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+The Project Gutenberg EBook of Les petits vagabonds, by Jeanne Marcel
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les petits vagabonds
+
+Author: Jeanne Marcel
+
+Illustrator: E. Bayard
+
+Release Date: February 3, 2006 [EBook #17670]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PETITS VAGABONDS ***
+
+
+
+
+Produced by Suzanne Shell, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net. (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+ LES
+ PETITS VAGABONDS
+
+ PAR
+ Mme JEANNE MARCEL
+
+ ILLUSTRÉS DE 25 VIGNETTES
+ PAR E. BAYARD
+
+ CINQUIÈME ÉDITION
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+ 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+César, Aimée et leur compagnon Balthasar.
+
+
+Il était une fois, mes petits lecteurs, deux enfants que Dieu avait
+faits orphelins tout jeunes, et bien avant qu'ils fussent en état de
+garder le souvenir des soins et de la tendresse que leur avait prodigués
+leur pauvre maman.
+
+A l'époque où commence notre histoire, l'aîné, un garçon, pouvait avoir
+neuf ans, peut-être dix, et le plus jeune, une fille, huit ans à peine.
+Il ne faut pas me demander s'ils étaient jolis; c'était chose fort
+difficile à découvrir sous leurs haillons, et je ne saurais vraiment
+vous répondre. Cela, du reste, leur importait si peu, qu'ils eussent
+été eux-mêmes bien embarrassés de dire s'ils avaient le nez camard ou
+aquilin; de la vie, ils ne s'étaient regardés dans un miroir.
+
+Je n'essayerai pas non plus de vous vanter leur intelligence; ils en
+avaient, sans doute, mais il n'y paraissait guère, car ils avaient
+toujours vécu comme des sauvages et ne savaient encore ni lire, ni
+écrire, ni prier. Ils ignoraient aussi tout ce qui concernait leur
+première enfance, et ne connaissaient rien des parents qu'ils avaient
+perdus, ni de l'époque ou du lieu où ils étaient nés. Aussi loin dans le
+passé qu'ils pouvaient se reporter par le souvenir, ils se voyaient
+du matin au soir errant sur le pavé de Paris; où ils offraient aux
+promeneurs des bouquets de roses et de violettes qu'on leur achetait
+trop rarement, et du soir au matin couchés côte à côte sur de misérables
+paillasses dans le logis de leur tuteur Joseph Ledoux.
+
+Lorsque César, qui avait par moment des idées vagues et confuses d'un
+temps plus heureux, s'enhardissait assez pour questionner Joseph,
+celui-ci répondait invariablement qu'ils n'étaient que de misérables
+enfants trouvés. Enfants trouvés!... Cela les faisait réfléchir: ils se
+représentaient tous deux abandonnés sous le porche d'une église, comme
+ils entendaient dire qu'on trouvait quelquefois des enfants nouveau-nés,
+ou bien perdus dans un chemin de traverse, au milieu des bois, tels
+que César en voyait toujours la nuit dans ses rêves, bien qu'à sa
+connaissance il n'eût jamais été à la campagne. Et c'était pour eux un
+grand sujet de désolation!
+
+Ah! si à défaut de parents, la Providence leur avait seulement donné
+des amis! Mais l'amitié, douce au coeur des enfants comme au coeur des
+hommes, leur faisait aussi défaut. Personne ne s'intéressait à eux
+au delà de cette pitié passagère que leur grande jeunesse inspirait à
+quelques promeneurs. De temps à autre ils entendaient qu'on disait en
+passant près d'eux: »Pauvres petits!» Touchés jusqu'au fond de l'âme,
+ils levaient sur la personne qui avait parlé ainsi leurs beaux yeux
+pleins de reconnaissance, mais on leur donnait deux sous et puis c'était
+fini. Ils étaient donc seuls au monde et abandonnés de tous, excepté de
+Dieu, qui veille toujours sur ses créatures; mais ils ne connaissaient
+point Dieu.
+
+Si, je me trompe, César et Aimée avaient un ami. Un seul, il est vrai,
+mais plus attaché et plus dévoué qu'on ne serait autorisé à l'exiger
+d'un grand nombre. Il s'appelait Balthasar et n'était, hélas! qu'un
+pauvre caniche aussi mal placé dans la hiérarchie des chiens que ses
+maîtres dans celle des hommes. D'un extérieur peu fait pour inspirer la
+confiance, il était horriblement malpropre et avait l'air de porter des
+guenilles en guise de toison. De plus il avait le malheur d'être maigre
+à lui tout seul autant que les sept vaches qu'un certain roi d'Égypte
+vit en songe, comme il est expliqué dans la Bible. Mais cela ne fait
+rien; ce ne sont pas toujours les caniches les plus gras et les mieux
+soignés qui sont les meilleurs et les plus intelligents. Si Balthasar
+était laid et chétif, en revanche, sa cervelle de chien était bien
+organisée; il avait beaucoup de moyens, et, en outre, du coeur assez
+pour faire honte à bien des hommes.
+
+C'était vraiment une bonne et intelligente bête; et quand je songe aux
+preuves d'attachement qu'il a données à ses jeunes maîtres, et à sa
+conduite si sagement raisonnée en maintes circonstances, je me demande
+comment il se trouve des gens assez hardis ou assez aveugles pour
+refuser aux caniches la faculté de penser.
+
+Croyez bien, mes petits lecteurs, que Balthasar ne ressemblait en rien
+à ces chiens idiots qu'on voit tous les jours s'attacher au premier
+venu qui veut bien se déclarer leur maître, et sont toujours prêts à
+s'humilier devant la force. De tels chiens ne méritent seulement pas
+qu'on daigne s'occuper d'eux. Quant à lui, il ignorait la bassesse et
+n'avait point tant de servilité dans le coeur au service des hommes.
+
+Son éducation avait été fort soignée; des maîtres habiles et bien
+inspirés l'avaient doté de nombreux talents, dont Joseph Ledoux tirait
+alors un parti assez avantageux. On ne savait pas en ce temps-là que
+l'adversité obligerait un jour Balthasar à faire un gagne-pain des tours
+d'adresse et de force qu'on lui avait enseignés pour charmer ses loisirs
+et ceux de ses amis. Mais la vie est ainsi faite: personne ne peut
+répondre de l'avenir. On voit tous les jours les gens les mieux partagés
+sous le rapport des richesses passer de l'opulence à la misère avec une
+rapidité bien faite pour donner à réfléchir!...
+
+Quant à Balthasar, il n'était point tombé d'une hauteur vertigineuse;
+c'était au milieu d'une honnête famille d'artisans, et non dans le
+chenil d'un grand seigneur, que le sort l'avait fait naître.
+
+Il n'en avait pas moins été très-dur pour lui de se trouver ensuite au
+service d'un bateleur, et surtout d'un bateleur ivrogne et méchant comme
+était Joseph Ledoux. Balthasar, vous le devinez bien, je pense, était un
+chien savant, ou, si vous le préférez, un chien artiste.
+
+Vous énumérer tous les tours qu'il exécutait serait fastidieux;
+cependant, si cela peut lui procurer une meilleure place dans votre
+estime, je vous apprendrai qu'il sautait à la corde presqu'aussi
+bien que les plus habiles d'entre vous; disait l'heure au public avec
+l'exactitude d'un cadran solaire; mettait bravement le feu à un petit
+canon de poche, dont l'explosion ne le faisait même pas sourciller;
+savait, rien qu'à l'inspection de la physionomie, distinguer au milieu
+d'une foule d'enfants celui qui était le plus aimable et le plus docile,
+et, de sa patte droite, battait la mesure avec une précision remarquable
+lorsque son maître jouait du violon. Entre de meilleures mains que
+celles de Joseph, il aurait pu très-certainement se faire connaître et
+gagner beaucoup d'argent.
+
+Mais je dois, pour être juste, déclarer que l'amour-propre et la
+cupidité n'étaient point son fait, et que si c'eût été pour sa
+satisfaction personnelle et par amour de l'or, jamais il n'eût consenti
+à prendre une sébile entre ses dents et à la tendre humblement à des
+spectateurs qui, le plus souvent, ne donnent leur centime qu'à regret,
+et par respect humain plutôt que pour rétribuer honorablement le savoir
+et l'adresse. En cela, comme en beaucoup d'autres choses, il obéissait à
+son devoir de préférence à ses goûts.
+
+[Illustration: Il sautait à la corde.]
+
+Tout naturellement César et Aimée chérissaient Balthasar, dont ils
+connaissaient et appréciaient le dévouement. C'était un vieil ami qu'ils
+avaient toujours vu près d'eux. Ils le soupçonnaient avec raison de
+les avoir précédés dans la vie; et, parfois, lorsqu'il fixait sur leurs
+jeunes visages ses pauvres yeux déjà ternis par l'âge, mais profonds et
+comme tout chargés de souvenirs, ils s'imaginaient que le vieux chien
+songeait à ce passé si obscur que César faisait de vains efforts pour
+pénétrer. Malheureusement Balthasar était incapable de les consoler et
+de les encourager; il ne pouvait que les aimer; c'était quelque chose
+sans doute, mais ce n'était pas assez. Ils le voyaient fort peu,
+d'ailleurs, car ils étaient obligés de se séparer de lui dès le matin
+pour se rendre où les appelait leur occupation, et ne rentraient que le
+soir presque toujours brisés de fatigue et poursuivis par le sommeil.
+
+Quoi qu'il m'en coûte, mes petits lecteurs, je dois vous faire connaître
+la véritable occupation de César et d'Aimée. Il est donc inutile de
+vous le dissimuler, leur commerce de fleurs n'était qu'un prétexte pour
+demander l'aumône; ils faisaient le honteux métier de mendiants!... Un
+dur métier, croyez-moi, et qui procure tant de misères, d'ennuis et de
+fatigues, que je me demande comment il se trouve des paresseux assez
+mal inspirés pour le choisir volontairement. Quant à mes amis, ils ne
+l'avaient point choisi, au contraire; c'était bien malgré eux et tout à
+fait à leur corps défendant qu'ils s'y livraient. Que cette répugnance
+les réhabilite à vos yeux et fasse qu'il se trouve pour eux une toute
+petite place dans un coin de votre coeur.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Où il est prouvé que la fortune nous arrive parfois à l'improviste, sans
+être attendue, et qu'elle s'en va non moins vite.
+
+
+Un jour, c'était vers la mi-avril, le temps était magnifique et tout le
+monde était dehors. César et Aimée qui connaissaient les bons endroits,
+étaient venus, dans l'espoir de faire une recette fabuleuse, se placer
+à la grille des Tuileries qui ouvre sur la rue Castiglione. Mais à peine
+s'y trouvaient-ils depuis un quart d'heure que, entraînés par les goûts
+de leur âge, ils oublièrent la chasse des petits sous pour regarder les
+enfants qui couraient dans le jardin. Les deux paniers de roses et
+de muguet gisaient sans plus de façon sur le trottoir; quant à leurs
+propriétaires, ils suivaient avec un vif intérêt les parties qui se
+jouaient de l'autre côté de la grille. Ils étaient si complétement
+absorbés dans leur contemplation qu'ils ne virent point descendre de
+voiture, à quelques pas d'eux, une jeune et belle dame, laquelle vint
+droit à César et lui dit en lui glissant quelque chose dans la main:
+«Prenez ceci et priez Dieu pour qu'il rende la santé à un pauvre enfant
+dont la mère ne pourrait supporter la perte.»
+
+Mes amis (souffrez que je leur donne ce titre), mes amis stupéfaits
+n'eurent pas même assez de présence d'esprit pour remercier la jeune
+dame, qui, du reste, s'était promptement éloignée.
+
+«Que t'a-t-elle donné, César? demanda Aimée.
+
+--Tiens, fit César en ouvrant la main, voilà! Je crois bien que c'est
+une pièce d'or.
+
+--Une pièce d'or?
+
+--Oui, comme on en voit chez les changeurs.
+
+--Montre un peu.... Oh! que c'est joli une pièce d'or!... Mais elle est
+bien petite, sais-tu?
+
+--Oh! cela ne fait rien.
+
+--Elle est bonne tout de même, n'est-ce pas?
+
+--Parbleu!... On dirait une pièce de vingt francs.
+
+--Vingt francs!... Montre encore!... Combien cela fait-il de sous, vingt
+francs?
+
+--Oh! je ne sais pas au juste, mais beaucoup, beaucoup, plein ton panier
+peut-être!...
+
+[Illustration: «Prenez ceci et priez Dieu».]
+
+--Tant que cela?
+
+--Pour le moins.
+
+--Et que peut-on acheter avec un panier de sous?
+
+--Tout ce qu'on veut, je pense.
+
+--Vrai, César?... Alors nous sommes riches?
+
+--Bien sûr que nous le sommes.... A moins pourtant que la dame ne se
+soit trompée.
+
+--Comment donc?
+
+--Eh bien, oui, qu'elle ne nous ait donné cela pour une pièce de cinq
+centimes.
+
+--Le penses-tu?
+
+--Dame! je ne sais pas.... mais cependant cela pourrait bien être.
+
+--Comment faire alors?
+
+--Chercher la dame et lui rendre la pièce.
+
+--Oh! ce serait dommage.... J'étais déjà si contente d'être riche!...
+D'ailleurs, comment veux-tu retrouver au milieu de tant de monde une
+personne que tu n'as fait qu'entrevoir?
+
+--Je la reconnaîtrai bien, que cela ne t'inquiète pas, viens.
+
+--Allons!... puisque tu le veux.
+
+--Et toi, tu ne le veux donc pas?
+
+--Si fait.... Je serais heureuse de posséder beaucoup d'argent, mais je
+ne voudrais pas garder une pièce d'or qui ne m'appartiendrait pas....
+
+--A la bonne heure!»
+
+Malgré une persévérance et une bonne volonté fort louables, les deux
+enfants ne trouvèrent point la dame à la pièce d'or.
+
+«Je l'avais bien dit, fit Aimée en se laissant tomber avec découragement
+sur un banc de pierre dans la partie la plus déserte du jardin.
+
+--Nous reviendrons demain, répondit César.
+
+--Alors tu ne donneras pas la pièce à Joseph?
+
+--Non. Et toi, Aimée, tu ne lui parleras pas de cela, à Joseph.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ne le connais-tu donc pas? il prendrait les vingt francs et les
+garderait sans s'assurer davantage qu'ils sont bien à lui.
+
+--A propos, que t'a-t-elle dit, la dame?
+
+--Elle m'a recommandé de prier Dieu pour qu'il rende la santé à un
+enfant malade.
+
+--Et tu le feras?
+
+--Sans doute.
+
+--Même avant de savoir si la pièce d'or est à nous?
+
+--Qu'importe!
+
+--Mais comment?
+
+--Comment?
+
+--Oui, que lui diras-tu, au bon Dieu? Comment t'y prendras-tu pour le
+prier?
+
+--Écoute, fit César comme en cherchant à se rappeler....
+
+--Tu ne sais pas?
+
+--Non, je ne sais plus prier le bon Dieu.
+
+--Tu l'as donc su?
+
+--Au fait, non, je ne l'ai jamais su;... qui me l'aurait appris?
+
+--Dis-donc, où le voit-on, le bon Dieu?
+
+--Dans les églises.
+
+--Vrai?... Qui te l'a dit?
+
+--Personne.... Mais c'est dans les églises, j'en réponds. Si tu veux,
+nous irons voir demain?
+
+--Pourquoi pas tout de suite?
+
+--Il est trop tard. A cette heure l'église est déserte, il y fait sombre
+et tu aurais peur.
+
+--Tu as donc été dans une église, toi, César?
+
+--Je ne m'en souviens pas.
+
+--On le dirait. Moi, je trouve bien extraordinaire que tu te souviennes
+comme cela de choses que tu n'as point vues.»
+
+César et Aimée arrivèrent ce soir-là les premiers au logis; Joseph
+s'était, selon toute apparence, oublié au cabaret. C'était si bien dans
+ses habitudes qu'ils n'en parurent même pas surpris. N'ayant rien de
+mieux à faire en attendant qu'il lui plût de rentrer, ils s'accroupirent
+sur leurs talons dans un coin de la chambre, et là, dans l'obscurité,
+s'occupèrent joyeusement à bâtir des châteaux en Espagne. Avec la
+pièce d'or (en supposant qu'elle fût à lui et à Aimée) César achetait
+immédiatement des livres, et allait à l'école où il travaillait si
+bien qu'au bout de très-peu de temps, six mois au plus grand mot, il en
+sortait le plus savant de toute la classe. Alors il apprenait un état
+qui le faisait vivre honorablement, ainsi que sa soeur. Ce n'était
+pas plus difficile que cela! Quant à Aimée, un magnifique bébé qu'elle
+voyait depuis longtemps à l'étalage d'un marchand de jouets du boulevard
+et qui avait des dents et des cheveux _pour de vrai_, fermait les yeux
+pour dormir et les ouvrait en s'éveillant, demandait à manger lorsqu'il
+avait faim et même lorsqu'il n'avait pas faim, appelait son papa et sa
+maman selon qu'il lui plaisait de voir l'un ou l'autre, enfin un bébé
+charmant qui souriait sans partialité à toutes les petites filles et
+leur envoyait des baisers à travers la vitrine où il était exposé,
+suffisait à son bonheur. César la trouvait bien raisonnable. Mais
+quelque riche qu'on soit, il faut, si l'on veut être réellement heureux,
+savoir borner ses désirs.
+
+Ils en étaient là lorsque des pas inégaux se firent entendre dans
+l'escalier; presque aussitôt la porte s'ouvrit avec fracas et Joseph
+entra suivi de Balthasar. César cacha prudemment sa pièce d'or dans la
+doublure de sa veste. C'était un misérable que Joseph, et un misérable
+de toutes les façons; paresseux, ivrogne, méchant, voleur, il avait tous
+les vices. Les enfants le craignaient et le détestaient, parce que pour
+un oui, pour un non, il les battait comme plâtre, selon l'expression
+des voisins, qui plus d'une fois étaient venus les arracher à sa fureur.
+Balthasar, de son côté, lui témoignait beaucoup de froideur et ne lui
+obéissait qu'en rechignant.
+
+«Ah! vous voilà, vous autres, dit-il en découvrant mes amis dans un
+coin de la chambre. La journée a dû être bonne par un temps comme cela.
+Donnez-moi votre argent.»
+
+Par malheur les pauvres petits, comme vous savez, avaient perdu une
+partie de l'après-midi à regarder jouer les enfants et à chercher la
+dame à la pièce d'or, et au lieu de deux francs que Joseph leur avait
+fixés comme minimum de recette, ils ne rapportaient que trente sous. Il
+allait se mettre en colère lorsque tout à coup il vit briller quelque
+chose sur la poitrine de César. L'enfant ignorait que le dessus de son
+habit, aussi clair que du canevas, permettait de voir la malheureuse
+pièce de vingt francs qu'il avait cru si bien cacher.
+
+Joseph était muet de surprise.
+
+«Une pièce d'or! s'écria-t-il enfin. Comment César, tu as de l'or!... et
+tu ne le dis pas tout de suite!... Voyons, donne-moi ça, mon garçon?
+
+--Ce n'est pas à moi, dit César stupéfait.
+
+--Aurais-tu la prétention de la garder?
+
+--Je te dis qu'elle ne m'appartient pas; on me l'a donnée pour un sou;
+je le crois du moins.
+
+--C'est trop fort!... Es-tu donc devenu tout à fait imbécile? Si on te
+l'a donnée, elle est à toi.
+
+--Non, te dis-je....
+
+--Allons! allons, pas tant de raisons. Si elle n'est pas à toi, elle est
+à moi, j'en fais mon affaire.»
+
+Et Joseph se jeta brutalement sur le pauvre César qui, appuyé par Aimée
+et Balthasar, lui opposa d'abord une certaine résistance. Mais il n'est
+pas difficile à un homme de venir à bout de deux enfants de cet âge.
+Bientôt Joseph put s'emparer de la pièce de vingt francs, et il s'enfuit
+laissant César et Aimée étendus deci delà comme des choses inertes sur
+le plancher de la chambre. Certes ils étaient durs à la souffrance, leur
+tuteur les y avait habitués, mais jamais encore il ne les avait traités
+de la sorte et ils pensaient bien que cette fois, ils n'en reviendraient
+pas.
+
+Heureusement c'était une erreur, et vers le matin, comme le jour
+commençait à poindre, ils reprirent un peu courage et se traînèrent sur
+leurs petits lits où un sommeil profond et bienfaisant ne tarda pas à
+s'emparer d'eux. Vous pensez bien qu'après une telle scène ils ne furent
+pas bercés par des rêves positivement enchanteurs, mais enfin leurs
+traits contractés par la terreur se détendirent un peu, et Dieu leur fit
+la grâce de se reposer jusque longtemps après le lever du soleil.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Ce que pense le père Antoine sur la manière dont on doit gagner sa vie.
+
+
+Ce jour-ci était un dimanche, le beau dimanche de Pâques, si j'ai
+bonne mémoire; c'était fête partout, excepté dans le coeur de mes amis,
+lesquels, tristement assis sur le carreau de leur chambre, songeaient
+à leur misérable destinée, lorsque par la fenêtre--un châssis en
+tabatière--que Joseph avait oublié de fermer le soir précédent, ils
+remarquèrent que le ciel était pur et virent, pour la première fois
+cette année-là, des hirondelles aller et venir tout affairées sur les
+toits. Cela leur fit pronostiquer qu'on était enfin débarrassé des
+frimats et que la belle saison était définitivement arrivée. Ce leur fut
+une douce consolation, et bientôt l'espoir vint sécher leurs larmes
+et leur montrer l'avenir sous un aspect plus heureux. Ils se vêtirent,
+c'est-à-dire qu'ils rajustèrent tant bien que mal leurs habits sur leurs
+épaules, puis, après s'être consultés, décidèrent qu'ils sortiraient
+comme les autres jours, bien que Joseph n'eût point préparé leur
+provision quotidienne de fleurs.
+
+Ils se dirigèrent vers le centre de Paris, cheminant comme ils en
+avaient l'habitude en se donnant la main. Balthasar les suivit. C'était
+la première fois que le brave chien les accompagnait, et cela les
+ravissait de le voir gambader autour d'eux; car dans sa joie, Balthasar
+oubliant qu'il était vieux, sautait et folâtrait avec la fougue et
+l'entrain de la jeunesse.
+
+On descendit comme cela le jardin du Luxembourg, en faisant un détour
+pour visiter la pépinière, où la végétation, plus hâtive que dans les
+autres parties du jardin, offrait déjà aux yeux ravis de nos petits
+promeneurs une assez grande variété de fleurs, que faisait admirablement
+ressortir la verdure d'avril, si belle à voir en sa fraîcheur et sa
+jeunesse. César et Aimée, d'ailleurs, se plaisaient au milieu de
+ces arbustes presque tous indigènes, ou, du moins, qu'une longue
+acclimatation nous a rendus familiers. Ils en savaient les noms;
+c'étaient d'anciens amis. Ils aimaient aussi à voir les pêchers, les
+poiriers, les cerisiers, les amandiers se couvrir de fleurs; puis à
+considérer comment, en quelques mois, se formaient et mûrissaient les
+belles grappes de raisin qu'on apercevait au milieu du feuillage épais
+et dentelé de la vigne.
+
+L'aspect de toutes ces choses, aussi belles qu'intéressantes, faisait
+rêver César; il lui semblait toujours qu'il les connaissait de longue
+date et pour les avoir vues ailleurs qu'à Paris.
+
+Mes amis étaient fort au courant des différentes époques où mûrissaient
+les fruits de la pépinière, car tous les matins ils venaient les
+admirer, les convoiter peut-être, et juger des progrès qu'ils faisaient
+d'un jour à l'autre.
+
+Ils savaient aussi que l'hiver était proche quand les arbres, dépouillés
+de leur récolte et n'ayant plus rien à abriter, laissaient tristement
+tomber leurs feuilles. César et Aimée n'aimaient point à voir la terre
+jonchée de ces débris de feuillages, que, contrairement aux autres
+enfants, ils ne prenaient aucun plaisir à écraser en les faisant crier
+sous la semelle de leurs souliers. Mais à l'époque dont je parle, le
+printemps commençait à peine et les deux enfants ne songeaient point,
+Dieu merci! aux dures gelées de décembre.
+
+Ils prirent donc par la pépinière, s'arrêtant pour prodiguer aux
+gazouillements vulgaires du pierrot et aux vocalises brillantes et
+hardies du rossignol les mêmes applaudissements. Ils n'avaient pas assez
+d'expérience pour juger et comparer, et trouvaient les chants de l'un
+et de l'autre également admirables. En fait de jouissances, comme vous
+pouvez croire, ils n'avaient point été gâtés; c'est pourquoi tout leur
+semblait bon: ils n'étaient pas difficiles. N'importe, ils étaient
+heureux et c'était le principal, n'est-ce pas?
+
+Après s'être suffisamment promenés, à leur idée, ils sortirent du
+Luxembourg par la grille de l'Odéon, et de là se dirigèrent tout
+droit vers la rue _Saint-André-des-Arts_. C'était un chemin qu'ils
+connaissaient de reste, car ils l'avaient fait plus d'une fois depuis
+le commencement de l'hiver. Ils pensaient rencontrer, dans cette rue,
+un brave et digne homme qui, par pitié, voulait bien leur porter quelque
+intérêt. «Comme nous serions heureux si, à la place de Joseph, c'était
+lui qui fût notre tuteur!» se disaient-ils souvent en admirant sa bonne
+et honnête figure encadrée de cheveux gris que recouvrait invariablement
+un bonnet de laine noir.
+
+[Illustration: Il faisait rôtir et vendait des marrons.]
+
+D'après cela, vous comprenez que ce n'était pas non plus un puissant
+personnage. Non, bien sûr. On l'appelait le père Antoine, et, tant que
+durait l'hiver, il faisait rôtir et vendait des marrons à la porte du
+marchand de vin dont la boutique fait le coin de la rue _Saint-André
+des-Arts_ et de la rue _Gît-le-Coeur_. César et Aimée avaient fait sa
+connaissance un jour de détresse, un soir qu'ils avaient perdu leur
+chemin et erraient par là comme de pauvres âmes en peine, aveuglés par
+la neige et le grésil qui, tombant fin et dru, leur cinglaient le visage
+comme eussent fait des aiguilles. Le père Antoine, dont l'âme était
+bonne et accessible à la pitié parce que lui-même, dans sa jeunesse,
+avait connu la misère, les fit entrer dans son échoppe et se mit
+en devoir de les réchauffer et les consoler, leur promettant de les
+remettre bientôt dans leur chemin et même de les reconduire, s'ils
+craignaient encore de se perdre. Mais, tout en approchant leurs petites
+mains du fourneau, le bonhomme découvrit qu'ils étaient dans un grand
+état de faiblesse et qu'ils avaient encore plus besoin de nourriture
+que de bonnes paroles. Pauvre lui-même, il fit ce qu'il put et les
+réconforta de son mieux avec le reste de son déjeuner. Puis, en les
+quittant, il leur fit promettre, si un tel accident se renouvelait, de
+venir le trouver tout droit et sans hésitation. Je ne vous surprendrai
+sans doute pas beaucoup, mes petits lecteurs, en vous disant qu'ils
+auraient pu se rendre souvent à l'invitation du père Antoine. Joseph
+oubliait deux ou trois fois par semaine, au moins, de leur donner à
+dîner ou à déjeuner. D'un autre côté, il les avait tant et tant menacés
+de les faire mettre en prison s'ils touchaient à l'argent de leur
+recette, qu'ils n'osaient en distraire un sou pour acheter du pain.
+Cependant, guidés par un sentiment de délicatesse instinctive, ils
+mettaient beaucoup de discrétion dans leur conduite et ne venaient
+trouver le brave homme qu'à la dernière extrémité.
+
+Ils se dirigèrent donc vers la rue _Saint-André-des-Arts_, comme je vous
+ai dit; mais hélas! un immense désappointement les y attendait: le
+père Antoine n'était plus dans son échoppe. Ce qu'ils ressentirent
+en présence de ce nouveau malheur est impossible à exprimer. Ils n'en
+pouvaient croire ce qu'ils voyaient, et restaient là sans bouger, tout
+droits sur leurs jambes et les yeux fixés sur cette pauvre petite
+place où se tenait jadis leur Providence. Les pauvres innocents! ils
+ne savaient point que, contrairement aux hirondelles, les marchands de
+marrons émigrent dès les premiers beaux jours. Eux qui vivaient dans la
+rue, et devaient, malgré leur jeune âge, y faire tant d'observations,
+ils n'avaient point remarqué cela.
+
+Le premier moment de stupeur passé, ils fondirent en larmes. C'était
+navrant de les voir comme cela, rangés côte à côte sur le trottoir
+qu'ils encombraient!
+
+Balthasar, assis entre eux deux, fixait alternativement sur l'un et sur
+l'autre des yeux si profondément attristés, qu'on eût dit qu'il pleurait
+lui-même. Mais personne ne faisait attention à tant de désespoir;
+c'était dimanche, comme vous savez; les bonnes gens pressés de se rendre
+à la promenade ou de jouir de leur liberté, allaient et venaient sans
+s'occuper les uns des autres. César et Aimée étaient là se désespérant
+depuis un grand quart d'heure, lorsque le timbre d'une voix bien connue
+vint frapper leur oreille; ils s'avancèrent et virent alors chez le
+marchand de vin le père Antoine endimanché qui, un énorme morceau de
+pain à la main, déjeunait de bon appétit, debout près du comptoir, en
+causant avec la marchande. Lui, tout d'abord, ne les vit pas. Quant
+à eux, un peu calmés à la vue inespérée du brave homme, mais tout
+intimidés par les beaux habits dont il était revêtu, ils n'osaient lever
+les yeux sur lui et se contentaient de le regarder en dessous. Antoine
+avait fait cette superbe toilette parce qu'il se disposait à partir;
+comme il était fier, il ne voulait pas en voyage être pris pour un
+paresseux, un vaurien ou un homme sans ordre qui ne sait pas économiser
+quelque argent pour se vêtir honorablement. Mais mes amis, qui
+ignoraient tout cela, ne parvenaient point à s'expliquer cette belle
+veste et ce beau pantalon de velours, et ces rustiques souliers auxquels
+le cordonnier avait prodigué les clous, et cet ample chapeau de feutre
+au lieu du bonnet des jours ordinaires. Cela ne dura pas longtemps
+ainsi, parce que Balthasar, qui voyait sans doute ce qui se passait dans
+l'esprit de ses jeunes maîtres, se mit à japper bruyamment et, tout de
+suite, le père Antoine se retourna pour voir ce que c'était.
+
+«A la bonne heure! s'écria-t-il en apercevant les deux enfants. Je me
+disais bien que je ne pouvais quitter Paris et faire un bon voyage sans
+avoir, auparavant, embrassé ces deux petites créatures-là!»
+
+Il les fit entrer et partagea bravement son pain avec eux.
+
+«Bon! fit-il, en répondant aux regards surpris de la marchande, j'en
+avais quatre fois trop.... N'est-il pas honteux qu'un seul homme
+engloutisse à son repas ce qui peut suffire à trois personnes?»
+
+Puis s'adressant aux enfants:
+
+«Çà, mes petits, leur dit-il avec bonhomie, nous allons nous séparer,
+mais pas pour toujours. S'il plaît à Dieu, je reviendrai encore dans six
+mois par ici vendre des marrons aux Parisiens. Mais, pour le moment, la
+saison est close, et il me faut retourner au pays.... A l'été, moi, je
+suis comme les grands seigneurs, et ne saurais vivre autre part que dans
+les champs, avec nos bêtes et les oiseaux du bon Dieu. Que voulez-vous?
+je ne suis pas subtil de mes dix doigts; et Paris, où tant d'autres
+gagnent des cents et des mille, ne m'offre que la ressource de balayer
+ses ordures. Merci! Je suis trop délicat pour accepter.... J'aime un
+million de fois mieux sarcler nos champs ou faner au soleil l'herbe de
+nos prairies, dont la bonne odeur, quand vient le soir, nous console des
+fatigues du jour.»
+
+Mes amis le regardaient avec admiration; jamais encore ils n'avaient
+entendu si bien parler et dire de si belles choses.
+
+«Mais je m'aperçois, reprit le père Antoine, que la joie me rend bavard
+et égoïste.... C'est que vraiment on ne peut se défendre d'être heureux
+à l'idée qu'on va revoir son vieux clocher; puis sa petite maison, un
+trou, une cabane.... Dame! au point de vue de l'argent, ça ne vaut pas
+grand'chose;... mais on y est né, et on rêve d'y mourir; puis les vieux
+amis qu'on a laissés au départ, et qui vous attendent là-bas, et enfin
+les petits-enfants, les enfants des enfants, quoi!... Il y en a de votre
+taille, puis d'autres qui sont plus grands, et d'autres encore qui sont
+plus petits. Ils sont là, je ne sais combien vraiment, de tous les
+âges et de toutes les hauteurs, qui accourent à ma rencontre à qui sera
+embrassé le premier. Moi, qui suis, pour certaines choses, plus faible
+qu'une femme, ça me rend heureux et ça me fait pleurer.... On n'a pas
+idée de ces choses-là quand on n'y a point passé.... Enfin! c'est en
+souvenir de tout ce petit peuple que je me suis attaché à ces deux-là.»
+
+Tout en causant, le brave homme regardait tour à tour la marchande et
+les enfants; mais on voyait bien qu'il s'adressait surtout à lui-même.
+
+«Vous ne pouvez pas me comprendre, vous autres, dit-il à mes amis.
+Quant à la campagne, elle vous est inconnue. Qui donc vous aurait appris
+combien il est bon de contempler tous les jours un ciel à perte de vue,
+des bois, des champs, des prairies, des rivières, des chemins poudreux,
+des berges gazonnées de pâquerettes que le bon Dieu prend la peine de
+semer lui-même? Personne, n'est-ce pas?»
+
+Pendant que le père Antoine achevait son frugal repas, la boutique
+du marchand de vin s'était remplie. Toutes les connaissances du brave
+homme, tenant à lui souhaiter un bon voyage, étaient venues lui serrer
+la main avant son départ. Tous avaient un souvenir et un souhait pour
+le pays. On parlait des vieux amis; de ceux qui vivaient toujours et de
+ceux qui n'étaient plus.
+
+«Tu reverras Martial, disait l'un; est-il bien vieilli? a-t-il beaucoup
+de petits-enfants? son fils est-il soldat?....
+
+--Et le père Léonard, disait un autre, comment porte-t-il ses
+quatre-vingts ans?
+
+--Et Jean! disait encore un autre, est-ce que tu verras Jean? On dit
+qu'il fait du charbon dans la forêt de Fontainebleau.
+
+--Ah! oui, Jean, répétait-on en choeur, quel bon camarade il faisait
+dans le temps!... Si tu vas le voir en passant, donne-lui donc une bonne
+poignée de main de ma part,» etc., etc.
+
+Balthasar, ému sans doute de voir tous ces braves gens réunis, allait de
+l'un à l'autre, leur prodiguant les avances et les amitiés. On lui fit
+fête sans se demander à qui il appartenait ni d'où il venait. Sa bonne
+et intelligente physionomie lui tenait lieu de passe-port. Enhardi par
+ce bienveillant accueil, et sans doute aussi pour montrer aux amis du
+père Antoine que leurs caresses ne s'égaraient point sur un caniche
+ingrat, il se mit joyeusement, et sans y être invité, à exécuter
+quelques-uns de ses tours les plus simples, comme de se ramasser en
+boule et de rouler sur lui-même à l'imitation des clowns qui font la
+culbute; de s'étendre tout de son long sur le parquet pour contrefaire
+le mort; de courir, en allongeant précieusement les jambes, et bondir
+par-dessus des obstacles--obstacles imaginaires, puisque Joseph n'était
+pas là pour lui en tendre de réels--comme un cheval de course
+qui franchit des barrières. On avait pris goût à ces jeux et on y
+applaudissait, ce qui encourageait et animait Balthasar; il se sentait
+apprécié. A la fin, tout essoufflé et la poitrine haletante, il
+disparut, mais pour reparaître presque aussitôt une assiette entre les
+dents. Alors, entraîné sans doute par l'habitude, ou poussé par tout
+autre motif que j'ignore, il fit le tour de la salle en s'arrêtant
+respectueusement devant chacune des personnes présentes. Il recueillit
+environ cinquante centimes qu'il s'empressa de rapporter à ses jeunes
+maîtres; lesquels, n'osant se montrer devant tout ce monde, se cachaient
+timidement derrière le père Antoine.
+
+«Çà, leur dit le brave homme, ce chien est-il donc à vous!
+
+--Oui, répondit Aimée en caressant le caniche, c'est notre ami Balthasar
+et nous l'aimons bien.
+
+--Il le mérite; je ne crois pas avoir jamais vu un chien si habile,
+et je pense que vous pourrez en tirer de l'argent; mais si vous m'en
+croyez, c'est autrement que vous chercherez à gagner votre vie. Le
+métier que vous faites là, voyez-vous, c'est un métier de mendiants.
+
+--D'ordinaire, Balthasar ne nous suit pas; ce n'est pas avec nous qu'il
+travaille, mais avec Joseph.
+
+--Qui ça, Joseph?
+
+--Notre tuteur ... Notre métier, à nous, c'est de vendre des fleurs dans
+la rue....
+
+--Oui, oui, je sais. Mais ce n'est pas encore là ce qu'il faudrait
+faire.... Écoute, César, à ton âge, j'allais aux champs garder les
+chèvres et les moutons de nos voisins. J'y gagnais mon pain quotidien et
+cent sols par mois. C'était peu, mais j'en faisais assez. Avec cela,
+tu penses, je n'avais pas souvent des culottes neuves, et comme ma
+belle-mère,--j'avais une belle-mère, moi,--ne me raccommodait jamais
+les vieilles, il n'y avait pas de danger qu'on me prît pour un fils de
+millionnaire. Mais des vêtements déchirés, c'était la moindre des choses
+et j'allais avec cela comme à vide. Seulement, mon petit, ici s'arrêtait
+mon insouciance; quoique bien jeune, j'aurais eu honte de mendier. Au
+pays, on regarde cela comme un déshonneur, et on a raison; car un coeur
+bien placé ne se résigne pas aisément à vivre aux dépens d'autrui....
+Oh! quand on ne peut pas faire autrement, quand on est infirme, je ne
+dis pas.... N'importe, c'est toujours un malheur!... Mais pour un homme
+solidement établi et qui possède ses membres au grand complet,... c'est
+le dernier des derniers; on ne peut descendre plus bas,... à mon sens,
+du moins. Ce que j'en dis n'est pas pour moi,--il ne m'appartient pas de
+me proposer en exemple,... je ne serais d'ailleurs qu'un triste modèle à
+imiter, car je n'ai point fait fortune,--mais pour vous, qu'il me peine
+de voir traîner une si misérable existence. Je sais bien, mon Dieu, que
+mes paroles sont inutiles pour le moment;... à votre âge, on ne peut
+rien par soi-même, et votre tuteur ne me paraît pas homme à écouter
+mes raisons.... N'importe, je suis d'avis qu'on fait bien, lorsque
+l'occasion s'en présente, de laisser tomber quelque semence dans une
+terre fertile peut-être, quoique mal préparée, et qui sans cela pourrait
+demeurer à jamais improductive. La bonne saison venue, Dieu aidant,
+il lèvera toujours quelques touffes de bon grain, et c'est autant de
+gagné.... Mais nous reparlerons de cela dans six mois. En attendant,
+priez Dieu pour qu'il ne vous abandonne pas, et tâchez de conserver les
+bonnes qualités qu'il vous a données.»
+
+Ce disant, le brave homme boucla sa valise et la mit sur son dos comme
+un sac de soldat; puis, ayant embrassé les deux enfants, il prit dans
+un coin de la boutique son bâton de voyage et partit en faisant résonner
+sur le pavé les nombreux clous de ses souliers. Nos amis, et Balthasar
+avec eux, debout sur le seuil, le regardaient tristement s'éloigner;
+mais au détour d'une rue, il disparut, et tous trois se retrouvèrent
+cette fois réellement seuls et abandonnés.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+César et Aimée devant l'église Saint-Séverin.
+
+
+Le père Antoine leur avait dit de prier Dieu; c'était la deuxième fois
+depuis deux jours que la même recommandation leur était faite, et cela
+les préoccupait beaucoup, parce qu'ils ne savaient pas prier. Pourtant,
+après s'être consultés ils prirent congé de la marchande de vin,
+qui s'était montrée bonne pour eux, et se rendirent à l'église
+Saint-Séverin. Mais retenus par une extrême timidité, ils s'arrêtèrent
+devant le portail, et là, le visage collé sur les barreaux de la grille,
+regardèrent en silence les fidèles qui entraient et sortaient, leur
+livre de messe à la main; puis un mendiant assis sur un escabeau près
+de la porte, et une mendiante, sa femme sans doute, qui se tenait sur
+un autre escabeau. L'homme était aveugle,... d'après un écriteau qu'il
+portait sur la poitrine, mais nous n'oserions affirmer qu'il le fût
+réellement. La femme avait les poignets retournés; ce qui ne l'empêchait
+point de secouer avec une persistance effrontée, sous le nez des gens
+qui passaient devant elle, un large gobelet d'étain dans lequel deux
+ou trois gros sous faisaient un tapage agaçant. L'homme gardait une
+immobilité de statue.
+
+Nos amis étaient là depuis quelques minutes, lorsque leur extérieur
+misérable excita la compassion de deux dames, lesquelles glissèrent dans
+la main d'Aimée une légère aumône.
+
+«Qu'est-ce que c'est, demanda l'homme en se détournant, on nous fait de
+la concurrence?
+
+--Si vous ne partez pas, ajouta la femme aux poignets retournés, je vous
+tire les oreilles! Qui est-ce qui vous a donné la permission de vous
+planter là et de recevoir les aumônes qui nous sont destinées?... Ça ne
+va pourtant pas déjà si bien, ajouta-t-elle en regardant son compagnon.
+
+--Attendons la sortie de la grand'messe; toutes les dames du quartier y
+sont entrées.
+
+--Peuh! qu'est-ce que tout cela?
+
+--Le beau temps va les disposer en notre faveur et leur faire délier les
+cordons de leurs bourses.
+
+[Illustration: «Si vous ne partez pas, je vous tire les oreilles!».]
+
+--Laisse-moi donc tranquille!... Elles vont rester là des heures à
+causer, à secouer leurs jupes, à encombrer le portail de telle façon que
+les bonnes gens qui nous assistent les autres dimanches ne nous verront
+seulement pas.
+
+--C'est pas tout ça!... Il y a déjà cent fois que je te le dis et te le
+répète, ce sont les quêteuses de l'intérieur qui nous font du tort.
+
+--On en fourre partout, c'est vrai,... et des enjôleuses!... Faut les
+entendre dire avec leur petite voix flûtée, «Pour les pauvres!...» On
+croirait qu'il s'agit de leurs propres intérêts, parole d'honneur! Avec
+tout ça, les sous qu'on leur donne ne tombent point dans nos gobelets.
+
+--C'est une injustice, une indignité!...
+
+--Je le sais aussi bien que toi....
+
+--Ça devrait être défendu!...
+
+--Quand tu me chanteras toujours la même histoire!... Est-ce que j'y
+peux quelque chose, moi?
+
+--Que veux-tu? on dit ce qu'on pense.
+
+--Oui, mais c'est aux oreilles de M. le curé qu'il faudrait corner ça.»
+
+En ce moment passait une dame; la mendiante secoua son gobelet.
+
+«Combien t'a-t-elle donné? demanda l'homme.
+
+--Deux centimes!... tout cela!
+
+--Elle fait ce qu'elle peut, c'te femme.
+
+--Parbleu! c'est gênée....
+
+--Tous les dimanches tu as son offrande.
+
+--Elle est jolie, l'offrande.... Ça dépense trop pour sa toilette. Quand
+on n'a pas le moyen de donner plus de deux centimes, on ne porte pas de
+robes de soie.
+
+--Qu'est ce que ça te fait?
+
+--A moi? Rien; je m'en moque.... Mais ça vous révolte de voir ces
+choses-là.»
+
+Il sortait un monsieur qui donnait le bras à une charmante jeune fille.
+La mendiante s'enfonçant sous sa capeline et mettant ses poignets en
+évidence, prit un air piteux et dit d'une voix larmoyante:
+
+«Ayez pitié d'une pauvre femme qui ne peut se servir de ses mains; et
+d'un pauvre homme que le feu du ciel a rendu aveugle!»
+
+A votre âge, mes petits lecteurs, on doit sympathiser avec toutes les
+infortunes; pour rien au monde, je ne voudrais vous froisser dans vos
+sentiments de charité, ou vous mettre en garde contre la sensibilité
+si naturelle de votre coeur d'enfant. C'est pourquoi je vous prie
+instamment de ne pas juger des malheureux qui vous tendront une main
+suppliante d'après les êtres indignes d'intérêt qu'à mon grand regret,
+je viens de vous présenter. Du reste, les enfants qui voudraient que
+leur pitié ne fût pas surprise quelquefois, devraient se résigner à ne
+jamais faire l'aumône, ce qui serait triste pour eux et cruel pour les
+pauvres. Donnez donc votre sou. Si par hasard un doute vous traversait
+l'esprit, dites-vous qu'il vaut mieux se tromper dix fois que de laisser
+un seul instant une misère vraie sans être secourue. Encore un mot:
+parmi les misérables, il en est qui sont jeunes et auxquels l'avenir
+promet de nombreuses années. A ceux-là, il ne suffit pas de donner votre
+sou; il faut encore les aider à sortir de la misère. C'est difficile.
+Cependant on y réussit quelquefois en s'adressant à leur intelligence,
+en leur indiquant les ressources qu'ils peuvent trouver en eux-mêmes;
+en leur inspirant de la confiance en Dieu et en leur destinée. Et,
+croyez-moi, vous aurez plus de mérite à cela qu'à les combler d'aumônes
+jusqu'à la fin de leurs jours.
+
+Le monsieur et la jeune demoiselle qui sortaient de l'église laissèrent
+tomber quelque menue monnaie dans le gobelet de l'aveugle et dans celui
+de sa compagne; puis, mes amis, avec leur mine à la fois craintive et
+sauvage, attirèrent l'attention de la jeune fille.
+
+«Et ces pauvres enfants, mon père, dit-elle, ne leur donnerez-vous rien?
+Voyez comme ils ont l'air timide!»
+
+Le monsieur donna cinquante centimes à César, qui, au lieu de dire
+merci! se prit à rougir. L'enfant avait encore toutes fraîches dans
+l'esprit les paroles du père Antoine.
+
+«Ah! çà, vous autres, s'écria la mendiante lorsque le monsieur et la
+jeune fille se furent éloignés, allez-vous bientôt partir, avec votre
+air timide?
+
+--Nous sommes venus pour la messe, dit Aimée, et non pour vous faire du
+tort.
+
+--Il y paraît!... Pour la messe!... Vous l'entendez d'ici, la messe,
+n'est-ce pas?... Allons, allons, quittez la place tout de suite, et
+faites en sorte qu'on ne vous revoie plus,... ou bien vous aurez de mes
+nouvelles.»
+
+Ce disant, elle s'était levée. Mes amis, effrayés, se sauvèrent en
+emportant le regret de n'avoir pu pénétrer dans l'église et prier Dieu
+pour l'enfant de la dame à la pièce d'or.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Fuite de mes amis.
+
+
+Ils marchèrent longtemps à l'aventure et par des chemins qu'ils ne
+connaissaient pas. C'était Balthasar qui les conduisait.... Enfin ils se
+trouvèrent dans la campagne. Alors, effrayés de leur audace et fatigués,
+ils s'assirent sur le bord d'un fossé pour se reposer et réfléchir.
+
+Quand je dis qu'ils se trouvaient dans la campagne c'est une manière de
+parler, car vous savez aussi bien que moi qu'on ne peut appeler ainsi
+que par complaisance les quelques champs qu'on rencontre, au sortir de
+Paris, entourés de maisons blanchâtres, de fabriques et de carrières
+de moellons. Mais, pour Aimée, c'était nouveau et elle s'extasiait sur
+toutes ces abominations avec une bonne foi qui vous eût fait sourire.
+Elle rappelait, moins la suffisance et la fatuité, le rat de la fable
+lorsqu'il sort de son trou pour la première fois.
+
+«Voilà donc, s'écriait-elle, les champs, les bois, le ciel dont nous
+parlait le père Antoine!... Que tout cela est beau! n'est-ce pas, César?
+
+--La campagne que je vois dans mes rêves, répondait César, est bien
+autrement belle et imposante que celle-ci: figure-toi, Aimée, de grands
+espaces, aussi loin que ta vue peut s'étendre et bien au delà encore,
+entièrement couverts de verdure, où, de distance en distance, des
+troupeaux de boeufs et de moutons paissent de l'herbe dont les fleurs
+sont roses et presque aussi parfumées que nos violettes; puis des bois
+dont on ne découvre jamais la fin, des montagnes de rochers entassés les
+uns sur les autres jusqu'au ciel, et au bas de ces rochers des ravins si
+profonds qu'on ne peut y jeter les yeux sans avoir le vertige.
+
+--Il n'y a donc pas de maisons?
+
+--Oh! si, mais toutes petites et non pas blanches comme celles-ci; de
+loin on n'en découvre que le toit qui sort des arbres.... N'est-ce pas,
+Aimée, que c'est bien extraordinaire de rêver toujours de ces choses-là?
+
+--Oui, bien sûr....
+
+--Et toujours les mêmes. Rien ne change; c'est toujours les bois, les
+champs et les montagnes, que je te dis. Puis, dans ces bois, où par
+endroits l'ombre est si épaisse qu'on dirait qu'il y fait nuit, même au
+milieu du jour, des hommes, à l'aide de grosses cordes, tirent, pour
+les faire tomber, sur des arbres dont on a coupé les racines et qui sont
+encore plus hauts que les plus hautes maisons de Paris. Plus loin, dans
+les montagnes, d'autres hommes fendent les roches et les divisent en
+fragments comme ces pavés que tu vois entassés ici près de nous. A un
+certain moment, les ouvriers prennent leur repas, ils sont tous réunis
+sur une plate-forme gazonnée, non loin de leur travail; un d'entre eux,
+un seul, est assis sur un rocher à côté d'une jeune femme;... tout à
+coup l'homme et la femme disparaissent dans un nuage d'épaisse fumée,
+on entend une explosion terrible, et de tous côtés partent des cris
+d'effroi.... puis....
+
+--Puis?
+
+--Puis je ne sais plus. Lorsque j'en suis là de mon rêve, j'étouffe, il
+me semble que je veux crier aussi; mais je ne le puis, et les efforts
+que je fais m'éveillent....
+
+--Toujours au même endroit?
+
+--Toujours.»
+
+Balthasar s'était approché des enfants et avait écouté ce qu'ils
+disaient avec une attention singulière; puis il se mit, lorsque son
+jeune maître eut cessé de parler, à pousser des hurlements plaintifs.
+
+«Fais-le donc taire, dit Aimée; cela me fait pleurer, moi, de l'entendre
+gémir de la sorte!
+
+--Oh! fit César avec stupeur, il me semble que Balthasar y était!... Dis
+donc, Aimée, si tout cela était arrivé?...
+
+--On le dirait....
+
+--Mais non, c'est impossible, puisque nous sommes des enfants trouvés!
+
+--C'est Joseph qui dit cela.
+
+--Qu'en penses-tu, toi, Aimée?
+
+--Moi! je n'en pense rien, je ne sais pas....»
+
+[Illustration: On entend une explosion terrible.]
+
+C'est en causant ainsi que mes amis, sans s'arrêter autrement que pour
+s'asseoir et se reposer quelques minutes lorsqu'ils se sentaient trop
+fatigués, firent plusieurs lieues et gagnèrent un endroit appelé Orly.
+Jusque-là ils avaient marché sans inquiétude; le grand air leur
+donnait des forces, et ils ne songeaient point que la nuit pouvait les
+surprendre dans la campagne. Cependant, depuis qu'ils étaient hors de
+Paris, le soleil n'avait cessé de descendre; en ce moment, il semblait
+presque toucher la terre; encore quelques instants et il allait
+disparaître. Mais César et Aimée ne s'en préoccupaient point; ils
+étaient frappés par le spectacle inattendu qui s'offrait à leurs yeux:
+devant eux, tout à fait à l'horizon et dans une immense étendue, le ciel
+paraissait incendié, tandis qu'un orage, que le vent avait chassé de
+l'ouest à l'est, plongeait dans l'obscurité tout l'horizon opposé.
+Au levant c'était presque la nuit, au couchant c'était une clarté
+admirable, indescriptible et qui convertissait tout en or: la toiture
+des maisons, les feuilles des arbres, les vitraux d'une église qu'on
+apercevait au loin, l'eau des fossés qui bordaient la route et la
+poussière des chemins. Mes amis, qui jusqu'alors avaient cru que le
+soleil était couché lorsque les hautes maisons de la rue de Rivoli le
+dérobaient aux yeux des Parisiens, trouvaient ce spectacle si beau
+que pour le contempler plus à l'aise ils s'assirent sur une berge, les
+jambes pendantes parce qu'ils étaient fatigués, et le corps orienté de
+telle façon qu'ils pussent, rien qu'en détournant la tête et sans se
+déranger autrement, regarder à l'ouest et à l'est. Mais tout doucement
+le jour s'éteignit, et la nuit les surprit comme ils admiraient encore
+une ligne rosée qui semblait fermer le ciel à l'endroit où le soleil
+venait de disparaître. Aussi, lorsqu'ils reportèrent leurs yeux éblouis
+sur d'autres objets, furent-ils saisis par une soudaine frayeur.
+L'obscurité glaçait d'épouvante ces pauvres enfants qui n'avaient jamais
+vu la nuit ailleurs qu'à Paris et éclairée par des milliers de becs de
+gaz.
+
+Bien qu'ils eussent l'espoir d'atteindre en moins d'un quart d'heure
+les premières maisons d'un village qu'ils avaient vu sur leur droite
+lorsqu'il faisait encore jour, ils se remirent en marche avec moins de
+confiance et d'ardeur qu'auparavant Balthasar, au lieu de vagabonder
+comme il avait fait toute la journée, s'était rapproché d'eux, et, comme
+s'il eût été lui-même sous l'influence de la crainte, il marchait d'un
+pas tranquille et jetait à droite et à gauche des regards furtifs
+qu'il ramenait sans cesse à ses jeunes maîtres. Tous trois gardaient un
+silence qui ne contribuait pas peu à les effrayer; ils ne savaient point
+que, pour chasser la peur, il suffit souvent de faire du bruit soi-même.
+
+Ils se taisaient donc. Cependant la journée n'était point finie; on
+entendait encore au loin des voix qui se répondaient et des éclats de
+rire que l'écho de la vallée répétait d'une façon enfantine. C'étaient
+des gamins qui jouaient dans la rue de quelque village voisin. On
+entendait aussi par intervalle les aboiements féroces des bouledogues
+qu'on lâche la nuit dans les châteaux et les fermes pour monter la
+garde et courir sus aux malfaiteurs. Balthasar y répondait par de sourds
+grognements; il aboyait tout bas. Le brave et fidèle animal distinguait
+bien dans tout ce tapage plus d'une provocation à son adresse; mais en
+sa qualité d'étranger au pays, il ne voulait point engager de discussion
+où il se sentait vaincu d'avance. Allez donc, lorsque vous n'êtes qu'un
+pauvre caniche maigre et efflanqué, lutter de verve et de poumons avec
+de telles gens, et donner la réplique à des individus qui mènent une
+vie de pacha et sont nourris comme des rentiers. Et puis, qui sait?...
+Peut-être ne voulait-il pas compromettre les malheureux enfants en
+attirant sur eux l'attention de quelque garde-champêtre attardé dans la
+campagne?
+
+Un moment ils entendirent marcher derrière eux; la même crainte les
+saisit tout à coup; ils s'imaginèrent que Joseph les poursuivait, et,
+instinctivement, ils se jetèrent sur le côté de la route. Un homme
+passa tout tranquillement sans leur adresser la parole, sans les voir
+peut-être. Mais toutes ces vaines frayeurs leur donnaient la fièvre,
+et, s'il vous eût été permis de leur appuyer votre main sur la
+poitrine, vous eussiez senti leur pauvre petit coeur qui battait à coups
+précipités, absolument comme celui de ces malheureux oiseaux qu'il vous
+arrive quelquefois de tenir captifs entre vos mains naïvement cruelles.
+Heureusement ils entraient dans un village et la vue des gens qui
+allaient et venaient les rassura un peu. Mais cela ne suffisait pas; ils
+étaient fatigués et ne savaient point encore s'ils trouveraient un abri
+pour se reposer où s'ils devaient dormir à la belle étoile.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Florentin et Florentine.
+
+
+Ils passaient devant une de ces petites et jolies maisons de campagne
+comme il s'en rencontre tant aux environs de Paris. Une petite fille
+accompagnée d'une servante, en sortait; mes amis s'arrêtèrent pour
+admirer sa gracieuse tournure et le joli visage qu'à la lueur d'une
+lanterne elle montrait sous une capeline en soie bleue.
+
+«Oh, ciel! fit cette jolie demoiselle avec une petite voix maniérée, que
+font là ces enfants? Les connaissez-vous, Marie?
+
+--Voyons, dit la fille, en leur mettant la lanterne sous le nez.... Oh!
+pour ça non, mam'zelle, ils ne sont pas du village.
+
+--Ne les éclairez plus, Marie; ils ont de trop vilaines physionomies; on
+dirait de petits brigands.
+
+--Le fait est qu'ils sont loin d'inspirer de la confiance. Je sais bien
+qui ne leur donnerait pas sa bourse à garder, moi.
+
+--Que font-ils par ici?
+
+--Pardine! ça cherche à voler.
+
+--Vous croyez, Marie?
+
+--Ah! bien, si je le crois? Mais j'en suis sûre, mam'zelle. Et il n'est
+pas déjà si rassurant de les voir rôder comme cela autour de la maison.
+
+--Renvoyez-les au plus vite, alors.
+
+--C'est ce que je vais faire.»
+
+Puis, s'adressant aux enfants qui n'avaient pas l'air d'entendre:
+
+«Allons, allons, portez vos méditations ailleurs, vous autres.
+
+--Ils ne vous comprennent point.
+
+--C'est possible; alors je vais leur parler un meilleur français. Çà,
+cria-t-elle, on vous prie de déguerpir, si vous ne le faites pas tout de
+suite, vous aurez affaire à moi.
+
+--Nous ne vous gênons pas, dit Aimée, qui, plus décidée que César,
+prenait la parole dans les occasions critiques.
+
+--Voyez, mam'zelle, comme ils ne comprennent point. Et ça ose
+répondre!... On ne saurait croire jusqu'où peut aller l'audace de ces
+petits misérables; on ne ferait que son devoir en les souffletant.
+
+--Assez, Marie, assez, ne les frappez point, donnez-leur quelque argent,
+et ils s'éloigneront peut-être. Il faut en finir, je ne puis passer ma
+soirée ici.»
+
+La servante jeta dix centimes au visage de César et disparut avec son
+impertinente maîtresse. Quant à mes amis, sans essayer de chercher les
+dix centimes, qu'il eût, du reste, été impossible de trouver, tant la
+nuit était devenue épaisse, ils continuèrent à marcher dans la rue,
+plongeant dans les maisons dont les volets étaient encore ouverts, des
+regards profondément découragés.
+
+Ils se demandaient si aucune de ces demeures ne voudrait s'ouvrir pour
+les recevoir, et s'ils étaient condamnés à passer la nuit dehors. Il
+fallait cependant bien peu de chose pour ramener la sécurité dans leur
+pauvre coeur et à en chasser toutes les appréhensions et toutes les
+angoisses que la peur y avait fait naître: le coin le plus obscur
+d'une de ces grandes cuisines où l'on voyait des chats et des chiens se
+prélasser aux meilleures places, se chauffer le ventre et le museau à
+la flamme joyeuse et turbulente du foyer, en compagnie de vieillards et
+d'enfants qui jouaient et devisaient entre eux! Tout doucement César
+et Aimée se faufilèrent le long des maisons pour mieux voir ce qui s'y
+passait. C'était indiscret, mais ils n'en savaient rien; et, d'ailleurs,
+tout cela était si nouveau, et tous ces logis si différents de celui
+de Joseph!... Une fenêtre plus vivement éclairée que les autres captiva
+bientôt exclusivement leur attention. Par cette fenêtre on pouvait
+explorer dans tous ses recoins une de ces grandes salles qui, dans les
+maisons de paysans, tiennent lieu tout à la fois de cuisine, de salle à
+manger et de chambre à coucher. Une femme jeune encore, les manches et
+la jupe retroussées, tenait un poêlon sur le feu, pendant qu'un petit
+garçon et une petite fille, du même âge à peu près que mes amis,
+promenaient à tour de rôle, en le dodelinant sur leurs bras, un gros
+marmot de sept à huit mois qu'on avait déjà habillé pour la nuit.
+Quand ce bébé manifestait quelque impatience, le frère et la soeur lui
+faisaient toutes sortes de mines, lui chantaient une belle chanson, ou
+bien lui disaient de ces riens qui n'ont aucun sens, mais qui font tant
+rire les bébés de cet âge. César et Aimée ayant compris tout de suite
+que c'étaient là de braves enfants, prenaient un plaisir extraordinaire
+à les voir se promener de long en large dans la chambre. Mais, à
+plusieurs reprises, leur regard se croisa avec celui de la maman,
+laquelle, ne devinant pas ce que c'était, dit à ses enfants:
+
+«Voyez donc un peu ce qui fait de l'ombre à la fenêtre!»
+
+Mes amis, qui avaient entendu, s'éloignèrent de quelques pas.
+
+«Rien, maman, il n'y a rien,» répondirent les petits villageois, après
+avoir jeté un coup d'oeil dans la rue.
+
+Un peu après, elle prit le bébé pour le faire souper et dit encore:
+
+«Pour sûr, il y a quelqu'un à la fenêtre. Allez dehors, vous pousserez
+les volets.»
+
+César et Aimée songèrent à fuir, mais je ne sais quoi les tenait cloués
+là, près de cette maison.
+
+Quant aux petits villageois, ils entr'ouvrirent la porte avec
+précaution, et aussitôt la refermèrent vivement.
+
+«Quoi donc? fit la mère.
+
+--Maman, répondirent-ils d'une voix étouffée, il y a un homme.
+
+--Bon! faut-il avoir peur pour cela? C'est sans doute votre père;
+ouvrez-lui.»
+
+Il fallut bien s'exécuter. Cette fois, ils sortirent tout à fait, mais
+rentrant presque aussitôt:
+
+«Maman, ma chère maman, s'écrièrent-ils, venez donc voir, c'est un petit
+garçon et une petite fille.»
+
+La maman sortit.
+
+«C'est ma foi vrai! fit-elle comme en se parlant à elle-même. Et à cette
+heure.... Comment cela se fait-il?... Ils me font l'effet de petits
+poussins qui se seraient perdus dans l'herbe en courant après les
+insectes et n'auraient pu retrouver le nid de leur mère. Ah! ça, petits,
+leur dit-elle, approchez donc un peu qu'on vous voie!»
+
+César et Aimée, suivis de Balthasar, vinrent se placer dans la clarté
+que le feu envoyait jusque dans la rue par la porte toute grande
+ouverte. Ils ne brillaient point, je vous assure, dans cette lumière à
+la Rembrandt.
+
+«Dieu du ciel! comme ils sont faits! s'écria la jeune femme en
+découvrant de quelle misérable façon ils étaient vêtus. Et dire que
+ce sont là de petites créatures du bon Dieu!... Allons, entrez tout de
+même, on verra....»
+
+Nos amis, comme vous pensez bien, ne se firent point prier.
+
+La villageoise leur assigna pour s'asseoir un banc de l'autre côté de la
+table, où elle-même avait pris place avec le bébé.
+
+Quant aux enfants, ils vinrent se poster tous deux en face de César et
+d'Aimée, et là, les mains derrière le dos, se mirent à examiner mes amis
+en silence et avec cette curiosité naïve et indiscrète particulière aux
+enfants à qui l'éducation n'a pas appris à vivre selon l'usage du monde.
+Puis, de temps en temps, ils se regardaient en se faisant des signes
+avec les yeux pour se communiquer leurs impressions. Mes amis, de leur
+côté, leur rendaient la pareille et les examinaient aussi, mais plus
+timidement, un peu en dessous, il faut bien le dire, ce qui ne les
+empêchait point de voir combien tous deux étaient gentils, la petite
+fille surtout.
+
+[Illustration: «Allons, entrez tout de même, on verra.».]
+
+Elle avait de bonnes joues rondes et fermes que le grand air avait
+légèrement brunies, et une forêt de cheveux blonds qui s'échappaient
+de son petit bonnet, tout autour de la tête, par centaine de boucles,
+rangées les unes de ci, les autres de là, au caprice du vent, sans ordre
+et sans art. Oui, certes, elle était gentille, et vous n'auriez pas dit
+le contraire si, comme César et Aimée, vous aviez pu admirer sa petite
+bouche qui souriait avec tant de finesse et de naïveté, et ses grands
+yeux si expressifs qu'on eût dit qu'ils parlaient, et son nez en l'air,
+et le petit bout de ses jolies oreilles où étaient accrochés de beaux
+pendants d'or en forme de poires; puis sa belle robe de tartanelle,
+puis son beau tablier de mérinos, puis son joli bonnet des dimanches!...
+Après cela, peut-être que vous n'aimez que les petites demoiselles
+qui ont le teint trop pâle, les traits trop délicats et la taille trop
+effilée.... Je ne veux point nier qu'elles soient intéressantes et n'ai
+point la prétention de contester la légitimité de votre goût; mais enfin
+vous conviendrez qu'il y a des beautés de plusieurs sortes, et que les
+enfants dont la santé est robuste, la mine appétissante et l'humeur
+aimable, ne sont pas à dédaigner.
+
+«Voyons, dit la maman lorsque le bébé fut couché, vous allez me dire qui
+vous êtes et pourquoi nous vous avons trouvés à pareille heure dans la
+grand'rue de notre village?»
+
+César raconta tant bien que mal comment ils avaient quitté Paris.
+
+«Dieu du ciel! s'écriait la jeune femme que la brutalité de Joseph
+faisait frémir, est-il possible que la terre nourrisse des monstres
+comme cela?»
+
+Elle résolut de garder chez elle jusqu'au lendemain ces pauvres
+abandonnés, et se mit sur-le-champ à préparer le repas du soir, car elle
+voyait bien qu'ils étaient exténués et ne pourraient, sans souffrir,
+rester plus longtemps sans prendre de nourriture.
+
+Alors entra un homme âgé de trente-cinq ans à peu près. Il était grand
+et bien pris dans ses membres, qu'il portait cependant avec une certaine
+lourdeur, comme les individus que les rudes travaux des champs ont de
+bonne heure courbés sur la terre. Le petit garçon et la petite fille
+coururent à sa rencontre, il les embrassa avec effusion. César comprit
+qu'il était le maître du logis. C'était un bon père et un honnête homme,
+on le voyait bien; et malgré la pesanteur de sa démarche, on lisait
+dans son maintien comme sur son visage la dignité naturelle des gens qui
+n'ont de comptes à rendre et de grâces à demander qu'à Dieu.
+
+Il s'en alla jeter un coup d'oeil sur le bébé qui dormait paisiblement
+dans un petit berceau rustique, puis il offrit à sa femme de l'aider
+dans ses occupations de ménagère.
+
+«Voici, lui dit-elle en montrant César et Aimée, deux enfants que
+j'ai recueillis dans la rue. Vont-ils se mettre à table avec nous pour
+souper?
+
+--Pourquoi pas?» répondit simplement le jeune homme, qui était laconique
+dans tout ce qu'il disait et semblait avare de ses paroles, comme les
+individus habitués à vivre et à travailler dans la solitude.
+
+Le dîner était frugal, une soupe au lait et des oeufs; mais mes amis
+n'avaient peut-être jamais fait un repas si délicat, et, tout bas, ils
+se disaient que c'était là pour sûr un festin de roi.
+
+Quant à Balthasar, promptement familiarisé avec les habitudes de la
+maison, côte à côte avec le chat du logis, il mangeait proprement la
+part qu'il s'était adjugée d'un copieux reste de potage.
+
+Après le dîner, les petits villageois, qu'on appelait Florentin et
+Florentine, se mirent à genoux pour faire leur prière du soir. César et
+Aimée les imitèrent d'instinct, sans trop savoir ce qu'ils faisaient,
+et joignant les mains tant bien que mal, répétaient à voix basse
+les paroles que les autres prononçaient tout haut; mais ils n'en
+comprenaient point le sens.
+
+La jeune femme qui les regardait, devina aisément qu'ils ne savaient
+point leurs prières. Alors elle résolut de leur montrer au moins à faire
+le signe de la croix.
+
+«Quand on ne sait pas prier, leur recommanda-t-elle, on dit tout
+simplement: Mon Dieu, ayez pitié de moi!
+
+--Et quand on veut prier pour d'autres, demanda Aimée, doit-on lui dire
+la même chose au bon Dieu?
+
+--Pour qui donc veux-tu prier?»
+
+César dit comment une jeune et belle dame lui avait donné une pièce d'or
+à la grille des Tuileries.
+
+«Et cette dame s'appelle?
+
+--Je l'ignore, répondit César.
+
+--C'est que nous-mêmes, nous connaissons à Paris un enfant qui est
+très-malade en ce moment; un beau petit garçon que j'ai nourri il y a
+sept ans en même temps que Florentine. Sa mère, Mme de Senneçay, qui est
+la soeur de M. Lebègue....»
+
+Ici s'interrompant tout à coup:
+
+«Le connaissez-vous, M. Lebègue? demanda la jeune femme, qui croyait
+naïvement que les notabilités de son village étaient connues du monde
+entier.
+
+--Non, dit Aimée.
+
+--Un riche propriétaire de ce pays-ci. C'est à lui qu'appartient le beau
+domaine des Granges, vous savez, sans doute, là, sur la gauche, à une
+lieue d'Orly?... Il est fâcheux que vous ne connaissiez pas M. Lebègue,
+car c'est un digne homme et il aurait pu vous être utile. Mme de
+Senneçay, je vous disais donc, doit conduire mon petit Abel cette
+semaine à Fontainebleau, où je me rendrai presqu'aussitôt pour le
+soigner. Elle est si bonne et si charitable que j'ai pensé tout d'abord
+que c'était elle qui vous avait donné la pièce de vingt francs!»
+
+Puis, s'adressant à son mari:
+
+«Dis donc, Étienne, si c'était Mme de Senneçay? demanda-t-elle.
+
+--Cela n'est pas impossible, répondit Étienne.
+
+--Quoi qu'il en soit, recommanda la villageoise à mes amis, n'oubliez
+pas de prier Dieu pour la dame au louis d'or.»
+
+Avec un matelas, qu'on posa dans un coin de la chambre sur de la paille
+fraîche, et des draps propres, on fit un lit pour César et Aimée,
+lesquels ne demandaient pas mieux, après une telle journée, que de se
+reposer et dormir. Mais ils étaient trop fatigués; ils ressentaient
+une sorte de fièvre qui les tint éveillés assez longtemps pour qu'ils
+eussent le loisir de se communiquer leurs impressions.
+
+«Vois donc, Aimée, disait César, combien il est bon d'être couché dans
+une belle chambre comme celle-ci, où l'on a des parents qui dorment
+à côté de vous. Pour moi, quand je regarde ce lit et ce berceau dans
+l'alcôve, puis la table avec ses deux bancs, l'armoire à l'autre bout de
+la pièce, le buffet orné d'assiettes à fleurs, le seau plein d'eau posé
+sur une escabelle près de la fenêtre, et le feu, non encore éteint,
+éclairant vaguement tout cela lorsque tout le monde est endormi, il me
+semble avoir vu ces choses ailleurs qu'ici; et si je devais continuer à
+demeurer dans cette maison, je croirais volontiers que le temps que nous
+avons passé chez mon oncle Joseph n'a été qu'un abominable rêve.»
+
+[Illustration: Je ne vous dirai point avec quelle joie ils
+s'habillèrent.]
+
+Le lendemain, il faisait grand jour et le soleil était levé depuis
+longtemps lorsque mes amis se réveillèrent. La première chose qu'ils
+aperçurent en ouvrant les yeux, fut des vêtements neufs étalés sur le
+pied de leur lit. Quand je dis neufs, je me trompe; ils étaient vieux
+et usés, beaucoup usés même; mais rapiécés aussi, et de plus, propres à
+donner envie de se les mettre sur les épaules. Ils sentaient bons, et,
+quoique la couleur en fût singulièrement effacée par endroits, César
+et Aimée les trouvaient si beaux qu'ils ne se rassasiaient point de les
+regarder. Pour eux véritablement ils étaient neufs. Je ne vous dirai
+point avec quelle joie ils s'habillèrent; ces choses-là ne sauraient se
+dépeindre. Non moins heureux, Florentin et Florentine les aidaient; on
+se mettait à trois pour attacher une agrafe ou faire entrer un bouton,
+et cela n'allait pas encore très-bien parce que de part et d'autre on
+était trop ému.
+
+Étienne regardait d'un air songeur.
+
+«Si l'on était riche, dit-il tout à coup, et comme en se parlant à
+lui-même, envoyer ces enfants à l'école, et leur donner ensuite un bon
+état pour qu'ils devinssent d'honnêtes ouvriers, serait une bonne action
+à faire. Que vont-ils devenir à présent?
+
+--Nous voulons gagner notre vie, dit César.
+
+--Je souhaite que vous rencontriez d'honnêtes gens assez riches pour
+vous prendre sous leur protection. Mais enfin cela peut ne pas se
+trouver tout de suite, et en attendant, il faudra vivre. Quoi qu'il
+arrive, César, n'oublie pas qu'il est moins honteux de demander un
+morceau de pain que de le prendre.
+
+--Pour ça, dit César en rougissant, nous n'avons jamais rien pris à
+personne.
+
+--C'est bien. Mais il faut se méfier de la misère. On dit parmi nous que
+celui qui prend le grain prendra aussi la farine; cela signifie qu'un
+voleur ne redevient jamais honnête homme. Ce que j'en dis n'est pas
+pour vous affliger, mais pour vous mettre en garde contre les mauvaises
+pensées et les mauvais conseils, car on se laisse aisément tenter
+lorsqu'on est malheureux.
+
+--Écoute, Étienne, dit en s'approchant la femme qui jusqu'alors avait
+gardé le silence, tout cela est très-bien, mais je pense, moi, que nous
+ne pouvons pas laisser partir ces enfants comme cela.
+
+--Que veux-tu faire?
+
+--Par moi-même, rien; je sais que nous ne pouvons pas leur assurer un
+sort meilleur. Mais il y a Mme de Senneçay. Je l'ai vue bien souvent
+s'intéresser à des enfants qu'elle connaissait à peine; qui sait si
+elle ne consentirait point à faire quelque chose pour ceux-ci. Si elle
+pouvait les retirer pour toujours à ce Joseph et les placer, les mettre
+à l'école?
+
+--Il faudrait voir.
+
+--On ne peut aller la tourmenter maintenant; Abel est encore trop
+malade. Mais je la verrai à Fontainebleau.
+
+--Et en attendant?
+
+--Nous garderons ces enfants avec nous.
+
+--Non, cela ne se peut pas; il est possible que Mme de Senneçay refuse
+de s'occuper d'eux, qu'en ferais-tu, alors?
+
+--Nous aviserons.
+
+--Ta bonté t'égare.
+
+--Écoute, je réponds de Mme de Senneçay.
+
+--N'importe! nous ne pouvons les garder. Si nous n'avions pas d'enfants,
+à la bonne heure!
+
+--Crains-tu donc qu'ils gâtent les nôtres? Ils ont l'air si honnête!
+
+--C'est vrai, mais nous ne les connaissons pas. Ils n'ont qu'une chose
+à faire, retourner avec leur tuteur.... Je voudrais les y reconduire
+moi-même. Je verrais ce que c'est au juste.
+
+--Eh bien, fais-le.
+
+--Malheureusement, c'est impossible; je laboure les terres d'un voisin.
+C'est un marché, je dois avoir fini dans trois jours.»
+
+Pendant que le mari et la femme s'occupaient ainsi de César et d'Aimée,
+ceux-ci achevaient leur toilette.
+
+«Viens ici, César,» dit Étienne.
+
+L'enfant s'approcha.
+
+«Voici ce qui se passe, mon garçon. Ma femme ne veut pas que vous alliez
+comme ça courir les grands chemins, où il ne saurait vous arriver rien
+de bon. Elle connaît une dame, Mme de Senneçay, qu'elle veut intéresser
+à votre sort. Mais pour ça, il faut que vous retourniez chez votre
+tuteur.
+
+--Joseph! qu'est-ce qu'il va dire? s'écria César effrayé.
+
+--Rien, si tu lui portes de l'argent. Voici deux francs; tu lui
+remettras cela comme si c'était le produit de ta journée.... D'ailleurs
+peu lui importe où tu l'aies gagné. Ma femme verra Mme de Senneçay la
+semaine prochaine; moi, j'irai jeudi voir comment ça va chez vous....
+Nous ne vous laisserons pas longtemps avec votre tuteur; il ne s'agit
+que de deux semaines au plus. Si on s'occupe de vous, il faut que
+de votre côté vous fassiez quelques sacrifices. Allons, mes enfants,
+promettez-moi de retourner chez Joseph?
+
+--Nous ferons ce que vous voudrez, dit César.
+
+--C'est bien, voilà les deux francs. A jeudi.»
+
+Sur ce, on se sépara.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+A la ferme des Granges.--Les gendarmes.
+
+
+Comme ils étaient venus de Paris, on avait pensé, chez Étienne, qu'ils
+sauraient y retourner. Il n'en était rien, et leur embarras fut grand
+lorsqu'il s'agit pour eux de s'orienter. César, qui avait comme une
+vague idée du chemin à prendre, se disait bien qu'il fallait remonter
+le village et suivre toujours la grande route en regardant vers le nord;
+mais Balthasar penchait visiblement pour le midi.... Pour se donner le
+temps de réfléchir et de ne pas risquer de se tromper en se décidant
+trop légèrement, ils prirent au hasard le premier sentier qui se
+présenta, et bientôt se trouvèrent en pleine campagne. Alors l'idée
+leur vint de compter leur trésor: cela faisait, en tout, trois francs
+trente-cinq centimes, une assez jolie somme vraiment, et au moyen de
+laquelle on pouvait espérer se faire bien recevoir de Joseph.
+
+Cependant le temps passait; il fallait enfin partir.
+
+«Le chemin pour aller à Paris, madame? demanda Aimée à une bonne femme
+qui revenait des champs courbée sous un lourd fagot d'herbe.
+
+--Le chemin de Paris, répondit la vieille paysanne en appuyant, pour
+se reposer, ses deux mains sur une canne qu'elle portait attachée à son
+poignet par une petite courroie, c'est la grande route dont vous voyez
+d'ici les deux rangées d'ormes. Retournez sur vos pas et suivez toujours
+tout droit. Comme vous avez de bonnes jambes, vous y arriverez avant
+le soleil couché.... Il ne faudrait pas, par exemple, me demander d'en
+faire autant, j'ai bien assez de retourner comme ça à la maison.
+
+--Voulez-vous que je porte votre fardeau? demanda César.
+
+--Non, je ne le veux pas. Mais je te remercie de ton offre et te tiens
+pour un bon enfant. On ne peut en dire autant de tous les garçons de ton
+âge.... Allons, bien le bonjour! Si vous allez à Paris, que le bon Dieu
+vous y garde.»
+
+Et la vieille femme s'éloigna.
+
+Mes amis, encouragés par ce bon souhait, se décidèrent à partir. Mais
+Balthasar s'était enfui; on le voyait qui courait au loin dans une
+direction tout à fait opposée à celle que ses maîtres voulaient prendre.
+Il fallut courir après lui pour le ramener. Il s'enfuit de nouveau....
+Une partie de la journée se passa dans cet exercice. Dès que mes amis
+voulaient prendre le chemin de Paris, Balthasar s'enfuyait d'un autre
+côté. On eût pu croire qu'il en faisait un jeu; mais on reculait au
+lieu d'avancer, et les pauvres enfants durent renoncer pour ce jour-là à
+tenir la promesse qu'ils avaient faite de retourner chez Joseph.
+
+Il pouvait être quatre heures de l'après-midi, lorsqu'ils s'arrêtèrent à
+la lisière d'un champ où un certain nombre d'ouvriers étaient occupés à
+détruire de la mauvaise herbe. César les compta; ils étaient dix, parmi
+lesquels deux enfants d'une douzaine d'années. Le travail auquel ils se
+livraient paraissait des plus simples et des plus faciles, et mes amis
+se dirent qu'ils en feraient bien autant si on voulait seulement les
+mettre à l'épreuve et leur donner des outils. Alors, enhardis par la
+confiance qu'ils avaient en eux-mêmes et leur désir de gagner leur pain
+comme le père Antoine, ils s'approchèrent d'un vieillard qui s'était
+redressé pour allumer sa pipe.
+
+«Monsieur, lui demanda César, êtes-vous le maître de ces hommes qui
+travaillent avec vous?
+
+--Moi? répondit l'homme, non, je ne le suis point. Mais je voudrais bien
+l'être, savez-vous,--c'était un Belge,--car je ne me donnerais pas tant
+de peine et prendrais mon temps pour allumer c'pipe et l'fumer tout à
+mon aise! Mais on doit se consoler de n'être pas maître, n'est-ce pas,
+lorsqu'on voit autour de soi tant de braves gens qui ne sont aussi
+que des ouvriers. Il faut bien qu'il y ait plus de soldats que de
+capitaines, savez-vous?... Bast, les choses vont toujours bien lorsqu'on
+a du coeur à la besogne. Mais, à propos du maître, avez-vous une
+commission pour lui?
+
+--Nous voudrions, dit César, lui demander de l'ouvrage.
+
+--De l'ouvrage? fit l'homme entre deux bouffées de fumée, il faut aller
+voir; s'il en a, il vous en donnera. C'est un brave maître, savez-vous?
+
+--Où donc demeure-t-il?
+
+--Là-bas, fit le Belge en montrant une fort belle maison, située à un
+demi-kilomètre environ.
+
+--Au château?
+
+--Justement, c'est là qu'il demeure, savez-vous? Mais, si vous n'osez
+pas y entrer au château, allez à la ferme; vous demanderez Robert, le
+régisseur, et vous lui conterez votre affaire.»
+
+Les enfants hésitaient.
+
+«M. Robert n'est pas méchant, savez-vous? leur dit le brave homme en
+forme d'encouragement.... Allons, bonne chance!»
+
+Mes amis suivirent le chemin qu'on leur avait indiqué. C'était un étroit
+sentier dans lequel ils étaient obligés de marcher à la file, Balthasar
+devant comme toujours.
+
+La campagne qu'ils traversaient était riche, fertile, et, sinon
+pittoresque, du moins accidentée dans les proportions gracieuses
+particulières à tous les paysages qui entourent Paris. Ce n'était point
+grandiose et nullement fait pour étonner ou terrifier le touriste, mais
+bien plutôt pour le séduire et le charmer.
+
+Les yeux se promenaient en souriant de ces plaines richement cultivées à
+ces coteaux peuplés de villas et boisés de parcs anglais que séparaient,
+de distance en distance, de gros villages dont les maisons s'étageant
+à mi-côte semblaient regarder, les unes par-dessus les autres, la Seine
+qui coulait placidement au milieu de la vallée et, de ci, de là, faisait
+un détour pour s'en aller arroser le pied d'une autre colline également
+verdoyante et jolie.
+
+Aimée, qui, en se haussant sur ses petits pieds, parvenait à dépasser
+de toute la tête un épais champ de seigle dont les tiges minces et
+flexibles venaient lui caresser le visage, cherchait à voir le plus
+possible de toutes ces choses.
+
+«C'est donc là, César, demanda-t-elle, la campagne que tu vois dans tes
+rêves?
+
+--Non, Aimée, non, ce n'est pas cela.
+
+--C'est encore plus beau?
+
+--Je ne sais pas si c'est plus beau, mais c'est différent. Les bois y
+sont plus épais, les maisons moins nombreuses, la solitude plus complète
+et le silence plus profond. Enfin je ne sais comment te dire cela,
+moi; c'est moins riant, moins en fête qu'ici, et il me semble que je ne
+pourrais en voir la réalité sans être ému.»
+
+Ils étaient arrivés. Mais alors, la timidité naturelle de leur caractère
+prenant le dessus, au lieu d'entrer ils s'assirent au pied d'un arbre,
+juste en face du château que, pour se donner du courage sans doute,
+ils se mirent à examiner minutieusement, s'amusant à en compter les
+fenêtres, les persiennes, les girouettes, les paratonnerres, enfin tout
+jusqu'aux marches du perron et aux caisses de fleurs dont elles étaient
+ornées.
+
+[Illustration: «Non, Aimée, non, ce n'est pas cela.».]
+
+La ferme, située sur la gauche, se trouvait à peu près masquée par un
+bouquet d'arbres; ce qui faisait qu'au premier abord on ne la voyait
+point. Il fallait, pour s'y rendre, quitter la route et prendre un joli
+chemin qui semblait se perdre dans le bois. Mais il était facile de la
+deviner au mouvement, au va et vient qui régnaient de ce côté. C'était
+sans cesse des chevaux attelés à des charrettes ou à des tombereaux
+qu'on dirigeait par là; puis une volée de poussins qui venaient,
+conduits par leur mère, picoter quelques grains de blé tombés sur la
+route, ou une bande de canetons courant se baigner effrontément dans
+la magnifique pièce d'eau qu'on voyait briller devant le château et
+réfléchir le ciel et les arbres avec la transparence d'un miroir.
+
+César et Aimée, n'ayant plus rien à compter, prirent enfin le parti de
+se rendre à la ferme. Ils allaient entrer dans la cour, cour immense
+et entourée d'un si grand nombre de bâtiments qu'on eût dit un village,
+lorsque Balthasar rebroussa chemin et vint, l'oreille basse, se cacher
+craintivement derrière ses maîtres, qui, eux-mêmes, reculèrent tout à
+coup saisis d'épouvante: un énorme cerbère, un boule-dogue de taille
+colossale bondissant de fureur à la vue du caniche, s'élançait en
+poussant des aboiements féroces sur les barreaux de fer de sa loge.
+Heureusement un jeune homme qui venait derrière mes amis apaisa d'un mot
+le chien de garde.
+
+«Silence donc, Matamore!» dit-il sévèrement.
+
+Matamore se tut, mais de mauvaise grâce et en montrant sous un rictus
+qui n'était rien moins que rassurant, des crocs d'ivoire luisants et
+affilés comme des poignards.
+
+Balthasar, malgré l'exemple que lui donnaient ses maîtres en suivant le
+monsieur qui avait tant d'influence sur Matamore, jugea convenable de
+rester dehors.
+
+«Qui cherchez-vous, mes enfants? demanda le jeune homme.
+
+--Le régisseur.
+
+--Et qu'avez-vous à lui dire, au régisseur?
+
+--Dame! répondit César passablement embarrassé, voici ce que c'est: ma
+soeur et moi nous voudrions travailler.
+
+--Bah! vraiment? Mais vous êtes trop jeunes.
+
+--Oh! ça ne fait rien.
+
+--Voyons! que savez-vous faire?
+
+--Ce que vous voudrez.
+
+--C'est un peu vague.... N'importe, si la bonne volonté y est; les
+travaux des champs n'exigent pas un long apprentissage.
+
+--Moi, d'abord, dit Aimée, je puis conduire aux champs tous ces jolis
+moutons que je vois là.»
+
+Elle montrait une troupe de deux à trois cents agneaux, lesquels n'ayant
+rien de mieux à faire pour le moment, gambadaient dans la cour et se
+livraient à des courses folles, comme font les enfants qui jouent à
+cache-cache et aux barres.
+
+«Et moi, dit César, je puis très-bien labourer la terre et conduire les
+chariots de grains.
+
+--Je saurais bien aussi ramasser les oeufs, dit Aimée, ou donner à
+manger aux petits poussins, ou même faire la cuisine, si cela vous
+plaît.»
+
+Il faut convenir qu'Aimée s'avançait un peu; mais son zèle l'emportait.
+
+«Si vous avez un jardin, je le cultiverai, reprit César. Je sais comment
+on plante les fleurs et à quelle époque il faut tailler la vigne.»
+
+Le jeune homme, qui n'était autre que le régisseur et qu'on appelait M.
+Robert, comprit tout de suite que mes amis ne savaient rien faire; mais,
+en même temps, il leur voyait tant de courage et de bonne volonté qu'il
+ne voulut pas les affliger par un refus brutal.
+
+«Venez avec moi,» leur dit-il.
+
+Et il les conduisit dans une vaste pièce qui servait de salle à manger
+aux gens de la ferme et qu'on appelait le réfectoire. Là, une jeune
+et alerte servante nommée Victoire leur servit un goûter, ainsi
+qu'à Balthasar, qui avait trouvé, sans éveiller de nouveau les
+susceptibilités du boule-dogue, le moyen d'entrer non-seulement dans la
+cour, mais encore dans la maison, et cela juste à point pour partager le
+repas de ses maîtres.
+
+Tous trois mangeaient de bon appétit, et M. Robert, à qui cela faisait
+plaisir, les regardait en souriant, lorsque tout à coup le galop de deux
+chevaux et un cliquetis de ferraille appela leur attention.
+
+«Tiens! s'écria Victoire en regardant par la fenêtre, voici les
+gendarmes!»
+
+Certes, mes amis savaient ce que c'était que des gendarmes; à Paris,
+ils en rencontraient à chaque instant et n'en avaient jamais eu peur;
+cependant, soit pressentiment, soit conscience de leur état d'enfants
+abandonnés, ce fut avec un véritable déplaisir qu'ils virent entrer dans
+le réfectoire ces deux braves serviteurs de l'ordre public; lesquels,
+pour remplir un devoir de politesse envers M. Robert et sa compagnie,
+portèrent militairement au front le revers de la main droite.
+
+La compagnie de M. Robert, c'était César et Aimée, puis la servante,
+qui, allant et venant de la cuisine au réfectoire, servait nos amis et
+les encourageait avec toutes sortes de bonnes paroles.
+
+«Pauvres petits! disait-elle; là, voyez comme ils ont faim!... Mangez
+ceci, puisqu'on vous le donne... C'est de bon coeur, allez!... On dirait
+pourtant qu'ils craignent d'y toucher!... Faut pas comme ça faire des
+façons.... N'ayez donc pas peur!... quand on vous dit qu'il en reste
+encore pour les autres.»
+
+Les gendarmes avaient chaud (à la campagne les gendarmes ont souvent
+chaud); ils déposèrent leurs chapeaux sur un buffet, ce qui permit à
+César et à Aimée de constater que les gendarmes n'ont pas la physionomie
+plus rébarbative que les autres hommes, et que la sévérité qu'on serait
+tenté de leur supposer au premier abord ne réside le plus souvent que
+dans leur grosse moustache et leur grand chapeau.
+
+On peut dire que c'étaient là des observations rassurantes; pourtant
+César et Aimée n'étaient point du tout rassurés.
+
+«Victoire, dit M. Robert à la servante, prenez une bouteille de vin
+blanc et versez à boire à messieurs les gendarmes.»
+
+Messieurs les gendarmes se firent un peu prier, mais seulement pour la
+forme, car ils avaient grand'soif (à la campagne, ayant souvent chaud,
+il se trouve qu'ils ont toujours soif).
+
+«Monsieur Robert et la compagnie, dirent-ils en faisant de nouveau le
+salut militaire, à la vôtre!»
+
+Puis l'un d'eux prit la parole pour expliquer l'objet de leur visite. La
+servante voulait leur verser à boire de nouveau, mais ils remercièrent
+honnêtement.
+
+«Il nous faut tout notre sang-froid, monsieur Robert, dit celui qui
+avait déjà pris la parole; nous avons une mission à remplir, et.... vous
+comprenez, n'est-ce pas?
+
+--Oui, vous sentez, fit l'autre.
+
+--Le devoir d'abord, reprit le premier.... après.... Eh bien! après, si
+vous le permettez....
+
+--Si cela vous convient, dit le second, qui semblait avoir pour fonction
+de répéter ce que disait son camarade.
+
+--Pour en venir tout de suite au fait, voici la chose, monsieur Robert:
+nous sommes à la recherche des individus qui ont mis le feu cette nuit à
+Villeneuve-le-Roi. N'auriez-vous point reçu ou vu passer des rôdeurs ou
+des vagabonds à mine suspecte?... Il faut nous dire cela.
+
+--Non, répondit M. Robert, nous n'avons vu personne.
+
+--Ah! fit le gendarme en jetant de côté un coup d'oeil expressif sur nos
+amis, qui, la fourchette en l'air et la bouche béante, écoutaient avec
+une sorte de stupeur.
+
+--Les pertes sont-elles considérables? demanda M. Robert.
+
+--A l'heure qu'il est, plus de vingt ménages sont dans la rue.... Il y
+aura de la misère.... Voyez-vous, c'est affreux ces choses-là; on ne s'y
+habitue jamais. Les granges, les maisons qui s'écroulent; les bestiaux
+qu'on veut sauver et qui, effrayés par le feu, refusent de sortir des
+étables où la fumée les étouffe; les vieillards qui ont peur de périr,
+les hommes qui pleurent, les femmes qui deviennent folles, les petits
+enfants qu'on oublie dans les chambres que dévore l'incendie!... Puis
+les cris de la foule, le tambour, le tocsin, le désordre!... les flammes
+qui se font des trouées et se jettent sur les malheureux qui veulent les
+éteindre!... Oui, allez, monsieur Robert, c'est épouvantable!...
+
+--Moi, dit la servante avec une naïveté féroce, ce qui me touche le plus
+dans tout cela c'est les bêtes.... Quand je pense que nos vaches et nos
+moutons pourraient brûler comme ça, tout vivants.... ça me donne froid
+dans le dos.
+
+--Et les hommes, n'est-ce pas encore cent fois plus malheureux?
+
+--C'est malheureux, je ne dis pas le contraire; mais de pauvres et
+innocentes bêtes qui ne savent ni parler, ni demander du secours, c'est
+pis encore.
+
+--Taisez-vous, Victoire, dit M. Robert, les propos que vous tenez là
+sont insensés.... Avez-vous des soupçons sur quelqu'un, messieurs les
+gendarmes?
+
+--On accuse des saltimbanques qui ont quitté Villeneuve cette nuit, sans
+payer leur dettes, pendant que tout le monde courait au feu.
+
+--Il est facile de retrouver leurs traces!
+
+--Pas tant que cela. Ils se sont séparés, paraît-il, pour suivre des
+directions différentes. On nous a rapporté qu'ils avaient pris, les uns
+un chemin de traverse, les autres un sentier, et les autres encore
+la grand'route. Et, entre nous, ça m'étonne bien que vous n'ayez vu
+personne de la bande, car on m'a signalé deux de leurs enfants qui se
+sont dirigés par ici.
+
+--En fait d'enfant, dit M. Robert, je n'ai vu que ceux que vous-mêmes
+pouvez voir en ce moment.
+
+--Lesquels donc, monsieur?
+
+--Mais ces deux petits qui sont à table près de vous.»
+
+A ces mots, César et Aimée furent saisis d'un tel effroi que la servante
+eut pitié d'eux.
+
+«Pour ça, dit-elle, ce n'est pas eux, j'en réponds. N'est-ce pas,
+petits, que ce n'est pas vous?
+
+--Quoi donc? fit César troublé.
+
+--Qui avez mis le feu.
+
+--Le feu?
+
+--Oui, le feu.... Est-il assez borné! On te demande si c'est toi qui
+as mis le feu. C'est simple comme bonjour, tu n'as qu'à répondre que ce
+n'est pas toi.
+
+--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.... Je ne sais pas,
+moi....
+
+--Comment tu ne sais pas? Et qui donc le saura, si ce n'est toi,
+imbécile!»
+
+Le pauvre César était interdit et, pour le moment, tout à fait incapable
+de faire une réponse raisonnable. Mais Aimée ne s'intimidait pas si
+facilement.
+
+[Illustration: Les enfants ne surent que répondre.]
+
+«Ce n'est pas nous, dit-elle, qui avons fait ce que vous dites, et je ne
+pense pas que nous soyons des saltimbanques.»
+
+Si messieurs les gendarmes avaient quelque peu réfléchi, il leur eût
+été facile de comprendre que ces enfants n'étaient pas ceux qu'ils
+cherchaient; mais il est de leur état de voir partout des coupables.
+
+«Quoi, dit Victoire à Aimée, tu n'as pas à cet égard plus de certitude
+que cela? Alors comment veux-tu que les autres en soient sûrs? En voilà
+une jolie manière de se défendre!
+
+--Assez, la fille, dit gravement le gendarme, laissez l'autorité faire
+son devoir. Si ces enfants sont coupables, rien ne nous empêchera de les
+arrêter.
+
+--Rien ne nous empêchera de les arrêter, répéta, selon sa coutume,
+l'autre gendarme.
+
+--Nous arrêter! s'écria Aimée, nous arrêter!... entends-tu, César, pour
+nous mettre en prison!...
+
+--Comme des voleurs, fit César en pleurant.
+
+--Bon, dit la servante en haussant les épaules, les voilà maintenant qui
+se mettent à crier avant qu'on ne les écorche, comme les anguilles de
+Melun.
+
+--Allons! Victoire, retirez-vous,» dit M. Robert sévèrement.
+
+Victoire passa, en maugréant, dans la pièce voisine, et le gendarme
+sortit de sa poche des papiers, des plumes et un encrier pour dresser le
+procès-verbal.
+
+«Qui êtes-vous?» demanda-t-il.
+
+Les enfants ne surent que répondre.
+
+«Ils ne veulent point se nommer. Écrivez cela, dit-il à son camarade.
+
+Puis, s'adressant de nouveau aux enfants: «Quel âge avez-vous?»
+demanda-t-il.
+
+César et Aimée, qui ne savaient point quel âge ils avaient, gardèrent le
+silence.
+
+«Mettez, qu'ils n'ont point dit leur âge, dit le gendarme qui
+interrogeait à celui qui écrivait.
+
+--D'où êtes-vous?» demanda-t-il encore.
+
+Les pauvres petits n'en savaient rien.
+
+«Où êtes-vous nés?»
+
+Force fut encore de se taire.
+
+«En quelle année?»
+
+Silence.
+
+«Écrivez qu'ils ne veulent point divulguer le nom de leur famille ni le
+lieu de leur naissance.»
+
+Puis il continua:
+
+«Que font vos parents, où demeurent-ils? Comment les appelle-t-on?»
+
+A ce déluge de questions, les pauvres enfants étourdis fondirent en
+larmes. M. Robert eut pitié d'une si grande douleur.
+
+«Voyons, leur dit-il doucement, calmez-vous.
+
+[Illustration: Sur ces entrefaites un cavalier....]
+
+On ne veut pas vous faire du mal. Remettez-vous et répondez à M. le
+gendarme qui vous interroge. Dites-lui ce que vous savez.
+
+--Nous ne savons rien, nous, fit César avec désespoir.
+
+--Cela n'est pas possible. Vous voulez tromper la justice, dit le
+gendarme; on sait toujours qui on est... Si vous ne me répondez pas, il
+faudra pourtant que je vous arrête.
+
+--Là! fit tout à coup la servante qui avait écouté à la porte, ces
+pauvres enfants! il me fait mal de les voir en cet état. Ce n'est pas
+eux qui ont fait le coup; j'en répondrais sur ma tête. Il faut être
+aveugle pour ne pas voir qu'ils sont innocents.
+
+--Pourquoi donc alors qu'ils s'obstinent à garder le silence?
+
+--Ah! pourquoi? Je n'en sais rien, moi; mais soyez certains que s'ils
+étaient coupables, ils répondraient. Les criminels ont réponse à tout.
+
+--C'est vrai, fit observer M. Robert. Voyons, mes enfants, un peu de
+courage, et avouez si vous savez qui a mis le feu.
+
+--Comment, répondit enfin César, pourrions-nous savoir cela, puisque
+nous ne connaissons pas le village que vous dites?
+
+--Eh bien! reprit le gendarme, dites-nous seulement ce que font vos
+parents?
+
+--Ces enfants sont orphelins, fit M. Robert.
+
+--Alors ils ont des oncles, des tantes, un tuteur, quelqu'un enfin qui
+doit s'occuper d'eux et à qui nous allons les reconduire.»
+
+César et Aimée, que l'idée d'être ramenés par les gendarmes à Joseph
+Ledoux effrayait au delà de toute expression, ne desserrèrent point les
+dents.
+
+«Vous vous taisez? Il va donc falloir se décider à nous suivre. Qui
+que vous soyez, on ne peut vous laisser comme ça courir les chemins.
+Ce n'est pas pour rien qu'on a inventé les colonies agricoles et
+pénitentiaires.»
+
+Sur ces entrefaites, un cavalier qui était entré dans la cour avec la
+vitesse d'un ouragan, mit lestement pied à terre et pénétra dans la
+salle.
+
+«Qu'est-ce donc, messieurs les gendarmes? demanda-t-il.
+
+--C'est ces deux petits rôdeurs que nous arrêtons, monsieur Richard.»
+
+M. Richard, qui avait alors une douzaine d'années, était un fort beau
+garçon dont la physionomie intelligente et gracieuse inspirait tout
+d'abord de la confiance et de la sympathie. On se sentait disposé à
+l'aimer même avant de le connaître. César et Aimée, qui, à travers leurs
+larmes, pouvaient à peine le voir, devinèrent tout de suite que c'était
+un ami, et se reprirent à espérer.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+M. Richard Lebègue.--Mes amis travaillent.
+
+
+«Peut-on savoir, messieurs, demanda-t-il, de quoi sont accusés ces
+enfants?
+
+--Tout porte à croire, monsieur Richard, qu'ils ont des accointances
+avec les incendiaires de Villeneuve-le-Roi, ou du moins qu'ils les
+connaissent.
+
+--Ou qu'ils les connaissent, répéta l'autre avec la fidélité d'un écho.
+
+--Vous vous trompez, messieurs, les incendiaires sont arrêtés.
+
+--Que m'apprenez-vous là, monsieur Richard? Ils sont arrêtés!... En
+êtes-vous bien sûr?
+
+--Mon père donne en ce moment l'ordre de les diriger sur Versailles, où
+ils seront jugés.
+
+--Eh bien, tant mieux!... J'en suis bien aise, c'est une charge de moins
+pour ces enfants.
+
+--A qui vous allez rendre la liberté, n'est-ce pas?
+
+--Je le voudrais, monsieur Richard, puisque cela paraît vous faire
+plaisir, mais je ne le puis. Vous les voyez ici en flagrant délit de
+vagabondage, et M. le maire, votre papa, me blâmerait si je ne les
+ramassais pas.
+
+--Savez-vous qu'ils n'ont pas du tout l'air de grands criminels.... Si
+je me chargeais d'eux, messieurs les gendarmes?...
+
+--Votre protection ne saurait leur suffire; si c'était M. Lebègue, votre
+papa, qui les prît sous la sienne, à la bonne heure!... Mais il ne le
+ferait pas; il a bien assez des pauvres du pays. Ainsi, monsieur, nous
+vous disons au revoir.
+
+--Mon père va venir, attendez au moins que vous l'ayez vu.
+
+--Oui, dit à son tour la servante, M. Richard a raison; attendez que
+M. Lebègue ait vu ces pauvres enfants.... Il me fait peine, à moi, de
+songer qu'ils vont partir comme cela.»
+
+En ce moment, M. Lebègue entrait; mes amis, malgré leur trouble,
+comprirent que c'était un personnage tout-puissant aux Granges, car à sa
+vue, la servante avait délicatement ramené le coin droit de son tablier
+sur la hanche gauche, et M. Robert s'était levé; quant aux gendarmes,
+ils se tenaient au port d'arme et faisaient en sorte de ne point perdre
+un pouce de leur dignité. Intérieurement ils se disaient: M. Lebègue,
+qui est maire de Villeneuve, qui est membre du conseil général, qui a le
+sous-préfet dans sa manche gauche, le préfet dans sa manche droite, sans
+compter le député, le ministre, le gouvernement et tout le tremblement,
+verra fort bien que les gendarmes Poulain et Benoist ont une excellente
+tenue et sont parfaitement à leur affaire, et alors, en sa qualité
+de père de ses administrés, il ne pourra se dispenser de faire nommer
+lesdits gendarmes Poulain et Benoist, brigadiers dans quelque localité
+plus importante que Villeneuve-le-Roi.
+
+«Et vos incendiaires, mon père, sont-ils déjà sur la route de
+Versailles? demanda Richard.
+
+--Non, ceux que nous prenions pour des incendiaires sont d'honnêtes
+ouvriers qui, cette nuit, étaient encore à Paris. Contrarié de la
+méprise dont ils ont été victimes, je les ai fait remettre immédiatement
+en liberté.»
+
+Cette nouvelle surprit péniblement Richard, ainsi que Victoire et M.
+Robert. Quant à mes amis, ils en furent atterrés.
+
+M. Lebègue, était, en homme, le vivant portrait de Richard. Beaucoup
+de gens l'appelaient M. Lebègue du Coudray, et lorsqu'un flatteur lui
+écrivait, il ne manquait pas de mettre sur l'adresse, à M. le vicomte
+du Coudray. Il était prouvé qu'à la dernière croisade, un vicomte du
+Coudray avait fait des prodiges de valeur et occis tant de Sarrasins
+qu'il s'était trouvé, après la bataille, momentanément paralysé des deux
+bras. Ce héros, de retour en France, épousa une haute et puissante
+dame, et il s'en suivit une longue lignée de vicomtes, de barons et de
+chevaliers du Coudray, qu'on voit jusqu'à la Révolution apparaître de
+temps à autre, au Louvre, à Saint-Germain, à Versailles, pour tâcher
+de recueillir, en obtenant quelque emploi à la cour et à l'armée, une
+faible partie des biens et des honneurs qu'ils pensaient leur avoir été
+acquis à eux et à leurs descendants, jusqu'à la fin des siècles et même
+au delà, par le bras solide et le sabre bien affilé de leur ancêtre,
+Pierre du Coudray. Ces du Coudray disparurent à la Révolution, mais le
+grand-père de M. Lebègue ayant épousé une demoiselle Ducoudray, dont le
+père était procureur au Châtelet de Paris, des amis persuadèrent à ce
+brave homme que sa femme descendait de l'illustre famille de ce nom.
+Des parchemins furent trouvés, et il se fâcha plus d'une fois pour faire
+consentir son fils à porter le titre de vicomte, ce que celui-ci refusa
+constamment. Le père de Richard n'était pas non plus d'un caractère
+à s'affubler d'une vicomté si peu certaine; mais le monde est plein
+d'officieux et de flatteurs toujours prêts à spéculer sur la vanité des
+gens riches ou influents. Heureusement pour lui, M. Lebègue n'était pas
+la dupe de ces gens-là; il savait fort bien que s'il n'avait été qu'un
+pauvre diable, personne n'eût songé à lui persuader qu'il était le
+descendant de Pierre du Coudray.
+
+Si vous voulez devenir des hommes, mes petits lecteurs, faites comme
+lui; ne souffrez pas qu'on vous trompe, et ne cherchez point à tromper
+les autres. On va peut-être dire que je risque, en vous parlant ainsi,
+de dessécher votre coeur. Entendons-nous: je serais désolée de détruire
+les illusions qui doivent charmer votre jeunesse, mais que doit-on
+comprendre par des illusions, si ce n'est l'amour de tout ce qui est
+véritablement noble, grand, généreux, élevé. Eh bien! ces illusions-là,
+ayez-les, et faites en sorte qu'elles deviennent des réalités. Pour
+votre part, croyez au bien et faites-le, aimez les sentiments élevés,
+les passions généreuses, et soyez vous-mêmes susceptibles de
+grandeur d'âme et de dévouement; c'est un sûr moyen de n'être jamais
+désillusionné. Mais sont ce des illusions bien enviables que de se
+tromper volontairement sur soi et sur les autres? Et y a-t-il jamais
+nécessité de croire qu'un flatteur est un homme sincère ou qu'on soit un
+héros, parce qu'il se pourrait qu'on eût parmi ses ancêtres un individu
+qui ait cassé la tête à vingt-trois Sarrasins en un seul jour; à prendre
+enfin le mal pour le bien, le faux pour le vrai, et l'injuste pour le
+juste?
+
+Réfléchissez à cela, et dites ce que vous en pensez.
+
+Quant à M. Lebègue, disons, pour finir, que c'était un brave et digne
+homme plein de coeur et d'intelligence; mais qu'il n'avait aucun préfet
+dans sa manche, et ne jouissait auprès de l'administration que du crédit
+qu'obtient ordinairement un homme distingué et dépourvu d'ambition qui
+veut se rendre utile à ses concitoyens. Il faisait valoir ses biens
+lui-même, quoique sa fortune fût assez considérable pour lui
+procurer une oisiveté opulente. Mais il n'aimait point le vide et le
+désoeuvrement que traîne inévitablement avec elle la vie oisive et
+purement mondaine.
+
+D'un autre côté, il s'était dit qu'il pouvait rendre quelques services
+à ses semblables et à son pays en utilisant sa grande fortune à
+expérimenter les nouvelles découvertes en agriculture, et à les faire
+adopter lorsqu'elles seraient lucratives et susceptibles d'améliorer
+le sort des pauvres cultivateurs. Et voyez comme la Providence favorise
+ceux qui font le bien avec intelligence: à ce métier, M. Lebègue n'avait
+point diminué ses revenus; il ne les avait pas augmentés non plus, par
+exemple. Mais cela lui importait peu; il n'entrait point dans ses vues
+de spéculer.
+
+Maintenant, revenons à César et à Aimée. M. Lebègue fut frappé de leur
+désespoir.
+
+«Qu'est-ce qui afflige donc si fort ces enfants?» demanda-t-il.
+
+Le gendarme expliqua leur affaire.
+
+«Qu'ils se rassurent, dit M. Lebègue, ils ne seront pas arrêtés comme
+incendiaires. Ce sont bien certainement les saltimbanques qui ont mis
+le feu,--on a des preuves--et parmi leurs enfants, il n'en est aucun qui
+ressemble à ce petit garçon et à cette petite fille.
+
+--A la bonne heure! s'écria Richard.
+
+--Cependant, comme on ne peut laisser deux enfants courir les grands
+chemins et vagabonder de village en village, je dois les faire arrêter,
+et si personne ne les réclame, on les enverra dans quelque maison de
+correction.
+
+--Il paraît, dit Richard, qu'ils étaient venus pour demander à M. Robert
+de les occuper.
+
+--C'est une excellente note pour eux.
+
+--Pensez-vous, mon père, qu'ils soient capables de travailler?
+
+--Mais sans doute, pourquoi pas? Ils peuvent à cette époque de l'année
+rendre dans les champs les mêmes services que les autres enfants de leur
+âge.
+
+--Alors, mon père, si vous leur donniez de l'ouvrage?
+
+--C'est impossible, mon ami, il n'y en a pas pour eux ici.
+
+--Mais si je vous priais de leur en créer.
+
+--Il me faudrait te refuser; j'ai encore dans le village deux ou trois
+enfants pauvres qui ne sont pas occupés, et auxquels garder ceux-ci
+serait nuire. D'ailleurs, mon ami, je ne puis donner asile à des enfants
+qui ne veulent pas se faire connaître.
+
+César, se doutant bien que c'était là le M. Lebègue dont avaient parlé
+les paysans d'Orly, se décida à raconter ce qui leur était arrivé, à lui
+et à sa soeur, depuis la rencontre de la dame aux vingt francs, et ne
+cacha point l'effroi que leur avait causé la perspective d'être ramenés
+chez Joseph par les gendarmes.
+
+M. Lebègue prit enfin le parti de garder les deux enfants à la ferme. Il
+devait voir Mme de Senneçay le surlendemain, et comptait s'entendre avec
+elle sur ce qu'il convenait de faire pour eux. En attendant, M. Robert
+fut chargé de prendre des informations sur Joseph, et Richard, remontant
+immédiatement le petit cheval gris pommelé qui l'attendait dans la
+cour,--et qui était un arabe pur-sang,--se rendit à Orly, pour demander
+à Florentin et à Florentine, avec qui il avait joué plus d'une fois chez
+Mme de Senneçay, ce qu'ils savaient de ses protégés.
+
+Les gendarmes, n'ayant plus rien à faire aux Granges, jugèrent
+convenable de se retirer, non sans avoir toutefois vidé une seconde
+fois leurs verres et salué militairement, en gendarmes bien appris, M.
+Lebègue, M. Richard et leur compagnie.
+
+A votre place, mes petits lecteurs, je croirais certainement que César
+et Aimée en ont fini avec leur vie de misère, et qu'ils vont mener
+désormais une existence paisible et laborieuse aux Granges, sous la
+protection de Richard et de son père. Mais, il ne faut pas nous le
+dissimuler, tout est surprise pour nous dans la vie, et presque
+toujours la Providence, qui a des vues opposées aux nôtres, déjoue nos
+combinaisons les mieux établies, et empêche nos projets les plus chers
+de se réaliser.
+
+Victoire se chargea de César et d'Aimée pour le reste de la journée. La
+bonne fille était enchantée d'avoir ces deux enfants qui la suivaient
+partout et l'aidaient avec empressement dans les soins du ménage. Le
+soir, elle les fit coucher dans une chambre, à côté de la sienne, et le
+lendemain, dès cinq heures, elle les réveillait pour leur faire prendre
+tout de suite les habitudes salutaires de la campagne, où tout le monde
+est sur pied au petit jour. Seulement, comme il y avait une forte
+rosée, on dut attendre jusqu'à huit heures pour se rendre aux champs.
+Il s'agissait d'énieller les jeunes blés. C'était un travail charmant et
+des plus simples; à l'aide d'une toute petite bêche, qui n'a pas plus
+de cinq à six centimètres de large, on coupe la plante, qu'on ramasse
+ensuite pour s'assurer qu'elle est bien détruite. Aux granges, il
+fallait rapporter toutes les nielles ou nigelles, si vous le préférez, à
+M. Robert, qui jugeait du travail que chacun avait fait par la quantité
+de plantes qu'il lui rapportait.
+
+César et Aimée, à laquelle Victoire avait donné un grand chapeau de
+paille à cause du soleil, qui, à la mi-avril, est déjà très-chaud,
+partirent donc à huit heures en compagnie de six enfants de leur âge que
+dirigeaient deux vieilles femmes. Ils furent bientôt au courant de ce
+travail élémentaire et, pour contenter M. Robert, s'y livrèrent
+avec ardeur. Ce n'était pas l'affaire des autres, qui n'en prenaient
+ordinairement qu'à leur aise; mais cependant la matinée se passa bien.
+A midi, ils revinrent à la maison pour dîner. M. Lebègue leur fit
+compliment, et Richard, qui se trouvait là, leur remit une petite pièce
+de cinq francs à compte sur leur travail. Hélas! c'était trop de bonheur
+à la fois!... Balthasar, sans montrer un enthousiasme excessif, se
+faisait fort bien à ce nouveau genre de vie; d'autant mieux que
+Matamore le voyait maintenant d'un très-bon oeil et lui faisait un
+petit grognement amical chaque fois qu'il passait devant sa loge.
+L'intelligent caniche allait sans cesse de la ferme aux champs, où il
+regardait ses maîtres travailler, et des champs à la ferme, où il avait
+entrepris de se rendre utile en empêchant les poules de venir picoter le
+petit blé qu'on donnait aux brebis. Certes, l'emploi que s'était
+adjugé Balthasar n'était pas une sinécure; il fallait, pour le remplir
+consciencieusement, dépenser beaucoup d'instinct et une surveillance
+de tous les instants; mais Victoire, qui le voyait monter la garde ou
+courir tout haletant au grand soleil, le récompensait et l'encourageait
+en lui donnant de temps à autre une tasse de lait.
+
+Les choses durèrent ainsi deux jours; le troisième au matin, rien encore
+ne faisait prévoir qu'elles dussent changer. Seulement, à midi, les
+enfants apprirent de Victoire que M. Robert était absent pour une partie
+de la journée et que M. Lebègue et Richard montaient en voiture pour se
+rendre chez Mme de Senneçay. Nos amis savaient que c'était pour eux
+que M. Lebègue s'absentait; néanmoins leur coeur se serra en apprenant
+qu'ils allaient rester toute une après-midi sans voir leurs protecteurs.
+Vous savez, mes petits lecteurs, que leurs camarades, dès le premier
+jour, leur avaient montré de la mauvaise humeur. On leur en voulait
+parce qu'ils travaillaient bien. D'un autre côté, on les regardait
+comme des intrus qui étaient venus faire du tort aux enfants du village.
+Jusqu'alors on s'était contenté de leur montrer les dents parce qu'on
+craignait M. Lebègue et M. Robert; mais aussitôt qu'on sut ces messieurs
+absents, on organisa une cabale pour obliger mes amis à quitter les
+Granges le jour même. Parmi les six enfants qui travaillaient avec eux,
+il y avait quatre garçons; ces quatre s'étaient renforcés de deux autres
+qui étaient venus censément en amateurs, parce qu'ils trouvaient que
+c'était une heureuse manière d'employer leur congé du jeudi. C'était ce
+qu'ils disaient du moins, mais la vérité est que les autres les avaient
+été chercher. A une heure, au lieu de se mettre à l'ouvrage, on resta
+sur la route à jouer aux billes. César et Aimée, suivis des deux
+vieilles femmes, travaillèrent comme de coutume. Les gamins voulurent
+les forcer à jouer avec eux; mes amis résistèrent; une bataille
+s'engagea. Ces mauvais sujets n'eurent point honte de leur nombre, six
+contre deux, et frappèrent comme des lâches qui se sentent en force.
+Les deux autres petites filles et les vieilles femmes, tranquillement
+assises sur leurs paniers, regardaient cette lutte sauvage d'un oeil
+calme et, disons-le, presque content; ces créatures bornées, croyant que
+les habitants du village, seuls, avaient droit à la bienfaisance de M.
+Lebègue, voyaient avec humeur ces étrangers qui la partageaient avec
+eux. Balthasar, qui était accouru au secours de ses maîtres, mordait à
+belles dents au hasard dans le bataillon ennemi; il atteignit enfin un
+mollet plus tendre ou plus sensible que les autres; le gamin blessé se
+retourna et appuya si cruellement son pied, grossièrement chaussé d'un
+sabot, sur la patte du malheureux chien, qu'on put la croire broyée. Le
+pauvre Balthasar en perdit presque connaissance. César le prit dans ses
+bras, et laissant sur la place sa bêche et son panier, s'enfuit à toutes
+jambes avec Aimée qu'il tenait par la main. Ils voulaient retourner
+aux Granges, mais les autres s'arrangèrent de manière à leur couper
+le chemin. Les pauvres enfants se sauvèrent comme ils purent à travers
+champs pendant plus d'une heure, jusqu'à ce qu'enfin ils eussent perdu
+leurs ennemis de vue.
+
+[Illustration: Balthasar mordait à belles dents.]
+
+Le soir, Victoire témoigna une grande surprise en ne les voyant point
+rentrer. «Il est inutile de les attendre, dirent les vieilles femmes.
+Ce sont de petits paresseux; comme il les ennuyait de travailler
+assidûment, ils ont planté là le panier et la bêche, et se sont enfuis
+avec leur chien.
+
+--Il y a quelque chose là-dessous, dit la bonne Victoire tout attristée;
+mais si vous ne dites pas la vérité, M. Lebègue saura bien la découvrir.
+
+--M. Lebègue? Il verra combien il a eu tort de s'intéresser à des
+enfants qu'il ne connaissait point, à des étrangers, à des vagabonds
+qu'il n'aurait pas même dû garder chez lui une heure. N'y a-t-il pas
+d'ailleurs assez de monde dans la commune pour faire son ouvrage?»
+
+Quand M. Robert rentra, tout le monde à la ferme était couché depuis
+longtemps; il était trop tard pour envoyer à la recherche de mes
+malheureux amis. M. Lebègue revint aux Granges le lendemain soir
+seulement. Le samedi, dès le matin, il envoya des courriers dans toutes
+les directions pour savoir ce qu'étaient devenus les enfants; mais on ne
+les rencontra point; personne n'avait entendu parler d'eux.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+En flânant.--Une nouvelle connaissance.
+
+
+Encore une fois César et Aimée se retrouvèrent seuls. Il est vrai
+qu'ils avaient maintenant de quoi vivre, mais ce n'était qu'une chétive
+consolation. Croyez bien, mes petits lecteurs, qu'ils auraient abandonné
+de bon coeur leur belle petite pièce de cinq francs pour demeurer
+toujours auprès du jeune M. Richard, qui s'était montré si bon pour eux.
+Mais, hélas! il est bien rare qu'en ce bas monde on obtienne comme cela,
+tout de suite et sans effort, les choses qu'on désire le plus. Il n'est
+donné à personne de régler sa destinée.
+
+Je ne veux point les suivre pas à pas, cela manquerait d'intérêt. Ils
+allaient, ils allaient!... suivant Balthasar, qui, bien qu'il n'eût
+que trois pattes à sa disposition, se montrait infatigable. Ils se
+nourrissaient comme ils pouvaient, mangeant la plupart du temps du pain
+dont ils partageaient la mie avec les oiseaux.
+
+Quoiqu'ils eussent un regret profond de ne plus demeurer à la ferme des
+Granges, où ils avaient trouvé en Victoire une si excellente amie, ils
+vécurent comme cela deux jours dans la paix et l'insouciance, abusant
+un peu, pour jouer et courir, de cette liberté qu'ils goûtaient pour
+la première fois. Quand Balthasar les voyait occupés à construire des
+maisons avec les pierres de la route, ou bien à creuser des canaux
+en travers d'un chemin pour mettre en communication des fossés pleins
+d'eau, il s'asseyait sur son derrière, et, sérieux comme un quaker, il
+montrait par sa mine grave et impassible que ces jeux ne lui plaisaient
+pas. Mais les enfants n'y prenaient point garde et, comme si de rien
+n'était, continuaient de perdre agréablement le temps. D'autres fois le
+brave chien impatienté prenait le parti de s'enfuir pour les arracher
+à ces occupations oiseuses. Cela réussissait toujours; dès qu'ils
+apercevaient Balthasar au loin, ils s'empressaient de courir pour le
+rattraper; le caniche satisfait y mettait de la complaisance et revenait
+sur ses pas. Et l'on marchait ensuite pendant une heure ou deux sans
+songer à jouer.
+
+Une après-midi que le temps était à l'orage, ils s'étaient encore
+arrêtés, et sans souci des heures qui fuyaient, s'attardaient à
+l'édification d'une jolie maison bourgeoise. Cela marchait tout à fait
+bien: le rez-de-chaussée était solide et sagement distribué. On avait
+fait un plancher comme on avait pu, avec quelques tiges de sureau vert
+et des brindilles de hêtres ramassées au pied d'une pile de fagots. Ce
+n'était pas, à vrai dire, d'une élégance recherchée; mais on pouvait
+fort bien s'en contenter, surtout si l'on avait des goûts modestes;
+quant au deuxième étage, il montait; encore un peu, et mes amis, se
+faisant charpentiers, allaient poser la toiture, une série de petites
+lattes qu'ils avaient taillées dans des copeaux, lorsqu'ils s'aperçurent
+que Balthasar n'était plus là. Ils se trouvaient à quelques centaines
+de pas d'un village appelé Viry. Alors, et sans se soucier d'achever
+une oeuvre qui devait cependant leur donner de grandes satisfactions
+d'amour-propre, ils se mirent, sans perdre une minute, à courir dans la
+direction du village. Mais comme ils étaient sur le point de s'engager
+dans la rue principale, ils se rencontrèrent avec une troupe de paysans
+qui en sortaient, tous armés de fourches, de brocs, de serpes et
+marchant à la poursuite de quelque chose que mes amis virent passer
+devant eux, comme un point blanc qui fuyait avec une rapidité
+vertigineuse. Derrière les hommes, des femmes et des enfants accouraient
+en poussant des clameurs: «Au chien enragé! au chien enragé! criait-on,
+fermez vos portes!» César et Aimée, effrayés comme les autres,
+regardèrent en avant pour comprendre un peu de quoi il s'agissait.
+Hélas! mes bons petits lecteurs, le point blanc c'était Balthasar!... à
+ce qu'ils pensèrent du moins, mais il était si loin déjà qu'on pouvait
+s'y tromper.... A leur tour, ils crièrent: «Si c'est Balthasar, ne lui
+faites pas de mal; il n'est pas méchant.»
+
+Mais les paysans n'entendaient point et couraient toujours. Enfin tout
+le monde s'arrêta, et un profond silence régna au milieu de cette foule
+qui tout à l'heure poussait des cris de forcené. Une lutte s'engagea
+entre un des hommes et le chien; lutte effroyable, car l'homme, un jeune
+garçon de dix-huit ans, n'avait pour toute arme qu'une fourche à dents
+de fer.
+
+Je vous laisse à penser si l'anxiété était vive parmi les spectateurs,
+au milieu desquels se trouvait la mère du jeune garçon. Par moment on se
+flattait que tout était fini; mais tout à coup le chien, qu'on avait
+cru terrassé, reparaissait bondissant d'un autre côté, et la pauvre
+mère gémissait à fendre l'âme. Cela dura ainsi deux ou trois minutes qui
+parurent des siècles.
+
+[Illustration: Le jeune homme souleva avec sa fourche le cadavre du
+chien.]
+
+Enfin le jeune homme, demeuré vainqueur, souleva avec sa fourche le
+cadavre du chien qu'il montra à la foule. Cette vue opéra un soulagement
+immense, et tous les coeurs se dilatèrent. Ce fut à qui se précipiterait
+pour féliciter le jeune héros et s'assurer qu'il n'était pas blessé.
+Plus le danger avait été grand, plus on se montra joyeux. Les enfants
+du village couraient, chantaient et dansaient dans la rue. Les grandes
+personnes, elles-mêmes, parlaient et riaient avec une verve qui
+ressemblait à de la frénésie.
+
+Après s'être bien assuré que le monstre était mort, on creusa dans un
+guéret une fosse profonde de plusieurs pieds; on y jeta le cadavre qu'on
+recouvrit de terre, et tout fut fini. Mais alors César et Aimée, à qui
+l'idée que c'était leur ami qu'on venait d'enterrer là ne laissait aucun
+repos, se mirent à appeler Balthasar à grands cris. Ce qu'entendant
+les petits paysans, ils ramassèrent des cailloux sur la route et
+poursuivirent les deux pauvres enfants fort loin à coups de pierres, et
+leur auraient fait un mauvais parti, s'il ne s'était rencontré un bois
+où les malheureux se réfugièrent.
+
+Là ils s'accroupirent sur l'herbe et se livrèrent tout entiers à
+la douleur d'avoir perdu Balthasar. C'en était donc fait! Ils
+ne reverraient plus leur fidèle et dévoué compagnon!... Et ils
+pleuraient!.. On n'a pas l'idée d'un tel désespoir. Aimée, le visage
+enfoui dans son tablier et la tête appuyée sur ses genoux, sanglotait
+à faire pitié. César, en homme qu'il était déjà, pleurait plus
+silencieusement: mais son chagrin, pour être plus calme, n'en était pas
+moins profond!...
+
+Par moment, cependant, ils cessaient de pleurer; une voix intérieure, un
+pressentiment leur disaient que Balthasar était vivant; que ce n'était
+pas lui que le jeune paysan avait tué. Et d'ailleurs pourquoi ces gens
+auraient-ils fait mourir Balthasar, qui était si doux et si inoffensif?
+Un chien enragé!... Si leur ami eût été frappé d'un tel malheur, n'en
+auraient-ils point remarqué quelques symptômes?... Mais Balthasar se
+portait bien;... le matin même il avait déjeuné de bon appétit avec
+eux.... Ce chien qu'on avait enterré et qui ressemblait si fort à
+Balthasar, ils ne l'avaient point vu de près; pourquoi n'en serait-ce
+pas un autre?...
+
+Oui, sans doute, ce pouvait être un autre chien; mais pourquoi aussi
+Balthasar ne se montrait-il pas, s'il était vivant? Pourquoi ne
+venait-il pas rassurer ses maîtres et leur dire, ne vous désolez plus;
+me voici?... Ah! mon Dieu! ces pressentiments n'étaient-ils donc que de
+faux espoirs destinés à faire paraître la réalité plus amère encore. Une
+telle incertitude était intolérable.... Mais Balthasar était mort;
+il n'en fallait plus douter! Et les pauvres enfants se remettaient à
+pleurer.
+
+Combien de temps demeurèrent-ils en cet état? Nous ne saurions le dire;
+ni eux non plus, bien certainement. Néanmoins, il est permis de supposer
+que cela durait depuis plus de deux heures, parce que la clarté du
+jour était sensiblement diminuée, lorsqu'ils furent, pour ainsi dire,
+réveillés, rappelés à la vie par un léger bruit, une espèce de froufrou
+qui se produisit dans le feuillage épais du fourré, à quelques pas
+d'eux. Ils relevèrent la tête; quelque chose rampait dans l'herbe en
+se dirigeant de leur côté. Or ce quelque chose, mes petits lecteurs,
+c'était Balthasar!... Balthasar encore tout tremblant et tout effrayé,
+mais joyeux cependant. D'un bond, il sauta sur les genoux d'Aimée, qui
+l'embrassa comme un enfant; puis sur ceux de César, qui l'examina avec
+attention pour s'assurer qu'il n'était pas blessé. Balthasar n'avait
+aucune trace de blessure sur sa petite personne. Définitivement, ce
+n'était pas lui que le jeune paysan avait transpercé d'une fourche. Tout
+cela était fort heureux, et on avait lieu de s'en réjouir. Mais pourquoi
+M. Balthasar avait-il causé tant d'inquiétudes à ses maîtres, en
+demeurant si longtemps loin d'eux après ce qui s'était passé?... Si
+Balthasar avait pu répondre, il leur aurait appris qu'on avait fait
+un véritable massacre de chiens à Viry, et que jusqu'à cette heure il
+n'aurait pu, sans risquer sa vie, sortir de la retraite qu'il avait
+heureusement trouvée dans la demeure qu'un renard s'était jadis creusée
+sous une meule de foin.
+
+César et Aimée, absorbés par la joie d'avoir retrouvé leur fidèle
+serviteur, n'avaient point remarqué que le temps s'était couvert au
+coucher du soleil, et que la nuit s'avançait sombre et effrayante comme
+ils ne l'avaient encore jamais vue. Une pluie fine et glacée vint leur
+rappeler qu'il était temps de chercher un gîte. Un gîte!... Ce mot les
+jeta dans des appréhensions terribles. Sans être des logiciens d'une
+force remarquable, ils raisonnaient suffisamment pour comprendre qu'il
+serait imprudent d'aller avec Balthasar demander un gîte aux habitants
+de Viry. Après le drame de l'après-midi, ces braves gens ne devaient pas
+voir d'un bon oeil des chiens étrangers dans leur village.
+
+Après s'être consultés, mes amis se dirigèrent d'un autre côté, et
+malgré une obscurité, devenue tout à coup épaisse, se mirent à marcher
+d'un bon pas, espérant atteindre en peu d'instants un hameau, une ferme,
+une maisonnette, quelque chose enfin où on voulût bien leur permettre de
+passer la nuit.
+
+La pluie, comme je vous ai dit, tombait fine, serrée, froide, et le
+vent, qui soufflait avec violence, gémissait tristement dans les arbres
+et courait dans la plaine en poussant des hurlements de bêtes fauves.
+C'était lugubre. D'un autre côté, comme mes amis recevaient ce vent et
+cette pluie en plein visage, leur marche était pénible, ils n'avançaient
+que difficilement et se fatiguaient beaucoup. Aimée, pour se garantir
+les mains et la figure, avait relevé sa jupe sur sa tête. Quant à César,
+habitué depuis longtemps aux intempéries et moins sensible qu'Aimée, il
+marchait héroïquement sous la pluie, ne la sentant presque pas, tant il
+avait hâte d'arriver et de procurer un abri à sa soeur.
+
+Mais il est des jours où une fatalité malheureuse semble nous
+poursuivre, et où l'on dirait, si on n'était chrétien, que la Providence
+a cessé de veiller sur nous. Ces jours-là, nos efforts demeurent
+inutiles, nos espoirs les mieux fondés nous trompent, et le but que nous
+voulons atteindre nous échappe ou recule à mesure que nous avançons,
+comme ces mirages que voient, dit-on, fuir devant eux les voyageurs qui
+traversent le désert. Vous, mes petits lecteurs, vous savez que ce sont
+là des jours d'épreuve que le bon Dieu nous envoie pour affermir notre
+courage et fortifier notre âme. Mais César et Aimée n'étaient en réalité
+ni chrétiens, ni païens, et n'avaient point la douce consolation de se
+recommander à la bonté divine. Si tout récemment ils avaient appris
+à réciter quelques prières, ce n'étaient pour eux que des mots sans
+signification et dont le sens leur échappait.--Les pauvres enfants
+avaient beau marcher, rien ne leur apparaissait; c'était à croire que
+le chemin qu'ils avaient pris ne conduisait à aucune habitation. Le
+découragement allait s'emparer de leur esprit, lorsque tout à coup une
+lueur, une sorte d'éclair passa à côté d'eux, non loin de la route.
+
+«Chienne de pluie! fit en même temps une voix odieusement éraillée,
+quoique fort jeune encore; elle est cause que mes allumettes ne veulent
+pas mordre et que je ne pourrai fumer ce soir. Comme c'est gai de
+passer une jolie soirée comme celle-ci en tête à tête avec son propre
+répertoire!... Et pas seulement un billard!... C'est-il sciant!... Vrai,
+ce pays n'est pas habitable, on s'y croirait dans le grand désert....
+Aïe! ratée! encore une!... Elles y passeront toutes!... Décidément, je
+n'y prolongerai pas mon séjour, et demain, avant le lever de l'aurore,
+je secoue la poussière de mes sandales et dirige mes pas vers des
+contrées plus hospitalières!»
+
+Balthasar, comme réveillé en sursaut par ce monologue, ne fit qu'un bond
+du chemin dans les terres.
+
+«Ah! ah! reprit aussitôt la voix, qu'est-ce que c'est que cela? Un
+camarade? Hé! l'ami, on n'entre pas ainsi chez les gens bien élevés,
+sans crier gare!... On se fait annoncer, que diable!... Qu'es-tu? chien,
+renard, tigre, panthère?... Pristi! mon cher, fais donc entendre un peu
+ta voix pour que je sache au moins qui j'ai l'honneur de recevoir?
+
+--Balthasar, Balthasar! appelaient mes amis.
+
+--Est-ce que c'est toi qu'on appelle Balthasar? Viens un peu me dire
+cela!»
+
+Tout en parlant, le propriétaire de la voix éraillée avait réussi à
+faire prendre une allumette.
+
+«Bah! dit-il à Balthasar lorsqu'il l'eut examiné, tu n'es qu'un simple
+caniche, et un caniche mouillé, ce qui ne rehausse pas d'un centimètre
+ta position sociale. N'importe! tu as l'air intelligent, et l'esprit est
+de toutes les conditions.»
+
+César et Aimée, guidés par la lumière, avaient suivi Balthasar, et
+étaient entrés dans une de ces petites huttes en terre, comme en élèvent
+à peu de frais les paysans pour se faire un abri et resserrer les outils
+qui leur servent aux travaux des champs. Là, ils trouvèrent Balthasar en
+compagnie d'un jeune garçon qui allumait gravement une grosse pipe.
+
+«Tiens, Balthasar, fit ce garçon, voici tes maîtres qui viennent te
+réclamer. Disons-nous adieu.»
+
+Mais Balthasar ne bougeait. César et Aimée étourdis, stupéfiés et comme
+ahuris par le vent, la pluie et la fatigue, restaient bouche béante,
+regardant sans voir et écoutant sans entendre.
+
+«Tu ne comprends donc pas, Balthasar? dit le garçon à la pipe; adieu,
+mon pauvre ami!»
+
+Mais tous trois, le caniche et ses maîtres, gardèrent la même
+immobilité.
+
+«Tiens, tiens! s'écria le jeune garçon en riant, c'est drôle, ça, tout
+de même! Dites donc, vous autres, est-ce que vous n'allez pas bientôt
+partir?»
+
+Les enfants étaient timides, ils n'osèrent répliquer.
+
+«Viens, Balthasar, allons-nous-en,» dit César avec découragement.
+
+Balthasar fit comme s'il n'avait pas entendu.
+
+«Bon! fit le jeune garçon, je vois ce que c'est. Toi, mon Balthasar, tu
+es un chien d'esprit; tu te dis en toi-même: assez comme cela de pluie,
+de vent et de crotte; au tour des autres si le coeur leur en dit! Moi,
+je suis bien ici et j'y reste. C'est-y pas vrai, hein, mon vieux, que tu
+te dis cela?»
+
+Et il passa la main sur le dos du caniche.
+
+«Et ces enfants qui sont nos maîtres, allons-nous donc les laisser
+partir comme cela?
+
+--Nous ne partirons pas sans lui, dit Aimée, qui reprenait peu à peu
+possession de ses idées.
+
+--Et le papa? et la maman qui nous attendent en faisant le feu et en
+préparant la soupe aux choux?... Ah! mais non, vous ne resterez pas
+ici.... C'est moi qui n'entends point ainsi les choses!... On viendrait
+vous y chercher.... ça me dérangerait.... Pas d'imprudence, mes mignons;
+ne compromettez pas les honnêtes gens qui laissent le prochain dormir en
+paix.
+
+--Personne ne nous attend, dit César.
+
+--Pas possible! Et où allez-vous donc comme cela?
+
+--Nulle part....
+
+--Tiens! c'est ça qui est commode!... Alors si je vous offrais
+l'hospitalité dans ma résidence aussi champêtre que modeste,
+accepteriez-vous?
+
+--Si cela ne vous gêne pas, répondit naïvement César.
+
+--Comment donc, fit l'autre, d'un ton cérémonieux, enchanté de vous
+faire plaisir!... Et d'ailleurs, vous savez, où il y a de la place pour
+un il y en a pour quatre!... en se serrant un peu...»
+
+Puis changeant de ton:
+
+«C'est moi que ça embêtait de passer la nuit comme ça tout seul au
+milieu des champs!... A présent, nous allons rire, pas vrai? Pour
+commencer, faisons du feu; j'ai vu du bois par ici.... Voilà une
+heureuse idée d'avoir entassé des fagots dans ce coin!...
+
+--Cette maison est donc à vous? demanda César.
+
+--A moi? Ah çà, d'où sors-tu donc, toi? A moi?... Parbleu! si elle est à
+moi!
+
+--Je n'ai pas dit cela pour vous fâcher.
+
+--C'est bon, je ne suis pas susceptible;... voyons, voulez-vous vous
+approcher du feu et sécher vos habits?
+
+--Ce n'est pas de refus, dit César en faisant placer commodément Aimée;
+après quoi il s'approcha à son tour, et tous trois, ou plutôt tous
+quatre, car Balthasar était de la partie, se chauffèrent joyeusement.»
+
+A la lueur du foyer, mes amis purent examiner leur hôte: c'était, au
+premier abord, un enfant d'une douzaine d'années, mais, en réalité, il
+en avait quatorze, peut-être quinze. Ses vêtements étaient ceux d'un
+ouvrier; seulement il portait des souliers vernis,--misérablement
+éculés, par exemple!--et avait la main fine et blanche, sinon propre,
+des gens qui ont vécu dans l'oisiveté. En somme, c'était un
+assez singulier personnage; et sa physionomie encore plus maligne
+qu'intelligente ne plaisait qu'à moitié à mes amis. Mais, vous le savez,
+on n'a pas toujours la liberté de choisir son hôte.
+
+Le feu était bon et brûlait bien; le prétendu maître du logis
+n'épargnait point le bois. De plus, la hutte n'était point, comme vous
+pourriez le croire, encombrée de fumée, car le jeune garçon avait eu
+l'esprit de faire le feu sous une espèce de lucarne percée au levant,
+laquelle, ce soir-là, remplit fort bien l'office d'une excellente
+cheminée. César et Aimée furent bientôt réchauffés; intérieurement ils
+en remerciaient leur hôte, et, malgré le peu de sympathie qu'il leur
+inspirait, se sentaient tout pleins de bons sentiments à son égard.
+Petit à petit, ils reprirent de l'assurance, et bientôt, quittant
+l'attitude d'oiseaux effrayés qu'ils avaient en arrivant, ils
+hasardèrent un coup d'oeil autour d'eux pour voir comment était faite
+leur demeure momentanée.
+
+«Dame! fit le jeune garçon qui avait suivi leur regard, c'est moins
+somptueux que le palais des Tuileries.... Mais s'il manque par ci par
+là quelques dorures, du moins les toiles d'araignées abondent.... Bast!
+c'est toujours assez bon pour un jour de pluie....»
+
+Puis il reprit après un court moment de silence:
+
+«A propos, n'est-il pas l'heure de souper.... Qui est-ce qui soupe ici?»
+
+Nos amis sortirent de leur poche un morceau de pain rassis, qu'ils se
+mirent bravement à manger.
+
+«Si le coeur vous en dit, nous le partagerons avec vous? proposèrent-ils
+honnêtement à leur nouveau camarade.
+
+--Bon! fit celui-ci, c'est là tout ce que vous avez à offrir?... Comme
+on se fait des idées.... Moi, je vous aurais crus mieux approvisionnés
+que ça.»
+
+Alors, furetant de tous cotés dans la hutte, il finit par découvrir deux
+ou trois sacs de pommes de terre qu'on avait cachés sous de la paille.
+Ouvrir un sac, en choisir une douzaine, rejetant celles qui n'étaient
+pas assez fraîches pour garder les plus saines et les plus belles, et
+les disposer convenablement sous les cendres chaudes, fut l'affaire d'un
+instant.
+
+«Que faites-vous là? demanda César.
+
+--Ce que je fais?... Parbleu! avec ça que c'est difficile à comprendre.
+Ne vois-tu pas, jeune sauvage, que je prépare un souper excellent avec
+des pommes de terre que j'ai empruntées à mon propriétaire?
+
+--Elles ne vous appartiennent donc pas?
+
+--Peuh!... Il y a du pour et du contre....
+
+--Je croyais que tout ici vous appartenait?
+
+--Ah çà, vas-tu me chicaner pour quelques méchantes pommes de terre que
+le propriétaire de cette cabane a peut-être volées à son voisin?
+
+[Illustration: Le feu était bon et brûlait bien.]
+
+--Si elles ne sont pas à vous, dit César, qui se rappelait ce qu'on
+lui avait recommandé à Orly, vous avez tort d'en prendre. Pourquoi ne
+voulez-vous pas de notre pain?
+
+--Voilà qui est fort!... Vas-tu me faire poser bien longtemps comme
+cela, et te mettre sur le pied de faire ta tête à mes dépens? Voyez un
+peu ce Don Quichotte en herbe qui se donne le genre de défendre le bien
+d'autrui!... De quoi te mêles-tu, gros innocent?... Après tout, futur
+garde-champêtre, rien ne t'oblige à partager mon souper. Je me sens, du
+reste, assez d'appétit pour en venir à bout tout seul.»
+
+Tout en parlant, le jeune garçon soignait ses pommes de terre, les
+tournant et retournant avec amour.
+
+Elles furent bientôt cuites à point. Il en ouvrit une et aussitôt un
+arôme qui devait être sensible à des palais peu blasés vint frapper
+l'odorat de mes amis. Les pauvres enfants avaient encore faim et leurs
+yeux brillèrent de convoitise. César regretta presque de s'être montré
+si fier; l'autre s'en aperçut, mais se garda bien de renouveler son
+offre.... Allez, mes petits lecteurs, il ne faut pas que les heureux de
+ce monde se montrent trop sévères pour ceux qui souffrent; il est pour
+certains enfants quelquefois bien difficile de rester honnêtes,.... et
+si la Providence ne les aidait pas un peu!... Enfin!...
+
+Mes amis se couchèrent sur une botte de paille, leur camarade en fit
+autant, et tous trois dormirent profondément parce que tous trois
+étaient accablés de fatigue. Mais le lendemain, au petit jour, César et
+Aimée furent éveillés par leur compagnon. Il s'agissait de quitter la
+place, avant que le maître de la hutte n'arrivât à son champ, si par
+hasard il lui prenait fantaisie d'y venir.
+
+On se leva vivement; en un tour de main, les bottes de paille furent
+rattachées et replacées où on les avait prises, puis on sortit. Le jour
+naissant étendait sur la campagne une lueur blafarde qui permettait de
+distinguer les objets. Le ciel était encore étoilé, mais ce n'était plus
+la nuit, et mes amis, se sentant le coeur aussi dispos et l'esprit aussi
+libre que le soir précédent ils les avaient troublés, marchaient d'un
+pas alerte et ferme. Il faisait beau d'ailleurs; et, sans la rosée qui
+leur mouillait les jambes, ils ne se fussent pas rappelé qu'il avait plu
+la veille.
+
+Petit à petit l'horizon s'empourpra. César et Aimée, qui n'étaient
+pas encore habitués aux effets grandioses d'un beau lever du soleil,
+s'étonnaient avec une naïveté pleine d'admiration. Balthasar, comme ivre
+de joie, se roulait dans l'herbe mouillée, courait, jappait, grattait
+la terre avec ses ongles, la creusait avec son museau, enfin faisait
+un millier de folies; on eût dit qu'il fêtait le retour d'un ami absent
+depuis trop longtemps.
+
+Et plus j'y pense, mes petits lecteurs, plus je me persuade que c'était
+là, en effet, le secret de son bonheur. Balthasar retrouvait dans le
+spectacle du soleil qui s'élevait lentement et majestueusement au-dessus
+de la terre, en dispersant les vapeurs de la nuit, un des heureux
+souvenirs de sa jeunesse. Quant au compagnon de ses jeunes maîtres, il
+haussait dédaigneusement les épaules et bourrait sa pipe avec les
+gestes et la mine d'un homme blasé depuis longtemps sur les plus beaux
+spectacles de la nature, et que plus rien en ce genre ne peut émouvoir
+désormais.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Monsieur Sabin et sa noble famille.--Un festin de Sardanapale.
+
+
+Il se peut, mes petits lecteurs, que vous soyez surpris de voir mes
+amis cheminer en compagnie de ce mauvais sujet dont ils connaissaient
+maintenant le nom, et qu'ils appelaient Môssieur Sabin, gros comme le
+bras. C'est que Môssieur Sabin était un habile homme pour son âge. Comme
+il avait, tout porte à le croire, de secrètes raisons pour redouter
+les gendarmes, les gardes-champêtres, les messiers, enfin tout ce qui
+portait un sabre ou un tricorne, la compagnie de ces deux enfants, qui
+avaient l'air si candide, s'était tout de suite présentée à son esprit
+comme une sorte de protection. Il avait bien dans son sac un certificat
+où il était expliqué que lui, Sabin, s'en allait à Fontainebleau pour
+rejoindre ses parents; mais deux sûretés valent mieux qu'une; et il se
+promettait d'ajouter sur le papier en question qu'il voyageait avec son
+frère et sa soeur. Les choses étant ainsi arrangées, il lui semblait
+impossible d'être inquiété à l'avenir; il se disait qu'il pourrait
+voyager au grand jour et sur les grands chemins, au lieu de se cacher
+comme il avait fait depuis le commencement de la semaine.
+
+Il faut dire aussi qu'il avait guigné les coins du mouchoir de César, et
+flairé quelque aubaine par là.
+
+Il entreprit alors de faire la cour à mes amis, lesquels malheureusement
+n'étaient que trop faciles à séduire.
+
+On cheminait donc de compagnie, Sabin racontant des histoires de
+sa composition, et César et Aimée croyant tout cela comme parole
+d'Évangile. Tout à coup Sabin se mit à se frotter le ventre et à faire
+toutes sortes de grimaces.
+
+«Pristi! s'écria-t-il, que j'ai faim! il n'est rien de tel, pour vous
+creuser l'estomac, que de respirer l'air vif du matin après avoir soupé
+la veille de pommes de terre cuites sous la cendre. C'est pas pour dire,
+mais si j'étais dans ma respectable famille, il régnerait sur ma table
+une abondance qui me fait joliment faute pour le moment.
+
+--Vous avez donc une famille? demanda naïvement Aimée.
+
+--Bon!... Eh bien, pour qui donc me prends-tu?
+
+--Où demeurent-ils, vos parents? fit César à son tour.
+
+--Je crois, petits sauvages, il les appelait ainsi par amitié, répondit
+Sabin, que vous vous permettez de me questionner. C'est hardi de votre
+part et inconvenant au possible. Ignorez-vous donc que les inférieurs
+sont tenus d'attendre, pour parler, que leurs supérieurs aient daigné
+leur adresser la parole? or, je suis votre supérieur par l'âge,
+l'expérience et l'éducation. Mais je veux être bon prince et vous
+répondre comme si c'était conforme aux usages.»
+
+Ici le jeune garçon fit une pause assez longue pendant laquelle il
+alluma sa pipe avec une sorte de suffisance (Sabin fumait toujours, même
+en parlant), puis il raconta l'histoire que voici:
+
+«Mon père, jeunes sauvages, demeure partout.... partout où il y a des
+grands chemins. Il s'est construit lui-même pour son usage et celui de
+sa famille un palais qu'il fait, selon sa fantaisie, transporter du
+Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, ou dans toute autre direction qu'il lui
+plaît. Oui, petits, un palais roulant. Vous n'avez jamais vu cela, vous
+autres? Un manoir qui nous conduit, nous et notre fortune, d'une ville
+dans une autre, au gré de notre caprice. A la sécurité du colimaçon
+qui peut rentrer dans sa coquille à la moindre alerte, nous joignons
+la liberté des oiseaux que vous voyez voltiger d'arbre en arbre et de
+buisson en buisson. Aussi, comme les hirondelles, qui, les mauvais
+jours venus, s'en vont chercher fortune en des climats plus doux, nous
+émigrons sans cesse d'un pays pauvre ou épuisé dans un autre où nous
+savons trouver la vie facile et abondante. Nous sommes comme ces
+pasteurs orientaux dont on raconte de si belles histoires; nous plantons
+notre tente et faisons paître nos troupeaux là où les pâturages nous
+semblent plus verts et plus tendres. Vous comprenez bien, petits, que
+c'est une manière de parler, car notre tente est un château comme j'ai
+déjà eu l'honneur de vous le dire, et en fait de troupeaux nous ne
+possédons qu'un pauvre vieux cheval qui a usé sa jeunesse au service de
+son ingrate patrie.»
+
+Ici, le jeune garçon s'interrompit pour proposer à nos amis de déjeuner
+au village de Ris dont on approchait. Ils acceptèrent sans difficulté
+aucune; Sabin avait le don de les charmer.
+
+[Illustration: «Mon père, jeunes sauvages, demeure partout...»]
+
+«Et votre cheval? fit Aimée.
+
+--Fidèle! voici: à l'âge réglementaire on l'a rayé brutalement des
+cadres de l'armée et mis hors de service sans lui faire un centime
+de pension. C'est d'une petitesse!... d'une petitesse!... crasseuse,
+n'est-ce pas? Heureusement qu'un monsieur retiré du commerce de la
+passementerie avec des rentes par-dessus la tête eut l'idée de l'acheter
+pour lui faire un sort.... et pour l'atteler à une demi-fortune. A la
+mort de cet homme généreux, Fidèle passa aux mains d'un huissier de
+province, et, de chute en chute, tomba jusqu'à celles d'un chaudronnier
+ambulant. C'est de ce dernier que mon père le tient. Pauvre vieux
+cheval! je ne lui connais que deux défauts, mais là deux vrais défauts,
+deux défauts tels qu'on pourrait les appeler des vices.
+
+--Est-ce qu'il mord? demanda Aimée.
+
+--Lui? Oh! non, par exemple; et avec quoi mordrait-il? il n'a plus de
+dents. Non, oh! non, il ne mord pas; je ne veux point le calomnier.
+
+--Lesquels, alors?
+
+--Son grand âge d'abord, puis un appétit qui revient tous les jours avec
+une régularité désespérante.... On a beau le nourrir copieusement la
+veille, il a encore faim le lendemain; c'est un guignon, on dirait qu'il
+ne vit que pour manger. Les maîtres qui l'ont laissé contracter cette
+mauvaise habitude ont manqué de prévoyance et se sont rendus bien
+coupables envers lui. Mais n'importe! si nous ne lui donnons pas
+tous les jours autant d'avoine qu'il en pourrait souhaiter, les bons
+traitements ne lui font pas défaut, et il est dans la famille sur un
+pied d'intimité fort enviable.»
+
+A dire vrai, mes petits lecteurs, nos amis ne comprenaient pas toujours
+ce beau langage, et profitaient de toutes les interruptions pour ramener
+le narrateur au fait.
+
+«Quel est donc, demanda César, le métier que fait votre père?
+
+--Un métier, mal-appris? Sachez, jeunes sauvages, que mon père exerce
+une profession libérale!... Voué par une vocation impérieuse au culte
+des arts et des lettres, il s'est donné pour mission d'éclairer les
+peuples en les initiant aux beautés de la littérature dramatique....
+Mais ceci est tout à fait au-dessus de la portée de votre intelligence
+et ne vous intéressera pas.
+
+--Si fait, fit César, vous voulez dire que votre père est comédien.
+
+--Bravo! tu n'es pas si bête qu'on pourrait le croire. Apprends donc
+alors que dans son palais portatif il a réuni tout ce qui est nécessaire
+pour établir en quelques instants un théâtre bien conditionné. D'un
+autre côté, il possède une troupe d'acteurs.... Oh! mais d'acteurs....
+Il faut voir ça, mon cher. A la vérité, une bonne part de leurs succès
+revient à mon père et à ceux d'entre nous qui leur donnent la voix et le
+mouvement; car ce ne sont que des marionnettes, et des marionnettes,
+si bien douées qu'elles fussent, ne sauraient parler ni se mouvoir
+d'elles-mêmes, vous pensez bien.
+
+--Oh! je sais, dit Aimée; je connais l'homme qui fait parler celles du
+théâtre de Guignol, au Luxembourg.
+
+--Oui-da!... Mais ce n'est pas du tout la même chose, ma belle. Guignol
+est un théâtre pour les enfants, et sur lequel on ne joue que des
+niaiseries, tandis que notre théâtre, à nous, est d'un genre sérieux et
+tout à fait relevé. Nous représentons des tragédies, des drames et des
+comédies pour de vrai, en deux actes, en trois actes, en six actes,
+en douze actes,... en autant d'actes que nous jugeons à propos, enfin!
+Tantôt c'est _la jeune et innocente Esther chez le farouche sultan
+Assuérus_, de M. Molière, un bon, celui-là; tantôt le _Ruy Blas_, de M.
+Corneille, encore un bon, ma petite, ou bien _les amours de l'infortuné
+Didier et de la malheureuse Marion Delorme_, par M. Racine; on ne joue
+que ça aux Français. Mon père a refait ces pièces à l'usage de ses
+acteurs et de son public. Il en a supprimé tous les personnages dont les
+rôles ne sont pas indispensables, puis les tirades, les longueurs, enfin
+tout ce qui est ennuyeux ou peu intéressant; je vous prie de croire que
+ce n'était pas là une besogne d'écolier, et que pour l'accomplir il ne
+fallait pas être un idiot. Par exemple, il tient à ce que son nom soit
+sur l'affiche à côté de celui de ces messieurs. Ainsi, nous mettons: _la
+jeune et belle Esther_, etc., _de M. Racine, revue et corrigée par M.
+Dussault_. C'est justice, n'est-ce pas?»
+
+Depuis un moment Sabin parlait tout seul, faisant les questions et les
+réponses à sa fantaisie; nos amis étaient trop illettrés pour lui tenir
+tête sur un pareil sujet, mais ils devinaient qu'il s'agissait de choses
+d'une grande importance, et se gardaient bien d'interrompre.
+
+«Mais, continua le jeune Sabin, nous avons encore d'autres cordes
+à notre arc. Dans les contrées où les populations ne sont pas assez
+éclairées pour prendre du plaisir à voir représenter ces chefs-d'oeuvre,
+nous donnons un autre genre de spectacle; mes frères aînés sont
+athlètes.
+
+--Athlètes, demanda Aimée, qu'est-ce que cela?
+
+--Athlètes, petite sauvage, cela signifie habile dans les exercices du
+corps. Les athlètes sautent, font des tours de force et enlèvent à bras
+tendus ou bien avec leurs dents, des poids qu'un homme ordinaire ne
+saurait changer de place même avec l'aide de tous ses membres, voilà ce
+que c'est que des athlètes....
+
+--Et vous?
+
+--Moi, je suis jongleur et équilibriste; c'est cela un art! A la bonne
+heure!... Donnez-moi seulement une douzaine d'oranges et un bilboquet
+et je vous en ferai voir!... J'aurais déjà débuté, si j'avais voulu,
+au cirque Napoléon; mais il est trop finaud, le directeur, il voulait
+lésiner avec moi, et marchander sur les appointements, donner d'une
+main et reprendre de l'autre.... Ah! non, par exemple, non.... Avec les
+artistes, il faut faire les choses carrément; c'est tant, c'est tant.
+Voilà!... Maintenant, s'il en veut, il en demandera.... Mon intention, à
+moi, est de lui tenir la dragée haute.
+
+--Combien donc en avez-vous, de frères?...
+
+--Cinq, trois grands et deux petits; deux petits, pas plus haut que ça;
+l'un a sept ans et l'autre cinq.... et drôles! Il faut les voir tourner
+autour du théâtre sur leurs jambes et leurs bras tendus comme les ailes
+d'un moulin.... Mais le plus magnifique, c'est lorsqu'à nous sept, nous
+formons, grimpés les uns sur les autres, une pyramide dont mon père est
+la base et mon plus jeune frère le sommet. Enfin j'ai une soeur. Ah!
+voilà, petits, une femme!... Elle renverse un homme d'un seul coup de
+poing et fait des armes comme un professeur d'escrime. Elle fait aussi
+des exercices de haute voltige sur le dos de Fidèle et danse sur la
+corde avec la grâce d'une déesse.... Enfin c'est une fille charmante!...
+Aussi, nous n'épargnons rien pour sa toilette; l'or, le velours et la
+soie lui sont prodigués. A la ville, elle porte des robes longues de ça!
+et des falbalas comme une princesse.... C'est à qui parmi nous la gâtera
+le plus!...»
+
+Ce portrait d'une personne remarquable à tant de titres faisait ouvrir
+de grands yeux à Aimée. Elle n'aurait jamais cru que tant de perfections
+pussent se trouver réunies chez une seule femme.
+
+«Et votre mère, demanda-t-elle, danse-t-elle aussi sur la corde?
+
+--Ma mère a pour mission, répondit Sabin, de recevoir le prix des places
+à la porte du théâtre. Puis, lorsque l'occasion s'en présente, elle
+tire les cartes et prédit le _passé_, _le présent_, _et l'avenir_
+aux individus qui l'honorent de leur confiance. Mais, tout cela, sans
+préjudice de ses occupations domestiques; car c'est une remarquable
+ménagère, et vous saurez, jeunes sauvages, que dans les jours de
+détresse, personne autant qu'elle n'est habile à trouver une gibelotte
+ou un civet dans la peau d'un angora.
+
+«Et maintenant, reprit-il après avoir gardé un instant le silence,
+afin de permettre à mes amis d'admirer à leur aise combien étaient
+précieusement doués tous les membres de sa respectable famille,
+maintenant que je vous ai si complaisamment édifiés sur les miens,
+j'espère que vous m'accorderez assez de confiance pour venir déjeuner
+avec moi à l'hôtel de _l'Éléphant d'or_, où je suis parfaitement connu,
+et traité comme le fils de la maison?
+
+[Illustration: Elle renverse un homme d'un seul coup de poing.]
+
+--Faut-il beaucoup d'argent pour déjeuner à l'hôtel? demanda Aimée.
+
+--Ne vous occupez pas de cela; j'en fais mon affaire.»
+
+L'hôtel de _l'Éléphant d'or_ était une assez triste auberge où
+s'arrêtaient les rouliers qui n'avaient pas assez d'argent pour se
+permettre de dîner au _Cheval noir_, un autre restaurant dont le maître
+avait des prétentions à la bonne cuisine et passait pour le Véfour de la
+localité.
+
+Lorsque mes amis, conduits par Sabin et suivis de Balthasar, pénétrèrent
+dans la grande salle de _l'Éléphant d'or_, qui en était en même temps
+la cuisine, deux ou trois hommes en blouse et la casquette sur la tête,
+déjeunaient gloutonnement le nez dans leur assiette et les coudes sur la
+table.
+
+De temps à autre, ils interpellaient la maîtresse de la maison ou la
+servante en disant d'une voix rauque:
+
+«Eh! la bourgeoise, par ici!»
+
+Ou bien:
+
+«La cuisinière, apportez-nous donc ceci, servez-nous donc cela!
+
+--Eh! la fille, cria comme les autres M. Sabin en s'asseyant à une table
+mal essuyée, venez un peu qu'on vous parle.»
+
+La fille obéit.
+
+«Tiens! c'est M. Sabin, fit-elle en découvrant, par un large rire, deux
+belles rangées de dents qui n'eussent point déshonoré la bouche d'un
+jeune poulain.
+
+--Oui, charmante Maritorne, c'est lui-même, avec son jeune frère César
+et sa petite soeur Aimée; deux enfants fort aimables que je vous engage
+à traiter de votre mieux.»
+
+César et Aimée, à qui la leçon avait été faite, ne démentirent point
+Sabin; et la servante crut ce qu'il lui dit.
+
+«Maintenant, détaillez-nous la carte du jour? demanda le jeune
+saltimbanque.
+
+--Du lapin?
+
+--Non merci! trop connu!
+
+--De la tête de veau?
+
+--Point de vinaigrette; j'ai mal dîné hier.
+
+--Une omelette?
+
+--Pas assez substantiel.
+
+--De la fricassée de poulet?
+
+--Trop bégueule!
+
+--Ah! dame! C'est que vous êtes joliment difficile!... Eh bien, des
+côtelettes de porc frais?
+
+--Bravo! à la sauce Robert; c'est tout à fait grand genre! Combien vous
+faut-il de temps pour préparer cela?
+
+--Un quart d'heure.
+
+--Allez. En attendant donnez-nous, pour nous faire prendre patience, une
+miche, un cervelas et une bouteille de cacheté.»
+
+Au premier service, les choses allaient déjà très-bien; mais au
+second!... Ah! au second, elles allèrent bien mieux encore. M. Sabin,
+tout à fait en verve, était pétillant d'esprit.... Il se livrait à tant
+et tant d'aimables folies que la grosse servante s'écriait en se tordant
+de rire:
+
+«Est-il drôle, ce M. Sabin! Mon Dieu, est-il drôle!»
+
+Quant à mes amis, entraînés par l'exemple, et aussi par un appétit
+féroce, ils avaient bu et mangé en un seul repas, plus qu'ils ne
+faisaient d'ordinaire en trois jours. Mais ces excès devaient leur
+coûter cher; le quart d'heure de Rabelais arriva: il fallut payer toute
+cette goinfrerie.
+
+«C'est cent sous, dit la fille en additionnant sur ses doigts.
+
+--Cent sous, fit M. Sabin, c'est un peu cher; mais comme tout cela était
+bon et cuit à point, je ne te rabattrai rien.»
+
+M. Sabin avait si bien déjeuné qu'il tutoyait la servante.
+
+«Paye, César,» dit-il.
+
+César et Aimée étaient interdits à tel point qu'ils ne trouvèrent
+pas une objection à faire. Ce fut avec un tremblement de honte qu'ils
+dénouèrent le coin du mouchoir où était serrée la jolie pièce d'or de M.
+Richard. César la mit sur la table, Sabin s'en empara vivement.
+
+«Je croyais que c'était dix francs, dit-il en la tournant et la
+retournant.... Tiens, Maritorne,» fit-il en la présentant délicatement
+à la servante, qui refaisait son compte, toujours sur ses doigts, en
+disant: dix sous d'une part, un franc de l'autre, etc., etc. «Eh bien!
+c'est encore vingt-cinq centimes que vous me devez, ajouta-t-elle enfin.
+
+--Bon! fit Sabin, ça passera comme cela.
+
+--Non pas; il me faut mes cinq sous.»
+
+Sabin fit mine de chercher dans ses poches.
+
+«Je n'ai pas de monnaie, dit-il.
+
+--Ta, ta, ta! Mes cinq sous tout de suite!
+
+--Fais-nous crédit sur notre bonne mine.
+
+--Non, j'aurais trop peur de perdre.
+
+--Mal-apprise!
+
+--Allons, allons, mes cinq sous ou je vais chercher les gendarmes.»
+
+A cette menace, mes pauvres amis s'empressèrent de donner leurs
+dernières ressources, qu'un moment, hélas! ils avaient cru pouvoir
+sauver du naufrage.
+
+Il n'y avait que vingt centimes. La fille hocha la tête.
+
+«Et pour moi? dit-elle.
+
+--Tiens, voilà!» fit Sabin en l'embrassant bruyamment sur les deux
+joues.
+
+Elle s'enfuit en riant, et mes amis cruellement désappointés et le coeur
+plus gros qu'une montagne, sortirent tristement de la fatale auberge.
+
+Tout d'abord Sabin, qui paraissait enchanté de lui, roula une cigarette
+et la fuma délicatement, du bout des lèvres, en pirouettant sur ses
+talons, en prenant des poses toutes plus élégantes les unes que les
+autres, enfin en faisant le joli garçon; puis après il bourra sa grosse
+pipe et se mit à fumer sérieusement.
+
+Quant à mes amis, pour commencer, ils crurent, tant ils avaient bien
+déjeuné, qu'ils n'auraient plus jamais faim. Mais avant que deux heures
+ne se fussent écoulées, les choses avaient changé d'aspect et l'avenir
+leur apparaissait déjà plus dégagé d'illusions.
+
+Certes, ils ne songeaient point encore à dîner, mais ils marchaient
+piteusement côte à côte et pleuraient. Leur ami, M. Sabin, les voyait
+s'essuyer de temps en temps les yeux du revers de la main.
+
+«Ah! çà, leur dit-il enfin, vous êtes de singuliers personnages, vous
+autres!... Qui diable aurait supposé que vous aviez la digestion
+si lugubre? On vous fait déjeuner comme des princes, et au lieu de
+remercier les gens en vous montrant aimables, vous pleurez comme deux
+imbéciles.
+
+--C'est nos cinq francs! dit naïvement Aimée.
+
+--Leurs cinq francs!...
+
+--A présent, il nous faudra mendier.
+
+--Peuh!...
+
+--Dame! si nous ne trouvons pas d'ouvrage?
+
+--Ah! ah! ah! s'écria le gamin en se tordant de rire, de l'ouvrage!...
+C'est ça qui est joli! de l'ouvrage! Mais ils sont drôles au possible,
+ces petits sauvages!
+
+--Riez, si bon vous semble, mais mon frère et moi nous voulons
+travailler.
+
+--Laissez-moi donc tranquille!» fit Sabin avec un geste d'épaules
+intraduisible. Puis reprenant son sérieux: «Travailler, dit-il, cela
+vous gâte les mains et vous prive de votre liberté!... Travailler! comme
+des manoeuvres, n'est-ce pas? Pour quelques méchantes pièces de monnaie,
+se mettre à la merci d'un individu qui se croit votre maître et vous
+traite en esclave!... Pour gagner convenablement sa vie, je ne connais
+que deux moyens, moi: se faire artiste, comme nous autres, ou domestique
+dans des maisons où il n'y ait rien à faire. Si le sort ne m'avait
+pas fait naître d'une honorable famille de comédiens, j'aurais brigué
+l'honneur de figurer derrière un de ces magnifiques carrosses qu'on
+voit à Paris monter l'avenue des Champs-Élysées au trot rapide de
+quatre superbes chevaux anglais; ou encore de passer mes journées
+paresseusement étendu sur les banquettes moelleuses d'une antichambre
+princière. C'est ça, des positions! Du galon sur toutes les coutures
+comme un maréchal de France les jours de gala! ou bien habillé de noir
+et cravaté de blanc comme un gentleman qui se rend au bal!... Seulement,
+je n'aurais pas été assez bel homme; on ne veut que des beaux hommes
+pour remplir ces offices importants.... Ça se comprend.... Quand on est
+riche et qu'on peut payer.... C'est dommage, car j'aurais eu la vocation
+et toutes les qualités de l'emploi. Mais toi, César, qui me parais
+destiné à devenir grand et fort, si tu m'en crois, c'est là que tu
+chercheras fortune, au lieu de t'abîmer le corps et l'âme pour vous
+nourrir misérablement, ta soeur et toi.... A moins que tu ne préfères
+t'enrôler parmi nous et mener en notre compagnie une vie joyeuse et
+indépendante, une petite existence en dehors du monde, et qui nargue
+tout à la fois vos lois et vos gendarmes. Voilà, mon bonhomme, ce que
+tu feras, si tu as pour un centime de jugement. Ne me parlez donc plus
+d'ouvrage!... Travailler! c'est bon pour des lourdauds.
+
+--Si je savais? fit César comme en se consultant.
+
+--Quoi?
+
+--Que ce soit comme vous dites?
+
+--Et pourquoi ne le serait-ce pas?
+
+--C'est juste!... Et on vous donne de l'argent pour ça?
+
+--Si on vous en donne?... Parbleu!
+
+--Et Aimée, que deviendra-t-elle?
+
+--Nous lui trouverons une place de femme de chambre.
+
+--Que fait-on quand on est femme de chambre? demanda Aimée.
+
+--Ah! voilà! fit Sabin avec importance; chez les bourgeoises on est
+accablé de besogne, chez les grandes dames on ne fait rien.
+
+--Rien du tout?
+
+--Rien du tout. Et comme sa maîtresse, on porte des robes de soie et des
+chapeaux. Le tout est de bien choisir.
+
+--Mon choix est fait; je me placerai femme de chambre où il n'y a rien à
+faire.
+
+--Cela, petite sauvage, prouve en faveur de ton intelligence.
+
+--Mais, dit César, je ne suis pas encore grand; si on ne prend que des
+beaux hommes on ne voudra pas de moi.
+
+--Tu peux, en attendant, faire un très-joli groom.
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+--Quoi! jeune sauvage, tu ne sais pas ce que c'est qu'un groom? N'as-tu
+donc jamais vu un monsieur quelconque conduisant un grandissime cheval
+attelé à un tilbury si léger qu'il en paraît aérien?
+
+[Illustration: Cet enfant, c'est un groom .]
+
+--Si fait, j'ai vu cela.
+
+--Et à côté de ce monsieur, qui entasse plusieurs coussins sous lui pour
+donner à penser qu'il est un homme superbe, n'as tu jamais remarqué un
+enfant de ton âge assis un pied plus bas que son maître afin de paraître
+encore plus petit qu'il n'est réellement?
+
+--Oui, je sais....
+
+--Eh bien! cet enfant, c'est un groom.
+
+--Et qu'a-t-il à faire?
+
+--Rien du tout, par exemple! toujours dans les bonnes maisons, qu'à
+se promener en tilbury avec son maître.... Il me semble que tu peux
+t'acquitter de cela aussi bien que n'importe qui!...
+
+--Si ce n'est pas plus difficile que vous dites.
+
+--Sans compter qu'on y gagne plus d'argent qu'à faire n'importe quel
+état.... Ne rien faire, et être bien nourri, bien logé, bien habillé et
+bien payé!... Est-ce assez joli, hein?
+
+--Mais comment pourrais-je me placer groom?
+
+--Laisse-moi faire, je te procurerai cela. Sur notre route, se trouve le
+château de Rochemoussue, qui appartient au prince de Rochemoussue.
+J'y suis parfaitement connu; le prince, qui est le meilleur et le
+plus généreux des princes, me protége et fait tout ce qu'il peut pour
+m'obliger; je lui parlerai, et la chose s'arrangera tout de suite.... En
+attendant, pour vous récompenser d'être si sages, je vais m'occuper de
+vous gagner un bon dîner et un bon gîte.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Sabin à Essonne.--Mes amis à Chantemerle.
+
+
+On arrivait à Essonne, il était deux heures de l'après midi. Sabin
+s'arrêta près d'un cabaret borgne, où il entra seul.... Moins de cinq
+minutes après, il reparaissait aux yeux de mes amis dans un maillot
+couleur de chair, et n'ayant pour tout vêtement qu'un petit caleçon
+rouge orné de paillettes d'or; des bottines également rouges et
+pailletées d'or, lui maintenaient gracieusement le pied, et un cercle
+d'or lui ceignait la tête.
+
+Mes amis furent éblouis, ces splendeurs les fascinèrent au point que le
+jeune saltimbanque leur semblait un fils de roi.
+
+Il partit, jouant du fifre à travers les rues et faisant porter par
+César, que cette marque de confiance honorait infiniment, le sac que
+vous connaissez. Aimée suivait avec Balthasar. Cela faisait un effet
+prodigieux; tout le monde se mettait aux portes et aux fenêtres pour les
+voir passer; bientôt les gamins, accourant de tous côtés, leur formèrent
+en moins d'un instant une escorte des plus satisfaisantes. Tout cela,
+emboîtant le pas derrière Sabin et marchant aux sons du fifre, parcourut
+le bourg dans tous les sens, et, après être monté jusqu'en haut de
+la rue principale, redescendit pour venir s'arrêter sur le pont où un
+cercle d'une certaine importance se forma autour du jeune saltimbanque,
+lequel, prenant une pose olympienne, fit alors son boniment:
+
+«Mesdames et messieurs, dit-il avec une galanterie de bon goût, j'ai
+l'honneur de vous présenter en ma personne le fils de l'illustre
+Lucifer, qui vous a honorés l'année dernière de sa visite, et n'a pas
+dédaigné d'exécuter dans vos murs les tours merveilleux qui ont fait sa
+fortune et porté son nom victorieux dans les six parties du monde!...
+Vous êtes trop au courant des progrès de la civilisation, mesdames et
+messieurs, pour ignorer que depuis la découverte de la Californie
+le monde se divise en six parties.--(Murmures dans l'auditoire qui
+signifient: Parbleu! si on sait cela!) L'accueil qu'il reçut de vous,
+reprit Sabin, l'appréciation supérieurement intelligente que vous fîtes
+de ses talents vous ont rendus chers à son coeur. Et, aujourd'hui qu'il
+se repose sous des lauriers si noblement acquis, parmi ses nombreux
+souvenirs celui qu'il évoque avec le plus de plaisir, c'est le vôtre!
+Il aime à se dire que nulle part dans ce vaste univers qu'il a parcouru
+dans tous les sens, ainsi que nos planètes (grande admiration dans
+l'auditoire pour ce voyageur intrépide), il n'a rencontré des hommes
+plus courageux, plus intelligents, plus hospitaliers, plus généreux,
+plus instruits et plus forts, oui, plus forts, que dans cette charmante
+petite ville, qui mériterait bien d'en être une grande. _Lui_, qu'on a
+surnommé l'Hercule moderne, il a rencontré ici pour la première fois des
+hommes qui lui ont tenu tête et qu'il n'a pu vaincre qu'après une lutte
+de quelques secondes!!!... (Tous les hommes présents se regardent en
+ayant l'air de se dire les uns aux autres: est-ce que c'est toi?)
+Quant à moi, mesdames et messieurs, la nature m'ayant refusé les dons
+nécessaires pour marcher sur les nobles traces de mon illustre père,
+ce n'est donc pas par les mêmes moyens que j'essayerai de vous charmer,
+non; c'est tout simplement par des exercices de précision et d'adresse
+que je veux enlever vos suffrages.... Avez-vous des oranges?--Qui
+d'entre vous me donne six, douze et même quinze oranges?... Personne n'a
+d'orange?... Alors, mesdames et messieurs, je vais m'en passer; il faut
+savoir se contenter de ce qu'on possède et tirer parti de ses propres
+ressources.»
+
+Sabin joua encore du fifre, puis, sans doute pour donner aux
+retardataires le temps d'arriver, il perdit quelques minutes à disposer
+sur le sol un tapis en serge verte. Enfin se décidant à commencer,
+il jongla d'abord avec des balles recouvertes d'un métal si brillant
+qu'Aimée pensait qu'elles étaient en argent massif. Il commença par en
+prendre deux seulement, puis quatre, puis six, puis dix; il les envoyait
+et les recevait d'abord avec les mains, puis elles lui tombèrent sur
+l'avant-bras, sur les épaules, sur les cuisses, sur la poitrine, sur la
+tête, il en était environné; c'était vraiment merveilleux, et la
+foule applaudissait de bon coeur. Après cet exercice, vint le tour du
+bilboquet. Il joua d'abord avec une seule bille, puis avec deux, puis
+avec trois, puis avec quatre.... Il abandonna ces premières qui étaient
+petites pour en prendre de plus grosses, lesquelles furent délaissées
+à leur tour pour de plus grosses encore. Enfin, avec une adresse
+étonnante, incompréhensible, il jongla sans même se faire une
+égratignure, avec une demi-douzaine de petits poignards pointus et
+affilés comme des stylets. Malgré tant de savoir-faire et l'enthousiasme
+de la foule, il ne tomba que quelques sous sur le tapis de serge,
+vingt-cinq au plus.... Sabin déçu fit entendre un juron formidable,
+et traita tout haut d'imbécile ce bon public qu'il flattait en si bons
+termes quelques minutes auparavant. Heureusement pour lui, tout le monde
+était parti et nos amis seulement l'entendirent.
+
+[Illustration: Il jongla avec une demi-douzaine de poignards.]
+
+«Bast, dit-il enfin pour se consoler, nous recommencerons demain, et
+la recette sera meilleure. Il n'y avait là que des femmes et des
+vieillards; un tas d'infirmes qui n'entendent rien aux distractions de
+l'esprit, et s'imaginent que je suis encore trop heureux de les avoir
+amusés. Mais qu'importe! vingt-cinq sous, c'est toujours du pain pour ce
+soir. Nous coucherons où nous pourrons.»
+
+Il replia bagage et on retourna au cabaret, mais silencieusement et
+ayant au fond le coeur assez triste.
+
+Il me serait difficile, mes petits lecteurs, de vous dire bien au juste
+ce qu'éprouvaient César et Aimée dans la société de M. Sabin, et
+les pensées qui occupaient leur jeune esprit. Malgré la perspective
+enivrante de devenir domestiques dans des maisons où il n'y aurait rien
+à faire, ils n'étaient peut-être pas complétement rassurés sur l'avenir.
+Quant au présent, ils avaient lieu de s'en plaindre, mais ils n'en
+avaient pas le temps; Sabin les étourdissait. Cependant, quoiqu'ils
+fussent peu aptes à réfléchir, il leur était déjà venu à l'esprit que
+le père Antoine n'approuverait pas qu'on fît société avec ce garçon qui
+avait, à l'endroit du travail, une manière de voir si originale, et ne
+professait qu'un respect excessivement médiocre pour le bien d'autrui.
+
+Balthasar, vu son âge sans doute, avait le jugement plus sûr et
+plus formé, et jusqu'alors il s'était tenu à distance de Sabin;
+malheureusement le pauvre caniche adorait les paillettes et le
+clinquant,--on n'est pas parfait!--et à peine eut-il aperçu le jeune
+saltimbanque dans son costume de théâtre qu'il lui fit toutes sortes
+d'amitiés. Pauvre Balthasar! cette faiblesse devait lui coûter cher!...
+
+Le lendemain, faute d'argent, il fallut se passer de déjeuner. Mes amis,
+pour tuer le temps, se mirent à errer dans les environs d'Essonne. Le
+hasard les conduisit du côté de Chantemerle, où sont réunies un grand
+nombre d'usines appropriées aux productions les plus diverses; telles
+que fabriques de tissus de fil et de coton, impressions sur étoffe,
+laminoirs, fonderies, etc., etc. Ils se rencontrèrent avec des enfants
+qui jouaient sur la route et s'arrêtèrent pour les regarder. Lorsque la
+partie fut achevée, un de ces enfants s'approcha d'eux.
+
+«Qu'est-ce que vous faites, vous? leur demanda-t-il.
+
+--Rien.... pour le moment.
+
+--Alors, vous cherchez votre pain?
+
+--Oh! non....
+
+--Ne mentez pas; ça se voit, vous mendiez.
+
+--Pour ça non, dit César, nous ne mendions pas et nous ne voulons pas
+mendier.
+
+--Vous avez donc des rentes?
+
+--Non.
+
+--Non? Eh bien, comment vivez-vous donc?
+
+--Nous cherchons de l'ouvrage.
+
+--Est-ce bien vrai, ça?
+
+--Mais oui, c'est bien vrai.
+
+--Alors vous voulez travailler?
+
+--Sans doute.
+
+--Sans doute? Vous ne dites pas cela avec beaucoup d'ardeur....
+C'est égal, on entre à la fabrique, venez voir un peu. Je gagne
+soixante-quinze centimes par jour pour six heures de travail, moi qui
+n'ai pas encore dix ans. Le reste du temps, j'apprends à lire et je joue
+dans un vaste préau que je vais vous montrer. Nous sommes comme cela
+plus de cinquante occupés à transporter des bobines d'un endroit dans un
+autre. Ce n'est pas difficile; vous pouvez en faire autant presque sans
+apprentissage. Si cela vous convient, vous verrez le contre-maître;
+il vous casera tout de suite, car on a besoin d'enfants. Attention! et
+suivez-moi. Pour qu'on vous laisse entrer, je vais dire que vous êtes
+mon cousin et ma cousine de Petit Bourg.... Seulement, pas de bêtises;
+on ne touche à rien ici.»
+
+Mes amis suivirent le jeune ouvrier. L'aspect de ces vastes bâtiments,
+de ces hautes cheminées, de tout ce monde, le bruit des machines en
+mouvement, l'ordre qui régnait au milieu d'une activité étourdissante,
+l'immensité des salles, le nombre incalculable des métiers leur fit
+d'abord perdre la tête; ils ne voyaient rien à force de regarder.
+
+«C'est ici qu'on file le lin et le chanvre, leur disait leur cicérone,
+là qu'on les tisse, plus loin on fait de la toile ouvrée. Dans ce grand
+bâtiment, où nous nous rendons en ce moment, on fabrique des tissus de
+coton, à côté on les imprime.»
+
+Lorsque le jeune ouvrier les fit entrer dans la salle où il travaillait,
+ils éprouvèrent une sorte de déception. La vue de ces enfants, mal vêtus
+pour la plupart, qui se livraient à un travail sérieux et gagnaient
+consciencieusement leurs soixante-quinze centimes, ne leur dit rien à
+l'imagination; l'idée d'être domestiques dans des maisons où il n'y a
+rien à faire les flattait bien davantage.
+
+«Moi, dit Aimée, je trouve que ça sent mauvais ici!
+
+--Si tu y tiens, fit en riant le jeune ouvrier, on parfumera la salle
+avec de l'essence de rose.»
+
+Le mot de mijaurée fut prononcé par quelques gamins.
+
+Mes amis, sur la proposition de leur introducteur, s'arrêtèrent près
+d'un métier pour voir comment se faisait la toile; mais cela ne les
+intéressa point. Ils n'y comprenaient rien.
+
+«Retire-toi donc, retire-toi donc, Aimée, cria tout à coup César. Il y a
+de l'huile après toutes ces mécaniques, et tu en mets à ton tablier.»
+
+Tous les jeunes garçons qui se trouvaient dans la salle se retournèrent.
+On commença à regarder mes pauvres amis de travers.
+
+«Allons-nous-en, César, dit enfin Aimée; il y a trop de poussière
+ici, nous n'y saurions durer. Décidément j'aime mieux que nous soyons
+domestiques dans des maisons où il n'y ait rien à faire.
+
+--Fallait donc le dire tout de suite! s'écria le jeune ouvrier en
+colère. Vous voulez être _larbins_, vous autres?... Alors qu'on détale,
+et plus vite que ça!»
+
+A ce mot de larbin, un haro s'éleva dans la salle.
+
+«T'as d'ça dans ta famille, toi? s'écriait-on.
+
+--Non pas. S'ils étaient de ma famille je les renierais; mais ils n'en
+sont point, Dieu merci! Ils étaient sur la route et se disaient sans
+ouvrage. Je leur ai proposé d'entrer ici, ils ont accepté. Pour qu'on ne
+leur fît pas de difficultés, je les ai fait passer pour mes parents de
+_Petit-Bourg_. Voilà tout!»
+
+Les pauvres enfants ne savaient comment échapper aux moqueries de ces
+gamins qu'ils avaient offensés sans le vouloir.
+
+«Vous n'avez donc pas de sang dans les veines? disait l'un.
+
+--Ni de moelle dans les os? ajoutait l'autre.
+
+--_Madame_ craint de gâter ses habits!
+
+--Monsieur veut porter perruque!
+
+--Je comprends ça, moi.
+
+--Ça tient chaud l'hiver?
+
+--D'abord. Et puis ça vous pose!... quand on a de l'ambition.»
+
+Un contre-maître dut protéger la sortie de mes pauvres amis, qui étaient
+tout à fait incapables de se défendre et ne comprenaient rien à l'avanie
+qu'on leur faisait subir.
+
+Ils rentrèrent tristement à l'auberge où Sabin faisait répéter
+Balthasar. Sabin avait découvert que Balthasar était un artiste comme
+lui, et il voulait connaître tout son savoir-faire pour en tirer parti
+dans l'intérêt de la communauté. Le caniche voyant ses maîtres affligés,
+quitta tout pour les caresser.
+
+«Bon! qu'y a-t-il?» demanda Sabin.
+
+Ils racontèrent leur mésaventure.
+
+«Laissez-les dire, fit le jeune saltimbanque, avec ça qu'ils sont jolis
+et qu'ils ont bonne mine!... Vous faire ouvriers de manufacture, comme
+ce serait spirituel!... Qu'ils viennent tout à l'heure sur la place, et
+je leur montrerai, moi, la bonne manière de gagner sa vie.»
+
+A midi et quelques minutes, le fils de l'illustre Lucifer, ou de M.
+Dussault, selon l'occasion, jouant du fifre, se promena comme la veille,
+suivi de César, qui portait toujours le précieux sac, d'Aimée, de
+Balthasar, et de tous les vagabonds de la localité. C'était justement
+l'heure du repas pour les fabricants qui étaient tous sortis, excepté
+les enfants qu'on obligeait à jouer dans le préau. En moins de cinq
+minutes, une foule compacte entoura nos aventuriers. Sabin répéta le
+même boniment et les mêmes exercices que la veille; puis Balthasar à son
+tour paya de sa personne.
+
+La recette fut magnifique! Sabin, de retour à l'auberge, commanda un
+déjeuner copieux. Nos amis, qui avaient grand'faim, mangèrent encore
+sans retenue; et le soir, comme il n'y avait déjà plus d'argent, on
+coucha dans une étable entre deux vaches et un âne.
+
+C'est ainsi qu'ils vécurent pendant une semaine. On s'arrêtait
+tantôt dans une ville, tantôt dans un village, pour y donner des
+représentations plus ou moins lucratives, et toujours on cassait le pot
+après avoir mangé le beurre, comme disent les bonnes gens de la campagne
+en parlant des imprévoyants qui dépensent l'argent à mesure qu'ils le
+gagnent.
+
+César et Aimée s'accoutumaient assez bien à ce genre de vie. De temps à
+autre, cependant, il leur passait comme un nuage dans l'esprit; c'était
+le souvenir de ce qu'avait dit le père Antoine.... mais le père
+Antoine était si loin!... Vous le dirai-je, mes petits lecteurs? César
+maintenant dormait d'un sommeil profond et ne rêvait plus des choses qui
+occupaient si fortement son jeune esprit dans ses jours de misère; la
+campagne, cette belle campagne que le bon Dieu lui faisait voir, ou
+revoir en dormant pour le consoler, ne l'intéressait plus, il n'y
+pensait jamais. Comme Sabin, il considérait maintenant toute chose au
+point de vue de la recette et disait avec son ami:
+
+«Ici, il n'y a que des paysans; pas de chance!»
+
+Ou bien:
+
+«Voici une ville, bonne aubaine!»
+
+Puis on bâtissait des châteaux en Espagne pour les temps fortunés où
+l'on serait domestique dans une maison où il n'y aurait rien à faire.
+D'un autre côté, on ne craignait plus les gendarmes; le papier de leur
+compagnon mettait nos vagabonds en sûreté. Ils se protégeaient les uns
+les autres....
+
+Et les jours se passaient!...
+
+Quant à Balthasar, ces détails lui importaient peu. Il marchait toujours
+en avant, prenant le chemin qui lui plaisait, quitte à revenir sur ses
+pas lorsque Sabin voulait aller d'un autre côté; ce qui n'avait lieu
+que rarement, car le chemin du saltimbanque paraissait être celui du
+caniche. Pourtant il arrivait bien quelquefois qu'on était obligé,
+pour se procurer de l'argent, de se détourner à droite ou à gauche;
+Balthasar, malgré une opposition sérieuse, qui se manifestait
+comme toujours par des fuites plus ou moins prolongées, finissait
+infailliblement par céder. Sabin avait appris à mes amis que ce n'était
+là qu'une feinte de la part du caniche, et leur avait démontré qu'il n'y
+avait pas lieu de s'en préoccuper. L'expérience lui avait donné raison.
+C'est ainsi qu'on perdit une semaine à Corbeil, à Melun et à Milly; mais
+nos aventuriers n'étaient pas gens pressés. La vie leur apparaissait
+si longue, si longue! et ils voyaient devant eux un si grand nombre
+d'années, qu'ils pensaient bien avoir le droit de gaspiller un peu
+le temps présent. Et, d'ailleurs, pourquoi se seraient-ils pressés
+ou inquiétés, puisque Sabin devait les placer chez son ami intime, le
+prince de Rochemoussue?... Leur sort n'était-il pas fixé?
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Au château de Rochemoussue.
+
+
+C'était vers les quatre heures de l'après-midi, on avait dépassé le
+village de Chailly depuis quelques minutes lorsque apparut dans le
+lointain la masse grandiose des bois de Rochemoussue. Sabin, qui
+connaissait le pays, abandonna la grande route pour s'engager dans
+un joli chemin, propre et uni comme un parquet. On était déjà sur le
+domaine de Rochemoussue. On marcha comme cela un quart d'heure environ.
+César était troublé; il lui semblait connaître, mais vaguement, ces
+vastes prairies où paissaient en liberté les petites vaches bretonnes du
+prince. L'aspect général de la campagne était sévère; aussi loin que la
+vue pouvait s'étendre, l'horizon était boisé.
+
+«Reconnais-tu donc tout cela, César? demanda Aimée.
+
+--Je ne sais pas,» répondit le jeune garçon.
+
+Et ils continuèrent d'avancer.
+
+Enfin au delà d'une magnifique pelouse d'un vert tendre, entre deux
+massifs de haute futaie, se découvrit le château de Rochemoussue.
+
+«Les prairies et les bois, dit César à Aimée, je croyais les
+reconnaître; mais ce château, je ne l'ai jamais vu.»
+
+On n'était encore que dans la première quinzaine de mai, seulement le
+printemps était si beau cette année-là qu'on eût dit que le climat de
+l'Italie était devenu celui de la France.
+
+«Voilà, dit Sabin à mes amis en leur montrant le château (une imposante
+construction édifiée dans le style du dix-septième siècle), voilà où
+désormais vous passerez votre vie dans la paix et l'abondance!»
+
+On côtoyait de magnifiques potagers et des jardins qui n'étaient séparés
+de la route que par un large fossé. Nos aventuriers pouvaient tout
+à l'aise admirer les serres monumentales, toutes grandes ouvertes au
+soleil de mai, et exposant aux regards des promeneurs, les nuances
+vives, tendres ou riches de ces rhododendrons célèbres, de ces azalées
+merveilleuses qui tous les ans remportaient le prix au concours
+d'horticulture. Ils pouvaient encore admirer la savante disposition des
+serres-chaudes où étaient cultivées des primeurs devenues des types dans
+le monde horticole, puis une melonnière unique au monde pour la saveur
+et la variété de ses espèces. Mais ce qui ravissait surtout mes amis,
+dont les goûts étaient encore simples, c'était trois petits chalets, à
+toiture de chaume et aux murs recouverts de lierre, disséminés dans les
+jardins et sans doute destinés à loger les jardiniers.
+
+«Que je voudrais demeurer là! disait Aimée.
+
+--Peuh! faisait Sabin avec ce dédain des petites choses qui lui était
+particulier, c'est malsain au possible.... sans compter les autres
+désagréments. Les lézards y font leur nid, c'est infesté de souris et
+les rats s'y promènent comme des gens qui sont chez eux.
+
+--Du moment que les rats s'y promènent.... C'est égal, je voudrais bien
+avoir une petite maison comme cela.»
+
+Sabin entra chez le concierge du château, et demanda M. Prosper, un
+valet de pied attaché au service de M. Maxime de Rochemoussue, le plus
+jeune fils du prince, un enfant qui n'avait encore que cinq ans et demi.
+
+Nos amis avaient cru que Sabin s'adresserait au prince lui-même. Ils
+furent quelque peu déçus, mais ils se consolèrent promptement en
+voyant arriver M. Prosper qui était un fort beau garçon et représentait
+énormément avec son habit bleu de roi, sa culotte courte, ses superbes
+mollets et ses souliers à boucles.
+
+Sabin, qui avait connu M. Prosper au temps où le jeune domestique
+n'était encore qu'un petit paysan du Berry, lui dit quelques mots à voix
+basse. Le valet de chambre s'absenta, mais revint presque aussitôt.
+
+«Vous pouvez demeurer ici jusqu'à demain,» leur dit-il.
+
+Alors tous trois entrèrent suivis de Balthasar que tant de grandeur
+n'embarrassait point.
+
+Il était cinq heures; la nouvelle que des saltimbanques étaient
+au château pénétra jusqu'au salon, et bientôt on vint chercher nos
+aventuriers de la part du prince et de la princesse, qui voulaient,
+puisque l'occasion s'en présentait, donner le spectacle à leurs enfants.
+
+Sabin suivit M. Prosper avec l'aplomb d'un mérite qui ne s'ignore pas;
+ce que voyant César et Aimée, ils suivirent Sabin, et Balthasar suivit
+tout le monde.
+
+Le prince et la princesse, entourés de leurs enfants, étaient au jardin
+sous un immense platane qui les protégeait de son ombre, sans leur
+dérober la vue splendide de la vallée de la Seine qui se déroulait
+devant eux.
+
+[Illustration: Le prince et la princesse, entourés de leurs enfants,
+étaient au jardin.]
+
+Sabin avait tant parlé du prince et de la princesse de Rochemoussue, il
+les avait tant exaltés que mes amis s'attendaient à voir des personnages
+de taille surhumaine, ou, tout au moins, autrement faits que les autres
+mortels, et ils ne laissaient pas que d'être troublés. Mais ils ne
+tardèrent point à se rassurer; le prince et la princesse ressemblaient à
+tout le monde, et avaient été taillés sur le patron banal qu'ont fourni
+au genre humain tout entier Adam et Ève nos premiers parents. Ils
+paraissaient peut-être meilleurs ou plus intelligents que bien d'autres;
+mais cela tenait évidemment aux qualités intérieures et toutes morales
+dont ils étaient doués, et à l'éducation qu'ils avaient reçue.
+
+La princesse était une gracieuse petite femme à la physionomie douce
+et fine. Elle était jolie, mais elle avait dû l'être encore davantage,
+autrefois, dans le temps, lorsqu'elle était toute jeune; seulement,
+comme mes amis ne l'avaient pas connue dans ce temps-là, ils la
+trouvaient charmante. Ils n'avaient jamais rien vu, du reste, de
+gracieux et d'encourageant comme son sourire, ni rien entendu d'émouvant
+comme le son de sa voix; elle avait l'air de parler du coeur, et son
+regard, si tendre et si pénétrant, semblait dire aux pauvres gens:
+«Rassurez-vous, ayez confiance; je vous comprends, moi, et je sais ce
+qu'il vous faut!» Elle était vraiment l'incarnation de la bonté et de la
+charité.
+
+Certes, il y avait loin de cette douce princesse, qui savait si bien
+se mettre à la portée de tous, des riches comme des pauvres, à ces
+altières, hautaines et impertinentes créatures qu'on a si longtemps
+représentées comme les types les plus achevés de la noblesse. Mais à
+votre sens, mes petits lecteurs, ne valait-elle pas mieux?
+
+Le prince était un homme de cinquante-cinq ans, environ, mais qui n'en
+paraissait pas beaucoup plus de quarante-cinq; il avait la tournure et
+la physionomie d'un militaire, quoiqu'il n'eût jamais fait partie de
+l'armée. Mais sous des dehors brusques, il cachait un coeur droit
+et juste, et sa parole, bien que brève, n'était jamais ni dure ni
+blessante. Il semblait, au contraire, que sa brusquerie n'eût d'autre
+objet que de dissimuler ses bonnes actions. Ainsi, par exemple,
+lorsqu'on lui rapportait que de pauvres gens allaient être expropriés
+faute d'argent pour payer le loyer d'une misérable chaumière, il
+ordonnait à son intendant de payer pour eux du même ton dont il eût
+ordonné de les fusiller. Si un obligé dans sa reconnaissance venait le
+trouver pour le remercier et protester de son dévouement, il lui disait:
+«Qu'on ne m'ennuie plus de ces choses-là.»
+
+C'était un travers sans doute, mais un tout petit travers.... Et quand
+on pense combien il serait aisé aux princes d'avoir de gros défauts, on
+est bien près de leur souhaiter beaucoup de travers comme celui-là.
+
+Dès qu'il eut appris l'arrivée au château de nos trois aventuriers,
+le prince avait dit, toujours sur le même ton: «Qu'on me les amène de
+suite!» et tout naturellement on s'était empressé d'obéir.
+
+Nous devons, pour être juste, avouer qu'il imposait énormément à nos
+amis. Tout dans sa personne, sa grosse et rude moustache, ses favoris
+épais, ses cheveux taillés en brosse et la mobilité de son oeil vif et
+clair les embarrassait outre mesure. Aussi pendant que Sabin, excité
+par le haut rang de ses spectateurs, se livrait aux inspirations de son
+génie, reportaient-ils de préférence sur la princesse leur regard timide
+et curieux.
+
+M. et Mme de Rochemoussue, comme nous l'avons dit, étaient entourés de
+leurs enfants: un grand et beau garçon de dix-huit ans qu'on appelait
+Ludovic, une charmante fille de seize ans nommée Luce, une autre de dix,
+appelée Marthe, et le petit Maxime qui n'avait encore, comme vous savez,
+que cinq ans et demi.
+
+Tous les quatre prirent un plaisir très-vif au spectacle improvisé que
+leur donnaient Sabin et Balthasar, qui, lui aussi, se surpassa. Le brave
+caniche fut bien récompensé par ces beaux enfants du plaisir qu'il leur
+avait procuré, car ils le comblèrent de caresses et de bonbons, et
+ne dédaignèrent point de passer leurs mains fines et blanches dans sa
+toison peu soignée. Jamais Balthasar ne s'était trouvé à pareille fête,
+et il se montrait fort sensible à l'honneur qu'on lui faisait. Cependant
+il sut y répondre fort dignement et il n'eut point, tant s'en faut,
+la mine plate et impudente que prit Sabin pour recevoir les vingt-cinq
+francs dont le prince crut devoir payer leur savoir-faire et leur
+habileté.
+
+Vingt-cinq francs! c'était une somme fabuleuse dans le ménage des trois
+aventuriers. Sabin était comme fou de joie, et mes amis pensaient
+que leur fortune était faite. Tous trois, sur la recommandation de
+la princesse, se rendirent à l'office où le maître d'hôtel leur donna
+quelques friandises afin qu'ils pussent, sans trop souffrir de la
+faim, attendre le dîner, qui n'avait lieu qu'à huit heures pour les
+domestiques.
+
+Après une collation comme ils ne soupçonnaient même pas qu'on en pût
+faire, ils montèrent, toujours accompagnés de M. Prosper, à leurs
+chambres respectives, situées sous les combles du château. Là, César et
+Aimée trouvèrent chacun un costume complet qui leur était donné par
+la princesse. Tout y était, depuis les souliers jusqu'au bonnet. Ils
+s'empressèrent, sur l'invitation de M. Prosper, de quitter leurs vieux
+habits et de mettre les neufs; puis ils redescendirent à l'office où
+tous deux firent assez bonne figure, l'un avec sa blouse de retors
+coquettement serrée sur les hanches par une large ceinture de cuir,
+l'autre avec sa robe, et son tablier de cotonnade, ses souliers lacés,
+son châle noué en sautoir et son petit bonnet de soie noire, derrière
+le bavolet duquel ses cheveux bien peignés et bien brossés frisaient
+en queue de canard. Sabin les examinait de la tête aux pieds, et, les
+prenant par la main, les faisait tourner à droite, tourner à gauche, et
+affectait de ne les point reconnaître. Cela les amusait, et ils riaient
+de bon coeur.
+
+Ils pensaient bien, du reste, que si la princesse leur avait donné tant
+de belles choses, c'était parce que Sabin lui avait dit ou fait dire un
+mot en leur faveur. Mais c'est égal, ils avaient remarqué qu'il était
+moins lié avec le prince qu'il n'avait toujours prétendu.
+
+Après dîner, le prince, la princesse et leurs enfants, accompagnés des
+précepteurs et des institutrices, montèrent dans de belles voitures pour
+se rendre chez un autre prince du voisinage, où l'on devait danser
+et jouer des charades une partie de la nuit. Ce fut alors au tour des
+domestiques de se mettre à table. Ils étaient là plus de vingt!...
+C'était jour de gala; on profitait de l'absence du prince pour fêter
+tranquillement à ses dépens l'anniversaire de l'un d'entre eux. On avait
+dressé un couvert splendide: les fleurs, l'argenterie et les cristaux
+étincelaient sur la table au feu d'une profusion de bougies. Le
+maître-d'hôtel d'un côté, et la femme de charge de l'autre, occupaient
+les places d'honneur; les autres convives venaient à la suite, chacun
+selon son âge ou le rang qu'il croyait tenir dans la maison. Aux deux
+extrémités étaient placés Sabin et le dernier des marmitons, puis César
+et Aimée.
+
+Les hommes avaient quitté la livrée pour prendre l'habit noir, et les
+dames étaient en robes de soie. Cela présentait vraiment un joli coup
+d'oeil. Par exemple, les vins manquaient, non par la quantité, mais
+par la variété, et les convives, chose désolante, n'avaient pas plus
+de trois verres devant leur assiette. Pourtant la cave du prince
+était célèbre, mais le sommelier, un ancien militaire, un homme sans
+_éducation_, un rustre enfin, ne faisait point partie de la domesticité.
+Il était incorruptible et n'entendait point raillerie sur la question de
+probité. Il avait donc fallu se contenter du bourgogne ordinaire et
+du madère de cuisine. Quelques bouteilles de champagne, adroitement
+dérobées dans la bagarre d'une grande soirée, complétèrent le festin.
+C'était peu!... mais tant de gens sont encore obligés de se contenter à
+moins!...
+
+Il fallait entendre tout ce monde singeant maladroitement ses maîtres;
+les femmes minaudant, et les hommes jouant aux gentlemen!
+
+On disait princesse à la femme de chambre de Mme de Rochemoussue, et
+prince au valet de chambre de monsieur! Comme le jeune Ludovic portait
+le titre de comte de Montgeron, son domestique se faisait appeler
+Montgeron tout court. «Mon cher Montgeron, lui disait-on, goûtez donc
+de ces conserves d'ananas.» Deux invités, qui servaient dans un
+château voisin, avaient pris le titre de marquis et marquise du Breuil.
+«Marquise, disaient les dames, vos yeux sont ravissants; vous êtes ce
+soir tout à fait en beauté!»
+
+Mais au dessert, grâce au cliquot du prince, le naturel reparut, les
+langues s'aiguisèrent, et nos amis apprirent en moins d'une demi-heure
+les secrets le plus intimes de la famille de Rochemoussue. On raconta
+avec beaucoup de malice et de sous-entendus, comme pour donner à penser
+que ce n'était pas tout, que le prince avait trois fausses dents, que la
+princesse portait de faux cheveux, que M. Ludovic était myope, que Mlle
+Luce avait une jambe de travers, que Mlle Marthe serait bossue et que le
+petit Maxime deviendrait épileptique. On sut aussi que M. le marquis de
+Breuil était un sot, un bellâtre qui se teignait les moustaches et les
+favoris, et la marquise une fine mouche qui le faisait tourner comme le
+vent un coq de clocher.
+
+Puis on s'égaya aux dépens de la principauté de Rochemoussue,
+principauté de fraîche date, achetée à Rome par le père du prince
+actuel, un financier peu scrupuleux, qui était censé l'avoir obtenue
+en reconnaissance de services rendus au gouvernement pontifical; et on
+affirma que la princesse n'avait point tant sujet de faire la sucrée,
+puisque son grand-père avait tout bonnement gagné son immense fortune en
+faisant fabriquer des tissus à Mulhouse.
+
+Nous devons ajouter que le prince, la princesse et toutes les personnes
+de leur monde le plus intime étaient désignés par des surnoms: l'un,
+qui était fort et trapu, était appelé le taureau; l'autre, qui avait
+les jambes trop longues, le lévrier. Mais, plus généralement, le noms
+étaient pris dans la mythologie: il y avait Jupiter, Mars, Bacchus, puis
+Junon, Diane, Vénus, Proserpine, etc., etc.
+
+[Illustration: Elle chanta avec un brio renversant.]
+
+A dix heures, on décida qu'il serait tout à fait charmant de finir la
+soirée par un bal et un peu de musique. Prosper jouait délicieusement du
+violon. Annette chantait agréablement, et Jean touchait passablement du
+piano. On monta au salon qui servait de salle d'étude aux enfants. M.
+Jean se mit au piano et Mlle Annette charma d'abord la société par deux
+ou trois innocentes chansonnettes, puis elle aborda la grande musique et
+chanta avec un brio renversant un morceau du _Prophète_, que Mlle Luce
+apprenait depuis quelque temps et dont elle n'était pas encore parvenue
+à vaincre toutes les difficultés. M. Prosper, un ténor élégant et joli
+garçon comme tous les ténors, après s'être un peu fait prier, consentit
+à chanter, en s'accompagnant avec son violon, cet air fameux et
+difficile: _O Richard, ô mon roi!_... que M. Ludovic répétait sans trop
+de succès depuis plus de six mois.... C'était tout bonnement divin!
+
+On s'arracha à ces délices pour se livrer au plaisir de la danse. Les
+dames, ayant jugé à propos de changer de toilette, avaient emprunté à
+la garde-robe de leurs maîtresses des robes de tulle de la plus grande
+fraîcheur et sortant des ateliers d'une faiseuse célèbre. C'était
+simple, mais de bon goût. Avec cela, une fleur, un ruban, un rien dans
+les cheveux, et l'on n'avait pas la tournure de tout le monde!
+
+César et Aimée, relégués dans un coin sur un canapé pendant que Sabin,
+faisant sa partie dans l'orchestre, jouait du fifre avec une ardeur de
+possédé, admiraient toutes ces merveilles et pensaient de bonne foi,
+tant leurs idées étaient confuses et embrouillées, que dans les maisons
+où il n'y a rien à faire ce sont les domestiques qui sont les maîtres.
+
+Enfin cette société de singes se sépara et mes amis furent reconduits à
+leurs chambres, de jolies chambres meublées chacune d'un lit de fer, de
+deux chaises, d'un lavabo et d'un miroir. C'était du luxe, mais hélas!
+c'était aussi la première fois que les pauvres enfants couchaient dans
+des chambres différentes! et eux qui dormaient si bien sur la paille
+pourvu qu'ils y fussent côte à côte, purent à peine fermer l'oeil sur
+ces matelas confortables et dans ces draps blancs et parfumés à l'iris.
+Il faut bien le dire, du reste, ils avaient encore la tête pleine du
+bal et de la musique; puis ils avaient bu du punch et cela les agitait.
+Sabin, plus habitué à supporter les plaisirs du monde, était monté à sa
+chambre gris comme deux Polonais, et cependant on l'entendait ronfler à
+travers la cloison.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Mes amis font une rencontre aussi heureuse qu'inattendue.
+
+
+En mai, le soleil se lève de grand matin; il était cinq heures à peine
+et déjà il faisait grand jour. César et Aimée, ne parvenant pas à
+goûter un sommeil paisible, résolurent de s'habiller, puis de faire
+en compagnie de Balthasar une promenade dans ce beau parc dont on
+découvrait une partie de leurs fenêtres. Ils pensaient qu'il n'y
+avait pas de mal à prendre, pour ainsi dire, possession de ces lieux
+privilégiés où ils comptaient bien passer leur vie désormais.... Certes,
+ils étaient ravis de courir dans ces allées si soigneusement entretenues
+qu'il eût fallu avoir recours à une loupe pour y découvrir un brin
+d'herbe, de s'enfoncer sous ces futaies si hautes et si épaisses que le
+jour y pénétrait à peine, d'admirer les magnifiques saules pleureurs
+qui baignaient, avec une grâce remplie de tristesse et de nonchalance,
+l'extrémité de leurs branches dans l'eau transparente des lacs. Oui,
+ils trouvèrent bon de se reposer sur le gazon à l'ombre des marronniers
+d'Inde ou des gigantesques platanes.... Mais on s'habitue si vite aux
+grandeurs!... Ils avaient parcouru dans tous les sens cet admirable
+domaine, auprès duquel le paradis terrestre n'eût semblé qu'un marécage
+inculte, et joué dans des allées bordées de rosiers trois fois hauts
+comme leurs petites personnes, d'ébéniers dont les grappes leur
+retombaient sur la tête et de toutes sortes d'arbustes aux fleurs
+éclatantes et parfumées.
+
+Eh bien! mes petits lecteurs, vous me croirez si vous voulez, en moins
+de trois heures, ils s'étaient familiarisés avec toutes ces merveilles,
+qui déjà ne leur semblaient point de trop pour eux, et ils pensaient
+bien qu'ils pourraient en jouir largement lorsque César serait groom
+dans cette maison, où, comme ils avaient pu s'en assurer la veille,
+il n'y avait rien à faire qu'à s'amuser. Quant à Balthasar, toutes ces
+choses lui étaient indifférentes, et à tous moments il témoignait son
+impatience par des allées et des venues, des aboiements et des caresses
+auxquels César et Aimée ne comprenaient rien. Enfin on se trouva en
+présence d'une grille ouverte et il put sortir; force fut bien à mes
+amis de le suivre. Il courait, il courait, sans se soucier de la fatigue
+qu'il imposait aux jambes de ses maîtres, et en moins d'un quart d'heure
+on se trouva sur la route de Rochemoussue à Fontainebleau. De loin
+César et Aimée voyaient que le caniche caressait un homme, et cela les
+intriguait prodigieusement, car Balthasar n'était point d'un naturel
+familier. Ils hâtèrent le pas. Mais jugez, mes petits lecteurs, quelle
+fut leur surprise lorsqu'ils reconnurent le père Antoine!... le père
+Antoine? Comment cela se faisait-il? Lui qui devait être dans son pays,
+pourquoi nos amis le rencontraient-ils comme cela, à l'improviste,
+sur la route de Rochemoussue? Leur imagination était aux champs. Bien
+souvent le sort se plaît à nous jouer de ces surprises qui ressemblent
+à des coups de théâtre et nous déconcertent tant elles sont inattendues.
+On se demande comment cela s'est fait et on n'est pas loin de supposer
+que des créatures d'un autre ordre, des génies, des esprits, se mêlent à
+notre insu de notre destinée et gouvernent nos affaires, les emmêlant
+et les débrouillant à leur fantaisie, sans prendre seulement la peine de
+nous demander si cela nous plaît. Il ne s'en faut alors de presque rien
+qu'on prenne pour des êtres réels les créatures charmantes qui peuplent
+les contes de fées. Mais César et Aimée, qui ne savaient point lire,
+ne connaissaient point de féeries.... C'est égal! je ne suis pas
+très-éloigné de croire que s'ils avaient été en état de supposer que des
+fées et des génies pussent se mêler de leurs affaires, ils auraient, en
+cette circonstance, trouvé leur intervention rien moins qu'agréable.
+
+«Ah çà, dit le père Antoine, qui vous a amenés par ici, et que diable y
+faites-vous?»
+
+Ils racontèrent leur histoire et dirent consciencieusement, parce
+qu'ils ne savaient point mentir, ce qui leur était arrivé depuis trois
+semaines. Mais à partir du moment où ils avaient rencontré Sabin, le
+brave homme ne cessa de hocher la tête à tout ce qu'ils disaient. On
+voyait bien que cette odyssée n'était point de son goût.
+
+«Et maintenant qu'allez-vous devenir? demanda le brave homme.
+
+--Sabin va nous faire placer domestiques au château de Rochemoussue.
+C'est une grande maison, et où il n'y a rien à faire, dit naïvement
+Aimée.
+
+--Domestiques, fit le bonhomme en hochant toujours la tête... soit!...
+si cela vous convient; servir ses semblables est un métier aussi
+honorable qu'un autre.... lorsqu'il est exercé honorablement. Ne
+sommes-nous pas tous, d'ailleurs, les serviteurs les uns des autres en
+ce bas monde?
+
+[Illustration: Ils reconnurent le père Antoine.]
+
+Faire rôtir des marrons pour le public ou pour un particulier, n'est-ce
+pas toujours faire rôtir des marrons? L'essentiel est que les marrons
+soient rôtis à point.... Moi, il me semble que si je m'étais mis en
+condition, j'aurais pu faire un brave et honnête serviteur. Après cela,
+peut-être que je m'abuse.... et que c'est plus difficile que je ne
+pense. Mais l'idée ne m'en serait jamais venue.... Ce n'est pas que
+je sois plus fier qu'un autre, oh! non!... Seulement je n'y ai point
+pensé.... Sois donc domestique puisque ça te plaît, mon garçon. Mais
+entendons-nous; sois-le dans une maison où il y ait de l'ouvrage, et
+non où il n'y ait rien à faire. Il faut avoir du coeur, mon bonhomme,
+et gagner le pain qui te fera vivre. Quoi donc! est-ce que le travail
+te ferait peur?... On me dira que ceux qu'on paye pour ne rien faire
+gagnent leur argent en ne faisant rien. Cela les regarde.... et aussi
+les bourgeois qui les prennent à leur service. Mais, c'est égal,
+vois-tu, parader derrière un carrosse ou fainéanter toute la journée
+dans une antichambre en disant du mal de ses maîtres, ça ne peut pas
+être un bon état. Tiens, César, veux-tu te mettre en condition et en
+même temps devenir un homme, apprends l'état de jardinier. Si ton ami
+Sabin a quelque influence dans la maison, qu'il t'y fasse entrer comme
+aide-jardinier. Pour commencer tu ne gagneras que ta nourriture, mais
+bientôt on te donnera des appointements, et un jour tu pourras occuper
+une place de maître jardinier. Mais pour cela il faut être intelligent
+et travailleur.... Tâte-toi. Allons, te sens-tu capable de cela?...
+Domestique dans une maison où il n'y a rien à faire. N'est-ce pas une
+honte d'avoir songé à prendre un pareil métier!... Allons, va retrouver
+Sabin et ramène-le ici; je veux causer avec ce garçon-là et voir un peu
+ce qu'il est.»
+
+César et Aimée retournèrent au château et gravirent assez piteusement
+les trois étages qui conduisaient à leurs mansardes. Celle de Sabin
+était vide!... Ils cherchèrent partout le fameux sac; point de sac!...
+tout avait disparu. Ils descendirent à l'office, et demandèrent des
+nouvelles de leur camarade; on ne l'avait point vu. Le coeur serré par
+un pressentiment pénible, ils revinrent près d'Antoine qui les attendait
+sur la route.
+
+«Et Sabin, demanda le brave homme.
+
+--On ne sait ce qu'il est devenu.
+
+--Ah! on ne sait ce qu'il est devenu! Eh bien, je vais vous le dire,
+moi, ce qu'il est devenu. Il est parti avec les vingt-cinq francs dont
+la moitié vous appartenait à cause de Balthasar, et, d'après le portrait
+que vous m'en faites, ce doit être l'espèce de vaurien qui est passé
+près de moi il n'y a pas plus d'une heure et demie, comme j'étais assis
+sur la route.... Vous voilà bien! maintenant, vos places s'en vont à
+vau-l'eau!... Ce n'est, ma foi, pas malheureux; il vous fallait une
+bonne leçon, vous en aviez besoin, vraiment.... Je me demande comment
+vous avez pu croire qu'un semblable garnement avait du crédit auprès
+d'un homme comme le prince de Rochemoussue, et comment vous n'avez pas
+vu tout de suite qu'il n'était qu'un mauvais sujet et un voleur....
+Il était temps qu'il vous quittât, car vous alliez devenir deux petits
+fainéants comme lui.... Ah çà, qu'est-ce qui vous fait pleurer?
+
+--Nous n'avons plus d'argent!
+
+--Voilà-t-il pas une belle affaire! On dirait vraiment que c'est la
+première fois que cela vous arrive!
+
+--Les gendarmes vont nous arrêter et nous reconduire chez Joseph.
+
+--Écoutez, ça dépend de vous; si vous voulez travailler, suivez-moi et
+vous n'entendrez jamais parler de Joseph. Sinon, je vous abandonne,
+et, ma foi! je ne sais pas ce qu'il adviendra de vous. Allons,
+choisissez....
+
+--Nous voulons travailler, s'empressèrent de dire les deux enfants.
+
+--Alors partons. Seulement ne marchez pas trop vite parce que je viens
+de faire une maladie; et mes jambes ne sont pas encore bien solides.»
+
+Les pauvres enfants s'empressèrent auprès d'Antoine, et lui demandèrent
+ce qu'il avait eu.
+
+«Oh! presque rien, répondit le brave homme; un refroidissement, une
+fluxion de poitrine, je ne sais pas au juste comment le médecin appelle
+ça. J'avais fait un détour pour voir un ami à moi qui demeure près
+d'ici. Je ne m'étais jusqu'alors ressenti de rien; mais chez lui je me
+sens pris tout à coup de frissons, de fièvre.... et j'y suis resté près
+de trois semaines; à présent ça va mieux, je me rendais tout doucement
+à la gare lorsque vous m'avez rencontré; car maintenant il faut que je
+prenne le chemin de fer, je ne suis pas assez fort pour retourner à pied
+au pays.... Bast! il ne faut plus parler de cela; le bon Dieu qui sait
+bien mieux que nous comment il faut conduire nos affaires, voulait sans
+doute que je me trouvasse par ici en même temps que vous autres pour
+venir à votre secours et vous aider à sortir d'un mauvais chemin....»
+
+Après une heure de marche on était en pleine forêt, César était devenu
+songeur, et Balthasar humait l'air en poussant de petits cris de joie,
+puis il s'en allait flairer les arbres et se roulait dans l'herbe avec
+une sorte de frénésie.
+
+«Est-ce que ça te déplaît de venir avec moi, César? demanda le père
+Antoine.
+
+--Oh non! répondit l'enfant.
+
+--N'aimerais-tu point la forêt? craindrais-tu d'y avoir peur?
+
+--Peur!... Non, pour ça, je n'y ai point peur; il me semble, au
+contraire, que j'y ai vécu et que je la connais.
+
+--A la bonne heure!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Mes amis chez le père Jean.
+
+
+On atteignit un endroit où le taillis avait été coupé l'année
+précédente. Le bois de corde et la corps des gros arbres étaient
+enlevés, mais il restait encore des bourrées empilées sur la lisière
+des chemins d'exploitation, et de gros tas de bois à charbon qu'on
+apercevait au milieu des jeunes pousses. Il était bientôt midi, l'air
+était lourd, le soleil brûlant et la chaleur devenait accablante dans
+ces sables dépourvus d'ombrage. Aimée ne pouvait plus avancer.
+
+«Nous y voilà, lui disait le père Antoine. Allons, encore un effort!»
+
+Et il montrait aux enfants une épaisse fumée qui s'échappait d'une
+clairière à cinquante pas de là.
+
+Enfin on arriva et nos amis se trouvèrent en présence d'un homme qui,
+assis sur le gazon, mangeait tranquillement son pain en regardant
+brûler le fourneau qu'il venait d'allumer. Au premier abord les enfants
+pensèrent que c'était un nègre.
+
+«C'est mon ami Jean, leur dit le père Antoine, un compatriote à moi qui
+est venu s'établir charbonnier par ici.»
+
+Jean détourna la tête et reconnut son ami.
+
+«C'est encore moi, dit celui-ci.
+
+--Il n'y a pas de reproche, fit Jean en lui tendant sa main noire.
+
+--Je le sais!
+
+--Ça ne va pas?
+
+--Pas bien fort.... Mais ce n'est pas là ce qui me ramène; je viens te
+demander un service?
+
+--Parle?
+
+--Voici deux petits.... c'est malheureux comme les pierres,... la
+misère, quoi!... Mais c'est bon; je les connais depuis longtemps, j'en
+réponds. Ils étaient exploités par un misérable; ils se sont échappés.
+Comment? ils te le diront.... Enfin, les voilà.... Si je les abandonne
+sur les grands chemins, on les ramasse et on les envoie l'un d'un côté,
+l'autre d'un autre, dans quelque maison de correction.... Faut pas
+laisser faire ça, ce serait les perdre; prends-les avec toi.... à eux
+deux ils valent bien le garçon qui t'a quitté.... Ils travailleront et
+tu les nourriras.... tu trouveras une petite place pour les loger....
+Enfin tu feras pour le mieux. Il est bien possible que l'état ne leur
+plaise pas; s'ils trouvent mieux, ils le prendront. Fais comme s'ils
+t'appartenaient.
+
+[Illustration: «C'est mon ami Jean,» leur dit le père Antoine.]
+
+--C'est bien, dit Jean avec gravité, il sera fait comme tu désires.
+
+--Merci! mon vieux.
+
+--Bon! il n'y a pas de quoi! Ne faut-il pas s'entr'aider en ce bas
+monde?
+
+--Çà, venez ici, vous autres, dit le père Antoine en prenant les deux
+enfants par la main, voilà votre maître ou plutôt votre père, car c'est
+un bon et brave homme que mon ami Jean. Il faut lui obéir et bien
+faire la besogne qu'il vous commandera. Dame! ce n'est pas un métier
+de muscadin; avant huit jours vous serez aussi noirs que lui. Mais cela
+importe peu, si vous êtes aussi honnêtes.... Sur ce, au revoir et bon
+courage! S'il plaît à Dieu, je repasserai par ici au mois d'octobre.»
+
+Le brave homme embrassa les deux enfants, serra encore une fois la main
+de son ami et partit tout à fait.
+
+Jean conduisit les deux enfants dans sa maisonnette, une espèce de hutte
+en terre dans laquelle était installé son ménage de solitaire. Cela
+se composait d'un lit de feuilles sèches, d'un bahut, d'un fourneau
+portatif, de deux marmites en terre, de quelques assiettes, d'une
+demi-douzaine de cuillers et fourchettes en étain et d'une cruche en
+grès pour aller puiser de l'eau à la fontaine.
+
+«Voici ma demeure, dit-il à mes amis. Dame! ce n'est pas beau!... Mais
+on y est bien tout de même.... Toi, petite, comment t'appelles-tu?
+
+--Aimée.
+
+--Toi, petite Aimée, tu seras notre ménagère; je ne veux pas que tu
+touches au charbon. A nous deux, ton frère et moi, nous suffirons à la
+besogne.... Vois-tu, tu gouverneras la maison, tu tremperas la soupe,
+tu feras la lessive, tu raccommoderas notre linge. Ce sera bientôt fait,
+va, sois tranquille: il n'y en a pas beaucoup. Sais-tu coudre?
+
+--Non, répondit Aimée en rougissant.
+
+--Bon! c'est pas la peine de rougir, je te montrerai, moi... puis aussi
+à savonner nos hardes. Si tu as de la bonne volonté, tout ira bien.»
+
+Jean qui avait amassé une provision de feuilles sèches à quelques pas de
+sa demeure, leur en apporta suffisamment pour dresser deux lits; puis il
+exigea que mes amis quittassent les beaux habits que leur avait donnés
+la princesse de Rochemoussue, et reprissent les vieux que César avait
+apportés sur son épaule au bout d'un bâton.
+
+«Il faut garder cela pour les dimanches et les jours fériés, disait
+Jean, on ne peut pas travailler lorsqu'on est en toilette.»
+
+Et il avait bien raison.
+
+Le soir, après la journée de travail, il les conduisit à Arbonne, où il
+acheta un dé à coudre, des ciseaux, des aiguilles et du fil pour Aimée,
+qui ne s'attendait pas à tant de générosité. Elle était reconnaissante,
+et cela faisait plaisir à Jean, qui s'amusait de voir combien elle était
+fière de pouvoir enfin, comme toutes les fillettes de son âge, porter
+des ciseaux attachés par un ruban à la ceinture de son tablier, et
+coudre ses robes s'il en était besoin.
+
+César était toujours songeur; Balthasar galopait comme un fou dans
+les rues du village, entrait dans toutes les cours et mettait le nez à
+toutes les portes.
+
+«Qu'est-ce qu'il a donc?» disait Jean.
+
+Tout à coup il disparut; César inquiet partit devant pour le chercher,
+Aimée le suivit. On entendait le caniche qui aboyait dans une cour au
+fond de laquelle se trouvait une maison toute basse et toute petite dont
+les deux uniques chambres avaient leurs fenêtres encore ouvertes. César
+entra. Les bonnes gens soupaient.
+
+«Qu'as-tu donc? demanda Aimée à son frère, pourquoi es-tu si pâle?»
+
+On ne voyait point Balthasar, mais on l'entendait toujours.
+
+«Madame, dit poliment César à la maîtresse du logis, notre chien est
+dans votre jardin, voulez-vous nous permettre d'aller le chercher?
+
+--Attendez; il faut que je vous ouvre la porte.
+
+--Ne vous dérangez pas; nous l'ouvrirons bien.
+
+--Si vous savez comment on s'y prend, allez.... Mais voyez donc comme
+les animaux sont subtils! Il a fallu pour entrer dans le jardin, que
+celui-ci montât au grenier, et qu'il en descendît par l'échelle qui est
+appuyée sur la lucarne. Un homme n'aurait pas trouvé ça!»
+
+Les enfants se rendirent au jardin. Balthasar était fourré dans une
+petite loge en maçonnerie, on eut de la peine à l'en faire sortir, il
+fallut l'emporter.
+
+«Viens, dit César à Aimée, que je te montre comme il y a de belles roses
+par ici.»
+
+Et il contourna un avancement que formait le four sur le jardin. Les
+roses étaient superbes en effet. C'étaient des mille-feuilles, mais
+elles commençaient seulement à s'ouvrir. Mes amis, qui n'osaient en
+cueillir, se contentaient d'en respirer le parfum.
+
+«Tiens! vous saviez donc qu'il y avait là des rosiers? dit la femme qui,
+ne voyant pas ressortir les enfants, était venue pour voir ce qu'ils
+faisaient. Ils ont été plantés par ceux qui possédaient la maison avant
+nous. De braves gens qui sont morts bien malheureusement.... Vous en
+avez peut-être entendu parler?...»
+
+César n'eut pas la force de répondre; il se sauva parce qu'il avait
+envie de pleurer. Dehors, il put donner cours à ses larmes, et son coeur
+fut soulagé.
+
+«Qu'a-t-il donc, ton frère? demanda la femme à Aimée, pourquoi se
+sauve-t-il comme cela?
+
+--C'est sans doute parce qu'il ne veut pas faire attendre notre maître
+qui est dans la rue.
+
+--Votre maître? Ah! mon Dieu! est-ce que vous êtes déjà en condition?
+
+--Oui,» répondit Aimée, en fermant la porte. Puis elle ajouta: «Je vous
+remercie, madame.
+
+--Il n'y a pas de quoi, ma petite, dit obligeamment la femme.... A une
+autre fois, si l'occasion se représente.»
+
+Aimée sortit, et trouva Jean qui questionnait César.
+
+«Voilà ce que c'est, dit la petite fille, dans le temps que nous étions
+à Paris, il rêvait toujours de la campagne, de bois, de villages, de
+rochers, enfin de tout ce qu'on voit par ici, n'est-ce pas, César?...
+C'est bien singulier, allez, cette petite maison et ce jardin, on eût
+dit qu'il les connaissait, n'est-ce pas? dis donc, César?»
+
+Le pauvre enfant sanglotait.
+
+«Nous ne reviendrons plus par ici, va, calme-toi,» lui disait Jean, qui
+ne savait que penser de cet accès de douleur.
+
+On rentra tout attristé à la maison; cependant le lendemain dès le matin
+César se mit courageusement à l'ouvrage, il était fort et ne s'épargnait
+pas la peine. Jean l'encourageait.
+
+Quant à Aimée elle rangeait, lavait et balayait comme une petite femme.
+Jean lui avait appris comment il fallait faire, et elle s'acquittait
+déjà bien de sa tâche. Puis il lui montra à coudre.
+
+Il fallait voir le bonhomme assis sur l'herbe, les jambes croisées à la
+façon des tailleurs, tenant d'une main une grosse aiguille dans laquelle
+était passée une aune d'un gros fil noir.
+
+On mettait des bouts de manches à une blouse de laine. Jean cousait en
+surjet. Ce n'était pas fin, oh! non, mais cela tenait bien, car le fil
+était solide.
+
+Il disait à Aimée:
+
+«Vois-tu bien, petite, regarde comme cela se fait: on attache un bout
+de l'étoffe à sa ceinture, on tient le reste ferme et bien tendu avec sa
+main gauche, de la droite on passe l'aiguille comme cela, on la tire de
+l'autre côté et le point se trouve fait. Essaye un peu à ton tour, pour
+voir si tu réussiras.»
+
+[Illustration: «Essaye un peu à ton tour pour voir.»]
+
+Aimée prenait la manche et essayait; mais elle ne réussissait pas
+toujours. Pour un point qui pouvait rester, il y en avait dix qu'il
+fallait défaire. Tout lui causait de l'embarras; c'était son dé qui
+tombait, le fil qui se bouclait, l'aiguille qui se défilait.... Que
+sais-je encore?... Puis elle prenait trop d'étoffe:
+
+«Ne mords pas tant, petite, ne mords pas tant,» disait le brave homme.
+
+Enfin, à chaque instant elle se piquait les doigts, mais ce n'était
+qu'un menu détail, elle ne s'en plaignait point.
+
+César, accroupi devant elle, disait:
+
+«Pas si loin, le point sera trop grand.»
+
+Ou bien:
+
+«Un peu plus à droite, un peu plus à gauche.»
+
+Il lui ramassait son dé et enfilait les aiguilles.
+
+Après quelques leçons, Aimée était aussi forte que son maître, qui, dans
+sa joie, imagina de tailler dans de vieux vêtements à lui, une blouse et
+un pantalon de fatigue pour César. Il prit la peine de bâtir toutes
+les coutures, Aimée fut chargée de les coudre. Elle s'en acquitta à
+la satisfaction générale. Dame! vous pensez bien que les points se
+laissaient voir; d'autant plus que le fil noir étant venu à manquer,
+on avait été obligé d'en employer du blanc; mais Jean trouvait cela
+superbe, c'était le principal, n'est-ce pas? Et puis deux jours après il
+n'y paraissait plus; tout était de même couleur.
+
+Certes, on ne menait pas une vie molle et oisive dans la hutte du
+charbonnier, et le soir chacun se couchait sur son lit de feuilles
+sèches, sans demander que la journée fût plus longue; mais enfin on
+avait fait son devoir et on s'endormait le coeur satisfait.
+
+Balthasar prenait un goût tout particulier à ce genre de vie. Il allait
+et venait à sa guise, courant dans le bois toute la journée, mais se
+trouvant toujours à la maison à l'heure des repas pour manger, et la
+nuit pour monter la garde. Nos amis le laissaient faire. Il paraissait
+d'ailleurs si bien connaître les chemins qu'il n'y avait pas lieu de se
+préoccuper de ses absences; pourtant un soir il ne rentra pas à l'heure
+ordinaire. On fut inquiet. Le lendemain César remarqua que le caniche
+avait du sang au cou et des égratignures aux oreilles.
+
+«Il se sera battu à la chasse,» dit Jean.
+
+Et les choses en restèrent là.
+
+Deux jours plus tard il n'était pas encore rentré à l'heure du souper;
+on n'y fit point attention; on se coucha même sans l'attendre. Mais
+cette fois il ne revint pas. Jean et mes amis s'en allèrent dans tous
+les villages des environs pour demander si on ne l'avait point vu.
+
+«Il est venu tous les jours de la semaine passée, leur dit la maîtresse
+de la petite maison d'Arbonne. Mais, depuis deux ou trois jours, nous ne
+le voyons plus.»
+
+Il était donc perdu ou bien, qui sait, mort dans quelque fossé loin de
+ceux qui l'aimaient.
+
+Les pauvres enfants ne pouvaient se consoler de ce malheur, ils en
+avaient perdu le sommeil et l'appétit et faisaient pitié à Jean qui
+cherchait tous les moyens de les distraire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+César et Aimée à la comédie.
+
+
+Enfin on gagna le vingt-cinq mai. C'était un dimanche, et à l'occasion
+de nous ne savons plus quel événement, il y avait fête à Fontainebleau.
+Jean leur promit de les y conduire; on avança la besogne le samedi, et
+le lendemain dès huit heures tous trois étaient prêts à partir. Il les
+fit passer par les bois de Franchard afin qu'ils pussent contempler
+ces gorges et ces rochers sauvages qui font l'admiration des touristes.
+Aimée n'avait jamais rien soupçonné de pareil; il n'en était pas de même
+de César qui se détourna pour voir la roche qui pleure et la grotte
+de l'ermite. Près de la maison du garde, un nuage lui passa devant les
+yeux, il chancela.
+
+«Qu'est-ce encore? demanda Jean qui l'observait.
+
+--Tout à coup, répondit l'enfant, il s'est présenté à mon esprit comme
+une vision d'homme et de femme mutilés!... mais ce n'est plus rien.»
+
+Tous trois cheminaient d'un bon pas; ils voulaient arriver assez
+tôt pour entendre la messe. Jean, qui savait lire, portait son gros
+paroissien sous le bras. Il l'ouvrit à l'église et suivit l'office avec
+un recueillement admirable: se mettant à genoux, s'asseyant ou se tenant
+debout selon qu'on était à l'Évangile, au Credo ou à l'Élévation.
+Dans ce beau livre,--objet d'une grande admiration de la part de mes
+amis,--dans ce beau livre, qui avait été imprimé à Limoges en dix-huit
+cent huit, plusieurs passages étaient notés, Jean les psalmodiait
+naïvement à haute voix, et sans s'inquiéter le moins du monde de la
+cacophonie que cela formait avec le plain-chant romain qu'on psalmodiait
+au lutrin.
+
+Quant à mes amis, bien lavés, bien peignés, ils lui faisaient honneur
+par leur gentillesse et leur bonne tenue, et se contentaient de répéter
+à voix basse les prières qu'il leur avait apprises. Après la messe, on
+mangea un morceau sur le pouce en se promenant dans le parc, où toute la
+belle société s'était donné rendez-vous. A deux heures, on décida qu'on
+irait à la comédie.
+
+Il y avait sur la place du marché une demi-douzaine de baraques qui
+faisaient rage avec leurs parades. La foule qui les regardait était
+épaisse, mais Jean savait se faire de la place, et, grâce à lui, les
+deux enfants se trouvèrent bientôt au premier rang. Après avoir écouté
+pendant quelque temps la musique de forcenés et les sottises que les
+saltimbanques débitaient au public, César et Aimée se décidèrent pour
+une baraque où un individu costumé en diable, et un autre en pierrot,
+jouaient du fifre et de la grosse caisse, pendant qu'une assez belle
+fille en spencer de velours et en jupe de tulle, exécutait un pas de
+fantaisie, qu'elle interrompait à chaque instant pour venir souffleter
+le pierrot, lequel, sous prétexte de lui faire des compliments, lui
+disait de malicieuses naïvetés. Nos amis, et la foule avec eux, riaient
+de bon coeur de la façon comique dont le pierrot recevait le soufflet,
+et des grimaces qu'il faisait en affectant d'avoir la mâchoire
+disloquée. Pendant qu'ils s'amusaient aux _bagatelles_ de la porte,
+Jean étudiait la toile au milieu de laquelle était représentée toute la
+troupe faisant la pyramide; de chaque côté on voyait les saltimbanques
+sautant par-dessus un magnifique cheval alezan brûlé, et de l'autre, la
+belle fille aux soufflets dansant sur la corde. Tout à fait en haut sur
+une large bande nouvellement ajoutée on lisait la réclame suivante:
+
+«Exhibition d'un chien savant élevé et dressé par le roi d'Astrakhanie,
+Mithridate soixante-quinze?» Cette inscription, qui tirait l'oeil de la
+foule, donnait à penser à Jean; et sans rien dire à mes amis, le brave
+homme les fit entrer les premiers dans la baraque. Ils n'avaient que
+des places de seconde classe, mais cela ne faisait rien; on y était bien
+tout de même, et d'ailleurs ils ne tenaient point à briller au premier
+rang.
+
+Mes amis étaient fort émus de tout ce qu'ils allaient voir, car, malgré
+les descriptions merveilleuses que Sabin s'était plu jadis à leur faire,
+ils ne pouvaient en avoir qu'une faible idée. Sabin, du reste, avait une
+façon de raconter qui présentait mal les choses à des esprits simples et
+neufs comme eux.
+
+Enfin, le spectacle commença. Deux garçons qui n'avaient pas plus de
+huit ans, firent la culbute sur une vieille couverture qui servait de
+tapis; ils se prenaient par le bout du pied et se retournaient à tour de
+rôle comme des sacs de son. Après ces enfants, on amena un pauvre vieux
+cheval dont les reins affaissés, les jambes vacillantes, le garrot tendu
+et la tête morne ne disaient que trop les fatigues. Tous les hommes de
+la troupe,--ils étaient huit,--sautèrent assez lestement par-dessus en
+s'aidant de la main. Puis la belle fille dansa sur la corde. Il y eut
+ensuite un entr'acte pendant lequel la danseuse fit une quête.
+
+Alors l'individu costumé en diable vint annoncer que la seconde
+partie du spectacle se composait des exercices de M. Sabin, le célèbre
+jongleur, qui n'avait pas encore douze ans révolus, et dépassait de cent
+coudées en adresse et en habileté le célèbre Z..., du _Cirque de Paris_.
+Mes amis, à l'idée de revoir leur compagnon d'aventures, se sentirent
+quelque peu troublés. Le diable annonça en outre l'exhibition du chien
+savant, et, pour clore le spectacle, le grrrand tableau de la pyramide!
+
+Sabin s'avança et fit un beau salut aux spectateurs.
+
+«Sabin, demanda Jean, n'est-ce pas ainsi que s'appelait votre voleur?
+
+--Oui, répondit César, et c'est le même que vous voyez là.»
+
+Sabin était véritablement habile; de plus, il possédait au suprême degré
+l'art de se rendre sympathique à la foule, qu'il savait émouvoir et dont
+il s'attirait l'admiration par l'aisance, la sûreté, la hardiesse et
+l'ardeur qu'il mettait à ses exercices. Il était, du reste, le seul de
+la bande qui fût réellement artiste. Aussi, dès qu'il se présentait,
+était-il toujours bien accueilli!
+
+Lorsqu'il eut achevé ses exercices accoutumés, on lui apporta un petit
+chien dont le pelage était si singulier qu'il semblait teint.
+
+Mais alors l'illustre Lucifer jugea convenable de faire un speech aux
+spectateurs pour les préparer aux merveilles qu'ils étaient admis à
+contempler.
+
+«Mesdames et messieurs, dit-il gracieusement, le chien que nous avons
+l'honneur de vous présenter ne se trouve plus qu'en Astrakhanie, un
+royaume qui est situé, géographiquement parlant, entre la Chine et
+l'Hindoustan. Mais ce sont là des choses que vous savez aussi bien que
+moi.... si ce n'est mieux.» (Approbation du public à cette flatterie
+délicate.)
+
+César et Aimée étaient tout yeux et tout oreilles.
+
+«Depuis des siècles, reprit Lucifer, cette race au pelage brun, tacheté
+de feu, comme vous voyez, est disparue de notre vieille Europe.--Vous
+pouvez, si cela vous plaît, consulter le travail qu'a fait sur ce
+sujet l'illustre Cuvier, un savant français, un de nos compatriotes,
+messieurs.--Cette race est donc disparue de notre vieille Europe; vous
+verrez aussi dans les ouvrages de l'illustre naturaliste que je viens de
+vous nommer, qu'elle est antédiluvienne. Il y est également prouvé que
+les individus en sont plus intelligents que ceux de toutes les autres.
+Et ce, par la raison toute simple qu'ils ont le cerveau plus développé
+d'un tiers.... au moins. Regardez le crâne de celui-ci!... Du reste,
+pour que vous ne conserviez aucun doute à ce sujet, monsieur Sabin (les
+artistes aiment à se donner mutuellement le titre de monsieur),
+monsieur Sabin aura l'honneur de faire circuler Nador dans la salle....
+Maintenant, mesdames et messieurs, je dois, pour rendre hommage à la
+vérité et justice à qui de droit, déclarer que ce chien a été dressé
+par mon auguste maître.... et ami, le roi d'Astrakhanie, Mithridate
+soixante-quinze, en personne; un grand roi, messieurs, qui aime ces
+charmantes bêtes avec la même passion qu'avait jadis pour elles le roi
+de France, Henri III, surnommé le dernier des Valois, à cause de son
+courage et de sa valeur, comme vous savez tous.... Si je vous donne tous
+ces détails, mesdames et messieurs, c'est parce que je ne voudrais pas
+que vous crussiez...»
+
+Cet imparfait du subjonctif fit bondir un titi (il y a des titis
+partout) qui s'écria:
+
+«As-tu bientôt fini de nous ennuyer avec ton chien! Avec ça qu'on ne
+voit pas que c'est un caniche et que tu l'as teint toi-même!
+
+--Puisque t'as un cuvier, cria un autre, tu feras bien de le mettre
+dedans avec une forte lessive pour lui rendre sa couleur naturelle.»
+
+A ces propos le public (le public est inconstant dans ses admirations,
+hélas!), le public se mit à rire bruyamment.
+
+Lucifer était mécontent.
+
+«Voyons, fit le premier titi, assez de _blague_ comme ça... Ça devient
+_embêtant_. Montre-nous ce qu'il sait faire, ton caniche, et passons à
+autre chose!»
+
+On rit de nouveau. Seuls mes amis étaient sérieux. Lorsqu'on se fut
+calmé, Sabin présenta au chien un cerceau en papier en lui disant pour
+l'encourager.
+
+«Holà! Nador, holà!»
+
+Mais Nador humait l'air de tous côtés et ne regardait point le cerceau.
+
+César et Aimée étaient tout debout sur leur banc.
+
+«Balthasar! s'écrièrent-ils en même temps, ici, Balthasar!»
+
+Le chien s'élança, mais Sabin eut le temps de le retenir.
+
+«Balthasar! c'est Balthasar! criaient les deux enfants; ici, ici,
+Balthasar!»
+
+Le chien mordit Sabin pour se débarrasser de lui, et d'un bond franchit
+l'espace qui le séparait de mes amis.
+
+Cela fit émeute dans la baraque. Tous les spectateurs s'étaient levés;
+on criait, on gesticulait, on interpellait Lucifer et Sabin. Tout le
+monde demandait des explications. Alors Jean réclama le silence d'une
+voix forte, et, avec l'assurance que donne le bon droit, il dit en
+montrant Lucifer et Sabin:
+
+«Ces gens sont des misérables; ils ont volé ce chien à mes enfants
+adoptifs; César et Aimée, que voilà.
+
+--Vous en avez menti! s'écria Sabin furieux. Ce chien est à moi. Ici,
+Nador!»
+
+Mais Nador fit la sourde oreille.
+
+«Vous voyez!» dit Jean au public.
+
+Mais comme toujours, mes petits lecteurs, il se trouva des soutiens pour
+la mauvaise cause, et les deux saltimbanques furent en un clin d'oeil
+entourés de gens qui criaient:
+
+«Prouvez, prouvez donc que ce chien est à vous?
+
+--Oui, oui, donnez des preuves, répétaient Lucifer et Sabin, auprès de
+qui toute la troupe était accourue.
+
+--Pour preuve, dit Jean, je donne ma parole!
+
+--Ce n'est pas une preuve, ça!...
+
+--Comment ce n'est pas une preuve!
+
+--Allons, allons, mon brave homme, rendez Nador à Lucifer, qui en est le
+véritable propriétaire.»
+
+La belle fille et sa mère,--une horrible vieille, ridée et
+maquillée,--toutes deux le poing sur la hanche, apostrophaient Jean en
+termes aussi violents que grossiers.
+
+«Si vous ne rendez pas Nador, nous allons vous conduire au poste,
+disaient les amis de Lucifer.
+
+--Faites!» répondait Jean toujours calme.
+
+César et Aimée tremblaient comme les feuilles des arbres pendant
+l'orage.
+
+«Faites! dites-vous? Eh bien! nous allons voir!»
+
+Et ces individus qui n'avaient aucune raison de préférer Lucifer à Jean,
+mais qui cherchaient tout simplement à donner carrière à leur
+humeur batailleuse, s'apprêtaient à tomber sur le brave homme à bras
+raccourcis, lorsqu'un gendarme, qu'on avait été chercher, entra dans la
+baraque. Aussitôt trois enfants, deux jeunes garçons et une fillette,
+coururent à sa rencontre.
+
+«Monsieur le brigadier, dit le plus âgé, il faut que vous fassiez rendre
+justice à ces enfants. Ce chien leur appartient. Ils l'avaient avec eux
+lorsqu'ils étaient aux Granges, chez mon père.
+
+--Soyez tranquille, monsieur Richard, répondit le brigadier.
+
+--Mais vous-même, monsieur le brigadier, vous l'avez vu le jour où vous
+les avez rencontrés à la ferme.
+
+--Je ne m'en souviens pas, monsieur Richard.
+
+--Quoi! vous ne vous en souvenez pas? Mais regardez-les donc.
+
+--Eux, je les reconnais, mais le chien....
+
+[Illustration: César et Aimée tremblaient.]
+
+--Monsieur le brigadier, je vous donne ma parole, moi, qu'il est à eux!
+
+--Bien, monsieur Richard.
+
+--Demandez à Florentin et à Florentine, si vous doutez encore.
+
+--Non, monsieur Richard, je ne doute pas....
+
+--Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est, s'écriait-on autour de
+Lucifer. Un gendarme qui reçoit des ordres d'un enfant? Qu'est-ce que
+M. Richard vient faire ici? Nous ne connaissons pas M. Richard, nous
+autres....
+
+--Monsieur le brigadier, dit Lucifer avec le calme d'un honnête homme,
+faites votre devoir; rendez-nous Nador et chassez ces imposteurs!»
+
+A vous dire vrai, mes petits lecteurs, le brigadier était fort
+embarrassé. Il ne doutait point que les saltimbanques ne fussent des
+coquins, mais toutes les apparences d'honnêteté étaient pour eux.
+
+«A bas le brigadier qui ne fait pas son devoir! cria-t-on dans la foule.
+
+--A bas le brigadier!» répétèrent des voix nombreuses.
+
+On ne s'imagine pas combien de gens sont heureux de crier à bas
+quelqu'un ou à bas quelque chose!
+
+En attendant, Lucifer, qui était habile et ne voulait pas avoir l'air
+d'encourager les mutins, fit taire ses partisans.
+
+«Monsieur le brigadier, dit-il poliment, croyez que personne plus
+que moi ne respecte la justice et l'autorité dont vous êtes le digne
+représentant. Obtenez seulement que ce brave homme et ces enfants, que
+je veux bien croire victimes d'une erreur, lâchent Nador, qu'ils serrent
+dans leurs bras comme s'ils voulaient l'étouffer, faites qu'ils
+lui rendent sa liberté. Il va de suite revenir avec M. Sabin, et le
+spectacle pourra continuer.»
+
+Mes amis tenaient en effet Balthasar serré avec force contre leur
+poitrine, et se défendaient courageusement contre les agressions des
+jeunes saltimbanques qui voulaient le reprendre.
+
+«Allons, allons, brigadier, faites votre devoir!» disait-on autour de
+Lucifer.
+
+Richard indigné vint s'asseoir avec Florentin et Florentine auprès de
+César et d'Aimée pour les soutenir et les encourager.
+
+Le brigadier, tout en imposant silence à la foule, réfléchissait à la
+conduite qu'il devait tenir. Quelque chose lui disait que Lucifer
+était le voleur; il avait comme un vague souvenir d'avoir rencontré ces
+saltimbanques, et il cherchait quel compte ils avaient à régler avec
+la justice. Mais où les avait-il vus!... A Villeneuve? Peut-être bien.
+Seulement, comme il n'en était pas certain, il ne pouvait rien faire. On
+n'arrête pas les gens sur de simples soupçons.
+
+Sabin, lui, ne perdait point le temps en réflexions; il connaissait
+parfaitement la vérité que cherchait le bon gendarme; mais son intérêt
+n'était point de la divulguer. Il s'était approché traîtreusement des
+enfants, et là, un morceau de sucre entre les dents, un autre dans
+chaque main, il attendit que l'occasion se montrât propice. Elle ne
+tarda point. Les plus jeunes enfants de Lucifer faisaient tout leur
+possible pour battre mes amis; ceux-ci, obligés de repousser leurs
+attaques, ouvrirent imprudemment les bras. Au même instant Sabin enleva
+Balthasar qui, s'enlaçant après lui, se mit à lui lécher la figure et
+les mains. Le pauvre animal, qui jeûnait souvent depuis qu'il était
+devenu le pensionnaire de Lucifer, dévorait le sucre que Sabin avait
+entre les dents. Alors le bon public, celui qui jusque-là avait soutenu
+César et Aimée, tourna du côté de Lucifer, pour qui la partie était
+gagnée, et aussitôt un haro s'éleva contre mes malheureux amis et contre
+Jean, leur père adoptif.
+
+«A la porte, les escrocs! criait-on de tous côtés, au poste les
+voleurs!... etc., etc....
+
+--Je n'en demande pas tant, dit le généreux et prudent Lucifer, qu'ils
+s'en aillent et qu'on n'en entende plus parler.»
+
+On les expulsa sur-le-champ de la baraque, et Jean lui-même, le brave
+Jean dont la probité n'avait auparavant jamais reçu d'atteinte, dut
+chercher dans la retraite un refuge contre les mauvais propos qui lui
+arrivaient de toute part.
+
+«J'espère, dit-il en sortant, que la justice prendra bientôt sa revanche
+et que votre triomphe ne sera pas de longue durée.»
+
+La représentation continua. La faim faisait faire à Balthasar des choses
+qui devaient singulièrement répugner à sa conscience de chien honnête.
+
+«C'est égal, dit un titi en sortant du spectacle, je ne suis pas encore
+convaincu, moi, car ce chien n'était qu'un caniche déguisé. Et il me
+semble qu'il n'est pas besoin du discernement de Salomon pour savoir où
+est le bon droit dans tout ça.»
+
+Richard, ainsi que Florentin et Florentine, incapables d'abandonner des
+amis dans la défaite, avaient suivi César et Aimée, et leur proposaient,
+pour les consoler, de les conduire chez Mme de Senneçay, où devait se
+trouver M. Lebègue.
+
+«Venez, disait Richard, mon père vous fera rendre Balthasar.
+
+--Non, monsieur Richard, non, répondit Jean; vous êtes bien honnête,
+mais nous ne pouvons accepter votre offre. Madame votre tante ne nous
+connaît pas; aller comme cela chez elle serait lui causer de l'embarras
+et peut-être du désagrément. Nous préférons retourner à la maison.
+Parlez de nous à monsieur votre papa, et, s'il le désire, nous irons
+le voir. Tout le monde sait que c'est un digne homme. Vous lui direz,
+monsieur Richard, que nous sommes à ses ordres.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+L'histoire que raconte le vieux Cyprien. La fin de tout cela.
+
+
+Et Jean emmena César et Aimée, qui fondaient en larmes. Ils
+rencontrèrent sur la place quelques _anciens_ d'Arbonne qui se
+préparaient à reprendre le chemin de leur village. Quand on est vieux,
+on en a bientôt assez du tumulte des fêtes; le bruit, les tambours, les
+spectacles, les danses, la musique, tout cela vous étourdit et ne vous
+dit plus rien à l'imagination. On lui préfère cent fois le silence
+des bois, qui permet à l'esprit de se recueillir; l'ombrage des
+vieux arbres, où l'on est si bien pour deviser du temps passé, et la
+contemplation de la campagne, qui réjouit le coeur en lui parlant sans
+cesse d'avenir.
+
+Ils arrêtèrent Jean, qui se préparait à passer outre.
+
+«Ne voulez-vous donc point que nous fassions route ensemble, père Jean?
+demandèrent-ils.
+
+--Pour moi, répondit Jean, je ne demande pas mieux, et si cela vous
+convient?...
+
+--Venez, mon brave. Un honnête homme de plus ne gâtera pas notre
+société.... Mais vous emmenez trop tôt ces pauvres enfants; ils auraient
+voulu rester pour voir le feu d'artifice.... C'est sans doute ce qui les
+fait pleurer.
+
+--Non, répondit Jean; ils sont plus raisonnables que cela, Dieu
+merci!... S'ils pleurent, c'est qu'ils en ont réellement sujet.»
+
+Et il raconta, en peu de mots, leur affaire et l'histoire de Balthasar.
+
+«Balthasar, dit un vieillard comme en cherchant dans ses souvenirs, où
+donc ai-je connu un chien qui s'appelait Balthasar?»
+
+Le désespoir de mes amis se calmait dans la société de ces braves gens,
+qui les regardaient avec une attention singulière.
+
+«Est-ce qu'ils sont à vous, ces enfants-là, père Jean, demanda l'un
+d'entre eux en relevant la tête de César pour le regarder en face.
+
+--Non.»
+
+Et Jean dit comment ils lui étaient arrivés.
+
+«C'est singulier tout cela.»
+
+On continua de marcher.
+
+«C'est étrange, reprit le même vieillard, plus je regarde ces enfants et
+plus il me semble les avoir déjà vus.
+
+--Et moi de même, dit un autre.... Mais ce n'est pas étonnant; le
+garçon a dans le tour du visage un faux air de ressemblance avec ton
+petit-fils.
+
+--C'est donc cela!... Ne trouves-tu pas aussi que la fille a quelque
+chose dans les traits qui rappelle ta petite-fille?... La nature est
+bizarre dans ses rapprochements. S'ils étaient d'Arbonne, ce ne serait
+pas étonnant; tous les habitants y sont plus ou moins parents les uns
+des autres.... Mais des enfants qui sont nés on ne sait où, à l'autre
+bout de la France, peut-être.»
+
+On repassa près de Franchard. César, ému de nouveau, contint son
+émotion. Pas assez cependant pour n'être pas remarqué du vieux paysan
+qui l'observait.
+
+«Pourquoi donc, mon garçon, que tu deviens si pâle? demanda-t-il;
+serais-tu malade?
+
+--Non, répondit César, je vous remercie....»
+
+Et il partit en avant avec sa soeur pour échapper aux questions
+qu'on pourrait lui faire encore, et auxquelles il était embarrassé de
+répondre.
+
+«Ah! père Jean, reprit le vieillard, je ne passe jamais ici sans être
+ému par le souvenir d'un malheur dont notre famille y a été frappée....
+il y a juste six ans, jour pour jour.... On était au lundi, mais c'était
+le 25 de mai, comme aujourd'hui.... Étiez-vous déjà dans le pays, il y a
+six ans, père Jean?
+
+--Non, à la Saint-Pierre, il n'y aura encore que cinq ans.
+
+--N'importe! vous avez dû en entendre parler....
+
+«La femme était ma nièce.... C'était une toute jeune personne, puisqu'il
+fallait encore aller jusqu'à la Saint-Denis pour qu'elle eût ses
+vingt-quatre ans accomplis.... Son mari était plus âgé de quelques
+années.... Nous les avions mariés cinq ans auparavant dans la semaine de
+Pâques.... Il y a onze ans de cela; mais qu'est-ce que onze ans pour un
+vieillard? Je m'en souviens comme d'aujourd'hui!...
+
+«Son père, mon propre frère, qui était le plus jeune de sept garçons,
+est mort le premier. Il a donné le signal; les autres l'ont rapidement
+suivi; il ne reste plus aujourd'hui que François, mon compagnon de
+route, et moi le plus âgé de tous.... Ma nièce perdit sa mère peu de
+temps après. La pauvre petite devint orpheline dès son bas âge, au
+moment où les soins de ses parents lui étaient le plus indispensables.
+Elle nous restait donc sur les bras à sept ans avec un tout petit bien;
+une maison et un jardin que vous avez pu voir à l'entrée du village du
+côté de la forêt. A quatorze ans, elle savait lire, écrire et compter
+mieux que pas un autre enfant de l'école. Nous lui fîmes alors apprendre
+l'état de couturière, afin qu'elle pût gagner sa vie et se tirer
+d'affaire sans le secours d'autrui... A dix-huit ans elle parla de se
+marier; elle avait fait la connaissance d'un carrier qui lui plaisait.
+Un carrier, ça ne nous convenait pas trop à nous autres.... Nous sommes
+tous cultivateurs dans la famille, et nous aurions voulu lui voir
+épouser un homme qui fût aussi cultivateur.... Et puis, les carriers
+sont moins bien vus; ça gagne de l'argent, mais ça s'amuse.... Et
+d'ailleurs ils ne tiennent pas au sol comme nous autres, dont quelques
+familles ont des racines qui remontent à plus de deux cents ans dans
+le pays. Ils sont changeants, et, pour un rien, une contrariété, un
+caprice, transportent leur nid dans les quatre coins de la France. Je
+craignais de voir un jour ma nièce partir comme cela.... Mais ça lui
+plaisait, il fallut bien la laisser faire!... C'était, du reste, un bon
+garçon; il se conduisait bien et la rendait heureuse.... Ils avaient
+deux enfants, deux chérubins, deux petites têtes blondes; un garçon
+et une fille. Enfin on pouvait croire que c'était un ménage béni d'en
+haut.... Dans nos familles on est solidaire les uns des autres! on
+partage les mêmes joies et on s'afflige des mêmes peines: nous étions
+heureux de son bonheur, et nous avions lieu d'espérer qu'il serait
+durable, lorsqu'un jour, il faisait beau comme aujourd'hui, mais c'était
+dans la matinée, on vint me chercher pour me conduire dans la forêt où
+ma nièce m'attendait, disait-on. Je voyais bien qu'il y avait quelque
+chose; on me donnait à entendre qu'un malheur était arrivé.... Mais
+lequel? Moi, je ne devinais pas. Qui aurait pu supposer cela?...
+Pourtant, j'avais prié François de m'accompagner. Notre guide nous
+conduisit à l'abbaye de Franchard. A la porte je vis les deux petits
+enfants; ils étaient assis à l'ombre avec les enfants du garde. L'aîné,
+qui avait déjà quatre ans, se tenait immobile et comme stupéfié. Il ne
+pleurait pas, mais il était frappé. Mon frère et moi, nous fûmes saisis
+de le voir en cet état.--«Père Cyprien, me dit mon guide, il faut
+demander à Dieu de vous donner du courage.»
+
+«Nous entrâmes. Oh! père Jean, que le bon Dieu vous préserve de voir
+jamais ce que nous vîmes alors!... Ma nièce, ma pauvre nièce! une enfant
+que j'avais élevée! Une jeune et belle femme tout à l'heure pleine
+de vie et de santé.... Elle gisait là sur un lit de sangle, mutilée,
+sanglante, les membres hachés!--Et elle vivait; le coeur n'avait pas
+été atteint!... La pauvre enfant, elle poussait des cris!... Oh! ces
+cris-là, ils ne me sortiront jamais de la mémoire, il me semble que je
+les entendrai encore dans l'éternité. Son mari se mourait sur un autre
+lit à côté d'elle.... Et elle voyait cela!... On ne peut rien imaginer
+de plus affreux!... Les malheureux, on avait, sans les prévenir, mis
+le feu à une roche sur laquelle ils s'étaient assis pour prendre leur
+repas.... J'avais alors soixante-dix ans; dites, père Jean, n'était-ce
+pas pitoyable d'être arrivé jusqu'à cet âge pour voir de telles choses!»
+
+Comme je vous l'ai dit, mes petits lecteurs, César et Aimée marchaient
+en avant; ils n'avaient donc pu entendre cette douloureuse histoire.
+Mais Jean l'avait écoutée attentivement; et à l'aide de certains
+rapprochements, il cherchait à convertir en certitude les soupçons qui
+n'avaient cessé de le poursuivre depuis la première visite de mes amis à
+Arbonne.
+
+«Et les enfants? demanda-t-il au vieux Cyprien.
+
+--Les enfants? Ah! voici: Le frère du mari de ma nièce, un monsieur qui
+était établi marchand à Paris les emmena chez lui. C'était leur oncle et
+leur plus proche parent; il en avait le droit. Il fallut, pour aider à
+les élever, vendre la petite maison qui ne rapportait presque rien et en
+placer l'argent sur l'État. Ce nous fut un gros crève-coeur, car c'était
+la maison où nous étions tous nés et où nos parents étaient morts. Si
+j'avais eu de l'argent alors, je l'aurais achetée; mais j'avais déjà
+donné mon bien à mes enfants; eux, de leur côté, obligés de me faire une
+rente et d'élever leur famille, avaient trop de charges pour mettre là
+deux ou trois billets de mille francs. François se trouvait alors dans
+une position absolument semblable à la mienne.
+
+--Mais, reprit Jean, absorbé par ses propres pensées, vous les avez
+revus depuis!
+
+--Les enfants? Non; ce monsieur de Paris n'était pas disposé à frayer
+avec de petites gens comme nous....
+
+--Mais vous lui avez écrit pour demander de leurs nouvelles?
+
+--Oui certes; mais jamais il ne nous a répondu. Mon gendre a même
+fait le voyage de Paris exprès pour les voir; mais M. Joseph Ledoux ne
+demeurait plus à l'adresse qu'il nous avait donnée.
+
+--Et vous n'en avez plus entendu parler?
+
+--Si.... on a fait courir des bruits sur son compte; on a dit qu'il
+était ruiné, et que les enfants....
+
+--Que les enfants?...
+
+--Il ne faut pas croire tout ce qu'on dit, père Jean. Si M. Ledoux avait
+été ruiné, ne nous aurait-il pas rendu nos petits-neveux?
+
+[Illustration: Elle poussait des cris!...]
+
+--Hum! fit Jean; on ne sait pas!...»
+
+Le père Cyprien était visiblement inquiet. On touchait aux premières
+maisons d'Arbonne.
+
+«C'est là-bas, dit-il, que demeurait ma pauvre nièce. Mais voyez donc,
+père Jean, que de monde rassemblé devant la porte! Serait-il encore
+arrivé un malheur?...»
+
+Jean hâta le pas. Comme il arrivait, il vit César et Aimée qui tenaient
+Balthasar. Le brave caniche s'était enfin échappé des mains de M. Sabin
+et de Lucifer. Les habitants d'Arbonne voulaient savoir d'où venait ce
+singulier chien.
+
+«C'est le caniche de ces pauvres enfants, disait la maîtresse de la
+maison. Ce pauvre animal! Je ne sais qui l'a mis en cet état, mais il en
+est tout honteux.
+
+--Oui, c'est Balthasar, dit Jean. Enfin il nous est revenu!... le
+voilà!... Pauvre vieil ami!... Il ne nous quittera plus maintenant.
+
+--Balthasar? fit Cyprien. C'est ma nièce qui avait un chien de ce
+nom....»
+
+César avait pris la main de Jean et était entré dans la maison.
+Surexcité outre mesure, il allait d'une pièce dans l'autre, montrant les
+meubles, ouvrant les portes....
+
+«Rien n'est changé!» dit-il enfin.
+
+Puis il s'évanouit.
+
+«Rien n'est changé? répéta Cyprien, qui avait suivi l'enfant. Que
+veut-il dire, votre garçon, père Jean?»
+
+En ce moment une calèche et deux cavaliers s'arrêtaient devant la
+maison. C'étaient M. Richard et M. Lebègue, puis Mme de Senneçay,
+accompagnée de Florentin et de Florentine.
+
+Aussitôt, avec la rapidité de la foudre, le bruit se répandit dans le
+village que les enfants de Hubert Ledoux étaient revenus à Arbonne.
+En moins d'un instant toutes les maisons furent désertes, et les
+vieillards, les grandes personnes, les enfants, toute la population
+enfin se trouva réunie devant la maison qui avait appartenu à la nièce
+du vieux Cyprien. Le village tout entier voulait adopter les orphelins.
+C'était à qui les verrait le plus tôt et les embrasserait le premier. On
+se racontait leurs épreuves, et on frémissait au récit de leur misère.
+
+«Ils mendiaient sur la voie publique, s'écriait Cyprien, et nous ne
+le savions pas!... Est-il possible, mon Dieu! que vous ayez permis
+cela!...»
+
+[Illustration: Lucifer et sa noble famille.]
+
+Comme vous vous y attendez bien, mes petits lecteurs, M. Lebègue et Mme
+de Senneçay, qu'ils reconnurent pour la dame à la pièce d'or, étaient
+venus pour réclamer nos amis. On les consulta, ils voulaient bien
+rester avec le vieux Cyprien et tous les habitants du village, mais ne
+demandaient pas mieux que de suivre M. Richard, ainsi que Florentin et
+Florentine. Seulement ils ne voulaient à aucun prix se séparer de Jean.
+Le brave homme, qui riait et pleurait d'attendrissement derrière la
+foule, se chargea de leur faire entendre raison. Il s'engagea à leur
+écrire souvent, mais à condition qu'eux mêmes, lorsqu'ils seraient à
+Fontainebleau chez leur protectrice, Mme de Senneçay, ils viendraient
+voir leurs vieux oncles à Arbonne, et continueraient leur promenade
+jusque dans la forêt du côté où lui, Jean, aurait établi ses fourneaux.
+
+Le soir même, Lucifer et sa noble famille étaient reconnus pour les
+incendiaires de Villeneuve-le-Roi, et le brigadier Poulain, que vous
+avez rencontré aux Granges lorsqu'il n'était encore que simple gendarme,
+avait enfin la satisfaction de les arrêter. Balthasar ne devait plus
+rien avoir à craindre de Sabin désormais.
+
+Peut-être bien, mes petits lecteurs, que vous vous demandez si César
+et Aimée avaient réellement la vocation de domestiques.... _dans des
+maisons où il n'y a rien à faire_? Non, rassurez-vous. M. Lebègue et
+Mme de Senneçay les ont fait élever à la ferme des Granges, où la
+bonne Victoire, heureuse de les voir enfin fixés près d'elle, leur a
+constamment donné les soins d'une mère. L'excellente fille, pour ne
+point se séparer d'eux, a renoncé à se marier. Jusqu'à ce qu'ils eussent
+atteint leur quinzième année, mes amis, qui, je l'espère, sont un peu
+devenus les vôtres, ont été à l'école avec Florentin et Florentine.
+Ensuite M. Lebègue et M. Robert mirent tous leurs soins à faire de César
+un agriculteur distingué, et Mme de Senneçay voulut achever elle-même
+l'éducation d'Aimée. Elle lui a donné la raison, le bon sens élevé,
+la dignité modeste qu'on voudrait rencontrer chez toutes les femmes en
+général, mais plus encore, peut-être, chez celles qui sont destinées à
+mener une existence laborieuse, soit aux champs, soit dans les villes.
+
+Dernièrement un double mariage avait lieu à Orly. C'était César qui
+épousait Florentine, et Aimée qui épousait Florentin. Les témoins des
+époux étaient M. Lebègue et M. Robert, d'un côté, et de l'autre le
+père Antoine et son ami Jean. On me disait hier que César et sa femme
+allaient partir avec M. Richard pour assainir et mettre en culture une
+immense propriété que M. Lebègue vient d'acheter en Sologne. Il s'agit
+d'un millier d'hectares au moins; mais la tâche n'effraye ni César ni M.
+Richard, qui tous deux sont actifs, intelligents et courageux.
+
+Quant à Aimée et à Florentin, ils demeurent à Orly auprès de leurs
+parents.
+
+Parmi mes petits lecteurs, il s'en trouvera peut-être quelques-uns qui
+se diront que nos héros n'ont point fait une assez grande fortune. Je
+ne m'y suis pas opposée, quant à moi; seulement il n'entre point dans le
+caractère de César et d'Aimée de chercher le bonheur dans la possession
+des richesses ou des grandeurs. Ils ont toutes les qualités voulues pour
+faire l'un et l'autre, un bon père et une bonne mère de famille ... Mais
+ils ne sont encore qu'au début de la vie, et nous ne savons point ce que
+la Providence leur réserve.
+
+
+FIN.
+
+
+
+TABLE.
+
+ Chapitres.
+
+ I. César, Aimée et son compagnon Balthasar.
+ II. Où il est prouvé que la fortune nous arrive parfois à
+l'improviste, sans être attendue, et qu'elle s'en va non moins
+ vite.
+ III. Ce que pense le père Antoine sur la manière dont on doit gagner
+sa vie.
+ IV. César et Aimée devant l'église Saint Séverin.
+ V. Fuite de mes amis.
+ VI. Florentin et Florentine.
+ VII. A la ferme des Granges.
+ VIII. M. Richard Lebègue. Mes amis travaillent.
+ IX. En flânant. Une nouvelle connaissance.
+ X. Monsieur Sabin et sa noble famille.--Un festin de Sardanapale.
+ XI. Sabin à Essonne. Mes amis à Chantemerle.
+ XII. Au château de Rochemoussue.
+ XIII. Mes amis font une rencontre aussi heureuse que inattendue.
+ XIV. Mes amis chez le père Jean.
+ XV. César et Aimée à la comédie.
+ XVI. L'histoire que raconte le vieux Cyprien. La fin de tout cela.
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les petits vagabonds, by Jeanne Marcel
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PETITS VAGABONDS ***
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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