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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Poésies choisies de André Chénier + +Author: André Chénier + +Editor: Jules Derocquigny + +Release Date: March 2, 2006 [EBook #17899] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES CHOISIES DE ANDRÉ CHÉNIER *** + + + + +Produced by Charles Aldarondo, Renald Levesque and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + + OXFORD HIGHER FRENCH SERIES + EDITED BY LEON DELBOS, M.A. + + + POÉSIES CHOISIES + DE + ANDRÉ CHÉNIER + + + + EDITED BY + JULES DEROCQUIGNY + PROFESSEUR ADJOINT A LA FACULTÉ DES LETTRES DE LILLE + + OXFORD + AT THE CLARENDON PRESS + 1907 + + + + HENRY FROWDE, M.A. + PUBLISHER TO THE UNIVERSITY OF OXFORD + LONDON, EDINBURGH + NEW YORK, AND TORONTO + + H.F. XVII + + + + + GENERAL PREFACE + + +Encouraged by the favourable reception accorded to the 'Oxford Modern +French Series,' the Delegates of the Clarendon Press determined, some +time since, to issue a 'Higher Series' of French works intended for +Upper Forms of Public Schools and for University and Private Students, +and have entrusted me with the task of selecting and editing the various +volumes that will be issued in due course. + +The titles of the works selected will at once make it clear that this +series is a new departure, and that an attempt is made to provide +annotated editions of books which have hitherto been obtainable only +in the original French texts. That Madame de Staël, Madame de Girardin, +Daniel Stern, Victor Hugo, Lamartine, Flaubert, Gautier are among the +authors whose works have been selected will leave no doubt as to the +literary excellence of the texts included in this series. + +Works of such quality, intended only for advanced scholars, could not be +annotated in the way hitherto usual, since those for whom they have been +prepared are familiar with many things and many events of which younger +students have no knowledge. Geographical and mythological notes have +therefore been generally omitted, as also historical events either too +well known to require elucidation or easily found in the ordinary books +of reference. + +By such omissions a considerable amount of space has been saved which +has allowed of the extension of the texts, and of their equipment with +notes less elementary than usual, and at the same time brighter and +more interesting, whilst great care has been taken to adapt them to the +special character of each volume. + +The Introductions are also a novel feature of the present series. +Originally they were to be exclusively written in English, but as it +was desired that they should be as characteristic as possible, and not +merely extracted from reference books, but real studies of the various +authors and their works, it was decided that the editors should write +them in their own native language. + +Whenever it has been possible each volume has been adorned with a +portrait of the author at the time he wrote his book. + +In conclusion I wish to repeat here what I have said in the General +Preface to the 'Oxford Modern French Series,' that 'those who speak a +modern language best invariably possess a good literary knowledge of +it.' This has been endorsed by the best teachers in this and other +countries, and is a generally admitted fact. The present series by +providing works of high literary merit will certainly facilitate the +acquisition of the French language--a tongue which perhaps more than any +other offers a variety of literary specimens which, for beauty of style, +depth of sentiment, accuracy and neatness of expression, may be equalled +but not surpassed. + +LEON DELBOS. +OXFORD, _December_, 1905. + + + + + INTRODUCTION + + I + + +C'est à Galata, faubourg de Constantinople, et d'une mère grecque que +naissait, le 30 octobre 1762, celui qui devait être surtout connu et +aimé comme poète grec en français. Il est vrai qu'il ne vit jamais la +Grèce et qu'il quitta Galata dès l'âge de deux ans et demi. Cependant +ces circonstances de son origine et de son lieu de naissance ont leur +importance, ne fût-ce que celle qu'il y attachait lui-même. Il a, en +effet, aimé à les rappeler. 'Salut,' s'écrie-t-il lorsqu'il pense être à +la veille d'aller visiter la Grèce. + + 'Salut, Thrace ma mère et la mère d'Orphée, + Galata, que mes yeux désiraient dès longtemps; + Car c'est là qu'une Grecque, en son jeune printemps, + Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France, + Me fit naître Français dans les murs de Byzance.' + +Et l'on peut se demander si, parce qu'il se sentait dans les veines +du sang hellène et que le hasard l'avait fait naître 'dans les murs de +Byzance,' il ne s'est pas cru désigné particulièrement pour ressusciter +l'hellénisme. Il convient d'ailleurs de reconnaître tout de suite que +cette suggestion pouvait lui venir d'un autre côté. Il vivait en effet +au milieu d'un mouvement puissant de retour à l'antique. + +Ç'avait été d'abord le comte de Caylus qui, entre 1753 et 1767, avait +publié les sept volumes de son _Histoire de l'Art_. En même temps, entre +1757 et 1766, on traduisait en français les travaux de Winckelmann sur +les fouilles d'Herculanum et son _Histoire de l'Art ancien_. L'_Essai_ +de R. Wood sur le génie original d'Homère et sur ses écrits, paru à +Londres en 1775, fut ensuite presque aussitôt traduit. Entre 1772 +et 1776 paraissaient à Strasbourg les trois volumes de Brunck, +les _Analecta veterum poetarum graecorum_, anthologie des poètes +alexandrins. Dès 1757 l'abbé Barthélemy travaille à son _Voyage du jeune +Anacharsis en Grèce_, où, s'inspirant des récentes découvertes et les +fondant, il s'attache à évoquer, à faire vivre comme des créatures de +chair et de sang, les Athéniens d'autrefois, jusque-là demeurés un peu +trop à l'état d'idées abstraites. Un voyageur, Guys, publiera, dès +avant 1789, le premier volume de son _Voyage littéraire de la Grèce_ ou +_Lettres sur les Grecs anciens et modernes, avec un parallèle de leurs +moeurs_. L'antiquité déborde du domaine des archéologues et des érudits. +La peinture se fait grecque avec David; grecques deviennent et la +décoration des appartements et la toilette des femmes. Tout, au moins, +s'unissait pour pousser André Chénier vers l'hellénisme. + +Est-on en droit d'attribuer à l'origine d'André Chénier une influence +plus profonde? Faut-il écrire, avec M. Faguet, que le sang oriental qui +coulait dans ses veines peut expliquer cette fougue, cette véhémence en +amour du poète élégiaque, s'il est vrai que ces traits sont peu communs +dans le tempérament français, si encore André Chénier n'a pas pris cette +fougue et cette véhémence dans ses modèles grecs et latins, chez Sapho +et chez Catulle? Ce sont là problèmes obscurs. Il faut se contenter de +les poser sans présumer de les résoudre. + +Quoiqu'il en soit, cette mère grecque,--elle s'appelait Élisabeth +Santi Lomaca, et Louis Chénier, consul de France, l'avait épousée à +Constantinople en 1755--c'est à côté d'elle seule que l'enfant André +grandit, puisque son père, rentré à Paris en 1765, repartait dès 1767 +pour un séjour de dix-sept ans à Salé, au Maroc, où il était consul +général. Elle dut d'ailleurs être très Parisienne. Femme intelligente et +mondaine, elle avait un salon très fréquenté. Artistes et littérateurs y +étaient assidus, et André connut là les peintres Cazes, Mme Vigée Lebrun +et David--et André s'essaiera à peindre; Florian, Mencievicz, Alfieri, +avec qui il aura commerce de vers ou de lettres; Brunck, à l'anthologie +de qui il doit tant; l'abbé Barthélémy; Guys, qui inséra dans son +ouvrage sur la Grèce deux lettres de Mme Chénier sur les enterrements et +sur les danses en Grèce, parues d'abord dans le _Mercure de France_; Le +Brun enfin, Le Brun-Pindare, dont l'influence sur son futur émule n'est +malheureusement que trop palpable. + +On ne sait où André Chénier fit ses premières études. On sait seulement +que, tout enfant, il fit de longs séjours dans le Languedoc, chez une +tante maternelle. Des notes de lui nous le montrent pieux--il sera +plus tard athée 'avec délices'--et recevant une impression profonde de +certain paysage de montagne. + +Vers 1773, c'est-à-dire vers l'âge de quinze ans, il est au collège de +Navarre, où il fait de brillantes études, obtenant un premier prix de +discours français au concours général en 1778, où, de plus, il forma +d'ardentes et solides amitiés, plus tard inspiratrices de mâles vers, +avec Abel de Malartic, les frères de Pange et les frères Trudaine. + +Dès le collège il dut savoir par coeur les plus beaux passages des +auteurs anciens. Déjà il rimait, et ses premiers vers, imités de +l'_Iliade_, sont, par leurs enjambements, par une certaine hardiesse de +langue, déjà caractéristiques de sa manière: + + Faible, à peine allumé, le flambeau de ses jours + S'éteint: dompté d'Ajax, le guerrier sans secours + Tombe, un sommeil de fer accable sa paupière; + Et son corps palpitant roule sur la poussière. + +En 1781 (on ne sait s'il quitta le collège en 1780 ou 1781) il avait +commencé à couvrir de commentaires les marges de son Malherbe. En 1782 +une note d'une élégie datée du 23 avril 1782 nous le montre ayant déjà +adopté sa manière d'imiter l'antiquité. Il déclare en effet que le fond +de son élégie est dû à Properce: 'mais, ajoute-t-il, je ne me suis point +asservi à le copier. Je l'ai souvent abandonné pour y mêler, selon ma +coutume, tout ce qui me tombait sous la main, des morceaux de Virgile, +et d'Horace et d'Ovide--Et quels vers! (s'écrie-t-il, en citant Virgile) +et comment ose-t-on en faire après ceux-là!' + +Il lui fallut penser à une profession. De ses trois frères, l'aîné, +Constantin, était entré dans les consulats. Comme ses deux autres +frères, Sauveur et Marie-Joseph, on le fit entrer, lui, dans l'armée. +Il partit donc en 1783 pour Strasbourg en qualité de cadet-gentilhomme +attaché à un régiment d'infanterie, le régiment d'Angoumois. Au bout +de six mois il abandonnait le service. A Strasbourg un commun amour des +lettres l'avait rapproché du marquis de Brazais, capitaine au régiment +de Dauphin-Cavalerie, à qui il adressa une de ses premières productions, +l'_Épître sur l'Amitié_ (p. 78). Revenu à Paris, souffrant déjà d'un +mal qui lui arrachera des plaintes fréquentes (p. 61, l. 19--p. 66. ll. +33-4), la gravelle, très affecté même (p. 51, III, p. 65, XI), il saisit +avec joie une offre qui vient l'arracher à lui-même, l'offre que lui +font ses amis les Trudaine de l'emmener faire un voyage de deux années. +Il dit en effet dans ses adieux aux frères de Pange: + + Si je vis, le soleil aura passé deux fois + Dans les douze palais où résident les mois, + D'une double moisson la grange sera pleine + Avant que dans vos bras la voile me ramène + +On devait visiter la Suisse, l'Italie et la Grèce, André vit la Suisse. +Il fit un long séjour à Rome. Sinon la Rome chrétienne, du moins la +Rome antique l'émerveilla. Les Romaines, s'il avait prolongé ce +séjour, auraient pu, à en croire ses vers (p. 72, XV), tout comme +les Parisiennes, lui inspirer des élégies amoureuses. Il pousse de là +jusqu'à Naples, puis brusquement, souffrant sans doute, il interrompt +son voyage, sans aller voir la Grèce, et reprend le chemin de Paris. + +Ici se placent trois années selon le coeur d'André Chénier, trois +années de vie intense, faites d'alternatives de solitude studieuse et +de plaisirs. Ces trois années, 1785, 1786, 1787, il les passe à Paris, +coupées de séjours à la campagne, à Montigny (p. 58, l. 16) chez les +Trudaine, ou à Maroeuil (p. 68, ll. 17-18) chez les de Pange. Il fait de +sa vie deux parts, l'une donnée au travail, l'autre à la société, à la +politique, aux plaisirs. Il se mêle au milieu intellectuel de son temps. +Il est par conséquent encyclopédiste et philosophe, il a le culte de la +raison; il est athée--et c'est là l'inspiration de son _Hermès_ et de +son _Amérique_. Il mène--et c'est là, avec l'imitation des élégiaques +de l'antiquité, l'origine de ses élégies qui sont ses confessions +amoureuses--la vie dissipée et voluptueuse de cette société licencieuse +et sceptique du XVIIIe siècle. Il fut des soupers joyeux de Grimod de la +Reynière. Il aima Glycère et autres beautés faciles. Il eut des amours +plus relevées. Il aima Mme de Bonneuil, femme distinguée originaire de +l'île Bourbon, et la chanta sous le nom de Camille. Il aima Mrs. Cosway, +Irlandaise née sur les rives de l'Arno, musicienne et peintre, femme +d'un miniaturiste anglais, qu'il rencontra dans l'hiver de 1785-6 et +qui fut la belle D. R. des élégies. Il aima et il fut aimé. Car, malgré +qu'il fût fort laid, avec sa tête énorme, ses cheveux rares sur le +devant, son teint bilieux et olivâtre, ses traits gros, ses yeux petits, +il avait de la vivacité dans le regard, bref, il était 'rempli de +charmes.' C'est une femme, Mme Hocquart, qui nous le dit. Nous avons +aussi le rapport d'un homme, Lacretelle, qui le vit plus tard à la +tribune des Feuillants et fut frappé de l'impression de force qui se +dégageait de cette figure 'athlétique.' La fougue que Lacretelle lui vit +à la tribune, André Chénier dut l'avoir en amour. Cela paraît assez dans +ses élégies et, s'il s'y montre parfois sensuel et mignard, comme les +élégiaques de son temps, cette note domine, et, jointe aux retours de +mélancolie profonde où il songe à la mort, aux rêveries poétiques, aux +aspirations à la solitude studieuse et aux demandes de consolation à +l'amitié, marque ces pièces, d'une écriture d'ailleurs si précise, comme +très différentes des productions d'un Parny. + +Et la même ardeur que cet homme, vraiment homme, apportait au plaisir, +il l'apportait aussi à l'étude. A vrai dire on se demande si jamais +poète fut plus industrieux. Il lit dans toutes les directions et la +plume à la main--d'abord, peut-être, pour le désir de savoir et parce +que, étant bien de son temps, il avait l'âme d'un encyclopédiste--étant +d'avis aussi que 'savoir lire et savoir penser' sont le 'préliminaire +indispensable de l'art d'écrire,'--mais surtout pour faire provision de +matériaux à utiliser et parce que, en lisant, les idées lui venaient. Il +lit donc les _Analecta_ de Brunck, son livre de chevet; il lit Homère, +Hésiode, Platon, Aristophane, Callimaque, Théocrite, Méléagre, Catulle, +Lucrèce, Virgile (Virgile est partout dans son oeuvre), Horace, Tibulle, +Properce, Tacite, Salluste, Cicéron, le _Florilegium_ de Stobée, +Pétrarque, Sannazar, Rabelais, Montaigne, Ronsard, Malherbe, qu'il +commente et admire fort, Pascal, qu'il juge durement, Molière, +Corneille, Racine, qu'il cite souvent, Voltaire, qu'il aime peu et +n'estime guère, Montesquieu, J.-J. Rousseau, Raynal, Condorcet, Mably, +Buffon, Lebrun. Il lit Shakespeare dont il imite deux passages (p. 39, +XIX) et pour lequel son frère Marie-Joseph lui reprochera d'être trop +indulgent, Milton ('le grand Milton,' 'grand aveugle dont l'âme a su +voir tant de choses'), le _bon_ Suisse Gessner, comme il l'appelait, qui +lui suggère, entre autres choses, Pannychis (p. 31), et que parfois il +traduit (p. 43, XXVI), Richardson, dont il aime les douces héroïnes, +Clarisse et Clémentine (p. 57, ll. 67-72), Thomson (p. 44, XXX), Ossian +(p. 59, l. 55). Il lit la Bible, dont il tire un poème, _Suzanne_, et +qu'il imite parfois (p. 37, XVI). Il lit des auteurs chinois, notant +son regret que davantage ne soit point traduit de cette littérature. +Il écrit des pages de prose qui le révèlent moraliste à la façon de La +Bruyère. Surtout, sous l'aiguillon de la lecture, il compose ses vers, +et, ce qu'il y a d'extraordinaire, il gardait tout en portefeuille, +nullement pressé de rien publier, se réservant de revoir tout, +d'améliorer tout, jamais prêt à rien lire à ses amis (p. 60, l. 80; p. +85, ll. 64-9) dans ce petit cénacle littéraire, présidé par Lebrun +et dont étaient Brazais, les deux Trudaine, les deux de Pange, et son +frère, Marie-Joseph Chénier. + +Ses oeuvres, toutes posthumes, sauf deux, où l'inachevé coudoie +l'achevé, nous admettent dans le secret de cet atelier. Nous y voyons +André Chénier, lecteur industrieux, butinant, faisant des extraits, +mettant en réserve mots, tournures, images, qu'il compte utiliser dans +un poème futur. Ce sont, par exemple, des canevas avec l'indication des +textes à imiter: + + 'Il faut en faire une (une bucolique) sur les Triétériques, en + Béotie, et imiter d'une manière bien antique tout ce qu'il y a + de bien dans le _Penthée_ d'Euripide, vers 13, etc.... ce qu'il + chante, au choeur des femmes, au _thiasus_, pour l'exciter, vers + 55. Tout le choeur. Toute la scène du bouvier, vers 659. Voir la + traduction des vers 693 et suivants, mêlés avec les vers 142 et + suivants, édition de Brunck, etc. + +Ce sont des vers ou des expressions à placer: 'en commencer une +(bucolique) par ces vers... en commencer ou en finir une ainsi...' + +Dans une _Histoire de la Chine_ il rencontre deux pièces traduites du +Chi-King, le livre des vers. Il se promet de faire entrer cela dans ses +_Bucoliques_. Le même feuillet souvent nous offre un fragment d'élégie, +une note pour son _Hermès_, une remarque philologique, quelques vers +indiquant un projet d'églogue, une citation de Tibulle, etc. + +Ainsi il accumulait les matériaux que sa fin prématurée ne lui a pas +laissé le temps d'exploiter, qu'il n'aurait sans doute pas utilisés tous +au cours d'une longue vie. Il l'a dit lui-même (Épître II, v. 47-92), il +commençait cent choses à la fois. Sans compter les projets de 'quadri,' +dont on ne sait pas s'ils désignaient un tableau qu'il aurait peint ou +une idylle. + +Voilà donc la vie, complète réellement, que mène André Chénier durant +ces années de Paris. En 1787, c'est-à-dire alors qu'il a vingt-cinq ans, +il est probable que la plus grande partie de ses oeuvres poétiques sont +déjà exécutées. C'est alors qu'il est nommé secrétaire d'ambassade à +Londres. + +Il se rendit à son poste en décembre 1787 (p. 74, XIX). Il se déplut +à Londres (p. 75, XX), soit qu'il se sentît humilié dans une situation +dépendante (p. 68, XIII), soit que, peu muni d'argent, il fût réduit +à faire pauvre figure au milieu d'une société aristocratique riche et +volontiers dédaigneuse, soit plutôt que, comme jadis à Strasbourg, comme +peut-être en Italie, il fût pris de la nostalgie de son Paris et de ses +habitudes faciles. + +La littérature anglaise, malgré 'l'indulgence' que, selon Marie-Joseph, +il avait pour Shakespeare, ne paraît pas lui avoir inspiré grand +enthousiasme, peut-être parce que, connaissant insuffisamment l'Anglais, +il lui était assez difficile de l'apprécier. Il a même sur les poètes +anglais un jugement assez dur et fort injuste, à peine adouci par cette +concession malgracieuse que 'quelquefois, dans leurs écrits nombreux' +ils sont 'dignes d'être admirés par d'autres que par eux.' Sans doute, +remarque M. Faguet, André Chénier songeait-il à Young, très en faveur à +cette époque, et on aime à le supposer avec lui. + +Ce séjour à Londres de trois ou quatre ans (jusqu'au milieu de 1790 ou +l'été de 1791) fut d'ailleurs, surtout vers la fin, coupé de tant de +voyages à Paris, qu'André Chénier finit par être plus souvent à Paris +qu'à Londres. + +Rentré à Paris, il y fait la connaissance de Mme Necker, de M. et Mme +de Montmorin, de Mme de Staël, toute jeune encore. Il s'occupe plus que +jamais de politique. Dès 1789 il fait partie de la _Société Trudaine_, +cercle d'amis qui accueille la Révolution avec transport et devient la +_Société de 1789_, puis la _Société des amis de la Constitution_. Il +entre dans la politique militante par son _Avis au peuple français sur +ses véritables ennemis_ inséré dans le _Journal de la Société de 1789_, +le 28 août 1790, pour lequel il reçut du roi de Pologne une médaille +accompagnée d'une lettre flatteuse. En avril 1791 il publie une +brochure, _L'Esprit de parti_. Il écrit _Le Jeu de Paume_, où il trace +à grands traits la naissance de l'Assemblée nationale et un programme +politique, la première oeuvre poétique qu'il livre au public, +composée dans le goût des odes pindariques de Lebrun, mythologique, +périphrastique et oratoire. Il écrit vingt et un articles (de novembre +1791 à juillet 1792) dans le _Journal de Paris_, rédigé par les _Amis +de la Constitution_ ou _Feuillants_. Il publie, le 15 avril 1792, ses +premiers _Ïambes_, l'_Hymne sur l'entrée triomphale des Suisses révoltés +du régiment de Châteauvieux_ (p. 123), la deuxième et dernière oeuvre +poétique qu'il ait jamais imprimée. + +Lors du procès de Louis XVI il écrit pour le malheureux roi quatre +plaidoyers divers. Peu en sûreté à Paris, malade de corps et d'âme, +après l'exécution du roi, il se retire à Versailles. Là, dans sa +retraite de la rue de Satory (n° 69), il retourne sans doute à son +_Hermès_, et, sous l'influence du sentiment tendre que lui inspire +Mme Lecoulteux (Fanny) qu'il voyait à 'Luciennes,' c'est-à-dire +Louveciennes, chez sa mère, Mme Pourrat, il produit ses dernières +poésies amoureuses et les plus pures, comme son _Ode à Versailles_ (p. +116; voir aussi p. 75, XXII) et les élégies à Fanny. C'est là aussi +qu'il écrivit son _Ode à Charlotte Corday_ (p. 118), si différente +d'ailleurs d'inspiration et plus semblable à la poésie officielle du +temps. + +De retour chez son père, rue de Cléry, à l'automne de 1793, au plus fort +de la Terreur, il se trouve le 7 mars 1794 à Auteuil, chez Mme Pastoret, +née Piscatory, lorsque les commissaires chargés, en exécution d'un ordre +du Comité de sûreté générale, d'arrêter cette femme, se présentent sans +la trouver et l'arrêtent, lui, comme suspect. Il est mené à Saint-Lazare +(la lettre d'écrou est datée du 9 mars), où il devait rester quatre +mois et treize jours. En prison il se trouve en compagnie de Roucher, +l'auteur des _Mois_, son collaborateur au _Journal de Paris_, de ses +amis les Trudaine, qui vinrent bientôt l'y rejoindre, et du peintre +Suvée, qui, le 29 messidor, fit le portrait du poète dans sa cellule. + +C'est en prison qu'il écrit l'_Ode à Marie-Joseph_, rangé en politique +dans le camp adverse, cet adieu si triste qui sonne comme une rupture, +où il dit à ce frère: + + ...mes amis, ma famille, + Sont tous les opprimés, ceux qui versent des pleurs. + +C'est en prison qu'il compose ses _Ïambes_ vengeurs (pp. 124-7) et sa +touchante _Jeune Captive_ (p. 120), inspirée par une de ses compagnes +d'infortune, la duchesse de Fleury, née de Coigny. + +Nous approchons maintenant du triste dénouement. Les prisons +regorgeant de monde, le Comité de sûreté générale découvre--ou +invente--la 'Conspiration des prisons,' vaste complot d'évasion. C'était +l'occasion pour la justice d'être expéditive. André Chénier comparut +le 7 thermidor devant le tribunal révolutionnaire avec vingt-six autres +victimes, dont Roucher. L'acte d'accusation--tellement était grande +l'incurie de cette soi-disant justice--reprochait à André des faits +concernant son frère Sauveur, également arrêté et interné dans une autre +prison! Quand on se fut aperçu de cette confusion, on ne prit même pas +la peine de rayer de l'acte d'accusation d'André ce qui s'appliquait +à Sauveur. André Chénier fut condamné et exécuté le soir même, à six +heures, sur la place du Trône[1]--et non sur la place de la Révolution +comme A. de Vigny le dit par erreur dans son roman de _Stello_. Sa mort +précéda de vingt-quatre heures celle des frères Trudaine. Deux jours +plus tard Robespierre tombait et les exécutions cessaient. + +[Footnote 1: Pendant la Terreur cette place prit le nom de place du +Trône-Renversé, et elle fut le théâtre de nombreuses exécutions. On +l'appelle actuellement la place de la Nation.] + + + + + II [A] + +L'oeuvre d'André Chénier resta inconnue jusqu'en 1819, à l'exclusion +de quelques poèmes ou fragments de poèmes publiés successivement en +1794[2], 1801[3], 1802[4], 1814-16[5] et 1816[6]. + +En 1819 enfin, H. de Latouche[7], à qui Daunou, qui les tenait de +Marie-Joseph Chénier, mort en 1811, avait confié une partie des +manuscrits, donna la première édition, forcément incomplète, infidèle +même, puisque l'éditeur, qui était lui-même un poète, faisait çà et là +des retouches, discrètes d'ailleurs, ainsi que des suppressions et des +coupures. + +La critique de 1819 fut unanime à reconnaître en Chénier un poète. Elle +fut unanime aussi à reprocher à ce poète ses innovations en langue et en +versification. + +Chénier a, selon Népomucène Lemercier[8], des 'incorrections sans +nombre.' Il supprime les articles et les liaisons grammaticales. Il +'dénature le sens des mots.' Il embarrasse sa phrase de 'trop d'incises' +et 'tourmente ses périodes.' + +[Footnote A: The notes constitute a Bibliography in order of dates, +of which only those with reference numbers relate to the text of the +Introduction.] + +[Footnote 2: LA JEUNE CAPTIVE, publiée dans la _Décade philosophique_ du +20 nivôse, an iii (décembre 1794).] + +[Footnote 3: LA JEUNE TARENTINE, publiée par le _Mercure de France_ du +1er germinal, an ix.] + +[Footnote 4: ACCOURS, JEUNE CHROMIS... et SOUVENT LAS D'ÊTRE SEUL... +dans le _Génie du Christianisme_ de Chateaubriand, note 15 des +_Éclaircissements_, 1802.] + +[Footnote 5: FRAGMENTS DE L'AVEUGLE dans une note des _Élégies_ de +Millevoye, 1814-16.] + +[Footnote 6: FRAGMENTS DU MENDIANT dans _Mélanges littéraires, composés +de morceaux inédits de Diderot, Caylus, Thomas, Rivarol_, ANDRÉ CHÉNIER, +par Fayolle, Paris, Pouplin, 1816.] + +[Footnote 7: OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, publiées par H. de +Latouche. Paris, Beaudoin frères, Foulon et Cie, 1819. (A la fin du +volume Latouche donne MÈLANGES DE PROSE, articles publiés du vivant de +l'auteur, et quelques morceaux et fragments posthumes.) (Réimpressions +en 1820 et 1822.)] + +[Footnote 8: _Revue encyclopédique_, octobre 1819, compte rendu par +Népomucène Lemercier.] + +Il fait une 'imitation outrée des formules et des tours antiques.' Il +multiplie les césures et rompt ses vers par de brusques enjambements. +Et toute cette 'témérité systématique' vient de ce qu'il est 'agité +du désir d'innover partout.' Il a d'ailleurs 'des beautés éparses mais +éclatantes,' des 'expressions trouvées,' une 'tendance à traduire +les idées en figures,' enfin un 'abandon, un naturel exquis.' Détail +caractéristique, Lemercier admire la périphrase: + + Dans les douze palais où résident les mois, + +comme 'une élégante circonlocution.' + +Incorrections de style et de construction, déplacement des césures, +voilà les défauts que déplore aussi Charles Loyson[9]. Son admiration va +aux élégies et aux idylles. C'est là seulement que l'on trouve ce que le +talent d'André 'a de beau, d'heureux et d'original,' c'est là seulement +qu'il se montre 'vrai, naturel et touchant.' + +[Footnote 9: _Lycée Français_, tome ii, 1819, quatre articles par +Charles Loyson.] + +Les 'imperfections de style et la versification brisée' frappent +également Raynouard[10]. André Chénier 'décline les participes +présents.' Il 'donne aux adjectifs des régimes inusités.' Il a des +métaphores incohérentes. La césure de son vers est brisée 'd'une manière +qui choque l'oreille et le goût.' De ces coupes pourtant il a parfois +tiré 'de très saisissants effets,' mais il en fait une habitude presque +constante. Raynouard admire fort le _Jeune Malade_ et reconnaît que +Chénier, qui 'a visé à l'originalité' dans le choix des sujets, dans le +style, dans la versification, a déployé 'une véritable originalité dans +l'idylle.' + +[Footnote 10: _Journal des Savants_, article sur les oeuvres complètes +d'André Chénier par Raynouard, 1819.] + +Style incorrect, parfois barbare, idées vagues et incohérentes, manie +de mutiler la phrase et de la tailler à la grecque, coupes bizarres, +prononce Victor Hugo[11]. 'Chacun de ces défauts du poète, ajoute-t-il, +est peut-être le germe d'un perfectionnement pour la poésie.' Victor +Hugo voit dans l'oeuvre de Chénier une poésie nouvelle. Il y trouve même +fraîcheur d'idées, même luxe d'images que dans Lamartine. + +[Footnote 11: _Littérature et philosophie mêlées_, par Victor Hugo, +édition _ne varietur_, Hetzel-Quantin, 1882--t. i: _Sur André de +Chénier_ (1819); _Sur un poète apparu en 1820_--c'est-à-dire Lamartine +(1820).] + +On voit donc que les premiers critiques d'André Chénier reconnaissent en +lui un novateur et que, même, leurs habitudes sont vivement heurtées par +ses innovations. + +En 1828--après une nouvelle édition[12], augmentée de quelques morceaux +inédits, mais qui altère souvent le texte,--c'est encore la nouveauté +de l'oeuvre que constate Villemain[13]. Chénier a 'une manière neuve +de sentir et de rendre l'antiquité.' Il a fait pour la poésie ce que +Bernardin de Saint-Pierre avait fait pour la prose; il lui a rendu le +coloris par la simplicité. + +[Footnote 12: OEUVRES POSTHUMES D'ANDRÉ CHÉNIER, édition nouvelle publiée +par D. Charles Robert, Paris, Guillaume, 1824-26, 2 volumes avec un +facsimilé.] + +[Footnote 13: _Tableau de la Littérature du XVIIIe siècle_, par Villemain +(1828), 3e édition, Didier, 1841 (tome iv, leçons 58, 59, 60).] + +En cette même année Sainte-Beuve, dans son _Tableau de la Poésie +française au XVIe siècle_[14], donne André Chénier, avec les hommes de la +Pléiade: Ronsard, Du Bellay, etc., comme ancêtre aux romantiques. André +Chénier ouvre une époque[15]. Il a retrempé le vers flasque du XVIIIe +siècle. Son alexandrin n'est celui ni de Racine ni de Delille, mais +celui de Ronsard, de Baïf et de Régnier[16]. Sainte-Beuve se passionne +pour André Chénier. Il ne cesse plus de s'occuper de lui. Après +les fragments inédits donnés par H. de Latouche[17] et sa nouvelle +édition[18], Sainte-Beuve lui-même publie de nouveaux fragments[19], +insérés dans l'édition clichée de 1839[20]; il entreprend de corriger +les éditions de H. de Latouche, se met en rapport avec Gabriel de +Chénier (fils de Sauveur Chénier) et publie une importante étude sur +André Chénier[21], où, examinant l'_Hermès_ et corrigeant son impression +première, il prononce que celui qu'il revendiquait naguère comme un +précurseur du romantisme était 'un homme aussi pleinement et chaudement +de son siècle à sa manière que pouvait l'être Raynal ou Diderot.' + +[Footnote 14: _Tableau de la poésie française au seizième siècle_, par +Sainte-Beuve, 1828.] + +[Footnote 15: _Mathurin Régnier et André Chénier_, par Sainte-Beuve +(août 1829), dans _Portraits Littéraires_, tome i, pp. 159-75.] + +[Footnote 16: _Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme_, par +Sainte-Beuve, 1829.] + +[Footnote 17: FRAGMENTS D'ANDRÉ CHÉNIER, publiés par H. de Latouche dans +la _Revue de Paris_, décembre 1829, mars 1830.] + +[Footnote 18: ANDRÉ CHÉNIER, POÉSIES POSTHUMES ET INÉDITES publiées par +H. de Latouche, Paris, Charpentier et Randuel, 1833, 2 vol. _Revue des +Deux Mondes_, 15 juin 1838, article de G. Planche.] + +[Footnote 19: FRAGMENTS DE CHÉNIER, publiés par Sainte-Beuve dans la +_Revue des Deux Mondes_, 1er février 1839, sous le titre _Quelques +documents inédits sur André Chénier_.] + +[Footnote 20: POÉSIES D'ANDRÉ, précédées d'une notice par M. Henri de +Latouche, suivie de notes et fragments, etc. Nouvelle édition. Paris, +Charpentier, 1839.] + +[Footnote 21: _Portraits littéraires_, par Sainte-Beuve, t. i, +pp. 176-208 (1er février 1839). OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, +_augmentées d'un grand nombre de morceaux inédits et précédées de toutes +les relatives à son procès devant le tribunal révolutionnaire_... Paris, +Ch. Gosselin, 1840.] + +André Chénier, que l'on vient de voir revendiquer un moment comme +ancêtre du romantisme, sera plus tard proclamé précurseur de l'École +parnassienne. Il est donc curieux d'enregistrer l'appréciation que fit +de lui en 1840 le jeune Leconte de Lisle[22]: 'La facture de son vers, la +coupe de sa phrase pittoresque et énergique, ont fait de ses poèmes une +oeuvre nouvelle et savante d'une mélodie entièrement ignorée, d'un éclat +inattendu.' + +[Footnote 22: _André Chénier_, par Leconte de Lisle, article publié dans +la _Variété_, Rennes, 1840-41. + +_Poésies de François Malherbe avec un_ COMMENTAIRE _inédit par_ ANDRÉ +CHÉNIER, publiées par M. de Latour, Paris, Charpentier, 1842.] + +En avançant dans cette revue de la critique qu'a provoquée l'oeuvre +d'André Chénier, il semble qu'on s'enfonce dans un fourré d'opinions +contradictoires. Voici Saint-Marc Girardin[23] pour qui rien, chez André +Chénier, ne laisse prévoir le romantisme, et qui, tout en déclarant, +avec une apparente contradiction, que sa poésie annonce Lamartine, lui +attribue une mélancolie uniquement littéraire. Voici Nisard[24] pour qui +André Chénier ne fut point de son temps et a égalé ses maîtres antiques. + +[Footnote 23: _Cours de littérature dramatique_, par Saint-Marc +Girardin, Paris, Charpentier, 1843, 5 volumes in-12°(t. IV, ch. liv).] + +[Footnote 24: _Histoire de la littérature française_, par D. Nisard, +Paris, Firmin Didot, 1844. 4 vol. _La Vérité sur la famille de Chénier_, +par L.J.G, de Chénier, Avocat, Paris, Dumaine, 1844.] + +Voici un autre critique[25] qui accuse André Chénier d'avoir, en les +traduisant et en les imitant, communiqué aux poètes grecs l'affectation +et le faux goût du XVIIIe siècle, prétention que combat Sainte-Beuve[26] +par une analyse du poème de _L'Aveugle_. + +[Footnote 25: _André Chénier et les poètes grecs_, par Arnould Frémy, +dans la _Revue indépendante_ du 10 mai 1844.] + +[Footnote 26: _Portraits contemporains_, par Sainte-Beuve (t. v: _Un +factum contre André Chénier_, juin 1844). _Causeries du Lundi_, par +Sainte Beuve (t. iv, pp. 144-64, _André Chénier, homme politique_.)] + +Pendant tout ce temps on n'avait pas encore d'édition correcte de +Chénier. Gabriel de Chénier, qui détenait cette partie des manuscrits +que n'avait pas eue H. de Latouche, dès 1844 en annonçait une qui ne +devait paraître que trente ans plus tard. Becq de Fouquières[27], sans +les manuscrits, s'était acharné à constituer un texte pur, à retrouver +les nombreuses sources du poète et, enfin, en 1862, il donnait son +édition critique, dont la deuxième édition, donnée en 1872, reste encore +aujourd'hui la plus précieuse à consulter--en la contrôlant par +les éditions plus récentes--à cause de son introduction et de son +commentaire continu. + +[Footnote 27: POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER. Édition critique, publiée par Becq +de Fouquières, Paris, Charpentier, 1862.] + +Mais continuons notre audition des témoignages contradictoires sur +André Chénier. Pour Egger[28] André Chénier se distingue des élégiaques +vulgaires par 'de nobles retours de tristesse et de sévérité.' + +[Footnote 28: _L'Hellénisme en France_, par E. Egger, Paris, Didier, +1869, 2 vol. (Leçons 31 et 32). + +POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER. Édition critique, par Becq de Fouquières, +deuxième édition, Paris, Charpentier, 1872. + +OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, _Nouvelle édition; revue sur les +textes originaux, précédée d'une étude sur la vie et les écrits +politiques d'André Chénier et sur la conspiration de Saint-Lazare, +accompagnée de notes historiques_, par Becq de Fouquières, Paris, +Charpentier, 1872. + +OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ DE CHÉNIER, publiées par Gabriel de Chénier, +Paris, Lemerre, 1874, 3 vol. (Collection elzévirienne.) + +_Documents nouveaux sur André Chénier_, par Becq de Fouquières, Paris, +Charpentier, 1875. + +_Leçons nouvelles et Remarques sur le texte de divers auteurs, Mathurin +Régnier, André Chénier, Ausone_, par R. Dezeimeris, Bordeaux, Vvo Paul +Chaumas, 1876. + +OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, _précédées d'une notice sur le procès +d'André Chénier et des actes de ce procès_, nouvelle édition, mise en +ordre et annotée par Louis Moland, Paris, Garnier, 1879.] + +Pour Caro[29], il est le dernier des classiques et 'un véritable ancien +dans une langue moderne.' + +[Footnote 29: _La fin du XVIIIe siècle_, par E. Caro, 1880. 2 vol. Tome +ii, pp. 206-378. + +POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER, par Becq de Fouquières, Paris, Charpentier, +1881. + +POÉSIES CHOISIES D'ANDRÉ CHÉNIER, _à l'usage des classes_, publiées +avec une notice biographique et des notes par Becq de Fouquières, Paris, +Delagrave, 1881. + +_Lettres critiques sur la vie, les oeuvres, les manuscrits d'André +Chénier_, par Becq de Fouquières, Paris, Charavay, 1881.] + +Pour Léo Joubert[30], il est 'un des maîtres de la poésie de +notre temps.'--'Il fit dériver les genres vers une forme nouvelle; chez +lui l'idylle tourne au tableau épique, l'élégie tend à la méditation +poétique.' + +[Footnote 30: ANDRÉ CHÉNIER. POÉSIES. Édition nouvelle, avec une notice +biographique et des notes par Léo Joubert, Paris, F. Didot, 1883. + +OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, précédées d'une étude sur André +Chénier par Sainte-Beuve, nouvelle édition, complète en un volume, par +Louis Moland, Paris, Garnier, 1884.] + +Pour Eugène Manuel[31], ce qui survit d'abord en lui, c'est le poète +bucolique et élégiaque qui parlait une langue toute nouvelle. Il ne +ressemble à personne dans notre littérature. Il forme la transition +entre deux périodes littéraires. + +[Footnote 31: OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, publiées avec une +introduction et des notes, par Eugène Manuel, Paris, Jonaust Flammarion, +librairie des Bibliophiles, n. d. (1884).] + +Pour Fournel[32], c'est un mâle et hardi génie.--La complexité de sa +poésie est extrême, ses copies sont des créations. Tout en gardant 'une +horreur du néologisme' il sait renouveler le style par 'des alliances, +des combinaisons empruntées au génie des langues classiques et de notre +vieille langue.' Vers la fin, lancé dans la mêlée politique, sa langue +se teinte de réalisme. Lui qui avait usé de la périphrase, il ne craint +plus l'image triviale et cynique. + +[Footnote 32: _De Jean-Baptiste Rousseau à Chénier_, par V. Fournel, +Paris, F. Didot, 1886. + +OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, _avec les études de Sainte-Beuve +sur André Chénier, les mélanges littéraires, la correspondance et une +notice bibliographique_, par Louis Moland, Paris, Garnier, 1889. 2 vol. +(Chefs-d'oeuvre de la littérature française.)] + +Pour Pellissier[33], il faut compter Chénier parmí les précurseurs du +XIXe siècle, parce que les chefs de la jeune école romantique l'ont +considéré comme tel. Il est au fond un homme du XVIIIe siècle. On relève +bien encore chez lui des vestiges du style noble, 'mais on peut en +dire autant des débuts de V. Hugo et d'A. de Vigny.' Le premier, depuis +Ronsard, il ressuscite la poésie d'images. Il est ému; son _Hermès_ même +affecte des allures d'épopée. + +[Footnote 33: _Le Mouvement littéraire au XIXe siècle_, par G. +Pellissier, Paris, Hachette, 1889.] + +Pour Anatole France[34], personne ne fut moins novateur. + +[Footnote 34: _La vie littéraire_, par Anatole France, Paris, C. Lévy, +1889-97. 4 vol. (t. ii, 1890).] + +Il fut la 'dernière expression d'un art expirant.' Il 'résume le style +Louis XVI et l'esprit encyclopédique,' et son influence 'n'est sensible +chez aucun des poètes de ce siècle.' + +Pour E. Faguet[35], c'est un homme de la Pléiade en retard. Il est plus +grec que latin. Les petites pièces font songer aux frises, aux groupes +légers, sans profondeur, sans vigoureux relief... mais d'un dessin net, +d'une précision élégante. Dans les _Élégies_, on retrouve la rhétorique +laborieuse, la fadeur, l'abus de l'esprit, tous défauts du temps. Il a +été créateur en fait de style. Les _Idylles_ et les fragments épiques +sont d'une nouveauté et d'une fraîcheur merveilleuses. Le principal +mérite de cette langue est la qualité du son. Il a le secret des vers +'amis de la mémoire,' comme dit Sainte-Beuve, et c'est 'parce qu'ils +sont amis de l'oreille.' En versification, pour la liberté des coupes, +il remontait à la Pléiade. L'abus rapproche parfois ses vers de la +prose.--C'est un isolé. + +[Footnote 35: _Le XVIIIe siècle_, par E. Faguet, Paris, Lecène et Oudin, +1890.] + +Pour Haraszti[36], il n'a imité que les poètes de la décadence grecque, +ou même plutôt les imitateurs romains de la poésie alexandrine. 'Il +transforme inconsciemment tous ses emprunts selon le goût de son temps.' +Le critique voit une trace de l'esprit gaulois dans le sensualisme, +c'est-à-dire le caractère érotique de sa poésie. André Chénier a +la sentimentalité du XVIIIe siècle. Il ne se défend pas assez de la +mignardise. Ses paysages, il va les chercher dans les parcs. Il est le +poète de l'art pur. Le critique n'est pas tendre pour Chénier. Il lui +reproche son absence d'originalité et son excès d'imitation. Il fait +une analyse sévère de sa langue, de sa versification, de ses procédés de +style. + +[Footnote 36: _La poésie d'André Chénier_, par Jules Haraszti, professeur +à l'école-réale du VIe arrondissement de Buda-Pest; traduit du Hongrois +par l'auteur, Paris, Hachette, 1892.] + +Pour Brunetière[37], André Chénier est un homme de la fin du XVIIIe +siècle, admirateur de Buffon et contemporain de Parny. Seulement il se +sépare de son époque par ses rares qualités d'artiste. + +[Footnote 37: _Le XVIIIe siècle_, par E. Faguet, Paris, Lecène et Oudin, +1890.] + +Pour P. Morillot[38], c'est un grand artiste, un Ronsard moderne, +avec plus de goût, plus de science, et l'expérience de Boileau et de +Voltaire. + +[Footnote 38: _André Chénier_, par Paul Morillot, Paris, Lecène et Oudin, +1894 (Classiques populaires).] + +Pour Louis Bertrand[39], c'est un dilettante, avec le sens esthétique +plus développé que le sens poétique. Il a le goût du dessin, même de la +couleur. C'est un dilettante à qui le don de l'invention a manqué; un +humaniste opprimé par ses souvenirs classiques. + +[Footnote 39: _La fin du classicisme et le retour à l'antique dans la +seconde moitié du XVIIIe siècle et les premières années du XIXe en +France_, par Louis Bertrand, Paris, Hachette, 1897.] + +Pour Henri Potez[40], il y a dans les _Élégies_ du Dorat, du Parny, +du Bertin, et une inspiration plus sincère dans les passages où André +Chénier chante l'amitié que dans sa note amoureuse. + +[Footnote 40: _L'Élégie en France avant le Romantisme, de Parny à +Lamartine_ (1778-1820), par Henri Potez, Paris, C. Levy, 1898.] + +Pour Petit de Julleville[41], les _Bucoliques_ sont 'des récits +pathétiques enfermés dans un cadre antique.' + +[Footnote 41: _Histoire de la Langue et de la Littérature françaises_, +par Petit de Julleville, Paris, A. Colin, 8 vol. (t. vi, 650-78, par +Petit de Julleville).] + +Pour Brunetière[42], que nous retrouvons jugeant André Chénier, André +Chénier est artiste, dilettante, autant que poète: idées ou sentiments +n'ont pour lui de valeur que revêtus d'une forme somptueuse. Il a +contribué à la déformation de l'idéal classique[43]. C'est 'un Ronsard +qui aurait lu Voltaire, Montesquieu, Buffon.' + +[Footnote 42: _Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1898. _Classique ou +Romantique?_ (non signé).] + +[Footnote 43: _Manuel de l'histoire de la littérature française_, par F. +Brunetière, Paris, Delagrave, 1898 (pp. 367-72, 375-9).] + +On a vu comme avait été successive et échelonnée sur de longues années +la révélation de l'oeuvre d'André Chénier. En 1874 seulement avait paru, +donnée par le détenteur des manuscrits, l'édition qu'on pouvait croire +complète et définitive. Mais l'on sait aussi combien cette oeuvre +laissée en portefeuille était demeurée fragmentaire. + +Or, l'éditeur de 1874 n'avait pas publié tous les fragments. Sa veuve, +qui était restée en possession des manuscrits, les légua à sa mort à la +Bibliothèque Nationale avec cette clause qu'on ne pourrait les consulter +qu'en 1899. Cette date venue, M. Abel Lefranc exhuma ces reliques. Ce +furent d'abord des fragments d'une Histoire générale des Littératures +rêvée par A. Chénier[44], puis une oeuvre politique et sociale, +intitulée _Apologie_[45], enfin des Notes philologiques et littéraires +sur la littérature chinoise, des fragments sur l'histoire du +christianisme, des projets et plans de poésies et des 'quadri[46].' + +[Footnote 44: _Revue de Paris_, 19 octobre, 1er novembre 1899. OEUVRES +INÉDITES D'ANDRÉ CHÉNIER. SUR LA PERFECTION DES ARTS, publié avec un +avant-propos, par M. Abel Lefranc.] + +[Footnote 45: _Revue bleue (Revue politique et littéraire)_, 5 mai 1900. +APOLOGIE; UNE OEUVRE INÉDITE D'ANDRÉ CHÉNIER, publiée par M.A. Lefranc.] + +[Footnote 46: _Revue d'Histoire littéraire de la France_, avril-juin +1901. FRAGMENTS INÉDITS D'A. CHÉNIER, publ. par A. Lefranc.] + +En 1902 M. Paul Glachant[47] donnait une très ample bibliographie +d'André Chénier où nous avons puisé largement. La même année M. Faguet +[48] revenait à André Chénier dans une charmante biographie littéraire. +Il distingue assez subtilement les trois ou même quatre manières +(simultanées plutôt que successives) du poète: la première exquise +et qui est restée pour tout le monde la caractéristique même du génie +d'André Chénier, où il réalise le rêve de tous les humanistes français +depuis Ronsard: se faire une âme antique, penser, sentir, être ému et +voir même comme un ancien, manière concise où il semble qu'il ait voulu +lutter de précision énergique avec les bas-reliefs antiques, où, d'un +mot choisi, court et juste, il suggère un infini de tristesse, de +mélancolie, de rêverie souriante ou de volupté, manière que, du reste, +il n'abandonna jamais. La deuxième manière, celle des élégies, qui n'a +plus la sobriété, la finesse, la ligne précise, l'arrêt net des poèmes +antiques, mais abandonnée, sans diffusion, oratoire, sans déclamation, +manière qui va d'une ardeur lascive qui rappelle Catulle à une +mélancolie profonde et tendre qui à la fois rappelle La Fontaine et +annonce Lamartine, non sans quelque contagion de ce goût faux ou de +ce goût fade qui était celui du temps où il vivait. Enfin après le +Chénier-Ronsard, le Chénier-Tibulle, voici le Chénier-Lucrèce avec +l'_Hermès_ et surtout le Chénier personnel, lyrique, qu'annonce le +morceau _Oh nécessité dure_ et qui s'affirme dans l'_Ode à Versailles_ +et les vers légers et aériens, aux sonorités chantantes, au rythme de +vol d'oiseau, des pièces à Fanny, et dans les _Ïambes_. M. Faguet met en +dehors les morceaux comme _le Jeu de Paume_ et peut-être aussi _l'Hymne +de Châteauvieux_ et _A Charlotte Corday_, guindés et pompeux, dignes +de Lefranc de Pompignan, de Lebrun et de Marie-Joseph Chénier, et qui +n'appartiennent à aucune de ses manières. + +[Footnote 47: _André Chénier critique et critiqué_, par Paul Glachant, +Paris, A. Lemerre, 1902.] + +[Footnote 48: _André Chénier_, par E. Faguet, Paris, Hachette, 1902 (Les +grands écrivains français).] + +Nous voici en 1905. + +José-Maria de Hérédia, qui est mort avant d'avoir pu réaliser son projet +d'une édition des Bucoliques, en avait écrit la préface, qui parut +dans la _Revue des Deux Mondes_[49]. Selon lui les Élégies, les Poèmes, +l'_Hermès_, sont l'oeuvre du plus grand des poètes du XVIIIe siècle; les +Hymnes, les Odes, les Ïambes, du seul grand poète de la Révolution, +et les Bucoliques d'un grand poète de tous les âges. André Chénier +renouvelle dans la poésie française le sentiment de la nature que le +seul La Fontaine n'avait pas entièrement méconnu. Il voit, il sent la +beauté multiple des choses, il en écoute la musique et les traduit en +des vers d'une harmonie et d'une couleur jusqu'alors ignorées. Son génie +est essentiellement objectif et dramatique. Le paysage, quelque +sommaire qu'il soit, participe à l'action. Sa vision première est toute +plastique. Il se plaît aux brusques débuts, et cette allure soudaine, +qui précipite en plein drame, prête aux gestes, aux paroles et aux +sentiments qu'ils expriment toute la force, le charme saisissant de +la vie. Hérédia admire la souplesse du vers d'André Chénier dans +les quarante-quatre vers du combat des Lapithes et des Centaures de +_L'Aveugle_. Le vers y va par bonds, heurts, chocs et soubresauts. +Il s'arrête, il reprend brusquement. Et, par son allure haletante, +saccadée, en une suite de traits où sont accumulés et variés les +artifices du plus admirable métier, il fait percevoir du même coup à +l'oeil, à l'oreille et à l'esprit tout le désordre furieux de cette +héroïque mêlée. Hérédia note encore les ellipses violentes, les +latinismes hardis, les souples inversions, les dérèglements de syntaxe +où le libre génie de Chénier s'irrite et se joue. + +[Footnote 49: _Revue des Deux Mondes_, 1er novembre 1905. _Le manuscrit +des Bucoliques_, par José Maria de Hérédia.] + +Nous voici au terme de notre enquête. Après les multiples contradictions +parmi lesquelles elle nous a promené, elle nous a ramené à notre point +de départ. Pour Hérédia, comme pour les critiques de 1819, c'est surtout +le poète des bucoliques ou idylles qui est original. Pour lui, comme +pour eux, la langue et la versification sont très caractéristiques. +Seulement là où ils se récriaient, traitant André Chénier de barbare, +lui, il admire. C'est donc que là encore André Chénier était original et +d'une originalité tellement hardie qu'il a fallu tout ce long temps et +toutes les audaces du romantisme pour nous y accoutumer. + +JULES DEROCQUIGNY. +LILLE, _mars 1907_. + + + + +NOTE. + +L'éditeur reconnaît avec gratitude sa grande obligation, pour beaucoup +de notes, à l'édition critique de Becq de Fouquières; pour la seconde +partie de l'introduction et la bibliographie, au livre de M. Paul +Glachant, _André Chénier critique et critiqué_. + + + + TABLE DES MATIÈRES + + + + + GENERAL PREFACE + INTRODUCTION + BIBLIOGRAPHIE + BUCOLIQUES. IDYLLES ET FRAGMENTS D'IDYLLES. + I. L'AVEUGLE + II. LE MENDIANT + III. LA LIBERTÉ + IV. LE MALADE + V. HYLAS + VI. LA JEUNE TARENTINE + VII. SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE. + VIII. PASIPHAÉ + IX. PANNYCHIS + X. DRYAS + XI. BACCHUS + XII. LE CHÊNE DE CÉRÈS + XIII. HERCULE + XIV. ÉRICHTHON + XV. NÉÈRE + XVI. MON VISAGE EST FLÉTRI + XVII. O JEUNE ADOLESCENT! + XVIII. LA NYMPHE L'APERÇOIT + XIX. CHANSON DES YEUX + XX. LES ESCLAVES D'AMOUR + XXI. A VESPER + XXII. BLANCE ET DOUCE COLOMBE + XXIII. LE SATYRE ET LA FLÛTE + XXIV. DE NUIT, LA NYMPHE ERRANTE + XXV. L'IMPUR ET FIER ÉPOUX + XXVI. MA MUSE FUIT LES CHAMPS + XXVII. MES CHANTS SAVENT TOUT PEINDRE + XXVIII. LE LYS EST LE PLUS BEAU + XXIX. A L'HIRONDELLE + XXX. AH! PRENDS UN COEUR HUMAIN + XXXI. FILLE DU VIEUX PASTEUR + XXXII. TOUJOURS CE SOUVENIR M'ATTENDRIT + XXXIII. MNAÏS + XXXIV. LES JARDINS + XXXV. INVOCATION À LA POÉSIE + XXXVI. A LA SANTÉ + + ÉLÉGIES. FRAGMENTS D'ÉLÉGIES. + + I. JEUNE FILLE, TON COEUR AVEC NOUS + II. AH! JE LES RECONNAIS + III. AUX FRÈRES DE PANGE + IV. AU CHEVALIER DE PANGE + V. O MUSES, ACCOUREZ + VI. O JOURS DE MON PRINTEMPS + VII. L'ART, DES TRANSPORTS DE L'ÂME + VIII. RESTE, RESTE AVEC NOUS + IX. TEL J'ÉTAIS AUTREFOIS + X. FUMANT DANS LE CRISTAL + XI. SOUFFRE UN MOMENT ENCOR + XII. NON, JE NE L'AIME PLUS + XIII. O NÉCESSITÉ DURE! + XIV. AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE + XV. O DÉLICES D'AMOUR + XVI. SOUVENT LE MALHEUREUX + XVII. JE T'INDIQUE LE FRUIT + XVIII. TOUT HOMME A SES DOULEURS + XIX. AINSI, LORSQUE SOUVENT + XX. SANS PARENTS, SANS AMIS + XXI. LE DOUX SOMMEIL HABITE + XXII. SUR LA MORT D'UN ENFANT + XXIII. LE COURROUX D'UN AMANT + XXIV. ALLEZ, MES VERS, ALLEZ + XXV. EH BIEN! JE LE VOULAIS + + ÉPITRES. + + I. A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS + II. AMI, CHEZ NOS FRANÇAIS + + POÈMES. + + I. L'INVENTION + II. HERMÈS. + " II + " III + III. L'AMÉRIQUE. I. LE POÈTE DIVIN + " II. SALUT, Ô BELLE NUIT + IV. L'ART D'AIMER. I. AH! TREMBLE + " II. QUE SERT DES TOURS + " III. AUX BORDS + V. LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES + + POÉSIES DIVERSES. + + I. HYMNE À LA JUSTICE + II. ... TERRE, TERRE CHÉRIE + III. LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS + IV. LA FRIVOLITÉ + V. LE POÈTE + + ODES. + + I. A VERSAILLES + II. A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY + III. LA JEUNE CAPTIVE + + ÏAMBES. + + I. HYMNE + II. QUAND AU MOUTON BÊLANT + III. COMME UN DERNIER RAYON + + NOTES + + + + + + POÉSIES CHOISIES + DE + ANDRÉ CHÉNIER + + + + + BUCOLIQUES + + IDYLLES ET FRAGMENTS D'IDYLLES + + + I + + L'AVEUGLE + + 'Dieu dont l'arc est d'argent, dieu de Claros, écoute; + O Sminthée-Apollon, je périrai sans doute, + Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant.' + + C'est ainsi qu'achevait l'aveugle en soupirant, + Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre 5 + S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre, + Le suivaient, accourus aux abois turbulents + Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants. + Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète, + Protégé du vieillard la faiblesse inquiète; 10 + Ils l'écoutaient de loin, et s'approchant de lui: + Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui? + Serait-ce un habitant de l'empire céleste? + Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste + Pend une lyre informe; et les sons de sa voix 15 + Émeuvent l'air et l'onde, et le ciel et les bois.' + + Mais il entend leurs pas, prête l'oreille, espère, + Se trouble, et tend déjà les mains à la prière. + 'Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger, + Si plutôt, sous un corps terrestre et passager, 20 + Tu n'es point quelque dieu protecteur de la Grèce, + Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse! + Si tu n'es qu'un mortel, vieillard infortuné, + Les humains près de qui les flots t'ont amené + Aux mortels malheureux n'apportent point d'injures. 25 + Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures. + Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux; + Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux. + + --Enfants, car votre voix est enfantine et tendre, + Vos discours sont prudents plus qu'on n'eût dû l'attendre; 30 + Mais, toujours soupçonneux, l'indigent étranger + Croit qu'on rit de ses maux et qu'on veut l'outrager. + Ne me comparez point à la troupe immortelle: + Ces rides, ces cheveux, cette nuit éternelle, + Voyez, est-ce le front d'un habitant des cieux? 35 + Je ne suis qu'un mortel, un des plus malheureux! + Si vous en savez un, pauvre, errant, misérable, + C'est à celui-là seul que je suis comparable; + Et pourtant je n'ai point, comme fit Thamyris, + Des chansons à Phoebus voulu ravir le prix; 40 + Ni, livré comme Oedipe à la noire Euménide, + Je n'ai puni sur moi l'inceste parricide; + Mais les dieux tout-puissants gardaient à mon déclin + Les ténèbres, l'exil, l'indigence et la faim. + + --Prends, et puisse bientôt changer ta destinée!' 45 + Disent-ils. Et tirant ce que, pour leur journée, + Tient la peau d'une chèvre aux crins noirs et luisants, + Ils versent à l'envi, sur ses genoux pesants, + Le pain de pur froment, les olives huileuses, + Le fromage et l'amande et les figues mielleuses; 50 + Et du pain à son chien entre ses pieds gisant, + Tout hors d'haleine encore, humide et languissant, + Qui, malgré les rameurs, se lançant à la nage, + L'avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage. + + 'Le sort, dit le vieillard, n'est pas toujours de fer; 55 + Je vous salue, enfants venus de Jupiter; + Heureux sont les parents qui tels vous firent naître! + Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaître; + Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois. + + Vos visages sont doux, car douce est votre voix. 60 + Qu'aimable est la vertu que la grâce environne! + Croissez, comme j'ai vu ce palmier de Latone, + Alors qu'ayant des yeux je traversai les flots; + Car jadis, abordant à la sainte Délos, + Je vis près d'Apollon, à son autel de pierre, 65 + Un palmier, don du ciel, merveille de la terre. + Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés, + Puisque les malheureux sont par vous honorés. + Le plus âgé de vous aura vu treize années: + A peine, mes enfants, vos mères étaient nées, 70 + Que j'étais presque vieux. Assieds-toi près de moi, + Toi, le plus grand de tous; je me confie à toi. + Prends soin du vieil aveugle.--O sage magnanime! + Comment, et d'où viens-tu? car l'onde maritime + Mugit de toutes parts sur nos bords orageux. 75 + + --Des marchands de Cymé m'avaient pris avec eux. + J'allais voir, m'éloignant des rives de Carie, + Si la Grèce pour moi n'aurait point de patrie, + Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours; + Car jusques à la mort nous espérons toujours. 80 + Mais pauvre et n'ayant rien pour payer mon passage, + Ils m'ont, je ne sais où, jeté sur le rivage. + + --Harmonieux vieillard, tu n'as donc point chanté? + Quelques sons de ta voix auraient tout acheté. + + --Enfants! du rossignol la voix pure et légère 85 + N'a jamais apaisé le vautour sanguinaire; + Et les riches, grossiers, avares, insolents, + N'ont pas une âme ouverte à sentir les talents. + Guidé par ce bâton, sur l'arène glissante, + Seul, en silence, au bord de l'onde mugissante, 90 + J'allais, et j'écoutais le bêlement lointain + De troupeaux agitant leurs sonnettes d'airain. + Puis j'ai pris cette lyre, et les cordes mobiles + Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles + Je voulais des grands dieux implorer la bonté, 95 + Et surtout Jupiter, dieu d'hospitalité, + Lorsque d'énormes chiens à la voix formidable + Sont venus m'assaillir; et j'étais misérable, + Si vous (car c'était vous), avant qu'ils m'eussent pris, + N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris. 100 + + --Mon père, il est donc vrai: tout est devenu pire, + Car jadis, aux accents d'une éloquente lyre, + Les tigres et les loups, vaincus, humiliés, + D'un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds. + + --Les barbares! J'étais assis près de la poupe. 105 + "Aveugle vagabond, dit l'insolente troupe, + Chante, si ton esprit n'est point comme tes yeux, + Amuse notre ennui; tu rendras grâce aux dieux." + J'ai fait taire mon coeur qui voulait les confondre: + Ma bouche ne s'est point ouverte à leur répondre; 110 + Ils n'ont pas entendu ma voix, et sous ma main + J'ai retenu le dieu courroucé dans mon sein. + Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyne, + Puisqu'ils ont fait outrage à la muse divine, + Que leur vie et leur mort s'éteignent dans l'oubli, 115 + Que ton nom dans la nuit demeure enseveli! + + --Viens, suis-nous à la ville; elle est toute voisine, + Et chérit les amis de la muse divine. + Un siège aux clous d'argent te place à nos festins; + Et là les mets choisis, le miel et les bons vins, 120 + Sous la colonne où pend une lyre d'ivoire, + Te feront de tes maux oublier la mémoire. + Et si, dans le chemin, rapsode ingénieux, + Ta veux nous accorder tes chants dignes des cieux, + Nous dirons qu'Apollon, pour charmer les oreilles, 125 + T'a lui-même dicté de si douces merveilles. + + --Oui, je le veux; marchons. Mais où m'entraînez-vous? + Enfants du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous? + + --Syros est l'île heureuse où nous vivons, mon père. + + --Salut, belle Syros, deux fois hospitalière! 130 + Car sur ses bords heureux je suis déjà venu: + Amis, je la connais. Vos pères m'ont connu. + Ils croissaient comme vous; mes yeux s'ouvraient encore + Au soleil, au printemps, aux roses de l'aurore; + J'étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers, 135 + A la course, aux combats, j'ai paru des premiers. + J'ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes, + Et du fleuve Egyptus les rivages fertiles; + Mais la terre et la mer, et l'âge et les malheurs, + Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs. 140 + La voix me reste. Ainsi la cigale innocente, + Sur un arbuste assise, et se console et chante. + Commençons par les dieux: "Souverain Jupiter, + Soleil qui vois, entends, connais tout, et toi, mer, + Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes, 145 + Salut! Venez à moi, de l'Olympe habitantes, + Muses! vous savez tout, vous, déesses, et nous, + Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous."' + + Il poursuit; et déjà les antiques ombrages + Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages; 150 + Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé, + Et voyageurs quittant leur chemin commencé, + Couraient. Il les entend près de son jeune guide, + L'un sur l'autre pressés, tendre une oreille avide; + Et nymphes et sylvains sortaient pour l'admirer, 155 + Et l'écoutaient en foule, et n'osaient respirer, + Car en de longs détours de chansons vagabondes + Il enchaînait de tout les semences fécondes, + Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air, + Les fleuves descendus du sein de Jupiter, 160 + Les oracles, les arts, les cités fraternelles, + Et depuis le chaos les amours immortelles; + D'abord le roi divin, et l'Olympe, et les cieux, + Et le monde ébranlé d'un signe de ses yeux, + Et les dieux partagés en une immense guerre, 165 + Et le sang plus qu'humain venant rougir la terre, + Et les rois assemblés, et sous les pieds guerriers + Une nuit de poussière, et les chars meurtriers, + Et les héros armés, brillant dans les campagnes + Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes, 170 + Les coursiers hérissant leur crinière à longs flots, + Et d'une voix humaine excitant les héros; + De là, portant ses pas dans les paisibles villes, + Les lois, les orateurs, les récoltes fertiles; + Mais bientôt de soldats les remparts entourés, 175 + Les victimes tombant dans les parvis sacrés, + Et les assauts mortels aux épouses plaintives, + Et les mères en deuil, et les filles captives; + Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux + Bêlants ou mugissants, les rustiques pipeaux, 180 + Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes, + Et la flûte et la lyre, et les noces dansantes. + Puis, déchaînant les vents à soulever les mers, + Il perdait les rochers sur les gouffres amers; + De là, dans le sein frais d'une roche azurée, 185 + En foule il appelait les filles de Nérée, + Qui, bientôt à ses cris s'élevant sur les eaux, + Aux rivages troyens parcouraient les vaisseaux. + Puis il ouvrait du Styx la rive criminelle, + Et puis les demi-dieux et les champs d'asphodèle, 190 + Et la foule des morts: vieillards seuls et souffrants, + Jeunes gens emportés aux yeux de leurs parents, + Enfants dont au berceau la vie est terminée, + Vierges dont le trépas suspendit l'hyménée. + + Mais, ô bois, ô ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux! 195 + Quels doux frémissements vous agitèrent tous, + Quand bientôt à Lemnos, sur l'enclume divine, + Il forgeait cette trame irrésistible et fine + Autant que d'Arachné les pièges inconnus, + Et dans ce fer mobile emprisonnait Vénus, 200 + Et quand il revêtait d'une pierre soudaine + La fière Niobé, cette mère thébaine; + Et quand il répétait en accents de douleur + De la triste Aédon l'imprudence et les pleurs, + Qui d'un fils méconnu marâtre involontaire, 205 + Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire! + Ensuite, avec le vin, il versait aux héros + Le puissant népenthès, oubli de tous les maux; + Il cueillait le moly, fleur qui rend l'homme sage; + Du paisible lotos il mêlait le breuvage: 210 + Les mortels oubliaient, à ce philtre charmés, + Et la douce patrie et les parents aimés. + Enfin l'Ossa, l'Olympe et les bois du Pénée + Voyaient ensanglanter les banquets d'hyménée, + Quand Thésée, au milieu de la joie et du vin, 215 + La nuit où son ami reçut à son festin + Le peuple monstrueux des enfants de la nue, + Fut contraint d'arracher l'épouse demi-nue + Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus. + Soudain, le glaive en main, l'ardent Pirithoüs: 220 + 'Attends; il faut ici que mon affront s'expie, + Traître!' Mais avant lui, sur le centaure impie + Dryas a fait tomber, avec tous ses rameaux, + Un long arbre de fer hérissé de flambeaux. + L'insolent quadrupède en vain s'écrie; il tombe, 225 + Et son pied bat le sol qui doit être sa tombe. + Sous l'effort de Nessus, la table du repas + Roule, écrase Cymèle, Évagre, Périphas. + Pirithoüs égorge Antimaque et Pétrée, + Et Cyllare aux pieds blancs, et le noir Macarée, 230 + Qui de trois fiers lions, dépouillés par sa main, + Couvrait ses quatre flancs, armait son double sein. + Courbé, levant un roc choisi pour leur vengeance, + Tout à coup, sous l'airain d'un vase antique, immense, + L'imprudent Bianor, par Hercule surpris, 235 + Sent de sa tête énorme éclater les débris. + Hercule et la massue entassent en trophée + Clanis, Démoléon, Lycotas, et Riphée + Qui portait sur ses crins, de taches colorés, + L'héréditaire éclat des nuages dorés. 240 + Mais d'un double combat Eurynome est avide, + Car ses pieds, agités en un cercle rapide, + Battent à coups pressés l'armure de Nestor; + Le quadrupède Hélops fuit; l'agile Crantor, + Le bras levé, l'atteint; Eurynome l'arrête; 245 + D'un érable noueux il va fendre sa tête, + Lorsque le fils d'Égée, invincible, sanglant, + L'aperçoit, à l'autel prend un chêne brûlant, + Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible, + S'élance, va saisir sa chevelure horrible, 250 + L'entraîne, et, quand sa bouche, ouverte avec effort, + Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort. + L'autel est dépouillé. Tous vont s'armer de flamme, + Et le bois porte au loin des hurlements de femme, + L'ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris, 255 + Et les vases brisés, et l'injure, et les cris. + + Ainsi le grand vieillard, en images hardies, + Déployait le tissu des saintes mélodies. + Les trois enfants émus, à son auguste aspect, + Admiraient, d'un regard de joie et de respect, 260 + De sa bouche abonder les paroles divines, + Comme en hiver la neige aux sommets des collines. + Et, partout accourus, dansant sur son chemin, + Hommes, femmes, enfants, les rameaux à la main, + Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville, 265 + Chantaient: 'Viens dans nos murs, viens habiter notre île; + Viens, prophète éloquent, aveugle harmonieux, + Convive du nectar, disciple aimé des dieux; + Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospère + Le jour où nous avons reçu le grand HOMÈRE.' 270 + + + II + + LE MENDIANT + + C'était quand le printemps a reverdi les prés. + La fille de Lycus, vierge aux cheveux dorés, + Sous les monts Achéens, non loin de Cérynée, + . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . + Errait à l'ombre, aux bords du faible et pur Crathis, + Car les eaux du Crathis, sous des berceaux de frêne, 5 + Entouraient de Lycus le fertile domaine. + . . . . . . . . . . Soudain, à l'autre bord, + Du fond d'un bois épais, un noir fantôme sort, + Tout pâle, demi-nu, la barbe hérissée: + Il remuait à peine une lèvre glacée, 10 + Des hommes et des dieux implorait le secours, + Et dans la forêt sombre errait depuis deux jours; + Il se traîne, il n'attend qu'une mort douloureuse; + Il succombe. L'enfant, interdite et peureuse, + A ce hideux aspect sorti du fond des bois, 15 + Veut fuir; mais elle entend sa lamentable voix. + Il tend les bras, il tombe à genoux; il lui crie + Qu'au nom de tous les dieux il la conjure, il prie, + Et qu'il n'est point à craindre, et qu'une ardente faim + L'aiguillonne et le tue, et qu'il expire enfin. 20 + + 'Si, comme je le crois, belle dès ton enfance, + C'est le dieu de ces eaux qui t'a donné naissance, + Nymphe, souvent les voeux des malheureux humains + Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains, + Ou si c'est quelque front porteur d'une couronne 25 + Qui te nomme sa fille et te destine au trône, + Souviens-toi, jeune enfant, que le ciel quelquefois + Venge les opprimés sur la tête des rois. + Belle vierge, sans doute enfant d'une déesse, + Crains de laisser périr l'étranger en détresse: 30 + L'étranger qui supplie est envoyé des dieux.' + + Elle reste. A le voir, elle enhardit ses yeux, + . . . . . . . . et d'une voix encore + Tremblante: 'Ami, le ciel écoute qui l'implore. + Mais ce soir, quand la nuit descend sur l'horizon, 35 + Passe le pont mobile, entre dans la maison; + J'aurai soin qu'on te laisse entrer sans méfiance. + Pour la douzième fois célébrant ma naissance, + Mon père doit donner une fête aujourd'hui. + Il m'aime, il n'a que moi: viens t'adresser à lui, 40 + C'est le riche Lycus. Viens ce soir; il est tendre, + Il est humain: il pleure aux pleurs qu'il voit répandre.' + Elle achève ces mots, et, le coeur palpitant, + S'enfuit; car l'étranger sur elle, en l'écoutant, + Fixait de ses yeux creux l'attention avide. 45 + Elle rentre, cherchant dans le palais splendide + L'esclave près de qui toujours ses jeunes ans + Trouvent un doux accueil et des soins complaisants. + Cette sage affranchie avait nourri sa mère; + Maintenant sous des lois de vigilance austère, 50 + Elle et son vieil époux, au devoir rigoureux, + Rangent des serviteurs le cortège nombreux. + Elle la voit de loin dans le fond du portique, + Court, et, posant ses mains sur ce visage antique: + 'Indulgente nourrice, écoute: il faut de toi 55 + Que j'obtienne un grand bien. Ma mère, écoute-moi; + Un pauvre, un étranger, dans la misère extrême, + Gémit sur l'autre bord, mourant, affamé, blême... + Ne me décèle point. De mon père aujourd'hui + J'ai promis qu'il pourrait solliciter l'appui. 60 + Fais qu'il entre: et surtout, ô mère de ma mère! + Garde que nul mortel a'insulte à sa misère. + --Oui, ma fille; chacun fera ce que tu veux, + Dit l'esclave en baisant son front et ses cheveux; + Oui, qu'à ton protégé ta fête soit ouverte, 65 + Ta mère, mon élève (inestimable perte!), + Aimait à soulager les faibles abattus; + Tu lui ressembleras autant par tes vertus + Que par tes yeux si doux et tes grâces naïves,' + Mais cependant la nuit assemble les convives: 70 + En habits somptueux, d'essences parfumés, + Ils entrent. Aux lambris d'ivoire et d'or formés + Pend le lin d'Ionie en brillantes courtines; + Le toit s'égaye et rit de mille odeurs divines. + La table au loin circule, et d'apprêts savoureux 75 + Se charge. L'encens vole en longs flots vaporeux: + Sur leurs bases d'argent, des formes animées + Élèvent dans leurs mains des torches enflammées; + Les figures, l'onyx, le cristal, les métaux + En vases hérissés d'hommes ou d'animaux, 80 + Partout, sur les buffets, sur la table, étincellent; + Plus d'une lyre est prête; et partout s'amoncellent + Et les rameaux de myrte et les bouquets de fleurs. + On s'étend sur les lits teints de mille couleurs; + Près de Lycus, sa fille, idole de la fête, 85 + Est admise. La rose a couronné sa tête. + Mais, pour que la décence impose un juste frein, + Lui-même est par eux tous élu roi du festin. + Et déjà vins, chansons, joie, entretiens sans nombre, + Lorsque, la double porte ouverte, un spectre sombre 90 + Entre, cherchant des yeux l'autel hospitalier. + La jeune enfant rougit. Il court vers le foyer, + Il embrasse l'autel, s'assied parmi la cendre; + Et tous, l'oeil étonné, se taisent pour l'entendre. + + 'Lycus, fils d'Évémon, que les dieux et le temps 95 + N'osent jamais troubler tes destins éclatants! + Ta pourpre, tes trésors, ton front noble et tranquille, + Semblent d'un roi puissant, l'idole de sa ville. + A ton riche banquet un peuple convié + T'honore comme un dieu de l'Olympe envoyé. 100 + Regarde un étranger qui meurt dans la poussière, + Si tu ne tends vers lui la main hospitalière. + Inconnu, j'ai franchi le seuil de ton palais: + Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits. + Lycus, par Jupiter, par ta fille innocente 105 + Qui m'a seule indiqué ta porte bienfaisante!... + Je fus riche autrefois: mon banquet opulent + N'a jamais repoussé l'étranger suppliant. + Et pourtant aujourd'hui la faim est mon partage, + La faim qui flétrit l'âme autant que le visage, 110 + Par qui l'homme souvent, importun, odieux, + Est contraint de rougir et de baisser les yeux! + + --Étranger, tu dis vrai, le hasard téméraire + Des bons ou des méchants fait le destin prospère. + Mais sois mon hôte. Ici l'on hait plus que l'enfer 115 + Le public ennemi, le riche au coeur de fer, + Enfant de Némésis, dont le dédain barbare + Aux besoins des mortels ferme son coeur avare. + Je rends grâce à l'enfant qui t'a conduit ici. + Ma fille, c'est bien fait; poursuis toujours ainsi. 120 + Respecter l'indigence est un devoir suprême. + Souvent les immortels (et Jupiter lui-même) + Sous des haillons poudreux, de seuil en seuil traînés, + Viennent tenter le coeur des humains fortunés.' + D'accueil et de faveur un murmure s'élève. 125 + + Lycus descend, accourt, tend la main, le relève: + 'Salut, père étranger; et que puissent tes voeux + Trouver le ciel propice à tout ce que tu veux! + Mon hôte, lève-toi. Tu parais noble et sage; + Mais cesse avec ta main de cacher ton visage. 130 + Souvent marchent ensemble indigence et vertu, + Souvent d'un vil manteau le sage revêtu, + Seul, vit avec les dieux et brave un sort inique. + Couvert de chauds tissus, à l'ombre du portique, + Sur de molles toisons, en un calme sommeil, 135 + Tu peux ici, dans l'ombre, attendre le soleil. + Je te ferai revoir tes foyers, ta patrie, + Tes parents, si les dieux ont épargné leur vie. + Car tout mortel errant nourrit un long amour + D'aller revoir le sol qui lui donna le jour. 140 + Mon hôte, tu franchis le seuil de ma famille + A l'heure qui jadis a vu naître ma fille. + Salut! Vois, l'on t'apporte et la table et le pain: + Sieds-toi. Tu vas d'abord rassasier ta faim. + Puis, si nulle raison ne te force au mystère, 145 + Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton père!' + + Il retourne à sa place après que l'indigent + S'est assis. Sur ses mains, d'une aiguière d'argent, + Par une jeune esclave une eau pure est versée. + Une table de cèdre, où l'éponge est passée, 150 + S'approche, et vient offrir à son avide main + Et les fumantes chairs sur le disque d'airain, + Et l'amphore vineuse, et la coupe aux deux anses. + 'Mange et bois, dit Lycus; oublions les souffrances, + Ami! leur lendemain est, dit-on, un beau jour.' 155 + + Bientôt Lycus se lève et fait emplir sa coupe, + Et veut que l'échanson verse à toute la troupe: + 'Pour boire à Jupiter, qui nous daigne envoyer + L'étranger devenu l'hôte de mon foyer.' + Le vin de main en main va coulant à la ronde; 160 + Lycus lui-même emplit une coupe profonde, + L'envoie à l'étranger: 'Salut, mon hôte, bois. + De ta ville bientôt tu reverras les toits, + Fussent-ils par-delà les glaces du Caucase.' + Des mains de l'échanson l'étranger prend le vase, 165 + Se lève et sur eux tous il invoque les dieux. + On boit; il se rassied. Et jusque sur ses yeux + Ses noirs cheveux toujours ombrageant son visage, + De sourire et de plainte il mêle son langage: + + 'Mon hôte, maintenant que sous tes nobles toits 170 + De l'importun besoin j'ai calmé les abois, + Oserai-je à ma langue abandonner les rênes? + Je n'ai plus ni pays, ni parents, ni domaines. + Mais écoute: le vin, par toi-même versé, + M'ouvre la bouche. Ainsi, puisque j'ai commencé, 175 + Entends ce que peut-être il eût mieux valu taire. + Excuse enfin ma langue, excuse ma prière; + Car du vin, tu le sais, la téméraire ardeur + Souvent à l'excès même enhardit la pudeur. + Meurtri de durs cailloux ou de sables arides, 180 + Déchiré de buissons ou d'insectes avides, + D'un long jeûne flétri, d'un long chemin lassé + Et de plus d'un grand fleuve en nageant traversé, + Je parais énervé, sans vigueur, sans courage; + Mais je suis né robuste et n'ai point passé l'âge. 185 + La force et le travail, que je n'ai point perdus, + Par un peu de repos me vont être rendus. + Emploie alors mes bras à quelques soins rustiques. + Je puis dresser au char tes coursiers olympiques, + Ou, sous les feux du jour, courbé vers le sillon, 190 + Presser deux forts taureaux du piquant aiguillon. + Je puis même, tournant la meule nourricière, + Broyer le pur froment en farine légère. + Je puis, la serpe en main, planter et diriger + Et le cep et la treille, espoir de ton verger. 195 + Je tiendrai la faucille ou la faux recourbée, + Et devant mes pas l'herbe ou la moisson tombée + Viendra remplir ta grange en la belle saison; + Afin que nul mortel ne dise en ta maison, + Me regardant d'un oeil insultant et colère: 200 + O vorace étranger, qu'on nourrit à rien faire! + + --Vénérable indigent, va, nul mortel chez moi + N'oserait élever sa langue contre toi. + Tu peux ici rester, même oisif et tranquille, + Sans craindre qu'un affront ne trouble ton asile. 205 + --L'indigent se méfie.--Il n'est plus de danger. + --L'homme est né pour souffrir.--Il est né pour changer. + --Il change d'infortune!--Ami, reprends courage: + Toujours un vent glacé ne souffle point l'orage. + Le ciel d'un jour à l'autre est humide ou serein, 210 + Et tel pleure aujourd'hui qui sourira demain. + + --Mon hôte, en tes discours préside la sagesse. + Mais quoi! la confiante et paisible richesse + Parle ainsi!... L'indigent espère en vain du sort; + En espérant toujours il arrive à la mort. 215 + Dévoré de besoins, de projets, d'insomnie, + Il vieillit dans l'opprobre et dans l'ignominie. + Rebuté des humains durs, envieux, ingrats, + Il a recours aux dieux qui ne l'entendent pas. + Toutefois ta richesse accueille mes misères; 220 + Et puisque ton coeur s'ouvre à la voix des prières. + Puisqu'il sait, ménageant le faible humilié, + D'indulgence et d'égards tempérer la pitié, + S'il est des dieux du pauvre, ô Lycus! que ta vie + Soit un objet pour tous et d'amour et d'envie! 225 + + --Je te le dis encore: espérons, étranger. + Que mon exemple au moins serve à t'encourager + Des changements du sort j'ai fait l'expérience. + Toujours un même éclat n'a point à l'indigence + Fait du riche Lycus envier le destin. 230 + J'ai moi-même été pauvre et j'ai tendu la main. + Cléotas de Larisse, en ses jardins immenses, + Offrit à mon travail de justes récompenses. + "Jeune ami, j'ai trouvé quelques vertus en toi; + Va, sois heureux, dit-il, et te souviens de moi." 235 + Oui, oui, je m'en souviens: Cléotas fut mon père; + Tu vois le fruit des dons de sa bonté prospère. + A tous les malheureux je rendrai désormais + Ce que dans mon malheur je dus à ses bienfaits. + Dieux, l'homme bienfaisant est votre cher ouvrage; 240 + Vous n'avez point ici d'autre visible image; + Il porte votre empreinte, il sortit de vos mains + Pour vous représenter aux regards des humains. + Veillez sur Cléotas! Qu'une fleur éternelle, + Fille d'une âme pure, en ses traits étincelle; 245 + Que nombre de bienfaits, ce sont là ses amours, + Fassent une couronne à chacun de ses jours; + Et quand une mort douce et d'amis entourée + Recevra sans douleur sa vieillesse sacrée, + Qu'il laisse avec ses biens ses vertus pour appui 250 + A des fils, s'il se peut, encor meilleurs que lui. + + --Hôte des malheureux, le sort inexorable + Ne prend point les avis de l'homme secourable. + Tous, par sa main de fer en aveugles poussés, + Nous vivons; et tes voeux ne sont point exaucés. 255 + Cléotas est perdu; son injuste patrie + L'a privé de ses biens; elle a proscrit sa vie. + De ses concitoyens dès longtemps envié, + De ses nombreux amis en un jour oublié, + Au lieu de ces tapis qu'avait tissus l'Euphrate, 260 + Au lieu de ces festins brillants d'or et d'agate + Où ses hôtes, parmi les chants harmonieux, + Savouraient jusqu'au jour les vins délicieux, + Seul maintenant, sa faim, visitant les feuillages, + Dépouille les buissons de quelques fruits sauvages; 265 + Ou, chez le riche altier apportant ses douleurs, + Il mange un pain amer tout trempé de ses pleurs. + Errant et fugitif, de ses beaux jours de gloire + Gardant, pour son malheur, la pénible mémoire, + Sous les feux du midi, sous le froid des hivers, 270 + Seul, d'exil en exil, de déserts en déserts, + Pauvre et semblable à moi, languissant et débile, + Sans appui qu'un bâton, sans foyer, sans asile, + Revêtu de ramée ou de quelques lambeaux, + Et sans que nul mortel attendri sur ses maux 275 + D'un souhait de bonheur le flatte et l'encourage; + Les torrents et la mer, l'aquilon et l'orage, + Les corbeaux, et des loups les tristes hurlements + Répondant seuls la nuit à ses gémissements; + N'ayant d'autres amis que les bois solitaires, 280 + D'autres consolateurs que ses larmes amères, + Il se traîne; et souvent sur la pierre il s'endort + A la porte d'un temple, en invoquant la mort. + + --Que m'as-tu dit? La foudre a tombé sur ma tête. + Dieux! ah! grands dieux! partons. Plus de jeux, plus de fête! 285 + Partons. Il faut vers lui trouver des chemins sûrs; + Partons. Jamais sans lui je ne revois ces murs. + Ah! dieux! quand dans le vin, les festins, l'abondance, + Enivré des vapeurs d'une folle opulence, + Celui qui lui doit tout chante, et s'oublie, et rit, 290 + Lui peut-être il expire, affamé, nu, proscrit, + Maudissant, comme ingrat, son vieil ami qui l'aime. + Parle: était-ce bien lui? le connais-tu toi-même? + En quels lieux était-il? où portait-il ses pas? + Il sait où vit Lycus, pourquoi ne vient-il pas? 295 + Parle: était-ce bien lui? parle, parle, te dis-je; + Où l'as-tu vu?--Mon hôte, à regret je t'afflige. + C'était lui, je l'ai vu ........................ + .........................Les douleurs de son âme + Avaient changé ses traits. Ses deux fils et sa femme 300 + A Delphes, confiés au ministre du dieu, + Vivaient de quelques dons offerts dans le saint lieu. + Par des sentiers secrets fuyant l'aspect des villes, + On les avait suivis jusques aux Thermopyles. + Il en gardait encore un douloureux effroi. 305 + Je le connais; je fus son ami comme toi. + D'un même sort jaloux une même injustice + Nous a tous deux plongés au même précipice. + Il me donna jadis (ce bien seul m'est resté) + Sa marque d'alliance et d'hospitalité. 310 + Vois si tu la connais.' De surprise immobile, + Lycus a reconnu son propre sceau d'argile; + Ce sceau, don mutuel d'immortelle amitié, + Jadis à Cléotas par lui-même envoyé. + Il ouvre un oeil avide, et longtemps envisage 315 + L'étranger. Puis enfin sa voix trouve un passage. + + 'Est-ce toi, Cléotas? toi qu'ainsi je revoi? + Tout ici t'appartient. O mon père! est-ce toi? + Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître. + Cléotas! ô mon père! ô toi qui fus mon maître, 320 + Viens; je n'ai fait ici que garder ton trésor, + Et ton ancien Lycus veut te servir encor; + J'ai honte à ma fortune en regardant la tienne.' + + Et, dépouillant soudain la pourpre tyrienne + Que tient sur son épaule une agrafe d'argent, 325 + Il l'attache lui-même à l'auguste indigent. + Les convives levés l'entourent; l'allégresse + Rayonne en tous les yeux. La famille s'empresse; + On cherche des habits, on réchauffe le bain. + La jeune enfant approche; il rit, lui tend la main: 330 + 'Car c'est toi, lui dit-il, c'est toi qui, la première, + Ma fille, m'as ouvert la porte hospitalière.' + + + + + III + + LA LIBERTÉ + + UN CHEVRIER, UN BERGER + + + LE CHEVRIER + + Berger, quel es-tu donc? qui t'agite? et quels dieux + De noirs cheveux épars enveloppent tes yeux? + + LE BERGER + + Blond pasteur de chevreaux, oui, tu veux me l'apprendre: + Oui, ton front est plus beau, ton regard est plus tendre. + + LE CHEVRIER + + Quoi! tu sors de ces monts où tu n'as vu que toi, 5 + Et qu'on n'approche point sans peine et sans effroi? + + LE BERGER + + Tu te plais mieux sans doute au bois, à la prairie; + Tu le peux. Assieds-toi parmi l'herbe fleurie: + Moi, sous un antre aride, en cet affreux séjour, + Je me plais sur le roc à voir passer le jour. 10 + + LE CHEVRIER + + Mais Cérès a maudit cette terre âpre et dure; + Un noir torrent pierreux y roule une onde impure; + Tous ces rocs, calcinés sous un soleil rongeur, + Brûlent et font hâter les pas du voyageur. + Point de fleurs, point de fruits, nul ombrage fertile 15 + N'y donne au rossignol un balsamique asile. + Quelque olivier au loin, maigre fécondité, + Y rampe et fait mieux voir leur triste nudité. + Comment as-tu donc su d'herbes accoutumées + Nourrir dans ce désert tes brebis affamées? 20 + + LE BERGER + + Que m'importe! est-ce à moi qu'appartient ce troupeau? + Je suis esclave. + + LE CHEVRIER + + Au moins un rustique pipeau + A-t-il chassé l'ennui de ton rocher sauvage? + Tiens, veux-tu cette flûte? Elle fut mon ouvrage. + Prends: sur ce buis, fertile en agréables sons, 25 + Tu pourras des oiseaux imiter les chansons. + + LE BERGER + + Non, garde tes présents. Les oiseaux de ténèbres, + La chouette et l'orfraie, et leurs accents funèbres, + Voilà les seuls chanteurs que je veuille écouter; + Voilà quelles chansons je voudrais imiter. 30 + Ta flûte sous mes pieds serait bientôt brisée: + Je hais tous vos plaisirs. Les fleurs et la rosée, + Et de vos rossignols les soupirs caressants, + Rien ne plaît à mon coeur, rien ne flatte mes sens. + Je suis esclave. + + LE CHEVRIER + + Hélas! que je te trouve à plaindre! 35 + Oui, l'esclavage est dur; oui, tout mortel doit craindre + De servir, de plier sous une injuste loi, + De vivre pour autrui, de n'avoir rien à soi. + Protège-moi toujours, ô liberté chérie! + O mère des vertus, mère de la patrie! 40 + + LE BERGER + + Va, patrie et vertu ne sont que de vains noms. + Toutefois tes discours sont pour moi des affronts: + Ton prétendu bonheur et m'afflige et me brave; + Comme moi, je voudrais que tu fusses esclave. + + LE CHEVRIER + + Et moi, je te voudrais libre, heureux comme moi. 45 + Mais les dieux n'ont-ils point de remède pour toi? + Il est des baumes doux, des lustrations pures + Qui peuvent de notre âme assoupir les blessures, + Et de magiques chants qui tarissent les pleurs. + + LE BERGER + + Il n'en est point; il n'est pour moi que des douleurs: 50 + Mon sort est de servir, il faut qu'il s'accomplisse. + Moi, j'ai ce chien aussi qui tremble à mon service; + C'est mon esclave aussi. Mon désespoir muet + Ne peut rendre qu'à lui tous les maux qu'on me fait. + + LE CHEVRIER + + La terre, notre mère, et sa douce richesse, 55 + Ne peut-elle, du moins, égayer ta tristesse? + Vois combien elle est belle! et vois l'été vermeil, + Prodigue de trésors, brillants fils du soleil, + Qui vient, fertile amant d'une heureuse culture, + Varier du printemps l'uniforme verdure; 60 + Vois l'abricot naissant, sous les yeux d'un beau ciel, + Arrondir son fruit doux et blond comme le miel; + Vois la pourpre des fleurs dont le pêcher se pare + Nous annoncer l'éclat des fruits qu'il nous prépare. + Au bord de ces prés verts regarde ces guérets, + De qui les blés touffus, jaunissantes forêts, 65 + Du joyeux moissonneur attendent la faucille. + D'agrestes déités quelle noble famille! + La Récolte et la Paix, aux yeux purs et sereins, + Les épis sur le front, les épis dans les mains, 70 + Qui viennent, sur les pas de la belle Espérance, + Verser la corne d'or où fleurit l'abondance. + + LE BERGER + + Sans doute qu'à tes yeux elles montrent leurs pas; + Moi, j'ai des yeux d'esclave, et je ne les vois pas. + Je n'y vois qu'un sol dur, laborieux, servile, 75 + Que j'ai, non pas pour moi, contraint d'être fertile; + Où, sous un ciel brûlant, je moissonne le grain + Qui va nourrir un autre, et me laisse ma faim. + Voilà quelle est la terre. Elle n'est point ma mère, + Elle est pour moi marâtre; et la nature entière 80 + Est plus nue à mes yeux, plus horrible à mon coeur + Que ce vallon de mort qui te fait tant d'horreur. + + LE CHEVRIER + + Le soin de tes brebis, leur voix douce et paisible, + N'ont-ils donc rien qui plaise à ton âme insensible? + N'aimes-tu point à voir les jeux de tes agneaux? 85 + Moi, je me plais auprès de mes jeunes chevreaux; + Je m'occupe à leurs jeux, j'aime leur voix bêlante; + Et quand sur la rosée et sur l'herbe brillante + Vers leur mère en criant je les vois accourir, + Je bondis avec eux de joie et de plaisir. 90 + + LE BERGER + + Ils sont à toi: mais moi, j'eus une autre fortune; + Ceux-ci de mes tourments sont la cause importune + Deux fois, avec ennui, promenés chaque jour, + Un maître soupçonneux nous attend au retour + Rien ne le satisfait: ils ont trop peu de laine; 95 + Ou bien ils sont mourants, ils se traînent à peine; + En un mot, tout est mal. Si le loup quelquefois + En saisit un, l'emporte et s'enfuit dans les bois, + C'est ma faute; il fallait braver ses dents avides. + Je dois rendre les loups innocents et timides! 100 + Et puis, menaces, cris, injure, emportements, + Et lâches cruautés qu'il nomme châtiments. + + LE CHEVRIER + + Toujours à l'innocent les dieux sont favorables: + Pourquoi fuir leur présence, appui des misérables? + Autour de leurs autels, parés de nos festons, 105 + Que ne viens-tu danser, offrir de simples dons, + Du chaume, quelques fleurs, et, par ces sacrifices, + Te rendre Jupiter et les nymphes propices? + + LE BERGER + + Non; les danses, les jeux, les plaisirs des bergers + Sont à mon triste coeur des plaisirs étrangers. 110 + Que parles-tu de dieux, de nymphes et d'offrandes? + Moi, je n'ai pour les dieux ni chaume ni guirlandes; + Je les crains, car j'ai vu leur foudre et leurs éclairs; + Je ne les aime pas: ils m'ont donné des fers. + + LE CHEVRIER + + Eh bien, que n'aimes-tu? Quelle amertume extrême 115 + Résiste aux doux souris d'une vierge qu'on aime? + L'autre jour, à la mienne, en ce bois fortuné, + Je vins offrir le don d'un chevreau nouveau-né. + Son oeil tomba sur moi, si doux, si beau, si tendre!... + Sa voix prit un accent!... Je crois toujours l'entendre. 120 + + LE BERGER + + Eh! quel oeil virginal voudrait tomber sur moi? + Ai-je, moi, des chevreaux à donner comme toi? + Chaque jour, par ce maître inflexible et barbare, + Mes agneaux sont comptés avec un soin avare. + Trop heureux quand il daigne à mes cris superflus 125 + N'en pas redemander plus que je n'en reçus! + O juste Némésis! si jamais je puis être + Le plus fort à mon tour, si je puis me voir maître, + Je serai dur, méchant, intraitable, sans foi, + Sanguinaire, cruel, comme on l'est avec moi! 130 + + LE CHEVRIER + + Et moi, c'est vous qu'ici pour témoins j'en appelle, + Dieux! de mes serviteurs la cohorte fidèle + Me trouvera toujours humain, compatissant, + A leurs justes désirs facile et complaisant, + Afin qu'ils soient heureux et qu'ils aiment leur maître 135 + Et bénissent en paix l'instant qui les vit naître. + + LE BERGER + + Et moi, je le maudis, cet instant douloureux + Qui me donna le jour pour être malheureux; + Pour agir quand un autre exige, veut, ordonne; + Pour n'avoir rien à moi, pour ne plaire à personne; 140 + Pour endurer la faim, quand ma peine et mon deuil + Engraissent d'un tyran l'indolence et l'orgueil. + + LE CHEVRIER + + Berger infortuné! ta plaintive détresse + De ton coeur dans le mien fait passer la tristesse. + Vois cette chèvre mère et ces chevreaux, tous deux 145 + Aussi blancs que le lait qu'elle garde pour eux; + Qu'ils aillent avec toi, je te les abandonne. + Adieu, puisse du moins ce peu que je te donne + De ta triste mémoire effacer tes malheurs, + Et, soigné par tes mains, distraire tes douleurs! 150 + + LE BERGER + + Oui, donne et sois maudit; car, si j'étais plus sage, + Ces dons sont pour mon coeur d'un sinistre présage: + De mon despote avare ils choqueront les yeux. + Il ne croit pas qu'on donne; il est fourbe, envieux; + Il dira que chez lui j'ai volé le salaire 155 + Dont j'aurai pu payer les chevreaux et la mère; + Et, d'un si bon prétexte ardent à se servir, + C'est à moi que lui-même il viendra les ravir. + +(_Commencé le vendredi au soir 16, et fini le dimanche au soir, 18 mars +1787._) + + + + + IV + + LE MALADE + + + 'Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystères, + Dieu de la vie, et dieu des plantes salutaires, + Dieu vainqueur de Python, dieu jeune et triomphant, + Prends pitié de mon fils, de mon unique enfant! + Prends pitié de sa mère aux larmes condamnée, 5 + Qui ne vit que pour lui, qui meurt abandonnée, + Qui n'a pas dû rester pour voir mourir son fils! + Dieu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis, + Assoupis dans son sein cette fièvre brûlante + Qui dévore la fleur de sa vie innocente. 10 + Apollon! si jamais, échappé du tombeau, + Il retourne au Ménale avoir soin du troupeau, + Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue + De ma coupe d'onyx à tes pieds suspendue; + Et, chaque été nouveau, d'un jeune taureau blanc 15 + La hache à ton autel fera couler le sang. + + Eh bien, mon fils, es-tu toujours impitoyable? + Ton funeste silence est-il inexorable? + Enfant, tu veux mourir? Tu veux, dans ses vieux ans, + Laisser ta mère seule avec ses cheveux blancs? 20 + Tu veux que ce soit moi qui ferme ta paupière? + Que j'unisse ta cendre à celle de ton père? + C'est toi qui me devais ces soins religieux, + Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux. + Parle, parle, mon fils! quel chagrin te consume? 25 + Les maux qu'on dissimule en ont plus d'amertume. + Ne lèveras-tu point ces yeux appesantis? + + --Ma mère, adieu; je meurs, et tu n'as plus de fils. + Non, tu n'as plus de fils, ma mère bien-aimée. + Je te perds. Une plaie ardente, envenimée, 30 + Me ronge; avec effort je respire, et je crois + Chaque fois respirer pour la dernière fois. + Je ne parlerai pas. Adieu; ce lit me blesse, + Ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse; + Tout me pèse et me lasse. Aide-moi, je me meurs. 35 + Tourne-moi sur le flanc. Ah! j'expire! ô douleurs! + + --Tiens, mon unique enfant, mon fils, prends ce breuvage; + Sa chaleur te rendra ta force et ton courage. + La mauve, le dictame ont, avec les pavots, + Mêlé leurs sucs puissants qui donnent le repos; 40 + Sur le vase bouillant, attendrie à mes larmes, + Une Thessalienne a composé des charmes. + Ton corps débile a vu trois retours du soleil + Sans connaître Cérès, ni tes yeux le sommeil. + Prends, mon fils, laisse-toi fléchir à ma prière; 45 + C'est ta mère, ta vieille inconsolable mère + Qui pleure, qui jadis te guidait pas à pas, + T'asseyait sur son sein, te portait dans ses bras, + Que tu disais aimer, qui t'apprit à le dire, + Qui chantait, et souvent te forçait à sourire 50 + Lorsque tes jeunes dents, par de vives douleurs, + De tes yeux enfantins faisaient couler des pleurs. + Tiens, presse de ta lèvre, hélas! pâle et glacée, + Par qui cette mamelle était jadis pressée; + Que ce suc te nourrisse et vienne à ton secours, 55 + Comme autrefois mon lait nourrit tes premiers jours! + + --O coteaux d'Érymanthe! ô vallons! ô bocage! + O vent sonore et frais qui troublais le feuillage, + Et faisais frémir l'onde, et sur leur jeune sein + Agitais les replis de leur robe de lin! 60 + De légères beautés troupe agile et dansante ... + Tu sais, tu sais, ma mère? aux bords de l'Érymanthe ... + Là, ni loups ravisseurs, ni serpents, ni poisons ... + O visage divin! ô fêtes! ô chansons! + Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure, 65 + Aucun lieu n'est si beau dans toute la nature. + Dieux! ces bras et ces flancs, ces cheveux, ces pieds nus + Si blancs, si délicats!... Je ne te verrai plus! + Oh! portez, portez-moi sur les bords d'Érymanthe, + Que je la voie encor, cette vierge dansante! 70 + Oh! que je voie au loin la fumée à longs flots + S'élever de ce toit au bord de cet enclos! + Assise à tes côtés, ses discours, sa tendresse, + Sa voix, trop heureux père! enchante ta vieillesse, + Dieux! par-dessus la haie élevée en remparts, 75 + Je la vois, à pas lents, en longs cheveux épars, + Seule, sur un tombeau, pensive, inanimée, + S'arrêter et pleurer sa mère bien-aimée. + Oh! que tes yeux sont doux! que ton visage est beau! + Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau? 80 + Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles, + Dire sur mon tombeau: Les Parques sont cruelles! + + --Ah! mon fils, c'est l'amour, c'est l'amour insensé + Qui t'a jusqu'à ce point cruellement blessé? + Ah! mon malheureux fils! Oui, faibles que nous sommes, 85 + C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes. + S'ils pleurent en secret, qui lira dans leur coeur + Verra que c'est toujours cet amour en fureur. + Mais, mon fils, mais dis-moi, quelle belle dansante, + Quelle vierge as-tu vue au bord de l'Érymanthe? 90 + N'es-tu pas riche et beau? du moins quand la douleur + N'avait point de ta joue éteint la jeune fleur! + Parle. Est-ce cette Eglé, fille du roi des ondes, + Ou cette jeune Irène aux longues tresses blondes? + Ou ne sera-ce point cette fière beauté 95 + Dont j'entends le beau nom chaque jour répété, + Dont j'apprends que partout les belles sont jalouses? + Qu'aux temples, aux festins, les mères, les épouses, + Ne sauraient voir, dit-on, sans peine et sans effroi? + Cette belle Daphné?....--Dieux! ma mère, tais-toi, 100 + Tais-toi. Dieux! qu'as-tu dit? Elle est fière, inflexible; + Comme les immortels, elle est belle et terrible! + Mille amants l'ont aimée; ils l'ont aimée en vain. + Comme eux j'aurais trouvé quelque refus hautain. + Non, garde que jamais elle soit informée... 105 + Mais, ô mort! ô tourment! ô mère bien-aimée! + Tu vois dans quels ennuis dépérissent mes jours. + Ma mère bien-aimée, ah! viens à mon secours. + Je meurs; va la trouver: que tes traits, que ton âge, + De sa mère à ses yeux offrent la sainte image. 110 + Tiens, prends cette corbeille et nos fruits les plus beaux, + Prends notre Amour d'ivoire, honneur de ces hameaux; + Prends la coupe d'onyx à Corinthe ravie; + Prends mes jeunes chevreaux, prends mon coeur, prends ma vie; + Jette tout à ses pieds; apprends-lui qui je suis; 115 + Dis-lui que je me meurs, que tu n'as plus de fils. + Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse; + Adjure cieux et mers, dieu, temple, autel, déesse. + Pars; et si tu reviens sans les avoir fléchis, + Adieu, ma mère, adieu, tu n'auras plus de fils. 120 + + --J'aurai toujours un fils, va, la belle espérance + Me dit...' Elle s'incline, et, dans un doux silence, + Elle couvre ce front, terni par les douleurs, + De baisers maternels entremêlés de pleurs. + Puis elle sort en hâte, inquiète et tremblante; 125 + Sa démarche est de crainte et d'âge chancelante. + Elle arrive; et bientôt revenant sur ses pas, + Haletante, de loin: 'Mon cher fils, tu vivras, + Tu vivras.' Elle vient s'asseoir près de la couche, + Le vieillard la suivait, le sourire à la bouche, 130 + La jeune belle aussi, rouge et le front baissé, + Vient, jette sur le lit un coup d'oeil. L'insensé + Tremble; sous ses tapis il veut cacher sa tête. + 'Ami, depuis trois jours tu n'es d'aucune fête, + Dit-elle; que fais-tu? Pourquoi veux-tu mourir? 135 + Tu souffres. On me dit que je peux te guérir; + Vis, et formons ensemble une seule famille: + Que mon père ait un fils, et ta mère une fille!' + + + + + V + + HYLAS + +_Au chevalier de Pange._ + + Le navire éloquent, fils des bois du Pénée, + Qui portait à Colchos la Grèce fortunée, + Craignant près de l'Euxin les menaces du Nord, + S'arrête, et se confie au doux calme d'un port. + Aux regards des héros le rivage est tranquille; 5 + Ils descendent. Hylas prend un vase d'argile, + Et va, pour leurs banquets sur l'herbe préparés, + Chercher une onde pure en ces bords ignorés. + Reines, au sein d'un bois, d'une source prochaine, + Trois naïades l'ont vu s'avancer dans la plaine. 10 + Elles ont vu ce front de jeunesse éclatant, + Cette bouche, ces yeux. Et leur onde à l'instant + Plus limpide, plus belle, un plus léger zéphire, + Un murmure plus doux l'avertit et soupire. + Il accourt. Devant lui l'herbe jette des fleurs; 15 + Sa main errante suit l'éclat de leurs couleurs; + Elle oublie, à les voir, l'emploi qui la demande, + Et s'égare à cueillir une belle guirlande. + Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler. + Sur l'immobile arène il l'admire couler, 20 + Se courbe, et, s'appuyant à la rive penchante, + Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante. + De leurs roseaux touffus les trois nymphes soudain + Volent, fendent leurs eaux, l'entraînent par la main + En un lit de joncs frais et de mousses nouvelles. 25 + Sur leur sein, dans leurs bras, assis au milieu d'elles, + Leur bouche, en mots mielleux où l'amour est vanté, + Le rassure et le loue et flatte sa beauté. + Leurs mains vont caressant sur sa joue enfantine + De la jeunesse en fleur la première étamine, 30 + Ou sèchent en riant quelques pleurs gracieux + Dont la frayeur subite avait rempli ses yeux. + 'Quand ces trois corps d'albâtre atteignaient le rivage, + D'abord j'ai cru, dit-il, que c'était mon image + Qui, de cent flots brisés prompte à suivre la loi, 35 + Ondoyante, volait et s'élançait vers moi.' + + Mais Alcide inquiet, que presse un noir augure, + Va, vient, le cherche, crie auprès de l'onde pure: + 'Hylas! Hylas!' Il crie et mille et mille fois. + Le jeune enfant de loin croit entendre sa voix; 40 + Et du fond des roseaux, pour le tirer de peine, + Lui répond une voix non entendue et vaine. + + De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil + Court cette jeune idylle au teint frais et vermeil. + Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle, 45 + Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle, + L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants; + D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs; + Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête, + Et sa flûte à la main, sa flûte qui s'apprête 50 + A défier un jour les pipeaux de Segrais, + Seuls connus parmi nous aux nymphes des forêts. + + + + + VI + + LA JEUNE TARENTINE + + + Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés, + Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez! + + Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine! + Un vaisseau la portait aux bords de Camarine: + Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement 5 + Devaient la reconduire au seuil de son amant. + Une clef vigilante a, pour cette journée, + Dans le cèdre enfermé sa robe d'hyménée, + Et l'or dont au festin ses bras seraient parés, + Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés. 10 + Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles, + Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles + L'enveloppe; étonnée et loin des matelots, + Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots. + + Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine! 15 + Son beau corps a roulé sous la vague marine. + Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher, + Aux monstres dévorants eut soin de le cacher. + Par ses ordres bientôt les belles Néréides + L'élèvent au-dessus des demeures humides, 20 + Le portent au rivage, et dans ce monument + L'ont au cap du Zéphyr déposé mollement; + Puis de loin, à grands cris appelant leurs compagnes, + Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes, + Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil, 25 + Répétèrent, hélas! autour de son cercueil: + + 'Hélas! chez ton amant tu n'es point ramenée; + Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée; + L'or autour de tes bras n'a point serré de noeuds; + Les doux parfums n'ont point coulé sur tes cheveux.' 30 + + + + + VII + + SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE + +_Des nymphes et des satyres chantent dans une grotte qu'il faut peindre +bien romantique, pittoresque, divine, en soupant, avec des coupes +ciselées; chacun chante le sujet représenté sur sa coupe. L'un_: +Étranger, ce taureau, _etc._; _l'autre_: Pasiphaé; _d'autres, +d'autres_... + + + EUROPE + + Étranger, ce taureau, qu'au sein des mers profondes + D'un pied léger et sûr tu vois fendre les ondes, + Est le seul que jamais Amphitrite ait porté. + Il nage aux bords crétois. Une jeune beauté + Dont le vent fait voler l'écharpe obéissante 5 + Sur ses flancs est assise, et d'une main tremblante + Tient sa corne d'ivoire, et, les pleurs dans les yeux, + Appelle ses parents, ses compagnes, ses jeux; + Et, redoutant la vague et ses assauts humides, + Retire et veut sous soi cacher ses pieds timides. 10 + + L'art a rendu l'airain fluide et frémissant, + On croit le voir flotter. Ce nageur mugissant, + Ce taureau, c'est un dieu; c'est Jupiter lui-même. + Dans ses traits déguisés, du monarque suprême + Tu reconnais encore et la foudre et les traits. 15 + Sidon l'a vu descendre au bord de ses guérets, + Sous ce front emprunté couvrant ses artifices, + Brillant objet des voeux de toutes les génisses. + + La vierge tyrienne, Europe, son amour, + Imprudente, le flatte; il la flatte à son tour; 20 + Et, se fiant à lui, la belle désirée + Ose asseoir sur son flanc cette charge adorée. + Il s'est lancé dans l'onde; et le divin nageur, + Le taureau, roi des dieux, l'humide ravisseur, + A déjà passé Chypre et ses rives fertiles; 25 + Il s'approche de Crète, et va voir les cent villes. + + + + + VIII + + PASIPHAÉ + + + Tu gémis sur l'Ida, mourante, échevelée, + O reine! ô de Minos épouse désolée! + Heureuse si jamais, dans ses riches travaux, + Cérès n'eût pour le joug élevé des troupeaux!... + Tu voles épier sous quelle yeuse obscure, 5 + Tranquille, il ruminait son antique pâture, + Quel lit de fleurs reçut ses membres nonchalants, + Quelle onde a ranimé l'albâtre de ses flancs. + 'O nymphes, entourez, fermez, nymphes de Crète, + De ces vallons, fermez, entourez la retraite, 10 + Si peut-être vers lui des vestiges épars + Ne viendront point guider mes pas et mes regards.' + Insensée! à travers ronces, forêts, montagnes, + Elle court. O fureur! dans les vertes campagnes, + Une belle génisse à son superbe amant 15 + Adressait devant elle un doux mugissement. + 'La perfide mourra. Jupiter la demande.' + Elle-même à son front attache la guirlande, + L'entraîne, et sur l'autel prenant le fer vengeur: + 'Sois belle maintenant, et plais à mon vainqueur.' 20 + Elle frappe, et sa haine, à la flamme lustrale, + Rit de voir palpiter le coeur de sa rivale. + + + + + IX + + PANNYCHIS + + +_Plusieurs jeunes files entourent un petit enfant... le caressent..._ + +--_On dit que tu as fait une chanson pour Pannychis, ta cousine?_ + +--_Oui, je l'aime, Pannychis... elle est belle. Elle a cinq ans comme +moi... Nous avons arrondi en berceau ces buissons de roses... Nous nous +promenons sous cet ombrage... On ne peut nous y troubler, car il est +trop bas pour qu'on y puisse entrer. Je lui ai donné une statue de Vénus +que mon père m'a faite avec du buis. Elle l'appelle sa fille, elle la +couche sur des feuilles de rose dans une écorce de grenade... Tous les +amants font toujours des chansons pour leur bergère... Et moi aussi, +j'en ai fait une pour elle..._ + +--_Eh bien, chante-nous ta chanson et nous te donnerons des raisins et +des figues mielleuses..._ + +--_Donnez-les-moi d'abord et puis je vais chanter... Il tend ses deux +mains... on lui donne... et puis, d'une voix claire et douce, il se met +à chanter_: + + 'Ma belle Pannychis, il faut bien que tu m'aimes; + Nous avons même toit, nos âges sont les mêmes. + Vois comme je suis grand, vois comme je suis beau. + Hier je me suis mis auprès de mon chevreau; + Par Pollux et Minerve! il ne pouvait qu'à peine 5 + Faire arriver sa tête au niveau de la mienne. + D'une coque de noix j'ai fait un abri sûr + Pour un beau scarabée étincelant d'azur; + Il couche sur la laine, et je te le destine. + Ce matin, j'ai trouvé parmi l'algue marine 10 + Une vaste coquille aux brillantes couleurs; + Nous l'emplirons de terre, il y viendra des fleurs. + Je veux, pour te montrer une flotte nombreuse, + Lancer sur notre étang des écorces d'yeuse. + Le chien de la maison est si doux! chaque soir, 25 + Mollement sur son dos je veux te faire asseoir; + Et, marchant devant toi jusques à notre asile, + Je guiderai les pas de ce coursier docile.' + +_Il s'en va bien baisé, bien caressé... Les jeunes beautés le suivent de +loin. Arrivées aux rosiers, elles regardent par-dessus le berceau sous +lequel elles les voient occupés à former avec des buissons de myrte et +de roses un temple de verdure autour d'un petit autel, pour leur statue +de Vénus; elles rient. Ils lèvent la tête, les voient et leur disent de +s'en aller. On les embrasse... En s'en allant, la jeune Myro dit:... O +heureux âge!... Mes compagnes, venez voir aussi chez moi les monuments +de notre enfance... j'ai entouré d'une haie, pour le conserver, le +jardin que j'avais alors... Une chèvre l'aurait brouté tout entier en +une heure... C'est là que je vivais avec...; il m'appelait déjà sa femme +et je l'appelais mon époux... Nous n'étions pas plus hauts que telle +plante... Nous nous serions perdus dans une forêt de thym... Vous y +verrez encore les romarins s'élever en berceau comme des cyprès autour +du tombeau de marbre où sont écrits les vers d'Anyté... Mon bien-aimé +m'avait donné une cigale et une sauterelle. Elles moururent, je leur +élevai ce tombeau parmi le romarin. J'étais en pleurs... La belle Anyté +passa, sa lyre à la main..._ + +--_Qu'as-tu? me demanda-t-elle._ + +--_Ma cigale et ma sauterelle sont mortes..._ + +--_Ah! me dit-elle, nous devons tous mourir (cinq ou six vers de +morale)..._ + +_Puis elle écrivit sur la pierre_: + + 'O sauterelle, à toi, rossignol des fougères, + A toi, verte cigale, amante des bruyères, 30 + Myro de cette tombe élève les honneurs, + Et sa joue enfantine est humide de pleurs; + Car l'avare Achéron, les Soeurs impitoyables + Ont ravi de ses jeux ces compagnes aimables.' + + + + + X + + DRYAS + + + 'Tout est-il prêt? partons. Oui, le mât est dressé; + Adieu donc.' Sur les bancs le rameur est placé; + La voile, ouverte aux vents, s'enfle et s'agite et flotte; + Déjà le gouvernail tourne aux mains du pilote. + Insensé! vainement le serrant dans leurs bras, 5 + Femme, enfants, tout se jette au-devant de ses pas; + Il monte, on lève l'ancre. Élevé sur la poupe, + Il remplit et couronne une écumante coupe, + Prie, et la verse aux dieux qui commandent aux flots. + Tout retentit de cris, adieux des matelots. 10 + Sur sa famille en pleurs il tourne encor la vue, + Et des yeux et des mains longtemps il les salue. + Insensé! vainement une fois averti! + On détache le câble; il part; il est parti! + Car il ne voyait pas que bientôt sur sa tête 15 + L'automne impétueux amassant la tempête + L'attendait au passage, et là, loin de tout bord, + Lui préparait bientôt le naufrage et la mort. + 'Dieux de la mer Égée, ô vents, ô dieux humides, + Glaucus et Palémon, et blanches Néréides, 20 + Sauvez, sauvez Dryas. Déjà voisin du port, + Entre la terre et moi je rencontre la mort. + Mon navire est brisé. Sous les ondes avares + Tous les miens ont péri. Dieux! rendez-moi mes lares! + Dieux! entendez les cris d'un père et d'un époux! 25 + Sauvez, sauvez Dryas, il s'abandonne à vous.' + Il dit, plonge, et, perdant au sein de la tourmente + La planche, sous ses pieds fugitive et flottante, + Nage, et lutte, et ses bras et ses efforts nombreux... + Et la vague en roulant sur les sables pierreux, 30 + Blême, expirant, couvert d'une écume salée, + Le vomit. Sa famille errante, échevelée, + Qui perçait l'air de cris et se frappait le sein, + Court, le saisit, l'entraîne, et, le fer à la main, + Rendant grâces aux flots d'avoir sauvé sa tête, 35 + Offre une brebis noire à la noire tempête. + + + + XI + + BACCHUS + + + Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée, + O Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée; + Viens, tel que tu parus aux déserts de Naxos + Quand tu vins rassurer la fille de Minos. + Le superbe éléphant, en proie à ta victoire, 5 + Avait de ses débris formé ton char d'ivoire. + De pampres, de raisins mollement enchaîné, + Le tigre aux larges flancs de taches sillonné, + Et le lynx étoilé, la panthère sauvage, + Promenaient avec toi ta cour sur ce rivage. 10 + L'or reluisait partout aux axes de tes chars. + Les Ménades couraient en longs cheveux épars + Et chantaient Évoé, Bacchus et Thyonée, + Et Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée, + Et tout ce que pour toi la Grèce eut de beaux noms. 15 + Et la voix des rochers répétait leurs chansons, + Et le rauque tambour, les sonores cymbales, + Les hautbois tortueux, et les doubles crotales + Qu'agitaient en dansant sur ton bruyant chemin + Le faune, le satyre et le jeune Sylvain, 20 + Au hasard attroupés autour du vieux Silène, + Qui, sa coupe à la main, de la rive indienne, + Toujours ivre, toujours débile, chancelant, + Pas à pas cheminait sur son âne indolent. + + + + + XII + + LE CHÊNE DE CÉRÈS + + + Allons chanter, assis dans les saintes forêts, + Sous ce chêne orgueilleux, favori de Cérès, + Qui loin autour de lui porte un immense ombrage, + Tu vois, de tous côtés pendant à son feuillage, + Couronnes et bandeaux et bouquets entassés, 5 + Doux monuments des voeux par Cérès exaucés. + + A son ombre souvent les nymphes bocagères + Viennent former les pas de leurs danses légères; + Pour mesurer ses flancs et leur vaste contour, + Leurs mains s'entrelaçant serpentent à l'entour: 10 + Et, les bras étendus, vingt Dryades à peine + Pressent ce tronc noueux et dont Cérès est vaine. + +(Tiré d'Ovide, _Mét._, viii.) + + + + + XIII + + HERCULE + + + Oeta, mont ennobli par cette nuit ardente, + Quand l'infidèle époux d'une épouse imprudente + Reçut de son amour un présent trop jaloux, + Victime du centaure immolé par ses coups; + Il brise tes forêts: ta cime épaisse et sombre 5 + En un bûcher immense amoncelle sans nombre + Les sapins résineux que son bras a ployés. + Il y porte la flamme; il monte, sous ses pieds + Étend du vieux lion la dépouille héroïque, + Et l'oeil au ciel, la main sur la massue antique, 10 + Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu. + Le vent souffle et mugit. Le bûcher tout en feu + Brille autour du héros, et la flamme rapide + Porte au palais divin l'âme du grand Alcide! + + + + + XIV + + ÉRICHTHON + + + J'apprends, pour disputer un prix si glorieux, + Le bel art d'Érichthon, mortel prodigieux + Qui sur l'herbe glissante, en longs anneaux mobiles, + Jadis homme et serpent, traînait ses pieds agiles. + Élevé sur un axe, Érichthon le premier 5 + Aux liens du timon attacha le coursier, + Et vainqueur, près des mers, sur les sables arides, + Fit voler à grand bruit les quadriges rapides. + + Le Lapithe, hardi dans ses jeux turbulents, + Le premier, des coursiers osa presser les flancs. 10 + Sous lui, dans un long cercle achevant leur carrière, + Ils surent aux liens livrer leur tête altière, + Blanchir un frein d'écume, et, légers, bondissants, + Agiter, mesurer leurs pas retentissants. + +(Pris de Virgile.) + + + + + XV + + NÉÈRE + + + Mais telle qu'à sa mort, pour la dernière fois, + Un beau cygne soupire, et de sa douce voix, + De sa voix qui bientôt lui doit être ravie, + Chante, avant de partir, ses adieux à la vie, + Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort, 5 + Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort: + + 'O vous, du Sébéthus naïades vagabondes, + Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes. + Adieu, mon Clinias! moi, celle qui te plus, + Moi, celle qui t'aimai, que tu ne verras plus. 10 + O cieux, ô terre, ô mer, prés, montagnes, rivages, + Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages, + Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours + Néère tout son bien, Néère ses amours; + Cette Néère, hélas! qu'il nommait sa Néère, 15 + Qui, pour lui criminelle, abandonna sa mère; + Qui, pour lui fugitive, errant de lieux en lieux, + Aux regards des humains n'osa lever les yeux. + Oh! soit que l'astre pur des deux frères d'Hélène + Calme sous ton vaisseau la vague ionienne; 20 + Soit qu'aux bords de Pæstum, sous ta soigneuse main, + Les roses deux fois l'an couronnent ton jardin; + Au coucher du soleil, si ton âme attendrie + Tombe en une muette et molle rêverie, + Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi. 25 + Je viendrai, Clinias; je volerai vers toi. + + Mon âme vagabonde, à travers le feuillage, + Frémira; sur les vents ou sur quelque nuage + Tu la verras descendre, ou du sein de la mer, + S'élevant comme un songe, étinceler dans l'air, 30 + Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive, + Caresser, en fuyant, ton oreille attentive.' + + + + + XVI + + + Mon visage est flétri des regards du soleil. + Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil. + J'ai suivi tout le jour le fond de la vallée; + Des bêlements lointains partout m'ont appelée. + J'ai couru: tu fuyais sans doute loin de moi: 5 + C'étaient d'autres pasteurs. Où te chercher, ô toi + Le plus beau des humains? Dis-moi, fais-moi connaître + Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître, + Pour que je cesse enfin de courir sur les pas + Des troupeaux étrangers que tu ne conduis pas. 10 + +(Tiré du _Cantique des cantiques_.) + + + + + XVII + + + O jeune adolescent! tu rougis devant moi. + Vois mes traits sans couleurs; ils pâlissent pour toi: + C'est ton front virginal, ta grâce, ta décence; + Viens. Il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance. + O jeune adolescent, viens savoir que mon coeur 5 + N'a pu de ton visage oublier la douceur. + Bel enfant, sur ton front la volupté réside. + Ton regard est celui d'une vierge timide. + Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour, + Semble encore ignorer qu'on soupire d'amour. 10 + Viens le savoir de moi. Viens, je veux te l'apprendre; + Viens remettre en mes mains ton âme vierge et tendre, + Afin que mes leçons, moins timides que toi, + Te fassent soupirer et languir comme moi; + Et qu'enfin rassuré, cette joue enfantine 15 + Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine. + Oh! je voudrais qu'ici tu vinsses un matin + Reposer mollement ta tête sur mon sein! + Je te verrais dormir, retenant mon haleine, + De peur de t'éveiller, ne respirant qu'à peine. 20 + Mon écharpe de lin, que je ferais flotter, + Loin de ton beau visage aurait soin d'écarter + Les insectes volants dont les ailes bruyantes + Aiment à se poser sur les lèvres dormantes. + + + + + XVIII + + + La nymphe l'aperçoit, et l'arrête, et soupire. + Vers un banc de gazon, tremblante, elle l'attire; + Elle s'assied. Il vient, timide avec candeur, + Ému d'un peu d'orgueil, de joie et de pudeur. + Les deux mains de la nymphe errent à l'aventure. 5 + L'une, sur son front blanc, va de sa chevelure + Former les blonds anneaux. L'autre de son menton + Caresse lentement le mol et doux coton. + + 'Approche, bel enfant, approche, lui dit-elle, + Toi si jeune et si beau, près de moi jeune et belle. 10 + Viens, ô mon bel ami, viens, assieds-toi sur moi. + Dis, quel âge, mon fils, s'est écoulé pour toi? + Aux combats du gymnase as-tu quelque victoire? + Aujourd'hui, m'a-t-on dit, tes compagnons de gloire, + Trop heureux, te pressaient entre leurs bras glissants, 15 + Et l'olive a coulé sur tes membres luisants. + Tu baisses tes yeux noirs? Bienheureuse la mère + Qui t'a formé si beau, qui t'a nourri pour plaire! + Tu souris? tu rougis? Que ta joue est brillante! + Que ta bouche est vermeille et ta peau transparente! 20 + N'es-tu pas Hyacinthe au blond Phoebus si cher? + Ou ce jeune Troyen ami de Jupiter? + Ou celui qui, naissant pour plus d'une immortelle, + Entr'ouvrit de Myrrha l'écorce maternelle? + Ami, qui que tu sois, oh! tes jeux sont charmants: 25 + Bel enfant, aime-moi. Mon coeur de mille amants + Rejeta mille fois la poursuite enflammée; + Mais toi seul, aime-moi, j'ai besoin d'être aimée...' + + + + + XIX + + CHANSON DES YEUX + + + Viens: là, sur des joncs frais ta place est toute prête. + Viens, viens, sur mes genoux viens reposer ta tête. + Les yeux levés sur moi, tu resteras muet, + Et je te chanterai la chanson qui te plaît. + Comme on voit, au moment où Phoebus va renaître, 5 + La nuit prête à s'enfuir, le jour prêt à paraître, + Je verrai tes beaux yeux, les yeux de mon ami, + En un demi-sommeil se fermer à demi. + Tu me diras: 'Adieu, je dors, adieu, ma belle. + --Adieu, dirai-je, adieu, dors, mon ami fidèle, 10 + Car le... aussi dort le front vers les cieux,' + Et j'irai te baiser et le front et les yeux. + + Ne me regarde point; cache, cache tes yeux; + Mon sang en est brûlé; tes regards sont des feux. + Viens, viens. Quoique vivant, et dans ta fleur première, 15 + Je veux avec mes mains te fermer la paupière, + Ou, malgré tes efforts, je prendrai tes cheveux + Pour en faire un bandeau qui te cache les yeux. + +(Le commencement est imité de Shakespeare, _Henry IV_.) + + + + + XX + + + 'Les esclaves d'amour ont tant versé de pleurs! + S'il a quelques plaisirs, il a tant de douleurs! + Qu'il garde ses plaisirs. Dans un vallon tranquille, + Les muses contre lui nous offrent un asile; + Les muses, seul objet de mes jeunes désirs, 5 + Mes uniques amours, mes uniques plaisirs. + L'amour n'ose troubler la paix de ce rivage. + Leurs modestes regards ont, loin de leur bocage, + Fait fuir ce dieu cruel, leur légitime effroi, + Chastes muses, veillez, veillez toujours sur moi.' 10 + + --'Non, non, le dieu d'amour n'est point l'effroi des muses. + Elles cherchent ses pas, elles aiment ses ruses. + Le coeur qui n'aime rien a beau les implorer, + Leur troupe qui s'enfuit ne veut pas l'inspirer. + Qu'un amant les invoque, et sa voix les attire. 15 + C'est ainsi que toujours elles montent ma lyre. + Si je chante les dieux, ou les héros, soudain + Ma langue balbutie et se travaille en vain. + Si je chante l'amour, ma chanson d'elle-même + S'écoule de ma bouche et vole à ce que j'aime.' 20 + + + + + XXI + + A VESPER + + + O quel que soit ton nom, soit Vesper, soit Phosphore, + Messager de la nuit, messager de l'aurore, + Cruel astre au matin, le soir astre si doux! + Phosphore, le matin, loin de nos bras jaloux, + Ta fais fuir nos amours tremblantes, incertaines, 5 + Mais le soir, en secret, Vesper, tu les ramènes, + La vierge qu'à l'hymen la nuit doit présenter + Redoute que Vesper se hâte d'arriver. + Puis, au bras d'un époux, elle accuse Phosphore + De rallumer trop tôt les flambeaux de l'aurore, 10 + Brillante étoile, adieu, le jour s'avance, cours, + Ramène-moi bientôt la nuit et mes amours. + + + + + XXII + + + Blanche et douce colombe, aimable prisonnière, + Quel injuste ennemi te cache à la lumière? + Je t'ai vue aujourd'hui (que le ciel était beau!) + Te promener longtemps sur le bord du ruisseau, + Au hasard, en tous lieux, languissante, muette, 5 + Tournant tes doux regards et tes pas et ta tête. + Caché dans le feuillage, et n'osant l'agiter, + D'un rameau sur un autre à peine osant sauter, + J'avais peur que le vent décelât mon asile. + Tout seul je gémissais, sur moi-même immobile, 10 + De ne pouvoir aller, le ciel était si beau! + Promener avec toi sur le bord du ruisseau. + + Car, si j'avais osé, sortant de ma retraite, + Près de ta tête amie aller porter ma tête, + Avec toi murmurer et fouler sous mes pas 15 + Le même pré foulé sous tes pieds délicats, + Mes ailes et ma voix auraient frémi de joie, + Et les noirs ennemis, les deux oiseaux de proie, + Ces gardiens envieux qui te suivent toujours, + Auraient connu soudain que tu fais mes amours. 20 + Tous les deux à l'instant, timide prisonnière, + T'auraient, dans ta prison, ravie à la lumière, + Et tu ne viendrais plus, quand le ciel sera beau, + Te promener encor sur le bord du ruisseau. + + Blanche et douce brebis à la voix innocente, 25 + Si j'avais, pour toucher ta laine obéissante, + Osé sortir du bois et bondir avec toi, + Te bêler mes amours et t'appeler à moi, + Les deux loups soupçonneux qui marchaient à ta suite + M'auraient vu. Par leurs cris ils t'auraient mise en fuite, 30 + Et pour te dévorer eussent fondu sur toi + Plutôt que te laisser un moment avec moi. + + + + + XXIII + + LE SATYRE ET LA FLÛTE + + + Toi, de Mopsus ami! Non loin de Bérécynthe, + Certain satyre, un jour, trouva la flûte sainte + Dont Hyagnis calmait ou rendait furieux + Le cortège énervé de la mère des dieux. + Il appelle aussitôt du Sangar au Méandre 5 + Les nymphes de l'Asie, et leur dit de l'entendre; + Que tout l'art d'Hyagnis n'était que dans ce bui; + Qu'il a, grâce au destin, des doigts tout comme lui. + On s'assied. Le voilà qui se travaille et sue, + Souffle, agite ses doigts, tord sa lèvre touffue, 10 + Enfle sa joue épaisse, et fait tant qu'à la fin + Le buis résonne et pousse un cri rauque et chagrin. + L'auditoire étonné se lève, non sans rire, + Les éloges railleurs fondent sur le satyre, + Qui pleure, et des chiens même, en fuyant vers le bois, 15 + Évite comme il peut les dents et les abois. + + + + + XXIV + + + De nuit, la nymphe errante à travers le bois sombre + Aperçoit le satyre; et, le fuyant dans l'ombre, + De loin, d'un cri perfide, elle va l'appelant. + Le pied-de-chèvre accourt, sur sa trace volant, + Et dans une eau stagnante, à ses pas opposée, 5 + Tombe, et sa plainte amère excite leur risée. + + + + + XXV + + + L'impur et fier époux que la chèvre désire + Baisse le front, se dresse et cherche le satyre. + Le satyre, averti de cette inimitié, + Affermit sur le sol la corne de son pié; + Et leurs obliques fronts, lancés tous deux ensemble, 5 + Se choquent; l'air frémit, le bois s'agite et tremble. + + + + + XXVI + + + Ma Muse fuit les champs abreuvés de carnage, + Et ses pieds innocents ne se poseront pas + Où la cendre des morts gémirait sous ses pas. + Elle pâlit d'entendre et le cri des batailles, + Et les assauts tonnants qui frappent les murailles, 5 + Et le sang qui jaillit sous les pointes d'airain + Souillerait la blancheur de sa robe de lin. + +(Traduit de Gessner.) + + + + + XXVII + + +_Un berger poète dira:_ + + Mes chants savent tout peindre; accours, viens les entendre. + Ma voix plaît, Astérie, elle est flexible et tendre. + Philomèle, les bois, les eaux, les pampres verts, + Les muses, le printemps, habitent dans mes vers. + Le baiser dans mes vers étincelle et respire. 5 + La source aux pieds d'argent qui m'arrête et m'inspire + Y roule en murmurant son flot léger et pur. + Souvent avec les cieux il se pare d'azur. + Le souffle insinuant, qui frémit sous l'ombrage, + Voltige dans mes vers comme dans le feuillage. 10 + Mes vers sont parfumés et de myrte et de fleurs, + Soit les fleurs dont l'été ranime les couleurs, + Soit celles que seize ans, été plus doux encore, + Sur une belle joue ont l'art de faire éclore. + + + + + XXVIII + + + Le lys est le plus beau des enfants du zéphire, + Il lève un front superbe et demande l'empire. + Des suaves esprits dans sa coupe formés, + L'air, les eaux, le bocage, au loin sont embaumés. + Sous l'herbe, loin des yeux, plus aimable et moins belle, 5 + La violette fuit. Son parfum la révèle, + Avertit qu'elle est là; que, voulant se cacher + Là, pour le sein qu'on aime, il faut l'aller chercher. + + + + + XXIX + + A L'HIRONDELLE + + + Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, + La cigale est ta proie, hirondelle inhumaine, + Et nourrit tes petits qui, débiles encor, + Nus, tremblants, dans les airs n'osent prendre l'essor. + Tu voles; comme toi la cigale a des ailes. 5 + Tu chantes; elle chante. À vos chansons fidèles + Le moissonneur s'égaye, et l'automne orageux + En des climats lointains vous chasse toutes deux. + Oses-tu donc porter dans ta cruelle joie + A ton nid sans pitié cette innocente proie? 10 + Et faut-il voir périr un chanteur sans appui + Sous la morsure, hélas! d'un chanteur comme lui! + +(Trad. d'Événus de Paros.) + + + + + XXX + + + Ah! prends un coeur humain, laboureur trop avide, + Lorsque d'un pas tremblant l'indigence timide + De tes larges moissons vient, le regard confus, + Recueillir après toi les restes superflus. + Souviens-toi que Cybèle est la mère commune. 5 + Laisse la probité que trahit la fortune. + Comme l'oiseau du ciel, se nourrir à tes pieds + De quelques grains épars sur la terre oubliés. + +(Tiré de Thomson.) + + + + + XXXI + + + Fille du vieux pasteur, qui d'une main agile + Le soir emplis de lait trente vases d'argile, + Crains la génisse pourpre, au farouche regard, + Qui marche toujours seule et qui paît à l'écart. + Libre, elle lutte et fuit, intraitable et rebelle. 5 + Tu ne presseras point sa féconde mamelle, + A moins qu'avec adresse un de ses pieds lié + Sous un cuir souple et lent ne demeure plié. + +(Vu et fait à Catillon, près Forges, le 4 août 1792, et écrit à Gournay +le lendemain.) + + + + + XXXII + + + Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche, + Quand lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche, + Riant et m'asseyant sur lui, près de son coeur, + M'appelant son rival et déjà son vainqueur, + Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre 5 + A souffler une haleine harmonieuse et pure; + Et ses savantes mains prenaient mes jeunes doigts, + Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois, + Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore, + A fermer tour à tour les trous du buis sonore. 10 + + + + + XXXIII + + MNAÏS + + + 'Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde, + La brebis se traînant sous sa laine féconde, + Au dos de la colline accompagnent les pas, + A la jeune Mnaïs rendez, rendez, hélas! + Par Cérès, par sa fille et la Terre sacrée, 5 + Une grâce légère, autant que désirée. + Ah! près de vous, jadis, elle avait son berceau, + Et sa vingtième année a trouvé le tombeau. + Que vos agneaux du moins viennent près de ma cendre + Me bêler les accents de leur voix douce et tendre, 10 + Et paître au pied d'un roc où d'un son enchanteur + La flûte parlera sous les doigts du pasteur. + Qu'au retour du printemps, dépouillant la prairie, + Des dons du villageois ma tombe soit fleurie; + Puis d'une brebis mère et docile à sa main 15 + En un vase d'argile il pressera le sein; + Et sera chaque jour d'un lait pur arrosée + La pierre en ce tombeau sur mes mânes posée. + Morts et vivants, il est encor pour nous unir + Un commerce d'amour et de doux souvenir.' 20 + +_C'est en songe que la jeune Mnaïs est venue leur dire cela._ + +(Trad. de Léonidas de Tarente.) + + + + + XXXIV + + LES JARDINS + + + Secrets observateurs, leur studieuse main + En des vases d'argile et de verre et d'airain + Enferme la nature et les riches campagnes. + Ce sont là leurs vallons, leurs forêts, leurs montagnes. + Barbares possesseurs, Procustes furieux, 5 + Sous le niveau jaloux leur fer injurieux + Mutile sans pitié les plaintives dryades. + Le plomb, les murs de pierre enchaînant les naïades, + De bassins en bassins, de degrés en degrés, + Guident leur chute esclave et leurs pas mesurés, 10 + Là, quelle muse libre et naïve et fidèle + Peut naître? Loin du bois, comme si Philomèle, + Sous leurs treillages peints dont la main du sculpteur + A ciselé l'acanthe ou le lierre imposteur, + Allait chercher ces sons dont le printemps s'honore, 15 + Délices de la nuit, délices de l'aurore! + + + + + XXXV + + INVOCATION A LA POÉSIE + + + Nymphe tendre et vermeille, ô jeune Poésie! + Quel bois est aujourd'hui ta retraite choisie? + Quelles fleurs, près d'une onde où s'égarent tes pas, + Se courbent mollement sous tes pieds délicats? + Où te faut-il chercher? Vois la saison nouvelle: 5 + Sur son visage blanc quelle pourpre étincelle! + L'hirondelle a chanté; Zéphir est de retour: + Il revient en dansant; il ramène l'amour. + L'ombre, les prés, les fleurs, c'est sa douce famille, + Et Jupiter se plaît à contempler sa fille, 10 + Cette terre où partout, sous tes doigts gracieux, + S'empressent de germer des vers mélodieux. + Le fleuve qui s'étend dans les vallons humides + Roule pour toi des vers doux, sonores, liquides. + Des vers, s'ouvrant en foule aux regards du soleil, 15 + Sont ce peuple de fleurs au calice vermeil. + Et les monts, en torrents qui blanchissent leurs cimes, + Lancent des vers brillants dans le fond des abîmes. + + + + + XXXVI + + A LA SANTÉ + + + Allons, muse rustique, enfant de la nature, + Détache ces cheveux, ceins ton front de verdure, + Va de mon cher de Pange égayer les loisirs. + Rassemble autour de toi tes champêtres plaisirs; + Ton cortège dansant de légères dryades, 5 + De nymphes au sein blanc, de folâtres ménades. + Entrez dans son asile aux muses consacré, + Où de sphères, d'écrits, de beaux-arts entouré, + Sur les doctes feuillets sa jeunesse prudente + Pâlit au sein des nuits près d'une lampe ardente. 10 + Hélas! de tous les dieux il n'eut point les faveurs. + Souvent son corps débile est en proie aux douleurs. + + Muse, implore pour lui la Santé secourable, + Cette reine des dieux sans qui rien n'est aimable, + Qui partout fait briller le sourire, les jeux, 15 + Les grâces, le printemps. Qu'indulgente à tes voeux, + Le dictame à la main, près de lui descendue, + Elle vienne avec toi présenter à sa vue + Cette jeunesse en fleur, et ce teint pur et frais, + Et le baume et la vie épars dans tous ses traits. 20 + Dis-lui: 'Belle Santé, déesse des déesses, + Toi sans qui rien ne plaît, ni grandeurs, ni richesses, + Ni chansons, ni festins, ni caresses d'amours, + Viens, d'un mortel aimé viens embellir les jours. + Touche-le de ta main qui répand l'ambroisie. 25 + Ainsi tu nous verras, troupe agreste et choisie, + Les hymnes à la bouche, entourer tes autels, + Santé, reine des dieux, nourrice des mortels.' + + (Imité de l'Hymne d'Ariphron.) + + + + + ÉLÉGIES + + FRAGMENTS D'ÉLÉGIES + + + + + I + + + Jeune fille, ton coeur avec nous veut se taire. + Tu fuis, tu ne ris plus; rien ne saurait te plaire. + La soie à tes travaux offre en vain des couleurs; + L'aiguille sous tes doigts n'anime plus des fleurs. + Tu n'aimes qu'à rêver, muette, seule, errante, 5 + Et la rose pâlit sur ta bouche expirante. + Ah! mon oeil est savant et depuis plus d'un jour; + Et ce n'est pas à moi qu'on peut cacher l'amour. + Les belles font aimer; elles aiment. Les belles + Nous charment tous. Heureux qui peut être aimé d'elles! 10 + Sois tendre, même faible; on doit l'être un moment; + Fidèle, si tu peux. Mais conte-moi comment, + Quel jeune homme aux yeux bleus, empressé, sans audace, + Aux cheveux noirs, au front plein de charme et de grâce... + Tu rougis? On dirait que je t'ai dit son nom. 15 + Je le connais pourtant. Autour de ta maison + C'est lui qui va, qui vient; et, laissant ton ouvrage, + Tu vas, sans te montrer, épier son passage. + Il fuit vite; et ton oeil, sur sa trace accouru, + Le suit encor longtemps quand il a disparu. 20 + Certe, en ce bois voisin où trois fêtes brillantes + Font courir au printemps nos nymphes triomphantes, + Nul n'a sa noble aisance et son habile main + A soumettre un coursier aux volontés du frein. + + + II + + Ah! je les reconnais, et mon coeur se réveille. + O sons! ô douces voix chères à mon oreille! + O mes Muses, c'est vous; vous mon premier amour, + Vous qui m'avez aimé dès que j'ai vu le jour! + Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance, 5 + Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance, + Où j'entendais le bois murmurer et frémir, + Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir. + Ingrat! ô de l'amour trop coupable folie! + Souvent je les outrage et fuis et les oublie; 10 + Et sitôt que mon coeur est en proie au chagrin, + Je les vois revenir le front doux et serein. + J'étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absente + De soupçons inquiets m'agite et me tourmente. + Je vois tous ses appas et je vois mes dangers; 15 + Ah! je la vois livrée à des bras étrangers. + Elles viennent! leurs voix, leur aspect me rassure: + Leur chant mélodieux assoupit ma blessure; + Je me fuis, je m'oublie, et mes esprits distraits + Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix. 20 + Par vous, Muses, par vous, franchissant les collines, + Soit que j'aime l'aspect des campagnes sabines, + Soit Catile ou Falerne et leurs riches coteaux, + Ou l'air de Blandusie et l'azur de ses eaux: + Par vous de l'Anio j'admire le rivage, 25 + Par vous de Tivoli le poétique ombrage, + Et de Bacchus, assis sous des antres profonds, + La nymphe et le satyre écoutant les chansons. + Par vous la rêverie errante, vagabonde, + Livre à vos favoris la nature et le monde; 30 + Par vous mon âme, au gré de ses illusions, + Vole et franchit les temps, les mers, les nations, + Va vivre en d'autres corps, s'égare, se promène, + Est tout ce qu'il lui plaît, car tout est son domaine. + + Ainsi, bruyante abeille, au retour du matin, 35 + Je vais changer en miel les délices du thym. + Rose, un sein palpitant est ma tombe divine. + Frêle atome d'oiseau, de leur molle étamine + Je vais sous d'autres cieux dépouiller d'autres fleurs. + Le papillon plus grand offre moins de couleurs; 40 + Et l'Orénoque impur, la Floride fertile + Admirent qu'un oiseau si tendre, si débile, + Mêle tant d'or, de pourpre, en ses riches habits, + Et pensent dans les airs voir nager des rubis. + Sur un fleuve souvent l'éclat de mon plumage 45 + Fait à quelque Léda souhaiter mon hommage. + Souvent, fleuve moi-même, en mes humides bras + Je presse mollement des membres délicats, + Mille fraîches beautés que partout j'environne; + Je les tiens, les soulève, et murmure et bouillonne. 50 + Mais surtout, Lycoris, Protée insidieux, + Partout autour de toi je veille, j'ai des yeux, + Partout, sylphe ou zéphyr, invisible et rapide, + Je te vois. Si ton coeur complaisant et perfide + Livre à d'autres baisers une infidèle main, 55 + Je suis là. C'est moi seul dont le transport soudain, + Agitant tes rideaux ou ta porte secrète, + Par un bruit imprévu t'épouvante et t'arrête. + C'est moi, remords jaloux, qui rappelle en ton coeur + Mon nom et tes serments et ma juste fureur... 60 + + Mais périsse l'amant que satisfait la crainte! + Périsse la beauté qui m'aime par contrainte, + Qui voit dans ses serments une pénible loi, + Et n'a point de plaisir à me garder sa foi! + + + + III + + AUX FRÈRES DE PANGE + + Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre, + Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre. + Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceul, + Que les pontifes saints autour de mon cercueil, + Appelés aux accents de l'airain lent et sombre, 5 + De leur chant lamentable accompagnent mon ombre, + Et sous des murs sacrés aillent ensevelir + Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir. + Eh! qui peut sans horreur, à ses heures dernières, + Se voir au loin périr dans des mémoires chères? 10 + L'espoir que des amis pleureront notre sort + Charme l'instant suprême et console la mort. + Vous-même choisirez à mes jeunes reliques + Quelque bord fréquenté des pénates rustiques, + Des regards d'un beau ciel doucement animé, 15 + Des fleurs et de l'ombrage, et tout ce que j'aimai. + C'est là près d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille, + Qu'à mes mânes éteints je demande un asile, + Afin que votre ami soit présent à vos yeux, + Afin qu'au voyageur amené dans ces lieux 20 + La pierre, par vos mains de ma fortune instruite, + Raconte en ce tombeau quel malheureux habite; + Quels maux ont abrégé ses rapides instants; + Qu'il fut bon, qu'il aima, qu'il dut vivre longtemps. + Ah! le meurtre jamais n'a souillé mon courage. 25 + Ma bouche du mensonge ignora le langage, + Et jamais, prodiguant un serment faux et vain, + Ne trahit le secret recélé dans mon sein. + Nul forfait odieux, nul remords implacable + Ne déchire mon âme inquiète et coupable. 30 + Vos regrets la verront pure et digne de pleurs, + Oui, vous plaindrez sans doute, en mes longues douleurs, + Et ce brillant midi qu'annonçait mon aurore, + Et ces fruits dans leur germe éteints avant d'éclore, + Que mes naissantes fleurs auront en vain promis. 35 + Oui, je vais vivre encore au sein de mes amis. + Souvent à vos festins qu'égaya ma jeunesse, + Au milieu des éclats d'une vive allégresse, + Frappés d'un souvenir, hélas! amer et doux, + Sans doute vous direz: 'Que n'est-il avec nous!' 40 + + Je meurs. Avant le soir j'ai fini ma journée. + A peine ouverte au jour, ma rose s'est fanée. + La vie eut bien pour moi de volages douceurs; + Je les goûtais à peine, et voilà que je meurs. + Mais, oh! que mollement reposera ma cendre, 45 + Si parfois, un penchant impérieux et tendre + Vous guidant vers la tombe où je suis endormi, + Vos yeux en approchant pensent voir leur ami! + Si vos chants de mes feux vont redisant l'histoire; + Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire, 50 + Inspirent à vos fils, qui ne m'ont point connu, + L'ennui de naître à peine et de m'avoir perdu! + Qu'à votre belle vie ainsi ma mort obtienne + Tout l'âge, tous les biens dérobés à la mienne; + Que jamais les douleurs, par de cruels combats, 55 + N'allument dans vos flancs un pénible trépas; + Que la joie en vos coeurs ignore les alarmes; + Que les peines d'autrui causent seules vos larmes; + Que vos heureux destins, les délices du ciel, + Coulent toujours trempés d'ambroisie et de miel, 60 + Et non sans quelque amour paisible et mutuelle; + Et quand la mort viendra, qu'une amante fidèle, + Près de vous désolée, en accusant les dieux, + Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux. + + + + + IV + + AU CHEVALIER DE PANGE + + + Quand la feuille en festons a couronné les bois, + L'amoureux rossignol n'étouffe point sa voix. + Il serait criminel aux yeux de la nature + Si, de ses dons heureux négligeant la culture, + Sur son triste rameau, muet dans ses amours, 5 + Il laissait sans chanter expirer les beaux jours. + Et toi, rebelle aux dons d'une si tendre mère, + Dégoûté de poursuivre une muse étrangère + Dont tu choisis la cour trop bruyante pour toi, + Tu t'es fait du silence une coupable loi! 10 + Tu naquis rossignol. Pourquoi, loin du bocage + Où des jeunes rosiers le balsamique ombrage + Eût redit tes doux sons sans murmure écoutés, + T'en allais-tu chercher la muse des cités, + Cette muse, d'éclat, de pourpre environnée, 15 + Qui, le glaive à la main, du diadème ornée, + Vient au peuple assemblé, d'une dolente voix, + Pleurer les grands malheurs, les empires, les rois? + Que n'étais-tu fidèle à ces muses tranquilles + Qui cherchent la fraîcheur des rustiques asiles, 20 + Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux, + Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux? + Viens dire à leurs concerts la beauté qui te brûle. + Amoureux, avec l'âme et la voix de Tibulle + Fuirais-tu les hameaux, ce séjour enchanté 25 + Qui rend plus séduisant l'éclat de la beauté? + + L'amour aime les champs, et les champs l'ont vu naître. + La fille d'un pasteur, une vierge champêtre, + Dans le fond d'une rose, un matin du printemps, + Le trouva nouveau-né.... 30 + Le sommeil entr'ouvrait ses lèvres colorées. + Elle saisit le bout de ses ailes dorées, + L'ôta de son berceau d'une timide main, + Tout trempé de rosée, et le mit dans son sein. + Tout, mais surtout les champs sont restés son empire. 35 + Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire; + Là de plus beaux soleils dorent l'azur des cieux; + Là les prés, les gazons, les bois harmonieux, + De mobiles ruisseaux la colline animée, + L'âme de mille fleurs dans les zéphyrs semée; 40 + Là parmi les oiseaux l'amour vient se poser; + Là sous les antres frais habite le baiser. + Les muses et l'amour ont les mêmes retraites. + L'astre qui fait aimer est l'astre des poètes. + Bois, écho, frais zéphyrs, dieux champêtres et doux, 45 + Le génie et les vers se plaisent parmi vous. + J'ai choisi parmi vous ma muse jeune et chère; + Et, bien qu'entre ses soeurs elle soit la dernière, + Elle plaît. Mes amis, vos yeux en sont témoins. + Et puis une plus belle eût voulu plus de soins; 50 + Délicate et craintive, un rien la décourage, + Un rien sait l'animer. Curieuse et volage, + Elle va parcourant tous les objets flatteurs + Sans se fixer jamais, non plus que sur les fleurs + Les zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles, 55 + Ou le baiser ravi sur des lèvres vermeilles. + Une source brillante, un buisson qui fleurit, + Tout amuse ses yeux; elle pleure, elle rit. + Tantôt à pas rêveurs, mélancolique et lente, + Elle erre avec une onde et pure et languissante; 60 + Tantôt elle va, vient, d'un pas léger et sûr + Poursuit le papillon brillant d'or et d'azur, + Ou l'agile écureuil, ou dans un nid timide + Sur un oiseau surpris pose une main rapide. + Quelquefois, gravissant la mousse du rocher, 65 + Dans une touffe épaisse elle va se cacher, + Et sans bruit épier, sur la grotte pendante, + Ce que dira le faune à la nymphe imprudente + Qui, dans cet antre sourd et des faunes ami, + Refusait de le suivre, et pourtant l'a suivi. 70 + Souvent même, écoutant de plus hardis caprices, + Elle ose regarder au fond des précipices, + Où sur le roc mugit le torrent effréné + Du droit sommet d'un mont tout à coup déchaîné. + Elle aime aussi chanter à la moisson nouvelle, 75 + Suivre les moissonneurs et lier la javelle. + L'Automne au front vermeil, ceint de pampres nouveaux, + Parmi les vendangeurs l'égaré en des coteaux; + Elle cueille la grappe, ou blanche, ou purpurine; + Le doux jus des raisins teint sa bouche enfantine; 80 + Ou, s'ils pressent leurs vins, elle accourt pour les voir, + Et son bras avec eux fait crier le pressoir. + + Viens, viens, mon jeune ami; viens, nos muses t'attendent; + Nos fêtes, nos banquets, nos courses te demandent; + Viens voir ensemble et l'antre et l'onde et les forêts. 85 + Chaque soir une table aux suaves apprêts + Assoira près de nous nos belles adorées, + Ou, cherchant dans le bois des nymphes égarées, + Nous entendrons les ris, les chansons, les festins; + Et les verres emplis sous les bosquets lointains 90 + Viendront animer l'air, et, du sein d'une treille, + De leur voix argentine égayer notre oreille. + Mais si, toujours ingrat à ces charmantes soeurs, + Ton front rejette encore leurs couronnes de fleurs; + Si de leurs soins pressants la douce impatience 95 + N'obtient que d'un refus la dédaigneuse offense; + Qu'à ton tour la beauté dont les yeux t'ont soumis + Refuse à tes soupirs ce qu'elle t'a promis; + Qu'un rival loin de toi de ses charmes dispose; + Et, quand tu lui viendras présenter une rose, 100 + Que l'ingrate étonnée, en recevant ce don, + Ne t'ait vu de sa vie et demande ton nom. + + + + + V + + + O muses, accourez; solitaires divines, + Amantes des ruisseaux, des grottes, des collines! + Soit qu'en ses beaux vallons Nîme égare vos pas; + Soit que de doux pensers, en de riants climats, + Vous retiennent aux bords de Loire ou de Garonne; 5 + Soit que parmi les choeurs de ces nymphes da Rhône, + La lune sur les prés, où son flambeau vous luit, + Dansantes vous admire au retour de la nuit; + Venez. J'ai fui la ville aux muses si contraire, + Et l'écho fatigué des clameurs du vulgaire. 10 + Sur les pavés poudreux d'un bruyant carrefour + Les poétiques fleurs n'ont jamais vu le jour. + Le tumulte et les cris font fuir avec la lyre + L'oisive rêverie au suave délire; + Et les rapides chars et leurs cercles d'airain 15 + Effarouchent les vers qui se taisent soudain. + Venez. Que vos bontés ne me soient point avares. + + Mais, oh! faisant de vous mes pénates, mes lares, + Quand pourrai-je habiter un champ qui soit à moi, + Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi 20 + Dormir et ne rien faire, inutile poète, + Goûter le doux oubli d'une vie inquiète? + Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans, + Mes rustiques souhaits m'ont porté vers les champs; + Si mon coeur dévorait vos champêtres histoires, 25 + Cet âge d'or si cher à vos doctes mémoires, + Ces fleuves, ces vergers, Éden aimé des cieux + Et du premier humain berceau délicieux; + L'épouse de Booz, chaste et belle indigente, + Qui suit d'un pas tremblant la moisson opulente; 30 + Joseph, qui dans Sichem cherche et retrouve, hélas! + Ses dix frères pasteurs qui ne l'attendaient pas; + Rachel, objet sans prix qu'un amoureux courage + N'a pas trop acheté de quinze ans d'esclavage. + Oh! oui, je veux un jour en des bords retirés, 35 + Sur un riche coteau ceint de bois et de prés, + Avoir un humble toit, une source d'eau vive + Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive + Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux. + Là, je veux, ignorant le monde et ses travaux, 40 + Loin du superbe ennui que l'éclat environne, + Vivre comme jadis, aux champs de Babylone, + Ont vécu, nous dit-on, ces pères des humains + Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints; + Avoir amis, enfants, épouse belle et sage; 45 + Errer, un livre en main, de bocage en bocage; + Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs, + Une paix dont nul bien n'égale les plaisirs. + Douce mélancolie! aimable mensongère, + Des antres, des forêts déesse tutélaire, 50 + Qui vient d'une insensible et charmante langueur + Saisir l'ami des champs et pénétrer son coeur, + Quand, sorti vers le soir des grottes reculées, + Il s'égare à pas lents au penchant des vallées, + Et voit des derniers feux le ciel se colorer, 55 + Et sur les monts lointains un beau jour expirer, + Dans sa volupté sage, et pensive et muette, + Il s'assied, sur son sein laisse tomber sa tête. + Il regarde à ses pieds, dans le liquide azur + Du fleuve, qui s'étend comme lui calme et pur, 60 + Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages, + Et la pourpre en festons couronnant les nuages. + Il revoit près de lui, tout à coup animés, + Ces fantômes si beaux à nos pleurs tant aimés, + Dont la troupe immortelle habite sa mémoire: 65 + Julie, amante faible et tombée avec gloire; + Clarisse, beauté sainte où respire le ciel, + Dont la douleur ignore et la haine et le fiel, + Qui souffre sans gémir, qui périt sans murmure; + Clémentine adorée, âme céleste et pure, 70 + Qui, parmi les rigueurs d'une injuste maison, + Ne perd point l'innocence en perdant la raison; + Mânes aux yeux charmants, vos images chéries + Accourent occuper ses belles rêveries; + Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous 75 + Il est dans vos foyers, il voit vos traits si doux. + A vos persécuteurs il reproche leur crime. + Il aime qui vous aime, il hait qui vous opprime. + Mais tout à coup il pense, ô mortels déplaisirs! + Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs 80 + Ne sont peut-être, hélas! que d'aimables chimères. + De l'âme et du génie enfants imaginaires. + Il se lève, il s'agite à pas tumultueux; + En projets enchanteurs il égare ses voeux. + Il ira, le coeur plein d'une image divine, 85 + Chercher si quelques lieux ont une Clémentine, + Et dans quelque désert, loin des regards jaloux, + La servir, l'adorer et vivre à ses genoux. + + + + + VI + + + O jours de mon printemps, jours couronnés de rose, + A votre fuite en vain un long regret s'oppose, + Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes pleurs, + Vous dont j'ai su jouir même au sein des douleurs, + Sur ma tête bientôt vos fleurs seront fanées, 5 + Hélas! bientôt le flux des rapides années + Vous aura loin de moi fait voler sans retour. + Oh! si du moins alors je pouvais à mon tour, + Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière + Offrir à mes amis une ombre hospitalière; 10 + Voir mes lares charmés, pour les bien recevoir, + A de joyeux banquets la nuit les faire asseoir; + Et là nous souvenir, au milieu de nos fêtes, + Combien chez eux longtemps, dans leurs belles retraites, + Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix, 15 + Où Montigny s'enfonce en ses antiques bois, + Soit où la Marne lente, en un long cercle d'îles, + Ombrage de bosquets l'herbe et les prés fertiles, + J'ai su, pauvre et content, savourer à longs traits + Les muses, les plaisirs, et l'étude et la paix! 20 + Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage. + Qu'il serve donc les grands, les flatte, les ménage; + Qu'il plie, en approchant de ces superbes fronts, + Sa tête à la prière, et son âme aux affronts, + Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles, 25 + Enrichir à son tour quelques têtes serviles. + De ses honteux trésors je ne suis point jaloux. + Une pauvreté libre est un trésor si doux! + Il est si doux, si beau de s'être fait soi-même; + De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime; 30 + Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses moeurs, + D'avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs, + Sa cellule de cire, industrieux asile + Où l'on coule une vie innocente et facile; + De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis; 35 + De n'offrir qu'aux talents de vertus ennoblis, + Et qu'à l'amitié douce et qu'aux douces faiblesses, + D'un encens libre et pur les honnêtes caresses! + Ainsi l'on dort tranquille, et, dans son saint loisir, + Devant son propre coeur on n'a point à rougir. 40 + Si le sort ennemi m'assiège et me désole, + On pleure; mais bientôt la tristesse s'envole, + Et les arts, dans un coeur de leur amour rempli, + Versent de tous les maux l'indifférent oubli. + + Les délices des arts ont nourri mon enfance. 45 + Tantôt, quand d'un ruisseau, suivi dès sa naissance, + La nymphe aux pieds d'argent a sous de longs berceaux + Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux, + Ma main donne au papier, sans travail, sans étude, + Des vers fils de l'amour et de la solitude. 50 + Tantôt de mon pinceau les timides essais + Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès. + Ma toile avec Sapho s'attendrit et soupire; + Elle rit et s'égaye aux danses du satyre; + Ou l'aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux, 55 + Et pense voir et voit ses antiques aïeux + Qui, dans l'air appelés à ses hymnes sauvages, + Arrêtent près de lui leurs palais de nuages. + Beaux-arts, ô de la vie aimables enchanteurs, + Des plus sombres ennuis riants consolateurs, 60 + Amis sûrs dans la peine et constantes maîtresses, + Dont l'or n'achète point l'amour ni les caresses, + Beaux-arts, dieux bienfaisants, vous que vos favoris + Par un indigne usage ont tant de fois flétris, + Je n'ai point partagé leur honte trop commune. 65 + Sur le front des époux de l'aveugle fortune + Je n'ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux; + J'ai respecté les dons que j'ai reçus de vous. + Je ne vais point, à prix de mensonges serviles, + Vous marchander au loin des récompenses viles, 70 + Et partout, de mes vers ambitieux lecteur, + Faire trouver charmant mon luth adulateur. + Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère, + Ces vieilles amitiés de l'enfance première, + Quand tous quatre, muets, sous un maître inhumain, 75 + Jadis au châtiment nous présentions la main; + Et mon frère et Lebrun, les muses elles-mêmes; + De Pange, fugitif de ces neuf soeurs qu'il aime: + Voilà le cercle entier qui, le soir, quelquefois, + A des vers non sans peine obtenus de ma voix, 80 + Prête une oreille amie et cependant sévère. + Puissé-je ainsi toujours dans cette troupe chère + Me revoir, chaque fois que mes avides yeux + Auront porté longtemps mes pas de lieux en lieux, + Amant des nouveautés compagnes de voyage; 85 + Courant partout, partout cherchant à mon passage + Quelque ange aux yeux divins qui veuille me charmer, + Qui m'écoute ou qui m'aime, ou qui se laisse aimer! + + + + + VII + + + L'art, des transports de l'âme est un faible interprète: + L'art ne fait que des vers; le coeur seul est poète. + Sous sa fécondité le génie opprimé + Ne peut garder l'ouvrage en sa tête formé. + Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle 5 + Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle. + Son coeur dicte; il écrit. A ce maître divin + Il ne fait qu'obéir et que prêter sa main. + S'il est aimé, content, si rien ne le tourmente, + Si la folâtre joie et la jeunesse ardente 10 + Étalent sur son teint l'éclat de leurs couleurs, + Ses vers, frais et vermeils, pétris d'ambre et de fleurs, + Brillants de la santé qui luit sur son visage, + Trouvent doux d'être au monde et que vieillir est sage. + Si, pauvre et généreux, son coeur vient de souffrir 15 + Aux cris d'un indigent qu'il n'a pu secourir; + Si la beauté qu'il aime, inconstante et légère, + L'oublie en écoutant une amour étrangère; + De sables douloureux si ses flancs sont brûlés, + Ses tristes vers en deuil, d'un long crêpe voilés, 20 + Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes, + Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes. + Toujours vrai, son discours souvent se contredit. + Comme il veut, il s'exprime; il blâme, il applaudit. + Vainement la pensée est rapide et volage: 25 + Quand elle est prête à fuir, il l'arrête au passage. + Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant, + Il fixe le passé pour lui toujours présent, + Et sait, de se connaître ayant la sage envie, + Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie. 30 + + + + + VIII + + + Reste, reste avec nous, ô père des bons vins! + Dieu propice, ô Bacchus! toi dont les flots divins + Versent le doux oubli de ces maux qu'on adore; + Toi, devant qui I'amour s'enfuit et s'évapore, + Comme de ce cristal aux mobiles éclairs 5 + Tes esprits odorants s'exhalent dans les airs. + + Eh bien! mes pas ont-ils refusé de vous suivre? + 'Nous venons, disiez-vous, te conseiller de vivre. + Au lieu d'aller gémir, mendier des dédains, + Suis-nous, si tu le peux. La joie à nos festins 10 + T'appelle. Viens, les fleurs ont couronné la table: + Viens, viens y consoler ton âme inconsolable.' + + Vous voyez, mes amis, si de ce noble soin + Mon coeur tranquille et libre avait aucun besoin. + Camille dans mon coeur ne trouve plus des armes, 15 + Et je l'entends nommer sans trouble, sans alarmes; + Ma pensée est loin d'elle, et je n'en parle plus; + Je crois la voir muette et le regard confus, + Pleurante. Sa beauté présomptueuse et vaine + Lui disait qu'un captif, une fois dans sa chaîne, 20 + Ne pouvait songer... Mais, que nous font ses ennuis? + Jeune homme, apporte-nous d'autres fleurs et des fruits. + Qu'est-ce, amis? nos éclats, nos jeux se ralentissent? + Que des verres plus grands dans nos mains se remplissent! + Pourquoi vois-je languir ces vins abandonnés, 25 + Sous le liège tenace encore emprisonnés? + Voyons si ce premier, fils de l'Andalousie, + Vaudra ceux dont Madère a formé l'ambroisie, + Ou ceux dont la Garonne enrichit ses coteaux, + Ou la vigne foulée aux pressoirs de Cîteaux. 30 + Non, rien n'est plus heureux que le mortel tranquille + Qui, cher à ses amis, à l'amour indocile, + Parmi les entretiens, les jeux et les banquets, + Laisse couler la vie et n'y pense jamais. + Ah! qu'un front et qu'une âme à la tristesse en proie 35 + Feignent malaisément et le rire et la joie! + Je ne sais, mais partout je l'entends, je la voi; + Son fantôme attrayant est partout devant moi; + Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille. + Peut-être aux feux du vin que l'amour se réveille: 40 + Sous les bosquets de Chypre, à Vénus consacrés, + Bacchus mûrit l'azur de ses pampres dorés. + J'ai peur que, pour tromper ma haine et ma vengeance, + Tous ces dieux malfaisants ne soient d'intelligence. + Du moins il m'en souvient, quand autrefois, auprès 45 + De cette ingrate aimée, en nos festins secrets, + Je portais à la hâte à ma bouche ravie + La coupe demi-pleine à ses lèvres saisie, + Ce nectar, de l'amour ministre insidieux, + Bien loin de les éteindre, aiguillonnait mes feux. 50 + Ma main courait saisir, de transports chatouillée, + Sa tête noblement folâtre, échevelée. + Elle riait; et moi, malgré ses bras jaloux, + J'arrivais à sa bouche, à ses baisers si doux; + J'avais soin de reprendre, utile stratagème! 55 + Les fleurs que sur son sein j'avais mises moi-même; + Et sur ce sein, mes doigts égarés, palpitants, + Les cherchaient, les suivaient, et les ôtaient longtemps. + Ah! je l'aimais alors! Je l'aimerais encore, + Si de tout conquérir la soif qui la dévore 60 + Eût flatté mon orgueil au lieu de l'outrager, + Si mon amour n'avait qu'un outrage à venger, + Si vingt crimes nouveaux n'avaient trop su l'éteindre, + Si je ne l'abhorrais! Ah! qu'un coeur est à plaindre + De s'être à son amour longtemps accoutumé, 65 + Quand il faut n'aimer plus ce qu'on a tant aimé! + Pourquoi, grands dieux! pourquoi la fîtes-vous si belle? + Mais ne me parlez plus, amis, de l'infidèle: + Que m'importe qu'un autre adore ses attraits, + Qu'un autre soit le roi de ses festins secrets; 70 + Que tous deux en riant ils me nomment peut-être; + De ses cheveux épars qu'un autre soit le maître; + Qu'un autre ait ses baisers, son coeur; qu'une autre main + Poursuive lentement des bouquets sur son sein? + Un autre! Ah! je ne puis en souffrir la pensée! 75 + Riez, amis; nommez ma fureur insensée. + Vous n'aimez pas, et j'aime, et je brûle, et je pars + Me coucher sur sa porte, implorer ses regards; + Elle entendra mes pleurs, elle verra mes larmes; + Et dans ses yeux divins, pleins de grâces, de charmes, 80 + Le sourire ou la haine, arbitres de mon sort, + Vont ou me pardonner, ou prononcer ma mort. + + + + + IX + + + Tel j'étais autrefois et tel je suis encor. + Quand ma main imprudente a tari mon trésor, + Ou la nuit, accourant au sortir de la table, + Si Laure m'a fermé le seuil inexorable, + Je regagne mon toit. Là, lecteur studieux, 5 + Content et sans désirs, je rends grâces aux dieux. + Je crie: O soins de l'homme, inquiétudes vaines! + Oh! que de vide, hélas! dans les choses humaines! + Faut-il ainsi poursuivre au hasard emportés + Et l'argent et l'amour, aveugles déités! 10 + Mais si Plutus revient, de sa source dorée, + Conduire dans mes mains quelque veine égarée; + A mes signes, du fond de son appartement, + Si ma blanche voisine a souri mollement: + Adieu les grands discours, et le volume antique, 15 + Et le sage Lycée, et l'auguste Portique; + Et reviennent en foule et soupirs et billets, + Soins de plaire, parfums et fêtes et banquets, + Et longs regards d'amour et molles élégies, + Et jusques au matin amoureuses orgies. 20 + + + + + X + + + Fumant dans le cristal, que Bacchus à longs flots + Partout aille à la ronde éveiller les bons mots. + Reine de mes banquets, que Lycoris y vienne; + Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne; + Pour enivrer mes sens, que le feu de ses yeux 5 + S'unisse à la vapeur des vins délicieux. + Amis, que ce bonheur soit notre unique étude; + Nous en perdrons sitôt la charmante habitude! + Hâtons-nous, l'heure fuit. Hâtons-nous de saisir + L'instant, le seul instant donné pour le plaisir. 10 + Un jour, tel est du sort l'arrêt inexorable, + Vénus, qui pour les dieux fit le bonheur durable, + A nos cheveux blanchis refusera des fleurs, + Et le printemps pour nous n'aura plus de couleurs. + Qu'un sein voluptueux, des lèvres demi-closes 15 + Respirent près de nous leur haleine de roses; + Que Phryné sans réserve abandonne à nos yeux + De ses charmes secrets les contours gracieux. + Quand l'âge aura sur nous mis sa main flétrissante, + Que pourra la beauté, quoique toute-puissante? 20 + Vainement exposée à nos regards confus, + Nos coeurs en la voyant ne palpiteront plus. + Il faudra bien qu'armés de la philosophie, + Oubliant le plaisir alors qu'il nous oublie, + La science nous offre un utile secours 25 + Qui dispute à l'ennui le reste de nos jours. + C'est alors qu'exilé dans mon champêtre asile, + De l'antique sagesse admirateur tranquille, + Du mobile univers interrogeant la voix, + J'irai de la nature étudier les lois: 30 + Par quelle main sur soi la terre suspendue + Voit mugir autour d'elle Amphitrite étendue; + Quel Titan foudroyé respire avec effort + Des cavernes d'Etna la ruine et la mort; + Quel bras guide les cieux; à quel ordre enchaîné 35 + Le soleil bienfaisant nous ramène l'année; + Quel signe aux ports lointains arrête l'étranger; + Quel autre sur la mer conduit le passager, + Quand sa patrie absente et longtemps appelée + Lui fait tenter l'Euripe et les flots de Malée; 40 + Et quel, de l'abondance heureux avant-coureur, + Arme d'un aiguillon la main du laboureur. + + Cependant jouissons; l'âge nous y convie. + Avant de la quitter, il faut user la vie. + Le moment d'être sage est voisin du tombeau. 45 + Allons, jeune homme, allons, marche; prends ce flambeau. + Marche, allons. Mène-moi chez ma belle maîtresse. + J'ai pour elle aujourd'hui mille fois plus d'ivresse. + Je veux que des baisers plus doux, plus dévorants, + N'aient jamais vers le ciel tourné ses yeux mourants. 50 + + + + + XI + + + Souffre un moment encor; tout n'est que changement; + L'axe tourne, mon coeur; souffre encore un moment. + La vie est-elle toute aux ennuis condamnée? + L'hiver ne glace point tous les mois de l'année, + L'Eurus retient souvent ses bonds impétueux; 5 + Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux, + Lutte, s'échappe, et va, par des pentes fleuries, + S'étendre mollement sur l'herbe des prairies. + C'est ainsi que, d'écueils et de vagues pressé, + Pour mieux goûter le calme, il faut avoir passé, 10 + Des pénibles détroits d'une vie orageuse, + Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse. + La Fortune, arrivant à pas inattendus, + Frappe, et jette en vos mains mille dons imprévus: + On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage 15 + N'a mis le pied. Mais quoi! son opulent passage, + Moi qui l'attends plongé dans un profond sommeil, + Viendra, sans que j'y pense, enrichir mon réveil. + + Toi, qu'aidé de l'aimant plus sûr que les étoiles, + Le nocher sur la mer poursuit à pleines voiles; 20 + Qui sais de ton palais, d'esclaves abondant, + De diamants, d'azur, d'émeraudes ardent, + Aux gouffres du Potose, aux antres de Golconde, + Tenir les rênes d'or qui gouvernent le monde, + Brillante déité! tes riches favoris 25 + Te fatiguent sans cesse et de voeux et de cris: + Peu satisfait le pauvre. O belle souveraine! + Peu; seulement assez pour que, libre de chaîne, + Sur les bords où, malgré ses rides, ses revers, + Belle encor l'Italie attire l'univers, 30 + Je puisse au sein des arts vivre et mourir tranquille! + C'est là que mes désirs m'ont promis un asile; + C'est là qu'un plus beau ciel peut-être dans mes flancs + Éteindra les douleurs et les sables brûlants. + Là j'irai t'oublier, rire de ton absence; 35 + Là, dans un air plus pur respirer, en silence + Et nonchalant du terme où finiront mes jours, + La santé, le repos, les arts et les amours. + + + + + XII + + + Non, je ne l'aime plus; un autre la possède. + On s'accoutume au mal que l'on voit sans remède. + De ses caprices vains je ne veux plus souffrir: + Mon élégie en pleurs ne sait plus l'attendrir. + Allez, Muses, partez. Votre art m'est inutile; 5 + Que me font vos lauriers? vous laissez fuir Camille. + Près d'elle je voulais vous avoir pour soutien. + Allez, Muses, partez, si vous n'y pouvez rien. + + Voilà donc comme on aime! On vous tient, vous caresse, + Sur les lèvres toujours on a quelque promesse! 10 + Et puis... Ah! laissez-moi, souvenirs ennemis, + Projets, attente, espoir, qu'elle m'avait permis. + 'Nous irons au hameau. Loin, bien loin de la ville, + Ignorés et contents, un silence tranquille + Ne montrera qu'au ciel notre asile écarté. 15 + Là son âme viendra m'aimer en liberté. + Fuyant d'un luxe vain l'entrave impérieuse, + Sans suite, sans témoins, seule et mystérieuse, + Jamais d'un oeil mortel un regard indiscret + N'osera la connaître et savoir son secret. 20 + Seul je vivrai pour elle, et mon âme empressée + Épiera ses désirs, ses besoins, sa pensée. + C'est moi qui ferai tout; moi qui de ses cheveux + Sur sa tête le soir assemblerai les noeuds. + + Sa table par mes mains sera prête et choisie; 25 + L'eau pure, de ma main, lui sera l'ambroisie. + Seul, c'est moi qui serai partout, à tout moment, + Son esclave fidèle et son fidèle amant.' + Tels étaient mes projets qu'insensés et volages + Le vent a dissipés parmi de vains nuages! 30 + + Ah! quand d'un long espoir on flatta ses désirs, + On n'y renonce point sans peine et sans soupirs. + Que de fois je t'ai dit: 'Garde d'être inconstante, + Le monde entier déteste une parjure amante; + Fais-moi plutôt gémir sous des glaives sanglants, 35 + Avec le feu plutôt déchire-moi les flancs.' + O honte! A deux genoux j'exprimais ces alarmes; + J'allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes, + Tu me priais alors de cesser de pleurer: + En foule tes serments venaient me rassurer, 40 + Mes craintes t'offensaient; tu n'étais pas de celles + Qui font jeu de courir à des flammes nouvelles: + Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi, + Eût-ce été rien au prix du bonheur d'être à moi? + Avec de tels discours, ah! tu m'aurais fait croire 45 + Aux clartés du soleil dans la nuit la plus noire. + Tu pleurais même; et moi, lent à me défier, + J'allais avec le lin dans tes yeux essuyer + Ces larmes lentement et malgré toi séchées; + Et je baisais ce lin qui les avait touchées. 50 + Bien plus, pauvre insensé! j'en rougis: mille fois + Ta louange a monté ma lyre avec ma voix. + Je voudrais que Vulcain, et l'onde où tout s'oublie, + Eût consumé ces vers témoins de ma folie. + La même lyre encor pourrait bien me venger, 55 + Perfide! Mais, non, non, il faut n'y plus songer. + Quoi! toujours un soupir vers elle me ramène! + Allons! Haïssons-la, puisqu'elle veut ma haine. + Oui, je la hais. Je jure... Eh! serments superflus! + N'ai-je pas dit assez que je ne l'aimais plus? 60 + + + + + XIII + + + O nécessité dure! ô pesant esclavage! + O sort! je dois donc voir, et dans mon plus bel âge, + Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs, + Dans ce flux et reflux d'espoir et de douleurs! + + Souvent, las d'être esclave et de boire la lie 5 + De ce calice amer que l'on nomme la vie, + Las du mépris des sots qui suit la pauvreté, + Je regarde la tombe, asile souhaité; + Je souris à la mort volontaire et prochaine; + Je me prie, en pleurant, d'oser rompre ma chaîne; 10 + Déjà le doux poignard qui percerait mon sein + Se présente à mes yeux et frémit sous ma main; + Et puis mon coeur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse: + Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse, + Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux, 15 + L'homme sait se cacher d'un voile spécieux. + A quelque noir destin qu'elle soit asservie, + D'une étreinte invincible il embrasse la vie, + Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir, + Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir. 20 + Il a souffert, il souffre: aveugle d'espérance, + Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance, + Et la mort, de nos maux ce remède si doux, + Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous. + + + + + XIV + + AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE + + + Amis, couple chéri, coeurs formés pour le mien, + Je suis libre. Camille à mes yeux n'est plus rien. + L'éclat de ses yeux noirs n'éblouit plus ma vue; + Mais cette liberté sera bientôt perdue. + Je me connais. Toujours je suis libre et je sers; 5 + Être libre pour moi n'est que changer de fers. + Autant que l'univers a de beautés brillantes, + Autant il a d'objets de mes flammes errantes. + Mes amis, sais-je voir d'un oeil indifférent + Ou l'or des blonds cheveux sur l'albâtre courant, 10 + Ou d'un flanc délicat l'élégante noblesse, + Ou d'un luxe poli la savante richesse? + Sais-je persuader à mes rêves flatteurs + Que les yeux les plus doux peuvent être menteurs? + Qu'une bouche où la rose, où le baiser respire, 15 + Peut cacher un serpent à l'ombre d'un sourire? + Que sous les beaux contours d'un sein délicieux + Peut habiter un coeur faux, parjure, odieux? + Peu fait à soupçonner le mal qu'on dissimule, + Dupe de mes regards, à mes désirs crédule, 20 + Elles trouvent mon coeur toujours prêt à s'ouvrir, + Toujours trahi, toujours je me laisse trahir. + Je leur crois des vertus dès que je les vois belles, + Sourd à tous vos conseils, ô mes amis fidèles! + Relevé d'une chute, une chute m'attend; 25 + De Charybde à Scylla toujours vague et flottant, + Et toujours loin du bord jouet de quelque orage, + Je ne sais que périr de naufrage en naufrage. + + Ah! je voudrais n'avoir jamais reçu le jour + Dans ces vaines cités que tourmente l'amour, 30 + Où les jeunes beautés, par une longue étude, + Font un art des serments et de l'ingratitude, + Heureux loin de ces lieux éclatants et trompeurs, + Eh! qu'il eût mieux valu naître un de ces pasteurs + Ignorés dans le sein de leurs Alpes fertiles, 35 + Que nos yeux ont connus fortunés et tranquilles! + Oh! que ne suis-je enfant de ce lac enchanté + Où trois pâtres héros ont à la liberté + Rendu tous leurs neveux et l'Helvétie entière! + Faible, dormant encor sur le sein de ma mère, 40 + Oh! que n'ai-je entendu ces bondissantes eaux, + Ces fleuves, ces torrents, qui de leurs froids berceaux + Viennent du bel Hasly nourrir les doux ombrages! + Hasly! frais Élysée! honneur des pâturages! + Lieu qu'avec tant d'amour la nature a formé, 45 + Où l'Aar roule un or pur en son onde semé. + Là, je verrais, assis dans ma grotte profonde, + La génisse traînant sa mamelle féconde, + Prodiguant à ses fils ce trésor indulgent, + A pas lents agiter sa cloche au son d'argent, 50 + Promener près des eaux sa tête nonchalante. + Ou de son large flanc presser l'herbe odorante. + Le soir, lorsque plus loin, s'étend l'ombre des monts, + Ma conque, rappelant mes troupeaux vagabonds, + Leur chanterait cet air si doux à ces campagnes, 55 + Cet air que d'Appenzell répètent les montagnes. + Si septembre, cédant au long mois qui le suit, + Marquait de froids zéphirs l'approche de la nuit, + Dans ses flancs colorés une luisante argile + Garderait sous mon toit un feu lent et tranquille, 60 + Ou, brûlant sur la cendre à la fuite du jour, + Un mélèze odorant attendrait mon retour. + Une rustique épouse et soigneuse et zélée, + Blanche (car sous l'ombrage au sein de la vallée + Les fureurs du soleil n'osent les outrager), 65 + M'offrirait le doux miel, les fruits de mon verger, + Le lait, enfant des sels de ma prairie humide, + Tantôt breuvage pur et tantôt mets solide, + En un globe fondant sous ses mains épaissi, + En disque savoureux à la longue durci; 70 + Et cependant sa voix simple et douce et légère + Me chanterait les airs que lui chantait sa mère. + + Hélas! aux lieux amers où je suis enchaîné, + Ce repos à mes jours ne fut point destiné. + J'irai: Je veux jamais ne revoir ce rivage. 75 + Je veux, accompagné de ma muse sauvage, + Revoir le Rhin tomber en des gouffres profonds, + Et le Rhône grondant sous d'immenses glaçons, + Et d'Arve aux flots impurs la nymphe injurieuse. + Je vole, je parcours la cime harmonieuse 80 + Où souvent de leurs cieux les anges descendus, + En des nuages d'or mollement suspendus, + Emplissent l'air des sons de leur voix éthérée. + O lac, fils des torrents! ô Thun, onde sacrée! + Salut, monts chevelus, verts et sombres remparts 85 + Qui contenez ses flots pressés de toutes parts! + Salut, de la nature admirables caprices, + Où les bois, les cités, pendent en précipices! + Je veux, je veux courir sur vos sommets touffus; + Je veux, jouet errant de vos sentiers confus, 90 + Foulant de vos rochers la mousse insidieuse, + Suivre de mes chevreaux la trace hasardeuse; + Et toi, grotte escarpée et voisine des cieux, + Qui d'un ami des saints fus l'asile pieux, + Voûte obscure où s'étend et chemine en silence 95 + L'eau qui de roc en roc bientôt fuit et s'élance, + Ah! sous tes murs, sans doute, un coeur trop agité + Retrouvera la joie et la tranquillité! + + + + + XV + + + O délices d'amour! et toi, molle paresse, + Vous aurez donc usé mon oisive jeunesse! + Les belles sont partout. Pour chercher les beaux-arts, + Des Alpes vainement j'ai franchi les remparts; + Rome d'amours en foule assiège mon asile, 5 + Sage vieillesse, accours! Ô déesse tranquille, + De ma jeune saison éteins ces feux brûlants, + Sage vieillesse! Heureux qui, dès ses premiers ans, + A senti de son sang, dans ses veines stagnantes, + Couler d'un pas égal les ondes languissantes; 10 + Dont les désirs jamais n'ont troublé la raison; + Pour qui les yeux n'ont point de suave poison; + Au sein de qui jamais une absente perdue + N'a laissé l'aiguillon d'une trop belle vue; + Qui, s'il regarde et loue un front si gracieux, 15 + Ne le voit plus, sitôt qu'il n'est plus sous ses yeux! + Doux et cruels tyrans, brillantes héroïnes, + Femmes, de ma mémoire habitantes divines, + Fantômes enchanteurs, cessez de m'égarer. + O mon coeur! ô mes sens! laissez-moi respirer. 20 + Laissez-moi dans la paix de l'ombre solitaire + Travailler à loisir quelque oeuvre noble et fière + Qui, sur l'amas des temps propre à se maintenir, + Me recommande aux yeux des âges à venir. + Mais, non! j'implore en vain un repos favorable; 25 + Je t'appartiens, Amour, Amour inexorable! + + + + + XVI + + + Souvent le malheureux sourit parmi ses pleurs, + Et voit quelque plaisir naître au sein des douleurs. + Sous ses hauts monts ainsi l'Allobroge recèle, + Sous ses monts, de l'hiver la patrie éternelle, + Et les fleurs du printemps et les biens de l'été. 5 + Sur leurs arides fronts le voyageur porté + S'étonne. Auprès des rocs d'âge en âge entassée, + En flots âpres et durs brille une mer glacée. + A peine sur le dos de ces sentiers luisants + Un bois armé de fer soutient ses pas glissants. 10 + Il entend retentir la voix du précipice. + Il se tourne et partout un amas se hérisse + De sommets ou brûlés ou de glace épaissis, + Fils du vaste mont Blanc sur leurs têtes assis, + Et qui s'élève autant au-dessus de leurs cimes 15 + Qu'ils s'élèvent eux-mêmes au-dessus des abîmes. + Mais bientôt à leurs pieds qu'il descende; à ses yeux + S'étendent mollement vallons délicieux, + Pâturages et prés, doux enfants des rosées, + Trient, Cluses, Magland, humides Élysées, 20 + Frais coteaux, où partout sur des flots vagabonds + Pend le mélèze altier, vieil habitant des monts. + + + + + XVII + + + Je t'indique le fruit qui m'a rendu malade; + Je te crie en quel lieu, sous la route, est caché + Un abîme, où déjà mes pas ont trébuché. + D'un mutuel amour combien doux est l'empire! + Heureux, et plus heureux que je ne saurais dire, 5 + Deux coeurs qui ne font qu'un, dont la vie et l'amour + N'auront, dans un long temps, qu'un même dernier jour! + Mais bien peu, qu'ont séduits de si douces chimères, + Out fui le repentir et les larmes amères. + O poètes amants! conseillers dangereux, 10 + Qui vantez la douceur des tourments amoureux, + Votre miel déguisait de funestes breuvages; + Sur les rochers d'Eubée, entourés de naufrages, + Allumant dans la nuit d'infidèles flambeaux, + Vous avez égaré mes crédules vaisseaux. 15 + Mais que dis-je? vos vers sont tout trempés de larmes. + +_Ce n'est pas vous qui m'avez perdu... Si je vous avais cru... C'est +moi-même; c'est elle et ses yeux... et sa blancheur... et ses artifices +et ma... et ma..._ + + + + + XVIII + + + Tout homme a ses douleurs. Mais aux yeux de ses frères + Chacun d'un front serein déguise ses misères. + Chacun ne plaint que soi. Chacun dans son ennui + Envie un autre humain qui se plaint comme lui, + Nul des autres mortels ne mesure les peines, 5 + Qu'ils savent tous cacher comme il cache les siennes; + Et chacun, l'oeil en pleurs, en son coeur douloureux + Se dit: 'Excepté moi, tout le monde est heureux,' + Ils sont tous malheureux. Leur prière importune + Crie et demande au ciel de changer leur fortune, 10 + Ils changent; et bientôt, versant de nouveaux pleurs, + Ils trouvent qu'ils n'ont fait que changer de malheurs. + + + + + XIX + + + Ainsi, lorsque souvent le gouvernail agile + De Douvre ou de Tanger fend la route mobile, + Au fond du noir vaisseau sur la vague roulant + Le passager languit malade et chancelant. + Son regard obscurci meurt. Sa tête pesante 5 + Tourne comme le vent qui souffle la tourmente, + Et son coeur nage et flotte en son sein agité + Comme de bonds en bonds le navire emporté. + Il croit sentir sous lui fuir la planche légère. + Triste et pâle, il se couche, et la nausée amère 10 + Soulève sa poitrine, et sa bouche à longs flots + Inonde les tapis destinés au repos. + Il verrait sans chagrin la mort et le naufrage: + Stupide, il a perdu sa force et son courage. + Il ne retrouve plus ses membres engourdis. 15 + Il ne peut secourir son ami ni son fils, + Ni soutenir son père, et sa main faible et lente + Ne peut serrer la main de sa femme expirante. + +_Fait en partie dans le vaisseau, en allant à Douvres couché et +souffrant, le 6. Ecrit à Londres, le 10 décembre 1787._ + + + + + XX + + + Sans parents, sans amis et sans concitoyens, + Oublié sur la terre et loin de tous les miens, + Par les vagues jeté sur cette île farouche, + Le doux nom de la France est souvent sur ma bouche. + Auprès d'un noir foyer, seul, je me plains du sort. 5 + Je compte les moments, je souhaite la mort; + Et pas un seul ami dont la voix m'encourage, + Qui près de moi s'asseye, et, voyant mon visage + Se baigner de mes pleurs et tomber sur mon sein; + Me dise: 'Qu'as-tu donc?' et me presse la main. 10 + +_Londres, décembre 1787._ + + + + + XXI + + + Le doux sommeil habite où sourit la fortune, + Pareil aux faux amis, le malheur l'importune. + Il vole se poser, loin des cris de douleurs, + Sur des yeux que jamais n'ont altérés les pleurs. + + + + + XXII + + SUR LA MORT D'UN ENFANT + + + L'innocente victime, au terrestre séjour, + N'a vu que le printemps qui lui donna le jour. + Rien n'est resté de lui qu'un nom, un vain nuage, + Un souvenir, un songe, une invisible image. + Adieu, fragile enfant échappé de nos bras: 5 + Adieu, dans la maison d'où l'on ne revient pas. + Nous ne te verrons plus, quand de moissons couverte + La campagne d'été rend la ville déserte; + Dans l'enclos paternel nous ne te verrons plus, + De tes pieds, de tes mains, de tes flancs demi-nus, 10 + Presser l'herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine + Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne. + L'axe de l'humble char à tes jeux destiné, + Par de fidèles mains avec toi promené, + Ne sillonnera plus les prés et le rivage. 15 + Tes regards, ton murmure, obscur et doux langage, + N'inquiéteront plus nos soins officieux; + Nous ne recevrons plus avec des cris joyeux + Les efforts impuissants de ta bouche vermeille + A bégayer les sons offerts à ton oreille. 20 + Adieu, dans la demeure où nous nous suivrons tous, + Où ta mère déjà tourne ses yeux jaloux. + + + + + XXIII + + + Le courroux d'un amant n'est point inexorable. + Ah! si tu la voyais, cette belle coupable, + Rougir et s'accuser, et se justifier, + Sans implorer sa grâce et sans s'humilier. + Pourtant de l'obtenir doucement inquiète, 5 + Et, les cheveux épars, immobile, muette, + Les bras, la gorge nue, en un mol abandon, + Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon! + Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche, + Tes baisers porteraient son pardon sur sa bouche. 10 + + + + + XXIV + + + Allez, mes vers, allez; je me confie en vous; + Allez fléchir son coeur, désarmer son courroux; + Suppliez, gémissez, implorez sa clémence, + Tant qu'elle vous admette enfin à sa présence. + Entrez: à ses genoux prosternez vos douleurs, 5 + Le deuil peint sur le front, abattus, tout en pleurs; + Et ne revoyez point mon seuil triste et farouche, + Que vous ne m'apportiez un pardon de sa bouche. + + + + + XXV + + + Eh bien! je le voulais. J'aurais bien dû me croire! + Tant de fois à ses torts je cédai la victoire! + Je devais une fois du moins, pour la punir, + Tranquillement l'attendre et la laisser venir. + Non. Oubliant quels cris, quelle aigre impatience 5 + Hier sut me contraindre à la fuite, au silence, + Ce matin, de mon coeur trop facile bonté! + Je veux la ramener sans blesser sa fierté; + J'y vole; contre moi je lui cherche une excuse. + Je viens lui pardonner, et c'est moi qu'elle accuse. 10 + C'est moi qui suis injuste, ingrat, capricieux: + Je prends sur sa faiblesse un empire odieux. + Et sanglots et fureurs, injures menaçantes, + Et larmes, à couler toujours obéissantes! + Et pour la paix il faut, loin d'avoir eu raison, 15 + Confus et repentant, demander mon pardon. + + + + + ÉPITRES + + + + I + + A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS + + + Le Brun, qui nous attends aux rives de la Seine, + Quand un destin jaloux loin de toi nous enchaîne; + Toi, Brazais, comme moi sur ces bords appelé, + Sans qui de l'univers je vivrais exilé; + Depuis que de Pandore un regard téméraire 5 + Versa sur les humains un trésor de misère, + Pensez-vous que du ciel l'indulgente pitié + Leur ait fait un présent plus beau que l'amitié? + + Ah! si quelque mortel est né pour la connaître. + C'est nous, âmes de feu, dont l'Amour est le maître. 10 + Le cruel trop souvent empoisonne ses coups; + Elle garde à nos coeurs ses baumes les plus doux. + Malheur au jeune enfant seul, sans ami, sans guide, + Qui près de la beauté rougit et s'intimide, + Et, d'un pouvoir nouveau lentement dominé, 15 + Par l'appât du plaisir doucement entraîné, + Crédule, et sur la foi d'un sourire volage, + A cette mer trompeuse et se livre et s'engage! + Combien de fois, tremblant et les larmes aux yeux, + Ses cris accuseront l'inconstance des dieux! 20 + Combien il frémira d'entendre sur sa tête + Gronder les aquilons et la noire tempête, + Et d'écueils en écueils portera ses douleurs + Sans trouver une main pour essuyer ses pleurs! + Mais heureux dont le zèle, au milieu du naufrage, 25 + Viendra le recueillir, le pousser au rivage; + Endormir dans ses flancs le poison ennemi; + Réchauffer dans son sein le sein de son ami, + Et de son fol amour étouffer la semence, + Ou du moins dans son coeur ranimer l'espérance! 30 + Qu'il est beau de savoir, digne d'un tel lien, + Au repos d'un ami sacrifier le sien! + Plaindre de s'immoler l'occasion ravie, + Être heureux de sa joie et vivre de sa vie! + + Si le ciel a daigné d'un regard amoureux 35 + Accueillir ma prière et sourire à mes voeux, + Je ne demande point que mes sillons avides + Boivent l'or du Pactole et ses trésors liquides; + Ni que le diamant, sur la pourpre enchaîné, + Pare mon coeur esclave au Louvre prosterné; 40 + Ni même, voeu plus doux! que la main d'Uranie + Embellisse mon front des palmes du génie; + Mais que beaucoup d'amis, accueillis dans mes bras, + Se partagent ma vie et pleurent mon trépas; + Que ces doctes héros, dont la main de la Gloire 45 + A consacré les noms au temple de Mémoire, + Plutôt que leurs talents, inspirent à mon coeur + Les aimables vertus qui firent leur bonheur; + Et que de l'amitié ces antiques modèles + Reconnaissent mes pas sur leurs traces fidèles. 50 + Si le feu qui respire en leurs divins écrits + D'une vive étincelle échauffa nos esprits; + Si leur gloire en nos coeurs souffle une noble envie, + Oh! suivons donc aussi l'exemple de leur vie: + Gardons d'en négliger la plus belle moitié; 55 + Soyons heureux comme eux au sein de l'amitié. + Horace, loin des flots qui tourmentent Cythère, + Y retrouvait d'un port l'asile salutaire; + Lui-même au doux Tibulle, à ses tristes amours, + Prêta de l'amitié les utiles secours. 60 + L'amitié rendit vains tous les traits de Lesbie; + Elle essuya les yeux que fit pleurer Cynthie. + Virgile n'a-t-il pas, d'un vers doux et flatteur, + De Gallus expirant consolé le malheur? + Voilà l'exemple saint que mon coeur leur demande. 65 + Ovide, ah! qu'à mes yeux ton infortune est grande! + Non pour n'avoir pu faire aux tyrans irrités + Agréer de tes vers les lâches faussetés; + Je plains ton abandon, ta douleur solitaire. + Pas un coeur qui, du tien zélé dépositaire, 70 + Vienne adoucir ta plaie, apaiser ton effroi, + Et consoler tes pleurs, et pleurer avec toi! + Ce n'est pas nous, amis, qu'un tel foudre menace. + Que des dieux et des rois l'éclatante disgrâce + Nous frappe: leur tonnerre aura trompé leurs mains; 75 + Nous resterons unis en dépit des destins. + Qu'ils excitent sur nous la fortune cruelle; + Qu'elle arme tous ses traits: nous sommes trois contre elle. + Nos coeurs peuvent l'attendre, et, dans tous ses combats, + L'un sur l'autre appuyés, ne chancelleront pas. 80 + + Oui, mes amis, voilà le bonheur, la sagesse. + Que nous importe alors si le dieu du Permesse + Dédaigne de nous voir, entre ses favoris, + Charmer de l'Hélicon les bocages fleuris? + Aux sentiers où leur vie offre un plus doux exemple, 85 + Où la félicité les reçut dans son temple, + Nous les aurons suivis, et, jusques au tombeau, + De leur double laurier su ravir le plus beau. + Mais nous pouvons, comme eux, les cueillir l'un et l'autre. + Ils reçurent du ciel un coeur tel que le nôtre; 90 + Ce coeur fut leur génie; il fut leur Apollon, + Et leur docte fontaine, et leur sacré vallon. + Castor charme les dieux, et son frère l'inspire. + Loin de Patrocle, Achille aurait brisé sa lyre. + C'est près de Pollion, dans les bras de Varus, 95 + Que Virgile envia le destin de Nisus. + Que dis-je? ils t'ont transmis ce feu qui les domine. + N'ai-je pas vu ta muse au tombeau de Racine, + Le Brun, faire gémir la lyre de douleurs + Que jadis Simonide anima de ses pleurs? 100 + Et toi, dont le génie, amant de la retraite, + Et des leçons d'Ascra studieux interprète, + Accompagnant l'année en ses douze palais, + Étale sa richesse et ses vastes bienfaits; + Brazais, que de tes chants mon âme est pénétrée, 105 + Quand ils vont couronner cette vierge adorée + Dont par la main du temps l'empire est respecté, + Et de qui la vieillesse augmente la beauté! + L'homme insensible et froid en vain s'attache à peindre + Ces sentiments du coeur que l'esprit ne peut feindre; 110 + De ses tableaux fardés les frivoles appas + N'iront jamais au coeur dont ils ne viennent pas. + Eh! comment me tracer une image fidèle + Des traits dont votre main ignore le modèle? + Mais celui qui, dans soi descendant en secret, 115 + Le contemple vivant, ce modèle parfait, + C'est lui qui nous enflamme au feu qui le dévore; + Lui qui fait adorer la vertu qu'il adore; + Lui qui trace, en un vers des Muses agréé, + Un sentiment profond que son coeur a créé. 120 + Aimer, sentir, c'est là cette ivresse vantée + Qu'aux célestes foyers déroba Prométhée. + Calliope jamais daigna-t-elle enflammer + Un coeur inaccessible à la douceur d'aimer? + Non: l'amour, l'amitié, la sublime harmonie, 125 + Tous ces dons précieux n'ont qu'un même génie; + Même souffle anima le poète charmant, + L'ami religieux et le parfait amant; + Ce sont toutes vertus d'une âme grande et fière. + Bavius et Zoïle, et Gacon et Linière, 130 + Aux concerts d'Apollon ne furent point admis, + Vécurent sans maîtresse, et n'eurent point d'amis. + + Et ceux qui, par leurs moeurs dignes de plus d'estime, + Ne sont point nés pourtant sous cet astre sublime, + Voyez-les, dans des vers divins, délicieux, 135 + Vous habiller l'amour d'un clinquant précieux; + Badinage insipide où leur ennui se joue, + Et qu'autant que l'amour le bon sens désavoue. + Voyez si d'une belle un jeune amant épris + A tressailli jamais en lisant leurs écrits; 140 + Si leurs lyres jamais, froides comme leurs âmes, + De la sainte amitié respirèrent les flammes. + O peuples de héros, exemples des mortels! + C'est chez vous que l'encens fuma sur ses autels; + C'est aux temps glorieux des triomphes d'Athène, 145 + Aux temps sanctifiés par la vertu romaine; + Quand l'âme de Lélie animait Scipion, + Quand Nicoclès mourait au sein de Phocion; + C'est aux murs où Lycurgue a consacré sa vie, + Où les vertus étaient les lois de la patrie. 150 + O demi-dieux amis! Atticus, Cicéron, + Caton, Brutus, Pompée, et Sulpice, et Varron! + Ces héros, dans le sein de leur ville perdue, + S'assemblaient pour pleurer la liberté vaincue. + Unis par la vertu, la gloire, le malheur, 155 + Les arts et l'amitié consolaient leur douleur. + Sans l'amitié, quel antre ou quel sable infertile + N'eût été pour le sage un désirable asile, + Quand du Tibre avili le spectre ensanglanté + Armait la main du vice et la férocité; 160 + Quand d'un vrai citoyen l'éclat et le courage + Réveillaient du tyran la soupçonneuse rage; + Quand l'exil, la prison, le vol, l'assassinat, + Étaient pour l'apaiser l'offrande du Sénat! + Thraséas, Soranus, Sénécion, Rustique, 165 + Vous tous, dignes enfants de la patrie antique, + Je vous vois tous amis, entourés de bourreaux, + Braver du scélérat les indignes faisceaux, + Du lâche délateur l'impudente richesse, + Et du vil affranchi l'orgueilleuse bassesse. 170 + Je vous vois, au milieu des crimes, des noirceurs, + Garder une patrie, et des lois, et des moeurs; + Traverser d'un pied sûr, sans tache, sans souillure, + Les flots contagieux de cette mer impure; + Vous créer, au flambeau de vos mâles aïeux, 175 + Sur ce monde profane un monde vertueux. + + Oh! viens rendre à leurs noms nos âmes attentives, + Amitié! de leur gloire ennoblis nos archives. + Viens, viens: que nos climats, par ton souffle épurés, + Enfantent des rivaux à ces hommes sacrés. 180 + Rends-nous hommes comme eux. Fais sur la France heureuse + Descendre des Vertus la troupe radieuse, + De ces filles du ciel qui naissent dans ton sein, + Et toutes sur tes pas se tiennent par la main. + Ranime les beaux-arts, éveille leur génie, 185 + Chasse de leur empire et la haine et l'envie: + Loin de toi dans l'opprobre ils meurent avilis; + Pour conserver leur trône ils doivent être unis. + Alors de l'univers ils forcent les hommages: + Tout, jusqu'à Plutus même, encense leurs images; 190 + Tout devient juste alors; et le peuple et les grands, + Quand l'homme est respectable, honorent les talents. + Ainsi l'on vit les Grecs prôner d'un même zèle + La gloire d'Alexandre et la gloire d'Apelle; + La main de Phidias créa des immortels, 195 + Et Smyrne à son Homère éleva des autels. + Nous, amis, cependant, de qui la noble audace + Veut atteindre aux lauriers de l'antique Parnasse, + Au rang de ces grands noms nous pouvons être admis; + Soyons cités comme eux entre les vrais amis. 200 + Qu'au-delà du trépas notre âme mutuelle + Vive et respire encor sur la lyre immortelle. + Que nos noms soient sacrés, que nos chants glorieux + Soient pour tous les amis un code précieux. + Qu'ils trouvent dans nos vers leur âme et leurs pensées; 205 + Qu'ils raniment encor nos muses éclipsées, + Et qu'en nous imitant ils s'attendent un jour + D'être chez leurs neveux imités à leur tour. + +(1782.) + + + + + II + + + Ami, chez nos Français ma muse voudrait plaire; + Mais j'ai fui la satire à leurs regards si chère. + Le superbe lecteur, toujours content de lui, + Et toujours plus content s'il peut rire d'autrui, + Veut qu'un nom imprévu, dont l'aspect le déride, 5 + Égayé au bout du vers une rime perfide; + Il s'endort si quelqu'un ne pleure quand il rit. + Mais qu'Horace et sa troupe irascible d'esprit + Daignent me pardonner, si jamais ils pardonnent: + J'estime peu cet art, ces leçons qu'ils nous donnent 10 + D'immoler bien un sot qui jure en son chagrin, + Au rire âcre et perçant d'un caprice malin. + Le malheureux déjà me semble assez à plaindre + D'avoir, même avant lui, vu sa gloire s'éteindre + Et son livre au tombeau lui montrer le chemin, 15 + Sans aller, sous la terre au trop fertile sein, + Semant sa renommée et ses tristes merveilles, + Faire à tous les roseaux chanter quelles oreilles + Sur sa tête ont dressé leurs sommets et leurs poids. + + Autres sont mes plaisirs. Soit, comme je le crois, 20 + Que d'une débonnaire et généreuse argile + On ait pétri mon âme innocente et facile; + Soit, comme ici, d'un oeil caustique et médisant, + En secouant le front, dira quelque plaisant, + Que le ciel, moins propice, enviât à ma plume 25 + D'un sel ingénieux la piquante amertume, + J'en profite à ma gloire, et je viens devant toi + Mépriser les raisins qui sont trop hauts pour moi. + Aux reproches sanglants d'un vers noble et sévère + Ce pays toutefois offre une ample matière: 30 + Soldats tyrans du peuple obscur et gémissant, + Et juges endormis aux cris de l'innocent; + Ministres oppresseurs, dont la main détestable + Plonge au fond des cachots la vertu redoutable. + Mais, loin qu'ils aient senti la fureur de nos vers, 35 + Nos vers rampent en foule aux pieds de ces pervers, + Qui savent bien payer d'un mépris légitime + Le lâche qui pour eux feint d'avoir quelque estime. + Certe, un courage ardent qui s'armerait contre eux + Serait utile au moins s'il était dangereux; 40 + Non d'aller, aiguisant une vaine satire, + Chercher sur quel poète on a droit de médire; + Si tel livre deux fois ne s'est pas imprimé, + Si tel est mal écrit, tel autre mal rimé. + + Ainsi donc, sans coûter de larmes à personne, 45 + A mes goûts innocents, ami, je m'abandonne. + Mes regards vont errant sur mille et mille objets. + Sans renoncer aux vieux, plein de nouveaux projets, + Je les tiens; dans mon camp partout je les rassemble, + Les enrôle, les suis, les pousse tous ensemble. 50 + S'égarant à son gré, mon ciseau vagabond + Achève à ce poème ou les pieds ou le front, + Creuse à l'autre les flancs, puis l'abandonne et vole + Travailler à cet autre ou la jambe ou l'épaule. + Tous, boiteux, suspendus, traînent; mais je les vois 55 + Tous bientôt sur leurs pieds se tenir à la fois. + Ensemble lentement tous couvés sous mes ailes, + Tous ensemble quittant leurs coques maternelles, + Sauront d'un beau plumage ensemble se couvrir, + Ensemble sous le bois voltiger et courir. 60 + Peut-être il vaudrait mieux, plus constant et plus sage, + Commencer, travailler, finir un seul ouvrage. + Mais quoi! cette constance est un pénible ennui. + 'Eh bien! nous lirez-vous quelque chose aujourd'hui? + Me dit un curieux qui s'est toujours fait gloire 65 + D'honorer les neuf Soeurs, et toujours, après boire, + Étendu dans sa chaise et se chauffant les piés, + Aime à dormir au bruit des vers psalmodiés. + --Qui, moi? Non, je n'ai rien. D'ailleurs je ne lis guère. + --Certe, un tel nous lut hier une épître!... et son frère 70 + Termina par une ode où j'ai trouvé des traits!... + --Ces messieurs plus féconds, dis-je, sont toujours prêts. + Mais moi, que le caprice et le hasard inspire, + Je n'ai jamais sur moi rien qu'on puisse vous lire. + --Bon! bon! Et cet HERMÈS, dont vous ne parlez pas, 75 + Que devient-il?--Il marche, il arrive à grands pas. + --Oh! je m'en fie à vous.--Hélas! trop, je vous jure. + --Combien de chants de faits?--Pas un, je vous assure. + --Comment?--Vous avez vu sous la main d'un fondeur + Ensemble se former, diverses en grandeur, 80 + Trente cloches d'airain, rivales du tonnerre? + Il achève leur moule enseveli sous terre; + Puis, par un long canal en rameaux divisé, + Y fait couler les flots de l'airain embrasé; + Si bien qu'au même instant, cloches, petite et grande, 85 + Sont prêtes, et chacune attend et ne demande + Qu'à sonner quelque mort, et du haut d'une tour + Réveiller la paroisse à la pointe du jour. + Moi, je suis ce fondeur: de mes écrits en foule + Je prépare longtemps et la forme et le moule; 90 + Puis, sur tous à la fois je fais couler l'airain: + Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain.' + + Ami, Phoebus ainsi me verse ses largesses. + Souvent des vieux auteurs j'envahis les richesses. + Plus souvent leurs écrits, aiguillons généreux, 95 + M'embrasent de leur flamme, et je crée avec eux. + Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages, + Tout à coup à grands cris dénonce vingt passages + Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant, + Il s'admire et se plaît de se voir si savant. 100 + Que ne vient-il vers moi? je lui ferai connaître + Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être. + Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant + La couture invisible et qui va serpentant + Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère. 105 + Je lui montrerai l'art, ignoré du vulgaire, + De séparer aux yeux, en suivant leur lien, + Tous ces métaux unis dont j'ai formé le mien. + Tout ce que des Anglais la muse inculte et brave, + Tout ce que des Toscans la voix fière et suave, 110 + Tout ce que les Romains, ces rois de l'univers, + M'offraient d'or et de soie, est passé dans mes vers. + Je m'abreuve surtout des flots que le Permesse + Plus féconds et plus purs fit couler dans la Grèce; + Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux 115 + Dont j'anime l'argile et dont je fais des dieux. + Tantôt chez un auteur j'adopte une pensée, + Mais qui revêt, chez moi, souvent entrelacée, + Mes images, mes tours, jeune et frais ornement; + Tantôt je ne retiens que les mots seulement: 120 + J'en détourne le sens, et l'art sait les contraindre + Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent de peindre. + La prose plus souvent vient subir d'autres lois, + Et se transforme, et fuît mes poétiques doigts; + De rimes couronnée, et légère et dansante, 125 + En nombres mesurés elle s'agite et chante. + Des antiques vergers ces rameaux empruntés + Croissent sur mon terrain mollement transplantés; + Aux troncs de mon verger ma main avec adresse + Les attache, et bientôt même écorce les presse. 130 + De ce mélange heureux l'insensible douceur + Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur. + Dévot adorateur de ces maîtres antiques, + Je veux m'envelopper de leurs saintes reliques. + Dans leur triomphe admis, je veux le partager, 135 + Ou bien de ma défense eux-mêmes les charger. + Le critique imprudent, qui se croit bien habile, + Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile. + Et ceci (tu peux voir si j'observe ma loi), + Montaigne, il t'en souvient, l'avait dit avant moi. 140 + + + + + POÈMES + + + + + I + + L'INVENTION + + + O fils du Mincius, je te salue, ô toi + Par qui le dieu des arts fut roi du peuple-roi! + Et vous, à qui jadis, pour créer l'harmonie, + L'Attique et l'onde Égée, et la belle Ionie, + Donnèrent un ciel pur, les plaisirs, la beauté, 5 + Des moeurs simples, des lois, la paix, la liberté, + Un langage sonore aux douceurs souveraines, + Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines! + Nul âge ne verra pâlir vos saints lauriers, + Car vos pas inventeurs ouvrirent les sentiers; 10 + Et du temple des arts que la gloire environne + Vos mains ont élevé la première colonne. + A nous tous aujourd'hui, vos faibles nourrissons, + Votre exemple a dicté d'importantes leçons. + Il nous dit que nos mains, pour vous être fidèles, 15 + Y doivent élever des colonnes nouvelles. + L'esclave imitateur naît et s'évanouit; + La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit. + + Ce n'est qu'aux inventeurs que la vie est promise. + Nous voyons les enfants de la fière Tamise, 20 + De toute servitude ennemis indomptés; + Mieux qu'eux, par votre exemple, à vous vaincre excités, + Osons; de votre gloire éclatante et durable + Essayons d'épuiser la source inépuisable. + Mais inventer n'est pas, en un brusque abandon, 25 + Blesser la vérité, le bon sens, la raison; + Ce n'est pas entasser, sans dessein et sans forme, + Des membres ennemis en un colosse énorme; + Ce n'est pas, élevant des poissons dans les airs, + A l'aile des vautours ouvrir le sein des mers; 30 + Ce n'est pas sur le front d'une nymphe brillante + Hérisser d'un lion la crinière sanglante: + Délires insensés! fantômes monstrueux! + Et d'un cerveau malsain rêves tumultueux! + Ces transports déréglés, vagabonde manie, 35 + Sont l'accès de la fièvre et non pas du génie; + D'Ormus et d'Ariman ce sont les noirs combats, + Où, partout confondus, la vie et le trépas, + Les ténèbres, le jour, la forme et la matière, + Luttent sans être unis; mais l'esprit de lumière 40 + Fait naître en ce chaos la concorde et le jour: + D'éléments divisés il reconnaît l'amour, + Les rappelle; et partout, en d'heureux intervalles, + Sépare et met en paix les semences rivales. + Ainsi donc, dans les arts, l'inventeur est celui 45 + Qui peint ce que chacun put sentir comme lui; + Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites, + Étale et fait briller leurs richesses secrètes; + Qui, par des noeuds certains, imprévus et nouveaux, + Unissant des objets qui paraissaient rivaux, 50 + Montre et fait adopter à la nature mère + Ce qu'elle n'a point fait, mais ce qu'elle a pu faire; + C'est le fécond pinceau qui, sûr dans ses regards, + Retrouve un seul visage en vingt belles épars, + Les fait renaître ensemble, et, par un art suprême, 55 + Des traits de vingt beautés forme la beauté même. + + La nature dicta vingt genres opposés + D'un fil léger entre eux chez les Grecs divisés. + Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites, + N'aurait osé d'un autre envahir les limites, 60 + Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon, + N'aurait point de Marot associé le ton. + De ces fleuves nombreux dont l'antique Permesse + Arrosa si longtemps les cités de la Grèce, + De nos jours même, hélas! nos aveugles vaisseaux 65 + Ont encore oublié mille vastes rameaux. + Quand Louis et Colbert, sous les murs de Versailles, + Réparaient des beaux-arts les longues funérailles, + De Sophocle et d'Eschyle ardents admirateurs, + De leur auguste exemple élèves inventeurs, 70 + Des hommes immortels firent sur notre scène + Revivre aux yeux français les théâtres d'Athène. + Comme eux, instruits par eux, Voltaire offre à nos pleurs + Des grands infortunés les illustres douleurs; + D'autres esprits divins, fouillant d'autres ruines, 75 + Sous l'amas des débris, des ronces, des épines, + Ont su, pleins des écrits des Grecs et des Romains, + Retrouver, parcourir leurs antiques chemins, + Mais, oh! la belle palme et quel trésor de gloire + Pour celui qui, cherchant la plus noble victoire, 80 + D'un si grand labyrinthe affrontant les hasards, + Saura guider sa muse aux immenses regards, + De mille longs détours à la fois occupée, + Dans les sentiers confus d'une vaste épopée; + Lui dire d'être libre, et qu'elle n'aille pas 85 + De Virgile et d'Homère épier tous les pas, + Par leur secours à peine à leurs pieds élevée; + Mais, qu'auprès de leurs chars, dans un char enlevée, + Sur leurs sentiers marqués de vestiges si beaux, + Sa roue ose imprimer des vestiges nouveaux! 90 + Quoi! faut-il, ne s'armant que de timides voiles, + N'avoir que ces grands noms pour nord et pour étoiles, + Les côtoyer sans cesse, et n'oser un instant, + Seul et loin de tout bord, intrépide et flottant, + Aller sonder les flancs du plus lointain Nérée 95 + Et du premier sillon fendre une onde ignorée? + Les coutumes d'alors, les sciences, les moeurs + Respirent dans les vers des antiques auteurs. + Leur siècle est en dépôt dans leurs nobles volumes. + Tout a changé pour nous, moeurs, sciences, coutumes. 100 + Pourquoi donc nous faut-il, par un pénible soin, + Sans rien voir près de nous, voyant toujours bien loin, + Vivant dans le passé, laissant ceux qui commencent, + Sans penser, écrivant d'après d'autres qui pensent, + Retraçant un tableau que nos yeux n'ont point vu, 105 + Dire et dire cent fois ce que nous avons lu? + De la Grèce héroïque et naissante et sauvage + Dans Homère à nos yeux vit la parfaite image. + Démocrite, Platon, Epicure, Thalès, + Ont de loin à Virgile indiqué les secrets 110 + D'une nature encore à leurs yeux trop voilée. + Torricelli, Newton, Kepler et Galilée, + Plus doctes, plus heureux dans leurs puissants efforts, + A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors. + Tous les arts sont unis: les sciences humaines 115 + N'ont pu de leur empire étendre les domaines, + Sans agrandir aussi la carrière des vers. + Quel long travail pour eux a conquis l'univers! + Aux regards de Buffon, sans voile, sans obstacles, + La terre ouvrant son sein, ses ressorts, ses miracles, 120 + Ses germes, ses coteaux, dépouille de Téthys; + Les nuages épais, sur elle appesantis, + De ses noires vapeurs nourrissant leur tonnerre; + Et l'hiver ennemi, pour envahir la terre, + Roi des antres du Nord, et, de glaces armés, 125 + Ses pas usurpateurs sur nos monts imprimés; + Et l'oeil perçant du verre, en la vaste étendue, + Allant chercher ces feux qui fuyaient notre vue, + Aux changements prédits, immuables, fixés, + Que d'une plume d'or Bailly nous a tracés; 130 + Aux lois de Cassini les comètes fidèles; + L'aimant, de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes; + Une Cybèle neuve et cent mondes divers + Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers; + Quel amas de tableaux, de sublimes images, 135 + Naît de ces grands objets réservés à nos âges! + Sous ces bois étrangers qui couronnent ces monts, + Aux vallons de Cusco, dans ces antres profonds, + Si chers à la fortune et plus chers au génie, + Germent des mines d'or, de gloire et d'harmonie. 140 + Pensez-vous, si Virgile ou l'Aveugle divin + Renaissaient aujourd'hui, que leur savante main + Négligeât de saisir ces fécondes richesses, + De notre Pinde auguste éclatantes largesses? + Nous en verrions briller leurs sublimes écrits; 145 + Et ces mêmes objets, que vos doctes mépris + Accueillent aujourd'hui d'un front dur et sévère, + Alors à vos regards auraient seuls droit de plaire. + Alors, dans l'avenir, votre inflexible humeur + Aurait soin de défendre à tout jeune rimeur 150 + D'oser sortir jamais de ce cercle d'images + Que vos yeux auraient vu tracé dans leurs ouvrages. + Mais qui jamais a su, dans des vers séduisants, + Sous des dehors plus vrais peindre l'esprit aux sens? + Mais quelle voix jamais d'une plus pure flamme 155 + Et chatouilla l'oreille et pénétra dans l'âme? + Mais leurs moeurs et leurs lois, et mille autres hasards, + Rendaient leur siècle heureux plus propice aux beaux-arts. + Eh bien! l'âme est partout; la pensée a des ailes. + Volons, volons chez eux retrouver leurs modèles; 160 + Voyageons dans leur âge, où, libre, sans détour, + Chaque homme ose être un homme et penser au grand jour. + Au tribunal de Mars, sur la pourpre romaine, + Là du grand Cicéron la vertueuse haine + Écrase Céthégus, Catilina, Verrès; 165 + Là tonne Démosthène; ici de Périclès + La voix; l'ardente voix, de tous les coeurs maîtresse, + Frappe, foudroie, agite, épouvante la Grèce. + Allons voir la grandeur et l'éclat de leurs jeux. + Ciel! la mer appelée en un bassin pompeux! 170 + Deux flottes parcourant cette enceinte profonde, + Combattant sous les yeux du conquérant du monde! + O terre de Pélops! avec le monde entier + Allons voir d'Épidaure un agile coursier, + Couronné dans les champs de Némée et d'Élide; 175 + Allons voir au théâtre, aux accents d'Euripide, + D'une sainte folie un peuple furieux + Chanter: _Amour, tyran des hommes et des dieux_; + Puis, ivres des transports qui nous viennent surprendre, + Parmi nous, dans nos vers, revenons les répandre; 180 + Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs; + Pour peindre notre idée empruntons leurs couleurs; + Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques; + Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. + + Direz-vous qu'un objet né sur leur Hélicon 185 + A seul de nous charmer pu recevoir le don? + Que leurs fables, leurs dieux, ces mensonges futiles, + Des Muses noble ouvrage, aux Muses sont utiles? + Que nos travaux savants, nos calculs studieux, + Qui subjuguent l'esprit et répugnent aux yeux, 190 + Que l'on croit malgré soi, sont pénibles, austères, + Et moins grands, moins pompeux que leurs belles chimères? + Ces objets, hérissés, dans leurs détours nombreux, + Des ronces d'un langage obscur et ténébreux, + Pour l'âme, pour les sens offrent-ils rien à peindre? 195 + Le langage des vers y pourrait-il atteindre? + Voilà ce que traités, préfaces, longs discours, + Prose, rime, partout nous disent tous les jours. + Mais enfin, dites-moi, si d'une oeuvre immortelle + La nature est en nous la source et le modèle, 200 + Pouvez-vous le penser que tout cet univers, + Et cet ordre éternel, ces mouvements divers, + L'immense vérité, la nature elle-même, + Soit moins grande en effet que ce brillant système + Qu'ils nommaient la nature, et dont d'heureux efforts 205 + Disposaient avec art les fragiles ressorts? + Mais quoi! ces vérités sont au loin reculées, + Dans un langage obscur saintement recélées: + Le peuple les ignore. O Muses, ô Phoebus! + C'est là, c'est là sans doute un aiguillon de plus. 210 + L'auguste poésie, éclatante interprète, + Se couvrira de gloire en forçant leur retraite. + Cette reine des coeurs, à la touchante voix, + A le droit, en tous lieux, de nous dicter son choix, + Sûre de voir partout, introduite par elle, 215 + Applaudir à grands cris une beauté nouvelle, + Et les objets nouveaux que sa voix a tentés + Partout, de bouche en bouche, après elle chantés. + Elle porte, à travers leurs nuages plus sombres, + Des rayons lumineux qui dissipent leurs ombres, 220 + Et rit quand dans son vide un auteur oppressé + Se plaint qu'on a tout dit et que tout est pensé. + Seule, et la lyre en main, et de fleurs couronnée, + De doux ravissements partout accompagnée, + Aux lieux les plus déserts, ses pas, ses jeunes pas, 225 + Trouvent mille trésors qu'on ne soupçonnait pas. + Sur l'aride buisson que son regard se pose, + Le buisson à ses yeux rit et jette une rose. + Elle sait ne point voir, dans son juste dédain, + Les fleurs qui trop souvent, courant de main en main, 230 + Ont perdu tout l'éclat de leurs fraîcheurs vermeilles; + Elle sait même encore, ô charmantes merveilles! + Sous ses doigts délicats réparer et cueillir + Celles qu'une autre main n'avait su que flétrir. + Elle seule connaît ces extases choisies, 235 + D'un, esprit tout de feu mobiles fantaisies, + Ces rêves d'un moment, belles illusions, + D'un monde imaginaire aimables visions, + Qui ne frappent jamais, trop subtile lumière, + Des terrestres esprits l'oeil épais et vulgaire. 240 + Seule, de mots heureux, faciles, transparents, + Elle sait revêtir ces fantômes errants: + Ainsi des hauts sapins de la Finlande humide, + De l'ambre, enfant du ciel, distille l'or fluide, + Et sa chute souvent rencontre dans les airs 245 + Quelque insecte volant qu'il porte au fond des mers; + De la Baltique enfin les vagues orageuses + Roulent et vont jeter ces larmes précieuses + Où la fière Vistule, en de nobles coteaux, + Et le froid Niémen expirent dans ses eaux. 250 + Là, les arts vont cueillir cette merveille utile, + Tombe odorante où vit l'insecte volatile: + Dans cet or diaphane il est lui-même encor; + On dirait qu'il respire et va prendre l'essor. + + Qui que tu sois enfin, ô toi, jeune poète, 255 + Travaille, ose achever cette illustre conquête. + De preuves, de raisons, qu'est-il encor besoin? + Travaille. Un grand exemple est un puissant témoin. + Montre ce qu'on peut faire en le faisant toi-même. + Si pour toi la retraite est un bonheur suprême; 260 + Si chaque jour les vers de ces maîtres fameux + Font bouillonner ton sang et dressent tes cheveux; + Si tu sens chaque jour, animé de leur âme, + Ce besoin de créer, ces transports, cette flamme, + Travaille. A nos censeurs c'est à toi de montrer 265 + Tous ces trésors nouveaux qu'ils veulent ignorer. + Il faudra bien les voir, il faudra bien se taire + Quand ils verront enfin, cette gloire étrangère + De rayons inconnus ceindre ton front brillant. + Aux antres de Paros, le bloc étincelant 270 + N'est aux vulgaires yeux qu'une pierre insensible. + Mais le docte ciseau, dans son sein invisible, + Voit, suit, trouve la vie, et l'âme, et tous ses traits. + Tout l'Olympe respire en ses détours secrets. + Là vivent de Vénus les beautés souveraines; 275 + Là des muscles nerveux, là de sanglantes veines + Serpentent; là des flancs invaincus aux travaux, + Pour soulager Atlas des célestes fardeaux, + Aux volontés du fer leur enveloppe énorme + Cède, s'amollit, tombe; et de ce bloc informe 280 + Jaillissent, éclatants, des dieux pour nos autels: + C'est Apollon lui-même, honneur des immortels; + C'est Alcide vainqueur des monstres de Némée; + C'est du vieillard troyen la mort envenimée; + C'est des Hébreux errants le chef, le défenseur: 285 + Dieu tout entier habite en ce marbre penseur. + Ciel! n'entendez-vous pas de sa bouche profonde + Éclater cette voix créatrice du monde? + + Oh! qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs + De Virgile et d'Homère atteignent les hauteurs, 290 + Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple, + Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple; + Faire, en s'éloignant d'eux avec un soin jaloux, + Ce qu'eux-mêmes ils feraient s'ils vivaient parmi nous! + Que la nature seule, en ses vastes miracles, 295 + Soit leur fable et leurs dieux, et ses lois leurs oracles; + Que leurs vers, de Téthys respectant le sommeil, + N'aillent plus dans ses flots rallumer le soleil; + De la cour d'Apollon que l'erreur soit bannie, + Et qu'enfin Calliope, élève d'Uranie, 300 + Montant sa lyre d'or sur un plus noble ton, + En langage des dieux fasse parler Newton! + + Oh! si je puis un jour!... Mais quel est ce murmure? + Quelle nouvelle attaque et plus forte et plus dure? + O langue des Français! est-il vrai que ton sort 305 + Est de ramper toujours, et que toi seule as tort? + Ou si d'un faible esprit l'indolente paresse + Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse? + Il n'est sot traducteur, de sa richesse enflé, + Sot auteur d'un poème ou d'un discours sifflé, 310 + Ou d'un recueil ambré de chansons à la glace, + Qui ne vous avertisse, en sa fière préface, + Que, si son style épais vous fatigue d'abord, + Si sa prose vous pèse et bientôt vous endort, + Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie, 315 + Il n'en est point coupable: il n'est pas sans génie; + Il a tous les talents qui font les grands succès; + Mais enfin, malgré lui, ce langage français, + Si faible en ses couleurs, si froid et si timide, + L'a contraint d'être lourd, gauche, plat, insipide, 320 + Mais serait-ce Le Brun, Racine, Despréaux + Qui l'accusent ainsi d'abuser leurs travaux? + Est-ce à Rousseau, Buffon, qu'il résiste infidèle? + Est-ce pour Montesquieu, qu'impuissant et rebelle, + Il fuit? Ne sait-il pas, se reposant sur eux, 325 + Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux, + Creusant dans les détours de ces âmes profondes, + S'y teindre, s'y tremper de leurs couleurs fécondes? + Un rimeur voit partout un nuage, et jamais + D'un coup d'oeil ferme et grand n'a saisi les objets; 330 + La langue se refuse à ses demi-pensées, + De sang-froid, pas à pas, avec peine amassées; + Il se dépite alors, et, restant en chemin, + Il se plaint qu'elle échappe et glisse de sa main. + Celui qu'un vrai démon presse, enflamme, domine, 335 + Ignore un tel supplice: il pense, il imagine; + Un langage imprévu, dans son âme produit, + Naît avec sa pensée, et l'embrasse et la suit; + Les images, les mots que le génie inspire, + Où l'univers entier vit, se meut et respire, 340 + Source vaste et sublime et qu'on ne peut tarir, + En foule en son cerveau se hâtent de courir. + D'eux-mêmes ils vont chercher un noeud qui les rassemble; + Tout s'allie et se forme, et tout va naître ensemble. + + Sous l'insecte vengeur envoyé par Junon, 345 + Telle Io tourmentée, en l'ardente saison, + Traverse en vain les bois et la longue campagne, + Et le fleuve bruyant qui presse la montagne; + Tel le bouillant poète, en ses transports brûlants, + Le front échevelé, les yeux étincelants, 350 + S'agite, se débat, cherche en d'épais bocages + S'il pourra de sa tête apaiser les orages + Et secouer le dieu qui fatigue son sein. + De sa bouche à grands flots ce dieu dont il est plein + Bientôt en vers nombreux s'exhale et se déchaîne; 355 + Leur sublime torrent roule, saisit, entraîne. + Les tours impétueux, inattendus, nouveaux, + L'expression de flamme aux magiques tableaux + Qu'a trempés la nature en ses couleurs fertiles, + Les nombres tour à tour turbulents ou faciles, 360 + Tout porte au fond des coeurs le tumulte ou la paix; + Dans la mémoire au loin tout s'imprime à jamais. + C'est ainsi que Minerve, en un instant formée, + Du front de Jupiter s'élance tout armée, + Secouant et le glaive et le casque guerrier, 365 + Et l'horrible Gorgone à l'aspect meurtrier. + + Des Toscans, je le sais, la langue est séduisante: + Cire molle, à tout peindre habile et complaisante, + Qui prend d'heureux contours sous les plus faibles mains + Quand le Nord, s'épuisant de barbares essaims, 370 + Vint par une conquête en malheurs plus féconde + Venger sur les Romains l'esclavage du monde, + De leurs affreux accents la farouche âpreté + Du Latin en tous lieux souilla la pureté. + On vit de ce mélange étranger et sauvage 375 + Naître des langues soeurs, que le temps et l'usage, + Par des sentiers divers guidant diversement, + D'une lime insensible ont poli lentement, + Sans pouvoir en entier, malgré tous leurs prodiges, + De la rouille barbare effacer les vestiges. 380 + De là du Castillan la pompe et la fierté, + Teint encor des couleurs du langage indompté + Qu'au Tage transplantaient les fureurs musulmanes. + La grâce et la douceur sur les lèvres toscanes + Fixèrent leur empire; et la Seine à la fois 385 + De grâce et de fierté sut composer sa voix. + Mais ce langage, armé d'obstacles indociles, + Lutte et ne veut plier que sons des mains habiles. + Est-ce un mal? Eh! plutôt rendons grâces aux dieux. + Un faux éclat longtemps ne peut tromper nos yeux; 390 + Et notre langue même, à tout esprit vulgaire + De nos vers dédaigneux fermant le sanctuaire, + Avertit dès l'abord quiconque y veut monter + Qu'il faut savoir tout craindre et savoir tout tenter, + Et, recueillant affronts ou gloire sans mélange, 395 + S'élever jusqu'au faîte ou ramper dans la fange. + + + + + II + + HERMÈS + + _Poème en trois chants_. + + +FRAGMENT I.--PROLOGUE. + + Dans nos vastes cités, par le sort partagés, + Sous deux injustes lois les hommes sont rangés: + Les uns, princes et grands, d'une avide opulence + Étalent sans pudeur la barbare insolence; + Les autres, sans pudeur, vils clients de ces grands, 5 + Vont ramper sous les murs qui cachent leurs tyrans. + Admirer ces palais aux colonnes hautaines + Dont eux-mêmes ont payé les splendeurs inhumaines, + Qu'eux-mêmes ont arrachés aux entrailles des monts, + Et tout trempés encor des sueurs de leurs fronts. 10 + + Moi, je me plus toujours, client de la nature, + A voir son opulence et bienfaisante et pure, + Cherchant loin de nos murs les temples, les palais + Où la Divinité me révèle ses traits, + Ces monts, vainqueurs sacrés des fureurs du tonnerre, 15 + Ces chênes, ces sapins, premiers-nés de la terre. + Les pleurs des malheureux n'ont point teint ces lambris. + D'un feu religieux le saint poète épris + Cherche leur pur éther et plane sur leur cime. + Mer bruyante, la voix du poète sublime 20 + Lutte contre les vents; et tes flots agités + Sont moins forts, moins puissants que ses vers indomptés. + A l'aspect du volcan, aux astres élancée, + Luit, vole avec l'Etna, la bouillante pensée. + Heureux qui sait aimer ce trouble auguste et grand! 25 + Seul, il rêve en silence à la voix du torrent + Qui le long des rochers se précipite et tonne; + Son esprit en torrent et s'élance et bouillonne. + Là, je vais dans mon sein méditant à loisir + Des chants à faire entendre aux siècles à venir; 30 + Là, dans la nuit des coeurs qu'osa sonder Homère, + Cet aveugle divin et me guide et m'éclaire. + Souvent mon vol, armé des ailes de Buffon, + Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton, + La ceinture d'azur sur le globe étendue. 35 + Je vois l'être et la vie et leur source inconnue, + Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants. + Je poursuis la comète aux crins étincelants, + Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances; + Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses. 40 + Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux; + Dans l'éternel concert je me place avec eux: + En moi leurs doubles lois agissent et respirent: + Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent; + Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour. 45 + Les éléments divers, leur haine, leur amour, + Les causes, l'infini s'ouvre à mon oeil avide. + Bientôt redescendu sur notre fange humide, + J'y rapporte des vers de nature enflammés, + Aux purs rayons des dieux dans ma course allumés. 50 + Écoutez donc ces chants d'Hermès dépositaires, + Où l'homme antique, errant dans ses routes premières, + Fait revivre à vos yeux l'empreinte de ses pas. + Mais dans peu, m'élançant aux armes, aux combats, + Je dirai l'Amérique à l'Europe montrée; 55 + J'irai dans cette riche et sauvage contrée + Soumettre au Mançanar le vaste Maragnon. + Plus loin dans l'avenir je porterai mon nom, + Celui de cette Europe en grands exploits féconde, + Que nos jours ne sont loin des premiers jours du monde. 60 + +FRAGMENT II + + Chassez de vos autels, juges vains et frivoles, + Ces héros conquérants, meurtrières idoles; + Tous ces grands noms, enfants des crimes, des malheurs, + De massacres fumants, teints de sang et de pleurs. + Venez tomber aux pieds de plus nobles images: 65 + Voyez ces hommes saints, ces sublimes courages, + Héros dont les vertus, les travaux bienfaisants, + Ont éclairé la terre et mérité l'encens; + Qui, dépouillés d'eux-mêmes et vivant pour leurs frères, + Les ont soumis au frein des règles salutaires, 70 + Au joug de leur bonheur; les ont faits citoyens; + En leur donnant des lois leur ont donné des biens, + Des forces, des parents, la liberté, la vie; + Enfin qui d'un pays ont fait une patrie. + Et que de fois pourtant leurs frères envieux 75 + Ont d'affronts insensés, de mépris odieux, + Accueilli les bienfaits de ces illustres guides, + Comme dans leurs maisons ces animaux stupides + Dont la dent méfiante ose outrager la main + Qui se tendait vers eux pour apaiser leur faim! 80 + Mais n'importe; un grand homme au milieu des supplices + Goûte de la vertu les augustes délices. + Il le sait: les humains sont injustes, ingrats. + Que leurs yeux un moment ne le connaissent pas; + Qu'un jour entre eux et lui s'élève avec murmure 85 + D'insectes ennemis une nuée obscure; + N'importe, il les instruit, il les aime pour eux. + Même ingrats, il est doux d'avoir fait des heureux. + Il sait que leur vertu, leur bonté, leur prudence, + Doit être son ouvrage et non sa récompense, 90 + Et que leur repentir, pleurant sur son tombeau, + De ses soins, de sa vie, est un prix assez beau, + An loin dans l'avenir sa grande âme contemple + Les sages opprimés que soutient son exemple; + Des méchants dans soi-même il brave la noirceur: 95 + C'est là qu'il sait les fuir; son asile est son coeur. + De ce faîte serein, son Olympe sublime, + Il voit, juge, connaît. Un démon magnanime + Agite ses pensers, vit dans son coeur brûlant, + Travaille son sommeil actif et vigilant, 100 + Arrache au long repos sa nuit laborieuse, + Allume avant le jour sa lampe studieuse, + Lui montre un peuple entier, par ses nobles bienfaits, + Indompté dans la guerre, opulent dans la paix, + Son beau nom remplissant leur coeur et leur histoire, 105 + Les siècles prosternés au pied de sa mémoire. + + Par ses sueurs bientôt l'édifice s'accroît. + En vain l'esprit du peuple est rampant, est étroit, + En vain le seul présent les frappe et les entraîne, + En vain leur raison faible et leur vue incertaine 110 + Ne peut de ses regards suivre les profondeurs, + De sa raison céleste atteindre les hauteurs; + Il appelle les dieux à son conseil suprême. + Ses décrets, confiés à la voix des dieux même, + Entraînent sans convaincre, et le monde ébloui 115 + Pense adorer les dieux en n'adorant que lui. + Il fait honneur aux dieux de son divin ouvrage. + C'est alors qu'il a vu tantôt à son passage + Un buisson enflammé recéler l'Éternel; + C'est alors qu'il rapporte, en un jour solennel, 120 + De la montagne ardente et du sein du tonnerre, + La voix de Dieu lui-même écrite sur la pierre; + Ou c'est alors qu'au fond de ses augustes bois + Une nymphe l'appelle et lui trace des lois, + Et qu'un oiseau divin, messager de miracles, 125 + A son oreille vient lui dicter des oracles. + Tout agit pour lui seul, et la tempête et l'air, + Et le cri des forêts, et la foudre et l'éclair; + Tout. Il prend à témoin le monde et la nature. + Mensonge grand et saint! glorieuse imposture, 130 + Quand au peuple trompé ce piège généreux + Lui rend sacré le joug qui doit le rendre heureux! + +(Troisième chant.) + +FRAGMENT III + + Du temps et du besoin l'inévitable empire + Dut avoir aux humains enseigné l'art d'écrire. + D'autres arts l'ont poli; mais aux arts, le premier, 135 + Lui seul des vrais succès put ouvrir le sentier, + Sur la feuille d'Égypte ou sur la peau ductile, + Même un jour sur le dos d'un albâtre docile, + Au fond des eaux formé des dépouilles du lin, + Une main éloquente, avec cet art divin, 140 + Tient, fait voir l'invisible et rapide pensée, + L'abstraite intelligence et palpable et tracée; + Peint des sons à nos yeux, et transmet à la fois + Une voix aux couleurs, des couleurs à la voix. + + Quand des premiers traités la fraternelle chaîne 145 + Commença d'approcher, d'unir la race humaine, + La terre et de hauts monts, des fleuves, des forêts, + Des contrats attestés garants sûrs et muets, + Furent le livre auguste et les lettres sacrées + Qui faisaient lire aux yeux les promesses jurées. 150 + Dans la suite peut-être ils voulurent sur soi + L'un de l'autre emporter la parole et la foi; + Ils surent donc, broyant de liquides matières, + L'un sur l'autre imprimer leurs images grossières, + Ou celle du témoin, homme, plante ou rocher, 155 + Qui vit jurer leur bouche et leurs mains se toucher. + De là dans l'Orient ces colonnes savantes, + Rois, prêtres, animaux peints en scènes vivantes, + De la religion ténébreux monuments, + Pour les sages futurs laborieux tourments, 160 + Archives de l'État, où les mains politiques + Traçaient en longs tableaux les annales publiques. + De là, dans un amas d'emblèmes captieux, + Pour le peuple ignorant monstre religieux, + Des membres ennemis vont composer ensemble 165 + Un seul tout, étonné du noeud qui les rassemble: + Un corps de femme au front d'un aigle enfant des airs + Joint l'écaille et les flancs d'un habitant des mers. + Cet art simple et grossier nous a suffi peut-être + Tant que tous nos discours n'ont su voir ni connaître 170 + Que les objets présents dans la nature épars, + Et que tout notre esprit était dans nos regards. + Mais on vit, quand vers l'homme on apprit à descendre, + Quand il fallut fixer, nommer, écrire, entendre, + Du coeur, des passions les plus secrets détours, 175 + Les espaces du temps ou plus longs ou plus courts, + Quel cercle étroit bornait cette antique écriture. + Plus on y mit de soins, plus incertaine, obscure, + Du sens confus et vague elle épaissit la nuit. + Quelque peuple à la fin, par le travail instruit, 180 + Compte combien de mots l'héréditaire usage + A transmis jusqu'à lui pour former un langage. + Pour chacun de ces mots un signe est inventé, + Et la main qui l'entend des lèvres répété + Se souvient d'en tracer cette image fidèle; 185 + Et sitôt qu'une idée inconnue et nouvelle + Grossit d'un mot nouveau ces mots déjà nombreux, + Un nouveau signe accourt s'enrôler avec eux. + + C'est alors, sur des pas si faciles à suivre, + Que l'esprit des humains est assuré de vivre. 190 + C'est alors que le fer à la pierre, aux métaux, + Livre, en dépôt sacré pour les âges nouveaux, + Nos âmes et nos moeurs fidèlement gardées; + Et l'oeil sait reconnaître une forme aux idées. + Dès lors des grands aïeux les travaux, les vertus 195 + Ne sont point pour leurs fils des exemples perdus. + Le passé du présent est l'arbitre et le père, + Le conduit par la main, l'encourage, l'éclaire. + Les aïeux, les enfants, les arrière-neveux, + Tous sont du même temps, ils ont les mêmes voeux, 200 + La patrie, au milieu des embûches, des traîtres, + Remonte en sa mémoire, a recours aux ancêtres, + Cherche ce qu'ils feraient en un danger pareil, + Et des siècles vieillis assemble le conseil. + +(Troisième chant.) + + + + + III + + L'AMÉRIQUE + + +FRAGEMENT I + +_Il faut mettre ceci dans la bouche du poète (qui n'est pas moi)_: + + Le poète divin, tout esprit, tout pensée, + Ne sent point dans un corps son âme embarrassée; + Il va percer le ciel aux murailles d'azur; + De la terre, des mers, le labyrinthe obscur. + Ses vars ont revêtu, prompts et légers Protées, 5 + Les formes tour à tour à ses yeux présentées. + Les torrents, dans ses vers, du droit sommet des monts + Tonnent précipités en des gouffres profonds. + Là, des flancs sulfureux d'une ardente montagne, + Ses vers cherchent les cieux et brûlent les campagnes; 10 + Et là, dans la mêlée aux reflux meurtriers, + Leur clameur sanguinaire échauffe les guerriers, + Puis, d'une aile glacée assemblant les nuages, + Ils volent, troublent l'onde et soufflent les naufrages, + Et répètent au loin et les longs sifflements, 15 + Et la tempête sombre aux noirs mugissements, + Et le feu des éclairs et les cris du tonnerre. + Puis, d'un oeil doux et pur souriant à la terre, + Ils la couvrent de fleurs; ils rassérènent l'air. + Le calme suit leurs pas et s'étend sur la mer. 20 + + +FRAGMENT II + +_Le poète Alonzo d'Ercilla, à la fin d'un repas nocturne en plein air, +prié de chanter, chantera un morceau, astronomique._ + + 'Salut, ô belle nuit, étincelante et sombre, + Consacrée au repos. O silence de l'ombre, + Qui n'entends que la voix de mes vers, et les cris + De la rive aréneuse où se brise Téthys. + Muse, muse nocturne, apporte-moi ma lyre. 25 + Lance-toi dans l'espace; et, pour franchir les airs, + Prends les ailes des vents, les ailes des éclairs, + Les bonds de la comète aux longs cheveux de flamme. + Mes vers impatients, élancés de mon âme, 30 + Veulent parler aux dieux, et volent où reluit + L'enthousiasme errant, fils de la belle nuit. + Accours, grande nature, ô mère du génie; + Accours, reine du monde, éternelle Uranie. + Soit que tes pas divins sur l'astre du Lion 35 + Ou sur les triples feux du superbe Orion + Marchent, ou soit qu'au loin, fugitive, emportée, + Tu suives les détours de la voie argentée, + Soleils amoncelés dans le céleste azur, + Où le peuple a cru voir les traces d'un lait pur, 40 + Descends; non, porte-moi sur ta route brûlante, + Que je m'élève au ciel comme une flamme ardente. + Déjà ce corps pesant se détache de moi. + Adieu, tombeau de chair, je ne suis plus à toi. + Terre, fuis sous mes pas. L'éther où le ciel nage 45 + M'aspire. Je parcours l'océan sans rivage. + Plus de nuit. Je n'ai plus d'un globe opaque et dur + Entre le jour et moi l'impénétrable mur. + Plus de nuit, et mon oeil et se perd et se mêle + Dans les torrents profonds de lumière éternelle. 50 + Me voici sur les feux que le langage humain + Nomme Cassiopée et l'Ourse et le Dauphin. + Maintenant la Couronne autour de moi s'embrase. + Ici l'Aigle et le Cygne et la Lyre et Pégase. + Et voici que plus loin le Serpent tortueux 55 + Noue autour de mes pas ses anneaux lumineux. + Féconde immensité, les esprits magnanimes + Aiment à se plonger dans tes vivants abîmes, + Abîmes de clartés, où, libre de ses fers, + L'homme siège au conseil qui créa l'univers; 60 + Où l'âme, remontant à sa grande origine, + Sent qu'elle est une part de l'essence divine...' + + + + + IV + + L'ART D'AIMER + + +FRAGMENT I + + Ah! tremble que ton âme à la sienne livrée + Ne s'en puisse arracher sans être déchirée. + Même au sein du bonheur, toujours dans ton esprit + Garde ce qu'autrefois les sages ont écrit: + 'Une femme est toujours inconstante et futile, 5 + Et qui pense fixer leur caprice mobile, + Il pense, avec sa main, retenir l'aquilon, + Ou graver sur les flots un durable sillon.' + + +FRAGMENT II + + Que sert des tours d'airain tout l'appareil horrible? + Que servit à Juno cet Argus si terrible, 10 + Ce front, de jalousie armé de toutes parts, + Où veillaient à la fois cent farouches regards? + Mais quoi que l'on oppose et d'adresse et de force, + Quand nul don, nul appât, nulle mielleuse amorce + Ne pourraient au dragon ravir l'or de ses bois, 15 + Et du Triple Cerbère assoupir les abois; + On t'aime, garde-toi d'abandonner la place. + Il faut oser. L'amour favorise l'audace. + Si l'envie à te nuire aiguise tous ses soins, + Toi, pour te rendre heureux, tenterais-tu donc moins? 20 + Il faut savoir contre eux tourner leurs propres armes; + Attacher leurs soupçons à de fausses alarmes; + Semer toi-même un bruit d'attaque, de danger; + Leur montrer sur ta route un flambeau mensonger. + Et tandis que par toi leur prudence égarée 25 + Rit, s'applaudit de voir ton attente frustrée, + Aveugles, auprès d'eux ils laissent échapper + Tes pas, qu'ils défiaient de les pouvoir tromper. + Tel, car ainsi que toi c'est l'amour qui le guide, + Un fleuve, à pas secrets, des campagnes d'Élide, 30 + Seul, au milieu des mers, se fraye un sentier sûr, + Parmi les flots salés garde un flot doux et pur, + Invisible, d'Enna va chercher le rivage, + Et l'amer Téthys ignore son passage. + + +FRAGMENT III + + Aux bords où l'on voit naître et l'Euphrate et le jour, 35 + Plus d'obstacle et de crainte environne l'amour. + Aussi................................................. + ...................................................... + ... Sans se pouvoir parler même des yeux, + On se parle, on se voit. Leur coeur ingénieux 40 + Donne à tout une voix entendue et muette. + Tout de leurs doux pensers est le doux interprète. + Désirs, crainte, serments, caresse, injure, pleurs, + Leurs dons savent tout dire; ils s'écrivent des fleurs. + Par la tulipe ardente une flamme est jurée; 45 + L'amarante immortelle atteste sa durée; + L'oeillet gronde une belle; un lis vient l'apaiser. + L'iris est un soupir; la rose est un baiser. + C'est ainsi chaque jour qu'une sultane heureuse + Lit en bouquet la lettre odorante, amoureuse. 50 + Elle pare son sein de soupirs et de voeux; + Et des billets d'amour embaument ses cheveux. + + + + + V + + LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES + + +Fragment + + Il n'est que d'être roi pour être heureux au monde. + Bénis soient tes décrets, ô sagesse profonde! + Qui me voulus heureux, et, prodigue envers moi, + M'as fait dans mon asile et mon maître et mon roi. + Mon Louvre est sous le toit, sur ma tête il s'abaisse; 5 + De ses premiers regards l'orient le caresse. + Lits, sièges, table y sont portant de toutes parts + Livres, dessins, crayons, confusément épars. + Là, je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense. + Là, dans un calme pur, je médite en silence 10 + Ce qu'un jour je veux être; et, seul à m'applaudir, + Je sème la moisson que je veux recueillir. + Là, je reviens toujours, et toujours les mains pleines, + Amasser le butin de mes courses lointaines: + Soit qu'en un livre antique à loisir engagé, 15 + Dans ses doctes feuillets j'aie au loin voyagé; + Soit plutôt que, passant et vallons et rivières, + J'aie au loin parcouru les terres étrangères. + D'un vaste champ de fleurs je tire un peu de miel. + Tout m'enrichit et tout m'appelle; et, chaque ciel 20 + M'offrant quelque dépouille utile et précieuse, + Je remplis lentement ma ruche industrieuse. + + + + + + POÉSIES DIVERSES + + + + + I + + HYMNE A LA JUSTICE + + A LA FRANCE + + + France! ô belle contrée, ô terre généreuse, + Que les dieux complaisants formaient pour être heureuse, + Tu ne sens point du nord les glaçantes horreurs, + Le midi de ses feux t'épargne les fureurs. + Tes arbres innocents n'ont point d'ombres mortelles; 5 + Ni des poisons épars dans tes herbes nouvelles + Ne trompent une main crédule; ni tes bois + Des tigres frémissants ne redoutent la voix; + Ni les vastes serpents ne traînent sur tes plantes + En longs cercles hideux leurs écailles sonnantes. 10 + Les chênes, les sapins et les ormes épais + En utiles rameaux ombragent tes sommets, + Et de Beaune et d'Aï les rives fortunées, + Et la riche Aquitaine, et les hauts Pyrénées, + Sous leurs bruyants pressoirs font couler en ruisseaux 15 + Des vins délicieux mûris sur leurs coteaux. + La Provence odorante et de Zéphire aimée + Respire sur les mers une haleine embaumée, + Au bord des flots couvrant, délicieux trésor, + L'orange et le citron de leur tunique d'or, 20 + Et plus loin, au penchant des collines pierreuses, + Forme la grasse olive aux liqueurs savoureuses, + Et ces réseaux légers, diaphanes habits, + Où la fraîche grenade enferme ses rubis. + Sur tes rochers touffus la chèvre se hérisse, 25 + Tes prés enflent de lait la féconde génisse, + Et tu vois tes brebis, sur le jeune gazon, + Épaissir le tissu de leur blanche toison. + Dans les fertiles champs voisins de la Touraine, + Dans ceux où l'Océan boit l'urne de la Seine, 30 + S'élèvent pour le frein des coursiers belliqueux. + Ajoutez cet amas de fleuves tortueux: + L'indomptable Garonne aux vagues insensées, + Le Rhône impétueux, fils des Alpes glacées, + La Seine au flot royal, la Loire dans son sein 35 + Incertaine, et la Saône, et mille autres enfin + Qui, nourrissant partout, sur tes nobles rivages, + Fleurs, moissons et vergers, et bois et pâturages, + Rampent au pied des murs d'opulentes cités + Sous les arches de pierre à grand bruit emportés. 40 + Dirai-je ces travaux, source de l'abondance, + Ces ports où des deux mers l'active bienfaisance + Amène les tributs du rivage lointain + Que visite Phoebus le soir ou le matin? + Dirai-je ces canaux, ces montagnes percées, 45 + De bassins en bassins ces ondes amassées + Pour joindre au pied des monts l'une et l'autre Téthys, + Et ces vastes chemins en tous lieux départis, + Où l'étranger, à l'aise achevant son voyage, + Pense au nom des Trudaine et bénit leur ouvrage? 50 + + Ton peuple industrieux est né pour les combats. + Le glaive, le mousquet n'accablent point ses bras. + Il s'élance aux assauts, et son fer intrépide + Chassa l'impie Anglais, usurpateur avide. + Le ciel les fit humains, hospitaliers et bons, 55 + Amis des doux plaisirs, des festins, des chansons; + Mais, faibles, opprimés, la tristesse inquiète + Glace ces chants joyeux sur leur bouche muette, + Pour les jeux, pour la danse appesantit leurs pas, + Renverse devant eux les tables des repas, 60 + Flétrit de longs soucis, empreinte douloureuse, + Et leur front et leur âme. O France! trop heureuse + Si tu voyais tes biens, si tu profitais mieux + Des dons que tu reçus de la bonté des cieux! + Vois le superbe Anglais, l'Anglais dont le courage 65 + Ne s'est sentais qu'aux lois d'un sénat libre et sage, + Qui t'épie, et, dans l'Inde éclipsant ta splendeur, + Sur tes fautes sans nombre élève sa grandeur. + Il triomphe, il t'insulte. Oh! combien tes collines + Tressailliraient de voir réparer tes ruines, 70 + Et pour la liberté donneraient sans regrets + Et leur vin, et leur huile, et leurs belles forêts! + + J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère, + La mendicité blême et la douleur amère. + Je t'ai vu dans tes biens, indigent laboureur, 75 + D'un fisc avare et dur maudissant la rigueur, + Versant aux pieds des grands des larmes inutiles, + Tout trempé de sueurs pour toi-même infertiles, + Découragé de vivre, et plein d'un juste effroi + De mettre au jour des fils malheureux comme toi. 80 + Tu vois sous les soldats les villes gémissantes; + Corvée, impôts rongeurs, tributs, taxes pesantes, + Le sel, fils de la terre, ou même l'eau des mers, + Sources d'oppression et de fléaux divers; + Mille brigands, couverts du nom sacré du prince, 85 + S'unir à déchirer une triste province, + Et courir à l'envi, de son sang altérés, + Se partager entre eux ses membres déchirés! + O sainte Égalité! dissipe nos ténèbres, + Renverse les verrous, les bastilles funèbres. 90 + Le riche indifférent, dans un char promené, + De ces gouffres secrets partout environné, + Rit avec les bourreaux, s'il n'est bourreau lui-même, + Près de ces noirs réduits de la misère extrême, + D'une maîtresse impure achète les transports, 95 + Chante sur des tombeaux, et boit parmi des morts. + Malesherbes, Turgot, ô vous en qui la France + Vit luire, hélas! en vain, sa dernière espérance; + Ministres dont le coeur a connu la pitié, + Ministres dont le nom ne s'est point oublié, 100 + Ah! si de telles mains, justement souveraines, + Toujours de cet empire avaient tenu les rênes! + L'équité clairvoyante aurait régné sur nous; + Le faible aurait osé respirer près de vous; + L'oppresseur, évitant d'armer d'injustes plaintes, 105 + Sinon quelque pudeur, aurait ou quelques craintes; + Le délateur impie, opprimé par la faim, + Serait mort dans l'opprobre, et tant d'hommes enfin, + A l'insu de nos lois, à l'insu, du vulgaire, + Foudroyés sons les coups d'un pouvoir arbitraire, 110 + De cris non entendus, de funèbres sanglots, + Ne feraient point gémir les voûtes des cachots. + + Non, je ne veux plus vivre en ce séjour servile! + J'irai, j'irai bien loin me chercher un asile, + Un asile à ma vie en son paisible cours, 115 + Une tombe à ma cendre à la fin de mes jours, + Où d'un grand au coeur dur l'opulence homicide + Du sang d'un peuple entier ne sera point avide, + Et ne me dira point, avec un rire affreux, + Qu'ils se plaignent sans cesse et qu'ils sont trop heureux; 120 + Où, loin des ravisseurs, la main cultivatrice + Recueille les dons d'une terre propice; + Où mon coeur, respirant sous un ciel étranger, + Ne verra plus des maux qu'il ne peut soulager; + Où mes yeux, éloignés des publiques misères, 125 + Ne verront plus partout les larmes de mes frères, + Et la pâle indigence à la mourante voix, + Et les crimes puissants qui font trembler les lois. + + Toi donc, Équité sainte, ô toi, vierge adorée, + De nos tristes climats pour longtemps ignorée, 130 + Daigne du haut des cieux goûter le libre encens + D'une lyre au coeur chaste, aux transports innocents, + Qui ne saura jamais, par des voeux mercenaires, + Flatter, à prix d'argent, des faveurs arbitraires, + Mais qui rendra toujours, par amour et par choix, 135 + Un noble et pur hommage aux appuis de tes lois. + De voeux pour les humains tous ses chants retentissent: + La vérité l'enflamme, et ses cordes frémissent + Quand l'air qui l'environne auprès d'elle a porté + Le doux nom des vertus et de la liberté. 140 + + + + + II + + + ...Terre, terre chérie + Que la liberté sainte appelle sa patrie; + Père du grand sénat, ô sénat de Romans, + Qui de la liberté jetas les fondements; + Romans, berceau des lois, vous, Grenoble et Valence, 5 + Vienne; toutes enfin! monts sacrés d'où la France + Vit naître le soleil avec la liberté! + Un jour le voyageur par le Rhône emporté, + Arrêtant l'aviron dans la main de son guide, + En silence, debout sur sa barque rapide, 10 + Fixant vers l'Orient un oeil religieux, + Contemplera longtemps ces sommets glorieux; + Car son vieux père, ému de transports magnanimes, + Lui dira: 'Vois, mon fils, vois ces augustes cimes.' + +_Au bord du Rhône, le 7 juillet 1790._ + + + + + III + + LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS + + + Un jour le rat des champs, ami du rat de ville, + Invita son ami dans son rustique asile. + Il était économe et soigneux de son bien; + Mais l'hospitalité, leur antique lien, + Fit les frais de ce jour comme d'un jour de fête. 5 + Tout fut prêt: lard, raisin, et fromage, et noisette. + Il cherchait par le luxe et la variété + A vaincre les dégoûts d'un hôte rebuté, + Qui, parcourant de l'oeil sa table officieuse, + Jetait sur tout à peine une dent dédaigneuse. 10 + Et lui, d'orge et de blé faisant tout son repas, + Laissait au citadin les mets plus délicats. + + 'Ami, dit celui-ci, veux-tu dans la misère + Vivre au dos escarpé de ce mont solitaire, + Ou préférer le monde à tes tristes forêts? 15 + Viens; crois-moi, suis mes pas; la ville est ici près: + Festins, fêtes, plaisirs y sont en abondance, + L'heure s'écoule, ami; tout fuit, la mort s'avance: + Les grands ni les petits n'échappent à ses lois; + Jouis, et te souviens qu'on ne vit qu'une fois.' 20 + + Le villageois écoute, accepte la partie: + On se lève, et d'aller. Tous deux de compagnie, + Nocturnes voyageurs, dans des sentiers obscurs + Se glissent vers la ville et rampent sous les murs. + La nuit quittait les cieux quand notre couple avide 25 + Arrive en un palais opulent et splendide, + Et voit fumer encor dans des plats de vermeil + Des restes d'un souper le brillant appareil. + L'un s'écrie, et, riant de sa frayeur naïve, + L'autre sur le duvet fait placer son convive, 30 + S'empresse de servir, ordonner, disposer, + Va, vient, fait les honneurs, le priant d'excuser. + + Le campagnard bénit sa nouvelle fortune; + Sa vie en ses déserts était âpre, importune: + La tristesse, l'ennui, le travail et la faim. 35 + Ici l'on y peut vivre; et de rire. Et soudain + Des valets à grand bruit interrompent la fête; + On court, on vole, on fuit; nul coin, nulle retraite. + Les dogues réveillés les glacent par leur voix; + Toute la maison tremble au bruit de leurs abois. 40 + Alors le campagnard, honteux de son délire: + 'Soyez heureux, dit-il; adieu, je me retire, + Et je vais dans mon trou rejoindre en sûreté + Le sommeil, un peu d'orge et la tranquillité.' + +(Trad. d'Horace.) + + + + + IV + + LA FRIVOLITÉ + + + Mère du vain caprice et du léger prestige, + La fantaisie ailée autour d'elle voltige, + Nymphe au corps ondoyant, né de lumière et d'air, + Qui, mieux que l'onde agile ou le rapide éclair, + Ou la glace inquiète au soleil présentée, 5 + S'allume en un instant, purpurine, argentée, + Ou s'enflamme de rose, ou pétille d'azur. + Un vol la précipite, inégal et peu sûr. + La déesse jamais ne connut d'autre guide. + Les Rêves transparents, troupe vaine et fluide, 10 + D'un vol étincelant caressent ses lambris. + Auprès d'elle à toute heure elle occupe les Ris. + L'un pétrit les baisers des bouches embaumées; + L'autre, le jeune éclat des lèvres enflammées; + L'autre, inutile et seul, au bout d'un chalumeau 15 + En globe aérien souffle une goutte d'eau. + La reine, en cette cour qu'anime la folie, + Va, vient, chante, se tait, regarde, écoute, oublie, + Et, dans mille cristaux qui portent son palais, + Rit de voir mille fois étinceler ses traits. 20 + + + + + V + + LE POÈTE + + + + ... Pour lui + L'ombre du cabinet en délices abonde. + S'il fuit les graves riens, noble ennui du beau monde, + Ou si, chez la beauté qui l'admit en secret, 5 + Las de parler, enfin il demeure muet, + Il regagne à grands pas son asile et l'étude: + Il y trouve la paix, la douce solitude, + Ses livres, et sa plume au bec noir et malin, + Et la sage folie, et le rire à l'oeil fin. 10 + + + + + ODES + + + + + I + + A VERSAILLES + + + O Versaille, ô bois, ô portiques, + Marbres vivants, berceaux antiques, + Par les dieux et les rois Élysée embelli, + A ton aspect, dans ma pensée, + Comme sur l'herbe aride une fraîche rosée, 5 + Coule un peu de calme et d'oubli. + + Paris me semble un autre empire, + Dès que chez toi je vois sourire + Mes pénates secrets couronnés de rameaux, + D'où souvent les monts et les plaines 10 + Vont dirigeant mes pas aux campagnes prochaines, + Sous de triples cintres d'ormeaux. + + Les chars, les royales merveilles, + Des gardes les nocturnes veilles, + Tout a fui; des grandeurs tu n'es plus le séjour: 15 + Mais le sommeil, la solitude, + Dieux jadis inconnus, et les arts, et l'étude, + Composent aujourd'hui ta cour. + + Ah! malheureux! à ma jeunesse + Une oisive et morne paresse 20 + Ne laisse plus goûter les studieux loisirs. + Mon âme, d'ennui consumée, + S'endort dans les langueurs. Louange et renommée + N'inquiètent plus mes désirs. + + L'abandon, l'obscurité, l'ombre, 25 + Une paix taciturne et sombre, + Voilà tous mes souhaits: cache mes tristes jours, + Et nourris, s'il faut que je vive, + De mon pâle flambeau la clarté fugitive + Aux douces chimères d'amours. 30 + + L'âme n'est point encor flétrie, + La vie encor n'est point tarie, + Quand un regard nous trouble et le coeur et la voix + Qui cherche les pas d'une belle, + Qui peut ou s'égayer ou gémir auprès d'elle, 35 + De ses jours peut porter le poids. + + J'aime; je vis. Heureux rivage! + Tu conserves sa noble image, + Son nom, qu'à tes forêts j'ose apprendre le soir, + Quand, l'âme doucement émue, 40 + J'y reviens méditer l'instant où je l'ai vue, + Et l'instant où je dois la voir. + + Pour elle seule encore abonde + Cette source, jadis féconde, + Qui coulait de ma bouche en sons harmonieux. 45 + Sur mes lèvres tes bosquets sombres + Forment pour elle encor ces poétiques nombres, + Langage d'amour et des dieux. + + Ah! témoin des succès du crime, + Si l'homme juste et magnanime 50 + Pouvait ouvrir son coeur à la félicité, + Versailles, tes routes fleuries, + Ton silence, fertile en belles rêveries, + N'auraient que joie et volupté. + + Mais souvent tes vallons tranquilles, 55 + Tes sommets verts, tes frais asiles, + Tout à coup à mes yeux s'enveloppent de deuil. + J'y vois errer l'ombre livide + D'un peuple d'innocents qu'un tribunal perfide + Précipite dans le cercueil. 60 + + + + + II + + A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY + + + Quoi! tandis que partout, ou sincères ou feintes, + Des lâches, des pervers, les larmes et les plaintes + Consacrent leur Marat parmi les immortels, + Et que, prêtre orgueilleux de cette idole vile, + Des fanges du Parnasse un impudent reptile 5 + Vomit un hymne infâme au pied de ses autels. + + La vérité se tait! dans sa bouche glacée, + Des liens de la peur sa langue embarrassée + Dérobe un juste hommage aux exploits glorieux! + Vivre est-il donc si doux? De quel prix est la vie, 10 + Quand, sous un joug honteux, la pensée asservie, + Tremblante, au fond du coeur, se cache à tous les yeux? + + Non, non, je ne veux point t'honorer en silence, + Toi qui crus par ta mort ressusciter la France + Et dévouas tes jours à punir des forfaits. 15 + Le glaive arma ton bras, fille grande et sublime, + Pour faire honte aux dieux, pour réparer leur crime, + Quand d'un homme à ce monstre ils donnèrent les traits. + + Le noir serpent, sorti de sa caverne impure, + A donc vu rompre enfin sous ta main ferme et sûre 20 + Le venimeux tissu de ses jours abhorrés! + Aux entrailles du tigre, à ses dents homicides, + Tu vins redemander et les membres livides + Et le sang des humains qu'il avait dévorés! + + Son oeil mourant t'a vue, en ta superbe joie, 25 + Féliciter ton bras et contempler ta proie. + Ton regard lui disait: 'Va, tyran furieux, + Va, cours frayer la route aux tyrans tes complices. + Te baigner dans le sang fut tes seules délices, + Baigne-toi dans le tien et reconnais des dieux.' 30 + + La Grèce, ô fille illustre! admirant ton courage, + Épuiserait Paros pour placer ton image + Auprès d'Harmodius, auprès de son ami; + Et des choeurs sur ta tombe, en une sainte ivresse, + Chanteraient Némésis, la tardive déesse, 35 + Qui frappe le méchant sur son trône endormi. + + Mais la France à la hache abandonne ta tête. + C'est au monstre égorgé qu'on prépare une fête + Parmi ses compagnons, tous dignes de son sort. + Oh! quel noble dédain fit sourire ta bouche, 40 + Quand un brigand, vengeur de ce brigand farouche, + Crut te faire pâlir aux menaces de mort! + + C'est lui qui dut pâlir, et tes juges sinistres, + Et notre affreux sénat et ses affreux ministres, + Quand, à leur tribunal, sans crainte et sans appui, 45 + Ta douceur, ton langage et simple et magnanime + Leur apprit qu'en effet, tout puissant qu'est le crime, + Qui renonce à la vie est plus puissant que lui. + + Longtemps, sous les dehors d'une allégresse aimable, + Dans ses détours profonds ton âme impénétrable 50 + Avait tenu cachés les destins du pervers. + Ainsi, dans le secret amassant la tempête, + Rit un beau ciel d'azur, qui cependant s'apprête + A foudroyer les monts et soulever les mers. + + Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée, 55 + Tu semblais t'avancer sur le char d'hyménée; + Ton front resta paisible et ton regard serein. + Calme sur l'échafaud, tu méprisas la rage + D'un peuple abject, servile, et fécond en outrage, + Et qui se croit alors et libre et souverain. 60 + + La vertu seule est libre. Honneur de notre histoire, + Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire; + Seule, tu fus un homme, et vengeas les humains! + Et nous, eunuques vils, troupeau lâche et sans âme, + Nous savons répéter quelques plaintes de femme; 65 + Mais le fer pèserait à nos débiles mains. + + Non, tu ne pensais pas qu'aux mânes de la France + Un seul traître immolé suffît à sa vengeance, + Ou tirât du chaos ses débris dispersés. + Tu voulais, enflammant les courages timides, 70 + Réveiller les poignards sur tous ces parricides, + De rapine, de sang, d'infamie engraissés. + + Un scélérat de moins rampe dans cette fange. + La Vertu t'applaudit; de sa mâle louange + Entends, belle héroïne, entends l'auguste voix. 75 + O Vertu, le poignard, seul espoir de la terre, + Est ton arme sacrée, alors que le tonnerre + Laisse régner le crime et te vend à ses lois. + + + + + III + + LA JEUNE CAPTIVE + + + 'L'épi naissant mûrit de la faux respecté; + Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été + Boit les doux présents de l'aurore; + Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui, + Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui, 5 + Je ne veux point mourir encore. + + 'Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort, + Moi je pleure et j'espère; au noir souffle du nord + Je plie et relève ma tête. + S'il est des jours amers, il en est de si doux! 10 + Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts? + Quelle mer n'a point de tempête? + + 'L'illusion féconde habite dans mon sein. + D'une prison sur moi les murs pèsent en vain, + J'ai les ailes de l'espérance; 15 + Échappée aux réseaux de l'oiseleur cruel, + Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel + Philomèle chante et s'élance. + + 'Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors, + Et tranquille je veille, et ma veille aux remords 20 + Ni mon sommeil ne sont en proie. + Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux; + Sur des fronts abattus mon aspect dans ces lieux + Ranime presque de la joie. + + 'Mon beau voyage encore est si loin de sa fin! 25 + Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin + J'ai passé les premiers à peine. + Au banquet de la vie à peine commencé, + Un instant seulement mes lèvres ont pressé + La coupe en mes mains encor pleine. 30 + + 'Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson; + Et comme le soleil, de saison en saison, + Je veux achever mon année. + Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin, + Je n'ai vu luire encor que les feux du matin: 35 + Je veux achever ma journée. + + 'O mort! tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi; + Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi, + Le pâle désespoir dévore. + Pour moi Palès encore a des asiles verts, 40 + Les Amours des baisers, les Muses des concerts; + Je ne veux point mourir encore!' + + Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois + S'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix, + Ces voeux d'une jeune captive; 45 + Et secouant le faix de mes jours languissants, + Aux douces lois des vers je pliai les accents + De sa bouche aimable et naïve. + + Ces chants, de ma prison témoins harmonieux, + Feront à quelque amant des loisirs studieux 50 + Chercher quelle fut cette belle: + La grâce décorait son front et ses discours, + Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours + Ceux qui les passeront près d'elle. + +_Saint-Lazare._ + + + + + ÏAMBES + + + + + I + + HYMNE + SUR L'ENTRÉE TRIOMPHALE + DES SUISSES RÉVOLTÉS ET AMNISTIÉS DU RÉGIMENT + DE CHATEAUVIEUX + + + Salut, divin triomphe! entre dans nos murailles; + Rends-nous ces guerriers illustrés + Par le sang de Désille et par les funérailles + De tant de Français massacrés. + Jamais rien de si grand n'embellit ton entrée; 5 + Ni quand l'ombre de Mirabeau + S'achemina jadis vers la voûte sacrée + Où la gloire donne un tombeau; + Ni quand Voltaire mort et sa cendre bannie + Rentrèrent aux murs de Paris, 10 + Vainqueurs du fanatisme et de la calomnie + Prosternés devant ses écrits. + Un seul jour peut atteindre à tant de renommée, + Et ce beau jour luira bientôt: + C'est quand tu conduiras Jourdan à notre armée, 15 + Et Lafayette à l'échafaud. + Quelle rage à Coblentz! quel deuil pour tous ces princes, + Qui, partout diffamant nos lois, + Excitent contre nous et contre nos provinces + Et les esclaves et les rois! 20 + Ils voulaient nous voir tous à la folie en proie. + Que leur front doit être abattu! + Tandis que parmi nous quel orgueil, quelle joie + Pour les amis de la vertu, + Pour vous tous, ô mortels, qui rougissez encore 25 + Et qui savez baisser les yeux, + De voir des échevins que la Râpée honore + Asseoir sur un char radieux + Ces héros que jadis sur les bancs des galères + Assit un arrêt outrageant, 30 + Et qui n'out égorgé que très peu de nos frères + Et volé que très peu d'argent! + Eh bien, que tardez-vous, harmonieux Orphées? + Si sur la tombe des Persans + Jadis Pindare, Eschyle, ont dressé des trophées, 35 + Il faut de plus nobles accents. + Quarante meurtriers, chéris de Robespierre, + Vont s'élever sur nos autels. + Beaux-arts, qui faites vivre et la toile et la pierre, + Hâtez-vous, rendez immortels 40 + Le grand Collot d'Herbois, ses clients helvétiques, + Ce front que donne à des héros + La vertu, la taverne et le secours des piques. + Peuplez le ciel d'astres nouveaux, + O vous, enfants d'Eudoxe et d'Hipparque et d'Euclide, 45 + C'est par vous que les blonds cheveux + Qui tombèrent du front d'une reine timide + Sont tressés en célestes feux; + Par vous l'heureux vaisseau des premiers Argonautes + Flotte encor dans l'azur des airs. 50 + Faites gémir Atlas sous de plus nobles hôtes, + Comme eux dominateurs des mers. + Que la nuit de leurs noms embellisse ses voiles, + Et que le nocher aux abois + Invoque en leur galère, ornement des étoiles, 55 + Les Suisses de Collot d'Herbois. + +(_Journal de Paris_, 15 avril 1792.) + + + + + II + + + Quand au mouton bêlant la sombre boucherie + Ouvre ses cavernes de mort, + Pâtres, chiens et moutons, toute la bergerie + Ne s'informe plus de son sort. + Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine, 5 + Les vierges aux belles couleurs + Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine + Entrelaçaient rubans et fleurs, + Sans plus penser à lui, le mangent s'il est tendre. + Dans cet abîme enseveli 10 + J'ai le même destin. Je m'y devais attendre. + Accoutumons-nous à l'oubli. + Oubliés comme moi dans cet affreux repaire, + Mille autres moutons, comme moi, + Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, 15 + Seront servis au peuple-roi. + Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérie + Un mot à travers ces barreaux + Eût versé quelque baume en mon âme flétrie; + De l'or peut-être à mes bourreaux... 20 + Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre. + Vivez, amis; vivez contents. + En dépit de----soyez lents à me suivre. + Peut-être en de plus heureux temps + J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune, 25 + Détourné mes regards distraits; + A mon tour, aujourd'hui; mon malheur importune: + Vivez, amis, vivez en paix. + +_Saint-Lazare._ + + + + + III + + + Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre + Animent la fin d'un beau jour, + Au pied de l'échafaud j'essaye encor ma lyre. + Peut-être est-ce bientôt mon tour; + Peut-être avant que l'heure en cercle promenée 5 + Ait posé sur l'émail brillant, + Dans les soixante pas où sa route est bornée, + Son pied sonore et vigilant, + Le sommeil du tombeau pressera ma paupière. + Avant que de ses deux moitiés 10 + Ce vers que je commence ait atteint la dernière, + Peut-être en ces murs effrayés + Le messager de mort, noir recruteur des ombres, + Escorté d'infâmes soldats, + Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres, 15 + Où seul, dans la foule à grands pas + J'erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime, + Du juste trop faibles soutiens, + Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime; + Et chargeant mes bras de liens, 20 + Me traîner, amassant en foule à mon passage + Mes tristes compagnons reclus, + Qui me connaissaient tous avant l'affreux message, + Mais qui ne me connaissent plus. + Eh bien! j'ai trop vécu. Quelle franchise auguste, 25 + De mâle constance et d'honneur + Quels exemples sacrés doux à l'âme du juste, + Pour lui quelle ombre de bonheur, + Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles, + Quels pleurs d'une noble pitié, 30 + Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles, + Quels beaux échanges d'amitié, + Font digne de regrets l'habitacle des hommes? + La peur blême et louche est leur Dieu, + La bassesse, la honte. Ah! lâches que nous sommes! 35 + Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu. + Vienne, vienne la mort! que la mort me délivre!... + Ainsi donc, mon coeur abattu + Cède au poids de ses maux!--Non, non, puisse-je vivre! + Ma vie importe à la vertu. 40 + Car l'honnête homme enfin, victime de l'outrage, + Dans les cachots, près du cercueil, + Relève plus altiers son front et son langage, + Brillant d'un généreux orgueil. + S'il est écrit aux cieux que jamais une épée 45 + N'étincellera dans mes mains, + Dans l'encre et l'amertume une autre arme trempée + Peut encor servir les humains. + Justice, vérité, si ma main, si ma bouche, + Si mes pensers les plus secrets 50 + Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche, + Et si les infâmes progrès, + Si la risée atroce, ou plus atroce injure, + L'encens de hideux scélérats, + Ont pénétré vos coeurs d'une large blessure, 55 + Sauvez-moi. Conservez un bras + Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge. + Mourir sans vider mon carquois! + Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange + Ces bourreaux barbouilleurs de lois! 60 + Ces vers cadavéreux de la France asservie, + Égorgée! ô mon cher trésor, + O ma plume, fiel, bile, horreur, dieux de ma vie! + Par vous seuls je respire encor: + Comme la poix brûlante agitée en ses veines 65 + Ressuscite un flambeau mourant. + Je souffre; mais je vis. Par vous, loin de mes peines, + D'espérance un vaste torrent + Me transporte. Sans vous, comme un poison livide, + L'invisible dent du chagrin, 70 + Mes amis opprimés, du menteur homicide + Les succès, le sceptre d'airain, + Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine, + L'opprobre de subir sa loi, + Tout eût tari ma vie, ou contre ma poitrine 75 + Dirigé mon poignard. Mais quoi! + Nul ne resterait donc pour attendrir l'histoire + Sur tant de justes massacrés! + Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire! + Pour que des brigands abhorrés 80 + Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance! + Pour descendre jusqu'aux enfers + Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance + Déjà levé sur ces pervers! + Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice! 85 + Allons, étouffe tes clameurs; + Souffre, ô coeur gros de haine, affamé de justice. + Toi, vertu, pleure si je meurs. + +_Saint-Lazare._ + + +FIN + + + + + + NOTES[50] + +[Footnote 50: N.B.--In the notes the student is occasionally referred to +the following works:-- + +AYER (C.). _Grammaire comparée de la Langue française_, quatrième +édition, Paris, G. Fischbacher, 1885. + +DARMESTETER (A.). _Cours de grammaire historique de la Langue +française_, ive partie: _Syntaxe_, pub. par les soins de M. Léopold +Sudre, 2e édition, Paris, Delagrave, n.d. + +HAASE (A.). _Syntaxe française du XVIIe siècle_, traduite par M. Obéit, +Paris, Alph. Picard, 1898. + +MEYER-LÜBKE (W.). _Grammaire des Langues romanes_, traduction française +par A. Doutrepont et G. Doutrepont, t. iii: _Syntaxe_, Paris, H. Welter, +1900.] + + + + + BUCOLIQUES. + + I. L'AVEUGLE. + + +L. 1._Iliad_, i. 37: 'Hear, thou god that bear'st the silver bow, O +Smintheus.'--CHAPMAN. + +L. 3. _cet aveugle_, meaning 'himself,' is a Greek, and also Latin, +idiom. Seneca, writing of himself, uses the phrase _in hoc sene_, which +Montaigne (_Ess._ II. XXXV. translates _en ce vieillard_, followed +by his own translator, Cotton, with: 'in this old fellow.' Corneille, +_Polyeucte_, V. iii: 'C'en est assez: Félix, reprenez ce courroux Et sur +_cet insolent_ i.e. _me_) vengez vos dieux et vous.' + +L. 4. _C'est ainsi qu'achevait l'aveugle... Et près des bois marchait._ +The inversion is quite usual, but what is less so is the absence of a +subject before _marchait_. Here is, however, another instance of the +same construction from Racine, _Idylle de la Paix_: 'Déjà marchait +devant les étendards Bellone, les cheveux épars et _se flattait_ +d'éterniser les guerres'... + +L. 6. _S'asseyait._ A very happy _enjambement_. The rhythm also stops as +if for very weariness. + +L. 18. _à la prière._ Is this a Latinism, a translation of the Latin _ad +preces_, or an extension of the use of _à=pour_ so common in French? See +note to p. 3, l. 88. + +L. 26. _pures_, i.e. _sans mélange_, 'unmixed, unalloyed.' + +Ll. 27, 28. Cf. in the _Odyssey_ (viii. 64): Demodocus, 'the blind +singer, to whom, in recompense of his lost sight, the Muses had given an +inward discernment, a soul and a voice to excite the hearts of men and +gods to delight.'--Lamb, _Advent. of Ulys._, vii. + +Ll. 31, 32. Menander in Stobaeus, _Florilegium_, xcvi. + +Ll. 33-38. _Od._ vii. 208. + +L. 39. _Thamyris._ The story is told in the _Iliad_ (ii. 594): 'the +muses.... Because he proudly durst affirm he could more sweetly sing +than that Pierian race of Jove.... Bereft his eyesight, and his +song that did the ear enchant, and of his skill to touch his harp +disfurnished his hand.'--CHAPMAN. + +L. 45. _puisse... changer ta destinée_, for _puisse ta destinée +changer_. The same construction may be seen in: 'Puisse périr comme eux +quiconque leur ressemble.'--Racine, _Athalie_, IV. ii. + +Ll. 46, 47. _ce que... tient la peau._ For the inversion of the +subject in relative clauses see Meyer-Lübke, iii. § 751, and A. +Darmesteter-Sudre, _Syntaxe_, § 492. + +L. 48. _Ils versent..._ The verb _verser_, 'to cause a liquid to flow +out of a vessel,' is extended to solids, e.g. '_verser_ du blé dans un +sac' (LITTRÉ). + +Ll. 49, 50. _les olives huileuses,... et les figues mielleuses._ 'The +honied fig and unctuous olive smooth.'--Cowper, _Od._ vii. 139. + +L. 56. _venus de Jupiter._ In the sense in which Nausicaa, _Od._ +vi. 207, says: '_From Jove come_ all strangers, and the needy of a +home.'--CHAPMAN. + +Ll. 57-67. _Od._ vi. 154. + +L. 62. _ce palmier de Latone._ In Lamb's _Adventures of Ulysses_, the +hero says to Nausicaa: 'Lately at Delos (where I touched) I saw a young +palm which grew beside Apollo's temple; it exceeded all the trees which +ever I beheld for straightness and beauty: I can compare you only to +that.' Under this palm-tree Latona gave birth to Apollo and Diana. +See also _Solomon's Song_, vii. 7: 'This thy stature is like to a +_palm-tree_.' + +L. 69. _aura vu..._ The future is here used in order to express an +hypothesis, as in this: 'Comment se fait-il qu'il ne soit pas encore +arrivé?--Il _aura_ oublié.' See Ayer, _Gram. comp. de la langue +française_, § 203. For another similar use of the future see p. 25, l. +95. + +Ll. 73-5. _Od._ i. 169-73. But Telemachus addresses Athene in more naïve +words, saying: 'I do not think thou couldst come to this island _on +foot_.' + +L. 74. _Comment, et d'où viens-tu?_ Boldly elliptical for 'comment es-tu +venu ici et d'où viens-tu?' _l'onde maritime._ A rare use of the adj. +_maritime_. La Fontaine has an instance of it: _Ce maritime empire_, +VIII, ix; cf. 'la vague _marine_,' p. 29, l. 16. + +Ll. 81, 82. _Mais pauvre... Ils m'ont... jeté_: a bold ellipsis as in +'Je t'aimais _inconstant_, qu'aurais-je fait _fidèle_!'--RACINE. + +L. 88. _âme ouverte à sentir._ There are numerous instances in Chénier +of the use of _à_ in the sense of _pour_, a somewhat archaic feature +which, no doubt, was one of the grounds on which his early critics based +their reproach of incorrectness. But this is really racy French. The +employment of _à = pour_ may be traced throughout French literature: +thirteenth century, 'Les dismes furent establies et donées anciennement +_a_ sainte église _soustenir_'; fourteenth century, 'Amis leur sont +nécessaires _a_ leurs bonnes actions _acomplir_'; sixteenth century, 'Il +le somma de partir _à parlementer_'; seventeenth century, 'La couronne +n'a rien _à_ me _rendre_ content,' Molière, _D. Garc._ V. vi; '_A_ lui +_rendre_ service elle m'ouvre la voie,' Corneille, _Sertorius_, II. v.; +eighteenth century, '_A faire_ d'un tel gentilhomme un Achille au pied +léger, l'adresse de Chiron même eût eu de la peine à suffire,' J.-J. +Rousseau, _Émile_, ii.; nineteenth century, 'Que cette place est bonne +_à_ le bien _poignarder_,' V. Hugo, _Cromwell_, V. iii; 'Il en faudrait +un monde _à faire_ un grain de sable,' Lamartine, _Jocelyn_, quatrième +époque (see the _Jocelyn_ of this series, p. 75, l. 308). It is not +strange that this should have been thought incorrect, when we see the +French Academy, in their judgement on the _Cid_, and Voltaire, in his +notes to Corneille, make the same mistake. See Haase, § 124, 2°, and +F. Godefroy, _Lexique comparé de la Langue de Corneille_. For a similar +instance see p. 6, l. 183. + +L. 93. _mobiles._ The epithet will be more easily understood if we think +of its contrary, 'inert'. + +L. 98. _j'étais misérable..._ _Misérable_ is here used in the sense 'to +be pitied,' a sense frequent in the seventeenth century. _j'étais_, the +imperfect of the indicative for the conditional past, as in 'Hercule, ce +dit-il, tu _devois_ bien purger La terre de cette hydre,' La Fontaine, +_Fables_, VIII. v, or in 'Sans vous, _j'étais_ noyé.' + +L. 100. _N'eussiez._ The more usual French construction would be, with +repetition of the subject, '_vous_ n'eussiez.' _armé... les pierres et +les cris._ A favourite phrase with Chénier (see p. 112, l. 105, and in +_Le Jeu de Paume_, 'La tyrannie... _arme_... ses cent yeux...'). Racine, +_Les Frères Ennemis_, I. iii, speaks of '_armer_ et le fer et la faim' +against someone. An old translation of the Bible has '_J'armerai_ contre +eux les dents des bêtes farouches,' _Deut._ xxxii. 24. Thus in the +_Odyssey_, when the 'mastiffs' fly at Ulysses, the herdsman runs up, and +'his cry (with frequent stones flung at the dogs) repell'd this way and +that their eager course they held.'--Chapman, _Odyss._ xiv. ll. 49-51. + +L. 110. _Ma bouche ne s'est point ouverte à leur répondre._ See note to +p. 3, l. 88. + +L. 119. _place_ is, of course, a subjunctive. The omission of _que_ +before subjunctives expressing a wish was the rule in Old French. +The practice was still prevalent in seventeenth-century French. It is +exceptional now, as in: _Fasse le ciel! Puissiez-vous réussir! Vive la +France!_ + +Ll. 119-121. _Un siège... sous la colonne._ Cf. _Odyss._ (Chapman's +transl., viii. p. 365): 'His place was given him in a chair all graced +With silver studs, and 'gainst a pillar placed;... The herald on a pin +above his head His soundful harp hung.' + +L. 123. _Ingénieux_, here, seems to be used, not in its French sense of +'clever, having an aptitude for invention,' which would be but a poor +compliment paid to the great Homer, but with its Latin meaning of +'gifted with genius.' + +L. 135. _vaillant._ I take it to mean, not 'courageous,' but 'vigorous +in body, robust, able-bodied,' a sense not recorded in Littré, though +well known in everyday French, the sense of English _valiant_ in 'the +sturdy and _valiant_ beggars' of the statute-book. + +L. 140. _douleurs_, rheumatic pains. + +Ll. 149-156. E. Faguet, in his _Chénier_, observes how like a picture +this is composed. In the foreground the blind man sitting under a +tree, with the shepherds and wayfarers pressing around him, while the +background displays the deserted flocks and roads, and the intervening +space is crowded with the attentive nymphs and sylvans enticed out of +their abodes. + +Ll. 149, 150. Virgil, _Ecl._ vi. 28 'tum rigidas motare cacumina quercus +(videres).' + +L. 157. _Car en de longs détours..._ A long line. Its twelve syllables +certainly take more time in the delivery than any other twelve. Hence +the better adapted the line is to convey the poet's meaning. + +L. 158. _Il enchaînait._ The meaning is that he gave a _connected_ +account of.... + +L. 162. _Les amours immortelles_ for _les amours des immortels_. Virgil, +_Georg._ iv. 347. + +L. 164. _Iliad_, i. 528: 'He said; and his black eyebrows bent;... great +heaven shook.'--CHAPMAN. + +L. 166. The war of the Titans. + +L. 167. The Trojan war is here entered upon. + +L. 168. Cf, Homer, _Iliad_, iii. 13; xiii. 336; Virgil, _Aeneid_, ix, +63, 64. + +L. 170. _Iliad_, ii, 455: 'And as a fire upon a huge wood, on the +heights of hills; that far off hurls his light; so the divine brass +shined on these.'--CHAPMAN. + +L. 172. _Iliad_, xix. 405, Xanthus, one of Achilles' horses ('twas +Juno's will to make vocal the palate of the one,' to use Chapman's +words), answers his master's charge to acquit himself well with a +prediction that 'not far hence the fatal minutes are Of _his_ grave +ruin.' + +L. 177. _mortels aux épouses..._ This must be an instance of those +'régimes inusités donnés aux adjectifs' which Raynouard censured in +1819. This is once more _à_ in the sense of _pour_. 'Rechercher un +trépas si _mortel à_ ma gloire,' Corneille, _Cid_, I. ii. But compare +the (perhaps) more modern construction: 'Cette mode durera peu; elle +est _mortelle pour_ les dents.'--Madame de Sévigné, 4 avril 1671 (in +LITTRÉ). + +L. 179. _Laetas segetes._ Virgil, _Georg._ i. I. + +L. 182. Homer. _Iliad_, xviii. 491; Hesiodus, _The Shield of Hercules_, +274. + +L. 183. _à soulever les mers._ _à=pour._ See note to p. 3, l. 88. + +Ll. 185, 186. _Il._ xviii. 35-70. + +L. 189. Ulysses' descent to Hades, _Od._ xi. + +L. 190. _les champs d'asphodèle._ _Od._ xi, 539. + +Ll. 191-194. _Od._ xi. 36. _Aeneid_, vi. 305. l. 192, and Dryden's +translation of the corresponding line of Virgil may be compared: 'And +youths entombed before their father's eyes.' + +Ll. 197-200. _Od._ viii. 274. Ovid, _Metam._ iv. 175. _Inconnus_, here, +for _invisibles_. The stricture of the first critic of A. Chénier, +Népomucène Lemercier, that the poet 'dénature le sens des mots,' if +generally unjust, may apply to this instance. + +L. 201. _il revêtait d'une pierre soudaine_ is very happily said for _il +revêtait soudainement de pierre_. + +L. 202. _Il._ xxiv. 602. + +L. 203. _Accents de douleurs_ would, in prose, be _accents de douleur_, +without the _s_, which is here put that, as _douleurs_ rhymes with +_pleurs_, the eye may be satisfied. + +L. 204. _Od._ xix. 518; Virgil, _Ecl._ vi. 78. + +L. 208. _Od._ iv. 220. + +L. 209. _Od._ x. 304. + +Ll. 210-212. _Od._ ix. 94. See Tennyson's _Lotos Eaters_. + +L. 211. _à ce philtre charmés_, an instance of _à_ denoting a relation +of cause--'Qui demeure surprise _à_ l'éclat de ces lieux,' Molière, +_Psyché_, III. i. 988. See Haase, § 123. + +L. 212. _Od._ ix. 54. + +L. 214. _Od._ xxi. 295; _Il._ i. 266, ii. 742; Ovid, _Met._ xii. 210. +Chénier follows Ovid. + +L. 217. _enfants de la nue._ The Centaurs were descended from Ixion and +Nephele, the cloud. + +L. 221. _mon affront_, i.e. the affront offered me. This is a frequent +use. Thus Racine makes Athalie say: 'que je ne cherche point à venger +_mes_ injures,' i.e. the wrongs suffered by me. + +L. 224. Ovid, _Met._ xii. 247. + +L. 226. _Aen._ x. 730; _Od._ xviii. 99. + +Ll. 241-252. E. Faguet in his _Chénier_ quotes this passage as an +instance of energetic precision. 'The problem, he writes, is to depict +this: A centaur (bear in mind that a centaur is a creature half-beast, +half-man, with the body of a horse, the bust and head of a man, four +feet, two arms, all this you must bear in mind), a centaur, with his +two fore-feet, is trying to bear down a man, while, with his right arm, +armed with a club, he seeks to brain another man. A third man leaps on +to the back of the centaur, whence, pulling back his enemy's head with +one hand, he thrusts a burning brand down his throat. The problem is to +put all this in clear, precise, energetic, picturesque lines, and in few +lines too. Chénier has succeeded in putting it in twelve times twelve +syllables, with the result that, as it is, it stands in sharp outline as +in a piece of sculpture.' + +L. 246. _D'un érable noueux_, a club of maple. Dryden, _Aen._ +'[Hercules] tossed about his head his _knotted oak_.' + +L. 250. _chevelure horrible_, in the Latin sense of 'horrid, bristling.' + +Ll. 254-256. _Et le bois porte au loin des hurlements... l'ongle +frappant...._ Of course, what the wood conveys far away are such sounds +as the trample of hoofs, the cries of the wounded warriors, the crash of +the broken vessels, &c. + +L. 255. _l'ongle_, Lat. _ungula_, stands for _le sabot_. Cf. _Aen._ +viii. 596 'quatit _ungula_ campum.' + +Ll. 260, 261. _Admiraient... abonder les paroles._ This use of _admirer_ +followed by a pure infinitive, though, so far as we know, unprecedented, +has nothing shocking in it and tends to make the line more concise. +The construction is on the analogy of that which is customary with such +verbs as _voir_, _entendre_, and 'admiraient abonder' is here said for +'voyaient avec admiration abonder.' Everything here is striking in the +matter of language. _Admirer_ is somewhat archaic and means 'to +wonder.' 'Abonder de sa bouche' is anything but a hackneyed phrase. The +etymological meaning of _abonder_, Lat. _abundare_, to overflow, was +surely in the mind of Chénier when he wrote this. Such novelties as +these make his style exquisite. Some pains should be taken to make +something pass into English of the felicitous phrasing. Shall we presume +to submit this suggestion; 'they admired the divine words, how they +flowed from his lips'? + +L. 262. _Comme en hiver la neige..._ _Il._ iii. 221, 'And words that +flew about our ears, like drifts of winter's snow.'--CHAPMAN. + +Ll. 263-265. Cf. Homer, _Hymn to Apollo_, 514. + +L. 268. _Convive du nectar_ (table-companion of the gods--Horace's +'Conviva Deorom,' _Od._ i. 28--at their nectar) is a novel collocation +of words, and, though of difficult analysis, grammatically speaking, is +perfectly satisfactory as being easily understood, 'Partaker of nectar' +would be an easy English rendering. + +L. 269. _prospère_ renders the _laetus_ of Virgil, _Aen._ i. 732. The +English equivalent might be 'blest.' Chénier liked the word, as appears +from his Commentary on Malherbe. + +L. 270. _Homère._ The name of the blind bard, which, ever since the +first lines of the poem, has been a mystery for no reader, has been kept +for the last word of the poem. + + + + + II. LE MENDIANT. + +In this piece, illustrative of the rites of hospitality in ancient +Greece, Chénier has drawn much of his inspiration from the arrival +of Ulysses in Phaeacia; as it is described in the sixth book of the +_Odyssey_. The reader will also notice, from the gaps in the text and +unfinished lines, that the poem had not reached the stage of completion. +Chénier, who himself published none but two of his poems, was prevented +by death from giving the finishing touch to this and many other pieces. + +L. 8. _Od._ 127, 137; _Aen._ iii. 590. + +L. 15. _Aspect_, in the sense of 'apparition, ghost,' is a Latinism. Yet +it is quite an allowable concretisation of the word, as in French and +English 'apparition, vision,' in English 'sight' and in English 'aspect' +itself, which we find used with the meaning of 'a thing seen' in the +_N.E.D._ + +L. 21. _Od._ vi. 150. + +Ll. 23, 24. _les voeux des... humains Ouvrent des immortels les +bienfaisantes mains._ If the maid is a goddess indeed, the beggar +entertains some hopes of her mercy, for, says he, 'oftentimes have +the prayers of the unfortunate opened the bountiful hands of the +immortals--obtained of those hands that they should "open their bounty" +(_Henry VIII_, iii. 2. 184) to them.' + +Ll. 25, 26. _quelque front... qui te nomme_, one of those incoherent +metaphors which our (in this respect) delicate taste demurs at, +but which the old writers--Shakespeare being among the greatest +sinners--indulged in freely. + +These two lines display imperfect rimes, the _o_ in _couronne_ being +short, whilst the _o_ in _trône_ is long. + +L. 34. _Tremblante._ The 'rejet' helps the meaning. The reader's voice, +arrested by the unavoidable pause at the end of the preceding line, is +forced into imitating the hesitation that he is told was discernible +in the maid's utterance. But perhaps this is more perceptible to a +Frenchman used to more rigidity in the rimed versification of his great +classics than to an Englishman with the freedom of blank verse in his +ear. + +L. 35. _quand la nuit descend_, the present for the future. See Haase, § +67, Remark I; Ayer, p. 466. + +L. 42. _il pleure aux pleurs..._ This is neatly said. Notice the use of +the preposition _à_ expressing a relation of cause, as in '_A_ l'orgueil +de ce traître, De mes ressentiments je n'ai pas été maître' (Molière, +_Tartufe_, v. 3. 1709). See Haase, § 123. Cf. p. 7, l. 211. + +Ll. 51, 52. _au devoir... Rangent... Ranger à_ = _soumettre à, réduire +à._ + +L. 54. _ses mains sur ce visage._ This was one of the rites observed by +suppliants. See Euripides, _Hecuba_, 344. + +L. 55. _Indulgente._ Becq de Fouquières remarks that the adjective is +used in its Latin sense of _complaisant_. This is the English meaning: +'disposed to gratify by compliance with desire or humour,' whilst the +French meaning is restricted to that of being 'ready to overlook or +forgive faults or failings.' + +L. 58. _sur l'autre bord._ Across the bridge. + +L. 62. _n'insulte à sa misère._ _Insulter à_, still in use by the side +of transitive _insulter_, is the equivalent of obsolete English 'insult +over, on, at.' + +L. 66. _mon élève_, not my 'pupil,' but my 'foster-child.' A farmer or a +nurseryman speaking of the cattle he breeds or the plants he raises will +say _mes élèves_. But the term is here exceptionally applied to a human +being. + +L. 74. _Le toit s'égaye et rit._ This line, criticized by Ponsard +(_Études antiques_) as non-Homeric, is a translation of Catullus, +lxiv. 285 'queis permulsa domus iocundo _risit_ odore.' In fact, the +attribution of feelings to inanimate things is as old as poetry itself. +Countless instances in all languages might be adduced. For this use of +_laugh_ in English see _N.E.D._, s.v. laugh 1 c., and notice that Pope, +in translating the _Odyssey_, has made Homer say, 'In the dazzling +goblet _laughs_ the wine,' iii. 601. + +L. 75. _au loin circule_, i.e. forms a long circle. + +L. 77. _animées_, appearing alive, of course, like the 'animated marble' +of Pope, _Temple of Fame_, 73. + +Ll. 77, 78. _Od._ vii. 100, 'Youths forged of gold, at every table +there, Stood holding flaming torches.'--CHAPMAN. Cf. Lucretius, ii. 24. + +L. 84. _lits teints._ _Aen._ i. 708, which Dryden translates 'The +painted couches.' + +L. 86. _Est admise_: exceptionally, for women, as a rule, did not sit at +the same table with the men. + +L. 89. _Et déjà vins_, &c. The ellipsis of the verb imparts greater +vivacity to the narrative. The unexpected interruption is therefore made +more abrupt. + +L. 93. _s'assied parmi la cendre._ _Od._, vii. 153: '[Ulysses] went to +the hearth, and in the ashes sat,' CHAPMAN; 'as the custom was in those +days when any would make a petition to the throne,' adds Lamb by way of +commentary, _Adventures of Ulysses_, vi. + +L. 94. _Od._ vii, 144, 145. '...His view With silence and with +admiration strook The court quite through.'--CHAPMAN. + +Ll. 97-100. Hesiod, _Theog._ 84. _De l'Olympe envoyé_, ibid. 97. + +L. 98. _Semblent d'un roi._ Elliptical for _semblent être d'un roi_. +_Être de_ itself is elliptical for _de être celui, ceux_. The French +idiom has its English equivalent in 'My kingdom _is_ not _of_ this +world.' + +L. 100. _Od._ xiv. 205; Hesiod, _Theog._ 97. + +L. 102. _la main hospitalière_, with the definite article, not '_ta_ +main...,' as has sometimes been printed, nor, as the more current +phrase runs, '_une_ main.' The beggar is then made to use, as it were, +a technical phrase, to name a well-known rite. In the same way we say +'_the_ kiss of peace,' '_the_ stirrup-cup.' + +L. 104. _Od._ xvii 347: 'Bashful behaviour fits no needy man.'--CHAPMAN. + +L. 110. _Theognis_, 649. + +Ll. 111, 112. This seems to owe something to an extract from Menander +in the _Florilegium_ of Stobaeus, xcvi, which, together with a line +of _Theognis_, quoted under the same heading, has partly inspired the +following lines of Chénier, ll. 113, 114. + +L. 115. _plus que l'enfer_, more than the gates of hell, is the phrase, +_Il._ ix. 312; _Od._ xiv. 156. + +L. 116. _Le public ennemi_, i.e. _l'ennemi public_. The inversion is +awkward, as the collocation of the words is precisely that which would +express 'the hostile public.' + +Ll. 122-4. _Od._ xvii. 485. + +L. 123. _traînés_, of course, goes with _haillons_. + +L. 125. _Il._ l. 22. + +L. 127. _et que puissent._ The more modern phrase would be _puissent tes +voeux_. Malherbe: '_que puisses-tu_, grand soleil de nos jours, Faire +sans fin le même cours.' See Haase, 73 B. + +Ll. 127, 128. _Od._ xvii. 354. + +L. 134. For these details see _Od._ iv. 290. + +L. 139. _nourrit un long amour_: a very happy phrase, recalling La +Fontaine's 'quittez le _long espoir_ et les vastes pensées,' _Fables_, +XL viii. In Shakespeare's '_A long farewell_ to all my greatness.' +_Henry VIII_, iii. 2. 351, we have a similar use of 'long'. Such +epithets stand in lieu of a whole phrase. + +L. 143. _Od._ vii. 174, 175: 'And there was spread A table, which the +butler set with bread,'--CHAPMAN. + +L. 144. _Sieds-toi._ _Se seoir_, for instances of which we must go to +the seventeenth century, its uses being confined to the present of the +indicative, the imperative, and the infinitive, is an archaism. Such +archaisms, like _que puissent_ above, give more solemnity to the tone, +make the scene recede, as it were, into the past. + +L. 150. _l'éponge._ _Od._ i. 111: 'Some... With porous _sponges_ +cleansing tables.'--CHAPMAN. + +L. 151. _S'approche_, i.e. 'is brought by the servants.' The stranger +does not sit at the common table, but, as when Ulysses is entertained by +Alcinous, a table is spread for him. + +L. 152. _le disque_: _discus_, platter for meat, whence O.E. 'disc,' E. +'dish,' and German _Tisch_, a table. _d'airain_; cf. _Il._ xi. 630: 'a +brass fruit-dish.'--CHAPMAN. + +L. 153. _l'amphore vineuse._ An epithet of nature. Chénier, it will be +noticed, used them freely, as the ancients did. + +L. 155. _leur lendemain..._ A thought akin to that in Homer, _Od._ xv. +400: 'Betwixt his sorrows every humane joys.'--CHAPMAN. + +Ll. 156-159. _Od._ vii. 178: '... command That instantly your heralds +fill in wine, That to the god that doth in lightnings shine We may +do sacrifice: for he is there Where these his reverend suppliants +appear.'--CHAPMAN. + +L. 158. _Pour boire._ An unexpected passage from indirect to direct +speech, as in Homer, _Il._ xv. 348. The abrupt break in construction +is more telling in French than in English, where it is a more common +device. + +L. 160. For this rite see _Od._ iii. 45. + +L. 163, 164. _Od._ vii. 192. + +L. 169. _De sourire et de plainte_ would be _de sourires et de plaintes_ +in prose. But the two _s_'s of the plural would prevent the two _e_'s +from being elided and so give two syllables more. + +L. 170. _tes nobles toits._ The plural for the singular, that the +form of the word, riming with _abois_, may satisfy the eye. A Latinism +besides. + +Ll. 174-179. _Od._ xiv. 462. I cannot refrain from giving here Chapman's +quaint equivalent for _ce que... il eût mieux valu taire_: 'strong +wine,' he makes Ulysses say, 'moves the wise to... prefer a speech to +_that were better in_.' + +L. 184. See _Od._ viii. 136. + +L. 185. _n'ai point passé l'âge_ 'où l'on est robuste' is understood. + +L. 186. _La force et le travail, que je n'ai point perdus_, a hendyadis +for 'la force de travailler.' + +Ll. 188 ff. In the same way Ulysses (_Od._ xv. 317) declares to Eumaeus +that he is ready to do all kind of menial work to earn a livelihood. + +L. 194. _diriger_, train. + +L. 195. _Et le cep et la treille._ The low vine-plant, such as is seen +in the vine-growing parts of France, and the espalier or trellis vine. + +L. 196. _la faux recourbée._ One of those descriptive epithets so +frequent in primitive poetry. + +Ll. 199-201. Hesiod, _Op. et Dies_, 307, 303-5. + +L. 201. _à rien faire._ Some purists censure the use of _rien_ without +_ne_ on the ground that _rien_ of itself means _quelque chose_ +(Lat. _rem_), as in: 'Pourquoi consentez-vous à _rien_ prendre de +lui?'--Molière, _Tartufe_, V. vii; but the abuse, if it is really to be +considered as one, is authorized by the best writers, Molière, Racine, +&c. In answers _rien_ is used by itself with the sense of 'nothing.' Add +to this the phrases _pour rien_, _réduire à rien_, _venir à rien_, _un +homme de rien_, _rien que cela_, _si peu que rien_, _moins que rien_, +where _rien_ actually means 'nothing'. Also the substantive: _un rien, +des riens_. Also _un vaurien_ (='un homme qui ne vaut rien'). The +objection to _rien_ in the present sentence would be just if the +omission of the negation _ne_ entailed the least ambiguity, but such is +not the case. + +L. 202. _Od._ xix. 253 and 322. + +L. 203. _élever sa langue_ for _élever la voix_ is decidedly +indefensible. But Chénier carefully avoids obvious alliances of words. +See note to p. 64, l. 4. + +L. 205. _Sans craindre qu'un affront ne trouble._ The second negative +_ne_ had better have been left out. The strict rule is to omit it after +_sans_. Yet several instances of _sans que... ne_ and even _sans que... +ne... point_ occur in the seventeenth century, namely in Mme de Sévigné. +See Haase, § 103 B. + +L. 206. _L'indigent se méfie._ Menander in Stobaeus, _Florilegium_, +xcvi. _Od._ vii. 307. + +L. 209. A reminiscence of Horace, _Od._ ii. 9. The same thought occurs +again at p. 66, l. 4. + +L. 210. Propertius, ii. 28. 31; Theocritus, _Idyll._ iv. 4. + +L. 211. _Et tel pleure._ Cf. 'Tel qui rit vendredi, dimanche +pleurera.'--Racine, _Plaideurs_, i. I. Observe the fitness of those two +forms of the same proverb to their several contexts. The _vendredi_ and +_dimanche_, humorous precisions, would never do here. + +L. 212. _en tes discours préside_--not '_à_ tes discours.' Chénier +means, not 'wisdom presides over thy discourses,' but 'wisdom rules, +bears sway, prevails, is paramount in thy discourses,' Cf. _Od._ xix. +352; xx. 37. + +Ll. 228-231. _Aen._ i. 628. + +Ll. 229, 230. _n'a point à l'indigence fait..._, 'has not caused +indigence to envy the destiny of the wealthy Lycus,' The object of +_faire_, which is at the same time the subject of the infinitive +_envier_, is in the dative. See Littré, _Dict._, s. v. 'Faire,' +Remarques 1-5; also Haase, 390. + +L. 235. _et te souviens._ This peculiar form of the imperative is used +only when another imperative goes before. Whereas in the ordinary form, +_souviens-toi_, the stressed form of the pronoun is used (as is the +rule when the pronoun is the object of an imperative or a prepositional +object: _écris-moi, nous avons songé à lui_), in this construction +the pronoun preceding the verb follows the rule of all pronouns placed +before verbs and is in the unstressed form. + +Ll. 250, 251. Hesiod, _Op. et Dies_, 285. + +L. 260. _qu'avait tissus l'Euphrate._ _Tissu_ is the past participle of +the obsolete verb _tistre_, now replaced by _tisser_. + +L. 264. _Seul maintenant_--a sort of ablative absolute. + +L. 275. _Et sans que nul mortel._ _Nul_, though of itself a negative, +occurs after _sans_: 'Sans _nuls_ égards pour les petits.'--La Bruyère, +xiv. True it is that La Bruyère might have said, with Malherbe and La +Fontaine, '_sans point_ d'égards...,' which nobody would think of using +at the present day. 'Sans qu'_aucun_ mortel'--_aucun_=_aliquis unus_, +and so is no negative--would have been more logical, but harsh. + +L. 282. By the device of concluding the long period with these three sad +syllables, the pathos of the statement is heightened. + +L. 284. _a tombé._ _Tomber_, generally used with the auxiliary _être_, +also admits of the auxiliary _avoir_. Littré, _Dict._, s.v. 'Tomber,' +61°. + +L. 287. _je ne revois._ The present used instead of the future tense +imparts more emphasis to the asseveration. See Ayer, p. 466. + +L. 289. _vapeurs_, fumes. + +L. 291. _Od._ xiv. 42. + +L. 308. _au même précipice._ In Old French _ou_ (=_en le_) got confused +with _au_ (=_à le_), whence a constant substitution of _au_ for _ou_ in +the masculine, and, by extension, of _à la_ for _en la_ in the feminine. +See Meyer-Lübke, § 417, and Haase, § 120, and cf. p. 33, l. 4. + +L. 317. _je revoi._ The Old French spelling (_voi_ from _video_) has +been retained in versification for rhyming purposes. + +L. 323. _J'ai honte à ma fortune_, instead of: 'J'ai honte _de_ ma +fortune'; as Molière writes: 'J'aurais honte _à_ la prendre.'--_Le Dépit +amoureux_, I. ii. + +L. 331. So Nausicaa does to Ulysses (_Od._ viii. 461). + + + + III. LA LIBERTÉ. + +L. 1. _qui t'agite?_ _Qui_ here is a neuter and means 'what.' See +Darmesteter, § 416. + +L. 8. _parmi l'herbe._ Delicately archaic. Thus Corneille has '_parmi_ +l'air,' _Mel._ IV. vi. and La Fontaine '_Parmi_ la plaine,' _Fables_, +XI. i. 4. See Haase, § 131 A. + +Ll. 12, 13. Notice the fine effect of imitative harmony in these +lines. They are as rough as the landscape they describe. Much of their +harshness is due to the predominance of the sound of _r_. + +Ll. 36, 37. Euripides, _Hec._ 332. + +L. 38. _rien à soi._ _Soi_, which is now more especially used when the +subject of the sentence is _on_, was formerly indiscriminately used with +_lui_ put for _lui-même_. See note to p. 29, VII, l. 10. + +L. 49. _Aen._ iv. 487. + +L. 54. _les maux qu'on me fait._ The plural of _mal_ is not common with +the verb _faire_. There is an instance of it in Régnier: 'sa barbe... où +certains animaux... luy faisoient mille _maux_,' _Satire_ x, 171-4. + +L. 66. _De qui les blés._ This use of _de qui_, when the antecedent is +an inanimate thing, was condemned by Vaugelas, whose rule has prevailed. +Yet there is a tendency with many modern writers to return to the older +practice. + +L. 72. The horn of plenty, or cornucopia, or Amalthaea's horn. + +L. 73. _Sans doute que._ How are we to account for this _que_? The +phrase is the result of an ellipsis, and stands for 'il est sans doute +que.' + +L. 75. _Je n'y vois._ _Y_ refers to _la terre_, l. 55. + +L. 80. _Elle est pour moi marâtre._ _Marâtre_ is an adjective +here=inexorable. + +L. 87. _Je m'occupe à leurs jeux._ For a distinction between _s'occuper +à_ and _s'occuper de_ see Littré, _Dict._, s.v. 'occuper,' Remarque. The +meaning here is: I occupy my mind in seeing them play. + +L. 88. _sur la rosée et sur l'herbe brillante_, a hendiadys for _sur +l'herbe brillante de rosée_. + +L. 93. _Deux fois... promenés._ An ablative absolute. _Promener_, of +course, is not the proper word for 'driving' a flock, but an expression +of angry contempt for the tedious and, as it were, unprofitable work. + +L. 101. _injure_, in the singular, for the sake of the metre. + +L. 107. _Du chaume._ Calpurnius, _Aegl._ viii. 66. + +L. 117. _la mienne._ This syntactical incorrectness--for _la mienne_ +cannot mean _ma vierge_--is in fact an elegance. The shepherd is full of +the idea of his love, and most naturally says _la mienne_, meaning _ma +bien-aimée_. This neglect of strict logic is most natural. + +Ll. 151, 152. Some writers have printed _si j'étais plus sage...,_ as if +the sentence were unfinished, and explain that 'I should not take +them' is understood. But the thought rather seems to be expressed +elliptically: Were I wiser, these gifts forebode no good to me (and I +should listen to these misgivings). + +L. 156. _j'aurai pu._ The future expressing what is likely to have taken +place. See Ayer, § 203. + + + + IV. LE MALADE. + +M. Dezeimeris (_Leçons nouvelles et remarques sur le texte de divers +auteurs_, Bordeaux, 1879) has shown how much this poem owed to a Greek +versified romance by Theodoras Prodromus, entitled _The Adventures of +Rhodanthe and Dosicles_. To this very indifferent and cold production he +has traced both the scheme and most characteristic details of Chénier's +_Malade_. We have deemed it unadvisable to crowd our notes with the +numerous passages of the Byzantine writer which have inspired our poet. + +Ll. 1-3. This invocation, a litany in form, may have been suggested by +the Orphic hymn to Apollo. + +L. 6. _qui meurt abandonnée_, i.e. _qui meurt si elle est abandonnée_. + +L. 7. _Qui n'a pas dû rester_..., 'who surely has not been spared by +death that she might see her own son die.' + +Ll. 8, 9. _Assoupis, assoupis..._ Frequent repetitions occur throughout +this piece, all with a most natural and pathetic effect. M. Dezeimeris +that Chénier took the hint from Prodromus, in whose poem, however, the +repetitions, for the most part irrelevant, are mere mannerism. + +L. 15. _un jeune taureau blanc._ 'Iuvencum candentem,' _Aen._ ix. 627. + +L. 22. _Aen._ x. 557. + +Ll. 24, 25. _Il._ i. 362. Thetis says to Achilles; 'Why weeps my son? +what grieves thee? Speak, conceal not what hath laid such hard hand on +thee, let both know.'--CHAPMAN. + +L. 34. See _tapes_ in A. Rich's _Dict. of Roman and Greek Antiq._ + +L. 36. _ô douleurs!_ The _s_ is required by the rhyme rather than by the +sense. + +L. 43. Euripides, _Hipp._ 135. + +L. 44. _Sans connaître Cérès._ 'Non _Cereris_ placuere dapes, non +pocula Bacchi' is Gaulmin's paraphrase of Prodromus (Paris, 1625). For a +similar use of 'Ceres,' see Ovid, _Met._ iii. 437. Milton has: 'A field +Of _Ceres_ ripe for harvest waving bends' (_Paradise Lost_, iv. 980, +981); and Byron: 'Beneath his ears of _Ceres_ groan the roads' (_Don +Juan_, XII. ix). + +L. 46. _ta vieille inconsolable mère_, not _ton inconsolable vieille +mère_, which would be the more usual, but less forcible, order. + +L. 48. _T'asseyait sur son sein._ _Sein_ (bosom) here stands for _giron_ +(lap). This is the Latin phrase _in sinu_. The English Bible reads (Luke +xvi. 23): 'He (the rich man) seeth Abraham... and Lazarus in his bosom,' +whereas Langland, more explicit and accurate, says, 'Ich sauh hym +[Lazarus] sitte... in Abraham's _lappe_' (_P. Pl._, C. ix, 283). + +L. 53. _presse de ta lèvre._ She says this holding out the cup to him, +so that there is no need for her to express the word 'cup,' which is +therefore understood. Yet it appears that Chénier did not mean ll. 53, +54 to stand thus, as they are struck out in the MS. (Dezeimeris, p. 69). + +Ll. 59, 60. _sur leur jeune sein... leur robe._ He says _leur_, as if +everybody ought to understand him, because his own thought is full of +them--those dancing fair ones mentioned in the following line. This, as +well as the preceding 'presse' and 'la mienne' higher up, is of those +true touches that carry us into the atmosphere of life. + +L. 65. Reminiscences of Virgil, _Ecl._ v. 58; _Georg._ ii. 151. + +L. 70. _cette vierge dansante._ The first editor had altered this into +'cette vierge _charmante_,' either because the epithet recurs at ll. 61, +89, or because he objected to this declension, or rather adjectival use, +of the past participle. For this syntactical feature see Darmesteter +et Hatzfeld, _Le seizième siècle en France_, §210; Haase, §91. See also +note to p. 62, l. 19. + +L. 71. Pallas (_Od._ i. 58) represents Ulysses as longing to see 'His +country's smoke leap from her chimney tops.'--CHAPMAN. + +L. 74. _enchante ta vieillesse._ An easy correction would be +_enchantent_, which would not spoil the metre, but, as a rule, Chénier +makes the verb agree with the last subject. See Ayer, §217. + +Ll. 76, 77. Tibullus, i. 3. 8. + +L. 80. _Viendras-tu point...?_ The omission of _ne_ in direct +interrogation, very frequent in the seventeenth century, is still to +be met with in modern poetry, e.g.: '_Viendras-tu pas_ voir mes +ondines?'--V. Hugo, _Ballades_, 4. (Haase, §101 A.) + +L. 84. Racine, _Phèdre_, I. iii: 'Ariane, ma soeur, de quel amour +_blessée_...' + +L. 93. Virgil, _Ecl._ vi. 21 'Aegle naiadum pulcherrima...' + +L. 95. _ne sera-ce point._ A future of doubt. + +L. 103. Ovid, _Met._ i. 481. + +L. 105. _garde que jamais elle soit_... _Ne_ was generally omitted in +the seventeenth century after expressions of fear and after _garde_, +_gardez_, _prenez garde_ (Haase, §104 B). + +L. 109. _va la trouver._ Cf. the first scene of the third act of +Racine's _Phèdre_. The entire poem is to some extent the counterpart of +Racine's play. + +L. 126. _d'âge chancelante._ Cf. _Aen._ iv. 641. + +L. 132. _L'insensé._ In the sense, Becq de Fouquières remarks, not of +_demens_, but of _amens_, as in Ovid, _Am._ iii II. 25. + + + + V. HYLAS. + +The subject of the poem is taken from Theocritus, _Id._ xiii., and +Virgil, _Ecl._ vi. + +L. 1. _Le navire éloquent._ Argo, which Malherbe calls 'le navire qui +parlait,' Lebrun 'la nef à voix humaine,' and Chénier himself in a +fragment (XLIX., p. 118 of the first volume of the edition published in +1874 by G. de Chénier), 'le vaisseau parleur.' + +L. 2. _Colchos._ This Colchos has never had any existence except in the +imagination of French poets. It is, in fact, the accusative of _Colchi_, +the Colchians, or inhabitants of Colchis, mistaken for the name of a +town. + +Ll. 12-14. _Et leur onde... un... zéphire, un murmure... 'l'avertit._ +The verb is in the singular, agreeing with the last subject, as is the +constant practice with Chénier. Cf. note to p. 25, l. 74. + +L. 14. _et soupire._ The first editor has corrected this into _et +l'attire_. But the nymph first attracts the attention of the boy and +then sighs out her desire (as again on l. 19). + +L. 15. _jette des fleurs._ _Jeter_ is said of plants and trees (E. +_shoot_), whence _rejeton_ (E. _shoot_). + +L. 20. _il l'admire couler._ See note to p. 8, l, 260. + +L. 26. _Sur leur sein, dans leurs bras, assis_... Elliptical: 'he +sitting on their knees,' For this sense of _sein_ see note to p. 24, l. +48. + +L. 29. _Leurs mains vont caressant._ _Aller_ with the gerund of a +verb was a periphrase much in vogue in the sixteenth and seventeenth +centuries, and meaning nothing more than the verb itself. It is now of +rare use, except in poetry (Haase, §70 A). Palsgrave says that 'que je +vous yraye devisant' amounts to 'que vous deviseroye,' Littré, +however, in his dictionary (s. v. 'aller,' 21), says that it expresses +continuity. + +L. 30. _étamine._ This is, Sainte-Beuve observes, the _prima lanugine +malas_ of the Latins. Cf. 'Flaventem prima lanngine malas... 'Clytium,' +_Aen._ x. 324, 'downy-cheeked Clytius'; or 'Clytius in his beardless +bloom,' as Dryden, not very accurately, renders it. For _étamine_ see +note to p. 50, l. 38. + +Ll. 38, 39. Virgil, _Ecl._ vi. 43. + +Ll. 46-52. The syntax of this sentence would incur the blame of a +strict grammarian. He would first observe that in the wording, 'pour te +paraître belle, l'eau pure...,' it is pure water that is represented +as wanting to appear at its best, and that, in order to avoid this +absurdity, the author should have written 'pour te paraître belle, elle +(_the idyll_ a...)--in short, the construction that reappears in the +following clause, 'elle a pressé ses flancs....' Next he might perhaps +object to 'Et des fleurs sur son sein ... et sa flûte à la main,' a +clause in which he would miss the verb. But say '_elle met_ des fleurs +sur son sein, etc., et _elle prend_ sa flûte à la main,' and notice the +loss in vivacity. As the young person bustles, so does the sentence. + +L. 51. _les pipeaux de Segrais._ Segrais (1624-1701) wrote idylls +praised by Boileau. He also had a hand in the composition of the two +novels of Mme de la Fayette, _Zaïde_ and _La Princesse de Clèves_, and +gave a metrical translation of the _Aeneid_, now forgotten. + +L. 52. _connus... aux nymphes._ Both _connu à_ and _connu de_ are said, +though the latter is more common at the present day. + + + + VI. LA JEUNE TARENTINE. + +This touching elegy, Becq de Fouquières observes, was suggested to +Chénier by the following funereal epigram of Xenocritus of Rhodes in the +_Greek Anthology_: 'Thy locks are still dripping, unfortunate maid, +O Lysidice, poor shipwrecked creature, dead in the salt flood. As the +waves leapt wild, thou, dismayed by the violence of the sea, fellst out +of the ship; and now on a tombstone are read thy name and that of Cyme, +the place of thy birth, but thy remains have been washed to some chill +shore; a bitter grief to thy father Aristomachus, who, accompanying thee +to the house of thy husband, brought him neither a bride nor a corpse.' + +L. 2. _Oiseaux chers à Thétis._ 'Dilectae Thetidi alcyones,' Virgil, +_Georg._ i. 399. + +L. 3. _Elle a vécu._ A euphemism, adopted from the Latin, for _elle est +morte_, used in elevated style. Thus Corneille: 'Non, non; avant ce coup +Sabine _aura vécu_.'--_Horace_, II. vi. + +L. 4. _Camarine_, a town in Sicily. + +L. 5. _l'hymen_, the hymeneal song. + +L. 8. _Dans le cèdre_: an accurate detail. Cf. Euripides, _Alc._ 160. + +L. 11. _invoquant les étoiles._ A reminiscence, happily adapted, of +Virgil, _Aen._ vi. 338: 'Palinurus... who, while he steering viewed the +stars,... Fell headlong down.'--DRYDEN. + +L. 13. _étonnée._ _Étonner_, whence E. _astun_, _stun_, _astony_, +_astonish_, _astound_, from L. _extonare_ class. L. _attonare_, to +strike with a thunderbolt, originally 'to strike senseless, powerless.' +It is here nearer this sense than weakened sense of 'to surprise'. + +L. 21. _dans ce monument._ We here find that we are reading a 'funerary +epigram' or epitaph. + +L. 22. _cap du Zéphyr._ Cape Zephyrium at the southern end of Brutium. + +L. 25. _traînant un long deuil._ Chénier thus renews, with advantage to +the meaning, the current phrase: 'mener (=_carry on_) un deuil,' to make +dole, mourn. This use of _mener_ (cf. L. _ducere_ in same sense) may be +paralleled in English by the _archaic_ 'lead great joy' (Caxton, _Sonnes +of Aymon_, xx. 446), 'lead sorrow,' _Partenay_, 3785 (_N.E.D._, s. v. +lead, 11 and 12 b). + + + + VII. SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE. + +This piece, Becq de Fouquières remarks, is imitated from an idyll of +Moschus (ii. 95 ff.). + +L. 3. Anacreon, xxxv. + +Ll. 5-7, Ovid, _Met._ ii. 874. + +L. 7. _les pleurs dans les yeux._ The current phrase is _les larmes aux +yeux_. + +Ll. 9, 10. Ovid, _Fast._ v. 611. + +L. 10. _sous soi._ In _The Public School Elementary French Grammar_ by +Brachet we read (par. 96): 'In modern French, _soi_ is only used when +the subject is _on_, _tout le monde_, _chacun_, etc., or after an +impersonal verb.' But this is contradicted by the practice of the best +authors. See Littré, _Dict._, s. v. 'Soi,' Remarque; Haase, §13. Cf. +note to p. 19, l. 38. + +L. 20. _le flatte._ This sense of F. _flatter_ was adopted in English, +but has long been obsolete. Under the date 1599 there is a curious +instance of this use in the _N. E. D._: 'Trout is a fish that loveth to +be _flattered_ and clawed in the water.' + +L. 22. Ovid. _Met._ ii. 868. + + + + VIII. PASIPHAÉ. + +Ll. 3-12. Virgil, _Ecl._ vi. 41 ff. + +L. 4. Four lines are missing here, which, being omitted in most +editions, had escaped us. We here give them: + + Certe, aux antres d'Amnise, assez votre Lucine + Donnait de beaux neveux aux mères de Gortyne; + Certes, vous élevez, aux gymnases crétois, + D'autres jeunes troupeaux plus dignes de ton choix. + +L. 6. _son antique pâture._ _Antique_ here means 'former' as in: +'Dieu de Sion, rappelle, Rappelle en sa faveur tes _antiques_ +bontés,'--Racine, _Athalie_, III. vii. The same use of _antique_ occurs +in Chénier's prose. + +Ll. 11. _Si peut-être..._ Virgil's 'Si qua forte ferant oculis sese +obvia nostris Errabunda bovis vestigia' (_Ecl._ vi. 57)--i.e., that we +may see whether scattered traces will not meet our eyes. + +Ll. 13-22. Ovid, _De Arte Am._ i. 313 ff. + +L. 15. _superbe amant._ Virgil's 'superbos amantes,' _Georg._ iii. 217, +218. + +L. 21. _à la flamme lustrale._ By the lustral or purificatory flame. + + + + IX. PANNYCHIS. + +This idyll is imitated from Gessner's _Clymene and Damon_ (or _Daphne +and Micon_ in some editions): 'Tell me, love, what wilt thou do with +this little altar?... Dost thou not remember that in the days of our +childhood it was our favourite resort? Then were we no taller than this +young columbine. About the altar will I plant myrtle and rose bushes. If +Pan protect them, their branches will soon overarch the altar and form a +small temple of verdure.... Dost thou see these bushes? they still grow +in the shape of an arbour, though untrimmed now; they were our bower. We +built the vault as high as we could reach.... Had I not planted a little +garden before the bower? Had we not hedged it in with rush? A sheep +might have browsed off the hedge in a moment, it was so large.... Thou +wast lucky to find a small mutilated image of Cupid. As a fond mother, +thou wouldst lavish care and caresses on him; a nutshell was his cradle, +where, lulled by thy songs, he would lie on rose leaves.' A cicada is +also mentioned, which gets hurt in flying away. Then Damon: 'Thus passed +the days of our childhood, when in our games thou wast my wife and I was +thy husband.' + +L. 5. As in Ovid, _Met._ xiii. 841, the giant Polyphemus compares +himself to Jupiter, so here the child compares himself to his young +goat. + +Ll. 19-24. A translation of the fourteenth epigram of Anytus, p. 200, +vol. i. [of the _Anthology_]. See also the twenty-ninth of Argentarius, +vol. ii, p. 273. (_Note of A. Chénier._) Anytus of Tegea lived 300 years +before the Christian era. + +L. 20. _verte cigale._ The cicada is brown. Chénier is here thinking of +the large green grasshopper (_Locusta viridissima_). + +L. 21. _les honneurs._ The honours of this tomb, that is, this tomb and +its adjuncts destined to honour thy memory. + + + + X. DRYAS. + +André Chénier had purposed to write sea-bucolics or idylls, which +his notes, in which he indicates the _genre_ of his poems by Greek +abbreviations, designate as [Greek: Bouk. enal.] (that is, [Greek: +Boukolika enalia]), [Greek: Eid. enal.] (i.e. [Greek: Eidullia enalia]). +Dryas is one of them. It appeared for the first time in G. de Chénier's +edition, 1874. + +L. 4. _aux mains._ See note to p. 16, l. 308. + +L. 6. _tout se jette._ _Tout_, i.e. _tout le monde_, as in 'Femmes, +moines, vieillards, _tout_ était descendu.'--La Fontaine, _Fables_, +VIII. ix. 4. The verb agrees with _tout_, which sums up the enumeration. +Ayer, §217, 3 _b_. + +L. 8. _Il remplit et couronne._ Not of course in the sense in which +Milton writes: 'Eve... their flowing cups With pleasant liquors +_crown'd'_ (_Paradise Lost_, v. 444). This sense is unknown in French. +But see Rich, _Dict. of Roman and Greek Antiq._, s.v. 'coronatus.' + +L. 19. _dieux humides_, water-gods. Thus Boileau: 'Il [le Rhin] voit +fuir à grands pas ses naïades craintives Qui toutes accourant vers leur +_humide_ roi...'--_Ep._ iv. This invocation is taken from Propertius, +III. vii. 57. + +L. 23. _les ondes avares._ The greedy waves. + +Ll. 29. _et ses efforts nombreux_... The sentence has been left +unfinished. + +L. 36. Virgil, _Aen._ iv. 304. + + + + XI. BACCHUS. + +This piece is imitated from Ovid, _Met._ iv. II ff. It also contains +reminiscences of Ovid, _De Arte Am._ i. 541; Catullus, lxiv. 225. + +L. 1. _Thyonée_ Thyoneus, i.e. son of Thyone, another name of Semele. + +L. 2. Dionysius, Evan, Iacchus, Lenaeus, names of Bacchus. The origin +of the first three is obscure, while Lenaeus is from [Greek: lêmos], a +wine-press. + +L. 9. _étoilé._ The fur of the lynx is spotted. + +L. 11. _aux axes de tes chars._ Lat. _axis_ (Fr. _axe_) is properly +Fr. _essieu_ (from Lat. _axiculus_), Eng. _axle_ which has also been +sometimes replaced by _axis_. (The O. E. word was _ax_ (_æx_), related +to Lat. _axis_.) But here _axe_ is used, as in Latin, for _roue_, i.e. +'wheel.' See also note p. 65, XI, l. 2. + +L. 17. _Et le rauque tambour._ _Et_ does duty for _ainsi que_. + +L. 18. _Les hautbois tortueux_--'tibia curva' Tibul, ii. I. 86.--_les +doubles crotales_:, crotals, or crotala, are a sort of castanets. +They are called _doubles_ because they consisted of _two_ little brass +plates, or rods. + + + XII. LE CHÈNE DE CÉRÈS. + +This short fragment is taken from Ovid, _Met._ viii. 743. + +L. 3. _porte un immense ombrage._ I am under the impression that this +happy use of _porter_ has been suggested to Chénier by the term used +in painting of _ombre portée_, defined by Littré (s.v. _porté_), 'ombre +qu'un corps projette sur une surface.' Chénier frequented painters, and +himself painted. + +L. 5. _bandeaux_, fillets. See _vittae_ in Rich, _Dict. of Roman and +Greek Antiq._ + + + XIII. HERCULE. + +Ll. 2-4. Imprudent in being too credulous, Dejanira became the innocent +cause of Hercules' death; for, fearing his infidelity, she sent her +husband a robe or shirt that the Centaur Nessas had given her, and which +he had said would preserve her husband's love to her. No sooner had +Hercules put on the garment his wife gave him than he suffered terrible +agony, under which he ordered a funeral pile to be kindled, and placed +himself in its flames, thus falling a victim to the Centaur, Nessus, +whom he had slain. Hercules killed Nessus because, carrying Dejanira +over a river, he attempted to run away with her. + +Ll. 5, 6. _ta cime... amoncelle._ Literally, 'thy top heaps up,' for +'thy top is heaped up with.' + +L. 9. _du vieux lion_, the Nemean lion. + + + XIV. ÉRICHTHON. + +L. 2. _Érichthon._ Erichtonius, fourth king of Athens, son of Vulcan +and the Earth, was a cripple, invented chariots, and, after his death, +became the constellation of Auriga, or the Waggoner. + +L. 5. _axe_, for _char._ See note to p. 65, XI, l. 2. For this line and +the following see Virgil, _Georg._ iii. 113 ff. + +Ll. 11-14. Virgil, _Georg._ iii. 191, 192. + +L. 14. _Agiter... leurs pas._ Hurry (cf. _agitato_, in music=hurried) +their pace, in opposition to _mesurer_, 'compose, moderate.' + + + + XV. NÉÈRE. + +L. 1.... _Mais_... This beginning shows that the piece is only a +fragment. For this comparison see Ovid, _Heroid._ vii. 1, 2. + +L. 7. _Sébéthus_. The river Sebetus runs through Campania. It is often +mentioned by Sannazaro in his elegies, from which Chénier has borrowed +the idea. + +Ll. 9, 10. _moi, celle qui te plus, moi, celle qui t'aimai._ In this +instance the agreement of the verbs with _moi_ is condemned by modern +grammarians. It would occur in the older language, and Bossuet himself +has said, speaking of God, 'Je suis celui qui suis' (Lat. _sum qui sum_, +Eng. 'I am that am,' Wyclif, _Ex._ iii. 14). See Littré, s.v. 'celui,' +Rem. 4. + +L. 16. A reminiscence of Catullus, lxiv. 117 ff. + +L. 19. _l'astre pur des deux frères d'Hélène._ It is the 'fratres +Helenae, lucida sidera' of Horace (_Od._ i. 3), namely Castor and +Pollux. The constellation was said to be propitious to seafarers. + +L. 21. _Pæstum._ A town in Lucania famous for its roses. See Virgil, +_Georg._ iv. 118, 119. + + +L. 29. _du sein de la mer._ _Il._ i. 359-361. Thetis 'instantly appeared +up from the grey sea like a cloud.'--CHAPMAN. + +L. 30. _comme un songe._ In the _Odyssey_ (xi. 207) the soul of Ulysses' +mother vanishes (like a dream). Also _Aen._ vi. 702. + + + + XVII. + +L. 1. _Song of Solomon_, i. 6. + +Ll. 7-10. _Song of Solomon_, i. 7. + + + + XVIII. + +L. 8. _le mol et doux coton._ Cf., in _N.E.D._, _Cotton_. 'Down or +soft hair growing on the body.' _Obs. rare_ so F. _coton_=_poil_, 1615, +Crooke, _Body of man_, 65: '_Pubes_ doeth more properly signifie the +Downe or _cotton_ when it ariseth about those parts.' + +L. 11. Ovid, _Heroid._ xv. 93-95. + +L. 22. _ce jeune Troyen_, Ganymede. + + +L. 23. Adonis, whose mother, Myrrha, had before his birth been turned +into a tree that distilled myrrh. + + + XIX. + +Ll. 1-8. Shakespeare, _I Henry IV._ iii. l. 214-222. That Chénier +was sensible to the magic of this passage argues that, in spite of +prejudices, he would recognize beauty wherever he found it. + +L. 11. _Car le_... Becq de Fouquières conjectures that the poet would +have written 'car le _bel Endymion_...,' or rather 'car le _dieu +d'amour_...,' but was prevented by the metre. + +L. 13. The song at the beginning of the fourth act of _Measure for +Measure_ gave Chénier the idea of these lines. + + + XX. + +Ll. 11-20. An imitation of Bion, _Idyll_ iv. + +L. 15. _et sa voix_... _Et_ here introduces a consequence, as in: 'Plus +je vous envisage, _Et_ moins je me remets, monsieur, votre visage,' +Racine, _Plaideurs_, II, iv; or in 'give him an inch, _and_ he take an +ell.' Cf. p. 63, IX, l. 1. + +L. 20. _tu fais mes amours._ _Faire_ here is synonymous with _être_ as +in '_faire_ l'admiration de tous.' + +L. 28. _Te bêler mes amours._ For another instance of this transitive +use of _bêler_ see p. 46, XXXIII, l. 10. + +L. 32, _Plutôt que te laisser._ After _que_ following a comparative, +modern visage prefers _de_ before the infinitive. See Haase, § 88. + + + XXIII. LE SATYRE ET LA FLÛTE. + +L. 1. _Toi, de Mopsus ami!_ Ironical. 'That thou never wast!' This +beginning shows that these lines were meant as part of an eclogue: the +subject to be two shepherds disputing the prize of singing. Mopsus is an +excellent singer and poet mentioned in Virgil, _Ecl._ v. Berecynthus is +a mountain in Phrygia on which the mysteries of Cybele were celebrated. + +L. 3. _Hyagnis._ According to Apuleius, _Flor._ iii, Hyagnis was the +father and teacher of Marsyas, the flute-player. + +L. 4. _énervé_, emasculate. '_Semiviro_ Cybeles cum _grege_ iunxit +iter,' Martial, iii. 91. + +L. 7. _dans ce bui._ _Bui_ is spelt thus in order to rhyme for the eye +with _lui_. 'Buis' for 'flute'; a metonymy. + +L. 15. _des chiens même._ In poetry the adjective _même_ often remains +uninflected. 'Les immortels _eux-même_ en sont persécutés,' Malherbe, i. +279, 26, _Éd. des Grands Écrivains_. 'Un éclat qui le rend respectable +aux dieux _même_,' Racine, _Esther_, II. vii. 678, same edition. Haase, +§ 53, C. + + + XXIV. + +This fragment is taken from the twenty-third idyll of Gessner. + +L. 1. _errante à travers._ This inflected present participle is an +archaism. See Haase, § 91. See also note to p. 25, l. 70, as well as p. +24, l. 61; p. 56, l. 8; p. 62, l. 19. + +L. 4. _Le pied-de-chèvre._ The poets of the Pléiade used the compound +_chèvre-pied_. + +L. 6. _leur risée._ But only _one_ nymph has been mentioned. It is +understood that she meant to provide sport for her companions. + + + XXV. + +L. 1. _L'impur et fier époux._ Becq de Fouquières remarks that the +he-goat is frequently designated by a periphrasis in Greek and Latin +literature. + +L. 3. _averti de_, aware of. + + + XXVI. + +This fragment is a translation of the first idyll of Gessner. + + + + XXVII. + +L. 6. _La source aux pieds d'argent._ Cf. 'La nymphe aux pieds +d'argent,' p. 59, l. 47. Cf. also Milton's '_silver-buskined_ Nymphs,' +_Arcades_, 33. + + + + XXIX. A L'HIRONDELLE. + +These lines are imitated from an epigram of Evenus of Paras. + +L. 1. _Fille de Pandion._ Pandion, son of and king of Athens, had two +daughters, Procne and Philomela. Procne was ultimately turned into a +swallow and Philomela into a nightingale. See Ovid, _Met._ vi. 412 ff. + +L. 10. _A ton nid._ _Nid_ for _nichée_: 'Et portant à son bec son +modeste butin, De son _nid_ babillard revient calmer la faim.'--Delille, +_En._ xii (in LITTRÉ). In the same way 'nest,' in English, is used for +'brood.' Cf. Virgil, _Georg._ iv. 17, and La Font., _Fables_, X. vii. +17. + + + + XXX. + +These lines are imitated from Thomson, _Autumn_, 167-174. + + + + XXXI. + +Becq de Fouquières observes that when André Chénier composed this +short bucolic fragment the revolutionary storm was raging. Chénier, a +_suspect_, threatened with arrest, was sick in body and mind, and had +gone to the waters at Forges for a few days' rest. + +L. 8. _lent_. _Lent_, in the sense of 'supple, flexible,' is a Latinism +twice or thrice used by Chénier, and perhaps nowhere else to be found in +French literature. The second instance occurs in his _Art d'aimer_, the +third (doubtful) on p. 75, l. 17. 'Un cuir souple et _lent_ thus forms a +pleonasm which mars this piece otherwise so neat. + + + XXXII. + +L. 10. The subject might tempt a sculptor. + + + XXXIII. MNAÏS. + +A translation of the ninety-eighth epitaph of Leonidas of Tarentum, +_Anal._ t. i, p. 246 (note of André Chénier). The abbreviation means: +_Analecta veterum poetarum_, published by Brunck, in three vols. + +L. 4. _rendez_, grant. E. _render_ once had this sense. _N.E.D._, s.v. +7. + +L. 5. _Par Cérès._ Only women swore by Ceres. Spanheim in +_Callimachus_, p. 655 (note of André Chénier). + +L. 6. _légère_, slight. + +L. 10. _Me bêler les accents...._ Cf. note to p. 41, l. 28. + +L. 16. _le sein._ _Sein_ is said of a woman, _mamelle_ of an animal. The +word _pis_ (Lat. _pectus_, E. _dug_) would be the proper word here. + +L. 17. _Et sera...._ This inversion following the conjunction _et_ was +very frequent in the older language. In the seventeenth century it is +to be met with only, and but seldom, in Malherbe and La Fontaine. +See Haase, § 153 B. André Chénier is right in reviving old forms of +expression when they come in handy. And here it cannot be denied that +there is a gain in solemnity. Cf. note to p. 64, IX, l. 17. + + + + XXXIV. LES JARDINS. + +L. 1. _Secrets observateurs._ Prying into the secrets of nature. + +L. 7. _les plaintives dryades._ Is this mere poetic diction, as when +Byron writes: 'the palm, the loftiest _dryad_ of the woods,' _Island_, +II, xi. 17. Though the garden described is one seen by a Frenchman +of the eighteenth century, yet it is viewed with the eyes of a Greek +pantheist. + +L. 11. _fidèle._ True to nature. + +L. 12. _Loin du bois, comme si...._ The uninverted order would be: +'Comme si Philomèle allait, loin du bois, chercher.' + +L. 15. _dont le printemps s'honore_, which Spring boasts. + + + + XXXV. INVOCATION A LA POÉSIE. + +L. 5. _Où te faut-il chercher?_ Understand 'Où faut-il te chercher?' The +construction is ambiguous, and the sentence might be misunderstood as: +'where is it necessary for thee to seek?' + +L. 5. _la saison nouvelle._ The _renouveau_, as our Old poets used +to say, i. e. 'Spring.' So, in English, the '_new_ moon' (= F. la +_nouvelle_ lune), and Tennyson speaks of 'the _new_ sun' (_Geraint_, +70). + +Ll. 6-10. Petrarch, _The Return of Spring_, cclxix. + +L. 11. _gracieux._ Not 'graceful' but '_gracious_'--in my opini on at +least. + +L. 14. _liquides._ A very felicitous qualificative, apposite to both +water and verse. Was Chénier the first of French poets to employ the +phrase 'vers _liquides_'? Littré at least does not exemplify the use. +It will hardly seem a novelty to the English student who has read of +'_liquid_ notes, cadences,' &c. + +Ll. 15, 16. _Des vers... sont ce peuple de fleurs._ An inversion in +which the verb agrees with the predicate. See Ayer, § 212, 2. + + + XXXVI. A LA SANTÉ. + +Ll. 1-3. Compare these opening lines with the envoy or concluding part +of _Hylas_, p. 28, l. 43. + +L. 9. _jeunesse prudente._ In the sense of Latin _prudens_, 'wise.' +Prudence is generally considered as an attribute of old age. 'La +_prudence_ est le fruit de la longue vie,' says the French (Sacy's) +translation of the Bible, where the English Bible has: 'In length of +days (is) understanding,' Job xii. 12. + +L. 10. _Pâlit._ _Pâlir sur des livres_ is a French idiom whose English +equivalent would be 'to pore over books.' + +L. 23. _caresses d'amours._ The s in _amours_ is for the rime. + + + + + ÉLÉGIES. + + + + I. + +Ll. 1-4. Horace, _Od._ iii, 12. + +Ll. 7, 8. Tibulius, I. viii. 7. + +L. 20. _Le suit encor._ This hyperbole, frequent in poetry, Chénier +seems to have been particularly fond of. Cf. note to p. 62, l. 39. + +L. 22. _nymphes._ _Nymphe_, as well as _coursier_ (l. 24), belonging to +the poetic diction of those days, strike us as blemishes. But if we were +to demur at such details we could hardly read anything written in the +now accepted style. + + + II. + +Ll. 1-8. Imitated from Horace, _Od._ iii. 4. + +L. 13. _Seul_ Elliptical: 'when I am alone.' + +L. 19. _distraits_, diverted from their uneasy, anxious thoughts. + +Ll. 21-28. Imitated from Horace, _Od._ III. iv. + +Ll. 23. _Catile._ Catilus and Tibur are one and the same place, now +Tivoli (l. 26): _Moenia Catile_ in Horace. + +L. 24. _Blandusie._ Horace, _Od._ iii. 13, celebrates its fountain. + +L. 26. _Tivoli_, i.e. Tibur, where Horace's villa stood. + +L. 27. Horace, _Od._ II. xix. + +L. 35. Theocritus, _Id._ iii. 12. _Bruyante abeille_ is of course a +nominative in apposition to _Je_. So with _rose_, &c. + +L. 36. _les délices_, the sweets. + +Ll. 37. _Anthol._ v. 84. + +L. 38. _étamine._ A. Chénier seems to have used _étamine_, properly +the stamen or male organ of flowers, for the pollen or fecundating dust +which is secreted by the stamen. Cf. note to p. 27, l. 30. + +L. 47. Anacreon, _Od._ xx. The thought, as a lover's wish, is hackneyed. + +L. 61. _périsse l'amant que satisfait la crainte!_ The meaning, not very +obvious, but explained by the following lines, is: Beshrew that lover +who is content to frighten his mistress into fidelity. + + + + III. AUX FRÈRES DE PANGE. + +The following desponding lines were written by Chénier just before +undertaking a journey to Switzerland and Italy. His friends, finding him +in a very bad state of health, prevailed upon him to accompany them. +His spirits seem to have been very low at that time, as appears from the +thoughts of death he gives expression to, and numerous are the passages +in which the melancholy mind of Chénier gloats upon death. + +L. 1. _je suis prêt à descendre._ Grammarians have long distinguished +between _près de_ and _prêt à_, but writers never did, until lately, +when _prêt à_ was restricted to expressing 'ready to' and _près de_ 'on +the point of.' + +L. 3. _linceul._ In the _Dictionnaire des rimes françaises_, by Jean Le +Febvre, Paris, 1587, _linceuil_ and _linceul_ are given. Littré observes +that both pronunciations are heard. + +L. 13. _reliques._ The English student is likely to overlook this word, +as English 'relics' means both (1) what remains as a memorial of a +departed saint, martyr, or other holy person, and (2) the remains of a +person, the body of one deceased. But this latter sense is of very rare +occurrence in French, and Chénier uses it because, being seldom used, it +is still all but novel. He thinks it 'fine and sonorous,' and proceeds +to observe that Racine has it twice. Alfred de Musset, after him, +employed _reliques_ figuratively in; 'Les morts dorment en paix dans +le sein de la terre; Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints; Ces +_reliques_ du coeur ont aussi leur poussière; Sur leurs restes sacrés ne +portons pas les mains.' Yet it is easy to see that in this instance both +senses are implied. + +L. 24. _qu'il dut vivre longtemps._ All editions, and our present +selection after them, print _dut_ without a circumflex accent. _Dût_ is +in fact the imperfect of the subjunctive used, as was usual in the older +language and is still occasional in seventeenth-century French, for the +pluperfect of the subjunctive, as in: 'Mais puisque son dédain, au lieu +de le guérir, Ranime ton amour qu'il _dût_ faire mourir. Sers-toi de mon +pouvoir,' Corneille, _Clit._ II. iv. 484. So here _dût_ stands for _eût +dû = aurait dû_. See Haase, § 66 B. + +L. 25. _le meurtre jamais n'a souillé mon courage._ Tibullus, iii. 5. 5 +ff. When Chénier speaks of murder he has duelling in his mind, which +he deprecated in his prose works. He also takes _courage_ in its older +sense, frequent in the great French classics, and the oldest sense, +recorded in English, of 'the heart as the seat of feeling, thought, &c.; +spirit, mind, disposition, nature.'--_N.E.D._ + +L. 44. _et voilà que je meurs_, and behold I die: a Biblical term. + +L. 49. _mes feux._ An instance of the conventional language of love, now +exploded, like F. _flamme_ and E. _flame_. + +L. 52. _L'ennui._ _Ennui_ here says something more than its adoption +into English would suggest. The English student, in order to realize +its force, should refer to its earlier adoption represented by the form +_annoy_. The word originated, according to Diez, in the Latin phrase +_est mihi in odio_. For the weakened sense of _ennui,_ see p. 57, l. 41. + +L. 53. _à_, for. + +L. 56. _N'allument... un... trépas._ A bold phrase. The passage is from +'allumer une fièvre,' through 'allumer une fièvre mortelle,' to 'allumer +une mort.' + +L. 61. _amour... mutuelle._ _Amour_ in the feminine is an archaism. +_Amour_, Lat. _amor_, was feminine in Old French, as all such +derivatives were and still are: _douleur_, _peur_, &c. Littré, s.v., +Rem. 2; cf. p. 61, l. 18. + + + + IV. AU CHEVALIER DE PANGE. + +L. 27. Tibullus, ii. 1. 67. + +L. 28. Becq de Fouquières, in his notes, gives an epigram of Julianus +(with the reference _Anth._, _Pl._ 588), which he observes has inspired +this thought. + +L. 35. _Tout, mais surtout les champs sont restés._ _Tout_ and _les +champs_ really belong to different propositions and the verb agrees with +_les champs_. Cf. 'Somewhat, and in many cases a great deal, _is_ put +upon us.'--Butler, _Analogy_, Part I. + +L. 44. _L'astre_, the sun, or Phoebus Apollo. + +L. 92. _De leur voix argentine._ 'The silvery voice of glasses' is +pretty. André Chénier is depicting a true heathenish paradise. + +L. 98. _ingrat à._ We should rather say now _ingrat envers_. Many +adjectives, Haase observes (§ 125 B), now followed by _envers_, _pour_, +_avec_, _de_, &c., were constructed with _à_, e.g. 'A moins que d'être +ingrate _à_ mon libérateur.'--Corneille, _Andr._ v. 2, 1573. + +L. 97. _Qu'à ton tour_... May, in return for thy ingratitude, the fair +one... + +L. 102. _Ne t'ait vu de sa vie._ May she pretend that she never saw you +before. + + + + V. + +M. Dezeimeris (_Leçons diverses et remarques sur le texte de divers +auteurs_) has shown that Chénier, in this elegy, had borrowed not a few +hints from Ausonius, _Epistola_ X. + +L. 1. _solitaires divines._ Which is the noun, which the adjective? +_Solitaire_ must be the noun (though certain critics have expressed the +opinion that it is _divine_ which is the noun). Firstly, there is the +masculine noun 'un solitaire,' and it is hard to see why there should +not be a feminine, 'une solitaire.' Secondly, the subsequent lines show +that Chénier addresses the Muses as lovers of solitude, and it is more +logical that the predominant idea should be embodied in the noun, not in +the epithet. + +L. 3. _Nîme._ Nîmes (earlier Nismes), in the dep. Gard. The final _s_ +has been dropped to admit the elision of the _e_. 'Nîmes égare' would +have sounded most unnatural. + +L. 5. _aux bords de Loire._ The omission of the definite article +before Loire and Garonne is archaic. It was the current practice in +the sixteenth century, and still occurs occasionally in the +seventeenth.--Haase, § 3 B. It is to be noticed that in the next line +Chénier writes 'ces nymphes _du_ Rhône,' and, in fact, the omission of +_le_ before _Rhône_ seems hardly possible. It is difficult to account +for such anomalies. A few individual relics of former usage have thus +survived. One of these is the phrase 'entre Sambre et Meuse.' + +L. 7. _son flambeau vous luit._ Such constructions, where _à_ followed +by an indirect object, or implicitly contained in the dative of the +unstressed personal pronoun, where the present language uses _pour_, +were quite current formerly, and, though uncommon, may still be +used.--Haase, § 125 B. + +L. 8. _Dansantes._ The predilection of Chénier for the inflected present +participle has now been illustrated by many instances. See p. 24, l. 61; +p. 25, ll. 70, 89; p. 42, XXIV, l. 1. + +Ll. 9-12. Cf. Cowley (_Essays: Of Agriculture_): 'One might as well +undertake to dance in a crowd, as to make good verses in the midst of +noise and tumult.' + + 'As well might corn as verse in cities grow; + In vain the thankless glebe we plough and sow, + Against th' unnatural soil in vain we strive, + 'Tis not a ground in which these plants will thrive.' + +L. 15. _les rapides chars._ Conventionally poetical for _carrosses_, +which, in those days, would have been the proper word. In the same way +_airain_ should have been _fer_ (_cercles_ = tires). + +L. 17. _ne me soient point avares._ See note to p. 56, l. 7. + +L. 21. _Dormir._ The more modern construction would be _de dormir_. +See Hasse, § 87. An echo of La Fontaine, who divided his life into two +parts, spent 'L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.' + +L. 22. _le doux oubli d'une vie._ Horace's _Oblivia vitae_. + +L. 31. _dans Sichem._ This is the wording of the older translation of +the Bible. Ostervald's translation has '_à_ Sichem.' + +L. 33. _un amoureux courage._ We here touch the point where _courage_ = +'l'ensemble des passions qu'on rapporte au coeur' merges into _courage_ += 'fermeté qui fait supporter ou braver le péril, la souffrance,' as +Littré defines the two meanings. + +L. 35. Horace's well-known wish (_Sat._ II. vi). + +L. 42. _aux champs._ For the substitution of _à_ for _dans_ see note to +p. 16, l. 308. + +L. 45. _Avoir amis, enfants, épouse._ The omission of the indefinite +article before _épouse_ is quite normal in an enumeration. It is a +feature of the old language. Besides 'avoir femme et enfant,' which is +also an enumeration, we still say 'prendre femme.' + +L. 49. _aimable mensongère._ Chénier avails himself of a source of +derivation always open. He turns the adjective _mensonger_ into a noun. +This had already been done by Marot: 'De moi n'aura _mensonger_ ne +buveur Bien ne faveur,' iv. 308, in Littré, _Hist._ + +Ll. 49-62. In this passage, a critic observes, we have, as it were, an +earnest of the Lamartinian melancholy reverie. + +L. 66. _Julie._ The heroine of Rousseau's _Nouvelle Héloïse_. + +L. 67. _Clarisse._ Clarissa Harlowe in Richardson's novel of this name. + +L. 70. _Clémentine._ The Lady Clementina in Richardson's novel, _Sir +Charles Grandison_. + + + + + VI. O JOURS DE MON PRINTEMPS... + +L. 1. _couronnés de rose_; _rose_ for _roses_, for the sake of the +rhyme. + +L. 16. _Montigny._ An estate belonging to the brothers Trudaine, +situated in Brie, eighteen leagues from Paris. + +L. 17. _où la Marne._ At Maroeuil, where the family of his friend de +Pange had an estate. + +Ll. 19, 20. A reminiscence of an epigram in the _Greek Anthology_ +(_Analecta_, t. ii. p. 429, C. viii). + +L. 22. _Qu'il... les ménage._ Let him humour them. + +Ll. 23, 24. _Qu'il plie... sa tête à la prière, et son âme aux +affronts_, is slovenly written, the preposition _à_ having a different +meaning in _à la prière_ (for which see note to p. 1, l. 18) and in _aux +affronts_. + +Ll. 41-44. Amphis in Stobaeus, _Florilegium_, lx. + +L. 42. _On pleure._ This _on_ where we should expect _je_ must have been +attracted by the _on_ in the sentence immediately preceding, and there +is a fine effect in its use instead of the invidious _I_. The avowal, in +this generalized shape, gains in discretion. + +L. 51. _mon pinceau._ Chénier tried his hand at painting. + +L. 57. _à_, by. See note to p. 7, l. 211. Here is a thirteenth-century +instance of _à_ in the sense of _by_: 'Me gardez que ne soie prise +_à_ beste cuiverte,' _Berte_ (in LITTRÉ). Also this: '_à_ tous se fit +aimer,' _Berte_, where we find _à_ constructed with a passive infinitive +connected with _se laisser_ or _se faire_, a feature still extant in +the seventeenth century: 'Je _me laissai conduire à_ cet aimable guide,' +Racine, _Iphig_. II. i. 501. See Haase, § 125, Rem. ii. _à_ = _par_ has +lived on in such phrases as: faire faire un habit _à_ un tailleur, voir +dire, voir faire, entendre dire _à_ quelqu'un. + +L. 71. _lecteur._ It was, in fact, with difficulty that Chénier was +prevailed upon to read out his poems. See below, l. 80, and p. 85, ll. +64-74. + +L. 73. _Abel._ Abel-Louis-François de Malartic, Chevalier de Fondat, +1760-1804. + +L. 76. _nous présentions la main._ Juvenal, _Sat._ i. 15. + +L. 77. _Et mon frère et Lebrun._ Marie-Joseph Chénier, 1764-1811, +adopted, like André, the military career, which he left after two years, +and wrote tragedies, lyrical poems, epistles and satires, and also a +few prose works, the most esteemed of which is his _Tableau de la +littérature française depuis 1789_, a posthumous work, published in +1815. He was but an indifferent poet. + +Pierre-Denis-Écouchard Lebrun, called the French Pindar by his admirers, +1729-1807, a versifier of talent, wrote odes (in which he successively +sang Louis XVI, the Republic, and the Empire), elegies, epistles, +epigrams (in which he really excelled), and a poem on Nature. + +L. 78. _fugitif de._ Becq de Fouquières sees a Latinism here, while +quoting two instances from Rousseau and Lebrun. But as Descartes, +Bossuet, and Voltaire might be adduced too (see LITTRÉ), it is difficult +to accept his statement. + + + + + VII. L'ART, DES TRANSPORTS DE L'ÂME... + +L. 2. Cf. Boileau: 'C'est peu d'être poète; il faut être amoureux'; and +Musset: 'Tu te frappais le front en lisant Lamartine. Ah! frappe-toi +le coeur; c'est là qu'est le génie.' Cf. also Milton: 'Poetry should be +simple, sensuous, and _passionate_.' + +L. 18. _une amour._ See note to p. 53, l. 61. + +L. 19. _De sables douloureux_... Chénier suffered from gravel. Cf. p. +66, l. 34. + +Ll. 21, 22. Theognis in Stobaeus, _Florilegium_, cxx. + + + + VIII. RESTE, RESTE AVEC NOUS... + +This elegy is imitated from Tibullus, III. vi, with perhaps a few +reminiscences of Propertius, III. xvii. + +L. 15. _ne trouve plus des armes._ Why _des armes_ instead of _ne... +plus d'armes_? Because, says Ayer (p. 407), the negation does not bear +on the verb, while Haase (§ 119 B., Rem. 1) will have it that it is +in order to mark that the negation falls more on the verb than on the +object. The latter explanation seems to us to be the correct one. The +idea here is: Camille _no longer_ finds in my heart what she was wont to +find there, namely, 'des armes.' + +L. 19. _Pleurante._ One of those inflected present participles for using +which Chénier was censured by his early critics. Were they aware that +this particular one occurs twice in Racine? '_Pleurante_, après son char +voulez-vous qu'on me voie,' _Androm._ IV. v. 54; 'Que la veuve d'Hector +_pleurante_ à vos genoux,' ibid. III. iv. 3. Cf. p. 24, l. 61; p. 25, +ll. 70, 89; p. 42, XXIV, l. 1; p. 56, l. 8. + +L. 26. _le liège tenace._ One of those periphrases so much in vogue +in the eighteenth century. Yet, here, there might be an excuse in the +playful tone adopted by the poet. And certainly what follows is in the +same humorously dignified diction. + +L. 30. _aux pressoirs._ See note to p. 16, l. 308. + +L. 37. _je la voi._ See note to p. 17, l. 317. + +L. 39. _Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille._ Chénier had +put the verb in the singular, as is his constant practice (see note +to p. 25, l. 74), and the correction was not necessary. This metaphor +Chénier seems to have delighted in. He repeats it in _Hermès_: 'Autour +du demi-dieu, les princes immobiles Aux accents de sa voix demeuraient +suspendus, Et _l'écoutaient encore quand il ne chantait plus_.' Cf. +Milton, _Par. Lost_, viii, 1-3. + +L. 48, _à ses lèvres saisie_, snatched from her lips. + +L. 58. _longtemps._ _Longuement_ would be clearer, or _lentement_, as +below, l. 74. + +L. 66. _n'aimer plus._ With an infinitive, the expletives _pas_, +_point_, and _plus_ come immediately after _ne: ne plus_ aimer. Yet +the construction we find here is also to be met with, though not so +frequent: 'ils s'enveloppaient là-dedans, bien décidés à _ne_ penser +_plus_.'--MICHELET. Ayer, p. 563; Haase, § 156, Rem, ii. + +L. 71, _en riant_, deriding me. + + + + IX. TEL J'ÉTAIS AUTREFOIS... + +L. 1. _et tel_... See note to p. 40, l. 15. + +L. 2. _Quand ma main_... A quaint periphrasis for 'When I am out of +cash.' + +L. 4. _m'a fermé le seuil._ Chénier had first written, 'Je vois qu'on +m'a fermé la _porte_ inexorable.' On reconsidering it, he must have +thought _fermer le seuil_ a more novel alliance of words, giving more +force to the whole group _fermer le seuil inexorable_. Cf. _élever sa +langue_ for _élever la voix_, p. 14, l. 203. + +L. 7. _O soins_... Persius, _Sat._ i. 'O curas hominum! O quantum est in +rebus inane.' + +Ll. 11-14. Persius, _Sat._ iii. 109-111; Horace, _Od._ i. 9. 21. + +L. 15. _les grands discours._ Big words. + +L. 16. _Et le sage Lycée, et l'auguste Portique_: the Lyceum, i.e. the +Aristotelian philosophy; the Porticus, i.e. the Stoic school. + +L. 17. _Et reviennent_... See note to p. 46, l. 17. + +L. 17. _et soupirs et billets_... This departure from current usage +in omitting the definite article, which gives more rapidity to an +enumeration, cannot be imitated in English. It is a feature of the +older syntax which has been most fortunately preserved. The use of the +definite article in Old and Middle French was much the same as in modern +English. It was often omitted (as also the indefinite article) before +_homme_, _chose_, _femme_, before nouns taken in a general sense and +abstract nouns. The English student knows that Old English said +_se mann_ for man (in general), _tha godan menn_ for _good men_ (in +general), _seo gesceadwisnes_ for _wisdom_ (even when personified). +Is it not likely that the present usage in English, established in the +Middle English period, was much influenced by contemporary French usage? + + + + X. FUMANT DANS LE CRISTAL... + +'The idea of this long fragment,' Chénier says, 'has been supplied me by +a fine piece of Propertius, book iv, elegy 3;' and he proceeds to state +that he has not servilely copied it, but, 'according to his wont,' mixed +in it passages from Virgil, Horace, and Ovid, and everything that came +to his hand, and frequently, too, 'following only himself.' He then +criticizes his own achievement, and we shall, in our notes, avail +ourselves of some of his remarks. + +The first sketch of this piece was written on April 23, 1782, as appears +from a mention in the MS. + +L. 3. _Reine de mes banquets_... Chénier had first ended this line +thus, 'que ma déesse y vienne.' He observes, 'I know not whether the +arrangement of this line will be approved. To me it appears precise, +natural, and full of freedom.' + +L. 4. _Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne._ 'The pleasant +image offered by this line, Chénier observes, is drawn from a distich of +Propertius in an... elegy which is the third of the first book.' Here +it is: 'Et modo solvebam nostra de fronte corollas, Ponebamque tuis, +Cynthia, temporibus.' + +L. 9. _l'heure fuit_, 'hora fugit.' No thought has been more hackneyed. +Chénier himself observes: 'The meaning of this piece is that of a +thousand passages in Ovid and Horace.' + +L. 11. _Un jour, tel est_... This line and the following, Chénier +observes, are perhaps not, altogether, equal to the two lines of +Propertius: 'Atque ubi iam _Venerem gravis interceperit aetas_, +Sparserit et nigras _alba senecta comas_.' + +Ll. 15, 16. Chénier says on these two lines: '_Voluptueux_ is not good. +There was needed an epithet to depict that fine palpitation which causes +a youthful breast to heave. _Des lèvres demi-closes_ is scarcely better. +Unfortunately it is almost the only rhyme. The second line I think happy +on account of the breath ascribed to the palpitations of the breast. The +second hemistich of the first line makes this pass, for in poetry one +word will pass under favour of another.' + +L. 17. _Phryné._ A Greek courtesan who sat to Praxiteles for his statues +of Venus. + +Ll. 31, 32. 'I have,' Chénier observes, 'imitated as best I could +these divine lines of Ovid: "... nee brachia longo... margine terrarum +porrexerat Amphitrite"' (_Met._ lib. i). + +L. 31. _sur soi._ See note to p. 19, l. 38. + +Ll. 37-42. Virgil, _Georg._ i. 204-207, 252, Chénier, mentioning these +sources, exclaims, 'What verses! and how does one dare write any after +these! Mine, so petty and so inferior, have yet perhaps the advantage of +mentioning Euripus and Malea, places celebrated for shipwrecks.' + +L. 40. _Euripe... Malée_. Euripus separates Euboea from the mainland; +Malea is a promontory in Laconia. + +L. 46. _jeune homme._ It is the Latin _puer_ (cf. obs. Eng. _boy_), a +servant. + + + + XI. SOUFFRE UN MOMENT ENCOR... + +L. 2. _L'axe_, the wheel. Thus Homer, _Il_. xvi. 378, uses [Greek: axôn] +for [Greek: trochos], Chénier was particularly fond of this word, and +a note of his lets us into the secret of his affection for it. Having +written, in a sketch of another piece, 'Si d'un _axe_ brûlant le soleil +nous éclaire,' he observes, 'I like _axe_ better than _char_. It is less +trivial. The Latins say it everywhere: "Volat vi fervidus _axis_," Virg. +(_Georg._ iii. 107); "Spoliis onerato Caesaris _axe_" Propert. (ii. 3. +13).' Anacreon, _Od._ iv, compares human life to a wheel. Cf. BUCOLICS, +XIV, p. 35, l. 5. + +L. 4. Horace, _Od._ ii. 9: a reminiscence already met with, see p. 14, +l. 209. + +Ll. 17, 18. _Moi qui...mon réveil._ Cf. this other instance occurring in +Chénier, 'Moi, l'espérance amie est bien loin de mon coeur.' As we say, +'mon coeur _à moi_,' for the sake of emphasis, we can also, somewhat +more disconnectedly; say '_moi_, mon coeur est sans espoir,' '_elle_, +son coeur est libre.' The thought expressed here is a reminiscence of La +Fontaine, _Fabl._ VII. xii. + +L. 20. _Le nocher... Nocher_ (from Lat. _nauclerus_, Greek [Greek: +nauklêros]), formerly a master's mate or a skipper, is, with +_nautonier_, a poetic word for _pilote_. + +L. 21. _d'esclaves abondant._ _Abondant en esclaves_ would be more +accordant with modern usage. La Bruyère writes, 'Si les hommes abondent +_de_ biens' (in LITTRÉ), and Haase, § 114, illustrates the construction +with a quotation from a letter of La Fontaine. + +L. 23. _du Potose._ Cerro de Potosi, a mountain of Bolivia, rich in +metallic ores. + +L. 28. _libre de chaîne._ _Chaîne_ ought to have taken an _s_. But then +it would not have rhymed for the eye. + +L. 34, _les sables brûlants._ See note to p. 61 l. 19. + +L. 37. _nonchalant du terme._ This use of _nonchalant de_ shows Chénier +to have been familiar with Montaigne, in whose writings it occurs +frequently, e.g. 'Je veux... que la mort me trouve plantant mes choulx, +mais _nonchalant d'elle_,' I. xix. _Nonchalant = non + chalant_, pres. +part. of _chaloir_ (Lat. _calere_, to be hot, hence, desire ardently), +an obsolescent verb now only used impersonally in the third person +singular of the present indicative: 'Il ne me chaut de cela.' + + + + XII. NON, JE NE L'AIME PLUS... + +Ll. 5-8. Tibullus, II. iv. 13 ff. + +L. 9. _Voilà donc comme on aime!_ This use of the indefinite _on_, at +the same time familiar and poetical, occurs in Corneille, _Pol._ II. i: +'Est-ce là comme _on_ aime?' And in Molière, _Tart._ II. iv: 'C'est donc +ainsi qu'_on_ aime?' The _nuance_ cannot pass into English. + +L. 13. Tibullus, I. v. 21. + +Ll. 14, 15. _Ignorés et contents... notre asile...._ This abridged +construction, with the past participle or the adjective before which +_étant_ is understood, is neat when not equivocal, that is, when the +past participle or the adjective are clearly connected with a noun or +pronoun in the principal clause (_notre_, in the present case). Ayer, § +278, 3. + +L. 30. _Le vent...._ Tibul. I. v. 36. A frequent image in Latin writers. +In French many are the variations on this original theme: 'Autant en +emporte le vent' (= so much breath is wasted). 'Ses paroles miellées +S'en étant aux vents envolées,' writes La Fontaine, _Fab._ X. xi, and +Bertin, _Am._ II. i, imitating the passage of Tibullus, has 'Les vents, +hélas! en tourbillons fougueux Sur l'océan ont emporté mes voeux' (a +sentence, by the bye, in which it is difficult to see the logic of 'en +tourbillons fougueux' and 'sur l'océan'). + +Ll. 33-54. Tibullus, i. 9. 17. + +L. 33. _Garde d'être._ For _garde-toi d'être_. In the older language +the pronoun object of reflexive verbs was frequently omitted. A trace of +this ellipsis is still extant with _faire_ followed by a reflexive verb +in the _infinitive_ (_faire taire_ = _faire se taire_). Haase, § 61. We +still say _dépêchons_, _arrêtez_, for _dépêchons-nous_, _arrêtez-vous_. + +L. 38. _J'allais couvrant._ See note to p. 27, l. 29. + +L. 42. _Qui font jeu de..._, a simplification of the phrase 'se faire un +jeu de.' + +L. 48. _avec le lin._ _Mouchoir_ would have appeared too prosaic in +those days. + +Ll. 52. _a monté ma lyre avec ma voix._ Another instance of 'one word +passing under favour of another,' for a voice can hardly be said to be +_strung_. See note to p. 64, X, ll. 15, 16. + +Ll. 53, 54. Vulcan, the god of fire, for 'fire'. _L'onde où tout +s'oublie_ is misleading as suggesting Lethe. _Consumer_, though +representing chiefly the action of fire, originally means 'to use up +destructively,' and so can apply to the action of water. (Cf. this +English instance: 'The horses were partly (the ships being broken) +_consumed_ in the sea.'--Usher, _Aun._ vi. 424, in _N.E.D._) The verb is +moreover in the singular according to Chénier's practice (see note to p. +25, l. 74). + + + + XIII. O NÉCESSITÉ DURE!... + +L. 3. _tissus._ See note to p. 15, l. 260. + +L. 7. Voltaire, _Mérope_, II. ii: 'Il souffre le mépris qui suit la +pauvreté.' + +Ll. 14, 15. _Mes parents,... Mes écrits imparfaits._ Elliptically +expressed, the thought understood being obviously: 'such are the +objections raised by my heart.' _Imparfaits_, of course, means +unfinished.' + +Ll. 21. _aveugle d'espérance_, blinded by hope. + + + + XIV. AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE. + +Ll. 7, 8. _Autant que l'univers... autant il a...._ _Autant que... +autant..._ was displaced by _autant... autant..._ only lately. See +Haase, § 139, 4°, and Littré. s.v., 4°. + +L. 9. _sais-je voir._ _Sais-je_ is here more expressive than _puis-je_ +would be. + +Ll. 15, 16. _Qu'une bouche... peut cacher un serpent à l'ombre d'un +sourire._ An incoherent metaphor. + +L. 26. _vague._ _Vague_, in the sense of Lat. _vagus_, 'wandering,' +seems to have been of rare occurrence in French. There is only one +instance of it in Littré: '[Moïse] qui, sage, commanda au _vague_ peuple +hébreu.'--RONSARD. + +Ll. 37. _ce lac enchanté._ The Lake of Lucerne or the Vierwaldstättersee +(the lake of the four forest cantons). + +L. 38. _trois pâtres_--Stauffacher, Walther Fürst, and Arnold von +Melchthal. + +L. 39. _leurs neveux._ Their descendants a sense which the English +'nephew' retained till the end of the seventeenth century. + +L. 43. _Hasly._ A valley in Switzerland, to the S.E. of the canton of +Berne, through which the Aar runs. + +L. 49. _ce trésor indulgent_, i.e. which she indulges them with: a +Latinism. + +L. 52. _presser l'herbe._ One would vainly look for another instance of +the phrase in Littré, whereas the English '_press_ a couch, a bed,' +is very common (cf. bed-presser), which illustrates the difficulty of +realizing what is novel and invented in a foreign writer. + +L. 53. Virgil, _Ecl._ i. 83. + +L. 54. _Ma conque._ A wrong extension of the sense of 'conch,' the shell +given by mythology to the Tritons as a trumpet, to that of 'horn.' + +L. 55. _cet air_, the _Ranz-des-Vaches_. + +L. 62 ff. Cf. Horace, _Epod._ ii. 39 ff. + +L. 73. _aux lieux amers._ England; where Chénier made a stay as +Secretary to the French Embassy. For _aux = en les_ see note to p. 16, +l. 308. + +L. 79. _Arve._ The Arve (noisy water), a river in Haute-Savoie, waters +the valley of Chamouni and falls into the Rhône near Geneva. For the +omission of the article see note to p. 56, l. 5. + +L. 80. _la cime._ Engelberg; in Unterwalden. + +L. 85. _monts chevelus._ Dubellay has 'forêts chevelues' and J.-B. +Rousseau 'monts chevelus,' Cf. Virgil, _Ecl._ v. 63. + +Ll. 86. _Qui contenez._ In the sense which E. _contain_ formerly had, of +'to confine.' + +L. 93. _grotte...._ The _Trou de Saint Béat_ or _Saint Bat_ by the Lake +of Thun, famous for its stalactites, where an English gentleman is said +to have ended his days in abstinence. + + + + XV. O DÉLICES D'AMOUR!... + +In the editions by G. de Chénier and Moland this piece appears among +the _Élégies italiennes_, under the title _Éloge de la vieillesse_. A. +Chénier had marked it [Greek: Eleg. ital]. His design is here, as we are +told in one of his notes, to 'contredire pied à pied l'élégie contre la +vieillesse.' The poem has been left unfinished. + +L. 5. _Rome d'amours...._ If we are to take this as a genuine +confession, A. Chénier would have been as sensible to the charms of +the Roman beauties as he is known to have been to those of the Parisian +belles. + + + XVI. SOUVENT LE MALHEUREUX SOURIT.... + +L. 3. _L'Allobroge_, the country of the Allobroges, now Savoy. + + + XVII. JE T'INDIQUE LE FRUIT.... + +This fragment Becq de Fouquières thought was meant as part of the _Art +d'aimer_, but G. de Chénier says that it is, in the MS., marked with the +sign _El._ (elegy). + +L. 6. _qui ne font qu'un._ These words are struck out in the MS. No +doubt Chénier thought the phrase too hackneyed. + +L. 14. _infidèles._ Not to be trusted, treacherous, perfidious, as in +this line: 'Je n'ai que trop connu leurs larmes _infidèles_,' Voltaire, +_Orph._ III. i. + + + XVIII. TOUT HOMME A SES DOULEURS.... + +L. 3. _ennui._ See note to p. 52, l. 52. + +L. 10 ff. Cf. La Fontaine, _Fables_, VI. xi. + + + XIX. AINSI, LORSQUE SOUVENT.... + +L. 1. _Ainsi...._ This beginning shows that the fragment was meant as a +comparison to be used in some future piece. + +Ll. 2. _Douvre._ Dover is, in French, Douvres, with an s, which has been +left out for the requirements of the metre. + +L. 3. _noir_, dark. + +L. 12. This periphrastic line is a blemish amidst the precision of the +rest. _Tapis_ did very well as a Latinism in the BUCOLICS. It is quite +out of place here. + +L. 17. _sa main faible et lente...._ I should take _lente_ here as +meaning 'limp' in the same Latin sense in which we found it before. See +note to p. 45, XXXI, l. 8. + + + XX. SANS PARENTS, SANS AMIS.... + +L. 4. _sur ma bouche...._ The current phrase is _à la bouche_, sometimes +_dans la bouche_. _Sur_ is used in _sur les lèvres_, _sur la langue_, +and in _avoir le sourire sur la bouche_. + +L. 5. _noir_, dark, melancholy. + + + XXII. SUR LA MORT D'UN ENFANT. + +L. 1. _L'innocente victime._ A child of Mme Laurent Lecoulteux, who, +living at Lucienne, was often visited by André Chénier during his stay +at Versailles in 1793, and sung by him under the name of Fanny; only a +fragment of the elegy is here given. + +L. 6. _Adieu, dans la maison d'où l'on ne revient pas._ There is here +a bold ellipsis: 'Adieu, _toi qui es_ dans la maison....' _Maison_ is +Biblical; John xiv. 2. _D'où l'on ne revient pas_, cf. Job vii, 9. + +L. 13. _L'axe de l'humble char._ For _axe_ see note to p. 65, xi, l. 2. +The phrasing now seems very old-fashioned indeed. + +L. 22. _Où ta mère..._ She died, in fact, an untimely death, after +having lost her children. + + + XXIII. LE COURROUX D'UN AMANT... + +Becq de Fouquières' edition places this piece in the _Art d'aimer_. + + +XXIV. ALLEZ, MES VERS, ALLEZ.. + +This fragment, given by G. de Chénier and Moland under the heading +_Élégie italienne_, was meant for the concluding lines of a poem. + +L. 1. _je me confie en vous._ _Se confier_ is constructed with _en_, +_dans_, _à_, _sur_. + +L. 4. _vous admette... à sa présence._ _En sa présence_ is generally +said. + + + XXV. EH BIEN! JE LE VOULAIS... + +L. 6. _Hier_, a dissyllable. It was a monosyllable in the older +language, as indeed, etymologically, it should be. + + + + + ÉPITRES. + + + + I. A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS. + +L. 3._Brazais._ André Chénier, at the time he wrote this epistle, was +serving as _cadet gentilhomme_ in a regiment of infantry quartered at +Strasbourg, and the Marquis de Brazais was a cavalry officer in the same +garrison. The piece, elegant and delicate as it is, is therefore to be +ranked among the poet's _juvenilia_. + +L. 5. _Pandore._ The fable of Pandora's box is too well known to need +relating. + +L. 6. _trésor de misère._ A Biblical expression. Cf. Prov. x. 2 and +Jas. v. 3. In the latter passage the French translation by de Saci +has: 'C'est là le _trésor de colère_ que vous amassez pour les derniers +jours,' where the English Bible has: 'Ye have heaped treasure together.' + +L. 13 ff. Imitated from Horace, _Od._ I. v. + +L. 15. _d'un pouvoir... dominé_, i.e. dominé _par_ un pouvoir. Haase, § +113. + +L. 18. _A cette mer trompeuse et se livre et s'engage._ The preposition +_à_ required by _se livrer_, is an archaism after _s'engager_. For +_à_=_sur_ see Haase, § 130 B, and cf. note to p. 97, l. 383. It would +seem, at first sight, that _s'engager sur_ says less than _se livrer à_, +but it makes the step more irretrievable. + +Ll. 25 ff. _heureux dont le zèle..._ Elliptical for 'heureux _celui_ +dont le zèle,' on the analogy of 'heureux _qui..._' + +L. 27. _ses flancs._ The shipwrecked man's sides. + +Ll. 28. _Réchauffer dans son sein._ The rescuer's bosom. + +L. 29. _Et de soit fol amour._ The shipwrecked man's love. There +is throughout these lines a sad confusion due to a loose use of the +possessive, besides which _le zèle_ (l. 25) is awkwardly made the +subject of the whole sentence.--_Étouffer la semence._ The same metaphor +occurs in La Fontaine, _Ode pour la paix_: '_Étouffe_ tous ces travaux +et leurs _semences_ mortelles,' and in Racine, _Alexandre_, VI. iii: +'_Étouffe_ dans mon sang ces _semences_ de guerre.' + +L. 33. _Plaindre... l'occasion ravie._ _Plaindre_ = 'to lament, regret,' +as in 'Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler; J'aime ce +qu'il me donne et je _plains_ ce qu'il m'ôte,' Corneille, _Hor._ II. +iii. + +Ll. 35 ff. Tibullus, III. iii. + +L. 38. _l'or du Pactole._ The river Pactolus, in Lydia, was famed for +its golden sands. + +L. 40. _mon coeur... prosterné._ An incoherent metaphor. + +L. 60. See Horace, _Od._ I. xxxiii. + +Ll. 61. _Lesbie_, Lesbia, Catullus' mistress. + +L. 62. _Cynthie_, Cynthia, Propertius' mistress. + +L. 64. See Virgil, _Ecl._ x. + +L. 66. Ovid was an exile at Tomi, in Scythia, whence he addressed much +base flattery to the emperor, and where he wrote his _Tristia_. + +L. 73. _un tel foudre._ According to French grammars, _foudre_ is +generally feminine in its proper sense and masculine in its figurative +sense, when it designates a man: _La foudre_ a éclaté. C'est _un foudre_ +de guerre. Ayer, § 69. But see LITTRÉ, where _foudre_, poetic for +'catastrophe, destruction,' appears as a masculine noun in two +quotations from Corneille (_Hor._ IV. v. and _Héracl._ I. iv.), and as a +feminine noun in Bossuet, _Mar.-Thér._ + +L. 93. _Castor_, son of Jupiter, was immortal. When his brother Pollux +died, Castor prayed Jupiter that Pollux might be made immortal. As the +prayer could not be granted entirely, immortality was divided among the +two, so that they lived and died alternately. + +Ll. 95, 96. Virgil has celebrated them in his Églogues. For the episode +of Nisus see _Aen._ ix. + +L. 99. _Le Brun._ 'Son of the author of the poem _La Religion_, and +grandson of the great Racine; he died at Cadiz, at the time of the +disaster which destroyed Lisbon and shook all the coast of Portugal and +Spain.' (_Note of A. Chénier._) + +L. 102. _leçons d'Ascra_, Ascraean lessons. Hesiod was born at Ascra +in Boeotia. Hence Virgil calls his poem _Ascraeum carmen_, _Georg._ ii. +176. + +L. 103. _Accompagnant l'année en ses douze palais._ Chénier, in another +epistle, has written 'Si je vis, le soleil aura passé deux fois Dans +_les douze palais_ où résident les mois.' The twelve mansions or houses +into which astrologers divided the sky. Chaucer uses 'palace' in the +same sense: 'Mars shal entre as fast as he may glyde In-to his next +_paleys_ to abyde,' _Compl. Mars_, 53. See _N.E.D._ Brazais had written +a poem, _L'Année_, which never appeared in print. + +L. 105. A paraphrase of a line of Brazais' unpublished poem: 'Vierge, +qui t'embellis par les rides du temps.' Friendship, of course, is meant. + +L. 111. _tableaux fardés_. Counterfeit, spurious. See the obs. verb +_fard_ in _N.E.D._ + +L. 128. _L'ami religieux._ The following quotation (from the _N.E.D._) +may serve for an explanation: 'A man devoted to a man, Loyal, +_religious_ in love's hallowed vows.' Porter, _Angry wom. Abingd._ +(Percy Soc.), 37. + +L. 130. Bavius, a Latin poetaster; see Virgil, _Ecl._ iii, 90. Zoilus, +the detractor of Homer. Gacou, a French satiric poet of the seventeenth +century, the libellous detractor of Boileau and J.-B. Rousseau. Linière, +another French satiric poet of the seventeenth century, the declared +enemy of Chapelain. (See Boileau, _Sat._ ix. 237.) + +L. 147. Plutarch relates that Scipio would always take Lelius' advice, +which made him say that Lelius was the poet and Scipio the actor. +Plutarch, _An seni sit ger. resp._ xxvii. + +L. 148. When Phocion, sentenced to death, was on the point of drinking +the hemlock, Nicocles besought the favour of drinking first, which +request his friend granted. Plutarch, _Phoc._ xxxvi. + +L. 168. _faisceaux_, the fasces. + +L. 201. _âme mutuelle._ A new alliance of words, on the analogy of +_affection mutuelle_. + +L. 202. Cf. Theocritus, _Idyll._ xii. 18. + +Ll. 207, 208. _ils s'attendent... d'être._ _S'attendre de_ is now of +rarer occurrence than _s'attendre à_, but it was not so formerly. 'On +ne s'attendait guère _De_ voir Ulysse en cette affaire.' La Fontaine, +_Fab._ X. iii. See LITTRÉ. + + + + II. AMI, CHEZ NOS FRANÇAIS. + +L. 16. _Sans aller_ refers to _me_, the object in the principal clause. +_Sans que j'aille_ would be better syntax. But the prepositional +infinitive was used in older French in a still more disconnected manner. +'Rends-le-moi _sans te fouiller_,' writes Molière, _L'Avare_ I. iii., +could easily be more explicit, with: 'without _me_ or _my_ searching +you,' See Haase, § 85 D. + +Ll. 16-19. See Boileau, _Sat._ ix. 221-5, who is here excellently +satirized. + +L. 28. An allusion to the fable of the Fox and the Grapes. La Fontaine, +_Fab._ III. xi. + +L. 41. _Non d'aller._ An abrupt change in the construction. The meaning +is: 'But it is not useful to go...' + +Ll. 47-60. The germ of all this development is in a letter of Chénier to +his friend de Pange: 'Tu sais combien mes muses sont vagabondes. Elles +ne peuvent achever promptement un seul projet; elles en font marcher +cent à la fois (a general marshalling his troops, ll. 49, 50). Elles +font un pied à ce poème et une épaule à celui-là. Ils boitent tous +et ils seront sur pieds tous ensemble (The image of the sculptor, ll. +51-6). Elles les couvent tous à la fois; ils sortiront tous à la fois' +(the simile of incubation, ll. 57-60). + +L. 59. _Sauront._ This use of _savoir_, as also that of _pouvoir_, so +frequent in French, in sentences where the English translation is fain +to omit them, is a French idiom, especially noticeable in the language +of the seventeenth century. An Englishman cannot help being made aware +of this feature when reading Molière, for instance. + +L. 71. _des traits._ Whatever there is that is salient, striking, +brilliant, in a literary composition, LITTRÉ says, s.v. 31°: fine +touches. + +Ll. 73. _inspire._ For the verb in the singular see note to p. 25, l. +74. + +Ll. 79-92. Here the simile of the founder has displaced that of the +potter in the letter quoted above: 'L'argile que j'avais amollie et +humectée pour en faire un pot à l'eau, sous mon doigt capricieux, +devient une tasse ou une théière.' + +L. 94. Cf. La Fontaine, _Épître à Mgr de Soissons_. + +L. 96. _et je crée avec eux._ Thus happily does Chénier characterize his +attempt at _original imitation_. Another important declaration will be +found at ll. 117-9. + +L. 105. _une pourpre...._ The _purpureus pannus_ or purple patch of +Horace, _Ars Poet._ 15. + +L. 109. _brave_, bold. + +L. 124. _fuit mes poétiques doigts._ Once transformed by the poet's +hand, prose goes and dances and sings. An easy improvement would be to +delete the ';' after _doigts_ and the ',' after _dansante_. + +L. 130. _Les attache_, i.e. _les greffe_, grafts them. + +L. 140. _Montaigne...._ 'Je veulx qu'ils donnent une nazarde à Plutarque +sur mon nez,' _Ess._ I. x. 'I will have them wound Plutarch through my +sides,' Cotton's translation. + + + + POÈMES. + + + I. L'INVENTION. + +L. 1. _fis du Mincius_: Virgil, born at Mantua, on the banks of the +river Mincius (now Mincio). + +L. 2. _peuple-roi_, Latin _populus-rex_, people-king. + +L. 4. _l'onde Égée._ Tibullus' _Aegeas undas_, i. 3. + +L. 7. A most happy line. Cf. Horace, _Ep. ad Pis._, 323. + +L. 9. Pope, _Essay on Criticism_, 181. + +Ll. 20, 21. Pope, _Essay on Criticism_, 715. + +Ll. 25-34. Horace, _Ep. ad Pis._, 1 ff. + +L. 37. _D'Ormus et d'Ariman._ Ahriman, the spirit of darkness or evil +genius; Ormuzd, the spirit of light or good demon in Persian mythology. + +L. 46. Cf. Boileau: 'Une pensée neuve est une pensée qui a dû venir à +tout le monde et que quelqu'un s'avise le premier d'exprimer.' + +L. 56. Xénophon, _Memorab._ iii. 10, makes Socrates set forth the same +theory. + +L. 62. _Marot._ Clément Marot, a French poet of the sixteenth century, +who excelled in badinage. + +Ll. 69. _Sophocle et Eschyle_--and Euripides, whom Chénier forgets. + +L. 71. _Des hommes immortels_, Corneille and Racine. + +L. 73. _instruits._ The _s_ of _instruits_ should be deleted. + +L. 92. _pour nord._ _Nord_ here stands for _étoile du nord_ or _étoile +polaire._ 'Perdre la tramontane (the Mediterranean name of the Pole +Star), la boussole, le nord,' are familiar expressions, meaning 'to be +puzzled, not to know which way to turn, to lose one's head.' + +L. 95. _du plus lointain Nérée._ Poetical for _Océan_. Nereus, an +ancient sea-god. Cf. _une Cybèle neuve_ below, p. 91, l. 133. + +L. 100. Horace, _Ep. ad Pis._, 156. + +L. 130. _Bailly_, a French astronomer (1736-1793). He wrote an _Histoire +de l'Astronomie_. + +Ll. 133. _Une Cybèle._ Poetical for the earth, like _Nérèe_ the sea, p. +90, l. 95. + +L. 138. _Cusco_ was once the capital of Peru. This shows that Chénier +was then meditating the poem _L'Amérique_, of which he wrote only +fragments. + +L. 143. _Négligeât._ In colloquial French this would be, 'Pensez-vous +que leur main _négligerait_...?' In the same way, 'je ne pense pas qu'il +vienne' or 'pensez-vous qu'il vienne' would be '... qu'il viendra.' + +L. 163. All the following passage is imitated from Petronius, _Satyr_, +v. + +L. 170. _bassin pompeux._ See A. Rich, _Dict. of Roman and Greek +Antiq._, under _Naumachia_. + +L. 178. Lucian, _Quomod. hist. conser. sit_, i, speaks of a kind of +summer-madness which seized the inhabitants of Abdera. After witnessing +the exciting performance of an actor, named Archelaüs, in Euripides' +_Andromede_, they went about shouting out this line from the play, 'O +Love, thou tyrant both of men and gods.' + +L. 184. _Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques_, i.e. let +us express modern, personal thoughts in a form worthy of antiquity. + +L. 221. _son vide_, his empty mind. + +L. 223, _jette une rose._ See note to p. 27, l. 15. + +L. 243, Cf. Martial, VI. xv. + +L. 248. _ces larmes..._ Ovid, _Met._ ii. 584, explains the formation of +amber by the tears the sisters of Phaeton shed. + +L. 262. _et dressent tes cheveux._ G. de Chénier, in his edition, prints +_et dresser tes cheveux_. But the correction is unnecessary, as the same +transitive employment of the verb occurs in a fragment of Chénier: '[Il] +verse une sueur froide et _dresse ses cheveux_.' + +L. 272. _le docte ciseau._ _Docte_, meaning 'scholarly,' rather than +'skilful,' is, in my opinion at least, not very apposite here. + +L. 277. _flanes invaincus aux travaux_, i.e. _dans les_ travaux. See +note to p. 16, l. 308. An allusion to Hercules. + +L. 282. Apollo Belvedere. + +L. 283. The Farnese Hercules. + +L. 284. The Laocoon group. + +L. 285. Michael Angelo's Moses. + +L. 294. _Ce qu'eux-même._ See note to p. 42, l. 15. + +L. 298. Bailly, _Hist. de l'Astronomie_: 'On ajoute qu'Épicure croyait +que le soleil s'allumait le matin et s'éteignait le soir dans les eaux +de l'Océan.' + +Ll. 302. Bailly, _Hist. de l'Astronomie_: 'La poésie, que nous appelons +le langage des Dieux, était jadis la langue consacrée aux merveilles de +la nature.' + +Is it not illustrative of the force of habit that Chénier should +denounce the exploitation of Fable and gods by poets in the very +conventional language he might be expected to object to? In reading l. +297 one would think that he purposed to drop Tethys for ever, but then +come Apollo, Calliope, Urania! + +L. 307. _Ou si._ A very quaint interrogative turn which one is surprised +to see Voltaire condemn in this line of Corneille: 'Tombé-je dans +l'erreur, _ou si_ j'en vais sortir?' _Heracl._ IV. iv. See LITTRÉ _Si_, +17°. + +L. 309. _Il n'est sot traducteur..._ This is a feature of old syntax +still extant in modern French. La Fontaine, in the seventeenth century, +still writes, in accordance with older usage, '_Fille_ se coiffe +volontiers,' _Fabl._ IV. i. 39. We still omit the definite article after +_jamais_: 'Jamais _homme_ ne reçut plus d'hommages.' Haase, § 57. + +L. 311. _ambré._ Perfumed with ambergris--in a figurative sense, of +course._... à la glace..._ '_Être à la glace_, LITTRÉ (s.v. 5°), is said +of such productions of the mind as the spectator or the reader, fail to +move him.' 'Si Corneille avait dans le Cid le plan de l'Académie, le Cid +était _à la glace_.' Voltaire, _Lettre d'Argental_, 4 oct. 1760. + +L. 313. _d'abord._ Synonyms: _au premier abord_, _de prime abord_, _dès +l'abord_. The original meaning is, 'as soon as you accost him or it, +at the first contact.' _D'abordée_ is thus explained by Cotgrave: 'At +first, at first sight; as soon as they touched, incountred, or came, +together.' A synonymous expression _d'arrivée_, somewhat archaic. + +L. 320. _contraint d'être._ See note to p. 102, l. 146. + +L. 322. _abuser._ Deceive, disappoint, baffle. + +L. 323. _infidèle_, an unfaithful interpreter of their meaning. + +L. 327. _Creusant dans les détours._ In a figurative sense, as in +'Les Anglais pensent profondément; Leur esprit, en cela, suit leur +tempérament; _Creusant dans_ les sujets et forts d'expériences, Ils +étendent partout l'empire des sciences.' La Fontaine, _Fabl._ xii. 23. + +L. 329. Cf. Horace, _Ep. ad Pis._, 40, 311; Boileau, _Art poét._, i. +147-154. _voit partout un nuage._ So Montaigne: 'Mes conceptions et +mon jugement ne marchent qu'à tastons...; je veois encores du païs au +delà, mais d'une veue trouble et _en nuage_, que je ne puis +desmesler.'--_Essais_, I. xxv. + +L. 338. _l'embrasse._ The whole thought is wrapped or clasped by the +adequate expression. + +L. 343. _D'eux-même._ See note to p. 42, l. 15. + +L. 346. _Io._ The daughter of the river Inachus. Zeus, having fallen +in no French reader of to-day would notice the word. It is a good old +French word. We are thus made aware that it had been falling into disuse +in the seventeenth century (when it occurs several times in La Fontaine +and others), and especially in the eighteenth. E. _reserene_ occurs in +Temple. + + + +FRAGMENT II. This was to be an episode. Alonzo d'Ercilla was a Spanish +poet of the sixteenth century who, in a poem entitled _Araucania_, sang +the conquest, achieved by the Spaniards, of the country south of Chili. + +Ll. 24. _aréneuse_, an old, somewhat out-of-the-way word. It occurs in +Rabelais. + +L. 28. A climax inspired by Virgil, _Aen._ v. 319. + +L. 52. _le Dauphin._ The Dolphin, a northern constellation, +_Delphinius_. + +L, 53. _la Couronne._ The crown, _Corona borealis_. + + + + IV. L'ART D'AIMER. + + +Ll. 6, 7. _Et qui pense... Il pense..._ This is a feature of old syntax. +Instances of the construction occur in the seventeenth century: 'Qui +dit prude, _il_ dit laide,' LA FONTAINE. Sometimes the repetition may be +made with a demonstrative pronoun: 'Qui ne mourrait pour conserver son +honneur, celui-là serait infâme, PASCAL. + +L. 8. _un durable sillon._ Cf. '... having driven his plough through a +morass which must close again behind it.' Froude, _Oceana_, iii. + +Ll. 29-34. Alpheus, in Elis (Peloponnesus), 'that renowned flood, so +often sung, Divine Alpheus, who, by secret sluice, Stole under seas to +meet his Arethuse.'--Milton, _Arcades_, 29 ff. The nymph Arethusa, one +of Diana's nymphs, was by the goddess changed into a fountain, to save +her from the pursuit of Alpheus, a hunter, while Alpheus himself became +a river. Enna is a town in Sicily. The fact that the river Alpheus ran +in a subterranean channel at several points in its course probably gave +rise to the myth. + +L. 34. _amer_, an obvious misprint for _amère_. Besides, with _amer_ the +line is deficient by one foot. + +L. 44. _ils s'écrivent des fleurs._ This is as happy as it is bold. +As much may be said of: 'Lit en bouquet la lettre...,' l. 50. All this +fragment is gracefully ingenious. + +L. 46. _sa durée._ The duration of the 'flame,' of course. + + + + V. LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES. + +L. 1. _Il n'est que de = le mieux est de..._ _'Il n'est que de_ jouer +d'adresse en ce monde,' Molière, _Mal. Imag._, interm, l. sc. vi. _être +roi_, king _over oneself_... as is explained at l. 4. Cf. Horace, _Sat._ +1. iii. 132, and _Epist._ I. i. 106. + +L. 5. _Mon Louvre._ Racan, _Stances_: '_Roy_ de passions,... Sa cabane +est _son Louvre_...' + +L. 15. _engagé_, having engaged in (as Thackeray writes: 'Mr. B.,... +engaging in a labyrinth of stables,' _Newcomes_, i. 127), i.e. having +penetrated into. + + + + POÉSIES DIVERSES. + + + I. HYMNE A LA JUSTICE. + +L. 5. Virgil, _Georg._ ii. 150 ff. + +L. 14. _les hauts Pyrénées_, generally feminine, e.g. 'Pyrénées +_Orientales_.' But Chénier thinks of them as '_les Monts_ Pyrénées.' + +L. 18. _Respire_, breathes (forth). + +L. 19. _couvrant_, goes with _la Provence_. + +L. 36. _Incertaine._ Because it shifts its channel. + +L. 44. _Que visite Phoebus le soir ou le matin._ A poetic translation of +_Orient_ and _Occident_. + +L. 47. _l'une et l'autre Téthys._ Catullus, 'Uterque Neptunus,' xxxi. 3. +Cf. notes to Nérée, p. 90, l. 95, and Cybèle, p. 91, l. 133. + +L. 50. _Trudaine._ The grandfather of Chénier's friend, who was Director +of Public Works under Louis XV, and laid out the fine roads of France. + +L. 54. _impie._ Not, of course, irreligious, but sacrilegious, as +invading the (to a Frenchman) sacred territory of France--in the course +of what Charles Lamb ironically calls 'the long, steady, deep-rooted, +_rational_ antipathies of the great French and English nations.'--_Mrs. +Battle's Opinions on Whist._ See another use of _impie_, p. 112, l. 107. + +L. 83. _Le sel._ An allusion to the gabelle or salt-tax imposed before +the Revolution. This was written before 1789. + +L. 85. _Mille brigands_, the _partisans_ or men who constituted _partis_ +or societies for the levy of certain taxes. + +L. 97. _Malesherbes, Turgot._ These Ministers retired in 1776, but +Malesherbes resumed office, only for a few months, in 1787. + +L. 105. _armer d'injustes plaintes._ Cf. note to p. 4, l. 100. + +Ll. 107. _impie._ Offending honour, considered as a religion. Cf. p. +110, l. 54. + +Ll. 131, 132. _le libre encens d'une lyre au coeur chaste._ An +incoherent metaphor. + + + II. TERRE, TERRE CHÉRIE.... + + +L. 3. _Romans_, a town in the department of Drôme where the States +General of Dauphiné were held in 1788 as a prelude to the Revolution. + + + III. LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS. + +Translated from Horace, _Sat._ II. vi. 80. Compare the much freer +imitation or rather adaptation of Pope, p. 444 of Globe edition. + +L. 10. _une dent dédaigneuse._ Horace's 'Dente superbo.' + +L. 16. _ici près_, a feature of colloquialism very much in place. In the +same way does Molière use 'ici dessous, _L'Êt._, I. iv., 'ici dedans,' +_Pré._ vii., 'ici autour,' _D. Juan_, III. ii. + +L. 19. _Les grands ni les petits._ Grammarians find fault with sentences +in which _ni_ is not repeated before each of the subjects or objects, +but usage is against them. Haase, § 140, Rem. iii. Ayer, § 263, 3. +LITTRÉ, _ni_, 1°, observes that the instances he quotes are in verse, +but that they might be imitated in prose. + +L. 22. _et d'aller._ For the French historic infinitive see Meyer-Lübke, +t, iii. p. 592, who does not think it a continuance of the Latin +historic infinitive, but a new thing, as the various Romance languages +follow in this sensibly different ways. Italian, Spanish, Portuguese +using the infinitive with the preposition _à_ (which occurs in quite +isolated cases in French: 'et bon prestre _à_ soy-retirer,' _Cent +Nouvelles nouvelles_) Is the verb 'to begin' understood? Meyer-Lübke +thinks that the infinitive with _de_ is used only because it was more +generally employed, at the time when this turn of phrase originated, +than the simple infinitive. + +L. 31. _S'empresse de servir, ordonner, disposer._ Observe the rapidity +imparted to the sentence by the omission of _de_ before the last two +infinitives, a departure from the more common and regular practice. + +L. 32. _excuser._ Used absolutely = 'be indulgent.' + +L. 35. _La tristesse...._ This rapid review of the Country Rat's +grievances--all nouns and no verb--reminds one of a similar turn in La +Fontaine's _La Mort et le Bûcheron_, when the poor wood-cutter sees at +a glance all his past life: 'Point de pain quelquefois, et jamais de +repos.' + +L. 38, _et de rire._ See note to l. 22. + + + IV. LA FRIVOLITÉ. + +L. 5. _la glace inquiète._ The restless looking-glass, whose reflection +flits about. + +L. 10. _fluide_, evanescent. + + + V. LE POÈTE. + +This short fragment was first published in the edition of G. de Chénier, +1874, among a few others under the general heading of 'Satires.' + + + + + ODES. + + + + I. A VERSAILLES. + +L. 9. _Mes pénates secrets._ Chénier, in 1792, after the death of the +king, in whose defence he had written, almost despairing of the future +of his country, fallen into the hands of Robespierre, Collot d'Herbois +and Saint-Just, left Paris for Versailles, where his grief was somewhat +alleviated by his love for Fanny, Mme Laurent Lecoulteux. See note to p. +75, _Sur la mort d'un enfant_, l. 1. + +Ll. 11. _Vont dirigeant._ See note to p. 27, l. 29. + +L. 13. _Les chars._ See note to p. 56, l. 15. + +L. 37. _rivage._ Not in the precise sense 'shore,' but, more vaguely, +'country,' 'place.' Thus F. _climat_ and E. _climate_ (or _clime_) have +had their meaning extended to that of 'region.' + +L. 48. _Langage d'amour si des dieux._ Expressed archaically for +_langage de l'amour_. + +L. 60. An allusion to the massacres of prisoners at Versailles in +September, 1792. + + + II. A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY. + +L. 6. _hymne infâme._ Many poems were written on the occasion of Marat's +death, among which one by Audouin, a deputy. + +L. 9. _Dérobe..._ Robs, frustrates, glorious deeds of their due praise. + +Ll. 27-30. Aristophanes, _Thesmophoriazusae_, 667. + +L. 32. _Paros._ One of the Cyclades, famed for its white marble (Parian +marble). + +L. 33. _Harmodius... son ami._ Harmodius and Aristogiton, who conspired +with a few others to murder Hipparchus, younger brother of the tyrant +Hippias, and Hipparchus himself, but succeeded in slaying Hipparchus +alone. Harmodius was cut down on the spot by the guards, and Aristogiton +was soon captured and tortured to death. When Hippias was expelled, +Harmodius and Aristogiton became the most popular of Athenian heroes +(_Encyclopaedia Britannica_). + +L. 57. Like Dido, when she has resolved to die. Virgil, _Aen._ iv. 475. + + + III. LA JEUNE CAPTIVE. + +This celebrated poem was written in the _prison de Saint-Lazare_. _La +Jeune Captive_ was a Mademoiselle de Coigny. She had, at the age of +fifteen, married the Marquis de Rosset, later on Duc de Fleury. She was +twenty-five at the time of her imprisonment. She was set free after +the 9th of Thermidor. This poem first appeared in the _Décade +philosophique_, hardly six months after the death of Chénier. + +L. 11. Pindar, _Nem._ vii. 77. + +Ll. 28-30. Cf. p. 52, ll. 43, 44. + +Ll. 34, 35. Cf. p. 52, l. 42. + +L. 36. Cf. p. 52, l. 41. + +L. 39. _dévore._ For the verb in the singular see note to p. 25, l. 74. + +L. 40. _Palès._ The goddess of shepherds. This mythological allusion +strangely mars this fine poem. + +L. 43. _triste et captif._ A kind of ablative absolute. + +Ll. 53, 54. This madrigal winding up this pathetic lyric is in poor +taste indeed. + + + + + ÏAMBES. + + + I. HYMNE SUR L'ENTRÉE TRIOMPHALE DES SUISSES DE CHATEAUVIEUX. + +This poem first appeared in the _Journal de Paris_, on April 15, 1792, +the day of the festival. In 1790 the Swiss Regiment of Chateauvieux at +Nancy had mutinied, seized the military chest, and killed heroic young +Desilles, captain of the _Régiment du Roi_, who was attempting to +prevent fratricide bloodshed. For these misdeeds they were condemned +to the galleys. In 1792 they were amnestied by a decree of the National +Assembly, and Collot d'Herbois, at the _Club des Jacobins_, carried a +motion that they should make a triumphal entry into Paris. See Carlyle, +_French Revol._, pt. ii, bk. ii, ch. vi, and bk. vi, ch. x. + +Against this disgraceful resolution Chénier rose indignantly in several +letters to the editors of the _Journal de Paris_, in an _address_ to the +National Assembly, and in the present poem. + +L. 8. _Désille._ See the above introductory notice. + +L. 6. The body of Mirabeau was transferred to the Pantheon on April 5, +1791. + +L. 10. Voltaire died in Paris in 1778, but as the clergy had not been +called upon to assist him at his last moments his body was denied +sepulture in Paris, and was buried at the Abbey of Scellières, of which +a nephew of his was commendator. His remains, however, re-entered Paris +solemnly on July 11 of the same year, where they lie in the crypt of the +Pantheon. + +L. 15, _tu conduiras Jourdan._ _Tu_ refers to _divin triomphe_. Jourdan, +nicknamed _Coupe-tête_, was at the head of the brigands of Vaucluse +during the disturbances in the South of France in October, 1791. + +L. 17. _Coblentz._ The general quarters of the Émigrés. + +L. 27. An allusion to a meal taken in common by Pétion and his +colleagues of the Commune of Paris at a tavern, at La Râpée-Bercy, which +they had caused to be mentioned in newspapers belonging to their party +as something to be proud of. + +L. 34. _Persans._ The appellation _Persans_ is generally reserved for +the Persians of to-day, the ancient Persians being designated as _les +Perses_. + +L. 45. Eudoxus and Hipparchus, two celebrated ancient astronomers. + +Ll. 46-8. Berenice's hair, a small northern constellation near the tail +of Leo. Berenice was the wife of Ptolemy Energetes, king of Egypt, _c._ +248 B. C. + +L. 49. Argo, a constellation in the Southern Hemisphere. + +L. 55. _en leur galère._ 'The forty Swiss,' writes Carlyle, 'were +mounted into a triumphal car resembling a ship,' _Fr. Rev._ II. iii, x. + + + II. QUAND AU MOUTON BÊLANT.... + +The two following pieces, dated from St.-Lazare, were written in the +prison in a minute handwriting on small slips of paper concealed by +Chénier in the linen that was fetched home to wash. + +L. 23. _Fouquier_. A blank in the MS. Fouquier-Tinville, the president +of the Revolutionary Tribunal. + + + III. COMME UN DERNIER RAVON.... + +Ll. 5-8. 'L'habitude est une seconde nature,' says a French proverb. +This elaborate periphrasis verifies it. And no doubt but Chénier +composed these lines in terrible earnest when he was daily expecting +death. How can we say after this that the far-fetched conceits of +Richard II in his prison (_K. Rich. II_, V. v.) are not what it was +likely he should indulge in, in his desperate situation? + +L. 15. In the first edition the poem here came to an abrupt end. In that +of 1826 the fifteen lines were given as having been written by Chénier +but few moments before being taken to execution. The following nine +lines were altogether omitted, and the rest of the piece given as a +separate poem. + +L. 35. Var.: _La bassesse, la feinte_--le _désespoir_, la _honte_. + +L. 58. _Mourir...!_ The infinitive used absolutely as an exclamation +(or interrogation) in order to express surprise or indignation: 'Moi, +me _taire_!' 'A qui _se fier_ à présent?' '_Offenser_ de la sorte une +sainte personne!'--MOLIÈRE. See Ayer, § 209, 4: Mever-Lübke, § 528. + +L. 81. _noirs de leur ressemblance._ Black with their likeness +energetically expressed. + +L. 83. _fouet._ A monosyllable, pronounced _fouè_, and not _foi_, as +some will do.--LITTRÉ. + +L. 85. _cracher sur leurs noms._ Chénier does not mince it in these +_ïambes_. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Poésies choisies de André Chénier, by André Chénier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES CHOISIES DE ANDRÉ CHÉNIER *** + +***** This file should be named 17899-8.txt or 17899-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/8/9/17899/ + +Produced by Charles Aldarondo, Renald Levesque and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. 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