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+The Project Gutenberg EBook of Vie de Franklin, by Francois-Auguste Mignet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Vie de Franklin
+
+Author: Francois-Auguste Mignet
+
+Release Date: February 20, 2006 [EBook #17810]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE FRANKLIN ***
+
+
+
+
+Produced by Ethan Kent, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+
+
+
+
+
+ VIE
+ DE
+ FRANKLIN
+
+
+ PAR M. MIGNET
+
+ MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+ SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES
+ ET POLITIQUES
+
+
+
+ CINQUIÈME ÉDITION.
+
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS, 35
+
+
+ 1870
+
+Paris.--Imprimerie Adolphe Lainé, rue des Saints-Pères, 19.
+
+
+
+
+ VIE
+ DE FRANKLIN
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+J'ai surtout fait usage, pour composer cette _Vie de Franklin_, de ses
+écrits, de ses Mémoires, de ses Lettres, publiés, en six volumes in-8°,
+par son petit-fils William Temple Franklin. Voici le titre de cette
+précieuse collection des oeuvres de ce grand homme «Memoirs on the
+life and writings of Benjamin Franklin LL. D. F. R. S., etc., minister
+plenipotentiary from the United-States of America at the Court of
+France, and for the Treaty of Peace and Independance with Great Britain,
+etc., written by himself to a late period, and continued to the time of
+his death by his grandson William Temple Franklin.» J'ai complété ce
+qui concerne ses ouvrages en me servant du recueil qui en a été formé
+à Londres en trois volumes, sous le titre de _The Works of Benjamin
+Franklin_. Les Mémoires ont été traduits et imprimés plusieurs fois;
+il en est de même de ses principaux écrits politiques, philosophiques,
+scientifiques.
+
+J'ai eu recours également aux deux grandes collections publiées par M.
+Jared Sparks, au nom du Congrès des États Unis; l'une renfermant, en
+douze volumes, toutes les correspondances des agents et du gouvernement
+des États-Unis relatives à l'indépendance américaine (_the diplomatic
+Correspondence of the american Revolution_; Boston, 1829); et l'autre
+contenant, en douze volumes aussi, la vie, les lettres et les écrits de
+Georges Washington sur la guerre, la constitution, le gouvernement
+de cette république. (_The Writings of George Washington, being his
+Correspondences, Addresses, Messages, and other Papers official and
+private, selected and published from the original Manuscripts, with the
+Life of the Author_; Boston, 1837.) Je n'ai pas consulté sans utilité
+ce qu'ont dit de Franklin deux hommes qui ont vécu neuf ans dans son
+intimité lorsqu'il était à Passy: l'abbé Morellet dans ses Mémoires, et
+Cabanis dans la _Notice_ qu'il a donnée sur lui (tome V des _Oeuvres_ de
+Cabanis).
+
+Enfin je me suis servi également, dans ce que j'ai dit sur l'Amérique
+avant son indépendance et pendant la guerre qu'elle a soutenue pour
+l'établir, de l'_History of the Colonisation of the United-States_, par
+M. George Bancroft; de _Storia della Guerra dell' Independenza degli
+Stati-Uniti d'America_ (quatre volumes), par M. Botta, laquelle contient
+les principaux discours et actes officiels; de l'excellent ouvrage de M.
+de Tocqueville sur la _Démocratie en Amérique_, et de la Correspondance
+déposée aux Archives des affaires étrangères.
+
+
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Enseignements qu'offre la vie de Franklin.
+
+
+«Né dans l'indigence et dans l'obscurité, dit Franklin en écrivant ses
+Mémoires, et y ayant passé mes premières années, je me suis élevé dans
+le monde à un état d'opulence, et j'y ai acquis quelque célébrité. La
+fortune ayant continué à me favoriser, même à une époque de ma vie
+déjà avancée, mes descendants seront peut-être charmés de connaître les
+moyens que j'ai employés pour cela, et qui, grâce à la Providence, m'ont
+si bien réussi; et ils peuvent servir de leçon utile à ceux d'entre eux
+qui, se trouvant dans des circonstances semblables, croiraient devoir
+les imiter.»
+
+Ce que Franklin adresse à ses enfants peut être utile à tout le monde.
+Sa vie est un modèle à suivre. Chacun peut y apprendre quelque chose,
+le pauvre comme le riche, l'ignorant comme le savant, le simple citoyen
+comme l'homme d'État. Elle offre surtout des enseignements et des
+espérances à ceux qui, nés dans une humble condition, sans appui et sans
+fortune, sentent en eux le désir d'améliorer leur sort, et cherchent les
+moyens de se distinguer parmi leurs semblables. Ils y verront comment
+le fils d'un pauvre artisan, ayant lui-même travaillé longtemps de
+ses mains pour vivre, est parvenu à la richesse à force de labeur, de
+prudence et d'économie; comment il a formé tout seul son esprit aux
+connaissances les plus avancées de son temps, et plié son âme à la vertu
+par des soins et avec un art qu'il a voulu enseigner aux autres; comment
+il a fait servir sa science inventive et son honnêteté respectée aux
+progrès du genre humain et au bonheur de sa patrie.
+
+Peu de carrières ont été aussi pleinement, aussi vertueusement, aussi
+glorieusement remplies que celle de ce fils d'un teinturier de Boston,
+qui commença par couler du suif dans des moules de chandelles, se fit
+ensuite imprimeur, rédigea les premiers journaux américains, fonda les
+premières manufactures de papier dans ces colonies dont il accrut la
+civilisation matérielle et les lumières; découvrit l'identité du fluide
+électrique et de la foudre, devint membre de l'Académie des sciences de
+Paris et de presque tous les corps savants de l'Europe; fut auprès de la
+métropole le courageux agent des colonies soumises, auprès de la France
+et de l'Espagne le négociateur heureux des colonies insurgées, et se
+plaça à côté de George Washington comme fondateur de leur indépendance;
+enfin, après avoir fait le bien pendant quatre-vingt-quatre ans, mourut
+environné des respects des deux mondes comme un sage qui avait étendu
+la connaissance des lois de l'univers, comme un grand homme qui avait
+contribué à l'affranchissement et à la prospérité de sa patrie, et
+mérita non-seulement que l'Amérique tout entière portât son deuil,
+mais que l'Assemblée constituante de France s'y associât par un décret
+public.
+
+Sans doute il ne sera pas facile, à ceux qui connaîtront le mieux
+Franklin, de l'égaler. Le génie ne s'imite pas; il faut avoir reçu de
+la nature les plus beaux dons de l'esprit et les plus fortes qualités du
+caractère pour diriger ses semblables, et influer aussi considérablement
+sur les destinées de son pays. Mais, si Franklin a été un homme
+de génie, il a été aussi un homme de bon sens; s'il a été un homme
+vertueux, il a été aussi un homme honnête; s'il a été un homme d'État
+glorieux, il a été aussi un citoyen dévoué. C'est par ce côté du bon
+sens, de l'honnêteté, du dévouement, qu'il peut apprendre à tous ceux
+qui liront sa vie à se servir de l'intelligence que Dieu leur a donnée
+pour éviter les égarements des fausses idées; des bons sentiments que
+Dieu a déposés dans leur âme, pour combattre les passions et les vices
+qui rendent malheureux et pauvre. Les bienfaits du travail, les heureux
+fruits de l'économie, la salutaire habitude d'une réflexion sage qui
+précède et dirige toujours la conduite, le désir louable de faire
+du bien aux hommes, et par là de se préparer la plus douce des
+satisfactions et la plus utile des récompenses, le contentement de soi
+et la bonne opinion des autres: voilà ce que chacun peut puiser dans
+cette lecture.
+
+Mais il y a aussi dans la vie de Franklin de belles leçons pour
+ces natures fortes et généreuses qui doivent s'élever au-dessus des
+destinées communes. Ce n'est point sans difficulté qu'il a cultivé
+son génie, sans effort qu'il s'est formé à la vertu, sans un travail
+opiniâtre qu'il a été utile à son pays et au monde. Il mérite d'être
+pris pour guide par ces privilégiés de la Providence, par ces nobles
+serviteurs de l'humanité, qu'on appelle les grands hommes. C'est par eux
+que le genre humain marche de plus en plus à la science et au bonheur.
+L'inégalité qui les sépare des autres hommes et que les autres hommes
+seraient tentés d'abord de maudire, ils en comblent promptement
+l'intervalle par le don de leurs idées, par le bienfait de leurs
+découvertes, par l'énergie féconde de leurs impulsions. Ils élèvent peu
+à peu jusqu'à leur niveau ceux qui n'auraient jamais pu y arriver tout
+seuls. Ils les font participer ainsi aux avantages de leur bienfaisante
+inégalité, qui se transforme bientôt pour tous en égalité d'un ordre
+supérieur. En effet, au bout de quelques générations, ce qui était le
+génie d'un homme devient le bon sens du genre humain, et une nouveauté
+hardie se change en usage universel. Les sages et les habiles des divers
+siècles ajoutent sans cesse à ce trésor commun où puise l'humanité, qui
+sans eux serait restée dans sa pauvreté primitive, c'est-à-dire dans son
+ignorance et dans sa faiblesse. Poussons donc à la vraie science, car
+il n'y a pas de vérité qui, en détruisant une misère, ne tue un vice.
+Honorons les hommes supérieurs, et proposons-les en imitation; car c'est
+en préparer de semblables, et jamais le monde n'en a eu un besoin plus
+grand.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Origine de Franklin.--Sa famille.--Son éducation.--Ses premières
+occupations chez son père.--Son apprentissage chez son frère James
+Franklin comme imprimeur.--Ses lectures et ses opinions.
+
+
+La famille de Franklin était une famille d'anciens et d'honnêtes
+artisans. Originaire du comté de Northampton en Angleterre, elle
+y possédait, au village d'Ecton, une terre d'environ trente acres
+d'étendue, et une forge qui se transmettait héréditairement de père en
+fils par ordre de primogéniture. Depuis la révolution qui avait changé
+la croyance religieuse de l'Angleterre, cette famille avait embrassé
+les opinions simples et rigides de la secte presbytérienne, laquelle ne
+reconnaissait, ni comme les catholiques la tradition de l'Église et la
+suprématie du pape, ni comme les anglicans la hiérarchie de l'épiscopat
+et la suprématie ecclésiastique du roi. Elle vivait très-chrétiennement
+et très-démocratiquement, élisant ses ministres et réglant elle-même son
+culte. Ce furent les pieux et austères partisans de cette secte qui, ne
+pouvant pratiquer leur foi avec liberté dans leur pays sous le règne des
+trois derniers Stuarts, aimèrent mieux le quitter pour aller fonder,
+de 1620 à 1682, sur les côtes âpres et désertes de l'Amérique
+septentrionale, des colonies où ils pussent prier et vivre comme ils
+l'entendaient. La religion rendue plus sociable encore par la liberté,
+la liberté rendue plus régulière par le sentiment du devoir et le
+respect du droit, furent les fortes bases sur lesquelles reposèrent les
+colonies de la Nouvelle-Angleterre et se développa le grand peuple des
+États-Unis.
+
+Le père de Benjamin Franklin, qui était un presbytérien zélé, partit
+pour la Nouvelle-Angleterre à la fin du règne de Charles II, lorsque
+les lois interdisaient sévèrement les conventicules des dissidents
+religieux. Il se nommait Josiah, et il était le dernier de quatre
+frères. L'aîné, Thomas, était forgeron; le second, John, était
+teinturier en étoffes de laine; le troisième, Benjamin, était, comme
+lui, teinturier en étoffes de soie. Il émigra avec sa femme et trois
+enfants vers 1682, l'année même pendant laquelle le célèbre quaker
+Guillaume Penn fondait sur les bords de la Delaware la colonie de
+Pensylvanie, où son fils était destiné à jouer, trois quarts de siècle
+après, un si grand rôle. Il alla s'établir à Boston, dans la colonie de
+Massachussets, qui existait depuis 1628. Son ancien métier de teinturier
+en soie, qui était un métier de luxe, ne lui donnant pas assez
+de profits pour les besoins de sa famille, il se fit fabricant de
+chandelles.
+
+Ce ne fut que la vingt-quatrième année de son séjour à Boston qu'il eut
+de sa seconde femme, Abiah Folgier, Benjamin Franklin. Il s'était marié
+deux fois. Sa première femme, venue avec lui d'Angleterre, lui avait
+donné sept enfants. La seconde lui en donna dix. Benjamin Franklin, le
+dernier de ses enfants mâles et le quinzième de tous ses enfants, naquit
+le 17 janvier 1706. Il vit jusqu'à treize de ses frères et de ses soeurs
+assis en même temps que lui à la table de son père, qui se confia dans
+son travail et dans la Providence pour les élever et les établir.
+
+L'éducation qu'il leur procura ne pouvait pas être coûteuse, ni dès lors
+bien relevée. Ainsi Benjamin Franklin ne resta à l'école qu'une année
+entière. Malgré les heureuses dispositions qu'il montrait, son père ne
+voulut pas le mettre au collège, parce qu'il ne pouvait pas supporter
+les dépenses d'une instruction supérieure. Il se contenta de l'envoyer
+quelque temps chez un maître d'arithmétique et d'écriture. Mais s'il ne
+lui donna point ce que Benjamin Franklin devait se procurer plus tard
+lui-même, il lui transmit un corps sain, un sens droit, une honnêteté
+naturelle, le goût du travail, les meilleurs sentiments et les meilleurs
+exemples.
+
+L'avenir des enfants est en grande partie dans les parents. Il y a un
+héritage plus important encore que celui de leurs biens, c'est celui
+de leurs qualités. Ils communiquent le plus souvent, avec la vie, les
+traits de leur visage, la forme de leur corps, les moyens de santé ou
+les causes de maladie, l'énergie ou la mollesse de l'esprit, la force ou
+la débilité de l'âme, suivant ce qu'ils sont eux-mêmes. Il leur importe
+donc de soigner en eux leurs propres enfants. S'ils sont énervés, ils
+sont exposés à les avoir faibles; s'ils ont contracté des maladies,
+ils peuvent leur en transmettre le vice et les condamner à une vie
+douloureuse et courte. Il n'en est pas seulement ainsi dans l'ordre
+physique, mais dans l'ordre moral. En cultivant leur intelligence dans
+la mesure de leur position, en suivant les règles de l'honnête et les
+lois du vrai, les parents communiquent à leurs enfants un sens plus
+fort et plus droit, leur donnent l'instinct de la délicatesse et de
+la sincérité avant de leur en offrir l'exemple. Et, au contraire, en
+altérant dans leur propre esprit les lumières naturelles, en enfreignant
+par leur conduite les lois que la providence de Dieu a données au monde,
+et dont la violation n'est jamais impunie, ils les font ordinairement
+participer à leur imperfection intellectuelle et à leur dérèglement
+moral. Il dépend donc d'eux, plus qu'ils ne pensent, d'avoir des enfants
+sains ou maladifs, intelligents ou bornés, honnêtes ou vicieux, qui
+vivent bien ou mal, peu ou beaucoup. C'est la responsabilité qui pèse
+sur eux, et qui, selon qu'ils agissent eux-mêmes, les récompense ou les
+punit dans ce qu'ils ont de plus cher.
+
+Franklin eut le bonheur d'avoir des parents sains, laborieux,
+raisonnables, vertueux. Son père atteignit l'âge de quatre-vingt-neuf
+ans. Sa mère, aussi distinguée par la pieuse élévation de son âme que
+par la ferme droiture de son esprit, en vécut quatre-vingt-quatre. Il
+reçut d'eux et le principe d'une longue vie, et, ce qui valait
+mieux encore, les germes des plus heureuses qualités pour la remplir
+dignement. Ces germes précieux, il sut les développer. Il apprit de
+bonne heure à réfléchir et à se régler. Il était ardent et passionné,
+et personne ne parvint mieux à se rendre maître absolu de lui-même.
+La première leçon qu'il reçut à cet égard, et qui fit sur lui une
+impression ineffaçable, lui fut donnée à l'âge de six ans. Un jour de
+fête, il avait quelque monnaie dans sa poche, et il allait acheter des
+jouets d'enfants. Sur son chemin, il rencontra un petit garçon qui avait
+un sifflet, et qui en tirait des sons dont le bruit vif et pressé le
+charma. Il offrit tout ce qu'il avait d'argent pour acquérir ce sifflet
+qui lui faisait envie. Le marché fut accepté; et, dès qu'il en fut
+devenu le joyeux possesseur, il rentra chez lui en sifflant à étourdir
+tout le monde dans la maison. Ses frères, ses soeurs, ses cousines,
+lui demandèrent combien il avait payé cet incommode amusement. Il leur
+répondit qu'il avait donné tout ce qu'il avait dans sa poche. Ils se
+récrièrent, en lui disant que ce sifflet valait dix fois moins, et ils
+énumérèrent malicieusement tous les jolis objets qu'il aurait pu acheter
+avec le surplus de ce qu'il devait le payer. Il devint alors tout
+pensif, et le regret qu'il éprouva dissipa tout son plaisir. Il se
+promit bien, lorsqu'il souhaiterait vivement quelque chose, de savoir
+auparavant combien cela coûtait, et de résister à ses entraînements par
+le souvenir du _sifflet_.
+
+Cette histoire, qu'il racontait souvent et avec grâce, lui fut utile
+en bien des rencontres. Jeune et vieux, dans ses sentiments et dans ses
+affaires, avant de conclure ses opérations commerciales et d'arrêter ses
+déterminations politiques, il ne manqua jamais de se rappeler l'achat
+du sifflet.--C'était l'avertissement qu'il donnait à sa raison, le frein
+qu'il mettait à sa passion. Quoi qu'il désirât, qu'il achetât ou qu'il
+entreprît, il se disait: _Ne donnons pas trop pour le sifflet_. La
+conclusion qu'il en avait tirée pour lui-même, il l'appliquait aux
+autres, et il trouvait que «la plus grande partie des malheurs de
+l'espèce humaine venaient des estimations fausses qu'on faisait de la
+valeur des choses, et de ce qu'on _donnait trop pour les sifflets_».
+
+Dès l'âge de dix ans, son père l'avait employé dans sa fabrication de
+chandelles; pendant deux années il fut occupé à couper des mèches, à les
+placer dans les moules, à remplir ensuite ceux-ci de suif, et à faire
+les commissions de la boutique paternelle. Ce métier était peu de son
+goût. Dans sa généreuse et intelligente ardeur, il voulait agir, voir,
+apprendre. Élevé aux bords de la mer, où, durant son enfance, il allait
+se plonger presque tout le jour dans la saison d'été, et sur les flots
+de laquelle il s'aventurait souvent avec ses camarades en leur servant
+de pilote, il désirait devenir marin. Pour le détourner de cette
+carrière, dans laquelle était déjà entré l'un de ses fils, son père le
+conduisit tour à tour chez des menuisiers, des maçons, des vitriers, des
+tourneurs, etc., afin de reconnaître la profession qui lui conviendrait
+le mieux. Franklin porta dans les divers ateliers qu'il visitait cette
+attention observatrice qui le distingua en toutes choses, et il apprit
+à manier les instruments des diverses professions en voyant les autres
+s'en servir. Il se rendit ainsi capable de fabriquer plus tard, avec
+adresse, les petits ouvrages dont il eut besoin dans sa maison, et les
+machines qui lui furent nécessaires pour ses expériences. Son père se
+décida à le faire coutelier. Il le mit à l'essai chez son cousin Samuel
+Franklin, qui, après s'être formé dans ce métier à Londres, était venu
+s'établir à Boston; mais la somme exigée pour son apprentissage ayant
+paru trop forte, il fallut renoncer à ce projet. Franklin n'eut point
+à s'en plaindre, car bientôt il embrassa une profession à laquelle il
+était infiniment plus propre.
+
+Son esprit était trop actif pour rester dans l'oisiveté et dans
+l'ignorance. Il aimait passionnément la lecture: la petite bibliothèque
+de son père, qui était composée surtout de livres théologiques, fut
+bientôt épuisée. Il y trouva un _Plutarque_ qu'il dévora, et il eut les
+grands hommes de l'antiquité pour ses premiers maîtres. L'_Essai sur les
+projets_, de Defoë, l'amusant auteur de _Robinson Crusoé_, et l'_Essai
+sur les moyens de faire le bien_, du docteur Mather, l'intéressèrent
+vivement, parce qu'ils s'accordaient avec le tour de son imagination
+et le penchant de son âme. Le peu d'argent qu'il avait était employé à
+acheter des livres.
+
+Son père, voyant ce goût décidé et craignant, s'il ne le satisfaisait
+point, qu'il ne se livrât à son autre inclination toujours subsistante
+pour la marine, le destina enfin à être imprimeur. Il le plaça en 1718
+chez l'un de ses fils, nommé James, qui était revenu d'Angleterre,
+l'année précédente, avec une presse et des caractères d'imprimerie.
+Le contrat d'apprentissage fut conclu pour neuf ans. Pendant les huit
+premières années Benjamin Franklin devait servir sans rétribution son
+frère, qui, en retour, devait le nourrir et lui donner, la neuvième
+année, le salaire d'un ouvrier.
+
+Il devint promptement très-habile. Il avait beaucoup d'adresse, qu'il
+accrut par beaucoup d'application. Il passait le jour à travailler, et
+une partie de la nuit à s'instruire. C'est alors qu'il étudia tout ce
+qu'il ignorait, depuis la grammaire jusqu'à la philosophie; qu'il apprit
+l'arithmétique, dont il savait imparfaitement les règles, et à
+laquelle il ajouta la connaissance de la géométrie et la théorie de la
+navigation; qu'il fit l'éducation méthodique de son esprit, comme il fit
+un peu plus tard celle de son caractère. Il y parvint à force de volonté
+et de privations. Celles-ci, du reste, lui coûtaient peu, quoiqu'il
+prît sur la qualité de sa nourriture et les heures de son repos pour se
+procurer les moyens et le temps d'apprendre. Il avait lu qu'un auteur
+ancien, s'élevant contre l'_usage de manger de la chair_, recommandait
+de ne se nourrir que de végétaux. Depuis ce moment, il avait pris la
+résolution de ne plus rien manger qui eût vie, parce qu'il croyait que
+c'était là une habitude à la fois barbare et pernicieuse. Pour tirer
+profit de sa sobriété systématique, il avait proposé à son frère de se
+nourrir lui-même, avec la moitié de l'argent qu'il dépensait pour cela
+chaque semaine. L'arrangement fut agréé; et Franklin, se contentant
+d'une soupe du gruau qu'il faisait grossièrement lui-même, mangeant
+debout et vite un morceau de pain avec un fruit, ne buvant que de l'eau,
+n'employa point tout entière la petite somme qui lui fut remise par son
+frère. Il économisa sur elle assez d'argent pour acheter des livres, et,
+sur les heures consacrées aux repas, assez de temps pour les lire.
+
+Les ouvrages qui exercèrent le plus d'influence sur lui furent: l'_Essai
+sur l'entendement humain_ de Locke, le _Spectateur_ d'Addison, les
+_Faits mémorables de Socrate_ par Xénophon. Il les lut avidement, et
+y chercha des modèles de réflexion, de langage, de discussion. Locke
+devint son maître dans l'art de penser, Addison dans celui d'écrire,
+Socrate dans celui d'argumenter. La simplicité élégante, la sobriété
+substantielle, la gravité fine et la pénétrante clarté du style
+d'Addison, furent l'objet de sa patiente et heureuse imitation. Une
+traduction des _Lettres provinciales_, dont la lecture l'enchanta,
+acheva de le former à l'usage de cette délicate et forte controverse
+où, guidé par Socrate et par Pascal, il mêla le bon sens caustique et la
+grâce spirituelle de l'un avec la haute ironie et la vigueur invincible
+de l'autre.
+
+Mais, en même temps qu'il acquit plus d'idées, il perdit les vieilles
+croyances de sa famille. Les oeuvres de Collins et de Shaftesbury le
+conduisirent à l'incrédulité par le même chemin que suivit Voltaire. Son
+esprit curieux se porta sur la religion pour douter de sa vérité, et
+il fit servir sa subtile argumentation à en contester les vénérables
+fondements. Il resta quelque temps sans croyance arrêtée, n'admettant
+plus la révélation chrétienne, et n'étant pas suffisamment éclairé par
+la révélation naturelle. Cessant d'être chrétien soumis sans être devenu
+philosophe assez clairvoyant, il n'avait plus la règle morale qui lui
+avait été transmise, et il n'avait point encore celle qu'il devait
+bientôt se donner lui-même pour ne jamais l'enfreindre.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Relâchement de Franklin dans ses croyances et dans sa conduite Ses
+fautes, qu'il appelle ses _errata_.
+
+
+La conduite de Franklin se ressentit du changement de ses principes:
+elle se relâcha. C'est alors qu'il commit les trois ou quatre fautes
+qu'il nomme les _errata_ de sa vie, et qu'il corrigea ensuite avec grand
+soin, tant il est vrai que les meilleurs instincts ont besoin d'être
+soutenus par de fermes doctrines.
+
+La première faute de Franklin fut un manque de bonne foi à l'égard de
+son frère. Il n'avait pas à se louer de lui. Son frère était exigeant,
+jaloux, impérieux, le maltraitait quelquefois, et il exerçait sans
+ménagement et sans affection l'autorité que la règle et l'usage
+donnaient au maître sur son apprenti. Il trouvait le jeune Franklin trop
+vain de son esprit et de son savoir, bien qu'il eût tiré de l'un et de
+l'autre un très-bon parti pour lui-même. Il avait en effet commencé vers
+1721 à imprimer un journal intitulé _the New England Courant_. C'était
+le second qui paraissait en Amérique. Le premier s'appelait _the Boston
+News Letter_. Le jeune Franklin, après en avoir composé les planches et
+tiré les feuilles, le portait aux abonnés. Il se sentit capable de
+faire mieux que cela, et il déposa clandestinement des articles dont
+l'écriture était contrefaite, et qui réussirent beaucoup. Le succès
+qu'ils obtinrent l'enhardit à s'en désigner comme l'auteur, et il
+travailla depuis lors ouvertement au journal, au grand avantage de son
+frère. Or il arriva qu'un jour des poursuites furent dirigées, pour un
+article politique trop hardi, contre James Franklin, qui fut emprisonné
+pendant un mois. De plus, son journal fut supprimé.
+
+Les deux frères convinrent de le faire reparaître sous le nom de
+Benjamin Franklin, qui en avait été quitte pour une mercuriale. Il
+fallut pour cela annuler l'ancien contrat d'apprentissage, afin que le
+cadet sortît de la dépendance de l'aîné, devînt libre de sa conduite et
+responsable de ses publications. Mais, pour que James ne fût pas privé
+du travail de Benjamin, on signa un nouveau brevet d'apprentissage qui
+devait rester secret entre les parties, et les lier comme auparavant.
+Quelque temps après, une des nombreuses querelles qui s'élevaient entre
+les deux frères étant survenue, Benjamin se sépara de James; il profita
+de l'annulation du premier engagement, pensant bien que son frère
+n'oserait pas invoquer le second. Mais celui-ci, outré de son manque
+de foi et soutenu par son père, qui embrassa son parti, empêcha que
+Franklin n'obtînt de l'ouvrage à Boston.
+
+Franklin résolut d'en aller chercher ailleurs. Au tort qu'il avait eu
+de se soustraire à ses obligations envers son frère, il ajouta celui de
+quitter secrètement sa famille, qu'il laissa plongée dans la désolation.
+Sans le prévenir de son projet, après avoir vendu quelques livres
+pour se procurer un peu d'argent, il s'embarqua en septembre 1723 pour
+New-York. Ce fut dans le trajet de Boston à cette ville qu'il cessa de
+se nourrir uniquement de végétaux. Il aimait beaucoup le poisson; les
+matelots, retenus dans une baie par un grand calme, y avaient pêché des
+morues. Pendant qu'ils les arrangeaient pour les faire cuire, Franklin
+assistait aux apprêts de leur repas, et il aperçut de petites morues
+dans l'estomac des grandes, qui les avaient avalées. «Ah! ah!
+dit-il, vous vous mangez donc entre vous? Et pourquoi l'homme ne
+vous mangerait-il pas aussi?» Cette observation le fit renoncer à son
+système, et il se tira d'une manie par un trait d'esprit.
+
+Il ne trouva point de travail à New-York, où l'imprimerie n'était pas
+plus florissante que dans le reste des colonies, qui tiraient encore
+tout de l'Angleterre, et le peu de livres dont elles avaient besoin, et
+le papier qu'elles employaient, et les gazettes qu'elles lisaient, et
+les almanachs mêmes qu'elles consultaient. Il était un jour réservé à
+Franklin de faire une révolution à cet égard; mais, pour le moment, il
+n'eut pas le moyen de gagner sa vie à New-York, et il se détermina à
+pousser jusqu'à Philadelphie. Il s'y rendit par mer, dans une mauvaise
+barque que les vents ballottaient, que la pluie inonda, où il souffrit
+la faim, fut saisi par la fièvre, et d'où il descendit harassé, souillé
+de boue, en habit d'ouvrier, avec un dollar et un schelling dans sa
+poche. C'est dans cet équipage qu'il fit son entrée à Philadelphie, dans
+la capitale de la colonie dont il devait être le mandataire à Londres,
+de l'État dont il devait être le représentant au Congrès et le président
+suprême.
+
+Il fut employé par un mauvais imprimeur nommé Keimer, qui s'y était
+récemment établi avec une vieille presse endommagée et une petite
+collection de caractères usés fondus en Angleterre. Grâce à Franklin,
+qui était un excellent ouvrier, cette imprimerie imparfaite marcha assez
+bien. Son habileté, sa bonne conduite, la distinction de ses manières
+et de son esprit, le firent remarquer du gouverneur de la Pensylvanie,
+William Keith, qui aurait voulu l'attacher à la province comme
+imprimeur. Il se chargea donc d'écrire à son père Josiah, pour lui
+persuader de faire les avances nécessaires à son établissement. Honoré
+du suffrage du gouverneur, la poche bien remplie des dollars qu'il avait
+économisés, Franklin se hasarda à reparaître dans sa ville natale, au
+milieu de sa famille, qui l'accueillit avec joie et sans reproche. Mais
+le vieux Josiah ne se rendit point aux voeux du gouverneur Keith, qu'il
+trouva peu sage de mettre tant de confiance dans un jeune homme de
+dix-huit ans qui avait quitté la maison paternelle. Il refusa donc, et
+parce qu'il n'avait pas le moyen de lui monter une imprimerie, et parce
+qu'il ne le jugeait pas capable encore de la conduire.
+
+Il ne se trompait point en se défiant de la prudence de son fils.
+Franklin commit à cette époque le second de ses _errata_, en se rendant
+coupable d'une faute moins blâmable que la première par l'intention,
+mais pouvant être plus grave par les conséquences. Un ami de sa famille,
+nommé Vernon, le chargea de recouvrer la somme de trente-cinq livres
+sterling (huit cent quarante francs de France) qui lui était due à
+Philadelphie. Ce dépôt, qu'il aurait fallu garder intact jusqu'à ce que
+son possesseur le réclamât, Franklin eut la faiblesse de l'entamer
+pour venir en aide à ses propres amis. Deux compagnons d'étude et
+d'incrédulité, spirituels mais oisifs, habiles à argumenter et même
+à écrire, mais hors d'état de gagner de quoi vivre dans les colonies,
+féconds en projets, mais dénués d'argent, l'avaient suivi de Boston
+à Philadelphie: ils se nommaient, l'un Collins, et l'autre Ralph. Ils
+vécurent à ses dépens, le premier à Philadelphie, le second à Londres,
+lorsqu'ils s'y rendirent ensemble avant la fin même de cette année.
+Comme le salaire de ses journées ne suffisait pas, il se servit de
+la somme dont le recouvrement lui avait été confié. Il avait bien
+le dessein de la compléter ensuite, mais en aurait-il la puissance?
+Heureusement pour lui, Vernon ne la redemanda que beaucoup plus tard.
+
+Cette faute, qui tourmenta sa conscience pendant plusieurs années, et
+qui resta suspendue sur son honnêteté comme une redoutable menace, ne
+fut point le dernier de ses _errata_. En arrivant à Philadelphie, la
+première personne qu'il avait remarquée était une jeune fille à peu près
+de son âge, dont la tournure agréable, l'air doux et rangé, lui avaient
+inspiré autant de respect que de goût. Cette jeune fille, qui, six
+années après, devint sa femme, s'appelait miss Read. Il lui avait fait
+la cour, et elle éprouvait pour lui l'affection qu'il avait ressentie
+pour elle. Lorsqu'il fut revenu de Boston, le gouverneur Keith,
+persistant dans ses bienveillants projets, qui semblaient s'accorder
+avec les intérêts de la colonie, lui dit: «Puisque votre père ne veut
+pas vous établir, je me chargerai de le faire. Donnez-moi un état des
+choses qu'il faut tirer d'Angleterre, et je les ferai venir: vous me
+payerez quand vous le pourrez. Je veux avoir ici un bon imprimeur, et
+je suis sûr que vous réussirez.» Franklin dressa le compte qui lui était
+demandé. La somme de cent livres sterling (deux mille cinq cents francs)
+lui parut suffisante à l'acquisition d'une petite imprimerie, qu'il
+dut aller acheter lui-même en Angleterre, sur l'invitation et avec des
+lettres du gouverneur.
+
+Avant de partir, il aurait été assez enclin à épouser miss Read. Mais la
+mère de celle-ci, les trouvant trop jeunes, renvoya sagement le mariage
+au moment où Franklin reviendrait de Londres et s'établirait comme
+imprimeur à Philadelphie. Ayant _conclu_, pour employer ses propres
+paroles, _avec miss Read un échange de douces promesses_, il quitta le
+continent américain, suivi de son ami Ralph. A peine arrivé à Londres,
+il s'aperçut que le gouverneur Keith l'avait leurré. Les lettres de
+recommandation et de crédit qu'il lui avait spontanément offertes, il
+ne les avait pas envoyées. Par une disposition étrange de caractère, le
+désir d'être bienveillant le rendait prodigue de promesses, la vanité
+de se mettre en avant le conduisait à être trompeur. Il offrait sans
+pouvoir tenir et devenait funeste à ceux auxquels il s'intéressait, sans
+toutefois vouloir leur nuire.
+
+Franklin, au lieu de devenir maître, se vit réduit à rester ouvrier. Il
+s'arrêta dix-huit mois à Londres, où il travailla successivement chez
+les deux plus célèbres imprimeurs, Palmer et Wats. Il y fut reçu d'abord
+comme pressier, ensuite comme compositeur. Plus sobre, plus laborieux,
+plus prévoyant que ses camarades, il avait toujours de l'argent; et,
+quoiqu'il ne bût que de l'eau, il répondait pour eux auprès du marchand
+de bière, chez lequel ses camarades buvaient souvent à crédit. «Ce petit
+service, dit-il, et la réputation que j'avais d'être un bon plaisant et
+de savoir manier la raillerie, maintinrent ma prééminence parmi eux. Mon
+exactitude n'était pas moins agréable au maître, car jamais je ne fêtais
+_saint Lundi_, et la promptitude avec laquelle je composais faisait
+qu'il me chargeait toujours des ouvrages pressés, qui sont ordinairement
+les mieux payés.» Son ami Ralph était à sa charge. Sur ses économies, il
+lui avait fait des avances assez considérables. Mais leur liaison n'eut
+pas une meilleure issue que ne l'avait eue l'amitié de Franklin pour
+Collins. Celui-ci, devenu dissipé, ivrogne, impérieux, ingrat, avait
+rompu avec Franklin avant son départ d'Amérique, et alla lui-même mourir
+aux îles Barbades, en y élevant le fils d'un riche Hollandais. Ralph,
+malgré son talent littéraire, fut réduit à s'établir dans un village
+comme maître d'école. Marié en Amérique, il avait contracté à Londres
+une liaison intime avec une jeune ouvrière en modes. Franklin visitait
+celle-ci assez souvent pendant l'absence de Ralph; il lui donnait même
+ce dont elle avait besoin et ce que son travail ne suffisait point à
+lui procurer. Mais il prit trop de goût à sa compagnie et se laissa
+entraîner à le lui montrer. Il avait complétement négligé de donner de
+ses nouvelles à miss Read, ce qui fut le troisième de ses _errata_;
+et non-seulement il se rendit coupable d'oubli envers elle, mais il
+courtisa la maîtresse de son ami: ce qui fut le quatrième et le dernier
+de ses _errata_. S'étant permis à son égard quelques libertés qui furent
+repoussées, comme il l'avoue, avec un _ressentiment convenable_, Ralph
+en fut instruit, et tout commerce d'amitié cessa entre eux. Ralph
+signifia à Franklin que sa conduite annulait sa créance, le dispensait
+lui-même de toute gratitude ainsi que de tout payement, et il ne lui
+restitua jamais les vingt-sept livres sterling (six cent quarante-huit
+francs) qu'il lui devait.
+
+En réfléchissant aux écarts de ses amis et à ses propres fautes,
+Franklin changea alors de maximes. Les principes relâchés de Collins, de
+Ralph et du gouverneur Keith, qui l'avaient trompé; l'affaiblissement
+de ses croyances morales, qui l'avait conduit lui-même à méconnaître
+l'engagement contracté envers son frère, à violer le dépôt confié à sa
+probité par Vernon, à oublier la promesse de souvenir et d'affection
+faite à miss Read, à tenter la séduction de la maîtresse de son ami, lui
+montrèrent la nécessité de règles fixes pour l'esprit, inviolables
+pour la conduite. «Je demeurai convaincu, dit-il, que la _vérité_,
+la _sincérité_, l'_intégrité_ dans les transactions entre les hommes
+étaient de la plus grande importance pour le bonheur de la vie, et je
+formai par écrit la résolution de ne jamais m'en écarter tant que je
+vivrais.» Cette résolution, qu'il prit à l'âge de dix-neuf ans, il la
+tint jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quatre. Il répara successivement
+toutes ses fautes et n'en commit plus. Il accomplit, d'après des idées
+raisonnées, des devoirs certains, et s'éleva même jusqu'à la vertu.
+
+Comment y parvint-il? C'est ce que nous allons voir.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Croyance philosophique de Franklin.--Son art de la vertu.--Son algèbre
+morale.--Le perfectionnement de sa conduite.
+
+
+En lisant la Bible et, dans la Bible, le livre des Proverbes, Franklin
+y avait vu: _La longue vie est dans ta main droite et la fortune dans ta
+main gauche_. Lorsqu'il examina mieux l'ordre du monde, et qu'il aperçut
+les conditions auxquelles l'homme pouvait y conserver la santé et s'y
+procurer le bonheur, il comprit toute la sagesse de ce proverbe. Il
+pensa qu'il dépendait, en effet, de lui de vivre longtemps et de devenir
+riche. Que fallait-il pour cela? Se conformer aux lois naturelles et
+morales données par Dieu à l'homme.
+
+L'univers est un ensemble de lois. Depuis les astres qui gravitent
+durant des millions de siècles dans l'espace infini, en suivant
+les puissantes impulsions et les attractions invariables que leur
+a communiquées le suprême Auteur des choses, jusqu'aux insectes qui
+s'agitent pendant quelques minutes autour d'une feuille d'arbre, tous
+les corps et tous les êtres obéissent à des lois. Ces lois admirables,
+conçues par l'intelligence de Dieu, réalisées par sa bonté, entretenues
+par sa justice, ont introduit le mouvement avec toute sa perfection,
+répandu la vie avec toute sa richesse, conservé l'ordre avec toute son
+harmonie, dans l'immense univers. Placé au milieu, mais non au-dessus
+d'elles, fait pour les comprendre, mais non pour les changer, soumis aux
+lois matérielles des corps et aux lois vivantes des êtres, l'homme, la
+plus élevée et la plus compliquée des créatures, a reçu le magnifique
+don de l'intelligence, le beau privilége de la liberté, le divin
+sentiment de la justice. C'est pourquoi, intelligent, il est tenu de
+savoir les lois de l'univers: juste, il est tenu de s'y soumettre;
+libre, s'il s'en écarte, il en est puni: car on ne saurait les
+enfreindre, soit dans l'ordre physique, soit dans l'ordre moral, sans
+subir le châtiment de son ignorance ou de sa faute. La santé ou la
+maladie, la félicité ou le malheur, dépendent pour lui du soin habile
+avec lequel il les observe, ou de la dangereuse persévérance avec
+laquelle il y manque. C'est ce que comprit Franklin.
+
+De la contemplation de l'ordre du monde, remontant à son auteur,
+il affirma Dieu, et l'établit d'une manière inébranlable dans son
+intelligence et dans sa conscience. De la nature différente de
+l'esprit et et de la matière, de l'esprit indivisible et de la matière
+périssable, il conclut, avec le bon sens de tous les peuples et les
+dogmes des religions les plus grossières comme les plus épurées, la
+permanence du principe spirituel, ou l'immortalité de l'âme. De la
+nécessité de l'ordre dans l'univers, du sentiment de la justice dans
+l'homme, il fit résulter la récompense du bien et la punition du mal,
+ou en cette vie ou en une autre. L'existence de Dieu, la survivance de
+l'âme, la rémunération ou le châtiment des actions, suivant qu'elles
+étaient conformes ou contraires à la règle morale, acquirent à ses yeux
+l'autorité de dogmes véritables. Sa croyance naturelle prit la certitude
+d'une croyance révélée, et il composa, pour son usage personnel, une
+petite liturgie ou forme de prières, intitulée _Articles de foi et actes
+de religion_.
+
+A cette religion philosophique il fallait des préceptes de conduite.
+Franklin se les imposa. Il aspira à une sorte de perfection humaine. «Je
+désirais, dit-il, vivre sans commettre aucune faute dans aucun temps,
+et me corriger de toutes celles dans lesquelles un penchant naturel,
+l'habitude ou la société pouvaient m'entraîner.» Mais les résolutions
+les plus fortes ne prévalent pas tout de suite contre les inclinations
+et les habitudes. Franklin sentit qu'il faut se vaincre peu à peu et se
+perfectionner avec art. Il lui parut que la méthode morale était aussi
+nécessaire à la vertu que la méthode intellectuelle à la science. Il
+l'appela donc à son secours.
+
+Il fit un dénombrement exact des qualités qui lui étaient nécessaires,
+et auxquelles il voulait se former. Afin de s'en donner la facilité
+par la pratique, il les distribua entre elles de façon qu'elles se
+prêtassent une force mutuelle en se succédant dans un ordre opportun.
+Il ne se borna point à les classer, il les définit avec précision,
+pour bien savoir et ce qu'il devait faire et ce qu'il devait éviter.
+En plaçant sous treize noms les treize préceptes qu'il se proposa de
+suivre, voici le curieux tableau qu'il en composa:
+
+«Ier. Tempérance. Ne mangez pas jusqu'à vous abrutir, ne buvez pas
+jusqu'à vous échauffer la tête.
+
+«IIe. Silence. Ne parlez que de ce qui peut être utile à vous ou aux
+autres.
+
+«IIIe. Ordre. Que chaque chose ait sa place fixe. Assignez à chacune de
+vos affaires une partie de votre temps.
+
+«IVe. Résolution. Formez la résolution d'exécuter ce que vous devez
+faire, et exécutez ce que vous aurez résolu.
+
+«Ve. Frugalité. Ne faites que des dépenses utiles pour vous ou pour les
+autres, c'est-à-dire ne prodiguez rien.
+
+«VIe. Industrie. Ne perdez pas le temps; occupez-vous toujours de
+quelque objet utile. Ne faites rien qui ne soit nécessaire.
+
+«VIIe. Sincérité. N'employez aucun détour: que l'innocence et la justice
+président à vos pensées et dictent vos discours.
+
+«VIIIe. Justice. Ne faites tort à personne, et rendez aux autres les
+services qu'ils ont droit d'attendre de vous.
+
+«IXe. Modération. Évitez les extrêmes; n'ayez pas pour les injures le
+ressentiment que vous croyez qu'elles méritent.
+
+«Xe. Propreté. Ne souffrez aucune malpropreté sur vous, sur vos
+vêtements, ni dans votre demeure.
+
+«XIe. Tranquillité. Ne vous laissez pas émouvoir par des bagatelles ou
+par des accidents ordinaires et inévitables.
+
+«XIIe. Chasteté....
+
+«XIIIe. Humilité. Imitez Jésus et Socrate.»
+
+Cette classification des règles d'une morale véritablement usuelle, ne
+recommandant point de renoncer aux penchants de la nature, mais de les
+bien diriger; ne conduisant point au dévouement, mais à l'honnêteté;
+préparant à être utile aux autres en se servant soi-même; propre de tous
+points à former un homme et à le faire marcher avec droiture et succès
+dans les voies ardues et laborieuses de la vie; cette classification
+n'avait rien d'arbitraire pour Franklin. «Je plaçai, dit-il, la
+_tempérance_ la première, parce qu'elle tend à maintenir la tête froide
+et les idées nettes; ce qui est nécessaire quand il faut toujours
+veiller, toujours être en garde, pour combattre l'attrait des anciennes
+habitudes et la force des tentations qui se succèdent sans cesse. Une
+fois affermi dans cette vertu, le _silence_ deviendrait plus facile; et
+mon désir étant d'acquérir des connaissances autant que de me fortifier
+dans la pratique des vertus; considérant que, dans la conversation, on
+s'instruit plus par le secours de l'oreille que par celui de la langue;
+désirant rompre l'habitude que j'avais contractée de parler sur des
+riens, de faire à tout propos des jeux de mots et des plaisanteries,
+ce qui ne rendait ma compagnie agréable qu'aux gens superficiels,
+j'assignai le second rang au _silence_. J'espérai que, joint à
+l'_ordre_, qui venait après, il me donnerait plus de temps pour suivre
+mon plan et mes études. La _résolution_, devenant habituelle en moi,
+me communiquerait la persévérance nécessaire pour acquérir les autres
+vertus; la _frugalité_ et l'_industrie_, en me soulageant de la dette
+dont j'étais encore chargé, et en faisant naître chez moi l'aisance et
+l'indépendance, me rendraient plus facile l'exercice de la _sincérité_,
+de la _justice_, etc.»
+
+Sentant donc qu'il ne parviendrait point à se donner toutes ces vertus
+à la fois, il s'exerça à les pratiquer les unes après les autres. Il
+dressa un petit livret où elles étaient toutes inscrites à leur rang,
+mais où chacune d'elles devait tour à tour être l'objet principal de
+son observation scrupuleuse durant une semaine[1]. A la fin du jour, il
+marquait par des croix les infractions qu'il pouvait y avoir faites, et
+il avait à se condamner ou à s'applaudir, selon qu'il avait noté plus
+ou moins de manquements à la vertu qu'il se proposait d'acquérir. Il
+parcourait ainsi en treize semaines les treize vertus dans lesquelles
+il avait dessein de se fortifier successivement, et répétait quatre
+fois par an ce salutaire exercice. L'_ordre_ et le _silence_ furent plus
+difficiles à pratiquer pour lui que les vertus plus hautes, lesquelles
+exigeaient une surveillance moins minutieuse. Voici le livret qui était
+comme la confession journalière de ses fautes et l'incitation à s'en
+corriger:
+
+ +-------------+--------+-----+-----+--------+-----+--------+------+
+ | |Dimanche|Lundi|Mardi|Mercredi|Jeudi|Vendredi|Samedi|
+ +-------------+--------+-----+-----+--------+-----+--------+------+
+ | Tempérance | | | | | | | |
+ | Silence | + | + | | + | | + | |
+ | Ordre | + | + | + | | + | + | + |
+ | Résolution | | | + | | | + | |
+ | Frugalité | | | + | | | + | |
+ | Industrie | | | | | | | |
+ | Sincérité | | | | | | | |
+ | Justice | | | | | | | |
+ | Modération | | | | | | | |
+ | Propreté | | | | | | | |
+ | Tranquillité| | | | | | | |
+ | Chasteté | | | | | | | |
+ | Humilité | | | | | | | |
+ +-------------+--------+-----+-----+--------+-----+--------+------+
+
+[Note 1: Il est daté du dimanche 1er juillet 1733.]
+
+Ce jeune sage, qui disait avec Cicéron que la philosophie était le guide
+de la vie, la maîtresse des vertus, l'ennemie des vices, élevait
+jusqu'à Dieu la philosophie, à l'aide de laquelle il agrandissait
+son intelligence, il épurait son âme, il réglait sa conduite, il se
+confessait et se corrigeait de ses imperfections. Il rapportait tout
+au Créateur des êtres, à l'Ordonnateur des choses, comme à la source
+du bien et de la vérité, et il invoquait son assistance par la prière
+suivante:
+
+«O bonté toute-puissante! père miséricordieux! guide indulgent! augmente
+en moi cette sagesse qui peut découvrir mes véritables intérêts!
+Affermis-moi dans la résolution d'en suivre les conseils, et reçois les
+services que je puis rendre à tes autres enfants, comme la seule marque
+de reconnaissance qu'il me soit possible de te donner pour les faveurs
+que tu m'accordes sans cesse!»
+
+La gymnastique morale que suivit Franklin pendant un assez grand nombre
+d'années, et que secondèrent sa bonne nature et sa forte volonté, lui
+furent singulièrement utiles. Nul n'entendit aussi bien que lui l'art
+de se perfectionner. Il était sobre, il devint tempérant; il était
+laborieux, il devint infatigable; il était bienveillant, il devint
+juste; il était intelligent, il devint savant. Depuis lors il se montra
+toujours sensé, véridique, discret; il n'entreprit rien avant d'y avoir
+fortement pensé, et n'hésita jamais dans ce qu'il avait à faire.
+Sa fougue naturelle se changea en patience calculée; il réduisit sa
+causticité piquante en une gaieté agréable qui se porta sur les choses
+et n'offensa point les personnes. Ce qu'il y avait de ruse dans son
+caractère se contint dans les bornes d'une utile sagacité. Il pénétra
+les hommes et ne les trompa point; il parvint à les servir, en empêchant
+qu'ils pussent lui nuire. Il se proposait de donner à ces préceptes de
+conduite un commentaire qu'il aurait appelé l'_Art de la vertu_; mais il
+ne le fit point. Ses affaires commerciales, qui prirent un développement
+considérable, et les affaires publiques, qui l'absorbèrent ensuite
+pendant cinquante ans, ne lui permirent pas de composer cet ouvrage,
+où il aurait démontré que ceux qui voulaient être heureux, même dans
+ce monde, étaient intéressés à être vertueux. Il s'affermit toujours
+davantage dans cette opinion, et, vers la fin de sa vie, il avait
+coutume de dire que la morale est le seul calcul raisonnable pour le
+bonheur particulier, comme le seul garant du bonheur public. «Si les
+coquins, ajoutait-il, savaient tous les avantages de la vertu, ils
+deviendraient honnêtes gens par coquinerie.»
+
+Mais la méthode qu'il a laissée et l'expérience qu'il en a faite
+suffisent à ceux qui seraient tentés de l'imiter. Ils s'en trouveraient
+aussi bien qu'il s'est trouvé bien lui-même d'imiter Socrate, avec
+lequel il avait quelques ressemblances de nature. Il faut toujours
+se proposer de grand modèles pour avoir de hautes émulations. A sa
+gymnastique morale on pourrait joindre ce qu'il appelait son _algèbre
+morale_, qui servait à éclairer ses actions, comme l'_Art de la vertu_
+à les régler. Voici en quoi consistait cette algèbre. Toutes les fois
+qu'il y avait une affaire importante ou difficile, il ne prenait ses
+résolutions qu'après un très-mûr examen durant plusieurs jours de
+réflexion. Il cherchait les raisons _pour_ et les raisons _contre_. Il
+les écrivait sur un papier à deux colonnes, en face les unes des autres.
+De même que dans les deux termes d'une équation algébrique on élimine
+les quantités qui s'annulent, il effaçait dans ses colonnes les raisons
+contraires qui se balançaient, soit qu'une raison _pour_ valût une, deux
+ou trois raisons _contre_, soit qu'une raison _contre_ valût plusieurs
+raisons _pour_. Après avoir écarté celles qui s'annulaient en s'égalant,
+il réfléchissait quelques jours encore pour chercher s'il ne se
+présenterait point à lui quelque aperçu nouveau, et il prenait ensuite
+son parti résolûment, d'après le nombre et la qualité des raisons qui
+restaient sur son tableau. Cette méthode, excellente pour étudier
+une question sous toutes ses faces, rendait la légèreté de l'esprit
+impossible, et l'erreur de la conduite improbable.
+
+Franklin puisa, comme nous allons le voir, dans l'éducation intelligente
+et vertueuse qu'il se donna à lui-même d'après un plan qui n'arriva
+pas tout de suite à sa perfection, la prospérité de son industrie,
+l'opulence de sa maison, la vigueur de son bon sens, la pureté de sa
+renommée, la grandeur de ses services. Aussi, quelques années avant de
+mourir, écrivait-il pour l'usage de ses descendants: _Qu'un de leurs
+ancêtres, aidé de la grâce de Dieu, avait dû_ à ce qu'il appelait
+CE PETIT EXPÉDIENT _le bonheur constant de toute sa vie, jusqu'à sa
+soixante et dix-neuvième année_.--«Les revers qui peuvent encore lui
+arriver, ajoutait-il, sont dans les mains de la Providence; mais s'il
+en éprouve, la réflexion sur le passé devra lui donner la force de les
+supporter avec plus de résignation. Il attribue à la _tempérance_ la
+santé dont il a si longtemps joui, et ce qui lui reste encore d'une
+bonne constitution; à l'_industrie_ et à la _frugalité_, l'aisance qu'il
+a acquise d'assez bonne heure, et la fortune dont elle a été suivie,
+comme aussi les connaissances qui l'ont mis en état d'être un citoyen
+utile, et d'obtenir un certain degré de réputation parmi les hommes
+instruits; à la _sincérité_ et à la _justice_, la confiance de son pays
+et les emplois honorables dont il a été chargé; enfin, à l'influence
+réunie de toutes les vertus, même dans l'état d'imperfection où il a
+pu les acquérir, cette égalité de caractère et cet enjouement de
+conversation qui font encore rechercher sa compagnie, et qui la rendent
+encore agréable aux jeunes gens.»
+
+Montrons maintenant l'application qu'il fit de sa méthode à sa vie, et
+voyons-en les mérites par les effets.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Moyens qu'emploie Franklin pour s'enrichir.--Son imprimerie.--Son
+journal.--Son Almanach populaire et sa _Science du bonhomme
+Richard_.--Son mariage, la réparation de ses fautes.--Age auquel, se
+trouvant assez riche, il quitte les affaires commerciales pour les
+travaux de la science et pour les affaires publiques.
+
+
+Franklin était retourné de Londres à Philadelphie le 11 octobre 1726. Il
+fit un moment le commerce avec un marchand assez riche et fort habile,
+qui, l'ayant remarqué à Londres pour son intelligence, son application,
+son honnêteté, l'avait pris en amitié et voulait se l'associer. Ce
+marchand, qui se nommait Denham, lui donna d'abord cinquante livres
+sterling par an, et devait l'envoyer, avec une cargaison de pain et de
+farines, dans les Indes occidentales. Mais une maladie l'emporta, et
+Franklin rentra comme ouvrier chez l'imprimeur Keimer. Celui-ci le paya
+d'abord fort bien pour qu'il instruisît trois apprentis, auxquels il
+était incapable de rien apprendre lui-même; et, lorsqu'il les crut en
+état de se passer de leçons, il le querella sans motif et l'obligea à
+sortir de chez lui. Ce procédé était entaché d'ingratitude en même temps
+que d'injustice. Franklin avait adroitement suppléé aux caractères qui
+manquaient à l'imprimerie de Keimer. On n'en fondait pas encore dans les
+colonies anglaises. Se servant de ceux qui étaient chez Keimer comme de
+poinçons, Franklin avait fait des moules et y avait coulé du plomb.
+A l'aide de ces matrices imitées, il avait complété généreusement
+l'imprimerie de Keimer, lequel ne tarda point à se repentir de s'être
+privé de son utile coopération. Franklin n'était pas seulement très-bon
+compositeur et fondeur ingénieux, il pouvait être habile graveur.
+
+Or il arriva que la colonie de New-Jersey chargea Keimer d'imprimer pour
+elle un papier-monnaie. Il fallait dessiner une planche, et la graver
+après y avoir tracé des caractères et des vignettes qui en rendissent la
+contrefaçon impossible; personne autre que Franklin ne pouvait faire cet
+ouvrage compliqué et délicat. Keimer le supplia de revenir chez lui, en
+lui disant que d'anciens amis ne devaient pas se séparer pour quelques
+mots qui n'étaient l'effet que d'un moment de colère. Franklin ne se
+laissa pas plus tromper par ses avances qu'il ne s'était mépris sur ses
+emportements. Il savait que l'intérêt dictait les unes comme il avait
+suggéré les autres. Il s'était déjà entendu avec un des apprentis de
+Keimer, nommé Hugues Mérédith, dont l'engagement expirait dans quelques
+mois, et qui lui avait proposé de monter alors en commun une imprimerie,
+pour laquelle lui fournirait ses fonds et Franklin son savoir-faire. La
+proposition avait été acceptée, et le père de Mérédith avait commandé à
+Londres tout ce qui était nécessaire pour l'établissement de son fils et
+de son associé.
+
+En attendant que Mérédith devînt libre, et que la presse et les
+caractères achetés en Angleterre arrivassent, Franklin ne refusa point
+l'offre de Keimer. Il grava une planche en cuivre, avec des ornements
+qu'on admira d'autant plus qu'elle était la première qu'on eût vue en ce
+pays. Il alla l'exécuter à Burlington, sous les yeux des hommes les plus
+distingués de la province, chargés de surveiller le tirage des billets
+et de retirer ensuite la planche. Keimer reçut une somme assez forte; et
+Franklin, dont on loua beaucoup l'habileté, gagna, par la politesse
+de ses manières, l'étendue de ses connaissances, l'agrément de ses
+entretiens, la sûreté de ses jugements, l'estime et l'amitié des membres
+de l'assemblée du New-Jersey, avec lesquels il passa trois mois. L'un
+d'eux, vieillard expérimenté et pénétrant, l'inspecteur général de la
+province, Isaac Detow, lui dit: «Je prévois que vous ne tarderez pas
+à succéder à toutes les affaires de Keimer, et que vous ferez votre
+fortune à Philadelphie dans ce métier.»
+
+Il ne se trompait point. La modeste imprimerie de Franklin fut montée
+en 1728; elle n'avait qu'une seule presse. Franklin s'établit avec
+son associé Mérédith dans une maison qu'il loua près du marché de
+Philadelphie, moyennant vingt-quatre livres sterling (cinq cent
+soixante-seize francs), et dont il sous-loua une portion à un vitrier
+nommé Thomas Godfrey, chez lequel il se mit en pension pour sa
+nourriture. Il fallait gagner les intérêts de la somme de deux cents
+livres sterling (quatre mille huit cents francs) consacrée à l'achat
+du matériel de l'imprimerie, le prix du loyer, et les frais d'entretien
+pour Mérédith et pour lui, avant d'avoir le moindre bénéfice. Cela
+paraissait d'autant moins présumable, qu'il y avait deux imprimeurs
+dans la ville: Bradford, chargé de l'impression des lois et des actes de
+l'assemblée de Pensylvanie, et Keimer. Plus de constance dans le
+travail et plus de mérite dans l'oeuvre pouvaient seuls lui donner la
+supériorité sur ses concurrents; il le sentit, et ne négligea rien de ce
+qui devait établir sous ce double rapport sa bonne renommée. Il était
+à l'ouvrage avant le jour, et souvent il ne l'avait pas encore quitté à
+onze heures du soir. Il ne terminait jamais sa journée sans avoir
+achevé toute sa tâche et mis toutes ses affaires en ordre. Ses vêtements
+étaient toujours simples. Il allait acheter lui-même dans les magasins
+le papier qui lui était nécessaire et qu'il transportait à son
+imprimerie sur une brouette à travers les rues. On ne le voyait jamais
+dans les lieux de réunion des oisifs; il ne se permettait ni partie de
+pêche, ni partie de chasse. Ses seules distractions étaient ses livres;
+et encore ne s'y livrait-il qu'en particulier, et lorsque son travail
+était fini. Il payait régulièrement ce qu'il prenait, et fut bientôt
+généralement regardé comme un jeune homme laborieux, honnête, habile,
+exécutant bien ce dont il était chargé, fidèle aux engagements qu'il
+contractait, digne de l'intérêt et de la confiance de tout le monde.
+
+Son association avec Mérédith ne dura point. Élevé dans les travaux
+de la campagne jusqu'à l'âge de trente ans, Mérédith se pliait
+difficilement aux exigences d'un métier qu'il avait appris trop tard. Il
+n'était ni un bon ouvrier, ni un ouvrier assidu. Le goût de la boisson
+entretenait son penchant à la paresse. Il sentit que la vie aventureuse
+des pionniers dans les terres de l'Ouest lui conviendrait mieux que la
+vie régulière des artisans dans les villes. Il offrit à Franklin de lui
+céder ses droits, s'il consentait à rembourser son père des cent livres
+sterling qu'il avait dépensées, à acquitter cent livres qui restaient
+encore dues au marchand de Londres, à lui remettre à lui-même trente
+livres (sept cent vingt francs), enfin à payer ses dettes, et à lui
+donner une selle neuve. Le contrat fut conclu à ces conditions. Mérédith
+partit pour la Caroline du Sud, et Franklin resta seul à la tête de
+l'imprimerie.
+
+Il la fit prospérer. L'exactitude qu'il mit dans son travail et
+la beauté de ses impressions lui valurent bientôt la préférence du
+gouvernement colonial et des particuliers sur Bradford et sur Keimer.
+L'assemblée de la province retira au premier la publication de ses
+billets et de ses actes pour la donner à Franklin; et le second, perdant
+tout crédit comme tout ouvrage, se transporta de Philadelphie aux
+Barbades. Franklin obtint l'impression du papier-monnaie de la
+Pensylvanie, qui avait été de quinze mille livres sterling (trois cent
+soixante mille francs) en 1723, et qui fut de cinquante-cinq mille (un
+million trois cent mille francs) en 1730. Le gouvernement de New-Castle
+lui accorda bientôt aussi l'impression de ses billets, de ses votes et
+de ses lois.
+
+Les premiers succès en amènent toujours d'autres. L'industrie de
+Franklin s'étendit avec sa prospérité. Au commerce de l'imprimerie il
+ajouta successivement la fondation d'un journal, l'établissement d'une
+papeterie, la rédaction d'un almanach. Ces entreprises furent aussi
+avantageuses à l'Amérique septentrionale que lucratives pour lui. Les
+colonies n'avaient ni journaux, ni almanachs, ni papeteries à elles.
+Avant Franklin, on y réimprimait les gazettes d'Europe comme elles y
+étaient envoyées, on y tirait tout le papier de la métropole, et on y
+répandait ces almanachs insignifiants ou trompeurs qui n'apprenaient
+rien au peuple, ou qui entretenaient en lui une superstitieuse
+ignorance.
+
+Franklin fut le premier qui, dans le journal de son frère à Boston, et
+dans le sien à Philadelphie, discuta les matières les plus intéressantes
+pour son temps et pour son pays. Il le fit servir à l'éducation
+politique et à l'enseignement moral de ses compatriotes, dont il
+développa l'esprit de liberté par le contrôle discret, mais judicieux,
+de tous les actes du gouvernement colonial, et auxquels il prouva, sous
+toutes les formes, que les hommes vicieux ne peuvent être des hommes de
+bon sens. Il devint ainsi l'un de leurs principaux instituteurs avant
+d'être l'un de leurs plus glorieux libérateurs.
+
+Son almanach, qu'il commença à publier en 1732, sous le nom de _Richard
+Saunders_, et qui est resté célèbre sous celui du _Bonhomme Richard_,
+fut pour le peuple ce que son journal fut pour les classes éclairées. Il
+devint pendant vingt-cinq ans un bréviaire de morale simple, de savoir
+utile, d'hygiène pratique à l'usage des habitants de la campagne.
+Franklin y donna, avec une clarté saisissante, toutes les indications
+propres à améliorer la culture de la terre, l'éducation des bestiaux,
+l'industrie et la santé des hommes, et il y recommanda, sous les formes
+de la sagesse populaire, les règles les plus capables de procurer le
+bonheur par la bonne conduite.
+
+Il résuma dans la _Science du Bonhomme Richard_, ou le _Chemin de la
+fortune_, cette suite de maximes dictées par le bon sens le plus délicat
+et l'honnêteté la plus intelligente. C'est l'enseignement même du
+travail, de la vigilance, de l'économie, de la prudence, de la sobriété,
+de la droiture. Il les conseille par des raisons simples et profondes,
+avec des mots justes et fins. La morale y est prêchée au nom de
+l'intérêt, et la vérité économique s'y exprime en sentences si
+heureuses, qu'elles sont devenues des proverbes immortels. Voici
+quelques-uns de ces proverbes, agréables à lire, utiles à suivre:
+
+«L'oisiveté ressemble à la rouille, elle use beaucoup plus que le
+travail: la clef dont on se sert est toujours claire.
+
+«Ne prodiguez pas le temps, car c'est l'étoffe dont la vie est faite.
+
+«La paresse va si lentement, que la pauvreté l'atteint bientôt.
+
+«Le plaisir court après ceux qui le fuient.
+
+«Il en coûte plus cher pour entretenir un vice que pour élever deux
+enfants.
+
+«C'est une folie d'employer son argent à acheter un repentir.
+
+«L'orgueil est un mendiant qui crie aussi haut que le besoin, et qui est
+bien plus insatiable.
+
+«L'orgueil déjeune avec l'abondance, dîne avec la pauvreté, et soupe
+avec la honte.
+
+«Il est difficile qu'un sac vide se tienne debout.
+
+«On peut donner un bon avis, mais non pas la bonne conduite.
+
+«Celui qui ne sait pas être conseillé ne peut pas être secouru.
+
+«Si vous ne voulez pas écouter la raison, elle ne manquera pas de se
+faire sentir.
+
+«L'expérience tient une école où les leçons coûtent cher; mais c'est la
+seule où les insensés puissent s'instruire.»
+
+Cet almanach, dont près de dix mille exemplaires se vendaient tous les
+ans, eut un grand succès et une non moins grande influence. Franklin
+le fit servir de plus à doter son pays d'une nouvelle industrie: il
+l'échangea pour du chiffon qu'on perdait auparavant, et avec lequel il
+fabriqua du papier. Sa papeterie fournit les marchands de Boston, de
+Philadelphie et d'autres villes d'Amérique, et bientôt, à son imitation,
+on fonda cinq ou six papeteries en Amérique. Il apprit ainsi à ses
+compatriotes à se passer du papier de la métropole, comme de ses
+journaux, de ses almanachs, et bientôt de son administration.
+
+Grâce à lui, les imprimeries se multiplièrent également dans les
+colonies. Il forma d'excellents ouvriers, qu'il envoya avec des
+presses et des caractères dans les diverses villes qui n'avaient point
+d'imprimeurs, et qui sentaient le besoin d'en avoir. Il formait avec
+eux, pendant six ans, une société dans laquelle il se réservait un tiers
+des bénéfices. Son imprimerie fut ainsi le berceau de plusieurs autres,
+et sa confiance généreuse se trouva toujours si bien placée, qu'elle ne
+l'exposa jamais à un regret ni à un mécompte.
+
+Le produit de plus en plus abondant de ces diverses industries lui
+procura d'abord l'aisance, puis la richesse. Il n'avait pas attendu ce
+moment pour corriger ses anciens _errata_. Il avait restitué à Vernon la
+somme qu'il lui devait, en joignant les intérêts au capital. Il s'était
+cordialement réconcilié avec son frère James. Le tort qu'il lui avait
+fait autrefois, il le répara envers son fils, en formant celui-ci à
+l'état d'imprimeur, et en lui donnant ensuite toute une collection de
+caractères neufs. Ces réparations soulagèrent sa conscience, mais il y
+en eut une qui contenta son coeur. Il épousa, en 1730, miss Read, qu'à
+son retour de Londres, en 1726, il avait trouvée mariée et malheureuse.
+Sa mère l'avait unie à un potier nommé Rogers, rempli de paresse et de
+vices, dissipé, ivrogne, brutal, et qu'on sut depuis être déjà
+marié ailleurs. Le premier mariage rendait le second nul; et Rogers,
+disparaissant de Philadelphie, où il était perdu de dettes et de
+réputation, abandonna la jeune femme qu'il avait trompée. Franklin,
+touché du malheur de miss Read, qu'il attribuait à sa propre légèreté,
+et cédant à son ancienne inclination pour elle, lui offrit sa main,
+qu'elle accepta avec un joyeux empressement.
+
+«Elle fut pour moi, dit-il, une tendre et fidèle compagne, et m'aida
+beaucoup dans le travail de la boutique; nous n'eûmes tous deux qu'un
+même but, et nous tâchâmes de nous rendre mutuellement heureux.» Ils
+le furent l'un par l'autre pendant plus de cinquante ans. Laborieuse,
+économe, honnête, la femme eut des goûts qui s'accordèrent parfaitement
+avec les résolutions du mari. Elle pliait et cousait les brochures,
+arrangeait les objets en vente, achetait les vieux chiffons pour faire
+du papier, surveillait les domestiques, qui étaient aussi diligents que
+leurs maîtres, pourvoyait aux besoins d'une table simple, pendant que
+Franklin, le premier levé dans sa rue, ouvrait sa boutique, travaillait
+en veste et en bonnet, brouettait, emballait lui-même ses marchandises,
+et donnait à tous l'exemple de la vigilance et de la modestie. Il était
+alors si sobre et si économe, qu'il déjeunait avec du lait sans thé,
+pris dans une écuelle de terre de deux sous avec une cuiller d'étain.
+Un matin pourtant, sa femme lui apporta son thé dans une tasse de
+porcelaine avec une cuiller d'argent. Elle en avait fait l'emplette, à
+son insu, pour vingt-trois schellings; et, en les lui présentant, elle
+assura, pour excuser cette innovation hardie, que son mari méritait une
+cuiller d'argent et une tasse de porcelaine tout aussi bien qu'aucun de
+ses voisins. «Ce fut, dit Franklin, la première fois que la porcelaine
+et l'argenterie parurent dans ma maison.»
+
+Comme la femme forte de la Bible, elle remplit dignement tous ses
+devoirs, et elle dirigea avec des soins intelligents la première
+éducation des enfants qui naquirent d'une union que la Providence
+ne pouvait manquer de bénir. Associée aux humbles commencements de
+Franklin, elle partagea ensuite son opulence, et jouit de sa grande et
+pure célébrité. Cet homme industrieux sans être avide, ce vrai sage,
+sachant entreprendre et puis s'arrêter, ne voulut pas que la richesse
+fût l'objet d'une recherche trop prolongée de sa part. Après avoir
+consacré la moitié de sa vie à l'acquérir, il se garda bien d'en perdre
+l'autre moitié à l'accroître. Son premier but étant atteint, il s'en
+proposa d'autres d'un ordre plus élevé. Cultiver son intelligence,
+servir sa patrie, travailler aux progrès de l'humanité, tels furent les
+beaux desseins qu'il conçut et qu'il exécuta. A quarante-deux ans, il
+se regarda comme suffisamment riche. Cédant alors son imprimerie et son
+commerce à David Halle, qui avait travaillé quelque temps avec lui, et
+qui lui conserva pendant dix-huit ans une part dans les bénéfices, il
+se livra aux travaux et aux actes qui devaient faire de lui un savant
+inventif, un patriote glorieux, et le placer parmi les grands hommes.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Établissements d'utilité publique et d'instruction fondés par
+Franklin.--Influence qu'ils ont sur la civilisation matérielle et
+morale de l'Amérique.--Ses inventions et ses découvertes comme
+savant.--Grandeur de ses bienfaits et de sa renommée.
+
+
+Dès la fin de 1727, Franklin avait fondé, fort obscurément encore, un
+_club_ philosophique à Philadelphie. Ce club, qui s'appela la _junte_,
+et dont il rédigea les statuts, était composé des gens instruits de
+sa connaissance. La plupart étaient des ouvriers comme lui: le vitrier
+Thomas Godfrey, qui était habile mathématicien; le cordonnier William
+Parsons, qui était versé dans les sciences et devint inspecteur général
+de la province; le menuisier William Maugridje, très-fort mécanicien;
+l'arpenteur Nicolas Scull, des compositeurs d'imprimerie et de jeunes
+commis négociants qui occupèrent plus tard des emplois élevés dans la
+colonie, en faisaient partie. Cette réunion se tint tous les dimanches,
+d'abord dans une taverne, puis dans une chambre louée. Chaque membre
+était obligé d'y proposer à son tour des questions sur quelque point de
+morale, de politique ou de philosophie naturelle, qui devenait le sujet
+d'une discussion en règle. Ces questions étaient lues huit jours avant
+qu'on les discutât, afin que chacun y réfléchît et se préparât à les
+traiter. Après avoir employé toute la semaine au travail, Franklin
+allait passer là son jour de repos, dans des entretiens élevés, dans
+des lectures instructives, dans des discussions fortifiantes, avec des
+hommes éclairés et honnêtes. «C'était, d'après lui, la meilleure école
+de philosophie, de morale et de politique qui existât dans la province.»
+
+La _Société philosophique_ de Philadelphie prit en quelque sorte
+naissance dans ce club, où ne pénétrèrent que des pensées bienveillantes
+et des sentiments généreux. Beaucoup de personnes désirant en faire
+partie, il fut permis à chaque membre, sur la proposition de Franklin,
+d'instituer un autre club de la même nature, qui serait affilié à la
+_junte_. Les clubs secondaires qui se formèrent ainsi furent des moyens
+puissants pour propager des idées utiles. Franklin s'y prépara un parti,
+qu'il dirigea d'autant mieux que ce parti s'en doutait moins, et
+qu'en suivant de sages avis il croyait n'obéir qu'à ses propres
+déterminations.
+
+Franklin aimait à conduire les autres. Il y était propre. Son esprit
+actif, ardent, fécond, judicieux, son caractère énergique et résolu,
+l'appelaient à prendre sur eux un ascendant naturel. Mais cet ascendant,
+qu'il acquit de bonne heure, il ne l'exerça pas toujours de la même
+façon. Lorsqu'il était enfant, il commandait aux enfants de son âge,
+qui le reconnaissaient sans peine pour le directeur de leurs jeux
+et l'acceptaient pour chef dans leurs petites entreprises. Durant sa
+jeunesse, il était dominateur, dogmatique, tranchant. Il faisait en
+quelque sorte violence aux autres par la supériorité un peu arrogante
+de son argumentation: il entraînait en démontrant. Mais il s'aperçut
+bientôt que cette méthode orgueilleuse, si elle soumettait les esprits,
+indisposait les amours-propres. Frappé de la méthode ingénieuse qu'avait
+employée Socrate pour conduire ses adversaires, au moyen de questions
+en apparence naïves et au fond adroites, à travers des détours dont
+il connaissait et dont eux ignoraient l'issue, à reconnaître la vérité
+incontestable de ses idées par l'évidente absurdité des leurs,
+il l'adopta avec un grand succès. Il allait ainsi interrogeant et
+confondant tout le monde. Mais si le procédé socratique, dans lequel il
+excellait, lui ménageait des triomphes, il lui laissait des ennemis. Les
+hommes n'aiment pas qu'on leur prouve trop leurs erreurs; Franklin le
+comprit: il devint moins argumentateur et plus persuasif. Il conserva le
+même besoin de faire accepter les idées qu'il croyait vraies et bonnes,
+mais il s'y prit mieux. Il mit dans ses intérêts l'amour-propre ainsi
+que la raison de ceux auxquels il s'adressait, et il ne se servit plus
+vis-à-vis d'eux que des formules modestes et insinuantes: _Il me semble
+que_, _J'imagine_, _Si je ne me trompe_, etc. Les projets véritablement
+utiles qu'il conçut, il ne les présenta point comme étant de lui; il les
+attribua à des amis dont il ne donnait pas le nom; et, tandis que les
+avantages devaient en être recueillis par tous, le mérite n'en revenait
+à personne: ce qui s'accommodait à la faiblesse humaine et désarmait
+l'envie. Aussi vit-il depuis lors toutes ses propositions adoptées.
+
+Il fit usage, pour la première fois, de cet adroit moyen, lorsqu'il
+voulut fonder une bibliothèque par souscription. Il y avait peu de
+livres à Philadelphie; Franklin proposa, _au nom de plusieurs personnes
+qui aimaient la lecture_, d'en acheter en Angleterre aux frais d'une
+association dont chaque membre payerait d'abord quarante schellings
+(quarante-huit francs), ensuite dix schellings par an pendant cinquante
+ans. Grâce à cet artifice, son projet ne rencontra aucune objection. Il
+se procura cinquante, puis cent souscripteurs, et la bibliothèque fut
+bientôt établie. Elle répandit le goût de la lecture, et l'exemple de
+Philadelphie fut imité par les villes principales des autres colonies.
+
+«Notre bibliothèque par souscription, dit Franklin, fut ainsi la mère de
+toutes celles qui existent dans l'Amérique septentrionale, et qui
+sont aujourd'hui si nombreuses. Ces établissements sont devenus
+considérables, et vont toujours en augmentant; ils ont contribué à
+rendre généralement la conversation plus instructive, à répandre
+parmi les marchands et les fermiers autant de lumières qu'on en trouve
+ordinairement dans les autres pays parmi les gens qui ont reçu une bonne
+éducation, et peut-être même à la vigoureuse résistance que toutes les
+colonies américaines ont apportée aux attaques dirigées contre leurs
+priviléges.»
+
+Cet établissement ne fut pas le seul que l'Amérique dut à Franklin: il
+proposa avec le même art, et fit adopter par l'influence de la
+_junte_, la fondation d'une Académie pour l'éducation de la jeunesse de
+Pensylvanie. La souscription qu'il provoqua produisit cinq mille livres
+sterling (cent vingt mille francs). On désigna alors les professeurs,
+et on ouvrit les écoles dans un grand édifice qui avait été destiné
+aux prédicateurs ambulants de toutes les sectes, et qui fut adapté par
+Franklin à l'usage de la nouvelle Académie. Il en rédigea lui-même
+les règlements, et une charte l'organisa en corporation. Son fondateur
+principal l'administra pendant quarante années, et il eut le bonheur
+d'en voir sortir des jeunes gens qui se distinguèrent par leurs talents
+et devinrent l'ornement de leur pays.
+
+Sans bibliothèque et sans collège avant Franklin, Philadelphie était
+aussi sans hôpital; il n'y avait aucun moyen d'y prévenir ou d'y
+éteindre les incendies, et la police de nuit était négligemment faite
+par des constables. Ses rues n'étaient point pavées, et le manque
+d'éclairage les laissait le soir dans une obscurité dangereuse. Dans
+les saisons pluvieuses, elles ne formaient qu'un bourbier où l'on
+s'enfonçait pendant le jour, et où l'on n'osait pas s'engager durant
+la nuit. Franklin les fit paver et éclairer à l'aide de souscriptions,
+auxquelles il eut recours aussi pour la fondation d'un hôpital. Il fit
+établir, pour veiller à la sûreté commune, une garde soldée, que chacun
+paya en proportion des intérêts qu'il avait à défendre, et il organisa
+une compagnie de l'_Union_ contre les incendies, devenus depuis lors
+beaucoup moins fréquents. Il forma également des associations et des
+tontines pour les ouvriers, et il essaya divers plans de secours pour
+les infirmes et les vieillards.
+
+Son génie inventif, tourné vers le bien-être des hommes, ne chercha pas
+avec moins de succès à pénétrer les secrets de la nature; il l'avait
+fortifié en le cultivant. Il avait appris tout seul le français,
+l'italien, l'espagnol, le latin, et il lisait les grands ouvrages
+écrits dans ces langues tout comme ceux qui avaient été composés dans la
+sienne. La vigueur de son attention et la fidélité de sa mémoire étaient
+telles, qu'il n'oubliait rien de ce qu'il avait intérêt à savoir et à
+retenir.
+
+Il était doué surtout de l'esprit d'observation et de conclusion:
+observer le conduisait à découvrir, conclure à appliquer. Traversait-il
+l'Océan, il faisait des expériences sur la température de ses eaux,
+et il constatait qu'à la même latitude celle de son courant était plus
+élevée que celle de sa partie immobile. Il donnait par là aux marins un
+moyen facile de connaître s'ils se trouvaient sur le passage même de cet
+obscur courant de la mer, afin d'y rester ou d'en sortir, suivant qu'il
+hâtait ou contrariait la marche de leurs navires. Entendait-il des sons
+produits par des verres mis en vibration, il remarquait que ces sons
+différaient selon la masse du verre et selon le rapport de celle-ci à sa
+capacité, à son évasement et à son contenu. De toutes ces remarques, il
+résultait un instrument de musique, et Franklin inventait l'_harmonica_.
+Examinait-il la perte de chaleur qui se faisait par l'ouverture des
+cheminées et l'accumulation étouffante qu'en produisait un poêle fermé,
+il tirait de ce double examen, en combinant ensemble ces deux moyens de
+chauffage, une cheminée qui était économique comme un poêle, et un poêle
+qui était ouvert comme une cheminée. Ce poêle en forme de cheminée
+fut généralement adopté, et Franklin refusa une patente pour le vendre
+exclusivement. «Comme nous retirons, dit-il, de grands avantages des
+inventions des autres, nous devons être charmés de trouver l'occasion
+de leur être utiles par les nôtres, et nous devons le faire avec
+générosité.»
+
+Mais une importante et glorieuse découverte fut celle de la nature de
+la foudre et des lois de l'électricité. Il était réservé à la science
+du dix-huitième siècle de connaître surtout les principes et les
+combinaisons des corps, comme la science du dix-septième avait eu la
+gloire de constater les règles mathématiques de leur pesanteur et de
+leurs mouvements. Si l'un de ces grands siècles avait pénétré jusqu'aux
+profondeurs de l'espace pour y découvrir la forme elliptique des astres,
+y mesurer leur grandeur, y calculer leur marche, y assigner la force
+respective de leurs attractions, l'autre, non moins sagace et non moins
+fécond, était destiné, par le développement naturel de l'esprit humain,
+à porter ses observations sur notre globe, sur la matière qui le
+compose, l'atmosphère qui l'entoure, les fluides mystérieux qui
+l'agitent, les êtres variés qui l'animent. A la fondation véritable
+de l'astronomie devait succéder celle de la physique, de la chimie,
+de l'histoire naturelle positives; à Galilée, à Keppler, à Huyghens, à
+Newton, à Leibnitz, devaient succéder Franklin, Priestley, Lavoisier,
+Berthollet, Laplace, Volta, Linné, Buffon et Cuvier.
+
+Le fluide électrique était appelé non-seulement à être une de ses plus
+belles découvertes, mais un de ses plus puissants moyens d'en opérer
+d'autres; car, rendu maniable, il devenait un instrument incomparable
+de décomposition. Sans se douter que la force attractive qui se trouvait
+dans l'ambre ([Greek: êlektron] des anciens, d'où lui est venu le nom
+d'_électricité_) et dans certains corps était la même que cette force
+terrible qui tombait du ciel avec fracas au milieu des orages, on
+l'étudiait avec soin depuis le commencement du siècle. Hawksbée l'avait
+soumise, vers 1709, à quelques expériences. Gray et Welher, en 1728,
+avaient démontré que cette substance se communiquait d'un corps à
+l'autre, sans même que ces corps fussent en contact. Ils avaient
+remarqué qu'on pouvait tirer des étincelles d'une verge de fer suspendue
+en l'air par un lien en soie ou en cheveux, et que, dans l'obscurité,
+cette verge de fer était lumineuse à ses deux bouts.
+
+Le docte intendant des jardins du roi de France, Dufay, avait trouvé, en
+1733, que le verre produisait par son frottement une autre électricité
+que la résine, et il avait distingué l'électricité _vitreuse_ et
+l'électricité _résineuse_. Désaguliers, de 1739 à 1742, avait donné
+le nom de _conducteur_ aux tiges métalliques à travers lesquelles
+l'électricité passait avec une rapide facilité. Enfin, en 1742,
+l'appareil électrique imaginé dans le siècle précédent par Otto de
+Guerike, l'habile inventeur de la machine pneumatique, ayant, par des
+perfectionnements successifs, reçu son organisation définitive, le
+professeur Bose à Wittemberg, le professeur Winkler à Leipsick, le
+bénédictin Gordon à Erfurt, le docteur Ludolf à Berlin, avaient, par
+d'assez fortes décharges, tué de petits oiseaux et mis le feu à l'éther,
+à l'alcool et à plusieurs corps combustibles.
+
+La science en était arrivée là: elle produisait quelques curieux
+phénomènes dont elle ne donnait pas de satisfaisantes explications,
+lorsque Franklin s'en occupa par hasard, mais avec génie. Dans un voyage
+qu'il fit à Boston en 1746, l'année même où Muschenbroeck découvrit la
+fameuse bouteille de Leyde et ses phénomènes bizarres, il assista à des
+expériences électriques imparfaitement exécutées par le docteur
+Spence, qui venait d'Écosse. Peu après son retour à Philadelphie, la
+bibliothèque qu'il avait fondée reçut du docteur Collinson, membre de la
+Société royale de Londres, un tube en verre, avec des instructions pour
+s'en servir. Franklin renouvela les expériences auxquelles il avait
+assisté, y en ajouta d'autres, et fabriqua lui-même avec plus de
+perfection les machines qui lui étaient nécessaires. Il y ajouta la
+charge par cascades, qui devint la première batterie électrique, dont
+les effets furent supérieurs à ceux obtenus jusque-là. Avec sa sagacité
+pénétrante et inventive, il vit d'abord que les corps à pointe avaient
+le pouvoir d'attirer la matière électrique; il pensa ensuite que cette
+matière était un fluide répandu dans tous les corps, mais à l'état
+latent; qu'elle s'accumulait dans certains d'entre eux où elle était en
+_plus_, et abandonnait certains autres où elle était en _moins_; que la
+décharge avec étincelle n'était pas autre chose que le rétablissement de
+l'équilibre entre l'électricité en _plus_, qu'il appela _positive_,
+et l'électricité en _moins_, qu'il appela _négative_. Cette belle
+conclusion le conduisit bientôt à une autre plus forte encore.
+
+La couleur de l'étincelle électrique, son mouvement brisé lorsqu'elle
+s'élance vers un corps irrégulier, le bruit de sa décharge; les effets
+singuliers de son action, au moyen de laquelle il fondit une lame mince
+de métal entre deux plaques de verre, changea les pôles de l'aiguille
+aimantée, enleva toute la dorure d'un morceau de bois sans en altérer la
+surface; la douleur de sa sensation, qui pour de petits animaux allait
+jusqu'à la mort, lui suggérèrent la pensée hardie qu'elle provenait
+de la même matière dont l'accumulation formidable dans les nuages
+produisait la lumière brillante de l'éclair, la violente détonation
+du tonnerre, brisait tout ce qu'elle rencontrait sur son passage
+lorsqu'elle descendait du ciel pour se remettre en équilibre sur la
+terre. Il en conclut l'identité de l'électricité et de la foudre. Mais
+comment l'établir? Sans démonstration, une vérité reste une hypothèse
+dans les sciences, et les découvertes n'appartiennent pas à ceux qui
+affirment, mais à ceux qui prouvent.
+
+Franklin se proposa donc de vérifier l'exactitude de sa théorie en
+tirant l'éclair des nuages. Le premier moyen qu'il conçut fut d'élever
+jusqu'au milieu d'eux des verges de fer pointues qui l'attireraient. Ce
+moyen ne lui semblant point praticable parce qu'il ne trouva point de
+lieu assez haut, il en imagina un autre. Il construisit un cerf-volant
+formé par deux bâtons revêtus d'un mouchoir de soie. Il arma le bâton
+longitudinal d'une pointe de fer à son extrémité la plus élevée. Il
+attacha au cerf-volant une corde en chanvre, terminée par un cordon
+en soie. Au point de jonction du chanvre, qui était conducteur de
+l'électricité, et du cordon en soie qui ne l'était pas, il mit une clef,
+où l'électricité devait s'accumuler, et annoncer sa présence par des
+étincelles. Son appareil ainsi disposé, Franklin se rend dans une
+prairie un jour d'orage. Le cerf-volant est lancé dans les airs par son
+fils, qui le retient par le cordon de soie, tandis que lui-même, placé
+à quelque distance, l'observe avec anxiété. Pendant quelque temps il
+n'aperçoit rien, et il craint de s'être trompé. Mais tout d'un coup
+les fils de la corde se roidissent, et la clef se charge. C'est
+l'électricité qui descend. Il court au cerf-volant, présente son doigt à
+la clef, reçoit une étincelle, et ressent une forte commotion qui aurait
+pu le tuer, et qui le transporte de joie. Sa conjecture se change en
+certitude, et l'identité de la matière électrique et de la foudre est
+prouvée.
+
+Cette vérification hardie, cette découverte immortelle qui devait le
+placer au premier rang dans la science, fut faite en juin 1752. Ses
+autres découvertes sur l'électricité dataient de 1747. Il avait
+expliqué alors la décharge électrique de la bouteille de Leyde par le
+rétablissement de l'équilibre entre l'électricité diverse qui réside
+dans ses deux parties; les différences de l'électricité _vitreuse_
+et _résineuse_, par les lois de l'électricité _positive_ et de
+l'électricité _négative_. Dans ce moment, il expliqua la foudre par
+l'électricité elle-même. Il conjectura aussi que l'éclat mystérieux des
+aurores boréales provenait de décharges électriques opérées dans les
+régions élevées de l'atmosphère, où l'air, devenu moins dense, donnait à
+l'électricité une extension plus lumineuse.
+
+De même que l'observation le menait ordinairement à une théorie, la
+théorie était toujours suivie pour lui d'une application utile. Il
+aimait à acquérir le savoir, mais encore plus à le faire servir aux
+progrès et au bien-être du genre humain. Il constata que des tiges de
+fer pointues, s'élevant dans l'air et s'enfonçant à quelques pieds dans
+la terre humide ou dans l'eau, avaient la propriété ou de repousser
+les corps chargés d'électricité, ou de donner silencieusement et
+imperceptiblement passage au feu de ces corps, ou encore de recevoir ce
+feu sans l'abandonner, s'il se précipitait sur elles par une décharge
+instantanée, et de le conduire jusqu'à sa grande masse terrestre
+sans qu'il fit aucun mal. Il conseilla dès lors de mettre à l'abri de
+l'électricité formidable des nuages les monuments publics, les maisons,
+les vaisseaux, au moyen de ces pointes salutaires qui les préservaient
+des atteintes ou des effets de la foudre. Non-seulement il détermina le
+mode d'action de ces pointes, mais il circonscrivit l'étendue circulaire
+de leur influence. A la grande découverte de l'électricité céleste
+il ajouta le bienfait rassurant des paratonnerres. L'Amérique et
+l'Angleterre les adoptèrent et s'en couvrirent. L'orageuse atmosphère
+fut désarmée de ses périls, et ceux-là seuls restèrent exposés aux coups
+de la foudre que l'ignorance ou le préjugé détourna de s'en garantir.
+
+La renommée de Franklin se répandit bientôt, avec sa théorie, dans le
+monde entier. Une incrédulité négligente et presque railleuse avait
+accueilli, dans la Société royale de Londres, ses premières assertions,
+que le docteur Mitchell avait communiquées à cette illustre compagnie.
+Le Traité et les lettres où Franklin avait raconté ses expériences
+et développé ses explications y avaient été lus et écartés fort
+dédaigneusement; mais la science triompha bientôt du préjugé, la science
+qui a contre le doute la démonstration, et qui élève au-dessus du dédain
+par la gloire. Le Traité de Franklin, que publia un membre même de
+la Société royale, le docteur Fothergill, fut traduit en français,
+en italien, en allemand. Répandu sur tout le continent, il fit une
+révolution. Les expériences du philosophe américain, que Dalibard avait
+faites à Marly-le-Roi en même temps que lui, furent répétées à Montbard
+par le grand naturaliste Buffon; à Saint-Germain, par le physicien
+Delor, devant Louis XV, qui voulut en être témoin; à Turin, par le
+père Beccaria; en Russie, par le professeur Richmann, qui, recevant une
+décharge trop forte, tomba foudroyé, et donna un martyr à la science.
+Partout concluantes, elles firent adopter avec admiration le système
+nouveau, qui fut appelé _franklinien_, du nom de son auteur.
+
+Tout d'un coup célèbre, le sage de Philadelphie devint l'objet des
+empressements universels, et fut chargé d'honneurs académiques. La
+médaille de Godfrey Coley lui fut décernée par la Société royale de
+Londres, qui, réparant son premier tort, le nomma l'un de ses membres,
+sans l'astreindre au payement de vingt-trois guinées que chacun
+de ceux-ci versait en y entrant. Les universités de Saint-André et
+d'Édimbourg en Écosse, celle d'Oxford en Angleterre, lui conférèrent le
+grade de docteur, qui servit depuis lors à le désigner dans le monde.
+L'Académie des sciences de Paris se l'associa, comme elle s'était
+associé Newton et Leibnitz. Les divers corps savants de l'Europe
+l'admirent dans leur sein. A cette gloire de la science, qu'il aurait
+étendue encore s'il y avait consacré son esprit et son temps, il ajouta
+la gloire politique. Il fut accordé à cet homme, heureux parce qu'il
+fut sensé, grand parce qu'il eut un génie actif et un coeur dévoué, de
+servir habilement et utilement sa patrie durant cinquante années,
+et, après avoir pris rang parmi les fondateurs immortels des vérités
+naturelles, de compter au nombre des libérateurs généreux des peuples.
+
+
+
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Vie publique de Franklin.--Divers emplois dont il est investi par la
+confiance du gouvernement et par celle de la colonie.--Son élection
+à l'Assemblée législative de la Pensylvanie.--Influence qu'il y
+exerce.--Ses services militaires pendant la guerre avec la France.--Ses
+succès à Londres comme agent et défenseur de la colonie contre les
+prétentions des descendants de Guillaume Penn, qui en possédaient le
+gouvernement héréditaire.
+
+
+La vie publique de Franklin avait commencé bien avant que se terminât sa
+vie commerciale. Il les mêla quelque temps ensemble, jusqu'à ce qu'il se
+consacrât tout à fait à la première en abandonnant la seconde. Dès 1736,
+il avait été nommé secrétaire de l'Assemblée législative de Pensylvanie.
+Le maître général des postes en Amérique l'avait désigné, en 1737, comme
+son délégué dans cette colonie. A la mort de ce fonctionnaire important,
+survenue en 1753, le gouvernement britannique, appréciant son habileté,
+l'investit de cette grande charge, qui lui offrit l'occasion de rendre
+les relations plus actives et la civilisation plus étendue en Amérique,
+de procurer à l'Angleterre un revenu postal plus considérable, et de
+percevoir lui-même de vastes profits. Il déboursa beaucoup d'argent
+pendant les premières années pour améliorer ce service, qui rapporta
+ensuite trois fois plus, et dont se ressentirent utilement l'agriculture
+et le commerce des colonies.
+
+La confiance qu'inspiraient son intelligente sagesse et son inaltérable
+justice lui valut les emplois les plus divers. Le gouverneur le nomma
+juge de paix; la corporation de la cité le choisit pour être l'un des
+membres du conseil commun, et ensuite _alderman_. Ses concitoyens, sans
+qu'il briguât leur suffrage, l'envoyèrent à l'assemblée de la province,
+et renouvelèrent d'eux-mêmes son mandat par dix élections successives.
+Il avait pour maxime de ne jamais _demander, refuser ni résigner aucune
+place_, et il les remplissait toutes aussi bien que s'il n'en avait eu
+qu'une seule.
+
+Entré dans l'Assemblée de Pensylvanie, il y obtint un crédit immense.
+Il devint l'âme de ses délibérations, et rien ne s'y fit sans qu'il en
+inspirât le projet et qu'il en dirigeât l'exécution. Il avait toujours
+soin de disposer les esprits à ce qu'il fallait voter ou entreprendre
+par des publications courtes, vives, concluantes, qui lui valaient
+l'assentiment du public et entraînaient sa coopération. C'est ainsi
+qu'il fut le conseiller permanent de la colonie pendant la paix, et même
+son défenseur militaire pendant les guerres qui survinrent, après 1742
+et 1754, entre la Grande-Bretagne et la France. Ces deux guerres, dont
+l'une éclata au sujet de la succession d'Autriche, et dont l'autre
+s'éleva à l'occasion de la Silésie que le roi de Prusse avait depuis
+peu conquise, divisèrent ces deux grandes puissances, qui embrassaient
+toujours des partis différents, par rivalité de politique et opposition
+d'intérêts. Durant la première, la France ayant attaqué, de concert
+avec le roi de Prusse, la maison d'Autriche, l'Angleterre se déclara
+en faveur de l'impératrice Marie-Thérèse; durant la seconde, la France
+s'étant unie à Marie-Thérèse pour envahir les États du roi de Prusse,
+l'Angleterre devint la protectrice de Frédéric II. Les effets de leur
+désaccord s'étendirent du continent d'Europe à celui d'Amérique.
+
+Il fallut mettre les colonies en état de défense. La Pensylvanie en
+avait particulièrement besoin; elle n'avait ni troupes ni armes. Sur la
+provocation de Franklin, dix mille hommes s'associèrent pour s'organiser
+en milice et pour acquérir des canons. On en acheta huit à Boston, on
+en commanda à Londres; et Franklin alla en réclamer auprès du gouverneur
+royal de New-York, Clinton, qui ne voulait pas en donner d'abord, et de
+qui il en obtint dix-huit au milieu des épanchements adroits d'un repas.
+Il fut aussi chargé de négocier à Carlisle un traité défensif avec
+les six nations indiennes qui habitaient entre le lac Ontario et les
+frontières des colonies anglo-américaines. Ce traité, qu'il conclut
+de concert avec le président Norris, délégué comme lui auprès des
+belliqueux sauvages de la confédération iroquoise, couvrit au delà des
+monts Alleghanys les colonies que les batteries de canon protégèrent sur
+le littoral de la mer.
+
+Mais le danger devint plus redoutable pendant la guerre de Sept Ans. Les
+Français du Canada, avec les sauvages de leur parti, descendirent
+les lacs pour attaquer les colonies anglaises du côté du continent.
+Celles-ci, alarmées, envoyèrent des commissaires à Albany pour aviser,
+avec les six nations indiennes, aux moyens de défense. Ces commissaires,
+au nombre desquels était Franklin, se réunirent en congrès la mi-juin de
+l'année 1754. Pour la première fois, on conçut et on proposa des projets
+d'_union_ des treize colonies. Celui que présenta Franklin fut préféré
+à tous les autres. Il confiait le gouvernement de l'_Union_ à un
+_président_ nommé par la couronne et payé par elle, et en remettait la
+suprême direction à un _grand conseil_ choisi par les représentants du
+peuple qui composaient les diverses assemblées coloniales. Ce plan, à
+peu près semblable à celui qu'adoptèrent les colonies au moment de leur
+émancipation, fut voté à l'unanimité dans le congrès d'Albany.
+
+Mais il ne se réalisa point. Le gouvernement métropolitain le trouva
+trop démocratique, et y vit des dangers pour lui. Il craignit que les
+colonies ne devinssent belliqueuses en se défendant, et qu'en apprenant
+à se suffire à elles-mêmes elles ne parvinssent à se passer de lui. Il
+aima donc mieux se charger de leur défense, et il y envoya le général
+Braddock avec deux régiments. Les assemblées coloniales, de leur côté,
+eurent peur d'accroître la prérogative royale en mettant à leur tête
+un _président_ qui dépendrait de la couronne; et elles ne voulurent pas
+s'exposer à affaiblir leur existence particulière par l'établissement
+d'une administration générale qui, les représentant toutes, serait
+supérieure à chacune d'elles. Cette organisation commune, qui devait
+faire la force, assurer la liberté, devenir la gloire des treize
+colonies changées en _États-Unis_, ne pouvait être un acte de simple
+prévoyance, mais de pressante nécessité. Elle fut ajournée de vingt ans.
+
+Le général Braddock débarqua en Virginie, pénétra dans le Maryland, et
+se disposa, après avoir franchi les Alleghanys, à s'avancer, en longeant
+les lacs, jusqu'aux frontières du Canada. Les moyens de transport lui
+manquaient. L'actif et ingénieux Franklin lui procura en quelques jours
+cent cinquante chariots et quinze cents chevaux de selle et de bât
+qui lui étaient nécessaires. Il n'y parvint point sans s'engager
+personnellement pour quatre cent quatre-vingt mille francs envers ceux
+qui les fournirent. Secondé par l'industrieux dévouement de Franklin,
+le général Braddock se mit en marche ayant à côté de lui le colonel
+virginien George Washington, qui, à peine âgé de vingt-deux ans, avait
+donné des signes éclatants d'une bravoure entreprenante et froide et
+d'une prudence forte. Au début de la guerre, il avait surpris et mis
+en fuite un détachement de Français commandé par Jumonville, qui avait
+succombé dans cette rencontre; il connaissait parfaitement ce genre de
+guerre. Mais le général Braddock, qui ne savait que la guerre régulière,
+voulut se battre dans les ravins boisés de l'Amérique comme il aurait
+pu le faire dans les plaines découvertes de l'Europe. Il marcha avec
+des masses compactes contre des ennemis embusqués et des Indiens épars.
+Après avoir franchi les gués de la Monongahela pour aller attaquer
+le fort Duquesne, il fut surpris, mis en déroute, et tué. Sur
+quatre-vingt-six officiers de sa petite armée, vingt-six restèrent sur
+le champ de bataille et trente-sept furent blessés. George Washington,
+qui eut quatre balles dans son habit et deux chevaux tués sous lui,
+se retira avec les débris des troupes anglaises. Le jeune arpenteur de
+Virginie et l'ancien garçon imprimeur de Philadelphie, qui devaient se
+rendre l'un et l'autre si célèbres plus tard en défendant l'indépendance
+des colonies contre l'Angleterre, se distinguèrent alors en protégeant
+la sûreté des colonies contre la France.
+
+Après la défaite de Braddock, Franklin fit voter par l'Assemblée de
+Pensylvanie une taxe de cinquante mille livres sterling (un million deux
+cent mille francs), à ajouter aux dix mille livres sterling (deux
+cent quarante mille francs) qui avaient été levées auparavant, sur sa
+proposition. Il obtint qu'on organisât régulièrement la milice, et
+qu'on la formât aux manoeuvres. Comme la frontière de cette colonie se
+trouvait particulièrement exposée aux invasions, et que les colons y
+étaient attaqués par les sauvages qui dévastaient leurs habitations, les
+tuaient et les scalpaient, Franklin fut chargé de la protéger au moyen
+d'une ligne de forts. Se plaçant à la tête d'une troupe d'environ cinq
+cents hommes armés de fusils et de haches, Franklin, qui était bon à
+tout, s'avança vers le nord-ouest, à l'âge de cinquante ans, dans les
+rigueurs du mois de janvier de l'année 1756, bivaqua au milieu des
+pluies et des neiges, fit le général et l'ingénieur, poursuivit les
+Indiens, qu'il éloigna, et éleva, dans des lieux propices et à des
+distances convenables, trois forts qui se soutenaient mutuellement. Dans
+ces forts construits avec des troncs d'arbres, entourés de fossés et de
+palissades, il laissa de petites garnisons sous les ordres du colonel
+Clapham, très-expérimenté dans la guerre contre les sauvages.
+
+A son retour de Philadelphie, le régiment de la province le nomma son
+colonel. Cette nomination, qui lui avait été offerte et qu'il avait
+refusée dès 1742, il l'accepta en 1756; il passa en revue douze cents
+hommes bien équipés, pleins d'ardeur, enorgueillis de l'avoir pour chef.
+Mais le gouvernement britannique, conservant sa défiance à l'égard des
+colonies, cassa les bills qui y organisaient des forces permanentes,
+enleva les grades qui avaient été conférés, et pourvut à leur défense
+en y envoyant le général Loudon. Il leur demandait des taxes et non des
+troupes.
+
+Cette question des taxes devint dès ce moment une source de difficultés,
+et mit les talents de Franklin dans un jour nouveau et éclatant. Avant
+de susciter le grave conflit qui divisa la Grande-Bretagne et ses
+colonies, elle amena une lutte très-vive entre la Pensylvanie et les
+héritiers de Guillaume Penn, qui étaient les _propriétaires_ de cette
+colonie, d'après la charte de son établissement. Penn en avait été tout
+à la fois le fondateur et le gouverneur. Cédant une partie du vaste
+terrain qu'il avait reçu, il avait soustrait le reste de ses immenses
+domaines à toute espèce de taxe, afin de soutenir par là les charges et
+l'éclat du gouvernement colonial. Moyennant cette exemption d'impôts,
+il ne devait recevoir aucune rétribution pécuniaire. Ses descendants
+n'étaient plus dans la même position que lui; ils avaient quitté la
+colonie pour s'établir en Angleterre. N'ayant plus l'administration
+directe de la province, mais y déléguant des gouverneurs payés par elle,
+ils avaient perdu le droit d'exemption de taxes accordé à leur ancêtre
+sous une condition qui n'existait plus. Ils ne persistaient pas moins
+à l'exiger; et, dans les instructions qu'ils donnaient à leurs
+mandataires, ils leur avaient interdit de sanctionner les bills qui
+n'affranchiraient pas leurs propriétés des charges imposées au reste
+de la province. Depuis quelque temps le désaccord était devenu d'autant
+plus animé à cet égard, que l'Assemblée avait voté des levées d'argent
+fréquentes et considérables pour les besoins et la défense de la
+colonie. Les domaines des _propriétaires_ étaient tout aussi bien
+protégés que ceux des colons, et il était juste qu'ils contribuassent
+également aux charges publiques. Néanmoins il avait fallu employer
+des moyens termes suggérés par l'adresse de Franklin, pour décider les
+gouverneurs à ne pas s'y montrer contraires.
+
+Mais enfin, en 1757, l'Assemblée ayant voté pour le _service du roi_ une
+somme de cent mille livres sterling (deux millions quatre cent quarante
+mille francs), dont une partie devait être remise au général Loudon, le
+gouverneur Denny en interdit la levée, parce qu'elle devait peser aussi
+sur les biens des _propriétaires_. Les représentants de la Pensylvanie,
+indignés de cet acte d'égoïsme et d'injustice, députèrent Franklin à
+Londres avec une pétition au roi, pour se plaindre de ce que l'autorité
+du gouverneur s'exerçait au détriment des privilèges de la colonie et
+des intérêts de la couronne.
+
+Arrivé en Angleterre, le délégué de la Pensylvanie y trouva l'opinion
+publique mal instruite et mal disposée. On avait représenté la colonie
+comme ingrate envers les descendants de son fondateur, et comme refusant
+elle-même les moyens de résister aux Français du Canada et de repousser
+les sauvages des hauts lacs. Avec son habileté patiente, Franklin
+s'occupa de faire connaître la question avant de chercher à la faire
+résoudre. Il écrivit des articles dans les journaux, et il publia
+un ouvrage concluant _sur la constitution de la Pensylvanie et les
+différends qui s'étaient élevés_ entre les gouverneurs et l'Assemblée
+de la colonie. Quand il eut rendus évidents le droit de la colonie et
+le tort des _propriétaires_; quand il eut montré que la première avait
+toujours agi dans un intérêt général et juste, que les seconds avaient
+recherché la satisfaction d'un intérêt particulier et non fondé, il
+poursuivit l'affaire devant les lords du conseil, qui en étaient les
+juges. Les _propriétaires_, redoutant une condamnation, entrèrent en
+arrangement. Ils se soumirent à être taxés dans leurs biens, à
+condition qu'ils le seraient d'une manière modérée et équitable. Cette
+transaction, ménagée par Franklin, fut agréée par la colonie.
+
+Le succès qu'avait obtenu l'habile négociateur de la Pensylvanie lui
+fit un grand honneur dans le reste de l'Amérique. Aussi le Maryland, le
+Massachussets, la Géorgie, pleins de confiance en lui, le nommèrent leur
+agent auprès de la métropole. Il rendit profitable à toute l'Amérique
+anglaise la prolongation de son séjour à Londres. Ce fut sur son conseil
+et d'après ses indications que le premier et le plus grand des Pitt,
+lord Chatham, entreprit et exécuta la conquête du Canada. Franklin lui
+démontra ensuite combien la conservation de cette colonie française
+serait utile à la sûreté des colonies de la Grande-Bretagne, qui ne
+pourraient plus être envahies ou inquiétées du côté de la terre ferme.
+Après en avoir provoqué la conquête, il en prépara la cession. Le traité
+du 10 février 1763, qui termina la guerre de Sept Ans, laissa le Canada
+à l'Angleterre. Dès ce moment les colonies anglaises furent à l'abri
+de tout danger sur le continent américain, et purent se développer sans
+obstacle vers l'ouest. Lorsque Franklin, dont le fils avait été nommé
+gouverneur de New-Jersey, retourna à Philadelphie dans l'été de 1762,
+l'Assemblée de Pensylvanie, voulant le dédommager de ses dépenses et
+reconnaître l'efficace intervention de son patriotisme, lui accorda une
+indemnité de cinq mille livres sterling (cent vingt mille francs), et
+lui adressa des remercîments publics, _tant_, dit-elle, _pour s'être
+fidèlement ac__quitté de ses devoirs envers la province que pour avoir
+rendu des services nombreux et importants à l'Amérique en général,
+pendant son séjour dans la Grande-Bretagne_.
+
+Après les différends de la Pensylvanie avec les descendants de son
+fondateur, survinrent des contestations plus graves entre toutes les
+colonies et la métropole. Cette fois aussi Franklin fut chargé
+de soutenir les droits de l'Amérique contre les prétentions de
+l'Angleterre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Seconde mission de Franklin à Londres.--Ses habiles négociations pour
+empêcher une rupture entre l'Angleterre et l'Amérique, au sujet des
+taxes imposées arbitrairement par la métropole à ses colonies.--Objet
+et progrès de cette grande querelle.--Rôle qu'y joue Franklin.--Sa
+prévoyance et sa fermeté.--Écrits qu'il publie.--Trames qu'il
+découvre.--Outrages auxquels il est en butte devant le conseil privé
+d'Angleterre.--Calme avec lequel il les reçoit, et souvenir profond
+qu'il en conserve.
+
+
+Franklin n'avait pas combattu avec tant de persévérance et de succès
+les exigences des _propriétaires_ de la Pensylvanie sans encourir leur
+inimitié. Ceux-ci, appuyés sur l'autorité du gouverneur, secondés par
+les partisans qu'ils conservaient encore dans la colonie, mirent tout
+en oeuvre pour écarter leurs adversaires de l'Assemblée, lors de son
+renouvellement à l'automne de 1764. Ils dirigèrent particulièrement
+leurs efforts contre l'élection de Franklin, qu'ils parvinrent à
+empêcher. Après quatorze années d'un mandat toujours donné sans
+opposition, toujours rempli avec dévouement, Franklin fut dépossédé de
+son siége dans l'assemblée coloniale; mais son parti, qui y conservait
+la majorité, l'envoya de nouveau, comme agent de la province, auprès de
+la cour d'Angleterre.
+
+La veille de son départ, il fit à ses compatriotes des adieux touchants:
+«Je vais, dit-il, prendre congé peut-être pour toujours du pays que je
+chéris, du pays dans lequel j'ai passé la plus grande partie de ma vie.
+Je souhaite toutes sortes de bonheur à mes ennemis.»
+
+Il était chargé de supplier le roi de racheter des _propriétaires_ le
+droit de gouverner la colonie. Mais un plus grand rôle l'attendait
+en Angleterre. «Cette seconde mission, dit le docteur William Smith,
+semblait avoir été préordonnée dans les conseils de la Providence; et
+l'on se souviendra toujours, à l'honneur de la Pensylvanie, que l'agent
+choisi pour soutenir et défendre les droits d'une seule province à la
+cour de la Grande-Bretagne, devint le champion intrépide des droits
+de toutes les colonies américaines, et qu'en voyant les fers qu'on
+travaillait à leur forger il conçut l'idée magnanime de les briser avant
+qu'ont pût les river.»
+
+La querelle commença bientôt. Une taxe que le parlement d'Angleterre
+voulut, en 1765, étendre aux colonies, en fut le premier signal. Les
+Anglais jouissaient, dans toute l'étendue de l'empire britannique, des
+garanties politiques et civiles que leurs ancêtres avaient consacrées
+par la _grande charte_ et par le _bill des droits_. La sûreté de leurs
+personnes, la liberté de leur pensée, la possession protégée de leurs
+biens, le vote discuté de l'impôt, le jugement par jury, l'intervention
+dans les affaires communes, voilà ce qu'ils tenaient de leur naissance
+et ce qu'ils devaient aux institutions de leur pays, si laborieusement
+acquises, si patiemment perfectionnées, si respectueusement maintenues.
+Ces garanties inviolables de leur liberté et de leur propriété, cette
+participation aux lois qui devaient les régir, les colons anglais
+les avaient transportées avec eux sur les rivages de l'Amérique
+septentrionale en s'y établissant. Ils les pratiquaient avec une fierté
+tranquille; il y étaient attachés invinciblement comme à un droit de
+leur sang, à une habitude de leur vie, à la première condition de leur
+honneur et de leur bien-être.
+
+Quoique les treize colonies n'eussent pas la même composition sociale ni
+la même administration politique, elles avaient toutes les institutions
+fondamentales de l'Angleterre. Au sud et au nord de l'Hudson, les
+colonies différaient entre elles par la nature de leur population et le
+mode de leur culture. Au sud de l'Hudson, la Virginie, les Carolines, la
+Géorgie, avaient une organisation territoriale plus aristocratique.
+Les propriétaires y possédaient de plus vastes domaines; ils les
+transmettaient à leurs fils aînés, d'après la loi de succession de la
+métropole; en beaucoup d'endroits, il les faisaient cultiver par des
+esclaves. Au nord, au contraire, l'égalité civile la plus parfaite,
+fortifiée par l'indépendance chrétienne la plus absolue, avait rendu
+les colonies de Connecticut, de Rhode-Island, de Massachussets, de
+New-Hampshire, etc., des États purement démocratiques. Il n'y avait
+ni différence dans les conditions, ni majorats dans les familles, ni
+travail servile dans les campagnes; on n'y trouvait ni propriétaires
+puissants ni cultivateurs esclaves.
+
+Non-seulement la composition, mais le gouvernement des colonies
+n'étaient pas les mêmes. Ainsi, d'après les chartes de leur fondation,
+les unes, comme la Pensylvanie, le Maryland, les Carolines et la
+Géorgie, cédées en propriété à un homme ou à un établissement, avaient à
+leur tête un gouverneur désigné par leurs _propriétaires_. Ce
+gouverneur y était chargé du pouvoir exécutif, et les administrait sous
+l'inspection et le contrôle de la couronne. D'autres, à l'instar de
+New-York, étaient régies par un gouverneur royal; d'autres, enfin,
+au nombre desquelles se trouvaient le Connecticut, le New-Jersey, le
+Massachussets, Rode-Island, le New-Hampshire, s'administraient sous le
+patronage de la mère patrie.
+
+Mais si les colonies différaient sous ces rapports, elles se
+ressemblaient sous d'autres. Ainsi toutes étaient divisées en communes
+qui formaient le comté, en comtés qui formaient l'État, en attendant
+que les États formassent l'_Union_. Dans toutes, les communes décidaient
+librement les affaires locales; les comtés nommaient des représentants
+à l'Assemblée générale de l'État, qui était comme le parlement des
+colonies. Ce parlement, où l'on délibérait sur les intérêts communs de
+la colonie, où l'on faisait les bills qui devaient la régir, où l'on
+votait les taxes nécessaires à ses besoins, était plus démocratique
+que le parlement d'Angleterre. Il ne formait qu'une chambre, la grande
+noblesse féodale et le corps épiscopal, qui, dans la mère patrie,
+avaient donné naissance à la chambre des lords, n'ayant point traversé
+les mers. Il y avait bien une noblesse dans la Virginie et dans la
+Caroline, mais, en général, les émigrants qui avaient fondé les colonies
+appartenaient aux communes. La division de l'autorité législative, qui
+n'y existait point en vertu de la différence des classes, ne s'y était
+pas encore opérée, comme cela se fit après la guerre de l'indépendance,
+selon la science des pouvoirs. L'institution d'une pairie héréditaire
+n'avait pas été remplacée par l'établissement d'un sénat électif; une
+seule Assemblée, annuellement nommée, exerçait dans chaque colonie la
+souveraineté, sous le contrôle et la sanction du gouverneur.
+
+Jusqu'alors, les colonies avaient exercé le droit de se taxer
+elles-mêmes. Le roi leur demandait, par l'entremise des gouverneurs, les
+subsides qui étaient nécessaires à la mère patrie, et elles votaient
+ces subsides librement. Outre les sommes extraordinaires que les
+Anglo-Américains accordaient dans ces moments de besoin, ils payaient
+sur leurs biens et sur leurs personnes des impôts montant à dix-huit
+pence par livre sterling; sur tous leurs offices, toutes leurs
+professions, tous leurs genres de commerce, des taxes proportionnées à
+leur gain, et s'élevant à une demi-couronne par livre. Ils acquittaient
+en outre un droit sur le vin, sur le rhum, sur toutes les liqueurs
+spiritueuses, et versaient au fisc anglais dix livres sterling par
+tête de nègres introduits dans les colonies à esclaves. Ce revenu
+considérable, que le gouvernement britannique percevait dans l'Amérique
+du Nord, correspondait à un profit non moins étendu qu'en retirait
+la nation anglaise en y exerçant le monopole du commerce et de la
+navigation. La métropole fournissait ses colonies de tous les objets
+manufacturés qu'elles consommaient. Celles-ci, dont la population et la
+richesse s'accroissaient avec une étonnante rapidité, avaient couvert de
+villes laborieuses et d'opulentes cultures une côte naguère déserte et
+boisée. Un peu plus d'un siècle avait suffi pour transformer quelques
+centaines de colons anglais en un peuple de deux millions cinq cent
+mille Américains, qui tirait de l'Angleterre, trois ans avant sa rupture
+avec elle, pour six millions vingt-deux mille cent trente-deux livres
+sterling de marchandises. Cette somme équivalait presque à la totalité
+des exportations anglaises dans le monde entier pendant l'année 1704,
+c'est-à-dire moins de trois quarts de siècle auparavant. Le revenu pour
+le trésor public, le gain pour la nation, la grandeur pour l'État, qui
+résultaient du prospère développement des colonies, de leur attachement
+filial et de leur libre dépendance, l'Angleterre les compromit par une
+orgueilleuse avidité et un téméraire esprit de domination.
+
+Dès 1739, on avait proposé à Robert Walpole de les imposer, pour aider
+la métropole à soutenir la guerre contre l'Espagne; mais l'adroit et
+judicieux ministre avait répondu en ricanant: «Je laisse cela à faire
+à quelqu'un de mes successeurs qui aura plus de courage que moi et
+qui aimera moins le commerce. Ce successeur se rencontra en 1764. Le
+ministre Grenville ne craignit pas d'entrer dans la voie périlleuse des
+usurpations, en transportant au parlement britannique le droit de taxe,
+qui avait appartenu jusque-là aux assemblées américaines. Ce n'était pas
+seulement une innovation, c'était un coup d'État. Les colonies n'avaient
+point de représentant dans la Chambre des communes d'Angleterre, et ne
+pouvaient être légalement soumises à des décisions qu'elles n'avaient
+pas consenties. Grenville, néanmoins, présenta en 1764 au parlement, et
+fit adopter par lui en 1765, l'_acte du timbre_, qui frappait d'un droit
+toutes les transactions en Amérique, en obligeant les colons à acheter,
+à vendre, à prêter, à donner, à tester, sur du papier marqué, imposé par
+le fisc.
+
+Déjà mécontentes de certaines résolutions prises en parlement dans
+l'année 1764, pour grever de taxes le commerce américain rendu
+libre avec les Antilles françaises, et pour limiter les payements en
+papier-monnaie et les exiger en espèces, les colonies ne se continrent
+plus à cette nouvelle. Elles regardèrent l'acte du timbre comme
+une atteinte audacieuse portée à leurs droits et un commencement de
+servitude si elles n'y résistaient pas: elles l'appelèrent la _folie de
+l'Angleterre_ et la _ruine de l'Amérique_. Dans leur indignation unanime
+et tumultueuse, qui éclata en mouvements populaires et en délibérations
+légales, elles défendirent de se servir du papier marqué, contraignirent
+les employés chargés de le vendre à se démettre de leur office,
+pillèrent les caisses dans lesquelles il était transporté, et le
+brûlèrent. Les journaux américains, alors nombreux et hardis, soutinrent
+qu'il fallait _s'unir_ ou _mourir_. Un congrès, composé des députés de
+toutes les colonies, s'assembla (7 octobre 1765) à New-York, et, dans
+une pétition énergique, se déclara résolu, tout en restant fidèle à la
+couronne, à défendre sans fléchir ses libertés. Faisant usage des
+armes redoutables qu'ils pouvaient employer contre l'Angleterre,
+les Anglo-Américains s'engagèrent mutuellement à se passer de ses
+marchandises, opposant ainsi l'intérêt de son commerce à l'ambition de
+son gouvernement. Une ligue de _non-importation_ fut conclue, et,
+qui mieux est, observée. L'Amérique rompit commercialement avec la
+Grande-Bretagne.
+
+Devant ces fortes manifestations et ces habiles mesures, la métropole
+céda. Un ministère nouveau, formé par le marquis de Rockingham, remplaça
+le cabinet que Grenville dirigeait avec une témérité si entreprenante.
+Franklin, entendu par la Chambre des communes, mit tant de clarté
+dans ses renseignements, tant d'esprit dans ses observations, tant de
+justesse dans ses conseils, qu'il contribua puissamment à ruiner l'acte
+du timbre, dont il fit sentir tout le poids pour l'Amérique et tout le
+péril pour l'Angleterre. Cet acte fut révoqué le 22 février 1766, mais
+avec une sagesse incomplète.
+
+En effet, le gouvernement anglais renonça à une imprudente mesure, mais
+il ne se désista point du droit exorbitant qu'il s'était arrogé de la
+prendre. Il prétendait que le pouvoir législatif du parlement s'étendait
+sur toutes les parties du territoire britannique. La révocation de
+l'acte du timbre fut donc accompagnée d'un bill établissant que le roi,
+les lords et les communes de la Grande-Bretagne avaient le droit de
+faire des lois et des statuts obligatoires pour les colonies. Cette
+dangereuse théorie ne tarda point à recevoir une nouvelle application.
+Dans l'été de 1769, le gouvernement anglais, croyant que les colonies
+supporteraient plus facilement une taxe indirecte ajoutée au prix des
+objets de consommation qu'elles tiraient de la métropole, mit un droit
+sur le verre, le papier, le cuir, les couleurs et le thé. Il
+recommença ainsi la lutte qui devait aboutir cette fois à un entier
+assujettissement ou à une indépendance absolue des colonies.
+
+L'Amérique résista à l'impôt des marchandises avec la même énergie et la
+même unanimité qu'à la taxe du timbre. La province de Massachussets,
+qui était la plus populeuse et la plus puissante, donna le signal de
+l'opposition. Elle avait provoqué la réunion du congrès de New-York en
+1765, elle provoqua alors le renouvellement de la ligue coloniale contre
+l'importation des produits anglais. Son Assemblée ordinaire ayant été
+dissoute, elle convoqua hardiment une Assemblée extraordinaire sous le
+non de _Convention_. Elle s'imposa ces généreux sacrifices qui annoncent
+chez les peuples le profond sentiment du droit et les préparent, par les
+rudes efforts de la vertu, au difficile usage de la liberté. Des troupes
+furent envoyées dans Boston, capitale de cette province, où le sang
+coula, mais où la résistance ne faiblit point. La ligue fut signée dans
+les treize colonies. Partout on s'imposa des privations: on renonça
+à prendre du thé, on se vêtit grossièrement; on rejeta les matières
+premières et les objets manufacturés venant d'Angleterre; on ne consomma
+que les produits de l'Amérique, dont les fabriques naissantes furent
+protégées par des souscriptions. Unanimes et persévérantes dans leur
+système de _non-importation_, les colonies annulèrent ainsi le droit que
+s'arrogeait la métropole, en repoussant ses marchandises.
+
+La perte imminente de ce vaste débouché, l'inutile et sanglant emploi
+des troupes envoyées de New-York dans le Massachussets, la crainte de
+détacher l'Amérique de l'Angleterre en l'habituant à lui désobéir et en
+l'obligeant à la détester, semblèrent ramener un moment le gouvernement
+britannique à de meilleurs conseils. Lord North, chef d'un nouveau
+ministère, supprima, le 5 mars 1770, toutes les taxes établies sur
+les marchandises, excepté celle sur le thé. Ce n'était point assez.
+La réconciliation ne fut pas entière, la défiance se maintint. Des
+confédérations secrètes se formèrent pour la défense des libertés
+américaines, et la lutte, restée sourde en 1771, reprit en 1772, lorsque
+le gouvernement anglais résolut d'assurer l'exécution de ses lois dans
+les colonies en y mettant les divers magistrats sous la dépendance
+unique de la couronne.
+
+Franklin n'était point resté inactif durant cette longue crise. Après
+son efficace intervention contre la taxe du timbre, il avait été nommé
+agent du Massachussets, du New-Jersey et de la Géorgie. Il n'avait rien
+oublié pour réconcilier la Grande-Bretagne et l'Amérique, en éclairant
+l'une sur ses intérêts, et en soutenant l'autre dans ses droits. Il
+aurait voulu maintenir l'intégrité de l'empire britannique, mais il
+était trop clairvoyant pour ne pas en apercevoir l'extrême difficulté.
+Il jugea de bonne heure, avec son ferme bon sens, toute la gravité
+et toute l'étendue du désaccord survenu. Il prévit que ce désaccord
+conduirait presque inévitablement à une rupture; que cette rupture
+entraînerait une guerre redoutable; que cette guerre exigerait des
+sacrifices prolongés; que, pour persévérer dans ces sacrifices, déjà
+difficiles aux peuples fortement constitués, un peuple nouveau devait
+se pénétrer peu à peu des sentiments de patriotisme et de dévouement qui
+les inspirent; qu'il fallait, pour lui donner ces sentiments, épuiser
+tous les moyens de conciliation, et le convaincre ainsi tout entier
+qu'il ne lui restait d'autre ressource que celle de s'insurger et de
+vaincre.
+
+C'est d'après cette opinion, que partageaient avec lui John Jay, John
+Adams, George Washington, Thomas Jefferson, et d'autres excellents
+personnages qui prirent rang parmi les sauveurs de l'Amérique, qu'il se
+conduisit, soit dans ses rapports avec le gouvernement métropolitain,
+soit dans ses conseils à ses compatriotes. Il publia de nombreux
+écrits pour éclairer l'Angleterre sur l'injustice et la faute qu'elle
+commettait. Il exposa d'une manière claire et piquante les priviléges
+et les griefs des colonies. Dans le premier ouvrage qu'il imprima,
+avec cette épigraphe: _Les flots ne se soulèvent que lorsque le vent
+souffle_, il prouva que le parlement où les colonies n'étaient point
+représentées, n'avait pas plus le droit de les taxer qu'il ne possédait
+celui de taxer le Hanovre. Afin de mettre en évidence l'absurdité de
+cette prétention, il fit imprimer et répandre un édit supposé du roi de
+Prusse, qui établissait une taxe sur les habitants de l'Angleterre comme
+descendants d'émigrés de ses domaines. Ne se contentant point de la
+démonstration du droit, il s'adressa à l'intérêt de l'Angleterre et
+l'avertit que, si elle persistait dans ce système d'illégalité et
+d'oppression, elle perdrait les colonies et se mutilerait de ses propres
+mains. C'est ce qu'il exposa, sous la forme ironique du conseil, dans
+une brochure intitulée _Moyen de faire un petit État d'un grand empire_.
+
+Mais ses sages avis, ses courageuses remontrances, ses ingénieuses et
+prophétiques menaces, n'eurent aucune influence sur le gouvernement
+britannique. Il est des moments où ceux qui conduisent les États ne
+voient et n'écoutent rien. On ne les éclaire pas en les avertissant, on
+les irrite. Franklin devint suspect aux ministres anglais et haï du roi.
+On l'accusa de fomenter la résistance des colonies et de les pousser
+à rompre avec la métropole, d'après un plan perfidement conçu
+et astucieusement suivi. La couronne étendit donc sur elles ses
+usurpations, et crut, en diminuant leurs priviléges, les priver des
+moyens de lui désobéir. C'est alors qu'elle voulut y placer dans
+sa dépendance la justice comme l'administration. Introduisant cette
+innovation dans le Massachussets, elle paya le président de la cour
+supérieure, qui avait reçu jusqu'alors ses appointements de la colonie.
+L'Assemblée protesta; elle fut dissoute. Le complot contre les libertés
+de cette puissante province ne s'arrêta point là. Le gouverneur
+Hutchinson, le secrétaire André Olivier, et quelques colons infidèles,
+avaient écrit en Angleterre pour provoquer la révocation de la charte du
+Massachussets et l'emploi de mesures coercitives. Ces lettres tombèrent
+entre les mains de Franklin, qui les communiqua à ses commettants.
+L'indignation qu'on en ressentit dans la colonie fut extrême. La chambre
+des représentants porta plainte contre les coupables auteurs de cette
+correspondance, comme ayant suggéré des mesures tendant à détruire
+l'harmonie entre la Grande-Bretagne et la colonie de Massachussets,
+fait introduire une force militaire dans cette colonie, et comme s'étant
+rendus responsables des malheurs causés par la collision des soldats
+et des habitants. Elle les accusa devant le conseil privé d'Angleterre.
+Franklin fut chargé de poursuivre l'accusation.
+
+Le ministère anglais et le roi George, qui le détestaient, crurent
+avoir trouvé l'occasion de le perdre en le diffamant. Un avocat hardi,
+facétieux, impudent, nommé Wedderburn, fut chargé de défendre les
+accusés et d'outrager l'accusateur. Le vénérable docteur Franklin, que
+le monde entier admirait et respectait, fut, pendant plusieurs heures,
+en butte à de grossiers sarcasmes et aux plus violentes injures.
+L'avocat Wedderburn le traita de _voleur_ de lettres, dit qu'il voulait
+le _faire marquer du sceau de l'infamie_, et il provoqua plusieurs fois
+le rire indécent des lords du conseil, qui s'associèrent aux outrages
+de ce déclamateur vénal. Quant à lui, assis en face de l'avocat, il
+l'écouta fort tranquillement et du visage le plus serein. A chaque
+injure il faisait un petit signe de la main par-dessus son épaule, pour
+indiquer que l'injure passait outre et ne l'atteignait pas. Mais, sous
+la forte impassibilité du sage, le ressentiment pénétra dans le coeur
+froissé de l'homme, et Franklin dit en sortant à un ami qui l'avait
+accompagné: «Voilà un beau discours, que l'acheteur n'a pas encore fini
+de payer; il pourra lui coûter plus cher qu'il ne pense.» George III
+le paya, en effet, bientôt de la perte de l'Amérique. Le souvenir
+que Franklin conserva de cette séance du 20 janvier 1774, où les
+provocateurs des usurpations anglaises furent absous avec honneur, où le
+défendeur des libertés américaines fut diffamé avec préméditation,
+resta profondément gravé dans son âme. L'habit complet de velours
+de Manchester qu'il portait le jour où il fut ainsi offensé, il s'en
+revêtit quatre ans après, le 6 février 1778, en signant à Paris, avec
+le plénipotentiaire du roi de France, le traité d'alliance qui devait
+faciliter la victoire et assurer l'indépendance des colonies insurgées.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Destitution de Franklin comme maître général des postes en
+Amérique.--Mesures prises contre Boston et la colonie de
+Massachussets.--Réunion à Philadelphie d'un congrès général conseillé
+par Franklin.--Nobles suppliques de ce congrès transmises à Franklin,
+et repoussées par le roi et les deux chambres du parlement.--Plans de
+conciliation présentés par Franklin.--Magnifique éloge que fait de lui
+lord Chatham dans la Chambre des pairs.--Son départ pour l'Amérique.
+
+
+Le gouvernement anglais, qui avait espéré atteindre Franklin dans sa
+réputation, voulut l'atteindre aussi dans sa fortune: il le destitua de
+sa charge de maître général des postes en Amérique. Disposé à suivre les
+voies de la violence, il trouva une occasion de s'y précipiter. La taxe
+sur le thé avait été maintenue. La Compagnie des Indes ayant expédié
+soixante caisses de thé en Amérique, les villes de Philadelphie et de
+New-York renvoyèrent celles qui leur étaient adressées; mais la ville de
+Boston alla plus loin, elle les jeta à la mer.
+
+Ce procédé violent excita la colère et enhardit le despotisme du
+gouvernement métropolitain, qui se décida à ruiner le commerce de
+la ville de Boston, à révoquer les priviléges de la province
+de Massachussets, et à dompter toute résistance de la part des
+Anglo-Américains. En mars 1774, lord North demanda au parlement: le
+blocus de Boston; la nomination par la couronne des conseillers du
+gouverneur, des juges, des divers magistrats, de tous les employés
+du Massachussets, sans que les représentants de la colonie pussent
+s'entremettre dans son administration; la faculté de faire juger hors de
+la colonie, et jusqu'en Angleterre, quiconque, dans un tumulte, aurait
+commis un homicide ou tout autre crime capital; l'autorisation de loger
+les soldats chez les habitants. Toutes ces propositions furent votées.
+Une flotte alla bloquer Boston, où le général Gage s'établit avec
+une petite armée, tandis qu'on leva en Angleterre des forces plus
+considérables pour écraser les colonies si elles osaient remuer.
+
+L'indignation contre les nouveaux actes du parlement anglais fut
+générale en Amérique. Boston se décida à résister avec courage, et
+toutes les colonies résolurent de soutenir Boston avec vigueur. Elles
+comprirent que la province de Massachussets serait le tombeau ou l'asile
+de la liberté américaine. La belliqueuse Virginie donna l'exemple.
+Son assemblée implora la miséricorde de Dieu par un jour de jeûne, de
+prières et de douleur; et, cassée par le gouverneur, elle déclara, avant
+de se séparer, que faire violence à une colonie, c'était la faire à
+toutes. On renouvela, en la rendant plus rigoureuse, la ligue pour
+interdire non-seulement toute importation, mais encore toute exportation
+avec l'Angleterre. Dans le Massachussets, les anciens magistrats
+cessèrent leurs fonctions; les nouveaux refusèrent de les remplir, soit
+volontairement, soit par crainte. Il n'y eut plus de justice; il ne
+resta que la guerre, à laquelle on s'apprêta de toutes parts. On leva
+des compagnies, on fabriqua de la poudre. Les hommes s'exercèrent aux
+armes, les femmes fondirent des balles, et une armée accourut pour
+s'opposer aux entreprises du général Gage, lequel s'était posté, avec
+six régiments et de l'artillerie, sur une langue de terre qui séparait
+du continent Boston, déjà bloqué par des vaisseaux de guerre du côté de
+la mer.
+
+Il fallait que les sentiments de toutes les colonies trouvassent un
+organe unique, que leurs efforts reçussent une direction commune.
+Franklin avait écrit, une année auparavant: «La marche la plus sage et
+la plus utile que pourraient adopter les colonies serait d'assembler un
+_congrès général_..... de faire une déclaration positive et solennelle
+de leurs droits, de s'engager réciproquement et irrévocablement à
+n'accorder aucun subside à la couronne... jusqu'à ce que ces droits
+aient été reconnus par le roi et par les deux chambres du parlement; et
+enfin, de communiquer cette résolution au gouvernement anglais. Je suis
+convaincu qu'une telle démarche amènerait une crise décisive; et, soit
+qu'on nous accordât nos demandes, soit qu'on recourût à des mesures de
+rigueur pour nous forcer à nous en désister, nous n'en parviendrions pas
+moins à notre but; car l'odieux qui accompagne toujours l'injustice
+et la persécution contribuerait à nous fortifier, en resserrant notre
+union; et l'univers reconnaîtrait que notre conduite a été honorable.»
+Ce conseil, donné dans l'été de 1773, fut suivi dans celui de 1774.
+Un congrès général fut convoqué, et se réunit le 5 septembre à
+Philadelphie, capitale de la plus centrale des colonies.
+
+Ce congrès était composé de cinquante-cinq membres. Choisi parmi les
+hommes les plus accrédités, les plus habiles, les plus respectés des
+treize colonies, il comptait dans son sein les Peyton Randolph, les
+George Washington, les Patrick Henry, les John Adams, les Livingston,
+les Rutledge, les John Jay, les Lee, les Mifflin, les Dickinson, etc.,
+qui se rendirent les immortels défenseurs de l'indépendance américaine.
+C'est ainsi que savent élire les peuples qui sont devenus capables de se
+gouverner. Ils choisissent bien, et ils obéissent de même. Ils délèguent
+les choses difficiles aux hommes supérieurs, qu'ils suivent avec
+docilité après les avoir investis de toute leur confiance avec
+discernement. Ce congrès mémorable, où l'accord des esprits prépara
+l'accord des actes, décida qu'il fallait soutenir Boston contre les
+forces anglaises, et lever des contributions pour venir à son aide,
+encourager et entretenir la résistance de la province de Massachussets
+contre les mesures oppressives du parlement britannique. Il publia en
+même temps une déclaration des _droits_ qui appartenaient aux colonies
+anglaises de l'Amérique septentrionale, en vertu des lois de la nature,
+des principes de la constitution britannique et des chartes concédées.
+Cette déclaration solennelle fut accompagnée d'une pétition au roi,
+d'une adresse au peuple de la Grande-Bretagne, et d'une proclamation à
+toutes les colonies anglaises.
+
+Un profond sentiment de la justice de leur cause, une ferme confiance
+dans leurs forces, la dignité d'hommes libres, le respect de sujets
+encore fidèles, l'affection de concitoyens désireux de n'être pas
+contraints à devenir des ennemis pour ne pas se laisser réduire à être
+des esclaves, respiraient dans tous les actes de ces fiers et énergiques
+Américains. Ils disaient au peuple anglais: «Sachez que nous nous
+croyons aussi libres que vous l'êtes; qu'aucune puissance sur la terre
+n'a le droit de nous prendre notre bien sans notre consentement; que
+nous entendons participer à tous les avantages que la constitution
+britannique assure à tous ceux qui lui sont soumis, notamment à
+l'inestimable avantage du jugement par jury; que nous regardons comme
+appartenant à l'essence de la liberté anglaise que personne ne puisse
+être condamné sans avoir été entendu, ni puni sans avoir eu la faculté
+de se défendre; que nous pensons que la constitution ne donne point au
+parlement de la Grande-Bretagne le pouvoir d'établir sur aucune partie
+du globe une forme de gouvernement arbitraire. Tous ces droits, et bien
+d'autres qui ont été violés à plusieurs reprises, sont sacrés pour
+nous comme pour vous.» Ils le conjuraient de ne pas en souffrir plus
+longtemps l'infraction à leur égard, et de nommer un parlement pénétré
+de la sagesse et de l'indépendance nécessaires pour ramener entre tous
+les habitants de l'empire britannique l'harmonie et l'affection que
+désirait ardemment tout vrai et tout honnête Américain.
+
+Dans la supplique au roi, ils disaient que, loin d'introduire aucune
+nouveauté, ils s'étaient bornés à repousser les nouveautés qu'on avait
+voulu établir à leurs dépens; qu'ils ne s'étaient rendus coupables
+d'aucune offense, à moins qu'on ne leur reprochât d'avoir ressenti
+celles qui leur avaient été faites. Ils rappelaient à George III que ses
+ancêtres avaient été appelés à régner en Angleterre pour garantir une
+nation généreuse du despotisme d'un roi superstitieux et implacable;
+que son titre à la couronne était le même que celui de son peuple à la
+liberté; qu'ils ne voulaient pas déchoir de la glorieuse condition de
+citoyens anglais, et supporter les maux de la servitude qu'on préparait
+à eux et à leur postérité. Ils ajoutaient: «Comme Votre Majesté a le
+bonheur, entre tous les autres souverains, de régner sur des citoyens
+libres, nous pensons que le langage d'hommes libres ne l'offensera
+point. Nous espérons, au contraire, qu'elle fera tomber tout son royal
+déplaisir sur ces hommes pervers et dangereux qui, s'entremettant
+audacieusement entre votre royale personne et ses fidèles sujets,
+s'occupant depuis quelques années à rompre les liens qui unissent les
+diverses parties de votre empire, abusant de votre autorité, calomniant
+vos sujets américains, et poursuivant les plus désespérés et les plus
+coupables projets d'oppression, nous ont à la fin réduits, par
+une accumulation d'injures trop cruelles pour être supportées plus
+longtemps, à la nécessité de troubler de nos plaintes le repos de Votre
+Majesté.»
+
+Toutes ces pièces furent envoyées à Franklin. Le prévoyant négociateur
+de l'Amérique ne croyait pas plus que le sage Washington et la plupart
+des membres du congrès à la possibilité d'une réconciliation avec
+l'Angleterre. Néanmoins, faisant son devoir jusqu'au bout, il avait agi
+comme s'il n'en avait pas désespéré. Un nouveau parlement s'était
+réuni le 29 novembre 1774, et le ministère avait engagé une négociation
+indirecte avec Franklin. On lui avait demandé quelles seraient les
+conditions d'un retour des colonies à l'obéissance. Il les avait
+rédigées en dix-sept articles. Les principaux de ces articles étaient
+l'abandon du droit sur le thé, dont les cargaisons détruites seraient
+payées par Boston; la révision des lois sur la navigation, et le retrait
+des actes restrictifs pour les manufactures coloniales; la renonciation,
+de la part du parlement d'Angleterre, à tout droit de législation et de
+taxe sur les colonies; la faculté accordée aux colonies de s'imposer en
+temps de guerre proportionnellement à ce que payerait l'Angleterre,
+qui, en temps de paix, aurait le monopole du commerce colonial;
+l'interdiction d'envoyer des troupes sur le territoire américain sans le
+consentement des assemblées législatives des provinces; le payement
+par ces assemblées des gouverneurs et des juges nommés par le roi; la
+révocation des dernières mesures prises contre le Massachussets.
+
+Ces articles, discutés tour à tour avec les docteurs Barclay,
+Fothergill, les lords Hyde et Howe, amis du ministère, et remaniés
+même sur quelques points, ne furent point agréés par le ministre des
+colonies, lord Darmouth, ni par le chef du cabinet, lord North. La
+pétition du congrès au roi, qui survint pendant cette négociation
+détournée, ne produisit pas plus d'effet. Elle fut reçue avec un
+silencieux dédain. L'adresse au peuple de la Grande-Bretagne ne rendit
+pas le nouveau parlement plus circonspect, plus juste, plus prévoyant
+que l'ancien. Une majorité obséquieuse et téméraire, enivrée de
+l'orgueil métropolitain, et entraînée par la politique étourdie du
+ministère, pensa qu'il ne fallait point ramener les colonies par des
+concessions, mais les soumettre par les armes.
+
+Des voix généreuses s'élevèrent cependant en leur faveur dans le
+parlement. Wilkes et Burke, à la chambre des communes, lord Chatham, à
+la chambre des lords, se firent leurs défenseurs. Ce grand homme d'État
+prévit, déplora et aurait voulu éviter leur séparation, que provoquait
+l'Angleterre même, dont il avait, pendant sa glorieuse administration,
+relevé la puissance. Il avait appris du docteur Franklin, qui l'avait
+visité dans sa terre de Hayes, et chez lequel il s'était rendu
+lui-même avec un certain éclat à Londres, l'état réel des populations
+anglo-américaines, les limites de leurs prétentions comme celles de
+leur obéissance. Il avait applaudi à la pétition énergique et mesurée
+qu'elles avaient adressée au roi, et il avait dit à Franklin que
+«le congrès assemblé à Philadelphie avait agi avec tant de calme, de
+sagesse, de modération, qu'il croyait qu'on chercherait en vain une plus
+respectable assemblée d'hommes d'État, depuis les plus beaux siècles des
+Grecs et des Romains.»
+
+Au moment où cette redoutable affaire avait été agitée dans le
+parlement, tout accablé qu'il était par l'âge et par les infirmités,
+lord Chatham s'était rendu à la Chambre des pairs pour empêcher la
+guerre entre la métropole et les colonies, s'il en était temps encore.
+Il y avait introduit lui-même Franklin, d'après le conseil duquel il
+demanda que les troupes fussent retirées de Boston, comme le premier
+pas à faire dans la voie désirable d'un accord. Il parla avec toute
+l'autorité de la prévoyance et toute l'inutilité de l'opposition. Sa
+motion fut rejetée. Franklin sortit de cette séance (20 janvier 1775)
+pénétré d'enthousiasme pour le noble patriotisme, l'esprit vaste, la
+parole pathétique de ce puissant orateur. Il écrivit aussitôt à
+lord Stanhope, ami de lord Chatham: «Le docteur Franklin est plein
+d'admiration pour cet homme véritablement grand. Il a souvent rencontré
+dans le cours de sa vie l'éloquence sans sagesse et la sagesse sans
+éloquence; mais il les trouve ici réunies toutes deux.»
+
+Quelques jours après (le 2 février 1775), lord Chatham, sans se laisser
+rebuter par un premier échec, présenta un plan de réconciliation assez
+conforme aux idées de Franklin. Celui-ci assista encore à la séance de
+la chambre des lords, où fut habilement développé le plan d'une union
+sur le point de se rompre pour toujours. Lord Sandwich répondit à
+lord Chatham: il le fit avec violence. En combattant le défenseur des
+colonies, il ne craignit pas d'attaquer leur agent, qu'il avait aperçu
+dans l'assemblée. Il demanda qu'on ne prît point en considération et
+qu'on rejetât sur-le-champ un projet qui ne lui paraissait pas être la
+conception d'un pair de la Grande-Bretagne, mais l'oeuvre de quelque
+Américain. Se retournant alors vers la barre où était appuyé Franklin,
+il ajouta en le regardant: «Je crois avoir devant moi la personne qui
+l'a rédigé, l'un des ennemis les plus cruels et les plus acharnés qu'ait
+jamais eus l'Angleterre.»
+
+Franklin n'éprouva aucun trouble en entendant cette soudaine apostrophe
+et en voyant tous les yeux dans l'assemblée dirigés sur lui. Il
+semblait, au calme de son visage et à l'aisance de son regard, que
+l'attaque véhémente de lord Sandwich s'adressait à un autre. Mais il ne
+put se défendre d'une émotion intérieure lorsque lord Chatham, dont les
+ducs de Richmont, de Manchester, les lords Shelburne, Camdem, Temple,
+Littleton, avaient appuyé la proposition, reprenant la parole, releva
+l'opinion blessante qu'avait exprimée lord Sandwich sur Franklin, et
+voulut faire connaître au monde entier les sentiments que lui inspirait
+cet homme illustre et respectable. «Je suis, dit-il avec une noblesse un
+peu hautaine, le seul auteur du plan présenté à la chambre. Je me crois
+d'autant plus obligé de faire cette déclaration, que plusieurs de vos
+seigneuries semblent en faire peu de cas; car, si ce plan est si faible,
+si vicieux, il est de mon devoir de ne pas souffrir qu'on soupçonne qui
+que ce soit d'y avoir pris part. On a reconnu que jusqu'ici mon défaut
+n'était pas de prendre des avis et de suivre les suggestions des autres.
+Mais je n'hésite pas à déclarer que, si j'étais premier ministre en ce
+pays, je ne rougirais point d'appeler publiquement à mon aide un
+homme qui connaît les affaires d'Amérique aussi bien que la personne à
+laquelle on a fait allusion d'une manière si injurieuse; un homme pour
+la science et la sagesse duquel toute l'Europe a la plus haute estime,
+qu'elle place sur le même rang que nos Boyle et nos Newton, et qui fait
+honneur non-seulement à la nation anglaise, mais à la nature humaine.»
+Ce magnifique éloge, sorti d'une bouche si imposante et si fière,
+faillit faire perdre contenance au philosophe de Philadelphie, que
+n'avaient pas embarrassé un seul instant les injures de lord Sandwich.
+
+Les habitants du Massachussets furent déclarés rebelles, et de nouvelles
+troupes partirent pour aller joindre celles que commandait déjà le
+général Gage, chargé de les châtier et de les soumettre. Franklin
+comprit que, l'épée étant tirée du fourreau, la guerre ne se terminerait
+que par l'assujettissement ou l'indépendance des colonies américaines.
+Il ne pouvait plus rester en Angleterre avec utilité pour sa patrie et
+sans danger pour lui-même. Objet des soupçons et de l'animadversion du
+gouvernement britannique, il avait été prévenu qu'on songeait à le
+faire arrêter, sous prétexte qu'il avait fomenté une rébellion dans
+les colonies. Il se mit en garde contre ce dessein avec une vigilante
+finesse, et prépara clandestinement son départ. Il demanda plusieurs
+rendez-vous politiques pour le soir même du jour où il devait avoir
+quitté l'Angleterre. En croyant le tenir toujours sous sa main,
+le ministère ne devait pas se hâter de le prendre, s'il en avait
+l'intention. On le supposait encore à Londres, qu'il était déjà en
+mer, voguant pour l'Amérique, à laquelle il portait les conseils de
+son expérience, les ressources de son habileté, les ardeurs de son
+patriotisme, l'éclat et l'autorité de sa renommée.
+
+Le rôle de conciliateur était fini pour Franklin, celui d'ennemi allait
+commencer: il devait être aussi opiniâtre dans l'un qu'il s'était montré
+patient dans l'autre. Franklin ne prenait jamais son parti faiblement.
+En chaque situation, plaçant son but là où se trouvait le devoir envers
+son pays, il y marchait avec clairvoyance et avec courage, sans détour
+comme sans lassitude. Il savait que, dans les débats des hommes et dans
+les luttes des peuples, celui-là l'emporte toujours qui veut le mieux et
+le plus longtemps. Pour donner dès lors à ses compatriotes cette volonté
+qui sait entreprendre, qui peut durer, qui doit prévaloir, cette volonté
+puissante qu'éclaire la vue de l'intérêt, qu'entretient le sentiment du
+devoir, qu'anime la force de la passion, il fallait la former peu à
+peu, la rendre profonde et unanime, afin qu'elle devînt inflexible et
+victorieuse. C'est à quoi il s'appliqua; il mit tous ses soins et
+toute son adresse à faire reconnaître à l'Amérique entière l'inévitable
+nécessité de la résistance par l'évidente impossibilité de la
+réconciliation. Cette politique du sage philosophe Franklin fut celle
+du vertueux général Washington et du ferme démocrate Jefferson,
+c'est-à-dire des trois plus illustres fondateurs de l'Union américaine.
+Mais, après avoir été conduite à une rupture avec l'Angleterre,
+l'Amérique avait besoin qu'on tirât de cette rupture son indépendance,
+et que, pour assurer et affermir cette indépendance, on pourvût à sa
+défense militaire et à son organisation politique, on lui donnât des
+armées, on lui procurât des alliances, on lui assurât des institutions.
+Ici, avec une nouvelle situation, commence pour Franklin une oeuvre
+nouvelle. A toutes les gloires qu'il a déjà acquises va se joindre celle
+de présider à la naissance, de concourir au salut, de travailler à la
+constitution d'un grand peuple.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+Retour de Franklin en Amérique.--Sa nomination et ses travaux comme
+membre de l'Assemblée de Pensylvanie et du congrès colonial.--Résistance
+armée des treize colonies.--Leur mise hors de la protection et de la
+paix du roi par le parlement britannique.--Leur déclaration solennelle
+d'indépendance, et leur constitution en _États-Unis_.--Organisation
+politique de la Pensylvanie sous l'influence de Franklin.--Mission
+sans succès de lord Howe en Amérique.--Premières victoires des
+Anglais.--Situation périlleuse des Américains.--Envoi de Franklin en
+France pour y demander du secours et y négocier une alliance.
+
+
+Embarqué le 22 mars 1775, Franklin arriva, après six semaines de
+traversée, au cap Delaware, et remit le pied sur cette terre d'Amérique
+qu'il avait laissée onze années auparavant cordialement soumise à la
+mère patrie, et qu'il trouva prête à affronter avec un magnanime élan
+tous les périls d'une insurrection sans retour et d'une guerre sans
+réconciliation. Il y fut reçu avec les témoignages d'une affectueuse
+reconnaissance et d'une vénération universelle. Le lendemain même du
+jour où il entra à Philadelphie, la législature de la Pensylvanie le
+nomma, d'une commune voix, membre du second congrès qui venait de se
+réunir le 10 mai dans cette ville. La guerre avait déjà éclaté. Quelques
+détachements de l'armée anglaise s'étaient, le 10 avril 1775, avancés
+jusqu'à Lexington et à Concord, y avaient commis d'odieux ravages, et
+avaient été obligés de se replier précipitamment sur Boston, poursuivis
+par les miliciens américains, peu aguerris, mais pleins d'ardeur et de
+courage.
+
+L'attaque de Lexington et de Concord avait irrité l'Amérique au dernier
+point. Le congrès décida à l'unanimité que les colonies devaient être
+mises en état de défense (15 juin 1776), et à l'unanimité aussi il
+décerna le commandement suprême des forces continentales au général
+Washington. Admirable accord! Il n'y avait ni envie dans les coeurs,
+ni dissentiment dans les volontés. Le peuple donnait l'autorité avec
+confiance, les chefs l'acceptaient avec modestie et l'exerçaient avec
+dévouement.
+
+Franklin, qui fut à cette époque chargé des missions les plus délicates,
+consacra tout son temps à la chose publique. Membre de l'assemblée de
+Pensylvanie et du congrès, il se partageait entre les intérêts de sa
+province et ceux de l'Amérique entière. Dès six heures du matin,
+il allait au comité de sûreté chargé de pourvoir à la défense de la
+Pensylvanie; il y restait jusqu'à neuf. De là il se rendait au congrès,
+qui ne se séparait qu'à quatre heures après midi. «La plus grande
+unanimité, écrivait-il à un de ses amis de Londres, règne dans ces deux
+corps, et tous les membres sont très-exacts à leur poste. On aura peine
+à croire, en Angleterre, que l'amour du bien public inspire ici autant
+de zèle que des places de quelques mille livres le font chez vous.»
+
+Deux jours après l'élévation de Washington au commandement militaire, et
+un peu avant son arrivée au camp de Cambridge, le général Gage, pressé
+entre Boston et les troupes américaines que dirigeait encore le général
+Ward, attaqua celles-ci pour se dégager du côté de Bunker'hill. Il
+obtint un succès partiel, mais insignifiant. Ce fut l'unique avantage
+que remporta le général Gage. Depuis lors il fut serré de près par
+le vigilant Washington dans la presqu'île de Boston, et fut remplacé
+bientôt par le général Howe, envoyé en Amérique avec des forces
+supérieures. Vers cette époque, Franklin, auquel son bon sens autant que
+son désir faisait dire que «la Grande-Bretagne avait perdu les colonies
+pour toujours,» écrivit avec originalité et non sans calcul, à un de ses
+correspondants d'Angleterre qui semblait douter de la persévérance et de
+la réussite des _Yankees_, comme on appelait les Anglo-Américains: «La
+Grande-Bretagne a tué dans cette campagne cent cinquante _Yankees_,
+moyennant trois millions de dépenses, ce qui fait vingt mille livres par
+tête; et sur la montagne Bunker, elle a gagné un mille de terrain, dont
+nous lui avons repris la moitié en nous postant sur la partie cultivée.
+Dans le même temps, il est né en Amérique soixante mille enfants sur
+notre territoire. D'après ces données, sa tête mathématique trouvera
+facilement, par le calcul, quels sont et les dépenses et le temps
+nécessaires pour nous tuer tous et conquérir nos possessions.»
+
+L'Angleterre ne voulut pas comprendre la gravité de cette situation.
+Elle ne vit pas que les Américains avaient encore plus d'intérêt à lui
+résister qu'elle n'en avait à les soumettre, et qu'ils déploieraient
+pour affermir leur liberté politique autant d'énergie qu'en avaient
+montré leurs opiniâtres ancêtres pour assurer leur liberté religieuse.
+Au lieu d'accueillir une dernière supplication que les colonies
+adressèrent à la mère patrie pour se réconcilier avec elle si les
+bills attentatoires à leurs priviléges étaient révoqués, le parlement
+britannique les mit _hors de la paix du roi et de la protection de la
+couronne_. A cette déclaration d'inimitié il n'y avait plus à répondre
+que par une déclaration d'indépendance. Le moment était venu pour
+l'Amérique de se détacher entièrement de l'Angleterre, et les esprits y
+étaient merveilleusement préparés.
+
+Le congrès donc, sur le rapport d'une commission composée de Benjamin
+Franklin, de Thomas Jefferson, de John Adams, de Rogers Sherman, de
+Philipp Livingston, annonça, le 4 juillet 1776, que les treize
+colonies, désormais affranchies de toute obéissance envers la couronne
+britannique, et renonçant à tout lien politique avec l'Angleterre,
+formaient des États libres et indépendants, sous le nom d'_États-Unis
+d'Amérique_. Cette mémorable déclaration d'indépendance fut rédigée par
+l'avocat virginien Jefferson avec une généreuse grandeur de pensées
+et une mâle simplicité de langage dignes d'inaugurer la naissance d'un
+peuple. Pour la première fois, les droits d'une nation étaient fondés
+sur les droits mêmes du genre humain, et l'on invoquait, pour établir
+sa souveraineté, non l'histoire, mais la nature. Les théories de l'école
+philosophique française, adoptées sur le continent américain avant
+d'être réalisées sur le continent d'Europe, succédaient aux pratiques
+du moyen âge; les constitutions remplaçaient les chartes, et à
+la concession ancienne des priviléges partiels se substituait la
+revendication nouvelle des libertés générales. Voici comment parlaient
+ces grands novateurs:
+
+«Nous croyons, et cette vérité porte son évidence en elle-même, que tous
+les hommes sont nés égaux, qu'ils ont tous été dotés par leur Créateur
+de certains droits inaliénables; qu'au nombre de ces droits sont la vie,
+la liberté et la recherche du bien-être; que, pour assurer ces droits,
+il s'est établi parmi les hommes des gouvernements qui tirent leur
+légitime autorité du consentement des gouvernés; que, toutes les fois
+qu'une forme de gouvernement devient contraire à ces fins-là, un peuple
+a le droit de la modifier ou de l'abolir, et d'instituer un gouvernement
+nouveau fondé sur de tels principes, et si bien ordonné, qu'il puisse
+mieux lui garantir sa sécurité et assurer son bonheur. Il est vrai
+cependant que la prudence invite à ne pas changer légèrement, et pour
+des causes passagères, les gouvernements anciennement établis. Et, en
+fait, l'expérience a montré que les hommes sont plus disposés à souffrir
+lorsque leurs maux sont supportables qu'à user de leurs droits pour
+abolir les établissements auxquels ils sont habitués. Mais, lorsqu'une
+longue suite d'abus et d'usurpations invariablement dirigés vers le même
+but démontre qu'on a le dessein de les soumettre à un despotisme absolu,
+il est de leur droit, il est de leur devoir de se soustraire au joug
+d'un pareil gouvernement, et de pourvoir à leur sécurité future en la
+confiant à de nouveaux gardiens. Telle a été jusqu'ici la patience
+de ces colonies, et telle est maintenant la nécessité qui les force à
+changer les bases du gouvernement.»
+
+Après avoir énuméré leurs griefs, et exposé toutes les tentatives qu'ils
+avaient faites, mais en vain, pour se réconcilier avec un peuple resté
+sourd à la voix de la justice comme à celle du sang, ils ajoutaient:
+«Nous donc, les représentants des États-Unis d'Amérique, réunis en
+congrès général, en appelant au Juge suprême du monde de la droiture de
+nos intentions, au nom et par l'autorité du peuple de ces colonies, nous
+proclamons et déclarons que ces colonies unies sont de droit et doivent
+être des États libres et indépendants;..... que, comme États libres
+et indépendants, elles possèdent le droit de poursuivre la guerre, de
+conclure la paix, de contracter des alliances, de faire des traités
+de commerce, et d'accomplir tous les actes qui appartiennent aux États
+indépendants. Pour soutenir cette déclaration, mettant toute notre
+espérance et toute notre foi dans la protection de la divine Providence,
+nous nous engageons mutuellement, les uns envers les autres, à y
+employer nos vies, nos biens et notre honneur.»
+
+Ce grand acte d'affranchissement, cette fière revendication de la pleine
+souveraineté, furent accueillis avec transport dans les treize colonies,
+qui se disposèrent à les maintenir avec une énergique persévérance. Le
+congrès devint le gouvernement général de l'_Union_. La guerre, la paix,
+les alliances, les emprunts, l'émission du papier-monnaie, la formation
+des armées, la nomination des généraux, l'envoi des ambassadeurs, toutes
+les mesures d'intérêt commun furent dans ses attributions, tandis
+que les États particuliers conservèrent, en l'étendant, leur libre
+administration et leur souveraineté législative. Il fallut toutefois
+dégager les gouvernements de ces treize États des liens qui les
+rattachaient encore au gouvernement métropolitain, et leur donner une
+organisation séparée et complète. Ils furent donc invités par le congrès
+à se constituer eux-mêmes; ils le firent dans des assemblées appelées
+_conventions_.
+
+La convention de Pensylvanie élut pour son président Franklin, dont les
+idées prévalurent dans la constitution qu'elle se donna. Ce législateur
+original, portant dans l'organisation politique le besoin de simplicité
+et la hardiesse de conception qu'il avait montrés dans la pratique de
+la vie et dans l'étude de la science, sortit entièrement des doctrines
+comme des habitudes anglaises. Il changea même la forme des deux
+principaux ressorts du gouvernement. Ayant confiance dans la pensée
+humaine et se mettant en garde contre l'ambition politique, il se
+prononça pour l'unité du pouvoir législatif et pour la division du
+pouvoir exécutif. Il ne fit admettre en Pensylvanie qu'une seule
+assemblée délibérante et déléguer qu'une autorité partagée.
+
+L'organisation du gouvernement pensylvanien était en complet désaccord
+avec la constitution du gouvernement britannique, où le pouvoir
+législatif était divisé et le pouvoir exécutif concentré, ce qui rendait
+la délibération plus lente et plus sage, l'action plus prompte et plus
+sûre. La théorie de Franklin n'était que séduisante. L'histoire ne
+lui était pas favorable, et l'expérience la fit bientôt abandonner.
+Cependant la théorie pensylvanienne, qui cessa de convenir à l'Amérique
+douze années après, fit fortune en Europe; Franklin y devint chef
+d'école. Il inspira, en 1789, les organisateurs nouveaux de la France;
+et l'un des principaux et des plus sages d'entre eux, le vertueux duc
+de la Rochefoucauld, membre du comité avec Sieyès, Mirabeau, Chapelier,
+etc., disait alors de lui: «Franklin seul, dégageant la machine
+politique de ces mouvements multipliés et des contre-poids tant admirés
+qui la rendaient si compliquée, proposa de la réduire à la simplicité
+d'un seul corps législatif. Cette grande idée étonna les législateurs de
+la Pensylvanie; mais le philosophe calma les craintes d'un grand nombre
+d'entre eux, et les détermina enfin tous à adopter un principe dont
+l'Assemblée nationale a fait la base de la constitution française.»
+Hélas! la France ne put pas supporter plus longtemps que l'Amérique
+cette organisation trop simple et trop faible, qui ne préservait point
+la loi des décisions précipitées et irréfléchies, qui ne couvrait point
+l'État contre la fougue des passions subversives. Les machines les plus
+complexes ne sont pas les moins sûres; et lorsque les ressorts en sont
+bien adaptés entre eux, elles donnent la plus grande force dans la plus
+grande harmonie. Image de la société si compliquée dans ses besoins, la
+machine politique réclame des ressorts multiples et savamment combinés,
+qui concourent par leur action diverse à l'utilité commune.
+
+Quoi qu'il en soit, peu de temps après la déclaration générale
+d'indépendance et la constitution particulière des treize États, lord
+Howe, investi du commandement de la flotte anglaise, arriva en Amérique
+pour faire des propositions aux colonies avant de les attaquer à fond.
+Son frère, le général Howe, successeur du général Gage comme chef des
+troupes de terre, devait avoir sous ses ordres une forte armée, composée
+surtout d'Allemands. Lord Howe n'était chargé que d'inviter les colonies
+à l'obéissance en leur offrant le pardon métropolitain. Il écrivit, du
+bord du vaisseau amiral, à son ami Franklin, avec lequel il avait déjà
+négocié secrètement à Londres, et qu'il priait de le seconder dans sa
+mission. Franklin lui répondit: «Offrir le pardon à des colonies qui
+sont les parties lésées, c'est véritablement exprimer l'opinion que
+votre nation mal informée et orgueilleuse a bien voulu concevoir de
+notre ignorance, de notre bassesse et de notre insensibilité; mais
+cette démarche ne peut produire d'autre effet que d'augmenter notre
+ressentiment. Il est impossible que nous pensions à nous soumettre à un
+gouvernement qui, avec la barbarie et la cruauté la plus féroce, a brûlé
+nos villes sans défense au milieu de l'hiver, a excité les sauvages à
+massacrer nos cultivateurs, et nos esclaves à assassiner leurs maîtres,
+et qui nous envoie en ce moment des mercenaires étrangers pour inonder
+de sang nos établissements. Ces injures atroces ont éteint jusqu'à la
+dernière étincelle d'affection pour une mère patrie qui nous était jadis
+si chère.»
+
+Lord Howe s'étant adressé au congrès, cette assemblée désigna pour
+l'entendre Franklin, Adams et Rutledge. Les commissaires américains
+entrèrent en conférence avec l'amiral anglais dans l'île des États
+(Staten-Island), en face d'Amboy. Aux propositions de rentrer dans
+le devoir, avec la promesse vague d'examiner de nouveau les actes qui
+faisaient l'objet de leurs plaintes, ils répondirent qu'il n'y avait
+plus à espérer de leur part un retour à la soumission; qu'après avoir
+montré une patience sans exemple, ils avaient été contraints de se
+soustraire à l'autorité d'un gouvernement tyrannique; que la déclaration
+de leur indépendance avait été acceptée par toutes les colonies, et
+qu'il ne serait plus même au pouvoir du congrès de l'annuler; qu'il ne
+restait donc à la Grande-Bretagne qu'à traiter avec eux comme avec les
+autres peuples libres. Cette froide et irrévocable signification de leur
+désobéissance et de leur souveraineté fut confirmée par le congrès,
+qui, le 17 septembre 1776, publia le rapport de ses commissaires, en
+approuvant leur langage et leur conduite. Il fallait maintenant faire
+prévaloir une aussi fière résolution les armes à la main, et lui donner
+la consécration indispensable de la victoire.
+
+Ce n'était point le tour qu'avaient pris jusque-là les choses. La guerre
+n'avait pas été heureuse pour les Américains. Ils avaient tenté tout
+d'abord une diversion hardie, en entreprenant la conquête du Canada,
+qui les aurait préservés de toute hostilité vers leur frontière
+septentrionale, et aurait privé les Anglais de leur principal point
+d'appui sur le continent. Le général Montgomery s'était avancé par
+les lacs pour attaquer cette province du côté de Montréal, tandis que
+Washington avait envoyé de son camp de Cambridge le colonel Arnold, qui,
+remontant l'Hudson et la Sorel, devait y pénétrer du côté de Québec.
+Grâce à ces deux vaillants hommes, cette audacieuse invasion fut sur le
+point de réussir. Montgommery entra dans Montréal, se rendit à marches
+forcées devant Québec, l'investit avec sa petite troupe, et allait s'en
+rendre maître par un assaut, lorsqu'il tomba sous la mitraille anglaise.
+Le colonel Arnold, après des fatigues incroyables et des périls sans
+nombre, ayant traversé des pays impraticables au coeur d'un hiver
+rigoureux, arriva pour continuer l'héroïque entreprise de Montgommery
+sans avoir le moyen de l'achever. Être arrêté un instant dans
+l'exécution des desseins qui dépendent de la promptitude des succès et
+de l'étonnement des esprits, c'est y avoir échoué. Québec, dont la prise
+avait été manquée par la mort soudaine de Montgommery, s'était mis en
+état de défense; et le Canada, n'ayant point été enlevé aux Anglais par
+surprise, ne pouvait être conquis sur eux par une guerre régulière.
+Les Anglais devaient bientôt y être plus forts que les Américains, et
+contraindre ceux-ci à l'évacuer pour toujours.
+
+Non-seulement le plan d'attaque des insurgés contre les possessions
+britanniques n'avait point réussi, mais leur plan de défense sur leur
+propre territoire avait été accompagné de grands revers. Les Anglais,
+n'ayant plus à châtier une seule province, mais à dompter les treize
+colonies, avaient changé leurs dispositions militaires. Il ne convenait
+point de rester à Boston, dont le golfe était trop tourné vers l'une
+des extrémités de l'Amérique insurgée, et ils songèrent à occuper une
+position plus centrale. Le beau fleuve de l'Hudson, près de l'embouchure
+duquel était assise la riche ville de New-York, et dont le cours
+séparait presque en deux les colonies du nord-est et les colonies du
+sud-ouest, établissait, par le lac Champlain et la rivière de la Sorel,
+une communication intérieure avec le Canada. Cette ligne était, sous
+tous les rapports, importante à acquérir pour les Anglais. Maîtres des
+bouches et du cours de l'Hudson, ils pouvaient, du quartier général de
+New-York comme d'un centre, diriger des expéditions militaires sur les
+divers points de la circonférence insurgée, et envahir les provinces de
+la rive gauche ou celles de la rive droite, selon que les y pousserait
+leur politique ou leur ressentiment. Ils résolurent donc de s'en emparer
+et de s'y établir.
+
+Ils avaient évacué Boston au printemps (17 mars) de 1776. Leur armée
+ne s'élevait pas alors au-dessus de onze mille hommes; mais ils avaient
+reçu dans l'été des renforts qui leur étaient venus de l'Europe, des
+Antilles et des Florides. Le général Howe avait de vingt-quatre à trente
+mille hommes disciplinés et aguerris, lorsqu'il se décida à attaquer
+l'île Longue (Long-Island), située en avant de New-York, et dont la
+pointe méridionale s'avance vers les bouches de l'Hudson. Le prévoyant
+Washington avait quitté son camp de Cambridge, et, devinant le dessein
+des Anglais, il s'était posté avec treize mille miliciens sur le point
+qu'ils voulaient envahir, pour le leur disputer. Mais ses forces
+étaient trop peu considérables, et la qualité de ses troupes était trop
+inférieure pour qu'il eût l'espérance d'y parvenir. Le mérite de ce
+grand homme devait être pendant longtemps de soutenir sa cause en
+se faisant battre pour elle, et de se montrer assez constant dans le
+dessein de sauver son pays et assez inébranlable aux revers, pour se
+donner le temps comme le moyen de vaincre.
+
+Les Anglais descendirent dans Long-Island, et y gagnèrent une sanglante
+bataille sur les Américains, qui y perdirent près de deux mille hommes.
+Ils débarquèrent ensuite sur le continent, marchèrent sur New-York, que
+l'armée des insurgés évacua, remontèrent l'Hudson, et s'emparèrent des
+forts Washington et Lee, placés sur ses deux rives vis-à-vis l'un de
+l'autre, et commandant le cours du fleuve. Ils conquirent ensuite la
+province voisine de New-Jersey, où s'était d'abord retiré le général
+américain avec les faibles débris de son armée. Suivi de quatre mille
+hommes seulement, il s'était posté à Trenton, sur la Delaware, et
+bientôt les forces supérieures du général anglais l'avaient réduit à
+quitter cette dernière position dans le New-Jersey. Battu, mais non
+découragé, dépourvu de moyens de résistance, mais soutenu par une
+volonté indomptable, il passa alors la Delaware, afin de couvrir
+Philadelphie, où siégeait le congrès et où devait marcher d'un moment
+à l'autre l'armée victorieuse, pour prendre la capitale et disperser le
+gouvernement de l'insurrection.
+
+La situation ne pouvait pas être plus périlleuse: elle semblait
+désespérée. L'Amérique avait un habile général, mais elle n'avait
+pas d'armée régulière. Manquant d'armes, de munitions, de vivres, de
+vêtements même pour les soldats, Washington était obligé de lutter
+contre des troupes régulières, bien conduites, fournies de tout, avec
+des miliciens braves mais mal organisés, qui arrivaient et se retiraient
+selon le terme de leurs engagements, et qui conservèrent longtemps
+l'indiscipline de l'insurrection. Le congrès lui-même exerçait une
+souveraineté générale, faible et mal obéie. Il ne pouvait ni faire des
+lois obligatoires pour les États particuliers, ni lever des troupes
+sur leur territoire, ni les soumettre à des impôts. Ces divers droits
+appartenaient aux États eux-mêmes, qui possédaient la souveraineté
+effective, et auprès desquels le congrès n'intervenait que par la voie
+du conseil et des recommandations. Il avait été émis, pour le service
+de l'_Union_, vingt-quatre millions de dollars (cent vingt millions
+de francs) d'un papier-monnaie qui fut promptement discrédité. Dans ce
+moment de suprême péril, où il devait pourvoir à tant de besoins avec un
+papier-monnaie sans valeur, résister, avec une armée presque dissoute, à
+l'invasion anglaise qui s'étendait, et au parti métropolitain qui, sous
+le nom de _loyaliste_, levait hardiment la tête, le congrès n'avait
+d'autre ressource que de chercher au dehors des secours en armes et en
+argent par des emprunts, des secours en hommes et en vaisseaux par des
+alliances.
+
+Il tourna d'abord les yeux vers la France. Cette nation, depuis
+longtemps célèbre par la générosité de ses sentiments, était devenue,
+par la récente liberté de ses idées, plus accessible encore à l'appel
+d'un peuple opprimé qui tentait de s'affranchir. Pays des pensées
+hardies et des nobles dévouements, la France était plus disposée que
+jamais à se passionner pour les causes justes, à s'engager dans les
+entreprises utiles aux progrès du genre humain. Elle marchait à grands
+pas, par la voie des théories, vers le même but où les Américains
+avaient été conduits par la route des traditions, et sa révolution de
+liberté était à treize ans de date de leur révolution d'indépendance.
+D'ailleurs, le penchant de la nation se rencontrait ici avec les calculs
+du gouvernement, et l'enthousiasme populaire était cette fois d'accord
+avec l'intérêt politique. Assister les Américains contre les Anglais,
+c'était se préparer un allié et se venger d'un ennemi. Personne mieux
+que Franklin ne pouvait aller plaider en France la cause de l'Amérique.
+Le libre penseur devait y obtenir l'appui zélé des philosophes qui
+dirigeaient dans ce moment l'esprit public; le négociateur adroit devait
+y décider la prompte coopération du ministre prévoyant et capable qui y
+conduisait les affaires étrangères; l'homme spirituel devait y plaire
+à tout le monde, et le noble vieillard ajouter aux sympathies du peuple
+pour son pays par le respect que le peuple porterait à sa personne.
+Aussi le congrès le désigna-t-il, malgré son grand âge, pour cette
+lointaine et importante mission.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Accueil que Franklin reçoit en France.--Proposition faite à Louis XVI,
+par M. de Vergennes, de soutenir la cause des _États-unis_ immédiatement
+après leur déclaration d'indépendance.--Secours particuliers qu'il leur
+donne.--Démarches actives de Franklin auprès de la France, de l'Espagne,
+de la Hollande.--Son établissement à Passy.--Résistance magnanime
+de Washington à l'invasion anglaise à Trenton, à Princeton, à
+Germantown.--Victoire remportée par le général américain Gates sur
+le général anglais Burgoyne, forcé de se rendre à Saratoga.--Traité
+d'alliance et de commerce conclu par Franklin entre les États-Unis et
+la France, le 6 février 1778.--Sa présentation à la cour.--Enthousiasme
+dont il est l'objet; sa rencontre avec Voltaire.
+
+
+Nommé commissaire des États-Unis auprès de la France, et accrédité
+bientôt aussi auprès de l'Espagne, qu'unissait étroitement à elle le
+pacte de famille, Franklin partit de Philadelphie le 28 octobre 1776,
+accompagné de ses deux petits-fils, William Temple Franklin et Benjamin
+Franklin Bache. Il avait été précédé à Paris par M. Silas Deane, et il
+devait y être suivi par M. Arthur Lee, que le congrès lui avait
+donnés pour collègues. Après une traversée de cinq semaines, il arriva
+heureusement, le 3 décembre, dans la baie de Quiberon. Ce n'était pas
+la première fois qu'il visitait la France; il l'avait déjà traversée en
+1768, après un voyage qu'il avait fait sur le continent, lorsqu'il était
+agent des colonies à Londres. A cette époque, il avait été présenté à
+Louis XV, qui avait voulu voir celui dont le hardi génie avait dérobé la
+foudre aux nuages. Il venait persuader maintenant au successeur de Louis
+XV d'arracher la domination de l'Amérique aux Anglais.
+
+Après avoir passé quelques jours à Nantes, il se rendit à Paris, où
+l'annonce de son arrivée avait produit et où sa présence entretint une
+sensation extraordinaire. La lutte des Américains contre les Anglais
+avait ému l'Europe, et surtout la France. Les _insurgents_, comme on
+appelait les colons révoltés, y étaient l'objet d'un intérêt incroyable.
+Dans les cafés et dans les lieux publics, on ne parlait que de la
+justice et du courage de leur résistance. Tous ceux dont l'épée était
+oisive et dont le coeur aimait les nobles aventures, voulaient s'enrôler
+à leur service. La vue de Franklin, la simplicité sévère de son costume,
+la bonhomie fine de ses manières, le charme attrayant de son esprit, son
+aspect vénérable, sa modeste assurance et son éclatante renommée,
+mirent tout à fait à la mode la cause américaine. «Je suis en ce moment,
+écrivait-il un peu plus tard à propos de l'engouement dont il était
+l'objet, le personnage le plus remarquable dans Paris.» Il ajoutait dans
+une autre lettre: «Les Américains sont traités ici avec une cordialité,
+un respect, une affection qu'ils n'ont jamais rencontrés en Angleterre
+lorsqu'ils y ont été envoyés.»
+
+Cependant il ne voulut point prendre encore de caractère public, de peur
+d'embarrasser la cour de France et de compromettre le gouvernement de
+l'Union, si ce caractère n'était point reconnu. Aussi ne fut-il d'abord
+reçu qu'en particulier par M. de Vergennes, qui aurait craint, s'il
+avait reçu officiellement lui et ses collègues, d'exciter les ombrages
+de l'Angleterre sans qu'on fût prêt à la combattre encore. En homme
+d'État prévoyant et résolu, ce ministre avait poussé depuis plusieurs
+mois le gouvernement de Louis XVI à s'engager dans cette guerre. Dès que
+la déclaration d'indépendance avait été connue, il avait adressé, le
+31 août 1776, au roi, en présence de MM. de Maurepas, de Sartine, de
+Saint-Germain et de Clugny, membres de son conseil, un rapport sur le
+parti qu'il convenait de prendre dans ce moment solennel. Avec la vue
+la plus nette et par les considérations les plus politiques et les plus
+hautes, il déclarait que la guerre deviendrait tôt ou tard inévitable,
+qu'elle serait uniquement maritime, et qu'elle aurait à la fois
+l'opportunité de la vengeance, le mérite de l'utilité et la gloire de la
+réussite.
+
+«Quel plus beau moment, disait-il, la France pourrait-elle choisir pour
+effacer la honte de la surprise odieuse qui lui fut faite en 1755, et de
+tous les désastres qui en furent la suite, que celui où l'Angleterre
+est engagée dans une guerre civile, à mille lieues de la métropole?...»
+Persuadé que les colonies étaient irréconciliables avec l'Angleterre,
+croyant que la France pouvait établir avec elles une liaison solide,
+_nul intérêt ne devant diviser deux peuples qui ne communiquaient entre
+eux qu'à travers de vastes espaces de mers_, désirant que le commerce de
+leurs denrées et de leurs produits vînt animer ses ports et vivifier
+son industrie, conseillant de priver du même coup la Grande-Bretagne des
+ressources qui avaient tant contribué à ce haut _degré d'honneur et
+de richesse_ où elle était parvenue, il ajoutait: «Si Sa Majesté,
+saisissant une circonstance unique, que les siècles ne reproduiront
+peut-être jamais, réussissait à porter à l'Angleterre un coup assez
+sensible pour abattre son orgueil et pour faire rentrer sa puissance
+dans de justes bornes, elle aurait la gloire de n'être pas seulement le
+bienfaiteur de son peuple, mais celui de toutes les nations.»
+
+Cette forte politique ne devait pas être adoptée sur-le-champ par M.
+de Maurepas ni par Louis XVI. Toutefois, le cabinet de Versailles,
+obéissant à l'irrésistible impulsion de ses intérêts, secourut
+secrètement les colonies insurgées. Déjà, dans le mois de mai 1776,
+il avait mis un million de livres tournois à la disposition des agents
+chargés de leur procurer des munitions et des armes. Le fameux
+et entreprenant Beaumarchais dirigeait l'achat et l'envoi de ces
+fournitures militaires. En 1777, deux millions de plus furent consacrés
+sous main à ce service. Les commissaires américains furent admis en
+outre à traiter avec les fermiers généraux de France, auxquels ils
+vendirent du tabac de Virginie et de Maryland pour deux millions de
+livres. Leurs navires furent reçus dans les ports de France, et
+le gouvernement ferma les yeux sur l'enrôlement des officiers qui
+s'engageaient sous leur drapeau, l'acquisition des armes qui étaient
+expédiées pour leurs troupes, la vente des prises qui étaient faites
+par leurs corsaires. Cette hostilité couverte, dont se plaignait
+l'Angleterre, devait bientôt se changer en guerre déclarée.
+
+En attendant l'occasion qui devait donner la France pour alliée à
+l'Amérique, Franklin s'était établi dans l'agréable village de Passy,
+aux portes mêmes de Paris; il y occupait une maison commode, avec un
+vaste jardin. Il avait dans son voisinage très-rapproché la veuve du
+célèbre Helvétius, si généreux comme fermier général, si repoussant
+comme philosophe. Elle habitait Auteuil avec une petite colonie d'amis
+distingués, au nombre desquels étaient le spirituel abbé Morellet et
+le savant médecin Cabanis. Elle recevait tout ce que Paris avait de
+considérable dans les lettres et dans l'État. Franklin se lia d'une
+étroite amitié avec cette femme excellente et gracieuse, remarquable
+encore par sa beauté, recherchée par son esprit, attrayante par sa
+douceur, incomparable par sa bonté. Il vécut neuf ans dans son aimable
+intimité. C'est auprès d'elle qu'il vit les chefs des encyclopédistes,
+d'Alembert et Diderot; c'est à elle qu'il dut son amitié avec Turgot,
+le philosophique prophète de l'indépendance américaine, précurseur
+entreprenant de la Révolution française. Après avoir annoncé en 1750,
+avec une force d'esprit rare, qu'avant vingt-cinq années les colonies
+anglaises se sépareraient de la métropole comme un fruit mûr se détache
+de l'arbre, Turgot venait de quitter les conseils de Louis XVI pour
+avoir voulu mettre les institutions de la France au niveau de ses idées,
+accorder son état politique avec son progrès social et prévenir les
+violences d'une révolution par l'accomplissement d'une réforme. C'est
+surtout chez madame Helvétius qu'il entra en commerce régulier avec tous
+ces philosophes du dix-huitième siècle, qui s'étaient rendus les maîtres
+des esprits et s'étaient faits les instituteurs des peuples. Secondé par
+ce parti généreux, hardi, actif, puissant, Franklin, après avoir gagné
+le public à sa cause, n'oubliait rien pour y amener le gouvernement.
+Il pressait la cour de Versailles; il écrivait à celle de Madrid, avec
+laquelle le congrès, se reposant _sur sa sagesse et son intégrité_,
+l'avait chargé de négocier un traité d'amitié et de commerce; il
+envoyait Arthur Lee à Amsterdam et à Berlin; il garantissait la sûreté
+de l'emprunt qui devait permettre d'acquérir des armes et de poursuivre
+la guerre; il hâtait enfin de ses voeux comme de ses efforts la
+résolution que prendrait l'Europe d'embrasser la défense de l'Amérique.
+
+Ce moment arriva. La résistance prolongée et sur quelques points
+heureuse des _insurgents_ décida le gouvernement de Louis XVI à les
+secourir. Après la défaite de Long-Island, l'évacuation de New-York, la
+prise des forts de l'Hudson, la conquête de New-Jersey, Washington
+avait sauvé son pays par la mâle constance de son caractère et l'habile
+circonspection de ses manoeuvres. Non-seulement il avait évité de se
+laisser acculer entre l'armée et la flotte anglaise, comme l'aurait
+voulu le général Howe pour lui faire mettre bas les armes, mais il avait
+conçu et il exécuta le dessein de surprendre, au coeur de l'hiver, les
+corps britanniques dispersés dans le New-Jersey. Lorsqu'on le croyait
+affaibli, abattu, impuissant, il passa la Delaware sur la glace, se
+dirigea, le 25 décembre 1776, par une audacieuse marche de nuit, vers
+Trenton, qu'il surprit et dont il s'empara, après avoir forcé les
+troupes hessoises à se rendre prisonnières. Tous les détachements
+anglais qui bordaient le cours de la Delaware se replièrent; et,
+au moment où lord Cornwallis vint avec des forces supérieures pour
+reprendre Trenton, le général des insurgés, se dérobant à lui par un
+mouvement aussi hardi qu'heureux, alla, sur ses derrières mêmes, battre
+un corps britannique à Princeton. A la suite d'avantages aussi brillants
+et aussi inattendus, Washington établit ses quartiers d'hiver, non plus
+en Pensylvanie, mais dans le New-Jersey, qu'abandonna en grande partie
+l'armée d'invasion. Il se plaça dans la position montagneuse et forte
+de Morristown, d'où il ne cessa de harceler les Anglais par des
+détachements envoyés contre eux. Ces victoires relevèrent dans l'opinion
+la cause américaine, mais elles ne parvinrent à suspendre qu'un instant
+les progrès de la conquête anglaise.
+
+En effet, dans la campagne de 1777, le général Howe se transporta en
+Pensylvanie pour occuper cette province centrale et s'établir au siége
+du gouvernement insurrectionnel. Au lieu d'y pénétrer par le New-Jersey,
+il entra par la baie de la Chesapeake. A la tête de dix-huit mille
+hommes qu'il avait débarqués, il marcha sur Philadelphie. Washington
+essaya de couvrir la capitale de l'Union américaine. Il avait reçu
+vingt-quatre mille fusils envoyés de France, et il avait été joint par
+le chevaleresque précurseur de ce grand peuple, par le généreux marquis
+de la Fayette, qui, se dérobant aux tendresses d'une jeune femme,
+enfreignant les ordres formels d'une cour encore indécise, avait quitté
+son régiment, sa famille, son pays pour aller mettre son épée et sa
+fortune au service de la liberté naissante, de cette liberté dont il
+devait être, pendant soixante ans, le noble champion dans les deux
+mondes, sans l'abandonner dans aucun de ses périls, sans la suivre dans
+aucun de ses égarements.
+
+Investi de pouvoirs extraordinaires que lui avait conférés le congrès
+dans ce moment redoutable, Washington attendit les Anglais sur la
+Brandywine. Il ne put les empêcher de franchir cette rivière et d'entrer
+victorieusement, après l'avoir battu le 11 septembre, dans Philadelphie,
+d'où le congrès se retira d'abord à Lancaster, et puis à York-Town.
+Mais, toujours inébranlable, il se maintint devant les Anglais, auxquels
+il ne laissa ni sécurité ni repos. Renouvelant à Germantown la
+manoeuvre qui lui avait si bien réussi l'année précédente à Trenton et
+à Princeton, il attaqua l'armée ennemie non loin de Philadelphie, la
+culbuta, et aurait remporté sur elle un plus grand avantage sans un
+brouillard qui mit le désordre dans ses troupes et les précipita dans
+une retraite soudaine. Il s'établit ensuite dans un camp fortifié à
+vingt milles environ de Philadelphie, à Valley-Forge, sur un terrain
+couvert de bois, borné d'un côté par le Schuylkill, et de l'autre par
+des chaînes de collines, d'où il tint le général Howe en échec.
+
+Tandis que Washington contenait l'armée anglaise sur le Schuylkill et
+la Delaware, il s'était passé des événements très-graves sur les lacs
+du Nord et sur le haut cours de l'Hudson. Les Américains, arrêtés dans
+l'invasion du Canada, avaient été contraints de se replier sur leur
+propre territoire, où ils furent attaqués, dans l'été de 1777, par le
+général Burgoyne, avec une armée d'environ dix mille hommes, venue en
+grande partie d'Angleterre. Ce capitaine entreprenant descendit le lac
+Champlain, occupa la forteresse de Ticondéroga, placée en avant du lac
+Georges, se rendit maître des autres forts qui couvraient ce côté de la
+frontière septentrionale des États-Unis, et passa sur la rive droite de
+l'Hudson, dont il suivit le cours, avec le projet de s'emparer d'Albany
+et d'aller joindre l'armée centrale établie dans New-York.
+
+Mais, arrivé à Saratoga, il y rencontra le général américain Gates, qui
+marchait à sa rencontre à la tête de quinze mille hommes. Là finirent
+ses succès et commencèrent ses désastres. Non-seulement Gates l'arrêta,
+mais il le battit plusieurs fois, lui enleva tous les moyens d'opérer
+sa retraite, l'assiégea dans une position désespérée, et, après une
+terrible lutte qui dura tout un mois, le contraignit à se rendre avec
+son armée. Le 17 octobre, Burgoyne signa une capitulation par laquelle
+les cinq mille huit cents hommes qui lui restaient laissèrent leurs
+armes entre les mains de leurs ennemis victorieux, et furent conduits
+comme prisonniers de guerre à Boston, d'où on les transporta en Europe,
+sous la condition qu'ils ne serviraient plus pendant toute la durée de
+la guerre.
+
+Cet événement eut des suites considérables. Jointe à la résistance
+opiniâtre de Washington, la victoire de Gates produisit un effet
+extraordinaire en Europe. Franklin en tira un grand parti. «La
+capitulation de Burgoyne, écrivit-il, a causé en France la joie la plus
+générale, comme si cette victoire avait été remportée par ses propres
+troupes sur ses propres ennemis, tant sont universels, ardents,
+sincères, la bonne volonté et l'attachement de cette nation pour nous
+et pour notre cause!» Il saisit ce moment d'enthousiasme et de confiance
+pour entraîner le cabinet de Versailles dans l'alliance qu'il lui
+proposait depuis longtemps avec les États-Unis. Le 4 décembre, en
+apprenant au comte de Vergennes que le général Burgoyne avait capitulé
+à Saratoga, il ne craignit pas d'avancer que le général Howe serait
+bientôt réduit à en faire autant à Philadelphie. Il le croyait
+fermement; car lorsqu'on lui avait annoncé que le général Howe avait
+pris Philadelphie, il avait répondu: _Dites plutôt que Philadelphie a
+pris le général Howe_. Il fit sentir à la cour de France combien il lui
+importait de se décider promptement. Elle pouvait s'unir sans témérité
+à un pays qui savait si bien se défendre, et elle devait traiter sans
+retard avec lui, de peur qu'il ne trouvât l'Angleterre disposée aux
+concessions par la défaite. C'est ce que la cour de Versailles admit
+avec sagacité et exécuta avec résolution. Dès le 7 décembre, M. de
+Vergennes dicta une note qui fut communiquée à Franklin, à Silas Deane
+et à Arthur Lee, pour leur annoncer que la maison de Bourbon, déjà bien
+disposée, par ses intérêts comme par ses penchants, en faveur de la
+cause américaine, prenait confiance dans la solidité du gouvernement des
+États-Unis depuis les derniers succès qu'il avait obtenus, et n'était
+pas éloignée d'établir avec lui un _concert plus direct_.
+
+Le lendemain même, Franklin, Silas Deane et Arthur Lee se montrèrent
+prêts à entrer en négociation. Ils renouvelèrent la proposition d'un
+traité de commerce et d'amitié; et, le 16, ils entrèrent en pourparlers
+à Passy avec M. Gérard de Rayneval, premier commis des affaires
+étrangères et secrétaire du conseil d'État, que Louis XVI avait désigné
+pour être son plénipotentiaire. On convint sans peine d'une étroite
+alliance, et il fut promis aux négociateurs américains un secours
+additionnel de trois millions pour le commencement de l'année 1778. On
+aurait pu signer sur-le-champ ce grand accord, si la France n'avait pas
+voulu agir de concert avec l'Espagne. Afin d'avoir son utile concours,
+on expédia un courrier au cabinet de Madrid, trop lent pour se décider
+vite, et ayant trop à perdre dans l'émancipation des colonies du nouveau
+monde pour ne pas hésiter à en seconder le premier exemple. L'invitation
+ne fut pas encore acceptée de sa part, et l'on se borna, par une clause
+secrète, à lui réserver une place dans le traité, en même temps que, par
+un autre article, on provoquait à entrer dans l'alliance tous les
+États qui, ayant reçu des injures de la Grande-Bretagne, désiraient
+l'abaissement de sa puissance et l'humiliation de son orgueil.
+
+Les deux traités furent signés le 6 février. Le 8, les plénipotentiaires
+américains, en les envoyant au président des États-Unis, lui disaient:
+«Nous avons la grande satisfaction de vous apprendre, ainsi qu'au
+congrès, que les traités avec la France sont conclus et signés. Le
+premier est un traité d'amitié et de commerce; l'autre est un traité
+d'alliance, dans lequel il est stipulé que si l'Angleterre déclare
+la guerre à la France, ou si, à l'occasion de la guerre, elle tente
+d'empêcher son commerce avec nous, nous devons faire cause commune
+ensemble, et joindre nos forces et nos conseils. Le grand objet de
+ce traité est déclaré être d'_établir la liberté, la souveraineté,
+l'indépendance absolue et illimitée des États-Unis, aussi bien en
+matière de gouvernement qu'en matière de commerce_. Cela nous est
+garanti par la France avec tous les pays que nous possédons et que nous
+posséderons à la fin de la guerre.
+
+«Nous avons trouvé, en négociant cette affaire, la plus grande
+cordialité dans cette cour; on n'a pris ni tenté de prendre aucun
+avantage de nos présentes difficultés pour nous imposer de dures
+conditions; mais la magnanimité et la bonté du roi ont été telles, qu'il
+ne nous a rien proposé que nous n'eussions dû agréer avec empressement
+dans l'état d'une pleine prospérité et d'une puissance établie et
+incontestée. La base du traité a été la plus _parfaite égalité et
+réciprocité_. En tout, nous avons de grandes raisons d'être satisfaits
+de la bonne volonté de cette cour et de la nation en général, et nous
+souhaitons que le congrès la cultive par tous les moyens les plus
+propres à maintenir l'union et à la rendre permanente.»
+
+Ainsi s'accomplit ce grand acte, sans lequel, malgré la constance
+valeureuse de ses généraux et la déclaration magnanime de son congrès,
+l'Amérique aurait fini par succomber sous les efforts de la trop
+puissante Angleterre. Il marqua le véritable avénement des États-Unis
+parmi les nations. La France se chargea de les y introduire avec une
+habile générosité. Le plus ancien roi de l'Europe, fidèle aux traditions
+de sa race et à la politique de son pays, devint le protecteur de la
+république naissante du nouveau monde, comme ses ancêtres avaient été
+les utiles alliés des républiques du vieux monde, et avaient soutenu
+tour à tour les cantons suisses, les villes libres d'Italie, les
+Provinces-Unies de Hollande et les États confédérés de l'Allemagne.
+La France ne craignit pas de s'engager dans une longue guerre pour
+atteindre un grand but.
+
+Franklin eut le mérite d'avoir préparé et signé les deux actes qui
+procurèrent à sa patrie un belliqueux défenseur, proclamèrent sa
+souveraineté, garantirent son existence, étendirent son commerce,
+assurèrent sa victoire, et lui ouvrirent les plus vastes perspectives
+sur le continent américain. Ces deux traités, où furent introduites les
+dispositions les plus libérales; où le droit d'aubaine, qui rendait la
+propriété immobilière incomplète pour les étrangers dans chaque pays,
+fut aboli; où la liberté des mers fut consacrée par la solennelle
+admission du droit des neutres que les Anglais ne respectaient point,
+et par la condamnation des blocus fictifs et du droit de visite que les
+Anglais avaient établis dans leur code maritime pour la commodité de
+leur domination; où la France se fit la protectrice des Américains
+dans la Méditerranée contre les Barbaresques, comme elle le devint
+dans l'Océan contre les Anglais; où les deux parties contractantes
+se promirent de ne pas déposer les armes avant que l'indépendance
+américaine fût reconnue, et de ne pas traiter l'une sans l'autre; ces
+deux traités, où les intérêts mutuels furent avoués avec franchise,
+réglés avec équité, et soutenus jusqu'au bout avec une persévérante
+bonne foi, firent le plus grand honneur à Franklin. On peut dire que le
+principal négociateur de l'Amérique contribua à la sauver tout autant
+que son plus vaillant capitaine: il fut alors au comble du bonheur et de
+la renommée.
+
+Aussi, lorsque M. de Vergennes le présenta à Louis XVI dans le château
+de Versailles, il y fut l'objet d'une véritable ovation, jusque parmi
+les courtisans. Il parut à cette royale audience avec une extrême
+simplicité de vêtements. Son âge, sa gloire, ses services, l'alliance si
+souhaitée qu'il venait de conclure, avaient attiré une grande foule dans
+les vastes galeries du palais de Louis XIV. On battit des mains sur son
+passage, saisi qu'on était d'un sentiment de respect et d'admiration à
+la vue de ce vieillard vénérable, de ce savant illustre, de ce patriote
+heureux. Le roi l'accueillit avec une distinction cordiale. Il le
+chargea d'assurer les États-Unis d'Amérique de son amitié, et, le
+félicitant lui-même de tout ce qu'il avait fait depuis qu'il était
+arrivé dans son royaume, il lui en exprima son entière satisfaction. Au
+retour de cette audience, la foule accueillit Franklin avec les mêmes
+manifestations, et lui servit longtemps de cortége.
+
+L'enthousiasme dont il fut l'objet à Versailles se renouvela bientôt
+pour lui à Paris. Ce fut sur ces entrefaites que Voltaire, âgé de
+quatre-vingt-quatre ans, quitta Ferney, et revint, avant de mourir, dans
+cette ville où dominaient alors ses disciples, et où il ne rencontra
+plus d'adversaires de son génie et d'envieux de sa gloire. Tout le
+monde voulut voir ce grand homme, applaudir l'auteur de tant de
+chefs-d'oeuvre, s'incliner devant le souverain intellectuel qui
+gouvernait l'esprit humain en Europe depuis cinquante ans. Franklin
+ne fut pas des derniers à visiter Voltaire, qui le reçut avec les
+sentiments de curiosité et d'admiration qui l'attiraient vers lui. Il
+l'entretint d'abord en anglais; et comme il avait perdu l'habitude de
+cette langue, il reprit la conversation en français, et lui dit avec une
+grâce spirituelle: _Je n'ai pu résister au désir de parler un moment la
+langue de M. Franklin_. Le sage de Philadelphie, présentant alors son
+petit-fils au patriarche de Ferney, lui demanda de le bénir: _God and
+liberty_, Dieu et la liberté, dit Voltaire en levant les mains sur
+la tête du jeune homme, voilà la seule bénédiction qui convienne au
+petit-fils de M. Franklin.»
+
+Peu de temps après, ils se rencontrèrent encore à la séance publique
+de l'Académie des sciences, et se placèrent à côté l'un de l'autre. Le
+public contemplait avec émotion ces deux glorieux vieillards qui avaient
+surpris les secrets de la nature, jeté tant d'éclat sur les
+lettres, rendu de si grands services à la raison humaine, assuré
+l'affranchissement des esprits et commencé l'émancipation des
+peuples. Cédant eux-mêmes à l'irrésistible émotion de l'assemblée, ils
+s'embrassèrent au bruit prolongé des applaudissements universels. On dit
+alors, en faisant allusion aux récents travaux législatifs de Franklin
+et aux derniers succès dramatiques de Voltaire, que _c'était Solon qui
+embrassait Sophocle_; c'était plutôt le génie brillant et rénovateur
+de l'ancien monde qui embrassait le génie simple et entreprenant du
+nouveau.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+Tentatives de réconciliation faites auprès de Franklin par le
+gouvernement anglais.--Bills présentés par lord North et votés par le
+gouvernement britannique.--Ils sont refusés en Amérique.--Diversion que
+la guerre contre l'Angleterre de la part de la France, de l'Espagne
+et de la Hollande, amène en faveur des États-Unis.--Succès des
+alliés.--Démarches et influence de Franklin.--Expédition française
+conduite par Rochambeau, qui, de concert avec Washington, force lord
+Cornwallis et l'armée anglaise à capituler dans York-Town.--Négociations
+pour la paix.--Signature par Franklin du traité de 1783, qui consacre
+l'indépendance des États-Unis, que l'Angleterre est réduite à
+reconnaître.
+
+
+L'Angleterre avait été profondément troublée par la capitulation de
+Saratoga. La conquête des colonies insurgées n'avançait point; le
+général Howe, réduit à l'impuissance sur la Delaware, demandait à être
+remplacé; le général Bourgoyne, battu sur l'Hudson, était contraint de
+se rendre. Au lieu d'opérer l'invasion des États-Unis par le Canada, on
+avait à craindre de nouveau l'invasion du Canada par les États-Unis.
+Le ministère, déconcerté dans ses plans et revenu de ses présomptueuses
+espérances, voyait s'accroître les attaques de l'opposition, qui
+l'accusait à la fois d'injustice et de témérité, s'envenimer le
+mécontentement du peuple, qui lui reprochait les charges financières
+dont il était accablé et la détresse commerciale dont il souffrait.
+Il redoutait, de plus, que la France et l'Espagne ne se décidassent à
+embrasser, comme elles le firent, la cause devenue moins incertaine des
+États-Unis, et qu'à la guerre avec les rebelles d'Amérique ne se joignît
+la guerre avec les deux puissances maritimes de l'Europe les plus fortes
+après la Grande-Bretagne.
+
+Lord North, tout en se livrant aux plus vastes préparatifs militaires
+pour faire face à toutes les inimitiés, essaya de les conjurer. Il
+s'adressa d'abord à Franklin, auquel l'Angleterre croyait le pouvoir
+d'apaiser un soulèvement dont elle le considérait comme le provocateur.
+Vers les commencements de janvier 1778, lorsqu'il était en pleine
+négociation avec la France, ses vieux amis David Hartley, secrètement
+attaché à lord North quoique membre whig de la Chambre des communes,
+et le chef des Frères moraves, James Hutton, qui avait ses entrées
+au palais de Georges III, furent chargés de lui proposer une
+réconciliation. James Hutton vint lui offrir à Paris les conditions
+que lord North présenta bientôt au parlement. Franklin refusa, comme
+insuffisante, la restitution des anciens privilèges dont les colonies
+auraient été satisfaites avant la guerre, et dont elles ne pouvaient
+plus se contenter après leur séparation. Il leur fallait maintenant
+l'indépendance. Elles étaient résolues à ne pas s'en départir, et
+l'Angleterre n'était point encore prête à la leur accorder. James Hutton
+retourna attristé à Londres, d'où il conjura Franklin de faire à son
+tour quelque proposition, ou tout au moins de lui donner son avis.
+«L'Arioste prétend, répondit Franklin au frère morave, que toutes les
+choses perdues sur la terre doivent se trouver dans la lune; en ce cas,
+il doit y avoir une grande quantité de bons avis dans la lune, et il
+y en a beaucoup des miens formellement donnés et perdus dans cette
+affaire. Je veux néanmoins, à votre requête, en donner encore un petit,
+mais sans m'attendre le moins du monde qu'il soit suivi. Il n'y a que
+Dieu qui puisse donner en même temps un bon conseil et la sagesse pour
+en faire usage.
+
+«Vous avez perdu par cette détestable guerre, et par la barbarie avec
+laquelle elle a été poursuivie, non-seulement le gouvernement et le
+commerce de l'Amérique, mais, ce qui est bien pis, l'estime, le respect,
+l'affection de tout un grand peuple qui s'élève, qui vous considère à
+présent, et dont la postérité vous considérera comme la plus méchante
+nation de la terre. La paix peut sans doute être obtenue, mais en
+abandonnant toute prétention à nous gouverner.»
+
+Il demandait donc qu'on disgraciât les _loyalistes_ américains qui
+avaient provoqué la guerre, les ministres anglais qui l'avaient
+déclarée, et les généraux qui l'avaient faite; qu'on gardât tout au plus
+le Canada, la Nouvelle-Écosse, les Florides, et qu'on renonçât à tout le
+reste du territoire de l'Amérique, pour établir une amitié solide avec
+elle. «Mais, ajoutait-il, je connais votre peuple: il ne verra point
+l'utilité de pareilles mesures, ne voudra jamais les suivre, et trouvera
+insolent à moi de les indiquer.»
+
+Ces mesures, que l'Angleterre se vit contrainte d'adopter en grande
+partie cinq années plus tard, furent remplacées par les _bills
+conciliatoires_ de lord North. Ce ministre proposa au parlement, qui y
+consentit, de renoncer à imposer des taxes à l'Amérique septentrionale,
+de retirer toutes les lois promulguées depuis le 10 février 1763,
+d'accorder aux Américains le droit de nommer leurs gouverneurs et leurs
+chefs militaires. Des commissaires anglais furent désignés pour offrir à
+l'Amérique ces bills, que David Hartley envoya le 18 février à Franklin.
+Les traités avec la France étaient alors signés, et, six jours après
+leur conclusion, Franklin avait écrit à Hartley: «L'Amérique a été jetée
+dans les bras de la France. C'était une fille attachée à ses devoirs
+et vertueuse. Une cruelle marâtre l'a mise à la porte, l'a diffamée, a
+menacé sa vie. Tout le monde connaît son innocence et prend son parti.
+Ses amis désiraient la voir honorablement mariée... Je crois qu'elle
+fera une bonne et utile femme, comme elle a été une excellente et
+honnête fille, et que la famille d'où elle a été si indignement chassée
+aura un long regret de l'avoir perdue.»
+
+Lorsqu'il connut les bills, il les déclara trop tardifs, tout à fait
+inadmissibles, et plus propres à éloigner la paix qu'à y conduire.
+William Pultney se joignit à James Hutton et à David Hartley pour le
+conjurer d'opérer, entre la métropole et les colonies, un rapprochement
+qu'ils croyaient dépendre de lui. Franklin leur assura à tous que
+désormais ce rapprochement ne pouvait s'effectuer qu'au prix de
+l'_indépendance reconnue des États-Unis_, et au moyen d'un simple traité
+d'amitié et de commerce. David Hartley se rendit alors à Paris, pour
+essayer de rompre l'union redoutable que l'Amérique venait de conclure
+avec la France. Il y arriva dans la dernière quinzaine d'avril. Il fit
+à Franklin l'ouverture d'un traité de commerce, où certains avantages
+seraient concédés à l'Angleterre, avec laquelle l'Amérique s'engagerait
+de plus dans une alliance défensive et offensive, même contre la France.
+Franklin répondit que l'Angleterre serait heureuse si on l'admettait,
+malgré ses torts, à jouir des avantages commerciaux qu'avait obtenus la
+France; qu'elle se trompait si elle croyait, en signant la paix avec
+les Américains, les enchaîner dans une guerre contre la nation généreuse
+dont ils avaient trouvé l'amitié au moment de leur détresse et de leur
+oppression, et qu'ils la défendraient en cas d'attaque, comme les y
+obligeaient le sentiment de la reconnaissance et la foi des traités.
+
+David Hartley, n'ayant pu réussir à ébranler la nouvelle alliance,
+retourna, le 23 avril, en Angleterre. En quittant Franklin, il lui
+écrivit: «Ni mes pensées ni mes actes ne manqueront jamais pour pousser
+à la paix dans un temps ou dans un autre. Votre puissance, à cet égard,
+est infiniment plus grande que la mienne; c'est en elle que je place mes
+dernières espérances. Je finis en vous rappelant que ceux qui procurent
+la paix sont bénis.» Il semblait craindre pour son vieil ami quelque
+danger, puisqu'il ajoutait d'une façon mystérieuse: «Les temps orageux
+vont venir, prenez garde à votre sûreté; les événements sont incertains,
+et les hommes mobiles.» Franklin, tout en le remerciant de son
+affectueuse sollicitude, lui répondit avec une spirituelle tranquillité:
+«Ayant presque achevé une longue vie, je n'attache pas grand prix à
+ce qui m'en reste. Comme le marchand de drap qui n'a plus qu'un petit
+morceau d'une pièce, je suis prêt à dire: Ceci n'étant que le dernier
+bout, je ne veux pas être difficile avec vous; prenez-le pour ce qui
+vous plaira. Peut-être le meilleur parti qu'un vieil homme puisse tirer
+de lui est de se faire martyr.»
+
+Il eut soin de tenir la cour de France au courant de toutes les
+tentatives faites auprès de lui, afin qu'aucun nuage ne troublât le
+bon accord, et qu'aucune incertitude ne dérangeât le concert des deux
+alliés. M. de Vergennes l'en remercia au nom de Louis XVI: «Le grand
+art du gouvernement anglais, lui dit-il, est d'exciter toujours les
+divisions, et c'est par de pareils moyens qu'il espère maintenir son
+empire. Mais ce n'est ni auprès de vous ni auprès de vos collègues que
+de semblables artifices peuvent être employés avec succès... Au reste,
+il est impossible de parler avec plus de franchise et de fermeté que
+vous ne l'avez fait à M. Hartley: il n'a aucune raison d'être satisfait
+de sa mission.»
+
+M. de Vergennes exprimait la même confiance envers le peuple des
+États-Unis: il ne se trompait point. Les bills conciliatoires de lord
+North parvinrent en Amérique plus tôt que les traités avec la France:
+ils y furent connus vers le milieu d'avril. Washington les jugea
+insuffisants et inadmissibles, tout comme l'avait fait Franklin; et
+le congrès, partageant la pensée des deux plus sensés et plus glorieux
+soutiens de l'indépendance américaine, les rejeta sans hésitation et à
+l'unanimité des voix. Il déclara qu'il n'admettrait aucune proposition
+de paix, à moins que l'Angleterre ne retirât ses troupes et ses flottes,
+et ne reconnût l'indépendance des États-Unis. A peine avait-il repoussé
+les bills, qu'arrivèrent (le 2 mai) les traités; ils causèrent des
+transports de joie. L'espérance fut universelle. Le congrès les ratifia
+sur-le-champ, et nomma Franklin son ministre auprès de la cour de
+France, qui, de son côté, accrédita M. Gérard de Rayneval auprès
+du gouvernement des États-Unis. Dans la noble effusion de sa
+reconnaissance, le congrès écrivit à ses commissaires: «Nous admirons la
+sagesse et la vraie dignité de la cour de France, qui éclatent dans la
+conclusion et la ratification des traités faits avec nous. Elles tendent
+puissamment à faire disparaître cet esprit étroit dans lequel le genre
+humain a été assez malheureux pour s'entretenir jusqu'à ce jour. Ces
+traités montrent la politique inspirée par la philosophie, et fondent
+l'harmonie des affections sur la base des intérêts mutuels. La France
+nous a liés plus fortement par là que par aucun traité réservé, et cet
+acte noble et généreux a établi entre nous une éternelle amitié.»
+
+Cette étroite union ne pouvant être ébranlée, il fallait essayer de la
+vaincre. L'Angleterre poursuivit donc la guerre avec l'Amérique, et la
+commença avec la France. La France s'y attendait et s'y était préparée.
+Grâce au patriotisme d'un grand ministre, sa marine, si faible et si
+humiliée dans la guerre de Sept ans, s'était rétablie et relevée. Le duc
+de Choiseul y avait appliqué son génie prévoyant, et, avec une fierté
+toute nationale, il avait commencé, sous les dernières années de Louis
+XV, la restauration maritime de la France, que les ministres de Louis
+XVI avaient soigneusement continuée, surtout depuis les désaccords qui
+avaient éclaté entre les colonies américaines et leur métropole.
+
+Des flottes étaient réunies dans les principales rades; des vaisseaux
+étaient en construction sur tous les chantiers. A leur bravoure
+ordinaire, nos marins joignaient une instruction supérieure et une
+grande habileté de manoeuvres. Aussi les vit-on durant cinq années,
+sous les d'Orvilliers, les d'Estaing, les de Grasse, les Guichen, les
+Lamotte-Piquet, les Suffren, etc., affronter résolûment et combattre
+sans désavantage les flottes anglaises sur toutes les mers, dominer dans
+la Méditerranée, balancer la fortune dans l'Océan, résister héroïquement
+dans l'Inde, et réussir en Amérique. Belle et patriotique prévoyance
+qui permit à Louis XVI d'entreprendre avec hardiesse, de poursuivre avec
+constance, d'exécuter avec bonheur une des choses les plus grandes et
+les plus glorieuses de notre histoire!
+
+Le premier effet de son intervention en Amérique fut d'amener
+l'évacuation de la Pensylvanie par les Anglais. Tandis que le comte
+d'Orvilliers livrait la mémorable bataille navale d'Ouessant à l'amiral
+Keppel, dont l'escadre, maltraitée, prenait le large, le comte d'Estaing
+s'avançait vers l'Amérique avec une flotte de douze vaisseaux de ligne
+et de quatre frégates, pour aller, sur le conseil de Franklin, bloquer
+l'amiral Howe dans la Delaware, et enfermer dans Philadelphie sir Henri
+Clinton, qui avait succédé au commandement militaire du général Howe.
+Mais la flotte et l'armée anglaises avaient échappé au péril en quittant
+ces parages. L'une avait reçu l'ordre de transporter cinq mille hommes
+dans la Floride pour protéger cette province, et l'autre avait opéré sa
+retraite sur New-York. Lorsque le comte d'Estaing arriva, il ne trouva
+plus ceux qu'il venait surprendre; la crainte seule de son approche
+avait fait reculer l'invasion anglaise.
+
+Washington, fidèle à son plan d'une entreprenante défensive, harcela
+Clinton dans sa marche sur New-York, repassa la Delaware après lui,
+l'attaqua avec avantage à Montmouth dans le New-Jersey, se porta de
+nouveau du côté oriental de l'Hudson; et lorsque les Anglais, revenant
+presque à leur point de départ, se furent renfermés dans cette ville,
+il prit, à peu de distance de leur quartier général, de fortes
+positions d'où il put surveiller leurs mouvements et s'opposer à leurs
+entreprises. Il forma une ligne de cantonnements autour de New-York,
+depuis le détroit de Long-Island jusqu'aux bords de la Delaware.
+
+Les Anglais ne furent point expulsés du territoire américain dans cette
+campagne, mais ils perdirent une grande partie de ce qu'ils y avaient
+conquis. Dans la campagne suivante, ils eurent à combattre un nouvel
+ennemi. L'Espagne, après un impuissant essai de médiation, se joignit
+à la France dans l'été de 1779 (juin), et fut secondée bientôt par
+la Hollande, que l'Angleterre attaqua en 1780, parce qu'elle s'était
+montrée commercialement favorable aux _insurgents_ en 1778. L'appui des
+trois principales puissances maritimes de l'Europe, et la neutralité
+armée conclue vers ce temps (juillet et août 1780) entre la Russie, le
+Danemark, la Suède, contre les théories et les pratiques oppressives
+des anciens maîtres de la mer, furent pour les États-Unis une diversion
+puissante et un heureux encouragement.
+
+L'Angleterre se vit obligée de disperser ses forces dans toutes les
+régions du monde. Elle eut à se défendre dans la Méditerranée, où les
+Français et les Espagnols lui reprirent Minorque et tentèrent de lui
+enlever Gibraltar; vers les côtes d'Afrique, où elle perdit tous ses
+forts et tous ses établissements sur le Sénégal; aux Indes, où après
+s'être emparée tout d'abord de Pondichéry, de Chandernagor, de Mahé,
+elle fut privée de Gondelour et eut à combattre le redoutable Hyder-Aly
+et l'héroïque bailli de Suffren; en Amérique, où les Français,
+qu'elle avait dépouillés des îles de Saint-Pierre, de Miquelon et
+de Sainte-Lucie, conquirent sur elle la Dominique, Saint-Vincent,
+la Grenade, Tabago, Saint-Christophe, Nevis, Montserrat, et où les
+Espagnols se rendirent maîtres de la Mobile et soumirent la Floride
+occidentale avec la ville de Pensacola, qu'ils avaient cédée dans la
+paix du 10 février 1763. Malgré la coalition ouverte ou secrète du monde
+contre sa puissance, cette fière et énergique nation tint ferme sur
+toutes les mers, fit face à toutes les inimitiés, et ne renonça point à
+dompter et à punir ses colonies révoltées.
+
+Seulement, elle changea son plan d'attaque. Sir Henri Clinton avait
+vainement essayé de reprendre les anciens desseins du général Howe en
+se rendant maître de tout le cours de l'Hudson; il avait rencontré la
+résistance victorieuse de Washington, qui l'avait réduit à l'inaction
+dans New-York. Mais, tandis que le général américain, toujours posté
+avec son armée dans des positions qu'il rendait imprenables, défendait
+l'accès intérieur du pays, les Anglais se décidèrent à ravager ses côtes
+et à porter la ruine là où ils ne pouvaient plus opérer la conquête. Des
+corps considérables, détachés de l'armée centrale de New-York, allèrent
+sur des flottilles dévaster les rivages des deux Carolines, de
+la Virginie, de la Pensylvanie, de New-Jersey, de New-York, de la
+Nouvelle-Angleterre. Les villes de Portsmouth, de Suffolk, de New-Haven,
+de Farifiel, de Norwalk, de Charlestown, de Falmouth, de Norfolk, de
+Kingston, de Bedford, de Egg-Harbourg, de Germanflatts, furent saccagées
+et brûlées. De plus, sir Henri Clinton, ayant reçu des renforts
+d'Europe, reprit le projet d'invasion, non plus par le centre des
+États-Unis, où Washington l'avait fait échouer jusque-là, mais par son
+extrémité méridionale, où il devait rencontrer moins d'obstacle. Il alla
+joindre, dans le sud, lord Cornwallis, qui se rendit assez promptement
+maître des deux Carolines.
+
+Il importait que la France, dont les flottes avaient paru plus qu'elles
+n'avaient agi sur les côtes américaines, vînt au secours des États-Unis
+d'une manière efficace. Le général la Fayette, qu'une amitié étroite
+avait promptement lié à Washington, qui avait acquis la confiance du
+congrès par la générosité de son dévouement et la brillante utilité de
+ses services, se rendit en Europe pour se concerter avec Franklin et
+solliciter, d'accord avec lui, cette assistance devenue nécessaire. Le
+plénipotentiaire américain n'avait pas négligé les intérêts de son
+pays, et, afin de préparer sa victoire, il avait soigneusement entretenu
+l'union entre lui et ses alliés. Il avait repoussé les offres d'une
+trêve de sept ans, que lord North lui avait proposée par l'entremise de
+David Hartley, dans l'espoir de séparer l'Amérique de la France et de
+les accabler tour à tour en les attaquant à part. Il avait demandé que
+la trêve équivalût à la paix par une durée de trente ans et qu'elle
+fût générale: c'était déjouer les desseins secrets de l'Angleterre, qui
+n'insista point. Après avoir obtenu de la cour de Versailles des secours
+considérables d'argent, qui s'élevèrent à trois millions pour 1778, à
+un seulement pour 1779, à quatre pour 1780, à quatre aussi pour 1781,
+indépendamment de la garantie d'un emprunt de cinq millions de florins
+contracté par les États-Unis en Hollande, Franklin obtint encore l'envoi
+d'une flotte conduite par le chevalier de Ternay, et d'une petite armée
+que commanda le comte de Rochambeau, placé sous les ordres directs du
+général Washington.
+
+Avant que la Fayette retournât en Amérique, Franklin fut chargé de
+remettre une épée d'honneur à ce jeune et vaillant défenseur des
+États-Unis. Il la lui envoya au Havre par son petit-fils, en lui
+adressant une lettre dans laquelle il lui exprimait, avec le tour
+d'esprit le plus délicat, la plus flatteuse des gratitudes: «Monsieur,
+lui disait-il, le congrès, qui apprécie les services que vous avez
+rendus aux États-Unis, mais qui ne saurait les récompenser dignement, a
+résolu de vous offrir une épée, faible marque de sa reconnaissance. Il
+a ordonné qu'elle fût ornée de devises convenables; quelques-unes des
+principales actions de la guerre dans laquelle vous vous êtes distingué
+par votre bravoure et votre conduite y sont représentées; elles en
+forment, avec quelques figures allégoriques, toutes admirablement
+exécutées, la principale valeur. Grâce aux excellents artistes que
+présente la France, je vois qu'il est facile de tout exprimer, excepté
+le sentiment que nous avons de votre mérite et de nos obligations envers
+vous. Pour cela, les figures et même les paroles sont insuffisantes.»
+
+Le retour du général la Fayette en Amérique, au mois d'avril 1780,
+et l'arrivée en juillet du corps expéditionnaire de Rochambeau à
+Rhode-Island, que sir Henri Clinton avait évacué l'année précédente,
+n'amenèrent encore rien de décisif dans cette campagne. Rochambeau
+fut réduit quelque temps à l'inaction dans Newport par une flotte
+britannique supérieure à la flotte française qui l'avait conduit. Les
+Anglais, toujours resserrés dans New-York par Washington, ne firent
+aucun progrès au centre des États, mais ils continuèrent leur marche
+victorieuse au sud. Cornwallis, après avoir battu à Cambden le général
+Gates, s'affermit dans les Carolines. Il se disposa à passer dans la
+Virginie, qu'Arnold, devenu traître à son pays et infidèle à sa gloire,
+ravageait avec une flottille et une troupe anglaises, en remontant la
+Chesapeake et le Potomak. Il s'y transporta en effet l'année suivante,
+prit possession des deux villes d'York-Town et de Gloucester, où il se
+fortifia avec l'intention d'étendre de plus en plus du midi au nord
+la conquête anglaise. Mais le général Washington, qui avait opposé
+la Fayette à Arnold, Green à Cornwallis, combina bientôt une grande
+opération qui couronna la campagne de 1781 par une mémorable victoire,
+et mit fin à la guerre.
+
+Pour en fournir les moyens à Washington, Franklin, à qui avait été
+envoyé par le congrès le colonel John Laurens, afin qu'il obtînt de la
+cour de Versailles de plus grands secours en argent, en hommes et en
+vaisseaux, s'était adressé à M. de Vergennes avec les instances les
+plus vives et les raisons les plus hautes. A la suite d'une violente et
+longue attaque de goutte, il lui avait écrit: «Ma vieillesse s'accroît:
+je me sens affaibli, et il est probable que je n'aurai pas longtemps à
+m'occuper de ces affaires. C'est pourquoi je saisis cette occasion de
+dire à Votre Excellence que les conjonctures présentes sont extrêmement
+critiques. Si l'on souffre que les Anglais recouvrent ce pays,
+l'opportunité d'une séparation effective ne se présentera plus dans le
+cours des âges; la possession de contrées si vastes et si fertiles, et
+de côtes si étendues, leur donnera une base tellement forte pour
+leur future grandeur, par le rapide accroissement de leur commerce et
+l'augmentation de leurs matelots et de leurs soldats, qu'il deviendront
+la _terreur de l'Europe_ et qu'ils exerceront avec impunité l'insolence
+qui est naturelle à leur nation.» M. de Vergennes partagea le sentiment
+de Franklin, et Louis XVI accéda à ses demandes. Une somme de six
+millions de livres fut mise à la disposition de Washington; des
+munitions, des armes et des effets d'habillement pour vingt mille hommes
+furent expédiés en Amérique, et le comte de Grasse reçut l'ordre de s'y
+rendre avec une flotte de vingt-six vaisseaux de ligne, de plusieurs
+frégates, et une nouvelle troupe de débarquement.
+
+Quant à Franklin, ébranlé par sa dernière indisposition, et craignant
+de ne plus mettre au service de son pays qu'un esprit fatigué et une
+activité ralentie, il demanda au congrès de lui accorder un successeur.
+«J'ai passé ma soixante et quinzième année, écrivait-il au président de
+cette assemblée, et je trouve que la longue et sévère attaque de goutte
+que j'ai eue l'hiver dernier m'a excessivement abattu. Je n'ai pas
+encore recouvré entièrement les forces corporelles dont je jouissais
+auparavant. Je ne sais pas si mes facultés mentales en sont diminuées,
+je serais probablement le dernier à m'en apercevoir; mais je sens
+mon activité fort décrue, et c'est une qualité que je regarde comme
+particulièrement nécessaire à votre ministre auprès de cette cour...
+J'ai été engagé dans les affaires publiques, et j'ai joui de la
+confiance de mon pays dans cet emploi ou dans d'autres, durant le long
+espace de cinquante ans. C'est un honneur qui suffit à satisfaire une
+ambition raisonnable; et aujourd'hui il ne m'en reste pas d'autre que
+celle du repos, dont je désire que le congrès veuille bien me gratifier
+en envoyant quelqu'un à ma place. Je le prie en même temps d'être bien
+assuré qu'aucun doute sur le succès de notre glorieuse cause, qu'aucun
+dégoût éprouvé à son service, ne m'a induit à résigner mes fonctions. Je
+n'ai pas d'autres raisons que celles que j'ai données. Je me propose de
+rester ici jusqu'à la fin de la guerre, qui durera peut-être au delà de
+ce qui me reste de vie; et si j'ai acquis quelque expérience propre
+à servir mon successeur, je la lui communiquerai librement et je
+l'assisterai, soit de l'influence qu'on me suppose, soit des conseils
+qu'il pourra désirer de moi.»
+
+Mais le congrès n'eut garde de priver la cause américaine d'un serviteur
+si grand et si utile encore. John Jay, qui était accrédité auprès de la
+cour d'Espagne, comme John Adams auprès des Provinces-Unies de Hollande,
+avait écrit de Madrid au congrès, en se louant de l'assistance qu'il
+avait reçue du docteur Franklin: «Son caractère est ici en grande
+vénération, et je crois sincèrement que le respect qu'il a inspiré à
+toute l'Europe a été d'une utilité générale à notre cause et à notre
+pays.» Le congrès n'accéda donc point à son voeu. Il espérait que des
+conférences allaient s'ouvrir sous la médiation de l'Autriche et de la
+Russie, et son président lui répondit en lui annonçant qu'il avait été
+désigné pour les conduire, avec John Jay, John Adams, Henri Laurens et
+Thomas Jefferson. «Vous retirer du service public dans cette conjoncture
+aurait des inconvénients, car le désir du congrès est de recourir à
+votre habileté et à votre expérience dans cette prochaine négociation.
+Vous trouverez le repos qui vous est nécessaire après avoir rendu ce
+dernier service aux États-Unis.» Le secrétaire des affaires étrangères,
+Robert Livingston, lui exprimait aussi l'espoir «qu'il accepterait la
+nouvelle charge qui lui était imposée avec de si grands témoignages
+d'approbation du congrès, pour achever de mener à bien la grande cause
+dans laquelle il s'était engagé.»
+
+Franklin se rendit. La crise décisive était arrivée. Lorsque le comte
+de Grasse avait paru dans les eaux de la Chesapeake avec sa puissante
+flotte, Washington, laissant des troupes suffisantes pour défendre les
+postes fortifiés de l'Hudson, et trompant sir Henri Clinton sur ses
+desseins, se porta vivement, réuni à Rochambeau, vers le sud, pour
+dégager cette partie du territoire américain de l'invasion britannique.
+Il rejoignit en Virginie la Fayette, qu'avait renforcé le nouveau corps
+de débarquement, et tous ensemble, ils allèrent attaquer dans York-Town
+lord Cornwallis, jusque-là victorieux. L'armée anglaise, enfermée dans
+cette place, où elle fut bloquée du côté de la mer par les troupes
+combinées de la France et de l'Amérique, après avoir perdu ses
+postes avancés, été chassée de ses redoutes enlevées d'assaut, se vit
+contrainte de capituler le 19 octobre 1781. Sept mille soldats, sans
+compter les matelots, se rendirent prisonniers de guerre. La défaite de
+Cornwallis fut le complément de la défaite de Burgoyne, et Washington
+acheva à York-Town l'oeuvre glorieuse de la délivrance américaine,
+commencée par le général Gates à Saratoga. La première de ces
+capitulations avait procuré l'alliance de la France; la seconde donna la
+paix avec l'Angleterre.
+
+L'Angleterre, en effet, comprit dès ce moment l'inutilité de ses efforts
+pour reconquérir l'obéissance de l'Amérique. Dans une guerre de six ans
+elle n'avait pu ni envahir le territoire de ses anciennes colonies par
+le nord, ni s'y avancer par le centre, et elle s'y trouvait maintenant
+arrêtée et vaincue au sud. Dépouillée d'une partie de ses possessions
+par la France, l'Espagne et la Hollande, qui menaçaient de lui en
+enlever d'autres; attaquée dans ses principes de domination maritime par
+la Russie, le Danemark, la Suède, l'Autriche et la Prusse qui avaient
+formé contre elle la ligue de la neutralité armée; affaiblie dans ses
+ressources, paralysée dans son industrie, réduite dans son commerce,
+atteinte dans son orgueil, elle songea sérieusement à reconnaître
+l'indépendance de ces colonies, dont, sept années auparavant, elle
+n'avait pas consenti à supporter les priviléges. Le ministère de
+lord North, qui avait refusé naguère la médiation de la Russie et de
+l'Autriche, essaya, avant de succomber sous ses fautes politiques et ses
+revers militaires, de reprendre les négociations avec Franklin.
+
+Au commencement de janvier 1782, David Hartley pressentit de sa part le
+docteur son ami sur une paix séparée, dans laquelle l'_indépendance_ des
+États-Unis serait reconnue, mais ne serait pas _dictée et hautainement
+commandée par la France_. Franklin ne voulut admettre qu'une paix
+commune à l'Amérique et à ses alliés. Ce fut en vain que lord North fit
+sonder de nouveau, pour des négociations isolées, les plénipotentiaires
+américains par M. Digges, et les ministres du roi de France par M. Fort.
+Des deux côtés, avec une habile entente et une égale bonne foi, on lui
+répondit qu'on ne consentirait à traiter que de concert, ou qu'on ne
+cesserait pas de combattre ensemble. Du reste, le ministère qui avait
+amené la guerre ne pouvait conclure la paix. Cette oeuvre était réservée
+à un ministère sorti de l'opposition, animé de l'esprit de liberté et
+armé de sa puissance. Au mois d'avril 1782, le généreux lord Shelburne
+et l'éloquent Charles Fox formèrent, à la place du cabinet téméraire de
+lord North, qui venait de se dissoudre, le cabinet conciliant chargé de
+rétablir l'harmonie entre l'Angleterre et l'Amérique, et de pacifier le
+monde.
+
+Richard Oswald reçut de lord Shelburne l'ordre de se rendre auprès
+de Franklin, et d'ouvrir avec lui les premières négociations. Il lui
+attesta le désir sincère des nouveaux ministres de conclure la paix
+générale, mais sans souffrir qu'on employât des termes capables
+d'humilier l'Angleterre, car elle aurait dans ce cas encore assez
+de passion, de ressource et de fierté pour reprendre la guerre, et
+y persister avec une énergie indomptable. Afin donc que la cour de
+Versailles ne parût pas imposer à la cour de Londres l'indépendance de
+ses anciennes colonies, les négociations se poursuivirent séparément
+de la part des États-Unis et de leurs alliés, mais avec la sincère
+résolution de n'agir que de concert et de ne conclure qu'en même temps.
+Elles furent actives et longues. Les pourparlers préliminaires et les
+discussions définitives durèrent un an et demi. Il y avait à régler,
+outre l'indépendance de la nouvelle nation, l'étendue de son territoire,
+les droits de sa navigation, les lieux de ses pêcheries, les intérêts
+antérieurement et réciproquement engagés du côté des Américains en
+Angleterre, du côté des Anglais en Amérique; il y avait de plus à
+déterminer ce que les alliés garderaient de leurs conquêtes et ce qu'ils
+en restitueraient à la Grande-Bretagne, pour rentrer eux-mêmes dans
+les possessions qu'ils avaient perdues. D'un sang-froid patient, d'une
+fermeté habile, d'une droiture insinuante, Franklin, toujours uni à la
+France, mena ces négociations, dont il eut la principale conduite, à une
+conclusion heureuse.
+
+Les articles préliminaires signés par les plénipotentiaires
+américains avec Richard Oswald, le 30 novembre 1782, le furent par les
+plénipotentiaires français et espagnols avec Alleyne Fitz-Herbert le 20
+janvier, et les plénipotentiaires hollandais le 2 septembre 1783. Ces
+articles préliminaires, changés en clauses définitives par les traités
+conclus le même jour (3 septembre 1783) à Versailles et à Paris,
+assurèrent à la France et à l'Espagne une partie considérable de leurs
+conquêtes, et à l'Amérique les précieux avantages qui étaient l'objet de
+son ambition, la cause de son soulèvement, et qui devinrent le prix
+de sa persévérance et de sa victoire. Par le traité de Versailles, la
+France garda Tabago et Sainte-Lucie, dans les Antilles; ne se dessaisit
+point des établissements du Sénégal, bien qu'elle récupérât l'île de
+Gorée en Afrique; obtint la restitution de Chandernagor, de Mahé, de
+Pondichéry, avec les promesses d'un territoire plus étendu dans les
+Indes orientales; l'Espagne conserva Minorque, qu'elle avait reprise
+dans la Méditerranée, et la Floride, dont elle s'était emparée en
+Amérique; la Hollande, enfin, rentra en possession des colonies qu'elle
+avait perdues, sauf Negapatnam, qu'elle céda à l'Angleterre. Par le
+traité de Paris, que Franklin signa avec son vieil et persévérant ami
+David Hartley, la métropole admit la pleine indépendance et la légitime
+souveraineté de ses anciennes colonies; elle leur concéda le droit de
+pêche sur les bancs de Terre-Neuve, dans le golfe Saint-Laurent et
+dans tous les lieux où les Américains l'avaient exercé avant leur
+insurrection. Elle leur reconnut pour limites: à l'est, la rivière
+Sainte-Croix; à l'ouest, les rives du Mississipi; et, au nord, une ligne
+qui, partie de l'angle de la Nouvelle-Écosse, traversait par le
+milieu le lac Ontario, le lac Érié, le lac Huron, le lac Supérieur, et
+aboutissait au lac Woods pour descendre de là jusqu'au Mississipi, dont
+la navigation leur était garantie.
+
+Le congrès ratifia sans hésitation et sans délai le traité qui faisait
+des États-Unis une grande nation pour tout le monde. Avant même qu'il
+fût signé, les hostilités avaient été suspendues, et les troupes
+françaises étaient retournées en Europe. Après sa conclusion, les
+forces anglaises évacuèrent New-York, et le congrès licencia l'armée
+américaine. En se séparant de ses soldats, auxquels il avait communiqué
+son héroïque constance et sa patriotique abnégation, qui avaient
+accompli par huit ans de travaux, de souffrances, de victoires, la
+magnifique tâche de la délivrance de leur pays, Washington vit les
+larmes couler de leurs yeux, et son noble visage en fut ému. Il leur fit
+de mâles et touchants adieux. Se rendant ensuite au milieu du congrès,
+il déposa le commandement militaire dont il avait été investi, et qu'il
+avait si utilement et si glorieusement exercé. «Bien des hommes, lui
+dit le président de cette assemblée, ont rendu d'éminents services pour
+lesquels ils ont mérité les remercîments du public. Mais vous, Monsieur,
+une louange particulière vous est due; vos services ont essentiellement
+contribué à conquérir et à fonder la liberté et l'indépendance de votre
+pays; ils ont droit à toute la reconnaissance d'une nation libre.» Le
+congrès décida unanimement qu'une statue équestre lui serait érigée dans
+la ville qui servirait de siége au gouvernement, et qui prit elle-même
+son nom. Après avoir sauvé sa patrie, Washington retourna avec la
+simplicité d'un ancien Romain dans sa terre de Mont-Vernon, où il
+présida lui-même à la culture de ses champs, et vécut comme le plus
+désintéressé des citoyens et le plus modeste des grands hommes.
+
+Quant à Franklin, après avoir consolidé la libre existence de son pays
+par le traité de Paris, il en étendit et en régularisa les relations
+commerciales dans divers pays de l'Europe. Ou seul, ou associé à Adams,
+à Jay et à Jefferson, il conclut des traités de commerce avec la Suède
+et la Prusse, en négocia avec le Portugal, le Danemark et l'Empire. En
+même temps qu'il agissait en patriote, il vivait en sage. Il pratiquait
+toujours les vertus fortes et aimables qu'il s'était données dans sa
+jeunesse. Disposant de lui-même au milieu des plus nombreuses affaires,
+ne paraissant jamais soucieux lorsqu'il portait le poids des plus graves
+préoccupations, il avait son temps libre pour ceux qui voulaient le
+voir, il conservait sa gaieté spirituelle pour ceux qu'il voulait
+charmer.
+
+Aussi sa compagnie était recherchée, non comme la plus illustre, mais
+comme la plus agréable. Il inspirait à ses amis de la tendresse et du
+respect, de l'attrait et de l'admiration: il ne les aimait pas non
+plus faiblement. Il éprouvait surtout une vive affection pour madame
+Helvétius, qu'il appelait _Notre-Dame-d'Auteuil_, et qui venait toutes
+les semaines dîner au moins une fois chez lui à Passy avec sa petite
+colonie. Il avait perdu sa femme en 1779; et, malgré ses soixante-seize
+ans, il proposa à madame Helvétius, un peu avant la fin de la guerre, de
+l'épouser. Mais elle avait refusé la main de Turgot, et elle n'accepta
+point la sienne. Franklin lui écrivit alors une lettre qui est un modèle
+d'esprit et de grâce:
+
+«Chagriné, lui dit-il, de votre résolution prononcée si fortement hier
+soir, de rester seule pendant la vie, en l'honneur de votre cher mari,
+je me retirai chez moi, je tombai sur mon lit, je me crus mort, et je me
+trouvai dans les Champs-Élysées.
+
+«On m'a demandé si j'avais envie de voir quelques personnages
+particuliers.--Menez-moi chez les philosophes.--Il y en a deux qui
+demeurent ici près, dans ce jardin. Ils sont de très-bons voisins, et
+très-amis l'un de l'autre.--Qui sont-ils?--Socrate et Helvétius.--Je les
+estime prodigieusement tous les deux; mais faites-moi voir premièrement
+Helvétius, parce que j'entends un peu de français et pas un mot
+de grec.--Il m'a reçu avec beaucoup de courtoisie, m'ayant connu,
+disait-il, de caractère, il y a quelque temps. Il m'a demandé mille
+choses sur la guerre et sur l'état présent de la religion, de la liberté
+et du gouvernement en France. Vous ne me demandez donc rien de votre
+amie Madame Helvétius? et cependant elle vous aime encore excessivement,
+et il n'y a qu'une heure que j'étais chez elle.--Ah! dit-il, vous me
+faites souvenir de mon ancienne félicité; mais il faut l'oublier pour
+être heureux ici. Pendant plusieurs années je n'ai pensé qu'à elle,
+enfin je suis consolé: j'ai pris une autre femme, la plus semblable à
+elle que je pouvais trouver. Elle n'est pas, c'est vrai, tout à fait
+si belle, mais elle a autant de bon sens et d'esprit, et elle m'aime
+infiniment: son étude continuelle est de me plaire. Elle est sortie
+actuellement chercher le meilleur nectar et ambroisie pour me régaler
+ce soir. Restez chez moi, et vous la verrez.--J'aperçois, disais-je, que
+votre ancienne amie est plus fidèle que vous; car plusieurs bons partis
+lui ont été offerts, qu'elle a refusés tous. Je vous confesse que je
+l'ai aimée, moi, à la folie; mais elle était dure à mon égard, et m'a
+rejeté absolument, pour l'amour de vous.--Je vous plains, dit-il, de
+votre malheur; car vraiment c'est une bonne femme et bien aimable...--A
+ces mots, entrait la nouvelle Madame Helvétius; à l'instant je l'ai
+reconnue pour Madame Franklin, mon ancienne amie américaine. Je l'ai
+réclamée; mais elle me disait froidement: «J'ai été votre bonne femme
+quarante-neuf années et quatre mois, presque un demi-siècle. Soyez
+content de cela. J'ai formé ici une connexion qui durera l'éternité.»
+Mécontent de ce refus de mon Eurydice, j'ai pris tout de suite la
+résolution de quitter ces ombres ingrates, et de revenir en ce bon monde
+revoir ce soleil et vous. Me voici; vengeons-nous.»
+
+Mais il lui fallut bientôt quitter madame Helvétius, et avec elle
+son agréable demeure de Passy, et cette France où il avait tant
+d'admirateurs et tant d'amis. Son pays avait encore besoin de lui. Après
+la paix de 1783, la fédération américaine était près de se dissoudre, et
+les États particuliers, par un excès d'indépendance, semblaient sur le
+point de perdre la république, qu'on avait eu tant de peine à fonder.
+La présence de Franklin, qui avait enfin obtenu d'être remplacé par M.
+Jefferson, comme ministre près la cour de Versailles, était nécessaire
+en Amérique pour arrêter une désunion menaçant de devenir fatale.
+«Il faut absolument, disait Jefferson, que ce grand homme retourne en
+Amérique. S'il mourait, j'y ferais transporter sa cendre; son cercueil
+réunirait encore tous les partis.» Franklin, après avoir si habilement
+développé la civilisation de son pays, si puissamment contribué à
+l'établissement de son indépendance, avait à consolider son avenir en
+fortifiant sa constitution.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Faiblesse des gouvernements fédératifs.--Nécessité de fortifier
+l'Union américaine.--Retour de Franklin à Philadelphie.--Admiration
+et reconnaissance qu'il excite.--Sa présidence de l'État de
+Pensylvanie.--Sa nomination à la convention chargée de réviser le pacte
+fédéral et de donner aux États-Unis leur constitution définitive.--Sa
+retraite.--Sa mort.--Deuil public en Amérique et en France.--Conclusion.
+
+
+Les républiques démocratiques sont exposées à deux dangers: à la
+précipitation des volontés, et à la lenteur des actes. L'autorité
+législative y est ordinairement trop prompte, et l'autorité exécutive
+trop faible, parce qu'elles concentrent l'une et divisent l'autre: de là
+trop fréquemment la violence de la loi et l'impuissance du gouvernement.
+A cette double imperfection des républiques démocratiques s'en joint une
+autre pour les républiques fédératives.
+
+Composées d'États divers, juxtaposés plus qu'unis, se rapprochant
+par quelques intérêts généraux, se séparant par de nombreux intérêts
+particuliers, celles-ci forment une agrégation de petits gouvernements
+dont le lien est débile, l'accord rare, l'action commune ou incertaine,
+ou insuffisante, ou tardive. La faiblesse du gouvernement central est le
+vice des fédérations. Cette faiblesse avait été jusque-là visible dans
+l'histoire. Elle avait fait promptement périr les fédérations informes
+essayées chez les peuples anciens. Elle avait condamné ou aux divisions
+ou à l'impuissance toutes les fédérations modernes: et l'Empire
+d'Allemagne, comprenant des souverainetés de diverse nature et de
+diverses dimensions; et la Ligue helvétique, dans laquelle entraient des
+cantons différents d'origine, d'organisation, de culte et de grandeur;
+et la république des Provinces-Unies des Pays-Bas, où des territoires
+sans proportion d'étendue, et des villes sans égalité d'importance,
+s'étaient rapprochés pour se soustraire à la tyrannie, croire, vivre et
+se gouverner en liberté.
+
+La fédération des États-Unis semblait exposée au même péril par la même
+faiblesse. Elle avait été mal organisée; le congrès y formait le seul
+pouvoir central. Dès le début de la guerre, malgré le danger commun et
+l'enthousiasme universel, la débilité de ce pouvoir s'était montrée.
+Il n'exerçait qu'une action morale sur les États particuliers, auprès
+desquels il avait le droit de requête et non de commandement. Washington
+en avait souffert, et s'en était plaint. «Notre système politique,
+avait-il écrit en 1778, peut être comparé au mécanisme d'une horloge,
+et nous devrions en tirer une leçon. Il n'y aurait aucun avantage à
+maintenir les petites roues en état, si l'on négligeait la grande roue
+qui est le point d'appui et le premier moteur de toute la machine.... On
+n'a pas besoin, suivant moi, de l'esprit de prophétie pour prédire les
+conséquences de l'administration actuelle, et pour annoncer que tout
+le travail que font les États en composant individuellement des
+constitutions, en décrétant des lois et en confiant les emplois à leurs
+hommes les plus habiles, n'aboutira pas à grand'chose. Si le grand
+ensemble est mal dirigé, tous les détails seront enveloppés dans le
+naufrage général, et nous aurons le remords de nous être perdus par
+notre propre folie et notre négligence.»
+
+Après la conclusion de la paix, le mal avait empiré, l'autorité du
+congrès était devenue encore plus impuissante. Les États se séparaient
+en quelque sorte de l'_Union_, et les partis divisaient les États.
+La république, ébranlée dans son organisation, était menacée dans
+son existence. C'est pendant qu'elle tombait ainsi en dissolution
+que Franklin vint lui apporter les secours de son bon sens et les
+recommandations de son patriotisme. Il avait soixante-dix-neuf ans
+lorsqu'il quitta la France.
+
+Une maladie cruelle, la pierre, le tourmentait de ses pesantes douleurs.
+Il ne put aller prendre congé du roi à Versailles; il écrivit à M.
+de Vergennes: «Je vous demande de m'accorder la grâce d'exprimer
+respectueusement à Sa Majesté, pour moi, le sentiment profond que j'ai
+de tous les inestimables bienfaits que sa bonté a accordés à mon pays.
+Ce sentiment ne remplira pas d'un faible souvenir ce qui me reste de
+vie, et il sera aussi profondément gravé dans le coeur de tous mes
+concitoyens. Mes sincères prières s'adressent à Dieu pour qu'il répande
+toutes ses bénédictions sur le roi, sur la reine, sur leurs enfants et
+sur toute la famille royale, jusqu'aux dernières générations.»
+
+Le regret que son départ inspira fut vif et universel. Une litière de
+la reine vint le chercher à Passy, pour le transporter plus doucement au
+Havre. Il se sépara, les larmes aux yeux, de ses chers amis de France,
+et surtout de madame Helvétius, qu'il n'espérait plus revoir dans cette
+vie, et à laquelle il écrivait quelque temps après, des bords du rivage
+américain, avec l'effusion d'une haute et touchante tendresse: «J'étends
+les bras vers vous, malgré l'immensité des mers qui nous séparent, en
+attendant le baiser céleste que j'espère fermement vous donner un jour.»
+
+Parti du Havre avec ses deux petits-fils le 28 juillet 1785, il arriva
+le 14 septembre au-dessous de Gloucester-Point, en vue de Philadelphie.
+En touchant la terre d'Amérique, il écrivit, comme dernières paroles,
+sur son journal: «Mille actions de grâces à Dieu pour toutes ses
+bontés!» Il fut reçu par les acclamations de la foule, au son des
+cloches, au milieu des bénédictions d'un peuple qu'il avait aidé à
+devenir libre. En annonçant son heureux retour, le ministre de France
+écrivait à M. de Vergennes: «La longue absence de M. Franklin, les
+services qu'il a rendus, la modération et la sagesse de sa conduite
+en France lui ont mérité les applaudissements et le respect de ses
+concitoyens..... On ne balance pas à mettre son nom à côté de celui du
+général Washington. Toutes les gazettes l'annoncent avec emphase. On
+l'appelle le soutien de l'indépendance et du bonheur de l'Amérique, et
+l'on est persuadé que son nom fera à jamais la gloire des Américains. Un
+membre du congrès m'a dit, à cette occasion, que M. Franklin avait été
+particulièrement destiné par la Providence à la place qu'il a remplie
+avec tant de distinction.» Franklin recueillait le prix de soixante ans
+de vertus et de services.
+
+Tout d'abord élu membre du conseil exécutif suprême de Philadelphie, il
+fut bientôt nommé président de l'État de Pensylvanie. L'ancienne colonie
+dont il était la lumière et la gloire le choisit ensuite pour son
+représentant dans la célèbre _convention_ de 1787, présidée par
+Washington, et chargée de réviser la constitution fédérale. Les hommes
+admirables qui composèrent cette assemblée préservèrent leur pays d'une
+décomposition imminente. Au-dessus des préjugés comme des faiblesses
+démocratiques, pleins de vertu et de prévoyance, ils firent, avec un
+patriotisme savant, une république qui put durer, et une fédération
+qui put agir. Ils donnèrent à l'Amérique la constitution qui la régit
+encore. Cette constitution divisa le pouvoir législatif entre une
+chambre des représentants élue tous les deux ans par le peuple, et un
+sénat renouvelé tous les six ans par les législatures des États; elle
+réunit le pouvoir exécutif pour quatre ans au moins dans les mains d'un
+président de la république sorti du voeu national, mais par la voie
+laborieuse et éclairée du suffrage indirect; elle établit enfin une
+force centrale capable de lier solidement les États sans les assujettir,
+en subordonnant, dans les choses d'intérêt commun, leur souveraineté
+particulière à la souveraineté générale. Pour la première fois on fonda
+une fédération vigoureuse qui eut son chef, ses assemblées, ses lois,
+ses tribunaux, ses troupes, ses finances, et qui put maintenir en corps
+de nation non-seulement les treize colonies primitives, mais un grand
+nombre d'autres n'ayant ni la même origine, ni le même climat, ni la
+même organisation, ni le même esprit, et différant aussi bien par les
+intérêts que par les habitudes.
+
+Franklin adhéra à cette constitution, bien qu'il ne l'approuvât point
+tout entière. Il penchait pour une seule chambre, et il n'aurait pas
+voulu que le président fût rééligible. L'unité et la force du pouvoir
+lui convenaient cependant. «Quoiqu'il règne parmi nous, écrivait-il, une
+crainte générale de donner trop de pouvoir à ceux qui seront chargés de
+nous gouverner, je crois que nous courons plutôt le danger d'avoir pour
+eux trop peu d'obéissance.» Sacrifiant avec bonne grâce ses opinions
+particulières, il disait sagement: «Ayant vécu longtemps, je me suis
+trouvé plus d'une fois obligé, par de nouveaux renseignements, ou par
+de plus mûres réflexions, à changer d'opinion, même sur des sujets
+importants. C'est pour cela que plus je deviens vieux, plus je suis
+disposé à douter de mon jugement.» Il soumit donc son grand esprit à
+la règle qui fut donnée à son pays; et, afin qu'elle acquît plus
+d'autorité, il demanda et il obtint qu'on ajoutât à la constitution
+cette formule: _Fait et arrêté d'un consentement unanime_.
+
+La constitution fédérale fut présentée à l'acceptation du peuple,
+qui l'admit dans les divers États, dont les délégués nommèrent,
+d'une commune voix, en 1789, Washington président de la république.
+L'Amérique, sortie de la crise de l'organisation aussi heureusement
+qu'elle était sortie de la crise de l'indépendance, échappa par sa
+sagesse aux dangers civils, comme elle avait triomphé par son courage
+des dangers militaires. Elle se fit gouverner par celui-là même qui
+l'avait sauvée. Ce grand homme sut diriger l'État avec le ferme bon
+sens, le patriotique dévouement, la haute prévoyance qu'il avait
+déployés tour à tour pour le défendre et l'organiser. Se servant à
+la fois des deux partis qui, sous les noms de _fédéraliste_ et de
+_républicain_, inclinaient, le premier vers une concentration plus forte
+du pouvoir général, le second vers un grand mouvement démocratique, il
+en admit les deux chefs dans son conseil, le colonel Hamilton et Thomas
+Jefferson. Sous sa direction ferme et habile, le peuple des États-Unis
+adopta des maximes de conduite dont il ne s'est pas départi, et entra
+dans les voies qu'il ne devait plus abandonner. Pacifique en Europe,
+entreprenant en Amérique, ne rencontrant aucun ennemi dans le vieux
+monde, aucun obstacle dans le nouveau, il s'avança avec liberté et avec
+ardeur vers les vastes destinées que sa position géographique, sa forme
+fédérale, l'exemple de son indépendance et le progrès de sa civilisation
+lui réservaient sur cet immense continent.
+
+Franklin en fut heureux. «Je vois avec plaisir, dit-il, que les ressorts
+de notre grande machine commencent enfin à marcher. Je prie Dieu de
+bénir et de guider le travail de ses rouages. Si quelque forme de
+gouvernement est capable de faire le bonheur d'une nation, celle que
+nous avons adoptée promet de produire cet effet.» Après avoir pris part
+à la constitution fédérale, et avoir atteint le terme de sa présidence
+de l'État de Pensylvanie, il se regarda comme quitte envers son pays,
+et se retira entièrement des affaires à l'âge de quatre-vingt-deux ans.
+«J'espère, écrivait-il à son ami le duc de la Rochefoucauld, pendant
+le peu de jours qui me restent, pouvoir jouir du repos que j'ai si
+longtemps désiré.» Mais ce repos ne fut pas long ni doux. La pierre,
+dont il était attaqué depuis 1782, s'était développée et lui causait des
+souffrances de plus en plus vives. Elle le força, dans la dernière année
+de sa vie, à garder presque constamment le lit et à faire un fréquent
+usage de l'opium pour calmer ses douleurs. Elle n'eut cependant pas le
+pouvoir de troubler sa sérénité, d'affaiblir sa bienveillance, d'altérer
+sa gaieté. «En possession de tout son esprit, dit le docteur Jones, son
+médecin, outre la disposition qu'il conservait et la promptitude qu'il
+montrait à faire le bien, il se livrait à des plaisanteries et racontait
+des anecdotes qui charmaient tous ceux qui l'entendaient.»
+
+Mais en même temps qu'il se mettait au-dessus de la douleur, il
+s'élevait à des pensées plus hautes; il disait, avec une ferme
+confiance, que tous les maux de cette vie ne sont qu'une légère piqûre
+d'épingle en comparaison du bonheur de notre existence future. Il se
+réjouissait d'être sur le point d'entrer dans le séjour de la félicité
+éternelle; il parlait avec enthousiasme «du bonheur de voir le glorieux
+Père des esprits, dont l'essence est incompréhensible pour l'homme
+le plus sage du monde, d'admirer ses oeuvres dans les mondes les plus
+élevés, et d'y converser avec les hommes de bien de toutes les parties
+de l'univers.»
+
+Telles étaient les sublimes contemplations où il se laissait ravir,
+lorsqu'il fut atteint, au printemps de 1790, d'une pleurésie aiguë qui
+l'enleva. Trois jours avant sa mort, il fit faire son lit par sa fille,
+_afin_, disait-il, _de mourir d'une manière plus décente_. Il n'avait
+que des expressions de reconnaissance pour l'Être suprême, qui, durant
+sa longue carrière, lui avait accordé tant de faveurs, et il regardait
+les souffrances qu'il éprouvait comme une faveur de plus pour le
+détacher de la vie. Il en sortit avec une joie tranquille et une foi
+confiante, le 17 avril 1790, à onze heures du soir.
+
+Il avait, par son testament, légué une somme aux écoles gratuites, où il
+avait reçu sa première instruction; une autre, pour rendre la Schuylkill
+navigable; une autre, aux villes de Boston et de Philadelphie, pour
+faciliter l'établissement des jeunes apprentis de ces deux villes où il
+avait été apprenti lui-même; et toutes les créances qu'il n'avait pas
+recouvrées, à l'hôpital de Philadelphie. Son codicille, dans lequel
+il réglait l'emploi de cet argent avec une ingénieuse prévoyance, se
+terminait par cette simple et touchante disposition: «Je donne à mon
+ami, à l'ami du genre humain, le général Washington, ma belle canne
+ayant une pomme d'or curieusement travaillée en forme de bonnet de
+liberté. Si c'était un sceptre, il l'a mérité, et il serait bien placé
+dans ses mains.»
+
+La mort de Franklin fut une affliction pour les deux mondes. A
+Philadelphie, tout le peuple se porta à ses funérailles, qui se firent
+au son lugubre des cloches drapées de noir, et avec les marques du
+respect universel. Le congrès, exprimant la reconnaissance et les
+regrets des treize colonies pour ce bienfaiteur plein de génie, pour ce
+libérateur plein de courage, ordonna un deuil général de deux mois dans
+toute l'Amérique.
+
+Lorsque la nouvelle de sa mort arriva en France, l'Assemblée
+constituante était au milieu de ses travaux. Éloquent interprète de la
+douleur commune, Mirabeau monta à la tribune, le 11 juin, et s'écria:
+«Franklin est mort! Il est retourné au sein de la Divinité, le génie qui
+affranchit l'Amérique et versa sur l'Europe des torrents de lumière! Le
+sage que deux mondes réclament, l'homme que se disputent l'histoire des
+sciences et l'histoire des empires, tenait sans doute un rang élevé dans
+l'espèce humaine.
+
+«Assez longtemps les cabinets politiques ont notifié la mort de ceux
+qui ne furent grands que dans leur éloge funèbre; assez longtemps
+l'étiquette des cours a proclamé des deuils hypocrites. Les nations ne
+doivent porter que le deuil de leurs bienfaiteurs; les représentants
+des nations ne doivent recommander à leur hommage que les héros de
+l'humanité.
+
+«Le congrès a ordonné, dans les quatorze États de la confédération, un
+deuil de deux mois pour la mort de Franklin, et l'Amérique acquitte
+en ce moment ce tribut de vénération pour l'un des pères de sa
+constitution. Ne serait-il pas digne de nous, Messieurs, de nous unir
+à cet acte religieux, de participer à cet hommage rendu, à la face de
+l'univers, et aux droits de l'homme, et au philosophe qui a le plus
+contribué à en propager la conquête sur toute la terre? L'antiquité
+eût élevé des autels à ce vaste et puissant génie, qui, au profit des
+mortels, embrassant dans sa pensée le ciel et la terre, sut dompter la
+foudre et les tyrans[2]. La France, éclairée et libre, doit du moins un
+témoignage de souvenir et de regret à l'un des plus grands hommes qui
+aient jamais servi la philosophie et la liberté.
+
+[Note 2: Eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis.]
+
+«Je propose qu'il soit décrété que l'Assemblée nationale portera pendant
+trois jours le deuil de Benjamin Franklin.»
+
+Cette proposition, appuyée par la Fayette et le duc de la Rochefoucauld,
+fut adoptée, et la France s'associa au deuil comme à l'admiration de
+l'Amérique pour ce grand homme.
+
+Tels furent les honneurs rendus à cet homme extraordinaire, qui avait
+si admirablement rempli la vie et si bien compris la mort. Il regardait
+l'une comme le perfectionnement de l'autre; et, dès l'âge de vingt-trois
+ans, il avait fait pour lui, avec des paroles empruntées au métier qu'il
+exerçait alors, mais dans une forme spirituelle, cette épitaphe, où est
+inscrite sa confiance en Dieu et son assurance dans un avenir meilleur:
+
+ CI-GÎT
+ NOURRITURE POUR LES VERS,
+ LE CORPS DE
+ BENJAMIN FRANKLIN,
+ IMPRIMEUR,
+ COMME LA COUVERTURE D'UN VIEUX LIVRE
+ DONT LES FEUILLETS SONT DÉCHIRÉS,
+ DONT LA RELIURE EST USÉE,
+ MAIS L'OUVRAGE NE SERA PAS PERDU,
+ CAR IL REPARAÎTRA, COMME IL LE CROIT,
+ DANS UNE NOUVELLE ÉDITION,
+ REVUE ET CORRIGÉE
+ PAR L'AUTEUR.
+
+Le pauvre ouvrier qui composait cette épitaphe, après être entré en
+fugitif dans Philadelphie et y avoir erré sans ouvrage, y devint le
+législateur et le chef de l'État. Indigent, il arriva par le travail à
+la richesse; ignorant, il s'éleva par l'étude à la science; inconnu, il
+obtint par ses découvertes comme par ses services, par la grandeur de
+ses idées et par l'étendue de ses bienfaits, l'admiration de l'Europe et
+la reconnaissance de l'Amérique.
+
+Franklin eut tout à la fois le génie et la vertu, le bonheur et la
+gloire. Sa vie, constamment heureuse, est la plus belle justification
+des lois de la Providence. Il ne fut pas seulement grand, il fut bon; il
+ne fut pas seulement juste, il fut aimable. Sans cesse utile aux autres,
+d'une sérénité inaltérable, enjoué, gracieux, il attirait par les
+charmes de son caractère, et captivait par les agréments de son esprit.
+Personne ne contait mieux que lui. Quoique parfaitement naturel, il
+donnait toujours à sa pensée une forme ingénieuse, et à sa phrase
+un tour saisissant. Il parlait comme la sagesse antique, à laquelle
+s'ajoutait la délicatesse moderne. Jamais morose, ni impatient, ni
+emporté, il appelait la mauvaise humeur la _malpropreté de l'âme_,
+et disait que _la vraie politesse envers les hommes doit être la
+bienveillance_. Son adage favori était que _la noblesse était dans la
+vertu_. Cette noblesse, qu'il aida les autres à acquérir par ses livres,
+il la montra lui-même dans sa conduite. Il s'enrichit avec honnêteté, il
+se servit de sa richesse avec bienfaisance, il négocia avec droiture,
+il travailla avec dévouement à la liberté de son pays et aux progrès du
+genre humain.
+
+Sage plein d'indulgence, grand homme plein de simplicité, tant qu'on
+cultivera la science, qu'on admirera le génie, qu'on goûtera l'esprit,
+qu'on honorera la vertu, qu'on voudra la liberté, sa mémoire sera l'une
+des plus respectées et des plus chéries. Puisse-t-il être utile
+encore par ses exemples après l'avoir été par ses actions! L'un des
+bienfaiteurs de l'humanité, qu'il reste un de ses modèles!
+
+FIN DE LA VIE DE FRANKLIN
+
+
+
+ LA SCIENCE
+ DU
+ BONHOMME RICHARD
+
+ OU LE CHEMIN DE LA FORTUNE
+
+Tel qu'il est clairement indiqué dans un vieil almanach de Pensylvanie,
+intitulé: l'Almanach du bonhomme Richard.
+
+
+
+AMI LECTEUR,
+
+J'ai ouï dire que rien ne fait tant de plaisir à un auteur que de voir
+ses ouvrages cités par d'autres avec respect. Juge d'après cela combien
+je dus être content de l'aventure que je vais te raconter.
+
+J'arrêtai dernièrement mon cheval dans un endroit où il y avait beaucoup
+de monde assemblé pour une vente à l'enchère. L'heure n'étant pas encore
+venue, l'on causait de la dureté des temps. Quelqu'un, s'adressant à un
+bon vieillard en cheveux blancs et assez bien mis, lui dit: «Et vous,
+père Abraham, que pensez-vous de ce temps-ci? Ces lourds impôts ne
+vont-ils pas tout à fait ruiner le pays? Comment ferons-nous pour
+les payer? Que nous conseilleriez-vous?»--Le père Abraham attendit un
+instant, puis répondit: «Si vous voulez avoir mon avis, je vais vous
+le donner en peu de mots, car _un mot suffit au sage_, comme dit le
+bonhomme Richard.» Chacun le priant de s'expliquer, l'on fit cercle
+autour de lui, et il poursuivit en ces termes:
+
+«Mes amis, les impôts sont, en vérité, très-lourds, et pourtant, si ceux
+du gouvernement étaient les seuls à payer, nous pourrions encore nous
+tirer d'affaire; mais il y en a bien d'autres et de bien plus onéreux
+pour quelques-uns de nous. Nous sommes cotés pour le double au moins par
+notre paresse, pour le triple par notre orgueil, pour le quadruple par
+notre étourderie, et, pour ces impôts-là, le percepteur ne peut nous
+obtenir ni diminution ni délai; cependant tout n'est pas désespéré, si
+nous sommes gens à suivre un bon conseil: _Aide-toi, le Ciel t'aidera_,
+dit le bonhomme Richard.
+
+I. «On regarderait comme un gouvernement insupportable celui qui
+exigerait de ses sujets la dixième partie de leur temps pour son
+service; mais la paresse est bien plus exigeante chez la plupart d'entre
+nous. L'oisiveté, qui amène les maladies, raccourcit beaucoup la vie.
+_L'oisiveté, comme la rouille, use plus que le travail; la clef est
+claire tant que l'on s'en sert_, dit le bonhomme Richard.--_Vous aimez
+la vie_, dit-il encore: _ne perdez donc pas le temps, car c'est l'étoffe
+dont la vie est faite_. Combien de temps ne donnons-nous pas au sommeil
+au delà du nécessaire, oubliant que _renard qui dort ne prend pas de
+poule_, et que _nous aurons le temps de dormir dans la bière_, comme dit
+le bonhomme Richard.
+
+«Si le temps est le plus précieux des biens, _la perte du temps_, comme
+dit le bonhomme Richard, _doit être la plus grande des prodigalités_. Il
+nous dit ailleurs: _Le temps perdu ne se retrouve plus;--assez de temps
+est toujours trop court_. Ainsi donc, au travail, et pour cause! de
+l'activité! et nous ferons davantage avec moins de peine. _L'oisiveté
+rend tout difficile; le travail rend tout aisé;--celui qui se lève
+tard traîne tout le jour, et commence à peine son ouvrage à la
+nuit.--Fainéantise va si lentement, que pauvreté l'atteint tout de
+suite.--Pousse les affaires, et qu'elles ne te poussent pas.--Se coucher
+tôt, se lever tôt, donnent santé, richesse et sagesse_, comme dit le
+bonhomme Richard.
+
+«Et que signifient ces souhaits et cet espoir d'un temps meilleur?
+Nous ferons le temps meilleur, si nous savons nous remuer nous-mêmes.
+_Activité n'a que faire de souhaits; qui vit d'espoir mourra de
+faim;--point de gain sans peine.--Il faut m'aider de mes mains, faute de
+terres, ou, si j'en ai, elles sont écrasées d'impôts;--un métier est
+un fonds de terre, une profession est un emploi qui réunit honneur et
+profit_; mais il faut travailler à son métier et suivre sa profession,
+sans quoi ni le _fonds_, ni l'_emploi_ ne nous mettront en état de
+payer l'impôt. Si nous sommes laborieux, nous n'aurons pas à craindre la
+disette; car _la faim regarde à la porte du travailleur; mais elle n'ose
+pas y entrer_. Les commissaires et les huissiers n'y entreront pas non
+plus; _car l'activité paye les dettes, tandis que le découragement les
+augmente_. Il n'est que faire que vous trouviez un trésor ni qu'il vous
+arrive un riche héritage. _Activité est mère de prospérité, et Dieu ne
+refuse rien au travail_. Ainsi donc, labourez profondément pendant
+que les paresseux dorment, et vous aurez du blé à vendre et à garder.
+Travaillez pendant que c'est aujourd'hui, car vous ne savez pas combien
+vous en serez empêché demain. _«Un aujourd'hui» vaut deux «demain,»_
+comme dit le bonhomme Richard; et encore: _Ne remets jamais à demain
+ce que tu peux faire aujourd'hui._ Si vous étiez au service d'un bon
+maître, ne seriez-vous pas honteux qu'il vous surprît les bras croisés?
+Mais vous êtes votre propre maître. Rougissez donc de vous surprendre
+à rien faire, quand il y a tant à faire, pour vous-même, pour votre
+famille, pour votre pays. Prenez vos outils sans mitaines, souvenez-vous
+que _chat ganté ne prend pas de souris_, comme dit le bonhomme Richard.
+Il est vrai qu'il y a beaucoup de besogne et peut-être avez-vous le
+bras faible; mais tenez ferme, et vous verrez des merveilles, car, _à la
+longue, les gouttes d'eau percent la pierre;--avec de l'activité et de
+la patience, la souris coupe le câble;--les petits coups font tomber de
+grands chênes_.
+
+«Je crois entendre quelqu'un de vous me dire: «Mais ne peut-on se donner
+un instant de loisir?» Je te dirai, mon ami, ce que dit le bonhomme
+Richard: _Emploie bien ton temps, si tu songes à gagner du loisir;
+et puisque tu n'es pas sûr d'une minute, ne perds pas une heure._ Le
+loisir, c'est le moment de faire quelque chose d'utile; ce loisir,
+l'homme actif l'obtiendra, mais le fainéant, jamais; car _une vie de
+loisir et une vie de fainéantise sont deux.--Bien des gens voudraient
+vivre sans travailler, sur leur seul esprit; mais ils échouent faute
+de fonds_. Le travail, au contraire, amène à sa suite les aises,
+l'abondance, la considération.--_Fuyez les plaisirs et ils courront
+après vous_.--_La fileuse diligente ne manque pas de chemises_;--_à
+présent que j'ai vache et moutons, chacun me donne le bonjour_.
+
+II. «Mais indépendamment de l'amour du travail, il nous faut encore
+de la stabilité, de l'ordre, du soin, et veiller à nos affaires de nos
+propres yeux, sans nous en rapporter tant à ceux des autres; car,
+comme dit le bonhomme Richard, _je n'ai jamais vu venir à bien arbre ou
+famille changés souvent de place_; et encore: _trois déménagements sont
+pires qu'un incendie_. Puis ailleurs: _garde ta boutique et ta boutique
+te gardera_. Et ailleurs encore: _si vous voulez que votre besogne soit
+faite, allez-y; si vous voulez qu'elle ne soit pas faite, envoyez-y_.
+Le bonhomme dit aussi: _Celui qui par la charrue veut s'enrichir, de sa
+main doit la tenir_; et ailleurs: _l'oeil du maître fait plus d'ouvrage
+que ses deux mains_;--_faute de soin fait plus de tort que faute de
+science_;--_ne pas surveiller vos ouvriers, c'est leur livrer votre
+bourse ouverte_. Le trop de confiance est la ruine de plusieurs: _dans
+les choses de ce monde, ce n'est pas la foi qui sauve, mais le doute_.
+Le soin que l'on prend soi-même est celui qui fructifie le mieux; _car,
+si vous voulez avoir un serviteur fidèle et qui vous plaise, servez-vous
+vous-même. Grand malheur naît parfois de petite négligence. Faute d'un
+clou, le fer du cheval se perd; faute d'un fer, on perd le cheval; faute
+d'un cheval, le cavalier est perdu_, parce que son ennemi l'atteint et
+le tue: le tout, faute d'attention au clou d'un fer à cheval.
+
+III. «C'en est assez, mes amis, sur l'activité et l'attention à nos
+propres affaires; il faut y ajouter l'économie, si nous voulons assurer
+le succès de notre travail. Un homme, s'il ne sait pas mettre de côté à
+mesure qu'il gagne, aura toute la vie le nez sur la meule et mourra sans
+le sou.--_A cuisine grasse, testament maigre_. Bien des fonds de terre
+s'en vont à mesure qu'ils viennent, depuis que les femmes oublient pour
+le thé le rouet et le tricot; depuis que les hommes laissent, pour le
+punch, la scie ou le rabot. Si vous voulez être riche, apprenez à mettre
+de côté pour le moins autant qu'à gagner. _L'Amérique n'a pas enrichi
+l'Espagne_, parce que ses dépenses ont toujours dépassé ses recettes.
+
+«Laissez là toutes vos folies dispendieuses, et vous n'aurez plus tant à
+vous plaindre de la dureté des temps, de la pesanteur de l'impôt et des
+charges du ménage; car _les femmes et le vin, le jeu et la mauvaise
+foi, font petites les richesses et grands les besoins_; et, comme le
+dit ailleurs le bonhomme Richard, _un vice coûte plus à nourrir que deux
+enfants_.
+
+«Vous pensez peut-être qu'un peu de thé, un peu de punch de temps à
+autre, un plat un peu plus recherché, des habits un peu plus brillants,
+une partie de plaisir par-ci, par-là, ne tirent pas à conséquence; mais
+souvenez-vous que _les petits ruisseaux font les grandes rivières_.
+Défiez-vous des petites dépenses. _Il ne faut qu'une petite fente pour
+couler à fond un grand navire_, dit le bonhomme Richard.--_Les gens
+friands seront mendiants_;--_les fous font la noce et les sages la
+mangent_.
+
+«Vous voilà tous assemblés ici pour acheter des colifichets et des
+babioles: vous appelez cela des _biens_; mais si vous n'y prenez garde,
+cela pourra être des _maux_ pour plusieurs d'entre vous. Vous comptez
+qu'ils seront vendus bon marché, et peut-être seront-ils en effet vendus
+au-dessous du prix courant; mais si vous n'en avez que faire, ils
+seront encore trop chers pour vous. Rappelez-vous ce que dit le bonhomme
+Richard: _Achète ce qui t'est inutile, et tu vendras, sous peu, ce qui
+t'est nécessaire_. Il dit encore: _Réfléchis bien avant de profiter du
+bon marché_; nous faisant entendre que le _bon marché_ n'est peut-être
+qu'apparent, ou que l'achat, par la gêne qu'il amène, nous fera plus de
+mal que de bien; car il dit dans un autre endroit: _Les bons marchés ont
+ruiné nombre de gens_; et ailleurs: _c'est une folie que d'employer son
+argent à acheter un repentir_. Et cependant cette folie se renouvelle
+chaque jour dans les ventes, faute de penser à l'Almanach. Combien
+pour la parure de leurs épaules ont fait jeûner leur ventre, et presque
+réduit leur famille à mourir de faim! _Soie et satin, écarlate et
+velours, éteignent le feu de la cuisine_, dit le bonhomme Richard; loin
+d'être les _nécessités_ de la vie, ils en sont à peine les _commodités_,
+et pourtant, parce qu'ils brillent à la vue, combien de gens s'en font
+un besoin! Par ces extravagances et autres semblables, les gens du
+bel air sont réduits à la pauvreté et forcés d'emprunter à ceux qu'ils
+méprisaient auparavant, mais qui se sont maintenus par l'activité et
+l'économie; ce qui prouve qu'_un laboureur sur ses pieds est plus grand
+qu'un gentilhomme à genoux_, comme dit le bonhomme Richard. Peut-être
+avaient-ils reçu quelque petit héritage sans savoir comment cette
+fortune avait été acquise: «_Il est jour_, pensaient-ils, _il ne sera
+jamais nuit_; que fait une si mesquine dépense sur une telle somme?»
+Mais, _à force de puiser à la huche sans y rien mettre, on en trouve le
+fond_, comme dit le bonhomme Richard; et c'est alors, _c'est quand le
+puits est à sec, que l'on sait le prix de l'eau_. Mais, direz-vous,
+c'est ce qu'ils auraient su plus tôt, s'ils avaient suivi le conseil
+du bonhomme Richard: «_Voulez-vous savoir le prix de l'argent, allez et
+essayez d'en emprunter_.» Qui va à l'emprunt cherche un affront; et de
+fait, il en arrive autant à celui qui prête à certaines gens, quand il
+veut rentrer dans ses fonds.
+
+«Le bonhomme Richard nous avertit et nous dit: _L'orgueil de la parure
+est une vraie malédiction; avant de consulter votre fantaisie, consultez
+votre bourse_. Il nous dit aussi: _L'orgueil est un mendiant qui crie
+aussi haut que le besoin et avec bien plus d'effronterie_. Avez-vous
+fait emplette d'une jolie chose, il vous en faut acheter dix autres,
+pour que vos acquisitions anciennes et nouvelles ne jurent pas entre
+elles. Aussi, dit le bonhomme Richard, _il est plus aisé de réprimer
+le premier désir que de contenter tous ceux qui suivent_. Le pauvre qui
+singe le riche est véritablement aussi fou que la grenouille qui s'enfle
+pour égaler le boeuf en grosseur. _Les grands vaisseaux peuvent risquer
+davantage, mais les petits bateaux ne doivent pas s'écarter du rivage_.
+
+«Au surplus, les folies de cette nature sont assez vite punies; car,
+comme dit le bonhomme Richard: _L'orgueil qui dîne de vanité soupe de
+mépris_.--_L'orgueil déjeune avec l'abondance, dîne avec la pauvreté, et
+soupe avec la honte_.
+
+«Et que revient-il, après tout, de cette envie de paraître pour laquelle
+on a tant de risques à courir et tant de peines à subir? Elle ne peut
+conserver un jour de plus la santé, ni adoucir la souffrance. Elle
+n'ajoute pas un grain au mérite de la personne; elle éveille la
+jalousie, elle hâte le malheur.
+
+«Quelle sottise n'est-ce pas de s'endetter pour de telles superfluités!
+Dans cette vente-ci, l'on vous offre _six mois de crédit_, et c'est
+peut-être là ce qui a engagé quelques-uns de nous à s'y rendre,
+parce que, n'ayant pas d'argent à débourser, nous espérons nous parer
+gratuitement. Mais pensez-vous à ce que vous faites en vous endettant?
+Vous donnez à autrui pouvoir sur votre liberté. Si vous ne payez pas au
+terme fixé, vous rougirez de voir votre créancier; vous tremblerez en
+lui parlant: vous inventerez de pitoyables excuses, et, par degrés, vous
+arriverez à perdre votre franchise, vous tomberez dans les mensonges les
+plus tortueux et les plus vils; car _mentir n'est que le second vice; le
+premier est de s'endetter_, dit le bonhomme Richard;--_le mensonge monte
+en croupe de la dette_, dit-il encore à ce sujet. Un homme né libre ne
+devrait jamais rougir ni trembler devant tel homme vivant que ce soit;
+mais souvent la pauvreté efface et courage et vertu.--_Il est difficile
+à un sac vide de se tenir debout_. Que penseriez-vous d'un gouvernement
+qui vous défendrait par un édit de vous habiller comme un grand seigneur
+ou comme une grande dame, sous peine de prison ou de servitude? Ne
+direz-vous pas que vous êtes libres; que vous avez le droit de vous
+habiller comme bon vous semble; qu'un tel édit est un attentat formel
+à vos priviléges, qu'un tel gouvernement est tyrannique?--et cependant
+vous consentez à vous soumettre à une tyrannie semblable, dès l'instant
+où vous vous endettez _pour briller_! Votre créancier est autorisé à
+vous priver, selon son bon plaisir, de votre liberté, en vous confinant
+pour la vie dans une prison, ou bien en vous vendant comme esclave si
+vous n'êtes pas en état de le payer. Quand vous avez fait votre marché,
+peut-être ne songiez-vous guère au payement; mais, comme dit le bonhomme
+Richard, _les créanciers ont meilleure mémoire que les débiteurs_.--_Les
+créanciers_, dit-il encore, _forment une secte superstitieuse,
+observatrice des jours et des temps_. Le jour de l'échéance arrive avant
+que vous l'ayez vu venir, et l'on monte chez vous avant que vous soyez
+en mesure; ou bien, si votre dette est présente à votre esprit, le
+terme, qui vous avait d'abord paru si long, vous paraîtra bien peu de
+chose à mesure qu'il s'accourcit; vous croirez que le temps s'est mis
+des ailes aux talons comme aux épaules.--_Le carême est bien court pour
+qui doit payer à Pâques_.
+
+«Peut-être vous croyez-vous à ce moment en position de faire, sans
+préjudice, quelques petites extravagances; mais alors épargnez, pendant
+que vous le pouvez, pour le temps de la vieillesse et du besoin.--_Le
+soleil du matin ne brille pas tout le jour_. Le gain est passager
+et incertain; mais la dépense sera, toute votre vie, continuelle et
+certaine; et _il est plus aisé de bâtir deux cheminées que d'en tenir
+une chaude_, comme dit le bonhomme Richard; _ainsi_, ajoute-t-il, _allez
+plutôt vous coucher sans souper que de vous lever avec une dette. Gagnez
+ce que vous pouvez, et tenez bien ce que vous gagnez: voilà la pierre
+qui changera votre plomb en or_; et quand vous posséderez cette pierre
+philosophale, soyez sûrs que vous ne vous plaindrez plus de la dureté
+des temps ni de la difficulté à payer l'impôt.
+
+IV. «Cette doctrine, mes amis, est celle de la raison et de la
+sagesse; n'allez pas cependant vous confier uniquement à l'activité, à
+l'économie, à la prudence, bien que ce soient d'excellentes choses. Car
+elles vous seraient tout à fait inutiles sans la bénédiction du Ciel.
+Demandez donc humblement cette bénédiction, et ne soyez pas sans
+charité pour ceux qui paraissent en avoir besoin présentement, mais
+_consolez-les et aidez-les_. N'oubliez pas que Job fut bien misérable,
+et qu'ensuite il redevint heureux.
+
+«Et maintenant, pour terminer: _l'expérience tient une école qui coûte
+cher; mais c'est la seule où les insensés puissent s'instruire_, comme
+dit le bonhomme Richard, et encore n'y apprennent-ils pas grand'chose.
+Il a bien raison de dire que _l'on peut donner un bon avis, mais non
+la conduite_. Toutefois, rappelez-vous ceci: _qui ne sait pas être
+conseillé, ne peut être secouru_; et puis ces mots encore: _si vous
+n'écoutez pas la raison, elle ne manquera pas de vous donner sur les
+doigts_, comme dit le bonhomme Richard.»
+
+Le Vieillard finit ainsi sa harangue. On l'avait écouté; on approuva ce
+qu'il venait de dire et l'on fit sur-le-champ le contraire, précisément
+comme il arrive, aux sermons ordinaires; car la vente s'ouvrit et chacun
+enchérit de la manière la plus extravagante.--Je vis que ce brave homme
+avait soigneusement étudié mes Almanachs et digéré tout ce que j'avais
+dit sur ces matières pendant vingt-cinq ans. Les fréquentes citations
+qu'il avait faites eussent fatigué tout autre que l'auteur cité; ma
+vanité en fut délicieusement affectée, bien que je n'ignorasse pas
+que, dans toute cette sagesse, il n'y avait pas la dixième partie
+qui m'appartînt et que je n'eusse glanée dans le bon sens de tous les
+siècles et de tous les pays. Quoi qu'il en soit, je résolus de mettre
+cet écho à profit pour moi-même; et, bien que d'abord je fusse décidé
+à m'acheter un habit neuf, je me retirai, déterminé à faire durer le
+vieux.
+
+Ami lecteur, si tu peux en faire autant, tu y gagneras autant que moi.
+
+
+
+ CONSEILS
+ POUR FAIRE FORTUNE
+ PAR FRANKLIN
+
+
+
+
+I
+
+AVIS D'UN VIEIL OUVRIER À UN JEUNE OUVRIER
+
+Souvenez-vous que le _temps_ est de l'argent. Celui qui, par son
+travail, peut gagner dix francs par jour, et qui se promène ou reste
+oisif une moitié de la journée, quoiqu'il ne débourse que quinze sous
+pendant ce temps de promenade ou de repos, ne doit pas se borner à faire
+compte de ce déboursé seulement: il a réellement dépensé, disons mieux,
+il a jeté cinq francs de plus.
+
+Souvenez-vous que le _crédit_ est de l'argent. Si un homme me laisse
+son argent dans les mains après l'échéance de ma dette, il m'en donne
+l'intérêt, ou tout le produit que je puis en retirer pendant le temps
+qu'il me le laisse. Le bénéfice monte à une somme considérable pour un
+homme qui a un crédit étendu et solide, et qui en fait un bon usage.
+
+Souvenez-vous que l'argent est de nature à se multiplier par lui-même.
+L'argent peut engendrer l'argent; les petits qu'il a faits en font
+d'autres plus facilement encore, et ainsi de suite. Cinq francs employés
+en valent six; employés encore, ils en valent sept et vingt centimes,
+et proportionnellement ainsi jusqu'à cent louis. Plus les placements se
+multiplient, plus ils se grossissent; et c'est de plus en plus vite que
+naissent les profits. Celui qui tue une truie pleine, en anéantit toute
+la descendance, jusqu'à la millième génération. Celui qui engloutit
+un écu, détruit tout ce que cet écu pouvait produire, et jusqu'à des
+centaines de francs.
+
+Souvenez-vous qu'une somme de cinquante écus par an peut s'amasser en
+n'épargnant guère plus de huit sous par jour. Moyennant cette faible
+somme, que l'on prodigue journellement sur son temps ou sur sa dépense,
+sans s'en apercevoir, un homme, avec du crédit, a, sur sa seule
+garantie, la possession constante et la jouissance de mille écus à
+cinq pour cent. Ce capital, mis activement en oeuvre par un homme
+industrieux, produit un grand avantage.
+
+Souvenez-vous du proverbe: _Le bon payeur est le maître de la bourse des
+autres_. Celui qui est connu pour payer avec ponctualité et exactitude
+à l'échéance promise, peut, en tout temps, en toute occasion, jouir
+de tout l'argent dont ses amis peuvent disposer; ressource parfois
+très-utile. Après le travail et l'économie, rien ne contribue plus au
+succès d'un jeune homme dans le monde que la ponctualité et la justice
+dans toute affaire: c'est pourquoi, lorsque vous avez emprunté de
+l'argent, ne le gardez jamais une heure au delà du terme où vous avez
+promis de le rendre, de peur qu'une inexactitude ne vous ferme pour
+toujours la bourse de votre ami.
+
+Les moindres actions sont à observer en fait de crédit. Le bruit de
+votre marteau qui, à cinq heures du matin, ou à neuf heures du soir,
+frappe l'oreille de votre créancier, le rend facile pour six mois
+de plus: mais s'il vous voit à un billard, s'il entend votre voix au
+cabaret, lorsque vous devez être à l'ouvrage, il envoie pour son argent
+dès le lendemain, et le demande avant de le pouvoir toucher tout à la
+fois. C'est par ces détails que vous montrez si vos obligations sont
+présentes à votre pensée; c'est par là que vous acquérez la réputation
+d'un homme d'ordre, aussi bien que d'un honnête homme, et que vous
+augmentez encore votre crédit.
+
+Gardez-vous de tomber dans l'erreur de plusieurs de ceux qui ont du
+crédit, c'est-à-dire de regarder comme à vous tout ce que vous possédez,
+et de vivre en conséquence. Pour prévenir ce faux calcul, tenez à mesure
+un compte exact, tant de votre dépense que de votre recette. Si vous
+prenez d'abord la peine de mentionner jusqu'aux moindres détails, vous
+en éprouverez de bons effets; vous découvrirez avec quelle étonnante
+rapidité une addition de menues dépenses monte à une somme considérable,
+et vous reconnaîtrez combien vous auriez pu économiser pour l'avenir,
+sans vous occasionner une grande gêne.
+
+Enfin, le chemin de la fortune sera, si vous le voulez, aussi uni
+que celui du marché. Tout dépend surtout de deux mots: _travail et
+économie_; c'est-à-dire, de ne dissiper ni le _temps_, ni l'_argent_,
+mais de faire de tous deux le meilleur usage qu'il est possible. Sans
+travail et sans économie, vous ne ferez rien; avec eux, vous ferez tout.
+Celui qui gagne tout ce qu'il peut gagner honnêtement, et qui épargne
+tout ce qu'il gagne, sauf les dépenses nécessaires, ne peut manquer de
+devenir _riche_, si toutefois cet Être qui gouverne le monde, et vers
+lequel tous doivent lever les yeux pour obtenir la bénédiction de leurs
+honnêtes efforts, n'en a pas, dans la sagesse de sa Providence, décidé
+autrement.
+
+
+
+
+II
+
+AVIS NÉCESSAIRES A CEUX QUI VEULENT ÊTRE RICHES
+
+La possession de l'argent n'est avantageuse que par l'usage qu'on en
+fait.
+
+Avec six louis par an vous pouvez avoir l'usage d'un capital de
+cent louis, pourvu que vous soyez d'une prudence et d'une honnêteté
+reconnues.
+
+Celui qui fait par jour une dépense inutile de huit sous, dépense
+inutilement plus de six louis par an, ce qui est le prix que coûte
+l'usage d'un capital de cent louis.
+
+Celui qui perd chaque jour dans l'oisiveté pour huit sous de son temps,
+perd l'avantage de se servir d'une somme de cent louis tous les jours de
+l'année.
+
+Celui qui prodigue, sans fruit, pour cinq francs de son temps, perd cinq
+francs tout aussi sagement que s'il les jetait dans la mer.
+
+Celui qui perd cinq francs, perd non-seulement ces cinq francs, mais
+tous les profits qu'il en aurait encore pu retirer en les faisant
+travailler, ce qui, dans l'espace de temps qui s'écoule entre la
+jeunesse et l'âge avancé, peut monter à une somme considérable.
+
+
+
+
+III
+
+AUTRE AVIS
+
+Celui qui vend à crédit demande de l'objet qu'il vend un prix équivalent
+au principal et à l'intérêt de son argent, pour le temps pendant lequel
+il doit en rester privé; celui qui achète à crédit paye donc un intérêt
+pour ce qu'il achète; et celui qui paye en argent comptant pourrait
+placer cet argent à intérêt; ainsi, celui qui possède une chose qu'il a
+achetée, paye un intérêt pour l'usage qu'il en fait.
+
+Toutefois, dans ses achats, il est mieux de payer comptant, parce
+que celui qui vend à crédit, s'attendant à perdre cinq pour cent en
+mauvaises créances, augmente d'autant le prix de ce qu'il vend à crédit
+pour se couvrir de cette différence.
+
+Celui qui achète à crédit paye sa part de cette augmentation. Celui qui
+paye argent comptant y échappe, ou peut y échapper.
+
+
+
+
+IV
+
+MOYENS D'AVOIR TOUJOURS DE L'ARGENT
+DANS SA POCHE
+
+Dans ce temps, où l'on se plaint généralement que l'argent est rare, ce
+sera faire acte de bonté que d'indiquer aux personnes qui sont à court
+d'argent, le moyen de pouvoir mieux garnir leurs poches. Je veux
+leur enseigner le véritable secret de gagner de l'argent, la méthode
+infaillible pour remplir les bourses vides, et la manière de les
+garder toujours pleines. Deux simples règles, bien observées, en feront
+l'affaire.
+
+Voici la première: Que la probité et le travail soient vos compagnons
+assidus.
+
+Et la seconde: Dépensez un sou de moins par jour que votre bénéfice net.
+
+Par là, votre poche si plate commencera bientôt à s'enfler, et n'aura
+plus à crier jamais que son ventre est vide; vous ne serez pas maltraité
+par des créanciers, pressé par la misère, rongé par la faim, glacé par
+la nudité. Le ciel brillera pour vous d'un éclat plus vif, et le plaisir
+fera battre votre coeur. Hâtez-vous donc d'embrasser ces règles et
+d'être heureux. Écartez loin de votre esprit le souffle glacé du chagrin
+et vivez indépendant. Alors vous serez un homme, et vous ne cacherez
+point votre visage à l'approche du riche; vous n'éprouverez point de
+déplaisir de vous sentir petit lorsque les fils de la fortune marcheront
+à votre droite; car l'indépendance, avec peu ou beaucoup, est un
+sort heureux, et vous place de niveau avec les plus fiers de ceux que
+décorent les ordres et les rubans. Oh! soyez donc sages; que le travail
+marche avec vous dès le matin; qu'il vous accompagne jusqu'au moment où
+le soir vous amènera l'heure du sommeil. Que la probité soit comme l'âme
+de votre âme, et n'oubliez jamais de conserver un sou de reste, après
+toutes vos dépenses comptées et payées; alors vous aurez atteint le
+comble du bonheur, et l'indépendance sera votre cuirasse et votre
+bouclier, votre casque et votre couronne; alors vous marcherez tête
+levée sans vous courber devant des habits de soie parce qu'ils seront
+portés par un misérable qui aura des richesses, sans accepter un affront
+parce que la main qui vous l'offrira étincellera de diamants.
+
+
+
+
+V
+
+LE SIFFLET
+
+A mon avis il serait très-possible pour nous de tirer de ce bas monde
+beaucoup plus de bien, et d'y souffrir moins de mal, si nous voulions
+seulement prendre garde de _ne donner pas trop pour nos sifflets_; car
+il me semble que la plupart des malheureux qu'on trouve dans le monde
+sont devenus tels par leur négligence de cette précaution.
+
+Vous demandez ce que je veux dire? Vous aimez les histoires, et vous
+m'excuserez si je vous en donne une qui me regarde moi-même.
+
+Quand j'étais un enfant de cinq ou six ans, mes amis, un jour de fête,
+remplirent ma petite poche de sous. J'allai tout de suite à une boutique
+où on vendait des babioles; mais, étant charmé du son d'un sifflet que
+je rencontrai en chemin dans les mains d'un autre petit garçon, je lui
+offris et lui donnai volontiers pour cela tout mon argent. Revenu chez
+moi, sifflant par toute la maison, fort content de mon achat, mais
+fatiguant les oreilles de toute la famille, mes frères, mes soeurs, mes
+cousines, apprenant que j'avais tant donné pour ce mauvais bruit, me
+dirent que c'était dix fois plus que la valeur. Alors ils me firent
+penser au nombre de bonnes choses que j'aurais pu acheter avec le reste
+de ma monnaie, si j'avais été plus prudent: ils me ridiculisèrent tant
+de ma folie, que j'en pleurai de dépit, et la réflexion me donna plus de
+chagrin que le sifflet de plaisir.
+
+Cet accident fut cependant, dans la suite, de quelque utilité pour moi,
+l'impression restant sur mon âme; de sorte que, lorsque j'étais tenté
+d'acheter quelque chose qui ne m'était pas nécessaire, je disais en
+moi-même: _Ne donnons pas trop pour le sifflet_, et j'épargnais mon
+argent.
+
+Devenant grand garçon, entrant dans le monde et observant les actions
+des hommes, je vis que je rencontrais nombre de gens qui _donnaient trop
+pour le sifflet_.
+
+Quand j'ai vu quelqu'un qui, ambitieux de la faveur de la cour,
+consumait son temps en assiduités aux levers, son repos, sa liberté,
+sa vertu, et peut-être même ses vrais amis pour obtenir quelque petite
+distinction, j'ai dit en moi-même: Cet homme _donne trop pour son
+sifflet_.
+
+Quand j'en ai vu un autre, avide de se rendre populaire, et pour cela
+s'occupant toujours de contestations publiques, négligeant ses affaires
+particulières, et les ruinant par cette négligence: _Il paye trop_,
+ai-je dit, _pour son sifflet_.
+
+Si j'ai connu un avare qui renonçait à toute manière de vivre
+commodément, à tout le plaisir de faire du bien aux autres, à toute
+l'estime de ses compatriotes et à tous les charmes de l'amitié pour
+avoir un morceau de métal jaune: Pauvre homme, disais-je, _vous donnez
+trop pour votre sifflet_.
+
+Quand j'ai rencontré un homme de plaisir, sacrifiant tout louable
+perfectionnement de son âme, et toute amélioration de son état, aux
+voluptés du sens purement corporel, et détruisant sa santé dans leur
+poursuite: Homme trompé, ai-je dit, vous vous procurez des peines au
+lieu des plaisirs; _vous payez trop pour votre sifflet_.
+
+Si j'en ai vu un autre, entêté de beaux habillements, belles maisons,
+beaux meubles, beaux équipages, tous au-dessus de sa fortune, qu'il ne
+se procurait qu'en faisant des dettes, et en allant finir sa carrière
+dans une prison: Hélas! ai-je dit, _il a payé trop pour son sifflet_.
+
+Quand j'ai vu une très-belle fille, d'un naturel bon et doux, mariée
+à un homme féroce et brutal, qui la maltraite continuellement: C'est
+grand' pitié, ai-je dit, qu'elle ait _tant payé pour un sifflet_.
+
+Enfin j'ai conçu que la plus grande partie des malheurs de l'espèce
+humaine viennent des estimations fausses qu'on fait de la valeur des
+choses, et de ce qu'_on donne trop pour les sifflets_.
+
+Néanmoins, je sens que je dois avoir de la charité pour ces gens
+malheureux, quand je considère qu'avec toute la sagesse dont je me
+vante, il y a certaines choses, dans ce bas monde, si tentantes, que, si
+elles étaient mises à l'enchère, je pourrais être très-facilement porté
+à me ruiner par leur achat, et trouver que j'aurais encore une fois
+_donné trop pour le sifflet_.
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+Avertissement.
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Enseignements qu'offre la vie de Franklin.
+
+CHAPITRE II
+
+Origine de Franklin.--Sa famille.--Son éducation.--Ses premières
+occupations chez son père.--Son apprentissage chez son frère James
+Franklin comme imprimeur.--Ses lectures et ses opinions.
+
+CHAPITRE III
+
+Relâchement de Franklin dans ses croyances et dans sa conduite.--Ses
+fautes, qu'il appelle ses _errata_.
+
+CHAPITRE IV
+
+Croyance philosophique de Franklin.--Son art de la vertu.--Son algèbre
+morale.--Le perfectionnement de sa conduite.
+
+CHAPITRE V
+
+Moyens qu'emploie Franklin pour s'enrichir.--Son imprimerie.--Son
+journal.--Son Almanach populaire et sa _Science du bonhomme
+Richard_.--Son mariage, la réparation de ses fautes.--Age auquel, se
+trouvant assez riche, il quitte les affaires commerciales pour les
+travaux de la science et pour les affaires publiques.
+
+CHAPITRE VI
+
+Établissements d'utilité publique et d'instruction fondés par
+Franklin.--Influence qu'ils exercent sur la civilisation matérielle
+et morale de l'Amérique.--Ses inventions et ses découvertes comme
+savant.--Grandeur de ses bienfaits et de sa renommée.
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+CHAPITRE VII
+
+Vie publique de Franklin.--Divers emplois dont il est investi par la
+confiance du gouvernement et par celle de la colonie.--Son élection
+à l'Assemblée législative de la Pensylvanie.--Influence qu'il y
+exerce.--Ses services militaires pendant la guerre avec la France.--Ses
+succès à Londres comme agent et défenseur de la colonie contre les
+prétentions des descendants de Guillaume Penn, qui en possédaient le
+gouvernement héréditaire.
+
+CHAPITRE VIII
+
+Seconde mission de Franklin à Londres.--Ses habiles négociations pour
+empêcher une rupture entre l'Angleterre et l'Amérique, au sujet des
+taxes imposées arbitrairement par la métropole à ses colonies.--Objet
+et progrès de cette grande querelle.--Rôle qu'y joue Franklin.--Sa
+prévoyance et sa fermeté.--Écrits qu'il publie.--Trames qu'il
+découvre.--Outrages auxquels il est en butte devant le conseil privé
+d'Angleterre.--Calme avec lequel il les reçoit, et souvenir profond
+qu'il en conserve.
+
+CHAPITRE IX
+
+Destitution de Franklin comme maître général des postes en
+Amérique.--Mesures prises contre Boston et la colonie de
+Massachussets.--Réunion à Philadelphie d'un congrès général conseillé
+par Franklin.--Nobles suppliques de ce congrès transmises à Franklin,
+et repoussées par le roi et les deux chambres du parlement.--Plans de
+conciliation présentés par Franklin.--Magnifique éloge que fait de lui
+lord Chatham dans la chambre des pairs.--Son départ pour l'Amérique.
+
+CHAPITRE X
+
+Retour de Franklin en Amérique.--Sa nomination et ses travaux comme
+membre de l'assemblée de Pensylvanie et du congrès colonial.--Résistance
+armée des treize colonies.--Leur mise hors de la protection et de la
+paix du roi par le parlement britannique.--Leur déclaration solennelle
+d'indépendance, et leur constitution en _États-Unis_.--Organisation
+politique de la Pensylvanie sous l'influence de Franklin.--Mission
+sans succès de lord Howe en Amérique.--Premières victoires des
+Anglais.--Situation périlleuse des Américains.--Envoi de Franklin en
+France pour y demander du secours et y négocier une alliance.
+
+CHAPITRE XI
+
+Accueil que Franklin reçoit en France.--Proposition faite à Louis XVI,
+par M. de Vergennes, de soutenir la cause des _États-Unis_ immédiatement
+après leur déclaration d'indépendance.--Secours particuliers qu'il leur
+donne.--Démarches actives de Franklin auprès de la France, de l'Espagne,
+de la Hollande.--Son établissement à Passy.--Résistance magnanime
+de Washington à l'invasion anglaise à Trenton, à Princeton, à
+Germantown.--Victoire remportée par le général américain Gates sur
+le général anglais Burgoyne, forcé de se rendre à Saratoga.--Traité
+d'alliance et de commerce conclu par Franklin entre les États-Unis et
+la France, le 6 février 1778.--Sa présentation à la cour.--Enthousiasme
+dont il est l'objet; sa rencontre avec Voltaire.
+
+CHAPITRE XII
+
+Tentatives de réconciliation faites auprès de Franklin par le
+gouvernement anglais.--Bills présentés par lord North et votés par le
+gouvernement britannique.--Ils sont refusés en Amérique.--Diversion que
+la guerre contre l'Angleterre de la part de la France, de l'Espagne
+et de la Hollande, amène en faveur des États-Unis.--Succès des
+alliés.--Démarches et influence de Franklin.--Expédition française
+conduite par Rochambeau, qui, de concert avec Washington, force lord
+Cornwallis et l'armée anglaise à capituler dans York-Town.--Négociations
+pour la paix.--Signature par Franklin du traité de 1783, qui consacre
+l'indépendance des États-Unis, que l'Angleterre est réduite à
+reconnaître.
+
+CHAPITRE XIII
+
+Faiblesse des gouvernements fédératifs.--Nécessité de fortifier
+l'Union américaine.--Retour de Franklin à Philadelphie.--Admiration
+et reconnaissance qu'il excite.--Sa présidence de l'État de
+Pensylvanie.--Sa nomination à la convention chargée de reviser le pacte
+fédéral et de donner aux États-Unis leur constitution définitive.--Sa
+retraite.--Sa mort.--Deuil public en Amérique et en France.--Conclusion.
+
+
+La Science du bonhomme Richard.
+
+Conseils pour faire fortune.
+
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Vie de Franklin, by Francois-Auguste Mignet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE FRANKLIN ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #17810 (https://www.gutenberg.org/ebooks/17810)