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MIGNET + + MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES + ET POLITIQUES + + + + CINQUIÈME ÉDITION. + + + + + PARIS + LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS, 35 + + + 1870 + +Paris.--Imprimerie Adolphe Lainé, rue des Saints-Pères, 19. + + + + + VIE + DE FRANKLIN + + + + +AVERTISSEMENT + + +J'ai surtout fait usage, pour composer cette _Vie de Franklin_, de ses +écrits, de ses Mémoires, de ses Lettres, publiés, en six volumes in-8°, +par son petit-fils William Temple Franklin. Voici le titre de cette +précieuse collection des oeuvres de ce grand homme «Memoirs on the +life and writings of Benjamin Franklin LL. D. F. R. S., etc., minister +plenipotentiary from the United-States of America at the Court of +France, and for the Treaty of Peace and Independance with Great Britain, +etc., written by himself to a late period, and continued to the time of +his death by his grandson William Temple Franklin.» J'ai complété ce +qui concerne ses ouvrages en me servant du recueil qui en a été formé +à Londres en trois volumes, sous le titre de _The Works of Benjamin +Franklin_. Les Mémoires ont été traduits et imprimés plusieurs fois; +il en est de même de ses principaux écrits politiques, philosophiques, +scientifiques. + +J'ai eu recours également aux deux grandes collections publiées par M. +Jared Sparks, au nom du Congrès des États Unis; l'une renfermant, en +douze volumes, toutes les correspondances des agents et du gouvernement +des États-Unis relatives à l'indépendance américaine (_the diplomatic +Correspondence of the american Revolution_; Boston, 1829); et l'autre +contenant, en douze volumes aussi, la vie, les lettres et les écrits de +Georges Washington sur la guerre, la constitution, le gouvernement +de cette république. (_The Writings of George Washington, being his +Correspondences, Addresses, Messages, and other Papers official and +private, selected and published from the original Manuscripts, with the +Life of the Author_; Boston, 1837.) Je n'ai pas consulté sans utilité +ce qu'ont dit de Franklin deux hommes qui ont vécu neuf ans dans son +intimité lorsqu'il était à Passy: l'abbé Morellet dans ses Mémoires, et +Cabanis dans la _Notice_ qu'il a donnée sur lui (tome V des _Oeuvres_ de +Cabanis). + +Enfin je me suis servi également, dans ce que j'ai dit sur l'Amérique +avant son indépendance et pendant la guerre qu'elle a soutenue pour +l'établir, de l'_History of the Colonisation of the United-States_, par +M. George Bancroft; de _Storia della Guerra dell' Independenza degli +Stati-Uniti d'America_ (quatre volumes), par M. Botta, laquelle contient +les principaux discours et actes officiels; de l'excellent ouvrage de M. +de Tocqueville sur la _Démocratie en Amérique_, et de la Correspondance +déposée aux Archives des affaires étrangères. + + + + + PREMIÈRE PARTIE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Enseignements qu'offre la vie de Franklin. + + +«Né dans l'indigence et dans l'obscurité, dit Franklin en écrivant ses +Mémoires, et y ayant passé mes premières années, je me suis élevé dans +le monde à un état d'opulence, et j'y ai acquis quelque célébrité. La +fortune ayant continué à me favoriser, même à une époque de ma vie +déjà avancée, mes descendants seront peut-être charmés de connaître les +moyens que j'ai employés pour cela, et qui, grâce à la Providence, m'ont +si bien réussi; et ils peuvent servir de leçon utile à ceux d'entre eux +qui, se trouvant dans des circonstances semblables, croiraient devoir +les imiter.» + +Ce que Franklin adresse à ses enfants peut être utile à tout le monde. +Sa vie est un modèle à suivre. Chacun peut y apprendre quelque chose, +le pauvre comme le riche, l'ignorant comme le savant, le simple citoyen +comme l'homme d'État. Elle offre surtout des enseignements et des +espérances à ceux qui, nés dans une humble condition, sans appui et sans +fortune, sentent en eux le désir d'améliorer leur sort, et cherchent les +moyens de se distinguer parmi leurs semblables. Ils y verront comment +le fils d'un pauvre artisan, ayant lui-même travaillé longtemps de +ses mains pour vivre, est parvenu à la richesse à force de labeur, de +prudence et d'économie; comment il a formé tout seul son esprit aux +connaissances les plus avancées de son temps, et plié son âme à la vertu +par des soins et avec un art qu'il a voulu enseigner aux autres; comment +il a fait servir sa science inventive et son honnêteté respectée aux +progrès du genre humain et au bonheur de sa patrie. + +Peu de carrières ont été aussi pleinement, aussi vertueusement, aussi +glorieusement remplies que celle de ce fils d'un teinturier de Boston, +qui commença par couler du suif dans des moules de chandelles, se fit +ensuite imprimeur, rédigea les premiers journaux américains, fonda les +premières manufactures de papier dans ces colonies dont il accrut la +civilisation matérielle et les lumières; découvrit l'identité du fluide +électrique et de la foudre, devint membre de l'Académie des sciences de +Paris et de presque tous les corps savants de l'Europe; fut auprès de la +métropole le courageux agent des colonies soumises, auprès de la France +et de l'Espagne le négociateur heureux des colonies insurgées, et se +plaça à côté de George Washington comme fondateur de leur indépendance; +enfin, après avoir fait le bien pendant quatre-vingt-quatre ans, mourut +environné des respects des deux mondes comme un sage qui avait étendu +la connaissance des lois de l'univers, comme un grand homme qui avait +contribué à l'affranchissement et à la prospérité de sa patrie, et +mérita non-seulement que l'Amérique tout entière portât son deuil, +mais que l'Assemblée constituante de France s'y associât par un décret +public. + +Sans doute il ne sera pas facile, à ceux qui connaîtront le mieux +Franklin, de l'égaler. Le génie ne s'imite pas; il faut avoir reçu de +la nature les plus beaux dons de l'esprit et les plus fortes qualités du +caractère pour diriger ses semblables, et influer aussi considérablement +sur les destinées de son pays. Mais, si Franklin a été un homme +de génie, il a été aussi un homme de bon sens; s'il a été un homme +vertueux, il a été aussi un homme honnête; s'il a été un homme d'État +glorieux, il a été aussi un citoyen dévoué. C'est par ce côté du bon +sens, de l'honnêteté, du dévouement, qu'il peut apprendre à tous ceux +qui liront sa vie à se servir de l'intelligence que Dieu leur a donnée +pour éviter les égarements des fausses idées; des bons sentiments que +Dieu a déposés dans leur âme, pour combattre les passions et les vices +qui rendent malheureux et pauvre. Les bienfaits du travail, les heureux +fruits de l'économie, la salutaire habitude d'une réflexion sage qui +précède et dirige toujours la conduite, le désir louable de faire +du bien aux hommes, et par là de se préparer la plus douce des +satisfactions et la plus utile des récompenses, le contentement de soi +et la bonne opinion des autres: voilà ce que chacun peut puiser dans +cette lecture. + +Mais il y a aussi dans la vie de Franklin de belles leçons pour +ces natures fortes et généreuses qui doivent s'élever au-dessus des +destinées communes. Ce n'est point sans difficulté qu'il a cultivé +son génie, sans effort qu'il s'est formé à la vertu, sans un travail +opiniâtre qu'il a été utile à son pays et au monde. Il mérite d'être +pris pour guide par ces privilégiés de la Providence, par ces nobles +serviteurs de l'humanité, qu'on appelle les grands hommes. C'est par eux +que le genre humain marche de plus en plus à la science et au bonheur. +L'inégalité qui les sépare des autres hommes et que les autres hommes +seraient tentés d'abord de maudire, ils en comblent promptement +l'intervalle par le don de leurs idées, par le bienfait de leurs +découvertes, par l'énergie féconde de leurs impulsions. Ils élèvent peu +à peu jusqu'à leur niveau ceux qui n'auraient jamais pu y arriver tout +seuls. Ils les font participer ainsi aux avantages de leur bienfaisante +inégalité, qui se transforme bientôt pour tous en égalité d'un ordre +supérieur. En effet, au bout de quelques générations, ce qui était le +génie d'un homme devient le bon sens du genre humain, et une nouveauté +hardie se change en usage universel. Les sages et les habiles des divers +siècles ajoutent sans cesse à ce trésor commun où puise l'humanité, qui +sans eux serait restée dans sa pauvreté primitive, c'est-à-dire dans son +ignorance et dans sa faiblesse. Poussons donc à la vraie science, car +il n'y a pas de vérité qui, en détruisant une misère, ne tue un vice. +Honorons les hommes supérieurs, et proposons-les en imitation; car c'est +en préparer de semblables, et jamais le monde n'en a eu un besoin plus +grand. + + + + +CHAPITRE II + +Origine de Franklin.--Sa famille.--Son éducation.--Ses premières +occupations chez son père.--Son apprentissage chez son frère James +Franklin comme imprimeur.--Ses lectures et ses opinions. + + +La famille de Franklin était une famille d'anciens et d'honnêtes +artisans. Originaire du comté de Northampton en Angleterre, elle +y possédait, au village d'Ecton, une terre d'environ trente acres +d'étendue, et une forge qui se transmettait héréditairement de père en +fils par ordre de primogéniture. Depuis la révolution qui avait changé +la croyance religieuse de l'Angleterre, cette famille avait embrassé +les opinions simples et rigides de la secte presbytérienne, laquelle ne +reconnaissait, ni comme les catholiques la tradition de l'Église et la +suprématie du pape, ni comme les anglicans la hiérarchie de l'épiscopat +et la suprématie ecclésiastique du roi. Elle vivait très-chrétiennement +et très-démocratiquement, élisant ses ministres et réglant elle-même son +culte. Ce furent les pieux et austères partisans de cette secte qui, ne +pouvant pratiquer leur foi avec liberté dans leur pays sous le règne des +trois derniers Stuarts, aimèrent mieux le quitter pour aller fonder, +de 1620 à 1682, sur les côtes âpres et désertes de l'Amérique +septentrionale, des colonies où ils pussent prier et vivre comme ils +l'entendaient. La religion rendue plus sociable encore par la liberté, +la liberté rendue plus régulière par le sentiment du devoir et le +respect du droit, furent les fortes bases sur lesquelles reposèrent les +colonies de la Nouvelle-Angleterre et se développa le grand peuple des +États-Unis. + +Le père de Benjamin Franklin, qui était un presbytérien zélé, partit +pour la Nouvelle-Angleterre à la fin du règne de Charles II, lorsque +les lois interdisaient sévèrement les conventicules des dissidents +religieux. Il se nommait Josiah, et il était le dernier de quatre +frères. L'aîné, Thomas, était forgeron; le second, John, était +teinturier en étoffes de laine; le troisième, Benjamin, était, comme +lui, teinturier en étoffes de soie. Il émigra avec sa femme et trois +enfants vers 1682, l'année même pendant laquelle le célèbre quaker +Guillaume Penn fondait sur les bords de la Delaware la colonie de +Pensylvanie, où son fils était destiné à jouer, trois quarts de siècle +après, un si grand rôle. Il alla s'établir à Boston, dans la colonie de +Massachussets, qui existait depuis 1628. Son ancien métier de teinturier +en soie, qui était un métier de luxe, ne lui donnant pas assez +de profits pour les besoins de sa famille, il se fit fabricant de +chandelles. + +Ce ne fut que la vingt-quatrième année de son séjour à Boston qu'il eut +de sa seconde femme, Abiah Folgier, Benjamin Franklin. Il s'était marié +deux fois. Sa première femme, venue avec lui d'Angleterre, lui avait +donné sept enfants. La seconde lui en donna dix. Benjamin Franklin, le +dernier de ses enfants mâles et le quinzième de tous ses enfants, naquit +le 17 janvier 1706. Il vit jusqu'à treize de ses frères et de ses soeurs +assis en même temps que lui à la table de son père, qui se confia dans +son travail et dans la Providence pour les élever et les établir. + +L'éducation qu'il leur procura ne pouvait pas être coûteuse, ni dès lors +bien relevée. Ainsi Benjamin Franklin ne resta à l'école qu'une année +entière. Malgré les heureuses dispositions qu'il montrait, son père ne +voulut pas le mettre au collège, parce qu'il ne pouvait pas supporter +les dépenses d'une instruction supérieure. Il se contenta de l'envoyer +quelque temps chez un maître d'arithmétique et d'écriture. Mais s'il ne +lui donna point ce que Benjamin Franklin devait se procurer plus tard +lui-même, il lui transmit un corps sain, un sens droit, une honnêteté +naturelle, le goût du travail, les meilleurs sentiments et les meilleurs +exemples. + +L'avenir des enfants est en grande partie dans les parents. Il y a un +héritage plus important encore que celui de leurs biens, c'est celui +de leurs qualités. Ils communiquent le plus souvent, avec la vie, les +traits de leur visage, la forme de leur corps, les moyens de santé ou +les causes de maladie, l'énergie ou la mollesse de l'esprit, la force ou +la débilité de l'âme, suivant ce qu'ils sont eux-mêmes. Il leur importe +donc de soigner en eux leurs propres enfants. S'ils sont énervés, ils +sont exposés à les avoir faibles; s'ils ont contracté des maladies, +ils peuvent leur en transmettre le vice et les condamner à une vie +douloureuse et courte. Il n'en est pas seulement ainsi dans l'ordre +physique, mais dans l'ordre moral. En cultivant leur intelligence dans +la mesure de leur position, en suivant les règles de l'honnête et les +lois du vrai, les parents communiquent à leurs enfants un sens plus +fort et plus droit, leur donnent l'instinct de la délicatesse et de +la sincérité avant de leur en offrir l'exemple. Et, au contraire, en +altérant dans leur propre esprit les lumières naturelles, en enfreignant +par leur conduite les lois que la providence de Dieu a données au monde, +et dont la violation n'est jamais impunie, ils les font ordinairement +participer à leur imperfection intellectuelle et à leur dérèglement +moral. Il dépend donc d'eux, plus qu'ils ne pensent, d'avoir des enfants +sains ou maladifs, intelligents ou bornés, honnêtes ou vicieux, qui +vivent bien ou mal, peu ou beaucoup. C'est la responsabilité qui pèse +sur eux, et qui, selon qu'ils agissent eux-mêmes, les récompense ou les +punit dans ce qu'ils ont de plus cher. + +Franklin eut le bonheur d'avoir des parents sains, laborieux, +raisonnables, vertueux. Son père atteignit l'âge de quatre-vingt-neuf +ans. Sa mère, aussi distinguée par la pieuse élévation de son âme que +par la ferme droiture de son esprit, en vécut quatre-vingt-quatre. Il +reçut d'eux et le principe d'une longue vie, et, ce qui valait +mieux encore, les germes des plus heureuses qualités pour la remplir +dignement. Ces germes précieux, il sut les développer. Il apprit de +bonne heure à réfléchir et à se régler. Il était ardent et passionné, +et personne ne parvint mieux à se rendre maître absolu de lui-même. +La première leçon qu'il reçut à cet égard, et qui fit sur lui une +impression ineffaçable, lui fut donnée à l'âge de six ans. Un jour de +fête, il avait quelque monnaie dans sa poche, et il allait acheter des +jouets d'enfants. Sur son chemin, il rencontra un petit garçon qui avait +un sifflet, et qui en tirait des sons dont le bruit vif et pressé le +charma. Il offrit tout ce qu'il avait d'argent pour acquérir ce sifflet +qui lui faisait envie. Le marché fut accepté; et, dès qu'il en fut +devenu le joyeux possesseur, il rentra chez lui en sifflant à étourdir +tout le monde dans la maison. Ses frères, ses soeurs, ses cousines, +lui demandèrent combien il avait payé cet incommode amusement. Il leur +répondit qu'il avait donné tout ce qu'il avait dans sa poche. Ils se +récrièrent, en lui disant que ce sifflet valait dix fois moins, et ils +énumérèrent malicieusement tous les jolis objets qu'il aurait pu acheter +avec le surplus de ce qu'il devait le payer. Il devint alors tout +pensif, et le regret qu'il éprouva dissipa tout son plaisir. Il se +promit bien, lorsqu'il souhaiterait vivement quelque chose, de savoir +auparavant combien cela coûtait, et de résister à ses entraînements par +le souvenir du _sifflet_. + +Cette histoire, qu'il racontait souvent et avec grâce, lui fut utile +en bien des rencontres. Jeune et vieux, dans ses sentiments et dans ses +affaires, avant de conclure ses opérations commerciales et d'arrêter ses +déterminations politiques, il ne manqua jamais de se rappeler l'achat +du sifflet.--C'était l'avertissement qu'il donnait à sa raison, le frein +qu'il mettait à sa passion. Quoi qu'il désirât, qu'il achetât ou qu'il +entreprît, il se disait: _Ne donnons pas trop pour le sifflet_. La +conclusion qu'il en avait tirée pour lui-même, il l'appliquait aux +autres, et il trouvait que «la plus grande partie des malheurs de +l'espèce humaine venaient des estimations fausses qu'on faisait de la +valeur des choses, et de ce qu'on _donnait trop pour les sifflets_». + +Dès l'âge de dix ans, son père l'avait employé dans sa fabrication de +chandelles; pendant deux années il fut occupé à couper des mèches, à les +placer dans les moules, à remplir ensuite ceux-ci de suif, et à faire +les commissions de la boutique paternelle. Ce métier était peu de son +goût. Dans sa généreuse et intelligente ardeur, il voulait agir, voir, +apprendre. Élevé aux bords de la mer, où, durant son enfance, il allait +se plonger presque tout le jour dans la saison d'été, et sur les flots +de laquelle il s'aventurait souvent avec ses camarades en leur servant +de pilote, il désirait devenir marin. Pour le détourner de cette +carrière, dans laquelle était déjà entré l'un de ses fils, son père le +conduisit tour à tour chez des menuisiers, des maçons, des vitriers, des +tourneurs, etc., afin de reconnaître la profession qui lui conviendrait +le mieux. Franklin porta dans les divers ateliers qu'il visitait cette +attention observatrice qui le distingua en toutes choses, et il apprit +à manier les instruments des diverses professions en voyant les autres +s'en servir. Il se rendit ainsi capable de fabriquer plus tard, avec +adresse, les petits ouvrages dont il eut besoin dans sa maison, et les +machines qui lui furent nécessaires pour ses expériences. Son père se +décida à le faire coutelier. Il le mit à l'essai chez son cousin Samuel +Franklin, qui, après s'être formé dans ce métier à Londres, était venu +s'établir à Boston; mais la somme exigée pour son apprentissage ayant +paru trop forte, il fallut renoncer à ce projet. Franklin n'eut point +à s'en plaindre, car bientôt il embrassa une profession à laquelle il +était infiniment plus propre. + +Son esprit était trop actif pour rester dans l'oisiveté et dans +l'ignorance. Il aimait passionnément la lecture: la petite bibliothèque +de son père, qui était composée surtout de livres théologiques, fut +bientôt épuisée. Il y trouva un _Plutarque_ qu'il dévora, et il eut les +grands hommes de l'antiquité pour ses premiers maîtres. L'_Essai sur les +projets_, de Defoë, l'amusant auteur de _Robinson Crusoé_, et l'_Essai +sur les moyens de faire le bien_, du docteur Mather, l'intéressèrent +vivement, parce qu'ils s'accordaient avec le tour de son imagination +et le penchant de son âme. Le peu d'argent qu'il avait était employé à +acheter des livres. + +Son père, voyant ce goût décidé et craignant, s'il ne le satisfaisait +point, qu'il ne se livrât à son autre inclination toujours subsistante +pour la marine, le destina enfin à être imprimeur. Il le plaça en 1718 +chez l'un de ses fils, nommé James, qui était revenu d'Angleterre, +l'année précédente, avec une presse et des caractères d'imprimerie. +Le contrat d'apprentissage fut conclu pour neuf ans. Pendant les huit +premières années Benjamin Franklin devait servir sans rétribution son +frère, qui, en retour, devait le nourrir et lui donner, la neuvième +année, le salaire d'un ouvrier. + +Il devint promptement très-habile. Il avait beaucoup d'adresse, qu'il +accrut par beaucoup d'application. Il passait le jour à travailler, et +une partie de la nuit à s'instruire. C'est alors qu'il étudia tout ce +qu'il ignorait, depuis la grammaire jusqu'à la philosophie; qu'il apprit +l'arithmétique, dont il savait imparfaitement les règles, et à +laquelle il ajouta la connaissance de la géométrie et la théorie de la +navigation; qu'il fit l'éducation méthodique de son esprit, comme il fit +un peu plus tard celle de son caractère. Il y parvint à force de volonté +et de privations. Celles-ci, du reste, lui coûtaient peu, quoiqu'il +prît sur la qualité de sa nourriture et les heures de son repos pour se +procurer les moyens et le temps d'apprendre. Il avait lu qu'un auteur +ancien, s'élevant contre l'_usage de manger de la chair_, recommandait +de ne se nourrir que de végétaux. Depuis ce moment, il avait pris la +résolution de ne plus rien manger qui eût vie, parce qu'il croyait que +c'était là une habitude à la fois barbare et pernicieuse. Pour tirer +profit de sa sobriété systématique, il avait proposé à son frère de se +nourrir lui-même, avec la moitié de l'argent qu'il dépensait pour cela +chaque semaine. L'arrangement fut agréé; et Franklin, se contentant +d'une soupe du gruau qu'il faisait grossièrement lui-même, mangeant +debout et vite un morceau de pain avec un fruit, ne buvant que de l'eau, +n'employa point tout entière la petite somme qui lui fut remise par son +frère. Il économisa sur elle assez d'argent pour acheter des livres, et, +sur les heures consacrées aux repas, assez de temps pour les lire. + +Les ouvrages qui exercèrent le plus d'influence sur lui furent: l'_Essai +sur l'entendement humain_ de Locke, le _Spectateur_ d'Addison, les +_Faits mémorables de Socrate_ par Xénophon. Il les lut avidement, et +y chercha des modèles de réflexion, de langage, de discussion. Locke +devint son maître dans l'art de penser, Addison dans celui d'écrire, +Socrate dans celui d'argumenter. La simplicité élégante, la sobriété +substantielle, la gravité fine et la pénétrante clarté du style +d'Addison, furent l'objet de sa patiente et heureuse imitation. Une +traduction des _Lettres provinciales_, dont la lecture l'enchanta, +acheva de le former à l'usage de cette délicate et forte controverse +où, guidé par Socrate et par Pascal, il mêla le bon sens caustique et la +grâce spirituelle de l'un avec la haute ironie et la vigueur invincible +de l'autre. + +Mais, en même temps qu'il acquit plus d'idées, il perdit les vieilles +croyances de sa famille. Les oeuvres de Collins et de Shaftesbury le +conduisirent à l'incrédulité par le même chemin que suivit Voltaire. Son +esprit curieux se porta sur la religion pour douter de sa vérité, et +il fit servir sa subtile argumentation à en contester les vénérables +fondements. Il resta quelque temps sans croyance arrêtée, n'admettant +plus la révélation chrétienne, et n'étant pas suffisamment éclairé par +la révélation naturelle. Cessant d'être chrétien soumis sans être devenu +philosophe assez clairvoyant, il n'avait plus la règle morale qui lui +avait été transmise, et il n'avait point encore celle qu'il devait +bientôt se donner lui-même pour ne jamais l'enfreindre. + + + + +CHAPITRE III + +Relâchement de Franklin dans ses croyances et dans sa conduite Ses +fautes, qu'il appelle ses _errata_. + + +La conduite de Franklin se ressentit du changement de ses principes: +elle se relâcha. C'est alors qu'il commit les trois ou quatre fautes +qu'il nomme les _errata_ de sa vie, et qu'il corrigea ensuite avec grand +soin, tant il est vrai que les meilleurs instincts ont besoin d'être +soutenus par de fermes doctrines. + +La première faute de Franklin fut un manque de bonne foi à l'égard de +son frère. Il n'avait pas à se louer de lui. Son frère était exigeant, +jaloux, impérieux, le maltraitait quelquefois, et il exerçait sans +ménagement et sans affection l'autorité que la règle et l'usage +donnaient au maître sur son apprenti. Il trouvait le jeune Franklin trop +vain de son esprit et de son savoir, bien qu'il eût tiré de l'un et de +l'autre un très-bon parti pour lui-même. Il avait en effet commencé vers +1721 à imprimer un journal intitulé _the New England Courant_. C'était +le second qui paraissait en Amérique. Le premier s'appelait _the Boston +News Letter_. Le jeune Franklin, après en avoir composé les planches et +tiré les feuilles, le portait aux abonnés. Il se sentit capable de +faire mieux que cela, et il déposa clandestinement des articles dont +l'écriture était contrefaite, et qui réussirent beaucoup. Le succès +qu'ils obtinrent l'enhardit à s'en désigner comme l'auteur, et il +travailla depuis lors ouvertement au journal, au grand avantage de son +frère. Or il arriva qu'un jour des poursuites furent dirigées, pour un +article politique trop hardi, contre James Franklin, qui fut emprisonné +pendant un mois. De plus, son journal fut supprimé. + +Les deux frères convinrent de le faire reparaître sous le nom de +Benjamin Franklin, qui en avait été quitte pour une mercuriale. Il +fallut pour cela annuler l'ancien contrat d'apprentissage, afin que le +cadet sortît de la dépendance de l'aîné, devînt libre de sa conduite et +responsable de ses publications. Mais, pour que James ne fût pas privé +du travail de Benjamin, on signa un nouveau brevet d'apprentissage qui +devait rester secret entre les parties, et les lier comme auparavant. +Quelque temps après, une des nombreuses querelles qui s'élevaient entre +les deux frères étant survenue, Benjamin se sépara de James; il profita +de l'annulation du premier engagement, pensant bien que son frère +n'oserait pas invoquer le second. Mais celui-ci, outré de son manque +de foi et soutenu par son père, qui embrassa son parti, empêcha que +Franklin n'obtînt de l'ouvrage à Boston. + +Franklin résolut d'en aller chercher ailleurs. Au tort qu'il avait eu +de se soustraire à ses obligations envers son frère, il ajouta celui de +quitter secrètement sa famille, qu'il laissa plongée dans la désolation. +Sans le prévenir de son projet, après avoir vendu quelques livres +pour se procurer un peu d'argent, il s'embarqua en septembre 1723 pour +New-York. Ce fut dans le trajet de Boston à cette ville qu'il cessa de +se nourrir uniquement de végétaux. Il aimait beaucoup le poisson; les +matelots, retenus dans une baie par un grand calme, y avaient pêché des +morues. Pendant qu'ils les arrangeaient pour les faire cuire, Franklin +assistait aux apprêts de leur repas, et il aperçut de petites morues +dans l'estomac des grandes, qui les avaient avalées. «Ah! ah! +dit-il, vous vous mangez donc entre vous? Et pourquoi l'homme ne +vous mangerait-il pas aussi?» Cette observation le fit renoncer à son +système, et il se tira d'une manie par un trait d'esprit. + +Il ne trouva point de travail à New-York, où l'imprimerie n'était pas +plus florissante que dans le reste des colonies, qui tiraient encore +tout de l'Angleterre, et le peu de livres dont elles avaient besoin, et +le papier qu'elles employaient, et les gazettes qu'elles lisaient, et +les almanachs mêmes qu'elles consultaient. Il était un jour réservé à +Franklin de faire une révolution à cet égard; mais, pour le moment, il +n'eut pas le moyen de gagner sa vie à New-York, et il se détermina à +pousser jusqu'à Philadelphie. Il s'y rendit par mer, dans une mauvaise +barque que les vents ballottaient, que la pluie inonda, où il souffrit +la faim, fut saisi par la fièvre, et d'où il descendit harassé, souillé +de boue, en habit d'ouvrier, avec un dollar et un schelling dans sa +poche. C'est dans cet équipage qu'il fit son entrée à Philadelphie, dans +la capitale de la colonie dont il devait être le mandataire à Londres, +de l'État dont il devait être le représentant au Congrès et le président +suprême. + +Il fut employé par un mauvais imprimeur nommé Keimer, qui s'y était +récemment établi avec une vieille presse endommagée et une petite +collection de caractères usés fondus en Angleterre. Grâce à Franklin, +qui était un excellent ouvrier, cette imprimerie imparfaite marcha assez +bien. Son habileté, sa bonne conduite, la distinction de ses manières +et de son esprit, le firent remarquer du gouverneur de la Pensylvanie, +William Keith, qui aurait voulu l'attacher à la province comme +imprimeur. Il se chargea donc d'écrire à son père Josiah, pour lui +persuader de faire les avances nécessaires à son établissement. Honoré +du suffrage du gouverneur, la poche bien remplie des dollars qu'il avait +économisés, Franklin se hasarda à reparaître dans sa ville natale, au +milieu de sa famille, qui l'accueillit avec joie et sans reproche. Mais +le vieux Josiah ne se rendit point aux voeux du gouverneur Keith, qu'il +trouva peu sage de mettre tant de confiance dans un jeune homme de +dix-huit ans qui avait quitté la maison paternelle. Il refusa donc, et +parce qu'il n'avait pas le moyen de lui monter une imprimerie, et parce +qu'il ne le jugeait pas capable encore de la conduire. + +Il ne se trompait point en se défiant de la prudence de son fils. +Franklin commit à cette époque le second de ses _errata_, en se rendant +coupable d'une faute moins blâmable que la première par l'intention, +mais pouvant être plus grave par les conséquences. Un ami de sa famille, +nommé Vernon, le chargea de recouvrer la somme de trente-cinq livres +sterling (huit cent quarante francs de France) qui lui était due à +Philadelphie. Ce dépôt, qu'il aurait fallu garder intact jusqu'à ce que +son possesseur le réclamât, Franklin eut la faiblesse de l'entamer +pour venir en aide à ses propres amis. Deux compagnons d'étude et +d'incrédulité, spirituels mais oisifs, habiles à argumenter et même +à écrire, mais hors d'état de gagner de quoi vivre dans les colonies, +féconds en projets, mais dénués d'argent, l'avaient suivi de Boston +à Philadelphie: ils se nommaient, l'un Collins, et l'autre Ralph. Ils +vécurent à ses dépens, le premier à Philadelphie, le second à Londres, +lorsqu'ils s'y rendirent ensemble avant la fin même de cette année. +Comme le salaire de ses journées ne suffisait pas, il se servit de +la somme dont le recouvrement lui avait été confié. Il avait bien +le dessein de la compléter ensuite, mais en aurait-il la puissance? +Heureusement pour lui, Vernon ne la redemanda que beaucoup plus tard. + +Cette faute, qui tourmenta sa conscience pendant plusieurs années, et +qui resta suspendue sur son honnêteté comme une redoutable menace, ne +fut point le dernier de ses _errata_. En arrivant à Philadelphie, la +première personne qu'il avait remarquée était une jeune fille à peu près +de son âge, dont la tournure agréable, l'air doux et rangé, lui avaient +inspiré autant de respect que de goût. Cette jeune fille, qui, six +années après, devint sa femme, s'appelait miss Read. Il lui avait fait +la cour, et elle éprouvait pour lui l'affection qu'il avait ressentie +pour elle. Lorsqu'il fut revenu de Boston, le gouverneur Keith, +persistant dans ses bienveillants projets, qui semblaient s'accorder +avec les intérêts de la colonie, lui dit: «Puisque votre père ne veut +pas vous établir, je me chargerai de le faire. Donnez-moi un état des +choses qu'il faut tirer d'Angleterre, et je les ferai venir: vous me +payerez quand vous le pourrez. Je veux avoir ici un bon imprimeur, et +je suis sûr que vous réussirez.» Franklin dressa le compte qui lui était +demandé. La somme de cent livres sterling (deux mille cinq cents francs) +lui parut suffisante à l'acquisition d'une petite imprimerie, qu'il +dut aller acheter lui-même en Angleterre, sur l'invitation et avec des +lettres du gouverneur. + +Avant de partir, il aurait été assez enclin à épouser miss Read. Mais la +mère de celle-ci, les trouvant trop jeunes, renvoya sagement le mariage +au moment où Franklin reviendrait de Londres et s'établirait comme +imprimeur à Philadelphie. Ayant _conclu_, pour employer ses propres +paroles, _avec miss Read un échange de douces promesses_, il quitta le +continent américain, suivi de son ami Ralph. A peine arrivé à Londres, +il s'aperçut que le gouverneur Keith l'avait leurré. Les lettres de +recommandation et de crédit qu'il lui avait spontanément offertes, il +ne les avait pas envoyées. Par une disposition étrange de caractère, le +désir d'être bienveillant le rendait prodigue de promesses, la vanité +de se mettre en avant le conduisait à être trompeur. Il offrait sans +pouvoir tenir et devenait funeste à ceux auxquels il s'intéressait, sans +toutefois vouloir leur nuire. + +Franklin, au lieu de devenir maître, se vit réduit à rester ouvrier. Il +s'arrêta dix-huit mois à Londres, où il travailla successivement chez +les deux plus célèbres imprimeurs, Palmer et Wats. Il y fut reçu d'abord +comme pressier, ensuite comme compositeur. Plus sobre, plus laborieux, +plus prévoyant que ses camarades, il avait toujours de l'argent; et, +quoiqu'il ne bût que de l'eau, il répondait pour eux auprès du marchand +de bière, chez lequel ses camarades buvaient souvent à crédit. «Ce petit +service, dit-il, et la réputation que j'avais d'être un bon plaisant et +de savoir manier la raillerie, maintinrent ma prééminence parmi eux. Mon +exactitude n'était pas moins agréable au maître, car jamais je ne fêtais +_saint Lundi_, et la promptitude avec laquelle je composais faisait +qu'il me chargeait toujours des ouvrages pressés, qui sont ordinairement +les mieux payés.» Son ami Ralph était à sa charge. Sur ses économies, il +lui avait fait des avances assez considérables. Mais leur liaison n'eut +pas une meilleure issue que ne l'avait eue l'amitié de Franklin pour +Collins. Celui-ci, devenu dissipé, ivrogne, impérieux, ingrat, avait +rompu avec Franklin avant son départ d'Amérique, et alla lui-même mourir +aux îles Barbades, en y élevant le fils d'un riche Hollandais. Ralph, +malgré son talent littéraire, fut réduit à s'établir dans un village +comme maître d'école. Marié en Amérique, il avait contracté à Londres +une liaison intime avec une jeune ouvrière en modes. Franklin visitait +celle-ci assez souvent pendant l'absence de Ralph; il lui donnait même +ce dont elle avait besoin et ce que son travail ne suffisait point à +lui procurer. Mais il prit trop de goût à sa compagnie et se laissa +entraîner à le lui montrer. Il avait complétement négligé de donner de +ses nouvelles à miss Read, ce qui fut le troisième de ses _errata_; +et non-seulement il se rendit coupable d'oubli envers elle, mais il +courtisa la maîtresse de son ami: ce qui fut le quatrième et le dernier +de ses _errata_. S'étant permis à son égard quelques libertés qui furent +repoussées, comme il l'avoue, avec un _ressentiment convenable_, Ralph +en fut instruit, et tout commerce d'amitié cessa entre eux. Ralph +signifia à Franklin que sa conduite annulait sa créance, le dispensait +lui-même de toute gratitude ainsi que de tout payement, et il ne lui +restitua jamais les vingt-sept livres sterling (six cent quarante-huit +francs) qu'il lui devait. + +En réfléchissant aux écarts de ses amis et à ses propres fautes, +Franklin changea alors de maximes. Les principes relâchés de Collins, de +Ralph et du gouverneur Keith, qui l'avaient trompé; l'affaiblissement +de ses croyances morales, qui l'avait conduit lui-même à méconnaître +l'engagement contracté envers son frère, à violer le dépôt confié à sa +probité par Vernon, à oublier la promesse de souvenir et d'affection +faite à miss Read, à tenter la séduction de la maîtresse de son ami, lui +montrèrent la nécessité de règles fixes pour l'esprit, inviolables +pour la conduite. «Je demeurai convaincu, dit-il, que la _vérité_, +la _sincérité_, l'_intégrité_ dans les transactions entre les hommes +étaient de la plus grande importance pour le bonheur de la vie, et je +formai par écrit la résolution de ne jamais m'en écarter tant que je +vivrais.» Cette résolution, qu'il prit à l'âge de dix-neuf ans, il la +tint jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quatre. Il répara successivement +toutes ses fautes et n'en commit plus. Il accomplit, d'après des idées +raisonnées, des devoirs certains, et s'éleva même jusqu'à la vertu. + +Comment y parvint-il? C'est ce que nous allons voir. + + + + +CHAPITRE IV + +Croyance philosophique de Franklin.--Son art de la vertu.--Son algèbre +morale.--Le perfectionnement de sa conduite. + + +En lisant la Bible et, dans la Bible, le livre des Proverbes, Franklin +y avait vu: _La longue vie est dans ta main droite et la fortune dans ta +main gauche_. Lorsqu'il examina mieux l'ordre du monde, et qu'il aperçut +les conditions auxquelles l'homme pouvait y conserver la santé et s'y +procurer le bonheur, il comprit toute la sagesse de ce proverbe. Il +pensa qu'il dépendait, en effet, de lui de vivre longtemps et de devenir +riche. Que fallait-il pour cela? Se conformer aux lois naturelles et +morales données par Dieu à l'homme. + +L'univers est un ensemble de lois. Depuis les astres qui gravitent +durant des millions de siècles dans l'espace infini, en suivant +les puissantes impulsions et les attractions invariables que leur +a communiquées le suprême Auteur des choses, jusqu'aux insectes qui +s'agitent pendant quelques minutes autour d'une feuille d'arbre, tous +les corps et tous les êtres obéissent à des lois. Ces lois admirables, +conçues par l'intelligence de Dieu, réalisées par sa bonté, entretenues +par sa justice, ont introduit le mouvement avec toute sa perfection, +répandu la vie avec toute sa richesse, conservé l'ordre avec toute son +harmonie, dans l'immense univers. Placé au milieu, mais non au-dessus +d'elles, fait pour les comprendre, mais non pour les changer, soumis aux +lois matérielles des corps et aux lois vivantes des êtres, l'homme, la +plus élevée et la plus compliquée des créatures, a reçu le magnifique +don de l'intelligence, le beau privilége de la liberté, le divin +sentiment de la justice. C'est pourquoi, intelligent, il est tenu de +savoir les lois de l'univers: juste, il est tenu de s'y soumettre; +libre, s'il s'en écarte, il en est puni: car on ne saurait les +enfreindre, soit dans l'ordre physique, soit dans l'ordre moral, sans +subir le châtiment de son ignorance ou de sa faute. La santé ou la +maladie, la félicité ou le malheur, dépendent pour lui du soin habile +avec lequel il les observe, ou de la dangereuse persévérance avec +laquelle il y manque. C'est ce que comprit Franklin. + +De la contemplation de l'ordre du monde, remontant à son auteur, +il affirma Dieu, et l'établit d'une manière inébranlable dans son +intelligence et dans sa conscience. De la nature différente de +l'esprit et et de la matière, de l'esprit indivisible et de la matière +périssable, il conclut, avec le bon sens de tous les peuples et les +dogmes des religions les plus grossières comme les plus épurées, la +permanence du principe spirituel, ou l'immortalité de l'âme. De la +nécessité de l'ordre dans l'univers, du sentiment de la justice dans +l'homme, il fit résulter la récompense du bien et la punition du mal, +ou en cette vie ou en une autre. L'existence de Dieu, la survivance de +l'âme, la rémunération ou le châtiment des actions, suivant qu'elles +étaient conformes ou contraires à la règle morale, acquirent à ses yeux +l'autorité de dogmes véritables. Sa croyance naturelle prit la certitude +d'une croyance révélée, et il composa, pour son usage personnel, une +petite liturgie ou forme de prières, intitulée _Articles de foi et actes +de religion_. + +A cette religion philosophique il fallait des préceptes de conduite. +Franklin se les imposa. Il aspira à une sorte de perfection humaine. «Je +désirais, dit-il, vivre sans commettre aucune faute dans aucun temps, +et me corriger de toutes celles dans lesquelles un penchant naturel, +l'habitude ou la société pouvaient m'entraîner.» Mais les résolutions +les plus fortes ne prévalent pas tout de suite contre les inclinations +et les habitudes. Franklin sentit qu'il faut se vaincre peu à peu et se +perfectionner avec art. Il lui parut que la méthode morale était aussi +nécessaire à la vertu que la méthode intellectuelle à la science. Il +l'appela donc à son secours. + +Il fit un dénombrement exact des qualités qui lui étaient nécessaires, +et auxquelles il voulait se former. Afin de s'en donner la facilité +par la pratique, il les distribua entre elles de façon qu'elles se +prêtassent une force mutuelle en se succédant dans un ordre opportun. +Il ne se borna point à les classer, il les définit avec précision, +pour bien savoir et ce qu'il devait faire et ce qu'il devait éviter. +En plaçant sous treize noms les treize préceptes qu'il se proposa de +suivre, voici le curieux tableau qu'il en composa: + +«Ier. Tempérance. Ne mangez pas jusqu'à vous abrutir, ne buvez pas +jusqu'à vous échauffer la tête. + +«IIe. Silence. Ne parlez que de ce qui peut être utile à vous ou aux +autres. + +«IIIe. Ordre. Que chaque chose ait sa place fixe. Assignez à chacune de +vos affaires une partie de votre temps. + +«IVe. Résolution. Formez la résolution d'exécuter ce que vous devez +faire, et exécutez ce que vous aurez résolu. + +«Ve. Frugalité. Ne faites que des dépenses utiles pour vous ou pour les +autres, c'est-à-dire ne prodiguez rien. + +«VIe. Industrie. Ne perdez pas le temps; occupez-vous toujours de +quelque objet utile. Ne faites rien qui ne soit nécessaire. + +«VIIe. Sincérité. N'employez aucun détour: que l'innocence et la justice +président à vos pensées et dictent vos discours. + +«VIIIe. Justice. Ne faites tort à personne, et rendez aux autres les +services qu'ils ont droit d'attendre de vous. + +«IXe. Modération. Évitez les extrêmes; n'ayez pas pour les injures le +ressentiment que vous croyez qu'elles méritent. + +«Xe. Propreté. Ne souffrez aucune malpropreté sur vous, sur vos +vêtements, ni dans votre demeure. + +«XIe. Tranquillité. Ne vous laissez pas émouvoir par des bagatelles ou +par des accidents ordinaires et inévitables. + +«XIIe. Chasteté.... + +«XIIIe. Humilité. Imitez Jésus et Socrate.» + +Cette classification des règles d'une morale véritablement usuelle, ne +recommandant point de renoncer aux penchants de la nature, mais de les +bien diriger; ne conduisant point au dévouement, mais à l'honnêteté; +préparant à être utile aux autres en se servant soi-même; propre de tous +points à former un homme et à le faire marcher avec droiture et succès +dans les voies ardues et laborieuses de la vie; cette classification +n'avait rien d'arbitraire pour Franklin. «Je plaçai, dit-il, la +_tempérance_ la première, parce qu'elle tend à maintenir la tête froide +et les idées nettes; ce qui est nécessaire quand il faut toujours +veiller, toujours être en garde, pour combattre l'attrait des anciennes +habitudes et la force des tentations qui se succèdent sans cesse. Une +fois affermi dans cette vertu, le _silence_ deviendrait plus facile; et +mon désir étant d'acquérir des connaissances autant que de me fortifier +dans la pratique des vertus; considérant que, dans la conversation, on +s'instruit plus par le secours de l'oreille que par celui de la langue; +désirant rompre l'habitude que j'avais contractée de parler sur des +riens, de faire à tout propos des jeux de mots et des plaisanteries, +ce qui ne rendait ma compagnie agréable qu'aux gens superficiels, +j'assignai le second rang au _silence_. J'espérai que, joint à +l'_ordre_, qui venait après, il me donnerait plus de temps pour suivre +mon plan et mes études. La _résolution_, devenant habituelle en moi, +me communiquerait la persévérance nécessaire pour acquérir les autres +vertus; la _frugalité_ et l'_industrie_, en me soulageant de la dette +dont j'étais encore chargé, et en faisant naître chez moi l'aisance et +l'indépendance, me rendraient plus facile l'exercice de la _sincérité_, +de la _justice_, etc.» + +Sentant donc qu'il ne parviendrait point à se donner toutes ces vertus +à la fois, il s'exerça à les pratiquer les unes après les autres. Il +dressa un petit livret où elles étaient toutes inscrites à leur rang, +mais où chacune d'elles devait tour à tour être l'objet principal de +son observation scrupuleuse durant une semaine[1]. A la fin du jour, il +marquait par des croix les infractions qu'il pouvait y avoir faites, et +il avait à se condamner ou à s'applaudir, selon qu'il avait noté plus +ou moins de manquements à la vertu qu'il se proposait d'acquérir. Il +parcourait ainsi en treize semaines les treize vertus dans lesquelles +il avait dessein de se fortifier successivement, et répétait quatre +fois par an ce salutaire exercice. L'_ordre_ et le _silence_ furent plus +difficiles à pratiquer pour lui que les vertus plus hautes, lesquelles +exigeaient une surveillance moins minutieuse. Voici le livret qui était +comme la confession journalière de ses fautes et l'incitation à s'en +corriger: + + +-------------+--------+-----+-----+--------+-----+--------+------+ + | |Dimanche|Lundi|Mardi|Mercredi|Jeudi|Vendredi|Samedi| + +-------------+--------+-----+-----+--------+-----+--------+------+ + | Tempérance | | | | | | | | + | Silence | + | + | | + | | + | | + | Ordre | + | + | + | | + | + | + | + | Résolution | | | + | | | + | | + | Frugalité | | | + | | | + | | + | Industrie | | | | | | | | + | Sincérité | | | | | | | | + | Justice | | | | | | | | + | Modération | | | | | | | | + | Propreté | | | | | | | | + | Tranquillité| | | | | | | | + | Chasteté | | | | | | | | + | Humilité | | | | | | | | + +-------------+--------+-----+-----+--------+-----+--------+------+ + +[Note 1: Il est daté du dimanche 1er juillet 1733.] + +Ce jeune sage, qui disait avec Cicéron que la philosophie était le guide +de la vie, la maîtresse des vertus, l'ennemie des vices, élevait +jusqu'à Dieu la philosophie, à l'aide de laquelle il agrandissait +son intelligence, il épurait son âme, il réglait sa conduite, il se +confessait et se corrigeait de ses imperfections. Il rapportait tout +au Créateur des êtres, à l'Ordonnateur des choses, comme à la source +du bien et de la vérité, et il invoquait son assistance par la prière +suivante: + +«O bonté toute-puissante! père miséricordieux! guide indulgent! augmente +en moi cette sagesse qui peut découvrir mes véritables intérêts! +Affermis-moi dans la résolution d'en suivre les conseils, et reçois les +services que je puis rendre à tes autres enfants, comme la seule marque +de reconnaissance qu'il me soit possible de te donner pour les faveurs +que tu m'accordes sans cesse!» + +La gymnastique morale que suivit Franklin pendant un assez grand nombre +d'années, et que secondèrent sa bonne nature et sa forte volonté, lui +furent singulièrement utiles. Nul n'entendit aussi bien que lui l'art +de se perfectionner. Il était sobre, il devint tempérant; il était +laborieux, il devint infatigable; il était bienveillant, il devint +juste; il était intelligent, il devint savant. Depuis lors il se montra +toujours sensé, véridique, discret; il n'entreprit rien avant d'y avoir +fortement pensé, et n'hésita jamais dans ce qu'il avait à faire. +Sa fougue naturelle se changea en patience calculée; il réduisit sa +causticité piquante en une gaieté agréable qui se porta sur les choses +et n'offensa point les personnes. Ce qu'il y avait de ruse dans son +caractère se contint dans les bornes d'une utile sagacité. Il pénétra +les hommes et ne les trompa point; il parvint à les servir, en empêchant +qu'ils pussent lui nuire. Il se proposait de donner à ces préceptes de +conduite un commentaire qu'il aurait appelé l'_Art de la vertu_; mais il +ne le fit point. Ses affaires commerciales, qui prirent un développement +considérable, et les affaires publiques, qui l'absorbèrent ensuite +pendant cinquante ans, ne lui permirent pas de composer cet ouvrage, +où il aurait démontré que ceux qui voulaient être heureux, même dans +ce monde, étaient intéressés à être vertueux. Il s'affermit toujours +davantage dans cette opinion, et, vers la fin de sa vie, il avait +coutume de dire que la morale est le seul calcul raisonnable pour le +bonheur particulier, comme le seul garant du bonheur public. «Si les +coquins, ajoutait-il, savaient tous les avantages de la vertu, ils +deviendraient honnêtes gens par coquinerie.» + +Mais la méthode qu'il a laissée et l'expérience qu'il en a faite +suffisent à ceux qui seraient tentés de l'imiter. Ils s'en trouveraient +aussi bien qu'il s'est trouvé bien lui-même d'imiter Socrate, avec +lequel il avait quelques ressemblances de nature. Il faut toujours +se proposer de grand modèles pour avoir de hautes émulations. A sa +gymnastique morale on pourrait joindre ce qu'il appelait son _algèbre +morale_, qui servait à éclairer ses actions, comme l'_Art de la vertu_ +à les régler. Voici en quoi consistait cette algèbre. Toutes les fois +qu'il y avait une affaire importante ou difficile, il ne prenait ses +résolutions qu'après un très-mûr examen durant plusieurs jours de +réflexion. Il cherchait les raisons _pour_ et les raisons _contre_. Il +les écrivait sur un papier à deux colonnes, en face les unes des autres. +De même que dans les deux termes d'une équation algébrique on élimine +les quantités qui s'annulent, il effaçait dans ses colonnes les raisons +contraires qui se balançaient, soit qu'une raison _pour_ valût une, deux +ou trois raisons _contre_, soit qu'une raison _contre_ valût plusieurs +raisons _pour_. Après avoir écarté celles qui s'annulaient en s'égalant, +il réfléchissait quelques jours encore pour chercher s'il ne se +présenterait point à lui quelque aperçu nouveau, et il prenait ensuite +son parti résolûment, d'après le nombre et la qualité des raisons qui +restaient sur son tableau. Cette méthode, excellente pour étudier +une question sous toutes ses faces, rendait la légèreté de l'esprit +impossible, et l'erreur de la conduite improbable. + +Franklin puisa, comme nous allons le voir, dans l'éducation intelligente +et vertueuse qu'il se donna à lui-même d'après un plan qui n'arriva +pas tout de suite à sa perfection, la prospérité de son industrie, +l'opulence de sa maison, la vigueur de son bon sens, la pureté de sa +renommée, la grandeur de ses services. Aussi, quelques années avant de +mourir, écrivait-il pour l'usage de ses descendants: _Qu'un de leurs +ancêtres, aidé de la grâce de Dieu, avait dû_ à ce qu'il appelait +CE PETIT EXPÉDIENT _le bonheur constant de toute sa vie, jusqu'à sa +soixante et dix-neuvième année_.--«Les revers qui peuvent encore lui +arriver, ajoutait-il, sont dans les mains de la Providence; mais s'il +en éprouve, la réflexion sur le passé devra lui donner la force de les +supporter avec plus de résignation. Il attribue à la _tempérance_ la +santé dont il a si longtemps joui, et ce qui lui reste encore d'une +bonne constitution; à l'_industrie_ et à la _frugalité_, l'aisance qu'il +a acquise d'assez bonne heure, et la fortune dont elle a été suivie, +comme aussi les connaissances qui l'ont mis en état d'être un citoyen +utile, et d'obtenir un certain degré de réputation parmi les hommes +instruits; à la _sincérité_ et à la _justice_, la confiance de son pays +et les emplois honorables dont il a été chargé; enfin, à l'influence +réunie de toutes les vertus, même dans l'état d'imperfection où il a +pu les acquérir, cette égalité de caractère et cet enjouement de +conversation qui font encore rechercher sa compagnie, et qui la rendent +encore agréable aux jeunes gens.» + +Montrons maintenant l'application qu'il fit de sa méthode à sa vie, et +voyons-en les mérites par les effets. + + + + +CHAPITRE V + +Moyens qu'emploie Franklin pour s'enrichir.--Son imprimerie.--Son +journal.--Son Almanach populaire et sa _Science du bonhomme +Richard_.--Son mariage, la réparation de ses fautes.--Age auquel, se +trouvant assez riche, il quitte les affaires commerciales pour les +travaux de la science et pour les affaires publiques. + + +Franklin était retourné de Londres à Philadelphie le 11 octobre 1726. Il +fit un moment le commerce avec un marchand assez riche et fort habile, +qui, l'ayant remarqué à Londres pour son intelligence, son application, +son honnêteté, l'avait pris en amitié et voulait se l'associer. Ce +marchand, qui se nommait Denham, lui donna d'abord cinquante livres +sterling par an, et devait l'envoyer, avec une cargaison de pain et de +farines, dans les Indes occidentales. Mais une maladie l'emporta, et +Franklin rentra comme ouvrier chez l'imprimeur Keimer. Celui-ci le paya +d'abord fort bien pour qu'il instruisît trois apprentis, auxquels il +était incapable de rien apprendre lui-même; et, lorsqu'il les crut en +état de se passer de leçons, il le querella sans motif et l'obligea à +sortir de chez lui. Ce procédé était entaché d'ingratitude en même temps +que d'injustice. Franklin avait adroitement suppléé aux caractères qui +manquaient à l'imprimerie de Keimer. On n'en fondait pas encore dans les +colonies anglaises. Se servant de ceux qui étaient chez Keimer comme de +poinçons, Franklin avait fait des moules et y avait coulé du plomb. +A l'aide de ces matrices imitées, il avait complété généreusement +l'imprimerie de Keimer, lequel ne tarda point à se repentir de s'être +privé de son utile coopération. Franklin n'était pas seulement très-bon +compositeur et fondeur ingénieux, il pouvait être habile graveur. + +Or il arriva que la colonie de New-Jersey chargea Keimer d'imprimer pour +elle un papier-monnaie. Il fallait dessiner une planche, et la graver +après y avoir tracé des caractères et des vignettes qui en rendissent la +contrefaçon impossible; personne autre que Franklin ne pouvait faire cet +ouvrage compliqué et délicat. Keimer le supplia de revenir chez lui, en +lui disant que d'anciens amis ne devaient pas se séparer pour quelques +mots qui n'étaient l'effet que d'un moment de colère. Franklin ne se +laissa pas plus tromper par ses avances qu'il ne s'était mépris sur ses +emportements. Il savait que l'intérêt dictait les unes comme il avait +suggéré les autres. Il s'était déjà entendu avec un des apprentis de +Keimer, nommé Hugues Mérédith, dont l'engagement expirait dans quelques +mois, et qui lui avait proposé de monter alors en commun une imprimerie, +pour laquelle lui fournirait ses fonds et Franklin son savoir-faire. La +proposition avait été acceptée, et le père de Mérédith avait commandé à +Londres tout ce qui était nécessaire pour l'établissement de son fils et +de son associé. + +En attendant que Mérédith devînt libre, et que la presse et les +caractères achetés en Angleterre arrivassent, Franklin ne refusa point +l'offre de Keimer. Il grava une planche en cuivre, avec des ornements +qu'on admira d'autant plus qu'elle était la première qu'on eût vue en ce +pays. Il alla l'exécuter à Burlington, sous les yeux des hommes les plus +distingués de la province, chargés de surveiller le tirage des billets +et de retirer ensuite la planche. Keimer reçut une somme assez forte; et +Franklin, dont on loua beaucoup l'habileté, gagna, par la politesse +de ses manières, l'étendue de ses connaissances, l'agrément de ses +entretiens, la sûreté de ses jugements, l'estime et l'amitié des membres +de l'assemblée du New-Jersey, avec lesquels il passa trois mois. L'un +d'eux, vieillard expérimenté et pénétrant, l'inspecteur général de la +province, Isaac Detow, lui dit: «Je prévois que vous ne tarderez pas +à succéder à toutes les affaires de Keimer, et que vous ferez votre +fortune à Philadelphie dans ce métier.» + +Il ne se trompait point. La modeste imprimerie de Franklin fut montée +en 1728; elle n'avait qu'une seule presse. Franklin s'établit avec +son associé Mérédith dans une maison qu'il loua près du marché de +Philadelphie, moyennant vingt-quatre livres sterling (cinq cent +soixante-seize francs), et dont il sous-loua une portion à un vitrier +nommé Thomas Godfrey, chez lequel il se mit en pension pour sa +nourriture. Il fallait gagner les intérêts de la somme de deux cents +livres sterling (quatre mille huit cents francs) consacrée à l'achat +du matériel de l'imprimerie, le prix du loyer, et les frais d'entretien +pour Mérédith et pour lui, avant d'avoir le moindre bénéfice. Cela +paraissait d'autant moins présumable, qu'il y avait deux imprimeurs +dans la ville: Bradford, chargé de l'impression des lois et des actes de +l'assemblée de Pensylvanie, et Keimer. Plus de constance dans le +travail et plus de mérite dans l'oeuvre pouvaient seuls lui donner la +supériorité sur ses concurrents; il le sentit, et ne négligea rien de ce +qui devait établir sous ce double rapport sa bonne renommée. Il était +à l'ouvrage avant le jour, et souvent il ne l'avait pas encore quitté à +onze heures du soir. Il ne terminait jamais sa journée sans avoir +achevé toute sa tâche et mis toutes ses affaires en ordre. Ses vêtements +étaient toujours simples. Il allait acheter lui-même dans les magasins +le papier qui lui était nécessaire et qu'il transportait à son +imprimerie sur une brouette à travers les rues. On ne le voyait jamais +dans les lieux de réunion des oisifs; il ne se permettait ni partie de +pêche, ni partie de chasse. Ses seules distractions étaient ses livres; +et encore ne s'y livrait-il qu'en particulier, et lorsque son travail +était fini. Il payait régulièrement ce qu'il prenait, et fut bientôt +généralement regardé comme un jeune homme laborieux, honnête, habile, +exécutant bien ce dont il était chargé, fidèle aux engagements qu'il +contractait, digne de l'intérêt et de la confiance de tout le monde. + +Son association avec Mérédith ne dura point. Élevé dans les travaux +de la campagne jusqu'à l'âge de trente ans, Mérédith se pliait +difficilement aux exigences d'un métier qu'il avait appris trop tard. Il +n'était ni un bon ouvrier, ni un ouvrier assidu. Le goût de la boisson +entretenait son penchant à la paresse. Il sentit que la vie aventureuse +des pionniers dans les terres de l'Ouest lui conviendrait mieux que la +vie régulière des artisans dans les villes. Il offrit à Franklin de lui +céder ses droits, s'il consentait à rembourser son père des cent livres +sterling qu'il avait dépensées, à acquitter cent livres qui restaient +encore dues au marchand de Londres, à lui remettre à lui-même trente +livres (sept cent vingt francs), enfin à payer ses dettes, et à lui +donner une selle neuve. Le contrat fut conclu à ces conditions. Mérédith +partit pour la Caroline du Sud, et Franklin resta seul à la tête de +l'imprimerie. + +Il la fit prospérer. L'exactitude qu'il mit dans son travail et +la beauté de ses impressions lui valurent bientôt la préférence du +gouvernement colonial et des particuliers sur Bradford et sur Keimer. +L'assemblée de la province retira au premier la publication de ses +billets et de ses actes pour la donner à Franklin; et le second, perdant +tout crédit comme tout ouvrage, se transporta de Philadelphie aux +Barbades. Franklin obtint l'impression du papier-monnaie de la +Pensylvanie, qui avait été de quinze mille livres sterling (trois cent +soixante mille francs) en 1723, et qui fut de cinquante-cinq mille (un +million trois cent mille francs) en 1730. Le gouvernement de New-Castle +lui accorda bientôt aussi l'impression de ses billets, de ses votes et +de ses lois. + +Les premiers succès en amènent toujours d'autres. L'industrie de +Franklin s'étendit avec sa prospérité. Au commerce de l'imprimerie il +ajouta successivement la fondation d'un journal, l'établissement d'une +papeterie, la rédaction d'un almanach. Ces entreprises furent aussi +avantageuses à l'Amérique septentrionale que lucratives pour lui. Les +colonies n'avaient ni journaux, ni almanachs, ni papeteries à elles. +Avant Franklin, on y réimprimait les gazettes d'Europe comme elles y +étaient envoyées, on y tirait tout le papier de la métropole, et on y +répandait ces almanachs insignifiants ou trompeurs qui n'apprenaient +rien au peuple, ou qui entretenaient en lui une superstitieuse +ignorance. + +Franklin fut le premier qui, dans le journal de son frère à Boston, et +dans le sien à Philadelphie, discuta les matières les plus intéressantes +pour son temps et pour son pays. Il le fit servir à l'éducation +politique et à l'enseignement moral de ses compatriotes, dont il +développa l'esprit de liberté par le contrôle discret, mais judicieux, +de tous les actes du gouvernement colonial, et auxquels il prouva, sous +toutes les formes, que les hommes vicieux ne peuvent être des hommes de +bon sens. Il devint ainsi l'un de leurs principaux instituteurs avant +d'être l'un de leurs plus glorieux libérateurs. + +Son almanach, qu'il commença à publier en 1732, sous le nom de _Richard +Saunders_, et qui est resté célèbre sous celui du _Bonhomme Richard_, +fut pour le peuple ce que son journal fut pour les classes éclairées. Il +devint pendant vingt-cinq ans un bréviaire de morale simple, de savoir +utile, d'hygiène pratique à l'usage des habitants de la campagne. +Franklin y donna, avec une clarté saisissante, toutes les indications +propres à améliorer la culture de la terre, l'éducation des bestiaux, +l'industrie et la santé des hommes, et il y recommanda, sous les formes +de la sagesse populaire, les règles les plus capables de procurer le +bonheur par la bonne conduite. + +Il résuma dans la _Science du Bonhomme Richard_, ou le _Chemin de la +fortune_, cette suite de maximes dictées par le bon sens le plus délicat +et l'honnêteté la plus intelligente. C'est l'enseignement même du +travail, de la vigilance, de l'économie, de la prudence, de la sobriété, +de la droiture. Il les conseille par des raisons simples et profondes, +avec des mots justes et fins. La morale y est prêchée au nom de +l'intérêt, et la vérité économique s'y exprime en sentences si +heureuses, qu'elles sont devenues des proverbes immortels. Voici +quelques-uns de ces proverbes, agréables à lire, utiles à suivre: + +«L'oisiveté ressemble à la rouille, elle use beaucoup plus que le +travail: la clef dont on se sert est toujours claire. + +«Ne prodiguez pas le temps, car c'est l'étoffe dont la vie est faite. + +«La paresse va si lentement, que la pauvreté l'atteint bientôt. + +«Le plaisir court après ceux qui le fuient. + +«Il en coûte plus cher pour entretenir un vice que pour élever deux +enfants. + +«C'est une folie d'employer son argent à acheter un repentir. + +«L'orgueil est un mendiant qui crie aussi haut que le besoin, et qui est +bien plus insatiable. + +«L'orgueil déjeune avec l'abondance, dîne avec la pauvreté, et soupe +avec la honte. + +«Il est difficile qu'un sac vide se tienne debout. + +«On peut donner un bon avis, mais non pas la bonne conduite. + +«Celui qui ne sait pas être conseillé ne peut pas être secouru. + +«Si vous ne voulez pas écouter la raison, elle ne manquera pas de se +faire sentir. + +«L'expérience tient une école où les leçons coûtent cher; mais c'est la +seule où les insensés puissent s'instruire.» + +Cet almanach, dont près de dix mille exemplaires se vendaient tous les +ans, eut un grand succès et une non moins grande influence. Franklin +le fit servir de plus à doter son pays d'une nouvelle industrie: il +l'échangea pour du chiffon qu'on perdait auparavant, et avec lequel il +fabriqua du papier. Sa papeterie fournit les marchands de Boston, de +Philadelphie et d'autres villes d'Amérique, et bientôt, à son imitation, +on fonda cinq ou six papeteries en Amérique. Il apprit ainsi à ses +compatriotes à se passer du papier de la métropole, comme de ses +journaux, de ses almanachs, et bientôt de son administration. + +Grâce à lui, les imprimeries se multiplièrent également dans les +colonies. Il forma d'excellents ouvriers, qu'il envoya avec des +presses et des caractères dans les diverses villes qui n'avaient point +d'imprimeurs, et qui sentaient le besoin d'en avoir. Il formait avec +eux, pendant six ans, une société dans laquelle il se réservait un tiers +des bénéfices. Son imprimerie fut ainsi le berceau de plusieurs autres, +et sa confiance généreuse se trouva toujours si bien placée, qu'elle ne +l'exposa jamais à un regret ni à un mécompte. + +Le produit de plus en plus abondant de ces diverses industries lui +procura d'abord l'aisance, puis la richesse. Il n'avait pas attendu ce +moment pour corriger ses anciens _errata_. Il avait restitué à Vernon la +somme qu'il lui devait, en joignant les intérêts au capital. Il s'était +cordialement réconcilié avec son frère James. Le tort qu'il lui avait +fait autrefois, il le répara envers son fils, en formant celui-ci à +l'état d'imprimeur, et en lui donnant ensuite toute une collection de +caractères neufs. Ces réparations soulagèrent sa conscience, mais il y +en eut une qui contenta son coeur. Il épousa, en 1730, miss Read, qu'à +son retour de Londres, en 1726, il avait trouvée mariée et malheureuse. +Sa mère l'avait unie à un potier nommé Rogers, rempli de paresse et de +vices, dissipé, ivrogne, brutal, et qu'on sut depuis être déjà +marié ailleurs. Le premier mariage rendait le second nul; et Rogers, +disparaissant de Philadelphie, où il était perdu de dettes et de +réputation, abandonna la jeune femme qu'il avait trompée. Franklin, +touché du malheur de miss Read, qu'il attribuait à sa propre légèreté, +et cédant à son ancienne inclination pour elle, lui offrit sa main, +qu'elle accepta avec un joyeux empressement. + +«Elle fut pour moi, dit-il, une tendre et fidèle compagne, et m'aida +beaucoup dans le travail de la boutique; nous n'eûmes tous deux qu'un +même but, et nous tâchâmes de nous rendre mutuellement heureux.» Ils +le furent l'un par l'autre pendant plus de cinquante ans. Laborieuse, +économe, honnête, la femme eut des goûts qui s'accordèrent parfaitement +avec les résolutions du mari. Elle pliait et cousait les brochures, +arrangeait les objets en vente, achetait les vieux chiffons pour faire +du papier, surveillait les domestiques, qui étaient aussi diligents que +leurs maîtres, pourvoyait aux besoins d'une table simple, pendant que +Franklin, le premier levé dans sa rue, ouvrait sa boutique, travaillait +en veste et en bonnet, brouettait, emballait lui-même ses marchandises, +et donnait à tous l'exemple de la vigilance et de la modestie. Il était +alors si sobre et si économe, qu'il déjeunait avec du lait sans thé, +pris dans une écuelle de terre de deux sous avec une cuiller d'étain. +Un matin pourtant, sa femme lui apporta son thé dans une tasse de +porcelaine avec une cuiller d'argent. Elle en avait fait l'emplette, à +son insu, pour vingt-trois schellings; et, en les lui présentant, elle +assura, pour excuser cette innovation hardie, que son mari méritait une +cuiller d'argent et une tasse de porcelaine tout aussi bien qu'aucun de +ses voisins. «Ce fut, dit Franklin, la première fois que la porcelaine +et l'argenterie parurent dans ma maison.» + +Comme la femme forte de la Bible, elle remplit dignement tous ses +devoirs, et elle dirigea avec des soins intelligents la première +éducation des enfants qui naquirent d'une union que la Providence +ne pouvait manquer de bénir. Associée aux humbles commencements de +Franklin, elle partagea ensuite son opulence, et jouit de sa grande et +pure célébrité. Cet homme industrieux sans être avide, ce vrai sage, +sachant entreprendre et puis s'arrêter, ne voulut pas que la richesse +fût l'objet d'une recherche trop prolongée de sa part. Après avoir +consacré la moitié de sa vie à l'acquérir, il se garda bien d'en perdre +l'autre moitié à l'accroître. Son premier but étant atteint, il s'en +proposa d'autres d'un ordre plus élevé. Cultiver son intelligence, +servir sa patrie, travailler aux progrès de l'humanité, tels furent les +beaux desseins qu'il conçut et qu'il exécuta. A quarante-deux ans, il +se regarda comme suffisamment riche. Cédant alors son imprimerie et son +commerce à David Halle, qui avait travaillé quelque temps avec lui, et +qui lui conserva pendant dix-huit ans une part dans les bénéfices, il +se livra aux travaux et aux actes qui devaient faire de lui un savant +inventif, un patriote glorieux, et le placer parmi les grands hommes. + + + + +CHAPITRE VI + +Établissements d'utilité publique et d'instruction fondés par +Franklin.--Influence qu'ils ont sur la civilisation matérielle et +morale de l'Amérique.--Ses inventions et ses découvertes comme +savant.--Grandeur de ses bienfaits et de sa renommée. + + +Dès la fin de 1727, Franklin avait fondé, fort obscurément encore, un +_club_ philosophique à Philadelphie. Ce club, qui s'appela la _junte_, +et dont il rédigea les statuts, était composé des gens instruits de +sa connaissance. La plupart étaient des ouvriers comme lui: le vitrier +Thomas Godfrey, qui était habile mathématicien; le cordonnier William +Parsons, qui était versé dans les sciences et devint inspecteur général +de la province; le menuisier William Maugridje, très-fort mécanicien; +l'arpenteur Nicolas Scull, des compositeurs d'imprimerie et de jeunes +commis négociants qui occupèrent plus tard des emplois élevés dans la +colonie, en faisaient partie. Cette réunion se tint tous les dimanches, +d'abord dans une taverne, puis dans une chambre louée. Chaque membre +était obligé d'y proposer à son tour des questions sur quelque point de +morale, de politique ou de philosophie naturelle, qui devenait le sujet +d'une discussion en règle. Ces questions étaient lues huit jours avant +qu'on les discutât, afin que chacun y réfléchît et se préparât à les +traiter. Après avoir employé toute la semaine au travail, Franklin +allait passer là son jour de repos, dans des entretiens élevés, dans +des lectures instructives, dans des discussions fortifiantes, avec des +hommes éclairés et honnêtes. «C'était, d'après lui, la meilleure école +de philosophie, de morale et de politique qui existât dans la province.» + +La _Société philosophique_ de Philadelphie prit en quelque sorte +naissance dans ce club, où ne pénétrèrent que des pensées bienveillantes +et des sentiments généreux. Beaucoup de personnes désirant en faire +partie, il fut permis à chaque membre, sur la proposition de Franklin, +d'instituer un autre club de la même nature, qui serait affilié à la +_junte_. Les clubs secondaires qui se formèrent ainsi furent des moyens +puissants pour propager des idées utiles. Franklin s'y prépara un parti, +qu'il dirigea d'autant mieux que ce parti s'en doutait moins, et +qu'en suivant de sages avis il croyait n'obéir qu'à ses propres +déterminations. + +Franklin aimait à conduire les autres. Il y était propre. Son esprit +actif, ardent, fécond, judicieux, son caractère énergique et résolu, +l'appelaient à prendre sur eux un ascendant naturel. Mais cet ascendant, +qu'il acquit de bonne heure, il ne l'exerça pas toujours de la même +façon. Lorsqu'il était enfant, il commandait aux enfants de son âge, +qui le reconnaissaient sans peine pour le directeur de leurs jeux +et l'acceptaient pour chef dans leurs petites entreprises. Durant sa +jeunesse, il était dominateur, dogmatique, tranchant. Il faisait en +quelque sorte violence aux autres par la supériorité un peu arrogante +de son argumentation: il entraînait en démontrant. Mais il s'aperçut +bientôt que cette méthode orgueilleuse, si elle soumettait les esprits, +indisposait les amours-propres. Frappé de la méthode ingénieuse qu'avait +employée Socrate pour conduire ses adversaires, au moyen de questions +en apparence naïves et au fond adroites, à travers des détours dont +il connaissait et dont eux ignoraient l'issue, à reconnaître la vérité +incontestable de ses idées par l'évidente absurdité des leurs, +il l'adopta avec un grand succès. Il allait ainsi interrogeant et +confondant tout le monde. Mais si le procédé socratique, dans lequel il +excellait, lui ménageait des triomphes, il lui laissait des ennemis. Les +hommes n'aiment pas qu'on leur prouve trop leurs erreurs; Franklin le +comprit: il devint moins argumentateur et plus persuasif. Il conserva le +même besoin de faire accepter les idées qu'il croyait vraies et bonnes, +mais il s'y prit mieux. Il mit dans ses intérêts l'amour-propre ainsi +que la raison de ceux auxquels il s'adressait, et il ne se servit plus +vis-à-vis d'eux que des formules modestes et insinuantes: _Il me semble +que_, _J'imagine_, _Si je ne me trompe_, etc. Les projets véritablement +utiles qu'il conçut, il ne les présenta point comme étant de lui; il les +attribua à des amis dont il ne donnait pas le nom; et, tandis que les +avantages devaient en être recueillis par tous, le mérite n'en revenait +à personne: ce qui s'accommodait à la faiblesse humaine et désarmait +l'envie. Aussi vit-il depuis lors toutes ses propositions adoptées. + +Il fit usage, pour la première fois, de cet adroit moyen, lorsqu'il +voulut fonder une bibliothèque par souscription. Il y avait peu de +livres à Philadelphie; Franklin proposa, _au nom de plusieurs personnes +qui aimaient la lecture_, d'en acheter en Angleterre aux frais d'une +association dont chaque membre payerait d'abord quarante schellings +(quarante-huit francs), ensuite dix schellings par an pendant cinquante +ans. Grâce à cet artifice, son projet ne rencontra aucune objection. Il +se procura cinquante, puis cent souscripteurs, et la bibliothèque fut +bientôt établie. Elle répandit le goût de la lecture, et l'exemple de +Philadelphie fut imité par les villes principales des autres colonies. + +«Notre bibliothèque par souscription, dit Franklin, fut ainsi la mère de +toutes celles qui existent dans l'Amérique septentrionale, et qui +sont aujourd'hui si nombreuses. Ces établissements sont devenus +considérables, et vont toujours en augmentant; ils ont contribué à +rendre généralement la conversation plus instructive, à répandre +parmi les marchands et les fermiers autant de lumières qu'on en trouve +ordinairement dans les autres pays parmi les gens qui ont reçu une bonne +éducation, et peut-être même à la vigoureuse résistance que toutes les +colonies américaines ont apportée aux attaques dirigées contre leurs +priviléges.» + +Cet établissement ne fut pas le seul que l'Amérique dut à Franklin: il +proposa avec le même art, et fit adopter par l'influence de la +_junte_, la fondation d'une Académie pour l'éducation de la jeunesse de +Pensylvanie. La souscription qu'il provoqua produisit cinq mille livres +sterling (cent vingt mille francs). On désigna alors les professeurs, +et on ouvrit les écoles dans un grand édifice qui avait été destiné +aux prédicateurs ambulants de toutes les sectes, et qui fut adapté par +Franklin à l'usage de la nouvelle Académie. Il en rédigea lui-même +les règlements, et une charte l'organisa en corporation. Son fondateur +principal l'administra pendant quarante années, et il eut le bonheur +d'en voir sortir des jeunes gens qui se distinguèrent par leurs talents +et devinrent l'ornement de leur pays. + +Sans bibliothèque et sans collège avant Franklin, Philadelphie était +aussi sans hôpital; il n'y avait aucun moyen d'y prévenir ou d'y +éteindre les incendies, et la police de nuit était négligemment faite +par des constables. Ses rues n'étaient point pavées, et le manque +d'éclairage les laissait le soir dans une obscurité dangereuse. Dans +les saisons pluvieuses, elles ne formaient qu'un bourbier où l'on +s'enfonçait pendant le jour, et où l'on n'osait pas s'engager durant +la nuit. Franklin les fit paver et éclairer à l'aide de souscriptions, +auxquelles il eut recours aussi pour la fondation d'un hôpital. Il fit +établir, pour veiller à la sûreté commune, une garde soldée, que chacun +paya en proportion des intérêts qu'il avait à défendre, et il organisa +une compagnie de l'_Union_ contre les incendies, devenus depuis lors +beaucoup moins fréquents. Il forma également des associations et des +tontines pour les ouvriers, et il essaya divers plans de secours pour +les infirmes et les vieillards. + +Son génie inventif, tourné vers le bien-être des hommes, ne chercha pas +avec moins de succès à pénétrer les secrets de la nature; il l'avait +fortifié en le cultivant. Il avait appris tout seul le français, +l'italien, l'espagnol, le latin, et il lisait les grands ouvrages +écrits dans ces langues tout comme ceux qui avaient été composés dans la +sienne. La vigueur de son attention et la fidélité de sa mémoire étaient +telles, qu'il n'oubliait rien de ce qu'il avait intérêt à savoir et à +retenir. + +Il était doué surtout de l'esprit d'observation et de conclusion: +observer le conduisait à découvrir, conclure à appliquer. Traversait-il +l'Océan, il faisait des expériences sur la température de ses eaux, +et il constatait qu'à la même latitude celle de son courant était plus +élevée que celle de sa partie immobile. Il donnait par là aux marins un +moyen facile de connaître s'ils se trouvaient sur le passage même de cet +obscur courant de la mer, afin d'y rester ou d'en sortir, suivant qu'il +hâtait ou contrariait la marche de leurs navires. Entendait-il des sons +produits par des verres mis en vibration, il remarquait que ces sons +différaient selon la masse du verre et selon le rapport de celle-ci à sa +capacité, à son évasement et à son contenu. De toutes ces remarques, il +résultait un instrument de musique, et Franklin inventait l'_harmonica_. +Examinait-il la perte de chaleur qui se faisait par l'ouverture des +cheminées et l'accumulation étouffante qu'en produisait un poêle fermé, +il tirait de ce double examen, en combinant ensemble ces deux moyens de +chauffage, une cheminée qui était économique comme un poêle, et un poêle +qui était ouvert comme une cheminée. Ce poêle en forme de cheminée +fut généralement adopté, et Franklin refusa une patente pour le vendre +exclusivement. «Comme nous retirons, dit-il, de grands avantages des +inventions des autres, nous devons être charmés de trouver l'occasion +de leur être utiles par les nôtres, et nous devons le faire avec +générosité.» + +Mais une importante et glorieuse découverte fut celle de la nature de +la foudre et des lois de l'électricité. Il était réservé à la science +du dix-huitième siècle de connaître surtout les principes et les +combinaisons des corps, comme la science du dix-septième avait eu la +gloire de constater les règles mathématiques de leur pesanteur et de +leurs mouvements. Si l'un de ces grands siècles avait pénétré jusqu'aux +profondeurs de l'espace pour y découvrir la forme elliptique des astres, +y mesurer leur grandeur, y calculer leur marche, y assigner la force +respective de leurs attractions, l'autre, non moins sagace et non moins +fécond, était destiné, par le développement naturel de l'esprit humain, +à porter ses observations sur notre globe, sur la matière qui le +compose, l'atmosphère qui l'entoure, les fluides mystérieux qui +l'agitent, les êtres variés qui l'animent. A la fondation véritable +de l'astronomie devait succéder celle de la physique, de la chimie, +de l'histoire naturelle positives; à Galilée, à Keppler, à Huyghens, à +Newton, à Leibnitz, devaient succéder Franklin, Priestley, Lavoisier, +Berthollet, Laplace, Volta, Linné, Buffon et Cuvier. + +Le fluide électrique était appelé non-seulement à être une de ses plus +belles découvertes, mais un de ses plus puissants moyens d'en opérer +d'autres; car, rendu maniable, il devenait un instrument incomparable +de décomposition. Sans se douter que la force attractive qui se trouvait +dans l'ambre ([Greek: êlektron] des anciens, d'où lui est venu le nom +d'_électricité_) et dans certains corps était la même que cette force +terrible qui tombait du ciel avec fracas au milieu des orages, on +l'étudiait avec soin depuis le commencement du siècle. Hawksbée l'avait +soumise, vers 1709, à quelques expériences. Gray et Welher, en 1728, +avaient démontré que cette substance se communiquait d'un corps à +l'autre, sans même que ces corps fussent en contact. Ils avaient +remarqué qu'on pouvait tirer des étincelles d'une verge de fer suspendue +en l'air par un lien en soie ou en cheveux, et que, dans l'obscurité, +cette verge de fer était lumineuse à ses deux bouts. + +Le docte intendant des jardins du roi de France, Dufay, avait trouvé, en +1733, que le verre produisait par son frottement une autre électricité +que la résine, et il avait distingué l'électricité _vitreuse_ et +l'électricité _résineuse_. Désaguliers, de 1739 à 1742, avait donné +le nom de _conducteur_ aux tiges métalliques à travers lesquelles +l'électricité passait avec une rapide facilité. Enfin, en 1742, +l'appareil électrique imaginé dans le siècle précédent par Otto de +Guerike, l'habile inventeur de la machine pneumatique, ayant, par des +perfectionnements successifs, reçu son organisation définitive, le +professeur Bose à Wittemberg, le professeur Winkler à Leipsick, le +bénédictin Gordon à Erfurt, le docteur Ludolf à Berlin, avaient, par +d'assez fortes décharges, tué de petits oiseaux et mis le feu à l'éther, +à l'alcool et à plusieurs corps combustibles. + +La science en était arrivée là: elle produisait quelques curieux +phénomènes dont elle ne donnait pas de satisfaisantes explications, +lorsque Franklin s'en occupa par hasard, mais avec génie. Dans un voyage +qu'il fit à Boston en 1746, l'année même où Muschenbroeck découvrit la +fameuse bouteille de Leyde et ses phénomènes bizarres, il assista à des +expériences électriques imparfaitement exécutées par le docteur +Spence, qui venait d'Écosse. Peu après son retour à Philadelphie, la +bibliothèque qu'il avait fondée reçut du docteur Collinson, membre de la +Société royale de Londres, un tube en verre, avec des instructions pour +s'en servir. Franklin renouvela les expériences auxquelles il avait +assisté, y en ajouta d'autres, et fabriqua lui-même avec plus de +perfection les machines qui lui étaient nécessaires. Il y ajouta la +charge par cascades, qui devint la première batterie électrique, dont +les effets furent supérieurs à ceux obtenus jusque-là. Avec sa sagacité +pénétrante et inventive, il vit d'abord que les corps à pointe avaient +le pouvoir d'attirer la matière électrique; il pensa ensuite que cette +matière était un fluide répandu dans tous les corps, mais à l'état +latent; qu'elle s'accumulait dans certains d'entre eux où elle était en +_plus_, et abandonnait certains autres où elle était en _moins_; que la +décharge avec étincelle n'était pas autre chose que le rétablissement de +l'équilibre entre l'électricité en _plus_, qu'il appela _positive_, +et l'électricité en _moins_, qu'il appela _négative_. Cette belle +conclusion le conduisit bientôt à une autre plus forte encore. + +La couleur de l'étincelle électrique, son mouvement brisé lorsqu'elle +s'élance vers un corps irrégulier, le bruit de sa décharge; les effets +singuliers de son action, au moyen de laquelle il fondit une lame mince +de métal entre deux plaques de verre, changea les pôles de l'aiguille +aimantée, enleva toute la dorure d'un morceau de bois sans en altérer la +surface; la douleur de sa sensation, qui pour de petits animaux allait +jusqu'à la mort, lui suggérèrent la pensée hardie qu'elle provenait +de la même matière dont l'accumulation formidable dans les nuages +produisait la lumière brillante de l'éclair, la violente détonation +du tonnerre, brisait tout ce qu'elle rencontrait sur son passage +lorsqu'elle descendait du ciel pour se remettre en équilibre sur la +terre. Il en conclut l'identité de l'électricité et de la foudre. Mais +comment l'établir? Sans démonstration, une vérité reste une hypothèse +dans les sciences, et les découvertes n'appartiennent pas à ceux qui +affirment, mais à ceux qui prouvent. + +Franklin se proposa donc de vérifier l'exactitude de sa théorie en +tirant l'éclair des nuages. Le premier moyen qu'il conçut fut d'élever +jusqu'au milieu d'eux des verges de fer pointues qui l'attireraient. Ce +moyen ne lui semblant point praticable parce qu'il ne trouva point de +lieu assez haut, il en imagina un autre. Il construisit un cerf-volant +formé par deux bâtons revêtus d'un mouchoir de soie. Il arma le bâton +longitudinal d'une pointe de fer à son extrémité la plus élevée. Il +attacha au cerf-volant une corde en chanvre, terminée par un cordon +en soie. Au point de jonction du chanvre, qui était conducteur de +l'électricité, et du cordon en soie qui ne l'était pas, il mit une clef, +où l'électricité devait s'accumuler, et annoncer sa présence par des +étincelles. Son appareil ainsi disposé, Franklin se rend dans une +prairie un jour d'orage. Le cerf-volant est lancé dans les airs par son +fils, qui le retient par le cordon de soie, tandis que lui-même, placé +à quelque distance, l'observe avec anxiété. Pendant quelque temps il +n'aperçoit rien, et il craint de s'être trompé. Mais tout d'un coup +les fils de la corde se roidissent, et la clef se charge. C'est +l'électricité qui descend. Il court au cerf-volant, présente son doigt à +la clef, reçoit une étincelle, et ressent une forte commotion qui aurait +pu le tuer, et qui le transporte de joie. Sa conjecture se change en +certitude, et l'identité de la matière électrique et de la foudre est +prouvée. + +Cette vérification hardie, cette découverte immortelle qui devait le +placer au premier rang dans la science, fut faite en juin 1752. Ses +autres découvertes sur l'électricité dataient de 1747. Il avait +expliqué alors la décharge électrique de la bouteille de Leyde par le +rétablissement de l'équilibre entre l'électricité diverse qui réside +dans ses deux parties; les différences de l'électricité _vitreuse_ +et _résineuse_, par les lois de l'électricité _positive_ et de +l'électricité _négative_. Dans ce moment, il expliqua la foudre par +l'électricité elle-même. Il conjectura aussi que l'éclat mystérieux des +aurores boréales provenait de décharges électriques opérées dans les +régions élevées de l'atmosphère, où l'air, devenu moins dense, donnait à +l'électricité une extension plus lumineuse. + +De même que l'observation le menait ordinairement à une théorie, la +théorie était toujours suivie pour lui d'une application utile. Il +aimait à acquérir le savoir, mais encore plus à le faire servir aux +progrès et au bien-être du genre humain. Il constata que des tiges de +fer pointues, s'élevant dans l'air et s'enfonçant à quelques pieds dans +la terre humide ou dans l'eau, avaient la propriété ou de repousser +les corps chargés d'électricité, ou de donner silencieusement et +imperceptiblement passage au feu de ces corps, ou encore de recevoir ce +feu sans l'abandonner, s'il se précipitait sur elles par une décharge +instantanée, et de le conduire jusqu'à sa grande masse terrestre +sans qu'il fit aucun mal. Il conseilla dès lors de mettre à l'abri de +l'électricité formidable des nuages les monuments publics, les maisons, +les vaisseaux, au moyen de ces pointes salutaires qui les préservaient +des atteintes ou des effets de la foudre. Non-seulement il détermina le +mode d'action de ces pointes, mais il circonscrivit l'étendue circulaire +de leur influence. A la grande découverte de l'électricité céleste +il ajouta le bienfait rassurant des paratonnerres. L'Amérique et +l'Angleterre les adoptèrent et s'en couvrirent. L'orageuse atmosphère +fut désarmée de ses périls, et ceux-là seuls restèrent exposés aux coups +de la foudre que l'ignorance ou le préjugé détourna de s'en garantir. + +La renommée de Franklin se répandit bientôt, avec sa théorie, dans le +monde entier. Une incrédulité négligente et presque railleuse avait +accueilli, dans la Société royale de Londres, ses premières assertions, +que le docteur Mitchell avait communiquées à cette illustre compagnie. +Le Traité et les lettres où Franklin avait raconté ses expériences +et développé ses explications y avaient été lus et écartés fort +dédaigneusement; mais la science triompha bientôt du préjugé, la science +qui a contre le doute la démonstration, et qui élève au-dessus du dédain +par la gloire. Le Traité de Franklin, que publia un membre même de +la Société royale, le docteur Fothergill, fut traduit en français, +en italien, en allemand. Répandu sur tout le continent, il fit une +révolution. Les expériences du philosophe américain, que Dalibard avait +faites à Marly-le-Roi en même temps que lui, furent répétées à Montbard +par le grand naturaliste Buffon; à Saint-Germain, par le physicien +Delor, devant Louis XV, qui voulut en être témoin; à Turin, par le +père Beccaria; en Russie, par le professeur Richmann, qui, recevant une +décharge trop forte, tomba foudroyé, et donna un martyr à la science. +Partout concluantes, elles firent adopter avec admiration le système +nouveau, qui fut appelé _franklinien_, du nom de son auteur. + +Tout d'un coup célèbre, le sage de Philadelphie devint l'objet des +empressements universels, et fut chargé d'honneurs académiques. La +médaille de Godfrey Coley lui fut décernée par la Société royale de +Londres, qui, réparant son premier tort, le nomma l'un de ses membres, +sans l'astreindre au payement de vingt-trois guinées que chacun +de ceux-ci versait en y entrant. Les universités de Saint-André et +d'Édimbourg en Écosse, celle d'Oxford en Angleterre, lui conférèrent le +grade de docteur, qui servit depuis lors à le désigner dans le monde. +L'Académie des sciences de Paris se l'associa, comme elle s'était +associé Newton et Leibnitz. Les divers corps savants de l'Europe +l'admirent dans leur sein. A cette gloire de la science, qu'il aurait +étendue encore s'il y avait consacré son esprit et son temps, il ajouta +la gloire politique. Il fut accordé à cet homme, heureux parce qu'il +fut sensé, grand parce qu'il eut un génie actif et un coeur dévoué, de +servir habilement et utilement sa patrie durant cinquante années, +et, après avoir pris rang parmi les fondateurs immortels des vérités +naturelles, de compter au nombre des libérateurs généreux des peuples. + + + + + + DEUXIÈME PARTIE + + + +CHAPITRE VII + +Vie publique de Franklin.--Divers emplois dont il est investi par la +confiance du gouvernement et par celle de la colonie.--Son élection +à l'Assemblée législative de la Pensylvanie.--Influence qu'il y +exerce.--Ses services militaires pendant la guerre avec la France.--Ses +succès à Londres comme agent et défenseur de la colonie contre les +prétentions des descendants de Guillaume Penn, qui en possédaient le +gouvernement héréditaire. + + +La vie publique de Franklin avait commencé bien avant que se terminât sa +vie commerciale. Il les mêla quelque temps ensemble, jusqu'à ce qu'il se +consacrât tout à fait à la première en abandonnant la seconde. Dès 1736, +il avait été nommé secrétaire de l'Assemblée législative de Pensylvanie. +Le maître général des postes en Amérique l'avait désigné, en 1737, comme +son délégué dans cette colonie. A la mort de ce fonctionnaire important, +survenue en 1753, le gouvernement britannique, appréciant son habileté, +l'investit de cette grande charge, qui lui offrit l'occasion de rendre +les relations plus actives et la civilisation plus étendue en Amérique, +de procurer à l'Angleterre un revenu postal plus considérable, et de +percevoir lui-même de vastes profits. Il déboursa beaucoup d'argent +pendant les premières années pour améliorer ce service, qui rapporta +ensuite trois fois plus, et dont se ressentirent utilement l'agriculture +et le commerce des colonies. + +La confiance qu'inspiraient son intelligente sagesse et son inaltérable +justice lui valut les emplois les plus divers. Le gouverneur le nomma +juge de paix; la corporation de la cité le choisit pour être l'un des +membres du conseil commun, et ensuite _alderman_. Ses concitoyens, sans +qu'il briguât leur suffrage, l'envoyèrent à l'assemblée de la province, +et renouvelèrent d'eux-mêmes son mandat par dix élections successives. +Il avait pour maxime de ne jamais _demander, refuser ni résigner aucune +place_, et il les remplissait toutes aussi bien que s'il n'en avait eu +qu'une seule. + +Entré dans l'Assemblée de Pensylvanie, il y obtint un crédit immense. +Il devint l'âme de ses délibérations, et rien ne s'y fit sans qu'il en +inspirât le projet et qu'il en dirigeât l'exécution. Il avait toujours +soin de disposer les esprits à ce qu'il fallait voter ou entreprendre +par des publications courtes, vives, concluantes, qui lui valaient +l'assentiment du public et entraînaient sa coopération. C'est ainsi +qu'il fut le conseiller permanent de la colonie pendant la paix, et même +son défenseur militaire pendant les guerres qui survinrent, après 1742 +et 1754, entre la Grande-Bretagne et la France. Ces deux guerres, dont +l'une éclata au sujet de la succession d'Autriche, et dont l'autre +s'éleva à l'occasion de la Silésie que le roi de Prusse avait depuis +peu conquise, divisèrent ces deux grandes puissances, qui embrassaient +toujours des partis différents, par rivalité de politique et opposition +d'intérêts. Durant la première, la France ayant attaqué, de concert +avec le roi de Prusse, la maison d'Autriche, l'Angleterre se déclara +en faveur de l'impératrice Marie-Thérèse; durant la seconde, la France +s'étant unie à Marie-Thérèse pour envahir les États du roi de Prusse, +l'Angleterre devint la protectrice de Frédéric II. Les effets de leur +désaccord s'étendirent du continent d'Europe à celui d'Amérique. + +Il fallut mettre les colonies en état de défense. La Pensylvanie en +avait particulièrement besoin; elle n'avait ni troupes ni armes. Sur la +provocation de Franklin, dix mille hommes s'associèrent pour s'organiser +en milice et pour acquérir des canons. On en acheta huit à Boston, on +en commanda à Londres; et Franklin alla en réclamer auprès du gouverneur +royal de New-York, Clinton, qui ne voulait pas en donner d'abord, et de +qui il en obtint dix-huit au milieu des épanchements adroits d'un repas. +Il fut aussi chargé de négocier à Carlisle un traité défensif avec +les six nations indiennes qui habitaient entre le lac Ontario et les +frontières des colonies anglo-américaines. Ce traité, qu'il conclut +de concert avec le président Norris, délégué comme lui auprès des +belliqueux sauvages de la confédération iroquoise, couvrit au delà des +monts Alleghanys les colonies que les batteries de canon protégèrent sur +le littoral de la mer. + +Mais le danger devint plus redoutable pendant la guerre de Sept Ans. Les +Français du Canada, avec les sauvages de leur parti, descendirent +les lacs pour attaquer les colonies anglaises du côté du continent. +Celles-ci, alarmées, envoyèrent des commissaires à Albany pour aviser, +avec les six nations indiennes, aux moyens de défense. Ces commissaires, +au nombre desquels était Franklin, se réunirent en congrès la mi-juin de +l'année 1754. Pour la première fois, on conçut et on proposa des projets +d'_union_ des treize colonies. Celui que présenta Franklin fut préféré +à tous les autres. Il confiait le gouvernement de l'_Union_ à un +_président_ nommé par la couronne et payé par elle, et en remettait la +suprême direction à un _grand conseil_ choisi par les représentants du +peuple qui composaient les diverses assemblées coloniales. Ce plan, à +peu près semblable à celui qu'adoptèrent les colonies au moment de leur +émancipation, fut voté à l'unanimité dans le congrès d'Albany. + +Mais il ne se réalisa point. Le gouvernement métropolitain le trouva +trop démocratique, et y vit des dangers pour lui. Il craignit que les +colonies ne devinssent belliqueuses en se défendant, et qu'en apprenant +à se suffire à elles-mêmes elles ne parvinssent à se passer de lui. Il +aima donc mieux se charger de leur défense, et il y envoya le général +Braddock avec deux régiments. Les assemblées coloniales, de leur côté, +eurent peur d'accroître la prérogative royale en mettant à leur tête +un _président_ qui dépendrait de la couronne; et elles ne voulurent pas +s'exposer à affaiblir leur existence particulière par l'établissement +d'une administration générale qui, les représentant toutes, serait +supérieure à chacune d'elles. Cette organisation commune, qui devait +faire la force, assurer la liberté, devenir la gloire des treize +colonies changées en _États-Unis_, ne pouvait être un acte de simple +prévoyance, mais de pressante nécessité. Elle fut ajournée de vingt ans. + +Le général Braddock débarqua en Virginie, pénétra dans le Maryland, et +se disposa, après avoir franchi les Alleghanys, à s'avancer, en longeant +les lacs, jusqu'aux frontières du Canada. Les moyens de transport lui +manquaient. L'actif et ingénieux Franklin lui procura en quelques jours +cent cinquante chariots et quinze cents chevaux de selle et de bât +qui lui étaient nécessaires. Il n'y parvint point sans s'engager +personnellement pour quatre cent quatre-vingt mille francs envers ceux +qui les fournirent. Secondé par l'industrieux dévouement de Franklin, +le général Braddock se mit en marche ayant à côté de lui le colonel +virginien George Washington, qui, à peine âgé de vingt-deux ans, avait +donné des signes éclatants d'une bravoure entreprenante et froide et +d'une prudence forte. Au début de la guerre, il avait surpris et mis +en fuite un détachement de Français commandé par Jumonville, qui avait +succombé dans cette rencontre; il connaissait parfaitement ce genre de +guerre. Mais le général Braddock, qui ne savait que la guerre régulière, +voulut se battre dans les ravins boisés de l'Amérique comme il aurait +pu le faire dans les plaines découvertes de l'Europe. Il marcha avec +des masses compactes contre des ennemis embusqués et des Indiens épars. +Après avoir franchi les gués de la Monongahela pour aller attaquer +le fort Duquesne, il fut surpris, mis en déroute, et tué. Sur +quatre-vingt-six officiers de sa petite armée, vingt-six restèrent sur +le champ de bataille et trente-sept furent blessés. George Washington, +qui eut quatre balles dans son habit et deux chevaux tués sous lui, +se retira avec les débris des troupes anglaises. Le jeune arpenteur de +Virginie et l'ancien garçon imprimeur de Philadelphie, qui devaient se +rendre l'un et l'autre si célèbres plus tard en défendant l'indépendance +des colonies contre l'Angleterre, se distinguèrent alors en protégeant +la sûreté des colonies contre la France. + +Après la défaite de Braddock, Franklin fit voter par l'Assemblée de +Pensylvanie une taxe de cinquante mille livres sterling (un million deux +cent mille francs), à ajouter aux dix mille livres sterling (deux +cent quarante mille francs) qui avaient été levées auparavant, sur sa +proposition. Il obtint qu'on organisât régulièrement la milice, et +qu'on la formât aux manoeuvres. Comme la frontière de cette colonie se +trouvait particulièrement exposée aux invasions, et que les colons y +étaient attaqués par les sauvages qui dévastaient leurs habitations, les +tuaient et les scalpaient, Franklin fut chargé de la protéger au moyen +d'une ligne de forts. Se plaçant à la tête d'une troupe d'environ cinq +cents hommes armés de fusils et de haches, Franklin, qui était bon à +tout, s'avança vers le nord-ouest, à l'âge de cinquante ans, dans les +rigueurs du mois de janvier de l'année 1756, bivaqua au milieu des +pluies et des neiges, fit le général et l'ingénieur, poursuivit les +Indiens, qu'il éloigna, et éleva, dans des lieux propices et à des +distances convenables, trois forts qui se soutenaient mutuellement. Dans +ces forts construits avec des troncs d'arbres, entourés de fossés et de +palissades, il laissa de petites garnisons sous les ordres du colonel +Clapham, très-expérimenté dans la guerre contre les sauvages. + +A son retour de Philadelphie, le régiment de la province le nomma son +colonel. Cette nomination, qui lui avait été offerte et qu'il avait +refusée dès 1742, il l'accepta en 1756; il passa en revue douze cents +hommes bien équipés, pleins d'ardeur, enorgueillis de l'avoir pour chef. +Mais le gouvernement britannique, conservant sa défiance à l'égard des +colonies, cassa les bills qui y organisaient des forces permanentes, +enleva les grades qui avaient été conférés, et pourvut à leur défense +en y envoyant le général Loudon. Il leur demandait des taxes et non des +troupes. + +Cette question des taxes devint dès ce moment une source de difficultés, +et mit les talents de Franklin dans un jour nouveau et éclatant. Avant +de susciter le grave conflit qui divisa la Grande-Bretagne et ses +colonies, elle amena une lutte très-vive entre la Pensylvanie et les +héritiers de Guillaume Penn, qui étaient les _propriétaires_ de cette +colonie, d'après la charte de son établissement. Penn en avait été tout +à la fois le fondateur et le gouverneur. Cédant une partie du vaste +terrain qu'il avait reçu, il avait soustrait le reste de ses immenses +domaines à toute espèce de taxe, afin de soutenir par là les charges et +l'éclat du gouvernement colonial. Moyennant cette exemption d'impôts, +il ne devait recevoir aucune rétribution pécuniaire. Ses descendants +n'étaient plus dans la même position que lui; ils avaient quitté la +colonie pour s'établir en Angleterre. N'ayant plus l'administration +directe de la province, mais y déléguant des gouverneurs payés par elle, +ils avaient perdu le droit d'exemption de taxes accordé à leur ancêtre +sous une condition qui n'existait plus. Ils ne persistaient pas moins +à l'exiger; et, dans les instructions qu'ils donnaient à leurs +mandataires, ils leur avaient interdit de sanctionner les bills qui +n'affranchiraient pas leurs propriétés des charges imposées au reste +de la province. Depuis quelque temps le désaccord était devenu d'autant +plus animé à cet égard, que l'Assemblée avait voté des levées d'argent +fréquentes et considérables pour les besoins et la défense de la +colonie. Les domaines des _propriétaires_ étaient tout aussi bien +protégés que ceux des colons, et il était juste qu'ils contribuassent +également aux charges publiques. Néanmoins il avait fallu employer +des moyens termes suggérés par l'adresse de Franklin, pour décider les +gouverneurs à ne pas s'y montrer contraires. + +Mais enfin, en 1757, l'Assemblée ayant voté pour le _service du roi_ une +somme de cent mille livres sterling (deux millions quatre cent quarante +mille francs), dont une partie devait être remise au général Loudon, le +gouverneur Denny en interdit la levée, parce qu'elle devait peser aussi +sur les biens des _propriétaires_. Les représentants de la Pensylvanie, +indignés de cet acte d'égoïsme et d'injustice, députèrent Franklin à +Londres avec une pétition au roi, pour se plaindre de ce que l'autorité +du gouverneur s'exerçait au détriment des privilèges de la colonie et +des intérêts de la couronne. + +Arrivé en Angleterre, le délégué de la Pensylvanie y trouva l'opinion +publique mal instruite et mal disposée. On avait représenté la colonie +comme ingrate envers les descendants de son fondateur, et comme refusant +elle-même les moyens de résister aux Français du Canada et de repousser +les sauvages des hauts lacs. Avec son habileté patiente, Franklin +s'occupa de faire connaître la question avant de chercher à la faire +résoudre. Il écrivit des articles dans les journaux, et il publia +un ouvrage concluant _sur la constitution de la Pensylvanie et les +différends qui s'étaient élevés_ entre les gouverneurs et l'Assemblée +de la colonie. Quand il eut rendus évidents le droit de la colonie et +le tort des _propriétaires_; quand il eut montré que la première avait +toujours agi dans un intérêt général et juste, que les seconds avaient +recherché la satisfaction d'un intérêt particulier et non fondé, il +poursuivit l'affaire devant les lords du conseil, qui en étaient les +juges. Les _propriétaires_, redoutant une condamnation, entrèrent en +arrangement. Ils se soumirent à être taxés dans leurs biens, à +condition qu'ils le seraient d'une manière modérée et équitable. Cette +transaction, ménagée par Franklin, fut agréée par la colonie. + +Le succès qu'avait obtenu l'habile négociateur de la Pensylvanie lui +fit un grand honneur dans le reste de l'Amérique. Aussi le Maryland, le +Massachussets, la Géorgie, pleins de confiance en lui, le nommèrent leur +agent auprès de la métropole. Il rendit profitable à toute l'Amérique +anglaise la prolongation de son séjour à Londres. Ce fut sur son conseil +et d'après ses indications que le premier et le plus grand des Pitt, +lord Chatham, entreprit et exécuta la conquête du Canada. Franklin lui +démontra ensuite combien la conservation de cette colonie française +serait utile à la sûreté des colonies de la Grande-Bretagne, qui ne +pourraient plus être envahies ou inquiétées du côté de la terre ferme. +Après en avoir provoqué la conquête, il en prépara la cession. Le traité +du 10 février 1763, qui termina la guerre de Sept Ans, laissa le Canada +à l'Angleterre. Dès ce moment les colonies anglaises furent à l'abri +de tout danger sur le continent américain, et purent se développer sans +obstacle vers l'ouest. Lorsque Franklin, dont le fils avait été nommé +gouverneur de New-Jersey, retourna à Philadelphie dans l'été de 1762, +l'Assemblée de Pensylvanie, voulant le dédommager de ses dépenses et +reconnaître l'efficace intervention de son patriotisme, lui accorda une +indemnité de cinq mille livres sterling (cent vingt mille francs), et +lui adressa des remercîments publics, _tant_, dit-elle, _pour s'être +fidèlement ac__quitté de ses devoirs envers la province que pour avoir +rendu des services nombreux et importants à l'Amérique en général, +pendant son séjour dans la Grande-Bretagne_. + +Après les différends de la Pensylvanie avec les descendants de son +fondateur, survinrent des contestations plus graves entre toutes les +colonies et la métropole. Cette fois aussi Franklin fut chargé +de soutenir les droits de l'Amérique contre les prétentions de +l'Angleterre. + + + + +CHAPITRE VIII + +Seconde mission de Franklin à Londres.--Ses habiles négociations pour +empêcher une rupture entre l'Angleterre et l'Amérique, au sujet des +taxes imposées arbitrairement par la métropole à ses colonies.--Objet +et progrès de cette grande querelle.--Rôle qu'y joue Franklin.--Sa +prévoyance et sa fermeté.--Écrits qu'il publie.--Trames qu'il +découvre.--Outrages auxquels il est en butte devant le conseil privé +d'Angleterre.--Calme avec lequel il les reçoit, et souvenir profond +qu'il en conserve. + + +Franklin n'avait pas combattu avec tant de persévérance et de succès +les exigences des _propriétaires_ de la Pensylvanie sans encourir leur +inimitié. Ceux-ci, appuyés sur l'autorité du gouverneur, secondés par +les partisans qu'ils conservaient encore dans la colonie, mirent tout +en oeuvre pour écarter leurs adversaires de l'Assemblée, lors de son +renouvellement à l'automne de 1764. Ils dirigèrent particulièrement +leurs efforts contre l'élection de Franklin, qu'ils parvinrent à +empêcher. Après quatorze années d'un mandat toujours donné sans +opposition, toujours rempli avec dévouement, Franklin fut dépossédé de +son siége dans l'assemblée coloniale; mais son parti, qui y conservait +la majorité, l'envoya de nouveau, comme agent de la province, auprès de +la cour d'Angleterre. + +La veille de son départ, il fit à ses compatriotes des adieux touchants: +«Je vais, dit-il, prendre congé peut-être pour toujours du pays que je +chéris, du pays dans lequel j'ai passé la plus grande partie de ma vie. +Je souhaite toutes sortes de bonheur à mes ennemis.» + +Il était chargé de supplier le roi de racheter des _propriétaires_ le +droit de gouverner la colonie. Mais un plus grand rôle l'attendait +en Angleterre. «Cette seconde mission, dit le docteur William Smith, +semblait avoir été préordonnée dans les conseils de la Providence; et +l'on se souviendra toujours, à l'honneur de la Pensylvanie, que l'agent +choisi pour soutenir et défendre les droits d'une seule province à la +cour de la Grande-Bretagne, devint le champion intrépide des droits +de toutes les colonies américaines, et qu'en voyant les fers qu'on +travaillait à leur forger il conçut l'idée magnanime de les briser avant +qu'ont pût les river.» + +La querelle commença bientôt. Une taxe que le parlement d'Angleterre +voulut, en 1765, étendre aux colonies, en fut le premier signal. Les +Anglais jouissaient, dans toute l'étendue de l'empire britannique, des +garanties politiques et civiles que leurs ancêtres avaient consacrées +par la _grande charte_ et par le _bill des droits_. La sûreté de leurs +personnes, la liberté de leur pensée, la possession protégée de leurs +biens, le vote discuté de l'impôt, le jugement par jury, l'intervention +dans les affaires communes, voilà ce qu'ils tenaient de leur naissance +et ce qu'ils devaient aux institutions de leur pays, si laborieusement +acquises, si patiemment perfectionnées, si respectueusement maintenues. +Ces garanties inviolables de leur liberté et de leur propriété, cette +participation aux lois qui devaient les régir, les colons anglais +les avaient transportées avec eux sur les rivages de l'Amérique +septentrionale en s'y établissant. Ils les pratiquaient avec une fierté +tranquille; il y étaient attachés invinciblement comme à un droit de +leur sang, à une habitude de leur vie, à la première condition de leur +honneur et de leur bien-être. + +Quoique les treize colonies n'eussent pas la même composition sociale ni +la même administration politique, elles avaient toutes les institutions +fondamentales de l'Angleterre. Au sud et au nord de l'Hudson, les +colonies différaient entre elles par la nature de leur population et le +mode de leur culture. Au sud de l'Hudson, la Virginie, les Carolines, la +Géorgie, avaient une organisation territoriale plus aristocratique. +Les propriétaires y possédaient de plus vastes domaines; ils les +transmettaient à leurs fils aînés, d'après la loi de succession de la +métropole; en beaucoup d'endroits, il les faisaient cultiver par des +esclaves. Au nord, au contraire, l'égalité civile la plus parfaite, +fortifiée par l'indépendance chrétienne la plus absolue, avait rendu +les colonies de Connecticut, de Rhode-Island, de Massachussets, de +New-Hampshire, etc., des États purement démocratiques. Il n'y avait +ni différence dans les conditions, ni majorats dans les familles, ni +travail servile dans les campagnes; on n'y trouvait ni propriétaires +puissants ni cultivateurs esclaves. + +Non-seulement la composition, mais le gouvernement des colonies +n'étaient pas les mêmes. Ainsi, d'après les chartes de leur fondation, +les unes, comme la Pensylvanie, le Maryland, les Carolines et la +Géorgie, cédées en propriété à un homme ou à un établissement, avaient à +leur tête un gouverneur désigné par leurs _propriétaires_. Ce +gouverneur y était chargé du pouvoir exécutif, et les administrait sous +l'inspection et le contrôle de la couronne. D'autres, à l'instar de +New-York, étaient régies par un gouverneur royal; d'autres, enfin, +au nombre desquelles se trouvaient le Connecticut, le New-Jersey, le +Massachussets, Rode-Island, le New-Hampshire, s'administraient sous le +patronage de la mère patrie. + +Mais si les colonies différaient sous ces rapports, elles se +ressemblaient sous d'autres. Ainsi toutes étaient divisées en communes +qui formaient le comté, en comtés qui formaient l'État, en attendant +que les États formassent l'_Union_. Dans toutes, les communes décidaient +librement les affaires locales; les comtés nommaient des représentants +à l'Assemblée générale de l'État, qui était comme le parlement des +colonies. Ce parlement, où l'on délibérait sur les intérêts communs de +la colonie, où l'on faisait les bills qui devaient la régir, où l'on +votait les taxes nécessaires à ses besoins, était plus démocratique +que le parlement d'Angleterre. Il ne formait qu'une chambre, la grande +noblesse féodale et le corps épiscopal, qui, dans la mère patrie, +avaient donné naissance à la chambre des lords, n'ayant point traversé +les mers. Il y avait bien une noblesse dans la Virginie et dans la +Caroline, mais, en général, les émigrants qui avaient fondé les colonies +appartenaient aux communes. La division de l'autorité législative, qui +n'y existait point en vertu de la différence des classes, ne s'y était +pas encore opérée, comme cela se fit après la guerre de l'indépendance, +selon la science des pouvoirs. L'institution d'une pairie héréditaire +n'avait pas été remplacée par l'établissement d'un sénat électif; une +seule Assemblée, annuellement nommée, exerçait dans chaque colonie la +souveraineté, sous le contrôle et la sanction du gouverneur. + +Jusqu'alors, les colonies avaient exercé le droit de se taxer +elles-mêmes. Le roi leur demandait, par l'entremise des gouverneurs, les +subsides qui étaient nécessaires à la mère patrie, et elles votaient +ces subsides librement. Outre les sommes extraordinaires que les +Anglo-Américains accordaient dans ces moments de besoin, ils payaient +sur leurs biens et sur leurs personnes des impôts montant à dix-huit +pence par livre sterling; sur tous leurs offices, toutes leurs +professions, tous leurs genres de commerce, des taxes proportionnées à +leur gain, et s'élevant à une demi-couronne par livre. Ils acquittaient +en outre un droit sur le vin, sur le rhum, sur toutes les liqueurs +spiritueuses, et versaient au fisc anglais dix livres sterling par +tête de nègres introduits dans les colonies à esclaves. Ce revenu +considérable, que le gouvernement britannique percevait dans l'Amérique +du Nord, correspondait à un profit non moins étendu qu'en retirait +la nation anglaise en y exerçant le monopole du commerce et de la +navigation. La métropole fournissait ses colonies de tous les objets +manufacturés qu'elles consommaient. Celles-ci, dont la population et la +richesse s'accroissaient avec une étonnante rapidité, avaient couvert de +villes laborieuses et d'opulentes cultures une côte naguère déserte et +boisée. Un peu plus d'un siècle avait suffi pour transformer quelques +centaines de colons anglais en un peuple de deux millions cinq cent +mille Américains, qui tirait de l'Angleterre, trois ans avant sa rupture +avec elle, pour six millions vingt-deux mille cent trente-deux livres +sterling de marchandises. Cette somme équivalait presque à la totalité +des exportations anglaises dans le monde entier pendant l'année 1704, +c'est-à-dire moins de trois quarts de siècle auparavant. Le revenu pour +le trésor public, le gain pour la nation, la grandeur pour l'État, qui +résultaient du prospère développement des colonies, de leur attachement +filial et de leur libre dépendance, l'Angleterre les compromit par une +orgueilleuse avidité et un téméraire esprit de domination. + +Dès 1739, on avait proposé à Robert Walpole de les imposer, pour aider +la métropole à soutenir la guerre contre l'Espagne; mais l'adroit et +judicieux ministre avait répondu en ricanant: «Je laisse cela à faire +à quelqu'un de mes successeurs qui aura plus de courage que moi et +qui aimera moins le commerce. Ce successeur se rencontra en 1764. Le +ministre Grenville ne craignit pas d'entrer dans la voie périlleuse des +usurpations, en transportant au parlement britannique le droit de taxe, +qui avait appartenu jusque-là aux assemblées américaines. Ce n'était pas +seulement une innovation, c'était un coup d'État. Les colonies n'avaient +point de représentant dans la Chambre des communes d'Angleterre, et ne +pouvaient être légalement soumises à des décisions qu'elles n'avaient +pas consenties. Grenville, néanmoins, présenta en 1764 au parlement, et +fit adopter par lui en 1765, l'_acte du timbre_, qui frappait d'un droit +toutes les transactions en Amérique, en obligeant les colons à acheter, +à vendre, à prêter, à donner, à tester, sur du papier marqué, imposé par +le fisc. + +Déjà mécontentes de certaines résolutions prises en parlement dans +l'année 1764, pour grever de taxes le commerce américain rendu +libre avec les Antilles françaises, et pour limiter les payements en +papier-monnaie et les exiger en espèces, les colonies ne se continrent +plus à cette nouvelle. Elles regardèrent l'acte du timbre comme +une atteinte audacieuse portée à leurs droits et un commencement de +servitude si elles n'y résistaient pas: elles l'appelèrent la _folie de +l'Angleterre_ et la _ruine de l'Amérique_. Dans leur indignation unanime +et tumultueuse, qui éclata en mouvements populaires et en délibérations +légales, elles défendirent de se servir du papier marqué, contraignirent +les employés chargés de le vendre à se démettre de leur office, +pillèrent les caisses dans lesquelles il était transporté, et le +brûlèrent. Les journaux américains, alors nombreux et hardis, soutinrent +qu'il fallait _s'unir_ ou _mourir_. Un congrès, composé des députés de +toutes les colonies, s'assembla (7 octobre 1765) à New-York, et, dans +une pétition énergique, se déclara résolu, tout en restant fidèle à la +couronne, à défendre sans fléchir ses libertés. Faisant usage des +armes redoutables qu'ils pouvaient employer contre l'Angleterre, +les Anglo-Américains s'engagèrent mutuellement à se passer de ses +marchandises, opposant ainsi l'intérêt de son commerce à l'ambition de +son gouvernement. Une ligue de _non-importation_ fut conclue, et, +qui mieux est, observée. L'Amérique rompit commercialement avec la +Grande-Bretagne. + +Devant ces fortes manifestations et ces habiles mesures, la métropole +céda. Un ministère nouveau, formé par le marquis de Rockingham, remplaça +le cabinet que Grenville dirigeait avec une témérité si entreprenante. +Franklin, entendu par la Chambre des communes, mit tant de clarté +dans ses renseignements, tant d'esprit dans ses observations, tant de +justesse dans ses conseils, qu'il contribua puissamment à ruiner l'acte +du timbre, dont il fit sentir tout le poids pour l'Amérique et tout le +péril pour l'Angleterre. Cet acte fut révoqué le 22 février 1766, mais +avec une sagesse incomplète. + +En effet, le gouvernement anglais renonça à une imprudente mesure, mais +il ne se désista point du droit exorbitant qu'il s'était arrogé de la +prendre. Il prétendait que le pouvoir législatif du parlement s'étendait +sur toutes les parties du territoire britannique. La révocation de +l'acte du timbre fut donc accompagnée d'un bill établissant que le roi, +les lords et les communes de la Grande-Bretagne avaient le droit de +faire des lois et des statuts obligatoires pour les colonies. Cette +dangereuse théorie ne tarda point à recevoir une nouvelle application. +Dans l'été de 1769, le gouvernement anglais, croyant que les colonies +supporteraient plus facilement une taxe indirecte ajoutée au prix des +objets de consommation qu'elles tiraient de la métropole, mit un droit +sur le verre, le papier, le cuir, les couleurs et le thé. Il +recommença ainsi la lutte qui devait aboutir cette fois à un entier +assujettissement ou à une indépendance absolue des colonies. + +L'Amérique résista à l'impôt des marchandises avec la même énergie et la +même unanimité qu'à la taxe du timbre. La province de Massachussets, +qui était la plus populeuse et la plus puissante, donna le signal de +l'opposition. Elle avait provoqué la réunion du congrès de New-York en +1765, elle provoqua alors le renouvellement de la ligue coloniale contre +l'importation des produits anglais. Son Assemblée ordinaire ayant été +dissoute, elle convoqua hardiment une Assemblée extraordinaire sous le +non de _Convention_. Elle s'imposa ces généreux sacrifices qui annoncent +chez les peuples le profond sentiment du droit et les préparent, par les +rudes efforts de la vertu, au difficile usage de la liberté. Des troupes +furent envoyées dans Boston, capitale de cette province, où le sang +coula, mais où la résistance ne faiblit point. La ligue fut signée dans +les treize colonies. Partout on s'imposa des privations: on renonça +à prendre du thé, on se vêtit grossièrement; on rejeta les matières +premières et les objets manufacturés venant d'Angleterre; on ne consomma +que les produits de l'Amérique, dont les fabriques naissantes furent +protégées par des souscriptions. Unanimes et persévérantes dans leur +système de _non-importation_, les colonies annulèrent ainsi le droit que +s'arrogeait la métropole, en repoussant ses marchandises. + +La perte imminente de ce vaste débouché, l'inutile et sanglant emploi +des troupes envoyées de New-York dans le Massachussets, la crainte de +détacher l'Amérique de l'Angleterre en l'habituant à lui désobéir et en +l'obligeant à la détester, semblèrent ramener un moment le gouvernement +britannique à de meilleurs conseils. Lord North, chef d'un nouveau +ministère, supprima, le 5 mars 1770, toutes les taxes établies sur +les marchandises, excepté celle sur le thé. Ce n'était point assez. +La réconciliation ne fut pas entière, la défiance se maintint. Des +confédérations secrètes se formèrent pour la défense des libertés +américaines, et la lutte, restée sourde en 1771, reprit en 1772, lorsque +le gouvernement anglais résolut d'assurer l'exécution de ses lois dans +les colonies en y mettant les divers magistrats sous la dépendance +unique de la couronne. + +Franklin n'était point resté inactif durant cette longue crise. Après +son efficace intervention contre la taxe du timbre, il avait été nommé +agent du Massachussets, du New-Jersey et de la Géorgie. Il n'avait rien +oublié pour réconcilier la Grande-Bretagne et l'Amérique, en éclairant +l'une sur ses intérêts, et en soutenant l'autre dans ses droits. Il +aurait voulu maintenir l'intégrité de l'empire britannique, mais il +était trop clairvoyant pour ne pas en apercevoir l'extrême difficulté. +Il jugea de bonne heure, avec son ferme bon sens, toute la gravité +et toute l'étendue du désaccord survenu. Il prévit que ce désaccord +conduirait presque inévitablement à une rupture; que cette rupture +entraînerait une guerre redoutable; que cette guerre exigerait des +sacrifices prolongés; que, pour persévérer dans ces sacrifices, déjà +difficiles aux peuples fortement constitués, un peuple nouveau devait +se pénétrer peu à peu des sentiments de patriotisme et de dévouement qui +les inspirent; qu'il fallait, pour lui donner ces sentiments, épuiser +tous les moyens de conciliation, et le convaincre ainsi tout entier +qu'il ne lui restait d'autre ressource que celle de s'insurger et de +vaincre. + +C'est d'après cette opinion, que partageaient avec lui John Jay, John +Adams, George Washington, Thomas Jefferson, et d'autres excellents +personnages qui prirent rang parmi les sauveurs de l'Amérique, qu'il se +conduisit, soit dans ses rapports avec le gouvernement métropolitain, +soit dans ses conseils à ses compatriotes. Il publia de nombreux +écrits pour éclairer l'Angleterre sur l'injustice et la faute qu'elle +commettait. Il exposa d'une manière claire et piquante les priviléges +et les griefs des colonies. Dans le premier ouvrage qu'il imprima, +avec cette épigraphe: _Les flots ne se soulèvent que lorsque le vent +souffle_, il prouva que le parlement où les colonies n'étaient point +représentées, n'avait pas plus le droit de les taxer qu'il ne possédait +celui de taxer le Hanovre. Afin de mettre en évidence l'absurdité de +cette prétention, il fit imprimer et répandre un édit supposé du roi de +Prusse, qui établissait une taxe sur les habitants de l'Angleterre comme +descendants d'émigrés de ses domaines. Ne se contentant point de la +démonstration du droit, il s'adressa à l'intérêt de l'Angleterre et +l'avertit que, si elle persistait dans ce système d'illégalité et +d'oppression, elle perdrait les colonies et se mutilerait de ses propres +mains. C'est ce qu'il exposa, sous la forme ironique du conseil, dans +une brochure intitulée _Moyen de faire un petit État d'un grand empire_. + +Mais ses sages avis, ses courageuses remontrances, ses ingénieuses et +prophétiques menaces, n'eurent aucune influence sur le gouvernement +britannique. Il est des moments où ceux qui conduisent les États ne +voient et n'écoutent rien. On ne les éclaire pas en les avertissant, on +les irrite. Franklin devint suspect aux ministres anglais et haï du roi. +On l'accusa de fomenter la résistance des colonies et de les pousser +à rompre avec la métropole, d'après un plan perfidement conçu +et astucieusement suivi. La couronne étendit donc sur elles ses +usurpations, et crut, en diminuant leurs priviléges, les priver des +moyens de lui désobéir. C'est alors qu'elle voulut y placer dans +sa dépendance la justice comme l'administration. Introduisant cette +innovation dans le Massachussets, elle paya le président de la cour +supérieure, qui avait reçu jusqu'alors ses appointements de la colonie. +L'Assemblée protesta; elle fut dissoute. Le complot contre les libertés +de cette puissante province ne s'arrêta point là. Le gouverneur +Hutchinson, le secrétaire André Olivier, et quelques colons infidèles, +avaient écrit en Angleterre pour provoquer la révocation de la charte du +Massachussets et l'emploi de mesures coercitives. Ces lettres tombèrent +entre les mains de Franklin, qui les communiqua à ses commettants. +L'indignation qu'on en ressentit dans la colonie fut extrême. La chambre +des représentants porta plainte contre les coupables auteurs de cette +correspondance, comme ayant suggéré des mesures tendant à détruire +l'harmonie entre la Grande-Bretagne et la colonie de Massachussets, +fait introduire une force militaire dans cette colonie, et comme s'étant +rendus responsables des malheurs causés par la collision des soldats +et des habitants. Elle les accusa devant le conseil privé d'Angleterre. +Franklin fut chargé de poursuivre l'accusation. + +Le ministère anglais et le roi George, qui le détestaient, crurent +avoir trouvé l'occasion de le perdre en le diffamant. Un avocat hardi, +facétieux, impudent, nommé Wedderburn, fut chargé de défendre les +accusés et d'outrager l'accusateur. Le vénérable docteur Franklin, que +le monde entier admirait et respectait, fut, pendant plusieurs heures, +en butte à de grossiers sarcasmes et aux plus violentes injures. +L'avocat Wedderburn le traita de _voleur_ de lettres, dit qu'il voulait +le _faire marquer du sceau de l'infamie_, et il provoqua plusieurs fois +le rire indécent des lords du conseil, qui s'associèrent aux outrages +de ce déclamateur vénal. Quant à lui, assis en face de l'avocat, il +l'écouta fort tranquillement et du visage le plus serein. A chaque +injure il faisait un petit signe de la main par-dessus son épaule, pour +indiquer que l'injure passait outre et ne l'atteignait pas. Mais, sous +la forte impassibilité du sage, le ressentiment pénétra dans le coeur +froissé de l'homme, et Franklin dit en sortant à un ami qui l'avait +accompagné: «Voilà un beau discours, que l'acheteur n'a pas encore fini +de payer; il pourra lui coûter plus cher qu'il ne pense.» George III +le paya, en effet, bientôt de la perte de l'Amérique. Le souvenir +que Franklin conserva de cette séance du 20 janvier 1774, où les +provocateurs des usurpations anglaises furent absous avec honneur, où le +défendeur des libertés américaines fut diffamé avec préméditation, +resta profondément gravé dans son âme. L'habit complet de velours +de Manchester qu'il portait le jour où il fut ainsi offensé, il s'en +revêtit quatre ans après, le 6 février 1778, en signant à Paris, avec +le plénipotentiaire du roi de France, le traité d'alliance qui devait +faciliter la victoire et assurer l'indépendance des colonies insurgées. + + + + +CHAPITRE IX + +Destitution de Franklin comme maître général des postes en +Amérique.--Mesures prises contre Boston et la colonie de +Massachussets.--Réunion à Philadelphie d'un congrès général conseillé +par Franklin.--Nobles suppliques de ce congrès transmises à Franklin, +et repoussées par le roi et les deux chambres du parlement.--Plans de +conciliation présentés par Franklin.--Magnifique éloge que fait de lui +lord Chatham dans la Chambre des pairs.--Son départ pour l'Amérique. + + +Le gouvernement anglais, qui avait espéré atteindre Franklin dans sa +réputation, voulut l'atteindre aussi dans sa fortune: il le destitua de +sa charge de maître général des postes en Amérique. Disposé à suivre les +voies de la violence, il trouva une occasion de s'y précipiter. La taxe +sur le thé avait été maintenue. La Compagnie des Indes ayant expédié +soixante caisses de thé en Amérique, les villes de Philadelphie et de +New-York renvoyèrent celles qui leur étaient adressées; mais la ville de +Boston alla plus loin, elle les jeta à la mer. + +Ce procédé violent excita la colère et enhardit le despotisme du +gouvernement métropolitain, qui se décida à ruiner le commerce de +la ville de Boston, à révoquer les priviléges de la province +de Massachussets, et à dompter toute résistance de la part des +Anglo-Américains. En mars 1774, lord North demanda au parlement: le +blocus de Boston; la nomination par la couronne des conseillers du +gouverneur, des juges, des divers magistrats, de tous les employés +du Massachussets, sans que les représentants de la colonie pussent +s'entremettre dans son administration; la faculté de faire juger hors de +la colonie, et jusqu'en Angleterre, quiconque, dans un tumulte, aurait +commis un homicide ou tout autre crime capital; l'autorisation de loger +les soldats chez les habitants. Toutes ces propositions furent votées. +Une flotte alla bloquer Boston, où le général Gage s'établit avec +une petite armée, tandis qu'on leva en Angleterre des forces plus +considérables pour écraser les colonies si elles osaient remuer. + +L'indignation contre les nouveaux actes du parlement anglais fut +générale en Amérique. Boston se décida à résister avec courage, et +toutes les colonies résolurent de soutenir Boston avec vigueur. Elles +comprirent que la province de Massachussets serait le tombeau ou l'asile +de la liberté américaine. La belliqueuse Virginie donna l'exemple. +Son assemblée implora la miséricorde de Dieu par un jour de jeûne, de +prières et de douleur; et, cassée par le gouverneur, elle déclara, avant +de se séparer, que faire violence à une colonie, c'était la faire à +toutes. On renouvela, en la rendant plus rigoureuse, la ligue pour +interdire non-seulement toute importation, mais encore toute exportation +avec l'Angleterre. Dans le Massachussets, les anciens magistrats +cessèrent leurs fonctions; les nouveaux refusèrent de les remplir, soit +volontairement, soit par crainte. Il n'y eut plus de justice; il ne +resta que la guerre, à laquelle on s'apprêta de toutes parts. On leva +des compagnies, on fabriqua de la poudre. Les hommes s'exercèrent aux +armes, les femmes fondirent des balles, et une armée accourut pour +s'opposer aux entreprises du général Gage, lequel s'était posté, avec +six régiments et de l'artillerie, sur une langue de terre qui séparait +du continent Boston, déjà bloqué par des vaisseaux de guerre du côté de +la mer. + +Il fallait que les sentiments de toutes les colonies trouvassent un +organe unique, que leurs efforts reçussent une direction commune. +Franklin avait écrit, une année auparavant: «La marche la plus sage et +la plus utile que pourraient adopter les colonies serait d'assembler un +_congrès général_..... de faire une déclaration positive et solennelle +de leurs droits, de s'engager réciproquement et irrévocablement à +n'accorder aucun subside à la couronne... jusqu'à ce que ces droits +aient été reconnus par le roi et par les deux chambres du parlement; et +enfin, de communiquer cette résolution au gouvernement anglais. Je suis +convaincu qu'une telle démarche amènerait une crise décisive; et, soit +qu'on nous accordât nos demandes, soit qu'on recourût à des mesures de +rigueur pour nous forcer à nous en désister, nous n'en parviendrions pas +moins à notre but; car l'odieux qui accompagne toujours l'injustice +et la persécution contribuerait à nous fortifier, en resserrant notre +union; et l'univers reconnaîtrait que notre conduite a été honorable.» +Ce conseil, donné dans l'été de 1773, fut suivi dans celui de 1774. +Un congrès général fut convoqué, et se réunit le 5 septembre à +Philadelphie, capitale de la plus centrale des colonies. + +Ce congrès était composé de cinquante-cinq membres. Choisi parmi les +hommes les plus accrédités, les plus habiles, les plus respectés des +treize colonies, il comptait dans son sein les Peyton Randolph, les +George Washington, les Patrick Henry, les John Adams, les Livingston, +les Rutledge, les John Jay, les Lee, les Mifflin, les Dickinson, etc., +qui se rendirent les immortels défenseurs de l'indépendance américaine. +C'est ainsi que savent élire les peuples qui sont devenus capables de se +gouverner. Ils choisissent bien, et ils obéissent de même. Ils délèguent +les choses difficiles aux hommes supérieurs, qu'ils suivent avec +docilité après les avoir investis de toute leur confiance avec +discernement. Ce congrès mémorable, où l'accord des esprits prépara +l'accord des actes, décida qu'il fallait soutenir Boston contre les +forces anglaises, et lever des contributions pour venir à son aide, +encourager et entretenir la résistance de la province de Massachussets +contre les mesures oppressives du parlement britannique. Il publia en +même temps une déclaration des _droits_ qui appartenaient aux colonies +anglaises de l'Amérique septentrionale, en vertu des lois de la nature, +des principes de la constitution britannique et des chartes concédées. +Cette déclaration solennelle fut accompagnée d'une pétition au roi, +d'une adresse au peuple de la Grande-Bretagne, et d'une proclamation à +toutes les colonies anglaises. + +Un profond sentiment de la justice de leur cause, une ferme confiance +dans leurs forces, la dignité d'hommes libres, le respect de sujets +encore fidèles, l'affection de concitoyens désireux de n'être pas +contraints à devenir des ennemis pour ne pas se laisser réduire à être +des esclaves, respiraient dans tous les actes de ces fiers et énergiques +Américains. Ils disaient au peuple anglais: «Sachez que nous nous +croyons aussi libres que vous l'êtes; qu'aucune puissance sur la terre +n'a le droit de nous prendre notre bien sans notre consentement; que +nous entendons participer à tous les avantages que la constitution +britannique assure à tous ceux qui lui sont soumis, notamment à +l'inestimable avantage du jugement par jury; que nous regardons comme +appartenant à l'essence de la liberté anglaise que personne ne puisse +être condamné sans avoir été entendu, ni puni sans avoir eu la faculté +de se défendre; que nous pensons que la constitution ne donne point au +parlement de la Grande-Bretagne le pouvoir d'établir sur aucune partie +du globe une forme de gouvernement arbitraire. Tous ces droits, et bien +d'autres qui ont été violés à plusieurs reprises, sont sacrés pour +nous comme pour vous.» Ils le conjuraient de ne pas en souffrir plus +longtemps l'infraction à leur égard, et de nommer un parlement pénétré +de la sagesse et de l'indépendance nécessaires pour ramener entre tous +les habitants de l'empire britannique l'harmonie et l'affection que +désirait ardemment tout vrai et tout honnête Américain. + +Dans la supplique au roi, ils disaient que, loin d'introduire aucune +nouveauté, ils s'étaient bornés à repousser les nouveautés qu'on avait +voulu établir à leurs dépens; qu'ils ne s'étaient rendus coupables +d'aucune offense, à moins qu'on ne leur reprochât d'avoir ressenti +celles qui leur avaient été faites. Ils rappelaient à George III que ses +ancêtres avaient été appelés à régner en Angleterre pour garantir une +nation généreuse du despotisme d'un roi superstitieux et implacable; +que son titre à la couronne était le même que celui de son peuple à la +liberté; qu'ils ne voulaient pas déchoir de la glorieuse condition de +citoyens anglais, et supporter les maux de la servitude qu'on préparait +à eux et à leur postérité. Ils ajoutaient: «Comme Votre Majesté a le +bonheur, entre tous les autres souverains, de régner sur des citoyens +libres, nous pensons que le langage d'hommes libres ne l'offensera +point. Nous espérons, au contraire, qu'elle fera tomber tout son royal +déplaisir sur ces hommes pervers et dangereux qui, s'entremettant +audacieusement entre votre royale personne et ses fidèles sujets, +s'occupant depuis quelques années à rompre les liens qui unissent les +diverses parties de votre empire, abusant de votre autorité, calomniant +vos sujets américains, et poursuivant les plus désespérés et les plus +coupables projets d'oppression, nous ont à la fin réduits, par +une accumulation d'injures trop cruelles pour être supportées plus +longtemps, à la nécessité de troubler de nos plaintes le repos de Votre +Majesté.» + +Toutes ces pièces furent envoyées à Franklin. Le prévoyant négociateur +de l'Amérique ne croyait pas plus que le sage Washington et la plupart +des membres du congrès à la possibilité d'une réconciliation avec +l'Angleterre. Néanmoins, faisant son devoir jusqu'au bout, il avait agi +comme s'il n'en avait pas désespéré. Un nouveau parlement s'était +réuni le 29 novembre 1774, et le ministère avait engagé une négociation +indirecte avec Franklin. On lui avait demandé quelles seraient les +conditions d'un retour des colonies à l'obéissance. Il les avait +rédigées en dix-sept articles. Les principaux de ces articles étaient +l'abandon du droit sur le thé, dont les cargaisons détruites seraient +payées par Boston; la révision des lois sur la navigation, et le retrait +des actes restrictifs pour les manufactures coloniales; la renonciation, +de la part du parlement d'Angleterre, à tout droit de législation et de +taxe sur les colonies; la faculté accordée aux colonies de s'imposer en +temps de guerre proportionnellement à ce que payerait l'Angleterre, +qui, en temps de paix, aurait le monopole du commerce colonial; +l'interdiction d'envoyer des troupes sur le territoire américain sans le +consentement des assemblées législatives des provinces; le payement +par ces assemblées des gouverneurs et des juges nommés par le roi; la +révocation des dernières mesures prises contre le Massachussets. + +Ces articles, discutés tour à tour avec les docteurs Barclay, +Fothergill, les lords Hyde et Howe, amis du ministère, et remaniés +même sur quelques points, ne furent point agréés par le ministre des +colonies, lord Darmouth, ni par le chef du cabinet, lord North. La +pétition du congrès au roi, qui survint pendant cette négociation +détournée, ne produisit pas plus d'effet. Elle fut reçue avec un +silencieux dédain. L'adresse au peuple de la Grande-Bretagne ne rendit +pas le nouveau parlement plus circonspect, plus juste, plus prévoyant +que l'ancien. Une majorité obséquieuse et téméraire, enivrée de +l'orgueil métropolitain, et entraînée par la politique étourdie du +ministère, pensa qu'il ne fallait point ramener les colonies par des +concessions, mais les soumettre par les armes. + +Des voix généreuses s'élevèrent cependant en leur faveur dans le +parlement. Wilkes et Burke, à la chambre des communes, lord Chatham, à +la chambre des lords, se firent leurs défenseurs. Ce grand homme d'État +prévit, déplora et aurait voulu éviter leur séparation, que provoquait +l'Angleterre même, dont il avait, pendant sa glorieuse administration, +relevé la puissance. Il avait appris du docteur Franklin, qui l'avait +visité dans sa terre de Hayes, et chez lequel il s'était rendu +lui-même avec un certain éclat à Londres, l'état réel des populations +anglo-américaines, les limites de leurs prétentions comme celles de +leur obéissance. Il avait applaudi à la pétition énergique et mesurée +qu'elles avaient adressée au roi, et il avait dit à Franklin que +«le congrès assemblé à Philadelphie avait agi avec tant de calme, de +sagesse, de modération, qu'il croyait qu'on chercherait en vain une plus +respectable assemblée d'hommes d'État, depuis les plus beaux siècles des +Grecs et des Romains.» + +Au moment où cette redoutable affaire avait été agitée dans le +parlement, tout accablé qu'il était par l'âge et par les infirmités, +lord Chatham s'était rendu à la Chambre des pairs pour empêcher la +guerre entre la métropole et les colonies, s'il en était temps encore. +Il y avait introduit lui-même Franklin, d'après le conseil duquel il +demanda que les troupes fussent retirées de Boston, comme le premier +pas à faire dans la voie désirable d'un accord. Il parla avec toute +l'autorité de la prévoyance et toute l'inutilité de l'opposition. Sa +motion fut rejetée. Franklin sortit de cette séance (20 janvier 1775) +pénétré d'enthousiasme pour le noble patriotisme, l'esprit vaste, la +parole pathétique de ce puissant orateur. Il écrivit aussitôt à +lord Stanhope, ami de lord Chatham: «Le docteur Franklin est plein +d'admiration pour cet homme véritablement grand. Il a souvent rencontré +dans le cours de sa vie l'éloquence sans sagesse et la sagesse sans +éloquence; mais il les trouve ici réunies toutes deux.» + +Quelques jours après (le 2 février 1775), lord Chatham, sans se laisser +rebuter par un premier échec, présenta un plan de réconciliation assez +conforme aux idées de Franklin. Celui-ci assista encore à la séance de +la chambre des lords, où fut habilement développé le plan d'une union +sur le point de se rompre pour toujours. Lord Sandwich répondit à +lord Chatham: il le fit avec violence. En combattant le défenseur des +colonies, il ne craignit pas d'attaquer leur agent, qu'il avait aperçu +dans l'assemblée. Il demanda qu'on ne prît point en considération et +qu'on rejetât sur-le-champ un projet qui ne lui paraissait pas être la +conception d'un pair de la Grande-Bretagne, mais l'oeuvre de quelque +Américain. Se retournant alors vers la barre où était appuyé Franklin, +il ajouta en le regardant: «Je crois avoir devant moi la personne qui +l'a rédigé, l'un des ennemis les plus cruels et les plus acharnés qu'ait +jamais eus l'Angleterre.» + +Franklin n'éprouva aucun trouble en entendant cette soudaine apostrophe +et en voyant tous les yeux dans l'assemblée dirigés sur lui. Il +semblait, au calme de son visage et à l'aisance de son regard, que +l'attaque véhémente de lord Sandwich s'adressait à un autre. Mais il ne +put se défendre d'une émotion intérieure lorsque lord Chatham, dont les +ducs de Richmont, de Manchester, les lords Shelburne, Camdem, Temple, +Littleton, avaient appuyé la proposition, reprenant la parole, releva +l'opinion blessante qu'avait exprimée lord Sandwich sur Franklin, et +voulut faire connaître au monde entier les sentiments que lui inspirait +cet homme illustre et respectable. «Je suis, dit-il avec une noblesse un +peu hautaine, le seul auteur du plan présenté à la chambre. Je me crois +d'autant plus obligé de faire cette déclaration, que plusieurs de vos +seigneuries semblent en faire peu de cas; car, si ce plan est si faible, +si vicieux, il est de mon devoir de ne pas souffrir qu'on soupçonne qui +que ce soit d'y avoir pris part. On a reconnu que jusqu'ici mon défaut +n'était pas de prendre des avis et de suivre les suggestions des autres. +Mais je n'hésite pas à déclarer que, si j'étais premier ministre en ce +pays, je ne rougirais point d'appeler publiquement à mon aide un +homme qui connaît les affaires d'Amérique aussi bien que la personne à +laquelle on a fait allusion d'une manière si injurieuse; un homme pour +la science et la sagesse duquel toute l'Europe a la plus haute estime, +qu'elle place sur le même rang que nos Boyle et nos Newton, et qui fait +honneur non-seulement à la nation anglaise, mais à la nature humaine.» +Ce magnifique éloge, sorti d'une bouche si imposante et si fière, +faillit faire perdre contenance au philosophe de Philadelphie, que +n'avaient pas embarrassé un seul instant les injures de lord Sandwich. + +Les habitants du Massachussets furent déclarés rebelles, et de nouvelles +troupes partirent pour aller joindre celles que commandait déjà le +général Gage, chargé de les châtier et de les soumettre. Franklin +comprit que, l'épée étant tirée du fourreau, la guerre ne se terminerait +que par l'assujettissement ou l'indépendance des colonies américaines. +Il ne pouvait plus rester en Angleterre avec utilité pour sa patrie et +sans danger pour lui-même. Objet des soupçons et de l'animadversion du +gouvernement britannique, il avait été prévenu qu'on songeait à le +faire arrêter, sous prétexte qu'il avait fomenté une rébellion dans +les colonies. Il se mit en garde contre ce dessein avec une vigilante +finesse, et prépara clandestinement son départ. Il demanda plusieurs +rendez-vous politiques pour le soir même du jour où il devait avoir +quitté l'Angleterre. En croyant le tenir toujours sous sa main, +le ministère ne devait pas se hâter de le prendre, s'il en avait +l'intention. On le supposait encore à Londres, qu'il était déjà en +mer, voguant pour l'Amérique, à laquelle il portait les conseils de +son expérience, les ressources de son habileté, les ardeurs de son +patriotisme, l'éclat et l'autorité de sa renommée. + +Le rôle de conciliateur était fini pour Franklin, celui d'ennemi allait +commencer: il devait être aussi opiniâtre dans l'un qu'il s'était montré +patient dans l'autre. Franklin ne prenait jamais son parti faiblement. +En chaque situation, plaçant son but là où se trouvait le devoir envers +son pays, il y marchait avec clairvoyance et avec courage, sans détour +comme sans lassitude. Il savait que, dans les débats des hommes et dans +les luttes des peuples, celui-là l'emporte toujours qui veut le mieux et +le plus longtemps. Pour donner dès lors à ses compatriotes cette volonté +qui sait entreprendre, qui peut durer, qui doit prévaloir, cette volonté +puissante qu'éclaire la vue de l'intérêt, qu'entretient le sentiment du +devoir, qu'anime la force de la passion, il fallait la former peu à +peu, la rendre profonde et unanime, afin qu'elle devînt inflexible et +victorieuse. C'est à quoi il s'appliqua; il mit tous ses soins et +toute son adresse à faire reconnaître à l'Amérique entière l'inévitable +nécessité de la résistance par l'évidente impossibilité de la +réconciliation. Cette politique du sage philosophe Franklin fut celle +du vertueux général Washington et du ferme démocrate Jefferson, +c'est-à-dire des trois plus illustres fondateurs de l'Union américaine. +Mais, après avoir été conduite à une rupture avec l'Angleterre, +l'Amérique avait besoin qu'on tirât de cette rupture son indépendance, +et que, pour assurer et affermir cette indépendance, on pourvût à sa +défense militaire et à son organisation politique, on lui donnât des +armées, on lui procurât des alliances, on lui assurât des institutions. +Ici, avec une nouvelle situation, commence pour Franklin une oeuvre +nouvelle. A toutes les gloires qu'il a déjà acquises va se joindre celle +de présider à la naissance, de concourir au salut, de travailler à la +constitution d'un grand peuple. + + + + +CHAPITRE X + +Retour de Franklin en Amérique.--Sa nomination et ses travaux comme +membre de l'Assemblée de Pensylvanie et du congrès colonial.--Résistance +armée des treize colonies.--Leur mise hors de la protection et de la +paix du roi par le parlement britannique.--Leur déclaration solennelle +d'indépendance, et leur constitution en _États-Unis_.--Organisation +politique de la Pensylvanie sous l'influence de Franklin.--Mission +sans succès de lord Howe en Amérique.--Premières victoires des +Anglais.--Situation périlleuse des Américains.--Envoi de Franklin en +France pour y demander du secours et y négocier une alliance. + + +Embarqué le 22 mars 1775, Franklin arriva, après six semaines de +traversée, au cap Delaware, et remit le pied sur cette terre d'Amérique +qu'il avait laissée onze années auparavant cordialement soumise à la +mère patrie, et qu'il trouva prête à affronter avec un magnanime élan +tous les périls d'une insurrection sans retour et d'une guerre sans +réconciliation. Il y fut reçu avec les témoignages d'une affectueuse +reconnaissance et d'une vénération universelle. Le lendemain même du +jour où il entra à Philadelphie, la législature de la Pensylvanie le +nomma, d'une commune voix, membre du second congrès qui venait de se +réunir le 10 mai dans cette ville. La guerre avait déjà éclaté. Quelques +détachements de l'armée anglaise s'étaient, le 10 avril 1775, avancés +jusqu'à Lexington et à Concord, y avaient commis d'odieux ravages, et +avaient été obligés de se replier précipitamment sur Boston, poursuivis +par les miliciens américains, peu aguerris, mais pleins d'ardeur et de +courage. + +L'attaque de Lexington et de Concord avait irrité l'Amérique au dernier +point. Le congrès décida à l'unanimité que les colonies devaient être +mises en état de défense (15 juin 1776), et à l'unanimité aussi il +décerna le commandement suprême des forces continentales au général +Washington. Admirable accord! Il n'y avait ni envie dans les coeurs, +ni dissentiment dans les volontés. Le peuple donnait l'autorité avec +confiance, les chefs l'acceptaient avec modestie et l'exerçaient avec +dévouement. + +Franklin, qui fut à cette époque chargé des missions les plus délicates, +consacra tout son temps à la chose publique. Membre de l'assemblée de +Pensylvanie et du congrès, il se partageait entre les intérêts de sa +province et ceux de l'Amérique entière. Dès six heures du matin, +il allait au comité de sûreté chargé de pourvoir à la défense de la +Pensylvanie; il y restait jusqu'à neuf. De là il se rendait au congrès, +qui ne se séparait qu'à quatre heures après midi. «La plus grande +unanimité, écrivait-il à un de ses amis de Londres, règne dans ces deux +corps, et tous les membres sont très-exacts à leur poste. On aura peine +à croire, en Angleterre, que l'amour du bien public inspire ici autant +de zèle que des places de quelques mille livres le font chez vous.» + +Deux jours après l'élévation de Washington au commandement militaire, et +un peu avant son arrivée au camp de Cambridge, le général Gage, pressé +entre Boston et les troupes américaines que dirigeait encore le général +Ward, attaqua celles-ci pour se dégager du côté de Bunker'hill. Il +obtint un succès partiel, mais insignifiant. Ce fut l'unique avantage +que remporta le général Gage. Depuis lors il fut serré de près par +le vigilant Washington dans la presqu'île de Boston, et fut remplacé +bientôt par le général Howe, envoyé en Amérique avec des forces +supérieures. Vers cette époque, Franklin, auquel son bon sens autant que +son désir faisait dire que «la Grande-Bretagne avait perdu les colonies +pour toujours,» écrivit avec originalité et non sans calcul, à un de ses +correspondants d'Angleterre qui semblait douter de la persévérance et de +la réussite des _Yankees_, comme on appelait les Anglo-Américains: «La +Grande-Bretagne a tué dans cette campagne cent cinquante _Yankees_, +moyennant trois millions de dépenses, ce qui fait vingt mille livres par +tête; et sur la montagne Bunker, elle a gagné un mille de terrain, dont +nous lui avons repris la moitié en nous postant sur la partie cultivée. +Dans le même temps, il est né en Amérique soixante mille enfants sur +notre territoire. D'après ces données, sa tête mathématique trouvera +facilement, par le calcul, quels sont et les dépenses et le temps +nécessaires pour nous tuer tous et conquérir nos possessions.» + +L'Angleterre ne voulut pas comprendre la gravité de cette situation. +Elle ne vit pas que les Américains avaient encore plus d'intérêt à lui +résister qu'elle n'en avait à les soumettre, et qu'ils déploieraient +pour affermir leur liberté politique autant d'énergie qu'en avaient +montré leurs opiniâtres ancêtres pour assurer leur liberté religieuse. +Au lieu d'accueillir une dernière supplication que les colonies +adressèrent à la mère patrie pour se réconcilier avec elle si les +bills attentatoires à leurs priviléges étaient révoqués, le parlement +britannique les mit _hors de la paix du roi et de la protection de la +couronne_. A cette déclaration d'inimitié il n'y avait plus à répondre +que par une déclaration d'indépendance. Le moment était venu pour +l'Amérique de se détacher entièrement de l'Angleterre, et les esprits y +étaient merveilleusement préparés. + +Le congrès donc, sur le rapport d'une commission composée de Benjamin +Franklin, de Thomas Jefferson, de John Adams, de Rogers Sherman, de +Philipp Livingston, annonça, le 4 juillet 1776, que les treize +colonies, désormais affranchies de toute obéissance envers la couronne +britannique, et renonçant à tout lien politique avec l'Angleterre, +formaient des États libres et indépendants, sous le nom d'_États-Unis +d'Amérique_. Cette mémorable déclaration d'indépendance fut rédigée par +l'avocat virginien Jefferson avec une généreuse grandeur de pensées +et une mâle simplicité de langage dignes d'inaugurer la naissance d'un +peuple. Pour la première fois, les droits d'une nation étaient fondés +sur les droits mêmes du genre humain, et l'on invoquait, pour établir +sa souveraineté, non l'histoire, mais la nature. Les théories de l'école +philosophique française, adoptées sur le continent américain avant +d'être réalisées sur le continent d'Europe, succédaient aux pratiques +du moyen âge; les constitutions remplaçaient les chartes, et à +la concession ancienne des priviléges partiels se substituait la +revendication nouvelle des libertés générales. Voici comment parlaient +ces grands novateurs: + +«Nous croyons, et cette vérité porte son évidence en elle-même, que tous +les hommes sont nés égaux, qu'ils ont tous été dotés par leur Créateur +de certains droits inaliénables; qu'au nombre de ces droits sont la vie, +la liberté et la recherche du bien-être; que, pour assurer ces droits, +il s'est établi parmi les hommes des gouvernements qui tirent leur +légitime autorité du consentement des gouvernés; que, toutes les fois +qu'une forme de gouvernement devient contraire à ces fins-là, un peuple +a le droit de la modifier ou de l'abolir, et d'instituer un gouvernement +nouveau fondé sur de tels principes, et si bien ordonné, qu'il puisse +mieux lui garantir sa sécurité et assurer son bonheur. Il est vrai +cependant que la prudence invite à ne pas changer légèrement, et pour +des causes passagères, les gouvernements anciennement établis. Et, en +fait, l'expérience a montré que les hommes sont plus disposés à souffrir +lorsque leurs maux sont supportables qu'à user de leurs droits pour +abolir les établissements auxquels ils sont habitués. Mais, lorsqu'une +longue suite d'abus et d'usurpations invariablement dirigés vers le même +but démontre qu'on a le dessein de les soumettre à un despotisme absolu, +il est de leur droit, il est de leur devoir de se soustraire au joug +d'un pareil gouvernement, et de pourvoir à leur sécurité future en la +confiant à de nouveaux gardiens. Telle a été jusqu'ici la patience +de ces colonies, et telle est maintenant la nécessité qui les force à +changer les bases du gouvernement.» + +Après avoir énuméré leurs griefs, et exposé toutes les tentatives qu'ils +avaient faites, mais en vain, pour se réconcilier avec un peuple resté +sourd à la voix de la justice comme à celle du sang, ils ajoutaient: +«Nous donc, les représentants des États-Unis d'Amérique, réunis en +congrès général, en appelant au Juge suprême du monde de la droiture de +nos intentions, au nom et par l'autorité du peuple de ces colonies, nous +proclamons et déclarons que ces colonies unies sont de droit et doivent +être des États libres et indépendants;..... que, comme États libres +et indépendants, elles possèdent le droit de poursuivre la guerre, de +conclure la paix, de contracter des alliances, de faire des traités +de commerce, et d'accomplir tous les actes qui appartiennent aux États +indépendants. Pour soutenir cette déclaration, mettant toute notre +espérance et toute notre foi dans la protection de la divine Providence, +nous nous engageons mutuellement, les uns envers les autres, à y +employer nos vies, nos biens et notre honneur.» + +Ce grand acte d'affranchissement, cette fière revendication de la pleine +souveraineté, furent accueillis avec transport dans les treize colonies, +qui se disposèrent à les maintenir avec une énergique persévérance. Le +congrès devint le gouvernement général de l'_Union_. La guerre, la paix, +les alliances, les emprunts, l'émission du papier-monnaie, la formation +des armées, la nomination des généraux, l'envoi des ambassadeurs, toutes +les mesures d'intérêt commun furent dans ses attributions, tandis +que les États particuliers conservèrent, en l'étendant, leur libre +administration et leur souveraineté législative. Il fallut toutefois +dégager les gouvernements de ces treize États des liens qui les +rattachaient encore au gouvernement métropolitain, et leur donner une +organisation séparée et complète. Ils furent donc invités par le congrès +à se constituer eux-mêmes; ils le firent dans des assemblées appelées +_conventions_. + +La convention de Pensylvanie élut pour son président Franklin, dont les +idées prévalurent dans la constitution qu'elle se donna. Ce législateur +original, portant dans l'organisation politique le besoin de simplicité +et la hardiesse de conception qu'il avait montrés dans la pratique de +la vie et dans l'étude de la science, sortit entièrement des doctrines +comme des habitudes anglaises. Il changea même la forme des deux +principaux ressorts du gouvernement. Ayant confiance dans la pensée +humaine et se mettant en garde contre l'ambition politique, il se +prononça pour l'unité du pouvoir législatif et pour la division du +pouvoir exécutif. Il ne fit admettre en Pensylvanie qu'une seule +assemblée délibérante et déléguer qu'une autorité partagée. + +L'organisation du gouvernement pensylvanien était en complet désaccord +avec la constitution du gouvernement britannique, où le pouvoir +législatif était divisé et le pouvoir exécutif concentré, ce qui rendait +la délibération plus lente et plus sage, l'action plus prompte et plus +sûre. La théorie de Franklin n'était que séduisante. L'histoire ne +lui était pas favorable, et l'expérience la fit bientôt abandonner. +Cependant la théorie pensylvanienne, qui cessa de convenir à l'Amérique +douze années après, fit fortune en Europe; Franklin y devint chef +d'école. Il inspira, en 1789, les organisateurs nouveaux de la France; +et l'un des principaux et des plus sages d'entre eux, le vertueux duc +de la Rochefoucauld, membre du comité avec Sieyès, Mirabeau, Chapelier, +etc., disait alors de lui: «Franklin seul, dégageant la machine +politique de ces mouvements multipliés et des contre-poids tant admirés +qui la rendaient si compliquée, proposa de la réduire à la simplicité +d'un seul corps législatif. Cette grande idée étonna les législateurs de +la Pensylvanie; mais le philosophe calma les craintes d'un grand nombre +d'entre eux, et les détermina enfin tous à adopter un principe dont +l'Assemblée nationale a fait la base de la constitution française.» +Hélas! la France ne put pas supporter plus longtemps que l'Amérique +cette organisation trop simple et trop faible, qui ne préservait point +la loi des décisions précipitées et irréfléchies, qui ne couvrait point +l'État contre la fougue des passions subversives. Les machines les plus +complexes ne sont pas les moins sûres; et lorsque les ressorts en sont +bien adaptés entre eux, elles donnent la plus grande force dans la plus +grande harmonie. Image de la société si compliquée dans ses besoins, la +machine politique réclame des ressorts multiples et savamment combinés, +qui concourent par leur action diverse à l'utilité commune. + +Quoi qu'il en soit, peu de temps après la déclaration générale +d'indépendance et la constitution particulière des treize États, lord +Howe, investi du commandement de la flotte anglaise, arriva en Amérique +pour faire des propositions aux colonies avant de les attaquer à fond. +Son frère, le général Howe, successeur du général Gage comme chef des +troupes de terre, devait avoir sous ses ordres une forte armée, composée +surtout d'Allemands. Lord Howe n'était chargé que d'inviter les colonies +à l'obéissance en leur offrant le pardon métropolitain. Il écrivit, du +bord du vaisseau amiral, à son ami Franklin, avec lequel il avait déjà +négocié secrètement à Londres, et qu'il priait de le seconder dans sa +mission. Franklin lui répondit: «Offrir le pardon à des colonies qui +sont les parties lésées, c'est véritablement exprimer l'opinion que +votre nation mal informée et orgueilleuse a bien voulu concevoir de +notre ignorance, de notre bassesse et de notre insensibilité; mais +cette démarche ne peut produire d'autre effet que d'augmenter notre +ressentiment. Il est impossible que nous pensions à nous soumettre à un +gouvernement qui, avec la barbarie et la cruauté la plus féroce, a brûlé +nos villes sans défense au milieu de l'hiver, a excité les sauvages à +massacrer nos cultivateurs, et nos esclaves à assassiner leurs maîtres, +et qui nous envoie en ce moment des mercenaires étrangers pour inonder +de sang nos établissements. Ces injures atroces ont éteint jusqu'à la +dernière étincelle d'affection pour une mère patrie qui nous était jadis +si chère.» + +Lord Howe s'étant adressé au congrès, cette assemblée désigna pour +l'entendre Franklin, Adams et Rutledge. Les commissaires américains +entrèrent en conférence avec l'amiral anglais dans l'île des États +(Staten-Island), en face d'Amboy. Aux propositions de rentrer dans +le devoir, avec la promesse vague d'examiner de nouveau les actes qui +faisaient l'objet de leurs plaintes, ils répondirent qu'il n'y avait +plus à espérer de leur part un retour à la soumission; qu'après avoir +montré une patience sans exemple, ils avaient été contraints de se +soustraire à l'autorité d'un gouvernement tyrannique; que la déclaration +de leur indépendance avait été acceptée par toutes les colonies, et +qu'il ne serait plus même au pouvoir du congrès de l'annuler; qu'il ne +restait donc à la Grande-Bretagne qu'à traiter avec eux comme avec les +autres peuples libres. Cette froide et irrévocable signification de leur +désobéissance et de leur souveraineté fut confirmée par le congrès, +qui, le 17 septembre 1776, publia le rapport de ses commissaires, en +approuvant leur langage et leur conduite. Il fallait maintenant faire +prévaloir une aussi fière résolution les armes à la main, et lui donner +la consécration indispensable de la victoire. + +Ce n'était point le tour qu'avaient pris jusque-là les choses. La guerre +n'avait pas été heureuse pour les Américains. Ils avaient tenté tout +d'abord une diversion hardie, en entreprenant la conquête du Canada, +qui les aurait préservés de toute hostilité vers leur frontière +septentrionale, et aurait privé les Anglais de leur principal point +d'appui sur le continent. Le général Montgomery s'était avancé par +les lacs pour attaquer cette province du côté de Montréal, tandis que +Washington avait envoyé de son camp de Cambridge le colonel Arnold, qui, +remontant l'Hudson et la Sorel, devait y pénétrer du côté de Québec. +Grâce à ces deux vaillants hommes, cette audacieuse invasion fut sur le +point de réussir. Montgommery entra dans Montréal, se rendit à marches +forcées devant Québec, l'investit avec sa petite troupe, et allait s'en +rendre maître par un assaut, lorsqu'il tomba sous la mitraille anglaise. +Le colonel Arnold, après des fatigues incroyables et des périls sans +nombre, ayant traversé des pays impraticables au coeur d'un hiver +rigoureux, arriva pour continuer l'héroïque entreprise de Montgommery +sans avoir le moyen de l'achever. Être arrêté un instant dans +l'exécution des desseins qui dépendent de la promptitude des succès et +de l'étonnement des esprits, c'est y avoir échoué. Québec, dont la prise +avait été manquée par la mort soudaine de Montgommery, s'était mis en +état de défense; et le Canada, n'ayant point été enlevé aux Anglais par +surprise, ne pouvait être conquis sur eux par une guerre régulière. +Les Anglais devaient bientôt y être plus forts que les Américains, et +contraindre ceux-ci à l'évacuer pour toujours. + +Non-seulement le plan d'attaque des insurgés contre les possessions +britanniques n'avait point réussi, mais leur plan de défense sur leur +propre territoire avait été accompagné de grands revers. Les Anglais, +n'ayant plus à châtier une seule province, mais à dompter les treize +colonies, avaient changé leurs dispositions militaires. Il ne convenait +point de rester à Boston, dont le golfe était trop tourné vers l'une +des extrémités de l'Amérique insurgée, et ils songèrent à occuper une +position plus centrale. Le beau fleuve de l'Hudson, près de l'embouchure +duquel était assise la riche ville de New-York, et dont le cours +séparait presque en deux les colonies du nord-est et les colonies du +sud-ouest, établissait, par le lac Champlain et la rivière de la Sorel, +une communication intérieure avec le Canada. Cette ligne était, sous +tous les rapports, importante à acquérir pour les Anglais. Maîtres des +bouches et du cours de l'Hudson, ils pouvaient, du quartier général de +New-York comme d'un centre, diriger des expéditions militaires sur les +divers points de la circonférence insurgée, et envahir les provinces de +la rive gauche ou celles de la rive droite, selon que les y pousserait +leur politique ou leur ressentiment. Ils résolurent donc de s'en emparer +et de s'y établir. + +Ils avaient évacué Boston au printemps (17 mars) de 1776. Leur armée +ne s'élevait pas alors au-dessus de onze mille hommes; mais ils avaient +reçu dans l'été des renforts qui leur étaient venus de l'Europe, des +Antilles et des Florides. Le général Howe avait de vingt-quatre à trente +mille hommes disciplinés et aguerris, lorsqu'il se décida à attaquer +l'île Longue (Long-Island), située en avant de New-York, et dont la +pointe méridionale s'avance vers les bouches de l'Hudson. Le prévoyant +Washington avait quitté son camp de Cambridge, et, devinant le dessein +des Anglais, il s'était posté avec treize mille miliciens sur le point +qu'ils voulaient envahir, pour le leur disputer. Mais ses forces +étaient trop peu considérables, et la qualité de ses troupes était trop +inférieure pour qu'il eût l'espérance d'y parvenir. Le mérite de ce +grand homme devait être pendant longtemps de soutenir sa cause en +se faisant battre pour elle, et de se montrer assez constant dans le +dessein de sauver son pays et assez inébranlable aux revers, pour se +donner le temps comme le moyen de vaincre. + +Les Anglais descendirent dans Long-Island, et y gagnèrent une sanglante +bataille sur les Américains, qui y perdirent près de deux mille hommes. +Ils débarquèrent ensuite sur le continent, marchèrent sur New-York, que +l'armée des insurgés évacua, remontèrent l'Hudson, et s'emparèrent des +forts Washington et Lee, placés sur ses deux rives vis-à-vis l'un de +l'autre, et commandant le cours du fleuve. Ils conquirent ensuite la +province voisine de New-Jersey, où s'était d'abord retiré le général +américain avec les faibles débris de son armée. Suivi de quatre mille +hommes seulement, il s'était posté à Trenton, sur la Delaware, et +bientôt les forces supérieures du général anglais l'avaient réduit à +quitter cette dernière position dans le New-Jersey. Battu, mais non +découragé, dépourvu de moyens de résistance, mais soutenu par une +volonté indomptable, il passa alors la Delaware, afin de couvrir +Philadelphie, où siégeait le congrès et où devait marcher d'un moment +à l'autre l'armée victorieuse, pour prendre la capitale et disperser le +gouvernement de l'insurrection. + +La situation ne pouvait pas être plus périlleuse: elle semblait +désespérée. L'Amérique avait un habile général, mais elle n'avait +pas d'armée régulière. Manquant d'armes, de munitions, de vivres, de +vêtements même pour les soldats, Washington était obligé de lutter +contre des troupes régulières, bien conduites, fournies de tout, avec +des miliciens braves mais mal organisés, qui arrivaient et se retiraient +selon le terme de leurs engagements, et qui conservèrent longtemps +l'indiscipline de l'insurrection. Le congrès lui-même exerçait une +souveraineté générale, faible et mal obéie. Il ne pouvait ni faire des +lois obligatoires pour les États particuliers, ni lever des troupes +sur leur territoire, ni les soumettre à des impôts. Ces divers droits +appartenaient aux États eux-mêmes, qui possédaient la souveraineté +effective, et auprès desquels le congrès n'intervenait que par la voie +du conseil et des recommandations. Il avait été émis, pour le service +de l'_Union_, vingt-quatre millions de dollars (cent vingt millions +de francs) d'un papier-monnaie qui fut promptement discrédité. Dans ce +moment de suprême péril, où il devait pourvoir à tant de besoins avec un +papier-monnaie sans valeur, résister, avec une armée presque dissoute, à +l'invasion anglaise qui s'étendait, et au parti métropolitain qui, sous +le nom de _loyaliste_, levait hardiment la tête, le congrès n'avait +d'autre ressource que de chercher au dehors des secours en armes et en +argent par des emprunts, des secours en hommes et en vaisseaux par des +alliances. + +Il tourna d'abord les yeux vers la France. Cette nation, depuis +longtemps célèbre par la générosité de ses sentiments, était devenue, +par la récente liberté de ses idées, plus accessible encore à l'appel +d'un peuple opprimé qui tentait de s'affranchir. Pays des pensées +hardies et des nobles dévouements, la France était plus disposée que +jamais à se passionner pour les causes justes, à s'engager dans les +entreprises utiles aux progrès du genre humain. Elle marchait à grands +pas, par la voie des théories, vers le même but où les Américains +avaient été conduits par la route des traditions, et sa révolution de +liberté était à treize ans de date de leur révolution d'indépendance. +D'ailleurs, le penchant de la nation se rencontrait ici avec les calculs +du gouvernement, et l'enthousiasme populaire était cette fois d'accord +avec l'intérêt politique. Assister les Américains contre les Anglais, +c'était se préparer un allié et se venger d'un ennemi. Personne mieux +que Franklin ne pouvait aller plaider en France la cause de l'Amérique. +Le libre penseur devait y obtenir l'appui zélé des philosophes qui +dirigeaient dans ce moment l'esprit public; le négociateur adroit devait +y décider la prompte coopération du ministre prévoyant et capable qui y +conduisait les affaires étrangères; l'homme spirituel devait y plaire +à tout le monde, et le noble vieillard ajouter aux sympathies du peuple +pour son pays par le respect que le peuple porterait à sa personne. +Aussi le congrès le désigna-t-il, malgré son grand âge, pour cette +lointaine et importante mission. + + + + +CHAPITRE XI + +Accueil que Franklin reçoit en France.--Proposition faite à Louis XVI, +par M. de Vergennes, de soutenir la cause des _États-unis_ immédiatement +après leur déclaration d'indépendance.--Secours particuliers qu'il leur +donne.--Démarches actives de Franklin auprès de la France, de l'Espagne, +de la Hollande.--Son établissement à Passy.--Résistance magnanime +de Washington à l'invasion anglaise à Trenton, à Princeton, à +Germantown.--Victoire remportée par le général américain Gates sur +le général anglais Burgoyne, forcé de se rendre à Saratoga.--Traité +d'alliance et de commerce conclu par Franklin entre les États-Unis et +la France, le 6 février 1778.--Sa présentation à la cour.--Enthousiasme +dont il est l'objet; sa rencontre avec Voltaire. + + +Nommé commissaire des États-Unis auprès de la France, et accrédité +bientôt aussi auprès de l'Espagne, qu'unissait étroitement à elle le +pacte de famille, Franklin partit de Philadelphie le 28 octobre 1776, +accompagné de ses deux petits-fils, William Temple Franklin et Benjamin +Franklin Bache. Il avait été précédé à Paris par M. Silas Deane, et il +devait y être suivi par M. Arthur Lee, que le congrès lui avait +donnés pour collègues. Après une traversée de cinq semaines, il arriva +heureusement, le 3 décembre, dans la baie de Quiberon. Ce n'était pas +la première fois qu'il visitait la France; il l'avait déjà traversée en +1768, après un voyage qu'il avait fait sur le continent, lorsqu'il était +agent des colonies à Londres. A cette époque, il avait été présenté à +Louis XV, qui avait voulu voir celui dont le hardi génie avait dérobé la +foudre aux nuages. Il venait persuader maintenant au successeur de Louis +XV d'arracher la domination de l'Amérique aux Anglais. + +Après avoir passé quelques jours à Nantes, il se rendit à Paris, où +l'annonce de son arrivée avait produit et où sa présence entretint une +sensation extraordinaire. La lutte des Américains contre les Anglais +avait ému l'Europe, et surtout la France. Les _insurgents_, comme on +appelait les colons révoltés, y étaient l'objet d'un intérêt incroyable. +Dans les cafés et dans les lieux publics, on ne parlait que de la +justice et du courage de leur résistance. Tous ceux dont l'épée était +oisive et dont le coeur aimait les nobles aventures, voulaient s'enrôler +à leur service. La vue de Franklin, la simplicité sévère de son costume, +la bonhomie fine de ses manières, le charme attrayant de son esprit, son +aspect vénérable, sa modeste assurance et son éclatante renommée, +mirent tout à fait à la mode la cause américaine. «Je suis en ce moment, +écrivait-il un peu plus tard à propos de l'engouement dont il était +l'objet, le personnage le plus remarquable dans Paris.» Il ajoutait dans +une autre lettre: «Les Américains sont traités ici avec une cordialité, +un respect, une affection qu'ils n'ont jamais rencontrés en Angleterre +lorsqu'ils y ont été envoyés.» + +Cependant il ne voulut point prendre encore de caractère public, de peur +d'embarrasser la cour de France et de compromettre le gouvernement de +l'Union, si ce caractère n'était point reconnu. Aussi ne fut-il d'abord +reçu qu'en particulier par M. de Vergennes, qui aurait craint, s'il +avait reçu officiellement lui et ses collègues, d'exciter les ombrages +de l'Angleterre sans qu'on fût prêt à la combattre encore. En homme +d'État prévoyant et résolu, ce ministre avait poussé depuis plusieurs +mois le gouvernement de Louis XVI à s'engager dans cette guerre. Dès que +la déclaration d'indépendance avait été connue, il avait adressé, le +31 août 1776, au roi, en présence de MM. de Maurepas, de Sartine, de +Saint-Germain et de Clugny, membres de son conseil, un rapport sur le +parti qu'il convenait de prendre dans ce moment solennel. Avec la vue +la plus nette et par les considérations les plus politiques et les plus +hautes, il déclarait que la guerre deviendrait tôt ou tard inévitable, +qu'elle serait uniquement maritime, et qu'elle aurait à la fois +l'opportunité de la vengeance, le mérite de l'utilité et la gloire de la +réussite. + +«Quel plus beau moment, disait-il, la France pourrait-elle choisir pour +effacer la honte de la surprise odieuse qui lui fut faite en 1755, et de +tous les désastres qui en furent la suite, que celui où l'Angleterre +est engagée dans une guerre civile, à mille lieues de la métropole?...» +Persuadé que les colonies étaient irréconciliables avec l'Angleterre, +croyant que la France pouvait établir avec elles une liaison solide, +_nul intérêt ne devant diviser deux peuples qui ne communiquaient entre +eux qu'à travers de vastes espaces de mers_, désirant que le commerce de +leurs denrées et de leurs produits vînt animer ses ports et vivifier +son industrie, conseillant de priver du même coup la Grande-Bretagne des +ressources qui avaient tant contribué à ce haut _degré d'honneur et +de richesse_ où elle était parvenue, il ajoutait: «Si Sa Majesté, +saisissant une circonstance unique, que les siècles ne reproduiront +peut-être jamais, réussissait à porter à l'Angleterre un coup assez +sensible pour abattre son orgueil et pour faire rentrer sa puissance +dans de justes bornes, elle aurait la gloire de n'être pas seulement le +bienfaiteur de son peuple, mais celui de toutes les nations.» + +Cette forte politique ne devait pas être adoptée sur-le-champ par M. +de Maurepas ni par Louis XVI. Toutefois, le cabinet de Versailles, +obéissant à l'irrésistible impulsion de ses intérêts, secourut +secrètement les colonies insurgées. Déjà, dans le mois de mai 1776, +il avait mis un million de livres tournois à la disposition des agents +chargés de leur procurer des munitions et des armes. Le fameux +et entreprenant Beaumarchais dirigeait l'achat et l'envoi de ces +fournitures militaires. En 1777, deux millions de plus furent consacrés +sous main à ce service. Les commissaires américains furent admis en +outre à traiter avec les fermiers généraux de France, auxquels ils +vendirent du tabac de Virginie et de Maryland pour deux millions de +livres. Leurs navires furent reçus dans les ports de France, et +le gouvernement ferma les yeux sur l'enrôlement des officiers qui +s'engageaient sous leur drapeau, l'acquisition des armes qui étaient +expédiées pour leurs troupes, la vente des prises qui étaient faites +par leurs corsaires. Cette hostilité couverte, dont se plaignait +l'Angleterre, devait bientôt se changer en guerre déclarée. + +En attendant l'occasion qui devait donner la France pour alliée à +l'Amérique, Franklin s'était établi dans l'agréable village de Passy, +aux portes mêmes de Paris; il y occupait une maison commode, avec un +vaste jardin. Il avait dans son voisinage très-rapproché la veuve du +célèbre Helvétius, si généreux comme fermier général, si repoussant +comme philosophe. Elle habitait Auteuil avec une petite colonie d'amis +distingués, au nombre desquels étaient le spirituel abbé Morellet et +le savant médecin Cabanis. Elle recevait tout ce que Paris avait de +considérable dans les lettres et dans l'État. Franklin se lia d'une +étroite amitié avec cette femme excellente et gracieuse, remarquable +encore par sa beauté, recherchée par son esprit, attrayante par sa +douceur, incomparable par sa bonté. Il vécut neuf ans dans son aimable +intimité. C'est auprès d'elle qu'il vit les chefs des encyclopédistes, +d'Alembert et Diderot; c'est à elle qu'il dut son amitié avec Turgot, +le philosophique prophète de l'indépendance américaine, précurseur +entreprenant de la Révolution française. Après avoir annoncé en 1750, +avec une force d'esprit rare, qu'avant vingt-cinq années les colonies +anglaises se sépareraient de la métropole comme un fruit mûr se détache +de l'arbre, Turgot venait de quitter les conseils de Louis XVI pour +avoir voulu mettre les institutions de la France au niveau de ses idées, +accorder son état politique avec son progrès social et prévenir les +violences d'une révolution par l'accomplissement d'une réforme. C'est +surtout chez madame Helvétius qu'il entra en commerce régulier avec tous +ces philosophes du dix-huitième siècle, qui s'étaient rendus les maîtres +des esprits et s'étaient faits les instituteurs des peuples. Secondé par +ce parti généreux, hardi, actif, puissant, Franklin, après avoir gagné +le public à sa cause, n'oubliait rien pour y amener le gouvernement. +Il pressait la cour de Versailles; il écrivait à celle de Madrid, avec +laquelle le congrès, se reposant _sur sa sagesse et son intégrité_, +l'avait chargé de négocier un traité d'amitié et de commerce; il +envoyait Arthur Lee à Amsterdam et à Berlin; il garantissait la sûreté +de l'emprunt qui devait permettre d'acquérir des armes et de poursuivre +la guerre; il hâtait enfin de ses voeux comme de ses efforts la +résolution que prendrait l'Europe d'embrasser la défense de l'Amérique. + +Ce moment arriva. La résistance prolongée et sur quelques points +heureuse des _insurgents_ décida le gouvernement de Louis XVI à les +secourir. Après la défaite de Long-Island, l'évacuation de New-York, la +prise des forts de l'Hudson, la conquête de New-Jersey, Washington +avait sauvé son pays par la mâle constance de son caractère et l'habile +circonspection de ses manoeuvres. Non-seulement il avait évité de se +laisser acculer entre l'armée et la flotte anglaise, comme l'aurait +voulu le général Howe pour lui faire mettre bas les armes, mais il avait +conçu et il exécuta le dessein de surprendre, au coeur de l'hiver, les +corps britanniques dispersés dans le New-Jersey. Lorsqu'on le croyait +affaibli, abattu, impuissant, il passa la Delaware sur la glace, se +dirigea, le 25 décembre 1776, par une audacieuse marche de nuit, vers +Trenton, qu'il surprit et dont il s'empara, après avoir forcé les +troupes hessoises à se rendre prisonnières. Tous les détachements +anglais qui bordaient le cours de la Delaware se replièrent; et, +au moment où lord Cornwallis vint avec des forces supérieures pour +reprendre Trenton, le général des insurgés, se dérobant à lui par un +mouvement aussi hardi qu'heureux, alla, sur ses derrières mêmes, battre +un corps britannique à Princeton. A la suite d'avantages aussi brillants +et aussi inattendus, Washington établit ses quartiers d'hiver, non plus +en Pensylvanie, mais dans le New-Jersey, qu'abandonna en grande partie +l'armée d'invasion. Il se plaça dans la position montagneuse et forte +de Morristown, d'où il ne cessa de harceler les Anglais par des +détachements envoyés contre eux. Ces victoires relevèrent dans l'opinion +la cause américaine, mais elles ne parvinrent à suspendre qu'un instant +les progrès de la conquête anglaise. + +En effet, dans la campagne de 1777, le général Howe se transporta en +Pensylvanie pour occuper cette province centrale et s'établir au siége +du gouvernement insurrectionnel. Au lieu d'y pénétrer par le New-Jersey, +il entra par la baie de la Chesapeake. A la tête de dix-huit mille +hommes qu'il avait débarqués, il marcha sur Philadelphie. Washington +essaya de couvrir la capitale de l'Union américaine. Il avait reçu +vingt-quatre mille fusils envoyés de France, et il avait été joint par +le chevaleresque précurseur de ce grand peuple, par le généreux marquis +de la Fayette, qui, se dérobant aux tendresses d'une jeune femme, +enfreignant les ordres formels d'une cour encore indécise, avait quitté +son régiment, sa famille, son pays pour aller mettre son épée et sa +fortune au service de la liberté naissante, de cette liberté dont il +devait être, pendant soixante ans, le noble champion dans les deux +mondes, sans l'abandonner dans aucun de ses périls, sans la suivre dans +aucun de ses égarements. + +Investi de pouvoirs extraordinaires que lui avait conférés le congrès +dans ce moment redoutable, Washington attendit les Anglais sur la +Brandywine. Il ne put les empêcher de franchir cette rivière et d'entrer +victorieusement, après l'avoir battu le 11 septembre, dans Philadelphie, +d'où le congrès se retira d'abord à Lancaster, et puis à York-Town. +Mais, toujours inébranlable, il se maintint devant les Anglais, auxquels +il ne laissa ni sécurité ni repos. Renouvelant à Germantown la +manoeuvre qui lui avait si bien réussi l'année précédente à Trenton et +à Princeton, il attaqua l'armée ennemie non loin de Philadelphie, la +culbuta, et aurait remporté sur elle un plus grand avantage sans un +brouillard qui mit le désordre dans ses troupes et les précipita dans +une retraite soudaine. Il s'établit ensuite dans un camp fortifié à +vingt milles environ de Philadelphie, à Valley-Forge, sur un terrain +couvert de bois, borné d'un côté par le Schuylkill, et de l'autre par +des chaînes de collines, d'où il tint le général Howe en échec. + +Tandis que Washington contenait l'armée anglaise sur le Schuylkill et +la Delaware, il s'était passé des événements très-graves sur les lacs +du Nord et sur le haut cours de l'Hudson. Les Américains, arrêtés dans +l'invasion du Canada, avaient été contraints de se replier sur leur +propre territoire, où ils furent attaqués, dans l'été de 1777, par le +général Burgoyne, avec une armée d'environ dix mille hommes, venue en +grande partie d'Angleterre. Ce capitaine entreprenant descendit le lac +Champlain, occupa la forteresse de Ticondéroga, placée en avant du lac +Georges, se rendit maître des autres forts qui couvraient ce côté de la +frontière septentrionale des États-Unis, et passa sur la rive droite de +l'Hudson, dont il suivit le cours, avec le projet de s'emparer d'Albany +et d'aller joindre l'armée centrale établie dans New-York. + +Mais, arrivé à Saratoga, il y rencontra le général américain Gates, qui +marchait à sa rencontre à la tête de quinze mille hommes. Là finirent +ses succès et commencèrent ses désastres. Non-seulement Gates l'arrêta, +mais il le battit plusieurs fois, lui enleva tous les moyens d'opérer +sa retraite, l'assiégea dans une position désespérée, et, après une +terrible lutte qui dura tout un mois, le contraignit à se rendre avec +son armée. Le 17 octobre, Burgoyne signa une capitulation par laquelle +les cinq mille huit cents hommes qui lui restaient laissèrent leurs +armes entre les mains de leurs ennemis victorieux, et furent conduits +comme prisonniers de guerre à Boston, d'où on les transporta en Europe, +sous la condition qu'ils ne serviraient plus pendant toute la durée de +la guerre. + +Cet événement eut des suites considérables. Jointe à la résistance +opiniâtre de Washington, la victoire de Gates produisit un effet +extraordinaire en Europe. Franklin en tira un grand parti. «La +capitulation de Burgoyne, écrivit-il, a causé en France la joie la plus +générale, comme si cette victoire avait été remportée par ses propres +troupes sur ses propres ennemis, tant sont universels, ardents, +sincères, la bonne volonté et l'attachement de cette nation pour nous +et pour notre cause!» Il saisit ce moment d'enthousiasme et de confiance +pour entraîner le cabinet de Versailles dans l'alliance qu'il lui +proposait depuis longtemps avec les États-Unis. Le 4 décembre, en +apprenant au comte de Vergennes que le général Burgoyne avait capitulé +à Saratoga, il ne craignit pas d'avancer que le général Howe serait +bientôt réduit à en faire autant à Philadelphie. Il le croyait +fermement; car lorsqu'on lui avait annoncé que le général Howe avait +pris Philadelphie, il avait répondu: _Dites plutôt que Philadelphie a +pris le général Howe_. Il fit sentir à la cour de France combien il lui +importait de se décider promptement. Elle pouvait s'unir sans témérité +à un pays qui savait si bien se défendre, et elle devait traiter sans +retard avec lui, de peur qu'il ne trouvât l'Angleterre disposée aux +concessions par la défaite. C'est ce que la cour de Versailles admit +avec sagacité et exécuta avec résolution. Dès le 7 décembre, M. de +Vergennes dicta une note qui fut communiquée à Franklin, à Silas Deane +et à Arthur Lee, pour leur annoncer que la maison de Bourbon, déjà bien +disposée, par ses intérêts comme par ses penchants, en faveur de la +cause américaine, prenait confiance dans la solidité du gouvernement des +États-Unis depuis les derniers succès qu'il avait obtenus, et n'était +pas éloignée d'établir avec lui un _concert plus direct_. + +Le lendemain même, Franklin, Silas Deane et Arthur Lee se montrèrent +prêts à entrer en négociation. Ils renouvelèrent la proposition d'un +traité de commerce et d'amitié; et, le 16, ils entrèrent en pourparlers +à Passy avec M. Gérard de Rayneval, premier commis des affaires +étrangères et secrétaire du conseil d'État, que Louis XVI avait désigné +pour être son plénipotentiaire. On convint sans peine d'une étroite +alliance, et il fut promis aux négociateurs américains un secours +additionnel de trois millions pour le commencement de l'année 1778. On +aurait pu signer sur-le-champ ce grand accord, si la France n'avait pas +voulu agir de concert avec l'Espagne. Afin d'avoir son utile concours, +on expédia un courrier au cabinet de Madrid, trop lent pour se décider +vite, et ayant trop à perdre dans l'émancipation des colonies du nouveau +monde pour ne pas hésiter à en seconder le premier exemple. L'invitation +ne fut pas encore acceptée de sa part, et l'on se borna, par une clause +secrète, à lui réserver une place dans le traité, en même temps que, par +un autre article, on provoquait à entrer dans l'alliance tous les +États qui, ayant reçu des injures de la Grande-Bretagne, désiraient +l'abaissement de sa puissance et l'humiliation de son orgueil. + +Les deux traités furent signés le 6 février. Le 8, les plénipotentiaires +américains, en les envoyant au président des États-Unis, lui disaient: +«Nous avons la grande satisfaction de vous apprendre, ainsi qu'au +congrès, que les traités avec la France sont conclus et signés. Le +premier est un traité d'amitié et de commerce; l'autre est un traité +d'alliance, dans lequel il est stipulé que si l'Angleterre déclare +la guerre à la France, ou si, à l'occasion de la guerre, elle tente +d'empêcher son commerce avec nous, nous devons faire cause commune +ensemble, et joindre nos forces et nos conseils. Le grand objet de +ce traité est déclaré être d'_établir la liberté, la souveraineté, +l'indépendance absolue et illimitée des États-Unis, aussi bien en +matière de gouvernement qu'en matière de commerce_. Cela nous est +garanti par la France avec tous les pays que nous possédons et que nous +posséderons à la fin de la guerre. + +«Nous avons trouvé, en négociant cette affaire, la plus grande +cordialité dans cette cour; on n'a pris ni tenté de prendre aucun +avantage de nos présentes difficultés pour nous imposer de dures +conditions; mais la magnanimité et la bonté du roi ont été telles, qu'il +ne nous a rien proposé que nous n'eussions dû agréer avec empressement +dans l'état d'une pleine prospérité et d'une puissance établie et +incontestée. La base du traité a été la plus _parfaite égalité et +réciprocité_. En tout, nous avons de grandes raisons d'être satisfaits +de la bonne volonté de cette cour et de la nation en général, et nous +souhaitons que le congrès la cultive par tous les moyens les plus +propres à maintenir l'union et à la rendre permanente.» + +Ainsi s'accomplit ce grand acte, sans lequel, malgré la constance +valeureuse de ses généraux et la déclaration magnanime de son congrès, +l'Amérique aurait fini par succomber sous les efforts de la trop +puissante Angleterre. Il marqua le véritable avénement des États-Unis +parmi les nations. La France se chargea de les y introduire avec une +habile générosité. Le plus ancien roi de l'Europe, fidèle aux traditions +de sa race et à la politique de son pays, devint le protecteur de la +république naissante du nouveau monde, comme ses ancêtres avaient été +les utiles alliés des républiques du vieux monde, et avaient soutenu +tour à tour les cantons suisses, les villes libres d'Italie, les +Provinces-Unies de Hollande et les États confédérés de l'Allemagne. +La France ne craignit pas de s'engager dans une longue guerre pour +atteindre un grand but. + +Franklin eut le mérite d'avoir préparé et signé les deux actes qui +procurèrent à sa patrie un belliqueux défenseur, proclamèrent sa +souveraineté, garantirent son existence, étendirent son commerce, +assurèrent sa victoire, et lui ouvrirent les plus vastes perspectives +sur le continent américain. Ces deux traités, où furent introduites les +dispositions les plus libérales; où le droit d'aubaine, qui rendait la +propriété immobilière incomplète pour les étrangers dans chaque pays, +fut aboli; où la liberté des mers fut consacrée par la solennelle +admission du droit des neutres que les Anglais ne respectaient point, +et par la condamnation des blocus fictifs et du droit de visite que les +Anglais avaient établis dans leur code maritime pour la commodité de +leur domination; où la France se fit la protectrice des Américains +dans la Méditerranée contre les Barbaresques, comme elle le devint +dans l'Océan contre les Anglais; où les deux parties contractantes +se promirent de ne pas déposer les armes avant que l'indépendance +américaine fût reconnue, et de ne pas traiter l'une sans l'autre; ces +deux traités, où les intérêts mutuels furent avoués avec franchise, +réglés avec équité, et soutenus jusqu'au bout avec une persévérante +bonne foi, firent le plus grand honneur à Franklin. On peut dire que le +principal négociateur de l'Amérique contribua à la sauver tout autant +que son plus vaillant capitaine: il fut alors au comble du bonheur et de +la renommée. + +Aussi, lorsque M. de Vergennes le présenta à Louis XVI dans le château +de Versailles, il y fut l'objet d'une véritable ovation, jusque parmi +les courtisans. Il parut à cette royale audience avec une extrême +simplicité de vêtements. Son âge, sa gloire, ses services, l'alliance si +souhaitée qu'il venait de conclure, avaient attiré une grande foule dans +les vastes galeries du palais de Louis XIV. On battit des mains sur son +passage, saisi qu'on était d'un sentiment de respect et d'admiration à +la vue de ce vieillard vénérable, de ce savant illustre, de ce patriote +heureux. Le roi l'accueillit avec une distinction cordiale. Il le +chargea d'assurer les États-Unis d'Amérique de son amitié, et, le +félicitant lui-même de tout ce qu'il avait fait depuis qu'il était +arrivé dans son royaume, il lui en exprima son entière satisfaction. Au +retour de cette audience, la foule accueillit Franklin avec les mêmes +manifestations, et lui servit longtemps de cortége. + +L'enthousiasme dont il fut l'objet à Versailles se renouvela bientôt +pour lui à Paris. Ce fut sur ces entrefaites que Voltaire, âgé de +quatre-vingt-quatre ans, quitta Ferney, et revint, avant de mourir, dans +cette ville où dominaient alors ses disciples, et où il ne rencontra +plus d'adversaires de son génie et d'envieux de sa gloire. Tout le +monde voulut voir ce grand homme, applaudir l'auteur de tant de +chefs-d'oeuvre, s'incliner devant le souverain intellectuel qui +gouvernait l'esprit humain en Europe depuis cinquante ans. Franklin +ne fut pas des derniers à visiter Voltaire, qui le reçut avec les +sentiments de curiosité et d'admiration qui l'attiraient vers lui. Il +l'entretint d'abord en anglais; et comme il avait perdu l'habitude de +cette langue, il reprit la conversation en français, et lui dit avec une +grâce spirituelle: _Je n'ai pu résister au désir de parler un moment la +langue de M. Franklin_. Le sage de Philadelphie, présentant alors son +petit-fils au patriarche de Ferney, lui demanda de le bénir: _God and +liberty_, Dieu et la liberté, dit Voltaire en levant les mains sur +la tête du jeune homme, voilà la seule bénédiction qui convienne au +petit-fils de M. Franklin.» + +Peu de temps après, ils se rencontrèrent encore à la séance publique +de l'Académie des sciences, et se placèrent à côté l'un de l'autre. Le +public contemplait avec émotion ces deux glorieux vieillards qui avaient +surpris les secrets de la nature, jeté tant d'éclat sur les +lettres, rendu de si grands services à la raison humaine, assuré +l'affranchissement des esprits et commencé l'émancipation des +peuples. Cédant eux-mêmes à l'irrésistible émotion de l'assemblée, ils +s'embrassèrent au bruit prolongé des applaudissements universels. On dit +alors, en faisant allusion aux récents travaux législatifs de Franklin +et aux derniers succès dramatiques de Voltaire, que _c'était Solon qui +embrassait Sophocle_; c'était plutôt le génie brillant et rénovateur +de l'ancien monde qui embrassait le génie simple et entreprenant du +nouveau. + + + + +CHAPITRE XII + +Tentatives de réconciliation faites auprès de Franklin par le +gouvernement anglais.--Bills présentés par lord North et votés par le +gouvernement britannique.--Ils sont refusés en Amérique.--Diversion que +la guerre contre l'Angleterre de la part de la France, de l'Espagne +et de la Hollande, amène en faveur des États-Unis.--Succès des +alliés.--Démarches et influence de Franklin.--Expédition française +conduite par Rochambeau, qui, de concert avec Washington, force lord +Cornwallis et l'armée anglaise à capituler dans York-Town.--Négociations +pour la paix.--Signature par Franklin du traité de 1783, qui consacre +l'indépendance des États-Unis, que l'Angleterre est réduite à +reconnaître. + + +L'Angleterre avait été profondément troublée par la capitulation de +Saratoga. La conquête des colonies insurgées n'avançait point; le +général Howe, réduit à l'impuissance sur la Delaware, demandait à être +remplacé; le général Bourgoyne, battu sur l'Hudson, était contraint de +se rendre. Au lieu d'opérer l'invasion des États-Unis par le Canada, on +avait à craindre de nouveau l'invasion du Canada par les États-Unis. +Le ministère, déconcerté dans ses plans et revenu de ses présomptueuses +espérances, voyait s'accroître les attaques de l'opposition, qui +l'accusait à la fois d'injustice et de témérité, s'envenimer le +mécontentement du peuple, qui lui reprochait les charges financières +dont il était accablé et la détresse commerciale dont il souffrait. +Il redoutait, de plus, que la France et l'Espagne ne se décidassent à +embrasser, comme elles le firent, la cause devenue moins incertaine des +États-Unis, et qu'à la guerre avec les rebelles d'Amérique ne se joignît +la guerre avec les deux puissances maritimes de l'Europe les plus fortes +après la Grande-Bretagne. + +Lord North, tout en se livrant aux plus vastes préparatifs militaires +pour faire face à toutes les inimitiés, essaya de les conjurer. Il +s'adressa d'abord à Franklin, auquel l'Angleterre croyait le pouvoir +d'apaiser un soulèvement dont elle le considérait comme le provocateur. +Vers les commencements de janvier 1778, lorsqu'il était en pleine +négociation avec la France, ses vieux amis David Hartley, secrètement +attaché à lord North quoique membre whig de la Chambre des communes, +et le chef des Frères moraves, James Hutton, qui avait ses entrées +au palais de Georges III, furent chargés de lui proposer une +réconciliation. James Hutton vint lui offrir à Paris les conditions +que lord North présenta bientôt au parlement. Franklin refusa, comme +insuffisante, la restitution des anciens privilèges dont les colonies +auraient été satisfaites avant la guerre, et dont elles ne pouvaient +plus se contenter après leur séparation. Il leur fallait maintenant +l'indépendance. Elles étaient résolues à ne pas s'en départir, et +l'Angleterre n'était point encore prête à la leur accorder. James Hutton +retourna attristé à Londres, d'où il conjura Franklin de faire à son +tour quelque proposition, ou tout au moins de lui donner son avis. +«L'Arioste prétend, répondit Franklin au frère morave, que toutes les +choses perdues sur la terre doivent se trouver dans la lune; en ce cas, +il doit y avoir une grande quantité de bons avis dans la lune, et il +y en a beaucoup des miens formellement donnés et perdus dans cette +affaire. Je veux néanmoins, à votre requête, en donner encore un petit, +mais sans m'attendre le moins du monde qu'il soit suivi. Il n'y a que +Dieu qui puisse donner en même temps un bon conseil et la sagesse pour +en faire usage. + +«Vous avez perdu par cette détestable guerre, et par la barbarie avec +laquelle elle a été poursuivie, non-seulement le gouvernement et le +commerce de l'Amérique, mais, ce qui est bien pis, l'estime, le respect, +l'affection de tout un grand peuple qui s'élève, qui vous considère à +présent, et dont la postérité vous considérera comme la plus méchante +nation de la terre. La paix peut sans doute être obtenue, mais en +abandonnant toute prétention à nous gouverner.» + +Il demandait donc qu'on disgraciât les _loyalistes_ américains qui +avaient provoqué la guerre, les ministres anglais qui l'avaient +déclarée, et les généraux qui l'avaient faite; qu'on gardât tout au plus +le Canada, la Nouvelle-Écosse, les Florides, et qu'on renonçât à tout le +reste du territoire de l'Amérique, pour établir une amitié solide avec +elle. «Mais, ajoutait-il, je connais votre peuple: il ne verra point +l'utilité de pareilles mesures, ne voudra jamais les suivre, et trouvera +insolent à moi de les indiquer.» + +Ces mesures, que l'Angleterre se vit contrainte d'adopter en grande +partie cinq années plus tard, furent remplacées par les _bills +conciliatoires_ de lord North. Ce ministre proposa au parlement, qui y +consentit, de renoncer à imposer des taxes à l'Amérique septentrionale, +de retirer toutes les lois promulguées depuis le 10 février 1763, +d'accorder aux Américains le droit de nommer leurs gouverneurs et leurs +chefs militaires. Des commissaires anglais furent désignés pour offrir à +l'Amérique ces bills, que David Hartley envoya le 18 février à Franklin. +Les traités avec la France étaient alors signés, et, six jours après +leur conclusion, Franklin avait écrit à Hartley: «L'Amérique a été jetée +dans les bras de la France. C'était une fille attachée à ses devoirs +et vertueuse. Une cruelle marâtre l'a mise à la porte, l'a diffamée, a +menacé sa vie. Tout le monde connaît son innocence et prend son parti. +Ses amis désiraient la voir honorablement mariée... Je crois qu'elle +fera une bonne et utile femme, comme elle a été une excellente et +honnête fille, et que la famille d'où elle a été si indignement chassée +aura un long regret de l'avoir perdue.» + +Lorsqu'il connut les bills, il les déclara trop tardifs, tout à fait +inadmissibles, et plus propres à éloigner la paix qu'à y conduire. +William Pultney se joignit à James Hutton et à David Hartley pour le +conjurer d'opérer, entre la métropole et les colonies, un rapprochement +qu'ils croyaient dépendre de lui. Franklin leur assura à tous que +désormais ce rapprochement ne pouvait s'effectuer qu'au prix de +l'_indépendance reconnue des États-Unis_, et au moyen d'un simple traité +d'amitié et de commerce. David Hartley se rendit alors à Paris, pour +essayer de rompre l'union redoutable que l'Amérique venait de conclure +avec la France. Il y arriva dans la dernière quinzaine d'avril. Il fit +à Franklin l'ouverture d'un traité de commerce, où certains avantages +seraient concédés à l'Angleterre, avec laquelle l'Amérique s'engagerait +de plus dans une alliance défensive et offensive, même contre la France. +Franklin répondit que l'Angleterre serait heureuse si on l'admettait, +malgré ses torts, à jouir des avantages commerciaux qu'avait obtenus la +France; qu'elle se trompait si elle croyait, en signant la paix avec +les Américains, les enchaîner dans une guerre contre la nation généreuse +dont ils avaient trouvé l'amitié au moment de leur détresse et de leur +oppression, et qu'ils la défendraient en cas d'attaque, comme les y +obligeaient le sentiment de la reconnaissance et la foi des traités. + +David Hartley, n'ayant pu réussir à ébranler la nouvelle alliance, +retourna, le 23 avril, en Angleterre. En quittant Franklin, il lui +écrivit: «Ni mes pensées ni mes actes ne manqueront jamais pour pousser +à la paix dans un temps ou dans un autre. Votre puissance, à cet égard, +est infiniment plus grande que la mienne; c'est en elle que je place mes +dernières espérances. Je finis en vous rappelant que ceux qui procurent +la paix sont bénis.» Il semblait craindre pour son vieil ami quelque +danger, puisqu'il ajoutait d'une façon mystérieuse: «Les temps orageux +vont venir, prenez garde à votre sûreté; les événements sont incertains, +et les hommes mobiles.» Franklin, tout en le remerciant de son +affectueuse sollicitude, lui répondit avec une spirituelle tranquillité: +«Ayant presque achevé une longue vie, je n'attache pas grand prix à +ce qui m'en reste. Comme le marchand de drap qui n'a plus qu'un petit +morceau d'une pièce, je suis prêt à dire: Ceci n'étant que le dernier +bout, je ne veux pas être difficile avec vous; prenez-le pour ce qui +vous plaira. Peut-être le meilleur parti qu'un vieil homme puisse tirer +de lui est de se faire martyr.» + +Il eut soin de tenir la cour de France au courant de toutes les +tentatives faites auprès de lui, afin qu'aucun nuage ne troublât le +bon accord, et qu'aucune incertitude ne dérangeât le concert des deux +alliés. M. de Vergennes l'en remercia au nom de Louis XVI: «Le grand +art du gouvernement anglais, lui dit-il, est d'exciter toujours les +divisions, et c'est par de pareils moyens qu'il espère maintenir son +empire. Mais ce n'est ni auprès de vous ni auprès de vos collègues que +de semblables artifices peuvent être employés avec succès... Au reste, +il est impossible de parler avec plus de franchise et de fermeté que +vous ne l'avez fait à M. Hartley: il n'a aucune raison d'être satisfait +de sa mission.» + +M. de Vergennes exprimait la même confiance envers le peuple des +États-Unis: il ne se trompait point. Les bills conciliatoires de lord +North parvinrent en Amérique plus tôt que les traités avec la France: +ils y furent connus vers le milieu d'avril. Washington les jugea +insuffisants et inadmissibles, tout comme l'avait fait Franklin; et +le congrès, partageant la pensée des deux plus sensés et plus glorieux +soutiens de l'indépendance américaine, les rejeta sans hésitation et à +l'unanimité des voix. Il déclara qu'il n'admettrait aucune proposition +de paix, à moins que l'Angleterre ne retirât ses troupes et ses flottes, +et ne reconnût l'indépendance des États-Unis. A peine avait-il repoussé +les bills, qu'arrivèrent (le 2 mai) les traités; ils causèrent des +transports de joie. L'espérance fut universelle. Le congrès les ratifia +sur-le-champ, et nomma Franklin son ministre auprès de la cour de +France, qui, de son côté, accrédita M. Gérard de Rayneval auprès +du gouvernement des États-Unis. Dans la noble effusion de sa +reconnaissance, le congrès écrivit à ses commissaires: «Nous admirons la +sagesse et la vraie dignité de la cour de France, qui éclatent dans la +conclusion et la ratification des traités faits avec nous. Elles tendent +puissamment à faire disparaître cet esprit étroit dans lequel le genre +humain a été assez malheureux pour s'entretenir jusqu'à ce jour. Ces +traités montrent la politique inspirée par la philosophie, et fondent +l'harmonie des affections sur la base des intérêts mutuels. La France +nous a liés plus fortement par là que par aucun traité réservé, et cet +acte noble et généreux a établi entre nous une éternelle amitié.» + +Cette étroite union ne pouvant être ébranlée, il fallait essayer de la +vaincre. L'Angleterre poursuivit donc la guerre avec l'Amérique, et la +commença avec la France. La France s'y attendait et s'y était préparée. +Grâce au patriotisme d'un grand ministre, sa marine, si faible et si +humiliée dans la guerre de Sept ans, s'était rétablie et relevée. Le duc +de Choiseul y avait appliqué son génie prévoyant, et, avec une fierté +toute nationale, il avait commencé, sous les dernières années de Louis +XV, la restauration maritime de la France, que les ministres de Louis +XVI avaient soigneusement continuée, surtout depuis les désaccords qui +avaient éclaté entre les colonies américaines et leur métropole. + +Des flottes étaient réunies dans les principales rades; des vaisseaux +étaient en construction sur tous les chantiers. A leur bravoure +ordinaire, nos marins joignaient une instruction supérieure et une +grande habileté de manoeuvres. Aussi les vit-on durant cinq années, +sous les d'Orvilliers, les d'Estaing, les de Grasse, les Guichen, les +Lamotte-Piquet, les Suffren, etc., affronter résolûment et combattre +sans désavantage les flottes anglaises sur toutes les mers, dominer dans +la Méditerranée, balancer la fortune dans l'Océan, résister héroïquement +dans l'Inde, et réussir en Amérique. Belle et patriotique prévoyance +qui permit à Louis XVI d'entreprendre avec hardiesse, de poursuivre avec +constance, d'exécuter avec bonheur une des choses les plus grandes et +les plus glorieuses de notre histoire! + +Le premier effet de son intervention en Amérique fut d'amener +l'évacuation de la Pensylvanie par les Anglais. Tandis que le comte +d'Orvilliers livrait la mémorable bataille navale d'Ouessant à l'amiral +Keppel, dont l'escadre, maltraitée, prenait le large, le comte d'Estaing +s'avançait vers l'Amérique avec une flotte de douze vaisseaux de ligne +et de quatre frégates, pour aller, sur le conseil de Franklin, bloquer +l'amiral Howe dans la Delaware, et enfermer dans Philadelphie sir Henri +Clinton, qui avait succédé au commandement militaire du général Howe. +Mais la flotte et l'armée anglaises avaient échappé au péril en quittant +ces parages. L'une avait reçu l'ordre de transporter cinq mille hommes +dans la Floride pour protéger cette province, et l'autre avait opéré sa +retraite sur New-York. Lorsque le comte d'Estaing arriva, il ne trouva +plus ceux qu'il venait surprendre; la crainte seule de son approche +avait fait reculer l'invasion anglaise. + +Washington, fidèle à son plan d'une entreprenante défensive, harcela +Clinton dans sa marche sur New-York, repassa la Delaware après lui, +l'attaqua avec avantage à Montmouth dans le New-Jersey, se porta de +nouveau du côté oriental de l'Hudson; et lorsque les Anglais, revenant +presque à leur point de départ, se furent renfermés dans cette ville, +il prit, à peu de distance de leur quartier général, de fortes +positions d'où il put surveiller leurs mouvements et s'opposer à leurs +entreprises. Il forma une ligne de cantonnements autour de New-York, +depuis le détroit de Long-Island jusqu'aux bords de la Delaware. + +Les Anglais ne furent point expulsés du territoire américain dans cette +campagne, mais ils perdirent une grande partie de ce qu'ils y avaient +conquis. Dans la campagne suivante, ils eurent à combattre un nouvel +ennemi. L'Espagne, après un impuissant essai de médiation, se joignit +à la France dans l'été de 1779 (juin), et fut secondée bientôt par +la Hollande, que l'Angleterre attaqua en 1780, parce qu'elle s'était +montrée commercialement favorable aux _insurgents_ en 1778. L'appui des +trois principales puissances maritimes de l'Europe, et la neutralité +armée conclue vers ce temps (juillet et août 1780) entre la Russie, le +Danemark, la Suède, contre les théories et les pratiques oppressives +des anciens maîtres de la mer, furent pour les États-Unis une diversion +puissante et un heureux encouragement. + +L'Angleterre se vit obligée de disperser ses forces dans toutes les +régions du monde. Elle eut à se défendre dans la Méditerranée, où les +Français et les Espagnols lui reprirent Minorque et tentèrent de lui +enlever Gibraltar; vers les côtes d'Afrique, où elle perdit tous ses +forts et tous ses établissements sur le Sénégal; aux Indes, où après +s'être emparée tout d'abord de Pondichéry, de Chandernagor, de Mahé, +elle fut privée de Gondelour et eut à combattre le redoutable Hyder-Aly +et l'héroïque bailli de Suffren; en Amérique, où les Français, +qu'elle avait dépouillés des îles de Saint-Pierre, de Miquelon et +de Sainte-Lucie, conquirent sur elle la Dominique, Saint-Vincent, +la Grenade, Tabago, Saint-Christophe, Nevis, Montserrat, et où les +Espagnols se rendirent maîtres de la Mobile et soumirent la Floride +occidentale avec la ville de Pensacola, qu'ils avaient cédée dans la +paix du 10 février 1763. Malgré la coalition ouverte ou secrète du monde +contre sa puissance, cette fière et énergique nation tint ferme sur +toutes les mers, fit face à toutes les inimitiés, et ne renonça point à +dompter et à punir ses colonies révoltées. + +Seulement, elle changea son plan d'attaque. Sir Henri Clinton avait +vainement essayé de reprendre les anciens desseins du général Howe en +se rendant maître de tout le cours de l'Hudson; il avait rencontré la +résistance victorieuse de Washington, qui l'avait réduit à l'inaction +dans New-York. Mais, tandis que le général américain, toujours posté +avec son armée dans des positions qu'il rendait imprenables, défendait +l'accès intérieur du pays, les Anglais se décidèrent à ravager ses côtes +et à porter la ruine là où ils ne pouvaient plus opérer la conquête. Des +corps considérables, détachés de l'armée centrale de New-York, allèrent +sur des flottilles dévaster les rivages des deux Carolines, de +la Virginie, de la Pensylvanie, de New-Jersey, de New-York, de la +Nouvelle-Angleterre. Les villes de Portsmouth, de Suffolk, de New-Haven, +de Farifiel, de Norwalk, de Charlestown, de Falmouth, de Norfolk, de +Kingston, de Bedford, de Egg-Harbourg, de Germanflatts, furent saccagées +et brûlées. De plus, sir Henri Clinton, ayant reçu des renforts +d'Europe, reprit le projet d'invasion, non plus par le centre des +États-Unis, où Washington l'avait fait échouer jusque-là, mais par son +extrémité méridionale, où il devait rencontrer moins d'obstacle. Il alla +joindre, dans le sud, lord Cornwallis, qui se rendit assez promptement +maître des deux Carolines. + +Il importait que la France, dont les flottes avaient paru plus qu'elles +n'avaient agi sur les côtes américaines, vînt au secours des États-Unis +d'une manière efficace. Le général la Fayette, qu'une amitié étroite +avait promptement lié à Washington, qui avait acquis la confiance du +congrès par la générosité de son dévouement et la brillante utilité de +ses services, se rendit en Europe pour se concerter avec Franklin et +solliciter, d'accord avec lui, cette assistance devenue nécessaire. Le +plénipotentiaire américain n'avait pas négligé les intérêts de son +pays, et, afin de préparer sa victoire, il avait soigneusement entretenu +l'union entre lui et ses alliés. Il avait repoussé les offres d'une +trêve de sept ans, que lord North lui avait proposée par l'entremise de +David Hartley, dans l'espoir de séparer l'Amérique de la France et de +les accabler tour à tour en les attaquant à part. Il avait demandé que +la trêve équivalût à la paix par une durée de trente ans et qu'elle +fût générale: c'était déjouer les desseins secrets de l'Angleterre, qui +n'insista point. Après avoir obtenu de la cour de Versailles des secours +considérables d'argent, qui s'élevèrent à trois millions pour 1778, à +un seulement pour 1779, à quatre pour 1780, à quatre aussi pour 1781, +indépendamment de la garantie d'un emprunt de cinq millions de florins +contracté par les États-Unis en Hollande, Franklin obtint encore l'envoi +d'une flotte conduite par le chevalier de Ternay, et d'une petite armée +que commanda le comte de Rochambeau, placé sous les ordres directs du +général Washington. + +Avant que la Fayette retournât en Amérique, Franklin fut chargé de +remettre une épée d'honneur à ce jeune et vaillant défenseur des +États-Unis. Il la lui envoya au Havre par son petit-fils, en lui +adressant une lettre dans laquelle il lui exprimait, avec le tour +d'esprit le plus délicat, la plus flatteuse des gratitudes: «Monsieur, +lui disait-il, le congrès, qui apprécie les services que vous avez +rendus aux États-Unis, mais qui ne saurait les récompenser dignement, a +résolu de vous offrir une épée, faible marque de sa reconnaissance. Il +a ordonné qu'elle fût ornée de devises convenables; quelques-unes des +principales actions de la guerre dans laquelle vous vous êtes distingué +par votre bravoure et votre conduite y sont représentées; elles en +forment, avec quelques figures allégoriques, toutes admirablement +exécutées, la principale valeur. Grâce aux excellents artistes que +présente la France, je vois qu'il est facile de tout exprimer, excepté +le sentiment que nous avons de votre mérite et de nos obligations envers +vous. Pour cela, les figures et même les paroles sont insuffisantes.» + +Le retour du général la Fayette en Amérique, au mois d'avril 1780, +et l'arrivée en juillet du corps expéditionnaire de Rochambeau à +Rhode-Island, que sir Henri Clinton avait évacué l'année précédente, +n'amenèrent encore rien de décisif dans cette campagne. Rochambeau +fut réduit quelque temps à l'inaction dans Newport par une flotte +britannique supérieure à la flotte française qui l'avait conduit. Les +Anglais, toujours resserrés dans New-York par Washington, ne firent +aucun progrès au centre des États, mais ils continuèrent leur marche +victorieuse au sud. Cornwallis, après avoir battu à Cambden le général +Gates, s'affermit dans les Carolines. Il se disposa à passer dans la +Virginie, qu'Arnold, devenu traître à son pays et infidèle à sa gloire, +ravageait avec une flottille et une troupe anglaises, en remontant la +Chesapeake et le Potomak. Il s'y transporta en effet l'année suivante, +prit possession des deux villes d'York-Town et de Gloucester, où il se +fortifia avec l'intention d'étendre de plus en plus du midi au nord +la conquête anglaise. Mais le général Washington, qui avait opposé +la Fayette à Arnold, Green à Cornwallis, combina bientôt une grande +opération qui couronna la campagne de 1781 par une mémorable victoire, +et mit fin à la guerre. + +Pour en fournir les moyens à Washington, Franklin, à qui avait été +envoyé par le congrès le colonel John Laurens, afin qu'il obtînt de la +cour de Versailles de plus grands secours en argent, en hommes et en +vaisseaux, s'était adressé à M. de Vergennes avec les instances les +plus vives et les raisons les plus hautes. A la suite d'une violente et +longue attaque de goutte, il lui avait écrit: «Ma vieillesse s'accroît: +je me sens affaibli, et il est probable que je n'aurai pas longtemps à +m'occuper de ces affaires. C'est pourquoi je saisis cette occasion de +dire à Votre Excellence que les conjonctures présentes sont extrêmement +critiques. Si l'on souffre que les Anglais recouvrent ce pays, +l'opportunité d'une séparation effective ne se présentera plus dans le +cours des âges; la possession de contrées si vastes et si fertiles, et +de côtes si étendues, leur donnera une base tellement forte pour +leur future grandeur, par le rapide accroissement de leur commerce et +l'augmentation de leurs matelots et de leurs soldats, qu'il deviendront +la _terreur de l'Europe_ et qu'ils exerceront avec impunité l'insolence +qui est naturelle à leur nation.» M. de Vergennes partagea le sentiment +de Franklin, et Louis XVI accéda à ses demandes. Une somme de six +millions de livres fut mise à la disposition de Washington; des +munitions, des armes et des effets d'habillement pour vingt mille hommes +furent expédiés en Amérique, et le comte de Grasse reçut l'ordre de s'y +rendre avec une flotte de vingt-six vaisseaux de ligne, de plusieurs +frégates, et une nouvelle troupe de débarquement. + +Quant à Franklin, ébranlé par sa dernière indisposition, et craignant +de ne plus mettre au service de son pays qu'un esprit fatigué et une +activité ralentie, il demanda au congrès de lui accorder un successeur. +«J'ai passé ma soixante et quinzième année, écrivait-il au président de +cette assemblée, et je trouve que la longue et sévère attaque de goutte +que j'ai eue l'hiver dernier m'a excessivement abattu. Je n'ai pas +encore recouvré entièrement les forces corporelles dont je jouissais +auparavant. Je ne sais pas si mes facultés mentales en sont diminuées, +je serais probablement le dernier à m'en apercevoir; mais je sens +mon activité fort décrue, et c'est une qualité que je regarde comme +particulièrement nécessaire à votre ministre auprès de cette cour... +J'ai été engagé dans les affaires publiques, et j'ai joui de la +confiance de mon pays dans cet emploi ou dans d'autres, durant le long +espace de cinquante ans. C'est un honneur qui suffit à satisfaire une +ambition raisonnable; et aujourd'hui il ne m'en reste pas d'autre que +celle du repos, dont je désire que le congrès veuille bien me gratifier +en envoyant quelqu'un à ma place. Je le prie en même temps d'être bien +assuré qu'aucun doute sur le succès de notre glorieuse cause, qu'aucun +dégoût éprouvé à son service, ne m'a induit à résigner mes fonctions. Je +n'ai pas d'autres raisons que celles que j'ai données. Je me propose de +rester ici jusqu'à la fin de la guerre, qui durera peut-être au delà de +ce qui me reste de vie; et si j'ai acquis quelque expérience propre +à servir mon successeur, je la lui communiquerai librement et je +l'assisterai, soit de l'influence qu'on me suppose, soit des conseils +qu'il pourra désirer de moi.» + +Mais le congrès n'eut garde de priver la cause américaine d'un serviteur +si grand et si utile encore. John Jay, qui était accrédité auprès de la +cour d'Espagne, comme John Adams auprès des Provinces-Unies de Hollande, +avait écrit de Madrid au congrès, en se louant de l'assistance qu'il +avait reçue du docteur Franklin: «Son caractère est ici en grande +vénération, et je crois sincèrement que le respect qu'il a inspiré à +toute l'Europe a été d'une utilité générale à notre cause et à notre +pays.» Le congrès n'accéda donc point à son voeu. Il espérait que des +conférences allaient s'ouvrir sous la médiation de l'Autriche et de la +Russie, et son président lui répondit en lui annonçant qu'il avait été +désigné pour les conduire, avec John Jay, John Adams, Henri Laurens et +Thomas Jefferson. «Vous retirer du service public dans cette conjoncture +aurait des inconvénients, car le désir du congrès est de recourir à +votre habileté et à votre expérience dans cette prochaine négociation. +Vous trouverez le repos qui vous est nécessaire après avoir rendu ce +dernier service aux États-Unis.» Le secrétaire des affaires étrangères, +Robert Livingston, lui exprimait aussi l'espoir «qu'il accepterait la +nouvelle charge qui lui était imposée avec de si grands témoignages +d'approbation du congrès, pour achever de mener à bien la grande cause +dans laquelle il s'était engagé.» + +Franklin se rendit. La crise décisive était arrivée. Lorsque le comte +de Grasse avait paru dans les eaux de la Chesapeake avec sa puissante +flotte, Washington, laissant des troupes suffisantes pour défendre les +postes fortifiés de l'Hudson, et trompant sir Henri Clinton sur ses +desseins, se porta vivement, réuni à Rochambeau, vers le sud, pour +dégager cette partie du territoire américain de l'invasion britannique. +Il rejoignit en Virginie la Fayette, qu'avait renforcé le nouveau corps +de débarquement, et tous ensemble, ils allèrent attaquer dans York-Town +lord Cornwallis, jusque-là victorieux. L'armée anglaise, enfermée dans +cette place, où elle fut bloquée du côté de la mer par les troupes +combinées de la France et de l'Amérique, après avoir perdu ses +postes avancés, été chassée de ses redoutes enlevées d'assaut, se vit +contrainte de capituler le 19 octobre 1781. Sept mille soldats, sans +compter les matelots, se rendirent prisonniers de guerre. La défaite de +Cornwallis fut le complément de la défaite de Burgoyne, et Washington +acheva à York-Town l'oeuvre glorieuse de la délivrance américaine, +commencée par le général Gates à Saratoga. La première de ces +capitulations avait procuré l'alliance de la France; la seconde donna la +paix avec l'Angleterre. + +L'Angleterre, en effet, comprit dès ce moment l'inutilité de ses efforts +pour reconquérir l'obéissance de l'Amérique. Dans une guerre de six ans +elle n'avait pu ni envahir le territoire de ses anciennes colonies par +le nord, ni s'y avancer par le centre, et elle s'y trouvait maintenant +arrêtée et vaincue au sud. Dépouillée d'une partie de ses possessions +par la France, l'Espagne et la Hollande, qui menaçaient de lui en +enlever d'autres; attaquée dans ses principes de domination maritime par +la Russie, le Danemark, la Suède, l'Autriche et la Prusse qui avaient +formé contre elle la ligue de la neutralité armée; affaiblie dans ses +ressources, paralysée dans son industrie, réduite dans son commerce, +atteinte dans son orgueil, elle songea sérieusement à reconnaître +l'indépendance de ces colonies, dont, sept années auparavant, elle +n'avait pas consenti à supporter les priviléges. Le ministère de +lord North, qui avait refusé naguère la médiation de la Russie et de +l'Autriche, essaya, avant de succomber sous ses fautes politiques et ses +revers militaires, de reprendre les négociations avec Franklin. + +Au commencement de janvier 1782, David Hartley pressentit de sa part le +docteur son ami sur une paix séparée, dans laquelle l'_indépendance_ des +États-Unis serait reconnue, mais ne serait pas _dictée et hautainement +commandée par la France_. Franklin ne voulut admettre qu'une paix +commune à l'Amérique et à ses alliés. Ce fut en vain que lord North fit +sonder de nouveau, pour des négociations isolées, les plénipotentiaires +américains par M. Digges, et les ministres du roi de France par M. Fort. +Des deux côtés, avec une habile entente et une égale bonne foi, on lui +répondit qu'on ne consentirait à traiter que de concert, ou qu'on ne +cesserait pas de combattre ensemble. Du reste, le ministère qui avait +amené la guerre ne pouvait conclure la paix. Cette oeuvre était réservée +à un ministère sorti de l'opposition, animé de l'esprit de liberté et +armé de sa puissance. Au mois d'avril 1782, le généreux lord Shelburne +et l'éloquent Charles Fox formèrent, à la place du cabinet téméraire de +lord North, qui venait de se dissoudre, le cabinet conciliant chargé de +rétablir l'harmonie entre l'Angleterre et l'Amérique, et de pacifier le +monde. + +Richard Oswald reçut de lord Shelburne l'ordre de se rendre auprès +de Franklin, et d'ouvrir avec lui les premières négociations. Il lui +attesta le désir sincère des nouveaux ministres de conclure la paix +générale, mais sans souffrir qu'on employât des termes capables +d'humilier l'Angleterre, car elle aurait dans ce cas encore assez +de passion, de ressource et de fierté pour reprendre la guerre, et +y persister avec une énergie indomptable. Afin donc que la cour de +Versailles ne parût pas imposer à la cour de Londres l'indépendance de +ses anciennes colonies, les négociations se poursuivirent séparément +de la part des États-Unis et de leurs alliés, mais avec la sincère +résolution de n'agir que de concert et de ne conclure qu'en même temps. +Elles furent actives et longues. Les pourparlers préliminaires et les +discussions définitives durèrent un an et demi. Il y avait à régler, +outre l'indépendance de la nouvelle nation, l'étendue de son territoire, +les droits de sa navigation, les lieux de ses pêcheries, les intérêts +antérieurement et réciproquement engagés du côté des Américains en +Angleterre, du côté des Anglais en Amérique; il y avait de plus à +déterminer ce que les alliés garderaient de leurs conquêtes et ce qu'ils +en restitueraient à la Grande-Bretagne, pour rentrer eux-mêmes dans +les possessions qu'ils avaient perdues. D'un sang-froid patient, d'une +fermeté habile, d'une droiture insinuante, Franklin, toujours uni à la +France, mena ces négociations, dont il eut la principale conduite, à une +conclusion heureuse. + +Les articles préliminaires signés par les plénipotentiaires +américains avec Richard Oswald, le 30 novembre 1782, le furent par les +plénipotentiaires français et espagnols avec Alleyne Fitz-Herbert le 20 +janvier, et les plénipotentiaires hollandais le 2 septembre 1783. Ces +articles préliminaires, changés en clauses définitives par les traités +conclus le même jour (3 septembre 1783) à Versailles et à Paris, +assurèrent à la France et à l'Espagne une partie considérable de leurs +conquêtes, et à l'Amérique les précieux avantages qui étaient l'objet de +son ambition, la cause de son soulèvement, et qui devinrent le prix +de sa persévérance et de sa victoire. Par le traité de Versailles, la +France garda Tabago et Sainte-Lucie, dans les Antilles; ne se dessaisit +point des établissements du Sénégal, bien qu'elle récupérât l'île de +Gorée en Afrique; obtint la restitution de Chandernagor, de Mahé, de +Pondichéry, avec les promesses d'un territoire plus étendu dans les +Indes orientales; l'Espagne conserva Minorque, qu'elle avait reprise +dans la Méditerranée, et la Floride, dont elle s'était emparée en +Amérique; la Hollande, enfin, rentra en possession des colonies qu'elle +avait perdues, sauf Negapatnam, qu'elle céda à l'Angleterre. Par le +traité de Paris, que Franklin signa avec son vieil et persévérant ami +David Hartley, la métropole admit la pleine indépendance et la légitime +souveraineté de ses anciennes colonies; elle leur concéda le droit de +pêche sur les bancs de Terre-Neuve, dans le golfe Saint-Laurent et +dans tous les lieux où les Américains l'avaient exercé avant leur +insurrection. Elle leur reconnut pour limites: à l'est, la rivière +Sainte-Croix; à l'ouest, les rives du Mississipi; et, au nord, une ligne +qui, partie de l'angle de la Nouvelle-Écosse, traversait par le +milieu le lac Ontario, le lac Érié, le lac Huron, le lac Supérieur, et +aboutissait au lac Woods pour descendre de là jusqu'au Mississipi, dont +la navigation leur était garantie. + +Le congrès ratifia sans hésitation et sans délai le traité qui faisait +des États-Unis une grande nation pour tout le monde. Avant même qu'il +fût signé, les hostilités avaient été suspendues, et les troupes +françaises étaient retournées en Europe. Après sa conclusion, les +forces anglaises évacuèrent New-York, et le congrès licencia l'armée +américaine. En se séparant de ses soldats, auxquels il avait communiqué +son héroïque constance et sa patriotique abnégation, qui avaient +accompli par huit ans de travaux, de souffrances, de victoires, la +magnifique tâche de la délivrance de leur pays, Washington vit les +larmes couler de leurs yeux, et son noble visage en fut ému. Il leur fit +de mâles et touchants adieux. Se rendant ensuite au milieu du congrès, +il déposa le commandement militaire dont il avait été investi, et qu'il +avait si utilement et si glorieusement exercé. «Bien des hommes, lui +dit le président de cette assemblée, ont rendu d'éminents services pour +lesquels ils ont mérité les remercîments du public. Mais vous, Monsieur, +une louange particulière vous est due; vos services ont essentiellement +contribué à conquérir et à fonder la liberté et l'indépendance de votre +pays; ils ont droit à toute la reconnaissance d'une nation libre.» Le +congrès décida unanimement qu'une statue équestre lui serait érigée dans +la ville qui servirait de siége au gouvernement, et qui prit elle-même +son nom. Après avoir sauvé sa patrie, Washington retourna avec la +simplicité d'un ancien Romain dans sa terre de Mont-Vernon, où il +présida lui-même à la culture de ses champs, et vécut comme le plus +désintéressé des citoyens et le plus modeste des grands hommes. + +Quant à Franklin, après avoir consolidé la libre existence de son pays +par le traité de Paris, il en étendit et en régularisa les relations +commerciales dans divers pays de l'Europe. Ou seul, ou associé à Adams, +à Jay et à Jefferson, il conclut des traités de commerce avec la Suède +et la Prusse, en négocia avec le Portugal, le Danemark et l'Empire. En +même temps qu'il agissait en patriote, il vivait en sage. Il pratiquait +toujours les vertus fortes et aimables qu'il s'était données dans sa +jeunesse. Disposant de lui-même au milieu des plus nombreuses affaires, +ne paraissant jamais soucieux lorsqu'il portait le poids des plus graves +préoccupations, il avait son temps libre pour ceux qui voulaient le +voir, il conservait sa gaieté spirituelle pour ceux qu'il voulait +charmer. + +Aussi sa compagnie était recherchée, non comme la plus illustre, mais +comme la plus agréable. Il inspirait à ses amis de la tendresse et du +respect, de l'attrait et de l'admiration: il ne les aimait pas non +plus faiblement. Il éprouvait surtout une vive affection pour madame +Helvétius, qu'il appelait _Notre-Dame-d'Auteuil_, et qui venait toutes +les semaines dîner au moins une fois chez lui à Passy avec sa petite +colonie. Il avait perdu sa femme en 1779; et, malgré ses soixante-seize +ans, il proposa à madame Helvétius, un peu avant la fin de la guerre, de +l'épouser. Mais elle avait refusé la main de Turgot, et elle n'accepta +point la sienne. Franklin lui écrivit alors une lettre qui est un modèle +d'esprit et de grâce: + +«Chagriné, lui dit-il, de votre résolution prononcée si fortement hier +soir, de rester seule pendant la vie, en l'honneur de votre cher mari, +je me retirai chez moi, je tombai sur mon lit, je me crus mort, et je me +trouvai dans les Champs-Élysées. + +«On m'a demandé si j'avais envie de voir quelques personnages +particuliers.--Menez-moi chez les philosophes.--Il y en a deux qui +demeurent ici près, dans ce jardin. Ils sont de très-bons voisins, et +très-amis l'un de l'autre.--Qui sont-ils?--Socrate et Helvétius.--Je les +estime prodigieusement tous les deux; mais faites-moi voir premièrement +Helvétius, parce que j'entends un peu de français et pas un mot +de grec.--Il m'a reçu avec beaucoup de courtoisie, m'ayant connu, +disait-il, de caractère, il y a quelque temps. Il m'a demandé mille +choses sur la guerre et sur l'état présent de la religion, de la liberté +et du gouvernement en France. Vous ne me demandez donc rien de votre +amie Madame Helvétius? et cependant elle vous aime encore excessivement, +et il n'y a qu'une heure que j'étais chez elle.--Ah! dit-il, vous me +faites souvenir de mon ancienne félicité; mais il faut l'oublier pour +être heureux ici. Pendant plusieurs années je n'ai pensé qu'à elle, +enfin je suis consolé: j'ai pris une autre femme, la plus semblable à +elle que je pouvais trouver. Elle n'est pas, c'est vrai, tout à fait +si belle, mais elle a autant de bon sens et d'esprit, et elle m'aime +infiniment: son étude continuelle est de me plaire. Elle est sortie +actuellement chercher le meilleur nectar et ambroisie pour me régaler +ce soir. Restez chez moi, et vous la verrez.--J'aperçois, disais-je, que +votre ancienne amie est plus fidèle que vous; car plusieurs bons partis +lui ont été offerts, qu'elle a refusés tous. Je vous confesse que je +l'ai aimée, moi, à la folie; mais elle était dure à mon égard, et m'a +rejeté absolument, pour l'amour de vous.--Je vous plains, dit-il, de +votre malheur; car vraiment c'est une bonne femme et bien aimable...--A +ces mots, entrait la nouvelle Madame Helvétius; à l'instant je l'ai +reconnue pour Madame Franklin, mon ancienne amie américaine. Je l'ai +réclamée; mais elle me disait froidement: «J'ai été votre bonne femme +quarante-neuf années et quatre mois, presque un demi-siècle. Soyez +content de cela. J'ai formé ici une connexion qui durera l'éternité.» +Mécontent de ce refus de mon Eurydice, j'ai pris tout de suite la +résolution de quitter ces ombres ingrates, et de revenir en ce bon monde +revoir ce soleil et vous. Me voici; vengeons-nous.» + +Mais il lui fallut bientôt quitter madame Helvétius, et avec elle +son agréable demeure de Passy, et cette France où il avait tant +d'admirateurs et tant d'amis. Son pays avait encore besoin de lui. Après +la paix de 1783, la fédération américaine était près de se dissoudre, et +les États particuliers, par un excès d'indépendance, semblaient sur le +point de perdre la république, qu'on avait eu tant de peine à fonder. +La présence de Franklin, qui avait enfin obtenu d'être remplacé par M. +Jefferson, comme ministre près la cour de Versailles, était nécessaire +en Amérique pour arrêter une désunion menaçant de devenir fatale. +«Il faut absolument, disait Jefferson, que ce grand homme retourne en +Amérique. S'il mourait, j'y ferais transporter sa cendre; son cercueil +réunirait encore tous les partis.» Franklin, après avoir si habilement +développé la civilisation de son pays, si puissamment contribué à +l'établissement de son indépendance, avait à consolider son avenir en +fortifiant sa constitution. + + + + +CHAPITRE XIII + +Faiblesse des gouvernements fédératifs.--Nécessité de fortifier +l'Union américaine.--Retour de Franklin à Philadelphie.--Admiration +et reconnaissance qu'il excite.--Sa présidence de l'État de +Pensylvanie.--Sa nomination à la convention chargée de réviser le pacte +fédéral et de donner aux États-Unis leur constitution définitive.--Sa +retraite.--Sa mort.--Deuil public en Amérique et en France.--Conclusion. + + +Les républiques démocratiques sont exposées à deux dangers: à la +précipitation des volontés, et à la lenteur des actes. L'autorité +législative y est ordinairement trop prompte, et l'autorité exécutive +trop faible, parce qu'elles concentrent l'une et divisent l'autre: de là +trop fréquemment la violence de la loi et l'impuissance du gouvernement. +A cette double imperfection des républiques démocratiques s'en joint une +autre pour les républiques fédératives. + +Composées d'États divers, juxtaposés plus qu'unis, se rapprochant +par quelques intérêts généraux, se séparant par de nombreux intérêts +particuliers, celles-ci forment une agrégation de petits gouvernements +dont le lien est débile, l'accord rare, l'action commune ou incertaine, +ou insuffisante, ou tardive. La faiblesse du gouvernement central est le +vice des fédérations. Cette faiblesse avait été jusque-là visible dans +l'histoire. Elle avait fait promptement périr les fédérations informes +essayées chez les peuples anciens. Elle avait condamné ou aux divisions +ou à l'impuissance toutes les fédérations modernes: et l'Empire +d'Allemagne, comprenant des souverainetés de diverse nature et de +diverses dimensions; et la Ligue helvétique, dans laquelle entraient des +cantons différents d'origine, d'organisation, de culte et de grandeur; +et la république des Provinces-Unies des Pays-Bas, où des territoires +sans proportion d'étendue, et des villes sans égalité d'importance, +s'étaient rapprochés pour se soustraire à la tyrannie, croire, vivre et +se gouverner en liberté. + +La fédération des États-Unis semblait exposée au même péril par la même +faiblesse. Elle avait été mal organisée; le congrès y formait le seul +pouvoir central. Dès le début de la guerre, malgré le danger commun et +l'enthousiasme universel, la débilité de ce pouvoir s'était montrée. +Il n'exerçait qu'une action morale sur les États particuliers, auprès +desquels il avait le droit de requête et non de commandement. Washington +en avait souffert, et s'en était plaint. «Notre système politique, +avait-il écrit en 1778, peut être comparé au mécanisme d'une horloge, +et nous devrions en tirer une leçon. Il n'y aurait aucun avantage à +maintenir les petites roues en état, si l'on négligeait la grande roue +qui est le point d'appui et le premier moteur de toute la machine.... On +n'a pas besoin, suivant moi, de l'esprit de prophétie pour prédire les +conséquences de l'administration actuelle, et pour annoncer que tout +le travail que font les États en composant individuellement des +constitutions, en décrétant des lois et en confiant les emplois à leurs +hommes les plus habiles, n'aboutira pas à grand'chose. Si le grand +ensemble est mal dirigé, tous les détails seront enveloppés dans le +naufrage général, et nous aurons le remords de nous être perdus par +notre propre folie et notre négligence.» + +Après la conclusion de la paix, le mal avait empiré, l'autorité du +congrès était devenue encore plus impuissante. Les États se séparaient +en quelque sorte de l'_Union_, et les partis divisaient les États. +La république, ébranlée dans son organisation, était menacée dans +son existence. C'est pendant qu'elle tombait ainsi en dissolution +que Franklin vint lui apporter les secours de son bon sens et les +recommandations de son patriotisme. Il avait soixante-dix-neuf ans +lorsqu'il quitta la France. + +Une maladie cruelle, la pierre, le tourmentait de ses pesantes douleurs. +Il ne put aller prendre congé du roi à Versailles; il écrivit à M. +de Vergennes: «Je vous demande de m'accorder la grâce d'exprimer +respectueusement à Sa Majesté, pour moi, le sentiment profond que j'ai +de tous les inestimables bienfaits que sa bonté a accordés à mon pays. +Ce sentiment ne remplira pas d'un faible souvenir ce qui me reste de +vie, et il sera aussi profondément gravé dans le coeur de tous mes +concitoyens. Mes sincères prières s'adressent à Dieu pour qu'il répande +toutes ses bénédictions sur le roi, sur la reine, sur leurs enfants et +sur toute la famille royale, jusqu'aux dernières générations.» + +Le regret que son départ inspira fut vif et universel. Une litière de +la reine vint le chercher à Passy, pour le transporter plus doucement au +Havre. Il se sépara, les larmes aux yeux, de ses chers amis de France, +et surtout de madame Helvétius, qu'il n'espérait plus revoir dans cette +vie, et à laquelle il écrivait quelque temps après, des bords du rivage +américain, avec l'effusion d'une haute et touchante tendresse: «J'étends +les bras vers vous, malgré l'immensité des mers qui nous séparent, en +attendant le baiser céleste que j'espère fermement vous donner un jour.» + +Parti du Havre avec ses deux petits-fils le 28 juillet 1785, il arriva +le 14 septembre au-dessous de Gloucester-Point, en vue de Philadelphie. +En touchant la terre d'Amérique, il écrivit, comme dernières paroles, +sur son journal: «Mille actions de grâces à Dieu pour toutes ses +bontés!» Il fut reçu par les acclamations de la foule, au son des +cloches, au milieu des bénédictions d'un peuple qu'il avait aidé à +devenir libre. En annonçant son heureux retour, le ministre de France +écrivait à M. de Vergennes: «La longue absence de M. Franklin, les +services qu'il a rendus, la modération et la sagesse de sa conduite +en France lui ont mérité les applaudissements et le respect de ses +concitoyens..... On ne balance pas à mettre son nom à côté de celui du +général Washington. Toutes les gazettes l'annoncent avec emphase. On +l'appelle le soutien de l'indépendance et du bonheur de l'Amérique, et +l'on est persuadé que son nom fera à jamais la gloire des Américains. Un +membre du congrès m'a dit, à cette occasion, que M. Franklin avait été +particulièrement destiné par la Providence à la place qu'il a remplie +avec tant de distinction.» Franklin recueillait le prix de soixante ans +de vertus et de services. + +Tout d'abord élu membre du conseil exécutif suprême de Philadelphie, il +fut bientôt nommé président de l'État de Pensylvanie. L'ancienne colonie +dont il était la lumière et la gloire le choisit ensuite pour son +représentant dans la célèbre _convention_ de 1787, présidée par +Washington, et chargée de réviser la constitution fédérale. Les hommes +admirables qui composèrent cette assemblée préservèrent leur pays d'une +décomposition imminente. Au-dessus des préjugés comme des faiblesses +démocratiques, pleins de vertu et de prévoyance, ils firent, avec un +patriotisme savant, une république qui put durer, et une fédération +qui put agir. Ils donnèrent à l'Amérique la constitution qui la régit +encore. Cette constitution divisa le pouvoir législatif entre une +chambre des représentants élue tous les deux ans par le peuple, et un +sénat renouvelé tous les six ans par les législatures des États; elle +réunit le pouvoir exécutif pour quatre ans au moins dans les mains d'un +président de la république sorti du voeu national, mais par la voie +laborieuse et éclairée du suffrage indirect; elle établit enfin une +force centrale capable de lier solidement les États sans les assujettir, +en subordonnant, dans les choses d'intérêt commun, leur souveraineté +particulière à la souveraineté générale. Pour la première fois on fonda +une fédération vigoureuse qui eut son chef, ses assemblées, ses lois, +ses tribunaux, ses troupes, ses finances, et qui put maintenir en corps +de nation non-seulement les treize colonies primitives, mais un grand +nombre d'autres n'ayant ni la même origine, ni le même climat, ni la +même organisation, ni le même esprit, et différant aussi bien par les +intérêts que par les habitudes. + +Franklin adhéra à cette constitution, bien qu'il ne l'approuvât point +tout entière. Il penchait pour une seule chambre, et il n'aurait pas +voulu que le président fût rééligible. L'unité et la force du pouvoir +lui convenaient cependant. «Quoiqu'il règne parmi nous, écrivait-il, une +crainte générale de donner trop de pouvoir à ceux qui seront chargés de +nous gouverner, je crois que nous courons plutôt le danger d'avoir pour +eux trop peu d'obéissance.» Sacrifiant avec bonne grâce ses opinions +particulières, il disait sagement: «Ayant vécu longtemps, je me suis +trouvé plus d'une fois obligé, par de nouveaux renseignements, ou par +de plus mûres réflexions, à changer d'opinion, même sur des sujets +importants. C'est pour cela que plus je deviens vieux, plus je suis +disposé à douter de mon jugement.» Il soumit donc son grand esprit à +la règle qui fut donnée à son pays; et, afin qu'elle acquît plus +d'autorité, il demanda et il obtint qu'on ajoutât à la constitution +cette formule: _Fait et arrêté d'un consentement unanime_. + +La constitution fédérale fut présentée à l'acceptation du peuple, +qui l'admit dans les divers États, dont les délégués nommèrent, +d'une commune voix, en 1789, Washington président de la république. +L'Amérique, sortie de la crise de l'organisation aussi heureusement +qu'elle était sortie de la crise de l'indépendance, échappa par sa +sagesse aux dangers civils, comme elle avait triomphé par son courage +des dangers militaires. Elle se fit gouverner par celui-là même qui +l'avait sauvée. Ce grand homme sut diriger l'État avec le ferme bon +sens, le patriotique dévouement, la haute prévoyance qu'il avait +déployés tour à tour pour le défendre et l'organiser. Se servant à +la fois des deux partis qui, sous les noms de _fédéraliste_ et de +_républicain_, inclinaient, le premier vers une concentration plus forte +du pouvoir général, le second vers un grand mouvement démocratique, il +en admit les deux chefs dans son conseil, le colonel Hamilton et Thomas +Jefferson. Sous sa direction ferme et habile, le peuple des États-Unis +adopta des maximes de conduite dont il ne s'est pas départi, et entra +dans les voies qu'il ne devait plus abandonner. Pacifique en Europe, +entreprenant en Amérique, ne rencontrant aucun ennemi dans le vieux +monde, aucun obstacle dans le nouveau, il s'avança avec liberté et avec +ardeur vers les vastes destinées que sa position géographique, sa forme +fédérale, l'exemple de son indépendance et le progrès de sa civilisation +lui réservaient sur cet immense continent. + +Franklin en fut heureux. «Je vois avec plaisir, dit-il, que les ressorts +de notre grande machine commencent enfin à marcher. Je prie Dieu de +bénir et de guider le travail de ses rouages. Si quelque forme de +gouvernement est capable de faire le bonheur d'une nation, celle que +nous avons adoptée promet de produire cet effet.» Après avoir pris part +à la constitution fédérale, et avoir atteint le terme de sa présidence +de l'État de Pensylvanie, il se regarda comme quitte envers son pays, +et se retira entièrement des affaires à l'âge de quatre-vingt-deux ans. +«J'espère, écrivait-il à son ami le duc de la Rochefoucauld, pendant +le peu de jours qui me restent, pouvoir jouir du repos que j'ai si +longtemps désiré.» Mais ce repos ne fut pas long ni doux. La pierre, +dont il était attaqué depuis 1782, s'était développée et lui causait des +souffrances de plus en plus vives. Elle le força, dans la dernière année +de sa vie, à garder presque constamment le lit et à faire un fréquent +usage de l'opium pour calmer ses douleurs. Elle n'eut cependant pas le +pouvoir de troubler sa sérénité, d'affaiblir sa bienveillance, d'altérer +sa gaieté. «En possession de tout son esprit, dit le docteur Jones, son +médecin, outre la disposition qu'il conservait et la promptitude qu'il +montrait à faire le bien, il se livrait à des plaisanteries et racontait +des anecdotes qui charmaient tous ceux qui l'entendaient.» + +Mais en même temps qu'il se mettait au-dessus de la douleur, il +s'élevait à des pensées plus hautes; il disait, avec une ferme +confiance, que tous les maux de cette vie ne sont qu'une légère piqûre +d'épingle en comparaison du bonheur de notre existence future. Il se +réjouissait d'être sur le point d'entrer dans le séjour de la félicité +éternelle; il parlait avec enthousiasme «du bonheur de voir le glorieux +Père des esprits, dont l'essence est incompréhensible pour l'homme +le plus sage du monde, d'admirer ses oeuvres dans les mondes les plus +élevés, et d'y converser avec les hommes de bien de toutes les parties +de l'univers.» + +Telles étaient les sublimes contemplations où il se laissait ravir, +lorsqu'il fut atteint, au printemps de 1790, d'une pleurésie aiguë qui +l'enleva. Trois jours avant sa mort, il fit faire son lit par sa fille, +_afin_, disait-il, _de mourir d'une manière plus décente_. Il n'avait +que des expressions de reconnaissance pour l'Être suprême, qui, durant +sa longue carrière, lui avait accordé tant de faveurs, et il regardait +les souffrances qu'il éprouvait comme une faveur de plus pour le +détacher de la vie. Il en sortit avec une joie tranquille et une foi +confiante, le 17 avril 1790, à onze heures du soir. + +Il avait, par son testament, légué une somme aux écoles gratuites, où il +avait reçu sa première instruction; une autre, pour rendre la Schuylkill +navigable; une autre, aux villes de Boston et de Philadelphie, pour +faciliter l'établissement des jeunes apprentis de ces deux villes où il +avait été apprenti lui-même; et toutes les créances qu'il n'avait pas +recouvrées, à l'hôpital de Philadelphie. Son codicille, dans lequel +il réglait l'emploi de cet argent avec une ingénieuse prévoyance, se +terminait par cette simple et touchante disposition: «Je donne à mon +ami, à l'ami du genre humain, le général Washington, ma belle canne +ayant une pomme d'or curieusement travaillée en forme de bonnet de +liberté. Si c'était un sceptre, il l'a mérité, et il serait bien placé +dans ses mains.» + +La mort de Franklin fut une affliction pour les deux mondes. A +Philadelphie, tout le peuple se porta à ses funérailles, qui se firent +au son lugubre des cloches drapées de noir, et avec les marques du +respect universel. Le congrès, exprimant la reconnaissance et les +regrets des treize colonies pour ce bienfaiteur plein de génie, pour ce +libérateur plein de courage, ordonna un deuil général de deux mois dans +toute l'Amérique. + +Lorsque la nouvelle de sa mort arriva en France, l'Assemblée +constituante était au milieu de ses travaux. Éloquent interprète de la +douleur commune, Mirabeau monta à la tribune, le 11 juin, et s'écria: +«Franklin est mort! Il est retourné au sein de la Divinité, le génie qui +affranchit l'Amérique et versa sur l'Europe des torrents de lumière! Le +sage que deux mondes réclament, l'homme que se disputent l'histoire des +sciences et l'histoire des empires, tenait sans doute un rang élevé dans +l'espèce humaine. + +«Assez longtemps les cabinets politiques ont notifié la mort de ceux +qui ne furent grands que dans leur éloge funèbre; assez longtemps +l'étiquette des cours a proclamé des deuils hypocrites. Les nations ne +doivent porter que le deuil de leurs bienfaiteurs; les représentants +des nations ne doivent recommander à leur hommage que les héros de +l'humanité. + +«Le congrès a ordonné, dans les quatorze États de la confédération, un +deuil de deux mois pour la mort de Franklin, et l'Amérique acquitte +en ce moment ce tribut de vénération pour l'un des pères de sa +constitution. Ne serait-il pas digne de nous, Messieurs, de nous unir +à cet acte religieux, de participer à cet hommage rendu, à la face de +l'univers, et aux droits de l'homme, et au philosophe qui a le plus +contribué à en propager la conquête sur toute la terre? L'antiquité +eût élevé des autels à ce vaste et puissant génie, qui, au profit des +mortels, embrassant dans sa pensée le ciel et la terre, sut dompter la +foudre et les tyrans[2]. La France, éclairée et libre, doit du moins un +témoignage de souvenir et de regret à l'un des plus grands hommes qui +aient jamais servi la philosophie et la liberté. + +[Note 2: Eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis.] + +«Je propose qu'il soit décrété que l'Assemblée nationale portera pendant +trois jours le deuil de Benjamin Franklin.» + +Cette proposition, appuyée par la Fayette et le duc de la Rochefoucauld, +fut adoptée, et la France s'associa au deuil comme à l'admiration de +l'Amérique pour ce grand homme. + +Tels furent les honneurs rendus à cet homme extraordinaire, qui avait +si admirablement rempli la vie et si bien compris la mort. Il regardait +l'une comme le perfectionnement de l'autre; et, dès l'âge de vingt-trois +ans, il avait fait pour lui, avec des paroles empruntées au métier qu'il +exerçait alors, mais dans une forme spirituelle, cette épitaphe, où est +inscrite sa confiance en Dieu et son assurance dans un avenir meilleur: + + CI-GÎT + NOURRITURE POUR LES VERS, + LE CORPS DE + BENJAMIN FRANKLIN, + IMPRIMEUR, + COMME LA COUVERTURE D'UN VIEUX LIVRE + DONT LES FEUILLETS SONT DÉCHIRÉS, + DONT LA RELIURE EST USÉE, + MAIS L'OUVRAGE NE SERA PAS PERDU, + CAR IL REPARAÎTRA, COMME IL LE CROIT, + DANS UNE NOUVELLE ÉDITION, + REVUE ET CORRIGÉE + PAR L'AUTEUR. + +Le pauvre ouvrier qui composait cette épitaphe, après être entré en +fugitif dans Philadelphie et y avoir erré sans ouvrage, y devint le +législateur et le chef de l'État. Indigent, il arriva par le travail à +la richesse; ignorant, il s'éleva par l'étude à la science; inconnu, il +obtint par ses découvertes comme par ses services, par la grandeur de +ses idées et par l'étendue de ses bienfaits, l'admiration de l'Europe et +la reconnaissance de l'Amérique. + +Franklin eut tout à la fois le génie et la vertu, le bonheur et la +gloire. Sa vie, constamment heureuse, est la plus belle justification +des lois de la Providence. Il ne fut pas seulement grand, il fut bon; il +ne fut pas seulement juste, il fut aimable. Sans cesse utile aux autres, +d'une sérénité inaltérable, enjoué, gracieux, il attirait par les +charmes de son caractère, et captivait par les agréments de son esprit. +Personne ne contait mieux que lui. Quoique parfaitement naturel, il +donnait toujours à sa pensée une forme ingénieuse, et à sa phrase +un tour saisissant. Il parlait comme la sagesse antique, à laquelle +s'ajoutait la délicatesse moderne. Jamais morose, ni impatient, ni +emporté, il appelait la mauvaise humeur la _malpropreté de l'âme_, +et disait que _la vraie politesse envers les hommes doit être la +bienveillance_. Son adage favori était que _la noblesse était dans la +vertu_. Cette noblesse, qu'il aida les autres à acquérir par ses livres, +il la montra lui-même dans sa conduite. Il s'enrichit avec honnêteté, il +se servit de sa richesse avec bienfaisance, il négocia avec droiture, +il travailla avec dévouement à la liberté de son pays et aux progrès du +genre humain. + +Sage plein d'indulgence, grand homme plein de simplicité, tant qu'on +cultivera la science, qu'on admirera le génie, qu'on goûtera l'esprit, +qu'on honorera la vertu, qu'on voudra la liberté, sa mémoire sera l'une +des plus respectées et des plus chéries. Puisse-t-il être utile +encore par ses exemples après l'avoir été par ses actions! L'un des +bienfaiteurs de l'humanité, qu'il reste un de ses modèles! + +FIN DE LA VIE DE FRANKLIN + + + + LA SCIENCE + DU + BONHOMME RICHARD + + OU LE CHEMIN DE LA FORTUNE + +Tel qu'il est clairement indiqué dans un vieil almanach de Pensylvanie, +intitulé: l'Almanach du bonhomme Richard. + + + +AMI LECTEUR, + +J'ai ouï dire que rien ne fait tant de plaisir à un auteur que de voir +ses ouvrages cités par d'autres avec respect. Juge d'après cela combien +je dus être content de l'aventure que je vais te raconter. + +J'arrêtai dernièrement mon cheval dans un endroit où il y avait beaucoup +de monde assemblé pour une vente à l'enchère. L'heure n'étant pas encore +venue, l'on causait de la dureté des temps. Quelqu'un, s'adressant à un +bon vieillard en cheveux blancs et assez bien mis, lui dit: «Et vous, +père Abraham, que pensez-vous de ce temps-ci? Ces lourds impôts ne +vont-ils pas tout à fait ruiner le pays? Comment ferons-nous pour +les payer? Que nous conseilleriez-vous?»--Le père Abraham attendit un +instant, puis répondit: «Si vous voulez avoir mon avis, je vais vous +le donner en peu de mots, car _un mot suffit au sage_, comme dit le +bonhomme Richard.» Chacun le priant de s'expliquer, l'on fit cercle +autour de lui, et il poursuivit en ces termes: + +«Mes amis, les impôts sont, en vérité, très-lourds, et pourtant, si ceux +du gouvernement étaient les seuls à payer, nous pourrions encore nous +tirer d'affaire; mais il y en a bien d'autres et de bien plus onéreux +pour quelques-uns de nous. Nous sommes cotés pour le double au moins par +notre paresse, pour le triple par notre orgueil, pour le quadruple par +notre étourderie, et, pour ces impôts-là, le percepteur ne peut nous +obtenir ni diminution ni délai; cependant tout n'est pas désespéré, si +nous sommes gens à suivre un bon conseil: _Aide-toi, le Ciel t'aidera_, +dit le bonhomme Richard. + +I. «On regarderait comme un gouvernement insupportable celui qui +exigerait de ses sujets la dixième partie de leur temps pour son +service; mais la paresse est bien plus exigeante chez la plupart d'entre +nous. L'oisiveté, qui amène les maladies, raccourcit beaucoup la vie. +_L'oisiveté, comme la rouille, use plus que le travail; la clef est +claire tant que l'on s'en sert_, dit le bonhomme Richard.--_Vous aimez +la vie_, dit-il encore: _ne perdez donc pas le temps, car c'est l'étoffe +dont la vie est faite_. Combien de temps ne donnons-nous pas au sommeil +au delà du nécessaire, oubliant que _renard qui dort ne prend pas de +poule_, et que _nous aurons le temps de dormir dans la bière_, comme dit +le bonhomme Richard. + +«Si le temps est le plus précieux des biens, _la perte du temps_, comme +dit le bonhomme Richard, _doit être la plus grande des prodigalités_. Il +nous dit ailleurs: _Le temps perdu ne se retrouve plus;--assez de temps +est toujours trop court_. Ainsi donc, au travail, et pour cause! de +l'activité! et nous ferons davantage avec moins de peine. _L'oisiveté +rend tout difficile; le travail rend tout aisé;--celui qui se lève +tard traîne tout le jour, et commence à peine son ouvrage à la +nuit.--Fainéantise va si lentement, que pauvreté l'atteint tout de +suite.--Pousse les affaires, et qu'elles ne te poussent pas.--Se coucher +tôt, se lever tôt, donnent santé, richesse et sagesse_, comme dit le +bonhomme Richard. + +«Et que signifient ces souhaits et cet espoir d'un temps meilleur? +Nous ferons le temps meilleur, si nous savons nous remuer nous-mêmes. +_Activité n'a que faire de souhaits; qui vit d'espoir mourra de +faim;--point de gain sans peine.--Il faut m'aider de mes mains, faute de +terres, ou, si j'en ai, elles sont écrasées d'impôts;--un métier est +un fonds de terre, une profession est un emploi qui réunit honneur et +profit_; mais il faut travailler à son métier et suivre sa profession, +sans quoi ni le _fonds_, ni l'_emploi_ ne nous mettront en état de +payer l'impôt. Si nous sommes laborieux, nous n'aurons pas à craindre la +disette; car _la faim regarde à la porte du travailleur; mais elle n'ose +pas y entrer_. Les commissaires et les huissiers n'y entreront pas non +plus; _car l'activité paye les dettes, tandis que le découragement les +augmente_. Il n'est que faire que vous trouviez un trésor ni qu'il vous +arrive un riche héritage. _Activité est mère de prospérité, et Dieu ne +refuse rien au travail_. Ainsi donc, labourez profondément pendant +que les paresseux dorment, et vous aurez du blé à vendre et à garder. +Travaillez pendant que c'est aujourd'hui, car vous ne savez pas combien +vous en serez empêché demain. _«Un aujourd'hui» vaut deux «demain,»_ +comme dit le bonhomme Richard; et encore: _Ne remets jamais à demain +ce que tu peux faire aujourd'hui._ Si vous étiez au service d'un bon +maître, ne seriez-vous pas honteux qu'il vous surprît les bras croisés? +Mais vous êtes votre propre maître. Rougissez donc de vous surprendre +à rien faire, quand il y a tant à faire, pour vous-même, pour votre +famille, pour votre pays. Prenez vos outils sans mitaines, souvenez-vous +que _chat ganté ne prend pas de souris_, comme dit le bonhomme Richard. +Il est vrai qu'il y a beaucoup de besogne et peut-être avez-vous le +bras faible; mais tenez ferme, et vous verrez des merveilles, car, _à la +longue, les gouttes d'eau percent la pierre;--avec de l'activité et de +la patience, la souris coupe le câble;--les petits coups font tomber de +grands chênes_. + +«Je crois entendre quelqu'un de vous me dire: «Mais ne peut-on se donner +un instant de loisir?» Je te dirai, mon ami, ce que dit le bonhomme +Richard: _Emploie bien ton temps, si tu songes à gagner du loisir; +et puisque tu n'es pas sûr d'une minute, ne perds pas une heure._ Le +loisir, c'est le moment de faire quelque chose d'utile; ce loisir, +l'homme actif l'obtiendra, mais le fainéant, jamais; car _une vie de +loisir et une vie de fainéantise sont deux.--Bien des gens voudraient +vivre sans travailler, sur leur seul esprit; mais ils échouent faute +de fonds_. Le travail, au contraire, amène à sa suite les aises, +l'abondance, la considération.--_Fuyez les plaisirs et ils courront +après vous_.--_La fileuse diligente ne manque pas de chemises_;--_à +présent que j'ai vache et moutons, chacun me donne le bonjour_. + +II. «Mais indépendamment de l'amour du travail, il nous faut encore +de la stabilité, de l'ordre, du soin, et veiller à nos affaires de nos +propres yeux, sans nous en rapporter tant à ceux des autres; car, +comme dit le bonhomme Richard, _je n'ai jamais vu venir à bien arbre ou +famille changés souvent de place_; et encore: _trois déménagements sont +pires qu'un incendie_. Puis ailleurs: _garde ta boutique et ta boutique +te gardera_. Et ailleurs encore: _si vous voulez que votre besogne soit +faite, allez-y; si vous voulez qu'elle ne soit pas faite, envoyez-y_. +Le bonhomme dit aussi: _Celui qui par la charrue veut s'enrichir, de sa +main doit la tenir_; et ailleurs: _l'oeil du maître fait plus d'ouvrage +que ses deux mains_;--_faute de soin fait plus de tort que faute de +science_;--_ne pas surveiller vos ouvriers, c'est leur livrer votre +bourse ouverte_. Le trop de confiance est la ruine de plusieurs: _dans +les choses de ce monde, ce n'est pas la foi qui sauve, mais le doute_. +Le soin que l'on prend soi-même est celui qui fructifie le mieux; _car, +si vous voulez avoir un serviteur fidèle et qui vous plaise, servez-vous +vous-même. Grand malheur naît parfois de petite négligence. Faute d'un +clou, le fer du cheval se perd; faute d'un fer, on perd le cheval; faute +d'un cheval, le cavalier est perdu_, parce que son ennemi l'atteint et +le tue: le tout, faute d'attention au clou d'un fer à cheval. + +III. «C'en est assez, mes amis, sur l'activité et l'attention à nos +propres affaires; il faut y ajouter l'économie, si nous voulons assurer +le succès de notre travail. Un homme, s'il ne sait pas mettre de côté à +mesure qu'il gagne, aura toute la vie le nez sur la meule et mourra sans +le sou.--_A cuisine grasse, testament maigre_. Bien des fonds de terre +s'en vont à mesure qu'ils viennent, depuis que les femmes oublient pour +le thé le rouet et le tricot; depuis que les hommes laissent, pour le +punch, la scie ou le rabot. Si vous voulez être riche, apprenez à mettre +de côté pour le moins autant qu'à gagner. _L'Amérique n'a pas enrichi +l'Espagne_, parce que ses dépenses ont toujours dépassé ses recettes. + +«Laissez là toutes vos folies dispendieuses, et vous n'aurez plus tant à +vous plaindre de la dureté des temps, de la pesanteur de l'impôt et des +charges du ménage; car _les femmes et le vin, le jeu et la mauvaise +foi, font petites les richesses et grands les besoins_; et, comme le +dit ailleurs le bonhomme Richard, _un vice coûte plus à nourrir que deux +enfants_. + +«Vous pensez peut-être qu'un peu de thé, un peu de punch de temps à +autre, un plat un peu plus recherché, des habits un peu plus brillants, +une partie de plaisir par-ci, par-là, ne tirent pas à conséquence; mais +souvenez-vous que _les petits ruisseaux font les grandes rivières_. +Défiez-vous des petites dépenses. _Il ne faut qu'une petite fente pour +couler à fond un grand navire_, dit le bonhomme Richard.--_Les gens +friands seront mendiants_;--_les fous font la noce et les sages la +mangent_. + +«Vous voilà tous assemblés ici pour acheter des colifichets et des +babioles: vous appelez cela des _biens_; mais si vous n'y prenez garde, +cela pourra être des _maux_ pour plusieurs d'entre vous. Vous comptez +qu'ils seront vendus bon marché, et peut-être seront-ils en effet vendus +au-dessous du prix courant; mais si vous n'en avez que faire, ils +seront encore trop chers pour vous. Rappelez-vous ce que dit le bonhomme +Richard: _Achète ce qui t'est inutile, et tu vendras, sous peu, ce qui +t'est nécessaire_. Il dit encore: _Réfléchis bien avant de profiter du +bon marché_; nous faisant entendre que le _bon marché_ n'est peut-être +qu'apparent, ou que l'achat, par la gêne qu'il amène, nous fera plus de +mal que de bien; car il dit dans un autre endroit: _Les bons marchés ont +ruiné nombre de gens_; et ailleurs: _c'est une folie que d'employer son +argent à acheter un repentir_. Et cependant cette folie se renouvelle +chaque jour dans les ventes, faute de penser à l'Almanach. Combien +pour la parure de leurs épaules ont fait jeûner leur ventre, et presque +réduit leur famille à mourir de faim! _Soie et satin, écarlate et +velours, éteignent le feu de la cuisine_, dit le bonhomme Richard; loin +d'être les _nécessités_ de la vie, ils en sont à peine les _commodités_, +et pourtant, parce qu'ils brillent à la vue, combien de gens s'en font +un besoin! Par ces extravagances et autres semblables, les gens du +bel air sont réduits à la pauvreté et forcés d'emprunter à ceux qu'ils +méprisaient auparavant, mais qui se sont maintenus par l'activité et +l'économie; ce qui prouve qu'_un laboureur sur ses pieds est plus grand +qu'un gentilhomme à genoux_, comme dit le bonhomme Richard. Peut-être +avaient-ils reçu quelque petit héritage sans savoir comment cette +fortune avait été acquise: «_Il est jour_, pensaient-ils, _il ne sera +jamais nuit_; que fait une si mesquine dépense sur une telle somme?» +Mais, _à force de puiser à la huche sans y rien mettre, on en trouve le +fond_, comme dit le bonhomme Richard; et c'est alors, _c'est quand le +puits est à sec, que l'on sait le prix de l'eau_. Mais, direz-vous, +c'est ce qu'ils auraient su plus tôt, s'ils avaient suivi le conseil +du bonhomme Richard: «_Voulez-vous savoir le prix de l'argent, allez et +essayez d'en emprunter_.» Qui va à l'emprunt cherche un affront; et de +fait, il en arrive autant à celui qui prête à certaines gens, quand il +veut rentrer dans ses fonds. + +«Le bonhomme Richard nous avertit et nous dit: _L'orgueil de la parure +est une vraie malédiction; avant de consulter votre fantaisie, consultez +votre bourse_. Il nous dit aussi: _L'orgueil est un mendiant qui crie +aussi haut que le besoin et avec bien plus d'effronterie_. Avez-vous +fait emplette d'une jolie chose, il vous en faut acheter dix autres, +pour que vos acquisitions anciennes et nouvelles ne jurent pas entre +elles. Aussi, dit le bonhomme Richard, _il est plus aisé de réprimer +le premier désir que de contenter tous ceux qui suivent_. Le pauvre qui +singe le riche est véritablement aussi fou que la grenouille qui s'enfle +pour égaler le boeuf en grosseur. _Les grands vaisseaux peuvent risquer +davantage, mais les petits bateaux ne doivent pas s'écarter du rivage_. + +«Au surplus, les folies de cette nature sont assez vite punies; car, +comme dit le bonhomme Richard: _L'orgueil qui dîne de vanité soupe de +mépris_.--_L'orgueil déjeune avec l'abondance, dîne avec la pauvreté, et +soupe avec la honte_. + +«Et que revient-il, après tout, de cette envie de paraître pour laquelle +on a tant de risques à courir et tant de peines à subir? Elle ne peut +conserver un jour de plus la santé, ni adoucir la souffrance. Elle +n'ajoute pas un grain au mérite de la personne; elle éveille la +jalousie, elle hâte le malheur. + +«Quelle sottise n'est-ce pas de s'endetter pour de telles superfluités! +Dans cette vente-ci, l'on vous offre _six mois de crédit_, et c'est +peut-être là ce qui a engagé quelques-uns de nous à s'y rendre, +parce que, n'ayant pas d'argent à débourser, nous espérons nous parer +gratuitement. Mais pensez-vous à ce que vous faites en vous endettant? +Vous donnez à autrui pouvoir sur votre liberté. Si vous ne payez pas au +terme fixé, vous rougirez de voir votre créancier; vous tremblerez en +lui parlant: vous inventerez de pitoyables excuses, et, par degrés, vous +arriverez à perdre votre franchise, vous tomberez dans les mensonges les +plus tortueux et les plus vils; car _mentir n'est que le second vice; le +premier est de s'endetter_, dit le bonhomme Richard;--_le mensonge monte +en croupe de la dette_, dit-il encore à ce sujet. Un homme né libre ne +devrait jamais rougir ni trembler devant tel homme vivant que ce soit; +mais souvent la pauvreté efface et courage et vertu.--_Il est difficile +à un sac vide de se tenir debout_. Que penseriez-vous d'un gouvernement +qui vous défendrait par un édit de vous habiller comme un grand seigneur +ou comme une grande dame, sous peine de prison ou de servitude? Ne +direz-vous pas que vous êtes libres; que vous avez le droit de vous +habiller comme bon vous semble; qu'un tel édit est un attentat formel +à vos priviléges, qu'un tel gouvernement est tyrannique?--et cependant +vous consentez à vous soumettre à une tyrannie semblable, dès l'instant +où vous vous endettez _pour briller_! Votre créancier est autorisé à +vous priver, selon son bon plaisir, de votre liberté, en vous confinant +pour la vie dans une prison, ou bien en vous vendant comme esclave si +vous n'êtes pas en état de le payer. Quand vous avez fait votre marché, +peut-être ne songiez-vous guère au payement; mais, comme dit le bonhomme +Richard, _les créanciers ont meilleure mémoire que les débiteurs_.--_Les +créanciers_, dit-il encore, _forment une secte superstitieuse, +observatrice des jours et des temps_. Le jour de l'échéance arrive avant +que vous l'ayez vu venir, et l'on monte chez vous avant que vous soyez +en mesure; ou bien, si votre dette est présente à votre esprit, le +terme, qui vous avait d'abord paru si long, vous paraîtra bien peu de +chose à mesure qu'il s'accourcit; vous croirez que le temps s'est mis +des ailes aux talons comme aux épaules.--_Le carême est bien court pour +qui doit payer à Pâques_. + +«Peut-être vous croyez-vous à ce moment en position de faire, sans +préjudice, quelques petites extravagances; mais alors épargnez, pendant +que vous le pouvez, pour le temps de la vieillesse et du besoin.--_Le +soleil du matin ne brille pas tout le jour_. Le gain est passager +et incertain; mais la dépense sera, toute votre vie, continuelle et +certaine; et _il est plus aisé de bâtir deux cheminées que d'en tenir +une chaude_, comme dit le bonhomme Richard; _ainsi_, ajoute-t-il, _allez +plutôt vous coucher sans souper que de vous lever avec une dette. Gagnez +ce que vous pouvez, et tenez bien ce que vous gagnez: voilà la pierre +qui changera votre plomb en or_; et quand vous posséderez cette pierre +philosophale, soyez sûrs que vous ne vous plaindrez plus de la dureté +des temps ni de la difficulté à payer l'impôt. + +IV. «Cette doctrine, mes amis, est celle de la raison et de la +sagesse; n'allez pas cependant vous confier uniquement à l'activité, à +l'économie, à la prudence, bien que ce soient d'excellentes choses. Car +elles vous seraient tout à fait inutiles sans la bénédiction du Ciel. +Demandez donc humblement cette bénédiction, et ne soyez pas sans +charité pour ceux qui paraissent en avoir besoin présentement, mais +_consolez-les et aidez-les_. N'oubliez pas que Job fut bien misérable, +et qu'ensuite il redevint heureux. + +«Et maintenant, pour terminer: _l'expérience tient une école qui coûte +cher; mais c'est la seule où les insensés puissent s'instruire_, comme +dit le bonhomme Richard, et encore n'y apprennent-ils pas grand'chose. +Il a bien raison de dire que _l'on peut donner un bon avis, mais non +la conduite_. Toutefois, rappelez-vous ceci: _qui ne sait pas être +conseillé, ne peut être secouru_; et puis ces mots encore: _si vous +n'écoutez pas la raison, elle ne manquera pas de vous donner sur les +doigts_, comme dit le bonhomme Richard.» + +Le Vieillard finit ainsi sa harangue. On l'avait écouté; on approuva ce +qu'il venait de dire et l'on fit sur-le-champ le contraire, précisément +comme il arrive, aux sermons ordinaires; car la vente s'ouvrit et chacun +enchérit de la manière la plus extravagante.--Je vis que ce brave homme +avait soigneusement étudié mes Almanachs et digéré tout ce que j'avais +dit sur ces matières pendant vingt-cinq ans. Les fréquentes citations +qu'il avait faites eussent fatigué tout autre que l'auteur cité; ma +vanité en fut délicieusement affectée, bien que je n'ignorasse pas +que, dans toute cette sagesse, il n'y avait pas la dixième partie +qui m'appartînt et que je n'eusse glanée dans le bon sens de tous les +siècles et de tous les pays. Quoi qu'il en soit, je résolus de mettre +cet écho à profit pour moi-même; et, bien que d'abord je fusse décidé +à m'acheter un habit neuf, je me retirai, déterminé à faire durer le +vieux. + +Ami lecteur, si tu peux en faire autant, tu y gagneras autant que moi. + + + + CONSEILS + POUR FAIRE FORTUNE + PAR FRANKLIN + + + + +I + +AVIS D'UN VIEIL OUVRIER À UN JEUNE OUVRIER + +Souvenez-vous que le _temps_ est de l'argent. Celui qui, par son +travail, peut gagner dix francs par jour, et qui se promène ou reste +oisif une moitié de la journée, quoiqu'il ne débourse que quinze sous +pendant ce temps de promenade ou de repos, ne doit pas se borner à faire +compte de ce déboursé seulement: il a réellement dépensé, disons mieux, +il a jeté cinq francs de plus. + +Souvenez-vous que le _crédit_ est de l'argent. Si un homme me laisse +son argent dans les mains après l'échéance de ma dette, il m'en donne +l'intérêt, ou tout le produit que je puis en retirer pendant le temps +qu'il me le laisse. Le bénéfice monte à une somme considérable pour un +homme qui a un crédit étendu et solide, et qui en fait un bon usage. + +Souvenez-vous que l'argent est de nature à se multiplier par lui-même. +L'argent peut engendrer l'argent; les petits qu'il a faits en font +d'autres plus facilement encore, et ainsi de suite. Cinq francs employés +en valent six; employés encore, ils en valent sept et vingt centimes, +et proportionnellement ainsi jusqu'à cent louis. Plus les placements se +multiplient, plus ils se grossissent; et c'est de plus en plus vite que +naissent les profits. Celui qui tue une truie pleine, en anéantit toute +la descendance, jusqu'à la millième génération. Celui qui engloutit +un écu, détruit tout ce que cet écu pouvait produire, et jusqu'à des +centaines de francs. + +Souvenez-vous qu'une somme de cinquante écus par an peut s'amasser en +n'épargnant guère plus de huit sous par jour. Moyennant cette faible +somme, que l'on prodigue journellement sur son temps ou sur sa dépense, +sans s'en apercevoir, un homme, avec du crédit, a, sur sa seule +garantie, la possession constante et la jouissance de mille écus à +cinq pour cent. Ce capital, mis activement en oeuvre par un homme +industrieux, produit un grand avantage. + +Souvenez-vous du proverbe: _Le bon payeur est le maître de la bourse des +autres_. Celui qui est connu pour payer avec ponctualité et exactitude +à l'échéance promise, peut, en tout temps, en toute occasion, jouir +de tout l'argent dont ses amis peuvent disposer; ressource parfois +très-utile. Après le travail et l'économie, rien ne contribue plus au +succès d'un jeune homme dans le monde que la ponctualité et la justice +dans toute affaire: c'est pourquoi, lorsque vous avez emprunté de +l'argent, ne le gardez jamais une heure au delà du terme où vous avez +promis de le rendre, de peur qu'une inexactitude ne vous ferme pour +toujours la bourse de votre ami. + +Les moindres actions sont à observer en fait de crédit. Le bruit de +votre marteau qui, à cinq heures du matin, ou à neuf heures du soir, +frappe l'oreille de votre créancier, le rend facile pour six mois +de plus: mais s'il vous voit à un billard, s'il entend votre voix au +cabaret, lorsque vous devez être à l'ouvrage, il envoie pour son argent +dès le lendemain, et le demande avant de le pouvoir toucher tout à la +fois. C'est par ces détails que vous montrez si vos obligations sont +présentes à votre pensée; c'est par là que vous acquérez la réputation +d'un homme d'ordre, aussi bien que d'un honnête homme, et que vous +augmentez encore votre crédit. + +Gardez-vous de tomber dans l'erreur de plusieurs de ceux qui ont du +crédit, c'est-à-dire de regarder comme à vous tout ce que vous possédez, +et de vivre en conséquence. Pour prévenir ce faux calcul, tenez à mesure +un compte exact, tant de votre dépense que de votre recette. Si vous +prenez d'abord la peine de mentionner jusqu'aux moindres détails, vous +en éprouverez de bons effets; vous découvrirez avec quelle étonnante +rapidité une addition de menues dépenses monte à une somme considérable, +et vous reconnaîtrez combien vous auriez pu économiser pour l'avenir, +sans vous occasionner une grande gêne. + +Enfin, le chemin de la fortune sera, si vous le voulez, aussi uni +que celui du marché. Tout dépend surtout de deux mots: _travail et +économie_; c'est-à-dire, de ne dissiper ni le _temps_, ni l'_argent_, +mais de faire de tous deux le meilleur usage qu'il est possible. Sans +travail et sans économie, vous ne ferez rien; avec eux, vous ferez tout. +Celui qui gagne tout ce qu'il peut gagner honnêtement, et qui épargne +tout ce qu'il gagne, sauf les dépenses nécessaires, ne peut manquer de +devenir _riche_, si toutefois cet Être qui gouverne le monde, et vers +lequel tous doivent lever les yeux pour obtenir la bénédiction de leurs +honnêtes efforts, n'en a pas, dans la sagesse de sa Providence, décidé +autrement. + + + + +II + +AVIS NÉCESSAIRES A CEUX QUI VEULENT ÊTRE RICHES + +La possession de l'argent n'est avantageuse que par l'usage qu'on en +fait. + +Avec six louis par an vous pouvez avoir l'usage d'un capital de +cent louis, pourvu que vous soyez d'une prudence et d'une honnêteté +reconnues. + +Celui qui fait par jour une dépense inutile de huit sous, dépense +inutilement plus de six louis par an, ce qui est le prix que coûte +l'usage d'un capital de cent louis. + +Celui qui perd chaque jour dans l'oisiveté pour huit sous de son temps, +perd l'avantage de se servir d'une somme de cent louis tous les jours de +l'année. + +Celui qui prodigue, sans fruit, pour cinq francs de son temps, perd cinq +francs tout aussi sagement que s'il les jetait dans la mer. + +Celui qui perd cinq francs, perd non-seulement ces cinq francs, mais +tous les profits qu'il en aurait encore pu retirer en les faisant +travailler, ce qui, dans l'espace de temps qui s'écoule entre la +jeunesse et l'âge avancé, peut monter à une somme considérable. + + + + +III + +AUTRE AVIS + +Celui qui vend à crédit demande de l'objet qu'il vend un prix équivalent +au principal et à l'intérêt de son argent, pour le temps pendant lequel +il doit en rester privé; celui qui achète à crédit paye donc un intérêt +pour ce qu'il achète; et celui qui paye en argent comptant pourrait +placer cet argent à intérêt; ainsi, celui qui possède une chose qu'il a +achetée, paye un intérêt pour l'usage qu'il en fait. + +Toutefois, dans ses achats, il est mieux de payer comptant, parce +que celui qui vend à crédit, s'attendant à perdre cinq pour cent en +mauvaises créances, augmente d'autant le prix de ce qu'il vend à crédit +pour se couvrir de cette différence. + +Celui qui achète à crédit paye sa part de cette augmentation. Celui qui +paye argent comptant y échappe, ou peut y échapper. + + + + +IV + +MOYENS D'AVOIR TOUJOURS DE L'ARGENT +DANS SA POCHE + +Dans ce temps, où l'on se plaint généralement que l'argent est rare, ce +sera faire acte de bonté que d'indiquer aux personnes qui sont à court +d'argent, le moyen de pouvoir mieux garnir leurs poches. Je veux +leur enseigner le véritable secret de gagner de l'argent, la méthode +infaillible pour remplir les bourses vides, et la manière de les +garder toujours pleines. Deux simples règles, bien observées, en feront +l'affaire. + +Voici la première: Que la probité et le travail soient vos compagnons +assidus. + +Et la seconde: Dépensez un sou de moins par jour que votre bénéfice net. + +Par là, votre poche si plate commencera bientôt à s'enfler, et n'aura +plus à crier jamais que son ventre est vide; vous ne serez pas maltraité +par des créanciers, pressé par la misère, rongé par la faim, glacé par +la nudité. Le ciel brillera pour vous d'un éclat plus vif, et le plaisir +fera battre votre coeur. Hâtez-vous donc d'embrasser ces règles et +d'être heureux. Écartez loin de votre esprit le souffle glacé du chagrin +et vivez indépendant. Alors vous serez un homme, et vous ne cacherez +point votre visage à l'approche du riche; vous n'éprouverez point de +déplaisir de vous sentir petit lorsque les fils de la fortune marcheront +à votre droite; car l'indépendance, avec peu ou beaucoup, est un +sort heureux, et vous place de niveau avec les plus fiers de ceux que +décorent les ordres et les rubans. Oh! soyez donc sages; que le travail +marche avec vous dès le matin; qu'il vous accompagne jusqu'au moment où +le soir vous amènera l'heure du sommeil. Que la probité soit comme l'âme +de votre âme, et n'oubliez jamais de conserver un sou de reste, après +toutes vos dépenses comptées et payées; alors vous aurez atteint le +comble du bonheur, et l'indépendance sera votre cuirasse et votre +bouclier, votre casque et votre couronne; alors vous marcherez tête +levée sans vous courber devant des habits de soie parce qu'ils seront +portés par un misérable qui aura des richesses, sans accepter un affront +parce que la main qui vous l'offrira étincellera de diamants. + + + + +V + +LE SIFFLET + +A mon avis il serait très-possible pour nous de tirer de ce bas monde +beaucoup plus de bien, et d'y souffrir moins de mal, si nous voulions +seulement prendre garde de _ne donner pas trop pour nos sifflets_; car +il me semble que la plupart des malheureux qu'on trouve dans le monde +sont devenus tels par leur négligence de cette précaution. + +Vous demandez ce que je veux dire? Vous aimez les histoires, et vous +m'excuserez si je vous en donne une qui me regarde moi-même. + +Quand j'étais un enfant de cinq ou six ans, mes amis, un jour de fête, +remplirent ma petite poche de sous. J'allai tout de suite à une boutique +où on vendait des babioles; mais, étant charmé du son d'un sifflet que +je rencontrai en chemin dans les mains d'un autre petit garçon, je lui +offris et lui donnai volontiers pour cela tout mon argent. Revenu chez +moi, sifflant par toute la maison, fort content de mon achat, mais +fatiguant les oreilles de toute la famille, mes frères, mes soeurs, mes +cousines, apprenant que j'avais tant donné pour ce mauvais bruit, me +dirent que c'était dix fois plus que la valeur. Alors ils me firent +penser au nombre de bonnes choses que j'aurais pu acheter avec le reste +de ma monnaie, si j'avais été plus prudent: ils me ridiculisèrent tant +de ma folie, que j'en pleurai de dépit, et la réflexion me donna plus de +chagrin que le sifflet de plaisir. + +Cet accident fut cependant, dans la suite, de quelque utilité pour moi, +l'impression restant sur mon âme; de sorte que, lorsque j'étais tenté +d'acheter quelque chose qui ne m'était pas nécessaire, je disais en +moi-même: _Ne donnons pas trop pour le sifflet_, et j'épargnais mon +argent. + +Devenant grand garçon, entrant dans le monde et observant les actions +des hommes, je vis que je rencontrais nombre de gens qui _donnaient trop +pour le sifflet_. + +Quand j'ai vu quelqu'un qui, ambitieux de la faveur de la cour, +consumait son temps en assiduités aux levers, son repos, sa liberté, +sa vertu, et peut-être même ses vrais amis pour obtenir quelque petite +distinction, j'ai dit en moi-même: Cet homme _donne trop pour son +sifflet_. + +Quand j'en ai vu un autre, avide de se rendre populaire, et pour cela +s'occupant toujours de contestations publiques, négligeant ses affaires +particulières, et les ruinant par cette négligence: _Il paye trop_, +ai-je dit, _pour son sifflet_. + +Si j'ai connu un avare qui renonçait à toute manière de vivre +commodément, à tout le plaisir de faire du bien aux autres, à toute +l'estime de ses compatriotes et à tous les charmes de l'amitié pour +avoir un morceau de métal jaune: Pauvre homme, disais-je, _vous donnez +trop pour votre sifflet_. + +Quand j'ai rencontré un homme de plaisir, sacrifiant tout louable +perfectionnement de son âme, et toute amélioration de son état, aux +voluptés du sens purement corporel, et détruisant sa santé dans leur +poursuite: Homme trompé, ai-je dit, vous vous procurez des peines au +lieu des plaisirs; _vous payez trop pour votre sifflet_. + +Si j'en ai vu un autre, entêté de beaux habillements, belles maisons, +beaux meubles, beaux équipages, tous au-dessus de sa fortune, qu'il ne +se procurait qu'en faisant des dettes, et en allant finir sa carrière +dans une prison: Hélas! ai-je dit, _il a payé trop pour son sifflet_. + +Quand j'ai vu une très-belle fille, d'un naturel bon et doux, mariée +à un homme féroce et brutal, qui la maltraite continuellement: C'est +grand' pitié, ai-je dit, qu'elle ait _tant payé pour un sifflet_. + +Enfin j'ai conçu que la plus grande partie des malheurs de l'espèce +humaine viennent des estimations fausses qu'on fait de la valeur des +choses, et de ce qu'_on donne trop pour les sifflets_. + +Néanmoins, je sens que je dois avoir de la charité pour ces gens +malheureux, quand je considère qu'avec toute la sagesse dont je me +vante, il y a certaines choses, dans ce bas monde, si tentantes, que, si +elles étaient mises à l'enchère, je pourrais être très-facilement porté +à me ruiner par leur achat, et trouver que j'aurais encore une fois +_donné trop pour le sifflet_. + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +Avertissement. + +PREMIÈRE PARTIE + +CHAPITRE PREMIER + +Enseignements qu'offre la vie de Franklin. + +CHAPITRE II + +Origine de Franklin.--Sa famille.--Son éducation.--Ses premières +occupations chez son père.--Son apprentissage chez son frère James +Franklin comme imprimeur.--Ses lectures et ses opinions. + +CHAPITRE III + +Relâchement de Franklin dans ses croyances et dans sa conduite.--Ses +fautes, qu'il appelle ses _errata_. + +CHAPITRE IV + +Croyance philosophique de Franklin.--Son art de la vertu.--Son algèbre +morale.--Le perfectionnement de sa conduite. + +CHAPITRE V + +Moyens qu'emploie Franklin pour s'enrichir.--Son imprimerie.--Son +journal.--Son Almanach populaire et sa _Science du bonhomme +Richard_.--Son mariage, la réparation de ses fautes.--Age auquel, se +trouvant assez riche, il quitte les affaires commerciales pour les +travaux de la science et pour les affaires publiques. + +CHAPITRE VI + +Établissements d'utilité publique et d'instruction fondés par +Franklin.--Influence qu'ils exercent sur la civilisation matérielle +et morale de l'Amérique.--Ses inventions et ses découvertes comme +savant.--Grandeur de ses bienfaits et de sa renommée. + + + +DEUXIÈME PARTIE + +CHAPITRE VII + +Vie publique de Franklin.--Divers emplois dont il est investi par la +confiance du gouvernement et par celle de la colonie.--Son élection +à l'Assemblée législative de la Pensylvanie.--Influence qu'il y +exerce.--Ses services militaires pendant la guerre avec la France.--Ses +succès à Londres comme agent et défenseur de la colonie contre les +prétentions des descendants de Guillaume Penn, qui en possédaient le +gouvernement héréditaire. + +CHAPITRE VIII + +Seconde mission de Franklin à Londres.--Ses habiles négociations pour +empêcher une rupture entre l'Angleterre et l'Amérique, au sujet des +taxes imposées arbitrairement par la métropole à ses colonies.--Objet +et progrès de cette grande querelle.--Rôle qu'y joue Franklin.--Sa +prévoyance et sa fermeté.--Écrits qu'il publie.--Trames qu'il +découvre.--Outrages auxquels il est en butte devant le conseil privé +d'Angleterre.--Calme avec lequel il les reçoit, et souvenir profond +qu'il en conserve. + +CHAPITRE IX + +Destitution de Franklin comme maître général des postes en +Amérique.--Mesures prises contre Boston et la colonie de +Massachussets.--Réunion à Philadelphie d'un congrès général conseillé +par Franklin.--Nobles suppliques de ce congrès transmises à Franklin, +et repoussées par le roi et les deux chambres du parlement.--Plans de +conciliation présentés par Franklin.--Magnifique éloge que fait de lui +lord Chatham dans la chambre des pairs.--Son départ pour l'Amérique. + +CHAPITRE X + +Retour de Franklin en Amérique.--Sa nomination et ses travaux comme +membre de l'assemblée de Pensylvanie et du congrès colonial.--Résistance +armée des treize colonies.--Leur mise hors de la protection et de la +paix du roi par le parlement britannique.--Leur déclaration solennelle +d'indépendance, et leur constitution en _États-Unis_.--Organisation +politique de la Pensylvanie sous l'influence de Franklin.--Mission +sans succès de lord Howe en Amérique.--Premières victoires des +Anglais.--Situation périlleuse des Américains.--Envoi de Franklin en +France pour y demander du secours et y négocier une alliance. + +CHAPITRE XI + +Accueil que Franklin reçoit en France.--Proposition faite à Louis XVI, +par M. de Vergennes, de soutenir la cause des _États-Unis_ immédiatement +après leur déclaration d'indépendance.--Secours particuliers qu'il leur +donne.--Démarches actives de Franklin auprès de la France, de l'Espagne, +de la Hollande.--Son établissement à Passy.--Résistance magnanime +de Washington à l'invasion anglaise à Trenton, à Princeton, à +Germantown.--Victoire remportée par le général américain Gates sur +le général anglais Burgoyne, forcé de se rendre à Saratoga.--Traité +d'alliance et de commerce conclu par Franklin entre les États-Unis et +la France, le 6 février 1778.--Sa présentation à la cour.--Enthousiasme +dont il est l'objet; sa rencontre avec Voltaire. + +CHAPITRE XII + +Tentatives de réconciliation faites auprès de Franklin par le +gouvernement anglais.--Bills présentés par lord North et votés par le +gouvernement britannique.--Ils sont refusés en Amérique.--Diversion que +la guerre contre l'Angleterre de la part de la France, de l'Espagne +et de la Hollande, amène en faveur des États-Unis.--Succès des +alliés.--Démarches et influence de Franklin.--Expédition française +conduite par Rochambeau, qui, de concert avec Washington, force lord +Cornwallis et l'armée anglaise à capituler dans York-Town.--Négociations +pour la paix.--Signature par Franklin du traité de 1783, qui consacre +l'indépendance des États-Unis, que l'Angleterre est réduite à +reconnaître. + +CHAPITRE XIII + +Faiblesse des gouvernements fédératifs.--Nécessité de fortifier +l'Union américaine.--Retour de Franklin à Philadelphie.--Admiration +et reconnaissance qu'il excite.--Sa présidence de l'État de +Pensylvanie.--Sa nomination à la convention chargée de reviser le pacte +fédéral et de donner aux États-Unis leur constitution définitive.--Sa +retraite.--Sa mort.--Deuil public en Amérique et en France.--Conclusion. + + +La Science du bonhomme Richard. + +Conseils pour faire fortune. + + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES + + + + + + +End of Project Gutenberg's Vie de Franklin, by Francois-Auguste Mignet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE FRANKLIN *** + +***** This file should be named 17810-8.txt or 17810-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/8/1/17810/ + +Produced by Ethan Kent, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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