse, vois-tu, et
+qui pourra bander l'arc d'Ulysse est digne de Pénélope.
+
+Et alors le vieillard ouvrit la boîte de velours toute galonnée d'or, et
+en tira un violon comme il semblait qu'il ne dût jamais avoir existé de
+violons, et comme Hoffmann seul peut-être se rappelait en avoir vu dans
+les concerts fantastiques de ses grands-oncles et de ses grandes-tantes.
+
+Puis il s'inclina sur l'instrument vénérable, et le présentant à
+Hoffmann:
+
+--Prends, dit-il, et tâche de ne pas être trop indigne de lui.
+
+Hoffmann s'inclina, prit l'instrument avec respect, et commença une
+vieille étude de Jean-Sébastien Bach.
+
+--Bach, Bach, murmura Gottlieb; passe encore pour l'orgue, mais il
+n'entendait rien au violon. N'importe.
+
+Au premier son qu'Hoffmann avait tiré de l'instrument, il avait
+tressailli, car lui, l'éminent musicien, il comprenait quel trésor
+d'harmonie on venait de mettre entre ses mains.
+
+L'archet, semblable à un arc, tant il était courbé, permettait à
+l'instrumentiste d'embrasser les quatre cordes à la fois, et la dernière
+de ces cordes s'élevait à des tons célestes si merveilleux, que jamais
+Hoffmann n'avait pu songer qu'un son si divin s'éveillât sous une main
+humaine.
+
+Pendant ce temps, le vieillard se tenait près de lui, la tête renversée
+en arrière, les yeux clignotants, disant pour tout encouragement:
+
+--Pas mal, pas mal, jeune homme; la main droite, la main droite! la main
+gauche n'est que le mouvement, la main droite c'est l'âme. Allons, de
+l'âme! de l'âme! de l'âme!!!
+
+Hoffmann sentait bien que le vieux Gottlieb avait raison, et il
+comprenait, comme il lui avait dit à la première épreuve, qu'il fallait
+désapprendre tout ce qu'il avait appris; et, par une transition
+insensible, mais soutenue, mais croissante, il passait du pianissimo au
+fortissimo, de la caresse à la menace, de l'éclair à la foudre, et il se
+perdait dans un torrent d'harmonie qu'il soulevait comme un nuage, et
+qu'il laissait retomber en cascades murmurantes, en perles liquides, en
+poussière humide, et il était sous l'influence d'une situation nouvelle,
+d'un état touchant à l'extase, quand tout à coup sa main gauche
+s'affaissa sur les cordes, l'archet mourut dans sa main, le violon
+glissa de sa poitrine, ses yeux devinrent fixes et ardents.
+
+La porte venait de s'ouvrir, et dans la glace devant laquelle il jouait,
+Hoffmann avait vu apparaître, pareille à une ombre évoquée par une
+harmonie céleste, la belle Antonia, la bouche entrouverte, la poitrine
+oppressée, les yeux humides.
+
+Hoffmann jeta un cri de plaisir, et maître Gottlieb n'eut que le temps
+de retenir le vénérable _Antonio Amati_, qui s'échappait de la main du
+jeune instrumentiste.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Antonia.
+
+
+Antonia avait paru mille fois plus belle encore à Hoffmann, au moment où
+il lui avait vu ouvrir la porte et en franchir le seuil, qu'au moment où
+il lui avait vu descendre les degrés de l'église.
+
+C'est que, dans la glace où la jeune fille venait de réfléchir son image
+et qui était à deux pas seulement d'Hoffmann, Hoffmann avait pu rétablir
+d'un seul coup d'oeil toutes les beautés qui lui avaient échappé à
+distance.
+
+Antonia avait dix-sept ans à peine; elle était de taille moyenne, plutôt
+grande que petite, mais si mince sans maigreur, si flexible sans
+faiblesse, que toutes les comparaisons de lis se balançant sur leur
+tige, de palmier se courbant au vent, eussent été insuffisantes pour
+peindre cette _morbidezza_ italienne, seul mot de la langue exprimant à
+peu près l'idée de douce langueur qui s'éveillait à son aspect. Sa mère
+était, comme Juliette, une des plus belles fleurs du printemps de
+Vérone, et l'on retrouvait dans Antonia, non pas fondues, mais heurtées,
+et c'est ce qui faisait le charme de cette jeune fille, les beautés des
+deux races qui se disputent la palme de la beauté. Ainsi, avec la
+finesse de peau des femmes du Nord, elle avait la matité de peaux des
+femmes du Midi; ainsi ses cheveux blonds, épais et légers à la fois,
+flottant au moindre vent, comme une vapeur dorée, ombrageaient des yeux
+et des sourcils de velours noir. Puis, chose singulière encore, c'était
+dans sa voix surtout que le mélange harmonieux des deux langues était
+sensible. Aussi, lorsque Antonia parlait allemand, la douceur de la
+belle langue où, comme dit Dante, résonne le si, venait adoucir la
+rudesse de l'accent germanique, tandis qu'au contraire, quand elle
+parlait italien, la langue un peu trop molle de Métastase et de Goldoni
+prenait une fermeté qui lui donnait la puissante accentuation de la
+langue de Schiller et de Goethe.
+
+Mais ce n'était pas seulement au physique que se faisait remarquer cette
+fusion; Antonia était au moral un type merveilleux et rare de ce que
+peuvent réunir de poésie opposée le soleil de l'Italie et les brumes de
+l'Allemagne. On eût dit à la fois une muse et une fée, la Lorelei de la
+ballade et la Béatrice de _La Divine Comédie_.
+
+C'est qu'Antonia, l'artiste par excellence, était fille d'une grande
+artiste. Sa mère, habituée à la musique italienne, s'était un jour prise
+corps à corps avec la musique allemande. La partition de _l'Alceste_ de
+Gluck lui était tombée entre les mains, et elle avait obtenu de son
+mari, maître Gottlieb, de lui faire traduire le poème en italien, et, le
+poème traduit en italien, elle était venue le chanter à Vienne; mais
+elle avait trop présumé de ses forces, ou plutôt, l'admirable
+cantatrice, elle ne connaissait pas la mesure de sa sensibilité. À la
+troisième représentation de l'opéra qui avait eu le plus grand succès, à
+l'admirable solo d'_Alceste:_
+
+ _Divinités du Styx, ministres de la mort,_
+ _Je n'invoquerai pas votre pitié réelle._
+ _J'enlève un tendre époux à son funeste sort,_
+ _Mais je vous abandonne une épouse fidèle._
+
+quand elle atteignit le _ré_, qu'elle donna à pleine poitrine, elle
+pâlit, chancela, s'évanouit; un vaisseau s'était brisé, dans cette
+poitrine si généreuse: le sacrifice aux dieux infernaux s'était accompli
+en réalité: la mère d'Antonia était morte.
+
+Le pauvre maître Gottlieb dirigeait l'orchestre; de son fauteuil, il vit
+chanceler, pâlir, tomber celle qu'il aimait par-dessus toute chose; bien
+plus, il entendit se briser dans sa poitrine cette fibre à laquelle
+tenait sa vie, et il jeta un cri terrible qui se mêla au dernier soupir
+de la virtuose.
+
+De là venait peut-être cette haine de maître Gottlieb pour les maîtres
+allemands; c'était le chevalier Gluck qui, bien innocemment, avait tué
+sa Térésa, mais il n'en voulait pas moins au chevalier Gluck mal de
+mort, pour cette douleur profonde qu'il avait ressentie, et qui ne
+s'était calmée qu'au fur et à mesure qu'il avait reporté sur Antonia
+grandissante tout l'amour qu'il avait pour sa mère.
+
+Maintenant, à dix-sept ans qu'elle avait, la jeune fille en était
+arrivée à tenir lieu de tout au vieillard; il vivait par Antonia, il
+respirait par Antonia. Jamais l'idée de la mort d'Antonia ne s'était
+présentée à son esprit; mais, si elle se fût présentée, il ne s'en
+serait pas fort inquiété, attendu que l'idée ne lui fût pas même venue
+qu'il pouvait survivre à Antonia.
+
+Ce n'était donc pas avec un sentiment moins enthousiaste qu'Hoffmann,
+quoique ce sentiment fût bien autrement pur encore, qu'il avait vu
+apparaître Antonia sur le seuil de la porte de son cabinet.
+
+La jeune fille s'avança lentement; deux larmes brillaient à sa paupière;
+et, faisant trois pas vers Hoffmann, elle lui tendit la main.
+
+Puis, avec un accent de chaste familiarité, et comme si elle eût connu
+le jeune homme depuis dix ans:
+
+--Bonjour, frère, dit-elle.
+
+Maître Gottlieb, du moment où sa fille avait paru, était resté muet et
+immobile; son âme, comme toujours, avait quitté son corps, et,
+voltigeant autour d'elle, chantait aux oreilles d'Antonia toutes les
+mélodies d'amour et de bonheur que chante l'âme d'un père à la vue de sa
+fille bien-aimée.
+
+Il avait donc posé son cher _Antonio Amati_ sur la table, et, joignant
+les deux mains comme il eût fait devant la Vierge, il regardait venir
+son enfant.
+
+Quant à Hoffmann, il ne savait s'il veillait ou dormait, s'il était sur
+la terre ou au ciel, si c'était une femme qui venait à lui, ou un ange
+qui lui apparaissait.
+
+Aussi fit-il presque un pas en arrière lorsqu'il vit Antonia s'approcher
+de lui et lui tendre la main en l'appelant son frère.
+
+--Vous, ma soeur! dit-il d'une voix étouffée.
+
+--Oui, dit Antonia: ce n'est pas le sang qui fait la famille, c'est
+l'âme. Toutes les fleurs sont soeurs par le parfum, tous les artistes
+sont frères par l'art. Je ne vous ai jamais vu, c'est vrai, mais je vous
+connais; votre archet vient de me raconter votre vie. Vous êtes poète,
+un peu fou, pauvre ami! Hélas, c'est cette étincelle ardente que Dieu
+enferme dans notre tête ou dans notre poitrine qui nous brûle le cerveau
+ou qui nous consume le coeur.
+
+Puis, se tournant vers maître Gottlieb:
+
+--Bonjour, père, dit-elle; pourquoi n'avez-vous pas encore embrassé
+votre Antonia? Ah! voilà, je comprends, _Il Matrimonio segreto_, le
+_Stabat mater_. Cimarosa, Pergolèse? Porpora! qu'est-ce qu'Antonia
+auprès de ces grands génies, une pauvre enfant qui vous aime, mais que
+vous oubliez pour eux.
+
+--Moi, t'oublier! s'écria Gottlieb, le vieux Murr oublier Antonia! Le
+père oublier sa fille! Pourquoi! pour quelques méchantes notes de
+musique, pour un assemblage de rondes et de croches, de noires et de
+blanches, de dièses et de bémols! Ah bien oui! regarde comme je
+t'oublie!
+
+En tournant sur sa jambe torse avec une agilité étonnante, de son autre
+jambe et de ses deux mains le vieillard fit voler les parties
+d'orchestration _del Matrimonio segreto_ toutes prêtes à être
+distribuées aux musiciens de l'orchestre.
+
+--Mon père! mon père! dit Antonia.
+
+--Du feu! du feu! cria maître Gottlieb, du feu, que je brûle tout cela;
+du feu, que je brûle Pergolèse! du feu, que je brûle Cimarosa! du feu,
+que je brûle Pasiello! du feu, que je brûle mes _Stradivarius_! mes
+_Gramulo_! du feu, que je brûle mon _Antonio Amati_! Ma fille, mon
+Antonia n'a-t-elle pas dit que j'aimais mieux des cordes, du bois et du
+papier, que ma chair et mon sang! Du feu! du feu! du feu!!!
+
+Et le vieillard s'agitait comme un fou et sautait sur sa jambe comme le
+diable boiteux, faisait aller ses bras comme un moulin à vent.
+
+Antonia regardait cette folie du vieillard avec ce doux sourire
+d'orgueil filial satisfait. Elle savait bien, elle qui n'avait jamais
+fait de coquetterie qu'avec son père, elle savait bien qu'elle était
+toute-puissante sur le vieillard, que son coeur était un royaume où elle
+régnait en souveraine absolue. Aussi arrêta-t-elle le vieillard au
+milieu de ses évolutions, et l'attirant à elle, déposa-t-elle un simple
+baiser sur son front.
+
+Le vieillard jeta un cri de joie, prit sa fille dans ses bras, l'enleva
+comme il eût fait d'un oiseau, et alla s'abattre, après avoir tourné
+trois ou quatre fois sur lui-même, sur un grand canapé où il commença de
+la bercer comme une mère fait de son enfant.
+
+D'abord Hoffmann avait regardé maître Gottlieb avec effroi; en lui
+voyant jeter les partitions en l'air, en lui voyant enlever sa fille
+entre ses bras, il l'avait cru fou furieux enragé. Mais, au sourire
+paisible d'Antonia, il s'était promptement rassuré, et, ramassant
+respectueusement les partitions éparses, il les replaçait sur les tables
+et sur les pupitres, tout en regardant du coin de l'oeil ce groupe
+étrange, où le vieillard lui-même avait sa poésie.
+
+Tout à coup, quelque chose de doux, de suave, d'aérien, passa dans
+l'air, c'était une vapeur, c'était une mélodie, c'était quelque chose de
+plus divin encore: c'était la voix d'Antonia qui attaquait, avec sa
+fantaisie d'artiste, cette merveilleuse composition de Stradella qui
+avait sauvé la vie à son auteur, le _Pieta, Signore_.
+
+Aux premières vibrations de cette voix d'ange, Hoffmann demeura
+immobile, tandis que le vieux Gottlieb, soulevant doucement sa fille de
+dessus ses genoux, la déposait, toute couchée comme elle était, sur le
+canapé; puis courant à son _Antonio Amati_, et accordant
+l'accompagnement avec les paroles, commença de son côté à faire passer
+l'harmonie de son archet sous le chant d'Antonia, et à le soutenir comme
+un ange soutient l'âme qu'il porte au ciel.
+
+La voix d'Antonia était une voix de soprano, possédant toute l'étendue
+que la prodigalité divine peut donner, non pas à une voix de femme, mais
+à une voix d'ange. Antonia parcourait cinq octaves et demie; elle
+donnait avec la même facilité le contre-ut, cette note divine qui semble
+n'appartenir qu'aux concerts célestes, et l'ut de la cinquième octave
+des notes basses. Jamais Hoffmann n'avait entendu rien de si velouté que
+ces quatre premières mesures chantées sans accompagnement, _Pieta,
+Signore, di me dolente_. Cette aspiration de l'âme souffrante vers Dieu,
+cette prière ardente au Seigneur d'avoir pitié de cette souffrance qui
+se lamente, prenaient dans la bouche d'Antonia un pressentiment de
+respect divin qui ressemblait à la terreur. De son côté
+l'accompagnement, qui avait reçu la phrase flottant entre le ciel et la
+terre, qui l'avait, pour ainsi dire, prise entre ses bras, après le _la_
+expiré, et qui, _piano, piano_, répétait comme un écho de la plainte,
+l'accompagnement était en tout digne de la voix lamentable, et
+douloureux comme elle. Il disait, lui, non pas en italien, non pas en
+allemand, non pas en français, mais dans cette langue universelle qu'on
+appelle la musique:
+
+_«Pitié, Seigneur, pitié de moi, malheureuse, pitié, Seigneur, et, si ma
+prière arrive à toi, que la rigueur se désarme et que tes regards se
+retournent vers moi moins sévères et plus cléments!»_
+
+Et cependant, tout en suivant, tout en emboîtant la voix,
+l'accompagnement lui laissait toute sa liberté, toute son étendue;
+c'était une caresse et non pas une étreinte, un soutien et non une gêne;
+et quand, au premier _sforzando_, c'est-à-dire quand, lassée de
+l'effort, la voix retomba comme pour essayer de monter au ciel,
+l'accompagnement parut craindre alors de lui peser comme une chose
+terrestre, et l'abandonna presque aux ailes de la foi, pour ne la
+soutenir qu'au _mi_ bécarre, c'est-à-dire au _diminuendo_, c'est-à-dire
+quand, lassée de l'effort, la voix retomba _do_, quand, sur le _ré_ et
+les deux _fa_, la voix se souleva comme affaissée sur elle-même, et,
+pareille à la madone de Canova, à genoux, assise sur ses genoux, et chez
+laquelle tout plie, âme et corps, affaissés sous ce doute terrible que
+la miséricorde du Créateur soit assez grande pour oublier la faute de la
+créature.
+
+Puis, quand d'une voix tremblante elle continua: _Qu'il n'arrive jamais
+que je sois damnée et précipitée dans le feu éternel de ta vigueur, ô
+grand Dieu_! Alors l'accompagnement se hasarda à mêler sa voix à la voix
+frémissante qui, entrevoyant les flammes éternelles, priait le Seigneur
+de l'en éloigner. Alors l'accompagnement pria de son côté, supplia,
+gémit, monta avec elle jusqu'au _fa_, descendit avec elle jusqu'à
+l'_ut_, l'accompagnant dans sa faiblesse, la soutenant dans sa terreur;
+puis, tandis que haletante et sans force, la voix mourait dans les
+profondeurs de la poitrine d'Antonia, l'accompagnement continua seul
+après la voix éteinte, comme après l'âme envolée et déjà sur la route du
+ciel, continuent murmurantes et plaintives les prières des survivants.
+
+Alors aux supplications du violon de maître Gottlieb commença de se
+mêler une harmonie inattendue, douce et puissante à la fois, presque
+céleste. Antonia se souleva sur son coude, maître Gottlieb se tourna à
+moitié et demeura l'archet suspendu sur les cordes de son violon.
+Hoffmann, d'abord étourdi, enivré, en délire, avait compris qu'aux
+élancements de cette âme il fallait un peu d'espoir, et qu'elle se
+briserait si un rayon divin ne lui montrait le ciel, et il s'était
+élancé vers un orgue, et il avait étendu ses dix doigts sur les touches
+frémissantes, et l'orgue, poussant un long soupir, venait de se mêler au
+violon de Gottlieb et à la voix d'Antonia.
+
+Alors ce fut une chose merveilleuse que ce retour du motif _Pieta,
+Signore_, accompagné par cette voix d'espoir, au lieu d'être poursuivi
+comme dans la prière partie par la terreur, et quand, pleine de foi dans
+son génie comme dans sa prière, Antonia attaqua avec toute la vigueur de
+sa voix, le _fa_ du _volgi_, un frisson passa dans les veines
+d'Hoffmann, qui, écrasant l'_Antonio Amati_ sous les torrents d'harmonie
+qui s'échappaient de son orgue, continua la voix d'Antonia après qu'elle
+eut expiré, et sur les ailes, non plus d'un ange, mais d'un ouragan,
+sembla porter le dernier soupir de cette âme aux pieds du Seigneur
+tout-puissant et tout miséricordieux.
+
+Puis il se fit un moment de silence; tous trois se regardèrent, et leurs
+mains se joignirent dans une étreinte fraternelle, comme leurs âmes
+s'étaient jointes dans une commune harmonie.
+
+Et, à partir de ce moment, ce fut non seulement Antonia qui appela
+Hoffmann son frère, mais le vieux Gottlieb Murr qui appela Hoffmann son
+fils!
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Le serment.
+
+
+Peut-être le lecteur se demandera-t-il, ou plutôt nous demandera-t-il,
+comment, la mère d'Antonia étant morte en chantant, maître Gottlieb Murr
+permettait que sa fille, c'est-à-dire que cette âme de son âme, courût
+le risque d'un danger semblable à celui auquel avait succombé la mère.
+
+Et d'abord, quand il avait entendu Antonia essayer son premier chant, le
+pauvre père avait tremblé comme la feuille près de laquelle chante un
+oiseau. Mais c'était un véritable oiseau qu'Antonia, et le vieux
+musicien s'aperçut bientôt que le chant était sa langue naturelle, aussi
+Dieu, en lui donnant une voix si étendue qu'elle n'avait peut-être pas
+son égale au monde, avait-il indiqué que sous ce rapport maître Gottlieb
+n'avait du moins rien à craindre: en effet, quand à ce don naturel du
+chant était jointe l'étude de la musique, quand les difficultés les plus
+exagérées du solfège avaient été mises sous les yeux de la jeune fille
+et vaincues aussitôt avec une merveilleuse facilité, sans grimaces, sans
+efforts, sans une seule corde au cou, sans un seul clignotement d'yeux,
+il avait compris la perfection de l'instrument, et, comme Antonia, en
+chantant les morceaux notés pour les voix les plus hautes, restait
+toujours en deçà de ce qu'elle pouvait faire, il s'était convaincu qu'il
+n'y avait aucun danger à laisser aller le doux rossignol au penchant de
+sa mélodieuse vocation.
+
+Seulement maître Gottlieb avait oublié que la corde de la musique n'est
+pas la seule qui résonne dans le coeur des jeunes filles, et qu'il y a
+une autre corde bien autrement frêle, bien autrement vibrante, bien
+autrement mortelle: celle de l'amour!
+
+Celle-là s'était éveillée chez la pauvre enfant au son de l'archet
+d'Hoffmann; inclinée sur sa broderie dans la chambre à côté de celle où
+se tenaient le jeune homme et le vieillard, elle avait relevé la tête au
+premier frémissement qui avait passé dans l'air. Elle avait écouté; puis
+peu à peu une sensation étrange avait pénétré dans son âme, avait couru
+en frissons inconnus dans ses veines. Elle s'était alors soulevée
+lentement, appuyant une main à sa chaise, tandis que l'autre laissait
+échapper la broderie de ses doigts entrouverts. Elle était restée un
+instant immobile; puis, lentement, elle s'était avancée vers la porte,
+et, comme nous l'avons dit, ombre évoquée de la vie matérielle, elle
+était apparue, poétique vision, à la porte du cabinet de maître Gottlieb
+Murr.
+
+Nous avons vu comment la musique avait fondu à son ardent creuset ces
+trois âmes en une seule, et comment, à la fin du concert, Hoffmann était
+devenu commensal de la maison.
+
+C'était l'heure où le vieux Gottlieb avait l'habitude de se mettre à
+table. Il invita Hoffmann à dîner avec lui, invitation qu'Hoffmann
+accepta avec la même cordialité qu'elle était faite.
+
+Alors, pour quelques instants la belle et poétique vierge des cantiques
+divins se transforma en une bonne ménagère. Antonia versa le thé comme
+Clarisse Harlow, fit des tartines de beurre comme Charlotte, et finit
+par se mettre elle-même à table et par manger comme une simple mortelle.
+
+Les Allemands n'entendent pas la poésie comme nous. Dans nos données de
+monde maniéré, la femme qui mange et qui boit se dépoétise. Si une jeune
+et jolie femme se met à table, c'est pour y fourrer ses gants, si
+toutefois elle ne conserve pas ses gants; si elle a une assiette, c'est
+pour y égrainer, à la fin du repas, une grappe de raisin, dont
+l'immatérielle créature consent parfois à sucer les grains les plus
+dorés, comme fait une abeille d'une fleur.
+
+On comprend, d'après la façon dont Hoffmann avait été reçu chez maître
+Gottlieb, qu'il y revint le lendemain, le surlendemain et les jours
+suivants. Quant à maître Gottlieb, cette fréquence des visites
+d'Hoffmann ne paraissait aucunement l'inquiéter: Antonia était trop
+pure, trop chaste, trop confiante dans son père, pour que le soupçon
+vînt au vieillard que sa fille pût commettre une faute. Sa fille,
+c'était sainte Cécile, c'était la Vierge Marie, c'était un ange des
+cieux; l'essence divine l'emportait tellement en elle sur la matière
+terrestre, que le vieillard n'avait jamais jugé à propos de lui dire
+qu'il y avait plus de danger dans le contact de deux corps que dans
+l'union de deux âmes.
+
+Hoffmann était donc heureux, c'est-à-dire aussi heureux qu'il est donné
+à une créature mortelle de l'être. Le soleil de la joie n'éclaire jamais
+entièrement le coeur, une tache sombre qui rappelle à l'homme que le
+bonheur complet n'existe pas en ce monde, mais seulement au ciel.
+
+Mais Hoffmann avait un avantage sur le commun de l'espèce. Souvent
+l'homme ne peut pas expliquer la cause de cette douleur qui passe au
+milieu de son bien-être, de cette ombre qui se projette, obscure et
+noire, sur sa rayonnante félicité.
+
+Hoffmann, lui, savait ce qui le rendait malheureux.
+
+C'était cette promesse faite à Zacharias Werner d'aller le rejoindre à
+Paris; c'était ce désir étrange de visiter la France, qui s'effaçait dès
+qu'Hoffmann se trouvait en présence d'Antonia, mais qui reprenait tout
+le dessus aussitôt qu'Hoffmann se retrouvait seul; il y avait même plus:
+c'est qu'au fur et à mesure que le temps s'écoulait et que les lettres
+de Zacharias, réclamant la parole de son ami, étaient plus pressantes,
+Hoffmann s'attristait davantage.
+
+En effet, la présence de la jeune fille n'était plus suffisante à
+chasser le fantôme qui poursuivait maintenant Hoffmann jusqu'aux côtés
+d'Antonia. Souvent, près d'Antonia, Hoffmann tombait dans une rêverie
+profonde. À quoi rêvait-il? à Zacharias Werner, dont il lui semblait
+entendre la voix. Souvent son oeil, distrait d'abord, finissait par se
+fixer sur un point de l'horizon. Que voyait cet oeil, ou plutôt que
+croyait-il voir? La route de Paris, puis, à un des tournants de cette
+route, Zacharias marchant devant lui et faisant signe de le suivre.
+
+Peu à peu, le fantôme qui était apparu à Hoffmann à des intervalles
+rares et inégaux revint avec plus de régularité et finit par le
+poursuivre d'une obsession continuelle.
+
+Hoffmann aimait Antonia de plus en plus. Hoffmann sentait qu'Antonia
+était nécessaire à sa vie, que c'était le bonheur de son avenir; mais
+Hoffmann sentait aussi qu'avant de se lancer dans ce bonheur, et pour
+que ce bonheur fût durable, il lui fallait accomplir le pèlerinage
+projeté, ou, sans cela, le désir renfermé dans son coeur, si étrange
+qu'il fût, le rongerait.
+
+Un jour qu'assis près d'Antonia, pendant que maître Gottlieb notait dans
+son cabinet le _Stabat_ de Pergolèse, qu'il voulait exécuter à la
+société philharmonique de Francfort, Hoffmann était tombé dans une de
+ses rêveries ordinaires, Antonia, après l'avoir regardé longtemps, lui
+prit les deux mains.
+
+--Il faut y aller, mon ami, dit-elle.
+
+Hoffmann la regarda avec étonnement.
+
+--Y aller? répéta-t-il, et où cela?
+
+--En France, à Paris.
+
+--Et qui vous a dit, Antonia, cette secrète pensée de mon coeur, que je
+n'ose m'avouer à moi-même?
+
+--Je pourrais m'attribuer près de vous le pouvoir d'une fée, Théodore,
+et vous dire: J'ai lu dans votre pensée, j'ai lu dans vos yeux, j'ai lu
+dans votre coeur; mais je mentirais. Non, je me suis souvenue, voilà
+tout.
+
+--Et de quoi vous êtes-vous souvenue, ma bien-aimée Antonia?
+
+--Je me suis souvenue que, la veille du jour où vous êtes venu chez mon
+père, Zacharias Werner y était venu et nous avait raconté votre projet
+de voyage, votre désir ardent de voir Paris; désir nourri depuis près
+d'un an, et tout prêt à s'accomplir. Depuis, vous m'avez dit ce qui vous
+avait empêché de partir. Vous m'avez dit comment, en me voyant pour la
+première fois, vous avez été pris de ce sentiment irrésistible dont j'ai
+été prise moi-même en vous écoutant, et maintenant il vous reste à me
+dire ceci: que vous m'aimez toujours autant.
+
+Hoffmann fit un mouvement.
+
+--Ne vous donnez pas la peine de me le dire, je le sais, continua
+Antonia, mais il y a quelque chose de plus puissant que cet amour, c'est
+le désir d'aller en France, de rejoindre Zacharias, de voir Paris enfin.
+
+--Antonia! s'écria Hoffmann, tout est vrai dans ce que vous venez de
+dire, hors un point; c'est qu'il y avait quelque chose au monde de plus
+fort que mon amour! Non, je vous le jure, Antonia, ce désir-là, désir
+étrange auquel je ne comprends rien, je l'eusse enseveli dans mon coeur
+si vous ne l'en aviez tiré vous-même. Vous ne vous trompez donc pas.
+Antonia! Oui, il y a une voix qui m'appelle à Paris, une voix plus forte
+que ma volonté, et cependant, je vous le répète, à laquelle je n'eusse
+pas obéi; cette voix est celle de la destinée!
+
+--Soit, accomplissons notre destinée, mon ami. Vous partirez demain.
+Combien voulez-vous de temps?
+
+--Un mois, Antonia; dans un mois, je serai de retour.
+
+--Un mois ne vous suffira pas, Théodore; en un mois vous n'aurez rien
+vu; je vous en donne deux; je vous en donne trois; je vous donne le
+temps que vous voudrez, enfin; mais j'exige une chose, ou plutôt deux
+choses de vous.
+
+--Lesquelles, chère Antonia, lesquelles? dites vite.
+
+--Demain, c'est dimanche; demain, c'est jour de messe; regardez par
+votre fenêtre comme vous avez regardé le jour du départ de Zacharias
+Werner, et, comme ce jour-là, mon ami, seulement plus triste, vous me
+verrez monter les degrés de l'église; alors venez me rejoindre à ma
+place accoutumée, alors asseyez-vous près de moi, et, au moment où le
+prêtre consacrera le sang de Notre-Seigneur, vous me ferez deux
+serments, celui de me demeurer fidèle, celui de ne plus jouer.
+
+--Oh! tout ce que vous voudrez, à l'instant même, chère Antonia! je vous
+jure....
+
+--Silence, Théodore, vous jurerez demain.
+
+--Antonia, Antonia, vous êtes un ange!
+
+--Au moment de nous séparer, Théodore, n'avez-vous pas quelque chose à
+dire à mon père?
+
+--Oui, vous avez raison. Mais, en vérité, je vous avoue, Antonia, que
+j'hésite, que je tremble. Mon Dieu! que suis-je donc pour oser espérer?
+
+--Vous êtes l'homme que j'aime, Théodore. Allez trouver mon père, allez.
+
+Et, faisant à Hoffmann un signe de la main, elle ouvrit la porte d'une
+petite chambre transformée par elle en oratoire.
+
+Hoffmann la suivit des yeux jusqu'à ce que la porte fût refermée, et, à
+travers la porte, il lui envoya, avec tous les baisers de sa bouche,
+tous les élans de son coeur.
+
+Puis il entra dans le cabinet de maître Gottlieb.
+
+Maître Gottlieb était si bien habitué au pas d'Hoffmann, qu'il ne
+souleva même pas les yeux de dessus le pupitre où il copiait le
+_Stabat_. Le jeune homme entra et se tint debout derrière lui.
+
+Au bout d'un instant, maître Gottlieb n'entendant plus rien, même la
+respiration du jeune homme, maître Gottlieb se retourna.
+
+--Ah! c'est toi, garçon, dit-il en renversant sa tête en arrière pour
+arriver à regarder Hoffmann à travers ses lunettes. Que viens-tu me
+dire?
+
+Hoffmann ouvrit la bouche, mais il la referma sans avoir articulé un
+son.
+
+--Es-tu devenu muet? demanda le vieillard; peste! ce serait malheureux;
+un gaillard qui en découd comme toi lorsque tu t'y mets ne peut pas
+perdre la parole comme cela, à moins que ce ne soit par punition d'en
+avoir abusé!
+
+--Non, maître Gottlieb, non je n'ai point perdu la parole, Dieu merci!
+Seulement, ce que j'ai à vous dire....
+
+--Eh bien!
+
+--Eh bien!... me semble chose difficile.
+
+--Bah! est-ce donc bien difficile que de dire: maître Gottlieb, j'aime
+votre fille?
+
+--Vous savez cela, maître Gottlieb?
+
+--Ah ça! mais je serais bien fou, ou plutôt bien sot, si je ne m'en
+étais pas aperçu, de ton amour.
+
+--Et cependant, vous avez permis que je continuasse de l'aimer.
+
+--Pourquoi pas? puisqu'elle t'aime.
+
+--Mais, maître Gottlieb, vous savez que je n'ai aucune fortune.
+
+--Bah! les oiseaux du ciel ont-ils une fortune? Ils chantent, ils
+s'accouplent, ils bâtissent un nid, et Dieu les nourrit. Nous autres
+artistes, nous ressemblons fort aux oiseaux; nous chantons et Dieu vient
+à notre aide. Quand le chant ne suffira pas, tu te feras musicien. Je
+n'étais pas plus riche que toi quand j'ai épousé ma pauvre Térésa; eh
+bien! ni le pain, ni l'abri ne nous ont jamais fait faute. J'ai toujours
+eu besoin d'argent, et je n'en ai jamais manqué. Es-tu riche d'amour?
+voilà tout ce que je te demande; mérites-tu le trésor que tu convoites?
+voilà tout ce que je désire savoir. Aimes-tu Antonia plus que ta vie,
+plus que ton âme? alors je suis tranquille, Antonia ne manquera jamais
+de rien. Ne l'aimes-tu point? c'est autre chose; eusses-tu cent mille
+livres de rentes elle manquera toujours de tout.
+
+Hoffmann était près de s'agenouiller devant cette adorable philosophie
+de l'artiste. Il s'inclina sur la main du vieillard, qui l'attira à lui
+et le pressa contre son coeur.
+
+--Allons, allons, lui dit-il, c'est convenu; fais ton voyage, puisque la
+rage d'entendre cette horrible musique de M. Méhul et de M. Dalayrac te
+tourmente; c'est une maladie de la jeunesse qui sera vite guérie. Je
+suis tranquille; fais ce voyage, mon ami, et reviens ici, tu y
+retrouveras Mozart, Beethoven, Cimarosa, Pergolèse, Pasiello, le
+Porpora, et, de plus, maître Gottlieb et sa fille, c'est-à-dire un père
+et une femme. Va, mon enfant, va.
+
+Et maître Gottlieb embrassa de nouveau Hoffmann, qui, voyant venir la
+nuit, jugea qu'il n'avait pas de temps à perdre, et se retira chez lui
+pour faire ses préparatifs de départ.
+
+Le lendemain, dès le matin, Hoffmann était à sa fenêtre.
+
+Au fur et à mesure que le moment de quitter Antonia approchait, cette
+séparation lui semblait de plus en plus impossible. Toute cette
+ravissante période de sa vie qui venait de s'écouler, ces sept mois qui
+avaient passé comme un jour et qui se représentaient à sa mémoire,
+tantôt comme un vaste horizon qu'il embrassait d'un coup d'oeil, tantôt
+comme une série de jours joyeux, venaient les uns après les autres,
+souriants, couronnés de fleurs; ces doux chants d'Antonia, qui lui
+avaient fait un air tout semé de douces mélodies; tout cela était un
+trait si puissant, qu'il luttait presque avec l'inconnu, ce merveilleux
+enchanteur qui attire à lui les coeurs les plus forts, les âmes les plus
+froides.
+
+À dix heures, Antonia parut au coin de la rue où, à pareille heure, sept
+mois auparavant, Hoffmann l'avait vue pour la première fois. La bonne
+Lisbeth la suivait comme de coutume, toutes deux montèrent les degrés de
+l'église. Arrivée au dernier degré, Antonia se retourna, aperçut
+Hoffmann, lui fit de la main un signe d'appel et entra dans l'église.
+
+Hoffmann s'élança hors de la maison et y entra après elle.
+
+Antonia était déjà agenouillée et en prière.
+
+Hoffmann était protestant, et ces chants dans une autre langue lui
+avaient toujours paru assez ridicules; mais lorsqu'il entendit Antonia
+psalmodier ce chant d'église si doux et si large à la fois, il regretta
+de ne pas en savoir les paroles pour mêler sa voix à la voix d'Antonia,
+rendue plus suave encore par la profonde mélancolie à laquelle la jeune
+fille était en proie.
+
+Pendant tout le temps que dura le saint sacrifice, elle chanta de la
+même voix dont là-haut doivent chanter les anges; puis enfin, quand la
+sonnette de l'enfant de choeur annonça la consécration de l'hostie, au
+moment où les fidèles se courbaient devant le Dieu qui, aux mains du
+prêtre, s'élevait au-dessus de leurs têtes, seule Antonia redressa son
+front.
+
+--Jurez, dit-elle.
+
+--Je jure, dit Hoffmann d'une voix tremblante, je jure de renoncer au
+jeu.
+
+--Est-ce le seul serment que vous vouliez me faire, mon ami?
+
+--Oh! non, attendez. Je jure de vous rester fidèle de coeur et d'esprit,
+de corps et d'âme.
+
+--Et sur quoi jurez-vous cela?
+
+--Oh! s'écria Hoffmann, au comble de l'exaltation, sur ce que j'ai de
+plus cher, sur ce que j'ai de plus sacré, sur votre vie!
+
+--Merci! s'écria à son tour Antonia, car si vous ne tenez pas votre
+serment, je mourrai.
+
+Hoffmann tressaillit, un frisson passa par tout son corps, il ne se
+repentit pas, seulement, il eut peur. Le prêtre descendait les degrés de
+l'autel, emportant le Saint Sacrement dans la sacristie.
+
+Au moment où le corps divin de Notre-Seigneur passait, elle saisit la
+main d'Hoffmann.
+
+--Vous avez entendu son serment, n'est-ce pas, mon Dieu? dit Antonia.
+
+Hoffmann voulut parler.
+
+--Plus une parole, plus une seule; je veux que celles dont se composait
+votre serment, étant les dernières que j'aurai entendues de vous,
+bruissent éternellement à mon oreille. Au revoir, mon ami, au revoir.
+
+Et, s'échappant, légère comme une ombre, la jeune fille laissa un
+médaillon dans la main de son amant.
+
+Hoffmann la regarda s'éloigner comme Orphée dut regarder Eurydice
+fugitive; puis lorsque Antonia eut disparu, il ouvrit le médaillon.
+
+Le médaillon renfermait le portrait d'Antonia, tout resplendissant de
+jeunesse et de beauté.
+
+Deux heures après, Hoffmann prenait sa place dans la même diligence que
+Zacharias Werner en répétant:
+
+--Sois tranquille, Antonia, oh! non, je ne jouerai pas! oh! oui, je te
+serai fidèle!
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Une barrière de Paris en 1793.
+
+
+Le voyage du jeune homme fut assez triste dans cette France qu'il avait
+tant désirée. Ce n'était pas qu'en se rapprochant du centre il éprouvât
+autant de difficultés qu'il en avait rencontré pour se rendre aux
+frontières; non, la République française faisait meilleur accueil aux
+arrivants qu'aux partants.
+
+Toutefois on n'était admis au bonheur de savourer cette précieuse forme
+de gouvernement qu'après avoir accompli un certain nombre de formalités
+passablement rigoureuses.
+
+Ce fut le temps où les Français surent le moins écrire, mais ce fut le
+temps où ils écrivirent le plus. Il paraissait donc, à tous les
+fonctionnaires de fraîche date, convenable d'abandonner leurs
+occupations domestiques ou plastiques, pour signer des passeports,
+composer des signalements, donner des visas, accorder des
+recommandations, et faire, en un mot, tout ce qui concerne l'état de
+patriote.
+
+Jamais la paperasserie n'eut autant de développement qu'à cette époque.
+Cette maladie endémique de l'administration française, se greffant sur
+le terrorisme, produisit les plus beaux échantillons de calligraphie
+grotesque dont on eût pu parler jusqu'à ce jour.
+
+Hoffmann avait sa feuille de route d'une exiguïté remarquable. C'était
+le temps des exiguïtés: journaux, livres, publications de colportage,
+tout se réduisait au simple in-octavo pour les plus grandes mesures. La
+feuille de route du voyageur, disons-nous, fut envahie dès l'Alsace par
+des signatures de fonctionnaires qui ne ressemblaient pas mal à ces
+zigzags d'ivrognes qui toisent diagonalement les rues en battant l'une
+et l'autre muraille.
+
+Force fut donc à Hoffmann de joindre une feuille à son passeport, puis,
+une autre en Lorraine, où surtout les écritures prirent des proportions
+colossales. Là où le patriotisme était le plus chaud, les écrivains
+étaient plus naïfs. Il y eut un maire qui employa deux feuilles, recto
+et verso, pour donner à Hoffmann un autographe ainsi conçu:
+
+_Auphemann, chune Allemans, ami de la libreté se rendan à Pari ha pié._
+
+«Signé, GOLIER.»
+
+Muni de ce parfait document sur sa patrie, son âge, ses principes, sa
+destination et ses moyens de transport, Hoffmann ne s'occupa plus que du
+soin de coudre ensemble tous ces lambeaux civiques, et nous devons dire
+qu'en arrivant à Paris, il possédait un assez joli volume, que,
+disait-il, il ferait relier en fer-blanc, si jamais il tentait un
+nouveau voyage, parce que, forcé d'avoir toujours ces feuilles à la
+main, elles risquaient trop dans un simple carton.
+
+Partout on lui répétait:
+
+--Mon cher voyageur, la province est encore habitable, mais Paris est
+bien remué. Défiez-vous, citoyen, il y a une police bien pointilleuse à
+Paris, et, en votre qualité d'Allemand, vous pourriez n'être pas traité
+en bon Français.
+
+À quoi Hoffmann répondait par un sourire fier, réminiscence des fiertés
+spartiates quand les espions de Thessalie cherchaient à grossir les
+forces de Xerxès, roi des Perses.
+
+Il arriva devant Paris: c'était le soir, les barrières étaient fermées.
+
+Hoffmann parlait passablement la langue française, mais on est allemand
+ou on ne l'est pas; si on ne l'est pas, on a un accent qui, à la longue,
+réussit à passer pour l'accent d'une de nos provinces; si on l'est, on
+passe toujours pour un Allemand.
+
+Il faut expliquer comment se faisait la police aux barrières.
+
+D'abord, elles étaient fermées; ensuite, sept ou huit sectionnaires,
+gens oisifs et pleins d'intelligence, Lavaters amateurs, rôdaient par
+escouades, en fumant leurs pipes, autour de deux ou trois agents de
+police municipale.
+
+Ces braves gens, qui, de députation en députation, avaient fini par
+hanter toutes les salles de clubs, tous les bureaux de districts, tous
+les endroits où la politique s'était glissée par le côté actif ou le
+côté passif; ces gens, qui avaient vu à l'Assemblée nationale ou à la
+Convention chaque député, dans les tribunes tous les aristocrates mâles
+et femelles, dans les promenades tous les élégants signalés, dans les
+théâtres toutes les célébrités suspectes, dans les revues tous les
+officiers, dans les tribunaux tous les accusés plus ou moins libérés
+d'accusation, dans les prisons tous les prêtres épargnés; ces dignes
+patriotes savaient si bien leur Paris, que tout visage de connaissance
+devait les frapper au passage, et, disons-le, les frappait presque
+toujours.
+
+Ce n'était pas chose aisée que de se déguiser alors: trop de richesse
+dans le costume appelait l'oeil, trop de simplicité appelait le soupçon.
+Comme la malpropreté était un des insignes de civisme les plus répandus,
+tout porteur d'eau, tout marmiton pouvait cacher un aristocrate; et puis
+la main blanche aux beaux ongles, comment la dissimuler entièrement?
+Cette démarche aristocratique qui n'est plus sensible de nos jours, où
+les plus humbles portent les plus hauts talons, comment la cacher à
+vingt paires d'yeux plus ardents que ceux du limier en quête?
+
+Un voyageur était donc, dès son arrivée, fouillé, interrogé, dénudé,
+quant au moral, avec une facilité que donnait l'usage, et une liberté
+que donnait... la liberté.
+
+Hoffmann parut devant ce tribunal vers six heures du soir, le 7
+décembre. Le temps était gris, rude, mêlé de brume et de verglas; mais
+les bonnets d'ours et de loutre emprisonnant les têtes patriotes leur
+laissaient assez de sang chaud à la cervelle et aux oreilles pour qu'ils
+possédassent toute leur présence d'esprit et leurs précieuses facultés
+investigatrices.
+
+Hoffmann fut arrêté par une main qui se posa doucement sur sa poitrine.
+
+Le jeune voyageur était vêtu d'un habit gris de fer, d'une grosse
+redingote, et ses bottes allemandes lui dessinaient une jambe assez
+coquette, car il n'avait pas rencontré de boue depuis la dernière étape,
+et le carrosse ne pouvait plus marcher à cause du grésil. Hoffmann avait
+fait six lieues à pied, sur une route légèrement saupoudrée de neige
+durcie.
+
+--Où vas-tu comme cela, citoyen, avec tes belles bottes? dit un agent au
+jeune homme.
+
+--Je vais à Paris, citoyen.
+
+--Tu n'es pas dégoûté, jeune Prussien, répliqua le sectionnaire, en
+prononçant cette épithète de Prussien avec une prodigalité d'_s_ qui fit
+accourir dix curieux autour du voyageur.
+
+Les Prussiens n'étaient pas à ce moment de moins grands ennemis pour la
+France que les Philistins pour les compatriotes de Samson l'Israélite.
+
+--Eh bien! oui, je suis pruzien, répondit Hoffmann, en changeant les
+cinq s du sectionnaire en un z; après?
+
+--Alors, si tu es prussien, tu es bien en même temps un petit espion de
+Pitt et Cobourg, hein?
+
+--Lisez mes passeports, répondit Hoffmann en exhibant son volume à l'un
+des lettrés de la barrière.
+
+--Viens, répliqua celui-ci en tournant les talons pour emmener
+l'étranger au corps de garde.
+
+Hoffmann suivit ce guide avec une tranquillité parfaite.
+
+Quand, à la lueur des chandelles fumeuses, les patriotes virent ce jeune
+homme nerveux, l'oeil ferme, les cheveux mal ordonnés, hachant son
+français avec le plus de conscience possible, l'un d'eux s'écria:
+
+--Il ne se niera pas aristocrate, celui-là; a-t-il des mains et des
+pieds!
+
+--Vous êtes un bête, citoyen, répondit Hoffmann; je suis patriote autant
+que vous, et de plus, je suis _une_ artiste.
+
+En disant ces mots, il tira de sa poche une de ces pipes effrayantes
+dont un plongeur de l'Allemagne peut seul trouver le fond.
+
+Cette pipe fit un effet prodigieux sur les sectionnaires, qui
+savouraient leur tabac dans leurs petits réceptacles.
+
+Tous se mirent à contempler le petit jeune homme qui entassait dans
+cette pipe, avec une habileté fruit d'un grand usage, la provision de
+tabac d'une semaine.
+
+Il s'assit ensuite, alluma le tabac méthodiquement jusqu'à ce que le
+fourneau présentât une large croûte de feu à sa surface, puis il aspira
+à temps égaux des nuages de fumée qui sortirent gracieusement, en
+colonnes bleuâtres, de son nez et de ses lèvres.
+
+--Il fume bien, dit un des sectionnaires.
+
+--Et il paraît que c'est un fameux, dit un autre; vois donc ses
+certificats.
+
+--Qu'es-tu venu faire à Paris? demanda un troisième.
+
+--Étudier la science et la liberté, répliqua Hoffmann.
+
+--Et quoi encore? ajouta le Français peu ému de l'héroïsme d'une telle
+phrase, probablement à cause de sa grande habitude.
+
+--Et la peinture, ajouta Hoffmann.
+
+--Ah! tu es peintre, comme le citoyen David?
+
+--Absolument.
+
+--Tu sais faire les patriotes romains tout nus comme lui?
+
+--Je les fais tout habillés, dit Hoffmann.
+
+--C'est moins beau.
+
+--C'est selon, répliqua Hoffmann avec un imperturbable sang-froid.
+
+--Fais-moi donc mon portrait, dit le sectionnaire avec admiration.
+
+--Volontiers.
+
+Hoffmann prit un tison au poêle, en éteignit à peine l'extrémité
+rutilante, et, sur le mur blanchi à la chaux, il dessina un des plus
+laids visages qui eussent jamais déshonoré la capitale du monde
+civilisé. Le bonnet à poils et la queue de renard, la bouche baveuse,
+les favoris épais, la courte pipe, le menton fuyant furent imités avec
+un si rare bonheur de vérité dans sa charge, que tout le corps de garde
+demanda au jeune homme la faveur d'être _portraituré_ par lui.
+
+Hoffmann s'exécuta de bonne grâce et croqua sur le mur une série de
+patriotes aux visages bien réussis, mais moins nobles, assurément, que
+les bourgeois de la _Ronde nocturne_ de Rembrandt.
+
+Les patriotes une fois en belle humeur, il ne fut plus question de
+soupçons: l'Allemand fut naturalisé parisien; on lui offrit la bière
+d'honneur, et lui, en garçon bien pensant, il offrit à ses hôtes du vin
+de Bourgogne, que ces messieurs acceptèrent de grand coeur.
+
+Ce fut alors que l'un d'eux, plus rusé que les autres, prit son nez
+épais dans le crochet de son index, et dit à Hoffmann en clignant l'oeil
+gauche:
+
+--Avoue-nous une chose, citoyen allemand.
+
+--Laquelle, notre ami?
+
+--Avoue-nous le but de ta mission.
+
+--Je te l'ai dit: la politique et la peinture.
+
+--Non, non, autre chose.
+
+--Je t'assure, citoyen.
+
+--Tu comprends bien que nous ne t'accusons pas; tu nous plais, et nous
+te protégerons; mais voici deux délégués du club des Cordeliers, deux
+des Jacobins; moi, je suis des Frères et Amis; choisis parmi nous celui
+de ces clubs auquel tu feras ton hommage.
+
+--Quel hommage? dit Hoffmann surpris.
+
+--Oh! ne t'en cache pas, c'est si beau que tu devrais t'en pavaner
+partout.
+
+--Vrai, citoyen, tu me fais rougir, explique-toi.
+
+--Regarde et juge si je sais deviner, dit le patriote. Et, ouvrant le
+livre des passeports, il montra, de son doigt gras, sur une page, sous
+la rubrique Strasbourg, les lignes suivantes:
+
+«Hoffmann, voyageur, venant de Mannheim, a pris à Strasbourg une caisse
+étiquetée ainsi qu'il suit: O.B.»
+
+--C'est vrai, dit Hoffmann.
+
+--Eh bien! que contient cette caisse?
+
+--J'ai fait ma déclaration à l'octroi de Strasbourg.
+
+--Regardez, citoyens, ce que ce petit sournois apporte ici.... Vous
+souvenez-vous de l'envoi de nos patriotes d'Auxerre?
+
+--Oui, dit l'un d'eux, une caisse de lard.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour graisser la guillotine, s'écria un choeur de voix satisfaites.
+
+--Eh bien! dit Hoffmann, un peu pâle, quel rapport cette caisse que
+j'apporte peut-elle avoir avec l'envoi des patriotes d'Auxerre?
+
+--Lis, dit le Parisien en lui montrant son passeport: lis, jeune homme:
+«Voyageant pour la politique et pour l'art.» C'est écrit!
+
+--Ô République! murmura Hoffmann.
+
+--Avoue donc, jeune ami de la liberté, lui dit son protecteur.
+
+--Ce serait me vanter d'une idée que je n'ai pas eue, répliqua Hoffmann.
+Je n'aime pas la fausse gloire; non, la caisse que j'ai prise à
+Strasbourg, et qui m'arrivera par le roulage, ne contient qu'un violon,
+une boîte à couleurs et quelques toiles roulées.
+
+Ces mots diminuèrent beaucoup l'estime que certains avaient conçue
+d'Hoffmann. On lui rendit ses papiers, on fit raison à ses rasades mais
+on cessa de le regarder comme un sauveur des peuples esclaves.
+
+L'un des patriotes ajouta même:
+
+--Il ressemble à Saint-Just, mais j'aime mieux Saint-Just.
+
+Hoffmann replongé dans sa rêverie, qu'échauffaient le poêle, le tabac et
+le vin de Bourgogne, demeura quelque temps silencieux. Mais soudain
+relevant la tête:
+
+--On guillotine donc beaucoup ici? dit-il.
+
+--Pas mal, pas mal; cela a baissé un peu depuis les Brissotins, mais
+c'est encore satisfaisant.
+
+--Savez-vous où je trouverais un bon gîte, mes amis?
+
+--Partout.
+
+--Mais pour tout voir.
+
+--Ah! alors loge-toi du côté du quai aux Fleurs.
+
+--Bien.
+
+--Sais-tu où cela se trouve, le quai aux Fleurs?
+
+--Non, mais ce mot de fleurs me plaît. Je m'y vois déjà installé, au
+quai aux Fleurs. Par où y va-t-on?
+
+--Tu vas descendre tout droit la rue d'Enfer, et tu arriveras au quai.
+
+--Quai, c'est-à-dire que l'on touche à l'eau! dit Hoffmann.
+
+--Tout juste.
+
+--Et l'eau, c'est la Seine?
+
+--C'est la Seine.
+
+--Le quai aux Fleurs borde la Seine, alors?
+
+--Tu connais Paris mieux que moi, citoyen allemand.
+
+--Merci. Adieu; puis-je passer?
+
+--Tu n'as plus qu'une petite formalité à accomplir.
+
+--Dis.
+
+--Tu passeras chez le commissaire de police, et tu te feras délivrer un
+permis de séjour.
+
+--Très bien! Adieu.
+
+--Attends encore. Avec ce permis du commissaire, tu iras à la police.
+
+--Ah! ah!
+
+--Et tu donneras l'adresse de ton logement.
+
+--Soit! c'est fini?
+
+--Non, tu te présenteras à la section.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour justifier de tes moyens d'existence.
+
+--Je ferai tout cela; et ce sera tout?
+
+--Pas encore; il faudra faire des dons patriotiques.
+
+--Volontiers.
+
+--Et ton serment de haine aux tyrans français et étrangers.
+
+--De tout mon coeur. Merci de ces précieux renseignements.
+
+--Et puis, tu n'oublieras pas d'écrire lisiblement tes nom et prénoms
+sur une pancarte, à ta porte.
+
+--Cela sera fait.
+
+--Va-t'en, citoyen, tu nous gênes.
+
+Les bouteilles étaient vides.
+
+--Adieu, citoyens; grand merci de votre politesse.
+
+Et Hoffmann partit, toujours en société de sa pipe, plus allumée que
+jamais.
+
+Voilà comment il fit son entrée dans la capitale de la France
+républicaine.
+
+Ce mot charmant «quai aux Fleurs» l'avait affriandé. Hoffmann se
+figurait déjà une petite chambre dont le balcon donnait sur ce
+merveilleux quai aux Fleurs.
+
+Il oubliait décembre et les vents de bise, il oubliait la neige et cette
+mort passagère de toute la nature. Les fleurs venaient éclore dans son
+imagination sous la fumée de ses lèvres; il ne voyait plus que les
+jasmins et la rose, malgré les cloaques du faubourg.
+
+Il arriva, neuf heures sonnant, au quai aux Fleurs, lequel était
+parfaitement sombre et désert, ainsi que le sont les quais du Nord en
+hiver. Toutefois, cette solitude était, ce soir, plus noire et plus
+sensible qu'autre part.
+
+Hoffmann avait trop faim, il avait trop froid pour philosopher en
+chemin; mais pas d'hôtellerie sur ce quai.
+
+Levant les yeux, il aperçut enfin, au coin du quai et de la rue de la
+Barillerie, une grosse lanterne rouge, dans les vitres de laquelle
+tremblait un lumignon crasseux.
+
+Ce fanal pendait et se balançait au bout d'une potence de fer, fort
+propre, en ces temps d'émeute, à suspendre un ennemi politique.
+
+Hoffmann ne vit que ces mots écrits en lettres vertes sur le verre
+rouge:
+
+_Logis à pied.--Chambres et cabinets meublés._
+
+Il heurta vivement à la porte d'une allée; la porte s'ouvrit; le
+voyageur entra en tâtonnant.
+
+Une voix rude lui cria:
+
+--Fermez votre porte.
+
+Et un gros chien, aboyant, sembla lui dire:
+
+--Gare à vos jambes!
+
+Prix fait avec une hôtesse assez avenante, chambre choisie, Hoffmann se
+trouva possesseur de quinze pieds de long sur huit de large, formant
+ensemble une chambre à coucher et un cabinet, moyennant trente sous par
+jour, payables chaque matin, au lever.
+
+Hoffmann était si joyeux, qu'il paya quinze jours d'avance, de peur
+qu'on ne vînt lui contester la possession de ce logement précieux.
+
+Cela fait, il se coucha dans un lit assez humide; mais tout lit est lit
+pour un voyageur de dix-huit ans.
+
+Et puis, comment se montrer difficile quand on a le bonheur de loger
+quai aux Fleurs?
+
+Hoffmann invoqua d'ailleurs le souvenir d'Antonia, et le paradis
+n'est-il pas toujours là où l'on invoque les anges?
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Comment les musées et les bibliothèques étaient fermés, mais comment la
+place de la Révolution était ouverte.
+
+
+La chambre qui, pendant quinze jours, devait servir de paradis terrestre
+à Hoffmann renfermait un lit, nous le connaissons, une table et deux
+chaises.
+
+Elle avait une cheminée ornée de deux vases de verre bleu meublés de
+fleurs artificielles. Un génie de la Liberté en sucre s'épanouissait
+sous une cloche de cristal, dans laquelle se reflétaient son drapeau
+tricolore et son bonnet rouge.
+
+Un chandelier en cuivre, une encoignure en vieux bois de rose, une
+tapisserie du douzième siècle pour rideau, voilà tout l'ameublement tel
+qu'il apparut aux premiers rayons du jour.
+
+Cette tapisserie représentait Orphéus jouant du violon pour reconquérir
+Eurydice, et le violon rappela tout naturellement Zacharias Werner à la
+mémoire d'Hoffmann.
+
+«Cher ami, pensa notre voyageur, il est à Paris, moi aussi; nous sommes
+ensemble, et je le verrai aujourd'hui ou demain au plus tard. Par où
+vais-je commencer? Comment vais-je m'y prendre pour ne pas perdre le
+temps du bon Dieu, et pour tout voir en France? Depuis plusieurs jours
+je ne vois que des tableaux vivants très laids, allons au salon du
+Louvre de l'ex-tyran, je verrai tous les beaux tableaux qu'il avait, les
+Rubens, les Poussin. Allons vite.»
+
+Il se leva pour examiner, en attendant, le tableau panoramique de son
+quartier.
+
+Un ciel gris, terne, de la boue noire sous des arbres blancs, une
+population affairée, avide de courir, et un certain bruit, pareil au
+murmure de l'eau qui coule. Voilà tout ce qu'il découvrit.
+
+C'était peu fleuri. Hoffmann ferma sa fenêtre, déjeuna, et sortit pour
+voir d'abord l'ami Zacharias Werner.
+
+Mais, sur le point de prendre une direction, il se rappela que Werner
+n'avait jamais donné son adresse, sans laquelle il était difficile de le
+rencontrer.
+
+Ce ne fut pas un mince désappointement pour Hoffmann.
+
+Mais bientôt:
+
+«Fou que je suis! pensa-t-il; ce que j'aime, Zacharias l'aime aussi.
+J'ai envie de voir de la peinture, il aura eu envie de voir de la
+peinture. Je trouverai lui ou sa trace dans le Louvre. Allons au
+Louvre.»
+
+Le Louvre, on le voyait du parapet. Hoffmann se dirigea vers le
+monument.
+
+Mais il eut la douleur d'apprendre à la porte que les Français, depuis
+qu'ils étaient libres, ne s'amollissaient pas à voir de la peinture
+d'esclaves, et que, en admettant, ce qui n'est pas probable, que la
+Commune de Paris n'eût pas déjà rôti toutes les croûtes pour allumer les
+fonderies d'armes de guerre, on se garderait bien de ne pas nourrir de
+toute cette huile des rats destinés à la nourriture des patriotes, du
+jour où les Prussiens viendraient assiéger Paris.
+
+Hoffmann sentit que la sueur lui montait au front; l'homme qui lui
+parlait ainsi avait une certaine façon de parler qui sentait son
+importance.
+
+On saluait fort ce beau diseur.
+
+Hoffmann apprit d'un des assistants qu'il avait eu l'honneur de parler
+au citoyen Simon, gouverneur des _enfants de France_ et conservateur des
+musées royaux.
+
+«Je ne verrai point de tableaux, dit-il en soupirant; ah! c'est dommage!
+mais je m'en irai à la Bibliothèque du feu roi, et, à défaut de
+peinture, j'y verrai des estampes, des médailles et des manuscrits; j'y
+verrai le tombeau de Childéric, père de Clovis, et les globes céleste et
+terrestre du père Coronelli.»
+
+Hoffmann eut la douleur, en arrivant, d'apprendre que la nation
+française, regardant comme une source de corruption et d'incivisme la
+science et la littérature, avait fermé toutes les officines où
+conspiraient de prétendus savants et de prétendus littérateurs, le tout
+par mesure d'humanité, pour s'épargner la peine de guillotiner ces
+pauvres diables. D'ailleurs, même sous le tyran, la Bibliothèque n'était
+ouverte que deux fois par semaine.
+
+Hoffmann dut se retirer sans avoir rien vu; il dut même oublier de
+demander des nouvelles de son ami Zacharias.
+
+Mais, comme il était persévérant, il s'obstina et voulut voir le musée
+Saint-Avoye.
+
+On lui apprit alors que le propriétaire avait été guillotiné
+l'avant-veille.
+
+Il s'en alla jusqu'au Luxembourg; mais ce palais était devenu prison.
+
+À bout de forces et de courage, il reprit le chemin de son hôtel, pour
+reposer un peu ses jambes, rêver à Antonia, à Zacharias, et fumer dans
+la solitude une bonne pipe de deux heures.
+
+Mais, à prodige! ce quai aux Fleurs si calme, si désert, était noir
+d'une multitude de gens rassemblés, qui se démenaient et vociféraient
+d'une façon inharmonieuse.
+
+Hoffmann, qui n'était pas grand, ne voyait rien par-dessus les épaules
+de tous ces gens-là; il se hâta de percer la foule avec ses coudes
+pointus et de rentrer dans sa chambre.
+
+Il se mit à sa fenêtre.
+
+Tous les regards se tournèrent aussitôt vers lui, et il en fut
+embarrassé un moment, car il remarqua combien peu de fenêtres étaient
+ouvertes. Cependant la curiosité des assistants se porta bientôt sur un
+autre point que la fenêtre d'Hoffmann, et le jeune homme fit comme les
+curieux, il regarda le porche d'un grand bâtiment noir à toits aigus,
+dont le clocheton surmontait une grosse tour carrée.
+
+Hoffmann appela l'hôtesse.
+
+--Citoyenne, dit-il, qu'est-ce que cet édifice, je vous prie?
+
+--Le Palais, citoyen.
+
+--Et que fait-on au Palais?
+
+--Au palais de justice, citoyen, on y juge.
+
+--Je croyais qu'il n'y avait plus de tribunaux.
+
+--Si fait, il y a le tribunal révolutionnaire.
+
+--Ah! c'est vrai... et tous ces braves gens?
+
+--Attendent l'arrivée des charrettes.
+
+--Comment, des charrettes? je ne comprends pas bien; excusez-moi, je
+suis étranger.
+
+--Citoyen, les charrettes, c'est comme qui dirait des corbillards pour
+les gens qui vont mourir.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Oui, le matin arrivent les prisonniers qui viennent se faire juger au
+tribunal révolutionnaire.
+
+--Bien.
+
+--À quatre heures, tous les prisonniers sont jugés, on les emballe dans
+les charrettes que le citoyen Fouquier a requises à cet effet.
+
+--Qu'est-ce que cela, le citoyen Fouquier?
+
+--L'accusateur public.
+
+--Fort bien, et alors?
+
+--Et alors les charrettes s'en vont au petit trot à la place de la
+Révolution, où la guillotine est en permanence.
+
+--En vérité!
+
+--Quoi! vous êtes sorti et vous n'êtes pas allé voir la guillotine!
+c'est la première chose que les étrangers visitent en arrivant; il
+paraît que nous autres Français nous avons seuls des guillotines.
+
+--Je vous en fais mon compliment, madame.
+
+--Dites citoyenne.
+
+--Pardon.
+
+--Tenez, voici les charrettes qui arrivent....
+
+--Vous vous retirez, citoyenne.
+
+--Oui, je n'aime plus voir cela. Et l'hôtesse se retira. Hoffmann la
+prit doucement par le bras.
+
+--Excusez-moi si je vous fais une question, dit-il.
+
+--Faites.
+
+--Pourquoi dites-vous que vous n'aimez plus voir cela? J'aurais dit,
+moi, je n'aime _pas_.
+
+--Voici l'histoire, citoyen. Dans le commencement, on guillotinait des
+aristocrates très méchants, à ce qu'il paraît. Ces gens-là portaient la
+tête si droite, ils avaient tous l'air si insolent, si provocateur, que
+la pitié ne venait pas facilement mouiller nos yeux. On regardait donc
+volontiers. C'était un beau spectacle que cette lutte des courageux
+ennemis de la nation contre la mort. Mais voilà qu'un jour j'ai vu
+monter sur la charrette un vieillard dont la tête battait les ridelles
+de la voiture. C'était douloureux. Le lendemain je vis des religieuses.
+Un autre jour je vis un enfant de quatorze ans, et enfin je vis une
+jeune fille dans une charrette, sa mère était dans l'autre, et ces deux
+pauvres femmes s'envoyaient des baisers sans dire une parole. Elles
+étaient si pâles, elles avaient le regard si sombre, un si fatal sourire
+aux lèvres, ces doigts qui remuaient seuls pour pétrir le baiser sur
+leur bouche étaient si tremblants et si nacrés, que jamais je
+n'oublierai cet horrible spectacle, et que j'ai juré de ne plus
+m'exposer à le voir jamais.
+
+--Ah! ah! dit Hoffmann en s'éloignant de la fenêtre, c'est comme cela?
+
+--Oui, citoyen. Eh bien! que faites-vous?
+
+--Je ferme la fenêtre.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour ne pas voir.
+
+--Vous! un homme.
+
+--Voyez-vous, citoyenne, je suis venu à Paris pour étudier les arts et
+respirer un air libre. Eh bien! si par malheur je voyais un de ces
+spectacles, dont vous venez de me parler, si je voyais une jeune fille
+ou une femme traînée à la mort en regrettant la vie, citoyenne, je
+penserais à ma fiancée, que j'aime, et qui, peut-être.... Non, citoyenne,
+je ne resterai pas plus longtemps dans cette chambre; en avez-vous une
+sur les derrières de la maison?
+
+--Chut! malheureux, vous parlez trop haut; si mes officieux vous
+entendent....
+
+--Vos officieux! qu'est-ce que cela, officieux?
+
+--C'est un synonyme républicain de valet.
+
+--Eh bien! si vos valets m'entendent, qu'arrivera-t-il?
+
+--Il arrivera que, dans trois ou quatre jours, je pourrai vous voir de
+cette fenêtre sur une des charrettes, à quatre heures de l'après-midi.
+
+Cela dit avec mystère, la bonne dame descendit précipitamment, et
+Hoffmann l'imita.
+
+Il se glissa hors de la maison, résolu à tout pour échapper au spectacle
+populaire.
+
+Quand il fut au coin du quai, le sabre des gendarmes brilla, un
+mouvement se fit dans la foule, les masses hurlèrent et se prirent à
+courir.
+
+Hoffmann à toutes jambes gagna la rue Saint-Denis, dans laquelle il
+s'enfonça comme un fou; il fit, pareil au chevreuil, plusieurs voltes
+dans différentes petites rues, et disparut dans ce dédale de ruelles qui
+s'embrouillent entre le quai de la Ferraille et les halles.
+
+Il respira enfin en se voyant rue de la Ferronnerie, où, avec la
+sagacité du poète et du peintre, il devina la place célèbre par
+l'assassinat d'Henri IV.
+
+Puis, toujours marchant, toujours cherchant, il arriva au milieu de la
+rue Saint-Honoré. Partout les boutiques se fermaient sur son passage.
+Hoffmann admirait la tranquillité de ce quartier; les boutiques ne se
+fermaient pas seules, les fenêtres de certaines maisons se calfeutraient
+avec mesure, comme si elles eussent reçu un signal.
+
+Cette manoeuvre fut bientôt expliquée à Hoffmann; il vit les fiacres se
+détourner et prendre les rues latérales; il entendit un galop de chevaux
+et reconnut des gendarmes; puis, derrière eux, dans la première brume du
+soir, il entrevit un pêle-mêle affreux de haillons, de bras levés, de
+piques brandies et d'yeux flamboyants.
+
+Au-dessus de tout cela, une charrette.
+
+De ce tourbillon qui venait à lui sans qu'il pût se cacher ou s'enfuir,
+Hoffmann entendit sortir des cris tellement aigus, tellement
+lamentables, que rien de si affreux n'avait jusqu'à ce soir-là frappé
+ses oreilles.
+
+Sur la charrette était une femme vêtue de blanc. Ces cris s'exhalaient
+des lèvres, de l'âme, de tout le corps soulevé de cette femme.
+
+Hoffmann sentit ses jambes lui manquer. Ces hurlements avaient rompu les
+faisceaux nerveux. Il tomba sur une borne, la tête adossée à des
+contrevents de boutique mal joints encore, tant la fermeture de cette
+boutique avait été précipitée.
+
+La charrette arriva au milieu de son escorte de bandits et de femmes
+hideuses, ses satellites ordinaires; mais, chose étrange! toute cette
+lie ne bouillonnait pas, tous ces reptiles ne coassaient pas, la victime
+seule se tordait entre les bras de deux hommes et criait au ciel, à la
+terre, aux hommes et aux choses.
+
+Hoffmann entendit soudain dans son oreille, par la fente du volet, ces
+mots prononcés tristement par une voix d'homme jeune:
+
+--Pauvre Du Barry! te voilà donc!
+
+--Madame Du Barry! s'écria Hoffmann, c'est elle, c'est elle qui passe là
+sur cette charrette.
+
+--Oui, monsieur, répondit la voix basse et dolente à l'oreille du
+voyageur, et de si près qu'à travers les planches il sentait le souffle
+chaud de son interlocuteur.
+
+La pauvre Du Barry se tenait droite et cramponnée au col mouvant de la
+charrette; ses cheveux châtains, l'orgueil de sa beauté, avaient été
+coupés sur la nuque, mais retombaient sur les tempes en longues mèches
+trempées de sueur; belle avec ses grands yeux hagards, avec sa petite
+bouche, trop petite pour les cris affreux qu'elle poussait, la
+malheureuse femme secouait de temps en temps la tête par un mouvement
+convulsif, pour dégager son visage des cheveux qui le masquaient.
+
+Quand elle passa devant la borne où Hoffmann s'était affaissé, elle
+cria: «Au secours! sauvez-moi! je n'ai pas fait de mal! au secours!» et
+faillit renverser l'aide du bourreau qui la soutenait.
+
+Ce cri: Au secours! elle ne cessa de le pousser au milieu du plus
+profond silence des assistants. Ces furies, accoutumées à insulter les
+braves condamnés, se sentaient remuées par l'irrésistible élan de
+l'épouvante d'une femme; elles sentaient que leurs vociférations
+n'eussent pas réussi à couvrir les gémissements de cette fièvre qui
+touchait à la folie et atteignait le sublime du terrible.
+
+Hoffmann se leva, ne sentant plus son coeur dans sa poitrine; il se mit
+à courir après la charrette comme les autres, ombre nouvelle ajoutée à
+cette procession de spectres qui faisaient la dernière escorte d'une
+favorite royale.
+
+Madame Du Barry, le voyant, cria encore:
+
+--La vie! la vie!... je donne tout mon bien à la nation! Monsieur!...
+sauvez-moi!
+
+«Oh! pensa le jeune homme, elle m'a parlé! Pauvre femme, dont les
+regards ont valu si cher, dont les paroles n'avaient pas de prix: elle
+m'a parlé.»
+
+Il s'arrêta. La charrette venait d'atteindre la place de la Révolution.
+Dans l'ombre épaissie par une pluie froide, Hoffmann ne distinguait plus
+que deux silhouettes: l'une blanche, c'était celle de la victime,
+l'autre rouge, c'était l'échafaud.
+
+Il vit les bourreaux traîner la robe blanche sur l'escalier. Il vit
+cette forme tourmentée se cambrer pour la résistance, puis soudain, au
+milieu de ses horribles cris, la pauvre femme perdit l'équilibre et
+tomba sur la bascule.
+
+Hoffmann l'entendit crier: «Grâce, monsieur le bourreau, encore une
+minute, monsieur le bourreau....» Et ce fut tout, le couteau tomba,
+lançant un éclair fauve.
+
+Hoffmann s'en alla rouler dans le fossé qui borde la place.
+
+C'était un beau tableau pour un artiste qui venait en France chercher
+des impressions et des idées.
+
+Dieu venait de lui montrer le trop cruel châtiment de celle qui avait
+contribué à perdre la monarchie.
+
+Cette lâche mort de la Du Barry lui parut l'absolution de la pauvre
+femme. Elle n'avait donc jamais eu d'orgueil, puisqu'elle ne savait même
+pas mourir! Savoir mourir, hélas! en ce temps-là ce fut la vertu suprême
+de ceux qui n'avaient jamais connu le vice.
+
+Hoffmann réfléchit ce jour-là que, s'il était venu en France pour voir
+des choses extraordinaires, son voyage n'était pas manqué.
+
+Alors, un peu consolé par la philosophie de l'histoire:
+
+«Il reste le théâtre, se dit-il, allons au théâtre. Je sais bien
+qu'après l'actrice que je viens de voir, celles de l'Opéra ou de la
+tragédie ne me feront pas d'effet, mais je serai indulgent. Il ne faut
+pas trop demander à des femmes qui ne meurent que pour rire.
+
+«Seulement, je vais tâcher de bien reconnaître cette place pour n'y plus
+jamais passer de ma vie.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+«Le jugement de Pâris».
+
+
+Hoffmann était l'homme des transitions brusques. Après la place de la
+Révolution et le peuple tumultueux groupé autour d'un échafaud, le ciel
+sombre et le sang, il lui fallait l'éclat des lustres, la foule joyeuse,
+les fleurs, la vie enfin. Il n'était pas bien sûr que le spectacle
+auquel il avait assisté s'effacerait de sa pensée par ce moyen, mais il
+voulait au moins donner une distraction à ses yeux, et se prouver qu'il
+y avait encore dans le monde des gens qui vivaient et qui riaient.
+
+Il s'achemina donc vers l'Opéra; mais il y arriva sans savoir comment il
+y était arrivé. Sa détermination avait marché devant lui, et il l'avait
+suivie comme un aveugle suit son chien, tandis que son esprit voyageait
+dans un chemin opposé, à travers des impressions toutes contraires.
+
+Comme sur la place de la Révolution, il y avait foule sur le boulevard
+où se trouvait à cette époque le théâtre de l'Opéra, là où est
+aujourd'hui le théâtre de la Porte-Saint-Martin.
+
+Hoffmann s'arrêta devant cette foule et regarda l'affiche.
+
+On jouait _le Jugement de Pâris_, ballet-pantomime en trois actes, de M.
+Gardel jeune, fils du maître de danse de Marie-Antoinette, et qui devint
+plus tard maître des ballets de l'empereur.
+
+--_Le Jugement de Pâris_, murmura le poète en regardant fixement
+l'affiche comme pour se graver dans l'esprit, à l'aide des yeux et de
+l'ouïe, la signification de ces trois mots, _Le Jugement de Pâris_!
+
+Et il avait beau répéter les syllabes qui composaient le titre du
+ballet, elles lui paraissaient vides de sens, tant sa pensée avait de
+peine à rejeter les souvenirs terribles dont elle était pleine, pour
+donner place à l'oeuvre empruntée par M. Gardel jeune à l'_Iliade_
+d'Homère.
+
+Quelle étrange époque que cette époque, où, dans une même journée, on
+pouvait voir condamner le matin, voir exécuter à quatre heures, voir
+danser le soir, et où l'on courait la chance d'être arrêté soi-même en
+revenant de toutes ces émotions!
+
+Hoffmann comprit que, si un autre que lui ne lui disait pas ce qu'on
+jouait, il ne parviendrait pas à le savoir, et que peut-être il
+deviendrait fou devant cette affiche.
+
+Il s'approcha donc d'un gros monsieur qui faisait queue avec sa femme,
+car de tout temps les gros hommes ont eu la manie de faire queue avec
+leur femme, et il lui dit:
+
+--Monsieur, que joue-t-on ce soir?
+
+--Vous le voyez bien sur l'affiche, monsieur, répondit le gros homme; on
+joue _Le Jugement de Pâris._
+
+--Le Jugement de Pâris... répéta Hoffmann. Ah! oui, le jugement de
+Pâris, je sais ce que c'est.
+
+Le gros monsieur regarda cet étrange questionneur, et leva les épaules
+avec l'air du plus profond mépris pour ce jeune homme qui, dans ce temps
+tout mythologique, avait pu oublier un instant ce que c'était que le
+jugement de Pâris.
+
+--Voulez-vous l'explication du ballet, citoyen? dit un marchand de
+livrets en s'approchant d'Hoffmann.
+
+--Oui, donnez!
+
+C'était pour notre héros une preuve de plus qu'il allait au spectacle,
+et il en avait besoin.
+
+Il ouvrit le livret et jeta les yeux dessus.
+
+Ce livret était coquettement imprimé sur beau papier blanc, et enrichi
+d'un avant-propos de l'auteur.
+
+«Quelle chose merveilleuse que l'homme! pensa Hoffmann en regardant les
+quelques lignes de cet avant-propos, lignes qu'il n'avait pas encore
+lues, mais qu'il allait lire, et comme, tout en faisant partie de la
+masse commune des hommes, il marche seul, égoïste et indifférent, dans
+le chemin de ses intérêts et de ses ambitions! Ainsi, voici un homme, M.
+Gardel jeune, qui a fait représenter ce ballet le 5 mars 1793,
+c'est-à-dire six semaines après un des plus grands événements du monde;
+eh bien! le jour où ce ballet a été représenté, il a eu des émotions
+particulières dans les émotions générales; le coeur lui a battu quand on
+a applaudi; et si, en ce moment, on était venu lui parler de cet
+événement qui ébranlait encore le monde, et qu'on lui eût nommé le roi
+Louis XVI, il se fût écrié: Louis XVI, de qui voulez-vous parler? Puis,
+comme si, à partir du jour où il avait livré son ballet au public, la
+terre entière n'eût plus dû être préoccupée que de cet événement
+chorégraphique, il a fait un avant-propos à l'explication de sa
+pantomime. Eh bien! lisons-le, son avant-propos, et voyons si, en
+cachant la date du jour où il a été écrit, j'y retrouverai la trace des
+choses au milieu desquelles il venait au jour.»
+
+Hoffmann s'accouda à la balustrade du théâtre, et voici ce qu'il lut.
+
+«J'ai toujours remarqué dans les ballets d'action que les effets de
+décorations et les divertissements variés et agréables étaient ce qui
+attirait le plus la foule et les vifs applaudissements.»
+
+«Il faut avouer que voilà un homme qui a fait là une remarque curieuse,
+pensa Hoffmann, sans pouvoir s'empêcher de sourire à la lecture de cette
+première naïveté. Comment! il a remarqué que ce qui attire dans les
+ballets, ce sont les effets de décorations et les divertissements variés
+et agréables. Comme cela est poli pour MM. Haydn, Pleyel et Méhul, qui
+ont fait la musique du _Jugement de Pâris_! Continuons.»
+
+«D'après cette remarque, j'ai cherché un sujet qui pût se plier à faire
+valoir les grands talents que l'Opéra de Paris seul possède en danse, et
+qui me permît d'étendre les idées que le hasard pourrait m'offrir.
+L'histoire poétique est le train inépuisable que le maître de ballet
+doit cultiver; ce terrain n'est pas sans épines; mais il faut savoir les
+écarter pour cueillir la rose.»
+
+--Ah! par exemple! voilà une phrase à mettre dans un cadre d'or! s'écria
+Hoffmann. Il n'y a qu'en France qu'on écrive ces choses-là.
+
+Et il se mit à regarder le livret, s'apprêtant à continuer cette
+intéressante lecture qui commençait à l'égayer; mais son esprit,
+détourné de sa véritable préoccupation, y revenait peu à peu; les
+caractères se brouillèrent sous les yeux du rêveur, il laissa tomber la
+main qui tenait _Le Jugement de Pâris_, il fixa les yeux sur la terre,
+et murmura:
+
+--Pauvre femme!
+
+C'était l'ombre de madame Du Barry qui passait encore une fois dans le
+souvenir du jeune homme. Alors il secoua la tête comme pour en chasser
+violemment les sombres réalités, et, mettant dans sa poche le livret de
+M. Gardel jeune, il prit une place et entra dans le théâtre.
+
+La salle était comble et ruisselante de fleurs, de pierreries, de soie
+et d'épaules nues. Un immense bourdonnement, bourdonnement de femmes
+parfumées, de propos frivoles, semblable au bruit que feraient un
+millier de mouches volant dans une boîte de papier, et plein de ces mots
+qui laissent dans l'esprit la même trace que les ailes des papillons aux
+doigts des enfants qui les prennent et qui, deux minutes après, ne
+sachant plus qu'en faire, lèvent les mains en l'air et leur rendent la
+liberté.
+
+Hoffmann prit une place à l'orchestre et, dominé par l'atmosphère
+ardente de la salle, il parvint à croire un instant qu'il y était depuis
+le matin, et que ce sombre décès que regardait sans cesse sa pensée
+était un cauchemar et non pas une réalité. Alors sa mémoire, qui, comme
+la mémoire de tous les hommes, avait deux verres réflecteurs, l'un dans
+le coeur, l'autre dans l'esprit, se tourna insensiblement, et par la
+gradation naturelle des impressions joyeuses, vers cette douce jeune
+fille qu'il avait laissée là-bas et dont il sentait le médaillon battre,
+comme un autre coeur, contre les battements du sien. Il regarda toutes
+les femmes qui l'entouraient, toutes ces blanches épaules, tous ces
+cheveux blonds et bruns, tous ces bras souples, toutes ces mains jouant
+avec les branches d'un éventail ou ajustant coquettement les fleurs
+d'une coiffure, et il se sourit à lui-même en prononçant le nom
+d'Antonia, comme si ce nom eût suffi pour faire disparaître toute
+comparaison entre celle qui le portait et les femmes qui se trouvaient
+là, et pour le transporter dans un monde de souvenirs mille fois plus
+charmants que toutes ces réalités, si belles qu'elles fussent. Puis,
+comme si ce n'eût point été assez, comme s'il eût eu à craindre que le
+portrait, qu'à travers la distance lui retraçait sa pensée, ne s'effaçât
+dans l'idéal par où il lui apparaissait, Hoffmann glissa doucement la
+main dans sa poitrine, y saisit le médaillon comme une fille craintive
+saisit un oiseau dans un nid, et après s'être assuré que nul ne pouvait
+le voir, et ternir d'un regard la douce image qu'il prenait dans sa
+main, il amena doucement le portrait de la jeune fille, le monta à la
+hauteur de ses yeux, l'adora un instant du regard, puis, après l'avoir
+posé pieusement sur ses lèvres, il le cacha de nouveau tout près de son
+coeur, sans que personne pût deviner la joie que venait d'avoir, en
+faisant le mouvement d'un homme qui met la main dans son gilet, ce jeune
+spectateur aux cheveux noirs et au teint pâle.
+
+En ce moment on donnait le signal, et les premières notes de l'ouverture
+commencèrent à courir gaiement dans l'orchestre, comme des pinsons
+querelleurs dans un bosquet.
+
+Hoffmann s'assit, et tâchant de redevenir un homme comme tout le monde,
+c'est-à-dire un spectateur attentif, il ouvrit ses deux oreilles à la
+musique.
+
+Mais, au bout de cinq minutes, il n'écoutait plus et ne voulait plus
+entendre: ce n'était pas avec cette musique-là qu'on fixait l'attention
+d'Hoffmann, d'autant plus qu'il l'entendait deux fois, vu qu'un voisin,
+habitué sans doute de l'Opéra, et admirateur de MM. Haydn, Pleyel et
+Méhul, accompagnait d'une petite voix en demi-ton de fausset, et avec
+une exactitude parfaite, les différentes mélodies de ces messieurs. Le
+dilettante joignait à cet accompagnement de la bouche un autre
+accompagnement des doigts, en frappant en mesure avec une charmante
+dextérité, ses ongles longs et effilés sur la tabatière qu'il tenait
+dans sa main gauche.
+
+Hoffmann, avec cette habitude de curiosité qui est naturellement la
+première qualité de tous les observateurs, se mit à examiner ce
+personnage qui se faisait un orchestre particulier greffé sur
+l'orchestre général.
+
+En vérité, le personnage méritait l'examen.
+
+Figurez-vous un petit homme portant habit, gilet et culotte noirs,
+chemise et cravate blanches, mais d'un blanc plus que blanc, presque
+aussi fatigant pour les yeux que le reflet argenté de la neige. Mettez
+sur la moitié des mains de ce petit homme, mains maigres, transparentes
+comme la cire et se détachant sur la culotte noire comme si elles
+eussent été intérieurement éclairées, mettez des manchettes de fine
+batiste, plissées avec le plus grand soin, et souples comme des feuilles
+de lis, et vous aurez l'ensemble du corps. Regardez la tête, maintenant,
+et regardez-la comme faisait Hoffmann, c'est-à-dire avec une curiosité
+mêlée d'étonnement. Figurez-vous un visage de forme ovale, au front poli
+comme l'ivoire, aux cheveux rares et fauves ayant poussé de distance en
+distance comme des touffes de buisson dans une plaine. Supprimez les
+sourcils, et, au-dessous de la place où ils devraient être, faites deux
+trous, dans lesquels vous mettrez un oeil froid comme du verre, presque
+toujours fixe, et qu'on croirait d'autant plus volontiers inanimé qu'on
+chercherait vainement en eux le point lumineux que Dieu a mis dans
+l'oeil comme une étincelle de foyer de la vie. Ces yeux sont bleus comme
+le saphir, sans douceur, sans dureté. Ils voient, cela est certain, mais
+ils ne regardent pas. Un nez sec, mince, long et pointu, une bouche
+petite, aux lèvres entrouvertes sur des dents non pas blanches, mais de
+la même couleur cireuse que la peau, comme si elles eussent reçu une
+légère infiltration de sang pâle et s'en fussent colorées, un menton
+pointu, rasé avec le plus grand soin, des pommettes saillantes, des
+joues creusées chacune par une cavité à y mettre une noix, tels étaient
+les traits caractéristiques du spectateur voisin d'Hoffmann.
+
+Cet homme pouvait aussi bien avoir cinquante ou trente ans. Il en eût eu
+quatre-vingts que la chose n'eût pas été extraordinaire; il n'en eût eu
+que douze que ce n'eût pas été bien invraisemblable. Il semblait qu'il
+eût dû venir au monde tel qu'il était. Il n'avait sans doute jamais été
+plus jeune, et il était possible qu'il parût plus vieux.
+
+Il était probable qu'en touchant sa peau on eût éprouvé la même
+sensation de froid qu'en touchant la peau d'un serpent ou d'un mort.
+
+Mais, par exemple, il aimait bien la musique.
+
+De temps à autre, sa bouche s'écartait un peu plus sous une pression de
+volupté mélophile, et trois petits plis, identiquement les mêmes de
+chaque côté, décrivaient un demi-cercle à l'extrémité de ses lèvres, et
+y restaient imprimés pendant cinq minutes, puis ils s'effaçaient
+graduellement comme les ronds que fait une pierre qui tombe dans l'eau
+et qui vont s'élargissant toujours jusqu'à ce qu'ils se confondent tout
+à fait avec la surface.
+
+Hoffmann ne se lassait pas de regarder cet homme, qui se sentait
+examiné, mais qui n'en bougeait pas plus pour cela. Cette immobilité
+était telle, que notre poète, qui avait déjà, à cette époque, le germe
+de l'imagination qui devait enfanter _Coppélius_, appuya ses deux mains
+sur le dossier de la stalle qui était devant lui, pencha son corps en
+avant, et, tournant la tête à droite, essaya de voir de face celui qu'il
+n'avait encore vu que de profil.
+
+Le petit homme regarda Hoffmann sans étonnement, lui sourit, lui fit un
+petit salut amical, et continua de fixer les yeux sur le même point,
+point invisible pour tout autre que pour lui, et d'accompagner
+l'orchestre.
+
+--C'est étrange! fit Hoffmann en se rasseyant, j'aurais parié qu'il ne
+vivait pas.
+
+Et comme si, quoiqu'il eût vu remuer la tête de son voisin, le jeune
+homme n'eût pas été bien convaincu que le reste du corps était animé, il
+jeta de nouveau les yeux sur les mains de ce personnage. Une chose le
+frappa alors, c'est que sur la tabatière sur laquelle jouaient ces
+mains, tabatière d'ébène, brillait une petite tête de mort en diamants.
+
+Tout, ce jour-là, devait prendre des teintes fantastiques aux yeux
+d'Hoffmann; mais il était résolu à en venir à ses fins, et, se penchant
+en bas comme il s'était penché en avant, il colla ses yeux sur cette
+tabatière au point que ses lèvres touchaient presque les mains de celui
+qui la tenait.
+
+L'homme ainsi examiné, voyant que sa tabatière était d'un si grand
+intérêt pour son voisin, la lui passa silencieusement, afin qu'il pût la
+regarder tout à son aise.
+
+Hoffmann la prit, la tourna et la retourna vingt fois, puis il l'ouvrit.
+
+Il y avait du tabac dedans!
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Arsène.
+
+
+Après avoir examiné la tabatière avec la plus grande attention, Hoffmann
+la rendit à son propriétaire en le remerciant, d'un signe silencieux de
+la tête, auquel le propriétaire répondit par un signe aussi courtois,
+mais, s'il est possible, plus silencieux encore.
+
+«Voyons maintenant s'il parle», se demanda Hoffmann, et se tournant vers
+son voisin, il lui dit:
+
+--Je vous prie d'excuser mon indiscrétion, monsieur, mais cette petite
+tête de mort en diamants qui orne votre tabatière m'avait étonné tout
+d'abord, car c'est un ornement rare sur une boîte à tabac.
+
+--En effet, je crois que c'est la seule qu'on ait faite, répliqua
+l'inconnu d'une voix métallique, et dont les sons imitaient assez le
+bruit des pièces d'argent qu'on empile les unes sur les autres; elle me
+vient d'héritiers reconnaissants dont j'avais soigné le père.
+
+--Vous êtes médecin?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et vous aviez guéri le père de ces jeunes gens?
+
+--Au contraire, monsieur, nous avons eu le malheur de le perdre.
+
+--Je m'explique le mot reconnaissance.
+
+Le médecin se mit à rire.
+
+Ses réponses ne l'empêchaient pas de fredonner toujours, et, tout en
+fredonnant:
+
+--Oui, reprit-il, je crois bien que j'ai tué ce vieillard.
+
+--Comment tué?
+
+--J'ai fait sur lui l'essai d'un remède nouveau. Oh! mon Dieu! au bout
+d'une heure il était mort. C'est vraiment fort drôle.
+
+Et il se remit à chantonner.
+
+--Vous paraissez aimer la musique, monsieur? demanda Hoffmann.
+
+--Celle-ci surtout; oui, monsieur.
+
+«Diable! pensa Hoffmann, voilà un homme qui se trompe en musique comme
+en médecine.
+
+En ce moment on leva la toile.
+
+L'étrange docteur huma une prise de tabac, et s'adossa le plus
+commodément possible dans sa stalle, comme un homme qui ne veut rien
+perdre du spectacle auquel il va assister.
+
+Cependant, il dit à Hoffmann, comme par réflexion:
+
+--Vous êtes allemand, monsieur?
+
+--En effet.
+
+--J'ai reconnu votre pays à votre accent. Beau pays, vilain accent.
+
+Hoffmann s'inclina devant cette phrase faite d'une moitié de compliment
+et d'une moitié de critique.
+
+--Et vous êtes venu en France, pourquoi?
+
+--Pour voir.
+
+--Et qu'est-ce que vous avez déjà vu?
+
+--J'ai vu guillotiner, monsieur.
+
+--Étiez-vous aujourd'hui à la place de la Révolution?
+
+--J'y étais.
+
+--Alors vous avez assisté à la mort de madame Du Barry?
+
+--Oui, fit Hoffmann avec un soupir.
+
+--Je l'ai beaucoup connue, continua le docteur avec un regard
+confidentiel, et qui poussait le mot _connue_ jusqu'au bout de sa
+signification. C'était une belle fille, ma foi!
+
+--Est-ce que vous l'avez soignée aussi?
+
+--Non, mais j'ai soigné son Noir, Zamore.
+
+--Le misérable! on m'a dit que c'est lui qui a dénoncé sa maîtresse.
+
+--En effet, il était fort patriote, ce petit négrillon.
+
+--Vous auriez bien dû faire de lui ce que vous avez fait du vieillard,
+vous savez, du vieillard à la tabatière.
+
+--À quoi bon? il n'avait point d'héritiers, lui.
+
+Et le rire du docteur tinta de nouveau.
+
+--Et vous, monsieur, vous n'assistiez pas à cette exécution tantôt?
+reprit Hoffmann, qui se sentait pris d'un irrésistible besoin de parler
+de la pauvre créature dont l'image sanglante ne le quittait pas.
+
+--Non. Était-elle maigrie?
+
+--Qui?
+
+--La comtesse.
+
+--Je ne puis vous le dire, monsieur.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que je l'ai vue pour la première fois sur la charrette.
+
+--Tant pis. J'aurais voulu le savoir, car, moi, je l'avais connue très
+grasse; mais demain j'irai voir son corps. Ah! tenez, regardez cela.
+
+Et en même temps le médecin montrait la scène où, en ce moment, M.
+Vestris, qui jouait le rôle de Pâris, apparaissait sur le mont Ida, et
+faisait toutes sortes de marivaudages avec la nymphe OEnone.
+
+Hoffmann regarda ce que lui montrait son voisin mais après s'être assuré
+que ce sombre médecin était réellement attentif à la scène, et que ce
+qu'il venait d'entendre et de dire n'avait laissé aucune trace dans son
+esprit:
+
+«Cela serait curieux de voir pleurer cet homme-là, se dit Hoffmann.
+
+--Connaissez-vous le sujet de la pièce? reprit le docteur, après un
+silence de quelques minutes.
+
+--Non, monsieur.
+
+--Oh! c'est très intéressant. Il y a même des situations touchantes. Un
+de mes amis et moi, nous avions l'autre fois les larmes aux yeux.
+
+--Un de mes amis, murmura le poète; qu'est-ce que cela peut être que
+l'ami de cet homme-là? Cela doit être un fossoyeur.
+
+--Ah! bravo! bravo! Vestris, criota le petit homme en tapotant dans ses
+mains.
+
+Le médecin avait choisi pour manifester son admiration le moment où
+Pâris, comme le disait le livre qu'Hoffmann avait acheté à la porte,
+saisit son javelot et vole au secours des pasteurs qui fuient épouvantés
+devant un lion terrible.
+
+--Je ne suis pas curieux, mais j'aurais voulu voir le lion.
+
+Ainsi se terminait le premier acte.
+
+Alors le docteur se leva, se retourna, s'adossa à la stalle placée
+devant la sienne, et substituant une petite lorgnette à sa tabatière, il
+commença à lorgner les femmes qui composaient la salle.
+
+Hoffmann suivait machinalement la direction de la lorgnette, et il
+remarquait avec étonnement que la personne sur qui elle se fixait
+tressaillait instantanément et tournait aussitôt les yeux vers celui qui
+la lorgnait, et cela comme si elle y eût été contrainte par une force
+invisible. Elle gardait cette position jusqu'à ce que le docteur cessât
+de la lorgner.
+
+--Est-ce que cette lorgnette vous vient encore d'un héritier, monsieur?
+demanda Hoffmann.
+
+--Non, elle me vient de M. de Voltaire.
+
+--Vous l'avez donc connu aussi?
+
+--Beaucoup, nous étions très liés.
+
+--Vous étiez son médecin?
+
+--Il ne croyait pas à la médecine. Il est vrai qu'il ne croyait pas à
+grand-chose.
+
+--Est-il vrai qu'il soit mort en se confessant?
+
+--Lui, monsieur, lui! Arouet! allons donc! non seulement il ne s'est pas
+confessé, mais encore il a joliment reçu le prêtre qui était venu
+l'assister. Je puis vous en parler savamment, j'étais là.
+
+--Que s'est-il donc passé?
+
+--Arouet allait mourir; Tersac, son curé, arrive et lui dit tout
+d'abord, comme un homme qui n'a pas de temps à perdre: Monsieur,
+reconnaissez-vous la trinité de Jésus-Christ?
+
+--Monsieur, laissez-moi mourir tranquille, je vous prie, lui répond
+Voltaire.
+
+--Cependant, monsieur, continue Tersac, il importe que je sache si vous
+reconnaissez Jésus-Christ comme fils de Dieu.
+
+--Au nom du diable! s'écrie Voltaire, ne me parlez plus de cet homme-là.
+Et, réunissant le peu de force qui lui restait, il flanque un coup de
+poing sur la tête du curé, et il meurt. Ai-je ri, mon Dieu! ai-je ri!
+
+--En effet, c'était risible, fit Hoffmann d'une voix dédaigneuse, et
+c'est bien ainsi que devait mourir l'auteur de _La Pucelle_.
+
+--Ah oui, _La Pucelle_! s'écria l'homme noir, quel chef d'oeuvre!
+monsieur, quelle admirable chose! Je ne connais qu'un livre qui puisse
+rivaliser avec celui-là.
+
+--Lequel?
+
+--_Justine_, de M. de Sade; connaissez-vous _Justine_?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Et le marquis de Sade?
+
+--Pas davantage.
+
+--Voyez-vous, monsieur, reprit le docteur avec enthousiasme, _Justine_,
+c'est tout ce qu'on peut lire de plus immoral, c'est du Crébillon fils
+tout nu, c'est merveilleux. J'ai soigné une jeune fille qui l'avait lu.
+
+--Et elle est morte comme votre vieillard?
+
+--Oui, monsieur, mais elle est morte bien heureuse.
+
+Et l'oeil du médecin pétilla d'aise au souvenir des causes de cette
+mort.
+
+On donna le signal du second acte. Hoffmann n'en fut pas fâché, son
+voisin l'effrayait.
+
+--Ah! fit le docteur en s'asseyant, et avec un sourire de satisfaction,
+nous allons voir Arsène.
+
+--Qui est-ce, Arsène?
+
+--Vous ne la connaissez pas?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Ah ça! vous ne connaissez donc rien, jeune homme? Arsène, c'est
+Arsène, c'est tout dire; d'ailleurs, vous allez voir.
+
+Et, avant que l'orchestre eût donné une note, le médecin avait
+recommencé à fredonner l'introduction du second acte.
+
+La toile se leva.
+
+Le théâtre représentait un berceau de fleurs et de verdure, que
+traversait un ruisseau qui prenait sa source au pied d'un rocher.
+
+Hoffmann laissa tomber sa tête dans sa main.
+
+Décidément, ce qu'il voyait, ce qu'il entendait ne pouvait parvenir à le
+distraire de la douloureuse pensée et du lugubre souvenir qui l'avaient
+amené là où il était.
+
+«Qu'est-ce que cela eût changé? pensa-t-il en rentrant brusquement dans
+les impressions de la journée, qu'est-ce que cela eût changé dans le
+monde, si l'on eût laissé vivre cette malheureuse femme? Quel mal cela
+aurait-il fait si ce coeur eût continué de battre, cette bouche de
+respirer? Quel malheur en fût-il advenu? Pourquoi interrompre
+brusquement tout cela? De quel droit arrêter la vie au milieu de son
+élan? Elle serait bien au milieu de toutes ces femmes, tandis qu'à cette
+heure son pauvre corps, le corps qui fut aimé d'un roi, gît dans la boue
+d'un cimetière, sans fleurs, sans croix, sans tête. Comme elle criait,
+mon Dieu! comme elle criait! Puis tout à coup....»
+
+Hoffmann cacha son front dans ses mains.
+
+«Qu'est-ce que je fais ici, moi? se dit-il; oh! je vais m'en aller.»
+
+Et il allait peut-être s'en aller en effet, quand, en relevant la tête,
+il vit sur la scène une danseuse qui n'avait pas paru au premier acte,
+et que la salle entière regardait danser sans faire un mouvement, sans
+exhaler un souffle.
+
+--Oh! que cette femme est belle! s'écria Hoffmann assez haut pour que
+ses voisins et la danseuse même l'entendissent.
+
+Celle qui avait éveillé cette admiration subite regarda le jeune homme
+qui avait, malgré lui, poussé cette exclamation, et Hoffmann crut
+qu'elle le remerciait du regard.
+
+Il rougit et tressaillit comme s'il eût été touché par de l'étincelle
+électrique.
+
+Arsène, car c'était elle, c'est-à-dire cette danseuse dont le petit
+vieillard avait prononcé le nom, Arsène était réellement une bien
+admirable créature, et d'une beauté qui n'avait rien de la beauté
+traditionnelle.
+
+Elle était grande, admirablement faite, et d'une pâleur transparente
+sous le rouge qui couvrait ses joues. Ses pieds étaient tout petits, et
+quand elle retombait sur le parquet du théâtre, on eût dit que la pointe
+de son pied reposait sur un nuage car on n'entendait pas le plus petit
+bruit. Sa taille était si mince, si souple, qu'une couleuvre ne se fût
+pas retournée sur elle-même comme cette femme le faisait. Chaque fois
+que, se cambrant, elle se penchait en arrière, on pouvait croire que son
+corset allait éclater, et l'on devinait, dans l'énergie de sa danse et
+dans l'assurance de son corps, et la certitude d'une beauté complète et
+cette ardente nature qui, comme celle de la Messaline antique, peut être
+quelquefois lassée, mais jamais assouvie. Elle ne souriait pas comme
+sourient ordinairement les danseuses, ses lèvres de pourpre ne
+s'entrouvraient presque jamais, non pas qu'elles eussent de vilaines
+dents à cacher, non, car, dans le sourire qu'elle avait adressé à
+Hoffmann quand il l'avait si naïvement admirée tout haut, notre poète
+avait pu voir une double rangée de perles si blanches, si pures, qu'elle
+les cachait sans doute derrière ses lèvres pour que l'air ne les ternît
+point. Dans ses cheveux noirs et luisants, avec des reflets bleus,
+s'enroulaient de larges feuilles d'acanthe, et se suspendaient des
+grappes de raisin dont l'ombre courait sur ses épaules nues. Quant aux
+yeux, ils étaient grands, limpides, noirs, brillants, à ce point qu'ils
+éclairaient tout autour d'eux, et qu'eût-elle dansé dans la nuit, Arsène
+eût illuminé la place où elle eût dansé. Ce qui ajoutait encore à
+l'originalité de cette fille, c'est que, sans raison aucune, elle
+portait dans ce rôle de nymphe, car elle jouait ou plutôt elle dansait
+une nymphe, elle portait, disons-nous, un petit collier de velours noir,
+fermé par une boucle, ou, du moins, par un objet qui paraissait avoir la
+forme d'une boucle, et qui, fait en diamants, jetait des feux
+éblouissants.
+
+Le médecin regardait cette femme de tous ses yeux, et son âme, l'âme
+qu'il pouvait avoir, semblait suspendue au vol de la jeune femme. Il est
+bien évident que, tant qu'elle dansait, il ne respirait pas.
+
+Alors Hoffmann put remarquer une chose curieuse: qu'elle allât à droite,
+à gauche, en arrière ou en avant, jamais les yeux d'Arsène ne quittaient
+la ligne des yeux du docteur et une visible corrélation était établie
+entre les deux regards. Bien plus, Hoffmann voyait très distinctement
+les rayons que jetait la boucle du collier d'Arsène et ceux que jetait
+la tête de mort du docteur se rencontrer à moitié chemin dans une ligne
+droite, se heurter, se repousser et rejaillir en une même gerbe faite de
+milliers d'étincelles blanches, rouges et or.
+
+--Voulez-vous me prêter votre lorgnette, monsieur? dit Hoffmann,
+haletant et sans détourner la tête, car il lui était impossible à lui
+aussi de cesser de regarder Arsène.
+
+Le docteur étendit la main vers Hoffmann sans faire le moindre mouvement
+de la tête, si bien que les mains des deux spectateurs se cherchèrent
+quelques instants dans le vide avant de se rencontrer.
+
+Hoffmann saisit enfin la lorgnette et y colla ses yeux.
+
+--C'est étrange, murmura-t-il.
+
+--Quoi donc? demanda le docteur.
+
+--Rien, rien, reprit Hoffmann qui voulait donner toute son attention à
+ce qu'il voyait; en réalité ce qu'il voyait était étrange.
+
+La lorgnette rapprochait tellement les objets à ses yeux, que deux ou
+trois fois Hoffmann étendit la main, croyant saisir Arsène qui ne
+paraissait plus être au bout du verre qui la reflétait, mais bien entre
+les deux verres de la lorgnette. Notre Allemand ne perdait donc aucun
+détail de la beauté de la danseuse, et ses regards, déjà si brillants de
+loin, entouraient son front d'un cercle de feu, et faisaient bouillir le
+sang dans les veines de ses tempes.
+
+L'âme du jeune homme faisait un effroyable bruit dans son corps.
+
+--Quelle est cette femme? dit-il d'une voix faible sans quitter la
+lorgnette et sans remuer.
+
+--C'est Arsène, je vous l'ai déjà dit, répliqua le docteur, dont les
+lèvres seules semblaient vivantes et dont le regard immobile était rivé
+à la danseuse.
+
+--Cette femme a un amant, sans doute?
+
+--Quoi?
+
+--Qu'elle aime?
+
+--On le dit.
+
+--Et il est riche?
+
+--Très riche.
+
+--Qui est-ce?
+
+--Regardez à gauche dans l'avant-scène du rez-de-chaussée.
+
+--Je ne puis pas tourner la tête.
+
+--Faites un effort.
+
+Hoffmann fit un effort si douloureux, qu'il poussa un cri, comme si les
+nerfs de son cou étaient devenus de marbre et se fussent brisés dans ce
+moment.
+
+Il regarda dans l'avant-scène indiquée.
+
+Dans cette avant-scène il n'y avait qu'un homme, mais, cet homme,
+accroupi comme un lion sur la balustrade de velours, semblait à lui seul
+remplir cette avant-scène.
+
+C'était un homme de trente-deux ou trente-trois ans, au visage labouré
+par les passions; on eût dit que, non pas la petite vérole, mais
+l'éruption d'un volcan avait creusé les vallées dont les profondeurs
+s'entrecroisaient sur cette chair toute bouleversée; ses yeux avaient dû
+être petits, mais ils s'étaient ouverts par une espèce de déchirement de
+l'âme; tantôt ils étaient atones et vides comme un cratère éteint,
+tantôt ils versaient des flammes comme un cratère rayonnant. Il
+n'applaudissait pas en rapprochant ses mains l'une de l'autre, il
+applaudissait en frappant sur la balustrade, et, à chaque
+applaudissement, il semblait ébranler la salle.
+
+--Oh! fit Hoffmann, est-ce un homme que je vois là?
+
+--Oui, oui, c'est un homme, répondit le petit homme noir; oui, c'est un
+homme, et un fier homme même.
+
+--Comment s'appelle-t-il?
+
+--Vous ne le connaissez pas?
+
+--Mais non, je suis arrivé hier seulement.
+
+--Eh bien! c'est Danton.
+
+--Danton! fit Hoffmann en tressaillant. Oh! oh! Et c'est l'amant
+d'Arsène?
+
+--C'est son amant.
+
+--Et sans doute il l'aime?
+
+--À la folie. Il est d'une jalousie féroce.
+
+Mais si intéressant que fût Danton, Hoffmann avait déjà reporté les yeux
+sur Arsène, dont la danse silencieuse avait une apparence fantastique.
+
+--Encore un renseignement, monsieur.
+
+--Parlez.
+
+--Quelle forme a l'agrafe qui ferme son collier?
+
+--C'est une guillotine.
+
+--Une guillotine!
+
+--Oui. On en fait de charmantes, et toutes nos élégantes en portent au
+moins une. Celle que porte Arsène, c'est Danton qui la lui a donnée.
+
+--Une guillotine, une guillotine au cou d'une danseuse! répéta Hoffmann,
+qui sentait son cerveau se gonfler; une guillotine, pourquoi?...
+
+Et notre Allemand, qu'on eût pu prendre pour un fou, allongeait les bras
+devant lui, comme pour saisir un corps, car, par un effet étrange
+d'optique, la distance qui le séparait d'Arsène disparaissait par
+moments, et il lui semblait sentir l'haleine de la danseuse sur son
+front, et entendre la brûlante respiration de cette poitrine, dont les
+seins, à moitié nus, se soulevaient comme sous une étreinte de plaisir.
+Hoffmann en était à cet état d'exaltation où l'on croit respirer du feu,
+et où l'on craint que les sens ne fassent éclater le corps.
+
+--Assez! assez! disait-il.
+
+Mais la danse continuait, et l'hallucination était telle, que,
+confondant ses deux impressions les plus fortes de la journée, l'esprit
+d'Hoffmann mêlait à cette scène le souvenir de la place de la
+Révolution, et que tantôt il croyait voir madame Du Barry, pâle et la
+tête tranchée, danser à la place d'Arsène, et tantôt Arsène arriver en
+dansant jusqu'au pied de la guillotine et jusqu'aux mains du bourreau.
+
+Il se faisait dans l'imagination exaltée du jeune homme un mélange de
+fleurs et de sang, de danse et d'agonie, de vie et de mort.
+
+Mais ce qui dominait tout cela, c'était l'attraction électrique qui le
+poussait vers cette femme. Chaque fois que ces deux jambes fines
+passaient devant ses yeux, chaque fois que cette jupe transparente se
+soulevait un peu plus, un frémissement parcourait tout son être, sa
+lèvre devenait sèche, son haleine brûlante, et le désir entrait en lui
+comme il entre dans un homme de vingt ans.
+
+Dans cet état, Hoffmann n'avait plus qu'un refuge, c'était le portrait
+d'Antonia, c'était le médaillon qu'il portait sur sa poitrine, c'était
+l'amour pur à opposer à l'amour sensuel; c'était la force du chaste
+souvenir à mettre en face de l'exigeante réalité.
+
+Il saisit ce portrait et le porta à ses lèvres; mais, à peine avait-il
+fait ce mouvement, qu'il entendit le ricanement aigu de son voisin qui
+le regardait d'un air railleur.
+
+--Laissez-moi sortir, s'écria-t-il, laissez-moi sortir; je ne saurais
+rester plus longtemps ici!
+
+Et, semblable à un fou, il quitta l'orchestre, marchant sur les pieds,
+heurtant les jambes des tranquilles spectateurs, qui maugréaient contre
+cet original à qui il prenait ainsi fantaisie de sortir au milieu d'un
+ballet.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+La deuxième représentation du «Jugement de Paris».
+
+
+Mais l'élan d'Hoffmann ne le poussa pas bien loin. Au coin de la rue
+Saint-Martin il s'arrêta.
+
+Sa poitrine était haletante, son front ruisselant de sueur.
+
+Il passa la main gauche sur son front, appuya sa main droite sur sa
+poitrine et respira.
+
+En ce moment on lui toucha sur l'épaule.
+
+Il tressaillit.
+
+--Ah! pardieu, c'est lui! dit une voix.
+
+Il se retourna et laissa échapper un cri.
+
+C'était son ami Zacharias Werner. Les deux jeunes gens se jetèrent dans
+les bras l'un de l'autre.
+
+Puis ces deux questions se croisèrent:
+
+--Que faisais-tu là?
+
+--Où vas-tu?
+
+--Je suis arrivé d'hier, dit Hoffmann, j'ai vu guillotiner Mme Du Barry,
+et, pour me distraire, je suis venu à l'Opéra.
+
+--Moi, je suis arrivé depuis six mois, depuis cinq je vois guillotiner
+tous les jours vingt ou vingt-cinq personnes, et, pour me distraire, je
+vais au jeu.
+
+--Ah!
+
+--Viens-tu avec moi?
+
+--Non, merci.
+
+--Tu as tort, je suis en veine; avec ton bonheur habituel, tu ferais
+fortune. Tu dois t'ennuyer horriblement à l'Opéra, toi qui es habitué à
+de la vraie musique; viens avec moi, je t'en ferai entendre.
+
+--De la musique?
+
+--Oui, celle de l'or; sans compter que là où je vais tous les plaisirs
+sont réunis: des femmes charmantes, des soupers délicieux, un jeu
+féroce!
+
+--Merci, mon ami, impossible! j'ai promis, mieux que cela, j'ai juré.
+
+--À qui?
+
+--À Antonia.
+
+--Tu l'as donc vue?
+
+--Je l'aime, mon ami, je l'adore.
+
+--Ah! je comprends, c'est cela qui t'a retardé, et tu lui as juré?...
+
+--Je lui ai juré de ne pas jouer, et....
+
+Hoffmann hésita.
+
+--Et puis quoi encore?
+
+--Et de lui rester fidèle, balbutia-t-il.
+
+--Alors il ne faut pas venir au 113.
+
+--Qu'est-ce que le 113?
+
+--C'est la maison dont je te parlais tout à l'heure; moi, comme je n'ai
+rien juré, j'y vais. Adieu, Théodore.
+
+--Adieu, Zacharias.
+
+Et Werner s'éloigna, tandis qu'Hoffmann demeurait cloué à sa place.
+
+Quand Werner fut à cent pas, Hoffmann se rappela qu'il avait oublié de
+demander à Zacharias son adresse, et que la seule adresse que Zacharias
+lui eût donnée, c'était celle de la maison de jeu.
+
+Mais cette adresse était écrite dans le cerveau d'Hoffmann comme sur la
+porte de la maison fatale, en chiffres de feu!
+
+Cependant ce qui venait de se passer avait un peu calmé les remords
+d'Hoffmann. La nature humaine est ainsi faite, toujours indulgente pour
+soi, attendu que son indulgence c'est de l'égoïsme.
+
+Il venait de sacrifier le jeu à Antonia, et il se croyait quitte de son
+serment: oubliant que c'était parce qu'il était tout prêt à manquer à la
+moitié la plus importante de ce serment, qu'il était là cloué au coin du
+boulevard et de la rue Saint-Martin.
+
+Mais, je l'ai dit, sa résistance à l'endroit de Werner lui avait donné
+de l'indulgence à l'endroit d'Arsène. Il résolut donc de prendre un
+terme moyen, et, au lieu de rentrer dans la salle de l'Opéra, action à
+laquelle le poussait de toutes ses forces son démon tentateur,
+d'attendre à la porte des acteurs pour la voir sortir.
+
+Cette porte des acteurs, Hoffmann connaissait trop la topographie des
+théâtres pour ne pas la trouver bientôt. Il vit, rue de Bondy, un long
+couloir éclairé à peine, sale et humide, dans lequel passaient, comme
+des ombres, des hommes aux vêtements sordides, et il comprit que c'était
+par cette porte qu'entraient et sortaient les pauvres mortels que le
+rouge, le blanc, le bleu, la gaze, la soie et les paillettes
+transformaient en dieux et déesses.
+
+Le temps s'écoulait, la neige tombait, mais Hoffmann était si agité par
+cette étrange apparition, qui avait quelque chose de surnaturel, qu'il
+n'éprouvait pas cette sensation de froid qui semblait poursuivre les
+passants. Vainement condensait-il en vapeurs presque palpables le
+souffle qui sortait de sa bouche, ses mains n'en restaient pas moins
+brûlantes et son front humide. Il y a plus: arrêté contre la muraille,
+il y était resté immobile, les yeux fixés sur le corridor; de sorte que
+la neige, qui allait toujours tombant en flocons plus épais, couvrait
+lentement le jeune homme comme d'un linceul; et du jeune étudiant coiffé
+de sa casquette et vêtu de la redingote allemande, faisait peu à peu une
+statue de marbre. Enfin commencèrent à sortir, par ce vomitoire, les
+premiers libérés par le spectacle, c'est-à-dire la garde de la soirée,
+puis les machinistes, puis tout ce monde sans nom qui vit du théâtre,
+puis les artistes mâles, moins longs à s'habiller que les femmes, puis
+enfin les femmes, puis enfin là belle danseuse, qu'Hoffmann reconnut non
+seulement à son charmant visage, mais à ce souple mouvement de hanches
+qui n'appartenait qu'à elle, mais encore à ce petit collier de velours
+qui serrait son col, et sur lequel étincelait l'étrange bijou que la
+Terreur venait de mettre à la mode.
+
+À peine Arsène apparut-elle sur le seuil de la porte, qu'avant même
+qu'Hoffmann eût le temps de faire un mouvement, une voiture s'avança
+rapidement, la portière s'ouvrit, la jeune fille s'y élança aussi légère
+que si elle bondissait encore sur le théâtre. Une ombre apparut à
+travers les vitres, qu'Hoffmann crut reconnaître pour celle de l'homme
+de l'avant-scène, laquelle ombre reçut la belle nymphe dans ses bras;
+puis, sans qu'aucune voix eût eu besoin de désigner un but au cocher, la
+voiture s'éloigna au galop.
+
+Tout ce que nous venons de raconter en quinze ou vingt lignes s'était
+passé aussi rapidement que l'éclair.
+
+Hoffmann jeta une espèce de cri en voyant fuir la voiture, se détacha de
+la muraille, pareil à une statue qui s'élance de sa niche, et, secouant
+par le mouvement la neige dont il était couvert, se mit à la poursuite
+de la voiture.
+
+Mais elle était emportée par deux trop puissants chevaux, pour que le
+jeune homme, si rapide que fût sa course irréfléchie, pût les rejoindre.
+
+Tant qu'elle suivit le boulevard, tout alla bien; tant qu'elle suivit
+même la rue de Bourbon-Villeneuve, qui venait d'être débaptisée pour
+prendre le nom de rue _Neuve-Égalité_, tout alla bien encore; mais,
+arrivée à la place des Victoires, devenue la place de la _Victoire
+Nationale_, elle prit à droite, et disparut aux yeux d'Hoffmann.
+
+N'étant plus soutenue ni par le bruit ni par la vue, la course du jeune
+homme faiblit un instant. Il s'arrêta au coin de la rue Neuve-Eustache,
+s'appuya à la muraille pour reprendre haleine, puis, ne voyant plus
+rien, n'entendant plus rien, il s'orienta, jugeant qu'il était temps de
+rentrer chez lui.
+
+Ce ne fut pas chose facile pour Hoffmann que de se tirer de ce dédale de
+rues, qui forment un réseau presque inextricable de la pointe
+Saint-Eustache au quai de la Ferraille. Enfin, grâce aux nombreuses
+patrouilles qui circulaient dans les rues, grâce à son passeport bien en
+règle, grâce à la preuve qu'il n'était arrivé que la veille, preuve que
+le visa de la barrière lui donnait la facilité de fournir, il obtint de
+la milice citoyenne des renseignements si précis, qu'il parvint à
+regagner son hôtel et à retrouver sa petite chambre, où il s'enferma
+seul en apparence, mais, en réalité, avec le souvenir ardent de ce qui
+s'était passé.
+
+À partir de ce moment, Hoffmann fut éminemment en proie à deux visions:
+dont l'une s'effaçait peu à peu, dont l'autre prenait peu à peu plus de
+consistance.
+
+La vision qui s'effaçait, c'était la figure pâle et échevelée de la Du
+Barry, traînée de la Conciergerie à la charrette et de la charrette à
+l'échafaud.
+
+La vision qui prenait de la réalité, c'était la figure animée et
+souriante de la belle danseuse, bondissant du fond du théâtre à la
+rampe, et tourbillonnant de la rampe à l'une et à l'autre avant-scène.
+
+Hoffmann fit tous ses efforts pour se débarrasser de cette vision. Il
+tira ses pinceaux de sa malle et peignit; il tira son violon de sa boîte
+et joua du violon; il demanda une plume et de l'encre et fit des vers.
+Mais ces vers qu'il composait, c'étaient des vers à la louange d'Arsène;
+cet air qu'il jouait, c'était l'air sur lequel elle lui était apparue,
+et dont les notes bondissantes la soulevaient, comme si elles eussent eu
+des ailes; enfin, les esquisses qu'il faisait, c'était son portrait avec
+ce même collier de velours, étrange ornement fixé au cou d'Arsène par
+une si étrange agrafe.
+
+Pendant toute la nuit, pendant toute la journée du lendemain, pendant
+toute la nuit et toute la journée du surlendemain, Hoffmann ne vit
+qu'une chose ou plutôt que deux choses: c'était, d'un côté, la
+fantastique danseuse, et, de l'autre côté, le non moins fantastique
+docteur. Il y avait entre ces deux êtres une telle corrélation,
+qu'Hoffmann ne comprenait pas l'un sans l'autre. Aussi n'était-ce pas,
+pendant cette hallucination qui lui offrait Arsène toujours bondissant
+sur le théâtre, l'orchestre qui bruissait à ses oreilles; non, c'était
+le petit chantonnement du docteur, c'était le petit tambourinement de
+ses doigts sur la tabatière d'ébène; puis, de temps en temps, un éclair
+passait devant ses yeux, l'aveuglant d'étincelles jaillissantes; c'était
+le double rayon qui s'élançait de la tabatière du docteur et du collier
+de la danseuse; c'était l'attraction sympathique de cette guillotine de
+diamants avec cette tête de mort en diamants; c'était enfin la fixité
+des yeux du médecin qui semblaient à sa volonté attirer et repousser la
+charmante danseuse, comme l'oeil du serpent attire et repousse l'oiseau
+qu'il fascine.
+
+Vingt fois, cent fois, mille fois, l'idée s'était présentée à Hoffmann
+de retourner à l'Opéra; mais, tant que l'heure n'était pas venue,
+Hoffmann s'était bien promis de ne pas céder à la tentation; d'ailleurs,
+cette tentation, il l'avait combattue de toutes manières, en ayant
+recours à son médaillon d'abord, puis ensuite en essayant d'écrire à
+Antonia; mais le portrait d'Antonia semblait avoir pris un visage si
+triste, qu'Hoffmann refermait le médaillon presque aussitôt qu'il
+l'avait ouvert; mais les premières lignes de chaque lettre qu'il
+commençait étaient si embarrassées, qu'il avait déchiré dix lettres
+avant d'être au tiers de la première page.
+
+Enfin, ce fameux surlendemain s'écoula; enfin l'ouverture du théâtre
+s'approcha; enfin sept heures sonnèrent, et, à ce dernier appel,
+Hoffmann, enlevé comme malgré lui, descendit tout courant son escalier,
+et s'élança dans la direction de la rue Saint-Martin.
+
+Cette fois, en moins d'un quart d'heure, cette fois, sans avoir besoin
+de demander son chemin à personne, cette fois, comme si un guide
+invisible lui eût montré sa route, en moins de dix minutes il arriva à
+la porte de l'Opéra.
+
+Mais, chose singulière! cette porte, comme deux jours auparavant,
+n'était pas encombrée de spectateurs, soit qu'un incident inconnu
+d'Hoffmann eût rendu le spectacle moins attrayant, soit que les
+spectateurs fussent déjà dans l'intérieur du théâtre.
+
+Hoffmann jeta son écu de six livres à la buraliste, reçut son carton et
+s'élança dans la salle.
+
+Mais l'aspect de la salle était bien changé. D'abord elle n'était qu'à
+moitié pleine; puis, à la place de ces femmes charmantes, de ces hommes
+élégants qu'il avait cru revoir, il ne vit que des femmes en casaquin et
+des hommes en carmagnole; pas de bijoux, pas de fleurs, pas de seins nus
+s'enflant et se désenflant sous cette atmosphère voluptueuse des
+théâtres aristocratiques; des bonnets ronds et des bonnets rouges, le
+tout orné d'énormes cocardes nationales; des couleurs sombres dans les
+vêtements, un nuage triste sur les figures; puis, des deux côtés de la
+salle, deux bustes hideux, deux têtes grimaçant, l'une le rire, l'autre
+la douleur, les bustes de Voltaire et de Marat enfin.
+
+Enfin, à l'avant-scène, un trou à peine éclairé, une ouverture sombre et
+vide. La caverne toujours, mais plus de lion.
+
+Il y avait à l'orchestre deux places vacantes à côté l'une de l'autre.
+Hoffmann gagna l'une de ces deux places, c'était celle qu'il avait
+occupée. L'autre était celle qu'avait occupée le docteur, mais, comme
+nous l'avons dit, cette place était vacante.
+
+Le premier acte fut joué sans qu'Hoffmann fit attention à l'orchestre ou
+s'occupât des acteurs.
+
+Cet orchestre, il le connaissait et l'avait apprécié à une première
+audition.
+
+Ces acteurs lui importaient peu, il n'était pas venu pour les voir, il
+était venu pour voir Arsène.
+
+La toile se leva sur le second acte, et le ballet commença.
+
+Toute l'intelligence, toute l'âme, tout le coeur du jeune homme étaient
+suspendus.
+
+Il attendait l'entrée d'Arsène.
+
+Tout à coup Hoffmann jeta un cri.
+
+Ce n'était plus Arsène qui remplissait le rôle de Flore.
+
+La femme qui apparaissait était une femme étrangère, une femme comme
+toutes les femmes.
+
+Toutes les fibres de ce corps haletant se détendirent; Hoffmann
+s'affaissa sur lui-même en poussant un long soupir, et regarda autour de
+lui.
+
+Le petit homme noir était à sa place; seulement il n'avait plus ses
+boucles en diamants, ses bagues en diamants, sa tabatière à tête de mort
+en diamants.
+
+Ses boucles étaient en cuivre, ses bagues en argent doré, sa tabatière
+en argent mat. Il ne chantonnait plus, il ne battait plus la mesure.
+Comment était-il venu là? Hoffmann n'en savait rien: il ne l'avait ni vu
+venir, ni senti passer.
+
+--Oh! monsieur! s'écria Hoffmann.
+
+--Dites citoyen, mon jeune ami, et même tutoyez-moi... si c'est
+possible, répondit le petit homme noir, ou vous me ferez couper la tête
+et à vous aussi.
+
+--Mais où est-elle donc? demanda Hoffmann.
+
+--Ah! voilà.... Où est-elle? Il paraît que son tigre, qui ne la quitte
+pas des yeux, s'est aperçu qu'avant-hier elle a correspondu par signes
+avec un jeune homme de l'orchestre. Il paraît que ce jeune homme a couru
+après la voiture; de sorte que depuis hier il a rompu l'engagement
+d'Arsène, et qu'Arsène n'est plus au théâtre.
+
+--Et comment le directeur a-t-il souffert?...
+
+--Mon jeune ami, le directeur tient à conserver sa tête sur ses épaules,
+quoique ce soit une assez vilaine tête; mais il prétend qu'il a
+l'habitude de cette tête-là et qu'une autre plus belle ne reprendrait
+peut-être pas bouture.
+
+--Ah! mon Dieu! voilà donc pourquoi cette salle est si triste! s'écria
+Hoffmann. Voilà pourquoi il n'y a plus de fleurs, plus de diamants, plus
+de bijoux! voilà pourquoi vous n'avez plus vos boucles en diamants!
+Voilà pourquoi il y a, enfin, aux deux côtés de la scène, au lieu des
+bustes d'Apollon et de Terpsichore, ces deux affreux bustes! Pouah!
+
+--Ah çà! mais, que me dites-vous donc là, demanda le docteur, et où
+avez-vous vu une salle telle que vous dites? Où m'avez-vous vu des
+bagues en diamants, des tabatières en diamants? où avez-vous vu enfin
+les bustes d'Apollon et de Terpsichore? Mais il y a deux ans que les
+fleurs ne fleurissent plus, que les diamants sont tournés en assignats,
+et que les bijoux sont fondus sur l'autel de la patrie. Quant à moi,
+Dieu merci! je n'ai jamais eu d'autres boucles que ces boucles de
+cuivre, d'autres bagues que cette méchante bague de vermeil, et d'autre
+tabatière que cette pauvre tabatière d'argent; pour les bustes d'Apollon
+et de Terpsichore, ils y ont été autrefois, mais les amis de l'humanité
+sont venus casser le buste d'Apollon et l'ont remplacé par celui de
+l'apôtre Voltaire; mais les amis du peuple sont venus briser le buste de
+Terpsichore et l'ont remplacé par celui du dieu Marat.
+
+--Oh! s'écria Hoffmann, c'est impossible. Je vous dis qu'avant-hier j'ai
+vu une salle parfumée de fleurs, resplendissante de riches costumes,
+ruisselante de diamants, et des hommes élégants à la place de ces
+harengères en casaquin et de ces goujats en carmagnole. Je vous dis que
+vous aviez des boucles de diamants à vos souliers, des bagues en
+diamants à vos doigts, une tête de mort en diamants sur votre tabatière;
+je vous dis....
+
+--Et moi, jeune homme, à mon tour, je vous dis, reprit le petit homme
+noir, je vous dis qu'avant-hier elle était là, je vous dis que sa
+présence illuminait tout, je vous dis que son souffle faisait naître les
+roses, faisait reluire les bijoux, faisait étinceler les diamants de
+votre imagination; je vous dis que vous l'aimez, jeune homme, et que
+vous avez vu la salle à travers le prisme de votre amour. Arsène n'est
+plus là, votre coeur est mort, vos yeux sont désenchantés, et vous voyez
+du molleton, de l'indienne, du gros drap, des bonnets rouges, des mains
+sales et des cheveux crasseux. Vous voyez enfin le monde tel qu'il est,
+les choses telles qu'elles sont.
+
+--Oh! mon Dieu! s'écria Hoffmann, en laissant tomber sa tête dans ses
+mains, tout cela est-il vrai, et suis-je donc si près de devenir fou?
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+L'estaminet.
+
+
+Hoffmann ne sortit de cette léthargie qu'en sentant une main se poser
+sur son épaule.
+
+Il leva la tête. Tout était noir et éteint autour de lui: le théâtre,
+sans lumière, lui apparaissait comme le cadavre du théâtre qu'il avait
+vu vivant. Le soldat de garde s'y promenait seul et silencieux comme le
+gardien de la mort; plus de lustres, plus d'orchestre, plus de rayon,
+plus de bruit.
+
+Une voix seulement qui marmottait à son oreille:
+
+--Mais, citoyen, mais, citoyen, que faites-vous donc? vous êtes à
+l'Opéra, citoyen; on dort ici, c'est vrai, mais on n'y couche pas.
+
+Hoffmann regarda enfin du côté d'où venait la voix, et il vit une petite
+vieille qui le tirait par le collet de sa redingote.
+
+C'était l'ouvreuse de l'orchestre, qui, ne connaissant pas les
+intentions de ce spectateur obstiné, ne voulait pas se retirer sans
+l'avoir vu sortir devant elle.
+
+Au reste, une fois tiré de son sommeil, Hoffmann ne fit aucune
+résistance; il poussa un soupir et se leva en murmurant le mot:
+
+--Arsène!
+
+--Ah oui! Arsène, dit la petite vieille. Arsène! vous aussi, jeune
+homme, vous en êtes amoureux comme tout le monde. C'est une grande perte
+pour l'Opéra, surtout pour nous autres ouvreuses.
+
+--Pour vous autres ouvreuses, demanda Hoffmann, heureux de se rattacher
+à quelqu'un qui lui parlât de la danseuse, et comment donc est-ce une
+perte pour vous qu'Arsène soit ou ne soit plus au théâtre?
+
+--Ah dame! c'est bien facile à comprendre cela: d'abord, toutes les fois
+qu'elle dansait, elle faisait salle comble; alors c'était un commerce de
+tabourets, de chaises et de petits bancs; à l'Opéra, tout se paye. On
+payait les petits bancs, les chaises et les tabourets de supplément,
+c'étaient nos petits profits. Je dis petits profits, ajouta la vieille
+d'un air malin, parce qu'à côté de ceux-là, citoyen, vous comprenez, il
+y avait les grands.
+
+--Les grands profits?
+
+--Oui.
+
+Et la vieille cligna de l'oeil.
+
+--Et quels étaient les grands profits? voyons, ma bonne femme.
+
+--Les grands profits venaient de ceux qui demandaient des renseignements
+sur elle, qui voulaient savoir son adresse, qui lui faisaient passer des
+billets. Il y avait prix pour tout, vous comprenez; tant pour les
+renseignements, tant pour l'adresse, tant pour le poulet; on faisait son
+petit commerce, enfin, et l'on vivait honnêtement.
+
+Et la vieille poussa un soupir qui, sans désavantage, pouvait être
+comparé au soupir poussé par Hoffmann au commencement du dialogue que
+nous venons de rapporter.
+
+--Ah! ah! fit Hoffmann, vous vous chargiez de donner des renseignements,
+d'indiquer l'adresse, de remettre les billets; vous en chargez-vous
+toujours?
+
+--Hélas, monsieur, les renseignements que je vous donnerais vous
+seraient inutiles maintenant; personne ne sait plus l'adresse d'Arsène,
+et le billet que vous me donneriez pour elle serait perdu. Si vous
+voulez pour une autre? Mme Vestris, mlle Bigottini, mlle....
+
+--Merci, ma bonne femme, merci; je ne désirais rien savoir que sur
+mademoiselle Arsène.
+
+Puis, tirant un petit écu de sa poche:
+
+--Tenez, dit Hoffmann, voilà pour la peine que vous avez prise de
+m'éveiller.
+
+Et, prenant congé de la vieille, il reprit d'un pas lent le boulevard,
+avec l'intention de suivre le même chemin qu'il avait suivi la
+surveille, l'instinct qui l'avait guidé pour venir n'existait plus.
+
+Seulement, ses impressions étaient bien différentes, et sa marche se
+ressentait de la différence de ces impressions.
+
+L'autre soir, sa marche était celle d'un homme qui a vu passer
+l'Espérance et qui court après elle, sans réfléchir que Dieu lui a donné
+ses longues ailes d'azur pour que les hommes ne l'atteignent jamais. Il
+avait la bouche ouverte et haletante, le front haut, les bras étendus;
+cette fois, au contraire, il marchait lentement, comme l'homme qui,
+après l'avoir poursuivie inutilement, vient de la perdre de vue; sa
+bouche était serrée, son front abattu, ses bras tombants. L'autre fois
+il avait mis cinq minutes à peine pour aller de la porte Saint-Martin à
+la rue Montmartre; cette fois il mit plus d'une heure, et plus d'une
+heure encore pour aller de la rue Montmartre à son hôtel; car, dans
+l'espèce d'abattement où il était tombé, peu lui importait de rentrer
+tôt ou tard, peu lui importait même de ne pas rentrer du tout.
+
+On dit qu'il y a un Dieu pour les ivrognes et les amoureux; ce Dieu-là,
+sans doute, veillait sur Hoffmann. Il lui fit éviter les patrouilles; il
+lui fit trouver les quais, puis les ponts, puis son hôtel, où il rentra,
+au grand scandale de son hôtesse, à une heure et demie du matin.
+
+Cependant, au milieu de tout cela, une petite lueur dorée dansait au
+fond de l'imagination d'Hoffmann, comme un feu follet dans la nuit. Le
+médecin lui avait dit, si toutefois ce médecin existait, si ce n'était
+pas son imagination, une hallucination de son esprit; le médecin lui
+avait dit qu'Arsène avait été enlevée au théâtre par son amant, attendu
+que cet amant avait été jaloux d'un jeune homme placé à l'orchestre,
+avec lequel Arsène avait échangé de trop tendres regards.
+
+Ce médecin avait ajouté, en outre, que ce qui avait porté la jalousie du
+tyran à son comble, c'est que ce même jeune homme avait été vu embusqué
+en face de la porte de sortie des artistes; c'est que ce même jeune
+homme avait couru en désespéré derrière la voiture; or, ce jeune homme
+qui avait échangé de l'orchestre des regards passionnés avec Arsène,
+c'était lui, Hoffmann; or, ce jeune homme qui s'était embusqué à la
+porte de sortie des artistes, c'était toujours lui, Hoffmann. Donc
+Arsène l'avait remarqué, puisqu'elle payait la peine de sa distraction;
+donc Arsène souffrait pour lui; il était entré dans la vie de la belle
+danseuse par la porte de la douleur, mais il y était entré, c'était le
+principal; à lui de s'y maintenir. Mais comment? par quel moyen? par
+quelle voie correspondre avec Arsène, lui donner de ses nouvelles, lui
+dire qu'il l'aimait? C'eût été déjà une grande tâche pour un Parisien
+pur sang, que de retrouver cette belle Arsène perdue dans cette immense
+ville. C'était une tâche impossible pour Hoffmann, arrivé depuis trois
+jours et ayant grand-peine à se retrouver lui-même.
+
+Hoffmann ne se donna donc même pas la peine de chercher; il comprenait
+que le hasard seul pouvait venir à son aide. Tous les deux jours, il
+regardait l'affiche de l'Opéra, et tous les deux jours il avait la
+douleur de voir que Paris rendait son jugement en l'absence de celle qui
+méritait la pomme bien autrement que Vénus.
+
+Dès lors il ne songea pas à aller à l'Opéra.
+
+Un instant il eut bien l'idée d'aller soit à la Convention, soit aux
+Cordeliers, de s'attacher aux pas de Danton et, en l'épiant jour et
+nuit, de deviner où il avait caché la belle danseuse. Il alla même à la
+Convention, il alla même aux Cordeliers; mais Danton n'y était plus; las
+de la lutte qu'il soutenait depuis deux ans, vaincu par l'ennui bien
+plus que par la supériorité, Danton paraissait s'être retiré de l'arène
+politique.
+
+Danton, disait-on, était à sa maison de campagne. Où était cette maison
+de campagne? on n'en savait rien; les uns disaient à Rueil, les autres à
+Auteuil.
+
+Danton était aussi introuvable qu'Arsène.
+
+On eût cru peut-être que cette absence d'Arsène eût dû ramener Hoffmann
+à Antonia; mais, chose étrange! il n'en était rien. Hoffmann avait beau
+faire tous ses efforts pour ramener son esprit à la pauvre fille du chef
+d'orchestre de Mannheim: un instant, par la puissance de sa volonté,
+tous ses souvenirs se concentraient sur le cabinet de maître Gottlieb
+Murr; mais, au bout d'un moment, partitions entassées sur les tables et
+sur les pianos, maître Gottlieb trépignant devant son pupitre, Antonia
+couchée sur son canapé, tout cela disparaissait pour faire place à un
+grand cadre éclairé, dans lequel se mouvaient d'abord des ombres; puis
+ces ombres prenaient du corps, puis ces corps affectaient des formes
+mythologiques, puis enfin toutes ces formes mythologiques, tous ces
+héros, toutes ces nymphes, tous ces dieux, tous ces demi-dieux
+disparaissaient pour faire place à une seule déesse, à la déesse des
+jardins, à la belle Flore, c'est-à-dire à la divine Arsène, à la femme
+au collier de velours et à l'agrafe de diamants; alors Hoffmann tombait
+non plus dans une rêverie, mais dans une extase dont il ne venait à
+sortir qu'en se rejetant dans la vie réelle, qu'en coudoyant les paysans
+dans la rue, qu'en se roulant enfin dans la foule et dans le bruit.
+
+Lorsque cette hallucination, à laquelle Hoffmann était en proie,
+devenait trop forte, il sortait donc, se laissait aller à la pente du
+quai, prenait le Pont-Neuf, et ne s'arrêtait presque jamais qu'au coin
+de la rue de la Monnaie. Là, Hoffmann avait trouvé un estaminet,
+rendez-vous des plus rudes fumeurs de la capitale. Là, Hoffmann pouvait
+se croire dans quelque taverne anglaise, dans quelque musico hollandais
+ou dans quelque table d'hôte allemande, tant la fumée de la pipe y
+faisait une atmosphère impossible à respirer pour tout autre que pour un
+fumeur de première classe.
+
+Une fois entré dans l'estaminet de la Fraternité, Hoffmann gagnait une
+petite table sise à l'angle le plus enfoncé, demandait une bouteille de
+bière de la brasserie de M. Santerre, qui venait de se démettre, en
+faveur de M. Henriot, de son grade de général de la garde nationale de
+Paris, chargeait jusqu'à la gueule cette immense pipe que nous
+connaissons déjà, et s'enveloppait en quelques instants d'un nuage de
+fumée aussi épais que celui dont la belle Vénus enveloppait son fils
+Énée, chaque fois que la tendre mère jugeait urgent d'arracher son fils
+bien-aimé à la colère de ses ennemis.
+
+Huit ou dix jours étaient écoulés depuis l'aventure d'Hoffmann à
+l'Opéra, et, par conséquent, depuis la disparition de la belle danseuse;
+il était une heure de l'après-midi; Hoffmann, depuis une demi-heure, à
+peu près, se trouvait dans son estaminet, s'occupant, de toute la force
+de ses poumons, à établir autour de lui cette enceinte de fumée qui le
+séparait de ses voisins, quand il lui sembla, dans la vapeur, distinguer
+comme une forme humaine, puis, dominant tous les bruits, entendre le
+double bruit du chantonnement et du tambourinement habituel au petit
+homme noir; de plus, au milieu de cette vapeur, il lui semblait qu'un
+point lumineux dégageait des étincelles; il rouvrit ses yeux à demi
+fermés par une douce somnolence, écarta ses paupières avec peine, et, en
+face de lui, assis sur un tabouret, il reconnut son voisin de l'Opéra,
+et cela d'autant mieux que le fantastique docteur avait, ou plutôt
+semblait avoir, ses boucles en diamants à ses souliers, ses bagues en
+diamants à ses doigts et sa tête de mort sur sa tabatière.
+
+--Bon, dit Hoffmann, voilà que je redeviens fou.
+
+Et il ferma rapidement les yeux.
+
+Mais, les yeux une fois fermés, plus ils le furent hermétiquement, plus
+Hoffmann entendit, et le petit accompagnement de chant, et le petit
+tambourinement des doigts; le tout de la façon la plus distincte, si
+distincte qu'Hoffmann comprit qu'il y avait un fond de réalité dans tout
+cela, et que la différence était du plus au moins. Voilà tout.
+
+Il rouvrit donc un oeil, puis l'autre; le petit homme noir était
+toujours à sa place.
+
+--Bonjour, jeune homme, dit-il à Hoffmann; vous dormez, je crois; prenez
+une prise, cela vous réveillera.
+
+Et, ouvrant sa tabatière, il offrit du tabac au jeune homme.
+
+Celui-ci, machinalement, étendit la main, prit une prise et l'aspira.
+
+À l'instant même, il lui sembla que les parois de son esprit
+s'éclairaient.
+
+--Ah! s'écria Hoffmann! c'est vous, cher docteur? que je suis aise de
+vous revoir!
+
+--Si vous êtes aise de me revoir, demanda le docteur, pourquoi ne
+m'avez-vous pas cherché?
+
+--Est-ce que je savais votre adresse?
+
+--Oh! la belle affaire! au premier cimetière venu on vous l'eût donnée.
+
+--Est-ce que je savais votre nom?
+
+--Le docteur à la tête de mort, tout le monde me connaît sous ce nom-là.
+Puis il y avait un endroit où vous étiez toujours sûr de me trouver.
+
+--Où cela? À l'Opéra, dit Hoffmann en secouant la tête et en poussant un
+soupir.
+
+--Oui, vous n'y retournez plus?
+
+--Je n'y retourne plus, non.
+
+--Depuis que ce n'est plus Arsène qui remplit le rôle de Flore?
+
+--Vous l'avez dit, et tant que ce ne sera pas elle, je n'y retournerai
+pas.
+
+--Vous l'aimez, jeune homme, vous l'aimez.
+
+--Je ne sais pas si la maladie que j'éprouve s'appelle de l'amour, mais
+je sais que si je ne la revois pas, ou je mourrai de son absence, ou je
+deviendrai fou.
+
+--Peste! il ne faut pas devenir fou! peste! il ne faut pas mourir! À la
+folie il y a peu de remède, à la mort il n'y en a pas du tout.
+
+--Que faut-il faire alors?
+
+--Dame! il faut la revoir.
+
+--Comment cela, la revoir?
+
+--Sans doute!
+
+--Avez-vous un moyen?
+
+--Peut-être.
+
+--Lequel?
+
+--Attendez.
+
+Et le docteur se mit à rêver en clignotant des yeux et en tambourinant
+sur sa tabatière.
+
+Puis, après un instant, rouvrant les yeux et laissant ses doigts
+suspendus sur l'ébène:
+
+--Vous êtes peintre, m'avez-vous dit?
+
+--Oui, peintre, musicien, poète.
+
+--Nous n'avons besoin que de la peinture pour le moment.
+
+--Eh bien!
+
+--Eh bien! Arsène m'a chargé de lui chercher un peintre.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pourquoi cherche-t-on un peintre, pardieu! pour lui faire son
+portrait.
+
+--Le portrait d'Arsène! s'écria Hoffmann en se levant, oh! me voilà! me
+voilà!
+
+--Chut! pensez donc que je suis un homme grave.
+
+--Vous êtes mon sauveur! s'écria Hoffmann en jetant ses bras autour du
+cou du petit homme noir.
+
+--Jeunesse, jeunesse! murmura celui-ci en accompagnant ces deux mots du
+même rire dont eût ricané sa tête de mort si elle eût été de grandeur
+naturelle.
+
+--Allons! allons! répétait Hoffmann.
+
+--Mais il vous faut une boîte à couleurs, des pinceaux, une toile.
+
+--J'ai tout cela chez moi, allons!
+
+--Allons! dit le docteur. Et tous deux sortirent de l'estaminet.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Le portrait.
+
+
+En sortant de l'estaminet, Hoffmann fit un mouvement pour appeler un
+fiacre; mais le docteur frappa ses mains sèches l'une contre l'autre, et
+à ce bruit, pareil à celui qu'eussent fait deux mains de squelette, une
+voiture tendue de noir, attelée de deux chevaux noirs, et conduite par
+un cocher tout vêtu de noir, accourut. Où stationnait-elle? d'où
+était-elle sortie? C'eût été aussi difficile à Hoffmann de le dire qu'il
+eût été difficile à Cendrillon de dire d'où venait le char dans lequel
+elle se rendait au bal du prince Mirliflore.
+
+Un petit groom, non seulement noir d'habits, mais de peau, ouvrit la
+portière. Hoffmann et le docteur y montèrent, s'assirent l'un à côté de
+l'autre, et tout aussitôt la voiture se mit à rouler sans bruit vers
+l'hôtellerie d'Hoffmann.
+
+Arrivé à la porte, Hoffmann hésita pour savoir s'il monterait chez lui;
+il lui semblait qu'aussitôt qu'il allait avoir le dos tourné, la
+voiture, les chevaux, le docteur et ses deux domestiques allaient
+disparaître comme ils étaient apparus. Mais à quoi bon, docteur,
+chevaux, voiture et domestiques se fussent-ils dérangés pour conduire
+Hoffmann de l'estaminet de la rue de la Monnaie au quai aux Fleurs? Ce
+dérangement n'avait pas de but.
+
+Hoffmann, rassuré par le simple sentiment de la logique, descendit donc
+de la voiture, entra dans l'hôtellerie, monta vivement l'escalier, se
+précipita dans sa chambre, y prit palette, pinceaux, boîte à couleurs,
+choisit la plus grande de ses toiles, et redescendit du même pas qu'il
+était monté.
+
+La voiture était toujours à la porte.
+
+Pinceaux, palette et boîte à couleurs furent mis dans l'intérieur du
+carrosse: le groom fut chargé de porter la toile.
+
+Puis la voiture se mit à rouler avec la même rapidité et le même
+silence.
+
+Au bout de dix minutes, elle s'arrêta en face d'un charmant petit hôtel
+situé rue de Hanovre, 15.
+
+Hoffmann remarqua la rue et le numéro, afin, le cas échéant, de pouvoir
+revenir sans l'aide du docteur.
+
+La porte s'ouvrit: le docteur était connu sans doute, car le concierge
+ne lui demanda pas même où il allait; Hoffmann suivit le docteur avec
+ses pinceaux, sa boîte à couleurs, sa palette, sa toile, et passa
+par-dessus le marché.
+
+On monta au premier, et l'on entra dans une antichambre qu'on eût pu
+croire le vestibule de la maison du poète à Pompéia.
+
+On s'en souvient, à cette époque la mode était grecque; l'antichambre
+d'Arsène était peinte à fresque, ornée de candélabres et de statues de
+bronze.
+
+De l'antichambre, le docteur et Hoffmann passèrent dans le salon.
+
+Le salon était grec comme l'antichambre, tendu avec du drap de Sedan à
+soixante-dix francs l'aune; le tapis seul coûtait six mille livres; le
+docteur fit remarquer ce tapis à Hoffmann; il représentait la bataille
+d'Arbelles copiée sur la fameuse mosaïque de Pompéia.
+
+Hoffmann, ébloui de ce luxe inouï, ne comprenait pas que l'on fit de
+pareils tapis pour marcher dessus.
+
+Du salon, on passa dans le boudoir; le boudoir était tendu de cachemire.
+Au fond, dans un encadrement, était un lit bas faisant canapé, pareil à
+celui sur lequel M. Guérin coucha depuis Didon écoutant les aventures
+d'Énéas. C'était là qu'Arsène avait donné l'ordre de faire attendre.
+
+--Maintenant, jeune homme, dit le docteur, vous voilà introduit, c'est à
+vous de vous conduire d'une façon convenable. Il va sans dire que si
+l'amant en titre vous surprenait ici, vous seriez un homme perdu.
+
+--Oh! s'écria Hoffmann, que je la revoie, que je la revoie seulement,
+et....
+
+La parole s'éteignit sur les lèvres d'Hoffmann; il resta les yeux fixés,
+les bras étendus, la poitrine haletante.
+
+Une porte cachée dans la boiserie venait de s'ouvrir, et, derrière une
+glace tournante, apparaissait Arsène, véritable divinité du temple dans
+lequel elle daignait se faire visible à son adorateur.
+
+C'était le costume d'Aspasie dans tout son luxe antique, avec ses perles
+dans les cheveux, son manteau de pourpre brodé d'or, sa longue robe
+blanche maintenue à la taille par une simple ceinture de perles, des
+bagues aux pieds et aux mains, et, au milieu de tout cela, cet étrange
+ornement qui semblait inséparable de sa personne, ce collier de velours,
+large de quatre lignes à peine, et retenu par la lugubre agrafe de
+diamants.
+
+--Ah! c'est vous, citoyen, qui vous chargez de me faire mon portrait?
+dit Arsène.
+
+--Oui, balbutia Hoffmann; oui, madame, et le docteur a bien voulu se
+charger de répondre de moi.
+
+Hoffmann chercha autour de lui comme pour demander un appui au docteur,
+mais le docteur avait disparu.
+
+--Eh bien! s'écria Hoffmann tout troublé; eh bien!
+
+--Que cherchez-vous, que demandez-vous, citoyen?
+
+--Mais, madame, je cherche, je demande... je demande le docteur, la
+personne enfin qui m'a introduit ici.
+
+--Qu'avez-vous besoin de votre interlocuteur, dit Arsène, puisque vous
+voilà introduit?
+
+--Mais, cependant, le docteur, le docteur? fit Hoffmann.
+
+--Allons! dit avec impatience Arsène, n'allez-vous pas perdre le temps à
+le chercher? Le docteur est à ses affaires, occupons-nous des nôtres.
+
+--Madame, je suis à vos ordres, dit Hoffmann tout tremblant.
+
+--Voyons, vous consentez donc à faire mon portrait?
+
+--C'est-à-dire que je suis l'homme le plus heureux du monde d'avoir été
+choisi pour une telle faveur; seulement je n'ai qu'une crainte.
+
+--Bon! vous allez faire de la modestie. Eh bien! si vous ne réussissez
+pas, j'essayerai un autre. Il veut avoir un portrait de moi. J'ai vu que
+vous me regardiez en homme qui devait garder ma ressemblance dans votre
+mémoire, et je vous ai donné la préférence.
+
+--Merci, merci cent fois! s'écria Hoffmann dévorant Arsène des yeux. Oh!
+oui, oui, j'ai gardé votre ressemblance dans ma mémoire: là, là, là.
+
+Et il appuya sa main sur son coeur.
+
+Tout à coup il chancela et pâlit.
+
+--Qu'avez-vous? demanda Arsène d'un petit air tout dégagé.
+
+--Rien, répondit Hoffmann, rien; commençons.
+
+En mettant sa main sur son coeur, il avait senti entre sa poitrine et sa
+chemise le médaillon d'Antonia.
+
+--Commençons, poursuivit Arsène. C'est bien aisé à dire. D'abord, ce
+n'est point sous ce costume qu'il veut que je me fasse peindre.
+
+Ce mot _il_, qui était déjà revenu deux fois, passait à travers le coeur
+d'Hoffmann comme eût fait une de ces aiguilles d'or qui soutenaient la
+coiffure de la moderne Aspasie.
+
+--Et comment donc alors veut-il que vous vous fassiez peindre? demanda
+Hoffmann avec une amertume sensible.
+
+--En Érigone.
+
+--À merveille! La coiffure de pampre vous ira à merveille.
+
+--Vous croyez? fit Arsène en minaudant. Mais je crois que la peau de
+panthère ne m'enlaidira pas non plus.
+
+Et elle frappa sur un timbre.
+
+Une femme de chambre entra.
+
+--Eucharis, dit Arsène, apportez le thyrse, les pampres et la peau de
+tigre.
+
+Puis, tirant les deux ou trois épingles qui soutenaient sa coiffure, et,
+secouant la tête, Arsène s'enveloppa d'un flot de cheveux noirs qui
+tomba en cascade sur son épaule, rebondit sur ses hanches, et s'épandit,
+épais et onduleux, jusque sur le tapis.
+
+Hoffmann jeta un cri d'admiration.
+
+--Hein! qu'y a-t-il? demanda Arsène.
+
+--Il y a, s'écria Hoffmann, il y a que je n'ai jamais vu pareils
+cheveux.
+
+--Aussi veut-_il_ que j'en tire parti, c'est pour cela que nous avons
+choisi le costume d'Érigone, qui me permet de poser les cheveux épars.
+
+Cette fois le _il_ et le _nous_ avaient frappé le coeur d'Hoffmann de
+deux coups au lieu d'un.
+
+Pendant ce temps, Melle Eucharis avait apporté les raisins, le thyrse et
+la peau de tigre.
+
+--Est-ce tout ce dont nous avons besoin? demanda Arsène.
+
+--Oui, oui, je crois, balbutia Hoffmann.
+
+--C'est bien, laissez-nous seuls, et ne rentrez que si je vous sonne.
+
+Mlle Eucharis sortit et referma la porte derrière elle.
+
+--Maintenant, citoyen, dit Arsène, aidez-moi un peu à poser cette
+coiffure; cela vous regarde. Je me fie beaucoup, pour m'embellir, à la
+fantaisie du peintre.
+
+--Et vous avez raison! s'écria Hoffmann. Mon Dieu! mon Dieu! que vous
+allez être belle!
+
+Et, saisissant la branche de pampre, il la tordit autour de la tête
+d'Arsène avec cet art du peintre qui donne à chaque chose une valeur et
+un reflet; puis il prit, tout frissonnant d'abord, et du bout des
+doigts, ces longs cheveux parfumés, en fit jouer le mobile ébène, parmi
+les grains de topaze, parmi les feuilles d'émeraudes et de rubis de la
+vigne d'automne; et, comme il l'avait promis, sous sa main, main de
+poète, de peintre et d'amant, la danseuse s'embellit de telle façon,
+qu'en se regardant dans la glace elle jeta un cri de joie et d'orgueil.
+
+--Oh! vous avez raison, dit Arsène, oui, je suis belle, bien belle.
+Maintenant, continuons.
+
+--Quoi? que continuons-nous? demanda Hoffmann.
+
+--Eh bien! mais ma toilette de bacchante?
+
+Hoffmann commençait à comprendre.
+
+--Mon Dieu! murmura-t-il, mon Dieu!
+
+Arsène détacha en souriant son manteau de pourpre, qui demeura retenu
+par une seule épingle, à laquelle elle essaya vainement d'atteindre.
+
+--Mais aidez-moi donc! dit-elle avec impatience, ou faut-il que je
+rappelle Eucharis?
+
+--Non, non! s'écria Hoffmann.
+
+Et s'élançant vers Arsène, il enleva l'épingle rebelle: le manteau tomba
+aux pieds de la belle Grecque.
+
+--Là! dit le jeune homme en respirant.
+
+--Oh! dit Arsène, croyez-vous donc que cette peau de tigre fasse bien
+sur cette longue robe de mousseline? moi je ne crois pas; d'ailleurs il
+veut une vraie bacchante, non pas comme on les voit au théâtre, mais
+comme elles sont dans les tableaux des Carrache et de l'Albane.
+
+--Mais, dans les tableaux des Carrache et de l'Albane, s'écria Hoffmann,
+les bacchantes sont nues!
+
+--Eh bien, _il_ me veut ainsi, à part la peau de tigre que vous draperez
+comme vous voudrez, cela vous regarde.
+
+La demande avait été faite d'un ton si calme et si froid, qu'Hoffmann se
+renversa en arrière, en appuyant les deux mains sur son front.
+
+--Rien, rien, balbutia-t-il; pardonnez-moi, je deviens fou.
+
+--Oui, en effet, dit-elle.
+
+--Voyons, s'écria Hoffmann, pourquoi m'avez-vous fait venir? dites,
+dites!
+
+--Mais pour que vous fassiez mon portrait, pas pour autre chose.
+
+--Oh! c'est bien, dit Hoffmann, oui, vous avez raison; pour faire votre
+portrait, pas pour autre chose.
+
+Et, imprimant une profonde secousse à sa volonté, Hoffmann posa sa toile
+sur le chevalet, prit sa palette, ses pinceaux, et commença d'esquisser
+l'enivrant tableau qu'il avait sous les yeux.
+
+Mais l'artiste avait trop présumé de ses forces: lorsqu'il vit le
+voluptueux modèle posant, non seulement dans son ardente réalité, mais
+encore reproduit par les mille glaces du boudoir; quand, au lieu d'une
+Érigone, il se trouva au milieu de dix bacchantes; lorsqu'il vit chaque
+miroir répéter ce sourire enivrant, reproduire les ondulations de cette
+poitrine que l'ongle d'or de la panthère ne couvrait qu'à moitié, il
+sentit qu'on demandait de lui au-delà des forces humaines, et, jetant
+palette et pinceaux, il s'élança vers la belle bacchante, et appuya sur
+son épaule un baiser où il y avait autant de rage que d'amour.
+
+Mais, au même instant, la porte s'ouvrit, et la nymphe Eucharis se
+précipita dans le boudoir en criant:
+
+--Lui! lui! lui!
+
+Et, en disant ces mots, elle avait dénoué le ruban de sa taille et
+ouvert l'agrafe de son col, de sorte que la robe glissait le long de son
+beau corps, qu'elle laissait nu, au fur et à mesure qu'elle descendait
+des épaules aux pieds.
+
+--Oh! dit Hoffmann, tombant à genoux, ce n'est pas une mortelle, c'est
+une déesse.
+
+Arsène poussa du pied le manteau de la robe.
+
+Puis, prenant la peau de tigre:
+
+--Voyons, dit-elle, que faisons-nous de cela? Mais aidez-moi donc,
+citoyen peintre, je n'ai pas l'habitude de m'habiller seule.
+
+La naïve danseuse appelait cela s'habiller.
+
+Hoffmann approcha chancelant, ivre, ébloui, prit la peau de tigre,
+agrafa ses ongles d'or sur l'épaule de la bacchante, la fit asseoir ou
+plutôt coucher sur le lit de cachemire rouge, où elle eût semblé une
+statue de marbre de Paros si sa respiration n'eût soulevé son sein, si
+le sourire n'eût entrouvert ses lèvres.
+
+--Suis-je bien ainsi? demanda-t-elle en arrondissant son bras au-dessous
+de sa tête et en prenant une grappe de raisins qu'elle parut presser sur
+ses lèvres.
+
+--Oh! oui, belle, belle, belle! murmura Hoffmann.
+
+Et l'amant l'emportant sur le peintre il tomba à genoux, et, d'un
+mouvement rapide comme la pensée, il prit la main d'Arsène et la couvrit
+de baisers.
+
+Arsène retira sa main avec plus d'étonnement que de colère.
+
+--Eh bien! que faites-vous donc? demanda-t-elle au jeune homme.
+
+Au même instant, avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître,
+Hoffmann, poussé par les deux femmes, se trouva lancé hors du boudoir,
+dont la porte se referma derrière lui, et cette fois, véritablement fou
+d'amour, de rage et de jalousie, il traversa le salon tout chancelant,
+glissa le long de la rampe plutôt qu'il ne descendit l'escalier, et,
+sans savoir comment il était arrivé là, il se trouva dans la rue, ayant
+laissé dans le boudoir d'Arsène ses pinceaux, sa boîte à couleurs et sa
+palette, ce qui n'était rien, mais aussi son chapeau, ce qui pouvait
+être beaucoup.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Le tentateur.
+
+
+Ce qui rendait la situation d'Hoffmann plus terrible encore, en ce
+qu'elle ajoutait l'humiliation à la douleur, c'est qu'il n'avait pas, la
+chose était évidente pour lui, été appelé chez Arsène comme un homme
+qu'elle avait remarqué à l'orchestre de l'Opéra, mais purement et
+simplement comme un peintre, comme une machine à portrait, comme un
+miroir qui réfléchit les corps qu'on lui présente. De là cette
+insouciance d'Arsène à laisser tomber l'un après l'autre tous ses
+vêtements devant lui; de là cet étonnement quand il lui avait baisé la
+main; de là cette colère quand, au milieu de l'âcre baiser dont il lui
+avait rougi l'épaule, il lui avait dit qu'il l'aimait.
+
+Et, en effet, n'était-ce pas folie à lui, simple étudiant allemand, venu
+à Paris avec trois ou quatre cents thalers, c'est-à-dire avec une somme
+insuffisante à payer le tapis de son antichambre, n'était-ce pas une
+folie à lui d'aspirer à la danseuse à la mode, à la fille entretenue par
+le prodigue et voluptueux Danton! Cette femme, ce n'était point le son
+des paroles qui la touchait, c'était le son de l'or; son amant, ce
+n'était pas celui qui l'aimait le plus, c'était celui qui la payait
+davantage. Qu'Hoffmann ait plus d'argent que Danton, et ce serait Danton
+que l'on mettrait à la porte lorsque Hoffmann arriverait.
+
+En attendant, ce qu'il y avait de plus clair, c'est que celui qu'on
+avait mis à la porte, ce n'était pas Danton, mais Hoffmann.
+
+Hoffmann reprit le chemin de la petite chambre, plus humble et plus
+attristé qu'il ne l'avait jamais été.
+
+Tant qu'il ne s'était pas trouvé en face d'Arsène, il avait espéré; mais
+ce qu'il venait de voir, cette insouciance vis-à-vis de lui comme homme,
+ce luxe au milieu duquel il avait trouvé la belle danseuse, et qui était
+non seulement sa vie physique, mais sa vie morale, tout cela, à moins
+d'une somme folle inouïe, qui tombât entre les mains d'Hoffmann,
+c'est-à-dire à moins d'un miracle, rendait impossible au jeune homme,
+même l'espérance de la possession.
+
+Aussi rentra-t-il accablé; le singulier sentiment qu'il éprouvait pour
+Arsène, sentiment tout physique, tout attractif, et dans lequel le coeur
+n'était pour rien, s'était traduit jusque-là par les désirs, par
+l'irritation, par la fièvre.
+
+À cette heure, désirs, irritation et fièvre s'étaient changés en un
+profond accablement.
+
+Un seul espoir restait à Hoffmann, c'était de retrouver le docteur noir
+et de lui demander avis sur ce qu'il devait faire, quoiqu'il y eût dans
+cet homme quelque chose d'étrange, de fantastique, de surhumain, qui lui
+fit croire qu'aussitôt qu'il le côtoyait il sortait de la vie réelle
+pour entrer dans une espèce de rêve où ne le suivait ni sa volonté ni
+son libre arbitre, et où il devenait le jouet d'un monde qui existait
+pour lui sans exister pour les autres.
+
+Aussi, à l'heure accoutumée, retourna-t-il le lendemain à son estaminet
+de la rue de la Monnaie; mais il eut beau s'envelopper d'un nuage de
+fumée nul visage ressemblant à celui du docteur n'apparut au milieu de
+cette fumée; mais il eut beau fermer les yeux, nul, lorsqu'il les
+rouvrit, n'était assis sur le tabouret qu'il avait placé de l'autre côté
+de la table.
+
+Huit jours s'écoulèrent ainsi.
+
+Le huitième jour, Hoffmann, impatient, quitta l'estaminet de la rue de
+la Monnaie une heure plus tôt que de coutume, c'est-à-dire vers quatre
+heures de l'après-midi, et par Saint-Germain-l'Auxerrois et le Louvre
+gagna machinalement la rue Saint-Honoré.
+
+À peine y fut-il, qu'il s'aperçut qu'un grand mouvement se faisait du
+côté du cimetière des Innocents, et allait s'approchant vers la place du
+Palais-Royal. Il se rappela ce qui lui était arrivé le lendemain du jour
+de son entrée à Paris, et reconnut le même bruit, la même rumeur qui
+l'avait déjà frappé lors de l'exécution de madame Du Barry. En effet,
+c'étaient les charrettes de la Conciergerie, qui, chargées de condamnés,
+se rendaient à la place de la Révolution.
+
+On sait l'horreur qu'Hoffmann avait pour ce spectacle; aussi, comme les
+charrettes avançaient rapidement, s'élança-t-il dans un café placé au
+coin de la rue de la Loi, tournant le dos à la rue, fermant les yeux et
+se bouchant les oreilles, car les cris de madame Du Barry retentissaient
+encore au fond de son coeur; puis, quand il supposa que les charrettes
+étaient passées, il se retourna et vit, à son grand étonnement,
+descendant d'une chaise où il était monté pour mieux voir, son ami
+Zacharias Werner.
+
+--Werner! s'écria Hoffmann en s'élançant vers le jeune homme, Werner!
+
+--Tiens, c'est toi, fit le poète, où étais-tu donc?
+
+--Là, là, mais les mains sur mes oreilles pour ne pas entendre les cris
+de ces malheureux, mais les yeux fermés pour ne pas les voir.
+
+--En vérité, cher ami, tu as tort, dit Werner, tu es peintre! Et ce que
+tu eusses vu t'eût fourni le sujet d'un merveilleux tableau. Il y avait
+dans la troisième charrette, vois-tu, il y avait une femme, une
+merveille, un cou, des épaules et des cheveux! coupés par-derrière,
+c'est vrai, mais de chaque côté tombant jusqu'à terre.
+
+--Écoute, dit Hoffmann, j'ai vu sous ce rapport tout ce que l'on peut
+voir de mieux; j'ai vu madame Du Barry, et je n'ai pas besoin d'en voir
+d'autres. Si jamais je veux faire un tableau, crois-moi, cet original-là
+me suffira; d'ailleurs, je ne veux plus faire de tableaux.
+
+--Et pourquoi cela? demanda Werner.
+
+--J'ai pris la peinture en horreur.
+
+--Encore quelque désappointement.
+
+--Mon cher Werner, si je reste à Paris, je deviendrai fou.
+
+--Tu deviendras fou partout où tu seras, mon cher Hoffmann; ainsi autant
+vaut à Paris qu'ailleurs; en attendant, dis-moi quelle chose te rend
+fou.
+
+--Oh! mon cher Werner, je suis amoureux.
+
+--D'Antonia, je sais cela, tu me l'as dit.
+
+--Non; Antonia, fit Hoffmann en tressaillant, Antonia, c'est autre
+chose, je l'aime!
+
+--Diable! la distinction est subtile; conte-moi cela. Citoyen officieux,
+de la bière et des verres!
+
+Les deux jeunes gens bourrèrent leurs pipes, et s'assirent aux deux
+côtés de la table la plus enfoncée dans l'angle du café.
+
+Là, Hoffmann raconta à Werner tout ce qui lui était arrivé depuis le
+jour où il avait été à l'Opéra et où il avait vu danser Arsène, jusqu'au
+moment où il avait été poussé par les deux femmes hors du boudoir.
+
+--Eh bien! fit Werner quand Hoffmann eut fini.
+
+--Eh bien! répéta celui-ci, tout étonné que son ami ne fût pas aussi
+abattu que lui.
+
+--Je demande, reprit Werner, ce qu'il y a de désespérant dans tout cela.
+
+--Il y a, mon cher, que maintenant que je sais qu'on ne peut avoir cette
+femme qu'à prix d'argent, il y a que j'ai perdu tout espoir.
+
+--Et pourquoi as-tu perdu tout espoir?
+
+--Parce que je n'aurai jamais cinq cents louis à jeter à ses pieds.
+
+--Et pourquoi ne les aurais-tu pas? je les ai bien eus, moi, cinq cents
+louis, mille louis, deux mille louis.
+
+--Et où veux-tu que je les prenne? bon Dieu! s'écria Hoffmann.
+
+--Mais dans l'Eldorado dont je t'ai parlé, à la source du Pactole, mon
+cher, au jeu.
+
+--Au jeu! fit Hoffmann en tressaillant. Mais tu sais bien que j'ai juré
+à Antonia de ne plus jouer.
+
+--Bah! dit Werner en riant, tu avais bien juré de lui être fidèle!
+
+Hoffmann poussa un long soupir, et pressa le médaillon contre son coeur.
+
+--Au jeu, mon ami! continua Werner. Ah! voilà une banque! Ce n'est pas
+comme celle de Mannheim ou de Hambourg, qui menace de sauter pour
+quelques pauvres mille livres. Un million! mon ami, un million! des
+meules d'or! C'est là que s'est réfugié, je crois, tout le numéraire de
+la France: pas de ces mauvais papiers, pas de ces pauvres assignats
+démonétisés, qui perdent les trois quarts de leur valeur... de beaux
+louis, de beaux doubles louis, de beaux quadruples! Tiens, en veux-tu
+voir?
+
+Et Werner tira de sa poche une poignée de louis qu'il montra à Hoffmann,
+et dont les rayons rejaillirent à travers le miroir de ses yeux jusqu'au
+fond de son cerveau.
+
+--Oh, non! non! jamais! s'écria Hoffmann, se rappelant à la fois la
+prédiction du vieil officier et la prière d'Antonia, jamais je ne
+jouerai!
+
+--Tu as tort; avec le bonheur que tu as au jeu, tu ferais sauter la
+banque.
+
+--Et Antonia! Antonia!
+
+--Bah! mon cher ami, qui le lui dira, à Antonia, que tu as joué, que tu
+as gagné un million? qui le lui dira qu'avec vingt cinq mille livres tu
+t'es passé la fantaisie de ta belle danseuse? Crois-moi, retourne à
+Mannheim avec neuf cent soixante quinze mille livres, et Antonia ne te
+demandera ni où tu as eu tes quarante-huit mille cinq cents livres de
+rentes, ni ce que tu as fait des vingt-cinq mille livres manquantes.
+
+Et en disant ces mots Werner se leva.
+
+--Où vas-tu? lui demanda Hoffmann.
+
+--Je vais voir une maîtresse à moi, une dame de la Comédie-Française qui
+m'honore de ses bontés, et que je gratifie de la moitié de mes
+bénéfices. Dame! je suis poète, moi, je m'adresse à un théâtre
+littéraire; tu es musicien, toi, tu fais ton choix dans un théâtre
+chantant et dansant. Bonne chance au jeu, cher ami, tous mes compliments
+à Mlle Arsène. N'oublie pas le numéro de la banque, c'est le 113. Adieu.
+
+--Oh! murmura Hoffmann, tu me l'avais dit et je ne l'avais pas oublié.
+
+Et il laissa s'éloigner son ami Werner, sans plus songer à lui demander
+son adresse qu'il ne l'avait fait la première fois qu'il l'avait
+rencontré.
+
+Mais, malgré l'éloignement de Werner, Hoffmann ne resta point seul.
+Chaque parole de son ami s'était faite pour ainsi dire visible et
+palpable: elle était là brillante à ses yeux, murmurant à ses oreilles.
+
+En effet, où Hoffmann pouvait-il aller puiser de l'or, si ce n'était à
+la source de l'or! La seule réussite possible à un désir impossible
+n'était-elle pas trouvée? Eh! mon Dieu! Werner l'avait dit. Hoffmann
+n'était-il pas déjà infidèle à une partie de son serment? qu'importait
+donc qu'il le devînt à l'autre?
+
+Puis, Werner l'avait dit, ce n'étaient pas vingt-cinq mille livres,
+cinquante mille livres, cent mille livres, qu'il pouvait gagner. Les
+horizons matériels des champs, des bois, de la mer elle-même, ont une
+limite: l'horizon du tapis vert n'en a pas.
+
+Le démon du jeu est comme Satan: il a le pouvoir d'emporter le joueur
+sur la plus haute montagne de la terre, et de lui montrer de là tous les
+royaumes du monde.
+
+Puis, quel bonheur, quelle joie, quel orgueil, quand Hoffmann rentrerait
+chez Arsène, dans ce même boudoir dont on l'avait chassé! de quel
+suprême dédain il écraserait cette femme et son terrible amant, quand,
+pour toute réponse à ces mots: Que venez-vous faire ici? il laisserait,
+nouveau Jupiter, tomber une pluie d'or sur la nouvelle Danaé!
+
+Et tout cela n'était plus une hallucination de son esprit, un rêve de
+son imagination, tout cela, c'était la réalité, c'était le possible. Les
+chances étaient égales pour le gain comme pour la perte; plus grandes
+pour le gain; car, on le sait, Hoffmann était heureux au jeu.
+
+Oh! ce numéro 113, ce numéro 113, avec son chiffre ardent, comme il
+appelait Hoffmann, comme il le guidait, phare infernal, vers cet abîme
+au fond duquel hurle le Vertige en se roulant sur une couche d'or!
+
+Hoffmann lutta pendant plus d'une heure contre la plus ardente de toutes
+les passions. Puis, au bout d'une heure, sentant qu'il lui était
+impossible de résister plus longtemps, il jeta une pièce de quinze sous
+sur la table, en faisant don à l'officieux de la différence, et tout
+courant, sans s'arrêter gagna le quai aux Fleurs, monta dans sa chambre,
+prit les trois cents thalers qui lui restaient, et, sans se donner le
+temps de réfléchir, sauta dans une voiture en criant:
+
+--Au Palais-Égalité!
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Le numéro 113.
+
+
+Le Palais-Royal, qu'on appelait à cette époque le Palais-Égalité, et
+qu'on a nommé aussi le Palais-National, car, chez nous, la première
+chose que font les révolutionnaires, c'est de changer les noms des rues
+et des places, quitte à leur rendre aux restaurations; le Palais-Royal,
+disons-nous, c'est sous ce nom qu'il nous est le plus familier, n'était
+pas à cette époque ce qu'il est aujourd'hui; mais comme pittoresque,
+comme étrangeté même, il n'y perdait rien, surtout le soir, surtout à
+l'heure où Hoffmann y arrivait.
+
+Sa disposition différait peu de celle que nous voyons maintenant, à
+cette exception que ce qui s'appelle aujourd'hui la galerie d'Orléans
+était occupé par une double galerie de charpente, galerie qui devait
+faire place plus tard à un promenoir de six rangs de colonnes doriques;
+qu'au lieu de tilleuls, il y avait des marronniers dans le jardin, et
+que là où est le bassin, se trouvait un cirque, vaste édifice tapissé de
+treillages, bordé de carreaux, et dont le comble était couronné
+d'arbustes et de fleurs.
+
+N'allez pas croire que ce cirque fût ce qu'est le spectacle auquel nous
+avons donné ce nom. Non, les acrobates et les faiseurs de tours qui
+s'escrimaient dans celui du Palais-Égalité, étaient d'un autre genre que
+cet acrobate anglais, M. Price, qui, quelques années auparavant, avait
+tant émerveillé la France, et qui a enfanté les Mazurier et les Auriol.
+
+Le cirque était occupé dans ce temps-là par les _Amis de la Vérité_, qui
+y donnaient des représentations, et que l'on pouvait voir fonctionner
+pourvu qu'on fût abonné au journal _la Bouche de fer_. Avec son numéro
+du matin, on était admis le soir dans ce lieu de délices, et l'on
+entendait les discours de tous les fédérés, réunis, disaient-ils, dans
+le louable but de protéger les gouvernants et les gouvernés,
+d'_impartialiser_ les lois, et d'aller chercher dans tous les coins du
+monde un ami de la vérité, de quelque pays, de quelque couleur, de
+quelque opinion qu'il fût, puis, la vérité découverte, on l'enseignait
+aux hommes.
+
+Comme vous le voyez, il y a toujours eu en France des gens convaincus
+que c'était à eux qu'il appartenait d'éclairer les masses, et que le
+reste de l'humanité n'était qu'une peuplade absurde.
+
+Qu'a fait le vent, qui a passé, du nom, des idées et des vanités de ces
+gens-là?
+
+Cependant le Cirque faisait son bruit dans le Palais-Égalité, au milieu
+du bruit général, et mêlait sa partie criarde au grand concert qui
+s'éveillait chaque soir dans ce jardin.
+
+Car, il faut le dire, en ces temps de misère, d'exil, de terreurs et de
+proscriptions, le Palais-Royal était devenu le centre où la vie,
+comprimée tout le jour dans les passions et dans les luttes, venait, la
+nuit, chercher le rêve et s'efforcer d'oublier cette vérité à la
+recherche de laquelle s'étaient mis les membres du Cercle Social et les
+actionnaires du Cirque. Tandis que tous les quartiers de Paris étaient
+sombres et déserts, tandis que les sinistres patrouilles, faites des
+geôliers du jour et des bourreaux du lendemain, rôdaient comme des bêtes
+fauves cherchant une proie quelconque, tandis qu'autour du foyer privé
+d'un ami ou d'un parent mort ou émigré, ceux qui étaient restés
+chuchotaient tristement leurs craintes ou leurs douleurs, le
+Palais-Royal rayonnait, lui, comme le dieu du mal; il allumait ses cent
+quatre-vingts arcades, il étalait ses bijoux aux vitraux des joailliers.
+Il jetait enfin au milieu des carmagnoles populaires et à travers la
+misère générale ses filles perdues, ruisselantes de diamants, couvertes
+de blanc et de rouge, vêtues juste ce qu'il fallait pour l'être, de
+velours ou de soie, et promenant sous les arbres et dans les galeries
+leur splendide impudeur. Il y avait dans ce luxe de la prostitution une
+dernière ironie contre le passé, une dernière insulte faite à la
+monarchie.
+
+Exhiber ces créatures avec ces costumes royaux, c'était jeter la boue
+après le sang au visage de cette charmante cour de femmes si luxueuses,
+dont Marie-Antoinette avait été la reine et que l'ouragan
+révolutionnaire avait emportées de Trianon à la place de la guillotine,
+comme un homme ivre qui s'en irait traînant dans la boue la robe blanche
+de sa fiancée.
+
+Le luxe était abandonné aux filles les plus viles; la vertu devait
+marcher couverte de haillons.
+
+C'était là une des vérités trouvées par le Cercle Social.
+
+Et cependant ce peuple, qui venait de donner au monde une impulsion si
+violente, ce peuple parisien, chez lequel, malheureusement, le
+raisonnement ne vient qu'après l'enthousiasme, ce qui fait qu'il n'a
+jamais assez de sang-froid que pour se souvenir des sottises qu'il a
+faites, le peuple, disons-nous, pauvre, dévêtu, ne se rendait pas
+parfaitement compte de la philosophie de cette antithèse, et ce n'était
+pas avec mépris, mais avec envie, qu'il coudoyait ces reines de bouges,
+ces hideuses majestés du vice. Puis quand, les sens animés par ce qu'il
+voyait, quand, l'oeil en feu, il voulait porter la main sur ces corps
+qui appartenaient à tout le monde, on lui demandait de l'or, et, s'il
+n'en avait pas, on le repoussait ignominieusement. Ainsi se heurtait
+partout ce grand principe d'égalité proclamé par la hache, écrit avec le
+sang, et sur lequel avaient le droit de cracher en riant ces prostituées
+du Palais-Royal.
+
+Dans des jours comme ceux-là, la surexcitation morale était arrivée à un
+tel degré, qu'il fallait à la réalité ces étranges oppositions. Ce
+n'était plus sur le volcan, c'était dans le volcan même que l'on
+dansait, et les poumons, habitués à un air de soufre et de lave, ne se
+fussent plus contentés des tièdes parfums d'autrefois.
+
+Ainsi le Palais-Royal se dressait tous les soirs, éclairant tout avec sa
+couronne de feu. Entremetteur de pierre, il hurlait au-dessus de la
+grande cité morne:
+
+--Voici la nuit, venez! J'ai tout en moi, la fortune et l'amour, le jeu
+et les femmes! Je vends de tout, même le suicide et l'assassinat. Vous
+qui n'avez pas mangé depuis hier, vous qui souffrez, vous qui pleurez,
+venez chez moi; vous verrez comme nous sommes riches, vous verrez comme
+nous rions. Avez-vous une conscience ou une fille à vendre? venez! vous
+aurez de l'or plein les yeux, des obscénités plein les oreilles; vous
+marcherez à pleins pieds dans le vice, dans la corruption et dans
+l'oubli. Venez ici ce soir, vous serez peut-être morts demain.
+
+C'était là, la grande raison. Il fallait vivre comme on mourait, vite!
+
+Et l'on venait.
+
+Au milieu de tout cela, le lieu le plus fréquenté était naturellement
+celui où se tenait le jeu. C'était là qu'on trouvait de quoi avoir le
+reste.
+
+De tous ces ardents soupiraux, c'était donc le n° 113 qui jetait le plus
+de lumière avec sa lanterne rouge, oeil immense de ce cyclope ivre qu'on
+appelait le Palais-Égalité.
+
+Si l'enfer a un numéro, ce doit être le n° 113.
+
+Oh! tout y était prévu.
+
+Au rez-de-chaussée, il y avait un restaurant; au premier étage, il y
+avait le jeu: la poitrine du bâtiment renfermait le coeur, c'était tout
+naturel; au second, il y avait de quoi dépenser la force que le corps
+avait prise au rez-de-chaussée, l'argent que la poche avait gagné
+au-dessus.
+
+Tout était prévu, nous le répétons, pour que l'argent ne sortît pas de
+la maison.
+
+Et c'était vers cette maison que courait Hoffmann, le poétique amant
+d'Antonia.
+
+Le 113 était où il est aujourd'hui, à quelques boutiques de la maison
+Corcelet.
+
+À peine Hoffmann eut-il sauté à bas de sa voiture et mis le pied dans la
+galerie du palais, qu'il fut accosté par les divinités du lieu, grâce à
+son costume d'étranger, qui, en ce temps comme de nos jours, inspirait
+plus de confiance que le costume national.
+
+Un pays n'est jamais tant méprisé que par lui-même.
+
+--Où est le n° 113? demanda Hoffmann à la fille qui lui avait pris le
+bras.
+
+--Ah! c'est là que tu vas, fit l'Aspasie avec dédain. Eh bien! mon
+petit, c'est là où est cette lanterne rouge. Mais tâche de garder deux
+louis, et souviens-toi du 115.
+
+Hoffmann se plongea dans l'allée indiquée comme Curtius dans le gouffre,
+et, une minute après, il était dans le salon de jeu.
+
+Il s'y faisait le même bruit que dans une vente publique.
+
+Il est vrai qu'on y vendait beaucoup de choses.
+
+Les salons rayonnaient de dorures, de lustres, de fleurs et de femmes
+plus belles, plus somptueuses, plus décolletées que celles d'en bas.
+
+Le bruit qui dominait tous les autres était le bruit de l'or. C'était là
+le battement de ce coeur immonde.
+
+Hoffmann laissa à sa droite la salle où l'on taillait le trente et
+quarante, et passa dans le salon de la roulette.
+
+Autour d'une grande table verte étaient rangés les joueurs, tous gens
+réunis pour le même but et dont pas un n'avait la même physionomie.
+
+Il y en avait de jeunes, il y en avait de vieux, il y en avait dont les
+coudes s'étaient usés sur cette table. Parmi ces hommes, il y en avait
+qui avaient perdu leur père la veille, ou le matin, ou le soir même, et
+dont toutes les pensées étaient tendues vers la bille qui tournait. Chez
+le joueur, un seul sentiment continue à vivre, c'est le désir, et ce
+sentiment se nourrit et s'augmente au détriment de tous les autres. M.
+de Bassompierre, à qui l'on venait dire, au moment où il commençait à
+danser avec Marie de Médicis: «Votre mère est morte», et qui répondait:
+«Ma mère ne sera morte que quand j'aurai dansé», M. de Bassompierre
+était un fils pieux à côté d'un joueur. Un joueur en état de jeu, à qui
+l'on viendrait dire pareille chose, ne répondrait même pas le mot du
+marquis: d'abord parce que ce serait du temps perdu, et ensuite parce
+qu'un joueur, s'il n'a jamais de coeur, n'a jamais non plus d'esprit
+quand il joue.
+
+Quand il ne joue pas, c'est la même chose, il pense à jouer.
+
+Le joueur a toutes les vertus de son vice. Il est sobre, il est patient,
+il est infatigable. Un joueur qui pourrait tout à coup détourner au
+profit d'une passion honnête, d'un grand sentiment, l'énergie incroyable
+qu'il met au service du jeu, deviendrait instantanément un des plus
+grands hommes du monde. Jamais César, Annibal ou Napoléon n'ont eu, au
+milieu même de l'exécution de leurs plus grandes choses, une force égale
+à la force du joueur le plus obscur. L'ambition, l'amour, les sens, le
+coeur, l'esprit, l'ouïe, l'odorat, le toucher, tous les ressorts vitaux
+de l'homme enfin, se réunissent sur un seul mot et sur un seul but:
+jouer. Et n'allez pas croire que le joueur joue pour gagner; il commence
+par là d'abord, mais il finit par jouer pour jouer, pour voir des
+cartes, pour manipuler de l'or, pour éprouver ces émotions étranges qui
+n'ont leur comparaison dans aucune des autres passions de la vie, qui
+font que, devant le gain ou la perte, ces deux pôles de l'un à l'autre
+desquels le joueur va avec la rapidité du vent, dont l'un brûle comme le
+feu, dont l'autre gèle comme la glace, qui font, disons-nous, que son
+coeur bondit dans sa poitrine sous le désir ou la réalité, comme un
+cheval sous l'éperon, absorbe comme une éponge toutes les facultés de
+l'âme, les comprime, les retient, et, le coup joué, les rejette
+brusquement autour de lui pour les ressaisir avec plus de force.
+
+Ce qui fait la passion du jeu plus forte que toutes les autres, c'est
+que ne pouvant jamais être assouvie, elle ne peut jamais être lassée.
+C'est une maîtresse qui se promet toujours et qui ne se donne jamais.
+Elle tue, mais ne fatigue pas.
+
+La passion du jeu c'est l'hystérie de l'homme.
+
+Pour le joueur tout est mort: famille, amis, patrie. Son horizon, c'est
+la carte et la bille. Sa patrie, c'est la chaise où il s'assied, c'est
+le tapis vert où il s'appuie. Qu'on le condamne au gril comme saint
+Laurent, et qu'on l'y laisse jouer, je parie qu'il ne sent pas le feu!
+et qu'il ne se retourne même pas.
+
+Le joueur est silencieux. La parole ne peut lui servir à rien. Il joue,
+il gagne, il perd; ce n'est plus un homme: c'est une machine. Pourquoi
+parlerait-il?
+
+Le bruit qui se faisait dans les salons ne provenait donc pas des
+joueurs, mais des croupiers qui ramassaient l'or et qui criaient d'une
+voix nasillarde:
+
+--Faites vos jeux.
+
+En ce moment, Hoffmann n'était plus un observateur, la passion le
+dominait trop, sans quoi il eût eu là une série d'études curieuses à
+faire.
+
+Il se glissa rapidement au milieu des joueurs et arriva à la lisière du
+tapis. Il se trouva là entre un homme debout, vêtu d'une carmagnole, et
+un vieillard assis et faisant des calculs avec un crayon sur du papier.
+
+Ce vieillard qui avait usé sa vie à chercher une martingale, usait ses
+derniers jours à la mettre en oeuvre, et ses dernières pièces à la voir
+échouer.
+
+La martingale est introuvable comme l'âme.
+
+Entre les têtes de tous ces hommes, assis et debout, apparaissaient des
+têtes de femmes qui s'appuyaient sur leurs épaules, qui pataugeaient
+dans leur or, et qui, avec une habileté sans pareille et ne jouant pas,
+trouvaient moyen de gagner sur le gain des uns et sur la perte des
+autres.
+
+À voir ces gobelets pleins d'or et ces pyramides d'argent, on eût eu
+bien de la peine à croire que la misère publique était si grande, et que
+l'or coûtait si cher.
+
+L'homme en carmagnole jeta un paquet de papiers sur un numéro.
+
+--Cinquante livres, dit-il pour annoncer son jeu.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda le croupier en amenant ces
+papiers avec son râteau et en les prenant avec le bout des doigts.
+
+--Ce sont des assignats, répondit l'homme.
+
+--Vous n'avez pas d'autre argent que celui-là? fit le croupier.
+
+--Non, citoyen.
+
+--Alors vous pouvez faire place à un autre.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que nous ne prenons pas ça.
+
+--C'est la monnaie du gouvernement.
+
+--Tant mieux pour le gouvernement s'il s'en sert! Nous, nous n'en
+voulons pas.
+
+--Ah! bien! dit l'homme en reprenant ses assignats, en voilà un drôle
+d'argent, on ne peut même pas le perdre.
+
+Et il s'éloigna en tortillant ses assignats dans ses mains.
+
+--Faites vos jeux! cria le croupier.
+
+Hoffmann était joueur, nous le savons; mais cette fois ce n'était pas
+pour le jeu, c'était pour l'argent qu'il venait.
+
+La fièvre qui le brûlait faisait bouillir son âme dans son corps comme
+de l'eau dans un vase.
+
+--Cent thalers au 26! cria-t-il.
+
+Le croupier examina la monnaie allemande comme il avait examiné les
+assignats.
+
+--Allez changer, dit-il à Hoffmann; nous ne prenons que l'argent
+français.
+
+Hoffmann descendit comme un fou, entra chez un changeur qui se trouvait
+justement être un Allemand, et changea ses trois cents thalers contre de
+l'or, c'est-à-dire contre quarante louis environ.
+
+La roulette avait tourné trois fois pendant ce temps.
+
+--Quinze louis au 26! cria-t-il en se précipitant vers la table, et en
+s'en tenant, avec cette incroyable superstition des joueurs, au numéro
+qu'il avait d'abord choisi par hasard, et parce que c'était celui sur
+lequel l'homme aux assignats avait voulu jouer.
+
+--Rien ne va plus! cria le croupier.
+
+La boule tourna.
+
+Le voisin d'Hoffmann ramassa deux poignées d'or et les jeta dans son
+chapeau qu'il tenait entre ses jambes, mais le croupier ratissa les
+quinze louis d'Hoffmann et bien d'autres.
+
+C'était le numéro 16 qui avait passé.
+
+Hoffmann sentit une sueur froide lui couvrir le front comme un filet aux
+mailles d'acier.
+
+--Quinze louis au 26! répéta-t-il.
+
+D'autres voix dirent d'autres numéros, et la bille tourna encore une
+fois.
+
+Cette fois, tout était à la banque. La bille avait roulé dans le zéro.
+
+--Dix louis au 26! murmura Hoffmann d'une voix étranglée; puis, se
+reprenant, il dit: Non, neuf seulement; et il ressaisit une pièce d'or
+pour se laisser un dernier coup à jouer, une dernière espérance à avoir.
+
+Ce fut le 30 qui sortit.
+
+L'or se retira du tapis, comme la marée sauvage pendant le reflux.
+
+Hoffmann, dont le coeur haletait, et qui, à travers les battements de
+son cerveau, entrevoyait la tête railleuse d'Arsène et le visage triste
+d'Antonia; Hoffmann, disons-nous, posa d'une main crispée son dernier
+louis sur le 26.
+
+Le jeu fut fait en une minute:
+
+--Rien ne va plus! cria le croupier.
+
+Hoffmann suivit d'un oeil ardent la bille qui tournait, comme si c'eût
+été sa propre vie qui eût tourné devant lui.
+
+Tout à coup il se rejeta en arrière, cachant sa tête dans ses deux
+mains.
+
+Non seulement il avait perdu, mais il n'avait plus un denier, ni sur
+lui, ni chez lui.
+
+Une femme qui était là, et qu'on eût pu avoir pour vingt francs une
+minute auparavant, poussa un cri de joie sauvage et ramassa une poignée
+d'or qu'elle venait de gagner.
+
+Hoffmann eût donné dix ans de sa vie pour un des louis de cette femme.
+
+Par un mouvement plus rapide que la réflexion, il tâta et fouilla ses
+poches, comme pour n'avoir aucun doute sur la réalité.
+
+Les poches étaient bien vides, mais il sentit quelque chose de rond
+comme un écu sur sa poitrine, et le saisit brusquement.
+
+C'était le médaillon d'Antonia qu'il avait oublié.
+
+--Je suis sauvé! cria-t-il; et il jeta le médaillon d'or comme enjeu sur
+le numéro 26.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Le médaillon.
+
+
+Le croupier prit le médaillon d'or et l'examina:
+
+--Monsieur, dit-il à Hoffmann, car au n° 113 on s'appelait encore
+monsieur; monsieur, allez vendre cela si vous voulez, et jouez-en
+l'argent; mais, je vous le répète, nous ne prenons que l'or ou l'argent
+monnayé.
+
+Hoffmann saisit son médaillon, et, sans dire une syllabe, il quitta la
+salle de jeu.
+
+Pendant le temps qu'il lui fallut pour descendre l'escalier, bien des
+pensées, bien des conseils, bien des pressentiments bourdonnaient autour
+de lui; mais il se fit sourd à toutes ces rumeurs vagues, et entra
+brusquement chez le changeur qui venait, un instant auparavant, de lui
+donner des louis pour ses thalers.
+
+Le brave homme lisait, appuyé nonchalamment sur son large fauteuil de
+cuir, ses lunettes posées sur le bout de son nez éclairé par une lampe
+basse aux rayons ternes, auxquels venait se joindre le fauve reflet des
+pièces d'or couchées dans leurs cuvettes de cuivre, et encadrées par un
+fin treillage de fil de fer, garni de petits rideaux de soie verte, et
+orné d'une petite porte à hauteur de la table, laquelle porte ne
+laissait passer que la main.
+
+Jamais Hoffmann n'avait tant admiré l'or.
+
+Il ouvrait des yeux émerveillés, comme s'il fût entré dans un rayon de
+soleil, et cependant il venait de voir au jeu plus d'or qu'il n'en
+voyait là; mais ce n'était pas le même or, philosophiquement parlant. Il
+y avait entre l'or bruyant, rapide, agité du 113, et l'or tranquille,
+grave, muet du changeur, la différence qu'il y a entre les bavards creux
+et sans esprit, et les penseurs pleins de méditation. On ne peut rien
+faire de bon avec l'or de la roulette ou des cartes, il n'appartient pas
+à celui qui le possède; mais celui qui le possède lui appartient. Venu
+d'une source corrompue, il doit aller à un but impur. Il a la vie en
+lui, mais la mauvaise vie, et il a hâte de s'en aller comme il est venu.
+Il ne conseille que le vice et ne fait le bien, quand il le fait, que
+malgré lui; il inspire des désirs quatre fois, vingt fois plus grands
+que ce qu'il vaut, et, une fois possédé, il semble qu'il diminue de
+valeur; bref, l'argent du jeu, selon qu'on le gagne ou qu'on l'envie,
+selon qu'on le perd ou qu'on le ramasse, a une valeur toujours fictive.
+Tantôt une poignée d'or ne représente rien, tantôt une seule pièce
+renferme la vie d'un homme; tandis que l'or commercial, l'or du
+changeur, l'or comme celui que venait chercher Hoffmann chez son
+compatriote, vaut réellement le prix qu'il porte sur sa face, il ne sort
+de son nid de cuivre que contre une valeur égale et même supérieure à la
+sienne; il ne se prostitue pas en passant, comme une courtisane sans
+pudeur, sans préférence, sans amour, de la main de l'un à la main de
+l'autre; il a l'estime de lui-même; une fois sorti de chez le changeur,
+il peut se corrompre, il peut fréquenter la mauvaise société, ce qu'il
+faisait peut-être avant d'y venir, mais tant qu'il y est, il est
+respectable et doit être considéré. Il est l'image du besoin et non du
+caprice. On l'acquiert, on ne le gagne pas; il n'est pas jeté
+brusquement comme de simples jetons par la main du croupier. Il est
+méthodiquement compté pièce à pièce, lentement par le changeur, et avec
+tout le respect qui lui est dû. Il est silencieux, et c'est là sa grande
+éloquence; aussi Hoffmann, dans l'imagination duquel une comparaison de
+ce genre ne mettait qu'une minute à passer, se mit-il à trembler que le
+changeur ne voulût jamais lui donner de l'or si réel contre son
+médaillon. Il se crut donc forcé, quoique ce fût une perte de temps, de
+prendre des périphrases et des circonlocutions pour en arriver à ce
+qu'il voulait, d'autant plus que ce n'était pas une affaire qu'il venait
+proposer, mais un service qu'il venait demander à ce changeur.
+
+--Monsieur, lui dit-il, c'est moi qui, tout à l'heure, suis venu changer
+des thalers pour de l'or.
+
+--Oui, monsieur, je vous reconnais, fit le changeur.
+
+--Vous êtes allemand, monsieur?
+
+--Je suis d'Heidelberg.
+
+--C'est là que j'ai fait mes études.
+
+--Quelle charmante ville!
+
+--En effet.
+
+Pendant ce temps, le sang d'Hoffmann bouillait. Il lui semblait que
+chaque minute qu'il donnait à cette conversation banale était une année
+de sa vie qu'il perdait.
+
+Il reprit donc en souriant:
+
+--J'ai pensé qu'à titre de compatriote vous voudriez bien me rendre un
+service.
+
+--Lequel? demanda le changeur, dont la figure se rembrunit à ce mot.
+
+Le changeur n'est pas plus prêteur que la fourmi.
+
+--C'est de me prêter trois louis sur ce médaillon d'or.
+
+En même temps, Hoffmann passait le médaillon au commerçant, qui, le
+mettant dans une balance, le pesa:
+
+--N'aimeriez-vous pas mieux le vendre? demanda le changeur.
+
+--Oh! non, s'écria Hoffmann; non, c'est déjà bien assez de l'engager; je
+vous prierai même, monsieur, si vous me rendez ce service, de vouloir
+bien me garder ce médaillon avec le plus grand soin, car j'y tiens plus
+qu'à ma vie, et je viendrai le reprendre dès demain: il faut une
+circonstance comme celle où je me trouve pour que je l'engage.
+
+--Alors, je vais vous prêter trois louis, monsieur. Et le changeur, avec
+toute la gravité qu'il croyait devoir à une pareille action, prit trois
+louis et les aligna devant Hoffmann.
+
+--Oh! merci, monsieur, mille fois merci! s'écria le poète, et,
+s'emparant des trois pièces d'or, il disparut.
+
+Le changeur reprit silencieusement sa lecture après avoir déposé le
+médaillon dans un coin de son tiroir.
+
+Ce n'est pas à cet homme que fût venue l'idée d'aller risquer son or
+contre l'or du 113.
+
+Le joueur est si près d'être sacrilège, qu'Hoffmann, en jetant sa
+première pièce d'or sur le n° 26, car il ne voulait les risquer qu'une à
+une, qu'Hoffmann, disons-nous, prononça le nom d'Antonia.
+
+Tant que la bille tourna Hoffmann n'eut pas d'émotions; quelque chose
+lui disait qu'il allait gagner.
+
+Le 26 sortit.
+
+Hoffmann, rayonnant, ramassa trente-six louis.
+
+La première chose qu'il fit fut d'en mettre trois à part dans le gousset
+de sa montre pour être sûr de pouvoir reprendre le médaillon de sa
+fiancée, au nom de laquelle il devait évidemment ce premier gain. Il
+laissa trente-trois louis sur le même numéro, et le même numéro sortit.
+
+C'étaient donc trente-six fois trente-trois louis qu'il gagnait,
+c'est-à-dire onze cent quatre-vingt-huit louis, c'est-à-dire plus de
+vingt-cinq mille francs.
+
+Alors Hoffmann, puisant à pleines mains dans le Pactole solide, et le
+prenant par poignées, joua au hasard, à travers un éblouissement sans
+fin. À chaque coup qu'il jouait, le monceau de son gain grossissait,
+semblable à une montagne sortant tout à coup de l'eau.
+
+Il en avait dans ses poches, dans son habit, dans son gilet, dans son
+chapeau, dans ses mains, sur la table, partout enfin. L'or coulait
+devant lui de la main des croupiers comme le sang d'une large blessure.
+Il était devenu le Jupiter de toutes les Danaés présentes, et le
+caissier de tous les joueurs malheureux.
+
+Il perdit bien ainsi une vingtaine de mille francs.
+
+Enfin, ramassant tout l'or qu'il avait devant lui, quand il crut en
+avoir assez, il s'enfuit, laissant pleins d'admiration et d'envie tous
+ceux qui se trouvaient là, et courut dans la direction de la maison
+d'Arsène.
+
+Il était une heure du matin, mais peu lui importait.
+
+Venant avec une pareille somme, il lui semblait qu'il pouvait venir à
+toute heure de la nuit, et qu'il serait toujours le bienvenu.
+
+Il se faisait une joie de couvrir de tout cet or ce beau corps qui
+s'était dévoilé devant lui, et qui, resté de marbre devant son amour,
+s'animerait devant sa richesse, comme la statue de Prométhée quand il
+eut trouvé son âme véritable.
+
+Il allait entrer chez Arsène, vider ses poches jusqu'à la dernière
+pièce, et lui dire: «Maintenant, aimez-moi.» Puis le lendemain, il
+repartirait, pour échapper, si cela était possible, au souvenir de ce
+rêve fiévreux et intense.
+
+Il frappa à la porte d'Arsène comme un maître qui rentre chez lui.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+Hoffmann courut vers le perron de l'escalier.
+
+--Qui est là? cria la voix du portier.
+
+Hoffmann ne répondit pas.
+
+--Où allez-vous, citoyen? répéta la même voix, et une ombre, vêtue comme
+les ombres le sont la nuit, sortit de la loge et courut après Hoffmann.
+
+En ce temps on aimait fort à savoir qui sortait et surtout qui entrait.
+
+--Je vais chez Mlle Arsène, répondit Hoffmann en jetant au portier trois
+ou quatre louis pour lesquels une heure plus tôt il eût donné son âme.
+
+Cette façon de s'exprimer plut à l'officieux.
+
+--Mademoiselle Arsène n'est plus ici, monsieur, répondit-il, pensant
+avec raison qu'on devait substituer le mot citoyen quand on avait
+affaire à un homme qui avait la main si facile.
+
+Un homme qui demande peut dire: Citoyen, mais un homme qui reçoit ne
+peut dire que: Monsieur.
+
+--Comment! s'écria Hoffmann, Arsène n'est plus ici.
+
+--Non, monsieur.
+
+--Vous voulez dire qu'elle n'est pas rentrée ce soir?
+
+--Je veux dire qu'elle ne rentrera plus.
+
+--Où est-elle, alors?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! fit Hoffmann; et il prit sa tête dans ses deux
+mains comme pour contenir sa raison près de lui échapper.
+
+Tout ce qui lui arrivait depuis quelque temps était si étrange qu'à
+chaque instant il disait: «Allons, voilà le moment où je vais devenir
+fou!»
+
+--Vous ne savez donc pas la nouvelle? reprit le portier.
+
+--Quelle nouvelle?
+
+--M. Danton a été arrêté.
+
+--Quand?
+
+--Hier. C'est M. Robespierre qui a fait cela. Quel grand homme que le
+citoyen Robespierre!
+
+--Eh bien!
+
+--Eh bien! Melle Arsène a été forcée de se sauver; car, comme maîtresse
+de Danton, elle aurait pu être compromise dans toute cette affaire.
+
+--C'est juste. Mais comment s'est-elle sauvée?
+
+--Comme on se sauve quand on a peur d'avoir le cou coupé: tout droit
+devant soi.
+
+--Merci, mon ami, merci, fit Hoffmann, et il disparut après avoir encore
+laissé quelques pièces dans la main du portier.
+
+Quand il fut dans la rue, Hoffmann se demanda ce qu'il allait devenir,
+et à quoi allait maintenant lui servir tout son or; car, comme on le
+pense bien, l'idée qu'il pourrait retrouver Arsène ne lui vint pas à
+l'esprit, pas plus que l'idée de rentrer chez lui et de prendre du
+repos.
+
+Il se mit donc, lui aussi, à marcher tout droit devant lui, faisant
+résonner le pavé des rues mornes sous le talon de ses bottes, et
+marchant tout éveillé dans son rêve douloureux.
+
+La nuit était froide, les arbres étaient décharnés et tremblaient au
+vent de la nuit, comme des malades en délire qui ont quitté leur lit et
+dont la fièvre agite les membres amaigris.
+
+Le givre fouettait le visage des promeneurs nocturnes, et à peine si, de
+temps en temps, dans les maisons qui confondaient leur masse avec le
+ciel sombre, une fenêtre éclairée trouait l'ombre.
+
+Cependant cet air froid lui faisait du bien. Son âme se dépensait peu à
+peu dans cette course rapide, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, son
+effervescence morale se volatilisait. Dans une chambre il eût étouffé;
+puis, à force d'aller en avant, il rencontrerait peut-être Arsène; qui
+sait? En se sauvant, elle avait peut-être pris le même chemin que lui en
+sortant de chez elle.
+
+Il longea ainsi le boulevard désert, traversa la rue Royale comme si, à
+défaut de ses yeux qui ne regardaient pas, ses pieds eussent reconnu
+d'eux-mêmes le lieu où il était; il leva la tête, et il s'arrêta en
+s'apercevant qu'il marchait droit vers la place de la Révolution, vers
+cette place où il avait juré de ne jamais revenir.
+
+Tout sombre qu'était le ciel, une silhouette plus sombre encore se
+détachait sur l'horizon noir comme de l'encre. C'était la silhouette de
+la hideuse machine, dont le vent de la nuit séchait la bouche humide de
+sang, et qui dormait en attendant sa file quotidienne.
+
+C'était pendant le jour qu'Hoffmann ne voulait plus revoir cette place;
+c'était à cause du sang qui y coulait qu'il ne voulait plus s'y trouver;
+mais, la nuit, ce n'était plus la même chose; il y avait pour le poète,
+chez qui, malgré tout, l'instinct poétique veillait sans cesse, il y
+avait de l'intérêt à voir, à toucher du doigt, dans le silence et dans
+l'ombre, le sinistre échafaudage dont l'image sanglante devait, à
+l'heure qu'il était, se présenter à bien des esprits.
+
+Quel plus beau contraste, en sortant de la salle bruyante du jeu, que
+cette place déserte, et dont l'échafaud était l'hôte éternel, après le
+spectacle de la mort, de l'abandon, de l'insensibilité?
+
+Hoffmann marchait donc vers la guillotine comme attiré par une force
+magnétique.
+
+Tout à coup, et sans presque savoir comment cela s'était fait, il se
+trouva face à face avec elle.
+
+Le vent sifflait dans les planches.
+
+Hoffmann croisa ses mains sur sa poitrine et regarda.
+
+Que de choses durent naître dans l'esprit de cet homme, qui, les poches
+pleines d'or, et comptant sur une nuit de volupté, passait solitairement
+cette nuit en face d'un échafaud!
+
+Il lui sembla, au milieu de ses pensées, qu'une plainte humaine se
+mêlait aux plaintes du vent.
+
+Il pencha la tête en avant et prêta l'oreille.
+
+La plainte se renouvela, venant non pas de loin, mais de bas.
+
+Hoffmann regarda autour de lui, et ne vit personne.
+
+Cependant un troisième gémissement arriva jusqu'à lui.
+
+--On dirait une voix de femme, murmura-t-il, et l'on dirait que cette
+voix sort de dessous cet échafaud.
+
+Alors se baissant pour mieux voir, il commença à faire le tour de la
+guillotine. Comme il passait devant le terrible escalier, son pied
+heurta quelque chose; il étendit les mains et toucha un être accroupi
+sur les premières marches de cet escalier et tout vêtu de noir.
+
+--Qui êtes-vous, demanda Hoffmann, vous qui dormez la nuit auprès d'un
+échafaud?
+
+Et en même temps il s'agenouillait pour voir le visage de celle à qui il
+parlait.
+
+Mais elle ne bougeait pas, et, les coudes appuyés sur les genoux, elle
+reposait sa tête sur ses mains.
+
+Malgré le froid de la nuit, elle avait les épaules presque entièrement
+nues, et Hoffmann put voir une ligne noire qui cerclait son cou blanc.
+
+Cette ligne, c'était un collier de velours.
+
+--Arsène, cria-t-il.
+
+--Eh bien! oui! Arsène! murmura d'une voix étrange la femme accroupie,
+en relevant la tête et regardant Hoffmann.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Un hôtel de la rue Saint-Honoré.
+
+
+Hoffmann recula épouvanté; malgré la voix, malgré le visage, il doutait
+encore. Mais, en relevant la tête, Arsène laissa tomber ses mains sur
+ses genoux, et dégageant son col, ses mains laissèrent voir l'étrange
+agrafe de diamants qui réunissait les deux bouts du collier de velours
+et qui étincelait dans la nuit.
+
+--Arsène! Arsène! répéta Hoffmann.
+
+Arsène se leva.
+
+--Que faites-vous ici, à cette heure? demanda le jeune homme. Comment!
+vêtue de cette robe grise! Comment! les épaules nues!
+
+--Il a été arrêté hier, dit Arsène; on est venu pour m'arrêter moi-même,
+je me suis sauvée comme j'étais et cette nuit, à onze heures, trouvant
+ma chambre trop petite et mon lit trop froid, j'en suis sortie, et suis
+venue ici.
+
+Ces paroles étaient dites avec un singulier accent, sans gestes, sans
+inflexions; elles sortaient d'une bouche pâlie qui s'ouvrait et se
+refermait comme par un ressort: on eût dit un automate qui parlait.
+
+--Mais, s'écria Hoffmann, vous ne pouvez rester ici!
+
+--Où irais-je? Je ne veux rentrer d'où je sors que le plus tard
+possible; j'ai eu trop froid.
+
+--Alors, venez avec moi, s'écria Hoffmann.
+
+--Avec vous! fit Arsène.
+
+Et il sembla au jeune homme que de cet oeil morne tombait sur lui, à la
+lueur des étoiles, un regard dédaigneux, pareil à celui dont il avait
+déjà été écrasé dans le charmant boudoir de la rue de Hanovre.
+
+--Je suis riche, j'ai de l'or, s'écria Hoffmann.
+
+L'oeil de la danseuse jeta un éclair.
+
+--Allons, dit-elle, mais où?
+
+--Où!
+
+En effet, où Hoffmann allait-il conduire cette femme de luxe et de
+sensualité qui, une fois sortie des palais magiques et des jardins
+enchantés de l'Opéra, était habituée à fouler les tapis de Perse et à se
+rouler dans les cachemires de l'Inde?
+
+Certes, ce n'était pas dans sa petite chambre d'étudiant qu'il pouvait
+la conduire; elle eût été là aussi à l'étroit et aussi froidement que
+dans cette demeure inconnue dont elle parlait tout à l'heure, et où elle
+paraissait craindre si fort de rentrer.
+
+--Où, en effet? demanda Hoffmann, je ne connais point Paris.
+
+--Je vais vous conduire, dit Arsène.
+
+--Oh! oui, oui, s'écria Hoffmann.
+
+--Suivez-moi, dit la jeune femme.
+
+Et de cette même démarche raide et automatique qui n'avait rien de
+commun avec cette souplesse ravissante qu'Hoffmann avait admirée dans la
+danseuse, elle se mit à marcher devant lui.
+
+Il ne vint pas l'idée au jeune homme de lui offrir le bras; il la
+suivit.
+
+Arsène prit la rue Royale, que l'on appelait à cette époque la rue de la
+Révolution, tourna à droite, dans la rue Saint-Honoré, que l'on appelait
+rue Honoré tout court, et s'arrêtant devant la façade d'un magnifique
+hôtel, elle frappa.
+
+La porte s'ouvrit aussitôt.
+
+Le concierge regarda avec étonnement Arsène.
+
+--Parlez, dit-elle au jeune homme, ou ils ne me laisseront pas entrer,
+et je serai obligée de retourner m'asseoir au pied de la guillotine.
+
+--Mon ami, dit vivement Hoffmann en passant entre la jeune femme et le
+concierge, comme je traversais les Champs-Élysées, j'ai entendu crier au
+secours; je suis accouru à temps pour empêcher Madame d'être assassinée,
+mais trop tard pour l'empêcher d'être dépouillée. Donnez-moi vite votre
+meilleure chambre; faites-y allumer un grand feu, servir un bon souper.
+Voici un louis pour vous.
+
+Et il jeta un louis d'or sur la table où était posée la lampe, dont tous
+les rayons semblèrent se concentrer sur la face étincelante de Louis XV.
+
+Un louis était une grosse somme à cette époque; il représentait neuf
+cent vingt-cinq francs en assignats.
+
+Le concierge ôta son bonnet crasseux et sonna. Un garçon accourut à
+cette sonnette du concierge.
+
+--Vite! vite! une chambre! la plus belle de l'hôtel, pour Monsieur et
+Madame.
+
+--Pour Monsieur et Madame, reprit le garçon, étonné, en portant
+alternativement son regard du costume plus que simple d'Hoffmann, au
+costume plus que léger d'Arsène.
+
+--Oui, dit Hoffmann, la meilleure, la plus belle; surtout qu'elle soit
+bien chauffée et bien éclairée: voici un louis pour vous.
+
+Le garçon parut subir la même influence que le concierge, se courba
+devant le louis, et montrant un grand escalier, à moitié éclairé
+seulement à cause de l'heure avancée de la nuit, mais sur les marches
+duquel, par un luxe bien extraordinaire à cette époque, était étendu un
+tapis.
+
+--Montez, dit-il, et attendez à la porte du n° 3.
+
+Puis il disparut tout courant.
+
+À la première marche de l'escalier, Arsène s'arrêta.
+
+Elle semblait, la légère sylphide, éprouver une difficulté invincible à
+lever le pied.
+
+On eût dit que sa légère chaussure de satin avait des semelles de plomb.
+
+Hoffmann lui offrit le bras.
+
+Arsène appuya sa main sur le bras que lui présentait le jeune homme, et
+quoiqu'il ne sentît pas la pression du poignet de la danseuse, il sentit
+le froid qui se communiquait de ce corps au sien.
+
+Puis, avec un effort violent, Arsène monta la première marche et
+successivement les autres; mais chaque degré lui arrachait un soupir.
+
+--Oh! pauvre femme, murmura Hoffmann, comme vous avez dû souffrir!
+
+--Oui, oui, répondit Arsène, beaucoup.... J'ai beaucoup souffert.
+
+Ils arrivèrent à la porte du n° 3.
+
+Mais, presque aussitôt qu'eux arriva le garçon porteur d'un véritable
+brasier; il ouvrit la porte de la chambre, et en un instant la cheminée
+s'enflamma et les bougies s'allumèrent.
+
+--Vous devez avoir faim? demanda Hoffmann.
+
+--Je ne sais pas, répondit Arsène.
+
+--Le meilleur souper que l'on pourra nous donner, garçon, dit Hoffmann.
+
+--Monsieur, fit observer le garçon, on ne dit plus garçon, mais
+officieux. Après cela, Monsieur paye si bien qu'il peut dire comme il
+voudra.
+
+Puis, enchanté de la facétie, il sortit en disant:
+
+--Dans cinq minutes le souper!
+
+La porte refermée derrière l'officieux, Hoffmann jeta avidement les yeux
+sur Arsène.
+
+Elle était si pressée de se rapprocher du feu, qu'elle n'avait pas pris
+le temps de tirer un fauteuil près de la cheminée; elle s'était
+seulement accroupie au coin de l'âtre, dans la même position où Hoffmann
+l'avait trouvée devant la guillotine, et là, les coudes sur ses genoux,
+elle semblait occupée à maintenir de ses deux mains sa tête droite sur
+ses épaules.
+
+--Arsène! Arsène! dit le jeune homme, je t'ai dit que j'étais riche,
+n'est-ce pas? Regarde, et tu verras que je ne t'ai pas menti.
+
+Hoffmann commença par retourner son chapeau au-dessus de la table; le
+chapeau était plein de louis et de doubles louis, et ils ruisselèrent du
+chapeau sur le marbre, avec ce bruit d'or si remarquable et si facile à
+distinguer entre tous les bruits.
+
+Puis, après le chapeau, il vida ses poches, et l'une après l'autre ses
+poches dégorgèrent l'immense butin qu'il venait de faire au jeu.
+
+Un monceau d'or mobile et resplendissant s'entassa sur la table.
+
+À ce bruit, Arsène sembla se ranimer; elle tourna la tête, et la vue
+parut achever la résurrection commencée par l'ouïe.
+
+Elle se leva, toujours raide et immobile; mais sa lèvre pâle souriait,
+mais ses yeux vitreux, s'éclaircissant, lançaient des rayons qui se
+croisaient avec ceux de l'or.
+
+--Oh! dit-elle, c'est à toi tout cela?
+
+--Non, pas à moi, mais à toi, Arsène.
+
+--À moi! fit la danseuse.
+
+Et elle plongea dans le monceau de métal ses mains pâles.
+
+Les bras de la jeune fille disparurent jusqu'au coude.
+
+Alors cette femme, dont l'or avait été la vie, sembla reprendre vie au
+contact de l'or.
+
+--À moi! disait-elle, à moi! et elle prononçait ces paroles d'un accent
+vibrant et métallique qui se mariait d'une incroyable façon avec le
+cliquetis des louis.
+
+Deux garçons entrèrent, portant une table toute servie, qu'ils
+faillirent laisser tomber en apercevant cet amas de richesses que
+pétrissaient les mains crispées de la jeune fille.
+
+--C'est bien, dit Hoffmann, du vin de Champagne, et laissez-nous.
+
+Les garçons apportèrent plusieurs bouteilles de vin de Champagne, et se
+retirèrent.
+
+Derrière eux, Hoffmann alla pousser la porte, qu'il ferma au verrou.
+
+Puis, les yeux ardents de désir, il revint vers Arsène, qu'il retrouva
+près de la table, continuant de puiser la vie, non pas à cette fontaine
+de Jouvence, mais à cette source du Pactole.
+
+--Eh bien? lui demanda-t-il.
+
+--C'est beau, l'or! dit-elle; il y avait longtemps que je n'en avais
+touché.
+
+--Allons, viens souper, fit Hoffmann, et puis après, tout à ton aise,
+Danaé, tu te baigneras dans l'or si tu veux.
+
+Et il l'entraîna vers la table.
+
+--J'ai froid! dit-elle.
+
+Hoffmann regarda autour de lui; les fenêtres et le lit étaient tendus en
+damas rouge: il arracha un rideau de la fenêtre et le donna à Arsène.
+
+Arsène s'enveloppa dans le rideau, qui sembla se draper de lui-même
+comme les plis d'un manteau antique, et sous cette draperie rouge sa
+tête pâle redoubla de caractère.
+
+Hoffmann avait presque peur.
+
+Il se mit à table, se versa et but deux ou trois verres de vin de
+Champagne coup sur coup. Alors il lui sembla qu'une légère coloration
+montait aux yeux d'Arsène.
+
+Il lui versa à son tour, et à son tour elle but.
+
+Puis il voulut la faire manger; mais elle refusa.
+
+Et comme Hoffmann insistait:
+
+--Je ne pourrais avaler, dit-elle.
+
+--Buvons, alors.
+
+Elle tendit son verre.
+
+--Oui, buvons.
+
+Hoffmann avait à la fois faim et soif; il but et mangea.
+
+Il but surtout; il sentait qu'il avait besoin de hardiesse; non pas
+qu'Arsène, comme chez elle, parût disposée à lui résister, soit par la
+force, soit par le dédain, mais parce que quelque chose de glacé émanait
+du corps de la belle convive.
+
+À mesure qu'il buvait, à ses yeux du moins, Arsène s'animait; seulement,
+quand, à son tour, Arsène vidait son verre, quelques gouttes rosées
+roulaient de la partie inférieure du collier de velours sur la poitrine
+de la danseuse. Hoffmann regardait sans comprendre puis, sentant quelque
+chose de terrible et de mystérieux là-dessous, il combattit ses frissons
+intérieurs en multipliant les toasts qu'il portait aux beaux yeux, à la
+belle bouche, aux belles mains de la danseuse.
+
+Elle lui faisait raison, buvant autant que lui, et paraissant s'animer,
+non pas du vin qu'elle buvait, mais du vin que buvait Hoffmann.
+
+Tout à coup un tison roula du feu.
+
+Hoffmann suivit des yeux la direction du brandon de flamme, qui ne
+s'arrêta qu'en rencontrant le pied nu d'Arsène.
+
+Sans doute, pour se réchauffer, Arsène avait tiré ses bas et ses
+souliers; son petit pied, blanc comme le marbre, était posé sur le
+marbre de l'âtre, blanc aussi comme le pied avec lequel il semblait ne
+faire qu'un.
+
+Hoffmann jeta un cri.
+
+--Arsène! Arsène! dit-il, prenez garde!
+
+--À quoi? demanda la danseuse.
+
+--Ce tison... ce tison qui touche votre pied....
+
+Et en effet, il couvrait à moitié le pied d'Arsène.
+
+--Ôtez-le, dit-elle tranquillement.
+
+Hoffmann se baissa, enleva le tison, et s'aperçut avec effroi que ce
+n'était pas la braise qui avait brûlé le pied de la jeune fille, mais le
+pied de la jeune fille qui avait éteint la braise.
+
+--Buvons! dit-il.
+
+--Buvons! dit Arsène.
+
+Et elle tendit son verre.
+
+La seconde bouteille fut vidée.
+
+Cependant Hoffmann sentait que l'ivresse du vin ne lui suffisait pas.
+
+Il aperçut un piano.
+
+--Bon!... s'écria-t-il.
+
+Il avait compris la ressource que lui offrait l'ivresse de la musique.
+
+Il s'élança vers le piano.
+
+Puis sous ses doigts naquit tout naturellement l'air sur lequel Arsène
+dansait ce pas de trois dans l'opéra de _Pâris_, lorsqu'il l'avait vue
+pour la première fois.
+
+Seulement, il semblait à Hoffmann que les cordes du piano étaient
+d'acier. L'instrument à lui seul rendait un bruit pareil à celui de tout
+un orchestre.
+
+--Ah! fit Hoffmann, à la bonne heure!
+
+Il venait de trouver dans ce bruit l'enivrement qu'il cherchait; de son
+côté, Arsène se leva aux premiers accords.
+
+Ces accords, comme un réseau de feu, avaient semblé envelopper toute sa
+personne.
+
+Elle rejeta loin d'elle le rideau de damas rouge, et, chose étrange,
+comme un changement magique s'opère au théâtre, sans que l'on sache par
+quel moyen, un changement s'était opéré en elle, et au lieu de sa robe
+grise, au lieu de ses épaules veuves d'ornements, elle reparut avec le
+costume de Flore, tout ruisselant de fleurs, tout vaporeux de gaze, tout
+frissonnant de volupté.
+
+Hoffmann jeta un cri, puis, redoublant d'énergie, il sembla faire
+jaillir une vigueur infernale de cette poitrine du clavecin, toute
+résonnante sous ses fibres d'acier.
+
+Alors le même mirage revint troubler l'esprit d'Hoffmann. Cette femme
+bondissante, qui s'était animée par degrés, opérait sur lui avec une
+attraction irrésistible. Elle avait pris pour théâtre tout l'espace qui
+séparait le piano de l'alcôve, et, sur le fond rouge du rideau, elle se
+détachait comme une apparition de l'enfer. Chaque fois qu'elle revenait
+du fond vers Hoffmann, Hoffmann se soulevait sur sa chaise; chaque fois
+qu'elle s'éloignait vers le fond, Hoffmann se sentait entraîné sur ses
+pas. Enfin, sans qu'Hoffmann comprît comment la chose se faisait, le
+mouvement changea sous ses doigts; ce ne fut plus l'air qu'il avait
+entendu qu'il joua, ce fut une valse; cette valse c'était le _Désir_ de
+Beethoven; elle était venue, comme une expression de sa pensée, se
+placer sous ses doigts. De son côté, Arsène avait changé de mesure; elle
+tourna sur elle-même d'abord, puis, peu à peu élargissant le rond
+qu'elle traçait, elle se rapprocha d'Hoffmann. Hoffmann, haletant, la
+sentait venir, la sentait se rapprocher; il comprenait qu'au dernier
+cercle elle allait le toucher, et qu'alors force lui serait de se lever
+à son tour, et de prendre part à cette valse brûlante. C'était à la fois
+chez lui du désir et de l'effroi. Enfin Arsène, en passant, étendit la
+main, et du bout des doigts l'effleura. Hoffmann poussa un cri, bondit
+comme si l'étincelle électrique l'eût touché, s'élança sur la trace de
+la danseuse, la joignit, l'enlaça dans ses bras, continuant dans sa
+pensée l'air interrompu en réalité, pressant contre son coeur ce corps
+qui avait repris son élasticité, aspirant les regards de ses yeux, le
+souffle de sa bouche, dévorant de ses aspirations à lui ce cou, ces
+épaules, ces bras; tournant non plus dans un air respirable, mais dans
+une atmosphère de flamme qui, pénétrant jusqu'au fond de la poitrine des
+deux valseurs, finit par les jeter, haletants et dans l'évanouissement
+du délire, sur le lit qui les attendait.
+
+Quand Hoffmann se réveilla le lendemain, un de ces jours blafards des
+hivers de Paris venait de se lever, et pénétrait jusqu'au lit par le
+rideau arraché de la fenêtre. Il regarda autour de lui, ignorant où il
+était, et sentit qu'une masse inerte pesait à son bras gauche. Il se
+pencha du côté où l'engourdissement gagnait son coeur, et reconnut,
+couchée près de lui, non plus la belle danseuse de l'Opéra, mais la pâle
+jeune fille de la place de la Révolution.
+
+Alors il se rappela tout, tira de dessous ce corps raidi son bras glacé,
+et voyant que ce corps demeurait immobile, il saisit un candélabre où
+brûlaient encore cinq bougies, et, à la double lueur du jour et des
+bougies, il s'aperçut qu'Arsène était sans mouvement, pâle et les yeux
+fermés.
+
+Sa première idée fut que la fatigue avait été plus forte que l'amour,
+que le désir, que la volonté, et que la jeune fille s'était évanouie. Il
+prit sa main, sa main était glacée; il chercha les battements de son
+coeur, son coeur ne battait plus.
+
+Alors une idée horrible lui traversa l'esprit; il se pendit au cordon
+d'une sonnette, qui se rompit entre ses mains, puis s'élança vers la
+porte, il ouvrit, et se précipita par les degrés en criant:
+
+--À l'aide! au secours!
+
+Un petit homme noir montait justement à la même minute l'escalier que
+descendait Hoffmann. Il leva la tête; Hoffmann jeta un cri. Il venait de
+reconnaître le médecin de l'Opéra.
+
+--Ah! c'est vous, mon cher monsieur, dit le docteur en reconnaissant
+Hoffmann à son tour; qu'y a-t-il donc, et pourquoi tout ce bruit?
+
+--Oh! venez, venez, dit Hoffmann ne prenant pas la peine d'expliquer au
+médecin ce qu'il attendait de lui, et espérant que la vue d'Arsène
+inanimée ferait plus sur le docteur que toutes ses paroles. Venez!
+
+Et il l'entraîna dans la chambre.
+
+Puis, le poussant vers le lit, tandis que de l'autre main, il saisissait
+le candélabre qu'il approcha du visage d'Arsène:
+
+--Tenez, dit-il, voyez.
+
+Mais, loin que le médecin parût effrayé:
+
+--Ah! c'est bien à vous, jeune homme, dit-il, c'est bien à vous d'avoir
+racheté ce corps afin qu'il ne pourrît pas dans une fosse commune....
+Très bien! jeune homme, très bien!
+
+--Ce corps... murmura Hoffmann, racheté... la fosse commune.... Que
+dites-vous là? mon Dieu!
+
+--Je dis que notre pauvre Arsène, arrêtée hier à huit heures du matin, a
+été jugée hier à deux heures de l'après-midi, et a été exécutée hier à
+quatre heures du soir.
+
+Hoffmann crut qu'il allait devenir fou; il saisit le docteur à la gorge.
+
+--Exécutée hier à quatre heures! cria-t-il en s'étranglant lui-même;
+Arsène exécutée!
+
+Et il éclata de rire, mais d'un rire si étrange, si strident, si en
+dehors de toutes les modulations du rire humain, que le docteur fixa sur
+lui des yeux presque effarés.
+
+--En doutez-vous? demanda-t-il.
+
+--Comment! s'écria Hoffmann, si j'en doute! Je le crois bien. J'ai
+soupé, j'ai valsé, j'ai couché cette nuit avec elle.
+
+--Alors, c'est un cas étrange et que je consignerai dans les annales de
+la médecine, dit le docteur, et vous signerez au procès-verbal, n'est-ce
+pas?
+
+--Mais je ne puis signer, puisque je vous démens, puisque je dis que
+cela est impossible, puisque je dis que cela n'est pas.
+
+--Ah! vous dites que cela n'est pas, reprit le docteur; vous dites cela
+à moi, le médecin des prisons; à moi, qui ai fait tout ce que j'ai pu
+pour la sauver, et qui n'ai pu y parvenir; à moi qui lui ai dit adieu au
+pied de la charrette! Vous dites que cela n'est pas! Attendez!
+
+Alors le médecin étendit le bras, pressa le petit ressort en diamant qui
+servait d'agrafe au collier de velours, et tira le velours à lui.
+
+Hoffmann poussa un cri terrible. Cessant d'être maintenue par le seul
+lien qui la rattachait aux épaules, la tête de la suppliciée roula du
+lit à terre, et ne s'arrêta qu'au soulier d'Hoffmann, comme le tison ne
+s'était arrêté qu'au pied d'Arsène.
+
+Le jeune homme fit un bond en arrière, et se précipita par les escaliers
+en hurlant:
+
+--Je suis fou!
+
+L'exclamation d'Hoffmann n'avait rien d'exagéré: cette faible cloison
+qui, chez le poète exerçant outre mesure ses facultés cérébrales, cette
+faible cloison, disons-nous, qui, séparant l'imagination de la folie,
+semble parfois prête à se rompre, craquait dans sa tête avec le bruit
+d'une muraille qui se lézarde.
+
+Mais, à cette époque, on ne courait pas longtemps dans les rues de Paris
+sans dire pourquoi l'on courait; les Parisiens étaient devenus très
+curieux en l'an de grâce 1793; et, toutes les fois qu'un homme passait
+en courant, on arrêtait cet homme pour savoir après qui il courait ou
+qui courait après lui. On arrêta donc Hoffmann en face de l'église de
+l'Assomption, dont on avait fait un corps de garde, et on le conduisit
+devant le chef du poste.
+
+Là, Hoffmann comprit le danger réel qu'il courait: les uns le tenaient
+pour un aristocrate prenant sa course afin de gagner plus vite la
+frontière; les autres criaient: _À l'agent de Pitt et Cobourg_!
+Quelques-uns criaient: _À la lanterne_! ce qui n'était pas gai; d'autres
+criaient: _Au tribunal révolutionnaire_! ce qui était moins gai encore.
+On revenait quelquefois de la lanterne, témoin l'abbé Maury; du tribunal
+révolutionnaire, jamais.
+
+Alors Hoffmann essaya d'expliquer ce qui lui était arrivé depuis la
+veille au soir. Il raconta le jeu, le gain. Comment, de l'or plein ses
+poches, il avait couru rue de Hanovre; comment la femme qu'il cherchait
+n'y était plus; comment, sous l'empire de la passion qui le brûlait, il
+avait couru les rues de Paris; comment, en passant sur la place de la
+Révolution, il avait trouvé cette femme assise au pied de la guillotine;
+comment elle l'avait conduit dans un hôtel de la rue Saint-Honoré, et
+comment là, après une nuit pendant laquelle tous les enivrements
+s'étaient succédé, il avait trouvé non seulement reposant entre ses bras
+une femme morte, mais encore une femme décapitée.
+
+Tout cela était bien improbable; aussi le récit d'Hoffmann obtint-il peu
+de croyance: les plus fanatiques de vérité crièrent au mensonge, les
+plus modérés crièrent à la folie.
+
+Sur ces entrefaites, un des assistants ouvrit cet avis lumineux:
+
+--Vous avez passé, dites-vous, la nuit dans un hôtel de la rue
+Saint-Honoré?
+
+--Oui.
+
+--Vous y avez vidé vos poches pleines d'or sur une table?
+
+--Oui.
+
+--Vous y avez couché et soupé avec la femme dont la tête, roulant à vos
+pieds, vous a causé ce grand effroi dont vous étiez atteint quand nous
+vous avons arrêté?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! cherchons l'hôtel; on ne trouvera peut-être plus l'or, mais
+on trouvera la femme.
+
+--Oui, cria tout le monde, cherchons, cherchons!
+
+Hoffmann eût bien voulu ne pas chercher; mais force lui fut d'obéir à
+l'immense volonté résumée autour de lui par ce mot _cherchons._
+
+Il sortit donc de l'église, et continua de descendre la rue Saint-Honoré
+en cherchant.
+
+La distance n'était pas longue de l'église de l'Assomption à la rue
+Royale. Et cependant Hoffmann eut beau chercher, négligemment d'abord,
+puis avec plus d'attention, puis enfin avec volonté de trouver, il ne
+trouva rien qui lui rappelât l'hôtel où il était entré la veille, où il
+avait passé la nuit, d'où il venait de sortir. Comme ces palais
+féeriques qui s'évanouissent quand le machiniste n'a plus besoin d'eux,
+l'hôtel de la rue Saint-Honoré avait disparu après que la scène
+infernale que nous avons essayé de décrire avait été jouée.
+
+Tout cela ne faisait pas l'affaire des badauds qui avaient accompagné
+Hoffmann et qui voulaient absolument une solution quelconque à leur
+dérangement; or, cette solution ne pouvait être que la découverte du
+cadavre d'Arsène ou l'arrestation d'Hoffmann comme suspect.
+
+Mais, comme on ne retrouvait pas le corps d'Arsène, il était fortement
+question d'arrêter Hoffmann, quand tout à coup celui-ci aperçut dans la
+rue le petit homme noir et l'appela à son secours, invoquant son
+témoignage sur la vérité du récit qu'il venait de faire.
+
+La voix du médecin a toujours une grande autorité sur la foule. Celui-ci
+déclina sa profession, et on le laissa s'approcher d'Hoffmann.
+
+--Ah! pauvre jeune homme! dit-il en lui prenant la main sous prétexte de
+lui tâter le pouls, mais en réalité, pour lui conseiller, par une
+pression particulière, de ne pas le démentir; pauvre jeune homme, il
+s'est donc échappé!
+
+--Échappé d'où? échappé de quoi? s'écrièrent vingt voix toutes ensemble.
+
+--Oui, échappé d'où? demanda Hoffmann, qui ne voulait pas accepter la
+voie de salut que lui offrait le docteur et qu'il regardait comme
+humiliante.
+
+--Parbleu! dit le médecin, échappé de l'hospice.
+
+--De l'hospice! s'écrièrent les mêmes voix, et quel hospice?
+
+--De l'hospice des fous!
+
+--Ah! docteur, docteur, s'écria Hoffmann, pas de plaisanterie!
+
+--Le pauvre diable! s'écria le docteur sans paraître écouter Hoffmann,
+le pauvre diable aura perdu sur l'échafaud quelque femme qu'il aimait.
+
+--Oh! oui, oui, dit Hoffmann, je l'aimais bien, mais pas comme Antonia
+cependant.
+
+--Pauvre garçon! dirent plusieurs femmes qui se trouvaient là et qui
+commençaient à plaindre Hoffmann.
+
+--Oui, depuis ce temps, continua le docteur, il est en proie à une
+hallucination terrible; il croit jouer... il croit gagner.... Quand il a
+joué et qu'il a gagné, il croit pouvoir posséder celle qu'il aime; puis,
+avec son or, il court les rues; puis il rencontre une femme au pied de
+la guillotine, puis il l'emmène dans quelque magnifique palais, dans
+quelque splendide hôtellerie, où il passe la nuit à boire, à chanter, à
+faire de la musique avec elle; après quoi il la trouve morte. N'est-ce
+pas cela qu'il vous a raconté?
+
+--Oui, oui, cria la foule, mot pour mot.
+
+--Eh bien! eh bien! dit Hoffmann, le regard étincelant, direz-vous que
+ce n'est pas vrai, vous, docteur? vous qui avez ouvert l'agrafe de
+diamants qui fermait le collier de velours. Oh! j'aurais dû me douter de
+quelque chose quand j'ai vu le vin de Champagne suinter sous le collier,
+quand j'ai vu le tison enflammé rouler sur son pied nu, et son pied nu,
+son pied de morte, au lieu d'être brûlé par le tison, l'éteindre.
+
+--Vous voyez, vous voyez, dit le docteur avec des yeux pleins de pitié
+et avec une voix lamentable, voilà sa folie qui le reprend.
+
+--Comment, ma folie! s'écria Hoffmann; comment, vous osez dire que ce
+n'est pas vrai! vous osez dire que ce n'est pas vrai! vous osez dire que
+je n'ai pas passé la nuit avec Arsène qui a été guillotinée hier! Vous
+osez dire que son collier de velours n'était pas la seule chose qui
+maintînt sa tête sur ses épaules! Vous osez dire que, lorsque vous avez
+ouvert l'agrafe et enlevé le collier, la tête n'a pas roulé sur le
+tapis! Allons donc, docteur, allons donc, vous savez bien que ce que je
+dis est vrai, vous.
+
+--Mes amis, dit le docteur, vous êtes bien convaincus maintenant,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, oui, crièrent les cent voix de la foule.
+
+Ceux des assistants qui ne criaient pas remuaient mélancoliquement la
+tête en signe d'adhésion.
+
+--Eh bien! alors, dit le docteur, faites avancer un fiacre, afin que je
+le reconduise.
+
+--Où cela? cria Hoffmann; où voulez-vous me reconduire?
+
+--Où? dit le docteur, à la maison des fous, dont vous vous êtes échappé,
+mon bon ami.
+
+Puis, tout bas:
+
+--Laissez-vous faire, morbleu! dit le docteur, ou je ne réponds pas de
+vous. Ces gens-là croiront que vous vous êtes moqué d'eux, et ils vous
+mettront en pièces.
+
+Hoffmann poussa un soupir et laissa tomber ses bras.
+
+--Tenez, vous voyez bien, dit le docteur, maintenant le voilà doux comme
+un agneau. La crise est passée.... Là! mon ami, là!...
+
+Et le docteur parut calmer Hoffmann de la main, comme on calme un cheval
+emporté ou un chien rageur.
+
+Pendant ce temps, on avait arrêté un fiacre et on l'avait amené.
+
+--Montez vite, dit le médecin à Hoffmann.
+
+Hoffmann obéit; toutes ses forces s'étaient usées dans cette lutte.
+
+--À Bicêtre! dit tout haut le docteur en montant derrière Hoffmann.
+
+Puis, tout bas au jeune homme:
+
+--Où voulez-vous qu'on vous descende? demanda-t-il.
+
+--Au Palais-Égalité, articula péniblement Hoffmann.
+
+--En route, cocher, cria le docteur.
+
+Puis il salua la foule.
+
+--Vive le docteur! cria la foule.
+
+Il faut toujours que la foule, lorsqu'elle est sous l'empire d'une
+passion, crie vive quelqu'un ou meure quelqu'un.
+
+Au Palais-Égalité le docteur fit arrêter le fiacre.
+
+--Adieu, jeune homme, dit le docteur à Hoffmann, et si vous m'en croyez,
+partez pour l'Allemagne le plus vite possible; il ne fait pas bon en
+France pour les hommes qui ont une imagination comme la vôtre.
+
+Et il poussa hors du fiacre Hoffmann, qui, tout abasourdi encore de ce
+qui venait de lui arriver, s'en allait tout droit sous une charrette qui
+faisait chemin en sens inverse du fiacre, si un jeune homme qui passait
+ne se fût précipité et n'eût retenu Hoffmann dans ses bras au moment où,
+de son côté, le charretier faisait un effort pour arrêter ses chevaux.
+
+Le fiacre continua son chemin.
+
+Les deux jeunes gens, celui qui avait failli tomber et celui qui l'avait
+retenu, poussèrent ensemble un seul et même cri:
+
+--Hoffmann!
+
+--Werner!
+
+Puis, voyant l'état d'atonie dans lequel se trouvait son ami, Werner
+l'entraîna dans le jardin du Palais-Royal.
+
+Alors la pensée de tout ce qui s'était passé revint plus vive au
+souvenir d'Hoffmann, et il se rappela le médaillon d'Antonia mis en gage
+chez le changeur allemand.
+
+Aussitôt il poussa un cri en songeant qu'il avait vidé toutes ses poches
+sur la table de marbre de l'hôtel. Mais en même temps il se souvint
+qu'il avait mis, pour le dégager, trois louis à part dans le gousset de
+sa montre.
+
+Le gousset avait fidèlement gardé son dépôt; les trois louis y étaient
+toujours.
+
+Hoffmann s'échappa des bras de Werner en lui criant: Attends-moi! et
+s'élança dans la direction de la boutique du changeur.
+
+À chaque pas qu'il faisait, il lui semblait, sortant d'une vapeur
+épaisse, s'avancer, à travers un nuage toujours s'éclaircissant, vers
+une atmosphère pure et resplendissante.
+
+À la porte du changeur, il s'arrêta pour respirer; l'ancienne vision, la
+vision de la nuit avait presque disparu.
+
+Il reprit haleine un instant et entra.
+
+Le changeur était à sa place, les sébiles en cuivre étaient à leur
+place.
+
+Au bruit que fit Hoffmann en entrant, le changeur leva la tête.
+
+--Ah! ah! dit-il, c'est vous, mon jeune compatriote; ma foi! je vous
+l'avoue, je ne comptais pas vous revoir.
+
+--Je présume que vous ne me dites pas cela parce que vous avez disposé
+du médaillon! s'écria Hoffmann.
+
+--Non, je vous avais promis de vous le garder, et, m'en eût on donné
+vingt-cinq louis, au lieu des trois que vous me devez, le médaillon ne
+serait pas sorti de ma boutique.
+
+--Voici les trois louis, dit timidement Hoffmann; mais je vous avoue que
+je n'ai rien à vous offrir pour les intérêts.
+
+--Pour les intérêts d'une nuit, dit le changeur, allons donc, vous
+voulez rire; les intérêts de trois louis pour une nuit, et à un
+compatriote! jamais.
+
+Et il lui rendit le médaillon.
+
+--Merci, monsieur, dit Hoffmann; et maintenant, continua-t-il avec un
+soupir, je vais chercher de l'argent pour retourner à Mannheim.
+
+--À Mannheim, dit le changeur, tiens, vous êtes de Mannheim?
+
+--Non, monsieur, je ne suis pas de Mannheim, mais j'habite Mannheim: ma
+fiancée est à Mannheim; elle m'attend, et je retourne à Mannheim pour
+l'épouser.
+
+--Ah! fit le changeur.
+
+Puis, comme le jeune homme avait déjà la main sur le bouton de la porte:
+
+--Connaissez-vous, dit le changeur, à Mannheim, un ancien ami à moi, un
+vieux musicien?
+
+--Nommé Gottlieb Murr? s'écria Hoffmann.
+
+--Justement! Vous le connaissez?
+
+--Si je le connais! je le crois bien, puisque c'est sa fille qui est ma
+fiancée.
+
+--Antonia! s'écria à son tour le changeur.
+
+--Oui, Antonia, répondit Hoffmann.
+
+--Comment, jeune homme! c'est pour épouser Antonia que vous retourniez à
+Mannheim?
+
+--Sans doute.
+
+--Restez à Paris, alors, car vous feriez un voyage inutile.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que voilà une lettre de son père qui m'annonce qu'il y a huit
+jours, à trois heures de l'après-midi, Antonia est morte subitement en
+jouant de la harpe.
+
+C'était juste le jour où Hoffmann était allé chez Arsène pour faire son
+portrait; c'était juste l'heure où il avait pressé de ses lèvres son
+épaule nue.
+
+Hoffmann, pâle, tremblant, anéanti, ouvrit le médaillon pour porter
+l'image d'Antonia à ses lèvres, mais l'ivoire en était redevenu aussi
+blanc et aussi pur que s'il était vierge encore du pinceau de l'artiste.
+
+Il ne restait rien d'Antonia à Hoffmann deux fois infidèle à son
+serment, pas même l'image de celle à qui il avait juré un amour éternel.
+
+Deux heures après, Hoffmann, accompagné de Werner et du bon changeur,
+montait dans la voiture de Mannheim, où il arriva juste pour accompagner
+au cimetière le corps de Gottlieb Murr, qui avait recommandé en mourant
+qu'on l'enterrât côte à côte de sa chère Antonia.
+
+
+
+
+
+
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+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AU COLLIER DE VELOURS ***
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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