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+Project Gutenberg's La femme au collier de velours, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La femme au collier de velours
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: March 16, 2006 [EBook #18003]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AU COLLIER DE VELOURS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
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+
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+
+
+
+
+Alexandre Dumas
+
+LA FEMME AU COLLIER DE VELOURS
+
+(1850)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+CHAPITRE I. L'arsenal.
+CHAPITRE II. La famille d'Hoffmann.
+CHAPITRE III. Un amoureux et un fou.
+CHAPITRE IV. Maître Gottlieb Murr.
+CHAPITRE V. Antonia.
+CHAPITRE VI. Le serment.
+CHAPITRE VII. Une barrière de Paris en 1793.
+CHAPITRE VIII. Comment les musées et les bibliothèques étaient fermés,
+mais comment la place de la Révolution était ouverte.
+CHAPITRE IX. «Le jugement de Pâris».
+CHAPITRE X. Arsène.
+CHAPITRE XI. La deuxième représentation du «Jugement de Paris».
+CHAPITRE XII. L'estaminet.
+CHAPITRE XIII. Le portrait.
+CHAPITRE XIV. Le tentateur.
+CHAPITRE XV. Le numéro 113.
+CHAPITRE XVI. Le médaillon.
+CHAPITRE XVII. Un hôtel de la rue Saint-Honoré.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+L'arsenal.
+
+
+Le 4 décembre 1846, mon bâtiment étant à l'ancre depuis la veille dans
+la baie de Tunis, je me réveillai vers cinq heures du matin avec une de
+ces impressions de profonde mélancolie qui font, pour tout un jour,
+l'oeil humide et la poitrine gonflée.
+
+Cette impression venait d'un rêve.
+
+Je sautai en bas de mon cadre, je passai un pantalon à pieds, je montai
+sur le pont, et je regardai en face et autour de moi.
+
+J'espérais que le merveilleux passage qui se déroulait sous mes yeux
+allait distraire mon esprit de cette préoccupation, d'autant plus
+obstinée qu'elle avait une cause moins réelle.
+
+J'avais devant moi, à une portée de fusil, la jetée qui s'étendait du
+fort de la Goulette au fort de l'Arsenal, laissant un étroit passage aux
+bâtiments qui veulent pénétrer du golfe dans le lac. Ce lac, aux eaux
+bleues comme l'azur du ciel qu'elles réfléchissaient, était tout agité,
+dans certains endroits, par les battements d'ailes d'une troupe de
+cygnes, tandis que, sur des pieux plantés de distance en distance pour
+indiquer des bas-fonds, se tenait immobile, pareil à ces oiseaux qu'on
+sculpte sur les sépulcres, un cormoran qui, tout à coup, se laissait
+tomber à la surface de l'eau avec un poisson au travers du bec, avalait
+ce poisson, remontait sur son pieu, et reprenait sa taciturne immobilité
+jusqu'à ce qu'un nouveau poisson, passant à sa portée, sollicitât son
+appétit, et, l'emportant sur sa paresse, le fit disparaître de nouveau
+pour reparaître encore.
+
+Et pendant ce temps, de cinq minutes en cinq minutes, l'air était rayé
+par une file de flamants dont les ailes de pourpre se détachaient sur le
+blanc mat de leur plumage, et, formant un dessin carré, semblaient un
+jeu de cartes composé d'as de carreau seulement, et volant sur une seule
+ligne.
+
+À l'horizon était Tunis, c'est-à-dire un amas de maisons carrées, sans
+fenêtres, sans ouvertures, montant en amphithéâtre, blanches comme de la
+craie et se détachant sur le ciel avec une netteté singulière. À gauche
+s'élevaient, comme une immense muraille à créneaux, les montagnes de
+Plomb, dont le nom indique la teinte sombre; à leur pied rampaient le
+marabout et le village des Sidi-Fathallah; à droite on distinguait le
+tombeau de saint Louis et la place où fut Carthage, deux des plus grands
+souvenirs qu'il y ait dans l'histoire du monde. Derrière nous se
+balançait à l'ancre le _Montézuma_, magnifique frégate à vapeur de la
+force de quatre cent cinquante chevaux.
+
+Certes, il y avait bien là de quoi distraire l'imagination la plus
+préoccupée. À la vue de toutes ces richesses, on eût oublié la veille,
+le jour et le lendemain. Mais mon esprit était, à dix ans de là, fixé
+obstinément sur une seule pensée qu'un rêve avait clouée dans mon
+cerveau.
+
+Mon oeil devint fixe. Tout ce splendide panorama s'effaça peu à peu dans
+la vacuité de mon regard. Bientôt je ne vis plus rien de ce qui
+existait. La réalité disparut; puis, au milieu de ce vide nuageux, comme
+sous la baguette d'une fée, se dessina un salon aux lambris blancs, dans
+l'enfoncement duquel, assise devant un piano où ses doigts erraient
+négligemment, se tenait une femme inspirée et pensive à la fois, une
+muse et une sainte. Je reconnus cette femme, et je murmurai comme si
+elle eût pu m'entendre:
+
+--Je vous salue, Marie, pleine de grâces, mon esprit est avec vous.
+
+Puis, n'essayant plus de résister à cet ange aux ailes blanches qui, me
+ramenant aux jours de ma jeunesse, et comme une vision charmante, me
+montrait cette chaste figure de jeune fille, de jeune femme et de mère,
+je me laissai emporter au courant de ce fleuve qu'on appelle la mémoire,
+et qui remonte le passé au lieu de descendre vers l'avenir.
+
+Alors je fus pris de ce sentiment si égoïste, et par conséquent si
+naturel à l'homme, qui le pousse à ne point garder sa pensée à lui seul,
+à doubler l'étendue de ses sensations en les communiquant, et à verser
+enfin dans une autre âme la liqueur douce ou amère qui remplit son âme.
+
+Je pris une plume et j'écrivis:
+
+«À bord du _Véloce_, en vue de Carthage et de Tunis, le 4 décembre 1846.
+
+«Madame,
+
+«En ouvrant une lettre datée de Carthage et de Tunis, vous vous
+demanderez qui peut vous écrire d'un pareil endroit, et vous espérerez
+recevoir un autographe de Régulus ou de Louis IX. Hélas! madame, celui
+qui met de si loin son humble souvenir à vos pieds n'est ni un héros ni
+un saint, et s'il a jamais eu quelque ressemblance avec l'évêque
+d'Hippone, dont il y a trois jours il visitait le tombeau, ce n'est qu'à
+la première partie de la vie de ce grand homme que cette ressemblance
+peut être applicable. Il est vrai que, comme lui, il peut racheter cette
+première partie de la vie par la seconde. Mais il est déjà bien tard,
+pour faire pénitence, et selon toute probabilité, il mourra comme il a
+vécu, n'osant pas même laisser après lui ses confessions, qui, à la
+rigueur, peuvent se laisser raconter, mais qui ne peuvent guère se lire.
+
+«Vous avez déjà couru à la signature, n'est-ce pas, madame, et vous
+savez à qui vous avez affaire; de sorte que maintenant vous vous
+demandez comment, entre ce magnifique lac qui est le tombeau d'une ville
+et le pauvre monument qui est le sépulcre d'un roi, l'auteur des
+_Mousquetaires_ et de _Monte-Cristo_ a songé à vous écrire, à vous
+justement, quand à Paris, à votre porte, il demeure quelquefois un an
+tout entier sans aller vous voir.
+
+«D'abord, madame, Paris est Paris, c'est-à-dire une espèce de tourbillon
+où l'on perd la mémoire de toutes choses, au milieu du bruit que fait le
+monde en courant et la terre en tournant. À Paris, voyez-vous, je vais
+comme le monde et comme la terre; je cours et je retourne, sans compter
+que, lorsque je ne tourne ni ne cours, j'écris. Mais alors, madame,
+c'est autre chose, et, quand j'écris, je ne suis déjà plus si séparé de
+vous que vous le pensez, car vous êtes une de ces rares personnes pour
+lesquelles j'écris, et il est bien extraordinaire que je ne me dise pas
+lorsque j'achève un chapitre dont je suis content ou un livre qui est
+bien venu: Marie Nodier, cet esprit rare et charmant, lira cela; et je
+suis fier, madame, car j'espère qu'après que vous aurez lu ce que je
+viens d'écrire, je grandirai peut-être encore de quelques lignes dans
+votre pensée.
+
+«Tant il y a, madame, pour en revenir à ma pensée, que cette nuit j'ai
+rêvé, je n'ose pas dire à vous, mais de vous, oubliant la houle qui
+balançait un gigantesque bâtiment à vapeur que le gouvernement me prête,
+et sur lequel je donne l'hospitalité à un de vos amis et à un de vos
+admirateurs, à Boulanger et à mon fils, sans compter Giraud, Maquet,
+Chancel et Desbarolles, qui se rangent au nombre de vos connaissances;
+tant il y a, disais-je, que je me suis endormi sans songer à rien, et
+comme je suis presque dans le pays des Mille et Une Nuits, un génie m'a
+visité et m'a fait entrer dans un rêve dont vous avez été la reine. Le
+lieu où il m'a conduit, ou plutôt ramené, madame, était bien mieux qu'un
+palais, était bien mieux qu'un royaume; c'était cette bonne et
+excellente maison de l'Arsenal au temps de sa joie et de son bonheur,
+quand notre bien-aimé Charles en faisait les honneurs avec toute la
+franchise de l'hospitalité antique, et notre bien respectée Marie avec
+toute la grâce de l'hospitalité moderne.
+
+«Ah! croyez bien, madame, qu'en écrivant ces lignes, je viens de laisser
+échapper un bon gros soupir. Ce temps a été un heureux temps pour moi.
+Votre esprit charmant en donnait à tout le monde, et quelquefois, j'ose
+le dire, à moi plus qu'à tout autre. Vous voyez que c'est un sentiment
+égoïste qui me rapproche de vous. J'empruntais quelque chose à votre
+adorable gaieté, comme le caillou du poète Saadi empruntait une part du
+parfum de la rose.
+
+«Vous rappelez-vous le costume d'archer de Paul? vous rappelez-vous les
+souliers jaunes de Francisque Michel? vous rappelez-vous mon fils en
+débardeur? vous rappelez-vous cet enfoncement où était le piano et où
+vous chantiez _Lazzara_, cette merveilleuse mélodie, que vous m'avez
+promise et que, soit dit sans reproches, vous ne m'avez jamais donnée?
+
+«Oh! puisque je fais appel à vos souvenirs, allons plus loin encore:
+vous rappelez-vous Fontaney et Alfred Johannot, ces deux figures voilées
+qui restaient toujours tristes au milieu de nos rires, car il y a dans
+les hommes qui doivent mourir jeunes un vague pressentiment du tombeau?
+Vous rappelez-vous Taylor, assis dans un coin, immobile, muet et rêvant
+dans quel voyage nouveau il pourra enrichir la France d'un tableau
+espagnol, d'un bas-relief grec ou d'un obélisque égyptien? Vous
+rappelez-vous de Vigny, qui, à cette époque, doutait peut-être de sa
+transfiguration et daignait encore se mêler à la foule des hommes? Vous
+rappelez-vous Lamartine, debout devant la cheminée, et laissant rouler
+jusqu'à vos pieds l'harmonie de ses beaux vers? Vous rappelez-vous Hugo
+le regardant et l'écoutant comme Étéocle devait regarder et écouter
+Polynice, seul parmi nous avec le sourire de l'égalité sur les lèvres,
+tandis que madame Hugo, jouant avec ses beaux cheveux, se tenait à demi
+couchée sur le canapé, comme fatiguée de la part de gloire qu'elle
+porte?
+
+«Puis, au milieu de tout cela, votre mère, si simple, si bonne, si
+douce; votre tante, madame de Tercy, si spirituelle et si bienveillante;
+Dauzats, si fantasque, si hâbleur, si verbeux; Barye, si isolé au milieu
+du bruit, que sa pensée semble toujours envoyée par son corps à la
+recherche d'une des sept merveilles du monde; Boulanger, aujourd'hui si
+mélancolique, demain si joyeux, toujours si grand peintre, toujours si
+grand poète, toujours si bon ami dans sa gaieté comme dans sa tristesse;
+puis enfin cette petite fille se glissant entre les poètes, les
+peintres, les musiciens, les grands hommes, les gens d'esprit et les
+savants, cette petite fille que je prenais dans le creux de ma main et
+que je vous offrais comme une statuette de Barre ou de Pradier? Oh! mon
+Dieu! qu'est devenu tout cela, madame?
+
+«Le seigneur a soufflé sur la clef de voûte, et l'édifice magique s'est
+écroulé, et ceux qui le peuplaient se sont enfuis, et tout est désert à
+cette même place où tout était vivant, épanoui, florissant.
+
+«Fontaney et Alfred Johannot sont morts, Taylor a renoncé aux voyages,
+de Vigny s'est fait invisible, Lamartine est député, Hugo pair de
+France, et Boulanger, mon fils et moi sommes à Carthage d'où je vous
+vois, madame, en poussant ce bon gros soupir dont je vous parlais tout à
+l'heure, et malgré le vent qui emporte comme un nuage la fumée mouvante
+de notre bâtiment, ne rattrapera jamais ces chers souvenirs que le temps
+aux ailes sombres entraîne silencieusement dans la brume grisâtre du
+passé.
+
+«Ô printemps, jeunesse de l'année! ô jeunesse, printemps de la vie!
+
+«Eh bien! voilà le monde évanoui qu'un rêve m'a rendu, cette nuit, aussi
+brillant, aussi visible, mais en même temps, hélas! aussi impalpable que
+ces atomes qui dansent au milieu d'un rayon de soleil infiltré dans une
+chambre sombre par l'ouverture d'un contrevent entrebâillé.
+
+«Et maintenant, madame, vous ne vous étonnez plus de cette lettre,
+n'est-ce pas? Le présent chavirerait sans cesse s'il n'était maintenu en
+équilibre par le poids de l'espérance et le contrepoids des souvenirs,
+et malheureusement ou heureusement peut-être, je suis de ceux chez
+lesquels les souvenirs l'emportent sur les espérances.
+
+«Maintenant parlons d'autre chose; car il est permis d'être triste, mais
+à la condition qu'on n'embrunira pas les autres de sa tristesse. Que
+fait mon ami Boniface? Ah! j'ai, il y a huit ou dix jours, visité une
+ville qui lui vaudra bien des pensums quand il trouvera son nom dans le
+livre de ce méchant usurier qu'on nomme Salluste. Cette ville, c'est
+Constantine, la vieille Cirta, merveille bâtie en haut d'un rocher, sans
+doute par une race d'animaux fantastiques ayant des ailes d'aigle et des
+mains d'homme comme Hérodote et Levaillant, ces deux grands voyageurs,
+en ont vu.
+
+«Puis, nous avons passé un peu à Utique et beaucoup à Bizerte. Giraud a
+fait dans cette dernière ville le portrait d'un notaire turc, et
+Boulanger de son maître clerc. Je vous les envoie, madame, afin que vous
+puissiez les comparer aux notaires et aux maîtres clercs de Paris. Je
+doute que d'avantage reste à ces derniers.
+
+«Moi, j'y suis tombé à l'eau en chassant les flamants et les cygnes,
+accident qui, dans la Seine, gelée probablement à cette heure, aurait pu
+avoir des suites fâcheuses, mais qui, dans le lac de Caton, n'a eu
+d'autre inconvénient que de me faire prendre un bain tout habillé, et
+cela au grand étonnement d'Alexandre, de Giraud et du gouverneur de la
+ville, qui du haut d'une terrasse suivaient notre barque des yeux, et
+qui ne pouvaient comprendre un événement qu'ils attribuaient à un acte
+de ma fantaisie et qui n'était que la perte de mon centre de gravité.
+
+«Je m'en suis tiré comme les cormorans dont je vous parlais tout à
+l'heure, madame; comme eux j'ai disparu, comme eux je suis revenu sur
+l'eau! seulement, je n'avais pas, comme eux, un poisson dans le bec.
+
+«Cinq minutes après je n'y pensais plus, et j'étais sec comme M. Valéry,
+tant le soleil a mis de complaisance à me caresser.
+
+«Oh! je voudrais, partout où vous êtes, madame, conduire un rayon de ce
+beau soleil, ne fût-ce que pour faire éclore sur votre fenêtre une
+touffe de myosotis.
+
+«Adieu, madame; pardonnez-moi cette longue lettre; je ne suis pas
+coutumier de la chose, et, comme l'enfant qui se défendait d'avoir fait
+le monde, je vous promets que je ne le ferai plus; mais aussi pourquoi
+le concierge du ciel a-t-il laissé ouverte cette porte d'ivoire par
+laquelle sortent les songes dorés?
+
+«Veuillez agréer, madame, l'hommage de mes sentiments les plus
+respectueux. «ALEXANDRE DUMAS.
+
+«Je serre bien cordialement la main de Jules.»
+
+Maintenant, à quel propos cette lettre tout intime? C'est que, pour
+raconter à mes lecteurs l'histoire de la femme au collier de velours, il
+me fallait leur ouvrir les portes de l'Arsenal, c'est-à-dire de la
+demeure de Charles Nodier.
+
+Et maintenant que cette porte m'est ouverte par la main de sa fille, et
+que par conséquent nous sommes sûrs d'être les bienvenus, «Qui m'aime me
+suive».
+
+À l'extrémité de Paris, faisant suite au quai des Célestins, adossé à la
+rue Morland, et dominant la rivière, s'élève un grand bâtiment sombre et
+triste d'aspect nommé l'Arsenal.
+
+Une partie du terrain sur lequel s'étend cette lourde bâtisse
+s'appelait, avant le creusement des fossés de la ville, le
+Champ-au-Plâtre. Paris, un jour qu'il se préparait à la guerre, acheta
+le champ et fit construire des granges pour y placer son artillerie.
+
+Vers 1533, François Ier s'aperçut qu'il manquait de canons et eut l'idée
+d'en faire fondre. Il emprunta donc une de ces granges à sa bonne ville,
+avec promesse bien entendu de la rendre dès que la fonte serait achevée;
+puis, sous prétexte d'accélérer le travail, il en emprunta une seconde,
+puis une troisième, toujours avec la même promesse; puis, en vertu du
+proverbe qui dit que ce qui est bon à prendre est bon à garder il garda
+sans façon les trois granges empruntées.
+
+Vingt ans après, le feu prit à une vingtaine de milliers de poudre qui
+s'y trouvaient enfermés. L'explosion fut terrible; Paris trembla comme
+tremble Catane les jours où Encelade se remue. Des pierres furent
+lancées jusqu'au bout du faubourg Saint-Marceau; les roulements de ce
+terrible tonnerre allèrent ébranler Melun. Les maisons du voisinage
+oscillèrent un instant, comme si elles étaient ivres, puis
+s'affaissèrent sur elles-mêmes. Les poissons périrent dans la rivière,
+tués par cette commotion inattendue; enfin, trente personnes, enlevées
+par l'ouragan de flammes, retombèrent en lambeaux: cent cinquante furent
+blessées. D'où venait ce sinistre? Quelle était la cause de ce malheur?
+On l'ignora toujours: et, en vertu de cette ignorance, on l'attribua aux
+protestants.
+
+Charles IX fit reconstruire sur un plus vaste plan les bâtiments
+détruits. C'était un bâtisseur que Charles IX: il faisait sculpter le
+Louvre, tailler la fontaine des Innocents par Jean Goujon, qui y fut
+tué, comme chacun sait, par une balle perdue. Il eût certainement mis
+fin à tout, le grand artiste et le grand poète, si Dieu, qui avait
+certains comptes à lui demander à propos du 24 août 1572, ne l'eût
+rappelé.
+
+Ses successeurs reprirent les constructions où il les avait laissées, et
+les continuèrent. Henri III fit sculpter, en 1584, la porte qui fait
+face au quai des Célestins: elle était accompagnée de colonnes en forme
+de canons et sur la table de marbre qui la surmontait, on lisait ce
+distique de Nicolas Bourbon, que Santeuil demandait à acheter au prix de
+la potence:
+
+ _Aetna hic Henrico vulcania tela minestrat._
+ _Tela giganteos debellatura furores._
+
+Ce qui veut dire en français:
+
+«L'Etna prépare ici les traits avec lesquels Henri doit foudroyer la
+fureur des géants.»
+
+Et, en effet, après avoir foudroyé les géants de la Ligue, Henri planta
+ce beau jardin qu'on y voit sur les cartes du temps de Louis XIII,
+tandis que Sully y établissait son ministère et faisait peindre et dorer
+les beaux salons qui font encore aujourd'hui la bibliothèque de
+l'Arsenal.
+
+En 1823, Charles Nodier fut appelé à la direction de cette bibliothèque,
+et quitta la rue de Choiseul, où il demeurait, pour s'établir dans son
+nouveau logement.
+
+C'était un homme adorable que Nodier; sans un vice, mais plein de
+défauts, de ces défauts charmants qui font l'originalité de l'homme de
+génie, prodigue, insouciant, flâneur, flâneur comme Figaro était
+paresseux! avec délices.
+
+Nodier savait à peu près tout ce qu'il était donné à l'homme de savoir;
+d'ailleurs, Nodier avait le privilège de l'homme de génie; quand il ne
+savait pas il inventait, et ce qu'il inventait était bien autrement
+ingénieux, bien autrement coloré, bien autrement probable que la
+réalité.
+
+D'ailleurs, plein de systèmes, paradoxal, avec enthousiasme, mais pas le
+moins du monde propagandiste, c'était pour lui-même que Nodier était
+paradoxal, c'était pour lui seul que Nodier se défaisait des systèmes;
+ses systèmes adoptés, ses paradoxes reconnus, il en eût changé, et s'en
+fût immédiatement fait d'autres.
+
+Nodier était l'homme de Térence, à qui rien d'humain n'est étranger. Il
+aimait pour le bonheur d'aimer: il aimait comme le soleil luit, comme
+l'eau murmure, comme la fleur parfume. Tout ce qui était bon, tout ce
+qui était beau, tout ce qui était grand lui était sympathique; dans le
+mauvais même, il cherchait ce qu'il y avait de bon, comme, dans la
+plante vénéneuse, le chimiste, du sein du poison même, tire un remède
+salutaire.
+
+Combien de fois Nodier avait-il aimé? c'est ce qu'il lui eût été
+impossible de dire à lui-même; d'ailleurs, le grand poète qu'il était!
+il confondait toujours le rêve avec la réalité. Nodier avait caressé
+avec tant d'amour les fantaisies de son imagination, qu'il avait fini
+par croire à leur existence. Pour lui, _Thérèse Aubert_, la _Fée aux
+miettes_, _Inès de las Sierras,_ avaient existé. C'étaient ses filles,
+comme Marie; c'étaient les soeurs de Marie; seulement, madame Nodier
+n'avait été pour rien dans leur création; comme Jupiter, Nodier avait
+tiré toutes ces Minerves-là de son cerveau.
+
+Mais ce n'étaient pas seulement des créatures humaines, ce n'étaient pas
+seulement des filles d'Ève et des fils d'Adam que Nodier animait, de son
+souffle créateur. Nodier avait inventé un animal, il l'avait baptisé.
+Puis, il l'avait de sa propre autorité, sans s'inquiéter de ce que Dieu
+en dirait, doté de la vie éternelle.
+
+Cet animal c'était le taratantaleo.
+
+Vous ne connaissez pas le taratantaleo, n'est-ce pas? ni moi non plus;
+mais Nodier le connaissait, lui; Nodier le savait par coeur. Il vous
+racontait les moeurs, les habitudes, les caprices du taratantaleo. Il
+vous eût raconté ses amours si, du moment où il s'était aperçu que le
+taratantaleo portait en lui le principe de la vie éternelle, il ne l'eût
+condamné au célibat, la reproduction étant inutile là où existe la
+résurrection.
+
+Comment Nodier avait-il découvert le taratantaleo?
+
+Je vais vous le dire.
+
+À dix-huit ans, Nodier s'occupait d'entomologie. La vie de Nodier s'est
+divisée en six phases différentes:
+
+D'abord, il fit de l'histoire naturelle: la _Bibliographie
+entomologique_;
+
+Puis de la linguistique: le _Dictionnaire des Onomatopées_;
+
+Puis de la politique: la _Napoléone_;
+
+Puis de la philosophie religieuse: les _Méditations du cloître_;
+
+Puis des poésies: les _Essais d'un jeune barde_;
+
+Puis du roman: _Jean Sbogar_, _Smarra_, _Trilby_, le _Peintre de
+Salzbourg_, _Mademoiselle de Marsan_, _Adèle_, le _Vampire_, le _Songe
+d'or_, les _Souvenirs de Jeunesse_, le _Roi de Bohême et ses sept
+châteaux_, les _Fantaisies du docteur Néophobus_, et mille choses
+charmantes encore que vous connaissez, que je connais, et dont le nom ne
+se retrouve pas sous ma plume.
+
+Nodier en était donc à la première phase de ses travaux; Nodier
+s'occupait d'entomologie, Nodier demeurait au sixième,--un étage plus
+haut que Béranger ne loge le poète. Il faisait des expériences au
+microscope sur les infiniment petits, et, bien avant Raspail, il avait
+découvert tout un monde d'animalcules invisibles. Un jour, après avoir
+soumis à l'examen l'eau, le vin, le vinaigre, le fromage, le pain, tous
+les objets enfin sur lesquels on fait habituellement des expériences, il
+prit un peu de sable mouillé dans la gouttière, et le posa dans la cage
+de son microscope, puis il appliqua son oeil sur la lentille.
+
+Alors il vit se mouvoir un animal étrange, ayant la forme d'un
+vélocipède, armé de deux roues qu'il agitait rapidement. Avait-il une
+rivière à traverser? ses roues lui servaient comme celles d'un bateau à
+vapeur; avait-il un terrain sec à franchir? ses roues lui servaient
+comme celles d'un cabriolet. Nodier le regarda, le détailla, le dessina,
+l'analysa si longtemps, qu'il se souvint tout à coup qu'il oubliait un
+rendez-vous, et qu'il se sauva, laissant là son microscope, sa pincée de
+sable, et le taratantaleo dont elle était le monde.
+
+Quand Nodier rentra, il était tard; il était fatigué, il se coucha, et
+dormit comme on dort à dix-huit ans. Ce fut donc le lendemain seulement,
+en ouvrant les yeux, qu'il pensa à la pincée de sable, au microscope et
+au taratantaleo.
+
+Hélas! pendant la nuit le sable avait séché, et le pauvre taratantaleo,
+qui sans doute avait besoin d'humidité pour vivre, était mort, son petit
+cadavre était couché sur le côté, ses roues étaient immobiles. Le bateau
+à vapeur n'allait plus, le vélocipède était arrêté.
+
+Mais, tout mort qu'il était, l'animal n'en était pas moins une curieuse
+variété des éphémères, et son cadavre méritait d'être conservé aussi
+bien que celui d'un mammouth ou d'un mastodonte; seulement, il fallait
+prendre, on le comprend, des précautions bien autrement grandes pour
+manier un animal cent fois plus petit qu'un citron, qu'il n'en faut
+prendre pour changer de place un animal dix fois gros comme un éléphant.
+
+Ce fut donc avec la barbe d'une plume que Nodier transporta sa pincée de
+sable de la cage de son microscope dans une petite boîte de carton,
+destinée à devenir le sépulcre du taratantaleo.
+
+Il se promettait de faire voir ce cadavre au premier savant qui se
+hasarderait à monter ses six étages.
+
+Il y a tant de choses auxquelles on pense à dix-huit ans, qu'il est bien
+permis d'oublier le cadavre d'un éphémère. Nodier oublia pendant trois
+mois, dix mois, un an peut-être, le cadavre du taratantaleo.
+
+Puis, un jour, la boîte lui tomba sous la main. Il voulut voir quel
+changement un an avait produit sur son animal. Le temps était couvert,
+il tombait une grosse pluie d'orage. Pour mieux voir, il approcha le
+microscope de la fenêtre, et vida dans la cage le contenu de la petite
+boîte.
+
+Le cadavre était toujours immobile et couché sur le sable; seulement le
+temps, qui a tant de prise sur les colosses, semblait avoir oublié
+l'infiniment petit.
+
+Nodier regardait donc son éphémère, quand tout à coup une goutte de
+pluie, chassée par le vent, tombe dans la cage du microscope et humecte
+la pincée de sable.
+
+Alors, au contact de cette fraîcheur vivifiante, il semble à Nodier que
+son taratantaleo se ranime, qu'il remue une antenne, puis l'autre; qu'il
+fait tourner une de ses roues, qu'il fait tourner ses deux roues, qu'il
+reprend son centre de gravité, que ses mouvements se régularisent, qu'il
+vit enfin.
+
+Le miracle de la résurrection vient de s'accomplir, non pas au bout de
+trois jours, mais au bout d'un an.
+
+Dix fois Nodier renouvela la même épreuve, dix fois le sable sécha et le
+taratantaleo mourut, dix fois le sable fut humecté et dix fois le
+taratantaleo ressuscita.
+
+Ce n'était pas un éphémère que Nodier avait découvert, c'était un
+immortel, selon toute probabilité, son taratantaleo avait vu le Déluge
+et devait assister au Jugement dernier.
+
+Malheureusement, un jour que Nodier, pour la vingtième fois peut-être,
+s'apprêtait à renouveler son expérience, un coup de vent emporta le
+sable séché, et, avec le sable, le cadavre du phénoménal taratantaleo.
+
+Nodier reprit bien des pincées de sable mouillé sur sa gouttière et
+ailleurs, mais ce fut inutilement, jamais il ne retrouva l'équivalent de
+ce qu'il avait perdu: le taratantaleo était le seul de son espèce, et,
+perdu pour tous les hommes, il ne vivait plus que dans les souvenirs de
+Nodier.
+
+Mais aussi là vivait-il de manière à ne jamais s'en effacer.
+
+Nous avons parlé des défauts de Nodier; son défaut dominant, aux yeux de
+madame Nodier du moins, c'était sa bibliomanie; ce défaut, qui faisait
+le bonheur de Nodier, faisait le désespoir de sa femme.
+
+C'est que tout l'argent que Nodier gagnait passait en livres.
+
+Combien de fois Nodier, sorti pour aller chercher deux ou trois cents
+francs absolument nécessaires à la maison, rentra-t-il avec un volume
+rare, avec un exemplaire unique!
+
+L'argent était resté chez Techener ou Guillemot.
+
+Madame Nodier voulait gronder; mais Nodier tirait son volume de sa
+poche, il l'ouvrait, le fermait, le caressait, montrait à sa femme une
+faute d'impression qui faisait l'authenticité du livre, et cela tout en
+disant:
+
+--Songe donc, ma bonne amie, que je retrouverai trois cents francs,
+tandis qu'un pareil livre, hum! un pareil livre, hum! un pareil livre
+est introuvable; demande plutôt à Pixérécourt.
+
+Pixérécourt, c'était la grande admiration de Nodier, qui a toujours
+adoré le mélodrame. Nodier appelait Pixérécourt le Corneille des
+boulevards.
+
+Presque tous les matins, Pixérécourt venait rendre visite à Nodier.
+
+Le matin, chez Nodier, était consacré aux visites des bibliophiles.
+C'était là que se réunissaient le marquis de Ganay, le marquis de
+Château-Giron, le marquis de Chalabre, le comte de Labédoyère, Bérard,
+l'homme des Elzévirs, qui, dans ses moments perdus, refit la Charte de
+1830; le bibliophile Jacob, le savant Weiss de Besançon, l'universel
+Peignot de Dijon; enfin les savants étrangers qui, aussitôt leur arrivée
+à Paris, se faisaient présenter ou se présentaient seuls à ce cénacle,
+dont la réputation était européenne.
+
+Là on consultait Nodier, l'oracle de la réunion; là on lui montrait des
+livres; là on lui demandait des notes: c'était sa distraction favorite.
+Quant aux savants de l'Institut, ils ne venaient guère à ces réunions;
+ils voyaient Nodier avec jalousie. Nodier associait l'esprit et la
+poésie à l'érudition, et c'était un tort que l'Académie des sciences ne
+pardonne pas plus que l'Académie française.
+
+Puis Nodier raillait souvent, Nodier mordait quelquefois. Un jour il
+avait fait _le Roi de Bohême et ses sept châteaux_; cette fois-là, il
+avait emporté la pièce. On crut Nodier à tout jamais brouillé avec
+l'Institut. Pas du tout; l'Académie de Tombouctou fit entrer Nodier à
+l'Académie française.
+
+On se doit quelque chose entre soeurs.
+
+Après deux ou trois heures d'un travail toujours facile; après avoir
+couvert dix ou douze pages de papier de six pouces de haut sur quatre de
+large, à peu près d'une écriture lisible, régulière, sans rature aucune,
+Nodier sortait.
+
+Une fois sorti, Nodier rôdait à l'aventure, suivant néanmoins presque
+toujours la ligne des quais, mais passant et repassant la rivière, selon
+la situation topographique des étalagistes; puis des étalagistes, il
+entrait dans les boutiques de libraires, et des boutiques de libraires
+dans les magasins de relieurs.
+
+C'est que Nodier se connaissait non seulement en livres, mais en
+couvertures. Les chefs-d'oeuvre de Gaseon sous Louis XIII, de Desseuil
+sous Louis XIV, de Pasdeloup sous Louis XV et de Derome sous Louis XV et
+Louis XVI, lui étaient si familiers, que, les yeux fermés, au simple
+toucher, il les connaissait. C'était Nodier qui avait fait revivre la
+reliure, qui, sous la Révolution et l'Empire, cessa d'être un art; c'est
+lui qui encouragea, qui dirigea les restaurateurs de cet art, le
+Thouvenin, les Bradel, les Niedrée, les Bozonnet et les Legrand.
+Thouvenin, mourant de la poitrine, se levait de son lit d'agonie pour
+jeter un dernier coup d'oeil aux reliures qu'il faisait pour Nodier.
+
+La course de Nodier aboutissait presque toujours chez Crozet ou
+Techener, ces deux beaux-frères réunis par la rivalité, et entre
+lesquels son placide génie venait s'interposer. Là, il y avait réunion
+de bibliophiles; là, on faisait des échanges; puis, dès que Nodier
+paraissait, c'était un cri; mais, dès qu'il ouvrait la bouche, silence
+absolu. Alors Nodier narrait, Nodier paradoxait _de omni rescibili et
+quibusdam aliis._
+
+Le soir, après le dîner de famille, Nodier travaillait d'ordinaire dans
+la salle à manger, entre trois bougies posées en triangle, jamais plus,
+jamais moins; nous avons dit sur quel papier et de quelle écriture,
+toujours avec des plumes d'oie. Nodier avait horreur des plumes de fer,
+comme, en général, de toutes les inventions nouvelles; le gaz le mettait
+en fureur, la vapeur l'exaspérait; il voyait la fin du monde infaillible
+et prochaine dans la destruction des forêts et dans l'épuisement des
+mines de houille. C'est dans ces fureurs contre le progrès de la
+civilisation que Nodier était resplendissant de verve et foudroyant
+d'entrain.
+
+Vers neuf heures et demie du soir, Nodier sortait; cette fois, ce
+n'était plus la ligne des quais qu'il suivait, c'était celle des
+boulevards; il entrait à la Porte-Saint-Martin, à l'Ambigu ou aux
+Funambules, aux Funambules de préférence. C'est Nodier qui a divinisé
+Debureau; pour Nodier, il n'y avait que trois acteurs au monde:
+Debureau, Potier et Talma; Potier et Talma étaient morts, mais Debureau
+restait et consolait Nodier de la perte des deux autres.
+
+Tous les dimanches, Nodier déjeunait chez Pixérécourt. Là, il retrouvait
+ses visiteurs: le bibliophile Jacob, roi tant que Nodier n'était pas là,
+vice-roi quand Nodier paraissait; le marquis de Ganay, le marquis de
+Chalabre.
+
+Le marquis de Ganay, esprit changeant, amateur capricieux, amoureux d'un
+livre comme un roué du temps de la Régence était amoureux d'une femme,
+pour l'avoir; puis, quand il l'avait, fidèle un mois, non pas fidèle,
+enthousiaste, le portant sur lui, et arrêtant ses amis pour le leur
+montrer; le mettant sous son oreiller le soir, et se réveillant la nuit,
+rallumant sa bougie pour le regarder, mais ne le lisant jamais; toujours
+jaloux des livres de Pixérécourt, que Pixérécourt refusait de lui vendre
+à quelque prix que ce fût; se vengeant de son refus en achetant, à la
+vente de madame de Castellane, un autographe que Pixérécourt
+ambitionnait depuis dix ans.
+
+--N'importe! disait Pixérécourt furieux, je l'aurai.
+
+--Quoi? demandait le marquis de Ganay.
+
+--Votre autographe.
+
+--Et quand cela?
+
+--À votre mort, parbleu!
+
+Et Pixérécourt eût tenu sa parole si le marquis de Ganay n'eût jugé à
+propos de survivre à Pixérécourt.
+
+Quant au marquis de Chalabre, il n'ambitionnait qu'une chose: c'était
+une Bible que personne n'eût, mais aussi il l'ambitionnait ardemment. Il
+tourmenta tant Nodier pour que Nodier lui indiquât un exemplaire unique,
+que Nodier finit par faire mieux encore que ne désirait le marquis de
+Chalabre: il lui indiqua un exemplaire qui n'existait pas.
+
+Aussitôt le marquis de Chalabre se mit à la recherche de cet exemplaire.
+
+Jamais Christophe Colomb ne mit plus d'acharnement à découvrir
+l'Amérique. Jamais Vasco de Gama ne mit plus de persistance à retrouver
+l'Inde que le marquis de Chalabre à poursuivre sa Bible. Mais l'Amérique
+existait entre le 70e degré de latitude nord et les 53e et 54e de
+latitude sud. Mais l'Inde gisait véritablement en deçà et au-delà du
+Gange, tandis que la Bible du marquis de Chalabre n'était située sous
+aucune latitude, ni ne gisait ni en deçà ni au-delà de la Seine. Il en
+résulta que Vasco de Gama retrouva l'Inde, que Christophe Colomb
+découvrit l'Amérique, mais que le marquis eut beau chercher, du nord au
+sud, de l'orient à l'occident, il ne trouva pas sa Bible.
+
+Plus la Bible était introuvable, plus le marquis de Chalabre mettait
+d'ardeur à la trouver.
+
+Il en avait offert cinq cents francs; il en avait offert mille francs;
+il en avait offert deux mille, quatre mille, dix mille francs. Tous les
+bibliographes étaient sens dessus dessous à l'endroit de cette
+malheureuse Bible. On écrivit en Allemagne et en Angleterre. Néant. Sur
+une note du marquis de Chalabre, on ne se serait pas donné tant de
+peine, et on eût simplement répondu: _Elle n'existe pas_. Mais, sur une
+note de Nodier, c'était autre chose. Si Nodier avait dit: «La Bible
+existe», incontestablement la Bible existait. Le pape pouvait se
+tromper; mais Nodier était infaillible.
+
+Les recherches durèrent trois ans. Tous les dimanches, le marquis de
+Chalabre, en déjeunant avec Nodier chez Pixérécourt, lui disait:
+
+--Eh bien! cette Bible, mon cher Charles....
+
+--Eh bien?
+
+--Introuvable!
+
+--_Quoere et invenies_, répondait Nodier. Et, plein d'une nouvelle
+ardeur, le bibliomane se remettait à chercher, mais ne trouvait pas.
+
+Enfin on apporta au marquis de Chalabre une Bible.
+
+Ce n'était pas la Bible indiquée par Nodier, mais il n'y avait que la
+différence d'un an dans la date; elle n'était pas imprimée à Kehl mais
+elle était imprimée à Strasbourg, il n'y avait que la distance d'une
+lieue; elle n'était pas unique, il est vrai, mais le second exemplaire,
+le seul qui existât, était dans le Liban, au fond d'un monastère druse.
+Le marquis de Chalabre porta la Bible à Nodier et lui demanda son avis:
+
+--Dame! répondit Nodier, qui voyait le marquis prêt à devenir fou s'il
+n'avait pas une Bible, prenez celle-là, mon cher ami, puisqu'il est
+impossible de trouver l'autre.
+
+Le marquis de Chalabre acheta la Bible moyennant la somme de deux mille
+francs, la fit relier d'une façon splendide et la mit dans une cassette
+particulière.
+
+Quand il mourut, le marquis de Chalabre laissa sa bibliothèque, à
+mademoiselle Mars, qui n'était rien moins que bibliomane, pria Merlin de
+classer les livres du défunt et d'en faire la vente. Merlin, le plus
+honnête homme de la terre, entra un jour chez mademoiselle Mars avec
+trente ou quarante mille francs de billets de banque à la main.
+
+Il les avait trouvés dans une espèce de portefeuille pratiqué dans la
+magnifique reliure de cette Bible presque unique.
+
+--Pourquoi, demandai-je à Nodier, avez-vous fait cette plaisanterie au
+pauvre marquis de Chalabre, vous si peu mystificateur?
+
+--Parce qu'il se ruinait, mon ami, et que, pendant les trois ans qu'il a
+cherché sa Bible, il n'a pas pensé à autre chose; au bout de ces trois
+ans il a dépensé deux mille francs, pendant ces trois ans là il en eût
+dépensé cinquante mille.
+
+Maintenant que nous avons montré notre bien-aimé Charles pendant la
+semaine et le dimanche matin, disons ce qu'il était le dimanche depuis
+six heures du soir jusqu'à minuit.
+
+Comment avais-je connu Nodier?
+
+Comme on connaissait Nodier. Il m'avait rendu un service. C'était en
+1827, je venais d'achever _Christine_; je ne connaissais personne dans
+les ministères, personne au théâtre; mon administration, au lieu de
+m'être une aide pour arriver à la Comédie Française, m'était un
+empêchement. J'avais écrit, depuis deux ou trois jours, ce dernier vers,
+qui a été si fort sifflé et si fort applaudi:
+
+«Eh bien... j'en ai pitié, mon père: qu'on l'achève!»
+
+En dessous de ce vers, j'avais écrit le mot FIN: il ne me restait plus
+rien à faire que de lire ma pièce à messieurs les comédiens du roi et à
+être reçu ou refusé par eux.
+
+Malheureusement, à cette époque, le gouvernement de la Comédie-Française
+était, comme le gouvernement de Venise, républicain, mais
+aristocratique, et n'arrivait pas qui voulait près des sérénissimes
+seigneurs du Comité.
+
+Il y avait bien un examinateur chargé de lire les ouvrages des jeunes
+gens qui n'avaient encore rien fait, et qui, par conséquent, n'avaient
+droit à une lecture qu'après examen; mais il existait dans les
+traditions dramatiques de si lugubres histoires de manuscrits attendant
+leur tour de lecture pendant un ou deux ans, et même trois ans, que moi,
+familier du Dante et de Milton, je n'osais point affronter ces limbes,
+tremblant que ma pauvre _Christine_ n'allât augmenter tout simplement le
+nombre de:
+
+ _Questi sciaurati che mai non fur vivi._
+
+J'avais entendu parler de Nodier comme protecteur-né de tout poète à
+naître. Je lui demandai un mot d'introduction près du baron Taylor. Il
+me l'envoya. Huit jours après j'avais lecture au Théâtre-Français, et
+j'étais à peu près reçu.
+
+Je dis à peu près, parce qu'il y avait dans _Christine_, relativement au
+temps où nous vivions, c'est-à-dire à l'an de grâce 1827, de telles
+énormités littéraires, que messieurs les comédiens ordinaires du roi
+n'osèrent me recevoir d'emblée, et subordonnèrent leur opinion à celle
+de M. Picard, auteur de _la Petite Ville_.
+
+M. Picard était un des oracles du temps.
+
+Firmin me conduisit chez M. Picard. M. Picard me reçut dans une
+bibliothèque garnie de toutes les éditions de ses oeuvres et ornée de
+son buste. Il prit mon manuscrit, me donna rendez-vous à huit jours, et
+nous congédia.
+
+Au bout de huit jours, heure pour heure, je me présentai à la porte de
+M. Picard. M. Picard m'attendait évidemment; il me reçut avec le sourire
+de Rigobert dans _Maison à vendre_.
+
+--Monsieur, me dit-il en me tendant mon manuscrit proprement roulé,
+avez-vous quelque moyen d'existence? Le début n'était pas encourageant.
+
+--Oui, monsieur, répondis-je; j'ai une petite place chez monsieur le duc
+d'Orléans.
+
+--Eh bien! mon enfant, fit-il en me mettant affectueusement mon rouleau
+entre les deux mains et en me prenant les mains du même coup, allez à
+votre bureau.
+
+Et, enchanté d'avoir fait un mot, il se frotta les mains en m'indiquant
+du geste que l'audience était terminée.
+
+Je n'en devais pas moins un remerciement à Nodier. Je me présentai à
+l'Arsenal. Nodier me reçut, comme il recevait, avec un sourire aussi....
+Mais il y a sourire et sourire, comme dit Molière.
+
+Peut-être oublierai-je un jour le sourire de Picard, mais je n'oublierai
+jamais celui de Nodier.
+
+Je voulus prouver à Nodier que je n'étais pas tout à fait aussi indigne
+de sa protection qu'il eût pu le croire d'après la réponse que Picard
+m'avait faite. Je lui laissai mon manuscrit. Le lendemain, je reçus une
+lettre charmante, qui me rendait tout mon courage, et qui m'invitait aux
+soirées de l'Arsenal.
+
+Ces soirées de l'Arsenal, c'était quelque chose de charmant, quelque
+chose qu'aucune plume ne rendra jamais.
+
+Elles avaient lieu le dimanche, et commençaient en réalité à six heures.
+
+À six heures, la table était mise. Il y avait des dîneurs de la
+fondation: Cailleux, Taylor, Francis Wey, que Nodier aimait comme un
+fils; puis, par hasard, un ou deux invités; puis qui voulait.
+
+Une fois admis à cette charmante intimité de la maison, on allait dîner
+chez Nodier à son plaisir. Il y avait toujours deux ou trois couverts
+attendant les convives de hasard. Si ces trois couverts étaient
+insuffisants, on en ajoutait un quatrième, un cinquième, un sixième.
+S'il fallait allonger la table, on l'allongeait. Mais malheur à celui
+qui arrivait le treizième! Celui-là dînait impitoyablement à une petite
+table, à moins qu'un quatorzième ne vînt le relever de sa pénitence.
+
+Nodier avait ses manies: il préférait le pain bis au pain blanc, l'étain
+à l'argenterie, la chandelle à la bougie.
+
+Personne n'y faisait attention que madame Nodier, qui le servait à sa
+guise.
+
+Au bout d'une année ou deux, j'étais un de ces intimes dont je parlais
+tout à l'heure. Je pouvais arriver sans prévenir, à l'heure du dîner; on
+me recevait avec des cris qui ne me laissaient pas de doute sur ma
+bienvenue, et l'on me mettait à table, ou plutôt je me mettais à table
+entre madame Nodier et Marie.
+
+Au bout d'un certain temps, ce qui n'était qu'un point de fait devint un
+point de droit. Arrivais-je trop tard, était-on à table, ma place
+était-elle prise: on faisait un signe d'excuse au convive usurpateur, ma
+place m'était rendue, et, ma foi! se mettait où il pouvait celui que
+j'avais déplacé.
+
+Nodier alors prétendait que j'étais une bonne fortune pour lui, en ce
+que je le dispensais de causer. Mais, si j'étais une bonne fortune pour
+lui, j'étais une mauvaise fortune pour les autres. Nodier était le plus
+charmant causeur qu'il y eût au monde. On avait beau faire à ma
+conversation tout ce qu'on fait à un feu pour qu'il flambe, l'éveiller,
+l'attiser, y jeter cette limaille qui fait jaillir les étincelles de
+l'esprit comme celles de la forge; c'était de la verve, c'était de
+l'entrain, c'était de la jeunesse; mais ce n'était point cette bonhomie,
+ce charme inexprimable, cette grâce infinie, où, comme dans un filet
+tendu, l'oiseleur prend tout, grands et petits oiseaux. Ce n'était pas
+Nodier.
+
+C'était un pis-aller dont on se contentait, voilà tout.
+
+Mais parfois je boudais, parfois je ne voulais pas parler, et, à mon
+refus de parler, il fallait bien, comme il était chez lui, que Nodier
+parlât; alors tout le monde écoutait, petits enfants et grandes
+personnes. C'était à la fois Walter Scott et Perrault, c'était le savant
+aux prises avec le poète, c'était la mémoire en lutte avec
+l'imagination. Non seulement alors Nodier était amusant à entendre, mais
+encore Nodier était charmant à voir. Son long corps efflanqué, ses longs
+bras maigres, ses longues mains pâles, son long visage plein d'une
+mélancolique bonté, tout cela s'harmonisait avec sa parole un peu
+traînante, que modulait sur certains tons ramenés périodiquement un
+accent franc-comtois que Nodier n'a jamais entièrement perdu. Oh! alors
+le récit était chose inépuisable, toujours nouvelle, jamais répétée. Le
+temps, l'espace, l'histoire, la nature, étaient pour Nodier cette bourse
+de Fortunatus d'où Pierre Schlemihl tirait ses mains toujours pleines.
+Il avait connu tout le monde. Danton, Charlotte Corday, Gustave III,
+Cagliostro, Pie VI, Catherine II, le grand Frédéric, que sais-je? Comme
+le comte de Saint-Germain et le taratantaleo, il avait assisté à la
+création du monde et traversé les siècles en se transformant. Il avait
+même, sur cette transformation, une théorie des plus ingénieuses, selon
+Nodier, les rêves n'étaient qu'un souvenir des jours écoulés dans une
+autre planète, une réminiscence de ce qui avait été jadis. Selon Nodier,
+les songes les plus fantastiques correspondaient à des faits accomplis
+autrefois dans Saturne, dans Vénus ou dans Mercure: les images les plus
+étranges n'étaient que l'ombre des formes qui avaient imprimé leurs
+souvenirs dans notre âme immortelle. En visitant pour la première fois
+le Musée fossile du Jardin des Plantes, il s'est écrié, retrouvant des
+animaux qu'il avait vus dans le déluge de Deucalion et de Pyrrha, et
+parfois il lui échappait d'avouer que, voyant la tendance des Templiers
+à la possession universelle, il avait donné à Jacques de Molay le
+conseil de maîtriser son ambition. Ce n'était pas sa faute si
+Jésus-Christ avait été crucifié; seul parmi ses auditeurs, il l'avait
+prévenu des mauvaises intentions de Pilate à son égard. C'était surtout
+le Juif errant que Nodier avait eu l'occasion de rencontrer: la première
+fois à Rome du temps de Grégoire VII; la seconde fois à Paris, la veille
+de la Saint-Barthélemy, et la dernière fois à Vienne en Dauphiné, et sur
+lequel il avait des documents les plus précieux. Et à ce propos il
+relevait une erreur dans laquelle étaient tombés les savants et les
+poètes, et particulièrement Edgar Quinet: ce n'était pas Ahasvérus, qui
+est un nom moitié grec moitié latin, que s'appelait l'homme aux cinq
+sous, c'était Isaac Laquedem: de cela il pouvait en répondre, il tenait
+le renseignement de sa propre bouche. Puis de la politique, de la
+philosophie, de la tradition, il passait à l'histoire naturelle. Oh!
+comme dans cette scène Nodier distançait Hérodote, Pline, Marco Polo,
+Buffon et Lacépède! Il avait connu des araignées près desquelles
+l'araignée de Pélisson n'était qu'une drôlesse; il avait fréquenté des
+crapauds près desquels Mathusalem n'était qu'un enfant; enfin il avait
+été en relation avec des caïmans près desquels la tarasque n'était qu'un
+lézard.
+
+Aussi il tombait à Nodier de ces hasards comme il n'en tombe qu'aux
+hommes de génie. Un jour qu'il cherchait des lépidoptères, c'était
+pendant son séjour en Styrie, pays des roches granitiques et des arbres
+séculaires, il monta contre un arbre afin d'atteindre une cavité qu'il
+apercevait, fourra sa main dans cette cavité, comme il avait l'habitude
+de le faire, et cela assez imprudemment, car un jour il retira d'une
+cavité pareille son bras enrichi d'un serpent qui s'était enroulé à
+l'entour; un jour donc qu'ayant trouvé une cavité il fourrait sa main
+dans cette cavité, il sentit quelque chose de flasque, et de gluant qui
+cédait à la pression de ses doigts. Il ramena vivement sa main à lui, et
+regarda: deux yeux brillaient d'un feu terne au fond de cette cavité.
+Nodier croyait au diable; aussi, en voyant ces deux yeux qui ne
+ressemblaient pas mal aux yeux de braise de Charon, comme dit Dante,
+Nodier commença par s'enfuir, puis il réfléchit, se ravisa, prit une
+hachette, et, mesurant la profondeur du trou, il commença de faire une
+ouverture à l'endroit où il présumait que devait se trouver cet objet
+inconnu. Au cinquième ou sixième coup de hache qu'il frappa, le sang
+coula de l'arbre, ni plus ni moins que, sous l'épée de Tancrède, le sang
+coula de la forêt enchantée du Tasse. Mais ce ne fut pas une belle
+guerrière qui lui apparut, ce fut un énorme crapaud encastré dans
+l'arbre où, sans doute, il avait été emporté par le vent quand il était
+de la taille d'une abeille. Depuis combien de temps était-il là? Depuis
+deux cents ans, trois cents ans, cinq cents ans peut-être. Il avait cinq
+pouces de long sur trois de large.
+
+Une autre fois, c'était en Normandie, du temps où il faisait avec Taylor
+le voyage pittoresque de la France: il entra dans une église à la voûte
+de cette église étaient suspendus une gigantesque araignée et un énorme
+crapaud. Il s'adressa à un paysan pour demander des renseignements sur
+ce singulier couple.
+
+Et voici ce que le vieux paysan lui raconta, après l'avoir mené près
+d'une des dalles de l'église sur laquelle était sculpté un chevalier
+couché dans son armure.
+
+Ce chevalier était un ancien baron, lequel avait laissé dans le pays de
+si méchants souvenirs, que les plus hardis se détournaient afin de ne
+pas mettre le pied sur sa tombe, et cela, non point par respect, mais
+par terreur. Au-dessus de cette tombe, à la suite d'un voeu fait par ce
+chevalier à son lit de mort, une lampe devait brûler nuit et jour, une
+pieuse fondation ayant été faite par le mort qui subvenait à cette
+dépense et bien au-delà.
+
+Un beau jour, ou plutôt une belle nuit, pendant laquelle, par hasard, le
+curé ne dormait pas, il vit de la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur
+celle de l'église, la lampe pâlir et s'éteindre. Il attribua la chose à
+un accident et n'y fit pas cette nuit une grande attention.
+
+Mais, la nuit suivante, s'étant réveillé vers les deux heures du matin,
+l'idée lui vint de s'assurer si la lampe brûlait. Il descendit de son
+lit, s'approcha de la fenêtre, et constata _de visu_ que l'église était
+plongée dans la plus profonde obscurité.
+
+Cet événement, reproduit deux fois en quarante-huit heures, prenait une
+certaine gravité. Le lendemain, au point du jour, le curé fit venir le
+bedeau, et l'accusa tout simplement d'avoir mis l'huile dans sa salade
+au lieu de l'avoir mise dans la lampe. Le bedeau jura ses grands dieux
+qu'il n'en était rien; que tous les soirs, depuis quinze ans qu'il avait
+l'honneur d'être bedeau, il remplissait consciencieusement la lampe, et
+qu'il fallait que ce fût un tour de ce méchant chevalier qui, après
+avoir tourmenté les vivants pendant sa vie, recommençait à les
+tourmenter trois cents ans après sa mort.
+
+Le curé déclara qu'il se fiait parfaitement à la parole du bedeau, mais
+qu'il n'en désirait pas moins assister le soir au remplissage de la
+lampe; en conséquence, à la nuit tombante, en présence du curé, l'huile
+fut introduite dans le récipient, et la lampe allumée; la lampe allumée,
+le curé ferma lui-même la porte de l'église, mit la clef dans sa poche,
+et se retira chez lui.
+
+Puis il prit un bréviaire, s'accommoda près de sa fenêtre dans un grand
+fauteuil, et, les yeux alternativement fixés sur le livre et sur
+l'église, il attendit.
+
+Vers minuit, il vit la lumière qui illuminait les vitraux diminuer,
+pâlir et s'éteindre.
+
+Cette fois, il y avait une cause étrangère, mystérieuse, inexplicable, à
+laquelle le pauvre bedeau ne pouvait avoir aucune part.
+
+Un instant, le curé pensa que des voleurs s'introduisaient dans l'église
+et volaient l'huile. Mais en supposant le méfait commis par des voleurs,
+c'étaient des gaillards bien honnêtes de se borner à voler l'huile,
+quand ils épargnaient les vases sacrés.
+
+Ce n'étaient donc pas des voleurs; c'était donc une autre cause
+qu'aucune de celles qu'on pouvait imaginer, une cause surnaturelle
+peut-être. Le curé résolut de reconnaître cette cause, quelle qu'elle
+fût.
+
+Le lendemain soir, il versa lui-même l'huile pour bien se convaincre
+qu'il n'était pas dupe d'un tour de passe-passe; puis, au lieu de sortir
+comme il l'avait fait la veille, il se cacha dans un confessionnal.
+
+Les heures s'écoulèrent, la lampe éclairait d'une lueur calme et égale:
+minuit sonna....
+
+Le curé crut entendre un léger bruit, pareil à celui d'une pierre qui se
+déplace, puis il vit l'ombre d'un animal avec des pattes gigantesques,
+laquelle ombre monta contre un pilier, courut le long de la corniche,
+apparut un instant à la voûte, descendit le long de la corde, et fit une
+station sur la lampe, qui commença de pâlir, vacilla et s'éteignit.
+
+Le curé se trouva dans l'obscurité la plus complète. Il comprit que
+c'était une expérience à renouveler, en se rapprochant du lieu où se
+passait la scène.
+
+Rien de plus facile: au lieu de se mettre dans le confessionnal qui
+était dans le côté de l'église opposé à la lampe, il n'avait qu'à se
+cacher dans le confessionnal qui était placé à quelques pas d'elle
+seulement.
+
+Tout fut donc fait le lendemain comme la veille; seulement le curé
+changea de confessionnal et se munit d'une lanterne sourde.
+
+Jusqu'à minuit, même calme, même silence, même honnêteté de la lampe à
+remplir ses fonctions. Mais aussi, au dernier coup de minuit, même
+craquement que la veille. Seulement, comme le craquement se produisait à
+quatre pas du confessionnal, les yeux du curé purent immédiatement se
+fixer sur l'emplacement d'où venait le bruit. C'était la tombe du
+chevalier qui craquait.
+
+Puis la dalle sculptée qui recouvrait le sépulcre se souleva lentement,
+et, par l'entrebâillement du tombeau, le curé vit sortir une araignée de
+la taille d'un barbet, avec un poil long de six pouces, des pattes
+longues d'une aune, laquelle se mit incontinent, sans hésitation, sans
+chercher un chemin qu'on voyait lui être familier, à gravir le pilier, à
+courir sur sa corniche, à descendre le long de la corde, et, arrivée là,
+à boire l'huile de la lampe, qui s'éteignit.
+
+Mais alors le curé eut recours à sa lanterne sourde, dont il dirigea les
+rayons vers la tombe du chevalier.
+
+Alors il s'aperçut que l'objet qui la tenait entrouverte était un
+crapaud gros comme une tortue de mer, lequel, en s'enflant, soulevait la
+pierre et donnait passage à l'araignée, qui allait incontinent pomper
+l'huile, qu'elle revenait partager avec son compagnon.
+
+Tous deux vivaient ainsi depuis des siècles dans cette tombe, où ils
+habiteraient probablement encore aujourd'hui si un accident n'eût révélé
+au curé la présence d'un voleur quelconque dans son église.
+
+Le lendemain, le curé avait requis main-forte, on avait soulevé la
+pierre du tombeau, et l'on avait mis à mort l'insecte et le reptile,
+dont les cadavres étaient suspendus au plafond et faisaient foi de cet
+étrange événement.
+
+D'ailleurs, le paysan qui racontait la chose à Nodier était un de ceux
+qui avaient été appelés par le curé pour combattre ces deux commensaux
+de la tombe du chevalier, et comme lui s'était acharné particulièrement
+au crapaud, une goutte de sang de l'immonde animal, qui avait jailli sur
+sa paupière, avait failli le rendre aveugle comme Tobie.
+
+Il en était quitte pour être borgne.
+
+Pour Nodier, les histoires de crapauds ne se bornaient pas là; il y
+avait quelque chose de mystérieux dans la longévité de cet animal qui
+plaisait à l'imagination de Nodier. Aussi toutes les histoires de
+crapauds centenaires ou millénaires, les savait-il; tous les crapauds
+découverts dans des pierres, ou dans des troncs d'arbres, depuis le
+crapaud trouvé en 1756 par le sculpteur Le Prince, à Eretteville, au
+milieu d'une pierre dure où il était encastré, jusqu'au crapaud enfermé
+par Hérifsant, en 1771, dans une case de plâtre, et qu'il retrouva
+parfaitement vivant en 1774, étaient-ils de sa compétence. Quand on
+demandait à Nodier de quoi vivaient les malheureux prisonniers: Ils
+avaient leur peau, répondait-il. Il avait étudié un crapaud petit-maître
+qui avait fait six fois peau neuve dans un hiver, et qui six fois avait
+avalé la vieille. Quant à ceux qui étaient dans des pierres de formation
+primitive, depuis la création du monde, comme le crapaud que l'on trouva
+dans la carrière de Boursick, en Gothie, l'inaction totale dans laquelle
+ils avaient été obligés de demeurer, la suspension de la vie dans une
+température qui ne permettait aucune dissolution et qui ne rendait
+nécessaire la réparation d'aucune perte, l'humidité du lieu, qui
+entretenait celle de l'animal et qui empêchait sa destruction par le
+dessèchement, tout cela paraissait à Nodier des raisons suffisantes à
+une conviction dans laquelle il y avait autant de foi que de science.
+
+D'ailleurs Nodier avait, nous l'avons dit, une certaine humilité
+naturelle, une certaine pente à se faire petit lui-même qui l'entraînait
+vers les petits et les humbles. Nodier bibliophile trouvait parmi les
+livres des chefs-d'oeuvre ignorés, qu'il tirait de la tombe des
+bibliothèques; Nodier philanthrope trouvait parmi les vivants des poètes
+inconnus, qu'il mettait au jour et qu'il conduisait à la célébrité;
+toute injustice, toute oppression le révoltait, et, selon lui, on
+opprimait le crapaud, on était injuste envers lui, on ignorait ou l'on
+ne voulait pas connaître les vertus du crapaud. Le crapaud était bon
+ami; Nodier l'avait déjà prouvé par l'association du crapaud et de
+l'araignée, et, à la rigueur, il le prouvait deux fois en racontant une
+autre histoire de crapaud et de lézard non moins fantastique que la
+première; le crapaud était donc, non seulement bon ami, mais encore bon
+père et bon époux. En accouchant lui-même sa femme, le crapaud avait
+donné aux maris, les premières leçons d'amour conjugal; en enveloppant
+les oeufs de sa famille autour de ses pattes de derrière ou en les
+portant sur son dos, le crapaud avait donné aux chefs de famille la
+première leçon de paternité; quant à cette bave que le crapaud répand ou
+lance même quand on le tourmente, Nodier assurait que c'était la plus
+innocente substance qu'il y eût au monde, et il la préférait à la salive
+de bien des critiques de sa connaissance.
+
+Ce n'était pas que ces critiques ne fussent reçus chez lui comme les
+autres, et ne fussent même bien reçus, mais, peu à peu, ils se
+retiraient d'eux-mêmes, ils ne se sentaient point à l'aise au milieu de
+cette bienveillance qui était l'atmosphère naturelle de l'Arsenal, et à
+travers laquelle ne passait la raillerie que comme passe la luciole au
+milieu de ces belles nuits de Nice et de Florence, c'est-à-dire pour
+jeter une lueur et s'éteindre aussitôt.
+
+On arrivait ainsi à la fin d'un dîner charmant, dans lequel tous les
+accidents, excepté le renversement du sel, excepté un pain posé à
+l'envers, étaient pris du côté philosophique; puis on servait le café à
+table. Nodier était sybarite au fond, il appréciait parfaitement ce
+sentiment de sensualité parfaite qui ne place aucun mouvement, aucun
+déplacement, aucun dérangement entre le dessert et le couronnement du
+dessert. Pendant ce moment de délices asiatiques, madame Nodier se
+levait et allait faire allumer le salon. Souvent moi, qui ne prenais
+point de café, je l'accompagnais. Ma longue taille lui était d'une
+grande utilité pour éclairer le lustre sans monter sur les chaises.
+
+Alors, le salon s'illuminait, car avant le dîner et les jours ordinaires
+on n'était jamais reçu que dans la chambre à coucher de madame Nodier;
+alors le salon s'illuminait et éclairait des lambris peints en blanc
+avec des moulures Louis XV, un ameublement des plus simples, se
+composant de douze fauteuils et d'un canapé en Casimir rouge, de rideaux
+de croisée de même couleur, d'un buste d'Hugo, d'une statue d'Henri IV,
+d'un portrait de Nodier et d'un paysage alpestre de Régnier.
+
+Dans ce salon, cinq minutes après son éclairage, entraient les convives,
+Nodier venant le dernier, appuyé soit au bras de Dauzats, soit au bras
+de Bixio, soit au bras de Francis Wey, soit au mien, Nodier toujours
+soupirant et se plaignant comme s'il n'eût eu que le souffle; alors il
+allait s'étendre dans un grand fauteuil à droite de la cheminée, les
+jambes allongées, les bras pendants, ou se mettre debout devant le
+chambranle, les mollets au feu, le dos à la glace. S'il s'étendait dans
+le fauteuil, tout était dit: Nodier, plongé dans cet instant de
+béatitude que donne le café, voulait jouir en égoïste de lui-même, et
+suivre silencieusement le rêve de son esprit; s'il s'adossait au
+chambranle, c'était autre chose: c'est qu'il allait conter; alors tout
+le monde se taisait, alors se déroulait une de ces charmantes histoires
+de sa jeunesse qui semblent un roman de Longu, une idylle de Théocrite;
+ou quelque sombre drame de la Révolution, dont un champ de bataille de
+la Vendée ou la place de la Révolution était toujours le théâtre; ou
+enfin quelque mystérieuse conspiration de Cadoudal ou d'Oudet, de Staps
+ou de Lahorie; alors ceux qui entraient faisaient silence, saluaient de
+la main, et allaient s'asseoir dans un fauteuil ou s'adosser contre le
+lambris; puis l'histoire finissait, comme finit toute chose. On
+n'applaudissait pas; pas plus qu'on n'applaudit le murmure d'une
+rivière, le chant d'un oiseau; mais, le murmure éteint, mais, le chant
+évanoui, on écoutait encore. Alors Marie, sans rien dire, allait se
+mettre à son piano, et, tout à coup, une brillante fusée de notes
+s'élançait dans les airs comme le prélude d'un feu d'artifice: alors les
+joueurs, relégués dans des coins, se mettaient à des tables et jouaient.
+
+Nodier n'avait longtemps joué qu'à la bataille, c'était son jeu de
+prédilection, et il s'y prétendait d'une force supérieure; enfin, il
+avait fait une concession au siècle et jouait à l'écarté.
+
+Alors Marie chantait des paroles d'Hugo, de Lamartine ou de moi, mises
+en musique par elle; puis, au milieu de ces charmantes mélodies,
+toujours trop courtes, on entendait tout à coup éclore la ritournelle
+d'une contredanse, chaque cavalier courait à sa danseuse, et un bal
+commençait.
+
+Bal charmant dont Marie faisait tous les frais, jetant, au milieu de
+trilles rapides brodés par ses doigts sur les touches du piano, un mot à
+ceux qui s'approchaient d'elle, à chaque traversée, à chaque chaîne des
+dames, à chaque chassé-croisé. À partir de ce moment, Nodier
+disparaissait, complètement oublié, car lui, ce n'était pas un de ces
+maîtres absolus et bougons dont on sent la présence et dont on devine
+l'approche; c'était l'hôte de l'Antiquité, qui s'efface pour faire place
+à celui qu'il reçoit, et qui se contentait d'être gracieux, faible et
+presque féminin.
+
+D'ailleurs Nodier, après avoir disparu un peu, disparaissait bientôt
+tout à fait. Nodier se couchait de bonne heure, ou plutôt on couchait
+Nodier de bonne heure. C'était madame Nodier qui était chargée de ce
+soin. L'hiver elle sortait la première du salon; puis quelquefois, quand
+il n'y avait pas de braise dans la cuisine, on voyait une bassinoire
+passer, s'emplir et entrer dans la chambre à coucher. Nodier suivait la
+bassinoire, et tout était dit.
+
+Dix minutes après, madame Nodier rentrait. Nodier était couché, et
+s'endormait aux mélodies de sa fille, et au bruit des piétinements et
+aux rires des danseurs.
+
+Un jour nous trouvâmes Nodier bien autrement humble que de coutume.
+Cette fois, il était embarrassé, honteux. Nous lui demandâmes avec
+inquiétude ce qu'il avait.
+
+Nodier venait d'être nommé académicien.
+
+Il nous fit ses excuses bien humbles, à Hugo et à moi.
+
+Mais il n'y avait pas de sa faute, l'Académie l'avait nommé au moment où
+il s'y attendait le moins.
+
+C'est que Nodier, aussi savant à lui seul que tous les académiciens
+ensemble, démolissait pierre à pierre le dictionnaire de l'Académie. Il
+racontait que l'Immortel chargé de faire l'article _écrevisse_ lui avait
+un jour montré cet article, en lui demandant ce qu'il en pensait.
+
+L'article était conçu dans ces termes:
+
+«Écrevisse, petit poisson rouge qui marche à reculons.»
+
+--Il n'y a qu'une erreur dans votre définition, répondit Nodier, c'est
+que l'écrevisse n'est pas un poisson, c'est que l'écrevisse n'est pas
+rouge, c'est que l'écrevisse ne marche pas à reculons... le reste est
+parfait.
+
+J'oublie de dire qu'au milieu de tout cela, Marie Nodier s'était mariée,
+était devenue madame Ménessier; mais ce mariage n'avait absolument rien
+changé à la vie de l'Arsenal. Jules était un ami à tous: on le voyait
+venir depuis longtemps dans la maison; il y demeura au lieu d'y venir,
+voilà tout.
+
+Je me trompe, il y eut un grand sacrifice accompli: Nodier vendit sa
+bibliothèque; Nodier aimait ses livres, mais il adorait Marie.
+
+Il faut dire une chose aussi, c'est que personne ne savait faire la
+réputation d'un livre comme Nodier. Voulait-il vendre ou faire vendre un
+livre, il le glorifiait par un article: avec ce qu'il découvrait dedans,
+il en faisait un exemplaire unique. Je me rappelle l'histoire d'un
+volume intitulé _le Zombi du grand Pérou_, que Nodier prétendit être
+imprimé aux colonies, et dont il détruisit l'édition de son autorité
+privée; le livre valait cinq francs, il monta à cent écus.
+
+Quatre fois Nodier vendit ses livres, mais il gardait toujours un
+certain fonds, un noyau précieux à l'aide duquel, au bout de deux ou
+trois ans, il avait reconstruit sa bibliothèque.
+
+Un jour, toutes ces charmantes fêtes s'interrompirent. Depuis un mois ou
+deux, Nodier était plus souffreteux, plus plaintif. Au reste, l'habitude
+qu'on avait d'entendre plaindre Nodier faisait qu'on n'attachait pas une
+grande attention à ses plaintes. C'est qu'avec le caractère de Nodier il
+était assez difficile de séparer le mal réel d'avec les souffrances
+chimériques. Cependant, cette fois, il s'affaiblissait visiblement. Plus
+de flâneries sur les quais, plus de promenades sur les boulevards, un
+lent acheminement seulement, quand du ciel gris filtrait un dernier
+rayon du soleil d'automne, un lent acheminement vers Saint-Mandé.
+
+Le but de la promenade était un méchant cabaret, où, dans les beaux
+jours de sa bonne santé, Nodier se régalait de pain bis. Dans ses
+courses, d'ordinaire, toute la famille l'accompagnait, excepté Jules,
+retenu à son bureau. C'était madame Nodier, c'était Marie, c'étaient les
+deux enfants, Charles et Georgette; tout cela ne voulait plus quitter le
+mari, le père et le grand-père. On sentait qu'on n'avait plus que peu de
+temps à rester avec lui, et l'on en profitait.
+
+Jusqu'au dernier moment, Nodier insista pour la conversation du
+dimanche; puis, enfin, on s'aperçut que de sa chambre le malade ne
+pouvait plus supporter le bruit et le mouvement qui se faisaient dans le
+salon. Un jour, Marie nous annonça tristement que, le dimanche suivant,
+l'Arsenal serait fermé; puis tout bas elle dit aux intimes:
+
+--Venez, nous causerons. Nodier s'alita enfin pour ne plus se relever.
+J'allai le voir.
+
+--Oh! mon cher Dumas, me dit-il en me tendant les bras du plus loin
+qu'il m'aperçut, du temps où je me portais bien, vous n'aviez en moi
+qu'un ami; depuis que je suis malade, vous avez en moi un homme
+reconnaissant. Je ne puis plus travailler, mais je puis encore lire, et,
+comme vous voyez, je vous lis, et quand je suis fatigué, j'appelle ma
+fille, et ma fille vous lit.
+
+Et Nodier me montra effectivement mes livres épars sur son lit et sur sa
+table.
+
+Ce fut un de mes moments d'orgueil réel. Nodier isolé du monde, Nodier
+ne pouvant plus travailler, Nodier, cet esprit immense, qui savait tout,
+Nodier me lisait et s'amusait en me lisant.
+
+Je lui pris les mains, j'eusse voulu les baiser, tant j'étais
+reconnaissant.
+
+À mon tour, j'avais lu la veille une chose de lui, un petit volume qui
+venait de paraître en deux livraisons de la _Revue des Deux Mondes._
+
+C'était _Inès de las Sierras_. J'étais émerveillé. Ce roman, une des
+dernières publications de Charles, était si frais, si coloré, qu'on eût
+dit une oeuvre de sa jeunesse que Nodier avait retrouvée et mise au jour
+à l'autre horizon de sa vie. Cette histoire d'Inès, c'était une histoire
+d'apparition de spectres, de fantômes; seulement, toute fantastique
+durant la première partie, elle cessait de l'être dans la seconde; la
+fin expliquait le commencement. Oh! de cette explication je me plaignis
+amèrement à Nodier.
+
+--C'est vrai, me dit-il, j'ai eu tort; mais j'en ai une autre; celle-là
+je ne la gâterai pas, soyez tranquille.
+
+--À la bonne heure, et quand vous y mettrez-vous, à cette oeuvre-là?
+Nodier me prit la main.
+
+--Celle-là, je ne la gâterai pas, parce que ce n'est pas moi qui
+l'écrirai, dit-il.
+
+--Et qui l'écrira?
+
+--Vous.
+
+--Comment! moi, mon bon Charles? mais je ne la sais pas, votre histoire.
+
+--Je vous la raconterai. Oh! celle-là, je la gardais pour moi, ou plutôt
+pour vous.
+
+--Mon bon Charles, vous me la raconterez, vous l'écrirez, vous
+l'imprimerez. Nodier secoua la tête.
+
+--Je vais vous la dire, fit-il; vous me la rendrez si j'en reviens.
+
+--Attendez à ma prochaine visite, nous avons le temps.
+
+--Mon ami, je vous dirai ce que je disais à un créancier quand je lui
+donnais un acompte: Prenez toujours. Et il commença. Jamais Nodier
+n'avait raconté d'une façon si charmante. Oh! si j'avais eu une plume,
+si j'avais eu du papier, si j'avais pu écrire aussi vite que la parole!
+L'histoire était longue, je restai à dîner. Après le dîner, Nodier
+s'était assoupi. Je sortis de l'Arsenal sans le revoir. Je ne le revis
+plus.
+
+Nodier, que l'on croyait si facile à la plainte, avait au contraire
+caché jusqu'au dernier moment ses souffrances à sa famille.
+
+Lorsqu'il découvrit la blessure, on reconnut que la blessure était
+mortelle.
+
+Nodier était non seulement chrétien, mais bon et vrai catholique.
+C'était à Marie qu'il avait fait promettre de lui envoyer chercher un
+prêtre lorsque l'heure serait venue. L'heure était venue, Marie envoya
+chercher le curé de Saint-Paul.
+
+Nodier se confessa. Pauvre Nodier! il devait y avoir bien des péchés
+dans sa vie, mais il n'y avait certes pas une faute.
+
+La confession achevée, toute la famille entra.
+
+Nodier était dans une alcôve sombre, d'où il étendait les bras sur sa
+femme, sur sa fille et sur ses petits-enfants.
+
+Derrière la famille étaient les domestiques.
+
+Derrière les domestiques, la bibliothèque, c'est-à-dire ces amis qui ne
+changent jamais, les livres.
+
+Le curé dit à haute voix les prières auxquelles Nodier répondit aussi à
+haute voix, en homme familier avec la liturgie chrétienne. Puis, les
+prières finies, il embrassa tout le monde, rassura chacun sur son état,
+affirma qu'il se sentait encore de la vie pour un jour ou deux, surtout
+si on le laissait dormir pendant quelques heures.
+
+On laissa Nodier seul, et il dormit cinq heures.
+
+Le 26 janvier au soir, c'est-à-dire la veille de sa mort, la fièvre
+augmenta et produisit un peu de délire; vers minuit, il ne reconnaissait
+personne, sa bouche prononça des paroles sans suite, dans lesquelles on
+distingua les noms de Tacite et de Fénelon.
+
+Vers deux heures, la mort commençait de frapper à la porte: Nodier fut
+secoué par une crise violente, sa fille était penchée sur son chevet et
+lui tendait une tasse pleine d'une potion calmante; il ouvrit les yeux,
+regarda Marie et la reconnut à ses larmes; alors il prit la tasse de ses
+mains et but avec avidité le breuvage qu'elle contenait.
+
+--Tu as trouvé cela bon? demanda Marie.
+
+--Oh oui! mon enfant, comme tout ce qui vient de toi.
+
+Et la pauvre Marie laissa tomber sa tête sur le chevet du lit, couvrant
+de ses cheveux le front humide du mourant.
+
+--Oh! si tu restais ainsi, murmura Nodier, je ne mourrais jamais[1]. La
+mort frappait toujours.
+
+[Note 1: Francis Wey a publié, sur les derniers moments de Nodier, une
+notice pleine d'intérêt, mais écrite pour les amis, et tirée à
+vingt-cinq exemplaires seulement.]
+
+Les extrémités commençaient à se refroidir; mais, au fur et à mesure que
+la vie remontait, elle se concentrait au cerveau et faisait à Nodier un
+esprit plus lucide qu'il ne l'avait jamais eu.
+
+Alors il bénit sa femme et ses enfants, puis il demanda le quantième du
+mois.
+
+--Le 27 janvier, dit madame Nodier.
+
+--Vous n'oublierez pas cette date, n'est-ce pas, mes amis? dit Nodier.
+Puis, se tournant vers la fenêtre:
+
+--Je voudrais bien voir encore une fois le jour, fit-il avec un soupir.
+Puis il s'assoupit. Puis son souffle devint intermittent.
+
+Puis enfin, au moment où le premier rayon du jour frappa les vitres il
+rouvrit les yeux, fit du regard un signe d'adieu et expira.
+
+Avec Nodier tout mourut à l'Arsenal, joie, vie et lumière; ce fut un
+deuil qui nous prit tous; chacun perdait une portion de lui-même en
+perdant Nodier.
+
+Moi, pour mon compte, je ne sais comment dire cela, mais j'ai quelque
+chose de mort en moi depuis que Nodier est mort.
+
+Ce quelque chose ne vit que lorsque je parle de Nodier.
+
+Voilà pourquoi j'en parle si souvent.
+
+Maintenant, l'histoire qu'on a lue, c'est celle que Nodier m'a racontée.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+La famille d'Hoffmann.
+
+
+Au nombre de ces ravissantes cités qui s'éparpillent au bord du Rhin,
+comme les grains d'un chapelet dont le fleuve serait le fil, il faut
+compter Mannheim, la seconde capitale du grand-duché de Bade, Mannheim,
+la seconde résidence du grand-duc.
+
+Aujourd'hui que les bateaux à vapeur qui montent et descendent le Rhin
+passent à Mannheim, aujourd'hui qu'un chemin de fer conduit à Mannheim,
+aujourd'hui que Mannheim, au milieu du pétillement de la fusillade, a
+secoué, les cheveux épars et la robe teinte de sang, l'étendard de la
+rébellion contre son grand-duc, je ne sais plus ce qu'est Mannheim;
+mais, à l'époque où commence cette histoire, c'est-à-dire il y a bientôt
+cinquante-six ans, je vais vous dire ce qu'elle était.
+
+C'était la ville allemande par excellence, calme et politique à la fois,
+un peu triste, ou plutôt un peu rêveuse: c'était la ville des romans
+d'Auguste Lafontaine et des poèmes de Goethe, d'Henriette Belmann et de
+Werther.
+
+En effet, il ne s'agit que de jeter un coup d'oeil sur Mannheim pour
+juger à l'instant, en voyant ses maisons honnêtement alignées, sa
+division en quatre quartiers, ses rues larges et belles où pointe
+l'herbe, sa fontaine mythologique, sa promenade ombragée d'un double
+rang d'acacias qui la traverse d'un bout à l'autre; pour juger, dis-je,
+combien la vie serait douce et facile dans un semblable paradis, si
+parfois les passions amoureuses ou politiques n'y venaient mettre un
+pistolet à la main de Werther[2] ou un poignard à la main de Sand[3].
+
+[Note 2: Les souffrances du jeune Wether (1774) est un roman sous forme
+épistolaire, écrit par Goethe. Ce récit tragique évoque une passion
+amoureuse sans espoir qui accule le héros au suicide.]
+
+[Note 3: Karl Sand, criminel célèbre exécuté à Mannheim en 1820.]
+
+Il y a surtout une place qui a un caractère tout particulier, c'est
+celle où s'élèvent à la fois l'église et le théâtre.
+
+Église et théâtre ont dû être bâtis en même temps, probablement par le
+même architecte; probablement encore vers le milieu de l'autre siècle,
+quand les caprices d'une favorite influaient sur l'art à ce point que
+tout un côté de l'art prenait son nom, depuis l'église jusqu'à la petite
+maison, depuis la statue de bronze de dix coudées jusqu'à la figurine en
+porcelaine de Saxe.
+
+L'église et le théâtre de Mannheim sont donc dans le style Pompadour.
+
+L'église a deux niches extérieures: dans l'une de ces deux niches est
+une Minerve, et dans l'autre est une Hébé.
+
+La porte du théâtre est surmontée de deux sphinx. Ces deux sphinx
+représentent, l'un la Comédie, l'autre la Tragédie.
+
+Le premier de ces deux sphinx tient sous sa patte un masque, le second
+un poignard. Tous deux sont coiffés en racine droite avec un chignon
+poudré ce qui ajoute merveilleusement à leur caractère égyptien.
+
+Au reste, toute la place, maisons contournées, arbres frisés, murailles
+festonnées, est dans le même caractère, et forme un ensemble des plus
+réjouissants.
+
+Eh bien! C'est dans une chambre située au premier étage d'une maison
+dont les fenêtres donnent de biais sur le portail de l'église des
+Jésuites, que nous allons conduire nos lecteurs, en leur faisant
+seulement observer que nous les rajeunissons de plus d'un demi-siècle,
+et que nous en sommes, comme millésime, à l'an de grâce ou de disgrâce
+1793, et comme quantième au dimanche 10 du mois de mai. Tout est donc en
+train de fleurir: les algues au bord du fleuve, les marguerites dans la
+prairie, l'aubépine dans les haies, la rose dans les jardins, l'amour
+dans les coeurs.
+
+Maintenant ajoutons ceci: c'est qu'un des coeurs qui battaient le plus
+violemment dans la ville de Mannheim et dans les environs était celui du
+jeune homme qui habitait cette petite chambre dont nous venons de
+parler, et dont les fenêtres donnaient de biais sur le portail de
+l'église des Jésuites.
+
+Chambre et jeune homme méritent chacun une description particulière.
+
+La chambre, à coup sûr, était celle d'un esprit capricieux et
+pittoresque tout ensemble, car elle avait à la fois l'aspect d'un
+atelier, d'un magasin de musique et d'un cabinet de travail.
+
+Il y avait une palette, des pinceaux et un chevalet, et sur ce chevalet
+une esquisse commencée.
+
+Il y avait une guitare, une viole d'amour et un piano, et sur ce piano
+une sonate ouverte.
+
+Il y avait une plume, de l'encre et du papier, et sur ce papier un
+commencement de ballade griffonné.
+
+Puis, le long des murailles, des arcs, des flèches, des arbalètes du
+quinzième, des instruments de musique du dix-septième, des bahuts de
+tous les temps, des pots à boire de toutes les formes, des aiguières de
+toutes les espèces, enfin des colliers de verre, des éventails de
+plumes, des lézards empaillés, des fleurs sèches, tout un monde enfin;
+mais tout un monde ne valant pas vingt cinq thalers de bon argent.
+
+Celui qui habitait cette chambre était-il un peintre, un musicien ou un
+poète? Nous l'ignorons.
+
+Mais, à coup sûr, c'était un fumeur; car, au milieu de toutes ces
+collections, la collection la plus complète, la plus en vue, la
+collection occupant la place d'honneur et s'épanouissant au soleil
+au-dessus d'un vieux canapé, à la portée de la main, était une
+collection de pipes.
+
+Mais, quel qu'il fût, poète, musicien, peintre ou fumeur, pour le
+moment, il ne fumait, ni ne peignait, ni ne notait, ni ne composait.
+
+Non, il regardait.
+
+Il regardait, immobile, debout, appuyé contre la muraille, retenant son
+souffle; il regardait par sa fenêtre ouverte, après s'être fait un
+rempart du rideau, pour voir sans être vu; il regardait comme on regarde
+quand les yeux ne sont que la lunette du coeur!
+
+Que regardait-il?
+
+Un endroit parfaitement solitaire pour le moment, le portail de l'église
+des Jésuites.
+
+Il est vrai que ce portail était solitaire parce que l'église était
+pleine.
+
+Maintenant quel aspect avait celui qui habitait cette chambre, celui qui
+regardait derrière ce rideau, celui dont le coeur battait ainsi en
+regardant?
+
+C'était un jeune homme de dix-huit ans tout au plus, petit de taille,
+maigre de corps, sauvage d'aspect. Ses longs cheveux noirs tombaient de
+son front jusqu'au-dessous de ses yeux, qu'ils voilaient quand il ne les
+écartait pas de la main, et, à travers le voile de ses cheveux, son
+regard brillait fixe et fauve, comme le regard d'un homme dont les
+facultés mentales ne doivent pas toujours demeurer dans un parfait
+équilibre.
+
+Ce jeune homme, ce n'était ni un poète, ni un peintre, ni un musicien:
+c'était un composé de tout cela; c'était la peinture, la musique et la
+poésie réunies; c'était un tout bizarre, fantasque, bon et mauvais,
+brave et timide, actif et paresseux: ce jeune homme, enfin, c'était
+Ernest-Théodore-Guillaume Hoffmann.
+
+Il était né par une rigoureuse nuit d'hiver, en 1776, tandis que le vent
+sifflait, tandis que la neige tombait, tandis que tout ce qui n'est pas
+riche souffrait: il était né à Koenigsberg, au fond de la
+Vieille-Prusse; né si faible, si grêle, si pauvrement bâti, que
+l'exiguïté de sa personne fit croire à tout le monde qu'il était bien
+plus pressant de lui commander une tombe que de lui acheter un berceau;
+il était né la même année où Schiller, écrivant son drame des
+_Brigands_, signait Schiller, _esclave de Klopstock_; né au milieu
+d'une de ces vieilles familles bourgeoises comme nous en avions en
+France du temps de la Fronde, comme il y en a encore en Allemagne, mais
+comme il n'y en aura bientôt plus nulle part; né d'une mère au
+tempérament maladif, mais d'une résignation profonde, ce qui donnait à
+toute sa personne souffrante l'aspect d'une adorable mélancolie; né d'un
+père à la démarche et à l'esprit sévères, car ce père était conseiller
+criminel et commissaire de justice près le tribunal supérieur
+provincial. Autour de cette mère et de ce père, il y avait des oncles
+juges, des oncles baillis, des oncles bourgmestres, des tantes jeunes
+encore, belles encore, coquettes encore; oncles et tantes, tous
+musiciens, tous artistes, tous pleins de sève, tous allègres. Hoffmann
+disait les avoir vus; il se les rappelait exécutant autour de lui,
+enfant de six, de huit, de dix ans, des concerts étranges où chacun
+jouait d'un de ces vieux instruments dont on ne sait même plus les noms
+aujourd'hui: tympanons, rebecs, cithares, cistres, violes d'amour,
+violes de gambe. Il est vrai que personne autre qu'Hoffmann n'avait
+jamais vu ces oncles musiciens, ces tantes musiciennes, et qu'oncles et
+tantes s'étaient retirés les uns après les autres comme des spectres,
+après avoir éteint, en se retirant, la lumière qui brûlait sur leurs
+pupitres.
+
+De tous ces oncles, cependant, il en restait un. De toutes ces tantes,
+cependant, il en restait une.
+
+Cette tante, c'était un des souvenirs charmants d'Hoffmann.
+
+Dans la maison où Hoffmann avait passé sa jeunesse, vivait une soeur de
+sa mère, une jeune femme aux regards suaves et pénétrant au plus profond
+de l'âme; une jeune femme douce, spirituelle, pleine de finesse, qui,
+dans l'enfant que chacun tenait pour un fou, pour un maniaque, pour un
+enragé, voyait un esprit éminent; qui plaidait seule pour lui, avec sa
+mère, bien entendu; qui lui prédisait le génie, la gloire; prédiction
+qui plus d'une fois fit venir les larmes aux yeux de la mère d'Hoffmann;
+car elle savait que le compagnon inséparable du génie et de la gloire,
+c'est le malheur.
+
+Cette tante, c'était la tante Sophie.
+
+Cette tante était musicienne comme toute la famille, elle jouait du
+luth. Quand Hoffmann s'éveillait dans son berceau, il s'éveillait inondé
+d'une vibrante harmonie; quand il ouvrait les yeux, il voyait la forme
+gracieuse de la jeune femme mariée à son instrument. Elle était
+ordinairement vêtue d'une robe vert d'eau avec noeuds roses, elle était
+ordinairement accompagnée d'un vieux musicien à jambes torses et à
+perruque blanche qui jouait d'une basse plus grande que lui, à laquelle
+il se cramponnait, montant et descendant comme fait un lézard le long
+d'une courge. C'est à ce torrent d'harmonie tombant comme une cascade de
+perles des doigts de la belle Euterpe qu'Hoffmann avait bu le philtre
+enchanté qui l'avait lui-même fait musicien.
+
+Aussi la tante Sophie, avons-nous dit, était un des charmants souvenirs
+d'Hoffmann.
+
+Il n'en était pas de même de son oncle.
+
+La mort du père d'Hoffmann, la maladie de sa mère, l'avaient laissé aux
+mains de cet oncle.
+
+C'était un homme aussi exact que le pauvre Hoffmann était décousu, aussi
+bien ordonné que le pauvre Hoffmann était bizarrement fantasque, et dont
+l'esprit d'ordre et d'exactitude s'était éternellement exercé sur son
+neveu, mais toujours aussi inutilement que s'était exercé sur ses
+pendules l'esprit de l'empereur Charles Quint: l'oncle avait beau faire,
+l'heure sonnait à la fantaisie du neveu, jamais à la sienne.
+
+Au fond, ce n'était point cependant, malgré son exactitude et sa
+régularité, un trop grand ennemi des arts et de l'imagination que cet
+oncle d'Hoffmann; il tolérait même la musique, la poésie et la peinture;
+mais il prétendait qu'un homme sensé ne devait recourir à de pareils
+délassements qu'après son dîner, pour faciliter la digestion. C'était
+sur ce thème qu'il avait réglé la vie d'Hoffmann: tant d'heures pour le
+sommeil, tant d'heures pour l'étude du barreau, tant d'heures pour le
+repas, tant de minutes pour la musique, tant de minutes pour la
+peinture, tant de minutes pour la poésie.
+
+Hoffmann eût voulu retourner tout cela, lui, et dire: tant de minutes
+pour le barreau, et tant d'heures pour la poésie, la peinture et la
+musique; mais Hoffmann n'était pas le maître; il en était résulté
+qu'Hoffmann avait pris en horreur le barreau et son oncle, et qu'un beau
+jour il s'était sauvé de Koenigsberg avec quelques thalers en poche,
+avait gagné Heidelberg, où il avait fait une halte de quelques instants,
+mais où il n'avait pu rester, vu la mauvaise musique que l'on faisait au
+théâtre.
+
+En conséquence, de Heidelberg il avait gagné Mannheim, dont le théâtre,
+près duquel, comme on le voit, il s'était logé, passait pour être le
+rival des scènes lyriques de France et d'Italie; nous disons de France
+et d'Italie, parce qu'on n'oubliera point que c'est cinq ou six ans
+seulement avant l'époque à laquelle nous sommes arrivés qu'avait eu
+lieu, à l'Académie royale de musique, la grande lutte contre Gluck et
+Piccinni.
+
+Hoffmann était donc à Mannheim, où il logeait près du théâtre, et où il
+vivait du produit de sa peinture, de sa musique et de sa poésie, joint à
+quelques frédérics d'or que sa bonne mère lui faisait passer de temps en
+temps, au moment où, nous arrogeant le privilège du Diable boiteux, nous
+venons de lever le plafond de sa chambre et de le montrer à nos lecteurs
+debout, appuyé à la muraille, immobile derrière son rideau, haletant,
+les yeux fixés sur le portail de l'église des Jésuites.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Un amoureux et un fou.
+
+
+Dans l'instant où quelques personnes, sortant de l'église des Jésuites,
+quoique la messe fût à peine à moitié de sa célébration, rendaient
+l'attention d'Hoffmann plus vive que jamais, on heurta à sa porte. Le
+jeune homme secoua la tête et frappa du pied avec un mouvement
+d'impatience, mais ne répondit pas.
+
+On heurta une seconde fois.
+
+Un regard torve alla foudroyer l'indiscret à travers la porte.
+
+On frappa une troisième fois.
+
+Cette fois, le jeune homme demeura tout à fait immobile; il était
+visiblement décidé à ne pas ouvrir.
+
+Mais, au lieu de s'obstiner à frapper, le visiteur se contenta de
+prononcer un des prénoms d'Hoffmann.
+
+--Théodore, dit-il.
+
+--Ah! c'est toi, Zacharias Werner, murmura Hoffmann.
+
+--Oui, c'est moi; tiens-tu à être seul?
+
+--Non, attends.
+
+Et Hoffmann alla ouvrir.
+
+Un grand jeune homme, pâle, maigre et blond, un peu effaré, entra. Il
+pouvait avoir trois ou quatre ans de plus qu'Hoffmann. Au moment où la
+porte s'ouvrait, il lui posa la main sur l'épaule et les lèvres sur le
+front, comme eût pu faire un frère aîné.
+
+C'était, en effet, un véritable frère pour Hoffmann. Né dans la même
+maison que lui, Zacharias Werner, le futur auteur de _Martin Luther_, de
+l'_Attila_, du _24 Février_, de _La Croix de la Baltique_, avait grandi
+sous la double protection de sa mère et de la mère d'Hoffmann.
+
+Les deux femmes, atteintes toutes deux d'une affection nerveuse qui se
+termina par la folie, avaient transmis à leurs enfants cette maladie,
+qui, atténuée par la transmission, se traduisit en imagination
+fantastique chez Hoffmann, et en disposition mélancolique chez
+Zacharias. La mère de ce dernier se croyait, à l'instar de la Vierge,
+chargée d'une mission divine. Son enfant, son Zacharie, devait être le
+nouveau Christ, le futur Siloé promis par les Écritures. Pendant qu'il
+dormait, elle lui tressait des couronnes de bleuets, dont elle ceignait
+son front; elle s'agenouillait devant lui, chantant, de sa voix douce et
+harmonieuse, les plus beaux cantiques de Luther, espérant à chaque
+verset, voir la couronne de bleuets se changer en auréole.
+
+Les deux enfants furent élevés ensemble; c'était surtout parce que
+Zacharie habitait Heidelberg, où il étudiait, qu'Hoffmann s'était enfui
+de chez son oncle, et à son tour Zacharie, rendant à Hoffmann amitié
+pour amitié, avait quitté Heidelberg et était venu rejoindre Hoffmann à
+Mannheim, quand Hoffmann était venu chercher à Mannheim une meilleure
+musique que celle qu'il trouvait à Heidelberg.
+
+Mais, une fois réunis, une fois à Mannheim, loin de l'autorité de cette
+mère si douce, les deux jeunes gens avaient pris appétit aux voyages, ce
+complément indispensable de l'éducation de l'étudiant allemand, et ils
+avaient résolu de visiter Paris.
+
+Werner, à cause du spectacle étrange que devait présenter la capitale de
+la France au milieu de la période de Terreur où elle était parvenue.
+
+Hoffmann, pour comparer la musique française à la musique italienne, et
+surtout pour étudier les ressources de l'Opéra français comme mise en
+scène et décors, Hoffmann ayant dès cette époque l'idée qu'il caressa
+toute sa vie de se faire directeur de théâtre.
+
+Werner, libertin par tempérament, quoique religieux par éducation,
+comptait bien en même temps profiter pour son plaisir de cette étrange
+liberté de moeurs à laquelle on était arrivé en 1793, et dont un de ses
+amis, revenu depuis peu d'un voyage à Paris, lui avait fait une peinture
+si séduisante, que cette peinture avait tourné la tête du voluptueux
+étudiant.
+
+Hoffmann comptait voir les musées dont on lui avait dit force
+merveilles, et, flottant encore dans sa manière, comparer la peinture
+italienne à la peinture allemande.
+
+Quels que fussent d'ailleurs les motifs secrets qui poussassent les deux
+amis, le désir de visiter la France était égal chez tous deux.
+
+Pour accomplir ce désir, il ne leur manquait qu'une chose, l'argent.
+Mais, par une coïncidence étrange, le hasard avait voulu que Zacharie et
+Hoffmann eussent le même jour reçu chacun de sa mère cinq frédérics
+d'or.
+
+Dix frédérics d'or faisaient à peu près deux cents livres, c'était une
+jolie somme pour deux étudiants, qui vivaient, logés, chauffés et
+nourris, pour cinq thalers par mois. Mais cette somme était bien
+insuffisante pour accomplir le fameux voyage projeté.
+
+Il était venu une idée aux deux jeunes gens, et, comme cette idée leur
+était venue à tous deux à la fois, ils l'avaient prise pour une
+inspiration du ciel.
+
+C'était d'aller au jeu et de risquer chacun les cinq frédérics d'or.
+
+Avec ces dix frédérics il n'y avait pas de voyage possible. En risquant
+ces dix frédérics on pouvait gagner une somme à faire le tour du monde.
+
+Ce qui fut dit fut fait: la saison des eaux approchait, et puis le 1er
+mai, les maisons de jeu étaient ouvertes; Werner et Hoffmann entrèrent
+dans une maison de jeu.
+
+Werner tenta le premier la fortune, et perdit en cinq coups ses cinq
+frédérics d'or.
+
+Le tour d'Hoffmann était venu.
+
+Hoffmann hasarda en tremblant son premier frédéric d'or et gagna.
+
+Encouragé par ce début, il redoubla. Hoffmann était dans un jour de
+veine; il gagnait quatre coups sur cinq, et le jeune homme était de ceux
+qui ont confiance dans la fortune. Au lieu d'hésiter, il marcha
+franchement de parolis en parolis; on eût pu croire qu'un pouvoir
+surnaturel le secondait: sans combinaison arrêtée, sans calcul aucun, il
+jetait son or sur une carte, et son or se doublait, se triplait, se
+quintuplait. Zacharie, plus tremblant qu'un fiévreux, plus pâle qu'un
+spectre, Zacharie murmurait: «Assez, Théodore, assez»: mais le joueur
+raillait cette timidité puérile. L'or suivait l'or, et l'or engendrait
+l'or. Enfin, deux heures du matin sonnèrent, c'était l'heure de la
+fermeture de l'établissement, le jeu cessa; les deux jeunes gens, sans
+compter, prirent chacun une charge d'or. Zacharie, qui ne pouvait croire
+que toute cette fortune était à lui, sortit le premier: Hoffmann allait
+le suivre, quand un vieil officier, qui ne l'avait pas perdu de vue
+pendant tout le temps qu'il avait joué, l'arrêta comme il allait
+franchir le seuil de la porte.
+
+--Jeune homme, dit-il en lui posant la main sur l'épaule et en le
+regardant fixement, si vous y allez de ce train-là, vous ferez sauter la
+banque, j'en conviens; mais quand la banque aura sauté, vous n'en serez
+qu'une proie plus sûre pour le diable.
+
+Et, sans attendre la réponse d'Hoffmann, il disparut. Hoffmann sortit à
+son tour, mais il n'était plus le même. La prédiction du vieux soldat
+l'avait refroidi comme un bain glacé, et cet or, dont ses poches étaient
+pleines, lui pesait. Il lui semblait porter son fardeau d'iniquités.
+
+Werner l'attendait joyeux. Tous deux revinrent ensemble chez Hoffmann,
+l'un riant, dansant, chantant; l'autre rêveur, presque sombre.
+
+Celui qui riait, dansait, chantait, c'était Werner; celui qui était
+rêveur et presque sombre, c'était Hoffmann.
+
+Tous deux, au reste, décidèrent de partir le lendemain soir pour la
+France.
+
+Ils se séparèrent en s'embrassant.
+
+Hoffmann, resté seul, compta son or.
+
+Il avait cinq mille thalers, vingt-trois ou vingt-quatre mille francs.
+
+Il réfléchit longtemps et sembla prendre une résolution difficile.
+
+Pendant qu'il réfléchissait à la lueur d'une lampe de cuivre éclairant
+la chambre, son visage était pâle et son front ruisselait de sueur.
+
+À chaque bruit qui se faisait autour de lui, ce bruit fût-il aussi
+insaisissable que le frémissement de l'aile du moucheron, Hoffmann
+tressaillait, se retournait et regardait autour de lui avec terreur.
+
+La prédiction de l'officier lui revenait à l'esprit, il murmurait tout
+bas des vers de _Faust_, et il lui semblait voir, sur le seuil de la
+porte, le rat rongeur; dans l'angle de sa chambre, le barbet noir.
+
+Enfin son parti fut pris.
+
+Il mit à part mille thalers, qu'il regardait comme la somme grandement
+nécessaire pour son voyage, fit un paquet des quatre mille autres
+thalers; puis, sur le paquet, colla une carte avec de la cire, et
+écrivit sur cette carte:
+
+_À Monsieur le bourgmestre de Koenigsberg, pour être partagé entre les
+familles les plus pauvres de la ville._
+
+Puis, content de la victoire qu'il venait de remporter sur lui-même,
+rafraîchi par ce qu'il venait de faire, il se déshabilla, se coucha, et
+dormit tout d'une pièce jusqu'au lendemain à sept heures du matin.
+
+À sept heures il se réveilla, et son premier regard fut pour ses mille
+thalers visibles et ses quatre mille thalers cachetés. Il croyait avoir
+fait un rêve.
+
+La vue des objets l'assura de la réalité de ce qui lui était arrivé la
+veille.
+
+Mais ce qui était une réalité surtout, pour Hoffmann, quoique aucun
+objet matériel ne fût là pour la lui rappeler, c'était la prédiction du
+vieil officier.
+
+Aussi, sans regret aucun, s'habilla-t-il comme de coutume; et, prenant
+ses quatre mille thalers sous son bras, alla-t-il les porter lui-même à
+la diligence de Koenigsberg, après avoir pris le soin cependant de
+serrer les mille thalers restants dans son tiroir.
+
+Puis, comme il était convenu, on s'en souvient, que les deux amis
+partiraient le même soir pour la France, Hoffmann se mit à faire ses
+préparatifs de voyage.
+
+Tout en allant, tout en venant, tout en époussetant un habit, en pliant
+une chemise, en assortissant deux mouchoirs, Hoffmann jeta les yeux dans
+la rue et demeura dans la pose où il était.
+
+Une jeune fille de seize à dix-sept ans, charmante, étrangère bien
+certainement à la ville de Mannheim, puisque Hoffmann ne la connaissait
+pas, venait de l'extrémité opposée de la rue et s'acheminait vers
+l'église.
+
+Hoffmann, dans ses rêves de poète, de peintre et de musicien, n'avait
+jamais rien vu de pareil.
+
+C'était quelque chose qui dépassait non seulement tout ce qu'il avait
+vu, mais encore tout ce qu'il espérait voir.
+
+Et cependant, à la distance où il était, il ne voyait qu'un ravissant
+ensemble: les détails lui échappaient.
+
+La jeune fille était accompagnée d'une vieille servante.
+
+Toutes deux montèrent lentement les marches de l'église des Jésuites, et
+disparurent sous le portail.
+
+Hoffmann laissa sa malle à moitié faite, un habit lie-de-vin à moitié
+battu, sa redingote à brandebourgs à moitié pliée, et resta immobile
+derrière son rideau.
+
+C'est là que nous l'avons trouvé, attendant la sortie de celle qu'il
+avait vue entrer.
+
+Il ne craignait qu'une chose: c'est que ce ne fût un ange, et qu'au lieu
+de sortir par la porte, elle ne s'envolât par la fenêtre pour remonter
+aux cieux.
+
+C'est dans cette situation que nous l'avons pris, et que son ami
+Zacharias Werner vint le prendre après nous.
+
+Le nouveau venu appuya du même coup, comme nous l'avons dit, sa main sur
+l'épaule et ses lèvres sur le front de son ami.
+
+Puis il poussa un énorme soupir.
+
+Quoique Zacharias Werner fût toujours très pâle, il était cependant
+encore plus pâle que d'habitude.
+
+--Qu'as-tu donc? lui demanda Hoffmann avec une inquiétude réelle.
+
+--Oh! mon ami, s'écria Werner.... Je suis un brigand! je suis un
+misérable! je mérite la mort... fends-moi la tête avec une hache...
+perce-moi le coeur avec une flèche. Je ne suis plus digne de voir la
+lumière du ciel.
+
+--Bah! demanda Hoffmann avec la placide distraction de l'homme heureux;
+qu'est-il donc arrivé, cher ami?
+
+--Il est arrivé.... Ce qui est arrivé, n'est-ce pas?... tu me demandes ce
+qui est arrivé?... Eh bien! mon ami, le diable m'a tenté!
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Que quand j'ai vu tout mon or ce matin, il y en avait tant, qu'il me
+semble que c'est un rêve.
+
+--Comment! un rêve?
+
+--Il y en avait une pleine table, toute couverte, continua Werner. Eh
+bien! quand j'ai vu cela, une véritable fortune, mille frédérics d'or,
+mon ami. Eh bien! quand j'ai vu cela, quand de chaque pièce j'ai vu
+rejaillir un rayon, la rage m'a repris, je n'ai pas pu y résister, j'ai
+pris le tiers de mon or et j'ai été au jeu.
+
+--Et tu as perdu?
+
+--Jusqu'à mon dernier kreutzer.
+
+--Que veux-tu? c'est un petit malheur, puisqu'il te reste les deux
+tiers.
+
+--Ah bien oui, les deux tiers! Je suis revenu chercher le second tiers,
+et....
+
+--Et tu l'as perdu comme le premier?
+
+--Plus vite, mon ami, plus vite.
+
+--Et tu es revenu chercher ton troisième tiers?
+
+--Je ne suis pas revenu, j'ai volé: j'ai pris les quinze cents thalers
+restants, et je les ai posés sur la rouge.
+
+--Alors, dit Hoffmann, la noire est sortie, n'est-ce pas?
+
+--Ah! mon ami, la noire, l'horrible noire, sans hésitation, sans
+remords, comme si en sortant elle ne m'enlevait pas mon dernier espoir!
+Sortie, mon ami, sortie!
+
+--Et tu ne regrettes les mille frédérics qu'à cause du voyage?
+
+--Pas pour autre chose. Oh! si j'eusse seulement mis de côté de quoi
+aller à Paris, cinq cents thalers!
+
+--Tu te consolerais d'avoir perdu le reste?
+
+--À l'instant même.
+
+--Eh bien! qu'à cela ne tienne, mon cher Zacharias, dit Hoffmann en le
+conduisant vers son tiroir; tiens, voilà les cinq cents thalers, pars.
+
+--Comment! que je parte? s'écria Werner, et toi?
+
+--Oh! moi, je ne pars plus.
+
+--Comment! tu ne pars plus?
+
+--Non, pas dans ce moment-ci du moins.
+
+--Mais pourquoi? pour quelle raison? qui t'empêche de partir? qui te
+retient à Mannheim?
+
+Hoffmann entraîna vivement son ami vers la fenêtre. On commençait à
+sortir de l'église, la messe était finie.
+
+--Tiens, regarde, regarde, dit-il en désignant du doigt quelqu'un à
+l'attention de Werner.
+
+Et, en effet, la jeune fille inconnue apparaissait au haut du portail,
+descendant lentement les degrés de l'église, son livre de messe posé
+contre sa poitrine, sa tête baissée, modeste et pensive comme la
+Marguerite de Goethe.
+
+--Vois-tu, murmurait Hoffmann, vois-tu?
+
+--Certainement que je vois.
+
+--Eh bien! que dis-tu?
+
+--Je dis qu'il n'y a pas de femme au monde qui vaille qu'on lui sacrifie
+le voyage de Paris, fût-ce la belle Antonia, fût-ce la fille du vieux
+Gottlieb Murr, le nouveau chef d'orchestre du théâtre de Mannheim.
+
+--Tu la connais donc?
+
+--Certainement.
+
+--Tu connais donc son père?
+
+--Il était chef d'orchestre au théâtre de Francfort.
+
+--Et tu peux me donner une lettre pour lui?
+
+--À merveille.
+
+--Mets-toi là, Zacharias, et écris.
+
+Zacharias se mit à la table et écrivit.
+
+Au moment de partir pour la France, il recommandait son jeune ami
+Théodore Hoffmann à son vieil ami Gottlieb Murr.
+
+Hoffmann donna à peine à Zacharias le temps d'achever sa lettre; la
+signature apposée, il la lui prit, et, embrassant son ami, il s'élança
+hors de la chambre.
+
+--C'est égal, lui cria une dernière fois Zacharias Werner, tu verras
+qu'il n'y a pas de femme, si jolie qu'elle soit, qui puisse te faire
+oublier Paris.
+
+Hoffmann entendit les paroles de son ami, mais il ne jugea pas même à
+propos de se retourner pour lui répondre, même par un signe
+d'approbation ou d'improbation.
+
+Quant à Zacharias Werner, il mit ses cinq cents thalers dans sa poche,
+et, pour n'être plus tenté par le démon du jeu, il courut aussi vite
+vers l'hôtel des Messageries qu'Hoffmann courait vers la maison du vieux
+chef d'orchestre.
+
+Hoffmann frappait à la porte du maître Gottlieb Murr juste au même
+moment où Zacharias Werner montait dans la diligence de Strasbourg.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Maître Gottlieb Murr.
+
+
+Ce fut le chef d'orchestre qui vint ouvrir en personne à Hoffmann.
+
+Hoffmann n'avait jamais vu maître Gottlieb, et cependant il le reconnut.
+
+Cet homme, tout grotesque qu'il était, ne pouvait être qu'un artiste, et
+même un grand artiste.
+
+C'était un petit vieillard de cinquante-cinq à soixante ans, ayant une
+jambe tordue, et cependant ne boitant pas trop de cette jambe, qui
+ressemblait à un tire-bouchon. Tout en marchant, ou plutôt tout en
+sautillant, et son sautillement ressemblait fort à celui d'un
+hochequeue, tout en sautillant et en devançant les gens qu'il
+introduisait chez lui, il s'arrêtait, faisant une pirouette sur sa jambe
+torse, ce qui lui donnait l'air d'enfoncer une vrille dans la terre, et
+continuait son chemin.
+
+Tout en le suivant, Hoffmann l'examinait et gravait dans son esprit un
+de ces fantastiques et merveilleux portraits dont il nous a donné, dans
+ses oeuvres, une si complète galerie.
+
+Le visage du vieillard était enthousiaste, fin et spirituel à la fois,
+recouvert d'une peau parcheminée, mouchetée de rouge et de noir comme
+une page de plain-chant. Au milieu de cet étrange faciès brillaient deux
+yeux vifs dont on pouvait d'autant mieux apprécier le regard aigu, que
+les lunettes qu'il portait et qu'il n'abandonnait jamais, même dans son
+sommeil, étaient constamment relevées sur son front ou abaissées sur le
+bout de son nez. C'était seulement quand il jouait du violon en
+redressant la tête et en regardant à distance, qu'il finissait par
+utiliser ce petit meuble qui paraissait être chez lui plutôt un objet de
+luxe que de nécessité.
+
+Sa tête était chauve et constamment abritée sous une calotte noire, qui
+était devenue une partie inhérente à sa personne. Jour et nuit maître
+Gottlieb apparaissait aux visiteurs avec sa calotte. Seulement,
+lorsqu'il sortait, il se contentait de la surmonter d'une petite
+perruque à la Jean-Jacques. De sorte que la calotte se trouvait prise
+entre le crâne et la perruque. Il va sans dire que jamais maître
+Gottlieb ne s'inquiétait le moins du monde de la portion de velours qui
+apparaissait sous ses faux cheveux, lesquels ayant plus d'affinité avec
+le chapeau qu'avec la tête, accompagnaient le chapeau dans son excursion
+aérienne, toutes les fois que maître Gottlieb saluait.
+
+Hoffmann regarda tout autour de lui, mais ne vit personne.
+
+Il suivit donc maître Gottlieb où maître Gottlieb, qui, comme nous
+l'avons dit, marchait devant lui, voulut le mener.
+
+Maître Gottlieb s'arrêta dans un grand cabinet plein de partitions
+empilées et de feuilles de musique volantes: sur une table étaient dix
+ou douze boîtes plus ou moins ornées, ayant toutes cette forme à
+laquelle un musicien ne se trompe pas, c'est-à-dire la forme d'un étui
+de violon.
+
+Pour le moment, maître Gottlieb était en train de disposer pour le
+théâtre de Mannheim, sur lequel il voulait faire un essai de musique
+italienne, le _Matrimonio segreto_ de Cimarosa.
+
+Un archet, comme la batte d'Arlequin, était passé dans sa ceinture, ou
+plutôt maintenu par le gousset boutonné de sa culotte, une plume se
+dressait fièrement derrière son oreille, et ses doigts étaient tachés
+d'encre.
+
+De ces doigts tachés d'encre il prit la lettre que lui présentait
+Hoffmann, puis, jetant un coup d'oeil sur l'adresse, et reconnaissant
+l'écriture:
+
+--Ah! Zacharias Werner, dit-il, poète, poète celui-là, mais joueur.
+Puis, comme si la qualité corrigeait un peu le défaut, il ajouta:
+Joueur, joueur, mais poète.
+
+Puis, décachetant la lettre:
+
+--Parti, n'est-ce pas? parti!
+
+--Il part, monsieur, en ce moment même.
+
+--Dieu le conduise! ajouta Gottlieb en levant les yeux au ciel comme
+pour recommander son ami à Dieu. Mais il a bien fait de partir. Les
+voyages forment la jeunesse, et, si je n'avais pas voyagé, je ne
+connaîtrais pas, moi, l'immortel Pasiello, le divin Cimarosa.
+
+--Mais, dit Hoffmann, vous n'en connaîtriez pas moins bien leurs
+oeuvres, maître Gottlieb.
+
+--Oui, leurs oeuvres, certainement: mais qu'est-ce que connaître
+l'oeuvre sans l'artiste? C'est connaître l'âme sans le corps; l'oeuvre,
+c'est le spectre, c'est l'apparition; l'oeuvre, c'est ce qui reste de
+nous après notre mort. Mais le corps, voyez-vous, c'est ce qui a vécu:
+vous ne comprendrez jamais entièrement l'oeuvre d'un homme si vous
+n'avez pas connu l'homme lui-même.
+
+Hoffmann fit un signe de la tête.
+
+--C'est vrai, dit-il, et je n'ai jamais apprécié complètement Mozart
+qu'après avoir vu Mozart.
+
+--Oui, oui, dit Gottlieb, Mozart a du bon; mais pourquoi a-t-il du bon?
+parce qu'il a voyagé en Italie. La musique allemande, jeune homme, c'est
+la musique des hommes; mais retenez bien ceci, la musique italienne,
+c'est la musique des dieux.
+
+--Ce n'est pourtant pas, reprit Hoffmann en souriant, ce n'est pourtant
+pas en Italie que Mozart a fait _le Mariage de Figaro_ et _Don Juan_,
+puisqu'il a fait l'un à Vienne pour l'empereur, et l'autre à Prague pour
+le théâtre italien.
+
+--C'est vrai, jeune homme, c'est vrai, et j'aime à voir en vous cet
+esprit national qui vous fait défendre Mozart. Oui, certainement, si le
+pauvre diable eût vécu, et s'il eût fait encore un ou deux voyages en
+Italie, c'eût été un maître, un très grand maître. Mais ce _Don Juan_,
+dont vous parlez, ce _Mariage de Figaro_, dont vous parlez, sur quoi les
+a-t-il faits? Sur des libretti italiens, sur des paroles italiennes,
+sous un reflet du soleil de Bologne, de Rome ou de Naples. Croyez-moi,
+jeune homme, ce soleil, il faut l'avoir vu, l'avoir senti, pour
+l'apprécier à sa valeur. Tenez, moi, j'ai quitté l'Italie depuis quatre
+ans; depuis quatre ans je grelotte, excepté quand je pense à l'Italie;
+la pensée seule me réchauffe; je n'ai plus besoin de manteau quand je
+pense à l'Italie; je n'ai plus besoin d'habit, je n'ai plus besoin de
+calotte même. Le souvenir me ravive: ô musique de Bologne! ô soleil de
+Naples! oh!...
+
+Et la figure du vieillard exprima un moment une béatitude suprême, et
+tout son corps parut frissonner d'une jouissance infinie, comme si les
+torrents du soleil méridional, inondant encore sa tête ruisselaient de
+son front chauve sur ses épaules, et de ses épaules sur toute sa
+personne.
+
+Hoffmann se garda bien de le tirer de son extase, seulement il en
+profita pour regarder tout autour de lui, espérant toujours voir
+Antonia. Mais les portes étaient fermées et l'on n'entendait aucun bruit
+derrière aucune de ces portes qui y décelât la présence d'un être
+vivant.
+
+Il lui fallut donc revenir à maître Gottlieb, dont l'extase se calmait
+peu à peu, et qui finit par en sortir avec une espèce de frissonnement.
+
+--Brrrou! jeune homme, dit-il, et vous dites donc? Hoffmann tressaillit.
+
+--Je dis, maître Gottlieb, que je viens de la part de mon ami Zacharias
+Werner, lequel m'a parlé de votre bonté pour les jeunes gens, et comme
+je suis musicien!
+
+--Ah! vous êtes musicien!
+
+Et Gottlieb se redressa, releva la tête, la renversa en arrière, et, à
+travers ses lunettes, momentanément posées sur les derniers confins de
+son nez, il regarda Hoffmann.
+
+--Oui, oui, ajouta-t-il, tête de musicien, front de musicien, oeil de
+musicien; et qu'êtes-vous? compositeur ou instrumentiste?
+
+--L'un et l'autre, maître Gottlieb.
+
+--L'un et l'autre! dit maître Gottlieb, l'un et l'autre! cela ne doute
+de rien, ces jeunes gens! Il faudrait toute la vie d'un homme, de deux
+hommes, de trois hommes pour être seulement l'un ou l'autre! et ils sont
+l'un et l'autre!
+
+Et il fit un tour sur lui-même, levant les bras au ciel et ayant l'air
+d'enfoncer dans le parquet le tire-bouchon de sa jambe droite.
+
+Puis, après la pirouette achevée s'arrêtant devant Hoffmann:
+
+--Voyons, jeune présomptueux, dit-il, qu'as-tu fait en composition?
+
+--Mais des sonates, des chants sacrés, des quintetti.
+
+--Des sonates après Jean-Sébastien Bach! des chants sacrés après
+Pergolèse! des quintetti après François-Joseph Haydn! Ah! jeunesse!
+jeunesse!
+
+Puis, avec un sentiment de profonde piété:
+
+--Et comme instrumentiste, continua-t-il, comme instrumentiste, de quel
+instrument jouez-vous?
+
+--De tous à peu près, depuis le rebec jusqu'au clavecin, depuis la viole
+d'amour jusqu'au théorbe; mais l'instrument dont je me suis
+particulièrement occupé, c'est le violon.
+
+--En vérité, dit maître Gottlieb d'un air railleur, en vérité tu lui as
+fait cet honneur-là, au violon! C'est, ma foi! bien heureux pour lui,
+pauvre violon! Mais, malheureux! ajouta-t-il en revenant vers Hoffmann
+en sautillant sur une seule jambe pour aller plus vite, sais-tu ce que
+c'est que le violon? Le violon! et maître Gottlieb balança son corps sur
+cette seule jambe dont nous avons parlé, l'autre restant en l'air comme
+celle d'une grue; le violon! mais c'est le plus difficile de tous les
+instruments. Le violon a été inventé par Satan lui-même pour damner
+l'homme, quand Satan a perdu plus d'âmes qu'avec les sept péchés
+capitaux réunis. Il n'y a que l'immortel Tartini, Tartini, mon maître,
+mon héros, mon dieu! il n'y a que lui qui ait jamais atteint la
+perfection sur le violon; mais lui seul sait ce qu'il lui a coûté dans
+ce monde et dans l'autre pour avoir joué toute une nuit avec le violon
+du diable lui-même, et pour avoir gardé son archet. Oh! le violon!
+sais-tu, malheureux profanateur! que cet instrument cache sous sa
+simplicité presque misérable les plus inépuisables trésors d'harmonie
+qu'il soit possible à l'homme de boire à la coupe des dieux? As-tu
+étudié ce bois, ces cordes, cet archet, ce crin, ce crin surtout?
+espères-tu réunir, assembler, dompter sous tes doigts ce tout
+merveilleux, qui depuis deux siècles résiste aux efforts des plus
+savants, qui se plaint, qui gémit, qui se lamente sous leurs doigts, et
+qui n'a jamais chanté que sous les doigts de l'immortel Tartini, mon
+maître? Quand tu as pris un violon pour la première fois, as-tu bien
+pensé à ce que tu faisais, jeune homme! Mais tu n'es pas le premier,
+ajouta maître Gottlieb avec un soupir tiré du plus profond de ses
+entrailles, et tu ne seras pas le dernier que le violon aura perdu;
+violon, tentateur éternel! d'autres que toi aussi ont cru à leur
+vocation, et ont perdu leur vie à racler le boyau, et tu vas augmenter
+le nombre de ces malheureux, si nombreux, si inutiles à la société, si
+insupportables à leurs semblables.
+
+Puis, tout à coup, et sans transition aucune, saisissant un violon et un
+archet comme un maître d'escrime prend deux fleurets, et les présentant
+à Hoffmann:
+
+--Eh bien! dit-il d'un air de défi, joue-moi quelque chose: voyons,
+joue, et je te dirai où tu en es, et, s'il est encore temps de te
+retirer du précipice, je t'en tirerai, comme j'en ai tiré le pauvre
+Zacharias Werner. Il en jouait aussi, lui, du violon; il en jouait avec
+fureur, avec rage. Il rêvait des miracles, mais je lui ai ouvert
+l'intelligence. Il brisa son violon en morceaux, et il en fit un feu.
+Puis je lui mis une basse entre les mains, et cela acheva de le calmer.
+Là, il y avait de la place pour ses longs doigts maigres. Au
+commencement, il leur faisait faire dix heures à l'heure, et maintenant,
+maintenant, il joue suffisamment de la basse pour souhaiter la fête à
+son oncle, tandis qu'il n'eût jamais joué du violon que pour souhaiter
+la fête au diable. Allons, allons, jeune homme, voici un violon,
+montre-moi ce que tu sais faire.
+
+Hoffmann prit le violon et l'examina.
+
+--Oui, oui, dit maître Gottlieb, tu examines de qui il est, comme le
+gourmet flaire le vin qu'il va boire. Pince une corde, une seule, et si
+ton oreille ne te dit pas le nom de celui qui a fait le violon, tu n'es
+pas digne de le toucher.
+
+Hoffmann pinça une corde, qui rendit un son vibrant, prolongé,
+frémissant.
+
+--C'est un _Antonio Stradivarius_.
+
+--Allons, pas mal; mais de quelle époque de la vie de Stradivarius?
+Voyons un peu; il en a fait beaucoup de violons de 1698 à 1728.
+
+--Ah! quant à cela, dit Hoffmann, j'avoue mon ignorance, et il me semble
+impossible....
+
+--Impossible, blasphémateur! impossible! c'est comme si tu me disais,
+malheureux, qu'il est impossible de reconnaître l'âge du vin en le
+goûtant. Écoute bien: aussi vrai que nous sommes aujourd'hui le 10 mai
+1793, ce violon a été fait pendant le voyage que l'immortel Antonio fit
+de Crémone à Mantoue en 1705, et où il laissa son atelier à son premier
+élève. Aussi, vois-tu, ce Stradivarius-là, je suis bien aise de te le
+dire, n'est que de troisième ordre; mais j'ai bien peur que ce ne soit
+encore trop bon pour un pauvre écolier comme toi. Ça va, va!
+
+Hoffmann épaula le violon, et, non sans un vif battement de coeur,
+commença les variations sur le thème de _Don Juan_:
+
+ «_La ci darem' la mano_».
+
+Maître Gottlieb était debout près d'Hoffmann, battant à la fois la
+mesure avec sa tête et avec le bout du pied de sa jambe torse. À mesure
+qu'Hoffmann jouait, sa figure s'animait, ses yeux brillaient, sa
+mâchoire supérieure mordait la lèvre inférieure, et, aux deux côtés de
+cette lèvre aplatie, sortaient deux dents, que dans la position
+ordinaire elle était destinée à cacher, mais qui en ce moment se
+dressaient comme deux défenses de sanglier. Enfin, un allégro, dont
+Hoffmann triompha assez vigoureusement, lui attira de la part de maître
+Gottlieb un mouvement de tête qui ressemblait à un signe d'approbation.
+
+Hoffmann finit par un démanché qu'il croyait des plus brillants, mais
+qui, loin de satisfaire le vieux musicien, lui fit faire une affreuse
+grimace.
+
+Cependant sa figure se rasséréna peu à peu, et frappant sur l'épaule du
+jeune homme:
+
+--Allons, allons, dit-il, c'est moins mal que je ne croyais; quand tu
+auras oublié tout ce que tu as appris, quand tu ne feras plus de ces
+bonds à la mode, quand tu ménageras ces traits sautillants et ces
+démanchés criards, on fera quelque chose de toi.
+
+Cet éloge, de la part d'un homme aussi difficile que le vieux musicien,
+ravit Hoffmann, puis il n'oubliait pas, tout noyé qu'il était dans
+l'océan musical, que maître Gottlieb était le père de la belle Antonia.
+
+Aussi, prenant au bond les paroles qui venaient de tomber de la bouche
+du vieillard:
+
+--Et qui se chargera de faire quelque chose de moi? demanda-t-il, est-ce
+vous, maître Gottlieb?
+
+--Pourquoi pas, jeune homme? pourquoi pas, si tu veux écouter le vieux
+Murr?
+
+--Je vous écouterai, maître, et tant que vous voudrez.
+
+--Oh! murmura le vieillard avec mélancolie, car son regard se rejetait
+dans le passé, car sa mémoire remontait les ans révolus, c'est que j'en
+ai bien connu des virtuoses! J'ai connu Corelli, par tradition, c'est
+vrai; c'est lui qui a ouvert la route, qui a frayé le chemin; il faut
+jouer à la manière de Tartini ou y renoncer. Lui, le premier, il a
+deviné que le violon était, sinon un dieu, du moins le temple d'où un
+dieu pouvait sortir. Après lui vient Pugnani, violon passable,
+intelligent, mais mou, trop mou, surtout dans certains _appoggiamenti_;
+puis Germiniani, vigoureux celui-là, mais vigoureux par boutades, sans
+transition; j'ai été à Paris exprès pour le voir, comme tu veux, toi,
+aller à Paris pour voir l'Opéra: un maniaque, mon ami, un somnambule,
+mon ami, un homme qui gesticulait en rêvant, entendant assez bien le
+_tempo rubato_, fatal _tempo rubato_, qui tue plus d'instrumentistes que
+la petite vérole, que la fièvre jaune, que la peste! Alors je lui jouai
+mes sonates à la manière de l'immortel Tartini, mon maître, et alors il
+avoua son erreur. Malheureusement l'élève était enfoncé jusqu'au cou
+dans sa méthode. Il avait soixante et onze ans, le pauvre enfant!
+Quarante ans plus tôt, je l'eusse sauvé, comme Giardini; celui-là je
+l'avais pris à temps, mais malheureusement il était incorrigible; le
+diable en personne s'était emparé de sa main gauche, et alors il allait,
+il allait, il allait un tel train, que sa main droite ne pouvait pas le
+suivre. C'étaient des extravagances, des sautillements, des démanchés à
+donner la danse de Saint-Guy à un Hollandais. Aussi, un jour qu'en
+présence de Jomelli il gâtait un morceau magnifique, le bon Jomelli, qui
+était le plus brave homme du monde, lui allongea-t-il un rude soufflet,
+que Giardini en eut la joue enflée pendant un mois, Jomelli le poignet
+luxé pendant trois semaines. C'est comme Lulli, un fou, un véritable
+fou, un danseur de corde, un faiseur de sauts périlleux, un équilibriste
+sans balancier et auquel on devrait mettre dans la main un balancier au
+lieu d'un archet. Hélas! hélas! hélas! s'écria douloureusement le
+vieillard, je le dis avec un profond désespoir, avec Nardini et avec moi
+s'éteindra le bel art de jouer du violon: cet art avec lequel notre
+maître à tous, Orpheus, attirait les animaux, remuait les pierres et
+bâtissait les villes. Au lieu de bâtir comme le violon divin, nous
+démolissons comme les trompettes maudites. Si les Français entrent
+jamais en Allemagne, ils n'auront pour faire tomber les murailles de
+Philippsbourg, qu'ils ont assiégé tant de fois, ils n'auront qu'à faire
+exécuter, par quatre violons de ma connaissance, un concert devant ses
+portes.
+
+Le vieillard reprit haleine et ajouta d'un ton plus doux:
+
+--Je sais bien qu'il y a Viotti, un de mes élèves, un enfant plein de
+bonnes dispositions, mais impatient, mais dévergondé, mais sans règle.
+Quant à Giarnowicki, c'est un fat et un ignorant, et la première chose
+que j'ai dite à ma vieille Lisbeth, c'était, si elle entendait jamais ce
+nom-là prononcé à ma porte, de fermer ma porte avec acharnement. Il y a
+trente ans que Lisbeth est avec moi, eh bien, je vous le dis, jeune
+homme, je chasse Lisbeth si elle laisse entrer chez moi Giarnowicki; un
+Sarmate, un Welche, qui s'est permis de dire du mal du maître des
+maîtres, de l'immortel Tartini. Oh! à celui qui m'apportera la tête de
+Giarnowicki, je promets des leçons et des conseils tant qu'il en voudra.
+Quant à toi, mon garçon, continua le vieillard en revenant à Hoffmann,
+quant à toi, tu n'es pas fort; c'est vrai; mais Rode et Kreutzer, mes
+élèves, n'étaient pas plus forts que toi; quant à toi je disais donc
+qu'en venant chercher maître Gottlieb, qu'en t'adressant à maître
+Gottlieb, qu'en te faisant recommander à lui par un homme qui le connaît
+et qui l'apprécie, par ce fou de Zacharie Werner, tu prouves qu'il y a
+dans cette poitrine là un coeur d'artiste. Aussi maintenant, jeune
+homme, voyons, ce n'est plus un _Antonio Stradivarius_ que je veux
+mettre entre tes mains; non, ce n'est même plus un _Gramulo_, ce vieux
+maître que l'immortel Tartini estimait si fort qu'il ne jouait jamais
+que sur des _Gramulo_; non, c'est sur un _Antonio Amati_, c'est sur
+l'aïeul, c'est sur l'ancêtre, c'est sur la tige première de tous les
+violons qui ont été faits, c'est sur l'instrument qui sera la dot de ma
+fille Antonia, que je veux t'entendre. C'est l'arc d'Ulysse, vois-tu, et
+qui pourra bander l'arc d'Ulysse est digne de Pénélope.
+
+Et alors le vieillard ouvrit la boîte de velours toute galonnée d'or, et
+en tira un violon comme il semblait qu'il ne dût jamais avoir existé de
+violons, et comme Hoffmann seul peut-être se rappelait en avoir vu dans
+les concerts fantastiques de ses grands-oncles et de ses grandes-tantes.
+
+Puis il s'inclina sur l'instrument vénérable, et le présentant à
+Hoffmann:
+
+--Prends, dit-il, et tâche de ne pas être trop indigne de lui.
+
+Hoffmann s'inclina, prit l'instrument avec respect, et commença une
+vieille étude de Jean-Sébastien Bach.
+
+--Bach, Bach, murmura Gottlieb; passe encore pour l'orgue, mais il
+n'entendait rien au violon. N'importe.
+
+Au premier son qu'Hoffmann avait tiré de l'instrument, il avait
+tressailli, car lui, l'éminent musicien, il comprenait quel trésor
+d'harmonie on venait de mettre entre ses mains.
+
+L'archet, semblable à un arc, tant il était courbé, permettait à
+l'instrumentiste d'embrasser les quatre cordes à la fois, et la dernière
+de ces cordes s'élevait à des tons célestes si merveilleux, que jamais
+Hoffmann n'avait pu songer qu'un son si divin s'éveillât sous une main
+humaine.
+
+Pendant ce temps, le vieillard se tenait près de lui, la tête renversée
+en arrière, les yeux clignotants, disant pour tout encouragement:
+
+--Pas mal, pas mal, jeune homme; la main droite, la main droite! la main
+gauche n'est que le mouvement, la main droite c'est l'âme. Allons, de
+l'âme! de l'âme! de l'âme!!!
+
+Hoffmann sentait bien que le vieux Gottlieb avait raison, et il
+comprenait, comme il lui avait dit à la première épreuve, qu'il fallait
+désapprendre tout ce qu'il avait appris; et, par une transition
+insensible, mais soutenue, mais croissante, il passait du pianissimo au
+fortissimo, de la caresse à la menace, de l'éclair à la foudre, et il se
+perdait dans un torrent d'harmonie qu'il soulevait comme un nuage, et
+qu'il laissait retomber en cascades murmurantes, en perles liquides, en
+poussière humide, et il était sous l'influence d'une situation nouvelle,
+d'un état touchant à l'extase, quand tout à coup sa main gauche
+s'affaissa sur les cordes, l'archet mourut dans sa main, le violon
+glissa de sa poitrine, ses yeux devinrent fixes et ardents.
+
+La porte venait de s'ouvrir, et dans la glace devant laquelle il jouait,
+Hoffmann avait vu apparaître, pareille à une ombre évoquée par une
+harmonie céleste, la belle Antonia, la bouche entrouverte, la poitrine
+oppressée, les yeux humides.
+
+Hoffmann jeta un cri de plaisir, et maître Gottlieb n'eut que le temps
+de retenir le vénérable _Antonio Amati_, qui s'échappait de la main du
+jeune instrumentiste.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Antonia.
+
+
+Antonia avait paru mille fois plus belle encore à Hoffmann, au moment où
+il lui avait vu ouvrir la porte et en franchir le seuil, qu'au moment où
+il lui avait vu descendre les degrés de l'église.
+
+C'est que, dans la glace où la jeune fille venait de réfléchir son image
+et qui était à deux pas seulement d'Hoffmann, Hoffmann avait pu rétablir
+d'un seul coup d'oeil toutes les beautés qui lui avaient échappé à
+distance.
+
+Antonia avait dix-sept ans à peine; elle était de taille moyenne, plutôt
+grande que petite, mais si mince sans maigreur, si flexible sans
+faiblesse, que toutes les comparaisons de lis se balançant sur leur
+tige, de palmier se courbant au vent, eussent été insuffisantes pour
+peindre cette _morbidezza_ italienne, seul mot de la langue exprimant à
+peu près l'idée de douce langueur qui s'éveillait à son aspect. Sa mère
+était, comme Juliette, une des plus belles fleurs du printemps de
+Vérone, et l'on retrouvait dans Antonia, non pas fondues, mais heurtées,
+et c'est ce qui faisait le charme de cette jeune fille, les beautés des
+deux races qui se disputent la palme de la beauté. Ainsi, avec la
+finesse de peau des femmes du Nord, elle avait la matité de peaux des
+femmes du Midi; ainsi ses cheveux blonds, épais et légers à la fois,
+flottant au moindre vent, comme une vapeur dorée, ombrageaient des yeux
+et des sourcils de velours noir. Puis, chose singulière encore, c'était
+dans sa voix surtout que le mélange harmonieux des deux langues était
+sensible. Aussi, lorsque Antonia parlait allemand, la douceur de la
+belle langue où, comme dit Dante, résonne le si, venait adoucir la
+rudesse de l'accent germanique, tandis qu'au contraire, quand elle
+parlait italien, la langue un peu trop molle de Métastase et de Goldoni
+prenait une fermeté qui lui donnait la puissante accentuation de la
+langue de Schiller et de Goethe.
+
+Mais ce n'était pas seulement au physique que se faisait remarquer cette
+fusion; Antonia était au moral un type merveilleux et rare de ce que
+peuvent réunir de poésie opposée le soleil de l'Italie et les brumes de
+l'Allemagne. On eût dit à la fois une muse et une fée, la Lorelei de la
+ballade et la Béatrice de _La Divine Comédie_.
+
+C'est qu'Antonia, l'artiste par excellence, était fille d'une grande
+artiste. Sa mère, habituée à la musique italienne, s'était un jour prise
+corps à corps avec la musique allemande. La partition de _l'Alceste_ de
+Gluck lui était tombée entre les mains, et elle avait obtenu de son
+mari, maître Gottlieb, de lui faire traduire le poème en italien, et, le
+poème traduit en italien, elle était venue le chanter à Vienne; mais
+elle avait trop présumé de ses forces, ou plutôt, l'admirable
+cantatrice, elle ne connaissait pas la mesure de sa sensibilité. À la
+troisième représentation de l'opéra qui avait eu le plus grand succès, à
+l'admirable solo d'_Alceste:_
+
+ _Divinités du Styx, ministres de la mort,_
+ _Je n'invoquerai pas votre pitié réelle._
+ _J'enlève un tendre époux à son funeste sort,_
+ _Mais je vous abandonne une épouse fidèle._
+
+quand elle atteignit le _ré_, qu'elle donna à pleine poitrine, elle
+pâlit, chancela, s'évanouit; un vaisseau s'était brisé, dans cette
+poitrine si généreuse: le sacrifice aux dieux infernaux s'était accompli
+en réalité: la mère d'Antonia était morte.
+
+Le pauvre maître Gottlieb dirigeait l'orchestre; de son fauteuil, il vit
+chanceler, pâlir, tomber celle qu'il aimait par-dessus toute chose; bien
+plus, il entendit se briser dans sa poitrine cette fibre à laquelle
+tenait sa vie, et il jeta un cri terrible qui se mêla au dernier soupir
+de la virtuose.
+
+De là venait peut-être cette haine de maître Gottlieb pour les maîtres
+allemands; c'était le chevalier Gluck qui, bien innocemment, avait tué
+sa Térésa, mais il n'en voulait pas moins au chevalier Gluck mal de
+mort, pour cette douleur profonde qu'il avait ressentie, et qui ne
+s'était calmée qu'au fur et à mesure qu'il avait reporté sur Antonia
+grandissante tout l'amour qu'il avait pour sa mère.
+
+Maintenant, à dix-sept ans qu'elle avait, la jeune fille en était
+arrivée à tenir lieu de tout au vieillard; il vivait par Antonia, il
+respirait par Antonia. Jamais l'idée de la mort d'Antonia ne s'était
+présentée à son esprit; mais, si elle se fût présentée, il ne s'en
+serait pas fort inquiété, attendu que l'idée ne lui fût pas même venue
+qu'il pouvait survivre à Antonia.
+
+Ce n'était donc pas avec un sentiment moins enthousiaste qu'Hoffmann,
+quoique ce sentiment fût bien autrement pur encore, qu'il avait vu
+apparaître Antonia sur le seuil de la porte de son cabinet.
+
+La jeune fille s'avança lentement; deux larmes brillaient à sa paupière;
+et, faisant trois pas vers Hoffmann, elle lui tendit la main.
+
+Puis, avec un accent de chaste familiarité, et comme si elle eût connu
+le jeune homme depuis dix ans:
+
+--Bonjour, frère, dit-elle.
+
+Maître Gottlieb, du moment où sa fille avait paru, était resté muet et
+immobile; son âme, comme toujours, avait quitté son corps, et,
+voltigeant autour d'elle, chantait aux oreilles d'Antonia toutes les
+mélodies d'amour et de bonheur que chante l'âme d'un père à la vue de sa
+fille bien-aimée.
+
+Il avait donc posé son cher _Antonio Amati_ sur la table, et, joignant
+les deux mains comme il eût fait devant la Vierge, il regardait venir
+son enfant.
+
+Quant à Hoffmann, il ne savait s'il veillait ou dormait, s'il était sur
+la terre ou au ciel, si c'était une femme qui venait à lui, ou un ange
+qui lui apparaissait.
+
+Aussi fit-il presque un pas en arrière lorsqu'il vit Antonia s'approcher
+de lui et lui tendre la main en l'appelant son frère.
+
+--Vous, ma soeur! dit-il d'une voix étouffée.
+
+--Oui, dit Antonia: ce n'est pas le sang qui fait la famille, c'est
+l'âme. Toutes les fleurs sont soeurs par le parfum, tous les artistes
+sont frères par l'art. Je ne vous ai jamais vu, c'est vrai, mais je vous
+connais; votre archet vient de me raconter votre vie. Vous êtes poète,
+un peu fou, pauvre ami! Hélas, c'est cette étincelle ardente que Dieu
+enferme dans notre tête ou dans notre poitrine qui nous brûle le cerveau
+ou qui nous consume le coeur.
+
+Puis, se tournant vers maître Gottlieb:
+
+--Bonjour, père, dit-elle; pourquoi n'avez-vous pas encore embrassé
+votre Antonia? Ah! voilà, je comprends, _Il Matrimonio segreto_, le
+_Stabat mater_. Cimarosa, Pergolèse? Porpora! qu'est-ce qu'Antonia
+auprès de ces grands génies, une pauvre enfant qui vous aime, mais que
+vous oubliez pour eux.
+
+--Moi, t'oublier! s'écria Gottlieb, le vieux Murr oublier Antonia! Le
+père oublier sa fille! Pourquoi! pour quelques méchantes notes de
+musique, pour un assemblage de rondes et de croches, de noires et de
+blanches, de dièses et de bémols! Ah bien oui! regarde comme je
+t'oublie!
+
+En tournant sur sa jambe torse avec une agilité étonnante, de son autre
+jambe et de ses deux mains le vieillard fit voler les parties
+d'orchestration _del Matrimonio segreto_ toutes prêtes à être
+distribuées aux musiciens de l'orchestre.
+
+--Mon père! mon père! dit Antonia.
+
+--Du feu! du feu! cria maître Gottlieb, du feu, que je brûle tout cela;
+du feu, que je brûle Pergolèse! du feu, que je brûle Cimarosa! du feu,
+que je brûle Pasiello! du feu, que je brûle mes _Stradivarius_! mes
+_Gramulo_! du feu, que je brûle mon _Antonio Amati_! Ma fille, mon
+Antonia n'a-t-elle pas dit que j'aimais mieux des cordes, du bois et du
+papier, que ma chair et mon sang! Du feu! du feu! du feu!!!
+
+Et le vieillard s'agitait comme un fou et sautait sur sa jambe comme le
+diable boiteux, faisait aller ses bras comme un moulin à vent.
+
+Antonia regardait cette folie du vieillard avec ce doux sourire
+d'orgueil filial satisfait. Elle savait bien, elle qui n'avait jamais
+fait de coquetterie qu'avec son père, elle savait bien qu'elle était
+toute-puissante sur le vieillard, que son coeur était un royaume où elle
+régnait en souveraine absolue. Aussi arrêta-t-elle le vieillard au
+milieu de ses évolutions, et l'attirant à elle, déposa-t-elle un simple
+baiser sur son front.
+
+Le vieillard jeta un cri de joie, prit sa fille dans ses bras, l'enleva
+comme il eût fait d'un oiseau, et alla s'abattre, après avoir tourné
+trois ou quatre fois sur lui-même, sur un grand canapé où il commença de
+la bercer comme une mère fait de son enfant.
+
+D'abord Hoffmann avait regardé maître Gottlieb avec effroi; en lui
+voyant jeter les partitions en l'air, en lui voyant enlever sa fille
+entre ses bras, il l'avait cru fou furieux enragé. Mais, au sourire
+paisible d'Antonia, il s'était promptement rassuré, et, ramassant
+respectueusement les partitions éparses, il les replaçait sur les tables
+et sur les pupitres, tout en regardant du coin de l'oeil ce groupe
+étrange, où le vieillard lui-même avait sa poésie.
+
+Tout à coup, quelque chose de doux, de suave, d'aérien, passa dans
+l'air, c'était une vapeur, c'était une mélodie, c'était quelque chose de
+plus divin encore: c'était la voix d'Antonia qui attaquait, avec sa
+fantaisie d'artiste, cette merveilleuse composition de Stradella qui
+avait sauvé la vie à son auteur, le _Pieta, Signore_.
+
+Aux premières vibrations de cette voix d'ange, Hoffmann demeura
+immobile, tandis que le vieux Gottlieb, soulevant doucement sa fille de
+dessus ses genoux, la déposait, toute couchée comme elle était, sur le
+canapé; puis courant à son _Antonio Amati_, et accordant
+l'accompagnement avec les paroles, commença de son côté à faire passer
+l'harmonie de son archet sous le chant d'Antonia, et à le soutenir comme
+un ange soutient l'âme qu'il porte au ciel.
+
+La voix d'Antonia était une voix de soprano, possédant toute l'étendue
+que la prodigalité divine peut donner, non pas à une voix de femme, mais
+à une voix d'ange. Antonia parcourait cinq octaves et demie; elle
+donnait avec la même facilité le contre-ut, cette note divine qui semble
+n'appartenir qu'aux concerts célestes, et l'ut de la cinquième octave
+des notes basses. Jamais Hoffmann n'avait entendu rien de si velouté que
+ces quatre premières mesures chantées sans accompagnement, _Pieta,
+Signore, di me dolente_. Cette aspiration de l'âme souffrante vers Dieu,
+cette prière ardente au Seigneur d'avoir pitié de cette souffrance qui
+se lamente, prenaient dans la bouche d'Antonia un pressentiment de
+respect divin qui ressemblait à la terreur. De son côté
+l'accompagnement, qui avait reçu la phrase flottant entre le ciel et la
+terre, qui l'avait, pour ainsi dire, prise entre ses bras, après le _la_
+expiré, et qui, _piano, piano_, répétait comme un écho de la plainte,
+l'accompagnement était en tout digne de la voix lamentable, et
+douloureux comme elle. Il disait, lui, non pas en italien, non pas en
+allemand, non pas en français, mais dans cette langue universelle qu'on
+appelle la musique:
+
+_«Pitié, Seigneur, pitié de moi, malheureuse, pitié, Seigneur, et, si ma
+prière arrive à toi, que la rigueur se désarme et que tes regards se
+retournent vers moi moins sévères et plus cléments!»_
+
+Et cependant, tout en suivant, tout en emboîtant la voix,
+l'accompagnement lui laissait toute sa liberté, toute son étendue;
+c'était une caresse et non pas une étreinte, un soutien et non une gêne;
+et quand, au premier _sforzando_, c'est-à-dire quand, lassée de
+l'effort, la voix retomba comme pour essayer de monter au ciel,
+l'accompagnement parut craindre alors de lui peser comme une chose
+terrestre, et l'abandonna presque aux ailes de la foi, pour ne la
+soutenir qu'au _mi_ bécarre, c'est-à-dire au _diminuendo_, c'est-à-dire
+quand, lassée de l'effort, la voix retomba _do_, quand, sur le _ré_ et
+les deux _fa_, la voix se souleva comme affaissée sur elle-même, et,
+pareille à la madone de Canova, à genoux, assise sur ses genoux, et chez
+laquelle tout plie, âme et corps, affaissés sous ce doute terrible que
+la miséricorde du Créateur soit assez grande pour oublier la faute de la
+créature.
+
+Puis, quand d'une voix tremblante elle continua: _Qu'il n'arrive jamais
+que je sois damnée et précipitée dans le feu éternel de ta vigueur, ô
+grand Dieu_! Alors l'accompagnement se hasarda à mêler sa voix à la voix
+frémissante qui, entrevoyant les flammes éternelles, priait le Seigneur
+de l'en éloigner. Alors l'accompagnement pria de son côté, supplia,
+gémit, monta avec elle jusqu'au _fa_, descendit avec elle jusqu'à
+l'_ut_, l'accompagnant dans sa faiblesse, la soutenant dans sa terreur;
+puis, tandis que haletante et sans force, la voix mourait dans les
+profondeurs de la poitrine d'Antonia, l'accompagnement continua seul
+après la voix éteinte, comme après l'âme envolée et déjà sur la route du
+ciel, continuent murmurantes et plaintives les prières des survivants.
+
+Alors aux supplications du violon de maître Gottlieb commença de se
+mêler une harmonie inattendue, douce et puissante à la fois, presque
+céleste. Antonia se souleva sur son coude, maître Gottlieb se tourna à
+moitié et demeura l'archet suspendu sur les cordes de son violon.
+Hoffmann, d'abord étourdi, enivré, en délire, avait compris qu'aux
+élancements de cette âme il fallait un peu d'espoir, et qu'elle se
+briserait si un rayon divin ne lui montrait le ciel, et il s'était
+élancé vers un orgue, et il avait étendu ses dix doigts sur les touches
+frémissantes, et l'orgue, poussant un long soupir, venait de se mêler au
+violon de Gottlieb et à la voix d'Antonia.
+
+Alors ce fut une chose merveilleuse que ce retour du motif _Pieta,
+Signore_, accompagné par cette voix d'espoir, au lieu d'être poursuivi
+comme dans la prière partie par la terreur, et quand, pleine de foi dans
+son génie comme dans sa prière, Antonia attaqua avec toute la vigueur de
+sa voix, le _fa_ du _volgi_, un frisson passa dans les veines
+d'Hoffmann, qui, écrasant l'_Antonio Amati_ sous les torrents d'harmonie
+qui s'échappaient de son orgue, continua la voix d'Antonia après qu'elle
+eut expiré, et sur les ailes, non plus d'un ange, mais d'un ouragan,
+sembla porter le dernier soupir de cette âme aux pieds du Seigneur
+tout-puissant et tout miséricordieux.
+
+Puis il se fit un moment de silence; tous trois se regardèrent, et leurs
+mains se joignirent dans une étreinte fraternelle, comme leurs âmes
+s'étaient jointes dans une commune harmonie.
+
+Et, à partir de ce moment, ce fut non seulement Antonia qui appela
+Hoffmann son frère, mais le vieux Gottlieb Murr qui appela Hoffmann son
+fils!
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Le serment.
+
+
+Peut-être le lecteur se demandera-t-il, ou plutôt nous demandera-t-il,
+comment, la mère d'Antonia étant morte en chantant, maître Gottlieb Murr
+permettait que sa fille, c'est-à-dire que cette âme de son âme, courût
+le risque d'un danger semblable à celui auquel avait succombé la mère.
+
+Et d'abord, quand il avait entendu Antonia essayer son premier chant, le
+pauvre père avait tremblé comme la feuille près de laquelle chante un
+oiseau. Mais c'était un véritable oiseau qu'Antonia, et le vieux
+musicien s'aperçut bientôt que le chant était sa langue naturelle, aussi
+Dieu, en lui donnant une voix si étendue qu'elle n'avait peut-être pas
+son égale au monde, avait-il indiqué que sous ce rapport maître Gottlieb
+n'avait du moins rien à craindre: en effet, quand à ce don naturel du
+chant était jointe l'étude de la musique, quand les difficultés les plus
+exagérées du solfège avaient été mises sous les yeux de la jeune fille
+et vaincues aussitôt avec une merveilleuse facilité, sans grimaces, sans
+efforts, sans une seule corde au cou, sans un seul clignotement d'yeux,
+il avait compris la perfection de l'instrument, et, comme Antonia, en
+chantant les morceaux notés pour les voix les plus hautes, restait
+toujours en deçà de ce qu'elle pouvait faire, il s'était convaincu qu'il
+n'y avait aucun danger à laisser aller le doux rossignol au penchant de
+sa mélodieuse vocation.
+
+Seulement maître Gottlieb avait oublié que la corde de la musique n'est
+pas la seule qui résonne dans le coeur des jeunes filles, et qu'il y a
+une autre corde bien autrement frêle, bien autrement vibrante, bien
+autrement mortelle: celle de l'amour!
+
+Celle-là s'était éveillée chez la pauvre enfant au son de l'archet
+d'Hoffmann; inclinée sur sa broderie dans la chambre à côté de celle où
+se tenaient le jeune homme et le vieillard, elle avait relevé la tête au
+premier frémissement qui avait passé dans l'air. Elle avait écouté; puis
+peu à peu une sensation étrange avait pénétré dans son âme, avait couru
+en frissons inconnus dans ses veines. Elle s'était alors soulevée
+lentement, appuyant une main à sa chaise, tandis que l'autre laissait
+échapper la broderie de ses doigts entrouverts. Elle était restée un
+instant immobile; puis, lentement, elle s'était avancée vers la porte,
+et, comme nous l'avons dit, ombre évoquée de la vie matérielle, elle
+était apparue, poétique vision, à la porte du cabinet de maître Gottlieb
+Murr.
+
+Nous avons vu comment la musique avait fondu à son ardent creuset ces
+trois âmes en une seule, et comment, à la fin du concert, Hoffmann était
+devenu commensal de la maison.
+
+C'était l'heure où le vieux Gottlieb avait l'habitude de se mettre à
+table. Il invita Hoffmann à dîner avec lui, invitation qu'Hoffmann
+accepta avec la même cordialité qu'elle était faite.
+
+Alors, pour quelques instants la belle et poétique vierge des cantiques
+divins se transforma en une bonne ménagère. Antonia versa le thé comme
+Clarisse Harlow, fit des tartines de beurre comme Charlotte, et finit
+par se mettre elle-même à table et par manger comme une simple mortelle.
+
+Les Allemands n'entendent pas la poésie comme nous. Dans nos données de
+monde maniéré, la femme qui mange et qui boit se dépoétise. Si une jeune
+et jolie femme se met à table, c'est pour y fourrer ses gants, si
+toutefois elle ne conserve pas ses gants; si elle a une assiette, c'est
+pour y égrainer, à la fin du repas, une grappe de raisin, dont
+l'immatérielle créature consent parfois à sucer les grains les plus
+dorés, comme fait une abeille d'une fleur.
+
+On comprend, d'après la façon dont Hoffmann avait été reçu chez maître
+Gottlieb, qu'il y revint le lendemain, le surlendemain et les jours
+suivants. Quant à maître Gottlieb, cette fréquence des visites
+d'Hoffmann ne paraissait aucunement l'inquiéter: Antonia était trop
+pure, trop chaste, trop confiante dans son père, pour que le soupçon
+vînt au vieillard que sa fille pût commettre une faute. Sa fille,
+c'était sainte Cécile, c'était la Vierge Marie, c'était un ange des
+cieux; l'essence divine l'emportait tellement en elle sur la matière
+terrestre, que le vieillard n'avait jamais jugé à propos de lui dire
+qu'il y avait plus de danger dans le contact de deux corps que dans
+l'union de deux âmes.
+
+Hoffmann était donc heureux, c'est-à-dire aussi heureux qu'il est donné
+à une créature mortelle de l'être. Le soleil de la joie n'éclaire jamais
+entièrement le coeur, une tache sombre qui rappelle à l'homme que le
+bonheur complet n'existe pas en ce monde, mais seulement au ciel.
+
+Mais Hoffmann avait un avantage sur le commun de l'espèce. Souvent
+l'homme ne peut pas expliquer la cause de cette douleur qui passe au
+milieu de son bien-être, de cette ombre qui se projette, obscure et
+noire, sur sa rayonnante félicité.
+
+Hoffmann, lui, savait ce qui le rendait malheureux.
+
+C'était cette promesse faite à Zacharias Werner d'aller le rejoindre à
+Paris; c'était ce désir étrange de visiter la France, qui s'effaçait dès
+qu'Hoffmann se trouvait en présence d'Antonia, mais qui reprenait tout
+le dessus aussitôt qu'Hoffmann se retrouvait seul; il y avait même plus:
+c'est qu'au fur et à mesure que le temps s'écoulait et que les lettres
+de Zacharias, réclamant la parole de son ami, étaient plus pressantes,
+Hoffmann s'attristait davantage.
+
+En effet, la présence de la jeune fille n'était plus suffisante à
+chasser le fantôme qui poursuivait maintenant Hoffmann jusqu'aux côtés
+d'Antonia. Souvent, près d'Antonia, Hoffmann tombait dans une rêverie
+profonde. À quoi rêvait-il? à Zacharias Werner, dont il lui semblait
+entendre la voix. Souvent son oeil, distrait d'abord, finissait par se
+fixer sur un point de l'horizon. Que voyait cet oeil, ou plutôt que
+croyait-il voir? La route de Paris, puis, à un des tournants de cette
+route, Zacharias marchant devant lui et faisant signe de le suivre.
+
+Peu à peu, le fantôme qui était apparu à Hoffmann à des intervalles
+rares et inégaux revint avec plus de régularité et finit par le
+poursuivre d'une obsession continuelle.
+
+Hoffmann aimait Antonia de plus en plus. Hoffmann sentait qu'Antonia
+était nécessaire à sa vie, que c'était le bonheur de son avenir; mais
+Hoffmann sentait aussi qu'avant de se lancer dans ce bonheur, et pour
+que ce bonheur fût durable, il lui fallait accomplir le pèlerinage
+projeté, ou, sans cela, le désir renfermé dans son coeur, si étrange
+qu'il fût, le rongerait.
+
+Un jour qu'assis près d'Antonia, pendant que maître Gottlieb notait dans
+son cabinet le _Stabat_ de Pergolèse, qu'il voulait exécuter à la
+société philharmonique de Francfort, Hoffmann était tombé dans une de
+ses rêveries ordinaires, Antonia, après l'avoir regardé longtemps, lui
+prit les deux mains.
+
+--Il faut y aller, mon ami, dit-elle.
+
+Hoffmann la regarda avec étonnement.
+
+--Y aller? répéta-t-il, et où cela?
+
+--En France, à Paris.
+
+--Et qui vous a dit, Antonia, cette secrète pensée de mon coeur, que je
+n'ose m'avouer à moi-même?
+
+--Je pourrais m'attribuer près de vous le pouvoir d'une fée, Théodore,
+et vous dire: J'ai lu dans votre pensée, j'ai lu dans vos yeux, j'ai lu
+dans votre coeur; mais je mentirais. Non, je me suis souvenue, voilà
+tout.
+
+--Et de quoi vous êtes-vous souvenue, ma bien-aimée Antonia?
+
+--Je me suis souvenue que, la veille du jour où vous êtes venu chez mon
+père, Zacharias Werner y était venu et nous avait raconté votre projet
+de voyage, votre désir ardent de voir Paris; désir nourri depuis près
+d'un an, et tout prêt à s'accomplir. Depuis, vous m'avez dit ce qui vous
+avait empêché de partir. Vous m'avez dit comment, en me voyant pour la
+première fois, vous avez été pris de ce sentiment irrésistible dont j'ai
+été prise moi-même en vous écoutant, et maintenant il vous reste à me
+dire ceci: que vous m'aimez toujours autant.
+
+Hoffmann fit un mouvement.
+
+--Ne vous donnez pas la peine de me le dire, je le sais, continua
+Antonia, mais il y a quelque chose de plus puissant que cet amour, c'est
+le désir d'aller en France, de rejoindre Zacharias, de voir Paris enfin.
+
+--Antonia! s'écria Hoffmann, tout est vrai dans ce que vous venez de
+dire, hors un point; c'est qu'il y avait quelque chose au monde de plus
+fort que mon amour! Non, je vous le jure, Antonia, ce désir-là, désir
+étrange auquel je ne comprends rien, je l'eusse enseveli dans mon coeur
+si vous ne l'en aviez tiré vous-même. Vous ne vous trompez donc pas.
+Antonia! Oui, il y a une voix qui m'appelle à Paris, une voix plus forte
+que ma volonté, et cependant, je vous le répète, à laquelle je n'eusse
+pas obéi; cette voix est celle de la destinée!
+
+--Soit, accomplissons notre destinée, mon ami. Vous partirez demain.
+Combien voulez-vous de temps?
+
+--Un mois, Antonia; dans un mois, je serai de retour.
+
+--Un mois ne vous suffira pas, Théodore; en un mois vous n'aurez rien
+vu; je vous en donne deux; je vous en donne trois; je vous donne le
+temps que vous voudrez, enfin; mais j'exige une chose, ou plutôt deux
+choses de vous.
+
+--Lesquelles, chère Antonia, lesquelles? dites vite.
+
+--Demain, c'est dimanche; demain, c'est jour de messe; regardez par
+votre fenêtre comme vous avez regardé le jour du départ de Zacharias
+Werner, et, comme ce jour-là, mon ami, seulement plus triste, vous me
+verrez monter les degrés de l'église; alors venez me rejoindre à ma
+place accoutumée, alors asseyez-vous près de moi, et, au moment où le
+prêtre consacrera le sang de Notre-Seigneur, vous me ferez deux
+serments, celui de me demeurer fidèle, celui de ne plus jouer.
+
+--Oh! tout ce que vous voudrez, à l'instant même, chère Antonia! je vous
+jure....
+
+--Silence, Théodore, vous jurerez demain.
+
+--Antonia, Antonia, vous êtes un ange!
+
+--Au moment de nous séparer, Théodore, n'avez-vous pas quelque chose à
+dire à mon père?
+
+--Oui, vous avez raison. Mais, en vérité, je vous avoue, Antonia, que
+j'hésite, que je tremble. Mon Dieu! que suis-je donc pour oser espérer?
+
+--Vous êtes l'homme que j'aime, Théodore. Allez trouver mon père, allez.
+
+Et, faisant à Hoffmann un signe de la main, elle ouvrit la porte d'une
+petite chambre transformée par elle en oratoire.
+
+Hoffmann la suivit des yeux jusqu'à ce que la porte fût refermée, et, à
+travers la porte, il lui envoya, avec tous les baisers de sa bouche,
+tous les élans de son coeur.
+
+Puis il entra dans le cabinet de maître Gottlieb.
+
+Maître Gottlieb était si bien habitué au pas d'Hoffmann, qu'il ne
+souleva même pas les yeux de dessus le pupitre où il copiait le
+_Stabat_. Le jeune homme entra et se tint debout derrière lui.
+
+Au bout d'un instant, maître Gottlieb n'entendant plus rien, même la
+respiration du jeune homme, maître Gottlieb se retourna.
+
+--Ah! c'est toi, garçon, dit-il en renversant sa tête en arrière pour
+arriver à regarder Hoffmann à travers ses lunettes. Que viens-tu me
+dire?
+
+Hoffmann ouvrit la bouche, mais il la referma sans avoir articulé un
+son.
+
+--Es-tu devenu muet? demanda le vieillard; peste! ce serait malheureux;
+un gaillard qui en découd comme toi lorsque tu t'y mets ne peut pas
+perdre la parole comme cela, à moins que ce ne soit par punition d'en
+avoir abusé!
+
+--Non, maître Gottlieb, non je n'ai point perdu la parole, Dieu merci!
+Seulement, ce que j'ai à vous dire....
+
+--Eh bien!
+
+--Eh bien!... me semble chose difficile.
+
+--Bah! est-ce donc bien difficile que de dire: maître Gottlieb, j'aime
+votre fille?
+
+--Vous savez cela, maître Gottlieb?
+
+--Ah ça! mais je serais bien fou, ou plutôt bien sot, si je ne m'en
+étais pas aperçu, de ton amour.
+
+--Et cependant, vous avez permis que je continuasse de l'aimer.
+
+--Pourquoi pas? puisqu'elle t'aime.
+
+--Mais, maître Gottlieb, vous savez que je n'ai aucune fortune.
+
+--Bah! les oiseaux du ciel ont-ils une fortune? Ils chantent, ils
+s'accouplent, ils bâtissent un nid, et Dieu les nourrit. Nous autres
+artistes, nous ressemblons fort aux oiseaux; nous chantons et Dieu vient
+à notre aide. Quand le chant ne suffira pas, tu te feras musicien. Je
+n'étais pas plus riche que toi quand j'ai épousé ma pauvre Térésa; eh
+bien! ni le pain, ni l'abri ne nous ont jamais fait faute. J'ai toujours
+eu besoin d'argent, et je n'en ai jamais manqué. Es-tu riche d'amour?
+voilà tout ce que je te demande; mérites-tu le trésor que tu convoites?
+voilà tout ce que je désire savoir. Aimes-tu Antonia plus que ta vie,
+plus que ton âme? alors je suis tranquille, Antonia ne manquera jamais
+de rien. Ne l'aimes-tu point? c'est autre chose; eusses-tu cent mille
+livres de rentes elle manquera toujours de tout.
+
+Hoffmann était près de s'agenouiller devant cette adorable philosophie
+de l'artiste. Il s'inclina sur la main du vieillard, qui l'attira à lui
+et le pressa contre son coeur.
+
+--Allons, allons, lui dit-il, c'est convenu; fais ton voyage, puisque la
+rage d'entendre cette horrible musique de M. Méhul et de M. Dalayrac te
+tourmente; c'est une maladie de la jeunesse qui sera vite guérie. Je
+suis tranquille; fais ce voyage, mon ami, et reviens ici, tu y
+retrouveras Mozart, Beethoven, Cimarosa, Pergolèse, Pasiello, le
+Porpora, et, de plus, maître Gottlieb et sa fille, c'est-à-dire un père
+et une femme. Va, mon enfant, va.
+
+Et maître Gottlieb embrassa de nouveau Hoffmann, qui, voyant venir la
+nuit, jugea qu'il n'avait pas de temps à perdre, et se retira chez lui
+pour faire ses préparatifs de départ.
+
+Le lendemain, dès le matin, Hoffmann était à sa fenêtre.
+
+Au fur et à mesure que le moment de quitter Antonia approchait, cette
+séparation lui semblait de plus en plus impossible. Toute cette
+ravissante période de sa vie qui venait de s'écouler, ces sept mois qui
+avaient passé comme un jour et qui se représentaient à sa mémoire,
+tantôt comme un vaste horizon qu'il embrassait d'un coup d'oeil, tantôt
+comme une série de jours joyeux, venaient les uns après les autres,
+souriants, couronnés de fleurs; ces doux chants d'Antonia, qui lui
+avaient fait un air tout semé de douces mélodies; tout cela était un
+trait si puissant, qu'il luttait presque avec l'inconnu, ce merveilleux
+enchanteur qui attire à lui les coeurs les plus forts, les âmes les plus
+froides.
+
+À dix heures, Antonia parut au coin de la rue où, à pareille heure, sept
+mois auparavant, Hoffmann l'avait vue pour la première fois. La bonne
+Lisbeth la suivait comme de coutume, toutes deux montèrent les degrés de
+l'église. Arrivée au dernier degré, Antonia se retourna, aperçut
+Hoffmann, lui fit de la main un signe d'appel et entra dans l'église.
+
+Hoffmann s'élança hors de la maison et y entra après elle.
+
+Antonia était déjà agenouillée et en prière.
+
+Hoffmann était protestant, et ces chants dans une autre langue lui
+avaient toujours paru assez ridicules; mais lorsqu'il entendit Antonia
+psalmodier ce chant d'église si doux et si large à la fois, il regretta
+de ne pas en savoir les paroles pour mêler sa voix à la voix d'Antonia,
+rendue plus suave encore par la profonde mélancolie à laquelle la jeune
+fille était en proie.
+
+Pendant tout le temps que dura le saint sacrifice, elle chanta de la
+même voix dont là-haut doivent chanter les anges; puis enfin, quand la
+sonnette de l'enfant de choeur annonça la consécration de l'hostie, au
+moment où les fidèles se courbaient devant le Dieu qui, aux mains du
+prêtre, s'élevait au-dessus de leurs têtes, seule Antonia redressa son
+front.
+
+--Jurez, dit-elle.
+
+--Je jure, dit Hoffmann d'une voix tremblante, je jure de renoncer au
+jeu.
+
+--Est-ce le seul serment que vous vouliez me faire, mon ami?
+
+--Oh! non, attendez. Je jure de vous rester fidèle de coeur et d'esprit,
+de corps et d'âme.
+
+--Et sur quoi jurez-vous cela?
+
+--Oh! s'écria Hoffmann, au comble de l'exaltation, sur ce que j'ai de
+plus cher, sur ce que j'ai de plus sacré, sur votre vie!
+
+--Merci! s'écria à son tour Antonia, car si vous ne tenez pas votre
+serment, je mourrai.
+
+Hoffmann tressaillit, un frisson passa par tout son corps, il ne se
+repentit pas, seulement, il eut peur. Le prêtre descendait les degrés de
+l'autel, emportant le Saint Sacrement dans la sacristie.
+
+Au moment où le corps divin de Notre-Seigneur passait, elle saisit la
+main d'Hoffmann.
+
+--Vous avez entendu son serment, n'est-ce pas, mon Dieu? dit Antonia.
+
+Hoffmann voulut parler.
+
+--Plus une parole, plus une seule; je veux que celles dont se composait
+votre serment, étant les dernières que j'aurai entendues de vous,
+bruissent éternellement à mon oreille. Au revoir, mon ami, au revoir.
+
+Et, s'échappant, légère comme une ombre, la jeune fille laissa un
+médaillon dans la main de son amant.
+
+Hoffmann la regarda s'éloigner comme Orphée dut regarder Eurydice
+fugitive; puis lorsque Antonia eut disparu, il ouvrit le médaillon.
+
+Le médaillon renfermait le portrait d'Antonia, tout resplendissant de
+jeunesse et de beauté.
+
+Deux heures après, Hoffmann prenait sa place dans la même diligence que
+Zacharias Werner en répétant:
+
+--Sois tranquille, Antonia, oh! non, je ne jouerai pas! oh! oui, je te
+serai fidèle!
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Une barrière de Paris en 1793.
+
+
+Le voyage du jeune homme fut assez triste dans cette France qu'il avait
+tant désirée. Ce n'était pas qu'en se rapprochant du centre il éprouvât
+autant de difficultés qu'il en avait rencontré pour se rendre aux
+frontières; non, la République française faisait meilleur accueil aux
+arrivants qu'aux partants.
+
+Toutefois on n'était admis au bonheur de savourer cette précieuse forme
+de gouvernement qu'après avoir accompli un certain nombre de formalités
+passablement rigoureuses.
+
+Ce fut le temps où les Français surent le moins écrire, mais ce fut le
+temps où ils écrivirent le plus. Il paraissait donc, à tous les
+fonctionnaires de fraîche date, convenable d'abandonner leurs
+occupations domestiques ou plastiques, pour signer des passeports,
+composer des signalements, donner des visas, accorder des
+recommandations, et faire, en un mot, tout ce qui concerne l'état de
+patriote.
+
+Jamais la paperasserie n'eut autant de développement qu'à cette époque.
+Cette maladie endémique de l'administration française, se greffant sur
+le terrorisme, produisit les plus beaux échantillons de calligraphie
+grotesque dont on eût pu parler jusqu'à ce jour.
+
+Hoffmann avait sa feuille de route d'une exiguïté remarquable. C'était
+le temps des exiguïtés: journaux, livres, publications de colportage,
+tout se réduisait au simple in-octavo pour les plus grandes mesures. La
+feuille de route du voyageur, disons-nous, fut envahie dès l'Alsace par
+des signatures de fonctionnaires qui ne ressemblaient pas mal à ces
+zigzags d'ivrognes qui toisent diagonalement les rues en battant l'une
+et l'autre muraille.
+
+Force fut donc à Hoffmann de joindre une feuille à son passeport, puis,
+une autre en Lorraine, où surtout les écritures prirent des proportions
+colossales. Là où le patriotisme était le plus chaud, les écrivains
+étaient plus naïfs. Il y eut un maire qui employa deux feuilles, recto
+et verso, pour donner à Hoffmann un autographe ainsi conçu:
+
+_Auphemann, chune Allemans, ami de la libreté se rendan à Pari ha pié._
+
+«Signé, GOLIER.»
+
+Muni de ce parfait document sur sa patrie, son âge, ses principes, sa
+destination et ses moyens de transport, Hoffmann ne s'occupa plus que du
+soin de coudre ensemble tous ces lambeaux civiques, et nous devons dire
+qu'en arrivant à Paris, il possédait un assez joli volume, que,
+disait-il, il ferait relier en fer-blanc, si jamais il tentait un
+nouveau voyage, parce que, forcé d'avoir toujours ces feuilles à la
+main, elles risquaient trop dans un simple carton.
+
+Partout on lui répétait:
+
+--Mon cher voyageur, la province est encore habitable, mais Paris est
+bien remué. Défiez-vous, citoyen, il y a une police bien pointilleuse à
+Paris, et, en votre qualité d'Allemand, vous pourriez n'être pas traité
+en bon Français.
+
+À quoi Hoffmann répondait par un sourire fier, réminiscence des fiertés
+spartiates quand les espions de Thessalie cherchaient à grossir les
+forces de Xerxès, roi des Perses.
+
+Il arriva devant Paris: c'était le soir, les barrières étaient fermées.
+
+Hoffmann parlait passablement la langue française, mais on est allemand
+ou on ne l'est pas; si on ne l'est pas, on a un accent qui, à la longue,
+réussit à passer pour l'accent d'une de nos provinces; si on l'est, on
+passe toujours pour un Allemand.
+
+Il faut expliquer comment se faisait la police aux barrières.
+
+D'abord, elles étaient fermées; ensuite, sept ou huit sectionnaires,
+gens oisifs et pleins d'intelligence, Lavaters amateurs, rôdaient par
+escouades, en fumant leurs pipes, autour de deux ou trois agents de
+police municipale.
+
+Ces braves gens, qui, de députation en députation, avaient fini par
+hanter toutes les salles de clubs, tous les bureaux de districts, tous
+les endroits où la politique s'était glissée par le côté actif ou le
+côté passif; ces gens, qui avaient vu à l'Assemblée nationale ou à la
+Convention chaque député, dans les tribunes tous les aristocrates mâles
+et femelles, dans les promenades tous les élégants signalés, dans les
+théâtres toutes les célébrités suspectes, dans les revues tous les
+officiers, dans les tribunaux tous les accusés plus ou moins libérés
+d'accusation, dans les prisons tous les prêtres épargnés; ces dignes
+patriotes savaient si bien leur Paris, que tout visage de connaissance
+devait les frapper au passage, et, disons-le, les frappait presque
+toujours.
+
+Ce n'était pas chose aisée que de se déguiser alors: trop de richesse
+dans le costume appelait l'oeil, trop de simplicité appelait le soupçon.
+Comme la malpropreté était un des insignes de civisme les plus répandus,
+tout porteur d'eau, tout marmiton pouvait cacher un aristocrate; et puis
+la main blanche aux beaux ongles, comment la dissimuler entièrement?
+Cette démarche aristocratique qui n'est plus sensible de nos jours, où
+les plus humbles portent les plus hauts talons, comment la cacher à
+vingt paires d'yeux plus ardents que ceux du limier en quête?
+
+Un voyageur était donc, dès son arrivée, fouillé, interrogé, dénudé,
+quant au moral, avec une facilité que donnait l'usage, et une liberté
+que donnait... la liberté.
+
+Hoffmann parut devant ce tribunal vers six heures du soir, le 7
+décembre. Le temps était gris, rude, mêlé de brume et de verglas; mais
+les bonnets d'ours et de loutre emprisonnant les têtes patriotes leur
+laissaient assez de sang chaud à la cervelle et aux oreilles pour qu'ils
+possédassent toute leur présence d'esprit et leurs précieuses facultés
+investigatrices.
+
+Hoffmann fut arrêté par une main qui se posa doucement sur sa poitrine.
+
+Le jeune voyageur était vêtu d'un habit gris de fer, d'une grosse
+redingote, et ses bottes allemandes lui dessinaient une jambe assez
+coquette, car il n'avait pas rencontré de boue depuis la dernière étape,
+et le carrosse ne pouvait plus marcher à cause du grésil. Hoffmann avait
+fait six lieues à pied, sur une route légèrement saupoudrée de neige
+durcie.
+
+--Où vas-tu comme cela, citoyen, avec tes belles bottes? dit un agent au
+jeune homme.
+
+--Je vais à Paris, citoyen.
+
+--Tu n'es pas dégoûté, jeune Prussien, répliqua le sectionnaire, en
+prononçant cette épithète de Prussien avec une prodigalité d'_s_ qui fit
+accourir dix curieux autour du voyageur.
+
+Les Prussiens n'étaient pas à ce moment de moins grands ennemis pour la
+France que les Philistins pour les compatriotes de Samson l'Israélite.
+
+--Eh bien! oui, je suis pruzien, répondit Hoffmann, en changeant les
+cinq s du sectionnaire en un z; après?
+
+--Alors, si tu es prussien, tu es bien en même temps un petit espion de
+Pitt et Cobourg, hein?
+
+--Lisez mes passeports, répondit Hoffmann en exhibant son volume à l'un
+des lettrés de la barrière.
+
+--Viens, répliqua celui-ci en tournant les talons pour emmener
+l'étranger au corps de garde.
+
+Hoffmann suivit ce guide avec une tranquillité parfaite.
+
+Quand, à la lueur des chandelles fumeuses, les patriotes virent ce jeune
+homme nerveux, l'oeil ferme, les cheveux mal ordonnés, hachant son
+français avec le plus de conscience possible, l'un d'eux s'écria:
+
+--Il ne se niera pas aristocrate, celui-là; a-t-il des mains et des
+pieds!
+
+--Vous êtes un bête, citoyen, répondit Hoffmann; je suis patriote autant
+que vous, et de plus, je suis _une_ artiste.
+
+En disant ces mots, il tira de sa poche une de ces pipes effrayantes
+dont un plongeur de l'Allemagne peut seul trouver le fond.
+
+Cette pipe fit un effet prodigieux sur les sectionnaires, qui
+savouraient leur tabac dans leurs petits réceptacles.
+
+Tous se mirent à contempler le petit jeune homme qui entassait dans
+cette pipe, avec une habileté fruit d'un grand usage, la provision de
+tabac d'une semaine.
+
+Il s'assit ensuite, alluma le tabac méthodiquement jusqu'à ce que le
+fourneau présentât une large croûte de feu à sa surface, puis il aspira
+à temps égaux des nuages de fumée qui sortirent gracieusement, en
+colonnes bleuâtres, de son nez et de ses lèvres.
+
+--Il fume bien, dit un des sectionnaires.
+
+--Et il paraît que c'est un fameux, dit un autre; vois donc ses
+certificats.
+
+--Qu'es-tu venu faire à Paris? demanda un troisième.
+
+--Étudier la science et la liberté, répliqua Hoffmann.
+
+--Et quoi encore? ajouta le Français peu ému de l'héroïsme d'une telle
+phrase, probablement à cause de sa grande habitude.
+
+--Et la peinture, ajouta Hoffmann.
+
+--Ah! tu es peintre, comme le citoyen David?
+
+--Absolument.
+
+--Tu sais faire les patriotes romains tout nus comme lui?
+
+--Je les fais tout habillés, dit Hoffmann.
+
+--C'est moins beau.
+
+--C'est selon, répliqua Hoffmann avec un imperturbable sang-froid.
+
+--Fais-moi donc mon portrait, dit le sectionnaire avec admiration.
+
+--Volontiers.
+
+Hoffmann prit un tison au poêle, en éteignit à peine l'extrémité
+rutilante, et, sur le mur blanchi à la chaux, il dessina un des plus
+laids visages qui eussent jamais déshonoré la capitale du monde
+civilisé. Le bonnet à poils et la queue de renard, la bouche baveuse,
+les favoris épais, la courte pipe, le menton fuyant furent imités avec
+un si rare bonheur de vérité dans sa charge, que tout le corps de garde
+demanda au jeune homme la faveur d'être _portraituré_ par lui.
+
+Hoffmann s'exécuta de bonne grâce et croqua sur le mur une série de
+patriotes aux visages bien réussis, mais moins nobles, assurément, que
+les bourgeois de la _Ronde nocturne_ de Rembrandt.
+
+Les patriotes une fois en belle humeur, il ne fut plus question de
+soupçons: l'Allemand fut naturalisé parisien; on lui offrit la bière
+d'honneur, et lui, en garçon bien pensant, il offrit à ses hôtes du vin
+de Bourgogne, que ces messieurs acceptèrent de grand coeur.
+
+Ce fut alors que l'un d'eux, plus rusé que les autres, prit son nez
+épais dans le crochet de son index, et dit à Hoffmann en clignant l'oeil
+gauche:
+
+--Avoue-nous une chose, citoyen allemand.
+
+--Laquelle, notre ami?
+
+--Avoue-nous le but de ta mission.
+
+--Je te l'ai dit: la politique et la peinture.
+
+--Non, non, autre chose.
+
+--Je t'assure, citoyen.
+
+--Tu comprends bien que nous ne t'accusons pas; tu nous plais, et nous
+te protégerons; mais voici deux délégués du club des Cordeliers, deux
+des Jacobins; moi, je suis des Frères et Amis; choisis parmi nous celui
+de ces clubs auquel tu feras ton hommage.
+
+--Quel hommage? dit Hoffmann surpris.
+
+--Oh! ne t'en cache pas, c'est si beau que tu devrais t'en pavaner
+partout.
+
+--Vrai, citoyen, tu me fais rougir, explique-toi.
+
+--Regarde et juge si je sais deviner, dit le patriote. Et, ouvrant le
+livre des passeports, il montra, de son doigt gras, sur une page, sous
+la rubrique Strasbourg, les lignes suivantes:
+
+«Hoffmann, voyageur, venant de Mannheim, a pris à Strasbourg une caisse
+étiquetée ainsi qu'il suit: O.B.»
+
+--C'est vrai, dit Hoffmann.
+
+--Eh bien! que contient cette caisse?
+
+--J'ai fait ma déclaration à l'octroi de Strasbourg.
+
+--Regardez, citoyens, ce que ce petit sournois apporte ici.... Vous
+souvenez-vous de l'envoi de nos patriotes d'Auxerre?
+
+--Oui, dit l'un d'eux, une caisse de lard.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour graisser la guillotine, s'écria un choeur de voix satisfaites.
+
+--Eh bien! dit Hoffmann, un peu pâle, quel rapport cette caisse que
+j'apporte peut-elle avoir avec l'envoi des patriotes d'Auxerre?
+
+--Lis, dit le Parisien en lui montrant son passeport: lis, jeune homme:
+«Voyageant pour la politique et pour l'art.» C'est écrit!
+
+--Ô République! murmura Hoffmann.
+
+--Avoue donc, jeune ami de la liberté, lui dit son protecteur.
+
+--Ce serait me vanter d'une idée que je n'ai pas eue, répliqua Hoffmann.
+Je n'aime pas la fausse gloire; non, la caisse que j'ai prise à
+Strasbourg, et qui m'arrivera par le roulage, ne contient qu'un violon,
+une boîte à couleurs et quelques toiles roulées.
+
+Ces mots diminuèrent beaucoup l'estime que certains avaient conçue
+d'Hoffmann. On lui rendit ses papiers, on fit raison à ses rasades mais
+on cessa de le regarder comme un sauveur des peuples esclaves.
+
+L'un des patriotes ajouta même:
+
+--Il ressemble à Saint-Just, mais j'aime mieux Saint-Just.
+
+Hoffmann replongé dans sa rêverie, qu'échauffaient le poêle, le tabac et
+le vin de Bourgogne, demeura quelque temps silencieux. Mais soudain
+relevant la tête:
+
+--On guillotine donc beaucoup ici? dit-il.
+
+--Pas mal, pas mal; cela a baissé un peu depuis les Brissotins, mais
+c'est encore satisfaisant.
+
+--Savez-vous où je trouverais un bon gîte, mes amis?
+
+--Partout.
+
+--Mais pour tout voir.
+
+--Ah! alors loge-toi du côté du quai aux Fleurs.
+
+--Bien.
+
+--Sais-tu où cela se trouve, le quai aux Fleurs?
+
+--Non, mais ce mot de fleurs me plaît. Je m'y vois déjà installé, au
+quai aux Fleurs. Par où y va-t-on?
+
+--Tu vas descendre tout droit la rue d'Enfer, et tu arriveras au quai.
+
+--Quai, c'est-à-dire que l'on touche à l'eau! dit Hoffmann.
+
+--Tout juste.
+
+--Et l'eau, c'est la Seine?
+
+--C'est la Seine.
+
+--Le quai aux Fleurs borde la Seine, alors?
+
+--Tu connais Paris mieux que moi, citoyen allemand.
+
+--Merci. Adieu; puis-je passer?
+
+--Tu n'as plus qu'une petite formalité à accomplir.
+
+--Dis.
+
+--Tu passeras chez le commissaire de police, et tu te feras délivrer un
+permis de séjour.
+
+--Très bien! Adieu.
+
+--Attends encore. Avec ce permis du commissaire, tu iras à la police.
+
+--Ah! ah!
+
+--Et tu donneras l'adresse de ton logement.
+
+--Soit! c'est fini?
+
+--Non, tu te présenteras à la section.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour justifier de tes moyens d'existence.
+
+--Je ferai tout cela; et ce sera tout?
+
+--Pas encore; il faudra faire des dons patriotiques.
+
+--Volontiers.
+
+--Et ton serment de haine aux tyrans français et étrangers.
+
+--De tout mon coeur. Merci de ces précieux renseignements.
+
+--Et puis, tu n'oublieras pas d'écrire lisiblement tes nom et prénoms
+sur une pancarte, à ta porte.
+
+--Cela sera fait.
+
+--Va-t'en, citoyen, tu nous gênes.
+
+Les bouteilles étaient vides.
+
+--Adieu, citoyens; grand merci de votre politesse.
+
+Et Hoffmann partit, toujours en société de sa pipe, plus allumée que
+jamais.
+
+Voilà comment il fit son entrée dans la capitale de la France
+républicaine.
+
+Ce mot charmant «quai aux Fleurs» l'avait affriandé. Hoffmann se
+figurait déjà une petite chambre dont le balcon donnait sur ce
+merveilleux quai aux Fleurs.
+
+Il oubliait décembre et les vents de bise, il oubliait la neige et cette
+mort passagère de toute la nature. Les fleurs venaient éclore dans son
+imagination sous la fumée de ses lèvres; il ne voyait plus que les
+jasmins et la rose, malgré les cloaques du faubourg.
+
+Il arriva, neuf heures sonnant, au quai aux Fleurs, lequel était
+parfaitement sombre et désert, ainsi que le sont les quais du Nord en
+hiver. Toutefois, cette solitude était, ce soir, plus noire et plus
+sensible qu'autre part.
+
+Hoffmann avait trop faim, il avait trop froid pour philosopher en
+chemin; mais pas d'hôtellerie sur ce quai.
+
+Levant les yeux, il aperçut enfin, au coin du quai et de la rue de la
+Barillerie, une grosse lanterne rouge, dans les vitres de laquelle
+tremblait un lumignon crasseux.
+
+Ce fanal pendait et se balançait au bout d'une potence de fer, fort
+propre, en ces temps d'émeute, à suspendre un ennemi politique.
+
+Hoffmann ne vit que ces mots écrits en lettres vertes sur le verre
+rouge:
+
+_Logis à pied.--Chambres et cabinets meublés._
+
+Il heurta vivement à la porte d'une allée; la porte s'ouvrit; le
+voyageur entra en tâtonnant.
+
+Une voix rude lui cria:
+
+--Fermez votre porte.
+
+Et un gros chien, aboyant, sembla lui dire:
+
+--Gare à vos jambes!
+
+Prix fait avec une hôtesse assez avenante, chambre choisie, Hoffmann se
+trouva possesseur de quinze pieds de long sur huit de large, formant
+ensemble une chambre à coucher et un cabinet, moyennant trente sous par
+jour, payables chaque matin, au lever.
+
+Hoffmann était si joyeux, qu'il paya quinze jours d'avance, de peur
+qu'on ne vînt lui contester la possession de ce logement précieux.
+
+Cela fait, il se coucha dans un lit assez humide; mais tout lit est lit
+pour un voyageur de dix-huit ans.
+
+Et puis, comment se montrer difficile quand on a le bonheur de loger
+quai aux Fleurs?
+
+Hoffmann invoqua d'ailleurs le souvenir d'Antonia, et le paradis
+n'est-il pas toujours là où l'on invoque les anges?
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Comment les musées et les bibliothèques étaient fermés, mais comment la
+place de la Révolution était ouverte.
+
+
+La chambre qui, pendant quinze jours, devait servir de paradis terrestre
+à Hoffmann renfermait un lit, nous le connaissons, une table et deux
+chaises.
+
+Elle avait une cheminée ornée de deux vases de verre bleu meublés de
+fleurs artificielles. Un génie de la Liberté en sucre s'épanouissait
+sous une cloche de cristal, dans laquelle se reflétaient son drapeau
+tricolore et son bonnet rouge.
+
+Un chandelier en cuivre, une encoignure en vieux bois de rose, une
+tapisserie du douzième siècle pour rideau, voilà tout l'ameublement tel
+qu'il apparut aux premiers rayons du jour.
+
+Cette tapisserie représentait Orphéus jouant du violon pour reconquérir
+Eurydice, et le violon rappela tout naturellement Zacharias Werner à la
+mémoire d'Hoffmann.
+
+«Cher ami, pensa notre voyageur, il est à Paris, moi aussi; nous sommes
+ensemble, et je le verrai aujourd'hui ou demain au plus tard. Par où
+vais-je commencer? Comment vais-je m'y prendre pour ne pas perdre le
+temps du bon Dieu, et pour tout voir en France? Depuis plusieurs jours
+je ne vois que des tableaux vivants très laids, allons au salon du
+Louvre de l'ex-tyran, je verrai tous les beaux tableaux qu'il avait, les
+Rubens, les Poussin. Allons vite.»
+
+Il se leva pour examiner, en attendant, le tableau panoramique de son
+quartier.
+
+Un ciel gris, terne, de la boue noire sous des arbres blancs, une
+population affairée, avide de courir, et un certain bruit, pareil au
+murmure de l'eau qui coule. Voilà tout ce qu'il découvrit.
+
+C'était peu fleuri. Hoffmann ferma sa fenêtre, déjeuna, et sortit pour
+voir d'abord l'ami Zacharias Werner.
+
+Mais, sur le point de prendre une direction, il se rappela que Werner
+n'avait jamais donné son adresse, sans laquelle il était difficile de le
+rencontrer.
+
+Ce ne fut pas un mince désappointement pour Hoffmann.
+
+Mais bientôt:
+
+«Fou que je suis! pensa-t-il; ce que j'aime, Zacharias l'aime aussi.
+J'ai envie de voir de la peinture, il aura eu envie de voir de la
+peinture. Je trouverai lui ou sa trace dans le Louvre. Allons au
+Louvre.»
+
+Le Louvre, on le voyait du parapet. Hoffmann se dirigea vers le
+monument.
+
+Mais il eut la douleur d'apprendre à la porte que les Français, depuis
+qu'ils étaient libres, ne s'amollissaient pas à voir de la peinture
+d'esclaves, et que, en admettant, ce qui n'est pas probable, que la
+Commune de Paris n'eût pas déjà rôti toutes les croûtes pour allumer les
+fonderies d'armes de guerre, on se garderait bien de ne pas nourrir de
+toute cette huile des rats destinés à la nourriture des patriotes, du
+jour où les Prussiens viendraient assiéger Paris.
+
+Hoffmann sentit que la sueur lui montait au front; l'homme qui lui
+parlait ainsi avait une certaine façon de parler qui sentait son
+importance.
+
+On saluait fort ce beau diseur.
+
+Hoffmann apprit d'un des assistants qu'il avait eu l'honneur de parler
+au citoyen Simon, gouverneur des _enfants de France_ et conservateur des
+musées royaux.
+
+«Je ne verrai point de tableaux, dit-il en soupirant; ah! c'est dommage!
+mais je m'en irai à la Bibliothèque du feu roi, et, à défaut de
+peinture, j'y verrai des estampes, des médailles et des manuscrits; j'y
+verrai le tombeau de Childéric, père de Clovis, et les globes céleste et
+terrestre du père Coronelli.»
+
+Hoffmann eut la douleur, en arrivant, d'apprendre que la nation
+française, regardant comme une source de corruption et d'incivisme la
+science et la littérature, avait fermé toutes les officines où
+conspiraient de prétendus savants et de prétendus littérateurs, le tout
+par mesure d'humanité, pour s'épargner la peine de guillotiner ces
+pauvres diables. D'ailleurs, même sous le tyran, la Bibliothèque n'était
+ouverte que deux fois par semaine.
+
+Hoffmann dut se retirer sans avoir rien vu; il dut même oublier de
+demander des nouvelles de son ami Zacharias.
+
+Mais, comme il était persévérant, il s'obstina et voulut voir le musée
+Saint-Avoye.
+
+On lui apprit alors que le propriétaire avait été guillotiné
+l'avant-veille.
+
+Il s'en alla jusqu'au Luxembourg; mais ce palais était devenu prison.
+
+À bout de forces et de courage, il reprit le chemin de son hôtel, pour
+reposer un peu ses jambes, rêver à Antonia, à Zacharias, et fumer dans
+la solitude une bonne pipe de deux heures.
+
+Mais, à prodige! ce quai aux Fleurs si calme, si désert, était noir
+d'une multitude de gens rassemblés, qui se démenaient et vociféraient
+d'une façon inharmonieuse.
+
+Hoffmann, qui n'était pas grand, ne voyait rien par-dessus les épaules
+de tous ces gens-là; il se hâta de percer la foule avec ses coudes
+pointus et de rentrer dans sa chambre.
+
+Il se mit à sa fenêtre.
+
+Tous les regards se tournèrent aussitôt vers lui, et il en fut
+embarrassé un moment, car il remarqua combien peu de fenêtres étaient
+ouvertes. Cependant la curiosité des assistants se porta bientôt sur un
+autre point que la fenêtre d'Hoffmann, et le jeune homme fit comme les
+curieux, il regarda le porche d'un grand bâtiment noir à toits aigus,
+dont le clocheton surmontait une grosse tour carrée.
+
+Hoffmann appela l'hôtesse.
+
+--Citoyenne, dit-il, qu'est-ce que cet édifice, je vous prie?
+
+--Le Palais, citoyen.
+
+--Et que fait-on au Palais?
+
+--Au palais de justice, citoyen, on y juge.
+
+--Je croyais qu'il n'y avait plus de tribunaux.
+
+--Si fait, il y a le tribunal révolutionnaire.
+
+--Ah! c'est vrai... et tous ces braves gens?
+
+--Attendent l'arrivée des charrettes.
+
+--Comment, des charrettes? je ne comprends pas bien; excusez-moi, je
+suis étranger.
+
+--Citoyen, les charrettes, c'est comme qui dirait des corbillards pour
+les gens qui vont mourir.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Oui, le matin arrivent les prisonniers qui viennent se faire juger au
+tribunal révolutionnaire.
+
+--Bien.
+
+--À quatre heures, tous les prisonniers sont jugés, on les emballe dans
+les charrettes que le citoyen Fouquier a requises à cet effet.
+
+--Qu'est-ce que cela, le citoyen Fouquier?
+
+--L'accusateur public.
+
+--Fort bien, et alors?
+
+--Et alors les charrettes s'en vont au petit trot à la place de la
+Révolution, où la guillotine est en permanence.
+
+--En vérité!
+
+--Quoi! vous êtes sorti et vous n'êtes pas allé voir la guillotine!
+c'est la première chose que les étrangers visitent en arrivant; il
+paraît que nous autres Français nous avons seuls des guillotines.
+
+--Je vous en fais mon compliment, madame.
+
+--Dites citoyenne.
+
+--Pardon.
+
+--Tenez, voici les charrettes qui arrivent....
+
+--Vous vous retirez, citoyenne.
+
+--Oui, je n'aime plus voir cela. Et l'hôtesse se retira. Hoffmann la
+prit doucement par le bras.
+
+--Excusez-moi si je vous fais une question, dit-il.
+
+--Faites.
+
+--Pourquoi dites-vous que vous n'aimez plus voir cela? J'aurais dit,
+moi, je n'aime _pas_.
+
+--Voici l'histoire, citoyen. Dans le commencement, on guillotinait des
+aristocrates très méchants, à ce qu'il paraît. Ces gens-là portaient la
+tête si droite, ils avaient tous l'air si insolent, si provocateur, que
+la pitié ne venait pas facilement mouiller nos yeux. On regardait donc
+volontiers. C'était un beau spectacle que cette lutte des courageux
+ennemis de la nation contre la mort. Mais voilà qu'un jour j'ai vu
+monter sur la charrette un vieillard dont la tête battait les ridelles
+de la voiture. C'était douloureux. Le lendemain je vis des religieuses.
+Un autre jour je vis un enfant de quatorze ans, et enfin je vis une
+jeune fille dans une charrette, sa mère était dans l'autre, et ces deux
+pauvres femmes s'envoyaient des baisers sans dire une parole. Elles
+étaient si pâles, elles avaient le regard si sombre, un si fatal sourire
+aux lèvres, ces doigts qui remuaient seuls pour pétrir le baiser sur
+leur bouche étaient si tremblants et si nacrés, que jamais je
+n'oublierai cet horrible spectacle, et que j'ai juré de ne plus
+m'exposer à le voir jamais.
+
+--Ah! ah! dit Hoffmann en s'éloignant de la fenêtre, c'est comme cela?
+
+--Oui, citoyen. Eh bien! que faites-vous?
+
+--Je ferme la fenêtre.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour ne pas voir.
+
+--Vous! un homme.
+
+--Voyez-vous, citoyenne, je suis venu à Paris pour étudier les arts et
+respirer un air libre. Eh bien! si par malheur je voyais un de ces
+spectacles, dont vous venez de me parler, si je voyais une jeune fille
+ou une femme traînée à la mort en regrettant la vie, citoyenne, je
+penserais à ma fiancée, que j'aime, et qui, peut-être.... Non, citoyenne,
+je ne resterai pas plus longtemps dans cette chambre; en avez-vous une
+sur les derrières de la maison?
+
+--Chut! malheureux, vous parlez trop haut; si mes officieux vous
+entendent....
+
+--Vos officieux! qu'est-ce que cela, officieux?
+
+--C'est un synonyme républicain de valet.
+
+--Eh bien! si vos valets m'entendent, qu'arrivera-t-il?
+
+--Il arrivera que, dans trois ou quatre jours, je pourrai vous voir de
+cette fenêtre sur une des charrettes, à quatre heures de l'après-midi.
+
+Cela dit avec mystère, la bonne dame descendit précipitamment, et
+Hoffmann l'imita.
+
+Il se glissa hors de la maison, résolu à tout pour échapper au spectacle
+populaire.
+
+Quand il fut au coin du quai, le sabre des gendarmes brilla, un
+mouvement se fit dans la foule, les masses hurlèrent et se prirent à
+courir.
+
+Hoffmann à toutes jambes gagna la rue Saint-Denis, dans laquelle il
+s'enfonça comme un fou; il fit, pareil au chevreuil, plusieurs voltes
+dans différentes petites rues, et disparut dans ce dédale de ruelles qui
+s'embrouillent entre le quai de la Ferraille et les halles.
+
+Il respira enfin en se voyant rue de la Ferronnerie, où, avec la
+sagacité du poète et du peintre, il devina la place célèbre par
+l'assassinat d'Henri IV.
+
+Puis, toujours marchant, toujours cherchant, il arriva au milieu de la
+rue Saint-Honoré. Partout les boutiques se fermaient sur son passage.
+Hoffmann admirait la tranquillité de ce quartier; les boutiques ne se
+fermaient pas seules, les fenêtres de certaines maisons se calfeutraient
+avec mesure, comme si elles eussent reçu un signal.
+
+Cette manoeuvre fut bientôt expliquée à Hoffmann; il vit les fiacres se
+détourner et prendre les rues latérales; il entendit un galop de chevaux
+et reconnut des gendarmes; puis, derrière eux, dans la première brume du
+soir, il entrevit un pêle-mêle affreux de haillons, de bras levés, de
+piques brandies et d'yeux flamboyants.
+
+Au-dessus de tout cela, une charrette.
+
+De ce tourbillon qui venait à lui sans qu'il pût se cacher ou s'enfuir,
+Hoffmann entendit sortir des cris tellement aigus, tellement
+lamentables, que rien de si affreux n'avait jusqu'à ce soir-là frappé
+ses oreilles.
+
+Sur la charrette était une femme vêtue de blanc. Ces cris s'exhalaient
+des lèvres, de l'âme, de tout le corps soulevé de cette femme.
+
+Hoffmann sentit ses jambes lui manquer. Ces hurlements avaient rompu les
+faisceaux nerveux. Il tomba sur une borne, la tête adossée à des
+contrevents de boutique mal joints encore, tant la fermeture de cette
+boutique avait été précipitée.
+
+La charrette arriva au milieu de son escorte de bandits et de femmes
+hideuses, ses satellites ordinaires; mais, chose étrange! toute cette
+lie ne bouillonnait pas, tous ces reptiles ne coassaient pas, la victime
+seule se tordait entre les bras de deux hommes et criait au ciel, à la
+terre, aux hommes et aux choses.
+
+Hoffmann entendit soudain dans son oreille, par la fente du volet, ces
+mots prononcés tristement par une voix d'homme jeune:
+
+--Pauvre Du Barry! te voilà donc!
+
+--Madame Du Barry! s'écria Hoffmann, c'est elle, c'est elle qui passe là
+sur cette charrette.
+
+--Oui, monsieur, répondit la voix basse et dolente à l'oreille du
+voyageur, et de si près qu'à travers les planches il sentait le souffle
+chaud de son interlocuteur.
+
+La pauvre Du Barry se tenait droite et cramponnée au col mouvant de la
+charrette; ses cheveux châtains, l'orgueil de sa beauté, avaient été
+coupés sur la nuque, mais retombaient sur les tempes en longues mèches
+trempées de sueur; belle avec ses grands yeux hagards, avec sa petite
+bouche, trop petite pour les cris affreux qu'elle poussait, la
+malheureuse femme secouait de temps en temps la tête par un mouvement
+convulsif, pour dégager son visage des cheveux qui le masquaient.
+
+Quand elle passa devant la borne où Hoffmann s'était affaissé, elle
+cria: «Au secours! sauvez-moi! je n'ai pas fait de mal! au secours!» et
+faillit renverser l'aide du bourreau qui la soutenait.
+
+Ce cri: Au secours! elle ne cessa de le pousser au milieu du plus
+profond silence des assistants. Ces furies, accoutumées à insulter les
+braves condamnés, se sentaient remuées par l'irrésistible élan de
+l'épouvante d'une femme; elles sentaient que leurs vociférations
+n'eussent pas réussi à couvrir les gémissements de cette fièvre qui
+touchait à la folie et atteignait le sublime du terrible.
+
+Hoffmann se leva, ne sentant plus son coeur dans sa poitrine; il se mit
+à courir après la charrette comme les autres, ombre nouvelle ajoutée à
+cette procession de spectres qui faisaient la dernière escorte d'une
+favorite royale.
+
+Madame Du Barry, le voyant, cria encore:
+
+--La vie! la vie!... je donne tout mon bien à la nation! Monsieur!...
+sauvez-moi!
+
+«Oh! pensa le jeune homme, elle m'a parlé! Pauvre femme, dont les
+regards ont valu si cher, dont les paroles n'avaient pas de prix: elle
+m'a parlé.»
+
+Il s'arrêta. La charrette venait d'atteindre la place de la Révolution.
+Dans l'ombre épaissie par une pluie froide, Hoffmann ne distinguait plus
+que deux silhouettes: l'une blanche, c'était celle de la victime,
+l'autre rouge, c'était l'échafaud.
+
+Il vit les bourreaux traîner la robe blanche sur l'escalier. Il vit
+cette forme tourmentée se cambrer pour la résistance, puis soudain, au
+milieu de ses horribles cris, la pauvre femme perdit l'équilibre et
+tomba sur la bascule.
+
+Hoffmann l'entendit crier: «Grâce, monsieur le bourreau, encore une
+minute, monsieur le bourreau....» Et ce fut tout, le couteau tomba,
+lançant un éclair fauve.
+
+Hoffmann s'en alla rouler dans le fossé qui borde la place.
+
+C'était un beau tableau pour un artiste qui venait en France chercher
+des impressions et des idées.
+
+Dieu venait de lui montrer le trop cruel châtiment de celle qui avait
+contribué à perdre la monarchie.
+
+Cette lâche mort de la Du Barry lui parut l'absolution de la pauvre
+femme. Elle n'avait donc jamais eu d'orgueil, puisqu'elle ne savait même
+pas mourir! Savoir mourir, hélas! en ce temps-là ce fut la vertu suprême
+de ceux qui n'avaient jamais connu le vice.
+
+Hoffmann réfléchit ce jour-là que, s'il était venu en France pour voir
+des choses extraordinaires, son voyage n'était pas manqué.
+
+Alors, un peu consolé par la philosophie de l'histoire:
+
+«Il reste le théâtre, se dit-il, allons au théâtre. Je sais bien
+qu'après l'actrice que je viens de voir, celles de l'Opéra ou de la
+tragédie ne me feront pas d'effet, mais je serai indulgent. Il ne faut
+pas trop demander à des femmes qui ne meurent que pour rire.
+
+«Seulement, je vais tâcher de bien reconnaître cette place pour n'y plus
+jamais passer de ma vie.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+«Le jugement de Pâris».
+
+
+Hoffmann était l'homme des transitions brusques. Après la place de la
+Révolution et le peuple tumultueux groupé autour d'un échafaud, le ciel
+sombre et le sang, il lui fallait l'éclat des lustres, la foule joyeuse,
+les fleurs, la vie enfin. Il n'était pas bien sûr que le spectacle
+auquel il avait assisté s'effacerait de sa pensée par ce moyen, mais il
+voulait au moins donner une distraction à ses yeux, et se prouver qu'il
+y avait encore dans le monde des gens qui vivaient et qui riaient.
+
+Il s'achemina donc vers l'Opéra; mais il y arriva sans savoir comment il
+y était arrivé. Sa détermination avait marché devant lui, et il l'avait
+suivie comme un aveugle suit son chien, tandis que son esprit voyageait
+dans un chemin opposé, à travers des impressions toutes contraires.
+
+Comme sur la place de la Révolution, il y avait foule sur le boulevard
+où se trouvait à cette époque le théâtre de l'Opéra, là où est
+aujourd'hui le théâtre de la Porte-Saint-Martin.
+
+Hoffmann s'arrêta devant cette foule et regarda l'affiche.
+
+On jouait _le Jugement de Pâris_, ballet-pantomime en trois actes, de M.
+Gardel jeune, fils du maître de danse de Marie-Antoinette, et qui devint
+plus tard maître des ballets de l'empereur.
+
+--_Le Jugement de Pâris_, murmura le poète en regardant fixement
+l'affiche comme pour se graver dans l'esprit, à l'aide des yeux et de
+l'ouïe, la signification de ces trois mots, _Le Jugement de Pâris_!
+
+Et il avait beau répéter les syllabes qui composaient le titre du
+ballet, elles lui paraissaient vides de sens, tant sa pensée avait de
+peine à rejeter les souvenirs terribles dont elle était pleine, pour
+donner place à l'oeuvre empruntée par M. Gardel jeune à l'_Iliade_
+d'Homère.
+
+Quelle étrange époque que cette époque, où, dans une même journée, on
+pouvait voir condamner le matin, voir exécuter à quatre heures, voir
+danser le soir, et où l'on courait la chance d'être arrêté soi-même en
+revenant de toutes ces émotions!
+
+Hoffmann comprit que, si un autre que lui ne lui disait pas ce qu'on
+jouait, il ne parviendrait pas à le savoir, et que peut-être il
+deviendrait fou devant cette affiche.
+
+Il s'approcha donc d'un gros monsieur qui faisait queue avec sa femme,
+car de tout temps les gros hommes ont eu la manie de faire queue avec
+leur femme, et il lui dit:
+
+--Monsieur, que joue-t-on ce soir?
+
+--Vous le voyez bien sur l'affiche, monsieur, répondit le gros homme; on
+joue _Le Jugement de Pâris._
+
+--Le Jugement de Pâris... répéta Hoffmann. Ah! oui, le jugement de
+Pâris, je sais ce que c'est.
+
+Le gros monsieur regarda cet étrange questionneur, et leva les épaules
+avec l'air du plus profond mépris pour ce jeune homme qui, dans ce temps
+tout mythologique, avait pu oublier un instant ce que c'était que le
+jugement de Pâris.
+
+--Voulez-vous l'explication du ballet, citoyen? dit un marchand de
+livrets en s'approchant d'Hoffmann.
+
+--Oui, donnez!
+
+C'était pour notre héros une preuve de plus qu'il allait au spectacle,
+et il en avait besoin.
+
+Il ouvrit le livret et jeta les yeux dessus.
+
+Ce livret était coquettement imprimé sur beau papier blanc, et enrichi
+d'un avant-propos de l'auteur.
+
+«Quelle chose merveilleuse que l'homme! pensa Hoffmann en regardant les
+quelques lignes de cet avant-propos, lignes qu'il n'avait pas encore
+lues, mais qu'il allait lire, et comme, tout en faisant partie de la
+masse commune des hommes, il marche seul, égoïste et indifférent, dans
+le chemin de ses intérêts et de ses ambitions! Ainsi, voici un homme, M.
+Gardel jeune, qui a fait représenter ce ballet le 5 mars 1793,
+c'est-à-dire six semaines après un des plus grands événements du monde;
+eh bien! le jour où ce ballet a été représenté, il a eu des émotions
+particulières dans les émotions générales; le coeur lui a battu quand on
+a applaudi; et si, en ce moment, on était venu lui parler de cet
+événement qui ébranlait encore le monde, et qu'on lui eût nommé le roi
+Louis XVI, il se fût écrié: Louis XVI, de qui voulez-vous parler? Puis,
+comme si, à partir du jour où il avait livré son ballet au public, la
+terre entière n'eût plus dû être préoccupée que de cet événement
+chorégraphique, il a fait un avant-propos à l'explication de sa
+pantomime. Eh bien! lisons-le, son avant-propos, et voyons si, en
+cachant la date du jour où il a été écrit, j'y retrouverai la trace des
+choses au milieu desquelles il venait au jour.»
+
+Hoffmann s'accouda à la balustrade du théâtre, et voici ce qu'il lut.
+
+«J'ai toujours remarqué dans les ballets d'action que les effets de
+décorations et les divertissements variés et agréables étaient ce qui
+attirait le plus la foule et les vifs applaudissements.»
+
+«Il faut avouer que voilà un homme qui a fait là une remarque curieuse,
+pensa Hoffmann, sans pouvoir s'empêcher de sourire à la lecture de cette
+première naïveté. Comment! il a remarqué que ce qui attire dans les
+ballets, ce sont les effets de décorations et les divertissements variés
+et agréables. Comme cela est poli pour MM. Haydn, Pleyel et Méhul, qui
+ont fait la musique du _Jugement de Pâris_! Continuons.»
+
+«D'après cette remarque, j'ai cherché un sujet qui pût se plier à faire
+valoir les grands talents que l'Opéra de Paris seul possède en danse, et
+qui me permît d'étendre les idées que le hasard pourrait m'offrir.
+L'histoire poétique est le train inépuisable que le maître de ballet
+doit cultiver; ce terrain n'est pas sans épines; mais il faut savoir les
+écarter pour cueillir la rose.»
+
+--Ah! par exemple! voilà une phrase à mettre dans un cadre d'or! s'écria
+Hoffmann. Il n'y a qu'en France qu'on écrive ces choses-là.
+
+Et il se mit à regarder le livret, s'apprêtant à continuer cette
+intéressante lecture qui commençait à l'égayer; mais son esprit,
+détourné de sa véritable préoccupation, y revenait peu à peu; les
+caractères se brouillèrent sous les yeux du rêveur, il laissa tomber la
+main qui tenait _Le Jugement de Pâris_, il fixa les yeux sur la terre,
+et murmura:
+
+--Pauvre femme!
+
+C'était l'ombre de madame Du Barry qui passait encore une fois dans le
+souvenir du jeune homme. Alors il secoua la tête comme pour en chasser
+violemment les sombres réalités, et, mettant dans sa poche le livret de
+M. Gardel jeune, il prit une place et entra dans le théâtre.
+
+La salle était comble et ruisselante de fleurs, de pierreries, de soie
+et d'épaules nues. Un immense bourdonnement, bourdonnement de femmes
+parfumées, de propos frivoles, semblable au bruit que feraient un
+millier de mouches volant dans une boîte de papier, et plein de ces mots
+qui laissent dans l'esprit la même trace que les ailes des papillons aux
+doigts des enfants qui les prennent et qui, deux minutes après, ne
+sachant plus qu'en faire, lèvent les mains en l'air et leur rendent la
+liberté.
+
+Hoffmann prit une place à l'orchestre et, dominé par l'atmosphère
+ardente de la salle, il parvint à croire un instant qu'il y était depuis
+le matin, et que ce sombre décès que regardait sans cesse sa pensée
+était un cauchemar et non pas une réalité. Alors sa mémoire, qui, comme
+la mémoire de tous les hommes, avait deux verres réflecteurs, l'un dans
+le coeur, l'autre dans l'esprit, se tourna insensiblement, et par la
+gradation naturelle des impressions joyeuses, vers cette douce jeune
+fille qu'il avait laissée là-bas et dont il sentait le médaillon battre,
+comme un autre coeur, contre les battements du sien. Il regarda toutes
+les femmes qui l'entouraient, toutes ces blanches épaules, tous ces
+cheveux blonds et bruns, tous ces bras souples, toutes ces mains jouant
+avec les branches d'un éventail ou ajustant coquettement les fleurs
+d'une coiffure, et il se sourit à lui-même en prononçant le nom
+d'Antonia, comme si ce nom eût suffi pour faire disparaître toute
+comparaison entre celle qui le portait et les femmes qui se trouvaient
+là, et pour le transporter dans un monde de souvenirs mille fois plus
+charmants que toutes ces réalités, si belles qu'elles fussent. Puis,
+comme si ce n'eût point été assez, comme s'il eût eu à craindre que le
+portrait, qu'à travers la distance lui retraçait sa pensée, ne s'effaçât
+dans l'idéal par où il lui apparaissait, Hoffmann glissa doucement la
+main dans sa poitrine, y saisit le médaillon comme une fille craintive
+saisit un oiseau dans un nid, et après s'être assuré que nul ne pouvait
+le voir, et ternir d'un regard la douce image qu'il prenait dans sa
+main, il amena doucement le portrait de la jeune fille, le monta à la
+hauteur de ses yeux, l'adora un instant du regard, puis, après l'avoir
+posé pieusement sur ses lèvres, il le cacha de nouveau tout près de son
+coeur, sans que personne pût deviner la joie que venait d'avoir, en
+faisant le mouvement d'un homme qui met la main dans son gilet, ce jeune
+spectateur aux cheveux noirs et au teint pâle.
+
+En ce moment on donnait le signal, et les premières notes de l'ouverture
+commencèrent à courir gaiement dans l'orchestre, comme des pinsons
+querelleurs dans un bosquet.
+
+Hoffmann s'assit, et tâchant de redevenir un homme comme tout le monde,
+c'est-à-dire un spectateur attentif, il ouvrit ses deux oreilles à la
+musique.
+
+Mais, au bout de cinq minutes, il n'écoutait plus et ne voulait plus
+entendre: ce n'était pas avec cette musique-là qu'on fixait l'attention
+d'Hoffmann, d'autant plus qu'il l'entendait deux fois, vu qu'un voisin,
+habitué sans doute de l'Opéra, et admirateur de MM. Haydn, Pleyel et
+Méhul, accompagnait d'une petite voix en demi-ton de fausset, et avec
+une exactitude parfaite, les différentes mélodies de ces messieurs. Le
+dilettante joignait à cet accompagnement de la bouche un autre
+accompagnement des doigts, en frappant en mesure avec une charmante
+dextérité, ses ongles longs et effilés sur la tabatière qu'il tenait
+dans sa main gauche.
+
+Hoffmann, avec cette habitude de curiosité qui est naturellement la
+première qualité de tous les observateurs, se mit à examiner ce
+personnage qui se faisait un orchestre particulier greffé sur
+l'orchestre général.
+
+En vérité, le personnage méritait l'examen.
+
+Figurez-vous un petit homme portant habit, gilet et culotte noirs,
+chemise et cravate blanches, mais d'un blanc plus que blanc, presque
+aussi fatigant pour les yeux que le reflet argenté de la neige. Mettez
+sur la moitié des mains de ce petit homme, mains maigres, transparentes
+comme la cire et se détachant sur la culotte noire comme si elles
+eussent été intérieurement éclairées, mettez des manchettes de fine
+batiste, plissées avec le plus grand soin, et souples comme des feuilles
+de lis, et vous aurez l'ensemble du corps. Regardez la tête, maintenant,
+et regardez-la comme faisait Hoffmann, c'est-à-dire avec une curiosité
+mêlée d'étonnement. Figurez-vous un visage de forme ovale, au front poli
+comme l'ivoire, aux cheveux rares et fauves ayant poussé de distance en
+distance comme des touffes de buisson dans une plaine. Supprimez les
+sourcils, et, au-dessous de la place où ils devraient être, faites deux
+trous, dans lesquels vous mettrez un oeil froid comme du verre, presque
+toujours fixe, et qu'on croirait d'autant plus volontiers inanimé qu'on
+chercherait vainement en eux le point lumineux que Dieu a mis dans
+l'oeil comme une étincelle de foyer de la vie. Ces yeux sont bleus comme
+le saphir, sans douceur, sans dureté. Ils voient, cela est certain, mais
+ils ne regardent pas. Un nez sec, mince, long et pointu, une bouche
+petite, aux lèvres entrouvertes sur des dents non pas blanches, mais de
+la même couleur cireuse que la peau, comme si elles eussent reçu une
+légère infiltration de sang pâle et s'en fussent colorées, un menton
+pointu, rasé avec le plus grand soin, des pommettes saillantes, des
+joues creusées chacune par une cavité à y mettre une noix, tels étaient
+les traits caractéristiques du spectateur voisin d'Hoffmann.
+
+Cet homme pouvait aussi bien avoir cinquante ou trente ans. Il en eût eu
+quatre-vingts que la chose n'eût pas été extraordinaire; il n'en eût eu
+que douze que ce n'eût pas été bien invraisemblable. Il semblait qu'il
+eût dû venir au monde tel qu'il était. Il n'avait sans doute jamais été
+plus jeune, et il était possible qu'il parût plus vieux.
+
+Il était probable qu'en touchant sa peau on eût éprouvé la même
+sensation de froid qu'en touchant la peau d'un serpent ou d'un mort.
+
+Mais, par exemple, il aimait bien la musique.
+
+De temps à autre, sa bouche s'écartait un peu plus sous une pression de
+volupté mélophile, et trois petits plis, identiquement les mêmes de
+chaque côté, décrivaient un demi-cercle à l'extrémité de ses lèvres, et
+y restaient imprimés pendant cinq minutes, puis ils s'effaçaient
+graduellement comme les ronds que fait une pierre qui tombe dans l'eau
+et qui vont s'élargissant toujours jusqu'à ce qu'ils se confondent tout
+à fait avec la surface.
+
+Hoffmann ne se lassait pas de regarder cet homme, qui se sentait
+examiné, mais qui n'en bougeait pas plus pour cela. Cette immobilité
+était telle, que notre poète, qui avait déjà, à cette époque, le germe
+de l'imagination qui devait enfanter _Coppélius_, appuya ses deux mains
+sur le dossier de la stalle qui était devant lui, pencha son corps en
+avant, et, tournant la tête à droite, essaya de voir de face celui qu'il
+n'avait encore vu que de profil.
+
+Le petit homme regarda Hoffmann sans étonnement, lui sourit, lui fit un
+petit salut amical, et continua de fixer les yeux sur le même point,
+point invisible pour tout autre que pour lui, et d'accompagner
+l'orchestre.
+
+--C'est étrange! fit Hoffmann en se rasseyant, j'aurais parié qu'il ne
+vivait pas.
+
+Et comme si, quoiqu'il eût vu remuer la tête de son voisin, le jeune
+homme n'eût pas été bien convaincu que le reste du corps était animé, il
+jeta de nouveau les yeux sur les mains de ce personnage. Une chose le
+frappa alors, c'est que sur la tabatière sur laquelle jouaient ces
+mains, tabatière d'ébène, brillait une petite tête de mort en diamants.
+
+Tout, ce jour-là, devait prendre des teintes fantastiques aux yeux
+d'Hoffmann; mais il était résolu à en venir à ses fins, et, se penchant
+en bas comme il s'était penché en avant, il colla ses yeux sur cette
+tabatière au point que ses lèvres touchaient presque les mains de celui
+qui la tenait.
+
+L'homme ainsi examiné, voyant que sa tabatière était d'un si grand
+intérêt pour son voisin, la lui passa silencieusement, afin qu'il pût la
+regarder tout à son aise.
+
+Hoffmann la prit, la tourna et la retourna vingt fois, puis il l'ouvrit.
+
+Il y avait du tabac dedans!
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Arsène.
+
+
+Après avoir examiné la tabatière avec la plus grande attention, Hoffmann
+la rendit à son propriétaire en le remerciant, d'un signe silencieux de
+la tête, auquel le propriétaire répondit par un signe aussi courtois,
+mais, s'il est possible, plus silencieux encore.
+
+«Voyons maintenant s'il parle», se demanda Hoffmann, et se tournant vers
+son voisin, il lui dit:
+
+--Je vous prie d'excuser mon indiscrétion, monsieur, mais cette petite
+tête de mort en diamants qui orne votre tabatière m'avait étonné tout
+d'abord, car c'est un ornement rare sur une boîte à tabac.
+
+--En effet, je crois que c'est la seule qu'on ait faite, répliqua
+l'inconnu d'une voix métallique, et dont les sons imitaient assez le
+bruit des pièces d'argent qu'on empile les unes sur les autres; elle me
+vient d'héritiers reconnaissants dont j'avais soigné le père.
+
+--Vous êtes médecin?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et vous aviez guéri le père de ces jeunes gens?
+
+--Au contraire, monsieur, nous avons eu le malheur de le perdre.
+
+--Je m'explique le mot reconnaissance.
+
+Le médecin se mit à rire.
+
+Ses réponses ne l'empêchaient pas de fredonner toujours, et, tout en
+fredonnant:
+
+--Oui, reprit-il, je crois bien que j'ai tué ce vieillard.
+
+--Comment tué?
+
+--J'ai fait sur lui l'essai d'un remède nouveau. Oh! mon Dieu! au bout
+d'une heure il était mort. C'est vraiment fort drôle.
+
+Et il se remit à chantonner.
+
+--Vous paraissez aimer la musique, monsieur? demanda Hoffmann.
+
+--Celle-ci surtout; oui, monsieur.
+
+«Diable! pensa Hoffmann, voilà un homme qui se trompe en musique comme
+en médecine.
+
+En ce moment on leva la toile.
+
+L'étrange docteur huma une prise de tabac, et s'adossa le plus
+commodément possible dans sa stalle, comme un homme qui ne veut rien
+perdre du spectacle auquel il va assister.
+
+Cependant, il dit à Hoffmann, comme par réflexion:
+
+--Vous êtes allemand, monsieur?
+
+--En effet.
+
+--J'ai reconnu votre pays à votre accent. Beau pays, vilain accent.
+
+Hoffmann s'inclina devant cette phrase faite d'une moitié de compliment
+et d'une moitié de critique.
+
+--Et vous êtes venu en France, pourquoi?
+
+--Pour voir.
+
+--Et qu'est-ce que vous avez déjà vu?
+
+--J'ai vu guillotiner, monsieur.
+
+--Étiez-vous aujourd'hui à la place de la Révolution?
+
+--J'y étais.
+
+--Alors vous avez assisté à la mort de madame Du Barry?
+
+--Oui, fit Hoffmann avec un soupir.
+
+--Je l'ai beaucoup connue, continua le docteur avec un regard
+confidentiel, et qui poussait le mot _connue_ jusqu'au bout de sa
+signification. C'était une belle fille, ma foi!
+
+--Est-ce que vous l'avez soignée aussi?
+
+--Non, mais j'ai soigné son Noir, Zamore.
+
+--Le misérable! on m'a dit que c'est lui qui a dénoncé sa maîtresse.
+
+--En effet, il était fort patriote, ce petit négrillon.
+
+--Vous auriez bien dû faire de lui ce que vous avez fait du vieillard,
+vous savez, du vieillard à la tabatière.
+
+--À quoi bon? il n'avait point d'héritiers, lui.
+
+Et le rire du docteur tinta de nouveau.
+
+--Et vous, monsieur, vous n'assistiez pas à cette exécution tantôt?
+reprit Hoffmann, qui se sentait pris d'un irrésistible besoin de parler
+de la pauvre créature dont l'image sanglante ne le quittait pas.
+
+--Non. Était-elle maigrie?
+
+--Qui?
+
+--La comtesse.
+
+--Je ne puis vous le dire, monsieur.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que je l'ai vue pour la première fois sur la charrette.
+
+--Tant pis. J'aurais voulu le savoir, car, moi, je l'avais connue très
+grasse; mais demain j'irai voir son corps. Ah! tenez, regardez cela.
+
+Et en même temps le médecin montrait la scène où, en ce moment, M.
+Vestris, qui jouait le rôle de Pâris, apparaissait sur le mont Ida, et
+faisait toutes sortes de marivaudages avec la nymphe OEnone.
+
+Hoffmann regarda ce que lui montrait son voisin mais après s'être assuré
+que ce sombre médecin était réellement attentif à la scène, et que ce
+qu'il venait d'entendre et de dire n'avait laissé aucune trace dans son
+esprit:
+
+«Cela serait curieux de voir pleurer cet homme-là, se dit Hoffmann.
+
+--Connaissez-vous le sujet de la pièce? reprit le docteur, après un
+silence de quelques minutes.
+
+--Non, monsieur.
+
+--Oh! c'est très intéressant. Il y a même des situations touchantes. Un
+de mes amis et moi, nous avions l'autre fois les larmes aux yeux.
+
+--Un de mes amis, murmura le poète; qu'est-ce que cela peut être que
+l'ami de cet homme-là? Cela doit être un fossoyeur.
+
+--Ah! bravo! bravo! Vestris, criota le petit homme en tapotant dans ses
+mains.
+
+Le médecin avait choisi pour manifester son admiration le moment où
+Pâris, comme le disait le livre qu'Hoffmann avait acheté à la porte,
+saisit son javelot et vole au secours des pasteurs qui fuient épouvantés
+devant un lion terrible.
+
+--Je ne suis pas curieux, mais j'aurais voulu voir le lion.
+
+Ainsi se terminait le premier acte.
+
+Alors le docteur se leva, se retourna, s'adossa à la stalle placée
+devant la sienne, et substituant une petite lorgnette à sa tabatière, il
+commença à lorgner les femmes qui composaient la salle.
+
+Hoffmann suivait machinalement la direction de la lorgnette, et il
+remarquait avec étonnement que la personne sur qui elle se fixait
+tressaillait instantanément et tournait aussitôt les yeux vers celui qui
+la lorgnait, et cela comme si elle y eût été contrainte par une force
+invisible. Elle gardait cette position jusqu'à ce que le docteur cessât
+de la lorgner.
+
+--Est-ce que cette lorgnette vous vient encore d'un héritier, monsieur?
+demanda Hoffmann.
+
+--Non, elle me vient de M. de Voltaire.
+
+--Vous l'avez donc connu aussi?
+
+--Beaucoup, nous étions très liés.
+
+--Vous étiez son médecin?
+
+--Il ne croyait pas à la médecine. Il est vrai qu'il ne croyait pas à
+grand-chose.
+
+--Est-il vrai qu'il soit mort en se confessant?
+
+--Lui, monsieur, lui! Arouet! allons donc! non seulement il ne s'est pas
+confessé, mais encore il a joliment reçu le prêtre qui était venu
+l'assister. Je puis vous en parler savamment, j'étais là.
+
+--Que s'est-il donc passé?
+
+--Arouet allait mourir; Tersac, son curé, arrive et lui dit tout
+d'abord, comme un homme qui n'a pas de temps à perdre: Monsieur,
+reconnaissez-vous la trinité de Jésus-Christ?
+
+--Monsieur, laissez-moi mourir tranquille, je vous prie, lui répond
+Voltaire.
+
+--Cependant, monsieur, continue Tersac, il importe que je sache si vous
+reconnaissez Jésus-Christ comme fils de Dieu.
+
+--Au nom du diable! s'écrie Voltaire, ne me parlez plus de cet homme-là.
+Et, réunissant le peu de force qui lui restait, il flanque un coup de
+poing sur la tête du curé, et il meurt. Ai-je ri, mon Dieu! ai-je ri!
+
+--En effet, c'était risible, fit Hoffmann d'une voix dédaigneuse, et
+c'est bien ainsi que devait mourir l'auteur de _La Pucelle_.
+
+--Ah oui, _La Pucelle_! s'écria l'homme noir, quel chef d'oeuvre!
+monsieur, quelle admirable chose! Je ne connais qu'un livre qui puisse
+rivaliser avec celui-là.
+
+--Lequel?
+
+--_Justine_, de M. de Sade; connaissez-vous _Justine_?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Et le marquis de Sade?
+
+--Pas davantage.
+
+--Voyez-vous, monsieur, reprit le docteur avec enthousiasme, _Justine_,
+c'est tout ce qu'on peut lire de plus immoral, c'est du Crébillon fils
+tout nu, c'est merveilleux. J'ai soigné une jeune fille qui l'avait lu.
+
+--Et elle est morte comme votre vieillard?
+
+--Oui, monsieur, mais elle est morte bien heureuse.
+
+Et l'oeil du médecin pétilla d'aise au souvenir des causes de cette
+mort.
+
+On donna le signal du second acte. Hoffmann n'en fut pas fâché, son
+voisin l'effrayait.
+
+--Ah! fit le docteur en s'asseyant, et avec un sourire de satisfaction,
+nous allons voir Arsène.
+
+--Qui est-ce, Arsène?
+
+--Vous ne la connaissez pas?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Ah ça! vous ne connaissez donc rien, jeune homme? Arsène, c'est
+Arsène, c'est tout dire; d'ailleurs, vous allez voir.
+
+Et, avant que l'orchestre eût donné une note, le médecin avait
+recommencé à fredonner l'introduction du second acte.
+
+La toile se leva.
+
+Le théâtre représentait un berceau de fleurs et de verdure, que
+traversait un ruisseau qui prenait sa source au pied d'un rocher.
+
+Hoffmann laissa tomber sa tête dans sa main.
+
+Décidément, ce qu'il voyait, ce qu'il entendait ne pouvait parvenir à le
+distraire de la douloureuse pensée et du lugubre souvenir qui l'avaient
+amené là où il était.
+
+«Qu'est-ce que cela eût changé? pensa-t-il en rentrant brusquement dans
+les impressions de la journée, qu'est-ce que cela eût changé dans le
+monde, si l'on eût laissé vivre cette malheureuse femme? Quel mal cela
+aurait-il fait si ce coeur eût continué de battre, cette bouche de
+respirer? Quel malheur en fût-il advenu? Pourquoi interrompre
+brusquement tout cela? De quel droit arrêter la vie au milieu de son
+élan? Elle serait bien au milieu de toutes ces femmes, tandis qu'à cette
+heure son pauvre corps, le corps qui fut aimé d'un roi, gît dans la boue
+d'un cimetière, sans fleurs, sans croix, sans tête. Comme elle criait,
+mon Dieu! comme elle criait! Puis tout à coup....»
+
+Hoffmann cacha son front dans ses mains.
+
+«Qu'est-ce que je fais ici, moi? se dit-il; oh! je vais m'en aller.»
+
+Et il allait peut-être s'en aller en effet, quand, en relevant la tête,
+il vit sur la scène une danseuse qui n'avait pas paru au premier acte,
+et que la salle entière regardait danser sans faire un mouvement, sans
+exhaler un souffle.
+
+--Oh! que cette femme est belle! s'écria Hoffmann assez haut pour que
+ses voisins et la danseuse même l'entendissent.
+
+Celle qui avait éveillé cette admiration subite regarda le jeune homme
+qui avait, malgré lui, poussé cette exclamation, et Hoffmann crut
+qu'elle le remerciait du regard.
+
+Il rougit et tressaillit comme s'il eût été touché par de l'étincelle
+électrique.
+
+Arsène, car c'était elle, c'est-à-dire cette danseuse dont le petit
+vieillard avait prononcé le nom, Arsène était réellement une bien
+admirable créature, et d'une beauté qui n'avait rien de la beauté
+traditionnelle.
+
+Elle était grande, admirablement faite, et d'une pâleur transparente
+sous le rouge qui couvrait ses joues. Ses pieds étaient tout petits, et
+quand elle retombait sur le parquet du théâtre, on eût dit que la pointe
+de son pied reposait sur un nuage car on n'entendait pas le plus petit
+bruit. Sa taille était si mince, si souple, qu'une couleuvre ne se fût
+pas retournée sur elle-même comme cette femme le faisait. Chaque fois
+que, se cambrant, elle se penchait en arrière, on pouvait croire que son
+corset allait éclater, et l'on devinait, dans l'énergie de sa danse et
+dans l'assurance de son corps, et la certitude d'une beauté complète et
+cette ardente nature qui, comme celle de la Messaline antique, peut être
+quelquefois lassée, mais jamais assouvie. Elle ne souriait pas comme
+sourient ordinairement les danseuses, ses lèvres de pourpre ne
+s'entrouvraient presque jamais, non pas qu'elles eussent de vilaines
+dents à cacher, non, car, dans le sourire qu'elle avait adressé à
+Hoffmann quand il l'avait si naïvement admirée tout haut, notre poète
+avait pu voir une double rangée de perles si blanches, si pures, qu'elle
+les cachait sans doute derrière ses lèvres pour que l'air ne les ternît
+point. Dans ses cheveux noirs et luisants, avec des reflets bleus,
+s'enroulaient de larges feuilles d'acanthe, et se suspendaient des
+grappes de raisin dont l'ombre courait sur ses épaules nues. Quant aux
+yeux, ils étaient grands, limpides, noirs, brillants, à ce point qu'ils
+éclairaient tout autour d'eux, et qu'eût-elle dansé dans la nuit, Arsène
+eût illuminé la place où elle eût dansé. Ce qui ajoutait encore à
+l'originalité de cette fille, c'est que, sans raison aucune, elle
+portait dans ce rôle de nymphe, car elle jouait ou plutôt elle dansait
+une nymphe, elle portait, disons-nous, un petit collier de velours noir,
+fermé par une boucle, ou, du moins, par un objet qui paraissait avoir la
+forme d'une boucle, et qui, fait en diamants, jetait des feux
+éblouissants.
+
+Le médecin regardait cette femme de tous ses yeux, et son âme, l'âme
+qu'il pouvait avoir, semblait suspendue au vol de la jeune femme. Il est
+bien évident que, tant qu'elle dansait, il ne respirait pas.
+
+Alors Hoffmann put remarquer une chose curieuse: qu'elle allât à droite,
+à gauche, en arrière ou en avant, jamais les yeux d'Arsène ne quittaient
+la ligne des yeux du docteur et une visible corrélation était établie
+entre les deux regards. Bien plus, Hoffmann voyait très distinctement
+les rayons que jetait la boucle du collier d'Arsène et ceux que jetait
+la tête de mort du docteur se rencontrer à moitié chemin dans une ligne
+droite, se heurter, se repousser et rejaillir en une même gerbe faite de
+milliers d'étincelles blanches, rouges et or.
+
+--Voulez-vous me prêter votre lorgnette, monsieur? dit Hoffmann,
+haletant et sans détourner la tête, car il lui était impossible à lui
+aussi de cesser de regarder Arsène.
+
+Le docteur étendit la main vers Hoffmann sans faire le moindre mouvement
+de la tête, si bien que les mains des deux spectateurs se cherchèrent
+quelques instants dans le vide avant de se rencontrer.
+
+Hoffmann saisit enfin la lorgnette et y colla ses yeux.
+
+--C'est étrange, murmura-t-il.
+
+--Quoi donc? demanda le docteur.
+
+--Rien, rien, reprit Hoffmann qui voulait donner toute son attention à
+ce qu'il voyait; en réalité ce qu'il voyait était étrange.
+
+La lorgnette rapprochait tellement les objets à ses yeux, que deux ou
+trois fois Hoffmann étendit la main, croyant saisir Arsène qui ne
+paraissait plus être au bout du verre qui la reflétait, mais bien entre
+les deux verres de la lorgnette. Notre Allemand ne perdait donc aucun
+détail de la beauté de la danseuse, et ses regards, déjà si brillants de
+loin, entouraient son front d'un cercle de feu, et faisaient bouillir le
+sang dans les veines de ses tempes.
+
+L'âme du jeune homme faisait un effroyable bruit dans son corps.
+
+--Quelle est cette femme? dit-il d'une voix faible sans quitter la
+lorgnette et sans remuer.
+
+--C'est Arsène, je vous l'ai déjà dit, répliqua le docteur, dont les
+lèvres seules semblaient vivantes et dont le regard immobile était rivé
+à la danseuse.
+
+--Cette femme a un amant, sans doute?
+
+--Quoi?
+
+--Qu'elle aime?
+
+--On le dit.
+
+--Et il est riche?
+
+--Très riche.
+
+--Qui est-ce?
+
+--Regardez à gauche dans l'avant-scène du rez-de-chaussée.
+
+--Je ne puis pas tourner la tête.
+
+--Faites un effort.
+
+Hoffmann fit un effort si douloureux, qu'il poussa un cri, comme si les
+nerfs de son cou étaient devenus de marbre et se fussent brisés dans ce
+moment.
+
+Il regarda dans l'avant-scène indiquée.
+
+Dans cette avant-scène il n'y avait qu'un homme, mais, cet homme,
+accroupi comme un lion sur la balustrade de velours, semblait à lui seul
+remplir cette avant-scène.
+
+C'était un homme de trente-deux ou trente-trois ans, au visage labouré
+par les passions; on eût dit que, non pas la petite vérole, mais
+l'éruption d'un volcan avait creusé les vallées dont les profondeurs
+s'entrecroisaient sur cette chair toute bouleversée; ses yeux avaient dû
+être petits, mais ils s'étaient ouverts par une espèce de déchirement de
+l'âme; tantôt ils étaient atones et vides comme un cratère éteint,
+tantôt ils versaient des flammes comme un cratère rayonnant. Il
+n'applaudissait pas en rapprochant ses mains l'une de l'autre, il
+applaudissait en frappant sur la balustrade, et, à chaque
+applaudissement, il semblait ébranler la salle.
+
+--Oh! fit Hoffmann, est-ce un homme que je vois là?
+
+--Oui, oui, c'est un homme, répondit le petit homme noir; oui, c'est un
+homme, et un fier homme même.
+
+--Comment s'appelle-t-il?
+
+--Vous ne le connaissez pas?
+
+--Mais non, je suis arrivé hier seulement.
+
+--Eh bien! c'est Danton.
+
+--Danton! fit Hoffmann en tressaillant. Oh! oh! Et c'est l'amant
+d'Arsène?
+
+--C'est son amant.
+
+--Et sans doute il l'aime?
+
+--À la folie. Il est d'une jalousie féroce.
+
+Mais si intéressant que fût Danton, Hoffmann avait déjà reporté les yeux
+sur Arsène, dont la danse silencieuse avait une apparence fantastique.
+
+--Encore un renseignement, monsieur.
+
+--Parlez.
+
+--Quelle forme a l'agrafe qui ferme son collier?
+
+--C'est une guillotine.
+
+--Une guillotine!
+
+--Oui. On en fait de charmantes, et toutes nos élégantes en portent au
+moins une. Celle que porte Arsène, c'est Danton qui la lui a donnée.
+
+--Une guillotine, une guillotine au cou d'une danseuse! répéta Hoffmann,
+qui sentait son cerveau se gonfler; une guillotine, pourquoi?...
+
+Et notre Allemand, qu'on eût pu prendre pour un fou, allongeait les bras
+devant lui, comme pour saisir un corps, car, par un effet étrange
+d'optique, la distance qui le séparait d'Arsène disparaissait par
+moments, et il lui semblait sentir l'haleine de la danseuse sur son
+front, et entendre la brûlante respiration de cette poitrine, dont les
+seins, à moitié nus, se soulevaient comme sous une étreinte de plaisir.
+Hoffmann en était à cet état d'exaltation où l'on croit respirer du feu,
+et où l'on craint que les sens ne fassent éclater le corps.
+
+--Assez! assez! disait-il.
+
+Mais la danse continuait, et l'hallucination était telle, que,
+confondant ses deux impressions les plus fortes de la journée, l'esprit
+d'Hoffmann mêlait à cette scène le souvenir de la place de la
+Révolution, et que tantôt il croyait voir madame Du Barry, pâle et la
+tête tranchée, danser à la place d'Arsène, et tantôt Arsène arriver en
+dansant jusqu'au pied de la guillotine et jusqu'aux mains du bourreau.
+
+Il se faisait dans l'imagination exaltée du jeune homme un mélange de
+fleurs et de sang, de danse et d'agonie, de vie et de mort.
+
+Mais ce qui dominait tout cela, c'était l'attraction électrique qui le
+poussait vers cette femme. Chaque fois que ces deux jambes fines
+passaient devant ses yeux, chaque fois que cette jupe transparente se
+soulevait un peu plus, un frémissement parcourait tout son être, sa
+lèvre devenait sèche, son haleine brûlante, et le désir entrait en lui
+comme il entre dans un homme de vingt ans.
+
+Dans cet état, Hoffmann n'avait plus qu'un refuge, c'était le portrait
+d'Antonia, c'était le médaillon qu'il portait sur sa poitrine, c'était
+l'amour pur à opposer à l'amour sensuel; c'était la force du chaste
+souvenir à mettre en face de l'exigeante réalité.
+
+Il saisit ce portrait et le porta à ses lèvres; mais, à peine avait-il
+fait ce mouvement, qu'il entendit le ricanement aigu de son voisin qui
+le regardait d'un air railleur.
+
+--Laissez-moi sortir, s'écria-t-il, laissez-moi sortir; je ne saurais
+rester plus longtemps ici!
+
+Et, semblable à un fou, il quitta l'orchestre, marchant sur les pieds,
+heurtant les jambes des tranquilles spectateurs, qui maugréaient contre
+cet original à qui il prenait ainsi fantaisie de sortir au milieu d'un
+ballet.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+La deuxième représentation du «Jugement de Paris».
+
+
+Mais l'élan d'Hoffmann ne le poussa pas bien loin. Au coin de la rue
+Saint-Martin il s'arrêta.
+
+Sa poitrine était haletante, son front ruisselant de sueur.
+
+Il passa la main gauche sur son front, appuya sa main droite sur sa
+poitrine et respira.
+
+En ce moment on lui toucha sur l'épaule.
+
+Il tressaillit.
+
+--Ah! pardieu, c'est lui! dit une voix.
+
+Il se retourna et laissa échapper un cri.
+
+C'était son ami Zacharias Werner. Les deux jeunes gens se jetèrent dans
+les bras l'un de l'autre.
+
+Puis ces deux questions se croisèrent:
+
+--Que faisais-tu là?
+
+--Où vas-tu?
+
+--Je suis arrivé d'hier, dit Hoffmann, j'ai vu guillotiner Mme Du Barry,
+et, pour me distraire, je suis venu à l'Opéra.
+
+--Moi, je suis arrivé depuis six mois, depuis cinq je vois guillotiner
+tous les jours vingt ou vingt-cinq personnes, et, pour me distraire, je
+vais au jeu.
+
+--Ah!
+
+--Viens-tu avec moi?
+
+--Non, merci.
+
+--Tu as tort, je suis en veine; avec ton bonheur habituel, tu ferais
+fortune. Tu dois t'ennuyer horriblement à l'Opéra, toi qui es habitué à
+de la vraie musique; viens avec moi, je t'en ferai entendre.
+
+--De la musique?
+
+--Oui, celle de l'or; sans compter que là où je vais tous les plaisirs
+sont réunis: des femmes charmantes, des soupers délicieux, un jeu
+féroce!
+
+--Merci, mon ami, impossible! j'ai promis, mieux que cela, j'ai juré.
+
+--À qui?
+
+--À Antonia.
+
+--Tu l'as donc vue?
+
+--Je l'aime, mon ami, je l'adore.
+
+--Ah! je comprends, c'est cela qui t'a retardé, et tu lui as juré?...
+
+--Je lui ai juré de ne pas jouer, et....
+
+Hoffmann hésita.
+
+--Et puis quoi encore?
+
+--Et de lui rester fidèle, balbutia-t-il.
+
+--Alors il ne faut pas venir au 113.
+
+--Qu'est-ce que le 113?
+
+--C'est la maison dont je te parlais tout à l'heure; moi, comme je n'ai
+rien juré, j'y vais. Adieu, Théodore.
+
+--Adieu, Zacharias.
+
+Et Werner s'éloigna, tandis qu'Hoffmann demeurait cloué à sa place.
+
+Quand Werner fut à cent pas, Hoffmann se rappela qu'il avait oublié de
+demander à Zacharias son adresse, et que la seule adresse que Zacharias
+lui eût donnée, c'était celle de la maison de jeu.
+
+Mais cette adresse était écrite dans le cerveau d'Hoffmann comme sur la
+porte de la maison fatale, en chiffres de feu!
+
+Cependant ce qui venait de se passer avait un peu calmé les remords
+d'Hoffmann. La nature humaine est ainsi faite, toujours indulgente pour
+soi, attendu que son indulgence c'est de l'égoïsme.
+
+Il venait de sacrifier le jeu à Antonia, et il se croyait quitte de son
+serment: oubliant que c'était parce qu'il était tout prêt à manquer à la
+moitié la plus importante de ce serment, qu'il était là cloué au coin du
+boulevard et de la rue Saint-Martin.
+
+Mais, je l'ai dit, sa résistance à l'endroit de Werner lui avait donné
+de l'indulgence à l'endroit d'Arsène. Il résolut donc de prendre un
+terme moyen, et, au lieu de rentrer dans la salle de l'Opéra, action à
+laquelle le poussait de toutes ses forces son démon tentateur,
+d'attendre à la porte des acteurs pour la voir sortir.
+
+Cette porte des acteurs, Hoffmann connaissait trop la topographie des
+théâtres pour ne pas la trouver bientôt. Il vit, rue de Bondy, un long
+couloir éclairé à peine, sale et humide, dans lequel passaient, comme
+des ombres, des hommes aux vêtements sordides, et il comprit que c'était
+par cette porte qu'entraient et sortaient les pauvres mortels que le
+rouge, le blanc, le bleu, la gaze, la soie et les paillettes
+transformaient en dieux et déesses.
+
+Le temps s'écoulait, la neige tombait, mais Hoffmann était si agité par
+cette étrange apparition, qui avait quelque chose de surnaturel, qu'il
+n'éprouvait pas cette sensation de froid qui semblait poursuivre les
+passants. Vainement condensait-il en vapeurs presque palpables le
+souffle qui sortait de sa bouche, ses mains n'en restaient pas moins
+brûlantes et son front humide. Il y a plus: arrêté contre la muraille,
+il y était resté immobile, les yeux fixés sur le corridor; de sorte que
+la neige, qui allait toujours tombant en flocons plus épais, couvrait
+lentement le jeune homme comme d'un linceul; et du jeune étudiant coiffé
+de sa casquette et vêtu de la redingote allemande, faisait peu à peu une
+statue de marbre. Enfin commencèrent à sortir, par ce vomitoire, les
+premiers libérés par le spectacle, c'est-à-dire la garde de la soirée,
+puis les machinistes, puis tout ce monde sans nom qui vit du théâtre,
+puis les artistes mâles, moins longs à s'habiller que les femmes, puis
+enfin les femmes, puis enfin là belle danseuse, qu'Hoffmann reconnut non
+seulement à son charmant visage, mais à ce souple mouvement de hanches
+qui n'appartenait qu'à elle, mais encore à ce petit collier de velours
+qui serrait son col, et sur lequel étincelait l'étrange bijou que la
+Terreur venait de mettre à la mode.
+
+À peine Arsène apparut-elle sur le seuil de la porte, qu'avant même
+qu'Hoffmann eût le temps de faire un mouvement, une voiture s'avança
+rapidement, la portière s'ouvrit, la jeune fille s'y élança aussi légère
+que si elle bondissait encore sur le théâtre. Une ombre apparut à
+travers les vitres, qu'Hoffmann crut reconnaître pour celle de l'homme
+de l'avant-scène, laquelle ombre reçut la belle nymphe dans ses bras;
+puis, sans qu'aucune voix eût eu besoin de désigner un but au cocher, la
+voiture s'éloigna au galop.
+
+Tout ce que nous venons de raconter en quinze ou vingt lignes s'était
+passé aussi rapidement que l'éclair.
+
+Hoffmann jeta une espèce de cri en voyant fuir la voiture, se détacha de
+la muraille, pareil à une statue qui s'élance de sa niche, et, secouant
+par le mouvement la neige dont il était couvert, se mit à la poursuite
+de la voiture.
+
+Mais elle était emportée par deux trop puissants chevaux, pour que le
+jeune homme, si rapide que fût sa course irréfléchie, pût les rejoindre.
+
+Tant qu'elle suivit le boulevard, tout alla bien; tant qu'elle suivit
+même la rue de Bourbon-Villeneuve, qui venait d'être débaptisée pour
+prendre le nom de rue _Neuve-Égalité_, tout alla bien encore; mais,
+arrivée à la place des Victoires, devenue la place de la _Victoire
+Nationale_, elle prit à droite, et disparut aux yeux d'Hoffmann.
+
+N'étant plus soutenue ni par le bruit ni par la vue, la course du jeune
+homme faiblit un instant. Il s'arrêta au coin de la rue Neuve-Eustache,
+s'appuya à la muraille pour reprendre haleine, puis, ne voyant plus
+rien, n'entendant plus rien, il s'orienta, jugeant qu'il était temps de
+rentrer chez lui.
+
+Ce ne fut pas chose facile pour Hoffmann que de se tirer de ce dédale de
+rues, qui forment un réseau presque inextricable de la pointe
+Saint-Eustache au quai de la Ferraille. Enfin, grâce aux nombreuses
+patrouilles qui circulaient dans les rues, grâce à son passeport bien en
+règle, grâce à la preuve qu'il n'était arrivé que la veille, preuve que
+le visa de la barrière lui donnait la facilité de fournir, il obtint de
+la milice citoyenne des renseignements si précis, qu'il parvint à
+regagner son hôtel et à retrouver sa petite chambre, où il s'enferma
+seul en apparence, mais, en réalité, avec le souvenir ardent de ce qui
+s'était passé.
+
+À partir de ce moment, Hoffmann fut éminemment en proie à deux visions:
+dont l'une s'effaçait peu à peu, dont l'autre prenait peu à peu plus de
+consistance.
+
+La vision qui s'effaçait, c'était la figure pâle et échevelée de la Du
+Barry, traînée de la Conciergerie à la charrette et de la charrette à
+l'échafaud.
+
+La vision qui prenait de la réalité, c'était la figure animée et
+souriante de la belle danseuse, bondissant du fond du théâtre à la
+rampe, et tourbillonnant de la rampe à l'une et à l'autre avant-scène.
+
+Hoffmann fit tous ses efforts pour se débarrasser de cette vision. Il
+tira ses pinceaux de sa malle et peignit; il tira son violon de sa boîte
+et joua du violon; il demanda une plume et de l'encre et fit des vers.
+Mais ces vers qu'il composait, c'étaient des vers à la louange d'Arsène;
+cet air qu'il jouait, c'était l'air sur lequel elle lui était apparue,
+et dont les notes bondissantes la soulevaient, comme si elles eussent eu
+des ailes; enfin, les esquisses qu'il faisait, c'était son portrait avec
+ce même collier de velours, étrange ornement fixé au cou d'Arsène par
+une si étrange agrafe.
+
+Pendant toute la nuit, pendant toute la journée du lendemain, pendant
+toute la nuit et toute la journée du surlendemain, Hoffmann ne vit
+qu'une chose ou plutôt que deux choses: c'était, d'un côté, la
+fantastique danseuse, et, de l'autre côté, le non moins fantastique
+docteur. Il y avait entre ces deux êtres une telle corrélation,
+qu'Hoffmann ne comprenait pas l'un sans l'autre. Aussi n'était-ce pas,
+pendant cette hallucination qui lui offrait Arsène toujours bondissant
+sur le théâtre, l'orchestre qui bruissait à ses oreilles; non, c'était
+le petit chantonnement du docteur, c'était le petit tambourinement de
+ses doigts sur la tabatière d'ébène; puis, de temps en temps, un éclair
+passait devant ses yeux, l'aveuglant d'étincelles jaillissantes; c'était
+le double rayon qui s'élançait de la tabatière du docteur et du collier
+de la danseuse; c'était l'attraction sympathique de cette guillotine de
+diamants avec cette tête de mort en diamants; c'était enfin la fixité
+des yeux du médecin qui semblaient à sa volonté attirer et repousser la
+charmante danseuse, comme l'oeil du serpent attire et repousse l'oiseau
+qu'il fascine.
+
+Vingt fois, cent fois, mille fois, l'idée s'était présentée à Hoffmann
+de retourner à l'Opéra; mais, tant que l'heure n'était pas venue,
+Hoffmann s'était bien promis de ne pas céder à la tentation; d'ailleurs,
+cette tentation, il l'avait combattue de toutes manières, en ayant
+recours à son médaillon d'abord, puis ensuite en essayant d'écrire à
+Antonia; mais le portrait d'Antonia semblait avoir pris un visage si
+triste, qu'Hoffmann refermait le médaillon presque aussitôt qu'il
+l'avait ouvert; mais les premières lignes de chaque lettre qu'il
+commençait étaient si embarrassées, qu'il avait déchiré dix lettres
+avant d'être au tiers de la première page.
+
+Enfin, ce fameux surlendemain s'écoula; enfin l'ouverture du théâtre
+s'approcha; enfin sept heures sonnèrent, et, à ce dernier appel,
+Hoffmann, enlevé comme malgré lui, descendit tout courant son escalier,
+et s'élança dans la direction de la rue Saint-Martin.
+
+Cette fois, en moins d'un quart d'heure, cette fois, sans avoir besoin
+de demander son chemin à personne, cette fois, comme si un guide
+invisible lui eût montré sa route, en moins de dix minutes il arriva à
+la porte de l'Opéra.
+
+Mais, chose singulière! cette porte, comme deux jours auparavant,
+n'était pas encombrée de spectateurs, soit qu'un incident inconnu
+d'Hoffmann eût rendu le spectacle moins attrayant, soit que les
+spectateurs fussent déjà dans l'intérieur du théâtre.
+
+Hoffmann jeta son écu de six livres à la buraliste, reçut son carton et
+s'élança dans la salle.
+
+Mais l'aspect de la salle était bien changé. D'abord elle n'était qu'à
+moitié pleine; puis, à la place de ces femmes charmantes, de ces hommes
+élégants qu'il avait cru revoir, il ne vit que des femmes en casaquin et
+des hommes en carmagnole; pas de bijoux, pas de fleurs, pas de seins nus
+s'enflant et se désenflant sous cette atmosphère voluptueuse des
+théâtres aristocratiques; des bonnets ronds et des bonnets rouges, le
+tout orné d'énormes cocardes nationales; des couleurs sombres dans les
+vêtements, un nuage triste sur les figures; puis, des deux côtés de la
+salle, deux bustes hideux, deux têtes grimaçant, l'une le rire, l'autre
+la douleur, les bustes de Voltaire et de Marat enfin.
+
+Enfin, à l'avant-scène, un trou à peine éclairé, une ouverture sombre et
+vide. La caverne toujours, mais plus de lion.
+
+Il y avait à l'orchestre deux places vacantes à côté l'une de l'autre.
+Hoffmann gagna l'une de ces deux places, c'était celle qu'il avait
+occupée. L'autre était celle qu'avait occupée le docteur, mais, comme
+nous l'avons dit, cette place était vacante.
+
+Le premier acte fut joué sans qu'Hoffmann fit attention à l'orchestre ou
+s'occupât des acteurs.
+
+Cet orchestre, il le connaissait et l'avait apprécié à une première
+audition.
+
+Ces acteurs lui importaient peu, il n'était pas venu pour les voir, il
+était venu pour voir Arsène.
+
+La toile se leva sur le second acte, et le ballet commença.
+
+Toute l'intelligence, toute l'âme, tout le coeur du jeune homme étaient
+suspendus.
+
+Il attendait l'entrée d'Arsène.
+
+Tout à coup Hoffmann jeta un cri.
+
+Ce n'était plus Arsène qui remplissait le rôle de Flore.
+
+La femme qui apparaissait était une femme étrangère, une femme comme
+toutes les femmes.
+
+Toutes les fibres de ce corps haletant se détendirent; Hoffmann
+s'affaissa sur lui-même en poussant un long soupir, et regarda autour de
+lui.
+
+Le petit homme noir était à sa place; seulement il n'avait plus ses
+boucles en diamants, ses bagues en diamants, sa tabatière à tête de mort
+en diamants.
+
+Ses boucles étaient en cuivre, ses bagues en argent doré, sa tabatière
+en argent mat. Il ne chantonnait plus, il ne battait plus la mesure.
+Comment était-il venu là? Hoffmann n'en savait rien: il ne l'avait ni vu
+venir, ni senti passer.
+
+--Oh! monsieur! s'écria Hoffmann.
+
+--Dites citoyen, mon jeune ami, et même tutoyez-moi... si c'est
+possible, répondit le petit homme noir, ou vous me ferez couper la tête
+et à vous aussi.
+
+--Mais où est-elle donc? demanda Hoffmann.
+
+--Ah! voilà.... Où est-elle? Il paraît que son tigre, qui ne la quitte
+pas des yeux, s'est aperçu qu'avant-hier elle a correspondu par signes
+avec un jeune homme de l'orchestre. Il paraît que ce jeune homme a couru
+après la voiture; de sorte que depuis hier il a rompu l'engagement
+d'Arsène, et qu'Arsène n'est plus au théâtre.
+
+--Et comment le directeur a-t-il souffert?...
+
+--Mon jeune ami, le directeur tient à conserver sa tête sur ses épaules,
+quoique ce soit une assez vilaine tête; mais il prétend qu'il a
+l'habitude de cette tête-là et qu'une autre plus belle ne reprendrait
+peut-être pas bouture.
+
+--Ah! mon Dieu! voilà donc pourquoi cette salle est si triste! s'écria
+Hoffmann. Voilà pourquoi il n'y a plus de fleurs, plus de diamants, plus
+de bijoux! voilà pourquoi vous n'avez plus vos boucles en diamants!
+Voilà pourquoi il y a, enfin, aux deux côtés de la scène, au lieu des
+bustes d'Apollon et de Terpsichore, ces deux affreux bustes! Pouah!
+
+--Ah çà! mais, que me dites-vous donc là, demanda le docteur, et où
+avez-vous vu une salle telle que vous dites? Où m'avez-vous vu des
+bagues en diamants, des tabatières en diamants? où avez-vous vu enfin
+les bustes d'Apollon et de Terpsichore? Mais il y a deux ans que les
+fleurs ne fleurissent plus, que les diamants sont tournés en assignats,
+et que les bijoux sont fondus sur l'autel de la patrie. Quant à moi,
+Dieu merci! je n'ai jamais eu d'autres boucles que ces boucles de
+cuivre, d'autres bagues que cette méchante bague de vermeil, et d'autre
+tabatière que cette pauvre tabatière d'argent; pour les bustes d'Apollon
+et de Terpsichore, ils y ont été autrefois, mais les amis de l'humanité
+sont venus casser le buste d'Apollon et l'ont remplacé par celui de
+l'apôtre Voltaire; mais les amis du peuple sont venus briser le buste de
+Terpsichore et l'ont remplacé par celui du dieu Marat.
+
+--Oh! s'écria Hoffmann, c'est impossible. Je vous dis qu'avant-hier j'ai
+vu une salle parfumée de fleurs, resplendissante de riches costumes,
+ruisselante de diamants, et des hommes élégants à la place de ces
+harengères en casaquin et de ces goujats en carmagnole. Je vous dis que
+vous aviez des boucles de diamants à vos souliers, des bagues en
+diamants à vos doigts, une tête de mort en diamants sur votre tabatière;
+je vous dis....
+
+--Et moi, jeune homme, à mon tour, je vous dis, reprit le petit homme
+noir, je vous dis qu'avant-hier elle était là, je vous dis que sa
+présence illuminait tout, je vous dis que son souffle faisait naître les
+roses, faisait reluire les bijoux, faisait étinceler les diamants de
+votre imagination; je vous dis que vous l'aimez, jeune homme, et que
+vous avez vu la salle à travers le prisme de votre amour. Arsène n'est
+plus là, votre coeur est mort, vos yeux sont désenchantés, et vous voyez
+du molleton, de l'indienne, du gros drap, des bonnets rouges, des mains
+sales et des cheveux crasseux. Vous voyez enfin le monde tel qu'il est,
+les choses telles qu'elles sont.
+
+--Oh! mon Dieu! s'écria Hoffmann, en laissant tomber sa tête dans ses
+mains, tout cela est-il vrai, et suis-je donc si près de devenir fou?
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+L'estaminet.
+
+
+Hoffmann ne sortit de cette léthargie qu'en sentant une main se poser
+sur son épaule.
+
+Il leva la tête. Tout était noir et éteint autour de lui: le théâtre,
+sans lumière, lui apparaissait comme le cadavre du théâtre qu'il avait
+vu vivant. Le soldat de garde s'y promenait seul et silencieux comme le
+gardien de la mort; plus de lustres, plus d'orchestre, plus de rayon,
+plus de bruit.
+
+Une voix seulement qui marmottait à son oreille:
+
+--Mais, citoyen, mais, citoyen, que faites-vous donc? vous êtes à
+l'Opéra, citoyen; on dort ici, c'est vrai, mais on n'y couche pas.
+
+Hoffmann regarda enfin du côté d'où venait la voix, et il vit une petite
+vieille qui le tirait par le collet de sa redingote.
+
+C'était l'ouvreuse de l'orchestre, qui, ne connaissant pas les
+intentions de ce spectateur obstiné, ne voulait pas se retirer sans
+l'avoir vu sortir devant elle.
+
+Au reste, une fois tiré de son sommeil, Hoffmann ne fit aucune
+résistance; il poussa un soupir et se leva en murmurant le mot:
+
+--Arsène!
+
+--Ah oui! Arsène, dit la petite vieille. Arsène! vous aussi, jeune
+homme, vous en êtes amoureux comme tout le monde. C'est une grande perte
+pour l'Opéra, surtout pour nous autres ouvreuses.
+
+--Pour vous autres ouvreuses, demanda Hoffmann, heureux de se rattacher
+à quelqu'un qui lui parlât de la danseuse, et comment donc est-ce une
+perte pour vous qu'Arsène soit ou ne soit plus au théâtre?
+
+--Ah dame! c'est bien facile à comprendre cela: d'abord, toutes les fois
+qu'elle dansait, elle faisait salle comble; alors c'était un commerce de
+tabourets, de chaises et de petits bancs; à l'Opéra, tout se paye. On
+payait les petits bancs, les chaises et les tabourets de supplément,
+c'étaient nos petits profits. Je dis petits profits, ajouta la vieille
+d'un air malin, parce qu'à côté de ceux-là, citoyen, vous comprenez, il
+y avait les grands.
+
+--Les grands profits?
+
+--Oui.
+
+Et la vieille cligna de l'oeil.
+
+--Et quels étaient les grands profits? voyons, ma bonne femme.
+
+--Les grands profits venaient de ceux qui demandaient des renseignements
+sur elle, qui voulaient savoir son adresse, qui lui faisaient passer des
+billets. Il y avait prix pour tout, vous comprenez; tant pour les
+renseignements, tant pour l'adresse, tant pour le poulet; on faisait son
+petit commerce, enfin, et l'on vivait honnêtement.
+
+Et la vieille poussa un soupir qui, sans désavantage, pouvait être
+comparé au soupir poussé par Hoffmann au commencement du dialogue que
+nous venons de rapporter.
+
+--Ah! ah! fit Hoffmann, vous vous chargiez de donner des renseignements,
+d'indiquer l'adresse, de remettre les billets; vous en chargez-vous
+toujours?
+
+--Hélas, monsieur, les renseignements que je vous donnerais vous
+seraient inutiles maintenant; personne ne sait plus l'adresse d'Arsène,
+et le billet que vous me donneriez pour elle serait perdu. Si vous
+voulez pour une autre? Mme Vestris, mlle Bigottini, mlle....
+
+--Merci, ma bonne femme, merci; je ne désirais rien savoir que sur
+mademoiselle Arsène.
+
+Puis, tirant un petit écu de sa poche:
+
+--Tenez, dit Hoffmann, voilà pour la peine que vous avez prise de
+m'éveiller.
+
+Et, prenant congé de la vieille, il reprit d'un pas lent le boulevard,
+avec l'intention de suivre le même chemin qu'il avait suivi la
+surveille, l'instinct qui l'avait guidé pour venir n'existait plus.
+
+Seulement, ses impressions étaient bien différentes, et sa marche se
+ressentait de la différence de ces impressions.
+
+L'autre soir, sa marche était celle d'un homme qui a vu passer
+l'Espérance et qui court après elle, sans réfléchir que Dieu lui a donné
+ses longues ailes d'azur pour que les hommes ne l'atteignent jamais. Il
+avait la bouche ouverte et haletante, le front haut, les bras étendus;
+cette fois, au contraire, il marchait lentement, comme l'homme qui,
+après l'avoir poursuivie inutilement, vient de la perdre de vue; sa
+bouche était serrée, son front abattu, ses bras tombants. L'autre fois
+il avait mis cinq minutes à peine pour aller de la porte Saint-Martin à
+la rue Montmartre; cette fois il mit plus d'une heure, et plus d'une
+heure encore pour aller de la rue Montmartre à son hôtel; car, dans
+l'espèce d'abattement où il était tombé, peu lui importait de rentrer
+tôt ou tard, peu lui importait même de ne pas rentrer du tout.
+
+On dit qu'il y a un Dieu pour les ivrognes et les amoureux; ce Dieu-là,
+sans doute, veillait sur Hoffmann. Il lui fit éviter les patrouilles; il
+lui fit trouver les quais, puis les ponts, puis son hôtel, où il rentra,
+au grand scandale de son hôtesse, à une heure et demie du matin.
+
+Cependant, au milieu de tout cela, une petite lueur dorée dansait au
+fond de l'imagination d'Hoffmann, comme un feu follet dans la nuit. Le
+médecin lui avait dit, si toutefois ce médecin existait, si ce n'était
+pas son imagination, une hallucination de son esprit; le médecin lui
+avait dit qu'Arsène avait été enlevée au théâtre par son amant, attendu
+que cet amant avait été jaloux d'un jeune homme placé à l'orchestre,
+avec lequel Arsène avait échangé de trop tendres regards.
+
+Ce médecin avait ajouté, en outre, que ce qui avait porté la jalousie du
+tyran à son comble, c'est que ce même jeune homme avait été vu embusqué
+en face de la porte de sortie des artistes; c'est que ce même jeune
+homme avait couru en désespéré derrière la voiture; or, ce jeune homme
+qui avait échangé de l'orchestre des regards passionnés avec Arsène,
+c'était lui, Hoffmann; or, ce jeune homme qui s'était embusqué à la
+porte de sortie des artistes, c'était toujours lui, Hoffmann. Donc
+Arsène l'avait remarqué, puisqu'elle payait la peine de sa distraction;
+donc Arsène souffrait pour lui; il était entré dans la vie de la belle
+danseuse par la porte de la douleur, mais il y était entré, c'était le
+principal; à lui de s'y maintenir. Mais comment? par quel moyen? par
+quelle voie correspondre avec Arsène, lui donner de ses nouvelles, lui
+dire qu'il l'aimait? C'eût été déjà une grande tâche pour un Parisien
+pur sang, que de retrouver cette belle Arsène perdue dans cette immense
+ville. C'était une tâche impossible pour Hoffmann, arrivé depuis trois
+jours et ayant grand-peine à se retrouver lui-même.
+
+Hoffmann ne se donna donc même pas la peine de chercher; il comprenait
+que le hasard seul pouvait venir à son aide. Tous les deux jours, il
+regardait l'affiche de l'Opéra, et tous les deux jours il avait la
+douleur de voir que Paris rendait son jugement en l'absence de celle qui
+méritait la pomme bien autrement que Vénus.
+
+Dès lors il ne songea pas à aller à l'Opéra.
+
+Un instant il eut bien l'idée d'aller soit à la Convention, soit aux
+Cordeliers, de s'attacher aux pas de Danton et, en l'épiant jour et
+nuit, de deviner où il avait caché la belle danseuse. Il alla même à la
+Convention, il alla même aux Cordeliers; mais Danton n'y était plus; las
+de la lutte qu'il soutenait depuis deux ans, vaincu par l'ennui bien
+plus que par la supériorité, Danton paraissait s'être retiré de l'arène
+politique.
+
+Danton, disait-on, était à sa maison de campagne. Où était cette maison
+de campagne? on n'en savait rien; les uns disaient à Rueil, les autres à
+Auteuil.
+
+Danton était aussi introuvable qu'Arsène.
+
+On eût cru peut-être que cette absence d'Arsène eût dû ramener Hoffmann
+à Antonia; mais, chose étrange! il n'en était rien. Hoffmann avait beau
+faire tous ses efforts pour ramener son esprit à la pauvre fille du chef
+d'orchestre de Mannheim: un instant, par la puissance de sa volonté,
+tous ses souvenirs se concentraient sur le cabinet de maître Gottlieb
+Murr; mais, au bout d'un moment, partitions entassées sur les tables et
+sur les pianos, maître Gottlieb trépignant devant son pupitre, Antonia
+couchée sur son canapé, tout cela disparaissait pour faire place à un
+grand cadre éclairé, dans lequel se mouvaient d'abord des ombres; puis
+ces ombres prenaient du corps, puis ces corps affectaient des formes
+mythologiques, puis enfin toutes ces formes mythologiques, tous ces
+héros, toutes ces nymphes, tous ces dieux, tous ces demi-dieux
+disparaissaient pour faire place à une seule déesse, à la déesse des
+jardins, à la belle Flore, c'est-à-dire à la divine Arsène, à la femme
+au collier de velours et à l'agrafe de diamants; alors Hoffmann tombait
+non plus dans une rêverie, mais dans une extase dont il ne venait à
+sortir qu'en se rejetant dans la vie réelle, qu'en coudoyant les paysans
+dans la rue, qu'en se roulant enfin dans la foule et dans le bruit.
+
+Lorsque cette hallucination, à laquelle Hoffmann était en proie,
+devenait trop forte, il sortait donc, se laissait aller à la pente du
+quai, prenait le Pont-Neuf, et ne s'arrêtait presque jamais qu'au coin
+de la rue de la Monnaie. Là, Hoffmann avait trouvé un estaminet,
+rendez-vous des plus rudes fumeurs de la capitale. Là, Hoffmann pouvait
+se croire dans quelque taverne anglaise, dans quelque musico hollandais
+ou dans quelque table d'hôte allemande, tant la fumée de la pipe y
+faisait une atmosphère impossible à respirer pour tout autre que pour un
+fumeur de première classe.
+
+Une fois entré dans l'estaminet de la Fraternité, Hoffmann gagnait une
+petite table sise à l'angle le plus enfoncé, demandait une bouteille de
+bière de la brasserie de M. Santerre, qui venait de se démettre, en
+faveur de M. Henriot, de son grade de général de la garde nationale de
+Paris, chargeait jusqu'à la gueule cette immense pipe que nous
+connaissons déjà, et s'enveloppait en quelques instants d'un nuage de
+fumée aussi épais que celui dont la belle Vénus enveloppait son fils
+Énée, chaque fois que la tendre mère jugeait urgent d'arracher son fils
+bien-aimé à la colère de ses ennemis.
+
+Huit ou dix jours étaient écoulés depuis l'aventure d'Hoffmann à
+l'Opéra, et, par conséquent, depuis la disparition de la belle danseuse;
+il était une heure de l'après-midi; Hoffmann, depuis une demi-heure, à
+peu près, se trouvait dans son estaminet, s'occupant, de toute la force
+de ses poumons, à établir autour de lui cette enceinte de fumée qui le
+séparait de ses voisins, quand il lui sembla, dans la vapeur, distinguer
+comme une forme humaine, puis, dominant tous les bruits, entendre le
+double bruit du chantonnement et du tambourinement habituel au petit
+homme noir; de plus, au milieu de cette vapeur, il lui semblait qu'un
+point lumineux dégageait des étincelles; il rouvrit ses yeux à demi
+fermés par une douce somnolence, écarta ses paupières avec peine, et, en
+face de lui, assis sur un tabouret, il reconnut son voisin de l'Opéra,
+et cela d'autant mieux que le fantastique docteur avait, ou plutôt
+semblait avoir, ses boucles en diamants à ses souliers, ses bagues en
+diamants à ses doigts et sa tête de mort sur sa tabatière.
+
+--Bon, dit Hoffmann, voilà que je redeviens fou.
+
+Et il ferma rapidement les yeux.
+
+Mais, les yeux une fois fermés, plus ils le furent hermétiquement, plus
+Hoffmann entendit, et le petit accompagnement de chant, et le petit
+tambourinement des doigts; le tout de la façon la plus distincte, si
+distincte qu'Hoffmann comprit qu'il y avait un fond de réalité dans tout
+cela, et que la différence était du plus au moins. Voilà tout.
+
+Il rouvrit donc un oeil, puis l'autre; le petit homme noir était
+toujours à sa place.
+
+--Bonjour, jeune homme, dit-il à Hoffmann; vous dormez, je crois; prenez
+une prise, cela vous réveillera.
+
+Et, ouvrant sa tabatière, il offrit du tabac au jeune homme.
+
+Celui-ci, machinalement, étendit la main, prit une prise et l'aspira.
+
+À l'instant même, il lui sembla que les parois de son esprit
+s'éclairaient.
+
+--Ah! s'écria Hoffmann! c'est vous, cher docteur? que je suis aise de
+vous revoir!
+
+--Si vous êtes aise de me revoir, demanda le docteur, pourquoi ne
+m'avez-vous pas cherché?
+
+--Est-ce que je savais votre adresse?
+
+--Oh! la belle affaire! au premier cimetière venu on vous l'eût donnée.
+
+--Est-ce que je savais votre nom?
+
+--Le docteur à la tête de mort, tout le monde me connaît sous ce nom-là.
+Puis il y avait un endroit où vous étiez toujours sûr de me trouver.
+
+--Où cela? À l'Opéra, dit Hoffmann en secouant la tête et en poussant un
+soupir.
+
+--Oui, vous n'y retournez plus?
+
+--Je n'y retourne plus, non.
+
+--Depuis que ce n'est plus Arsène qui remplit le rôle de Flore?
+
+--Vous l'avez dit, et tant que ce ne sera pas elle, je n'y retournerai
+pas.
+
+--Vous l'aimez, jeune homme, vous l'aimez.
+
+--Je ne sais pas si la maladie que j'éprouve s'appelle de l'amour, mais
+je sais que si je ne la revois pas, ou je mourrai de son absence, ou je
+deviendrai fou.
+
+--Peste! il ne faut pas devenir fou! peste! il ne faut pas mourir! À la
+folie il y a peu de remède, à la mort il n'y en a pas du tout.
+
+--Que faut-il faire alors?
+
+--Dame! il faut la revoir.
+
+--Comment cela, la revoir?
+
+--Sans doute!
+
+--Avez-vous un moyen?
+
+--Peut-être.
+
+--Lequel?
+
+--Attendez.
+
+Et le docteur se mit à rêver en clignotant des yeux et en tambourinant
+sur sa tabatière.
+
+Puis, après un instant, rouvrant les yeux et laissant ses doigts
+suspendus sur l'ébène:
+
+--Vous êtes peintre, m'avez-vous dit?
+
+--Oui, peintre, musicien, poète.
+
+--Nous n'avons besoin que de la peinture pour le moment.
+
+--Eh bien!
+
+--Eh bien! Arsène m'a chargé de lui chercher un peintre.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pourquoi cherche-t-on un peintre, pardieu! pour lui faire son
+portrait.
+
+--Le portrait d'Arsène! s'écria Hoffmann en se levant, oh! me voilà! me
+voilà!
+
+--Chut! pensez donc que je suis un homme grave.
+
+--Vous êtes mon sauveur! s'écria Hoffmann en jetant ses bras autour du
+cou du petit homme noir.
+
+--Jeunesse, jeunesse! murmura celui-ci en accompagnant ces deux mots du
+même rire dont eût ricané sa tête de mort si elle eût été de grandeur
+naturelle.
+
+--Allons! allons! répétait Hoffmann.
+
+--Mais il vous faut une boîte à couleurs, des pinceaux, une toile.
+
+--J'ai tout cela chez moi, allons!
+
+--Allons! dit le docteur. Et tous deux sortirent de l'estaminet.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Le portrait.
+
+
+En sortant de l'estaminet, Hoffmann fit un mouvement pour appeler un
+fiacre; mais le docteur frappa ses mains sèches l'une contre l'autre, et
+à ce bruit, pareil à celui qu'eussent fait deux mains de squelette, une
+voiture tendue de noir, attelée de deux chevaux noirs, et conduite par
+un cocher tout vêtu de noir, accourut. Où stationnait-elle? d'où
+était-elle sortie? C'eût été aussi difficile à Hoffmann de le dire qu'il
+eût été difficile à Cendrillon de dire d'où venait le char dans lequel
+elle se rendait au bal du prince Mirliflore.
+
+Un petit groom, non seulement noir d'habits, mais de peau, ouvrit la
+portière. Hoffmann et le docteur y montèrent, s'assirent l'un à côté de
+l'autre, et tout aussitôt la voiture se mit à rouler sans bruit vers
+l'hôtellerie d'Hoffmann.
+
+Arrivé à la porte, Hoffmann hésita pour savoir s'il monterait chez lui;
+il lui semblait qu'aussitôt qu'il allait avoir le dos tourné, la
+voiture, les chevaux, le docteur et ses deux domestiques allaient
+disparaître comme ils étaient apparus. Mais à quoi bon, docteur,
+chevaux, voiture et domestiques se fussent-ils dérangés pour conduire
+Hoffmann de l'estaminet de la rue de la Monnaie au quai aux Fleurs? Ce
+dérangement n'avait pas de but.
+
+Hoffmann, rassuré par le simple sentiment de la logique, descendit donc
+de la voiture, entra dans l'hôtellerie, monta vivement l'escalier, se
+précipita dans sa chambre, y prit palette, pinceaux, boîte à couleurs,
+choisit la plus grande de ses toiles, et redescendit du même pas qu'il
+était monté.
+
+La voiture était toujours à la porte.
+
+Pinceaux, palette et boîte à couleurs furent mis dans l'intérieur du
+carrosse: le groom fut chargé de porter la toile.
+
+Puis la voiture se mit à rouler avec la même rapidité et le même
+silence.
+
+Au bout de dix minutes, elle s'arrêta en face d'un charmant petit hôtel
+situé rue de Hanovre, 15.
+
+Hoffmann remarqua la rue et le numéro, afin, le cas échéant, de pouvoir
+revenir sans l'aide du docteur.
+
+La porte s'ouvrit: le docteur était connu sans doute, car le concierge
+ne lui demanda pas même où il allait; Hoffmann suivit le docteur avec
+ses pinceaux, sa boîte à couleurs, sa palette, sa toile, et passa
+par-dessus le marché.
+
+On monta au premier, et l'on entra dans une antichambre qu'on eût pu
+croire le vestibule de la maison du poète à Pompéia.
+
+On s'en souvient, à cette époque la mode était grecque; l'antichambre
+d'Arsène était peinte à fresque, ornée de candélabres et de statues de
+bronze.
+
+De l'antichambre, le docteur et Hoffmann passèrent dans le salon.
+
+Le salon était grec comme l'antichambre, tendu avec du drap de Sedan à
+soixante-dix francs l'aune; le tapis seul coûtait six mille livres; le
+docteur fit remarquer ce tapis à Hoffmann; il représentait la bataille
+d'Arbelles copiée sur la fameuse mosaïque de Pompéia.
+
+Hoffmann, ébloui de ce luxe inouï, ne comprenait pas que l'on fit de
+pareils tapis pour marcher dessus.
+
+Du salon, on passa dans le boudoir; le boudoir était tendu de cachemire.
+Au fond, dans un encadrement, était un lit bas faisant canapé, pareil à
+celui sur lequel M. Guérin coucha depuis Didon écoutant les aventures
+d'Énéas. C'était là qu'Arsène avait donné l'ordre de faire attendre.
+
+--Maintenant, jeune homme, dit le docteur, vous voilà introduit, c'est à
+vous de vous conduire d'une façon convenable. Il va sans dire que si
+l'amant en titre vous surprenait ici, vous seriez un homme perdu.
+
+--Oh! s'écria Hoffmann, que je la revoie, que je la revoie seulement,
+et....
+
+La parole s'éteignit sur les lèvres d'Hoffmann; il resta les yeux fixés,
+les bras étendus, la poitrine haletante.
+
+Une porte cachée dans la boiserie venait de s'ouvrir, et, derrière une
+glace tournante, apparaissait Arsène, véritable divinité du temple dans
+lequel elle daignait se faire visible à son adorateur.
+
+C'était le costume d'Aspasie dans tout son luxe antique, avec ses perles
+dans les cheveux, son manteau de pourpre brodé d'or, sa longue robe
+blanche maintenue à la taille par une simple ceinture de perles, des
+bagues aux pieds et aux mains, et, au milieu de tout cela, cet étrange
+ornement qui semblait inséparable de sa personne, ce collier de velours,
+large de quatre lignes à peine, et retenu par la lugubre agrafe de
+diamants.
+
+--Ah! c'est vous, citoyen, qui vous chargez de me faire mon portrait?
+dit Arsène.
+
+--Oui, balbutia Hoffmann; oui, madame, et le docteur a bien voulu se
+charger de répondre de moi.
+
+Hoffmann chercha autour de lui comme pour demander un appui au docteur,
+mais le docteur avait disparu.
+
+--Eh bien! s'écria Hoffmann tout troublé; eh bien!
+
+--Que cherchez-vous, que demandez-vous, citoyen?
+
+--Mais, madame, je cherche, je demande... je demande le docteur, la
+personne enfin qui m'a introduit ici.
+
+--Qu'avez-vous besoin de votre interlocuteur, dit Arsène, puisque vous
+voilà introduit?
+
+--Mais, cependant, le docteur, le docteur? fit Hoffmann.
+
+--Allons! dit avec impatience Arsène, n'allez-vous pas perdre le temps à
+le chercher? Le docteur est à ses affaires, occupons-nous des nôtres.
+
+--Madame, je suis à vos ordres, dit Hoffmann tout tremblant.
+
+--Voyons, vous consentez donc à faire mon portrait?
+
+--C'est-à-dire que je suis l'homme le plus heureux du monde d'avoir été
+choisi pour une telle faveur; seulement je n'ai qu'une crainte.
+
+--Bon! vous allez faire de la modestie. Eh bien! si vous ne réussissez
+pas, j'essayerai un autre. Il veut avoir un portrait de moi. J'ai vu que
+vous me regardiez en homme qui devait garder ma ressemblance dans votre
+mémoire, et je vous ai donné la préférence.
+
+--Merci, merci cent fois! s'écria Hoffmann dévorant Arsène des yeux. Oh!
+oui, oui, j'ai gardé votre ressemblance dans ma mémoire: là, là, là.
+
+Et il appuya sa main sur son coeur.
+
+Tout à coup il chancela et pâlit.
+
+--Qu'avez-vous? demanda Arsène d'un petit air tout dégagé.
+
+--Rien, répondit Hoffmann, rien; commençons.
+
+En mettant sa main sur son coeur, il avait senti entre sa poitrine et sa
+chemise le médaillon d'Antonia.
+
+--Commençons, poursuivit Arsène. C'est bien aisé à dire. D'abord, ce
+n'est point sous ce costume qu'il veut que je me fasse peindre.
+
+Ce mot _il_, qui était déjà revenu deux fois, passait à travers le coeur
+d'Hoffmann comme eût fait une de ces aiguilles d'or qui soutenaient la
+coiffure de la moderne Aspasie.
+
+--Et comment donc alors veut-il que vous vous fassiez peindre? demanda
+Hoffmann avec une amertume sensible.
+
+--En Érigone.
+
+--À merveille! La coiffure de pampre vous ira à merveille.
+
+--Vous croyez? fit Arsène en minaudant. Mais je crois que la peau de
+panthère ne m'enlaidira pas non plus.
+
+Et elle frappa sur un timbre.
+
+Une femme de chambre entra.
+
+--Eucharis, dit Arsène, apportez le thyrse, les pampres et la peau de
+tigre.
+
+Puis, tirant les deux ou trois épingles qui soutenaient sa coiffure, et,
+secouant la tête, Arsène s'enveloppa d'un flot de cheveux noirs qui
+tomba en cascade sur son épaule, rebondit sur ses hanches, et s'épandit,
+épais et onduleux, jusque sur le tapis.
+
+Hoffmann jeta un cri d'admiration.
+
+--Hein! qu'y a-t-il? demanda Arsène.
+
+--Il y a, s'écria Hoffmann, il y a que je n'ai jamais vu pareils
+cheveux.
+
+--Aussi veut-_il_ que j'en tire parti, c'est pour cela que nous avons
+choisi le costume d'Érigone, qui me permet de poser les cheveux épars.
+
+Cette fois le _il_ et le _nous_ avaient frappé le coeur d'Hoffmann de
+deux coups au lieu d'un.
+
+Pendant ce temps, Melle Eucharis avait apporté les raisins, le thyrse et
+la peau de tigre.
+
+--Est-ce tout ce dont nous avons besoin? demanda Arsène.
+
+--Oui, oui, je crois, balbutia Hoffmann.
+
+--C'est bien, laissez-nous seuls, et ne rentrez que si je vous sonne.
+
+Mlle Eucharis sortit et referma la porte derrière elle.
+
+--Maintenant, citoyen, dit Arsène, aidez-moi un peu à poser cette
+coiffure; cela vous regarde. Je me fie beaucoup, pour m'embellir, à la
+fantaisie du peintre.
+
+--Et vous avez raison! s'écria Hoffmann. Mon Dieu! mon Dieu! que vous
+allez être belle!
+
+Et, saisissant la branche de pampre, il la tordit autour de la tête
+d'Arsène avec cet art du peintre qui donne à chaque chose une valeur et
+un reflet; puis il prit, tout frissonnant d'abord, et du bout des
+doigts, ces longs cheveux parfumés, en fit jouer le mobile ébène, parmi
+les grains de topaze, parmi les feuilles d'émeraudes et de rubis de la
+vigne d'automne; et, comme il l'avait promis, sous sa main, main de
+poète, de peintre et d'amant, la danseuse s'embellit de telle façon,
+qu'en se regardant dans la glace elle jeta un cri de joie et d'orgueil.
+
+--Oh! vous avez raison, dit Arsène, oui, je suis belle, bien belle.
+Maintenant, continuons.
+
+--Quoi? que continuons-nous? demanda Hoffmann.
+
+--Eh bien! mais ma toilette de bacchante?
+
+Hoffmann commençait à comprendre.
+
+--Mon Dieu! murmura-t-il, mon Dieu!
+
+Arsène détacha en souriant son manteau de pourpre, qui demeura retenu
+par une seule épingle, à laquelle elle essaya vainement d'atteindre.
+
+--Mais aidez-moi donc! dit-elle avec impatience, ou faut-il que je
+rappelle Eucharis?
+
+--Non, non! s'écria Hoffmann.
+
+Et s'élançant vers Arsène, il enleva l'épingle rebelle: le manteau tomba
+aux pieds de la belle Grecque.
+
+--Là! dit le jeune homme en respirant.
+
+--Oh! dit Arsène, croyez-vous donc que cette peau de tigre fasse bien
+sur cette longue robe de mousseline? moi je ne crois pas; d'ailleurs il
+veut une vraie bacchante, non pas comme on les voit au théâtre, mais
+comme elles sont dans les tableaux des Carrache et de l'Albane.
+
+--Mais, dans les tableaux des Carrache et de l'Albane, s'écria Hoffmann,
+les bacchantes sont nues!
+
+--Eh bien, _il_ me veut ainsi, à part la peau de tigre que vous draperez
+comme vous voudrez, cela vous regarde.
+
+La demande avait été faite d'un ton si calme et si froid, qu'Hoffmann se
+renversa en arrière, en appuyant les deux mains sur son front.
+
+--Rien, rien, balbutia-t-il; pardonnez-moi, je deviens fou.
+
+--Oui, en effet, dit-elle.
+
+--Voyons, s'écria Hoffmann, pourquoi m'avez-vous fait venir? dites,
+dites!
+
+--Mais pour que vous fassiez mon portrait, pas pour autre chose.
+
+--Oh! c'est bien, dit Hoffmann, oui, vous avez raison; pour faire votre
+portrait, pas pour autre chose.
+
+Et, imprimant une profonde secousse à sa volonté, Hoffmann posa sa toile
+sur le chevalet, prit sa palette, ses pinceaux, et commença d'esquisser
+l'enivrant tableau qu'il avait sous les yeux.
+
+Mais l'artiste avait trop présumé de ses forces: lorsqu'il vit le
+voluptueux modèle posant, non seulement dans son ardente réalité, mais
+encore reproduit par les mille glaces du boudoir; quand, au lieu d'une
+Érigone, il se trouva au milieu de dix bacchantes; lorsqu'il vit chaque
+miroir répéter ce sourire enivrant, reproduire les ondulations de cette
+poitrine que l'ongle d'or de la panthère ne couvrait qu'à moitié, il
+sentit qu'on demandait de lui au-delà des forces humaines, et, jetant
+palette et pinceaux, il s'élança vers la belle bacchante, et appuya sur
+son épaule un baiser où il y avait autant de rage que d'amour.
+
+Mais, au même instant, la porte s'ouvrit, et la nymphe Eucharis se
+précipita dans le boudoir en criant:
+
+--Lui! lui! lui!
+
+Et, en disant ces mots, elle avait dénoué le ruban de sa taille et
+ouvert l'agrafe de son col, de sorte que la robe glissait le long de son
+beau corps, qu'elle laissait nu, au fur et à mesure qu'elle descendait
+des épaules aux pieds.
+
+--Oh! dit Hoffmann, tombant à genoux, ce n'est pas une mortelle, c'est
+une déesse.
+
+Arsène poussa du pied le manteau de la robe.
+
+Puis, prenant la peau de tigre:
+
+--Voyons, dit-elle, que faisons-nous de cela? Mais aidez-moi donc,
+citoyen peintre, je n'ai pas l'habitude de m'habiller seule.
+
+La naïve danseuse appelait cela s'habiller.
+
+Hoffmann approcha chancelant, ivre, ébloui, prit la peau de tigre,
+agrafa ses ongles d'or sur l'épaule de la bacchante, la fit asseoir ou
+plutôt coucher sur le lit de cachemire rouge, où elle eût semblé une
+statue de marbre de Paros si sa respiration n'eût soulevé son sein, si
+le sourire n'eût entrouvert ses lèvres.
+
+--Suis-je bien ainsi? demanda-t-elle en arrondissant son bras au-dessous
+de sa tête et en prenant une grappe de raisins qu'elle parut presser sur
+ses lèvres.
+
+--Oh! oui, belle, belle, belle! murmura Hoffmann.
+
+Et l'amant l'emportant sur le peintre il tomba à genoux, et, d'un
+mouvement rapide comme la pensée, il prit la main d'Arsène et la couvrit
+de baisers.
+
+Arsène retira sa main avec plus d'étonnement que de colère.
+
+--Eh bien! que faites-vous donc? demanda-t-elle au jeune homme.
+
+Au même instant, avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître,
+Hoffmann, poussé par les deux femmes, se trouva lancé hors du boudoir,
+dont la porte se referma derrière lui, et cette fois, véritablement fou
+d'amour, de rage et de jalousie, il traversa le salon tout chancelant,
+glissa le long de la rampe plutôt qu'il ne descendit l'escalier, et,
+sans savoir comment il était arrivé là, il se trouva dans la rue, ayant
+laissé dans le boudoir d'Arsène ses pinceaux, sa boîte à couleurs et sa
+palette, ce qui n'était rien, mais aussi son chapeau, ce qui pouvait
+être beaucoup.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Le tentateur.
+
+
+Ce qui rendait la situation d'Hoffmann plus terrible encore, en ce
+qu'elle ajoutait l'humiliation à la douleur, c'est qu'il n'avait pas, la
+chose était évidente pour lui, été appelé chez Arsène comme un homme
+qu'elle avait remarqué à l'orchestre de l'Opéra, mais purement et
+simplement comme un peintre, comme une machine à portrait, comme un
+miroir qui réfléchit les corps qu'on lui présente. De là cette
+insouciance d'Arsène à laisser tomber l'un après l'autre tous ses
+vêtements devant lui; de là cet étonnement quand il lui avait baisé la
+main; de là cette colère quand, au milieu de l'âcre baiser dont il lui
+avait rougi l'épaule, il lui avait dit qu'il l'aimait.
+
+Et, en effet, n'était-ce pas folie à lui, simple étudiant allemand, venu
+à Paris avec trois ou quatre cents thalers, c'est-à-dire avec une somme
+insuffisante à payer le tapis de son antichambre, n'était-ce pas une
+folie à lui d'aspirer à la danseuse à la mode, à la fille entretenue par
+le prodigue et voluptueux Danton! Cette femme, ce n'était point le son
+des paroles qui la touchait, c'était le son de l'or; son amant, ce
+n'était pas celui qui l'aimait le plus, c'était celui qui la payait
+davantage. Qu'Hoffmann ait plus d'argent que Danton, et ce serait Danton
+que l'on mettrait à la porte lorsque Hoffmann arriverait.
+
+En attendant, ce qu'il y avait de plus clair, c'est que celui qu'on
+avait mis à la porte, ce n'était pas Danton, mais Hoffmann.
+
+Hoffmann reprit le chemin de la petite chambre, plus humble et plus
+attristé qu'il ne l'avait jamais été.
+
+Tant qu'il ne s'était pas trouvé en face d'Arsène, il avait espéré; mais
+ce qu'il venait de voir, cette insouciance vis-à-vis de lui comme homme,
+ce luxe au milieu duquel il avait trouvé la belle danseuse, et qui était
+non seulement sa vie physique, mais sa vie morale, tout cela, à moins
+d'une somme folle inouïe, qui tombât entre les mains d'Hoffmann,
+c'est-à-dire à moins d'un miracle, rendait impossible au jeune homme,
+même l'espérance de la possession.
+
+Aussi rentra-t-il accablé; le singulier sentiment qu'il éprouvait pour
+Arsène, sentiment tout physique, tout attractif, et dans lequel le coeur
+n'était pour rien, s'était traduit jusque-là par les désirs, par
+l'irritation, par la fièvre.
+
+À cette heure, désirs, irritation et fièvre s'étaient changés en un
+profond accablement.
+
+Un seul espoir restait à Hoffmann, c'était de retrouver le docteur noir
+et de lui demander avis sur ce qu'il devait faire, quoiqu'il y eût dans
+cet homme quelque chose d'étrange, de fantastique, de surhumain, qui lui
+fit croire qu'aussitôt qu'il le côtoyait il sortait de la vie réelle
+pour entrer dans une espèce de rêve où ne le suivait ni sa volonté ni
+son libre arbitre, et où il devenait le jouet d'un monde qui existait
+pour lui sans exister pour les autres.
+
+Aussi, à l'heure accoutumée, retourna-t-il le lendemain à son estaminet
+de la rue de la Monnaie; mais il eut beau s'envelopper d'un nuage de
+fumée nul visage ressemblant à celui du docteur n'apparut au milieu de
+cette fumée; mais il eut beau fermer les yeux, nul, lorsqu'il les
+rouvrit, n'était assis sur le tabouret qu'il avait placé de l'autre côté
+de la table.
+
+Huit jours s'écoulèrent ainsi.
+
+Le huitième jour, Hoffmann, impatient, quitta l'estaminet de la rue de
+la Monnaie une heure plus tôt que de coutume, c'est-à-dire vers quatre
+heures de l'après-midi, et par Saint-Germain-l'Auxerrois et le Louvre
+gagna machinalement la rue Saint-Honoré.
+
+À peine y fut-il, qu'il s'aperçut qu'un grand mouvement se faisait du
+côté du cimetière des Innocents, et allait s'approchant vers la place du
+Palais-Royal. Il se rappela ce qui lui était arrivé le lendemain du jour
+de son entrée à Paris, et reconnut le même bruit, la même rumeur qui
+l'avait déjà frappé lors de l'exécution de madame Du Barry. En effet,
+c'étaient les charrettes de la Conciergerie, qui, chargées de condamnés,
+se rendaient à la place de la Révolution.
+
+On sait l'horreur qu'Hoffmann avait pour ce spectacle; aussi, comme les
+charrettes avançaient rapidement, s'élança-t-il dans un café placé au
+coin de la rue de la Loi, tournant le dos à la rue, fermant les yeux et
+se bouchant les oreilles, car les cris de madame Du Barry retentissaient
+encore au fond de son coeur; puis, quand il supposa que les charrettes
+étaient passées, il se retourna et vit, à son grand étonnement,
+descendant d'une chaise où il était monté pour mieux voir, son ami
+Zacharias Werner.
+
+--Werner! s'écria Hoffmann en s'élançant vers le jeune homme, Werner!
+
+--Tiens, c'est toi, fit le poète, où étais-tu donc?
+
+--Là, là, mais les mains sur mes oreilles pour ne pas entendre les cris
+de ces malheureux, mais les yeux fermés pour ne pas les voir.
+
+--En vérité, cher ami, tu as tort, dit Werner, tu es peintre! Et ce que
+tu eusses vu t'eût fourni le sujet d'un merveilleux tableau. Il y avait
+dans la troisième charrette, vois-tu, il y avait une femme, une
+merveille, un cou, des épaules et des cheveux! coupés par-derrière,
+c'est vrai, mais de chaque côté tombant jusqu'à terre.
+
+--Écoute, dit Hoffmann, j'ai vu sous ce rapport tout ce que l'on peut
+voir de mieux; j'ai vu madame Du Barry, et je n'ai pas besoin d'en voir
+d'autres. Si jamais je veux faire un tableau, crois-moi, cet original-là
+me suffira; d'ailleurs, je ne veux plus faire de tableaux.
+
+--Et pourquoi cela? demanda Werner.
+
+--J'ai pris la peinture en horreur.
+
+--Encore quelque désappointement.
+
+--Mon cher Werner, si je reste à Paris, je deviendrai fou.
+
+--Tu deviendras fou partout où tu seras, mon cher Hoffmann; ainsi autant
+vaut à Paris qu'ailleurs; en attendant, dis-moi quelle chose te rend
+fou.
+
+--Oh! mon cher Werner, je suis amoureux.
+
+--D'Antonia, je sais cela, tu me l'as dit.
+
+--Non; Antonia, fit Hoffmann en tressaillant, Antonia, c'est autre
+chose, je l'aime!
+
+--Diable! la distinction est subtile; conte-moi cela. Citoyen officieux,
+de la bière et des verres!
+
+Les deux jeunes gens bourrèrent leurs pipes, et s'assirent aux deux
+côtés de la table la plus enfoncée dans l'angle du café.
+
+Là, Hoffmann raconta à Werner tout ce qui lui était arrivé depuis le
+jour où il avait été à l'Opéra et où il avait vu danser Arsène, jusqu'au
+moment où il avait été poussé par les deux femmes hors du boudoir.
+
+--Eh bien! fit Werner quand Hoffmann eut fini.
+
+--Eh bien! répéta celui-ci, tout étonné que son ami ne fût pas aussi
+abattu que lui.
+
+--Je demande, reprit Werner, ce qu'il y a de désespérant dans tout cela.
+
+--Il y a, mon cher, que maintenant que je sais qu'on ne peut avoir cette
+femme qu'à prix d'argent, il y a que j'ai perdu tout espoir.
+
+--Et pourquoi as-tu perdu tout espoir?
+
+--Parce que je n'aurai jamais cinq cents louis à jeter à ses pieds.
+
+--Et pourquoi ne les aurais-tu pas? je les ai bien eus, moi, cinq cents
+louis, mille louis, deux mille louis.
+
+--Et où veux-tu que je les prenne? bon Dieu! s'écria Hoffmann.
+
+--Mais dans l'Eldorado dont je t'ai parlé, à la source du Pactole, mon
+cher, au jeu.
+
+--Au jeu! fit Hoffmann en tressaillant. Mais tu sais bien que j'ai juré
+à Antonia de ne plus jouer.
+
+--Bah! dit Werner en riant, tu avais bien juré de lui être fidèle!
+
+Hoffmann poussa un long soupir, et pressa le médaillon contre son coeur.
+
+--Au jeu, mon ami! continua Werner. Ah! voilà une banque! Ce n'est pas
+comme celle de Mannheim ou de Hambourg, qui menace de sauter pour
+quelques pauvres mille livres. Un million! mon ami, un million! des
+meules d'or! C'est là que s'est réfugié, je crois, tout le numéraire de
+la France: pas de ces mauvais papiers, pas de ces pauvres assignats
+démonétisés, qui perdent les trois quarts de leur valeur... de beaux
+louis, de beaux doubles louis, de beaux quadruples! Tiens, en veux-tu
+voir?
+
+Et Werner tira de sa poche une poignée de louis qu'il montra à Hoffmann,
+et dont les rayons rejaillirent à travers le miroir de ses yeux jusqu'au
+fond de son cerveau.
+
+--Oh, non! non! jamais! s'écria Hoffmann, se rappelant à la fois la
+prédiction du vieil officier et la prière d'Antonia, jamais je ne
+jouerai!
+
+--Tu as tort; avec le bonheur que tu as au jeu, tu ferais sauter la
+banque.
+
+--Et Antonia! Antonia!
+
+--Bah! mon cher ami, qui le lui dira, à Antonia, que tu as joué, que tu
+as gagné un million? qui le lui dira qu'avec vingt cinq mille livres tu
+t'es passé la fantaisie de ta belle danseuse? Crois-moi, retourne à
+Mannheim avec neuf cent soixante quinze mille livres, et Antonia ne te
+demandera ni où tu as eu tes quarante-huit mille cinq cents livres de
+rentes, ni ce que tu as fait des vingt-cinq mille livres manquantes.
+
+Et en disant ces mots Werner se leva.
+
+--Où vas-tu? lui demanda Hoffmann.
+
+--Je vais voir une maîtresse à moi, une dame de la Comédie-Française qui
+m'honore de ses bontés, et que je gratifie de la moitié de mes
+bénéfices. Dame! je suis poète, moi, je m'adresse à un théâtre
+littéraire; tu es musicien, toi, tu fais ton choix dans un théâtre
+chantant et dansant. Bonne chance au jeu, cher ami, tous mes compliments
+à Mlle Arsène. N'oublie pas le numéro de la banque, c'est le 113. Adieu.
+
+--Oh! murmura Hoffmann, tu me l'avais dit et je ne l'avais pas oublié.
+
+Et il laissa s'éloigner son ami Werner, sans plus songer à lui demander
+son adresse qu'il ne l'avait fait la première fois qu'il l'avait
+rencontré.
+
+Mais, malgré l'éloignement de Werner, Hoffmann ne resta point seul.
+Chaque parole de son ami s'était faite pour ainsi dire visible et
+palpable: elle était là brillante à ses yeux, murmurant à ses oreilles.
+
+En effet, où Hoffmann pouvait-il aller puiser de l'or, si ce n'était à
+la source de l'or! La seule réussite possible à un désir impossible
+n'était-elle pas trouvée? Eh! mon Dieu! Werner l'avait dit. Hoffmann
+n'était-il pas déjà infidèle à une partie de son serment? qu'importait
+donc qu'il le devînt à l'autre?
+
+Puis, Werner l'avait dit, ce n'étaient pas vingt-cinq mille livres,
+cinquante mille livres, cent mille livres, qu'il pouvait gagner. Les
+horizons matériels des champs, des bois, de la mer elle-même, ont une
+limite: l'horizon du tapis vert n'en a pas.
+
+Le démon du jeu est comme Satan: il a le pouvoir d'emporter le joueur
+sur la plus haute montagne de la terre, et de lui montrer de là tous les
+royaumes du monde.
+
+Puis, quel bonheur, quelle joie, quel orgueil, quand Hoffmann rentrerait
+chez Arsène, dans ce même boudoir dont on l'avait chassé! de quel
+suprême dédain il écraserait cette femme et son terrible amant, quand,
+pour toute réponse à ces mots: Que venez-vous faire ici? il laisserait,
+nouveau Jupiter, tomber une pluie d'or sur la nouvelle Danaé!
+
+Et tout cela n'était plus une hallucination de son esprit, un rêve de
+son imagination, tout cela, c'était la réalité, c'était le possible. Les
+chances étaient égales pour le gain comme pour la perte; plus grandes
+pour le gain; car, on le sait, Hoffmann était heureux au jeu.
+
+Oh! ce numéro 113, ce numéro 113, avec son chiffre ardent, comme il
+appelait Hoffmann, comme il le guidait, phare infernal, vers cet abîme
+au fond duquel hurle le Vertige en se roulant sur une couche d'or!
+
+Hoffmann lutta pendant plus d'une heure contre la plus ardente de toutes
+les passions. Puis, au bout d'une heure, sentant qu'il lui était
+impossible de résister plus longtemps, il jeta une pièce de quinze sous
+sur la table, en faisant don à l'officieux de la différence, et tout
+courant, sans s'arrêter gagna le quai aux Fleurs, monta dans sa chambre,
+prit les trois cents thalers qui lui restaient, et, sans se donner le
+temps de réfléchir, sauta dans une voiture en criant:
+
+--Au Palais-Égalité!
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Le numéro 113.
+
+
+Le Palais-Royal, qu'on appelait à cette époque le Palais-Égalité, et
+qu'on a nommé aussi le Palais-National, car, chez nous, la première
+chose que font les révolutionnaires, c'est de changer les noms des rues
+et des places, quitte à leur rendre aux restaurations; le Palais-Royal,
+disons-nous, c'est sous ce nom qu'il nous est le plus familier, n'était
+pas à cette époque ce qu'il est aujourd'hui; mais comme pittoresque,
+comme étrangeté même, il n'y perdait rien, surtout le soir, surtout à
+l'heure où Hoffmann y arrivait.
+
+Sa disposition différait peu de celle que nous voyons maintenant, à
+cette exception que ce qui s'appelle aujourd'hui la galerie d'Orléans
+était occupé par une double galerie de charpente, galerie qui devait
+faire place plus tard à un promenoir de six rangs de colonnes doriques;
+qu'au lieu de tilleuls, il y avait des marronniers dans le jardin, et
+que là où est le bassin, se trouvait un cirque, vaste édifice tapissé de
+treillages, bordé de carreaux, et dont le comble était couronné
+d'arbustes et de fleurs.
+
+N'allez pas croire que ce cirque fût ce qu'est le spectacle auquel nous
+avons donné ce nom. Non, les acrobates et les faiseurs de tours qui
+s'escrimaient dans celui du Palais-Égalité, étaient d'un autre genre que
+cet acrobate anglais, M. Price, qui, quelques années auparavant, avait
+tant émerveillé la France, et qui a enfanté les Mazurier et les Auriol.
+
+Le cirque était occupé dans ce temps-là par les _Amis de la Vérité_, qui
+y donnaient des représentations, et que l'on pouvait voir fonctionner
+pourvu qu'on fût abonné au journal _la Bouche de fer_. Avec son numéro
+du matin, on était admis le soir dans ce lieu de délices, et l'on
+entendait les discours de tous les fédérés, réunis, disaient-ils, dans
+le louable but de protéger les gouvernants et les gouvernés,
+d'_impartialiser_ les lois, et d'aller chercher dans tous les coins du
+monde un ami de la vérité, de quelque pays, de quelque couleur, de
+quelque opinion qu'il fût, puis, la vérité découverte, on l'enseignait
+aux hommes.
+
+Comme vous le voyez, il y a toujours eu en France des gens convaincus
+que c'était à eux qu'il appartenait d'éclairer les masses, et que le
+reste de l'humanité n'était qu'une peuplade absurde.
+
+Qu'a fait le vent, qui a passé, du nom, des idées et des vanités de ces
+gens-là?
+
+Cependant le Cirque faisait son bruit dans le Palais-Égalité, au milieu
+du bruit général, et mêlait sa partie criarde au grand concert qui
+s'éveillait chaque soir dans ce jardin.
+
+Car, il faut le dire, en ces temps de misère, d'exil, de terreurs et de
+proscriptions, le Palais-Royal était devenu le centre où la vie,
+comprimée tout le jour dans les passions et dans les luttes, venait, la
+nuit, chercher le rêve et s'efforcer d'oublier cette vérité à la
+recherche de laquelle s'étaient mis les membres du Cercle Social et les
+actionnaires du Cirque. Tandis que tous les quartiers de Paris étaient
+sombres et déserts, tandis que les sinistres patrouilles, faites des
+geôliers du jour et des bourreaux du lendemain, rôdaient comme des bêtes
+fauves cherchant une proie quelconque, tandis qu'autour du foyer privé
+d'un ami ou d'un parent mort ou émigré, ceux qui étaient restés
+chuchotaient tristement leurs craintes ou leurs douleurs, le
+Palais-Royal rayonnait, lui, comme le dieu du mal; il allumait ses cent
+quatre-vingts arcades, il étalait ses bijoux aux vitraux des joailliers.
+Il jetait enfin au milieu des carmagnoles populaires et à travers la
+misère générale ses filles perdues, ruisselantes de diamants, couvertes
+de blanc et de rouge, vêtues juste ce qu'il fallait pour l'être, de
+velours ou de soie, et promenant sous les arbres et dans les galeries
+leur splendide impudeur. Il y avait dans ce luxe de la prostitution une
+dernière ironie contre le passé, une dernière insulte faite à la
+monarchie.
+
+Exhiber ces créatures avec ces costumes royaux, c'était jeter la boue
+après le sang au visage de cette charmante cour de femmes si luxueuses,
+dont Marie-Antoinette avait été la reine et que l'ouragan
+révolutionnaire avait emportées de Trianon à la place de la guillotine,
+comme un homme ivre qui s'en irait traînant dans la boue la robe blanche
+de sa fiancée.
+
+Le luxe était abandonné aux filles les plus viles; la vertu devait
+marcher couverte de haillons.
+
+C'était là une des vérités trouvées par le Cercle Social.
+
+Et cependant ce peuple, qui venait de donner au monde une impulsion si
+violente, ce peuple parisien, chez lequel, malheureusement, le
+raisonnement ne vient qu'après l'enthousiasme, ce qui fait qu'il n'a
+jamais assez de sang-froid que pour se souvenir des sottises qu'il a
+faites, le peuple, disons-nous, pauvre, dévêtu, ne se rendait pas
+parfaitement compte de la philosophie de cette antithèse, et ce n'était
+pas avec mépris, mais avec envie, qu'il coudoyait ces reines de bouges,
+ces hideuses majestés du vice. Puis quand, les sens animés par ce qu'il
+voyait, quand, l'oeil en feu, il voulait porter la main sur ces corps
+qui appartenaient à tout le monde, on lui demandait de l'or, et, s'il
+n'en avait pas, on le repoussait ignominieusement. Ainsi se heurtait
+partout ce grand principe d'égalité proclamé par la hache, écrit avec le
+sang, et sur lequel avaient le droit de cracher en riant ces prostituées
+du Palais-Royal.
+
+Dans des jours comme ceux-là, la surexcitation morale était arrivée à un
+tel degré, qu'il fallait à la réalité ces étranges oppositions. Ce
+n'était plus sur le volcan, c'était dans le volcan même que l'on
+dansait, et les poumons, habitués à un air de soufre et de lave, ne se
+fussent plus contentés des tièdes parfums d'autrefois.
+
+Ainsi le Palais-Royal se dressait tous les soirs, éclairant tout avec sa
+couronne de feu. Entremetteur de pierre, il hurlait au-dessus de la
+grande cité morne:
+
+--Voici la nuit, venez! J'ai tout en moi, la fortune et l'amour, le jeu
+et les femmes! Je vends de tout, même le suicide et l'assassinat. Vous
+qui n'avez pas mangé depuis hier, vous qui souffrez, vous qui pleurez,
+venez chez moi; vous verrez comme nous sommes riches, vous verrez comme
+nous rions. Avez-vous une conscience ou une fille à vendre? venez! vous
+aurez de l'or plein les yeux, des obscénités plein les oreilles; vous
+marcherez à pleins pieds dans le vice, dans la corruption et dans
+l'oubli. Venez ici ce soir, vous serez peut-être morts demain.
+
+C'était là, la grande raison. Il fallait vivre comme on mourait, vite!
+
+Et l'on venait.
+
+Au milieu de tout cela, le lieu le plus fréquenté était naturellement
+celui où se tenait le jeu. C'était là qu'on trouvait de quoi avoir le
+reste.
+
+De tous ces ardents soupiraux, c'était donc le n° 113 qui jetait le plus
+de lumière avec sa lanterne rouge, oeil immense de ce cyclope ivre qu'on
+appelait le Palais-Égalité.
+
+Si l'enfer a un numéro, ce doit être le n° 113.
+
+Oh! tout y était prévu.
+
+Au rez-de-chaussée, il y avait un restaurant; au premier étage, il y
+avait le jeu: la poitrine du bâtiment renfermait le coeur, c'était tout
+naturel; au second, il y avait de quoi dépenser la force que le corps
+avait prise au rez-de-chaussée, l'argent que la poche avait gagné
+au-dessus.
+
+Tout était prévu, nous le répétons, pour que l'argent ne sortît pas de
+la maison.
+
+Et c'était vers cette maison que courait Hoffmann, le poétique amant
+d'Antonia.
+
+Le 113 était où il est aujourd'hui, à quelques boutiques de la maison
+Corcelet.
+
+À peine Hoffmann eut-il sauté à bas de sa voiture et mis le pied dans la
+galerie du palais, qu'il fut accosté par les divinités du lieu, grâce à
+son costume d'étranger, qui, en ce temps comme de nos jours, inspirait
+plus de confiance que le costume national.
+
+Un pays n'est jamais tant méprisé que par lui-même.
+
+--Où est le n° 113? demanda Hoffmann à la fille qui lui avait pris le
+bras.
+
+--Ah! c'est là que tu vas, fit l'Aspasie avec dédain. Eh bien! mon
+petit, c'est là où est cette lanterne rouge. Mais tâche de garder deux
+louis, et souviens-toi du 115.
+
+Hoffmann se plongea dans l'allée indiquée comme Curtius dans le gouffre,
+et, une minute après, il était dans le salon de jeu.
+
+Il s'y faisait le même bruit que dans une vente publique.
+
+Il est vrai qu'on y vendait beaucoup de choses.
+
+Les salons rayonnaient de dorures, de lustres, de fleurs et de femmes
+plus belles, plus somptueuses, plus décolletées que celles d'en bas.
+
+Le bruit qui dominait tous les autres était le bruit de l'or. C'était là
+le battement de ce coeur immonde.
+
+Hoffmann laissa à sa droite la salle où l'on taillait le trente et
+quarante, et passa dans le salon de la roulette.
+
+Autour d'une grande table verte étaient rangés les joueurs, tous gens
+réunis pour le même but et dont pas un n'avait la même physionomie.
+
+Il y en avait de jeunes, il y en avait de vieux, il y en avait dont les
+coudes s'étaient usés sur cette table. Parmi ces hommes, il y en avait
+qui avaient perdu leur père la veille, ou le matin, ou le soir même, et
+dont toutes les pensées étaient tendues vers la bille qui tournait. Chez
+le joueur, un seul sentiment continue à vivre, c'est le désir, et ce
+sentiment se nourrit et s'augmente au détriment de tous les autres. M.
+de Bassompierre, à qui l'on venait dire, au moment où il commençait à
+danser avec Marie de Médicis: «Votre mère est morte», et qui répondait:
+«Ma mère ne sera morte que quand j'aurai dansé», M. de Bassompierre
+était un fils pieux à côté d'un joueur. Un joueur en état de jeu, à qui
+l'on viendrait dire pareille chose, ne répondrait même pas le mot du
+marquis: d'abord parce que ce serait du temps perdu, et ensuite parce
+qu'un joueur, s'il n'a jamais de coeur, n'a jamais non plus d'esprit
+quand il joue.
+
+Quand il ne joue pas, c'est la même chose, il pense à jouer.
+
+Le joueur a toutes les vertus de son vice. Il est sobre, il est patient,
+il est infatigable. Un joueur qui pourrait tout à coup détourner au
+profit d'une passion honnête, d'un grand sentiment, l'énergie incroyable
+qu'il met au service du jeu, deviendrait instantanément un des plus
+grands hommes du monde. Jamais César, Annibal ou Napoléon n'ont eu, au
+milieu même de l'exécution de leurs plus grandes choses, une force égale
+à la force du joueur le plus obscur. L'ambition, l'amour, les sens, le
+coeur, l'esprit, l'ouïe, l'odorat, le toucher, tous les ressorts vitaux
+de l'homme enfin, se réunissent sur un seul mot et sur un seul but:
+jouer. Et n'allez pas croire que le joueur joue pour gagner; il commence
+par là d'abord, mais il finit par jouer pour jouer, pour voir des
+cartes, pour manipuler de l'or, pour éprouver ces émotions étranges qui
+n'ont leur comparaison dans aucune des autres passions de la vie, qui
+font que, devant le gain ou la perte, ces deux pôles de l'un à l'autre
+desquels le joueur va avec la rapidité du vent, dont l'un brûle comme le
+feu, dont l'autre gèle comme la glace, qui font, disons-nous, que son
+coeur bondit dans sa poitrine sous le désir ou la réalité, comme un
+cheval sous l'éperon, absorbe comme une éponge toutes les facultés de
+l'âme, les comprime, les retient, et, le coup joué, les rejette
+brusquement autour de lui pour les ressaisir avec plus de force.
+
+Ce qui fait la passion du jeu plus forte que toutes les autres, c'est
+que ne pouvant jamais être assouvie, elle ne peut jamais être lassée.
+C'est une maîtresse qui se promet toujours et qui ne se donne jamais.
+Elle tue, mais ne fatigue pas.
+
+La passion du jeu c'est l'hystérie de l'homme.
+
+Pour le joueur tout est mort: famille, amis, patrie. Son horizon, c'est
+la carte et la bille. Sa patrie, c'est la chaise où il s'assied, c'est
+le tapis vert où il s'appuie. Qu'on le condamne au gril comme saint
+Laurent, et qu'on l'y laisse jouer, je parie qu'il ne sent pas le feu!
+et qu'il ne se retourne même pas.
+
+Le joueur est silencieux. La parole ne peut lui servir à rien. Il joue,
+il gagne, il perd; ce n'est plus un homme: c'est une machine. Pourquoi
+parlerait-il?
+
+Le bruit qui se faisait dans les salons ne provenait donc pas des
+joueurs, mais des croupiers qui ramassaient l'or et qui criaient d'une
+voix nasillarde:
+
+--Faites vos jeux.
+
+En ce moment, Hoffmann n'était plus un observateur, la passion le
+dominait trop, sans quoi il eût eu là une série d'études curieuses à
+faire.
+
+Il se glissa rapidement au milieu des joueurs et arriva à la lisière du
+tapis. Il se trouva là entre un homme debout, vêtu d'une carmagnole, et
+un vieillard assis et faisant des calculs avec un crayon sur du papier.
+
+Ce vieillard qui avait usé sa vie à chercher une martingale, usait ses
+derniers jours à la mettre en oeuvre, et ses dernières pièces à la voir
+échouer.
+
+La martingale est introuvable comme l'âme.
+
+Entre les têtes de tous ces hommes, assis et debout, apparaissaient des
+têtes de femmes qui s'appuyaient sur leurs épaules, qui pataugeaient
+dans leur or, et qui, avec une habileté sans pareille et ne jouant pas,
+trouvaient moyen de gagner sur le gain des uns et sur la perte des
+autres.
+
+À voir ces gobelets pleins d'or et ces pyramides d'argent, on eût eu
+bien de la peine à croire que la misère publique était si grande, et que
+l'or coûtait si cher.
+
+L'homme en carmagnole jeta un paquet de papiers sur un numéro.
+
+--Cinquante livres, dit-il pour annoncer son jeu.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda le croupier en amenant ces
+papiers avec son râteau et en les prenant avec le bout des doigts.
+
+--Ce sont des assignats, répondit l'homme.
+
+--Vous n'avez pas d'autre argent que celui-là? fit le croupier.
+
+--Non, citoyen.
+
+--Alors vous pouvez faire place à un autre.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que nous ne prenons pas ça.
+
+--C'est la monnaie du gouvernement.
+
+--Tant mieux pour le gouvernement s'il s'en sert! Nous, nous n'en
+voulons pas.
+
+--Ah! bien! dit l'homme en reprenant ses assignats, en voilà un drôle
+d'argent, on ne peut même pas le perdre.
+
+Et il s'éloigna en tortillant ses assignats dans ses mains.
+
+--Faites vos jeux! cria le croupier.
+
+Hoffmann était joueur, nous le savons; mais cette fois ce n'était pas
+pour le jeu, c'était pour l'argent qu'il venait.
+
+La fièvre qui le brûlait faisait bouillir son âme dans son corps comme
+de l'eau dans un vase.
+
+--Cent thalers au 26! cria-t-il.
+
+Le croupier examina la monnaie allemande comme il avait examiné les
+assignats.
+
+--Allez changer, dit-il à Hoffmann; nous ne prenons que l'argent
+français.
+
+Hoffmann descendit comme un fou, entra chez un changeur qui se trouvait
+justement être un Allemand, et changea ses trois cents thalers contre de
+l'or, c'est-à-dire contre quarante louis environ.
+
+La roulette avait tourné trois fois pendant ce temps.
+
+--Quinze louis au 26! cria-t-il en se précipitant vers la table, et en
+s'en tenant, avec cette incroyable superstition des joueurs, au numéro
+qu'il avait d'abord choisi par hasard, et parce que c'était celui sur
+lequel l'homme aux assignats avait voulu jouer.
+
+--Rien ne va plus! cria le croupier.
+
+La boule tourna.
+
+Le voisin d'Hoffmann ramassa deux poignées d'or et les jeta dans son
+chapeau qu'il tenait entre ses jambes, mais le croupier ratissa les
+quinze louis d'Hoffmann et bien d'autres.
+
+C'était le numéro 16 qui avait passé.
+
+Hoffmann sentit une sueur froide lui couvrir le front comme un filet aux
+mailles d'acier.
+
+--Quinze louis au 26! répéta-t-il.
+
+D'autres voix dirent d'autres numéros, et la bille tourna encore une
+fois.
+
+Cette fois, tout était à la banque. La bille avait roulé dans le zéro.
+
+--Dix louis au 26! murmura Hoffmann d'une voix étranglée; puis, se
+reprenant, il dit: Non, neuf seulement; et il ressaisit une pièce d'or
+pour se laisser un dernier coup à jouer, une dernière espérance à avoir.
+
+Ce fut le 30 qui sortit.
+
+L'or se retira du tapis, comme la marée sauvage pendant le reflux.
+
+Hoffmann, dont le coeur haletait, et qui, à travers les battements de
+son cerveau, entrevoyait la tête railleuse d'Arsène et le visage triste
+d'Antonia; Hoffmann, disons-nous, posa d'une main crispée son dernier
+louis sur le 26.
+
+Le jeu fut fait en une minute:
+
+--Rien ne va plus! cria le croupier.
+
+Hoffmann suivit d'un oeil ardent la bille qui tournait, comme si c'eût
+été sa propre vie qui eût tourné devant lui.
+
+Tout à coup il se rejeta en arrière, cachant sa tête dans ses deux
+mains.
+
+Non seulement il avait perdu, mais il n'avait plus un denier, ni sur
+lui, ni chez lui.
+
+Une femme qui était là, et qu'on eût pu avoir pour vingt francs une
+minute auparavant, poussa un cri de joie sauvage et ramassa une poignée
+d'or qu'elle venait de gagner.
+
+Hoffmann eût donné dix ans de sa vie pour un des louis de cette femme.
+
+Par un mouvement plus rapide que la réflexion, il tâta et fouilla ses
+poches, comme pour n'avoir aucun doute sur la réalité.
+
+Les poches étaient bien vides, mais il sentit quelque chose de rond
+comme un écu sur sa poitrine, et le saisit brusquement.
+
+C'était le médaillon d'Antonia qu'il avait oublié.
+
+--Je suis sauvé! cria-t-il; et il jeta le médaillon d'or comme enjeu sur
+le numéro 26.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Le médaillon.
+
+
+Le croupier prit le médaillon d'or et l'examina:
+
+--Monsieur, dit-il à Hoffmann, car au n° 113 on s'appelait encore
+monsieur; monsieur, allez vendre cela si vous voulez, et jouez-en
+l'argent; mais, je vous le répète, nous ne prenons que l'or ou l'argent
+monnayé.
+
+Hoffmann saisit son médaillon, et, sans dire une syllabe, il quitta la
+salle de jeu.
+
+Pendant le temps qu'il lui fallut pour descendre l'escalier, bien des
+pensées, bien des conseils, bien des pressentiments bourdonnaient autour
+de lui; mais il se fit sourd à toutes ces rumeurs vagues, et entra
+brusquement chez le changeur qui venait, un instant auparavant, de lui
+donner des louis pour ses thalers.
+
+Le brave homme lisait, appuyé nonchalamment sur son large fauteuil de
+cuir, ses lunettes posées sur le bout de son nez éclairé par une lampe
+basse aux rayons ternes, auxquels venait se joindre le fauve reflet des
+pièces d'or couchées dans leurs cuvettes de cuivre, et encadrées par un
+fin treillage de fil de fer, garni de petits rideaux de soie verte, et
+orné d'une petite porte à hauteur de la table, laquelle porte ne
+laissait passer que la main.
+
+Jamais Hoffmann n'avait tant admiré l'or.
+
+Il ouvrait des yeux émerveillés, comme s'il fût entré dans un rayon de
+soleil, et cependant il venait de voir au jeu plus d'or qu'il n'en
+voyait là; mais ce n'était pas le même or, philosophiquement parlant. Il
+y avait entre l'or bruyant, rapide, agité du 113, et l'or tranquille,
+grave, muet du changeur, la différence qu'il y a entre les bavards creux
+et sans esprit, et les penseurs pleins de méditation. On ne peut rien
+faire de bon avec l'or de la roulette ou des cartes, il n'appartient pas
+à celui qui le possède; mais celui qui le possède lui appartient. Venu
+d'une source corrompue, il doit aller à un but impur. Il a la vie en
+lui, mais la mauvaise vie, et il a hâte de s'en aller comme il est venu.
+Il ne conseille que le vice et ne fait le bien, quand il le fait, que
+malgré lui; il inspire des désirs quatre fois, vingt fois plus grands
+que ce qu'il vaut, et, une fois possédé, il semble qu'il diminue de
+valeur; bref, l'argent du jeu, selon qu'on le gagne ou qu'on l'envie,
+selon qu'on le perd ou qu'on le ramasse, a une valeur toujours fictive.
+Tantôt une poignée d'or ne représente rien, tantôt une seule pièce
+renferme la vie d'un homme; tandis que l'or commercial, l'or du
+changeur, l'or comme celui que venait chercher Hoffmann chez son
+compatriote, vaut réellement le prix qu'il porte sur sa face, il ne sort
+de son nid de cuivre que contre une valeur égale et même supérieure à la
+sienne; il ne se prostitue pas en passant, comme une courtisane sans
+pudeur, sans préférence, sans amour, de la main de l'un à la main de
+l'autre; il a l'estime de lui-même; une fois sorti de chez le changeur,
+il peut se corrompre, il peut fréquenter la mauvaise société, ce qu'il
+faisait peut-être avant d'y venir, mais tant qu'il y est, il est
+respectable et doit être considéré. Il est l'image du besoin et non du
+caprice. On l'acquiert, on ne le gagne pas; il n'est pas jeté
+brusquement comme de simples jetons par la main du croupier. Il est
+méthodiquement compté pièce à pièce, lentement par le changeur, et avec
+tout le respect qui lui est dû. Il est silencieux, et c'est là sa grande
+éloquence; aussi Hoffmann, dans l'imagination duquel une comparaison de
+ce genre ne mettait qu'une minute à passer, se mit-il à trembler que le
+changeur ne voulût jamais lui donner de l'or si réel contre son
+médaillon. Il se crut donc forcé, quoique ce fût une perte de temps, de
+prendre des périphrases et des circonlocutions pour en arriver à ce
+qu'il voulait, d'autant plus que ce n'était pas une affaire qu'il venait
+proposer, mais un service qu'il venait demander à ce changeur.
+
+--Monsieur, lui dit-il, c'est moi qui, tout à l'heure, suis venu changer
+des thalers pour de l'or.
+
+--Oui, monsieur, je vous reconnais, fit le changeur.
+
+--Vous êtes allemand, monsieur?
+
+--Je suis d'Heidelberg.
+
+--C'est là que j'ai fait mes études.
+
+--Quelle charmante ville!
+
+--En effet.
+
+Pendant ce temps, le sang d'Hoffmann bouillait. Il lui semblait que
+chaque minute qu'il donnait à cette conversation banale était une année
+de sa vie qu'il perdait.
+
+Il reprit donc en souriant:
+
+--J'ai pensé qu'à titre de compatriote vous voudriez bien me rendre un
+service.
+
+--Lequel? demanda le changeur, dont la figure se rembrunit à ce mot.
+
+Le changeur n'est pas plus prêteur que la fourmi.
+
+--C'est de me prêter trois louis sur ce médaillon d'or.
+
+En même temps, Hoffmann passait le médaillon au commerçant, qui, le
+mettant dans une balance, le pesa:
+
+--N'aimeriez-vous pas mieux le vendre? demanda le changeur.
+
+--Oh! non, s'écria Hoffmann; non, c'est déjà bien assez de l'engager; je
+vous prierai même, monsieur, si vous me rendez ce service, de vouloir
+bien me garder ce médaillon avec le plus grand soin, car j'y tiens plus
+qu'à ma vie, et je viendrai le reprendre dès demain: il faut une
+circonstance comme celle où je me trouve pour que je l'engage.
+
+--Alors, je vais vous prêter trois louis, monsieur. Et le changeur, avec
+toute la gravité qu'il croyait devoir à une pareille action, prit trois
+louis et les aligna devant Hoffmann.
+
+--Oh! merci, monsieur, mille fois merci! s'écria le poète, et,
+s'emparant des trois pièces d'or, il disparut.
+
+Le changeur reprit silencieusement sa lecture après avoir déposé le
+médaillon dans un coin de son tiroir.
+
+Ce n'est pas à cet homme que fût venue l'idée d'aller risquer son or
+contre l'or du 113.
+
+Le joueur est si près d'être sacrilège, qu'Hoffmann, en jetant sa
+première pièce d'or sur le n° 26, car il ne voulait les risquer qu'une à
+une, qu'Hoffmann, disons-nous, prononça le nom d'Antonia.
+
+Tant que la bille tourna Hoffmann n'eut pas d'émotions; quelque chose
+lui disait qu'il allait gagner.
+
+Le 26 sortit.
+
+Hoffmann, rayonnant, ramassa trente-six louis.
+
+La première chose qu'il fit fut d'en mettre trois à part dans le gousset
+de sa montre pour être sûr de pouvoir reprendre le médaillon de sa
+fiancée, au nom de laquelle il devait évidemment ce premier gain. Il
+laissa trente-trois louis sur le même numéro, et le même numéro sortit.
+
+C'étaient donc trente-six fois trente-trois louis qu'il gagnait,
+c'est-à-dire onze cent quatre-vingt-huit louis, c'est-à-dire plus de
+vingt-cinq mille francs.
+
+Alors Hoffmann, puisant à pleines mains dans le Pactole solide, et le
+prenant par poignées, joua au hasard, à travers un éblouissement sans
+fin. À chaque coup qu'il jouait, le monceau de son gain grossissait,
+semblable à une montagne sortant tout à coup de l'eau.
+
+Il en avait dans ses poches, dans son habit, dans son gilet, dans son
+chapeau, dans ses mains, sur la table, partout enfin. L'or coulait
+devant lui de la main des croupiers comme le sang d'une large blessure.
+Il était devenu le Jupiter de toutes les Danaés présentes, et le
+caissier de tous les joueurs malheureux.
+
+Il perdit bien ainsi une vingtaine de mille francs.
+
+Enfin, ramassant tout l'or qu'il avait devant lui, quand il crut en
+avoir assez, il s'enfuit, laissant pleins d'admiration et d'envie tous
+ceux qui se trouvaient là, et courut dans la direction de la maison
+d'Arsène.
+
+Il était une heure du matin, mais peu lui importait.
+
+Venant avec une pareille somme, il lui semblait qu'il pouvait venir à
+toute heure de la nuit, et qu'il serait toujours le bienvenu.
+
+Il se faisait une joie de couvrir de tout cet or ce beau corps qui
+s'était dévoilé devant lui, et qui, resté de marbre devant son amour,
+s'animerait devant sa richesse, comme la statue de Prométhée quand il
+eut trouvé son âme véritable.
+
+Il allait entrer chez Arsène, vider ses poches jusqu'à la dernière
+pièce, et lui dire: «Maintenant, aimez-moi.» Puis le lendemain, il
+repartirait, pour échapper, si cela était possible, au souvenir de ce
+rêve fiévreux et intense.
+
+Il frappa à la porte d'Arsène comme un maître qui rentre chez lui.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+Hoffmann courut vers le perron de l'escalier.
+
+--Qui est là? cria la voix du portier.
+
+Hoffmann ne répondit pas.
+
+--Où allez-vous, citoyen? répéta la même voix, et une ombre, vêtue comme
+les ombres le sont la nuit, sortit de la loge et courut après Hoffmann.
+
+En ce temps on aimait fort à savoir qui sortait et surtout qui entrait.
+
+--Je vais chez Mlle Arsène, répondit Hoffmann en jetant au portier trois
+ou quatre louis pour lesquels une heure plus tôt il eût donné son âme.
+
+Cette façon de s'exprimer plut à l'officieux.
+
+--Mademoiselle Arsène n'est plus ici, monsieur, répondit-il, pensant
+avec raison qu'on devait substituer le mot citoyen quand on avait
+affaire à un homme qui avait la main si facile.
+
+Un homme qui demande peut dire: Citoyen, mais un homme qui reçoit ne
+peut dire que: Monsieur.
+
+--Comment! s'écria Hoffmann, Arsène n'est plus ici.
+
+--Non, monsieur.
+
+--Vous voulez dire qu'elle n'est pas rentrée ce soir?
+
+--Je veux dire qu'elle ne rentrera plus.
+
+--Où est-elle, alors?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! fit Hoffmann; et il prit sa tête dans ses deux
+mains comme pour contenir sa raison près de lui échapper.
+
+Tout ce qui lui arrivait depuis quelque temps était si étrange qu'à
+chaque instant il disait: «Allons, voilà le moment où je vais devenir
+fou!»
+
+--Vous ne savez donc pas la nouvelle? reprit le portier.
+
+--Quelle nouvelle?
+
+--M. Danton a été arrêté.
+
+--Quand?
+
+--Hier. C'est M. Robespierre qui a fait cela. Quel grand homme que le
+citoyen Robespierre!
+
+--Eh bien!
+
+--Eh bien! Melle Arsène a été forcée de se sauver; car, comme maîtresse
+de Danton, elle aurait pu être compromise dans toute cette affaire.
+
+--C'est juste. Mais comment s'est-elle sauvée?
+
+--Comme on se sauve quand on a peur d'avoir le cou coupé: tout droit
+devant soi.
+
+--Merci, mon ami, merci, fit Hoffmann, et il disparut après avoir encore
+laissé quelques pièces dans la main du portier.
+
+Quand il fut dans la rue, Hoffmann se demanda ce qu'il allait devenir,
+et à quoi allait maintenant lui servir tout son or; car, comme on le
+pense bien, l'idée qu'il pourrait retrouver Arsène ne lui vint pas à
+l'esprit, pas plus que l'idée de rentrer chez lui et de prendre du
+repos.
+
+Il se mit donc, lui aussi, à marcher tout droit devant lui, faisant
+résonner le pavé des rues mornes sous le talon de ses bottes, et
+marchant tout éveillé dans son rêve douloureux.
+
+La nuit était froide, les arbres étaient décharnés et tremblaient au
+vent de la nuit, comme des malades en délire qui ont quitté leur lit et
+dont la fièvre agite les membres amaigris.
+
+Le givre fouettait le visage des promeneurs nocturnes, et à peine si, de
+temps en temps, dans les maisons qui confondaient leur masse avec le
+ciel sombre, une fenêtre éclairée trouait l'ombre.
+
+Cependant cet air froid lui faisait du bien. Son âme se dépensait peu à
+peu dans cette course rapide, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, son
+effervescence morale se volatilisait. Dans une chambre il eût étouffé;
+puis, à force d'aller en avant, il rencontrerait peut-être Arsène; qui
+sait? En se sauvant, elle avait peut-être pris le même chemin que lui en
+sortant de chez elle.
+
+Il longea ainsi le boulevard désert, traversa la rue Royale comme si, à
+défaut de ses yeux qui ne regardaient pas, ses pieds eussent reconnu
+d'eux-mêmes le lieu où il était; il leva la tête, et il s'arrêta en
+s'apercevant qu'il marchait droit vers la place de la Révolution, vers
+cette place où il avait juré de ne jamais revenir.
+
+Tout sombre qu'était le ciel, une silhouette plus sombre encore se
+détachait sur l'horizon noir comme de l'encre. C'était la silhouette de
+la hideuse machine, dont le vent de la nuit séchait la bouche humide de
+sang, et qui dormait en attendant sa file quotidienne.
+
+C'était pendant le jour qu'Hoffmann ne voulait plus revoir cette place;
+c'était à cause du sang qui y coulait qu'il ne voulait plus s'y trouver;
+mais, la nuit, ce n'était plus la même chose; il y avait pour le poète,
+chez qui, malgré tout, l'instinct poétique veillait sans cesse, il y
+avait de l'intérêt à voir, à toucher du doigt, dans le silence et dans
+l'ombre, le sinistre échafaudage dont l'image sanglante devait, à
+l'heure qu'il était, se présenter à bien des esprits.
+
+Quel plus beau contraste, en sortant de la salle bruyante du jeu, que
+cette place déserte, et dont l'échafaud était l'hôte éternel, après le
+spectacle de la mort, de l'abandon, de l'insensibilité?
+
+Hoffmann marchait donc vers la guillotine comme attiré par une force
+magnétique.
+
+Tout à coup, et sans presque savoir comment cela s'était fait, il se
+trouva face à face avec elle.
+
+Le vent sifflait dans les planches.
+
+Hoffmann croisa ses mains sur sa poitrine et regarda.
+
+Que de choses durent naître dans l'esprit de cet homme, qui, les poches
+pleines d'or, et comptant sur une nuit de volupté, passait solitairement
+cette nuit en face d'un échafaud!
+
+Il lui sembla, au milieu de ses pensées, qu'une plainte humaine se
+mêlait aux plaintes du vent.
+
+Il pencha la tête en avant et prêta l'oreille.
+
+La plainte se renouvela, venant non pas de loin, mais de bas.
+
+Hoffmann regarda autour de lui, et ne vit personne.
+
+Cependant un troisième gémissement arriva jusqu'à lui.
+
+--On dirait une voix de femme, murmura-t-il, et l'on dirait que cette
+voix sort de dessous cet échafaud.
+
+Alors se baissant pour mieux voir, il commença à faire le tour de la
+guillotine. Comme il passait devant le terrible escalier, son pied
+heurta quelque chose; il étendit les mains et toucha un être accroupi
+sur les premières marches de cet escalier et tout vêtu de noir.
+
+--Qui êtes-vous, demanda Hoffmann, vous qui dormez la nuit auprès d'un
+échafaud?
+
+Et en même temps il s'agenouillait pour voir le visage de celle à qui il
+parlait.
+
+Mais elle ne bougeait pas, et, les coudes appuyés sur les genoux, elle
+reposait sa tête sur ses mains.
+
+Malgré le froid de la nuit, elle avait les épaules presque entièrement
+nues, et Hoffmann put voir une ligne noire qui cerclait son cou blanc.
+
+Cette ligne, c'était un collier de velours.
+
+--Arsène, cria-t-il.
+
+--Eh bien! oui! Arsène! murmura d'une voix étrange la femme accroupie,
+en relevant la tête et regardant Hoffmann.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Un hôtel de la rue Saint-Honoré.
+
+
+Hoffmann recula épouvanté; malgré la voix, malgré le visage, il doutait
+encore. Mais, en relevant la tête, Arsène laissa tomber ses mains sur
+ses genoux, et dégageant son col, ses mains laissèrent voir l'étrange
+agrafe de diamants qui réunissait les deux bouts du collier de velours
+et qui étincelait dans la nuit.
+
+--Arsène! Arsène! répéta Hoffmann.
+
+Arsène se leva.
+
+--Que faites-vous ici, à cette heure? demanda le jeune homme. Comment!
+vêtue de cette robe grise! Comment! les épaules nues!
+
+--Il a été arrêté hier, dit Arsène; on est venu pour m'arrêter moi-même,
+je me suis sauvée comme j'étais et cette nuit, à onze heures, trouvant
+ma chambre trop petite et mon lit trop froid, j'en suis sortie, et suis
+venue ici.
+
+Ces paroles étaient dites avec un singulier accent, sans gestes, sans
+inflexions; elles sortaient d'une bouche pâlie qui s'ouvrait et se
+refermait comme par un ressort: on eût dit un automate qui parlait.
+
+--Mais, s'écria Hoffmann, vous ne pouvez rester ici!
+
+--Où irais-je? Je ne veux rentrer d'où je sors que le plus tard
+possible; j'ai eu trop froid.
+
+--Alors, venez avec moi, s'écria Hoffmann.
+
+--Avec vous! fit Arsène.
+
+Et il sembla au jeune homme que de cet oeil morne tombait sur lui, à la
+lueur des étoiles, un regard dédaigneux, pareil à celui dont il avait
+déjà été écrasé dans le charmant boudoir de la rue de Hanovre.
+
+--Je suis riche, j'ai de l'or, s'écria Hoffmann.
+
+L'oeil de la danseuse jeta un éclair.
+
+--Allons, dit-elle, mais où?
+
+--Où!
+
+En effet, où Hoffmann allait-il conduire cette femme de luxe et de
+sensualité qui, une fois sortie des palais magiques et des jardins
+enchantés de l'Opéra, était habituée à fouler les tapis de Perse et à se
+rouler dans les cachemires de l'Inde?
+
+Certes, ce n'était pas dans sa petite chambre d'étudiant qu'il pouvait
+la conduire; elle eût été là aussi à l'étroit et aussi froidement que
+dans cette demeure inconnue dont elle parlait tout à l'heure, et où elle
+paraissait craindre si fort de rentrer.
+
+--Où, en effet? demanda Hoffmann, je ne connais point Paris.
+
+--Je vais vous conduire, dit Arsène.
+
+--Oh! oui, oui, s'écria Hoffmann.
+
+--Suivez-moi, dit la jeune femme.
+
+Et de cette même démarche raide et automatique qui n'avait rien de
+commun avec cette souplesse ravissante qu'Hoffmann avait admirée dans la
+danseuse, elle se mit à marcher devant lui.
+
+Il ne vint pas l'idée au jeune homme de lui offrir le bras; il la
+suivit.
+
+Arsène prit la rue Royale, que l'on appelait à cette époque la rue de la
+Révolution, tourna à droite, dans la rue Saint-Honoré, que l'on appelait
+rue Honoré tout court, et s'arrêtant devant la façade d'un magnifique
+hôtel, elle frappa.
+
+La porte s'ouvrit aussitôt.
+
+Le concierge regarda avec étonnement Arsène.
+
+--Parlez, dit-elle au jeune homme, ou ils ne me laisseront pas entrer,
+et je serai obligée de retourner m'asseoir au pied de la guillotine.
+
+--Mon ami, dit vivement Hoffmann en passant entre la jeune femme et le
+concierge, comme je traversais les Champs-Élysées, j'ai entendu crier au
+secours; je suis accouru à temps pour empêcher Madame d'être assassinée,
+mais trop tard pour l'empêcher d'être dépouillée. Donnez-moi vite votre
+meilleure chambre; faites-y allumer un grand feu, servir un bon souper.
+Voici un louis pour vous.
+
+Et il jeta un louis d'or sur la table où était posée la lampe, dont tous
+les rayons semblèrent se concentrer sur la face étincelante de Louis XV.
+
+Un louis était une grosse somme à cette époque; il représentait neuf
+cent vingt-cinq francs en assignats.
+
+Le concierge ôta son bonnet crasseux et sonna. Un garçon accourut à
+cette sonnette du concierge.
+
+--Vite! vite! une chambre! la plus belle de l'hôtel, pour Monsieur et
+Madame.
+
+--Pour Monsieur et Madame, reprit le garçon, étonné, en portant
+alternativement son regard du costume plus que simple d'Hoffmann, au
+costume plus que léger d'Arsène.
+
+--Oui, dit Hoffmann, la meilleure, la plus belle; surtout qu'elle soit
+bien chauffée et bien éclairée: voici un louis pour vous.
+
+Le garçon parut subir la même influence que le concierge, se courba
+devant le louis, et montrant un grand escalier, à moitié éclairé
+seulement à cause de l'heure avancée de la nuit, mais sur les marches
+duquel, par un luxe bien extraordinaire à cette époque, était étendu un
+tapis.
+
+--Montez, dit-il, et attendez à la porte du n° 3.
+
+Puis il disparut tout courant.
+
+À la première marche de l'escalier, Arsène s'arrêta.
+
+Elle semblait, la légère sylphide, éprouver une difficulté invincible à
+lever le pied.
+
+On eût dit que sa légère chaussure de satin avait des semelles de plomb.
+
+Hoffmann lui offrit le bras.
+
+Arsène appuya sa main sur le bras que lui présentait le jeune homme, et
+quoiqu'il ne sentît pas la pression du poignet de la danseuse, il sentit
+le froid qui se communiquait de ce corps au sien.
+
+Puis, avec un effort violent, Arsène monta la première marche et
+successivement les autres; mais chaque degré lui arrachait un soupir.
+
+--Oh! pauvre femme, murmura Hoffmann, comme vous avez dû souffrir!
+
+--Oui, oui, répondit Arsène, beaucoup.... J'ai beaucoup souffert.
+
+Ils arrivèrent à la porte du n° 3.
+
+Mais, presque aussitôt qu'eux arriva le garçon porteur d'un véritable
+brasier; il ouvrit la porte de la chambre, et en un instant la cheminée
+s'enflamma et les bougies s'allumèrent.
+
+--Vous devez avoir faim? demanda Hoffmann.
+
+--Je ne sais pas, répondit Arsène.
+
+--Le meilleur souper que l'on pourra nous donner, garçon, dit Hoffmann.
+
+--Monsieur, fit observer le garçon, on ne dit plus garçon, mais
+officieux. Après cela, Monsieur paye si bien qu'il peut dire comme il
+voudra.
+
+Puis, enchanté de la facétie, il sortit en disant:
+
+--Dans cinq minutes le souper!
+
+La porte refermée derrière l'officieux, Hoffmann jeta avidement les yeux
+sur Arsène.
+
+Elle était si pressée de se rapprocher du feu, qu'elle n'avait pas pris
+le temps de tirer un fauteuil près de la cheminée; elle s'était
+seulement accroupie au coin de l'âtre, dans la même position où Hoffmann
+l'avait trouvée devant la guillotine, et là, les coudes sur ses genoux,
+elle semblait occupée à maintenir de ses deux mains sa tête droite sur
+ses épaules.
+
+--Arsène! Arsène! dit le jeune homme, je t'ai dit que j'étais riche,
+n'est-ce pas? Regarde, et tu verras que je ne t'ai pas menti.
+
+Hoffmann commença par retourner son chapeau au-dessus de la table; le
+chapeau était plein de louis et de doubles louis, et ils ruisselèrent du
+chapeau sur le marbre, avec ce bruit d'or si remarquable et si facile à
+distinguer entre tous les bruits.
+
+Puis, après le chapeau, il vida ses poches, et l'une après l'autre ses
+poches dégorgèrent l'immense butin qu'il venait de faire au jeu.
+
+Un monceau d'or mobile et resplendissant s'entassa sur la table.
+
+À ce bruit, Arsène sembla se ranimer; elle tourna la tête, et la vue
+parut achever la résurrection commencée par l'ouïe.
+
+Elle se leva, toujours raide et immobile; mais sa lèvre pâle souriait,
+mais ses yeux vitreux, s'éclaircissant, lançaient des rayons qui se
+croisaient avec ceux de l'or.
+
+--Oh! dit-elle, c'est à toi tout cela?
+
+--Non, pas à moi, mais à toi, Arsène.
+
+--À moi! fit la danseuse.
+
+Et elle plongea dans le monceau de métal ses mains pâles.
+
+Les bras de la jeune fille disparurent jusqu'au coude.
+
+Alors cette femme, dont l'or avait été la vie, sembla reprendre vie au
+contact de l'or.
+
+--À moi! disait-elle, à moi! et elle prononçait ces paroles d'un accent
+vibrant et métallique qui se mariait d'une incroyable façon avec le
+cliquetis des louis.
+
+Deux garçons entrèrent, portant une table toute servie, qu'ils
+faillirent laisser tomber en apercevant cet amas de richesses que
+pétrissaient les mains crispées de la jeune fille.
+
+--C'est bien, dit Hoffmann, du vin de Champagne, et laissez-nous.
+
+Les garçons apportèrent plusieurs bouteilles de vin de Champagne, et se
+retirèrent.
+
+Derrière eux, Hoffmann alla pousser la porte, qu'il ferma au verrou.
+
+Puis, les yeux ardents de désir, il revint vers Arsène, qu'il retrouva
+près de la table, continuant de puiser la vie, non pas à cette fontaine
+de Jouvence, mais à cette source du Pactole.
+
+--Eh bien? lui demanda-t-il.
+
+--C'est beau, l'or! dit-elle; il y avait longtemps que je n'en avais
+touché.
+
+--Allons, viens souper, fit Hoffmann, et puis après, tout à ton aise,
+Danaé, tu te baigneras dans l'or si tu veux.
+
+Et il l'entraîna vers la table.
+
+--J'ai froid! dit-elle.
+
+Hoffmann regarda autour de lui; les fenêtres et le lit étaient tendus en
+damas rouge: il arracha un rideau de la fenêtre et le donna à Arsène.
+
+Arsène s'enveloppa dans le rideau, qui sembla se draper de lui-même
+comme les plis d'un manteau antique, et sous cette draperie rouge sa
+tête pâle redoubla de caractère.
+
+Hoffmann avait presque peur.
+
+Il se mit à table, se versa et but deux ou trois verres de vin de
+Champagne coup sur coup. Alors il lui sembla qu'une légère coloration
+montait aux yeux d'Arsène.
+
+Il lui versa à son tour, et à son tour elle but.
+
+Puis il voulut la faire manger; mais elle refusa.
+
+Et comme Hoffmann insistait:
+
+--Je ne pourrais avaler, dit-elle.
+
+--Buvons, alors.
+
+Elle tendit son verre.
+
+--Oui, buvons.
+
+Hoffmann avait à la fois faim et soif; il but et mangea.
+
+Il but surtout; il sentait qu'il avait besoin de hardiesse; non pas
+qu'Arsène, comme chez elle, parût disposée à lui résister, soit par la
+force, soit par le dédain, mais parce que quelque chose de glacé émanait
+du corps de la belle convive.
+
+À mesure qu'il buvait, à ses yeux du moins, Arsène s'animait; seulement,
+quand, à son tour, Arsène vidait son verre, quelques gouttes rosées
+roulaient de la partie inférieure du collier de velours sur la poitrine
+de la danseuse. Hoffmann regardait sans comprendre puis, sentant quelque
+chose de terrible et de mystérieux là-dessous, il combattit ses frissons
+intérieurs en multipliant les toasts qu'il portait aux beaux yeux, à la
+belle bouche, aux belles mains de la danseuse.
+
+Elle lui faisait raison, buvant autant que lui, et paraissant s'animer,
+non pas du vin qu'elle buvait, mais du vin que buvait Hoffmann.
+
+Tout à coup un tison roula du feu.
+
+Hoffmann suivit des yeux la direction du brandon de flamme, qui ne
+s'arrêta qu'en rencontrant le pied nu d'Arsène.
+
+Sans doute, pour se réchauffer, Arsène avait tiré ses bas et ses
+souliers; son petit pied, blanc comme le marbre, était posé sur le
+marbre de l'âtre, blanc aussi comme le pied avec lequel il semblait ne
+faire qu'un.
+
+Hoffmann jeta un cri.
+
+--Arsène! Arsène! dit-il, prenez garde!
+
+--À quoi? demanda la danseuse.
+
+--Ce tison... ce tison qui touche votre pied....
+
+Et en effet, il couvrait à moitié le pied d'Arsène.
+
+--Ôtez-le, dit-elle tranquillement.
+
+Hoffmann se baissa, enleva le tison, et s'aperçut avec effroi que ce
+n'était pas la braise qui avait brûlé le pied de la jeune fille, mais le
+pied de la jeune fille qui avait éteint la braise.
+
+--Buvons! dit-il.
+
+--Buvons! dit Arsène.
+
+Et elle tendit son verre.
+
+La seconde bouteille fut vidée.
+
+Cependant Hoffmann sentait que l'ivresse du vin ne lui suffisait pas.
+
+Il aperçut un piano.
+
+--Bon!... s'écria-t-il.
+
+Il avait compris la ressource que lui offrait l'ivresse de la musique.
+
+Il s'élança vers le piano.
+
+Puis sous ses doigts naquit tout naturellement l'air sur lequel Arsène
+dansait ce pas de trois dans l'opéra de _Pâris_, lorsqu'il l'avait vue
+pour la première fois.
+
+Seulement, il semblait à Hoffmann que les cordes du piano étaient
+d'acier. L'instrument à lui seul rendait un bruit pareil à celui de tout
+un orchestre.
+
+--Ah! fit Hoffmann, à la bonne heure!
+
+Il venait de trouver dans ce bruit l'enivrement qu'il cherchait; de son
+côté, Arsène se leva aux premiers accords.
+
+Ces accords, comme un réseau de feu, avaient semblé envelopper toute sa
+personne.
+
+Elle rejeta loin d'elle le rideau de damas rouge, et, chose étrange,
+comme un changement magique s'opère au théâtre, sans que l'on sache par
+quel moyen, un changement s'était opéré en elle, et au lieu de sa robe
+grise, au lieu de ses épaules veuves d'ornements, elle reparut avec le
+costume de Flore, tout ruisselant de fleurs, tout vaporeux de gaze, tout
+frissonnant de volupté.
+
+Hoffmann jeta un cri, puis, redoublant d'énergie, il sembla faire
+jaillir une vigueur infernale de cette poitrine du clavecin, toute
+résonnante sous ses fibres d'acier.
+
+Alors le même mirage revint troubler l'esprit d'Hoffmann. Cette femme
+bondissante, qui s'était animée par degrés, opérait sur lui avec une
+attraction irrésistible. Elle avait pris pour théâtre tout l'espace qui
+séparait le piano de l'alcôve, et, sur le fond rouge du rideau, elle se
+détachait comme une apparition de l'enfer. Chaque fois qu'elle revenait
+du fond vers Hoffmann, Hoffmann se soulevait sur sa chaise; chaque fois
+qu'elle s'éloignait vers le fond, Hoffmann se sentait entraîné sur ses
+pas. Enfin, sans qu'Hoffmann comprît comment la chose se faisait, le
+mouvement changea sous ses doigts; ce ne fut plus l'air qu'il avait
+entendu qu'il joua, ce fut une valse; cette valse c'était le _Désir_ de
+Beethoven; elle était venue, comme une expression de sa pensée, se
+placer sous ses doigts. De son côté, Arsène avait changé de mesure; elle
+tourna sur elle-même d'abord, puis, peu à peu élargissant le rond
+qu'elle traçait, elle se rapprocha d'Hoffmann. Hoffmann, haletant, la
+sentait venir, la sentait se rapprocher; il comprenait qu'au dernier
+cercle elle allait le toucher, et qu'alors force lui serait de se lever
+à son tour, et de prendre part à cette valse brûlante. C'était à la fois
+chez lui du désir et de l'effroi. Enfin Arsène, en passant, étendit la
+main, et du bout des doigts l'effleura. Hoffmann poussa un cri, bondit
+comme si l'étincelle électrique l'eût touché, s'élança sur la trace de
+la danseuse, la joignit, l'enlaça dans ses bras, continuant dans sa
+pensée l'air interrompu en réalité, pressant contre son coeur ce corps
+qui avait repris son élasticité, aspirant les regards de ses yeux, le
+souffle de sa bouche, dévorant de ses aspirations à lui ce cou, ces
+épaules, ces bras; tournant non plus dans un air respirable, mais dans
+une atmosphère de flamme qui, pénétrant jusqu'au fond de la poitrine des
+deux valseurs, finit par les jeter, haletants et dans l'évanouissement
+du délire, sur le lit qui les attendait.
+
+Quand Hoffmann se réveilla le lendemain, un de ces jours blafards des
+hivers de Paris venait de se lever, et pénétrait jusqu'au lit par le
+rideau arraché de la fenêtre. Il regarda autour de lui, ignorant où il
+était, et sentit qu'une masse inerte pesait à son bras gauche. Il se
+pencha du côté où l'engourdissement gagnait son coeur, et reconnut,
+couchée près de lui, non plus la belle danseuse de l'Opéra, mais la pâle
+jeune fille de la place de la Révolution.
+
+Alors il se rappela tout, tira de dessous ce corps raidi son bras glacé,
+et voyant que ce corps demeurait immobile, il saisit un candélabre où
+brûlaient encore cinq bougies, et, à la double lueur du jour et des
+bougies, il s'aperçut qu'Arsène était sans mouvement, pâle et les yeux
+fermés.
+
+Sa première idée fut que la fatigue avait été plus forte que l'amour,
+que le désir, que la volonté, et que la jeune fille s'était évanouie. Il
+prit sa main, sa main était glacée; il chercha les battements de son
+coeur, son coeur ne battait plus.
+
+Alors une idée horrible lui traversa l'esprit; il se pendit au cordon
+d'une sonnette, qui se rompit entre ses mains, puis s'élança vers la
+porte, il ouvrit, et se précipita par les degrés en criant:
+
+--À l'aide! au secours!
+
+Un petit homme noir montait justement à la même minute l'escalier que
+descendait Hoffmann. Il leva la tête; Hoffmann jeta un cri. Il venait de
+reconnaître le médecin de l'Opéra.
+
+--Ah! c'est vous, mon cher monsieur, dit le docteur en reconnaissant
+Hoffmann à son tour; qu'y a-t-il donc, et pourquoi tout ce bruit?
+
+--Oh! venez, venez, dit Hoffmann ne prenant pas la peine d'expliquer au
+médecin ce qu'il attendait de lui, et espérant que la vue d'Arsène
+inanimée ferait plus sur le docteur que toutes ses paroles. Venez!
+
+Et il l'entraîna dans la chambre.
+
+Puis, le poussant vers le lit, tandis que de l'autre main, il saisissait
+le candélabre qu'il approcha du visage d'Arsène:
+
+--Tenez, dit-il, voyez.
+
+Mais, loin que le médecin parût effrayé:
+
+--Ah! c'est bien à vous, jeune homme, dit-il, c'est bien à vous d'avoir
+racheté ce corps afin qu'il ne pourrît pas dans une fosse commune....
+Très bien! jeune homme, très bien!
+
+--Ce corps... murmura Hoffmann, racheté... la fosse commune.... Que
+dites-vous là? mon Dieu!
+
+--Je dis que notre pauvre Arsène, arrêtée hier à huit heures du matin, a
+été jugée hier à deux heures de l'après-midi, et a été exécutée hier à
+quatre heures du soir.
+
+Hoffmann crut qu'il allait devenir fou; il saisit le docteur à la gorge.
+
+--Exécutée hier à quatre heures! cria-t-il en s'étranglant lui-même;
+Arsène exécutée!
+
+Et il éclata de rire, mais d'un rire si étrange, si strident, si en
+dehors de toutes les modulations du rire humain, que le docteur fixa sur
+lui des yeux presque effarés.
+
+--En doutez-vous? demanda-t-il.
+
+--Comment! s'écria Hoffmann, si j'en doute! Je le crois bien. J'ai
+soupé, j'ai valsé, j'ai couché cette nuit avec elle.
+
+--Alors, c'est un cas étrange et que je consignerai dans les annales de
+la médecine, dit le docteur, et vous signerez au procès-verbal, n'est-ce
+pas?
+
+--Mais je ne puis signer, puisque je vous démens, puisque je dis que
+cela est impossible, puisque je dis que cela n'est pas.
+
+--Ah! vous dites que cela n'est pas, reprit le docteur; vous dites cela
+à moi, le médecin des prisons; à moi, qui ai fait tout ce que j'ai pu
+pour la sauver, et qui n'ai pu y parvenir; à moi qui lui ai dit adieu au
+pied de la charrette! Vous dites que cela n'est pas! Attendez!
+
+Alors le médecin étendit le bras, pressa le petit ressort en diamant qui
+servait d'agrafe au collier de velours, et tira le velours à lui.
+
+Hoffmann poussa un cri terrible. Cessant d'être maintenue par le seul
+lien qui la rattachait aux épaules, la tête de la suppliciée roula du
+lit à terre, et ne s'arrêta qu'au soulier d'Hoffmann, comme le tison ne
+s'était arrêté qu'au pied d'Arsène.
+
+Le jeune homme fit un bond en arrière, et se précipita par les escaliers
+en hurlant:
+
+--Je suis fou!
+
+L'exclamation d'Hoffmann n'avait rien d'exagéré: cette faible cloison
+qui, chez le poète exerçant outre mesure ses facultés cérébrales, cette
+faible cloison, disons-nous, qui, séparant l'imagination de la folie,
+semble parfois prête à se rompre, craquait dans sa tête avec le bruit
+d'une muraille qui se lézarde.
+
+Mais, à cette époque, on ne courait pas longtemps dans les rues de Paris
+sans dire pourquoi l'on courait; les Parisiens étaient devenus très
+curieux en l'an de grâce 1793; et, toutes les fois qu'un homme passait
+en courant, on arrêtait cet homme pour savoir après qui il courait ou
+qui courait après lui. On arrêta donc Hoffmann en face de l'église de
+l'Assomption, dont on avait fait un corps de garde, et on le conduisit
+devant le chef du poste.
+
+Là, Hoffmann comprit le danger réel qu'il courait: les uns le tenaient
+pour un aristocrate prenant sa course afin de gagner plus vite la
+frontière; les autres criaient: _À l'agent de Pitt et Cobourg_!
+Quelques-uns criaient: _À la lanterne_! ce qui n'était pas gai; d'autres
+criaient: _Au tribunal révolutionnaire_! ce qui était moins gai encore.
+On revenait quelquefois de la lanterne, témoin l'abbé Maury; du tribunal
+révolutionnaire, jamais.
+
+Alors Hoffmann essaya d'expliquer ce qui lui était arrivé depuis la
+veille au soir. Il raconta le jeu, le gain. Comment, de l'or plein ses
+poches, il avait couru rue de Hanovre; comment la femme qu'il cherchait
+n'y était plus; comment, sous l'empire de la passion qui le brûlait, il
+avait couru les rues de Paris; comment, en passant sur la place de la
+Révolution, il avait trouvé cette femme assise au pied de la guillotine;
+comment elle l'avait conduit dans un hôtel de la rue Saint-Honoré, et
+comment là, après une nuit pendant laquelle tous les enivrements
+s'étaient succédé, il avait trouvé non seulement reposant entre ses bras
+une femme morte, mais encore une femme décapitée.
+
+Tout cela était bien improbable; aussi le récit d'Hoffmann obtint-il peu
+de croyance: les plus fanatiques de vérité crièrent au mensonge, les
+plus modérés crièrent à la folie.
+
+Sur ces entrefaites, un des assistants ouvrit cet avis lumineux:
+
+--Vous avez passé, dites-vous, la nuit dans un hôtel de la rue
+Saint-Honoré?
+
+--Oui.
+
+--Vous y avez vidé vos poches pleines d'or sur une table?
+
+--Oui.
+
+--Vous y avez couché et soupé avec la femme dont la tête, roulant à vos
+pieds, vous a causé ce grand effroi dont vous étiez atteint quand nous
+vous avons arrêté?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! cherchons l'hôtel; on ne trouvera peut-être plus l'or, mais
+on trouvera la femme.
+
+--Oui, cria tout le monde, cherchons, cherchons!
+
+Hoffmann eût bien voulu ne pas chercher; mais force lui fut d'obéir à
+l'immense volonté résumée autour de lui par ce mot _cherchons._
+
+Il sortit donc de l'église, et continua de descendre la rue Saint-Honoré
+en cherchant.
+
+La distance n'était pas longue de l'église de l'Assomption à la rue
+Royale. Et cependant Hoffmann eut beau chercher, négligemment d'abord,
+puis avec plus d'attention, puis enfin avec volonté de trouver, il ne
+trouva rien qui lui rappelât l'hôtel où il était entré la veille, où il
+avait passé la nuit, d'où il venait de sortir. Comme ces palais
+féeriques qui s'évanouissent quand le machiniste n'a plus besoin d'eux,
+l'hôtel de la rue Saint-Honoré avait disparu après que la scène
+infernale que nous avons essayé de décrire avait été jouée.
+
+Tout cela ne faisait pas l'affaire des badauds qui avaient accompagné
+Hoffmann et qui voulaient absolument une solution quelconque à leur
+dérangement; or, cette solution ne pouvait être que la découverte du
+cadavre d'Arsène ou l'arrestation d'Hoffmann comme suspect.
+
+Mais, comme on ne retrouvait pas le corps d'Arsène, il était fortement
+question d'arrêter Hoffmann, quand tout à coup celui-ci aperçut dans la
+rue le petit homme noir et l'appela à son secours, invoquant son
+témoignage sur la vérité du récit qu'il venait de faire.
+
+La voix du médecin a toujours une grande autorité sur la foule. Celui-ci
+déclina sa profession, et on le laissa s'approcher d'Hoffmann.
+
+--Ah! pauvre jeune homme! dit-il en lui prenant la main sous prétexte de
+lui tâter le pouls, mais en réalité, pour lui conseiller, par une
+pression particulière, de ne pas le démentir; pauvre jeune homme, il
+s'est donc échappé!
+
+--Échappé d'où? échappé de quoi? s'écrièrent vingt voix toutes ensemble.
+
+--Oui, échappé d'où? demanda Hoffmann, qui ne voulait pas accepter la
+voie de salut que lui offrait le docteur et qu'il regardait comme
+humiliante.
+
+--Parbleu! dit le médecin, échappé de l'hospice.
+
+--De l'hospice! s'écrièrent les mêmes voix, et quel hospice?
+
+--De l'hospice des fous!
+
+--Ah! docteur, docteur, s'écria Hoffmann, pas de plaisanterie!
+
+--Le pauvre diable! s'écria le docteur sans paraître écouter Hoffmann,
+le pauvre diable aura perdu sur l'échafaud quelque femme qu'il aimait.
+
+--Oh! oui, oui, dit Hoffmann, je l'aimais bien, mais pas comme Antonia
+cependant.
+
+--Pauvre garçon! dirent plusieurs femmes qui se trouvaient là et qui
+commençaient à plaindre Hoffmann.
+
+--Oui, depuis ce temps, continua le docteur, il est en proie à une
+hallucination terrible; il croit jouer... il croit gagner.... Quand il a
+joué et qu'il a gagné, il croit pouvoir posséder celle qu'il aime; puis,
+avec son or, il court les rues; puis il rencontre une femme au pied de
+la guillotine, puis il l'emmène dans quelque magnifique palais, dans
+quelque splendide hôtellerie, où il passe la nuit à boire, à chanter, à
+faire de la musique avec elle; après quoi il la trouve morte. N'est-ce
+pas cela qu'il vous a raconté?
+
+--Oui, oui, cria la foule, mot pour mot.
+
+--Eh bien! eh bien! dit Hoffmann, le regard étincelant, direz-vous que
+ce n'est pas vrai, vous, docteur? vous qui avez ouvert l'agrafe de
+diamants qui fermait le collier de velours. Oh! j'aurais dû me douter de
+quelque chose quand j'ai vu le vin de Champagne suinter sous le collier,
+quand j'ai vu le tison enflammé rouler sur son pied nu, et son pied nu,
+son pied de morte, au lieu d'être brûlé par le tison, l'éteindre.
+
+--Vous voyez, vous voyez, dit le docteur avec des yeux pleins de pitié
+et avec une voix lamentable, voilà sa folie qui le reprend.
+
+--Comment, ma folie! s'écria Hoffmann; comment, vous osez dire que ce
+n'est pas vrai! vous osez dire que ce n'est pas vrai! vous osez dire que
+je n'ai pas passé la nuit avec Arsène qui a été guillotinée hier! Vous
+osez dire que son collier de velours n'était pas la seule chose qui
+maintînt sa tête sur ses épaules! Vous osez dire que, lorsque vous avez
+ouvert l'agrafe et enlevé le collier, la tête n'a pas roulé sur le
+tapis! Allons donc, docteur, allons donc, vous savez bien que ce que je
+dis est vrai, vous.
+
+--Mes amis, dit le docteur, vous êtes bien convaincus maintenant,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, oui, crièrent les cent voix de la foule.
+
+Ceux des assistants qui ne criaient pas remuaient mélancoliquement la
+tête en signe d'adhésion.
+
+--Eh bien! alors, dit le docteur, faites avancer un fiacre, afin que je
+le reconduise.
+
+--Où cela? cria Hoffmann; où voulez-vous me reconduire?
+
+--Où? dit le docteur, à la maison des fous, dont vous vous êtes échappé,
+mon bon ami.
+
+Puis, tout bas:
+
+--Laissez-vous faire, morbleu! dit le docteur, ou je ne réponds pas de
+vous. Ces gens-là croiront que vous vous êtes moqué d'eux, et ils vous
+mettront en pièces.
+
+Hoffmann poussa un soupir et laissa tomber ses bras.
+
+--Tenez, vous voyez bien, dit le docteur, maintenant le voilà doux comme
+un agneau. La crise est passée.... Là! mon ami, là!...
+
+Et le docteur parut calmer Hoffmann de la main, comme on calme un cheval
+emporté ou un chien rageur.
+
+Pendant ce temps, on avait arrêté un fiacre et on l'avait amené.
+
+--Montez vite, dit le médecin à Hoffmann.
+
+Hoffmann obéit; toutes ses forces s'étaient usées dans cette lutte.
+
+--À Bicêtre! dit tout haut le docteur en montant derrière Hoffmann.
+
+Puis, tout bas au jeune homme:
+
+--Où voulez-vous qu'on vous descende? demanda-t-il.
+
+--Au Palais-Égalité, articula péniblement Hoffmann.
+
+--En route, cocher, cria le docteur.
+
+Puis il salua la foule.
+
+--Vive le docteur! cria la foule.
+
+Il faut toujours que la foule, lorsqu'elle est sous l'empire d'une
+passion, crie vive quelqu'un ou meure quelqu'un.
+
+Au Palais-Égalité le docteur fit arrêter le fiacre.
+
+--Adieu, jeune homme, dit le docteur à Hoffmann, et si vous m'en croyez,
+partez pour l'Allemagne le plus vite possible; il ne fait pas bon en
+France pour les hommes qui ont une imagination comme la vôtre.
+
+Et il poussa hors du fiacre Hoffmann, qui, tout abasourdi encore de ce
+qui venait de lui arriver, s'en allait tout droit sous une charrette qui
+faisait chemin en sens inverse du fiacre, si un jeune homme qui passait
+ne se fût précipité et n'eût retenu Hoffmann dans ses bras au moment où,
+de son côté, le charretier faisait un effort pour arrêter ses chevaux.
+
+Le fiacre continua son chemin.
+
+Les deux jeunes gens, celui qui avait failli tomber et celui qui l'avait
+retenu, poussèrent ensemble un seul et même cri:
+
+--Hoffmann!
+
+--Werner!
+
+Puis, voyant l'état d'atonie dans lequel se trouvait son ami, Werner
+l'entraîna dans le jardin du Palais-Royal.
+
+Alors la pensée de tout ce qui s'était passé revint plus vive au
+souvenir d'Hoffmann, et il se rappela le médaillon d'Antonia mis en gage
+chez le changeur allemand.
+
+Aussitôt il poussa un cri en songeant qu'il avait vidé toutes ses poches
+sur la table de marbre de l'hôtel. Mais en même temps il se souvint
+qu'il avait mis, pour le dégager, trois louis à part dans le gousset de
+sa montre.
+
+Le gousset avait fidèlement gardé son dépôt; les trois louis y étaient
+toujours.
+
+Hoffmann s'échappa des bras de Werner en lui criant: Attends-moi! et
+s'élança dans la direction de la boutique du changeur.
+
+À chaque pas qu'il faisait, il lui semblait, sortant d'une vapeur
+épaisse, s'avancer, à travers un nuage toujours s'éclaircissant, vers
+une atmosphère pure et resplendissante.
+
+À la porte du changeur, il s'arrêta pour respirer; l'ancienne vision, la
+vision de la nuit avait presque disparu.
+
+Il reprit haleine un instant et entra.
+
+Le changeur était à sa place, les sébiles en cuivre étaient à leur
+place.
+
+Au bruit que fit Hoffmann en entrant, le changeur leva la tête.
+
+--Ah! ah! dit-il, c'est vous, mon jeune compatriote; ma foi! je vous
+l'avoue, je ne comptais pas vous revoir.
+
+--Je présume que vous ne me dites pas cela parce que vous avez disposé
+du médaillon! s'écria Hoffmann.
+
+--Non, je vous avais promis de vous le garder, et, m'en eût on donné
+vingt-cinq louis, au lieu des trois que vous me devez, le médaillon ne
+serait pas sorti de ma boutique.
+
+--Voici les trois louis, dit timidement Hoffmann; mais je vous avoue que
+je n'ai rien à vous offrir pour les intérêts.
+
+--Pour les intérêts d'une nuit, dit le changeur, allons donc, vous
+voulez rire; les intérêts de trois louis pour une nuit, et à un
+compatriote! jamais.
+
+Et il lui rendit le médaillon.
+
+--Merci, monsieur, dit Hoffmann; et maintenant, continua-t-il avec un
+soupir, je vais chercher de l'argent pour retourner à Mannheim.
+
+--À Mannheim, dit le changeur, tiens, vous êtes de Mannheim?
+
+--Non, monsieur, je ne suis pas de Mannheim, mais j'habite Mannheim: ma
+fiancée est à Mannheim; elle m'attend, et je retourne à Mannheim pour
+l'épouser.
+
+--Ah! fit le changeur.
+
+Puis, comme le jeune homme avait déjà la main sur le bouton de la porte:
+
+--Connaissez-vous, dit le changeur, à Mannheim, un ancien ami à moi, un
+vieux musicien?
+
+--Nommé Gottlieb Murr? s'écria Hoffmann.
+
+--Justement! Vous le connaissez?
+
+--Si je le connais! je le crois bien, puisque c'est sa fille qui est ma
+fiancée.
+
+--Antonia! s'écria à son tour le changeur.
+
+--Oui, Antonia, répondit Hoffmann.
+
+--Comment, jeune homme! c'est pour épouser Antonia que vous retourniez à
+Mannheim?
+
+--Sans doute.
+
+--Restez à Paris, alors, car vous feriez un voyage inutile.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que voilà une lettre de son père qui m'annonce qu'il y a huit
+jours, à trois heures de l'après-midi, Antonia est morte subitement en
+jouant de la harpe.
+
+C'était juste le jour où Hoffmann était allé chez Arsène pour faire son
+portrait; c'était juste l'heure où il avait pressé de ses lèvres son
+épaule nue.
+
+Hoffmann, pâle, tremblant, anéanti, ouvrit le médaillon pour porter
+l'image d'Antonia à ses lèvres, mais l'ivoire en était redevenu aussi
+blanc et aussi pur que s'il était vierge encore du pinceau de l'artiste.
+
+Il ne restait rien d'Antonia à Hoffmann deux fois infidèle à son
+serment, pas même l'image de celle à qui il avait juré un amour éternel.
+
+Deux heures après, Hoffmann, accompagné de Werner et du bon changeur,
+montait dans la voiture de Mannheim, où il arriva juste pour accompagner
+au cimetière le corps de Gottlieb Murr, qui avait recommandé en mourant
+qu'on l'enterrât côte à côte de sa chère Antonia.
+
+
+
+
+
+
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+
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+ The Project Gutenberg eBook of La Femme au Collier de Velours, by Alexandre Dumas
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+Project Gutenberg's La femme au collier de velours, by Alexandre Dumas
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La femme au collier de velours
+
+Author: Alexandre Dumas
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+Release Date: March 16, 2006 [EBook #18003]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AU COLLIER DE VELOURS ***
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+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+<h3>(1850)</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<b>Table des mati&egrave;res</b><br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_I"><b>CHAPITRE I. L'arsenal.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_II"><b>CHAPITRE II. La famille d'Hoffmann.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_III"><b>CHAPITRE III. Un amoureux et un fou.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IV"><b>CHAPITRE IV. Ma&icirc;tre Gottlieb Murr.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_V"><b>CHAPITRE V. Antonia.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VI"><b>CHAPITRE VI. Le serment.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VII"><b>CHAPITRE VII. Une barri&egrave;re de Paris en 1793.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>CHAPITRE VIII. Comment les mus&eacute;es et les biblioth&egrave;ques &eacute;taient ferm&eacute;s,
+mais comment la place de la R&eacute;volution &eacute;tait ouverte.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IX"><b>CHAPITRE IX. &laquo;Le jugement de P&acirc;ris&raquo;.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_X"><b>CHAPITRE X. Ars&egrave;ne.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XI"><b>CHAPITRE XI. La deuxi&egrave;me repr&eacute;sentation du &laquo;Jugement de Paris&raquo;.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XII"><b>CHAPITRE XII. L'estaminet.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIII"><b>CHAPITRE XIII. Le portrait.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XIV"><b>CHAPITRE XIV. Le tentateur.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XV"><b>CHAPITRE XV. Le num&eacute;ro 113.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XVI"><b>CHAPITRE XVI. Le m&eacute;daillon.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XVII"><b>CHAPITRE XVII. Un h&ocirc;tel de la rue Saint-Honor&eacute;.</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a><a href="#table">CHAPITRE I.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'arsenal.</a></h3>
+
+
+<p>Le 4 d&eacute;cembre 1846, mon b&acirc;timent &eacute;tant &agrave; l'ancre depuis la veille dans
+la baie de Tunis, je me r&eacute;veillai vers cinq heures du matin avec une de
+ces impressions de profonde m&eacute;lancolie qui font, pour tout un jour,
+l'&oelig;il humide et la poitrine gonfl&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette impression venait d'un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Je sautai en bas de mon cadre, je passai un pantalon &agrave; pieds, je montai
+sur le pont, et je regardai en face et autour de moi.</p>
+
+<p>J'esp&eacute;rais que le merveilleux passage qui se d&eacute;roulait sous mes yeux
+allait distraire mon esprit de cette pr&eacute;occupation, d'autant plus
+obstin&eacute;e qu'elle avait une cause moins r&eacute;elle.</p>
+
+<p>J'avais devant moi, &agrave; une port&eacute;e de fusil, la jet&eacute;e qui s'&eacute;tendait du
+fort de la Goulette au fort de l'Arsenal, laissant un &eacute;troit passage aux
+b&acirc;timents qui veulent p&eacute;n&eacute;trer du golfe dans le lac. Ce lac, aux eaux
+bleues comme l'azur du ciel qu'elles r&eacute;fl&eacute;chissaient, &eacute;tait tout agit&eacute;,
+dans certains endroits, par les battements d'ailes d'une troupe de
+cygnes, tandis que, sur des pieux plant&eacute;s de distance en distance pour
+indiquer des bas-fonds, se tenait immobile, pareil &agrave; ces oiseaux qu'on
+sculpte sur les s&eacute;pulcres, un cormoran qui, tout &agrave; coup, se laissait
+tomber &agrave; la surface de l'eau avec un poisson au travers du bec, avalait
+ce poisson, remontait sur son pieu, et reprenait sa taciturne immobilit&eacute;
+jusqu'&agrave; ce qu'un nouveau poisson, passant &agrave; sa port&eacute;e, sollicit&acirc;t son
+app&eacute;tit, et, l'emportant sur sa paresse, le fit dispara&icirc;tre de nouveau
+pour repara&icirc;tre encore.</p>
+
+<p>Et pendant ce temps, de cinq minutes en cinq minutes, l'air &eacute;tait ray&eacute;
+par une file de flamants dont les ailes de pourpre se d&eacute;tachaient sur le
+blanc mat de leur plumage, et, formant un dessin carr&eacute;, semblaient un
+jeu de cartes compos&eacute; d'as de carreau seulement, et volant sur une seule
+ligne.</p>
+
+<p>&Agrave; l'horizon &eacute;tait Tunis, c'est-&agrave;-dire un amas de maisons carr&eacute;es, sans
+fen&ecirc;tres, sans ouvertures, montant en amphith&eacute;&acirc;tre, blanches comme de la
+craie et se d&eacute;tachant sur le ciel avec une nettet&eacute; singuli&egrave;re. &Agrave; gauche
+s'&eacute;levaient, comme une immense muraille &agrave; cr&eacute;neaux, les montagnes de
+Plomb, dont le nom indique la teinte sombre; &agrave; leur pied rampaient le
+marabout et le village des Sidi-Fathallah; &agrave; droite on distinguait le
+tombeau de saint Louis et la place o&ugrave; fut Carthage, deux des plus grands
+souvenirs qu'il y ait dans l'histoire du monde. Derri&egrave;re nous se
+balan&ccedil;ait &agrave; l'ancre le <i>Mont&eacute;zuma</i>, magnifique fr&eacute;gate &agrave; vapeur de la
+force de quatre cent cinquante chevaux.</p>
+
+<p>Certes, il y avait bien l&agrave; de quoi distraire l'imagination la plus
+pr&eacute;occup&eacute;e. &Agrave; la vue de toutes ces richesses, on e&ucirc;t oubli&eacute; la veille,
+le jour et le lendemain. Mais mon esprit &eacute;tait, &agrave; dix ans de l&agrave;, fix&eacute;
+obstin&eacute;ment sur une seule pens&eacute;e qu'un r&ecirc;ve avait clou&eacute;e dans mon
+cerveau.</p>
+
+<p>Mon &oelig;il devint fixe. Tout ce splendide panorama s'effa&ccedil;a peu &agrave; peu dans
+la vacuit&eacute; de mon regard. Bient&ocirc;t je ne vis plus rien de ce qui
+existait. La r&eacute;alit&eacute; disparut; puis, au milieu de ce vide nuageux, comme
+sous la baguette d'une f&eacute;e, se dessina un salon aux lambris blancs, dans
+l'enfoncement duquel, assise devant un piano o&ugrave; ses doigts erraient
+n&eacute;gligemment, se tenait une femme inspir&eacute;e et pensive &agrave; la fois, une
+muse et une sainte. Je reconnus cette femme, et je murmurai comme si
+elle e&ucirc;t pu m'entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous salue, Marie, pleine de gr&acirc;ces, mon esprit est avec vous.</p>
+
+<p>Puis, n'essayant plus de r&eacute;sister &agrave; cet ange aux ailes blanches qui, me
+ramenant aux jours de ma jeunesse, et comme une vision charmante, me
+montrait cette chaste figure de jeune fille, de jeune femme et de m&egrave;re,
+je me laissai emporter au courant de ce fleuve qu'on appelle la m&eacute;moire,
+et qui remonte le pass&eacute; au lieu de descendre vers l'avenir.</p>
+
+<p>Alors je fus pris de ce sentiment si &eacute;go&iuml;ste, et par cons&eacute;quent si
+naturel &agrave; l'homme, qui le pousse &agrave; ne point garder sa pens&eacute;e &agrave; lui seul,
+&agrave; doubler l'&eacute;tendue de ses sensations en les communiquant, et &agrave; verser
+enfin dans une autre &acirc;me la liqueur douce ou am&egrave;re qui remplit son &acirc;me.</p>
+
+<p>Je pris une plume et j'&eacute;crivis:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; bord du <i>V&eacute;loce</i>, en vue de Carthage et de Tunis, le 4 d&eacute;cembre 1846.</p>
+
+<p>&laquo;Madame,</p>
+
+<p>&laquo;En ouvrant une lettre dat&eacute;e de Carthage et de Tunis, vous vous
+demanderez qui peut vous &eacute;crire d'un pareil endroit, et vous esp&eacute;rerez
+recevoir un autographe de R&eacute;gulus ou de Louis IX. H&eacute;las! madame, celui
+qui met de si loin son humble souvenir &agrave; vos pieds n'est ni un h&eacute;ros ni
+un saint, et s'il a jamais eu quelque ressemblance avec l'&eacute;v&ecirc;que
+d'Hippone, dont il y a trois jours il visitait le tombeau, ce n'est qu'&agrave;
+la premi&egrave;re partie de la vie de ce grand homme que cette ressemblance
+peut &ecirc;tre applicable. Il est vrai que, comme lui, il peut racheter cette
+premi&egrave;re partie de la vie par la seconde. Mais il est d&eacute;j&agrave; bien tard,
+pour faire p&eacute;nitence, et selon toute probabilit&eacute;, il mourra comme il a
+v&eacute;cu, n'osant pas m&ecirc;me laisser apr&egrave;s lui ses confessions, qui, &agrave; la
+rigueur, peuvent se laisser raconter, mais qui ne peuvent gu&egrave;re se lire.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez d&eacute;j&agrave; couru &agrave; la signature, n'est-ce pas, madame, et vous
+savez &agrave; qui vous avez affaire; de sorte que maintenant vous vous
+demandez comment, entre ce magnifique lac qui est le tombeau d'une ville
+et le pauvre monument qui est le s&eacute;pulcre d'un roi, l'auteur des
+<i>Mousquetaires</i> et de <i>Monte-Cristo</i> a song&eacute; &agrave; vous &eacute;crire, &agrave; vous
+justement, quand &agrave; Paris, &agrave; votre porte, il demeure quelquefois un an
+tout entier sans aller vous voir.</p>
+
+<p>&laquo;D'abord, madame, Paris est Paris, c'est-&agrave;-dire une esp&egrave;ce de tourbillon
+o&ugrave; l'on perd la m&eacute;moire de toutes choses, au milieu du bruit que fait le
+monde en courant et la terre en tournant. &Agrave; Paris, voyez-vous, je vais
+comme le monde et comme la terre; je cours et je retourne, sans compter
+que, lorsque je ne tourne ni ne cours, j'&eacute;cris. Mais alors, madame,
+c'est autre chose, et, quand j'&eacute;cris, je ne suis d&eacute;j&agrave; plus si s&eacute;par&eacute; de
+vous que vous le pensez, car vous &ecirc;tes une de ces rares personnes pour
+lesquelles j'&eacute;cris, et il est bien extraordinaire que je ne me dise pas
+lorsque j'ach&egrave;ve un chapitre dont je suis content ou un livre qui est
+bien venu: Marie Nodier, cet esprit rare et charmant, lira cela; et je
+suis fier, madame, car j'esp&egrave;re qu'apr&egrave;s que vous aurez lu ce que je
+viens d'&eacute;crire, je grandirai peut-&ecirc;tre encore de quelques lignes dans
+votre pens&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Tant il y a, madame, pour en revenir &agrave; ma pens&eacute;e, que cette nuit j'ai
+r&ecirc;v&eacute;, je n'ose pas dire &agrave; vous, mais de vous, oubliant la houle qui
+balan&ccedil;ait un gigantesque b&acirc;timent &agrave; vapeur que le gouvernement me pr&ecirc;te,
+et sur lequel je donne l'hospitalit&eacute; &agrave; un de vos amis et &agrave; un de vos
+admirateurs, &agrave; Boulanger et &agrave; mon fils, sans compter Giraud, Maquet,
+Chancel et Desbarolles, qui se rangent au nombre de vos connaissances;
+tant il y a, disais-je, que je me suis endormi sans songer &agrave; rien, et
+comme je suis presque dans le pays des Mille et Une Nuits, un g&eacute;nie m'a
+visit&eacute; et m'a fait entrer dans un r&ecirc;ve dont vous avez &eacute;t&eacute; la reine. Le
+lieu o&ugrave; il m'a conduit, ou plut&ocirc;t ramen&eacute;, madame, &eacute;tait bien mieux qu'un
+palais, &eacute;tait bien mieux qu'un royaume; c'&eacute;tait cette bonne et
+excellente maison de l'Arsenal au temps de sa joie et de son bonheur,
+quand notre bien-aim&eacute; Charles en faisait les honneurs avec toute la
+franchise de l'hospitalit&eacute; antique, et notre bien respect&eacute;e Marie avec
+toute la gr&acirc;ce de l'hospitalit&eacute; moderne.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! croyez bien, madame, qu'en &eacute;crivant ces lignes, je viens de laisser
+&eacute;chapper un bon gros soupir. Ce temps a &eacute;t&eacute; un heureux temps pour moi.
+Votre esprit charmant en donnait &agrave; tout le monde, et quelquefois, j'ose
+le dire, &agrave; moi plus qu'&agrave; tout autre. Vous voyez que c'est un sentiment
+&eacute;go&iuml;ste qui me rapproche de vous. J'empruntais quelque chose &agrave; votre
+adorable gaiet&eacute;, comme le caillou du po&egrave;te Saadi empruntait une part du
+parfum de la rose.</p>
+
+<p>&laquo;Vous rappelez-vous le costume d'archer de Paul? vous rappelez-vous les
+souliers jaunes de Francisque Michel? vous rappelez-vous mon fils en
+d&eacute;bardeur? vous rappelez-vous cet enfoncement o&ugrave; &eacute;tait le piano et o&ugrave;
+vous chantiez <i>Lazzara</i>, cette merveilleuse m&eacute;lodie, que vous m'avez
+promise et que, soit dit sans reproches, vous ne m'avez jamais donn&eacute;e?</p>
+
+<p>&laquo;Oh! puisque je fais appel &agrave; vos souvenirs, allons plus loin encore:
+vous rappelez-vous Fontaney et Alfred Johannot, ces deux figures voil&eacute;es
+qui restaient toujours tristes au milieu de nos rires, car il y a dans
+les hommes qui doivent mourir jeunes un vague pressentiment du tombeau?
+Vous rappelez-vous Taylor, assis dans un coin, immobile, muet et r&ecirc;vant
+dans quel voyage nouveau il pourra enrichir la France d'un tableau
+espagnol, d'un bas-relief grec ou d'un ob&eacute;lisque &eacute;gyptien? Vous
+rappelez-vous de Vigny, qui, &agrave; cette &eacute;poque, doutait peut-&ecirc;tre de sa
+transfiguration et daignait encore se m&ecirc;ler &agrave; la foule des hommes? Vous
+rappelez-vous Lamartine, debout devant la chemin&eacute;e, et laissant rouler
+jusqu'&agrave; vos pieds l'harmonie de ses beaux vers? Vous rappelez-vous Hugo
+le regardant et l'&eacute;coutant comme &Eacute;t&eacute;ocle devait regarder et &eacute;couter
+Polynice, seul parmi nous avec le sourire de l'&eacute;galit&eacute; sur les l&egrave;vres,
+tandis que madame Hugo, jouant avec ses beaux cheveux, se tenait &agrave; demi
+couch&eacute;e sur le canap&eacute;, comme fatigu&eacute;e de la part de gloire qu'elle
+porte?</p>
+
+<p>&laquo;Puis, au milieu de tout cela, votre m&egrave;re, si simple, si bonne, si
+douce; votre tante, madame de Tercy, si spirituelle et si bienveillante;
+Dauzats, si fantasque, si h&acirc;bleur, si verbeux; Barye, si isol&eacute; au milieu
+du bruit, que sa pens&eacute;e semble toujours envoy&eacute;e par son corps &agrave; la
+recherche d'une des sept merveilles du monde; Boulanger, aujourd'hui si
+m&eacute;lancolique, demain si joyeux, toujours si grand peintre, toujours si
+grand po&egrave;te, toujours si bon ami dans sa gaiet&eacute; comme dans sa tristesse;
+puis enfin cette petite fille se glissant entre les po&egrave;tes, les
+peintres, les musiciens, les grands hommes, les gens d'esprit et les
+savants, cette petite fille que je prenais dans le creux de ma main et
+que je vous offrais comme une statuette de Barre ou de Pradier? Oh! mon
+Dieu! qu'est devenu tout cela, madame?</p>
+
+<p>&laquo;Le seigneur a souffl&eacute; sur la clef de vo&ucirc;te, et l'&eacute;difice magique s'est
+&eacute;croul&eacute;, et ceux qui le peuplaient se sont enfuis, et tout est d&eacute;sert &agrave;
+cette m&ecirc;me place o&ugrave; tout &eacute;tait vivant, &eacute;panoui, florissant.</p>
+
+<p>&laquo;Fontaney et Alfred Johannot sont morts, Taylor a renonc&eacute; aux voyages,
+de Vigny s'est fait invisible, Lamartine est d&eacute;put&eacute;, Hugo pair de
+France, et Boulanger, mon fils et moi sommes &agrave; Carthage d'o&ugrave; je vous
+vois, madame, en poussant ce bon gros soupir dont je vous parlais tout &agrave;
+l'heure, et malgr&eacute; le vent qui emporte comme un nuage la fum&eacute;e mouvante
+de notre b&acirc;timent, ne rattrapera jamais ces chers souvenirs que le temps
+aux ailes sombres entra&icirc;ne silencieusement dans la brume gris&acirc;tre du
+pass&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; printemps, jeunesse de l'ann&eacute;e! &ocirc; jeunesse, printemps de la vie!</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! voil&agrave; le monde &eacute;vanoui qu'un r&ecirc;ve m'a rendu, cette nuit, aussi
+brillant, aussi visible, mais en m&ecirc;me temps, h&eacute;las! aussi impalpable que
+ces atomes qui dansent au milieu d'un rayon de soleil infiltr&eacute; dans une
+chambre sombre par l'ouverture d'un contrevent entreb&acirc;ill&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Et maintenant, madame, vous ne vous &eacute;tonnez plus de cette lettre,
+n'est-ce pas? Le pr&eacute;sent chavirerait sans cesse s'il n'&eacute;tait maintenu en
+&eacute;quilibre par le poids de l'esp&eacute;rance et le contrepoids des souvenirs,
+et malheureusement ou heureusement peut-&ecirc;tre, je suis de ceux chez
+lesquels les souvenirs l'emportent sur les esp&eacute;rances.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant parlons d'autre chose; car il est permis d'&ecirc;tre triste, mais
+&agrave; la condition qu'on n'embrunira pas les autres de sa tristesse. Que
+fait mon ami Boniface? Ah! j'ai, il y a huit ou dix jours, visit&eacute; une
+ville qui lui vaudra bien des pensums quand il trouvera son nom dans le
+livre de ce m&eacute;chant usurier qu'on nomme Salluste. Cette ville, c'est
+Constantine, la vieille Cirta, merveille b&acirc;tie en haut d'un rocher, sans
+doute par une race d'animaux fantastiques ayant des ailes d'aigle et des
+mains d'homme comme H&eacute;rodote et Levaillant, ces deux grands voyageurs,
+en ont vu.</p>
+
+<p>&laquo;Puis, nous avons pass&eacute; un peu &agrave; Utique et beaucoup &agrave; Bizerte. Giraud a
+fait dans cette derni&egrave;re ville le portrait d'un notaire turc, et
+Boulanger de son ma&icirc;tre clerc. Je vous les envoie, madame, afin que vous
+puissiez les comparer aux notaires et aux ma&icirc;tres clercs de Paris. Je
+doute que d'avantage reste &agrave; ces derniers.</p>
+
+<p>&laquo;Moi, j'y suis tomb&eacute; &agrave; l'eau en chassant les flamants et les cygnes,
+accident qui, dans la Seine, gel&eacute;e probablement &agrave; cette heure, aurait pu
+avoir des suites f&acirc;cheuses, mais qui, dans le lac de Caton, n'a eu
+d'autre inconv&eacute;nient que de me faire prendre un bain tout habill&eacute;, et
+cela au grand &eacute;tonnement d'Alexandre, de Giraud et du gouverneur de la
+ville, qui du haut d'une terrasse suivaient notre barque des yeux, et
+qui ne pouvaient comprendre un &eacute;v&eacute;nement qu'ils attribuaient &agrave; un acte
+de ma fantaisie et qui n'&eacute;tait que la perte de mon centre de gravit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je m'en suis tir&eacute; comme les cormorans dont je vous parlais tout &agrave;
+l'heure, madame; comme eux j'ai disparu, comme eux je suis revenu sur
+l'eau! seulement, je n'avais pas, comme eux, un poisson dans le bec.</p>
+
+<p>&laquo;Cinq minutes apr&egrave;s je n'y pensais plus, et j'&eacute;tais sec comme M. Val&eacute;ry,
+tant le soleil a mis de complaisance &agrave; me caresser.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! je voudrais, partout o&ugrave; vous &ecirc;tes, madame, conduire un rayon de ce
+beau soleil, ne f&ucirc;t-ce que pour faire &eacute;clore sur votre fen&ecirc;tre une
+touffe de myosotis.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, madame; pardonnez-moi cette longue lettre; je ne suis pas
+coutumier de la chose, et, comme l'enfant qui se d&eacute;fendait d'avoir fait
+le monde, je vous promets que je ne le ferai plus; mais aussi pourquoi
+le concierge du ciel a-t-il laiss&eacute; ouverte cette porte d'ivoire par
+laquelle sortent les songes dor&eacute;s?</p>
+
+<p>&laquo;Veuillez agr&eacute;er, madame, l'hommage de mes sentiments les plus
+respectueux. &laquo;ALEXANDRE DUMAS.</p>
+
+<p>&laquo;Je serre bien cordialement la main de Jules.&raquo;</p>
+
+<p>Maintenant, &agrave; quel propos cette lettre tout intime? C'est que, pour
+raconter &agrave; mes lecteurs l'histoire de la femme au collier de velours, il
+me fallait leur ouvrir les portes de l'Arsenal, c'est-&agrave;-dire de la
+demeure de Charles Nodier.</p>
+
+<p>Et maintenant que cette porte m'est ouverte par la main de sa fille, et
+que par cons&eacute;quent nous sommes s&ucirc;rs d'&ecirc;tre les bienvenus, &laquo;Qui m'aime me
+suive&raquo;.</p>
+
+<p>&Agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de Paris, faisant suite au quai des C&eacute;lestins, adoss&eacute; &agrave; la
+rue Morland, et dominant la rivi&egrave;re, s'&eacute;l&egrave;ve un grand b&acirc;timent sombre et
+triste d'aspect nomm&eacute; l'Arsenal.</p>
+
+<p>Une partie du terrain sur lequel s'&eacute;tend cette lourde b&acirc;tisse
+s'appelait, avant le creusement des foss&eacute;s de la ville, le
+Champ-au-Pl&acirc;tre. Paris, un jour qu'il se pr&eacute;parait &agrave; la guerre, acheta
+le champ et fit construire des granges pour y placer son artillerie.</p>
+
+<p>Vers 1533, Fran&ccedil;ois Ier s'aper&ccedil;ut qu'il manquait de canons et eut l'id&eacute;e
+d'en faire fondre. Il emprunta donc une de ces granges &agrave; sa bonne ville,
+avec promesse bien entendu de la rendre d&egrave;s que la fonte serait achev&eacute;e;
+puis, sous pr&eacute;texte d'acc&eacute;l&eacute;rer le travail, il en emprunta une seconde,
+puis une troisi&egrave;me, toujours avec la m&ecirc;me promesse; puis, en vertu du
+proverbe qui dit que ce qui est bon &agrave; prendre est bon &agrave; garder il garda
+sans fa&ccedil;on les trois granges emprunt&eacute;es.</p>
+
+<p>Vingt ans apr&egrave;s, le feu prit &agrave; une vingtaine de milliers de poudre qui
+s'y trouvaient enferm&eacute;s. L'explosion fut terrible; Paris trembla comme
+tremble Catane les jours o&ugrave; Encelade se remue. Des pierres furent
+lanc&eacute;es jusqu'au bout du faubourg Saint-Marceau; les roulements de ce
+terrible tonnerre all&egrave;rent &eacute;branler Melun. Les maisons du voisinage
+oscill&egrave;rent un instant, comme si elles &eacute;taient ivres, puis
+s'affaiss&egrave;rent sur elles-m&ecirc;mes. Les poissons p&eacute;rirent dans la rivi&egrave;re,
+tu&eacute;s par cette commotion inattendue; enfin, trente personnes, enlev&eacute;es
+par l'ouragan de flammes, retomb&egrave;rent en lambeaux: cent cinquante furent
+bless&eacute;es. D'o&ugrave; venait ce sinistre? Quelle &eacute;tait la cause de ce malheur?
+On l'ignora toujours: et, en vertu de cette ignorance, on l'attribua aux
+protestants.</p>
+
+<p>Charles IX fit reconstruire sur un plus vaste plan les b&acirc;timents
+d&eacute;truits. C'&eacute;tait un b&acirc;tisseur que Charles IX: il faisait sculpter le
+Louvre, tailler la fontaine des Innocents par Jean Goujon, qui y fut
+tu&eacute;, comme chacun sait, par une balle perdue. Il e&ucirc;t certainement mis
+fin &agrave; tout, le grand artiste et le grand po&egrave;te, si Dieu, qui avait
+certains comptes &agrave; lui demander &agrave; propos du 24 ao&ucirc;t 1572, ne l'e&ucirc;t
+rappel&eacute;.</p>
+
+<p>Ses successeurs reprirent les constructions o&ugrave; il les avait laiss&eacute;es, et
+les continu&egrave;rent. Henri III fit sculpter, en 1584, la porte qui fait
+face au quai des C&eacute;lestins: elle &eacute;tait accompagn&eacute;e de colonnes en forme
+de canons et sur la table de marbre qui la surmontait, on lisait ce
+distique de Nicolas Bourbon, que Santeuil demandait &agrave; acheter au prix de
+la potence:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Aetna hic Henrico vulcania tela minestrat.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tela giganteos debellatura furores.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Ce qui veut dire en fran&ccedil;ais:</p>
+
+<p>&laquo;L'Etna pr&eacute;pare ici les traits avec lesquels Henri doit foudroyer la
+fureur des g&eacute;ants.&raquo;</p>
+
+<p>Et, en effet, apr&egrave;s avoir foudroy&eacute; les g&eacute;ants de la Ligue, Henri planta
+ce beau jardin qu'on y voit sur les cartes du temps de Louis XIII,
+tandis que Sully y &eacute;tablissait son minist&egrave;re et faisait peindre et dorer
+les beaux salons qui font encore aujourd'hui la biblioth&egrave;que de
+l'Arsenal.</p>
+
+<p>En 1823, Charles Nodier fut appel&eacute; &agrave; la direction de cette biblioth&egrave;que,
+et quitta la rue de Choiseul, o&ugrave; il demeurait, pour s'&eacute;tablir dans son
+nouveau logement.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme adorable que Nodier; sans un vice, mais plein de
+d&eacute;fauts, de ces d&eacute;fauts charmants qui font l'originalit&eacute; de l'homme de
+g&eacute;nie, prodigue, insouciant, fl&acirc;neur, fl&acirc;neur comme Figaro &eacute;tait
+paresseux! avec d&eacute;lices.</p>
+
+<p>Nodier savait &agrave; peu pr&egrave;s tout ce qu'il &eacute;tait donn&eacute; &agrave; l'homme de savoir;
+d'ailleurs, Nodier avait le privil&egrave;ge de l'homme de g&eacute;nie; quand il ne
+savait pas il inventait, et ce qu'il inventait &eacute;tait bien autrement
+ing&eacute;nieux, bien autrement color&eacute;, bien autrement probable que la
+r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>D'ailleurs, plein de syst&egrave;mes, paradoxal, avec enthousiasme, mais pas le
+moins du monde propagandiste, c'&eacute;tait pour lui-m&ecirc;me que Nodier &eacute;tait
+paradoxal, c'&eacute;tait pour lui seul que Nodier se d&eacute;faisait des syst&egrave;mes;
+ses syst&egrave;mes adopt&eacute;s, ses paradoxes reconnus, il en e&ucirc;t chang&eacute;, et s'en
+f&ucirc;t imm&eacute;diatement fait d'autres.</p>
+
+<p>Nodier &eacute;tait l'homme de T&eacute;rence, &agrave; qui rien d'humain n'est &eacute;tranger. Il
+aimait pour le bonheur d'aimer: il aimait comme le soleil luit, comme
+l'eau murmure, comme la fleur parfume. Tout ce qui &eacute;tait bon, tout ce
+qui &eacute;tait beau, tout ce qui &eacute;tait grand lui &eacute;tait sympathique; dans le
+mauvais m&ecirc;me, il cherchait ce qu'il y avait de bon, comme, dans la
+plante v&eacute;n&eacute;neuse, le chimiste, du sein du poison m&ecirc;me, tire un rem&egrave;de
+salutaire.</p>
+
+<p>Combien de fois Nodier avait-il aim&eacute;? c'est ce qu'il lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+impossible de dire &agrave; lui-m&ecirc;me; d'ailleurs, le grand po&egrave;te qu'il &eacute;tait!
+il confondait toujours le r&ecirc;ve avec la r&eacute;alit&eacute;. Nodier avait caress&eacute;
+avec tant d'amour les fantaisies de son imagination, qu'il avait fini
+par croire &agrave; leur existence. Pour lui, <i>Th&eacute;r&egrave;se Aubert</i>, la <i>F&eacute;e aux
+miettes</i>, <i>In&egrave;s de las Sierras,</i> avaient exist&eacute;. C'&eacute;taient ses filles,
+comme Marie; c'&eacute;taient les s&oelig;urs de Marie; seulement, madame Nodier
+n'avait &eacute;t&eacute; pour rien dans leur cr&eacute;ation; comme Jupiter, Nodier avait
+tir&eacute; toutes ces Minerves-l&agrave; de son cerveau.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;taient pas seulement des cr&eacute;atures humaines, ce n'&eacute;taient pas
+seulement des filles d'&Egrave;ve et des fils d'Adam que Nodier animait, de son
+souffle cr&eacute;ateur. Nodier avait invent&eacute; un animal, il l'avait baptis&eacute;.
+Puis, il l'avait de sa propre autorit&eacute;, sans s'inqui&eacute;ter de ce que Dieu
+en dirait, dot&eacute; de la vie &eacute;ternelle.</p>
+
+<p>Cet animal c'&eacute;tait le taratantaleo.</p>
+
+<p>Vous ne connaissez pas le taratantaleo, n'est-ce pas? ni moi non plus;
+mais Nodier le connaissait, lui; Nodier le savait par c&oelig;ur. Il vous
+racontait les m&oelig;urs, les habitudes, les caprices du taratantaleo. Il
+vous e&ucirc;t racont&eacute; ses amours si, du moment o&ugrave; il s'&eacute;tait aper&ccedil;u que le
+taratantaleo portait en lui le principe de la vie &eacute;ternelle, il ne l'e&ucirc;t
+condamn&eacute; au c&eacute;libat, la reproduction &eacute;tant inutile l&agrave; o&ugrave; existe la
+r&eacute;surrection.</p>
+
+<p>Comment Nodier avait-il d&eacute;couvert le taratantaleo?</p>
+
+<p>Je vais vous le dire.</p>
+
+<p>&Agrave; dix-huit ans, Nodier s'occupait d'entomologie. La vie de Nodier s'est
+divis&eacute;e en six phases diff&eacute;rentes:</p>
+
+<p>D'abord, il fit de l'histoire naturelle: la <i>Bibliographie
+entomologique</i>;</p>
+
+<p>Puis de la linguistique: le <i>Dictionnaire des Onomatop&eacute;es</i>;</p>
+
+<p>Puis de la politique: la <i>Napol&eacute;one</i>;</p>
+
+<p>Puis de la philosophie religieuse: les <i>M&eacute;ditations du clo&icirc;tre</i>;</p>
+
+<p>Puis des po&eacute;sies: les <i>Essais d'un jeune barde</i>;</p>
+
+<p>Puis du roman: <i>Jean Sbogar</i>, <i>Smarra</i>, <i>Trilby</i>, le <i>Peintre de
+Salzbourg</i>, <i>Mademoiselle de Marsan</i>, <i>Ad&egrave;le</i>, le <i>Vampire</i>, le <i>Songe
+d'or</i>, les <i>Souvenirs de Jeunesse</i>, le <i>Roi de Boh&ecirc;me et ses sept
+ch&acirc;teaux</i>, les <i>Fantaisies du docteur N&eacute;ophobus</i>, et mille choses
+charmantes encore que vous connaissez, que je connais, et dont le nom ne
+se retrouve pas sous ma plume.</p>
+
+<p>Nodier en &eacute;tait donc &agrave; la premi&egrave;re phase de ses travaux; Nodier
+s'occupait d'entomologie, Nodier demeurait au sixi&egrave;me,&mdash;un &eacute;tage plus
+haut que B&eacute;ranger ne loge le po&egrave;te. Il faisait des exp&eacute;riences au
+microscope sur les infiniment petits, et, bien avant Raspail, il avait
+d&eacute;couvert tout un monde d'animalcules invisibles. Un jour, apr&egrave;s avoir
+soumis &agrave; l'examen l'eau, le vin, le vinaigre, le fromage, le pain, tous
+les objets enfin sur lesquels on fait habituellement des exp&eacute;riences, il
+prit un peu de sable mouill&eacute; dans la goutti&egrave;re, et le posa dans la cage
+de son microscope, puis il appliqua son &oelig;il sur la lentille.</p>
+
+<p>Alors il vit se mouvoir un animal &eacute;trange, ayant la forme d'un
+v&eacute;locip&egrave;de, arm&eacute; de deux roues qu'il agitait rapidement. Avait-il une
+rivi&egrave;re &agrave; traverser? ses roues lui servaient comme celles d'un bateau &agrave;
+vapeur; avait-il un terrain sec &agrave; franchir? ses roues lui servaient
+comme celles d'un cabriolet. Nodier le regarda, le d&eacute;tailla, le dessina,
+l'analysa si longtemps, qu'il se souvint tout &agrave; coup qu'il oubliait un
+rendez-vous, et qu'il se sauva, laissant l&agrave; son microscope, sa pinc&eacute;e de
+sable, et le taratantaleo dont elle &eacute;tait le monde.</p>
+
+<p>Quand Nodier rentra, il &eacute;tait tard; il &eacute;tait fatigu&eacute;, il se coucha, et
+dormit comme on dort &agrave; dix-huit ans. Ce fut donc le lendemain seulement,
+en ouvrant les yeux, qu'il pensa &agrave; la pinc&eacute;e de sable, au microscope et
+au taratantaleo.</p>
+
+<p>H&eacute;las! pendant la nuit le sable avait s&eacute;ch&eacute;, et le pauvre taratantaleo,
+qui sans doute avait besoin d'humidit&eacute; pour vivre, &eacute;tait mort, son petit
+cadavre &eacute;tait couch&eacute; sur le c&ocirc;t&eacute;, ses roues &eacute;taient immobiles. Le bateau
+&agrave; vapeur n'allait plus, le v&eacute;locip&egrave;de &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Mais, tout mort qu'il &eacute;tait, l'animal n'en &eacute;tait pas moins une curieuse
+vari&eacute;t&eacute; des &eacute;ph&eacute;m&egrave;res, et son cadavre m&eacute;ritait d'&ecirc;tre conserv&eacute; aussi
+bien que celui d'un mammouth ou d'un mastodonte; seulement, il fallait
+prendre, on le comprend, des pr&eacute;cautions bien autrement grandes pour
+manier un animal cent fois plus petit qu'un citron, qu'il n'en faut
+prendre pour changer de place un animal dix fois gros comme un &eacute;l&eacute;phant.</p>
+
+<p>Ce fut donc avec la barbe d'une plume que Nodier transporta sa pinc&eacute;e de
+sable de la cage de son microscope dans une petite bo&icirc;te de carton,
+destin&eacute;e &agrave; devenir le s&eacute;pulcre du taratantaleo.</p>
+
+<p>Il se promettait de faire voir ce cadavre au premier savant qui se
+hasarderait &agrave; monter ses six &eacute;tages.</p>
+
+<p>Il y a tant de choses auxquelles on pense &agrave; dix-huit ans, qu'il est bien
+permis d'oublier le cadavre d'un &eacute;ph&eacute;m&egrave;re. Nodier oublia pendant trois
+mois, dix mois, un an peut-&ecirc;tre, le cadavre du taratantaleo.</p>
+
+<p>Puis, un jour, la bo&icirc;te lui tomba sous la main. Il voulut voir quel
+changement un an avait produit sur son animal. Le temps &eacute;tait couvert,
+il tombait une grosse pluie d'orage. Pour mieux voir, il approcha le
+microscope de la fen&ecirc;tre, et vida dans la cage le contenu de la petite
+bo&icirc;te.</p>
+
+<p>Le cadavre &eacute;tait toujours immobile et couch&eacute; sur le sable; seulement le
+temps, qui a tant de prise sur les colosses, semblait avoir oubli&eacute;
+l'infiniment petit.</p>
+
+<p>Nodier regardait donc son &eacute;ph&eacute;m&egrave;re, quand tout &agrave; coup une goutte de
+pluie, chass&eacute;e par le vent, tombe dans la cage du microscope et humecte
+la pinc&eacute;e de sable.</p>
+
+<p>Alors, au contact de cette fra&icirc;cheur vivifiante, il semble &agrave; Nodier que
+son taratantaleo se ranime, qu'il remue une antenne, puis l'autre; qu'il
+fait tourner une de ses roues, qu'il fait tourner ses deux roues, qu'il
+reprend son centre de gravit&eacute;, que ses mouvements se r&eacute;gularisent, qu'il
+vit enfin.</p>
+
+<p>Le miracle de la r&eacute;surrection vient de s'accomplir, non pas au bout de
+trois jours, mais au bout d'un an.</p>
+
+<p>Dix fois Nodier renouvela la m&ecirc;me &eacute;preuve, dix fois le sable s&eacute;cha et le
+taratantaleo mourut, dix fois le sable fut humect&eacute; et dix fois le
+taratantaleo ressuscita.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas un &eacute;ph&eacute;m&egrave;re que Nodier avait d&eacute;couvert, c'&eacute;tait un
+immortel, selon toute probabilit&eacute;, son taratantaleo avait vu le D&eacute;luge
+et devait assister au Jugement dernier.</p>
+
+<p>Malheureusement, un jour que Nodier, pour la vingti&egrave;me fois peut-&ecirc;tre,
+s'appr&ecirc;tait &agrave; renouveler son exp&eacute;rience, un coup de vent emporta le
+sable s&eacute;ch&eacute;, et, avec le sable, le cadavre du ph&eacute;nom&eacute;nal taratantaleo.</p>
+
+<p>Nodier reprit bien des pinc&eacute;es de sable mouill&eacute; sur sa goutti&egrave;re et
+ailleurs, mais ce fut inutilement, jamais il ne retrouva l'&eacute;quivalent de
+ce qu'il avait perdu: le taratantaleo &eacute;tait le seul de son esp&egrave;ce, et,
+perdu pour tous les hommes, il ne vivait plus que dans les souvenirs de
+Nodier.</p>
+
+<p>Mais aussi l&agrave; vivait-il de mani&egrave;re &agrave; ne jamais s'en effacer.</p>
+
+<p>Nous avons parl&eacute; des d&eacute;fauts de Nodier; son d&eacute;faut dominant, aux yeux de
+madame Nodier du moins, c'&eacute;tait sa bibliomanie; ce d&eacute;faut, qui faisait
+le bonheur de Nodier, faisait le d&eacute;sespoir de sa femme.</p>
+
+<p>C'est que tout l'argent que Nodier gagnait passait en livres.</p>
+
+<p>Combien de fois Nodier, sorti pour aller chercher deux ou trois cents
+francs absolument n&eacute;cessaires &agrave; la maison, rentra-t-il avec un volume
+rare, avec un exemplaire unique!</p>
+
+<p>L'argent &eacute;tait rest&eacute; chez Techener ou Guillemot.</p>
+
+<p>Madame Nodier voulait gronder; mais Nodier tirait son volume de sa
+poche, il l'ouvrait, le fermait, le caressait, montrait &agrave; sa femme une
+faute d'impression qui faisait l'authenticit&eacute; du livre, et cela tout en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Songe donc, ma bonne amie, que je retrouverai trois cents francs,
+tandis qu'un pareil livre, hum! un pareil livre, hum! un pareil livre
+est introuvable; demande plut&ocirc;t &agrave; Pix&eacute;r&eacute;court.</p>
+
+<p>Pix&eacute;r&eacute;court, c'&eacute;tait la grande admiration de Nodier, qui a toujours
+ador&eacute; le m&eacute;lodrame. Nodier appelait Pix&eacute;r&eacute;court le Corneille des
+boulevards.</p>
+
+<p>Presque tous les matins, Pix&eacute;r&eacute;court venait rendre visite &agrave; Nodier.</p>
+
+<p>Le matin, chez Nodier, &eacute;tait consacr&eacute; aux visites des bibliophiles.
+C'&eacute;tait l&agrave; que se r&eacute;unissaient le marquis de Ganay, le marquis de
+Ch&acirc;teau-Giron, le marquis de Chalabre, le comte de Lab&eacute;doy&egrave;re, B&eacute;rard,
+l'homme des Elz&eacute;virs, qui, dans ses moments perdus, refit la Charte de
+1830; le bibliophile Jacob, le savant Weiss de Besan&ccedil;on, l'universel
+Peignot de Dijon; enfin les savants &eacute;trangers qui, aussit&ocirc;t leur arriv&eacute;e
+&agrave; Paris, se faisaient pr&eacute;senter ou se pr&eacute;sentaient seuls &agrave; ce c&eacute;nacle,
+dont la r&eacute;putation &eacute;tait europ&eacute;enne.</p>
+
+<p>L&agrave; on consultait Nodier, l'oracle de la r&eacute;union; l&agrave; on lui montrait des
+livres; l&agrave; on lui demandait des notes: c'&eacute;tait sa distraction favorite.
+Quant aux savants de l'Institut, ils ne venaient gu&egrave;re &agrave; ces r&eacute;unions;
+ils voyaient Nodier avec jalousie. Nodier associait l'esprit et la
+po&eacute;sie &agrave; l'&eacute;rudition, et c'&eacute;tait un tort que l'Acad&eacute;mie des sciences ne
+pardonne pas plus que l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>Puis Nodier raillait souvent, Nodier mordait quelquefois. Un jour il
+avait fait <i>le Roi de Boh&ecirc;me et ses sept ch&acirc;teaux</i>; cette fois-l&agrave;, il
+avait emport&eacute; la pi&egrave;ce. On crut Nodier &agrave; tout jamais brouill&eacute; avec
+l'Institut. Pas du tout; l'Acad&eacute;mie de Tombouctou fit entrer Nodier &agrave;
+l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>On se doit quelque chose entre s&oelig;urs.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s deux ou trois heures d'un travail toujours facile; apr&egrave;s avoir
+couvert dix ou douze pages de papier de six pouces de haut sur quatre de
+large, &agrave; peu pr&egrave;s d'une &eacute;criture lisible, r&eacute;guli&egrave;re, sans rature aucune,
+Nodier sortait.</p>
+
+<p>Une fois sorti, Nodier r&ocirc;dait &agrave; l'aventure, suivant n&eacute;anmoins presque
+toujours la ligne des quais, mais passant et repassant la rivi&egrave;re, selon
+la situation topographique des &eacute;talagistes; puis des &eacute;talagistes, il
+entrait dans les boutiques de libraires, et des boutiques de libraires
+dans les magasins de relieurs.</p>
+
+<p>C'est que Nodier se connaissait non seulement en livres, mais en
+couvertures. Les chefs-d'&oelig;uvre de Gaseon sous Louis XIII, de Desseuil
+sous Louis XIV, de Pasdeloup sous Louis XV et de Derome sous Louis XV et
+Louis XVI, lui &eacute;taient si familiers, que, les yeux ferm&eacute;s, au simple
+toucher, il les connaissait. C'&eacute;tait Nodier qui avait fait revivre la
+reliure, qui, sous la R&eacute;volution et l'Empire, cessa d'&ecirc;tre un art; c'est
+lui qui encouragea, qui dirigea les restaurateurs de cet art, le
+Thouvenin, les Bradel, les Niedr&eacute;e, les Bozonnet et les Legrand.
+Thouvenin, mourant de la poitrine, se levait de son lit d'agonie pour
+jeter un dernier coup d'&oelig;il aux reliures qu'il faisait pour Nodier.</p>
+
+<p>La course de Nodier aboutissait presque toujours chez Crozet ou
+Techener, ces deux beaux-fr&egrave;res r&eacute;unis par la rivalit&eacute;, et entre
+lesquels son placide g&eacute;nie venait s'interposer. L&agrave;, il y avait r&eacute;union
+de bibliophiles; l&agrave;, on faisait des &eacute;changes; puis, d&egrave;s que Nodier
+paraissait, c'&eacute;tait un cri; mais, d&egrave;s qu'il ouvrait la bouche, silence
+absolu. Alors Nodier narrait, Nodier paradoxait <i>de omni rescibili et
+quibusdam aliis.</i></p>
+
+<p>Le soir, apr&egrave;s le d&icirc;ner de famille, Nodier travaillait d'ordinaire dans
+la salle &agrave; manger, entre trois bougies pos&eacute;es en triangle, jamais plus,
+jamais moins; nous avons dit sur quel papier et de quelle &eacute;criture,
+toujours avec des plumes d'oie. Nodier avait horreur des plumes de fer,
+comme, en g&eacute;n&eacute;ral, de toutes les inventions nouvelles; le gaz le mettait
+en fureur, la vapeur l'exasp&eacute;rait; il voyait la fin du monde infaillible
+et prochaine dans la destruction des for&ecirc;ts et dans l'&eacute;puisement des
+mines de houille. C'est dans ces fureurs contre le progr&egrave;s de la
+civilisation que Nodier &eacute;tait resplendissant de verve et foudroyant
+d'entrain.</p>
+
+<p>Vers neuf heures et demie du soir, Nodier sortait; cette fois, ce
+n'&eacute;tait plus la ligne des quais qu'il suivait, c'&eacute;tait celle des
+boulevards; il entrait &agrave; la Porte-Saint-Martin, &agrave; l'Ambigu ou aux
+Funambules, aux Funambules de pr&eacute;f&eacute;rence. C'est Nodier qui a divinis&eacute;
+Debureau; pour Nodier, il n'y avait que trois acteurs au monde:
+Debureau, Potier et Talma; Potier et Talma &eacute;taient morts, mais Debureau
+restait et consolait Nodier de la perte des deux autres.</p>
+
+<p>Tous les dimanches, Nodier d&eacute;jeunait chez Pix&eacute;r&eacute;court. L&agrave;, il retrouvait
+ses visiteurs: le bibliophile Jacob, roi tant que Nodier n'&eacute;tait pas l&agrave;,
+vice-roi quand Nodier paraissait; le marquis de Ganay, le marquis de
+Chalabre.</p>
+
+<p>Le marquis de Ganay, esprit changeant, amateur capricieux, amoureux d'un
+livre comme un rou&eacute; du temps de la R&eacute;gence &eacute;tait amoureux d'une femme,
+pour l'avoir; puis, quand il l'avait, fid&egrave;le un mois, non pas fid&egrave;le,
+enthousiaste, le portant sur lui, et arr&ecirc;tant ses amis pour le leur
+montrer; le mettant sous son oreiller le soir, et se r&eacute;veillant la nuit,
+rallumant sa bougie pour le regarder, mais ne le lisant jamais; toujours
+jaloux des livres de Pix&eacute;r&eacute;court, que Pix&eacute;r&eacute;court refusait de lui vendre
+&agrave; quelque prix que ce f&ucirc;t; se vengeant de son refus en achetant, &agrave; la
+vente de madame de Castellane, un autographe que Pix&eacute;r&eacute;court
+ambitionnait depuis dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe! disait Pix&eacute;r&eacute;court furieux, je l'aurai.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? demandait le marquis de Ganay.</p>
+
+<p>&mdash;Votre autographe.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; votre mort, parbleu!</p>
+
+<p>Et Pix&eacute;r&eacute;court e&ucirc;t tenu sa parole si le marquis de Ganay n'e&ucirc;t jug&eacute; &agrave;
+propos de survivre &agrave; Pix&eacute;r&eacute;court.</p>
+
+<p>Quant au marquis de Chalabre, il n'ambitionnait qu'une chose: c'&eacute;tait
+une Bible que personne n'e&ucirc;t, mais aussi il l'ambitionnait ardemment. Il
+tourmenta tant Nodier pour que Nodier lui indiqu&acirc;t un exemplaire unique,
+que Nodier finit par faire mieux encore que ne d&eacute;sirait le marquis de
+Chalabre: il lui indiqua un exemplaire qui n'existait pas.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t le marquis de Chalabre se mit &agrave; la recherche de cet exemplaire.</p>
+
+<p>Jamais Christophe Colomb ne mit plus d'acharnement &agrave; d&eacute;couvrir
+l'Am&eacute;rique. Jamais Vasco de Gama ne mit plus de persistance &agrave; retrouver
+l'Inde que le marquis de Chalabre &agrave; poursuivre sa Bible. Mais l'Am&eacute;rique
+existait entre le 70<sup>e</sup> degr&eacute; de latitude nord et les 53<sup>e</sup> et 54<sup>e</sup> de
+latitude sud. Mais l'Inde gisait v&eacute;ritablement en de&ccedil;&agrave; et au-del&agrave; du
+Gange, tandis que la Bible du marquis de Chalabre n'&eacute;tait situ&eacute;e sous
+aucune latitude, ni ne gisait ni en de&ccedil;&agrave; ni au-del&agrave; de la Seine. Il en
+r&eacute;sulta que Vasco de Gama retrouva l'Inde, que Christophe Colomb
+d&eacute;couvrit l'Am&eacute;rique, mais que le marquis eut beau chercher, du nord au
+sud, de l'orient &agrave; l'occident, il ne trouva pas sa Bible.</p>
+
+<p>Plus la Bible &eacute;tait introuvable, plus le marquis de Chalabre mettait
+d'ardeur &agrave; la trouver.</p>
+
+<p>Il en avait offert cinq cents francs; il en avait offert mille francs;
+il en avait offert deux mille, quatre mille, dix mille francs. Tous les
+bibliographes &eacute;taient sens dessus dessous &agrave; l'endroit de cette
+malheureuse Bible. On &eacute;crivit en Allemagne et en Angleterre. N&eacute;ant. Sur
+une note du marquis de Chalabre, on ne se serait pas donn&eacute; tant de
+peine, et on e&ucirc;t simplement r&eacute;pondu: <i>Elle n'existe pas</i>. Mais, sur une
+note de Nodier, c'&eacute;tait autre chose. Si Nodier avait dit: &laquo;La Bible
+existe&raquo;, incontestablement la Bible existait. Le pape pouvait se
+tromper; mais Nodier &eacute;tait infaillible.</p>
+
+<p>Les recherches dur&egrave;rent trois ans. Tous les dimanches, le marquis de
+Chalabre, en d&eacute;jeunant avec Nodier chez Pix&eacute;r&eacute;court, lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cette Bible, mon cher Charles....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Introuvable!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Quoere et invenies</i>, r&eacute;pondait Nodier. Et, plein d'une nouvelle
+ardeur, le bibliomane se remettait &agrave; chercher, mais ne trouvait pas.</p>
+
+<p>Enfin on apporta au marquis de Chalabre une Bible.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas la Bible indiqu&eacute;e par Nodier, mais il n'y avait que la
+diff&eacute;rence d'un an dans la date; elle n'&eacute;tait pas imprim&eacute;e &agrave; Kehl mais
+elle &eacute;tait imprim&eacute;e &agrave; Strasbourg, il n'y avait que la distance d'une
+lieue; elle n'&eacute;tait pas unique, il est vrai, mais le second exemplaire,
+le seul qui exist&acirc;t, &eacute;tait dans le Liban, au fond d'un monast&egrave;re druse.
+Le marquis de Chalabre porta la Bible &agrave; Nodier et lui demanda son avis:</p>
+
+<p>&mdash;Dame! r&eacute;pondit Nodier, qui voyait le marquis pr&ecirc;t &agrave; devenir fou s'il
+n'avait pas une Bible, prenez celle-l&agrave;, mon cher ami, puisqu'il est
+impossible de trouver l'autre.</p>
+
+<p>Le marquis de Chalabre acheta la Bible moyennant la somme de deux mille
+francs, la fit relier d'une fa&ccedil;on splendide et la mit dans une cassette
+particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>Quand il mourut, le marquis de Chalabre laissa sa biblioth&egrave;que, &agrave;
+mademoiselle Mars, qui n'&eacute;tait rien moins que bibliomane, pria Merlin de
+classer les livres du d&eacute;funt et d'en faire la vente. Merlin, le plus
+honn&ecirc;te homme de la terre, entra un jour chez mademoiselle Mars avec
+trente ou quarante mille francs de billets de banque &agrave; la main.</p>
+
+<p>Il les avait trouv&eacute;s dans une esp&egrave;ce de portefeuille pratiqu&eacute; dans la
+magnifique reliure de cette Bible presque unique.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, demandai-je &agrave; Nodier, avez-vous fait cette plaisanterie au
+pauvre marquis de Chalabre, vous si peu mystificateur?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il se ruinait, mon ami, et que, pendant les trois ans qu'il a
+cherch&eacute; sa Bible, il n'a pas pens&eacute; &agrave; autre chose; au bout de ces trois
+ans il a d&eacute;pens&eacute; deux mille francs, pendant ces trois ans l&agrave; il en e&ucirc;t
+d&eacute;pens&eacute; cinquante mille.</p>
+
+<p>Maintenant que nous avons montr&eacute; notre bien-aim&eacute; Charles pendant la
+semaine et le dimanche matin, disons ce qu'il &eacute;tait le dimanche depuis
+six heures du soir jusqu'&agrave; minuit.</p>
+
+<p>Comment avais-je connu Nodier?</p>
+
+<p>Comme on connaissait Nodier. Il m'avait rendu un service. C'&eacute;tait en
+1827, je venais d'achever <i>Christine</i>; je ne connaissais personne dans
+les minist&egrave;res, personne au th&eacute;&acirc;tre; mon administration, au lieu de
+m'&ecirc;tre une aide pour arriver &agrave; la Com&eacute;die Fran&ccedil;aise, m'&eacute;tait un
+emp&ecirc;chement. J'avais &eacute;crit, depuis deux ou trois jours, ce dernier vers,
+qui a &eacute;t&eacute; si fort siffl&eacute; et si fort applaudi:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien... j'en ai piti&eacute;, mon p&egrave;re: qu'on l'ach&egrave;ve!&raquo;</p>
+
+<p>En dessous de ce vers, j'avais &eacute;crit le mot FIN: il ne me restait plus
+rien &agrave; faire que de lire ma pi&egrave;ce &agrave; messieurs les com&eacute;diens du roi et &agrave;
+&ecirc;tre re&ccedil;u ou refus&eacute; par eux.</p>
+
+<p>Malheureusement, &agrave; cette &eacute;poque, le gouvernement de la Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise
+&eacute;tait, comme le gouvernement de Venise, r&eacute;publicain, mais
+aristocratique, et n'arrivait pas qui voulait pr&egrave;s des s&eacute;r&eacute;nissimes
+seigneurs du Comit&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait bien un examinateur charg&eacute; de lire les ouvrages des jeunes
+gens qui n'avaient encore rien fait, et qui, par cons&eacute;quent, n'avaient
+droit &agrave; une lecture qu'apr&egrave;s examen; mais il existait dans les
+traditions dramatiques de si lugubres histoires de manuscrits attendant
+leur tour de lecture pendant un ou deux ans, et m&ecirc;me trois ans, que moi,
+familier du Dante et de Milton, je n'osais point affronter ces limbes,
+tremblant que ma pauvre <i>Christine</i> n'all&acirc;t augmenter tout simplement le
+nombre de:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Questi sciaurati che mai non fur vivi.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>J'avais entendu parler de Nodier comme protecteur-n&eacute; de tout po&egrave;te &agrave;
+na&icirc;tre. Je lui demandai un mot d'introduction pr&egrave;s du baron Taylor. Il
+me l'envoya. Huit jours apr&egrave;s j'avais lecture au Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais, et
+j'&eacute;tais &agrave; peu pr&egrave;s re&ccedil;u.</p>
+
+<p>Je dis &agrave; peu pr&egrave;s, parce qu'il y avait dans <i>Christine</i>, relativement au
+temps o&ugrave; nous vivions, c'est-&agrave;-dire &agrave; l'an de gr&acirc;ce 1827, de telles
+&eacute;normit&eacute;s litt&eacute;raires, que messieurs les com&eacute;diens ordinaires du roi
+n'os&egrave;rent me recevoir d'embl&eacute;e, et subordonn&egrave;rent leur opinion &agrave; celle
+de M. Picard, auteur de <i>la Petite Ville</i>.</p>
+
+<p>M. Picard &eacute;tait un des oracles du temps.</p>
+
+<p>Firmin me conduisit chez M. Picard. M. Picard me re&ccedil;ut dans une
+biblioth&egrave;que garnie de toutes les &eacute;ditions de ses &oelig;uvres et orn&eacute;e de
+son buste. Il prit mon manuscrit, me donna rendez-vous &agrave; huit jours, et
+nous cong&eacute;dia.</p>
+
+<p>Au bout de huit jours, heure pour heure, je me pr&eacute;sentai &agrave; la porte de
+M. Picard. M. Picard m'attendait &eacute;videmment; il me re&ccedil;ut avec le sourire
+de Rigobert dans <i>Maison &agrave; vendre</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, me dit-il en me tendant mon manuscrit proprement roul&eacute;,
+avez-vous quelque moyen d'existence? Le d&eacute;but n'&eacute;tait pas encourageant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, r&eacute;pondis-je; j'ai une petite place chez monsieur le duc
+d'Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon enfant, fit-il en me mettant affectueusement mon rouleau
+entre les deux mains et en me prenant les mains du m&ecirc;me coup, allez &agrave;
+votre bureau.</p>
+
+<p>Et, enchant&eacute; d'avoir fait un mot, il se frotta les mains en m'indiquant
+du geste que l'audience &eacute;tait termin&eacute;e.</p>
+
+<p>Je n'en devais pas moins un remerciement &agrave; Nodier. Je me pr&eacute;sentai &agrave;
+l'Arsenal. Nodier me re&ccedil;ut, comme il recevait, avec un sourire aussi....
+Mais il y a sourire et sourire, comme dit Moli&egrave;re.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre oublierai-je un jour le sourire de Picard, mais je n'oublierai
+jamais celui de Nodier.</p>
+
+<p>Je voulus prouver &agrave; Nodier que je n'&eacute;tais pas tout &agrave; fait aussi indigne
+de sa protection qu'il e&ucirc;t pu le croire d'apr&egrave;s la r&eacute;ponse que Picard
+m'avait faite. Je lui laissai mon manuscrit. Le lendemain, je re&ccedil;us une
+lettre charmante, qui me rendait tout mon courage, et qui m'invitait aux
+soir&eacute;es de l'Arsenal.</p>
+
+<p>Ces soir&eacute;es de l'Arsenal, c'&eacute;tait quelque chose de charmant, quelque
+chose qu'aucune plume ne rendra jamais.</p>
+
+<p>Elles avaient lieu le dimanche, et commen&ccedil;aient en r&eacute;alit&eacute; &agrave; six heures.</p>
+
+<p>&Agrave; six heures, la table &eacute;tait mise. Il y avait des d&icirc;neurs de la
+fondation: Cailleux, Taylor, Francis Wey, que Nodier aimait comme un
+fils; puis, par hasard, un ou deux invit&eacute;s; puis qui voulait.</p>
+
+<p>Une fois admis &agrave; cette charmante intimit&eacute; de la maison, on allait d&icirc;ner
+chez Nodier &agrave; son plaisir. Il y avait toujours deux ou trois couverts
+attendant les convives de hasard. Si ces trois couverts &eacute;taient
+insuffisants, on en ajoutait un quatri&egrave;me, un cinqui&egrave;me, un sixi&egrave;me.
+S'il fallait allonger la table, on l'allongeait. Mais malheur &agrave; celui
+qui arrivait le treizi&egrave;me! Celui-l&agrave; d&icirc;nait impitoyablement &agrave; une petite
+table, &agrave; moins qu'un quatorzi&egrave;me ne v&icirc;nt le relever de sa p&eacute;nitence.</p>
+
+<p>Nodier avait ses manies: il pr&eacute;f&eacute;rait le pain bis au pain blanc, l'&eacute;tain
+&agrave; l'argenterie, la chandelle &agrave; la bougie.</p>
+
+<p>Personne n'y faisait attention que madame Nodier, qui le servait &agrave; sa
+guise.</p>
+
+<p>Au bout d'une ann&eacute;e ou deux, j'&eacute;tais un de ces intimes dont je parlais
+tout &agrave; l'heure. Je pouvais arriver sans pr&eacute;venir, &agrave; l'heure du d&icirc;ner; on
+me recevait avec des cris qui ne me laissaient pas de doute sur ma
+bienvenue, et l'on me mettait &agrave; table, ou plut&ocirc;t je me mettais &agrave; table
+entre madame Nodier et Marie.</p>
+
+<p>Au bout d'un certain temps, ce qui n'&eacute;tait qu'un point de fait devint un
+point de droit. Arrivais-je trop tard, &eacute;tait-on &agrave; table, ma place
+&eacute;tait-elle prise: on faisait un signe d'excuse au convive usurpateur, ma
+place m'&eacute;tait rendue, et, ma foi! se mettait o&ugrave; il pouvait celui que
+j'avais d&eacute;plac&eacute;.</p>
+
+<p>Nodier alors pr&eacute;tendait que j'&eacute;tais une bonne fortune pour lui, en ce
+que je le dispensais de causer. Mais, si j'&eacute;tais une bonne fortune pour
+lui, j'&eacute;tais une mauvaise fortune pour les autres. Nodier &eacute;tait le plus
+charmant causeur qu'il y e&ucirc;t au monde. On avait beau faire &agrave; ma
+conversation tout ce qu'on fait &agrave; un feu pour qu'il flambe, l'&eacute;veiller,
+l'attiser, y jeter cette limaille qui fait jaillir les &eacute;tincelles de
+l'esprit comme celles de la forge; c'&eacute;tait de la verve, c'&eacute;tait de
+l'entrain, c'&eacute;tait de la jeunesse; mais ce n'&eacute;tait point cette bonhomie,
+ce charme inexprimable, cette gr&acirc;ce infinie, o&ugrave;, comme dans un filet
+tendu, l'oiseleur prend tout, grands et petits oiseaux. Ce n'&eacute;tait pas
+Nodier.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un pis-aller dont on se contentait, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>Mais parfois je boudais, parfois je ne voulais pas parler, et, &agrave; mon
+refus de parler, il fallait bien, comme il &eacute;tait chez lui, que Nodier
+parl&acirc;t; alors tout le monde &eacute;coutait, petits enfants et grandes
+personnes. C'&eacute;tait &agrave; la fois Walter Scott et Perrault, c'&eacute;tait le savant
+aux prises avec le po&egrave;te, c'&eacute;tait la m&eacute;moire en lutte avec
+l'imagination. Non seulement alors Nodier &eacute;tait amusant &agrave; entendre, mais
+encore Nodier &eacute;tait charmant &agrave; voir. Son long corps efflanqu&eacute;, ses longs
+bras maigres, ses longues mains p&acirc;les, son long visage plein d'une
+m&eacute;lancolique bont&eacute;, tout cela s'harmonisait avec sa parole un peu
+tra&icirc;nante, que modulait sur certains tons ramen&eacute;s p&eacute;riodiquement un
+accent franc-comtois que Nodier n'a jamais enti&egrave;rement perdu. Oh! alors
+le r&eacute;cit &eacute;tait chose in&eacute;puisable, toujours nouvelle, jamais r&eacute;p&eacute;t&eacute;e. Le
+temps, l'espace, l'histoire, la nature, &eacute;taient pour Nodier cette bourse
+de Fortunatus d'o&ugrave; Pierre Schlemihl tirait ses mains toujours pleines.
+Il avait connu tout le monde. Danton, Charlotte Corday, Gustave III,
+Cagliostro, Pie VI, Catherine II, le grand Fr&eacute;d&eacute;ric, que sais-je? Comme
+le comte de Saint-Germain et le taratantaleo, il avait assist&eacute; &agrave; la
+cr&eacute;ation du monde et travers&eacute; les si&egrave;cles en se transformant. Il avait
+m&ecirc;me, sur cette transformation, une th&eacute;orie des plus ing&eacute;nieuses, selon
+Nodier, les r&ecirc;ves n'&eacute;taient qu'un souvenir des jours &eacute;coul&eacute;s dans une
+autre plan&egrave;te, une r&eacute;miniscence de ce qui avait &eacute;t&eacute; jadis. Selon Nodier,
+les songes les plus fantastiques correspondaient &agrave; des faits accomplis
+autrefois dans Saturne, dans V&eacute;nus ou dans Mercure: les images les plus
+&eacute;tranges n'&eacute;taient que l'ombre des formes qui avaient imprim&eacute; leurs
+souvenirs dans notre &acirc;me immortelle. En visitant pour la premi&egrave;re fois
+le Mus&eacute;e fossile du Jardin des Plantes, il s'est &eacute;cri&eacute;, retrouvant des
+animaux qu'il avait vus dans le d&eacute;luge de Deucalion et de Pyrrha, et
+parfois il lui &eacute;chappait d'avouer que, voyant la tendance des Templiers
+&agrave; la possession universelle, il avait donn&eacute; &agrave; Jacques de Molay le
+conseil de ma&icirc;triser son ambition. Ce n'&eacute;tait pas sa faute si
+J&eacute;sus-Christ avait &eacute;t&eacute; crucifi&eacute;; seul parmi ses auditeurs, il l'avait
+pr&eacute;venu des mauvaises intentions de Pilate &agrave; son &eacute;gard. C'&eacute;tait surtout
+le Juif errant que Nodier avait eu l'occasion de rencontrer: la premi&egrave;re
+fois &agrave; Rome du temps de Gr&eacute;goire VII; la seconde fois &agrave; Paris, la veille
+de la Saint-Barth&eacute;lemy, et la derni&egrave;re fois &agrave; Vienne en Dauphin&eacute;, et sur
+lequel il avait des documents les plus pr&eacute;cieux. Et &agrave; ce propos il
+relevait une erreur dans laquelle &eacute;taient tomb&eacute;s les savants et les
+po&egrave;tes, et particuli&egrave;rement Edgar Quinet: ce n'&eacute;tait pas Ahasv&eacute;rus, qui
+est un nom moiti&eacute; grec moiti&eacute; latin, que s'appelait l'homme aux cinq
+sous, c'&eacute;tait Isaac Laquedem: de cela il pouvait en r&eacute;pondre, il tenait
+le renseignement de sa propre bouche. Puis de la politique, de la
+philosophie, de la tradition, il passait &agrave; l'histoire naturelle. Oh!
+comme dans cette sc&egrave;ne Nodier distan&ccedil;ait H&eacute;rodote, Pline, Marco Polo,
+Buffon et Lac&eacute;p&egrave;de! Il avait connu des araign&eacute;es pr&egrave;s desquelles
+l'araign&eacute;e de P&eacute;lisson n'&eacute;tait qu'une dr&ocirc;lesse; il avait fr&eacute;quent&eacute; des
+crapauds pr&egrave;s desquels Mathusalem n'&eacute;tait qu'un enfant; enfin il avait
+&eacute;t&eacute; en relation avec des ca&iuml;mans pr&egrave;s desquels la tarasque n'&eacute;tait qu'un
+l&eacute;zard.</p>
+
+<p>Aussi il tombait &agrave; Nodier de ces hasards comme il n'en tombe qu'aux
+hommes de g&eacute;nie. Un jour qu'il cherchait des l&eacute;pidopt&egrave;res, c'&eacute;tait
+pendant son s&eacute;jour en Styrie, pays des roches granitiques et des arbres
+s&eacute;culaires, il monta contre un arbre afin d'atteindre une cavit&eacute; qu'il
+apercevait, fourra sa main dans cette cavit&eacute;, comme il avait l'habitude
+de le faire, et cela assez imprudemment, car un jour il retira d'une
+cavit&eacute; pareille son bras enrichi d'un serpent qui s'&eacute;tait enroul&eacute; &agrave;
+l'entour; un jour donc qu'ayant trouv&eacute; une cavit&eacute; il fourrait sa main
+dans cette cavit&eacute;, il sentit quelque chose de flasque, et de gluant qui
+c&eacute;dait &agrave; la pression de ses doigts. Il ramena vivement sa main &agrave; lui, et
+regarda: deux yeux brillaient d'un feu terne au fond de cette cavit&eacute;.
+Nodier croyait au diable; aussi, en voyant ces deux yeux qui ne
+ressemblaient pas mal aux yeux de braise de Charon, comme dit Dante,
+Nodier commen&ccedil;a par s'enfuir, puis il r&eacute;fl&eacute;chit, se ravisa, prit une
+hachette, et, mesurant la profondeur du trou, il commen&ccedil;a de faire une
+ouverture &agrave; l'endroit o&ugrave; il pr&eacute;sumait que devait se trouver cet objet
+inconnu. Au cinqui&egrave;me ou sixi&egrave;me coup de hache qu'il frappa, le sang
+coula de l'arbre, ni plus ni moins que, sous l'&eacute;p&eacute;e de Tancr&egrave;de, le sang
+coula de la for&ecirc;t enchant&eacute;e du Tasse. Mais ce ne fut pas une belle
+guerri&egrave;re qui lui apparut, ce fut un &eacute;norme crapaud encastr&eacute; dans
+l'arbre o&ugrave;, sans doute, il avait &eacute;t&eacute; emport&eacute; par le vent quand il &eacute;tait
+de la taille d'une abeille. Depuis combien de temps &eacute;tait-il l&agrave;? Depuis
+deux cents ans, trois cents ans, cinq cents ans peut-&ecirc;tre. Il avait cinq
+pouces de long sur trois de large.</p>
+
+<p>Une autre fois, c'&eacute;tait en Normandie, du temps o&ugrave; il faisait avec Taylor
+le voyage pittoresque de la France: il entra dans une &eacute;glise &agrave; la vo&ucirc;te
+de cette &eacute;glise &eacute;taient suspendus une gigantesque araign&eacute;e et un &eacute;norme
+crapaud. Il s'adressa &agrave; un paysan pour demander des renseignements sur
+ce singulier couple.</p>
+
+<p>Et voici ce que le vieux paysan lui raconta, apr&egrave;s l'avoir men&eacute; pr&egrave;s
+d'une des dalles de l'&eacute;glise sur laquelle &eacute;tait sculpt&eacute; un chevalier
+couch&eacute; dans son armure.</p>
+
+<p>Ce chevalier &eacute;tait un ancien baron, lequel avait laiss&eacute; dans le pays de
+si m&eacute;chants souvenirs, que les plus hardis se d&eacute;tournaient afin de ne
+pas mettre le pied sur sa tombe, et cela, non point par respect, mais
+par terreur. Au-dessus de cette tombe, &agrave; la suite d'un v&oelig;u fait par ce
+chevalier &agrave; son lit de mort, une lampe devait br&ucirc;ler nuit et jour, une
+pieuse fondation ayant &eacute;t&eacute; faite par le mort qui subvenait &agrave; cette
+d&eacute;pense et bien au-del&agrave;.</p>
+
+<p>Un beau jour, ou plut&ocirc;t une belle nuit, pendant laquelle, par hasard, le
+cur&eacute; ne dormait pas, il vit de la fen&ecirc;tre de sa chambre, qui donnait sur
+celle de l'&eacute;glise, la lampe p&acirc;lir et s'&eacute;teindre. Il attribua la chose &agrave;
+un accident et n'y fit pas cette nuit une grande attention.</p>
+
+<p>Mais, la nuit suivante, s'&eacute;tant r&eacute;veill&eacute; vers les deux heures du matin,
+l'id&eacute;e lui vint de s'assurer si la lampe br&ucirc;lait. Il descendit de son
+lit, s'approcha de la fen&ecirc;tre, et constata <i>de visu</i> que l'&eacute;glise &eacute;tait
+plong&eacute;e dans la plus profonde obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Cet &eacute;v&eacute;nement, reproduit deux fois en quarante-huit heures, prenait une
+certaine gravit&eacute;. Le lendemain, au point du jour, le cur&eacute; fit venir le
+bedeau, et l'accusa tout simplement d'avoir mis l'huile dans sa salade
+au lieu de l'avoir mise dans la lampe. Le bedeau jura ses grands dieux
+qu'il n'en &eacute;tait rien; que tous les soirs, depuis quinze ans qu'il avait
+l'honneur d'&ecirc;tre bedeau, il remplissait consciencieusement la lampe, et
+qu'il fallait que ce f&ucirc;t un tour de ce m&eacute;chant chevalier qui, apr&egrave;s
+avoir tourment&eacute; les vivants pendant sa vie, recommen&ccedil;ait &agrave; les
+tourmenter trois cents ans apr&egrave;s sa mort.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; d&eacute;clara qu'il se fiait parfaitement &agrave; la parole du bedeau, mais
+qu'il n'en d&eacute;sirait pas moins assister le soir au remplissage de la
+lampe; en cons&eacute;quence, &agrave; la nuit tombante, en pr&eacute;sence du cur&eacute;, l'huile
+fut introduite dans le r&eacute;cipient, et la lampe allum&eacute;e; la lampe allum&eacute;e,
+le cur&eacute; ferma lui-m&ecirc;me la porte de l'&eacute;glise, mit la clef dans sa poche,
+et se retira chez lui.</p>
+
+<p>Puis il prit un br&eacute;viaire, s'accommoda pr&egrave;s de sa fen&ecirc;tre dans un grand
+fauteuil, et, les yeux alternativement fix&eacute;s sur le livre et sur
+l'&eacute;glise, il attendit.</p>
+
+<p>Vers minuit, il vit la lumi&egrave;re qui illuminait les vitraux diminuer,
+p&acirc;lir et s'&eacute;teindre.</p>
+
+<p>Cette fois, il y avait une cause &eacute;trang&egrave;re, myst&eacute;rieuse, inexplicable, &agrave;
+laquelle le pauvre bedeau ne pouvait avoir aucune part.</p>
+
+<p>Un instant, le cur&eacute; pensa que des voleurs s'introduisaient dans l'&eacute;glise
+et volaient l'huile. Mais en supposant le m&eacute;fait commis par des voleurs,
+c'&eacute;taient des gaillards bien honn&ecirc;tes de se borner &agrave; voler l'huile,
+quand ils &eacute;pargnaient les vases sacr&eacute;s.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;taient donc pas des voleurs; c'&eacute;tait donc une autre cause
+qu'aucune de celles qu'on pouvait imaginer, une cause surnaturelle
+peut-&ecirc;tre. Le cur&eacute; r&eacute;solut de reconna&icirc;tre cette cause, quelle qu'elle
+f&ucirc;t.</p>
+
+<p>Le lendemain soir, il versa lui-m&ecirc;me l'huile pour bien se convaincre
+qu'il n'&eacute;tait pas dupe d'un tour de passe-passe; puis, au lieu de sortir
+comme il l'avait fait la veille, il se cacha dans un confessionnal.</p>
+
+<p>Les heures s'&eacute;coul&egrave;rent, la lampe &eacute;clairait d'une lueur calme et &eacute;gale:
+minuit sonna....</p>
+
+<p>Le cur&eacute; crut entendre un l&eacute;ger bruit, pareil &agrave; celui d'une pierre qui se
+d&eacute;place, puis il vit l'ombre d'un animal avec des pattes gigantesques,
+laquelle ombre monta contre un pilier, courut le long de la corniche,
+apparut un instant &agrave; la vo&ucirc;te, descendit le long de la corde, et fit une
+station sur la lampe, qui commen&ccedil;a de p&acirc;lir, vacilla et s'&eacute;teignit.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; se trouva dans l'obscurit&eacute; la plus compl&egrave;te. Il comprit que
+c'&eacute;tait une exp&eacute;rience &agrave; renouveler, en se rapprochant du lieu o&ugrave; se
+passait la sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>Rien de plus facile: au lieu de se mettre dans le confessionnal qui
+&eacute;tait dans le c&ocirc;t&eacute; de l'&eacute;glise oppos&eacute; &agrave; la lampe, il n'avait qu'&agrave; se
+cacher dans le confessionnal qui &eacute;tait plac&eacute; &agrave; quelques pas d'elle
+seulement.</p>
+
+<p>Tout fut donc fait le lendemain comme la veille; seulement le cur&eacute;
+changea de confessionnal et se munit d'une lanterne sourde.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; minuit, m&ecirc;me calme, m&ecirc;me silence, m&ecirc;me honn&ecirc;tet&eacute; de la lampe &agrave;
+remplir ses fonctions. Mais aussi, au dernier coup de minuit, m&ecirc;me
+craquement que la veille. Seulement, comme le craquement se produisait &agrave;
+quatre pas du confessionnal, les yeux du cur&eacute; purent imm&eacute;diatement se
+fixer sur l'emplacement d'o&ugrave; venait le bruit. C'&eacute;tait la tombe du
+chevalier qui craquait.</p>
+
+<p>Puis la dalle sculpt&eacute;e qui recouvrait le s&eacute;pulcre se souleva lentement,
+et, par l'entreb&acirc;illement du tombeau, le cur&eacute; vit sortir une araign&eacute;e de
+la taille d'un barbet, avec un poil long de six pouces, des pattes
+longues d'une aune, laquelle se mit incontinent, sans h&eacute;sitation, sans
+chercher un chemin qu'on voyait lui &ecirc;tre familier, &agrave; gravir le pilier, &agrave;
+courir sur sa corniche, &agrave; descendre le long de la corde, et, arriv&eacute;e l&agrave;,
+&agrave; boire l'huile de la lampe, qui s'&eacute;teignit.</p>
+
+<p>Mais alors le cur&eacute; eut recours &agrave; sa lanterne sourde, dont il dirigea les
+rayons vers la tombe du chevalier.</p>
+
+<p>Alors il s'aper&ccedil;ut que l'objet qui la tenait entrouverte &eacute;tait un
+crapaud gros comme une tortue de mer, lequel, en s'enflant, soulevait la
+pierre et donnait passage &agrave; l'araign&eacute;e, qui allait incontinent pomper
+l'huile, qu'elle revenait partager avec son compagnon.</p>
+
+<p>Tous deux vivaient ainsi depuis des si&egrave;cles dans cette tombe, o&ugrave; ils
+habiteraient probablement encore aujourd'hui si un accident n'e&ucirc;t r&eacute;v&eacute;l&eacute;
+au cur&eacute; la pr&eacute;sence d'un voleur quelconque dans son &eacute;glise.</p>
+
+<p>Le lendemain, le cur&eacute; avait requis main-forte, on avait soulev&eacute; la
+pierre du tombeau, et l'on avait mis &agrave; mort l'insecte et le reptile,
+dont les cadavres &eacute;taient suspendus au plafond et faisaient foi de cet
+&eacute;trange &eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>D'ailleurs, le paysan qui racontait la chose &agrave; Nodier &eacute;tait un de ceux
+qui avaient &eacute;t&eacute; appel&eacute;s par le cur&eacute; pour combattre ces deux commensaux
+de la tombe du chevalier, et comme lui s'&eacute;tait acharn&eacute; particuli&egrave;rement
+au crapaud, une goutte de sang de l'immonde animal, qui avait jailli sur
+sa paupi&egrave;re, avait failli le rendre aveugle comme Tobie.</p>
+
+<p>Il en &eacute;tait quitte pour &ecirc;tre borgne.</p>
+
+<p>Pour Nodier, les histoires de crapauds ne se bornaient pas l&agrave;; il y
+avait quelque chose de myst&eacute;rieux dans la long&eacute;vit&eacute; de cet animal qui
+plaisait &agrave; l'imagination de Nodier. Aussi toutes les histoires de
+crapauds centenaires ou mill&eacute;naires, les savait-il; tous les crapauds
+d&eacute;couverts dans des pierres, ou dans des troncs d'arbres, depuis le
+crapaud trouv&eacute; en 1756 par le sculpteur Le Prince, &agrave; Eretteville, au
+milieu d'une pierre dure o&ugrave; il &eacute;tait encastr&eacute;, jusqu'au crapaud enferm&eacute;
+par H&eacute;rifsant, en 1771, dans une case de pl&acirc;tre, et qu'il retrouva
+parfaitement vivant en 1774, &eacute;taient-ils de sa comp&eacute;tence. Quand on
+demandait &agrave; Nodier de quoi vivaient les malheureux prisonniers: Ils
+avaient leur peau, r&eacute;pondait-il. Il avait &eacute;tudi&eacute; un crapaud petit-ma&icirc;tre
+qui avait fait six fois peau neuve dans un hiver, et qui six fois avait
+aval&eacute; la vieille. Quant &agrave; ceux qui &eacute;taient dans des pierres de formation
+primitive, depuis la cr&eacute;ation du monde, comme le crapaud que l'on trouva
+dans la carri&egrave;re de Boursick, en Gothie, l'inaction totale dans laquelle
+ils avaient &eacute;t&eacute; oblig&eacute;s de demeurer, la suspension de la vie dans une
+temp&eacute;rature qui ne permettait aucune dissolution et qui ne rendait
+n&eacute;cessaire la r&eacute;paration d'aucune perte, l'humidit&eacute; du lieu, qui
+entretenait celle de l'animal et qui emp&ecirc;chait sa destruction par le
+dess&egrave;chement, tout cela paraissait &agrave; Nodier des raisons suffisantes &agrave;
+une conviction dans laquelle il y avait autant de foi que de science.</p>
+
+<p>D'ailleurs Nodier avait, nous l'avons dit, une certaine humilit&eacute;
+naturelle, une certaine pente &agrave; se faire petit lui-m&ecirc;me qui l'entra&icirc;nait
+vers les petits et les humbles. Nodier bibliophile trouvait parmi les
+livres des chefs-d'&oelig;uvre ignor&eacute;s, qu'il tirait de la tombe des
+biblioth&egrave;ques; Nodier philanthrope trouvait parmi les vivants des po&egrave;tes
+inconnus, qu'il mettait au jour et qu'il conduisait &agrave; la c&eacute;l&eacute;brit&eacute;;
+toute injustice, toute oppression le r&eacute;voltait, et, selon lui, on
+opprimait le crapaud, on &eacute;tait injuste envers lui, on ignorait ou l'on
+ne voulait pas conna&icirc;tre les vertus du crapaud. Le crapaud &eacute;tait bon
+ami; Nodier l'avait d&eacute;j&agrave; prouv&eacute; par l'association du crapaud et de
+l'araign&eacute;e, et, &agrave; la rigueur, il le prouvait deux fois en racontant une
+autre histoire de crapaud et de l&eacute;zard non moins fantastique que la
+premi&egrave;re; le crapaud &eacute;tait donc, non seulement bon ami, mais encore bon
+p&egrave;re et bon &eacute;poux. En accouchant lui-m&ecirc;me sa femme, le crapaud avait
+donn&eacute; aux maris, les premi&egrave;res le&ccedil;ons d'amour conjugal; en enveloppant
+les &oelig;ufs de sa famille autour de ses pattes de derri&egrave;re ou en les
+portant sur son dos, le crapaud avait donn&eacute; aux chefs de famille la
+premi&egrave;re le&ccedil;on de paternit&eacute;; quant &agrave; cette bave que le crapaud r&eacute;pand ou
+lance m&ecirc;me quand on le tourmente, Nodier assurait que c'&eacute;tait la plus
+innocente substance qu'il y e&ucirc;t au monde, et il la pr&eacute;f&eacute;rait &agrave; la salive
+de bien des critiques de sa connaissance.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas que ces critiques ne fussent re&ccedil;us chez lui comme les
+autres, et ne fussent m&ecirc;me bien re&ccedil;us, mais, peu &agrave; peu, ils se
+retiraient d'eux-m&ecirc;mes, ils ne se sentaient point &agrave; l'aise au milieu de
+cette bienveillance qui &eacute;tait l'atmosph&egrave;re naturelle de l'Arsenal, et &agrave;
+travers laquelle ne passait la raillerie que comme passe la luciole au
+milieu de ces belles nuits de Nice et de Florence, c'est-&agrave;-dire pour
+jeter une lueur et s'&eacute;teindre aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>On arrivait ainsi &agrave; la fin d'un d&icirc;ner charmant, dans lequel tous les
+accidents, except&eacute; le renversement du sel, except&eacute; un pain pos&eacute; &agrave;
+l'envers, &eacute;taient pris du c&ocirc;t&eacute; philosophique; puis on servait le caf&eacute; &agrave;
+table. Nodier &eacute;tait sybarite au fond, il appr&eacute;ciait parfaitement ce
+sentiment de sensualit&eacute; parfaite qui ne place aucun mouvement, aucun
+d&eacute;placement, aucun d&eacute;rangement entre le dessert et le couronnement du
+dessert. Pendant ce moment de d&eacute;lices asiatiques, madame Nodier se
+levait et allait faire allumer le salon. Souvent moi, qui ne prenais
+point de caf&eacute;, je l'accompagnais. Ma longue taille lui &eacute;tait d'une
+grande utilit&eacute; pour &eacute;clairer le lustre sans monter sur les chaises.</p>
+
+<p>Alors, le salon s'illuminait, car avant le d&icirc;ner et les jours ordinaires
+on n'&eacute;tait jamais re&ccedil;u que dans la chambre &agrave; coucher de madame Nodier;
+alors le salon s'illuminait et &eacute;clairait des lambris peints en blanc
+avec des moulures Louis XV, un ameublement des plus simples, se
+composant de douze fauteuils et d'un canap&eacute; en Casimir rouge, de rideaux
+de crois&eacute;e de m&ecirc;me couleur, d'un buste d'Hugo, d'une statue d'Henri IV,
+d'un portrait de Nodier et d'un paysage alpestre de R&eacute;gnier.</p>
+
+<p>Dans ce salon, cinq minutes apr&egrave;s son &eacute;clairage, entraient les convives,
+Nodier venant le dernier, appuy&eacute; soit au bras de Dauzats, soit au bras
+de Bixio, soit au bras de Francis Wey, soit au mien, Nodier toujours
+soupirant et se plaignant comme s'il n'e&ucirc;t eu que le souffle; alors il
+allait s'&eacute;tendre dans un grand fauteuil &agrave; droite de la chemin&eacute;e, les
+jambes allong&eacute;es, les bras pendants, ou se mettre debout devant le
+chambranle, les mollets au feu, le dos &agrave; la glace. S'il s'&eacute;tendait dans
+le fauteuil, tout &eacute;tait dit: Nodier, plong&eacute; dans cet instant de
+b&eacute;atitude que donne le caf&eacute;, voulait jouir en &eacute;go&iuml;ste de lui-m&ecirc;me, et
+suivre silencieusement le r&ecirc;ve de son esprit; s'il s'adossait au
+chambranle, c'&eacute;tait autre chose: c'est qu'il allait conter; alors tout
+le monde se taisait, alors se d&eacute;roulait une de ces charmantes histoires
+de sa jeunesse qui semblent un roman de Longu, une idylle de Th&eacute;ocrite;
+ou quelque sombre drame de la R&eacute;volution, dont un champ de bataille de
+la Vend&eacute;e ou la place de la R&eacute;volution &eacute;tait toujours le th&eacute;&acirc;tre; ou
+enfin quelque myst&eacute;rieuse conspiration de Cadoudal ou d'Oudet, de Staps
+ou de Lahorie; alors ceux qui entraient faisaient silence, saluaient de
+la main, et allaient s'asseoir dans un fauteuil ou s'adosser contre le
+lambris; puis l'histoire finissait, comme finit toute chose. On
+n'applaudissait pas; pas plus qu'on n'applaudit le murmure d'une
+rivi&egrave;re, le chant d'un oiseau; mais, le murmure &eacute;teint, mais, le chant
+&eacute;vanoui, on &eacute;coutait encore. Alors Marie, sans rien dire, allait se
+mettre &agrave; son piano, et, tout &agrave; coup, une brillante fus&eacute;e de notes
+s'&eacute;lan&ccedil;ait dans les airs comme le pr&eacute;lude d'un feu d'artifice: alors les
+joueurs, rel&eacute;gu&eacute;s dans des coins, se mettaient &agrave; des tables et jouaient.</p>
+
+<p>Nodier n'avait longtemps jou&eacute; qu'&agrave; la bataille, c'&eacute;tait son jeu de
+pr&eacute;dilection, et il s'y pr&eacute;tendait d'une force sup&eacute;rieure; enfin, il
+avait fait une concession au si&egrave;cle et jouait &agrave; l'&eacute;cart&eacute;.</p>
+
+<p>Alors Marie chantait des paroles d'Hugo, de Lamartine ou de moi, mises
+en musique par elle; puis, au milieu de ces charmantes m&eacute;lodies,
+toujours trop courtes, on entendait tout &agrave; coup &eacute;clore la ritournelle
+d'une contredanse, chaque cavalier courait &agrave; sa danseuse, et un bal
+commen&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Bal charmant dont Marie faisait tous les frais, jetant, au milieu de
+trilles rapides brod&eacute;s par ses doigts sur les touches du piano, un mot &agrave;
+ceux qui s'approchaient d'elle, &agrave; chaque travers&eacute;e, &agrave; chaque cha&icirc;ne des
+dames, &agrave; chaque chass&eacute;-crois&eacute;. &Agrave; partir de ce moment, Nodier
+disparaissait, compl&egrave;tement oubli&eacute;, car lui, ce n'&eacute;tait pas un de ces
+ma&icirc;tres absolus et bougons dont on sent la pr&eacute;sence et dont on devine
+l'approche; c'&eacute;tait l'h&ocirc;te de l'Antiquit&eacute;, qui s'efface pour faire place
+&agrave; celui qu'il re&ccedil;oit, et qui se contentait d'&ecirc;tre gracieux, faible et
+presque f&eacute;minin.</p>
+
+<p>D'ailleurs Nodier, apr&egrave;s avoir disparu un peu, disparaissait bient&ocirc;t
+tout &agrave; fait. Nodier se couchait de bonne heure, ou plut&ocirc;t on couchait
+Nodier de bonne heure. C'&eacute;tait madame Nodier qui &eacute;tait charg&eacute;e de ce
+soin. L'hiver elle sortait la premi&egrave;re du salon; puis quelquefois, quand
+il n'y avait pas de braise dans la cuisine, on voyait une bassinoire
+passer, s'emplir et entrer dans la chambre &agrave; coucher. Nodier suivait la
+bassinoire, et tout &eacute;tait dit.</p>
+
+<p>Dix minutes apr&egrave;s, madame Nodier rentrait. Nodier &eacute;tait couch&eacute;, et
+s'endormait aux m&eacute;lodies de sa fille, et au bruit des pi&eacute;tinements et
+aux rires des danseurs.</p>
+
+<p>Un jour nous trouv&acirc;mes Nodier bien autrement humble que de coutume.
+Cette fois, il &eacute;tait embarrass&eacute;, honteux. Nous lui demand&acirc;mes avec
+inqui&eacute;tude ce qu'il avait.</p>
+
+<p>Nodier venait d'&ecirc;tre nomm&eacute; acad&eacute;micien.</p>
+
+<p>Il nous fit ses excuses bien humbles, &agrave; Hugo et &agrave; moi.</p>
+
+<p>Mais il n'y avait pas de sa faute, l'Acad&eacute;mie l'avait nomm&eacute; au moment o&ugrave;
+il s'y attendait le moins.</p>
+
+<p>C'est que Nodier, aussi savant &agrave; lui seul que tous les acad&eacute;miciens
+ensemble, d&eacute;molissait pierre &agrave; pierre le dictionnaire de l'Acad&eacute;mie. Il
+racontait que l'Immortel charg&eacute; de faire l'article <i>&eacute;crevisse</i> lui avait
+un jour montr&eacute; cet article, en lui demandant ce qu'il en pensait.</p>
+
+<p>L'article &eacute;tait con&ccedil;u dans ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;crevisse, petit poisson rouge qui marche &agrave; reculons.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'une erreur dans votre d&eacute;finition, r&eacute;pondit Nodier, c'est
+que l'&eacute;crevisse n'est pas un poisson, c'est que l'&eacute;crevisse n'est pas
+rouge, c'est que l'&eacute;crevisse ne marche pas &agrave; reculons... le reste est
+parfait.</p>
+
+<p>J'oublie de dire qu'au milieu de tout cela, Marie Nodier s'&eacute;tait mari&eacute;e,
+&eacute;tait devenue madame M&eacute;nessier; mais ce mariage n'avait absolument rien
+chang&eacute; &agrave; la vie de l'Arsenal. Jules &eacute;tait un ami &agrave; tous: on le voyait
+venir depuis longtemps dans la maison; il y demeura au lieu d'y venir,
+voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>Je me trompe, il y eut un grand sacrifice accompli: Nodier vendit sa
+biblioth&egrave;que; Nodier aimait ses livres, mais il adorait Marie.</p>
+
+<p>Il faut dire une chose aussi, c'est que personne ne savait faire la
+r&eacute;putation d'un livre comme Nodier. Voulait-il vendre ou faire vendre un
+livre, il le glorifiait par un article: avec ce qu'il d&eacute;couvrait dedans,
+il en faisait un exemplaire unique. Je me rappelle l'histoire d'un
+volume intitul&eacute; <i>le Zombi du grand P&eacute;rou</i>, que Nodier pr&eacute;tendit &ecirc;tre
+imprim&eacute; aux colonies, et dont il d&eacute;truisit l'&eacute;dition de son autorit&eacute;
+priv&eacute;e; le livre valait cinq francs, il monta &agrave; cent &eacute;cus.</p>
+
+<p>Quatre fois Nodier vendit ses livres, mais il gardait toujours un
+certain fonds, un noyau pr&eacute;cieux &agrave; l'aide duquel, au bout de deux ou
+trois ans, il avait reconstruit sa biblioth&egrave;que.</p>
+
+<p>Un jour, toutes ces charmantes f&ecirc;tes s'interrompirent. Depuis un mois ou
+deux, Nodier &eacute;tait plus souffreteux, plus plaintif. Au reste, l'habitude
+qu'on avait d'entendre plaindre Nodier faisait qu'on n'attachait pas une
+grande attention &agrave; ses plaintes. C'est qu'avec le caract&egrave;re de Nodier il
+&eacute;tait assez difficile de s&eacute;parer le mal r&eacute;el d'avec les souffrances
+chim&eacute;riques. Cependant, cette fois, il s'affaiblissait visiblement. Plus
+de fl&acirc;neries sur les quais, plus de promenades sur les boulevards, un
+lent acheminement seulement, quand du ciel gris filtrait un dernier
+rayon du soleil d'automne, un lent acheminement vers Saint-Mand&eacute;.</p>
+
+<p>Le but de la promenade &eacute;tait un m&eacute;chant cabaret, o&ugrave;, dans les beaux
+jours de sa bonne sant&eacute;, Nodier se r&eacute;galait de pain bis. Dans ses
+courses, d'ordinaire, toute la famille l'accompagnait, except&eacute; Jules,
+retenu &agrave; son bureau. C'&eacute;tait madame Nodier, c'&eacute;tait Marie, c'&eacute;taient les
+deux enfants, Charles et Georgette; tout cela ne voulait plus quitter le
+mari, le p&egrave;re et le grand-p&egrave;re. On sentait qu'on n'avait plus que peu de
+temps &agrave; rester avec lui, et l'on en profitait.</p>
+
+<p>Jusqu'au dernier moment, Nodier insista pour la conversation du
+dimanche; puis, enfin, on s'aper&ccedil;ut que de sa chambre le malade ne
+pouvait plus supporter le bruit et le mouvement qui se faisaient dans le
+salon. Un jour, Marie nous annon&ccedil;a tristement que, le dimanche suivant,
+l'Arsenal serait ferm&eacute;; puis tout bas elle dit aux intimes:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, nous causerons. Nodier s'alita enfin pour ne plus se relever.
+J'allai le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher Dumas, me dit-il en me tendant les bras du plus loin
+qu'il m'aper&ccedil;ut, du temps o&ugrave; je me portais bien, vous n'aviez en moi
+qu'un ami; depuis que je suis malade, vous avez en moi un homme
+reconnaissant. Je ne puis plus travailler, mais je puis encore lire, et,
+comme vous voyez, je vous lis, et quand je suis fatigu&eacute;, j'appelle ma
+fille, et ma fille vous lit.</p>
+
+<p>Et Nodier me montra effectivement mes livres &eacute;pars sur son lit et sur sa
+table.</p>
+
+<p>Ce fut un de mes moments d'orgueil r&eacute;el. Nodier isol&eacute; du monde, Nodier
+ne pouvant plus travailler, Nodier, cet esprit immense, qui savait tout,
+Nodier me lisait et s'amusait en me lisant.</p>
+
+<p>Je lui pris les mains, j'eusse voulu les baiser, tant j'&eacute;tais
+reconnaissant.</p>
+
+<p>&Agrave; mon tour, j'avais lu la veille une chose de lui, un petit volume qui
+venait de para&icirc;tre en deux livraisons de la <i>Revue des Deux Mondes.</i></p>
+
+<p>C'&eacute;tait <i>In&egrave;s de las Sierras</i>. J'&eacute;tais &eacute;merveill&eacute;. Ce roman, une des
+derni&egrave;res publications de Charles, &eacute;tait si frais, si color&eacute;, qu'on e&ucirc;t
+dit une &oelig;uvre de sa jeunesse que Nodier avait retrouv&eacute;e et mise au jour
+&agrave; l'autre horizon de sa vie. Cette histoire d'In&egrave;s, c'&eacute;tait une histoire
+d'apparition de spectres, de fant&ocirc;mes; seulement, toute fantastique
+durant la premi&egrave;re partie, elle cessait de l'&ecirc;tre dans la seconde; la
+fin expliquait le commencement. Oh! de cette explication je me plaignis
+am&egrave;rement &agrave; Nodier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, me dit-il, j'ai eu tort; mais j'en ai une autre; celle-l&agrave;
+je ne la g&acirc;terai pas, soyez tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure, et quand vous y mettrez-vous, &agrave; cette &oelig;uvre-l&agrave;?
+Nodier me prit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Celle-l&agrave;, je ne la g&acirc;terai pas, parce que ce n'est pas moi qui
+l'&eacute;crirai, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui l'&eacute;crira?</p>
+
+<p>&mdash;Vous.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! moi, mon bon Charles? mais je ne la sais pas, votre histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous la raconterai. Oh! celle-l&agrave;, je la gardais pour moi, ou plut&ocirc;t
+pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon Charles, vous me la raconterez, vous l'&eacute;crirez, vous
+l'imprimerez. Nodier secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous la dire, fit-il; vous me la rendrez si j'en reviens.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez &agrave; ma prochaine visite, nous avons le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, je vous dirai ce que je disais &agrave; un cr&eacute;ancier quand je lui
+donnais un acompte: Prenez toujours. Et il commen&ccedil;a. Jamais Nodier
+n'avait racont&eacute; d'une fa&ccedil;on si charmante. Oh! si j'avais eu une plume,
+si j'avais eu du papier, si j'avais pu &eacute;crire aussi vite que la parole!
+L'histoire &eacute;tait longue, je restai &agrave; d&icirc;ner. Apr&egrave;s le d&icirc;ner, Nodier
+s'&eacute;tait assoupi. Je sortis de l'Arsenal sans le revoir. Je ne le revis
+plus.</p>
+
+<p>Nodier, que l'on croyait si facile &agrave; la plainte, avait au contraire
+cach&eacute; jusqu'au dernier moment ses souffrances &agrave; sa famille.</p>
+
+<p>Lorsqu'il d&eacute;couvrit la blessure, on reconnut que la blessure &eacute;tait
+mortelle.</p>
+
+<p>Nodier &eacute;tait non seulement chr&eacute;tien, mais bon et vrai catholique.
+C'&eacute;tait &agrave; Marie qu'il avait fait promettre de lui envoyer chercher un
+pr&ecirc;tre lorsque l'heure serait venue. L'heure &eacute;tait venue, Marie envoya
+chercher le cur&eacute; de Saint-Paul.</p>
+
+<p>Nodier se confessa. Pauvre Nodier! il devait y avoir bien des p&eacute;ch&eacute;s
+dans sa vie, mais il n'y avait certes pas une faute.</p>
+
+<p>La confession achev&eacute;e, toute la famille entra.</p>
+
+<p>Nodier &eacute;tait dans une alc&ocirc;ve sombre, d'o&ugrave; il &eacute;tendait les bras sur sa
+femme, sur sa fille et sur ses petits-enfants.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re la famille &eacute;taient les domestiques.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re les domestiques, la biblioth&egrave;que, c'est-&agrave;-dire ces amis qui ne
+changent jamais, les livres.</p>
+
+<p>Le cur&eacute; dit &agrave; haute voix les pri&egrave;res auxquelles Nodier r&eacute;pondit aussi &agrave;
+haute voix, en homme familier avec la liturgie chr&eacute;tienne. Puis, les
+pri&egrave;res finies, il embrassa tout le monde, rassura chacun sur son &eacute;tat,
+affirma qu'il se sentait encore de la vie pour un jour ou deux, surtout
+si on le laissait dormir pendant quelques heures.</p>
+
+<p>On laissa Nodier seul, et il dormit cinq heures.</p>
+
+<p>Le 26 janvier au soir, c'est-&agrave;-dire la veille de sa mort, la fi&egrave;vre
+augmenta et produisit un peu de d&eacute;lire; vers minuit, il ne reconnaissait
+personne, sa bouche pronon&ccedil;a des paroles sans suite, dans lesquelles on
+distingua les noms de Tacite et de F&eacute;nelon.</p>
+
+<p>Vers deux heures, la mort commen&ccedil;ait de frapper &agrave; la porte: Nodier fut
+secou&eacute; par une crise violente, sa fille &eacute;tait pench&eacute;e sur son chevet et
+lui tendait une tasse pleine d'une potion calmante; il ouvrit les yeux,
+regarda Marie et la reconnut &agrave; ses larmes; alors il prit la tasse de ses
+mains et but avec avidit&eacute; le breuvage qu'elle contenait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as trouv&eacute; cela bon? demanda Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! mon enfant, comme tout ce qui vient de toi.</p>
+
+<p>Et la pauvre Marie laissa tomber sa t&ecirc;te sur le chevet du lit, couvrant
+de ses cheveux le front humide du mourant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si tu restais ainsi, murmura Nodier, je ne mourrais jamais[1]. La
+mort frappait toujours.</p>
+
+<p>[Note 1: Francis Wey a publi&eacute;, sur les derniers moments de Nodier, une
+notice pleine d'int&eacute;r&ecirc;t, mais &eacute;crite pour les amis, et tir&eacute;e &agrave;
+vingt-cinq exemplaires seulement.]</p>
+
+<p>Les extr&eacute;mit&eacute;s commen&ccedil;aient &agrave; se refroidir; mais, au fur et &agrave; mesure que
+la vie remontait, elle se concentrait au cerveau et faisait &agrave; Nodier un
+esprit plus lucide qu'il ne l'avait jamais eu.</p>
+
+<p>Alors il b&eacute;nit sa femme et ses enfants, puis il demanda le quanti&egrave;me du
+mois.</p>
+
+<p>&mdash;Le 27 janvier, dit madame Nodier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'oublierez pas cette date, n'est-ce pas, mes amis? dit Nodier.
+Puis, se tournant vers la fen&ecirc;tre:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien voir encore une fois le jour, fit-il avec un soupir.
+Puis il s'assoupit. Puis son souffle devint intermittent.</p>
+
+<p>Puis enfin, au moment o&ugrave; le premier rayon du jour frappa les vitres il
+rouvrit les yeux, fit du regard un signe d'adieu et expira.</p>
+
+<p>Avec Nodier tout mourut &agrave; l'Arsenal, joie, vie et lumi&egrave;re; ce fut un
+deuil qui nous prit tous; chacun perdait une portion de lui-m&ecirc;me en
+perdant Nodier.</p>
+
+<p>Moi, pour mon compte, je ne sais comment dire cela, mais j'ai quelque
+chose de mort en moi depuis que Nodier est mort.</p>
+
+<p>Ce quelque chose ne vit que lorsque je parle de Nodier.</p>
+
+<p>Voil&agrave; pourquoi j'en parle si souvent.</p>
+
+<p>Maintenant, l'histoire qu'on a lue, c'est celle que Nodier m'a racont&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a><a href="#table">CHAPITRE II.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La famille d'Hoffmann.</a></h3>
+
+
+<p>Au nombre de ces ravissantes cit&eacute;s qui s'&eacute;parpillent au bord du Rhin,
+comme les grains d'un chapelet dont le fleuve serait le fil, il faut
+compter Mannheim, la seconde capitale du grand-duch&eacute; de Bade, Mannheim,
+la seconde r&eacute;sidence du grand-duc.</p>
+
+<p>Aujourd'hui que les bateaux &agrave; vapeur qui montent et descendent le Rhin
+passent &agrave; Mannheim, aujourd'hui qu'un chemin de fer conduit &agrave; Mannheim,
+aujourd'hui que Mannheim, au milieu du p&eacute;tillement de la fusillade, a
+secou&eacute;, les cheveux &eacute;pars et la robe teinte de sang, l'&eacute;tendard de la
+r&eacute;bellion contre son grand-duc, je ne sais plus ce qu'est Mannheim;
+mais, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; commence cette histoire, c'est-&agrave;-dire il y a bient&ocirc;t
+cinquante-six ans, je vais vous dire ce qu'elle &eacute;tait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la ville allemande par excellence, calme et politique &agrave; la fois,
+un peu triste, ou plut&ocirc;t un peu r&ecirc;veuse: c'&eacute;tait la ville des romans
+d'Auguste Lafontaine et des po&egrave;mes de Goethe, d'Henriette Belmann et de
+Werther.</p>
+
+<p>En effet, il ne s'agit que de jeter un coup d'&oelig;il sur Mannheim pour
+juger &agrave; l'instant, en voyant ses maisons honn&ecirc;tement align&eacute;es, sa
+division en quatre quartiers, ses rues larges et belles o&ugrave; pointe
+l'herbe, sa fontaine mythologique, sa promenade ombrag&eacute;e d'un double
+rang d'acacias qui la traverse d'un bout &agrave; l'autre; pour juger, dis-je,
+combien la vie serait douce et facile dans un semblable paradis, si
+parfois les passions amoureuses ou politiques n'y venaient mettre un
+pistolet &agrave; la main de Werther[2] ou un poignard &agrave; la main de Sand[3].</p>
+
+<p>[Note 2: Les souffrances du jeune Wether (1774) est un roman sous forme
+&eacute;pistolaire, &eacute;crit par Goethe. Ce r&eacute;cit tragique &eacute;voque une passion
+amoureuse sans espoir qui accule le h&eacute;ros au suicide.]</p>
+
+<p>[Note 3: Karl Sand, criminel c&eacute;l&egrave;bre ex&eacute;cut&eacute; &agrave; Mannheim en 1820.]</p>
+
+<p>Il y a surtout une place qui a un caract&egrave;re tout particulier, c'est
+celle o&ugrave; s'&eacute;l&egrave;vent &agrave; la fois l'&eacute;glise et le th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>&Eacute;glise et th&eacute;&acirc;tre ont d&ucirc; &ecirc;tre b&acirc;tis en m&ecirc;me temps, probablement par le
+m&ecirc;me architecte; probablement encore vers le milieu de l'autre si&egrave;cle,
+quand les caprices d'une favorite influaient sur l'art &agrave; ce point que
+tout un c&ocirc;t&eacute; de l'art prenait son nom, depuis l'&eacute;glise jusqu'&agrave; la petite
+maison, depuis la statue de bronze de dix coud&eacute;es jusqu'&agrave; la figurine en
+porcelaine de Saxe.</p>
+
+<p>L'&eacute;glise et le th&eacute;&acirc;tre de Mannheim sont donc dans le style Pompadour.</p>
+
+<p>L'&eacute;glise a deux niches ext&eacute;rieures: dans l'une de ces deux niches est
+une Minerve, et dans l'autre est une H&eacute;b&eacute;.</p>
+
+<p>La porte du th&eacute;&acirc;tre est surmont&eacute;e de deux sphinx. Ces deux sphinx
+repr&eacute;sentent, l'un la Com&eacute;die, l'autre la Trag&eacute;die.</p>
+
+<p>Le premier de ces deux sphinx tient sous sa patte un masque, le second
+un poignard. Tous deux sont coiff&eacute;s en racine droite avec un chignon
+poudr&eacute; ce qui ajoute merveilleusement &agrave; leur caract&egrave;re &eacute;gyptien.</p>
+
+<p>Au reste, toute la place, maisons contourn&eacute;es, arbres fris&eacute;s, murailles
+festonn&eacute;es, est dans le m&ecirc;me caract&egrave;re, et forme un ensemble des plus
+r&eacute;jouissants.</p>
+
+<p>Eh bien! C'est dans une chambre situ&eacute;e au premier &eacute;tage d'une maison
+dont les fen&ecirc;tres donnent de biais sur le portail de l'&eacute;glise des
+J&eacute;suites, que nous allons conduire nos lecteurs, en leur faisant
+seulement observer que nous les rajeunissons de plus d'un demi-si&egrave;cle,
+et que nous en sommes, comme mill&eacute;sime, &agrave; l'an de gr&acirc;ce ou de disgr&acirc;ce
+1793, et comme quanti&egrave;me au dimanche 10 du mois de mai. Tout est donc en
+train de fleurir: les algues au bord du fleuve, les marguerites dans la
+prairie, l'aub&eacute;pine dans les haies, la rose dans les jardins, l'amour
+dans les c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Maintenant ajoutons ceci: c'est qu'un des c&oelig;urs qui battaient le plus
+violemment dans la ville de Mannheim et dans les environs &eacute;tait celui du
+jeune homme qui habitait cette petite chambre dont nous venons de
+parler, et dont les fen&ecirc;tres donnaient de biais sur le portail de
+l'&eacute;glise des J&eacute;suites.</p>
+
+<p>Chambre et jeune homme m&eacute;ritent chacun une description particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>La chambre, &agrave; coup s&ucirc;r, &eacute;tait celle d'un esprit capricieux et
+pittoresque tout ensemble, car elle avait &agrave; la fois l'aspect d'un
+atelier, d'un magasin de musique et d'un cabinet de travail.</p>
+
+<p>Il y avait une palette, des pinceaux et un chevalet, et sur ce chevalet
+une esquisse commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>Il y avait une guitare, une viole d'amour et un piano, et sur ce piano
+une sonate ouverte.</p>
+
+<p>Il y avait une plume, de l'encre et du papier, et sur ce papier un
+commencement de ballade griffonn&eacute;.</p>
+
+<p>Puis, le long des murailles, des arcs, des fl&egrave;ches, des arbal&egrave;tes du
+quinzi&egrave;me, des instruments de musique du dix-septi&egrave;me, des bahuts de
+tous les temps, des pots &agrave; boire de toutes les formes, des aigui&egrave;res de
+toutes les esp&egrave;ces, enfin des colliers de verre, des &eacute;ventails de
+plumes, des l&eacute;zards empaill&eacute;s, des fleurs s&egrave;ches, tout un monde enfin;
+mais tout un monde ne valant pas vingt cinq thalers de bon argent.</p>
+
+<p>Celui qui habitait cette chambre &eacute;tait-il un peintre, un musicien ou un
+po&egrave;te? Nous l'ignorons.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; coup s&ucirc;r, c'&eacute;tait un fumeur; car, au milieu de toutes ces
+collections, la collection la plus compl&egrave;te, la plus en vue, la
+collection occupant la place d'honneur et s'&eacute;panouissant au soleil
+au-dessus d'un vieux canap&eacute;, &agrave; la port&eacute;e de la main, &eacute;tait une
+collection de pipes.</p>
+
+<p>Mais, quel qu'il f&ucirc;t, po&egrave;te, musicien, peintre ou fumeur, pour le
+moment, il ne fumait, ni ne peignait, ni ne notait, ni ne composait.</p>
+
+<p>Non, il regardait.</p>
+
+<p>Il regardait, immobile, debout, appuy&eacute; contre la muraille, retenant son
+souffle; il regardait par sa fen&ecirc;tre ouverte, apr&egrave;s s'&ecirc;tre fait un
+rempart du rideau, pour voir sans &ecirc;tre vu; il regardait comme on regarde
+quand les yeux ne sont que la lunette du c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Que regardait-il?</p>
+
+<p>Un endroit parfaitement solitaire pour le moment, le portail de l'&eacute;glise
+des J&eacute;suites.</p>
+
+<p>Il est vrai que ce portail &eacute;tait solitaire parce que l'&eacute;glise &eacute;tait
+pleine.</p>
+
+<p>Maintenant quel aspect avait celui qui habitait cette chambre, celui qui
+regardait derri&egrave;re ce rideau, celui dont le c&oelig;ur battait ainsi en
+regardant?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un jeune homme de dix-huit ans tout au plus, petit de taille,
+maigre de corps, sauvage d'aspect. Ses longs cheveux noirs tombaient de
+son front jusqu'au-dessous de ses yeux, qu'ils voilaient quand il ne les
+&eacute;cartait pas de la main, et, &agrave; travers le voile de ses cheveux, son
+regard brillait fixe et fauve, comme le regard d'un homme dont les
+facult&eacute;s mentales ne doivent pas toujours demeurer dans un parfait
+&eacute;quilibre.</p>
+
+<p>Ce jeune homme, ce n'&eacute;tait ni un po&egrave;te, ni un peintre, ni un musicien:
+c'&eacute;tait un compos&eacute; de tout cela; c'&eacute;tait la peinture, la musique et la
+po&eacute;sie r&eacute;unies; c'&eacute;tait un tout bizarre, fantasque, bon et mauvais,
+brave et timide, actif et paresseux: ce jeune homme, enfin, c'&eacute;tait
+Ernest-Th&eacute;odore-Guillaume Hoffmann.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait n&eacute; par une rigoureuse nuit d'hiver, en 1776, tandis que le vent
+sifflait, tandis que la neige tombait, tandis que tout ce qui n'est pas
+riche souffrait: il &eacute;tait n&eacute; &agrave; Koenigsberg, au fond de la
+Vieille-Prusse; n&eacute; si faible, si gr&ecirc;le, si pauvrement b&acirc;ti, que
+l'exigu&iuml;t&eacute; de sa personne fit croire &agrave; tout le monde qu'il &eacute;tait bien
+plus pressant de lui commander une tombe que de lui acheter un berceau;
+il &eacute;tait n&eacute; la m&ecirc;me ann&eacute;e o&ugrave; Schiller, &eacute;crivant son drame des
+<i>Brigands</i>, signait Schiller, <i>esclave de Klopstock</i>; n&eacute; au milieu
+d'une de ces vieilles familles bourgeoises comme nous en avions en
+France du temps de la Fronde, comme il y en a encore en Allemagne, mais
+comme il n'y en aura bient&ocirc;t plus nulle part; n&eacute; d'une m&egrave;re au
+temp&eacute;rament maladif, mais d'une r&eacute;signation profonde, ce qui donnait &agrave;
+toute sa personne souffrante l'aspect d'une adorable m&eacute;lancolie; n&eacute; d'un
+p&egrave;re &agrave; la d&eacute;marche et &agrave; l'esprit s&eacute;v&egrave;res, car ce p&egrave;re &eacute;tait conseiller
+criminel et commissaire de justice pr&egrave;s le tribunal sup&eacute;rieur
+provincial. Autour de cette m&egrave;re et de ce p&egrave;re, il y avait des oncles
+juges, des oncles baillis, des oncles bourgmestres, des tantes jeunes
+encore, belles encore, coquettes encore; oncles et tantes, tous
+musiciens, tous artistes, tous pleins de s&egrave;ve, tous all&egrave;gres. Hoffmann
+disait les avoir vus; il se les rappelait ex&eacute;cutant autour de lui,
+enfant de six, de huit, de dix ans, des concerts &eacute;tranges o&ugrave; chacun
+jouait d'un de ces vieux instruments dont on ne sait m&ecirc;me plus les noms
+aujourd'hui: tympanons, rebecs, cithares, cistres, violes d'amour,
+violes de gambe. Il est vrai que personne autre qu'Hoffmann n'avait
+jamais vu ces oncles musiciens, ces tantes musiciennes, et qu'oncles et
+tantes s'&eacute;taient retir&eacute;s les uns apr&egrave;s les autres comme des spectres,
+apr&egrave;s avoir &eacute;teint, en se retirant, la lumi&egrave;re qui br&ucirc;lait sur leurs
+pupitres.</p>
+
+<p>De tous ces oncles, cependant, il en restait un. De toutes ces tantes,
+cependant, il en restait une.</p>
+
+<p>Cette tante, c'&eacute;tait un des souvenirs charmants d'Hoffmann.</p>
+
+<p>Dans la maison o&ugrave; Hoffmann avait pass&eacute; sa jeunesse, vivait une s&oelig;ur de
+sa m&egrave;re, une jeune femme aux regards suaves et p&eacute;n&eacute;trant au plus profond
+de l'&acirc;me; une jeune femme douce, spirituelle, pleine de finesse, qui,
+dans l'enfant que chacun tenait pour un fou, pour un maniaque, pour un
+enrag&eacute;, voyait un esprit &eacute;minent; qui plaidait seule pour lui, avec sa
+m&egrave;re, bien entendu; qui lui pr&eacute;disait le g&eacute;nie, la gloire; pr&eacute;diction
+qui plus d'une fois fit venir les larmes aux yeux de la m&egrave;re d'Hoffmann;
+car elle savait que le compagnon ins&eacute;parable du g&eacute;nie et de la gloire,
+c'est le malheur.</p>
+
+<p>Cette tante, c'&eacute;tait la tante Sophie.</p>
+
+<p>Cette tante &eacute;tait musicienne comme toute la famille, elle jouait du
+luth. Quand Hoffmann s'&eacute;veillait dans son berceau, il s'&eacute;veillait inond&eacute;
+d'une vibrante harmonie; quand il ouvrait les yeux, il voyait la forme
+gracieuse de la jeune femme mari&eacute;e &agrave; son instrument. Elle &eacute;tait
+ordinairement v&ecirc;tue d'une robe vert d'eau avec n&oelig;uds roses, elle &eacute;tait
+ordinairement accompagn&eacute;e d'un vieux musicien &agrave; jambes torses et &agrave;
+perruque blanche qui jouait d'une basse plus grande que lui, &agrave; laquelle
+il se cramponnait, montant et descendant comme fait un l&eacute;zard le long
+d'une courge. C'est &agrave; ce torrent d'harmonie tombant comme une cascade de
+perles des doigts de la belle Euterpe qu'Hoffmann avait bu le philtre
+enchant&eacute; qui l'avait lui-m&ecirc;me fait musicien.</p>
+
+<p>Aussi la tante Sophie, avons-nous dit, &eacute;tait un des charmants souvenirs
+d'Hoffmann.</p>
+
+<p>Il n'en &eacute;tait pas de m&ecirc;me de son oncle.</p>
+
+<p>La mort du p&egrave;re d'Hoffmann, la maladie de sa m&egrave;re, l'avaient laiss&eacute; aux
+mains de cet oncle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme aussi exact que le pauvre Hoffmann &eacute;tait d&eacute;cousu, aussi
+bien ordonn&eacute; que le pauvre Hoffmann &eacute;tait bizarrement fantasque, et dont
+l'esprit d'ordre et d'exactitude s'&eacute;tait &eacute;ternellement exerc&eacute; sur son
+neveu, mais toujours aussi inutilement que s'&eacute;tait exerc&eacute; sur ses
+pendules l'esprit de l'empereur Charles Quint: l'oncle avait beau faire,
+l'heure sonnait &agrave; la fantaisie du neveu, jamais &agrave; la sienne.</p>
+
+<p>Au fond, ce n'&eacute;tait point cependant, malgr&eacute; son exactitude et sa
+r&eacute;gularit&eacute;, un trop grand ennemi des arts et de l'imagination que cet
+oncle d'Hoffmann; il tol&eacute;rait m&ecirc;me la musique, la po&eacute;sie et la peinture;
+mais il pr&eacute;tendait qu'un homme sens&eacute; ne devait recourir &agrave; de pareils
+d&eacute;lassements qu'apr&egrave;s son d&icirc;ner, pour faciliter la digestion. C'&eacute;tait
+sur ce th&egrave;me qu'il avait r&eacute;gl&eacute; la vie d'Hoffmann: tant d'heures pour le
+sommeil, tant d'heures pour l'&eacute;tude du barreau, tant d'heures pour le
+repas, tant de minutes pour la musique, tant de minutes pour la
+peinture, tant de minutes pour la po&eacute;sie.</p>
+
+<p>Hoffmann e&ucirc;t voulu retourner tout cela, lui, et dire: tant de minutes
+pour le barreau, et tant d'heures pour la po&eacute;sie, la peinture et la
+musique; mais Hoffmann n'&eacute;tait pas le ma&icirc;tre; il en &eacute;tait r&eacute;sult&eacute;
+qu'Hoffmann avait pris en horreur le barreau et son oncle, et qu'un beau
+jour il s'&eacute;tait sauv&eacute; de Koenigsberg avec quelques thalers en poche,
+avait gagn&eacute; Heidelberg, o&ugrave; il avait fait une halte de quelques instants,
+mais o&ugrave; il n'avait pu rester, vu la mauvaise musique que l'on faisait au
+th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, de Heidelberg il avait gagn&eacute; Mannheim, dont le th&eacute;&acirc;tre,
+pr&egrave;s duquel, comme on le voit, il s'&eacute;tait log&eacute;, passait pour &ecirc;tre le
+rival des sc&egrave;nes lyriques de France et d'Italie; nous disons de France
+et d'Italie, parce qu'on n'oubliera point que c'est cinq ou six ans
+seulement avant l'&eacute;poque &agrave; laquelle nous sommes arriv&eacute;s qu'avait eu
+lieu, &agrave; l'Acad&eacute;mie royale de musique, la grande lutte contre Gluck et
+Piccinni.</p>
+
+<p>Hoffmann &eacute;tait donc &agrave; Mannheim, o&ugrave; il logeait pr&egrave;s du th&eacute;&acirc;tre, et o&ugrave; il
+vivait du produit de sa peinture, de sa musique et de sa po&eacute;sie, joint &agrave;
+quelques fr&eacute;d&eacute;rics d'or que sa bonne m&egrave;re lui faisait passer de temps en
+temps, au moment o&ugrave;, nous arrogeant le privil&egrave;ge du Diable boiteux, nous
+venons de lever le plafond de sa chambre et de le montrer &agrave; nos lecteurs
+debout, appuy&eacute; &agrave; la muraille, immobile derri&egrave;re son rideau, haletant,
+les yeux fix&eacute;s sur le portail de l'&eacute;glise des J&eacute;suites.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a><a href="#table">CHAPITRE III.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Un amoureux et un fou.</a></h3>
+
+
+<p>Dans l'instant o&ugrave; quelques personnes, sortant de l'&eacute;glise des J&eacute;suites,
+quoique la messe f&ucirc;t &agrave; peine &agrave; moiti&eacute; de sa c&eacute;l&eacute;bration, rendaient
+l'attention d'Hoffmann plus vive que jamais, on heurta &agrave; sa porte. Le
+jeune homme secoua la t&ecirc;te et frappa du pied avec un mouvement
+d'impatience, mais ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>On heurta une seconde fois.</p>
+
+<p>Un regard torve alla foudroyer l'indiscret &agrave; travers la porte.</p>
+
+<p>On frappa une troisi&egrave;me fois.</p>
+
+<p>Cette fois, le jeune homme demeura tout &agrave; fait immobile; il &eacute;tait
+visiblement d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne pas ouvrir.</p>
+
+<p>Mais, au lieu de s'obstiner &agrave; frapper, le visiteur se contenta de
+prononcer un des pr&eacute;noms d'Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Th&eacute;odore, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi, Zacharias Werner, murmura Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi; tiens-tu &agrave; &ecirc;tre seul?</p>
+
+<p>&mdash;Non, attends.</p>
+
+<p>Et Hoffmann alla ouvrir.</p>
+
+<p>Un grand jeune homme, p&acirc;le, maigre et blond, un peu effar&eacute;, entra. Il
+pouvait avoir trois ou quatre ans de plus qu'Hoffmann. Au moment o&ugrave; la
+porte s'ouvrait, il lui posa la main sur l'&eacute;paule et les l&egrave;vres sur le
+front, comme e&ucirc;t pu faire un fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, en effet, un v&eacute;ritable fr&egrave;re pour Hoffmann. N&eacute; dans la m&ecirc;me
+maison que lui, Zacharias Werner, le futur auteur de <i>Martin Luther</i>, de
+l'<i>Attila</i>, du <i>24 F&eacute;vrier</i>, de <i>La Croix de la Baltique</i>, avait grandi
+sous la double protection de sa m&egrave;re et de la m&egrave;re d'Hoffmann.</p>
+
+<p>Les deux femmes, atteintes toutes deux d'une affection nerveuse qui se
+termina par la folie, avaient transmis &agrave; leurs enfants cette maladie,
+qui, att&eacute;nu&eacute;e par la transmission, se traduisit en imagination
+fantastique chez Hoffmann, et en disposition m&eacute;lancolique chez
+Zacharias. La m&egrave;re de ce dernier se croyait, &agrave; l'instar de la Vierge,
+charg&eacute;e d'une mission divine. Son enfant, son Zacharie, devait &ecirc;tre le
+nouveau Christ, le futur Silo&eacute; promis par les &Eacute;critures. Pendant qu'il
+dormait, elle lui tressait des couronnes de bleuets, dont elle ceignait
+son front; elle s'agenouillait devant lui, chantant, de sa voix douce et
+harmonieuse, les plus beaux cantiques de Luther, esp&eacute;rant &agrave; chaque
+verset, voir la couronne de bleuets se changer en aur&eacute;ole.</p>
+
+<p>Les deux enfants furent &eacute;lev&eacute;s ensemble; c'&eacute;tait surtout parce que
+Zacharie habitait Heidelberg, o&ugrave; il &eacute;tudiait, qu'Hoffmann s'&eacute;tait enfui
+de chez son oncle, et &agrave; son tour Zacharie, rendant &agrave; Hoffmann amiti&eacute;
+pour amiti&eacute;, avait quitt&eacute; Heidelberg et &eacute;tait venu rejoindre Hoffmann &agrave;
+Mannheim, quand Hoffmann &eacute;tait venu chercher &agrave; Mannheim une meilleure
+musique que celle qu'il trouvait &agrave; Heidelberg.</p>
+
+<p>Mais, une fois r&eacute;unis, une fois &agrave; Mannheim, loin de l'autorit&eacute; de cette
+m&egrave;re si douce, les deux jeunes gens avaient pris app&eacute;tit aux voyages, ce
+compl&eacute;ment indispensable de l'&eacute;ducation de l'&eacute;tudiant allemand, et ils
+avaient r&eacute;solu de visiter Paris.</p>
+
+<p>Werner, &agrave; cause du spectacle &eacute;trange que devait pr&eacute;senter la capitale de
+la France au milieu de la p&eacute;riode de Terreur o&ugrave; elle &eacute;tait parvenue.</p>
+
+<p>Hoffmann, pour comparer la musique fran&ccedil;aise &agrave; la musique italienne, et
+surtout pour &eacute;tudier les ressources de l'Op&eacute;ra fran&ccedil;ais comme mise en
+sc&egrave;ne et d&eacute;cors, Hoffmann ayant d&egrave;s cette &eacute;poque l'id&eacute;e qu'il caressa
+toute sa vie de se faire directeur de th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Werner, libertin par temp&eacute;rament, quoique religieux par &eacute;ducation,
+comptait bien en m&ecirc;me temps profiter pour son plaisir de cette &eacute;trange
+libert&eacute; de m&oelig;urs &agrave; laquelle on &eacute;tait arriv&eacute; en 1793, et dont un de ses
+amis, revenu depuis peu d'un voyage &agrave; Paris, lui avait fait une peinture
+si s&eacute;duisante, que cette peinture avait tourn&eacute; la t&ecirc;te du voluptueux
+&eacute;tudiant.</p>
+
+<p>Hoffmann comptait voir les mus&eacute;es dont on lui avait dit force
+merveilles, et, flottant encore dans sa mani&egrave;re, comparer la peinture
+italienne &agrave; la peinture allemande.</p>
+
+<p>Quels que fussent d'ailleurs les motifs secrets qui poussassent les deux
+amis, le d&eacute;sir de visiter la France &eacute;tait &eacute;gal chez tous deux.</p>
+
+<p>Pour accomplir ce d&eacute;sir, il ne leur manquait qu'une chose, l'argent.
+Mais, par une co&iuml;ncidence &eacute;trange, le hasard avait voulu que Zacharie et
+Hoffmann eussent le m&ecirc;me jour re&ccedil;u chacun de sa m&egrave;re cinq fr&eacute;d&eacute;rics
+d'or.</p>
+
+<p>Dix fr&eacute;d&eacute;rics d'or faisaient &agrave; peu pr&egrave;s deux cents livres, c'&eacute;tait une
+jolie somme pour deux &eacute;tudiants, qui vivaient, log&eacute;s, chauff&eacute;s et
+nourris, pour cinq thalers par mois. Mais cette somme &eacute;tait bien
+insuffisante pour accomplir le fameux voyage projet&eacute;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait venu une id&eacute;e aux deux jeunes gens, et, comme cette id&eacute;e leur
+&eacute;tait venue &agrave; tous deux &agrave; la fois, ils l'avaient prise pour une
+inspiration du ciel.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d'aller au jeu et de risquer chacun les cinq fr&eacute;d&eacute;rics d'or.</p>
+
+<p>Avec ces dix fr&eacute;d&eacute;rics il n'y avait pas de voyage possible. En risquant
+ces dix fr&eacute;d&eacute;rics on pouvait gagner une somme &agrave; faire le tour du monde.</p>
+
+<p>Ce qui fut dit fut fait: la saison des eaux approchait, et puis le 1<sup>er</sup>
+mai, les maisons de jeu &eacute;taient ouvertes; Werner et Hoffmann entr&egrave;rent
+dans une maison de jeu.</p>
+
+<p>Werner tenta le premier la fortune, et perdit en cinq coups ses cinq
+fr&eacute;d&eacute;rics d'or.</p>
+
+<p>Le tour d'Hoffmann &eacute;tait venu.</p>
+
+<p>Hoffmann hasarda en tremblant son premier fr&eacute;d&eacute;ric d'or et gagna.</p>
+
+<p>Encourag&eacute; par ce d&eacute;but, il redoubla. Hoffmann &eacute;tait dans un jour de
+veine; il gagnait quatre coups sur cinq, et le jeune homme &eacute;tait de ceux
+qui ont confiance dans la fortune. Au lieu d'h&eacute;siter, il marcha
+franchement de parolis en parolis; on e&ucirc;t pu croire qu'un pouvoir
+surnaturel le secondait: sans combinaison arr&ecirc;t&eacute;e, sans calcul aucun, il
+jetait son or sur une carte, et son or se doublait, se triplait, se
+quintuplait. Zacharie, plus tremblant qu'un fi&eacute;vreux, plus p&acirc;le qu'un
+spectre, Zacharie murmurait: &laquo;Assez, Th&eacute;odore, assez&raquo;: mais le joueur
+raillait cette timidit&eacute; pu&eacute;rile. L'or suivait l'or, et l'or engendrait
+l'or. Enfin, deux heures du matin sonn&egrave;rent, c'&eacute;tait l'heure de la
+fermeture de l'&eacute;tablissement, le jeu cessa; les deux jeunes gens, sans
+compter, prirent chacun une charge d'or. Zacharie, qui ne pouvait croire
+que toute cette fortune &eacute;tait &agrave; lui, sortit le premier: Hoffmann allait
+le suivre, quand un vieil officier, qui ne l'avait pas perdu de vue
+pendant tout le temps qu'il avait jou&eacute;, l'arr&ecirc;ta comme il allait
+franchir le seuil de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Jeune homme, dit-il en lui posant la main sur l'&eacute;paule et en le
+regardant fixement, si vous y allez de ce train-l&agrave;, vous ferez sauter la
+banque, j'en conviens; mais quand la banque aura saut&eacute;, vous n'en serez
+qu'une proie plus s&ucirc;re pour le diable.</p>
+
+<p>Et, sans attendre la r&eacute;ponse d'Hoffmann, il disparut. Hoffmann sortit &agrave;
+son tour, mais il n'&eacute;tait plus le m&ecirc;me. La pr&eacute;diction du vieux soldat
+l'avait refroidi comme un bain glac&eacute;, et cet or, dont ses poches &eacute;taient
+pleines, lui pesait. Il lui semblait porter son fardeau d'iniquit&eacute;s.</p>
+
+<p>Werner l'attendait joyeux. Tous deux revinrent ensemble chez Hoffmann,
+l'un riant, dansant, chantant; l'autre r&ecirc;veur, presque sombre.</p>
+
+<p>Celui qui riait, dansait, chantait, c'&eacute;tait Werner; celui qui &eacute;tait
+r&ecirc;veur et presque sombre, c'&eacute;tait Hoffmann.</p>
+
+<p>Tous deux, au reste, d&eacute;cid&egrave;rent de partir le lendemain soir pour la
+France.</p>
+
+<p>Ils se s&eacute;par&egrave;rent en s'embrassant.</p>
+
+<p>Hoffmann, rest&eacute; seul, compta son or.</p>
+
+<p>Il avait cinq mille thalers, vingt-trois ou vingt-quatre mille francs.</p>
+
+<p>Il r&eacute;fl&eacute;chit longtemps et sembla prendre une r&eacute;solution difficile.</p>
+
+<p>Pendant qu'il r&eacute;fl&eacute;chissait &agrave; la lueur d'une lampe de cuivre &eacute;clairant
+la chambre, son visage &eacute;tait p&acirc;le et son front ruisselait de sueur.</p>
+
+<p>&Agrave; chaque bruit qui se faisait autour de lui, ce bruit f&ucirc;t-il aussi
+insaisissable que le fr&eacute;missement de l'aile du moucheron, Hoffmann
+tressaillait, se retournait et regardait autour de lui avec terreur.</p>
+
+<p>La pr&eacute;diction de l'officier lui revenait &agrave; l'esprit, il murmurait tout
+bas des vers de <i>Faust</i>, et il lui semblait voir, sur le seuil de la
+porte, le rat rongeur; dans l'angle de sa chambre, le barbet noir.</p>
+
+<p>Enfin son parti fut pris.</p>
+
+<p>Il mit &agrave; part mille thalers, qu'il regardait comme la somme grandement
+n&eacute;cessaire pour son voyage, fit un paquet des quatre mille autres
+thalers; puis, sur le paquet, colla une carte avec de la cire, et
+&eacute;crivit sur cette carte:</p>
+
+<p><i>&Agrave; Monsieur le bourgmestre de Koenigsberg, pour &ecirc;tre partag&eacute; entre les
+familles les plus pauvres de la ville.</i></p>
+
+<p>Puis, content de la victoire qu'il venait de remporter sur lui-m&ecirc;me,
+rafra&icirc;chi par ce qu'il venait de faire, il se d&eacute;shabilla, se coucha, et
+dormit tout d'une pi&egrave;ce jusqu'au lendemain &agrave; sept heures du matin.</p>
+
+<p>&Agrave; sept heures il se r&eacute;veilla, et son premier regard fut pour ses mille
+thalers visibles et ses quatre mille thalers cachet&eacute;s. Il croyait avoir
+fait un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>La vue des objets l'assura de la r&eacute;alit&eacute; de ce qui lui &eacute;tait arriv&eacute; la
+veille.</p>
+
+<p>Mais ce qui &eacute;tait une r&eacute;alit&eacute; surtout, pour Hoffmann, quoique aucun
+objet mat&eacute;riel ne f&ucirc;t l&agrave; pour la lui rappeler, c'&eacute;tait la pr&eacute;diction du
+vieil officier.</p>
+
+<p>Aussi, sans regret aucun, s'habilla-t-il comme de coutume; et, prenant
+ses quatre mille thalers sous son bras, alla-t-il les porter lui-m&ecirc;me &agrave;
+la diligence de Koenigsberg, apr&egrave;s avoir pris le soin cependant de
+serrer les mille thalers restants dans son tiroir.</p>
+
+<p>Puis, comme il &eacute;tait convenu, on s'en souvient, que les deux amis
+partiraient le m&ecirc;me soir pour la France, Hoffmann se mit &agrave; faire ses
+pr&eacute;paratifs de voyage.</p>
+
+<p>Tout en allant, tout en venant, tout en &eacute;poussetant un habit, en pliant
+une chemise, en assortissant deux mouchoirs, Hoffmann jeta les yeux dans
+la rue et demeura dans la pose o&ugrave; il &eacute;tait.</p>
+
+<p>Une jeune fille de seize &agrave; dix-sept ans, charmante, &eacute;trang&egrave;re bien
+certainement &agrave; la ville de Mannheim, puisque Hoffmann ne la connaissait
+pas, venait de l'extr&eacute;mit&eacute; oppos&eacute;e de la rue et s'acheminait vers
+l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Hoffmann, dans ses r&ecirc;ves de po&egrave;te, de peintre et de musicien, n'avait
+jamais rien vu de pareil.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait quelque chose qui d&eacute;passait non seulement tout ce qu'il avait
+vu, mais encore tout ce qu'il esp&eacute;rait voir.</p>
+
+<p>Et cependant, &agrave; la distance o&ugrave; il &eacute;tait, il ne voyait qu'un ravissant
+ensemble: les d&eacute;tails lui &eacute;chappaient.</p>
+
+<p>La jeune fille &eacute;tait accompagn&eacute;e d'une vieille servante.</p>
+
+<p>Toutes deux mont&egrave;rent lentement les marches de l'&eacute;glise des J&eacute;suites, et
+disparurent sous le portail.</p>
+
+<p>Hoffmann laissa sa malle &agrave; moiti&eacute; faite, un habit lie-de-vin &agrave; moiti&eacute;
+battu, sa redingote &agrave; brandebourgs &agrave; moiti&eacute; pli&eacute;e, et resta immobile
+derri&egrave;re son rideau.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que nous l'avons trouv&eacute;, attendant la sortie de celle qu'il
+avait vue entrer.</p>
+
+<p>Il ne craignait qu'une chose: c'est que ce ne f&ucirc;t un ange, et qu'au lieu
+de sortir par la porte, elle ne s'envol&acirc;t par la fen&ecirc;tre pour remonter
+aux cieux.</p>
+
+<p>C'est dans cette situation que nous l'avons pris, et que son ami
+Zacharias Werner vint le prendre apr&egrave;s nous.</p>
+
+<p>Le nouveau venu appuya du m&ecirc;me coup, comme nous l'avons dit, sa main sur
+l'&eacute;paule et ses l&egrave;vres sur le front de son ami.</p>
+
+<p>Puis il poussa un &eacute;norme soupir.</p>
+
+<p>Quoique Zacharias Werner f&ucirc;t toujours tr&egrave;s p&acirc;le, il &eacute;tait cependant
+encore plus p&acirc;le que d'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc? lui demanda Hoffmann avec une inqui&eacute;tude r&eacute;elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami, s'&eacute;cria Werner.... Je suis un brigand! je suis un
+mis&eacute;rable! je m&eacute;rite la mort... fends-moi la t&ecirc;te avec une hache...
+perce-moi le c&oelig;ur avec une fl&egrave;che. Je ne suis plus digne de voir la
+lumi&egrave;re du ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! demanda Hoffmann avec la placide distraction de l'homme heureux;
+qu'est-il donc arriv&eacute;, cher ami?</p>
+
+<p>&mdash;Il est arriv&eacute;.... Ce qui est arriv&eacute;, n'est-ce pas?... tu me demandes ce
+qui est arriv&eacute;?... Eh bien! mon ami, le diable m'a tent&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Que quand j'ai vu tout mon or ce matin, il y en avait tant, qu'il me
+semble que c'est un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! un r&ecirc;ve?</p>
+
+<p>&mdash;Il y en avait une pleine table, toute couverte, continua Werner. Eh
+bien! quand j'ai vu cela, une v&eacute;ritable fortune, mille fr&eacute;d&eacute;rics d'or,
+mon ami. Eh bien! quand j'ai vu cela, quand de chaque pi&egrave;ce j'ai vu
+rejaillir un rayon, la rage m'a repris, je n'ai pas pu y r&eacute;sister, j'ai
+pris le tiers de mon or et j'ai &eacute;t&eacute; au jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as perdu?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'&agrave; mon dernier kreutzer.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? c'est un petit malheur, puisqu'il te reste les deux
+tiers.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien oui, les deux tiers! Je suis revenu chercher le second tiers,
+et....</p>
+
+<p>&mdash;Et tu l'as perdu comme le premier?</p>
+
+<p>&mdash;Plus vite, mon ami, plus vite.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu es revenu chercher ton troisi&egrave;me tiers?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas revenu, j'ai vol&eacute;: j'ai pris les quinze cents thalers
+restants, et je les ai pos&eacute;s sur la rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Hoffmann, la noire est sortie, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, la noire, l'horrible noire, sans h&eacute;sitation, sans
+remords, comme si en sortant elle ne m'enlevait pas mon dernier espoir!
+Sortie, mon ami, sortie!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne regrettes les mille fr&eacute;d&eacute;rics qu'&agrave; cause du voyage?</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour autre chose. Oh! si j'eusse seulement mis de c&ocirc;t&eacute; de quoi
+aller &agrave; Paris, cinq cents thalers!</p>
+
+<p>&mdash;Tu te consolerais d'avoir perdu le reste?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'instant m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'&agrave; cela ne tienne, mon cher Zacharias, dit Hoffmann en le
+conduisant vers son tiroir; tiens, voil&agrave; les cinq cents thalers, pars.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! que je parte? s'&eacute;cria Werner, et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, je ne pars plus.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu ne pars plus?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas dans ce moment-ci du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi? pour quelle raison? qui t'emp&ecirc;che de partir? qui te
+retient &agrave; Mannheim?</p>
+
+<p>Hoffmann entra&icirc;na vivement son ami vers la fen&ecirc;tre. On commen&ccedil;ait &agrave;
+sortir de l'&eacute;glise, la messe &eacute;tait finie.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, regarde, regarde, dit-il en d&eacute;signant du doigt quelqu'un &agrave;
+l'attention de Werner.</p>
+
+<p>Et, en effet, la jeune fille inconnue apparaissait au haut du portail,
+descendant lentement les degr&eacute;s de l'&eacute;glise, son livre de messe pos&eacute;
+contre sa poitrine, sa t&ecirc;te baiss&eacute;e, modeste et pensive comme la
+Marguerite de Goethe.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, murmurait Hoffmann, vois-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement que je vois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'il n'y a pas de femme au monde qui vaille qu'on lui sacrifie
+le voyage de Paris, f&ucirc;t-ce la belle Antonia, f&ucirc;t-ce la fille du vieux
+Gottlieb Murr, le nouveau chef d'orchestre du th&eacute;&acirc;tre de Mannheim.</p>
+
+<p>&mdash;Tu la connais donc?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais donc son p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait chef d'orchestre au th&eacute;&acirc;tre de Francfort.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu peux me donner une lettre pour lui?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Mets-toi l&agrave;, Zacharias, et &eacute;cris.</p>
+
+<p>Zacharias se mit &agrave; la table et &eacute;crivit.</p>
+
+<p>Au moment de partir pour la France, il recommandait son jeune ami
+Th&eacute;odore Hoffmann &agrave; son vieil ami Gottlieb Murr.</p>
+
+<p>Hoffmann donna &agrave; peine &agrave; Zacharias le temps d'achever sa lettre; la
+signature appos&eacute;e, il la lui prit, et, embrassant son ami, il s'&eacute;lan&ccedil;a
+hors de la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, lui cria une derni&egrave;re fois Zacharias Werner, tu verras
+qu'il n'y a pas de femme, si jolie qu'elle soit, qui puisse te faire
+oublier Paris.</p>
+
+<p>Hoffmann entendit les paroles de son ami, mais il ne jugea pas m&ecirc;me &agrave;
+propos de se retourner pour lui r&eacute;pondre, m&ecirc;me par un signe
+d'approbation ou d'improbation.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Zacharias Werner, il mit ses cinq cents thalers dans sa poche,
+et, pour n'&ecirc;tre plus tent&eacute; par le d&eacute;mon du jeu, il courut aussi vite
+vers l'h&ocirc;tel des Messageries qu'Hoffmann courait vers la maison du vieux
+chef d'orchestre.</p>
+
+<p>Hoffmann frappait &agrave; la porte du ma&icirc;tre Gottlieb Murr juste au m&ecirc;me
+moment o&ugrave; Zacharias Werner montait dans la diligence de Strasbourg.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a><a href="#table">CHAPITRE IV.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Ma&icirc;tre Gottlieb Murr.</a></h3>
+
+
+<p>Ce fut le chef d'orchestre qui vint ouvrir en personne &agrave; Hoffmann.</p>
+
+<p>Hoffmann n'avait jamais vu ma&icirc;tre Gottlieb, et cependant il le reconnut.</p>
+
+<p>Cet homme, tout grotesque qu'il &eacute;tait, ne pouvait &ecirc;tre qu'un artiste, et
+m&ecirc;me un grand artiste.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un petit vieillard de cinquante-cinq &agrave; soixante ans, ayant une
+jambe tordue, et cependant ne boitant pas trop de cette jambe, qui
+ressemblait &agrave; un tire-bouchon. Tout en marchant, ou plut&ocirc;t tout en
+sautillant, et son sautillement ressemblait fort &agrave; celui d'un
+hochequeue, tout en sautillant et en devan&ccedil;ant les gens qu'il
+introduisait chez lui, il s'arr&ecirc;tait, faisant une pirouette sur sa jambe
+torse, ce qui lui donnait l'air d'enfoncer une vrille dans la terre, et
+continuait son chemin.</p>
+
+<p>Tout en le suivant, Hoffmann l'examinait et gravait dans son esprit un
+de ces fantastiques et merveilleux portraits dont il nous a donn&eacute;, dans
+ses &oelig;uvres, une si compl&egrave;te galerie.</p>
+
+<p>Le visage du vieillard &eacute;tait enthousiaste, fin et spirituel &agrave; la fois,
+recouvert d'une peau parchemin&eacute;e, mouchet&eacute;e de rouge et de noir comme
+une page de plain-chant. Au milieu de cet &eacute;trange faci&egrave;s brillaient deux
+yeux vifs dont on pouvait d'autant mieux appr&eacute;cier le regard aigu, que
+les lunettes qu'il portait et qu'il n'abandonnait jamais, m&ecirc;me dans son
+sommeil, &eacute;taient constamment relev&eacute;es sur son front ou abaiss&eacute;es sur le
+bout de son nez. C'&eacute;tait seulement quand il jouait du violon en
+redressant la t&ecirc;te et en regardant &agrave; distance, qu'il finissait par
+utiliser ce petit meuble qui paraissait &ecirc;tre chez lui plut&ocirc;t un objet de
+luxe que de n&eacute;cessit&eacute;.</p>
+
+<p>Sa t&ecirc;te &eacute;tait chauve et constamment abrit&eacute;e sous une calotte noire, qui
+&eacute;tait devenue une partie inh&eacute;rente &agrave; sa personne. Jour et nuit ma&icirc;tre
+Gottlieb apparaissait aux visiteurs avec sa calotte. Seulement,
+lorsqu'il sortait, il se contentait de la surmonter d'une petite
+perruque &agrave; la Jean-Jacques. De sorte que la calotte se trouvait prise
+entre le cr&acirc;ne et la perruque. Il va sans dire que jamais ma&icirc;tre
+Gottlieb ne s'inqui&eacute;tait le moins du monde de la portion de velours qui
+apparaissait sous ses faux cheveux, lesquels ayant plus d'affinit&eacute; avec
+le chapeau qu'avec la t&ecirc;te, accompagnaient le chapeau dans son excursion
+a&eacute;rienne, toutes les fois que ma&icirc;tre Gottlieb saluait.</p>
+
+<p>Hoffmann regarda tout autour de lui, mais ne vit personne.</p>
+
+<p>Il suivit donc ma&icirc;tre Gottlieb o&ugrave; ma&icirc;tre Gottlieb, qui, comme nous
+l'avons dit, marchait devant lui, voulut le mener.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Gottlieb s'arr&ecirc;ta dans un grand cabinet plein de partitions
+empil&eacute;es et de feuilles de musique volantes: sur une table &eacute;taient dix
+ou douze bo&icirc;tes plus ou moins orn&eacute;es, ayant toutes cette forme &agrave;
+laquelle un musicien ne se trompe pas, c'est-&agrave;-dire la forme d'un &eacute;tui
+de violon.</p>
+
+<p>Pour le moment, ma&icirc;tre Gottlieb &eacute;tait en train de disposer pour le
+th&eacute;&acirc;tre de Mannheim, sur lequel il voulait faire un essai de musique
+italienne, le <i>Matrimonio segreto</i> de Cimarosa.</p>
+
+<p>Un archet, comme la batte d'Arlequin, &eacute;tait pass&eacute; dans sa ceinture, ou
+plut&ocirc;t maintenu par le gousset boutonn&eacute; de sa culotte, une plume se
+dressait fi&egrave;rement derri&egrave;re son oreille, et ses doigts &eacute;taient tach&eacute;s
+d'encre.</p>
+
+<p>De ces doigts tach&eacute;s d'encre il prit la lettre que lui pr&eacute;sentait
+Hoffmann, puis, jetant un coup d'&oelig;il sur l'adresse, et reconnaissant
+l'&eacute;criture:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Zacharias Werner, dit-il, po&egrave;te, po&egrave;te celui-l&agrave;, mais joueur.
+Puis, comme si la qualit&eacute; corrigeait un peu le d&eacute;faut, il ajouta:
+Joueur, joueur, mais po&egrave;te.</p>
+
+<p>Puis, d&eacute;cachetant la lettre:</p>
+
+<p>&mdash;Parti, n'est-ce pas? parti!</p>
+
+<p>&mdash;Il part, monsieur, en ce moment m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le conduise! ajouta Gottlieb en levant les yeux au ciel comme
+pour recommander son ami &agrave; Dieu. Mais il a bien fait de partir. Les
+voyages forment la jeunesse, et, si je n'avais pas voyag&eacute;, je ne
+conna&icirc;trais pas, moi, l'immortel Pasiello, le divin Cimarosa.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Hoffmann, vous n'en conna&icirc;triez pas moins bien leurs
+&oelig;uvres, ma&icirc;tre Gottlieb.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, leurs &oelig;uvres, certainement: mais qu'est-ce que conna&icirc;tre
+l'&oelig;uvre sans l'artiste? C'est conna&icirc;tre l'&acirc;me sans le corps; l'&oelig;uvre,
+c'est le spectre, c'est l'apparition; l'&oelig;uvre, c'est ce qui reste de
+nous apr&egrave;s notre mort. Mais le corps, voyez-vous, c'est ce qui a v&eacute;cu:
+vous ne comprendrez jamais enti&egrave;rement l'&oelig;uvre d'un homme si vous
+n'avez pas connu l'homme lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Hoffmann fit un signe de la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit-il, et je n'ai jamais appr&eacute;ci&eacute; compl&egrave;tement Mozart
+qu'apr&egrave;s avoir vu Mozart.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit Gottlieb, Mozart a du bon; mais pourquoi a-t-il du bon?
+parce qu'il a voyag&eacute; en Italie. La musique allemande, jeune homme, c'est
+la musique des hommes; mais retenez bien ceci, la musique italienne,
+c'est la musique des dieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pourtant pas, reprit Hoffmann en souriant, ce n'est pourtant
+pas en Italie que Mozart a fait <i>le Mariage de Figaro</i> et <i>Don Juan</i>,
+puisqu'il a fait l'un &agrave; Vienne pour l'empereur, et l'autre &agrave; Prague pour
+le th&eacute;&acirc;tre italien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, jeune homme, c'est vrai, et j'aime &agrave; voir en vous cet
+esprit national qui vous fait d&eacute;fendre Mozart. Oui, certainement, si le
+pauvre diable e&ucirc;t v&eacute;cu, et s'il e&ucirc;t fait encore un ou deux voyages en
+Italie, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un ma&icirc;tre, un tr&egrave;s grand ma&icirc;tre. Mais ce <i>Don Juan</i>,
+dont vous parlez, ce <i>Mariage de Figaro</i>, dont vous parlez, sur quoi les
+a-t-il faits? Sur des libretti italiens, sur des paroles italiennes,
+sous un reflet du soleil de Bologne, de Rome ou de Naples. Croyez-moi,
+jeune homme, ce soleil, il faut l'avoir vu, l'avoir senti, pour
+l'appr&eacute;cier &agrave; sa valeur. Tenez, moi, j'ai quitt&eacute; l'Italie depuis quatre
+ans; depuis quatre ans je grelotte, except&eacute; quand je pense &agrave; l'Italie;
+la pens&eacute;e seule me r&eacute;chauffe; je n'ai plus besoin de manteau quand je
+pense &agrave; l'Italie; je n'ai plus besoin d'habit, je n'ai plus besoin de
+calotte m&ecirc;me. Le souvenir me ravive: &ocirc; musique de Bologne! &ocirc; soleil de
+Naples! oh!...</p>
+
+<p>Et la figure du vieillard exprima un moment une b&eacute;atitude supr&ecirc;me, et
+tout son corps parut frissonner d'une jouissance infinie, comme si les
+torrents du soleil m&eacute;ridional, inondant encore sa t&ecirc;te ruisselaient de
+son front chauve sur ses &eacute;paules, et de ses &eacute;paules sur toute sa
+personne.</p>
+
+<p>Hoffmann se garda bien de le tirer de son extase, seulement il en
+profita pour regarder tout autour de lui, esp&eacute;rant toujours voir
+Antonia. Mais les portes &eacute;taient ferm&eacute;es et l'on n'entendait aucun bruit
+derri&egrave;re aucune de ces portes qui y d&eacute;cel&acirc;t la pr&eacute;sence d'un &ecirc;tre
+vivant.</p>
+
+<p>Il lui fallut donc revenir &agrave; ma&icirc;tre Gottlieb, dont l'extase se calmait
+peu &agrave; peu, et qui finit par en sortir avec une esp&egrave;ce de frissonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Brrrou! jeune homme, dit-il, et vous dites donc? Hoffmann tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, ma&icirc;tre Gottlieb, que je viens de la part de mon ami Zacharias
+Werner, lequel m'a parl&eacute; de votre bont&eacute; pour les jeunes gens, et comme
+je suis musicien!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous &ecirc;tes musicien!</p>
+
+<p>Et Gottlieb se redressa, releva la t&ecirc;te, la renversa en arri&egrave;re, et, &agrave;
+travers ses lunettes, momentan&eacute;ment pos&eacute;es sur les derniers confins de
+son nez, il regarda Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, ajouta-t-il, t&ecirc;te de musicien, front de musicien, &oelig;il de
+musicien; et qu'&ecirc;tes-vous? compositeur ou instrumentiste?</p>
+
+<p>&mdash;L'un et l'autre, ma&icirc;tre Gottlieb.</p>
+
+<p>&mdash;L'un et l'autre! dit ma&icirc;tre Gottlieb, l'un et l'autre! cela ne doute
+de rien, ces jeunes gens! Il faudrait toute la vie d'un homme, de deux
+hommes, de trois hommes pour &ecirc;tre seulement l'un ou l'autre! et ils sont
+l'un et l'autre!</p>
+
+<p>Et il fit un tour sur lui-m&ecirc;me, levant les bras au ciel et ayant l'air
+d'enfoncer dans le parquet le tire-bouchon de sa jambe droite.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s la pirouette achev&eacute;e s'arr&ecirc;tant devant Hoffmann:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, jeune pr&eacute;somptueux, dit-il, qu'as-tu fait en composition?</p>
+
+<p>&mdash;Mais des sonates, des chants sacr&eacute;s, des quintetti.</p>
+
+<p>&mdash;Des sonates apr&egrave;s Jean-S&eacute;bastien Bach! des chants sacr&eacute;s apr&egrave;s
+Pergol&egrave;se! des quintetti apr&egrave;s Fran&ccedil;ois-Joseph Haydn! Ah! jeunesse!
+jeunesse!</p>
+
+<p>Puis, avec un sentiment de profonde pi&eacute;t&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Et comme instrumentiste, continua-t-il, comme instrumentiste, de quel
+instrument jouez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De tous &agrave; peu pr&egrave;s, depuis le rebec jusqu'au clavecin, depuis la viole
+d'amour jusqu'au th&eacute;orbe; mais l'instrument dont je me suis
+particuli&egrave;rement occup&eacute;, c'est le violon.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, dit ma&icirc;tre Gottlieb d'un air railleur, en v&eacute;rit&eacute; tu lui as
+fait cet honneur-l&agrave;, au violon! C'est, ma foi! bien heureux pour lui,
+pauvre violon! Mais, malheureux! ajouta-t-il en revenant vers Hoffmann
+en sautillant sur une seule jambe pour aller plus vite, sais-tu ce que
+c'est que le violon? Le violon! et ma&icirc;tre Gottlieb balan&ccedil;a son corps sur
+cette seule jambe dont nous avons parl&eacute;, l'autre restant en l'air comme
+celle d'une grue; le violon! mais c'est le plus difficile de tous les
+instruments. Le violon a &eacute;t&eacute; invent&eacute; par Satan lui-m&ecirc;me pour damner
+l'homme, quand Satan a perdu plus d'&acirc;mes qu'avec les sept p&eacute;ch&eacute;s
+capitaux r&eacute;unis. Il n'y a que l'immortel Tartini, Tartini, mon ma&icirc;tre,
+mon h&eacute;ros, mon dieu! il n'y a que lui qui ait jamais atteint la
+perfection sur le violon; mais lui seul sait ce qu'il lui a co&ucirc;t&eacute; dans
+ce monde et dans l'autre pour avoir jou&eacute; toute une nuit avec le violon
+du diable lui-m&ecirc;me, et pour avoir gard&eacute; son archet. Oh! le violon!
+sais-tu, malheureux profanateur! que cet instrument cache sous sa
+simplicit&eacute; presque mis&eacute;rable les plus in&eacute;puisables tr&eacute;sors d'harmonie
+qu'il soit possible &agrave; l'homme de boire &agrave; la coupe des dieux? As-tu
+&eacute;tudi&eacute; ce bois, ces cordes, cet archet, ce crin, ce crin surtout?
+esp&egrave;res-tu r&eacute;unir, assembler, dompter sous tes doigts ce tout
+merveilleux, qui depuis deux si&egrave;cles r&eacute;siste aux efforts des plus
+savants, qui se plaint, qui g&eacute;mit, qui se lamente sous leurs doigts, et
+qui n'a jamais chant&eacute; que sous les doigts de l'immortel Tartini, mon
+ma&icirc;tre? Quand tu as pris un violon pour la premi&egrave;re fois, as-tu bien
+pens&eacute; &agrave; ce que tu faisais, jeune homme! Mais tu n'es pas le premier,
+ajouta ma&icirc;tre Gottlieb avec un soupir tir&eacute; du plus profond de ses
+entrailles, et tu ne seras pas le dernier que le violon aura perdu;
+violon, tentateur &eacute;ternel! d'autres que toi aussi ont cru &agrave; leur
+vocation, et ont perdu leur vie &agrave; racler le boyau, et tu vas augmenter
+le nombre de ces malheureux, si nombreux, si inutiles &agrave; la soci&eacute;t&eacute;, si
+insupportables &agrave; leurs semblables.</p>
+
+<p>Puis, tout &agrave; coup, et sans transition aucune, saisissant un violon et un
+archet comme un ma&icirc;tre d'escrime prend deux fleurets, et les pr&eacute;sentant
+&agrave; Hoffmann:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-il d'un air de d&eacute;fi, joue-moi quelque chose: voyons,
+joue, et je te dirai o&ugrave; tu en es, et, s'il est encore temps de te
+retirer du pr&eacute;cipice, je t'en tirerai, comme j'en ai tir&eacute; le pauvre
+Zacharias Werner. Il en jouait aussi, lui, du violon; il en jouait avec
+fureur, avec rage. Il r&ecirc;vait des miracles, mais je lui ai ouvert
+l'intelligence. Il brisa son violon en morceaux, et il en fit un feu.
+Puis je lui mis une basse entre les mains, et cela acheva de le calmer.
+L&agrave;, il y avait de la place pour ses longs doigts maigres. Au
+commencement, il leur faisait faire dix heures &agrave; l'heure, et maintenant,
+maintenant, il joue suffisamment de la basse pour souhaiter la f&ecirc;te &agrave;
+son oncle, tandis qu'il n'e&ucirc;t jamais jou&eacute; du violon que pour souhaiter
+la f&ecirc;te au diable. Allons, allons, jeune homme, voici un violon,
+montre-moi ce que tu sais faire.</p>
+
+<p>Hoffmann prit le violon et l'examina.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit ma&icirc;tre Gottlieb, tu examines de qui il est, comme le
+gourmet flaire le vin qu'il va boire. Pince une corde, une seule, et si
+ton oreille ne te dit pas le nom de celui qui a fait le violon, tu n'es
+pas digne de le toucher.</p>
+
+<p>Hoffmann pin&ccedil;a une corde, qui rendit un son vibrant, prolong&eacute;,
+fr&eacute;missant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un <i>Antonio Stradivarius</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, pas mal; mais de quelle &eacute;poque de la vie de Stradivarius?
+Voyons un peu; il en a fait beaucoup de violons de 1698 &agrave; 1728.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quant &agrave; cela, dit Hoffmann, j'avoue mon ignorance, et il me semble
+impossible....</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, blasph&eacute;mateur! impossible! c'est comme si tu me disais,
+malheureux, qu'il est impossible de reconna&icirc;tre l'&acirc;ge du vin en le
+go&ucirc;tant. &Eacute;coute bien: aussi vrai que nous sommes aujourd'hui le 10 mai
+1793, ce violon a &eacute;t&eacute; fait pendant le voyage que l'immortel Antonio fit
+de Cr&eacute;mone &agrave; Mantoue en 1705, et o&ugrave; il laissa son atelier &agrave; son premier
+&eacute;l&egrave;ve. Aussi, vois-tu, ce Stradivarius-l&agrave;, je suis bien aise de te le
+dire, n'est que de troisi&egrave;me ordre; mais j'ai bien peur que ce ne soit
+encore trop bon pour un pauvre &eacute;colier comme toi. &Ccedil;a va, va!</p>
+
+<p>Hoffmann &eacute;paula le violon, et, non sans un vif battement de c&oelig;ur,
+commen&ccedil;a les variations sur le th&egrave;me de <i>Don Juan</i>:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">&laquo;<i>La ci darem' la mano</i>&raquo;.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Gottlieb &eacute;tait debout pr&egrave;s d'Hoffmann, battant &agrave; la fois la
+mesure avec sa t&ecirc;te et avec le bout du pied de sa jambe torse. &Agrave; mesure
+qu'Hoffmann jouait, sa figure s'animait, ses yeux brillaient, sa
+m&acirc;choire sup&eacute;rieure mordait la l&egrave;vre inf&eacute;rieure, et, aux deux c&ocirc;t&eacute;s de
+cette l&egrave;vre aplatie, sortaient deux dents, que dans la position
+ordinaire elle &eacute;tait destin&eacute;e &agrave; cacher, mais qui en ce moment se
+dressaient comme deux d&eacute;fenses de sanglier. Enfin, un all&eacute;gro, dont
+Hoffmann triompha assez vigoureusement, lui attira de la part de ma&icirc;tre
+Gottlieb un mouvement de t&ecirc;te qui ressemblait &agrave; un signe d'approbation.</p>
+
+<p>Hoffmann finit par un d&eacute;manch&eacute; qu'il croyait des plus brillants, mais
+qui, loin de satisfaire le vieux musicien, lui fit faire une affreuse
+grimace.</p>
+
+<p>Cependant sa figure se rass&eacute;r&eacute;na peu &agrave; peu, et frappant sur l'&eacute;paule du
+jeune homme:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dit-il, c'est moins mal que je ne croyais; quand tu
+auras oubli&eacute; tout ce que tu as appris, quand tu ne feras plus de ces
+bonds &agrave; la mode, quand tu m&eacute;nageras ces traits sautillants et ces
+d&eacute;manch&eacute;s criards, on fera quelque chose de toi.</p>
+
+<p>Cet &eacute;loge, de la part d'un homme aussi difficile que le vieux musicien,
+ravit Hoffmann, puis il n'oubliait pas, tout noy&eacute; qu'il &eacute;tait dans
+l'oc&eacute;an musical, que ma&icirc;tre Gottlieb &eacute;tait le p&egrave;re de la belle Antonia.</p>
+
+<p>Aussi, prenant au bond les paroles qui venaient de tomber de la bouche
+du vieillard:</p>
+
+<p>&mdash;Et qui se chargera de faire quelque chose de moi? demanda-t-il, est-ce
+vous, ma&icirc;tre Gottlieb?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas, jeune homme? pourquoi pas, si tu veux &eacute;couter le vieux
+Murr?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;couterai, ma&icirc;tre, et tant que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura le vieillard avec m&eacute;lancolie, car son regard se rejetait
+dans le pass&eacute;, car sa m&eacute;moire remontait les ans r&eacute;volus, c'est que j'en
+ai bien connu des virtuoses! J'ai connu Corelli, par tradition, c'est
+vrai; c'est lui qui a ouvert la route, qui a fray&eacute; le chemin; il faut
+jouer &agrave; la mani&egrave;re de Tartini ou y renoncer. Lui, le premier, il a
+devin&eacute; que le violon &eacute;tait, sinon un dieu, du moins le temple d'o&ugrave; un
+dieu pouvait sortir. Apr&egrave;s lui vient Pugnani, violon passable,
+intelligent, mais mou, trop mou, surtout dans certains <i>appoggiamenti</i>;
+puis Germiniani, vigoureux celui-l&agrave;, mais vigoureux par boutades, sans
+transition; j'ai &eacute;t&eacute; &agrave; Paris expr&egrave;s pour le voir, comme tu veux, toi,
+aller &agrave; Paris pour voir l'Op&eacute;ra: un maniaque, mon ami, un somnambule,
+mon ami, un homme qui gesticulait en r&ecirc;vant, entendant assez bien le
+<i>tempo rubato</i>, fatal <i>tempo rubato</i>, qui tue plus d'instrumentistes que
+la petite v&eacute;role, que la fi&egrave;vre jaune, que la peste! Alors je lui jouai
+mes sonates &agrave; la mani&egrave;re de l'immortel Tartini, mon ma&icirc;tre, et alors il
+avoua son erreur. Malheureusement l'&eacute;l&egrave;ve &eacute;tait enfonc&eacute; jusqu'au cou
+dans sa m&eacute;thode. Il avait soixante et onze ans, le pauvre enfant!
+Quarante ans plus t&ocirc;t, je l'eusse sauv&eacute;, comme Giardini; celui-l&agrave; je
+l'avais pris &agrave; temps, mais malheureusement il &eacute;tait incorrigible; le
+diable en personne s'&eacute;tait empar&eacute; de sa main gauche, et alors il allait,
+il allait, il allait un tel train, que sa main droite ne pouvait pas le
+suivre. C'&eacute;taient des extravagances, des sautillements, des d&eacute;manch&eacute;s &agrave;
+donner la danse de Saint-Guy &agrave; un Hollandais. Aussi, un jour qu'en
+pr&eacute;sence de Jomelli il g&acirc;tait un morceau magnifique, le bon Jomelli, qui
+&eacute;tait le plus brave homme du monde, lui allongea-t-il un rude soufflet,
+que Giardini en eut la joue enfl&eacute;e pendant un mois, Jomelli le poignet
+lux&eacute; pendant trois semaines. C'est comme Lulli, un fou, un v&eacute;ritable
+fou, un danseur de corde, un faiseur de sauts p&eacute;rilleux, un &eacute;quilibriste
+sans balancier et auquel on devrait mettre dans la main un balancier au
+lieu d'un archet. H&eacute;las! h&eacute;las! h&eacute;las! s'&eacute;cria douloureusement le
+vieillard, je le dis avec un profond d&eacute;sespoir, avec Nardini et avec moi
+s'&eacute;teindra le bel art de jouer du violon: cet art avec lequel notre
+ma&icirc;tre &agrave; tous, Orpheus, attirait les animaux, remuait les pierres et
+b&acirc;tissait les villes. Au lieu de b&acirc;tir comme le violon divin, nous
+d&eacute;molissons comme les trompettes maudites. Si les Fran&ccedil;ais entrent
+jamais en Allemagne, ils n'auront pour faire tomber les murailles de
+Philippsbourg, qu'ils ont assi&eacute;g&eacute; tant de fois, ils n'auront qu'&agrave; faire
+ex&eacute;cuter, par quatre violons de ma connaissance, un concert devant ses
+portes.</p>
+
+<p>Le vieillard reprit haleine et ajouta d'un ton plus doux:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien qu'il y a Viotti, un de mes &eacute;l&egrave;ves, un enfant plein de
+bonnes dispositions, mais impatient, mais d&eacute;vergond&eacute;, mais sans r&egrave;gle.
+Quant &agrave; Giarnowicki, c'est un fat et un ignorant, et la premi&egrave;re chose
+que j'ai dite &agrave; ma vieille Lisbeth, c'&eacute;tait, si elle entendait jamais ce
+nom-l&agrave; prononc&eacute; &agrave; ma porte, de fermer ma porte avec acharnement. Il y a
+trente ans que Lisbeth est avec moi, eh bien, je vous le dis, jeune
+homme, je chasse Lisbeth si elle laisse entrer chez moi Giarnowicki; un
+Sarmate, un Welche, qui s'est permis de dire du mal du ma&icirc;tre des
+ma&icirc;tres, de l'immortel Tartini. Oh! &agrave; celui qui m'apportera la t&ecirc;te de
+Giarnowicki, je promets des le&ccedil;ons et des conseils tant qu'il en voudra.
+Quant &agrave; toi, mon gar&ccedil;on, continua le vieillard en revenant &agrave; Hoffmann,
+quant &agrave; toi, tu n'es pas fort; c'est vrai; mais Rode et Kreutzer, mes
+&eacute;l&egrave;ves, n'&eacute;taient pas plus forts que toi; quant &agrave; toi je disais donc
+qu'en venant chercher ma&icirc;tre Gottlieb, qu'en t'adressant &agrave; ma&icirc;tre
+Gottlieb, qu'en te faisant recommander &agrave; lui par un homme qui le conna&icirc;t
+et qui l'appr&eacute;cie, par ce fou de Zacharie Werner, tu prouves qu'il y a
+dans cette poitrine l&agrave; un c&oelig;ur d'artiste. Aussi maintenant, jeune
+homme, voyons, ce n'est plus un <i>Antonio Stradivarius</i> que je veux
+mettre entre tes mains; non, ce n'est m&ecirc;me plus un <i>Gramulo</i>, ce vieux
+ma&icirc;tre que l'immortel Tartini estimait si fort qu'il ne jouait jamais
+que sur des <i>Gramulo</i>; non, c'est sur un <i>Antonio Amati</i>, c'est sur
+l'a&iuml;eul, c'est sur l'anc&ecirc;tre, c'est sur la tige premi&egrave;re de tous les
+violons qui ont &eacute;t&eacute; faits, c'est sur l'instrument qui sera la dot de ma
+fille Antonia, que je veux t'entendre. C'est l'arc d'Ulysse, vois-tu, et
+qui pourra bander l'arc d'Ulysse est digne de P&eacute;n&eacute;lope.</p>
+
+<p>Et alors le vieillard ouvrit la bo&icirc;te de velours toute galonn&eacute;e d'or, et
+en tira un violon comme il semblait qu'il ne d&ucirc;t jamais avoir exist&eacute; de
+violons, et comme Hoffmann seul peut-&ecirc;tre se rappelait en avoir vu dans
+les concerts fantastiques de ses grands-oncles et de ses grandes-tantes.</p>
+
+<p>Puis il s'inclina sur l'instrument v&eacute;n&eacute;rable, et le pr&eacute;sentant &agrave;
+Hoffmann:</p>
+
+<p>&mdash;Prends, dit-il, et t&acirc;che de ne pas &ecirc;tre trop indigne de lui.</p>
+
+<p>Hoffmann s'inclina, prit l'instrument avec respect, et commen&ccedil;a une
+vieille &eacute;tude de Jean-S&eacute;bastien Bach.</p>
+
+<p>&mdash;Bach, Bach, murmura Gottlieb; passe encore pour l'orgue, mais il
+n'entendait rien au violon. N'importe.</p>
+
+<p>Au premier son qu'Hoffmann avait tir&eacute; de l'instrument, il avait
+tressailli, car lui, l'&eacute;minent musicien, il comprenait quel tr&eacute;sor
+d'harmonie on venait de mettre entre ses mains.</p>
+
+<p>L'archet, semblable &agrave; un arc, tant il &eacute;tait courb&eacute;, permettait &agrave;
+l'instrumentiste d'embrasser les quatre cordes &agrave; la fois, et la derni&egrave;re
+de ces cordes s'&eacute;levait &agrave; des tons c&eacute;lestes si merveilleux, que jamais
+Hoffmann n'avait pu songer qu'un son si divin s'&eacute;veill&acirc;t sous une main
+humaine.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le vieillard se tenait pr&egrave;s de lui, la t&ecirc;te renvers&eacute;e
+en arri&egrave;re, les yeux clignotants, disant pour tout encouragement:</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal, pas mal, jeune homme; la main droite, la main droite! la main
+gauche n'est que le mouvement, la main droite c'est l'&acirc;me. Allons, de
+l'&acirc;me! de l'&acirc;me! de l'&acirc;me!!!</p>
+
+<p>Hoffmann sentait bien que le vieux Gottlieb avait raison, et il
+comprenait, comme il lui avait dit &agrave; la premi&egrave;re &eacute;preuve, qu'il fallait
+d&eacute;sapprendre tout ce qu'il avait appris; et, par une transition
+insensible, mais soutenue, mais croissante, il passait du pianissimo au
+fortissimo, de la caresse &agrave; la menace, de l'&eacute;clair &agrave; la foudre, et il se
+perdait dans un torrent d'harmonie qu'il soulevait comme un nuage, et
+qu'il laissait retomber en cascades murmurantes, en perles liquides, en
+poussi&egrave;re humide, et il &eacute;tait sous l'influence d'une situation nouvelle,
+d'un &eacute;tat touchant &agrave; l'extase, quand tout &agrave; coup sa main gauche
+s'affaissa sur les cordes, l'archet mourut dans sa main, le violon
+glissa de sa poitrine, ses yeux devinrent fixes et ardents.</p>
+
+<p>La porte venait de s'ouvrir, et dans la glace devant laquelle il jouait,
+Hoffmann avait vu appara&icirc;tre, pareille &agrave; une ombre &eacute;voqu&eacute;e par une
+harmonie c&eacute;leste, la belle Antonia, la bouche entrouverte, la poitrine
+oppress&eacute;e, les yeux humides.</p>
+
+<p>Hoffmann jeta un cri de plaisir, et ma&icirc;tre Gottlieb n'eut que le temps
+de retenir le v&eacute;n&eacute;rable <i>Antonio Amati</i>, qui s'&eacute;chappait de la main du
+jeune instrumentiste.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a><a href="#table">CHAPITRE V.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Antonia.</a></h3>
+
+
+<p>Antonia avait paru mille fois plus belle encore &agrave; Hoffmann, au moment o&ugrave;
+il lui avait vu ouvrir la porte et en franchir le seuil, qu'au moment o&ugrave;
+il lui avait vu descendre les degr&eacute;s de l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>C'est que, dans la glace o&ugrave; la jeune fille venait de r&eacute;fl&eacute;chir son image
+et qui &eacute;tait &agrave; deux pas seulement d'Hoffmann, Hoffmann avait pu r&eacute;tablir
+d'un seul coup d'&oelig;il toutes les beaut&eacute;s qui lui avaient &eacute;chapp&eacute; &agrave;
+distance.</p>
+
+<p>Antonia avait dix-sept ans &agrave; peine; elle &eacute;tait de taille moyenne, plut&ocirc;t
+grande que petite, mais si mince sans maigreur, si flexible sans
+faiblesse, que toutes les comparaisons de lis se balan&ccedil;ant sur leur
+tige, de palmier se courbant au vent, eussent &eacute;t&eacute; insuffisantes pour
+peindre cette <i>morbidezza</i> italienne, seul mot de la langue exprimant &agrave;
+peu pr&egrave;s l'id&eacute;e de douce langueur qui s'&eacute;veillait &agrave; son aspect. Sa m&egrave;re
+&eacute;tait, comme Juliette, une des plus belles fleurs du printemps de
+V&eacute;rone, et l'on retrouvait dans Antonia, non pas fondues, mais heurt&eacute;es,
+et c'est ce qui faisait le charme de cette jeune fille, les beaut&eacute;s des
+deux races qui se disputent la palme de la beaut&eacute;. Ainsi, avec la
+finesse de peau des femmes du Nord, elle avait la matit&eacute; de peaux des
+femmes du Midi; ainsi ses cheveux blonds, &eacute;pais et l&eacute;gers &agrave; la fois,
+flottant au moindre vent, comme une vapeur dor&eacute;e, ombrageaient des yeux
+et des sourcils de velours noir. Puis, chose singuli&egrave;re encore, c'&eacute;tait
+dans sa voix surtout que le m&eacute;lange harmonieux des deux langues &eacute;tait
+sensible. Aussi, lorsque Antonia parlait allemand, la douceur de la
+belle langue o&ugrave;, comme dit Dante, r&eacute;sonne le si, venait adoucir la
+rudesse de l'accent germanique, tandis qu'au contraire, quand elle
+parlait italien, la langue un peu trop molle de M&eacute;tastase et de Goldoni
+prenait une fermet&eacute; qui lui donnait la puissante accentuation de la
+langue de Schiller et de Goethe.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;tait pas seulement au physique que se faisait remarquer cette
+fusion; Antonia &eacute;tait au moral un type merveilleux et rare de ce que
+peuvent r&eacute;unir de po&eacute;sie oppos&eacute;e le soleil de l'Italie et les brumes de
+l'Allemagne. On e&ucirc;t dit &agrave; la fois une muse et une f&eacute;e, la Lorelei de la
+ballade et la B&eacute;atrice de <i>La Divine Com&eacute;die</i>.</p>
+
+<p>C'est qu'Antonia, l'artiste par excellence, &eacute;tait fille d'une grande
+artiste. Sa m&egrave;re, habitu&eacute;e &agrave; la musique italienne, s'&eacute;tait un jour prise
+corps &agrave; corps avec la musique allemande. La partition de <i>l'Alceste</i> de
+Gluck lui &eacute;tait tomb&eacute;e entre les mains, et elle avait obtenu de son
+mari, ma&icirc;tre Gottlieb, de lui faire traduire le po&egrave;me en italien, et, le
+po&egrave;me traduit en italien, elle &eacute;tait venue le chanter &agrave; Vienne; mais
+elle avait trop pr&eacute;sum&eacute; de ses forces, ou plut&ocirc;t, l'admirable
+cantatrice, elle ne connaissait pas la mesure de sa sensibilit&eacute;. &Agrave; la
+troisi&egrave;me repr&eacute;sentation de l'op&eacute;ra qui avait eu le plus grand succ&egrave;s, &agrave;
+l'admirable solo d'<i>Alceste:</i></p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Divinit&eacute;s du Styx, ministres de la mort,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je n'invoquerai pas votre piti&eacute; r&eacute;elle.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>J'enl&egrave;ve un tendre &eacute;poux &agrave; son funeste sort,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Mais je vous abandonne une &eacute;pouse fid&egrave;le.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>quand elle atteignit le <i>r&eacute;</i>, qu'elle donna &agrave; pleine poitrine, elle
+p&acirc;lit, chancela, s'&eacute;vanouit; un vaisseau s'&eacute;tait bris&eacute;, dans cette
+poitrine si g&eacute;n&eacute;reuse: le sacrifice aux dieux infernaux s'&eacute;tait accompli
+en r&eacute;alit&eacute;: la m&egrave;re d'Antonia &eacute;tait morte.</p>
+
+<p>Le pauvre ma&icirc;tre Gottlieb dirigeait l'orchestre; de son fauteuil, il vit
+chanceler, p&acirc;lir, tomber celle qu'il aimait par-dessus toute chose; bien
+plus, il entendit se briser dans sa poitrine cette fibre &agrave; laquelle
+tenait sa vie, et il jeta un cri terrible qui se m&ecirc;la au dernier soupir
+de la virtuose.</p>
+
+<p>De l&agrave; venait peut-&ecirc;tre cette haine de ma&icirc;tre Gottlieb pour les ma&icirc;tres
+allemands; c'&eacute;tait le chevalier Gluck qui, bien innocemment, avait tu&eacute;
+sa T&eacute;r&eacute;sa, mais il n'en voulait pas moins au chevalier Gluck mal de
+mort, pour cette douleur profonde qu'il avait ressentie, et qui ne
+s'&eacute;tait calm&eacute;e qu'au fur et &agrave; mesure qu'il avait report&eacute; sur Antonia
+grandissante tout l'amour qu'il avait pour sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Maintenant, &agrave; dix-sept ans qu'elle avait, la jeune fille en &eacute;tait
+arriv&eacute;e &agrave; tenir lieu de tout au vieillard; il vivait par Antonia, il
+respirait par Antonia. Jamais l'id&eacute;e de la mort d'Antonia ne s'&eacute;tait
+pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; son esprit; mais, si elle se f&ucirc;t pr&eacute;sent&eacute;e, il ne s'en
+serait pas fort inqui&eacute;t&eacute;, attendu que l'id&eacute;e ne lui f&ucirc;t pas m&ecirc;me venue
+qu'il pouvait survivre &agrave; Antonia.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait donc pas avec un sentiment moins enthousiaste qu'Hoffmann,
+quoique ce sentiment f&ucirc;t bien autrement pur encore, qu'il avait vu
+appara&icirc;tre Antonia sur le seuil de la porte de son cabinet.</p>
+
+<p>La jeune fille s'avan&ccedil;a lentement; deux larmes brillaient &agrave; sa paupi&egrave;re;
+et, faisant trois pas vers Hoffmann, elle lui tendit la main.</p>
+
+<p>Puis, avec un accent de chaste familiarit&eacute;, et comme si elle e&ucirc;t connu
+le jeune homme depuis dix ans:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, fr&egrave;re, dit-elle.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Gottlieb, du moment o&ugrave; sa fille avait paru, &eacute;tait rest&eacute; muet et
+immobile; son &acirc;me, comme toujours, avait quitt&eacute; son corps, et,
+voltigeant autour d'elle, chantait aux oreilles d'Antonia toutes les
+m&eacute;lodies d'amour et de bonheur que chante l'&acirc;me d'un p&egrave;re &agrave; la vue de sa
+fille bien-aim&eacute;e.</p>
+
+<p>Il avait donc pos&eacute; son cher <i>Antonio Amati</i> sur la table, et, joignant
+les deux mains comme il e&ucirc;t fait devant la Vierge, il regardait venir
+son enfant.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Hoffmann, il ne savait s'il veillait ou dormait, s'il &eacute;tait sur
+la terre ou au ciel, si c'&eacute;tait une femme qui venait &agrave; lui, ou un ange
+qui lui apparaissait.</p>
+
+<p>Aussi fit-il presque un pas en arri&egrave;re lorsqu'il vit Antonia s'approcher
+de lui et lui tendre la main en l'appelant son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, ma s&oelig;ur! dit-il d'une voix &eacute;touff&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Antonia: ce n'est pas le sang qui fait la famille, c'est
+l'&acirc;me. Toutes les fleurs sont s&oelig;urs par le parfum, tous les artistes
+sont fr&egrave;res par l'art. Je ne vous ai jamais vu, c'est vrai, mais je vous
+connais; votre archet vient de me raconter votre vie. Vous &ecirc;tes po&egrave;te,
+un peu fou, pauvre ami! H&eacute;las, c'est cette &eacute;tincelle ardente que Dieu
+enferme dans notre t&ecirc;te ou dans notre poitrine qui nous br&ucirc;le le cerveau
+ou qui nous consume le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers ma&icirc;tre Gottlieb:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, p&egrave;re, dit-elle; pourquoi n'avez-vous pas encore embrass&eacute;
+votre Antonia? Ah! voil&agrave;, je comprends, <i>Il Matrimonio segreto</i>, le
+<i>Stabat mater</i>. Cimarosa, Pergol&egrave;se? Porpora! qu'est-ce qu'Antonia
+aupr&egrave;s de ces grands g&eacute;nies, une pauvre enfant qui vous aime, mais que
+vous oubliez pour eux.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, t'oublier! s'&eacute;cria Gottlieb, le vieux Murr oublier Antonia! Le
+p&egrave;re oublier sa fille! Pourquoi! pour quelques m&eacute;chantes notes de
+musique, pour un assemblage de rondes et de croches, de noires et de
+blanches, de di&egrave;ses et de b&eacute;mols! Ah bien oui! regarde comme je
+t'oublie!</p>
+
+<p>En tournant sur sa jambe torse avec une agilit&eacute; &eacute;tonnante, de son autre
+jambe et de ses deux mains le vieillard fit voler les parties
+d'orchestration <i>del Matrimonio segreto</i> toutes pr&ecirc;tes &agrave; &ecirc;tre
+distribu&eacute;es aux musiciens de l'orchestre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re! mon p&egrave;re! dit Antonia.</p>
+
+<p>&mdash;Du feu! du feu! cria ma&icirc;tre Gottlieb, du feu, que je br&ucirc;le tout cela;
+du feu, que je br&ucirc;le Pergol&egrave;se! du feu, que je br&ucirc;le Cimarosa! du feu,
+que je br&ucirc;le Pasiello! du feu, que je br&ucirc;le mes <i>Stradivarius</i>! mes
+<i>Gramulo</i>! du feu, que je br&ucirc;le mon <i>Antonio Amati</i>! Ma fille, mon
+Antonia n'a-t-elle pas dit que j'aimais mieux des cordes, du bois et du
+papier, que ma chair et mon sang! Du feu! du feu! du feu!!!</p>
+
+<p>Et le vieillard s'agitait comme un fou et sautait sur sa jambe comme le
+diable boiteux, faisait aller ses bras comme un moulin &agrave; vent.</p>
+
+<p>Antonia regardait cette folie du vieillard avec ce doux sourire
+d'orgueil filial satisfait. Elle savait bien, elle qui n'avait jamais
+fait de coquetterie qu'avec son p&egrave;re, elle savait bien qu'elle &eacute;tait
+toute-puissante sur le vieillard, que son c&oelig;ur &eacute;tait un royaume o&ugrave; elle
+r&eacute;gnait en souveraine absolue. Aussi arr&ecirc;ta-t-elle le vieillard au
+milieu de ses &eacute;volutions, et l'attirant &agrave; elle, d&eacute;posa-t-elle un simple
+baiser sur son front.</p>
+
+<p>Le vieillard jeta un cri de joie, prit sa fille dans ses bras, l'enleva
+comme il e&ucirc;t fait d'un oiseau, et alla s'abattre, apr&egrave;s avoir tourn&eacute;
+trois ou quatre fois sur lui-m&ecirc;me, sur un grand canap&eacute; o&ugrave; il commen&ccedil;a de
+la bercer comme une m&egrave;re fait de son enfant.</p>
+
+<p>D'abord Hoffmann avait regard&eacute; ma&icirc;tre Gottlieb avec effroi; en lui
+voyant jeter les partitions en l'air, en lui voyant enlever sa fille
+entre ses bras, il l'avait cru fou furieux enrag&eacute;. Mais, au sourire
+paisible d'Antonia, il s'&eacute;tait promptement rassur&eacute;, et, ramassant
+respectueusement les partitions &eacute;parses, il les repla&ccedil;ait sur les tables
+et sur les pupitres, tout en regardant du coin de l'&oelig;il ce groupe
+&eacute;trange, o&ugrave; le vieillard lui-m&ecirc;me avait sa po&eacute;sie.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, quelque chose de doux, de suave, d'a&eacute;rien, passa dans
+l'air, c'&eacute;tait une vapeur, c'&eacute;tait une m&eacute;lodie, c'&eacute;tait quelque chose de
+plus divin encore: c'&eacute;tait la voix d'Antonia qui attaquait, avec sa
+fantaisie d'artiste, cette merveilleuse composition de Stradella qui
+avait sauv&eacute; la vie &agrave; son auteur, le <i>Pieta, Signore</i>.</p>
+
+<p>Aux premi&egrave;res vibrations de cette voix d'ange, Hoffmann demeura
+immobile, tandis que le vieux Gottlieb, soulevant doucement sa fille de
+dessus ses genoux, la d&eacute;posait, toute couch&eacute;e comme elle &eacute;tait, sur le
+canap&eacute;; puis courant &agrave; son <i>Antonio Amati</i>, et accordant
+l'accompagnement avec les paroles, commen&ccedil;a de son c&ocirc;t&eacute; &agrave; faire passer
+l'harmonie de son archet sous le chant d'Antonia, et &agrave; le soutenir comme
+un ange soutient l'&acirc;me qu'il porte au ciel.</p>
+
+<p>La voix d'Antonia &eacute;tait une voix de soprano, poss&eacute;dant toute l'&eacute;tendue
+que la prodigalit&eacute; divine peut donner, non pas &agrave; une voix de femme, mais
+&agrave; une voix d'ange. Antonia parcourait cinq octaves et demie; elle
+donnait avec la m&ecirc;me facilit&eacute; le contre-ut, cette note divine qui semble
+n'appartenir qu'aux concerts c&eacute;lestes, et l'ut de la cinqui&egrave;me octave
+des notes basses. Jamais Hoffmann n'avait entendu rien de si velout&eacute; que
+ces quatre premi&egrave;res mesures chant&eacute;es sans accompagnement, <i>Pieta,
+Signore, di me dolente</i>. Cette aspiration de l'&acirc;me souffrante vers Dieu,
+cette pri&egrave;re ardente au Seigneur d'avoir piti&eacute; de cette souffrance qui
+se lamente, prenaient dans la bouche d'Antonia un pressentiment de
+respect divin qui ressemblait &agrave; la terreur. De son c&ocirc;t&eacute;
+l'accompagnement, qui avait re&ccedil;u la phrase flottant entre le ciel et la
+terre, qui l'avait, pour ainsi dire, prise entre ses bras, apr&egrave;s le <i>la</i>
+expir&eacute;, et qui, <i>piano, piano</i>, r&eacute;p&eacute;tait comme un &eacute;cho de la plainte,
+l'accompagnement &eacute;tait en tout digne de la voix lamentable, et
+douloureux comme elle. Il disait, lui, non pas en italien, non pas en
+allemand, non pas en fran&ccedil;ais, mais dans cette langue universelle qu'on
+appelle la musique:</p>
+
+<p><i>&laquo;Piti&eacute;, Seigneur, piti&eacute; de moi, malheureuse, piti&eacute;, Seigneur, et, si ma
+pri&egrave;re arrive &agrave; toi, que la rigueur se d&eacute;sarme et que tes regards se
+retournent vers moi moins s&eacute;v&egrave;res et plus cl&eacute;ments!&raquo;</i></p>
+
+<p>Et cependant, tout en suivant, tout en embo&icirc;tant la voix,
+l'accompagnement lui laissait toute sa libert&eacute;, toute son &eacute;tendue;
+c'&eacute;tait une caresse et non pas une &eacute;treinte, un soutien et non une g&ecirc;ne;
+et quand, au premier <i>sforzando</i>, c'est-&agrave;-dire quand, lass&eacute;e de
+l'effort, la voix retomba comme pour essayer de monter au ciel,
+l'accompagnement parut craindre alors de lui peser comme une chose
+terrestre, et l'abandonna presque aux ailes de la foi, pour ne la
+soutenir qu'au <i>mi</i> b&eacute;carre, c'est-&agrave;-dire au <i>diminuendo</i>, c'est-&agrave;-dire
+quand, lass&eacute;e de l'effort, la voix retomba <i>do</i>, quand, sur le <i>r&eacute;</i> et
+les deux <i>fa</i>, la voix se souleva comme affaiss&eacute;e sur elle-m&ecirc;me, et,
+pareille &agrave; la madone de Canova, &agrave; genoux, assise sur ses genoux, et chez
+laquelle tout plie, &acirc;me et corps, affaiss&eacute;s sous ce doute terrible que
+la mis&eacute;ricorde du Cr&eacute;ateur soit assez grande pour oublier la faute de la
+cr&eacute;ature.</p>
+
+<p>Puis, quand d'une voix tremblante elle continua: <i>Qu'il n'arrive jamais
+que je sois damn&eacute;e et pr&eacute;cipit&eacute;e dans le feu &eacute;ternel de ta vigueur, &ocirc;
+grand Dieu</i>! Alors l'accompagnement se hasarda &agrave; m&ecirc;ler sa voix &agrave; la voix
+fr&eacute;missante qui, entrevoyant les flammes &eacute;ternelles, priait le Seigneur
+de l'en &eacute;loigner. Alors l'accompagnement pria de son c&ocirc;t&eacute;, supplia,
+g&eacute;mit, monta avec elle jusqu'au <i>fa</i>, descendit avec elle jusqu'&agrave;
+l'<i>ut</i>, l'accompagnant dans sa faiblesse, la soutenant dans sa terreur;
+puis, tandis que haletante et sans force, la voix mourait dans les
+profondeurs de la poitrine d'Antonia, l'accompagnement continua seul
+apr&egrave;s la voix &eacute;teinte, comme apr&egrave;s l'&acirc;me envol&eacute;e et d&eacute;j&agrave; sur la route du
+ciel, continuent murmurantes et plaintives les pri&egrave;res des survivants.</p>
+
+<p>Alors aux supplications du violon de ma&icirc;tre Gottlieb commen&ccedil;a de se
+m&ecirc;ler une harmonie inattendue, douce et puissante &agrave; la fois, presque
+c&eacute;leste. Antonia se souleva sur son coude, ma&icirc;tre Gottlieb se tourna &agrave;
+moiti&eacute; et demeura l'archet suspendu sur les cordes de son violon.
+Hoffmann, d'abord &eacute;tourdi, enivr&eacute;, en d&eacute;lire, avait compris qu'aux
+&eacute;lancements de cette &acirc;me il fallait un peu d'espoir, et qu'elle se
+briserait si un rayon divin ne lui montrait le ciel, et il s'&eacute;tait
+&eacute;lanc&eacute; vers un orgue, et il avait &eacute;tendu ses dix doigts sur les touches
+fr&eacute;missantes, et l'orgue, poussant un long soupir, venait de se m&ecirc;ler au
+violon de Gottlieb et &agrave; la voix d'Antonia.</p>
+
+<p>Alors ce fut une chose merveilleuse que ce retour du motif <i>Pieta,
+Signore</i>, accompagn&eacute; par cette voix d'espoir, au lieu d'&ecirc;tre poursuivi
+comme dans la pri&egrave;re partie par la terreur, et quand, pleine de foi dans
+son g&eacute;nie comme dans sa pri&egrave;re, Antonia attaqua avec toute la vigueur de
+sa voix, le <i>fa</i> du <i>volgi</i>, un frisson passa dans les veines
+d'Hoffmann, qui, &eacute;crasant l'<i>Antonio Amati</i> sous les torrents d'harmonie
+qui s'&eacute;chappaient de son orgue, continua la voix d'Antonia apr&egrave;s qu'elle
+eut expir&eacute;, et sur les ailes, non plus d'un ange, mais d'un ouragan,
+sembla porter le dernier soupir de cette &acirc;me aux pieds du Seigneur
+tout-puissant et tout mis&eacute;ricordieux.</p>
+
+<p>Puis il se fit un moment de silence; tous trois se regard&egrave;rent, et leurs
+mains se joignirent dans une &eacute;treinte fraternelle, comme leurs &acirc;mes
+s'&eacute;taient jointes dans une commune harmonie.</p>
+
+<p>Et, &agrave; partir de ce moment, ce fut non seulement Antonia qui appela
+Hoffmann son fr&egrave;re, mais le vieux Gottlieb Murr qui appela Hoffmann son
+fils!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a><a href="#table">CHAPITRE VI.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le serment.</a></h3>
+
+
+<p>Peut-&ecirc;tre le lecteur se demandera-t-il, ou plut&ocirc;t nous demandera-t-il,
+comment, la m&egrave;re d'Antonia &eacute;tant morte en chantant, ma&icirc;tre Gottlieb Murr
+permettait que sa fille, c'est-&agrave;-dire que cette &acirc;me de son &acirc;me, cour&ucirc;t
+le risque d'un danger semblable &agrave; celui auquel avait succomb&eacute; la m&egrave;re.</p>
+
+<p>Et d'abord, quand il avait entendu Antonia essayer son premier chant, le
+pauvre p&egrave;re avait trembl&eacute; comme la feuille pr&egrave;s de laquelle chante un
+oiseau. Mais c'&eacute;tait un v&eacute;ritable oiseau qu'Antonia, et le vieux
+musicien s'aper&ccedil;ut bient&ocirc;t que le chant &eacute;tait sa langue naturelle, aussi
+Dieu, en lui donnant une voix si &eacute;tendue qu'elle n'avait peut-&ecirc;tre pas
+son &eacute;gale au monde, avait-il indiqu&eacute; que sous ce rapport ma&icirc;tre Gottlieb
+n'avait du moins rien &agrave; craindre: en effet, quand &agrave; ce don naturel du
+chant &eacute;tait jointe l'&eacute;tude de la musique, quand les difficult&eacute;s les plus
+exag&eacute;r&eacute;es du solf&egrave;ge avaient &eacute;t&eacute; mises sous les yeux de la jeune fille
+et vaincues aussit&ocirc;t avec une merveilleuse facilit&eacute;, sans grimaces, sans
+efforts, sans une seule corde au cou, sans un seul clignotement d'yeux,
+il avait compris la perfection de l'instrument, et, comme Antonia, en
+chantant les morceaux not&eacute;s pour les voix les plus hautes, restait
+toujours en de&ccedil;&agrave; de ce qu'elle pouvait faire, il s'&eacute;tait convaincu qu'il
+n'y avait aucun danger &agrave; laisser aller le doux rossignol au penchant de
+sa m&eacute;lodieuse vocation.</p>
+
+<p>Seulement ma&icirc;tre Gottlieb avait oubli&eacute; que la corde de la musique n'est
+pas la seule qui r&eacute;sonne dans le c&oelig;ur des jeunes filles, et qu'il y a
+une autre corde bien autrement fr&ecirc;le, bien autrement vibrante, bien
+autrement mortelle: celle de l'amour!</p>
+
+<p>Celle-l&agrave; s'&eacute;tait &eacute;veill&eacute;e chez la pauvre enfant au son de l'archet
+d'Hoffmann; inclin&eacute;e sur sa broderie dans la chambre &agrave; c&ocirc;t&eacute; de celle o&ugrave;
+se tenaient le jeune homme et le vieillard, elle avait relev&eacute; la t&ecirc;te au
+premier fr&eacute;missement qui avait pass&eacute; dans l'air. Elle avait &eacute;cout&eacute;; puis
+peu &agrave; peu une sensation &eacute;trange avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans son &acirc;me, avait couru
+en frissons inconnus dans ses veines. Elle s'&eacute;tait alors soulev&eacute;e
+lentement, appuyant une main &agrave; sa chaise, tandis que l'autre laissait
+&eacute;chapper la broderie de ses doigts entrouverts. Elle &eacute;tait rest&eacute;e un
+instant immobile; puis, lentement, elle s'&eacute;tait avanc&eacute;e vers la porte,
+et, comme nous l'avons dit, ombre &eacute;voqu&eacute;e de la vie mat&eacute;rielle, elle
+&eacute;tait apparue, po&eacute;tique vision, &agrave; la porte du cabinet de ma&icirc;tre Gottlieb
+Murr.</p>
+
+<p>Nous avons vu comment la musique avait fondu &agrave; son ardent creuset ces
+trois &acirc;mes en une seule, et comment, &agrave; la fin du concert, Hoffmann &eacute;tait
+devenu commensal de la maison.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'heure o&ugrave; le vieux Gottlieb avait l'habitude de se mettre &agrave;
+table. Il invita Hoffmann &agrave; d&icirc;ner avec lui, invitation qu'Hoffmann
+accepta avec la m&ecirc;me cordialit&eacute; qu'elle &eacute;tait faite.</p>
+
+<p>Alors, pour quelques instants la belle et po&eacute;tique vierge des cantiques
+divins se transforma en une bonne m&eacute;nag&egrave;re. Antonia versa le th&eacute; comme
+Clarisse Harlow, fit des tartines de beurre comme Charlotte, et finit
+par se mettre elle-m&ecirc;me &agrave; table et par manger comme une simple mortelle.</p>
+
+<p>Les Allemands n'entendent pas la po&eacute;sie comme nous. Dans nos donn&eacute;es de
+monde mani&eacute;r&eacute;, la femme qui mange et qui boit se d&eacute;po&eacute;tise. Si une jeune
+et jolie femme se met &agrave; table, c'est pour y fourrer ses gants, si
+toutefois elle ne conserve pas ses gants; si elle a une assiette, c'est
+pour y &eacute;grainer, &agrave; la fin du repas, une grappe de raisin, dont
+l'immat&eacute;rielle cr&eacute;ature consent parfois &agrave; sucer les grains les plus
+dor&eacute;s, comme fait une abeille d'une fleur.</p>
+
+<p>On comprend, d'apr&egrave;s la fa&ccedil;on dont Hoffmann avait &eacute;t&eacute; re&ccedil;u chez ma&icirc;tre
+Gottlieb, qu'il y revint le lendemain, le surlendemain et les jours
+suivants. Quant &agrave; ma&icirc;tre Gottlieb, cette fr&eacute;quence des visites
+d'Hoffmann ne paraissait aucunement l'inqui&eacute;ter: Antonia &eacute;tait trop
+pure, trop chaste, trop confiante dans son p&egrave;re, pour que le soup&ccedil;on
+v&icirc;nt au vieillard que sa fille p&ucirc;t commettre une faute. Sa fille,
+c'&eacute;tait sainte C&eacute;cile, c'&eacute;tait la Vierge Marie, c'&eacute;tait un ange des
+cieux; l'essence divine l'emportait tellement en elle sur la mati&egrave;re
+terrestre, que le vieillard n'avait jamais jug&eacute; &agrave; propos de lui dire
+qu'il y avait plus de danger dans le contact de deux corps que dans
+l'union de deux &acirc;mes.</p>
+
+<p>Hoffmann &eacute;tait donc heureux, c'est-&agrave;-dire aussi heureux qu'il est donn&eacute;
+&agrave; une cr&eacute;ature mortelle de l'&ecirc;tre. Le soleil de la joie n'&eacute;claire jamais
+enti&egrave;rement le c&oelig;ur, une tache sombre qui rappelle &agrave; l'homme que le
+bonheur complet n'existe pas en ce monde, mais seulement au ciel.</p>
+
+<p>Mais Hoffmann avait un avantage sur le commun de l'esp&egrave;ce. Souvent
+l'homme ne peut pas expliquer la cause de cette douleur qui passe au
+milieu de son bien-&ecirc;tre, de cette ombre qui se projette, obscure et
+noire, sur sa rayonnante f&eacute;licit&eacute;.</p>
+
+<p>Hoffmann, lui, savait ce qui le rendait malheureux.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait cette promesse faite &agrave; Zacharias Werner d'aller le rejoindre &agrave;
+Paris; c'&eacute;tait ce d&eacute;sir &eacute;trange de visiter la France, qui s'effa&ccedil;ait d&egrave;s
+qu'Hoffmann se trouvait en pr&eacute;sence d'Antonia, mais qui reprenait tout
+le dessus aussit&ocirc;t qu'Hoffmann se retrouvait seul; il y avait m&ecirc;me plus:
+c'est qu'au fur et &agrave; mesure que le temps s'&eacute;coulait et que les lettres
+de Zacharias, r&eacute;clamant la parole de son ami, &eacute;taient plus pressantes,
+Hoffmann s'attristait davantage.</p>
+
+<p>En effet, la pr&eacute;sence de la jeune fille n'&eacute;tait plus suffisante &agrave;
+chasser le fant&ocirc;me qui poursuivait maintenant Hoffmann jusqu'aux c&ocirc;t&eacute;s
+d'Antonia. Souvent, pr&egrave;s d'Antonia, Hoffmann tombait dans une r&ecirc;verie
+profonde. &Agrave; quoi r&ecirc;vait-il? &agrave; Zacharias Werner, dont il lui semblait
+entendre la voix. Souvent son &oelig;il, distrait d'abord, finissait par se
+fixer sur un point de l'horizon. Que voyait cet &oelig;il, ou plut&ocirc;t que
+croyait-il voir? La route de Paris, puis, &agrave; un des tournants de cette
+route, Zacharias marchant devant lui et faisant signe de le suivre.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, le fant&ocirc;me qui &eacute;tait apparu &agrave; Hoffmann &agrave; des intervalles
+rares et in&eacute;gaux revint avec plus de r&eacute;gularit&eacute; et finit par le
+poursuivre d'une obsession continuelle.</p>
+
+<p>Hoffmann aimait Antonia de plus en plus. Hoffmann sentait qu'Antonia
+&eacute;tait n&eacute;cessaire &agrave; sa vie, que c'&eacute;tait le bonheur de son avenir; mais
+Hoffmann sentait aussi qu'avant de se lancer dans ce bonheur, et pour
+que ce bonheur f&ucirc;t durable, il lui fallait accomplir le p&egrave;lerinage
+projet&eacute;, ou, sans cela, le d&eacute;sir renferm&eacute; dans son c&oelig;ur, si &eacute;trange
+qu'il f&ucirc;t, le rongerait.</p>
+
+<p>Un jour qu'assis pr&egrave;s d'Antonia, pendant que ma&icirc;tre Gottlieb notait dans
+son cabinet le <i>Stabat</i> de Pergol&egrave;se, qu'il voulait ex&eacute;cuter &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute; philharmonique de Francfort, Hoffmann &eacute;tait tomb&eacute; dans une de
+ses r&ecirc;veries ordinaires, Antonia, apr&egrave;s l'avoir regard&eacute; longtemps, lui
+prit les deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut y aller, mon ami, dit-elle.</p>
+
+<p>Hoffmann la regarda avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Y aller? r&eacute;p&eacute;ta-t-il, et o&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;En France, &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous a dit, Antonia, cette secr&egrave;te pens&eacute;e de mon c&oelig;ur, que je
+n'ose m'avouer &agrave; moi-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais m'attribuer pr&egrave;s de vous le pouvoir d'une f&eacute;e, Th&eacute;odore,
+et vous dire: J'ai lu dans votre pens&eacute;e, j'ai lu dans vos yeux, j'ai lu
+dans votre c&oelig;ur; mais je mentirais. Non, je me suis souvenue, voil&agrave;
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi vous &ecirc;tes-vous souvenue, ma bien-aim&eacute;e Antonia?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis souvenue que, la veille du jour o&ugrave; vous &ecirc;tes venu chez mon
+p&egrave;re, Zacharias Werner y &eacute;tait venu et nous avait racont&eacute; votre projet
+de voyage, votre d&eacute;sir ardent de voir Paris; d&eacute;sir nourri depuis pr&egrave;s
+d'un an, et tout pr&ecirc;t &agrave; s'accomplir. Depuis, vous m'avez dit ce qui vous
+avait emp&ecirc;ch&eacute; de partir. Vous m'avez dit comment, en me voyant pour la
+premi&egrave;re fois, vous avez &eacute;t&eacute; pris de ce sentiment irr&eacute;sistible dont j'ai
+&eacute;t&eacute; prise moi-m&ecirc;me en vous &eacute;coutant, et maintenant il vous reste &agrave; me
+dire ceci: que vous m'aimez toujours autant.</p>
+
+<p>Hoffmann fit un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous donnez pas la peine de me le dire, je le sais, continua
+Antonia, mais il y a quelque chose de plus puissant que cet amour, c'est
+le d&eacute;sir d'aller en France, de rejoindre Zacharias, de voir Paris enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Antonia! s'&eacute;cria Hoffmann, tout est vrai dans ce que vous venez de
+dire, hors un point; c'est qu'il y avait quelque chose au monde de plus
+fort que mon amour! Non, je vous le jure, Antonia, ce d&eacute;sir-l&agrave;, d&eacute;sir
+&eacute;trange auquel je ne comprends rien, je l'eusse enseveli dans mon c&oelig;ur
+si vous ne l'en aviez tir&eacute; vous-m&ecirc;me. Vous ne vous trompez donc pas.
+Antonia! Oui, il y a une voix qui m'appelle &agrave; Paris, une voix plus forte
+que ma volont&eacute;, et cependant, je vous le r&eacute;p&egrave;te, &agrave; laquelle je n'eusse
+pas ob&eacute;i; cette voix est celle de la destin&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Soit, accomplissons notre destin&eacute;e, mon ami. Vous partirez demain.
+Combien voulez-vous de temps?</p>
+
+<p>&mdash;Un mois, Antonia; dans un mois, je serai de retour.</p>
+
+<p>&mdash;Un mois ne vous suffira pas, Th&eacute;odore; en un mois vous n'aurez rien
+vu; je vous en donne deux; je vous en donne trois; je vous donne le
+temps que vous voudrez, enfin; mais j'exige une chose, ou plut&ocirc;t deux
+choses de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquelles, ch&egrave;re Antonia, lesquelles? dites vite.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, c'est dimanche; demain, c'est jour de messe; regardez par
+votre fen&ecirc;tre comme vous avez regard&eacute; le jour du d&eacute;part de Zacharias
+Werner, et, comme ce jour-l&agrave;, mon ami, seulement plus triste, vous me
+verrez monter les degr&eacute;s de l'&eacute;glise; alors venez me rejoindre &agrave; ma
+place accoutum&eacute;e, alors asseyez-vous pr&egrave;s de moi, et, au moment o&ugrave; le
+pr&ecirc;tre consacrera le sang de Notre-Seigneur, vous me ferez deux
+serments, celui de me demeurer fid&egrave;le, celui de ne plus jouer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tout ce que vous voudrez, &agrave; l'instant m&ecirc;me, ch&egrave;re Antonia! je vous
+jure....</p>
+
+<p>&mdash;Silence, Th&eacute;odore, vous jurerez demain.</p>
+
+<p>&mdash;Antonia, Antonia, vous &ecirc;tes un ange!</p>
+
+<p>&mdash;Au moment de nous s&eacute;parer, Th&eacute;odore, n'avez-vous pas quelque chose &agrave;
+dire &agrave; mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez raison. Mais, en v&eacute;rit&eacute;, je vous avoue, Antonia, que
+j'h&eacute;site, que je tremble. Mon Dieu! que suis-je donc pour oser esp&eacute;rer?</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes l'homme que j'aime, Th&eacute;odore. Allez trouver mon p&egrave;re, allez.</p>
+
+<p>Et, faisant &agrave; Hoffmann un signe de la main, elle ouvrit la porte d'une
+petite chambre transform&eacute;e par elle en oratoire.</p>
+
+<p>Hoffmann la suivit des yeux jusqu'&agrave; ce que la porte f&ucirc;t referm&eacute;e, et, &agrave;
+travers la porte, il lui envoya, avec tous les baisers de sa bouche,
+tous les &eacute;lans de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Puis il entra dans le cabinet de ma&icirc;tre Gottlieb.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Gottlieb &eacute;tait si bien habitu&eacute; au pas d'Hoffmann, qu'il ne
+souleva m&ecirc;me pas les yeux de dessus le pupitre o&ugrave; il copiait le
+<i>Stabat</i>. Le jeune homme entra et se tint debout derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, ma&icirc;tre Gottlieb n'entendant plus rien, m&ecirc;me la
+respiration du jeune homme, ma&icirc;tre Gottlieb se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi, gar&ccedil;on, dit-il en renversant sa t&ecirc;te en arri&egrave;re pour
+arriver &agrave; regarder Hoffmann &agrave; travers ses lunettes. Que viens-tu me
+dire?</p>
+
+<p>Hoffmann ouvrit la bouche, mais il la referma sans avoir articul&eacute; un
+son.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu devenu muet? demanda le vieillard; peste! ce serait malheureux;
+un gaillard qui en d&eacute;coud comme toi lorsque tu t'y mets ne peut pas
+perdre la parole comme cela, &agrave; moins que ce ne soit par punition d'en
+avoir abus&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma&icirc;tre Gottlieb, non je n'ai point perdu la parole, Dieu merci!
+Seulement, ce que j'ai &agrave; vous dire....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... me semble chose difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! est-ce donc bien difficile que de dire: ma&icirc;tre Gottlieb, j'aime
+votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez cela, ma&icirc;tre Gottlieb?</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! mais je serais bien fou, ou plut&ocirc;t bien sot, si je ne m'en
+&eacute;tais pas aper&ccedil;u, de ton amour.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, vous avez permis que je continuasse de l'aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? puisqu'elle t'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma&icirc;tre Gottlieb, vous savez que je n'ai aucune fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! les oiseaux du ciel ont-ils une fortune? Ils chantent, ils
+s'accouplent, ils b&acirc;tissent un nid, et Dieu les nourrit. Nous autres
+artistes, nous ressemblons fort aux oiseaux; nous chantons et Dieu vient
+&agrave; notre aide. Quand le chant ne suffira pas, tu te feras musicien. Je
+n'&eacute;tais pas plus riche que toi quand j'ai &eacute;pous&eacute; ma pauvre T&eacute;r&eacute;sa; eh
+bien! ni le pain, ni l'abri ne nous ont jamais fait faute. J'ai toujours
+eu besoin d'argent, et je n'en ai jamais manqu&eacute;. Es-tu riche d'amour?
+voil&agrave; tout ce que je te demande; m&eacute;rites-tu le tr&eacute;sor que tu convoites?
+voil&agrave; tout ce que je d&eacute;sire savoir. Aimes-tu Antonia plus que ta vie,
+plus que ton &acirc;me? alors je suis tranquille, Antonia ne manquera jamais
+de rien. Ne l'aimes-tu point? c'est autre chose; eusses-tu cent mille
+livres de rentes elle manquera toujours de tout.</p>
+
+<p>Hoffmann &eacute;tait pr&egrave;s de s'agenouiller devant cette adorable philosophie
+de l'artiste. Il s'inclina sur la main du vieillard, qui l'attira &agrave; lui
+et le pressa contre son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, lui dit-il, c'est convenu; fais ton voyage, puisque la
+rage d'entendre cette horrible musique de M. M&eacute;hul et de M. Dalayrac te
+tourmente; c'est une maladie de la jeunesse qui sera vite gu&eacute;rie. Je
+suis tranquille; fais ce voyage, mon ami, et reviens ici, tu y
+retrouveras Mozart, Beethoven, Cimarosa, Pergol&egrave;se, Pasiello, le
+Porpora, et, de plus, ma&icirc;tre Gottlieb et sa fille, c'est-&agrave;-dire un p&egrave;re
+et une femme. Va, mon enfant, va.</p>
+
+<p>Et ma&icirc;tre Gottlieb embrassa de nouveau Hoffmann, qui, voyant venir la
+nuit, jugea qu'il n'avait pas de temps &agrave; perdre, et se retira chez lui
+pour faire ses pr&eacute;paratifs de d&eacute;part.</p>
+
+<p>Le lendemain, d&egrave;s le matin, Hoffmann &eacute;tait &agrave; sa fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Au fur et &agrave; mesure que le moment de quitter Antonia approchait, cette
+s&eacute;paration lui semblait de plus en plus impossible. Toute cette
+ravissante p&eacute;riode de sa vie qui venait de s'&eacute;couler, ces sept mois qui
+avaient pass&eacute; comme un jour et qui se repr&eacute;sentaient &agrave; sa m&eacute;moire,
+tant&ocirc;t comme un vaste horizon qu'il embrassait d'un coup d'&oelig;il, tant&ocirc;t
+comme une s&eacute;rie de jours joyeux, venaient les uns apr&egrave;s les autres,
+souriants, couronn&eacute;s de fleurs; ces doux chants d'Antonia, qui lui
+avaient fait un air tout sem&eacute; de douces m&eacute;lodies; tout cela &eacute;tait un
+trait si puissant, qu'il luttait presque avec l'inconnu, ce merveilleux
+enchanteur qui attire &agrave; lui les c&oelig;urs les plus forts, les &acirc;mes les plus
+froides.</p>
+
+<p>&Agrave; dix heures, Antonia parut au coin de la rue o&ugrave;, &agrave; pareille heure, sept
+mois auparavant, Hoffmann l'avait vue pour la premi&egrave;re fois. La bonne
+Lisbeth la suivait comme de coutume, toutes deux mont&egrave;rent les degr&eacute;s de
+l'&eacute;glise. Arriv&eacute;e au dernier degr&eacute;, Antonia se retourna, aper&ccedil;ut
+Hoffmann, lui fit de la main un signe d'appel et entra dans l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Hoffmann s'&eacute;lan&ccedil;a hors de la maison et y entra apr&egrave;s elle.</p>
+
+<p>Antonia &eacute;tait d&eacute;j&agrave; agenouill&eacute;e et en pri&egrave;re.</p>
+
+<p>Hoffmann &eacute;tait protestant, et ces chants dans une autre langue lui
+avaient toujours paru assez ridicules; mais lorsqu'il entendit Antonia
+psalmodier ce chant d'&eacute;glise si doux et si large &agrave; la fois, il regretta
+de ne pas en savoir les paroles pour m&ecirc;ler sa voix &agrave; la voix d'Antonia,
+rendue plus suave encore par la profonde m&eacute;lancolie &agrave; laquelle la jeune
+fille &eacute;tait en proie.</p>
+
+<p>Pendant tout le temps que dura le saint sacrifice, elle chanta de la
+m&ecirc;me voix dont l&agrave;-haut doivent chanter les anges; puis enfin, quand la
+sonnette de l'enfant de ch&oelig;ur annon&ccedil;a la cons&eacute;cration de l'hostie, au
+moment o&ugrave; les fid&egrave;les se courbaient devant le Dieu qui, aux mains du
+pr&ecirc;tre, s'&eacute;levait au-dessus de leurs t&ecirc;tes, seule Antonia redressa son
+front.</p>
+
+<p>&mdash;Jurez, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je jure, dit Hoffmann d'une voix tremblante, je jure de renoncer au
+jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce le seul serment que vous vouliez me faire, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, attendez. Je jure de vous rester fid&egrave;le de c&oelig;ur et d'esprit,
+de corps et d'&acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Et sur quoi jurez-vous cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria Hoffmann, au comble de l'exaltation, sur ce que j'ai de
+plus cher, sur ce que j'ai de plus sacr&eacute;, sur votre vie!</p>
+
+<p>&mdash;Merci! s'&eacute;cria &agrave; son tour Antonia, car si vous ne tenez pas votre
+serment, je mourrai.</p>
+
+<p>Hoffmann tressaillit, un frisson passa par tout son corps, il ne se
+repentit pas, seulement, il eut peur. Le pr&ecirc;tre descendait les degr&eacute;s de
+l'autel, emportant le Saint Sacrement dans la sacristie.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; le corps divin de Notre-Seigneur passait, elle saisit la
+main d'Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu son serment, n'est-ce pas, mon Dieu? dit Antonia.</p>
+
+<p>Hoffmann voulut parler.</p>
+
+<p>&mdash;Plus une parole, plus une seule; je veux que celles dont se composait
+votre serment, &eacute;tant les derni&egrave;res que j'aurai entendues de vous,
+bruissent &eacute;ternellement &agrave; mon oreille. Au revoir, mon ami, au revoir.</p>
+
+<p>Et, s'&eacute;chappant, l&eacute;g&egrave;re comme une ombre, la jeune fille laissa un
+m&eacute;daillon dans la main de son amant.</p>
+
+<p>Hoffmann la regarda s'&eacute;loigner comme Orph&eacute;e dut regarder Eurydice
+fugitive; puis lorsque Antonia eut disparu, il ouvrit le m&eacute;daillon.</p>
+
+<p>Le m&eacute;daillon renfermait le portrait d'Antonia, tout resplendissant de
+jeunesse et de beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Deux heures apr&egrave;s, Hoffmann prenait sa place dans la m&ecirc;me diligence que
+Zacharias Werner en r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, Antonia, oh! non, je ne jouerai pas! oh! oui, je te
+serai fid&egrave;le!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a><a href="#table">CHAPITRE VII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Une barri&egrave;re de Paris en 1793.</a></h3>
+
+
+<p>Le voyage du jeune homme fut assez triste dans cette France qu'il avait
+tant d&eacute;sir&eacute;e. Ce n'&eacute;tait pas qu'en se rapprochant du centre il &eacute;prouv&acirc;t
+autant de difficult&eacute;s qu'il en avait rencontr&eacute; pour se rendre aux
+fronti&egrave;res; non, la R&eacute;publique fran&ccedil;aise faisait meilleur accueil aux
+arrivants qu'aux partants.</p>
+
+<p>Toutefois on n'&eacute;tait admis au bonheur de savourer cette pr&eacute;cieuse forme
+de gouvernement qu'apr&egrave;s avoir accompli un certain nombre de formalit&eacute;s
+passablement rigoureuses.</p>
+
+<p>Ce fut le temps o&ugrave; les Fran&ccedil;ais surent le moins &eacute;crire, mais ce fut le
+temps o&ugrave; ils &eacute;crivirent le plus. Il paraissait donc, &agrave; tous les
+fonctionnaires de fra&icirc;che date, convenable d'abandonner leurs
+occupations domestiques ou plastiques, pour signer des passeports,
+composer des signalements, donner des visas, accorder des
+recommandations, et faire, en un mot, tout ce qui concerne l'&eacute;tat de
+patriote.</p>
+
+<p>Jamais la paperasserie n'eut autant de d&eacute;veloppement qu'&agrave; cette &eacute;poque.
+Cette maladie end&eacute;mique de l'administration fran&ccedil;aise, se greffant sur
+le terrorisme, produisit les plus beaux &eacute;chantillons de calligraphie
+grotesque dont on e&ucirc;t pu parler jusqu'&agrave; ce jour.</p>
+
+<p>Hoffmann avait sa feuille de route d'une exigu&iuml;t&eacute; remarquable. C'&eacute;tait
+le temps des exigu&iuml;t&eacute;s: journaux, livres, publications de colportage,
+tout se r&eacute;duisait au simple in-octavo pour les plus grandes mesures. La
+feuille de route du voyageur, disons-nous, fut envahie d&egrave;s l'Alsace par
+des signatures de fonctionnaires qui ne ressemblaient pas mal &agrave; ces
+zigzags d'ivrognes qui toisent diagonalement les rues en battant l'une
+et l'autre muraille.</p>
+
+<p>Force fut donc &agrave; Hoffmann de joindre une feuille &agrave; son passeport, puis,
+une autre en Lorraine, o&ugrave; surtout les &eacute;critures prirent des proportions
+colossales. L&agrave; o&ugrave; le patriotisme &eacute;tait le plus chaud, les &eacute;crivains
+&eacute;taient plus na&iuml;fs. Il y eut un maire qui employa deux feuilles, recto
+et verso, pour donner &agrave; Hoffmann un autographe ainsi con&ccedil;u:</p>
+
+<p><i>Auphemann, chune Allemans, ami de la libret&eacute; se rendan &agrave; Pari ha pi&eacute;.</i></p>
+
+<p>&laquo;Sign&eacute;, GOLIER.&raquo;</p>
+
+<p>Muni de ce parfait document sur sa patrie, son &acirc;ge, ses principes, sa
+destination et ses moyens de transport, Hoffmann ne s'occupa plus que du
+soin de coudre ensemble tous ces lambeaux civiques, et nous devons dire
+qu'en arrivant &agrave; Paris, il poss&eacute;dait un assez joli volume, que,
+disait-il, il ferait relier en fer-blanc, si jamais il tentait un
+nouveau voyage, parce que, forc&eacute; d'avoir toujours ces feuilles &agrave; la
+main, elles risquaient trop dans un simple carton.</p>
+
+<p>Partout on lui r&eacute;p&eacute;tait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher voyageur, la province est encore habitable, mais Paris est
+bien remu&eacute;. D&eacute;fiez-vous, citoyen, il y a une police bien pointilleuse &agrave;
+Paris, et, en votre qualit&eacute; d'Allemand, vous pourriez n'&ecirc;tre pas trait&eacute;
+en bon Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&Agrave; quoi Hoffmann r&eacute;pondait par un sourire fier, r&eacute;miniscence des fiert&eacute;s
+spartiates quand les espions de Thessalie cherchaient &agrave; grossir les
+forces de Xerx&egrave;s, roi des Perses.</p>
+
+<p>Il arriva devant Paris: c'&eacute;tait le soir, les barri&egrave;res &eacute;taient ferm&eacute;es.</p>
+
+<p>Hoffmann parlait passablement la langue fran&ccedil;aise, mais on est allemand
+ou on ne l'est pas; si on ne l'est pas, on a un accent qui, &agrave; la longue,
+r&eacute;ussit &agrave; passer pour l'accent d'une de nos provinces; si on l'est, on
+passe toujours pour un Allemand.</p>
+
+<p>Il faut expliquer comment se faisait la police aux barri&egrave;res.</p>
+
+<p>D'abord, elles &eacute;taient ferm&eacute;es; ensuite, sept ou huit sectionnaires,
+gens oisifs et pleins d'intelligence, Lavaters amateurs, r&ocirc;daient par
+escouades, en fumant leurs pipes, autour de deux ou trois agents de
+police municipale.</p>
+
+<p>Ces braves gens, qui, de d&eacute;putation en d&eacute;putation, avaient fini par
+hanter toutes les salles de clubs, tous les bureaux de districts, tous
+les endroits o&ugrave; la politique s'&eacute;tait gliss&eacute;e par le c&ocirc;t&eacute; actif ou le
+c&ocirc;t&eacute; passif; ces gens, qui avaient vu &agrave; l'Assembl&eacute;e nationale ou &agrave; la
+Convention chaque d&eacute;put&eacute;, dans les tribunes tous les aristocrates m&acirc;les
+et femelles, dans les promenades tous les &eacute;l&eacute;gants signal&eacute;s, dans les
+th&eacute;&acirc;tres toutes les c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s suspectes, dans les revues tous les
+officiers, dans les tribunaux tous les accus&eacute;s plus ou moins lib&eacute;r&eacute;s
+d'accusation, dans les prisons tous les pr&ecirc;tres &eacute;pargn&eacute;s; ces dignes
+patriotes savaient si bien leur Paris, que tout visage de connaissance
+devait les frapper au passage, et, disons-le, les frappait presque
+toujours.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas chose ais&eacute;e que de se d&eacute;guiser alors: trop de richesse
+dans le costume appelait l'&oelig;il, trop de simplicit&eacute; appelait le soup&ccedil;on.
+Comme la malpropret&eacute; &eacute;tait un des insignes de civisme les plus r&eacute;pandus,
+tout porteur d'eau, tout marmiton pouvait cacher un aristocrate; et puis
+la main blanche aux beaux ongles, comment la dissimuler enti&egrave;rement?
+Cette d&eacute;marche aristocratique qui n'est plus sensible de nos jours, o&ugrave;
+les plus humbles portent les plus hauts talons, comment la cacher &agrave;
+vingt paires d'yeux plus ardents que ceux du limier en qu&ecirc;te?</p>
+
+<p>Un voyageur &eacute;tait donc, d&egrave;s son arriv&eacute;e, fouill&eacute;, interrog&eacute;, d&eacute;nud&eacute;,
+quant au moral, avec une facilit&eacute; que donnait l'usage, et une libert&eacute;
+que donnait... la libert&eacute;.</p>
+
+<p>Hoffmann parut devant ce tribunal vers six heures du soir, le 7
+d&eacute;cembre. Le temps &eacute;tait gris, rude, m&ecirc;l&eacute; de brume et de verglas; mais
+les bonnets d'ours et de loutre emprisonnant les t&ecirc;tes patriotes leur
+laissaient assez de sang chaud &agrave; la cervelle et aux oreilles pour qu'ils
+poss&eacute;dassent toute leur pr&eacute;sence d'esprit et leurs pr&eacute;cieuses facult&eacute;s
+investigatrices.</p>
+
+<p>Hoffmann fut arr&ecirc;t&eacute; par une main qui se posa doucement sur sa poitrine.</p>
+
+<p>Le jeune voyageur &eacute;tait v&ecirc;tu d'un habit gris de fer, d'une grosse
+redingote, et ses bottes allemandes lui dessinaient une jambe assez
+coquette, car il n'avait pas rencontr&eacute; de boue depuis la derni&egrave;re &eacute;tape,
+et le carrosse ne pouvait plus marcher &agrave; cause du gr&eacute;sil. Hoffmann avait
+fait six lieues &agrave; pied, sur une route l&eacute;g&egrave;rement saupoudr&eacute;e de neige
+durcie.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu comme cela, citoyen, avec tes belles bottes? dit un agent au
+jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais &agrave; Paris, citoyen.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas d&eacute;go&ucirc;t&eacute;, jeune Prussien, r&eacute;pliqua le sectionnaire, en
+pronon&ccedil;ant cette &eacute;pith&egrave;te de Prussien avec une prodigalit&eacute; d'<i>s</i> qui fit
+accourir dix curieux autour du voyageur.</p>
+
+<p>Les Prussiens n'&eacute;taient pas &agrave; ce moment de moins grands ennemis pour la
+France que les Philistins pour les compatriotes de Samson l'Isra&eacute;lite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, je suis pruzien, r&eacute;pondit Hoffmann, en changeant les
+cinq s du sectionnaire en un z; apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si tu es prussien, tu es bien en m&ecirc;me temps un petit espion de
+Pitt et Cobourg, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Lisez mes passeports, r&eacute;pondit Hoffmann en exhibant son volume &agrave; l'un
+des lettr&eacute;s de la barri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, r&eacute;pliqua celui-ci en tournant les talons pour emmener
+l'&eacute;tranger au corps de garde.</p>
+
+<p>Hoffmann suivit ce guide avec une tranquillit&eacute; parfaite.</p>
+
+<p>Quand, &agrave; la lueur des chandelles fumeuses, les patriotes virent ce jeune
+homme nerveux, l'&oelig;il ferme, les cheveux mal ordonn&eacute;s, hachant son
+fran&ccedil;ais avec le plus de conscience possible, l'un d'eux s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne se niera pas aristocrate, celui-l&agrave;; a-t-il des mains et des
+pieds!</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un b&ecirc;te, citoyen, r&eacute;pondit Hoffmann; je suis patriote autant
+que vous, et de plus, je suis <i>une</i> artiste.</p>
+
+<p>En disant ces mots, il tira de sa poche une de ces pipes effrayantes
+dont un plongeur de l'Allemagne peut seul trouver le fond.</p>
+
+<p>Cette pipe fit un effet prodigieux sur les sectionnaires, qui
+savouraient leur tabac dans leurs petits r&eacute;ceptacles.</p>
+
+<p>Tous se mirent &agrave; contempler le petit jeune homme qui entassait dans
+cette pipe, avec une habilet&eacute; fruit d'un grand usage, la provision de
+tabac d'une semaine.</p>
+
+<p>Il s'assit ensuite, alluma le tabac m&eacute;thodiquement jusqu'&agrave; ce que le
+fourneau pr&eacute;sent&acirc;t une large cro&ucirc;te de feu &agrave; sa surface, puis il aspira
+&agrave; temps &eacute;gaux des nuages de fum&eacute;e qui sortirent gracieusement, en
+colonnes bleu&acirc;tres, de son nez et de ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Il fume bien, dit un des sectionnaires.</p>
+
+<p>&mdash;Et il para&icirc;t que c'est un fameux, dit un autre; vois donc ses
+certificats.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'es-tu venu faire &agrave; Paris? demanda un troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tudier la science et la libert&eacute;, r&eacute;pliqua Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Et quoi encore? ajouta le Fran&ccedil;ais peu &eacute;mu de l'h&eacute;ro&iuml;sme d'une telle
+phrase, probablement &agrave; cause de sa grande habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Et la peinture, ajouta Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es peintre, comme le citoyen David?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais faire les patriotes romains tout nus comme lui?</p>
+
+<p>&mdash;Je les fais tout habill&eacute;s, dit Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moins beau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est selon, r&eacute;pliqua Hoffmann avec un imperturbable sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Fais-moi donc mon portrait, dit le sectionnaire avec admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>Hoffmann prit un tison au po&ecirc;le, en &eacute;teignit &agrave; peine l'extr&eacute;mit&eacute;
+rutilante, et, sur le mur blanchi &agrave; la chaux, il dessina un des plus
+laids visages qui eussent jamais d&eacute;shonor&eacute; la capitale du monde
+civilis&eacute;. Le bonnet &agrave; poils et la queue de renard, la bouche baveuse,
+les favoris &eacute;pais, la courte pipe, le menton fuyant furent imit&eacute;s avec
+un si rare bonheur de v&eacute;rit&eacute; dans sa charge, que tout le corps de garde
+demanda au jeune homme la faveur d'&ecirc;tre <i>portraitur&eacute;</i> par lui.</p>
+
+<p>Hoffmann s'ex&eacute;cuta de bonne gr&acirc;ce et croqua sur le mur une s&eacute;rie de
+patriotes aux visages bien r&eacute;ussis, mais moins nobles, assur&eacute;ment, que
+les bourgeois de la <i>Ronde nocturne</i> de Rembrandt.</p>
+
+<p>Les patriotes une fois en belle humeur, il ne fut plus question de
+soup&ccedil;ons: l'Allemand fut naturalis&eacute; parisien; on lui offrit la bi&egrave;re
+d'honneur, et lui, en gar&ccedil;on bien pensant, il offrit &agrave; ses h&ocirc;tes du vin
+de Bourgogne, que ces messieurs accept&egrave;rent de grand c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ce fut alors que l'un d'eux, plus rus&eacute; que les autres, prit son nez
+&eacute;pais dans le crochet de son index, et dit &agrave; Hoffmann en clignant l'&oelig;il
+gauche:</p>
+
+<p>&mdash;Avoue-nous une chose, citoyen allemand.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, notre ami?</p>
+
+<p>&mdash;Avoue-nous le but de ta mission.</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai dit: la politique et la peinture.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure, citoyen.</p>
+
+<p>&mdash;Tu comprends bien que nous ne t'accusons pas; tu nous plais, et nous
+te prot&eacute;gerons; mais voici deux d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s du club des Cordeliers, deux
+des Jacobins; moi, je suis des Fr&egrave;res et Amis; choisis parmi nous celui
+de ces clubs auquel tu feras ton hommage.</p>
+
+<p>&mdash;Quel hommage? dit Hoffmann surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne t'en cache pas, c'est si beau que tu devrais t'en pavaner
+partout.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, citoyen, tu me fais rougir, explique-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde et juge si je sais deviner, dit le patriote. Et, ouvrant le
+livre des passeports, il montra, de son doigt gras, sur une page, sous
+la rubrique Strasbourg, les lignes suivantes:</p>
+
+<p>&laquo;Hoffmann, voyageur, venant de Mannheim, a pris &agrave; Strasbourg une caisse
+&eacute;tiquet&eacute;e ainsi qu'il suit: O.B.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que contient cette caisse?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait ma d&eacute;claration &agrave; l'octroi de Strasbourg.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, citoyens, ce que ce petit sournois apporte ici.... Vous
+souvenez-vous de l'envoi de nos patriotes d'Auxerre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit l'un d'eux, une caisse de lard.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour graisser la guillotine, s'&eacute;cria un ch&oelig;ur de voix satisfaites.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Hoffmann, un peu p&acirc;le, quel rapport cette caisse que
+j'apporte peut-elle avoir avec l'envoi des patriotes d'Auxerre?</p>
+
+<p>&mdash;Lis, dit le Parisien en lui montrant son passeport: lis, jeune homme:
+&laquo;Voyageant pour la politique et pour l'art.&raquo; C'est &eacute;crit!</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; R&eacute;publique! murmura Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Avoue donc, jeune ami de la libert&eacute;, lui dit son protecteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait me vanter d'une id&eacute;e que je n'ai pas eue, r&eacute;pliqua Hoffmann.
+Je n'aime pas la fausse gloire; non, la caisse que j'ai prise &agrave;
+Strasbourg, et qui m'arrivera par le roulage, ne contient qu'un violon,
+une bo&icirc;te &agrave; couleurs et quelques toiles roul&eacute;es.</p>
+
+<p>Ces mots diminu&egrave;rent beaucoup l'estime que certains avaient con&ccedil;ue
+d'Hoffmann. On lui rendit ses papiers, on fit raison &agrave; ses rasades mais
+on cessa de le regarder comme un sauveur des peuples esclaves.</p>
+
+<p>L'un des patriotes ajouta m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Il ressemble &agrave; Saint-Just, mais j'aime mieux Saint-Just.</p>
+
+<p>Hoffmann replong&eacute; dans sa r&ecirc;verie, qu'&eacute;chauffaient le po&ecirc;le, le tabac et
+le vin de Bourgogne, demeura quelque temps silencieux. Mais soudain
+relevant la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;On guillotine donc beaucoup ici? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal, pas mal; cela a baiss&eacute; un peu depuis les Brissotins, mais
+c'est encore satisfaisant.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous o&ugrave; je trouverais un bon g&icirc;te, mes amis?</p>
+
+<p>&mdash;Partout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour tout voir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! alors loge-toi du c&ocirc;t&eacute; du quai aux Fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Bien.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu o&ugrave; cela se trouve, le quai aux Fleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais ce mot de fleurs me pla&icirc;t. Je m'y vois d&eacute;j&agrave; install&eacute;, au
+quai aux Fleurs. Par o&ugrave; y va-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas descendre tout droit la rue d'Enfer, et tu arriveras au quai.</p>
+
+<p>&mdash;Quai, c'est-&agrave;-dire que l'on touche &agrave; l'eau! dit Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Tout juste.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'eau, c'est la Seine?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la Seine.</p>
+
+<p>&mdash;Le quai aux Fleurs borde la Seine, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais Paris mieux que moi, citoyen allemand.</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Adieu; puis-je passer?</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as plus qu'une petite formalit&eacute; &agrave; accomplir.</p>
+
+<p>&mdash;Dis.</p>
+
+<p>&mdash;Tu passeras chez le commissaire de police, et tu te feras d&eacute;livrer un
+permis de s&eacute;jour.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien! Adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Attends encore. Avec ce permis du commissaire, tu iras &agrave; la police.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu donneras l'adresse de ton logement.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! c'est fini?</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu te pr&eacute;senteras &agrave; la section.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour justifier de tes moyens d'existence.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai tout cela; et ce sera tout?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore; il faudra faire des dons patriotiques.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>&mdash;Et ton serment de haine aux tyrans fran&ccedil;ais et &eacute;trangers.</p>
+
+<p>&mdash;De tout mon c&oelig;ur. Merci de ces pr&eacute;cieux renseignements.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, tu n'oublieras pas d'&eacute;crire lisiblement tes nom et pr&eacute;noms
+sur une pancarte, &agrave; ta porte.</p>
+
+<p>&mdash;Cela sera fait.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, citoyen, tu nous g&ecirc;nes.</p>
+
+<p>Les bouteilles &eacute;taient vides.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, citoyens; grand merci de votre politesse.</p>
+
+<p>Et Hoffmann partit, toujours en soci&eacute;t&eacute; de sa pipe, plus allum&eacute;e que
+jamais.</p>
+
+<p>Voil&agrave; comment il fit son entr&eacute;e dans la capitale de la France
+r&eacute;publicaine.</p>
+
+<p>Ce mot charmant &laquo;quai aux Fleurs&raquo; l'avait affriand&eacute;. Hoffmann se
+figurait d&eacute;j&agrave; une petite chambre dont le balcon donnait sur ce
+merveilleux quai aux Fleurs.</p>
+
+<p>Il oubliait d&eacute;cembre et les vents de bise, il oubliait la neige et cette
+mort passag&egrave;re de toute la nature. Les fleurs venaient &eacute;clore dans son
+imagination sous la fum&eacute;e de ses l&egrave;vres; il ne voyait plus que les
+jasmins et la rose, malgr&eacute; les cloaques du faubourg.</p>
+
+<p>Il arriva, neuf heures sonnant, au quai aux Fleurs, lequel &eacute;tait
+parfaitement sombre et d&eacute;sert, ainsi que le sont les quais du Nord en
+hiver. Toutefois, cette solitude &eacute;tait, ce soir, plus noire et plus
+sensible qu'autre part.</p>
+
+<p>Hoffmann avait trop faim, il avait trop froid pour philosopher en
+chemin; mais pas d'h&ocirc;tellerie sur ce quai.</p>
+
+<p>Levant les yeux, il aper&ccedil;ut enfin, au coin du quai et de la rue de la
+Barillerie, une grosse lanterne rouge, dans les vitres de laquelle
+tremblait un lumignon crasseux.</p>
+
+<p>Ce fanal pendait et se balan&ccedil;ait au bout d'une potence de fer, fort
+propre, en ces temps d'&eacute;meute, &agrave; suspendre un ennemi politique.</p>
+
+<p>Hoffmann ne vit que ces mots &eacute;crits en lettres vertes sur le verre
+rouge:</p>
+
+<p><i>Logis &agrave; pied.&mdash;Chambres et cabinets meubl&eacute;s.</i></p>
+
+<p>Il heurta vivement &agrave; la porte d'une all&eacute;e; la porte s'ouvrit; le
+voyageur entra en t&acirc;tonnant.</p>
+
+<p>Une voix rude lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Fermez votre porte.</p>
+
+<p>Et un gros chien, aboyant, sembla lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Gare &agrave; vos jambes!</p>
+
+<p>Prix fait avec une h&ocirc;tesse assez avenante, chambre choisie, Hoffmann se
+trouva possesseur de quinze pieds de long sur huit de large, formant
+ensemble une chambre &agrave; coucher et un cabinet, moyennant trente sous par
+jour, payables chaque matin, au lever.</p>
+
+<p>Hoffmann &eacute;tait si joyeux, qu'il paya quinze jours d'avance, de peur
+qu'on ne v&icirc;nt lui contester la possession de ce logement pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>Cela fait, il se coucha dans un lit assez humide; mais tout lit est lit
+pour un voyageur de dix-huit ans.</p>
+
+<p>Et puis, comment se montrer difficile quand on a le bonheur de loger
+quai aux Fleurs?</p>
+
+<p>Hoffmann invoqua d'ailleurs le souvenir d'Antonia, et le paradis
+n'est-il pas toujours l&agrave; o&ugrave; l'on invoque les anges?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a><a href="#table">CHAPITRE VIII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Comment les mus&eacute;es et les biblioth&egrave;ques &eacute;taient ferm&eacute;s, mais comment la
+place de la R&eacute;volution &eacute;tait ouverte.</a></h3>
+
+
+<p>La chambre qui, pendant quinze jours, devait servir de paradis terrestre
+&agrave; Hoffmann renfermait un lit, nous le connaissons, une table et deux
+chaises.</p>
+
+<p>Elle avait une chemin&eacute;e orn&eacute;e de deux vases de verre bleu meubl&eacute;s de
+fleurs artificielles. Un g&eacute;nie de la Libert&eacute; en sucre s'&eacute;panouissait
+sous une cloche de cristal, dans laquelle se refl&eacute;taient son drapeau
+tricolore et son bonnet rouge.</p>
+
+<p>Un chandelier en cuivre, une encoignure en vieux bois de rose, une
+tapisserie du douzi&egrave;me si&egrave;cle pour rideau, voil&agrave; tout l'ameublement tel
+qu'il apparut aux premiers rayons du jour.</p>
+
+<p>Cette tapisserie repr&eacute;sentait Orph&eacute;us jouant du violon pour reconqu&eacute;rir
+Eurydice, et le violon rappela tout naturellement Zacharias Werner &agrave; la
+m&eacute;moire d'Hoffmann.</p>
+
+<p>&laquo;Cher ami, pensa notre voyageur, il est &agrave; Paris, moi aussi; nous sommes
+ensemble, et je le verrai aujourd'hui ou demain au plus tard. Par o&ugrave;
+vais-je commencer? Comment vais-je m'y prendre pour ne pas perdre le
+temps du bon Dieu, et pour tout voir en France? Depuis plusieurs jours
+je ne vois que des tableaux vivants tr&egrave;s laids, allons au salon du
+Louvre de l'ex-tyran, je verrai tous les beaux tableaux qu'il avait, les
+Rubens, les Poussin. Allons vite.&raquo;</p>
+
+<p>Il se leva pour examiner, en attendant, le tableau panoramique de son
+quartier.</p>
+
+<p>Un ciel gris, terne, de la boue noire sous des arbres blancs, une
+population affair&eacute;e, avide de courir, et un certain bruit, pareil au
+murmure de l'eau qui coule. Voil&agrave; tout ce qu'il d&eacute;couvrit.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait peu fleuri. Hoffmann ferma sa fen&ecirc;tre, d&eacute;jeuna, et sortit pour
+voir d'abord l'ami Zacharias Werner.</p>
+
+<p>Mais, sur le point de prendre une direction, il se rappela que Werner
+n'avait jamais donn&eacute; son adresse, sans laquelle il &eacute;tait difficile de le
+rencontrer.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas un mince d&eacute;sappointement pour Hoffmann.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t:</p>
+
+<p>&laquo;Fou que je suis! pensa-t-il; ce que j'aime, Zacharias l'aime aussi.
+J'ai envie de voir de la peinture, il aura eu envie de voir de la
+peinture. Je trouverai lui ou sa trace dans le Louvre. Allons au
+Louvre.&raquo;</p>
+
+<p>Le Louvre, on le voyait du parapet. Hoffmann se dirigea vers le
+monument.</p>
+
+<p>Mais il eut la douleur d'apprendre &agrave; la porte que les Fran&ccedil;ais, depuis
+qu'ils &eacute;taient libres, ne s'amollissaient pas &agrave; voir de la peinture
+d'esclaves, et que, en admettant, ce qui n'est pas probable, que la
+Commune de Paris n'e&ucirc;t pas d&eacute;j&agrave; r&ocirc;ti toutes les cro&ucirc;tes pour allumer les
+fonderies d'armes de guerre, on se garderait bien de ne pas nourrir de
+toute cette huile des rats destin&eacute;s &agrave; la nourriture des patriotes, du
+jour o&ugrave; les Prussiens viendraient assi&eacute;ger Paris.</p>
+
+<p>Hoffmann sentit que la sueur lui montait au front; l'homme qui lui
+parlait ainsi avait une certaine fa&ccedil;on de parler qui sentait son
+importance.</p>
+
+<p>On saluait fort ce beau diseur.</p>
+
+<p>Hoffmann apprit d'un des assistants qu'il avait eu l'honneur de parler
+au citoyen Simon, gouverneur des <i>enfants de France</i> et conservateur des
+mus&eacute;es royaux.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne verrai point de tableaux, dit-il en soupirant; ah! c'est dommage!
+mais je m'en irai &agrave; la Biblioth&egrave;que du feu roi, et, &agrave; d&eacute;faut de
+peinture, j'y verrai des estampes, des m&eacute;dailles et des manuscrits; j'y
+verrai le tombeau de Child&eacute;ric, p&egrave;re de Clovis, et les globes c&eacute;leste et
+terrestre du p&egrave;re Coronelli.&raquo;</p>
+
+<p>Hoffmann eut la douleur, en arrivant, d'apprendre que la nation
+fran&ccedil;aise, regardant comme une source de corruption et d'incivisme la
+science et la litt&eacute;rature, avait ferm&eacute; toutes les officines o&ugrave;
+conspiraient de pr&eacute;tendus savants et de pr&eacute;tendus litt&eacute;rateurs, le tout
+par mesure d'humanit&eacute;, pour s'&eacute;pargner la peine de guillotiner ces
+pauvres diables. D'ailleurs, m&ecirc;me sous le tyran, la Biblioth&egrave;que n'&eacute;tait
+ouverte que deux fois par semaine.</p>
+
+<p>Hoffmann dut se retirer sans avoir rien vu; il dut m&ecirc;me oublier de
+demander des nouvelles de son ami Zacharias.</p>
+
+<p>Mais, comme il &eacute;tait pers&eacute;v&eacute;rant, il s'obstina et voulut voir le mus&eacute;e
+Saint-Avoye.</p>
+
+<p>On lui apprit alors que le propri&eacute;taire avait &eacute;t&eacute; guillotin&eacute;
+l'avant-veille.</p>
+
+<p>Il s'en alla jusqu'au Luxembourg; mais ce palais &eacute;tait devenu prison.</p>
+
+<p>&Agrave; bout de forces et de courage, il reprit le chemin de son h&ocirc;tel, pour
+reposer un peu ses jambes, r&ecirc;ver &agrave; Antonia, &agrave; Zacharias, et fumer dans
+la solitude une bonne pipe de deux heures.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; prodige! ce quai aux Fleurs si calme, si d&eacute;sert, &eacute;tait noir
+d'une multitude de gens rassembl&eacute;s, qui se d&eacute;menaient et vocif&eacute;raient
+d'une fa&ccedil;on inharmonieuse.</p>
+
+<p>Hoffmann, qui n'&eacute;tait pas grand, ne voyait rien par-dessus les &eacute;paules
+de tous ces gens-l&agrave;; il se h&acirc;ta de percer la foule avec ses coudes
+pointus et de rentrer dans sa chambre.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; sa fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Tous les regards se tourn&egrave;rent aussit&ocirc;t vers lui, et il en fut
+embarrass&eacute; un moment, car il remarqua combien peu de fen&ecirc;tres &eacute;taient
+ouvertes. Cependant la curiosit&eacute; des assistants se porta bient&ocirc;t sur un
+autre point que la fen&ecirc;tre d'Hoffmann, et le jeune homme fit comme les
+curieux, il regarda le porche d'un grand b&acirc;timent noir &agrave; toits aigus,
+dont le clocheton surmontait une grosse tour carr&eacute;e.</p>
+
+<p>Hoffmann appela l'h&ocirc;tesse.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyenne, dit-il, qu'est-ce que cet &eacute;difice, je vous prie?</p>
+
+<p>&mdash;Le Palais, citoyen.</p>
+
+<p>&mdash;Et que fait-on au Palais?</p>
+
+<p>&mdash;Au palais de justice, citoyen, on y juge.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais qu'il n'y avait plus de tribunaux.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, il y a le tribunal r&eacute;volutionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai... et tous ces braves gens?</p>
+
+<p>&mdash;Attendent l'arriv&eacute;e des charrettes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, des charrettes? je ne comprends pas bien; excusez-moi, je
+suis &eacute;tranger.</p>
+
+<p>&mdash;Citoyen, les charrettes, c'est comme qui dirait des corbillards pour
+les gens qui vont mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le matin arrivent les prisonniers qui viennent se faire juger au
+tribunal r&eacute;volutionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Bien.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quatre heures, tous les prisonniers sont jug&eacute;s, on les emballe dans
+les charrettes que le citoyen Fouquier a requises &agrave; cet effet.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela, le citoyen Fouquier?</p>
+
+<p>&mdash;L'accusateur public.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Et alors les charrettes s'en vont au petit trot &agrave; la place de la
+R&eacute;volution, o&ugrave; la guillotine est en permanence.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous &ecirc;tes sorti et vous n'&ecirc;tes pas all&eacute; voir la guillotine!
+c'est la premi&egrave;re chose que les &eacute;trangers visitent en arrivant; il
+para&icirc;t que nous autres Fran&ccedil;ais nous avons seuls des guillotines.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en fais mon compliment, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Dites citoyenne.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, voici les charrettes qui arrivent....</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous retirez, citoyenne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je n'aime plus voir cela. Et l'h&ocirc;tesse se retira. Hoffmann la
+prit doucement par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi si je vous fais une question, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Faites.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi dites-vous que vous n'aimez plus voir cela? J'aurais dit,
+moi, je n'aime <i>pas</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'histoire, citoyen. Dans le commencement, on guillotinait des
+aristocrates tr&egrave;s m&eacute;chants, &agrave; ce qu'il para&icirc;t. Ces gens-l&agrave; portaient la
+t&ecirc;te si droite, ils avaient tous l'air si insolent, si provocateur, que
+la piti&eacute; ne venait pas facilement mouiller nos yeux. On regardait donc
+volontiers. C'&eacute;tait un beau spectacle que cette lutte des courageux
+ennemis de la nation contre la mort. Mais voil&agrave; qu'un jour j'ai vu
+monter sur la charrette un vieillard dont la t&ecirc;te battait les ridelles
+de la voiture. C'&eacute;tait douloureux. Le lendemain je vis des religieuses.
+Un autre jour je vis un enfant de quatorze ans, et enfin je vis une
+jeune fille dans une charrette, sa m&egrave;re &eacute;tait dans l'autre, et ces deux
+pauvres femmes s'envoyaient des baisers sans dire une parole. Elles
+&eacute;taient si p&acirc;les, elles avaient le regard si sombre, un si fatal sourire
+aux l&egrave;vres, ces doigts qui remuaient seuls pour p&eacute;trir le baiser sur
+leur bouche &eacute;taient si tremblants et si nacr&eacute;s, que jamais je
+n'oublierai cet horrible spectacle, et que j'ai jur&eacute; de ne plus
+m'exposer &agrave; le voir jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit Hoffmann en s'&eacute;loignant de la fen&ecirc;tre, c'est comme cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, citoyen. Eh bien! que faites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ferme la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour ne pas voir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, citoyenne, je suis venu &agrave; Paris pour &eacute;tudier les arts et
+respirer un air libre. Eh bien! si par malheur je voyais un de ces
+spectacles, dont vous venez de me parler, si je voyais une jeune fille
+ou une femme tra&icirc;n&eacute;e &agrave; la mort en regrettant la vie, citoyenne, je
+penserais &agrave; ma fianc&eacute;e, que j'aime, et qui, peut-&ecirc;tre.... Non, citoyenne,
+je ne resterai pas plus longtemps dans cette chambre; en avez-vous une
+sur les derri&egrave;res de la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Chut! malheureux, vous parlez trop haut; si mes officieux vous
+entendent....</p>
+
+<p>&mdash;Vos officieux! qu'est-ce que cela, officieux?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un synonyme r&eacute;publicain de valet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si vos valets m'entendent, qu'arrivera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il arrivera que, dans trois ou quatre jours, je pourrai vous voir de
+cette fen&ecirc;tre sur une des charrettes, &agrave; quatre heures de l'apr&egrave;s-midi.</p>
+
+<p>Cela dit avec myst&egrave;re, la bonne dame descendit pr&eacute;cipitamment, et
+Hoffmann l'imita.</p>
+
+<p>Il se glissa hors de la maison, r&eacute;solu &agrave; tout pour &eacute;chapper au spectacle
+populaire.</p>
+
+<p>Quand il fut au coin du quai, le sabre des gendarmes brilla, un
+mouvement se fit dans la foule, les masses hurl&egrave;rent et se prirent &agrave;
+courir.</p>
+
+<p>Hoffmann &agrave; toutes jambes gagna la rue Saint-Denis, dans laquelle il
+s'enfon&ccedil;a comme un fou; il fit, pareil au chevreuil, plusieurs voltes
+dans diff&eacute;rentes petites rues, et disparut dans ce d&eacute;dale de ruelles qui
+s'embrouillent entre le quai de la Ferraille et les halles.</p>
+
+<p>Il respira enfin en se voyant rue de la Ferronnerie, o&ugrave;, avec la
+sagacit&eacute; du po&egrave;te et du peintre, il devina la place c&eacute;l&egrave;bre par
+l'assassinat d'Henri IV.</p>
+
+<p>Puis, toujours marchant, toujours cherchant, il arriva au milieu de la
+rue Saint-Honor&eacute;. Partout les boutiques se fermaient sur son passage.
+Hoffmann admirait la tranquillit&eacute; de ce quartier; les boutiques ne se
+fermaient pas seules, les fen&ecirc;tres de certaines maisons se calfeutraient
+avec mesure, comme si elles eussent re&ccedil;u un signal.</p>
+
+<p>Cette man&oelig;uvre fut bient&ocirc;t expliqu&eacute;e &agrave; Hoffmann; il vit les fiacres se
+d&eacute;tourner et prendre les rues lat&eacute;rales; il entendit un galop de chevaux
+et reconnut des gendarmes; puis, derri&egrave;re eux, dans la premi&egrave;re brume du
+soir, il entrevit un p&ecirc;le-m&ecirc;le affreux de haillons, de bras lev&eacute;s, de
+piques brandies et d'yeux flamboyants.</p>
+
+<p>Au-dessus de tout cela, une charrette.</p>
+
+<p>De ce tourbillon qui venait &agrave; lui sans qu'il p&ucirc;t se cacher ou s'enfuir,
+Hoffmann entendit sortir des cris tellement aigus, tellement
+lamentables, que rien de si affreux n'avait jusqu'&agrave; ce soir-l&agrave; frapp&eacute;
+ses oreilles.</p>
+
+<p>Sur la charrette &eacute;tait une femme v&ecirc;tue de blanc. Ces cris s'exhalaient
+des l&egrave;vres, de l'&acirc;me, de tout le corps soulev&eacute; de cette femme.</p>
+
+<p>Hoffmann sentit ses jambes lui manquer. Ces hurlements avaient rompu les
+faisceaux nerveux. Il tomba sur une borne, la t&ecirc;te adoss&eacute;e &agrave; des
+contrevents de boutique mal joints encore, tant la fermeture de cette
+boutique avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;cipit&eacute;e.</p>
+
+<p>La charrette arriva au milieu de son escorte de bandits et de femmes
+hideuses, ses satellites ordinaires; mais, chose &eacute;trange! toute cette
+lie ne bouillonnait pas, tous ces reptiles ne coassaient pas, la victime
+seule se tordait entre les bras de deux hommes et criait au ciel, &agrave; la
+terre, aux hommes et aux choses.</p>
+
+<p>Hoffmann entendit soudain dans son oreille, par la fente du volet, ces
+mots prononc&eacute;s tristement par une voix d'homme jeune:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Du Barry! te voil&agrave; donc!</p>
+
+<p>&mdash;Madame Du Barry! s'&eacute;cria Hoffmann, c'est elle, c'est elle qui passe l&agrave;
+sur cette charrette.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, r&eacute;pondit la voix basse et dolente &agrave; l'oreille du
+voyageur, et de si pr&egrave;s qu'&agrave; travers les planches il sentait le souffle
+chaud de son interlocuteur.</p>
+
+<p>La pauvre Du Barry se tenait droite et cramponn&eacute;e au col mouvant de la
+charrette; ses cheveux ch&acirc;tains, l'orgueil de sa beaut&eacute;, avaient &eacute;t&eacute;
+coup&eacute;s sur la nuque, mais retombaient sur les tempes en longues m&egrave;ches
+tremp&eacute;es de sueur; belle avec ses grands yeux hagards, avec sa petite
+bouche, trop petite pour les cris affreux qu'elle poussait, la
+malheureuse femme secouait de temps en temps la t&ecirc;te par un mouvement
+convulsif, pour d&eacute;gager son visage des cheveux qui le masquaient.</p>
+
+<p>Quand elle passa devant la borne o&ugrave; Hoffmann s'&eacute;tait affaiss&eacute;, elle
+cria: &laquo;Au secours! sauvez-moi! je n'ai pas fait de mal! au secours!&raquo; et
+faillit renverser l'aide du bourreau qui la soutenait.</p>
+
+<p>Ce cri: Au secours! elle ne cessa de le pousser au milieu du plus
+profond silence des assistants. Ces furies, accoutum&eacute;es &agrave; insulter les
+braves condamn&eacute;s, se sentaient remu&eacute;es par l'irr&eacute;sistible &eacute;lan de
+l'&eacute;pouvante d'une femme; elles sentaient que leurs vocif&eacute;rations
+n'eussent pas r&eacute;ussi &agrave; couvrir les g&eacute;missements de cette fi&egrave;vre qui
+touchait &agrave; la folie et atteignait le sublime du terrible.</p>
+
+<p>Hoffmann se leva, ne sentant plus son c&oelig;ur dans sa poitrine; il se mit
+&agrave; courir apr&egrave;s la charrette comme les autres, ombre nouvelle ajout&eacute;e &agrave;
+cette procession de spectres qui faisaient la derni&egrave;re escorte d'une
+favorite royale.</p>
+
+<p>Madame Du Barry, le voyant, cria encore:</p>
+
+<p>&mdash;La vie! la vie!... je donne tout mon bien &agrave; la nation! Monsieur!...
+sauvez-moi!</p>
+
+<p>&laquo;Oh! pensa le jeune homme, elle m'a parl&eacute;! Pauvre femme, dont les
+regards ont valu si cher, dont les paroles n'avaient pas de prix: elle
+m'a parl&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta. La charrette venait d'atteindre la place de la R&eacute;volution.
+Dans l'ombre &eacute;paissie par une pluie froide, Hoffmann ne distinguait plus
+que deux silhouettes: l'une blanche, c'&eacute;tait celle de la victime,
+l'autre rouge, c'&eacute;tait l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>Il vit les bourreaux tra&icirc;ner la robe blanche sur l'escalier. Il vit
+cette forme tourment&eacute;e se cambrer pour la r&eacute;sistance, puis soudain, au
+milieu de ses horribles cris, la pauvre femme perdit l'&eacute;quilibre et
+tomba sur la bascule.</p>
+
+<p>Hoffmann l'entendit crier: &laquo;Gr&acirc;ce, monsieur le bourreau, encore une
+minute, monsieur le bourreau....&raquo; Et ce fut tout, le couteau tomba,
+lan&ccedil;ant un &eacute;clair fauve.</p>
+
+<p>Hoffmann s'en alla rouler dans le foss&eacute; qui borde la place.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un beau tableau pour un artiste qui venait en France chercher
+des impressions et des id&eacute;es.</p>
+
+<p>Dieu venait de lui montrer le trop cruel ch&acirc;timent de celle qui avait
+contribu&eacute; &agrave; perdre la monarchie.</p>
+
+<p>Cette l&acirc;che mort de la Du Barry lui parut l'absolution de la pauvre
+femme. Elle n'avait donc jamais eu d'orgueil, puisqu'elle ne savait m&ecirc;me
+pas mourir! Savoir mourir, h&eacute;las! en ce temps-l&agrave; ce fut la vertu supr&ecirc;me
+de ceux qui n'avaient jamais connu le vice.</p>
+
+<p>Hoffmann r&eacute;fl&eacute;chit ce jour-l&agrave; que, s'il &eacute;tait venu en France pour voir
+des choses extraordinaires, son voyage n'&eacute;tait pas manqu&eacute;.</p>
+
+<p>Alors, un peu consol&eacute; par la philosophie de l'histoire:</p>
+
+<p>&laquo;Il reste le th&eacute;&acirc;tre, se dit-il, allons au th&eacute;&acirc;tre. Je sais bien
+qu'apr&egrave;s l'actrice que je viens de voir, celles de l'Op&eacute;ra ou de la
+trag&eacute;die ne me feront pas d'effet, mais je serai indulgent. Il ne faut
+pas trop demander &agrave; des femmes qui ne meurent que pour rire.</p>
+
+<p>&laquo;Seulement, je vais t&acirc;cher de bien reconna&icirc;tre cette place pour n'y plus
+jamais passer de ma vie.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a><a href="#table">CHAPITRE IX.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">&laquo;Le jugement de P&acirc;ris&raquo;.</a></h3>
+
+
+<p>Hoffmann &eacute;tait l'homme des transitions brusques. Apr&egrave;s la place de la
+R&eacute;volution et le peuple tumultueux group&eacute; autour d'un &eacute;chafaud, le ciel
+sombre et le sang, il lui fallait l'&eacute;clat des lustres, la foule joyeuse,
+les fleurs, la vie enfin. Il n'&eacute;tait pas bien s&ucirc;r que le spectacle
+auquel il avait assist&eacute; s'effacerait de sa pens&eacute;e par ce moyen, mais il
+voulait au moins donner une distraction &agrave; ses yeux, et se prouver qu'il
+y avait encore dans le monde des gens qui vivaient et qui riaient.</p>
+
+<p>Il s'achemina donc vers l'Op&eacute;ra; mais il y arriva sans savoir comment il
+y &eacute;tait arriv&eacute;. Sa d&eacute;termination avait march&eacute; devant lui, et il l'avait
+suivie comme un aveugle suit son chien, tandis que son esprit voyageait
+dans un chemin oppos&eacute;, &agrave; travers des impressions toutes contraires.</p>
+
+<p>Comme sur la place de la R&eacute;volution, il y avait foule sur le boulevard
+o&ugrave; se trouvait &agrave; cette &eacute;poque le th&eacute;&acirc;tre de l'Op&eacute;ra, l&agrave; o&ugrave; est
+aujourd'hui le th&eacute;&acirc;tre de la Porte-Saint-Martin.</p>
+
+<p>Hoffmann s'arr&ecirc;ta devant cette foule et regarda l'affiche.</p>
+
+<p>On jouait <i>le Jugement de P&acirc;ris</i>, ballet-pantomime en trois actes, de M.
+Gardel jeune, fils du ma&icirc;tre de danse de Marie-Antoinette, et qui devint
+plus tard ma&icirc;tre des ballets de l'empereur.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Le Jugement de P&acirc;ris</i>, murmura le po&egrave;te en regardant fixement
+l'affiche comme pour se graver dans l'esprit, &agrave; l'aide des yeux et de
+l'ou&iuml;e, la signification de ces trois mots, <i>Le Jugement de P&acirc;ris</i>!</p>
+
+<p>Et il avait beau r&eacute;p&eacute;ter les syllabes qui composaient le titre du
+ballet, elles lui paraissaient vides de sens, tant sa pens&eacute;e avait de
+peine &agrave; rejeter les souvenirs terribles dont elle &eacute;tait pleine, pour
+donner place &agrave; l'&oelig;uvre emprunt&eacute;e par M. Gardel jeune &agrave; l'<i>Iliade</i>
+d'Hom&egrave;re.</p>
+
+<p>Quelle &eacute;trange &eacute;poque que cette &eacute;poque, o&ugrave;, dans une m&ecirc;me journ&eacute;e, on
+pouvait voir condamner le matin, voir ex&eacute;cuter &agrave; quatre heures, voir
+danser le soir, et o&ugrave; l'on courait la chance d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; soi-m&ecirc;me en
+revenant de toutes ces &eacute;motions!</p>
+
+<p>Hoffmann comprit que, si un autre que lui ne lui disait pas ce qu'on
+jouait, il ne parviendrait pas &agrave; le savoir, et que peut-&ecirc;tre il
+deviendrait fou devant cette affiche.</p>
+
+<p>Il s'approcha donc d'un gros monsieur qui faisait queue avec sa femme,
+car de tout temps les gros hommes ont eu la manie de faire queue avec
+leur femme, et il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, que joue-t-on ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez bien sur l'affiche, monsieur, r&eacute;pondit le gros homme; on
+joue <i>Le Jugement de P&acirc;ris.</i></p>
+
+<p>&mdash;Le Jugement de P&acirc;ris... r&eacute;p&eacute;ta Hoffmann. Ah! oui, le jugement de
+P&acirc;ris, je sais ce que c'est.</p>
+
+<p>Le gros monsieur regarda cet &eacute;trange questionneur, et leva les &eacute;paules
+avec l'air du plus profond m&eacute;pris pour ce jeune homme qui, dans ce temps
+tout mythologique, avait pu oublier un instant ce que c'&eacute;tait que le
+jugement de P&acirc;ris.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous l'explication du ballet, citoyen? dit un marchand de
+livrets en s'approchant d'Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, donnez!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pour notre h&eacute;ros une preuve de plus qu'il allait au spectacle,
+et il en avait besoin.</p>
+
+<p>Il ouvrit le livret et jeta les yeux dessus.</p>
+
+<p>Ce livret &eacute;tait coquettement imprim&eacute; sur beau papier blanc, et enrichi
+d'un avant-propos de l'auteur.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle chose merveilleuse que l'homme! pensa Hoffmann en regardant les
+quelques lignes de cet avant-propos, lignes qu'il n'avait pas encore
+lues, mais qu'il allait lire, et comme, tout en faisant partie de la
+masse commune des hommes, il marche seul, &eacute;go&iuml;ste et indiff&eacute;rent, dans
+le chemin de ses int&eacute;r&ecirc;ts et de ses ambitions! Ainsi, voici un homme, M.
+Gardel jeune, qui a fait repr&eacute;senter ce ballet le 5 mars 1793,
+c'est-&agrave;-dire six semaines apr&egrave;s un des plus grands &eacute;v&eacute;nements du monde;
+eh bien! le jour o&ugrave; ce ballet a &eacute;t&eacute; repr&eacute;sent&eacute;, il a eu des &eacute;motions
+particuli&egrave;res dans les &eacute;motions g&eacute;n&eacute;rales; le c&oelig;ur lui a battu quand on
+a applaudi; et si, en ce moment, on &eacute;tait venu lui parler de cet
+&eacute;v&eacute;nement qui &eacute;branlait encore le monde, et qu'on lui e&ucirc;t nomm&eacute; le roi
+Louis XVI, il se f&ucirc;t &eacute;cri&eacute;: Louis XVI, de qui voulez-vous parler? Puis,
+comme si, &agrave; partir du jour o&ugrave; il avait livr&eacute; son ballet au public, la
+terre enti&egrave;re n'e&ucirc;t plus d&ucirc; &ecirc;tre pr&eacute;occup&eacute;e que de cet &eacute;v&eacute;nement
+chor&eacute;graphique, il a fait un avant-propos &agrave; l'explication de sa
+pantomime. Eh bien! lisons-le, son avant-propos, et voyons si, en
+cachant la date du jour o&ugrave; il a &eacute;t&eacute; &eacute;crit, j'y retrouverai la trace des
+choses au milieu desquelles il venait au jour.&raquo;</p>
+
+<p>Hoffmann s'accouda &agrave; la balustrade du th&eacute;&acirc;tre, et voici ce qu'il lut.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai toujours remarqu&eacute; dans les ballets d'action que les effets de
+d&eacute;corations et les divertissements vari&eacute;s et agr&eacute;ables &eacute;taient ce qui
+attirait le plus la foule et les vifs applaudissements.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il faut avouer que voil&agrave; un homme qui a fait l&agrave; une remarque curieuse,
+pensa Hoffmann, sans pouvoir s'emp&ecirc;cher de sourire &agrave; la lecture de cette
+premi&egrave;re na&iuml;vet&eacute;. Comment! il a remarqu&eacute; que ce qui attire dans les
+ballets, ce sont les effets de d&eacute;corations et les divertissements vari&eacute;s
+et agr&eacute;ables. Comme cela est poli pour MM. Haydn, Pleyel et M&eacute;hul, qui
+ont fait la musique du <i>Jugement de P&acirc;ris</i>! Continuons.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;D'apr&egrave;s cette remarque, j'ai cherch&eacute; un sujet qui p&ucirc;t se plier &agrave; faire
+valoir les grands talents que l'Op&eacute;ra de Paris seul poss&egrave;de en danse, et
+qui me perm&icirc;t d'&eacute;tendre les id&eacute;es que le hasard pourrait m'offrir.
+L'histoire po&eacute;tique est le train in&eacute;puisable que le ma&icirc;tre de ballet
+doit cultiver; ce terrain n'est pas sans &eacute;pines; mais il faut savoir les
+&eacute;carter pour cueillir la rose.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! voil&agrave; une phrase &agrave; mettre dans un cadre d'or! s'&eacute;cria
+Hoffmann. Il n'y a qu'en France qu'on &eacute;crive ces choses-l&agrave;.</p>
+
+<p>Et il se mit &agrave; regarder le livret, s'appr&ecirc;tant &agrave; continuer cette
+int&eacute;ressante lecture qui commen&ccedil;ait &agrave; l'&eacute;gayer; mais son esprit,
+d&eacute;tourn&eacute; de sa v&eacute;ritable pr&eacute;occupation, y revenait peu &agrave; peu; les
+caract&egrave;res se brouill&egrave;rent sous les yeux du r&ecirc;veur, il laissa tomber la
+main qui tenait <i>Le Jugement de P&acirc;ris</i>, il fixa les yeux sur la terre,
+et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'ombre de madame Du Barry qui passait encore une fois dans le
+souvenir du jeune homme. Alors il secoua la t&ecirc;te comme pour en chasser
+violemment les sombres r&eacute;alit&eacute;s, et, mettant dans sa poche le livret de
+M. Gardel jeune, il prit une place et entra dans le th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>La salle &eacute;tait comble et ruisselante de fleurs, de pierreries, de soie
+et d'&eacute;paules nues. Un immense bourdonnement, bourdonnement de femmes
+parfum&eacute;es, de propos frivoles, semblable au bruit que feraient un
+millier de mouches volant dans une bo&icirc;te de papier, et plein de ces mots
+qui laissent dans l'esprit la m&ecirc;me trace que les ailes des papillons aux
+doigts des enfants qui les prennent et qui, deux minutes apr&egrave;s, ne
+sachant plus qu'en faire, l&egrave;vent les mains en l'air et leur rendent la
+libert&eacute;.</p>
+
+<p>Hoffmann prit une place &agrave; l'orchestre et, domin&eacute; par l'atmosph&egrave;re
+ardente de la salle, il parvint &agrave; croire un instant qu'il y &eacute;tait depuis
+le matin, et que ce sombre d&eacute;c&egrave;s que regardait sans cesse sa pens&eacute;e
+&eacute;tait un cauchemar et non pas une r&eacute;alit&eacute;. Alors sa m&eacute;moire, qui, comme
+la m&eacute;moire de tous les hommes, avait deux verres r&eacute;flecteurs, l'un dans
+le c&oelig;ur, l'autre dans l'esprit, se tourna insensiblement, et par la
+gradation naturelle des impressions joyeuses, vers cette douce jeune
+fille qu'il avait laiss&eacute;e l&agrave;-bas et dont il sentait le m&eacute;daillon battre,
+comme un autre c&oelig;ur, contre les battements du sien. Il regarda toutes
+les femmes qui l'entouraient, toutes ces blanches &eacute;paules, tous ces
+cheveux blonds et bruns, tous ces bras souples, toutes ces mains jouant
+avec les branches d'un &eacute;ventail ou ajustant coquettement les fleurs
+d'une coiffure, et il se sourit &agrave; lui-m&ecirc;me en pronon&ccedil;ant le nom
+d'Antonia, comme si ce nom e&ucirc;t suffi pour faire dispara&icirc;tre toute
+comparaison entre celle qui le portait et les femmes qui se trouvaient
+l&agrave;, et pour le transporter dans un monde de souvenirs mille fois plus
+charmants que toutes ces r&eacute;alit&eacute;s, si belles qu'elles fussent. Puis,
+comme si ce n'e&ucirc;t point &eacute;t&eacute; assez, comme s'il e&ucirc;t eu &agrave; craindre que le
+portrait, qu'&agrave; travers la distance lui retra&ccedil;ait sa pens&eacute;e, ne s'effa&ccedil;&acirc;t
+dans l'id&eacute;al par o&ugrave; il lui apparaissait, Hoffmann glissa doucement la
+main dans sa poitrine, y saisit le m&eacute;daillon comme une fille craintive
+saisit un oiseau dans un nid, et apr&egrave;s s'&ecirc;tre assur&eacute; que nul ne pouvait
+le voir, et ternir d'un regard la douce image qu'il prenait dans sa
+main, il amena doucement le portrait de la jeune fille, le monta &agrave; la
+hauteur de ses yeux, l'adora un instant du regard, puis, apr&egrave;s l'avoir
+pos&eacute; pieusement sur ses l&egrave;vres, il le cacha de nouveau tout pr&egrave;s de son
+c&oelig;ur, sans que personne p&ucirc;t deviner la joie que venait d'avoir, en
+faisant le mouvement d'un homme qui met la main dans son gilet, ce jeune
+spectateur aux cheveux noirs et au teint p&acirc;le.</p>
+
+<p>En ce moment on donnait le signal, et les premi&egrave;res notes de l'ouverture
+commenc&egrave;rent &agrave; courir gaiement dans l'orchestre, comme des pinsons
+querelleurs dans un bosquet.</p>
+
+<p>Hoffmann s'assit, et t&acirc;chant de redevenir un homme comme tout le monde,
+c'est-&agrave;-dire un spectateur attentif, il ouvrit ses deux oreilles &agrave; la
+musique.</p>
+
+<p>Mais, au bout de cinq minutes, il n'&eacute;coutait plus et ne voulait plus
+entendre: ce n'&eacute;tait pas avec cette musique-l&agrave; qu'on fixait l'attention
+d'Hoffmann, d'autant plus qu'il l'entendait deux fois, vu qu'un voisin,
+habitu&eacute; sans doute de l'Op&eacute;ra, et admirateur de MM. Haydn, Pleyel et
+M&eacute;hul, accompagnait d'une petite voix en demi-ton de fausset, et avec
+une exactitude parfaite, les diff&eacute;rentes m&eacute;lodies de ces messieurs. Le
+dilettante joignait &agrave; cet accompagnement de la bouche un autre
+accompagnement des doigts, en frappant en mesure avec une charmante
+dext&eacute;rit&eacute;, ses ongles longs et effil&eacute;s sur la tabati&egrave;re qu'il tenait
+dans sa main gauche.</p>
+
+<p>Hoffmann, avec cette habitude de curiosit&eacute; qui est naturellement la
+premi&egrave;re qualit&eacute; de tous les observateurs, se mit &agrave; examiner ce
+personnage qui se faisait un orchestre particulier greff&eacute; sur
+l'orchestre g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, le personnage m&eacute;ritait l'examen.</p>
+
+<p>Figurez-vous un petit homme portant habit, gilet et culotte noirs,
+chemise et cravate blanches, mais d'un blanc plus que blanc, presque
+aussi fatigant pour les yeux que le reflet argent&eacute; de la neige. Mettez
+sur la moiti&eacute; des mains de ce petit homme, mains maigres, transparentes
+comme la cire et se d&eacute;tachant sur la culotte noire comme si elles
+eussent &eacute;t&eacute; int&eacute;rieurement &eacute;clair&eacute;es, mettez des manchettes de fine
+batiste, pliss&eacute;es avec le plus grand soin, et souples comme des feuilles
+de lis, et vous aurez l'ensemble du corps. Regardez la t&ecirc;te, maintenant,
+et regardez-la comme faisait Hoffmann, c'est-&agrave;-dire avec une curiosit&eacute;
+m&ecirc;l&eacute;e d'&eacute;tonnement. Figurez-vous un visage de forme ovale, au front poli
+comme l'ivoire, aux cheveux rares et fauves ayant pouss&eacute; de distance en
+distance comme des touffes de buisson dans une plaine. Supprimez les
+sourcils, et, au-dessous de la place o&ugrave; ils devraient &ecirc;tre, faites deux
+trous, dans lesquels vous mettrez un &oelig;il froid comme du verre, presque
+toujours fixe, et qu'on croirait d'autant plus volontiers inanim&eacute; qu'on
+chercherait vainement en eux le point lumineux que Dieu a mis dans
+l'&oelig;il comme une &eacute;tincelle de foyer de la vie. Ces yeux sont bleus comme
+le saphir, sans douceur, sans duret&eacute;. Ils voient, cela est certain, mais
+ils ne regardent pas. Un nez sec, mince, long et pointu, une bouche
+petite, aux l&egrave;vres entrouvertes sur des dents non pas blanches, mais de
+la m&ecirc;me couleur cireuse que la peau, comme si elles eussent re&ccedil;u une
+l&eacute;g&egrave;re infiltration de sang p&acirc;le et s'en fussent color&eacute;es, un menton
+pointu, ras&eacute; avec le plus grand soin, des pommettes saillantes, des
+joues creus&eacute;es chacune par une cavit&eacute; &agrave; y mettre une noix, tels &eacute;taient
+les traits caract&eacute;ristiques du spectateur voisin d'Hoffmann.</p>
+
+<p>Cet homme pouvait aussi bien avoir cinquante ou trente ans. Il en e&ucirc;t eu
+quatre-vingts que la chose n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; extraordinaire; il n'en e&ucirc;t eu
+que douze que ce n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; bien invraisemblable. Il semblait qu'il
+e&ucirc;t d&ucirc; venir au monde tel qu'il &eacute;tait. Il n'avait sans doute jamais &eacute;t&eacute;
+plus jeune, et il &eacute;tait possible qu'il par&ucirc;t plus vieux.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait probable qu'en touchant sa peau on e&ucirc;t &eacute;prouv&eacute; la m&ecirc;me
+sensation de froid qu'en touchant la peau d'un serpent ou d'un mort.</p>
+
+<p>Mais, par exemple, il aimait bien la musique.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre, sa bouche s'&eacute;cartait un peu plus sous une pression de
+volupt&eacute; m&eacute;lophile, et trois petits plis, identiquement les m&ecirc;mes de
+chaque c&ocirc;t&eacute;, d&eacute;crivaient un demi-cercle &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de ses l&egrave;vres, et
+y restaient imprim&eacute;s pendant cinq minutes, puis ils s'effa&ccedil;aient
+graduellement comme les ronds que fait une pierre qui tombe dans l'eau
+et qui vont s'&eacute;largissant toujours jusqu'&agrave; ce qu'ils se confondent tout
+&agrave; fait avec la surface.</p>
+
+<p>Hoffmann ne se lassait pas de regarder cet homme, qui se sentait
+examin&eacute;, mais qui n'en bougeait pas plus pour cela. Cette immobilit&eacute;
+&eacute;tait telle, que notre po&egrave;te, qui avait d&eacute;j&agrave;, &agrave; cette &eacute;poque, le germe
+de l'imagination qui devait enfanter <i>Copp&eacute;lius</i>, appuya ses deux mains
+sur le dossier de la stalle qui &eacute;tait devant lui, pencha son corps en
+avant, et, tournant la t&ecirc;te &agrave; droite, essaya de voir de face celui qu'il
+n'avait encore vu que de profil.</p>
+
+<p>Le petit homme regarda Hoffmann sans &eacute;tonnement, lui sourit, lui fit un
+petit salut amical, et continua de fixer les yeux sur le m&ecirc;me point,
+point invisible pour tout autre que pour lui, et d'accompagner
+l'orchestre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;trange! fit Hoffmann en se rasseyant, j'aurais pari&eacute; qu'il ne
+vivait pas.</p>
+
+<p>Et comme si, quoiqu'il e&ucirc;t vu remuer la t&ecirc;te de son voisin, le jeune
+homme n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; bien convaincu que le reste du corps &eacute;tait anim&eacute;, il
+jeta de nouveau les yeux sur les mains de ce personnage. Une chose le
+frappa alors, c'est que sur la tabati&egrave;re sur laquelle jouaient ces
+mains, tabati&egrave;re d'&eacute;b&egrave;ne, brillait une petite t&ecirc;te de mort en diamants.</p>
+
+<p>Tout, ce jour-l&agrave;, devait prendre des teintes fantastiques aux yeux
+d'Hoffmann; mais il &eacute;tait r&eacute;solu &agrave; en venir &agrave; ses fins, et, se penchant
+en bas comme il s'&eacute;tait pench&eacute; en avant, il colla ses yeux sur cette
+tabati&egrave;re au point que ses l&egrave;vres touchaient presque les mains de celui
+qui la tenait.</p>
+
+<p>L'homme ainsi examin&eacute;, voyant que sa tabati&egrave;re &eacute;tait d'un si grand
+int&eacute;r&ecirc;t pour son voisin, la lui passa silencieusement, afin qu'il p&ucirc;t la
+regarder tout &agrave; son aise.</p>
+
+<p>Hoffmann la prit, la tourna et la retourna vingt fois, puis il l'ouvrit.</p>
+
+<p>Il y avait du tabac dedans!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a><a href="#table">CHAPITRE X.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Ars&egrave;ne.</a></h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s avoir examin&eacute; la tabati&egrave;re avec la plus grande attention, Hoffmann
+la rendit &agrave; son propri&eacute;taire en le remerciant, d'un signe silencieux de
+la t&ecirc;te, auquel le propri&eacute;taire r&eacute;pondit par un signe aussi courtois,
+mais, s'il est possible, plus silencieux encore.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons maintenant s'il parle&raquo;, se demanda Hoffmann, et se tournant vers
+son voisin, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie d'excuser mon indiscr&eacute;tion, monsieur, mais cette petite
+t&ecirc;te de mort en diamants qui orne votre tabati&egrave;re m'avait &eacute;tonn&eacute; tout
+d'abord, car c'est un ornement rare sur une bo&icirc;te &agrave; tabac.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, je crois que c'est la seule qu'on ait faite, r&eacute;pliqua
+l'inconnu d'une voix m&eacute;tallique, et dont les sons imitaient assez le
+bruit des pi&egrave;ces d'argent qu'on empile les unes sur les autres; elle me
+vient d'h&eacute;ritiers reconnaissants dont j'avais soign&eacute; le p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes m&eacute;decin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aviez gu&eacute;ri le p&egrave;re de ces jeunes gens?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, monsieur, nous avons eu le malheur de le perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'explique le mot reconnaissance.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>Ses r&eacute;ponses ne l'emp&ecirc;chaient pas de fredonner toujours, et, tout en
+fredonnant:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit-il, je crois bien que j'ai tu&eacute; ce vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Comment tu&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait sur lui l'essai d'un rem&egrave;de nouveau. Oh! mon Dieu! au bout
+d'une heure il &eacute;tait mort. C'est vraiment fort dr&ocirc;le.</p>
+
+<p>Et il se remit &agrave; chantonner.</p>
+
+<p>&mdash;Vous paraissez aimer la musique, monsieur? demanda Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Celle-ci surtout; oui, monsieur.</p>
+
+<p>&laquo;Diable! pensa Hoffmann, voil&agrave; un homme qui se trompe en musique comme
+en m&eacute;decine.</p>
+
+<p>En ce moment on leva la toile.</p>
+
+<p>L'&eacute;trange docteur huma une prise de tabac, et s'adossa le plus
+commod&eacute;ment possible dans sa stalle, comme un homme qui ne veut rien
+perdre du spectacle auquel il va assister.</p>
+
+<p>Cependant, il dit &agrave; Hoffmann, comme par r&eacute;flexion:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes allemand, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;En effet.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai reconnu votre pays &agrave; votre accent. Beau pays, vilain accent.</p>
+
+<p>Hoffmann s'inclina devant cette phrase faite d'une moiti&eacute; de compliment
+et d'une moiti&eacute; de critique.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous &ecirc;tes venu en France, pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour voir.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que vous avez d&eacute;j&agrave; vu?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu guillotiner, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tiez-vous aujourd'hui &agrave; la place de la R&eacute;volution?</p>
+
+<p>&mdash;J'y &eacute;tais.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous avez assist&eacute; &agrave; la mort de madame Du Barry?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Hoffmann avec un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai beaucoup connue, continua le docteur avec un regard
+confidentiel, et qui poussait le mot <i>connue</i> jusqu'au bout de sa
+signification. C'&eacute;tait une belle fille, ma foi!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous l'avez soign&eacute;e aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais j'ai soign&eacute; son Noir, Zamore.</p>
+
+<p>&mdash;Le mis&eacute;rable! on m'a dit que c'est lui qui a d&eacute;nonc&eacute; sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, il &eacute;tait fort patriote, ce petit n&eacute;grillon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez bien d&ucirc; faire de lui ce que vous avez fait du vieillard,
+vous savez, du vieillard &agrave; la tabati&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon? il n'avait point d'h&eacute;ritiers, lui.</p>
+
+<p>Et le rire du docteur tinta de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur, vous n'assistiez pas &agrave; cette ex&eacute;cution tant&ocirc;t?
+reprit Hoffmann, qui se sentait pris d'un irr&eacute;sistible besoin de parler
+de la pauvre cr&eacute;ature dont l'image sanglante ne le quittait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Non. &Eacute;tait-elle maigrie?</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;La comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis vous le dire, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je l'ai vue pour la premi&egrave;re fois sur la charrette.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis. J'aurais voulu le savoir, car, moi, je l'avais connue tr&egrave;s
+grasse; mais demain j'irai voir son corps. Ah! tenez, regardez cela.</p>
+
+<p>Et en m&ecirc;me temps le m&eacute;decin montrait la sc&egrave;ne o&ugrave;, en ce moment, M.
+Vestris, qui jouait le r&ocirc;le de P&acirc;ris, apparaissait sur le mont Ida, et
+faisait toutes sortes de marivaudages avec la nymphe &OElig;none.</p>
+
+<p>Hoffmann regarda ce que lui montrait son voisin mais apr&egrave;s s'&ecirc;tre assur&eacute;
+que ce sombre m&eacute;decin &eacute;tait r&eacute;ellement attentif &agrave; la sc&egrave;ne, et que ce
+qu'il venait d'entendre et de dire n'avait laiss&eacute; aucune trace dans son
+esprit:</p>
+
+<p>&laquo;Cela serait curieux de voir pleurer cet homme-l&agrave;, se dit Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous le sujet de la pi&egrave;ce? reprit le docteur, apr&egrave;s un
+silence de quelques minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est tr&egrave;s int&eacute;ressant. Il y a m&ecirc;me des situations touchantes. Un
+de mes amis et moi, nous avions l'autre fois les larmes aux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Un de mes amis, murmura le po&egrave;te; qu'est-ce que cela peut &ecirc;tre que
+l'ami de cet homme-l&agrave;? Cela doit &ecirc;tre un fossoyeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bravo! bravo! Vestris, criota le petit homme en tapotant dans ses
+mains.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin avait choisi pour manifester son admiration le moment o&ugrave;
+P&acirc;ris, comme le disait le livre qu'Hoffmann avait achet&eacute; &agrave; la porte,
+saisit son javelot et vole au secours des pasteurs qui fuient &eacute;pouvant&eacute;s
+devant un lion terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas curieux, mais j'aurais voulu voir le lion.</p>
+
+<p>Ainsi se terminait le premier acte.</p>
+
+<p>Alors le docteur se leva, se retourna, s'adossa &agrave; la stalle plac&eacute;e
+devant la sienne, et substituant une petite lorgnette &agrave; sa tabati&egrave;re, il
+commen&ccedil;a &agrave; lorgner les femmes qui composaient la salle.</p>
+
+<p>Hoffmann suivait machinalement la direction de la lorgnette, et il
+remarquait avec &eacute;tonnement que la personne sur qui elle se fixait
+tressaillait instantan&eacute;ment et tournait aussit&ocirc;t les yeux vers celui qui
+la lorgnait, et cela comme si elle y e&ucirc;t &eacute;t&eacute; contrainte par une force
+invisible. Elle gardait cette position jusqu'&agrave; ce que le docteur cess&acirc;t
+de la lorgner.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que cette lorgnette vous vient encore d'un h&eacute;ritier, monsieur?
+demanda Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle me vient de M. de Voltaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez donc connu aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup, nous &eacute;tions tr&egrave;s li&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &eacute;tiez son m&eacute;decin?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne croyait pas &agrave; la m&eacute;decine. Il est vrai qu'il ne croyait pas &agrave;
+grand-chose.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vrai qu'il soit mort en se confessant?</p>
+
+<p>&mdash;Lui, monsieur, lui! Arouet! allons donc! non seulement il ne s'est pas
+confess&eacute;, mais encore il a joliment re&ccedil;u le pr&ecirc;tre qui &eacute;tait venu
+l'assister. Je puis vous en parler savamment, j'&eacute;tais l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Que s'est-il donc pass&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Arouet allait mourir; Tersac, son cur&eacute;, arrive et lui dit tout
+d'abord, comme un homme qui n'a pas de temps &agrave; perdre: Monsieur,
+reconnaissez-vous la trinit&eacute; de J&eacute;sus-Christ?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, laissez-moi mourir tranquille, je vous prie, lui r&eacute;pond
+Voltaire.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, monsieur, continue Tersac, il importe que je sache si vous
+reconnaissez J&eacute;sus-Christ comme fils de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du diable! s'&eacute;crie Voltaire, ne me parlez plus de cet homme-l&agrave;.
+Et, r&eacute;unissant le peu de force qui lui restait, il flanque un coup de
+poing sur la t&ecirc;te du cur&eacute;, et il meurt. Ai-je ri, mon Dieu! ai-je ri!</p>
+
+<p>&mdash;En effet, c'&eacute;tait risible, fit Hoffmann d'une voix d&eacute;daigneuse, et
+c'est bien ainsi que devait mourir l'auteur de <i>La Pucelle</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui, <i>La Pucelle</i>! s'&eacute;cria l'homme noir, quel chef d'&oelig;uvre!
+monsieur, quelle admirable chose! Je ne connais qu'un livre qui puisse
+rivaliser avec celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Justine</i>, de M. de Sade; connaissez-vous <i>Justine</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et le marquis de Sade?</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, monsieur, reprit le docteur avec enthousiasme, <i>Justine</i>,
+c'est tout ce qu'on peut lire de plus immoral, c'est du Cr&eacute;billon fils
+tout nu, c'est merveilleux. J'ai soign&eacute; une jeune fille qui l'avait lu.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle est morte comme votre vieillard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, mais elle est morte bien heureuse.</p>
+
+<p>Et l'&oelig;il du m&eacute;decin p&eacute;tilla d'aise au souvenir des causes de cette
+mort.</p>
+
+<p>On donna le signal du second acte. Hoffmann n'en fut pas f&acirc;ch&eacute;, son
+voisin l'effrayait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le docteur en s'asseyant, et avec un sourire de satisfaction,
+nous allons voir Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce, Ars&egrave;ne?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne la connaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! vous ne connaissez donc rien, jeune homme? Ars&egrave;ne, c'est
+Ars&egrave;ne, c'est tout dire; d'ailleurs, vous allez voir.</p>
+
+<p>Et, avant que l'orchestre e&ucirc;t donn&eacute; une note, le m&eacute;decin avait
+recommenc&eacute; &agrave; fredonner l'introduction du second acte.</p>
+
+<p>La toile se leva.</p>
+
+<p>Le th&eacute;&acirc;tre repr&eacute;sentait un berceau de fleurs et de verdure, que
+traversait un ruisseau qui prenait sa source au pied d'un rocher.</p>
+
+<p>Hoffmann laissa tomber sa t&ecirc;te dans sa main.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, ce qu'il voyait, ce qu'il entendait ne pouvait parvenir &agrave; le
+distraire de la douloureuse pens&eacute;e et du lugubre souvenir qui l'avaient
+amen&eacute; l&agrave; o&ugrave; il &eacute;tait.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que cela e&ucirc;t chang&eacute;? pensa-t-il en rentrant brusquement dans
+les impressions de la journ&eacute;e, qu'est-ce que cela e&ucirc;t chang&eacute; dans le
+monde, si l'on e&ucirc;t laiss&eacute; vivre cette malheureuse femme? Quel mal cela
+aurait-il fait si ce c&oelig;ur e&ucirc;t continu&eacute; de battre, cette bouche de
+respirer? Quel malheur en f&ucirc;t-il advenu? Pourquoi interrompre
+brusquement tout cela? De quel droit arr&ecirc;ter la vie au milieu de son
+&eacute;lan? Elle serait bien au milieu de toutes ces femmes, tandis qu'&agrave; cette
+heure son pauvre corps, le corps qui fut aim&eacute; d'un roi, g&icirc;t dans la boue
+d'un cimeti&egrave;re, sans fleurs, sans croix, sans t&ecirc;te. Comme elle criait,
+mon Dieu! comme elle criait! Puis tout &agrave; coup....&raquo;</p>
+
+<p>Hoffmann cacha son front dans ses mains.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que je fais ici, moi? se dit-il; oh! je vais m'en aller.&raquo;</p>
+
+<p>Et il allait peut-&ecirc;tre s'en aller en effet, quand, en relevant la t&ecirc;te,
+il vit sur la sc&egrave;ne une danseuse qui n'avait pas paru au premier acte,
+et que la salle enti&egrave;re regardait danser sans faire un mouvement, sans
+exhaler un souffle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que cette femme est belle! s'&eacute;cria Hoffmann assez haut pour que
+ses voisins et la danseuse m&ecirc;me l'entendissent.</p>
+
+<p>Celle qui avait &eacute;veill&eacute; cette admiration subite regarda le jeune homme
+qui avait, malgr&eacute; lui, pouss&eacute; cette exclamation, et Hoffmann crut
+qu'elle le remerciait du regard.</p>
+
+<p>Il rougit et tressaillit comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; touch&eacute; par de l'&eacute;tincelle
+&eacute;lectrique.</p>
+
+<p>Ars&egrave;ne, car c'&eacute;tait elle, c'est-&agrave;-dire cette danseuse dont le petit
+vieillard avait prononc&eacute; le nom, Ars&egrave;ne &eacute;tait r&eacute;ellement une bien
+admirable cr&eacute;ature, et d'une beaut&eacute; qui n'avait rien de la beaut&eacute;
+traditionnelle.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait grande, admirablement faite, et d'une p&acirc;leur transparente
+sous le rouge qui couvrait ses joues. Ses pieds &eacute;taient tout petits, et
+quand elle retombait sur le parquet du th&eacute;&acirc;tre, on e&ucirc;t dit que la pointe
+de son pied reposait sur un nuage car on n'entendait pas le plus petit
+bruit. Sa taille &eacute;tait si mince, si souple, qu'une couleuvre ne se f&ucirc;t
+pas retourn&eacute;e sur elle-m&ecirc;me comme cette femme le faisait. Chaque fois
+que, se cambrant, elle se penchait en arri&egrave;re, on pouvait croire que son
+corset allait &eacute;clater, et l'on devinait, dans l'&eacute;nergie de sa danse et
+dans l'assurance de son corps, et la certitude d'une beaut&eacute; compl&egrave;te et
+cette ardente nature qui, comme celle de la Messaline antique, peut &ecirc;tre
+quelquefois lass&eacute;e, mais jamais assouvie. Elle ne souriait pas comme
+sourient ordinairement les danseuses, ses l&egrave;vres de pourpre ne
+s'entrouvraient presque jamais, non pas qu'elles eussent de vilaines
+dents &agrave; cacher, non, car, dans le sourire qu'elle avait adress&eacute; &agrave;
+Hoffmann quand il l'avait si na&iuml;vement admir&eacute;e tout haut, notre po&egrave;te
+avait pu voir une double rang&eacute;e de perles si blanches, si pures, qu'elle
+les cachait sans doute derri&egrave;re ses l&egrave;vres pour que l'air ne les tern&icirc;t
+point. Dans ses cheveux noirs et luisants, avec des reflets bleus,
+s'enroulaient de larges feuilles d'acanthe, et se suspendaient des
+grappes de raisin dont l'ombre courait sur ses &eacute;paules nues. Quant aux
+yeux, ils &eacute;taient grands, limpides, noirs, brillants, &agrave; ce point qu'ils
+&eacute;clairaient tout autour d'eux, et qu'e&ucirc;t-elle dans&eacute; dans la nuit, Ars&egrave;ne
+e&ucirc;t illumin&eacute; la place o&ugrave; elle e&ucirc;t dans&eacute;. Ce qui ajoutait encore &agrave;
+l'originalit&eacute; de cette fille, c'est que, sans raison aucune, elle
+portait dans ce r&ocirc;le de nymphe, car elle jouait ou plut&ocirc;t elle dansait
+une nymphe, elle portait, disons-nous, un petit collier de velours noir,
+ferm&eacute; par une boucle, ou, du moins, par un objet qui paraissait avoir la
+forme d'une boucle, et qui, fait en diamants, jetait des feux
+&eacute;blouissants.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin regardait cette femme de tous ses yeux, et son &acirc;me, l'&acirc;me
+qu'il pouvait avoir, semblait suspendue au vol de la jeune femme. Il est
+bien &eacute;vident que, tant qu'elle dansait, il ne respirait pas.</p>
+
+<p>Alors Hoffmann put remarquer une chose curieuse: qu'elle all&acirc;t &agrave; droite,
+&agrave; gauche, en arri&egrave;re ou en avant, jamais les yeux d'Ars&egrave;ne ne quittaient
+la ligne des yeux du docteur et une visible corr&eacute;lation &eacute;tait &eacute;tablie
+entre les deux regards. Bien plus, Hoffmann voyait tr&egrave;s distinctement
+les rayons que jetait la boucle du collier d'Ars&egrave;ne et ceux que jetait
+la t&ecirc;te de mort du docteur se rencontrer &agrave; moiti&eacute; chemin dans une ligne
+droite, se heurter, se repousser et rejaillir en une m&ecirc;me gerbe faite de
+milliers d'&eacute;tincelles blanches, rouges et or.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me pr&ecirc;ter votre lorgnette, monsieur? dit Hoffmann,
+haletant et sans d&eacute;tourner la t&ecirc;te, car il lui &eacute;tait impossible &agrave; lui
+aussi de cesser de regarder Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>Le docteur &eacute;tendit la main vers Hoffmann sans faire le moindre mouvement
+de la t&ecirc;te, si bien que les mains des deux spectateurs se cherch&egrave;rent
+quelques instants dans le vide avant de se rencontrer.</p>
+
+<p>Hoffmann saisit enfin la lorgnette et y colla ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;trange, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? demanda le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien, reprit Hoffmann qui voulait donner toute son attention &agrave;
+ce qu'il voyait; en r&eacute;alit&eacute; ce qu'il voyait &eacute;tait &eacute;trange.</p>
+
+<p>La lorgnette rapprochait tellement les objets &agrave; ses yeux, que deux ou
+trois fois Hoffmann &eacute;tendit la main, croyant saisir Ars&egrave;ne qui ne
+paraissait plus &ecirc;tre au bout du verre qui la refl&eacute;tait, mais bien entre
+les deux verres de la lorgnette. Notre Allemand ne perdait donc aucun
+d&eacute;tail de la beaut&eacute; de la danseuse, et ses regards, d&eacute;j&agrave; si brillants de
+loin, entouraient son front d'un cercle de feu, et faisaient bouillir le
+sang dans les veines de ses tempes.</p>
+
+<p>L'&acirc;me du jeune homme faisait un effroyable bruit dans son corps.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette femme? dit-il d'une voix faible sans quitter la
+lorgnette et sans remuer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Ars&egrave;ne, je vous l'ai d&eacute;j&agrave; dit, r&eacute;pliqua le docteur, dont les
+l&egrave;vres seules semblaient vivantes et dont le regard immobile &eacute;tait riv&eacute;
+&agrave; la danseuse.</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme a un amant, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle aime?</p>
+
+<p>&mdash;On le dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et il est riche?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s riche.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Regardez &agrave; gauche dans l'avant-sc&egrave;ne du rez-de-chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis pas tourner la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Faites un effort.</p>
+
+<p>Hoffmann fit un effort si douloureux, qu'il poussa un cri, comme si les
+nerfs de son cou &eacute;taient devenus de marbre et se fussent bris&eacute;s dans ce
+moment.</p>
+
+<p>Il regarda dans l'avant-sc&egrave;ne indiqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Dans cette avant-sc&egrave;ne il n'y avait qu'un homme, mais, cet homme,
+accroupi comme un lion sur la balustrade de velours, semblait &agrave; lui seul
+remplir cette avant-sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme de trente-deux ou trente-trois ans, au visage labour&eacute;
+par les passions; on e&ucirc;t dit que, non pas la petite v&eacute;role, mais
+l'&eacute;ruption d'un volcan avait creus&eacute; les vall&eacute;es dont les profondeurs
+s'entrecroisaient sur cette chair toute boulevers&eacute;e; ses yeux avaient d&ucirc;
+&ecirc;tre petits, mais ils s'&eacute;taient ouverts par une esp&egrave;ce de d&eacute;chirement de
+l'&acirc;me; tant&ocirc;t ils &eacute;taient atones et vides comme un crat&egrave;re &eacute;teint,
+tant&ocirc;t ils versaient des flammes comme un crat&egrave;re rayonnant. Il
+n'applaudissait pas en rapprochant ses mains l'une de l'autre, il
+applaudissait en frappant sur la balustrade, et, &agrave; chaque
+applaudissement, il semblait &eacute;branler la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Hoffmann, est-ce un homme que je vois l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est un homme, r&eacute;pondit le petit homme noir; oui, c'est un
+homme, et un fier homme m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le connaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je suis arriv&eacute; hier seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est Danton.</p>
+
+<p>&mdash;Danton! fit Hoffmann en tressaillant. Oh! oh! Et c'est l'amant
+d'Ars&egrave;ne?</p>
+
+<p>&mdash;C'est son amant.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans doute il l'aime?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la folie. Il est d'une jalousie f&eacute;roce.</p>
+
+<p>Mais si int&eacute;ressant que f&ucirc;t Danton, Hoffmann avait d&eacute;j&agrave; report&eacute; les yeux
+sur Ars&egrave;ne, dont la danse silencieuse avait une apparence fantastique.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un renseignement, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle forme a l'agrafe qui ferme son collier?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une guillotine.</p>
+
+<p>&mdash;Une guillotine!</p>
+
+<p>&mdash;Oui. On en fait de charmantes, et toutes nos &eacute;l&eacute;gantes en portent au
+moins une. Celle que porte Ars&egrave;ne, c'est Danton qui la lui a donn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Une guillotine, une guillotine au cou d'une danseuse! r&eacute;p&eacute;ta Hoffmann,
+qui sentait son cerveau se gonfler; une guillotine, pourquoi?...</p>
+
+<p>Et notre Allemand, qu'on e&ucirc;t pu prendre pour un fou, allongeait les bras
+devant lui, comme pour saisir un corps, car, par un effet &eacute;trange
+d'optique, la distance qui le s&eacute;parait d'Ars&egrave;ne disparaissait par
+moments, et il lui semblait sentir l'haleine de la danseuse sur son
+front, et entendre la br&ucirc;lante respiration de cette poitrine, dont les
+seins, &agrave; moiti&eacute; nus, se soulevaient comme sous une &eacute;treinte de plaisir.
+Hoffmann en &eacute;tait &agrave; cet &eacute;tat d'exaltation o&ugrave; l'on croit respirer du feu,
+et o&ugrave; l'on craint que les sens ne fassent &eacute;clater le corps.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! assez! disait-il.</p>
+
+<p>Mais la danse continuait, et l'hallucination &eacute;tait telle, que,
+confondant ses deux impressions les plus fortes de la journ&eacute;e, l'esprit
+d'Hoffmann m&ecirc;lait &agrave; cette sc&egrave;ne le souvenir de la place de la
+R&eacute;volution, et que tant&ocirc;t il croyait voir madame Du Barry, p&acirc;le et la
+t&ecirc;te tranch&eacute;e, danser &agrave; la place d'Ars&egrave;ne, et tant&ocirc;t Ars&egrave;ne arriver en
+dansant jusqu'au pied de la guillotine et jusqu'aux mains du bourreau.</p>
+
+<p>Il se faisait dans l'imagination exalt&eacute;e du jeune homme un m&eacute;lange de
+fleurs et de sang, de danse et d'agonie, de vie et de mort.</p>
+
+<p>Mais ce qui dominait tout cela, c'&eacute;tait l'attraction &eacute;lectrique qui le
+poussait vers cette femme. Chaque fois que ces deux jambes fines
+passaient devant ses yeux, chaque fois que cette jupe transparente se
+soulevait un peu plus, un fr&eacute;missement parcourait tout son &ecirc;tre, sa
+l&egrave;vre devenait s&egrave;che, son haleine br&ucirc;lante, et le d&eacute;sir entrait en lui
+comme il entre dans un homme de vingt ans.</p>
+
+<p>Dans cet &eacute;tat, Hoffmann n'avait plus qu'un refuge, c'&eacute;tait le portrait
+d'Antonia, c'&eacute;tait le m&eacute;daillon qu'il portait sur sa poitrine, c'&eacute;tait
+l'amour pur &agrave; opposer &agrave; l'amour sensuel; c'&eacute;tait la force du chaste
+souvenir &agrave; mettre en face de l'exigeante r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Il saisit ce portrait et le porta &agrave; ses l&egrave;vres; mais, &agrave; peine avait-il
+fait ce mouvement, qu'il entendit le ricanement aigu de son voisin qui
+le regardait d'un air railleur.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi sortir, s'&eacute;cria-t-il, laissez-moi sortir; je ne saurais
+rester plus longtemps ici!</p>
+
+<p>Et, semblable &agrave; un fou, il quitta l'orchestre, marchant sur les pieds,
+heurtant les jambes des tranquilles spectateurs, qui maugr&eacute;aient contre
+cet original &agrave; qui il prenait ainsi fantaisie de sortir au milieu d'un
+ballet.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a><a href="#table">CHAPITRE XI.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La deuxi&egrave;me repr&eacute;sentation du &laquo;Jugement de Paris&raquo;.</a></h3>
+
+
+<p>Mais l'&eacute;lan d'Hoffmann ne le poussa pas bien loin. Au coin de la rue
+Saint-Martin il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Sa poitrine &eacute;tait haletante, son front ruisselant de sueur.</p>
+
+<p>Il passa la main gauche sur son front, appuya sa main droite sur sa
+poitrine et respira.</p>
+
+<p>En ce moment on lui toucha sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>Il tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardieu, c'est lui! dit une voix.</p>
+
+<p>Il se retourna et laissa &eacute;chapper un cri.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait son ami Zacharias Werner. Les deux jeunes gens se jet&egrave;rent dans
+les bras l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Puis ces deux questions se crois&egrave;rent:</p>
+
+<p>&mdash;Que faisais-tu l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis arriv&eacute; d'hier, dit Hoffmann, j'ai vu guillotiner Mme Du Barry,
+et, pour me distraire, je suis venu &agrave; l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suis arriv&eacute; depuis six mois, depuis cinq je vois guillotiner
+tous les jours vingt ou vingt-cinq personnes, et, pour me distraire, je
+vais au jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Viens-tu avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort, je suis en veine; avec ton bonheur habituel, tu ferais
+fortune. Tu dois t'ennuyer horriblement &agrave; l'Op&eacute;ra, toi qui es habitu&eacute; &agrave;
+de la vraie musique; viens avec moi, je t'en ferai entendre.</p>
+
+<p>&mdash;De la musique?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, celle de l'or; sans compter que l&agrave; o&ugrave; je vais tous les plaisirs
+sont r&eacute;unis: des femmes charmantes, des soupers d&eacute;licieux, un jeu
+f&eacute;roce!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon ami, impossible! j'ai promis, mieux que cela, j'ai jur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Antonia.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as donc vue?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime, mon ami, je l'adore.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je comprends, c'est cela qui t'a retard&eacute;, et tu lui as jur&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai jur&eacute; de ne pas jouer, et....</p>
+
+<p>Hoffmann h&eacute;sita.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis quoi encore?</p>
+
+<p>&mdash;Et de lui rester fid&egrave;le, balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il ne faut pas venir au 113.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que le 113?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la maison dont je te parlais tout &agrave; l'heure; moi, comme je n'ai
+rien jur&eacute;, j'y vais. Adieu, Th&eacute;odore.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Zacharias.</p>
+
+<p>Et Werner s'&eacute;loigna, tandis qu'Hoffmann demeurait clou&eacute; &agrave; sa place.</p>
+
+<p>Quand Werner fut &agrave; cent pas, Hoffmann se rappela qu'il avait oubli&eacute; de
+demander &agrave; Zacharias son adresse, et que la seule adresse que Zacharias
+lui e&ucirc;t donn&eacute;e, c'&eacute;tait celle de la maison de jeu.</p>
+
+<p>Mais cette adresse &eacute;tait &eacute;crite dans le cerveau d'Hoffmann comme sur la
+porte de la maison fatale, en chiffres de feu!</p>
+
+<p>Cependant ce qui venait de se passer avait un peu calm&eacute; les remords
+d'Hoffmann. La nature humaine est ainsi faite, toujours indulgente pour
+soi, attendu que son indulgence c'est de l'&eacute;go&iuml;sme.</p>
+
+<p>Il venait de sacrifier le jeu &agrave; Antonia, et il se croyait quitte de son
+serment: oubliant que c'&eacute;tait parce qu'il &eacute;tait tout pr&ecirc;t &agrave; manquer &agrave; la
+moiti&eacute; la plus importante de ce serment, qu'il &eacute;tait l&agrave; clou&eacute; au coin du
+boulevard et de la rue Saint-Martin.</p>
+
+<p>Mais, je l'ai dit, sa r&eacute;sistance &agrave; l'endroit de Werner lui avait donn&eacute;
+de l'indulgence &agrave; l'endroit d'Ars&egrave;ne. Il r&eacute;solut donc de prendre un
+terme moyen, et, au lieu de rentrer dans la salle de l'Op&eacute;ra, action &agrave;
+laquelle le poussait de toutes ses forces son d&eacute;mon tentateur,
+d'attendre &agrave; la porte des acteurs pour la voir sortir.</p>
+
+<p>Cette porte des acteurs, Hoffmann connaissait trop la topographie des
+th&eacute;&acirc;tres pour ne pas la trouver bient&ocirc;t. Il vit, rue de Bondy, un long
+couloir &eacute;clair&eacute; &agrave; peine, sale et humide, dans lequel passaient, comme
+des ombres, des hommes aux v&ecirc;tements sordides, et il comprit que c'&eacute;tait
+par cette porte qu'entraient et sortaient les pauvres mortels que le
+rouge, le blanc, le bleu, la gaze, la soie et les paillettes
+transformaient en dieux et d&eacute;esses.</p>
+
+<p>Le temps s'&eacute;coulait, la neige tombait, mais Hoffmann &eacute;tait si agit&eacute; par
+cette &eacute;trange apparition, qui avait quelque chose de surnaturel, qu'il
+n'&eacute;prouvait pas cette sensation de froid qui semblait poursuivre les
+passants. Vainement condensait-il en vapeurs presque palpables le
+souffle qui sortait de sa bouche, ses mains n'en restaient pas moins
+br&ucirc;lantes et son front humide. Il y a plus: arr&ecirc;t&eacute; contre la muraille,
+il y &eacute;tait rest&eacute; immobile, les yeux fix&eacute;s sur le corridor; de sorte que
+la neige, qui allait toujours tombant en flocons plus &eacute;pais, couvrait
+lentement le jeune homme comme d'un linceul; et du jeune &eacute;tudiant coiff&eacute;
+de sa casquette et v&ecirc;tu de la redingote allemande, faisait peu &agrave; peu une
+statue de marbre. Enfin commenc&egrave;rent &agrave; sortir, par ce vomitoire, les
+premiers lib&eacute;r&eacute;s par le spectacle, c'est-&agrave;-dire la garde de la soir&eacute;e,
+puis les machinistes, puis tout ce monde sans nom qui vit du th&eacute;&acirc;tre,
+puis les artistes m&acirc;les, moins longs &agrave; s'habiller que les femmes, puis
+enfin les femmes, puis enfin l&agrave; belle danseuse, qu'Hoffmann reconnut non
+seulement &agrave; son charmant visage, mais &agrave; ce souple mouvement de hanches
+qui n'appartenait qu'&agrave; elle, mais encore &agrave; ce petit collier de velours
+qui serrait son col, et sur lequel &eacute;tincelait l'&eacute;trange bijou que la
+Terreur venait de mettre &agrave; la mode.</p>
+
+<p>&Agrave; peine Ars&egrave;ne apparut-elle sur le seuil de la porte, qu'avant m&ecirc;me
+qu'Hoffmann e&ucirc;t le temps de faire un mouvement, une voiture s'avan&ccedil;a
+rapidement, la porti&egrave;re s'ouvrit, la jeune fille s'y &eacute;lan&ccedil;a aussi l&eacute;g&egrave;re
+que si elle bondissait encore sur le th&eacute;&acirc;tre. Une ombre apparut &agrave;
+travers les vitres, qu'Hoffmann crut reconna&icirc;tre pour celle de l'homme
+de l'avant-sc&egrave;ne, laquelle ombre re&ccedil;ut la belle nymphe dans ses bras;
+puis, sans qu'aucune voix e&ucirc;t eu besoin de d&eacute;signer un but au cocher, la
+voiture s'&eacute;loigna au galop.</p>
+
+<p>Tout ce que nous venons de raconter en quinze ou vingt lignes s'&eacute;tait
+pass&eacute; aussi rapidement que l'&eacute;clair.</p>
+
+<p>Hoffmann jeta une esp&egrave;ce de cri en voyant fuir la voiture, se d&eacute;tacha de
+la muraille, pareil &agrave; une statue qui s'&eacute;lance de sa niche, et, secouant
+par le mouvement la neige dont il &eacute;tait couvert, se mit &agrave; la poursuite
+de la voiture.</p>
+
+<p>Mais elle &eacute;tait emport&eacute;e par deux trop puissants chevaux, pour que le
+jeune homme, si rapide que f&ucirc;t sa course irr&eacute;fl&eacute;chie, p&ucirc;t les rejoindre.</p>
+
+<p>Tant qu'elle suivit le boulevard, tout alla bien; tant qu'elle suivit
+m&ecirc;me la rue de Bourbon-Villeneuve, qui venait d'&ecirc;tre d&eacute;baptis&eacute;e pour
+prendre le nom de rue <i>Neuve-&Eacute;galit&eacute;</i>, tout alla bien encore; mais,
+arriv&eacute;e &agrave; la place des Victoires, devenue la place de la <i>Victoire
+Nationale</i>, elle prit &agrave; droite, et disparut aux yeux d'Hoffmann.</p>
+
+<p>N'&eacute;tant plus soutenue ni par le bruit ni par la vue, la course du jeune
+homme faiblit un instant. Il s'arr&ecirc;ta au coin de la rue Neuve-Eustache,
+s'appuya &agrave; la muraille pour reprendre haleine, puis, ne voyant plus
+rien, n'entendant plus rien, il s'orienta, jugeant qu'il &eacute;tait temps de
+rentrer chez lui.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas chose facile pour Hoffmann que de se tirer de ce d&eacute;dale de
+rues, qui forment un r&eacute;seau presque inextricable de la pointe
+Saint-Eustache au quai de la Ferraille. Enfin, gr&acirc;ce aux nombreuses
+patrouilles qui circulaient dans les rues, gr&acirc;ce &agrave; son passeport bien en
+r&egrave;gle, gr&acirc;ce &agrave; la preuve qu'il n'&eacute;tait arriv&eacute; que la veille, preuve que
+le visa de la barri&egrave;re lui donnait la facilit&eacute; de fournir, il obtint de
+la milice citoyenne des renseignements si pr&eacute;cis, qu'il parvint &agrave;
+regagner son h&ocirc;tel et &agrave; retrouver sa petite chambre, o&ugrave; il s'enferma
+seul en apparence, mais, en r&eacute;alit&eacute;, avec le souvenir ardent de ce qui
+s'&eacute;tait pass&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; partir de ce moment, Hoffmann fut &eacute;minemment en proie &agrave; deux visions:
+dont l'une s'effa&ccedil;ait peu &agrave; peu, dont l'autre prenait peu &agrave; peu plus de
+consistance.</p>
+
+<p>La vision qui s'effa&ccedil;ait, c'&eacute;tait la figure p&acirc;le et &eacute;chevel&eacute;e de la Du
+Barry, tra&icirc;n&eacute;e de la Conciergerie &agrave; la charrette et de la charrette &agrave;
+l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>La vision qui prenait de la r&eacute;alit&eacute;, c'&eacute;tait la figure anim&eacute;e et
+souriante de la belle danseuse, bondissant du fond du th&eacute;&acirc;tre &agrave; la
+rampe, et tourbillonnant de la rampe &agrave; l'une et &agrave; l'autre avant-sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>Hoffmann fit tous ses efforts pour se d&eacute;barrasser de cette vision. Il
+tira ses pinceaux de sa malle et peignit; il tira son violon de sa bo&icirc;te
+et joua du violon; il demanda une plume et de l'encre et fit des vers.
+Mais ces vers qu'il composait, c'&eacute;taient des vers &agrave; la louange d'Ars&egrave;ne;
+cet air qu'il jouait, c'&eacute;tait l'air sur lequel elle lui &eacute;tait apparue,
+et dont les notes bondissantes la soulevaient, comme si elles eussent eu
+des ailes; enfin, les esquisses qu'il faisait, c'&eacute;tait son portrait avec
+ce m&ecirc;me collier de velours, &eacute;trange ornement fix&eacute; au cou d'Ars&egrave;ne par
+une si &eacute;trange agrafe.</p>
+
+<p>Pendant toute la nuit, pendant toute la journ&eacute;e du lendemain, pendant
+toute la nuit et toute la journ&eacute;e du surlendemain, Hoffmann ne vit
+qu'une chose ou plut&ocirc;t que deux choses: c'&eacute;tait, d'un c&ocirc;t&eacute;, la
+fantastique danseuse, et, de l'autre c&ocirc;t&eacute;, le non moins fantastique
+docteur. Il y avait entre ces deux &ecirc;tres une telle corr&eacute;lation,
+qu'Hoffmann ne comprenait pas l'un sans l'autre. Aussi n'&eacute;tait-ce pas,
+pendant cette hallucination qui lui offrait Ars&egrave;ne toujours bondissant
+sur le th&eacute;&acirc;tre, l'orchestre qui bruissait &agrave; ses oreilles; non, c'&eacute;tait
+le petit chantonnement du docteur, c'&eacute;tait le petit tambourinement de
+ses doigts sur la tabati&egrave;re d'&eacute;b&egrave;ne; puis, de temps en temps, un &eacute;clair
+passait devant ses yeux, l'aveuglant d'&eacute;tincelles jaillissantes; c'&eacute;tait
+le double rayon qui s'&eacute;lan&ccedil;ait de la tabati&egrave;re du docteur et du collier
+de la danseuse; c'&eacute;tait l'attraction sympathique de cette guillotine de
+diamants avec cette t&ecirc;te de mort en diamants; c'&eacute;tait enfin la fixit&eacute;
+des yeux du m&eacute;decin qui semblaient &agrave; sa volont&eacute; attirer et repousser la
+charmante danseuse, comme l'&oelig;il du serpent attire et repousse l'oiseau
+qu'il fascine.</p>
+
+<p>Vingt fois, cent fois, mille fois, l'id&eacute;e s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; Hoffmann
+de retourner &agrave; l'Op&eacute;ra; mais, tant que l'heure n'&eacute;tait pas venue,
+Hoffmann s'&eacute;tait bien promis de ne pas c&eacute;der &agrave; la tentation; d'ailleurs,
+cette tentation, il l'avait combattue de toutes mani&egrave;res, en ayant
+recours &agrave; son m&eacute;daillon d'abord, puis ensuite en essayant d'&eacute;crire &agrave;
+Antonia; mais le portrait d'Antonia semblait avoir pris un visage si
+triste, qu'Hoffmann refermait le m&eacute;daillon presque aussit&ocirc;t qu'il
+l'avait ouvert; mais les premi&egrave;res lignes de chaque lettre qu'il
+commen&ccedil;ait &eacute;taient si embarrass&eacute;es, qu'il avait d&eacute;chir&eacute; dix lettres
+avant d'&ecirc;tre au tiers de la premi&egrave;re page.</p>
+
+<p>Enfin, ce fameux surlendemain s'&eacute;coula; enfin l'ouverture du th&eacute;&acirc;tre
+s'approcha; enfin sept heures sonn&egrave;rent, et, &agrave; ce dernier appel,
+Hoffmann, enlev&eacute; comme malgr&eacute; lui, descendit tout courant son escalier,
+et s'&eacute;lan&ccedil;a dans la direction de la rue Saint-Martin.</p>
+
+<p>Cette fois, en moins d'un quart d'heure, cette fois, sans avoir besoin
+de demander son chemin &agrave; personne, cette fois, comme si un guide
+invisible lui e&ucirc;t montr&eacute; sa route, en moins de dix minutes il arriva &agrave;
+la porte de l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>Mais, chose singuli&egrave;re! cette porte, comme deux jours auparavant,
+n'&eacute;tait pas encombr&eacute;e de spectateurs, soit qu'un incident inconnu
+d'Hoffmann e&ucirc;t rendu le spectacle moins attrayant, soit que les
+spectateurs fussent d&eacute;j&agrave; dans l'int&eacute;rieur du th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Hoffmann jeta son &eacute;cu de six livres &agrave; la buraliste, re&ccedil;ut son carton et
+s'&eacute;lan&ccedil;a dans la salle.</p>
+
+<p>Mais l'aspect de la salle &eacute;tait bien chang&eacute;. D'abord elle n'&eacute;tait qu'&agrave;
+moiti&eacute; pleine; puis, &agrave; la place de ces femmes charmantes, de ces hommes
+&eacute;l&eacute;gants qu'il avait cru revoir, il ne vit que des femmes en casaquin et
+des hommes en carmagnole; pas de bijoux, pas de fleurs, pas de seins nus
+s'enflant et se d&eacute;senflant sous cette atmosph&egrave;re voluptueuse des
+th&eacute;&acirc;tres aristocratiques; des bonnets ronds et des bonnets rouges, le
+tout orn&eacute; d'&eacute;normes cocardes nationales; des couleurs sombres dans les
+v&ecirc;tements, un nuage triste sur les figures; puis, des deux c&ocirc;t&eacute;s de la
+salle, deux bustes hideux, deux t&ecirc;tes grima&ccedil;ant, l'une le rire, l'autre
+la douleur, les bustes de Voltaire et de Marat enfin.</p>
+
+<p>Enfin, &agrave; l'avant-sc&egrave;ne, un trou &agrave; peine &eacute;clair&eacute;, une ouverture sombre et
+vide. La caverne toujours, mais plus de lion.</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; l'orchestre deux places vacantes &agrave; c&ocirc;t&eacute; l'une de l'autre.
+Hoffmann gagna l'une de ces deux places, c'&eacute;tait celle qu'il avait
+occup&eacute;e. L'autre &eacute;tait celle qu'avait occup&eacute;e le docteur, mais, comme
+nous l'avons dit, cette place &eacute;tait vacante.</p>
+
+<p>Le premier acte fut jou&eacute; sans qu'Hoffmann fit attention &agrave; l'orchestre ou
+s'occup&acirc;t des acteurs.</p>
+
+<p>Cet orchestre, il le connaissait et l'avait appr&eacute;ci&eacute; &agrave; une premi&egrave;re
+audition.</p>
+
+<p>Ces acteurs lui importaient peu, il n'&eacute;tait pas venu pour les voir, il
+&eacute;tait venu pour voir Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>La toile se leva sur le second acte, et le ballet commen&ccedil;a.</p>
+
+<p>Toute l'intelligence, toute l'&acirc;me, tout le c&oelig;ur du jeune homme &eacute;taient
+suspendus.</p>
+
+<p>Il attendait l'entr&eacute;e d'Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Hoffmann jeta un cri.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait plus Ars&egrave;ne qui remplissait le r&ocirc;le de Flore.</p>
+
+<p>La femme qui apparaissait &eacute;tait une femme &eacute;trang&egrave;re, une femme comme
+toutes les femmes.</p>
+
+<p>Toutes les fibres de ce corps haletant se d&eacute;tendirent; Hoffmann
+s'affaissa sur lui-m&ecirc;me en poussant un long soupir, et regarda autour de
+lui.</p>
+
+<p>Le petit homme noir &eacute;tait &agrave; sa place; seulement il n'avait plus ses
+boucles en diamants, ses bagues en diamants, sa tabati&egrave;re &agrave; t&ecirc;te de mort
+en diamants.</p>
+
+<p>Ses boucles &eacute;taient en cuivre, ses bagues en argent dor&eacute;, sa tabati&egrave;re
+en argent mat. Il ne chantonnait plus, il ne battait plus la mesure.
+Comment &eacute;tait-il venu l&agrave;? Hoffmann n'en savait rien: il ne l'avait ni vu
+venir, ni senti passer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur! s'&eacute;cria Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Dites citoyen, mon jeune ami, et m&ecirc;me tutoyez-moi... si c'est
+possible, r&eacute;pondit le petit homme noir, ou vous me ferez couper la t&ecirc;te
+et &agrave; vous aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; est-elle donc? demanda Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave;.... O&ugrave; est-elle? Il para&icirc;t que son tigre, qui ne la quitte
+pas des yeux, s'est aper&ccedil;u qu'avant-hier elle a correspondu par signes
+avec un jeune homme de l'orchestre. Il para&icirc;t que ce jeune homme a couru
+apr&egrave;s la voiture; de sorte que depuis hier il a rompu l'engagement
+d'Ars&egrave;ne, et qu'Ars&egrave;ne n'est plus au th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment le directeur a-t-il souffert?...</p>
+
+<p>&mdash;Mon jeune ami, le directeur tient &agrave; conserver sa t&ecirc;te sur ses &eacute;paules,
+quoique ce soit une assez vilaine t&ecirc;te; mais il pr&eacute;tend qu'il a
+l'habitude de cette t&ecirc;te-l&agrave; et qu'une autre plus belle ne reprendrait
+peut-&ecirc;tre pas bouture.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! voil&agrave; donc pourquoi cette salle est si triste! s'&eacute;cria
+Hoffmann. Voil&agrave; pourquoi il n'y a plus de fleurs, plus de diamants, plus
+de bijoux! voil&agrave; pourquoi vous n'avez plus vos boucles en diamants!
+Voil&agrave; pourquoi il y a, enfin, aux deux c&ocirc;t&eacute;s de la sc&egrave;ne, au lieu des
+bustes d'Apollon et de Terpsichore, ces deux affreux bustes! Pouah!</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! mais, que me dites-vous donc l&agrave;, demanda le docteur, et o&ugrave;
+avez-vous vu une salle telle que vous dites? O&ugrave; m'avez-vous vu des
+bagues en diamants, des tabati&egrave;res en diamants? o&ugrave; avez-vous vu enfin
+les bustes d'Apollon et de Terpsichore? Mais il y a deux ans que les
+fleurs ne fleurissent plus, que les diamants sont tourn&eacute;s en assignats,
+et que les bijoux sont fondus sur l'autel de la patrie. Quant &agrave; moi,
+Dieu merci! je n'ai jamais eu d'autres boucles que ces boucles de
+cuivre, d'autres bagues que cette m&eacute;chante bague de vermeil, et d'autre
+tabati&egrave;re que cette pauvre tabati&egrave;re d'argent; pour les bustes d'Apollon
+et de Terpsichore, ils y ont &eacute;t&eacute; autrefois, mais les amis de l'humanit&eacute;
+sont venus casser le buste d'Apollon et l'ont remplac&eacute; par celui de
+l'ap&ocirc;tre Voltaire; mais les amis du peuple sont venus briser le buste de
+Terpsichore et l'ont remplac&eacute; par celui du dieu Marat.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria Hoffmann, c'est impossible. Je vous dis qu'avant-hier j'ai
+vu une salle parfum&eacute;e de fleurs, resplendissante de riches costumes,
+ruisselante de diamants, et des hommes &eacute;l&eacute;gants &agrave; la place de ces
+hareng&egrave;res en casaquin et de ces goujats en carmagnole. Je vous dis que
+vous aviez des boucles de diamants &agrave; vos souliers, des bagues en
+diamants &agrave; vos doigts, une t&ecirc;te de mort en diamants sur votre tabati&egrave;re;
+je vous dis....</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, jeune homme, &agrave; mon tour, je vous dis, reprit le petit homme
+noir, je vous dis qu'avant-hier elle &eacute;tait l&agrave;, je vous dis que sa
+pr&eacute;sence illuminait tout, je vous dis que son souffle faisait na&icirc;tre les
+roses, faisait reluire les bijoux, faisait &eacute;tinceler les diamants de
+votre imagination; je vous dis que vous l'aimez, jeune homme, et que
+vous avez vu la salle &agrave; travers le prisme de votre amour. Ars&egrave;ne n'est
+plus l&agrave;, votre c&oelig;ur est mort, vos yeux sont d&eacute;senchant&eacute;s, et vous voyez
+du molleton, de l'indienne, du gros drap, des bonnets rouges, des mains
+sales et des cheveux crasseux. Vous voyez enfin le monde tel qu'il est,
+les choses telles qu'elles sont.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! s'&eacute;cria Hoffmann, en laissant tomber sa t&ecirc;te dans ses
+mains, tout cela est-il vrai, et suis-je donc si pr&egrave;s de devenir fou?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a><a href="#table">CHAPITRE XII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'estaminet.</a></h3>
+
+
+<p>Hoffmann ne sortit de cette l&eacute;thargie qu'en sentant une main se poser
+sur son &eacute;paule.</p>
+
+<p>Il leva la t&ecirc;te. Tout &eacute;tait noir et &eacute;teint autour de lui: le th&eacute;&acirc;tre,
+sans lumi&egrave;re, lui apparaissait comme le cadavre du th&eacute;&acirc;tre qu'il avait
+vu vivant. Le soldat de garde s'y promenait seul et silencieux comme le
+gardien de la mort; plus de lustres, plus d'orchestre, plus de rayon,
+plus de bruit.</p>
+
+<p>Une voix seulement qui marmottait &agrave; son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, citoyen, mais, citoyen, que faites-vous donc? vous &ecirc;tes &agrave;
+l'Op&eacute;ra, citoyen; on dort ici, c'est vrai, mais on n'y couche pas.</p>
+
+<p>Hoffmann regarda enfin du c&ocirc;t&eacute; d'o&ugrave; venait la voix, et il vit une petite
+vieille qui le tirait par le collet de sa redingote.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'ouvreuse de l'orchestre, qui, ne connaissant pas les
+intentions de ce spectateur obstin&eacute;, ne voulait pas se retirer sans
+l'avoir vu sortir devant elle.</p>
+
+<p>Au reste, une fois tir&eacute; de son sommeil, Hoffmann ne fit aucune
+r&eacute;sistance; il poussa un soupir et se leva en murmurant le mot:</p>
+
+<p>&mdash;Ars&egrave;ne!</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! Ars&egrave;ne, dit la petite vieille. Ars&egrave;ne! vous aussi, jeune
+homme, vous en &ecirc;tes amoureux comme tout le monde. C'est une grande perte
+pour l'Op&eacute;ra, surtout pour nous autres ouvreuses.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous autres ouvreuses, demanda Hoffmann, heureux de se rattacher
+&agrave; quelqu'un qui lui parl&acirc;t de la danseuse, et comment donc est-ce une
+perte pour vous qu'Ars&egrave;ne soit ou ne soit plus au th&eacute;&acirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Ah dame! c'est bien facile &agrave; comprendre cela: d'abord, toutes les fois
+qu'elle dansait, elle faisait salle comble; alors c'&eacute;tait un commerce de
+tabourets, de chaises et de petits bancs; &agrave; l'Op&eacute;ra, tout se paye. On
+payait les petits bancs, les chaises et les tabourets de suppl&eacute;ment,
+c'&eacute;taient nos petits profits. Je dis petits profits, ajouta la vieille
+d'un air malin, parce qu'&agrave; c&ocirc;t&eacute; de ceux-l&agrave;, citoyen, vous comprenez, il
+y avait les grands.</p>
+
+<p>&mdash;Les grands profits?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Et la vieille cligna de l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Et quels &eacute;taient les grands profits? voyons, ma bonne femme.</p>
+
+<p>&mdash;Les grands profits venaient de ceux qui demandaient des renseignements
+sur elle, qui voulaient savoir son adresse, qui lui faisaient passer des
+billets. Il y avait prix pour tout, vous comprenez; tant pour les
+renseignements, tant pour l'adresse, tant pour le poulet; on faisait son
+petit commerce, enfin, et l'on vivait honn&ecirc;tement.</p>
+
+<p>Et la vieille poussa un soupir qui, sans d&eacute;savantage, pouvait &ecirc;tre
+compar&eacute; au soupir pouss&eacute; par Hoffmann au commencement du dialogue que
+nous venons de rapporter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit Hoffmann, vous vous chargiez de donner des renseignements,
+d'indiquer l'adresse, de remettre les billets; vous en chargez-vous
+toujours?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las, monsieur, les renseignements que je vous donnerais vous
+seraient inutiles maintenant; personne ne sait plus l'adresse d'Ars&egrave;ne,
+et le billet que vous me donneriez pour elle serait perdu. Si vous
+voulez pour une autre? Mme Vestris, mlle Bigottini, mlle....</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ma bonne femme, merci; je ne d&eacute;sirais rien savoir que sur
+mademoiselle Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>Puis, tirant un petit &eacute;cu de sa poche:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit Hoffmann, voil&agrave; pour la peine que vous avez prise de
+m'&eacute;veiller.</p>
+
+<p>Et, prenant cong&eacute; de la vieille, il reprit d'un pas lent le boulevard,
+avec l'intention de suivre le m&ecirc;me chemin qu'il avait suivi la
+surveille, l'instinct qui l'avait guid&eacute; pour venir n'existait plus.</p>
+
+<p>Seulement, ses impressions &eacute;taient bien diff&eacute;rentes, et sa marche se
+ressentait de la diff&eacute;rence de ces impressions.</p>
+
+<p>L'autre soir, sa marche &eacute;tait celle d'un homme qui a vu passer
+l'Esp&eacute;rance et qui court apr&egrave;s elle, sans r&eacute;fl&eacute;chir que Dieu lui a donn&eacute;
+ses longues ailes d'azur pour que les hommes ne l'atteignent jamais. Il
+avait la bouche ouverte et haletante, le front haut, les bras &eacute;tendus;
+cette fois, au contraire, il marchait lentement, comme l'homme qui,
+apr&egrave;s l'avoir poursuivie inutilement, vient de la perdre de vue; sa
+bouche &eacute;tait serr&eacute;e, son front abattu, ses bras tombants. L'autre fois
+il avait mis cinq minutes &agrave; peine pour aller de la porte Saint-Martin &agrave;
+la rue Montmartre; cette fois il mit plus d'une heure, et plus d'une
+heure encore pour aller de la rue Montmartre &agrave; son h&ocirc;tel; car, dans
+l'esp&egrave;ce d'abattement o&ugrave; il &eacute;tait tomb&eacute;, peu lui importait de rentrer
+t&ocirc;t ou tard, peu lui importait m&ecirc;me de ne pas rentrer du tout.</p>
+
+<p>On dit qu'il y a un Dieu pour les ivrognes et les amoureux; ce Dieu-l&agrave;,
+sans doute, veillait sur Hoffmann. Il lui fit &eacute;viter les patrouilles; il
+lui fit trouver les quais, puis les ponts, puis son h&ocirc;tel, o&ugrave; il rentra,
+au grand scandale de son h&ocirc;tesse, &agrave; une heure et demie du matin.</p>
+
+<p>Cependant, au milieu de tout cela, une petite lueur dor&eacute;e dansait au
+fond de l'imagination d'Hoffmann, comme un feu follet dans la nuit. Le
+m&eacute;decin lui avait dit, si toutefois ce m&eacute;decin existait, si ce n'&eacute;tait
+pas son imagination, une hallucination de son esprit; le m&eacute;decin lui
+avait dit qu'Ars&egrave;ne avait &eacute;t&eacute; enlev&eacute;e au th&eacute;&acirc;tre par son amant, attendu
+que cet amant avait &eacute;t&eacute; jaloux d'un jeune homme plac&eacute; &agrave; l'orchestre,
+avec lequel Ars&egrave;ne avait &eacute;chang&eacute; de trop tendres regards.</p>
+
+<p>Ce m&eacute;decin avait ajout&eacute;, en outre, que ce qui avait port&eacute; la jalousie du
+tyran &agrave; son comble, c'est que ce m&ecirc;me jeune homme avait &eacute;t&eacute; vu embusqu&eacute;
+en face de la porte de sortie des artistes; c'est que ce m&ecirc;me jeune
+homme avait couru en d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; derri&egrave;re la voiture; or, ce jeune homme
+qui avait &eacute;chang&eacute; de l'orchestre des regards passionn&eacute;s avec Ars&egrave;ne,
+c'&eacute;tait lui, Hoffmann; or, ce jeune homme qui s'&eacute;tait embusqu&eacute; &agrave; la
+porte de sortie des artistes, c'&eacute;tait toujours lui, Hoffmann. Donc
+Ars&egrave;ne l'avait remarqu&eacute;, puisqu'elle payait la peine de sa distraction;
+donc Ars&egrave;ne souffrait pour lui; il &eacute;tait entr&eacute; dans la vie de la belle
+danseuse par la porte de la douleur, mais il y &eacute;tait entr&eacute;, c'&eacute;tait le
+principal; &agrave; lui de s'y maintenir. Mais comment? par quel moyen? par
+quelle voie correspondre avec Ars&egrave;ne, lui donner de ses nouvelles, lui
+dire qu'il l'aimait? C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d&eacute;j&agrave; une grande t&acirc;che pour un Parisien
+pur sang, que de retrouver cette belle Ars&egrave;ne perdue dans cette immense
+ville. C'&eacute;tait une t&acirc;che impossible pour Hoffmann, arriv&eacute; depuis trois
+jours et ayant grand-peine &agrave; se retrouver lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Hoffmann ne se donna donc m&ecirc;me pas la peine de chercher; il comprenait
+que le hasard seul pouvait venir &agrave; son aide. Tous les deux jours, il
+regardait l'affiche de l'Op&eacute;ra, et tous les deux jours il avait la
+douleur de voir que Paris rendait son jugement en l'absence de celle qui
+m&eacute;ritait la pomme bien autrement que V&eacute;nus.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors il ne songea pas &agrave; aller &agrave; l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>Un instant il eut bien l'id&eacute;e d'aller soit &agrave; la Convention, soit aux
+Cordeliers, de s'attacher aux pas de Danton et, en l'&eacute;piant jour et
+nuit, de deviner o&ugrave; il avait cach&eacute; la belle danseuse. Il alla m&ecirc;me &agrave; la
+Convention, il alla m&ecirc;me aux Cordeliers; mais Danton n'y &eacute;tait plus; las
+de la lutte qu'il soutenait depuis deux ans, vaincu par l'ennui bien
+plus que par la sup&eacute;riorit&eacute;, Danton paraissait s'&ecirc;tre retir&eacute; de l'ar&egrave;ne
+politique.</p>
+
+<p>Danton, disait-on, &eacute;tait &agrave; sa maison de campagne. O&ugrave; &eacute;tait cette maison
+de campagne? on n'en savait rien; les uns disaient &agrave; Rueil, les autres &agrave;
+Auteuil.</p>
+
+<p>Danton &eacute;tait aussi introuvable qu'Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t cru peut-&ecirc;tre que cette absence d'Ars&egrave;ne e&ucirc;t d&ucirc; ramener Hoffmann
+&agrave; Antonia; mais, chose &eacute;trange! il n'en &eacute;tait rien. Hoffmann avait beau
+faire tous ses efforts pour ramener son esprit &agrave; la pauvre fille du chef
+d'orchestre de Mannheim: un instant, par la puissance de sa volont&eacute;,
+tous ses souvenirs se concentraient sur le cabinet de ma&icirc;tre Gottlieb
+Murr; mais, au bout d'un moment, partitions entass&eacute;es sur les tables et
+sur les pianos, ma&icirc;tre Gottlieb tr&eacute;pignant devant son pupitre, Antonia
+couch&eacute;e sur son canap&eacute;, tout cela disparaissait pour faire place &agrave; un
+grand cadre &eacute;clair&eacute;, dans lequel se mouvaient d'abord des ombres; puis
+ces ombres prenaient du corps, puis ces corps affectaient des formes
+mythologiques, puis enfin toutes ces formes mythologiques, tous ces
+h&eacute;ros, toutes ces nymphes, tous ces dieux, tous ces demi-dieux
+disparaissaient pour faire place &agrave; une seule d&eacute;esse, &agrave; la d&eacute;esse des
+jardins, &agrave; la belle Flore, c'est-&agrave;-dire &agrave; la divine Ars&egrave;ne, &agrave; la femme
+au collier de velours et &agrave; l'agrafe de diamants; alors Hoffmann tombait
+non plus dans une r&ecirc;verie, mais dans une extase dont il ne venait &agrave;
+sortir qu'en se rejetant dans la vie r&eacute;elle, qu'en coudoyant les paysans
+dans la rue, qu'en se roulant enfin dans la foule et dans le bruit.</p>
+
+<p>Lorsque cette hallucination, &agrave; laquelle Hoffmann &eacute;tait en proie,
+devenait trop forte, il sortait donc, se laissait aller &agrave; la pente du
+quai, prenait le Pont-Neuf, et ne s'arr&ecirc;tait presque jamais qu'au coin
+de la rue de la Monnaie. L&agrave;, Hoffmann avait trouv&eacute; un estaminet,
+rendez-vous des plus rudes fumeurs de la capitale. L&agrave;, Hoffmann pouvait
+se croire dans quelque taverne anglaise, dans quelque musico hollandais
+ou dans quelque table d'h&ocirc;te allemande, tant la fum&eacute;e de la pipe y
+faisait une atmosph&egrave;re impossible &agrave; respirer pour tout autre que pour un
+fumeur de premi&egrave;re classe.</p>
+
+<p>Une fois entr&eacute; dans l'estaminet de la Fraternit&eacute;, Hoffmann gagnait une
+petite table sise &agrave; l'angle le plus enfonc&eacute;, demandait une bouteille de
+bi&egrave;re de la brasserie de M. Santerre, qui venait de se d&eacute;mettre, en
+faveur de M. Henriot, de son grade de g&eacute;n&eacute;ral de la garde nationale de
+Paris, chargeait jusqu'&agrave; la gueule cette immense pipe que nous
+connaissons d&eacute;j&agrave;, et s'enveloppait en quelques instants d'un nuage de
+fum&eacute;e aussi &eacute;pais que celui dont la belle V&eacute;nus enveloppait son fils
+&Eacute;n&eacute;e, chaque fois que la tendre m&egrave;re jugeait urgent d'arracher son fils
+bien-aim&eacute; &agrave; la col&egrave;re de ses ennemis.</p>
+
+<p>Huit ou dix jours &eacute;taient &eacute;coul&eacute;s depuis l'aventure d'Hoffmann &agrave;
+l'Op&eacute;ra, et, par cons&eacute;quent, depuis la disparition de la belle danseuse;
+il &eacute;tait une heure de l'apr&egrave;s-midi; Hoffmann, depuis une demi-heure, &agrave;
+peu pr&egrave;s, se trouvait dans son estaminet, s'occupant, de toute la force
+de ses poumons, &agrave; &eacute;tablir autour de lui cette enceinte de fum&eacute;e qui le
+s&eacute;parait de ses voisins, quand il lui sembla, dans la vapeur, distinguer
+comme une forme humaine, puis, dominant tous les bruits, entendre le
+double bruit du chantonnement et du tambourinement habituel au petit
+homme noir; de plus, au milieu de cette vapeur, il lui semblait qu'un
+point lumineux d&eacute;gageait des &eacute;tincelles; il rouvrit ses yeux &agrave; demi
+ferm&eacute;s par une douce somnolence, &eacute;carta ses paupi&egrave;res avec peine, et, en
+face de lui, assis sur un tabouret, il reconnut son voisin de l'Op&eacute;ra,
+et cela d'autant mieux que le fantastique docteur avait, ou plut&ocirc;t
+semblait avoir, ses boucles en diamants &agrave; ses souliers, ses bagues en
+diamants &agrave; ses doigts et sa t&ecirc;te de mort sur sa tabati&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit Hoffmann, voil&agrave; que je redeviens fou.</p>
+
+<p>Et il ferma rapidement les yeux.</p>
+
+<p>Mais, les yeux une fois ferm&eacute;s, plus ils le furent herm&eacute;tiquement, plus
+Hoffmann entendit, et le petit accompagnement de chant, et le petit
+tambourinement des doigts; le tout de la fa&ccedil;on la plus distincte, si
+distincte qu'Hoffmann comprit qu'il y avait un fond de r&eacute;alit&eacute; dans tout
+cela, et que la diff&eacute;rence &eacute;tait du plus au moins. Voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>Il rouvrit donc un &oelig;il, puis l'autre; le petit homme noir &eacute;tait
+toujours &agrave; sa place.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, jeune homme, dit-il &agrave; Hoffmann; vous dormez, je crois; prenez
+une prise, cela vous r&eacute;veillera.</p>
+
+<p>Et, ouvrant sa tabati&egrave;re, il offrit du tabac au jeune homme.</p>
+
+<p>Celui-ci, machinalement, &eacute;tendit la main, prit une prise et l'aspira.</p>
+
+<p>&Agrave; l'instant m&ecirc;me, il lui sembla que les parois de son esprit
+s'&eacute;clairaient.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria Hoffmann! c'est vous, cher docteur? que je suis aise de
+vous revoir!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous &ecirc;tes aise de me revoir, demanda le docteur, pourquoi ne
+m'avez-vous pas cherch&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je savais votre adresse?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la belle affaire! au premier cimeti&egrave;re venu on vous l'e&ucirc;t donn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je savais votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Le docteur &agrave; la t&ecirc;te de mort, tout le monde me conna&icirc;t sous ce nom-l&agrave;.
+Puis il y avait un endroit o&ugrave; vous &eacute;tiez toujours s&ucirc;r de me trouver.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela? &Agrave; l'Op&eacute;ra, dit Hoffmann en secouant la t&ecirc;te et en poussant un
+soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous n'y retournez plus?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y retourne plus, non.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que ce n'est plus Ars&egrave;ne qui remplit le r&ocirc;le de Flore?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit, et tant que ce ne sera pas elle, je n'y retournerai
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimez, jeune homme, vous l'aimez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si la maladie que j'&eacute;prouve s'appelle de l'amour, mais
+je sais que si je ne la revois pas, ou je mourrai de son absence, ou je
+deviendrai fou.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! il ne faut pas devenir fou! peste! il ne faut pas mourir! &Agrave; la
+folie il y a peu de rem&egrave;de, &agrave; la mort il n'y en a pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire alors?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! il faut la revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, la revoir?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute!</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous un moyen?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Attendez.</p>
+
+<p>Et le docteur se mit &agrave; r&ecirc;ver en clignotant des yeux et en tambourinant
+sur sa tabati&egrave;re.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s un instant, rouvrant les yeux et laissant ses doigts
+suspendus sur l'&eacute;b&egrave;ne:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes peintre, m'avez-vous dit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, peintre, musicien, po&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons besoin que de la peinture pour le moment.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Ars&egrave;ne m'a charg&eacute; de lui chercher un peintre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cherche-t-on un peintre, pardieu! pour lui faire son
+portrait.</p>
+
+<p>&mdash;Le portrait d'Ars&egrave;ne! s'&eacute;cria Hoffmann en se levant, oh! me voil&agrave;! me
+voil&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Chut! pensez donc que je suis un homme grave.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes mon sauveur! s'&eacute;cria Hoffmann en jetant ses bras autour du
+cou du petit homme noir.</p>
+
+<p>&mdash;Jeunesse, jeunesse! murmura celui-ci en accompagnant ces deux mots du
+m&ecirc;me rire dont e&ucirc;t rican&eacute; sa t&ecirc;te de mort si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de grandeur
+naturelle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! r&eacute;p&eacute;tait Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il vous faut une bo&icirc;te &agrave; couleurs, des pinceaux, une toile.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tout cela chez moi, allons!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit le docteur. Et tous deux sortirent de l'estaminet.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a><a href="#table">CHAPITRE XIII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le portrait.</a></h3>
+
+
+<p>En sortant de l'estaminet, Hoffmann fit un mouvement pour appeler un
+fiacre; mais le docteur frappa ses mains s&egrave;ches l'une contre l'autre, et
+&agrave; ce bruit, pareil &agrave; celui qu'eussent fait deux mains de squelette, une
+voiture tendue de noir, attel&eacute;e de deux chevaux noirs, et conduite par
+un cocher tout v&ecirc;tu de noir, accourut. O&ugrave; stationnait-elle? d'o&ugrave;
+&eacute;tait-elle sortie? C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; aussi difficile &agrave; Hoffmann de le dire qu'il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile &agrave; Cendrillon de dire d'o&ugrave; venait le char dans lequel
+elle se rendait au bal du prince Mirliflore.</p>
+
+<p>Un petit groom, non seulement noir d'habits, mais de peau, ouvrit la
+porti&egrave;re. Hoffmann et le docteur y mont&egrave;rent, s'assirent l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+l'autre, et tout aussit&ocirc;t la voiture se mit &agrave; rouler sans bruit vers
+l'h&ocirc;tellerie d'Hoffmann.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; la porte, Hoffmann h&eacute;sita pour savoir s'il monterait chez lui;
+il lui semblait qu'aussit&ocirc;t qu'il allait avoir le dos tourn&eacute;, la
+voiture, les chevaux, le docteur et ses deux domestiques allaient
+dispara&icirc;tre comme ils &eacute;taient apparus. Mais &agrave; quoi bon, docteur,
+chevaux, voiture et domestiques se fussent-ils d&eacute;rang&eacute;s pour conduire
+Hoffmann de l'estaminet de la rue de la Monnaie au quai aux Fleurs? Ce
+d&eacute;rangement n'avait pas de but.</p>
+
+<p>Hoffmann, rassur&eacute; par le simple sentiment de la logique, descendit donc
+de la voiture, entra dans l'h&ocirc;tellerie, monta vivement l'escalier, se
+pr&eacute;cipita dans sa chambre, y prit palette, pinceaux, bo&icirc;te &agrave; couleurs,
+choisit la plus grande de ses toiles, et redescendit du m&ecirc;me pas qu'il
+&eacute;tait mont&eacute;.</p>
+
+<p>La voiture &eacute;tait toujours &agrave; la porte.</p>
+
+<p>Pinceaux, palette et bo&icirc;te &agrave; couleurs furent mis dans l'int&eacute;rieur du
+carrosse: le groom fut charg&eacute; de porter la toile.</p>
+
+<p>Puis la voiture se mit &agrave; rouler avec la m&ecirc;me rapidit&eacute; et le m&ecirc;me
+silence.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, elle s'arr&ecirc;ta en face d'un charmant petit h&ocirc;tel
+situ&eacute; rue de Hanovre, 15.</p>
+
+<p>Hoffmann remarqua la rue et le num&eacute;ro, afin, le cas &eacute;ch&eacute;ant, de pouvoir
+revenir sans l'aide du docteur.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit: le docteur &eacute;tait connu sans doute, car le concierge
+ne lui demanda pas m&ecirc;me o&ugrave; il allait; Hoffmann suivit le docteur avec
+ses pinceaux, sa bo&icirc;te &agrave; couleurs, sa palette, sa toile, et passa
+par-dessus le march&eacute;.</p>
+
+<p>On monta au premier, et l'on entra dans une antichambre qu'on e&ucirc;t pu
+croire le vestibule de la maison du po&egrave;te &agrave; Pomp&eacute;ia.</p>
+
+<p>On s'en souvient, &agrave; cette &eacute;poque la mode &eacute;tait grecque; l'antichambre
+d'Ars&egrave;ne &eacute;tait peinte &agrave; fresque, orn&eacute;e de cand&eacute;labres et de statues de
+bronze.</p>
+
+<p>De l'antichambre, le docteur et Hoffmann pass&egrave;rent dans le salon.</p>
+
+<p>Le salon &eacute;tait grec comme l'antichambre, tendu avec du drap de Sedan &agrave;
+soixante-dix francs l'aune; le tapis seul co&ucirc;tait six mille livres; le
+docteur fit remarquer ce tapis &agrave; Hoffmann; il repr&eacute;sentait la bataille
+d'Arbelles copi&eacute;e sur la fameuse mosa&iuml;que de Pomp&eacute;ia.</p>
+
+<p>Hoffmann, &eacute;bloui de ce luxe inou&iuml;, ne comprenait pas que l'on fit de
+pareils tapis pour marcher dessus.</p>
+
+<p>Du salon, on passa dans le boudoir; le boudoir &eacute;tait tendu de cachemire.
+Au fond, dans un encadrement, &eacute;tait un lit bas faisant canap&eacute;, pareil &agrave;
+celui sur lequel M. Gu&eacute;rin coucha depuis Didon &eacute;coutant les aventures
+d'&Eacute;n&eacute;as. C'&eacute;tait l&agrave; qu'Ars&egrave;ne avait donn&eacute; l'ordre de faire attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, jeune homme, dit le docteur, vous voil&agrave; introduit, c'est &agrave;
+vous de vous conduire d'une fa&ccedil;on convenable. Il va sans dire que si
+l'amant en titre vous surprenait ici, vous seriez un homme perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria Hoffmann, que je la revoie, que je la revoie seulement,
+et....</p>
+
+<p>La parole s'&eacute;teignit sur les l&egrave;vres d'Hoffmann; il resta les yeux fix&eacute;s,
+les bras &eacute;tendus, la poitrine haletante.</p>
+
+<p>Une porte cach&eacute;e dans la boiserie venait de s'ouvrir, et, derri&egrave;re une
+glace tournante, apparaissait Ars&egrave;ne, v&eacute;ritable divinit&eacute; du temple dans
+lequel elle daignait se faire visible &agrave; son adorateur.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le costume d'Aspasie dans tout son luxe antique, avec ses perles
+dans les cheveux, son manteau de pourpre brod&eacute; d'or, sa longue robe
+blanche maintenue &agrave; la taille par une simple ceinture de perles, des
+bagues aux pieds et aux mains, et, au milieu de tout cela, cet &eacute;trange
+ornement qui semblait ins&eacute;parable de sa personne, ce collier de velours,
+large de quatre lignes &agrave; peine, et retenu par la lugubre agrafe de
+diamants.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, citoyen, qui vous chargez de me faire mon portrait?
+dit Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, balbutia Hoffmann; oui, madame, et le docteur a bien voulu se
+charger de r&eacute;pondre de moi.</p>
+
+<p>Hoffmann chercha autour de lui comme pour demander un appui au docteur,
+mais le docteur avait disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'&eacute;cria Hoffmann tout troubl&eacute;; eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Que cherchez-vous, que demandez-vous, citoyen?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, je cherche, je demande... je demande le docteur, la
+personne enfin qui m'a introduit ici.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous besoin de votre interlocuteur, dit Ars&egrave;ne, puisque vous
+voil&agrave; introduit?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, cependant, le docteur, le docteur? fit Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit avec impatience Ars&egrave;ne, n'allez-vous pas perdre le temps &agrave;
+le chercher? Le docteur est &agrave; ses affaires, occupons-nous des n&ocirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je suis &agrave; vos ordres, dit Hoffmann tout tremblant.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, vous consentez donc &agrave; faire mon portrait?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire que je suis l'homme le plus heureux du monde d'avoir &eacute;t&eacute;
+choisi pour une telle faveur; seulement je n'ai qu'une crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! vous allez faire de la modestie. Eh bien! si vous ne r&eacute;ussissez
+pas, j'essayerai un autre. Il veut avoir un portrait de moi. J'ai vu que
+vous me regardiez en homme qui devait garder ma ressemblance dans votre
+m&eacute;moire, et je vous ai donn&eacute; la pr&eacute;f&eacute;rence.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci cent fois! s'&eacute;cria Hoffmann d&eacute;vorant Ars&egrave;ne des yeux. Oh!
+oui, oui, j'ai gard&eacute; votre ressemblance dans ma m&eacute;moire: l&agrave;, l&agrave;, l&agrave;.</p>
+
+<p>Et il appuya sa main sur son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il chancela et p&acirc;lit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? demanda Ars&egrave;ne d'un petit air tout d&eacute;gag&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, r&eacute;pondit Hoffmann, rien; commen&ccedil;ons.</p>
+
+<p>En mettant sa main sur son c&oelig;ur, il avait senti entre sa poitrine et sa
+chemise le m&eacute;daillon d'Antonia.</p>
+
+<p>&mdash;Commen&ccedil;ons, poursuivit Ars&egrave;ne. C'est bien ais&eacute; &agrave; dire. D'abord, ce
+n'est point sous ce costume qu'il veut que je me fasse peindre.</p>
+
+<p>Ce mot <i>il</i>, qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; revenu deux fois, passait &agrave; travers le c&oelig;ur
+d'Hoffmann comme e&ucirc;t fait une de ces aiguilles d'or qui soutenaient la
+coiffure de la moderne Aspasie.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment donc alors veut-il que vous vous fassiez peindre? demanda
+Hoffmann avec une amertume sensible.</p>
+
+<p>&mdash;En &Eacute;rigone.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille! La coiffure de pampre vous ira &agrave; merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez? fit Ars&egrave;ne en minaudant. Mais je crois que la peau de
+panth&egrave;re ne m'enlaidira pas non plus.</p>
+
+<p>Et elle frappa sur un timbre.</p>
+
+<p>Une femme de chambre entra.</p>
+
+<p>&mdash;Eucharis, dit Ars&egrave;ne, apportez le thyrse, les pampres et la peau de
+tigre.</p>
+
+<p>Puis, tirant les deux ou trois &eacute;pingles qui soutenaient sa coiffure, et,
+secouant la t&ecirc;te, Ars&egrave;ne s'enveloppa d'un flot de cheveux noirs qui
+tomba en cascade sur son &eacute;paule, rebondit sur ses hanches, et s'&eacute;pandit,
+&eacute;pais et onduleux, jusque sur le tapis.</p>
+
+<p>Hoffmann jeta un cri d'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! qu'y a-t-il? demanda Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, s'&eacute;cria Hoffmann, il y a que je n'ai jamais vu pareils
+cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi veut-<i>il</i> que j'en tire parti, c'est pour cela que nous avons
+choisi le costume d'&Eacute;rigone, qui me permet de poser les cheveux &eacute;pars.</p>
+
+<p>Cette fois le <i>il</i> et le <i>nous</i> avaient frapp&eacute; le c&oelig;ur d'Hoffmann de
+deux coups au lieu d'un.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Melle Eucharis avait apport&eacute; les raisins, le thyrse et
+la peau de tigre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout ce dont nous avons besoin? demanda Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je crois, balbutia Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, laissez-nous seuls, et ne rentrez que si je vous sonne.</p>
+
+<p>Mlle Eucharis sortit et referma la porte derri&egrave;re elle.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, citoyen, dit Ars&egrave;ne, aidez-moi un peu &agrave; poser cette
+coiffure; cela vous regarde. Je me fie beaucoup, pour m'embellir, &agrave; la
+fantaisie du peintre.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez raison! s'&eacute;cria Hoffmann. Mon Dieu! mon Dieu! que vous
+allez &ecirc;tre belle!</p>
+
+<p>Et, saisissant la branche de pampre, il la tordit autour de la t&ecirc;te
+d'Ars&egrave;ne avec cet art du peintre qui donne &agrave; chaque chose une valeur et
+un reflet; puis il prit, tout frissonnant d'abord, et du bout des
+doigts, ces longs cheveux parfum&eacute;s, en fit jouer le mobile &eacute;b&egrave;ne, parmi
+les grains de topaze, parmi les feuilles d'&eacute;meraudes et de rubis de la
+vigne d'automne; et, comme il l'avait promis, sous sa main, main de
+po&egrave;te, de peintre et d'amant, la danseuse s'embellit de telle fa&ccedil;on,
+qu'en se regardant dans la glace elle jeta un cri de joie et d'orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous avez raison, dit Ars&egrave;ne, oui, je suis belle, bien belle.
+Maintenant, continuons.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? que continuons-nous? demanda Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais ma toilette de bacchante?</p>
+
+<p>Hoffmann commen&ccedil;ait &agrave; comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! murmura-t-il, mon Dieu!</p>
+
+<p>Ars&egrave;ne d&eacute;tacha en souriant son manteau de pourpre, qui demeura retenu
+par une seule &eacute;pingle, &agrave; laquelle elle essaya vainement d'atteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais aidez-moi donc! dit-elle avec impatience, ou faut-il que je
+rappelle Eucharis?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! s'&eacute;cria Hoffmann.</p>
+
+<p>Et s'&eacute;lan&ccedil;ant vers Ars&egrave;ne, il enleva l'&eacute;pingle rebelle: le manteau tomba
+aux pieds de la belle Grecque.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;! dit le jeune homme en respirant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Ars&egrave;ne, croyez-vous donc que cette peau de tigre fasse bien
+sur cette longue robe de mousseline? moi je ne crois pas; d'ailleurs il
+veut une vraie bacchante, non pas comme on les voit au th&eacute;&acirc;tre, mais
+comme elles sont dans les tableaux des Carrache et de l'Albane.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dans les tableaux des Carrache et de l'Albane, s'&eacute;cria Hoffmann,
+les bacchantes sont nues!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, <i>il</i> me veut ainsi, &agrave; part la peau de tigre que vous draperez
+comme vous voudrez, cela vous regarde.</p>
+
+<p>La demande avait &eacute;t&eacute; faite d'un ton si calme et si froid, qu'Hoffmann se
+renversa en arri&egrave;re, en appuyant les deux mains sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien, balbutia-t-il; pardonnez-moi, je deviens fou.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en effet, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, s'&eacute;cria Hoffmann, pourquoi m'avez-vous fait venir? dites,
+dites!</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour que vous fassiez mon portrait, pas pour autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est bien, dit Hoffmann, oui, vous avez raison; pour faire votre
+portrait, pas pour autre chose.</p>
+
+<p>Et, imprimant une profonde secousse &agrave; sa volont&eacute;, Hoffmann posa sa toile
+sur le chevalet, prit sa palette, ses pinceaux, et commen&ccedil;a d'esquisser
+l'enivrant tableau qu'il avait sous les yeux.</p>
+
+<p>Mais l'artiste avait trop pr&eacute;sum&eacute; de ses forces: lorsqu'il vit le
+voluptueux mod&egrave;le posant, non seulement dans son ardente r&eacute;alit&eacute;, mais
+encore reproduit par les mille glaces du boudoir; quand, au lieu d'une
+&Eacute;rigone, il se trouva au milieu de dix bacchantes; lorsqu'il vit chaque
+miroir r&eacute;p&eacute;ter ce sourire enivrant, reproduire les ondulations de cette
+poitrine que l'ongle d'or de la panth&egrave;re ne couvrait qu'&agrave; moiti&eacute;, il
+sentit qu'on demandait de lui au-del&agrave; des forces humaines, et, jetant
+palette et pinceaux, il s'&eacute;lan&ccedil;a vers la belle bacchante, et appuya sur
+son &eacute;paule un baiser o&ugrave; il y avait autant de rage que d'amour.</p>
+
+<p>Mais, au m&ecirc;me instant, la porte s'ouvrit, et la nymphe Eucharis se
+pr&eacute;cipita dans le boudoir en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Lui! lui! lui!</p>
+
+<p>Et, en disant ces mots, elle avait d&eacute;nou&eacute; le ruban de sa taille et
+ouvert l'agrafe de son col, de sorte que la robe glissait le long de son
+beau corps, qu'elle laissait nu, au fur et &agrave; mesure qu'elle descendait
+des &eacute;paules aux pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Hoffmann, tombant &agrave; genoux, ce n'est pas une mortelle, c'est
+une d&eacute;esse.</p>
+
+<p>Ars&egrave;ne poussa du pied le manteau de la robe.</p>
+
+<p>Puis, prenant la peau de tigre:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-elle, que faisons-nous de cela? Mais aidez-moi donc,
+citoyen peintre, je n'ai pas l'habitude de m'habiller seule.</p>
+
+<p>La na&iuml;ve danseuse appelait cela s'habiller.</p>
+
+<p>Hoffmann approcha chancelant, ivre, &eacute;bloui, prit la peau de tigre,
+agrafa ses ongles d'or sur l'&eacute;paule de la bacchante, la fit asseoir ou
+plut&ocirc;t coucher sur le lit de cachemire rouge, o&ugrave; elle e&ucirc;t sembl&eacute; une
+statue de marbre de Paros si sa respiration n'e&ucirc;t soulev&eacute; son sein, si
+le sourire n'e&ucirc;t entrouvert ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je bien ainsi? demanda-t-elle en arrondissant son bras au-dessous
+de sa t&ecirc;te et en prenant une grappe de raisins qu'elle parut presser sur
+ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, belle, belle, belle! murmura Hoffmann.</p>
+
+<p>Et l'amant l'emportant sur le peintre il tomba &agrave; genoux, et, d'un
+mouvement rapide comme la pens&eacute;e, il prit la main d'Ars&egrave;ne et la couvrit
+de baisers.</p>
+
+<p>Ars&egrave;ne retira sa main avec plus d'&eacute;tonnement que de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que faites-vous donc? demanda-t-elle au jeune homme.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, avant qu'il e&ucirc;t eu le temps de se reconna&icirc;tre,
+Hoffmann, pouss&eacute; par les deux femmes, se trouva lanc&eacute; hors du boudoir,
+dont la porte se referma derri&egrave;re lui, et cette fois, v&eacute;ritablement fou
+d'amour, de rage et de jalousie, il traversa le salon tout chancelant,
+glissa le long de la rampe plut&ocirc;t qu'il ne descendit l'escalier, et,
+sans savoir comment il &eacute;tait arriv&eacute; l&agrave;, il se trouva dans la rue, ayant
+laiss&eacute; dans le boudoir d'Ars&egrave;ne ses pinceaux, sa bo&icirc;te &agrave; couleurs et sa
+palette, ce qui n'&eacute;tait rien, mais aussi son chapeau, ce qui pouvait
+&ecirc;tre beaucoup.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a><a href="#table">CHAPITRE XIV.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le tentateur.</a></h3>
+
+
+<p>Ce qui rendait la situation d'Hoffmann plus terrible encore, en ce
+qu'elle ajoutait l'humiliation &agrave; la douleur, c'est qu'il n'avait pas, la
+chose &eacute;tait &eacute;vidente pour lui, &eacute;t&eacute; appel&eacute; chez Ars&egrave;ne comme un homme
+qu'elle avait remarqu&eacute; &agrave; l'orchestre de l'Op&eacute;ra, mais purement et
+simplement comme un peintre, comme une machine &agrave; portrait, comme un
+miroir qui r&eacute;fl&eacute;chit les corps qu'on lui pr&eacute;sente. De l&agrave; cette
+insouciance d'Ars&egrave;ne &agrave; laisser tomber l'un apr&egrave;s l'autre tous ses
+v&ecirc;tements devant lui; de l&agrave; cet &eacute;tonnement quand il lui avait bais&eacute; la
+main; de l&agrave; cette col&egrave;re quand, au milieu de l'&acirc;cre baiser dont il lui
+avait rougi l'&eacute;paule, il lui avait dit qu'il l'aimait.</p>
+
+<p>Et, en effet, n'&eacute;tait-ce pas folie &agrave; lui, simple &eacute;tudiant allemand, venu
+&agrave; Paris avec trois ou quatre cents thalers, c'est-&agrave;-dire avec une somme
+insuffisante &agrave; payer le tapis de son antichambre, n'&eacute;tait-ce pas une
+folie &agrave; lui d'aspirer &agrave; la danseuse &agrave; la mode, &agrave; la fille entretenue par
+le prodigue et voluptueux Danton! Cette femme, ce n'&eacute;tait point le son
+des paroles qui la touchait, c'&eacute;tait le son de l'or; son amant, ce
+n'&eacute;tait pas celui qui l'aimait le plus, c'&eacute;tait celui qui la payait
+davantage. Qu'Hoffmann ait plus d'argent que Danton, et ce serait Danton
+que l'on mettrait &agrave; la porte lorsque Hoffmann arriverait.</p>
+
+<p>En attendant, ce qu'il y avait de plus clair, c'est que celui qu'on
+avait mis &agrave; la porte, ce n'&eacute;tait pas Danton, mais Hoffmann.</p>
+
+<p>Hoffmann reprit le chemin de la petite chambre, plus humble et plus
+attrist&eacute; qu'il ne l'avait jamais &eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Tant qu'il ne s'&eacute;tait pas trouv&eacute; en face d'Ars&egrave;ne, il avait esp&eacute;r&eacute;; mais
+ce qu'il venait de voir, cette insouciance vis-&agrave;-vis de lui comme homme,
+ce luxe au milieu duquel il avait trouv&eacute; la belle danseuse, et qui &eacute;tait
+non seulement sa vie physique, mais sa vie morale, tout cela, &agrave; moins
+d'une somme folle inou&iuml;e, qui tomb&acirc;t entre les mains d'Hoffmann,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; moins d'un miracle, rendait impossible au jeune homme,
+m&ecirc;me l'esp&eacute;rance de la possession.</p>
+
+<p>Aussi rentra-t-il accabl&eacute;; le singulier sentiment qu'il &eacute;prouvait pour
+Ars&egrave;ne, sentiment tout physique, tout attractif, et dans lequel le c&oelig;ur
+n'&eacute;tait pour rien, s'&eacute;tait traduit jusque-l&agrave; par les d&eacute;sirs, par
+l'irritation, par la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>&Agrave; cette heure, d&eacute;sirs, irritation et fi&egrave;vre s'&eacute;taient chang&eacute;s en un
+profond accablement.</p>
+
+<p>Un seul espoir restait &agrave; Hoffmann, c'&eacute;tait de retrouver le docteur noir
+et de lui demander avis sur ce qu'il devait faire, quoiqu'il y e&ucirc;t dans
+cet homme quelque chose d'&eacute;trange, de fantastique, de surhumain, qui lui
+fit croire qu'aussit&ocirc;t qu'il le c&ocirc;toyait il sortait de la vie r&eacute;elle
+pour entrer dans une esp&egrave;ce de r&ecirc;ve o&ugrave; ne le suivait ni sa volont&eacute; ni
+son libre arbitre, et o&ugrave; il devenait le jouet d'un monde qui existait
+pour lui sans exister pour les autres.</p>
+
+<p>Aussi, &agrave; l'heure accoutum&eacute;e, retourna-t-il le lendemain &agrave; son estaminet
+de la rue de la Monnaie; mais il eut beau s'envelopper d'un nuage de
+fum&eacute;e nul visage ressemblant &agrave; celui du docteur n'apparut au milieu de
+cette fum&eacute;e; mais il eut beau fermer les yeux, nul, lorsqu'il les
+rouvrit, n'&eacute;tait assis sur le tabouret qu'il avait plac&eacute; de l'autre c&ocirc;t&eacute;
+de la table.</p>
+
+<p>Huit jours s'&eacute;coul&egrave;rent ainsi.</p>
+
+<p>Le huiti&egrave;me jour, Hoffmann, impatient, quitta l'estaminet de la rue de
+la Monnaie une heure plus t&ocirc;t que de coutume, c'est-&agrave;-dire vers quatre
+heures de l'apr&egrave;s-midi, et par Saint-Germain-l'Auxerrois et le Louvre
+gagna machinalement la rue Saint-Honor&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; peine y fut-il, qu'il s'aper&ccedil;ut qu'un grand mouvement se faisait du
+c&ocirc;t&eacute; du cimeti&egrave;re des Innocents, et allait s'approchant vers la place du
+Palais-Royal. Il se rappela ce qui lui &eacute;tait arriv&eacute; le lendemain du jour
+de son entr&eacute;e &agrave; Paris, et reconnut le m&ecirc;me bruit, la m&ecirc;me rumeur qui
+l'avait d&eacute;j&agrave; frapp&eacute; lors de l'ex&eacute;cution de madame Du Barry. En effet,
+c'&eacute;taient les charrettes de la Conciergerie, qui, charg&eacute;es de condamn&eacute;s,
+se rendaient &agrave; la place de la R&eacute;volution.</p>
+
+<p>On sait l'horreur qu'Hoffmann avait pour ce spectacle; aussi, comme les
+charrettes avan&ccedil;aient rapidement, s'&eacute;lan&ccedil;a-t-il dans un caf&eacute; plac&eacute; au
+coin de la rue de la Loi, tournant le dos &agrave; la rue, fermant les yeux et
+se bouchant les oreilles, car les cris de madame Du Barry retentissaient
+encore au fond de son c&oelig;ur; puis, quand il supposa que les charrettes
+&eacute;taient pass&eacute;es, il se retourna et vit, &agrave; son grand &eacute;tonnement,
+descendant d'une chaise o&ugrave; il &eacute;tait mont&eacute; pour mieux voir, son ami
+Zacharias Werner.</p>
+
+<p>&mdash;Werner! s'&eacute;cria Hoffmann en s'&eacute;lan&ccedil;ant vers le jeune homme, Werner!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est toi, fit le po&egrave;te, o&ugrave; &eacute;tais-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, l&agrave;, mais les mains sur mes oreilles pour ne pas entendre les cris
+de ces malheureux, mais les yeux ferm&eacute;s pour ne pas les voir.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, cher ami, tu as tort, dit Werner, tu es peintre! Et ce que
+tu eusses vu t'e&ucirc;t fourni le sujet d'un merveilleux tableau. Il y avait
+dans la troisi&egrave;me charrette, vois-tu, il y avait une femme, une
+merveille, un cou, des &eacute;paules et des cheveux! coup&eacute;s par-derri&egrave;re,
+c'est vrai, mais de chaque c&ocirc;t&eacute; tombant jusqu'&agrave; terre.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, dit Hoffmann, j'ai vu sous ce rapport tout ce que l'on peut
+voir de mieux; j'ai vu madame Du Barry, et je n'ai pas besoin d'en voir
+d'autres. Si jamais je veux faire un tableau, crois-moi, cet original-l&agrave;
+me suffira; d'ailleurs, je ne veux plus faire de tableaux.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela? demanda Werner.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pris la peinture en horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Encore quelque d&eacute;sappointement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Werner, si je reste &agrave; Paris, je deviendrai fou.</p>
+
+<p>&mdash;Tu deviendras fou partout o&ugrave; tu seras, mon cher Hoffmann; ainsi autant
+vaut &agrave; Paris qu'ailleurs; en attendant, dis-moi quelle chose te rend
+fou.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher Werner, je suis amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;D'Antonia, je sais cela, tu me l'as dit.</p>
+
+<p>&mdash;Non; Antonia, fit Hoffmann en tressaillant, Antonia, c'est autre
+chose, je l'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Diable! la distinction est subtile; conte-moi cela. Citoyen officieux,
+de la bi&egrave;re et des verres!</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens bourr&egrave;rent leurs pipes, et s'assirent aux deux
+c&ocirc;t&eacute;s de la table la plus enfonc&eacute;e dans l'angle du caf&eacute;.</p>
+
+<p>L&agrave;, Hoffmann raconta &agrave; Werner tout ce qui lui &eacute;tait arriv&eacute; depuis le
+jour o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; &agrave; l'Op&eacute;ra et o&ugrave; il avait vu danser Ars&egrave;ne, jusqu'au
+moment o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; pouss&eacute; par les deux femmes hors du boudoir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit Werner quand Hoffmann eut fini.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! r&eacute;p&eacute;ta celui-ci, tout &eacute;tonn&eacute; que son ami ne f&ucirc;t pas aussi
+abattu que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je demande, reprit Werner, ce qu'il y a de d&eacute;sesp&eacute;rant dans tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, mon cher, que maintenant que je sais qu'on ne peut avoir cette
+femme qu'&agrave; prix d'argent, il y a que j'ai perdu tout espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi as-tu perdu tout espoir?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je n'aurai jamais cinq cents louis &agrave; jeter &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne les aurais-tu pas? je les ai bien eus, moi, cinq cents
+louis, mille louis, deux mille louis.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; veux-tu que je les prenne? bon Dieu! s'&eacute;cria Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans l'Eldorado dont je t'ai parl&eacute;, &agrave; la source du Pactole, mon
+cher, au jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Au jeu! fit Hoffmann en tressaillant. Mais tu sais bien que j'ai jur&eacute;
+&agrave; Antonia de ne plus jouer.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Werner en riant, tu avais bien jur&eacute; de lui &ecirc;tre fid&egrave;le!</p>
+
+<p>Hoffmann poussa un long soupir, et pressa le m&eacute;daillon contre son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Au jeu, mon ami! continua Werner. Ah! voil&agrave; une banque! Ce n'est pas
+comme celle de Mannheim ou de Hambourg, qui menace de sauter pour
+quelques pauvres mille livres. Un million! mon ami, un million! des
+meules d'or! C'est l&agrave; que s'est r&eacute;fugi&eacute;, je crois, tout le num&eacute;raire de
+la France: pas de ces mauvais papiers, pas de ces pauvres assignats
+d&eacute;mon&eacute;tis&eacute;s, qui perdent les trois quarts de leur valeur... de beaux
+louis, de beaux doubles louis, de beaux quadruples! Tiens, en veux-tu
+voir?</p>
+
+<p>Et Werner tira de sa poche une poign&eacute;e de louis qu'il montra &agrave; Hoffmann,
+et dont les rayons rejaillirent &agrave; travers le miroir de ses yeux jusqu'au
+fond de son cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, non! non! jamais! s'&eacute;cria Hoffmann, se rappelant &agrave; la fois la
+pr&eacute;diction du vieil officier et la pri&egrave;re d'Antonia, jamais je ne
+jouerai!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort; avec le bonheur que tu as au jeu, tu ferais sauter la
+banque.</p>
+
+<p>&mdash;Et Antonia! Antonia!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! mon cher ami, qui le lui dira, &agrave; Antonia, que tu as jou&eacute;, que tu
+as gagn&eacute; un million? qui le lui dira qu'avec vingt cinq mille livres tu
+t'es pass&eacute; la fantaisie de ta belle danseuse? Crois-moi, retourne &agrave;
+Mannheim avec neuf cent soixante quinze mille livres, et Antonia ne te
+demandera ni o&ugrave; tu as eu tes quarante-huit mille cinq cents livres de
+rentes, ni ce que tu as fait des vingt-cinq mille livres manquantes.</p>
+
+<p>Et en disant ces mots Werner se leva.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu? lui demanda Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais voir une ma&icirc;tresse &agrave; moi, une dame de la Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise qui
+m'honore de ses bont&eacute;s, et que je gratifie de la moiti&eacute; de mes
+b&eacute;n&eacute;fices. Dame! je suis po&egrave;te, moi, je m'adresse &agrave; un th&eacute;&acirc;tre
+litt&eacute;raire; tu es musicien, toi, tu fais ton choix dans un th&eacute;&acirc;tre
+chantant et dansant. Bonne chance au jeu, cher ami, tous mes compliments
+&agrave; Mlle Ars&egrave;ne. N'oublie pas le num&eacute;ro de la banque, c'est le 113. Adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura Hoffmann, tu me l'avais dit et je ne l'avais pas oubli&eacute;.</p>
+
+<p>Et il laissa s'&eacute;loigner son ami Werner, sans plus songer &agrave; lui demander
+son adresse qu'il ne l'avait fait la premi&egrave;re fois qu'il l'avait
+rencontr&eacute;.</p>
+
+<p>Mais, malgr&eacute; l'&eacute;loignement de Werner, Hoffmann ne resta point seul.
+Chaque parole de son ami s'&eacute;tait faite pour ainsi dire visible et
+palpable: elle &eacute;tait l&agrave; brillante &agrave; ses yeux, murmurant &agrave; ses oreilles.</p>
+
+<p>En effet, o&ugrave; Hoffmann pouvait-il aller puiser de l'or, si ce n'&eacute;tait &agrave;
+la source de l'or! La seule r&eacute;ussite possible &agrave; un d&eacute;sir impossible
+n'&eacute;tait-elle pas trouv&eacute;e? Eh! mon Dieu! Werner l'avait dit. Hoffmann
+n'&eacute;tait-il pas d&eacute;j&agrave; infid&egrave;le &agrave; une partie de son serment? qu'importait
+donc qu'il le dev&icirc;nt &agrave; l'autre?</p>
+
+<p>Puis, Werner l'avait dit, ce n'&eacute;taient pas vingt-cinq mille livres,
+cinquante mille livres, cent mille livres, qu'il pouvait gagner. Les
+horizons mat&eacute;riels des champs, des bois, de la mer elle-m&ecirc;me, ont une
+limite: l'horizon du tapis vert n'en a pas.</p>
+
+<p>Le d&eacute;mon du jeu est comme Satan: il a le pouvoir d'emporter le joueur
+sur la plus haute montagne de la terre, et de lui montrer de l&agrave; tous les
+royaumes du monde.</p>
+
+<p>Puis, quel bonheur, quelle joie, quel orgueil, quand Hoffmann rentrerait
+chez Ars&egrave;ne, dans ce m&ecirc;me boudoir dont on l'avait chass&eacute;! de quel
+supr&ecirc;me d&eacute;dain il &eacute;craserait cette femme et son terrible amant, quand,
+pour toute r&eacute;ponse &agrave; ces mots: Que venez-vous faire ici? il laisserait,
+nouveau Jupiter, tomber une pluie d'or sur la nouvelle Dana&eacute;!</p>
+
+<p>Et tout cela n'&eacute;tait plus une hallucination de son esprit, un r&ecirc;ve de
+son imagination, tout cela, c'&eacute;tait la r&eacute;alit&eacute;, c'&eacute;tait le possible. Les
+chances &eacute;taient &eacute;gales pour le gain comme pour la perte; plus grandes
+pour le gain; car, on le sait, Hoffmann &eacute;tait heureux au jeu.</p>
+
+<p>Oh! ce num&eacute;ro 113, ce num&eacute;ro 113, avec son chiffre ardent, comme il
+appelait Hoffmann, comme il le guidait, phare infernal, vers cet ab&icirc;me
+au fond duquel hurle le Vertige en se roulant sur une couche d'or!</p>
+
+<p>Hoffmann lutta pendant plus d'une heure contre la plus ardente de toutes
+les passions. Puis, au bout d'une heure, sentant qu'il lui &eacute;tait
+impossible de r&eacute;sister plus longtemps, il jeta une pi&egrave;ce de quinze sous
+sur la table, en faisant don &agrave; l'officieux de la diff&eacute;rence, et tout
+courant, sans s'arr&ecirc;ter gagna le quai aux Fleurs, monta dans sa chambre,
+prit les trois cents thalers qui lui restaient, et, sans se donner le
+temps de r&eacute;fl&eacute;chir, sauta dans une voiture en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Au Palais-&Eacute;galit&eacute;!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a><a href="#table">CHAPITRE XV.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le num&eacute;ro 113.</a></h3>
+
+
+<p>Le Palais-Royal, qu'on appelait &agrave; cette &eacute;poque le Palais-&Eacute;galit&eacute;, et
+qu'on a nomm&eacute; aussi le Palais-National, car, chez nous, la premi&egrave;re
+chose que font les r&eacute;volutionnaires, c'est de changer les noms des rues
+et des places, quitte &agrave; leur rendre aux restaurations; le Palais-Royal,
+disons-nous, c'est sous ce nom qu'il nous est le plus familier, n'&eacute;tait
+pas &agrave; cette &eacute;poque ce qu'il est aujourd'hui; mais comme pittoresque,
+comme &eacute;tranget&eacute; m&ecirc;me, il n'y perdait rien, surtout le soir, surtout &agrave;
+l'heure o&ugrave; Hoffmann y arrivait.</p>
+
+<p>Sa disposition diff&eacute;rait peu de celle que nous voyons maintenant, &agrave;
+cette exception que ce qui s'appelle aujourd'hui la galerie d'Orl&eacute;ans
+&eacute;tait occup&eacute; par une double galerie de charpente, galerie qui devait
+faire place plus tard &agrave; un promenoir de six rangs de colonnes doriques;
+qu'au lieu de tilleuls, il y avait des marronniers dans le jardin, et
+que l&agrave; o&ugrave; est le bassin, se trouvait un cirque, vaste &eacute;difice tapiss&eacute; de
+treillages, bord&eacute; de carreaux, et dont le comble &eacute;tait couronn&eacute;
+d'arbustes et de fleurs.</p>
+
+<p>N'allez pas croire que ce cirque f&ucirc;t ce qu'est le spectacle auquel nous
+avons donn&eacute; ce nom. Non, les acrobates et les faiseurs de tours qui
+s'escrimaient dans celui du Palais-&Eacute;galit&eacute;, &eacute;taient d'un autre genre que
+cet acrobate anglais, M. Price, qui, quelques ann&eacute;es auparavant, avait
+tant &eacute;merveill&eacute; la France, et qui a enfant&eacute; les Mazurier et les Auriol.</p>
+
+<p>Le cirque &eacute;tait occup&eacute; dans ce temps-l&agrave; par les <i>Amis de la V&eacute;rit&eacute;</i>, qui
+y donnaient des repr&eacute;sentations, et que l'on pouvait voir fonctionner
+pourvu qu'on f&ucirc;t abonn&eacute; au journal <i>la Bouche de fer</i>. Avec son num&eacute;ro
+du matin, on &eacute;tait admis le soir dans ce lieu de d&eacute;lices, et l'on
+entendait les discours de tous les f&eacute;d&eacute;r&eacute;s, r&eacute;unis, disaient-ils, dans
+le louable but de prot&eacute;ger les gouvernants et les gouvern&eacute;s,
+d'<i>impartialiser</i> les lois, et d'aller chercher dans tous les coins du
+monde un ami de la v&eacute;rit&eacute;, de quelque pays, de quelque couleur, de
+quelque opinion qu'il f&ucirc;t, puis, la v&eacute;rit&eacute; d&eacute;couverte, on l'enseignait
+aux hommes.</p>
+
+<p>Comme vous le voyez, il y a toujours eu en France des gens convaincus
+que c'&eacute;tait &agrave; eux qu'il appartenait d'&eacute;clairer les masses, et que le
+reste de l'humanit&eacute; n'&eacute;tait qu'une peuplade absurde.</p>
+
+<p>Qu'a fait le vent, qui a pass&eacute;, du nom, des id&eacute;es et des vanit&eacute;s de ces
+gens-l&agrave;?</p>
+
+<p>Cependant le Cirque faisait son bruit dans le Palais-&Eacute;galit&eacute;, au milieu
+du bruit g&eacute;n&eacute;ral, et m&ecirc;lait sa partie criarde au grand concert qui
+s'&eacute;veillait chaque soir dans ce jardin.</p>
+
+<p>Car, il faut le dire, en ces temps de mis&egrave;re, d'exil, de terreurs et de
+proscriptions, le Palais-Royal &eacute;tait devenu le centre o&ugrave; la vie,
+comprim&eacute;e tout le jour dans les passions et dans les luttes, venait, la
+nuit, chercher le r&ecirc;ve et s'efforcer d'oublier cette v&eacute;rit&eacute; &agrave; la
+recherche de laquelle s'&eacute;taient mis les membres du Cercle Social et les
+actionnaires du Cirque. Tandis que tous les quartiers de Paris &eacute;taient
+sombres et d&eacute;serts, tandis que les sinistres patrouilles, faites des
+ge&ocirc;liers du jour et des bourreaux du lendemain, r&ocirc;daient comme des b&ecirc;tes
+fauves cherchant une proie quelconque, tandis qu'autour du foyer priv&eacute;
+d'un ami ou d'un parent mort ou &eacute;migr&eacute;, ceux qui &eacute;taient rest&eacute;s
+chuchotaient tristement leurs craintes ou leurs douleurs, le
+Palais-Royal rayonnait, lui, comme le dieu du mal; il allumait ses cent
+quatre-vingts arcades, il &eacute;talait ses bijoux aux vitraux des joailliers.
+Il jetait enfin au milieu des carmagnoles populaires et &agrave; travers la
+mis&egrave;re g&eacute;n&eacute;rale ses filles perdues, ruisselantes de diamants, couvertes
+de blanc et de rouge, v&ecirc;tues juste ce qu'il fallait pour l'&ecirc;tre, de
+velours ou de soie, et promenant sous les arbres et dans les galeries
+leur splendide impudeur. Il y avait dans ce luxe de la prostitution une
+derni&egrave;re ironie contre le pass&eacute;, une derni&egrave;re insulte faite &agrave; la
+monarchie.</p>
+
+<p>Exhiber ces cr&eacute;atures avec ces costumes royaux, c'&eacute;tait jeter la boue
+apr&egrave;s le sang au visage de cette charmante cour de femmes si luxueuses,
+dont Marie-Antoinette avait &eacute;t&eacute; la reine et que l'ouragan
+r&eacute;volutionnaire avait emport&eacute;es de Trianon &agrave; la place de la guillotine,
+comme un homme ivre qui s'en irait tra&icirc;nant dans la boue la robe blanche
+de sa fianc&eacute;e.</p>
+
+<p>Le luxe &eacute;tait abandonn&eacute; aux filles les plus viles; la vertu devait
+marcher couverte de haillons.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; une des v&eacute;rit&eacute;s trouv&eacute;es par le Cercle Social.</p>
+
+<p>Et cependant ce peuple, qui venait de donner au monde une impulsion si
+violente, ce peuple parisien, chez lequel, malheureusement, le
+raisonnement ne vient qu'apr&egrave;s l'enthousiasme, ce qui fait qu'il n'a
+jamais assez de sang-froid que pour se souvenir des sottises qu'il a
+faites, le peuple, disons-nous, pauvre, d&eacute;v&ecirc;tu, ne se rendait pas
+parfaitement compte de la philosophie de cette antith&egrave;se, et ce n'&eacute;tait
+pas avec m&eacute;pris, mais avec envie, qu'il coudoyait ces reines de bouges,
+ces hideuses majest&eacute;s du vice. Puis quand, les sens anim&eacute;s par ce qu'il
+voyait, quand, l'&oelig;il en feu, il voulait porter la main sur ces corps
+qui appartenaient &agrave; tout le monde, on lui demandait de l'or, et, s'il
+n'en avait pas, on le repoussait ignominieusement. Ainsi se heurtait
+partout ce grand principe d'&eacute;galit&eacute; proclam&eacute; par la hache, &eacute;crit avec le
+sang, et sur lequel avaient le droit de cracher en riant ces prostitu&eacute;es
+du Palais-Royal.</p>
+
+<p>Dans des jours comme ceux-l&agrave;, la surexcitation morale &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; un
+tel degr&eacute;, qu'il fallait &agrave; la r&eacute;alit&eacute; ces &eacute;tranges oppositions. Ce
+n'&eacute;tait plus sur le volcan, c'&eacute;tait dans le volcan m&ecirc;me que l'on
+dansait, et les poumons, habitu&eacute;s &agrave; un air de soufre et de lave, ne se
+fussent plus content&eacute;s des ti&egrave;des parfums d'autrefois.</p>
+
+<p>Ainsi le Palais-Royal se dressait tous les soirs, &eacute;clairant tout avec sa
+couronne de feu. Entremetteur de pierre, il hurlait au-dessus de la
+grande cit&eacute; morne:</p>
+
+<p>&mdash;Voici la nuit, venez! J'ai tout en moi, la fortune et l'amour, le jeu
+et les femmes! Je vends de tout, m&ecirc;me le suicide et l'assassinat. Vous
+qui n'avez pas mang&eacute; depuis hier, vous qui souffrez, vous qui pleurez,
+venez chez moi; vous verrez comme nous sommes riches, vous verrez comme
+nous rions. Avez-vous une conscience ou une fille &agrave; vendre? venez! vous
+aurez de l'or plein les yeux, des obsc&eacute;nit&eacute;s plein les oreilles; vous
+marcherez &agrave; pleins pieds dans le vice, dans la corruption et dans
+l'oubli. Venez ici ce soir, vous serez peut-&ecirc;tre morts demain.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave;, la grande raison. Il fallait vivre comme on mourait, vite!</p>
+
+<p>Et l'on venait.</p>
+
+<p>Au milieu de tout cela, le lieu le plus fr&eacute;quent&eacute; &eacute;tait naturellement
+celui o&ugrave; se tenait le jeu. C'&eacute;tait l&agrave; qu'on trouvait de quoi avoir le
+reste.</p>
+
+<p>De tous ces ardents soupiraux, c'&eacute;tait donc le n&deg; 113 qui jetait le plus
+de lumi&egrave;re avec sa lanterne rouge, &oelig;il immense de ce cyclope ivre qu'on
+appelait le Palais-&Eacute;galit&eacute;.</p>
+
+<p>Si l'enfer a un num&eacute;ro, ce doit &ecirc;tre le n&deg; 113.</p>
+
+<p>Oh! tout y &eacute;tait pr&eacute;vu.</p>
+
+<p>Au rez-de-chauss&eacute;e, il y avait un restaurant; au premier &eacute;tage, il y
+avait le jeu: la poitrine du b&acirc;timent renfermait le c&oelig;ur, c'&eacute;tait tout
+naturel; au second, il y avait de quoi d&eacute;penser la force que le corps
+avait prise au rez-de-chauss&eacute;e, l'argent que la poche avait gagn&eacute;
+au-dessus.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait pr&eacute;vu, nous le r&eacute;p&eacute;tons, pour que l'argent ne sort&icirc;t pas de
+la maison.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait vers cette maison que courait Hoffmann, le po&eacute;tique amant
+d'Antonia.</p>
+
+<p>Le 113 &eacute;tait o&ugrave; il est aujourd'hui, &agrave; quelques boutiques de la maison
+Corcelet.</p>
+
+<p>&Agrave; peine Hoffmann eut-il saut&eacute; &agrave; bas de sa voiture et mis le pied dans la
+galerie du palais, qu'il fut accost&eacute; par les divinit&eacute;s du lieu, gr&acirc;ce &agrave;
+son costume d'&eacute;tranger, qui, en ce temps comme de nos jours, inspirait
+plus de confiance que le costume national.</p>
+
+<p>Un pays n'est jamais tant m&eacute;pris&eacute; que par lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est le n&deg; 113? demanda Hoffmann &agrave; la fille qui lui avait pris le
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est l&agrave; que tu vas, fit l'Aspasie avec d&eacute;dain. Eh bien! mon
+petit, c'est l&agrave; o&ugrave; est cette lanterne rouge. Mais t&acirc;che de garder deux
+louis, et souviens-toi du 115.</p>
+
+<p>Hoffmann se plongea dans l'all&eacute;e indiqu&eacute;e comme Curtius dans le gouffre,
+et, une minute apr&egrave;s, il &eacute;tait dans le salon de jeu.</p>
+
+<p>Il s'y faisait le m&ecirc;me bruit que dans une vente publique.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'on y vendait beaucoup de choses.</p>
+
+<p>Les salons rayonnaient de dorures, de lustres, de fleurs et de femmes
+plus belles, plus somptueuses, plus d&eacute;collet&eacute;es que celles d'en bas.</p>
+
+<p>Le bruit qui dominait tous les autres &eacute;tait le bruit de l'or. C'&eacute;tait l&agrave;
+le battement de ce c&oelig;ur immonde.</p>
+
+<p>Hoffmann laissa &agrave; sa droite la salle o&ugrave; l'on taillait le trente et
+quarante, et passa dans le salon de la roulette.</p>
+
+<p>Autour d'une grande table verte &eacute;taient rang&eacute;s les joueurs, tous gens
+r&eacute;unis pour le m&ecirc;me but et dont pas un n'avait la m&ecirc;me physionomie.</p>
+
+<p>Il y en avait de jeunes, il y en avait de vieux, il y en avait dont les
+coudes s'&eacute;taient us&eacute;s sur cette table. Parmi ces hommes, il y en avait
+qui avaient perdu leur p&egrave;re la veille, ou le matin, ou le soir m&ecirc;me, et
+dont toutes les pens&eacute;es &eacute;taient tendues vers la bille qui tournait. Chez
+le joueur, un seul sentiment continue &agrave; vivre, c'est le d&eacute;sir, et ce
+sentiment se nourrit et s'augmente au d&eacute;triment de tous les autres. M.
+de Bassompierre, &agrave; qui l'on venait dire, au moment o&ugrave; il commen&ccedil;ait &agrave;
+danser avec Marie de M&eacute;dicis: &laquo;Votre m&egrave;re est morte&raquo;, et qui r&eacute;pondait:
+&laquo;Ma m&egrave;re ne sera morte que quand j'aurai dans&eacute;&raquo;, M. de Bassompierre
+&eacute;tait un fils pieux &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un joueur. Un joueur en &eacute;tat de jeu, &agrave; qui
+l'on viendrait dire pareille chose, ne r&eacute;pondrait m&ecirc;me pas le mot du
+marquis: d'abord parce que ce serait du temps perdu, et ensuite parce
+qu'un joueur, s'il n'a jamais de c&oelig;ur, n'a jamais non plus d'esprit
+quand il joue.</p>
+
+<p>Quand il ne joue pas, c'est la m&ecirc;me chose, il pense &agrave; jouer.</p>
+
+<p>Le joueur a toutes les vertus de son vice. Il est sobre, il est patient,
+il est infatigable. Un joueur qui pourrait tout &agrave; coup d&eacute;tourner au
+profit d'une passion honn&ecirc;te, d'un grand sentiment, l'&eacute;nergie incroyable
+qu'il met au service du jeu, deviendrait instantan&eacute;ment un des plus
+grands hommes du monde. Jamais C&eacute;sar, Annibal ou Napol&eacute;on n'ont eu, au
+milieu m&ecirc;me de l'ex&eacute;cution de leurs plus grandes choses, une force &eacute;gale
+&agrave; la force du joueur le plus obscur. L'ambition, l'amour, les sens, le
+c&oelig;ur, l'esprit, l'ou&iuml;e, l'odorat, le toucher, tous les ressorts vitaux
+de l'homme enfin, se r&eacute;unissent sur un seul mot et sur un seul but:
+jouer. Et n'allez pas croire que le joueur joue pour gagner; il commence
+par l&agrave; d'abord, mais il finit par jouer pour jouer, pour voir des
+cartes, pour manipuler de l'or, pour &eacute;prouver ces &eacute;motions &eacute;tranges qui
+n'ont leur comparaison dans aucune des autres passions de la vie, qui
+font que, devant le gain ou la perte, ces deux p&ocirc;les de l'un &agrave; l'autre
+desquels le joueur va avec la rapidit&eacute; du vent, dont l'un br&ucirc;le comme le
+feu, dont l'autre g&egrave;le comme la glace, qui font, disons-nous, que son
+c&oelig;ur bondit dans sa poitrine sous le d&eacute;sir ou la r&eacute;alit&eacute;, comme un
+cheval sous l'&eacute;peron, absorbe comme une &eacute;ponge toutes les facult&eacute;s de
+l'&acirc;me, les comprime, les retient, et, le coup jou&eacute;, les rejette
+brusquement autour de lui pour les ressaisir avec plus de force.</p>
+
+<p>Ce qui fait la passion du jeu plus forte que toutes les autres, c'est
+que ne pouvant jamais &ecirc;tre assouvie, elle ne peut jamais &ecirc;tre lass&eacute;e.
+C'est une ma&icirc;tresse qui se promet toujours et qui ne se donne jamais.
+Elle tue, mais ne fatigue pas.</p>
+
+<p>La passion du jeu c'est l'hyst&eacute;rie de l'homme.</p>
+
+<p>Pour le joueur tout est mort: famille, amis, patrie. Son horizon, c'est
+la carte et la bille. Sa patrie, c'est la chaise o&ugrave; il s'assied, c'est
+le tapis vert o&ugrave; il s'appuie. Qu'on le condamne au gril comme saint
+Laurent, et qu'on l'y laisse jouer, je parie qu'il ne sent pas le feu!
+et qu'il ne se retourne m&ecirc;me pas.</p>
+
+<p>Le joueur est silencieux. La parole ne peut lui servir &agrave; rien. Il joue,
+il gagne, il perd; ce n'est plus un homme: c'est une machine. Pourquoi
+parlerait-il?</p>
+
+<p>Le bruit qui se faisait dans les salons ne provenait donc pas des
+joueurs, mais des croupiers qui ramassaient l'or et qui criaient d'une
+voix nasillarde:</p>
+
+<p>&mdash;Faites vos jeux.</p>
+
+<p>En ce moment, Hoffmann n'&eacute;tait plus un observateur, la passion le
+dominait trop, sans quoi il e&ucirc;t eu l&agrave; une s&eacute;rie d'&eacute;tudes curieuses &agrave;
+faire.</p>
+
+<p>Il se glissa rapidement au milieu des joueurs et arriva &agrave; la lisi&egrave;re du
+tapis. Il se trouva l&agrave; entre un homme debout, v&ecirc;tu d'une carmagnole, et
+un vieillard assis et faisant des calculs avec un crayon sur du papier.</p>
+
+<p>Ce vieillard qui avait us&eacute; sa vie &agrave; chercher une martingale, usait ses
+derniers jours &agrave; la mettre en &oelig;uvre, et ses derni&egrave;res pi&egrave;ces &agrave; la voir
+&eacute;chouer.</p>
+
+<p>La martingale est introuvable comme l'&acirc;me.</p>
+
+<p>Entre les t&ecirc;tes de tous ces hommes, assis et debout, apparaissaient des
+t&ecirc;tes de femmes qui s'appuyaient sur leurs &eacute;paules, qui pataugeaient
+dans leur or, et qui, avec une habilet&eacute; sans pareille et ne jouant pas,
+trouvaient moyen de gagner sur le gain des uns et sur la perte des
+autres.</p>
+
+<p>&Agrave; voir ces gobelets pleins d'or et ces pyramides d'argent, on e&ucirc;t eu
+bien de la peine &agrave; croire que la mis&egrave;re publique &eacute;tait si grande, et que
+l'or co&ucirc;tait si cher.</p>
+
+<p>L'homme en carmagnole jeta un paquet de papiers sur un num&eacute;ro.</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante livres, dit-il pour annoncer son jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cela? demanda le croupier en amenant ces
+papiers avec son r&acirc;teau et en les prenant avec le bout des doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des assignats, r&eacute;pondit l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas d'autre argent que celui-l&agrave;? fit le croupier.</p>
+
+<p>&mdash;Non, citoyen.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous pouvez faire place &agrave; un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que nous ne prenons pas &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la monnaie du gouvernement.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux pour le gouvernement s'il s'en sert! Nous, nous n'en
+voulons pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien! dit l'homme en reprenant ses assignats, en voil&agrave; un dr&ocirc;le
+d'argent, on ne peut m&ecirc;me pas le perdre.</p>
+
+<p>Et il s'&eacute;loigna en tortillant ses assignats dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Faites vos jeux! cria le croupier.</p>
+
+<p>Hoffmann &eacute;tait joueur, nous le savons; mais cette fois ce n'&eacute;tait pas
+pour le jeu, c'&eacute;tait pour l'argent qu'il venait.</p>
+
+<p>La fi&egrave;vre qui le br&ucirc;lait faisait bouillir son &acirc;me dans son corps comme
+de l'eau dans un vase.</p>
+
+<p>&mdash;Cent thalers au 26! cria-t-il.</p>
+
+<p>Le croupier examina la monnaie allemande comme il avait examin&eacute; les
+assignats.</p>
+
+<p>&mdash;Allez changer, dit-il &agrave; Hoffmann; nous ne prenons que l'argent
+fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Hoffmann descendit comme un fou, entra chez un changeur qui se trouvait
+justement &ecirc;tre un Allemand, et changea ses trois cents thalers contre de
+l'or, c'est-&agrave;-dire contre quarante louis environ.</p>
+
+<p>La roulette avait tourn&eacute; trois fois pendant ce temps.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze louis au 26! cria-t-il en se pr&eacute;cipitant vers la table, et en
+s'en tenant, avec cette incroyable superstition des joueurs, au num&eacute;ro
+qu'il avait d'abord choisi par hasard, et parce que c'&eacute;tait celui sur
+lequel l'homme aux assignats avait voulu jouer.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne va plus! cria le croupier.</p>
+
+<p>La boule tourna.</p>
+
+<p>Le voisin d'Hoffmann ramassa deux poign&eacute;es d'or et les jeta dans son
+chapeau qu'il tenait entre ses jambes, mais le croupier ratissa les
+quinze louis d'Hoffmann et bien d'autres.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le num&eacute;ro 16 qui avait pass&eacute;.</p>
+
+<p>Hoffmann sentit une sueur froide lui couvrir le front comme un filet aux
+mailles d'acier.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze louis au 26! r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+
+<p>D'autres voix dirent d'autres num&eacute;ros, et la bille tourna encore une
+fois.</p>
+
+<p>Cette fois, tout &eacute;tait &agrave; la banque. La bille avait roul&eacute; dans le z&eacute;ro.</p>
+
+<p>&mdash;Dix louis au 26! murmura Hoffmann d'une voix &eacute;trangl&eacute;e; puis, se
+reprenant, il dit: Non, neuf seulement; et il ressaisit une pi&egrave;ce d'or
+pour se laisser un dernier coup &agrave; jouer, une derni&egrave;re esp&eacute;rance &agrave; avoir.</p>
+
+<p>Ce fut le 30 qui sortit.</p>
+
+<p>L'or se retira du tapis, comme la mar&eacute;e sauvage pendant le reflux.</p>
+
+<p>Hoffmann, dont le c&oelig;ur haletait, et qui, &agrave; travers les battements de
+son cerveau, entrevoyait la t&ecirc;te railleuse d'Ars&egrave;ne et le visage triste
+d'Antonia; Hoffmann, disons-nous, posa d'une main crisp&eacute;e son dernier
+louis sur le 26.</p>
+
+<p>Le jeu fut fait en une minute:</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne va plus! cria le croupier.</p>
+
+<p>Hoffmann suivit d'un &oelig;il ardent la bille qui tournait, comme si c'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; sa propre vie qui e&ucirc;t tourn&eacute; devant lui.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il se rejeta en arri&egrave;re, cachant sa t&ecirc;te dans ses deux
+mains.</p>
+
+<p>Non seulement il avait perdu, mais il n'avait plus un denier, ni sur
+lui, ni chez lui.</p>
+
+<p>Une femme qui &eacute;tait l&agrave;, et qu'on e&ucirc;t pu avoir pour vingt francs une
+minute auparavant, poussa un cri de joie sauvage et ramassa une poign&eacute;e
+d'or qu'elle venait de gagner.</p>
+
+<p>Hoffmann e&ucirc;t donn&eacute; dix ans de sa vie pour un des louis de cette femme.</p>
+
+<p>Par un mouvement plus rapide que la r&eacute;flexion, il t&acirc;ta et fouilla ses
+poches, comme pour n'avoir aucun doute sur la r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Les poches &eacute;taient bien vides, mais il sentit quelque chose de rond
+comme un &eacute;cu sur sa poitrine, et le saisit brusquement.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le m&eacute;daillon d'Antonia qu'il avait oubli&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sauv&eacute;! cria-t-il; et il jeta le m&eacute;daillon d'or comme enjeu sur
+le num&eacute;ro 26.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a><a href="#table">CHAPITRE XVI.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le m&eacute;daillon.</a></h3>
+
+
+<p>Le croupier prit le m&eacute;daillon d'or et l'examina:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il &agrave; Hoffmann, car au n&deg; 113 on s'appelait encore
+monsieur; monsieur, allez vendre cela si vous voulez, et jouez-en
+l'argent; mais, je vous le r&eacute;p&egrave;te, nous ne prenons que l'or ou l'argent
+monnay&eacute;.</p>
+
+<p>Hoffmann saisit son m&eacute;daillon, et, sans dire une syllabe, il quitta la
+salle de jeu.</p>
+
+<p>Pendant le temps qu'il lui fallut pour descendre l'escalier, bien des
+pens&eacute;es, bien des conseils, bien des pressentiments bourdonnaient autour
+de lui; mais il se fit sourd &agrave; toutes ces rumeurs vagues, et entra
+brusquement chez le changeur qui venait, un instant auparavant, de lui
+donner des louis pour ses thalers.</p>
+
+<p>Le brave homme lisait, appuy&eacute; nonchalamment sur son large fauteuil de
+cuir, ses lunettes pos&eacute;es sur le bout de son nez &eacute;clair&eacute; par une lampe
+basse aux rayons ternes, auxquels venait se joindre le fauve reflet des
+pi&egrave;ces d'or couch&eacute;es dans leurs cuvettes de cuivre, et encadr&eacute;es par un
+fin treillage de fil de fer, garni de petits rideaux de soie verte, et
+orn&eacute; d'une petite porte &agrave; hauteur de la table, laquelle porte ne
+laissait passer que la main.</p>
+
+<p>Jamais Hoffmann n'avait tant admir&eacute; l'or.</p>
+
+<p>Il ouvrait des yeux &eacute;merveill&eacute;s, comme s'il f&ucirc;t entr&eacute; dans un rayon de
+soleil, et cependant il venait de voir au jeu plus d'or qu'il n'en
+voyait l&agrave;; mais ce n'&eacute;tait pas le m&ecirc;me or, philosophiquement parlant. Il
+y avait entre l'or bruyant, rapide, agit&eacute; du 113, et l'or tranquille,
+grave, muet du changeur, la diff&eacute;rence qu'il y a entre les bavards creux
+et sans esprit, et les penseurs pleins de m&eacute;ditation. On ne peut rien
+faire de bon avec l'or de la roulette ou des cartes, il n'appartient pas
+&agrave; celui qui le poss&egrave;de; mais celui qui le poss&egrave;de lui appartient. Venu
+d'une source corrompue, il doit aller &agrave; un but impur. Il a la vie en
+lui, mais la mauvaise vie, et il a h&acirc;te de s'en aller comme il est venu.
+Il ne conseille que le vice et ne fait le bien, quand il le fait, que
+malgr&eacute; lui; il inspire des d&eacute;sirs quatre fois, vingt fois plus grands
+que ce qu'il vaut, et, une fois poss&eacute;d&eacute;, il semble qu'il diminue de
+valeur; bref, l'argent du jeu, selon qu'on le gagne ou qu'on l'envie,
+selon qu'on le perd ou qu'on le ramasse, a une valeur toujours fictive.
+Tant&ocirc;t une poign&eacute;e d'or ne repr&eacute;sente rien, tant&ocirc;t une seule pi&egrave;ce
+renferme la vie d'un homme; tandis que l'or commercial, l'or du
+changeur, l'or comme celui que venait chercher Hoffmann chez son
+compatriote, vaut r&eacute;ellement le prix qu'il porte sur sa face, il ne sort
+de son nid de cuivre que contre une valeur &eacute;gale et m&ecirc;me sup&eacute;rieure &agrave; la
+sienne; il ne se prostitue pas en passant, comme une courtisane sans
+pudeur, sans pr&eacute;f&eacute;rence, sans amour, de la main de l'un &agrave; la main de
+l'autre; il a l'estime de lui-m&ecirc;me; une fois sorti de chez le changeur,
+il peut se corrompre, il peut fr&eacute;quenter la mauvaise soci&eacute;t&eacute;, ce qu'il
+faisait peut-&ecirc;tre avant d'y venir, mais tant qu'il y est, il est
+respectable et doit &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;. Il est l'image du besoin et non du
+caprice. On l'acquiert, on ne le gagne pas; il n'est pas jet&eacute;
+brusquement comme de simples jetons par la main du croupier. Il est
+m&eacute;thodiquement compt&eacute; pi&egrave;ce &agrave; pi&egrave;ce, lentement par le changeur, et avec
+tout le respect qui lui est d&ucirc;. Il est silencieux, et c'est l&agrave; sa grande
+&eacute;loquence; aussi Hoffmann, dans l'imagination duquel une comparaison de
+ce genre ne mettait qu'une minute &agrave; passer, se mit-il &agrave; trembler que le
+changeur ne voul&ucirc;t jamais lui donner de l'or si r&eacute;el contre son
+m&eacute;daillon. Il se crut donc forc&eacute;, quoique ce f&ucirc;t une perte de temps, de
+prendre des p&eacute;riphrases et des circonlocutions pour en arriver &agrave; ce
+qu'il voulait, d'autant plus que ce n'&eacute;tait pas une affaire qu'il venait
+proposer, mais un service qu'il venait demander &agrave; ce changeur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-il, c'est moi qui, tout &agrave; l'heure, suis venu changer
+des thalers pour de l'or.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, je vous reconnais, fit le changeur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes allemand, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis d'Heidelberg.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave; que j'ai fait mes &eacute;tudes.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle charmante ville!</p>
+
+<p>&mdash;En effet.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le sang d'Hoffmann bouillait. Il lui semblait que
+chaque minute qu'il donnait &agrave; cette conversation banale &eacute;tait une ann&eacute;e
+de sa vie qu'il perdait.</p>
+
+<p>Il reprit donc en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pens&eacute; qu'&agrave; titre de compatriote vous voudriez bien me rendre un
+service.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel? demanda le changeur, dont la figure se rembrunit &agrave; ce mot.</p>
+
+<p>Le changeur n'est pas plus pr&ecirc;teur que la fourmi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de me pr&ecirc;ter trois louis sur ce m&eacute;daillon d'or.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, Hoffmann passait le m&eacute;daillon au commer&ccedil;ant, qui, le
+mettant dans une balance, le pesa:</p>
+
+<p>&mdash;N'aimeriez-vous pas mieux le vendre? demanda le changeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, s'&eacute;cria Hoffmann; non, c'est d&eacute;j&agrave; bien assez de l'engager; je
+vous prierai m&ecirc;me, monsieur, si vous me rendez ce service, de vouloir
+bien me garder ce m&eacute;daillon avec le plus grand soin, car j'y tiens plus
+qu'&agrave; ma vie, et je viendrai le reprendre d&egrave;s demain: il faut une
+circonstance comme celle o&ugrave; je me trouve pour que je l'engage.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je vais vous pr&ecirc;ter trois louis, monsieur. Et le changeur, avec
+toute la gravit&eacute; qu'il croyait devoir &agrave; une pareille action, prit trois
+louis et les aligna devant Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, monsieur, mille fois merci! s'&eacute;cria le po&egrave;te, et,
+s'emparant des trois pi&egrave;ces d'or, il disparut.</p>
+
+<p>Le changeur reprit silencieusement sa lecture apr&egrave;s avoir d&eacute;pos&eacute; le
+m&eacute;daillon dans un coin de son tiroir.</p>
+
+<p>Ce n'est pas &agrave; cet homme que f&ucirc;t venue l'id&eacute;e d'aller risquer son or
+contre l'or du 113.</p>
+
+<p>Le joueur est si pr&egrave;s d'&ecirc;tre sacril&egrave;ge, qu'Hoffmann, en jetant sa
+premi&egrave;re pi&egrave;ce d'or sur le n&deg; 26, car il ne voulait les risquer qu'une &agrave;
+une, qu'Hoffmann, disons-nous, pronon&ccedil;a le nom d'Antonia.</p>
+
+<p>Tant que la bille tourna Hoffmann n'eut pas d'&eacute;motions; quelque chose
+lui disait qu'il allait gagner.</p>
+
+<p>Le 26 sortit.</p>
+
+<p>Hoffmann, rayonnant, ramassa trente-six louis.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re chose qu'il fit fut d'en mettre trois &agrave; part dans le gousset
+de sa montre pour &ecirc;tre s&ucirc;r de pouvoir reprendre le m&eacute;daillon de sa
+fianc&eacute;e, au nom de laquelle il devait &eacute;videmment ce premier gain. Il
+laissa trente-trois louis sur le m&ecirc;me num&eacute;ro, et le m&ecirc;me num&eacute;ro sortit.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient donc trente-six fois trente-trois louis qu'il gagnait,
+c'est-&agrave;-dire onze cent quatre-vingt-huit louis, c'est-&agrave;-dire plus de
+vingt-cinq mille francs.</p>
+
+<p>Alors Hoffmann, puisant &agrave; pleines mains dans le Pactole solide, et le
+prenant par poign&eacute;es, joua au hasard, &agrave; travers un &eacute;blouissement sans
+fin. &Agrave; chaque coup qu'il jouait, le monceau de son gain grossissait,
+semblable &agrave; une montagne sortant tout &agrave; coup de l'eau.</p>
+
+<p>Il en avait dans ses poches, dans son habit, dans son gilet, dans son
+chapeau, dans ses mains, sur la table, partout enfin. L'or coulait
+devant lui de la main des croupiers comme le sang d'une large blessure.
+Il &eacute;tait devenu le Jupiter de toutes les Dana&eacute;s pr&eacute;sentes, et le
+caissier de tous les joueurs malheureux.</p>
+
+<p>Il perdit bien ainsi une vingtaine de mille francs.</p>
+
+<p>Enfin, ramassant tout l'or qu'il avait devant lui, quand il crut en
+avoir assez, il s'enfuit, laissant pleins d'admiration et d'envie tous
+ceux qui se trouvaient l&agrave;, et courut dans la direction de la maison
+d'Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait une heure du matin, mais peu lui importait.</p>
+
+<p>Venant avec une pareille somme, il lui semblait qu'il pouvait venir &agrave;
+toute heure de la nuit, et qu'il serait toujours le bienvenu.</p>
+
+<p>Il se faisait une joie de couvrir de tout cet or ce beau corps qui
+s'&eacute;tait d&eacute;voil&eacute; devant lui, et qui, rest&eacute; de marbre devant son amour,
+s'animerait devant sa richesse, comme la statue de Prom&eacute;th&eacute;e quand il
+eut trouv&eacute; son &acirc;me v&eacute;ritable.</p>
+
+<p>Il allait entrer chez Ars&egrave;ne, vider ses poches jusqu'&agrave; la derni&egrave;re
+pi&egrave;ce, et lui dire: &laquo;Maintenant, aimez-moi.&raquo; Puis le lendemain, il
+repartirait, pour &eacute;chapper, si cela &eacute;tait possible, au souvenir de ce
+r&ecirc;ve fi&eacute;vreux et intense.</p>
+
+<p>Il frappa &agrave; la porte d'Ars&egrave;ne comme un ma&icirc;tre qui rentre chez lui.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Hoffmann courut vers le perron de l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est l&agrave;? cria la voix du portier.</p>
+
+<p>Hoffmann ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous, citoyen? r&eacute;p&eacute;ta la m&ecirc;me voix, et une ombre, v&ecirc;tue comme
+les ombres le sont la nuit, sortit de la loge et courut apr&egrave;s Hoffmann.</p>
+
+<p>En ce temps on aimait fort &agrave; savoir qui sortait et surtout qui entrait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais chez Mlle Ars&egrave;ne, r&eacute;pondit Hoffmann en jetant au portier trois
+ou quatre louis pour lesquels une heure plus t&ocirc;t il e&ucirc;t donn&eacute; son &acirc;me.</p>
+
+<p>Cette fa&ccedil;on de s'exprimer plut &agrave; l'officieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Ars&egrave;ne n'est plus ici, monsieur, r&eacute;pondit-il, pensant
+avec raison qu'on devait substituer le mot citoyen quand on avait
+affaire &agrave; un homme qui avait la main si facile.</p>
+
+<p>Un homme qui demande peut dire: Citoyen, mais un homme qui re&ccedil;oit ne
+peut dire que: Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'&eacute;cria Hoffmann, Ars&egrave;ne n'est plus ici.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire qu'elle n'est pas rentr&eacute;e ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire qu'elle ne rentrera plus.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-elle, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! fit Hoffmann; et il prit sa t&ecirc;te dans ses deux
+mains comme pour contenir sa raison pr&egrave;s de lui &eacute;chapper.</p>
+
+<p>Tout ce qui lui arrivait depuis quelque temps &eacute;tait si &eacute;trange qu'&agrave;
+chaque instant il disait: &laquo;Allons, voil&agrave; le moment o&ugrave; je vais devenir
+fou!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez donc pas la nouvelle? reprit le portier.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;M. Danton a &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Hier. C'est M. Robespierre qui a fait cela. Quel grand homme que le
+citoyen Robespierre!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Melle Ars&egrave;ne a &eacute;t&eacute; forc&eacute;e de se sauver; car, comme ma&icirc;tresse
+de Danton, elle aurait pu &ecirc;tre compromise dans toute cette affaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste. Mais comment s'est-elle sauv&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Comme on se sauve quand on a peur d'avoir le cou coup&eacute;: tout droit
+devant soi.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon ami, merci, fit Hoffmann, et il disparut apr&egrave;s avoir encore
+laiss&eacute; quelques pi&egrave;ces dans la main du portier.</p>
+
+<p>Quand il fut dans la rue, Hoffmann se demanda ce qu'il allait devenir,
+et &agrave; quoi allait maintenant lui servir tout son or; car, comme on le
+pense bien, l'id&eacute;e qu'il pourrait retrouver Ars&egrave;ne ne lui vint pas &agrave;
+l'esprit, pas plus que l'id&eacute;e de rentrer chez lui et de prendre du
+repos.</p>
+
+<p>Il se mit donc, lui aussi, &agrave; marcher tout droit devant lui, faisant
+r&eacute;sonner le pav&eacute; des rues mornes sous le talon de ses bottes, et
+marchant tout &eacute;veill&eacute; dans son r&ecirc;ve douloureux.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait froide, les arbres &eacute;taient d&eacute;charn&eacute;s et tremblaient au
+vent de la nuit, comme des malades en d&eacute;lire qui ont quitt&eacute; leur lit et
+dont la fi&egrave;vre agite les membres amaigris.</p>
+
+<p>Le givre fouettait le visage des promeneurs nocturnes, et &agrave; peine si, de
+temps en temps, dans les maisons qui confondaient leur masse avec le
+ciel sombre, une fen&ecirc;tre &eacute;clair&eacute;e trouait l'ombre.</p>
+
+<p>Cependant cet air froid lui faisait du bien. Son &acirc;me se d&eacute;pensait peu &agrave;
+peu dans cette course rapide, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, son
+effervescence morale se volatilisait. Dans une chambre il e&ucirc;t &eacute;touff&eacute;;
+puis, &agrave; force d'aller en avant, il rencontrerait peut-&ecirc;tre Ars&egrave;ne; qui
+sait? En se sauvant, elle avait peut-&ecirc;tre pris le m&ecirc;me chemin que lui en
+sortant de chez elle.</p>
+
+<p>Il longea ainsi le boulevard d&eacute;sert, traversa la rue Royale comme si, &agrave;
+d&eacute;faut de ses yeux qui ne regardaient pas, ses pieds eussent reconnu
+d'eux-m&ecirc;mes le lieu o&ugrave; il &eacute;tait; il leva la t&ecirc;te, et il s'arr&ecirc;ta en
+s'apercevant qu'il marchait droit vers la place de la R&eacute;volution, vers
+cette place o&ugrave; il avait jur&eacute; de ne jamais revenir.</p>
+
+<p>Tout sombre qu'&eacute;tait le ciel, une silhouette plus sombre encore se
+d&eacute;tachait sur l'horizon noir comme de l'encre. C'&eacute;tait la silhouette de
+la hideuse machine, dont le vent de la nuit s&eacute;chait la bouche humide de
+sang, et qui dormait en attendant sa file quotidienne.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pendant le jour qu'Hoffmann ne voulait plus revoir cette place;
+c'&eacute;tait &agrave; cause du sang qui y coulait qu'il ne voulait plus s'y trouver;
+mais, la nuit, ce n'&eacute;tait plus la m&ecirc;me chose; il y avait pour le po&egrave;te,
+chez qui, malgr&eacute; tout, l'instinct po&eacute;tique veillait sans cesse, il y
+avait de l'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; voir, &agrave; toucher du doigt, dans le silence et dans
+l'ombre, le sinistre &eacute;chafaudage dont l'image sanglante devait, &agrave;
+l'heure qu'il &eacute;tait, se pr&eacute;senter &agrave; bien des esprits.</p>
+
+<p>Quel plus beau contraste, en sortant de la salle bruyante du jeu, que
+cette place d&eacute;serte, et dont l'&eacute;chafaud &eacute;tait l'h&ocirc;te &eacute;ternel, apr&egrave;s le
+spectacle de la mort, de l'abandon, de l'insensibilit&eacute;?</p>
+
+<p>Hoffmann marchait donc vers la guillotine comme attir&eacute; par une force
+magn&eacute;tique.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, et sans presque savoir comment cela s'&eacute;tait fait, il se
+trouva face &agrave; face avec elle.</p>
+
+<p>Le vent sifflait dans les planches.</p>
+
+<p>Hoffmann croisa ses mains sur sa poitrine et regarda.</p>
+
+<p>Que de choses durent na&icirc;tre dans l'esprit de cet homme, qui, les poches
+pleines d'or, et comptant sur une nuit de volupt&eacute;, passait solitairement
+cette nuit en face d'un &eacute;chafaud!</p>
+
+<p>Il lui sembla, au milieu de ses pens&eacute;es, qu'une plainte humaine se
+m&ecirc;lait aux plaintes du vent.</p>
+
+<p>Il pencha la t&ecirc;te en avant et pr&ecirc;ta l'oreille.</p>
+
+<p>La plainte se renouvela, venant non pas de loin, mais de bas.</p>
+
+<p>Hoffmann regarda autour de lui, et ne vit personne.</p>
+
+<p>Cependant un troisi&egrave;me g&eacute;missement arriva jusqu'&agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait une voix de femme, murmura-t-il, et l'on dirait que cette
+voix sort de dessous cet &eacute;chafaud.</p>
+
+<p>Alors se baissant pour mieux voir, il commen&ccedil;a &agrave; faire le tour de la
+guillotine. Comme il passait devant le terrible escalier, son pied
+heurta quelque chose; il &eacute;tendit les mains et toucha un &ecirc;tre accroupi
+sur les premi&egrave;res marches de cet escalier et tout v&ecirc;tu de noir.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous, demanda Hoffmann, vous qui dormez la nuit aupr&egrave;s d'un
+&eacute;chafaud?</p>
+
+<p>Et en m&ecirc;me temps il s'agenouillait pour voir le visage de celle &agrave; qui il
+parlait.</p>
+
+<p>Mais elle ne bougeait pas, et, les coudes appuy&eacute;s sur les genoux, elle
+reposait sa t&ecirc;te sur ses mains.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le froid de la nuit, elle avait les &eacute;paules presque enti&egrave;rement
+nues, et Hoffmann put voir une ligne noire qui cerclait son cou blanc.</p>
+
+<p>Cette ligne, c'&eacute;tait un collier de velours.</p>
+
+<p>&mdash;Ars&egrave;ne, cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui! Ars&egrave;ne! murmura d'une voix &eacute;trange la femme accroupie,
+en relevant la t&ecirc;te et regardant Hoffmann.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a><a href="#table">CHAPITRE XVII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Un h&ocirc;tel de la rue Saint-Honor&eacute;.</a></h3>
+
+
+<p>Hoffmann recula &eacute;pouvant&eacute;; malgr&eacute; la voix, malgr&eacute; le visage, il doutait
+encore. Mais, en relevant la t&ecirc;te, Ars&egrave;ne laissa tomber ses mains sur
+ses genoux, et d&eacute;gageant son col, ses mains laiss&egrave;rent voir l'&eacute;trange
+agrafe de diamants qui r&eacute;unissait les deux bouts du collier de velours
+et qui &eacute;tincelait dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Ars&egrave;ne! Ars&egrave;ne! r&eacute;p&eacute;ta Hoffmann.</p>
+
+<p>Ars&egrave;ne se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous ici, &agrave; cette heure? demanda le jeune homme. Comment!
+v&ecirc;tue de cette robe grise! Comment! les &eacute;paules nues!</p>
+
+<p>&mdash;Il a &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; hier, dit Ars&egrave;ne; on est venu pour m'arr&ecirc;ter moi-m&ecirc;me,
+je me suis sauv&eacute;e comme j'&eacute;tais et cette nuit, &agrave; onze heures, trouvant
+ma chambre trop petite et mon lit trop froid, j'en suis sortie, et suis
+venue ici.</p>
+
+<p>Ces paroles &eacute;taient dites avec un singulier accent, sans gestes, sans
+inflexions; elles sortaient d'une bouche p&acirc;lie qui s'ouvrait et se
+refermait comme par un ressort: on e&ucirc;t dit un automate qui parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'&eacute;cria Hoffmann, vous ne pouvez rester ici!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; irais-je? Je ne veux rentrer d'o&ugrave; je sors que le plus tard
+possible; j'ai eu trop froid.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, venez avec moi, s'&eacute;cria Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Avec vous! fit Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>Et il sembla au jeune homme que de cet &oelig;il morne tombait sur lui, &agrave; la
+lueur des &eacute;toiles, un regard d&eacute;daigneux, pareil &agrave; celui dont il avait
+d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; &eacute;cras&eacute; dans le charmant boudoir de la rue de Hanovre.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis riche, j'ai de l'or, s'&eacute;cria Hoffmann.</p>
+
+<p>L'&oelig;il de la danseuse jeta un &eacute;clair.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-elle, mais o&ugrave;?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave;!</p>
+
+<p>En effet, o&ugrave; Hoffmann allait-il conduire cette femme de luxe et de
+sensualit&eacute; qui, une fois sortie des palais magiques et des jardins
+enchant&eacute;s de l'Op&eacute;ra, &eacute;tait habitu&eacute;e &agrave; fouler les tapis de Perse et &agrave; se
+rouler dans les cachemires de l'Inde?</p>
+
+<p>Certes, ce n'&eacute;tait pas dans sa petite chambre d'&eacute;tudiant qu'il pouvait
+la conduire; elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; l&agrave; aussi &agrave; l'&eacute;troit et aussi froidement que
+dans cette demeure inconnue dont elle parlait tout &agrave; l'heure, et o&ugrave; elle
+paraissait craindre si fort de rentrer.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave;, en effet? demanda Hoffmann, je ne connais point Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous conduire, dit Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui, s'&eacute;cria Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi, dit la jeune femme.</p>
+
+<p>Et de cette m&ecirc;me d&eacute;marche raide et automatique qui n'avait rien de
+commun avec cette souplesse ravissante qu'Hoffmann avait admir&eacute;e dans la
+danseuse, elle se mit &agrave; marcher devant lui.</p>
+
+<p>Il ne vint pas l'id&eacute;e au jeune homme de lui offrir le bras; il la
+suivit.</p>
+
+<p>Ars&egrave;ne prit la rue Royale, que l'on appelait &agrave; cette &eacute;poque la rue de la
+R&eacute;volution, tourna &agrave; droite, dans la rue Saint-Honor&eacute;, que l'on appelait
+rue Honor&eacute; tout court, et s'arr&ecirc;tant devant la fa&ccedil;ade d'un magnifique
+h&ocirc;tel, elle frappa.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Le concierge regarda avec &eacute;tonnement Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, dit-elle au jeune homme, ou ils ne me laisseront pas entrer,
+et je serai oblig&eacute;e de retourner m'asseoir au pied de la guillotine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit vivement Hoffmann en passant entre la jeune femme et le
+concierge, comme je traversais les Champs-&Eacute;lys&eacute;es, j'ai entendu crier au
+secours; je suis accouru &agrave; temps pour emp&ecirc;cher Madame d'&ecirc;tre assassin&eacute;e,
+mais trop tard pour l'emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre d&eacute;pouill&eacute;e. Donnez-moi vite votre
+meilleure chambre; faites-y allumer un grand feu, servir un bon souper.
+Voici un louis pour vous.</p>
+
+<p>Et il jeta un louis d'or sur la table o&ugrave; &eacute;tait pos&eacute;e la lampe, dont tous
+les rayons sembl&egrave;rent se concentrer sur la face &eacute;tincelante de Louis XV.</p>
+
+<p>Un louis &eacute;tait une grosse somme &agrave; cette &eacute;poque; il repr&eacute;sentait neuf
+cent vingt-cinq francs en assignats.</p>
+
+<p>Le concierge &ocirc;ta son bonnet crasseux et sonna. Un gar&ccedil;on accourut &agrave;
+cette sonnette du concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! vite! une chambre! la plus belle de l'h&ocirc;tel, pour Monsieur et
+Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Pour Monsieur et Madame, reprit le gar&ccedil;on, &eacute;tonn&eacute;, en portant
+alternativement son regard du costume plus que simple d'Hoffmann, au
+costume plus que l&eacute;ger d'Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Hoffmann, la meilleure, la plus belle; surtout qu'elle soit
+bien chauff&eacute;e et bien &eacute;clair&eacute;e: voici un louis pour vous.</p>
+
+<p>Le gar&ccedil;on parut subir la m&ecirc;me influence que le concierge, se courba
+devant le louis, et montrant un grand escalier, &agrave; moiti&eacute; &eacute;clair&eacute;
+seulement &agrave; cause de l'heure avanc&eacute;e de la nuit, mais sur les marches
+duquel, par un luxe bien extraordinaire &agrave; cette &eacute;poque, &eacute;tait &eacute;tendu un
+tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Montez, dit-il, et attendez &agrave; la porte du n&deg; 3.</p>
+
+<p>Puis il disparut tout courant.</p>
+
+<p>&Agrave; la premi&egrave;re marche de l'escalier, Ars&egrave;ne s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Elle semblait, la l&eacute;g&egrave;re sylphide, &eacute;prouver une difficult&eacute; invincible &agrave;
+lever le pied.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit que sa l&eacute;g&egrave;re chaussure de satin avait des semelles de plomb.</p>
+
+<p>Hoffmann lui offrit le bras.</p>
+
+<p>Ars&egrave;ne appuya sa main sur le bras que lui pr&eacute;sentait le jeune homme, et
+quoiqu'il ne sent&icirc;t pas la pression du poignet de la danseuse, il sentit
+le froid qui se communiquait de ce corps au sien.</p>
+
+<p>Puis, avec un effort violent, Ars&egrave;ne monta la premi&egrave;re marche et
+successivement les autres; mais chaque degr&eacute; lui arrachait un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pauvre femme, murmura Hoffmann, comme vous avez d&ucirc; souffrir!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, r&eacute;pondit Ars&egrave;ne, beaucoup.... J'ai beaucoup souffert.</p>
+
+<p>Ils arriv&egrave;rent &agrave; la porte du n&deg; 3.</p>
+
+<p>Mais, presque aussit&ocirc;t qu'eux arriva le gar&ccedil;on porteur d'un v&eacute;ritable
+brasier; il ouvrit la porte de la chambre, et en un instant la chemin&eacute;e
+s'enflamma et les bougies s'allum&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez avoir faim? demanda Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, r&eacute;pondit Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Le meilleur souper que l'on pourra nous donner, gar&ccedil;on, dit Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, fit observer le gar&ccedil;on, on ne dit plus gar&ccedil;on, mais
+officieux. Apr&egrave;s cela, Monsieur paye si bien qu'il peut dire comme il
+voudra.</p>
+
+<p>Puis, enchant&eacute; de la fac&eacute;tie, il sortit en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Dans cinq minutes le souper!</p>
+
+<p>La porte referm&eacute;e derri&egrave;re l'officieux, Hoffmann jeta avidement les yeux
+sur Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait si press&eacute;e de se rapprocher du feu, qu'elle n'avait pas pris
+le temps de tirer un fauteuil pr&egrave;s de la chemin&eacute;e; elle s'&eacute;tait
+seulement accroupie au coin de l'&acirc;tre, dans la m&ecirc;me position o&ugrave; Hoffmann
+l'avait trouv&eacute;e devant la guillotine, et l&agrave;, les coudes sur ses genoux,
+elle semblait occup&eacute;e &agrave; maintenir de ses deux mains sa t&ecirc;te droite sur
+ses &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Ars&egrave;ne! Ars&egrave;ne! dit le jeune homme, je t'ai dit que j'&eacute;tais riche,
+n'est-ce pas? Regarde, et tu verras que je ne t'ai pas menti.</p>
+
+<p>Hoffmann commen&ccedil;a par retourner son chapeau au-dessus de la table; le
+chapeau &eacute;tait plein de louis et de doubles louis, et ils ruissel&egrave;rent du
+chapeau sur le marbre, avec ce bruit d'or si remarquable et si facile &agrave;
+distinguer entre tous les bruits.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s le chapeau, il vida ses poches, et l'une apr&egrave;s l'autre ses
+poches d&eacute;gorg&egrave;rent l'immense butin qu'il venait de faire au jeu.</p>
+
+<p>Un monceau d'or mobile et resplendissant s'entassa sur la table.</p>
+
+<p>&Agrave; ce bruit, Ars&egrave;ne sembla se ranimer; elle tourna la t&ecirc;te, et la vue
+parut achever la r&eacute;surrection commenc&eacute;e par l'ou&iuml;e.</p>
+
+<p>Elle se leva, toujours raide et immobile; mais sa l&egrave;vre p&acirc;le souriait,
+mais ses yeux vitreux, s'&eacute;claircissant, lan&ccedil;aient des rayons qui se
+croisaient avec ceux de l'or.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle, c'est &agrave; toi tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas &agrave; moi, mais &agrave; toi, Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi! fit la danseuse.</p>
+
+<p>Et elle plongea dans le monceau de m&eacute;tal ses mains p&acirc;les.</p>
+
+<p>Les bras de la jeune fille disparurent jusqu'au coude.</p>
+
+<p>Alors cette femme, dont l'or avait &eacute;t&eacute; la vie, sembla reprendre vie au
+contact de l'or.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi! disait-elle, &agrave; moi! et elle pronon&ccedil;ait ces paroles d'un accent
+vibrant et m&eacute;tallique qui se mariait d'une incroyable fa&ccedil;on avec le
+cliquetis des louis.</p>
+
+<p>Deux gar&ccedil;ons entr&egrave;rent, portant une table toute servie, qu'ils
+faillirent laisser tomber en apercevant cet amas de richesses que
+p&eacute;trissaient les mains crisp&eacute;es de la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Hoffmann, du vin de Champagne, et laissez-nous.</p>
+
+<p>Les gar&ccedil;ons apport&egrave;rent plusieurs bouteilles de vin de Champagne, et se
+retir&egrave;rent.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re eux, Hoffmann alla pousser la porte, qu'il ferma au verrou.</p>
+
+<p>Puis, les yeux ardents de d&eacute;sir, il revint vers Ars&egrave;ne, qu'il retrouva
+pr&egrave;s de la table, continuant de puiser la vie, non pas &agrave; cette fontaine
+de Jouvence, mais &agrave; cette source du Pactole.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beau, l'or! dit-elle; il y avait longtemps que je n'en avais
+touch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, viens souper, fit Hoffmann, et puis apr&egrave;s, tout &agrave; ton aise,
+Dana&eacute;, tu te baigneras dans l'or si tu veux.</p>
+
+<p>Et il l'entra&icirc;na vers la table.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai froid! dit-elle.</p>
+
+<p>Hoffmann regarda autour de lui; les fen&ecirc;tres et le lit &eacute;taient tendus en
+damas rouge: il arracha un rideau de la fen&ecirc;tre et le donna &agrave; Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>Ars&egrave;ne s'enveloppa dans le rideau, qui sembla se draper de lui-m&ecirc;me
+comme les plis d'un manteau antique, et sous cette draperie rouge sa
+t&ecirc;te p&acirc;le redoubla de caract&egrave;re.</p>
+
+<p>Hoffmann avait presque peur.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; table, se versa et but deux ou trois verres de vin de
+Champagne coup sur coup. Alors il lui sembla qu'une l&eacute;g&egrave;re coloration
+montait aux yeux d'Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>Il lui versa &agrave; son tour, et &agrave; son tour elle but.</p>
+
+<p>Puis il voulut la faire manger; mais elle refusa.</p>
+
+<p>Et comme Hoffmann insistait:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pourrais avaler, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Buvons, alors.</p>
+
+<p>Elle tendit son verre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, buvons.</p>
+
+<p>Hoffmann avait &agrave; la fois faim et soif; il but et mangea.</p>
+
+<p>Il but surtout; il sentait qu'il avait besoin de hardiesse; non pas
+qu'Ars&egrave;ne, comme chez elle, par&ucirc;t dispos&eacute;e &agrave; lui r&eacute;sister, soit par la
+force, soit par le d&eacute;dain, mais parce que quelque chose de glac&eacute; &eacute;manait
+du corps de la belle convive.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure qu'il buvait, &agrave; ses yeux du moins, Ars&egrave;ne s'animait; seulement,
+quand, &agrave; son tour, Ars&egrave;ne vidait son verre, quelques gouttes ros&eacute;es
+roulaient de la partie inf&eacute;rieure du collier de velours sur la poitrine
+de la danseuse. Hoffmann regardait sans comprendre puis, sentant quelque
+chose de terrible et de myst&eacute;rieux l&agrave;-dessous, il combattit ses frissons
+int&eacute;rieurs en multipliant les toasts qu'il portait aux beaux yeux, &agrave; la
+belle bouche, aux belles mains de la danseuse.</p>
+
+<p>Elle lui faisait raison, buvant autant que lui, et paraissant s'animer,
+non pas du vin qu'elle buvait, mais du vin que buvait Hoffmann.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup un tison roula du feu.</p>
+
+<p>Hoffmann suivit des yeux la direction du brandon de flamme, qui ne
+s'arr&ecirc;ta qu'en rencontrant le pied nu d'Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>Sans doute, pour se r&eacute;chauffer, Ars&egrave;ne avait tir&eacute; ses bas et ses
+souliers; son petit pied, blanc comme le marbre, &eacute;tait pos&eacute; sur le
+marbre de l'&acirc;tre, blanc aussi comme le pied avec lequel il semblait ne
+faire qu'un.</p>
+
+<p>Hoffmann jeta un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Ars&egrave;ne! Ars&egrave;ne! dit-il, prenez garde!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi? demanda la danseuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ce tison... ce tison qui touche votre pied....</p>
+
+<p>Et en effet, il couvrait &agrave; moiti&eacute; le pied d'Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc;tez-le, dit-elle tranquillement.</p>
+
+<p>Hoffmann se baissa, enleva le tison, et s'aper&ccedil;ut avec effroi que ce
+n'&eacute;tait pas la braise qui avait br&ucirc;l&eacute; le pied de la jeune fille, mais le
+pied de la jeune fille qui avait &eacute;teint la braise.</p>
+
+<p>&mdash;Buvons! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Buvons! dit Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>Et elle tendit son verre.</p>
+
+<p>La seconde bouteille fut vid&eacute;e.</p>
+
+<p>Cependant Hoffmann sentait que l'ivresse du vin ne lui suffisait pas.</p>
+
+<p>Il aper&ccedil;ut un piano.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!... s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Il avait compris la ressource que lui offrait l'ivresse de la musique.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;lan&ccedil;a vers le piano.</p>
+
+<p>Puis sous ses doigts naquit tout naturellement l'air sur lequel Ars&egrave;ne
+dansait ce pas de trois dans l'op&eacute;ra de <i>P&acirc;ris</i>, lorsqu'il l'avait vue
+pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Seulement, il semblait &agrave; Hoffmann que les cordes du piano &eacute;taient
+d'acier. L'instrument &agrave; lui seul rendait un bruit pareil &agrave; celui de tout
+un orchestre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Hoffmann, &agrave; la bonne heure!</p>
+
+<p>Il venait de trouver dans ce bruit l'enivrement qu'il cherchait; de son
+c&ocirc;t&eacute;, Ars&egrave;ne se leva aux premiers accords.</p>
+
+<p>Ces accords, comme un r&eacute;seau de feu, avaient sembl&eacute; envelopper toute sa
+personne.</p>
+
+<p>Elle rejeta loin d'elle le rideau de damas rouge, et, chose &eacute;trange,
+comme un changement magique s'op&egrave;re au th&eacute;&acirc;tre, sans que l'on sache par
+quel moyen, un changement s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; en elle, et au lieu de sa robe
+grise, au lieu de ses &eacute;paules veuves d'ornements, elle reparut avec le
+costume de Flore, tout ruisselant de fleurs, tout vaporeux de gaze, tout
+frissonnant de volupt&eacute;.</p>
+
+<p>Hoffmann jeta un cri, puis, redoublant d'&eacute;nergie, il sembla faire
+jaillir une vigueur infernale de cette poitrine du clavecin, toute
+r&eacute;sonnante sous ses fibres d'acier.</p>
+
+<p>Alors le m&ecirc;me mirage revint troubler l'esprit d'Hoffmann. Cette femme
+bondissante, qui s'&eacute;tait anim&eacute;e par degr&eacute;s, op&eacute;rait sur lui avec une
+attraction irr&eacute;sistible. Elle avait pris pour th&eacute;&acirc;tre tout l'espace qui
+s&eacute;parait le piano de l'alc&ocirc;ve, et, sur le fond rouge du rideau, elle se
+d&eacute;tachait comme une apparition de l'enfer. Chaque fois qu'elle revenait
+du fond vers Hoffmann, Hoffmann se soulevait sur sa chaise; chaque fois
+qu'elle s'&eacute;loignait vers le fond, Hoffmann se sentait entra&icirc;n&eacute; sur ses
+pas. Enfin, sans qu'Hoffmann compr&icirc;t comment la chose se faisait, le
+mouvement changea sous ses doigts; ce ne fut plus l'air qu'il avait
+entendu qu'il joua, ce fut une valse; cette valse c'&eacute;tait le <i>D&eacute;sir</i> de
+Beethoven; elle &eacute;tait venue, comme une expression de sa pens&eacute;e, se
+placer sous ses doigts. De son c&ocirc;t&eacute;, Ars&egrave;ne avait chang&eacute; de mesure; elle
+tourna sur elle-m&ecirc;me d'abord, puis, peu &agrave; peu &eacute;largissant le rond
+qu'elle tra&ccedil;ait, elle se rapprocha d'Hoffmann. Hoffmann, haletant, la
+sentait venir, la sentait se rapprocher; il comprenait qu'au dernier
+cercle elle allait le toucher, et qu'alors force lui serait de se lever
+&agrave; son tour, et de prendre part &agrave; cette valse br&ucirc;lante. C'&eacute;tait &agrave; la fois
+chez lui du d&eacute;sir et de l'effroi. Enfin Ars&egrave;ne, en passant, &eacute;tendit la
+main, et du bout des doigts l'effleura. Hoffmann poussa un cri, bondit
+comme si l'&eacute;tincelle &eacute;lectrique l'e&ucirc;t touch&eacute;, s'&eacute;lan&ccedil;a sur la trace de
+la danseuse, la joignit, l'enla&ccedil;a dans ses bras, continuant dans sa
+pens&eacute;e l'air interrompu en r&eacute;alit&eacute;, pressant contre son c&oelig;ur ce corps
+qui avait repris son &eacute;lasticit&eacute;, aspirant les regards de ses yeux, le
+souffle de sa bouche, d&eacute;vorant de ses aspirations &agrave; lui ce cou, ces
+&eacute;paules, ces bras; tournant non plus dans un air respirable, mais dans
+une atmosph&egrave;re de flamme qui, p&eacute;n&eacute;trant jusqu'au fond de la poitrine des
+deux valseurs, finit par les jeter, haletants et dans l'&eacute;vanouissement
+du d&eacute;lire, sur le lit qui les attendait.</p>
+
+<p>Quand Hoffmann se r&eacute;veilla le lendemain, un de ces jours blafards des
+hivers de Paris venait de se lever, et p&eacute;n&eacute;trait jusqu'au lit par le
+rideau arrach&eacute; de la fen&ecirc;tre. Il regarda autour de lui, ignorant o&ugrave; il
+&eacute;tait, et sentit qu'une masse inerte pesait &agrave; son bras gauche. Il se
+pencha du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; l'engourdissement gagnait son c&oelig;ur, et reconnut,
+couch&eacute;e pr&egrave;s de lui, non plus la belle danseuse de l'Op&eacute;ra, mais la p&acirc;le
+jeune fille de la place de la R&eacute;volution.</p>
+
+<p>Alors il se rappela tout, tira de dessous ce corps raidi son bras glac&eacute;,
+et voyant que ce corps demeurait immobile, il saisit un cand&eacute;labre o&ugrave;
+br&ucirc;laient encore cinq bougies, et, &agrave; la double lueur du jour et des
+bougies, il s'aper&ccedil;ut qu'Ars&egrave;ne &eacute;tait sans mouvement, p&acirc;le et les yeux
+ferm&eacute;s.</p>
+
+<p>Sa premi&egrave;re id&eacute;e fut que la fatigue avait &eacute;t&eacute; plus forte que l'amour,
+que le d&eacute;sir, que la volont&eacute;, et que la jeune fille s'&eacute;tait &eacute;vanouie. Il
+prit sa main, sa main &eacute;tait glac&eacute;e; il chercha les battements de son
+c&oelig;ur, son c&oelig;ur ne battait plus.</p>
+
+<p>Alors une id&eacute;e horrible lui traversa l'esprit; il se pendit au cordon
+d'une sonnette, qui se rompit entre ses mains, puis s'&eacute;lan&ccedil;a vers la
+porte, il ouvrit, et se pr&eacute;cipita par les degr&eacute;s en criant:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'aide! au secours!</p>
+
+<p>Un petit homme noir montait justement &agrave; la m&ecirc;me minute l'escalier que
+descendait Hoffmann. Il leva la t&ecirc;te; Hoffmann jeta un cri. Il venait de
+reconna&icirc;tre le m&eacute;decin de l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, mon cher monsieur, dit le docteur en reconnaissant
+Hoffmann &agrave; son tour; qu'y a-t-il donc, et pourquoi tout ce bruit?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! venez, venez, dit Hoffmann ne prenant pas la peine d'expliquer au
+m&eacute;decin ce qu'il attendait de lui, et esp&eacute;rant que la vue d'Ars&egrave;ne
+inanim&eacute;e ferait plus sur le docteur que toutes ses paroles. Venez!</p>
+
+<p>Et il l'entra&icirc;na dans la chambre.</p>
+
+<p>Puis, le poussant vers le lit, tandis que de l'autre main, il saisissait
+le cand&eacute;labre qu'il approcha du visage d'Ars&egrave;ne:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit-il, voyez.</p>
+
+<p>Mais, loin que le m&eacute;decin par&ucirc;t effray&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est bien &agrave; vous, jeune homme, dit-il, c'est bien &agrave; vous d'avoir
+rachet&eacute; ce corps afin qu'il ne pourr&icirc;t pas dans une fosse commune....
+Tr&egrave;s bien! jeune homme, tr&egrave;s bien!</p>
+
+<p>&mdash;Ce corps... murmura Hoffmann, rachet&eacute;... la fosse commune.... Que
+dites-vous l&agrave;? mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que notre pauvre Ars&egrave;ne, arr&ecirc;t&eacute;e hier &agrave; huit heures du matin, a
+&eacute;t&eacute; jug&eacute;e hier &agrave; deux heures de l'apr&egrave;s-midi, et a &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;e hier &agrave;
+quatre heures du soir.</p>
+
+<p>Hoffmann crut qu'il allait devenir fou; il saisit le docteur &agrave; la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Ex&eacute;cut&eacute;e hier &agrave; quatre heures! cria-t-il en s'&eacute;tranglant lui-m&ecirc;me;
+Ars&egrave;ne ex&eacute;cut&eacute;e!</p>
+
+<p>Et il &eacute;clata de rire, mais d'un rire si &eacute;trange, si strident, si en
+dehors de toutes les modulations du rire humain, que le docteur fixa sur
+lui des yeux presque effar&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;En doutez-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'&eacute;cria Hoffmann, si j'en doute! Je le crois bien. J'ai
+soup&eacute;, j'ai vals&eacute;, j'ai couch&eacute; cette nuit avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est un cas &eacute;trange et que je consignerai dans les annales de
+la m&eacute;decine, dit le docteur, et vous signerez au proc&egrave;s-verbal, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne puis signer, puisque je vous d&eacute;mens, puisque je dis que
+cela est impossible, puisque je dis que cela n'est pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous dites que cela n'est pas, reprit le docteur; vous dites cela
+&agrave; moi, le m&eacute;decin des prisons; &agrave; moi, qui ai fait tout ce que j'ai pu
+pour la sauver, et qui n'ai pu y parvenir; &agrave; moi qui lui ai dit adieu au
+pied de la charrette! Vous dites que cela n'est pas! Attendez!</p>
+
+<p>Alors le m&eacute;decin &eacute;tendit le bras, pressa le petit ressort en diamant qui
+servait d'agrafe au collier de velours, et tira le velours &agrave; lui.</p>
+
+<p>Hoffmann poussa un cri terrible. Cessant d'&ecirc;tre maintenue par le seul
+lien qui la rattachait aux &eacute;paules, la t&ecirc;te de la supplici&eacute;e roula du
+lit &agrave; terre, et ne s'arr&ecirc;ta qu'au soulier d'Hoffmann, comme le tison ne
+s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; qu'au pied d'Ars&egrave;ne.</p>
+
+<p>Le jeune homme fit un bond en arri&egrave;re, et se pr&eacute;cipita par les escaliers
+en hurlant:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fou!</p>
+
+<p>L'exclamation d'Hoffmann n'avait rien d'exag&eacute;r&eacute;: cette faible cloison
+qui, chez le po&egrave;te exer&ccedil;ant outre mesure ses facult&eacute;s c&eacute;r&eacute;brales, cette
+faible cloison, disons-nous, qui, s&eacute;parant l'imagination de la folie,
+semble parfois pr&ecirc;te &agrave; se rompre, craquait dans sa t&ecirc;te avec le bruit
+d'une muraille qui se l&eacute;zarde.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; cette &eacute;poque, on ne courait pas longtemps dans les rues de Paris
+sans dire pourquoi l'on courait; les Parisiens &eacute;taient devenus tr&egrave;s
+curieux en l'an de gr&acirc;ce 1793; et, toutes les fois qu'un homme passait
+en courant, on arr&ecirc;tait cet homme pour savoir apr&egrave;s qui il courait ou
+qui courait apr&egrave;s lui. On arr&ecirc;ta donc Hoffmann en face de l'&eacute;glise de
+l'Assomption, dont on avait fait un corps de garde, et on le conduisit
+devant le chef du poste.</p>
+
+<p>L&agrave;, Hoffmann comprit le danger r&eacute;el qu'il courait: les uns le tenaient
+pour un aristocrate prenant sa course afin de gagner plus vite la
+fronti&egrave;re; les autres criaient: <i>&Agrave; l'agent de Pitt et Cobourg</i>!
+Quelques-uns criaient: <i>&Agrave; la lanterne</i>! ce qui n'&eacute;tait pas gai; d'autres
+criaient: <i>Au tribunal r&eacute;volutionnaire</i>! ce qui &eacute;tait moins gai encore.
+On revenait quelquefois de la lanterne, t&eacute;moin l'abb&eacute; Maury; du tribunal
+r&eacute;volutionnaire, jamais.</p>
+
+<p>Alors Hoffmann essaya d'expliquer ce qui lui &eacute;tait arriv&eacute; depuis la
+veille au soir. Il raconta le jeu, le gain. Comment, de l'or plein ses
+poches, il avait couru rue de Hanovre; comment la femme qu'il cherchait
+n'y &eacute;tait plus; comment, sous l'empire de la passion qui le br&ucirc;lait, il
+avait couru les rues de Paris; comment, en passant sur la place de la
+R&eacute;volution, il avait trouv&eacute; cette femme assise au pied de la guillotine;
+comment elle l'avait conduit dans un h&ocirc;tel de la rue Saint-Honor&eacute;, et
+comment l&agrave;, apr&egrave;s une nuit pendant laquelle tous les enivrements
+s'&eacute;taient succ&eacute;d&eacute;, il avait trouv&eacute; non seulement reposant entre ses bras
+une femme morte, mais encore une femme d&eacute;capit&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout cela &eacute;tait bien improbable; aussi le r&eacute;cit d'Hoffmann obtint-il peu
+de croyance: les plus fanatiques de v&eacute;rit&eacute; cri&egrave;rent au mensonge, les
+plus mod&eacute;r&eacute;s cri&egrave;rent &agrave; la folie.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, un des assistants ouvrit cet avis lumineux:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez pass&eacute;, dites-vous, la nuit dans un h&ocirc;tel de la rue
+Saint-Honor&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y avez vid&eacute; vos poches pleines d'or sur une table?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y avez couch&eacute; et soup&eacute; avec la femme dont la t&ecirc;te, roulant &agrave; vos
+pieds, vous a caus&eacute; ce grand effroi dont vous &eacute;tiez atteint quand nous
+vous avons arr&ecirc;t&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cherchons l'h&ocirc;tel; on ne trouvera peut-&ecirc;tre plus l'or, mais
+on trouvera la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cria tout le monde, cherchons, cherchons!</p>
+
+<p>Hoffmann e&ucirc;t bien voulu ne pas chercher; mais force lui fut d'ob&eacute;ir &agrave;
+l'immense volont&eacute; r&eacute;sum&eacute;e autour de lui par ce mot <i>cherchons.</i></p>
+
+<p>Il sortit donc de l'&eacute;glise, et continua de descendre la rue Saint-Honor&eacute;
+en cherchant.</p>
+
+<p>La distance n'&eacute;tait pas longue de l'&eacute;glise de l'Assomption &agrave; la rue
+Royale. Et cependant Hoffmann eut beau chercher, n&eacute;gligemment d'abord,
+puis avec plus d'attention, puis enfin avec volont&eacute; de trouver, il ne
+trouva rien qui lui rappel&acirc;t l'h&ocirc;tel o&ugrave; il &eacute;tait entr&eacute; la veille, o&ugrave; il
+avait pass&eacute; la nuit, d'o&ugrave; il venait de sortir. Comme ces palais
+f&eacute;eriques qui s'&eacute;vanouissent quand le machiniste n'a plus besoin d'eux,
+l'h&ocirc;tel de la rue Saint-Honor&eacute; avait disparu apr&egrave;s que la sc&egrave;ne
+infernale que nous avons essay&eacute; de d&eacute;crire avait &eacute;t&eacute; jou&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout cela ne faisait pas l'affaire des badauds qui avaient accompagn&eacute;
+Hoffmann et qui voulaient absolument une solution quelconque &agrave; leur
+d&eacute;rangement; or, cette solution ne pouvait &ecirc;tre que la d&eacute;couverte du
+cadavre d'Ars&egrave;ne ou l'arrestation d'Hoffmann comme suspect.</p>
+
+<p>Mais, comme on ne retrouvait pas le corps d'Ars&egrave;ne, il &eacute;tait fortement
+question d'arr&ecirc;ter Hoffmann, quand tout &agrave; coup celui-ci aper&ccedil;ut dans la
+rue le petit homme noir et l'appela &agrave; son secours, invoquant son
+t&eacute;moignage sur la v&eacute;rit&eacute; du r&eacute;cit qu'il venait de faire.</p>
+
+<p>La voix du m&eacute;decin a toujours une grande autorit&eacute; sur la foule. Celui-ci
+d&eacute;clina sa profession, et on le laissa s'approcher d'Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pauvre jeune homme! dit-il en lui prenant la main sous pr&eacute;texte de
+lui t&acirc;ter le pouls, mais en r&eacute;alit&eacute;, pour lui conseiller, par une
+pression particuli&egrave;re, de ne pas le d&eacute;mentir; pauvre jeune homme, il
+s'est donc &eacute;chapp&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;chapp&eacute; d'o&ugrave;? &eacute;chapp&eacute; de quoi? s'&eacute;cri&egrave;rent vingt voix toutes ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &eacute;chapp&eacute; d'o&ugrave;? demanda Hoffmann, qui ne voulait pas accepter la
+voie de salut que lui offrait le docteur et qu'il regardait comme
+humiliante.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit le m&eacute;decin, &eacute;chapp&eacute; de l'hospice.</p>
+
+<p>&mdash;De l'hospice! s'&eacute;cri&egrave;rent les m&ecirc;mes voix, et quel hospice?</p>
+
+<p>&mdash;De l'hospice des fous!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! docteur, docteur, s'&eacute;cria Hoffmann, pas de plaisanterie!</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre diable! s'&eacute;cria le docteur sans para&icirc;tre &eacute;couter Hoffmann,
+le pauvre diable aura perdu sur l'&eacute;chafaud quelque femme qu'il aimait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui, dit Hoffmann, je l'aimais bien, mais pas comme Antonia
+cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre gar&ccedil;on! dirent plusieurs femmes qui se trouvaient l&agrave; et qui
+commen&ccedil;aient &agrave; plaindre Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, depuis ce temps, continua le docteur, il est en proie &agrave; une
+hallucination terrible; il croit jouer... il croit gagner.... Quand il a
+jou&eacute; et qu'il a gagn&eacute;, il croit pouvoir poss&eacute;der celle qu'il aime; puis,
+avec son or, il court les rues; puis il rencontre une femme au pied de
+la guillotine, puis il l'emm&egrave;ne dans quelque magnifique palais, dans
+quelque splendide h&ocirc;tellerie, o&ugrave; il passe la nuit &agrave; boire, &agrave; chanter, &agrave;
+faire de la musique avec elle; apr&egrave;s quoi il la trouve morte. N'est-ce
+pas cela qu'il vous a racont&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, cria la foule, mot pour mot.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! dit Hoffmann, le regard &eacute;tincelant, direz-vous que
+ce n'est pas vrai, vous, docteur? vous qui avez ouvert l'agrafe de
+diamants qui fermait le collier de velours. Oh! j'aurais d&ucirc; me douter de
+quelque chose quand j'ai vu le vin de Champagne suinter sous le collier,
+quand j'ai vu le tison enflamm&eacute; rouler sur son pied nu, et son pied nu,
+son pied de morte, au lieu d'&ecirc;tre br&ucirc;l&eacute; par le tison, l'&eacute;teindre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, vous voyez, dit le docteur avec des yeux pleins de piti&eacute;
+et avec une voix lamentable, voil&agrave; sa folie qui le reprend.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ma folie! s'&eacute;cria Hoffmann; comment, vous osez dire que ce
+n'est pas vrai! vous osez dire que ce n'est pas vrai! vous osez dire que
+je n'ai pas pass&eacute; la nuit avec Ars&egrave;ne qui a &eacute;t&eacute; guillotin&eacute;e hier! Vous
+osez dire que son collier de velours n'&eacute;tait pas la seule chose qui
+maint&icirc;nt sa t&ecirc;te sur ses &eacute;paules! Vous osez dire que, lorsque vous avez
+ouvert l'agrafe et enlev&eacute; le collier, la t&ecirc;te n'a pas roul&eacute; sur le
+tapis! Allons donc, docteur, allons donc, vous savez bien que ce que je
+dis est vrai, vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, dit le docteur, vous &ecirc;tes bien convaincus maintenant,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, cri&egrave;rent les cent voix de la foule.</p>
+
+<p>Ceux des assistants qui ne criaient pas remuaient m&eacute;lancoliquement la
+t&ecirc;te en signe d'adh&eacute;sion.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, dit le docteur, faites avancer un fiacre, afin que je
+le reconduise.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela? cria Hoffmann; o&ugrave; voulez-vous me reconduire?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave;? dit le docteur, &agrave; la maison des fous, dont vous vous &ecirc;tes &eacute;chapp&eacute;,
+mon bon ami.</p>
+
+<p>Puis, tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-vous faire, morbleu! dit le docteur, ou je ne r&eacute;ponds pas de
+vous. Ces gens-l&agrave; croiront que vous vous &ecirc;tes moqu&eacute; d'eux, et ils vous
+mettront en pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>Hoffmann poussa un soupir et laissa tomber ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, vous voyez bien, dit le docteur, maintenant le voil&agrave; doux comme
+un agneau. La crise est pass&eacute;e.... L&agrave;! mon ami, l&agrave;!...</p>
+
+<p>Et le docteur parut calmer Hoffmann de la main, comme on calme un cheval
+emport&eacute; ou un chien rageur.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, on avait arr&ecirc;t&eacute; un fiacre et on l'avait amen&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Montez vite, dit le m&eacute;decin &agrave; Hoffmann.</p>
+
+<p>Hoffmann ob&eacute;it; toutes ses forces s'&eacute;taient us&eacute;es dans cette lutte.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Bic&ecirc;tre! dit tout haut le docteur en montant derri&egrave;re Hoffmann.</p>
+
+<p>Puis, tout bas au jeune homme:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; voulez-vous qu'on vous descende? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Au Palais-&Eacute;galit&eacute;, articula p&eacute;niblement Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;En route, cocher, cria le docteur.</p>
+
+<p>Puis il salua la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Vive le docteur! cria la foule.</p>
+
+<p>Il faut toujours que la foule, lorsqu'elle est sous l'empire d'une
+passion, crie vive quelqu'un ou meure quelqu'un.</p>
+
+<p>Au Palais-&Eacute;galit&eacute; le docteur fit arr&ecirc;ter le fiacre.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, jeune homme, dit le docteur &agrave; Hoffmann, et si vous m'en croyez,
+partez pour l'Allemagne le plus vite possible; il ne fait pas bon en
+France pour les hommes qui ont une imagination comme la v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>Et il poussa hors du fiacre Hoffmann, qui, tout abasourdi encore de ce
+qui venait de lui arriver, s'en allait tout droit sous une charrette qui
+faisait chemin en sens inverse du fiacre, si un jeune homme qui passait
+ne se f&ucirc;t pr&eacute;cipit&eacute; et n'e&ucirc;t retenu Hoffmann dans ses bras au moment o&ugrave;,
+de son c&ocirc;t&eacute;, le charretier faisait un effort pour arr&ecirc;ter ses chevaux.</p>
+
+<p>Le fiacre continua son chemin.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens, celui qui avait failli tomber et celui qui l'avait
+retenu, pouss&egrave;rent ensemble un seul et m&ecirc;me cri:</p>
+
+<p>&mdash;Hoffmann!</p>
+
+<p>&mdash;Werner!</p>
+
+<p>Puis, voyant l'&eacute;tat d'atonie dans lequel se trouvait son ami, Werner
+l'entra&icirc;na dans le jardin du Palais-Royal.</p>
+
+<p>Alors la pens&eacute;e de tout ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; revint plus vive au
+souvenir d'Hoffmann, et il se rappela le m&eacute;daillon d'Antonia mis en gage
+chez le changeur allemand.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t il poussa un cri en songeant qu'il avait vid&eacute; toutes ses poches
+sur la table de marbre de l'h&ocirc;tel. Mais en m&ecirc;me temps il se souvint
+qu'il avait mis, pour le d&eacute;gager, trois louis &agrave; part dans le gousset de
+sa montre.</p>
+
+<p>Le gousset avait fid&egrave;lement gard&eacute; son d&eacute;p&ocirc;t; les trois louis y &eacute;taient
+toujours.</p>
+
+<p>Hoffmann s'&eacute;chappa des bras de Werner en lui criant: Attends-moi! et
+s'&eacute;lan&ccedil;a dans la direction de la boutique du changeur.</p>
+
+<p>&Agrave; chaque pas qu'il faisait, il lui semblait, sortant d'une vapeur
+&eacute;paisse, s'avancer, &agrave; travers un nuage toujours s'&eacute;claircissant, vers
+une atmosph&egrave;re pure et resplendissante.</p>
+
+<p>&Agrave; la porte du changeur, il s'arr&ecirc;ta pour respirer; l'ancienne vision, la
+vision de la nuit avait presque disparu.</p>
+
+<p>Il reprit haleine un instant et entra.</p>
+
+<p>Le changeur &eacute;tait &agrave; sa place, les s&eacute;biles en cuivre &eacute;taient &agrave; leur
+place.</p>
+
+<p>Au bruit que fit Hoffmann en entrant, le changeur leva la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit-il, c'est vous, mon jeune compatriote; ma foi! je vous
+l'avoue, je ne comptais pas vous revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je pr&eacute;sume que vous ne me dites pas cela parce que vous avez dispos&eacute;
+du m&eacute;daillon! s'&eacute;cria Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous avais promis de vous le garder, et, m'en e&ucirc;t on donn&eacute;
+vingt-cinq louis, au lieu des trois que vous me devez, le m&eacute;daillon ne
+serait pas sorti de ma boutique.</p>
+
+<p>&mdash;Voici les trois louis, dit timidement Hoffmann; mais je vous avoue que
+je n'ai rien &agrave; vous offrir pour les int&eacute;r&ecirc;ts.</p>
+
+<p>&mdash;Pour les int&eacute;r&ecirc;ts d'une nuit, dit le changeur, allons donc, vous
+voulez rire; les int&eacute;r&ecirc;ts de trois louis pour une nuit, et &agrave; un
+compatriote! jamais.</p>
+
+<p>Et il lui rendit le m&eacute;daillon.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, dit Hoffmann; et maintenant, continua-t-il avec un
+soupir, je vais chercher de l'argent pour retourner &agrave; Mannheim.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Mannheim, dit le changeur, tiens, vous &ecirc;tes de Mannheim?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, je ne suis pas de Mannheim, mais j'habite Mannheim: ma
+fianc&eacute;e est &agrave; Mannheim; elle m'attend, et je retourne &agrave; Mannheim pour
+l'&eacute;pouser.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le changeur.</p>
+
+<p>Puis, comme le jeune homme avait d&eacute;j&agrave; la main sur le bouton de la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous, dit le changeur, &agrave; Mannheim, un ancien ami &agrave; moi, un
+vieux musicien?</p>
+
+<p>&mdash;Nomm&eacute; Gottlieb Murr? s'&eacute;cria Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Justement! Vous le connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Si je le connais! je le crois bien, puisque c'est sa fille qui est ma
+fianc&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Antonia! s'&eacute;cria &agrave; son tour le changeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Antonia, r&eacute;pondit Hoffmann.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, jeune homme! c'est pour &eacute;pouser Antonia que vous retourniez &agrave;
+Mannheim?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Restez &agrave; Paris, alors, car vous feriez un voyage inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que voil&agrave; une lettre de son p&egrave;re qui m'annonce qu'il y a huit
+jours, &agrave; trois heures de l'apr&egrave;s-midi, Antonia est morte subitement en
+jouant de la harpe.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait juste le jour o&ugrave; Hoffmann &eacute;tait all&eacute; chez Ars&egrave;ne pour faire son
+portrait; c'&eacute;tait juste l'heure o&ugrave; il avait press&eacute; de ses l&egrave;vres son
+&eacute;paule nue.</p>
+
+<p>Hoffmann, p&acirc;le, tremblant, an&eacute;anti, ouvrit le m&eacute;daillon pour porter
+l'image d'Antonia &agrave; ses l&egrave;vres, mais l'ivoire en &eacute;tait redevenu aussi
+blanc et aussi pur que s'il &eacute;tait vierge encore du pinceau de l'artiste.</p>
+
+<p>Il ne restait rien d'Antonia &agrave; Hoffmann deux fois infid&egrave;le &agrave; son
+serment, pas m&ecirc;me l'image de celle &agrave; qui il avait jur&eacute; un amour &eacute;ternel.</p>
+
+<p>Deux heures apr&egrave;s, Hoffmann, accompagn&eacute; de Werner et du bon changeur,
+montait dans la voiture de Mannheim, o&ugrave; il arriva juste pour accompagner
+au cimeti&egrave;re le corps de Gottlieb Murr, qui avait recommand&eacute; en mourant
+qu'on l'enterr&acirc;t c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te de sa ch&egrave;re Antonia.</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La femme au collier de velours, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AU COLLIER DE VELOURS ***
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #18003 (https://www.gutenberg.org/ebooks/18003)