summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/17899-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:52:07 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:52:07 -0700
commit3e3d14e686ee4682556ef4630ea34103b458158e (patch)
tree75aa5a02433dba63559328095094e53c50fa9297 /17899-8.txt
initial commit of ebook 17899HEADmain
Diffstat (limited to '17899-8.txt')
-rw-r--r--17899-8.txt9699
1 files changed, 9699 insertions, 0 deletions
diff --git a/17899-8.txt b/17899-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..018b91f
--- /dev/null
+++ b/17899-8.txt
@@ -0,0 +1,9699 @@
+Project Gutenberg's Poésies choisies de André Chénier, by André Chénier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Poésies choisies de André Chénier
+
+Author: André Chénier
+
+Editor: Jules Derocquigny
+
+Release Date: March 2, 2006 [EBook #17899]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES CHOISIES DE ANDRÉ CHÉNIER ***
+
+
+
+
+Produced by Charles Aldarondo, Renald Levesque and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+
+
+ OXFORD HIGHER FRENCH SERIES
+ EDITED BY LEON DELBOS, M.A.
+
+
+ POÉSIES CHOISIES
+ DE
+ ANDRÉ CHÉNIER
+
+
+
+ EDITED BY
+ JULES DEROCQUIGNY
+ PROFESSEUR ADJOINT A LA FACULTÉ DES LETTRES DE LILLE
+
+ OXFORD
+ AT THE CLARENDON PRESS
+ 1907
+
+
+
+ HENRY FROWDE, M.A.
+ PUBLISHER TO THE UNIVERSITY OF OXFORD
+ LONDON, EDINBURGH
+ NEW YORK, AND TORONTO
+
+ H.F. XVII
+
+
+
+
+ GENERAL PREFACE
+
+
+Encouraged by the favourable reception accorded to the 'Oxford Modern
+French Series,' the Delegates of the Clarendon Press determined, some
+time since, to issue a 'Higher Series' of French works intended for
+Upper Forms of Public Schools and for University and Private Students,
+and have entrusted me with the task of selecting and editing the various
+volumes that will be issued in due course.
+
+The titles of the works selected will at once make it clear that this
+series is a new departure, and that an attempt is made to provide
+annotated editions of books which have hitherto been obtainable only
+in the original French texts. That Madame de Staël, Madame de Girardin,
+Daniel Stern, Victor Hugo, Lamartine, Flaubert, Gautier are among the
+authors whose works have been selected will leave no doubt as to the
+literary excellence of the texts included in this series.
+
+Works of such quality, intended only for advanced scholars, could not be
+annotated in the way hitherto usual, since those for whom they have been
+prepared are familiar with many things and many events of which younger
+students have no knowledge. Geographical and mythological notes have
+therefore been generally omitted, as also historical events either too
+well known to require elucidation or easily found in the ordinary books
+of reference.
+
+By such omissions a considerable amount of space has been saved which
+has allowed of the extension of the texts, and of their equipment with
+notes less elementary than usual, and at the same time brighter and
+more interesting, whilst great care has been taken to adapt them to the
+special character of each volume.
+
+The Introductions are also a novel feature of the present series.
+Originally they were to be exclusively written in English, but as it
+was desired that they should be as characteristic as possible, and not
+merely extracted from reference books, but real studies of the various
+authors and their works, it was decided that the editors should write
+them in their own native language.
+
+Whenever it has been possible each volume has been adorned with a
+portrait of the author at the time he wrote his book.
+
+In conclusion I wish to repeat here what I have said in the General
+Preface to the 'Oxford Modern French Series,' that 'those who speak a
+modern language best invariably possess a good literary knowledge of
+it.' This has been endorsed by the best teachers in this and other
+countries, and is a generally admitted fact. The present series by
+providing works of high literary merit will certainly facilitate the
+acquisition of the French language--a tongue which perhaps more than any
+other offers a variety of literary specimens which, for beauty of style,
+depth of sentiment, accuracy and neatness of expression, may be equalled
+but not surpassed.
+
+LEON DELBOS.
+OXFORD, _December_, 1905.
+
+
+
+
+ INTRODUCTION
+
+ I
+
+
+C'est à Galata, faubourg de Constantinople, et d'une mère grecque que
+naissait, le 30 octobre 1762, celui qui devait être surtout connu et
+aimé comme poète grec en français. Il est vrai qu'il ne vit jamais la
+Grèce et qu'il quitta Galata dès l'âge de deux ans et demi. Cependant
+ces circonstances de son origine et de son lieu de naissance ont leur
+importance, ne fût-ce que celle qu'il y attachait lui-même. Il a, en
+effet, aimé à les rappeler. 'Salut,' s'écrie-t-il lorsqu'il pense être à
+la veille d'aller visiter la Grèce.
+
+ 'Salut, Thrace ma mère et la mère d'Orphée,
+ Galata, que mes yeux désiraient dès longtemps;
+ Car c'est là qu'une Grecque, en son jeune printemps,
+ Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France,
+ Me fit naître Français dans les murs de Byzance.'
+
+Et l'on peut se demander si, parce qu'il se sentait dans les veines
+du sang hellène et que le hasard l'avait fait naître 'dans les murs de
+Byzance,' il ne s'est pas cru désigné particulièrement pour ressusciter
+l'hellénisme. Il convient d'ailleurs de reconnaître tout de suite que
+cette suggestion pouvait lui venir d'un autre côté. Il vivait en effet
+au milieu d'un mouvement puissant de retour à l'antique.
+
+Ç'avait été d'abord le comte de Caylus qui, entre 1753 et 1767, avait
+publié les sept volumes de son _Histoire de l'Art_. En même temps, entre
+1757 et 1766, on traduisait en français les travaux de Winckelmann sur
+les fouilles d'Herculanum et son _Histoire de l'Art ancien_. L'_Essai_
+de R. Wood sur le génie original d'Homère et sur ses écrits, paru à
+Londres en 1775, fut ensuite presque aussitôt traduit. Entre 1772
+et 1776 paraissaient à Strasbourg les trois volumes de Brunck,
+les _Analecta veterum poetarum graecorum_, anthologie des poètes
+alexandrins. Dès 1757 l'abbé Barthélemy travaille à son _Voyage du jeune
+Anacharsis en Grèce_, où, s'inspirant des récentes découvertes et les
+fondant, il s'attache à évoquer, à faire vivre comme des créatures de
+chair et de sang, les Athéniens d'autrefois, jusque-là demeurés un peu
+trop à l'état d'idées abstraites. Un voyageur, Guys, publiera, dès
+avant 1789, le premier volume de son _Voyage littéraire de la Grèce_ ou
+_Lettres sur les Grecs anciens et modernes, avec un parallèle de leurs
+moeurs_. L'antiquité déborde du domaine des archéologues et des érudits.
+La peinture se fait grecque avec David; grecques deviennent et la
+décoration des appartements et la toilette des femmes. Tout, au moins,
+s'unissait pour pousser André Chénier vers l'hellénisme.
+
+Est-on en droit d'attribuer à l'origine d'André Chénier une influence
+plus profonde? Faut-il écrire, avec M. Faguet, que le sang oriental qui
+coulait dans ses veines peut expliquer cette fougue, cette véhémence en
+amour du poète élégiaque, s'il est vrai que ces traits sont peu communs
+dans le tempérament français, si encore André Chénier n'a pas pris cette
+fougue et cette véhémence dans ses modèles grecs et latins, chez Sapho
+et chez Catulle? Ce sont là problèmes obscurs. Il faut se contenter de
+les poser sans présumer de les résoudre.
+
+Quoiqu'il en soit, cette mère grecque,--elle s'appelait Élisabeth
+Santi Lomaca, et Louis Chénier, consul de France, l'avait épousée à
+Constantinople en 1755--c'est à côté d'elle seule que l'enfant André
+grandit, puisque son père, rentré à Paris en 1765, repartait dès 1767
+pour un séjour de dix-sept ans à Salé, au Maroc, où il était consul
+général. Elle dut d'ailleurs être très Parisienne. Femme intelligente et
+mondaine, elle avait un salon très fréquenté. Artistes et littérateurs y
+étaient assidus, et André connut là les peintres Cazes, Mme Vigée Lebrun
+et David--et André s'essaiera à peindre; Florian, Mencievicz, Alfieri,
+avec qui il aura commerce de vers ou de lettres; Brunck, à l'anthologie
+de qui il doit tant; l'abbé Barthélémy; Guys, qui inséra dans son
+ouvrage sur la Grèce deux lettres de Mme Chénier sur les enterrements et
+sur les danses en Grèce, parues d'abord dans le _Mercure de France_; Le
+Brun enfin, Le Brun-Pindare, dont l'influence sur son futur émule n'est
+malheureusement que trop palpable.
+
+On ne sait où André Chénier fit ses premières études. On sait seulement
+que, tout enfant, il fit de longs séjours dans le Languedoc, chez une
+tante maternelle. Des notes de lui nous le montrent pieux--il sera
+plus tard athée 'avec délices'--et recevant une impression profonde de
+certain paysage de montagne.
+
+Vers 1773, c'est-à-dire vers l'âge de quinze ans, il est au collège de
+Navarre, où il fait de brillantes études, obtenant un premier prix de
+discours français au concours général en 1778, où, de plus, il forma
+d'ardentes et solides amitiés, plus tard inspiratrices de mâles vers,
+avec Abel de Malartic, les frères de Pange et les frères Trudaine.
+
+Dès le collège il dut savoir par coeur les plus beaux passages des
+auteurs anciens. Déjà il rimait, et ses premiers vers, imités de
+l'_Iliade_, sont, par leurs enjambements, par une certaine hardiesse de
+langue, déjà caractéristiques de sa manière:
+
+ Faible, à peine allumé, le flambeau de ses jours
+ S'éteint: dompté d'Ajax, le guerrier sans secours
+ Tombe, un sommeil de fer accable sa paupière;
+ Et son corps palpitant roule sur la poussière.
+
+En 1781 (on ne sait s'il quitta le collège en 1780 ou 1781) il avait
+commencé à couvrir de commentaires les marges de son Malherbe. En 1782
+une note d'une élégie datée du 23 avril 1782 nous le montre ayant déjà
+adopté sa manière d'imiter l'antiquité. Il déclare en effet que le fond
+de son élégie est dû à Properce: 'mais, ajoute-t-il, je ne me suis point
+asservi à le copier. Je l'ai souvent abandonné pour y mêler, selon ma
+coutume, tout ce qui me tombait sous la main, des morceaux de Virgile,
+et d'Horace et d'Ovide--Et quels vers! (s'écrie-t-il, en citant Virgile)
+et comment ose-t-on en faire après ceux-là!'
+
+Il lui fallut penser à une profession. De ses trois frères, l'aîné,
+Constantin, était entré dans les consulats. Comme ses deux autres
+frères, Sauveur et Marie-Joseph, on le fit entrer, lui, dans l'armée.
+Il partit donc en 1783 pour Strasbourg en qualité de cadet-gentilhomme
+attaché à un régiment d'infanterie, le régiment d'Angoumois. Au bout
+de six mois il abandonnait le service. A Strasbourg un commun amour des
+lettres l'avait rapproché du marquis de Brazais, capitaine au régiment
+de Dauphin-Cavalerie, à qui il adressa une de ses premières productions,
+l'_Épître sur l'Amitié_ (p. 78). Revenu à Paris, souffrant déjà d'un
+mal qui lui arrachera des plaintes fréquentes (p. 61, l. 19--p. 66. ll.
+33-4), la gravelle, très affecté même (p. 51, III, p. 65, XI), il saisit
+avec joie une offre qui vient l'arracher à lui-même, l'offre que lui
+font ses amis les Trudaine de l'emmener faire un voyage de deux années.
+Il dit en effet dans ses adieux aux frères de Pange:
+
+ Si je vis, le soleil aura passé deux fois
+ Dans les douze palais où résident les mois,
+ D'une double moisson la grange sera pleine
+ Avant que dans vos bras la voile me ramène
+
+On devait visiter la Suisse, l'Italie et la Grèce, André vit la Suisse.
+Il fit un long séjour à Rome. Sinon la Rome chrétienne, du moins la
+Rome antique l'émerveilla. Les Romaines, s'il avait prolongé ce
+séjour, auraient pu, à en croire ses vers (p. 72, XV), tout comme
+les Parisiennes, lui inspirer des élégies amoureuses. Il pousse de là
+jusqu'à Naples, puis brusquement, souffrant sans doute, il interrompt
+son voyage, sans aller voir la Grèce, et reprend le chemin de Paris.
+
+Ici se placent trois années selon le coeur d'André Chénier, trois
+années de vie intense, faites d'alternatives de solitude studieuse et
+de plaisirs. Ces trois années, 1785, 1786, 1787, il les passe à Paris,
+coupées de séjours à la campagne, à Montigny (p. 58, l. 16) chez les
+Trudaine, ou à Maroeuil (p. 68, ll. 17-18) chez les de Pange. Il fait de
+sa vie deux parts, l'une donnée au travail, l'autre à la société, à la
+politique, aux plaisirs. Il se mêle au milieu intellectuel de son temps.
+Il est par conséquent encyclopédiste et philosophe, il a le culte de la
+raison; il est athée--et c'est là l'inspiration de son _Hermès_ et de
+son _Amérique_. Il mène--et c'est là, avec l'imitation des élégiaques
+de l'antiquité, l'origine de ses élégies qui sont ses confessions
+amoureuses--la vie dissipée et voluptueuse de cette société licencieuse
+et sceptique du XVIIIe siècle. Il fut des soupers joyeux de Grimod de la
+Reynière. Il aima Glycère et autres beautés faciles. Il eut des amours
+plus relevées. Il aima Mme de Bonneuil, femme distinguée originaire de
+l'île Bourbon, et la chanta sous le nom de Camille. Il aima Mrs. Cosway,
+Irlandaise née sur les rives de l'Arno, musicienne et peintre, femme
+d'un miniaturiste anglais, qu'il rencontra dans l'hiver de 1785-6 et
+qui fut la belle D. R. des élégies. Il aima et il fut aimé. Car, malgré
+qu'il fût fort laid, avec sa tête énorme, ses cheveux rares sur le
+devant, son teint bilieux et olivâtre, ses traits gros, ses yeux petits,
+il avait de la vivacité dans le regard, bref, il était 'rempli de
+charmes.' C'est une femme, Mme Hocquart, qui nous le dit. Nous avons
+aussi le rapport d'un homme, Lacretelle, qui le vit plus tard à la
+tribune des Feuillants et fut frappé de l'impression de force qui se
+dégageait de cette figure 'athlétique.' La fougue que Lacretelle lui vit
+à la tribune, André Chénier dut l'avoir en amour. Cela paraît assez dans
+ses élégies et, s'il s'y montre parfois sensuel et mignard, comme les
+élégiaques de son temps, cette note domine, et, jointe aux retours de
+mélancolie profonde où il songe à la mort, aux rêveries poétiques, aux
+aspirations à la solitude studieuse et aux demandes de consolation à
+l'amitié, marque ces pièces, d'une écriture d'ailleurs si précise, comme
+très différentes des productions d'un Parny.
+
+Et la même ardeur que cet homme, vraiment homme, apportait au plaisir,
+il l'apportait aussi à l'étude. A vrai dire on se demande si jamais
+poète fut plus industrieux. Il lit dans toutes les directions et la
+plume à la main--d'abord, peut-être, pour le désir de savoir et parce
+que, étant bien de son temps, il avait l'âme d'un encyclopédiste--étant
+d'avis aussi que 'savoir lire et savoir penser' sont le 'préliminaire
+indispensable de l'art d'écrire,'--mais surtout pour faire provision de
+matériaux à utiliser et parce que, en lisant, les idées lui venaient. Il
+lit donc les _Analecta_ de Brunck, son livre de chevet; il lit Homère,
+Hésiode, Platon, Aristophane, Callimaque, Théocrite, Méléagre, Catulle,
+Lucrèce, Virgile (Virgile est partout dans son oeuvre), Horace, Tibulle,
+Properce, Tacite, Salluste, Cicéron, le _Florilegium_ de Stobée,
+Pétrarque, Sannazar, Rabelais, Montaigne, Ronsard, Malherbe, qu'il
+commente et admire fort, Pascal, qu'il juge durement, Molière,
+Corneille, Racine, qu'il cite souvent, Voltaire, qu'il aime peu et
+n'estime guère, Montesquieu, J.-J. Rousseau, Raynal, Condorcet, Mably,
+Buffon, Lebrun. Il lit Shakespeare dont il imite deux passages (p. 39,
+XIX) et pour lequel son frère Marie-Joseph lui reprochera d'être trop
+indulgent, Milton ('le grand Milton,' 'grand aveugle dont l'âme a su
+voir tant de choses'), le _bon_ Suisse Gessner, comme il l'appelait, qui
+lui suggère, entre autres choses, Pannychis (p. 31), et que parfois il
+traduit (p. 43, XXVI), Richardson, dont il aime les douces héroïnes,
+Clarisse et Clémentine (p. 57, ll. 67-72), Thomson (p. 44, XXX), Ossian
+(p. 59, l. 55). Il lit la Bible, dont il tire un poème, _Suzanne_, et
+qu'il imite parfois (p. 37, XVI). Il lit des auteurs chinois, notant
+son regret que davantage ne soit point traduit de cette littérature.
+Il écrit des pages de prose qui le révèlent moraliste à la façon de La
+Bruyère. Surtout, sous l'aiguillon de la lecture, il compose ses vers,
+et, ce qu'il y a d'extraordinaire, il gardait tout en portefeuille,
+nullement pressé de rien publier, se réservant de revoir tout,
+d'améliorer tout, jamais prêt à rien lire à ses amis (p. 60, l. 80; p.
+85, ll. 64-9) dans ce petit cénacle littéraire, présidé par Lebrun
+et dont étaient Brazais, les deux Trudaine, les deux de Pange, et son
+frère, Marie-Joseph Chénier.
+
+Ses oeuvres, toutes posthumes, sauf deux, où l'inachevé coudoie
+l'achevé, nous admettent dans le secret de cet atelier. Nous y voyons
+André Chénier, lecteur industrieux, butinant, faisant des extraits,
+mettant en réserve mots, tournures, images, qu'il compte utiliser dans
+un poème futur. Ce sont, par exemple, des canevas avec l'indication des
+textes à imiter:
+
+ 'Il faut en faire une (une bucolique) sur les Triétériques, en
+ Béotie, et imiter d'une manière bien antique tout ce qu'il y a
+ de bien dans le _Penthée_ d'Euripide, vers 13, etc.... ce qu'il
+ chante, au choeur des femmes, au _thiasus_, pour l'exciter, vers
+ 55. Tout le choeur. Toute la scène du bouvier, vers 659. Voir la
+ traduction des vers 693 et suivants, mêlés avec les vers 142 et
+ suivants, édition de Brunck, etc.
+
+Ce sont des vers ou des expressions à placer: 'en commencer une
+(bucolique) par ces vers... en commencer ou en finir une ainsi...'
+
+Dans une _Histoire de la Chine_ il rencontre deux pièces traduites du
+Chi-King, le livre des vers. Il se promet de faire entrer cela dans ses
+_Bucoliques_. Le même feuillet souvent nous offre un fragment d'élégie,
+une note pour son _Hermès_, une remarque philologique, quelques vers
+indiquant un projet d'églogue, une citation de Tibulle, etc.
+
+Ainsi il accumulait les matériaux que sa fin prématurée ne lui a pas
+laissé le temps d'exploiter, qu'il n'aurait sans doute pas utilisés tous
+au cours d'une longue vie. Il l'a dit lui-même (Épître II, v. 47-92), il
+commençait cent choses à la fois. Sans compter les projets de 'quadri,'
+dont on ne sait pas s'ils désignaient un tableau qu'il aurait peint ou
+une idylle.
+
+Voilà donc la vie, complète réellement, que mène André Chénier durant
+ces années de Paris. En 1787, c'est-à-dire alors qu'il a vingt-cinq ans,
+il est probable que la plus grande partie de ses oeuvres poétiques sont
+déjà exécutées. C'est alors qu'il est nommé secrétaire d'ambassade à
+Londres.
+
+Il se rendit à son poste en décembre 1787 (p. 74, XIX). Il se déplut
+à Londres (p. 75, XX), soit qu'il se sentît humilié dans une situation
+dépendante (p. 68, XIII), soit que, peu muni d'argent, il fût réduit
+à faire pauvre figure au milieu d'une société aristocratique riche et
+volontiers dédaigneuse, soit plutôt que, comme jadis à Strasbourg, comme
+peut-être en Italie, il fût pris de la nostalgie de son Paris et de ses
+habitudes faciles.
+
+La littérature anglaise, malgré 'l'indulgence' que, selon Marie-Joseph,
+il avait pour Shakespeare, ne paraît pas lui avoir inspiré grand
+enthousiasme, peut-être parce que, connaissant insuffisamment l'Anglais,
+il lui était assez difficile de l'apprécier. Il a même sur les poètes
+anglais un jugement assez dur et fort injuste, à peine adouci par cette
+concession malgracieuse que 'quelquefois, dans leurs écrits nombreux'
+ils sont 'dignes d'être admirés par d'autres que par eux.' Sans doute,
+remarque M. Faguet, André Chénier songeait-il à Young, très en faveur à
+cette époque, et on aime à le supposer avec lui.
+
+Ce séjour à Londres de trois ou quatre ans (jusqu'au milieu de 1790 ou
+l'été de 1791) fut d'ailleurs, surtout vers la fin, coupé de tant de
+voyages à Paris, qu'André Chénier finit par être plus souvent à Paris
+qu'à Londres.
+
+Rentré à Paris, il y fait la connaissance de Mme Necker, de M. et Mme
+de Montmorin, de Mme de Staël, toute jeune encore. Il s'occupe plus que
+jamais de politique. Dès 1789 il fait partie de la _Société Trudaine_,
+cercle d'amis qui accueille la Révolution avec transport et devient la
+_Société de 1789_, puis la _Société des amis de la Constitution_. Il
+entre dans la politique militante par son _Avis au peuple français sur
+ses véritables ennemis_ inséré dans le _Journal de la Société de 1789_,
+le 28 août 1790, pour lequel il reçut du roi de Pologne une médaille
+accompagnée d'une lettre flatteuse. En avril 1791 il publie une
+brochure, _L'Esprit de parti_. Il écrit _Le Jeu de Paume_, où il trace
+à grands traits la naissance de l'Assemblée nationale et un programme
+politique, la première oeuvre poétique qu'il livre au public,
+composée dans le goût des odes pindariques de Lebrun, mythologique,
+périphrastique et oratoire. Il écrit vingt et un articles (de novembre
+1791 à juillet 1792) dans le _Journal de Paris_, rédigé par les _Amis
+de la Constitution_ ou _Feuillants_. Il publie, le 15 avril 1792, ses
+premiers _Ïambes_, l'_Hymne sur l'entrée triomphale des Suisses révoltés
+du régiment de Châteauvieux_ (p. 123), la deuxième et dernière oeuvre
+poétique qu'il ait jamais imprimée.
+
+Lors du procès de Louis XVI il écrit pour le malheureux roi quatre
+plaidoyers divers. Peu en sûreté à Paris, malade de corps et d'âme,
+après l'exécution du roi, il se retire à Versailles. Là, dans sa
+retraite de la rue de Satory (n° 69), il retourne sans doute à son
+_Hermès_, et, sous l'influence du sentiment tendre que lui inspire
+Mme Lecoulteux (Fanny) qu'il voyait à 'Luciennes,' c'est-à-dire
+Louveciennes, chez sa mère, Mme Pourrat, il produit ses dernières
+poésies amoureuses et les plus pures, comme son _Ode à Versailles_ (p.
+116; voir aussi p. 75, XXII) et les élégies à Fanny. C'est là aussi
+qu'il écrivit son _Ode à Charlotte Corday_ (p. 118), si différente
+d'ailleurs d'inspiration et plus semblable à la poésie officielle du
+temps.
+
+De retour chez son père, rue de Cléry, à l'automne de 1793, au plus fort
+de la Terreur, il se trouve le 7 mars 1794 à Auteuil, chez Mme Pastoret,
+née Piscatory, lorsque les commissaires chargés, en exécution d'un ordre
+du Comité de sûreté générale, d'arrêter cette femme, se présentent sans
+la trouver et l'arrêtent, lui, comme suspect. Il est mené à Saint-Lazare
+(la lettre d'écrou est datée du 9 mars), où il devait rester quatre
+mois et treize jours. En prison il se trouve en compagnie de Roucher,
+l'auteur des _Mois_, son collaborateur au _Journal de Paris_, de ses
+amis les Trudaine, qui vinrent bientôt l'y rejoindre, et du peintre
+Suvée, qui, le 29 messidor, fit le portrait du poète dans sa cellule.
+
+C'est en prison qu'il écrit l'_Ode à Marie-Joseph_, rangé en politique
+dans le camp adverse, cet adieu si triste qui sonne comme une rupture,
+où il dit à ce frère:
+
+ ...mes amis, ma famille,
+ Sont tous les opprimés, ceux qui versent des pleurs.
+
+C'est en prison qu'il compose ses _Ïambes_ vengeurs (pp. 124-7) et sa
+touchante _Jeune Captive_ (p. 120), inspirée par une de ses compagnes
+d'infortune, la duchesse de Fleury, née de Coigny.
+
+Nous approchons maintenant du triste dénouement. Les prisons
+regorgeant de monde, le Comité de sûreté générale découvre--ou
+invente--la 'Conspiration des prisons,' vaste complot d'évasion. C'était
+l'occasion pour la justice d'être expéditive. André Chénier comparut
+le 7 thermidor devant le tribunal révolutionnaire avec vingt-six autres
+victimes, dont Roucher. L'acte d'accusation--tellement était grande
+l'incurie de cette soi-disant justice--reprochait à André des faits
+concernant son frère Sauveur, également arrêté et interné dans une autre
+prison! Quand on se fut aperçu de cette confusion, on ne prit même pas
+la peine de rayer de l'acte d'accusation d'André ce qui s'appliquait
+à Sauveur. André Chénier fut condamné et exécuté le soir même, à six
+heures, sur la place du Trône[1]--et non sur la place de la Révolution
+comme A. de Vigny le dit par erreur dans son roman de _Stello_. Sa mort
+précéda de vingt-quatre heures celle des frères Trudaine. Deux jours
+plus tard Robespierre tombait et les exécutions cessaient.
+
+[Footnote 1: Pendant la Terreur cette place prit le nom de place du
+Trône-Renversé, et elle fut le théâtre de nombreuses exécutions. On
+l'appelle actuellement la place de la Nation.]
+
+
+
+
+ II [A]
+
+L'oeuvre d'André Chénier resta inconnue jusqu'en 1819, à l'exclusion
+de quelques poèmes ou fragments de poèmes publiés successivement en
+1794[2], 1801[3], 1802[4], 1814-16[5] et 1816[6].
+
+En 1819 enfin, H. de Latouche[7], à qui Daunou, qui les tenait de
+Marie-Joseph Chénier, mort en 1811, avait confié une partie des
+manuscrits, donna la première édition, forcément incomplète, infidèle
+même, puisque l'éditeur, qui était lui-même un poète, faisait çà et là
+des retouches, discrètes d'ailleurs, ainsi que des suppressions et des
+coupures.
+
+La critique de 1819 fut unanime à reconnaître en Chénier un poète. Elle
+fut unanime aussi à reprocher à ce poète ses innovations en langue et en
+versification.
+
+Chénier a, selon Népomucène Lemercier[8], des 'incorrections sans
+nombre.' Il supprime les articles et les liaisons grammaticales. Il
+'dénature le sens des mots.' Il embarrasse sa phrase de 'trop d'incises'
+et 'tourmente ses périodes.'
+
+[Footnote A: The notes constitute a Bibliography in order of dates,
+of which only those with reference numbers relate to the text of the
+Introduction.]
+
+[Footnote 2: LA JEUNE CAPTIVE, publiée dans la _Décade philosophique_ du
+20 nivôse, an iii (décembre 1794).]
+
+[Footnote 3: LA JEUNE TARENTINE, publiée par le _Mercure de France_ du
+1er germinal, an ix.]
+
+[Footnote 4: ACCOURS, JEUNE CHROMIS... et SOUVENT LAS D'ÊTRE SEUL...
+dans le _Génie du Christianisme_ de Chateaubriand, note 15 des
+_Éclaircissements_, 1802.]
+
+[Footnote 5: FRAGMENTS DE L'AVEUGLE dans une note des _Élégies_ de
+Millevoye, 1814-16.]
+
+[Footnote 6: FRAGMENTS DU MENDIANT dans _Mélanges littéraires, composés
+de morceaux inédits de Diderot, Caylus, Thomas, Rivarol_, ANDRÉ CHÉNIER,
+par Fayolle, Paris, Pouplin, 1816.]
+
+[Footnote 7: OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, publiées par H. de
+Latouche. Paris, Beaudoin frères, Foulon et Cie, 1819. (A la fin du
+volume Latouche donne MÈLANGES DE PROSE, articles publiés du vivant de
+l'auteur, et quelques morceaux et fragments posthumes.) (Réimpressions
+en 1820 et 1822.)]
+
+[Footnote 8: _Revue encyclopédique_, octobre 1819, compte rendu par
+Népomucène Lemercier.]
+
+Il fait une 'imitation outrée des formules et des tours antiques.' Il
+multiplie les césures et rompt ses vers par de brusques enjambements.
+Et toute cette 'témérité systématique' vient de ce qu'il est 'agité
+du désir d'innover partout.' Il a d'ailleurs 'des beautés éparses mais
+éclatantes,' des 'expressions trouvées,' une 'tendance à traduire
+les idées en figures,' enfin un 'abandon, un naturel exquis.' Détail
+caractéristique, Lemercier admire la périphrase:
+
+ Dans les douze palais où résident les mois,
+
+comme 'une élégante circonlocution.'
+
+Incorrections de style et de construction, déplacement des césures,
+voilà les défauts que déplore aussi Charles Loyson[9]. Son admiration va
+aux élégies et aux idylles. C'est là seulement que l'on trouve ce que le
+talent d'André 'a de beau, d'heureux et d'original,' c'est là seulement
+qu'il se montre 'vrai, naturel et touchant.'
+
+[Footnote 9: _Lycée Français_, tome ii, 1819, quatre articles par
+Charles Loyson.]
+
+Les 'imperfections de style et la versification brisée' frappent
+également Raynouard[10]. André Chénier 'décline les participes
+présents.' Il 'donne aux adjectifs des régimes inusités.' Il a des
+métaphores incohérentes. La césure de son vers est brisée 'd'une manière
+qui choque l'oreille et le goût.' De ces coupes pourtant il a parfois
+tiré 'de très saisissants effets,' mais il en fait une habitude presque
+constante. Raynouard admire fort le _Jeune Malade_ et reconnaît que
+Chénier, qui 'a visé à l'originalité' dans le choix des sujets, dans le
+style, dans la versification, a déployé 'une véritable originalité dans
+l'idylle.'
+
+[Footnote 10: _Journal des Savants_, article sur les oeuvres complètes
+d'André Chénier par Raynouard, 1819.]
+
+Style incorrect, parfois barbare, idées vagues et incohérentes, manie
+de mutiler la phrase et de la tailler à la grecque, coupes bizarres,
+prononce Victor Hugo[11]. 'Chacun de ces défauts du poète, ajoute-t-il,
+est peut-être le germe d'un perfectionnement pour la poésie.' Victor
+Hugo voit dans l'oeuvre de Chénier une poésie nouvelle. Il y trouve même
+fraîcheur d'idées, même luxe d'images que dans Lamartine.
+
+[Footnote 11: _Littérature et philosophie mêlées_, par Victor Hugo,
+édition _ne varietur_, Hetzel-Quantin, 1882--t. i: _Sur André de
+Chénier_ (1819); _Sur un poète apparu en 1820_--c'est-à-dire Lamartine
+(1820).]
+
+On voit donc que les premiers critiques d'André Chénier reconnaissent en
+lui un novateur et que, même, leurs habitudes sont vivement heurtées par
+ses innovations.
+
+En 1828--après une nouvelle édition[12], augmentée de quelques morceaux
+inédits, mais qui altère souvent le texte,--c'est encore la nouveauté
+de l'oeuvre que constate Villemain[13]. Chénier a 'une manière neuve
+de sentir et de rendre l'antiquité.' Il a fait pour la poésie ce que
+Bernardin de Saint-Pierre avait fait pour la prose; il lui a rendu le
+coloris par la simplicité.
+
+[Footnote 12: OEUVRES POSTHUMES D'ANDRÉ CHÉNIER, édition nouvelle publiée
+par D. Charles Robert, Paris, Guillaume, 1824-26, 2 volumes avec un
+facsimilé.]
+
+[Footnote 13: _Tableau de la Littérature du XVIIIe siècle_, par Villemain
+(1828), 3e édition, Didier, 1841 (tome iv, leçons 58, 59, 60).]
+
+En cette même année Sainte-Beuve, dans son _Tableau de la Poésie
+française au XVIe siècle_[14], donne André Chénier, avec les hommes de la
+Pléiade: Ronsard, Du Bellay, etc., comme ancêtre aux romantiques. André
+Chénier ouvre une époque[15]. Il a retrempé le vers flasque du XVIIIe
+siècle. Son alexandrin n'est celui ni de Racine ni de Delille, mais
+celui de Ronsard, de Baïf et de Régnier[16]. Sainte-Beuve se passionne
+pour André Chénier. Il ne cesse plus de s'occuper de lui. Après
+les fragments inédits donnés par H. de Latouche[17] et sa nouvelle
+édition[18], Sainte-Beuve lui-même publie de nouveaux fragments[19],
+insérés dans l'édition clichée de 1839[20]; il entreprend de corriger
+les éditions de H. de Latouche, se met en rapport avec Gabriel de
+Chénier (fils de Sauveur Chénier) et publie une importante étude sur
+André Chénier[21], où, examinant l'_Hermès_ et corrigeant son impression
+première, il prononce que celui qu'il revendiquait naguère comme un
+précurseur du romantisme était 'un homme aussi pleinement et chaudement
+de son siècle à sa manière que pouvait l'être Raynal ou Diderot.'
+
+[Footnote 14: _Tableau de la poésie française au seizième siècle_, par
+Sainte-Beuve, 1828.]
+
+[Footnote 15: _Mathurin Régnier et André Chénier_, par Sainte-Beuve
+(août 1829), dans _Portraits Littéraires_, tome i, pp. 159-75.]
+
+[Footnote 16: _Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme_, par
+Sainte-Beuve, 1829.]
+
+[Footnote 17: FRAGMENTS D'ANDRÉ CHÉNIER, publiés par H. de Latouche dans
+la _Revue de Paris_, décembre 1829, mars 1830.]
+
+[Footnote 18: ANDRÉ CHÉNIER, POÉSIES POSTHUMES ET INÉDITES publiées par
+H. de Latouche, Paris, Charpentier et Randuel, 1833, 2 vol. _Revue des
+Deux Mondes_, 15 juin 1838, article de G. Planche.]
+
+[Footnote 19: FRAGMENTS DE CHÉNIER, publiés par Sainte-Beuve dans la
+_Revue des Deux Mondes_, 1er février 1839, sous le titre _Quelques
+documents inédits sur André Chénier_.]
+
+[Footnote 20: POÉSIES D'ANDRÉ, précédées d'une notice par M. Henri de
+Latouche, suivie de notes et fragments, etc. Nouvelle édition. Paris,
+Charpentier, 1839.]
+
+[Footnote 21: _Portraits littéraires_, par Sainte-Beuve, t. i,
+pp. 176-208 (1er février 1839). OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER,
+_augmentées d'un grand nombre de morceaux inédits et précédées de toutes
+les relatives à son procès devant le tribunal révolutionnaire_... Paris,
+Ch. Gosselin, 1840.]
+
+André Chénier, que l'on vient de voir revendiquer un moment comme
+ancêtre du romantisme, sera plus tard proclamé précurseur de l'École
+parnassienne. Il est donc curieux d'enregistrer l'appréciation que fit
+de lui en 1840 le jeune Leconte de Lisle[22]: 'La facture de son vers, la
+coupe de sa phrase pittoresque et énergique, ont fait de ses poèmes une
+oeuvre nouvelle et savante d'une mélodie entièrement ignorée, d'un éclat
+inattendu.'
+
+[Footnote 22: _André Chénier_, par Leconte de Lisle, article publié dans
+la _Variété_, Rennes, 1840-41.
+
+_Poésies de François Malherbe avec un_ COMMENTAIRE _inédit par_ ANDRÉ
+CHÉNIER, publiées par M. de Latour, Paris, Charpentier, 1842.]
+
+En avançant dans cette revue de la critique qu'a provoquée l'oeuvre
+d'André Chénier, il semble qu'on s'enfonce dans un fourré d'opinions
+contradictoires. Voici Saint-Marc Girardin[23] pour qui rien, chez André
+Chénier, ne laisse prévoir le romantisme, et qui, tout en déclarant,
+avec une apparente contradiction, que sa poésie annonce Lamartine, lui
+attribue une mélancolie uniquement littéraire. Voici Nisard[24] pour qui
+André Chénier ne fut point de son temps et a égalé ses maîtres antiques.
+
+[Footnote 23: _Cours de littérature dramatique_, par Saint-Marc
+Girardin, Paris, Charpentier, 1843, 5 volumes in-12°(t. IV, ch. liv).]
+
+[Footnote 24: _Histoire de la littérature française_, par D. Nisard,
+Paris, Firmin Didot, 1844. 4 vol. _La Vérité sur la famille de Chénier_,
+par L.J.G, de Chénier, Avocat, Paris, Dumaine, 1844.]
+
+Voici un autre critique[25] qui accuse André Chénier d'avoir, en les
+traduisant et en les imitant, communiqué aux poètes grecs l'affectation
+et le faux goût du XVIIIe siècle, prétention que combat Sainte-Beuve[26]
+par une analyse du poème de _L'Aveugle_.
+
+[Footnote 25: _André Chénier et les poètes grecs_, par Arnould Frémy,
+dans la _Revue indépendante_ du 10 mai 1844.]
+
+[Footnote 26: _Portraits contemporains_, par Sainte-Beuve (t. v: _Un
+factum contre André Chénier_, juin 1844). _Causeries du Lundi_, par
+Sainte Beuve (t. iv, pp. 144-64, _André Chénier, homme politique_.)]
+
+Pendant tout ce temps on n'avait pas encore d'édition correcte de
+Chénier. Gabriel de Chénier, qui détenait cette partie des manuscrits
+que n'avait pas eue H. de Latouche, dès 1844 en annonçait une qui ne
+devait paraître que trente ans plus tard. Becq de Fouquières[27], sans
+les manuscrits, s'était acharné à constituer un texte pur, à retrouver
+les nombreuses sources du poète et, enfin, en 1862, il donnait son
+édition critique, dont la deuxième édition, donnée en 1872, reste encore
+aujourd'hui la plus précieuse à consulter--en la contrôlant par
+les éditions plus récentes--à cause de son introduction et de son
+commentaire continu.
+
+[Footnote 27: POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER. Édition critique, publiée par Becq
+de Fouquières, Paris, Charpentier, 1862.]
+
+Mais continuons notre audition des témoignages contradictoires sur
+André Chénier. Pour Egger[28] André Chénier se distingue des élégiaques
+vulgaires par 'de nobles retours de tristesse et de sévérité.'
+
+[Footnote 28: _L'Hellénisme en France_, par E. Egger, Paris, Didier,
+1869, 2 vol. (Leçons 31 et 32).
+
+POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER. Édition critique, par Becq de Fouquières,
+deuxième édition, Paris, Charpentier, 1872.
+
+OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, _Nouvelle édition; revue sur les
+textes originaux, précédée d'une étude sur la vie et les écrits
+politiques d'André Chénier et sur la conspiration de Saint-Lazare,
+accompagnée de notes historiques_, par Becq de Fouquières, Paris,
+Charpentier, 1872.
+
+OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ DE CHÉNIER, publiées par Gabriel de Chénier,
+Paris, Lemerre, 1874, 3 vol. (Collection elzévirienne.)
+
+_Documents nouveaux sur André Chénier_, par Becq de Fouquières, Paris,
+Charpentier, 1875.
+
+_Leçons nouvelles et Remarques sur le texte de divers auteurs, Mathurin
+Régnier, André Chénier, Ausone_, par R. Dezeimeris, Bordeaux, Vvo Paul
+Chaumas, 1876.
+
+OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, _précédées d'une notice sur le procès
+d'André Chénier et des actes de ce procès_, nouvelle édition, mise en
+ordre et annotée par Louis Moland, Paris, Garnier, 1879.]
+
+Pour Caro[29], il est le dernier des classiques et 'un véritable ancien
+dans une langue moderne.'
+
+[Footnote 29: _La fin du XVIIIe siècle_, par E. Caro, 1880. 2 vol. Tome
+ii, pp. 206-378.
+
+POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER, par Becq de Fouquières, Paris, Charpentier,
+1881.
+
+POÉSIES CHOISIES D'ANDRÉ CHÉNIER, _à l'usage des classes_, publiées
+avec une notice biographique et des notes par Becq de Fouquières, Paris,
+Delagrave, 1881.
+
+_Lettres critiques sur la vie, les oeuvres, les manuscrits d'André
+Chénier_, par Becq de Fouquières, Paris, Charavay, 1881.]
+
+Pour Léo Joubert[30], il est 'un des maîtres de la poésie de
+notre temps.'--'Il fit dériver les genres vers une forme nouvelle; chez
+lui l'idylle tourne au tableau épique, l'élégie tend à la méditation
+poétique.'
+
+[Footnote 30: ANDRÉ CHÉNIER. POÉSIES. Édition nouvelle, avec une notice
+biographique et des notes par Léo Joubert, Paris, F. Didot, 1883.
+
+OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, précédées d'une étude sur André
+Chénier par Sainte-Beuve, nouvelle édition, complète en un volume, par
+Louis Moland, Paris, Garnier, 1884.]
+
+Pour Eugène Manuel[31], ce qui survit d'abord en lui, c'est le poète
+bucolique et élégiaque qui parlait une langue toute nouvelle. Il ne
+ressemble à personne dans notre littérature. Il forme la transition
+entre deux périodes littéraires.
+
+[Footnote 31: OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, publiées avec une
+introduction et des notes, par Eugène Manuel, Paris, Jonaust Flammarion,
+librairie des Bibliophiles, n. d. (1884).]
+
+Pour Fournel[32], c'est un mâle et hardi génie.--La complexité de sa
+poésie est extrême, ses copies sont des créations. Tout en gardant 'une
+horreur du néologisme' il sait renouveler le style par 'des alliances,
+des combinaisons empruntées au génie des langues classiques et de notre
+vieille langue.' Vers la fin, lancé dans la mêlée politique, sa langue
+se teinte de réalisme. Lui qui avait usé de la périphrase, il ne craint
+plus l'image triviale et cynique.
+
+[Footnote 32: _De Jean-Baptiste Rousseau à Chénier_, par V. Fournel,
+Paris, F. Didot, 1886.
+
+OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, _avec les études de Sainte-Beuve
+sur André Chénier, les mélanges littéraires, la correspondance et une
+notice bibliographique_, par Louis Moland, Paris, Garnier, 1889. 2 vol.
+(Chefs-d'oeuvre de la littérature française.)]
+
+Pour Pellissier[33], il faut compter Chénier parmí les précurseurs du
+XIXe siècle, parce que les chefs de la jeune école romantique l'ont
+considéré comme tel. Il est au fond un homme du XVIIIe siècle. On relève
+bien encore chez lui des vestiges du style noble, 'mais on peut en
+dire autant des débuts de V. Hugo et d'A. de Vigny.' Le premier, depuis
+Ronsard, il ressuscite la poésie d'images. Il est ému; son _Hermès_ même
+affecte des allures d'épopée.
+
+[Footnote 33: _Le Mouvement littéraire au XIXe siècle_, par G.
+Pellissier, Paris, Hachette, 1889.]
+
+Pour Anatole France[34], personne ne fut moins novateur.
+
+[Footnote 34: _La vie littéraire_, par Anatole France, Paris, C. Lévy,
+1889-97. 4 vol. (t. ii, 1890).]
+
+Il fut la 'dernière expression d'un art expirant.' Il 'résume le style
+Louis XVI et l'esprit encyclopédique,' et son influence 'n'est sensible
+chez aucun des poètes de ce siècle.'
+
+Pour E. Faguet[35], c'est un homme de la Pléiade en retard. Il est plus
+grec que latin. Les petites pièces font songer aux frises, aux groupes
+légers, sans profondeur, sans vigoureux relief... mais d'un dessin net,
+d'une précision élégante. Dans les _Élégies_, on retrouve la rhétorique
+laborieuse, la fadeur, l'abus de l'esprit, tous défauts du temps. Il a
+été créateur en fait de style. Les _Idylles_ et les fragments épiques
+sont d'une nouveauté et d'une fraîcheur merveilleuses. Le principal
+mérite de cette langue est la qualité du son. Il a le secret des vers
+'amis de la mémoire,' comme dit Sainte-Beuve, et c'est 'parce qu'ils
+sont amis de l'oreille.' En versification, pour la liberté des coupes,
+il remontait à la Pléiade. L'abus rapproche parfois ses vers de la
+prose.--C'est un isolé.
+
+[Footnote 35: _Le XVIIIe siècle_, par E. Faguet, Paris, Lecène et Oudin,
+1890.]
+
+Pour Haraszti[36], il n'a imité que les poètes de la décadence grecque,
+ou même plutôt les imitateurs romains de la poésie alexandrine. 'Il
+transforme inconsciemment tous ses emprunts selon le goût de son temps.'
+Le critique voit une trace de l'esprit gaulois dans le sensualisme,
+c'est-à-dire le caractère érotique de sa poésie. André Chénier a
+la sentimentalité du XVIIIe siècle. Il ne se défend pas assez de la
+mignardise. Ses paysages, il va les chercher dans les parcs. Il est le
+poète de l'art pur. Le critique n'est pas tendre pour Chénier. Il lui
+reproche son absence d'originalité et son excès d'imitation. Il fait
+une analyse sévère de sa langue, de sa versification, de ses procédés de
+style.
+
+[Footnote 36: _La poésie d'André Chénier_, par Jules Haraszti, professeur
+à l'école-réale du VIe arrondissement de Buda-Pest; traduit du Hongrois
+par l'auteur, Paris, Hachette, 1892.]
+
+Pour Brunetière[37], André Chénier est un homme de la fin du XVIIIe
+siècle, admirateur de Buffon et contemporain de Parny. Seulement il se
+sépare de son époque par ses rares qualités d'artiste.
+
+[Footnote 37: _Le XVIIIe siècle_, par E. Faguet, Paris, Lecène et Oudin,
+1890.]
+
+Pour P. Morillot[38], c'est un grand artiste, un Ronsard moderne,
+avec plus de goût, plus de science, et l'expérience de Boileau et de
+Voltaire.
+
+[Footnote 38: _André Chénier_, par Paul Morillot, Paris, Lecène et Oudin,
+1894 (Classiques populaires).]
+
+Pour Louis Bertrand[39], c'est un dilettante, avec le sens esthétique
+plus développé que le sens poétique. Il a le goût du dessin, même de la
+couleur. C'est un dilettante à qui le don de l'invention a manqué; un
+humaniste opprimé par ses souvenirs classiques.
+
+[Footnote 39: _La fin du classicisme et le retour à l'antique dans la
+seconde moitié du XVIIIe siècle et les premières années du XIXe en
+France_, par Louis Bertrand, Paris, Hachette, 1897.]
+
+Pour Henri Potez[40], il y a dans les _Élégies_ du Dorat, du Parny,
+du Bertin, et une inspiration plus sincère dans les passages où André
+Chénier chante l'amitié que dans sa note amoureuse.
+
+[Footnote 40: _L'Élégie en France avant le Romantisme, de Parny à
+Lamartine_ (1778-1820), par Henri Potez, Paris, C. Levy, 1898.]
+
+Pour Petit de Julleville[41], les _Bucoliques_ sont 'des récits
+pathétiques enfermés dans un cadre antique.'
+
+[Footnote 41: _Histoire de la Langue et de la Littérature françaises_,
+par Petit de Julleville, Paris, A. Colin, 8 vol. (t. vi, 650-78, par
+Petit de Julleville).]
+
+Pour Brunetière[42], que nous retrouvons jugeant André Chénier, André
+Chénier est artiste, dilettante, autant que poète: idées ou sentiments
+n'ont pour lui de valeur que revêtus d'une forme somptueuse. Il a
+contribué à la déformation de l'idéal classique[43]. C'est 'un Ronsard
+qui aurait lu Voltaire, Montesquieu, Buffon.'
+
+[Footnote 42: _Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1898. _Classique ou
+Romantique?_ (non signé).]
+
+[Footnote 43: _Manuel de l'histoire de la littérature française_, par F.
+Brunetière, Paris, Delagrave, 1898 (pp. 367-72, 375-9).]
+
+On a vu comme avait été successive et échelonnée sur de longues années
+la révélation de l'oeuvre d'André Chénier. En 1874 seulement avait paru,
+donnée par le détenteur des manuscrits, l'édition qu'on pouvait croire
+complète et définitive. Mais l'on sait aussi combien cette oeuvre
+laissée en portefeuille était demeurée fragmentaire.
+
+Or, l'éditeur de 1874 n'avait pas publié tous les fragments. Sa veuve,
+qui était restée en possession des manuscrits, les légua à sa mort à la
+Bibliothèque Nationale avec cette clause qu'on ne pourrait les consulter
+qu'en 1899. Cette date venue, M. Abel Lefranc exhuma ces reliques. Ce
+furent d'abord des fragments d'une Histoire générale des Littératures
+rêvée par A. Chénier[44], puis une oeuvre politique et sociale,
+intitulée _Apologie_[45], enfin des Notes philologiques et littéraires
+sur la littérature chinoise, des fragments sur l'histoire du
+christianisme, des projets et plans de poésies et des 'quadri[46].'
+
+[Footnote 44: _Revue de Paris_, 19 octobre, 1er novembre 1899. OEUVRES
+INÉDITES D'ANDRÉ CHÉNIER. SUR LA PERFECTION DES ARTS, publié avec un
+avant-propos, par M. Abel Lefranc.]
+
+[Footnote 45: _Revue bleue (Revue politique et littéraire)_, 5 mai 1900.
+APOLOGIE; UNE OEUVRE INÉDITE D'ANDRÉ CHÉNIER, publiée par M.A. Lefranc.]
+
+[Footnote 46: _Revue d'Histoire littéraire de la France_, avril-juin
+1901. FRAGMENTS INÉDITS D'A. CHÉNIER, publ. par A. Lefranc.]
+
+En 1902 M. Paul Glachant[47] donnait une très ample bibliographie
+d'André Chénier où nous avons puisé largement. La même année M. Faguet
+[48] revenait à André Chénier dans une charmante biographie littéraire.
+Il distingue assez subtilement les trois ou même quatre manières
+(simultanées plutôt que successives) du poète: la première exquise
+et qui est restée pour tout le monde la caractéristique même du génie
+d'André Chénier, où il réalise le rêve de tous les humanistes français
+depuis Ronsard: se faire une âme antique, penser, sentir, être ému et
+voir même comme un ancien, manière concise où il semble qu'il ait voulu
+lutter de précision énergique avec les bas-reliefs antiques, où, d'un
+mot choisi, court et juste, il suggère un infini de tristesse, de
+mélancolie, de rêverie souriante ou de volupté, manière que, du reste,
+il n'abandonna jamais. La deuxième manière, celle des élégies, qui n'a
+plus la sobriété, la finesse, la ligne précise, l'arrêt net des poèmes
+antiques, mais abandonnée, sans diffusion, oratoire, sans déclamation,
+manière qui va d'une ardeur lascive qui rappelle Catulle à une
+mélancolie profonde et tendre qui à la fois rappelle La Fontaine et
+annonce Lamartine, non sans quelque contagion de ce goût faux ou de
+ce goût fade qui était celui du temps où il vivait. Enfin après le
+Chénier-Ronsard, le Chénier-Tibulle, voici le Chénier-Lucrèce avec
+l'_Hermès_ et surtout le Chénier personnel, lyrique, qu'annonce le
+morceau _Oh nécessité dure_ et qui s'affirme dans l'_Ode à Versailles_
+et les vers légers et aériens, aux sonorités chantantes, au rythme de
+vol d'oiseau, des pièces à Fanny, et dans les _Ïambes_. M. Faguet met en
+dehors les morceaux comme _le Jeu de Paume_ et peut-être aussi _l'Hymne
+de Châteauvieux_ et _A Charlotte Corday_, guindés et pompeux, dignes
+de Lefranc de Pompignan, de Lebrun et de Marie-Joseph Chénier, et qui
+n'appartiennent à aucune de ses manières.
+
+[Footnote 47: _André Chénier critique et critiqué_, par Paul Glachant,
+Paris, A. Lemerre, 1902.]
+
+[Footnote 48: _André Chénier_, par E. Faguet, Paris, Hachette, 1902 (Les
+grands écrivains français).]
+
+Nous voici en 1905.
+
+José-Maria de Hérédia, qui est mort avant d'avoir pu réaliser son projet
+d'une édition des Bucoliques, en avait écrit la préface, qui parut
+dans la _Revue des Deux Mondes_[49]. Selon lui les Élégies, les Poèmes,
+l'_Hermès_, sont l'oeuvre du plus grand des poètes du XVIIIe siècle; les
+Hymnes, les Odes, les Ïambes, du seul grand poète de la Révolution,
+et les Bucoliques d'un grand poète de tous les âges. André Chénier
+renouvelle dans la poésie française le sentiment de la nature que le
+seul La Fontaine n'avait pas entièrement méconnu. Il voit, il sent la
+beauté multiple des choses, il en écoute la musique et les traduit en
+des vers d'une harmonie et d'une couleur jusqu'alors ignorées. Son génie
+est essentiellement objectif et dramatique. Le paysage, quelque
+sommaire qu'il soit, participe à l'action. Sa vision première est toute
+plastique. Il se plaît aux brusques débuts, et cette allure soudaine,
+qui précipite en plein drame, prête aux gestes, aux paroles et aux
+sentiments qu'ils expriment toute la force, le charme saisissant de
+la vie. Hérédia admire la souplesse du vers d'André Chénier dans
+les quarante-quatre vers du combat des Lapithes et des Centaures de
+_L'Aveugle_. Le vers y va par bonds, heurts, chocs et soubresauts.
+Il s'arrête, il reprend brusquement. Et, par son allure haletante,
+saccadée, en une suite de traits où sont accumulés et variés les
+artifices du plus admirable métier, il fait percevoir du même coup à
+l'oeil, à l'oreille et à l'esprit tout le désordre furieux de cette
+héroïque mêlée. Hérédia note encore les ellipses violentes, les
+latinismes hardis, les souples inversions, les dérèglements de syntaxe
+où le libre génie de Chénier s'irrite et se joue.
+
+[Footnote 49: _Revue des Deux Mondes_, 1er novembre 1905. _Le manuscrit
+des Bucoliques_, par José Maria de Hérédia.]
+
+Nous voici au terme de notre enquête. Après les multiples contradictions
+parmi lesquelles elle nous a promené, elle nous a ramené à notre point
+de départ. Pour Hérédia, comme pour les critiques de 1819, c'est surtout
+le poète des bucoliques ou idylles qui est original. Pour lui, comme
+pour eux, la langue et la versification sont très caractéristiques.
+Seulement là où ils se récriaient, traitant André Chénier de barbare,
+lui, il admire. C'est donc que là encore André Chénier était original et
+d'une originalité tellement hardie qu'il a fallu tout ce long temps et
+toutes les audaces du romantisme pour nous y accoutumer.
+
+JULES DEROCQUIGNY.
+LILLE, _mars 1907_.
+
+
+
+
+NOTE.
+
+L'éditeur reconnaît avec gratitude sa grande obligation, pour beaucoup
+de notes, à l'édition critique de Becq de Fouquières; pour la seconde
+partie de l'introduction et la bibliographie, au livre de M. Paul
+Glachant, _André Chénier critique et critiqué_.
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+
+ GENERAL PREFACE
+ INTRODUCTION
+ BIBLIOGRAPHIE
+ BUCOLIQUES. IDYLLES ET FRAGMENTS D'IDYLLES.
+ I. L'AVEUGLE
+ II. LE MENDIANT
+ III. LA LIBERTÉ
+ IV. LE MALADE
+ V. HYLAS
+ VI. LA JEUNE TARENTINE
+ VII. SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE.
+ VIII. PASIPHAÉ
+ IX. PANNYCHIS
+ X. DRYAS
+ XI. BACCHUS
+ XII. LE CHÊNE DE CÉRÈS
+ XIII. HERCULE
+ XIV. ÉRICHTHON
+ XV. NÉÈRE
+ XVI. MON VISAGE EST FLÉTRI
+ XVII. O JEUNE ADOLESCENT!
+ XVIII. LA NYMPHE L'APERÇOIT
+ XIX. CHANSON DES YEUX
+ XX. LES ESCLAVES D'AMOUR
+ XXI. A VESPER
+ XXII. BLANCE ET DOUCE COLOMBE
+ XXIII. LE SATYRE ET LA FLÛTE
+ XXIV. DE NUIT, LA NYMPHE ERRANTE
+ XXV. L'IMPUR ET FIER ÉPOUX
+ XXVI. MA MUSE FUIT LES CHAMPS
+ XXVII. MES CHANTS SAVENT TOUT PEINDRE
+ XXVIII. LE LYS EST LE PLUS BEAU
+ XXIX. A L'HIRONDELLE
+ XXX. AH! PRENDS UN COEUR HUMAIN
+ XXXI. FILLE DU VIEUX PASTEUR
+ XXXII. TOUJOURS CE SOUVENIR M'ATTENDRIT
+ XXXIII. MNAÏS
+ XXXIV. LES JARDINS
+ XXXV. INVOCATION À LA POÉSIE
+ XXXVI. A LA SANTÉ
+
+ ÉLÉGIES. FRAGMENTS D'ÉLÉGIES.
+
+ I. JEUNE FILLE, TON COEUR AVEC NOUS
+ II. AH! JE LES RECONNAIS
+ III. AUX FRÈRES DE PANGE
+ IV. AU CHEVALIER DE PANGE
+ V. O MUSES, ACCOUREZ
+ VI. O JOURS DE MON PRINTEMPS
+ VII. L'ART, DES TRANSPORTS DE L'ÂME
+ VIII. RESTE, RESTE AVEC NOUS
+ IX. TEL J'ÉTAIS AUTREFOIS
+ X. FUMANT DANS LE CRISTAL
+ XI. SOUFFRE UN MOMENT ENCOR
+ XII. NON, JE NE L'AIME PLUS
+ XIII. O NÉCESSITÉ DURE!
+ XIV. AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE
+ XV. O DÉLICES D'AMOUR
+ XVI. SOUVENT LE MALHEUREUX
+ XVII. JE T'INDIQUE LE FRUIT
+ XVIII. TOUT HOMME A SES DOULEURS
+ XIX. AINSI, LORSQUE SOUVENT
+ XX. SANS PARENTS, SANS AMIS
+ XXI. LE DOUX SOMMEIL HABITE
+ XXII. SUR LA MORT D'UN ENFANT
+ XXIII. LE COURROUX D'UN AMANT
+ XXIV. ALLEZ, MES VERS, ALLEZ
+ XXV. EH BIEN! JE LE VOULAIS
+
+ ÉPITRES.
+
+ I. A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS
+ II. AMI, CHEZ NOS FRANÇAIS
+
+ POÈMES.
+
+ I. L'INVENTION
+ II. HERMÈS.
+ " II
+ " III
+ III. L'AMÉRIQUE. I. LE POÈTE DIVIN
+ " II. SALUT, Ô BELLE NUIT
+ IV. L'ART D'AIMER. I. AH! TREMBLE
+ " II. QUE SERT DES TOURS
+ " III. AUX BORDS
+ V. LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES
+
+ POÉSIES DIVERSES.
+
+ I. HYMNE À LA JUSTICE
+ II. ... TERRE, TERRE CHÉRIE
+ III. LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS
+ IV. LA FRIVOLITÉ
+ V. LE POÈTE
+
+ ODES.
+
+ I. A VERSAILLES
+ II. A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY
+ III. LA JEUNE CAPTIVE
+
+ ÏAMBES.
+
+ I. HYMNE
+ II. QUAND AU MOUTON BÊLANT
+ III. COMME UN DERNIER RAYON
+
+ NOTES
+
+
+
+
+
+ POÉSIES CHOISIES
+ DE
+ ANDRÉ CHÉNIER
+
+
+
+
+ BUCOLIQUES
+
+ IDYLLES ET FRAGMENTS D'IDYLLES
+
+
+ I
+
+ L'AVEUGLE
+
+ 'Dieu dont l'arc est d'argent, dieu de Claros, écoute;
+ O Sminthée-Apollon, je périrai sans doute,
+ Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant.'
+
+ C'est ainsi qu'achevait l'aveugle en soupirant,
+ Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre 5
+ S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre,
+ Le suivaient, accourus aux abois turbulents
+ Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants.
+ Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète,
+ Protégé du vieillard la faiblesse inquiète; 10
+ Ils l'écoutaient de loin, et s'approchant de lui:
+ Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui?
+ Serait-ce un habitant de l'empire céleste?
+ Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste
+ Pend une lyre informe; et les sons de sa voix 15
+ Émeuvent l'air et l'onde, et le ciel et les bois.'
+
+ Mais il entend leurs pas, prête l'oreille, espère,
+ Se trouble, et tend déjà les mains à la prière.
+ 'Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger,
+ Si plutôt, sous un corps terrestre et passager, 20
+ Tu n'es point quelque dieu protecteur de la Grèce,
+ Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse!
+ Si tu n'es qu'un mortel, vieillard infortuné,
+ Les humains près de qui les flots t'ont amené
+ Aux mortels malheureux n'apportent point d'injures. 25
+ Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures.
+ Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux;
+ Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.
+
+ --Enfants, car votre voix est enfantine et tendre,
+ Vos discours sont prudents plus qu'on n'eût dû l'attendre; 30
+ Mais, toujours soupçonneux, l'indigent étranger
+ Croit qu'on rit de ses maux et qu'on veut l'outrager.
+ Ne me comparez point à la troupe immortelle:
+ Ces rides, ces cheveux, cette nuit éternelle,
+ Voyez, est-ce le front d'un habitant des cieux? 35
+ Je ne suis qu'un mortel, un des plus malheureux!
+ Si vous en savez un, pauvre, errant, misérable,
+ C'est à celui-là seul que je suis comparable;
+ Et pourtant je n'ai point, comme fit Thamyris,
+ Des chansons à Phoebus voulu ravir le prix; 40
+ Ni, livré comme Oedipe à la noire Euménide,
+ Je n'ai puni sur moi l'inceste parricide;
+ Mais les dieux tout-puissants gardaient à mon déclin
+ Les ténèbres, l'exil, l'indigence et la faim.
+
+ --Prends, et puisse bientôt changer ta destinée!' 45
+ Disent-ils. Et tirant ce que, pour leur journée,
+ Tient la peau d'une chèvre aux crins noirs et luisants,
+ Ils versent à l'envi, sur ses genoux pesants,
+ Le pain de pur froment, les olives huileuses,
+ Le fromage et l'amande et les figues mielleuses; 50
+ Et du pain à son chien entre ses pieds gisant,
+ Tout hors d'haleine encore, humide et languissant,
+ Qui, malgré les rameurs, se lançant à la nage,
+ L'avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage.
+
+ 'Le sort, dit le vieillard, n'est pas toujours de fer; 55
+ Je vous salue, enfants venus de Jupiter;
+ Heureux sont les parents qui tels vous firent naître!
+ Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaître;
+ Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois.
+
+ Vos visages sont doux, car douce est votre voix. 60
+ Qu'aimable est la vertu que la grâce environne!
+ Croissez, comme j'ai vu ce palmier de Latone,
+ Alors qu'ayant des yeux je traversai les flots;
+ Car jadis, abordant à la sainte Délos,
+ Je vis près d'Apollon, à son autel de pierre, 65
+ Un palmier, don du ciel, merveille de la terre.
+ Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés,
+ Puisque les malheureux sont par vous honorés.
+ Le plus âgé de vous aura vu treize années:
+ A peine, mes enfants, vos mères étaient nées, 70
+ Que j'étais presque vieux. Assieds-toi près de moi,
+ Toi, le plus grand de tous; je me confie à toi.
+ Prends soin du vieil aveugle.--O sage magnanime!
+ Comment, et d'où viens-tu? car l'onde maritime
+ Mugit de toutes parts sur nos bords orageux. 75
+
+ --Des marchands de Cymé m'avaient pris avec eux.
+ J'allais voir, m'éloignant des rives de Carie,
+ Si la Grèce pour moi n'aurait point de patrie,
+ Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours;
+ Car jusques à la mort nous espérons toujours. 80
+ Mais pauvre et n'ayant rien pour payer mon passage,
+ Ils m'ont, je ne sais où, jeté sur le rivage.
+
+ --Harmonieux vieillard, tu n'as donc point chanté?
+ Quelques sons de ta voix auraient tout acheté.
+
+ --Enfants! du rossignol la voix pure et légère 85
+ N'a jamais apaisé le vautour sanguinaire;
+ Et les riches, grossiers, avares, insolents,
+ N'ont pas une âme ouverte à sentir les talents.
+ Guidé par ce bâton, sur l'arène glissante,
+ Seul, en silence, au bord de l'onde mugissante, 90
+ J'allais, et j'écoutais le bêlement lointain
+ De troupeaux agitant leurs sonnettes d'airain.
+ Puis j'ai pris cette lyre, et les cordes mobiles
+ Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles
+ Je voulais des grands dieux implorer la bonté, 95
+ Et surtout Jupiter, dieu d'hospitalité,
+ Lorsque d'énormes chiens à la voix formidable
+ Sont venus m'assaillir; et j'étais misérable,
+ Si vous (car c'était vous), avant qu'ils m'eussent pris,
+ N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris. 100
+
+ --Mon père, il est donc vrai: tout est devenu pire,
+ Car jadis, aux accents d'une éloquente lyre,
+ Les tigres et les loups, vaincus, humiliés,
+ D'un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds.
+
+ --Les barbares! J'étais assis près de la poupe. 105
+ "Aveugle vagabond, dit l'insolente troupe,
+ Chante, si ton esprit n'est point comme tes yeux,
+ Amuse notre ennui; tu rendras grâce aux dieux."
+ J'ai fait taire mon coeur qui voulait les confondre:
+ Ma bouche ne s'est point ouverte à leur répondre; 110
+ Ils n'ont pas entendu ma voix, et sous ma main
+ J'ai retenu le dieu courroucé dans mon sein.
+ Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyne,
+ Puisqu'ils ont fait outrage à la muse divine,
+ Que leur vie et leur mort s'éteignent dans l'oubli, 115
+ Que ton nom dans la nuit demeure enseveli!
+
+ --Viens, suis-nous à la ville; elle est toute voisine,
+ Et chérit les amis de la muse divine.
+ Un siège aux clous d'argent te place à nos festins;
+ Et là les mets choisis, le miel et les bons vins, 120
+ Sous la colonne où pend une lyre d'ivoire,
+ Te feront de tes maux oublier la mémoire.
+ Et si, dans le chemin, rapsode ingénieux,
+ Ta veux nous accorder tes chants dignes des cieux,
+ Nous dirons qu'Apollon, pour charmer les oreilles, 125
+ T'a lui-même dicté de si douces merveilles.
+
+ --Oui, je le veux; marchons. Mais où m'entraînez-vous?
+ Enfants du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous?
+
+ --Syros est l'île heureuse où nous vivons, mon père.
+
+ --Salut, belle Syros, deux fois hospitalière! 130
+ Car sur ses bords heureux je suis déjà venu:
+ Amis, je la connais. Vos pères m'ont connu.
+ Ils croissaient comme vous; mes yeux s'ouvraient encore
+ Au soleil, au printemps, aux roses de l'aurore;
+ J'étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers, 135
+ A la course, aux combats, j'ai paru des premiers.
+ J'ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes,
+ Et du fleuve Egyptus les rivages fertiles;
+ Mais la terre et la mer, et l'âge et les malheurs,
+ Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs. 140
+ La voix me reste. Ainsi la cigale innocente,
+ Sur un arbuste assise, et se console et chante.
+ Commençons par les dieux: "Souverain Jupiter,
+ Soleil qui vois, entends, connais tout, et toi, mer,
+ Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes, 145
+ Salut! Venez à moi, de l'Olympe habitantes,
+ Muses! vous savez tout, vous, déesses, et nous,
+ Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous."'
+
+ Il poursuit; et déjà les antiques ombrages
+ Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages; 150
+ Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé,
+ Et voyageurs quittant leur chemin commencé,
+ Couraient. Il les entend près de son jeune guide,
+ L'un sur l'autre pressés, tendre une oreille avide;
+ Et nymphes et sylvains sortaient pour l'admirer, 155
+ Et l'écoutaient en foule, et n'osaient respirer,
+ Car en de longs détours de chansons vagabondes
+ Il enchaînait de tout les semences fécondes,
+ Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air,
+ Les fleuves descendus du sein de Jupiter, 160
+ Les oracles, les arts, les cités fraternelles,
+ Et depuis le chaos les amours immortelles;
+ D'abord le roi divin, et l'Olympe, et les cieux,
+ Et le monde ébranlé d'un signe de ses yeux,
+ Et les dieux partagés en une immense guerre, 165
+ Et le sang plus qu'humain venant rougir la terre,
+ Et les rois assemblés, et sous les pieds guerriers
+ Une nuit de poussière, et les chars meurtriers,
+ Et les héros armés, brillant dans les campagnes
+ Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes, 170
+ Les coursiers hérissant leur crinière à longs flots,
+ Et d'une voix humaine excitant les héros;
+ De là, portant ses pas dans les paisibles villes,
+ Les lois, les orateurs, les récoltes fertiles;
+ Mais bientôt de soldats les remparts entourés, 175
+ Les victimes tombant dans les parvis sacrés,
+ Et les assauts mortels aux épouses plaintives,
+ Et les mères en deuil, et les filles captives;
+ Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux
+ Bêlants ou mugissants, les rustiques pipeaux, 180
+ Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes,
+ Et la flûte et la lyre, et les noces dansantes.
+ Puis, déchaînant les vents à soulever les mers,
+ Il perdait les rochers sur les gouffres amers;
+ De là, dans le sein frais d'une roche azurée, 185
+ En foule il appelait les filles de Nérée,
+ Qui, bientôt à ses cris s'élevant sur les eaux,
+ Aux rivages troyens parcouraient les vaisseaux.
+ Puis il ouvrait du Styx la rive criminelle,
+ Et puis les demi-dieux et les champs d'asphodèle, 190
+ Et la foule des morts: vieillards seuls et souffrants,
+ Jeunes gens emportés aux yeux de leurs parents,
+ Enfants dont au berceau la vie est terminée,
+ Vierges dont le trépas suspendit l'hyménée.
+
+ Mais, ô bois, ô ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux! 195
+ Quels doux frémissements vous agitèrent tous,
+ Quand bientôt à Lemnos, sur l'enclume divine,
+ Il forgeait cette trame irrésistible et fine
+ Autant que d'Arachné les pièges inconnus,
+ Et dans ce fer mobile emprisonnait Vénus, 200
+ Et quand il revêtait d'une pierre soudaine
+ La fière Niobé, cette mère thébaine;
+ Et quand il répétait en accents de douleur
+ De la triste Aédon l'imprudence et les pleurs,
+ Qui d'un fils méconnu marâtre involontaire, 205
+ Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire!
+ Ensuite, avec le vin, il versait aux héros
+ Le puissant népenthès, oubli de tous les maux;
+ Il cueillait le moly, fleur qui rend l'homme sage;
+ Du paisible lotos il mêlait le breuvage: 210
+ Les mortels oubliaient, à ce philtre charmés,
+ Et la douce patrie et les parents aimés.
+ Enfin l'Ossa, l'Olympe et les bois du Pénée
+ Voyaient ensanglanter les banquets d'hyménée,
+ Quand Thésée, au milieu de la joie et du vin, 215
+ La nuit où son ami reçut à son festin
+ Le peuple monstrueux des enfants de la nue,
+ Fut contraint d'arracher l'épouse demi-nue
+ Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus.
+ Soudain, le glaive en main, l'ardent Pirithoüs: 220
+ 'Attends; il faut ici que mon affront s'expie,
+ Traître!' Mais avant lui, sur le centaure impie
+ Dryas a fait tomber, avec tous ses rameaux,
+ Un long arbre de fer hérissé de flambeaux.
+ L'insolent quadrupède en vain s'écrie; il tombe, 225
+ Et son pied bat le sol qui doit être sa tombe.
+ Sous l'effort de Nessus, la table du repas
+ Roule, écrase Cymèle, Évagre, Périphas.
+ Pirithoüs égorge Antimaque et Pétrée,
+ Et Cyllare aux pieds blancs, et le noir Macarée, 230
+ Qui de trois fiers lions, dépouillés par sa main,
+ Couvrait ses quatre flancs, armait son double sein.
+ Courbé, levant un roc choisi pour leur vengeance,
+ Tout à coup, sous l'airain d'un vase antique, immense,
+ L'imprudent Bianor, par Hercule surpris, 235
+ Sent de sa tête énorme éclater les débris.
+ Hercule et la massue entassent en trophée
+ Clanis, Démoléon, Lycotas, et Riphée
+ Qui portait sur ses crins, de taches colorés,
+ L'héréditaire éclat des nuages dorés. 240
+ Mais d'un double combat Eurynome est avide,
+ Car ses pieds, agités en un cercle rapide,
+ Battent à coups pressés l'armure de Nestor;
+ Le quadrupède Hélops fuit; l'agile Crantor,
+ Le bras levé, l'atteint; Eurynome l'arrête; 245
+ D'un érable noueux il va fendre sa tête,
+ Lorsque le fils d'Égée, invincible, sanglant,
+ L'aperçoit, à l'autel prend un chêne brûlant,
+ Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible,
+ S'élance, va saisir sa chevelure horrible, 250
+ L'entraîne, et, quand sa bouche, ouverte avec effort,
+ Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.
+ L'autel est dépouillé. Tous vont s'armer de flamme,
+ Et le bois porte au loin des hurlements de femme,
+ L'ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris, 255
+ Et les vases brisés, et l'injure, et les cris.
+
+ Ainsi le grand vieillard, en images hardies,
+ Déployait le tissu des saintes mélodies.
+ Les trois enfants émus, à son auguste aspect,
+ Admiraient, d'un regard de joie et de respect, 260
+ De sa bouche abonder les paroles divines,
+ Comme en hiver la neige aux sommets des collines.
+ Et, partout accourus, dansant sur son chemin,
+ Hommes, femmes, enfants, les rameaux à la main,
+ Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville, 265
+ Chantaient: 'Viens dans nos murs, viens habiter notre île;
+ Viens, prophète éloquent, aveugle harmonieux,
+ Convive du nectar, disciple aimé des dieux;
+ Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospère
+ Le jour où nous avons reçu le grand HOMÈRE.' 270
+
+
+ II
+
+ LE MENDIANT
+
+ C'était quand le printemps a reverdi les prés.
+ La fille de Lycus, vierge aux cheveux dorés,
+ Sous les monts Achéens, non loin de Cérynée,
+ . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . .
+ Errait à l'ombre, aux bords du faible et pur Crathis,
+ Car les eaux du Crathis, sous des berceaux de frêne, 5
+ Entouraient de Lycus le fertile domaine.
+ . . . . . . . . . . Soudain, à l'autre bord,
+ Du fond d'un bois épais, un noir fantôme sort,
+ Tout pâle, demi-nu, la barbe hérissée:
+ Il remuait à peine une lèvre glacée, 10
+ Des hommes et des dieux implorait le secours,
+ Et dans la forêt sombre errait depuis deux jours;
+ Il se traîne, il n'attend qu'une mort douloureuse;
+ Il succombe. L'enfant, interdite et peureuse,
+ A ce hideux aspect sorti du fond des bois, 15
+ Veut fuir; mais elle entend sa lamentable voix.
+ Il tend les bras, il tombe à genoux; il lui crie
+ Qu'au nom de tous les dieux il la conjure, il prie,
+ Et qu'il n'est point à craindre, et qu'une ardente faim
+ L'aiguillonne et le tue, et qu'il expire enfin. 20
+
+ 'Si, comme je le crois, belle dès ton enfance,
+ C'est le dieu de ces eaux qui t'a donné naissance,
+ Nymphe, souvent les voeux des malheureux humains
+ Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains,
+ Ou si c'est quelque front porteur d'une couronne 25
+ Qui te nomme sa fille et te destine au trône,
+ Souviens-toi, jeune enfant, que le ciel quelquefois
+ Venge les opprimés sur la tête des rois.
+ Belle vierge, sans doute enfant d'une déesse,
+ Crains de laisser périr l'étranger en détresse: 30
+ L'étranger qui supplie est envoyé des dieux.'
+
+ Elle reste. A le voir, elle enhardit ses yeux,
+ . . . . . . . . et d'une voix encore
+ Tremblante: 'Ami, le ciel écoute qui l'implore.
+ Mais ce soir, quand la nuit descend sur l'horizon, 35
+ Passe le pont mobile, entre dans la maison;
+ J'aurai soin qu'on te laisse entrer sans méfiance.
+ Pour la douzième fois célébrant ma naissance,
+ Mon père doit donner une fête aujourd'hui.
+ Il m'aime, il n'a que moi: viens t'adresser à lui, 40
+ C'est le riche Lycus. Viens ce soir; il est tendre,
+ Il est humain: il pleure aux pleurs qu'il voit répandre.'
+ Elle achève ces mots, et, le coeur palpitant,
+ S'enfuit; car l'étranger sur elle, en l'écoutant,
+ Fixait de ses yeux creux l'attention avide. 45
+ Elle rentre, cherchant dans le palais splendide
+ L'esclave près de qui toujours ses jeunes ans
+ Trouvent un doux accueil et des soins complaisants.
+ Cette sage affranchie avait nourri sa mère;
+ Maintenant sous des lois de vigilance austère, 50
+ Elle et son vieil époux, au devoir rigoureux,
+ Rangent des serviteurs le cortège nombreux.
+ Elle la voit de loin dans le fond du portique,
+ Court, et, posant ses mains sur ce visage antique:
+ 'Indulgente nourrice, écoute: il faut de toi 55
+ Que j'obtienne un grand bien. Ma mère, écoute-moi;
+ Un pauvre, un étranger, dans la misère extrême,
+ Gémit sur l'autre bord, mourant, affamé, blême...
+ Ne me décèle point. De mon père aujourd'hui
+ J'ai promis qu'il pourrait solliciter l'appui. 60
+ Fais qu'il entre: et surtout, ô mère de ma mère!
+ Garde que nul mortel a'insulte à sa misère.
+ --Oui, ma fille; chacun fera ce que tu veux,
+ Dit l'esclave en baisant son front et ses cheveux;
+ Oui, qu'à ton protégé ta fête soit ouverte, 65
+ Ta mère, mon élève (inestimable perte!),
+ Aimait à soulager les faibles abattus;
+ Tu lui ressembleras autant par tes vertus
+ Que par tes yeux si doux et tes grâces naïves,'
+ Mais cependant la nuit assemble les convives: 70
+ En habits somptueux, d'essences parfumés,
+ Ils entrent. Aux lambris d'ivoire et d'or formés
+ Pend le lin d'Ionie en brillantes courtines;
+ Le toit s'égaye et rit de mille odeurs divines.
+ La table au loin circule, et d'apprêts savoureux 75
+ Se charge. L'encens vole en longs flots vaporeux:
+ Sur leurs bases d'argent, des formes animées
+ Élèvent dans leurs mains des torches enflammées;
+ Les figures, l'onyx, le cristal, les métaux
+ En vases hérissés d'hommes ou d'animaux, 80
+ Partout, sur les buffets, sur la table, étincellent;
+ Plus d'une lyre est prête; et partout s'amoncellent
+ Et les rameaux de myrte et les bouquets de fleurs.
+ On s'étend sur les lits teints de mille couleurs;
+ Près de Lycus, sa fille, idole de la fête, 85
+ Est admise. La rose a couronné sa tête.
+ Mais, pour que la décence impose un juste frein,
+ Lui-même est par eux tous élu roi du festin.
+ Et déjà vins, chansons, joie, entretiens sans nombre,
+ Lorsque, la double porte ouverte, un spectre sombre 90
+ Entre, cherchant des yeux l'autel hospitalier.
+ La jeune enfant rougit. Il court vers le foyer,
+ Il embrasse l'autel, s'assied parmi la cendre;
+ Et tous, l'oeil étonné, se taisent pour l'entendre.
+
+ 'Lycus, fils d'Évémon, que les dieux et le temps 95
+ N'osent jamais troubler tes destins éclatants!
+ Ta pourpre, tes trésors, ton front noble et tranquille,
+ Semblent d'un roi puissant, l'idole de sa ville.
+ A ton riche banquet un peuple convié
+ T'honore comme un dieu de l'Olympe envoyé. 100
+ Regarde un étranger qui meurt dans la poussière,
+ Si tu ne tends vers lui la main hospitalière.
+ Inconnu, j'ai franchi le seuil de ton palais:
+ Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits.
+ Lycus, par Jupiter, par ta fille innocente 105
+ Qui m'a seule indiqué ta porte bienfaisante!...
+ Je fus riche autrefois: mon banquet opulent
+ N'a jamais repoussé l'étranger suppliant.
+ Et pourtant aujourd'hui la faim est mon partage,
+ La faim qui flétrit l'âme autant que le visage, 110
+ Par qui l'homme souvent, importun, odieux,
+ Est contraint de rougir et de baisser les yeux!
+
+ --Étranger, tu dis vrai, le hasard téméraire
+ Des bons ou des méchants fait le destin prospère.
+ Mais sois mon hôte. Ici l'on hait plus que l'enfer 115
+ Le public ennemi, le riche au coeur de fer,
+ Enfant de Némésis, dont le dédain barbare
+ Aux besoins des mortels ferme son coeur avare.
+ Je rends grâce à l'enfant qui t'a conduit ici.
+ Ma fille, c'est bien fait; poursuis toujours ainsi. 120
+ Respecter l'indigence est un devoir suprême.
+ Souvent les immortels (et Jupiter lui-même)
+ Sous des haillons poudreux, de seuil en seuil traînés,
+ Viennent tenter le coeur des humains fortunés.'
+ D'accueil et de faveur un murmure s'élève. 125
+
+ Lycus descend, accourt, tend la main, le relève:
+ 'Salut, père étranger; et que puissent tes voeux
+ Trouver le ciel propice à tout ce que tu veux!
+ Mon hôte, lève-toi. Tu parais noble et sage;
+ Mais cesse avec ta main de cacher ton visage. 130
+ Souvent marchent ensemble indigence et vertu,
+ Souvent d'un vil manteau le sage revêtu,
+ Seul, vit avec les dieux et brave un sort inique.
+ Couvert de chauds tissus, à l'ombre du portique,
+ Sur de molles toisons, en un calme sommeil, 135
+ Tu peux ici, dans l'ombre, attendre le soleil.
+ Je te ferai revoir tes foyers, ta patrie,
+ Tes parents, si les dieux ont épargné leur vie.
+ Car tout mortel errant nourrit un long amour
+ D'aller revoir le sol qui lui donna le jour. 140
+ Mon hôte, tu franchis le seuil de ma famille
+ A l'heure qui jadis a vu naître ma fille.
+ Salut! Vois, l'on t'apporte et la table et le pain:
+ Sieds-toi. Tu vas d'abord rassasier ta faim.
+ Puis, si nulle raison ne te force au mystère, 145
+ Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton père!'
+
+ Il retourne à sa place après que l'indigent
+ S'est assis. Sur ses mains, d'une aiguière d'argent,
+ Par une jeune esclave une eau pure est versée.
+ Une table de cèdre, où l'éponge est passée, 150
+ S'approche, et vient offrir à son avide main
+ Et les fumantes chairs sur le disque d'airain,
+ Et l'amphore vineuse, et la coupe aux deux anses.
+ 'Mange et bois, dit Lycus; oublions les souffrances,
+ Ami! leur lendemain est, dit-on, un beau jour.' 155
+
+ Bientôt Lycus se lève et fait emplir sa coupe,
+ Et veut que l'échanson verse à toute la troupe:
+ 'Pour boire à Jupiter, qui nous daigne envoyer
+ L'étranger devenu l'hôte de mon foyer.'
+ Le vin de main en main va coulant à la ronde; 160
+ Lycus lui-même emplit une coupe profonde,
+ L'envoie à l'étranger: 'Salut, mon hôte, bois.
+ De ta ville bientôt tu reverras les toits,
+ Fussent-ils par-delà les glaces du Caucase.'
+ Des mains de l'échanson l'étranger prend le vase, 165
+ Se lève et sur eux tous il invoque les dieux.
+ On boit; il se rassied. Et jusque sur ses yeux
+ Ses noirs cheveux toujours ombrageant son visage,
+ De sourire et de plainte il mêle son langage:
+
+ 'Mon hôte, maintenant que sous tes nobles toits 170
+ De l'importun besoin j'ai calmé les abois,
+ Oserai-je à ma langue abandonner les rênes?
+ Je n'ai plus ni pays, ni parents, ni domaines.
+ Mais écoute: le vin, par toi-même versé,
+ M'ouvre la bouche. Ainsi, puisque j'ai commencé, 175
+ Entends ce que peut-être il eût mieux valu taire.
+ Excuse enfin ma langue, excuse ma prière;
+ Car du vin, tu le sais, la téméraire ardeur
+ Souvent à l'excès même enhardit la pudeur.
+ Meurtri de durs cailloux ou de sables arides, 180
+ Déchiré de buissons ou d'insectes avides,
+ D'un long jeûne flétri, d'un long chemin lassé
+ Et de plus d'un grand fleuve en nageant traversé,
+ Je parais énervé, sans vigueur, sans courage;
+ Mais je suis né robuste et n'ai point passé l'âge. 185
+ La force et le travail, que je n'ai point perdus,
+ Par un peu de repos me vont être rendus.
+ Emploie alors mes bras à quelques soins rustiques.
+ Je puis dresser au char tes coursiers olympiques,
+ Ou, sous les feux du jour, courbé vers le sillon, 190
+ Presser deux forts taureaux du piquant aiguillon.
+ Je puis même, tournant la meule nourricière,
+ Broyer le pur froment en farine légère.
+ Je puis, la serpe en main, planter et diriger
+ Et le cep et la treille, espoir de ton verger. 195
+ Je tiendrai la faucille ou la faux recourbée,
+ Et devant mes pas l'herbe ou la moisson tombée
+ Viendra remplir ta grange en la belle saison;
+ Afin que nul mortel ne dise en ta maison,
+ Me regardant d'un oeil insultant et colère: 200
+ O vorace étranger, qu'on nourrit à rien faire!
+
+ --Vénérable indigent, va, nul mortel chez moi
+ N'oserait élever sa langue contre toi.
+ Tu peux ici rester, même oisif et tranquille,
+ Sans craindre qu'un affront ne trouble ton asile. 205
+ --L'indigent se méfie.--Il n'est plus de danger.
+ --L'homme est né pour souffrir.--Il est né pour changer.
+ --Il change d'infortune!--Ami, reprends courage:
+ Toujours un vent glacé ne souffle point l'orage.
+ Le ciel d'un jour à l'autre est humide ou serein, 210
+ Et tel pleure aujourd'hui qui sourira demain.
+
+ --Mon hôte, en tes discours préside la sagesse.
+ Mais quoi! la confiante et paisible richesse
+ Parle ainsi!... L'indigent espère en vain du sort;
+ En espérant toujours il arrive à la mort. 215
+ Dévoré de besoins, de projets, d'insomnie,
+ Il vieillit dans l'opprobre et dans l'ignominie.
+ Rebuté des humains durs, envieux, ingrats,
+ Il a recours aux dieux qui ne l'entendent pas.
+ Toutefois ta richesse accueille mes misères; 220
+ Et puisque ton coeur s'ouvre à la voix des prières.
+ Puisqu'il sait, ménageant le faible humilié,
+ D'indulgence et d'égards tempérer la pitié,
+ S'il est des dieux du pauvre, ô Lycus! que ta vie
+ Soit un objet pour tous et d'amour et d'envie! 225
+
+ --Je te le dis encore: espérons, étranger.
+ Que mon exemple au moins serve à t'encourager
+ Des changements du sort j'ai fait l'expérience.
+ Toujours un même éclat n'a point à l'indigence
+ Fait du riche Lycus envier le destin. 230
+ J'ai moi-même été pauvre et j'ai tendu la main.
+ Cléotas de Larisse, en ses jardins immenses,
+ Offrit à mon travail de justes récompenses.
+ "Jeune ami, j'ai trouvé quelques vertus en toi;
+ Va, sois heureux, dit-il, et te souviens de moi." 235
+ Oui, oui, je m'en souviens: Cléotas fut mon père;
+ Tu vois le fruit des dons de sa bonté prospère.
+ A tous les malheureux je rendrai désormais
+ Ce que dans mon malheur je dus à ses bienfaits.
+ Dieux, l'homme bienfaisant est votre cher ouvrage; 240
+ Vous n'avez point ici d'autre visible image;
+ Il porte votre empreinte, il sortit de vos mains
+ Pour vous représenter aux regards des humains.
+ Veillez sur Cléotas! Qu'une fleur éternelle,
+ Fille d'une âme pure, en ses traits étincelle; 245
+ Que nombre de bienfaits, ce sont là ses amours,
+ Fassent une couronne à chacun de ses jours;
+ Et quand une mort douce et d'amis entourée
+ Recevra sans douleur sa vieillesse sacrée,
+ Qu'il laisse avec ses biens ses vertus pour appui 250
+ A des fils, s'il se peut, encor meilleurs que lui.
+
+ --Hôte des malheureux, le sort inexorable
+ Ne prend point les avis de l'homme secourable.
+ Tous, par sa main de fer en aveugles poussés,
+ Nous vivons; et tes voeux ne sont point exaucés. 255
+ Cléotas est perdu; son injuste patrie
+ L'a privé de ses biens; elle a proscrit sa vie.
+ De ses concitoyens dès longtemps envié,
+ De ses nombreux amis en un jour oublié,
+ Au lieu de ces tapis qu'avait tissus l'Euphrate, 260
+ Au lieu de ces festins brillants d'or et d'agate
+ Où ses hôtes, parmi les chants harmonieux,
+ Savouraient jusqu'au jour les vins délicieux,
+ Seul maintenant, sa faim, visitant les feuillages,
+ Dépouille les buissons de quelques fruits sauvages; 265
+ Ou, chez le riche altier apportant ses douleurs,
+ Il mange un pain amer tout trempé de ses pleurs.
+ Errant et fugitif, de ses beaux jours de gloire
+ Gardant, pour son malheur, la pénible mémoire,
+ Sous les feux du midi, sous le froid des hivers, 270
+ Seul, d'exil en exil, de déserts en déserts,
+ Pauvre et semblable à moi, languissant et débile,
+ Sans appui qu'un bâton, sans foyer, sans asile,
+ Revêtu de ramée ou de quelques lambeaux,
+ Et sans que nul mortel attendri sur ses maux 275
+ D'un souhait de bonheur le flatte et l'encourage;
+ Les torrents et la mer, l'aquilon et l'orage,
+ Les corbeaux, et des loups les tristes hurlements
+ Répondant seuls la nuit à ses gémissements;
+ N'ayant d'autres amis que les bois solitaires, 280
+ D'autres consolateurs que ses larmes amères,
+ Il se traîne; et souvent sur la pierre il s'endort
+ A la porte d'un temple, en invoquant la mort.
+
+ --Que m'as-tu dit? La foudre a tombé sur ma tête.
+ Dieux! ah! grands dieux! partons. Plus de jeux, plus de fête! 285
+ Partons. Il faut vers lui trouver des chemins sûrs;
+ Partons. Jamais sans lui je ne revois ces murs.
+ Ah! dieux! quand dans le vin, les festins, l'abondance,
+ Enivré des vapeurs d'une folle opulence,
+ Celui qui lui doit tout chante, et s'oublie, et rit, 290
+ Lui peut-être il expire, affamé, nu, proscrit,
+ Maudissant, comme ingrat, son vieil ami qui l'aime.
+ Parle: était-ce bien lui? le connais-tu toi-même?
+ En quels lieux était-il? où portait-il ses pas?
+ Il sait où vit Lycus, pourquoi ne vient-il pas? 295
+ Parle: était-ce bien lui? parle, parle, te dis-je;
+ Où l'as-tu vu?--Mon hôte, à regret je t'afflige.
+ C'était lui, je l'ai vu ........................
+ .........................Les douleurs de son âme
+ Avaient changé ses traits. Ses deux fils et sa femme 300
+ A Delphes, confiés au ministre du dieu,
+ Vivaient de quelques dons offerts dans le saint lieu.
+ Par des sentiers secrets fuyant l'aspect des villes,
+ On les avait suivis jusques aux Thermopyles.
+ Il en gardait encore un douloureux effroi. 305
+ Je le connais; je fus son ami comme toi.
+ D'un même sort jaloux une même injustice
+ Nous a tous deux plongés au même précipice.
+ Il me donna jadis (ce bien seul m'est resté)
+ Sa marque d'alliance et d'hospitalité. 310
+ Vois si tu la connais.' De surprise immobile,
+ Lycus a reconnu son propre sceau d'argile;
+ Ce sceau, don mutuel d'immortelle amitié,
+ Jadis à Cléotas par lui-même envoyé.
+ Il ouvre un oeil avide, et longtemps envisage 315
+ L'étranger. Puis enfin sa voix trouve un passage.
+
+ 'Est-ce toi, Cléotas? toi qu'ainsi je revoi?
+ Tout ici t'appartient. O mon père! est-ce toi?
+ Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître.
+ Cléotas! ô mon père! ô toi qui fus mon maître, 320
+ Viens; je n'ai fait ici que garder ton trésor,
+ Et ton ancien Lycus veut te servir encor;
+ J'ai honte à ma fortune en regardant la tienne.'
+
+ Et, dépouillant soudain la pourpre tyrienne
+ Que tient sur son épaule une agrafe d'argent, 325
+ Il l'attache lui-même à l'auguste indigent.
+ Les convives levés l'entourent; l'allégresse
+ Rayonne en tous les yeux. La famille s'empresse;
+ On cherche des habits, on réchauffe le bain.
+ La jeune enfant approche; il rit, lui tend la main: 330
+ 'Car c'est toi, lui dit-il, c'est toi qui, la première,
+ Ma fille, m'as ouvert la porte hospitalière.'
+
+
+
+
+ III
+
+ LA LIBERTÉ
+
+ UN CHEVRIER, UN BERGER
+
+
+ LE CHEVRIER
+
+ Berger, quel es-tu donc? qui t'agite? et quels dieux
+ De noirs cheveux épars enveloppent tes yeux?
+
+ LE BERGER
+
+ Blond pasteur de chevreaux, oui, tu veux me l'apprendre:
+ Oui, ton front est plus beau, ton regard est plus tendre.
+
+ LE CHEVRIER
+
+ Quoi! tu sors de ces monts où tu n'as vu que toi, 5
+ Et qu'on n'approche point sans peine et sans effroi?
+
+ LE BERGER
+
+ Tu te plais mieux sans doute au bois, à la prairie;
+ Tu le peux. Assieds-toi parmi l'herbe fleurie:
+ Moi, sous un antre aride, en cet affreux séjour,
+ Je me plais sur le roc à voir passer le jour. 10
+
+ LE CHEVRIER
+
+ Mais Cérès a maudit cette terre âpre et dure;
+ Un noir torrent pierreux y roule une onde impure;
+ Tous ces rocs, calcinés sous un soleil rongeur,
+ Brûlent et font hâter les pas du voyageur.
+ Point de fleurs, point de fruits, nul ombrage fertile 15
+ N'y donne au rossignol un balsamique asile.
+ Quelque olivier au loin, maigre fécondité,
+ Y rampe et fait mieux voir leur triste nudité.
+ Comment as-tu donc su d'herbes accoutumées
+ Nourrir dans ce désert tes brebis affamées? 20
+
+ LE BERGER
+
+ Que m'importe! est-ce à moi qu'appartient ce troupeau?
+ Je suis esclave.
+
+ LE CHEVRIER
+
+ Au moins un rustique pipeau
+ A-t-il chassé l'ennui de ton rocher sauvage?
+ Tiens, veux-tu cette flûte? Elle fut mon ouvrage.
+ Prends: sur ce buis, fertile en agréables sons, 25
+ Tu pourras des oiseaux imiter les chansons.
+
+ LE BERGER
+
+ Non, garde tes présents. Les oiseaux de ténèbres,
+ La chouette et l'orfraie, et leurs accents funèbres,
+ Voilà les seuls chanteurs que je veuille écouter;
+ Voilà quelles chansons je voudrais imiter. 30
+ Ta flûte sous mes pieds serait bientôt brisée:
+ Je hais tous vos plaisirs. Les fleurs et la rosée,
+ Et de vos rossignols les soupirs caressants,
+ Rien ne plaît à mon coeur, rien ne flatte mes sens.
+ Je suis esclave.
+
+ LE CHEVRIER
+
+ Hélas! que je te trouve à plaindre! 35
+ Oui, l'esclavage est dur; oui, tout mortel doit craindre
+ De servir, de plier sous une injuste loi,
+ De vivre pour autrui, de n'avoir rien à soi.
+ Protège-moi toujours, ô liberté chérie!
+ O mère des vertus, mère de la patrie! 40
+
+ LE BERGER
+
+ Va, patrie et vertu ne sont que de vains noms.
+ Toutefois tes discours sont pour moi des affronts:
+ Ton prétendu bonheur et m'afflige et me brave;
+ Comme moi, je voudrais que tu fusses esclave.
+
+ LE CHEVRIER
+
+ Et moi, je te voudrais libre, heureux comme moi. 45
+ Mais les dieux n'ont-ils point de remède pour toi?
+ Il est des baumes doux, des lustrations pures
+ Qui peuvent de notre âme assoupir les blessures,
+ Et de magiques chants qui tarissent les pleurs.
+
+ LE BERGER
+
+ Il n'en est point; il n'est pour moi que des douleurs: 50
+ Mon sort est de servir, il faut qu'il s'accomplisse.
+ Moi, j'ai ce chien aussi qui tremble à mon service;
+ C'est mon esclave aussi. Mon désespoir muet
+ Ne peut rendre qu'à lui tous les maux qu'on me fait.
+
+ LE CHEVRIER
+
+ La terre, notre mère, et sa douce richesse, 55
+ Ne peut-elle, du moins, égayer ta tristesse?
+ Vois combien elle est belle! et vois l'été vermeil,
+ Prodigue de trésors, brillants fils du soleil,
+ Qui vient, fertile amant d'une heureuse culture,
+ Varier du printemps l'uniforme verdure; 60
+ Vois l'abricot naissant, sous les yeux d'un beau ciel,
+ Arrondir son fruit doux et blond comme le miel;
+ Vois la pourpre des fleurs dont le pêcher se pare
+ Nous annoncer l'éclat des fruits qu'il nous prépare.
+ Au bord de ces prés verts regarde ces guérets,
+ De qui les blés touffus, jaunissantes forêts, 65
+ Du joyeux moissonneur attendent la faucille.
+ D'agrestes déités quelle noble famille!
+ La Récolte et la Paix, aux yeux purs et sereins,
+ Les épis sur le front, les épis dans les mains, 70
+ Qui viennent, sur les pas de la belle Espérance,
+ Verser la corne d'or où fleurit l'abondance.
+
+ LE BERGER
+
+ Sans doute qu'à tes yeux elles montrent leurs pas;
+ Moi, j'ai des yeux d'esclave, et je ne les vois pas.
+ Je n'y vois qu'un sol dur, laborieux, servile, 75
+ Que j'ai, non pas pour moi, contraint d'être fertile;
+ Où, sous un ciel brûlant, je moissonne le grain
+ Qui va nourrir un autre, et me laisse ma faim.
+ Voilà quelle est la terre. Elle n'est point ma mère,
+ Elle est pour moi marâtre; et la nature entière 80
+ Est plus nue à mes yeux, plus horrible à mon coeur
+ Que ce vallon de mort qui te fait tant d'horreur.
+
+ LE CHEVRIER
+
+ Le soin de tes brebis, leur voix douce et paisible,
+ N'ont-ils donc rien qui plaise à ton âme insensible?
+ N'aimes-tu point à voir les jeux de tes agneaux? 85
+ Moi, je me plais auprès de mes jeunes chevreaux;
+ Je m'occupe à leurs jeux, j'aime leur voix bêlante;
+ Et quand sur la rosée et sur l'herbe brillante
+ Vers leur mère en criant je les vois accourir,
+ Je bondis avec eux de joie et de plaisir. 90
+
+ LE BERGER
+
+ Ils sont à toi: mais moi, j'eus une autre fortune;
+ Ceux-ci de mes tourments sont la cause importune
+ Deux fois, avec ennui, promenés chaque jour,
+ Un maître soupçonneux nous attend au retour
+ Rien ne le satisfait: ils ont trop peu de laine; 95
+ Ou bien ils sont mourants, ils se traînent à peine;
+ En un mot, tout est mal. Si le loup quelquefois
+ En saisit un, l'emporte et s'enfuit dans les bois,
+ C'est ma faute; il fallait braver ses dents avides.
+ Je dois rendre les loups innocents et timides! 100
+ Et puis, menaces, cris, injure, emportements,
+ Et lâches cruautés qu'il nomme châtiments.
+
+ LE CHEVRIER
+
+ Toujours à l'innocent les dieux sont favorables:
+ Pourquoi fuir leur présence, appui des misérables?
+ Autour de leurs autels, parés de nos festons, 105
+ Que ne viens-tu danser, offrir de simples dons,
+ Du chaume, quelques fleurs, et, par ces sacrifices,
+ Te rendre Jupiter et les nymphes propices?
+
+ LE BERGER
+
+ Non; les danses, les jeux, les plaisirs des bergers
+ Sont à mon triste coeur des plaisirs étrangers. 110
+ Que parles-tu de dieux, de nymphes et d'offrandes?
+ Moi, je n'ai pour les dieux ni chaume ni guirlandes;
+ Je les crains, car j'ai vu leur foudre et leurs éclairs;
+ Je ne les aime pas: ils m'ont donné des fers.
+
+ LE CHEVRIER
+
+ Eh bien, que n'aimes-tu? Quelle amertume extrême 115
+ Résiste aux doux souris d'une vierge qu'on aime?
+ L'autre jour, à la mienne, en ce bois fortuné,
+ Je vins offrir le don d'un chevreau nouveau-né.
+ Son oeil tomba sur moi, si doux, si beau, si tendre!...
+ Sa voix prit un accent!... Je crois toujours l'entendre. 120
+
+ LE BERGER
+
+ Eh! quel oeil virginal voudrait tomber sur moi?
+ Ai-je, moi, des chevreaux à donner comme toi?
+ Chaque jour, par ce maître inflexible et barbare,
+ Mes agneaux sont comptés avec un soin avare.
+ Trop heureux quand il daigne à mes cris superflus 125
+ N'en pas redemander plus que je n'en reçus!
+ O juste Némésis! si jamais je puis être
+ Le plus fort à mon tour, si je puis me voir maître,
+ Je serai dur, méchant, intraitable, sans foi,
+ Sanguinaire, cruel, comme on l'est avec moi! 130
+
+ LE CHEVRIER
+
+ Et moi, c'est vous qu'ici pour témoins j'en appelle,
+ Dieux! de mes serviteurs la cohorte fidèle
+ Me trouvera toujours humain, compatissant,
+ A leurs justes désirs facile et complaisant,
+ Afin qu'ils soient heureux et qu'ils aiment leur maître 135
+ Et bénissent en paix l'instant qui les vit naître.
+
+ LE BERGER
+
+ Et moi, je le maudis, cet instant douloureux
+ Qui me donna le jour pour être malheureux;
+ Pour agir quand un autre exige, veut, ordonne;
+ Pour n'avoir rien à moi, pour ne plaire à personne; 140
+ Pour endurer la faim, quand ma peine et mon deuil
+ Engraissent d'un tyran l'indolence et l'orgueil.
+
+ LE CHEVRIER
+
+ Berger infortuné! ta plaintive détresse
+ De ton coeur dans le mien fait passer la tristesse.
+ Vois cette chèvre mère et ces chevreaux, tous deux 145
+ Aussi blancs que le lait qu'elle garde pour eux;
+ Qu'ils aillent avec toi, je te les abandonne.
+ Adieu, puisse du moins ce peu que je te donne
+ De ta triste mémoire effacer tes malheurs,
+ Et, soigné par tes mains, distraire tes douleurs! 150
+
+ LE BERGER
+
+ Oui, donne et sois maudit; car, si j'étais plus sage,
+ Ces dons sont pour mon coeur d'un sinistre présage:
+ De mon despote avare ils choqueront les yeux.
+ Il ne croit pas qu'on donne; il est fourbe, envieux;
+ Il dira que chez lui j'ai volé le salaire 155
+ Dont j'aurai pu payer les chevreaux et la mère;
+ Et, d'un si bon prétexte ardent à se servir,
+ C'est à moi que lui-même il viendra les ravir.
+
+(_Commencé le vendredi au soir 16, et fini le dimanche au soir, 18 mars
+1787._)
+
+
+
+
+ IV
+
+ LE MALADE
+
+
+ 'Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystères,
+ Dieu de la vie, et dieu des plantes salutaires,
+ Dieu vainqueur de Python, dieu jeune et triomphant,
+ Prends pitié de mon fils, de mon unique enfant!
+ Prends pitié de sa mère aux larmes condamnée, 5
+ Qui ne vit que pour lui, qui meurt abandonnée,
+ Qui n'a pas dû rester pour voir mourir son fils!
+ Dieu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis,
+ Assoupis dans son sein cette fièvre brûlante
+ Qui dévore la fleur de sa vie innocente. 10
+ Apollon! si jamais, échappé du tombeau,
+ Il retourne au Ménale avoir soin du troupeau,
+ Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue
+ De ma coupe d'onyx à tes pieds suspendue;
+ Et, chaque été nouveau, d'un jeune taureau blanc 15
+ La hache à ton autel fera couler le sang.
+
+ Eh bien, mon fils, es-tu toujours impitoyable?
+ Ton funeste silence est-il inexorable?
+ Enfant, tu veux mourir? Tu veux, dans ses vieux ans,
+ Laisser ta mère seule avec ses cheveux blancs? 20
+ Tu veux que ce soit moi qui ferme ta paupière?
+ Que j'unisse ta cendre à celle de ton père?
+ C'est toi qui me devais ces soins religieux,
+ Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux.
+ Parle, parle, mon fils! quel chagrin te consume? 25
+ Les maux qu'on dissimule en ont plus d'amertume.
+ Ne lèveras-tu point ces yeux appesantis?
+
+ --Ma mère, adieu; je meurs, et tu n'as plus de fils.
+ Non, tu n'as plus de fils, ma mère bien-aimée.
+ Je te perds. Une plaie ardente, envenimée, 30
+ Me ronge; avec effort je respire, et je crois
+ Chaque fois respirer pour la dernière fois.
+ Je ne parlerai pas. Adieu; ce lit me blesse,
+ Ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse;
+ Tout me pèse et me lasse. Aide-moi, je me meurs. 35
+ Tourne-moi sur le flanc. Ah! j'expire! ô douleurs!
+
+ --Tiens, mon unique enfant, mon fils, prends ce breuvage;
+ Sa chaleur te rendra ta force et ton courage.
+ La mauve, le dictame ont, avec les pavots,
+ Mêlé leurs sucs puissants qui donnent le repos; 40
+ Sur le vase bouillant, attendrie à mes larmes,
+ Une Thessalienne a composé des charmes.
+ Ton corps débile a vu trois retours du soleil
+ Sans connaître Cérès, ni tes yeux le sommeil.
+ Prends, mon fils, laisse-toi fléchir à ma prière; 45
+ C'est ta mère, ta vieille inconsolable mère
+ Qui pleure, qui jadis te guidait pas à pas,
+ T'asseyait sur son sein, te portait dans ses bras,
+ Que tu disais aimer, qui t'apprit à le dire,
+ Qui chantait, et souvent te forçait à sourire 50
+ Lorsque tes jeunes dents, par de vives douleurs,
+ De tes yeux enfantins faisaient couler des pleurs.
+ Tiens, presse de ta lèvre, hélas! pâle et glacée,
+ Par qui cette mamelle était jadis pressée;
+ Que ce suc te nourrisse et vienne à ton secours, 55
+ Comme autrefois mon lait nourrit tes premiers jours!
+
+ --O coteaux d'Érymanthe! ô vallons! ô bocage!
+ O vent sonore et frais qui troublais le feuillage,
+ Et faisais frémir l'onde, et sur leur jeune sein
+ Agitais les replis de leur robe de lin! 60
+ De légères beautés troupe agile et dansante ...
+ Tu sais, tu sais, ma mère? aux bords de l'Érymanthe ...
+ Là, ni loups ravisseurs, ni serpents, ni poisons ...
+ O visage divin! ô fêtes! ô chansons!
+ Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure, 65
+ Aucun lieu n'est si beau dans toute la nature.
+ Dieux! ces bras et ces flancs, ces cheveux, ces pieds nus
+ Si blancs, si délicats!... Je ne te verrai plus!
+ Oh! portez, portez-moi sur les bords d'Érymanthe,
+ Que je la voie encor, cette vierge dansante! 70
+ Oh! que je voie au loin la fumée à longs flots
+ S'élever de ce toit au bord de cet enclos!
+ Assise à tes côtés, ses discours, sa tendresse,
+ Sa voix, trop heureux père! enchante ta vieillesse,
+ Dieux! par-dessus la haie élevée en remparts, 75
+ Je la vois, à pas lents, en longs cheveux épars,
+ Seule, sur un tombeau, pensive, inanimée,
+ S'arrêter et pleurer sa mère bien-aimée.
+ Oh! que tes yeux sont doux! que ton visage est beau!
+ Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau? 80
+ Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles,
+ Dire sur mon tombeau: Les Parques sont cruelles!
+
+ --Ah! mon fils, c'est l'amour, c'est l'amour insensé
+ Qui t'a jusqu'à ce point cruellement blessé?
+ Ah! mon malheureux fils! Oui, faibles que nous sommes, 85
+ C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes.
+ S'ils pleurent en secret, qui lira dans leur coeur
+ Verra que c'est toujours cet amour en fureur.
+ Mais, mon fils, mais dis-moi, quelle belle dansante,
+ Quelle vierge as-tu vue au bord de l'Érymanthe? 90
+ N'es-tu pas riche et beau? du moins quand la douleur
+ N'avait point de ta joue éteint la jeune fleur!
+ Parle. Est-ce cette Eglé, fille du roi des ondes,
+ Ou cette jeune Irène aux longues tresses blondes?
+ Ou ne sera-ce point cette fière beauté 95
+ Dont j'entends le beau nom chaque jour répété,
+ Dont j'apprends que partout les belles sont jalouses?
+ Qu'aux temples, aux festins, les mères, les épouses,
+ Ne sauraient voir, dit-on, sans peine et sans effroi?
+ Cette belle Daphné?....--Dieux! ma mère, tais-toi, 100
+ Tais-toi. Dieux! qu'as-tu dit? Elle est fière, inflexible;
+ Comme les immortels, elle est belle et terrible!
+ Mille amants l'ont aimée; ils l'ont aimée en vain.
+ Comme eux j'aurais trouvé quelque refus hautain.
+ Non, garde que jamais elle soit informée... 105
+ Mais, ô mort! ô tourment! ô mère bien-aimée!
+ Tu vois dans quels ennuis dépérissent mes jours.
+ Ma mère bien-aimée, ah! viens à mon secours.
+ Je meurs; va la trouver: que tes traits, que ton âge,
+ De sa mère à ses yeux offrent la sainte image. 110
+ Tiens, prends cette corbeille et nos fruits les plus beaux,
+ Prends notre Amour d'ivoire, honneur de ces hameaux;
+ Prends la coupe d'onyx à Corinthe ravie;
+ Prends mes jeunes chevreaux, prends mon coeur, prends ma vie;
+ Jette tout à ses pieds; apprends-lui qui je suis; 115
+ Dis-lui que je me meurs, que tu n'as plus de fils.
+ Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse;
+ Adjure cieux et mers, dieu, temple, autel, déesse.
+ Pars; et si tu reviens sans les avoir fléchis,
+ Adieu, ma mère, adieu, tu n'auras plus de fils. 120
+
+ --J'aurai toujours un fils, va, la belle espérance
+ Me dit...' Elle s'incline, et, dans un doux silence,
+ Elle couvre ce front, terni par les douleurs,
+ De baisers maternels entremêlés de pleurs.
+ Puis elle sort en hâte, inquiète et tremblante; 125
+ Sa démarche est de crainte et d'âge chancelante.
+ Elle arrive; et bientôt revenant sur ses pas,
+ Haletante, de loin: 'Mon cher fils, tu vivras,
+ Tu vivras.' Elle vient s'asseoir près de la couche,
+ Le vieillard la suivait, le sourire à la bouche, 130
+ La jeune belle aussi, rouge et le front baissé,
+ Vient, jette sur le lit un coup d'oeil. L'insensé
+ Tremble; sous ses tapis il veut cacher sa tête.
+ 'Ami, depuis trois jours tu n'es d'aucune fête,
+ Dit-elle; que fais-tu? Pourquoi veux-tu mourir? 135
+ Tu souffres. On me dit que je peux te guérir;
+ Vis, et formons ensemble une seule famille:
+ Que mon père ait un fils, et ta mère une fille!'
+
+
+
+
+ V
+
+ HYLAS
+
+_Au chevalier de Pange._
+
+ Le navire éloquent, fils des bois du Pénée,
+ Qui portait à Colchos la Grèce fortunée,
+ Craignant près de l'Euxin les menaces du Nord,
+ S'arrête, et se confie au doux calme d'un port.
+ Aux regards des héros le rivage est tranquille; 5
+ Ils descendent. Hylas prend un vase d'argile,
+ Et va, pour leurs banquets sur l'herbe préparés,
+ Chercher une onde pure en ces bords ignorés.
+ Reines, au sein d'un bois, d'une source prochaine,
+ Trois naïades l'ont vu s'avancer dans la plaine. 10
+ Elles ont vu ce front de jeunesse éclatant,
+ Cette bouche, ces yeux. Et leur onde à l'instant
+ Plus limpide, plus belle, un plus léger zéphire,
+ Un murmure plus doux l'avertit et soupire.
+ Il accourt. Devant lui l'herbe jette des fleurs; 15
+ Sa main errante suit l'éclat de leurs couleurs;
+ Elle oublie, à les voir, l'emploi qui la demande,
+ Et s'égare à cueillir une belle guirlande.
+ Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler.
+ Sur l'immobile arène il l'admire couler, 20
+ Se courbe, et, s'appuyant à la rive penchante,
+ Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.
+ De leurs roseaux touffus les trois nymphes soudain
+ Volent, fendent leurs eaux, l'entraînent par la main
+ En un lit de joncs frais et de mousses nouvelles. 25
+ Sur leur sein, dans leurs bras, assis au milieu d'elles,
+ Leur bouche, en mots mielleux où l'amour est vanté,
+ Le rassure et le loue et flatte sa beauté.
+ Leurs mains vont caressant sur sa joue enfantine
+ De la jeunesse en fleur la première étamine, 30
+ Ou sèchent en riant quelques pleurs gracieux
+ Dont la frayeur subite avait rempli ses yeux.
+ 'Quand ces trois corps d'albâtre atteignaient le rivage,
+ D'abord j'ai cru, dit-il, que c'était mon image
+ Qui, de cent flots brisés prompte à suivre la loi, 35
+ Ondoyante, volait et s'élançait vers moi.'
+
+ Mais Alcide inquiet, que presse un noir augure,
+ Va, vient, le cherche, crie auprès de l'onde pure:
+ 'Hylas! Hylas!' Il crie et mille et mille fois.
+ Le jeune enfant de loin croit entendre sa voix; 40
+ Et du fond des roseaux, pour le tirer de peine,
+ Lui répond une voix non entendue et vaine.
+
+ De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil
+ Court cette jeune idylle au teint frais et vermeil.
+ Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle, 45
+ Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle,
+ L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants;
+ D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs;
+ Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête,
+ Et sa flûte à la main, sa flûte qui s'apprête 50
+ A défier un jour les pipeaux de Segrais,
+ Seuls connus parmi nous aux nymphes des forêts.
+
+
+
+
+ VI
+
+ LA JEUNE TARENTINE
+
+
+ Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés,
+ Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez!
+
+ Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine!
+ Un vaisseau la portait aux bords de Camarine:
+ Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement 5
+ Devaient la reconduire au seuil de son amant.
+ Une clef vigilante a, pour cette journée,
+ Dans le cèdre enfermé sa robe d'hyménée,
+ Et l'or dont au festin ses bras seraient parés,
+ Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés. 10
+ Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,
+ Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
+ L'enveloppe; étonnée et loin des matelots,
+ Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.
+
+ Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine! 15
+ Son beau corps a roulé sous la vague marine.
+ Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher,
+ Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.
+ Par ses ordres bientôt les belles Néréides
+ L'élèvent au-dessus des demeures humides, 20
+ Le portent au rivage, et dans ce monument
+ L'ont au cap du Zéphyr déposé mollement;
+ Puis de loin, à grands cris appelant leurs compagnes,
+ Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes,
+ Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil, 25
+ Répétèrent, hélas! autour de son cercueil:
+
+ 'Hélas! chez ton amant tu n'es point ramenée;
+ Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée;
+ L'or autour de tes bras n'a point serré de noeuds;
+ Les doux parfums n'ont point coulé sur tes cheveux.' 30
+
+
+
+
+ VII
+
+ SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE
+
+_Des nymphes et des satyres chantent dans une grotte qu'il faut peindre
+bien romantique, pittoresque, divine, en soupant, avec des coupes
+ciselées; chacun chante le sujet représenté sur sa coupe. L'un_:
+Étranger, ce taureau, _etc._; _l'autre_: Pasiphaé; _d'autres,
+d'autres_...
+
+
+ EUROPE
+
+ Étranger, ce taureau, qu'au sein des mers profondes
+ D'un pied léger et sûr tu vois fendre les ondes,
+ Est le seul que jamais Amphitrite ait porté.
+ Il nage aux bords crétois. Une jeune beauté
+ Dont le vent fait voler l'écharpe obéissante 5
+ Sur ses flancs est assise, et d'une main tremblante
+ Tient sa corne d'ivoire, et, les pleurs dans les yeux,
+ Appelle ses parents, ses compagnes, ses jeux;
+ Et, redoutant la vague et ses assauts humides,
+ Retire et veut sous soi cacher ses pieds timides. 10
+
+ L'art a rendu l'airain fluide et frémissant,
+ On croit le voir flotter. Ce nageur mugissant,
+ Ce taureau, c'est un dieu; c'est Jupiter lui-même.
+ Dans ses traits déguisés, du monarque suprême
+ Tu reconnais encore et la foudre et les traits. 15
+ Sidon l'a vu descendre au bord de ses guérets,
+ Sous ce front emprunté couvrant ses artifices,
+ Brillant objet des voeux de toutes les génisses.
+
+ La vierge tyrienne, Europe, son amour,
+ Imprudente, le flatte; il la flatte à son tour; 20
+ Et, se fiant à lui, la belle désirée
+ Ose asseoir sur son flanc cette charge adorée.
+ Il s'est lancé dans l'onde; et le divin nageur,
+ Le taureau, roi des dieux, l'humide ravisseur,
+ A déjà passé Chypre et ses rives fertiles; 25
+ Il s'approche de Crète, et va voir les cent villes.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ PASIPHAÉ
+
+
+ Tu gémis sur l'Ida, mourante, échevelée,
+ O reine! ô de Minos épouse désolée!
+ Heureuse si jamais, dans ses riches travaux,
+ Cérès n'eût pour le joug élevé des troupeaux!...
+ Tu voles épier sous quelle yeuse obscure, 5
+ Tranquille, il ruminait son antique pâture,
+ Quel lit de fleurs reçut ses membres nonchalants,
+ Quelle onde a ranimé l'albâtre de ses flancs.
+ 'O nymphes, entourez, fermez, nymphes de Crète,
+ De ces vallons, fermez, entourez la retraite, 10
+ Si peut-être vers lui des vestiges épars
+ Ne viendront point guider mes pas et mes regards.'
+ Insensée! à travers ronces, forêts, montagnes,
+ Elle court. O fureur! dans les vertes campagnes,
+ Une belle génisse à son superbe amant 15
+ Adressait devant elle un doux mugissement.
+ 'La perfide mourra. Jupiter la demande.'
+ Elle-même à son front attache la guirlande,
+ L'entraîne, et sur l'autel prenant le fer vengeur:
+ 'Sois belle maintenant, et plais à mon vainqueur.' 20
+ Elle frappe, et sa haine, à la flamme lustrale,
+ Rit de voir palpiter le coeur de sa rivale.
+
+
+
+
+ IX
+
+ PANNYCHIS
+
+
+_Plusieurs jeunes files entourent un petit enfant... le caressent..._
+
+--_On dit que tu as fait une chanson pour Pannychis, ta cousine?_
+
+--_Oui, je l'aime, Pannychis... elle est belle. Elle a cinq ans comme
+moi... Nous avons arrondi en berceau ces buissons de roses... Nous nous
+promenons sous cet ombrage... On ne peut nous y troubler, car il est
+trop bas pour qu'on y puisse entrer. Je lui ai donné une statue de Vénus
+que mon père m'a faite avec du buis. Elle l'appelle sa fille, elle la
+couche sur des feuilles de rose dans une écorce de grenade... Tous les
+amants font toujours des chansons pour leur bergère... Et moi aussi,
+j'en ai fait une pour elle..._
+
+--_Eh bien, chante-nous ta chanson et nous te donnerons des raisins et
+des figues mielleuses..._
+
+--_Donnez-les-moi d'abord et puis je vais chanter... Il tend ses deux
+mains... on lui donne... et puis, d'une voix claire et douce, il se met
+à chanter_:
+
+ 'Ma belle Pannychis, il faut bien que tu m'aimes;
+ Nous avons même toit, nos âges sont les mêmes.
+ Vois comme je suis grand, vois comme je suis beau.
+ Hier je me suis mis auprès de mon chevreau;
+ Par Pollux et Minerve! il ne pouvait qu'à peine 5
+ Faire arriver sa tête au niveau de la mienne.
+ D'une coque de noix j'ai fait un abri sûr
+ Pour un beau scarabée étincelant d'azur;
+ Il couche sur la laine, et je te le destine.
+ Ce matin, j'ai trouvé parmi l'algue marine 10
+ Une vaste coquille aux brillantes couleurs;
+ Nous l'emplirons de terre, il y viendra des fleurs.
+ Je veux, pour te montrer une flotte nombreuse,
+ Lancer sur notre étang des écorces d'yeuse.
+ Le chien de la maison est si doux! chaque soir, 25
+ Mollement sur son dos je veux te faire asseoir;
+ Et, marchant devant toi jusques à notre asile,
+ Je guiderai les pas de ce coursier docile.'
+
+_Il s'en va bien baisé, bien caressé... Les jeunes beautés le suivent de
+loin. Arrivées aux rosiers, elles regardent par-dessus le berceau sous
+lequel elles les voient occupés à former avec des buissons de myrte et
+de roses un temple de verdure autour d'un petit autel, pour leur statue
+de Vénus; elles rient. Ils lèvent la tête, les voient et leur disent de
+s'en aller. On les embrasse... En s'en allant, la jeune Myro dit:... O
+heureux âge!... Mes compagnes, venez voir aussi chez moi les monuments
+de notre enfance... j'ai entouré d'une haie, pour le conserver, le
+jardin que j'avais alors... Une chèvre l'aurait brouté tout entier en
+une heure... C'est là que je vivais avec...; il m'appelait déjà sa femme
+et je l'appelais mon époux... Nous n'étions pas plus hauts que telle
+plante... Nous nous serions perdus dans une forêt de thym... Vous y
+verrez encore les romarins s'élever en berceau comme des cyprès autour
+du tombeau de marbre où sont écrits les vers d'Anyté... Mon bien-aimé
+m'avait donné une cigale et une sauterelle. Elles moururent, je leur
+élevai ce tombeau parmi le romarin. J'étais en pleurs... La belle Anyté
+passa, sa lyre à la main..._
+
+--_Qu'as-tu? me demanda-t-elle._
+
+--_Ma cigale et ma sauterelle sont mortes..._
+
+--_Ah! me dit-elle, nous devons tous mourir (cinq ou six vers de
+morale)..._
+
+_Puis elle écrivit sur la pierre_:
+
+ 'O sauterelle, à toi, rossignol des fougères,
+ A toi, verte cigale, amante des bruyères, 30
+ Myro de cette tombe élève les honneurs,
+ Et sa joue enfantine est humide de pleurs;
+ Car l'avare Achéron, les Soeurs impitoyables
+ Ont ravi de ses jeux ces compagnes aimables.'
+
+
+
+
+ X
+
+ DRYAS
+
+
+ 'Tout est-il prêt? partons. Oui, le mât est dressé;
+ Adieu donc.' Sur les bancs le rameur est placé;
+ La voile, ouverte aux vents, s'enfle et s'agite et flotte;
+ Déjà le gouvernail tourne aux mains du pilote.
+ Insensé! vainement le serrant dans leurs bras, 5
+ Femme, enfants, tout se jette au-devant de ses pas;
+ Il monte, on lève l'ancre. Élevé sur la poupe,
+ Il remplit et couronne une écumante coupe,
+ Prie, et la verse aux dieux qui commandent aux flots.
+ Tout retentit de cris, adieux des matelots. 10
+ Sur sa famille en pleurs il tourne encor la vue,
+ Et des yeux et des mains longtemps il les salue.
+ Insensé! vainement une fois averti!
+ On détache le câble; il part; il est parti!
+ Car il ne voyait pas que bientôt sur sa tête 15
+ L'automne impétueux amassant la tempête
+ L'attendait au passage, et là, loin de tout bord,
+ Lui préparait bientôt le naufrage et la mort.
+ 'Dieux de la mer Égée, ô vents, ô dieux humides,
+ Glaucus et Palémon, et blanches Néréides, 20
+ Sauvez, sauvez Dryas. Déjà voisin du port,
+ Entre la terre et moi je rencontre la mort.
+ Mon navire est brisé. Sous les ondes avares
+ Tous les miens ont péri. Dieux! rendez-moi mes lares!
+ Dieux! entendez les cris d'un père et d'un époux! 25
+ Sauvez, sauvez Dryas, il s'abandonne à vous.'
+ Il dit, plonge, et, perdant au sein de la tourmente
+ La planche, sous ses pieds fugitive et flottante,
+ Nage, et lutte, et ses bras et ses efforts nombreux...
+ Et la vague en roulant sur les sables pierreux, 30
+ Blême, expirant, couvert d'une écume salée,
+ Le vomit. Sa famille errante, échevelée,
+ Qui perçait l'air de cris et se frappait le sein,
+ Court, le saisit, l'entraîne, et, le fer à la main,
+ Rendant grâces aux flots d'avoir sauvé sa tête, 35
+ Offre une brebis noire à la noire tempête.
+
+
+
+ XI
+
+ BACCHUS
+
+
+ Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée,
+ O Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée;
+ Viens, tel que tu parus aux déserts de Naxos
+ Quand tu vins rassurer la fille de Minos.
+ Le superbe éléphant, en proie à ta victoire, 5
+ Avait de ses débris formé ton char d'ivoire.
+ De pampres, de raisins mollement enchaîné,
+ Le tigre aux larges flancs de taches sillonné,
+ Et le lynx étoilé, la panthère sauvage,
+ Promenaient avec toi ta cour sur ce rivage. 10
+ L'or reluisait partout aux axes de tes chars.
+ Les Ménades couraient en longs cheveux épars
+ Et chantaient Évoé, Bacchus et Thyonée,
+ Et Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée,
+ Et tout ce que pour toi la Grèce eut de beaux noms. 15
+ Et la voix des rochers répétait leurs chansons,
+ Et le rauque tambour, les sonores cymbales,
+ Les hautbois tortueux, et les doubles crotales
+ Qu'agitaient en dansant sur ton bruyant chemin
+ Le faune, le satyre et le jeune Sylvain, 20
+ Au hasard attroupés autour du vieux Silène,
+ Qui, sa coupe à la main, de la rive indienne,
+ Toujours ivre, toujours débile, chancelant,
+ Pas à pas cheminait sur son âne indolent.
+
+
+
+
+ XII
+
+ LE CHÊNE DE CÉRÈS
+
+
+ Allons chanter, assis dans les saintes forêts,
+ Sous ce chêne orgueilleux, favori de Cérès,
+ Qui loin autour de lui porte un immense ombrage,
+ Tu vois, de tous côtés pendant à son feuillage,
+ Couronnes et bandeaux et bouquets entassés, 5
+ Doux monuments des voeux par Cérès exaucés.
+
+ A son ombre souvent les nymphes bocagères
+ Viennent former les pas de leurs danses légères;
+ Pour mesurer ses flancs et leur vaste contour,
+ Leurs mains s'entrelaçant serpentent à l'entour: 10
+ Et, les bras étendus, vingt Dryades à peine
+ Pressent ce tronc noueux et dont Cérès est vaine.
+
+(Tiré d'Ovide, _Mét._, viii.)
+
+
+
+
+ XIII
+
+ HERCULE
+
+
+ Oeta, mont ennobli par cette nuit ardente,
+ Quand l'infidèle époux d'une épouse imprudente
+ Reçut de son amour un présent trop jaloux,
+ Victime du centaure immolé par ses coups;
+ Il brise tes forêts: ta cime épaisse et sombre 5
+ En un bûcher immense amoncelle sans nombre
+ Les sapins résineux que son bras a ployés.
+ Il y porte la flamme; il monte, sous ses pieds
+ Étend du vieux lion la dépouille héroïque,
+ Et l'oeil au ciel, la main sur la massue antique, 10
+ Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu.
+ Le vent souffle et mugit. Le bûcher tout en feu
+ Brille autour du héros, et la flamme rapide
+ Porte au palais divin l'âme du grand Alcide!
+
+
+
+
+ XIV
+
+ ÉRICHTHON
+
+
+ J'apprends, pour disputer un prix si glorieux,
+ Le bel art d'Érichthon, mortel prodigieux
+ Qui sur l'herbe glissante, en longs anneaux mobiles,
+ Jadis homme et serpent, traînait ses pieds agiles.
+ Élevé sur un axe, Érichthon le premier 5
+ Aux liens du timon attacha le coursier,
+ Et vainqueur, près des mers, sur les sables arides,
+ Fit voler à grand bruit les quadriges rapides.
+
+ Le Lapithe, hardi dans ses jeux turbulents,
+ Le premier, des coursiers osa presser les flancs. 10
+ Sous lui, dans un long cercle achevant leur carrière,
+ Ils surent aux liens livrer leur tête altière,
+ Blanchir un frein d'écume, et, légers, bondissants,
+ Agiter, mesurer leurs pas retentissants.
+
+(Pris de Virgile.)
+
+
+
+
+ XV
+
+ NÉÈRE
+
+
+ Mais telle qu'à sa mort, pour la dernière fois,
+ Un beau cygne soupire, et de sa douce voix,
+ De sa voix qui bientôt lui doit être ravie,
+ Chante, avant de partir, ses adieux à la vie,
+ Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort, 5
+ Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort:
+
+ 'O vous, du Sébéthus naïades vagabondes,
+ Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes.
+ Adieu, mon Clinias! moi, celle qui te plus,
+ Moi, celle qui t'aimai, que tu ne verras plus. 10
+ O cieux, ô terre, ô mer, prés, montagnes, rivages,
+ Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages,
+ Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours
+ Néère tout son bien, Néère ses amours;
+ Cette Néère, hélas! qu'il nommait sa Néère, 15
+ Qui, pour lui criminelle, abandonna sa mère;
+ Qui, pour lui fugitive, errant de lieux en lieux,
+ Aux regards des humains n'osa lever les yeux.
+ Oh! soit que l'astre pur des deux frères d'Hélène
+ Calme sous ton vaisseau la vague ionienne; 20
+ Soit qu'aux bords de Pæstum, sous ta soigneuse main,
+ Les roses deux fois l'an couronnent ton jardin;
+ Au coucher du soleil, si ton âme attendrie
+ Tombe en une muette et molle rêverie,
+ Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi. 25
+ Je viendrai, Clinias; je volerai vers toi.
+
+ Mon âme vagabonde, à travers le feuillage,
+ Frémira; sur les vents ou sur quelque nuage
+ Tu la verras descendre, ou du sein de la mer,
+ S'élevant comme un songe, étinceler dans l'air, 30
+ Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive,
+ Caresser, en fuyant, ton oreille attentive.'
+
+
+
+
+ XVI
+
+
+ Mon visage est flétri des regards du soleil.
+ Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil.
+ J'ai suivi tout le jour le fond de la vallée;
+ Des bêlements lointains partout m'ont appelée.
+ J'ai couru: tu fuyais sans doute loin de moi: 5
+ C'étaient d'autres pasteurs. Où te chercher, ô toi
+ Le plus beau des humains? Dis-moi, fais-moi connaître
+ Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître,
+ Pour que je cesse enfin de courir sur les pas
+ Des troupeaux étrangers que tu ne conduis pas. 10
+
+(Tiré du _Cantique des cantiques_.)
+
+
+
+
+ XVII
+
+
+ O jeune adolescent! tu rougis devant moi.
+ Vois mes traits sans couleurs; ils pâlissent pour toi:
+ C'est ton front virginal, ta grâce, ta décence;
+ Viens. Il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance.
+ O jeune adolescent, viens savoir que mon coeur 5
+ N'a pu de ton visage oublier la douceur.
+ Bel enfant, sur ton front la volupté réside.
+ Ton regard est celui d'une vierge timide.
+ Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour,
+ Semble encore ignorer qu'on soupire d'amour. 10
+ Viens le savoir de moi. Viens, je veux te l'apprendre;
+ Viens remettre en mes mains ton âme vierge et tendre,
+ Afin que mes leçons, moins timides que toi,
+ Te fassent soupirer et languir comme moi;
+ Et qu'enfin rassuré, cette joue enfantine 15
+ Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine.
+ Oh! je voudrais qu'ici tu vinsses un matin
+ Reposer mollement ta tête sur mon sein!
+ Je te verrais dormir, retenant mon haleine,
+ De peur de t'éveiller, ne respirant qu'à peine. 20
+ Mon écharpe de lin, que je ferais flotter,
+ Loin de ton beau visage aurait soin d'écarter
+ Les insectes volants dont les ailes bruyantes
+ Aiment à se poser sur les lèvres dormantes.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+
+ La nymphe l'aperçoit, et l'arrête, et soupire.
+ Vers un banc de gazon, tremblante, elle l'attire;
+ Elle s'assied. Il vient, timide avec candeur,
+ Ému d'un peu d'orgueil, de joie et de pudeur.
+ Les deux mains de la nymphe errent à l'aventure. 5
+ L'une, sur son front blanc, va de sa chevelure
+ Former les blonds anneaux. L'autre de son menton
+ Caresse lentement le mol et doux coton.
+
+ 'Approche, bel enfant, approche, lui dit-elle,
+ Toi si jeune et si beau, près de moi jeune et belle. 10
+ Viens, ô mon bel ami, viens, assieds-toi sur moi.
+ Dis, quel âge, mon fils, s'est écoulé pour toi?
+ Aux combats du gymnase as-tu quelque victoire?
+ Aujourd'hui, m'a-t-on dit, tes compagnons de gloire,
+ Trop heureux, te pressaient entre leurs bras glissants, 15
+ Et l'olive a coulé sur tes membres luisants.
+ Tu baisses tes yeux noirs? Bienheureuse la mère
+ Qui t'a formé si beau, qui t'a nourri pour plaire!
+ Tu souris? tu rougis? Que ta joue est brillante!
+ Que ta bouche est vermeille et ta peau transparente! 20
+ N'es-tu pas Hyacinthe au blond Phoebus si cher?
+ Ou ce jeune Troyen ami de Jupiter?
+ Ou celui qui, naissant pour plus d'une immortelle,
+ Entr'ouvrit de Myrrha l'écorce maternelle?
+ Ami, qui que tu sois, oh! tes jeux sont charmants: 25
+ Bel enfant, aime-moi. Mon coeur de mille amants
+ Rejeta mille fois la poursuite enflammée;
+ Mais toi seul, aime-moi, j'ai besoin d'être aimée...'
+
+
+
+
+ XIX
+
+ CHANSON DES YEUX
+
+
+ Viens: là, sur des joncs frais ta place est toute prête.
+ Viens, viens, sur mes genoux viens reposer ta tête.
+ Les yeux levés sur moi, tu resteras muet,
+ Et je te chanterai la chanson qui te plaît.
+ Comme on voit, au moment où Phoebus va renaître, 5
+ La nuit prête à s'enfuir, le jour prêt à paraître,
+ Je verrai tes beaux yeux, les yeux de mon ami,
+ En un demi-sommeil se fermer à demi.
+ Tu me diras: 'Adieu, je dors, adieu, ma belle.
+ --Adieu, dirai-je, adieu, dors, mon ami fidèle, 10
+ Car le... aussi dort le front vers les cieux,'
+ Et j'irai te baiser et le front et les yeux.
+
+ Ne me regarde point; cache, cache tes yeux;
+ Mon sang en est brûlé; tes regards sont des feux.
+ Viens, viens. Quoique vivant, et dans ta fleur première, 15
+ Je veux avec mes mains te fermer la paupière,
+ Ou, malgré tes efforts, je prendrai tes cheveux
+ Pour en faire un bandeau qui te cache les yeux.
+
+(Le commencement est imité de Shakespeare, _Henry IV_.)
+
+
+
+
+ XX
+
+
+ 'Les esclaves d'amour ont tant versé de pleurs!
+ S'il a quelques plaisirs, il a tant de douleurs!
+ Qu'il garde ses plaisirs. Dans un vallon tranquille,
+ Les muses contre lui nous offrent un asile;
+ Les muses, seul objet de mes jeunes désirs, 5
+ Mes uniques amours, mes uniques plaisirs.
+ L'amour n'ose troubler la paix de ce rivage.
+ Leurs modestes regards ont, loin de leur bocage,
+ Fait fuir ce dieu cruel, leur légitime effroi,
+ Chastes muses, veillez, veillez toujours sur moi.' 10
+
+ --'Non, non, le dieu d'amour n'est point l'effroi des muses.
+ Elles cherchent ses pas, elles aiment ses ruses.
+ Le coeur qui n'aime rien a beau les implorer,
+ Leur troupe qui s'enfuit ne veut pas l'inspirer.
+ Qu'un amant les invoque, et sa voix les attire. 15
+ C'est ainsi que toujours elles montent ma lyre.
+ Si je chante les dieux, ou les héros, soudain
+ Ma langue balbutie et se travaille en vain.
+ Si je chante l'amour, ma chanson d'elle-même
+ S'écoule de ma bouche et vole à ce que j'aime.' 20
+
+
+
+
+ XXI
+
+ A VESPER
+
+
+ O quel que soit ton nom, soit Vesper, soit Phosphore,
+ Messager de la nuit, messager de l'aurore,
+ Cruel astre au matin, le soir astre si doux!
+ Phosphore, le matin, loin de nos bras jaloux,
+ Ta fais fuir nos amours tremblantes, incertaines, 5
+ Mais le soir, en secret, Vesper, tu les ramènes,
+ La vierge qu'à l'hymen la nuit doit présenter
+ Redoute que Vesper se hâte d'arriver.
+ Puis, au bras d'un époux, elle accuse Phosphore
+ De rallumer trop tôt les flambeaux de l'aurore, 10
+ Brillante étoile, adieu, le jour s'avance, cours,
+ Ramène-moi bientôt la nuit et mes amours.
+
+
+
+
+ XXII
+
+
+ Blanche et douce colombe, aimable prisonnière,
+ Quel injuste ennemi te cache à la lumière?
+ Je t'ai vue aujourd'hui (que le ciel était beau!)
+ Te promener longtemps sur le bord du ruisseau,
+ Au hasard, en tous lieux, languissante, muette, 5
+ Tournant tes doux regards et tes pas et ta tête.
+ Caché dans le feuillage, et n'osant l'agiter,
+ D'un rameau sur un autre à peine osant sauter,
+ J'avais peur que le vent décelât mon asile.
+ Tout seul je gémissais, sur moi-même immobile, 10
+ De ne pouvoir aller, le ciel était si beau!
+ Promener avec toi sur le bord du ruisseau.
+
+ Car, si j'avais osé, sortant de ma retraite,
+ Près de ta tête amie aller porter ma tête,
+ Avec toi murmurer et fouler sous mes pas 15
+ Le même pré foulé sous tes pieds délicats,
+ Mes ailes et ma voix auraient frémi de joie,
+ Et les noirs ennemis, les deux oiseaux de proie,
+ Ces gardiens envieux qui te suivent toujours,
+ Auraient connu soudain que tu fais mes amours. 20
+ Tous les deux à l'instant, timide prisonnière,
+ T'auraient, dans ta prison, ravie à la lumière,
+ Et tu ne viendrais plus, quand le ciel sera beau,
+ Te promener encor sur le bord du ruisseau.
+
+ Blanche et douce brebis à la voix innocente, 25
+ Si j'avais, pour toucher ta laine obéissante,
+ Osé sortir du bois et bondir avec toi,
+ Te bêler mes amours et t'appeler à moi,
+ Les deux loups soupçonneux qui marchaient à ta suite
+ M'auraient vu. Par leurs cris ils t'auraient mise en fuite, 30
+ Et pour te dévorer eussent fondu sur toi
+ Plutôt que te laisser un moment avec moi.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ LE SATYRE ET LA FLÛTE
+
+
+ Toi, de Mopsus ami! Non loin de Bérécynthe,
+ Certain satyre, un jour, trouva la flûte sainte
+ Dont Hyagnis calmait ou rendait furieux
+ Le cortège énervé de la mère des dieux.
+ Il appelle aussitôt du Sangar au Méandre 5
+ Les nymphes de l'Asie, et leur dit de l'entendre;
+ Que tout l'art d'Hyagnis n'était que dans ce bui;
+ Qu'il a, grâce au destin, des doigts tout comme lui.
+ On s'assied. Le voilà qui se travaille et sue,
+ Souffle, agite ses doigts, tord sa lèvre touffue, 10
+ Enfle sa joue épaisse, et fait tant qu'à la fin
+ Le buis résonne et pousse un cri rauque et chagrin.
+ L'auditoire étonné se lève, non sans rire,
+ Les éloges railleurs fondent sur le satyre,
+ Qui pleure, et des chiens même, en fuyant vers le bois, 15
+ Évite comme il peut les dents et les abois.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+
+ De nuit, la nymphe errante à travers le bois sombre
+ Aperçoit le satyre; et, le fuyant dans l'ombre,
+ De loin, d'un cri perfide, elle va l'appelant.
+ Le pied-de-chèvre accourt, sur sa trace volant,
+ Et dans une eau stagnante, à ses pas opposée, 5
+ Tombe, et sa plainte amère excite leur risée.
+
+
+
+
+ XXV
+
+
+ L'impur et fier époux que la chèvre désire
+ Baisse le front, se dresse et cherche le satyre.
+ Le satyre, averti de cette inimitié,
+ Affermit sur le sol la corne de son pié;
+ Et leurs obliques fronts, lancés tous deux ensemble, 5
+ Se choquent; l'air frémit, le bois s'agite et tremble.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+
+ Ma Muse fuit les champs abreuvés de carnage,
+ Et ses pieds innocents ne se poseront pas
+ Où la cendre des morts gémirait sous ses pas.
+ Elle pâlit d'entendre et le cri des batailles,
+ Et les assauts tonnants qui frappent les murailles, 5
+ Et le sang qui jaillit sous les pointes d'airain
+ Souillerait la blancheur de sa robe de lin.
+
+(Traduit de Gessner.)
+
+
+
+
+ XXVII
+
+
+_Un berger poète dira:_
+
+ Mes chants savent tout peindre; accours, viens les entendre.
+ Ma voix plaît, Astérie, elle est flexible et tendre.
+ Philomèle, les bois, les eaux, les pampres verts,
+ Les muses, le printemps, habitent dans mes vers.
+ Le baiser dans mes vers étincelle et respire. 5
+ La source aux pieds d'argent qui m'arrête et m'inspire
+ Y roule en murmurant son flot léger et pur.
+ Souvent avec les cieux il se pare d'azur.
+ Le souffle insinuant, qui frémit sous l'ombrage,
+ Voltige dans mes vers comme dans le feuillage. 10
+ Mes vers sont parfumés et de myrte et de fleurs,
+ Soit les fleurs dont l'été ranime les couleurs,
+ Soit celles que seize ans, été plus doux encore,
+ Sur une belle joue ont l'art de faire éclore.
+
+
+
+
+ XXVIII
+
+
+ Le lys est le plus beau des enfants du zéphire,
+ Il lève un front superbe et demande l'empire.
+ Des suaves esprits dans sa coupe formés,
+ L'air, les eaux, le bocage, au loin sont embaumés.
+ Sous l'herbe, loin des yeux, plus aimable et moins belle, 5
+ La violette fuit. Son parfum la révèle,
+ Avertit qu'elle est là; que, voulant se cacher
+ Là, pour le sein qu'on aime, il faut l'aller chercher.
+
+
+
+
+ XXIX
+
+ A L'HIRONDELLE
+
+
+ Fille de Pandion, ô jeune Athénienne,
+ La cigale est ta proie, hirondelle inhumaine,
+ Et nourrit tes petits qui, débiles encor,
+ Nus, tremblants, dans les airs n'osent prendre l'essor.
+ Tu voles; comme toi la cigale a des ailes. 5
+ Tu chantes; elle chante. À vos chansons fidèles
+ Le moissonneur s'égaye, et l'automne orageux
+ En des climats lointains vous chasse toutes deux.
+ Oses-tu donc porter dans ta cruelle joie
+ A ton nid sans pitié cette innocente proie? 10
+ Et faut-il voir périr un chanteur sans appui
+ Sous la morsure, hélas! d'un chanteur comme lui!
+
+(Trad. d'Événus de Paros.)
+
+
+
+
+ XXX
+
+
+ Ah! prends un coeur humain, laboureur trop avide,
+ Lorsque d'un pas tremblant l'indigence timide
+ De tes larges moissons vient, le regard confus,
+ Recueillir après toi les restes superflus.
+ Souviens-toi que Cybèle est la mère commune. 5
+ Laisse la probité que trahit la fortune.
+ Comme l'oiseau du ciel, se nourrir à tes pieds
+ De quelques grains épars sur la terre oubliés.
+
+(Tiré de Thomson.)
+
+
+
+
+ XXXI
+
+
+ Fille du vieux pasteur, qui d'une main agile
+ Le soir emplis de lait trente vases d'argile,
+ Crains la génisse pourpre, au farouche regard,
+ Qui marche toujours seule et qui paît à l'écart.
+ Libre, elle lutte et fuit, intraitable et rebelle. 5
+ Tu ne presseras point sa féconde mamelle,
+ A moins qu'avec adresse un de ses pieds lié
+ Sous un cuir souple et lent ne demeure plié.
+
+(Vu et fait à Catillon, près Forges, le 4 août 1792, et écrit à Gournay
+le lendemain.)
+
+
+
+
+ XXXII
+
+
+ Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche,
+ Quand lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche,
+ Riant et m'asseyant sur lui, près de son coeur,
+ M'appelant son rival et déjà son vainqueur,
+ Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre 5
+ A souffler une haleine harmonieuse et pure;
+ Et ses savantes mains prenaient mes jeunes doigts,
+ Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois,
+ Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore,
+ A fermer tour à tour les trous du buis sonore. 10
+
+
+
+
+ XXXIII
+
+ MNAÏS
+
+
+ 'Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde,
+ La brebis se traînant sous sa laine féconde,
+ Au dos de la colline accompagnent les pas,
+ A la jeune Mnaïs rendez, rendez, hélas!
+ Par Cérès, par sa fille et la Terre sacrée, 5
+ Une grâce légère, autant que désirée.
+ Ah! près de vous, jadis, elle avait son berceau,
+ Et sa vingtième année a trouvé le tombeau.
+ Que vos agneaux du moins viennent près de ma cendre
+ Me bêler les accents de leur voix douce et tendre, 10
+ Et paître au pied d'un roc où d'un son enchanteur
+ La flûte parlera sous les doigts du pasteur.
+ Qu'au retour du printemps, dépouillant la prairie,
+ Des dons du villageois ma tombe soit fleurie;
+ Puis d'une brebis mère et docile à sa main 15
+ En un vase d'argile il pressera le sein;
+ Et sera chaque jour d'un lait pur arrosée
+ La pierre en ce tombeau sur mes mânes posée.
+ Morts et vivants, il est encor pour nous unir
+ Un commerce d'amour et de doux souvenir.' 20
+
+_C'est en songe que la jeune Mnaïs est venue leur dire cela._
+
+(Trad. de Léonidas de Tarente.)
+
+
+
+
+ XXXIV
+
+ LES JARDINS
+
+
+ Secrets observateurs, leur studieuse main
+ En des vases d'argile et de verre et d'airain
+ Enferme la nature et les riches campagnes.
+ Ce sont là leurs vallons, leurs forêts, leurs montagnes.
+ Barbares possesseurs, Procustes furieux, 5
+ Sous le niveau jaloux leur fer injurieux
+ Mutile sans pitié les plaintives dryades.
+ Le plomb, les murs de pierre enchaînant les naïades,
+ De bassins en bassins, de degrés en degrés,
+ Guident leur chute esclave et leurs pas mesurés, 10
+ Là, quelle muse libre et naïve et fidèle
+ Peut naître? Loin du bois, comme si Philomèle,
+ Sous leurs treillages peints dont la main du sculpteur
+ A ciselé l'acanthe ou le lierre imposteur,
+ Allait chercher ces sons dont le printemps s'honore, 15
+ Délices de la nuit, délices de l'aurore!
+
+
+
+
+ XXXV
+
+ INVOCATION A LA POÉSIE
+
+
+ Nymphe tendre et vermeille, ô jeune Poésie!
+ Quel bois est aujourd'hui ta retraite choisie?
+ Quelles fleurs, près d'une onde où s'égarent tes pas,
+ Se courbent mollement sous tes pieds délicats?
+ Où te faut-il chercher? Vois la saison nouvelle: 5
+ Sur son visage blanc quelle pourpre étincelle!
+ L'hirondelle a chanté; Zéphir est de retour:
+ Il revient en dansant; il ramène l'amour.
+ L'ombre, les prés, les fleurs, c'est sa douce famille,
+ Et Jupiter se plaît à contempler sa fille, 10
+ Cette terre où partout, sous tes doigts gracieux,
+ S'empressent de germer des vers mélodieux.
+ Le fleuve qui s'étend dans les vallons humides
+ Roule pour toi des vers doux, sonores, liquides.
+ Des vers, s'ouvrant en foule aux regards du soleil, 15
+ Sont ce peuple de fleurs au calice vermeil.
+ Et les monts, en torrents qui blanchissent leurs cimes,
+ Lancent des vers brillants dans le fond des abîmes.
+
+
+
+
+ XXXVI
+
+ A LA SANTÉ
+
+
+ Allons, muse rustique, enfant de la nature,
+ Détache ces cheveux, ceins ton front de verdure,
+ Va de mon cher de Pange égayer les loisirs.
+ Rassemble autour de toi tes champêtres plaisirs;
+ Ton cortège dansant de légères dryades, 5
+ De nymphes au sein blanc, de folâtres ménades.
+ Entrez dans son asile aux muses consacré,
+ Où de sphères, d'écrits, de beaux-arts entouré,
+ Sur les doctes feuillets sa jeunesse prudente
+ Pâlit au sein des nuits près d'une lampe ardente. 10
+ Hélas! de tous les dieux il n'eut point les faveurs.
+ Souvent son corps débile est en proie aux douleurs.
+
+ Muse, implore pour lui la Santé secourable,
+ Cette reine des dieux sans qui rien n'est aimable,
+ Qui partout fait briller le sourire, les jeux, 15
+ Les grâces, le printemps. Qu'indulgente à tes voeux,
+ Le dictame à la main, près de lui descendue,
+ Elle vienne avec toi présenter à sa vue
+ Cette jeunesse en fleur, et ce teint pur et frais,
+ Et le baume et la vie épars dans tous ses traits. 20
+ Dis-lui: 'Belle Santé, déesse des déesses,
+ Toi sans qui rien ne plaît, ni grandeurs, ni richesses,
+ Ni chansons, ni festins, ni caresses d'amours,
+ Viens, d'un mortel aimé viens embellir les jours.
+ Touche-le de ta main qui répand l'ambroisie. 25
+ Ainsi tu nous verras, troupe agreste et choisie,
+ Les hymnes à la bouche, entourer tes autels,
+ Santé, reine des dieux, nourrice des mortels.'
+
+ (Imité de l'Hymne d'Ariphron.)
+
+
+
+
+ ÉLÉGIES
+
+ FRAGMENTS D'ÉLÉGIES
+
+
+
+
+ I
+
+
+ Jeune fille, ton coeur avec nous veut se taire.
+ Tu fuis, tu ne ris plus; rien ne saurait te plaire.
+ La soie à tes travaux offre en vain des couleurs;
+ L'aiguille sous tes doigts n'anime plus des fleurs.
+ Tu n'aimes qu'à rêver, muette, seule, errante, 5
+ Et la rose pâlit sur ta bouche expirante.
+ Ah! mon oeil est savant et depuis plus d'un jour;
+ Et ce n'est pas à moi qu'on peut cacher l'amour.
+ Les belles font aimer; elles aiment. Les belles
+ Nous charment tous. Heureux qui peut être aimé d'elles! 10
+ Sois tendre, même faible; on doit l'être un moment;
+ Fidèle, si tu peux. Mais conte-moi comment,
+ Quel jeune homme aux yeux bleus, empressé, sans audace,
+ Aux cheveux noirs, au front plein de charme et de grâce...
+ Tu rougis? On dirait que je t'ai dit son nom. 15
+ Je le connais pourtant. Autour de ta maison
+ C'est lui qui va, qui vient; et, laissant ton ouvrage,
+ Tu vas, sans te montrer, épier son passage.
+ Il fuit vite; et ton oeil, sur sa trace accouru,
+ Le suit encor longtemps quand il a disparu. 20
+ Certe, en ce bois voisin où trois fêtes brillantes
+ Font courir au printemps nos nymphes triomphantes,
+ Nul n'a sa noble aisance et son habile main
+ A soumettre un coursier aux volontés du frein.
+
+
+ II
+
+ Ah! je les reconnais, et mon coeur se réveille.
+ O sons! ô douces voix chères à mon oreille!
+ O mes Muses, c'est vous; vous mon premier amour,
+ Vous qui m'avez aimé dès que j'ai vu le jour!
+ Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance, 5
+ Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance,
+ Où j'entendais le bois murmurer et frémir,
+ Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir.
+ Ingrat! ô de l'amour trop coupable folie!
+ Souvent je les outrage et fuis et les oublie; 10
+ Et sitôt que mon coeur est en proie au chagrin,
+ Je les vois revenir le front doux et serein.
+ J'étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absente
+ De soupçons inquiets m'agite et me tourmente.
+ Je vois tous ses appas et je vois mes dangers; 15
+ Ah! je la vois livrée à des bras étrangers.
+ Elles viennent! leurs voix, leur aspect me rassure:
+ Leur chant mélodieux assoupit ma blessure;
+ Je me fuis, je m'oublie, et mes esprits distraits
+ Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix. 20
+ Par vous, Muses, par vous, franchissant les collines,
+ Soit que j'aime l'aspect des campagnes sabines,
+ Soit Catile ou Falerne et leurs riches coteaux,
+ Ou l'air de Blandusie et l'azur de ses eaux:
+ Par vous de l'Anio j'admire le rivage, 25
+ Par vous de Tivoli le poétique ombrage,
+ Et de Bacchus, assis sous des antres profonds,
+ La nymphe et le satyre écoutant les chansons.
+ Par vous la rêverie errante, vagabonde,
+ Livre à vos favoris la nature et le monde; 30
+ Par vous mon âme, au gré de ses illusions,
+ Vole et franchit les temps, les mers, les nations,
+ Va vivre en d'autres corps, s'égare, se promène,
+ Est tout ce qu'il lui plaît, car tout est son domaine.
+
+ Ainsi, bruyante abeille, au retour du matin, 35
+ Je vais changer en miel les délices du thym.
+ Rose, un sein palpitant est ma tombe divine.
+ Frêle atome d'oiseau, de leur molle étamine
+ Je vais sous d'autres cieux dépouiller d'autres fleurs.
+ Le papillon plus grand offre moins de couleurs; 40
+ Et l'Orénoque impur, la Floride fertile
+ Admirent qu'un oiseau si tendre, si débile,
+ Mêle tant d'or, de pourpre, en ses riches habits,
+ Et pensent dans les airs voir nager des rubis.
+ Sur un fleuve souvent l'éclat de mon plumage 45
+ Fait à quelque Léda souhaiter mon hommage.
+ Souvent, fleuve moi-même, en mes humides bras
+ Je presse mollement des membres délicats,
+ Mille fraîches beautés que partout j'environne;
+ Je les tiens, les soulève, et murmure et bouillonne. 50
+ Mais surtout, Lycoris, Protée insidieux,
+ Partout autour de toi je veille, j'ai des yeux,
+ Partout, sylphe ou zéphyr, invisible et rapide,
+ Je te vois. Si ton coeur complaisant et perfide
+ Livre à d'autres baisers une infidèle main, 55
+ Je suis là. C'est moi seul dont le transport soudain,
+ Agitant tes rideaux ou ta porte secrète,
+ Par un bruit imprévu t'épouvante et t'arrête.
+ C'est moi, remords jaloux, qui rappelle en ton coeur
+ Mon nom et tes serments et ma juste fureur... 60
+
+ Mais périsse l'amant que satisfait la crainte!
+ Périsse la beauté qui m'aime par contrainte,
+ Qui voit dans ses serments une pénible loi,
+ Et n'a point de plaisir à me garder sa foi!
+
+
+
+ III
+
+ AUX FRÈRES DE PANGE
+
+ Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre,
+ Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre.
+ Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceul,
+ Que les pontifes saints autour de mon cercueil,
+ Appelés aux accents de l'airain lent et sombre, 5
+ De leur chant lamentable accompagnent mon ombre,
+ Et sous des murs sacrés aillent ensevelir
+ Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir.
+ Eh! qui peut sans horreur, à ses heures dernières,
+ Se voir au loin périr dans des mémoires chères? 10
+ L'espoir que des amis pleureront notre sort
+ Charme l'instant suprême et console la mort.
+ Vous-même choisirez à mes jeunes reliques
+ Quelque bord fréquenté des pénates rustiques,
+ Des regards d'un beau ciel doucement animé, 15
+ Des fleurs et de l'ombrage, et tout ce que j'aimai.
+ C'est là près d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille,
+ Qu'à mes mânes éteints je demande un asile,
+ Afin que votre ami soit présent à vos yeux,
+ Afin qu'au voyageur amené dans ces lieux 20
+ La pierre, par vos mains de ma fortune instruite,
+ Raconte en ce tombeau quel malheureux habite;
+ Quels maux ont abrégé ses rapides instants;
+ Qu'il fut bon, qu'il aima, qu'il dut vivre longtemps.
+ Ah! le meurtre jamais n'a souillé mon courage. 25
+ Ma bouche du mensonge ignora le langage,
+ Et jamais, prodiguant un serment faux et vain,
+ Ne trahit le secret recélé dans mon sein.
+ Nul forfait odieux, nul remords implacable
+ Ne déchire mon âme inquiète et coupable. 30
+ Vos regrets la verront pure et digne de pleurs,
+ Oui, vous plaindrez sans doute, en mes longues douleurs,
+ Et ce brillant midi qu'annonçait mon aurore,
+ Et ces fruits dans leur germe éteints avant d'éclore,
+ Que mes naissantes fleurs auront en vain promis. 35
+ Oui, je vais vivre encore au sein de mes amis.
+ Souvent à vos festins qu'égaya ma jeunesse,
+ Au milieu des éclats d'une vive allégresse,
+ Frappés d'un souvenir, hélas! amer et doux,
+ Sans doute vous direz: 'Que n'est-il avec nous!' 40
+
+ Je meurs. Avant le soir j'ai fini ma journée.
+ A peine ouverte au jour, ma rose s'est fanée.
+ La vie eut bien pour moi de volages douceurs;
+ Je les goûtais à peine, et voilà que je meurs.
+ Mais, oh! que mollement reposera ma cendre, 45
+ Si parfois, un penchant impérieux et tendre
+ Vous guidant vers la tombe où je suis endormi,
+ Vos yeux en approchant pensent voir leur ami!
+ Si vos chants de mes feux vont redisant l'histoire;
+ Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire, 50
+ Inspirent à vos fils, qui ne m'ont point connu,
+ L'ennui de naître à peine et de m'avoir perdu!
+ Qu'à votre belle vie ainsi ma mort obtienne
+ Tout l'âge, tous les biens dérobés à la mienne;
+ Que jamais les douleurs, par de cruels combats, 55
+ N'allument dans vos flancs un pénible trépas;
+ Que la joie en vos coeurs ignore les alarmes;
+ Que les peines d'autrui causent seules vos larmes;
+ Que vos heureux destins, les délices du ciel,
+ Coulent toujours trempés d'ambroisie et de miel, 60
+ Et non sans quelque amour paisible et mutuelle;
+ Et quand la mort viendra, qu'une amante fidèle,
+ Près de vous désolée, en accusant les dieux,
+ Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux.
+
+
+
+
+ IV
+
+ AU CHEVALIER DE PANGE
+
+
+ Quand la feuille en festons a couronné les bois,
+ L'amoureux rossignol n'étouffe point sa voix.
+ Il serait criminel aux yeux de la nature
+ Si, de ses dons heureux négligeant la culture,
+ Sur son triste rameau, muet dans ses amours, 5
+ Il laissait sans chanter expirer les beaux jours.
+ Et toi, rebelle aux dons d'une si tendre mère,
+ Dégoûté de poursuivre une muse étrangère
+ Dont tu choisis la cour trop bruyante pour toi,
+ Tu t'es fait du silence une coupable loi! 10
+ Tu naquis rossignol. Pourquoi, loin du bocage
+ Où des jeunes rosiers le balsamique ombrage
+ Eût redit tes doux sons sans murmure écoutés,
+ T'en allais-tu chercher la muse des cités,
+ Cette muse, d'éclat, de pourpre environnée, 15
+ Qui, le glaive à la main, du diadème ornée,
+ Vient au peuple assemblé, d'une dolente voix,
+ Pleurer les grands malheurs, les empires, les rois?
+ Que n'étais-tu fidèle à ces muses tranquilles
+ Qui cherchent la fraîcheur des rustiques asiles, 20
+ Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux,
+ Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux?
+ Viens dire à leurs concerts la beauté qui te brûle.
+ Amoureux, avec l'âme et la voix de Tibulle
+ Fuirais-tu les hameaux, ce séjour enchanté 25
+ Qui rend plus séduisant l'éclat de la beauté?
+
+ L'amour aime les champs, et les champs l'ont vu naître.
+ La fille d'un pasteur, une vierge champêtre,
+ Dans le fond d'une rose, un matin du printemps,
+ Le trouva nouveau-né.... 30
+ Le sommeil entr'ouvrait ses lèvres colorées.
+ Elle saisit le bout de ses ailes dorées,
+ L'ôta de son berceau d'une timide main,
+ Tout trempé de rosée, et le mit dans son sein.
+ Tout, mais surtout les champs sont restés son empire. 35
+ Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire;
+ Là de plus beaux soleils dorent l'azur des cieux;
+ Là les prés, les gazons, les bois harmonieux,
+ De mobiles ruisseaux la colline animée,
+ L'âme de mille fleurs dans les zéphyrs semée; 40
+ Là parmi les oiseaux l'amour vient se poser;
+ Là sous les antres frais habite le baiser.
+ Les muses et l'amour ont les mêmes retraites.
+ L'astre qui fait aimer est l'astre des poètes.
+ Bois, écho, frais zéphyrs, dieux champêtres et doux, 45
+ Le génie et les vers se plaisent parmi vous.
+ J'ai choisi parmi vous ma muse jeune et chère;
+ Et, bien qu'entre ses soeurs elle soit la dernière,
+ Elle plaît. Mes amis, vos yeux en sont témoins.
+ Et puis une plus belle eût voulu plus de soins; 50
+ Délicate et craintive, un rien la décourage,
+ Un rien sait l'animer. Curieuse et volage,
+ Elle va parcourant tous les objets flatteurs
+ Sans se fixer jamais, non plus que sur les fleurs
+ Les zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles, 55
+ Ou le baiser ravi sur des lèvres vermeilles.
+ Une source brillante, un buisson qui fleurit,
+ Tout amuse ses yeux; elle pleure, elle rit.
+ Tantôt à pas rêveurs, mélancolique et lente,
+ Elle erre avec une onde et pure et languissante; 60
+ Tantôt elle va, vient, d'un pas léger et sûr
+ Poursuit le papillon brillant d'or et d'azur,
+ Ou l'agile écureuil, ou dans un nid timide
+ Sur un oiseau surpris pose une main rapide.
+ Quelquefois, gravissant la mousse du rocher, 65
+ Dans une touffe épaisse elle va se cacher,
+ Et sans bruit épier, sur la grotte pendante,
+ Ce que dira le faune à la nymphe imprudente
+ Qui, dans cet antre sourd et des faunes ami,
+ Refusait de le suivre, et pourtant l'a suivi. 70
+ Souvent même, écoutant de plus hardis caprices,
+ Elle ose regarder au fond des précipices,
+ Où sur le roc mugit le torrent effréné
+ Du droit sommet d'un mont tout à coup déchaîné.
+ Elle aime aussi chanter à la moisson nouvelle, 75
+ Suivre les moissonneurs et lier la javelle.
+ L'Automne au front vermeil, ceint de pampres nouveaux,
+ Parmi les vendangeurs l'égaré en des coteaux;
+ Elle cueille la grappe, ou blanche, ou purpurine;
+ Le doux jus des raisins teint sa bouche enfantine; 80
+ Ou, s'ils pressent leurs vins, elle accourt pour les voir,
+ Et son bras avec eux fait crier le pressoir.
+
+ Viens, viens, mon jeune ami; viens, nos muses t'attendent;
+ Nos fêtes, nos banquets, nos courses te demandent;
+ Viens voir ensemble et l'antre et l'onde et les forêts. 85
+ Chaque soir une table aux suaves apprêts
+ Assoira près de nous nos belles adorées,
+ Ou, cherchant dans le bois des nymphes égarées,
+ Nous entendrons les ris, les chansons, les festins;
+ Et les verres emplis sous les bosquets lointains 90
+ Viendront animer l'air, et, du sein d'une treille,
+ De leur voix argentine égayer notre oreille.
+ Mais si, toujours ingrat à ces charmantes soeurs,
+ Ton front rejette encore leurs couronnes de fleurs;
+ Si de leurs soins pressants la douce impatience 95
+ N'obtient que d'un refus la dédaigneuse offense;
+ Qu'à ton tour la beauté dont les yeux t'ont soumis
+ Refuse à tes soupirs ce qu'elle t'a promis;
+ Qu'un rival loin de toi de ses charmes dispose;
+ Et, quand tu lui viendras présenter une rose, 100
+ Que l'ingrate étonnée, en recevant ce don,
+ Ne t'ait vu de sa vie et demande ton nom.
+
+
+
+
+ V
+
+
+ O muses, accourez; solitaires divines,
+ Amantes des ruisseaux, des grottes, des collines!
+ Soit qu'en ses beaux vallons Nîme égare vos pas;
+ Soit que de doux pensers, en de riants climats,
+ Vous retiennent aux bords de Loire ou de Garonne; 5
+ Soit que parmi les choeurs de ces nymphes da Rhône,
+ La lune sur les prés, où son flambeau vous luit,
+ Dansantes vous admire au retour de la nuit;
+ Venez. J'ai fui la ville aux muses si contraire,
+ Et l'écho fatigué des clameurs du vulgaire. 10
+ Sur les pavés poudreux d'un bruyant carrefour
+ Les poétiques fleurs n'ont jamais vu le jour.
+ Le tumulte et les cris font fuir avec la lyre
+ L'oisive rêverie au suave délire;
+ Et les rapides chars et leurs cercles d'airain 15
+ Effarouchent les vers qui se taisent soudain.
+ Venez. Que vos bontés ne me soient point avares.
+
+ Mais, oh! faisant de vous mes pénates, mes lares,
+ Quand pourrai-je habiter un champ qui soit à moi,
+ Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi 20
+ Dormir et ne rien faire, inutile poète,
+ Goûter le doux oubli d'une vie inquiète?
+ Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans,
+ Mes rustiques souhaits m'ont porté vers les champs;
+ Si mon coeur dévorait vos champêtres histoires, 25
+ Cet âge d'or si cher à vos doctes mémoires,
+ Ces fleuves, ces vergers, Éden aimé des cieux
+ Et du premier humain berceau délicieux;
+ L'épouse de Booz, chaste et belle indigente,
+ Qui suit d'un pas tremblant la moisson opulente; 30
+ Joseph, qui dans Sichem cherche et retrouve, hélas!
+ Ses dix frères pasteurs qui ne l'attendaient pas;
+ Rachel, objet sans prix qu'un amoureux courage
+ N'a pas trop acheté de quinze ans d'esclavage.
+ Oh! oui, je veux un jour en des bords retirés, 35
+ Sur un riche coteau ceint de bois et de prés,
+ Avoir un humble toit, une source d'eau vive
+ Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive
+ Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux.
+ Là, je veux, ignorant le monde et ses travaux, 40
+ Loin du superbe ennui que l'éclat environne,
+ Vivre comme jadis, aux champs de Babylone,
+ Ont vécu, nous dit-on, ces pères des humains
+ Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints;
+ Avoir amis, enfants, épouse belle et sage; 45
+ Errer, un livre en main, de bocage en bocage;
+ Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs,
+ Une paix dont nul bien n'égale les plaisirs.
+ Douce mélancolie! aimable mensongère,
+ Des antres, des forêts déesse tutélaire, 50
+ Qui vient d'une insensible et charmante langueur
+ Saisir l'ami des champs et pénétrer son coeur,
+ Quand, sorti vers le soir des grottes reculées,
+ Il s'égare à pas lents au penchant des vallées,
+ Et voit des derniers feux le ciel se colorer, 55
+ Et sur les monts lointains un beau jour expirer,
+ Dans sa volupté sage, et pensive et muette,
+ Il s'assied, sur son sein laisse tomber sa tête.
+ Il regarde à ses pieds, dans le liquide azur
+ Du fleuve, qui s'étend comme lui calme et pur, 60
+ Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages,
+ Et la pourpre en festons couronnant les nuages.
+ Il revoit près de lui, tout à coup animés,
+ Ces fantômes si beaux à nos pleurs tant aimés,
+ Dont la troupe immortelle habite sa mémoire: 65
+ Julie, amante faible et tombée avec gloire;
+ Clarisse, beauté sainte où respire le ciel,
+ Dont la douleur ignore et la haine et le fiel,
+ Qui souffre sans gémir, qui périt sans murmure;
+ Clémentine adorée, âme céleste et pure, 70
+ Qui, parmi les rigueurs d'une injuste maison,
+ Ne perd point l'innocence en perdant la raison;
+ Mânes aux yeux charmants, vos images chéries
+ Accourent occuper ses belles rêveries;
+ Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous 75
+ Il est dans vos foyers, il voit vos traits si doux.
+ A vos persécuteurs il reproche leur crime.
+ Il aime qui vous aime, il hait qui vous opprime.
+ Mais tout à coup il pense, ô mortels déplaisirs!
+ Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs 80
+ Ne sont peut-être, hélas! que d'aimables chimères.
+ De l'âme et du génie enfants imaginaires.
+ Il se lève, il s'agite à pas tumultueux;
+ En projets enchanteurs il égare ses voeux.
+ Il ira, le coeur plein d'une image divine, 85
+ Chercher si quelques lieux ont une Clémentine,
+ Et dans quelque désert, loin des regards jaloux,
+ La servir, l'adorer et vivre à ses genoux.
+
+
+
+
+ VI
+
+
+ O jours de mon printemps, jours couronnés de rose,
+ A votre fuite en vain un long regret s'oppose,
+ Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes pleurs,
+ Vous dont j'ai su jouir même au sein des douleurs,
+ Sur ma tête bientôt vos fleurs seront fanées, 5
+ Hélas! bientôt le flux des rapides années
+ Vous aura loin de moi fait voler sans retour.
+ Oh! si du moins alors je pouvais à mon tour,
+ Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière
+ Offrir à mes amis une ombre hospitalière; 10
+ Voir mes lares charmés, pour les bien recevoir,
+ A de joyeux banquets la nuit les faire asseoir;
+ Et là nous souvenir, au milieu de nos fêtes,
+ Combien chez eux longtemps, dans leurs belles retraites,
+ Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix, 15
+ Où Montigny s'enfonce en ses antiques bois,
+ Soit où la Marne lente, en un long cercle d'îles,
+ Ombrage de bosquets l'herbe et les prés fertiles,
+ J'ai su, pauvre et content, savourer à longs traits
+ Les muses, les plaisirs, et l'étude et la paix! 20
+ Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage.
+ Qu'il serve donc les grands, les flatte, les ménage;
+ Qu'il plie, en approchant de ces superbes fronts,
+ Sa tête à la prière, et son âme aux affronts,
+ Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles, 25
+ Enrichir à son tour quelques têtes serviles.
+ De ses honteux trésors je ne suis point jaloux.
+ Une pauvreté libre est un trésor si doux!
+ Il est si doux, si beau de s'être fait soi-même;
+ De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime; 30
+ Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses moeurs,
+ D'avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs,
+ Sa cellule de cire, industrieux asile
+ Où l'on coule une vie innocente et facile;
+ De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis; 35
+ De n'offrir qu'aux talents de vertus ennoblis,
+ Et qu'à l'amitié douce et qu'aux douces faiblesses,
+ D'un encens libre et pur les honnêtes caresses!
+ Ainsi l'on dort tranquille, et, dans son saint loisir,
+ Devant son propre coeur on n'a point à rougir. 40
+ Si le sort ennemi m'assiège et me désole,
+ On pleure; mais bientôt la tristesse s'envole,
+ Et les arts, dans un coeur de leur amour rempli,
+ Versent de tous les maux l'indifférent oubli.
+
+ Les délices des arts ont nourri mon enfance. 45
+ Tantôt, quand d'un ruisseau, suivi dès sa naissance,
+ La nymphe aux pieds d'argent a sous de longs berceaux
+ Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux,
+ Ma main donne au papier, sans travail, sans étude,
+ Des vers fils de l'amour et de la solitude. 50
+ Tantôt de mon pinceau les timides essais
+ Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès.
+ Ma toile avec Sapho s'attendrit et soupire;
+ Elle rit et s'égaye aux danses du satyre;
+ Ou l'aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux, 55
+ Et pense voir et voit ses antiques aïeux
+ Qui, dans l'air appelés à ses hymnes sauvages,
+ Arrêtent près de lui leurs palais de nuages.
+ Beaux-arts, ô de la vie aimables enchanteurs,
+ Des plus sombres ennuis riants consolateurs, 60
+ Amis sûrs dans la peine et constantes maîtresses,
+ Dont l'or n'achète point l'amour ni les caresses,
+ Beaux-arts, dieux bienfaisants, vous que vos favoris
+ Par un indigne usage ont tant de fois flétris,
+ Je n'ai point partagé leur honte trop commune. 65
+ Sur le front des époux de l'aveugle fortune
+ Je n'ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux;
+ J'ai respecté les dons que j'ai reçus de vous.
+ Je ne vais point, à prix de mensonges serviles,
+ Vous marchander au loin des récompenses viles, 70
+ Et partout, de mes vers ambitieux lecteur,
+ Faire trouver charmant mon luth adulateur.
+ Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère,
+ Ces vieilles amitiés de l'enfance première,
+ Quand tous quatre, muets, sous un maître inhumain, 75
+ Jadis au châtiment nous présentions la main;
+ Et mon frère et Lebrun, les muses elles-mêmes;
+ De Pange, fugitif de ces neuf soeurs qu'il aime:
+ Voilà le cercle entier qui, le soir, quelquefois,
+ A des vers non sans peine obtenus de ma voix, 80
+ Prête une oreille amie et cependant sévère.
+ Puissé-je ainsi toujours dans cette troupe chère
+ Me revoir, chaque fois que mes avides yeux
+ Auront porté longtemps mes pas de lieux en lieux,
+ Amant des nouveautés compagnes de voyage; 85
+ Courant partout, partout cherchant à mon passage
+ Quelque ange aux yeux divins qui veuille me charmer,
+ Qui m'écoute ou qui m'aime, ou qui se laisse aimer!
+
+
+
+
+ VII
+
+
+ L'art, des transports de l'âme est un faible interprète:
+ L'art ne fait que des vers; le coeur seul est poète.
+ Sous sa fécondité le génie opprimé
+ Ne peut garder l'ouvrage en sa tête formé.
+ Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle 5
+ Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle.
+ Son coeur dicte; il écrit. A ce maître divin
+ Il ne fait qu'obéir et que prêter sa main.
+ S'il est aimé, content, si rien ne le tourmente,
+ Si la folâtre joie et la jeunesse ardente 10
+ Étalent sur son teint l'éclat de leurs couleurs,
+ Ses vers, frais et vermeils, pétris d'ambre et de fleurs,
+ Brillants de la santé qui luit sur son visage,
+ Trouvent doux d'être au monde et que vieillir est sage.
+ Si, pauvre et généreux, son coeur vient de souffrir 15
+ Aux cris d'un indigent qu'il n'a pu secourir;
+ Si la beauté qu'il aime, inconstante et légère,
+ L'oublie en écoutant une amour étrangère;
+ De sables douloureux si ses flancs sont brûlés,
+ Ses tristes vers en deuil, d'un long crêpe voilés, 20
+ Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes,
+ Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes.
+ Toujours vrai, son discours souvent se contredit.
+ Comme il veut, il s'exprime; il blâme, il applaudit.
+ Vainement la pensée est rapide et volage: 25
+ Quand elle est prête à fuir, il l'arrête au passage.
+ Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant,
+ Il fixe le passé pour lui toujours présent,
+ Et sait, de se connaître ayant la sage envie,
+ Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie. 30
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+ Reste, reste avec nous, ô père des bons vins!
+ Dieu propice, ô Bacchus! toi dont les flots divins
+ Versent le doux oubli de ces maux qu'on adore;
+ Toi, devant qui I'amour s'enfuit et s'évapore,
+ Comme de ce cristal aux mobiles éclairs 5
+ Tes esprits odorants s'exhalent dans les airs.
+
+ Eh bien! mes pas ont-ils refusé de vous suivre?
+ 'Nous venons, disiez-vous, te conseiller de vivre.
+ Au lieu d'aller gémir, mendier des dédains,
+ Suis-nous, si tu le peux. La joie à nos festins 10
+ T'appelle. Viens, les fleurs ont couronné la table:
+ Viens, viens y consoler ton âme inconsolable.'
+
+ Vous voyez, mes amis, si de ce noble soin
+ Mon coeur tranquille et libre avait aucun besoin.
+ Camille dans mon coeur ne trouve plus des armes, 15
+ Et je l'entends nommer sans trouble, sans alarmes;
+ Ma pensée est loin d'elle, et je n'en parle plus;
+ Je crois la voir muette et le regard confus,
+ Pleurante. Sa beauté présomptueuse et vaine
+ Lui disait qu'un captif, une fois dans sa chaîne, 20
+ Ne pouvait songer... Mais, que nous font ses ennuis?
+ Jeune homme, apporte-nous d'autres fleurs et des fruits.
+ Qu'est-ce, amis? nos éclats, nos jeux se ralentissent?
+ Que des verres plus grands dans nos mains se remplissent!
+ Pourquoi vois-je languir ces vins abandonnés, 25
+ Sous le liège tenace encore emprisonnés?
+ Voyons si ce premier, fils de l'Andalousie,
+ Vaudra ceux dont Madère a formé l'ambroisie,
+ Ou ceux dont la Garonne enrichit ses coteaux,
+ Ou la vigne foulée aux pressoirs de Cîteaux. 30
+ Non, rien n'est plus heureux que le mortel tranquille
+ Qui, cher à ses amis, à l'amour indocile,
+ Parmi les entretiens, les jeux et les banquets,
+ Laisse couler la vie et n'y pense jamais.
+ Ah! qu'un front et qu'une âme à la tristesse en proie 35
+ Feignent malaisément et le rire et la joie!
+ Je ne sais, mais partout je l'entends, je la voi;
+ Son fantôme attrayant est partout devant moi;
+ Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille.
+ Peut-être aux feux du vin que l'amour se réveille: 40
+ Sous les bosquets de Chypre, à Vénus consacrés,
+ Bacchus mûrit l'azur de ses pampres dorés.
+ J'ai peur que, pour tromper ma haine et ma vengeance,
+ Tous ces dieux malfaisants ne soient d'intelligence.
+ Du moins il m'en souvient, quand autrefois, auprès 45
+ De cette ingrate aimée, en nos festins secrets,
+ Je portais à la hâte à ma bouche ravie
+ La coupe demi-pleine à ses lèvres saisie,
+ Ce nectar, de l'amour ministre insidieux,
+ Bien loin de les éteindre, aiguillonnait mes feux. 50
+ Ma main courait saisir, de transports chatouillée,
+ Sa tête noblement folâtre, échevelée.
+ Elle riait; et moi, malgré ses bras jaloux,
+ J'arrivais à sa bouche, à ses baisers si doux;
+ J'avais soin de reprendre, utile stratagème! 55
+ Les fleurs que sur son sein j'avais mises moi-même;
+ Et sur ce sein, mes doigts égarés, palpitants,
+ Les cherchaient, les suivaient, et les ôtaient longtemps.
+ Ah! je l'aimais alors! Je l'aimerais encore,
+ Si de tout conquérir la soif qui la dévore 60
+ Eût flatté mon orgueil au lieu de l'outrager,
+ Si mon amour n'avait qu'un outrage à venger,
+ Si vingt crimes nouveaux n'avaient trop su l'éteindre,
+ Si je ne l'abhorrais! Ah! qu'un coeur est à plaindre
+ De s'être à son amour longtemps accoutumé, 65
+ Quand il faut n'aimer plus ce qu'on a tant aimé!
+ Pourquoi, grands dieux! pourquoi la fîtes-vous si belle?
+ Mais ne me parlez plus, amis, de l'infidèle:
+ Que m'importe qu'un autre adore ses attraits,
+ Qu'un autre soit le roi de ses festins secrets; 70
+ Que tous deux en riant ils me nomment peut-être;
+ De ses cheveux épars qu'un autre soit le maître;
+ Qu'un autre ait ses baisers, son coeur; qu'une autre main
+ Poursuive lentement des bouquets sur son sein?
+ Un autre! Ah! je ne puis en souffrir la pensée! 75
+ Riez, amis; nommez ma fureur insensée.
+ Vous n'aimez pas, et j'aime, et je brûle, et je pars
+ Me coucher sur sa porte, implorer ses regards;
+ Elle entendra mes pleurs, elle verra mes larmes;
+ Et dans ses yeux divins, pleins de grâces, de charmes, 80
+ Le sourire ou la haine, arbitres de mon sort,
+ Vont ou me pardonner, ou prononcer ma mort.
+
+
+
+
+ IX
+
+
+ Tel j'étais autrefois et tel je suis encor.
+ Quand ma main imprudente a tari mon trésor,
+ Ou la nuit, accourant au sortir de la table,
+ Si Laure m'a fermé le seuil inexorable,
+ Je regagne mon toit. Là, lecteur studieux, 5
+ Content et sans désirs, je rends grâces aux dieux.
+ Je crie: O soins de l'homme, inquiétudes vaines!
+ Oh! que de vide, hélas! dans les choses humaines!
+ Faut-il ainsi poursuivre au hasard emportés
+ Et l'argent et l'amour, aveugles déités! 10
+ Mais si Plutus revient, de sa source dorée,
+ Conduire dans mes mains quelque veine égarée;
+ A mes signes, du fond de son appartement,
+ Si ma blanche voisine a souri mollement:
+ Adieu les grands discours, et le volume antique, 15
+ Et le sage Lycée, et l'auguste Portique;
+ Et reviennent en foule et soupirs et billets,
+ Soins de plaire, parfums et fêtes et banquets,
+ Et longs regards d'amour et molles élégies,
+ Et jusques au matin amoureuses orgies. 20
+
+
+
+
+ X
+
+
+ Fumant dans le cristal, que Bacchus à longs flots
+ Partout aille à la ronde éveiller les bons mots.
+ Reine de mes banquets, que Lycoris y vienne;
+ Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne;
+ Pour enivrer mes sens, que le feu de ses yeux 5
+ S'unisse à la vapeur des vins délicieux.
+ Amis, que ce bonheur soit notre unique étude;
+ Nous en perdrons sitôt la charmante habitude!
+ Hâtons-nous, l'heure fuit. Hâtons-nous de saisir
+ L'instant, le seul instant donné pour le plaisir. 10
+ Un jour, tel est du sort l'arrêt inexorable,
+ Vénus, qui pour les dieux fit le bonheur durable,
+ A nos cheveux blanchis refusera des fleurs,
+ Et le printemps pour nous n'aura plus de couleurs.
+ Qu'un sein voluptueux, des lèvres demi-closes 15
+ Respirent près de nous leur haleine de roses;
+ Que Phryné sans réserve abandonne à nos yeux
+ De ses charmes secrets les contours gracieux.
+ Quand l'âge aura sur nous mis sa main flétrissante,
+ Que pourra la beauté, quoique toute-puissante? 20
+ Vainement exposée à nos regards confus,
+ Nos coeurs en la voyant ne palpiteront plus.
+ Il faudra bien qu'armés de la philosophie,
+ Oubliant le plaisir alors qu'il nous oublie,
+ La science nous offre un utile secours 25
+ Qui dispute à l'ennui le reste de nos jours.
+ C'est alors qu'exilé dans mon champêtre asile,
+ De l'antique sagesse admirateur tranquille,
+ Du mobile univers interrogeant la voix,
+ J'irai de la nature étudier les lois: 30
+ Par quelle main sur soi la terre suspendue
+ Voit mugir autour d'elle Amphitrite étendue;
+ Quel Titan foudroyé respire avec effort
+ Des cavernes d'Etna la ruine et la mort;
+ Quel bras guide les cieux; à quel ordre enchaîné 35
+ Le soleil bienfaisant nous ramène l'année;
+ Quel signe aux ports lointains arrête l'étranger;
+ Quel autre sur la mer conduit le passager,
+ Quand sa patrie absente et longtemps appelée
+ Lui fait tenter l'Euripe et les flots de Malée; 40
+ Et quel, de l'abondance heureux avant-coureur,
+ Arme d'un aiguillon la main du laboureur.
+
+ Cependant jouissons; l'âge nous y convie.
+ Avant de la quitter, il faut user la vie.
+ Le moment d'être sage est voisin du tombeau. 45
+ Allons, jeune homme, allons, marche; prends ce flambeau.
+ Marche, allons. Mène-moi chez ma belle maîtresse.
+ J'ai pour elle aujourd'hui mille fois plus d'ivresse.
+ Je veux que des baisers plus doux, plus dévorants,
+ N'aient jamais vers le ciel tourné ses yeux mourants. 50
+
+
+
+
+ XI
+
+
+ Souffre un moment encor; tout n'est que changement;
+ L'axe tourne, mon coeur; souffre encore un moment.
+ La vie est-elle toute aux ennuis condamnée?
+ L'hiver ne glace point tous les mois de l'année,
+ L'Eurus retient souvent ses bonds impétueux; 5
+ Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux,
+ Lutte, s'échappe, et va, par des pentes fleuries,
+ S'étendre mollement sur l'herbe des prairies.
+ C'est ainsi que, d'écueils et de vagues pressé,
+ Pour mieux goûter le calme, il faut avoir passé, 10
+ Des pénibles détroits d'une vie orageuse,
+ Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse.
+ La Fortune, arrivant à pas inattendus,
+ Frappe, et jette en vos mains mille dons imprévus:
+ On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage 15
+ N'a mis le pied. Mais quoi! son opulent passage,
+ Moi qui l'attends plongé dans un profond sommeil,
+ Viendra, sans que j'y pense, enrichir mon réveil.
+
+ Toi, qu'aidé de l'aimant plus sûr que les étoiles,
+ Le nocher sur la mer poursuit à pleines voiles; 20
+ Qui sais de ton palais, d'esclaves abondant,
+ De diamants, d'azur, d'émeraudes ardent,
+ Aux gouffres du Potose, aux antres de Golconde,
+ Tenir les rênes d'or qui gouvernent le monde,
+ Brillante déité! tes riches favoris 25
+ Te fatiguent sans cesse et de voeux et de cris:
+ Peu satisfait le pauvre. O belle souveraine!
+ Peu; seulement assez pour que, libre de chaîne,
+ Sur les bords où, malgré ses rides, ses revers,
+ Belle encor l'Italie attire l'univers, 30
+ Je puisse au sein des arts vivre et mourir tranquille!
+ C'est là que mes désirs m'ont promis un asile;
+ C'est là qu'un plus beau ciel peut-être dans mes flancs
+ Éteindra les douleurs et les sables brûlants.
+ Là j'irai t'oublier, rire de ton absence; 35
+ Là, dans un air plus pur respirer, en silence
+ Et nonchalant du terme où finiront mes jours,
+ La santé, le repos, les arts et les amours.
+
+
+
+
+ XII
+
+
+ Non, je ne l'aime plus; un autre la possède.
+ On s'accoutume au mal que l'on voit sans remède.
+ De ses caprices vains je ne veux plus souffrir:
+ Mon élégie en pleurs ne sait plus l'attendrir.
+ Allez, Muses, partez. Votre art m'est inutile; 5
+ Que me font vos lauriers? vous laissez fuir Camille.
+ Près d'elle je voulais vous avoir pour soutien.
+ Allez, Muses, partez, si vous n'y pouvez rien.
+
+ Voilà donc comme on aime! On vous tient, vous caresse,
+ Sur les lèvres toujours on a quelque promesse! 10
+ Et puis... Ah! laissez-moi, souvenirs ennemis,
+ Projets, attente, espoir, qu'elle m'avait permis.
+ 'Nous irons au hameau. Loin, bien loin de la ville,
+ Ignorés et contents, un silence tranquille
+ Ne montrera qu'au ciel notre asile écarté. 15
+ Là son âme viendra m'aimer en liberté.
+ Fuyant d'un luxe vain l'entrave impérieuse,
+ Sans suite, sans témoins, seule et mystérieuse,
+ Jamais d'un oeil mortel un regard indiscret
+ N'osera la connaître et savoir son secret. 20
+ Seul je vivrai pour elle, et mon âme empressée
+ Épiera ses désirs, ses besoins, sa pensée.
+ C'est moi qui ferai tout; moi qui de ses cheveux
+ Sur sa tête le soir assemblerai les noeuds.
+
+ Sa table par mes mains sera prête et choisie; 25
+ L'eau pure, de ma main, lui sera l'ambroisie.
+ Seul, c'est moi qui serai partout, à tout moment,
+ Son esclave fidèle et son fidèle amant.'
+ Tels étaient mes projets qu'insensés et volages
+ Le vent a dissipés parmi de vains nuages! 30
+
+ Ah! quand d'un long espoir on flatta ses désirs,
+ On n'y renonce point sans peine et sans soupirs.
+ Que de fois je t'ai dit: 'Garde d'être inconstante,
+ Le monde entier déteste une parjure amante;
+ Fais-moi plutôt gémir sous des glaives sanglants, 35
+ Avec le feu plutôt déchire-moi les flancs.'
+ O honte! A deux genoux j'exprimais ces alarmes;
+ J'allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes,
+ Tu me priais alors de cesser de pleurer:
+ En foule tes serments venaient me rassurer, 40
+ Mes craintes t'offensaient; tu n'étais pas de celles
+ Qui font jeu de courir à des flammes nouvelles:
+ Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi,
+ Eût-ce été rien au prix du bonheur d'être à moi?
+ Avec de tels discours, ah! tu m'aurais fait croire 45
+ Aux clartés du soleil dans la nuit la plus noire.
+ Tu pleurais même; et moi, lent à me défier,
+ J'allais avec le lin dans tes yeux essuyer
+ Ces larmes lentement et malgré toi séchées;
+ Et je baisais ce lin qui les avait touchées. 50
+ Bien plus, pauvre insensé! j'en rougis: mille fois
+ Ta louange a monté ma lyre avec ma voix.
+ Je voudrais que Vulcain, et l'onde où tout s'oublie,
+ Eût consumé ces vers témoins de ma folie.
+ La même lyre encor pourrait bien me venger, 55
+ Perfide! Mais, non, non, il faut n'y plus songer.
+ Quoi! toujours un soupir vers elle me ramène!
+ Allons! Haïssons-la, puisqu'elle veut ma haine.
+ Oui, je la hais. Je jure... Eh! serments superflus!
+ N'ai-je pas dit assez que je ne l'aimais plus? 60
+
+
+
+
+ XIII
+
+
+ O nécessité dure! ô pesant esclavage!
+ O sort! je dois donc voir, et dans mon plus bel âge,
+ Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs,
+ Dans ce flux et reflux d'espoir et de douleurs!
+
+ Souvent, las d'être esclave et de boire la lie 5
+ De ce calice amer que l'on nomme la vie,
+ Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,
+ Je regarde la tombe, asile souhaité;
+ Je souris à la mort volontaire et prochaine;
+ Je me prie, en pleurant, d'oser rompre ma chaîne; 10
+ Déjà le doux poignard qui percerait mon sein
+ Se présente à mes yeux et frémit sous ma main;
+ Et puis mon coeur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse:
+ Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse,
+ Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux, 15
+ L'homme sait se cacher d'un voile spécieux.
+ A quelque noir destin qu'elle soit asservie,
+ D'une étreinte invincible il embrasse la vie,
+ Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir,
+ Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir. 20
+ Il a souffert, il souffre: aveugle d'espérance,
+ Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance,
+ Et la mort, de nos maux ce remède si doux,
+ Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE
+
+
+ Amis, couple chéri, coeurs formés pour le mien,
+ Je suis libre. Camille à mes yeux n'est plus rien.
+ L'éclat de ses yeux noirs n'éblouit plus ma vue;
+ Mais cette liberté sera bientôt perdue.
+ Je me connais. Toujours je suis libre et je sers; 5
+ Être libre pour moi n'est que changer de fers.
+ Autant que l'univers a de beautés brillantes,
+ Autant il a d'objets de mes flammes errantes.
+ Mes amis, sais-je voir d'un oeil indifférent
+ Ou l'or des blonds cheveux sur l'albâtre courant, 10
+ Ou d'un flanc délicat l'élégante noblesse,
+ Ou d'un luxe poli la savante richesse?
+ Sais-je persuader à mes rêves flatteurs
+ Que les yeux les plus doux peuvent être menteurs?
+ Qu'une bouche où la rose, où le baiser respire, 15
+ Peut cacher un serpent à l'ombre d'un sourire?
+ Que sous les beaux contours d'un sein délicieux
+ Peut habiter un coeur faux, parjure, odieux?
+ Peu fait à soupçonner le mal qu'on dissimule,
+ Dupe de mes regards, à mes désirs crédule, 20
+ Elles trouvent mon coeur toujours prêt à s'ouvrir,
+ Toujours trahi, toujours je me laisse trahir.
+ Je leur crois des vertus dès que je les vois belles,
+ Sourd à tous vos conseils, ô mes amis fidèles!
+ Relevé d'une chute, une chute m'attend; 25
+ De Charybde à Scylla toujours vague et flottant,
+ Et toujours loin du bord jouet de quelque orage,
+ Je ne sais que périr de naufrage en naufrage.
+
+ Ah! je voudrais n'avoir jamais reçu le jour
+ Dans ces vaines cités que tourmente l'amour, 30
+ Où les jeunes beautés, par une longue étude,
+ Font un art des serments et de l'ingratitude,
+ Heureux loin de ces lieux éclatants et trompeurs,
+ Eh! qu'il eût mieux valu naître un de ces pasteurs
+ Ignorés dans le sein de leurs Alpes fertiles, 35
+ Que nos yeux ont connus fortunés et tranquilles!
+ Oh! que ne suis-je enfant de ce lac enchanté
+ Où trois pâtres héros ont à la liberté
+ Rendu tous leurs neveux et l'Helvétie entière!
+ Faible, dormant encor sur le sein de ma mère, 40
+ Oh! que n'ai-je entendu ces bondissantes eaux,
+ Ces fleuves, ces torrents, qui de leurs froids berceaux
+ Viennent du bel Hasly nourrir les doux ombrages!
+ Hasly! frais Élysée! honneur des pâturages!
+ Lieu qu'avec tant d'amour la nature a formé, 45
+ Où l'Aar roule un or pur en son onde semé.
+ Là, je verrais, assis dans ma grotte profonde,
+ La génisse traînant sa mamelle féconde,
+ Prodiguant à ses fils ce trésor indulgent,
+ A pas lents agiter sa cloche au son d'argent, 50
+ Promener près des eaux sa tête nonchalante.
+ Ou de son large flanc presser l'herbe odorante.
+ Le soir, lorsque plus loin, s'étend l'ombre des monts,
+ Ma conque, rappelant mes troupeaux vagabonds,
+ Leur chanterait cet air si doux à ces campagnes, 55
+ Cet air que d'Appenzell répètent les montagnes.
+ Si septembre, cédant au long mois qui le suit,
+ Marquait de froids zéphirs l'approche de la nuit,
+ Dans ses flancs colorés une luisante argile
+ Garderait sous mon toit un feu lent et tranquille, 60
+ Ou, brûlant sur la cendre à la fuite du jour,
+ Un mélèze odorant attendrait mon retour.
+ Une rustique épouse et soigneuse et zélée,
+ Blanche (car sous l'ombrage au sein de la vallée
+ Les fureurs du soleil n'osent les outrager), 65
+ M'offrirait le doux miel, les fruits de mon verger,
+ Le lait, enfant des sels de ma prairie humide,
+ Tantôt breuvage pur et tantôt mets solide,
+ En un globe fondant sous ses mains épaissi,
+ En disque savoureux à la longue durci; 70
+ Et cependant sa voix simple et douce et légère
+ Me chanterait les airs que lui chantait sa mère.
+
+ Hélas! aux lieux amers où je suis enchaîné,
+ Ce repos à mes jours ne fut point destiné.
+ J'irai: Je veux jamais ne revoir ce rivage. 75
+ Je veux, accompagné de ma muse sauvage,
+ Revoir le Rhin tomber en des gouffres profonds,
+ Et le Rhône grondant sous d'immenses glaçons,
+ Et d'Arve aux flots impurs la nymphe injurieuse.
+ Je vole, je parcours la cime harmonieuse 80
+ Où souvent de leurs cieux les anges descendus,
+ En des nuages d'or mollement suspendus,
+ Emplissent l'air des sons de leur voix éthérée.
+ O lac, fils des torrents! ô Thun, onde sacrée!
+ Salut, monts chevelus, verts et sombres remparts 85
+ Qui contenez ses flots pressés de toutes parts!
+ Salut, de la nature admirables caprices,
+ Où les bois, les cités, pendent en précipices!
+ Je veux, je veux courir sur vos sommets touffus;
+ Je veux, jouet errant de vos sentiers confus, 90
+ Foulant de vos rochers la mousse insidieuse,
+ Suivre de mes chevreaux la trace hasardeuse;
+ Et toi, grotte escarpée et voisine des cieux,
+ Qui d'un ami des saints fus l'asile pieux,
+ Voûte obscure où s'étend et chemine en silence 95
+ L'eau qui de roc en roc bientôt fuit et s'élance,
+ Ah! sous tes murs, sans doute, un coeur trop agité
+ Retrouvera la joie et la tranquillité!
+
+
+
+
+ XV
+
+
+ O délices d'amour! et toi, molle paresse,
+ Vous aurez donc usé mon oisive jeunesse!
+ Les belles sont partout. Pour chercher les beaux-arts,
+ Des Alpes vainement j'ai franchi les remparts;
+ Rome d'amours en foule assiège mon asile, 5
+ Sage vieillesse, accours! Ô déesse tranquille,
+ De ma jeune saison éteins ces feux brûlants,
+ Sage vieillesse! Heureux qui, dès ses premiers ans,
+ A senti de son sang, dans ses veines stagnantes,
+ Couler d'un pas égal les ondes languissantes; 10
+ Dont les désirs jamais n'ont troublé la raison;
+ Pour qui les yeux n'ont point de suave poison;
+ Au sein de qui jamais une absente perdue
+ N'a laissé l'aiguillon d'une trop belle vue;
+ Qui, s'il regarde et loue un front si gracieux, 15
+ Ne le voit plus, sitôt qu'il n'est plus sous ses yeux!
+ Doux et cruels tyrans, brillantes héroïnes,
+ Femmes, de ma mémoire habitantes divines,
+ Fantômes enchanteurs, cessez de m'égarer.
+ O mon coeur! ô mes sens! laissez-moi respirer. 20
+ Laissez-moi dans la paix de l'ombre solitaire
+ Travailler à loisir quelque oeuvre noble et fière
+ Qui, sur l'amas des temps propre à se maintenir,
+ Me recommande aux yeux des âges à venir.
+ Mais, non! j'implore en vain un repos favorable; 25
+ Je t'appartiens, Amour, Amour inexorable!
+
+
+
+
+ XVI
+
+
+ Souvent le malheureux sourit parmi ses pleurs,
+ Et voit quelque plaisir naître au sein des douleurs.
+ Sous ses hauts monts ainsi l'Allobroge recèle,
+ Sous ses monts, de l'hiver la patrie éternelle,
+ Et les fleurs du printemps et les biens de l'été. 5
+ Sur leurs arides fronts le voyageur porté
+ S'étonne. Auprès des rocs d'âge en âge entassée,
+ En flots âpres et durs brille une mer glacée.
+ A peine sur le dos de ces sentiers luisants
+ Un bois armé de fer soutient ses pas glissants. 10
+ Il entend retentir la voix du précipice.
+ Il se tourne et partout un amas se hérisse
+ De sommets ou brûlés ou de glace épaissis,
+ Fils du vaste mont Blanc sur leurs têtes assis,
+ Et qui s'élève autant au-dessus de leurs cimes 15
+ Qu'ils s'élèvent eux-mêmes au-dessus des abîmes.
+ Mais bientôt à leurs pieds qu'il descende; à ses yeux
+ S'étendent mollement vallons délicieux,
+ Pâturages et prés, doux enfants des rosées,
+ Trient, Cluses, Magland, humides Élysées, 20
+ Frais coteaux, où partout sur des flots vagabonds
+ Pend le mélèze altier, vieil habitant des monts.
+
+
+
+
+ XVII
+
+
+ Je t'indique le fruit qui m'a rendu malade;
+ Je te crie en quel lieu, sous la route, est caché
+ Un abîme, où déjà mes pas ont trébuché.
+ D'un mutuel amour combien doux est l'empire!
+ Heureux, et plus heureux que je ne saurais dire, 5
+ Deux coeurs qui ne font qu'un, dont la vie et l'amour
+ N'auront, dans un long temps, qu'un même dernier jour!
+ Mais bien peu, qu'ont séduits de si douces chimères,
+ Out fui le repentir et les larmes amères.
+ O poètes amants! conseillers dangereux, 10
+ Qui vantez la douceur des tourments amoureux,
+ Votre miel déguisait de funestes breuvages;
+ Sur les rochers d'Eubée, entourés de naufrages,
+ Allumant dans la nuit d'infidèles flambeaux,
+ Vous avez égaré mes crédules vaisseaux. 15
+ Mais que dis-je? vos vers sont tout trempés de larmes.
+
+_Ce n'est pas vous qui m'avez perdu... Si je vous avais cru... C'est
+moi-même; c'est elle et ses yeux... et sa blancheur... et ses artifices
+et ma... et ma..._
+
+
+
+
+ XVIII
+
+
+ Tout homme a ses douleurs. Mais aux yeux de ses frères
+ Chacun d'un front serein déguise ses misères.
+ Chacun ne plaint que soi. Chacun dans son ennui
+ Envie un autre humain qui se plaint comme lui,
+ Nul des autres mortels ne mesure les peines, 5
+ Qu'ils savent tous cacher comme il cache les siennes;
+ Et chacun, l'oeil en pleurs, en son coeur douloureux
+ Se dit: 'Excepté moi, tout le monde est heureux,'
+ Ils sont tous malheureux. Leur prière importune
+ Crie et demande au ciel de changer leur fortune, 10
+ Ils changent; et bientôt, versant de nouveaux pleurs,
+ Ils trouvent qu'ils n'ont fait que changer de malheurs.
+
+
+
+
+ XIX
+
+
+ Ainsi, lorsque souvent le gouvernail agile
+ De Douvre ou de Tanger fend la route mobile,
+ Au fond du noir vaisseau sur la vague roulant
+ Le passager languit malade et chancelant.
+ Son regard obscurci meurt. Sa tête pesante 5
+ Tourne comme le vent qui souffle la tourmente,
+ Et son coeur nage et flotte en son sein agité
+ Comme de bonds en bonds le navire emporté.
+ Il croit sentir sous lui fuir la planche légère.
+ Triste et pâle, il se couche, et la nausée amère 10
+ Soulève sa poitrine, et sa bouche à longs flots
+ Inonde les tapis destinés au repos.
+ Il verrait sans chagrin la mort et le naufrage:
+ Stupide, il a perdu sa force et son courage.
+ Il ne retrouve plus ses membres engourdis. 15
+ Il ne peut secourir son ami ni son fils,
+ Ni soutenir son père, et sa main faible et lente
+ Ne peut serrer la main de sa femme expirante.
+
+_Fait en partie dans le vaisseau, en allant à Douvres couché et
+souffrant, le 6. Ecrit à Londres, le 10 décembre 1787._
+
+
+
+
+ XX
+
+
+ Sans parents, sans amis et sans concitoyens,
+ Oublié sur la terre et loin de tous les miens,
+ Par les vagues jeté sur cette île farouche,
+ Le doux nom de la France est souvent sur ma bouche.
+ Auprès d'un noir foyer, seul, je me plains du sort. 5
+ Je compte les moments, je souhaite la mort;
+ Et pas un seul ami dont la voix m'encourage,
+ Qui près de moi s'asseye, et, voyant mon visage
+ Se baigner de mes pleurs et tomber sur mon sein;
+ Me dise: 'Qu'as-tu donc?' et me presse la main. 10
+
+_Londres, décembre 1787._
+
+
+
+
+ XXI
+
+
+ Le doux sommeil habite où sourit la fortune,
+ Pareil aux faux amis, le malheur l'importune.
+ Il vole se poser, loin des cris de douleurs,
+ Sur des yeux que jamais n'ont altérés les pleurs.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ SUR LA MORT D'UN ENFANT
+
+
+ L'innocente victime, au terrestre séjour,
+ N'a vu que le printemps qui lui donna le jour.
+ Rien n'est resté de lui qu'un nom, un vain nuage,
+ Un souvenir, un songe, une invisible image.
+ Adieu, fragile enfant échappé de nos bras: 5
+ Adieu, dans la maison d'où l'on ne revient pas.
+ Nous ne te verrons plus, quand de moissons couverte
+ La campagne d'été rend la ville déserte;
+ Dans l'enclos paternel nous ne te verrons plus,
+ De tes pieds, de tes mains, de tes flancs demi-nus, 10
+ Presser l'herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine
+ Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne.
+ L'axe de l'humble char à tes jeux destiné,
+ Par de fidèles mains avec toi promené,
+ Ne sillonnera plus les prés et le rivage. 15
+ Tes regards, ton murmure, obscur et doux langage,
+ N'inquiéteront plus nos soins officieux;
+ Nous ne recevrons plus avec des cris joyeux
+ Les efforts impuissants de ta bouche vermeille
+ A bégayer les sons offerts à ton oreille. 20
+ Adieu, dans la demeure où nous nous suivrons tous,
+ Où ta mère déjà tourne ses yeux jaloux.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+
+ Le courroux d'un amant n'est point inexorable.
+ Ah! si tu la voyais, cette belle coupable,
+ Rougir et s'accuser, et se justifier,
+ Sans implorer sa grâce et sans s'humilier.
+ Pourtant de l'obtenir doucement inquiète, 5
+ Et, les cheveux épars, immobile, muette,
+ Les bras, la gorge nue, en un mol abandon,
+ Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon!
+ Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche,
+ Tes baisers porteraient son pardon sur sa bouche. 10
+
+
+
+
+ XXIV
+
+
+ Allez, mes vers, allez; je me confie en vous;
+ Allez fléchir son coeur, désarmer son courroux;
+ Suppliez, gémissez, implorez sa clémence,
+ Tant qu'elle vous admette enfin à sa présence.
+ Entrez: à ses genoux prosternez vos douleurs, 5
+ Le deuil peint sur le front, abattus, tout en pleurs;
+ Et ne revoyez point mon seuil triste et farouche,
+ Que vous ne m'apportiez un pardon de sa bouche.
+
+
+
+
+ XXV
+
+
+ Eh bien! je le voulais. J'aurais bien dû me croire!
+ Tant de fois à ses torts je cédai la victoire!
+ Je devais une fois du moins, pour la punir,
+ Tranquillement l'attendre et la laisser venir.
+ Non. Oubliant quels cris, quelle aigre impatience 5
+ Hier sut me contraindre à la fuite, au silence,
+ Ce matin, de mon coeur trop facile bonté!
+ Je veux la ramener sans blesser sa fierté;
+ J'y vole; contre moi je lui cherche une excuse.
+ Je viens lui pardonner, et c'est moi qu'elle accuse. 10
+ C'est moi qui suis injuste, ingrat, capricieux:
+ Je prends sur sa faiblesse un empire odieux.
+ Et sanglots et fureurs, injures menaçantes,
+ Et larmes, à couler toujours obéissantes!
+ Et pour la paix il faut, loin d'avoir eu raison, 15
+ Confus et repentant, demander mon pardon.
+
+
+
+
+ ÉPITRES
+
+
+
+ I
+
+ A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS
+
+
+ Le Brun, qui nous attends aux rives de la Seine,
+ Quand un destin jaloux loin de toi nous enchaîne;
+ Toi, Brazais, comme moi sur ces bords appelé,
+ Sans qui de l'univers je vivrais exilé;
+ Depuis que de Pandore un regard téméraire 5
+ Versa sur les humains un trésor de misère,
+ Pensez-vous que du ciel l'indulgente pitié
+ Leur ait fait un présent plus beau que l'amitié?
+
+ Ah! si quelque mortel est né pour la connaître.
+ C'est nous, âmes de feu, dont l'Amour est le maître. 10
+ Le cruel trop souvent empoisonne ses coups;
+ Elle garde à nos coeurs ses baumes les plus doux.
+ Malheur au jeune enfant seul, sans ami, sans guide,
+ Qui près de la beauté rougit et s'intimide,
+ Et, d'un pouvoir nouveau lentement dominé, 15
+ Par l'appât du plaisir doucement entraîné,
+ Crédule, et sur la foi d'un sourire volage,
+ A cette mer trompeuse et se livre et s'engage!
+ Combien de fois, tremblant et les larmes aux yeux,
+ Ses cris accuseront l'inconstance des dieux! 20
+ Combien il frémira d'entendre sur sa tête
+ Gronder les aquilons et la noire tempête,
+ Et d'écueils en écueils portera ses douleurs
+ Sans trouver une main pour essuyer ses pleurs!
+ Mais heureux dont le zèle, au milieu du naufrage, 25
+ Viendra le recueillir, le pousser au rivage;
+ Endormir dans ses flancs le poison ennemi;
+ Réchauffer dans son sein le sein de son ami,
+ Et de son fol amour étouffer la semence,
+ Ou du moins dans son coeur ranimer l'espérance! 30
+ Qu'il est beau de savoir, digne d'un tel lien,
+ Au repos d'un ami sacrifier le sien!
+ Plaindre de s'immoler l'occasion ravie,
+ Être heureux de sa joie et vivre de sa vie!
+
+ Si le ciel a daigné d'un regard amoureux 35
+ Accueillir ma prière et sourire à mes voeux,
+ Je ne demande point que mes sillons avides
+ Boivent l'or du Pactole et ses trésors liquides;
+ Ni que le diamant, sur la pourpre enchaîné,
+ Pare mon coeur esclave au Louvre prosterné; 40
+ Ni même, voeu plus doux! que la main d'Uranie
+ Embellisse mon front des palmes du génie;
+ Mais que beaucoup d'amis, accueillis dans mes bras,
+ Se partagent ma vie et pleurent mon trépas;
+ Que ces doctes héros, dont la main de la Gloire 45
+ A consacré les noms au temple de Mémoire,
+ Plutôt que leurs talents, inspirent à mon coeur
+ Les aimables vertus qui firent leur bonheur;
+ Et que de l'amitié ces antiques modèles
+ Reconnaissent mes pas sur leurs traces fidèles. 50
+ Si le feu qui respire en leurs divins écrits
+ D'une vive étincelle échauffa nos esprits;
+ Si leur gloire en nos coeurs souffle une noble envie,
+ Oh! suivons donc aussi l'exemple de leur vie:
+ Gardons d'en négliger la plus belle moitié; 55
+ Soyons heureux comme eux au sein de l'amitié.
+ Horace, loin des flots qui tourmentent Cythère,
+ Y retrouvait d'un port l'asile salutaire;
+ Lui-même au doux Tibulle, à ses tristes amours,
+ Prêta de l'amitié les utiles secours. 60
+ L'amitié rendit vains tous les traits de Lesbie;
+ Elle essuya les yeux que fit pleurer Cynthie.
+ Virgile n'a-t-il pas, d'un vers doux et flatteur,
+ De Gallus expirant consolé le malheur?
+ Voilà l'exemple saint que mon coeur leur demande. 65
+ Ovide, ah! qu'à mes yeux ton infortune est grande!
+ Non pour n'avoir pu faire aux tyrans irrités
+ Agréer de tes vers les lâches faussetés;
+ Je plains ton abandon, ta douleur solitaire.
+ Pas un coeur qui, du tien zélé dépositaire, 70
+ Vienne adoucir ta plaie, apaiser ton effroi,
+ Et consoler tes pleurs, et pleurer avec toi!
+ Ce n'est pas nous, amis, qu'un tel foudre menace.
+ Que des dieux et des rois l'éclatante disgrâce
+ Nous frappe: leur tonnerre aura trompé leurs mains; 75
+ Nous resterons unis en dépit des destins.
+ Qu'ils excitent sur nous la fortune cruelle;
+ Qu'elle arme tous ses traits: nous sommes trois contre elle.
+ Nos coeurs peuvent l'attendre, et, dans tous ses combats,
+ L'un sur l'autre appuyés, ne chancelleront pas. 80
+
+ Oui, mes amis, voilà le bonheur, la sagesse.
+ Que nous importe alors si le dieu du Permesse
+ Dédaigne de nous voir, entre ses favoris,
+ Charmer de l'Hélicon les bocages fleuris?
+ Aux sentiers où leur vie offre un plus doux exemple, 85
+ Où la félicité les reçut dans son temple,
+ Nous les aurons suivis, et, jusques au tombeau,
+ De leur double laurier su ravir le plus beau.
+ Mais nous pouvons, comme eux, les cueillir l'un et l'autre.
+ Ils reçurent du ciel un coeur tel que le nôtre; 90
+ Ce coeur fut leur génie; il fut leur Apollon,
+ Et leur docte fontaine, et leur sacré vallon.
+ Castor charme les dieux, et son frère l'inspire.
+ Loin de Patrocle, Achille aurait brisé sa lyre.
+ C'est près de Pollion, dans les bras de Varus, 95
+ Que Virgile envia le destin de Nisus.
+ Que dis-je? ils t'ont transmis ce feu qui les domine.
+ N'ai-je pas vu ta muse au tombeau de Racine,
+ Le Brun, faire gémir la lyre de douleurs
+ Que jadis Simonide anima de ses pleurs? 100
+ Et toi, dont le génie, amant de la retraite,
+ Et des leçons d'Ascra studieux interprète,
+ Accompagnant l'année en ses douze palais,
+ Étale sa richesse et ses vastes bienfaits;
+ Brazais, que de tes chants mon âme est pénétrée, 105
+ Quand ils vont couronner cette vierge adorée
+ Dont par la main du temps l'empire est respecté,
+ Et de qui la vieillesse augmente la beauté!
+ L'homme insensible et froid en vain s'attache à peindre
+ Ces sentiments du coeur que l'esprit ne peut feindre; 110
+ De ses tableaux fardés les frivoles appas
+ N'iront jamais au coeur dont ils ne viennent pas.
+ Eh! comment me tracer une image fidèle
+ Des traits dont votre main ignore le modèle?
+ Mais celui qui, dans soi descendant en secret, 115
+ Le contemple vivant, ce modèle parfait,
+ C'est lui qui nous enflamme au feu qui le dévore;
+ Lui qui fait adorer la vertu qu'il adore;
+ Lui qui trace, en un vers des Muses agréé,
+ Un sentiment profond que son coeur a créé. 120
+ Aimer, sentir, c'est là cette ivresse vantée
+ Qu'aux célestes foyers déroba Prométhée.
+ Calliope jamais daigna-t-elle enflammer
+ Un coeur inaccessible à la douceur d'aimer?
+ Non: l'amour, l'amitié, la sublime harmonie, 125
+ Tous ces dons précieux n'ont qu'un même génie;
+ Même souffle anima le poète charmant,
+ L'ami religieux et le parfait amant;
+ Ce sont toutes vertus d'une âme grande et fière.
+ Bavius et Zoïle, et Gacon et Linière, 130
+ Aux concerts d'Apollon ne furent point admis,
+ Vécurent sans maîtresse, et n'eurent point d'amis.
+
+ Et ceux qui, par leurs moeurs dignes de plus d'estime,
+ Ne sont point nés pourtant sous cet astre sublime,
+ Voyez-les, dans des vers divins, délicieux, 135
+ Vous habiller l'amour d'un clinquant précieux;
+ Badinage insipide où leur ennui se joue,
+ Et qu'autant que l'amour le bon sens désavoue.
+ Voyez si d'une belle un jeune amant épris
+ A tressailli jamais en lisant leurs écrits; 140
+ Si leurs lyres jamais, froides comme leurs âmes,
+ De la sainte amitié respirèrent les flammes.
+ O peuples de héros, exemples des mortels!
+ C'est chez vous que l'encens fuma sur ses autels;
+ C'est aux temps glorieux des triomphes d'Athène, 145
+ Aux temps sanctifiés par la vertu romaine;
+ Quand l'âme de Lélie animait Scipion,
+ Quand Nicoclès mourait au sein de Phocion;
+ C'est aux murs où Lycurgue a consacré sa vie,
+ Où les vertus étaient les lois de la patrie. 150
+ O demi-dieux amis! Atticus, Cicéron,
+ Caton, Brutus, Pompée, et Sulpice, et Varron!
+ Ces héros, dans le sein de leur ville perdue,
+ S'assemblaient pour pleurer la liberté vaincue.
+ Unis par la vertu, la gloire, le malheur, 155
+ Les arts et l'amitié consolaient leur douleur.
+ Sans l'amitié, quel antre ou quel sable infertile
+ N'eût été pour le sage un désirable asile,
+ Quand du Tibre avili le spectre ensanglanté
+ Armait la main du vice et la férocité; 160
+ Quand d'un vrai citoyen l'éclat et le courage
+ Réveillaient du tyran la soupçonneuse rage;
+ Quand l'exil, la prison, le vol, l'assassinat,
+ Étaient pour l'apaiser l'offrande du Sénat!
+ Thraséas, Soranus, Sénécion, Rustique, 165
+ Vous tous, dignes enfants de la patrie antique,
+ Je vous vois tous amis, entourés de bourreaux,
+ Braver du scélérat les indignes faisceaux,
+ Du lâche délateur l'impudente richesse,
+ Et du vil affranchi l'orgueilleuse bassesse. 170
+ Je vous vois, au milieu des crimes, des noirceurs,
+ Garder une patrie, et des lois, et des moeurs;
+ Traverser d'un pied sûr, sans tache, sans souillure,
+ Les flots contagieux de cette mer impure;
+ Vous créer, au flambeau de vos mâles aïeux, 175
+ Sur ce monde profane un monde vertueux.
+
+ Oh! viens rendre à leurs noms nos âmes attentives,
+ Amitié! de leur gloire ennoblis nos archives.
+ Viens, viens: que nos climats, par ton souffle épurés,
+ Enfantent des rivaux à ces hommes sacrés. 180
+ Rends-nous hommes comme eux. Fais sur la France heureuse
+ Descendre des Vertus la troupe radieuse,
+ De ces filles du ciel qui naissent dans ton sein,
+ Et toutes sur tes pas se tiennent par la main.
+ Ranime les beaux-arts, éveille leur génie, 185
+ Chasse de leur empire et la haine et l'envie:
+ Loin de toi dans l'opprobre ils meurent avilis;
+ Pour conserver leur trône ils doivent être unis.
+ Alors de l'univers ils forcent les hommages:
+ Tout, jusqu'à Plutus même, encense leurs images; 190
+ Tout devient juste alors; et le peuple et les grands,
+ Quand l'homme est respectable, honorent les talents.
+ Ainsi l'on vit les Grecs prôner d'un même zèle
+ La gloire d'Alexandre et la gloire d'Apelle;
+ La main de Phidias créa des immortels, 195
+ Et Smyrne à son Homère éleva des autels.
+ Nous, amis, cependant, de qui la noble audace
+ Veut atteindre aux lauriers de l'antique Parnasse,
+ Au rang de ces grands noms nous pouvons être admis;
+ Soyons cités comme eux entre les vrais amis. 200
+ Qu'au-delà du trépas notre âme mutuelle
+ Vive et respire encor sur la lyre immortelle.
+ Que nos noms soient sacrés, que nos chants glorieux
+ Soient pour tous les amis un code précieux.
+ Qu'ils trouvent dans nos vers leur âme et leurs pensées; 205
+ Qu'ils raniment encor nos muses éclipsées,
+ Et qu'en nous imitant ils s'attendent un jour
+ D'être chez leurs neveux imités à leur tour.
+
+(1782.)
+
+
+
+
+ II
+
+
+ Ami, chez nos Français ma muse voudrait plaire;
+ Mais j'ai fui la satire à leurs regards si chère.
+ Le superbe lecteur, toujours content de lui,
+ Et toujours plus content s'il peut rire d'autrui,
+ Veut qu'un nom imprévu, dont l'aspect le déride, 5
+ Égayé au bout du vers une rime perfide;
+ Il s'endort si quelqu'un ne pleure quand il rit.
+ Mais qu'Horace et sa troupe irascible d'esprit
+ Daignent me pardonner, si jamais ils pardonnent:
+ J'estime peu cet art, ces leçons qu'ils nous donnent 10
+ D'immoler bien un sot qui jure en son chagrin,
+ Au rire âcre et perçant d'un caprice malin.
+ Le malheureux déjà me semble assez à plaindre
+ D'avoir, même avant lui, vu sa gloire s'éteindre
+ Et son livre au tombeau lui montrer le chemin, 15
+ Sans aller, sous la terre au trop fertile sein,
+ Semant sa renommée et ses tristes merveilles,
+ Faire à tous les roseaux chanter quelles oreilles
+ Sur sa tête ont dressé leurs sommets et leurs poids.
+
+ Autres sont mes plaisirs. Soit, comme je le crois, 20
+ Que d'une débonnaire et généreuse argile
+ On ait pétri mon âme innocente et facile;
+ Soit, comme ici, d'un oeil caustique et médisant,
+ En secouant le front, dira quelque plaisant,
+ Que le ciel, moins propice, enviât à ma plume 25
+ D'un sel ingénieux la piquante amertume,
+ J'en profite à ma gloire, et je viens devant toi
+ Mépriser les raisins qui sont trop hauts pour moi.
+ Aux reproches sanglants d'un vers noble et sévère
+ Ce pays toutefois offre une ample matière: 30
+ Soldats tyrans du peuple obscur et gémissant,
+ Et juges endormis aux cris de l'innocent;
+ Ministres oppresseurs, dont la main détestable
+ Plonge au fond des cachots la vertu redoutable.
+ Mais, loin qu'ils aient senti la fureur de nos vers, 35
+ Nos vers rampent en foule aux pieds de ces pervers,
+ Qui savent bien payer d'un mépris légitime
+ Le lâche qui pour eux feint d'avoir quelque estime.
+ Certe, un courage ardent qui s'armerait contre eux
+ Serait utile au moins s'il était dangereux; 40
+ Non d'aller, aiguisant une vaine satire,
+ Chercher sur quel poète on a droit de médire;
+ Si tel livre deux fois ne s'est pas imprimé,
+ Si tel est mal écrit, tel autre mal rimé.
+
+ Ainsi donc, sans coûter de larmes à personne, 45
+ A mes goûts innocents, ami, je m'abandonne.
+ Mes regards vont errant sur mille et mille objets.
+ Sans renoncer aux vieux, plein de nouveaux projets,
+ Je les tiens; dans mon camp partout je les rassemble,
+ Les enrôle, les suis, les pousse tous ensemble. 50
+ S'égarant à son gré, mon ciseau vagabond
+ Achève à ce poème ou les pieds ou le front,
+ Creuse à l'autre les flancs, puis l'abandonne et vole
+ Travailler à cet autre ou la jambe ou l'épaule.
+ Tous, boiteux, suspendus, traînent; mais je les vois 55
+ Tous bientôt sur leurs pieds se tenir à la fois.
+ Ensemble lentement tous couvés sous mes ailes,
+ Tous ensemble quittant leurs coques maternelles,
+ Sauront d'un beau plumage ensemble se couvrir,
+ Ensemble sous le bois voltiger et courir. 60
+ Peut-être il vaudrait mieux, plus constant et plus sage,
+ Commencer, travailler, finir un seul ouvrage.
+ Mais quoi! cette constance est un pénible ennui.
+ 'Eh bien! nous lirez-vous quelque chose aujourd'hui?
+ Me dit un curieux qui s'est toujours fait gloire 65
+ D'honorer les neuf Soeurs, et toujours, après boire,
+ Étendu dans sa chaise et se chauffant les piés,
+ Aime à dormir au bruit des vers psalmodiés.
+ --Qui, moi? Non, je n'ai rien. D'ailleurs je ne lis guère.
+ --Certe, un tel nous lut hier une épître!... et son frère 70
+ Termina par une ode où j'ai trouvé des traits!...
+ --Ces messieurs plus féconds, dis-je, sont toujours prêts.
+ Mais moi, que le caprice et le hasard inspire,
+ Je n'ai jamais sur moi rien qu'on puisse vous lire.
+ --Bon! bon! Et cet HERMÈS, dont vous ne parlez pas, 75
+ Que devient-il?--Il marche, il arrive à grands pas.
+ --Oh! je m'en fie à vous.--Hélas! trop, je vous jure.
+ --Combien de chants de faits?--Pas un, je vous assure.
+ --Comment?--Vous avez vu sous la main d'un fondeur
+ Ensemble se former, diverses en grandeur, 80
+ Trente cloches d'airain, rivales du tonnerre?
+ Il achève leur moule enseveli sous terre;
+ Puis, par un long canal en rameaux divisé,
+ Y fait couler les flots de l'airain embrasé;
+ Si bien qu'au même instant, cloches, petite et grande, 85
+ Sont prêtes, et chacune attend et ne demande
+ Qu'à sonner quelque mort, et du haut d'une tour
+ Réveiller la paroisse à la pointe du jour.
+ Moi, je suis ce fondeur: de mes écrits en foule
+ Je prépare longtemps et la forme et le moule; 90
+ Puis, sur tous à la fois je fais couler l'airain:
+ Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain.'
+
+ Ami, Phoebus ainsi me verse ses largesses.
+ Souvent des vieux auteurs j'envahis les richesses.
+ Plus souvent leurs écrits, aiguillons généreux, 95
+ M'embrasent de leur flamme, et je crée avec eux.
+ Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages,
+ Tout à coup à grands cris dénonce vingt passages
+ Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant,
+ Il s'admire et se plaît de se voir si savant. 100
+ Que ne vient-il vers moi? je lui ferai connaître
+ Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être.
+ Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant
+ La couture invisible et qui va serpentant
+ Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère. 105
+ Je lui montrerai l'art, ignoré du vulgaire,
+ De séparer aux yeux, en suivant leur lien,
+ Tous ces métaux unis dont j'ai formé le mien.
+ Tout ce que des Anglais la muse inculte et brave,
+ Tout ce que des Toscans la voix fière et suave, 110
+ Tout ce que les Romains, ces rois de l'univers,
+ M'offraient d'or et de soie, est passé dans mes vers.
+ Je m'abreuve surtout des flots que le Permesse
+ Plus féconds et plus purs fit couler dans la Grèce;
+ Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux 115
+ Dont j'anime l'argile et dont je fais des dieux.
+ Tantôt chez un auteur j'adopte une pensée,
+ Mais qui revêt, chez moi, souvent entrelacée,
+ Mes images, mes tours, jeune et frais ornement;
+ Tantôt je ne retiens que les mots seulement: 120
+ J'en détourne le sens, et l'art sait les contraindre
+ Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent de peindre.
+ La prose plus souvent vient subir d'autres lois,
+ Et se transforme, et fuît mes poétiques doigts;
+ De rimes couronnée, et légère et dansante, 125
+ En nombres mesurés elle s'agite et chante.
+ Des antiques vergers ces rameaux empruntés
+ Croissent sur mon terrain mollement transplantés;
+ Aux troncs de mon verger ma main avec adresse
+ Les attache, et bientôt même écorce les presse. 130
+ De ce mélange heureux l'insensible douceur
+ Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur.
+ Dévot adorateur de ces maîtres antiques,
+ Je veux m'envelopper de leurs saintes reliques.
+ Dans leur triomphe admis, je veux le partager, 135
+ Ou bien de ma défense eux-mêmes les charger.
+ Le critique imprudent, qui se croit bien habile,
+ Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile.
+ Et ceci (tu peux voir si j'observe ma loi),
+ Montaigne, il t'en souvient, l'avait dit avant moi. 140
+
+
+
+
+ POÈMES
+
+
+
+
+ I
+
+ L'INVENTION
+
+
+ O fils du Mincius, je te salue, ô toi
+ Par qui le dieu des arts fut roi du peuple-roi!
+ Et vous, à qui jadis, pour créer l'harmonie,
+ L'Attique et l'onde Égée, et la belle Ionie,
+ Donnèrent un ciel pur, les plaisirs, la beauté, 5
+ Des moeurs simples, des lois, la paix, la liberté,
+ Un langage sonore aux douceurs souveraines,
+ Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines!
+ Nul âge ne verra pâlir vos saints lauriers,
+ Car vos pas inventeurs ouvrirent les sentiers; 10
+ Et du temple des arts que la gloire environne
+ Vos mains ont élevé la première colonne.
+ A nous tous aujourd'hui, vos faibles nourrissons,
+ Votre exemple a dicté d'importantes leçons.
+ Il nous dit que nos mains, pour vous être fidèles, 15
+ Y doivent élever des colonnes nouvelles.
+ L'esclave imitateur naît et s'évanouit;
+ La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit.
+
+ Ce n'est qu'aux inventeurs que la vie est promise.
+ Nous voyons les enfants de la fière Tamise, 20
+ De toute servitude ennemis indomptés;
+ Mieux qu'eux, par votre exemple, à vous vaincre excités,
+ Osons; de votre gloire éclatante et durable
+ Essayons d'épuiser la source inépuisable.
+ Mais inventer n'est pas, en un brusque abandon, 25
+ Blesser la vérité, le bon sens, la raison;
+ Ce n'est pas entasser, sans dessein et sans forme,
+ Des membres ennemis en un colosse énorme;
+ Ce n'est pas, élevant des poissons dans les airs,
+ A l'aile des vautours ouvrir le sein des mers; 30
+ Ce n'est pas sur le front d'une nymphe brillante
+ Hérisser d'un lion la crinière sanglante:
+ Délires insensés! fantômes monstrueux!
+ Et d'un cerveau malsain rêves tumultueux!
+ Ces transports déréglés, vagabonde manie, 35
+ Sont l'accès de la fièvre et non pas du génie;
+ D'Ormus et d'Ariman ce sont les noirs combats,
+ Où, partout confondus, la vie et le trépas,
+ Les ténèbres, le jour, la forme et la matière,
+ Luttent sans être unis; mais l'esprit de lumière 40
+ Fait naître en ce chaos la concorde et le jour:
+ D'éléments divisés il reconnaît l'amour,
+ Les rappelle; et partout, en d'heureux intervalles,
+ Sépare et met en paix les semences rivales.
+ Ainsi donc, dans les arts, l'inventeur est celui 45
+ Qui peint ce que chacun put sentir comme lui;
+ Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites,
+ Étale et fait briller leurs richesses secrètes;
+ Qui, par des noeuds certains, imprévus et nouveaux,
+ Unissant des objets qui paraissaient rivaux, 50
+ Montre et fait adopter à la nature mère
+ Ce qu'elle n'a point fait, mais ce qu'elle a pu faire;
+ C'est le fécond pinceau qui, sûr dans ses regards,
+ Retrouve un seul visage en vingt belles épars,
+ Les fait renaître ensemble, et, par un art suprême, 55
+ Des traits de vingt beautés forme la beauté même.
+
+ La nature dicta vingt genres opposés
+ D'un fil léger entre eux chez les Grecs divisés.
+ Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites,
+ N'aurait osé d'un autre envahir les limites, 60
+ Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon,
+ N'aurait point de Marot associé le ton.
+ De ces fleuves nombreux dont l'antique Permesse
+ Arrosa si longtemps les cités de la Grèce,
+ De nos jours même, hélas! nos aveugles vaisseaux 65
+ Ont encore oublié mille vastes rameaux.
+ Quand Louis et Colbert, sous les murs de Versailles,
+ Réparaient des beaux-arts les longues funérailles,
+ De Sophocle et d'Eschyle ardents admirateurs,
+ De leur auguste exemple élèves inventeurs, 70
+ Des hommes immortels firent sur notre scène
+ Revivre aux yeux français les théâtres d'Athène.
+ Comme eux, instruits par eux, Voltaire offre à nos pleurs
+ Des grands infortunés les illustres douleurs;
+ D'autres esprits divins, fouillant d'autres ruines, 75
+ Sous l'amas des débris, des ronces, des épines,
+ Ont su, pleins des écrits des Grecs et des Romains,
+ Retrouver, parcourir leurs antiques chemins,
+ Mais, oh! la belle palme et quel trésor de gloire
+ Pour celui qui, cherchant la plus noble victoire, 80
+ D'un si grand labyrinthe affrontant les hasards,
+ Saura guider sa muse aux immenses regards,
+ De mille longs détours à la fois occupée,
+ Dans les sentiers confus d'une vaste épopée;
+ Lui dire d'être libre, et qu'elle n'aille pas 85
+ De Virgile et d'Homère épier tous les pas,
+ Par leur secours à peine à leurs pieds élevée;
+ Mais, qu'auprès de leurs chars, dans un char enlevée,
+ Sur leurs sentiers marqués de vestiges si beaux,
+ Sa roue ose imprimer des vestiges nouveaux! 90
+ Quoi! faut-il, ne s'armant que de timides voiles,
+ N'avoir que ces grands noms pour nord et pour étoiles,
+ Les côtoyer sans cesse, et n'oser un instant,
+ Seul et loin de tout bord, intrépide et flottant,
+ Aller sonder les flancs du plus lointain Nérée 95
+ Et du premier sillon fendre une onde ignorée?
+ Les coutumes d'alors, les sciences, les moeurs
+ Respirent dans les vers des antiques auteurs.
+ Leur siècle est en dépôt dans leurs nobles volumes.
+ Tout a changé pour nous, moeurs, sciences, coutumes. 100
+ Pourquoi donc nous faut-il, par un pénible soin,
+ Sans rien voir près de nous, voyant toujours bien loin,
+ Vivant dans le passé, laissant ceux qui commencent,
+ Sans penser, écrivant d'après d'autres qui pensent,
+ Retraçant un tableau que nos yeux n'ont point vu, 105
+ Dire et dire cent fois ce que nous avons lu?
+ De la Grèce héroïque et naissante et sauvage
+ Dans Homère à nos yeux vit la parfaite image.
+ Démocrite, Platon, Epicure, Thalès,
+ Ont de loin à Virgile indiqué les secrets 110
+ D'une nature encore à leurs yeux trop voilée.
+ Torricelli, Newton, Kepler et Galilée,
+ Plus doctes, plus heureux dans leurs puissants efforts,
+ A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors.
+ Tous les arts sont unis: les sciences humaines 115
+ N'ont pu de leur empire étendre les domaines,
+ Sans agrandir aussi la carrière des vers.
+ Quel long travail pour eux a conquis l'univers!
+ Aux regards de Buffon, sans voile, sans obstacles,
+ La terre ouvrant son sein, ses ressorts, ses miracles, 120
+ Ses germes, ses coteaux, dépouille de Téthys;
+ Les nuages épais, sur elle appesantis,
+ De ses noires vapeurs nourrissant leur tonnerre;
+ Et l'hiver ennemi, pour envahir la terre,
+ Roi des antres du Nord, et, de glaces armés, 125
+ Ses pas usurpateurs sur nos monts imprimés;
+ Et l'oeil perçant du verre, en la vaste étendue,
+ Allant chercher ces feux qui fuyaient notre vue,
+ Aux changements prédits, immuables, fixés,
+ Que d'une plume d'or Bailly nous a tracés; 130
+ Aux lois de Cassini les comètes fidèles;
+ L'aimant, de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes;
+ Une Cybèle neuve et cent mondes divers
+ Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers;
+ Quel amas de tableaux, de sublimes images, 135
+ Naît de ces grands objets réservés à nos âges!
+ Sous ces bois étrangers qui couronnent ces monts,
+ Aux vallons de Cusco, dans ces antres profonds,
+ Si chers à la fortune et plus chers au génie,
+ Germent des mines d'or, de gloire et d'harmonie. 140
+ Pensez-vous, si Virgile ou l'Aveugle divin
+ Renaissaient aujourd'hui, que leur savante main
+ Négligeât de saisir ces fécondes richesses,
+ De notre Pinde auguste éclatantes largesses?
+ Nous en verrions briller leurs sublimes écrits; 145
+ Et ces mêmes objets, que vos doctes mépris
+ Accueillent aujourd'hui d'un front dur et sévère,
+ Alors à vos regards auraient seuls droit de plaire.
+ Alors, dans l'avenir, votre inflexible humeur
+ Aurait soin de défendre à tout jeune rimeur 150
+ D'oser sortir jamais de ce cercle d'images
+ Que vos yeux auraient vu tracé dans leurs ouvrages.
+ Mais qui jamais a su, dans des vers séduisants,
+ Sous des dehors plus vrais peindre l'esprit aux sens?
+ Mais quelle voix jamais d'une plus pure flamme 155
+ Et chatouilla l'oreille et pénétra dans l'âme?
+ Mais leurs moeurs et leurs lois, et mille autres hasards,
+ Rendaient leur siècle heureux plus propice aux beaux-arts.
+ Eh bien! l'âme est partout; la pensée a des ailes.
+ Volons, volons chez eux retrouver leurs modèles; 160
+ Voyageons dans leur âge, où, libre, sans détour,
+ Chaque homme ose être un homme et penser au grand jour.
+ Au tribunal de Mars, sur la pourpre romaine,
+ Là du grand Cicéron la vertueuse haine
+ Écrase Céthégus, Catilina, Verrès; 165
+ Là tonne Démosthène; ici de Périclès
+ La voix; l'ardente voix, de tous les coeurs maîtresse,
+ Frappe, foudroie, agite, épouvante la Grèce.
+ Allons voir la grandeur et l'éclat de leurs jeux.
+ Ciel! la mer appelée en un bassin pompeux! 170
+ Deux flottes parcourant cette enceinte profonde,
+ Combattant sous les yeux du conquérant du monde!
+ O terre de Pélops! avec le monde entier
+ Allons voir d'Épidaure un agile coursier,
+ Couronné dans les champs de Némée et d'Élide; 175
+ Allons voir au théâtre, aux accents d'Euripide,
+ D'une sainte folie un peuple furieux
+ Chanter: _Amour, tyran des hommes et des dieux_;
+ Puis, ivres des transports qui nous viennent surprendre,
+ Parmi nous, dans nos vers, revenons les répandre; 180
+ Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs;
+ Pour peindre notre idée empruntons leurs couleurs;
+ Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques;
+ Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
+
+ Direz-vous qu'un objet né sur leur Hélicon 185
+ A seul de nous charmer pu recevoir le don?
+ Que leurs fables, leurs dieux, ces mensonges futiles,
+ Des Muses noble ouvrage, aux Muses sont utiles?
+ Que nos travaux savants, nos calculs studieux,
+ Qui subjuguent l'esprit et répugnent aux yeux, 190
+ Que l'on croit malgré soi, sont pénibles, austères,
+ Et moins grands, moins pompeux que leurs belles chimères?
+ Ces objets, hérissés, dans leurs détours nombreux,
+ Des ronces d'un langage obscur et ténébreux,
+ Pour l'âme, pour les sens offrent-ils rien à peindre? 195
+ Le langage des vers y pourrait-il atteindre?
+ Voilà ce que traités, préfaces, longs discours,
+ Prose, rime, partout nous disent tous les jours.
+ Mais enfin, dites-moi, si d'une oeuvre immortelle
+ La nature est en nous la source et le modèle, 200
+ Pouvez-vous le penser que tout cet univers,
+ Et cet ordre éternel, ces mouvements divers,
+ L'immense vérité, la nature elle-même,
+ Soit moins grande en effet que ce brillant système
+ Qu'ils nommaient la nature, et dont d'heureux efforts 205
+ Disposaient avec art les fragiles ressorts?
+ Mais quoi! ces vérités sont au loin reculées,
+ Dans un langage obscur saintement recélées:
+ Le peuple les ignore. O Muses, ô Phoebus!
+ C'est là, c'est là sans doute un aiguillon de plus. 210
+ L'auguste poésie, éclatante interprète,
+ Se couvrira de gloire en forçant leur retraite.
+ Cette reine des coeurs, à la touchante voix,
+ A le droit, en tous lieux, de nous dicter son choix,
+ Sûre de voir partout, introduite par elle, 215
+ Applaudir à grands cris une beauté nouvelle,
+ Et les objets nouveaux que sa voix a tentés
+ Partout, de bouche en bouche, après elle chantés.
+ Elle porte, à travers leurs nuages plus sombres,
+ Des rayons lumineux qui dissipent leurs ombres, 220
+ Et rit quand dans son vide un auteur oppressé
+ Se plaint qu'on a tout dit et que tout est pensé.
+ Seule, et la lyre en main, et de fleurs couronnée,
+ De doux ravissements partout accompagnée,
+ Aux lieux les plus déserts, ses pas, ses jeunes pas, 225
+ Trouvent mille trésors qu'on ne soupçonnait pas.
+ Sur l'aride buisson que son regard se pose,
+ Le buisson à ses yeux rit et jette une rose.
+ Elle sait ne point voir, dans son juste dédain,
+ Les fleurs qui trop souvent, courant de main en main, 230
+ Ont perdu tout l'éclat de leurs fraîcheurs vermeilles;
+ Elle sait même encore, ô charmantes merveilles!
+ Sous ses doigts délicats réparer et cueillir
+ Celles qu'une autre main n'avait su que flétrir.
+ Elle seule connaît ces extases choisies, 235
+ D'un, esprit tout de feu mobiles fantaisies,
+ Ces rêves d'un moment, belles illusions,
+ D'un monde imaginaire aimables visions,
+ Qui ne frappent jamais, trop subtile lumière,
+ Des terrestres esprits l'oeil épais et vulgaire. 240
+ Seule, de mots heureux, faciles, transparents,
+ Elle sait revêtir ces fantômes errants:
+ Ainsi des hauts sapins de la Finlande humide,
+ De l'ambre, enfant du ciel, distille l'or fluide,
+ Et sa chute souvent rencontre dans les airs 245
+ Quelque insecte volant qu'il porte au fond des mers;
+ De la Baltique enfin les vagues orageuses
+ Roulent et vont jeter ces larmes précieuses
+ Où la fière Vistule, en de nobles coteaux,
+ Et le froid Niémen expirent dans ses eaux. 250
+ Là, les arts vont cueillir cette merveille utile,
+ Tombe odorante où vit l'insecte volatile:
+ Dans cet or diaphane il est lui-même encor;
+ On dirait qu'il respire et va prendre l'essor.
+
+ Qui que tu sois enfin, ô toi, jeune poète, 255
+ Travaille, ose achever cette illustre conquête.
+ De preuves, de raisons, qu'est-il encor besoin?
+ Travaille. Un grand exemple est un puissant témoin.
+ Montre ce qu'on peut faire en le faisant toi-même.
+ Si pour toi la retraite est un bonheur suprême; 260
+ Si chaque jour les vers de ces maîtres fameux
+ Font bouillonner ton sang et dressent tes cheveux;
+ Si tu sens chaque jour, animé de leur âme,
+ Ce besoin de créer, ces transports, cette flamme,
+ Travaille. A nos censeurs c'est à toi de montrer 265
+ Tous ces trésors nouveaux qu'ils veulent ignorer.
+ Il faudra bien les voir, il faudra bien se taire
+ Quand ils verront enfin, cette gloire étrangère
+ De rayons inconnus ceindre ton front brillant.
+ Aux antres de Paros, le bloc étincelant 270
+ N'est aux vulgaires yeux qu'une pierre insensible.
+ Mais le docte ciseau, dans son sein invisible,
+ Voit, suit, trouve la vie, et l'âme, et tous ses traits.
+ Tout l'Olympe respire en ses détours secrets.
+ Là vivent de Vénus les beautés souveraines; 275
+ Là des muscles nerveux, là de sanglantes veines
+ Serpentent; là des flancs invaincus aux travaux,
+ Pour soulager Atlas des célestes fardeaux,
+ Aux volontés du fer leur enveloppe énorme
+ Cède, s'amollit, tombe; et de ce bloc informe 280
+ Jaillissent, éclatants, des dieux pour nos autels:
+ C'est Apollon lui-même, honneur des immortels;
+ C'est Alcide vainqueur des monstres de Némée;
+ C'est du vieillard troyen la mort envenimée;
+ C'est des Hébreux errants le chef, le défenseur: 285
+ Dieu tout entier habite en ce marbre penseur.
+ Ciel! n'entendez-vous pas de sa bouche profonde
+ Éclater cette voix créatrice du monde?
+
+ Oh! qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs
+ De Virgile et d'Homère atteignent les hauteurs, 290
+ Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple,
+ Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple;
+ Faire, en s'éloignant d'eux avec un soin jaloux,
+ Ce qu'eux-mêmes ils feraient s'ils vivaient parmi nous!
+ Que la nature seule, en ses vastes miracles, 295
+ Soit leur fable et leurs dieux, et ses lois leurs oracles;
+ Que leurs vers, de Téthys respectant le sommeil,
+ N'aillent plus dans ses flots rallumer le soleil;
+ De la cour d'Apollon que l'erreur soit bannie,
+ Et qu'enfin Calliope, élève d'Uranie, 300
+ Montant sa lyre d'or sur un plus noble ton,
+ En langage des dieux fasse parler Newton!
+
+ Oh! si je puis un jour!... Mais quel est ce murmure?
+ Quelle nouvelle attaque et plus forte et plus dure?
+ O langue des Français! est-il vrai que ton sort 305
+ Est de ramper toujours, et que toi seule as tort?
+ Ou si d'un faible esprit l'indolente paresse
+ Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse?
+ Il n'est sot traducteur, de sa richesse enflé,
+ Sot auteur d'un poème ou d'un discours sifflé, 310
+ Ou d'un recueil ambré de chansons à la glace,
+ Qui ne vous avertisse, en sa fière préface,
+ Que, si son style épais vous fatigue d'abord,
+ Si sa prose vous pèse et bientôt vous endort,
+ Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie, 315
+ Il n'en est point coupable: il n'est pas sans génie;
+ Il a tous les talents qui font les grands succès;
+ Mais enfin, malgré lui, ce langage français,
+ Si faible en ses couleurs, si froid et si timide,
+ L'a contraint d'être lourd, gauche, plat, insipide, 320
+ Mais serait-ce Le Brun, Racine, Despréaux
+ Qui l'accusent ainsi d'abuser leurs travaux?
+ Est-ce à Rousseau, Buffon, qu'il résiste infidèle?
+ Est-ce pour Montesquieu, qu'impuissant et rebelle,
+ Il fuit? Ne sait-il pas, se reposant sur eux, 325
+ Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux,
+ Creusant dans les détours de ces âmes profondes,
+ S'y teindre, s'y tremper de leurs couleurs fécondes?
+ Un rimeur voit partout un nuage, et jamais
+ D'un coup d'oeil ferme et grand n'a saisi les objets; 330
+ La langue se refuse à ses demi-pensées,
+ De sang-froid, pas à pas, avec peine amassées;
+ Il se dépite alors, et, restant en chemin,
+ Il se plaint qu'elle échappe et glisse de sa main.
+ Celui qu'un vrai démon presse, enflamme, domine, 335
+ Ignore un tel supplice: il pense, il imagine;
+ Un langage imprévu, dans son âme produit,
+ Naît avec sa pensée, et l'embrasse et la suit;
+ Les images, les mots que le génie inspire,
+ Où l'univers entier vit, se meut et respire, 340
+ Source vaste et sublime et qu'on ne peut tarir,
+ En foule en son cerveau se hâtent de courir.
+ D'eux-mêmes ils vont chercher un noeud qui les rassemble;
+ Tout s'allie et se forme, et tout va naître ensemble.
+
+ Sous l'insecte vengeur envoyé par Junon, 345
+ Telle Io tourmentée, en l'ardente saison,
+ Traverse en vain les bois et la longue campagne,
+ Et le fleuve bruyant qui presse la montagne;
+ Tel le bouillant poète, en ses transports brûlants,
+ Le front échevelé, les yeux étincelants, 350
+ S'agite, se débat, cherche en d'épais bocages
+ S'il pourra de sa tête apaiser les orages
+ Et secouer le dieu qui fatigue son sein.
+ De sa bouche à grands flots ce dieu dont il est plein
+ Bientôt en vers nombreux s'exhale et se déchaîne; 355
+ Leur sublime torrent roule, saisit, entraîne.
+ Les tours impétueux, inattendus, nouveaux,
+ L'expression de flamme aux magiques tableaux
+ Qu'a trempés la nature en ses couleurs fertiles,
+ Les nombres tour à tour turbulents ou faciles, 360
+ Tout porte au fond des coeurs le tumulte ou la paix;
+ Dans la mémoire au loin tout s'imprime à jamais.
+ C'est ainsi que Minerve, en un instant formée,
+ Du front de Jupiter s'élance tout armée,
+ Secouant et le glaive et le casque guerrier, 365
+ Et l'horrible Gorgone à l'aspect meurtrier.
+
+ Des Toscans, je le sais, la langue est séduisante:
+ Cire molle, à tout peindre habile et complaisante,
+ Qui prend d'heureux contours sous les plus faibles mains
+ Quand le Nord, s'épuisant de barbares essaims, 370
+ Vint par une conquête en malheurs plus féconde
+ Venger sur les Romains l'esclavage du monde,
+ De leurs affreux accents la farouche âpreté
+ Du Latin en tous lieux souilla la pureté.
+ On vit de ce mélange étranger et sauvage 375
+ Naître des langues soeurs, que le temps et l'usage,
+ Par des sentiers divers guidant diversement,
+ D'une lime insensible ont poli lentement,
+ Sans pouvoir en entier, malgré tous leurs prodiges,
+ De la rouille barbare effacer les vestiges. 380
+ De là du Castillan la pompe et la fierté,
+ Teint encor des couleurs du langage indompté
+ Qu'au Tage transplantaient les fureurs musulmanes.
+ La grâce et la douceur sur les lèvres toscanes
+ Fixèrent leur empire; et la Seine à la fois 385
+ De grâce et de fierté sut composer sa voix.
+ Mais ce langage, armé d'obstacles indociles,
+ Lutte et ne veut plier que sons des mains habiles.
+ Est-ce un mal? Eh! plutôt rendons grâces aux dieux.
+ Un faux éclat longtemps ne peut tromper nos yeux; 390
+ Et notre langue même, à tout esprit vulgaire
+ De nos vers dédaigneux fermant le sanctuaire,
+ Avertit dès l'abord quiconque y veut monter
+ Qu'il faut savoir tout craindre et savoir tout tenter,
+ Et, recueillant affronts ou gloire sans mélange, 395
+ S'élever jusqu'au faîte ou ramper dans la fange.
+
+
+
+
+ II
+
+ HERMÈS
+
+ _Poème en trois chants_.
+
+
+FRAGMENT I.--PROLOGUE.
+
+ Dans nos vastes cités, par le sort partagés,
+ Sous deux injustes lois les hommes sont rangés:
+ Les uns, princes et grands, d'une avide opulence
+ Étalent sans pudeur la barbare insolence;
+ Les autres, sans pudeur, vils clients de ces grands, 5
+ Vont ramper sous les murs qui cachent leurs tyrans.
+ Admirer ces palais aux colonnes hautaines
+ Dont eux-mêmes ont payé les splendeurs inhumaines,
+ Qu'eux-mêmes ont arrachés aux entrailles des monts,
+ Et tout trempés encor des sueurs de leurs fronts. 10
+
+ Moi, je me plus toujours, client de la nature,
+ A voir son opulence et bienfaisante et pure,
+ Cherchant loin de nos murs les temples, les palais
+ Où la Divinité me révèle ses traits,
+ Ces monts, vainqueurs sacrés des fureurs du tonnerre, 15
+ Ces chênes, ces sapins, premiers-nés de la terre.
+ Les pleurs des malheureux n'ont point teint ces lambris.
+ D'un feu religieux le saint poète épris
+ Cherche leur pur éther et plane sur leur cime.
+ Mer bruyante, la voix du poète sublime 20
+ Lutte contre les vents; et tes flots agités
+ Sont moins forts, moins puissants que ses vers indomptés.
+ A l'aspect du volcan, aux astres élancée,
+ Luit, vole avec l'Etna, la bouillante pensée.
+ Heureux qui sait aimer ce trouble auguste et grand! 25
+ Seul, il rêve en silence à la voix du torrent
+ Qui le long des rochers se précipite et tonne;
+ Son esprit en torrent et s'élance et bouillonne.
+ Là, je vais dans mon sein méditant à loisir
+ Des chants à faire entendre aux siècles à venir; 30
+ Là, dans la nuit des coeurs qu'osa sonder Homère,
+ Cet aveugle divin et me guide et m'éclaire.
+ Souvent mon vol, armé des ailes de Buffon,
+ Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,
+ La ceinture d'azur sur le globe étendue. 35
+ Je vois l'être et la vie et leur source inconnue,
+ Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants.
+ Je poursuis la comète aux crins étincelants,
+ Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances;
+ Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses. 40
+ Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux;
+ Dans l'éternel concert je me place avec eux:
+ En moi leurs doubles lois agissent et respirent:
+ Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent;
+ Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour. 45
+ Les éléments divers, leur haine, leur amour,
+ Les causes, l'infini s'ouvre à mon oeil avide.
+ Bientôt redescendu sur notre fange humide,
+ J'y rapporte des vers de nature enflammés,
+ Aux purs rayons des dieux dans ma course allumés. 50
+ Écoutez donc ces chants d'Hermès dépositaires,
+ Où l'homme antique, errant dans ses routes premières,
+ Fait revivre à vos yeux l'empreinte de ses pas.
+ Mais dans peu, m'élançant aux armes, aux combats,
+ Je dirai l'Amérique à l'Europe montrée; 55
+ J'irai dans cette riche et sauvage contrée
+ Soumettre au Mançanar le vaste Maragnon.
+ Plus loin dans l'avenir je porterai mon nom,
+ Celui de cette Europe en grands exploits féconde,
+ Que nos jours ne sont loin des premiers jours du monde. 60
+
+FRAGMENT II
+
+ Chassez de vos autels, juges vains et frivoles,
+ Ces héros conquérants, meurtrières idoles;
+ Tous ces grands noms, enfants des crimes, des malheurs,
+ De massacres fumants, teints de sang et de pleurs.
+ Venez tomber aux pieds de plus nobles images: 65
+ Voyez ces hommes saints, ces sublimes courages,
+ Héros dont les vertus, les travaux bienfaisants,
+ Ont éclairé la terre et mérité l'encens;
+ Qui, dépouillés d'eux-mêmes et vivant pour leurs frères,
+ Les ont soumis au frein des règles salutaires, 70
+ Au joug de leur bonheur; les ont faits citoyens;
+ En leur donnant des lois leur ont donné des biens,
+ Des forces, des parents, la liberté, la vie;
+ Enfin qui d'un pays ont fait une patrie.
+ Et que de fois pourtant leurs frères envieux 75
+ Ont d'affronts insensés, de mépris odieux,
+ Accueilli les bienfaits de ces illustres guides,
+ Comme dans leurs maisons ces animaux stupides
+ Dont la dent méfiante ose outrager la main
+ Qui se tendait vers eux pour apaiser leur faim! 80
+ Mais n'importe; un grand homme au milieu des supplices
+ Goûte de la vertu les augustes délices.
+ Il le sait: les humains sont injustes, ingrats.
+ Que leurs yeux un moment ne le connaissent pas;
+ Qu'un jour entre eux et lui s'élève avec murmure 85
+ D'insectes ennemis une nuée obscure;
+ N'importe, il les instruit, il les aime pour eux.
+ Même ingrats, il est doux d'avoir fait des heureux.
+ Il sait que leur vertu, leur bonté, leur prudence,
+ Doit être son ouvrage et non sa récompense, 90
+ Et que leur repentir, pleurant sur son tombeau,
+ De ses soins, de sa vie, est un prix assez beau,
+ An loin dans l'avenir sa grande âme contemple
+ Les sages opprimés que soutient son exemple;
+ Des méchants dans soi-même il brave la noirceur: 95
+ C'est là qu'il sait les fuir; son asile est son coeur.
+ De ce faîte serein, son Olympe sublime,
+ Il voit, juge, connaît. Un démon magnanime
+ Agite ses pensers, vit dans son coeur brûlant,
+ Travaille son sommeil actif et vigilant, 100
+ Arrache au long repos sa nuit laborieuse,
+ Allume avant le jour sa lampe studieuse,
+ Lui montre un peuple entier, par ses nobles bienfaits,
+ Indompté dans la guerre, opulent dans la paix,
+ Son beau nom remplissant leur coeur et leur histoire, 105
+ Les siècles prosternés au pied de sa mémoire.
+
+ Par ses sueurs bientôt l'édifice s'accroît.
+ En vain l'esprit du peuple est rampant, est étroit,
+ En vain le seul présent les frappe et les entraîne,
+ En vain leur raison faible et leur vue incertaine 110
+ Ne peut de ses regards suivre les profondeurs,
+ De sa raison céleste atteindre les hauteurs;
+ Il appelle les dieux à son conseil suprême.
+ Ses décrets, confiés à la voix des dieux même,
+ Entraînent sans convaincre, et le monde ébloui 115
+ Pense adorer les dieux en n'adorant que lui.
+ Il fait honneur aux dieux de son divin ouvrage.
+ C'est alors qu'il a vu tantôt à son passage
+ Un buisson enflammé recéler l'Éternel;
+ C'est alors qu'il rapporte, en un jour solennel, 120
+ De la montagne ardente et du sein du tonnerre,
+ La voix de Dieu lui-même écrite sur la pierre;
+ Ou c'est alors qu'au fond de ses augustes bois
+ Une nymphe l'appelle et lui trace des lois,
+ Et qu'un oiseau divin, messager de miracles, 125
+ A son oreille vient lui dicter des oracles.
+ Tout agit pour lui seul, et la tempête et l'air,
+ Et le cri des forêts, et la foudre et l'éclair;
+ Tout. Il prend à témoin le monde et la nature.
+ Mensonge grand et saint! glorieuse imposture, 130
+ Quand au peuple trompé ce piège généreux
+ Lui rend sacré le joug qui doit le rendre heureux!
+
+(Troisième chant.)
+
+FRAGMENT III
+
+ Du temps et du besoin l'inévitable empire
+ Dut avoir aux humains enseigné l'art d'écrire.
+ D'autres arts l'ont poli; mais aux arts, le premier, 135
+ Lui seul des vrais succès put ouvrir le sentier,
+ Sur la feuille d'Égypte ou sur la peau ductile,
+ Même un jour sur le dos d'un albâtre docile,
+ Au fond des eaux formé des dépouilles du lin,
+ Une main éloquente, avec cet art divin, 140
+ Tient, fait voir l'invisible et rapide pensée,
+ L'abstraite intelligence et palpable et tracée;
+ Peint des sons à nos yeux, et transmet à la fois
+ Une voix aux couleurs, des couleurs à la voix.
+
+ Quand des premiers traités la fraternelle chaîne 145
+ Commença d'approcher, d'unir la race humaine,
+ La terre et de hauts monts, des fleuves, des forêts,
+ Des contrats attestés garants sûrs et muets,
+ Furent le livre auguste et les lettres sacrées
+ Qui faisaient lire aux yeux les promesses jurées. 150
+ Dans la suite peut-être ils voulurent sur soi
+ L'un de l'autre emporter la parole et la foi;
+ Ils surent donc, broyant de liquides matières,
+ L'un sur l'autre imprimer leurs images grossières,
+ Ou celle du témoin, homme, plante ou rocher, 155
+ Qui vit jurer leur bouche et leurs mains se toucher.
+ De là dans l'Orient ces colonnes savantes,
+ Rois, prêtres, animaux peints en scènes vivantes,
+ De la religion ténébreux monuments,
+ Pour les sages futurs laborieux tourments, 160
+ Archives de l'État, où les mains politiques
+ Traçaient en longs tableaux les annales publiques.
+ De là, dans un amas d'emblèmes captieux,
+ Pour le peuple ignorant monstre religieux,
+ Des membres ennemis vont composer ensemble 165
+ Un seul tout, étonné du noeud qui les rassemble:
+ Un corps de femme au front d'un aigle enfant des airs
+ Joint l'écaille et les flancs d'un habitant des mers.
+ Cet art simple et grossier nous a suffi peut-être
+ Tant que tous nos discours n'ont su voir ni connaître 170
+ Que les objets présents dans la nature épars,
+ Et que tout notre esprit était dans nos regards.
+ Mais on vit, quand vers l'homme on apprit à descendre,
+ Quand il fallut fixer, nommer, écrire, entendre,
+ Du coeur, des passions les plus secrets détours, 175
+ Les espaces du temps ou plus longs ou plus courts,
+ Quel cercle étroit bornait cette antique écriture.
+ Plus on y mit de soins, plus incertaine, obscure,
+ Du sens confus et vague elle épaissit la nuit.
+ Quelque peuple à la fin, par le travail instruit, 180
+ Compte combien de mots l'héréditaire usage
+ A transmis jusqu'à lui pour former un langage.
+ Pour chacun de ces mots un signe est inventé,
+ Et la main qui l'entend des lèvres répété
+ Se souvient d'en tracer cette image fidèle; 185
+ Et sitôt qu'une idée inconnue et nouvelle
+ Grossit d'un mot nouveau ces mots déjà nombreux,
+ Un nouveau signe accourt s'enrôler avec eux.
+
+ C'est alors, sur des pas si faciles à suivre,
+ Que l'esprit des humains est assuré de vivre. 190
+ C'est alors que le fer à la pierre, aux métaux,
+ Livre, en dépôt sacré pour les âges nouveaux,
+ Nos âmes et nos moeurs fidèlement gardées;
+ Et l'oeil sait reconnaître une forme aux idées.
+ Dès lors des grands aïeux les travaux, les vertus 195
+ Ne sont point pour leurs fils des exemples perdus.
+ Le passé du présent est l'arbitre et le père,
+ Le conduit par la main, l'encourage, l'éclaire.
+ Les aïeux, les enfants, les arrière-neveux,
+ Tous sont du même temps, ils ont les mêmes voeux, 200
+ La patrie, au milieu des embûches, des traîtres,
+ Remonte en sa mémoire, a recours aux ancêtres,
+ Cherche ce qu'ils feraient en un danger pareil,
+ Et des siècles vieillis assemble le conseil.
+
+(Troisième chant.)
+
+
+
+
+ III
+
+ L'AMÉRIQUE
+
+
+FRAGEMENT I
+
+_Il faut mettre ceci dans la bouche du poète (qui n'est pas moi)_:
+
+ Le poète divin, tout esprit, tout pensée,
+ Ne sent point dans un corps son âme embarrassée;
+ Il va percer le ciel aux murailles d'azur;
+ De la terre, des mers, le labyrinthe obscur.
+ Ses vars ont revêtu, prompts et légers Protées, 5
+ Les formes tour à tour à ses yeux présentées.
+ Les torrents, dans ses vers, du droit sommet des monts
+ Tonnent précipités en des gouffres profonds.
+ Là, des flancs sulfureux d'une ardente montagne,
+ Ses vers cherchent les cieux et brûlent les campagnes; 10
+ Et là, dans la mêlée aux reflux meurtriers,
+ Leur clameur sanguinaire échauffe les guerriers,
+ Puis, d'une aile glacée assemblant les nuages,
+ Ils volent, troublent l'onde et soufflent les naufrages,
+ Et répètent au loin et les longs sifflements, 15
+ Et la tempête sombre aux noirs mugissements,
+ Et le feu des éclairs et les cris du tonnerre.
+ Puis, d'un oeil doux et pur souriant à la terre,
+ Ils la couvrent de fleurs; ils rassérènent l'air.
+ Le calme suit leurs pas et s'étend sur la mer. 20
+
+
+FRAGMENT II
+
+_Le poète Alonzo d'Ercilla, à la fin d'un repas nocturne en plein air,
+prié de chanter, chantera un morceau, astronomique._
+
+ 'Salut, ô belle nuit, étincelante et sombre,
+ Consacrée au repos. O silence de l'ombre,
+ Qui n'entends que la voix de mes vers, et les cris
+ De la rive aréneuse où se brise Téthys.
+ Muse, muse nocturne, apporte-moi ma lyre. 25
+ Lance-toi dans l'espace; et, pour franchir les airs,
+ Prends les ailes des vents, les ailes des éclairs,
+ Les bonds de la comète aux longs cheveux de flamme.
+ Mes vers impatients, élancés de mon âme, 30
+ Veulent parler aux dieux, et volent où reluit
+ L'enthousiasme errant, fils de la belle nuit.
+ Accours, grande nature, ô mère du génie;
+ Accours, reine du monde, éternelle Uranie.
+ Soit que tes pas divins sur l'astre du Lion 35
+ Ou sur les triples feux du superbe Orion
+ Marchent, ou soit qu'au loin, fugitive, emportée,
+ Tu suives les détours de la voie argentée,
+ Soleils amoncelés dans le céleste azur,
+ Où le peuple a cru voir les traces d'un lait pur, 40
+ Descends; non, porte-moi sur ta route brûlante,
+ Que je m'élève au ciel comme une flamme ardente.
+ Déjà ce corps pesant se détache de moi.
+ Adieu, tombeau de chair, je ne suis plus à toi.
+ Terre, fuis sous mes pas. L'éther où le ciel nage 45
+ M'aspire. Je parcours l'océan sans rivage.
+ Plus de nuit. Je n'ai plus d'un globe opaque et dur
+ Entre le jour et moi l'impénétrable mur.
+ Plus de nuit, et mon oeil et se perd et se mêle
+ Dans les torrents profonds de lumière éternelle. 50
+ Me voici sur les feux que le langage humain
+ Nomme Cassiopée et l'Ourse et le Dauphin.
+ Maintenant la Couronne autour de moi s'embrase.
+ Ici l'Aigle et le Cygne et la Lyre et Pégase.
+ Et voici que plus loin le Serpent tortueux 55
+ Noue autour de mes pas ses anneaux lumineux.
+ Féconde immensité, les esprits magnanimes
+ Aiment à se plonger dans tes vivants abîmes,
+ Abîmes de clartés, où, libre de ses fers,
+ L'homme siège au conseil qui créa l'univers; 60
+ Où l'âme, remontant à sa grande origine,
+ Sent qu'elle est une part de l'essence divine...'
+
+
+
+
+ IV
+
+ L'ART D'AIMER
+
+
+FRAGMENT I
+
+ Ah! tremble que ton âme à la sienne livrée
+ Ne s'en puisse arracher sans être déchirée.
+ Même au sein du bonheur, toujours dans ton esprit
+ Garde ce qu'autrefois les sages ont écrit:
+ 'Une femme est toujours inconstante et futile, 5
+ Et qui pense fixer leur caprice mobile,
+ Il pense, avec sa main, retenir l'aquilon,
+ Ou graver sur les flots un durable sillon.'
+
+
+FRAGMENT II
+
+ Que sert des tours d'airain tout l'appareil horrible?
+ Que servit à Juno cet Argus si terrible, 10
+ Ce front, de jalousie armé de toutes parts,
+ Où veillaient à la fois cent farouches regards?
+ Mais quoi que l'on oppose et d'adresse et de force,
+ Quand nul don, nul appât, nulle mielleuse amorce
+ Ne pourraient au dragon ravir l'or de ses bois, 15
+ Et du Triple Cerbère assoupir les abois;
+ On t'aime, garde-toi d'abandonner la place.
+ Il faut oser. L'amour favorise l'audace.
+ Si l'envie à te nuire aiguise tous ses soins,
+ Toi, pour te rendre heureux, tenterais-tu donc moins? 20
+ Il faut savoir contre eux tourner leurs propres armes;
+ Attacher leurs soupçons à de fausses alarmes;
+ Semer toi-même un bruit d'attaque, de danger;
+ Leur montrer sur ta route un flambeau mensonger.
+ Et tandis que par toi leur prudence égarée 25
+ Rit, s'applaudit de voir ton attente frustrée,
+ Aveugles, auprès d'eux ils laissent échapper
+ Tes pas, qu'ils défiaient de les pouvoir tromper.
+ Tel, car ainsi que toi c'est l'amour qui le guide,
+ Un fleuve, à pas secrets, des campagnes d'Élide, 30
+ Seul, au milieu des mers, se fraye un sentier sûr,
+ Parmi les flots salés garde un flot doux et pur,
+ Invisible, d'Enna va chercher le rivage,
+ Et l'amer Téthys ignore son passage.
+
+
+FRAGMENT III
+
+ Aux bords où l'on voit naître et l'Euphrate et le jour, 35
+ Plus d'obstacle et de crainte environne l'amour.
+ Aussi.................................................
+ ......................................................
+ ... Sans se pouvoir parler même des yeux,
+ On se parle, on se voit. Leur coeur ingénieux 40
+ Donne à tout une voix entendue et muette.
+ Tout de leurs doux pensers est le doux interprète.
+ Désirs, crainte, serments, caresse, injure, pleurs,
+ Leurs dons savent tout dire; ils s'écrivent des fleurs.
+ Par la tulipe ardente une flamme est jurée; 45
+ L'amarante immortelle atteste sa durée;
+ L'oeillet gronde une belle; un lis vient l'apaiser.
+ L'iris est un soupir; la rose est un baiser.
+ C'est ainsi chaque jour qu'une sultane heureuse
+ Lit en bouquet la lettre odorante, amoureuse. 50
+ Elle pare son sein de soupirs et de voeux;
+ Et des billets d'amour embaument ses cheveux.
+
+
+
+
+ V
+
+ LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES
+
+
+Fragment
+
+ Il n'est que d'être roi pour être heureux au monde.
+ Bénis soient tes décrets, ô sagesse profonde!
+ Qui me voulus heureux, et, prodigue envers moi,
+ M'as fait dans mon asile et mon maître et mon roi.
+ Mon Louvre est sous le toit, sur ma tête il s'abaisse; 5
+ De ses premiers regards l'orient le caresse.
+ Lits, sièges, table y sont portant de toutes parts
+ Livres, dessins, crayons, confusément épars.
+ Là, je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense.
+ Là, dans un calme pur, je médite en silence 10
+ Ce qu'un jour je veux être; et, seul à m'applaudir,
+ Je sème la moisson que je veux recueillir.
+ Là, je reviens toujours, et toujours les mains pleines,
+ Amasser le butin de mes courses lointaines:
+ Soit qu'en un livre antique à loisir engagé, 15
+ Dans ses doctes feuillets j'aie au loin voyagé;
+ Soit plutôt que, passant et vallons et rivières,
+ J'aie au loin parcouru les terres étrangères.
+ D'un vaste champ de fleurs je tire un peu de miel.
+ Tout m'enrichit et tout m'appelle; et, chaque ciel 20
+ M'offrant quelque dépouille utile et précieuse,
+ Je remplis lentement ma ruche industrieuse.
+
+
+
+
+
+ POÉSIES DIVERSES
+
+
+
+
+ I
+
+ HYMNE A LA JUSTICE
+
+ A LA FRANCE
+
+
+ France! ô belle contrée, ô terre généreuse,
+ Que les dieux complaisants formaient pour être heureuse,
+ Tu ne sens point du nord les glaçantes horreurs,
+ Le midi de ses feux t'épargne les fureurs.
+ Tes arbres innocents n'ont point d'ombres mortelles; 5
+ Ni des poisons épars dans tes herbes nouvelles
+ Ne trompent une main crédule; ni tes bois
+ Des tigres frémissants ne redoutent la voix;
+ Ni les vastes serpents ne traînent sur tes plantes
+ En longs cercles hideux leurs écailles sonnantes. 10
+ Les chênes, les sapins et les ormes épais
+ En utiles rameaux ombragent tes sommets,
+ Et de Beaune et d'Aï les rives fortunées,
+ Et la riche Aquitaine, et les hauts Pyrénées,
+ Sous leurs bruyants pressoirs font couler en ruisseaux 15
+ Des vins délicieux mûris sur leurs coteaux.
+ La Provence odorante et de Zéphire aimée
+ Respire sur les mers une haleine embaumée,
+ Au bord des flots couvrant, délicieux trésor,
+ L'orange et le citron de leur tunique d'or, 20
+ Et plus loin, au penchant des collines pierreuses,
+ Forme la grasse olive aux liqueurs savoureuses,
+ Et ces réseaux légers, diaphanes habits,
+ Où la fraîche grenade enferme ses rubis.
+ Sur tes rochers touffus la chèvre se hérisse, 25
+ Tes prés enflent de lait la féconde génisse,
+ Et tu vois tes brebis, sur le jeune gazon,
+ Épaissir le tissu de leur blanche toison.
+ Dans les fertiles champs voisins de la Touraine,
+ Dans ceux où l'Océan boit l'urne de la Seine, 30
+ S'élèvent pour le frein des coursiers belliqueux.
+ Ajoutez cet amas de fleuves tortueux:
+ L'indomptable Garonne aux vagues insensées,
+ Le Rhône impétueux, fils des Alpes glacées,
+ La Seine au flot royal, la Loire dans son sein 35
+ Incertaine, et la Saône, et mille autres enfin
+ Qui, nourrissant partout, sur tes nobles rivages,
+ Fleurs, moissons et vergers, et bois et pâturages,
+ Rampent au pied des murs d'opulentes cités
+ Sous les arches de pierre à grand bruit emportés. 40
+ Dirai-je ces travaux, source de l'abondance,
+ Ces ports où des deux mers l'active bienfaisance
+ Amène les tributs du rivage lointain
+ Que visite Phoebus le soir ou le matin?
+ Dirai-je ces canaux, ces montagnes percées, 45
+ De bassins en bassins ces ondes amassées
+ Pour joindre au pied des monts l'une et l'autre Téthys,
+ Et ces vastes chemins en tous lieux départis,
+ Où l'étranger, à l'aise achevant son voyage,
+ Pense au nom des Trudaine et bénit leur ouvrage? 50
+
+ Ton peuple industrieux est né pour les combats.
+ Le glaive, le mousquet n'accablent point ses bras.
+ Il s'élance aux assauts, et son fer intrépide
+ Chassa l'impie Anglais, usurpateur avide.
+ Le ciel les fit humains, hospitaliers et bons, 55
+ Amis des doux plaisirs, des festins, des chansons;
+ Mais, faibles, opprimés, la tristesse inquiète
+ Glace ces chants joyeux sur leur bouche muette,
+ Pour les jeux, pour la danse appesantit leurs pas,
+ Renverse devant eux les tables des repas, 60
+ Flétrit de longs soucis, empreinte douloureuse,
+ Et leur front et leur âme. O France! trop heureuse
+ Si tu voyais tes biens, si tu profitais mieux
+ Des dons que tu reçus de la bonté des cieux!
+ Vois le superbe Anglais, l'Anglais dont le courage 65
+ Ne s'est sentais qu'aux lois d'un sénat libre et sage,
+ Qui t'épie, et, dans l'Inde éclipsant ta splendeur,
+ Sur tes fautes sans nombre élève sa grandeur.
+ Il triomphe, il t'insulte. Oh! combien tes collines
+ Tressailliraient de voir réparer tes ruines, 70
+ Et pour la liberté donneraient sans regrets
+ Et leur vin, et leur huile, et leurs belles forêts!
+
+ J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère,
+ La mendicité blême et la douleur amère.
+ Je t'ai vu dans tes biens, indigent laboureur, 75
+ D'un fisc avare et dur maudissant la rigueur,
+ Versant aux pieds des grands des larmes inutiles,
+ Tout trempé de sueurs pour toi-même infertiles,
+ Découragé de vivre, et plein d'un juste effroi
+ De mettre au jour des fils malheureux comme toi. 80
+ Tu vois sous les soldats les villes gémissantes;
+ Corvée, impôts rongeurs, tributs, taxes pesantes,
+ Le sel, fils de la terre, ou même l'eau des mers,
+ Sources d'oppression et de fléaux divers;
+ Mille brigands, couverts du nom sacré du prince, 85
+ S'unir à déchirer une triste province,
+ Et courir à l'envi, de son sang altérés,
+ Se partager entre eux ses membres déchirés!
+ O sainte Égalité! dissipe nos ténèbres,
+ Renverse les verrous, les bastilles funèbres. 90
+ Le riche indifférent, dans un char promené,
+ De ces gouffres secrets partout environné,
+ Rit avec les bourreaux, s'il n'est bourreau lui-même,
+ Près de ces noirs réduits de la misère extrême,
+ D'une maîtresse impure achète les transports, 95
+ Chante sur des tombeaux, et boit parmi des morts.
+ Malesherbes, Turgot, ô vous en qui la France
+ Vit luire, hélas! en vain, sa dernière espérance;
+ Ministres dont le coeur a connu la pitié,
+ Ministres dont le nom ne s'est point oublié, 100
+ Ah! si de telles mains, justement souveraines,
+ Toujours de cet empire avaient tenu les rênes!
+ L'équité clairvoyante aurait régné sur nous;
+ Le faible aurait osé respirer près de vous;
+ L'oppresseur, évitant d'armer d'injustes plaintes, 105
+ Sinon quelque pudeur, aurait ou quelques craintes;
+ Le délateur impie, opprimé par la faim,
+ Serait mort dans l'opprobre, et tant d'hommes enfin,
+ A l'insu de nos lois, à l'insu, du vulgaire,
+ Foudroyés sons les coups d'un pouvoir arbitraire, 110
+ De cris non entendus, de funèbres sanglots,
+ Ne feraient point gémir les voûtes des cachots.
+
+ Non, je ne veux plus vivre en ce séjour servile!
+ J'irai, j'irai bien loin me chercher un asile,
+ Un asile à ma vie en son paisible cours, 115
+ Une tombe à ma cendre à la fin de mes jours,
+ Où d'un grand au coeur dur l'opulence homicide
+ Du sang d'un peuple entier ne sera point avide,
+ Et ne me dira point, avec un rire affreux,
+ Qu'ils se plaignent sans cesse et qu'ils sont trop heureux; 120
+ Où, loin des ravisseurs, la main cultivatrice
+ Recueille les dons d'une terre propice;
+ Où mon coeur, respirant sous un ciel étranger,
+ Ne verra plus des maux qu'il ne peut soulager;
+ Où mes yeux, éloignés des publiques misères, 125
+ Ne verront plus partout les larmes de mes frères,
+ Et la pâle indigence à la mourante voix,
+ Et les crimes puissants qui font trembler les lois.
+
+ Toi donc, Équité sainte, ô toi, vierge adorée,
+ De nos tristes climats pour longtemps ignorée, 130
+ Daigne du haut des cieux goûter le libre encens
+ D'une lyre au coeur chaste, aux transports innocents,
+ Qui ne saura jamais, par des voeux mercenaires,
+ Flatter, à prix d'argent, des faveurs arbitraires,
+ Mais qui rendra toujours, par amour et par choix, 135
+ Un noble et pur hommage aux appuis de tes lois.
+ De voeux pour les humains tous ses chants retentissent:
+ La vérité l'enflamme, et ses cordes frémissent
+ Quand l'air qui l'environne auprès d'elle a porté
+ Le doux nom des vertus et de la liberté. 140
+
+
+
+
+ II
+
+
+ ...Terre, terre chérie
+ Que la liberté sainte appelle sa patrie;
+ Père du grand sénat, ô sénat de Romans,
+ Qui de la liberté jetas les fondements;
+ Romans, berceau des lois, vous, Grenoble et Valence, 5
+ Vienne; toutes enfin! monts sacrés d'où la France
+ Vit naître le soleil avec la liberté!
+ Un jour le voyageur par le Rhône emporté,
+ Arrêtant l'aviron dans la main de son guide,
+ En silence, debout sur sa barque rapide, 10
+ Fixant vers l'Orient un oeil religieux,
+ Contemplera longtemps ces sommets glorieux;
+ Car son vieux père, ému de transports magnanimes,
+ Lui dira: 'Vois, mon fils, vois ces augustes cimes.'
+
+_Au bord du Rhône, le 7 juillet 1790._
+
+
+
+
+ III
+
+ LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS
+
+
+ Un jour le rat des champs, ami du rat de ville,
+ Invita son ami dans son rustique asile.
+ Il était économe et soigneux de son bien;
+ Mais l'hospitalité, leur antique lien,
+ Fit les frais de ce jour comme d'un jour de fête. 5
+ Tout fut prêt: lard, raisin, et fromage, et noisette.
+ Il cherchait par le luxe et la variété
+ A vaincre les dégoûts d'un hôte rebuté,
+ Qui, parcourant de l'oeil sa table officieuse,
+ Jetait sur tout à peine une dent dédaigneuse. 10
+ Et lui, d'orge et de blé faisant tout son repas,
+ Laissait au citadin les mets plus délicats.
+
+ 'Ami, dit celui-ci, veux-tu dans la misère
+ Vivre au dos escarpé de ce mont solitaire,
+ Ou préférer le monde à tes tristes forêts? 15
+ Viens; crois-moi, suis mes pas; la ville est ici près:
+ Festins, fêtes, plaisirs y sont en abondance,
+ L'heure s'écoule, ami; tout fuit, la mort s'avance:
+ Les grands ni les petits n'échappent à ses lois;
+ Jouis, et te souviens qu'on ne vit qu'une fois.' 20
+
+ Le villageois écoute, accepte la partie:
+ On se lève, et d'aller. Tous deux de compagnie,
+ Nocturnes voyageurs, dans des sentiers obscurs
+ Se glissent vers la ville et rampent sous les murs.
+ La nuit quittait les cieux quand notre couple avide 25
+ Arrive en un palais opulent et splendide,
+ Et voit fumer encor dans des plats de vermeil
+ Des restes d'un souper le brillant appareil.
+ L'un s'écrie, et, riant de sa frayeur naïve,
+ L'autre sur le duvet fait placer son convive, 30
+ S'empresse de servir, ordonner, disposer,
+ Va, vient, fait les honneurs, le priant d'excuser.
+
+ Le campagnard bénit sa nouvelle fortune;
+ Sa vie en ses déserts était âpre, importune:
+ La tristesse, l'ennui, le travail et la faim. 35
+ Ici l'on y peut vivre; et de rire. Et soudain
+ Des valets à grand bruit interrompent la fête;
+ On court, on vole, on fuit; nul coin, nulle retraite.
+ Les dogues réveillés les glacent par leur voix;
+ Toute la maison tremble au bruit de leurs abois. 40
+ Alors le campagnard, honteux de son délire:
+ 'Soyez heureux, dit-il; adieu, je me retire,
+ Et je vais dans mon trou rejoindre en sûreté
+ Le sommeil, un peu d'orge et la tranquillité.'
+
+(Trad. d'Horace.)
+
+
+
+
+ IV
+
+ LA FRIVOLITÉ
+
+
+ Mère du vain caprice et du léger prestige,
+ La fantaisie ailée autour d'elle voltige,
+ Nymphe au corps ondoyant, né de lumière et d'air,
+ Qui, mieux que l'onde agile ou le rapide éclair,
+ Ou la glace inquiète au soleil présentée, 5
+ S'allume en un instant, purpurine, argentée,
+ Ou s'enflamme de rose, ou pétille d'azur.
+ Un vol la précipite, inégal et peu sûr.
+ La déesse jamais ne connut d'autre guide.
+ Les Rêves transparents, troupe vaine et fluide, 10
+ D'un vol étincelant caressent ses lambris.
+ Auprès d'elle à toute heure elle occupe les Ris.
+ L'un pétrit les baisers des bouches embaumées;
+ L'autre, le jeune éclat des lèvres enflammées;
+ L'autre, inutile et seul, au bout d'un chalumeau 15
+ En globe aérien souffle une goutte d'eau.
+ La reine, en cette cour qu'anime la folie,
+ Va, vient, chante, se tait, regarde, écoute, oublie,
+ Et, dans mille cristaux qui portent son palais,
+ Rit de voir mille fois étinceler ses traits. 20
+
+
+
+
+ V
+
+ LE POÈTE
+
+
+
+ ... Pour lui
+ L'ombre du cabinet en délices abonde.
+ S'il fuit les graves riens, noble ennui du beau monde,
+ Ou si, chez la beauté qui l'admit en secret, 5
+ Las de parler, enfin il demeure muet,
+ Il regagne à grands pas son asile et l'étude:
+ Il y trouve la paix, la douce solitude,
+ Ses livres, et sa plume au bec noir et malin,
+ Et la sage folie, et le rire à l'oeil fin. 10
+
+
+
+
+ ODES
+
+
+
+
+ I
+
+ A VERSAILLES
+
+
+ O Versaille, ô bois, ô portiques,
+ Marbres vivants, berceaux antiques,
+ Par les dieux et les rois Élysée embelli,
+ A ton aspect, dans ma pensée,
+ Comme sur l'herbe aride une fraîche rosée, 5
+ Coule un peu de calme et d'oubli.
+
+ Paris me semble un autre empire,
+ Dès que chez toi je vois sourire
+ Mes pénates secrets couronnés de rameaux,
+ D'où souvent les monts et les plaines 10
+ Vont dirigeant mes pas aux campagnes prochaines,
+ Sous de triples cintres d'ormeaux.
+
+ Les chars, les royales merveilles,
+ Des gardes les nocturnes veilles,
+ Tout a fui; des grandeurs tu n'es plus le séjour: 15
+ Mais le sommeil, la solitude,
+ Dieux jadis inconnus, et les arts, et l'étude,
+ Composent aujourd'hui ta cour.
+
+ Ah! malheureux! à ma jeunesse
+ Une oisive et morne paresse 20
+ Ne laisse plus goûter les studieux loisirs.
+ Mon âme, d'ennui consumée,
+ S'endort dans les langueurs. Louange et renommée
+ N'inquiètent plus mes désirs.
+
+ L'abandon, l'obscurité, l'ombre, 25
+ Une paix taciturne et sombre,
+ Voilà tous mes souhaits: cache mes tristes jours,
+ Et nourris, s'il faut que je vive,
+ De mon pâle flambeau la clarté fugitive
+ Aux douces chimères d'amours. 30
+
+ L'âme n'est point encor flétrie,
+ La vie encor n'est point tarie,
+ Quand un regard nous trouble et le coeur et la voix
+ Qui cherche les pas d'une belle,
+ Qui peut ou s'égayer ou gémir auprès d'elle, 35
+ De ses jours peut porter le poids.
+
+ J'aime; je vis. Heureux rivage!
+ Tu conserves sa noble image,
+ Son nom, qu'à tes forêts j'ose apprendre le soir,
+ Quand, l'âme doucement émue, 40
+ J'y reviens méditer l'instant où je l'ai vue,
+ Et l'instant où je dois la voir.
+
+ Pour elle seule encore abonde
+ Cette source, jadis féconde,
+ Qui coulait de ma bouche en sons harmonieux. 45
+ Sur mes lèvres tes bosquets sombres
+ Forment pour elle encor ces poétiques nombres,
+ Langage d'amour et des dieux.
+
+ Ah! témoin des succès du crime,
+ Si l'homme juste et magnanime 50
+ Pouvait ouvrir son coeur à la félicité,
+ Versailles, tes routes fleuries,
+ Ton silence, fertile en belles rêveries,
+ N'auraient que joie et volupté.
+
+ Mais souvent tes vallons tranquilles, 55
+ Tes sommets verts, tes frais asiles,
+ Tout à coup à mes yeux s'enveloppent de deuil.
+ J'y vois errer l'ombre livide
+ D'un peuple d'innocents qu'un tribunal perfide
+ Précipite dans le cercueil. 60
+
+
+
+
+ II
+
+ A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY
+
+
+ Quoi! tandis que partout, ou sincères ou feintes,
+ Des lâches, des pervers, les larmes et les plaintes
+ Consacrent leur Marat parmi les immortels,
+ Et que, prêtre orgueilleux de cette idole vile,
+ Des fanges du Parnasse un impudent reptile 5
+ Vomit un hymne infâme au pied de ses autels.
+
+ La vérité se tait! dans sa bouche glacée,
+ Des liens de la peur sa langue embarrassée
+ Dérobe un juste hommage aux exploits glorieux!
+ Vivre est-il donc si doux? De quel prix est la vie, 10
+ Quand, sous un joug honteux, la pensée asservie,
+ Tremblante, au fond du coeur, se cache à tous les yeux?
+
+ Non, non, je ne veux point t'honorer en silence,
+ Toi qui crus par ta mort ressusciter la France
+ Et dévouas tes jours à punir des forfaits. 15
+ Le glaive arma ton bras, fille grande et sublime,
+ Pour faire honte aux dieux, pour réparer leur crime,
+ Quand d'un homme à ce monstre ils donnèrent les traits.
+
+ Le noir serpent, sorti de sa caverne impure,
+ A donc vu rompre enfin sous ta main ferme et sûre 20
+ Le venimeux tissu de ses jours abhorrés!
+ Aux entrailles du tigre, à ses dents homicides,
+ Tu vins redemander et les membres livides
+ Et le sang des humains qu'il avait dévorés!
+
+ Son oeil mourant t'a vue, en ta superbe joie, 25
+ Féliciter ton bras et contempler ta proie.
+ Ton regard lui disait: 'Va, tyran furieux,
+ Va, cours frayer la route aux tyrans tes complices.
+ Te baigner dans le sang fut tes seules délices,
+ Baigne-toi dans le tien et reconnais des dieux.' 30
+
+ La Grèce, ô fille illustre! admirant ton courage,
+ Épuiserait Paros pour placer ton image
+ Auprès d'Harmodius, auprès de son ami;
+ Et des choeurs sur ta tombe, en une sainte ivresse,
+ Chanteraient Némésis, la tardive déesse, 35
+ Qui frappe le méchant sur son trône endormi.
+
+ Mais la France à la hache abandonne ta tête.
+ C'est au monstre égorgé qu'on prépare une fête
+ Parmi ses compagnons, tous dignes de son sort.
+ Oh! quel noble dédain fit sourire ta bouche, 40
+ Quand un brigand, vengeur de ce brigand farouche,
+ Crut te faire pâlir aux menaces de mort!
+
+ C'est lui qui dut pâlir, et tes juges sinistres,
+ Et notre affreux sénat et ses affreux ministres,
+ Quand, à leur tribunal, sans crainte et sans appui, 45
+ Ta douceur, ton langage et simple et magnanime
+ Leur apprit qu'en effet, tout puissant qu'est le crime,
+ Qui renonce à la vie est plus puissant que lui.
+
+ Longtemps, sous les dehors d'une allégresse aimable,
+ Dans ses détours profonds ton âme impénétrable 50
+ Avait tenu cachés les destins du pervers.
+ Ainsi, dans le secret amassant la tempête,
+ Rit un beau ciel d'azur, qui cependant s'apprête
+ A foudroyer les monts et soulever les mers.
+
+ Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée, 55
+ Tu semblais t'avancer sur le char d'hyménée;
+ Ton front resta paisible et ton regard serein.
+ Calme sur l'échafaud, tu méprisas la rage
+ D'un peuple abject, servile, et fécond en outrage,
+ Et qui se croit alors et libre et souverain. 60
+
+ La vertu seule est libre. Honneur de notre histoire,
+ Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire;
+ Seule, tu fus un homme, et vengeas les humains!
+ Et nous, eunuques vils, troupeau lâche et sans âme,
+ Nous savons répéter quelques plaintes de femme; 65
+ Mais le fer pèserait à nos débiles mains.
+
+ Non, tu ne pensais pas qu'aux mânes de la France
+ Un seul traître immolé suffît à sa vengeance,
+ Ou tirât du chaos ses débris dispersés.
+ Tu voulais, enflammant les courages timides, 70
+ Réveiller les poignards sur tous ces parricides,
+ De rapine, de sang, d'infamie engraissés.
+
+ Un scélérat de moins rampe dans cette fange.
+ La Vertu t'applaudit; de sa mâle louange
+ Entends, belle héroïne, entends l'auguste voix. 75
+ O Vertu, le poignard, seul espoir de la terre,
+ Est ton arme sacrée, alors que le tonnerre
+ Laisse régner le crime et te vend à ses lois.
+
+
+
+
+ III
+
+ LA JEUNE CAPTIVE
+
+
+ 'L'épi naissant mûrit de la faux respecté;
+ Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été
+ Boit les doux présents de l'aurore;
+ Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,
+ Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui, 5
+ Je ne veux point mourir encore.
+
+ 'Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort,
+ Moi je pleure et j'espère; au noir souffle du nord
+ Je plie et relève ma tête.
+ S'il est des jours amers, il en est de si doux! 10
+ Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts?
+ Quelle mer n'a point de tempête?
+
+ 'L'illusion féconde habite dans mon sein.
+ D'une prison sur moi les murs pèsent en vain,
+ J'ai les ailes de l'espérance; 15
+ Échappée aux réseaux de l'oiseleur cruel,
+ Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
+ Philomèle chante et s'élance.
+
+ 'Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors,
+ Et tranquille je veille, et ma veille aux remords 20
+ Ni mon sommeil ne sont en proie.
+ Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux;
+ Sur des fronts abattus mon aspect dans ces lieux
+ Ranime presque de la joie.
+
+ 'Mon beau voyage encore est si loin de sa fin! 25
+ Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
+ J'ai passé les premiers à peine.
+ Au banquet de la vie à peine commencé,
+ Un instant seulement mes lèvres ont pressé
+ La coupe en mes mains encor pleine. 30
+
+ 'Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson;
+ Et comme le soleil, de saison en saison,
+ Je veux achever mon année.
+ Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin,
+ Je n'ai vu luire encor que les feux du matin: 35
+ Je veux achever ma journée.
+
+ 'O mort! tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi;
+ Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi,
+ Le pâle désespoir dévore.
+ Pour moi Palès encore a des asiles verts, 40
+ Les Amours des baisers, les Muses des concerts;
+ Je ne veux point mourir encore!'
+
+ Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois
+ S'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,
+ Ces voeux d'une jeune captive; 45
+ Et secouant le faix de mes jours languissants,
+ Aux douces lois des vers je pliai les accents
+ De sa bouche aimable et naïve.
+
+ Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,
+ Feront à quelque amant des loisirs studieux 50
+ Chercher quelle fut cette belle:
+ La grâce décorait son front et ses discours,
+ Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
+ Ceux qui les passeront près d'elle.
+
+_Saint-Lazare._
+
+
+
+
+ ÏAMBES
+
+
+
+
+ I
+
+ HYMNE
+ SUR L'ENTRÉE TRIOMPHALE
+ DES SUISSES RÉVOLTÉS ET AMNISTIÉS DU RÉGIMENT
+ DE CHATEAUVIEUX
+
+
+ Salut, divin triomphe! entre dans nos murailles;
+ Rends-nous ces guerriers illustrés
+ Par le sang de Désille et par les funérailles
+ De tant de Français massacrés.
+ Jamais rien de si grand n'embellit ton entrée; 5
+ Ni quand l'ombre de Mirabeau
+ S'achemina jadis vers la voûte sacrée
+ Où la gloire donne un tombeau;
+ Ni quand Voltaire mort et sa cendre bannie
+ Rentrèrent aux murs de Paris, 10
+ Vainqueurs du fanatisme et de la calomnie
+ Prosternés devant ses écrits.
+ Un seul jour peut atteindre à tant de renommée,
+ Et ce beau jour luira bientôt:
+ C'est quand tu conduiras Jourdan à notre armée, 15
+ Et Lafayette à l'échafaud.
+ Quelle rage à Coblentz! quel deuil pour tous ces princes,
+ Qui, partout diffamant nos lois,
+ Excitent contre nous et contre nos provinces
+ Et les esclaves et les rois! 20
+ Ils voulaient nous voir tous à la folie en proie.
+ Que leur front doit être abattu!
+ Tandis que parmi nous quel orgueil, quelle joie
+ Pour les amis de la vertu,
+ Pour vous tous, ô mortels, qui rougissez encore 25
+ Et qui savez baisser les yeux,
+ De voir des échevins que la Râpée honore
+ Asseoir sur un char radieux
+ Ces héros que jadis sur les bancs des galères
+ Assit un arrêt outrageant, 30
+ Et qui n'out égorgé que très peu de nos frères
+ Et volé que très peu d'argent!
+ Eh bien, que tardez-vous, harmonieux Orphées?
+ Si sur la tombe des Persans
+ Jadis Pindare, Eschyle, ont dressé des trophées, 35
+ Il faut de plus nobles accents.
+ Quarante meurtriers, chéris de Robespierre,
+ Vont s'élever sur nos autels.
+ Beaux-arts, qui faites vivre et la toile et la pierre,
+ Hâtez-vous, rendez immortels 40
+ Le grand Collot d'Herbois, ses clients helvétiques,
+ Ce front que donne à des héros
+ La vertu, la taverne et le secours des piques.
+ Peuplez le ciel d'astres nouveaux,
+ O vous, enfants d'Eudoxe et d'Hipparque et d'Euclide, 45
+ C'est par vous que les blonds cheveux
+ Qui tombèrent du front d'une reine timide
+ Sont tressés en célestes feux;
+ Par vous l'heureux vaisseau des premiers Argonautes
+ Flotte encor dans l'azur des airs. 50
+ Faites gémir Atlas sous de plus nobles hôtes,
+ Comme eux dominateurs des mers.
+ Que la nuit de leurs noms embellisse ses voiles,
+ Et que le nocher aux abois
+ Invoque en leur galère, ornement des étoiles, 55
+ Les Suisses de Collot d'Herbois.
+
+(_Journal de Paris_, 15 avril 1792.)
+
+
+
+
+ II
+
+
+ Quand au mouton bêlant la sombre boucherie
+ Ouvre ses cavernes de mort,
+ Pâtres, chiens et moutons, toute la bergerie
+ Ne s'informe plus de son sort.
+ Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine, 5
+ Les vierges aux belles couleurs
+ Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine
+ Entrelaçaient rubans et fleurs,
+ Sans plus penser à lui, le mangent s'il est tendre.
+ Dans cet abîme enseveli 10
+ J'ai le même destin. Je m'y devais attendre.
+ Accoutumons-nous à l'oubli.
+ Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,
+ Mille autres moutons, comme moi,
+ Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, 15
+ Seront servis au peuple-roi.
+ Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérie
+ Un mot à travers ces barreaux
+ Eût versé quelque baume en mon âme flétrie;
+ De l'or peut-être à mes bourreaux... 20
+ Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.
+ Vivez, amis; vivez contents.
+ En dépit de----soyez lents à me suivre.
+ Peut-être en de plus heureux temps
+ J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune, 25
+ Détourné mes regards distraits;
+ A mon tour, aujourd'hui; mon malheur importune:
+ Vivez, amis, vivez en paix.
+
+_Saint-Lazare._
+
+
+
+
+ III
+
+
+ Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre
+ Animent la fin d'un beau jour,
+ Au pied de l'échafaud j'essaye encor ma lyre.
+ Peut-être est-ce bientôt mon tour;
+ Peut-être avant que l'heure en cercle promenée 5
+ Ait posé sur l'émail brillant,
+ Dans les soixante pas où sa route est bornée,
+ Son pied sonore et vigilant,
+ Le sommeil du tombeau pressera ma paupière.
+ Avant que de ses deux moitiés 10
+ Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
+ Peut-être en ces murs effrayés
+ Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
+ Escorté d'infâmes soldats,
+ Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres, 15
+ Où seul, dans la foule à grands pas
+ J'erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime,
+ Du juste trop faibles soutiens,
+ Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime;
+ Et chargeant mes bras de liens, 20
+ Me traîner, amassant en foule à mon passage
+ Mes tristes compagnons reclus,
+ Qui me connaissaient tous avant l'affreux message,
+ Mais qui ne me connaissent plus.
+ Eh bien! j'ai trop vécu. Quelle franchise auguste, 25
+ De mâle constance et d'honneur
+ Quels exemples sacrés doux à l'âme du juste,
+ Pour lui quelle ombre de bonheur,
+ Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles,
+ Quels pleurs d'une noble pitié, 30
+ Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles,
+ Quels beaux échanges d'amitié,
+ Font digne de regrets l'habitacle des hommes?
+ La peur blême et louche est leur Dieu,
+ La bassesse, la honte. Ah! lâches que nous sommes! 35
+ Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu.
+ Vienne, vienne la mort! que la mort me délivre!...
+ Ainsi donc, mon coeur abattu
+ Cède au poids de ses maux!--Non, non, puisse-je vivre!
+ Ma vie importe à la vertu. 40
+ Car l'honnête homme enfin, victime de l'outrage,
+ Dans les cachots, près du cercueil,
+ Relève plus altiers son front et son langage,
+ Brillant d'un généreux orgueil.
+ S'il est écrit aux cieux que jamais une épée 45
+ N'étincellera dans mes mains,
+ Dans l'encre et l'amertume une autre arme trempée
+ Peut encor servir les humains.
+ Justice, vérité, si ma main, si ma bouche,
+ Si mes pensers les plus secrets 50
+ Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche,
+ Et si les infâmes progrès,
+ Si la risée atroce, ou plus atroce injure,
+ L'encens de hideux scélérats,
+ Ont pénétré vos coeurs d'une large blessure, 55
+ Sauvez-moi. Conservez un bras
+ Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.
+ Mourir sans vider mon carquois!
+ Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
+ Ces bourreaux barbouilleurs de lois! 60
+ Ces vers cadavéreux de la France asservie,
+ Égorgée! ô mon cher trésor,
+ O ma plume, fiel, bile, horreur, dieux de ma vie!
+ Par vous seuls je respire encor:
+ Comme la poix brûlante agitée en ses veines 65
+ Ressuscite un flambeau mourant.
+ Je souffre; mais je vis. Par vous, loin de mes peines,
+ D'espérance un vaste torrent
+ Me transporte. Sans vous, comme un poison livide,
+ L'invisible dent du chagrin, 70
+ Mes amis opprimés, du menteur homicide
+ Les succès, le sceptre d'airain,
+ Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine,
+ L'opprobre de subir sa loi,
+ Tout eût tari ma vie, ou contre ma poitrine 75
+ Dirigé mon poignard. Mais quoi!
+ Nul ne resterait donc pour attendrir l'histoire
+ Sur tant de justes massacrés!
+ Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire!
+ Pour que des brigands abhorrés 80
+ Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance!
+ Pour descendre jusqu'aux enfers
+ Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance
+ Déjà levé sur ces pervers!
+ Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice! 85
+ Allons, étouffe tes clameurs;
+ Souffre, ô coeur gros de haine, affamé de justice.
+ Toi, vertu, pleure si je meurs.
+
+_Saint-Lazare._
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+ NOTES[50]
+
+[Footnote 50: N.B.--In the notes the student is occasionally referred to
+the following works:--
+
+AYER (C.). _Grammaire comparée de la Langue française_, quatrième
+édition, Paris, G. Fischbacher, 1885.
+
+DARMESTETER (A.). _Cours de grammaire historique de la Langue
+française_, ive partie: _Syntaxe_, pub. par les soins de M. Léopold
+Sudre, 2e édition, Paris, Delagrave, n.d.
+
+HAASE (A.). _Syntaxe française du XVIIe siècle_, traduite par M. Obéit,
+Paris, Alph. Picard, 1898.
+
+MEYER-LÜBKE (W.). _Grammaire des Langues romanes_, traduction française
+par A. Doutrepont et G. Doutrepont, t. iii: _Syntaxe_, Paris, H. Welter,
+1900.]
+
+
+
+
+ BUCOLIQUES.
+
+ I. L'AVEUGLE.
+
+
+L. 1._Iliad_, i. 37: 'Hear, thou god that bear'st the silver bow, O
+Smintheus.'--CHAPMAN.
+
+L. 3. _cet aveugle_, meaning 'himself,' is a Greek, and also Latin,
+idiom. Seneca, writing of himself, uses the phrase _in hoc sene_, which
+Montaigne (_Ess._ II. XXXV. translates _en ce vieillard_, followed
+by his own translator, Cotton, with: 'in this old fellow.' Corneille,
+_Polyeucte_, V. iii: 'C'en est assez: Félix, reprenez ce courroux Et sur
+_cet insolent_ i.e. _me_) vengez vos dieux et vous.'
+
+L. 4. _C'est ainsi qu'achevait l'aveugle... Et près des bois marchait._
+The inversion is quite usual, but what is less so is the absence of a
+subject before _marchait_. Here is, however, another instance of the
+same construction from Racine, _Idylle de la Paix_: 'Déjà marchait
+devant les étendards Bellone, les cheveux épars et _se flattait_
+d'éterniser les guerres'...
+
+L. 6. _S'asseyait._ A very happy _enjambement_. The rhythm also stops as
+if for very weariness.
+
+L. 18. _à la prière._ Is this a Latinism, a translation of the Latin _ad
+preces_, or an extension of the use of _à=pour_ so common in French? See
+note to p. 3, l. 88.
+
+L. 26. _pures_, i.e. _sans mélange_, 'unmixed, unalloyed.'
+
+Ll. 27, 28. Cf. in the _Odyssey_ (viii. 64): Demodocus, 'the blind
+singer, to whom, in recompense of his lost sight, the Muses had given an
+inward discernment, a soul and a voice to excite the hearts of men and
+gods to delight.'--Lamb, _Advent. of Ulys._, vii.
+
+Ll. 31, 32. Menander in Stobaeus, _Florilegium_, xcvi.
+
+Ll. 33-38. _Od._ vii. 208.
+
+L. 39. _Thamyris._ The story is told in the _Iliad_ (ii. 594): 'the
+muses.... Because he proudly durst affirm he could more sweetly sing
+than that Pierian race of Jove.... Bereft his eyesight, and his
+song that did the ear enchant, and of his skill to touch his harp
+disfurnished his hand.'--CHAPMAN.
+
+L. 45. _puisse... changer ta destinée_, for _puisse ta destinée
+changer_. The same construction may be seen in: 'Puisse périr comme eux
+quiconque leur ressemble.'--Racine, _Athalie_, IV. ii.
+
+Ll. 46, 47. _ce que... tient la peau._ For the inversion of the
+subject in relative clauses see Meyer-Lübke, iii. § 751, and A.
+Darmesteter-Sudre, _Syntaxe_, § 492.
+
+L. 48. _Ils versent..._ The verb _verser_, 'to cause a liquid to flow
+out of a vessel,' is extended to solids, e.g. '_verser_ du blé dans un
+sac' (LITTRÉ).
+
+Ll. 49, 50. _les olives huileuses,... et les figues mielleuses._ 'The
+honied fig and unctuous olive smooth.'--Cowper, _Od._ vii. 139.
+
+L. 56. _venus de Jupiter._ In the sense in which Nausicaa, _Od._
+vi. 207, says: '_From Jove come_ all strangers, and the needy of a
+home.'--CHAPMAN.
+
+Ll. 57-67. _Od._ vi. 154.
+
+L. 62. _ce palmier de Latone._ In Lamb's _Adventures of Ulysses_, the
+hero says to Nausicaa: 'Lately at Delos (where I touched) I saw a young
+palm which grew beside Apollo's temple; it exceeded all the trees which
+ever I beheld for straightness and beauty: I can compare you only to
+that.' Under this palm-tree Latona gave birth to Apollo and Diana.
+See also _Solomon's Song_, vii. 7: 'This thy stature is like to a
+_palm-tree_.'
+
+L. 69. _aura vu..._ The future is here used in order to express an
+hypothesis, as in this: 'Comment se fait-il qu'il ne soit pas encore
+arrivé?--Il _aura_ oublié.' See Ayer, _Gram. comp. de la langue
+française_, § 203. For another similar use of the future see p. 25, l.
+95.
+
+Ll. 73-5. _Od._ i. 169-73. But Telemachus addresses Athene in more naïve
+words, saying: 'I do not think thou couldst come to this island _on
+foot_.'
+
+L. 74. _Comment, et d'où viens-tu?_ Boldly elliptical for 'comment es-tu
+venu ici et d'où viens-tu?' _l'onde maritime._ A rare use of the adj.
+_maritime_. La Fontaine has an instance of it: _Ce maritime empire_,
+VIII, ix; cf. 'la vague _marine_,' p. 29, l. 16.
+
+Ll. 81, 82. _Mais pauvre... Ils m'ont... jeté_: a bold ellipsis as in
+'Je t'aimais _inconstant_, qu'aurais-je fait _fidèle_!'--RACINE.
+
+L. 88. _âme ouverte à sentir._ There are numerous instances in Chénier
+of the use of _à_ in the sense of _pour_, a somewhat archaic feature
+which, no doubt, was one of the grounds on which his early critics based
+their reproach of incorrectness. But this is really racy French. The
+employment of _à = pour_ may be traced throughout French literature:
+thirteenth century, 'Les dismes furent establies et donées anciennement
+_a_ sainte église _soustenir_'; fourteenth century, 'Amis leur sont
+nécessaires _a_ leurs bonnes actions _acomplir_'; sixteenth century, 'Il
+le somma de partir _à parlementer_'; seventeenth century, 'La couronne
+n'a rien _à_ me _rendre_ content,' Molière, _D. Garc._ V. vi; '_A_ lui
+_rendre_ service elle m'ouvre la voie,' Corneille, _Sertorius_, II. v.;
+eighteenth century, '_A faire_ d'un tel gentilhomme un Achille au pied
+léger, l'adresse de Chiron même eût eu de la peine à suffire,' J.-J.
+Rousseau, _Émile_, ii.; nineteenth century, 'Que cette place est bonne
+_à_ le bien _poignarder_,' V. Hugo, _Cromwell_, V. iii; 'Il en faudrait
+un monde _à faire_ un grain de sable,' Lamartine, _Jocelyn_, quatrième
+époque (see the _Jocelyn_ of this series, p. 75, l. 308). It is not
+strange that this should have been thought incorrect, when we see the
+French Academy, in their judgement on the _Cid_, and Voltaire, in his
+notes to Corneille, make the same mistake. See Haase, § 124, 2°, and
+F. Godefroy, _Lexique comparé de la Langue de Corneille_. For a similar
+instance see p. 6, l. 183.
+
+L. 93. _mobiles._ The epithet will be more easily understood if we think
+of its contrary, 'inert'.
+
+L. 98. _j'étais misérable..._ _Misérable_ is here used in the sense 'to
+be pitied,' a sense frequent in the seventeenth century. _j'étais_, the
+imperfect of the indicative for the conditional past, as in 'Hercule, ce
+dit-il, tu _devois_ bien purger La terre de cette hydre,' La Fontaine,
+_Fables_, VIII. v, or in 'Sans vous, _j'étais_ noyé.'
+
+L. 100. _N'eussiez._ The more usual French construction would be, with
+repetition of the subject, '_vous_ n'eussiez.' _armé... les pierres et
+les cris._ A favourite phrase with Chénier (see p. 112, l. 105, and in
+_Le Jeu de Paume_, 'La tyrannie... _arme_... ses cent yeux...'). Racine,
+_Les Frères Ennemis_, I. iii, speaks of '_armer_ et le fer et la faim'
+against someone. An old translation of the Bible has '_J'armerai_ contre
+eux les dents des bêtes farouches,' _Deut._ xxxii. 24. Thus in the
+_Odyssey_, when the 'mastiffs' fly at Ulysses, the herdsman runs up, and
+'his cry (with frequent stones flung at the dogs) repell'd this way and
+that their eager course they held.'--Chapman, _Odyss._ xiv. ll. 49-51.
+
+L. 110. _Ma bouche ne s'est point ouverte à leur répondre._ See note to
+p. 3, l. 88.
+
+L. 119. _place_ is, of course, a subjunctive. The omission of _que_
+before subjunctives expressing a wish was the rule in Old French.
+The practice was still prevalent in seventeenth-century French. It is
+exceptional now, as in: _Fasse le ciel! Puissiez-vous réussir! Vive la
+France!_
+
+Ll. 119-121. _Un siège... sous la colonne._ Cf. _Odyss._ (Chapman's
+transl., viii. p. 365): 'His place was given him in a chair all graced
+With silver studs, and 'gainst a pillar placed;... The herald on a pin
+above his head His soundful harp hung.'
+
+L. 123. _Ingénieux_, here, seems to be used, not in its French sense of
+'clever, having an aptitude for invention,' which would be but a poor
+compliment paid to the great Homer, but with its Latin meaning of
+'gifted with genius.'
+
+L. 135. _vaillant._ I take it to mean, not 'courageous,' but 'vigorous
+in body, robust, able-bodied,' a sense not recorded in Littré, though
+well known in everyday French, the sense of English _valiant_ in 'the
+sturdy and _valiant_ beggars' of the statute-book.
+
+L. 140. _douleurs_, rheumatic pains.
+
+Ll. 149-156. E. Faguet, in his _Chénier_, observes how like a picture
+this is composed. In the foreground the blind man sitting under a
+tree, with the shepherds and wayfarers pressing around him, while the
+background displays the deserted flocks and roads, and the intervening
+space is crowded with the attentive nymphs and sylvans enticed out of
+their abodes.
+
+Ll. 149, 150. Virgil, _Ecl._ vi. 28 'tum rigidas motare cacumina quercus
+(videres).'
+
+L. 157. _Car en de longs détours..._ A long line. Its twelve syllables
+certainly take more time in the delivery than any other twelve. Hence
+the better adapted the line is to convey the poet's meaning.
+
+L. 158. _Il enchaînait._ The meaning is that he gave a _connected_
+account of....
+
+L. 162. _Les amours immortelles_ for _les amours des immortels_. Virgil,
+_Georg._ iv. 347.
+
+L. 164. _Iliad_, i. 528: 'He said; and his black eyebrows bent;... great
+heaven shook.'--CHAPMAN.
+
+L. 166. The war of the Titans.
+
+L. 167. The Trojan war is here entered upon.
+
+L. 168. Cf, Homer, _Iliad_, iii. 13; xiii. 336; Virgil, _Aeneid_, ix,
+63, 64.
+
+L. 170. _Iliad_, ii, 455: 'And as a fire upon a huge wood, on the
+heights of hills; that far off hurls his light; so the divine brass
+shined on these.'--CHAPMAN.
+
+L. 172. _Iliad_, xix. 405, Xanthus, one of Achilles' horses ('twas
+Juno's will to make vocal the palate of the one,' to use Chapman's
+words), answers his master's charge to acquit himself well with a
+prediction that 'not far hence the fatal minutes are Of _his_ grave
+ruin.'
+
+L. 177. _mortels aux épouses..._ This must be an instance of those
+'régimes inusités donnés aux adjectifs' which Raynouard censured in
+1819. This is once more _à_ in the sense of _pour_. 'Rechercher un
+trépas si _mortel à_ ma gloire,' Corneille, _Cid_, I. ii. But compare
+the (perhaps) more modern construction: 'Cette mode durera peu; elle
+est _mortelle pour_ les dents.'--Madame de Sévigné, 4 avril 1671 (in
+LITTRÉ).
+
+L. 179. _Laetas segetes._ Virgil, _Georg._ i. I.
+
+L. 182. Homer. _Iliad_, xviii. 491; Hesiodus, _The Shield of Hercules_,
+274.
+
+L. 183. _à soulever les mers._ _à=pour._ See note to p. 3, l. 88.
+
+Ll. 185, 186. _Il._ xviii. 35-70.
+
+L. 189. Ulysses' descent to Hades, _Od._ xi.
+
+L. 190. _les champs d'asphodèle._ _Od._ xi, 539.
+
+Ll. 191-194. _Od._ xi. 36. _Aeneid_, vi. 305. l. 192, and Dryden's
+translation of the corresponding line of Virgil may be compared: 'And
+youths entombed before their father's eyes.'
+
+Ll. 197-200. _Od._ viii. 274. Ovid, _Metam._ iv. 175. _Inconnus_, here,
+for _invisibles_. The stricture of the first critic of A. Chénier,
+Népomucène Lemercier, that the poet 'dénature le sens des mots,' if
+generally unjust, may apply to this instance.
+
+L. 201. _il revêtait d'une pierre soudaine_ is very happily said for _il
+revêtait soudainement de pierre_.
+
+L. 202. _Il._ xxiv. 602.
+
+L. 203. _Accents de douleurs_ would, in prose, be _accents de douleur_,
+without the _s_, which is here put that, as _douleurs_ rhymes with
+_pleurs_, the eye may be satisfied.
+
+L. 204. _Od._ xix. 518; Virgil, _Ecl._ vi. 78.
+
+L. 208. _Od._ iv. 220.
+
+L. 209. _Od._ x. 304.
+
+Ll. 210-212. _Od._ ix. 94. See Tennyson's _Lotos Eaters_.
+
+L. 211. _à ce philtre charmés_, an instance of _à_ denoting a relation
+of cause--'Qui demeure surprise _à_ l'éclat de ces lieux,' Molière,
+_Psyché_, III. i. 988. See Haase, § 123.
+
+L. 212. _Od._ ix. 54.
+
+L. 214. _Od._ xxi. 295; _Il._ i. 266, ii. 742; Ovid, _Met._ xii. 210.
+Chénier follows Ovid.
+
+L. 217. _enfants de la nue._ The Centaurs were descended from Ixion and
+Nephele, the cloud.
+
+L. 221. _mon affront_, i.e. the affront offered me. This is a frequent
+use. Thus Racine makes Athalie say: 'que je ne cherche point à venger
+_mes_ injures,' i.e. the wrongs suffered by me.
+
+L. 224. Ovid, _Met._ xii. 247.
+
+L. 226. _Aen._ x. 730; _Od._ xviii. 99.
+
+Ll. 241-252. E. Faguet in his _Chénier_ quotes this passage as an
+instance of energetic precision. 'The problem, he writes, is to depict
+this: A centaur (bear in mind that a centaur is a creature half-beast,
+half-man, with the body of a horse, the bust and head of a man, four
+feet, two arms, all this you must bear in mind), a centaur, with his
+two fore-feet, is trying to bear down a man, while, with his right arm,
+armed with a club, he seeks to brain another man. A third man leaps on
+to the back of the centaur, whence, pulling back his enemy's head with
+one hand, he thrusts a burning brand down his throat. The problem is to
+put all this in clear, precise, energetic, picturesque lines, and in few
+lines too. Chénier has succeeded in putting it in twelve times twelve
+syllables, with the result that, as it is, it stands in sharp outline as
+in a piece of sculpture.'
+
+L. 246. _D'un érable noueux_, a club of maple. Dryden, _Aen._
+'[Hercules] tossed about his head his _knotted oak_.'
+
+L. 250. _chevelure horrible_, in the Latin sense of 'horrid, bristling.'
+
+Ll. 254-256. _Et le bois porte au loin des hurlements... l'ongle
+frappant...._ Of course, what the wood conveys far away are such sounds
+as the trample of hoofs, the cries of the wounded warriors, the crash of
+the broken vessels, &c.
+
+L. 255. _l'ongle_, Lat. _ungula_, stands for _le sabot_. Cf. _Aen._
+viii. 596 'quatit _ungula_ campum.'
+
+Ll. 260, 261. _Admiraient... abonder les paroles._ This use of _admirer_
+followed by a pure infinitive, though, so far as we know, unprecedented,
+has nothing shocking in it and tends to make the line more concise.
+The construction is on the analogy of that which is customary with such
+verbs as _voir_, _entendre_, and 'admiraient abonder' is here said for
+'voyaient avec admiration abonder.' Everything here is striking in the
+matter of language. _Admirer_ is somewhat archaic and means 'to
+wonder.' 'Abonder de sa bouche' is anything but a hackneyed phrase. The
+etymological meaning of _abonder_, Lat. _abundare_, to overflow, was
+surely in the mind of Chénier when he wrote this. Such novelties as
+these make his style exquisite. Some pains should be taken to make
+something pass into English of the felicitous phrasing. Shall we presume
+to submit this suggestion; 'they admired the divine words, how they
+flowed from his lips'?
+
+L. 262. _Comme en hiver la neige..._ _Il._ iii. 221, 'And words that
+flew about our ears, like drifts of winter's snow.'--CHAPMAN.
+
+Ll. 263-265. Cf. Homer, _Hymn to Apollo_, 514.
+
+L. 268. _Convive du nectar_ (table-companion of the gods--Horace's
+'Conviva Deorom,' _Od._ i. 28--at their nectar) is a novel collocation
+of words, and, though of difficult analysis, grammatically speaking, is
+perfectly satisfactory as being easily understood, 'Partaker of nectar'
+would be an easy English rendering.
+
+L. 269. _prospère_ renders the _laetus_ of Virgil, _Aen._ i. 732. The
+English equivalent might be 'blest.' Chénier liked the word, as appears
+from his Commentary on Malherbe.
+
+L. 270. _Homère._ The name of the blind bard, which, ever since the
+first lines of the poem, has been a mystery for no reader, has been kept
+for the last word of the poem.
+
+
+
+
+ II. LE MENDIANT.
+
+In this piece, illustrative of the rites of hospitality in ancient
+Greece, Chénier has drawn much of his inspiration from the arrival
+of Ulysses in Phaeacia; as it is described in the sixth book of the
+_Odyssey_. The reader will also notice, from the gaps in the text and
+unfinished lines, that the poem had not reached the stage of completion.
+Chénier, who himself published none but two of his poems, was prevented
+by death from giving the finishing touch to this and many other pieces.
+
+L. 8. _Od._ 127, 137; _Aen._ iii. 590.
+
+L. 15. _Aspect_, in the sense of 'apparition, ghost,' is a Latinism. Yet
+it is quite an allowable concretisation of the word, as in French and
+English 'apparition, vision,' in English 'sight' and in English 'aspect'
+itself, which we find used with the meaning of 'a thing seen' in the
+_N.E.D._
+
+L. 21. _Od._ vi. 150.
+
+Ll. 23, 24. _les voeux des... humains Ouvrent des immortels les
+bienfaisantes mains._ If the maid is a goddess indeed, the beggar
+entertains some hopes of her mercy, for, says he, 'oftentimes have
+the prayers of the unfortunate opened the bountiful hands of the
+immortals--obtained of those hands that they should "open their bounty"
+(_Henry VIII_, iii. 2. 184) to them.'
+
+Ll. 25, 26. _quelque front... qui te nomme_, one of those incoherent
+metaphors which our (in this respect) delicate taste demurs at,
+but which the old writers--Shakespeare being among the greatest
+sinners--indulged in freely.
+
+These two lines display imperfect rimes, the _o_ in _couronne_ being
+short, whilst the _o_ in _trône_ is long.
+
+L. 34. _Tremblante._ The 'rejet' helps the meaning. The reader's voice,
+arrested by the unavoidable pause at the end of the preceding line, is
+forced into imitating the hesitation that he is told was discernible
+in the maid's utterance. But perhaps this is more perceptible to a
+Frenchman used to more rigidity in the rimed versification of his great
+classics than to an Englishman with the freedom of blank verse in his
+ear.
+
+L. 35. _quand la nuit descend_, the present for the future. See Haase, §
+67, Remark I; Ayer, p. 466.
+
+L. 42. _il pleure aux pleurs..._ This is neatly said. Notice the use of
+the preposition _à_ expressing a relation of cause, as in '_A_ l'orgueil
+de ce traître, De mes ressentiments je n'ai pas été maître' (Molière,
+_Tartufe_, v. 3. 1709). See Haase, § 123. Cf. p. 7, l. 211.
+
+Ll. 51, 52. _au devoir... Rangent... Ranger à_ = _soumettre à, réduire
+à._
+
+L. 54. _ses mains sur ce visage._ This was one of the rites observed by
+suppliants. See Euripides, _Hecuba_, 344.
+
+L. 55. _Indulgente._ Becq de Fouquières remarks that the adjective is
+used in its Latin sense of _complaisant_. This is the English meaning:
+'disposed to gratify by compliance with desire or humour,' whilst the
+French meaning is restricted to that of being 'ready to overlook or
+forgive faults or failings.'
+
+L. 58. _sur l'autre bord._ Across the bridge.
+
+L. 62. _n'insulte à sa misère._ _Insulter à_, still in use by the side
+of transitive _insulter_, is the equivalent of obsolete English 'insult
+over, on, at.'
+
+L. 66. _mon élève_, not my 'pupil,' but my 'foster-child.' A farmer or a
+nurseryman speaking of the cattle he breeds or the plants he raises will
+say _mes élèves_. But the term is here exceptionally applied to a human
+being.
+
+L. 74. _Le toit s'égaye et rit._ This line, criticized by Ponsard
+(_Études antiques_) as non-Homeric, is a translation of Catullus,
+lxiv. 285 'queis permulsa domus iocundo _risit_ odore.' In fact, the
+attribution of feelings to inanimate things is as old as poetry itself.
+Countless instances in all languages might be adduced. For this use of
+_laugh_ in English see _N.E.D._, s.v. laugh 1 c., and notice that Pope,
+in translating the _Odyssey_, has made Homer say, 'In the dazzling
+goblet _laughs_ the wine,' iii. 601.
+
+L. 75. _au loin circule_, i.e. forms a long circle.
+
+L. 77. _animées_, appearing alive, of course, like the 'animated marble'
+of Pope, _Temple of Fame_, 73.
+
+Ll. 77, 78. _Od._ vii. 100, 'Youths forged of gold, at every table
+there, Stood holding flaming torches.'--CHAPMAN. Cf. Lucretius, ii. 24.
+
+L. 84. _lits teints._ _Aen._ i. 708, which Dryden translates 'The
+painted couches.'
+
+L. 86. _Est admise_: exceptionally, for women, as a rule, did not sit at
+the same table with the men.
+
+L. 89. _Et déjà vins_, &c. The ellipsis of the verb imparts greater
+vivacity to the narrative. The unexpected interruption is therefore made
+more abrupt.
+
+L. 93. _s'assied parmi la cendre._ _Od._, vii. 153: '[Ulysses] went to
+the hearth, and in the ashes sat,' CHAPMAN; 'as the custom was in those
+days when any would make a petition to the throne,' adds Lamb by way of
+commentary, _Adventures of Ulysses_, vi.
+
+L. 94. _Od._ vii, 144, 145. '...His view With silence and with
+admiration strook The court quite through.'--CHAPMAN.
+
+Ll. 97-100. Hesiod, _Theog._ 84. _De l'Olympe envoyé_, ibid. 97.
+
+L. 98. _Semblent d'un roi._ Elliptical for _semblent être d'un roi_.
+_Être de_ itself is elliptical for _de être celui, ceux_. The French
+idiom has its English equivalent in 'My kingdom _is_ not _of_ this
+world.'
+
+L. 100. _Od._ xiv. 205; Hesiod, _Theog._ 97.
+
+L. 102. _la main hospitalière_, with the definite article, not '_ta_
+main...,' as has sometimes been printed, nor, as the more current
+phrase runs, '_une_ main.' The beggar is then made to use, as it were,
+a technical phrase, to name a well-known rite. In the same way we say
+'_the_ kiss of peace,' '_the_ stirrup-cup.'
+
+L. 104. _Od._ xvii 347: 'Bashful behaviour fits no needy man.'--CHAPMAN.
+
+L. 110. _Theognis_, 649.
+
+Ll. 111, 112. This seems to owe something to an extract from Menander
+in the _Florilegium_ of Stobaeus, xcvi, which, together with a line
+of _Theognis_, quoted under the same heading, has partly inspired the
+following lines of Chénier, ll. 113, 114.
+
+L. 115. _plus que l'enfer_, more than the gates of hell, is the phrase,
+_Il._ ix. 312; _Od._ xiv. 156.
+
+L. 116. _Le public ennemi_, i.e. _l'ennemi public_. The inversion is
+awkward, as the collocation of the words is precisely that which would
+express 'the hostile public.'
+
+Ll. 122-4. _Od._ xvii. 485.
+
+L. 123. _traînés_, of course, goes with _haillons_.
+
+L. 125. _Il._ l. 22.
+
+L. 127. _et que puissent._ The more modern phrase would be _puissent tes
+voeux_. Malherbe: '_que puisses-tu_, grand soleil de nos jours, Faire
+sans fin le même cours.' See Haase, 73 B.
+
+Ll. 127, 128. _Od._ xvii. 354.
+
+L. 134. For these details see _Od._ iv. 290.
+
+L. 139. _nourrit un long amour_: a very happy phrase, recalling La
+Fontaine's 'quittez le _long espoir_ et les vastes pensées,' _Fables_,
+XL viii. In Shakespeare's '_A long farewell_ to all my greatness.'
+_Henry VIII_, iii. 2. 351, we have a similar use of 'long'. Such
+epithets stand in lieu of a whole phrase.
+
+L. 143. _Od._ vii. 174, 175: 'And there was spread A table, which the
+butler set with bread,'--CHAPMAN.
+
+L. 144. _Sieds-toi._ _Se seoir_, for instances of which we must go to
+the seventeenth century, its uses being confined to the present of the
+indicative, the imperative, and the infinitive, is an archaism. Such
+archaisms, like _que puissent_ above, give more solemnity to the tone,
+make the scene recede, as it were, into the past.
+
+L. 150. _l'éponge._ _Od._ i. 111: 'Some... With porous _sponges_
+cleansing tables.'--CHAPMAN.
+
+L. 151. _S'approche_, i.e. 'is brought by the servants.' The stranger
+does not sit at the common table, but, as when Ulysses is entertained by
+Alcinous, a table is spread for him.
+
+L. 152. _le disque_: _discus_, platter for meat, whence O.E. 'disc,' E.
+'dish,' and German _Tisch_, a table. _d'airain_; cf. _Il._ xi. 630: 'a
+brass fruit-dish.'--CHAPMAN.
+
+L. 153. _l'amphore vineuse._ An epithet of nature. Chénier, it will be
+noticed, used them freely, as the ancients did.
+
+L. 155. _leur lendemain..._ A thought akin to that in Homer, _Od._ xv.
+400: 'Betwixt his sorrows every humane joys.'--CHAPMAN.
+
+Ll. 156-159. _Od._ vii. 178: '... command That instantly your heralds
+fill in wine, That to the god that doth in lightnings shine We may
+do sacrifice: for he is there Where these his reverend suppliants
+appear.'--CHAPMAN.
+
+L. 158. _Pour boire._ An unexpected passage from indirect to direct
+speech, as in Homer, _Il._ xv. 348. The abrupt break in construction
+is more telling in French than in English, where it is a more common
+device.
+
+L. 160. For this rite see _Od._ iii. 45.
+
+L. 163, 164. _Od._ vii. 192.
+
+L. 169. _De sourire et de plainte_ would be _de sourires et de plaintes_
+in prose. But the two _s_'s of the plural would prevent the two _e_'s
+from being elided and so give two syllables more.
+
+L. 170. _tes nobles toits._ The plural for the singular, that the
+form of the word, riming with _abois_, may satisfy the eye. A Latinism
+besides.
+
+Ll. 174-179. _Od._ xiv. 462. I cannot refrain from giving here Chapman's
+quaint equivalent for _ce que... il eût mieux valu taire_: 'strong
+wine,' he makes Ulysses say, 'moves the wise to... prefer a speech to
+_that were better in_.'
+
+L. 184. See _Od._ viii. 136.
+
+L. 185. _n'ai point passé l'âge_ 'où l'on est robuste' is understood.
+
+L. 186. _La force et le travail, que je n'ai point perdus_, a hendyadis
+for 'la force de travailler.'
+
+Ll. 188 ff. In the same way Ulysses (_Od._ xv. 317) declares to Eumaeus
+that he is ready to do all kind of menial work to earn a livelihood.
+
+L. 194. _diriger_, train.
+
+L. 195. _Et le cep et la treille._ The low vine-plant, such as is seen
+in the vine-growing parts of France, and the espalier or trellis vine.
+
+L. 196. _la faux recourbée._ One of those descriptive epithets so
+frequent in primitive poetry.
+
+Ll. 199-201. Hesiod, _Op. et Dies_, 307, 303-5.
+
+L. 201. _à rien faire._ Some purists censure the use of _rien_ without
+_ne_ on the ground that _rien_ of itself means _quelque chose_
+(Lat. _rem_), as in: 'Pourquoi consentez-vous à _rien_ prendre de
+lui?'--Molière, _Tartufe_, V. vii; but the abuse, if it is really to be
+considered as one, is authorized by the best writers, Molière, Racine,
+&c. In answers _rien_ is used by itself with the sense of 'nothing.' Add
+to this the phrases _pour rien_, _réduire à rien_, _venir à rien_, _un
+homme de rien_, _rien que cela_, _si peu que rien_, _moins que rien_,
+where _rien_ actually means 'nothing'. Also the substantive: _un rien,
+des riens_. Also _un vaurien_ (='un homme qui ne vaut rien'). The
+objection to _rien_ in the present sentence would be just if the
+omission of the negation _ne_ entailed the least ambiguity, but such is
+not the case.
+
+L. 202. _Od._ xix. 253 and 322.
+
+L. 203. _élever sa langue_ for _élever la voix_ is decidedly
+indefensible. But Chénier carefully avoids obvious alliances of words.
+See note to p. 64, l. 4.
+
+L. 205. _Sans craindre qu'un affront ne trouble._ The second negative
+_ne_ had better have been left out. The strict rule is to omit it after
+_sans_. Yet several instances of _sans que... ne_ and even _sans que...
+ne... point_ occur in the seventeenth century, namely in Mme de Sévigné.
+See Haase, § 103 B.
+
+L. 206. _L'indigent se méfie._ Menander in Stobaeus, _Florilegium_,
+xcvi. _Od._ vii. 307.
+
+L. 209. A reminiscence of Horace, _Od._ ii. 9. The same thought occurs
+again at p. 66, l. 4.
+
+L. 210. Propertius, ii. 28. 31; Theocritus, _Idyll._ iv. 4.
+
+L. 211. _Et tel pleure._ Cf. 'Tel qui rit vendredi, dimanche
+pleurera.'--Racine, _Plaideurs_, i. I. Observe the fitness of those two
+forms of the same proverb to their several contexts. The _vendredi_ and
+_dimanche_, humorous precisions, would never do here.
+
+L. 212. _en tes discours préside_--not '_à_ tes discours.' Chénier
+means, not 'wisdom presides over thy discourses,' but 'wisdom rules,
+bears sway, prevails, is paramount in thy discourses,' Cf. _Od._ xix.
+352; xx. 37.
+
+Ll. 228-231. _Aen._ i. 628.
+
+Ll. 229, 230. _n'a point à l'indigence fait..._, 'has not caused
+indigence to envy the destiny of the wealthy Lycus,' The object of
+_faire_, which is at the same time the subject of the infinitive
+_envier_, is in the dative. See Littré, _Dict._, s. v. 'Faire,'
+Remarques 1-5; also Haase, 390.
+
+L. 235. _et te souviens._ This peculiar form of the imperative is used
+only when another imperative goes before. Whereas in the ordinary form,
+_souviens-toi_, the stressed form of the pronoun is used (as is the
+rule when the pronoun is the object of an imperative or a prepositional
+object: _écris-moi, nous avons songé à lui_), in this construction
+the pronoun preceding the verb follows the rule of all pronouns placed
+before verbs and is in the unstressed form.
+
+Ll. 250, 251. Hesiod, _Op. et Dies_, 285.
+
+L. 260. _qu'avait tissus l'Euphrate._ _Tissu_ is the past participle of
+the obsolete verb _tistre_, now replaced by _tisser_.
+
+L. 264. _Seul maintenant_--a sort of ablative absolute.
+
+L. 275. _Et sans que nul mortel._ _Nul_, though of itself a negative,
+occurs after _sans_: 'Sans _nuls_ égards pour les petits.'--La Bruyère,
+xiv. True it is that La Bruyère might have said, with Malherbe and La
+Fontaine, '_sans point_ d'égards...,' which nobody would think of using
+at the present day. 'Sans qu'_aucun_ mortel'--_aucun_=_aliquis unus_,
+and so is no negative--would have been more logical, but harsh.
+
+L. 282. By the device of concluding the long period with these three sad
+syllables, the pathos of the statement is heightened.
+
+L. 284. _a tombé._ _Tomber_, generally used with the auxiliary _être_,
+also admits of the auxiliary _avoir_. Littré, _Dict._, s.v. 'Tomber,'
+61°.
+
+L. 287. _je ne revois._ The present used instead of the future tense
+imparts more emphasis to the asseveration. See Ayer, p. 466.
+
+L. 289. _vapeurs_, fumes.
+
+L. 291. _Od._ xiv. 42.
+
+L. 308. _au même précipice._ In Old French _ou_ (=_en le_) got confused
+with _au_ (=_à le_), whence a constant substitution of _au_ for _ou_ in
+the masculine, and, by extension, of _à la_ for _en la_ in the feminine.
+See Meyer-Lübke, § 417, and Haase, § 120, and cf. p. 33, l. 4.
+
+L. 317. _je revoi._ The Old French spelling (_voi_ from _video_) has
+been retained in versification for rhyming purposes.
+
+L. 323. _J'ai honte à ma fortune_, instead of: 'J'ai honte _de_ ma
+fortune'; as Molière writes: 'J'aurais honte _à_ la prendre.'--_Le Dépit
+amoureux_, I. ii.
+
+L. 331. So Nausicaa does to Ulysses (_Od._ viii. 461).
+
+
+
+ III. LA LIBERTÉ.
+
+L. 1. _qui t'agite?_ _Qui_ here is a neuter and means 'what.' See
+Darmesteter, § 416.
+
+L. 8. _parmi l'herbe._ Delicately archaic. Thus Corneille has '_parmi_
+l'air,' _Mel._ IV. vi. and La Fontaine '_Parmi_ la plaine,' _Fables_,
+XI. i. 4. See Haase, § 131 A.
+
+Ll. 12, 13. Notice the fine effect of imitative harmony in these
+lines. They are as rough as the landscape they describe. Much of their
+harshness is due to the predominance of the sound of _r_.
+
+Ll. 36, 37. Euripides, _Hec._ 332.
+
+L. 38. _rien à soi._ _Soi_, which is now more especially used when the
+subject of the sentence is _on_, was formerly indiscriminately used with
+_lui_ put for _lui-même_. See note to p. 29, VII, l. 10.
+
+L. 49. _Aen._ iv. 487.
+
+L. 54. _les maux qu'on me fait._ The plural of _mal_ is not common with
+the verb _faire_. There is an instance of it in Régnier: 'sa barbe... où
+certains animaux... luy faisoient mille _maux_,' _Satire_ x, 171-4.
+
+L. 66. _De qui les blés._ This use of _de qui_, when the antecedent is
+an inanimate thing, was condemned by Vaugelas, whose rule has prevailed.
+Yet there is a tendency with many modern writers to return to the older
+practice.
+
+L. 72. The horn of plenty, or cornucopia, or Amalthaea's horn.
+
+L. 73. _Sans doute que._ How are we to account for this _que_? The
+phrase is the result of an ellipsis, and stands for 'il est sans doute
+que.'
+
+L. 75. _Je n'y vois._ _Y_ refers to _la terre_, l. 55.
+
+L. 80. _Elle est pour moi marâtre._ _Marâtre_ is an adjective
+here=inexorable.
+
+L. 87. _Je m'occupe à leurs jeux._ For a distinction between _s'occuper
+à_ and _s'occuper de_ see Littré, _Dict._, s.v. 'occuper,' Remarque. The
+meaning here is: I occupy my mind in seeing them play.
+
+L. 88. _sur la rosée et sur l'herbe brillante_, a hendiadys for _sur
+l'herbe brillante de rosée_.
+
+L. 93. _Deux fois... promenés._ An ablative absolute. _Promener_, of
+course, is not the proper word for 'driving' a flock, but an expression
+of angry contempt for the tedious and, as it were, unprofitable work.
+
+L. 101. _injure_, in the singular, for the sake of the metre.
+
+L. 107. _Du chaume._ Calpurnius, _Aegl._ viii. 66.
+
+L. 117. _la mienne._ This syntactical incorrectness--for _la mienne_
+cannot mean _ma vierge_--is in fact an elegance. The shepherd is full of
+the idea of his love, and most naturally says _la mienne_, meaning _ma
+bien-aimée_. This neglect of strict logic is most natural.
+
+Ll. 151, 152. Some writers have printed _si j'étais plus sage...,_ as if
+the sentence were unfinished, and explain that 'I should not take
+them' is understood. But the thought rather seems to be expressed
+elliptically: Were I wiser, these gifts forebode no good to me (and I
+should listen to these misgivings).
+
+L. 156. _j'aurai pu._ The future expressing what is likely to have taken
+place. See Ayer, § 203.
+
+
+
+ IV. LE MALADE.
+
+M. Dezeimeris (_Leçons nouvelles et remarques sur le texte de divers
+auteurs_, Bordeaux, 1879) has shown how much this poem owed to a Greek
+versified romance by Theodoras Prodromus, entitled _The Adventures of
+Rhodanthe and Dosicles_. To this very indifferent and cold production he
+has traced both the scheme and most characteristic details of Chénier's
+_Malade_. We have deemed it unadvisable to crowd our notes with the
+numerous passages of the Byzantine writer which have inspired our poet.
+
+Ll. 1-3. This invocation, a litany in form, may have been suggested by
+the Orphic hymn to Apollo.
+
+L. 6. _qui meurt abandonnée_, i.e. _qui meurt si elle est abandonnée_.
+
+L. 7. _Qui n'a pas dû rester_..., 'who surely has not been spared by
+death that she might see her own son die.'
+
+Ll. 8, 9. _Assoupis, assoupis..._ Frequent repetitions occur throughout
+this piece, all with a most natural and pathetic effect. M. Dezeimeris
+that Chénier took the hint from Prodromus, in whose poem, however, the
+repetitions, for the most part irrelevant, are mere mannerism.
+
+L. 15. _un jeune taureau blanc._ 'Iuvencum candentem,' _Aen._ ix. 627.
+
+L. 22. _Aen._ x. 557.
+
+Ll. 24, 25. _Il._ i. 362. Thetis says to Achilles; 'Why weeps my son?
+what grieves thee? Speak, conceal not what hath laid such hard hand on
+thee, let both know.'--CHAPMAN.
+
+L. 34. See _tapes_ in A. Rich's _Dict. of Roman and Greek Antiq._
+
+L. 36. _ô douleurs!_ The _s_ is required by the rhyme rather than by the
+sense.
+
+L. 43. Euripides, _Hipp._ 135.
+
+L. 44. _Sans connaître Cérès._ 'Non _Cereris_ placuere dapes, non
+pocula Bacchi' is Gaulmin's paraphrase of Prodromus (Paris, 1625). For a
+similar use of 'Ceres,' see Ovid, _Met._ iii. 437. Milton has: 'A field
+Of _Ceres_ ripe for harvest waving bends' (_Paradise Lost_, iv. 980,
+981); and Byron: 'Beneath his ears of _Ceres_ groan the roads' (_Don
+Juan_, XII. ix).
+
+L. 46. _ta vieille inconsolable mère_, not _ton inconsolable vieille
+mère_, which would be the more usual, but less forcible, order.
+
+L. 48. _T'asseyait sur son sein._ _Sein_ (bosom) here stands for _giron_
+(lap). This is the Latin phrase _in sinu_. The English Bible reads (Luke
+xvi. 23): 'He (the rich man) seeth Abraham... and Lazarus in his bosom,'
+whereas Langland, more explicit and accurate, says, 'Ich sauh hym
+[Lazarus] sitte... in Abraham's _lappe_' (_P. Pl._, C. ix, 283).
+
+L. 53. _presse de ta lèvre._ She says this holding out the cup to him,
+so that there is no need for her to express the word 'cup,' which is
+therefore understood. Yet it appears that Chénier did not mean ll. 53,
+54 to stand thus, as they are struck out in the MS. (Dezeimeris, p. 69).
+
+Ll. 59, 60. _sur leur jeune sein... leur robe._ He says _leur_, as if
+everybody ought to understand him, because his own thought is full of
+them--those dancing fair ones mentioned in the following line. This, as
+well as the preceding 'presse' and 'la mienne' higher up, is of those
+true touches that carry us into the atmosphere of life.
+
+L. 65. Reminiscences of Virgil, _Ecl._ v. 58; _Georg._ ii. 151.
+
+L. 70. _cette vierge dansante._ The first editor had altered this into
+'cette vierge _charmante_,' either because the epithet recurs at ll. 61,
+89, or because he objected to this declension, or rather adjectival use,
+of the past participle. For this syntactical feature see Darmesteter
+et Hatzfeld, _Le seizième siècle en France_, §210; Haase, §91. See also
+note to p. 62, l. 19.
+
+L. 71. Pallas (_Od._ i. 58) represents Ulysses as longing to see 'His
+country's smoke leap from her chimney tops.'--CHAPMAN.
+
+L. 74. _enchante ta vieillesse._ An easy correction would be
+_enchantent_, which would not spoil the metre, but, as a rule, Chénier
+makes the verb agree with the last subject. See Ayer, §217.
+
+Ll. 76, 77. Tibullus, i. 3. 8.
+
+L. 80. _Viendras-tu point...?_ The omission of _ne_ in direct
+interrogation, very frequent in the seventeenth century, is still to
+be met with in modern poetry, e.g.: '_Viendras-tu pas_ voir mes
+ondines?'--V. Hugo, _Ballades_, 4. (Haase, §101 A.)
+
+L. 84. Racine, _Phèdre_, I. iii: 'Ariane, ma soeur, de quel amour
+_blessée_...'
+
+L. 93. Virgil, _Ecl._ vi. 21 'Aegle naiadum pulcherrima...'
+
+L. 95. _ne sera-ce point._ A future of doubt.
+
+L. 103. Ovid, _Met._ i. 481.
+
+L. 105. _garde que jamais elle soit_... _Ne_ was generally omitted in
+the seventeenth century after expressions of fear and after _garde_,
+_gardez_, _prenez garde_ (Haase, §104 B).
+
+L. 109. _va la trouver._ Cf. the first scene of the third act of
+Racine's _Phèdre_. The entire poem is to some extent the counterpart of
+Racine's play.
+
+L. 126. _d'âge chancelante._ Cf. _Aen._ iv. 641.
+
+L. 132. _L'insensé._ In the sense, Becq de Fouquières remarks, not of
+_demens_, but of _amens_, as in Ovid, _Am._ iii II. 25.
+
+
+
+ V. HYLAS.
+
+The subject of the poem is taken from Theocritus, _Id._ xiii., and
+Virgil, _Ecl._ vi.
+
+L. 1. _Le navire éloquent._ Argo, which Malherbe calls 'le navire qui
+parlait,' Lebrun 'la nef à voix humaine,' and Chénier himself in a
+fragment (XLIX., p. 118 of the first volume of the edition published in
+1874 by G. de Chénier), 'le vaisseau parleur.'
+
+L. 2. _Colchos._ This Colchos has never had any existence except in the
+imagination of French poets. It is, in fact, the accusative of _Colchi_,
+the Colchians, or inhabitants of Colchis, mistaken for the name of a
+town.
+
+Ll. 12-14. _Et leur onde... un... zéphire, un murmure... 'l'avertit._
+The verb is in the singular, agreeing with the last subject, as is the
+constant practice with Chénier. Cf. note to p. 25, l. 74.
+
+L. 14. _et soupire._ The first editor has corrected this into _et
+l'attire_. But the nymph first attracts the attention of the boy and
+then sighs out her desire (as again on l. 19).
+
+L. 15. _jette des fleurs._ _Jeter_ is said of plants and trees (E.
+_shoot_), whence _rejeton_ (E. _shoot_).
+
+L. 20. _il l'admire couler._ See note to p. 8, l, 260.
+
+L. 26. _Sur leur sein, dans leurs bras, assis_... Elliptical: 'he
+sitting on their knees,' For this sense of _sein_ see note to p. 24, l.
+48.
+
+L. 29. _Leurs mains vont caressant._ _Aller_ with the gerund of a
+verb was a periphrase much in vogue in the sixteenth and seventeenth
+centuries, and meaning nothing more than the verb itself. It is now of
+rare use, except in poetry (Haase, §70 A). Palsgrave says that 'que je
+vous yraye devisant' amounts to 'que vous deviseroye,' Littré,
+however, in his dictionary (s. v. 'aller,' 21), says that it expresses
+continuity.
+
+L. 30. _étamine._ This is, Sainte-Beuve observes, the _prima lanugine
+malas_ of the Latins. Cf. 'Flaventem prima lanngine malas... 'Clytium,'
+_Aen._ x. 324, 'downy-cheeked Clytius'; or 'Clytius in his beardless
+bloom,' as Dryden, not very accurately, renders it. For _étamine_ see
+note to p. 50, l. 38.
+
+Ll. 38, 39. Virgil, _Ecl._ vi. 43.
+
+Ll. 46-52. The syntax of this sentence would incur the blame of a
+strict grammarian. He would first observe that in the wording, 'pour te
+paraître belle, l'eau pure...,' it is pure water that is represented
+as wanting to appear at its best, and that, in order to avoid this
+absurdity, the author should have written 'pour te paraître belle, elle
+(_the idyll_ a...)--in short, the construction that reappears in the
+following clause, 'elle a pressé ses flancs....' Next he might perhaps
+object to 'Et des fleurs sur son sein ... et sa flûte à la main,' a
+clause in which he would miss the verb. But say '_elle met_ des fleurs
+sur son sein, etc., et _elle prend_ sa flûte à la main,' and notice the
+loss in vivacity. As the young person bustles, so does the sentence.
+
+L. 51. _les pipeaux de Segrais._ Segrais (1624-1701) wrote idylls
+praised by Boileau. He also had a hand in the composition of the two
+novels of Mme de la Fayette, _Zaïde_ and _La Princesse de Clèves_, and
+gave a metrical translation of the _Aeneid_, now forgotten.
+
+L. 52. _connus... aux nymphes._ Both _connu à_ and _connu de_ are said,
+though the latter is more common at the present day.
+
+
+
+ VI. LA JEUNE TARENTINE.
+
+This touching elegy, Becq de Fouquières observes, was suggested to
+Chénier by the following funereal epigram of Xenocritus of Rhodes in the
+_Greek Anthology_: 'Thy locks are still dripping, unfortunate maid,
+O Lysidice, poor shipwrecked creature, dead in the salt flood. As the
+waves leapt wild, thou, dismayed by the violence of the sea, fellst out
+of the ship; and now on a tombstone are read thy name and that of Cyme,
+the place of thy birth, but thy remains have been washed to some chill
+shore; a bitter grief to thy father Aristomachus, who, accompanying thee
+to the house of thy husband, brought him neither a bride nor a corpse.'
+
+L. 2. _Oiseaux chers à Thétis._ 'Dilectae Thetidi alcyones,' Virgil,
+_Georg._ i. 399.
+
+L. 3. _Elle a vécu._ A euphemism, adopted from the Latin, for _elle est
+morte_, used in elevated style. Thus Corneille: 'Non, non; avant ce coup
+Sabine _aura vécu_.'--_Horace_, II. vi.
+
+L. 4. _Camarine_, a town in Sicily.
+
+L. 5. _l'hymen_, the hymeneal song.
+
+L. 8. _Dans le cèdre_: an accurate detail. Cf. Euripides, _Alc._ 160.
+
+L. 11. _invoquant les étoiles._ A reminiscence, happily adapted, of
+Virgil, _Aen._ vi. 338: 'Palinurus... who, while he steering viewed the
+stars,... Fell headlong down.'--DRYDEN.
+
+L. 13. _étonnée._ _Étonner_, whence E. _astun_, _stun_, _astony_,
+_astonish_, _astound_, from L. _extonare_ class. L. _attonare_, to
+strike with a thunderbolt, originally 'to strike senseless, powerless.'
+It is here nearer this sense than weakened sense of 'to surprise'.
+
+L. 21. _dans ce monument._ We here find that we are reading a 'funerary
+epigram' or epitaph.
+
+L. 22. _cap du Zéphyr._ Cape Zephyrium at the southern end of Brutium.
+
+L. 25. _traînant un long deuil._ Chénier thus renews, with advantage to
+the meaning, the current phrase: 'mener (=_carry on_) un deuil,' to make
+dole, mourn. This use of _mener_ (cf. L. _ducere_ in same sense) may be
+paralleled in English by the _archaic_ 'lead great joy' (Caxton, _Sonnes
+of Aymon_, xx. 446), 'lead sorrow,' _Partenay_, 3785 (_N.E.D._, s. v.
+lead, 11 and 12 b).
+
+
+
+ VII. SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE.
+
+This piece, Becq de Fouquières remarks, is imitated from an idyll of
+Moschus (ii. 95 ff.).
+
+L. 3. Anacreon, xxxv.
+
+Ll. 5-7, Ovid, _Met._ ii. 874.
+
+L. 7. _les pleurs dans les yeux._ The current phrase is _les larmes aux
+yeux_.
+
+Ll. 9, 10. Ovid, _Fast._ v. 611.
+
+L. 10. _sous soi._ In _The Public School Elementary French Grammar_ by
+Brachet we read (par. 96): 'In modern French, _soi_ is only used when
+the subject is _on_, _tout le monde_, _chacun_, etc., or after an
+impersonal verb.' But this is contradicted by the practice of the best
+authors. See Littré, _Dict._, s. v. 'Soi,' Remarque; Haase, §13. Cf.
+note to p. 19, l. 38.
+
+L. 20. _le flatte._ This sense of F. _flatter_ was adopted in English,
+but has long been obsolete. Under the date 1599 there is a curious
+instance of this use in the _N. E. D._: 'Trout is a fish that loveth to
+be _flattered_ and clawed in the water.'
+
+L. 22. Ovid. _Met._ ii. 868.
+
+
+
+ VIII. PASIPHAÉ.
+
+Ll. 3-12. Virgil, _Ecl._ vi. 41 ff.
+
+L. 4. Four lines are missing here, which, being omitted in most
+editions, had escaped us. We here give them:
+
+ Certe, aux antres d'Amnise, assez votre Lucine
+ Donnait de beaux neveux aux mères de Gortyne;
+ Certes, vous élevez, aux gymnases crétois,
+ D'autres jeunes troupeaux plus dignes de ton choix.
+
+L. 6. _son antique pâture._ _Antique_ here means 'former' as in:
+'Dieu de Sion, rappelle, Rappelle en sa faveur tes _antiques_
+bontés,'--Racine, _Athalie_, III. vii. The same use of _antique_ occurs
+in Chénier's prose.
+
+Ll. 11. _Si peut-être..._ Virgil's 'Si qua forte ferant oculis sese
+obvia nostris Errabunda bovis vestigia' (_Ecl._ vi. 57)--i.e., that we
+may see whether scattered traces will not meet our eyes.
+
+Ll. 13-22. Ovid, _De Arte Am._ i. 313 ff.
+
+L. 15. _superbe amant._ Virgil's 'superbos amantes,' _Georg._ iii. 217,
+218.
+
+L. 21. _à la flamme lustrale._ By the lustral or purificatory flame.
+
+
+
+ IX. PANNYCHIS.
+
+This idyll is imitated from Gessner's _Clymene and Damon_ (or _Daphne
+and Micon_ in some editions): 'Tell me, love, what wilt thou do with
+this little altar?... Dost thou not remember that in the days of our
+childhood it was our favourite resort? Then were we no taller than this
+young columbine. About the altar will I plant myrtle and rose bushes. If
+Pan protect them, their branches will soon overarch the altar and form a
+small temple of verdure.... Dost thou see these bushes? they still grow
+in the shape of an arbour, though untrimmed now; they were our bower. We
+built the vault as high as we could reach.... Had I not planted a little
+garden before the bower? Had we not hedged it in with rush? A sheep
+might have browsed off the hedge in a moment, it was so large.... Thou
+wast lucky to find a small mutilated image of Cupid. As a fond mother,
+thou wouldst lavish care and caresses on him; a nutshell was his cradle,
+where, lulled by thy songs, he would lie on rose leaves.' A cicada is
+also mentioned, which gets hurt in flying away. Then Damon: 'Thus passed
+the days of our childhood, when in our games thou wast my wife and I was
+thy husband.'
+
+L. 5. As in Ovid, _Met._ xiii. 841, the giant Polyphemus compares
+himself to Jupiter, so here the child compares himself to his young
+goat.
+
+Ll. 19-24. A translation of the fourteenth epigram of Anytus, p. 200,
+vol. i. [of the _Anthology_]. See also the twenty-ninth of Argentarius,
+vol. ii, p. 273. (_Note of A. Chénier._) Anytus of Tegea lived 300 years
+before the Christian era.
+
+L. 20. _verte cigale._ The cicada is brown. Chénier is here thinking of
+the large green grasshopper (_Locusta viridissima_).
+
+L. 21. _les honneurs._ The honours of this tomb, that is, this tomb and
+its adjuncts destined to honour thy memory.
+
+
+
+ X. DRYAS.
+
+André Chénier had purposed to write sea-bucolics or idylls, which
+his notes, in which he indicates the _genre_ of his poems by Greek
+abbreviations, designate as [Greek: Bouk. enal.] (that is, [Greek:
+Boukolika enalia]), [Greek: Eid. enal.] (i.e. [Greek: Eidullia enalia]).
+Dryas is one of them. It appeared for the first time in G. de Chénier's
+edition, 1874.
+
+L. 4. _aux mains._ See note to p. 16, l. 308.
+
+L. 6. _tout se jette._ _Tout_, i.e. _tout le monde_, as in 'Femmes,
+moines, vieillards, _tout_ était descendu.'--La Fontaine, _Fables_,
+VIII. ix. 4. The verb agrees with _tout_, which sums up the enumeration.
+Ayer, §217, 3 _b_.
+
+L. 8. _Il remplit et couronne._ Not of course in the sense in which
+Milton writes: 'Eve... their flowing cups With pleasant liquors
+_crown'd'_ (_Paradise Lost_, v. 444). This sense is unknown in French.
+But see Rich, _Dict. of Roman and Greek Antiq._, s.v. 'coronatus.'
+
+L. 19. _dieux humides_, water-gods. Thus Boileau: 'Il [le Rhin] voit
+fuir à grands pas ses naïades craintives Qui toutes accourant vers leur
+_humide_ roi...'--_Ep._ iv. This invocation is taken from Propertius,
+III. vii. 57.
+
+L. 23. _les ondes avares._ The greedy waves.
+
+Ll. 29. _et ses efforts nombreux_... The sentence has been left
+unfinished.
+
+L. 36. Virgil, _Aen._ iv. 304.
+
+
+
+ XI. BACCHUS.
+
+This piece is imitated from Ovid, _Met._ iv. II ff. It also contains
+reminiscences of Ovid, _De Arte Am._ i. 541; Catullus, lxiv. 225.
+
+L. 1. _Thyonée_ Thyoneus, i.e. son of Thyone, another name of Semele.
+
+L. 2. Dionysius, Evan, Iacchus, Lenaeus, names of Bacchus. The origin
+of the first three is obscure, while Lenaeus is from [Greek: lêmos], a
+wine-press.
+
+L. 9. _étoilé._ The fur of the lynx is spotted.
+
+L. 11. _aux axes de tes chars._ Lat. _axis_ (Fr. _axe_) is properly
+Fr. _essieu_ (from Lat. _axiculus_), Eng. _axle_ which has also been
+sometimes replaced by _axis_. (The O. E. word was _ax_ (_æx_), related
+to Lat. _axis_.) But here _axe_ is used, as in Latin, for _roue_, i.e.
+'wheel.' See also note p. 65, XI, l. 2.
+
+L. 17. _Et le rauque tambour._ _Et_ does duty for _ainsi que_.
+
+L. 18. _Les hautbois tortueux_--'tibia curva' Tibul, ii. I. 86.--_les
+doubles crotales_:, crotals, or crotala, are a sort of castanets.
+They are called _doubles_ because they consisted of _two_ little brass
+plates, or rods.
+
+
+ XII. LE CHÈNE DE CÉRÈS.
+
+This short fragment is taken from Ovid, _Met._ viii. 743.
+
+L. 3. _porte un immense ombrage._ I am under the impression that this
+happy use of _porter_ has been suggested to Chénier by the term used
+in painting of _ombre portée_, defined by Littré (s.v. _porté_), 'ombre
+qu'un corps projette sur une surface.' Chénier frequented painters, and
+himself painted.
+
+L. 5. _bandeaux_, fillets. See _vittae_ in Rich, _Dict. of Roman and
+Greek Antiq._
+
+
+ XIII. HERCULE.
+
+Ll. 2-4. Imprudent in being too credulous, Dejanira became the innocent
+cause of Hercules' death; for, fearing his infidelity, she sent her
+husband a robe or shirt that the Centaur Nessas had given her, and which
+he had said would preserve her husband's love to her. No sooner had
+Hercules put on the garment his wife gave him than he suffered terrible
+agony, under which he ordered a funeral pile to be kindled, and placed
+himself in its flames, thus falling a victim to the Centaur, Nessus,
+whom he had slain. Hercules killed Nessus because, carrying Dejanira
+over a river, he attempted to run away with her.
+
+Ll. 5, 6. _ta cime... amoncelle._ Literally, 'thy top heaps up,' for
+'thy top is heaped up with.'
+
+L. 9. _du vieux lion_, the Nemean lion.
+
+
+ XIV. ÉRICHTHON.
+
+L. 2. _Érichthon._ Erichtonius, fourth king of Athens, son of Vulcan
+and the Earth, was a cripple, invented chariots, and, after his death,
+became the constellation of Auriga, or the Waggoner.
+
+L. 5. _axe_, for _char._ See note to p. 65, XI, l. 2. For this line and
+the following see Virgil, _Georg._ iii. 113 ff.
+
+Ll. 11-14. Virgil, _Georg._ iii. 191, 192.
+
+L. 14. _Agiter... leurs pas._ Hurry (cf. _agitato_, in music=hurried)
+their pace, in opposition to _mesurer_, 'compose, moderate.'
+
+
+
+ XV. NÉÈRE.
+
+L. 1.... _Mais_... This beginning shows that the piece is only a
+fragment. For this comparison see Ovid, _Heroid._ vii. 1, 2.
+
+L. 7. _Sébéthus_. The river Sebetus runs through Campania. It is often
+mentioned by Sannazaro in his elegies, from which Chénier has borrowed
+the idea.
+
+Ll. 9, 10. _moi, celle qui te plus, moi, celle qui t'aimai._ In this
+instance the agreement of the verbs with _moi_ is condemned by modern
+grammarians. It would occur in the older language, and Bossuet himself
+has said, speaking of God, 'Je suis celui qui suis' (Lat. _sum qui sum_,
+Eng. 'I am that am,' Wyclif, _Ex._ iii. 14). See Littré, s.v. 'celui,'
+Rem. 4.
+
+L. 16. A reminiscence of Catullus, lxiv. 117 ff.
+
+L. 19. _l'astre pur des deux frères d'Hélène._ It is the 'fratres
+Helenae, lucida sidera' of Horace (_Od._ i. 3), namely Castor and
+Pollux. The constellation was said to be propitious to seafarers.
+
+L. 21. _Pæstum._ A town in Lucania famous for its roses. See Virgil,
+_Georg._ iv. 118, 119.
+
+
+L. 29. _du sein de la mer._ _Il._ i. 359-361. Thetis 'instantly appeared
+up from the grey sea like a cloud.'--CHAPMAN.
+
+L. 30. _comme un songe._ In the _Odyssey_ (xi. 207) the soul of Ulysses'
+mother vanishes (like a dream). Also _Aen._ vi. 702.
+
+
+
+ XVII.
+
+L. 1. _Song of Solomon_, i. 6.
+
+Ll. 7-10. _Song of Solomon_, i. 7.
+
+
+
+ XVIII.
+
+L. 8. _le mol et doux coton._ Cf., in _N.E.D._, _Cotton_. 'Down or
+soft hair growing on the body.' _Obs. rare_ so F. _coton_=_poil_, 1615,
+Crooke, _Body of man_, 65: '_Pubes_ doeth more properly signifie the
+Downe or _cotton_ when it ariseth about those parts.'
+
+L. 11. Ovid, _Heroid._ xv. 93-95.
+
+L. 22. _ce jeune Troyen_, Ganymede.
+
+
+L. 23. Adonis, whose mother, Myrrha, had before his birth been turned
+into a tree that distilled myrrh.
+
+
+ XIX.
+
+Ll. 1-8. Shakespeare, _I Henry IV._ iii. l. 214-222. That Chénier
+was sensible to the magic of this passage argues that, in spite of
+prejudices, he would recognize beauty wherever he found it.
+
+L. 11. _Car le_... Becq de Fouquières conjectures that the poet would
+have written 'car le _bel Endymion_...,' or rather 'car le _dieu
+d'amour_...,' but was prevented by the metre.
+
+L. 13. The song at the beginning of the fourth act of _Measure for
+Measure_ gave Chénier the idea of these lines.
+
+
+ XX.
+
+Ll. 11-20. An imitation of Bion, _Idyll_ iv.
+
+L. 15. _et sa voix_... _Et_ here introduces a consequence, as in: 'Plus
+je vous envisage, _Et_ moins je me remets, monsieur, votre visage,'
+Racine, _Plaideurs_, II, iv; or in 'give him an inch, _and_ he take an
+ell.' Cf. p. 63, IX, l. 1.
+
+L. 20. _tu fais mes amours._ _Faire_ here is synonymous with _être_ as
+in '_faire_ l'admiration de tous.'
+
+L. 28. _Te bêler mes amours._ For another instance of this transitive
+use of _bêler_ see p. 46, XXXIII, l. 10.
+
+L. 32, _Plutôt que te laisser._ After _que_ following a comparative,
+modern visage prefers _de_ before the infinitive. See Haase, § 88.
+
+
+ XXIII. LE SATYRE ET LA FLÛTE.
+
+L. 1. _Toi, de Mopsus ami!_ Ironical. 'That thou never wast!' This
+beginning shows that these lines were meant as part of an eclogue: the
+subject to be two shepherds disputing the prize of singing. Mopsus is an
+excellent singer and poet mentioned in Virgil, _Ecl._ v. Berecynthus is
+a mountain in Phrygia on which the mysteries of Cybele were celebrated.
+
+L. 3. _Hyagnis._ According to Apuleius, _Flor._ iii, Hyagnis was the
+father and teacher of Marsyas, the flute-player.
+
+L. 4. _énervé_, emasculate. '_Semiviro_ Cybeles cum _grege_ iunxit
+iter,' Martial, iii. 91.
+
+L. 7. _dans ce bui._ _Bui_ is spelt thus in order to rhyme for the eye
+with _lui_. 'Buis' for 'flute'; a metonymy.
+
+L. 15. _des chiens même._ In poetry the adjective _même_ often remains
+uninflected. 'Les immortels _eux-même_ en sont persécutés,' Malherbe, i.
+279, 26, _Éd. des Grands Écrivains_. 'Un éclat qui le rend respectable
+aux dieux _même_,' Racine, _Esther_, II. vii. 678, same edition. Haase,
+§ 53, C.
+
+
+ XXIV.
+
+This fragment is taken from the twenty-third idyll of Gessner.
+
+L. 1. _errante à travers._ This inflected present participle is an
+archaism. See Haase, § 91. See also note to p. 25, l. 70, as well as p.
+24, l. 61; p. 56, l. 8; p. 62, l. 19.
+
+L. 4. _Le pied-de-chèvre._ The poets of the Pléiade used the compound
+_chèvre-pied_.
+
+L. 6. _leur risée._ But only _one_ nymph has been mentioned. It is
+understood that she meant to provide sport for her companions.
+
+
+ XXV.
+
+L. 1. _L'impur et fier époux._ Becq de Fouquières remarks that the
+he-goat is frequently designated by a periphrasis in Greek and Latin
+literature.
+
+L. 3. _averti de_, aware of.
+
+
+ XXVI.
+
+This fragment is a translation of the first idyll of Gessner.
+
+
+
+ XXVII.
+
+L. 6. _La source aux pieds d'argent._ Cf. 'La nymphe aux pieds
+d'argent,' p. 59, l. 47. Cf. also Milton's '_silver-buskined_ Nymphs,'
+_Arcades_, 33.
+
+
+
+ XXIX. A L'HIRONDELLE.
+
+These lines are imitated from an epigram of Evenus of Paras.
+
+L. 1. _Fille de Pandion._ Pandion, son of and king of Athens, had two
+daughters, Procne and Philomela. Procne was ultimately turned into a
+swallow and Philomela into a nightingale. See Ovid, _Met._ vi. 412 ff.
+
+L. 10. _A ton nid._ _Nid_ for _nichée_: 'Et portant à son bec son
+modeste butin, De son _nid_ babillard revient calmer la faim.'--Delille,
+_En._ xii (in LITTRÉ). In the same way 'nest,' in English, is used for
+'brood.' Cf. Virgil, _Georg._ iv. 17, and La Font., _Fables_, X. vii.
+17.
+
+
+
+ XXX.
+
+These lines are imitated from Thomson, _Autumn_, 167-174.
+
+
+
+ XXXI.
+
+Becq de Fouquières observes that when André Chénier composed this
+short bucolic fragment the revolutionary storm was raging. Chénier, a
+_suspect_, threatened with arrest, was sick in body and mind, and had
+gone to the waters at Forges for a few days' rest.
+
+L. 8. _lent_. _Lent_, in the sense of 'supple, flexible,' is a Latinism
+twice or thrice used by Chénier, and perhaps nowhere else to be found in
+French literature. The second instance occurs in his _Art d'aimer_, the
+third (doubtful) on p. 75, l. 17. 'Un cuir souple et _lent_ thus forms a
+pleonasm which mars this piece otherwise so neat.
+
+
+ XXXII.
+
+L. 10. The subject might tempt a sculptor.
+
+
+ XXXIII. MNAÏS.
+
+A translation of the ninety-eighth epitaph of Leonidas of Tarentum,
+_Anal._ t. i, p. 246 (note of André Chénier). The abbreviation means:
+_Analecta veterum poetarum_, published by Brunck, in three vols.
+
+L. 4. _rendez_, grant. E. _render_ once had this sense. _N.E.D._, s.v.
+7.
+
+L. 5. _Par Cérès._ Only women swore by Ceres. Spanheim in
+_Callimachus_, p. 655 (note of André Chénier).
+
+L. 6. _légère_, slight.
+
+L. 10. _Me bêler les accents...._ Cf. note to p. 41, l. 28.
+
+L. 16. _le sein._ _Sein_ is said of a woman, _mamelle_ of an animal. The
+word _pis_ (Lat. _pectus_, E. _dug_) would be the proper word here.
+
+L. 17. _Et sera...._ This inversion following the conjunction _et_ was
+very frequent in the older language. In the seventeenth century it is
+to be met with only, and but seldom, in Malherbe and La Fontaine.
+See Haase, § 153 B. André Chénier is right in reviving old forms of
+expression when they come in handy. And here it cannot be denied that
+there is a gain in solemnity. Cf. note to p. 64, IX, l. 17.
+
+
+
+ XXXIV. LES JARDINS.
+
+L. 1. _Secrets observateurs._ Prying into the secrets of nature.
+
+L. 7. _les plaintives dryades._ Is this mere poetic diction, as when
+Byron writes: 'the palm, the loftiest _dryad_ of the woods,' _Island_,
+II, xi. 17. Though the garden described is one seen by a Frenchman
+of the eighteenth century, yet it is viewed with the eyes of a Greek
+pantheist.
+
+L. 11. _fidèle._ True to nature.
+
+L. 12. _Loin du bois, comme si...._ The uninverted order would be:
+'Comme si Philomèle allait, loin du bois, chercher.'
+
+L. 15. _dont le printemps s'honore_, which Spring boasts.
+
+
+
+ XXXV. INVOCATION A LA POÉSIE.
+
+L. 5. _Où te faut-il chercher?_ Understand 'Où faut-il te chercher?' The
+construction is ambiguous, and the sentence might be misunderstood as:
+'where is it necessary for thee to seek?'
+
+L. 5. _la saison nouvelle._ The _renouveau_, as our Old poets used
+to say, i. e. 'Spring.' So, in English, the '_new_ moon' (= F. la
+_nouvelle_ lune), and Tennyson speaks of 'the _new_ sun' (_Geraint_,
+70).
+
+Ll. 6-10. Petrarch, _The Return of Spring_, cclxix.
+
+L. 11. _gracieux._ Not 'graceful' but '_gracious_'--in my opini on at
+least.
+
+L. 14. _liquides._ A very felicitous qualificative, apposite to both
+water and verse. Was Chénier the first of French poets to employ the
+phrase 'vers _liquides_'? Littré at least does not exemplify the use.
+It will hardly seem a novelty to the English student who has read of
+'_liquid_ notes, cadences,' &c.
+
+Ll. 15, 16. _Des vers... sont ce peuple de fleurs._ An inversion in
+which the verb agrees with the predicate. See Ayer, § 212, 2.
+
+
+ XXXVI. A LA SANTÉ.
+
+Ll. 1-3. Compare these opening lines with the envoy or concluding part
+of _Hylas_, p. 28, l. 43.
+
+L. 9. _jeunesse prudente._ In the sense of Latin _prudens_, 'wise.'
+Prudence is generally considered as an attribute of old age. 'La
+_prudence_ est le fruit de la longue vie,' says the French (Sacy's)
+translation of the Bible, where the English Bible has: 'In length of
+days (is) understanding,' Job xii. 12.
+
+L. 10. _Pâlit._ _Pâlir sur des livres_ is a French idiom whose English
+equivalent would be 'to pore over books.'
+
+L. 23. _caresses d'amours._ The s in _amours_ is for the rime.
+
+
+
+
+ ÉLÉGIES.
+
+
+
+ I.
+
+Ll. 1-4. Horace, _Od._ iii, 12.
+
+Ll. 7, 8. Tibulius, I. viii. 7.
+
+L. 20. _Le suit encor._ This hyperbole, frequent in poetry, Chénier
+seems to have been particularly fond of. Cf. note to p. 62, l. 39.
+
+L. 22. _nymphes._ _Nymphe_, as well as _coursier_ (l. 24), belonging to
+the poetic diction of those days, strike us as blemishes. But if we were
+to demur at such details we could hardly read anything written in the
+now accepted style.
+
+
+ II.
+
+Ll. 1-8. Imitated from Horace, _Od._ iii. 4.
+
+L. 13. _Seul_ Elliptical: 'when I am alone.'
+
+L. 19. _distraits_, diverted from their uneasy, anxious thoughts.
+
+Ll. 21-28. Imitated from Horace, _Od._ III. iv.
+
+Ll. 23. _Catile._ Catilus and Tibur are one and the same place, now
+Tivoli (l. 26): _Moenia Catile_ in Horace.
+
+L. 24. _Blandusie._ Horace, _Od._ iii. 13, celebrates its fountain.
+
+L. 26. _Tivoli_, i.e. Tibur, where Horace's villa stood.
+
+L. 27. Horace, _Od._ II. xix.
+
+L. 35. Theocritus, _Id._ iii. 12. _Bruyante abeille_ is of course a
+nominative in apposition to _Je_. So with _rose_, &c.
+
+L. 36. _les délices_, the sweets.
+
+Ll. 37. _Anthol._ v. 84.
+
+L. 38. _étamine._ A. Chénier seems to have used _étamine_, properly
+the stamen or male organ of flowers, for the pollen or fecundating dust
+which is secreted by the stamen. Cf. note to p. 27, l. 30.
+
+L. 47. Anacreon, _Od._ xx. The thought, as a lover's wish, is hackneyed.
+
+L. 61. _périsse l'amant que satisfait la crainte!_ The meaning, not very
+obvious, but explained by the following lines, is: Beshrew that lover
+who is content to frighten his mistress into fidelity.
+
+
+
+ III. AUX FRÈRES DE PANGE.
+
+The following desponding lines were written by Chénier just before
+undertaking a journey to Switzerland and Italy. His friends, finding him
+in a very bad state of health, prevailed upon him to accompany them.
+His spirits seem to have been very low at that time, as appears from the
+thoughts of death he gives expression to, and numerous are the passages
+in which the melancholy mind of Chénier gloats upon death.
+
+L. 1. _je suis prêt à descendre._ Grammarians have long distinguished
+between _près de_ and _prêt à_, but writers never did, until lately,
+when _prêt à_ was restricted to expressing 'ready to' and _près de_ 'on
+the point of.'
+
+L. 3. _linceul._ In the _Dictionnaire des rimes françaises_, by Jean Le
+Febvre, Paris, 1587, _linceuil_ and _linceul_ are given. Littré observes
+that both pronunciations are heard.
+
+L. 13. _reliques._ The English student is likely to overlook this word,
+as English 'relics' means both (1) what remains as a memorial of a
+departed saint, martyr, or other holy person, and (2) the remains of a
+person, the body of one deceased. But this latter sense is of very rare
+occurrence in French, and Chénier uses it because, being seldom used, it
+is still all but novel. He thinks it 'fine and sonorous,' and proceeds
+to observe that Racine has it twice. Alfred de Musset, after him,
+employed _reliques_ figuratively in; 'Les morts dorment en paix dans
+le sein de la terre; Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints; Ces
+_reliques_ du coeur ont aussi leur poussière; Sur leurs restes sacrés ne
+portons pas les mains.' Yet it is easy to see that in this instance both
+senses are implied.
+
+L. 24. _qu'il dut vivre longtemps._ All editions, and our present
+selection after them, print _dut_ without a circumflex accent. _Dût_ is
+in fact the imperfect of the subjunctive used, as was usual in the older
+language and is still occasional in seventeenth-century French, for the
+pluperfect of the subjunctive, as in: 'Mais puisque son dédain, au lieu
+de le guérir, Ranime ton amour qu'il _dût_ faire mourir. Sers-toi de mon
+pouvoir,' Corneille, _Clit._ II. iv. 484. So here _dût_ stands for _eût
+dû = aurait dû_. See Haase, § 66 B.
+
+L. 25. _le meurtre jamais n'a souillé mon courage._ Tibullus, iii. 5. 5
+ff. When Chénier speaks of murder he has duelling in his mind, which
+he deprecated in his prose works. He also takes _courage_ in its older
+sense, frequent in the great French classics, and the oldest sense,
+recorded in English, of 'the heart as the seat of feeling, thought, &c.;
+spirit, mind, disposition, nature.'--_N.E.D._
+
+L. 44. _et voilà que je meurs_, and behold I die: a Biblical term.
+
+L. 49. _mes feux._ An instance of the conventional language of love, now
+exploded, like F. _flamme_ and E. _flame_.
+
+L. 52. _L'ennui._ _Ennui_ here says something more than its adoption
+into English would suggest. The English student, in order to realize
+its force, should refer to its earlier adoption represented by the form
+_annoy_. The word originated, according to Diez, in the Latin phrase
+_est mihi in odio_. For the weakened sense of _ennui,_ see p. 57, l. 41.
+
+L. 53. _à_, for.
+
+L. 56. _N'allument... un... trépas._ A bold phrase. The passage is from
+'allumer une fièvre,' through 'allumer une fièvre mortelle,' to 'allumer
+une mort.'
+
+L. 61. _amour... mutuelle._ _Amour_ in the feminine is an archaism.
+_Amour_, Lat. _amor_, was feminine in Old French, as all such
+derivatives were and still are: _douleur_, _peur_, &c. Littré, s.v.,
+Rem. 2; cf. p. 61, l. 18.
+
+
+
+ IV. AU CHEVALIER DE PANGE.
+
+L. 27. Tibullus, ii. 1. 67.
+
+L. 28. Becq de Fouquières, in his notes, gives an epigram of Julianus
+(with the reference _Anth._, _Pl._ 588), which he observes has inspired
+this thought.
+
+L. 35. _Tout, mais surtout les champs sont restés._ _Tout_ and _les
+champs_ really belong to different propositions and the verb agrees with
+_les champs_. Cf. 'Somewhat, and in many cases a great deal, _is_ put
+upon us.'--Butler, _Analogy_, Part I.
+
+L. 44. _L'astre_, the sun, or Phoebus Apollo.
+
+L. 92. _De leur voix argentine._ 'The silvery voice of glasses' is
+pretty. André Chénier is depicting a true heathenish paradise.
+
+L. 98. _ingrat à._ We should rather say now _ingrat envers_. Many
+adjectives, Haase observes (§ 125 B), now followed by _envers_, _pour_,
+_avec_, _de_, &c., were constructed with _à_, e.g. 'A moins que d'être
+ingrate _à_ mon libérateur.'--Corneille, _Andr._ v. 2, 1573.
+
+L. 97. _Qu'à ton tour_... May, in return for thy ingratitude, the fair
+one...
+
+L. 102. _Ne t'ait vu de sa vie._ May she pretend that she never saw you
+before.
+
+
+
+ V.
+
+M. Dezeimeris (_Leçons diverses et remarques sur le texte de divers
+auteurs_) has shown that Chénier, in this elegy, had borrowed not a few
+hints from Ausonius, _Epistola_ X.
+
+L. 1. _solitaires divines._ Which is the noun, which the adjective?
+_Solitaire_ must be the noun (though certain critics have expressed the
+opinion that it is _divine_ which is the noun). Firstly, there is the
+masculine noun 'un solitaire,' and it is hard to see why there should
+not be a feminine, 'une solitaire.' Secondly, the subsequent lines show
+that Chénier addresses the Muses as lovers of solitude, and it is more
+logical that the predominant idea should be embodied in the noun, not in
+the epithet.
+
+L. 3. _Nîme._ Nîmes (earlier Nismes), in the dep. Gard. The final _s_
+has been dropped to admit the elision of the _e_. 'Nîmes égare' would
+have sounded most unnatural.
+
+L. 5. _aux bords de Loire._ The omission of the definite article
+before Loire and Garonne is archaic. It was the current practice in
+the sixteenth century, and still occurs occasionally in the
+seventeenth.--Haase, § 3 B. It is to be noticed that in the next line
+Chénier writes 'ces nymphes _du_ Rhône,' and, in fact, the omission of
+_le_ before _Rhône_ seems hardly possible. It is difficult to account
+for such anomalies. A few individual relics of former usage have thus
+survived. One of these is the phrase 'entre Sambre et Meuse.'
+
+L. 7. _son flambeau vous luit._ Such constructions, where _à_ followed
+by an indirect object, or implicitly contained in the dative of the
+unstressed personal pronoun, where the present language uses _pour_,
+were quite current formerly, and, though uncommon, may still be
+used.--Haase, § 125 B.
+
+L. 8. _Dansantes._ The predilection of Chénier for the inflected present
+participle has now been illustrated by many instances. See p. 24, l. 61;
+p. 25, ll. 70, 89; p. 42, XXIV, l. 1.
+
+Ll. 9-12. Cf. Cowley (_Essays: Of Agriculture_): 'One might as well
+undertake to dance in a crowd, as to make good verses in the midst of
+noise and tumult.'
+
+ 'As well might corn as verse in cities grow;
+ In vain the thankless glebe we plough and sow,
+ Against th' unnatural soil in vain we strive,
+ 'Tis not a ground in which these plants will thrive.'
+
+L. 15. _les rapides chars._ Conventionally poetical for _carrosses_,
+which, in those days, would have been the proper word. In the same way
+_airain_ should have been _fer_ (_cercles_ = tires).
+
+L. 17. _ne me soient point avares._ See note to p. 56, l. 7.
+
+L. 21. _Dormir._ The more modern construction would be _de dormir_.
+See Hasse, § 87. An echo of La Fontaine, who divided his life into two
+parts, spent 'L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.'
+
+L. 22. _le doux oubli d'une vie._ Horace's _Oblivia vitae_.
+
+L. 31. _dans Sichem._ This is the wording of the older translation of
+the Bible. Ostervald's translation has '_à_ Sichem.'
+
+L. 33. _un amoureux courage._ We here touch the point where _courage_ =
+'l'ensemble des passions qu'on rapporte au coeur' merges into _courage_
+= 'fermeté qui fait supporter ou braver le péril, la souffrance,' as
+Littré defines the two meanings.
+
+L. 35. Horace's well-known wish (_Sat._ II. vi).
+
+L. 42. _aux champs._ For the substitution of _à_ for _dans_ see note to
+p. 16, l. 308.
+
+L. 45. _Avoir amis, enfants, épouse._ The omission of the indefinite
+article before _épouse_ is quite normal in an enumeration. It is a
+feature of the old language. Besides 'avoir femme et enfant,' which is
+also an enumeration, we still say 'prendre femme.'
+
+L. 49. _aimable mensongère._ Chénier avails himself of a source of
+derivation always open. He turns the adjective _mensonger_ into a noun.
+This had already been done by Marot: 'De moi n'aura _mensonger_ ne
+buveur Bien ne faveur,' iv. 308, in Littré, _Hist._
+
+Ll. 49-62. In this passage, a critic observes, we have, as it were, an
+earnest of the Lamartinian melancholy reverie.
+
+L. 66. _Julie._ The heroine of Rousseau's _Nouvelle Héloïse_.
+
+L. 67. _Clarisse._ Clarissa Harlowe in Richardson's novel of this name.
+
+L. 70. _Clémentine._ The Lady Clementina in Richardson's novel, _Sir
+Charles Grandison_.
+
+
+
+
+ VI. O JOURS DE MON PRINTEMPS...
+
+L. 1. _couronnés de rose_; _rose_ for _roses_, for the sake of the
+rhyme.
+
+L. 16. _Montigny._ An estate belonging to the brothers Trudaine,
+situated in Brie, eighteen leagues from Paris.
+
+L. 17. _où la Marne._ At Maroeuil, where the family of his friend de
+Pange had an estate.
+
+Ll. 19, 20. A reminiscence of an epigram in the _Greek Anthology_
+(_Analecta_, t. ii. p. 429, C. viii).
+
+L. 22. _Qu'il... les ménage._ Let him humour them.
+
+Ll. 23, 24. _Qu'il plie... sa tête à la prière, et son âme aux
+affronts_, is slovenly written, the preposition _à_ having a different
+meaning in _à la prière_ (for which see note to p. 1, l. 18) and in _aux
+affronts_.
+
+Ll. 41-44. Amphis in Stobaeus, _Florilegium_, lx.
+
+L. 42. _On pleure._ This _on_ where we should expect _je_ must have been
+attracted by the _on_ in the sentence immediately preceding, and there
+is a fine effect in its use instead of the invidious _I_. The avowal, in
+this generalized shape, gains in discretion.
+
+L. 51. _mon pinceau._ Chénier tried his hand at painting.
+
+L. 57. _à_, by. See note to p. 7, l. 211. Here is a thirteenth-century
+instance of _à_ in the sense of _by_: 'Me gardez que ne soie prise
+_à_ beste cuiverte,' _Berte_ (in LITTRÉ). Also this: '_à_ tous se fit
+aimer,' _Berte_, where we find _à_ constructed with a passive infinitive
+connected with _se laisser_ or _se faire_, a feature still extant in
+the seventeenth century: 'Je _me laissai conduire à_ cet aimable guide,'
+Racine, _Iphig_. II. i. 501. See Haase, § 125, Rem. ii. _à_ = _par_ has
+lived on in such phrases as: faire faire un habit _à_ un tailleur, voir
+dire, voir faire, entendre dire _à_ quelqu'un.
+
+L. 71. _lecteur._ It was, in fact, with difficulty that Chénier was
+prevailed upon to read out his poems. See below, l. 80, and p. 85, ll.
+64-74.
+
+L. 73. _Abel._ Abel-Louis-François de Malartic, Chevalier de Fondat,
+1760-1804.
+
+L. 76. _nous présentions la main._ Juvenal, _Sat._ i. 15.
+
+L. 77. _Et mon frère et Lebrun._ Marie-Joseph Chénier, 1764-1811,
+adopted, like André, the military career, which he left after two years,
+and wrote tragedies, lyrical poems, epistles and satires, and also a
+few prose works, the most esteemed of which is his _Tableau de la
+littérature française depuis 1789_, a posthumous work, published in
+1815. He was but an indifferent poet.
+
+Pierre-Denis-Écouchard Lebrun, called the French Pindar by his admirers,
+1729-1807, a versifier of talent, wrote odes (in which he successively
+sang Louis XVI, the Republic, and the Empire), elegies, epistles,
+epigrams (in which he really excelled), and a poem on Nature.
+
+L. 78. _fugitif de._ Becq de Fouquières sees a Latinism here, while
+quoting two instances from Rousseau and Lebrun. But as Descartes,
+Bossuet, and Voltaire might be adduced too (see LITTRÉ), it is difficult
+to accept his statement.
+
+
+
+
+ VII. L'ART, DES TRANSPORTS DE L'ÂME...
+
+L. 2. Cf. Boileau: 'C'est peu d'être poète; il faut être amoureux'; and
+Musset: 'Tu te frappais le front en lisant Lamartine. Ah! frappe-toi
+le coeur; c'est là qu'est le génie.' Cf. also Milton: 'Poetry should be
+simple, sensuous, and _passionate_.'
+
+L. 18. _une amour._ See note to p. 53, l. 61.
+
+L. 19. _De sables douloureux_... Chénier suffered from gravel. Cf. p.
+66, l. 34.
+
+Ll. 21, 22. Theognis in Stobaeus, _Florilegium_, cxx.
+
+
+
+ VIII. RESTE, RESTE AVEC NOUS...
+
+This elegy is imitated from Tibullus, III. vi, with perhaps a few
+reminiscences of Propertius, III. xvii.
+
+L. 15. _ne trouve plus des armes._ Why _des armes_ instead of _ne...
+plus d'armes_? Because, says Ayer (p. 407), the negation does not bear
+on the verb, while Haase (§ 119 B., Rem. 1) will have it that it is
+in order to mark that the negation falls more on the verb than on the
+object. The latter explanation seems to us to be the correct one. The
+idea here is: Camille _no longer_ finds in my heart what she was wont to
+find there, namely, 'des armes.'
+
+L. 19. _Pleurante._ One of those inflected present participles for using
+which Chénier was censured by his early critics. Were they aware that
+this particular one occurs twice in Racine? '_Pleurante_, après son char
+voulez-vous qu'on me voie,' _Androm._ IV. v. 54; 'Que la veuve d'Hector
+_pleurante_ à vos genoux,' ibid. III. iv. 3. Cf. p. 24, l. 61; p. 25,
+ll. 70, 89; p. 42, XXIV, l. 1; p. 56, l. 8.
+
+L. 26. _le liège tenace._ One of those periphrases so much in vogue
+in the eighteenth century. Yet, here, there might be an excuse in the
+playful tone adopted by the poet. And certainly what follows is in the
+same humorously dignified diction.
+
+L. 30. _aux pressoirs._ See note to p. 16, l. 308.
+
+L. 37. _je la voi._ See note to p. 17, l. 317.
+
+L. 39. _Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille._ Chénier had
+put the verb in the singular, as is his constant practice (see note
+to p. 25, l. 74), and the correction was not necessary. This metaphor
+Chénier seems to have delighted in. He repeats it in _Hermès_: 'Autour
+du demi-dieu, les princes immobiles Aux accents de sa voix demeuraient
+suspendus, Et _l'écoutaient encore quand il ne chantait plus_.' Cf.
+Milton, _Par. Lost_, viii, 1-3.
+
+L. 48, _à ses lèvres saisie_, snatched from her lips.
+
+L. 58. _longtemps._ _Longuement_ would be clearer, or _lentement_, as
+below, l. 74.
+
+L. 66. _n'aimer plus._ With an infinitive, the expletives _pas_,
+_point_, and _plus_ come immediately after _ne: ne plus_ aimer. Yet
+the construction we find here is also to be met with, though not so
+frequent: 'ils s'enveloppaient là-dedans, bien décidés à _ne_ penser
+_plus_.'--MICHELET. Ayer, p. 563; Haase, § 156, Rem, ii.
+
+L. 71, _en riant_, deriding me.
+
+
+
+ IX. TEL J'ÉTAIS AUTREFOIS...
+
+L. 1. _et tel_... See note to p. 40, l. 15.
+
+L. 2. _Quand ma main_... A quaint periphrasis for 'When I am out of
+cash.'
+
+L. 4. _m'a fermé le seuil._ Chénier had first written, 'Je vois qu'on
+m'a fermé la _porte_ inexorable.' On reconsidering it, he must have
+thought _fermer le seuil_ a more novel alliance of words, giving more
+force to the whole group _fermer le seuil inexorable_. Cf. _élever sa
+langue_ for _élever la voix_, p. 14, l. 203.
+
+L. 7. _O soins_... Persius, _Sat._ i. 'O curas hominum! O quantum est in
+rebus inane.'
+
+Ll. 11-14. Persius, _Sat._ iii. 109-111; Horace, _Od._ i. 9. 21.
+
+L. 15. _les grands discours._ Big words.
+
+L. 16. _Et le sage Lycée, et l'auguste Portique_: the Lyceum, i.e. the
+Aristotelian philosophy; the Porticus, i.e. the Stoic school.
+
+L. 17. _Et reviennent_... See note to p. 46, l. 17.
+
+L. 17. _et soupirs et billets_... This departure from current usage
+in omitting the definite article, which gives more rapidity to an
+enumeration, cannot be imitated in English. It is a feature of the
+older syntax which has been most fortunately preserved. The use of the
+definite article in Old and Middle French was much the same as in modern
+English. It was often omitted (as also the indefinite article) before
+_homme_, _chose_, _femme_, before nouns taken in a general sense and
+abstract nouns. The English student knows that Old English said
+_se mann_ for man (in general), _tha godan menn_ for _good men_ (in
+general), _seo gesceadwisnes_ for _wisdom_ (even when personified).
+Is it not likely that the present usage in English, established in the
+Middle English period, was much influenced by contemporary French usage?
+
+
+
+ X. FUMANT DANS LE CRISTAL...
+
+'The idea of this long fragment,' Chénier says, 'has been supplied me by
+a fine piece of Propertius, book iv, elegy 3;' and he proceeds to state
+that he has not servilely copied it, but, 'according to his wont,' mixed
+in it passages from Virgil, Horace, and Ovid, and everything that came
+to his hand, and frequently, too, 'following only himself.' He then
+criticizes his own achievement, and we shall, in our notes, avail
+ourselves of some of his remarks.
+
+The first sketch of this piece was written on April 23, 1782, as appears
+from a mention in the MS.
+
+L. 3. _Reine de mes banquets_... Chénier had first ended this line
+thus, 'que ma déesse y vienne.' He observes, 'I know not whether the
+arrangement of this line will be approved. To me it appears precise,
+natural, and full of freedom.'
+
+L. 4. _Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne._ 'The pleasant
+image offered by this line, Chénier observes, is drawn from a distich of
+Propertius in an... elegy which is the third of the first book.' Here
+it is: 'Et modo solvebam nostra de fronte corollas, Ponebamque tuis,
+Cynthia, temporibus.'
+
+L. 9. _l'heure fuit_, 'hora fugit.' No thought has been more hackneyed.
+Chénier himself observes: 'The meaning of this piece is that of a
+thousand passages in Ovid and Horace.'
+
+L. 11. _Un jour, tel est_... This line and the following, Chénier
+observes, are perhaps not, altogether, equal to the two lines of
+Propertius: 'Atque ubi iam _Venerem gravis interceperit aetas_,
+Sparserit et nigras _alba senecta comas_.'
+
+Ll. 15, 16. Chénier says on these two lines: '_Voluptueux_ is not good.
+There was needed an epithet to depict that fine palpitation which causes
+a youthful breast to heave. _Des lèvres demi-closes_ is scarcely better.
+Unfortunately it is almost the only rhyme. The second line I think happy
+on account of the breath ascribed to the palpitations of the breast. The
+second hemistich of the first line makes this pass, for in poetry one
+word will pass under favour of another.'
+
+L. 17. _Phryné._ A Greek courtesan who sat to Praxiteles for his statues
+of Venus.
+
+Ll. 31, 32. 'I have,' Chénier observes, 'imitated as best I could
+these divine lines of Ovid: "... nee brachia longo... margine terrarum
+porrexerat Amphitrite"' (_Met._ lib. i).
+
+L. 31. _sur soi._ See note to p. 19, l. 38.
+
+Ll. 37-42. Virgil, _Georg._ i. 204-207, 252, Chénier, mentioning these
+sources, exclaims, 'What verses! and how does one dare write any after
+these! Mine, so petty and so inferior, have yet perhaps the advantage of
+mentioning Euripus and Malea, places celebrated for shipwrecks.'
+
+L. 40. _Euripe... Malée_. Euripus separates Euboea from the mainland;
+Malea is a promontory in Laconia.
+
+L. 46. _jeune homme._ It is the Latin _puer_ (cf. obs. Eng. _boy_), a
+servant.
+
+
+
+ XI. SOUFFRE UN MOMENT ENCOR...
+
+L. 2. _L'axe_, the wheel. Thus Homer, _Il_. xvi. 378, uses [Greek: axôn]
+for [Greek: trochos], Chénier was particularly fond of this word, and
+a note of his lets us into the secret of his affection for it. Having
+written, in a sketch of another piece, 'Si d'un _axe_ brûlant le soleil
+nous éclaire,' he observes, 'I like _axe_ better than _char_. It is less
+trivial. The Latins say it everywhere: "Volat vi fervidus _axis_," Virg.
+(_Georg._ iii. 107); "Spoliis onerato Caesaris _axe_" Propert. (ii. 3.
+13).' Anacreon, _Od._ iv, compares human life to a wheel. Cf. BUCOLICS,
+XIV, p. 35, l. 5.
+
+L. 4. Horace, _Od._ ii. 9: a reminiscence already met with, see p. 14,
+l. 209.
+
+Ll. 17, 18. _Moi qui...mon réveil._ Cf. this other instance occurring in
+Chénier, 'Moi, l'espérance amie est bien loin de mon coeur.' As we say,
+'mon coeur _à moi_,' for the sake of emphasis, we can also, somewhat
+more disconnectedly; say '_moi_, mon coeur est sans espoir,' '_elle_,
+son coeur est libre.' The thought expressed here is a reminiscence of La
+Fontaine, _Fabl._ VII. xii.
+
+L. 20. _Le nocher... Nocher_ (from Lat. _nauclerus_, Greek [Greek:
+nauklêros]), formerly a master's mate or a skipper, is, with
+_nautonier_, a poetic word for _pilote_.
+
+L. 21. _d'esclaves abondant._ _Abondant en esclaves_ would be more
+accordant with modern usage. La Bruyère writes, 'Si les hommes abondent
+_de_ biens' (in LITTRÉ), and Haase, § 114, illustrates the construction
+with a quotation from a letter of La Fontaine.
+
+L. 23. _du Potose._ Cerro de Potosi, a mountain of Bolivia, rich in
+metallic ores.
+
+L. 28. _libre de chaîne._ _Chaîne_ ought to have taken an _s_. But then
+it would not have rhymed for the eye.
+
+L. 34, _les sables brûlants._ See note to p. 61 l. 19.
+
+L. 37. _nonchalant du terme._ This use of _nonchalant de_ shows Chénier
+to have been familiar with Montaigne, in whose writings it occurs
+frequently, e.g. 'Je veux... que la mort me trouve plantant mes choulx,
+mais _nonchalant d'elle_,' I. xix. _Nonchalant = non + chalant_, pres.
+part. of _chaloir_ (Lat. _calere_, to be hot, hence, desire ardently),
+an obsolescent verb now only used impersonally in the third person
+singular of the present indicative: 'Il ne me chaut de cela.'
+
+
+
+ XII. NON, JE NE L'AIME PLUS...
+
+Ll. 5-8. Tibullus, II. iv. 13 ff.
+
+L. 9. _Voilà donc comme on aime!_ This use of the indefinite _on_, at
+the same time familiar and poetical, occurs in Corneille, _Pol._ II. i:
+'Est-ce là comme _on_ aime?' And in Molière, _Tart._ II. iv: 'C'est donc
+ainsi qu'_on_ aime?' The _nuance_ cannot pass into English.
+
+L. 13. Tibullus, I. v. 21.
+
+Ll. 14, 15. _Ignorés et contents... notre asile...._ This abridged
+construction, with the past participle or the adjective before which
+_étant_ is understood, is neat when not equivocal, that is, when the
+past participle or the adjective are clearly connected with a noun or
+pronoun in the principal clause (_notre_, in the present case). Ayer, §
+278, 3.
+
+L. 30. _Le vent...._ Tibul. I. v. 36. A frequent image in Latin writers.
+In French many are the variations on this original theme: 'Autant en
+emporte le vent' (= so much breath is wasted). 'Ses paroles miellées
+S'en étant aux vents envolées,' writes La Fontaine, _Fab._ X. xi, and
+Bertin, _Am._ II. i, imitating the passage of Tibullus, has 'Les vents,
+hélas! en tourbillons fougueux Sur l'océan ont emporté mes voeux' (a
+sentence, by the bye, in which it is difficult to see the logic of 'en
+tourbillons fougueux' and 'sur l'océan').
+
+Ll. 33-54. Tibullus, i. 9. 17.
+
+L. 33. _Garde d'être._ For _garde-toi d'être_. In the older language
+the pronoun object of reflexive verbs was frequently omitted. A trace of
+this ellipsis is still extant with _faire_ followed by a reflexive verb
+in the _infinitive_ (_faire taire_ = _faire se taire_). Haase, § 61. We
+still say _dépêchons_, _arrêtez_, for _dépêchons-nous_, _arrêtez-vous_.
+
+L. 38. _J'allais couvrant._ See note to p. 27, l. 29.
+
+L. 42. _Qui font jeu de..._, a simplification of the phrase 'se faire un
+jeu de.'
+
+L. 48. _avec le lin._ _Mouchoir_ would have appeared too prosaic in
+those days.
+
+Ll. 52. _a monté ma lyre avec ma voix._ Another instance of 'one word
+passing under favour of another,' for a voice can hardly be said to be
+_strung_. See note to p. 64, X, ll. 15, 16.
+
+Ll. 53, 54. Vulcan, the god of fire, for 'fire'. _L'onde où tout
+s'oublie_ is misleading as suggesting Lethe. _Consumer_, though
+representing chiefly the action of fire, originally means 'to use up
+destructively,' and so can apply to the action of water. (Cf. this
+English instance: 'The horses were partly (the ships being broken)
+_consumed_ in the sea.'--Usher, _Aun._ vi. 424, in _N.E.D._) The verb is
+moreover in the singular according to Chénier's practice (see note to p.
+25, l. 74).
+
+
+
+ XIII. O NÉCESSITÉ DURE!...
+
+L. 3. _tissus._ See note to p. 15, l. 260.
+
+L. 7. Voltaire, _Mérope_, II. ii: 'Il souffre le mépris qui suit la
+pauvreté.'
+
+Ll. 14, 15. _Mes parents,... Mes écrits imparfaits._ Elliptically
+expressed, the thought understood being obviously: 'such are the
+objections raised by my heart.' _Imparfaits_, of course, means
+unfinished.'
+
+Ll. 21. _aveugle d'espérance_, blinded by hope.
+
+
+
+ XIV. AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE.
+
+Ll. 7, 8. _Autant que l'univers... autant il a...._ _Autant que...
+autant..._ was displaced by _autant... autant..._ only lately. See
+Haase, § 139, 4°, and Littré. s.v., 4°.
+
+L. 9. _sais-je voir._ _Sais-je_ is here more expressive than _puis-je_
+would be.
+
+Ll. 15, 16. _Qu'une bouche... peut cacher un serpent à l'ombre d'un
+sourire._ An incoherent metaphor.
+
+L. 26. _vague._ _Vague_, in the sense of Lat. _vagus_, 'wandering,'
+seems to have been of rare occurrence in French. There is only one
+instance of it in Littré: '[Moïse] qui, sage, commanda au _vague_ peuple
+hébreu.'--RONSARD.
+
+Ll. 37. _ce lac enchanté._ The Lake of Lucerne or the Vierwaldstättersee
+(the lake of the four forest cantons).
+
+L. 38. _trois pâtres_--Stauffacher, Walther Fürst, and Arnold von
+Melchthal.
+
+L. 39. _leurs neveux._ Their descendants a sense which the English
+'nephew' retained till the end of the seventeenth century.
+
+L. 43. _Hasly._ A valley in Switzerland, to the S.E. of the canton of
+Berne, through which the Aar runs.
+
+L. 49. _ce trésor indulgent_, i.e. which she indulges them with: a
+Latinism.
+
+L. 52. _presser l'herbe._ One would vainly look for another instance of
+the phrase in Littré, whereas the English '_press_ a couch, a bed,'
+is very common (cf. bed-presser), which illustrates the difficulty of
+realizing what is novel and invented in a foreign writer.
+
+L. 53. Virgil, _Ecl._ i. 83.
+
+L. 54. _Ma conque._ A wrong extension of the sense of 'conch,' the shell
+given by mythology to the Tritons as a trumpet, to that of 'horn.'
+
+L. 55. _cet air_, the _Ranz-des-Vaches_.
+
+L. 62 ff. Cf. Horace, _Epod._ ii. 39 ff.
+
+L. 73. _aux lieux amers._ England; where Chénier made a stay as
+Secretary to the French Embassy. For _aux = en les_ see note to p. 16,
+l. 308.
+
+L. 79. _Arve._ The Arve (noisy water), a river in Haute-Savoie, waters
+the valley of Chamouni and falls into the Rhône near Geneva. For the
+omission of the article see note to p. 56, l. 5.
+
+L. 80. _la cime._ Engelberg; in Unterwalden.
+
+L. 85. _monts chevelus._ Dubellay has 'forêts chevelues' and J.-B.
+Rousseau 'monts chevelus,' Cf. Virgil, _Ecl._ v. 63.
+
+Ll. 86. _Qui contenez._ In the sense which E. _contain_ formerly had, of
+'to confine.'
+
+L. 93. _grotte...._ The _Trou de Saint Béat_ or _Saint Bat_ by the Lake
+of Thun, famous for its stalactites, where an English gentleman is said
+to have ended his days in abstinence.
+
+
+
+ XV. O DÉLICES D'AMOUR!...
+
+In the editions by G. de Chénier and Moland this piece appears among
+the _Élégies italiennes_, under the title _Éloge de la vieillesse_. A.
+Chénier had marked it [Greek: Eleg. ital]. His design is here, as we are
+told in one of his notes, to 'contredire pied à pied l'élégie contre la
+vieillesse.' The poem has been left unfinished.
+
+L. 5. _Rome d'amours...._ If we are to take this as a genuine
+confession, A. Chénier would have been as sensible to the charms of
+the Roman beauties as he is known to have been to those of the Parisian
+belles.
+
+
+ XVI. SOUVENT LE MALHEUREUX SOURIT....
+
+L. 3. _L'Allobroge_, the country of the Allobroges, now Savoy.
+
+
+ XVII. JE T'INDIQUE LE FRUIT....
+
+This fragment Becq de Fouquières thought was meant as part of the _Art
+d'aimer_, but G. de Chénier says that it is, in the MS., marked with the
+sign _El._ (elegy).
+
+L. 6. _qui ne font qu'un._ These words are struck out in the MS. No
+doubt Chénier thought the phrase too hackneyed.
+
+L. 14. _infidèles._ Not to be trusted, treacherous, perfidious, as in
+this line: 'Je n'ai que trop connu leurs larmes _infidèles_,' Voltaire,
+_Orph._ III. i.
+
+
+ XVIII. TOUT HOMME A SES DOULEURS....
+
+L. 3. _ennui._ See note to p. 52, l. 52.
+
+L. 10 ff. Cf. La Fontaine, _Fables_, VI. xi.
+
+
+ XIX. AINSI, LORSQUE SOUVENT....
+
+L. 1. _Ainsi...._ This beginning shows that the fragment was meant as a
+comparison to be used in some future piece.
+
+Ll. 2. _Douvre._ Dover is, in French, Douvres, with an s, which has been
+left out for the requirements of the metre.
+
+L. 3. _noir_, dark.
+
+L. 12. This periphrastic line is a blemish amidst the precision of the
+rest. _Tapis_ did very well as a Latinism in the BUCOLICS. It is quite
+out of place here.
+
+L. 17. _sa main faible et lente...._ I should take _lente_ here as
+meaning 'limp' in the same Latin sense in which we found it before. See
+note to p. 45, XXXI, l. 8.
+
+
+ XX. SANS PARENTS, SANS AMIS....
+
+L. 4. _sur ma bouche...._ The current phrase is _à la bouche_, sometimes
+_dans la bouche_. _Sur_ is used in _sur les lèvres_, _sur la langue_,
+and in _avoir le sourire sur la bouche_.
+
+L. 5. _noir_, dark, melancholy.
+
+
+ XXII. SUR LA MORT D'UN ENFANT.
+
+L. 1. _L'innocente victime._ A child of Mme Laurent Lecoulteux, who,
+living at Lucienne, was often visited by André Chénier during his stay
+at Versailles in 1793, and sung by him under the name of Fanny; only a
+fragment of the elegy is here given.
+
+L. 6. _Adieu, dans la maison d'où l'on ne revient pas._ There is here
+a bold ellipsis: 'Adieu, _toi qui es_ dans la maison....' _Maison_ is
+Biblical; John xiv. 2. _D'où l'on ne revient pas_, cf. Job vii, 9.
+
+L. 13. _L'axe de l'humble char._ For _axe_ see note to p. 65, xi, l. 2.
+The phrasing now seems very old-fashioned indeed.
+
+L. 22. _Où ta mère..._ She died, in fact, an untimely death, after
+having lost her children.
+
+
+ XXIII. LE COURROUX D'UN AMANT...
+
+Becq de Fouquières' edition places this piece in the _Art d'aimer_.
+
+
+XXIV. ALLEZ, MES VERS, ALLEZ..
+
+This fragment, given by G. de Chénier and Moland under the heading
+_Élégie italienne_, was meant for the concluding lines of a poem.
+
+L. 1. _je me confie en vous._ _Se confier_ is constructed with _en_,
+_dans_, _à_, _sur_.
+
+L. 4. _vous admette... à sa présence._ _En sa présence_ is generally
+said.
+
+
+ XXV. EH BIEN! JE LE VOULAIS...
+
+L. 6. _Hier_, a dissyllable. It was a monosyllable in the older
+language, as indeed, etymologically, it should be.
+
+
+
+
+ ÉPITRES.
+
+
+
+ I. A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS.
+
+L. 3._Brazais._ André Chénier, at the time he wrote this epistle, was
+serving as _cadet gentilhomme_ in a regiment of infantry quartered at
+Strasbourg, and the Marquis de Brazais was a cavalry officer in the same
+garrison. The piece, elegant and delicate as it is, is therefore to be
+ranked among the poet's _juvenilia_.
+
+L. 5. _Pandore._ The fable of Pandora's box is too well known to need
+relating.
+
+L. 6. _trésor de misère._ A Biblical expression. Cf. Prov. x. 2 and
+Jas. v. 3. In the latter passage the French translation by de Saci
+has: 'C'est là le _trésor de colère_ que vous amassez pour les derniers
+jours,' where the English Bible has: 'Ye have heaped treasure together.'
+
+L. 13 ff. Imitated from Horace, _Od._ I. v.
+
+L. 15. _d'un pouvoir... dominé_, i.e. dominé _par_ un pouvoir. Haase, §
+113.
+
+L. 18. _A cette mer trompeuse et se livre et s'engage._ The preposition
+_à_ required by _se livrer_, is an archaism after _s'engager_. For
+_à_=_sur_ see Haase, § 130 B, and cf. note to p. 97, l. 383. It would
+seem, at first sight, that _s'engager sur_ says less than _se livrer à_,
+but it makes the step more irretrievable.
+
+Ll. 25 ff. _heureux dont le zèle..._ Elliptical for 'heureux _celui_
+dont le zèle,' on the analogy of 'heureux _qui..._'
+
+L. 27. _ses flancs._ The shipwrecked man's sides.
+
+Ll. 28. _Réchauffer dans son sein._ The rescuer's bosom.
+
+L. 29. _Et de soit fol amour._ The shipwrecked man's love. There
+is throughout these lines a sad confusion due to a loose use of the
+possessive, besides which _le zèle_ (l. 25) is awkwardly made the
+subject of the whole sentence.--_Étouffer la semence._ The same metaphor
+occurs in La Fontaine, _Ode pour la paix_: '_Étouffe_ tous ces travaux
+et leurs _semences_ mortelles,' and in Racine, _Alexandre_, VI. iii:
+'_Étouffe_ dans mon sang ces _semences_ de guerre.'
+
+L. 33. _Plaindre... l'occasion ravie._ _Plaindre_ = 'to lament, regret,'
+as in 'Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler; J'aime ce
+qu'il me donne et je _plains_ ce qu'il m'ôte,' Corneille, _Hor._ II.
+iii.
+
+Ll. 35 ff. Tibullus, III. iii.
+
+L. 38. _l'or du Pactole._ The river Pactolus, in Lydia, was famed for
+its golden sands.
+
+L. 40. _mon coeur... prosterné._ An incoherent metaphor.
+
+L. 60. See Horace, _Od._ I. xxxiii.
+
+Ll. 61. _Lesbie_, Lesbia, Catullus' mistress.
+
+L. 62. _Cynthie_, Cynthia, Propertius' mistress.
+
+L. 64. See Virgil, _Ecl._ x.
+
+L. 66. Ovid was an exile at Tomi, in Scythia, whence he addressed much
+base flattery to the emperor, and where he wrote his _Tristia_.
+
+L. 73. _un tel foudre._ According to French grammars, _foudre_ is
+generally feminine in its proper sense and masculine in its figurative
+sense, when it designates a man: _La foudre_ a éclaté. C'est _un foudre_
+de guerre. Ayer, § 69. But see LITTRÉ, where _foudre_, poetic for
+'catastrophe, destruction,' appears as a masculine noun in two
+quotations from Corneille (_Hor._ IV. v. and _Héracl._ I. iv.), and as a
+feminine noun in Bossuet, _Mar.-Thér._
+
+L. 93. _Castor_, son of Jupiter, was immortal. When his brother Pollux
+died, Castor prayed Jupiter that Pollux might be made immortal. As the
+prayer could not be granted entirely, immortality was divided among the
+two, so that they lived and died alternately.
+
+Ll. 95, 96. Virgil has celebrated them in his Églogues. For the episode
+of Nisus see _Aen._ ix.
+
+L. 99. _Le Brun._ 'Son of the author of the poem _La Religion_, and
+grandson of the great Racine; he died at Cadiz, at the time of the
+disaster which destroyed Lisbon and shook all the coast of Portugal and
+Spain.' (_Note of A. Chénier._)
+
+L. 102. _leçons d'Ascra_, Ascraean lessons. Hesiod was born at Ascra
+in Boeotia. Hence Virgil calls his poem _Ascraeum carmen_, _Georg._ ii.
+176.
+
+L. 103. _Accompagnant l'année en ses douze palais._ Chénier, in another
+epistle, has written 'Si je vis, le soleil aura passé deux fois Dans
+_les douze palais_ où résident les mois.' The twelve mansions or houses
+into which astrologers divided the sky. Chaucer uses 'palace' in the
+same sense: 'Mars shal entre as fast as he may glyde In-to his next
+_paleys_ to abyde,' _Compl. Mars_, 53. See _N.E.D._ Brazais had written
+a poem, _L'Année_, which never appeared in print.
+
+L. 105. A paraphrase of a line of Brazais' unpublished poem: 'Vierge,
+qui t'embellis par les rides du temps.' Friendship, of course, is meant.
+
+L. 111. _tableaux fardés_. Counterfeit, spurious. See the obs. verb
+_fard_ in _N.E.D._
+
+L. 128. _L'ami religieux._ The following quotation (from the _N.E.D._)
+may serve for an explanation: 'A man devoted to a man, Loyal,
+_religious_ in love's hallowed vows.' Porter, _Angry wom. Abingd._
+(Percy Soc.), 37.
+
+L. 130. Bavius, a Latin poetaster; see Virgil, _Ecl._ iii, 90. Zoilus,
+the detractor of Homer. Gacou, a French satiric poet of the seventeenth
+century, the libellous detractor of Boileau and J.-B. Rousseau. Linière,
+another French satiric poet of the seventeenth century, the declared
+enemy of Chapelain. (See Boileau, _Sat._ ix. 237.)
+
+L. 147. Plutarch relates that Scipio would always take Lelius' advice,
+which made him say that Lelius was the poet and Scipio the actor.
+Plutarch, _An seni sit ger. resp._ xxvii.
+
+L. 148. When Phocion, sentenced to death, was on the point of drinking
+the hemlock, Nicocles besought the favour of drinking first, which
+request his friend granted. Plutarch, _Phoc._ xxxvi.
+
+L. 168. _faisceaux_, the fasces.
+
+L. 201. _âme mutuelle._ A new alliance of words, on the analogy of
+_affection mutuelle_.
+
+L. 202. Cf. Theocritus, _Idyll._ xii. 18.
+
+Ll. 207, 208. _ils s'attendent... d'être._ _S'attendre de_ is now of
+rarer occurrence than _s'attendre à_, but it was not so formerly. 'On
+ne s'attendait guère _De_ voir Ulysse en cette affaire.' La Fontaine,
+_Fab._ X. iii. See LITTRÉ.
+
+
+
+ II. AMI, CHEZ NOS FRANÇAIS.
+
+L. 16. _Sans aller_ refers to _me_, the object in the principal clause.
+_Sans que j'aille_ would be better syntax. But the prepositional
+infinitive was used in older French in a still more disconnected manner.
+'Rends-le-moi _sans te fouiller_,' writes Molière, _L'Avare_ I. iii.,
+could easily be more explicit, with: 'without _me_ or _my_ searching
+you,' See Haase, § 85 D.
+
+Ll. 16-19. See Boileau, _Sat._ ix. 221-5, who is here excellently
+satirized.
+
+L. 28. An allusion to the fable of the Fox and the Grapes. La Fontaine,
+_Fab._ III. xi.
+
+L. 41. _Non d'aller._ An abrupt change in the construction. The meaning
+is: 'But it is not useful to go...'
+
+Ll. 47-60. The germ of all this development is in a letter of Chénier to
+his friend de Pange: 'Tu sais combien mes muses sont vagabondes. Elles
+ne peuvent achever promptement un seul projet; elles en font marcher
+cent à la fois (a general marshalling his troops, ll. 49, 50). Elles
+font un pied à ce poème et une épaule à celui-là. Ils boitent tous
+et ils seront sur pieds tous ensemble (The image of the sculptor, ll.
+51-6). Elles les couvent tous à la fois; ils sortiront tous à la fois'
+(the simile of incubation, ll. 57-60).
+
+L. 59. _Sauront._ This use of _savoir_, as also that of _pouvoir_, so
+frequent in French, in sentences where the English translation is fain
+to omit them, is a French idiom, especially noticeable in the language
+of the seventeenth century. An Englishman cannot help being made aware
+of this feature when reading Molière, for instance.
+
+L. 71. _des traits._ Whatever there is that is salient, striking,
+brilliant, in a literary composition, LITTRÉ says, s.v. 31°: fine
+touches.
+
+Ll. 73. _inspire._ For the verb in the singular see note to p. 25, l.
+74.
+
+Ll. 79-92. Here the simile of the founder has displaced that of the
+potter in the letter quoted above: 'L'argile que j'avais amollie et
+humectée pour en faire un pot à l'eau, sous mon doigt capricieux,
+devient une tasse ou une théière.'
+
+L. 94. Cf. La Fontaine, _Épître à Mgr de Soissons_.
+
+L. 96. _et je crée avec eux._ Thus happily does Chénier characterize his
+attempt at _original imitation_. Another important declaration will be
+found at ll. 117-9.
+
+L. 105. _une pourpre...._ The _purpureus pannus_ or purple patch of
+Horace, _Ars Poet._ 15.
+
+L. 109. _brave_, bold.
+
+L. 124. _fuit mes poétiques doigts._ Once transformed by the poet's
+hand, prose goes and dances and sings. An easy improvement would be to
+delete the ';' after _doigts_ and the ',' after _dansante_.
+
+L. 130. _Les attache_, i.e. _les greffe_, grafts them.
+
+L. 140. _Montaigne...._ 'Je veulx qu'ils donnent une nazarde à Plutarque
+sur mon nez,' _Ess._ I. x. 'I will have them wound Plutarch through my
+sides,' Cotton's translation.
+
+
+
+ POÈMES.
+
+
+ I. L'INVENTION.
+
+L. 1. _fis du Mincius_: Virgil, born at Mantua, on the banks of the
+river Mincius (now Mincio).
+
+L. 2. _peuple-roi_, Latin _populus-rex_, people-king.
+
+L. 4. _l'onde Égée._ Tibullus' _Aegeas undas_, i. 3.
+
+L. 7. A most happy line. Cf. Horace, _Ep. ad Pis._, 323.
+
+L. 9. Pope, _Essay on Criticism_, 181.
+
+Ll. 20, 21. Pope, _Essay on Criticism_, 715.
+
+Ll. 25-34. Horace, _Ep. ad Pis._, 1 ff.
+
+L. 37. _D'Ormus et d'Ariman._ Ahriman, the spirit of darkness or evil
+genius; Ormuzd, the spirit of light or good demon in Persian mythology.
+
+L. 46. Cf. Boileau: 'Une pensée neuve est une pensée qui a dû venir à
+tout le monde et que quelqu'un s'avise le premier d'exprimer.'
+
+L. 56. Xénophon, _Memorab._ iii. 10, makes Socrates set forth the same
+theory.
+
+L. 62. _Marot._ Clément Marot, a French poet of the sixteenth century,
+who excelled in badinage.
+
+Ll. 69. _Sophocle et Eschyle_--and Euripides, whom Chénier forgets.
+
+L. 71. _Des hommes immortels_, Corneille and Racine.
+
+L. 73. _instruits._ The _s_ of _instruits_ should be deleted.
+
+L. 92. _pour nord._ _Nord_ here stands for _étoile du nord_ or _étoile
+polaire._ 'Perdre la tramontane (the Mediterranean name of the Pole
+Star), la boussole, le nord,' are familiar expressions, meaning 'to be
+puzzled, not to know which way to turn, to lose one's head.'
+
+L. 95. _du plus lointain Nérée._ Poetical for _Océan_. Nereus, an
+ancient sea-god. Cf. _une Cybèle neuve_ below, p. 91, l. 133.
+
+L. 100. Horace, _Ep. ad Pis._, 156.
+
+L. 130. _Bailly_, a French astronomer (1736-1793). He wrote an _Histoire
+de l'Astronomie_.
+
+Ll. 133. _Une Cybèle._ Poetical for the earth, like _Nérèe_ the sea, p.
+90, l. 95.
+
+L. 138. _Cusco_ was once the capital of Peru. This shows that Chénier
+was then meditating the poem _L'Amérique_, of which he wrote only
+fragments.
+
+L. 143. _Négligeât._ In colloquial French this would be, 'Pensez-vous
+que leur main _négligerait_...?' In the same way, 'je ne pense pas qu'il
+vienne' or 'pensez-vous qu'il vienne' would be '... qu'il viendra.'
+
+L. 163. All the following passage is imitated from Petronius, _Satyr_,
+v.
+
+L. 170. _bassin pompeux._ See A. Rich, _Dict. of Roman and Greek
+Antiq._, under _Naumachia_.
+
+L. 178. Lucian, _Quomod. hist. conser. sit_, i, speaks of a kind of
+summer-madness which seized the inhabitants of Abdera. After witnessing
+the exciting performance of an actor, named Archelaüs, in Euripides'
+_Andromede_, they went about shouting out this line from the play, 'O
+Love, thou tyrant both of men and gods.'
+
+L. 184. _Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques_, i.e. let
+us express modern, personal thoughts in a form worthy of antiquity.
+
+L. 221. _son vide_, his empty mind.
+
+L. 223, _jette une rose._ See note to p. 27, l. 15.
+
+L. 243, Cf. Martial, VI. xv.
+
+L. 248. _ces larmes..._ Ovid, _Met._ ii. 584, explains the formation of
+amber by the tears the sisters of Phaeton shed.
+
+L. 262. _et dressent tes cheveux._ G. de Chénier, in his edition, prints
+_et dresser tes cheveux_. But the correction is unnecessary, as the same
+transitive employment of the verb occurs in a fragment of Chénier: '[Il]
+verse une sueur froide et _dresse ses cheveux_.'
+
+L. 272. _le docte ciseau._ _Docte_, meaning 'scholarly,' rather than
+'skilful,' is, in my opinion at least, not very apposite here.
+
+L. 277. _flanes invaincus aux travaux_, i.e. _dans les_ travaux. See
+note to p. 16, l. 308. An allusion to Hercules.
+
+L. 282. Apollo Belvedere.
+
+L. 283. The Farnese Hercules.
+
+L. 284. The Laocoon group.
+
+L. 285. Michael Angelo's Moses.
+
+L. 294. _Ce qu'eux-même._ See note to p. 42, l. 15.
+
+L. 298. Bailly, _Hist. de l'Astronomie_: 'On ajoute qu'Épicure croyait
+que le soleil s'allumait le matin et s'éteignait le soir dans les eaux
+de l'Océan.'
+
+Ll. 302. Bailly, _Hist. de l'Astronomie_: 'La poésie, que nous appelons
+le langage des Dieux, était jadis la langue consacrée aux merveilles de
+la nature.'
+
+Is it not illustrative of the force of habit that Chénier should
+denounce the exploitation of Fable and gods by poets in the very
+conventional language he might be expected to object to? In reading l.
+297 one would think that he purposed to drop Tethys for ever, but then
+come Apollo, Calliope, Urania!
+
+L. 307. _Ou si._ A very quaint interrogative turn which one is surprised
+to see Voltaire condemn in this line of Corneille: 'Tombé-je dans
+l'erreur, _ou si_ j'en vais sortir?' _Heracl._ IV. iv. See LITTRÉ _Si_,
+17°.
+
+L. 309. _Il n'est sot traducteur..._ This is a feature of old syntax
+still extant in modern French. La Fontaine, in the seventeenth century,
+still writes, in accordance with older usage, '_Fille_ se coiffe
+volontiers,' _Fabl._ IV. i. 39. We still omit the definite article after
+_jamais_: 'Jamais _homme_ ne reçut plus d'hommages.' Haase, § 57.
+
+L. 311. _ambré._ Perfumed with ambergris--in a figurative sense, of
+course._... à la glace..._ '_Être à la glace_, LITTRÉ (s.v. 5°), is said
+of such productions of the mind as the spectator or the reader, fail to
+move him.' 'Si Corneille avait dans le Cid le plan de l'Académie, le Cid
+était _à la glace_.' Voltaire, _Lettre d'Argental_, 4 oct. 1760.
+
+L. 313. _d'abord._ Synonyms: _au premier abord_, _de prime abord_, _dès
+l'abord_. The original meaning is, 'as soon as you accost him or it,
+at the first contact.' _D'abordée_ is thus explained by Cotgrave: 'At
+first, at first sight; as soon as they touched, incountred, or came,
+together.' A synonymous expression _d'arrivée_, somewhat archaic.
+
+L. 320. _contraint d'être._ See note to p. 102, l. 146.
+
+L. 322. _abuser._ Deceive, disappoint, baffle.
+
+L. 323. _infidèle_, an unfaithful interpreter of their meaning.
+
+L. 327. _Creusant dans les détours._ In a figurative sense, as in
+'Les Anglais pensent profondément; Leur esprit, en cela, suit leur
+tempérament; _Creusant dans_ les sujets et forts d'expériences, Ils
+étendent partout l'empire des sciences.' La Fontaine, _Fabl._ xii. 23.
+
+L. 329. Cf. Horace, _Ep. ad Pis._, 40, 311; Boileau, _Art poét._, i.
+147-154. _voit partout un nuage._ So Montaigne: 'Mes conceptions et
+mon jugement ne marchent qu'à tastons...; je veois encores du païs au
+delà, mais d'une veue trouble et _en nuage_, que je ne puis
+desmesler.'--_Essais_, I. xxv.
+
+L. 338. _l'embrasse._ The whole thought is wrapped or clasped by the
+adequate expression.
+
+L. 343. _D'eux-même._ See note to p. 42, l. 15.
+
+L. 346. _Io._ The daughter of the river Inachus. Zeus, having fallen
+in no French reader of to-day would notice the word. It is a good old
+French word. We are thus made aware that it had been falling into disuse
+in the seventeenth century (when it occurs several times in La Fontaine
+and others), and especially in the eighteenth. E. _reserene_ occurs in
+Temple.
+
+
+
+FRAGMENT II. This was to be an episode. Alonzo d'Ercilla was a Spanish
+poet of the sixteenth century who, in a poem entitled _Araucania_, sang
+the conquest, achieved by the Spaniards, of the country south of Chili.
+
+Ll. 24. _aréneuse_, an old, somewhat out-of-the-way word. It occurs in
+Rabelais.
+
+L. 28. A climax inspired by Virgil, _Aen._ v. 319.
+
+L. 52. _le Dauphin._ The Dolphin, a northern constellation,
+_Delphinius_.
+
+L, 53. _la Couronne._ The crown, _Corona borealis_.
+
+
+
+ IV. L'ART D'AIMER.
+
+
+Ll. 6, 7. _Et qui pense... Il pense..._ This is a feature of old syntax.
+Instances of the construction occur in the seventeenth century: 'Qui
+dit prude, _il_ dit laide,' LA FONTAINE. Sometimes the repetition may be
+made with a demonstrative pronoun: 'Qui ne mourrait pour conserver son
+honneur, celui-là serait infâme, PASCAL.
+
+L. 8. _un durable sillon._ Cf. '... having driven his plough through a
+morass which must close again behind it.' Froude, _Oceana_, iii.
+
+Ll. 29-34. Alpheus, in Elis (Peloponnesus), 'that renowned flood, so
+often sung, Divine Alpheus, who, by secret sluice, Stole under seas to
+meet his Arethuse.'--Milton, _Arcades_, 29 ff. The nymph Arethusa, one
+of Diana's nymphs, was by the goddess changed into a fountain, to save
+her from the pursuit of Alpheus, a hunter, while Alpheus himself became
+a river. Enna is a town in Sicily. The fact that the river Alpheus ran
+in a subterranean channel at several points in its course probably gave
+rise to the myth.
+
+L. 34. _amer_, an obvious misprint for _amère_. Besides, with _amer_ the
+line is deficient by one foot.
+
+L. 44. _ils s'écrivent des fleurs._ This is as happy as it is bold.
+As much may be said of: 'Lit en bouquet la lettre...,' l. 50. All this
+fragment is gracefully ingenious.
+
+L. 46. _sa durée._ The duration of the 'flame,' of course.
+
+
+
+ V. LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES.
+
+L. 1. _Il n'est que de = le mieux est de..._ _'Il n'est que de_ jouer
+d'adresse en ce monde,' Molière, _Mal. Imag._, interm, l. sc. vi. _être
+roi_, king _over oneself_... as is explained at l. 4. Cf. Horace, _Sat._
+1. iii. 132, and _Epist._ I. i. 106.
+
+L. 5. _Mon Louvre._ Racan, _Stances_: '_Roy_ de passions,... Sa cabane
+est _son Louvre_...'
+
+L. 15. _engagé_, having engaged in (as Thackeray writes: 'Mr. B.,...
+engaging in a labyrinth of stables,' _Newcomes_, i. 127), i.e. having
+penetrated into.
+
+
+
+ POÉSIES DIVERSES.
+
+
+ I. HYMNE A LA JUSTICE.
+
+L. 5. Virgil, _Georg._ ii. 150 ff.
+
+L. 14. _les hauts Pyrénées_, generally feminine, e.g. 'Pyrénées
+_Orientales_.' But Chénier thinks of them as '_les Monts_ Pyrénées.'
+
+L. 18. _Respire_, breathes (forth).
+
+L. 19. _couvrant_, goes with _la Provence_.
+
+L. 36. _Incertaine._ Because it shifts its channel.
+
+L. 44. _Que visite Phoebus le soir ou le matin._ A poetic translation of
+_Orient_ and _Occident_.
+
+L. 47. _l'une et l'autre Téthys._ Catullus, 'Uterque Neptunus,' xxxi. 3.
+Cf. notes to Nérée, p. 90, l. 95, and Cybèle, p. 91, l. 133.
+
+L. 50. _Trudaine._ The grandfather of Chénier's friend, who was Director
+of Public Works under Louis XV, and laid out the fine roads of France.
+
+L. 54. _impie._ Not, of course, irreligious, but sacrilegious, as
+invading the (to a Frenchman) sacred territory of France--in the course
+of what Charles Lamb ironically calls 'the long, steady, deep-rooted,
+_rational_ antipathies of the great French and English nations.'--_Mrs.
+Battle's Opinions on Whist._ See another use of _impie_, p. 112, l. 107.
+
+L. 83. _Le sel._ An allusion to the gabelle or salt-tax imposed before
+the Revolution. This was written before 1789.
+
+L. 85. _Mille brigands_, the _partisans_ or men who constituted _partis_
+or societies for the levy of certain taxes.
+
+L. 97. _Malesherbes, Turgot._ These Ministers retired in 1776, but
+Malesherbes resumed office, only for a few months, in 1787.
+
+L. 105. _armer d'injustes plaintes._ Cf. note to p. 4, l. 100.
+
+Ll. 107. _impie._ Offending honour, considered as a religion. Cf. p.
+110, l. 54.
+
+Ll. 131, 132. _le libre encens d'une lyre au coeur chaste._ An
+incoherent metaphor.
+
+
+ II. TERRE, TERRE CHÉRIE....
+
+
+L. 3. _Romans_, a town in the department of Drôme where the States
+General of Dauphiné were held in 1788 as a prelude to the Revolution.
+
+
+ III. LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS.
+
+Translated from Horace, _Sat._ II. vi. 80. Compare the much freer
+imitation or rather adaptation of Pope, p. 444 of Globe edition.
+
+L. 10. _une dent dédaigneuse._ Horace's 'Dente superbo.'
+
+L. 16. _ici près_, a feature of colloquialism very much in place. In the
+same way does Molière use 'ici dessous, _L'Êt._, I. iv., 'ici dedans,'
+_Pré._ vii., 'ici autour,' _D. Juan_, III. ii.
+
+L. 19. _Les grands ni les petits._ Grammarians find fault with sentences
+in which _ni_ is not repeated before each of the subjects or objects,
+but usage is against them. Haase, § 140, Rem. iii. Ayer, § 263, 3.
+LITTRÉ, _ni_, 1°, observes that the instances he quotes are in verse,
+but that they might be imitated in prose.
+
+L. 22. _et d'aller._ For the French historic infinitive see Meyer-Lübke,
+t, iii. p. 592, who does not think it a continuance of the Latin
+historic infinitive, but a new thing, as the various Romance languages
+follow in this sensibly different ways. Italian, Spanish, Portuguese
+using the infinitive with the preposition _à_ (which occurs in quite
+isolated cases in French: 'et bon prestre _à_ soy-retirer,' _Cent
+Nouvelles nouvelles_) Is the verb 'to begin' understood? Meyer-Lübke
+thinks that the infinitive with _de_ is used only because it was more
+generally employed, at the time when this turn of phrase originated,
+than the simple infinitive.
+
+L. 31. _S'empresse de servir, ordonner, disposer._ Observe the rapidity
+imparted to the sentence by the omission of _de_ before the last two
+infinitives, a departure from the more common and regular practice.
+
+L. 32. _excuser._ Used absolutely = 'be indulgent.'
+
+L. 35. _La tristesse...._ This rapid review of the Country Rat's
+grievances--all nouns and no verb--reminds one of a similar turn in La
+Fontaine's _La Mort et le Bûcheron_, when the poor wood-cutter sees at
+a glance all his past life: 'Point de pain quelquefois, et jamais de
+repos.'
+
+L. 38, _et de rire._ See note to l. 22.
+
+
+ IV. LA FRIVOLITÉ.
+
+L. 5. _la glace inquiète._ The restless looking-glass, whose reflection
+flits about.
+
+L. 10. _fluide_, evanescent.
+
+
+ V. LE POÈTE.
+
+This short fragment was first published in the edition of G. de Chénier,
+1874, among a few others under the general heading of 'Satires.'
+
+
+
+
+ ODES.
+
+
+
+ I. A VERSAILLES.
+
+L. 9. _Mes pénates secrets._ Chénier, in 1792, after the death of the
+king, in whose defence he had written, almost despairing of the future
+of his country, fallen into the hands of Robespierre, Collot d'Herbois
+and Saint-Just, left Paris for Versailles, where his grief was somewhat
+alleviated by his love for Fanny, Mme Laurent Lecoulteux. See note to p.
+75, _Sur la mort d'un enfant_, l. 1.
+
+Ll. 11. _Vont dirigeant._ See note to p. 27, l. 29.
+
+L. 13. _Les chars._ See note to p. 56, l. 15.
+
+L. 37. _rivage._ Not in the precise sense 'shore,' but, more vaguely,
+'country,' 'place.' Thus F. _climat_ and E. _climate_ (or _clime_) have
+had their meaning extended to that of 'region.'
+
+L. 48. _Langage d'amour si des dieux._ Expressed archaically for
+_langage de l'amour_.
+
+L. 60. An allusion to the massacres of prisoners at Versailles in
+September, 1792.
+
+
+ II. A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY.
+
+L. 6. _hymne infâme._ Many poems were written on the occasion of Marat's
+death, among which one by Audouin, a deputy.
+
+L. 9. _Dérobe..._ Robs, frustrates, glorious deeds of their due praise.
+
+Ll. 27-30. Aristophanes, _Thesmophoriazusae_, 667.
+
+L. 32. _Paros._ One of the Cyclades, famed for its white marble (Parian
+marble).
+
+L. 33. _Harmodius... son ami._ Harmodius and Aristogiton, who conspired
+with a few others to murder Hipparchus, younger brother of the tyrant
+Hippias, and Hipparchus himself, but succeeded in slaying Hipparchus
+alone. Harmodius was cut down on the spot by the guards, and Aristogiton
+was soon captured and tortured to death. When Hippias was expelled,
+Harmodius and Aristogiton became the most popular of Athenian heroes
+(_Encyclopaedia Britannica_).
+
+L. 57. Like Dido, when she has resolved to die. Virgil, _Aen._ iv. 475.
+
+
+ III. LA JEUNE CAPTIVE.
+
+This celebrated poem was written in the _prison de Saint-Lazare_. _La
+Jeune Captive_ was a Mademoiselle de Coigny. She had, at the age of
+fifteen, married the Marquis de Rosset, later on Duc de Fleury. She was
+twenty-five at the time of her imprisonment. She was set free after
+the 9th of Thermidor. This poem first appeared in the _Décade
+philosophique_, hardly six months after the death of Chénier.
+
+L. 11. Pindar, _Nem._ vii. 77.
+
+Ll. 28-30. Cf. p. 52, ll. 43, 44.
+
+Ll. 34, 35. Cf. p. 52, l. 42.
+
+L. 36. Cf. p. 52, l. 41.
+
+L. 39. _dévore._ For the verb in the singular see note to p. 25, l. 74.
+
+L. 40. _Palès._ The goddess of shepherds. This mythological allusion
+strangely mars this fine poem.
+
+L. 43. _triste et captif._ A kind of ablative absolute.
+
+Ll. 53, 54. This madrigal winding up this pathetic lyric is in poor
+taste indeed.
+
+
+
+
+ ÏAMBES.
+
+
+ I. HYMNE SUR L'ENTRÉE TRIOMPHALE DES SUISSES DE CHATEAUVIEUX.
+
+This poem first appeared in the _Journal de Paris_, on April 15, 1792,
+the day of the festival. In 1790 the Swiss Regiment of Chateauvieux at
+Nancy had mutinied, seized the military chest, and killed heroic young
+Desilles, captain of the _Régiment du Roi_, who was attempting to
+prevent fratricide bloodshed. For these misdeeds they were condemned
+to the galleys. In 1792 they were amnestied by a decree of the National
+Assembly, and Collot d'Herbois, at the _Club des Jacobins_, carried a
+motion that they should make a triumphal entry into Paris. See Carlyle,
+_French Revol._, pt. ii, bk. ii, ch. vi, and bk. vi, ch. x.
+
+Against this disgraceful resolution Chénier rose indignantly in several
+letters to the editors of the _Journal de Paris_, in an _address_ to the
+National Assembly, and in the present poem.
+
+L. 8. _Désille._ See the above introductory notice.
+
+L. 6. The body of Mirabeau was transferred to the Pantheon on April 5,
+1791.
+
+L. 10. Voltaire died in Paris in 1778, but as the clergy had not been
+called upon to assist him at his last moments his body was denied
+sepulture in Paris, and was buried at the Abbey of Scellières, of which
+a nephew of his was commendator. His remains, however, re-entered Paris
+solemnly on July 11 of the same year, where they lie in the crypt of the
+Pantheon.
+
+L. 15, _tu conduiras Jourdan._ _Tu_ refers to _divin triomphe_. Jourdan,
+nicknamed _Coupe-tête_, was at the head of the brigands of Vaucluse
+during the disturbances in the South of France in October, 1791.
+
+L. 17. _Coblentz._ The general quarters of the Émigrés.
+
+L. 27. An allusion to a meal taken in common by Pétion and his
+colleagues of the Commune of Paris at a tavern, at La Râpée-Bercy, which
+they had caused to be mentioned in newspapers belonging to their party
+as something to be proud of.
+
+L. 34. _Persans._ The appellation _Persans_ is generally reserved for
+the Persians of to-day, the ancient Persians being designated as _les
+Perses_.
+
+L. 45. Eudoxus and Hipparchus, two celebrated ancient astronomers.
+
+Ll. 46-8. Berenice's hair, a small northern constellation near the tail
+of Leo. Berenice was the wife of Ptolemy Energetes, king of Egypt, _c._
+248 B. C.
+
+L. 49. Argo, a constellation in the Southern Hemisphere.
+
+L. 55. _en leur galère._ 'The forty Swiss,' writes Carlyle, 'were
+mounted into a triumphal car resembling a ship,' _Fr. Rev._ II. iii, x.
+
+
+ II. QUAND AU MOUTON BÊLANT....
+
+The two following pieces, dated from St.-Lazare, were written in the
+prison in a minute handwriting on small slips of paper concealed by
+Chénier in the linen that was fetched home to wash.
+
+L. 23. _Fouquier_. A blank in the MS. Fouquier-Tinville, the president
+of the Revolutionary Tribunal.
+
+
+ III. COMME UN DERNIER RAVON....
+
+Ll. 5-8. 'L'habitude est une seconde nature,' says a French proverb.
+This elaborate periphrasis verifies it. And no doubt but Chénier
+composed these lines in terrible earnest when he was daily expecting
+death. How can we say after this that the far-fetched conceits of
+Richard II in his prison (_K. Rich. II_, V. v.) are not what it was
+likely he should indulge in, in his desperate situation?
+
+L. 15. In the first edition the poem here came to an abrupt end. In that
+of 1826 the fifteen lines were given as having been written by Chénier
+but few moments before being taken to execution. The following nine
+lines were altogether omitted, and the rest of the piece given as a
+separate poem.
+
+L. 35. Var.: _La bassesse, la feinte_--le _désespoir_, la _honte_.
+
+L. 58. _Mourir...!_ The infinitive used absolutely as an exclamation
+(or interrogation) in order to express surprise or indignation: 'Moi,
+me _taire_!' 'A qui _se fier_ à présent?' '_Offenser_ de la sorte une
+sainte personne!'--MOLIÈRE. See Ayer, § 209, 4: Mever-Lübke, § 528.
+
+L. 81. _noirs de leur ressemblance._ Black with their likeness
+energetically expressed.
+
+L. 83. _fouet._ A monosyllable, pronounced _fouè_, and not _foi_, as
+some will do.--LITTRÉ.
+
+L. 85. _cracher sur leurs noms._ Chénier does not mince it in these
+_ïambes_.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Poésies choisies de André Chénier, by André Chénier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES CHOISIES DE ANDRÉ CHÉNIER ***
+
+***** This file should be named 17899-8.txt or 17899-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/7/8/9/17899/
+
+Produced by Charles Aldarondo, Renald Levesque and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+