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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:51:38 -0700 |
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Bayard + +Release Date: February 3, 2006 [EBook #17670] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PETITS VAGABONDS *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net. (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + LES + PETITS VAGABONDS + + PAR + Mme JEANNE MARCEL + + ILLUSTRÉS DE 25 VIGNETTES + PAR E. BAYARD + + CINQUIÈME ÉDITION + + PARIS + LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + + + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +César, Aimée et leur compagnon Balthasar. + + +Il était une fois, mes petits lecteurs, deux enfants que Dieu avait +faits orphelins tout jeunes, et bien avant qu'ils fussent en état de +garder le souvenir des soins et de la tendresse que leur avait prodigués +leur pauvre maman. + +A l'époque où commence notre histoire, l'aîné, un garçon, pouvait avoir +neuf ans, peut-être dix, et le plus jeune, une fille, huit ans à peine. +Il ne faut pas me demander s'ils étaient jolis; c'était chose fort +difficile à découvrir sous leurs haillons, et je ne saurais vraiment +vous répondre. Cela, du reste, leur importait si peu, qu'ils eussent +été eux-mêmes bien embarrassés de dire s'ils avaient le nez camard ou +aquilin; de la vie, ils ne s'étaient regardés dans un miroir. + +Je n'essayerai pas non plus de vous vanter leur intelligence; ils en +avaient, sans doute, mais il n'y paraissait guère, car ils avaient +toujours vécu comme des sauvages et ne savaient encore ni lire, ni +écrire, ni prier. Ils ignoraient aussi tout ce qui concernait leur +première enfance, et ne connaissaient rien des parents qu'ils avaient +perdus, ni de l'époque ou du lieu où ils étaient nés. Aussi loin dans le +passé qu'ils pouvaient se reporter par le souvenir, ils se voyaient +du matin au soir errant sur le pavé de Paris; où ils offraient aux +promeneurs des bouquets de roses et de violettes qu'on leur achetait +trop rarement, et du soir au matin couchés côte à côte sur de misérables +paillasses dans le logis de leur tuteur Joseph Ledoux. + +Lorsque César, qui avait par moment des idées vagues et confuses d'un +temps plus heureux, s'enhardissait assez pour questionner Joseph, +celui-ci répondait invariablement qu'ils n'étaient que de misérables +enfants trouvés. Enfants trouvés!... Cela les faisait réfléchir: ils se +représentaient tous deux abandonnés sous le porche d'une église, comme +ils entendaient dire qu'on trouvait quelquefois des enfants nouveau-nés, +ou bien perdus dans un chemin de traverse, au milieu des bois, tels +que César en voyait toujours la nuit dans ses rêves, bien qu'à sa +connaissance il n'eût jamais été à la campagne. Et c'était pour eux un +grand sujet de désolation! + +Ah! si à défaut de parents, la Providence leur avait seulement donné +des amis! Mais l'amitié, douce au coeur des enfants comme au coeur des +hommes, leur faisait aussi défaut. Personne ne s'intéressait à eux +au delà de cette pitié passagère que leur grande jeunesse inspirait à +quelques promeneurs. De temps à autre ils entendaient qu'on disait en +passant près d'eux: »Pauvres petits!» Touchés jusqu'au fond de l'âme, +ils levaient sur la personne qui avait parlé ainsi leurs beaux yeux +pleins de reconnaissance, mais on leur donnait deux sous et puis c'était +fini. Ils étaient donc seuls au monde et abandonnés de tous, excepté de +Dieu, qui veille toujours sur ses créatures; mais ils ne connaissaient +point Dieu. + +Si, je me trompe, César et Aimée avaient un ami. Un seul, il est vrai, +mais plus attaché et plus dévoué qu'on ne serait autorisé à l'exiger +d'un grand nombre. Il s'appelait Balthasar et n'était, hélas! qu'un +pauvre caniche aussi mal placé dans la hiérarchie des chiens que ses +maîtres dans celle des hommes. D'un extérieur peu fait pour inspirer la +confiance, il était horriblement malpropre et avait l'air de porter des +guenilles en guise de toison. De plus il avait le malheur d'être maigre +à lui tout seul autant que les sept vaches qu'un certain roi d'Égypte +vit en songe, comme il est expliqué dans la Bible. Mais cela ne fait +rien; ce ne sont pas toujours les caniches les plus gras et les mieux +soignés qui sont les meilleurs et les plus intelligents. Si Balthasar +était laid et chétif, en revanche, sa cervelle de chien était bien +organisée; il avait beaucoup de moyens, et, en outre, du coeur assez +pour faire honte à bien des hommes. + +C'était vraiment une bonne et intelligente bête; et quand je songe aux +preuves d'attachement qu'il a données à ses jeunes maîtres, et à sa +conduite si sagement raisonnée en maintes circonstances, je me demande +comment il se trouve des gens assez hardis ou assez aveugles pour +refuser aux caniches la faculté de penser. + +Croyez bien, mes petits lecteurs, que Balthasar ne ressemblait en rien +à ces chiens idiots qu'on voit tous les jours s'attacher au premier +venu qui veut bien se déclarer leur maître, et sont toujours prêts à +s'humilier devant la force. De tels chiens ne méritent seulement pas +qu'on daigne s'occuper d'eux. Quant à lui, il ignorait la bassesse et +n'avait point tant de servilité dans le coeur au service des hommes. + +Son éducation avait été fort soignée; des maîtres habiles et bien +inspirés l'avaient doté de nombreux talents, dont Joseph Ledoux tirait +alors un parti assez avantageux. On ne savait pas en ce temps-là que +l'adversité obligerait un jour Balthasar à faire un gagne-pain des tours +d'adresse et de force qu'on lui avait enseignés pour charmer ses loisirs +et ceux de ses amis. Mais la vie est ainsi faite: personne ne peut +répondre de l'avenir. On voit tous les jours les gens les mieux partagés +sous le rapport des richesses passer de l'opulence à la misère avec une +rapidité bien faite pour donner à réfléchir!... + +Quant à Balthasar, il n'était point tombé d'une hauteur vertigineuse; +c'était au milieu d'une honnête famille d'artisans, et non dans le +chenil d'un grand seigneur, que le sort l'avait fait naître. + +Il n'en avait pas moins été très-dur pour lui de se trouver ensuite au +service d'un bateleur, et surtout d'un bateleur ivrogne et méchant comme +était Joseph Ledoux. Balthasar, vous le devinez bien, je pense, était un +chien savant, ou, si vous le préférez, un chien artiste. + +Vous énumérer tous les tours qu'il exécutait serait fastidieux; +cependant, si cela peut lui procurer une meilleure place dans votre +estime, je vous apprendrai qu'il sautait à la corde presqu'aussi +bien que les plus habiles d'entre vous; disait l'heure au public avec +l'exactitude d'un cadran solaire; mettait bravement le feu à un petit +canon de poche, dont l'explosion ne le faisait même pas sourciller; +savait, rien qu'à l'inspection de la physionomie, distinguer au milieu +d'une foule d'enfants celui qui était le plus aimable et le plus docile, +et, de sa patte droite, battait la mesure avec une précision remarquable +lorsque son maître jouait du violon. Entre de meilleures mains que +celles de Joseph, il aurait pu très-certainement se faire connaître et +gagner beaucoup d'argent. + +Mais je dois, pour être juste, déclarer que l'amour-propre et la +cupidité n'étaient point son fait, et que si c'eût été pour sa +satisfaction personnelle et par amour de l'or, jamais il n'eût consenti +à prendre une sébile entre ses dents et à la tendre humblement à des +spectateurs qui, le plus souvent, ne donnent leur centime qu'à regret, +et par respect humain plutôt que pour rétribuer honorablement le savoir +et l'adresse. En cela, comme en beaucoup d'autres choses, il obéissait à +son devoir de préférence à ses goûts. + +[Illustration: Il sautait à la corde.] + +Tout naturellement César et Aimée chérissaient Balthasar, dont ils +connaissaient et appréciaient le dévouement. C'était un vieil ami qu'ils +avaient toujours vu près d'eux. Ils le soupçonnaient avec raison de +les avoir précédés dans la vie; et, parfois, lorsqu'il fixait sur leurs +jeunes visages ses pauvres yeux déjà ternis par l'âge, mais profonds et +comme tout chargés de souvenirs, ils s'imaginaient que le vieux chien +songeait à ce passé si obscur que César faisait de vains efforts pour +pénétrer. Malheureusement Balthasar était incapable de les consoler et +de les encourager; il ne pouvait que les aimer; c'était quelque chose +sans doute, mais ce n'était pas assez. Ils le voyaient fort peu, +d'ailleurs, car ils étaient obligés de se séparer de lui dès le matin +pour se rendre où les appelait leur occupation, et ne rentraient que le +soir presque toujours brisés de fatigue et poursuivis par le sommeil. + +Quoi qu'il m'en coûte, mes petits lecteurs, je dois vous faire connaître +la véritable occupation de César et d'Aimée. Il est donc inutile de +vous le dissimuler, leur commerce de fleurs n'était qu'un prétexte pour +demander l'aumône; ils faisaient le honteux métier de mendiants!... Un +dur métier, croyez-moi, et qui procure tant de misères, d'ennuis et de +fatigues, que je me demande comment il se trouve des paresseux assez +mal inspirés pour le choisir volontairement. Quant à mes amis, ils ne +l'avaient point choisi, au contraire; c'était bien malgré eux et tout à +fait à leur corps défendant qu'ils s'y livraient. Que cette répugnance +les réhabilite à vos yeux et fasse qu'il se trouve pour eux une toute +petite place dans un coin de votre coeur. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE II. + +Où il est prouvé que la fortune nous arrive parfois à l'improviste, sans +être attendue, et qu'elle s'en va non moins vite. + + +Un jour, c'était vers la mi-avril, le temps était magnifique et tout le +monde était dehors. César et Aimée qui connaissaient les bons endroits, +étaient venus, dans l'espoir de faire une recette fabuleuse, se placer +à la grille des Tuileries qui ouvre sur la rue Castiglione. Mais à peine +s'y trouvaient-ils depuis un quart d'heure que, entraînés par les goûts +de leur âge, ils oublièrent la chasse des petits sous pour regarder les +enfants qui couraient dans le jardin. Les deux paniers de roses et +de muguet gisaient sans plus de façon sur le trottoir; quant à leurs +propriétaires, ils suivaient avec un vif intérêt les parties qui se +jouaient de l'autre côté de la grille. Ils étaient si complétement +absorbés dans leur contemplation qu'ils ne virent point descendre de +voiture, à quelques pas d'eux, une jeune et belle dame, laquelle vint +droit à César et lui dit en lui glissant quelque chose dans la main: +«Prenez ceci et priez Dieu pour qu'il rende la santé à un pauvre enfant +dont la mère ne pourrait supporter la perte.» + +Mes amis (souffrez que je leur donne ce titre), mes amis stupéfaits +n'eurent pas même assez de présence d'esprit pour remercier la jeune +dame, qui, du reste, s'était promptement éloignée. + +«Que t'a-t-elle donné, César? demanda Aimée. + +--Tiens, fit César en ouvrant la main, voilà! Je crois bien que c'est +une pièce d'or. + +--Une pièce d'or? + +--Oui, comme on en voit chez les changeurs. + +--Montre un peu.... Oh! que c'est joli une pièce d'or!... Mais elle est +bien petite, sais-tu? + +--Oh! cela ne fait rien. + +--Elle est bonne tout de même, n'est-ce pas? + +--Parbleu!... On dirait une pièce de vingt francs. + +--Vingt francs!... Montre encore!... Combien cela fait-il de sous, vingt +francs? + +--Oh! je ne sais pas au juste, mais beaucoup, beaucoup, plein ton panier +peut-être!... + +[Illustration: «Prenez ceci et priez Dieu».] + +--Tant que cela? + +--Pour le moins. + +--Et que peut-on acheter avec un panier de sous? + +--Tout ce qu'on veut, je pense. + +--Vrai, César?... Alors nous sommes riches? + +--Bien sûr que nous le sommes.... A moins pourtant que la dame ne se +soit trompée. + +--Comment donc? + +--Eh bien, oui, qu'elle ne nous ait donné cela pour une pièce de cinq +centimes. + +--Le penses-tu? + +--Dame! je ne sais pas.... mais cependant cela pourrait bien être. + +--Comment faire alors? + +--Chercher la dame et lui rendre la pièce. + +--Oh! ce serait dommage.... J'étais déjà si contente d'être riche!... +D'ailleurs, comment veux-tu retrouver au milieu de tant de monde une +personne que tu n'as fait qu'entrevoir? + +--Je la reconnaîtrai bien, que cela ne t'inquiète pas, viens. + +--Allons!... puisque tu le veux. + +--Et toi, tu ne le veux donc pas? + +--Si fait.... Je serais heureuse de posséder beaucoup d'argent, mais je +ne voudrais pas garder une pièce d'or qui ne m'appartiendrait pas.... + +--A la bonne heure!» + +Malgré une persévérance et une bonne volonté fort louables, les deux +enfants ne trouvèrent point la dame à la pièce d'or. + +«Je l'avais bien dit, fit Aimée en se laissant tomber avec découragement +sur un banc de pierre dans la partie la plus déserte du jardin. + +--Nous reviendrons demain, répondit César. + +--Alors tu ne donneras pas la pièce à Joseph? + +--Non. Et toi, Aimée, tu ne lui parleras pas de cela, à Joseph. + +--Pourquoi? + +--Ne le connais-tu donc pas? il prendrait les vingt francs et les +garderait sans s'assurer davantage qu'ils sont bien à lui. + +--A propos, que t'a-t-elle dit, la dame? + +--Elle m'a recommandé de prier Dieu pour qu'il rende la santé à un +enfant malade. + +--Et tu le feras? + +--Sans doute. + +--Même avant de savoir si la pièce d'or est à nous? + +--Qu'importe! + +--Mais comment? + +--Comment? + +--Oui, que lui diras-tu, au bon Dieu? Comment t'y prendras-tu pour le +prier? + +--Écoute, fit César comme en cherchant à se rappeler.... + +--Tu ne sais pas? + +--Non, je ne sais plus prier le bon Dieu. + +--Tu l'as donc su? + +--Au fait, non, je ne l'ai jamais su;... qui me l'aurait appris? + +--Dis-donc, où le voit-on, le bon Dieu? + +--Dans les églises. + +--Vrai?... Qui te l'a dit? + +--Personne.... Mais c'est dans les églises, j'en réponds. Si tu veux, +nous irons voir demain? + +--Pourquoi pas tout de suite? + +--Il est trop tard. A cette heure l'église est déserte, il y fait sombre +et tu aurais peur. + +--Tu as donc été dans une église, toi, César? + +--Je ne m'en souviens pas. + +--On le dirait. Moi, je trouve bien extraordinaire que tu te souviennes +comme cela de choses que tu n'as point vues.» + +César et Aimée arrivèrent ce soir-là les premiers au logis; Joseph +s'était, selon toute apparence, oublié au cabaret. C'était si bien dans +ses habitudes qu'ils n'en parurent même pas surpris. N'ayant rien de +mieux à faire en attendant qu'il lui plût de rentrer, ils s'accroupirent +sur leurs talons dans un coin de la chambre, et là, dans l'obscurité, +s'occupèrent joyeusement à bâtir des châteaux en Espagne. Avec la +pièce d'or (en supposant qu'elle fût à lui et à Aimée) César achetait +immédiatement des livres, et allait à l'école où il travaillait si +bien qu'au bout de très-peu de temps, six mois au plus grand mot, il en +sortait le plus savant de toute la classe. Alors il apprenait un état +qui le faisait vivre honorablement, ainsi que sa soeur. Ce n'était +pas plus difficile que cela! Quant à Aimée, un magnifique bébé qu'elle +voyait depuis longtemps à l'étalage d'un marchand de jouets du boulevard +et qui avait des dents et des cheveux _pour de vrai_, fermait les yeux +pour dormir et les ouvrait en s'éveillant, demandait à manger lorsqu'il +avait faim et même lorsqu'il n'avait pas faim, appelait son papa et sa +maman selon qu'il lui plaisait de voir l'un ou l'autre, enfin un bébé +charmant qui souriait sans partialité à toutes les petites filles et +leur envoyait des baisers à travers la vitrine où il était exposé, +suffisait à son bonheur. César la trouvait bien raisonnable. Mais +quelque riche qu'on soit, il faut, si l'on veut être réellement heureux, +savoir borner ses désirs. + +Ils en étaient là lorsque des pas inégaux se firent entendre dans +l'escalier; presque aussitôt la porte s'ouvrit avec fracas et Joseph +entra suivi de Balthasar. César cacha prudemment sa pièce d'or dans la +doublure de sa veste. C'était un misérable que Joseph, et un misérable +de toutes les façons; paresseux, ivrogne, méchant, voleur, il avait tous +les vices. Les enfants le craignaient et le détestaient, parce que pour +un oui, pour un non, il les battait comme plâtre, selon l'expression +des voisins, qui plus d'une fois étaient venus les arracher à sa fureur. +Balthasar, de son côté, lui témoignait beaucoup de froideur et ne lui +obéissait qu'en rechignant. + +«Ah! vous voilà, vous autres, dit-il en découvrant mes amis dans un +coin de la chambre. La journée a dû être bonne par un temps comme cela. +Donnez-moi votre argent.» + +Par malheur les pauvres petits, comme vous savez, avaient perdu une +partie de l'après-midi à regarder jouer les enfants et à chercher la +dame à la pièce d'or, et au lieu de deux francs que Joseph leur avait +fixés comme minimum de recette, ils ne rapportaient que trente sous. Il +allait se mettre en colère lorsque tout à coup il vit briller quelque +chose sur la poitrine de César. L'enfant ignorait que le dessus de son +habit, aussi clair que du canevas, permettait de voir la malheureuse +pièce de vingt francs qu'il avait cru si bien cacher. + +Joseph était muet de surprise. + +«Une pièce d'or! s'écria-t-il enfin. Comment César, tu as de l'or!... et +tu ne le dis pas tout de suite!... Voyons, donne-moi ça, mon garçon? + +--Ce n'est pas à moi, dit César stupéfait. + +--Aurais-tu la prétention de la garder? + +--Je te dis qu'elle ne m'appartient pas; on me l'a donnée pour un sou; +je le crois du moins. + +--C'est trop fort!... Es-tu donc devenu tout à fait imbécile? Si on te +l'a donnée, elle est à toi. + +--Non, te dis-je.... + +--Allons! allons, pas tant de raisons. Si elle n'est pas à toi, elle est +à moi, j'en fais mon affaire.» + +Et Joseph se jeta brutalement sur le pauvre César qui, appuyé par Aimée +et Balthasar, lui opposa d'abord une certaine résistance. Mais il n'est +pas difficile à un homme de venir à bout de deux enfants de cet âge. +Bientôt Joseph put s'emparer de la pièce de vingt francs, et il s'enfuit +laissant César et Aimée étendus deci delà comme des choses inertes sur +le plancher de la chambre. Certes ils étaient durs à la souffrance, leur +tuteur les y avait habitués, mais jamais encore il ne les avait traités +de la sorte et ils pensaient bien que cette fois, ils n'en reviendraient +pas. + +Heureusement c'était une erreur, et vers le matin, comme le jour +commençait à poindre, ils reprirent un peu courage et se traînèrent sur +leurs petits lits où un sommeil profond et bienfaisant ne tarda pas à +s'emparer d'eux. Vous pensez bien qu'après une telle scène ils ne furent +pas bercés par des rêves positivement enchanteurs, mais enfin leurs +traits contractés par la terreur se détendirent un peu, et Dieu leur fit +la grâce de se reposer jusque longtemps après le lever du soleil. + + + + +CHAPITRE III. + +Ce que pense le père Antoine sur la manière dont on doit gagner sa vie. + + +Ce jour-ci était un dimanche, le beau dimanche de Pâques, si j'ai +bonne mémoire; c'était fête partout, excepté dans le coeur de mes amis, +lesquels, tristement assis sur le carreau de leur chambre, songeaient +à leur misérable destinée, lorsque par la fenêtre--un châssis en +tabatière--que Joseph avait oublié de fermer le soir précédent, ils +remarquèrent que le ciel était pur et virent, pour la première fois +cette année-là, des hirondelles aller et venir tout affairées sur les +toits. Cela leur fit pronostiquer qu'on était enfin débarrassé des +frimats et que la belle saison était définitivement arrivée. Ce leur fut +une douce consolation, et bientôt l'espoir vint sécher leurs larmes +et leur montrer l'avenir sous un aspect plus heureux. Ils se vêtirent, +c'est-à-dire qu'ils rajustèrent tant bien que mal leurs habits sur leurs +épaules, puis, après s'être consultés, décidèrent qu'ils sortiraient +comme les autres jours, bien que Joseph n'eût point préparé leur +provision quotidienne de fleurs. + +Ils se dirigèrent vers le centre de Paris, cheminant comme ils en +avaient l'habitude en se donnant la main. Balthasar les suivit. C'était +la première fois que le brave chien les accompagnait, et cela les +ravissait de le voir gambader autour d'eux; car dans sa joie, Balthasar +oubliant qu'il était vieux, sautait et folâtrait avec la fougue et +l'entrain de la jeunesse. + +On descendit comme cela le jardin du Luxembourg, en faisant un détour +pour visiter la pépinière, où la végétation, plus hâtive que dans les +autres parties du jardin, offrait déjà aux yeux ravis de nos petits +promeneurs une assez grande variété de fleurs, que faisait admirablement +ressortir la verdure d'avril, si belle à voir en sa fraîcheur et sa +jeunesse. César et Aimée, d'ailleurs, se plaisaient au milieu de +ces arbustes presque tous indigènes, ou, du moins, qu'une longue +acclimatation nous a rendus familiers. Ils en savaient les noms; +c'étaient d'anciens amis. Ils aimaient aussi à voir les pêchers, les +poiriers, les cerisiers, les amandiers se couvrir de fleurs; puis à +considérer comment, en quelques mois, se formaient et mûrissaient les +belles grappes de raisin qu'on apercevait au milieu du feuillage épais +et dentelé de la vigne. + +L'aspect de toutes ces choses, aussi belles qu'intéressantes, faisait +rêver César; il lui semblait toujours qu'il les connaissait de longue +date et pour les avoir vues ailleurs qu'à Paris. + +Mes amis étaient fort au courant des différentes époques où mûrissaient +les fruits de la pépinière, car tous les matins ils venaient les +admirer, les convoiter peut-être, et juger des progrès qu'ils faisaient +d'un jour à l'autre. + +Ils savaient aussi que l'hiver était proche quand les arbres, dépouillés +de leur récolte et n'ayant plus rien à abriter, laissaient tristement +tomber leurs feuilles. César et Aimée n'aimaient point à voir la terre +jonchée de ces débris de feuillages, que, contrairement aux autres +enfants, ils ne prenaient aucun plaisir à écraser en les faisant crier +sous la semelle de leurs souliers. Mais à l'époque dont je parle, le +printemps commençait à peine et les deux enfants ne songeaient point, +Dieu merci! aux dures gelées de décembre. + +Ils prirent donc par la pépinière, s'arrêtant pour prodiguer aux +gazouillements vulgaires du pierrot et aux vocalises brillantes et +hardies du rossignol les mêmes applaudissements. Ils n'avaient pas assez +d'expérience pour juger et comparer, et trouvaient les chants de l'un +et de l'autre également admirables. En fait de jouissances, comme vous +pouvez croire, ils n'avaient point été gâtés; c'est pourquoi tout leur +semblait bon: ils n'étaient pas difficiles. N'importe, ils étaient +heureux et c'était le principal, n'est-ce pas? + +Après s'être suffisamment promenés, à leur idée, ils sortirent du +Luxembourg par la grille de l'Odéon, et de là se dirigèrent tout +droit vers la rue _Saint-André-des-Arts_. C'était un chemin qu'ils +connaissaient de reste, car ils l'avaient fait plus d'une fois depuis +le commencement de l'hiver. Ils pensaient rencontrer, dans cette rue, +un brave et digne homme qui, par pitié, voulait bien leur porter quelque +intérêt. «Comme nous serions heureux si, à la place de Joseph, c'était +lui qui fût notre tuteur!» se disaient-ils souvent en admirant sa bonne +et honnête figure encadrée de cheveux gris que recouvrait invariablement +un bonnet de laine noir. + +[Illustration: Il faisait rôtir et vendait des marrons.] + +D'après cela, vous comprenez que ce n'était pas non plus un puissant +personnage. Non, bien sûr. On l'appelait le père Antoine, et, tant que +durait l'hiver, il faisait rôtir et vendait des marrons à la porte du +marchand de vin dont la boutique fait le coin de la rue _Saint-André +des-Arts_ et de la rue _Gît-le-Coeur_. César et Aimée avaient fait sa +connaissance un jour de détresse, un soir qu'ils avaient perdu leur +chemin et erraient par là comme de pauvres âmes en peine, aveuglés par +la neige et le grésil qui, tombant fin et dru, leur cinglaient le visage +comme eussent fait des aiguilles. Le père Antoine, dont l'âme était +bonne et accessible à la pitié parce que lui-même, dans sa jeunesse, +avait connu la misère, les fit entrer dans son échoppe et se mit +en devoir de les réchauffer et les consoler, leur promettant de les +remettre bientôt dans leur chemin et même de les reconduire, s'ils +craignaient encore de se perdre. Mais, tout en approchant leurs petites +mains du fourneau, le bonhomme découvrit qu'ils étaient dans un grand +état de faiblesse et qu'ils avaient encore plus besoin de nourriture +que de bonnes paroles. Pauvre lui-même, il fit ce qu'il put et les +réconforta de son mieux avec le reste de son déjeuner. Puis, en les +quittant, il leur fit promettre, si un tel accident se renouvelait, de +venir le trouver tout droit et sans hésitation. Je ne vous surprendrai +sans doute pas beaucoup, mes petits lecteurs, en vous disant qu'ils +auraient pu se rendre souvent à l'invitation du père Antoine. Joseph +oubliait deux ou trois fois par semaine, au moins, de leur donner à +dîner ou à déjeuner. D'un autre côté, il les avait tant et tant menacés +de les faire mettre en prison s'ils touchaient à l'argent de leur +recette, qu'ils n'osaient en distraire un sou pour acheter du pain. +Cependant, guidés par un sentiment de délicatesse instinctive, ils +mettaient beaucoup de discrétion dans leur conduite et ne venaient +trouver le brave homme qu'à la dernière extrémité. + +Ils se dirigèrent donc vers la rue _Saint-André-des-Arts_, comme je vous +ai dit; mais hélas! un immense désappointement les y attendait: le +père Antoine n'était plus dans son échoppe. Ce qu'ils ressentirent +en présence de ce nouveau malheur est impossible à exprimer. Ils n'en +pouvaient croire ce qu'ils voyaient, et restaient là sans bouger, tout +droits sur leurs jambes et les yeux fixés sur cette pauvre petite +place où se tenait jadis leur Providence. Les pauvres innocents! ils +ne savaient point que, contrairement aux hirondelles, les marchands de +marrons émigrent dès les premiers beaux jours. Eux qui vivaient dans la +rue, et devaient, malgré leur jeune âge, y faire tant d'observations, +ils n'avaient point remarqué cela. + +Le premier moment de stupeur passé, ils fondirent en larmes. C'était +navrant de les voir comme cela, rangés côte à côte sur le trottoir +qu'ils encombraient! + +Balthasar, assis entre eux deux, fixait alternativement sur l'un et sur +l'autre des yeux si profondément attristés, qu'on eût dit qu'il pleurait +lui-même. Mais personne ne faisait attention à tant de désespoir; +c'était dimanche, comme vous savez; les bonnes gens pressés de se rendre +à la promenade ou de jouir de leur liberté, allaient et venaient sans +s'occuper les uns des autres. César et Aimée étaient là se désespérant +depuis un grand quart d'heure, lorsque le timbre d'une voix bien connue +vint frapper leur oreille; ils s'avancèrent et virent alors chez le +marchand de vin le père Antoine endimanché qui, un énorme morceau de +pain à la main, déjeunait de bon appétit, debout près du comptoir, en +causant avec la marchande. Lui, tout d'abord, ne les vit pas. Quant +à eux, un peu calmés à la vue inespérée du brave homme, mais tout +intimidés par les beaux habits dont il était revêtu, ils n'osaient lever +les yeux sur lui et se contentaient de le regarder en dessous. Antoine +avait fait cette superbe toilette parce qu'il se disposait à partir; +comme il était fier, il ne voulait pas en voyage être pris pour un +paresseux, un vaurien ou un homme sans ordre qui ne sait pas économiser +quelque argent pour se vêtir honorablement. Mais mes amis, qui +ignoraient tout cela, ne parvenaient point à s'expliquer cette belle +veste et ce beau pantalon de velours, et ces rustiques souliers auxquels +le cordonnier avait prodigué les clous, et cet ample chapeau de feutre +au lieu du bonnet des jours ordinaires. Cela ne dura pas longtemps +ainsi, parce que Balthasar, qui voyait sans doute ce qui se passait dans +l'esprit de ses jeunes maîtres, se mit à japper bruyamment et, tout de +suite, le père Antoine se retourna pour voir ce que c'était. + +«A la bonne heure! s'écria-t-il en apercevant les deux enfants. Je me +disais bien que je ne pouvais quitter Paris et faire un bon voyage sans +avoir, auparavant, embrassé ces deux petites créatures-là!» + +Il les fit entrer et partagea bravement son pain avec eux. + +«Bon! fit-il, en répondant aux regards surpris de la marchande, j'en +avais quatre fois trop.... N'est-il pas honteux qu'un seul homme +engloutisse à son repas ce qui peut suffire à trois personnes?» + +Puis s'adressant aux enfants: + +«Çà, mes petits, leur dit-il avec bonhomie, nous allons nous séparer, +mais pas pour toujours. S'il plaît à Dieu, je reviendrai encore dans six +mois par ici vendre des marrons aux Parisiens. Mais, pour le moment, la +saison est close, et il me faut retourner au pays.... A l'été, moi, je +suis comme les grands seigneurs, et ne saurais vivre autre part que dans +les champs, avec nos bêtes et les oiseaux du bon Dieu. Que voulez-vous? +je ne suis pas subtil de mes dix doigts; et Paris, où tant d'autres +gagnent des cents et des mille, ne m'offre que la ressource de balayer +ses ordures. Merci! Je suis trop délicat pour accepter.... J'aime un +million de fois mieux sarcler nos champs ou faner au soleil l'herbe de +nos prairies, dont la bonne odeur, quand vient le soir, nous console des +fatigues du jour.» + +Mes amis le regardaient avec admiration; jamais encore ils n'avaient +entendu si bien parler et dire de si belles choses. + +«Mais je m'aperçois, reprit le père Antoine, que la joie me rend bavard +et égoïste.... C'est que vraiment on ne peut se défendre d'être heureux +à l'idée qu'on va revoir son vieux clocher; puis sa petite maison, un +trou, une cabane.... Dame! au point de vue de l'argent, ça ne vaut pas +grand'chose;... mais on y est né, et on rêve d'y mourir; puis les vieux +amis qu'on a laissés au départ, et qui vous attendent là-bas, et enfin +les petits-enfants, les enfants des enfants, quoi!... Il y en a de votre +taille, puis d'autres qui sont plus grands, et d'autres encore qui sont +plus petits. Ils sont là, je ne sais combien vraiment, de tous les +âges et de toutes les hauteurs, qui accourent à ma rencontre à qui sera +embrassé le premier. Moi, qui suis, pour certaines choses, plus faible +qu'une femme, ça me rend heureux et ça me fait pleurer.... On n'a pas +idée de ces choses-là quand on n'y a point passé.... Enfin! c'est en +souvenir de tout ce petit peuple que je me suis attaché à ces deux-là.» + +Tout en causant, le brave homme regardait tour à tour la marchande et +les enfants; mais on voyait bien qu'il s'adressait surtout à lui-même. + +«Vous ne pouvez pas me comprendre, vous autres, dit-il à mes amis. +Quant à la campagne, elle vous est inconnue. Qui donc vous aurait appris +combien il est bon de contempler tous les jours un ciel à perte de vue, +des bois, des champs, des prairies, des rivières, des chemins poudreux, +des berges gazonnées de pâquerettes que le bon Dieu prend la peine de +semer lui-même? Personne, n'est-ce pas?» + +Pendant que le père Antoine achevait son frugal repas, la boutique +du marchand de vin s'était remplie. Toutes les connaissances du brave +homme, tenant à lui souhaiter un bon voyage, étaient venues lui serrer +la main avant son départ. Tous avaient un souvenir et un souhait pour +le pays. On parlait des vieux amis; de ceux qui vivaient toujours et de +ceux qui n'étaient plus. + +«Tu reverras Martial, disait l'un; est-il bien vieilli? a-t-il beaucoup +de petits-enfants? son fils est-il soldat?.... + +--Et le père Léonard, disait un autre, comment porte-t-il ses +quatre-vingts ans? + +--Et Jean! disait encore un autre, est-ce que tu verras Jean? On dit +qu'il fait du charbon dans la forêt de Fontainebleau. + +--Ah! oui, Jean, répétait-on en choeur, quel bon camarade il faisait +dans le temps!... Si tu vas le voir en passant, donne-lui donc une bonne +poignée de main de ma part,» etc., etc. + +Balthasar, ému sans doute de voir tous ces braves gens réunis, allait de +l'un à l'autre, leur prodiguant les avances et les amitiés. On lui fit +fête sans se demander à qui il appartenait ni d'où il venait. Sa bonne +et intelligente physionomie lui tenait lieu de passe-port. Enhardi par +ce bienveillant accueil, et sans doute aussi pour montrer aux amis du +père Antoine que leurs caresses ne s'égaraient point sur un caniche +ingrat, il se mit joyeusement, et sans y être invité, à exécuter +quelques-uns de ses tours les plus simples, comme de se ramasser en +boule et de rouler sur lui-même à l'imitation des clowns qui font la +culbute; de s'étendre tout de son long sur le parquet pour contrefaire +le mort; de courir, en allongeant précieusement les jambes, et bondir +par-dessus des obstacles--obstacles imaginaires, puisque Joseph n'était +pas là pour lui en tendre de réels--comme un cheval de course +qui franchit des barrières. On avait pris goût à ces jeux et on y +applaudissait, ce qui encourageait et animait Balthasar; il se sentait +apprécié. A la fin, tout essoufflé et la poitrine haletante, il +disparut, mais pour reparaître presque aussitôt une assiette entre les +dents. Alors, entraîné sans doute par l'habitude, ou poussé par tout +autre motif que j'ignore, il fit le tour de la salle en s'arrêtant +respectueusement devant chacune des personnes présentes. Il recueillit +environ cinquante centimes qu'il s'empressa de rapporter à ses jeunes +maîtres; lesquels, n'osant se montrer devant tout ce monde, se cachaient +timidement derrière le père Antoine. + +«Çà, leur dit le brave homme, ce chien est-il donc à vous! + +--Oui, répondit Aimée en caressant le caniche, c'est notre ami Balthasar +et nous l'aimons bien. + +--Il le mérite; je ne crois pas avoir jamais vu un chien si habile, +et je pense que vous pourrez en tirer de l'argent; mais si vous m'en +croyez, c'est autrement que vous chercherez à gagner votre vie. Le +métier que vous faites là, voyez-vous, c'est un métier de mendiants. + +--D'ordinaire, Balthasar ne nous suit pas; ce n'est pas avec nous qu'il +travaille, mais avec Joseph. + +--Qui ça, Joseph? + +--Notre tuteur ... Notre métier, à nous, c'est de vendre des fleurs dans +la rue.... + +--Oui, oui, je sais. Mais ce n'est pas encore là ce qu'il faudrait +faire.... Écoute, César, à ton âge, j'allais aux champs garder les +chèvres et les moutons de nos voisins. J'y gagnais mon pain quotidien et +cent sols par mois. C'était peu, mais j'en faisais assez. Avec cela, +tu penses, je n'avais pas souvent des culottes neuves, et comme ma +belle-mère,--j'avais une belle-mère, moi,--ne me raccommodait jamais +les vieilles, il n'y avait pas de danger qu'on me prît pour un fils de +millionnaire. Mais des vêtements déchirés, c'était la moindre des choses +et j'allais avec cela comme à vide. Seulement, mon petit, ici s'arrêtait +mon insouciance; quoique bien jeune, j'aurais eu honte de mendier. Au +pays, on regarde cela comme un déshonneur, et on a raison; car un coeur +bien placé ne se résigne pas aisément à vivre aux dépens d'autrui.... +Oh! quand on ne peut pas faire autrement, quand on est infirme, je ne +dis pas.... N'importe, c'est toujours un malheur!... Mais pour un homme +solidement établi et qui possède ses membres au grand complet,... c'est +le dernier des derniers; on ne peut descendre plus bas,... à mon sens, +du moins. Ce que j'en dis n'est pas pour moi,--il ne m'appartient pas de +me proposer en exemple,... je ne serais d'ailleurs qu'un triste modèle à +imiter, car je n'ai point fait fortune,--mais pour vous, qu'il me peine +de voir traîner une si misérable existence. Je sais bien, mon Dieu, que +mes paroles sont inutiles pour le moment;... à votre âge, on ne peut +rien par soi-même, et votre tuteur ne me paraît pas homme à écouter +mes raisons.... N'importe, je suis d'avis qu'on fait bien, lorsque +l'occasion s'en présente, de laisser tomber quelque semence dans une +terre fertile peut-être, quoique mal préparée, et qui sans cela pourrait +demeurer à jamais improductive. La bonne saison venue, Dieu aidant, +il lèvera toujours quelques touffes de bon grain, et c'est autant de +gagné.... Mais nous reparlerons de cela dans six mois. En attendant, +priez Dieu pour qu'il ne vous abandonne pas, et tâchez de conserver les +bonnes qualités qu'il vous a données.» + +Ce disant, le brave homme boucla sa valise et la mit sur son dos comme +un sac de soldat; puis, ayant embrassé les deux enfants, il prit dans +un coin de la boutique son bâton de voyage et partit en faisant résonner +sur le pavé les nombreux clous de ses souliers. Nos amis, et Balthasar +avec eux, debout sur le seuil, le regardaient tristement s'éloigner; +mais au détour d'une rue, il disparut, et tous trois se retrouvèrent +cette fois réellement seuls et abandonnés. + + + + +CHAPITRE IV. + +César et Aimée devant l'église Saint-Séverin. + + +Le père Antoine leur avait dit de prier Dieu; c'était la deuxième fois +depuis deux jours que la même recommandation leur était faite, et cela +les préoccupait beaucoup, parce qu'ils ne savaient pas prier. Pourtant, +après s'être consultés ils prirent congé de la marchande de vin, +qui s'était montrée bonne pour eux, et se rendirent à l'église +Saint-Séverin. Mais retenus par une extrême timidité, ils s'arrêtèrent +devant le portail, et là, le visage collé sur les barreaux de la grille, +regardèrent en silence les fidèles qui entraient et sortaient, leur +livre de messe à la main; puis un mendiant assis sur un escabeau près +de la porte, et une mendiante, sa femme sans doute, qui se tenait sur +un autre escabeau. L'homme était aveugle,... d'après un écriteau qu'il +portait sur la poitrine, mais nous n'oserions affirmer qu'il le fût +réellement. La femme avait les poignets retournés; ce qui ne l'empêchait +point de secouer avec une persistance effrontée, sous le nez des gens +qui passaient devant elle, un large gobelet d'étain dans lequel deux +ou trois gros sous faisaient un tapage agaçant. L'homme gardait une +immobilité de statue. + +Nos amis étaient là depuis quelques minutes, lorsque leur extérieur +misérable excita la compassion de deux dames, lesquelles glissèrent dans +la main d'Aimée une légère aumône. + +«Qu'est-ce que c'est, demanda l'homme en se détournant, on nous fait de +la concurrence? + +--Si vous ne partez pas, ajouta la femme aux poignets retournés, je vous +tire les oreilles! Qui est-ce qui vous a donné la permission de vous +planter là et de recevoir les aumônes qui nous sont destinées?... Ça ne +va pourtant pas déjà si bien, ajouta-t-elle en regardant son compagnon. + +--Attendons la sortie de la grand'messe; toutes les dames du quartier y +sont entrées. + +--Peuh! qu'est-ce que tout cela? + +--Le beau temps va les disposer en notre faveur et leur faire délier les +cordons de leurs bourses. + +[Illustration: «Si vous ne partez pas, je vous tire les oreilles!».] + +--Laisse-moi donc tranquille!... Elles vont rester là des heures à +causer, à secouer leurs jupes, à encombrer le portail de telle façon que +les bonnes gens qui nous assistent les autres dimanches ne nous verront +seulement pas. + +--C'est pas tout ça!... Il y a déjà cent fois que je te le dis et te le +répète, ce sont les quêteuses de l'intérieur qui nous font du tort. + +--On en fourre partout, c'est vrai,... et des enjôleuses!... Faut les +entendre dire avec leur petite voix flûtée, «Pour les pauvres!...» On +croirait qu'il s'agit de leurs propres intérêts, parole d'honneur! Avec +tout ça, les sous qu'on leur donne ne tombent point dans nos gobelets. + +--C'est une injustice, une indignité!... + +--Je le sais aussi bien que toi.... + +--Ça devrait être défendu!... + +--Quand tu me chanteras toujours la même histoire!... Est-ce que j'y +peux quelque chose, moi? + +--Que veux-tu? on dit ce qu'on pense. + +--Oui, mais c'est aux oreilles de M. le curé qu'il faudrait corner ça.» + +En ce moment passait une dame; la mendiante secoua son gobelet. + +«Combien t'a-t-elle donné? demanda l'homme. + +--Deux centimes!... tout cela! + +--Elle fait ce qu'elle peut, c'te femme. + +--Parbleu! c'est gênée.... + +--Tous les dimanches tu as son offrande. + +--Elle est jolie, l'offrande.... Ça dépense trop pour sa toilette. Quand +on n'a pas le moyen de donner plus de deux centimes, on ne porte pas de +robes de soie. + +--Qu'est ce que ça te fait? + +--A moi? Rien; je m'en moque.... Mais ça vous révolte de voir ces +choses-là.» + +Il sortait un monsieur qui donnait le bras à une charmante jeune fille. +La mendiante s'enfonçant sous sa capeline et mettant ses poignets en +évidence, prit un air piteux et dit d'une voix larmoyante: + +«Ayez pitié d'une pauvre femme qui ne peut se servir de ses mains; et +d'un pauvre homme que le feu du ciel a rendu aveugle!» + +A votre âge, mes petits lecteurs, on doit sympathiser avec toutes les +infortunes; pour rien au monde, je ne voudrais vous froisser dans vos +sentiments de charité, ou vous mettre en garde contre la sensibilité +si naturelle de votre coeur d'enfant. C'est pourquoi je vous prie +instamment de ne pas juger des malheureux qui vous tendront une main +suppliante d'après les êtres indignes d'intérêt qu'à mon grand regret, +je viens de vous présenter. Du reste, les enfants qui voudraient que +leur pitié ne fût pas surprise quelquefois, devraient se résigner à ne +jamais faire l'aumône, ce qui serait triste pour eux et cruel pour les +pauvres. Donnez donc votre sou. Si par hasard un doute vous traversait +l'esprit, dites-vous qu'il vaut mieux se tromper dix fois que de laisser +un seul instant une misère vraie sans être secourue. Encore un mot: +parmi les misérables, il en est qui sont jeunes et auxquels l'avenir +promet de nombreuses années. A ceux-là, il ne suffit pas de donner votre +sou; il faut encore les aider à sortir de la misère. C'est difficile. +Cependant on y réussit quelquefois en s'adressant à leur intelligence, +en leur indiquant les ressources qu'ils peuvent trouver en eux-mêmes; +en leur inspirant de la confiance en Dieu et en leur destinée. Et, +croyez-moi, vous aurez plus de mérite à cela qu'à les combler d'aumônes +jusqu'à la fin de leurs jours. + +Le monsieur et la jeune demoiselle qui sortaient de l'église laissèrent +tomber quelque menue monnaie dans le gobelet de l'aveugle et dans celui +de sa compagne; puis, mes amis, avec leur mine à la fois craintive et +sauvage, attirèrent l'attention de la jeune fille. + +«Et ces pauvres enfants, mon père, dit-elle, ne leur donnerez-vous rien? +Voyez comme ils ont l'air timide!» + +Le monsieur donna cinquante centimes à César, qui, au lieu de dire +merci! se prit à rougir. L'enfant avait encore toutes fraîches dans +l'esprit les paroles du père Antoine. + +«Ah! çà, vous autres, s'écria la mendiante lorsque le monsieur et la +jeune fille se furent éloignés, allez-vous bientôt partir, avec votre +air timide? + +--Nous sommes venus pour la messe, dit Aimée, et non pour vous faire du +tort. + +--Il y paraît!... Pour la messe!... Vous l'entendez d'ici, la messe, +n'est-ce pas?... Allons, allons, quittez la place tout de suite, et +faites en sorte qu'on ne vous revoie plus,... ou bien vous aurez de mes +nouvelles.» + +Ce disant, elle s'était levée. Mes amis, effrayés, se sauvèrent en +emportant le regret de n'avoir pu pénétrer dans l'église et prier Dieu +pour l'enfant de la dame à la pièce d'or. + + + + +CHAPITRE V. + +Fuite de mes amis. + + +Ils marchèrent longtemps à l'aventure et par des chemins qu'ils ne +connaissaient pas. C'était Balthasar qui les conduisait.... Enfin ils se +trouvèrent dans la campagne. Alors, effrayés de leur audace et fatigués, +ils s'assirent sur le bord d'un fossé pour se reposer et réfléchir. + +Quand je dis qu'ils se trouvaient dans la campagne c'est une manière de +parler, car vous savez aussi bien que moi qu'on ne peut appeler ainsi +que par complaisance les quelques champs qu'on rencontre, au sortir de +Paris, entourés de maisons blanchâtres, de fabriques et de carrières +de moellons. Mais, pour Aimée, c'était nouveau et elle s'extasiait sur +toutes ces abominations avec une bonne foi qui vous eût fait sourire. +Elle rappelait, moins la suffisance et la fatuité, le rat de la fable +lorsqu'il sort de son trou pour la première fois. + +«Voilà donc, s'écriait-elle, les champs, les bois, le ciel dont nous +parlait le père Antoine!... Que tout cela est beau! n'est-ce pas, César? + +--La campagne que je vois dans mes rêves, répondait César, est bien +autrement belle et imposante que celle-ci: figure-toi, Aimée, de grands +espaces, aussi loin que ta vue peut s'étendre et bien au delà encore, +entièrement couverts de verdure, où, de distance en distance, des +troupeaux de boeufs et de moutons paissent de l'herbe dont les fleurs +sont roses et presque aussi parfumées que nos violettes; puis des bois +dont on ne découvre jamais la fin, des montagnes de rochers entassés les +uns sur les autres jusqu'au ciel, et au bas de ces rochers des ravins si +profonds qu'on ne peut y jeter les yeux sans avoir le vertige. + +--Il n'y a donc pas de maisons? + +--Oh! si, mais toutes petites et non pas blanches comme celles-ci; de +loin on n'en découvre que le toit qui sort des arbres.... N'est-ce pas, +Aimée, que c'est bien extraordinaire de rêver toujours de ces choses-là? + +--Oui, bien sûr.... + +--Et toujours les mêmes. Rien ne change; c'est toujours les bois, les +champs et les montagnes, que je te dis. Puis, dans ces bois, où par +endroits l'ombre est si épaisse qu'on dirait qu'il y fait nuit, même au +milieu du jour, des hommes, à l'aide de grosses cordes, tirent, pour +les faire tomber, sur des arbres dont on a coupé les racines et qui sont +encore plus hauts que les plus hautes maisons de Paris. Plus loin, dans +les montagnes, d'autres hommes fendent les roches et les divisent en +fragments comme ces pavés que tu vois entassés ici près de nous. A un +certain moment, les ouvriers prennent leur repas, ils sont tous réunis +sur une plate-forme gazonnée, non loin de leur travail; un d'entre eux, +un seul, est assis sur un rocher à côté d'une jeune femme;... tout à +coup l'homme et la femme disparaissent dans un nuage d'épaisse fumée, +on entend une explosion terrible, et de tous côtés partent des cris +d'effroi.... puis.... + +--Puis? + +--Puis je ne sais plus. Lorsque j'en suis là de mon rêve, j'étouffe, il +me semble que je veux crier aussi; mais je ne le puis, et les efforts +que je fais m'éveillent.... + +--Toujours au même endroit? + +--Toujours.» + +Balthasar s'était approché des enfants et avait écouté ce qu'ils +disaient avec une attention singulière; puis il se mit, lorsque son +jeune maître eut cessé de parler, à pousser des hurlements plaintifs. + +«Fais-le donc taire, dit Aimée; cela me fait pleurer, moi, de l'entendre +gémir de la sorte! + +--Oh! fit César avec stupeur, il me semble que Balthasar y était!... Dis +donc, Aimée, si tout cela était arrivé?... + +--On le dirait.... + +--Mais non, c'est impossible, puisque nous sommes des enfants trouvés! + +--C'est Joseph qui dit cela. + +--Qu'en penses-tu, toi, Aimée? + +--Moi! je n'en pense rien, je ne sais pas....» + +[Illustration: On entend une explosion terrible.] + +C'est en causant ainsi que mes amis, sans s'arrêter autrement que pour +s'asseoir et se reposer quelques minutes lorsqu'ils se sentaient trop +fatigués, firent plusieurs lieues et gagnèrent un endroit appelé Orly. +Jusque-là ils avaient marché sans inquiétude; le grand air leur +donnait des forces, et ils ne songeaient point que la nuit pouvait les +surprendre dans la campagne. Cependant, depuis qu'ils étaient hors de +Paris, le soleil n'avait cessé de descendre; en ce moment, il semblait +presque toucher la terre; encore quelques instants et il allait +disparaître. Mais César et Aimée ne s'en préoccupaient point; ils +étaient frappés par le spectacle inattendu qui s'offrait à leurs yeux: +devant eux, tout à fait à l'horizon et dans une immense étendue, le ciel +paraissait incendié, tandis qu'un orage, que le vent avait chassé de +l'ouest à l'est, plongeait dans l'obscurité tout l'horizon opposé. +Au levant c'était presque la nuit, au couchant c'était une clarté +admirable, indescriptible et qui convertissait tout en or: la toiture +des maisons, les feuilles des arbres, les vitraux d'une église qu'on +apercevait au loin, l'eau des fossés qui bordaient la route et la +poussière des chemins. Mes amis, qui jusqu'alors avaient cru que le +soleil était couché lorsque les hautes maisons de la rue de Rivoli le +dérobaient aux yeux des Parisiens, trouvaient ce spectacle si beau +que pour le contempler plus à l'aise ils s'assirent sur une berge, les +jambes pendantes parce qu'ils étaient fatigués, et le corps orienté de +telle façon qu'ils pussent, rien qu'en détournant la tête et sans se +déranger autrement, regarder à l'ouest et à l'est. Mais tout doucement +le jour s'éteignit, et la nuit les surprit comme ils admiraient encore +une ligne rosée qui semblait fermer le ciel à l'endroit où le soleil +venait de disparaître. Aussi, lorsqu'ils reportèrent leurs yeux éblouis +sur d'autres objets, furent-ils saisis par une soudaine frayeur. +L'obscurité glaçait d'épouvante ces pauvres enfants qui n'avaient jamais +vu la nuit ailleurs qu'à Paris et éclairée par des milliers de becs de +gaz. + +Bien qu'ils eussent l'espoir d'atteindre en moins d'un quart d'heure +les premières maisons d'un village qu'ils avaient vu sur leur droite +lorsqu'il faisait encore jour, ils se remirent en marche avec moins de +confiance et d'ardeur qu'auparavant Balthasar, au lieu de vagabonder +comme il avait fait toute la journée, s'était rapproché d'eux, et, comme +s'il eût été lui-même sous l'influence de la crainte, il marchait d'un +pas tranquille et jetait à droite et à gauche des regards furtifs +qu'il ramenait sans cesse à ses jeunes maîtres. Tous trois gardaient un +silence qui ne contribuait pas peu à les effrayer; ils ne savaient point +que, pour chasser la peur, il suffit souvent de faire du bruit soi-même. + +Ils se taisaient donc. Cependant la journée n'était point finie; on +entendait encore au loin des voix qui se répondaient et des éclats de +rire que l'écho de la vallée répétait d'une façon enfantine. C'étaient +des gamins qui jouaient dans la rue de quelque village voisin. On +entendait aussi par intervalle les aboiements féroces des bouledogues +qu'on lâche la nuit dans les châteaux et les fermes pour monter la +garde et courir sus aux malfaiteurs. Balthasar y répondait par de sourds +grognements; il aboyait tout bas. Le brave et fidèle animal distinguait +bien dans tout ce tapage plus d'une provocation à son adresse; mais en +sa qualité d'étranger au pays, il ne voulait point engager de discussion +où il se sentait vaincu d'avance. Allez donc, lorsque vous n'êtes qu'un +pauvre caniche maigre et efflanqué, lutter de verve et de poumons avec +de telles gens, et donner la réplique à des individus qui mènent une +vie de pacha et sont nourris comme des rentiers. Et puis, qui sait?... +Peut-être ne voulait-il pas compromettre les malheureux enfants en +attirant sur eux l'attention de quelque garde-champêtre attardé dans la +campagne? + +Un moment ils entendirent marcher derrière eux; la même crainte les +saisit tout à coup; ils s'imaginèrent que Joseph les poursuivait, et, +instinctivement, ils se jetèrent sur le côté de la route. Un homme +passa tout tranquillement sans leur adresser la parole, sans les voir +peut-être. Mais toutes ces vaines frayeurs leur donnaient la fièvre, +et, s'il vous eût été permis de leur appuyer votre main sur la +poitrine, vous eussiez senti leur pauvre petit coeur qui battait à coups +précipités, absolument comme celui de ces malheureux oiseaux qu'il vous +arrive quelquefois de tenir captifs entre vos mains naïvement cruelles. +Heureusement ils entraient dans un village et la vue des gens qui +allaient et venaient les rassura un peu. Mais cela ne suffisait pas; ils +étaient fatigués et ne savaient point encore s'ils trouveraient un abri +pour se reposer où s'ils devaient dormir à la belle étoile. + + + + +CHAPITRE VI. + +Florentin et Florentine. + + +Ils passaient devant une de ces petites et jolies maisons de campagne +comme il s'en rencontre tant aux environs de Paris. Une petite fille +accompagnée d'une servante, en sortait; mes amis s'arrêtèrent pour +admirer sa gracieuse tournure et le joli visage qu'à la lueur d'une +lanterne elle montrait sous une capeline en soie bleue. + +«Oh, ciel! fit cette jolie demoiselle avec une petite voix maniérée, que +font là ces enfants? Les connaissez-vous, Marie? + +--Voyons, dit la fille, en leur mettant la lanterne sous le nez.... Oh! +pour ça non, mam'zelle, ils ne sont pas du village. + +--Ne les éclairez plus, Marie; ils ont de trop vilaines physionomies; on +dirait de petits brigands. + +--Le fait est qu'ils sont loin d'inspirer de la confiance. Je sais bien +qui ne leur donnerait pas sa bourse à garder, moi. + +--Que font-ils par ici? + +--Pardine! ça cherche à voler. + +--Vous croyez, Marie? + +--Ah! bien, si je le crois? Mais j'en suis sûre, mam'zelle. Et il n'est +pas déjà si rassurant de les voir rôder comme cela autour de la maison. + +--Renvoyez-les au plus vite, alors. + +--C'est ce que je vais faire.» + +Puis, s'adressant aux enfants qui n'avaient pas l'air d'entendre: + +«Allons, allons, portez vos méditations ailleurs, vous autres. + +--Ils ne vous comprennent point. + +--C'est possible; alors je vais leur parler un meilleur français. Çà, +cria-t-elle, on vous prie de déguerpir, si vous ne le faites pas tout de +suite, vous aurez affaire à moi. + +--Nous ne vous gênons pas, dit Aimée, qui, plus décidée que César, +prenait la parole dans les occasions critiques. + +--Voyez, mam'zelle, comme ils ne comprennent point. Et ça ose +répondre!... On ne saurait croire jusqu'où peut aller l'audace de ces +petits misérables; on ne ferait que son devoir en les souffletant. + +--Assez, Marie, assez, ne les frappez point, donnez-leur quelque argent, +et ils s'éloigneront peut-être. Il faut en finir, je ne puis passer ma +soirée ici.» + +La servante jeta dix centimes au visage de César et disparut avec son +impertinente maîtresse. Quant à mes amis, sans essayer de chercher les +dix centimes, qu'il eût, du reste, été impossible de trouver, tant la +nuit était devenue épaisse, ils continuèrent à marcher dans la rue, +plongeant dans les maisons dont les volets étaient encore ouverts, des +regards profondément découragés. + +Ils se demandaient si aucune de ces demeures ne voudrait s'ouvrir pour +les recevoir, et s'ils étaient condamnés à passer la nuit dehors. Il +fallait cependant bien peu de chose pour ramener la sécurité dans leur +pauvre coeur et à en chasser toutes les appréhensions et toutes les +angoisses que la peur y avait fait naître: le coin le plus obscur +d'une de ces grandes cuisines où l'on voyait des chats et des chiens se +prélasser aux meilleures places, se chauffer le ventre et le museau à +la flamme joyeuse et turbulente du foyer, en compagnie de vieillards et +d'enfants qui jouaient et devisaient entre eux! Tout doucement César +et Aimée se faufilèrent le long des maisons pour mieux voir ce qui s'y +passait. C'était indiscret, mais ils n'en savaient rien; et, d'ailleurs, +tout cela était si nouveau, et tous ces logis si différents de celui +de Joseph!... Une fenêtre plus vivement éclairée que les autres captiva +bientôt exclusivement leur attention. Par cette fenêtre on pouvait +explorer dans tous ses recoins une de ces grandes salles qui, dans les +maisons de paysans, tiennent lieu tout à la fois de cuisine, de salle à +manger et de chambre à coucher. Une femme jeune encore, les manches et +la jupe retroussées, tenait un poêlon sur le feu, pendant qu'un petit +garçon et une petite fille, du même âge à peu près que mes amis, +promenaient à tour de rôle, en le dodelinant sur leurs bras, un gros +marmot de sept à huit mois qu'on avait déjà habillé pour la nuit. +Quand ce bébé manifestait quelque impatience, le frère et la soeur lui +faisaient toutes sortes de mines, lui chantaient une belle chanson, ou +bien lui disaient de ces riens qui n'ont aucun sens, mais qui font tant +rire les bébés de cet âge. César et Aimée ayant compris tout de suite +que c'étaient là de braves enfants, prenaient un plaisir extraordinaire +à les voir se promener de long en large dans la chambre. Mais, à +plusieurs reprises, leur regard se croisa avec celui de la maman, +laquelle, ne devinant pas ce que c'était, dit à ses enfants: + +«Voyez donc un peu ce qui fait de l'ombre à la fenêtre!» + +Mes amis, qui avaient entendu, s'éloignèrent de quelques pas. + +«Rien, maman, il n'y a rien,» répondirent les petits villageois, après +avoir jeté un coup d'oeil dans la rue. + +Un peu après, elle prit le bébé pour le faire souper et dit encore: + +«Pour sûr, il y a quelqu'un à la fenêtre. Allez dehors, vous pousserez +les volets.» + +César et Aimée songèrent à fuir, mais je ne sais quoi les tenait cloués +là, près de cette maison. + +Quant aux petits villageois, ils entr'ouvrirent la porte avec +précaution, et aussitôt la refermèrent vivement. + +«Quoi donc? fit la mère. + +--Maman, répondirent-ils d'une voix étouffée, il y a un homme. + +--Bon! faut-il avoir peur pour cela? C'est sans doute votre père; +ouvrez-lui.» + +Il fallut bien s'exécuter. Cette fois, ils sortirent tout à fait, mais +rentrant presque aussitôt: + +«Maman, ma chère maman, s'écrièrent-ils, venez donc voir, c'est un petit +garçon et une petite fille.» + +La maman sortit. + +«C'est ma foi vrai! fit-elle comme en se parlant à elle-même. Et à cette +heure.... Comment cela se fait-il?... Ils me font l'effet de petits +poussins qui se seraient perdus dans l'herbe en courant après les +insectes et n'auraient pu retrouver le nid de leur mère. Ah! ça, petits, +leur dit-elle, approchez donc un peu qu'on vous voie!» + +César et Aimée, suivis de Balthasar, vinrent se placer dans la clarté +que le feu envoyait jusque dans la rue par la porte toute grande +ouverte. Ils ne brillaient point, je vous assure, dans cette lumière à +la Rembrandt. + +«Dieu du ciel! comme ils sont faits! s'écria la jeune femme en +découvrant de quelle misérable façon ils étaient vêtus. Et dire que +ce sont là de petites créatures du bon Dieu!... Allons, entrez tout de +même, on verra....» + +Nos amis, comme vous pensez bien, ne se firent point prier. + +La villageoise leur assigna pour s'asseoir un banc de l'autre côté de la +table, où elle-même avait pris place avec le bébé. + +Quant aux enfants, ils vinrent se poster tous deux en face de César et +d'Aimée, et là, les mains derrière le dos, se mirent à examiner mes amis +en silence et avec cette curiosité naïve et indiscrète particulière aux +enfants à qui l'éducation n'a pas appris à vivre selon l'usage du monde. +Puis, de temps en temps, ils se regardaient en se faisant des signes +avec les yeux pour se communiquer leurs impressions. Mes amis, de leur +côté, leur rendaient la pareille et les examinaient aussi, mais plus +timidement, un peu en dessous, il faut bien le dire, ce qui ne les +empêchait point de voir combien tous deux étaient gentils, la petite +fille surtout. + +[Illustration: «Allons, entrez tout de même, on verra.».] + +Elle avait de bonnes joues rondes et fermes que le grand air avait +légèrement brunies, et une forêt de cheveux blonds qui s'échappaient +de son petit bonnet, tout autour de la tête, par centaine de boucles, +rangées les unes de ci, les autres de là, au caprice du vent, sans ordre +et sans art. Oui, certes, elle était gentille, et vous n'auriez pas dit +le contraire si, comme César et Aimée, vous aviez pu admirer sa petite +bouche qui souriait avec tant de finesse et de naïveté, et ses grands +yeux si expressifs qu'on eût dit qu'ils parlaient, et son nez en l'air, +et le petit bout de ses jolies oreilles où étaient accrochés de beaux +pendants d'or en forme de poires; puis sa belle robe de tartanelle, +puis son beau tablier de mérinos, puis son joli bonnet des dimanches!... +Après cela, peut-être que vous n'aimez que les petites demoiselles +qui ont le teint trop pâle, les traits trop délicats et la taille trop +effilée.... Je ne veux point nier qu'elles soient intéressantes et n'ai +point la prétention de contester la légitimité de votre goût; mais enfin +vous conviendrez qu'il y a des beautés de plusieurs sortes, et que les +enfants dont la santé est robuste, la mine appétissante et l'humeur +aimable, ne sont pas à dédaigner. + +«Voyons, dit la maman lorsque le bébé fut couché, vous allez me dire qui +vous êtes et pourquoi nous vous avons trouvés à pareille heure dans la +grand'rue de notre village?» + +César raconta tant bien que mal comment ils avaient quitté Paris. + +«Dieu du ciel! s'écriait la jeune femme que la brutalité de Joseph +faisait frémir, est-il possible que la terre nourrisse des monstres +comme cela?» + +Elle résolut de garder chez elle jusqu'au lendemain ces pauvres +abandonnés, et se mit sur-le-champ à préparer le repas du soir, car elle +voyait bien qu'ils étaient exténués et ne pourraient, sans souffrir, +rester plus longtemps sans prendre de nourriture. + +Alors entra un homme âgé de trente-cinq ans à peu près. Il était grand +et bien pris dans ses membres, qu'il portait cependant avec une certaine +lourdeur, comme les individus que les rudes travaux des champs ont de +bonne heure courbés sur la terre. Le petit garçon et la petite fille +coururent à sa rencontre, il les embrassa avec effusion. César comprit +qu'il était le maître du logis. C'était un bon père et un honnête homme, +on le voyait bien; et malgré la pesanteur de sa démarche, on lisait +dans son maintien comme sur son visage la dignité naturelle des gens qui +n'ont de comptes à rendre et de grâces à demander qu'à Dieu. + +Il s'en alla jeter un coup d'oeil sur le bébé qui dormait paisiblement +dans un petit berceau rustique, puis il offrit à sa femme de l'aider +dans ses occupations de ménagère. + +«Voici, lui dit-elle en montrant César et Aimée, deux enfants que +j'ai recueillis dans la rue. Vont-ils se mettre à table avec nous pour +souper? + +--Pourquoi pas?» répondit simplement le jeune homme, qui était laconique +dans tout ce qu'il disait et semblait avare de ses paroles, comme les +individus habitués à vivre et à travailler dans la solitude. + +Le dîner était frugal, une soupe au lait et des oeufs; mais mes amis +n'avaient peut-être jamais fait un repas si délicat, et, tout bas, ils +se disaient que c'était là pour sûr un festin de roi. + +Quant à Balthasar, promptement familiarisé avec les habitudes de la +maison, côte à côte avec le chat du logis, il mangeait proprement la +part qu'il s'était adjugée d'un copieux reste de potage. + +Après le dîner, les petits villageois, qu'on appelait Florentin et +Florentine, se mirent à genoux pour faire leur prière du soir. César et +Aimée les imitèrent d'instinct, sans trop savoir ce qu'ils faisaient, +et joignant les mains tant bien que mal, répétaient à voix basse +les paroles que les autres prononçaient tout haut; mais ils n'en +comprenaient point le sens. + +La jeune femme qui les regardait, devina aisément qu'ils ne savaient +point leurs prières. Alors elle résolut de leur montrer au moins à faire +le signe de la croix. + +«Quand on ne sait pas prier, leur recommanda-t-elle, on dit tout +simplement: Mon Dieu, ayez pitié de moi! + +--Et quand on veut prier pour d'autres, demanda Aimée, doit-on lui dire +la même chose au bon Dieu? + +--Pour qui donc veux-tu prier?» + +César dit comment une jeune et belle dame lui avait donné une pièce d'or +à la grille des Tuileries. + +«Et cette dame s'appelle? + +--Je l'ignore, répondit César. + +--C'est que nous-mêmes, nous connaissons à Paris un enfant qui est +très-malade en ce moment; un beau petit garçon que j'ai nourri il y a +sept ans en même temps que Florentine. Sa mère, Mme de Senneçay, qui est +la soeur de M. Lebègue....» + +Ici s'interrompant tout à coup: + +«Le connaissez-vous, M. Lebègue? demanda la jeune femme, qui croyait +naïvement que les notabilités de son village étaient connues du monde +entier. + +--Non, dit Aimée. + +--Un riche propriétaire de ce pays-ci. C'est à lui qu'appartient le beau +domaine des Granges, vous savez, sans doute, là, sur la gauche, à une +lieue d'Orly?... Il est fâcheux que vous ne connaissiez pas M. Lebègue, +car c'est un digne homme et il aurait pu vous être utile. Mme de +Senneçay, je vous disais donc, doit conduire mon petit Abel cette +semaine à Fontainebleau, où je me rendrai presqu'aussitôt pour le +soigner. Elle est si bonne et si charitable que j'ai pensé tout d'abord +que c'était elle qui vous avait donné la pièce de vingt francs!» + +Puis, s'adressant à son mari: + +«Dis donc, Étienne, si c'était Mme de Senneçay? demanda-t-elle. + +--Cela n'est pas impossible, répondit Étienne. + +--Quoi qu'il en soit, recommanda la villageoise à mes amis, n'oubliez +pas de prier Dieu pour la dame au louis d'or.» + +Avec un matelas, qu'on posa dans un coin de la chambre sur de la paille +fraîche, et des draps propres, on fit un lit pour César et Aimée, +lesquels ne demandaient pas mieux, après une telle journée, que de se +reposer et dormir. Mais ils étaient trop fatigués; ils ressentaient +une sorte de fièvre qui les tint éveillés assez longtemps pour qu'ils +eussent le loisir de se communiquer leurs impressions. + +«Vois donc, Aimée, disait César, combien il est bon d'être couché dans +une belle chambre comme celle-ci, où l'on a des parents qui dorment +à côté de vous. Pour moi, quand je regarde ce lit et ce berceau dans +l'alcôve, puis la table avec ses deux bancs, l'armoire à l'autre bout de +la pièce, le buffet orné d'assiettes à fleurs, le seau plein d'eau posé +sur une escabelle près de la fenêtre, et le feu, non encore éteint, +éclairant vaguement tout cela lorsque tout le monde est endormi, il me +semble avoir vu ces choses ailleurs qu'ici; et si je devais continuer à +demeurer dans cette maison, je croirais volontiers que le temps que nous +avons passé chez mon oncle Joseph n'a été qu'un abominable rêve.» + +[Illustration: Je ne vous dirai point avec quelle joie ils +s'habillèrent.] + +Le lendemain, il faisait grand jour et le soleil était levé depuis +longtemps lorsque mes amis se réveillèrent. La première chose qu'ils +aperçurent en ouvrant les yeux, fut des vêtements neufs étalés sur le +pied de leur lit. Quand je dis neufs, je me trompe; ils étaient vieux +et usés, beaucoup usés même; mais rapiécés aussi, et de plus, propres à +donner envie de se les mettre sur les épaules. Ils sentaient bons, et, +quoique la couleur en fût singulièrement effacée par endroits, César +et Aimée les trouvaient si beaux qu'ils ne se rassasiaient point de les +regarder. Pour eux véritablement ils étaient neufs. Je ne vous dirai +point avec quelle joie ils s'habillèrent; ces choses-là ne sauraient se +dépeindre. Non moins heureux, Florentin et Florentine les aidaient; on +se mettait à trois pour attacher une agrafe ou faire entrer un bouton, +et cela n'allait pas encore très-bien parce que de part et d'autre on +était trop ému. + +Étienne regardait d'un air songeur. + +«Si l'on était riche, dit-il tout à coup, et comme en se parlant à +lui-même, envoyer ces enfants à l'école, et leur donner ensuite un bon +état pour qu'ils devinssent d'honnêtes ouvriers, serait une bonne action +à faire. Que vont-ils devenir à présent? + +--Nous voulons gagner notre vie, dit César. + +--Je souhaite que vous rencontriez d'honnêtes gens assez riches pour +vous prendre sous leur protection. Mais enfin cela peut ne pas se +trouver tout de suite, et en attendant, il faudra vivre. Quoi qu'il +arrive, César, n'oublie pas qu'il est moins honteux de demander un +morceau de pain que de le prendre. + +--Pour ça, dit César en rougissant, nous n'avons jamais rien pris à +personne. + +--C'est bien. Mais il faut se méfier de la misère. On dit parmi nous que +celui qui prend le grain prendra aussi la farine; cela signifie qu'un +voleur ne redevient jamais honnête homme. Ce que j'en dis n'est pas +pour vous affliger, mais pour vous mettre en garde contre les mauvaises +pensées et les mauvais conseils, car on se laisse aisément tenter +lorsqu'on est malheureux. + +--Écoute, Étienne, dit en s'approchant la femme qui jusqu'alors avait +gardé le silence, tout cela est très-bien, mais je pense, moi, que nous +ne pouvons pas laisser partir ces enfants comme cela. + +--Que veux-tu faire? + +--Par moi-même, rien; je sais que nous ne pouvons pas leur assurer un +sort meilleur. Mais il y a Mme de Senneçay. Je l'ai vue bien souvent +s'intéresser à des enfants qu'elle connaissait à peine; qui sait si +elle ne consentirait point à faire quelque chose pour ceux-ci. Si elle +pouvait les retirer pour toujours à ce Joseph et les placer, les mettre +à l'école? + +--Il faudrait voir. + +--On ne peut aller la tourmenter maintenant; Abel est encore trop +malade. Mais je la verrai à Fontainebleau. + +--Et en attendant? + +--Nous garderons ces enfants avec nous. + +--Non, cela ne se peut pas; il est possible que Mme de Senneçay refuse +de s'occuper d'eux, qu'en ferais-tu, alors? + +--Nous aviserons. + +--Ta bonté t'égare. + +--Écoute, je réponds de Mme de Senneçay. + +--N'importe! nous ne pouvons les garder. Si nous n'avions pas d'enfants, +à la bonne heure! + +--Crains-tu donc qu'ils gâtent les nôtres? Ils ont l'air si honnête! + +--C'est vrai, mais nous ne les connaissons pas. Ils n'ont qu'une chose +à faire, retourner avec leur tuteur.... Je voudrais les y reconduire +moi-même. Je verrais ce que c'est au juste. + +--Eh bien, fais-le. + +--Malheureusement, c'est impossible; je laboure les terres d'un voisin. +C'est un marché, je dois avoir fini dans trois jours.» + +Pendant que le mari et la femme s'occupaient ainsi de César et d'Aimée, +ceux-ci achevaient leur toilette. + +«Viens ici, César,» dit Étienne. + +L'enfant s'approcha. + +«Voici ce qui se passe, mon garçon. Ma femme ne veut pas que vous alliez +comme ça courir les grands chemins, où il ne saurait vous arriver rien +de bon. Elle connaît une dame, Mme de Senneçay, qu'elle veut intéresser +à votre sort. Mais pour ça, il faut que vous retourniez chez votre +tuteur. + +--Joseph! qu'est-ce qu'il va dire? s'écria César effrayé. + +--Rien, si tu lui portes de l'argent. Voici deux francs; tu lui +remettras cela comme si c'était le produit de ta journée.... D'ailleurs +peu lui importe où tu l'aies gagné. Ma femme verra Mme de Senneçay la +semaine prochaine; moi, j'irai jeudi voir comment ça va chez vous.... +Nous ne vous laisserons pas longtemps avec votre tuteur; il ne s'agit +que de deux semaines au plus. Si on s'occupe de vous, il faut que +de votre côté vous fassiez quelques sacrifices. Allons, mes enfants, +promettez-moi de retourner chez Joseph? + +--Nous ferons ce que vous voudrez, dit César. + +--C'est bien, voilà les deux francs. A jeudi.» + +Sur ce, on se sépara. + + + + +CHAPITRE VII. + +A la ferme des Granges.--Les gendarmes. + + +Comme ils étaient venus de Paris, on avait pensé, chez Étienne, qu'ils +sauraient y retourner. Il n'en était rien, et leur embarras fut grand +lorsqu'il s'agit pour eux de s'orienter. César, qui avait comme une +vague idée du chemin à prendre, se disait bien qu'il fallait remonter +le village et suivre toujours la grande route en regardant vers le nord; +mais Balthasar penchait visiblement pour le midi.... Pour se donner le +temps de réfléchir et de ne pas risquer de se tromper en se décidant +trop légèrement, ils prirent au hasard le premier sentier qui se +présenta, et bientôt se trouvèrent en pleine campagne. Alors l'idée +leur vint de compter leur trésor: cela faisait, en tout, trois francs +trente-cinq centimes, une assez jolie somme vraiment, et au moyen de +laquelle on pouvait espérer se faire bien recevoir de Joseph. + +Cependant le temps passait; il fallait enfin partir. + +«Le chemin pour aller à Paris, madame? demanda Aimée à une bonne femme +qui revenait des champs courbée sous un lourd fagot d'herbe. + +--Le chemin de Paris, répondit la vieille paysanne en appuyant, pour +se reposer, ses deux mains sur une canne qu'elle portait attachée à son +poignet par une petite courroie, c'est la grande route dont vous voyez +d'ici les deux rangées d'ormes. Retournez sur vos pas et suivez toujours +tout droit. Comme vous avez de bonnes jambes, vous y arriverez avant +le soleil couché.... Il ne faudrait pas, par exemple, me demander d'en +faire autant, j'ai bien assez de retourner comme ça à la maison. + +--Voulez-vous que je porte votre fardeau? demanda César. + +--Non, je ne le veux pas. Mais je te remercie de ton offre et te tiens +pour un bon enfant. On ne peut en dire autant de tous les garçons de ton +âge.... Allons, bien le bonjour! Si vous allez à Paris, que le bon Dieu +vous y garde.» + +Et la vieille femme s'éloigna. + +Mes amis, encouragés par ce bon souhait, se décidèrent à partir. Mais +Balthasar s'était enfui; on le voyait qui courait au loin dans une +direction tout à fait opposée à celle que ses maîtres voulaient prendre. +Il fallut courir après lui pour le ramener. Il s'enfuit de nouveau.... +Une partie de la journée se passa dans cet exercice. Dès que mes amis +voulaient prendre le chemin de Paris, Balthasar s'enfuyait d'un autre +côté. On eût pu croire qu'il en faisait un jeu; mais on reculait au +lieu d'avancer, et les pauvres enfants durent renoncer pour ce jour-là à +tenir la promesse qu'ils avaient faite de retourner chez Joseph. + +Il pouvait être quatre heures de l'après-midi, lorsqu'ils s'arrêtèrent à +la lisière d'un champ où un certain nombre d'ouvriers étaient occupés à +détruire de la mauvaise herbe. César les compta; ils étaient dix, parmi +lesquels deux enfants d'une douzaine d'années. Le travail auquel ils se +livraient paraissait des plus simples et des plus faciles, et mes amis +se dirent qu'ils en feraient bien autant si on voulait seulement les +mettre à l'épreuve et leur donner des outils. Alors, enhardis par la +confiance qu'ils avaient en eux-mêmes et leur désir de gagner leur pain +comme le père Antoine, ils s'approchèrent d'un vieillard qui s'était +redressé pour allumer sa pipe. + +«Monsieur, lui demanda César, êtes-vous le maître de ces hommes qui +travaillent avec vous? + +--Moi? répondit l'homme, non, je ne le suis point. Mais je voudrais bien +l'être, savez-vous,--c'était un Belge,--car je ne me donnerais pas tant +de peine et prendrais mon temps pour allumer c'pipe et l'fumer tout à +mon aise! Mais on doit se consoler de n'être pas maître, n'est-ce pas, +lorsqu'on voit autour de soi tant de braves gens qui ne sont aussi +que des ouvriers. Il faut bien qu'il y ait plus de soldats que de +capitaines, savez-vous?... Bast, les choses vont toujours bien lorsqu'on +a du coeur à la besogne. Mais, à propos du maître, avez-vous une +commission pour lui? + +--Nous voudrions, dit César, lui demander de l'ouvrage. + +--De l'ouvrage? fit l'homme entre deux bouffées de fumée, il faut aller +voir; s'il en a, il vous en donnera. C'est un brave maître, savez-vous? + +--Où donc demeure-t-il? + +--Là-bas, fit le Belge en montrant une fort belle maison, située à un +demi-kilomètre environ. + +--Au château? + +--Justement, c'est là qu'il demeure, savez-vous? Mais, si vous n'osez +pas y entrer au château, allez à la ferme; vous demanderez Robert, le +régisseur, et vous lui conterez votre affaire.» + +Les enfants hésitaient. + +«M. Robert n'est pas méchant, savez-vous? leur dit le brave homme en +forme d'encouragement.... Allons, bonne chance!» + +Mes amis suivirent le chemin qu'on leur avait indiqué. C'était un étroit +sentier dans lequel ils étaient obligés de marcher à la file, Balthasar +devant comme toujours. + +La campagne qu'ils traversaient était riche, fertile, et, sinon +pittoresque, du moins accidentée dans les proportions gracieuses +particulières à tous les paysages qui entourent Paris. Ce n'était point +grandiose et nullement fait pour étonner ou terrifier le touriste, mais +bien plutôt pour le séduire et le charmer. + +Les yeux se promenaient en souriant de ces plaines richement cultivées à +ces coteaux peuplés de villas et boisés de parcs anglais que séparaient, +de distance en distance, de gros villages dont les maisons s'étageant +à mi-côte semblaient regarder, les unes par-dessus les autres, la Seine +qui coulait placidement au milieu de la vallée et, de ci, de là, faisait +un détour pour s'en aller arroser le pied d'une autre colline également +verdoyante et jolie. + +Aimée, qui, en se haussant sur ses petits pieds, parvenait à dépasser +de toute la tête un épais champ de seigle dont les tiges minces et +flexibles venaient lui caresser le visage, cherchait à voir le plus +possible de toutes ces choses. + +«C'est donc là, César, demanda-t-elle, la campagne que tu vois dans tes +rêves? + +--Non, Aimée, non, ce n'est pas cela. + +--C'est encore plus beau? + +--Je ne sais pas si c'est plus beau, mais c'est différent. Les bois y +sont plus épais, les maisons moins nombreuses, la solitude plus complète +et le silence plus profond. Enfin je ne sais comment te dire cela, +moi; c'est moins riant, moins en fête qu'ici, et il me semble que je ne +pourrais en voir la réalité sans être ému.» + +Ils étaient arrivés. Mais alors, la timidité naturelle de leur caractère +prenant le dessus, au lieu d'entrer ils s'assirent au pied d'un arbre, +juste en face du château que, pour se donner du courage sans doute, +ils se mirent à examiner minutieusement, s'amusant à en compter les +fenêtres, les persiennes, les girouettes, les paratonnerres, enfin tout +jusqu'aux marches du perron et aux caisses de fleurs dont elles étaient +ornées. + +[Illustration: «Non, Aimée, non, ce n'est pas cela.».] + +La ferme, située sur la gauche, se trouvait à peu près masquée par un +bouquet d'arbres; ce qui faisait qu'au premier abord on ne la voyait +point. Il fallait, pour s'y rendre, quitter la route et prendre un joli +chemin qui semblait se perdre dans le bois. Mais il était facile de la +deviner au mouvement, au va et vient qui régnaient de ce côté. C'était +sans cesse des chevaux attelés à des charrettes ou à des tombereaux +qu'on dirigeait par là; puis une volée de poussins qui venaient, +conduits par leur mère, picoter quelques grains de blé tombés sur la +route, ou une bande de canetons courant se baigner effrontément dans +la magnifique pièce d'eau qu'on voyait briller devant le château et +réfléchir le ciel et les arbres avec la transparence d'un miroir. + +César et Aimée, n'ayant plus rien à compter, prirent enfin le parti de +se rendre à la ferme. Ils allaient entrer dans la cour, cour immense +et entourée d'un si grand nombre de bâtiments qu'on eût dit un village, +lorsque Balthasar rebroussa chemin et vint, l'oreille basse, se cacher +craintivement derrière ses maîtres, qui, eux-mêmes, reculèrent tout à +coup saisis d'épouvante: un énorme cerbère, un boule-dogue de taille +colossale bondissant de fureur à la vue du caniche, s'élançait en +poussant des aboiements féroces sur les barreaux de fer de sa loge. +Heureusement un jeune homme qui venait derrière mes amis apaisa d'un mot +le chien de garde. + +«Silence donc, Matamore!» dit-il sévèrement. + +Matamore se tut, mais de mauvaise grâce et en montrant sous un rictus +qui n'était rien moins que rassurant, des crocs d'ivoire luisants et +affilés comme des poignards. + +Balthasar, malgré l'exemple que lui donnaient ses maîtres en suivant le +monsieur qui avait tant d'influence sur Matamore, jugea convenable de +rester dehors. + +«Qui cherchez-vous, mes enfants? demanda le jeune homme. + +--Le régisseur. + +--Et qu'avez-vous à lui dire, au régisseur? + +--Dame! répondit César passablement embarrassé, voici ce que c'est: ma +soeur et moi nous voudrions travailler. + +--Bah! vraiment? Mais vous êtes trop jeunes. + +--Oh! ça ne fait rien. + +--Voyons! que savez-vous faire? + +--Ce que vous voudrez. + +--C'est un peu vague.... N'importe, si la bonne volonté y est; les +travaux des champs n'exigent pas un long apprentissage. + +--Moi, d'abord, dit Aimée, je puis conduire aux champs tous ces jolis +moutons que je vois là.» + +Elle montrait une troupe de deux à trois cents agneaux, lesquels n'ayant +rien de mieux à faire pour le moment, gambadaient dans la cour et se +livraient à des courses folles, comme font les enfants qui jouent à +cache-cache et aux barres. + +«Et moi, dit César, je puis très-bien labourer la terre et conduire les +chariots de grains. + +--Je saurais bien aussi ramasser les oeufs, dit Aimée, ou donner à +manger aux petits poussins, ou même faire la cuisine, si cela vous +plaît.» + +Il faut convenir qu'Aimée s'avançait un peu; mais son zèle l'emportait. + +«Si vous avez un jardin, je le cultiverai, reprit César. Je sais comment +on plante les fleurs et à quelle époque il faut tailler la vigne.» + +Le jeune homme, qui n'était autre que le régisseur et qu'on appelait M. +Robert, comprit tout de suite que mes amis ne savaient rien faire; mais, +en même temps, il leur voyait tant de courage et de bonne volonté qu'il +ne voulut pas les affliger par un refus brutal. + +«Venez avec moi,» leur dit-il. + +Et il les conduisit dans une vaste pièce qui servait de salle à manger +aux gens de la ferme et qu'on appelait le réfectoire. Là, une jeune +et alerte servante nommée Victoire leur servit un goûter, ainsi +qu'à Balthasar, qui avait trouvé, sans éveiller de nouveau les +susceptibilités du boule-dogue, le moyen d'entrer non-seulement dans la +cour, mais encore dans la maison, et cela juste à point pour partager le +repas de ses maîtres. + +Tous trois mangeaient de bon appétit, et M. Robert, à qui cela faisait +plaisir, les regardait en souriant, lorsque tout à coup le galop de deux +chevaux et un cliquetis de ferraille appela leur attention. + +«Tiens! s'écria Victoire en regardant par la fenêtre, voici les +gendarmes!» + +Certes, mes amis savaient ce que c'était que des gendarmes; à Paris, +ils en rencontraient à chaque instant et n'en avaient jamais eu peur; +cependant, soit pressentiment, soit conscience de leur état d'enfants +abandonnés, ce fut avec un véritable déplaisir qu'ils virent entrer dans +le réfectoire ces deux braves serviteurs de l'ordre public; lesquels, +pour remplir un devoir de politesse envers M. Robert et sa compagnie, +portèrent militairement au front le revers de la main droite. + +La compagnie de M. Robert, c'était César et Aimée, puis la servante, +qui, allant et venant de la cuisine au réfectoire, servait nos amis et +les encourageait avec toutes sortes de bonnes paroles. + +«Pauvres petits! disait-elle; là, voyez comme ils ont faim!... Mangez +ceci, puisqu'on vous le donne... C'est de bon coeur, allez!... On dirait +pourtant qu'ils craignent d'y toucher!... Faut pas comme ça faire des +façons.... N'ayez donc pas peur!... quand on vous dit qu'il en reste +encore pour les autres.» + +Les gendarmes avaient chaud (à la campagne les gendarmes ont souvent +chaud); ils déposèrent leurs chapeaux sur un buffet, ce qui permit à +César et à Aimée de constater que les gendarmes n'ont pas la physionomie +plus rébarbative que les autres hommes, et que la sévérité qu'on serait +tenté de leur supposer au premier abord ne réside le plus souvent que +dans leur grosse moustache et leur grand chapeau. + +On peut dire que c'étaient là des observations rassurantes; pourtant +César et Aimée n'étaient point du tout rassurés. + +«Victoire, dit M. Robert à la servante, prenez une bouteille de vin +blanc et versez à boire à messieurs les gendarmes.» + +Messieurs les gendarmes se firent un peu prier, mais seulement pour la +forme, car ils avaient grand'soif (à la campagne, ayant souvent chaud, +il se trouve qu'ils ont toujours soif). + +«Monsieur Robert et la compagnie, dirent-ils en faisant de nouveau le +salut militaire, à la vôtre!» + +Puis l'un d'eux prit la parole pour expliquer l'objet de leur visite. La +servante voulait leur verser à boire de nouveau, mais ils remercièrent +honnêtement. + +«Il nous faut tout notre sang-froid, monsieur Robert, dit celui qui +avait déjà pris la parole; nous avons une mission à remplir, et.... vous +comprenez, n'est-ce pas? + +--Oui, vous sentez, fit l'autre. + +--Le devoir d'abord, reprit le premier.... après.... Eh bien! après, si +vous le permettez.... + +--Si cela vous convient, dit le second, qui semblait avoir pour fonction +de répéter ce que disait son camarade. + +--Pour en venir tout de suite au fait, voici la chose, monsieur Robert: +nous sommes à la recherche des individus qui ont mis le feu cette nuit à +Villeneuve-le-Roi. N'auriez-vous point reçu ou vu passer des rôdeurs ou +des vagabonds à mine suspecte?... Il faut nous dire cela. + +--Non, répondit M. Robert, nous n'avons vu personne. + +--Ah! fit le gendarme en jetant de côté un coup d'oeil expressif sur nos +amis, qui, la fourchette en l'air et la bouche béante, écoutaient avec +une sorte de stupeur. + +--Les pertes sont-elles considérables? demanda M. Robert. + +--A l'heure qu'il est, plus de vingt ménages sont dans la rue.... Il y +aura de la misère.... Voyez-vous, c'est affreux ces choses-là; on ne s'y +habitue jamais. Les granges, les maisons qui s'écroulent; les bestiaux +qu'on veut sauver et qui, effrayés par le feu, refusent de sortir des +étables où la fumée les étouffe; les vieillards qui ont peur de périr, +les hommes qui pleurent, les femmes qui deviennent folles, les petits +enfants qu'on oublie dans les chambres que dévore l'incendie!... Puis +les cris de la foule, le tambour, le tocsin, le désordre!... les flammes +qui se font des trouées et se jettent sur les malheureux qui veulent les +éteindre!... Oui, allez, monsieur Robert, c'est épouvantable!... + +--Moi, dit la servante avec une naïveté féroce, ce qui me touche le plus +dans tout cela c'est les bêtes.... Quand je pense que nos vaches et nos +moutons pourraient brûler comme ça, tout vivants.... ça me donne froid +dans le dos. + +--Et les hommes, n'est-ce pas encore cent fois plus malheureux? + +--C'est malheureux, je ne dis pas le contraire; mais de pauvres et +innocentes bêtes qui ne savent ni parler, ni demander du secours, c'est +pis encore. + +--Taisez-vous, Victoire, dit M. Robert, les propos que vous tenez là +sont insensés.... Avez-vous des soupçons sur quelqu'un, messieurs les +gendarmes? + +--On accuse des saltimbanques qui ont quitté Villeneuve cette nuit, sans +payer leur dettes, pendant que tout le monde courait au feu. + +--Il est facile de retrouver leurs traces! + +--Pas tant que cela. Ils se sont séparés, paraît-il, pour suivre des +directions différentes. On nous a rapporté qu'ils avaient pris, les uns +un chemin de traverse, les autres un sentier, et les autres encore +la grand'route. Et, entre nous, ça m'étonne bien que vous n'ayez vu +personne de la bande, car on m'a signalé deux de leurs enfants qui se +sont dirigés par ici. + +--En fait d'enfant, dit M. Robert, je n'ai vu que ceux que vous-mêmes +pouvez voir en ce moment. + +--Lesquels donc, monsieur? + +--Mais ces deux petits qui sont à table près de vous.» + +A ces mots, César et Aimée furent saisis d'un tel effroi que la servante +eut pitié d'eux. + +«Pour ça, dit-elle, ce n'est pas eux, j'en réponds. N'est-ce pas, +petits, que ce n'est pas vous? + +--Quoi donc? fit César troublé. + +--Qui avez mis le feu. + +--Le feu? + +--Oui, le feu.... Est-il assez borné! On te demande si c'est toi qui +as mis le feu. C'est simple comme bonjour, tu n'as qu'à répondre que ce +n'est pas toi. + +--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.... Je ne sais pas, +moi.... + +--Comment tu ne sais pas? Et qui donc le saura, si ce n'est toi, +imbécile!» + +Le pauvre César était interdit et, pour le moment, tout à fait incapable +de faire une réponse raisonnable. Mais Aimée ne s'intimidait pas si +facilement. + +[Illustration: Les enfants ne surent que répondre.] + +«Ce n'est pas nous, dit-elle, qui avons fait ce que vous dites, et je ne +pense pas que nous soyons des saltimbanques.» + +Si messieurs les gendarmes avaient quelque peu réfléchi, il leur eût +été facile de comprendre que ces enfants n'étaient pas ceux qu'ils +cherchaient; mais il est de leur état de voir partout des coupables. + +«Quoi, dit Victoire à Aimée, tu n'as pas à cet égard plus de certitude +que cela? Alors comment veux-tu que les autres en soient sûrs? En voilà +une jolie manière de se défendre! + +--Assez, la fille, dit gravement le gendarme, laissez l'autorité faire +son devoir. Si ces enfants sont coupables, rien ne nous empêchera de les +arrêter. + +--Rien ne nous empêchera de les arrêter, répéta, selon sa coutume, +l'autre gendarme. + +--Nous arrêter! s'écria Aimée, nous arrêter!... entends-tu, César, pour +nous mettre en prison!... + +--Comme des voleurs, fit César en pleurant. + +--Bon, dit la servante en haussant les épaules, les voilà maintenant qui +se mettent à crier avant qu'on ne les écorche, comme les anguilles de +Melun. + +--Allons! Victoire, retirez-vous,» dit M. Robert sévèrement. + +Victoire passa, en maugréant, dans la pièce voisine, et le gendarme +sortit de sa poche des papiers, des plumes et un encrier pour dresser le +procès-verbal. + +«Qui êtes-vous?» demanda-t-il. + +Les enfants ne surent que répondre. + +«Ils ne veulent point se nommer. Écrivez cela, dit-il à son camarade. + +Puis, s'adressant de nouveau aux enfants: «Quel âge avez-vous?» +demanda-t-il. + +César et Aimée, qui ne savaient point quel âge ils avaient, gardèrent le +silence. + +«Mettez, qu'ils n'ont point dit leur âge, dit le gendarme qui +interrogeait à celui qui écrivait. + +--D'où êtes-vous?» demanda-t-il encore. + +Les pauvres petits n'en savaient rien. + +«Où êtes-vous nés?» + +Force fut encore de se taire. + +«En quelle année?» + +Silence. + +«Écrivez qu'ils ne veulent point divulguer le nom de leur famille ni le +lieu de leur naissance.» + +Puis il continua: + +«Que font vos parents, où demeurent-ils? Comment les appelle-t-on?» + +A ce déluge de questions, les pauvres enfants étourdis fondirent en +larmes. M. Robert eut pitié d'une si grande douleur. + +«Voyons, leur dit-il doucement, calmez-vous. + +[Illustration: Sur ces entrefaites un cavalier....] + +On ne veut pas vous faire du mal. Remettez-vous et répondez à M. le +gendarme qui vous interroge. Dites-lui ce que vous savez. + +--Nous ne savons rien, nous, fit César avec désespoir. + +--Cela n'est pas possible. Vous voulez tromper la justice, dit le +gendarme; on sait toujours qui on est... Si vous ne me répondez pas, il +faudra pourtant que je vous arrête. + +--Là! fit tout à coup la servante qui avait écouté à la porte, ces +pauvres enfants! il me fait mal de les voir en cet état. Ce n'est pas +eux qui ont fait le coup; j'en répondrais sur ma tête. Il faut être +aveugle pour ne pas voir qu'ils sont innocents. + +--Pourquoi donc alors qu'ils s'obstinent à garder le silence? + +--Ah! pourquoi? Je n'en sais rien, moi; mais soyez certains que s'ils +étaient coupables, ils répondraient. Les criminels ont réponse à tout. + +--C'est vrai, fit observer M. Robert. Voyons, mes enfants, un peu de +courage, et avouez si vous savez qui a mis le feu. + +--Comment, répondit enfin César, pourrions-nous savoir cela, puisque +nous ne connaissons pas le village que vous dites? + +--Eh bien! reprit le gendarme, dites-nous seulement ce que font vos +parents? + +--Ces enfants sont orphelins, fit M. Robert. + +--Alors ils ont des oncles, des tantes, un tuteur, quelqu'un enfin qui +doit s'occuper d'eux et à qui nous allons les reconduire.» + +César et Aimée, que l'idée d'être ramenés par les gendarmes à Joseph +Ledoux effrayait au delà de toute expression, ne desserrèrent point les +dents. + +«Vous vous taisez? Il va donc falloir se décider à nous suivre. Qui +que vous soyez, on ne peut vous laisser comme ça courir les chemins. +Ce n'est pas pour rien qu'on a inventé les colonies agricoles et +pénitentiaires.» + +Sur ces entrefaites, un cavalier qui était entré dans la cour avec la +vitesse d'un ouragan, mit lestement pied à terre et pénétra dans la +salle. + +«Qu'est-ce donc, messieurs les gendarmes? demanda-t-il. + +--C'est ces deux petits rôdeurs que nous arrêtons, monsieur Richard.» + +M. Richard, qui avait alors une douzaine d'années, était un fort beau +garçon dont la physionomie intelligente et gracieuse inspirait tout +d'abord de la confiance et de la sympathie. On se sentait disposé à +l'aimer même avant de le connaître. César et Aimée, qui, à travers leurs +larmes, pouvaient à peine le voir, devinèrent tout de suite que c'était +un ami, et se reprirent à espérer. + + + + +CHAPITRE VIII. + +M. Richard Lebègue.--Mes amis travaillent. + + +«Peut-on savoir, messieurs, demanda-t-il, de quoi sont accusés ces +enfants? + +--Tout porte à croire, monsieur Richard, qu'ils ont des accointances +avec les incendiaires de Villeneuve-le-Roi, ou du moins qu'ils les +connaissent. + +--Ou qu'ils les connaissent, répéta l'autre avec la fidélité d'un écho. + +--Vous vous trompez, messieurs, les incendiaires sont arrêtés. + +--Que m'apprenez-vous là, monsieur Richard? Ils sont arrêtés!... En +êtes-vous bien sûr? + +--Mon père donne en ce moment l'ordre de les diriger sur Versailles, où +ils seront jugés. + +--Eh bien, tant mieux!... J'en suis bien aise, c'est une charge de moins +pour ces enfants. + +--A qui vous allez rendre la liberté, n'est-ce pas? + +--Je le voudrais, monsieur Richard, puisque cela paraît vous faire +plaisir, mais je ne le puis. Vous les voyez ici en flagrant délit de +vagabondage, et M. le maire, votre papa, me blâmerait si je ne les +ramassais pas. + +--Savez-vous qu'ils n'ont pas du tout l'air de grands criminels.... Si +je me chargeais d'eux, messieurs les gendarmes?... + +--Votre protection ne saurait leur suffire; si c'était M. Lebègue, votre +papa, qui les prît sous la sienne, à la bonne heure!... Mais il ne le +ferait pas; il a bien assez des pauvres du pays. Ainsi, monsieur, nous +vous disons au revoir. + +--Mon père va venir, attendez au moins que vous l'ayez vu. + +--Oui, dit à son tour la servante, M. Richard a raison; attendez que +M. Lebègue ait vu ces pauvres enfants.... Il me fait peine, à moi, de +songer qu'ils vont partir comme cela.» + +En ce moment, M. Lebègue entrait; mes amis, malgré leur trouble, +comprirent que c'était un personnage tout-puissant aux Granges, car à sa +vue, la servante avait délicatement ramené le coin droit de son tablier +sur la hanche gauche, et M. Robert s'était levé; quant aux gendarmes, +ils se tenaient au port d'arme et faisaient en sorte de ne point perdre +un pouce de leur dignité. Intérieurement ils se disaient: M. Lebègue, +qui est maire de Villeneuve, qui est membre du conseil général, qui a le +sous-préfet dans sa manche gauche, le préfet dans sa manche droite, sans +compter le député, le ministre, le gouvernement et tout le tremblement, +verra fort bien que les gendarmes Poulain et Benoist ont une excellente +tenue et sont parfaitement à leur affaire, et alors, en sa qualité +de père de ses administrés, il ne pourra se dispenser de faire nommer +lesdits gendarmes Poulain et Benoist, brigadiers dans quelque localité +plus importante que Villeneuve-le-Roi. + +«Et vos incendiaires, mon père, sont-ils déjà sur la route de +Versailles? demanda Richard. + +--Non, ceux que nous prenions pour des incendiaires sont d'honnêtes +ouvriers qui, cette nuit, étaient encore à Paris. Contrarié de la +méprise dont ils ont été victimes, je les ai fait remettre immédiatement +en liberté.» + +Cette nouvelle surprit péniblement Richard, ainsi que Victoire et M. +Robert. Quant à mes amis, ils en furent atterrés. + +M. Lebègue, était, en homme, le vivant portrait de Richard. Beaucoup +de gens l'appelaient M. Lebègue du Coudray, et lorsqu'un flatteur lui +écrivait, il ne manquait pas de mettre sur l'adresse, à M. le vicomte +du Coudray. Il était prouvé qu'à la dernière croisade, un vicomte du +Coudray avait fait des prodiges de valeur et occis tant de Sarrasins +qu'il s'était trouvé, après la bataille, momentanément paralysé des deux +bras. Ce héros, de retour en France, épousa une haute et puissante +dame, et il s'en suivit une longue lignée de vicomtes, de barons et de +chevaliers du Coudray, qu'on voit jusqu'à la Révolution apparaître de +temps à autre, au Louvre, à Saint-Germain, à Versailles, pour tâcher +de recueillir, en obtenant quelque emploi à la cour et à l'armée, une +faible partie des biens et des honneurs qu'ils pensaient leur avoir été +acquis à eux et à leurs descendants, jusqu'à la fin des siècles et même +au delà, par le bras solide et le sabre bien affilé de leur ancêtre, +Pierre du Coudray. Ces du Coudray disparurent à la Révolution, mais le +grand-père de M. Lebègue ayant épousé une demoiselle Ducoudray, dont le +père était procureur au Châtelet de Paris, des amis persuadèrent à ce +brave homme que sa femme descendait de l'illustre famille de ce nom. +Des parchemins furent trouvés, et il se fâcha plus d'une fois pour faire +consentir son fils à porter le titre de vicomte, ce que celui-ci refusa +constamment. Le père de Richard n'était pas non plus d'un caractère +à s'affubler d'une vicomté si peu certaine; mais le monde est plein +d'officieux et de flatteurs toujours prêts à spéculer sur la vanité des +gens riches ou influents. Heureusement pour lui, M. Lebègue n'était pas +la dupe de ces gens-là; il savait fort bien que s'il n'avait été qu'un +pauvre diable, personne n'eût songé à lui persuader qu'il était le +descendant de Pierre du Coudray. + +Si vous voulez devenir des hommes, mes petits lecteurs, faites comme +lui; ne souffrez pas qu'on vous trompe, et ne cherchez point à tromper +les autres. On va peut-être dire que je risque, en vous parlant ainsi, +de dessécher votre coeur. Entendons-nous: je serais désolée de détruire +les illusions qui doivent charmer votre jeunesse, mais que doit-on +comprendre par des illusions, si ce n'est l'amour de tout ce qui est +véritablement noble, grand, généreux, élevé. Eh bien! ces illusions-là, +ayez-les, et faites en sorte qu'elles deviennent des réalités. Pour +votre part, croyez au bien et faites-le, aimez les sentiments élevés, +les passions généreuses, et soyez vous-mêmes susceptibles de +grandeur d'âme et de dévouement; c'est un sûr moyen de n'être jamais +désillusionné. Mais sont ce des illusions bien enviables que de se +tromper volontairement sur soi et sur les autres? Et y a-t-il jamais +nécessité de croire qu'un flatteur est un homme sincère ou qu'on soit un +héros, parce qu'il se pourrait qu'on eût parmi ses ancêtres un individu +qui ait cassé la tête à vingt-trois Sarrasins en un seul jour; à prendre +enfin le mal pour le bien, le faux pour le vrai, et l'injuste pour le +juste? + +Réfléchissez à cela, et dites ce que vous en pensez. + +Quant à M. Lebègue, disons, pour finir, que c'était un brave et digne +homme plein de coeur et d'intelligence; mais qu'il n'avait aucun préfet +dans sa manche, et ne jouissait auprès de l'administration que du crédit +qu'obtient ordinairement un homme distingué et dépourvu d'ambition qui +veut se rendre utile à ses concitoyens. Il faisait valoir ses biens +lui-même, quoique sa fortune fût assez considérable pour lui +procurer une oisiveté opulente. Mais il n'aimait point le vide et le +désoeuvrement que traîne inévitablement avec elle la vie oisive et +purement mondaine. + +D'un autre côté, il s'était dit qu'il pouvait rendre quelques services +à ses semblables et à son pays en utilisant sa grande fortune à +expérimenter les nouvelles découvertes en agriculture, et à les faire +adopter lorsqu'elles seraient lucratives et susceptibles d'améliorer +le sort des pauvres cultivateurs. Et voyez comme la Providence favorise +ceux qui font le bien avec intelligence: à ce métier, M. Lebègue n'avait +point diminué ses revenus; il ne les avait pas augmentés non plus, par +exemple. Mais cela lui importait peu; il n'entrait point dans ses vues +de spéculer. + +Maintenant, revenons à César et à Aimée. M. Lebègue fut frappé de leur +désespoir. + +«Qu'est-ce qui afflige donc si fort ces enfants?» demanda-t-il. + +Le gendarme expliqua leur affaire. + +«Qu'ils se rassurent, dit M. Lebègue, ils ne seront pas arrêtés comme +incendiaires. Ce sont bien certainement les saltimbanques qui ont mis +le feu,--on a des preuves--et parmi leurs enfants, il n'en est aucun qui +ressemble à ce petit garçon et à cette petite fille. + +--A la bonne heure! s'écria Richard. + +--Cependant, comme on ne peut laisser deux enfants courir les grands +chemins et vagabonder de village en village, je dois les faire arrêter, +et si personne ne les réclame, on les enverra dans quelque maison de +correction. + +--Il paraît, dit Richard, qu'ils étaient venus pour demander à M. Robert +de les occuper. + +--C'est une excellente note pour eux. + +--Pensez-vous, mon père, qu'ils soient capables de travailler? + +--Mais sans doute, pourquoi pas? Ils peuvent à cette époque de l'année +rendre dans les champs les mêmes services que les autres enfants de leur +âge. + +--Alors, mon père, si vous leur donniez de l'ouvrage? + +--C'est impossible, mon ami, il n'y en a pas pour eux ici. + +--Mais si je vous priais de leur en créer. + +--Il me faudrait te refuser; j'ai encore dans le village deux ou trois +enfants pauvres qui ne sont pas occupés, et auxquels garder ceux-ci +serait nuire. D'ailleurs, mon ami, je ne puis donner asile à des enfants +qui ne veulent pas se faire connaître. + +César, se doutant bien que c'était là le M. Lebègue dont avaient parlé +les paysans d'Orly, se décida à raconter ce qui leur était arrivé, à lui +et à sa soeur, depuis la rencontre de la dame aux vingt francs, et ne +cacha point l'effroi que leur avait causé la perspective d'être ramenés +chez Joseph par les gendarmes. + +M. Lebègue prit enfin le parti de garder les deux enfants à la ferme. Il +devait voir Mme de Senneçay le surlendemain, et comptait s'entendre avec +elle sur ce qu'il convenait de faire pour eux. En attendant, M. Robert +fut chargé de prendre des informations sur Joseph, et Richard, remontant +immédiatement le petit cheval gris pommelé qui l'attendait dans la +cour,--et qui était un arabe pur-sang,--se rendit à Orly, pour demander +à Florentin et à Florentine, avec qui il avait joué plus d'une fois chez +Mme de Senneçay, ce qu'ils savaient de ses protégés. + +Les gendarmes, n'ayant plus rien à faire aux Granges, jugèrent +convenable de se retirer, non sans avoir toutefois vidé une seconde +fois leurs verres et salué militairement, en gendarmes bien appris, M. +Lebègue, M. Richard et leur compagnie. + +A votre place, mes petits lecteurs, je croirais certainement que César +et Aimée en ont fini avec leur vie de misère, et qu'ils vont mener +désormais une existence paisible et laborieuse aux Granges, sous la +protection de Richard et de son père. Mais, il ne faut pas nous le +dissimuler, tout est surprise pour nous dans la vie, et presque +toujours la Providence, qui a des vues opposées aux nôtres, déjoue nos +combinaisons les mieux établies, et empêche nos projets les plus chers +de se réaliser. + +Victoire se chargea de César et d'Aimée pour le reste de la journée. La +bonne fille était enchantée d'avoir ces deux enfants qui la suivaient +partout et l'aidaient avec empressement dans les soins du ménage. Le +soir, elle les fit coucher dans une chambre, à côté de la sienne, et le +lendemain, dès cinq heures, elle les réveillait pour leur faire prendre +tout de suite les habitudes salutaires de la campagne, où tout le monde +est sur pied au petit jour. Seulement, comme il y avait une forte +rosée, on dut attendre jusqu'à huit heures pour se rendre aux champs. +Il s'agissait d'énieller les jeunes blés. C'était un travail charmant et +des plus simples; à l'aide d'une toute petite bêche, qui n'a pas plus +de cinq à six centimètres de large, on coupe la plante, qu'on ramasse +ensuite pour s'assurer qu'elle est bien détruite. Aux granges, il +fallait rapporter toutes les nielles ou nigelles, si vous le préférez, à +M. Robert, qui jugeait du travail que chacun avait fait par la quantité +de plantes qu'il lui rapportait. + +César et Aimée, à laquelle Victoire avait donné un grand chapeau de +paille à cause du soleil, qui, à la mi-avril, est déjà très-chaud, +partirent donc à huit heures en compagnie de six enfants de leur âge que +dirigeaient deux vieilles femmes. Ils furent bientôt au courant de ce +travail élémentaire et, pour contenter M. Robert, s'y livrèrent +avec ardeur. Ce n'était pas l'affaire des autres, qui n'en prenaient +ordinairement qu'à leur aise; mais cependant la matinée se passa bien. +A midi, ils revinrent à la maison pour dîner. M. Lebègue leur fit +compliment, et Richard, qui se trouvait là, leur remit une petite pièce +de cinq francs à compte sur leur travail. Hélas! c'était trop de bonheur +à la fois!... Balthasar, sans montrer un enthousiasme excessif, se +faisait fort bien à ce nouveau genre de vie; d'autant mieux que +Matamore le voyait maintenant d'un très-bon oeil et lui faisait un +petit grognement amical chaque fois qu'il passait devant sa loge. +L'intelligent caniche allait sans cesse de la ferme aux champs, où il +regardait ses maîtres travailler, et des champs à la ferme, où il avait +entrepris de se rendre utile en empêchant les poules de venir picoter le +petit blé qu'on donnait aux brebis. Certes, l'emploi que s'était +adjugé Balthasar n'était pas une sinécure; il fallait, pour le remplir +consciencieusement, dépenser beaucoup d'instinct et une surveillance +de tous les instants; mais Victoire, qui le voyait monter la garde ou +courir tout haletant au grand soleil, le récompensait et l'encourageait +en lui donnant de temps à autre une tasse de lait. + +Les choses durèrent ainsi deux jours; le troisième au matin, rien encore +ne faisait prévoir qu'elles dussent changer. Seulement, à midi, les +enfants apprirent de Victoire que M. Robert était absent pour une partie +de la journée et que M. Lebègue et Richard montaient en voiture pour se +rendre chez Mme de Senneçay. Nos amis savaient que c'était pour eux +que M. Lebègue s'absentait; néanmoins leur coeur se serra en apprenant +qu'ils allaient rester toute une après-midi sans voir leurs protecteurs. +Vous savez, mes petits lecteurs, que leurs camarades, dès le premier +jour, leur avaient montré de la mauvaise humeur. On leur en voulait +parce qu'ils travaillaient bien. D'un autre côté, on les regardait +comme des intrus qui étaient venus faire du tort aux enfants du village. +Jusqu'alors on s'était contenté de leur montrer les dents parce qu'on +craignait M. Lebègue et M. Robert; mais aussitôt qu'on sut ces messieurs +absents, on organisa une cabale pour obliger mes amis à quitter les +Granges le jour même. Parmi les six enfants qui travaillaient avec eux, +il y avait quatre garçons; ces quatre s'étaient renforcés de deux autres +qui étaient venus censément en amateurs, parce qu'ils trouvaient que +c'était une heureuse manière d'employer leur congé du jeudi. C'était ce +qu'ils disaient du moins, mais la vérité est que les autres les avaient +été chercher. A une heure, au lieu de se mettre à l'ouvrage, on resta +sur la route à jouer aux billes. César et Aimée, suivis des deux +vieilles femmes, travaillèrent comme de coutume. Les gamins voulurent +les forcer à jouer avec eux; mes amis résistèrent; une bataille +s'engagea. Ces mauvais sujets n'eurent point honte de leur nombre, six +contre deux, et frappèrent comme des lâches qui se sentent en force. +Les deux autres petites filles et les vieilles femmes, tranquillement +assises sur leurs paniers, regardaient cette lutte sauvage d'un oeil +calme et, disons-le, presque content; ces créatures bornées, croyant que +les habitants du village, seuls, avaient droit à la bienfaisance de M. +Lebègue, voyaient avec humeur ces étrangers qui la partageaient avec +eux. Balthasar, qui était accouru au secours de ses maîtres, mordait à +belles dents au hasard dans le bataillon ennemi; il atteignit enfin un +mollet plus tendre ou plus sensible que les autres; le gamin blessé se +retourna et appuya si cruellement son pied, grossièrement chaussé d'un +sabot, sur la patte du malheureux chien, qu'on put la croire broyée. Le +pauvre Balthasar en perdit presque connaissance. César le prit dans ses +bras, et laissant sur la place sa bêche et son panier, s'enfuit à toutes +jambes avec Aimée qu'il tenait par la main. Ils voulaient retourner +aux Granges, mais les autres s'arrangèrent de manière à leur couper +le chemin. Les pauvres enfants se sauvèrent comme ils purent à travers +champs pendant plus d'une heure, jusqu'à ce qu'enfin ils eussent perdu +leurs ennemis de vue. + +[Illustration: Balthasar mordait à belles dents.] + +Le soir, Victoire témoigna une grande surprise en ne les voyant point +rentrer. «Il est inutile de les attendre, dirent les vieilles femmes. +Ce sont de petits paresseux; comme il les ennuyait de travailler +assidûment, ils ont planté là le panier et la bêche, et se sont enfuis +avec leur chien. + +--Il y a quelque chose là-dessous, dit la bonne Victoire tout attristée; +mais si vous ne dites pas la vérité, M. Lebègue saura bien la découvrir. + +--M. Lebègue? Il verra combien il a eu tort de s'intéresser à des +enfants qu'il ne connaissait point, à des étrangers, à des vagabonds +qu'il n'aurait pas même dû garder chez lui une heure. N'y a-t-il pas +d'ailleurs assez de monde dans la commune pour faire son ouvrage?» + +Quand M. Robert rentra, tout le monde à la ferme était couché depuis +longtemps; il était trop tard pour envoyer à la recherche de mes +malheureux amis. M. Lebègue revint aux Granges le lendemain soir +seulement. Le samedi, dès le matin, il envoya des courriers dans toutes +les directions pour savoir ce qu'étaient devenus les enfants; mais on ne +les rencontra point; personne n'avait entendu parler d'eux. + + + + +CHAPITRE IX. + +En flânant.--Une nouvelle connaissance. + + +Encore une fois César et Aimée se retrouvèrent seuls. Il est vrai +qu'ils avaient maintenant de quoi vivre, mais ce n'était qu'une chétive +consolation. Croyez bien, mes petits lecteurs, qu'ils auraient abandonné +de bon coeur leur belle petite pièce de cinq francs pour demeurer +toujours auprès du jeune M. Richard, qui s'était montré si bon pour eux. +Mais, hélas! il est bien rare qu'en ce bas monde on obtienne comme cela, +tout de suite et sans effort, les choses qu'on désire le plus. Il n'est +donné à personne de régler sa destinée. + +Je ne veux point les suivre pas à pas, cela manquerait d'intérêt. Ils +allaient, ils allaient!... suivant Balthasar, qui, bien qu'il n'eût +que trois pattes à sa disposition, se montrait infatigable. Ils se +nourrissaient comme ils pouvaient, mangeant la plupart du temps du pain +dont ils partageaient la mie avec les oiseaux. + +Quoiqu'ils eussent un regret profond de ne plus demeurer à la ferme des +Granges, où ils avaient trouvé en Victoire une si excellente amie, ils +vécurent comme cela deux jours dans la paix et l'insouciance, abusant +un peu, pour jouer et courir, de cette liberté qu'ils goûtaient pour +la première fois. Quand Balthasar les voyait occupés à construire des +maisons avec les pierres de la route, ou bien à creuser des canaux +en travers d'un chemin pour mettre en communication des fossés pleins +d'eau, il s'asseyait sur son derrière, et, sérieux comme un quaker, il +montrait par sa mine grave et impassible que ces jeux ne lui plaisaient +pas. Mais les enfants n'y prenaient point garde et, comme si de rien +n'était, continuaient de perdre agréablement le temps. D'autres fois le +brave chien impatienté prenait le parti de s'enfuir pour les arracher +à ces occupations oiseuses. Cela réussissait toujours; dès qu'ils +apercevaient Balthasar au loin, ils s'empressaient de courir pour le +rattraper; le caniche satisfait y mettait de la complaisance et revenait +sur ses pas. Et l'on marchait ensuite pendant une heure ou deux sans +songer à jouer. + +Une après-midi que le temps était à l'orage, ils s'étaient encore +arrêtés, et sans souci des heures qui fuyaient, s'attardaient à +l'édification d'une jolie maison bourgeoise. Cela marchait tout à fait +bien: le rez-de-chaussée était solide et sagement distribué. On avait +fait un plancher comme on avait pu, avec quelques tiges de sureau vert +et des brindilles de hêtres ramassées au pied d'une pile de fagots. Ce +n'était pas, à vrai dire, d'une élégance recherchée; mais on pouvait +fort bien s'en contenter, surtout si l'on avait des goûts modestes; +quant au deuxième étage, il montait; encore un peu, et mes amis, se +faisant charpentiers, allaient poser la toiture, une série de petites +lattes qu'ils avaient taillées dans des copeaux, lorsqu'ils s'aperçurent +que Balthasar n'était plus là. Ils se trouvaient à quelques centaines +de pas d'un village appelé Viry. Alors, et sans se soucier d'achever +une oeuvre qui devait cependant leur donner de grandes satisfactions +d'amour-propre, ils se mirent, sans perdre une minute, à courir dans la +direction du village. Mais comme ils étaient sur le point de s'engager +dans la rue principale, ils se rencontrèrent avec une troupe de paysans +qui en sortaient, tous armés de fourches, de brocs, de serpes et +marchant à la poursuite de quelque chose que mes amis virent passer +devant eux, comme un point blanc qui fuyait avec une rapidité +vertigineuse. Derrière les hommes, des femmes et des enfants accouraient +en poussant des clameurs: «Au chien enragé! au chien enragé! criait-on, +fermez vos portes!» César et Aimée, effrayés comme les autres, +regardèrent en avant pour comprendre un peu de quoi il s'agissait. +Hélas! mes bons petits lecteurs, le point blanc c'était Balthasar!... à +ce qu'ils pensèrent du moins, mais il était si loin déjà qu'on pouvait +s'y tromper.... A leur tour, ils crièrent: «Si c'est Balthasar, ne lui +faites pas de mal; il n'est pas méchant.» + +Mais les paysans n'entendaient point et couraient toujours. Enfin tout +le monde s'arrêta, et un profond silence régna au milieu de cette foule +qui tout à l'heure poussait des cris de forcené. Une lutte s'engagea +entre un des hommes et le chien; lutte effroyable, car l'homme, un jeune +garçon de dix-huit ans, n'avait pour toute arme qu'une fourche à dents +de fer. + +Je vous laisse à penser si l'anxiété était vive parmi les spectateurs, +au milieu desquels se trouvait la mère du jeune garçon. Par moment on se +flattait que tout était fini; mais tout à coup le chien, qu'on avait +cru terrassé, reparaissait bondissant d'un autre côté, et la pauvre +mère gémissait à fendre l'âme. Cela dura ainsi deux ou trois minutes qui +parurent des siècles. + +[Illustration: Le jeune homme souleva avec sa fourche le cadavre du +chien.] + +Enfin le jeune homme, demeuré vainqueur, souleva avec sa fourche le +cadavre du chien qu'il montra à la foule. Cette vue opéra un soulagement +immense, et tous les coeurs se dilatèrent. Ce fut à qui se précipiterait +pour féliciter le jeune héros et s'assurer qu'il n'était pas blessé. +Plus le danger avait été grand, plus on se montra joyeux. Les enfants +du village couraient, chantaient et dansaient dans la rue. Les grandes +personnes, elles-mêmes, parlaient et riaient avec une verve qui +ressemblait à de la frénésie. + +Après s'être bien assuré que le monstre était mort, on creusa dans un +guéret une fosse profonde de plusieurs pieds; on y jeta le cadavre qu'on +recouvrit de terre, et tout fut fini. Mais alors César et Aimée, à qui +l'idée que c'était leur ami qu'on venait d'enterrer là ne laissait aucun +repos, se mirent à appeler Balthasar à grands cris. Ce qu'entendant +les petits paysans, ils ramassèrent des cailloux sur la route et +poursuivirent les deux pauvres enfants fort loin à coups de pierres, et +leur auraient fait un mauvais parti, s'il ne s'était rencontré un bois +où les malheureux se réfugièrent. + +Là ils s'accroupirent sur l'herbe et se livrèrent tout entiers à +la douleur d'avoir perdu Balthasar. C'en était donc fait! Ils +ne reverraient plus leur fidèle et dévoué compagnon!... Et ils +pleuraient!.. On n'a pas l'idée d'un tel désespoir. Aimée, le visage +enfoui dans son tablier et la tête appuyée sur ses genoux, sanglotait +à faire pitié. César, en homme qu'il était déjà, pleurait plus +silencieusement: mais son chagrin, pour être plus calme, n'en était pas +moins profond!... + +Par moment, cependant, ils cessaient de pleurer; une voix intérieure, un +pressentiment leur disaient que Balthasar était vivant; que ce n'était +pas lui que le jeune paysan avait tué. Et d'ailleurs pourquoi ces gens +auraient-ils fait mourir Balthasar, qui était si doux et si inoffensif? +Un chien enragé!... Si leur ami eût été frappé d'un tel malheur, n'en +auraient-ils point remarqué quelques symptômes?... Mais Balthasar se +portait bien;... le matin même il avait déjeuné de bon appétit avec +eux.... Ce chien qu'on avait enterré et qui ressemblait si fort à +Balthasar, ils ne l'avaient point vu de près; pourquoi n'en serait-ce +pas un autre?... + +Oui, sans doute, ce pouvait être un autre chien; mais pourquoi aussi +Balthasar ne se montrait-il pas, s'il était vivant? Pourquoi ne +venait-il pas rassurer ses maîtres et leur dire, ne vous désolez plus; +me voici?... Ah! mon Dieu! ces pressentiments n'étaient-ils donc que de +faux espoirs destinés à faire paraître la réalité plus amère encore. Une +telle incertitude était intolérable.... Mais Balthasar était mort; +il n'en fallait plus douter! Et les pauvres enfants se remettaient à +pleurer. + +Combien de temps demeurèrent-ils en cet état? Nous ne saurions le dire; +ni eux non plus, bien certainement. Néanmoins, il est permis de supposer +que cela durait depuis plus de deux heures, parce que la clarté du +jour était sensiblement diminuée, lorsqu'ils furent, pour ainsi dire, +réveillés, rappelés à la vie par un léger bruit, une espèce de froufrou +qui se produisit dans le feuillage épais du fourré, à quelques pas +d'eux. Ils relevèrent la tête; quelque chose rampait dans l'herbe en +se dirigeant de leur côté. Or ce quelque chose, mes petits lecteurs, +c'était Balthasar!... Balthasar encore tout tremblant et tout effrayé, +mais joyeux cependant. D'un bond, il sauta sur les genoux d'Aimée, qui +l'embrassa comme un enfant; puis sur ceux de César, qui l'examina avec +attention pour s'assurer qu'il n'était pas blessé. Balthasar n'avait +aucune trace de blessure sur sa petite personne. Définitivement, ce +n'était pas lui que le jeune paysan avait transpercé d'une fourche. Tout +cela était fort heureux, et on avait lieu de s'en réjouir. Mais pourquoi +M. Balthasar avait-il causé tant d'inquiétudes à ses maîtres, en +demeurant si longtemps loin d'eux après ce qui s'était passé?... Si +Balthasar avait pu répondre, il leur aurait appris qu'on avait fait +un véritable massacre de chiens à Viry, et que jusqu'à cette heure il +n'aurait pu, sans risquer sa vie, sortir de la retraite qu'il avait +heureusement trouvée dans la demeure qu'un renard s'était jadis creusée +sous une meule de foin. + +César et Aimée, absorbés par la joie d'avoir retrouvé leur fidèle +serviteur, n'avaient point remarqué que le temps s'était couvert au +coucher du soleil, et que la nuit s'avançait sombre et effrayante comme +ils ne l'avaient encore jamais vue. Une pluie fine et glacée vint leur +rappeler qu'il était temps de chercher un gîte. Un gîte!... Ce mot les +jeta dans des appréhensions terribles. Sans être des logiciens d'une +force remarquable, ils raisonnaient suffisamment pour comprendre qu'il +serait imprudent d'aller avec Balthasar demander un gîte aux habitants +de Viry. Après le drame de l'après-midi, ces braves gens ne devaient pas +voir d'un bon oeil des chiens étrangers dans leur village. + +Après s'être consultés, mes amis se dirigèrent d'un autre côté, et +malgré une obscurité, devenue tout à coup épaisse, se mirent à marcher +d'un bon pas, espérant atteindre en peu d'instants un hameau, une ferme, +une maisonnette, quelque chose enfin où on voulût bien leur permettre de +passer la nuit. + +La pluie, comme je vous ai dit, tombait fine, serrée, froide, et le +vent, qui soufflait avec violence, gémissait tristement dans les arbres +et courait dans la plaine en poussant des hurlements de bêtes fauves. +C'était lugubre. D'un autre côté, comme mes amis recevaient ce vent et +cette pluie en plein visage, leur marche était pénible, ils n'avançaient +que difficilement et se fatiguaient beaucoup. Aimée, pour se garantir +les mains et la figure, avait relevé sa jupe sur sa tête. Quant à César, +habitué depuis longtemps aux intempéries et moins sensible qu'Aimée, il +marchait héroïquement sous la pluie, ne la sentant presque pas, tant il +avait hâte d'arriver et de procurer un abri à sa soeur. + +Mais il est des jours où une fatalité malheureuse semble nous +poursuivre, et où l'on dirait, si on n'était chrétien, que la Providence +a cessé de veiller sur nous. Ces jours-là, nos efforts demeurent +inutiles, nos espoirs les mieux fondés nous trompent, et le but que nous +voulons atteindre nous échappe ou recule à mesure que nous avançons, +comme ces mirages que voient, dit-on, fuir devant eux les voyageurs qui +traversent le désert. Vous, mes petits lecteurs, vous savez que ce sont +là des jours d'épreuve que le bon Dieu nous envoie pour affermir notre +courage et fortifier notre âme. Mais César et Aimée n'étaient en réalité +ni chrétiens, ni païens, et n'avaient point la douce consolation de se +recommander à la bonté divine. Si tout récemment ils avaient appris +à réciter quelques prières, ce n'étaient pour eux que des mots sans +signification et dont le sens leur échappait.--Les pauvres enfants +avaient beau marcher, rien ne leur apparaissait; c'était à croire que +le chemin qu'ils avaient pris ne conduisait à aucune habitation. Le +découragement allait s'emparer de leur esprit, lorsque tout à coup une +lueur, une sorte d'éclair passa à côté d'eux, non loin de la route. + +«Chienne de pluie! fit en même temps une voix odieusement éraillée, +quoique fort jeune encore; elle est cause que mes allumettes ne veulent +pas mordre et que je ne pourrai fumer ce soir. Comme c'est gai de +passer une jolie soirée comme celle-ci en tête à tête avec son propre +répertoire!... Et pas seulement un billard!... C'est-il sciant!... Vrai, +ce pays n'est pas habitable, on s'y croirait dans le grand désert.... +Aïe! ratée! encore une!... Elles y passeront toutes!... Décidément, je +n'y prolongerai pas mon séjour, et demain, avant le lever de l'aurore, +je secoue la poussière de mes sandales et dirige mes pas vers des +contrées plus hospitalières!» + +Balthasar, comme réveillé en sursaut par ce monologue, ne fit qu'un bond +du chemin dans les terres. + +«Ah! ah! reprit aussitôt la voix, qu'est-ce que c'est que cela? Un +camarade? Hé! l'ami, on n'entre pas ainsi chez les gens bien élevés, +sans crier gare!... On se fait annoncer, que diable!... Qu'es-tu? chien, +renard, tigre, panthère?... Pristi! mon cher, fais donc entendre un peu +ta voix pour que je sache au moins qui j'ai l'honneur de recevoir? + +--Balthasar, Balthasar! appelaient mes amis. + +--Est-ce que c'est toi qu'on appelle Balthasar? Viens un peu me dire +cela!» + +Tout en parlant, le propriétaire de la voix éraillée avait réussi à +faire prendre une allumette. + +«Bah! dit-il à Balthasar lorsqu'il l'eut examiné, tu n'es qu'un simple +caniche, et un caniche mouillé, ce qui ne rehausse pas d'un centimètre +ta position sociale. N'importe! tu as l'air intelligent, et l'esprit est +de toutes les conditions.» + +César et Aimée, guidés par la lumière, avaient suivi Balthasar, et +étaient entrés dans une de ces petites huttes en terre, comme en élèvent +à peu de frais les paysans pour se faire un abri et resserrer les outils +qui leur servent aux travaux des champs. Là, ils trouvèrent Balthasar en +compagnie d'un jeune garçon qui allumait gravement une grosse pipe. + +«Tiens, Balthasar, fit ce garçon, voici tes maîtres qui viennent te +réclamer. Disons-nous adieu.» + +Mais Balthasar ne bougeait. César et Aimée étourdis, stupéfiés et comme +ahuris par le vent, la pluie et la fatigue, restaient bouche béante, +regardant sans voir et écoutant sans entendre. + +«Tu ne comprends donc pas, Balthasar? dit le garçon à la pipe; adieu, +mon pauvre ami!» + +Mais tous trois, le caniche et ses maîtres, gardèrent la même +immobilité. + +«Tiens, tiens! s'écria le jeune garçon en riant, c'est drôle, ça, tout +de même! Dites donc, vous autres, est-ce que vous n'allez pas bientôt +partir?» + +Les enfants étaient timides, ils n'osèrent répliquer. + +«Viens, Balthasar, allons-nous-en,» dit César avec découragement. + +Balthasar fit comme s'il n'avait pas entendu. + +«Bon! fit le jeune garçon, je vois ce que c'est. Toi, mon Balthasar, tu +es un chien d'esprit; tu te dis en toi-même: assez comme cela de pluie, +de vent et de crotte; au tour des autres si le coeur leur en dit! Moi, +je suis bien ici et j'y reste. C'est-y pas vrai, hein, mon vieux, que tu +te dis cela?» + +Et il passa la main sur le dos du caniche. + +«Et ces enfants qui sont nos maîtres, allons-nous donc les laisser +partir comme cela? + +--Nous ne partirons pas sans lui, dit Aimée, qui reprenait peu à peu +possession de ses idées. + +--Et le papa? et la maman qui nous attendent en faisant le feu et en +préparant la soupe aux choux?... Ah! mais non, vous ne resterez pas +ici.... C'est moi qui n'entends point ainsi les choses!... On viendrait +vous y chercher.... ça me dérangerait.... Pas d'imprudence, mes mignons; +ne compromettez pas les honnêtes gens qui laissent le prochain dormir en +paix. + +--Personne ne nous attend, dit César. + +--Pas possible! Et où allez-vous donc comme cela? + +--Nulle part.... + +--Tiens! c'est ça qui est commode!... Alors si je vous offrais +l'hospitalité dans ma résidence aussi champêtre que modeste, +accepteriez-vous? + +--Si cela ne vous gêne pas, répondit naïvement César. + +--Comment donc, fit l'autre, d'un ton cérémonieux, enchanté de vous +faire plaisir!... Et d'ailleurs, vous savez, où il y a de la place pour +un il y en a pour quatre!... en se serrant un peu...» + +Puis changeant de ton: + +«C'est moi que ça embêtait de passer la nuit comme ça tout seul au +milieu des champs!... A présent, nous allons rire, pas vrai? Pour +commencer, faisons du feu; j'ai vu du bois par ici.... Voilà une +heureuse idée d'avoir entassé des fagots dans ce coin!... + +--Cette maison est donc à vous? demanda César. + +--A moi? Ah çà, d'où sors-tu donc, toi? A moi?... Parbleu! si elle est à +moi! + +--Je n'ai pas dit cela pour vous fâcher. + +--C'est bon, je ne suis pas susceptible;... voyons, voulez-vous vous +approcher du feu et sécher vos habits? + +--Ce n'est pas de refus, dit César en faisant placer commodément Aimée; +après quoi il s'approcha à son tour, et tous trois, ou plutôt tous +quatre, car Balthasar était de la partie, se chauffèrent joyeusement.» + +A la lueur du foyer, mes amis purent examiner leur hôte: c'était, au +premier abord, un enfant d'une douzaine d'années, mais, en réalité, il +en avait quatorze, peut-être quinze. Ses vêtements étaient ceux d'un +ouvrier; seulement il portait des souliers vernis,--misérablement +éculés, par exemple!--et avait la main fine et blanche, sinon propre, +des gens qui ont vécu dans l'oisiveté. En somme, c'était un +assez singulier personnage; et sa physionomie encore plus maligne +qu'intelligente ne plaisait qu'à moitié à mes amis. Mais, vous le savez, +on n'a pas toujours la liberté de choisir son hôte. + +Le feu était bon et brûlait bien; le prétendu maître du logis +n'épargnait point le bois. De plus, la hutte n'était point, comme vous +pourriez le croire, encombrée de fumée, car le jeune garçon avait eu +l'esprit de faire le feu sous une espèce de lucarne percée au levant, +laquelle, ce soir-là, remplit fort bien l'office d'une excellente +cheminée. César et Aimée furent bientôt réchauffés; intérieurement ils +en remerciaient leur hôte, et, malgré le peu de sympathie qu'il leur +inspirait, se sentaient tout pleins de bons sentiments à son égard. +Petit à petit, ils reprirent de l'assurance, et bientôt, quittant +l'attitude d'oiseaux effrayés qu'ils avaient en arrivant, ils +hasardèrent un coup d'oeil autour d'eux pour voir comment était faite +leur demeure momentanée. + +«Dame! fit le jeune garçon qui avait suivi leur regard, c'est moins +somptueux que le palais des Tuileries.... Mais s'il manque par ci par +là quelques dorures, du moins les toiles d'araignées abondent.... Bast! +c'est toujours assez bon pour un jour de pluie....» + +Puis il reprit après un court moment de silence: + +«A propos, n'est-il pas l'heure de souper.... Qui est-ce qui soupe ici?» + +Nos amis sortirent de leur poche un morceau de pain rassis, qu'ils se +mirent bravement à manger. + +«Si le coeur vous en dit, nous le partagerons avec vous? proposèrent-ils +honnêtement à leur nouveau camarade. + +--Bon! fit celui-ci, c'est là tout ce que vous avez à offrir?... Comme +on se fait des idées.... Moi, je vous aurais crus mieux approvisionnés +que ça.» + +Alors, furetant de tous cotés dans la hutte, il finit par découvrir deux +ou trois sacs de pommes de terre qu'on avait cachés sous de la paille. +Ouvrir un sac, en choisir une douzaine, rejetant celles qui n'étaient +pas assez fraîches pour garder les plus saines et les plus belles, et +les disposer convenablement sous les cendres chaudes, fut l'affaire d'un +instant. + +«Que faites-vous là? demanda César. + +--Ce que je fais?... Parbleu! avec ça que c'est difficile à comprendre. +Ne vois-tu pas, jeune sauvage, que je prépare un souper excellent avec +des pommes de terre que j'ai empruntées à mon propriétaire? + +--Elles ne vous appartiennent donc pas? + +--Peuh!... Il y a du pour et du contre.... + +--Je croyais que tout ici vous appartenait? + +--Ah çà, vas-tu me chicaner pour quelques méchantes pommes de terre que +le propriétaire de cette cabane a peut-être volées à son voisin? + +[Illustration: Le feu était bon et brûlait bien.] + +--Si elles ne sont pas à vous, dit César, qui se rappelait ce qu'on +lui avait recommandé à Orly, vous avez tort d'en prendre. Pourquoi ne +voulez-vous pas de notre pain? + +--Voilà qui est fort!... Vas-tu me faire poser bien longtemps comme +cela, et te mettre sur le pied de faire ta tête à mes dépens? Voyez un +peu ce Don Quichotte en herbe qui se donne le genre de défendre le bien +d'autrui!... De quoi te mêles-tu, gros innocent?... Après tout, futur +garde-champêtre, rien ne t'oblige à partager mon souper. Je me sens, du +reste, assez d'appétit pour en venir à bout tout seul.» + +Tout en parlant, le jeune garçon soignait ses pommes de terre, les +tournant et retournant avec amour. + +Elles furent bientôt cuites à point. Il en ouvrit une et aussitôt un +arôme qui devait être sensible à des palais peu blasés vint frapper +l'odorat de mes amis. Les pauvres enfants avaient encore faim et leurs +yeux brillèrent de convoitise. César regretta presque de s'être montré +si fier; l'autre s'en aperçut, mais se garda bien de renouveler son +offre.... Allez, mes petits lecteurs, il ne faut pas que les heureux de +ce monde se montrent trop sévères pour ceux qui souffrent; il est pour +certains enfants quelquefois bien difficile de rester honnêtes,.... et +si la Providence ne les aidait pas un peu!... Enfin!... + +Mes amis se couchèrent sur une botte de paille, leur camarade en fit +autant, et tous trois dormirent profondément parce que tous trois +étaient accablés de fatigue. Mais le lendemain, au petit jour, César et +Aimée furent éveillés par leur compagnon. Il s'agissait de quitter la +place, avant que le maître de la hutte n'arrivât à son champ, si par +hasard il lui prenait fantaisie d'y venir. + +On se leva vivement; en un tour de main, les bottes de paille furent +rattachées et replacées où on les avait prises, puis on sortit. Le jour +naissant étendait sur la campagne une lueur blafarde qui permettait de +distinguer les objets. Le ciel était encore étoilé, mais ce n'était plus +la nuit, et mes amis, se sentant le coeur aussi dispos et l'esprit aussi +libre que le soir précédent ils les avaient troublés, marchaient d'un +pas alerte et ferme. Il faisait beau d'ailleurs; et, sans la rosée qui +leur mouillait les jambes, ils ne se fussent pas rappelé qu'il avait plu +la veille. + +Petit à petit l'horizon s'empourpra. César et Aimée, qui n'étaient +pas encore habitués aux effets grandioses d'un beau lever du soleil, +s'étonnaient avec une naïveté pleine d'admiration. Balthasar, comme ivre +de joie, se roulait dans l'herbe mouillée, courait, jappait, grattait +la terre avec ses ongles, la creusait avec son museau, enfin faisait +un millier de folies; on eût dit qu'il fêtait le retour d'un ami absent +depuis trop longtemps. + +Et plus j'y pense, mes petits lecteurs, plus je me persuade que c'était +là, en effet, le secret de son bonheur. Balthasar retrouvait dans le +spectacle du soleil qui s'élevait lentement et majestueusement au-dessus +de la terre, en dispersant les vapeurs de la nuit, un des heureux +souvenirs de sa jeunesse. Quant au compagnon de ses jeunes maîtres, il +haussait dédaigneusement les épaules et bourrait sa pipe avec les +gestes et la mine d'un homme blasé depuis longtemps sur les plus beaux +spectacles de la nature, et que plus rien en ce genre ne peut émouvoir +désormais. + + + + +CHAPITRE X. + +Monsieur Sabin et sa noble famille.--Un festin de Sardanapale. + + +Il se peut, mes petits lecteurs, que vous soyez surpris de voir mes +amis cheminer en compagnie de ce mauvais sujet dont ils connaissaient +maintenant le nom, et qu'ils appelaient Môssieur Sabin, gros comme le +bras. C'est que Môssieur Sabin était un habile homme pour son âge. Comme +il avait, tout porte à le croire, de secrètes raisons pour redouter +les gendarmes, les gardes-champêtres, les messiers, enfin tout ce qui +portait un sabre ou un tricorne, la compagnie de ces deux enfants, qui +avaient l'air si candide, s'était tout de suite présentée à son esprit +comme une sorte de protection. Il avait bien dans son sac un certificat +où il était expliqué que lui, Sabin, s'en allait à Fontainebleau pour +rejoindre ses parents; mais deux sûretés valent mieux qu'une; et il se +promettait d'ajouter sur le papier en question qu'il voyageait avec son +frère et sa soeur. Les choses étant ainsi arrangées, il lui semblait +impossible d'être inquiété à l'avenir; il se disait qu'il pourrait +voyager au grand jour et sur les grands chemins, au lieu de se cacher +comme il avait fait depuis le commencement de la semaine. + +Il faut dire aussi qu'il avait guigné les coins du mouchoir de César, et +flairé quelque aubaine par là. + +Il entreprit alors de faire la cour à mes amis, lesquels malheureusement +n'étaient que trop faciles à séduire. + +On cheminait donc de compagnie, Sabin racontant des histoires de +sa composition, et César et Aimée croyant tout cela comme parole +d'Évangile. Tout à coup Sabin se mit à se frotter le ventre et à faire +toutes sortes de grimaces. + +«Pristi! s'écria-t-il, que j'ai faim! il n'est rien de tel, pour vous +creuser l'estomac, que de respirer l'air vif du matin après avoir soupé +la veille de pommes de terre cuites sous la cendre. C'est pas pour dire, +mais si j'étais dans ma respectable famille, il régnerait sur ma table +une abondance qui me fait joliment faute pour le moment. + +--Vous avez donc une famille? demanda naïvement Aimée. + +--Bon!... Eh bien, pour qui donc me prends-tu? + +--Où demeurent-ils, vos parents? fit César à son tour. + +--Je crois, petits sauvages, il les appelait ainsi par amitié, répondit +Sabin, que vous vous permettez de me questionner. C'est hardi de votre +part et inconvenant au possible. Ignorez-vous donc que les inférieurs +sont tenus d'attendre, pour parler, que leurs supérieurs aient daigné +leur adresser la parole? or, je suis votre supérieur par l'âge, +l'expérience et l'éducation. Mais je veux être bon prince et vous +répondre comme si c'était conforme aux usages.» + +Ici le jeune garçon fit une pause assez longue pendant laquelle il +alluma sa pipe avec une sorte de suffisance (Sabin fumait toujours, même +en parlant), puis il raconta l'histoire que voici: + +«Mon père, jeunes sauvages, demeure partout.... partout où il y a des +grands chemins. Il s'est construit lui-même pour son usage et celui de +sa famille un palais qu'il fait, selon sa fantaisie, transporter du +Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, ou dans toute autre direction qu'il lui +plaît. Oui, petits, un palais roulant. Vous n'avez jamais vu cela, vous +autres? Un manoir qui nous conduit, nous et notre fortune, d'une ville +dans une autre, au gré de notre caprice. A la sécurité du colimaçon +qui peut rentrer dans sa coquille à la moindre alerte, nous joignons +la liberté des oiseaux que vous voyez voltiger d'arbre en arbre et de +buisson en buisson. Aussi, comme les hirondelles, qui, les mauvais +jours venus, s'en vont chercher fortune en des climats plus doux, nous +émigrons sans cesse d'un pays pauvre ou épuisé dans un autre où nous +savons trouver la vie facile et abondante. Nous sommes comme ces +pasteurs orientaux dont on raconte de si belles histoires; nous plantons +notre tente et faisons paître nos troupeaux là où les pâturages nous +semblent plus verts et plus tendres. Vous comprenez bien, petits, que +c'est une manière de parler, car notre tente est un château comme j'ai +déjà eu l'honneur de vous le dire, et en fait de troupeaux nous ne +possédons qu'un pauvre vieux cheval qui a usé sa jeunesse au service de +son ingrate patrie.» + +Ici, le jeune garçon s'interrompit pour proposer à nos amis de déjeuner +au village de Ris dont on approchait. Ils acceptèrent sans difficulté +aucune; Sabin avait le don de les charmer. + +[Illustration: «Mon père, jeunes sauvages, demeure partout...»] + +«Et votre cheval? fit Aimée. + +--Fidèle! voici: à l'âge réglementaire on l'a rayé brutalement des +cadres de l'armée et mis hors de service sans lui faire un centime +de pension. C'est d'une petitesse!... d'une petitesse!... crasseuse, +n'est-ce pas? Heureusement qu'un monsieur retiré du commerce de la +passementerie avec des rentes par-dessus la tête eut l'idée de l'acheter +pour lui faire un sort.... et pour l'atteler à une demi-fortune. A la +mort de cet homme généreux, Fidèle passa aux mains d'un huissier de +province, et, de chute en chute, tomba jusqu'à celles d'un chaudronnier +ambulant. C'est de ce dernier que mon père le tient. Pauvre vieux +cheval! je ne lui connais que deux défauts, mais là deux vrais défauts, +deux défauts tels qu'on pourrait les appeler des vices. + +--Est-ce qu'il mord? demanda Aimée. + +--Lui? Oh! non, par exemple; et avec quoi mordrait-il? il n'a plus de +dents. Non, oh! non, il ne mord pas; je ne veux point le calomnier. + +--Lesquels, alors? + +--Son grand âge d'abord, puis un appétit qui revient tous les jours avec +une régularité désespérante.... On a beau le nourrir copieusement la +veille, il a encore faim le lendemain; c'est un guignon, on dirait qu'il +ne vit que pour manger. Les maîtres qui l'ont laissé contracter cette +mauvaise habitude ont manqué de prévoyance et se sont rendus bien +coupables envers lui. Mais n'importe! si nous ne lui donnons pas +tous les jours autant d'avoine qu'il en pourrait souhaiter, les bons +traitements ne lui font pas défaut, et il est dans la famille sur un +pied d'intimité fort enviable.» + +A dire vrai, mes petits lecteurs, nos amis ne comprenaient pas toujours +ce beau langage, et profitaient de toutes les interruptions pour ramener +le narrateur au fait. + +«Quel est donc, demanda César, le métier que fait votre père? + +--Un métier, mal-appris? Sachez, jeunes sauvages, que mon père exerce +une profession libérale!... Voué par une vocation impérieuse au culte +des arts et des lettres, il s'est donné pour mission d'éclairer les +peuples en les initiant aux beautés de la littérature dramatique.... +Mais ceci est tout à fait au-dessus de la portée de votre intelligence +et ne vous intéressera pas. + +--Si fait, fit César, vous voulez dire que votre père est comédien. + +--Bravo! tu n'es pas si bête qu'on pourrait le croire. Apprends donc +alors que dans son palais portatif il a réuni tout ce qui est nécessaire +pour établir en quelques instants un théâtre bien conditionné. D'un +autre côté, il possède une troupe d'acteurs.... Oh! mais d'acteurs.... +Il faut voir ça, mon cher. A la vérité, une bonne part de leurs succès +revient à mon père et à ceux d'entre nous qui leur donnent la voix et le +mouvement; car ce ne sont que des marionnettes, et des marionnettes, +si bien douées qu'elles fussent, ne sauraient parler ni se mouvoir +d'elles-mêmes, vous pensez bien. + +--Oh! je sais, dit Aimée; je connais l'homme qui fait parler celles du +théâtre de Guignol, au Luxembourg. + +--Oui-da!... Mais ce n'est pas du tout la même chose, ma belle. Guignol +est un théâtre pour les enfants, et sur lequel on ne joue que des +niaiseries, tandis que notre théâtre, à nous, est d'un genre sérieux et +tout à fait relevé. Nous représentons des tragédies, des drames et des +comédies pour de vrai, en deux actes, en trois actes, en six actes, +en douze actes,... en autant d'actes que nous jugeons à propos, enfin! +Tantôt c'est _la jeune et innocente Esther chez le farouche sultan +Assuérus_, de M. Molière, un bon, celui-là; tantôt le _Ruy Blas_, de M. +Corneille, encore un bon, ma petite, ou bien _les amours de l'infortuné +Didier et de la malheureuse Marion Delorme_, par M. Racine; on ne joue +que ça aux Français. Mon père a refait ces pièces à l'usage de ses +acteurs et de son public. Il en a supprimé tous les personnages dont les +rôles ne sont pas indispensables, puis les tirades, les longueurs, enfin +tout ce qui est ennuyeux ou peu intéressant; je vous prie de croire que +ce n'était pas là une besogne d'écolier, et que pour l'accomplir il ne +fallait pas être un idiot. Par exemple, il tient à ce que son nom soit +sur l'affiche à côté de celui de ces messieurs. Ainsi, nous mettons: _la +jeune et belle Esther_, etc., _de M. Racine, revue et corrigée par M. +Dussault_. C'est justice, n'est-ce pas?» + +Depuis un moment Sabin parlait tout seul, faisant les questions et les +réponses à sa fantaisie; nos amis étaient trop illettrés pour lui tenir +tête sur un pareil sujet, mais ils devinaient qu'il s'agissait de choses +d'une grande importance, et se gardaient bien d'interrompre. + +«Mais, continua le jeune Sabin, nous avons encore d'autres cordes +à notre arc. Dans les contrées où les populations ne sont pas assez +éclairées pour prendre du plaisir à voir représenter ces chefs-d'oeuvre, +nous donnons un autre genre de spectacle; mes frères aînés sont +athlètes. + +--Athlètes, demanda Aimée, qu'est-ce que cela? + +--Athlètes, petite sauvage, cela signifie habile dans les exercices du +corps. Les athlètes sautent, font des tours de force et enlèvent à bras +tendus ou bien avec leurs dents, des poids qu'un homme ordinaire ne +saurait changer de place même avec l'aide de tous ses membres, voilà ce +que c'est que des athlètes.... + +--Et vous? + +--Moi, je suis jongleur et équilibriste; c'est cela un art! A la bonne +heure!... Donnez-moi seulement une douzaine d'oranges et un bilboquet +et je vous en ferai voir!... J'aurais déjà débuté, si j'avais voulu, +au cirque Napoléon; mais il est trop finaud, le directeur, il voulait +lésiner avec moi, et marchander sur les appointements, donner d'une +main et reprendre de l'autre.... Ah! non, par exemple, non.... Avec les +artistes, il faut faire les choses carrément; c'est tant, c'est tant. +Voilà!... Maintenant, s'il en veut, il en demandera.... Mon intention, à +moi, est de lui tenir la dragée haute. + +--Combien donc en avez-vous, de frères?... + +--Cinq, trois grands et deux petits; deux petits, pas plus haut que ça; +l'un a sept ans et l'autre cinq.... et drôles! Il faut les voir tourner +autour du théâtre sur leurs jambes et leurs bras tendus comme les ailes +d'un moulin.... Mais le plus magnifique, c'est lorsqu'à nous sept, nous +formons, grimpés les uns sur les autres, une pyramide dont mon père est +la base et mon plus jeune frère le sommet. Enfin j'ai une soeur. Ah! +voilà, petits, une femme!... Elle renverse un homme d'un seul coup de +poing et fait des armes comme un professeur d'escrime. Elle fait aussi +des exercices de haute voltige sur le dos de Fidèle et danse sur la +corde avec la grâce d'une déesse.... Enfin c'est une fille charmante!... +Aussi, nous n'épargnons rien pour sa toilette; l'or, le velours et la +soie lui sont prodigués. A la ville, elle porte des robes longues de ça! +et des falbalas comme une princesse.... C'est à qui parmi nous la gâtera +le plus!...» + +Ce portrait d'une personne remarquable à tant de titres faisait ouvrir +de grands yeux à Aimée. Elle n'aurait jamais cru que tant de perfections +pussent se trouver réunies chez une seule femme. + +«Et votre mère, demanda-t-elle, danse-t-elle aussi sur la corde? + +--Ma mère a pour mission, répondit Sabin, de recevoir le prix des places +à la porte du théâtre. Puis, lorsque l'occasion s'en présente, elle +tire les cartes et prédit le _passé_, _le présent_, _et l'avenir_ +aux individus qui l'honorent de leur confiance. Mais, tout cela, sans +préjudice de ses occupations domestiques; car c'est une remarquable +ménagère, et vous saurez, jeunes sauvages, que dans les jours de +détresse, personne autant qu'elle n'est habile à trouver une gibelotte +ou un civet dans la peau d'un angora. + +«Et maintenant, reprit-il après avoir gardé un instant le silence, +afin de permettre à mes amis d'admirer à leur aise combien étaient +précieusement doués tous les membres de sa respectable famille, +maintenant que je vous ai si complaisamment édifiés sur les miens, +j'espère que vous m'accorderez assez de confiance pour venir déjeuner +avec moi à l'hôtel de _l'Éléphant d'or_, où je suis parfaitement connu, +et traité comme le fils de la maison? + +[Illustration: Elle renverse un homme d'un seul coup de poing.] + +--Faut-il beaucoup d'argent pour déjeuner à l'hôtel? demanda Aimée. + +--Ne vous occupez pas de cela; j'en fais mon affaire.» + +L'hôtel de _l'Éléphant d'or_ était une assez triste auberge où +s'arrêtaient les rouliers qui n'avaient pas assez d'argent pour se +permettre de dîner au _Cheval noir_, un autre restaurant dont le maître +avait des prétentions à la bonne cuisine et passait pour le Véfour de la +localité. + +Lorsque mes amis, conduits par Sabin et suivis de Balthasar, pénétrèrent +dans la grande salle de _l'Éléphant d'or_, qui en était en même temps +la cuisine, deux ou trois hommes en blouse et la casquette sur la tête, +déjeunaient gloutonnement le nez dans leur assiette et les coudes sur la +table. + +De temps à autre, ils interpellaient la maîtresse de la maison ou la +servante en disant d'une voix rauque: + +«Eh! la bourgeoise, par ici!» + +Ou bien: + +«La cuisinière, apportez-nous donc ceci, servez-nous donc cela! + +--Eh! la fille, cria comme les autres M. Sabin en s'asseyant à une table +mal essuyée, venez un peu qu'on vous parle.» + +La fille obéit. + +«Tiens! c'est M. Sabin, fit-elle en découvrant, par un large rire, deux +belles rangées de dents qui n'eussent point déshonoré la bouche d'un +jeune poulain. + +--Oui, charmante Maritorne, c'est lui-même, avec son jeune frère César +et sa petite soeur Aimée; deux enfants fort aimables que je vous engage +à traiter de votre mieux.» + +César et Aimée, à qui la leçon avait été faite, ne démentirent point +Sabin; et la servante crut ce qu'il lui dit. + +«Maintenant, détaillez-nous la carte du jour? demanda le jeune +saltimbanque. + +--Du lapin? + +--Non merci! trop connu! + +--De la tête de veau? + +--Point de vinaigrette; j'ai mal dîné hier. + +--Une omelette? + +--Pas assez substantiel. + +--De la fricassée de poulet? + +--Trop bégueule! + +--Ah! dame! C'est que vous êtes joliment difficile!... Eh bien, des +côtelettes de porc frais? + +--Bravo! à la sauce Robert; c'est tout à fait grand genre! Combien vous +faut-il de temps pour préparer cela? + +--Un quart d'heure. + +--Allez. En attendant donnez-nous, pour nous faire prendre patience, une +miche, un cervelas et une bouteille de cacheté.» + +Au premier service, les choses allaient déjà très-bien; mais au +second!... Ah! au second, elles allèrent bien mieux encore. M. Sabin, +tout à fait en verve, était pétillant d'esprit.... Il se livrait à tant +et tant d'aimables folies que la grosse servante s'écriait en se tordant +de rire: + +«Est-il drôle, ce M. Sabin! Mon Dieu, est-il drôle!» + +Quant à mes amis, entraînés par l'exemple, et aussi par un appétit +féroce, ils avaient bu et mangé en un seul repas, plus qu'ils ne +faisaient d'ordinaire en trois jours. Mais ces excès devaient leur +coûter cher; le quart d'heure de Rabelais arriva: il fallut payer toute +cette goinfrerie. + +«C'est cent sous, dit la fille en additionnant sur ses doigts. + +--Cent sous, fit M. Sabin, c'est un peu cher; mais comme tout cela était +bon et cuit à point, je ne te rabattrai rien.» + +M. Sabin avait si bien déjeuné qu'il tutoyait la servante. + +«Paye, César,» dit-il. + +César et Aimée étaient interdits à tel point qu'ils ne trouvèrent +pas une objection à faire. Ce fut avec un tremblement de honte qu'ils +dénouèrent le coin du mouchoir où était serrée la jolie pièce d'or de M. +Richard. César la mit sur la table, Sabin s'en empara vivement. + +«Je croyais que c'était dix francs, dit-il en la tournant et la +retournant.... Tiens, Maritorne,» fit-il en la présentant délicatement +à la servante, qui refaisait son compte, toujours sur ses doigts, en +disant: dix sous d'une part, un franc de l'autre, etc., etc. «Eh bien! +c'est encore vingt-cinq centimes que vous me devez, ajouta-t-elle enfin. + +--Bon! fit Sabin, ça passera comme cela. + +--Non pas; il me faut mes cinq sous.» + +Sabin fit mine de chercher dans ses poches. + +«Je n'ai pas de monnaie, dit-il. + +--Ta, ta, ta! Mes cinq sous tout de suite! + +--Fais-nous crédit sur notre bonne mine. + +--Non, j'aurais trop peur de perdre. + +--Mal-apprise! + +--Allons, allons, mes cinq sous ou je vais chercher les gendarmes.» + +A cette menace, mes pauvres amis s'empressèrent de donner leurs +dernières ressources, qu'un moment, hélas! ils avaient cru pouvoir +sauver du naufrage. + +Il n'y avait que vingt centimes. La fille hocha la tête. + +«Et pour moi? dit-elle. + +--Tiens, voilà!» fit Sabin en l'embrassant bruyamment sur les deux +joues. + +Elle s'enfuit en riant, et mes amis cruellement désappointés et le coeur +plus gros qu'une montagne, sortirent tristement de la fatale auberge. + +Tout d'abord Sabin, qui paraissait enchanté de lui, roula une cigarette +et la fuma délicatement, du bout des lèvres, en pirouettant sur ses +talons, en prenant des poses toutes plus élégantes les unes que les +autres, enfin en faisant le joli garçon; puis après il bourra sa grosse +pipe et se mit à fumer sérieusement. + +Quant à mes amis, pour commencer, ils crurent, tant ils avaient bien +déjeuné, qu'ils n'auraient plus jamais faim. Mais avant que deux heures +ne se fussent écoulées, les choses avaient changé d'aspect et l'avenir +leur apparaissait déjà plus dégagé d'illusions. + +Certes, ils ne songeaient point encore à dîner, mais ils marchaient +piteusement côte à côte et pleuraient. Leur ami, M. Sabin, les voyait +s'essuyer de temps en temps les yeux du revers de la main. + +«Ah! çà, leur dit-il enfin, vous êtes de singuliers personnages, vous +autres!... Qui diable aurait supposé que vous aviez la digestion +si lugubre? On vous fait déjeuner comme des princes, et au lieu de +remercier les gens en vous montrant aimables, vous pleurez comme deux +imbéciles. + +--C'est nos cinq francs! dit naïvement Aimée. + +--Leurs cinq francs!... + +--A présent, il nous faudra mendier. + +--Peuh!... + +--Dame! si nous ne trouvons pas d'ouvrage? + +--Ah! ah! ah! s'écria le gamin en se tordant de rire, de l'ouvrage!... +C'est ça qui est joli! de l'ouvrage! Mais ils sont drôles au possible, +ces petits sauvages! + +--Riez, si bon vous semble, mais mon frère et moi nous voulons +travailler. + +--Laissez-moi donc tranquille!» fit Sabin avec un geste d'épaules +intraduisible. Puis reprenant son sérieux: «Travailler, dit-il, cela +vous gâte les mains et vous prive de votre liberté!... Travailler! comme +des manoeuvres, n'est-ce pas? Pour quelques méchantes pièces de monnaie, +se mettre à la merci d'un individu qui se croit votre maître et vous +traite en esclave!... Pour gagner convenablement sa vie, je ne connais +que deux moyens, moi: se faire artiste, comme nous autres, ou domestique +dans des maisons où il n'y ait rien à faire. Si le sort ne m'avait +pas fait naître d'une honorable famille de comédiens, j'aurais brigué +l'honneur de figurer derrière un de ces magnifiques carrosses qu'on +voit à Paris monter l'avenue des Champs-Élysées au trot rapide de +quatre superbes chevaux anglais; ou encore de passer mes journées +paresseusement étendu sur les banquettes moelleuses d'une antichambre +princière. C'est ça, des positions! Du galon sur toutes les coutures +comme un maréchal de France les jours de gala! ou bien habillé de noir +et cravaté de blanc comme un gentleman qui se rend au bal!... Seulement, +je n'aurais pas été assez bel homme; on ne veut que des beaux hommes +pour remplir ces offices importants.... Ça se comprend.... Quand on est +riche et qu'on peut payer.... C'est dommage, car j'aurais eu la vocation +et toutes les qualités de l'emploi. Mais toi, César, qui me parais +destiné à devenir grand et fort, si tu m'en crois, c'est là que tu +chercheras fortune, au lieu de t'abîmer le corps et l'âme pour vous +nourrir misérablement, ta soeur et toi.... A moins que tu ne préfères +t'enrôler parmi nous et mener en notre compagnie une vie joyeuse et +indépendante, une petite existence en dehors du monde, et qui nargue +tout à la fois vos lois et vos gendarmes. Voilà, mon bonhomme, ce que +tu feras, si tu as pour un centime de jugement. Ne me parlez donc plus +d'ouvrage!... Travailler! c'est bon pour des lourdauds. + +--Si je savais? fit César comme en se consultant. + +--Quoi? + +--Que ce soit comme vous dites? + +--Et pourquoi ne le serait-ce pas? + +--C'est juste!... Et on vous donne de l'argent pour ça? + +--Si on vous en donne?... Parbleu! + +--Et Aimée, que deviendra-t-elle? + +--Nous lui trouverons une place de femme de chambre. + +--Que fait-on quand on est femme de chambre? demanda Aimée. + +--Ah! voilà! fit Sabin avec importance; chez les bourgeoises on est +accablé de besogne, chez les grandes dames on ne fait rien. + +--Rien du tout? + +--Rien du tout. Et comme sa maîtresse, on porte des robes de soie et des +chapeaux. Le tout est de bien choisir. + +--Mon choix est fait; je me placerai femme de chambre où il n'y a rien à +faire. + +--Cela, petite sauvage, prouve en faveur de ton intelligence. + +--Mais, dit César, je ne suis pas encore grand; si on ne prend que des +beaux hommes on ne voudra pas de moi. + +--Tu peux, en attendant, faire un très-joli groom. + +--Qu'est-ce que cela? + +--Quoi! jeune sauvage, tu ne sais pas ce que c'est qu'un groom? N'as-tu +donc jamais vu un monsieur quelconque conduisant un grandissime cheval +attelé à un tilbury si léger qu'il en paraît aérien? + +[Illustration: Cet enfant, c'est un groom .] + +--Si fait, j'ai vu cela. + +--Et à côté de ce monsieur, qui entasse plusieurs coussins sous lui pour +donner à penser qu'il est un homme superbe, n'as tu jamais remarqué un +enfant de ton âge assis un pied plus bas que son maître afin de paraître +encore plus petit qu'il n'est réellement? + +--Oui, je sais.... + +--Eh bien! cet enfant, c'est un groom. + +--Et qu'a-t-il à faire? + +--Rien du tout, par exemple! toujours dans les bonnes maisons, qu'à +se promener en tilbury avec son maître.... Il me semble que tu peux +t'acquitter de cela aussi bien que n'importe qui!... + +--Si ce n'est pas plus difficile que vous dites. + +--Sans compter qu'on y gagne plus d'argent qu'à faire n'importe quel +état.... Ne rien faire, et être bien nourri, bien logé, bien habillé et +bien payé!... Est-ce assez joli, hein? + +--Mais comment pourrais-je me placer groom? + +--Laisse-moi faire, je te procurerai cela. Sur notre route, se trouve le +château de Rochemoussue, qui appartient au prince de Rochemoussue. +J'y suis parfaitement connu; le prince, qui est le meilleur et le +plus généreux des princes, me protége et fait tout ce qu'il peut pour +m'obliger; je lui parlerai, et la chose s'arrangera tout de suite.... En +attendant, pour vous récompenser d'être si sages, je vais m'occuper de +vous gagner un bon dîner et un bon gîte.» + + + + +CHAPITRE XI. + +Sabin à Essonne.--Mes amis à Chantemerle. + + +On arrivait à Essonne, il était deux heures de l'après midi. Sabin +s'arrêta près d'un cabaret borgne, où il entra seul.... Moins de cinq +minutes après, il reparaissait aux yeux de mes amis dans un maillot +couleur de chair, et n'ayant pour tout vêtement qu'un petit caleçon +rouge orné de paillettes d'or; des bottines également rouges et +pailletées d'or, lui maintenaient gracieusement le pied, et un cercle +d'or lui ceignait la tête. + +Mes amis furent éblouis, ces splendeurs les fascinèrent au point que le +jeune saltimbanque leur semblait un fils de roi. + +Il partit, jouant du fifre à travers les rues et faisant porter par +César, que cette marque de confiance honorait infiniment, le sac que +vous connaissez. Aimée suivait avec Balthasar. Cela faisait un effet +prodigieux; tout le monde se mettait aux portes et aux fenêtres pour les +voir passer; bientôt les gamins, accourant de tous côtés, leur formèrent +en moins d'un instant une escorte des plus satisfaisantes. Tout cela, +emboîtant le pas derrière Sabin et marchant aux sons du fifre, parcourut +le bourg dans tous les sens, et, après être monté jusqu'en haut de +la rue principale, redescendit pour venir s'arrêter sur le pont où un +cercle d'une certaine importance se forma autour du jeune saltimbanque, +lequel, prenant une pose olympienne, fit alors son boniment: + +«Mesdames et messieurs, dit-il avec une galanterie de bon goût, j'ai +l'honneur de vous présenter en ma personne le fils de l'illustre +Lucifer, qui vous a honorés l'année dernière de sa visite, et n'a pas +dédaigné d'exécuter dans vos murs les tours merveilleux qui ont fait sa +fortune et porté son nom victorieux dans les six parties du monde!... +Vous êtes trop au courant des progrès de la civilisation, mesdames et +messieurs, pour ignorer que depuis la découverte de la Californie +le monde se divise en six parties.--(Murmures dans l'auditoire qui +signifient: Parbleu! si on sait cela!) L'accueil qu'il reçut de vous, +reprit Sabin, l'appréciation supérieurement intelligente que vous fîtes +de ses talents vous ont rendus chers à son coeur. Et, aujourd'hui qu'il +se repose sous des lauriers si noblement acquis, parmi ses nombreux +souvenirs celui qu'il évoque avec le plus de plaisir, c'est le vôtre! +Il aime à se dire que nulle part dans ce vaste univers qu'il a parcouru +dans tous les sens, ainsi que nos planètes (grande admiration dans +l'auditoire pour ce voyageur intrépide), il n'a rencontré des hommes +plus courageux, plus intelligents, plus hospitaliers, plus généreux, +plus instruits et plus forts, oui, plus forts, que dans cette charmante +petite ville, qui mériterait bien d'en être une grande. _Lui_, qu'on a +surnommé l'Hercule moderne, il a rencontré ici pour la première fois des +hommes qui lui ont tenu tête et qu'il n'a pu vaincre qu'après une lutte +de quelques secondes!!!... (Tous les hommes présents se regardent en +ayant l'air de se dire les uns aux autres: est-ce que c'est toi?) +Quant à moi, mesdames et messieurs, la nature m'ayant refusé les dons +nécessaires pour marcher sur les nobles traces de mon illustre père, +ce n'est donc pas par les mêmes moyens que j'essayerai de vous charmer, +non; c'est tout simplement par des exercices de précision et d'adresse +que je veux enlever vos suffrages.... Avez-vous des oranges?--Qui +d'entre vous me donne six, douze et même quinze oranges?... Personne n'a +d'orange?... Alors, mesdames et messieurs, je vais m'en passer; il faut +savoir se contenter de ce qu'on possède et tirer parti de ses propres +ressources.» + +Sabin joua encore du fifre, puis, sans doute pour donner aux +retardataires le temps d'arriver, il perdit quelques minutes à disposer +sur le sol un tapis en serge verte. Enfin se décidant à commencer, +il jongla d'abord avec des balles recouvertes d'un métal si brillant +qu'Aimée pensait qu'elles étaient en argent massif. Il commença par en +prendre deux seulement, puis quatre, puis six, puis dix; il les envoyait +et les recevait d'abord avec les mains, puis elles lui tombèrent sur +l'avant-bras, sur les épaules, sur les cuisses, sur la poitrine, sur la +tête, il en était environné; c'était vraiment merveilleux, et la +foule applaudissait de bon coeur. Après cet exercice, vint le tour du +bilboquet. Il joua d'abord avec une seule bille, puis avec deux, puis +avec trois, puis avec quatre.... Il abandonna ces premières qui étaient +petites pour en prendre de plus grosses, lesquelles furent délaissées +à leur tour pour de plus grosses encore. Enfin, avec une adresse +étonnante, incompréhensible, il jongla sans même se faire une +égratignure, avec une demi-douzaine de petits poignards pointus et +affilés comme des stylets. Malgré tant de savoir-faire et l'enthousiasme +de la foule, il ne tomba que quelques sous sur le tapis de serge, +vingt-cinq au plus.... Sabin déçu fit entendre un juron formidable, +et traita tout haut d'imbécile ce bon public qu'il flattait en si bons +termes quelques minutes auparavant. Heureusement pour lui, tout le monde +était parti et nos amis seulement l'entendirent. + +[Illustration: Il jongla avec une demi-douzaine de poignards.] + +«Bast, dit-il enfin pour se consoler, nous recommencerons demain, et +la recette sera meilleure. Il n'y avait là que des femmes et des +vieillards; un tas d'infirmes qui n'entendent rien aux distractions de +l'esprit, et s'imaginent que je suis encore trop heureux de les avoir +amusés. Mais qu'importe! vingt-cinq sous, c'est toujours du pain pour ce +soir. Nous coucherons où nous pourrons.» + +Il replia bagage et on retourna au cabaret, mais silencieusement et +ayant au fond le coeur assez triste. + +Il me serait difficile, mes petits lecteurs, de vous dire bien au juste +ce qu'éprouvaient César et Aimée dans la société de M. Sabin, et +les pensées qui occupaient leur jeune esprit. Malgré la perspective +enivrante de devenir domestiques dans des maisons où il n'y aurait rien +à faire, ils n'étaient peut-être pas complétement rassurés sur l'avenir. +Quant au présent, ils avaient lieu de s'en plaindre, mais ils n'en +avaient pas le temps; Sabin les étourdissait. Cependant, quoiqu'ils +fussent peu aptes à réfléchir, il leur était déjà venu à l'esprit que +le père Antoine n'approuverait pas qu'on fît société avec ce garçon qui +avait, à l'endroit du travail, une manière de voir si originale, et ne +professait qu'un respect excessivement médiocre pour le bien d'autrui. + +Balthasar, vu son âge sans doute, avait le jugement plus sûr et +plus formé, et jusqu'alors il s'était tenu à distance de Sabin; +malheureusement le pauvre caniche adorait les paillettes et le +clinquant,--on n'est pas parfait!--et à peine eut-il aperçu le jeune +saltimbanque dans son costume de théâtre qu'il lui fit toutes sortes +d'amitiés. Pauvre Balthasar! cette faiblesse devait lui coûter cher!... + +Le lendemain, faute d'argent, il fallut se passer de déjeuner. Mes amis, +pour tuer le temps, se mirent à errer dans les environs d'Essonne. Le +hasard les conduisit du côté de Chantemerle, où sont réunies un grand +nombre d'usines appropriées aux productions les plus diverses; telles +que fabriques de tissus de fil et de coton, impressions sur étoffe, +laminoirs, fonderies, etc., etc. Ils se rencontrèrent avec des enfants +qui jouaient sur la route et s'arrêtèrent pour les regarder. Lorsque la +partie fut achevée, un de ces enfants s'approcha d'eux. + +«Qu'est-ce que vous faites, vous? leur demanda-t-il. + +--Rien.... pour le moment. + +--Alors, vous cherchez votre pain? + +--Oh! non.... + +--Ne mentez pas; ça se voit, vous mendiez. + +--Pour ça non, dit César, nous ne mendions pas et nous ne voulons pas +mendier. + +--Vous avez donc des rentes? + +--Non. + +--Non? Eh bien, comment vivez-vous donc? + +--Nous cherchons de l'ouvrage. + +--Est-ce bien vrai, ça? + +--Mais oui, c'est bien vrai. + +--Alors vous voulez travailler? + +--Sans doute. + +--Sans doute? Vous ne dites pas cela avec beaucoup d'ardeur.... +C'est égal, on entre à la fabrique, venez voir un peu. Je gagne +soixante-quinze centimes par jour pour six heures de travail, moi qui +n'ai pas encore dix ans. Le reste du temps, j'apprends à lire et je joue +dans un vaste préau que je vais vous montrer. Nous sommes comme cela +plus de cinquante occupés à transporter des bobines d'un endroit dans un +autre. Ce n'est pas difficile; vous pouvez en faire autant presque sans +apprentissage. Si cela vous convient, vous verrez le contre-maître; +il vous casera tout de suite, car on a besoin d'enfants. Attention! et +suivez-moi. Pour qu'on vous laisse entrer, je vais dire que vous êtes +mon cousin et ma cousine de Petit Bourg.... Seulement, pas de bêtises; +on ne touche à rien ici.» + +Mes amis suivirent le jeune ouvrier. L'aspect de ces vastes bâtiments, +de ces hautes cheminées, de tout ce monde, le bruit des machines en +mouvement, l'ordre qui régnait au milieu d'une activité étourdissante, +l'immensité des salles, le nombre incalculable des métiers leur fit +d'abord perdre la tête; ils ne voyaient rien à force de regarder. + +«C'est ici qu'on file le lin et le chanvre, leur disait leur cicérone, +là qu'on les tisse, plus loin on fait de la toile ouvrée. Dans ce grand +bâtiment, où nous nous rendons en ce moment, on fabrique des tissus de +coton, à côté on les imprime.» + +Lorsque le jeune ouvrier les fit entrer dans la salle où il travaillait, +ils éprouvèrent une sorte de déception. La vue de ces enfants, mal vêtus +pour la plupart, qui se livraient à un travail sérieux et gagnaient +consciencieusement leurs soixante-quinze centimes, ne leur dit rien à +l'imagination; l'idée d'être domestiques dans des maisons où il n'y a +rien à faire les flattait bien davantage. + +«Moi, dit Aimée, je trouve que ça sent mauvais ici! + +--Si tu y tiens, fit en riant le jeune ouvrier, on parfumera la salle +avec de l'essence de rose.» + +Le mot de mijaurée fut prononcé par quelques gamins. + +Mes amis, sur la proposition de leur introducteur, s'arrêtèrent près +d'un métier pour voir comment se faisait la toile; mais cela ne les +intéressa point. Ils n'y comprenaient rien. + +«Retire-toi donc, retire-toi donc, Aimée, cria tout à coup César. Il y a +de l'huile après toutes ces mécaniques, et tu en mets à ton tablier.» + +Tous les jeunes garçons qui se trouvaient dans la salle se retournèrent. +On commença à regarder mes pauvres amis de travers. + +«Allons-nous-en, César, dit enfin Aimée; il y a trop de poussière +ici, nous n'y saurions durer. Décidément j'aime mieux que nous soyons +domestiques dans des maisons où il n'y ait rien à faire. + +--Fallait donc le dire tout de suite! s'écria le jeune ouvrier en +colère. Vous voulez être _larbins_, vous autres?... Alors qu'on détale, +et plus vite que ça!» + +A ce mot de larbin, un haro s'éleva dans la salle. + +«T'as d'ça dans ta famille, toi? s'écriait-on. + +--Non pas. S'ils étaient de ma famille je les renierais; mais ils n'en +sont point, Dieu merci! Ils étaient sur la route et se disaient sans +ouvrage. Je leur ai proposé d'entrer ici, ils ont accepté. Pour qu'on ne +leur fît pas de difficultés, je les ai fait passer pour mes parents de +_Petit-Bourg_. Voilà tout!» + +Les pauvres enfants ne savaient comment échapper aux moqueries de ces +gamins qu'ils avaient offensés sans le vouloir. + +«Vous n'avez donc pas de sang dans les veines? disait l'un. + +--Ni de moelle dans les os? ajoutait l'autre. + +--_Madame_ craint de gâter ses habits! + +--Monsieur veut porter perruque! + +--Je comprends ça, moi. + +--Ça tient chaud l'hiver? + +--D'abord. Et puis ça vous pose!... quand on a de l'ambition.» + +Un contre-maître dut protéger la sortie de mes pauvres amis, qui étaient +tout à fait incapables de se défendre et ne comprenaient rien à l'avanie +qu'on leur faisait subir. + +Ils rentrèrent tristement à l'auberge où Sabin faisait répéter +Balthasar. Sabin avait découvert que Balthasar était un artiste comme +lui, et il voulait connaître tout son savoir-faire pour en tirer parti +dans l'intérêt de la communauté. Le caniche voyant ses maîtres affligés, +quitta tout pour les caresser. + +«Bon! qu'y a-t-il?» demanda Sabin. + +Ils racontèrent leur mésaventure. + +«Laissez-les dire, fit le jeune saltimbanque, avec ça qu'ils sont jolis +et qu'ils ont bonne mine!... Vous faire ouvriers de manufacture, comme +ce serait spirituel!... Qu'ils viennent tout à l'heure sur la place, et +je leur montrerai, moi, la bonne manière de gagner sa vie.» + +A midi et quelques minutes, le fils de l'illustre Lucifer, ou de M. +Dussault, selon l'occasion, jouant du fifre, se promena comme la veille, +suivi de César, qui portait toujours le précieux sac, d'Aimée, de +Balthasar, et de tous les vagabonds de la localité. C'était justement +l'heure du repas pour les fabricants qui étaient tous sortis, excepté +les enfants qu'on obligeait à jouer dans le préau. En moins de cinq +minutes, une foule compacte entoura nos aventuriers. Sabin répéta le +même boniment et les mêmes exercices que la veille; puis Balthasar à son +tour paya de sa personne. + +La recette fut magnifique! Sabin, de retour à l'auberge, commanda un +déjeuner copieux. Nos amis, qui avaient grand'faim, mangèrent encore +sans retenue; et le soir, comme il n'y avait déjà plus d'argent, on +coucha dans une étable entre deux vaches et un âne. + +C'est ainsi qu'ils vécurent pendant une semaine. On s'arrêtait +tantôt dans une ville, tantôt dans un village, pour y donner des +représentations plus ou moins lucratives, et toujours on cassait le pot +après avoir mangé le beurre, comme disent les bonnes gens de la campagne +en parlant des imprévoyants qui dépensent l'argent à mesure qu'ils le +gagnent. + +César et Aimée s'accoutumaient assez bien à ce genre de vie. De temps à +autre, cependant, il leur passait comme un nuage dans l'esprit; c'était +le souvenir de ce qu'avait dit le père Antoine.... mais le père +Antoine était si loin!... Vous le dirai-je, mes petits lecteurs? César +maintenant dormait d'un sommeil profond et ne rêvait plus des choses qui +occupaient si fortement son jeune esprit dans ses jours de misère; la +campagne, cette belle campagne que le bon Dieu lui faisait voir, ou +revoir en dormant pour le consoler, ne l'intéressait plus, il n'y +pensait jamais. Comme Sabin, il considérait maintenant toute chose au +point de vue de la recette et disait avec son ami: + +«Ici, il n'y a que des paysans; pas de chance!» + +Ou bien: + +«Voici une ville, bonne aubaine!» + +Puis on bâtissait des châteaux en Espagne pour les temps fortunés où +l'on serait domestique dans une maison où il n'y aurait rien à faire. +D'un autre côté, on ne craignait plus les gendarmes; le papier de leur +compagnon mettait nos vagabonds en sûreté. Ils se protégeaient les uns +les autres.... + +Et les jours se passaient!... + +Quant à Balthasar, ces détails lui importaient peu. Il marchait toujours +en avant, prenant le chemin qui lui plaisait, quitte à revenir sur ses +pas lorsque Sabin voulait aller d'un autre côté; ce qui n'avait lieu +que rarement, car le chemin du saltimbanque paraissait être celui du +caniche. Pourtant il arrivait bien quelquefois qu'on était obligé, +pour se procurer de l'argent, de se détourner à droite ou à gauche; +Balthasar, malgré une opposition sérieuse, qui se manifestait +comme toujours par des fuites plus ou moins prolongées, finissait +infailliblement par céder. Sabin avait appris à mes amis que ce n'était +là qu'une feinte de la part du caniche, et leur avait démontré qu'il n'y +avait pas lieu de s'en préoccuper. L'expérience lui avait donné raison. +C'est ainsi qu'on perdit une semaine à Corbeil, à Melun et à Milly; mais +nos aventuriers n'étaient pas gens pressés. La vie leur apparaissait +si longue, si longue! et ils voyaient devant eux un si grand nombre +d'années, qu'ils pensaient bien avoir le droit de gaspiller un peu +le temps présent. Et, d'ailleurs, pourquoi se seraient-ils pressés +ou inquiétés, puisque Sabin devait les placer chez son ami intime, le +prince de Rochemoussue?... Leur sort n'était-il pas fixé? + + + + +CHAPITRE XII. + +Au château de Rochemoussue. + + +C'était vers les quatre heures de l'après-midi, on avait dépassé le +village de Chailly depuis quelques minutes lorsque apparut dans le +lointain la masse grandiose des bois de Rochemoussue. Sabin, qui +connaissait le pays, abandonna la grande route pour s'engager dans +un joli chemin, propre et uni comme un parquet. On était déjà sur le +domaine de Rochemoussue. On marcha comme cela un quart d'heure environ. +César était troublé; il lui semblait connaître, mais vaguement, ces +vastes prairies où paissaient en liberté les petites vaches bretonnes du +prince. L'aspect général de la campagne était sévère; aussi loin que la +vue pouvait s'étendre, l'horizon était boisé. + +«Reconnais-tu donc tout cela, César? demanda Aimée. + +--Je ne sais pas,» répondit le jeune garçon. + +Et ils continuèrent d'avancer. + +Enfin au delà d'une magnifique pelouse d'un vert tendre, entre deux +massifs de haute futaie, se découvrit le château de Rochemoussue. + +«Les prairies et les bois, dit César à Aimée, je croyais les +reconnaître; mais ce château, je ne l'ai jamais vu.» + +On n'était encore que dans la première quinzaine de mai, seulement le +printemps était si beau cette année-là qu'on eût dit que le climat de +l'Italie était devenu celui de la France. + +«Voilà, dit Sabin à mes amis en leur montrant le château (une imposante +construction édifiée dans le style du dix-septième siècle), voilà où +désormais vous passerez votre vie dans la paix et l'abondance!» + +On côtoyait de magnifiques potagers et des jardins qui n'étaient séparés +de la route que par un large fossé. Nos aventuriers pouvaient tout +à l'aise admirer les serres monumentales, toutes grandes ouvertes au +soleil de mai, et exposant aux regards des promeneurs, les nuances +vives, tendres ou riches de ces rhododendrons célèbres, de ces azalées +merveilleuses qui tous les ans remportaient le prix au concours +d'horticulture. Ils pouvaient encore admirer la savante disposition des +serres-chaudes où étaient cultivées des primeurs devenues des types dans +le monde horticole, puis une melonnière unique au monde pour la saveur +et la variété de ses espèces. Mais ce qui ravissait surtout mes amis, +dont les goûts étaient encore simples, c'était trois petits chalets, à +toiture de chaume et aux murs recouverts de lierre, disséminés dans les +jardins et sans doute destinés à loger les jardiniers. + +«Que je voudrais demeurer là! disait Aimée. + +--Peuh! faisait Sabin avec ce dédain des petites choses qui lui était +particulier, c'est malsain au possible.... sans compter les autres +désagréments. Les lézards y font leur nid, c'est infesté de souris et +les rats s'y promènent comme des gens qui sont chez eux. + +--Du moment que les rats s'y promènent.... C'est égal, je voudrais bien +avoir une petite maison comme cela.» + +Sabin entra chez le concierge du château, et demanda M. Prosper, un +valet de pied attaché au service de M. Maxime de Rochemoussue, le plus +jeune fils du prince, un enfant qui n'avait encore que cinq ans et demi. + +Nos amis avaient cru que Sabin s'adresserait au prince lui-même. Ils +furent quelque peu déçus, mais ils se consolèrent promptement en +voyant arriver M. Prosper qui était un fort beau garçon et représentait +énormément avec son habit bleu de roi, sa culotte courte, ses superbes +mollets et ses souliers à boucles. + +Sabin, qui avait connu M. Prosper au temps où le jeune domestique +n'était encore qu'un petit paysan du Berry, lui dit quelques mots à voix +basse. Le valet de chambre s'absenta, mais revint presque aussitôt. + +«Vous pouvez demeurer ici jusqu'à demain,» leur dit-il. + +Alors tous trois entrèrent suivis de Balthasar que tant de grandeur +n'embarrassait point. + +Il était cinq heures; la nouvelle que des saltimbanques étaient +au château pénétra jusqu'au salon, et bientôt on vint chercher nos +aventuriers de la part du prince et de la princesse, qui voulaient, +puisque l'occasion s'en présentait, donner le spectacle à leurs enfants. + +Sabin suivit M. Prosper avec l'aplomb d'un mérite qui ne s'ignore pas; +ce que voyant César et Aimée, ils suivirent Sabin, et Balthasar suivit +tout le monde. + +Le prince et la princesse, entourés de leurs enfants, étaient au jardin +sous un immense platane qui les protégeait de son ombre, sans leur +dérober la vue splendide de la vallée de la Seine qui se déroulait +devant eux. + +[Illustration: Le prince et la princesse, entourés de leurs enfants, +étaient au jardin.] + +Sabin avait tant parlé du prince et de la princesse de Rochemoussue, il +les avait tant exaltés que mes amis s'attendaient à voir des personnages +de taille surhumaine, ou, tout au moins, autrement faits que les autres +mortels, et ils ne laissaient pas que d'être troublés. Mais ils ne +tardèrent point à se rassurer; le prince et la princesse ressemblaient à +tout le monde, et avaient été taillés sur le patron banal qu'ont fourni +au genre humain tout entier Adam et Ève nos premiers parents. Ils +paraissaient peut-être meilleurs ou plus intelligents que bien d'autres; +mais cela tenait évidemment aux qualités intérieures et toutes morales +dont ils étaient doués, et à l'éducation qu'ils avaient reçue. + +La princesse était une gracieuse petite femme à la physionomie douce +et fine. Elle était jolie, mais elle avait dû l'être encore davantage, +autrefois, dans le temps, lorsqu'elle était toute jeune; seulement, +comme mes amis ne l'avaient pas connue dans ce temps-là, ils la +trouvaient charmante. Ils n'avaient jamais rien vu, du reste, de +gracieux et d'encourageant comme son sourire, ni rien entendu d'émouvant +comme le son de sa voix; elle avait l'air de parler du coeur, et son +regard, si tendre et si pénétrant, semblait dire aux pauvres gens: +«Rassurez-vous, ayez confiance; je vous comprends, moi, et je sais ce +qu'il vous faut!» Elle était vraiment l'incarnation de la bonté et de la +charité. + +Certes, il y avait loin de cette douce princesse, qui savait si bien +se mettre à la portée de tous, des riches comme des pauvres, à ces +altières, hautaines et impertinentes créatures qu'on a si longtemps +représentées comme les types les plus achevés de la noblesse. Mais à +votre sens, mes petits lecteurs, ne valait-elle pas mieux? + +Le prince était un homme de cinquante-cinq ans, environ, mais qui n'en +paraissait pas beaucoup plus de quarante-cinq; il avait la tournure et +la physionomie d'un militaire, quoiqu'il n'eût jamais fait partie de +l'armée. Mais sous des dehors brusques, il cachait un coeur droit +et juste, et sa parole, bien que brève, n'était jamais ni dure ni +blessante. Il semblait, au contraire, que sa brusquerie n'eût d'autre +objet que de dissimuler ses bonnes actions. Ainsi, par exemple, +lorsqu'on lui rapportait que de pauvres gens allaient être expropriés +faute d'argent pour payer le loyer d'une misérable chaumière, il +ordonnait à son intendant de payer pour eux du même ton dont il eût +ordonné de les fusiller. Si un obligé dans sa reconnaissance venait le +trouver pour le remercier et protester de son dévouement, il lui disait: +«Qu'on ne m'ennuie plus de ces choses-là.» + +C'était un travers sans doute, mais un tout petit travers.... Et quand +on pense combien il serait aisé aux princes d'avoir de gros défauts, on +est bien près de leur souhaiter beaucoup de travers comme celui-là. + +Dès qu'il eut appris l'arrivée au château de nos trois aventuriers, +le prince avait dit, toujours sur le même ton: «Qu'on me les amène de +suite!» et tout naturellement on s'était empressé d'obéir. + +Nous devons, pour être juste, avouer qu'il imposait énormément à nos +amis. Tout dans sa personne, sa grosse et rude moustache, ses favoris +épais, ses cheveux taillés en brosse et la mobilité de son oeil vif et +clair les embarrassait outre mesure. Aussi pendant que Sabin, excité +par le haut rang de ses spectateurs, se livrait aux inspirations de son +génie, reportaient-ils de préférence sur la princesse leur regard timide +et curieux. + +M. et Mme de Rochemoussue, comme nous l'avons dit, étaient entourés de +leurs enfants: un grand et beau garçon de dix-huit ans qu'on appelait +Ludovic, une charmante fille de seize ans nommée Luce, une autre de dix, +appelée Marthe, et le petit Maxime qui n'avait encore, comme vous savez, +que cinq ans et demi. + +Tous les quatre prirent un plaisir très-vif au spectacle improvisé que +leur donnaient Sabin et Balthasar, qui, lui aussi, se surpassa. Le brave +caniche fut bien récompensé par ces beaux enfants du plaisir qu'il leur +avait procuré, car ils le comblèrent de caresses et de bonbons, et +ne dédaignèrent point de passer leurs mains fines et blanches dans sa +toison peu soignée. Jamais Balthasar ne s'était trouvé à pareille fête, +et il se montrait fort sensible à l'honneur qu'on lui faisait. Cependant +il sut y répondre fort dignement et il n'eut point, tant s'en faut, +la mine plate et impudente que prit Sabin pour recevoir les vingt-cinq +francs dont le prince crut devoir payer leur savoir-faire et leur +habileté. + +Vingt-cinq francs! c'était une somme fabuleuse dans le ménage des trois +aventuriers. Sabin était comme fou de joie, et mes amis pensaient +que leur fortune était faite. Tous trois, sur la recommandation de +la princesse, se rendirent à l'office où le maître d'hôtel leur donna +quelques friandises afin qu'ils pussent, sans trop souffrir de la +faim, attendre le dîner, qui n'avait lieu qu'à huit heures pour les +domestiques. + +Après une collation comme ils ne soupçonnaient même pas qu'on en pût +faire, ils montèrent, toujours accompagnés de M. Prosper, à leurs +chambres respectives, situées sous les combles du château. Là, César et +Aimée trouvèrent chacun un costume complet qui leur était donné par +la princesse. Tout y était, depuis les souliers jusqu'au bonnet. Ils +s'empressèrent, sur l'invitation de M. Prosper, de quitter leurs vieux +habits et de mettre les neufs; puis ils redescendirent à l'office où +tous deux firent assez bonne figure, l'un avec sa blouse de retors +coquettement serrée sur les hanches par une large ceinture de cuir, +l'autre avec sa robe, et son tablier de cotonnade, ses souliers lacés, +son châle noué en sautoir et son petit bonnet de soie noire, derrière +le bavolet duquel ses cheveux bien peignés et bien brossés frisaient +en queue de canard. Sabin les examinait de la tête aux pieds, et, les +prenant par la main, les faisait tourner à droite, tourner à gauche, et +affectait de ne les point reconnaître. Cela les amusait, et ils riaient +de bon coeur. + +Ils pensaient bien, du reste, que si la princesse leur avait donné tant +de belles choses, c'était parce que Sabin lui avait dit ou fait dire un +mot en leur faveur. Mais c'est égal, ils avaient remarqué qu'il était +moins lié avec le prince qu'il n'avait toujours prétendu. + +Après dîner, le prince, la princesse et leurs enfants, accompagnés des +précepteurs et des institutrices, montèrent dans de belles voitures pour +se rendre chez un autre prince du voisinage, où l'on devait danser +et jouer des charades une partie de la nuit. Ce fut alors au tour des +domestiques de se mettre à table. Ils étaient là plus de vingt!... +C'était jour de gala; on profitait de l'absence du prince pour fêter +tranquillement à ses dépens l'anniversaire de l'un d'entre eux. On avait +dressé un couvert splendide: les fleurs, l'argenterie et les cristaux +étincelaient sur la table au feu d'une profusion de bougies. Le +maître-d'hôtel d'un côté, et la femme de charge de l'autre, occupaient +les places d'honneur; les autres convives venaient à la suite, chacun +selon son âge ou le rang qu'il croyait tenir dans la maison. Aux deux +extrémités étaient placés Sabin et le dernier des marmitons, puis César +et Aimée. + +Les hommes avaient quitté la livrée pour prendre l'habit noir, et les +dames étaient en robes de soie. Cela présentait vraiment un joli coup +d'oeil. Par exemple, les vins manquaient, non par la quantité, mais +par la variété, et les convives, chose désolante, n'avaient pas plus +de trois verres devant leur assiette. Pourtant la cave du prince +était célèbre, mais le sommelier, un ancien militaire, un homme sans +_éducation_, un rustre enfin, ne faisait point partie de la domesticité. +Il était incorruptible et n'entendait point raillerie sur la question de +probité. Il avait donc fallu se contenter du bourgogne ordinaire et +du madère de cuisine. Quelques bouteilles de champagne, adroitement +dérobées dans la bagarre d'une grande soirée, complétèrent le festin. +C'était peu!... mais tant de gens sont encore obligés de se contenter à +moins!... + +Il fallait entendre tout ce monde singeant maladroitement ses maîtres; +les femmes minaudant, et les hommes jouant aux gentlemen! + +On disait princesse à la femme de chambre de Mme de Rochemoussue, et +prince au valet de chambre de monsieur! Comme le jeune Ludovic portait +le titre de comte de Montgeron, son domestique se faisait appeler +Montgeron tout court. «Mon cher Montgeron, lui disait-on, goûtez donc +de ces conserves d'ananas.» Deux invités, qui servaient dans un +château voisin, avaient pris le titre de marquis et marquise du Breuil. +«Marquise, disaient les dames, vos yeux sont ravissants; vous êtes ce +soir tout à fait en beauté!» + +Mais au dessert, grâce au cliquot du prince, le naturel reparut, les +langues s'aiguisèrent, et nos amis apprirent en moins d'une demi-heure +les secrets le plus intimes de la famille de Rochemoussue. On raconta +avec beaucoup de malice et de sous-entendus, comme pour donner à penser +que ce n'était pas tout, que le prince avait trois fausses dents, que la +princesse portait de faux cheveux, que M. Ludovic était myope, que Mlle +Luce avait une jambe de travers, que Mlle Marthe serait bossue et que le +petit Maxime deviendrait épileptique. On sut aussi que M. le marquis de +Breuil était un sot, un bellâtre qui se teignait les moustaches et les +favoris, et la marquise une fine mouche qui le faisait tourner comme le +vent un coq de clocher. + +Puis on s'égaya aux dépens de la principauté de Rochemoussue, +principauté de fraîche date, achetée à Rome par le père du prince +actuel, un financier peu scrupuleux, qui était censé l'avoir obtenue +en reconnaissance de services rendus au gouvernement pontifical; et on +affirma que la princesse n'avait point tant sujet de faire la sucrée, +puisque son grand-père avait tout bonnement gagné son immense fortune en +faisant fabriquer des tissus à Mulhouse. + +Nous devons ajouter que le prince, la princesse et toutes les personnes +de leur monde le plus intime étaient désignés par des surnoms: l'un, +qui était fort et trapu, était appelé le taureau; l'autre, qui avait +les jambes trop longues, le lévrier. Mais, plus généralement, le noms +étaient pris dans la mythologie: il y avait Jupiter, Mars, Bacchus, puis +Junon, Diane, Vénus, Proserpine, etc., etc. + +[Illustration: Elle chanta avec un brio renversant.] + +A dix heures, on décida qu'il serait tout à fait charmant de finir la +soirée par un bal et un peu de musique. Prosper jouait délicieusement du +violon. Annette chantait agréablement, et Jean touchait passablement du +piano. On monta au salon qui servait de salle d'étude aux enfants. M. +Jean se mit au piano et Mlle Annette charma d'abord la société par deux +ou trois innocentes chansonnettes, puis elle aborda la grande musique et +chanta avec un brio renversant un morceau du _Prophète_, que Mlle Luce +apprenait depuis quelque temps et dont elle n'était pas encore parvenue +à vaincre toutes les difficultés. M. Prosper, un ténor élégant et joli +garçon comme tous les ténors, après s'être un peu fait prier, consentit +à chanter, en s'accompagnant avec son violon, cet air fameux et +difficile: _O Richard, ô mon roi!_... que M. Ludovic répétait sans trop +de succès depuis plus de six mois.... C'était tout bonnement divin! + +On s'arracha à ces délices pour se livrer au plaisir de la danse. Les +dames, ayant jugé à propos de changer de toilette, avaient emprunté à +la garde-robe de leurs maîtresses des robes de tulle de la plus grande +fraîcheur et sortant des ateliers d'une faiseuse célèbre. C'était +simple, mais de bon goût. Avec cela, une fleur, un ruban, un rien dans +les cheveux, et l'on n'avait pas la tournure de tout le monde! + +César et Aimée, relégués dans un coin sur un canapé pendant que Sabin, +faisant sa partie dans l'orchestre, jouait du fifre avec une ardeur de +possédé, admiraient toutes ces merveilles et pensaient de bonne foi, +tant leurs idées étaient confuses et embrouillées, que dans les maisons +où il n'y a rien à faire ce sont les domestiques qui sont les maîtres. + +Enfin cette société de singes se sépara et mes amis furent reconduits à +leurs chambres, de jolies chambres meublées chacune d'un lit de fer, de +deux chaises, d'un lavabo et d'un miroir. C'était du luxe, mais hélas! +c'était aussi la première fois que les pauvres enfants couchaient dans +des chambres différentes! et eux qui dormaient si bien sur la paille +pourvu qu'ils y fussent côte à côte, purent à peine fermer l'oeil sur +ces matelas confortables et dans ces draps blancs et parfumés à l'iris. +Il faut bien le dire, du reste, ils avaient encore la tête pleine du +bal et de la musique; puis ils avaient bu du punch et cela les agitait. +Sabin, plus habitué à supporter les plaisirs du monde, était monté à sa +chambre gris comme deux Polonais, et cependant on l'entendait ronfler à +travers la cloison. + + + + +CHAPITRE XIII. + +Mes amis font une rencontre aussi heureuse qu'inattendue. + + +En mai, le soleil se lève de grand matin; il était cinq heures à peine +et déjà il faisait grand jour. César et Aimée, ne parvenant pas à +goûter un sommeil paisible, résolurent de s'habiller, puis de faire +en compagnie de Balthasar une promenade dans ce beau parc dont on +découvrait une partie de leurs fenêtres. Ils pensaient qu'il n'y +avait pas de mal à prendre, pour ainsi dire, possession de ces lieux +privilégiés où ils comptaient bien passer leur vie désormais.... Certes, +ils étaient ravis de courir dans ces allées si soigneusement entretenues +qu'il eût fallu avoir recours à une loupe pour y découvrir un brin +d'herbe, de s'enfoncer sous ces futaies si hautes et si épaisses que le +jour y pénétrait à peine, d'admirer les magnifiques saules pleureurs +qui baignaient, avec une grâce remplie de tristesse et de nonchalance, +l'extrémité de leurs branches dans l'eau transparente des lacs. Oui, +ils trouvèrent bon de se reposer sur le gazon à l'ombre des marronniers +d'Inde ou des gigantesques platanes.... Mais on s'habitue si vite aux +grandeurs!... Ils avaient parcouru dans tous les sens cet admirable +domaine, auprès duquel le paradis terrestre n'eût semblé qu'un marécage +inculte, et joué dans des allées bordées de rosiers trois fois hauts +comme leurs petites personnes, d'ébéniers dont les grappes leur +retombaient sur la tête et de toutes sortes d'arbustes aux fleurs +éclatantes et parfumées. + +Eh bien! mes petits lecteurs, vous me croirez si vous voulez, en moins +de trois heures, ils s'étaient familiarisés avec toutes ces merveilles, +qui déjà ne leur semblaient point de trop pour eux, et ils pensaient +bien qu'ils pourraient en jouir largement lorsque César serait groom +dans cette maison, où, comme ils avaient pu s'en assurer la veille, +il n'y avait rien à faire qu'à s'amuser. Quant à Balthasar, toutes ces +choses lui étaient indifférentes, et à tous moments il témoignait son +impatience par des allées et des venues, des aboiements et des caresses +auxquels César et Aimée ne comprenaient rien. Enfin on se trouva en +présence d'une grille ouverte et il put sortir; force fut bien à mes +amis de le suivre. Il courait, il courait, sans se soucier de la fatigue +qu'il imposait aux jambes de ses maîtres, et en moins d'un quart d'heure +on se trouva sur la route de Rochemoussue à Fontainebleau. De loin +César et Aimée voyaient que le caniche caressait un homme, et cela les +intriguait prodigieusement, car Balthasar n'était point d'un naturel +familier. Ils hâtèrent le pas. Mais jugez, mes petits lecteurs, quelle +fut leur surprise lorsqu'ils reconnurent le père Antoine!... le père +Antoine? Comment cela se faisait-il? Lui qui devait être dans son pays, +pourquoi nos amis le rencontraient-ils comme cela, à l'improviste, +sur la route de Rochemoussue? Leur imagination était aux champs. Bien +souvent le sort se plaît à nous jouer de ces surprises qui ressemblent +à des coups de théâtre et nous déconcertent tant elles sont inattendues. +On se demande comment cela s'est fait et on n'est pas loin de supposer +que des créatures d'un autre ordre, des génies, des esprits, se mêlent à +notre insu de notre destinée et gouvernent nos affaires, les emmêlant +et les débrouillant à leur fantaisie, sans prendre seulement la peine de +nous demander si cela nous plaît. Il ne s'en faut alors de presque rien +qu'on prenne pour des êtres réels les créatures charmantes qui peuplent +les contes de fées. Mais César et Aimée, qui ne savaient point lire, +ne connaissaient point de féeries.... C'est égal! je ne suis pas +très-éloigné de croire que s'ils avaient été en état de supposer que des +fées et des génies pussent se mêler de leurs affaires, ils auraient, en +cette circonstance, trouvé leur intervention rien moins qu'agréable. + +«Ah çà, dit le père Antoine, qui vous a amenés par ici, et que diable y +faites-vous?» + +Ils racontèrent leur histoire et dirent consciencieusement, parce +qu'ils ne savaient point mentir, ce qui leur était arrivé depuis trois +semaines. Mais à partir du moment où ils avaient rencontré Sabin, le +brave homme ne cessa de hocher la tête à tout ce qu'ils disaient. On +voyait bien que cette odyssée n'était point de son goût. + +«Et maintenant qu'allez-vous devenir? demanda le brave homme. + +--Sabin va nous faire placer domestiques au château de Rochemoussue. +C'est une grande maison, et où il n'y a rien à faire, dit naïvement +Aimée. + +--Domestiques, fit le bonhomme en hochant toujours la tête... soit!... +si cela vous convient; servir ses semblables est un métier aussi +honorable qu'un autre.... lorsqu'il est exercé honorablement. Ne +sommes-nous pas tous, d'ailleurs, les serviteurs les uns des autres en +ce bas monde? + +[Illustration: Ils reconnurent le père Antoine.] + +Faire rôtir des marrons pour le public ou pour un particulier, n'est-ce +pas toujours faire rôtir des marrons? L'essentiel est que les marrons +soient rôtis à point.... Moi, il me semble que si je m'étais mis en +condition, j'aurais pu faire un brave et honnête serviteur. Après cela, +peut-être que je m'abuse.... et que c'est plus difficile que je ne +pense. Mais l'idée ne m'en serait jamais venue.... Ce n'est pas que +je sois plus fier qu'un autre, oh! non!... Seulement je n'y ai point +pensé.... Sois donc domestique puisque ça te plaît, mon garçon. Mais +entendons-nous; sois-le dans une maison où il y ait de l'ouvrage, et +non où il n'y ait rien à faire. Il faut avoir du coeur, mon bonhomme, +et gagner le pain qui te fera vivre. Quoi donc! est-ce que le travail +te ferait peur?... On me dira que ceux qu'on paye pour ne rien faire +gagnent leur argent en ne faisant rien. Cela les regarde.... et aussi +les bourgeois qui les prennent à leur service. Mais, c'est égal, +vois-tu, parader derrière un carrosse ou fainéanter toute la journée +dans une antichambre en disant du mal de ses maîtres, ça ne peut pas +être un bon état. Tiens, César, veux-tu te mettre en condition et en +même temps devenir un homme, apprends l'état de jardinier. Si ton ami +Sabin a quelque influence dans la maison, qu'il t'y fasse entrer comme +aide-jardinier. Pour commencer tu ne gagneras que ta nourriture, mais +bientôt on te donnera des appointements, et un jour tu pourras occuper +une place de maître jardinier. Mais pour cela il faut être intelligent +et travailleur.... Tâte-toi. Allons, te sens-tu capable de cela?... +Domestique dans une maison où il n'y a rien à faire. N'est-ce pas une +honte d'avoir songé à prendre un pareil métier!... Allons, va retrouver +Sabin et ramène-le ici; je veux causer avec ce garçon-là et voir un peu +ce qu'il est.» + +César et Aimée retournèrent au château et gravirent assez piteusement +les trois étages qui conduisaient à leurs mansardes. Celle de Sabin +était vide!... Ils cherchèrent partout le fameux sac; point de sac!... +tout avait disparu. Ils descendirent à l'office, et demandèrent des +nouvelles de leur camarade; on ne l'avait point vu. Le coeur serré par +un pressentiment pénible, ils revinrent près d'Antoine qui les attendait +sur la route. + +«Et Sabin, demanda le brave homme. + +--On ne sait ce qu'il est devenu. + +--Ah! on ne sait ce qu'il est devenu! Eh bien, je vais vous le dire, +moi, ce qu'il est devenu. Il est parti avec les vingt-cinq francs dont +la moitié vous appartenait à cause de Balthasar, et, d'après le portrait +que vous m'en faites, ce doit être l'espèce de vaurien qui est passé +près de moi il n'y a pas plus d'une heure et demie, comme j'étais assis +sur la route.... Vous voilà bien! maintenant, vos places s'en vont à +vau-l'eau!... Ce n'est, ma foi, pas malheureux; il vous fallait une +bonne leçon, vous en aviez besoin, vraiment.... Je me demande comment +vous avez pu croire qu'un semblable garnement avait du crédit auprès +d'un homme comme le prince de Rochemoussue, et comment vous n'avez pas +vu tout de suite qu'il n'était qu'un mauvais sujet et un voleur.... +Il était temps qu'il vous quittât, car vous alliez devenir deux petits +fainéants comme lui.... Ah çà, qu'est-ce qui vous fait pleurer? + +--Nous n'avons plus d'argent! + +--Voilà-t-il pas une belle affaire! On dirait vraiment que c'est la +première fois que cela vous arrive! + +--Les gendarmes vont nous arrêter et nous reconduire chez Joseph. + +--Écoutez, ça dépend de vous; si vous voulez travailler, suivez-moi et +vous n'entendrez jamais parler de Joseph. Sinon, je vous abandonne, +et, ma foi! je ne sais pas ce qu'il adviendra de vous. Allons, +choisissez.... + +--Nous voulons travailler, s'empressèrent de dire les deux enfants. + +--Alors partons. Seulement ne marchez pas trop vite parce que je viens +de faire une maladie; et mes jambes ne sont pas encore bien solides.» + +Les pauvres enfants s'empressèrent auprès d'Antoine, et lui demandèrent +ce qu'il avait eu. + +«Oh! presque rien, répondit le brave homme; un refroidissement, une +fluxion de poitrine, je ne sais pas au juste comment le médecin appelle +ça. J'avais fait un détour pour voir un ami à moi qui demeure près +d'ici. Je ne m'étais jusqu'alors ressenti de rien; mais chez lui je me +sens pris tout à coup de frissons, de fièvre.... et j'y suis resté près +de trois semaines; à présent ça va mieux, je me rendais tout doucement +à la gare lorsque vous m'avez rencontré; car maintenant il faut que je +prenne le chemin de fer, je ne suis pas assez fort pour retourner à pied +au pays.... Bast! il ne faut plus parler de cela; le bon Dieu qui sait +bien mieux que nous comment il faut conduire nos affaires, voulait sans +doute que je me trouvasse par ici en même temps que vous autres pour +venir à votre secours et vous aider à sortir d'un mauvais chemin....» + +Après une heure de marche on était en pleine forêt, César était devenu +songeur, et Balthasar humait l'air en poussant de petits cris de joie, +puis il s'en allait flairer les arbres et se roulait dans l'herbe avec +une sorte de frénésie. + +«Est-ce que ça te déplaît de venir avec moi, César? demanda le père +Antoine. + +--Oh non! répondit l'enfant. + +--N'aimerais-tu point la forêt? craindrais-tu d'y avoir peur? + +--Peur!... Non, pour ça, je n'y ai point peur; il me semble, au +contraire, que j'y ai vécu et que je la connais. + +--A la bonne heure!» + + + + +CHAPITRE XIV. + +Mes amis chez le père Jean. + + +On atteignit un endroit où le taillis avait été coupé l'année +précédente. Le bois de corde et la corps des gros arbres étaient +enlevés, mais il restait encore des bourrées empilées sur la lisière +des chemins d'exploitation, et de gros tas de bois à charbon qu'on +apercevait au milieu des jeunes pousses. Il était bientôt midi, l'air +était lourd, le soleil brûlant et la chaleur devenait accablante dans +ces sables dépourvus d'ombrage. Aimée ne pouvait plus avancer. + +«Nous y voilà, lui disait le père Antoine. Allons, encore un effort!» + +Et il montrait aux enfants une épaisse fumée qui s'échappait d'une +clairière à cinquante pas de là. + +Enfin on arriva et nos amis se trouvèrent en présence d'un homme qui, +assis sur le gazon, mangeait tranquillement son pain en regardant +brûler le fourneau qu'il venait d'allumer. Au premier abord les enfants +pensèrent que c'était un nègre. + +«C'est mon ami Jean, leur dit le père Antoine, un compatriote à moi qui +est venu s'établir charbonnier par ici.» + +Jean détourna la tête et reconnut son ami. + +«C'est encore moi, dit celui-ci. + +--Il n'y a pas de reproche, fit Jean en lui tendant sa main noire. + +--Je le sais! + +--Ça ne va pas? + +--Pas bien fort.... Mais ce n'est pas là ce qui me ramène; je viens te +demander un service? + +--Parle? + +--Voici deux petits.... c'est malheureux comme les pierres,... la +misère, quoi!... Mais c'est bon; je les connais depuis longtemps, j'en +réponds. Ils étaient exploités par un misérable; ils se sont échappés. +Comment? ils te le diront.... Enfin, les voilà.... Si je les abandonne +sur les grands chemins, on les ramasse et on les envoie l'un d'un côté, +l'autre d'un autre, dans quelque maison de correction.... Faut pas +laisser faire ça, ce serait les perdre; prends-les avec toi.... à eux +deux ils valent bien le garçon qui t'a quitté.... Ils travailleront et +tu les nourriras.... tu trouveras une petite place pour les loger.... +Enfin tu feras pour le mieux. Il est bien possible que l'état ne leur +plaise pas; s'ils trouvent mieux, ils le prendront. Fais comme s'ils +t'appartenaient. + +[Illustration: «C'est mon ami Jean,» leur dit le père Antoine.] + +--C'est bien, dit Jean avec gravité, il sera fait comme tu désires. + +--Merci! mon vieux. + +--Bon! il n'y a pas de quoi! Ne faut-il pas s'entr'aider en ce bas +monde? + +--Çà, venez ici, vous autres, dit le père Antoine en prenant les deux +enfants par la main, voilà votre maître ou plutôt votre père, car c'est +un bon et brave homme que mon ami Jean. Il faut lui obéir et bien +faire la besogne qu'il vous commandera. Dame! ce n'est pas un métier +de muscadin; avant huit jours vous serez aussi noirs que lui. Mais cela +importe peu, si vous êtes aussi honnêtes.... Sur ce, au revoir et bon +courage! S'il plaît à Dieu, je repasserai par ici au mois d'octobre.» + +Le brave homme embrassa les deux enfants, serra encore une fois la main +de son ami et partit tout à fait. + +Jean conduisit les deux enfants dans sa maisonnette, une espèce de hutte +en terre dans laquelle était installé son ménage de solitaire. Cela +se composait d'un lit de feuilles sèches, d'un bahut, d'un fourneau +portatif, de deux marmites en terre, de quelques assiettes, d'une +demi-douzaine de cuillers et fourchettes en étain et d'une cruche en +grès pour aller puiser de l'eau à la fontaine. + +«Voici ma demeure, dit-il à mes amis. Dame! ce n'est pas beau!... Mais +on y est bien tout de même.... Toi, petite, comment t'appelles-tu? + +--Aimée. + +--Toi, petite Aimée, tu seras notre ménagère; je ne veux pas que tu +touches au charbon. A nous deux, ton frère et moi, nous suffirons à la +besogne.... Vois-tu, tu gouverneras la maison, tu tremperas la soupe, +tu feras la lessive, tu raccommoderas notre linge. Ce sera bientôt fait, +va, sois tranquille: il n'y en a pas beaucoup. Sais-tu coudre? + +--Non, répondit Aimée en rougissant. + +--Bon! c'est pas la peine de rougir, je te montrerai, moi... puis aussi +à savonner nos hardes. Si tu as de la bonne volonté, tout ira bien.» + +Jean qui avait amassé une provision de feuilles sèches à quelques pas de +sa demeure, leur en apporta suffisamment pour dresser deux lits; puis il +exigea que mes amis quittassent les beaux habits que leur avait donnés +la princesse de Rochemoussue, et reprissent les vieux que César avait +apportés sur son épaule au bout d'un bâton. + +«Il faut garder cela pour les dimanches et les jours fériés, disait +Jean, on ne peut pas travailler lorsqu'on est en toilette.» + +Et il avait bien raison. + +Le soir, après la journée de travail, il les conduisit à Arbonne, où il +acheta un dé à coudre, des ciseaux, des aiguilles et du fil pour Aimée, +qui ne s'attendait pas à tant de générosité. Elle était reconnaissante, +et cela faisait plaisir à Jean, qui s'amusait de voir combien elle était +fière de pouvoir enfin, comme toutes les fillettes de son âge, porter +des ciseaux attachés par un ruban à la ceinture de son tablier, et +coudre ses robes s'il en était besoin. + +César était toujours songeur; Balthasar galopait comme un fou dans +les rues du village, entrait dans toutes les cours et mettait le nez à +toutes les portes. + +«Qu'est-ce qu'il a donc?» disait Jean. + +Tout à coup il disparut; César inquiet partit devant pour le chercher, +Aimée le suivit. On entendait le caniche qui aboyait dans une cour au +fond de laquelle se trouvait une maison toute basse et toute petite dont +les deux uniques chambres avaient leurs fenêtres encore ouvertes. César +entra. Les bonnes gens soupaient. + +«Qu'as-tu donc? demanda Aimée à son frère, pourquoi es-tu si pâle?» + +On ne voyait point Balthasar, mais on l'entendait toujours. + +«Madame, dit poliment César à la maîtresse du logis, notre chien est +dans votre jardin, voulez-vous nous permettre d'aller le chercher? + +--Attendez; il faut que je vous ouvre la porte. + +--Ne vous dérangez pas; nous l'ouvrirons bien. + +--Si vous savez comment on s'y prend, allez.... Mais voyez donc comme +les animaux sont subtils! Il a fallu pour entrer dans le jardin, que +celui-ci montât au grenier, et qu'il en descendît par l'échelle qui est +appuyée sur la lucarne. Un homme n'aurait pas trouvé ça!» + +Les enfants se rendirent au jardin. Balthasar était fourré dans une +petite loge en maçonnerie, on eut de la peine à l'en faire sortir, il +fallut l'emporter. + +«Viens, dit César à Aimée, que je te montre comme il y a de belles roses +par ici.» + +Et il contourna un avancement que formait le four sur le jardin. Les +roses étaient superbes en effet. C'étaient des mille-feuilles, mais +elles commençaient seulement à s'ouvrir. Mes amis, qui n'osaient en +cueillir, se contentaient d'en respirer le parfum. + +«Tiens! vous saviez donc qu'il y avait là des rosiers? dit la femme qui, +ne voyant pas ressortir les enfants, était venue pour voir ce qu'ils +faisaient. Ils ont été plantés par ceux qui possédaient la maison avant +nous. De braves gens qui sont morts bien malheureusement.... Vous en +avez peut-être entendu parler?...» + +César n'eut pas la force de répondre; il se sauva parce qu'il avait +envie de pleurer. Dehors, il put donner cours à ses larmes, et son coeur +fut soulagé. + +«Qu'a-t-il donc, ton frère? demanda la femme à Aimée, pourquoi se +sauve-t-il comme cela? + +--C'est sans doute parce qu'il ne veut pas faire attendre notre maître +qui est dans la rue. + +--Votre maître? Ah! mon Dieu! est-ce que vous êtes déjà en condition? + +--Oui,» répondit Aimée, en fermant la porte. Puis elle ajouta: «Je vous +remercie, madame. + +--Il n'y a pas de quoi, ma petite, dit obligeamment la femme.... A une +autre fois, si l'occasion se représente.» + +Aimée sortit, et trouva Jean qui questionnait César. + +«Voilà ce que c'est, dit la petite fille, dans le temps que nous étions +à Paris, il rêvait toujours de la campagne, de bois, de villages, de +rochers, enfin de tout ce qu'on voit par ici, n'est-ce pas, César?... +C'est bien singulier, allez, cette petite maison et ce jardin, on eût +dit qu'il les connaissait, n'est-ce pas? dis donc, César?» + +Le pauvre enfant sanglotait. + +«Nous ne reviendrons plus par ici, va, calme-toi,» lui disait Jean, qui +ne savait que penser de cet accès de douleur. + +On rentra tout attristé à la maison; cependant le lendemain dès le matin +César se mit courageusement à l'ouvrage, il était fort et ne s'épargnait +pas la peine. Jean l'encourageait. + +Quant à Aimée elle rangeait, lavait et balayait comme une petite femme. +Jean lui avait appris comment il fallait faire, et elle s'acquittait +déjà bien de sa tâche. Puis il lui montra à coudre. + +Il fallait voir le bonhomme assis sur l'herbe, les jambes croisées à la +façon des tailleurs, tenant d'une main une grosse aiguille dans laquelle +était passée une aune d'un gros fil noir. + +On mettait des bouts de manches à une blouse de laine. Jean cousait en +surjet. Ce n'était pas fin, oh! non, mais cela tenait bien, car le fil +était solide. + +Il disait à Aimée: + +«Vois-tu bien, petite, regarde comme cela se fait: on attache un bout +de l'étoffe à sa ceinture, on tient le reste ferme et bien tendu avec sa +main gauche, de la droite on passe l'aiguille comme cela, on la tire de +l'autre côté et le point se trouve fait. Essaye un peu à ton tour, pour +voir si tu réussiras.» + +[Illustration: «Essaye un peu à ton tour pour voir.»] + +Aimée prenait la manche et essayait; mais elle ne réussissait pas +toujours. Pour un point qui pouvait rester, il y en avait dix qu'il +fallait défaire. Tout lui causait de l'embarras; c'était son dé qui +tombait, le fil qui se bouclait, l'aiguille qui se défilait.... Que +sais-je encore?... Puis elle prenait trop d'étoffe: + +«Ne mords pas tant, petite, ne mords pas tant,» disait le brave homme. + +Enfin, à chaque instant elle se piquait les doigts, mais ce n'était +qu'un menu détail, elle ne s'en plaignait point. + +César, accroupi devant elle, disait: + +«Pas si loin, le point sera trop grand.» + +Ou bien: + +«Un peu plus à droite, un peu plus à gauche.» + +Il lui ramassait son dé et enfilait les aiguilles. + +Après quelques leçons, Aimée était aussi forte que son maître, qui, dans +sa joie, imagina de tailler dans de vieux vêtements à lui, une blouse et +un pantalon de fatigue pour César. Il prit la peine de bâtir toutes +les coutures, Aimée fut chargée de les coudre. Elle s'en acquitta à +la satisfaction générale. Dame! vous pensez bien que les points se +laissaient voir; d'autant plus que le fil noir étant venu à manquer, +on avait été obligé d'en employer du blanc; mais Jean trouvait cela +superbe, c'était le principal, n'est-ce pas? Et puis deux jours après il +n'y paraissait plus; tout était de même couleur. + +Certes, on ne menait pas une vie molle et oisive dans la hutte du +charbonnier, et le soir chacun se couchait sur son lit de feuilles +sèches, sans demander que la journée fût plus longue; mais enfin on +avait fait son devoir et on s'endormait le coeur satisfait. + +Balthasar prenait un goût tout particulier à ce genre de vie. Il allait +et venait à sa guise, courant dans le bois toute la journée, mais se +trouvant toujours à la maison à l'heure des repas pour manger, et la +nuit pour monter la garde. Nos amis le laissaient faire. Il paraissait +d'ailleurs si bien connaître les chemins qu'il n'y avait pas lieu de se +préoccuper de ses absences; pourtant un soir il ne rentra pas à l'heure +ordinaire. On fut inquiet. Le lendemain César remarqua que le caniche +avait du sang au cou et des égratignures aux oreilles. + +«Il se sera battu à la chasse,» dit Jean. + +Et les choses en restèrent là. + +Deux jours plus tard il n'était pas encore rentré à l'heure du souper; +on n'y fit point attention; on se coucha même sans l'attendre. Mais +cette fois il ne revint pas. Jean et mes amis s'en allèrent dans tous +les villages des environs pour demander si on ne l'avait point vu. + +«Il est venu tous les jours de la semaine passée, leur dit la maîtresse +de la petite maison d'Arbonne. Mais, depuis deux ou trois jours, nous ne +le voyons plus.» + +Il était donc perdu ou bien, qui sait, mort dans quelque fossé loin de +ceux qui l'aimaient. + +Les pauvres enfants ne pouvaient se consoler de ce malheur, ils en +avaient perdu le sommeil et l'appétit et faisaient pitié à Jean qui +cherchait tous les moyens de les distraire. + + + + +CHAPITRE XV. + +César et Aimée à la comédie. + + +Enfin on gagna le vingt-cinq mai. C'était un dimanche, et à l'occasion +de nous ne savons plus quel événement, il y avait fête à Fontainebleau. +Jean leur promit de les y conduire; on avança la besogne le samedi, et +le lendemain dès huit heures tous trois étaient prêts à partir. Il les +fit passer par les bois de Franchard afin qu'ils pussent contempler +ces gorges et ces rochers sauvages qui font l'admiration des touristes. +Aimée n'avait jamais rien soupçonné de pareil; il n'en était pas de même +de César qui se détourna pour voir la roche qui pleure et la grotte +de l'ermite. Près de la maison du garde, un nuage lui passa devant les +yeux, il chancela. + +«Qu'est-ce encore? demanda Jean qui l'observait. + +--Tout à coup, répondit l'enfant, il s'est présenté à mon esprit comme +une vision d'homme et de femme mutilés!... mais ce n'est plus rien.» + +Tous trois cheminaient d'un bon pas; ils voulaient arriver assez +tôt pour entendre la messe. Jean, qui savait lire, portait son gros +paroissien sous le bras. Il l'ouvrit à l'église et suivit l'office avec +un recueillement admirable: se mettant à genoux, s'asseyant ou se tenant +debout selon qu'on était à l'Évangile, au Credo ou à l'Élévation. +Dans ce beau livre,--objet d'une grande admiration de la part de mes +amis,--dans ce beau livre, qui avait été imprimé à Limoges en dix-huit +cent huit, plusieurs passages étaient notés, Jean les psalmodiait +naïvement à haute voix, et sans s'inquiéter le moins du monde de la +cacophonie que cela formait avec le plain-chant romain qu'on psalmodiait +au lutrin. + +Quant à mes amis, bien lavés, bien peignés, ils lui faisaient honneur +par leur gentillesse et leur bonne tenue, et se contentaient de répéter +à voix basse les prières qu'il leur avait apprises. Après la messe, on +mangea un morceau sur le pouce en se promenant dans le parc, où toute la +belle société s'était donné rendez-vous. A deux heures, on décida qu'on +irait à la comédie. + +Il y avait sur la place du marché une demi-douzaine de baraques qui +faisaient rage avec leurs parades. La foule qui les regardait était +épaisse, mais Jean savait se faire de la place, et, grâce à lui, les +deux enfants se trouvèrent bientôt au premier rang. Après avoir écouté +pendant quelque temps la musique de forcenés et les sottises que les +saltimbanques débitaient au public, César et Aimée se décidèrent pour +une baraque où un individu costumé en diable, et un autre en pierrot, +jouaient du fifre et de la grosse caisse, pendant qu'une assez belle +fille en spencer de velours et en jupe de tulle, exécutait un pas de +fantaisie, qu'elle interrompait à chaque instant pour venir souffleter +le pierrot, lequel, sous prétexte de lui faire des compliments, lui +disait de malicieuses naïvetés. Nos amis, et la foule avec eux, riaient +de bon coeur de la façon comique dont le pierrot recevait le soufflet, +et des grimaces qu'il faisait en affectant d'avoir la mâchoire +disloquée. Pendant qu'ils s'amusaient aux _bagatelles_ de la porte, +Jean étudiait la toile au milieu de laquelle était représentée toute la +troupe faisant la pyramide; de chaque côté on voyait les saltimbanques +sautant par-dessus un magnifique cheval alezan brûlé, et de l'autre, la +belle fille aux soufflets dansant sur la corde. Tout à fait en haut sur +une large bande nouvellement ajoutée on lisait la réclame suivante: + +«Exhibition d'un chien savant élevé et dressé par le roi d'Astrakhanie, +Mithridate soixante-quinze?» Cette inscription, qui tirait l'oeil de la +foule, donnait à penser à Jean; et sans rien dire à mes amis, le brave +homme les fit entrer les premiers dans la baraque. Ils n'avaient que +des places de seconde classe, mais cela ne faisait rien; on y était bien +tout de même, et d'ailleurs ils ne tenaient point à briller au premier +rang. + +Mes amis étaient fort émus de tout ce qu'ils allaient voir, car, malgré +les descriptions merveilleuses que Sabin s'était plu jadis à leur faire, +ils ne pouvaient en avoir qu'une faible idée. Sabin, du reste, avait une +façon de raconter qui présentait mal les choses à des esprits simples et +neufs comme eux. + +Enfin, le spectacle commença. Deux garçons qui n'avaient pas plus de +huit ans, firent la culbute sur une vieille couverture qui servait de +tapis; ils se prenaient par le bout du pied et se retournaient à tour de +rôle comme des sacs de son. Après ces enfants, on amena un pauvre vieux +cheval dont les reins affaissés, les jambes vacillantes, le garrot tendu +et la tête morne ne disaient que trop les fatigues. Tous les hommes de +la troupe,--ils étaient huit,--sautèrent assez lestement par-dessus en +s'aidant de la main. Puis la belle fille dansa sur la corde. Il y eut +ensuite un entr'acte pendant lequel la danseuse fit une quête. + +Alors l'individu costumé en diable vint annoncer que la seconde +partie du spectacle se composait des exercices de M. Sabin, le célèbre +jongleur, qui n'avait pas encore douze ans révolus, et dépassait de cent +coudées en adresse et en habileté le célèbre Z..., du _Cirque de Paris_. +Mes amis, à l'idée de revoir leur compagnon d'aventures, se sentirent +quelque peu troublés. Le diable annonça en outre l'exhibition du chien +savant, et, pour clore le spectacle, le grrrand tableau de la pyramide! + +Sabin s'avança et fit un beau salut aux spectateurs. + +«Sabin, demanda Jean, n'est-ce pas ainsi que s'appelait votre voleur? + +--Oui, répondit César, et c'est le même que vous voyez là.» + +Sabin était véritablement habile; de plus, il possédait au suprême degré +l'art de se rendre sympathique à la foule, qu'il savait émouvoir et dont +il s'attirait l'admiration par l'aisance, la sûreté, la hardiesse et +l'ardeur qu'il mettait à ses exercices. Il était, du reste, le seul de +la bande qui fût réellement artiste. Aussi, dès qu'il se présentait, +était-il toujours bien accueilli! + +Lorsqu'il eut achevé ses exercices accoutumés, on lui apporta un petit +chien dont le pelage était si singulier qu'il semblait teint. + +Mais alors l'illustre Lucifer jugea convenable de faire un speech aux +spectateurs pour les préparer aux merveilles qu'ils étaient admis à +contempler. + +«Mesdames et messieurs, dit-il gracieusement, le chien que nous avons +l'honneur de vous présenter ne se trouve plus qu'en Astrakhanie, un +royaume qui est situé, géographiquement parlant, entre la Chine et +l'Hindoustan. Mais ce sont là des choses que vous savez aussi bien que +moi.... si ce n'est mieux.» (Approbation du public à cette flatterie +délicate.) + +César et Aimée étaient tout yeux et tout oreilles. + +«Depuis des siècles, reprit Lucifer, cette race au pelage brun, tacheté +de feu, comme vous voyez, est disparue de notre vieille Europe.--Vous +pouvez, si cela vous plaît, consulter le travail qu'a fait sur ce +sujet l'illustre Cuvier, un savant français, un de nos compatriotes, +messieurs.--Cette race est donc disparue de notre vieille Europe; vous +verrez aussi dans les ouvrages de l'illustre naturaliste que je viens de +vous nommer, qu'elle est antédiluvienne. Il y est également prouvé que +les individus en sont plus intelligents que ceux de toutes les autres. +Et ce, par la raison toute simple qu'ils ont le cerveau plus développé +d'un tiers.... au moins. Regardez le crâne de celui-ci!... Du reste, +pour que vous ne conserviez aucun doute à ce sujet, monsieur Sabin (les +artistes aiment à se donner mutuellement le titre de monsieur), +monsieur Sabin aura l'honneur de faire circuler Nador dans la salle.... +Maintenant, mesdames et messieurs, je dois, pour rendre hommage à la +vérité et justice à qui de droit, déclarer que ce chien a été dressé +par mon auguste maître.... et ami, le roi d'Astrakhanie, Mithridate +soixante-quinze, en personne; un grand roi, messieurs, qui aime ces +charmantes bêtes avec la même passion qu'avait jadis pour elles le roi +de France, Henri III, surnommé le dernier des Valois, à cause de son +courage et de sa valeur, comme vous savez tous.... Si je vous donne tous +ces détails, mesdames et messieurs, c'est parce que je ne voudrais pas +que vous crussiez...» + +Cet imparfait du subjonctif fit bondir un titi (il y a des titis +partout) qui s'écria: + +«As-tu bientôt fini de nous ennuyer avec ton chien! Avec ça qu'on ne +voit pas que c'est un caniche et que tu l'as teint toi-même! + +--Puisque t'as un cuvier, cria un autre, tu feras bien de le mettre +dedans avec une forte lessive pour lui rendre sa couleur naturelle.» + +A ces propos le public (le public est inconstant dans ses admirations, +hélas!), le public se mit à rire bruyamment. + +Lucifer était mécontent. + +«Voyons, fit le premier titi, assez de _blague_ comme ça... Ça devient +_embêtant_. Montre-nous ce qu'il sait faire, ton caniche, et passons à +autre chose!» + +On rit de nouveau. Seuls mes amis étaient sérieux. Lorsqu'on se fut +calmé, Sabin présenta au chien un cerceau en papier en lui disant pour +l'encourager. + +«Holà! Nador, holà!» + +Mais Nador humait l'air de tous côtés et ne regardait point le cerceau. + +César et Aimée étaient tout debout sur leur banc. + +«Balthasar! s'écrièrent-ils en même temps, ici, Balthasar!» + +Le chien s'élança, mais Sabin eut le temps de le retenir. + +«Balthasar! c'est Balthasar! criaient les deux enfants; ici, ici, +Balthasar!» + +Le chien mordit Sabin pour se débarrasser de lui, et d'un bond franchit +l'espace qui le séparait de mes amis. + +Cela fit émeute dans la baraque. Tous les spectateurs s'étaient levés; +on criait, on gesticulait, on interpellait Lucifer et Sabin. Tout le +monde demandait des explications. Alors Jean réclama le silence d'une +voix forte, et, avec l'assurance que donne le bon droit, il dit en +montrant Lucifer et Sabin: + +«Ces gens sont des misérables; ils ont volé ce chien à mes enfants +adoptifs; César et Aimée, que voilà. + +--Vous en avez menti! s'écria Sabin furieux. Ce chien est à moi. Ici, +Nador!» + +Mais Nador fit la sourde oreille. + +«Vous voyez!» dit Jean au public. + +Mais comme toujours, mes petits lecteurs, il se trouva des soutiens pour +la mauvaise cause, et les deux saltimbanques furent en un clin d'oeil +entourés de gens qui criaient: + +«Prouvez, prouvez donc que ce chien est à vous? + +--Oui, oui, donnez des preuves, répétaient Lucifer et Sabin, auprès de +qui toute la troupe était accourue. + +--Pour preuve, dit Jean, je donne ma parole! + +--Ce n'est pas une preuve, ça!... + +--Comment ce n'est pas une preuve! + +--Allons, allons, mon brave homme, rendez Nador à Lucifer, qui en est le +véritable propriétaire.» + +La belle fille et sa mère,--une horrible vieille, ridée et +maquillée,--toutes deux le poing sur la hanche, apostrophaient Jean en +termes aussi violents que grossiers. + +«Si vous ne rendez pas Nador, nous allons vous conduire au poste, +disaient les amis de Lucifer. + +--Faites!» répondait Jean toujours calme. + +César et Aimée tremblaient comme les feuilles des arbres pendant +l'orage. + +«Faites! dites-vous? Eh bien! nous allons voir!» + +Et ces individus qui n'avaient aucune raison de préférer Lucifer à Jean, +mais qui cherchaient tout simplement à donner carrière à leur +humeur batailleuse, s'apprêtaient à tomber sur le brave homme à bras +raccourcis, lorsqu'un gendarme, qu'on avait été chercher, entra dans la +baraque. Aussitôt trois enfants, deux jeunes garçons et une fillette, +coururent à sa rencontre. + +«Monsieur le brigadier, dit le plus âgé, il faut que vous fassiez rendre +justice à ces enfants. Ce chien leur appartient. Ils l'avaient avec eux +lorsqu'ils étaient aux Granges, chez mon père. + +--Soyez tranquille, monsieur Richard, répondit le brigadier. + +--Mais vous-même, monsieur le brigadier, vous l'avez vu le jour où vous +les avez rencontrés à la ferme. + +--Je ne m'en souviens pas, monsieur Richard. + +--Quoi! vous ne vous en souvenez pas? Mais regardez-les donc. + +--Eux, je les reconnais, mais le chien.... + +[Illustration: César et Aimée tremblaient.] + +--Monsieur le brigadier, je vous donne ma parole, moi, qu'il est à eux! + +--Bien, monsieur Richard. + +--Demandez à Florentin et à Florentine, si vous doutez encore. + +--Non, monsieur Richard, je ne doute pas.... + +--Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est, s'écriait-on autour de +Lucifer. Un gendarme qui reçoit des ordres d'un enfant? Qu'est-ce que +M. Richard vient faire ici? Nous ne connaissons pas M. Richard, nous +autres.... + +--Monsieur le brigadier, dit Lucifer avec le calme d'un honnête homme, +faites votre devoir; rendez-nous Nador et chassez ces imposteurs!» + +A vous dire vrai, mes petits lecteurs, le brigadier était fort +embarrassé. Il ne doutait point que les saltimbanques ne fussent des +coquins, mais toutes les apparences d'honnêteté étaient pour eux. + +«A bas le brigadier qui ne fait pas son devoir! cria-t-on dans la foule. + +--A bas le brigadier!» répétèrent des voix nombreuses. + +On ne s'imagine pas combien de gens sont heureux de crier à bas +quelqu'un ou à bas quelque chose! + +En attendant, Lucifer, qui était habile et ne voulait pas avoir l'air +d'encourager les mutins, fit taire ses partisans. + +«Monsieur le brigadier, dit-il poliment, croyez que personne plus +que moi ne respecte la justice et l'autorité dont vous êtes le digne +représentant. Obtenez seulement que ce brave homme et ces enfants, que +je veux bien croire victimes d'une erreur, lâchent Nador, qu'ils serrent +dans leurs bras comme s'ils voulaient l'étouffer, faites qu'ils +lui rendent sa liberté. Il va de suite revenir avec M. Sabin, et le +spectacle pourra continuer.» + +Mes amis tenaient en effet Balthasar serré avec force contre leur +poitrine, et se défendaient courageusement contre les agressions des +jeunes saltimbanques qui voulaient le reprendre. + +«Allons, allons, brigadier, faites votre devoir!» disait-on autour de +Lucifer. + +Richard indigné vint s'asseoir avec Florentin et Florentine auprès de +César et d'Aimée pour les soutenir et les encourager. + +Le brigadier, tout en imposant silence à la foule, réfléchissait à la +conduite qu'il devait tenir. Quelque chose lui disait que Lucifer +était le voleur; il avait comme un vague souvenir d'avoir rencontré ces +saltimbanques, et il cherchait quel compte ils avaient à régler avec +la justice. Mais où les avait-il vus!... A Villeneuve? Peut-être bien. +Seulement, comme il n'en était pas certain, il ne pouvait rien faire. On +n'arrête pas les gens sur de simples soupçons. + +Sabin, lui, ne perdait point le temps en réflexions; il connaissait +parfaitement la vérité que cherchait le bon gendarme; mais son intérêt +n'était point de la divulguer. Il s'était approché traîtreusement des +enfants, et là, un morceau de sucre entre les dents, un autre dans +chaque main, il attendit que l'occasion se montrât propice. Elle ne +tarda point. Les plus jeunes enfants de Lucifer faisaient tout leur +possible pour battre mes amis; ceux-ci, obligés de repousser leurs +attaques, ouvrirent imprudemment les bras. Au même instant Sabin enleva +Balthasar qui, s'enlaçant après lui, se mit à lui lécher la figure et +les mains. Le pauvre animal, qui jeûnait souvent depuis qu'il était +devenu le pensionnaire de Lucifer, dévorait le sucre que Sabin avait +entre les dents. Alors le bon public, celui qui jusque-là avait soutenu +César et Aimée, tourna du côté de Lucifer, pour qui la partie était +gagnée, et aussitôt un haro s'éleva contre mes malheureux amis et contre +Jean, leur père adoptif. + +«A la porte, les escrocs! criait-on de tous côtés, au poste les +voleurs!... etc., etc.... + +--Je n'en demande pas tant, dit le généreux et prudent Lucifer, qu'ils +s'en aillent et qu'on n'en entende plus parler.» + +On les expulsa sur-le-champ de la baraque, et Jean lui-même, le brave +Jean dont la probité n'avait auparavant jamais reçu d'atteinte, dut +chercher dans la retraite un refuge contre les mauvais propos qui lui +arrivaient de toute part. + +«J'espère, dit-il en sortant, que la justice prendra bientôt sa revanche +et que votre triomphe ne sera pas de longue durée.» + +La représentation continua. La faim faisait faire à Balthasar des choses +qui devaient singulièrement répugner à sa conscience de chien honnête. + +«C'est égal, dit un titi en sortant du spectacle, je ne suis pas encore +convaincu, moi, car ce chien n'était qu'un caniche déguisé. Et il me +semble qu'il n'est pas besoin du discernement de Salomon pour savoir où +est le bon droit dans tout ça.» + +Richard, ainsi que Florentin et Florentine, incapables d'abandonner des +amis dans la défaite, avaient suivi César et Aimée, et leur proposaient, +pour les consoler, de les conduire chez Mme de Senneçay, où devait se +trouver M. Lebègue. + +«Venez, disait Richard, mon père vous fera rendre Balthasar. + +--Non, monsieur Richard, non, répondit Jean; vous êtes bien honnête, +mais nous ne pouvons accepter votre offre. Madame votre tante ne nous +connaît pas; aller comme cela chez elle serait lui causer de l'embarras +et peut-être du désagrément. Nous préférons retourner à la maison. +Parlez de nous à monsieur votre papa, et, s'il le désire, nous irons +le voir. Tout le monde sait que c'est un digne homme. Vous lui direz, +monsieur Richard, que nous sommes à ses ordres.» + + + + +CHAPITRE XVI. + +L'histoire que raconte le vieux Cyprien. La fin de tout cela. + + +Et Jean emmena César et Aimée, qui fondaient en larmes. Ils +rencontrèrent sur la place quelques _anciens_ d'Arbonne qui se +préparaient à reprendre le chemin de leur village. Quand on est vieux, +on en a bientôt assez du tumulte des fêtes; le bruit, les tambours, les +spectacles, les danses, la musique, tout cela vous étourdit et ne vous +dit plus rien à l'imagination. On lui préfère cent fois le silence +des bois, qui permet à l'esprit de se recueillir; l'ombrage des +vieux arbres, où l'on est si bien pour deviser du temps passé, et la +contemplation de la campagne, qui réjouit le coeur en lui parlant sans +cesse d'avenir. + +Ils arrêtèrent Jean, qui se préparait à passer outre. + +«Ne voulez-vous donc point que nous fassions route ensemble, père Jean? +demandèrent-ils. + +--Pour moi, répondit Jean, je ne demande pas mieux, et si cela vous +convient?... + +--Venez, mon brave. Un honnête homme de plus ne gâtera pas notre +société.... Mais vous emmenez trop tôt ces pauvres enfants; ils auraient +voulu rester pour voir le feu d'artifice.... C'est sans doute ce qui les +fait pleurer. + +--Non, répondit Jean; ils sont plus raisonnables que cela, Dieu +merci!... S'ils pleurent, c'est qu'ils en ont réellement sujet.» + +Et il raconta, en peu de mots, leur affaire et l'histoire de Balthasar. + +«Balthasar, dit un vieillard comme en cherchant dans ses souvenirs, où +donc ai-je connu un chien qui s'appelait Balthasar?» + +Le désespoir de mes amis se calmait dans la société de ces braves gens, +qui les regardaient avec une attention singulière. + +«Est-ce qu'ils sont à vous, ces enfants-là, père Jean, demanda l'un +d'entre eux en relevant la tête de César pour le regarder en face. + +--Non.» + +Et Jean dit comment ils lui étaient arrivés. + +«C'est singulier tout cela.» + +On continua de marcher. + +«C'est étrange, reprit le même vieillard, plus je regarde ces enfants et +plus il me semble les avoir déjà vus. + +--Et moi de même, dit un autre.... Mais ce n'est pas étonnant; le +garçon a dans le tour du visage un faux air de ressemblance avec ton +petit-fils. + +--C'est donc cela!... Ne trouves-tu pas aussi que la fille a quelque +chose dans les traits qui rappelle ta petite-fille?... La nature est +bizarre dans ses rapprochements. S'ils étaient d'Arbonne, ce ne serait +pas étonnant; tous les habitants y sont plus ou moins parents les uns +des autres.... Mais des enfants qui sont nés on ne sait où, à l'autre +bout de la France, peut-être.» + +On repassa près de Franchard. César, ému de nouveau, contint son +émotion. Pas assez cependant pour n'être pas remarqué du vieux paysan +qui l'observait. + +«Pourquoi donc, mon garçon, que tu deviens si pâle? demanda-t-il; +serais-tu malade? + +--Non, répondit César, je vous remercie....» + +Et il partit en avant avec sa soeur pour échapper aux questions +qu'on pourrait lui faire encore, et auxquelles il était embarrassé de +répondre. + +«Ah! père Jean, reprit le vieillard, je ne passe jamais ici sans être +ému par le souvenir d'un malheur dont notre famille y a été frappée.... +il y a juste six ans, jour pour jour.... On était au lundi, mais c'était +le 25 de mai, comme aujourd'hui.... Étiez-vous déjà dans le pays, il y a +six ans, père Jean? + +--Non, à la Saint-Pierre, il n'y aura encore que cinq ans. + +--N'importe! vous avez dû en entendre parler.... + +«La femme était ma nièce.... C'était une toute jeune personne, puisqu'il +fallait encore aller jusqu'à la Saint-Denis pour qu'elle eût ses +vingt-quatre ans accomplis.... Son mari était plus âgé de quelques +années.... Nous les avions mariés cinq ans auparavant dans la semaine de +Pâques.... Il y a onze ans de cela; mais qu'est-ce que onze ans pour un +vieillard? Je m'en souviens comme d'aujourd'hui!... + +«Son père, mon propre frère, qui était le plus jeune de sept garçons, +est mort le premier. Il a donné le signal; les autres l'ont rapidement +suivi; il ne reste plus aujourd'hui que François, mon compagnon de +route, et moi le plus âgé de tous.... Ma nièce perdit sa mère peu de +temps après. La pauvre petite devint orpheline dès son bas âge, au +moment où les soins de ses parents lui étaient le plus indispensables. +Elle nous restait donc sur les bras à sept ans avec un tout petit bien; +une maison et un jardin que vous avez pu voir à l'entrée du village du +côté de la forêt. A quatorze ans, elle savait lire, écrire et compter +mieux que pas un autre enfant de l'école. Nous lui fîmes alors apprendre +l'état de couturière, afin qu'elle pût gagner sa vie et se tirer +d'affaire sans le secours d'autrui... A dix-huit ans elle parla de se +marier; elle avait fait la connaissance d'un carrier qui lui plaisait. +Un carrier, ça ne nous convenait pas trop à nous autres.... Nous sommes +tous cultivateurs dans la famille, et nous aurions voulu lui voir +épouser un homme qui fût aussi cultivateur.... Et puis, les carriers +sont moins bien vus; ça gagne de l'argent, mais ça s'amuse.... Et +d'ailleurs ils ne tiennent pas au sol comme nous autres, dont quelques +familles ont des racines qui remontent à plus de deux cents ans dans +le pays. Ils sont changeants, et, pour un rien, une contrariété, un +caprice, transportent leur nid dans les quatre coins de la France. Je +craignais de voir un jour ma nièce partir comme cela.... Mais ça lui +plaisait, il fallut bien la laisser faire!... C'était, du reste, un bon +garçon; il se conduisait bien et la rendait heureuse.... Ils avaient +deux enfants, deux chérubins, deux petites têtes blondes; un garçon +et une fille. Enfin on pouvait croire que c'était un ménage béni d'en +haut.... Dans nos familles on est solidaire les uns des autres! on +partage les mêmes joies et on s'afflige des mêmes peines: nous étions +heureux de son bonheur, et nous avions lieu d'espérer qu'il serait +durable, lorsqu'un jour, il faisait beau comme aujourd'hui, mais c'était +dans la matinée, on vint me chercher pour me conduire dans la forêt où +ma nièce m'attendait, disait-on. Je voyais bien qu'il y avait quelque +chose; on me donnait à entendre qu'un malheur était arrivé.... Mais +lequel? Moi, je ne devinais pas. Qui aurait pu supposer cela?... +Pourtant, j'avais prié François de m'accompagner. Notre guide nous +conduisit à l'abbaye de Franchard. A la porte je vis les deux petits +enfants; ils étaient assis à l'ombre avec les enfants du garde. L'aîné, +qui avait déjà quatre ans, se tenait immobile et comme stupéfié. Il ne +pleurait pas, mais il était frappé. Mon frère et moi, nous fûmes saisis +de le voir en cet état.--«Père Cyprien, me dit mon guide, il faut +demander à Dieu de vous donner du courage.» + +«Nous entrâmes. Oh! père Jean, que le bon Dieu vous préserve de voir +jamais ce que nous vîmes alors!... Ma nièce, ma pauvre nièce! une enfant +que j'avais élevée! Une jeune et belle femme tout à l'heure pleine +de vie et de santé.... Elle gisait là sur un lit de sangle, mutilée, +sanglante, les membres hachés!--Et elle vivait; le coeur n'avait pas +été atteint!... La pauvre enfant, elle poussait des cris!... Oh! ces +cris-là, ils ne me sortiront jamais de la mémoire, il me semble que je +les entendrai encore dans l'éternité. Son mari se mourait sur un autre +lit à côté d'elle.... Et elle voyait cela!... On ne peut rien imaginer +de plus affreux!... Les malheureux, on avait, sans les prévenir, mis +le feu à une roche sur laquelle ils s'étaient assis pour prendre leur +repas.... J'avais alors soixante-dix ans; dites, père Jean, n'était-ce +pas pitoyable d'être arrivé jusqu'à cet âge pour voir de telles choses!» + +Comme je vous l'ai dit, mes petits lecteurs, César et Aimée marchaient +en avant; ils n'avaient donc pu entendre cette douloureuse histoire. +Mais Jean l'avait écoutée attentivement; et à l'aide de certains +rapprochements, il cherchait à convertir en certitude les soupçons qui +n'avaient cessé de le poursuivre depuis la première visite de mes amis à +Arbonne. + +«Et les enfants? demanda-t-il au vieux Cyprien. + +--Les enfants? Ah! voici: Le frère du mari de ma nièce, un monsieur qui +était établi marchand à Paris les emmena chez lui. C'était leur oncle et +leur plus proche parent; il en avait le droit. Il fallut, pour aider à +les élever, vendre la petite maison qui ne rapportait presque rien et en +placer l'argent sur l'État. Ce nous fut un gros crève-coeur, car c'était +la maison où nous étions tous nés et où nos parents étaient morts. Si +j'avais eu de l'argent alors, je l'aurais achetée; mais j'avais déjà +donné mon bien à mes enfants; eux, de leur côté, obligés de me faire une +rente et d'élever leur famille, avaient trop de charges pour mettre là +deux ou trois billets de mille francs. François se trouvait alors dans +une position absolument semblable à la mienne. + +--Mais, reprit Jean, absorbé par ses propres pensées, vous les avez +revus depuis! + +--Les enfants? Non; ce monsieur de Paris n'était pas disposé à frayer +avec de petites gens comme nous.... + +--Mais vous lui avez écrit pour demander de leurs nouvelles? + +--Oui certes; mais jamais il ne nous a répondu. Mon gendre a même +fait le voyage de Paris exprès pour les voir; mais M. Joseph Ledoux ne +demeurait plus à l'adresse qu'il nous avait donnée. + +--Et vous n'en avez plus entendu parler? + +--Si.... on a fait courir des bruits sur son compte; on a dit qu'il +était ruiné, et que les enfants.... + +--Que les enfants?... + +--Il ne faut pas croire tout ce qu'on dit, père Jean. Si M. Ledoux avait +été ruiné, ne nous aurait-il pas rendu nos petits-neveux? + +[Illustration: Elle poussait des cris!...] + +--Hum! fit Jean; on ne sait pas!...» + +Le père Cyprien était visiblement inquiet. On touchait aux premières +maisons d'Arbonne. + +«C'est là-bas, dit-il, que demeurait ma pauvre nièce. Mais voyez donc, +père Jean, que de monde rassemblé devant la porte! Serait-il encore +arrivé un malheur?...» + +Jean hâta le pas. Comme il arrivait, il vit César et Aimée qui tenaient +Balthasar. Le brave caniche s'était enfin échappé des mains de M. Sabin +et de Lucifer. Les habitants d'Arbonne voulaient savoir d'où venait ce +singulier chien. + +«C'est le caniche de ces pauvres enfants, disait la maîtresse de la +maison. Ce pauvre animal! Je ne sais qui l'a mis en cet état, mais il en +est tout honteux. + +--Oui, c'est Balthasar, dit Jean. Enfin il nous est revenu!... le +voilà!... Pauvre vieil ami!... Il ne nous quittera plus maintenant. + +--Balthasar? fit Cyprien. C'est ma nièce qui avait un chien de ce +nom....» + +César avait pris la main de Jean et était entré dans la maison. +Surexcité outre mesure, il allait d'une pièce dans l'autre, montrant les +meubles, ouvrant les portes.... + +«Rien n'est changé!» dit-il enfin. + +Puis il s'évanouit. + +«Rien n'est changé? répéta Cyprien, qui avait suivi l'enfant. Que +veut-il dire, votre garçon, père Jean?» + +En ce moment une calèche et deux cavaliers s'arrêtaient devant la +maison. C'étaient M. Richard et M. Lebègue, puis Mme de Senneçay, +accompagnée de Florentin et de Florentine. + +Aussitôt, avec la rapidité de la foudre, le bruit se répandit dans le +village que les enfants de Hubert Ledoux étaient revenus à Arbonne. +En moins d'un instant toutes les maisons furent désertes, et les +vieillards, les grandes personnes, les enfants, toute la population +enfin se trouva réunie devant la maison qui avait appartenu à la nièce +du vieux Cyprien. Le village tout entier voulait adopter les orphelins. +C'était à qui les verrait le plus tôt et les embrasserait le premier. On +se racontait leurs épreuves, et on frémissait au récit de leur misère. + +«Ils mendiaient sur la voie publique, s'écriait Cyprien, et nous ne +le savions pas!... Est-il possible, mon Dieu! que vous ayez permis +cela!...» + +[Illustration: Lucifer et sa noble famille.] + +Comme vous vous y attendez bien, mes petits lecteurs, M. Lebègue et Mme +de Senneçay, qu'ils reconnurent pour la dame à la pièce d'or, étaient +venus pour réclamer nos amis. On les consulta, ils voulaient bien +rester avec le vieux Cyprien et tous les habitants du village, mais ne +demandaient pas mieux que de suivre M. Richard, ainsi que Florentin et +Florentine. Seulement ils ne voulaient à aucun prix se séparer de Jean. +Le brave homme, qui riait et pleurait d'attendrissement derrière la +foule, se chargea de leur faire entendre raison. Il s'engagea à leur +écrire souvent, mais à condition qu'eux mêmes, lorsqu'ils seraient à +Fontainebleau chez leur protectrice, Mme de Senneçay, ils viendraient +voir leurs vieux oncles à Arbonne, et continueraient leur promenade +jusque dans la forêt du côté où lui, Jean, aurait établi ses fourneaux. + +Le soir même, Lucifer et sa noble famille étaient reconnus pour les +incendiaires de Villeneuve-le-Roi, et le brigadier Poulain, que vous +avez rencontré aux Granges lorsqu'il n'était encore que simple gendarme, +avait enfin la satisfaction de les arrêter. Balthasar ne devait plus +rien avoir à craindre de Sabin désormais. + +Peut-être bien, mes petits lecteurs, que vous vous demandez si César +et Aimée avaient réellement la vocation de domestiques.... _dans des +maisons où il n'y a rien à faire_? Non, rassurez-vous. M. Lebègue et +Mme de Senneçay les ont fait élever à la ferme des Granges, où la +bonne Victoire, heureuse de les voir enfin fixés près d'elle, leur a +constamment donné les soins d'une mère. L'excellente fille, pour ne +point se séparer d'eux, a renoncé à se marier. Jusqu'à ce qu'ils eussent +atteint leur quinzième année, mes amis, qui, je l'espère, sont un peu +devenus les vôtres, ont été à l'école avec Florentin et Florentine. +Ensuite M. Lebègue et M. Robert mirent tous leurs soins à faire de César +un agriculteur distingué, et Mme de Senneçay voulut achever elle-même +l'éducation d'Aimée. Elle lui a donné la raison, le bon sens élevé, +la dignité modeste qu'on voudrait rencontrer chez toutes les femmes en +général, mais plus encore, peut-être, chez celles qui sont destinées à +mener une existence laborieuse, soit aux champs, soit dans les villes. + +Dernièrement un double mariage avait lieu à Orly. C'était César qui +épousait Florentine, et Aimée qui épousait Florentin. Les témoins des +époux étaient M. Lebègue et M. Robert, d'un côté, et de l'autre le +père Antoine et son ami Jean. On me disait hier que César et sa femme +allaient partir avec M. Richard pour assainir et mettre en culture une +immense propriété que M. Lebègue vient d'acheter en Sologne. Il s'agit +d'un millier d'hectares au moins; mais la tâche n'effraye ni César ni M. +Richard, qui tous deux sont actifs, intelligents et courageux. + +Quant à Aimée et à Florentin, ils demeurent à Orly auprès de leurs +parents. + +Parmi mes petits lecteurs, il s'en trouvera peut-être quelques-uns qui +se diront que nos héros n'ont point fait une assez grande fortune. Je +ne m'y suis pas opposée, quant à moi; seulement il n'entre point dans le +caractère de César et d'Aimée de chercher le bonheur dans la possession +des richesses ou des grandeurs. Ils ont toutes les qualités voulues pour +faire l'un et l'autre, un bon père et une bonne mère de famille ... Mais +ils ne sont encore qu'au début de la vie, et nous ne savons point ce que +la Providence leur réserve. + + +FIN. + + + +TABLE. + + Chapitres. + + I. César, Aimée et son compagnon Balthasar. + II. Où il est prouvé que la fortune nous arrive parfois à +l'improviste, sans être attendue, et qu'elle s'en va non moins + vite. + III. Ce que pense le père Antoine sur la manière dont on doit gagner +sa vie. + IV. César et Aimée devant l'église Saint Séverin. + V. Fuite de mes amis. + VI. Florentin et Florentine. + VII. A la ferme des Granges. + VIII. M. Richard Lebègue. Mes amis travaillent. + IX. En flânant. Une nouvelle connaissance. + X. Monsieur Sabin et sa noble famille.--Un festin de Sardanapale. + XI. Sabin à Essonne. Mes amis à Chantemerle. + XII. Au château de Rochemoussue. + XIII. Mes amis font une rencontre aussi heureuse que inattendue. + XIV. Mes amis chez le père Jean. + XV. César et Aimée à la comédie. + XVI. L'histoire que raconte le vieux Cyprien. La fin de tout cela. + +FIN DE LA TABLE. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les petits vagabonds, by Jeanne Marcel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PETITS VAGABONDS *** + +***** This file should be named 17670-8.txt or 17670-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/6/7/17670/ + +Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net. (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/17670-8.zip b/17670-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..abaf73e --- /dev/null +++ b/17670-8.zip diff --git a/17670-h.zip b/17670-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..063c2d7 --- /dev/null +++ b/17670-h.zip diff --git a/17670-h/17670-h.htm b/17670-h/17670-h.htm new file mode 100644 index 0000000..681eff9 --- /dev/null +++ b/17670-h/17670-h.htm @@ -0,0 +1,7037 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Les petits vagabonds</title> + <meta name="author" content="Jeanne Marcel"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Les petits vagabonds, by Jeanne Marcel + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les petits vagabonds + +Author: Jeanne Marcel + +Illustrator: E. Bayard + +Release Date: February 3, 2006 [EBook #17670] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PETITS VAGABONDS *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net. (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<h1>LES<br> + +PETITS VAGABONDS</h1> + +<h4>PAR</h4> + +<h2>Mme JEANNE MARCEL</h2> + +<h4>ILLUSTRÉS DE 25 VIGNETTES</h4> + +<h2>PAR E. BAYARD</h2> + +<p class="mid">CINQUIÈME ÉDITION</p> + +<p class="mid">PARIS<br> + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie<br> +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</p> +<br><br><br> + + + + + +<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<p>César, Aimée et leur compagnon Balthasar.</p><br> + + +<p>Il était une fois, mes petits lecteurs, deux enfants +que Dieu avait faits orphelins tout jeunes, et +bien avant qu'ils fussent en état de garder le souvenir +des soins et de la tendresse que leur avait +prodigués leur pauvre maman.</p> + +<p>A l'époque où commence notre histoire, l'aîné, +un garçon, pouvait avoir neuf ans, peut-être dix, +et le plus jeune, une fille, huit ans à peine. Il ne +faut pas me demander s'ils étaient jolis; c'était +chose fort difficile à découvrir sous leurs haillons, +et je ne saurais vraiment vous répondre. Cela, du +reste, leur importait si peu, qu'ils eussent été +eux-mêmes bien embarrassés de dire s'ils avaient +le nez camard ou aquilin; de la vie, ils ne s'étaient +regardés dans un miroir.</p> + +<p>Je n'essayerai pas non plus de vous vanter leur +intelligence; ils en avaient, sans doute, mais il +n'y paraissait guère, car ils avaient toujours vécu +comme des sauvages et ne savaient encore ni lire, +ni écrire, ni prier. Ils ignoraient aussi tout ce qui +concernait leur première enfance, et ne connaissaient +rien des parents qu'ils avaient perdus, ni +de l'époque ou du lieu où ils étaient nés. Aussi +loin dans le passé qu'ils pouvaient se reporter +par le souvenir, ils se voyaient du matin au soir +errant sur le pavé de Paris; où ils offraient aux +promeneurs des bouquets de roses et de violettes +qu'on leur achetait trop rarement, et du soir au +matin couchés côte à côte sur de misérables +paillasses dans le logis de leur tuteur Joseph +Ledoux.</p> + +<p>Lorsque César, qui avait par moment des idées +vagues et confuses d'un temps plus heureux, +s'enhardissait assez pour questionner Joseph, celui-ci +répondait invariablement qu'ils n'étaient +que de misérables enfants trouvés. Enfants trouvés!... +Cela les faisait réfléchir: ils se représentaient +tous deux abandonnés sous le porche d'une +église, comme ils entendaient dire qu'on trouvait +quelquefois des enfants nouveau-nés, ou bien +perdus dans un chemin de traverse, au milieu +des bois, tels que César en voyait toujours la +nuit dans ses rêves, bien qu'à sa connaissance il +n'eût jamais été à la campagne. Et c'était pour +eux un grand sujet de désolation!</p> + +<p>Ah! si à défaut de parents, la Providence leur +avait seulement donné des amis! Mais l'amitié, +douce au coeur des enfants comme au coeur des +hommes, leur faisait aussi défaut. Personne ne +s'intéressait à eux au delà de cette pitié passagère +que leur grande jeunesse inspirait à quelques +promeneurs. De temps à autre ils entendaient +qu'on disait en passant près d'eux: »Pauvres petits!» +Touchés jusqu'au fond de l'âme, ils levaient +sur la personne qui avait parlé ainsi leurs +beaux yeux pleins de reconnaissance, mais on +leur donnait deux sous et puis c'était fini. Ils +étaient donc seuls au monde et abandonnés +de tous, excepté de Dieu, qui veille toujours sur +ses créatures; mais ils ne connaissaient point +Dieu.</p> + +<p>Si, je me trompe, César et Aimée avaient un +ami. Un seul, il est vrai, mais plus attaché et +plus dévoué qu'on ne serait autorisé à l'exiger +d'un grand nombre. Il s'appelait Balthasar et n'était, +hélas! qu'un pauvre caniche aussi mal placé +dans la hiérarchie des chiens que ses maîtres +dans celle des hommes. D'un extérieur peu fait +pour inspirer la confiance, il était horriblement +malpropre et avait l'air de porter des guenilles en +guise de toison. De plus il avait le malheur d'être +maigre à lui tout seul autant que les sept vaches +qu'un certain roi d'Égypte vit en songe, comme il +est expliqué dans la Bible. Mais cela ne fait rien; +ce ne sont pas toujours les caniches les plus gras +et les mieux soignés qui sont les meilleurs et les +plus intelligents. Si Balthasar était laid et chétif, +en revanche, sa cervelle de chien était bien +organisée; il avait beaucoup de moyens, et, en +outre, du coeur assez pour faire honte à bien des +hommes.</p> + +<p>C'était vraiment une bonne et intelligente bête; +et quand je songe aux preuves d'attachement +qu'il a données à ses jeunes maîtres, et à sa conduite +si sagement raisonnée en maintes circonstances, +je me demande comment il se trouve des +gens assez hardis ou assez aveugles pour refuser +aux caniches la faculté de penser.</p> + +<p>Croyez bien, mes petits lecteurs, que Balthasar +ne ressemblait en rien à ces chiens idiots qu'on +voit tous les jours s'attacher au premier venu qui +veut bien se déclarer leur maître, et sont toujours +prêts à s'humilier devant la force. De tels chiens +ne méritent seulement pas qu'on daigne s'occuper +d'eux. Quant à lui, il ignorait la bassesse et n'avait +point tant de servilité dans le coeur au service +des hommes.</p> + +<p>Son éducation avait été fort soignée; des maîtres +habiles et bien inspirés l'avaient doté de +nombreux talents, dont Joseph Ledoux tirait alors +un parti assez avantageux. On ne savait pas en +ce temps-là que l'adversité obligerait un jour Balthasar +à faire un gagne-pain des tours d'adresse +et de force qu'on lui avait enseignés pour +charmer ses loisirs et ceux de ses amis. Mais la +vie est ainsi faite: personne ne peut répondre de +l'avenir. On voit tous les jours les gens les mieux +partagés sous le rapport des richesses passer de +l'opulence à la misère avec une rapidité bien faite +pour donner à réfléchir!...</p> + +<p>Quant à Balthasar, il n'était point tombé d'une +hauteur vertigineuse; c'était au milieu d'une honnête +famille d'artisans, et non dans le chenil +d'un grand seigneur, que le sort l'avait fait +naître.</p> + +<p>Il n'en avait pas moins été très-dur pour lui de +se trouver ensuite au service d'un bateleur, et +surtout d'un bateleur ivrogne et méchant comme +était Joseph Ledoux. Balthasar, vous le devinez +bien, je pense, était un chien savant, ou, si vous +le préférez, un chien artiste.</p> + +<p>Vous énumérer tous les tours qu'il exécutait +serait fastidieux; cependant, si cela peut lui procurer +une meilleure place dans votre estime, je +vous apprendrai qu'il sautait à la corde presqu'aussi +bien que les plus habiles d'entre vous; +disait l'heure au public avec l'exactitude d'un cadran +solaire; mettait bravement le feu à un petit +canon de poche, dont l'explosion ne le faisait +même pas sourciller; savait, rien qu'à l'inspection +de la physionomie, distinguer au milieu d'une +foule d'enfants celui qui était le plus aimable et +le plus docile, et, de sa patte droite, battait la +mesure avec une précision remarquable lorsque +son maître jouait du violon. Entre de meilleures +mains que celles de Joseph, il aurait pu très-certainement +se faire connaître et gagner beaucoup d'argent.</p> + +<p>Mais je dois, pour être juste, déclarer que l'amour-propre +et la cupidité n'étaient point son +fait, et que si c'eût été pour sa satisfaction personnelle +et par amour de l'or, jamais il n'eût consenti +à prendre une sébile entre ses dents et à la +tendre humblement à des spectateurs qui, le plus +souvent, ne donnent leur centime qu'à regret, et +par respect humain plutôt que pour rétribuer honorablement +le savoir et l'adresse. En cela, comme +en beaucoup d'autres choses, il obéissait à +son devoir de préférence à ses goûts.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> + +<p>Tout naturellement César et Aimée chérissaient +Balthasar, dont ils connaissaient et appréciaient +le dévouement. C'était un vieil ami qu'ils avaient +toujours vu près d'eux. Ils le soupçonnaient avec +raison de les avoir précédés dans la vie; et, parfois, +lorsqu'il fixait sur leurs jeunes visages ses pauvres +yeux déjà ternis par l'âge, mais profonds et +comme tout chargés de souvenirs, ils s'imaginaient +que le vieux chien songeait à ce passé si +obscur que César faisait de vains efforts pour pénétrer. +Malheureusement Balthasar était incapable +de les consoler et de les encourager; il ne +pouvait que les aimer; c'était quelque chose sans +doute, mais ce n'était pas assez. Ils le voyaient +fort peu, d'ailleurs, car ils étaient obligés de se +séparer de lui dès le matin pour se rendre où les +appelait leur occupation, et ne rentraient que le +soir presque toujours brisés de fatigue et poursuivis +par le sommeil.</p> + +<p>Quoi qu'il m'en coûte, mes petits lecteurs, je +dois vous faire connaître la véritable occupation +de César et d'Aimée. Il est donc inutile de vous +le dissimuler, leur commerce de fleurs n'était +qu'un prétexte pour demander l'aumône; ils faisaient +le honteux métier de mendiants!... Un dur +métier, croyez-moi, et qui procure tant de misères, +d'ennuis et de fatigues, que je me demande +comment il se trouve des paresseux assez mal inspirés +pour le choisir volontairement. Quant à +mes amis, ils ne l'avaient point choisi, au contraire; +c'était bien malgré eux et tout à fait à +leur corps défendant qu'ils s'y livraient. Que cette +répugnance les réhabilite à vos yeux et fasse qu'il +se trouve pour eux une toute petite place dans +un coin de votre coeur.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p> + +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<p>Où il est prouvé que la fortune nous arrive parfois +à l'improviste, sans être attendue, et qu'elle s'en +va non moins vite.</p><br> + + +<p>Un jour, c'était vers la mi-avril, le temps était +magnifique et tout le monde était dehors. César et +Aimée qui connaissaient les bons endroits, étaient +venus, dans l'espoir de faire une recette fabuleuse, +se placer à la grille des Tuileries qui ouvre +sur la rue Castiglione. Mais à peine s'y trouvaient-ils +depuis un quart d'heure que, entraînés par les +goûts de leur âge, ils oublièrent la chasse des +petits sous pour regarder les enfants qui couraient +dans le jardin. Les deux paniers de roses et de +muguet gisaient sans plus de façon sur le trottoir; +quant à leurs propriétaires, ils suivaient avec un +vif intérêt les parties qui se jouaient de l'autre +côté de la grille. Ils étaient si complétement absorbés +dans leur contemplation qu'ils ne virent +point descendre de voiture, à quelques pas d'eux, +une jeune et belle dame, laquelle vint droit à César +et lui dit en lui glissant quelque chose dans +la main: «Prenez ceci et priez Dieu pour qu'il +rende la santé à un pauvre enfant dont la mère +ne pourrait supporter la perte.»</p> + +<p>Mes amis (souffrez que je leur donne ce titre), +mes amis stupéfaits n'eurent pas même assez de +présence d'esprit pour remercier la jeune dame, +qui, du reste, s'était promptement éloignée.</p> + +<p>«Que t'a-t-elle donné, César? demanda Aimée.</p> + +<p>—Tiens, fit César en ouvrant la main, voilà! Je +crois bien que c'est une pièce d'or.</p> + +<p>—Une pièce d'or?</p> + +<p>—Oui, comme on en voit chez les changeurs.</p> + +<p>—Montre un peu.... Oh! que c'est joli une pièce +d'or!... Mais elle est bien petite, sais-tu?</p> + +<p>—Oh! cela ne fait rien.</p> + +<p>—Elle est bonne tout de même, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Parbleu!... On dirait une pièce de vingt +francs.</p> + +<p>—Vingt francs!... Montre encore!... Combien +cela fait-il de sous, vingt francs?</p> + +<p>—Oh! je ne sais pas au juste, mais beaucoup, +beaucoup, plein ton panier peut-être!...</p> + + + + + +<p>—Tant que cela?</p> + +<p>—Pour le moins.</p> + +<p>—Et que peut-on acheter avec un panier de sous?</p> + +<p>—Tout ce qu'on veut, je pense.</p> + +<p>—Vrai, César?... Alors nous sommes riches?</p> + +<p>—Bien sûr que nous le sommes.... A moins +pourtant que la dame ne se soit trompée.</p> + +<p>—Comment donc?</p> + +<p>—Eh bien, oui, qu'elle ne nous ait donné cela +pour une pièce de cinq centimes.</p> + +<p>—Le penses-tu?</p> + +<p>—Dame! je ne sais pas.... mais cependant cela +pourrait bien être.</p> + +<p>—Comment faire alors?</p> + +<p>—Chercher la dame et lui rendre la pièce.</p> + +<p>—Oh! ce serait dommage.... J'étais déjà si contente +d'être riche!... D'ailleurs, comment veux-tu +retrouver au milieu de tant de monde une personne +que tu n'as fait qu'entrevoir?</p> + +<p>—Je la reconnaîtrai bien, que cela ne t'inquiète +pas, viens.</p> + +<p>—Allons!... puisque tu le veux.</p> + +<p>—Et toi, tu ne le veux donc pas?</p> + +<p>—Si fait.... Je serais heureuse de posséder +beaucoup d'argent, mais je ne voudrais pas garder +une pièce d'or qui ne m'appartiendrait pas....</p> + +<p>—A la bonne heure!»</p> + +<p>Malgré une persévérance et une bonne volonté +fort louables, les deux enfants ne trouvèrent point +la dame à la pièce d'or.</p> + +<p>«Je l'avais bien dit, fit Aimée en se laissant +tomber avec découragement sur un banc de pierre +dans la partie la plus déserte du jardin.</p> + +<p>—Nous reviendrons demain, répondit César.</p> + +<p>—Alors tu ne donneras pas la pièce à Joseph?</p> + +<p>—Non. Et toi, Aimée, tu ne lui parleras pas +de cela, à Joseph.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Ne le connais-tu donc pas? il prendrait les +vingt francs et les garderait sans s'assurer davantage +qu'ils sont bien à lui.</p> + +<p>—A propos, que t'a-t-elle dit, la dame?</p> + +<p>—Elle m'a recommandé de prier Dieu pour +qu'il rende la santé à un enfant malade.</p> + +<p>—Et tu le feras?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Même avant de savoir si la pièce d'or est à +nous?</p> + +<p>—Qu'importe!</p> + +<p>—Mais comment?</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Oui, que lui diras-tu, au bon Dieu? Comment +t'y prendras-tu pour le prier?</p> + +<p>—Écoute, fit César comme en cherchant à se +rappeler....</p> + +<p>—Tu ne sais pas?</p> + +<p>—Non, je ne sais plus prier le bon Dieu.</p> + +<p>—Tu l'as donc su?</p> + +<p>—Au fait, non, je ne l'ai jamais su;... qui me +l'aurait appris?</p> + +<p>—Dis-donc, où le voit-on, le bon Dieu?</p> + +<p>—Dans les églises.</p> + +<p>—Vrai?... Qui te l'a dit?</p> + +<p>—Personne.... Mais c'est dans les églises, j'en +réponds. Si tu veux, nous irons voir demain?</p> + +<p>—Pourquoi pas tout de suite?</p> + +<p>—Il est trop tard. A cette heure l'église est déserte, +il y fait sombre et tu aurais peur.</p> + +<p>—Tu as donc été dans une église, toi, César?</p> + +<p>—Je ne m'en souviens pas.</p> + +<p>—On le dirait. Moi, je trouve bien extraordinaire +que tu te souviennes comme cela de choses +que tu n'as point vues.»</p> + +<p>César et Aimée arrivèrent ce soir-là les premiers +au logis; Joseph s'était, selon toute apparence, +oublié au cabaret. C'était si bien dans ses +habitudes qu'ils n'en parurent même pas surpris. +N'ayant rien de mieux à faire en attendant qu'il +lui plût de rentrer, ils s'accroupirent sur leurs +talons dans un coin de la chambre, et là, dans +l'obscurité, s'occupèrent joyeusement à bâtir des +châteaux en Espagne. Avec la pièce d'or (en supposant +qu'elle fût à lui et à Aimée) César achetait +immédiatement des livres, et allait à l'école où il +travaillait si bien qu'au bout de très-peu de temps, +six mois au plus grand mot, il en sortait le plus +savant de toute la classe. Alors il apprenait un +état qui le faisait vivre honorablement, ainsi que +sa soeur. Ce n'était pas plus difficile que cela! +Quant à Aimée, un magnifique bébé qu'elle voyait +depuis longtemps à l'étalage d'un marchand de +jouets du boulevard et qui avait des dents et des +cheveux <i>pour de vrai</i>, fermait les yeux pour dormir +et les ouvrait en s'éveillant, demandait à manger +lorsqu'il avait faim et même lorsqu'il n'avait +pas faim, appelait son papa et sa maman selon +qu'il lui plaisait de voir l'un ou l'autre, enfin un +bébé charmant qui souriait sans partialité à toutes +les petites filles et leur envoyait des baisers à +travers la vitrine où il était exposé, suffisait à +son bonheur. César la trouvait bien raisonnable. +Mais quelque riche qu'on soit, il faut, si l'on veut +être réellement heureux, savoir borner ses désirs.</p> + +<p>Ils en étaient là lorsque des pas inégaux se firent +entendre dans l'escalier; presque aussitôt la +porte s'ouvrit avec fracas et Joseph entra suivi de +Balthasar. César cacha prudemment sa pièce d'or +dans la doublure de sa veste. C'était un misérable +que Joseph, et un misérable de toutes les façons; +paresseux, ivrogne, méchant, voleur, il +avait tous les vices. Les enfants le craignaient et +le détestaient, parce que pour un oui, pour un +non, il les battait comme plâtre, selon l'expression +des voisins, qui plus d'une fois étaient venus +les arracher à sa fureur. Balthasar, de son côté, +lui témoignait beaucoup de froideur et ne lui +obéissait qu'en rechignant.</p> + +<p>«Ah! vous voilà, vous autres, dit-il en découvrant +mes amis dans un coin de la chambre. La +journée a dû être bonne par un temps comme +cela. Donnez-moi votre argent.»</p> + +<p>Par malheur les pauvres petits, comme vous +savez, avaient perdu une partie de l'après-midi à +regarder jouer les enfants et à chercher la dame +à la pièce d'or, et au lieu de deux francs que Joseph +leur avait fixés comme minimum de recette, +ils ne rapportaient que trente sous. Il allait se +mettre en colère lorsque tout à coup il vit briller +quelque chose sur la poitrine de César. L'enfant +ignorait que le dessus de son habit, aussi clair +que du canevas, permettait de voir la malheureuse +pièce de vingt francs qu'il avait cru si bien +cacher.</p> + +<p>Joseph était muet de surprise.</p> + +<p>«Une pièce d'or! s'écria-t-il enfin. Comment +César, tu as de l'or!... et tu ne le dis pas tout de +suite!... Voyons, donne-moi ça, mon garçon?</p> + +<p>—Ce n'est pas à moi, dit César stupéfait.</p> + +<p>—Aurais-tu la prétention de la garder?</p> + +<p>—Je te dis qu'elle ne m'appartient pas; on me +l'a donnée pour un sou; je le crois du moins.</p> + +<p>—C'est trop fort!... Es-tu donc devenu tout +à fait imbécile? Si on te l'a donnée, elle est +à toi.</p> + +<p>—Non, te dis-je....</p> + +<p>—Allons! allons, pas tant de raisons. Si elle +n'est pas à toi, elle est à moi, j'en fais mon affaire.»</p> + +<p>Et Joseph se jeta brutalement sur le pauvre +César qui, appuyé par Aimée et Balthasar, lui opposa +d'abord une certaine résistance. Mais il n'est +pas difficile à un homme de venir à bout de deux +enfants de cet âge. Bientôt Joseph put s'emparer +de la pièce de vingt francs, et il s'enfuit laissant +César et Aimée étendus deci delà comme des +choses inertes sur le plancher de la chambre. +Certes ils étaient durs à la souffrance, leur tuteur +les y avait habitués, mais jamais encore il ne les +avait traités de la sorte et ils pensaient bien que +cette fois, ils n'en reviendraient pas.</p> + +<p>Heureusement c'était une erreur, et vers le matin, +comme le jour commençait à poindre, ils reprirent +un peu courage et se traînèrent sur leurs +petits lits où un sommeil profond et bienfaisant +ne tarda pas à s'emparer d'eux. Vous pensez bien +qu'après une telle scène ils ne furent pas bercés +par des rêves positivement enchanteurs, mais enfin +leurs traits contractés par la terreur se détendirent +un peu, et Dieu leur fit la grâce de se reposer +jusque longtemps après le lever du soleil.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE III.</h3> + +<p>Ce que pense le père Antoine sur la manière +dont on doit gagner sa vie.</p><br> + + +<p>Ce jour-ci était un dimanche, le beau dimanche +de Pâques, si j'ai bonne mémoire; c'était fête +partout, excepté dans le coeur de mes amis, lesquels, +tristement assis sur le carreau de leur +chambre, songeaient à leur misérable destinée, +lorsque par la fenêtre—un châssis en tabatière—que +Joseph avait oublié de fermer le soir +précédent, ils remarquèrent que le ciel était pur +et virent, pour la première fois cette année-là, des +hirondelles aller et venir tout affairées sur les +toits. Cela leur fit pronostiquer qu'on était enfin +débarrassé des frimats et que la belle saison était +définitivement arrivée. Ce leur fut une douce consolation, +et bientôt l'espoir vint sécher leurs larmes +et leur montrer l'avenir sous un aspect plus heureux. +Ils se vêtirent, c'est-à-dire qu'ils rajustèrent +tant bien que mal leurs habits sur leurs épaules, +puis, après s'être consultés, décidèrent qu'ils sortiraient +comme les autres jours, bien que Joseph +n'eût point préparé leur provision quotidienne de +fleurs.</p> + +<p>Ils se dirigèrent vers le centre de Paris, cheminant +comme ils en avaient l'habitude en se donnant +la main. Balthasar les suivit. C'était la première +fois que le brave chien les accompagnait, et +cela les ravissait de le voir gambader autour d'eux; +car dans sa joie, Balthasar oubliant qu'il était +vieux, sautait et folâtrait avec la fougue et l'entrain +de la jeunesse.</p> + +<p>On descendit comme cela le jardin du Luxembourg, +en faisant un détour pour visiter la pépinière, +où la végétation, plus hâtive que dans les +autres parties du jardin, offrait déjà aux yeux ravis +de nos petits promeneurs une assez grande variété +de fleurs, que faisait admirablement ressortir +la verdure d'avril, si belle à voir en sa fraîcheur +et sa jeunesse. César et Aimée, d'ailleurs, se plaisaient +au milieu de ces arbustes presque tous indigènes, +ou, du moins, qu'une longue acclimatation +nous a rendus familiers. Ils en savaient les +noms; c'étaient d'anciens amis. Ils aimaient aussi +à voir les pêchers, les poiriers, les cerisiers, les +amandiers se couvrir de fleurs; puis à considérer +comment, en quelques mois, se formaient et mûrissaient +les belles grappes de raisin qu'on apercevait +au milieu du feuillage épais et dentelé de +la vigne.</p> + +<p>L'aspect de toutes ces choses, aussi belles qu'intéressantes, +faisait rêver César; il lui semblait +toujours qu'il les connaissait de longue date et +pour les avoir vues ailleurs qu'à Paris.</p> + +<p>Mes amis étaient fort au courant des différentes +époques où mûrissaient les fruits de la pépinière, +car tous les matins ils venaient les admirer, les +convoiter peut-être, et juger des progrès qu'ils +faisaient d'un jour à l'autre.</p> + +<p>Ils savaient aussi que l'hiver était proche quand +les arbres, dépouillés de leur récolte et n'ayant +plus rien à abriter, laissaient tristement tomber +leurs feuilles. César et Aimée n'aimaient point à +voir la terre jonchée de ces débris de feuillages, +que, contrairement aux autres enfants, ils ne prenaient +aucun plaisir à écraser en les faisant crier +sous la semelle de leurs souliers. Mais à l'époque +dont je parle, le printemps commençait à peine et +les deux enfants ne songeaient point, Dieu merci! +aux dures gelées de décembre.</p> + +<p>Ils prirent donc par la pépinière, s'arrêtant pour +prodiguer aux gazouillements vulgaires du pierrot +et aux vocalises brillantes et hardies du rossignol +les mêmes applaudissements. Ils n'avaient pas +assez d'expérience pour juger et comparer, et trouvaient +les chants de l'un et de l'autre également +admirables. En fait de jouissances, comme vous +pouvez croire, ils n'avaient point été gâtés; c'est +pourquoi tout leur semblait bon: ils n'étaient pas +difficiles. N'importe, ils étaient heureux et c'était +le principal, n'est-ce pas?</p> + +<p>Après s'être suffisamment promenés, à leur +idée, ils sortirent du Luxembourg par la grille de +l'Odéon, et de là se dirigèrent tout droit vers la +rue <i>Saint-André-des-Arts</i>. C'était un chemin qu'ils +connaissaient de reste, car ils l'avaient fait plus +d'une fois depuis le commencement de l'hiver. Ils +pensaient rencontrer, dans cette rue, un brave et +digne homme qui, par pitié, voulait bien leur porter +quelque intérêt. «Comme nous serions heureux +si, à la place de Joseph, c'était lui qui fût +notre tuteur!» se disaient-ils souvent en admirant +sa bonne et honnête figure encadrée de cheveux +gris que recouvrait invariablement un bonnet de +laine noir.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p> + +<p>D'après cela, vous comprenez que ce n'était pas +non plus un puissant personnage. Non, bien sûr. +On l'appelait le père Antoine, et, tant que durait +l'hiver, il faisait rôtir et vendait des marrons à la +porte du marchand de vin dont la boutique fait le +coin de la rue <i>Saint-André des-Arts</i> et de la rue +<i>Gît-le-Coeur</i>. César et Aimée avaient fait sa connaissance +un jour de détresse, un soir qu'ils avaient +perdu leur chemin et erraient par là comme de +pauvres âmes en peine, aveuglés par la neige et +le grésil qui, tombant fin et dru, leur cinglaient le +visage comme eussent fait des aiguilles. Le père +Antoine, dont l'âme était bonne et accessible à la +pitié parce que lui-même, dans sa jeunesse, avait +connu la misère, les fit entrer dans son échoppe et +se mit en devoir de les réchauffer et les consoler, +leur promettant de les remettre bientôt dans leur +chemin et même de les reconduire, s'ils craignaient +encore de se perdre. Mais, tout en approchant +leurs petites mains du fourneau, le bonhomme découvrit +qu'ils étaient dans un grand état de faiblesse +et qu'ils avaient encore plus besoin de +nourriture que de bonnes paroles. Pauvre lui-même, +il fit ce qu'il put et les réconforta de son +mieux avec le reste de son déjeuner. Puis, en les +quittant, il leur fit promettre, si un tel accident +se renouvelait, de venir le trouver tout droit et +sans hésitation. Je ne vous surprendrai sans doute +pas beaucoup, mes petits lecteurs, en vous disant +qu'ils auraient pu se rendre souvent à l'invitation +du père Antoine. Joseph oubliait deux ou trois +fois par semaine, au moins, de leur donner à dîner +ou à déjeuner. D'un autre côté, il les avait tant et +tant menacés de les faire mettre en prison s'ils +touchaient à l'argent de leur recette, qu'ils n'osaient +en distraire un sou pour acheter du pain. +Cependant, guidés par un sentiment de délicatesse +instinctive, ils mettaient beaucoup de discrétion +dans leur conduite et ne venaient trouver le brave +homme qu'à la dernière extrémité.</p> + +<p>Ils se dirigèrent donc vers la rue <i>Saint-André-des-Arts</i>, +comme je vous ai dit; mais hélas! un +immense désappointement les y attendait: le père +Antoine n'était plus dans son échoppe. Ce qu'ils +ressentirent en présence de ce nouveau malheur +est impossible à exprimer. Ils n'en pouvaient croire +ce qu'ils voyaient, et restaient là sans bouger, +tout droits sur leurs jambes et les yeux fixés sur +cette pauvre petite place où se tenait jadis leur +Providence. Les pauvres innocents! ils ne savaient +point que, contrairement aux hirondelles, les +marchands de marrons émigrent dès les premiers +beaux jours. Eux qui vivaient dans la rue, et devaient, +malgré leur jeune âge, y faire tant d'observations, +ils n'avaient point remarqué cela.</p> + +<p>Le premier moment de stupeur passé, ils fondirent +en larmes. C'était navrant de les voir comme +cela, rangés côte à côte sur le trottoir qu'ils encombraient!</p> + +<p>Balthasar, assis entre eux deux, fixait alternativement +sur l'un et sur l'autre des yeux si profondément +attristés, qu'on eût dit qu'il pleurait +lui-même. Mais personne ne faisait attention à +tant de désespoir; c'était dimanche, comme vous +savez; les bonnes gens pressés de se rendre à la +promenade ou de jouir de leur liberté, allaient et +venaient sans s'occuper les uns des autres. César +et Aimée étaient là se désespérant depuis un grand +quart d'heure, lorsque le timbre d'une voix bien +connue vint frapper leur oreille; ils s'avancèrent +et virent alors chez le marchand de vin le père +Antoine endimanché qui, un énorme morceau de +pain à la main, déjeunait de bon appétit, debout +près du comptoir, en causant avec la marchande. +Lui, tout d'abord, ne les vit pas. Quant à eux, un +peu calmés à la vue inespérée du brave homme, +mais tout intimidés par les beaux habits dont il +était revêtu, ils n'osaient lever les yeux sur lui +et se contentaient de le regarder en dessous. Antoine +avait fait cette superbe toilette parce qu'il +se disposait à partir; comme il était fier, il ne +voulait pas en voyage être pris pour un paresseux, +un vaurien ou un homme sans ordre qui ne sait +pas économiser quelque argent pour se vêtir honorablement. +Mais mes amis, qui ignoraient tout +cela, ne parvenaient point à s'expliquer cette belle +veste et ce beau pantalon de velours, et ces rustiques +souliers auxquels le cordonnier avait prodigué +les clous, et cet ample chapeau de feutre au lieu +du bonnet des jours ordinaires. Cela ne dura pas +longtemps ainsi, parce que Balthasar, qui voyait sans +doute ce qui se passait dans l'esprit de ses jeunes +maîtres, se mit à japper bruyamment et, tout de +suite, le père Antoine se retourna pour voir ce +que c'était.</p> + +<p>«A la bonne heure! s'écria-t-il en apercevant +les deux enfants. Je me disais bien que je ne +pouvais quitter Paris et faire un bon voyage sans +avoir, auparavant, embrassé ces deux petites créatures-là!»</p> + +<p>Il les fit entrer et partagea bravement son pain +avec eux.</p> + +<p>«Bon! fit-il, en répondant aux regards surpris +de la marchande, j'en avais quatre fois trop.... +N'est-il pas honteux qu'un seul homme engloutisse +à son repas ce qui peut suffire à trois personnes?»</p> + +<p>Puis s'adressant aux enfants:</p> + +<p>«Çà, mes petits, leur dit-il avec bonhomie, nous +allons nous séparer, mais pas pour toujours. S'il +plaît à Dieu, je reviendrai encore dans six mois +par ici vendre des marrons aux Parisiens. Mais, +pour le moment, la saison est close, et il me faut +retourner au pays.... A l'été, moi, je suis comme +les grands seigneurs, et ne saurais vivre autre part +que dans les champs, avec nos bêtes et les oiseaux +du bon Dieu. Que voulez-vous? je ne suis pas +subtil de mes dix doigts; et Paris, où tant d'autres +gagnent des cents et des mille, ne m'offre que la +ressource de balayer ses ordures. Merci! Je suis +trop délicat pour accepter.... J'aime un million de +fois mieux sarcler nos champs ou faner au soleil +l'herbe de nos prairies, dont la bonne odeur, quand +vient le soir, nous console des fatigues du jour.»</p> + +<p>Mes amis le regardaient avec admiration; jamais +encore ils n'avaient entendu si bien parler et dire +de si belles choses.</p> + +<p>«Mais je m'aperçois, reprit le père Antoine, que +la joie me rend bavard et égoïste.... C'est que vraiment +on ne peut se défendre d'être heureux à +l'idée qu'on va revoir son vieux clocher; puis sa +petite maison, un trou, une cabane.... Dame! au +point de vue de l'argent, ça ne vaut pas grand'chose;... +mais on y est né, et on rêve d'y mourir; +puis les vieux amis qu'on a laissés au départ, et +qui vous attendent là-bas, et enfin les petits-enfants, +les enfants des enfants, quoi!... Il y en a +de votre taille, puis d'autres qui sont plus grands, +et d'autres encore qui sont plus petits. Ils sont là, +je ne sais combien vraiment, de tous les âges et +de toutes les hauteurs, qui accourent à ma rencontre +à qui sera embrassé le premier. Moi, qui +suis, pour certaines choses, plus faible qu'une +femme, ça me rend heureux et ça me fait pleurer.... +On n'a pas idée de ces choses-là quand on +n'y a point passé.... Enfin! c'est en souvenir de +tout ce petit peuple que je me suis attaché à ces +deux-là.»</p> + +<p>Tout en causant, le brave homme regardait tour +à tour la marchande et les enfants; mais on voyait +bien qu'il s'adressait surtout à lui-même.</p> + +<p>«Vous ne pouvez pas me comprendre, vous autres, +dit-il à mes amis. Quant à la campagne, elle +vous est inconnue. Qui donc vous aurait appris +combien il est bon de contempler tous les jours +un ciel à perte de vue, des bois, des champs, des +prairies, des rivières, des chemins poudreux, des +berges gazonnées de pâquerettes que le bon Dieu +prend la peine de semer lui-même? Personne, +n'est-ce pas?»</p> + +<p>Pendant que le père Antoine achevait son frugal +repas, la boutique du marchand de vin s'était remplie. +Toutes les connaissances du brave homme, +tenant à lui souhaiter un bon voyage, étaient venues +lui serrer la main avant son départ. Tous +avaient un souvenir et un souhait pour le pays. +On parlait des vieux amis; de ceux qui vivaient +toujours et de ceux qui n'étaient plus.</p> + +<p>«Tu reverras Martial, disait l'un; est-il bien +vieilli? a-t-il beaucoup de petits-enfants? son fils +est-il soldat?....</p> + +<p>—Et le père Léonard, disait un autre, comment +porte-t-il ses quatre-vingts ans?</p> + +<p>—Et Jean! disait encore un autre, est-ce que +tu verras Jean? On dit qu'il fait du charbon dans +la forêt de Fontainebleau.</p> + +<p>—Ah! oui, Jean, répétait-on en choeur, quel +bon camarade il faisait dans le temps!... Si tu vas +le voir en passant, donne-lui donc une bonne poignée +de main de ma part,» etc., etc.</p> + +<p>Balthasar, ému sans doute de voir tous ces +braves gens réunis, allait de l'un à l'autre, leur +prodiguant les avances et les amitiés. On lui fit fête +sans se demander à qui il appartenait ni d'où il +venait. Sa bonne et intelligente physionomie lui +tenait lieu de passe-port. Enhardi par ce bienveillant +accueil, et sans doute aussi pour montrer aux +amis du père Antoine que leurs caresses ne s'égaraient +point sur un caniche ingrat, il se mit +joyeusement, et sans y être invité, à exécuter +quelques-uns de ses tours les plus simples, comme +de se ramasser en boule et de rouler sur lui-même +à l'imitation des clowns qui font la culbute; +de s'étendre tout de son long sur le parquet pour +contrefaire le mort; de courir, en allongeant précieusement +les jambes, et bondir par-dessus des +obstacles—obstacles imaginaires, puisque Joseph +n'était pas là pour lui en tendre de réels—comme +un cheval de course qui franchit des barrières. +On avait pris goût à ces jeux et on y applaudissait, +ce qui encourageait et animait Balthasar; il +se sentait apprécié. A la fin, tout essoufflé et la +poitrine haletante, il disparut, mais pour reparaître +presque aussitôt une assiette entre les +dents. Alors, entraîné sans doute par l'habitude, +ou poussé par tout autre motif que j'ignore, il fit +le tour de la salle en s'arrêtant respectueusement +devant chacune des personnes présentes. Il recueillit +environ cinquante centimes qu'il s'empressa +de rapporter à ses jeunes maîtres; lesquels, +n'osant se montrer devant tout ce monde, se cachaient +timidement derrière le père Antoine.</p> + +<p>«Çà, leur dit le brave homme, ce chien est-il +donc à vous!</p> + +<p>—Oui, répondit Aimée en caressant le caniche, +c'est notre ami Balthasar et nous l'aimons bien.</p> + +<p>—Il le mérite; je ne crois pas avoir jamais vu +un chien si habile, et je pense que vous pourrez +en tirer de l'argent; mais si vous m'en croyez, +c'est autrement que vous chercherez à gagner +votre vie. Le métier que vous faites là, voyez-vous, +c'est un métier de mendiants.</p> + +<p>—D'ordinaire, Balthasar ne nous suit pas; ce +n'est pas avec nous qu'il travaille, mais avec +Joseph.</p> + +<p>—Qui ça, Joseph?</p> + +<p>—Notre tuteur ... Notre métier, à nous, c'est +de vendre des fleurs dans la rue....</p> + +<p>—Oui, oui, je sais. Mais ce n'est pas encore là +ce qu'il faudrait faire.... Écoute, César, à ton âge, +j'allais aux champs garder les chèvres et les moutons +de nos voisins. J'y gagnais mon pain quotidien +et cent sols par mois. C'était peu, mais j'en +faisais assez. Avec cela, tu penses, je n'avais pas +souvent des culottes neuves, et comme ma belle-mère,—j'avais +une belle-mère, moi,—ne me +raccommodait jamais les vieilles, il n'y avait pas +de danger qu'on me prît pour un fils de millionnaire. +Mais des vêtements déchirés, c'était la moindre +des choses et j'allais avec cela comme à vide. +Seulement, mon petit, ici s'arrêtait mon insouciance; +quoique bien jeune, j'aurais eu honte de +mendier. Au pays, on regarde cela comme un +déshonneur, et on a raison; car un coeur bien +placé ne se résigne pas aisément à vivre aux dépens +d'autrui.... Oh! quand on ne peut pas faire +autrement, quand on est infirme, je ne dis pas.... +N'importe, c'est toujours un malheur!... Mais +pour un homme solidement établi et qui possède +ses membres au grand complet,... c'est le dernier +des derniers; on ne peut descendre plus bas,... à +mon sens, du moins. Ce que j'en dis n'est pas +pour moi,—il ne m'appartient pas de me proposer +en exemple,... je ne serais d'ailleurs qu'un +triste modèle à imiter, car je n'ai point fait fortune,—mais +pour vous, qu'il me peine de voir +traîner une si misérable existence. Je sais bien, +mon Dieu, que mes paroles sont inutiles pour le +moment;... à votre âge, on ne peut rien par soi-même, +et votre tuteur ne me paraît pas homme +à écouter mes raisons.... N'importe, je suis d'avis +qu'on fait bien, lorsque l'occasion s'en présente, +de laisser tomber quelque semence dans une terre +fertile peut-être, quoique mal préparée, et qui +sans cela pourrait demeurer à jamais improductive. +La bonne saison venue, Dieu aidant, il lèvera +toujours quelques touffes de bon grain, et c'est +autant de gagné.... Mais nous reparlerons de cela +dans six mois. En attendant, priez Dieu pour qu'il +ne vous abandonne pas, et tâchez de conserver +les bonnes qualités qu'il vous a données.»</p> + +<p>Ce disant, le brave homme boucla sa valise et +la mit sur son dos comme un sac de soldat; puis, +ayant embrassé les deux enfants, il prit dans un +coin de la boutique son bâton de voyage et partit +en faisant résonner sur le pavé les nombreux clous +de ses souliers. Nos amis, et Balthasar avec eux, +debout sur le seuil, le regardaient tristement s'éloigner; +mais au détour d'une rue, il disparut, et +tous trois se retrouvèrent cette fois réellement +seuls et abandonnés.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE IV.</h3> + +<p>César et Aimée devant l'église Saint-Séverin.</p><br> + + +<p>Le père Antoine leur avait dit de prier Dieu; +c'était la deuxième fois depuis deux jours que la +même recommandation leur était faite, et cela +les préoccupait beaucoup, parce qu'ils ne savaient +pas prier. Pourtant, après s'être consultés ils prirent +congé de la marchande de vin, qui s'était +montrée bonne pour eux, et se rendirent à l'église +Saint-Séverin. Mais retenus par une extrême timidité, +ils s'arrêtèrent devant le portail, et là, le +visage collé sur les barreaux de la grille, regardèrent +en silence les fidèles qui entraient et sortaient, +leur livre de messe à la main; puis un +mendiant assis sur un escabeau près de la porte, +et une mendiante, sa femme sans doute, qui se +tenait sur un autre escabeau. L'homme était aveugle,... +d'après un écriteau qu'il portait sur la poitrine, +mais nous n'oserions affirmer qu'il le fût +réellement. La femme avait les poignets retournés; +ce qui ne l'empêchait point de secouer avec +une persistance effrontée, sous le nez des gens +qui passaient devant elle, un large gobelet d'étain +dans lequel deux ou trois gros sous faisaient un +tapage agaçant. L'homme gardait une immobilité +de statue.</p> + +<p>Nos amis étaient là depuis quelques minutes, +lorsque leur extérieur misérable excita la compassion +de deux dames, lesquelles glissèrent dans +la main d'Aimée une légère aumône.</p> + +<p>«Qu'est-ce que c'est, demanda l'homme en se +détournant, on nous fait de la concurrence?</p> + +<p>—Si vous ne partez pas, ajouta la femme aux +poignets retournés, je vous tire les oreilles! Qui +est-ce qui vous a donné la permission de vous +planter là et de recevoir les aumônes qui nous +sont destinées?... Ça ne va pourtant pas déjà si +bien, ajouta-t-elle en regardant son compagnon.</p> + +<p>—Attendons la sortie de la grand'messe; toutes +les dames du quartier y sont entrées.</p> + +<p>—Peuh! qu'est-ce que tout cela?</p> + +<p>—Le beau temps va les disposer en notre faveur +et leur faire délier les cordons de leurs +bourses.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p> + +<p>—Laisse-moi donc tranquille!... Elles vont rester +là des heures à causer, à secouer leurs jupes, +à encombrer le portail de telle façon que les bonnes +gens qui nous assistent les autres dimanches +ne nous verront seulement pas.</p> + +<p>—C'est pas tout ça!... Il y a déjà cent fois que +je te le dis et te le répète, ce sont les quêteuses +de l'intérieur qui nous font du tort.</p> + +<p>—On en fourre partout, c'est vrai,... et des +enjôleuses!... Faut les entendre dire avec leur +petite voix flûtée, «Pour les pauvres!...» On +croirait qu'il s'agit de leurs propres intérêts, parole +d'honneur! Avec tout ça, les sous qu'on leur +donne ne tombent point dans nos gobelets.</p> + +<p>—C'est une injustice, une indignité!...</p> + +<p>—Je le sais aussi bien que toi....</p> + +<p>—Ça devrait être défendu!...</p> + +<p>—Quand tu me chanteras toujours la même +histoire!... Est-ce que j'y peux quelque chose, +moi?</p> + +<p>—Que veux-tu? on dit ce qu'on pense.</p> + +<p>—Oui, mais c'est aux oreilles de M. le curé +qu'il faudrait corner ça.»</p> + +<p>En ce moment passait une dame; la mendiante +secoua son gobelet.</p> + +<p>«Combien t'a-t-elle donné? demanda l'homme.</p> + +<p>—Deux centimes!... tout cela!</p> + +<p>—Elle fait ce qu'elle peut, c'te femme.</p> + +<p>—Parbleu! c'est gênée....</p> + +<p>—Tous les dimanches tu as son offrande.</p> + +<p>—Elle est jolie, l'offrande.... Ça dépense trop +pour sa toilette. Quand on n'a pas le moyen de +donner plus de deux centimes, on ne porte pas +de robes de soie.</p> + +<p>—Qu'est ce que ça te fait?</p> + +<p>—A moi? Rien; je m'en moque.... Mais ça vous +révolte de voir ces choses-là.»</p> + +<p>Il sortait un monsieur qui donnait le bras à +une charmante jeune fille. La mendiante s'enfonçant +sous sa capeline et mettant ses poignets en +évidence, prit un air piteux et dit d'une voix larmoyante:</p> + +<p>«Ayez pitié d'une pauvre femme qui ne peut se +servir de ses mains; et d'un pauvre homme que +le feu du ciel a rendu aveugle!»</p> + +<p>A votre âge, mes petits lecteurs, on doit sympathiser +avec toutes les infortunes; pour rien au +monde, je ne voudrais vous froisser dans vos sentiments +de charité, ou vous mettre en garde contre +la sensibilité si naturelle de votre coeur d'enfant. +C'est pourquoi je vous prie instamment de +ne pas juger des malheureux qui vous tendront +une main suppliante d'après les êtres indignes +d'intérêt qu'à mon grand regret, je viens de vous +présenter. Du reste, les enfants qui voudraient +que leur pitié ne fût pas surprise quelquefois, +devraient se résigner à ne jamais faire l'aumône, +ce qui serait triste pour eux et cruel pour les +pauvres. Donnez donc votre sou. Si par hasard +un doute vous traversait l'esprit, dites-vous qu'il +vaut mieux se tromper dix fois que de laisser un +seul instant une misère vraie sans être secourue. +Encore un mot: parmi les misérables, il en +est qui sont jeunes et auxquels l'avenir promet +de nombreuses années. A ceux-là, il ne suffit pas +de donner votre sou; il faut encore les aider à +sortir de la misère. C'est difficile. Cependant on +y réussit quelquefois en s'adressant à leur intelligence, +en leur indiquant les ressources qu'ils +peuvent trouver en eux-mêmes; en leur inspirant +de la confiance en Dieu et en leur destinée. Et, +croyez-moi, vous aurez plus de mérite à cela qu'à +les combler d'aumônes jusqu'à la fin de leurs +jours.</p> + +<p>Le monsieur et la jeune demoiselle qui sortaient +de l'église laissèrent tomber quelque menue monnaie +dans le gobelet de l'aveugle et dans celui de +sa compagne; puis, mes amis, avec leur mine à la +fois craintive et sauvage, attirèrent l'attention de +la jeune fille.</p> + +<p>«Et ces pauvres enfants, mon père, dit-elle, ne +leur donnerez-vous rien? Voyez comme ils ont +l'air timide!»</p> + +<p>Le monsieur donna cinquante centimes à César, +qui, au lieu de dire merci! se prit à rougir. L'enfant +avait encore toutes fraîches dans l'esprit les +paroles du père Antoine.</p> + +<p>«Ah! çà, vous autres, s'écria la mendiante +lorsque le monsieur et la jeune fille se furent +éloignés, allez-vous bientôt partir, avec votre air +timide?</p> + +<p>—Nous sommes venus pour la messe, dit Aimée, +et non pour vous faire du tort.</p> + +<p>—Il y paraît!... Pour la messe!... Vous l'entendez +d'ici, la messe, n'est-ce pas?... Allons, allons, +quittez la place tout de suite, et faites en sorte +qu'on ne vous revoie plus,... ou bien vous aurez +de mes nouvelles.»</p> + +<p>Ce disant, elle s'était levée. Mes amis, effrayés, +se sauvèrent en emportant le regret de n'avoir pu +pénétrer dans l'église et prier Dieu pour l'enfant +de la dame à la pièce d'or.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE V.</h3> + +<p>Fuite de mes amis.</p><br> + +<p>Ils marchèrent longtemps à l'aventure et par +des chemins qu'ils ne connaissaient pas. C'était +Balthasar qui les conduisait.... Enfin ils se trouvèrent +dans la campagne. Alors, effrayés de leur +audace et fatigués, ils s'assirent sur le bord d'un +fossé pour se reposer et réfléchir.</p> + +<p>Quand je dis qu'ils se trouvaient dans la campagne +c'est une manière de parler, car vous savez +aussi bien que moi qu'on ne peut appeler ainsi +que par complaisance les quelques champs qu'on +rencontre, au sortir de Paris, entourés de maisons +blanchâtres, de fabriques et de carrières de +moellons. Mais, pour Aimée, c'était nouveau et +elle s'extasiait sur toutes ces abominations avec +une bonne foi qui vous eût fait sourire. Elle rappelait, +moins la suffisance et la fatuité, le rat de +la fable lorsqu'il sort de son trou pour la première +fois.</p> + +<p>«Voilà donc, s'écriait-elle, les champs, les +bois, le ciel dont nous parlait le père Antoine!... +Que tout cela est beau! n'est-ce pas, César?</p> + +<p>—La campagne que je vois dans mes rêves, +répondait César, est bien autrement belle et imposante +que celle-ci: figure-toi, Aimée, de grands +espaces, aussi loin que ta vue peut s'étendre et +bien au delà encore, entièrement couverts de verdure, +où, de distance en distance, des troupeaux +de boeufs et de moutons paissent de l'herbe dont +les fleurs sont roses et presque aussi parfumées +que nos violettes; puis des bois dont on ne découvre +jamais la fin, des montagnes de rochers +entassés les uns sur les autres jusqu'au ciel, et +au bas de ces rochers des ravins si profonds +qu'on ne peut y jeter les yeux sans avoir le vertige.</p> + +<p>—Il n'y a donc pas de maisons?</p> + +<p>—Oh! si, mais toutes petites et non pas blanches +comme celles-ci; de loin on n'en découvre +que le toit qui sort des arbres.... N'est-ce pas, +Aimée, que c'est bien extraordinaire de rêver toujours +de ces choses-là?</p> + +<p>—Oui, bien sûr....</p> + +<p>—Et toujours les mêmes. Rien ne change; +c'est toujours les bois, les champs et les montagnes, +que je te dis. Puis, dans ces bois, où par +endroits l'ombre est si épaisse qu'on dirait qu'il +y fait nuit, même au milieu du jour, des hommes, +à l'aide de grosses cordes, tirent, +pour les faire tomber, sur des arbres dont on a coupé les +racines et qui sont encore plus hauts que les +plus hautes maisons de Paris. Plus loin, dans les +montagnes, d'autres hommes fendent les roches +et les divisent en fragments comme ces pavés que +tu vois entassés ici près de nous. A un certain +moment, les ouvriers prennent leur repas, ils +sont tous réunis sur une plate-forme gazonnée, +non loin de leur travail; un d'entre eux, un seul, +est assis sur un rocher à côté d'une jeune femme;... +tout à coup l'homme et la femme disparaissent +dans un nuage d'épaisse fumée, on entend +une explosion terrible, et de tous côtés +partent des cris d'effroi.... puis....</p> + +<p>—Puis?</p> + +<p>—Puis je ne sais plus. Lorsque j'en suis là de +mon rêve, j'étouffe, il me semble que je veux +crier aussi; mais je ne le puis, et les efforts que +je fais m'éveillent....</p> + +<p>—Toujours au même endroit?</p> + +<p>—Toujours.»</p> + +<p>Balthasar s'était approché des enfants et avait +écouté ce qu'ils disaient avec une attention singulière; +puis il se mit, lorsque son jeune maître +eut cessé de parler, à pousser des hurlements +plaintifs.</p> + +<p>«Fais-le donc taire, dit Aimée; cela me fait +pleurer, moi, de l'entendre gémir de la sorte!</p> + +<p>—Oh! fit César avec stupeur, il me semble que +Balthasar y était!... Dis donc, Aimée, si tout cela +était arrivé?...</p> + +<p>—On le dirait....</p> + +<p>—Mais non, c'est impossible, puisque nous +sommes des enfants trouvés!</p> + +<p>—C'est Joseph qui dit cela.</p> + +<p>—Qu'en penses-tu, toi, Aimée?</p> + +<p>—Moi! je n'en pense rien, je ne sais pas....»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p> + +<p>C'est en causant ainsi que mes amis, sans s'arrêter +autrement que pour s'asseoir et se reposer +quelques minutes lorsqu'ils se sentaient trop fatigués, +firent plusieurs lieues et gagnèrent un endroit +appelé Orly. Jusque-là ils avaient marché +sans inquiétude; le grand air leur donnait des +forces, et ils ne songeaient point que la nuit +pouvait les surprendre dans la campagne. Cependant, +depuis qu'ils étaient hors de Paris, le soleil +n'avait cessé de descendre; en ce moment, il +semblait presque toucher la terre; encore quelques +instants et il allait disparaître. Mais César +et Aimée ne s'en préoccupaient point; ils étaient +frappés par le spectacle inattendu qui s'offrait à +leurs yeux: devant eux, tout à fait à l'horizon et +dans une immense étendue, le ciel paraissait incendié, +tandis qu'un orage, que le vent avait +chassé de l'ouest à l'est, plongeait dans l'obscurité +tout l'horizon opposé. Au levant c'était presque +la nuit, au couchant c'était une clarté admirable, +indescriptible et qui convertissait tout en +or: la toiture des maisons, les feuilles des arbres, +les vitraux d'une église qu'on apercevait au +loin, l'eau des fossés qui bordaient la route et la +poussière des chemins. Mes amis, qui jusqu'alors +avaient cru que le soleil était couché lorsque les +hautes maisons de la rue de Rivoli le dérobaient +aux yeux des Parisiens, trouvaient ce spectacle si +beau que pour le contempler plus à l'aise ils s'assirent +sur une berge, les jambes pendantes parce +qu'ils étaient fatigués, et le corps orienté de telle +façon qu'ils pussent, rien qu'en détournant la +tête et sans se déranger autrement, regarder à +l'ouest et à l'est. Mais tout doucement le jour s'éteignit, +et la nuit les surprit comme ils admiraient +encore une ligne rosée qui semblait fermer le +ciel à l'endroit où le soleil venait de disparaître. +Aussi, lorsqu'ils reportèrent leurs yeux éblouis +sur d'autres objets, furent-ils saisis par une soudaine +frayeur. L'obscurité glaçait d'épouvante ces +pauvres enfants qui n'avaient jamais vu la nuit +ailleurs qu'à Paris et éclairée par des milliers de +becs de gaz.</p> + +<p>Bien qu'ils eussent l'espoir d'atteindre en moins +d'un quart d'heure les premières maisons d'un +village qu'ils avaient vu sur leur droite lorsqu'il +faisait encore jour, ils se remirent en marche avec +moins de confiance et d'ardeur qu'auparavant +Balthasar, au lieu de vagabonder comme il avait +fait toute la journée, s'était rapproché d'eux, et, +comme s'il eût été lui-même sous l'influence de +la crainte, il marchait d'un pas tranquille et jetait +à droite et à gauche des regards furtifs qu'il ramenait +sans cesse à ses jeunes maîtres. Tous trois +gardaient un silence qui ne contribuait pas peu à +les effrayer; ils ne savaient point que, pour chasser +la peur, il suffit souvent de faire du bruit soi-même.</p> + +<p>Ils se taisaient donc. Cependant la journée n'était +point finie; on entendait encore au loin des voix +qui se répondaient et des éclats de rire que l'écho +de la vallée répétait d'une façon enfantine. C'étaient +des gamins qui jouaient dans la rue de +quelque village voisin. On entendait aussi par intervalle +les aboiements féroces des bouledogues +qu'on lâche la nuit dans les châteaux et les fermes +pour monter la garde et courir sus aux malfaiteurs. +Balthasar y répondait par de sourds grognements; +il aboyait tout bas. Le brave et fidèle +animal distinguait bien dans tout ce tapage plus +d'une provocation à son adresse; mais en sa qualité +d'étranger au pays, il ne voulait point engager +de discussion où il se sentait vaincu d'avance. +Allez donc, lorsque vous n'êtes qu'un pauvre caniche +maigre et efflanqué, lutter de verve et de +poumons avec de telles gens, et donner la réplique +à des individus qui mènent une vie de pacha +et sont nourris comme des rentiers. Et puis, qui +sait?... Peut-être ne voulait-il pas compromettre +les malheureux enfants en attirant sur eux l'attention +de quelque garde-champêtre attardé dans +la campagne?</p> + +<p>Un moment ils entendirent marcher derrière +eux; la même crainte les saisit tout à coup; ils +s'imaginèrent que Joseph les poursuivait, et, instinctivement, +ils se jetèrent sur le côté de la +route. Un homme passa tout tranquillement sans +leur adresser la parole, sans les voir peut-être. +Mais toutes ces vaines frayeurs leur donnaient la +fièvre, et, s'il vous eût été permis de leur appuyer +votre main sur la poitrine, vous eussiez senti leur +pauvre petit coeur qui battait à coups précipités, +absolument comme celui de ces malheureux oiseaux +qu'il vous arrive quelquefois de tenir captifs +entre vos mains naïvement cruelles. Heureusement +ils entraient dans un village et la vue des +gens qui allaient et venaient les rassura un peu. +Mais cela ne suffisait pas; ils étaient fatigués et ne +savaient point encore s'ils trouveraient un abri +pour se reposer où s'ils devaient dormir à la belle +étoile.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE VI.</h3> + +<p>Florentin et Florentine.</p><br> + + +<p>Ils passaient devant une de ces petites et jolies +maisons de campagne comme il s'en rencontre +tant aux environs de Paris. Une petite fille accompagnée +d'une servante, en sortait; mes amis s'arrêtèrent +pour admirer sa gracieuse tournure et le +joli visage qu'à la lueur d'une lanterne elle montrait +sous une capeline en soie bleue.</p> + +<p>«Oh, ciel! fit cette jolie demoiselle avec une +petite voix maniérée, que font là ces enfants? Les +connaissez-vous, Marie?</p> + +<p>—Voyons, dit la fille, en leur mettant la lanterne +sous le nez.... Oh! pour ça non, mam'zelle, +ils ne sont pas du village.</p> + +<p>—Ne les éclairez plus, Marie; ils ont de trop +vilaines physionomies; on dirait de petits brigands.</p> + +<p>—Le fait est qu'ils sont loin d'inspirer de la +confiance. Je sais bien qui ne leur donnerait pas +sa bourse à garder, moi.</p> + +<p>—Que font-ils par ici?</p> + +<p>—Pardine! ça cherche à voler.</p> + +<p>—Vous croyez, Marie?</p> + +<p>—Ah! bien, si je le crois? Mais j'en suis sûre, +mam'zelle. Et il n'est pas déjà si rassurant de les +voir rôder comme cela autour de la maison.</p> + +<p>—Renvoyez-les au plus vite, alors.</p> + +<p>—C'est ce que je vais faire.»</p> + +<p>Puis, s'adressant aux enfants qui n'avaient pas +l'air d'entendre:</p> + +<p>«Allons, allons, portez vos méditations ailleurs, +vous autres.</p> + +<p>—Ils ne vous comprennent point.</p> + +<p>—C'est possible; alors je vais leur parler un +meilleur français. Çà, cria-t-elle, on vous prie de +déguerpir, si vous ne le faites pas tout de suite, +vous aurez affaire à moi.</p> + +<p>—Nous ne vous gênons pas, dit Aimée, qui, +plus décidée que César, prenait la parole dans les +occasions critiques.</p> + +<p>—Voyez, mam'zelle, comme ils ne comprennent +point. Et ça ose répondre!... On ne saurait +croire jusqu'où peut aller l'audace de ces petits +misérables; on ne ferait que son devoir en les +souffletant.</p> + +<p>—Assez, Marie, assez, ne les frappez point, +donnez-leur quelque argent, et ils s'éloigneront +peut-être. Il faut en finir, je ne puis passer ma +soirée ici.»</p> + +<p>La servante jeta dix centimes au visage de César +et disparut avec son impertinente maîtresse. +Quant à mes amis, sans essayer de chercher les +dix centimes, qu'il eût, du reste, été impossible +de trouver, tant la nuit était devenue épaisse, ils +continuèrent à marcher dans la rue, plongeant +dans les maisons dont les volets étaient encore +ouverts, des regards profondément découragés.</p> + +<p>Ils se demandaient si aucune de ces demeures +ne voudrait s'ouvrir pour les recevoir, et s'ils +étaient condamnés à passer la nuit dehors. Il fallait +cependant bien peu de chose pour ramener la +sécurité dans leur pauvre coeur et à en chasser +toutes les appréhensions et toutes les angoisses +que la peur y avait fait naître: le coin le plus +obscur d'une de ces grandes cuisines où l'on voyait +des chats et des chiens se prélasser aux meilleures +places, se chauffer le ventre et le museau à la +flamme joyeuse et turbulente du foyer, en compagnie +de vieillards et d'enfants qui jouaient et devisaient +entre eux! Tout doucement César et +Aimée se faufilèrent le long des maisons pour +mieux voir ce qui s'y passait. C'était indiscret, +mais ils n'en savaient rien; et, d'ailleurs, tout +cela était si nouveau, et tous ces logis si différents +de celui de Joseph!... Une fenêtre plus vivement +éclairée que les autres captiva bientôt exclusivement +leur attention. Par cette fenêtre on pouvait +explorer dans tous ses recoins une de ces grandes +salles qui, dans les maisons de paysans, tiennent +lieu tout à la fois de cuisine, de salle à manger +et de chambre à coucher. Une femme jeune encore, +les manches et la jupe retroussées, tenait +un poêlon sur le feu, pendant qu'un petit garçon +et une petite fille, du même âge à peu près que +mes amis, promenaient à tour de rôle, en le dodelinant +sur leurs bras, un gros marmot de sept +à huit mois qu'on avait déjà habillé pour la nuit. +Quand ce bébé manifestait quelque impatience, le +frère et la soeur lui faisaient toutes sortes de +mines, lui chantaient une belle chanson, ou bien +lui disaient de ces riens qui n'ont aucun sens, +mais qui font tant rire les bébés de cet âge. César +et Aimée ayant compris tout de suite que +c'étaient là de braves enfants, prenaient un plaisir +extraordinaire à les voir se promener de long +en large dans la chambre. Mais, à plusieurs reprises, +leur regard se croisa avec celui de la +maman, laquelle, ne devinant pas ce que c'était, +dit à ses enfants:</p> + +<p>«Voyez donc un peu ce qui fait de l'ombre à la +fenêtre!»</p> + +<p>Mes amis, qui avaient entendu, s'éloignèrent de +quelques pas.</p> + +<p>«Rien, maman, il n'y a rien,» répondirent les +petits villageois, après avoir jeté un coup +d'oeil dans la rue.</p> + +<p>Un peu après, elle prit le bébé pour le faire +souper et dit encore:</p> + +<p>«Pour sûr, il y a quelqu'un à la fenêtre. Allez +dehors, vous pousserez les volets.»</p> + +<p>César et Aimée songèrent à fuir, mais je ne sais +quoi les tenait cloués là, près de cette maison.</p> + +<p>Quant aux petits villageois, ils entr'ouvrirent +la porte avec précaution, et aussitôt la refermèrent +vivement.</p> + +<p>«Quoi donc? fit la mère.</p> + +<p>—Maman, répondirent-ils d'une voix étouffée, +il y a un homme.</p> + +<p>—Bon! faut-il avoir peur pour cela? C'est sans +doute votre père; ouvrez-lui.»</p> + +<p>Il fallut bien s'exécuter. Cette fois, ils sortirent +tout à fait, mais rentrant presque aussitôt:</p> + +<p>«Maman, ma chère maman, s'écrièrent-ils, venez +donc voir, c'est un petit garçon et une petite +fille.»</p> + +<p>La maman sortit.</p> + +<p>«C'est ma foi vrai! fit-elle comme en se parlant +à elle-même. Et à cette heure.... Comment +cela se fait-il?... Ils me font l'effet de petits poussins +qui se seraient perdus dans l'herbe en courant +après les insectes et n'auraient pu retrouver +le nid de leur mère. Ah! ça, petits, leur dit-elle, +approchez donc un peu qu'on vous voie!»</p> + +<p>César et Aimée, suivis de Balthasar, vinrent se +placer dans la clarté que le feu envoyait jusque +dans la rue par la porte toute grande ouverte. Ils +ne brillaient point, je vous assure, dans cette lumière +à la Rembrandt.</p> + +<p>«Dieu du ciel! comme ils sont faits! s'écria la +jeune femme en découvrant de quelle misérable +façon ils étaient vêtus. Et dire que ce sont là de +petites créatures du bon Dieu!... Allons, entrez +tout de même, on verra....»</p> + +<p>Nos amis, comme vous pensez bien, ne se firent +point prier.</p> + +<p>La villageoise leur assigna pour s'asseoir un +banc de l'autre côté de la table, où elle-même +avait pris place avec le bébé.</p> + +<p>Quant aux enfants, ils vinrent se poster tous +deux en face de César et d'Aimée, et là, les mains +derrière le dos, se mirent à examiner mes amis +en silence et avec cette curiosité naïve et indiscrète +particulière aux enfants à qui l'éducation +n'a pas appris à vivre selon l'usage du monde. +Puis, de temps en temps, ils se regardaient en se +faisant des signes avec les yeux pour se communiquer +leurs impressions. Mes amis, de leur côté, +leur rendaient la pareille et les examinaient +aussi, mais plus timidement, un peu en dessous, il faut +bien le dire, ce qui ne les empêchait point de voir +combien tous deux étaient gentils, la petite fille +surtout.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p> + +<p>Elle avait de bonnes joues rondes et fermes que +le grand air avait légèrement brunies, et une forêt +de cheveux blonds qui s'échappaient de son +petit bonnet, tout autour de la tête, par centaine +de boucles, rangées les unes de ci, les autres +de là, au caprice du vent, sans ordre et sans art. Oui, +certes, elle était gentille, et vous n'auriez pas dit +le contraire si, comme César et Aimée, vous aviez +pu admirer sa petite bouche qui souriait avec +tant de finesse et de naïveté, et ses grands yeux +si expressifs qu'on eût dit qu'ils parlaient, et son +nez en l'air, et le petit bout de ses jolies oreilles +où étaient accrochés de beaux pendants d'or en +forme de poires; puis sa belle robe de tartanelle, +puis son beau tablier de mérinos, puis son joli +bonnet des dimanches!... Après cela, peut-être +que vous n'aimez que les petites demoiselles qui +ont le teint trop pâle, les traits trop délicats et +la taille trop effilée.... Je ne veux point nier +qu'elles soient intéressantes et n'ai point la prétention +de contester la légitimité de votre goût; +mais enfin vous conviendrez qu'il y a des beautés +de plusieurs sortes, et que les enfants dont la santé +est robuste, la mine appétissante et l'humeur +aimable, ne sont pas à dédaigner.</p> + +<p>«Voyons, dit la maman lorsque le bébé fut +couché, vous allez me dire qui vous êtes et pourquoi +nous vous avons trouvés à pareille heure +dans la grand'rue de notre village?»</p> + +<p>César raconta tant bien que mal comment ils +avaient quitté Paris.</p> + +<p>«Dieu du ciel! s'écriait la jeune femme que la +brutalité de Joseph faisait frémir, est-il possible +que la terre nourrisse des monstres comme cela?»</p> + +<p>Elle résolut de garder chez elle jusqu'au lendemain +ces pauvres abandonnés, et se mit sur-le-champ +à préparer le repas du soir, car elle voyait +bien qu'ils étaient exténués et ne pourraient, sans +souffrir, rester plus longtemps sans prendre de +nourriture.</p> + +<p>Alors entra un homme âgé de trente-cinq ans à +peu près. Il était grand et bien pris dans ses +membres, qu'il portait cependant avec une certaine +lourdeur, comme les individus que les rudes +travaux des champs ont de bonne heure +courbés sur la terre. Le petit garçon et la petite +fille coururent à sa rencontre, il les embrassa +avec effusion. César comprit qu'il était le maître +du logis. C'était un bon père et un honnête homme, +on le voyait bien; et malgré la pesanteur de +sa démarche, on lisait dans son maintien comme +sur son visage la dignité naturelle des gens qui +n'ont de comptes à rendre et de grâces à demander +qu'à Dieu.</p> + +<p>Il s'en alla jeter un coup d'oeil sur le bébé qui +dormait paisiblement dans un petit berceau rustique, +puis il offrit à sa femme de l'aider dans ses +occupations de ménagère.</p> + +<p>«Voici, lui dit-elle en montrant César et Aimée, +deux enfants que j'ai recueillis dans la rue. Vont-ils +se mettre à table avec nous pour souper?</p> + +<p>—Pourquoi pas?» répondit simplement le +jeune homme, qui était laconique dans tout ce +qu'il disait et semblait avare de ses paroles, +comme les individus habitués à vivre et à travailler +dans la solitude.</p> + +<p>Le dîner était frugal, une soupe au lait et des +oeufs; mais mes amis n'avaient peut-être jamais +fait un repas si délicat, et, tout bas, ils se disaient +que c'était là pour sûr un festin de roi.</p> + +<p>Quant à Balthasar, promptement familiarisé +avec les habitudes de la maison, côte à côte avec +le chat du logis, il mangeait proprement la part +qu'il s'était adjugée d'un copieux reste de potage.</p> + +<p>Après le dîner, les petits villageois, qu'on appelait +Florentin et Florentine, se mirent à genoux +pour faire leur prière du soir. César et Aimée les +imitèrent d'instinct, sans trop savoir ce qu'ils faisaient, +et joignant les mains tant bien que mal, +répétaient à voix basse les paroles que les autres +prononçaient tout haut; mais ils n'en comprenaient +point le sens.</p> + +<p>La jeune femme qui les regardait, devina aisément +qu'ils ne savaient point leurs prières. Alors +elle résolut de leur montrer au moins à faire le +signe de la croix.</p> + +<p>«Quand on ne sait pas prier, leur recommanda-t-elle, +on dit tout simplement: Mon Dieu, ayez pitié de moi!</p> + +<p>—Et quand on veut prier pour d'autres, demanda +Aimée, doit-on lui dire la même chose au +bon Dieu?</p> + +<p>—Pour qui donc veux-tu prier?»</p> + +<p>César dit comment une jeune et belle dame lui +avait donné une pièce d'or à la grille des Tuileries.</p> + +<p>«Et cette dame s'appelle?</p> + +<p>—Je l'ignore, répondit César.</p> + +<p>—C'est que nous-mêmes, nous connaissons à +Paris un enfant qui est très-malade en ce moment; +un beau petit garçon que j'ai nourri il y a sept +ans en même temps que Florentine. Sa mère, +Mme de Senneçay, qui est la soeur de M. Lebègue....»</p> + +<p>Ici s'interrompant tout à coup:</p> + +<p>«Le connaissez-vous, M. Lebègue? demanda la +jeune femme, qui croyait naïvement que les notabilités +de son village étaient connues du monde entier.</p> + +<p>—Non, dit Aimée.</p> + +<p>—Un riche propriétaire de ce pays-ci. C'est à +lui qu'appartient le beau domaine des Granges, +vous savez, sans doute, là, sur la gauche, à une +lieue d'Orly?... Il est fâcheux que vous ne connaissiez +pas M. Lebègue, car c'est un digne homme +et il aurait pu vous être utile. Mme de Senneçay, +je vous disais donc, doit conduire mon petit Abel +cette semaine à Fontainebleau, où je me rendrai +presqu'aussitôt pour le soigner. Elle est si bonne +et si charitable que j'ai pensé tout d'abord que +c'était elle qui vous avait donné la pièce de vingt +francs!»</p> + +<p>Puis, s'adressant à son mari:</p> + +<p>«Dis donc, Étienne, si c'était Mme de Senneçay? +demanda-t-elle.</p> + +<p>—Cela n'est pas impossible, répondit Étienne.</p> + +<p>—Quoi qu'il en soit, recommanda la villageoise +à mes amis, n'oubliez pas de prier Dieu pour la +dame au louis d'or.»</p> + +<p>Avec un matelas, qu'on posa dans un coin de la +chambre sur de la paille fraîche, et des draps +propres, on fit un lit pour César et Aimée, lesquels +ne demandaient pas mieux, après une telle +journée, que de se reposer et dormir. Mais ils +étaient trop fatigués; ils ressentaient une sorte de +fièvre qui les tint éveillés assez longtemps pour +qu'ils eussent le loisir de se communiquer leurs +impressions.</p> + +<p>«Vois donc, Aimée, disait César, combien il est +bon d'être couché dans une belle chambre comme +celle-ci, où l'on a des parents qui dorment à côté +de vous. Pour moi, quand je regarde ce lit et ce +berceau dans l'alcôve, puis la table avec ses deux +bancs, l'armoire à l'autre bout de la pièce, le +buffet orné d'assiettes à fleurs, le seau plein d'eau +posé sur une escabelle près de la fenêtre, et le +feu, non encore éteint, éclairant vaguement tout +cela lorsque tout le monde est endormi, il me +semble avoir vu ces choses ailleurs qu'ici; et si +je devais continuer à demeurer dans cette maison, +je croirais volontiers que le temps que nous avons +passé chez mon oncle Joseph n'a été qu'un +abominable rêve.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p> + +<p>Le lendemain, il faisait grand jour et le soleil +était levé depuis longtemps lorsque mes amis se +réveillèrent. La première chose qu'ils aperçurent +en ouvrant les yeux, fut des vêtements neufs étalés +sur le pied de leur lit. Quand je dis neufs, je +me trompe; ils étaient vieux et usés, beaucoup +usés même; mais rapiécés aussi, et de plus, propres +à donner envie de se les mettre sur les +épaules. Ils sentaient bons, et, quoique la couleur +en fût singulièrement effacée par endroits, +César et Aimée les trouvaient si beaux qu'ils ne +se rassasiaient point de les regarder. Pour eux +véritablement ils étaient neufs. Je ne vous dirai +point avec quelle joie ils s'habillèrent; ces choses-là +ne sauraient se dépeindre. Non moins heureux, +Florentin et Florentine les aidaient; on se +mettait à trois pour attacher une agrafe ou faire +entrer un bouton, et cela n'allait pas encore très-bien +parce que de part et d'autre on était trop ému.</p> + +<p>Étienne regardait d'un air songeur.</p> + +<p>«Si l'on était riche, dit-il tout à coup, et +comme en se parlant à lui-même, envoyer ces +enfants à l'école, et leur donner ensuite un bon +état pour qu'ils devinssent d'honnêtes ouvriers, +serait une bonne action à faire. Que vont-ils devenir +à présent?</p> + +<p>—Nous voulons gagner notre vie, dit César.</p> + +<p>—Je souhaite que vous rencontriez d'honnêtes +gens assez riches pour vous prendre sous leur +protection. Mais enfin cela peut ne pas se trouver +tout de suite, et en attendant, il faudra vivre. +Quoi qu'il arrive, César, n'oublie pas qu'il est +moins honteux de demander un morceau de pain +que de le prendre.</p> + +<p>—Pour ça, dit César en rougissant, nous n'avons +jamais rien pris à personne.</p> + +<p>—C'est bien. Mais il faut se méfier de la misère. +On dit parmi nous que celui qui prend le +grain prendra aussi la farine; cela signifie qu'un +voleur ne redevient jamais honnête homme. Ce +que j'en dis n'est pas pour vous affliger, mais +pour vous mettre en garde contre les mauvaises +pensées et les mauvais conseils, car on se laisse +aisément tenter lorsqu'on est malheureux.</p> + +<p>—Écoute, Étienne, dit en s'approchant la +femme qui jusqu'alors avait gardé le silence, tout +cela est très-bien, mais je pense, moi, que nous +ne pouvons pas laisser partir ces enfants comme +cela.</p> + +<p>—Que veux-tu faire?</p> + +<p>—Par moi-même, rien; je sais que nous ne +pouvons pas leur assurer un sort meilleur. Mais +il y a Mme de Senneçay. Je l'ai vue bien souvent +s'intéresser à des enfants qu'elle connaissait à +peine; qui sait si elle ne consentirait point à faire +quelque chose pour ceux-ci. Si elle pouvait les +retirer pour toujours à ce Joseph et les placer, +les mettre à l'école?</p> + +<p>—Il faudrait voir.</p> + +<p>—On ne peut aller la tourmenter maintenant; +Abel est encore trop malade. Mais je la verrai à +Fontainebleau.</p> + +<p>—Et en attendant?</p> + +<p>—Nous garderons ces enfants avec nous.</p> + +<p>—Non, cela ne se peut pas; il est possible que +Mme de Senneçay refuse de s'occuper d'eux, qu'en +ferais-tu, alors?</p> + +<p>—Nous aviserons.</p> + +<p>—Ta bonté t'égare.</p> + +<p>—Écoute, je réponds de Mme de Senneçay.</p> + +<p>—N'importe! nous ne pouvons les garder. Si +nous n'avions pas d'enfants, à la bonne heure!</p> + +<p>—Crains-tu donc qu'ils gâtent les nôtres? Ils +ont l'air si honnête!</p> + +<p>—C'est vrai, mais nous ne les connaissons +pas. Ils n'ont qu'une chose à faire, retourner +avec leur tuteur.... Je voudrais les y reconduire +moi-même. Je verrais ce que c'est au juste.</p> + +<p>—Eh bien, fais-le.</p> + +<p>—Malheureusement, c'est impossible; je laboure +les terres d'un voisin. C'est un marché, je +dois avoir fini dans trois jours.»</p> + +<p>Pendant que le mari et la femme s'occupaient +ainsi de César et d'Aimée, ceux-ci achevaient leur +toilette.</p> + +<p>«Viens ici, César,» dit Étienne.</p> + +<p>L'enfant s'approcha.</p> + +<p>«Voici ce qui se passe, mon garçon. Ma femme +ne veut pas que vous alliez comme ça courir les +grands chemins, où il ne saurait vous arriver +rien de bon. Elle connaît une dame, Mme de Senneçay, +qu'elle veut intéresser à votre sort. Mais +pour ça, il faut que vous retourniez chez votre +tuteur.</p> + +<p>—Joseph! qu'est-ce qu'il va dire? s'écria César +effrayé.</p> + +<p>—Rien, si tu lui portes de l'argent. Voici deux +francs; tu lui remettras cela comme si c'était le +produit de ta journée.... D'ailleurs peu lui importe +où tu l'aies gagné. Ma femme verra Mme de +Senneçay la semaine prochaine; moi, j'irai jeudi +voir comment ça va chez vous.... Nous ne vous +laisserons pas longtemps avec votre tuteur; il ne +s'agit que de deux semaines au plus. Si on s'occupe +de vous, il faut que de votre côté vous fassiez +quelques sacrifices. Allons, mes enfants, promettez-moi +de retourner chez Joseph?</p> + +<p>—Nous ferons ce que vous voudrez, dit César.</p> + +<p>—C'est bien, voilà les deux francs. A jeudi.»</p> + +<p>Sur ce, on se sépara.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE VII.</h3> + +<p>A la ferme des Granges.—Les gendarmes.</p><br> + + +<p>Comme ils étaient venus de Paris, on avait +pensé, chez Étienne, qu'ils sauraient y retourner. +Il n'en était rien, et leur embarras fut grand lorsqu'il +s'agit pour eux de s'orienter. César, qui +avait comme une vague idée du chemin à prendre, +se disait bien qu'il fallait remonter le village +et suivre toujours la grande route en regardant +vers le nord; mais Balthasar penchait visiblement +pour le midi.... Pour se donner le temps de réfléchir +et de ne pas risquer de se tromper en se +décidant trop légèrement, ils prirent au hasard le +premier sentier qui se présenta, et bientôt se +trouvèrent en pleine campagne. Alors l'idée leur +vint de compter leur trésor: cela faisait, en tout, +trois francs trente-cinq centimes, une assez jolie +somme vraiment, et au moyen de laquelle on +pouvait espérer se faire bien recevoir de Joseph.</p> + +<p>Cependant le temps passait; il fallait enfin partir.</p> + +<p>«Le chemin pour aller à Paris, madame? demanda +Aimée à une bonne femme qui revenait +des champs courbée sous un lourd fagot d'herbe.</p> + +<p>—Le chemin de Paris, répondit la vieille paysanne +en appuyant, pour se reposer, ses deux +mains sur une canne qu'elle portait attachée à +son poignet par une petite courroie, c'est la +grande route dont vous voyez d'ici les deux rangées +d'ormes. Retournez sur vos pas et suivez +toujours tout droit. Comme vous avez de bonnes +jambes, vous y arriverez avant le soleil couché.... +Il ne faudrait pas, par exemple, me demander +d'en faire autant, j'ai bien assez de retourner +comme ça à la maison.</p> + +<p>—Voulez-vous que je porte votre fardeau? demanda César.</p> + +<p>—Non, je ne le veux pas. Mais je te remercie +de ton offre et te tiens pour un bon enfant. On ne +peut en dire autant de tous les garçons de ton +âge.... Allons, bien le bonjour! Si vous allez à +Paris, que le bon Dieu vous y garde.»</p> + +<p>Et la vieille femme s'éloigna.</p> + +<p>Mes amis, encouragés par ce bon souhait, se +décidèrent à partir. Mais Balthasar s'était enfui; +on le voyait qui courait au loin dans une direction +tout à fait opposée à celle que ses maîtres +voulaient prendre. Il fallut courir après lui pour +le ramener. Il s'enfuit de nouveau.... Une partie +de la journée se passa dans cet exercice. Dès que +mes amis voulaient prendre le chemin de Paris, +Balthasar s'enfuyait d'un autre côté. On eût pu +croire qu'il en faisait un jeu; mais on reculait au +lieu d'avancer, et les pauvres enfants durent renoncer +pour ce jour-là à tenir la promesse qu'ils +avaient faite de retourner chez Joseph.</p> + +<p>Il pouvait être quatre heures de l'après-midi, +lorsqu'ils s'arrêtèrent à la lisière d'un champ où +un certain nombre d'ouvriers étaient occupés à +détruire de la mauvaise herbe. César les compta; +ils étaient dix, parmi lesquels deux enfants d'une +douzaine d'années. Le travail auquel ils se livraient +paraissait des plus simples et des plus faciles, +et mes amis se dirent qu'ils en feraient bien +autant si on voulait seulement les mettre à l'épreuve +et leur donner des outils. Alors, enhardis +par la confiance qu'ils avaient en eux-mêmes et +leur désir de gagner leur pain comme le père Antoine, +ils s'approchèrent d'un vieillard qui s'était +redressé pour allumer sa pipe.</p> + +<p>«Monsieur, lui demanda César, êtes-vous le +maître de ces hommes qui travaillent avec vous?</p> + +<p>—Moi? répondit l'homme, non, je ne le suis +point. Mais je voudrais bien l'être, savez-vous,—c'était +un Belge,—car je ne me donnerais pas +tant de peine et prendrais mon temps pour allumer +c'pipe et l'fumer tout à mon aise! Mais on +doit se consoler de n'être pas maître, n'est-ce pas, +lorsqu'on voit autour de soi tant de braves gens +qui ne sont aussi que des ouvriers. Il faut bien +qu'il y ait plus de soldats que de capitaines, savez-vous?... +Bast, les choses vont toujours bien +lorsqu'on a du coeur à la besogne. Mais, à propos +du maître, avez-vous une commission pour lui?</p> + +<p>—Nous voudrions, dit César, lui demander de +l'ouvrage.</p> + +<p>—De l'ouvrage? fit l'homme entre deux bouffées +de fumée, il faut aller voir; s'il en a, il vous +en donnera. C'est un brave maître, savez-vous?</p> + +<p>—Où donc demeure-t-il?</p> + +<p>—Là-bas, fit le Belge en montrant une fort +belle maison, située à un demi-kilomètre environ.</p> + +<p>—Au château?</p> + +<p>—Justement, c'est là qu'il demeure, savez-vous? +Mais, si vous n'osez pas y entrer au château, +allez à la ferme; vous demanderez Robert, +le régisseur, et vous lui conterez votre affaire.»</p> + +<p>Les enfants hésitaient.</p> + +<p>«M. Robert n'est pas méchant, savez-vous? +leur dit le brave homme en forme d'encouragement.... +Allons, bonne chance!»</p> + +<p>Mes amis suivirent le chemin qu'on leur avait +indiqué. C'était un étroit sentier dans lequel ils +étaient obligés de marcher à la file, Balthasar devant +comme toujours.</p> + +<p>La campagne qu'ils traversaient était riche, fertile, +et, sinon pittoresque, du moins accidentée +dans les proportions gracieuses particulières à +tous les paysages qui entourent Paris. Ce n'était +point grandiose et nullement fait pour étonner ou +terrifier le touriste, mais bien plutôt pour le séduire +et le charmer.</p> + +<p>Les yeux se promenaient en souriant de ces +plaines richement cultivées à ces coteaux peuplés +de villas et boisés de parcs anglais que séparaient, +de distance en distance, de gros villages +dont les maisons s'étageant à mi-côte semblaient +regarder, les unes par-dessus les autres, la Seine +qui coulait placidement au milieu de la vallée et, +de ci, de là, faisait un détour pour s'en aller arroser +le pied d'une autre colline également verdoyante +et jolie.</p> + +<p>Aimée, qui, en se haussant sur ses petits pieds, +parvenait à dépasser de toute la tête un épais +champ de seigle dont les tiges minces et flexibles +venaient lui caresser le visage, cherchait à voir le +plus possible de toutes ces choses.</p> + +<p>«C'est donc là, César, demanda-t-elle, la campagne +que tu vois dans tes rêves?</p> + +<p>—Non, Aimée, non, ce n'est pas cela.</p> + +<p>—C'est encore plus beau?</p> + +<p>—Je ne sais pas si c'est plus beau, mais c'est +différent. Les bois y sont plus épais, les maisons +moins nombreuses, la solitude plus complète et +le silence plus profond. Enfin je ne sais comment +te dire cela, moi; c'est moins riant, moins en +fête qu'ici, et il me semble que je ne pourrais en +voir la réalité sans être ému.»</p> + +<p>Ils étaient arrivés. Mais alors, la timidité naturelle +de leur caractère prenant le dessus, au lieu +d'entrer ils s'assirent au pied d'un arbre, juste en +face du château que, pour se donner du courage +sans doute, ils se mirent à examiner minutieusement, +s'amusant à en compter les fenêtres, les +persiennes, les girouettes, les paratonnerres, enfin +tout jusqu'aux marches du perron et aux caisses +de fleurs dont elles étaient ornées.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p> + +<p>La ferme, située sur la gauche, se trouvait à +peu près masquée par un bouquet d'arbres; ce +qui faisait qu'au premier abord on ne la voyait +point. Il fallait, pour s'y rendre, quitter la route +et prendre un joli chemin qui semblait se perdre +dans le bois. Mais il était facile de la deviner au +mouvement, au va et vient qui régnaient de ce +côté. C'était sans cesse des chevaux attelés à des +charrettes ou à des tombereaux qu'on dirigeait +par là; puis une volée de poussins qui venaient, +conduits par leur mère, picoter quelques grains +de blé tombés sur la route, ou une bande de canetons +courant se baigner effrontément dans la +magnifique pièce d'eau qu'on voyait briller devant +le château et réfléchir le ciel et les arbres avec +la transparence d'un miroir.</p> + +<p>César et Aimée, n'ayant plus rien à compter, +prirent enfin le parti de se rendre à la ferme. Ils +allaient entrer dans la cour, cour immense et entourée +d'un si grand nombre de bâtiments qu'on +eût dit un village, lorsque Balthasar rebroussa +chemin et vint, l'oreille basse, se cacher craintivement +derrière ses maîtres, qui, eux-mêmes, reculèrent +tout à coup saisis d'épouvante: un +énorme cerbère, un boule-dogue de taille colossale +bondissant de fureur à la vue du caniche, s'élançait +en poussant des aboiements féroces sur +les barreaux de fer de sa loge. Heureusement un +jeune homme qui venait derrière mes amis apaisa +d'un mot le chien de garde.</p> + +<p>«Silence donc, Matamore!» dit-il sévèrement.</p> + +<p>Matamore se tut, mais de mauvaise grâce et en +montrant sous un rictus qui n'était rien moins +que rassurant, des crocs d'ivoire luisants et affilés +comme des poignards.</p> + +<p>Balthasar, malgré l'exemple que lui donnaient +ses maîtres en suivant le monsieur qui avait tant +d'influence sur Matamore, jugea convenable de +rester dehors.</p> + +<p>«Qui cherchez-vous, mes enfants? demanda le +jeune homme.</p> + +<p>—Le régisseur.</p> + +<p>—Et qu'avez-vous à lui dire, au régisseur?</p> + +<p>—Dame! répondit César passablement embarrassé, +voici ce que c'est: ma soeur et moi nous +voudrions travailler.</p> + +<p>—Bah! vraiment? Mais vous êtes trop jeunes.</p> + +<p>—Oh! ça ne fait rien.</p> + +<p>—Voyons! que savez-vous faire?</p> + +<p>—Ce que vous voudrez.</p> + +<p>—C'est un peu vague.... N'importe, si la bonne +volonté y est; les travaux des champs n'exigent +pas un long apprentissage.</p> + +<p>—Moi, d'abord, dit Aimée, je puis conduire +aux champs tous ces jolis moutons que je vois là.»</p> + +<p>Elle montrait une troupe de deux à trois cents +agneaux, lesquels n'ayant rien de mieux à faire +pour le moment, gambadaient dans la cour et se +livraient à des courses folles, comme font les enfants +qui jouent à cache-cache et aux barres.</p> + +<p>«Et moi, dit César, je puis très-bien labourer +la terre et conduire les chariots de grains.</p> + +<p>—Je saurais bien aussi ramasser les oeufs, dit +Aimée, ou donner à manger aux petits poussins, +ou même faire la cuisine, si cela vous plaît.»</p> + +<p>Il faut convenir qu'Aimée s'avançait un peu; +mais son zèle l'emportait.</p> + +<p>«Si vous avez un jardin, je le cultiverai, reprit +César. Je sais comment on plante les fleurs et à +quelle époque il faut tailler la vigne.»</p> + +<p>Le jeune homme, qui n'était autre que le régisseur +et qu'on appelait M. Robert, comprit tout +de suite que mes amis ne savaient rien faire; +mais, en même temps, il leur voyait tant de courage +et de bonne volonté qu'il ne voulut pas les +affliger par un refus brutal.</p> + +<p>«Venez avec moi,» leur dit-il.</p> + +<p>Et il les conduisit dans une vaste pièce qui servait +de salle à manger aux gens de la ferme et +qu'on appelait le réfectoire. Là, une jeune et +alerte servante nommée Victoire leur servit un +goûter, ainsi qu'à Balthasar, qui avait trouvé, sans +éveiller de nouveau les susceptibilités du boule-dogue, +le moyen d'entrer non-seulement dans +la cour, mais encore dans la maison, et cela juste +à point pour partager le repas de ses maîtres.</p> + +<p>Tous trois mangeaient de bon appétit, et M. Robert, +à qui cela faisait plaisir, les regardait en +souriant, lorsque tout à coup le galop de deux +chevaux et un cliquetis de ferraille appela leur +attention.</p> + +<p>«Tiens! s'écria Victoire en regardant par la fenêtre, +voici les gendarmes!»</p> + +<p>Certes, mes amis savaient ce que c'était que des +gendarmes; à Paris, ils en rencontraient à chaque +instant et n'en avaient jamais eu peur; cependant, +soit pressentiment, soit conscience de leur +état d'enfants abandonnés, ce fut avec un véritable +déplaisir qu'ils virent entrer dans le réfectoire +ces deux braves serviteurs de l'ordre public; +lesquels, pour remplir un devoir de politesse envers +M. Robert et sa compagnie, portèrent militairement +au front le revers de la main droite.</p> + +<p>La compagnie de M. Robert, c'était César et Aimée, +puis la servante, qui, allant et venant de la +cuisine au réfectoire, servait nos amis et les encourageait +avec toutes sortes de bonnes paroles.</p> + +<p>«Pauvres petits! disait-elle; là, voyez comme +ils ont faim!... Mangez ceci, puisqu'on vous le +donne... C'est de bon coeur, allez!... On dirait +pourtant qu'ils craignent d'y toucher!... Faut pas +comme ça faire des façons.... N'ayez donc pas +peur!... quand on vous dit qu'il en reste encore +pour les autres.»</p> + +<p>Les gendarmes avaient chaud (à la campagne +les gendarmes ont souvent chaud); ils déposèrent +leurs chapeaux sur un buffet, ce qui permit à +César et à Aimée de constater que les gendarmes +n'ont pas la physionomie plus rébarbative que les +autres hommes, et que la sévérité qu'on serait +tenté de leur supposer au premier abord ne réside +le plus souvent que dans leur grosse moustache +et leur grand chapeau.</p> + +<p>On peut dire que c'étaient là des observations +rassurantes; pourtant César et Aimée n'étaient +point du tout rassurés.</p> + +<p>«Victoire, dit M. Robert à la servante, prenez +une bouteille de vin blanc et versez à boire à +messieurs les gendarmes.»</p> + +<p>Messieurs les gendarmes se firent un peu prier, +mais seulement pour la forme, car ils avaient +grand'soif (à la campagne, ayant souvent chaud, +il se trouve qu'ils ont toujours soif).</p> + +<p>«Monsieur Robert et la compagnie, dirent-ils +en faisant de nouveau le salut militaire, à la +vôtre!»</p> + +<p>Puis l'un d'eux prit la parole pour expliquer +l'objet de leur visite. La servante voulait leur +verser à boire de nouveau, mais ils remercièrent +honnêtement.</p> + +<p>«Il nous faut tout notre sang-froid, monsieur +Robert, dit celui qui avait déjà pris la parole; +nous avons une mission à remplir, et.... vous +comprenez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, vous sentez, fit l'autre.</p> + +<p>—Le devoir d'abord, reprit le premier.... +après.... Eh bien! après, si vous le permettez....</p> + +<p>—Si cela vous convient, dit le second, qui +semblait avoir pour fonction de répéter ce que +disait son camarade.</p> + +<p>—Pour en venir tout de suite au fait, voici la +chose, monsieur Robert: nous sommes à la recherche +des individus qui ont mis le feu cette nuit +à Villeneuve-le-Roi. N'auriez-vous point reçu ou +vu passer des rôdeurs ou des vagabonds à mine +suspecte?... Il faut nous dire cela.</p> + +<p>—Non, répondit M. Robert, nous n'avons vu personne.</p> + +<p>—Ah! fit le gendarme en jetant de côté un +coup d'oeil expressif sur nos amis, qui, la fourchette +en l'air et la bouche béante, écoutaient +avec une sorte de stupeur.</p> + +<p>—Les pertes sont-elles considérables? demanda +M. Robert.</p> + +<p>—A l'heure qu'il est, plus de vingt ménages +sont dans la rue.... Il y aura de la misère.... +Voyez-vous, c'est affreux ces choses-là; on ne s'y +habitue jamais. Les granges, les maisons qui s'écroulent; +les bestiaux qu'on veut sauver et qui, +effrayés par le feu, refusent de sortir des étables +où la fumée les étouffe; les vieillards qui ont +peur de périr, les hommes qui pleurent, les femmes +qui deviennent folles, les petits enfants qu'on +oublie dans les chambres que dévore l'incendie!... +Puis les cris de la foule, le tambour, le tocsin, le +désordre!... les flammes qui se font des trouées +et se jettent sur les malheureux qui veulent les +éteindre!... Oui, allez, monsieur Robert, c'est +épouvantable!...</p> + +<p>—Moi, dit la servante avec une naïveté féroce, +ce qui me touche le plus dans tout cela c'est les +bêtes.... Quand je pense que nos vaches et nos +moutons pourraient brûler comme ça, tout vivants.... +ça me donne froid dans le dos.</p> + +<p>—Et les hommes, n'est-ce pas encore cent fois +plus malheureux?</p> + +<p>—C'est malheureux, je ne dis pas le contraire; +mais de pauvres et innocentes bêtes qui ne savent +ni parler, ni demander du secours, c'est pis encore.</p> + +<p>—Taisez-vous, Victoire, dit M. Robert, les propos +que vous tenez là sont insensés.... Avez-vous +des soupçons sur quelqu'un, messieurs les gendarmes?</p> + +<p>—On accuse des saltimbanques qui ont quitté +Villeneuve cette nuit, sans payer leur dettes, pendant +que tout le monde courait au feu.</p> + +<p>—Il est facile de retrouver leurs traces!</p> + +<p>—Pas tant que cela. Ils se sont séparés, paraît-il, +pour suivre des directions différentes. On nous +a rapporté qu'ils avaient pris, les uns un chemin +de traverse, les autres un sentier, et les autres +encore la grand'route. Et, entre nous, ça m'étonne +bien que vous n'ayez vu personne de la bande, car on m'a +signalé deux de leurs enfants qui se +sont dirigés par ici.</p> + +<p>—En fait d'enfant, dit M. Robert, je n'ai vu +que ceux que vous-mêmes pouvez voir en ce moment.</p> + +<p>—Lesquels donc, monsieur?</p> + +<p>—Mais ces deux petits qui sont à table près de vous.»</p> + +<p>A ces mots, César et Aimée furent saisis d'un +tel effroi que la servante eut pitié d'eux.</p> + +<p>«Pour ça, dit-elle, ce n'est pas eux, j'en réponds. +N'est-ce pas, petits, que ce n'est pas vous?</p> + +<p>—Quoi donc? fit César troublé.</p> + +<p>—Qui avez mis le feu.</p> + +<p>—Le feu?</p> + +<p>—Oui, le feu.... Est-il assez borné! On te demande +si c'est toi qui as mis le feu. C'est simple +comme bonjour, tu n'as qu'à répondre que ce +n'est pas toi.</p> + +<p>—Je ne comprends pas ce que vous voulez +dire.... Je ne sais pas, moi....</p> + +<p>—Comment tu ne sais pas? Et qui donc le +saura, si ce n'est toi, imbécile!»</p> + +<p>Le pauvre César était interdit et, pour le moment, +tout à fait incapable de faire une réponse +raisonnable. Mais Aimée ne s'intimidait pas si +facilement.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p> + +<p>«Ce n'est pas nous, dit-elle, qui avons fait ce +que vous dites, et je ne pense pas que nous +soyons des saltimbanques.»</p> + +<p>Si messieurs les gendarmes avaient quelque +peu réfléchi, il leur eût été facile de comprendre +que ces enfants n'étaient pas ceux qu'ils cherchaient; +mais il est de leur état de voir partout +des coupables.</p> + +<p>«Quoi, dit Victoire à Aimée, tu n'as pas à cet +égard plus de certitude que cela? Alors comment +veux-tu que les autres en soient sûrs? En voilà +une jolie manière de se défendre!</p> + +<p>—Assez, la fille, dit gravement le gendarme, +laissez l'autorité faire son devoir. Si ces enfants +sont coupables, rien ne nous empêchera de les arrêter.</p> + +<p>—Rien ne nous empêchera de les arrêter, répéta, +selon sa coutume, l'autre gendarme.</p> + +<p>—Nous arrêter! s'écria Aimée, nous arrêter!... +entends-tu, César, pour nous mettre en prison!...</p> + +<p>—Comme des voleurs, fit César en pleurant.</p> + +<p>—Bon, dit la servante en haussant les épaules, +les voilà maintenant qui se mettent à crier avant +qu'on ne les écorche, comme les anguilles de Melun.</p> + +<p>—Allons! Victoire, retirez-vous,» dit M. Robert +sévèrement.</p> + +<p>Victoire passa, en maugréant, dans la pièce +voisine, et le gendarme sortit de sa poche des +papiers, des plumes et un encrier pour dresser le +procès-verbal.</p> + +<p>«Qui êtes-vous?» demanda-t-il.</p> + +<p>Les enfants ne surent que répondre.</p> + +<p>«Ils ne veulent point se nommer. Écrivez cela, +dit-il à son camarade.</p> + +<p>Puis, s'adressant de nouveau aux enfants: +«Quel âge avez-vous?» demanda-t-il.</p> + +<p>César et Aimée, qui ne savaient point quel âge +ils avaient, gardèrent le silence.</p> + +<p>«Mettez, qu'ils n'ont point dit leur âge, dit +le gendarme qui interrogeait à celui qui écrivait.</p> + +<p>—D'où êtes-vous?» demanda-t-il encore.</p> + +<p>Les pauvres petits n'en savaient rien.</p> + +<p>«Où êtes-vous nés?»</p> + +<p>Force fut encore de se taire.</p> + +<p>«En quelle année?»</p> + +<p>Silence.</p> + +<p>«Écrivez qu'ils ne veulent point divulguer le +nom de leur famille ni le lieu de leur naissance.»</p> + +<p>Puis il continua:</p> + +<p>«Que font vos parents, où demeurent-ils? Comment +les appelle-t-on?»</p> + +<p>A ce déluge de questions, les pauvres enfants +étourdis fondirent en larmes. M. Robert eut pitié +d'une si grande douleur.</p> + +<p>«Voyons, leur dit-il doucement, calmez-vous.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p> + +<p>On ne veut pas vous faire du mal. Remettez-vous +et répondez à M. le gendarme qui vous interroge. +Dites-lui ce que vous savez.</p> + +<p>—Nous ne savons rien, nous, fit César avec +désespoir.</p> + +<p>—Cela n'est pas possible. Vous voulez tromper +la justice, dit le gendarme; on sait toujours qui +on est... Si vous ne me répondez pas, il faudra +pourtant que je vous arrête.</p> + +<p>—Là! fit tout à coup la servante qui avait +écouté à la porte, ces pauvres enfants! il me fait +mal de les voir en cet état. Ce n'est pas eux qui +ont fait le coup; j'en répondrais sur ma tête. Il +faut être aveugle pour ne pas voir qu'ils sont innocents.</p> + +<p>—Pourquoi donc alors qu'ils s'obstinent à garder +le silence?</p> + +<p>—Ah! pourquoi? Je n'en sais rien, moi; mais +soyez certains que s'ils étaient coupables, ils répondraient. +Les criminels ont réponse à tout.</p> + +<p>—C'est vrai, fit observer M. Robert. Voyons, +mes enfants, un peu de courage, et avouez si +vous savez qui a mis le feu.</p> + +<p>—Comment, répondit enfin César, pourrions-nous +savoir cela, puisque nous ne connaissons +pas le village que vous dites?</p> + +<p>—Eh bien! reprit le gendarme, dites-nous +seulement ce que font vos parents?</p> + +<p>—Ces enfants sont orphelins, fit M. Robert.</p> + +<p>—Alors ils ont des oncles, des tantes, un tuteur, +quelqu'un enfin qui doit s'occuper d'eux et +à qui nous allons les reconduire.»</p> + +<p>César et Aimée, que l'idée d'être ramenés par les +gendarmes à Joseph Ledoux effrayait au delà de +toute expression, ne desserrèrent point les dents.</p> + +<p>«Vous vous taisez? Il va donc falloir se décider +à nous suivre. Qui que vous soyez, on ne peut +vous laisser comme ça courir les chemins. Ce n'est +pas pour rien qu'on a inventé les colonies agricoles +et pénitentiaires.»</p> + +<p>Sur ces entrefaites, un cavalier qui était entré +dans la cour avec la vitesse d'un ouragan, mit +lestement pied à terre et pénétra dans la salle.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc, messieurs les gendarmes? demanda-t-il.</p> + +<p>—C'est ces deux petits rôdeurs que nous arrêtons, +monsieur Richard.»</p> + +<p>M. Richard, qui avait alors une douzaine d'années, +était un fort beau garçon dont la physionomie +intelligente et gracieuse inspirait tout d'abord +de la confiance et de la sympathie. On se +sentait disposé à l'aimer même avant de le connaître. +César et Aimée, qui, à travers leurs larmes, +pouvaient à peine le voir, devinèrent tout de +suite que c'était un ami, et se reprirent à espérer.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE VIII.</h3> + +<p>M. Richard Lebègue.—Mes amis travaillent.</p><br> + + +<p>«Peut-on savoir, messieurs, demanda-t-il, de +quoi sont accusés ces enfants?</p> + +<p>—Tout porte à croire, monsieur Richard, qu'ils +ont des accointances avec les incendiaires de Villeneuve-le-Roi, +ou du moins qu'ils les connaissent.</p> + +<p>—Ou qu'ils les connaissent, répéta l'autre avec +la fidélité d'un écho.</p> + +<p>—Vous vous trompez, messieurs, les incendiaires +sont arrêtés.</p> + +<p>—Que m'apprenez-vous là, monsieur Richard? +Ils sont arrêtés!... En êtes-vous bien sûr?</p> + +<p>—Mon père donne en ce moment l'ordre de les +diriger sur Versailles, où ils seront jugés.</p> + +<p>—Eh bien, tant mieux!... J'en suis bien aise, +c'est une charge de moins pour ces enfants.</p> + +<p>—A qui vous allez rendre la liberté, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Je le voudrais, monsieur Richard, puisque +cela paraît vous faire plaisir, mais je ne le puis. +Vous les voyez ici en flagrant délit de vagabondage, +et M. le maire, votre papa, me blâmerait si +je ne les ramassais pas.</p> + +<p>—Savez-vous qu'ils n'ont pas du tout l'air de +grands criminels.... Si je me chargeais d'eux, +messieurs les gendarmes?...</p> + +<p>—Votre protection ne saurait leur suffire; si +c'était M. Lebègue, votre papa, qui les prît sous +la sienne, à la bonne heure!... Mais il ne le ferait +pas; il a bien assez des pauvres du pays. Ainsi, +monsieur, nous vous disons au revoir.</p> + +<p>—Mon père va venir, attendez au moins que +vous l'ayez vu.</p> + +<p>—Oui, dit à son tour la servante, M. Richard a +raison; attendez que M. Lebègue ait vu ces pauvres +enfants.... Il me fait peine, à moi, de songer +qu'ils vont partir comme cela.»</p> + +<p>En ce moment, M. Lebègue entrait; mes amis, +malgré leur trouble, comprirent que c'était un +personnage tout-puissant aux Granges, car à sa +vue, la servante avait délicatement ramené le coin +droit de son tablier sur la hanche gauche, et +M. Robert s'était levé; quant aux gendarmes, ils +se tenaient au port d'arme et faisaient en sorte de +ne point perdre un pouce de leur dignité. Intérieurement +ils se disaient: M. Lebègue, qui est +maire de Villeneuve, qui est membre du conseil +général, qui a le sous-préfet dans sa manche gauche, +le préfet dans sa manche droite, sans compter +le député, le ministre, le gouvernement et +tout le tremblement, verra fort bien que les gendarmes +Poulain et Benoist ont une excellente tenue +et sont parfaitement à leur affaire, et alors, +en sa qualité de père de ses administrés, il ne +pourra se dispenser de faire nommer lesdits gendarmes +Poulain et Benoist, brigadiers dans quelque +localité plus importante que Villeneuve-le-Roi.</p> + +<p>«Et vos incendiaires, mon père, sont-ils déjà +sur la route de Versailles? demanda Richard.</p> + +<p>—Non, ceux que nous prenions pour des incendiaires +sont d'honnêtes ouvriers qui, cette +nuit, étaient encore à Paris. Contrarié de la méprise +dont ils ont été victimes, je les ai fait remettre +immédiatement en liberté.»</p> + +<p>Cette nouvelle surprit péniblement Richard, +ainsi que Victoire et M. Robert. Quant à mes amis, +ils en furent atterrés.</p> + +<p>M. Lebègue, était, en homme, le vivant portrait +de Richard. Beaucoup de gens l'appelaient M. Lebègue +du Coudray, et lorsqu'un flatteur lui écrivait, +il ne manquait pas de mettre sur l'adresse, +à M. le vicomte du Coudray. Il était prouvé qu'à +la dernière croisade, un vicomte du Coudray avait +fait des prodiges de valeur et occis tant de Sarrasins +qu'il s'était trouvé, après la bataille, momentanément +paralysé des deux bras. Ce héros, +de retour en France, épousa une haute et puissante +dame, et il s'en suivit une longue lignée de +vicomtes, de barons et de chevaliers du Coudray, +qu'on voit jusqu'à la Révolution apparaître de +temps à autre, au Louvre, à Saint-Germain, à +Versailles, pour tâcher de recueillir, en obtenant +quelque emploi à la cour et à l'armée, une faible +partie des biens et des honneurs qu'ils pensaient +leur avoir été acquis à eux et à leurs descendants, +jusqu'à la fin des siècles et même au delà, +par le bras solide et le sabre bien affilé de leur +ancêtre, Pierre du Coudray. Ces du Coudray disparurent +à la Révolution, mais le grand-père de +M. Lebègue ayant épousé une demoiselle Ducoudray, +dont le père était procureur au Châtelet de +Paris, des amis persuadèrent à ce brave homme +que sa femme descendait de l'illustre famille de +ce nom. Des parchemins furent trouvés, et il se +fâcha plus d'une fois pour faire consentir son fils +à porter le titre de vicomte, ce que celui-ci refusa +constamment. Le père de Richard n'était pas non +plus d'un caractère à s'affubler d'une vicomté si +peu certaine; mais le monde est plein d'officieux +et de flatteurs toujours prêts à spéculer sur +la vanité des gens riches ou influents. Heureusement +pour lui, M. Lebègue n'était pas la dupe de +ces gens-là; il savait fort bien que s'il n'avait été +qu'un pauvre diable, personne n'eût songé à lui +persuader qu'il était le descendant de Pierre du +Coudray.</p> + +<p>Si vous voulez devenir des hommes, mes petits +lecteurs, faites comme lui; ne souffrez pas qu'on +vous trompe, et ne cherchez point à tromper les +autres. On va peut-être dire que je risque, en +vous parlant ainsi, de dessécher votre coeur. Entendons-nous: +je serais désolée de détruire les +illusions qui doivent charmer votre jeunesse, mais +que doit-on comprendre par des illusions, si ce +n'est l'amour de tout ce qui est véritablement noble, +grand, généreux, élevé. Eh bien! ces illusions-là, +ayez-les, et faites en sorte qu'elles deviennent +des réalités. Pour votre part, croyez au +bien et faites-le, aimez les sentiments élevés, les +passions généreuses, et soyez vous-mêmes susceptibles +de grandeur d'âme et de dévouement; +c'est un sûr moyen de n'être jamais désillusionné. +Mais sont ce des illusions bien enviables que de +se tromper volontairement sur soi et sur les autres? +Et y a-t-il jamais nécessité de croire qu'un +flatteur est un homme sincère ou qu'on soit un +héros, parce qu'il se pourrait qu'on eût parmi ses +ancêtres un individu qui ait cassé la tête à vingt-trois +Sarrasins en un seul jour; à prendre enfin +le mal pour le bien, le faux pour le vrai, et l'injuste +pour le juste?</p> + +<p>Réfléchissez à cela, et dites ce que vous en +pensez.</p> + +<p>Quant à M. Lebègue, disons, pour finir, que +c'était un brave et digne homme plein de coeur +et d'intelligence; mais qu'il n'avait aucun préfet +dans sa manche, et ne jouissait auprès de l'administration +que du crédit qu'obtient ordinairement +un homme distingué et dépourvu d'ambition qui +veut se rendre utile à ses concitoyens. Il faisait +valoir ses biens lui-même, quoique sa fortune fût +assez considérable pour lui procurer une oisiveté +opulente. Mais il n'aimait point le vide et le désoeuvrement +que traîne inévitablement avec elle +la vie oisive et purement mondaine.</p> + +<p>D'un autre côté, il s'était dit qu'il pouvait rendre +quelques services à ses semblables et à son +pays en utilisant sa grande fortune à expérimenter +les nouvelles découvertes en agriculture, et à +les faire adopter lorsqu'elles seraient lucratives +et susceptibles d'améliorer le sort des pauvres +cultivateurs. Et voyez comme la Providence favorise +ceux qui font le bien avec intelligence: à ce +métier, M. Lebègue n'avait point diminué ses revenus; +il ne les avait pas augmentés non plus, +par exemple. Mais cela lui importait peu; il n'entrait +point dans ses vues de spéculer.</p> + +<p>Maintenant, revenons à César et à Aimée. M. Lebègue +fut frappé de leur désespoir.</p> + +<p>«Qu'est-ce qui afflige donc si fort ces enfants?» +demanda-t-il.</p> + +<p>Le gendarme expliqua leur affaire.</p> + +<p>«Qu'ils se rassurent, dit M. Lebègue, ils ne +seront pas arrêtés comme incendiaires. Ce sont +bien certainement les saltimbanques qui ont mis +le feu,—on a des preuves—et parmi leurs enfants, +il n'en est aucun qui ressemble à ce petit +garçon et à cette petite fille.</p> + +<p>—A la bonne heure! s'écria Richard.</p> + +<p>—Cependant, comme on ne peut laisser deux +enfants courir les grands chemins et vagabonder +de village en village, je dois les faire arrêter, et +si personne ne les réclame, on les enverra dans +quelque maison de correction.</p> + +<p>—Il paraît, dit Richard, qu'ils étaient venus +pour demander à M. Robert de les occuper.</p> + +<p>—C'est une excellente note pour eux.</p> + +<p>—Pensez-vous, mon père, qu'ils soient capables +de travailler?</p> + +<p>—Mais sans doute, pourquoi pas? Ils peuvent +à cette époque de l'année rendre dans les champs +les mêmes services que les autres enfants de leur +âge.</p> + +<p>—Alors, mon père, si vous leur donniez de +l'ouvrage?</p> + +<p>—C'est impossible, mon ami, il n'y en a pas +pour eux ici.</p> + +<p>—Mais si je vous priais de leur en créer.</p> + +<p>—Il me faudrait te refuser; j'ai encore dans +le village deux ou trois enfants pauvres qui ne +sont pas occupés, et auxquels garder ceux-ci serait +nuire. D'ailleurs, mon ami, je ne puis donner +asile à des enfants qui ne veulent pas se faire +connaître.</p> + +<p>César, se doutant bien que c'était là le M. Lebègue +dont avaient parlé les paysans d'Orly, se +décida à raconter ce qui leur était arrivé, à lui et +à sa soeur, depuis la rencontre de la dame aux +vingt francs, et ne cacha point l'effroi que leur +avait causé la perspective d'être ramenés chez +Joseph par les gendarmes.</p> + +<p>M. Lebègue prit enfin le parti de garder les +deux enfants à la ferme. Il devait voir Mme de +Senneçay le surlendemain, et comptait s'entendre +avec elle sur ce qu'il convenait de faire pour eux. +En attendant, M. Robert fut chargé de prendre +des informations sur Joseph, et Richard, remontant +immédiatement le petit cheval gris pommelé +qui l'attendait dans la cour,—et qui était un +arabe pur-sang,—se rendit à Orly, pour demander +à Florentin et à Florentine, avec qui il avait +joué plus d'une fois chez Mme de Senneçay, ce +qu'ils savaient de ses protégés.</p> + +<p>Les gendarmes, n'ayant plus rien à faire aux +Granges, jugèrent convenable de se retirer, non +sans avoir toutefois vidé une seconde fois leurs +verres et salué militairement, en gendarmes bien +appris, M. Lebègue, M. Richard et leur compagnie.</p> + +<p>A votre place, mes petits lecteurs, je croirais +certainement que César et Aimée en ont fini avec +leur vie de misère, et qu'ils vont mener désormais +une existence paisible et laborieuse aux +Granges, sous la protection de Richard et de son +père. Mais, il ne faut pas nous le dissimuler, tout +est surprise pour nous dans la vie, et presque +toujours la Providence, qui a des vues opposées +aux nôtres, déjoue nos combinaisons les mieux +établies, et empêche nos projets les plus chers de +se réaliser.</p> + +<p>Victoire se chargea de César et d'Aimée pour le +reste de la journée. La bonne fille était enchantée +d'avoir ces deux enfants qui la suivaient partout +et l'aidaient avec empressement dans les soins +du ménage. Le soir, elle les fit coucher dans une +chambre, à côté de la sienne, et le lendemain, +dès cinq heures, elle les réveillait pour leur faire +prendre tout de suite les habitudes salutaires de +la campagne, où tout le monde est sur pied au +petit jour. Seulement, comme il y avait une forte +rosée, on dut attendre jusqu'à huit heures pour +se rendre aux champs. Il s'agissait d'énieller les +jeunes blés. C'était un travail charmant et des +plus simples; à l'aide d'une toute petite bêche, +qui n'a pas plus de cinq à six centimètres de +large, on coupe la plante, qu'on ramasse ensuite +pour s'assurer qu'elle est bien détruite. Aux +granges, il fallait rapporter toutes les nielles ou +nigelles, si vous le préférez, à M. Robert, qui jugeait +du travail que chacun avait fait par la +quantité de plantes qu'il lui rapportait.</p> + +<p>César et Aimée, à laquelle Victoire avait donné +un grand chapeau de paille à cause du soleil, qui, +à la mi-avril, est déjà très-chaud, partirent donc +à huit heures en compagnie de six enfants de +leur âge que dirigeaient deux vieilles femmes. Ils +furent bientôt au courant de ce travail élémentaire +et, pour contenter M. Robert, s'y livrèrent +avec ardeur. Ce n'était pas l'affaire des autres, +qui n'en prenaient ordinairement qu'à leur aise; +mais cependant la matinée se passa bien. A midi, +ils revinrent à la maison pour dîner. M. Lebègue +leur fit compliment, et Richard, qui se trouvait +là, leur remit une petite pièce de cinq francs à +compte sur leur travail. Hélas! c'était trop de bonheur +à la fois!... Balthasar, sans montrer un enthousiasme +excessif, se faisait fort bien à ce nouveau +genre de vie; d'autant mieux que Matamore le +voyait maintenant d'un très-bon oeil et lui faisait +un petit grognement amical chaque fois qu'il passait +devant sa loge. L'intelligent caniche allait +sans cesse de la ferme aux champs, où il regardait +ses maîtres travailler, et des champs à la +ferme, où il avait entrepris de se rendre utile en +empêchant les poules de venir picoter le petit blé +qu'on donnait aux brebis. Certes, l'emploi que +s'était adjugé Balthasar n'était pas une sinécure; +il fallait, pour le remplir consciencieusement, dépenser +beaucoup d'instinct et une surveillance de +tous les instants; mais Victoire, qui le voyait +monter la garde ou courir tout haletant au grand +soleil, le récompensait et l'encourageait en lui +donnant de temps à autre une tasse de lait.</p> + +<p>Les choses durèrent ainsi deux jours; le troisième +au matin, rien encore ne faisait prévoir +qu'elles dussent changer. Seulement, à midi, les +enfants apprirent de Victoire que M. Robert était +absent pour une partie de la journée et que +M. Lebègue et Richard montaient en voiture +pour se rendre chez Mme de Senneçay. Nos amis +savaient que c'était pour eux que M. Lebègue +s'absentait; néanmoins leur coeur se serra en +apprenant qu'ils allaient rester toute une après-midi +sans voir leurs protecteurs. Vous savez, mes +petits lecteurs, que leurs camarades, dès le premier +jour, leur avaient montré de la mauvaise +humeur. On leur en voulait parce qu'ils travaillaient +bien. D'un autre côté, on les regardait +comme des intrus qui étaient venus faire du tort +aux enfants du village. Jusqu'alors on s'était +contenté de leur montrer les dents parce qu'on +craignait M. Lebègue et M. Robert; mais aussitôt +qu'on sut ces messieurs absents, on organisa une +cabale pour obliger mes amis à quitter les Granges +le jour même. Parmi les six enfants qui travaillaient +avec eux, il y avait quatre garçons; +ces quatre s'étaient renforcés de deux autres qui +étaient venus censément en amateurs, parce qu'ils +trouvaient que c'était une heureuse manière d'employer +leur congé du jeudi. C'était ce qu'ils disaient +du moins, mais la vérité est que les autres +les avaient été chercher. A une heure, au +lieu de se mettre à l'ouvrage, on resta sur la +route à jouer aux billes. César et Aimée, suivis +des deux vieilles femmes, travaillèrent comme de +coutume. Les gamins voulurent les forcer à jouer +avec eux; mes amis résistèrent; une bataille +s'engagea. Ces mauvais sujets n'eurent point +honte de leur nombre, six contre deux, et frappèrent +comme des lâches qui se sentent en force. +Les deux autres petites filles et les vieilles femmes, +tranquillement assises sur leurs paniers, +regardaient cette lutte sauvage d'un oeil calme +et, disons-le, presque content; ces créatures bornées, +croyant que les habitants du village, seuls, +avaient droit à la bienfaisance de M. Lebègue, +voyaient avec humeur ces étrangers qui la partageaient +avec eux. Balthasar, qui était accouru +au secours de ses maîtres, mordait à belles dents +au hasard dans le bataillon ennemi; il atteignit +enfin un mollet plus tendre ou plus sensible que +les autres; le gamin blessé se retourna et appuya +si cruellement son pied, grossièrement chaussé +d'un sabot, sur la patte du malheureux chien, +qu'on put la croire broyée. Le pauvre Balthasar +en perdit presque connaissance. César le prit +dans ses bras, et laissant sur la place sa bêche +et son panier, s'enfuit à toutes jambes avec Aimée +qu'il tenait par la main. Ils voulaient retourner +aux Granges, mais les autres s'arrangèrent de +manière à leur couper le chemin. Les pauvres +enfants se sauvèrent comme ils purent à travers +champs pendant plus d'une heure, jusqu'à ce +qu'enfin ils eussent perdu leurs ennemis de vue.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p> + +<p>Le soir, Victoire témoigna une grande surprise +en ne les voyant point rentrer. «Il est inutile de +les attendre, dirent les vieilles femmes. Ce sont +de petits paresseux; comme il les ennuyait de +travailler assidûment, ils ont planté là le panier +et la bêche, et se sont enfuis avec leur +chien.</p> + +<p>—Il y a quelque chose là-dessous, dit la bonne +Victoire tout attristée; mais si vous ne dites pas +la vérité, M. Lebègue saura bien la découvrir.</p> + +<p>—M. Lebègue? Il verra combien il a eu tort +de s'intéresser à des enfants qu'il ne connaissait +point, à des étrangers, à des vagabonds qu'il +n'aurait pas même dû garder chez lui une heure. +N'y a-t-il pas d'ailleurs assez de monde dans la +commune pour faire son ouvrage?»</p> + +<p>Quand M. Robert rentra, tout le monde à la +ferme était couché depuis longtemps; il était trop +tard pour envoyer à la recherche de mes malheureux +amis. M. Lebègue revint aux Granges le lendemain +soir seulement. Le samedi, dès le matin, +il envoya des courriers dans toutes les directions +pour savoir ce qu'étaient devenus les enfants; +mais on ne les rencontra point; personne n'avait +entendu parler d'eux.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE IX.</h3> + +<p>En flânant.—Une nouvelle connaissance.</p><br> + + +<p>Encore une fois César et Aimée se retrouvèrent +seuls. Il est vrai qu'ils avaient maintenant de quoi +vivre, mais ce n'était qu'une chétive consolation. +Croyez bien, mes petits lecteurs, qu'ils auraient +abandonné de bon coeur leur belle petite pièce de +cinq francs pour demeurer toujours auprès du +jeune M. Richard, qui s'était montré si bon pour +eux. Mais, hélas! il est bien rare qu'en ce bas +monde on obtienne comme cela, tout de suite et +sans effort, les choses qu'on désire le plus. Il +n'est donné à personne de régler sa destinée.</p> + +<p>Je ne veux point les suivre pas à pas, cela manquerait +d'intérêt. Ils allaient, ils allaient!... suivant +Balthasar, qui, bien qu'il n'eût que trois pattes +à sa disposition, se montrait infatigable. Ils se +nourrissaient comme ils pouvaient, mangeant la +plupart du temps du pain dont ils partageaient la +mie avec les oiseaux.</p> + +<p>Quoiqu'ils eussent un regret profond de ne plus +demeurer à la ferme des Granges, où ils avaient +trouvé en Victoire une si excellente amie, ils vécurent +comme cela deux jours dans la paix et +l'insouciance, abusant un peu, pour jouer et courir, +de cette liberté qu'ils goûtaient pour la première +fois. Quand Balthasar les voyait occupés à +construire des maisons avec les pierres de la route, +ou bien à creuser des canaux en travers d'un chemin +pour mettre en communication des fossés +pleins d'eau, il s'asseyait sur son derrière, et, sérieux +comme un quaker, il montrait par sa mine +grave et impassible que ces jeux ne lui plaisaient +pas. Mais les enfants n'y prenaient point garde +et, comme si de rien n'était, continuaient de perdre +agréablement le temps. D'autres fois le brave +chien impatienté prenait le parti de s'enfuir pour +les arracher à ces occupations oiseuses. Cela réussissait +toujours; dès qu'ils apercevaient Balthasar +au loin, ils s'empressaient de courir pour le rattraper; +le caniche satisfait y mettait de la complaisance +et revenait sur ses pas. Et l'on marchait +ensuite pendant une heure ou deux sans songer +à jouer.</p> + +<p>Une après-midi que le temps était à l'orage, ils +s'étaient encore arrêtés, et sans souci des heures +qui fuyaient, s'attardaient à l'édification d'une jolie +maison bourgeoise. Cela marchait tout à fait +bien: le rez-de-chaussée était solide et sagement +distribué. On avait fait un plancher comme on +avait pu, avec quelques tiges de sureau vert et +des brindilles de hêtres ramassées au pied d'une +pile de fagots. Ce n'était pas, à vrai dire, d'une +élégance recherchée; mais on pouvait fort bien +s'en contenter, surtout si l'on avait des goûts modestes; +quant au deuxième étage, il montait; encore +un peu, et mes amis, se faisant charpentiers, +allaient poser la toiture, une série de petites lattes +qu'ils avaient taillées dans des copeaux, lorsqu'ils +s'aperçurent que Balthasar n'était plus là. Ils se +trouvaient à quelques centaines de pas d'un village +appelé Viry. Alors, et sans se soucier d'achever +une oeuvre qui devait cependant leur donner +de grandes satisfactions d'amour-propre, ils se +mirent, sans perdre une minute, à courir dans la +direction du village. Mais comme ils étaient sur +le point de s'engager dans la rue principale, ils se +rencontrèrent avec une troupe de paysans qui en +sortaient, tous armés de fourches, de brocs, de +serpes et marchant à la poursuite de quelque +chose que mes amis virent passer devant eux, +comme un point blanc qui fuyait avec une rapidité +vertigineuse. Derrière les hommes, des femmes +et des enfants accouraient en poussant des +clameurs: «Au chien enragé! au chien enragé! +criait-on, fermez vos portes!» César et Aimée, +effrayés comme les autres, regardèrent en avant +pour comprendre un peu de quoi il s'agissait. +Hélas! mes bons petits lecteurs, le point blanc +c'était Balthasar!... à ce qu'ils pensèrent du moins, +mais il était si loin déjà qu'on pouvait s'y tromper.... +A leur tour, ils crièrent: «Si c'est Balthasar, +ne lui faites pas de mal; il n'est pas méchant.»</p> + +<p>Mais les paysans n'entendaient point et couraient +toujours. Enfin tout le monde s'arrêta, et +un profond silence régna au milieu de cette foule +qui tout à l'heure poussait des cris de forcené. +Une lutte s'engagea entre un des hommes et le +chien; lutte effroyable, car l'homme, un jeune +garçon de dix-huit ans, n'avait pour toute arme +qu'une fourche à dents de fer.</p> + +<p>Je vous laisse à penser si l'anxiété était vive +parmi les spectateurs, au milieu desquels se trouvait +la mère du jeune garçon. Par moment on se +flattait que tout était fini; mais tout à coup le +chien, qu'on avait cru terrassé, reparaissait bondissant +d'un autre côté, et la pauvre mère gémissait +à fendre l'âme. Cela dura ainsi deux ou trois +minutes qui parurent des siècles.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/12.png"></p> + +<p>Enfin le jeune homme, demeuré vainqueur, souleva +avec sa fourche le cadavre du chien qu'il +montra à la foule. Cette vue opéra un soulagement +immense, et tous les coeurs se dilatèrent. Ce fut à +qui se précipiterait pour féliciter le jeune héros +et s'assurer qu'il n'était pas blessé. Plus le danger +avait été grand, plus on se montra joyeux. Les +enfants du village couraient, chantaient et dansaient +dans la rue. Les grandes personnes, elles-mêmes, +parlaient et riaient avec une verve qui +ressemblait à de la frénésie.</p> + +<p>Après s'être bien assuré que le monstre était +mort, on creusa dans un guéret une fosse profonde +de plusieurs pieds; on y jeta le cadavre +qu'on recouvrit de terre, et tout fut fini. Mais +alors César et Aimée, à qui l'idée que c'était leur +ami qu'on venait d'enterrer là ne laissait aucun +repos, se mirent à appeler Balthasar à grands +cris. Ce qu'entendant les petits paysans, ils ramassèrent +des cailloux sur la route et poursuivirent +les deux pauvres enfants fort loin à coups de +pierres, et leur auraient fait un mauvais parti, +s'il ne s'était rencontré un bois où les malheureux +se réfugièrent.</p> + +<p>Là ils s'accroupirent sur l'herbe et se livrèrent +tout entiers à la douleur d'avoir perdu Balthasar. +C'en était donc fait! Ils ne reverraient plus leur +fidèle et dévoué compagnon!... Et ils pleuraient!.. +On n'a pas l'idée d'un tel désespoir. Aimée, le visage +enfoui dans son tablier et la tête appuyée +sur ses genoux, sanglotait à faire pitié. César, en +homme qu'il était déjà, pleurait plus silencieusement: +mais son chagrin, pour être plus calme, +n'en était pas moins profond!...</p> + +<p>Par moment, cependant, ils cessaient de pleurer; +une voix intérieure, un pressentiment leur +disaient que Balthasar était vivant; que ce n'était +pas lui que le jeune paysan avait tué. Et d'ailleurs +pourquoi ces gens auraient-ils fait mourir Balthasar, +qui était si doux et si inoffensif? Un chien +enragé!... Si leur ami eût été frappé d'un tel +malheur, n'en auraient-ils point remarqué quelques +symptômes?... Mais Balthasar se portait +bien;... le matin même il avait déjeuné de bon +appétit avec eux.... Ce chien qu'on avait enterré +et qui ressemblait si fort à Balthasar, ils ne l'avaient +point vu de près; pourquoi n'en serait-ce +pas un autre?...</p> + +<p>Oui, sans doute, ce pouvait être un autre chien; +mais pourquoi aussi Balthasar ne se montrait-il +pas, s'il était vivant? Pourquoi ne venait-il pas +rassurer ses maîtres et leur dire, ne vous désolez +plus; me voici?... Ah! mon Dieu! ces pressentiments +n'étaient-ils donc que de faux espoirs destinés +à faire paraître la réalité plus amère encore. +Une telle incertitude était intolérable.... Mais +Balthasar était mort; il n'en fallait plus douter! +Et les pauvres enfants se remettaient à pleurer.</p> + +<p>Combien de temps demeurèrent-ils en cet état? +Nous ne saurions le dire; ni eux non plus, bien +certainement. Néanmoins, il est permis de supposer +que cela durait depuis plus de deux heures, +parce que la clarté du jour était sensiblement diminuée, +lorsqu'ils furent, pour ainsi dire, réveillés, +rappelés à la vie par un léger bruit, une +espèce de froufrou qui se produisit dans le feuillage +épais du fourré, à quelques pas d'eux. Ils +relevèrent la tête; quelque chose rampait dans +l'herbe en se dirigeant de leur côté. Or ce quelque +chose, mes petits lecteurs, c'était Balthasar!... +Balthasar encore tout tremblant et tout +effrayé, mais joyeux cependant. D'un bond, il +sauta sur les genoux d'Aimée, qui l'embrassa +comme un enfant; puis sur ceux de César, qui +l'examina avec attention pour s'assurer qu'il n'était +pas blessé. Balthasar n'avait aucune trace de +blessure sur sa petite personne. Définitivement, +ce n'était pas lui que le jeune paysan avait transpercé +d'une fourche. Tout cela était fort heureux, +et on avait lieu de s'en réjouir. Mais pourquoi +M. Balthasar avait-il causé tant d'inquiétudes à +ses maîtres, en demeurant si longtemps loin +d'eux après ce qui s'était passé?... Si Balthasar +avait pu répondre, il leur aurait appris qu'on +avait fait un véritable massacre de chiens à Viry, +et que jusqu'à cette heure il n'aurait pu, sans +risquer sa vie, sortir de la retraite qu'il avait heureusement +trouvée dans la demeure qu'un renard +s'était jadis creusée sous une meule de foin.</p> + +<p>César et Aimée, absorbés par la joie d'avoir retrouvé +leur fidèle serviteur, n'avaient point remarqué +que le temps s'était couvert au coucher +du soleil, et que la nuit s'avançait sombre et effrayante +comme ils ne l'avaient encore jamais +vue. Une pluie fine et glacée vint leur rappeler +qu'il était temps de chercher un gîte. Un gîte!... +Ce mot les jeta dans des appréhensions terribles. +Sans être des logiciens d'une force remarquable, +ils raisonnaient suffisamment pour comprendre +qu'il serait imprudent d'aller avec Balthasar demander +un gîte aux habitants de Viry. Après le +drame de l'après-midi, ces braves gens ne devaient +pas voir d'un bon oeil des chiens étrangers +dans leur village.</p> + +<p>Après s'être consultés, mes amis se dirigèrent +d'un autre côté, et malgré une obscurité, devenue +tout à coup épaisse, se mirent à marcher +d'un bon pas, espérant atteindre en peu d'instants +un hameau, une ferme, une maisonnette, +quelque chose enfin où on voulût bien leur permettre +de passer la nuit.</p> + +<p>La pluie, comme je vous ai dit, tombait fine, +serrée, froide, et le vent, qui soufflait avec violence, +gémissait tristement dans les arbres et +courait dans la plaine en poussant des hurlements +de bêtes fauves. C'était lugubre. D'un autre +côté, comme mes amis recevaient ce vent et +cette pluie en plein visage, leur marche était pénible, +ils n'avançaient que difficilement et se fatiguaient +beaucoup. Aimée, pour se garantir les +mains et la figure, avait relevé sa jupe sur sa +tête. Quant à César, habitué depuis longtemps +aux intempéries et moins sensible qu'Aimée, il +marchait héroïquement sous la pluie, ne la sentant +presque pas, tant il avait hâte d'arriver et +de procurer un abri à sa soeur.</p> + +<p>Mais il est des jours où une fatalité malheureuse +semble nous poursuivre, et où l'on dirait, +si on n'était chrétien, que la Providence a cessé +de veiller sur nous. Ces jours-là, nos efforts demeurent +inutiles, nos espoirs les mieux fondés +nous trompent, et le but que nous voulons atteindre +nous échappe ou recule à mesure que +nous avançons, comme ces mirages que voient, +dit-on, fuir devant eux les voyageurs qui traversent +le désert. Vous, mes petits lecteurs, vous +savez que ce sont là des jours d'épreuve que le +bon Dieu nous envoie pour affermir notre courage +et fortifier notre âme. Mais César et Aimée +n'étaient en réalité ni chrétiens, ni païens, et n'avaient +point la douce consolation de se recommander +à la bonté divine. Si tout récemment ils +avaient appris à réciter quelques prières, ce n'étaient +pour eux que des mots sans signification +et dont le sens leur échappait.—Les pauvres enfants +avaient beau marcher, rien ne leur apparaissait; +c'était à croire que le chemin qu'ils +avaient pris ne conduisait à aucune habitation. +Le découragement allait s'emparer de leur esprit, +lorsque tout à coup une lueur, une sorte +d'éclair passa à côté d'eux, non loin de la +route.</p> + +<p>«Chienne de pluie! fit en même temps une +voix odieusement éraillée, quoique fort jeune encore; +elle est cause que mes allumettes ne veulent +pas mordre et que je ne pourrai fumer ce +soir. Comme c'est gai de passer une jolie soirée +comme celle-ci en tête à tête avec son propre répertoire!... +Et pas seulement un billard!... C'est-il +sciant!... Vrai, ce pays n'est pas habitable, on +s'y croirait dans le grand désert.... Aïe! ratée! +encore une!... Elles y passeront toutes!... Décidément, +je n'y prolongerai pas mon séjour, et +demain, avant le lever de l'aurore, je secoue la +poussière de mes sandales et dirige mes pas vers +des contrées plus hospitalières!»</p> + +<p>Balthasar, comme réveillé en sursaut par ce +monologue, ne fit qu'un bond du chemin dans +les terres.</p> + +<p>«Ah! ah! reprit aussitôt la voix, qu'est-ce que +c'est que cela? Un camarade? Hé! l'ami, on n'entre +pas ainsi chez les gens bien élevés, sans crier +gare!... On se fait annoncer, que diable!... Qu'es-tu? +chien, renard, tigre, panthère?... Pristi! mon +cher, fais donc entendre un peu ta voix pour que +je sache au moins qui j'ai l'honneur de recevoir?</p> + +<p>—Balthasar, Balthasar! appelaient mes amis.</p> + +<p>—Est-ce que c'est toi qu'on appelle Balthasar? +Viens un peu me dire cela!»</p> + +<p>Tout en parlant, le propriétaire de la voix +éraillée avait réussi à faire prendre une allumette.</p> + +<p>«Bah! dit-il à Balthasar lorsqu'il l'eut examiné, +tu n'es qu'un simple caniche, et un caniche +mouillé, ce qui ne rehausse pas d'un centimètre +ta position sociale. N'importe! tu as l'air intelligent, +et l'esprit est de toutes les conditions.»</p> + +<p>César et Aimée, guidés par la lumière, avaient +suivi Balthasar, et étaient entrés dans une de ces +petites huttes en terre, comme en élèvent à peu +de frais les paysans pour se faire un abri et resserrer +les outils qui leur servent aux travaux des +champs. Là, ils trouvèrent Balthasar en compagnie +d'un jeune garçon qui allumait gravement +une grosse pipe.</p> + +<p>«Tiens, Balthasar, fit ce garçon, voici tes +maîtres qui viennent te réclamer. Disons-nous +adieu.»</p> + +<p>Mais Balthasar ne bougeait. César et Aimée +étourdis, stupéfiés et comme ahuris par le vent, +la pluie et la fatigue, restaient bouche béante, +regardant sans voir et écoutant sans entendre.</p> + +<p>«Tu ne comprends donc pas, Balthasar? dit le +garçon à la pipe; adieu, mon pauvre ami!»</p> + +<p>Mais tous trois, le caniche et ses maîtres, gardèrent +la même immobilité.</p> + +<p>«Tiens, tiens! s'écria le jeune garçon en riant, +c'est drôle, ça, tout de même! Dites donc, vous +autres, est-ce que vous n'allez pas bientôt partir?»</p> + +<p>Les enfants étaient timides, ils n'osèrent répliquer.</p> + +<p>«Viens, Balthasar, allons-nous-en,» dit César +avec découragement.</p> + +<p>Balthasar fit comme s'il n'avait pas entendu.</p> + +<p>«Bon! fit le jeune garçon, je vois ce que c'est. +Toi, mon Balthasar, tu es un chien d'esprit; tu +te dis en toi-même: assez comme cela de pluie, +de vent et de crotte; au tour des autres si le +coeur leur en dit! Moi, je suis bien ici et j'y reste. +C'est-y pas vrai, hein, mon vieux, que tu te dis +cela?»</p> + +<p>Et il passa la main sur le dos du caniche.</p> + +<p>«Et ces enfants qui sont nos maîtres, allons-nous +donc les laisser partir comme cela?</p> + +<p>—Nous ne partirons pas sans lui, dit Aimée, +qui reprenait peu à peu possession de ses idées.</p> + +<p>—Et le papa? et la maman qui nous attendent +en faisant le feu et en préparant la soupe aux +choux?... Ah! mais non, vous ne resterez pas +ici.... C'est moi qui n'entends point ainsi les choses!... +On viendrait vous y chercher.... ça me +dérangerait.... Pas d'imprudence, mes mignons; +ne compromettez pas les honnêtes gens qui laissent +le prochain dormir en paix.</p> + +<p>—Personne ne nous attend, dit César.</p> + +<p>—Pas possible! Et où allez-vous donc comme +cela?</p> + +<p>—Nulle part....</p> + +<p>—Tiens! c'est ça qui est commode!... Alors si +je vous offrais l'hospitalité dans ma résidence +aussi champêtre que modeste, accepteriez-vous?</p> + +<p>—Si cela ne vous gêne pas, répondit naïvement +César.</p> + +<p>—Comment donc, fit l'autre, d'un ton cérémonieux, +enchanté de vous faire plaisir!... Et +d'ailleurs, vous savez, où il y a de la place pour +un il y en a pour quatre!... en se serrant un +peu...»</p> + +<p>Puis changeant de ton:</p> + +<p>«C'est moi que ça embêtait de passer la nuit +comme ça tout seul au milieu des champs!... A +présent, nous allons rire, pas vrai? Pour commencer, +faisons du feu; j'ai vu du bois par ici.... +Voilà une heureuse idée d'avoir entassé des fagots +dans ce coin!...</p> + +<p>—Cette maison est donc à vous? demanda César.</p> + +<p>—A moi? Ah çà, d'où sors-tu donc, toi? A +moi?... Parbleu! si elle est à moi!</p> + +<p>—Je n'ai pas dit cela pour vous fâcher.</p> + +<p>—C'est bon, je ne suis pas susceptible;... +voyons, voulez-vous vous approcher du feu et +sécher vos habits?</p> + +<p>—Ce n'est pas de refus, dit César en faisant +placer commodément Aimée; après quoi il s'approcha +à son tour, et tous trois, ou plutôt tous +quatre, car Balthasar était de la partie, se chauffèrent +joyeusement.»</p> + +<p>A la lueur du foyer, mes amis purent examiner +leur hôte: c'était, au premier abord, un enfant +d'une douzaine d'années, mais, en réalité, il en +avait quatorze, peut-être quinze. Ses vêtements +étaient ceux d'un ouvrier; seulement il portait des +souliers vernis,—misérablement éculés, par +exemple!—et avait la main fine et blanche, sinon +propre, des gens qui ont vécu dans l'oisiveté. En +somme, c'était un assez singulier personnage; et +sa physionomie encore plus maligne qu'intelligente +ne plaisait qu'à moitié à mes amis. Mais, +vous le savez, on n'a pas toujours la liberté de +choisir son hôte.</p> + +<p>Le feu était bon et brûlait bien; le prétendu +maître du logis n'épargnait point le bois. De plus, +la hutte n'était point, comme vous pourriez le +croire, encombrée de fumée, car le jeune garçon +avait eu l'esprit de faire le feu sous une espèce +de lucarne percée au levant, laquelle, ce soir-là, +remplit fort bien l'office d'une excellente cheminée. +César et Aimée furent bientôt réchauffés; +intérieurement ils en remerciaient leur hôte, et, +malgré le peu de sympathie qu'il leur inspirait, +se sentaient tout pleins de bons sentiments à son +égard. Petit à petit, ils reprirent de l'assurance, +et bientôt, quittant l'attitude d'oiseaux effrayés +qu'ils avaient en arrivant, ils hasardèrent un +coup d'oeil autour d'eux pour voir comment était +faite leur demeure momentanée.</p> + +<p>«Dame! fit le jeune garçon qui avait suivi leur +regard, c'est moins somptueux que le palais des +Tuileries.... Mais s'il manque par ci par là quelques +dorures, du moins les toiles d'araignées +abondent.... Bast! c'est toujours assez bon pour +un jour de pluie....»</p> + +<p>Puis il reprit après un court moment de silence:</p> + +<p>«A propos, n'est-il pas l'heure de souper.... +Qui est-ce qui soupe ici?»</p> + +<p>Nos amis sortirent de leur poche un morceau +de pain rassis, qu'ils se mirent bravement à manger.</p> + +<p>«Si le coeur vous en dit, nous le partagerons +avec vous? proposèrent-ils honnêtement à leur +nouveau camarade.</p> + +<p>—Bon! fit celui-ci, c'est là tout ce que vous +avez à offrir?... Comme on se fait des idées.... +Moi, je vous aurais crus mieux approvisionnés +que ça.»</p> + +<p>Alors, furetant de tous cotés dans la hutte, il +finit par découvrir deux ou trois sacs de pommes +de terre qu'on avait cachés sous de la paille. +Ouvrir un sac, en choisir une douzaine, rejetant +celles qui n'étaient pas assez fraîches pour garder +les plus saines et les plus belles, et les disposer +convenablement sous les cendres chaudes, fut +l'affaire d'un instant.</p> + +<p>«Que faites-vous là? demanda César.</p> + +<p>—Ce que je fais?... Parbleu! avec ça que c'est +difficile à comprendre. Ne vois-tu pas, jeune sauvage, +que je prépare un souper excellent avec des +pommes de terre que j'ai empruntées à mon propriétaire?</p> + +<p>—Elles ne vous appartiennent donc pas?</p> + +<p>—Peuh!... Il y a du pour et du contre....</p> + +<p>—Je croyais que tout ici vous appartenait?</p> + +<p>—Ah çà, vas-tu me chicaner pour quelques +méchantes pommes de terre que le propriétaire +de cette cabane a peut-être volées à son voisin?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/13.png"></p> + +<p>—Si elles ne sont pas à vous, dit César, qui se +rappelait ce qu'on lui avait recommandé à Orly, +vous avez tort d'en prendre. Pourquoi ne voulez-vous +pas de notre pain?</p> + +<p>—Voilà qui est fort!... Vas-tu me faire poser +bien longtemps comme cela, et te mettre sur le +pied de faire ta tête à mes dépens? Voyez un peu +ce Don Quichotte en herbe qui se donne le genre +de défendre le bien d'autrui!... De quoi te mêles-tu, +gros innocent?... Après tout, futur garde-champêtre, +rien ne t'oblige à partager mon souper. +Je me sens, du reste, assez d'appétit pour en +venir à bout tout seul.»</p> + +<p>Tout en parlant, le jeune garçon soignait ses +pommes de terre, les tournant et retournant avec +amour.</p> + +<p>Elles furent bientôt cuites à point. Il en ouvrit +une et aussitôt un arôme qui devait être sensible +à des palais peu blasés vint frapper l'odorat de +mes amis. Les pauvres enfants avaient encore +faim et leurs yeux brillèrent de convoitise. César +regretta presque de s'être montré si fier; l'autre +s'en aperçut, mais se garda bien de renouveler +son offre.... Allez, mes petits lecteurs, il ne faut +pas que les heureux de ce monde se montrent +trop sévères pour ceux qui souffrent; il est pour +certains enfants quelquefois bien difficile de rester +honnêtes,.... et si la Providence ne les aidait pas +un peu!... Enfin!...</p> + +<p>Mes amis se couchèrent sur une botte de paille, +leur camarade en fit autant, et tous trois dormirent +profondément parce que tous trois étaient +accablés de fatigue. Mais le lendemain, au petit +jour, César et Aimée furent éveillés par leur +compagnon. Il s'agissait de quitter la place, avant +que le maître de la hutte n'arrivât à son champ, +si par hasard il lui prenait fantaisie d'y venir.</p> + +<p>On se leva vivement; en un tour de main, les +bottes de paille furent rattachées et replacées où +on les avait prises, puis on sortit. Le jour naissant +étendait sur la campagne une lueur blafarde +qui permettait de distinguer les objets. Le ciel +était encore étoilé, mais ce n'était plus la nuit, et +mes amis, se sentant le coeur aussi dispos et l'esprit +aussi libre que le soir précédent ils les +avaient troublés, marchaient d'un pas alerte et +ferme. Il faisait beau d'ailleurs; et, sans la rosée +qui leur mouillait les jambes, ils ne se fussent +pas rappelé qu'il avait plu la veille.</p> + +<p>Petit à petit l'horizon s'empourpra. César et +Aimée, qui n'étaient pas encore habitués aux +effets grandioses d'un beau lever du soleil, s'étonnaient +avec une naïveté pleine d'admiration. +Balthasar, comme ivre de joie, se roulait dans +l'herbe mouillée, courait, jappait, grattait la terre +avec ses ongles, la creusait avec son museau, enfin +faisait un millier de folies; on eût dit qu'il fêtait +le retour d'un ami absent depuis trop longtemps.</p> + +<p>Et plus j'y pense, mes petits lecteurs, plus je +me persuade que c'était là, en effet, le secret de +son bonheur. Balthasar retrouvait dans le spectacle +du soleil qui s'élevait lentement et majestueusement +au-dessus de la terre, en dispersant +les vapeurs de la nuit, un des heureux souvenirs +de sa jeunesse. Quant au compagnon de ses jeunes +maîtres, il haussait dédaigneusement les épaules +et bourrait sa pipe avec les gestes et la mine d'un +homme blasé depuis longtemps sur les plus beaux +spectacles de la nature, et que plus rien en ce +genre ne peut émouvoir désormais.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE X.</h3> + +<p>Monsieur Sabin et sa noble famille.—Un festin +de Sardanapale.</p><br> + + +<p>Il se peut, mes petits lecteurs, que vous soyez +surpris de voir mes amis cheminer en compagnie +de ce mauvais sujet dont ils connaissaient maintenant +le nom, et qu'ils appelaient Môssieur Sabin, +gros comme le bras. C'est que Môssieur Sabin était +un habile homme pour son âge. Comme il avait, +tout porte à le croire, de secrètes raisons pour +redouter les gendarmes, les gardes-champêtres, +les messiers, enfin tout ce qui portait un sabre +ou un tricorne, la compagnie de ces deux enfants, +qui avaient l'air si candide, s'était tout de suite +présentée à son esprit comme une sorte de protection. +Il avait bien dans son sac un certificat où +il était expliqué que lui, Sabin, s'en allait à Fontainebleau +pour rejoindre ses parents; mais deux +sûretés valent mieux qu'une; et il se promettait +d'ajouter sur le papier en question qu'il voyageait +avec son frère et sa soeur. Les choses étant ainsi +arrangées, il lui semblait impossible d'être inquiété +à l'avenir; il se disait qu'il pourrait voyager +au grand jour et sur les grands chemins, au +lieu de se cacher comme il avait fait depuis le +commencement de la semaine.</p> + +<p>Il faut dire aussi qu'il avait guigné les coins du +mouchoir de César, et flairé quelque aubaine par là.</p> + +<p>Il entreprit alors de faire la cour à mes amis, +lesquels malheureusement n'étaient que trop faciles +à séduire.</p> + +<p>On cheminait donc de compagnie, Sabin racontant +des histoires de sa composition, et César et +Aimée croyant tout cela comme parole d'Évangile. +Tout à coup Sabin se mit à se frotter le ventre +et à faire toutes sortes de grimaces.</p> + +<p>«Pristi! s'écria-t-il, que j'ai faim! il n'est rien +de tel, pour vous creuser l'estomac, que de respirer +l'air vif du matin après avoir soupé la veille +de pommes de terre cuites sous la cendre. C'est +pas pour dire, mais si j'étais dans ma respectable +famille, il régnerait sur ma table une abondance +qui me fait joliment faute pour le moment.</p> + +<p>—Vous avez donc une famille? demanda naïvement +Aimée.</p> + +<p>—Bon!... Eh bien, pour qui donc me prends-tu?</p> + +<p>—Où demeurent-ils, vos parents? fit César à +son tour.</p> + +<p>—Je crois, petits sauvages, il les appelait ainsi +par amitié, répondit Sabin, que vous vous permettez +de me questionner. C'est hardi de votre +part et inconvenant au possible. Ignorez-vous +donc que les inférieurs sont tenus d'attendre, pour +parler, que leurs supérieurs aient daigné leur +adresser la parole? or, je suis votre supérieur par +l'âge, l'expérience et l'éducation. Mais je veux être +bon prince et vous répondre comme si c'était conforme +aux usages.»</p> + +<p>Ici le jeune garçon fit une pause assez longue +pendant laquelle il alluma sa pipe avec une +sorte de suffisance (Sabin fumait toujours, même +en parlant), puis il raconta l'histoire que voici:</p> + +<p>«Mon père, jeunes sauvages, demeure partout.... +partout où il y a des grands chemins. Il +s'est construit lui-même pour son usage et celui +de sa famille un palais qu'il fait, selon sa fantaisie, +transporter du Nord au Sud, de l'Est à +l'Ouest, ou dans toute autre direction qu'il lui +plaît. Oui, petits, un palais roulant. Vous n'avez +jamais vu cela, vous autres? Un manoir qui nous +conduit, nous et notre fortune, d'une ville dans +une autre, au gré de notre caprice. A la sécurité +du colimaçon qui peut rentrer dans sa coquille à +la moindre alerte, nous joignons la liberté des +oiseaux que vous voyez voltiger d'arbre en arbre +et de buisson en buisson. Aussi, comme les hirondelles, +qui, les mauvais jours venus, s'en vont +chercher fortune en des climats plus doux, nous +émigrons sans cesse d'un pays pauvre ou épuisé +dans un autre où nous savons trouver la vie facile +et abondante. Nous sommes comme ces pasteurs +orientaux dont on raconte de si belles histoires; +nous plantons notre tente et faisons paître +nos troupeaux là où les pâturages nous semblent +plus verts et plus tendres. Vous comprenez bien, +petits, que c'est une manière de parler, car notre +tente est un château comme j'ai déjà eu l'honneur +de vous le dire, et en fait de troupeaux nous ne +possédons qu'un pauvre vieux cheval qui a usé +sa jeunesse au service de son ingrate patrie.»</p> + +<p>Ici, le jeune garçon s'interrompit pour proposer +à nos amis de déjeuner au village de Ris dont on +approchait. Ils acceptèrent sans difficulté aucune; +Sabin avait le don de les charmer.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p> + +<p>«Et votre cheval? fit Aimée.</p> + +<p>—Fidèle! voici: à l'âge réglementaire on l'a +rayé brutalement des cadres de l'armée et mis +hors de service sans lui faire un centime de pension. +C'est d'une petitesse!... d'une petitesse!... +crasseuse, n'est-ce pas? Heureusement qu'un +monsieur retiré du commerce de la passementerie +avec des rentes par-dessus la tête eut l'idée de +l'acheter pour lui faire un sort.... et pour l'atteler +à une demi-fortune. A la mort de cet homme +généreux, Fidèle passa aux mains d'un huissier +de province, et, de chute en chute, tomba jusqu'à +celles d'un chaudronnier ambulant. C'est de +ce dernier que mon père le tient. Pauvre vieux +cheval! je ne lui connais que deux défauts, mais +là deux vrais défauts, deux défauts tels qu'on +pourrait les appeler des vices.</p> + +<p>—Est-ce qu'il mord? demanda Aimée.</p> + +<p>—Lui? Oh! non, par exemple; et avec quoi +mordrait-il? il n'a plus de dents. Non, oh! non, +il ne mord pas; je ne veux point le calomnier.</p> + +<p>—Lesquels, alors?</p> + +<p>—Son grand âge d'abord, puis un appétit qui +revient tous les jours avec une régularité désespérante.... +On a beau le nourrir copieusement la +veille, il a encore faim le lendemain; c'est un +guignon, on dirait qu'il ne vit que pour manger. +Les maîtres qui l'ont laissé contracter cette mauvaise +habitude ont manqué de prévoyance et se +sont rendus bien coupables envers lui. Mais n'importe! +si nous ne lui donnons pas tous les jours +autant d'avoine qu'il en pourrait souhaiter, les +bons traitements ne lui font pas défaut, et il est +dans la famille sur un pied d'intimité fort enviable.»</p> + +<p>A dire vrai, mes petits lecteurs, nos amis ne +comprenaient pas toujours ce beau langage, et +profitaient de toutes les interruptions pour ramener +le narrateur au fait.</p> + +<p>«Quel est donc, demanda César, le métier que +fait votre père?</p> + +<p>—Un métier, mal-appris? Sachez, jeunes sauvages, +que mon père exerce une profession libérale!... +Voué par une vocation impérieuse au culte +des arts et des lettres, il s'est donné pour mission +d'éclairer les peuples en les initiant aux beautés +de la littérature dramatique.... Mais ceci est tout +à fait au-dessus de la portée de votre intelligence +et ne vous intéressera pas.</p> + +<p>—Si fait, fit César, vous voulez dire que votre +père est comédien.</p> + +<p>—Bravo! tu n'es pas si bête qu'on pourrait le +croire. Apprends donc alors que dans son palais +portatif il a réuni tout ce qui est nécessaire pour +établir en quelques instants un théâtre bien conditionné. +D'un autre côté, il possède une troupe +d'acteurs.... Oh! mais d'acteurs.... Il faut voir ça, +mon cher. A la vérité, une bonne part de leurs +succès revient à mon père et à ceux d'entre nous +qui leur donnent la voix et le mouvement; car ce +ne sont que des marionnettes, et des marionnettes, +si bien douées qu'elles fussent, ne sauraient +parler ni se mouvoir d'elles-mêmes, vous +pensez bien.</p> + +<p>—Oh! je sais, dit Aimée; je connais l'homme +qui fait parler celles du théâtre de Guignol, au +Luxembourg.</p> + +<p>—Oui-da!... Mais ce n'est pas du tout la même +chose, ma belle. Guignol est un théâtre pour les +enfants, et sur lequel on ne joue que des niaiseries, +tandis que notre théâtre, à nous, est d'un +genre sérieux et tout à fait relevé. Nous représentons +des tragédies, des drames et des comédies +pour de vrai, en deux actes, en trois actes, en six +actes, en douze actes,... en autant d'actes que nous +jugeons à propos, enfin! Tantôt c'est <i>la jeune et +innocente Esther chez le farouche sultan Assuérus</i>, de +M. Molière, un bon, celui-là; tantôt le <i>Ruy Blas</i>, +de M. Corneille, encore un bon, ma petite, ou +bien <i>les amours de l'infortuné Didier et de la malheureuse +Marion Delorme</i>, par M. Racine; on ne joue +que ça aux Français. Mon père a refait ces pièces +à l'usage de ses acteurs et de son public. Il en a +supprimé tous les personnages dont les rôles ne +sont pas indispensables, puis les tirades, les longueurs, +enfin tout ce qui est ennuyeux ou peu intéressant; +je vous prie de croire que ce n'était pas +là une besogne d'écolier, et que pour l'accomplir +il ne fallait pas être un idiot. Par exemple, il +tient à ce que son nom soit sur l'affiche à côté de +celui de ces messieurs. Ainsi, nous mettons: <i>la +jeune et belle Esther</i>, etc., <i>de M. Racine, revue et corrigée +par M. Dussault</i>. C'est justice, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Depuis un moment Sabin parlait tout seul, faisant +les questions et les réponses à sa fantaisie; +nos amis étaient trop illettrés pour lui tenir tête +sur un pareil sujet, mais ils devinaient qu'il s'agissait +de choses d'une grande importance, et se +gardaient bien d'interrompre.</p> + +<p>«Mais, continua le jeune Sabin, nous avons encore +d'autres cordes à notre arc. Dans les contrées +où les populations ne sont pas assez éclairées +pour prendre du plaisir à voir représenter ces +chefs-d'oeuvre, nous donnons un autre genre de +spectacle; mes frères aînés sont athlètes.</p> + +<p>—Athlètes, demanda Aimée, qu'est-ce que +cela?</p> + +<p>—Athlètes, petite sauvage, cela signifie habile +dans les exercices du corps. Les athlètes sautent, +font des tours de force et enlèvent à bras tendus +ou bien avec leurs dents, des poids qu'un homme +ordinaire ne saurait changer de place même avec +l'aide de tous ses membres, voilà ce que c'est que +des athlètes....</p> + +<p>—Et vous?</p> + +<p>—Moi, je suis jongleur et équilibriste; c'est +cela un art! A la bonne heure!... Donnez-moi +seulement une douzaine d'oranges et un bilboquet +et je vous en ferai voir!... J'aurais déjà débuté, +si j'avais voulu, au cirque Napoléon; mais il est +trop finaud, le directeur, il voulait lésiner avec +moi, et marchander sur les appointements, donner +d'une main et reprendre de l'autre.... Ah! +non, par exemple, non.... Avec les artistes, il +faut faire les choses carrément; c'est tant, c'est +tant. Voilà!... Maintenant, s'il en veut, il en demandera.... +Mon intention, à moi, est de lui tenir +la dragée haute.</p> + +<p>—Combien donc en avez-vous, de frères?...</p> + +<p>—Cinq, trois grands et deux petits; deux petits, +pas plus haut que ça; l'un a sept ans et l'autre +cinq.... et drôles! Il faut les voir tourner autour +du théâtre sur leurs jambes et leurs bras tendus +comme les ailes d'un moulin.... Mais le plus magnifique, +c'est lorsqu'à nous sept, nous formons, +grimpés les uns sur les autres, une pyramide dont +mon père est la base et mon plus jeune frère le +sommet. Enfin j'ai une soeur. Ah! voilà, petits, +une femme!... Elle renverse un homme d'un seul +coup de poing et fait des armes comme un professeur +d'escrime. Elle fait aussi des exercices de +haute voltige sur le dos de Fidèle et danse sur la +corde avec la grâce d'une déesse.... Enfin c'est une +fille charmante!... Aussi, nous n'épargnons rien +pour sa toilette; l'or, le velours et la soie lui sont +prodigués. A la ville, elle porte des robes longues +de ça! et des falbalas comme une princesse.... +C'est à qui parmi nous la gâtera le plus!...»</p> + +<p>Ce portrait d'une personne remarquable à tant +de titres faisait ouvrir de grands yeux à Aimée. +Elle n'aurait jamais cru que tant de perfections +pussent se trouver réunies chez une seule femme.</p> + +<p>«Et votre mère, demanda-t-elle, danse-t-elle +aussi sur la corde?</p> + +<p>—Ma mère a pour mission, répondit Sabin, de +recevoir le prix des places à la porte du théâtre. +Puis, lorsque l'occasion s'en présente, elle tire les +cartes et prédit le <i>passé</i>, <i>le présent</i>, <i>et l'avenir</i> aux +individus qui l'honorent de leur confiance. Mais, +tout cela, sans préjudice de ses occupations domestiques; +car c'est une remarquable ménagère, +et vous saurez, jeunes sauvages, que dans les +jours de détresse, personne autant qu'elle n'est +habile à trouver une gibelotte ou un civet dans la +peau d'un angora.</p> + +<p>«Et maintenant, reprit-il après avoir gardé un +instant le silence, afin de permettre à mes amis +d'admirer à leur aise combien étaient précieusement +doués tous les membres de sa respectable +famille, maintenant que je vous ai si complaisamment +édifiés sur les miens, j'espère que vous m'accorderez +assez de confiance pour venir déjeuner +avec moi à l'hôtel de <i>l'Éléphant d'or</i>, où je suis +parfaitement connu, et traité comme le fils de la +maison?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/15.png"></p> + +<p>—Faut-il beaucoup d'argent pour déjeuner à +l'hôtel? demanda Aimée.</p> + +<p>—Ne vous occupez pas de cela; j'en fais mon +affaire.»</p> + +<p>L'hôtel de <i>l'Éléphant d'or</i> était une assez triste +auberge où s'arrêtaient les rouliers qui n'avaient +pas assez d'argent pour se permettre de dîner au +<i>Cheval noir</i>, un autre restaurant dont le maître +avait des prétentions à la bonne cuisine et passait +pour le Véfour de la localité.</p> + +<p>Lorsque mes amis, conduits par Sabin et suivis +de Balthasar, pénétrèrent dans la grande salle de +<i>l'Éléphant d'or</i>, qui en était en même temps la +cuisine, deux ou trois hommes en blouse et la +casquette sur la tête, déjeunaient gloutonnement +le nez dans leur assiette et les coudes sur la table.</p> + +<p>De temps à autre, ils interpellaient la maîtresse +de la maison ou la servante en disant d'une voix +rauque:</p> + +<p>«Eh! la bourgeoise, par ici!»</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>«La cuisinière, apportez-nous donc ceci, servez-nous +donc cela!</p> + +<p>—Eh! la fille, cria comme les autres M. Sabin +en s'asseyant à une table mal essuyée, venez un +peu qu'on vous parle.»</p> + +<p>La fille obéit.</p> + +<p>«Tiens! c'est M. Sabin, fit-elle en découvrant, +par un large rire, deux belles rangées de dents +qui n'eussent point déshonoré la bouche d'un jeune +poulain.</p> + +<p>—Oui, charmante Maritorne, c'est lui-même, +avec son jeune frère César et sa petite soeur Aimée; +deux enfants fort aimables que je vous engage +à traiter de votre mieux.»</p> + +<p>César et Aimée, à qui la leçon avait été faite, ne +démentirent point Sabin; et la servante crut ce +qu'il lui dit.</p> + +<p>«Maintenant, détaillez-nous la carte du jour? +demanda le jeune saltimbanque.</p> + +<p>—Du lapin?</p> + +<p>—Non merci! trop connu!</p> + +<p>—De la tête de veau?</p> + +<p>—Point de vinaigrette; j'ai mal dîné hier.</p> + +<p>—Une omelette?</p> + +<p>—Pas assez substantiel.</p> + +<p>—De la fricassée de poulet?</p> + +<p>—Trop bégueule!</p> + +<p>—Ah! dame! C'est que vous êtes joliment difficile!... +Eh bien, des côtelettes de porc frais?</p> + +<p>—Bravo! à la sauce Robert; c'est tout à fait +grand genre! Combien vous faut-il de temps pour +préparer cela?</p> + +<p>—Un quart d'heure.</p> + +<p>—Allez. En attendant donnez-nous, pour nous +faire prendre patience, une miche, un cervelas et +une bouteille de cacheté.»</p> + +<p>Au premier service, les choses allaient déjà +très-bien; mais au second!... Ah! au second, elles +allèrent bien mieux encore. M. Sabin, tout à fait +en verve, était pétillant d'esprit.... Il se livrait à +tant et tant d'aimables folies que la grosse servante +s'écriait en se tordant de rire:</p> + +<p>«Est-il drôle, ce M. Sabin! Mon Dieu, est-il +drôle!»</p> + +<p>Quant à mes amis, entraînés par l'exemple, et +aussi par un appétit féroce, ils avaient bu et +mangé en un seul repas, plus qu'ils ne faisaient +d'ordinaire en trois jours. Mais ces excès devaient +leur coûter cher; le quart d'heure de Rabelais +arriva: il fallut payer toute cette goinfrerie.</p> + +<p>«C'est cent sous, dit la fille en additionnant sur +ses doigts.</p> + +<p>—Cent sous, fit M. Sabin, c'est un peu cher; +mais comme tout cela était bon et cuit à point, je +ne te rabattrai rien.»</p> + +<p>M. Sabin avait si bien déjeuné qu'il tutoyait la +servante.</p> + +<p>«Paye, César,» dit-il.</p> + +<p>César et Aimée étaient interdits à tel point qu'ils +ne trouvèrent pas une objection à faire. Ce fut +avec un tremblement de honte qu'ils dénouèrent +le coin du mouchoir où était serrée la jolie pièce +d'or de M. Richard. César la mit sur la table, Sabin +s'en empara vivement.</p> + +<p>«Je croyais que c'était dix francs, dit-il en la +tournant et la retournant.... Tiens, Maritorne,» +fit-il en la présentant délicatement à la servante, +qui refaisait son compte, toujours sur ses doigts, +en disant: dix sous d'une part, un franc de +l'autre, etc., etc. «Eh bien! c'est encore vingt-cinq +centimes que vous me devez, ajouta-t-elle +enfin.</p> + +<p>—Bon! fit Sabin, ça passera comme cela.</p> + +<p>—Non pas; il me faut mes cinq sous.»</p> + +<p>Sabin fit mine de chercher dans ses poches.</p> + +<p>«Je n'ai pas de monnaie, dit-il.</p> + +<p>—Ta, ta, ta! Mes cinq sous tout de suite!</p> + +<p>—Fais-nous crédit sur notre bonne mine.</p> + +<p>—Non, j'aurais trop peur de perdre.</p> + +<p>—Mal-apprise!</p> + +<p>—Allons, allons, mes cinq sous ou je vais chercher +les gendarmes.»</p> + +<p>A cette menace, mes pauvres amis s'empressèrent +de donner leurs dernières ressources, qu'un +moment, hélas! ils avaient cru pouvoir sauver du +naufrage.</p> + +<p>Il n'y avait que vingt centimes. La fille hocha +la tête.</p> + +<p>«Et pour moi? dit-elle.</p> + +<p>—Tiens, voilà!» fit Sabin en l'embrassant +bruyamment sur les deux joues.</p> + +<p>Elle s'enfuit en riant, et mes amis cruellement +désappointés et le coeur plus gros qu'une montagne, +sortirent tristement de la fatale auberge.</p> + +<p>Tout d'abord Sabin, qui paraissait enchanté de +lui, roula une cigarette et la fuma délicatement, +du bout des lèvres, en pirouettant sur ses talons, +en prenant des poses toutes plus élégantes les +unes que les autres, enfin en faisant le joli garçon; +puis après il bourra sa grosse pipe et se mit à fumer +sérieusement.</p> + +<p>Quant à mes amis, pour commencer, ils crurent, +tant ils avaient bien déjeuné, qu'ils n'auraient +plus jamais faim. Mais avant que deux heures ne +se fussent écoulées, les choses avaient changé +d'aspect et l'avenir leur apparaissait déjà plus dégagé +d'illusions.</p> + +<p>Certes, ils ne songeaient point encore à dîner, +mais ils marchaient piteusement côte à côte et +pleuraient. Leur ami, M. Sabin, les voyait s'essuyer +de temps en temps les yeux du revers de la main.</p> + +<p>«Ah! çà, leur dit-il enfin, vous êtes de singuliers +personnages, vous autres!... Qui diable aurait +supposé que vous aviez la digestion si lugubre? +On vous fait déjeuner comme des princes, et +au lieu de remercier les gens en vous montrant +aimables, vous pleurez comme deux imbéciles.</p> + +<p>—C'est nos cinq francs! dit naïvement Aimée.</p> + +<p>—Leurs cinq francs!...</p> + +<p>—A présent, il nous faudra mendier.</p> + +<p>—Peuh!...</p> + +<p>—Dame! si nous ne trouvons pas d'ouvrage?</p> + +<p>—Ah! ah! ah! s'écria le gamin en se tordant +de rire, de l'ouvrage!... C'est ça qui est joli! de +l'ouvrage! Mais ils sont drôles au possible, ces +petits sauvages!</p> + +<p>—Riez, si bon vous semble, mais mon frère et +moi nous voulons travailler.</p> + +<p>—Laissez-moi donc tranquille!» fit Sabin avec +un geste d'épaules intraduisible. Puis reprenant +son sérieux: «Travailler, dit-il, cela vous gâte les +mains et vous prive de votre liberté!... Travailler! +comme des manoeuvres, n'est-ce pas? Pour quelques +méchantes pièces de monnaie, se mettre à la +merci d'un individu qui se croit votre maître et +vous traite en esclave!... Pour gagner convenablement +sa vie, je ne connais que deux moyens, +moi: se faire artiste, comme nous autres, ou domestique +dans des maisons où il n'y ait rien à faire. +Si le sort ne m'avait pas fait naître d'une honorable +famille de comédiens, j'aurais brigué +l'honneur de figurer derrière un de ces magnifiques +carrosses qu'on voit à Paris monter l'avenue +des Champs-Élysées au trot rapide de quatre superbes +chevaux anglais; ou encore de passer mes +journées paresseusement étendu sur les banquettes +moelleuses d'une antichambre princière. C'est +ça, des positions! Du galon sur toutes les coutures +comme un maréchal de France les jours de gala! +ou bien habillé de noir et cravaté de blanc comme +un gentleman qui se rend au bal!... Seulement, +je n'aurais pas été assez bel homme; on ne veut +que des beaux hommes pour remplir ces offices +importants.... Ça se comprend.... Quand on est +riche et qu'on peut payer.... C'est dommage, car +j'aurais eu la vocation et toutes les qualités de +l'emploi. Mais toi, César, qui me parais destiné à +devenir grand et fort, si tu m'en crois, c'est là +que tu chercheras fortune, au lieu de t'abîmer le +corps et l'âme pour vous nourrir misérablement, +ta soeur et toi.... A moins que tu ne préfères t'enrôler +parmi nous et mener en notre compagnie +une vie joyeuse et indépendante, une petite existence +en dehors du monde, et qui nargue tout à +la fois vos lois et vos gendarmes. Voilà, mon +bonhomme, ce que tu feras, si tu as pour un centime +de jugement. Ne me parlez donc plus d'ouvrage!... +Travailler! c'est bon pour des lourdauds.</p> + +<p>—Si je savais? fit César comme en se consultant.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Que ce soit comme vous dites?</p> + +<p>—Et pourquoi ne le serait-ce pas?</p> + +<p>—C'est juste!... Et on vous donne de l'argent +pour ça?</p> + +<p>—Si on vous en donne?... Parbleu!</p> + +<p>—Et Aimée, que deviendra-t-elle?</p> + +<p>—Nous lui trouverons une place de femme de +chambre.</p> + +<p>—Que fait-on quand on est femme de chambre? +demanda Aimée.</p> + +<p>—Ah! voilà! fit Sabin avec importance; chez +les bourgeoises on est accablé de besogne, chez +les grandes dames on ne fait rien.</p> + +<p>—Rien du tout?</p> + +<p>—Rien du tout. Et comme sa maîtresse, on +porte des robes de soie et des chapeaux. Le tout +est de bien choisir.</p> + +<p>—Mon choix est fait; je me placerai femme de +chambre où il n'y a rien à faire.</p> + +<p>—Cela, petite sauvage, prouve en faveur de +ton intelligence.</p> + +<p>—Mais, dit César, je ne suis pas encore grand; +si on ne prend que des beaux hommes on ne voudra +pas de moi.</p> + +<p>—Tu peux, en attendant, faire un très-joli +groom.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—Quoi! jeune sauvage, tu ne sais pas ce que +c'est qu'un groom? N'as-tu donc jamais vu un +monsieur quelconque conduisant un grandissime +cheval attelé à un tilbury si léger qu'il en paraît +aérien?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/16.png"></p> + +<p>—Si fait, j'ai vu cela.</p> + +<p>—Et à côté de ce monsieur, qui entasse plusieurs +coussins sous lui pour donner à penser +qu'il est un homme superbe, n'as tu jamais remarqué +un enfant de ton âge assis un pied plus +bas que son maître afin de paraître encore plus +petit qu'il n'est réellement?</p> + +<p>—Oui, je sais....</p> + +<p>—Eh bien! cet enfant, c'est un groom.</p> + +<p>—Et qu'a-t-il à faire?</p> + +<p>—Rien du tout, par exemple! toujours dans les +bonnes maisons, qu'à se promener en tilbury avec +son maître.... Il me semble que tu peux t'acquitter +de cela aussi bien que n'importe qui!...</p> + +<p>—Si ce n'est pas plus difficile que vous +dites.</p> + +<p>—Sans compter qu'on y gagne plus d'argent +qu'à faire n'importe quel état.... Ne rien faire, et +être bien nourri, bien logé, bien habillé et bien +payé!... Est-ce assez joli, hein?</p> + +<p>—Mais comment pourrais-je me placer groom?</p> + +<p>—Laisse-moi faire, je te procurerai cela. Sur +notre route, se trouve le château de Rochemoussue, +qui appartient au prince de Rochemoussue. +J'y suis parfaitement connu; le prince, +qui est le meilleur et le plus généreux des princes, +me protége et fait tout ce qu'il peut pour +m'obliger; je lui parlerai, et la chose s'arrangera +tout de suite.... En attendant, pour vous récompenser +d'être si sages, je vais m'occuper de vous +gagner un bon dîner et un bon gîte.»</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XI.</h3> + +<p>Sabin à Essonne.—Mes amis à Chantemerle.</p><br> + + +<p>On arrivait à Essonne, il était deux heures de +l'après midi. Sabin s'arrêta près d'un cabaret borgne, +où il entra seul.... Moins de cinq minutes +après, il reparaissait aux yeux de mes amis dans +un maillot couleur de chair, et n'ayant pour tout +vêtement qu'un petit caleçon rouge orné de paillettes +d'or; des bottines également rouges et pailletées +d'or, lui maintenaient gracieusement le +pied, et un cercle d'or lui ceignait la tête.</p> + +<p>Mes amis furent éblouis, ces splendeurs les fascinèrent +au point que le jeune saltimbanque leur +semblait un fils de roi.</p> + +<p>Il partit, jouant du fifre à travers les rues et +faisant porter par César, que cette marque de +confiance honorait infiniment, le sac que vous +connaissez. Aimée suivait avec Balthasar. Cela faisait +un effet prodigieux; tout le monde se mettait +aux portes et aux fenêtres pour les voir passer; +bientôt les gamins, accourant de tous côtés, leur +formèrent en moins d'un instant une escorte des +plus satisfaisantes. Tout cela, emboîtant le pas +derrière Sabin et marchant aux sons du fifre, parcourut +le bourg dans tous les sens, et, après être +monté jusqu'en haut de la rue principale, redescendit +pour venir s'arrêter sur le pont où un +cercle d'une certaine importance se forma autour +du jeune saltimbanque, lequel, prenant une pose +olympienne, fit alors son boniment:</p> + +<p>«Mesdames et messieurs, dit-il avec une galanterie +de bon goût, j'ai l'honneur de vous présenter +en ma personne le fils de l'illustre Lucifer, +qui vous a honorés l'année dernière de sa visite, +et n'a pas dédaigné d'exécuter dans vos murs les +tours merveilleux qui ont fait sa fortune et porté +son nom victorieux dans les six parties du +monde!... Vous êtes trop au courant des progrès +de la civilisation, mesdames et messieurs, pour +ignorer que depuis la découverte de la Californie +le monde se divise en six parties.—(Murmures +dans l'auditoire qui signifient: Parbleu! si on sait +cela!) L'accueil qu'il reçut de vous, reprit Sabin, +l'appréciation supérieurement intelligente que +vous fîtes de ses talents vous ont rendus chers à +son coeur. Et, aujourd'hui qu'il se repose sous +des lauriers si noblement acquis, parmi ses nombreux +souvenirs celui qu'il évoque avec le plus +de plaisir, c'est le vôtre! Il aime à se dire que +nulle part dans ce vaste univers qu'il a parcouru +dans tous les sens, ainsi que nos planètes (grande +admiration dans l'auditoire pour ce voyageur intrépide), +il n'a rencontré des hommes plus courageux, +plus intelligents, plus hospitaliers, plus +généreux, plus instruits et plus forts, oui, plus +forts, que dans cette charmante petite ville, qui +mériterait bien d'en être une grande. <i>Lui</i>, qu'on a +surnommé l'Hercule moderne, il a rencontré ici +pour la première fois des hommes qui lui ont +tenu tête et qu'il n'a pu vaincre qu'après une lutte +de quelques secondes!!!... (Tous les hommes présents +se regardent en ayant l'air de se dire les +uns aux autres: est-ce que c'est toi?) Quant à +moi, mesdames et messieurs, la nature m'ayant +refusé les dons nécessaires pour marcher sur les +nobles traces de mon illustre père, ce n'est donc +pas par les mêmes moyens que j'essayerai de +vous charmer, non; c'est tout simplement par +des exercices de précision et d'adresse que je +veux enlever vos suffrages.... Avez-vous des oranges?—Qui +d'entre vous me donne six, douze et +même quinze oranges?... Personne n'a d'orange?... +Alors, mesdames et messieurs, je vais +m'en passer; il faut savoir se contenter de ce +qu'on possède et tirer parti de ses propres ressources.»</p> + +<p>Sabin joua encore du fifre, puis, sans doute +pour donner aux retardataires le temps d'arriver, +il perdit quelques minutes à disposer sur le sol +un tapis en serge verte. Enfin se décidant à commencer, +il jongla d'abord avec des balles recouvertes +d'un métal si brillant qu'Aimée pensait +qu'elles étaient en argent massif. Il commença +par en prendre deux seulement, puis quatre, puis +six, puis dix; il les envoyait et les recevait d'abord +avec les mains, puis elles lui tombèrent sur +l'avant-bras, sur les épaules, sur les cuisses, sur +la poitrine, sur la tête, il en était environné; c'était +vraiment merveilleux, et la foule applaudissait +de bon coeur. Après cet exercice, vint le tour +du bilboquet. Il joua d'abord avec une seule bille, +puis avec deux, puis avec trois, puis avec quatre.... +Il abandonna ces premières qui étaient petites +pour en prendre de plus grosses, lesquelles +furent délaissées à leur tour pour de plus grosses +encore. Enfin, avec une adresse étonnante, incompréhensible, +il jongla sans même se faire une +égratignure, avec une demi-douzaine de petits +poignards pointus et affilés comme des stylets. +Malgré tant de savoir-faire et l'enthousiasme de +la foule, il ne tomba que quelques sous sur le +tapis de serge, vingt-cinq au plus.... Sabin déçu +fit entendre un juron formidable, et traita tout +haut d'imbécile ce bon public qu'il flattait en si +bons termes quelques minutes auparavant. Heureusement +pour lui, tout le monde était parti et +nos amis seulement l'entendirent.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/17.png"></p> + +<p>«Bast, dit-il enfin pour se consoler, nous recommencerons +demain, et la recette sera meilleure. +Il n'y avait là que des femmes et des vieillards; +un tas d'infirmes qui n'entendent rien aux +distractions de l'esprit, et s'imaginent que je suis +encore trop heureux de les avoir amusés. Mais +qu'importe! vingt-cinq sous, c'est toujours du +pain pour ce soir. Nous coucherons où nous +pourrons.»</p> + +<p>Il replia bagage et on retourna au cabaret, +mais silencieusement et ayant au fond le coeur +assez triste.</p> + +<p>Il me serait difficile, mes petits lecteurs, de +vous dire bien au juste ce qu'éprouvaient César +et Aimée dans la société de M. Sabin, et les pensées +qui occupaient leur jeune esprit. Malgré la +perspective enivrante de devenir domestiques +dans des maisons où il n'y aurait rien à faire, ils +n'étaient peut-être pas complétement rassurés +sur l'avenir. Quant au présent, ils avaient lieu +de s'en plaindre, mais ils n'en avaient pas le +temps; Sabin les étourdissait. Cependant, quoiqu'ils +fussent peu aptes à réfléchir, il leur était +déjà venu à l'esprit que le père Antoine n'approuverait +pas qu'on fît société avec ce garçon +qui avait, à l'endroit du travail, une manière de +voir si originale, et ne professait qu'un respect +excessivement médiocre pour le bien d'autrui.</p> + +<p>Balthasar, vu son âge sans doute, avait le jugement +plus sûr et plus formé, et jusqu'alors il +s'était tenu à distance de Sabin; malheureusement +le pauvre caniche adorait les paillettes et +le clinquant,—on n'est pas parfait!—et à peine +eut-il aperçu le jeune saltimbanque dans son costume +de théâtre qu'il lui fit toutes sortes d'amitiés. +Pauvre Balthasar! cette faiblesse devait lui +coûter cher!...</p> + +<p>Le lendemain, faute d'argent, il fallut se passer +de déjeuner. Mes amis, pour tuer le temps, +se mirent à errer dans les environs d'Essonne. +Le hasard les conduisit du côté de Chantemerle, +où sont réunies un grand nombre d'usines appropriées +aux productions les plus diverses; telles +que fabriques de tissus de fil et de coton, impressions +sur étoffe, laminoirs, fonderies, etc., etc. Ils +se rencontrèrent avec des enfants qui jouaient +sur la route et s'arrêtèrent pour les regarder. +Lorsque la partie fut achevée, un de ces enfants +s'approcha d'eux.</p> + +<p>«Qu'est-ce que vous faites, vous? leur demanda-t-il.</p> + +<p>—Rien.... pour le moment.</p> + +<p>—Alors, vous cherchez votre pain?</p> + +<p>—Oh! non....</p> + +<p>—Ne mentez pas; ça se voit, vous mendiez.</p> + +<p>—Pour ça non, dit César, nous ne mendions +pas et nous ne voulons pas mendier.</p> + +<p>—Vous avez donc des rentes?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Non? Eh bien, comment vivez-vous donc?</p> + +<p>—Nous cherchons de l'ouvrage.</p> + +<p>—Est-ce bien vrai, ça?</p> + +<p>—Mais oui, c'est bien vrai.</p> + +<p>—Alors vous voulez travailler?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Sans doute? Vous ne dites pas cela avec +beaucoup d'ardeur.... C'est égal, on entre à la +fabrique, venez voir un peu. Je gagne soixante-quinze +centimes par jour pour six heures de travail, +moi qui n'ai pas encore dix ans. Le reste du +temps, j'apprends à lire et je joue dans un vaste +préau que je vais vous montrer. Nous sommes +comme cela plus de cinquante occupés à transporter +des bobines d'un endroit dans un autre. +Ce n'est pas difficile; vous pouvez en faire autant +presque sans apprentissage. Si cela vous convient, +vous verrez le contre-maître; il vous casera tout +de suite, car on a besoin d'enfants. Attention! et +suivez-moi. Pour qu'on vous laisse entrer, je vais +dire que vous êtes mon cousin et ma cousine de +Petit Bourg.... Seulement, pas de bêtises; on ne +touche à rien ici.»</p> + +<p>Mes amis suivirent le jeune ouvrier. L'aspect +de ces vastes bâtiments, de ces hautes cheminées, +de tout ce monde, le bruit des machines en mouvement, +l'ordre qui régnait au milieu d'une activité +étourdissante, l'immensité des salles, le nombre +incalculable des métiers leur fit d'abord +perdre la tête; ils ne voyaient rien à force de +regarder.</p> + +<p>«C'est ici qu'on file le lin et le chanvre, leur +disait leur cicérone, là qu'on les tisse, plus loin +on fait de la toile ouvrée. Dans ce grand bâtiment, +où nous nous rendons en ce moment, on +fabrique des tissus de coton, à côté on les imprime.»</p> + +<p>Lorsque le jeune ouvrier les fit entrer dans la +salle où il travaillait, ils éprouvèrent une sorte +de déception. La vue de ces enfants, mal vêtus +pour la plupart, qui se livraient à un travail sérieux +et gagnaient consciencieusement leurs +soixante-quinze centimes, ne leur dit rien à l'imagination; +l'idée d'être domestiques dans des +maisons où il n'y a rien à faire les flattait bien +davantage.</p> + +<p>«Moi, dit Aimée, je trouve que ça sent mauvais +ici!</p> + +<p>—Si tu y tiens, fit en riant le jeune ouvrier, +on parfumera la salle avec de l'essence de rose.»</p> + +<p>Le mot de mijaurée fut prononcé par quelques +gamins.</p> + +<p>Mes amis, sur la proposition de leur introducteur, +s'arrêtèrent près d'un métier pour voir comment +se faisait la toile; mais cela ne les intéressa +point. Ils n'y comprenaient rien.</p> + +<p>«Retire-toi donc, retire-toi donc, Aimée, cria +tout à coup César. Il y a de l'huile après toutes +ces mécaniques, et tu en mets à ton tablier.»</p> + +<p>Tous les jeunes garçons qui se trouvaient dans +la salle se retournèrent. On commença à regarder +mes pauvres amis de travers.</p> + +<p>«Allons-nous-en, César, dit enfin Aimée; il y a +trop de poussière ici, nous n'y saurions durer. +Décidément j'aime mieux que nous soyons domestiques +dans des maisons où il n'y ait rien à +faire.</p> + +<p>—Fallait donc le dire tout de suite! s'écria le +jeune ouvrier en colère. Vous voulez être <i>larbins</i>, +vous autres?... Alors qu'on détale, et plus vite +que ça!»</p> + +<p>A ce mot de larbin, un haro s'éleva dans la +salle.</p> + +<p>«T'as d'ça dans ta famille, toi? s'écriait-on.</p> + +<p>—Non pas. S'ils étaient de ma famille je les +renierais; mais ils n'en sont point, Dieu merci! +Ils étaient sur la route et se disaient sans ouvrage. +Je leur ai proposé d'entrer ici, ils ont accepté. +Pour qu'on ne leur fît pas de difficultés, je +les ai fait passer pour mes parents de <i>Petit-Bourg</i>. +Voilà tout!»</p> + +<p>Les pauvres enfants ne savaient comment +échapper aux moqueries de ces gamins qu'ils +avaient offensés sans le vouloir.</p> + +<p>«Vous n'avez donc pas de sang dans les veines? +disait l'un.</p> + +<p>—Ni de moelle dans les os? ajoutait l'autre.</p> + +<p>—<i>Madame</i> craint de gâter ses habits!</p> + +<p>—Monsieur veut porter perruque!</p> + +<p>—Je comprends ça, moi.</p> + +<p>—Ça tient chaud l'hiver?</p> + +<p>—D'abord. Et puis ça vous pose!... quand on +a de l'ambition.»</p> + +<p>Un contre-maître dut protéger la sortie de mes +pauvres amis, qui étaient tout à fait incapables +de se défendre et ne comprenaient rien à l'avanie +qu'on leur faisait subir.</p> + +<p>Ils rentrèrent tristement à l'auberge où Sabin +faisait répéter Balthasar. Sabin avait découvert +que Balthasar était un artiste comme lui, et il +voulait connaître tout son savoir-faire pour en +tirer parti dans l'intérêt de la communauté. Le +caniche voyant ses maîtres affligés, quitta tout +pour les caresser.</p> + +<p>«Bon! qu'y a-t-il?» demanda Sabin.</p> + +<p>Ils racontèrent leur mésaventure.</p> + +<p>«Laissez-les dire, fit le jeune saltimbanque, +avec ça qu'ils sont jolis et qu'ils ont bonne mine!... +Vous faire ouvriers de manufacture, comme +ce serait spirituel!... Qu'ils viennent tout à l'heure +sur la place, et je leur montrerai, moi, la bonne +manière de gagner sa vie.»</p> + +<p>A midi et quelques minutes, le fils de l'illustre +Lucifer, ou de M. Dussault, selon l'occasion, +jouant du fifre, se promena comme la veille, +suivi de César, qui portait toujours le précieux +sac, d'Aimée, de Balthasar, et de tous les vagabonds +de la localité. C'était justement l'heure du +repas pour les fabricants qui étaient tous sortis, +excepté les enfants qu'on obligeait à jouer dans le +préau. En moins de cinq minutes, une foule compacte +entoura nos aventuriers. Sabin répéta le même +boniment et les mêmes exercices que la veille; +puis Balthasar à son tour paya de sa personne.</p> + +<p>La recette fut magnifique! Sabin, de retour à +l'auberge, commanda un déjeuner copieux. Nos +amis, qui avaient grand'faim, mangèrent encore +sans retenue; et le soir, comme il n'y avait déjà +plus d'argent, on coucha dans une étable entre +deux vaches et un âne.</p> + +<p>C'est ainsi qu'ils vécurent pendant une semaine. +On s'arrêtait tantôt dans une ville, tantôt +dans un village, pour y donner des représentations +plus ou moins lucratives, et toujours on +cassait le pot après avoir mangé le beurre, +comme disent les bonnes gens de la campagne en +parlant des imprévoyants qui dépensent l'argent +à mesure qu'ils le gagnent.</p> + +<p>César et Aimée s'accoutumaient assez bien à ce +genre de vie. De temps à autre, cependant, il +leur passait comme un nuage dans l'esprit; c'était +le souvenir de ce qu'avait dit le père Antoine.... +mais le père Antoine était si loin!... Vous +le dirai-je, mes petits lecteurs? César maintenant +dormait d'un sommeil profond et ne rêvait plus des +choses qui occupaient si fortement son jeune esprit +dans ses jours de misère; la campagne, cette +belle campagne que le bon Dieu lui faisait voir, +ou revoir en dormant pour le consoler, ne l'intéressait +plus, il n'y pensait jamais. Comme Sabin, +il considérait maintenant toute chose au +point de vue de la recette et disait avec son +ami:</p> + +<p>«Ici, il n'y a que des paysans; pas de chance!»</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>«Voici une ville, bonne aubaine!»</p> + +<p>Puis on bâtissait des châteaux en Espagne pour +les temps fortunés où l'on serait domestique dans +une maison où il n'y aurait rien à faire. D'un +autre côté, on ne craignait plus les gendarmes; +le papier de leur compagnon mettait nos vagabonds +en sûreté. Ils se protégeaient les uns les +autres....</p> + +<p>Et les jours se passaient!...</p> + +<p>Quant à Balthasar, ces détails lui importaient +peu. Il marchait toujours en avant, prenant le +chemin qui lui plaisait, quitte à revenir sur ses +pas lorsque Sabin voulait aller d'un autre côté; +ce qui n'avait lieu que rarement, car le chemin +du saltimbanque paraissait être celui du caniche. +Pourtant il arrivait bien quelquefois qu'on était +obligé, pour se procurer de l'argent, de se détourner +à droite ou à gauche; Balthasar, malgré +une opposition sérieuse, qui se manifestait comme +toujours par des fuites plus ou moins prolongées, +finissait infailliblement par céder. Sabin +avait appris à mes amis que ce n'était là qu'une +feinte de la part du caniche, et leur avait démontré +qu'il n'y avait pas lieu de s'en préoccuper. +L'expérience lui avait donné raison. C'est ainsi +qu'on perdit une semaine à Corbeil, à Melun et à +Milly; mais nos aventuriers n'étaient pas gens +pressés. La vie leur apparaissait si longue, si +longue! et ils voyaient devant eux un si grand +nombre d'années, qu'ils pensaient bien avoir le +droit de gaspiller un peu le temps présent. Et, +d'ailleurs, pourquoi se seraient-ils pressés ou inquiétés, +puisque Sabin devait les placer chez son +ami intime, le prince de Rochemoussue?... Leur +sort n'était-il pas fixé?</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XII.</h3> + +<p>Au château de Rochemoussue.</p><br> + + +<p>C'était vers les quatre heures de l'après-midi, +on avait dépassé le village de Chailly depuis quelques +minutes lorsque apparut dans le lointain la +masse grandiose des bois de Rochemoussue. Sabin, +qui connaissait le pays, abandonna la grande +route pour s'engager dans un joli chemin, propre +et uni comme un parquet. On était déjà sur le +domaine de Rochemoussue. On marcha comme +cela un quart d'heure environ. César était troublé; +il lui semblait connaître, mais vaguement, ces +vastes prairies où paissaient en liberté les petites +vaches bretonnes du prince. L'aspect général de +la campagne était sévère; aussi loin que la vue +pouvait s'étendre, l'horizon était boisé.</p> + +<p>«Reconnais-tu donc tout cela, César? demanda +Aimée.</p> + +<p>—Je ne sais pas,» répondit le jeune garçon.</p> + +<p>Et ils continuèrent d'avancer.</p> + +<p>Enfin au delà d'une magnifique pelouse d'un +vert tendre, entre deux massifs de haute futaie, +se découvrit le château de Rochemoussue.</p> + +<p>«Les prairies et les bois, dit César à Aimée, je +croyais les reconnaître; mais ce château, je ne l'ai +jamais vu.»</p> + +<p>On n'était encore que dans la première quinzaine +de mai, seulement le printemps était si beau cette +année-là qu'on eût dit que le climat de l'Italie +était devenu celui de la France.</p> + +<p>«Voilà, dit Sabin à mes amis en leur montrant +le château (une imposante construction édifiée +dans le style du dix-septième siècle), voilà où désormais +vous passerez votre vie dans la paix et +l'abondance!»</p> + +<p>On côtoyait de magnifiques potagers et des jardins +qui n'étaient séparés de la route que par un +large fossé. Nos aventuriers pouvaient tout à l'aise +admirer les serres monumentales, toutes grandes +ouvertes au soleil de mai, et exposant aux regards +des promeneurs, les nuances vives, tendres ou riches +de ces rhododendrons célèbres, de ces azalées +merveilleuses qui tous les ans remportaient le +prix au concours d'horticulture. Ils pouvaient encore +admirer la savante disposition des serres-chaudes +où étaient cultivées des primeurs devenues +des types dans le monde horticole, puis une melonnière +unique au monde pour la saveur et la +variété de ses espèces. Mais ce qui ravissait surtout +mes amis, dont les goûts étaient encore simples, +c'était trois petits chalets, à toiture de chaume +et aux murs recouverts de lierre, disséminés dans +les jardins et sans doute destinés à loger les jardiniers.</p> + +<p>«Que je voudrais demeurer là! disait Aimée.</p> + +<p>—Peuh! faisait Sabin avec ce dédain des petites +choses qui lui était particulier, c'est malsain au +possible.... sans compter les autres désagréments. +Les lézards y font leur nid, c'est infesté de souris +et les rats s'y promènent comme des gens qui sont +chez eux.</p> + +<p>—Du moment que les rats s'y promènent.... +C'est égal, je voudrais bien avoir une petite maison +comme cela.»</p> + +<p>Sabin entra chez le concierge du château, et +demanda M. Prosper, un valet de pied attaché au +service de M. Maxime de Rochemoussue, le plus +jeune fils du prince, un enfant qui n'avait encore +que cinq ans et demi.</p> + +<p>Nos amis avaient cru que Sabin s'adresserait au +prince lui-même. Ils furent quelque peu déçus, +mais ils se consolèrent promptement en voyant +arriver M. Prosper qui était un fort beau garçon +et représentait énormément avec son habit bleu +de roi, sa culotte courte, ses superbes mollets et +ses souliers à boucles.</p> + +<p>Sabin, qui avait connu M. Prosper au temps où +le jeune domestique n'était encore qu'un petit +paysan du Berry, lui dit quelques mots à voix +basse. Le valet de chambre s'absenta, mais revint +presque aussitôt.</p> + +<p>«Vous pouvez demeurer ici jusqu'à demain,» +leur dit-il.</p> + +<p>Alors tous trois entrèrent suivis de Balthasar +que tant de grandeur n'embarrassait point.</p> + +<p>Il était cinq heures; la nouvelle que des saltimbanques +étaient au château pénétra jusqu'au +salon, et bientôt on vint chercher nos aventuriers +de la part du prince et de la princesse, qui voulaient, +puisque l'occasion s'en présentait, donner +le spectacle à leurs enfants.</p> + +<p>Sabin suivit M. Prosper avec l'aplomb d'un mérite +qui ne s'ignore pas; ce que voyant César et +Aimée, ils suivirent Sabin, et Balthasar suivit tout +le monde.</p> + +<p>Le prince et la princesse, entourés de leurs enfants, +étaient au jardin sous un immense platane +qui les protégeait de son ombre, sans leur dérober +la vue splendide de la vallée de la Seine qui +se déroulait devant eux.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/18.png"></p> + +<p>Sabin avait tant parlé du prince et de la princesse +de Rochemoussue, il les avait tant exaltés +que mes amis s'attendaient à voir des personnages +de taille surhumaine, ou, tout au moins, autrement +faits que les autres mortels, et ils ne laissaient +pas que d'être troublés. Mais ils ne tardèrent +point à se rassurer; le prince et la princesse ressemblaient +à tout le monde, et avaient été taillés +sur le patron banal qu'ont fourni au genre humain +tout entier Adam et Ève nos premiers parents. Ils +paraissaient peut-être meilleurs ou plus intelligents +que bien d'autres; mais cela tenait évidemment +aux qualités intérieures et toutes morales +dont ils étaient doués, et à l'éducation qu'ils avaient +reçue.</p> + +<p>La princesse était une gracieuse petite femme à +la physionomie douce et fine. Elle était jolie, mais +elle avait dû l'être encore davantage, autrefois, +dans le temps, lorsqu'elle était toute jeune; seulement, +comme mes amis ne l'avaient pas connue +dans ce temps-là, ils la trouvaient charmante. Ils +n'avaient jamais rien vu, du reste, de gracieux et +d'encourageant comme son sourire, ni rien entendu +d'émouvant comme le son de sa voix; elle avait +l'air de parler du coeur, et son regard, si tendre +et si pénétrant, semblait dire aux pauvres gens: +«Rassurez-vous, ayez confiance; je vous comprends, +moi, et je sais ce qu'il vous faut!» Elle +était vraiment l'incarnation de la bonté et de la +charité.</p> + +<p>Certes, il y avait loin de cette douce princesse, +qui savait si bien se mettre à la portée de tous, +des riches comme des pauvres, à ces altières, hautaines +et impertinentes créatures qu'on a si longtemps +représentées comme les types les plus achevés +de la noblesse. Mais à votre sens, mes petits +lecteurs, ne valait-elle pas mieux?</p> + +<p>Le prince était un homme de cinquante-cinq ans, +environ, mais qui n'en paraissait pas beaucoup +plus de quarante-cinq; il avait la tournure et la +physionomie d'un militaire, quoiqu'il n'eût jamais +fait partie de l'armée. Mais sous des dehors brusques, +il cachait un coeur droit et juste, et sa parole, +bien que brève, n'était jamais ni dure ni +blessante. Il semblait, au contraire, que sa brusquerie +n'eût d'autre objet que de dissimuler ses +bonnes actions. Ainsi, par exemple, lorsqu'on lui +rapportait que de pauvres gens allaient être expropriés +faute d'argent pour payer le loyer d'une +misérable chaumière, il ordonnait à son intendant +de payer pour eux du même ton dont il eût ordonné +de les fusiller. Si un obligé dans sa reconnaissance +venait le trouver pour le remercier et +protester de son dévouement, il lui disait: «Qu'on +ne m'ennuie plus de ces choses-là.»</p> + +<p>C'était un travers sans doute, mais un tout petit +travers.... Et quand on pense combien il serait +aisé aux princes d'avoir de gros défauts, on est +bien près de leur souhaiter beaucoup de travers +comme celui-là.</p> + +<p>Dès qu'il eut appris l'arrivée au château de nos +trois aventuriers, le prince avait dit, toujours sur +le même ton: «Qu'on me les amène de suite!» +et tout naturellement on s'était empressé d'obéir.</p> + +<p>Nous devons, pour être juste, avouer qu'il imposait +énormément à nos amis. Tout dans sa personne, +sa grosse et rude moustache, ses favoris +épais, ses cheveux taillés en brosse et la mobilité +de son oeil vif et clair les embarrassait outre mesure. +Aussi pendant que Sabin, excité par le haut +rang de ses spectateurs, se livrait aux inspirations +de son génie, reportaient-ils de préférence sur la +princesse leur regard timide et curieux.</p> + +<p>M. et Mme de Rochemoussue, comme nous l'avons +dit, étaient entourés de leurs enfants: un +grand et beau garçon de dix-huit ans qu'on appelait +Ludovic, une charmante fille de seize ans +nommée Luce, une autre de dix, appelée Marthe, +et le petit Maxime qui n'avait encore, comme vous +savez, que cinq ans et demi.</p> + +<p>Tous les quatre prirent un plaisir très-vif au +spectacle improvisé que leur donnaient Sabin et +Balthasar, qui, lui aussi, se surpassa. Le brave +caniche fut bien récompensé par ces beaux enfants +du plaisir qu'il leur avait procuré, car ils le +comblèrent de caresses et de bonbons, et ne dédaignèrent +point de passer leurs mains fines et +blanches dans sa toison peu soignée. Jamais Balthasar +ne s'était trouvé à pareille fête, et il se montrait +fort sensible à l'honneur qu'on lui faisait. +Cependant il sut y répondre fort dignement et il +n'eut point, tant s'en faut, la mine plate et impudente +que prit Sabin pour recevoir les vingt-cinq +francs dont le prince crut devoir payer leur +savoir-faire et leur habileté.</p> + +<p>Vingt-cinq francs! c'était une somme fabuleuse +dans le ménage des trois aventuriers. Sabin était +comme fou de joie, et mes amis pensaient que leur +fortune était faite. Tous trois, sur la recommandation +de la princesse, se rendirent à l'office où le +maître d'hôtel leur donna quelques friandises afin +qu'ils pussent, sans trop souffrir de la faim, attendre +le dîner, qui n'avait lieu qu'à huit heures +pour les domestiques.</p> + +<p>Après une collation comme ils ne soupçonnaient +même pas qu'on en pût faire, ils montèrent, toujours +accompagnés de M. Prosper, à leurs chambres +respectives, situées sous les combles du château. +Là, César et Aimée trouvèrent chacun un +costume complet qui leur était donné par la princesse. +Tout y était, depuis les souliers jusqu'au +bonnet. Ils s'empressèrent, sur l'invitation de +M. Prosper, de quitter leurs vieux habits et de +mettre les neufs; puis ils redescendirent à l'office +où tous deux firent assez bonne figure, l'un avec +sa blouse de retors coquettement serrée sur les +hanches par une large ceinture de cuir, l'autre +avec sa robe, et son tablier de cotonnade, ses souliers +lacés, son châle noué en sautoir et son petit +bonnet de soie noire, derrière le bavolet duquel +ses cheveux bien peignés et bien brossés frisaient +en queue de canard. Sabin les examinait de la tête +aux pieds, et, les prenant par la main, les faisait +tourner à droite, tourner à gauche, et affectait de +ne les point reconnaître. Cela les amusait, et ils +riaient de bon coeur.</p> + +<p>Ils pensaient bien, du reste, que si la princesse +leur avait donné tant de belles choses, c'était parce +que Sabin lui avait dit ou fait dire un mot en leur +faveur. Mais c'est égal, ils avaient remarqué qu'il +était moins lié avec le prince qu'il n'avait toujours +prétendu.</p> + +<p>Après dîner, le prince, la princesse et leurs enfants, +accompagnés des précepteurs et des institutrices, +montèrent dans de belles voitures pour +se rendre chez un autre prince du voisinage, où +l'on devait danser et jouer des charades une partie +de la nuit. Ce fut alors au tour des domestiques +de se mettre à table. Ils étaient là plus de vingt!... +C'était jour de gala; on profitait de l'absence du +prince pour fêter tranquillement à ses dépens +l'anniversaire de l'un d'entre eux. On avait dressé +un couvert splendide: les fleurs, l'argenterie et +les cristaux étincelaient sur la table au feu d'une +profusion de bougies. Le maître-d'hôtel d'un côté, +et la femme de charge de l'autre, occupaient les +places d'honneur; les autres convives venaient à +la suite, chacun selon son âge ou le rang qu'il +croyait tenir dans la maison. Aux deux extrémités +étaient placés Sabin et le dernier des marmitons, +puis César et Aimée.</p> + +<p>Les hommes avaient quitté la livrée pour prendre +l'habit noir, et les dames étaient en robes de +soie. Cela présentait vraiment un joli coup d'oeil. +Par exemple, les vins manquaient, non par la +quantité, mais par la variété, et les convives, chose +désolante, n'avaient pas plus de trois verres devant +leur assiette. Pourtant la cave du prince était célèbre, +mais le sommelier, un ancien militaire, un +homme sans <i>éducation</i>, un rustre enfin, ne faisait +point partie de la domesticité. Il était incorruptible +et n'entendait point raillerie sur la question +de probité. Il avait donc fallu se contenter du +bourgogne ordinaire et du madère de cuisine. +Quelques bouteilles de champagne, adroitement +dérobées dans la bagarre d'une grande soirée, complétèrent +le festin. C'était peu!... mais tant de gens +sont encore obligés de se contenter à moins!...</p> + +<p>Il fallait entendre tout ce monde singeant maladroitement +ses maîtres; les femmes minaudant, +et les hommes jouant aux gentlemen!</p> + +<p>On disait princesse à la femme de chambre de +Mme de Rochemoussue, et prince au valet de +chambre de monsieur! Comme le jeune Ludovic +portait le titre de comte de Montgeron, son domestique +se faisait appeler Montgeron tout court. +«Mon cher Montgeron, lui disait-on, goûtez donc +de ces conserves d'ananas.» Deux invités, qui +servaient dans un château voisin, avaient pris le +titre de marquis et marquise du Breuil. «Marquise, +disaient les dames, vos yeux sont ravissants; +vous êtes ce soir tout à fait en beauté!»</p> + +<p>Mais au dessert, grâce au cliquot du prince, le +naturel reparut, les langues s'aiguisèrent, et nos +amis apprirent en moins d'une demi-heure les +secrets le plus intimes de la famille de Rochemoussue. +On raconta avec beaucoup de malice et +de sous-entendus, comme pour donner à penser +que ce n'était pas tout, que le prince avait trois +fausses dents, que la princesse portait de faux cheveux, +que M. Ludovic était myope, que Mlle Luce +avait une jambe de travers, que Mlle Marthe serait +bossue et que le petit Maxime deviendrait +épileptique. On sut aussi que M. le marquis de +Breuil était un sot, un bellâtre qui se teignait les +moustaches et les favoris, et la marquise une fine +mouche qui le faisait tourner comme le vent un +coq de clocher.</p> + +<p>Puis on s'égaya aux dépens de la principauté de +Rochemoussue, principauté de fraîche date, achetée +à Rome par le père du prince actuel, un financier +peu scrupuleux, qui était censé l'avoir obtenue +en reconnaissance de services rendus au +gouvernement pontifical; et on affirma que la +princesse n'avait point tant sujet de faire la sucrée, +puisque son grand-père avait tout bonnement gagné +son immense fortune en faisant fabriquer des +tissus à Mulhouse.</p> + +<p>Nous devons ajouter que le prince, la princesse +et toutes les personnes de leur monde le plus intime +étaient désignés par des surnoms: l'un, qui +était fort et trapu, était appelé le taureau; l'autre, +qui avait les jambes trop longues, le lévrier. Mais, +plus généralement, le noms étaient pris dans la +mythologie: il y avait Jupiter, Mars, Bacchus, puis +Junon, Diane, Vénus, Proserpine, etc., etc.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/19.png"></p> + +<p>A dix heures, on décida qu'il serait tout à fait +charmant de finir la soirée par un bal et un peu +de musique. Prosper jouait délicieusement du violon. +Annette chantait agréablement, et Jean touchait +passablement du piano. On monta au salon +qui servait de salle d'étude aux enfants. M. Jean +se mit au piano et Mlle Annette charma d'abord la +société par deux ou trois innocentes chansonnettes, +puis elle aborda la grande musique et chanta avec +un brio renversant un morceau du <i>Prophète</i>, que +Mlle Luce apprenait depuis quelque temps et dont +elle n'était pas encore parvenue à vaincre toutes +les difficultés. M. Prosper, un ténor élégant et joli +garçon comme tous les ténors, après s'être un peu +fait prier, consentit à chanter, en s'accompagnant +avec son violon, cet air fameux et difficile: <i>O Richard, +ô mon roi!</i>... que M. Ludovic répétait sans +trop de succès depuis plus de six mois.... C'était +tout bonnement divin!</p> + +<p>On s'arracha à ces délices pour se livrer au +plaisir de la danse. Les dames, ayant jugé à propos +de changer de toilette, avaient emprunté à la +garde-robe de leurs maîtresses des robes de tulle +de la plus grande fraîcheur et sortant des ateliers +d'une faiseuse célèbre. C'était simple, mais de bon +goût. Avec cela, une fleur, un ruban, un rien dans +les cheveux, et l'on n'avait pas la tournure de tout +le monde!</p> + +<p>César et Aimée, relégués dans un coin sur un +canapé pendant que Sabin, faisant sa partie dans +l'orchestre, jouait du fifre avec une ardeur de +possédé, admiraient toutes ces merveilles et pensaient +de bonne foi, tant leurs idées étaient confuses +et embrouillées, que dans les maisons où il +n'y a rien à faire ce sont les domestiques qui sont +les maîtres.</p> + +<p>Enfin cette société de singes se sépara et mes +amis furent reconduits à leurs chambres, de jolies +chambres meublées chacune d'un lit de fer, de +deux chaises, d'un lavabo et d'un miroir. C'était +du luxe, mais hélas! c'était aussi la première fois +que les pauvres enfants couchaient dans des +chambres différentes! et eux qui dormaient si bien +sur la paille pourvu qu'ils y fussent côte à côte, +purent à peine fermer l'oeil sur ces matelas confortables +et dans ces draps blancs et parfumés à +l'iris. Il faut bien le dire, du reste, ils avaient +encore la tête pleine du bal et de la musique; puis +ils avaient bu du punch et cela les agitait. Sabin, +plus habitué à supporter les plaisirs du monde, +était monté à sa chambre gris comme deux Polonais, +et cependant on l'entendait ronfler à travers +la cloison.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XIII.</h3> + +<p>Mes amis font une rencontre aussi heureuse +qu'inattendue.</p><br> + + +<p>En mai, le soleil se lève de grand matin; il était +cinq heures à peine et déjà il faisait grand jour. +César et Aimée, ne parvenant pas à goûter un sommeil +paisible, résolurent de s'habiller, puis de +faire en compagnie de Balthasar une promenade +dans ce beau parc dont on découvrait une partie +de leurs fenêtres. Ils pensaient qu'il n'y avait pas +de mal à prendre, pour ainsi dire, possession de +ces lieux privilégiés où ils comptaient bien passer +leur vie désormais.... Certes, ils étaient ravis de +courir dans ces allées si soigneusement entretenues +qu'il eût fallu avoir recours à une loupe pour +y découvrir un brin d'herbe, de s'enfoncer sous +ces futaies si hautes et si épaisses que le jour y +pénétrait à peine, d'admirer les magnifiques saules +pleureurs qui baignaient, avec une grâce remplie +de tristesse et de nonchalance, l'extrémité de +leurs branches dans l'eau transparente des lacs. +Oui, ils trouvèrent bon de se reposer sur le gazon +à l'ombre des marronniers d'Inde ou des gigantesques +platanes.... Mais on s'habitue si vite +aux grandeurs!... Ils avaient parcouru dans tous +les sens cet admirable domaine, auprès duquel le +paradis terrestre n'eût semblé qu'un marécage +inculte, et joué dans des allées bordées de rosiers +trois fois hauts comme leurs petites personnes, +d'ébéniers dont les grappes leur retombaient sur +la tête et de toutes sortes d'arbustes aux fleurs +éclatantes et parfumées.</p> + +<p>Eh bien! mes petits lecteurs, vous me croirez si +vous voulez, en moins de trois heures, ils s'étaient +familiarisés avec toutes ces merveilles, qui déjà +ne leur semblaient point de trop pour eux, et ils +pensaient bien qu'ils pourraient en jouir largement +lorsque César serait groom dans cette maison, où, +comme ils avaient pu s'en assurer la veille, il n'y +avait rien à faire qu'à s'amuser. Quant à Balthasar, +toutes ces choses lui étaient indifférentes, et +à tous moments il témoignait son impatience par +des allées et des venues, des aboiements et des +caresses auxquels César et Aimée ne comprenaient +rien. Enfin on se trouva en présence d'une grille +ouverte et il put sortir; force fut bien à mes amis +de le suivre. Il courait, il courait, sans se soucier +de la fatigue qu'il imposait aux jambes de ses +maîtres, et en moins d'un quart d'heure on se +trouva sur la route de Rochemoussue à Fontainebleau. +De loin César et Aimée voyaient que le caniche +caressait un homme, et cela les intriguait +prodigieusement, car Balthasar n'était point d'un +naturel familier. Ils hâtèrent le pas. Mais jugez, +mes petits lecteurs, quelle fut leur surprise lorsqu'ils +reconnurent le père Antoine!... le père Antoine? +Comment cela se faisait-il? Lui qui devait +être dans son pays, pourquoi nos amis le rencontraient-ils +comme cela, à l'improviste, sur la route +de Rochemoussue? Leur imagination était aux +champs. Bien souvent le sort se plaît à nous jouer +de ces surprises qui ressemblent à des coups de +théâtre et nous déconcertent tant elles sont inattendues. +On se demande comment cela s'est fait +et on n'est pas loin de supposer que des créatures +d'un autre ordre, des génies, des esprits, se mêlent +à notre insu de notre destinée et gouvernent +nos affaires, les emmêlant et les débrouillant à +leur fantaisie, sans prendre seulement la peine de +nous demander si cela nous plaît. Il ne s'en faut +alors de presque rien qu'on prenne pour des êtres +réels les créatures charmantes qui peuplent les +contes de fées. Mais César et Aimée, qui ne savaient +point lire, ne connaissaient point de féeries.... +C'est égal! je ne suis pas très-éloigné de +croire que s'ils avaient été en état de supposer que +des fées et des génies pussent se mêler de leurs +affaires, ils auraient, en cette circonstance, trouvé +leur intervention rien moins qu'agréable.</p> + +<p>«Ah çà, dit le père Antoine, qui vous a amenés +par ici, et que diable y faites-vous?»</p> + +<p>Ils racontèrent leur histoire et dirent consciencieusement, +parce qu'ils ne savaient point mentir, +ce qui leur était arrivé depuis trois semaines. Mais +à partir du moment où ils avaient rencontré Sabin, +le brave homme ne cessa de hocher la tête à tout ce +qu'ils disaient. On voyait bien que cette odyssée +n'était point de son goût.</p> + +<p>«Et maintenant qu'allez-vous devenir? demanda +le brave homme.</p> + +<p>—Sabin va nous faire placer domestiques au +château de Rochemoussue. C'est une grande maison, +et où il n'y a rien à faire, dit naïvement +Aimée.</p> + +<p>—Domestiques, fit le bonhomme en hochant +toujours la tête... soit!... si cela vous convient; +servir ses semblables est un métier aussi honorable +qu'un autre.... lorsqu'il est exercé honorablement. +Ne sommes-nous pas tous, d'ailleurs, les +serviteurs les uns des autres en ce bas monde?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/20.png"></p> + +<p>Faire rôtir des marrons pour le public ou pour +un particulier, n'est-ce pas toujours faire rôtir +des marrons? L'essentiel est que les marrons +soient rôtis à point.... Moi, il me semble que si +je m'étais mis en condition, j'aurais pu faire un +brave et honnête serviteur. Après cela, peut-être +que je m'abuse.... et que c'est plus difficile que +je ne pense. Mais l'idée ne m'en serait jamais venue.... +Ce n'est pas que je sois plus fier qu'un +autre, oh! non!... Seulement je n'y ai point pensé.... +Sois donc domestique puisque ça te plaît, +mon garçon. Mais entendons-nous; sois-le dans +une maison où il y ait de l'ouvrage, et non où il +n'y ait rien à faire. Il faut avoir du coeur, mon +bonhomme, et gagner le pain qui te fera vivre. +Quoi donc! est-ce que le travail te ferait peur?... +On me dira que ceux qu'on paye pour ne rien +faire gagnent leur argent en ne faisant rien. Cela +les regarde.... et aussi les bourgeois qui les prennent +à leur service. Mais, c'est égal, vois-tu, parader +derrière un carrosse ou fainéanter toute la +journée dans une antichambre en disant du mal +de ses maîtres, ça ne peut pas être un bon état. +Tiens, César, veux-tu te mettre en condition et +en même temps devenir un homme, apprends l'état +de jardinier. Si ton ami Sabin a quelque +influence dans la maison, qu'il t'y fasse entrer +comme aide-jardinier. Pour commencer tu ne gagneras +que ta nourriture, mais bientôt on te donnera +des appointements, et un jour tu pourras +occuper une place de maître jardinier. Mais pour +cela il faut être intelligent et travailleur.... Tâte-toi. +Allons, te sens-tu capable de cela?... Domestique +dans une maison où il n'y a rien à faire. +N'est-ce pas une honte d'avoir songé à prendre +un pareil métier!... Allons, va retrouver Sabin +et ramène-le ici; je veux causer avec ce garçon-là +et voir un peu ce qu'il est.»</p> + +<p>César et Aimée retournèrent au château et gravirent +assez piteusement les trois étages qui conduisaient +à leurs mansardes. Celle de Sabin était +vide!... Ils cherchèrent partout le fameux sac; +point de sac!... tout avait disparu. Ils descendirent +à l'office, et demandèrent des nouvelles de +leur camarade; on ne l'avait point vu. Le coeur +serré par un pressentiment pénible, ils revinrent +près d'Antoine qui les attendait sur la route.</p> + +<p>«Et Sabin, demanda le brave homme.</p> + +<p>—On ne sait ce qu'il est devenu.</p> + +<p>—Ah! on ne sait ce qu'il est devenu! Eh bien, +je vais vous le dire, moi, ce qu'il est devenu. Il +est parti avec les vingt-cinq francs dont la moitié +vous appartenait à cause de Balthasar, et, d'après +le portrait que vous m'en faites, ce doit être l'espèce +de vaurien qui est passé près de moi il n'y a +pas plus d'une heure et demie, comme j'étais assis +sur la route.... Vous voilà bien! maintenant, +vos places s'en vont à vau-l'eau!... Ce n'est, ma foi, +pas malheureux; il vous fallait une bonne leçon, +vous en aviez besoin, vraiment.... Je me demande +comment vous avez pu croire qu'un semblable +garnement avait du crédit auprès d'un homme +comme le prince de Rochemoussue, et comment +vous n'avez pas vu tout de suite qu'il n'était qu'un +mauvais sujet et un voleur.... Il était temps qu'il +vous quittât, car vous alliez devenir deux petits +fainéants comme lui.... Ah çà, qu'est-ce qui vous +fait pleurer?</p> + +<p>—Nous n'avons plus d'argent!</p> + +<p>—Voilà-t-il pas une belle affaire! On dirait +vraiment que c'est la première fois que cela vous +arrive!</p> + +<p>—Les gendarmes vont nous arrêter et nous +reconduire chez Joseph.</p> + +<p>—Écoutez, ça dépend de vous; si vous voulez +travailler, suivez-moi et vous n'entendrez jamais +parler de Joseph. Sinon, je vous abandonne, et, +ma foi! je ne sais pas ce qu'il adviendra de vous. +Allons, choisissez....</p> + +<p>—Nous voulons travailler, s'empressèrent de +dire les deux enfants.</p> + +<p>—Alors partons. Seulement ne marchez pas +trop vite parce que je viens de faire une maladie; +et mes jambes ne sont pas encore bien solides.»</p> + +<p>Les pauvres enfants s'empressèrent auprès +d'Antoine, et lui demandèrent ce qu'il avait eu.</p> + +<p>«Oh! presque rien, répondit le brave homme; +un refroidissement, une fluxion de poitrine, je ne +sais pas au juste comment le médecin appelle ça. +J'avais fait un détour pour voir un ami à moi qui +demeure près d'ici. Je ne m'étais jusqu'alors ressenti +de rien; mais chez lui je me sens pris tout +à coup de frissons, de fièvre.... et j'y suis resté +près de trois semaines; à présent ça va mieux, je +me rendais tout doucement à la gare lorsque vous +m'avez rencontré; car maintenant il faut que je +prenne le chemin de fer, je ne suis pas assez fort +pour retourner à pied au pays.... Bast! il ne faut +plus parler de cela; le bon Dieu qui sait bien +mieux que nous comment il faut conduire nos affaires, +voulait sans doute que je me trouvasse par +ici en même temps que vous autres pour venir à +votre secours et vous aider à sortir d'un mauvais +chemin....»</p> + +<p>Après une heure de marche on était en pleine +forêt, César était devenu songeur, et Balthasar humait +l'air en poussant de petits cris de joie, puis +il s'en allait flairer les arbres et se roulait dans +l'herbe avec une sorte de frénésie.</p> + +<p>«Est-ce que ça te déplaît de venir avec moi, César? +demanda le père Antoine.</p> + +<p>—Oh non! répondit l'enfant.</p> + +<p>—N'aimerais-tu point la forêt? craindrais-tu d'y +avoir peur?</p> + +<p>—Peur!... Non, pour ça, je n'y ai point peur; +il me semble, au contraire, que j'y ai vécu et que +je la connais.</p> + +<p>—A la bonne heure!»</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XIV.</h3> + +<p>Mes amis chez le père Jean.</p><br> + + +<p>On atteignit un endroit où le taillis avait été +coupé l'année précédente. Le bois de corde et la +corps des gros arbres étaient enlevés, mais il restait +encore des bourrées empilées sur la lisière +des chemins d'exploitation, et de gros tas de bois +à charbon qu'on apercevait au milieu des jeunes +pousses. Il était bientôt midi, l'air était lourd, le +soleil brûlant et la chaleur devenait accablante +dans ces sables dépourvus d'ombrage. Aimée ne +pouvait plus avancer.</p> + +<p>«Nous y voilà, lui disait le père Antoine. Allons, +encore un effort!»</p> + +<p>Et il montrait aux enfants une épaisse fumée +qui s'échappait d'une clairière à cinquante pas +de là.</p> + +<p>Enfin on arriva et nos amis se trouvèrent en +présence d'un homme qui, assis sur le gazon, +mangeait tranquillement son pain en regardant +brûler le fourneau qu'il venait d'allumer. Au +premier abord les enfants pensèrent que c'était +un nègre.</p> + +<p>«C'est mon ami Jean, leur dit le père Antoine, +un compatriote à moi qui est venu s'établir charbonnier +par ici.»</p> + +<p>Jean détourna la tête et reconnut son ami.</p> + +<p>«C'est encore moi, dit celui-ci.</p> + +<p>—Il n'y a pas de reproche, fit Jean en lui tendant +sa main noire.</p> + +<p>—Je le sais!</p> + +<p>—Ça ne va pas?</p> + +<p>—Pas bien fort.... Mais ce n'est pas là ce qui +me ramène; je viens te demander un service?</p> + +<p>—Parle?</p> + +<p>—Voici deux petits.... c'est malheureux comme +les pierres,... la misère, quoi!... Mais c'est bon; +je les connais depuis longtemps, j'en réponds. Ils +étaient exploités par un misérable; ils se sont +échappés. Comment? ils te le diront.... Enfin, les +voilà.... Si je les abandonne sur les grands chemins, +on les ramasse et on les envoie l'un d'un +côté, l'autre d'un autre, dans quelque maison de +correction.... Faut pas laisser faire ça, ce serait +les perdre; prends-les avec toi.... à eux deux ils +valent bien le garçon qui t'a quitté.... Ils travailleront +et tu les nourriras.... tu trouveras une petite +place pour les loger.... Enfin tu feras pour le +mieux. Il est bien possible que l'état ne leur plaise +pas; s'ils trouvent mieux, ils le prendront. Fais +comme s'ils t'appartenaient.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/21.png"></p> + +<p>—C'est bien, dit Jean avec gravité, il sera fait +comme tu désires.</p> + +<p>—Merci! mon vieux.</p> + +<p>—Bon! il n'y a pas de quoi! Ne faut-il pas +s'entr'aider en ce bas monde?</p> + +<p>—Çà, venez ici, vous autres, dit le père Antoine +en prenant les deux enfants par la main, voilà +votre maître ou plutôt votre père, car c'est un +bon et brave homme que mon ami Jean. Il faut +lui obéir et bien faire la besogne qu'il vous commandera. +Dame! ce n'est pas un métier de muscadin; +avant huit jours vous serez aussi noirs que +lui. Mais cela importe peu, si vous êtes aussi honnêtes.... +Sur ce, au revoir et bon courage! S'il +plaît à Dieu, je repasserai par ici au mois d'octobre.»</p> + +<p>Le brave homme embrassa les deux enfants, +serra encore une fois la main de son ami et partit +tout à fait.</p> + +<p>Jean conduisit les deux enfants dans sa maisonnette, +une espèce de hutte en terre dans laquelle +était installé son ménage de solitaire. Cela se +composait d'un lit de feuilles sèches, d'un bahut, +d'un fourneau portatif, de deux marmites en +terre, de quelques assiettes, d'une demi-douzaine +de cuillers et fourchettes en étain et d'une cruche +en grès pour aller puiser de l'eau à la fontaine.</p> + +<p>«Voici ma demeure, dit-il à mes amis. Dame! +ce n'est pas beau!... Mais on y est bien tout de +même.... Toi, petite, comment t'appelles-tu?</p> + +<p>—Aimée.</p> + +<p>—Toi, petite Aimée, tu seras notre ménagère; +je ne veux pas que tu touches au charbon. A nous +deux, ton frère et moi, nous suffirons à la besogne.... +Vois-tu, tu gouverneras la maison, tu tremperas +la soupe, tu feras la lessive, tu raccommoderas +notre linge. Ce sera bientôt fait, va, sois +tranquille: il n'y en a pas beaucoup. Sais-tu coudre?</p> + +<p>—Non, répondit Aimée en rougissant.</p> + +<p>—Bon! c'est pas la peine de rougir, je te montrerai, +moi... puis aussi à savonner nos hardes. +Si tu as de la bonne volonté, tout ira bien.»</p> + +<p>Jean qui avait amassé une provision de feuilles +sèches à quelques pas de sa demeure, leur en +apporta suffisamment pour dresser deux lits; puis +il exigea que mes amis quittassent les beaux habits +que leur avait donnés la princesse de Rochemoussue, +et reprissent les vieux que César avait +apportés sur son épaule au bout d'un bâton.</p> + +<p>«Il faut garder cela pour les dimanches et les +jours fériés, disait Jean, on ne peut pas travailler +lorsqu'on est en toilette.»</p> + +<p>Et il avait bien raison.</p> + +<p>Le soir, après la journée de travail, il les conduisit +à Arbonne, où il acheta un dé à coudre, des +ciseaux, des aiguilles et du fil pour Aimée, qui ne +s'attendait pas à tant de générosité. Elle était reconnaissante, +et cela faisait plaisir à Jean, qui +s'amusait de voir combien elle était fière de +pouvoir enfin, comme toutes les fillettes de son +âge, porter des ciseaux attachés par un ruban à +la ceinture de son tablier, et coudre ses robes s'il +en était besoin.</p> + +<p>César était toujours songeur; Balthasar galopait +comme un fou dans les rues du village, entrait +dans toutes les cours et mettait le nez à toutes +les portes.</p> + +<p>«Qu'est-ce qu'il a donc?» disait Jean.</p> + +<p>Tout à coup il disparut; César inquiet partit devant +pour le chercher, Aimée le suivit. On entendait +le caniche qui aboyait dans une cour au fond +de laquelle se trouvait une maison toute basse et +toute petite dont les deux uniques chambres +avaient leurs fenêtres encore ouvertes. César entra. +Les bonnes gens soupaient.</p> + +<p>«Qu'as-tu donc? demanda Aimée à son frère, +pourquoi es-tu si pâle?»</p> + +<p>On ne voyait point Balthasar, mais on l'entendait +toujours.</p> + +<p>«Madame, dit poliment César à la maîtresse du +logis, notre chien est dans votre jardin, voulez-vous +nous permettre d'aller le chercher?</p> + +<p>—Attendez; il faut que je vous ouvre la porte.</p> + +<p>—Ne vous dérangez pas; nous l'ouvrirons bien.</p> + +<p>—Si vous savez comment on s'y prend, allez.... +Mais voyez donc comme les animaux sont subtils! +Il a fallu pour entrer dans le jardin, que celui-ci +montât au grenier, et qu'il en descendît par l'échelle +qui est appuyée sur la lucarne. Un homme +n'aurait pas trouvé ça!»</p> + +<p>Les enfants se rendirent au jardin. Balthasar +était fourré dans une petite loge en maçonnerie, +on eut de la peine à l'en faire sortir, il fallut +l'emporter.</p> + +<p>«Viens, dit César à Aimée, que je te montre +comme il y a de belles roses par ici.»</p> + +<p>Et il contourna un avancement que formait le +four sur le jardin. Les roses étaient superbes en +effet. C'étaient des mille-feuilles, mais elles commençaient +seulement à s'ouvrir. Mes amis, qui +n'osaient en cueillir, se contentaient d'en respirer +le parfum.</p> + +<p>«Tiens! vous saviez donc qu'il y avait là des +rosiers? dit la femme qui, ne voyant pas ressortir +les enfants, était venue pour voir ce qu'ils faisaient. +Ils ont été plantés par ceux qui possédaient +la maison avant nous. De braves gens qui sont +morts bien malheureusement.... Vous en avez +peut-être entendu parler?...»</p> + +<p>César n'eut pas la force de répondre; il se +sauva parce qu'il avait envie de pleurer. Dehors, +il put donner cours à ses larmes, et son coeur fut +soulagé.</p> + +<p>«Qu'a-t-il donc, ton frère? demanda la femme +à Aimée, pourquoi se sauve-t-il comme cela?</p> + +<p>—C'est sans doute parce qu'il ne veut pas faire +attendre notre maître qui est dans la rue.</p> + +<p>—Votre maître? Ah! mon Dieu! est-ce que vous +êtes déjà en condition?</p> + +<p>—Oui,» répondit Aimée, en fermant la porte. +Puis elle ajouta: «Je vous remercie, madame.</p> + +<p>—Il n'y a pas de quoi, ma petite, dit obligeamment +la femme.... A une autre fois, si l'occasion +se représente.»</p> + +<p>Aimée sortit, et trouva Jean qui questionnait +César.</p> + +<p>«Voilà ce que c'est, dit la petite fille, dans le +temps que nous étions à Paris, il rêvait toujours +de la campagne, de bois, de villages, de rochers, +enfin de tout ce qu'on voit par ici, n'est-ce pas, +César?... C'est bien singulier, allez, cette petite +maison et ce jardin, on eût dit qu'il les connaissait, +n'est-ce pas? dis donc, César?»</p> + +<p>Le pauvre enfant sanglotait.</p> + +<p>«Nous ne reviendrons plus par ici, va, calme-toi,» +lui disait Jean, qui ne savait que penser de +cet accès de douleur.</p> + +<p>On rentra tout attristé à la maison; cependant +le lendemain dès le matin César se mit courageusement +à l'ouvrage, il était fort et ne s'épargnait +pas la peine. Jean l'encourageait.</p> + +<p>Quant à Aimée elle rangeait, lavait et balayait +comme une petite femme. Jean lui avait appris +comment il fallait faire, et elle s'acquittait déjà +bien de sa tâche. Puis il lui montra à coudre.</p> + +<p>Il fallait voir le bonhomme assis sur l'herbe, +les jambes croisées à la façon des tailleurs, tenant +d'une main une grosse aiguille dans laquelle +était passée une aune d'un gros fil noir.</p> + +<p>On mettait des bouts de manches à une blouse +de laine. Jean cousait en surjet. Ce n'était pas fin, +oh! non, mais cela tenait bien, car le fil était solide.</p> + +<p>Il disait à Aimée:</p> + +<p>«Vois-tu bien, petite, regarde comme cela se +fait: on attache un bout de l'étoffe à sa ceinture, +on tient le reste ferme et bien tendu avec sa main +gauche, de la droite on passe l'aiguille comme +cela, on la tire de l'autre côté et le point se +trouve fait. Essaye un peu à ton tour, pour voir +si tu réussiras.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/22.png"></p> + +<p>Aimée prenait la manche et essayait; mais elle +ne réussissait pas toujours. Pour un point qui +pouvait rester, il y en avait dix qu'il fallait défaire. +Tout lui causait de l'embarras; c'était son dé qui +tombait, le fil qui se bouclait, l'aiguille qui se défilait.... +Que sais-je encore?... Puis elle prenait +trop d'étoffe:</p> + +<p>«Ne mords pas tant, petite, ne mords pas tant,» +disait le brave homme.</p> + +<p>Enfin, à chaque instant elle se piquait les doigts, +mais ce n'était qu'un menu détail, elle ne s'en +plaignait point.</p> + +<p>César, accroupi devant elle, disait:</p> + +<p>«Pas si loin, le point sera trop grand.»</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>«Un peu plus à droite, un peu plus à gauche.»</p> + +<p>Il lui ramassait son dé et enfilait les aiguilles.</p> + +<p>Après quelques leçons, Aimée était aussi forte +que son maître, qui, dans sa joie, imagina de +tailler dans de vieux vêtements à lui, une blouse +et un pantalon de fatigue pour César. Il prit la +peine de bâtir toutes les coutures, Aimée fut +chargée de les coudre. Elle s'en acquitta à la satisfaction +générale. Dame! vous pensez bien que +les points se laissaient voir; d'autant plus que le +fil noir étant venu à manquer, on avait été obligé +d'en employer du blanc; mais Jean trouvait cela +superbe, c'était le principal, n'est-ce pas? Et puis +deux jours après il n'y paraissait plus; tout était +de même couleur.</p> + +<p>Certes, on ne menait pas une vie molle et oisive +dans la hutte du charbonnier, et le soir chacun se +couchait sur son lit de feuilles sèches, sans demander +que la journée fût plus longue; mais enfin +on avait fait son devoir et on s'endormait le coeur +satisfait.</p> + +<p>Balthasar prenait un goût tout particulier à ce +genre de vie. Il allait et venait à sa guise, courant +dans le bois toute la journée, mais se trouvant +toujours à la maison à l'heure des repas pour +manger, et la nuit pour monter la garde. Nos amis +le laissaient faire. Il paraissait d'ailleurs si bien +connaître les chemins qu'il n'y avait pas lieu de +se préoccuper de ses absences; pourtant un soir il +ne rentra pas à l'heure ordinaire. On fut inquiet. +Le lendemain César remarqua que le caniche avait +du sang au cou et des égratignures aux oreilles.</p> + +<p>«Il se sera battu à la chasse,» dit Jean.</p> + +<p>Et les choses en restèrent là.</p> + +<p>Deux jours plus tard il n'était pas encore rentré +à l'heure du souper; on n'y fit point attention; on +se coucha même sans l'attendre. Mais cette fois +il ne revint pas. Jean et mes amis s'en allèrent +dans tous les villages des environs pour demander +si on ne l'avait point vu.</p> + +<p>«Il est venu tous les jours de la semaine passée, +leur dit la maîtresse de la petite maison +d'Arbonne. Mais, depuis deux ou trois jours, nous +ne le voyons plus.»</p> + +<p>Il était donc perdu ou bien, qui sait, mort dans +quelque fossé loin de ceux qui l'aimaient.</p> + +<p>Les pauvres enfants ne pouvaient se consoler de +ce malheur, ils en avaient perdu le sommeil et +l'appétit et faisaient pitié à Jean qui cherchait +tous les moyens de les distraire.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XV.</h3> + +<p>César et Aimée à la comédie.</p><br> + + +<p>Enfin on gagna le vingt-cinq mai. C'était un dimanche, +et à l'occasion de nous ne savons plus +quel événement, il y avait fête à Fontainebleau. +Jean leur promit de les y conduire; on avança la +besogne le samedi, et le lendemain dès huit heures +tous trois étaient prêts à partir. Il les fit passer +par les bois de Franchard afin qu'ils pussent +contempler ces gorges et ces rochers sauvages qui +font l'admiration des touristes. Aimée n'avait jamais +rien soupçonné de pareil; il n'en était pas +de même de César qui se détourna pour voir la +roche qui pleure et la grotte de l'ermite. Près de +la maison du garde, un nuage lui passa devant +les yeux, il chancela.</p> + +<p>«Qu'est-ce encore? demanda Jean qui l'observait.</p> + +<p>—Tout à coup, répondit l'enfant, il s'est présenté +à mon esprit comme une vision d'homme et +de femme mutilés!... mais ce n'est plus rien.»</p> + +<p>Tous trois cheminaient d'un bon pas; ils voulaient +arriver assez tôt pour entendre la messe. +Jean, qui savait lire, portait son gros paroissien +sous le bras. Il l'ouvrit à l'église et suivit l'office +avec un recueillement admirable: se mettant à +genoux, s'asseyant ou se tenant debout selon qu'on +était à l'Évangile, au Credo ou à l'Élévation. Dans +ce beau livre,—objet d'une grande admiration +de la part de mes amis,—dans ce beau livre, qui +avait été imprimé à Limoges en dix-huit cent huit, +plusieurs passages étaient notés, Jean les psalmodiait +naïvement à haute voix, et sans s'inquiéter +le moins du monde de la cacophonie que cela formait +avec le plain-chant romain qu'on psalmodiait +au lutrin.</p> + +<p>Quant à mes amis, bien lavés, bien peignés, ils +lui faisaient honneur par leur gentillesse et leur +bonne tenue, et se contentaient de répéter à voix +basse les prières qu'il leur avait apprises. Après +la messe, on mangea un morceau sur le pouce en +se promenant dans le parc, où toute la belle société +s'était donné rendez-vous. A deux heures, +on décida qu'on irait à la comédie.</p> + +<p>Il y avait sur la place du marché une demi-douzaine +de baraques qui faisaient rage avec leurs +parades. La foule qui les regardait était épaisse, +mais Jean savait se faire de la place, et, grâce à +lui, les deux enfants se trouvèrent bientôt au premier +rang. Après avoir écouté pendant quelque +temps la musique de forcenés et les sottises que +les saltimbanques débitaient au public, César et Aimée +se décidèrent pour une baraque où un individu +costumé en diable, et un autre en pierrot, +jouaient du fifre et de la grosse caisse, pendant +qu'une assez belle fille en spencer de velours et +en jupe de tulle, exécutait un pas de fantaisie, +qu'elle interrompait à chaque instant pour venir +souffleter le pierrot, lequel, sous prétexte de lui faire +des compliments, lui disait de malicieuses naïvetés. +Nos amis, et la foule avec eux, riaient de bon +coeur de la façon comique dont le pierrot recevait +le soufflet, et des grimaces qu'il faisait en affectant +d'avoir la mâchoire disloquée. Pendant qu'ils +s'amusaient aux <i>bagatelles</i> de la porte, Jean étudiait +la toile au milieu de laquelle était représentée +toute la troupe faisant la pyramide; de chaque +côté on voyait les saltimbanques sautant par-dessus +un magnifique cheval alezan brûlé, et de +l'autre, la belle fille aux soufflets dansant sur la +corde. Tout à fait en haut sur une large bande nouvellement +ajoutée on lisait la réclame suivante:</p> + +<p>«Exhibition d'un chien savant élevé et dressé +par le roi d'Astrakhanie, Mithridate soixante-quinze?» +Cette inscription, qui tirait l'oeil de la +foule, donnait à penser à Jean; et sans rien dire +à mes amis, le brave homme les fit entrer les premiers +dans la baraque. Ils n'avaient que des places +de seconde classe, mais cela ne faisait rien; +on y était bien tout de même, et d'ailleurs ils ne +tenaient point à briller au premier rang.</p> + +<p>Mes amis étaient fort émus de tout ce qu'ils allaient +voir, car, malgré les descriptions merveilleuses +que Sabin s'était plu jadis à leur faire, ils +ne pouvaient en avoir qu'une faible idée. Sabin, +du reste, avait une façon de raconter qui présentait +mal les choses à des esprits simples et neufs +comme eux.</p> + +<p>Enfin, le spectacle commença. Deux garçons qui +n'avaient pas plus de huit ans, firent la culbute +sur une vieille couverture qui servait de tapis; +ils se prenaient par le bout du pied et se retournaient +à tour de rôle comme des sacs de son. +Après ces enfants, on amena un pauvre vieux +cheval dont les reins affaissés, les jambes vacillantes, +le garrot tendu et la tête morne ne disaient +que trop les fatigues. Tous les hommes de la +troupe,—ils étaient huit,—sautèrent assez lestement +par-dessus en s'aidant de la main. Puis la +belle fille dansa sur la corde. Il y eut ensuite +un entr'acte pendant lequel la danseuse fit une +quête.</p> + +<p>Alors l'individu costumé en diable vint annoncer +que la seconde partie du spectacle +se composait des exercices de M. Sabin, le célèbre +jongleur, qui n'avait pas encore douze ans révolus, +et dépassait de cent coudées en adresse et en +habileté le célèbre Z..., du <i>Cirque de Paris</i>. Mes +amis, à l'idée de revoir leur compagnon d'aventures, +se sentirent quelque peu troublés. Le diable +annonça en outre l'exhibition du chien savant, +et, pour clore le spectacle, le grrrand tableau de +la pyramide!</p> + +<p>Sabin s'avança et fit un beau salut aux spectateurs.</p> + +<p>«Sabin, demanda Jean, n'est-ce pas ainsi que +s'appelait votre voleur?</p> + +<p>—Oui, répondit César, et c'est le même que +vous voyez là.»</p> + +<p>Sabin était véritablement habile; de plus, il +possédait au suprême degré l'art de se rendre sympathique +à la foule, qu'il savait émouvoir et dont +il s'attirait l'admiration par l'aisance, la sûreté, +la hardiesse et l'ardeur qu'il mettait à ses exercices. +Il était, du reste, le seul de la bande qui fût +réellement artiste. Aussi, dès qu'il se présentait, +était-il toujours bien accueilli!</p> + +<p>Lorsqu'il eut achevé ses exercices accoutumés, +on lui apporta un petit chien dont le pelage était +si singulier qu'il semblait teint.</p> + +<p>Mais alors l'illustre Lucifer jugea convenable de +faire un speech aux spectateurs pour les préparer +aux merveilles qu'ils étaient admis à contempler.</p> + +<p>«Mesdames et messieurs, dit-il gracieusement, +le chien que nous avons l'honneur de vous présenter +ne se trouve plus qu'en Astrakhanie, un +royaume qui est situé, géographiquement parlant, +entre la Chine et l'Hindoustan. Mais ce sont là des +choses que vous savez aussi bien que moi.... si +ce n'est mieux.» (Approbation du public à cette +flatterie délicate.)</p> + +<p>César et Aimée étaient tout yeux et tout oreilles.</p> + +<p>«Depuis des siècles, reprit Lucifer, cette race +au pelage brun, tacheté de feu, comme vous voyez, +est disparue de notre vieille Europe.—Vous +pouvez, si cela vous plaît, consulter le travail +qu'a fait sur ce sujet l'illustre Cuvier, un savant +français, un de nos compatriotes, messieurs.—Cette +race est donc disparue de notre vieille Europe; +vous verrez aussi dans les ouvrages de l'illustre +naturaliste que je viens de vous nommer, +qu'elle est antédiluvienne. Il y est également prouvé +que les individus en sont plus intelligents que +ceux de toutes les autres. Et ce, par la raison +toute simple qu'ils ont le cerveau plus développé +d'un tiers.... au moins. Regardez le crâne de celui-ci!... +Du reste, pour que vous ne conserviez +aucun doute à ce sujet, monsieur Sabin (les artistes +aiment à se donner mutuellement le titre +de monsieur), monsieur Sabin aura l'honneur de +faire circuler Nador dans la salle.... Maintenant, +mesdames et messieurs, je dois, pour rendre hommage +à la vérité et justice à qui de droit, déclarer +que ce chien a été dressé par mon auguste +maître.... et ami, le roi d'Astrakhanie, Mithridate +soixante-quinze, en personne; un grand roi, messieurs, +qui aime ces charmantes bêtes avec la +même passion qu'avait jadis pour elles le roi de +France, Henri III, surnommé le dernier des Valois, +à cause de son courage et de sa valeur, comme +vous savez tous.... Si je vous donne tous ces détails, +mesdames et messieurs, c'est parce que je +ne voudrais pas que vous crussiez...»</p> + +<p>Cet imparfait du subjonctif fit bondir un titi (il +y a des titis partout) qui s'écria:</p> + +<p>«As-tu bientôt fini de nous ennuyer avec ton +chien! Avec ça qu'on ne voit pas que c'est un caniche +et que tu l'as teint toi-même!</p> + +<p>—Puisque t'as un cuvier, cria un autre, tu feras +bien de le mettre dedans avec une forte lessive +pour lui rendre sa couleur naturelle.»</p> + +<p>A ces propos le public (le public est inconstant +dans ses admirations, hélas!), le public se mit à +rire bruyamment.</p> + +<p>Lucifer était mécontent.</p> + +<p>«Voyons, fit le premier titi, assez de <i>blague</i> +comme ça... Ça devient <i>embêtant</i>. Montre-nous ce +qu'il sait faire, ton caniche, et passons à autre +chose!»</p> + +<p>On rit de nouveau. Seuls mes amis étaient sérieux. +Lorsqu'on se fut calmé, Sabin présenta au +chien un cerceau en papier en lui disant pour l'encourager.</p> + +<p>«Holà! Nador, holà!»</p> + +<p>Mais Nador humait l'air de tous côtés et ne regardait +point le cerceau.</p> + +<p>César et Aimée étaient tout debout sur leur +banc.</p> + +<p>«Balthasar! s'écrièrent-ils en même temps, ici, +Balthasar!»</p> + +<p>Le chien s'élança, mais Sabin eut le temps de le +retenir.</p> + +<p>«Balthasar! c'est Balthasar! criaient les deux +enfants; ici, ici, Balthasar!»</p> + +<p>Le chien mordit Sabin pour se débarrasser de +lui, et d'un bond franchit l'espace qui le séparait +de mes amis.</p> + +<p>Cela fit émeute dans la baraque. Tous les spectateurs +s'étaient levés; on criait, on gesticulait, +on interpellait Lucifer et Sabin. Tout le monde +demandait des explications. Alors Jean réclama +le silence d'une voix forte, et, avec l'assurance +que donne le bon droit, il dit en montrant Lucifer +et Sabin:</p> + +<p>«Ces gens sont des misérables; ils ont volé ce +chien à mes enfants adoptifs; César et Aimée, que +voilà.</p> + +<p>—Vous en avez menti! s'écria Sabin furieux. +Ce chien est à moi. Ici, Nador!»</p> + +<p>Mais Nador fit la sourde oreille.</p> + +<p>«Vous voyez!» dit Jean au public.</p> + +<p>Mais comme toujours, mes petits lecteurs, il se +trouva des soutiens pour la mauvaise cause, et +les deux saltimbanques furent en un clin d'oeil +entourés de gens qui criaient:</p> + +<p>«Prouvez, prouvez donc que ce chien est à +vous?</p> + +<p>—Oui, oui, donnez des preuves, répétaient Lucifer +et Sabin, auprès de qui toute la troupe était +accourue.</p> + +<p>—Pour preuve, dit Jean, je donne ma parole!</p> + +<p>—Ce n'est pas une preuve, ça!...</p> + +<p>—Comment ce n'est pas une preuve!</p> + +<p>—Allons, allons, mon brave homme, rendez +Nador à Lucifer, qui en est le véritable propriétaire.»</p> + +<p>La belle fille et sa mère,—une horrible vieille, +ridée et maquillée,—toutes deux le poing sur la +hanche, apostrophaient Jean en termes aussi violents +que grossiers.</p> + +<p>«Si vous ne rendez pas Nador, nous allons vous +conduire au poste, disaient les amis de Lucifer.</p> + +<p>—Faites!» répondait Jean toujours calme.</p> + +<p>César et Aimée tremblaient comme les feuilles +des arbres pendant l'orage.</p> + +<p>«Faites! dites-vous? Eh bien! nous allons +voir!»</p> + +<p>Et ces individus qui n'avaient aucune raison de +préférer Lucifer à Jean, mais qui cherchaient tout +simplement à donner carrière à leur humeur batailleuse, +s'apprêtaient à tomber sur le brave +homme à bras raccourcis, lorsqu'un gendarme, +qu'on avait été chercher, entra dans la baraque. +Aussitôt trois enfants, deux jeunes garçons et une +fillette, coururent à sa rencontre.</p> + +<p>«Monsieur le brigadier, dit le plus âgé, il faut +que vous fassiez rendre justice à ces enfants. Ce +chien leur appartient. Ils l'avaient avec eux lorsqu'ils +étaient aux Granges, chez mon père.</p> + +<p>—Soyez tranquille, monsieur Richard, répondit +le brigadier.</p> + +<p>—Mais vous-même, monsieur le brigadier, vous +l'avez vu le jour où vous les avez rencontrés à la +ferme.</p> + +<p>—Je ne m'en souviens pas, monsieur Richard.</p> + +<p>—Quoi! vous ne vous en souvenez pas? Mais +regardez-les donc.</p> + +<p>—Eux, je les reconnais, mais le chien....</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/23.png"></p> + +<p>—Monsieur le brigadier, je vous donne ma parole, +moi, qu'il est à eux!</p> + +<p>—Bien, monsieur Richard.</p> + +<p>—Demandez à Florentin et à Florentine, si vous +doutez encore.</p> + +<p>—Non, monsieur Richard, je ne doute pas....</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est, s'écriait-on +autour de Lucifer. Un gendarme qui +reçoit des ordres d'un enfant? Qu'est-ce que +M. Richard vient faire ici? Nous ne connaissons +pas M. Richard, nous autres....</p> + +<p>—Monsieur le brigadier, dit Lucifer avec le +calme d'un honnête homme, faites votre devoir; +rendez-nous Nador et chassez ces imposteurs!»</p> + +<p>A vous dire vrai, mes petits lecteurs, le brigadier +était fort embarrassé. Il ne doutait point que +les saltimbanques ne fussent des coquins, mais +toutes les apparences d'honnêteté étaient pour eux.</p> + +<p>«A bas le brigadier qui ne fait pas son devoir! +cria-t-on dans la foule.</p> + +<p>—A bas le brigadier!» répétèrent des voix +nombreuses.</p> + +<p>On ne s'imagine pas combien de gens sont heureux +de crier à bas quelqu'un ou à bas quelque +chose!</p> + +<p>En attendant, Lucifer, qui était habile et ne +voulait pas avoir l'air d'encourager les mutins, fit +taire ses partisans.</p> + +<p>«Monsieur le brigadier, dit-il poliment, croyez +que personne plus que moi ne respecte la justice +et l'autorité dont vous êtes le digne représentant. +Obtenez seulement que ce brave homme et ces +enfants, que je veux bien croire victimes d'une +erreur, lâchent Nador, qu'ils serrent dans leurs +bras comme s'ils voulaient l'étouffer, faites qu'ils +lui rendent sa liberté. Il va de suite revenir +avec M. Sabin, et le spectacle pourra continuer.»</p> + +<p>Mes amis tenaient en effet Balthasar serré avec +force contre leur poitrine, et se défendaient courageusement +contre les agressions des jeunes saltimbanques +qui voulaient le reprendre.</p> + +<p>«Allons, allons, brigadier, faites votre devoir!» +disait-on autour de Lucifer.</p> + +<p>Richard indigné vint s'asseoir avec Florentin et +Florentine auprès de César et d'Aimée pour les +soutenir et les encourager.</p> + +<p>Le brigadier, tout en imposant silence à la foule, +réfléchissait à la conduite qu'il devait tenir. Quelque +chose lui disait que Lucifer était le voleur; +il avait comme un vague souvenir d'avoir rencontré +ces saltimbanques, et il cherchait quel +compte ils avaient à régler avec la justice. Mais +où les avait-il vus!... A Villeneuve? Peut-être bien. +Seulement, comme il n'en était pas certain, il ne +pouvait rien faire. On n'arrête pas les gens sur +de simples soupçons.</p> + +<p>Sabin, lui, ne perdait point le temps en réflexions; +il connaissait parfaitement la vérité que +cherchait le bon gendarme; mais son intérêt n'était +point de la divulguer. Il s'était approché traîtreusement +des enfants, et là, un morceau de sucre +entre les dents, un autre dans chaque main, +il attendit que l'occasion se montrât propice. +Elle ne tarda point. Les plus jeunes enfants de +Lucifer faisaient tout leur possible pour battre +mes amis; ceux-ci, obligés de repousser leurs attaques, +ouvrirent imprudemment les bras. Au +même instant Sabin enleva Balthasar qui, s'enlaçant +après lui, se mit à lui lécher la figure et les +mains. Le pauvre animal, qui jeûnait souvent depuis +qu'il était devenu le pensionnaire de Lucifer, +dévorait le sucre que Sabin avait entre les dents. +Alors le bon public, celui qui jusque-là avait soutenu +César et Aimée, tourna du côté de Lucifer, +pour qui la partie était gagnée, et aussitôt un +haro s'éleva contre mes malheureux amis et contre +Jean, leur père adoptif.</p> + +<p>«A la porte, les escrocs! criait-on de tous côtés, +au poste les voleurs!... etc., etc....</p> + +<p>—Je n'en demande pas tant, dit le généreux et +prudent Lucifer, qu'ils s'en aillent et qu'on n'en +entende plus parler.»</p> + +<p>On les expulsa sur-le-champ de la baraque, et +Jean lui-même, le brave Jean dont la probité n'avait +auparavant jamais reçu d'atteinte, dut chercher +dans la retraite un refuge contre les mauvais +propos qui lui arrivaient de toute part.</p> + +<p>«J'espère, dit-il en sortant, que la justice +prendra bientôt sa revanche et que votre triomphe +ne sera pas de longue durée.»</p> + +<p>La représentation continua. La faim faisait faire +à Balthasar des choses qui devaient singulièrement +répugner à sa conscience de chien honnête.</p> + +<p>«C'est égal, dit un titi en sortant du spectacle, +je ne suis pas encore convaincu, moi, car ce +chien n'était qu'un caniche déguisé. Et il me +semble qu'il n'est pas besoin du discernement de +Salomon pour savoir où est le bon droit dans +tout ça.»</p> + +<p>Richard, ainsi que Florentin et Florentine, incapables +d'abandonner des amis dans la défaite, +avaient suivi César et Aimée, et leur proposaient, +pour les consoler, de les conduire chez Mme de +Senneçay, où devait se trouver M. Lebègue.</p> + +<p>«Venez, disait Richard, mon père vous fera +rendre Balthasar.</p> + +<p>—Non, monsieur Richard, non, répondit Jean; +vous êtes bien honnête, mais nous ne pouvons +accepter votre offre. Madame votre tante ne nous +connaît pas; aller comme cela chez elle serait lui +causer de l'embarras et peut-être du désagrément. +Nous préférons retourner à la maison. Parlez de +nous à monsieur votre papa, et, s'il le désire, +nous irons le voir. Tout le monde sait que c'est +un digne homme. Vous lui direz, monsieur Richard, +que nous sommes à ses ordres.»</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XVI.</h3> + +<p>L'histoire que raconte le vieux Cyprien. +La fin de tout cela.</p><br> + + +<p>Et Jean emmena César et Aimée, qui fondaient +en larmes. Ils rencontrèrent sur la place quelques +<i>anciens</i> d'Arbonne qui se préparaient à reprendre +le chemin de leur village. Quand on est +vieux, on en a bientôt assez du tumulte des fêtes; +le bruit, les tambours, les spectacles, les danses, +la musique, tout cela vous étourdit et ne vous dit +plus rien à l'imagination. On lui préfère cent fois +le silence des bois, qui permet à l'esprit de se recueillir; +l'ombrage des vieux arbres, où l'on est +si bien pour deviser du temps passé, et la contemplation +de la campagne, qui réjouit le coeur +en lui parlant sans cesse d'avenir.</p> + +<p>Ils arrêtèrent Jean, qui se préparait à passer +outre.</p> + +<p>«Ne voulez-vous donc point que nous fassions +route ensemble, père Jean? demandèrent-ils.</p> + +<p>—Pour moi, répondit Jean, je ne demande pas +mieux, et si cela vous convient?...</p> + +<p>—Venez, mon brave. Un honnête homme de +plus ne gâtera pas notre société.... Mais vous emmenez +trop tôt ces pauvres enfants; ils auraient +voulu rester pour voir le feu d'artifice.... C'est +sans doute ce qui les fait pleurer.</p> + +<p>—Non, répondit Jean; ils sont plus raisonnables +que cela, Dieu merci!... S'ils pleurent, c'est +qu'ils en ont réellement sujet.»</p> + +<p>Et il raconta, en peu de mots, leur affaire et +l'histoire de Balthasar.</p> + +<p>«Balthasar, dit un vieillard comme en cherchant +dans ses souvenirs, où donc ai-je connu un +chien qui s'appelait Balthasar?»</p> + +<p>Le désespoir de mes amis se calmait dans la société +de ces braves gens, qui les regardaient avec +une attention singulière.</p> + +<p>«Est-ce qu'ils sont à vous, ces enfants-là, père +Jean, demanda l'un d'entre eux en relevant la tête +de César pour le regarder en face.</p> + +<p>—Non.»</p> + +<p>Et Jean dit comment ils lui étaient arrivés.</p> + +<p>«C'est singulier tout cela.»</p> + +<p>On continua de marcher.</p> + +<p>«C'est étrange, reprit le même vieillard, plus +je regarde ces enfants et plus il me semble les +avoir déjà vus.</p> + +<p>—Et moi de même, dit un autre.... Mais ce +n'est pas étonnant; le garçon a dans le tour du +visage un faux air de ressemblance avec ton petit-fils.</p> + +<p>—C'est donc cela!... Ne trouves-tu pas aussi +que la fille a quelque chose dans les traits qui rappelle +ta petite-fille?... La nature est bizarre dans +ses rapprochements. S'ils étaient d'Arbonne, ce ne +serait pas étonnant; tous les habitants y sont plus +ou moins parents les uns des autres.... Mais des +enfants qui sont nés on ne sait où, à l'autre bout +de la France, peut-être.»</p> + +<p>On repassa près de Franchard. César, ému de +nouveau, contint son émotion. Pas assez cependant +pour n'être pas remarqué du vieux paysan +qui l'observait.</p> + +<p>«Pourquoi donc, mon garçon, que tu deviens +si pâle? demanda-t-il; serais-tu malade?</p> + +<p>—Non, répondit César, je vous remercie....»</p> + +<p>Et il partit en avant avec sa soeur pour échapper +aux questions qu'on pourrait lui faire encore, +et auxquelles il était embarrassé de répondre.</p> + +<p>«Ah! père Jean, reprit le vieillard, je ne passe +jamais ici sans être ému par le souvenir d'un +malheur dont notre famille y a été frappée.... il +y a juste six ans, jour pour jour.... On était au +lundi, mais c'était le 25 de mai, comme aujourd'hui.... +Étiez-vous déjà dans le pays, il y a six +ans, père Jean?</p> + +<p>—Non, à la Saint-Pierre, il n'y aura encore que +cinq ans.</p> + +<p>—N'importe! vous avez dû en entendre parler....</p> + +<p>«La femme était ma nièce.... C'était une toute +jeune personne, puisqu'il fallait encore aller jusqu'à +la Saint-Denis pour qu'elle eût ses vingt-quatre +ans accomplis.... Son mari était plus âgé +de quelques années.... Nous les avions mariés +cinq ans auparavant dans la semaine de Pâques.... +Il y a onze ans de cela; mais qu'est-ce que onze +ans pour un vieillard? Je m'en souviens comme +d'aujourd'hui!...</p> + +<p>«Son père, mon propre frère, qui était le plus +jeune de sept garçons, est mort le premier. Il +a donné le signal; les autres l'ont rapidement +suivi; il ne reste plus aujourd'hui que François, +mon compagnon de route, et moi le plus âgé de +tous.... Ma nièce perdit sa mère peu de temps +après. La pauvre petite devint orpheline dès son +bas âge, au moment où les soins de ses parents +lui étaient le plus indispensables. Elle nous restait +donc sur les bras à sept ans avec un tout +petit bien; une maison et un jardin que vous +avez pu voir à l'entrée du village du côté de la +forêt. A quatorze ans, elle savait lire, écrire et +compter mieux que pas un autre enfant de l'école. +Nous lui fîmes alors apprendre l'état de couturière, +afin qu'elle pût gagner sa vie et se tirer +d'affaire sans le secours d'autrui... A dix-huit +ans elle parla de se marier; elle avait fait la +connaissance d'un carrier qui lui plaisait. Un carrier, +ça ne nous convenait pas trop à nous autres.... +Nous sommes tous cultivateurs dans la +famille, et nous aurions voulu lui voir épouser un +homme qui fût aussi cultivateur.... Et puis, les +carriers sont moins bien vus; ça gagne de l'argent, +mais ça s'amuse.... Et d'ailleurs ils ne tiennent +pas au sol comme nous autres, dont quelques +familles ont des racines qui remontent à +plus de deux cents ans dans le pays. Ils sont +changeants, et, pour un rien, une contrariété, un +caprice, transportent leur nid dans les quatre +coins de la France. Je craignais de voir un jour +ma nièce partir comme cela.... Mais ça lui plaisait, +il fallut bien la laisser faire!... C'était, du +reste, un bon garçon; il se conduisait bien et la +rendait heureuse.... Ils avaient deux enfants, deux +chérubins, deux petites têtes blondes; un garçon +et une fille. Enfin on pouvait croire que c'était +un ménage béni d'en haut.... Dans nos familles +on est solidaire les uns des autres! on partage +les mêmes joies et on s'afflige des mêmes peines: +nous étions heureux de son bonheur, et nous +avions lieu d'espérer qu'il serait durable, lorsqu'un +jour, il faisait beau comme aujourd'hui, +mais c'était dans la matinée, on vint me chercher +pour me conduire dans la forêt où ma nièce +m'attendait, disait-on. Je voyais bien qu'il y avait +quelque chose; on me donnait à entendre qu'un +malheur était arrivé.... Mais lequel? Moi, je ne +devinais pas. Qui aurait pu supposer cela?... Pourtant, +j'avais prié François de m'accompagner. +Notre guide nous conduisit à l'abbaye de Franchard. +A la porte je vis les deux petits enfants; +ils étaient assis à l'ombre avec les enfants du +garde. L'aîné, qui avait déjà quatre ans, se tenait +immobile et comme stupéfié. Il ne pleurait pas, +mais il était frappé. Mon frère et moi, nous fûmes +saisis de le voir en cet état.—«Père Cyprien, me +dit mon guide, il faut demander à Dieu de vous +donner du courage.»</p> + +<p>«Nous entrâmes. Oh! père Jean, que le bon +Dieu vous préserve de voir jamais ce que nous +vîmes alors!... Ma nièce, ma pauvre nièce! une +enfant que j'avais élevée! Une jeune et belle +femme tout à l'heure pleine de vie et de santé.... +Elle gisait là sur un lit de sangle, mutilée, sanglante, +les membres hachés!—Et elle vivait; le +coeur n'avait pas été atteint!... La pauvre enfant, +elle poussait des cris!... Oh! ces cris-là, ils ne +me sortiront jamais de la mémoire, il me semble +que je les entendrai encore dans l'éternité. Son +mari se mourait sur un autre lit à côté d'elle.... +Et elle voyait cela!... On ne peut rien imaginer +de plus affreux!... Les malheureux, on avait, sans +les prévenir, mis le feu à une roche sur laquelle +ils s'étaient assis pour prendre leur repas.... J'avais +alors soixante-dix ans; dites, père Jean, n'était-ce +pas pitoyable d'être arrivé jusqu'à cet âge +pour voir de telles choses!»</p> + +<p>Comme je vous l'ai dit, mes petits lecteurs, César +et Aimée marchaient en avant; ils n'avaient +donc pu entendre cette douloureuse histoire. Mais +Jean l'avait écoutée attentivement; et à l'aide de +certains rapprochements, il cherchait à convertir +en certitude les soupçons qui n'avaient cessé de +le poursuivre depuis la première visite de mes +amis à Arbonne.</p> + +<p>«Et les enfants? demanda-t-il au vieux Cyprien.</p> + +<p>—Les enfants? Ah! voici: Le frère du mari de +ma nièce, un monsieur qui était établi marchand +à Paris les emmena chez lui. C'était leur oncle et +leur plus proche parent; il en avait le droit. Il +fallut, pour aider à les élever, vendre la petite +maison qui ne rapportait presque rien et en placer +l'argent sur l'État. Ce nous fut un gros crève-coeur, +car c'était la maison où nous étions tous +nés et où nos parents étaient morts. Si j'avais eu +de l'argent alors, je l'aurais achetée; mais j'avais +déjà donné mon bien à mes enfants; eux, de leur +côté, obligés de me faire une rente et d'élever +leur famille, avaient trop de charges pour mettre +là deux ou trois billets de mille francs. François +se trouvait alors dans une position absolument +semblable à la mienne.</p> + +<p>—Mais, reprit Jean, absorbé par ses propres +pensées, vous les avez revus depuis!</p> + +<p>—Les enfants? Non; ce monsieur de Paris n'était +pas disposé à frayer avec de petites gens comme +nous....</p> + +<p>—Mais vous lui avez écrit pour demander de +leurs nouvelles?</p> + +<p>—Oui certes; mais jamais il ne nous a répondu. +Mon gendre a même fait le voyage de Paris exprès +pour les voir; mais M. Joseph Ledoux ne demeurait +plus à l'adresse qu'il nous avait donnée.</p> + +<p>—Et vous n'en avez plus entendu parler?</p> + +<p>—Si.... on a fait courir des bruits sur son +compte; on a dit qu'il était ruiné, et que les enfants....</p> + +<p>—Que les enfants?...</p> + +<p>—Il ne faut pas croire tout ce qu'on dit, père +Jean. Si M. Ledoux avait été ruiné, ne nous aurait-il +pas rendu nos petits-neveux?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/24.png"></p> + +<p>—Hum! fit Jean; on ne sait pas!...»</p> + +<p>Le père Cyprien était visiblement inquiet. On +touchait aux premières maisons d'Arbonne.</p> + +<p>«C'est là-bas, dit-il, que demeurait ma pauvre +nièce. Mais voyez donc, père Jean, que de monde +rassemblé devant la porte! Serait-il encore arrivé +un malheur?...»</p> + +<p>Jean hâta le pas. Comme il arrivait, il vit César +et Aimée qui tenaient Balthasar. Le brave caniche +s'était enfin échappé des mains de M. Sabin et de +Lucifer. Les habitants d'Arbonne voulaient savoir +d'où venait ce singulier chien.</p> + +<p>«C'est le caniche de ces pauvres enfants, disait +la maîtresse de la maison. Ce pauvre animal! Je +ne sais qui l'a mis en cet état, mais il en est tout +honteux.</p> + +<p>—Oui, c'est Balthasar, dit Jean. Enfin il nous +est revenu!... le voilà!... Pauvre vieil ami!... Il +ne nous quittera plus maintenant.</p> + +<p>—Balthasar? fit Cyprien. C'est ma nièce qui +avait un chien de ce nom....»</p> + +<p>César avait pris la main de Jean et était entré +dans la maison. Surexcité outre mesure, il allait +d'une pièce dans l'autre, montrant les meubles, +ouvrant les portes....</p> + +<p>«Rien n'est changé!» dit-il enfin.</p> + +<p>Puis il s'évanouit.</p> + +<p>«Rien n'est changé? répéta Cyprien, qui avait +suivi l'enfant. Que veut-il dire, votre garçon, père +Jean?»</p> + +<p>En ce moment une calèche et deux cavaliers +s'arrêtaient devant la maison. C'étaient M. Richard +et M. Lebègue, puis Mme de Senneçay, accompagnée +de Florentin et de Florentine.</p> + +<p>Aussitôt, avec la rapidité de la foudre, le bruit +se répandit dans le village que les enfants de +Hubert Ledoux étaient revenus à Arbonne. En +moins d'un instant toutes les maisons furent désertes, +et les vieillards, les grandes personnes, +les enfants, toute la population enfin se trouva +réunie devant la maison qui avait appartenu à la +nièce du vieux Cyprien. Le village tout entier voulait +adopter les orphelins. C'était à qui les verrait le +plus tôt et les embrasserait le premier. On se +racontait leurs épreuves, et on frémissait au récit +de leur misère.</p> + +<p>«Ils mendiaient sur la voie publique, s'écriait +Cyprien, et nous ne le savions pas!... Est-il possible, +mon Dieu! que vous ayez permis cela!...»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/25.png"></p> + +<p>Comme vous vous y attendez bien, mes petits +lecteurs, M. Lebègue et Mme de Senneçay, qu'ils +reconnurent pour la dame à la pièce d'or, étaient +venus pour réclamer nos amis. On les consulta, +ils voulaient bien rester avec le vieux Cyprien et +tous les habitants du village, mais ne demandaient +pas mieux que de suivre M. Richard, ainsi que +Florentin et Florentine. Seulement ils ne voulaient +à aucun prix se séparer de Jean. Le brave homme, +qui riait et pleurait d'attendrissement derrière la +foule, se chargea de leur faire entendre raison. +Il s'engagea à leur écrire souvent, mais à condition +qu'eux mêmes, lorsqu'ils seraient à Fontainebleau +chez leur protectrice, Mme de Senneçay, +ils viendraient voir leurs vieux oncles à Arbonne, +et continueraient leur promenade jusque dans la +forêt du côté où lui, Jean, aurait établi ses fourneaux.</p> + +<p>Le soir même, Lucifer et sa noble famille +étaient reconnus pour les incendiaires de Villeneuve-le-Roi, +et le brigadier Poulain, que vous +avez rencontré aux Granges lorsqu'il n'était encore +que simple gendarme, avait enfin la satisfaction +de les arrêter. Balthasar ne devait plus rien +avoir à craindre de Sabin désormais.</p> + +<p>Peut-être bien, mes petits lecteurs, que vous +vous demandez si César et Aimée avaient réellement +la vocation de domestiques.... <i>dans des maisons +où il n'y a rien à faire</i>? Non, rassurez-vous. +M. Lebègue et Mme de Senneçay les ont fait élever +à la ferme des Granges, où la bonne Victoire, heureuse +de les voir enfin fixés près d'elle, leur a +constamment donné les soins d'une mère. L'excellente +fille, pour ne point se séparer d'eux, a renoncé +à se marier. Jusqu'à ce qu'ils eussent atteint +leur quinzième année, mes amis, qui, je l'espère, +sont un peu devenus les vôtres, ont été à l'école +avec Florentin et Florentine. Ensuite M. Lebègue +et M. Robert mirent tous leurs soins à faire de César +un agriculteur distingué, et Mme de Senneçay +voulut achever elle-même l'éducation d'Aimée. +Elle lui a donné la raison, le bon sens élevé, la +dignité modeste qu'on voudrait rencontrer chez +toutes les femmes en général, mais plus encore, +peut-être, chez celles qui sont destinées à mener +une existence laborieuse, soit aux champs, soit +dans les villes.</p> + +<p>Dernièrement un double mariage avait lieu à +Orly. C'était César qui épousait Florentine, et Aimée +qui épousait Florentin. Les témoins des époux +étaient M. Lebègue et M. Robert, d'un côté, et de +l'autre le père Antoine et son ami Jean. On me disait +hier que César et sa femme allaient partir +avec M. Richard pour assainir et mettre en culture +une immense propriété que M. Lebègue vient +d'acheter en Sologne. Il s'agit d'un millier d'hectares +au moins; mais la tâche n'effraye ni César +ni M. Richard, qui tous deux sont actifs, intelligents +et courageux.</p> + +<p>Quant à Aimée et à Florentin, ils demeurent à +Orly auprès de leurs parents.</p> + +<p>Parmi mes petits lecteurs, il s'en trouvera peut-être +quelques-uns qui se diront que nos héros +n'ont point fait une assez grande fortune. Je ne +m'y suis pas opposée, quant à moi; seulement il +n'entre point dans le caractère de César et d'Aimée +de chercher le bonheur dans la possession des +richesses ou des grandeurs. Ils ont toutes les qualités +voulues pour faire l'un et l'autre, un bon +père et une bonne mère de famille ... Mais ils ne +sont encore qu'au début de la vie, et nous ne savons +point ce que la Providence leur réserve.</p> + + +<p>FIN.</p> + + + +<p>TABLE.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Chapitres.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I. César, Aimée et son compagnon Balthasar</p> + </div><div class="stanza"> +<p>II. Où il est prouvé que la fortune nous arrive</p> +<p class="i6">parfois à l'improviste, sans être attendue, et</p> +<p class="i6">qu'elle s'en va non moins vite</p> + </div><div class="stanza"> +<p>III. Ce que pense le père Antoine sur la manière dont</p> +<p class="i6">on doit gagner sa vie</p> + </div><div class="stanza"> +<p>IV. César et Aimée devant l'église Saint Séverin</p> + </div><div class="stanza"> +<p>V. Fuite de mes amis</p> + </div><div class="stanza"> +<p>VI. Florentin et Florentine</p> + </div><div class="stanza"> +<p>VII. A la ferme des Granges</p> + </div><div class="stanza"> +<p>VIII. M. Richard Lebègue. Mes amis travaillent</p> + </div><div class="stanza"> +<p>IX. En flânant. Une nouvelle connaissance</p> + </div><div class="stanza"> +<p>X. Monsieur Sabin et sa noble famille.—Un</p> +<p class="i6">festin de Sardanapale</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XI. Sabin à Essonne. Mes amis à Chantemerle</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XII. Au château de Rochemoussue</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XIII. Mes amis font une rencontre aussi heureuse que</p> +<p class="i6">inattendue</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XIV. Mes amis chez le père Jean</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XV. César et Aimée à la comédie</p> + </div><div class="stanza"> +<p>XVI. L'histoire que raconte le vieux Cyprien.</p> +<p class="i6">La fin de tout cela</p> + </div> </div> + +<p>FIN DE LA TABLE.</p> + + +<hr> +<br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les petits vagabonds, by Jeanne Marcel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PETITS VAGABONDS *** + +***** This file should be named 17670-h.htm or 17670-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/6/7/17670/ + +Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/17670-h/images/01.png b/17670-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..771b139 --- /dev/null +++ b/17670-h/images/01.png diff --git a/17670-h/images/02.png b/17670-h/images/02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..93bbba3 --- /dev/null +++ b/17670-h/images/02.png diff --git a/17670-h/images/03.png b/17670-h/images/03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fe61408 --- /dev/null +++ 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