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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/17661-8.txt b/17661-8.txt new file mode 100644 index 0000000..6bf5a61 --- /dev/null +++ b/17661-8.txt @@ -0,0 +1,13688 @@ +The Project Gutenberg EBook of La Recluse, by Pierre Zaccone + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Recluse + +Author: Pierre Zaccone + +Release Date: February 2, 2006 [EBook #17661] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RECLUSE *** + + + + +Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also +available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com + + + + + + +Pierre Zaccone + +LA RECLUSE + +(1882) + + + + +Table des matières + + +PROLOGUE + +PREMIÈRE PARTIE + +I +II +III +IV +V +VI +VII +VIII +IX +X +XI +XII +XIII +XIV +XV +XVI +XVII +XVIII +XIX +XX + +DEUXIÈME PARTIE +UN DRAME AU COUVENT + +I +II +III +IV +V +VI +VII +VIII +IX +X +XI +XIII +XIV +XV + + + + +PROLOGUE + + +Le 25 mars 1851, un charmant aviso gréé en goélette quittait New- +York, vers cinq heures de l'après-midi, et, poussé par une brise +favorable, prenait la mer, toutes voiles dehors. + +C'était _l'Atalante_, un des plus fins, voiliers de la marine. + +La petite goélette faisait partie d'une escadre d'exploration qui, +évoluait sur les côtes d'Amérique; elle avait reçu pour mission +d'aller prendre à New-York les dépêches de France, et, après avoir +mouillé quelques jours en vue du port, elle repartait, alerte et +vive, pour rallier l'escadre et lui apporter les correspondances +attendues. + +Le temps était superbe, l'horizon très pur, quoique la brise fût +un peu forte, _l'Atalante_ n'avait pas diminué de toile. + +Aussi filait-elle, coquettement inclinée sur tribord, et laissant +derrière elle un long sillage d'écume auquel les rayons du soleil +couchant imprimaient comme un reflet de pourpre. + +Presque tous les matelots étaient montés sur le pont et le +commandant lui-même venait de s'accouder aux bastingages pour +embrasser d'un dernier regard le vaste panorama de New-York, qui +allait tout à l'heure sombrer et disparaître dans les flots d'or +de l'horizon. + +Cela dura une heure à peu près, au bout de laquelle les premières +brumes du soir commencèrent à flotter dans l'air, pendant que la +brise se mettait à mollir. + +_L'Atalante_ se redressa aussitôt, et ne tarda pas à re-prendre +une allure plus calme. + +Le jeune lieutenant de vaisseau qui la commandait était un des +officiers les plus distingué des ports de Brest et de Toulon. En +peu d'années, son intelligence, son courage, son sang-froid +avaient appelé sur lui l'attention de ses chefs et les vives +sympathies de ses camarades. Il avait vingt-huit ans à peine et +s'appelait Gaston de Pradelle: ses traits gardaient la vigoureuse +empreinte du hâle de la mer, mais l'expression un peu rude de sa +physionomie était tempérée par l'extrême douceur de deux yeux +mélancoliques et noirs. + +Pour ceux qui ne voyaient que la surface, Gaston de Pradelle était +le favori de la fortune! partant, le plus heureux des hommes. + +Mais pour les autres, il y avait comme un inconnu chez ce grand +jeune homme, souvent taciturne, dont la lèvre s'égayait rarement +d'un sourire et qui portait sur son front l'ombre de quelque amer +souvenir. + +Cependant Gaston de Pradelle était descendu dans sa chambre, et +après avoir donné ses dernières instructions à son second, il +s'était jeté sur sa couchette et s'était livré au sommeil. + +Combien d'heures s'écoulèrent dès lors, jusqu'au moment où il se +réveilla? -- Il ne chercha même pas à s'en rendre compte. + +Tout ce qu'il se rappela plus tard, c'est qu'il fut brusquement +arraché au sommeil par un effroyable craquement qui sembla ouvrir +la pauvre goélette jusque dans ses oeuvres vives, et qu'une +secousse suivit immédiatement, qui coucha _l'Atalante_ sur le +flanc, à la faire chavirer. + +Que se passait-il? + +Jusque-là, il n'avait rien entendu. Comment la tempête avait-elle +pu se déchaîner avec tant de violence et en si peu de temps? +C'était à n'y rien comprendre. + +Il se précipita vers le pont, à tâtons, au risque de se briser le +crâne. + +Le vent soufflait de l'arrière et la mer, venant de travers, +occasionnait un roulis épouvantable; de plus, les lames, +embarquant à chaque instant par paquets, avaient fini par éteindre +les fanaux. + +C'était la nuit sombre, impénétrable, sinistre. + +À grand'peine, Gaston de Pradelle atteignit le pont. + +-- Est-ce vous, commandant? demanda alors une voix qu'il distingua +à travers les bruits de la tempête. + +C'était celle de son second, un jeune enseigne, Maxime de +Palonier. + +-- C'est moi, oui, répondit Gaston, qu'y a-t-il? + +-- Un cyclone -- un typhon -- quel nom donner à cet ouragan, +répondit Maxime; jamais encore je n'ai rien vu de pareil. + +-- Où sommes-nous? + +-- Impossible de s'orienter par cette nuit noire, sans feux et +sans étoiles. + +-- Et depuis combien de temps marchons-nous ainsi? + +-- Depuis une demi-heure au plus. + +-- C'est vous qui étiez de quart, lorsque la tempête a commencé? + +-- Oui, commandant, et nous étions alors à trente milles environ +sud-sud-ouest de Terre-Neuve. + +Ces quelques mots avaient été échangés à voix rapide, à travers le +vacarme formidable de tous les éléments courroucés, et Gaston de +Pradelle s'était aussitôt dirigé vers l'arrière, où il prit +immédiatement possession de son poste. + +Mais que pouvait-il en pareille occurrence?... Le mieux était +encore de s'en remettre à _l'Atalante_, et c'est ce qu'il fit, +attendant gravement une accalmie. + +Du reste, la jolie goélette ne paraissait guère se douter du +danger qu'elle courait; au milieu du désordre indescriptible des +lames soulevées, fouettées, déchirées par les lanières sifflantes +du vent, sans prendre souci de ces mille voix qui hurlaient autour +d'elle, s'injuriant dans les ténèbres avec des intonations de +catéchisme poissard, elle allait, inconsciente, tantôt +s'abandonnant au roulis qui la berçait avec violence, tantôt +trempant ses flancs, avides de caresses, dans les baignoires +d'écume que le cyclone lui creusait entre deux vagues! + +On eût dit qu'à chaque instant l'ouragan redoublait d'intensité et +de furie, s'acharnant pour ainsi dire, contre le frêle et gracieux +navire qui semblait narguer sa rage impuissante. + +Gaston de Pradelle demeurait impassible, mesurant d'un oeil calme +l'immensité du danger, donnant, de temps à autre, quelque ordre, +en apparence insignifiant, mais qui avait pour effet salutaire de +maintenir la communication entre l'équipage et le chef. + +Les matelots savaient ainsi que le commandant était là, partageant +le péril commun; et ce dernier s'assurait en même temps que ses +hommes restaient à ses côtés, intrépides, dévoués, fidèles à +l'honneur et au devoir jusqu'à la mort! + +Cinq heures se passèrent de la sorte. + +Cinq heures! pendant lesquelles le terrible ouragan n'accorda pas +une seconde de trêve. + +Le vent ne cessa pas de souffler avec la même violence, aucun +rayon ne vint éclairer les sombres ténèbres qui enveloppaient +_l'Atalante_ comme d'un linceul, et les vagues irritées +continuèrent de menacer de leurs étreintes mortelles la délicate +ossature de la pauvre petite goélette. + +Si cette situation s'était prolongée davantage; c'en était fait +d'elle et de son vaillant équipage. + +Mais Dieu veillait, et il ne voulut pas que cela fût. + +Les marins croient encore à la Providence, et peut-être, en effet, +fut-ce elle seule qui les arracha, sains et saufs, du plus +épouvantable cyclone qui se soit déchaîné sur l'Océan. + +La tempête avait commencé à minuit. + +Vers cinq heures, Gaston de Pradelle était toujours debout, tenant +lui-même la barre, aveuglé par la rafale, trempé par les paquets +de mer, cherchant vainement à pénétrer ce mur de ténèbres qui +s'interposait entre lui et l'infini. + +Rien, jusque-là, n'avait entamé ni son énergie, ni son courage, +son coeur ne battait pas plus vite; aucune pâleur n'était montée à +son front. + +Mais il est des limites à la force humaine; depuis quelques +minutes, il sentait la fatigue envahir ses membres, et redoutait +vaguement quelque défaillance. Il se raidissait cependant, bien +résolu à mourir entier à son poste; mais déjà une sueur moite +mouillait ses tempes; un voile glissait sur ses yeux; à deux ou +trois reprises, ses doigts se crispèrent comme affolés sur le +métal de la barre... + +Il était perdu! + +Tout à coup, un cri s'échappa de ses lèvres, un immense soupir de +soulagement souleva sa poitrine, et ses regards, subitement +illuminés de deux lueurs fulgurantes, s'attachèrent avec une +fixité farouche vers un coin du ciel. + +Le vacarme ne s'était point tu; pourtant, chose étrange, sur le +pont, tout le monde avait entendu ce cri bizarre, et, mû par un +même sentiment, chacun s'était tourné vers le commandant. + +Sa silhouette vigoureuse se détachait de l'ombre, et on le vit +diriger son bras vers l'horizon. + +Qu'y avait-il de ce côté? + +Un rien... qui était le salut!... + +Une ligne, imperceptible encore, rayait le ciel, et mêlait aux +dernières ombres de la nuit une teinte rose et claire qui était le +signe certain de la fin de l'ouragan. + +Du reste, et comme par enchantement, le vent perdit presque +aussitôt son âpre violence; la houle sembla se calmer presque +instantanément, et, au bout d'une demi-heure, quand le jour vint, +il ne restait plus autour de _l'Atalante_ que ces brumes légères +du matin, qu'un rayon de soleil suffît à dissiper. + +Gaston de Pradelle avait fait distribuer un quart de vin à ses +matelots, pour les réconforter après le rude assaut qu'ils +venaient d'essuyer, et au lieu de descendre pour se reposer lui- +même dans sa chambre, il était demeuré sur le pont avec Maxime de +Palonier. + +Une dernière inquiétude lui restait: après la nuit qu'il venait de +passer, il se demandait avec appréhension dans quels parages le +cyclone pouvait bien les avoir poussés... + +Et, armé de sa longue-vue, il interrogeait l'horizon, cherchant un +point de repère qui pût le fixer. + +-- Tu ne vois rien? dit Maxime de Palonier, qui l'observait avec +intérêt. + +-- Non, rien encore, répondit Gaston. + +Il faisait maintenant grand jour... les nuages fuyaient au loin, +chassés par les derniers efforts de la rafale; le regard +embrassait sans obstacle toute l'immensité. + +-- Comment marchons-nous? dit alors le commandant. + +-- Nous filons six noeuds à l'heure, lui répondit Maxime. + +-- Et nous étions, vers minuit, à trente milles sud-sud-ouest de +Terre-Neuve? + +-- Précisément. + +-- C'est bizarre. + +Il allait suspendre ses observations, quand, brusquement, il +s'arrêta et se reprit à regarder avec une nouvelle attention. + +-- Ah! ah! fit Maxime... cette fois, il y a quelque chose. + +-- Je le crois. + +-- Qu'y a-t-il? + +-- Si je ne me trompe, sur la ligne extrême, vers l'ouest, je +viens d'apercevoir... + +-- Quoi donc? + +-- Un phare!... + +Maxime eut un geste enjoué: + +-- Ça, c'est ma partie! dit-il sur un ton qui rappelait de loin +les intonations des boulevards parisiens. Tu sais que j'ai fait +une étude spéciale des phares. Je crois connaître tous ceux qui +existent, et j'aurai bien peu de chance si je ne mets pas du +premier coup un nom sur celui qui s'offre à nos yeux. + +En parlant de la sorte, le jeune enseigne prit la longue-vue des +mains du commandant, et se mit à regarder à son tour dans la +direction qu'il lui indiqua. + +Quelques secondes se passèrent... puis une exclamation s'échappa +des lèvres de Maxime. + +-- C'est bien un phare, n'est-ce pas? insista Gaston, de Pradelle. + +-- Le phare Saint-Laurent, répondit le jeune enseigne, sans cesser +de tenir sa longue-vue braquée; un des plus remarquables qui aient +été construits: 47 mètres 40 de hauteur, avec 13 mètres 70 de +diamètre à sa base et 8 mètres 60 à son sommet. Il a été établi +sur une chaîne de rochers qui affleure à marée basse et dont les +pointes granitiques sont exceptionnellement dangereuses à marée +haute. + +-- Alors, nous sommes sur les côtes du Canada? + +-- Précisément. + +-- Cela suffit, et je vais donner des ordres en conséquence. + +Gaston allait, ainsi qu'il l'annonçait, commander la manoeuvre qui +devait remettre la goélette dans la bonne route, quand Maxime lui +fit un signe impérieux et bref. + +-- Que veux-tu? interrogea le commandant surpris. + +-- Attends encore... fit Maxime. + +-- Pourquoi! + +-- Plus j'observe, plus je suis frappé de certaines particularités +insolites. + +-- Lesquelles? + +-- L'horizon est maintenant limpide; la galerie supérieure du +phare se détache clairement sur le fond plus clair du ciel; on +dirait que quelqu'un est là qui nous a vus et qui nous envoie des +signaux. + +-- Quels signaux? + +-- C'est justement ce qui m'a semblé inexplicable car ils sont +absolument inusités et incompréhensibles. Évidemment, c'est une +main inexpérimentée qui les envoie -- et à moins d'erreur que je +n'admets pas, c'est un pavillon noir que l'on agite. + +Gaston de Pradelle ne perdit pas de temps à réfléchir, et son +parti fut vite pris. + +D'un accent assuré et ferme, il donna aussitôt l'ordre de hisser +toutes les voiles, et, reprenant la barre, il gouverna dans la +direction du phare Saint-Laurent. + +Ce ne fut pas long. + +La goélette n'avait pas l'habitude de se faire prier, et elle +obéissait au commandement avec une soumission et une précision qui +l'avaient mise depuis longtemps hors de pair. + +Le phare n'était plus qu'à dix milles environ: en une heure, le +trajet s'accomplit, et l'on put apercevoir, enfin, la silhouette +de l'imposante construction, qui avait, comme eût dit Michelet, la +sublime simplicité d'une gigantesque plante de mer. + +«Énorme, immobile, silencieuse, elle semble une sorte de défi jeté +au démon des tempêtes par le génie de l'homme, et pendant qu'une +mer incessamment déchaînée s'acharne à sa base et monte jusqu'à +son sommet, impassible et immuable, elle indique aux navires +l'entrée de la passe du fleuve, et les rochers sur lesquels ils +iraient infailliblement se briser.» + +Cependant, les signaux avaient continué à mesure que _l'Atalante_ +approchait, et maintenant on distinguait presque à l'oeil nu, le +pavillon noir que l'on agitait de la galerie. + +Quelque chose d'extraordinaire s'était évidemment passé, et l'on +appelait au secours. + +Gaston se tourna vers Maxime. + +-- Puisque tu as fait une étude spéciale des phares, dit-il à voix +rapide, et que tu reconnais celui-ci, tu peux nous renseigner sur +les abords de la côte. + +-- Oh! parfaitement, répondit le jeune enseigne, nous pouvons +approcher encore d'un mille au moins. Les abords sont très +dangereux, mais la marée est haute, et il y a plus de deux brasses +sur les barres. Avec la chaloupe, pendant trois heures il n'y a +aucun danger d'accoster. + +-- Que l'on mette donc le canot à la mer, ordonna Gaston, et +j'irai moi-même au secours de ces malheureux. + +Maxime ne fît pas d'objection et alla tout préparer. Dix minutes +plus tard, le canot glissait le long du navire avec six hommes +d'équipage et un quartier-maître, et quand il fut paré, Gaston y +descendit à son tour, emmenant le petit Bob, un jeune mousse qui +ne le quittait pas et qui avait fait toute la campagne avec lui. + +-- Pousse au large! commanda-t-il alors, en prenant place a +l'arrière. + +Les six avirons s'abattirent immédiatement, et la frêle +embarcation fendit les flots avec rapidité. + +Au bout d'un quart d'heure, ils rangeaient l'îlot de rochers sur +lequel le phare est construit. + +À ce moment, la base était complètement immergée, ainsi que +l'avait prévu Maxime, et le flot venait battre les flancs de la +tour. + +Le canot alla s'engager dans une anse de sable; Gaston, Bob et +deux matelots sautèrent à la mer, et, gagnant l'escalier ménagé +dans le talus, ils commencèrent l'ascension. + +Ce n'était pas facile. + +Talus et escaliers étaient tapissés de varech, de fucus, et de +petits limaçons de mer qui en rendaient la surface si glissante, +que l'on ne pouvait s'y tenir debout, et Gaston commençait à +s'étonner qu'on les eût appelés pour les laisser se morfondre +ainsi sans indication sur la route à suivre, quand une échelle de +cordes tomba tout à coup à ses pieds, en se déroulant du haut de +la plate-forme. + +En même temps une voix arriva jusqu'à lui. + +-- Attachez l'échelle aux deux montants de fer qui sont scellés +dans le talus, dit cette voix, et hâtez-vous de monter, il y a des +malheureux à sauver. + +Gaston éprouva un moment de stupéfaction profonde; cette voix qui +venait de se faire entendre n'avait rien de masculin, et c'était +bien manifestement une voix de femme!... + +Quel était ce mystère? + +L'imprévu de la situation éveilla au dernier point la curiosité du +jeune marin, et ce fut avec une sorte d'impétuosité fiévreuse +qu'il s'engagea le premier sur l'échelle de corde, et parvint en +quelques secondes à la balustrade de fer qui entourait la plate- +forme. + +Ses hommes le suivaient de près. + +Une fois là, n'apercevant personne, il entra dans la cage du +phare, et pénétra dans les couloirs. + +Chose invraisemblable! il n'y trouva aucun être vivant! + +C'était la tour enchantée des légendes de chevalerie. + +Mais il n'était pas de nature patiente, et, après une courte +attente, il se mit à frapper à une porte de bronze devant laquelle +il s'était arrêté. + +L'effet ne se fit pas longtemps désirer. + +Presque aussitôt, la porte roula sur ses gonds, et à peine eut-il +pénétré dans la chambre, un peu sombre, sur laquelle elle ouvrait, +qu'il se trouva en présence d'une belle jeune femme, fort +élégante, qui lui fit une révérence de l'air le plus naturel du +monde. + +Gaston ne put réprimer un geste de surprise. + +L'aventure prenait des proportions de conte de fée! et il se +demandait si vraiment il était bien éveillé. + +La jeune femme sourit tristement: + +-- Pardon de vous avoir fait attendre, commandant, dit-elle avec +un geste gracieux; -- mais je n'ai pas voulu me présenter devant +vous dans une toilette dont le désordre ne s'explique que par +l'épouvantable drame qui s'est accompli ici cette nuit!... +J'espère que vous ne me garderez pas rancune... + +En parlant ainsi, la pauvre femme enveloppa Gaston d'un long +regard dont la flamme noire pénétra jusqu'au coeur du jeune +officier. + +Jamais peut-être, en raison des circonstances exceptionnelles où +il se trouvait, jamais il ne s'était senti si troublé. + +La jeune femme qui était devant lui pouvait avoir trente ans au +plus; elle était grande, élancée, élégante, et rien ne saurait +rendre l'expression saisissante qui se dégageait par instants, de +ses deux grands yeux bruns! + +Elle portait une toilette à la mode, robe blanche avec des noeuds +cerise, ample crinoline, des mitaines sur une main blanche et +effilée; une fanchon en dentelles noires sur de magnifiques +cheveux blonds. + +Gaston la regardait et ne savait que penser de cette singulière +apparition. + +Toutefois, il se remit bientôt, et s'inclinant respectueusement: + +-- Pourquoi voulez-vous que je vous garde rancune? répliqua-t-il +après un court silence. J'ai aperçu les signaux que l'on nous +envoyait de loin; j'ai pensé qu'il y avait ici des malheureux à +secourir, et je me suis empressé de venir à votre appel. Dites- +moi, de grâce, ce qu'il faut que je fasse, et ce que vous attendez +de moi?... + +À cette question, un nuage assombrit le front de la jeune femme, +et un soupir gonfla sa poitrine. + +-- Qu'avez-vous? Parlez! insista Gaston; ne disiez-vous pas qu'il +s'est accompli cette nuit, ici, un drame terrible? + +-- En effet. + +-- De quoi s'agit-il? + +-- Venez! venez! Monsieur, répondit la jeune femme, et quand vous +aurez vu, vous comprendrez mieux de quelle effroyable épreuve je +sortais, quand j'ai appelé à mon secours. + +Et saisissant avec autorité le bras de son interlocuteur, elle +l'entraîna vers un endroit de la chambre qu'éclairait obliquement +une meurtrière creusée dans l'énorme épaisseur du mur. + +Instinctivement, Gaston se prit à frissonner. + +Il y avait là une longue boîte posée sur deux escabeaux, et qui +rappelait vaguement la forme d'un cercueil. + +C'était sinistre. + +-- Qu'est-ce à dire? balbutia-t-il, la gorge serrée. Pour toute +réponse, la jeune femme souleva, d'une main nerveuse, le couvercle +du cercueil, et montra un cadavre dont le visage seul apparaissait +sous le blanc suaire qui l'enveloppait. + +-- Grand Dieu!... fit Gaston -- quel est ce malheureux? + +-- Mon père, répondit la jeune femme s'affaissant sur ses genoux. + +Gaston prit sa tête entre ses doigts et garda le silence. + +Tout un monde de sensations inconnues s'était emparé de son être; +il osait à peine sonder le drame mystérieux qui ne lui était +révélé que par son effroyable dénouement. + +Il resta ainsi un long moment silencieux et morne, et ce ne fut +qu'au bout de quelques minutes qu'il releva le front et se prit à +regarder la jeune femme. + +Celle-ci était toujours agenouillée, les mains jointes, l'oeil +attaché au cercueil. + +Il lui tendit la main, la releva et la fit asseoir à ses côtés. + +-- Je comprends ce que vous avez dû souffrir, dit-il alors en +cherchant à l'éloigner de ce triste tableau. Y a-t-il longtemps +que votre père était malade? + +-- Mon père est un ancien capitaine d'armes de la marine +américaine, Monsieur, répondit la jeune femme; pendant de longues +années, il ne s'est ressenti d'aucun malaise; mais le séjour de ce +phare lui a été fatal. + +-- Son service ne devait pas être bien pénible? + +-- Non, sans doute... Mais songez quelle a dû être sa vie, depuis +dix ans qu'il n'est pas descendu à terre. + +Gaston fit un mouvement et eut un geste étonné. + +-- Dix ans, dites-vous! s'écria-t-il; il y a dix ans que votre +père habite ici? + +-- Oui, Monsieur. + +-- Je croyais que les gardiens ne devaient, à l'État qu'un service +intermittent. + +-- Cela est vrai, mais mon père avait demandé et obtenu la faveur +de ne pas quitter le phare. + +-- Voilà une singulière vocation. + +-- Oh! il ne s'agit pas de vocation, Monsieur, répartit vivement +la jeune femme d'un ton amer; car ce n'est pas le métier de +gardien qu'il remplissait, mais bien celui de geôlier. + +-- De geôlier! fit Gaston. Et quel prisonnier pouvait-il garder +dans cette tour? + +-- Sa fille, Monsieur... + +Cette fois, le commandant se leva de son siège, en proie à un +sentiment dont il ne put dissimuler la vivacité, et c'est avec une +sorte d'intérêt douloureux qu'il se prit à regarder la jeune +femme. + +-- Ainsi, dit-il, sans cesser de l'observer, voilà dix années que, +vous-même, vous êtes enfermée dans ce phare? + +-- Oui, Monsieur. + +-- Vous ne l'avez jamais quitté? + +-- Jamais! + +-- Et c'est contre votre gré que l'on vous a... + +-- Sur l'âme de ma mère, sur la tête de mon enfant, oui. +Monsieur!... J'ai été jetée ici de force, la nuit du 20 mars 1841, +garrottée et bâillonnée, comme une voleuse ou une fille perdue... +et depuis dix années... dix années, vous entendez bien!, ... j'ai +vécu entre ces murailles épaisses, avec ce même horizon implacable +de granit et de bronze, sans un jour de répit, sans une heure, une +seconde d'espoir... Ce que j'ai pleuré, ce que j'ai prié... un +seul homme le sait... il est là, c'est mon père!... il a été +impitoyable... Ah! Dieu m'est témoin que je ne désirais pas sa +mort! Vingt fois, au contraire, la pensée m'est venue de me +précipiter du haut de la lanterne, et d'aller me briser le crâne +contre les rochers que la mer découvre à marée basse... mais quoi, +j'ai reculé... j'avais dans la vie un devoir sacré à remplir... Il +y a quelque part un être qui a peut-être besoin de moi et qui +m'attend! et cela m'a arrêtée. + +La jeune femme avait prononcé ces paroles d'un accent incisif et +mordant, le sein gonflé, les ongles enfoncés dans les dentelles de +sa fanchon. + +Sur les derniers mots, elle parut se troubler. Une lueur sombre +sillonna son regard, ses sourcils se contractèrent. + +-- Et puis, ajouta-t-elle en baissant la voix, cela ne pouvait +durer toujours, n'est-ce pas? Il y a une loi de nature à laquelle +toute créature humaine est fatalement soumise, et je savais bien +qu'un jour la mort interviendrait! Mon père était déjà bien âgé +quand il vint ici, et je n'avais qu'à attendre. + +-- Malheureuse! interrompit vivement Gaston! Ah! ne parlez pas +ainsi, ne vous abandonnez pas de la sorte; je ne veux voir dans +cette exaltation que l'effet de l'émotion cruelle... + +La jeune femme fit entendre un ricanement qui amena un frisson à +la peau de Gaston de Pradelle et lui communiqua un moment l'idée +qu'elle pouvait bien être atteinte de folie. + +La vie qu'elle avait menée depuis dix années, l'isolement, le +chagrin, mille autres causes mystérieuses avaient pu ébranler son +cerveau, et il n'était pas impossible que sa raison eût subi une +secousse fatale. + +Mais il ne garda pas longtemps cette illusion; la jeune femme +s'était probablement douté de ce qui se passait en lui, elle +venait de se rapprocher, et droite, calme, l'oeil limpide et +clair, elle s'était prise à sourire d'un air à la fois ironique et +doux. + +-- Non! non!... dit-elle d'un ton bien posé, je ne suis pas folle, +quoique l'on ait tout fait pour que je le devinsse; et tenez, +écoutez-moi, Monsieur: je n'ai aucune raison de vous cacher qui je +suis, ni ce que je suis: de plus, j'aurai tout à l'heure à +réclamer de vous un service que vous hésiteriez à rendre à une +insensée. Prêtez-moi donc, je vous prie, quelques minutes +d'attention, et je vous dirai, comme si je parlais à Dieu même, la +faute qui est dans mon passé, et pour laquelle on m'a si durement +punie!... + +Il y eut un moment de silence. Gaston était allé à la meurtrière +et avait jeté un regard au dehors. + +La marée commençait à baisser; il ne pouvait plus songer à +retourner à bord, et il avait six heures au moins à passer dans le +phare. + +Il donna quelques ordres à ses hommes, et revint vers la jeune +femme. + +Elle l'attendait et l'invita du geste à se rasseoir; ce qu'il fit. + +Puis, quand elle vit qu'il était disposé à l'écouter, elle s'assit +à son tour et reprit la parole. + +-- Je m'appelle Fanny Stevenson, et j'aurai vingt-huit ans dans +quelques mois, dit-elle d'un ton ferme; ainsi que je vous l'ai +dit, mon père était capitaine d'armes, et naviguait souvent. +J'avais perdu ma mère avant que j'eusse pu la connaître, et +j'avais été recueillie dans une famille catholique où je reçus une +éducation complète dont je profitai de mon mieux. + +Quoique bien jeune encore, j'avais compris que je ne devais rien +attendre de l'homme qui m'avait donné le jour. Mon père était un +marin grossier, imbu de préjugés enracinés, dont le coeur est +toujours resté fermé à toutes les délicatesses, à toutes les +aspirations d'une nature comme la mienne! + +C'est à peine, si au retour de longs voyages, il consentait +parfois à se rappeler qu'il avait une fille. + +Je vécus donc seule, livrée à moi-même, presque sans contrôle, et +exposée à des dangers dont je n'avais pas appris à démêler la +gravité. C'est ainsi que j'atteignis ma quinzième année! Je +m'étais développée très rapidement; j'étais grande et forte; on +m'a dit souvent alors que j'étais belle, et je ne cacherai pas que +le sentiment de cette beauté exceptionnelle m'avait communiqué une +ambition fort au-dessus de ma condition. Ce fut mon malheur. + +Dans la famille qui m'avait recueillie et qui était française, on +recevait de loin en loin quelques jeunes gens qui venaient en +Amérique chercher fortune ou courir les aventures. + +C'était là des distractions auxquelles je ne pouvais me montrer +indifférente, et il m'arriva bien souvent à, cette époque, de me +laisser aller à des relations qui, sans dépasser les limites des +plus rigoureuses convenances, n'étaient pas toujours d'une +correction exempte de reproches. + +J'étais vive, j'aimais le plaisir, et je ne tenais pas toujours +assez de compte des observations bienveillantes que l'on +m'adressait. + +Pour tout dire, je commençais à supporter impatiemment les +remontrances dont j'étais l'objet, et plus d'une fois, je fus sur +le point de rompre brusquement avec mes hôtes, pour essayer d'une +vie dont la séduction avait profondément ébranlé les honnêtes +résolutions auxquelles je voulais rester attachée. + +Les choses en étaient à ce point, quand il arriva dans la ville +que nous habitions un étranger qui, dès le premier jour, parut +devoir prendre un grand empire sur moi. + +C'était un homme d'une trentaine d'années environ, d'un extérieur +charmant, de tournure aristocratique, et qui manifestement était +bien supérieur à tous les jeunes gens que j'avais rencontrés +jusqu'alors. + +Il s'appelait le comte de Simier, arrivait de Paris, et se rendait +dans l'Amérique du Sud, où il allait, disait-il, diriger une +importante exploitation. + +À vrai dire, je ne m'intéressai que médiocrement à ce que le comte +avait fait, non plus qu'à l'avenir qu'il rêvait. + +Je ne vis que lui... et dans la situation où je me trouvais, sa +présence exerça tout de suite une profonde impression sur mon +esprit et sur mon coeur. + +Je n'avais jamais aimé encore, et il ne lui fut pas difficile de +s'apercevoir que je l'aimais... + +D'ailleurs, je ne cherchais à rien cacher de ce qui se passait en +moi... J'avais remarqué, de mon côté, que le comte était empressé +et ému chaque fois qu'il me parlait, et il y a dans l'amour que +l'on éprouve ou dans celui que l'on inspire, un rayonnement dont +on tenterait en vain d'atténuer l'éclat. + +Un mois s'était à peine écoulé, que j'étais sa maîtresse! + +La jeune femme suspendit un moment son récit et prit sa tête dans +ses mains, comme pour ne pas voir l'expression presque douloureuse +qui vint se refléter dans les yeux de Gaston de Pradelle. + +-- Ah! je vous dis tout! poursuivit-elle d'un ton nerveux et +contenu; je n'avais pas même demandé au comte ce qu'il comptait +faire de moi; je m'étais donnée sans condition, sans réflexion, +m'en remettant à lui du soin de sauver mon honneur, si tant est +qu'il dut y penser jamais! Vous le voyez, Monsieur, la chute était +complète... Et la seule chance de réhabilitation possible +consistait en un semblant de mariage contracté un soir, sans +témoins, dans quelque municipalité obscure, dont j'ai à peine +conservé le nom! Que valait cette cérémonie? Rien, sans doute! Et +que m'importait, d'ailleurs! Le rêve fut de si courte durée, que +c'est à peine si, depuis dix ans, il m'en reste quelque souvenir +au coeur. J'avais été heureuse plusieurs mois... Je m'étais +endormie dans un amour que je croyais éternel, et je ne me +rappelle plus, à cette heure, que le réveil terrible qui m'arracha +à mon ivresse et me plaça brutalement en présence de la plus +horrible des réalités... + +-- Pauvre femme! balbutia Gaston, ému. + +-- Le comte avait disparu... et je restais seule avec l'enfant à +laquelle je venais de donner le jour. + +-- Que fîtes-vous? + +La jeune femme mordit ses lèvres avec rage. + +--Ah! je n'eus pas une seconde d'hésitation, Monsieur, je le jure, +répondit-elle; quand je m'aperçus que le bonheur rêvé s'était +effondré, que je n'avais plus rien à espérer du misérable qui +m'avait si indignement trompée, il se fit en moi une révolution +soudaine, inattendue... Le mépris remplaça l'amour presque +instantanément, et à la place de l'amant disparu, je ne vis plus +que l'enfant qui n'avait pas demandé à naître et à laquelle je +résolus de consacrer ma vie tout entière!... + +-- Voilà qui était bien. + +-- Sans doute, et Dieu m'est témoin que je l'eusse fait comme je +l'avais résolu; seulement, j'avais compté sans mon père!... + +-- Comment? + +-- Depuis quelques jours il était de retour; il avait demandé à +quitter la marine pour entrer dans le service des arsenaux. Il +ignorait ma honte; mais quelqu'un se chargea de l'en instruire, et +alors... + +-- Qu'arriva-t-il? + +-- Une nuit... j'étais seule... mon enfant dormait près de moi, je +travaillais avec acharnement pour gagner le pain de chaque jour... +et, en même temps, pour amasser la petite somme qui devait me +permettre de fuir et de me dérober à la colère de mon père; +j'étais presque heureuse à cette perspective de me retrancher du +monde, ne pouvant croire qu'aucun obstacle pût m'empêcher de +mettre mon projet à exécution, quand tout à coup la porte de ma +chambre s'ouvrit brusquement, et deux hommes en franchirent le +seuil. + +-- Quels étaient ces hommes? + +-- L'un était mon père... l'autre un de ses anciens camarades, que +j'avais déjà vu une fois ou deux et qui commandait le cutter de +l'État qui fait le service de la côte. Je me levai, le coeur +glacé, avec une subite appréhension du danger, et je me précipitai +vers le berceau, pour défendre mon enfant, que je croyais surtout +menacée! Mais mon père me prit brutalement par le bras, et, +pendant qu'il me nouait un bâillon sur la bouche, son compagnon me +garrottait énergiquement, de façon à rendre tout cri et tout +mouvement impossibles. + +Quelques heures plus tard le cutter de l'État me déposait au pied +du phare où je pénétrais pour n'en plus sortir!... + +-- Mais votre enfant?... + +-- Je n'en ai pas eu de nouvelles. + +-- Quoi! votre père ne vous a pas dit... + +-- Pendant dix années, Monsieur, nous avons vécu ici, l'un près de +l'autre, sans échanger une parole. J'ai pleuré, j'ai supplié, j'ai +menacé. Cent fois, sous ses yeux, j'ai fait le mouvement de me +précipiter sur les rochers du phare, et il est resté muet, plus +terrible que s'il m'eût accablée de reproches ou tuée de sa main +vengeresse. + +-- C'est terrible. + +-- N'est-ce pas?... + +-- Et pendant ces dix ans, il ne s'est produit aucun incident? + +-- Aucun. + +-- Personne n'a abordé le phare? + +-- Personne. + +Il y eut un nouveau et long silence. + +Gaston était fort troublé par le récit qu'il venait d'entendre, et +une suprême pitié s'élevait de son coeur à la pensée des tortures +que la malheureuse avait dû souffrir. + +Elle avait été coupable, sans doute!... Mais comment excuser le +raffinement que l'on avait déployé dans le châtiment. + +Il lui prit la main, et la serra avec intérêt. + +Le sentiment qu'il éprouvait était, il faut le dire, d'une nature +exceptionnelle. + +La jeune femme avait dû être fort belle, ainsi qu'elle l'avait dit +elle-même, mais le chagrin avait profondément altéré ses traits, +et elle ne conservait que de rares vestiges de sa beauté +d'autrefois. + +L'oeil seul avait encore tout son éclat et toute sa vivacité, et +il s'en échappait par instants des effluves ardentes dont on +subissait malgré soi l'impression pénétrante et forte. + +-- Dieu a eu pitié de votre situation lamentable, dit enfin +Gaston; la liberté qui va vous être rendue vous permettra de vous +livrer à des recherches qui vous ont été interdites jusqu'à ce +jour. + +-- J'essaierai, en effet, répondit la jeune femme en remuant +tristement la tête. + +-- Au moins, votre père vous laisse-t-il quelque aisance? + +Un double éclair s'alluma à cette question dans les yeux de la +fille du capitaine d'armes, et un sourire d'une expression +mystérieuse releva le coin de sa lèvre. + +-- Sous ce rapport, dit-elle d'un ton ironique, le hasard aura +déjoué les calculs de mon bourreau. + +-- Comment cela? + +-- Au moment où il vint habiter le phare, mon père avait réalisé +presque toute sa fortune, qui consistait en vingt mille dollars +environ... Je savais qu'il avait caché cette somme dans une des +nombreuses caches que recèlent les murs épais de la tour, et +pendant deux années, sans lui donner le soupçon de mes +préoccupations, j'usai de mille stratagèmes pour découvrir +l'endroit où il avait enfoui son trésor. Il y a huit jours +seulement, et comme sa fin approchait, que je parvins enfin à mon +but. + +-- Et vous avez cette somme? + +-- Il y avait à peine dix minutes qu'il avait cessé de vivre, +qu'elle était en ma possession. + +Gaston baissa le front sans répondre. + +Décidément, tout ce qu'il voyait ou entendait depuis un moment, le +rejetait dans un monde de sensations excessives, où toutes les +lois de la conscience humaine semblaient être singulièrement +méconnues! + +Au surplus, on ne lui laissa pas le temps de s'abandonner à des +réflexions ni de discuter ses impressions. + +La jeune femme s'était levée, et, à voir l'air de résolution qui +se manifesta sur ses traits, on pouvait croire qu'elle en avait +fini avec les émotions violentes qu'un moment le souvenir du passé +avait éveillées en elle. + +-- Maintenant, dit-elle, vous me connaissez tout entière, +Monsieur, et j'espère que vous voudrez bien me rendre le service +que j'ai à vous demander, puisque vous êtes certain que votre +intérêt ne s'égarera pas sur une créature indigne. + +-- Qu'attendez-vous de moi? interrogea Gaston, repris de nouveau +par sa curiosité. + +-- Peu de chose, en réalité; mais de votre concours dépend peut- +être le succès des recherches auxquelles je vais me livrer. + +-- Parlez en toute confiance, et si je puis vous être utile. + +-- En premier lieu, continua la jeune femme, vous m'aiderez à +abréger toutes les formalités que je vais avoir à subir au sortir +de cette prison! Il s'agit, d'abord, d'emporter d'ici le corps de +mon père, et de le déposer dans le cimetière du bourg le plus +voisin. + +-- Cela sera fait comme vous le souhaitez: dans une heure, la +chaloupe viendra prendre le cercueil, et dès demain, il sera +enseveli dans le lieu que vous aurez désigné vous-même. J'ajoute +que l'équipage de _l'Atalante_ l'accompagnera à sa demeure +dernière. + +-- Merci. + +-- Ce n'est pas tout ce que vous désirez? + +-- Non, Monsieur. + +-- Qu'y a-t-il encore? + +La jeune femme parut hésiter une dernière fois; mais elle fit +aussitôt un effort sur elle-même, et leva son regard assuré sur +Gaston. + +-- Vous êtes jeune, Monsieur, dit-elle d'une voix ferme; pendant +les courts instants que je viens de passer avec vous, j'ai pu +m'assurer que vous êtes sensible et bon, et je me suis persuadé +qu'une femme ne s'adressera pas en vain à votre loyauté. + +-- Je ne vous comprends pas. + +-- Je vais m'expliquer. Votre temps est précieux, je n'en doute +pas, et je comprends que vous ayez hâte de reprendre la mer. + +-- Sans doute. + +-- Cependant si je vous priais de ne pas vous éloigner tout de +suite, de m'accorder un jour ou deux, pour m'aider dans certaines +démarches que je ne puis faire seule ou qui, du moins, +acquerraient une grande autorité si je les faisais appuyée à votre +bras et recommandée de votre nom. + +-- Que voulez-vous dire? + +-- Est-ce trop demander à votre courtoisie? + +-- Ce n'est malheureusement pas de courtoisie qu'il s'agit, +Madame, mais de mon devoir qui m'oblige à reprendre la mer le plus +tôt possible. + +-- Alors vous comptez repartir demain. + +-- Demain, à l'issue de la cérémonie funèbre. + +La jeune femme réprima un mouvement de contrariété, et son regard +plongea dans celui du commandant. + +-- Soit! dit-elle d'un ton nerveux, j'espérais mieux, mais je +n'insiste pas. Seulement, dans les délais que vous venez +d'indiquer vous-même, pourrai-je compter sur vous? + +-- Assurément. + +-- Vous voudrez bien m'accorder votre appui et votre bras? + +-- Sans doute. + +-- Ce que je vous demande-là, songez-y, Monsieur, je ne puis le +demander à personne autre. Désormais, je suis seule au monde, et +si vous me refusiez... + +-- Mais, par grâce, dites-moi... + +-- Voici: je vous ai raconté tout à l'heure, que pour le rapt +odieux accompli sur ma personne, mon père s'était fait aider par +un sien ami, commandant d'un cutter de l'État. + +-- Eh bien! + +-- Eh bien... cet homme, je veux le voir! + +-- Vous savez donc où il est. + +-- Il habite à quelques milles de la côte, où il vit +misérablement! L'infâme action qu'il a commise ne lui a pas +profité, et une lettre récente qu'il a écrite à mon père, et que +j'ai pu intercepter, témoigne de quelques remords. Peut-être le +moment est-il favorable: il doit connaître bien des choses du +passé, et qui sait si je ne parviendrai pas à lui arracher +quelques aveux. Vous comprenez. + +-- Parfaitement. + +-- Et vous consentez à m'accompagner? + +-- Nous partirons quand vous voudrez. + +Par un mouvement plus prompt que la pensée même, la jeune femme +s'empara des mains de Gaston et les baisa avec un transport de +joie folle. + +-- Ah! c'est bien, cela! dit-elle en cherchant à réagir contre sa +propre émotion, vous êtes généreux, et Dieu vous récompensera. Si +ma fille m'est rendue, c'est à vous peut-être que je le devrai... + +Puis elle passa dans une pièce voisine, jeta à la hâte une mante +sur ses épaules, un voile épais sur ses cheveux, et revint peu +après vers le jeune commandant qui attendait. + +-- Partons! partons! dit-elle, ne perdons pas une seconde... nous +n'avons plus que quelques heures de jour; et la nuit, nous pouvons +être arrêtés par bien des obstacles... Venez!... + +Ils descendirent d'un pas rapide vers l'embarcation qui fut +immédiatement poussée à la mer, et quelques minutes après, elle +filait vers la côte, emportant le commandant, la jeune femme et +Bob, le petit mousse. + +Quand ils atteignirent la côte, il était cinq heures environ. + +La bourrasque s'était tout à fait calmée; la mer était unie comme +un lac; de chaque côté de l'embarcation, le regard plongeait en +des profondeurs limpides, où l'on distinguait une végétation +vigoureuse, aux tons colorés, où se mêlaient les fougères +hérissées, de véritables parterres émaillés de pépites azurées, ou +encore de longs rubans de lianes globuleuses ou tubulées. C'était +comme une fête des yeux; de temps à autre, s'élançaient du flanc +des rochers aigus et noirs des arbres gigantesques dont les +branches chargées de fleurs éclatantes se balançaient mollement au +mouvement du flux et du reflux. + +Gaston de Pradelle avait rarement observé un pareil spectacle, et +s'abandonnait à l'admiration qu'il éveillait en lui. + +Quant à miss Fanny Stevenson, elle semblait indifférente à tout, +absorbée dans une pensée unique, ne songeant qu'à son but. + +Elle s'était rejetée à l'arrière de l'embarcation, avait serré +fortement sa mante autour de sa taille, son voile épais sur ses +cheveux. + +Ainsi accotée, elle gardait le silence, et pendant tout le temps +elle ne proféra pas une parole. + +Seulement, quand on approcha de terre, elle parut éprouver comme +une secousse nerveuse, se dressa sur son séant, et, écartant +brusquement son voile, elle jeta un regard plein de flamme sur la +rive. + +-- Qu'avez-vous? interrogea Gaston, rappelé par ce mouvement à la +réalité de la situation. + +-- Nous approchons! fit la jeune femme. + +-- Vous reconnaissez la côte? + +Un sourire amer crispa la lèvre de miss Stevenson, pendant qu'un +frisson secouait ses épaules. + +-- Depuis dix années, répondit-elle, tout cela a bien changé; la +nature ne vieillit pas, et l'âge ne fait que l'embellir. Ce bourg, +que vous apercevez maintenant derrière ces bouquets d'arbres, +n'était autrefois qu'un pauvre petit refuge de pêcheurs; +maintenant c'est presque une ville. + +-- Est-ce là que vous habitiez? + +Miss Stevenson étendit la main vers un point de la rive. + +-- Tenez, dit-elle avec un sanglot mal étouffé, vous voyez cette +petite maison blanche, à moitié cachée aujourd'hui par un épais +rideau de peupliers et de tamaris, il y a dix ans, elle était +humble et pauvre, et le sol, autour d'elle, était pelé et nu. +C'est là que j'ai passé les plus doux instants de ma vie, assise +auprès du berceau de ma fille. C'est de là aussi que j'ai été +violemment arrachée, pour être jetée dans cette prison où vous +m'avez trouvée. + +-- Est-ce de ce côté qu'il faut gouverner? demanda Gaston. + +-- Si vous le voulez bien, répondit miss Stevenson. + +La côte n'était plus qu'à une faible distance, il y avait là une +petite crique de sable fin, au-dessus de laquelle le bourg +s'élevait en amphithéâtre. Gaston y dirigea l'embarcation, et peu +après, il sautait à terre et aidait la jeune femme à en faire +autant. + +Celle-ci avait repris toute son énergie; dès qu'elle eut senti le +sol sous ses pieds, elle prit résolument le bras du commandant, et +l'entraîna vers la maison qu'elle avait désignée. + +Une fois qu'elle en eut atteint le seuil, elle abandonna +brusquement le jeune marin et ne tarda pas à disparaître dans le +jardin. + +Elle resta absente quelques minutes. + +Quand elle revint, Gaston remarqua qu'elle était plus pâle encore +et qu'elle semblait plus oppressée et plus sombre. + +-- Eh bien? fit-il avec un vif intérêt. + +-- Rien, répondit miss Stevenson, les gens que je viens +d'interroger n'habitent le pays que depuis peu de temps. Ils ne +savent rien du passé, et ont ouvert de grands yeux quand j'ai +prononcé le nom que je portais autrefois. + +-- Alors, vous n'avez obtenu aucun renseignement? + +-- Ils ignorent ce qu'est devenue mon enfant; mais ils m'ont donné +l'adresse d'un colon qui, peut-être, me le dira. + +-- L'ami de votre père? + +-- Oui, Monsieur, Georges-Adam Palmer est très connu, paraît-il, +dans le bourg de Smeaton. Ah! il n'a pas changé, celui-là, et les +références que j'ai recueillies sont peu flatteuses. Sensuel, +brutal, ivrogne et voleur, on l'a, pour ainsi dire, mis en +quarantaine depuis quelques années, et il habite dans un enclos +situé à l'extrémité nord, vivant de rapines, adonné à toutes les +débauches. + +-- Et vous ne craignez pas d'affronter un pareil homme? objecta +Gaston en fronçant les sourcils. + +-- Je ne crains rien, puisque vous m'avez promis de m'accompagner. + +Le jeune officier approuva du geste. + +-- Vous avez raison, dit-il, je suis à vos ordres. Seulement, +c'est moi, maintenant, qui vous prierai de vous hâter, car la nuit +vient vite, et nous avons à peine une heure devant nous. + +Ils s'éloignèrent et se mirent à gravir la rampe par laquelle on +montait sur les hauteurs du bourg de Smeaton. + +À quelques pas derrière marchait lentement le petit Bob. + +À mesure qu'ils avançaient, les habitations devenaient plus rares +et le sentier plus étroit... C'était, à droite et à gauche, des +terrains vagues, où l'on ne remarquait aucune trace de travail +humain. De loin en loin seulement, quelques mauvaises cabanes +évidemment abandonnées, ou de sinistres bouges dont l'aspect seul +donnait le frisson. + +Enfin, au tournant du sentier qu'ils suivaient depuis un quart +d'heure, miss Stevenson s'arrêta tout à coup et montra à Gaston +une misérable chaumière qui s'élevait au milieu d'un vaste enclos +et dont le toit s'était depuis longtemps à moitié effondré sous +les efforts combinés de la pluie et du vent. + +-- C'est ici? dit-elle d'une voix stridente. + +Et elle continua de marcher jusqu'à ce qu'elle eût atteint +l'habitation où elle espérait trouver l'homme qu'elle cherchait. + +Arrivée près de la porte, elle frappa plusieurs coups sonores, et +appliqua aussitôt son oeil contre les ais mal joints. + +-- Je le vois, balbutia-t-elle, en proie à une violente émotion. + +À l'appel énergique venu du dehors, quelqu'un avait remué à +l'intérieur et des pas s'étaient rapprochés du seuil. + +-- Qui est là? demanda alors une voix fortement éraillée par +l'abus du gin. + +-- C'est moi... ouvrez, répondit la jeune femme. + +-- Vous!... Qui vous? + +-- Avez-vous peur d'une femme? + +-- Votre nom!... mille diables... à qui en avez-vous? + +-- Eh bien... je suis miss Fanny Stevenson et je veux parler au +capitaine Georges-Adam Palmer. + +Ce fut un coup de théâtre. + +La porte s'ouvrit aussitôt, et le capitaine Palmer apparut sur le +seuil, éclairé par la lampe qui brûlait sur la table. + +C'était un homme de taille moyenne, aux robustes épaules, à +l'aspect repoussant et rude. + +D'un premier regard, il toisa miss Fanny, comme pour s'assurer +qu'on ne l'avait pas trompé, et que c'était bien la fille de +Stevenson qui était devant lui. + +Quand tout doute eut disparu de son esprit, il laissa voir un +profond étonnement. + +Il n'apercevait du reste que la jeune femme, Gaston de Pradelle se +tenant dans l'ombre du dehors, il put croire qu'elle était seule. + +Un étrange sourire éclaira sa face ignoble. + +Évidemment, il venait de se livrer à des libations copieuses. Ses +yeux, ses lèvres, ses joues, toute sa physionomie exsudait le gin, +et de singulières pensées flottaient dans son cerveau. + +Il fît mine de s'incliner. + +-- Ah! ah! c'est vous, dit-il; en effet, je vous reconnais. Entrez +donc. + +Miss Stevenson fit quelques pas et avança jusqu'à la table où +brûlait la lampe. + +Palmer ne s'occupait que de la jeune femme; une lueur douteuse +régnait dans la chambre, on y voyait à peine. + +L'ancien capitaine ne remarquait pas la présence du commandant. + +D'ailleurs, d'autres sentiments s'étaient emparés de lui, et +l'ivresse lui enlevait une partie de sa présence d'esprit. + +-- Ah çà! dit-il au bout d'un moment, comme poursuivant une pensée +obstinée, vous vous êtes donc échappée de votre prison. + +-- Vous le voyez! + +-- Ce n'est pas le père qui vous a autorisée? + +-- Mon père n'a plus aucun pouvoir sur moi! + +-- Il est parti?... + +-- Il est mort! + +Palmer fit un soubresaut. + +-- Mort! mort! répéta-t-il. Dieu me damne, voilà une nouvelle à +laquelle j'étais loin de m'attendre, et je m'étonne qu'il ne m'ait +pas fait prévenir. + +-- Il n'en a pas eu le temps. + +-- Quand est-il mort? + +-- La nuit dernière. + +-- Subitement, alors? + +-- Oui, subitement... comme vous dites. + +Palmer ne répondit pas. Il était troublé. Quelque chose +d'extraordinaire se passait en lui. + +Il regardait la jeune femme et la trouvait belle. + +Machinalement, il lui offrit la seule chaise qui fût dans la +pièce; miss Stevenson s'y laissa tomber. + +Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait, elle se sentait +gênée par les regards ardents dont Palmer l'enveloppait. + +-- Ainsi, reprit bientôt ce dernier, vous voilà libre. + +-- Oui, libre! libre! fit la jeune femme. + +-- Et vous êtes venue vers moi! + +-- Vous seul, dans la circonstance pénible où je vais me trouver, +pouvez me donner les renseignements dont j'ai besoin. + +-- Quels renseignements? + +-- Ne devinez-vous pas? + +-- Expliquez-vous. + +-- Quand vous m'avez arrachée de cette localité, pour me conduire +au phare Saint-Laurent, j'avais près de moi l'enfant à laquelle +j'avais résolu de consacrer ma vie. + +-- Je me rappelle cela!... une belle et charmante petite fille... + +-- À mains jointes, les joues baignées de larmes, je vous ai +suppliée alors de me laisser ma fille. + +-- Votre père l'avait défendu. + +-- Mais aujourd'hui qu'il est mort, vous n'avez plus aucune raison +de me cacher ce qu'elle est devenue. + +Palmer fit entendre un ricanement. + +-- Peut être, répondit-il sur un ton vague... quant à ce qui est +de ça, c'est à voir! + +-- Que voulez-vous dire? interrogea miss Fanny, en se levant à +demi. + +L'ancien capitaine haussa les épaules et se baissa vers la jeune +femme. + +-- Bon! dit-il d'un singulier accent, cela dépend. + +-- De qui? + +-- De vous. + +-- Comment? + +-- C'est bien clair, pourtant. Vous êtes jeune et toujours fort +belle. Qu'allez-vous faire de la liberté que vous venez de +reconquérir? + +-- Que vous importe. + +-- Il m'importe beaucoup. + +-- Je ne comprends pas... + +-- C'est que vous n'avez jamais rien su de ce qui s'était passé au +lendemain du jour où le comte de Simier vous avait abandonnée. + +-- Que s'était-il donc passé? + +-- Votre père, lui, qui ne plaisantait pas sur les choses de +l'honneur, avait résolu tout simplement de vous jeter à la mer +avec votre enfant, et d'anéantir ainsi les preuves vivantes de la +honte que vous aviez imposée à sa vieillesse. + +-- Ah! pourquoi ne l'a-t-il pas fait, alors! + +-- Il ne l'a pas fait, parce que je l'en ai empêché. + +-- Vous! + +-- Moi-même. + +-- Pourquoi? + +-- J'avais un but. + +-- Lequel? + +Les traits de Palmer se couvrirent d'une expression cynique. + +-- Eh! mon Dieu! répliqua-t-il, nous n'avions pas très +heureusement la même manière de voir... car moi après votre chute, +je ne vous trouvais ni moins belle, ni moins désirable. + +-- Infamie!... + +-- Non! j'avais eu pitié, voilà tout; et je proposai un moyen +acceptable de donner un époux à la jeune fille séduite et un père +à l'enfant abandonnée... + +-- Et mon père a refusé? + +-- C'est de là qu'est venu tout le mal. + +-- Ah! je ne me doutais pas qu'un jour viendrait où j'aurais à +témoigner quelque reconnaissance à celui qui fut mon bourreau!... + +Palmer fit une grimace ironique. + +-- Ce n'est guère gentil pour moi, ce que vous dites-là, répondit- +il; mais je n'aurais garde de m'offenser pour si peu. D'ailleurs, +tout vient à point à qui sait attendre, comme disent nos amis +d'Europe, et le hasard me sert mieux que je ne l'espérais. + +Miss Fanny eût peut-être hésité à comprendre le sens de ces +dernières paroles, mais Palmer les accompagna d'un regard et d'un +geste qui ne pouvaient laisser place à aucune ambiguïté. + +Elle fut envahie par un commencement de frayeur et voulut se +lever. + +La main du capitaine, qui s'appuya sur son épaule, l'obligea +brutalement à se rasseoir. + +-- Ah çà!... dit-il avec un froncement menaçant des sourcils, me +prenez-vous par hasard pour un novice, et croyez-vous que l'on se +moque ainsi du plus vieux capitaine de la libre Amérique? + +-- Monsieur! + +-- Appelez-moi monsieur, si cela vous plaît, la belle! je n'y +attache pas d'importance, mais vous êtes venue chez moi la nuit... +seule... Il y a longtemps que je vous désire... et Dieu damne, +vous pouvez être assurée que vous ne sortirez pas d'ici comme vous +y êtes entrée. + +-- Ah! misérable! balbutia miss Stevenson, au comble de la +terreur. + +Déjà Palmer l'avait entourée de ses deux bras énergiques, et, la +pupille dilatée, la poitrine sifflante, il cherchait sa bouche de +ses deux lèvres avides. + +-- À moi! à l'aide! cria la jeune femme affolée. + +Le capitaine commença un rire aigu et strident... qui s'éteignit +presque aussitôt en une imprécation à demi étranglée. + +Gaston venait de se précipiter au secours de la victime, et avait +enfoncé ses dix doigts dans la gorge du misérable. + +Ce dernier lâcha prise aussitôt, et sauta sur un revolver qui se +trouvait sur la table près de la lampe. + +Mais au moment où il en dirigeait les canons sur Gaston, il +s'arrêta stupéfait comme frappé d'une émotion inattendue. + +Gaston portait le costume de lieutenant de la marine française. Le +vieux marin avait été habitué de longue date à saluer ces insignes +respectés. Un moment le sentiment de la discipline fut plus fort +que son emportement même, et il recula de deux pas, prêt à +s'incliner devant cette croix d'honneur que le jeune commandant +portait sur sa poitrine. + +-- Que veut dire ceci et que voulez-vous? balbutia-t-il en +cherchant à se remettre; pourquoi vous mêlez-vous de choses où +vous n'avez que faire? Est-ce que je vous connais, moi? Vraiment, +je me demande de quel droit... + +Tout en parlant, Palmer revenait à un examen plus net de la +situation; une sourde révolte se faisait jour à travers la +surprise qu'il avait éprouvée, et il était presque humilié de sa +défaillance d'un moment. + +D'un geste prompt et brusque, il saisit un gobelet plein de gin +qui était sur la table, et en avala le contenu d'un trait. + +-- J'use ici d'un droit que m'a donné miss Stevenson, répondit +Gaston avec calme, et ce droit, je l'aurais pris d'ailleurs de +moi-même, en présence des brutalités auxquelles vous vous +abandonnez. + +-- Eh bien!... cela me déplaît!... répliqua Palmer, dont la main +continuait de tourmenter la poignée de son revolver. Je suis ici +chez moi, et j'entends... + +-- Vous voulez que je me retire. + +-- À l'instant même. + +Gaston offrit son bras à la jeune femme, qui s'y appuya plus morte +que vive. + +-- Venez, Madame, dit-il simplement; vous n'obtiendrez rien de ce +misérable, et il est plus prudent... + +Déjà il faisait quelques pas vers la porte, mais Palmer s'y était +précipité avant lui et en occupait le seuil. + +-- Vous ne partirez pas ainsi, insista-t-il avec rage; j'ai à +parler moi-même à miss Stevenson; les choses que j'ai à lui dire +l'intéressent seule, et elle restera ou sinon!... + +Pour la seconde fois il tourna l'arme terrible sur la poitrine du +jeune commandant en lui ordonnant de s'éloigner. + +Miss Stevenson, voyant le péril, s'était jetée dans les bras de +Gaston, essayant de le couvrir de son corps; mais ce dernier ne +l'entendait pas ainsi, et à bout de patience, supportant mal le +calme qu'il s'était imposé, il venait de se ruer sur le misérable. + +Un coup de feu partit, avant qu'il eût eu le temps de +l'atteindre... et aussitôt la chambre retentit d'une effroyable +imprécation, suivie peu après d'un éclat de rire vif et clair. + +-- Mille millions de diables! hurla Palmer en se dégageant du +nuage de fumée et en promenant autour de lui des regards +fulgurants... + +Et il aperçut à deux pas la silhouette de Bob qui l'observait d'un +air gouailleur. + +-- Eh bien! de quoi! dit ce dernier, sur un ton intraduisible pour +ceux qui n'ont pas fréquenté les faubourgs de Paris... Faut donc +mettre des manchettes pour parler à Monsieur! + +Le petit mousse avait tout surveillé de la porte; quand il avait +vu Palmer menacer son maître, il avait fait un bond de chat +jusqu'à lui et s'était accroché à sa main, qu'il avait mordue +jusqu'au sang, de ses solides, incisives. + +Cela avait suffi pour détourner le coup, et la balle du revolver +était allée se loger dans la cloison. + +Cette intervention eut, du reste, des conséquences plus +importantes qu'on n'eût pu le supposer. + +Gaston n'était pas resté inactif, de son côté, et profitant du +premier moment de trouble, il avait saisi le capitaine à bras le +corps et l'avait jeté à terre. + +Ce fait accompli, il posa un genou sur la poitrine de l'ivrogne, +pendant que Bob lui garrottait les jambes avec du filin qu'il +portait toujours sur lui, par précaution. + +Le capitaine était donc vaincu, et il ne s'agissait plus que de +profiter de la victoire. + +Miss Stevenson le comprit et s'empressa de le questionner. + +-- Vous voyez... dit-elle, la violence ne vous a servi de rien, et +le commandant tient maintenant votre vie entre ses mains... Mais +nous ne voulons pas vous faire de mal... et vous pourrez même, si +vous êtes docile, tirer un bon profit de la situation... Si vous +refusez de parler, nous vous abandonnerons ici, garrotté comme +vous l'êtes, sans espoir de secours... et vous périrez peut-être +de faim et de soif... avant que l'on ne vienne à votre aide... Si, +au contraire, vous consentez à me répondre, je vous laisserai ici +une centaine de dollars qui vous aideront à vivre selon vos goûts, +pendant une année au moins!... Dites maintenant... que décidez- +vous? + +-- Je parlerai! je parlerai! grommela Palmer, incapable de faire +un mouvement. + +-- Eh bien! voici la somme promise... Je la dépose sur cette +table, et elle sera à vous, dès que vous m'aurez donné les +renseignements que j'attends. + +En parlant de la sorte, la jeune femme avait compté la somme +promise. + +Au bruit de l'or tombant sur la table le visage du vieux marin +s'empourpra, à croire qu'il allait avoir un coup de sang. + +-- Causons donc, poursuivit miss Stevenson... Quand vous m'avez eu +déposée dans le phare Saint-Laurent, mon père et vous, vous avez +dû vous occuper de mon enfant. + +-- Il voulait le tuer! + +-- Mais il ne l'a pas fait? + +-- Non! parce que je l'ai menacé de le dénoncer. + +-- Soit! je veux vous croire... mais cette enfant... qui en a pris +soin? + +-- Une vieille femme. + +-- Comment s'appelait-elle? + +-- Jenny Turner. + +-- Elle n'était pas du pays? + +-- Elle habitait Québec... + +-- Et elle y est encore peut-être? + +-- Je le crois... + +La jeune femme interrogeait, penchée avidement sur Palmer; sa voix +avait des intonations ardentes... De temps à autre elle s'arrêtait +pour essuyer la sueur qui glaçait ses tempes. + +-- Mais l'enfant! l'enfant! insista-t-elle d'une voix étranglée et +sourde. + +-- Ça, répondit Palmer, je n'en sais rien. Je voyageais, j'étais +souvent absent, surtout pendant les deux premières années. Et +puis, cela ne m'intéressait que médiocrement. Vous comprenez. + +-- Mon Dieu! + +-- Je vous dis ce que je sais. + +-- Après, après. + +-- Après? eh bien! voilà. Une fois, au retour de l'un de mes +voyages, la curiosité me prit d'avoir des nouvelles et je poussai +jusqu'à Québec. + +-- Vous avez vu Jenny Turner?... + +-- Je l'ai vue. + +-- Elle avait ma fille? + +-- Elle n'avait plus rien du tout! + +Miss Stevenson se rejeta en arrière avec un cri rauque. + +-- Eh quoi! rien! balbutia-t-elle... elle n'était pas morte, au +moins? + +-- Non. + +-- Qu'était-elle devenue?... + +-- Un homme s'était présenté un jour à la vieille; il lui avait +donné une forte somme, et l'appât d'un gain considérable avait +décidé la Turner à livrer l'enfant qui, du reste, ne lui +rapportait pas grand'chose, et, n'était par conséquent qu'un +embarras pour elle. + +Miss Stevenson se cacha la tête dans les mains. + +-- Oh! lui! murmura-t-elle; c'est lui!... + +-- À qui pensez-vous, Miss? fit Palmer. + +-- Au comte de Simier. + +-- Vous pourriez avoir raison. + +-- Vous savez quelque chose de plus? + +-- Oh! presque rien; mais tout de même cela peut bien avoir son +importance. + +-- Qu'est-ce donc? Parlez! + +-- Le comte de Simier n'avait-il pas consenti à contracter avec +vous un mariage par-devant la municipalité de Smeaton? + +-- En effet. + +-- C'était la seule preuve de votre union avec lui? + +-- Il devait le croire du moins, car il ignorait que j'eusse fait +prendre moi-même un double de l'acte authentique; je ne pensais +pas à moi en agissent ainsi, mais je m'imaginais qu'un jour cela +pourrait, servir à ma fille. + +-- Et vous avez bien fait. + +-- Pourquoi? + +---- Parce que, à l'époque où l'on est venu enlever à Jenny Turner +l'enfant que nous lui avions confiée, un incendie fut allumé à +Smeaton par une main criminelle, et tous les actes qui se +trouvaient au presbytère furent détruits. + +Miss Stevenson ne répondit pas. + +Une ombre épaisse passa sur son front et elle comprima sa poitrine +de ses deux mains nerveuses... + +-- Rien! plus rien, dit-elle, en se redressant lentement... Ah! +n'importe... je ne veux pas m'abandonner encore, et avant de dire +un éternel adieu à la tombe de mon père, je me rendrai moi-même à +Québec et je verrai cette femme! + +Puis, se levant tout à fait, elle se tourna vers Gaston de +Pradelle. + +-- Venez! Monsieur, dit-elle d'un ton brisé; nous n'avons +maintenant plus rien à faire ici et nous pouvons nous retirer. -- +Venez! Venez... + +Et ils sortirent. + +Comme ils arrivaient à la crique, au moment où les matelots de +_l'Atalante_ s'apprêtaient à embarquer, miss Stevenson s'arrêta. + +-- Qu'avez-vous? fit Gaston surpris. + +-- Je réfléchis, dit la jeune femme. + +-- À quoi? + +--Je vais rester à Smeaton. + +-- Quel est votre dessein? + +-- L'inhumation de mon père ne doit avoir lieu que demain, vers +onze heures; d'ici-là, j'ai le temps de me rendre à Québec. + +-- Eh quoi! vous voulez...? + +-- Je veux voir cette femme, cette Jenny Turner. Il est impossible +qu'elle résiste à mes prières, à mes larmes, et par elle je +saurai... + +-- Êtes-vous bien décidée? + +-- Oui, Monsieur, ne cherchez pas à me détourner; si vous saviez +comme j'ai hâte d'apprendre... + +-- Soit! qu'il soit fait selon votre désir. Nous allons retourner +à bord, et demain nous vous y attendrons. N'avez-vous rien autre +chose à me demander? + +La jeune femme comprima son sein de ses deux bras. + +-- Vous avez été si bon jusqu'ici, dit-elle, que j'hésite presque +à réclamer de vous un nouveau service. + +-- De quoi s'agit-il? Parlez. + +-- Eh bien! je vais être seule, ici, et j'aurais désiré... + +-- Achevez. + +-- Le petit Bob. + +-- Mon mousse? + +-- C'est cela. + +-- Vous désirez qu'il reste près de vous jusqu'à, demain? + +-- Est-ce trop demander? + +-- Nullement; et je crois, au contraire, qu'il pourra, en effet, +vous être fort utile. C'est un enfant futé, quoique très jeune, un +véritable Parisien, débrouillard, comme nous disons, et courageux, +ainsi que vous l'avez vu! + +-- Alors, je le garde, fit la jeune femme. + +Et s'adressant au petit mousse: + +-- Tu veux bien rester avec moi jusqu'à demain? ajouta-t-elle. + +-- Avec la permission du commandant! répondit le petit Bob, l'oeil +brillant et la figure souriante. + +Quelques secondes plus tard, le canot poussait au large, et miss +Stevenson restait seule avec le petit mousse. + +La jeune femme dormit peu. + +Dès l'aube, elle était debout, et quand elle descendit, elle +trouva Bob qui attendait à quelques pas, regardant curieusement le +panorama de la cité se dégageant peu à peu des brumes du matin. + +Sur la grève, une barque était au plein avec quatre hommes +d'équipage, qui paraissaient attendre. + +-- Quelle est cette barque? interrogea, miss Stevenson. + +-- C'est celle que j'ai frétée, répondit Bob; j'ai pensé que vous +perdriez beaucoup de temps à en chercher une, et je m'en suis +occupé pendant que vous dormiez. + +-- Tu songes à tout. Quelle heure est-il?... + +-- Cinq heures. + +-- Et combien faut-il de temps pour aller à Québec? + +-- Deux heures au plus. + +-- Eh bien! partons! partons!... + +Ils embarquèrent, et l'on appareilla aussitôt. + +Il ventait bonne brise. Le bateau était monté par des pêcheurs +expérimentés, à qui ces parages étaient familiers. + +C'est à peine s'ils mirent soixante minutes pour se rendre à +Québec. + +Miss Stevenson était redevenue taciturne et sombre. Elle ne +parlait plus... Toute sa pensée, tout son coeur, tout son être, +allait à Jenny Turner. + +Le difficile, l'impossible... était de la trouver. + +Mais le hasard la servit au delà de ce qu'elle pouvait +souhaiter... + +La vieille femme vivait toujours... elle habitait non loin du +port, où elle tenait une méchante auberge, connue de tous les +marins. Miss Stevenson ne tarda pas à être mise en sa présence. + +Comme le temps était précieux, elle ne s'attarda pas en préambules +oiseux, et aborda tout de suite la question. + +-- Je ne viens pas, dit-elle cependant, par manière de précaution +oratoire, je ne viens pas vers vous pour vous susciter des ennuis, +ni pour vous faire de la peine, mais vous pouvez me rendre un +grand service, car je vous jure que si vous voulez vous montrer +complaisante, vous n'aurez pas à vous en repentir!... Je suis +presque riche... et je serai généreuse... croyez-le, bien. + +-- Que puis-je pour vous, Madame? demanda, la vieille, fort +surprise de ce début... + +-- Vous pouvez me rendre la vie et aider à mon bonheur. + +-- Comment? + +-- Écoutez-moi; répondez-moi, surtout, avec franchise et sans +détour: il y a dix ans, un capitaine d'armes, du nom de Stevenson, +vous a confié une enfant, une petite fille, que vous avez promis +d'élever et de garder près de vous jusqu'au moment où on viendrait +la réclamer. + +-- Est-ce vrai? + +-- Mais... + +-- Est-ce vrai? Par grâce... je vous en conjure. + +-- J'ignore qui vous êtes. Pourquoi m'adressez-vous une pareille +question?... + +-- Je m'appelle miss Fanny; je suis la fille du capitaine +Stevenson et la mère de l'enfant qui vous a été confiée. + +-- Est-ce possible? On m'avait dit que vous étiez morte. + +-- Qui cela? Ce n'est pas mon père, du moins. + +-- Je ne l'ai jamais revu. + +-- Ce n'est pas Palmer non plus. + +-- Non. + +-- C'est le comte de Simier, alors... + +La vieille fit un geste d'effroi. + +-- Eh quoi! vous savez! balbutia-t-elle. + +-- Vous voyez! je sais tout, et vous nieriez en vain; d'ailleurs +vous n'avez rien à redouter. Je ne veux pas faire de scandale, je +ne m'adresse qu'à votre bonté, à votre coeur et à votre intérêt +même, car si vous parlez... + +En prononçant ces derniers mots, la jeune femme tira de sa poche +une bourse pleine d'or et la montra à la vieille. + +-- Si vous parlez, continua-t-elle, tout l'or que voici vous +appartiendra. + +-- Dites-vous vrai? s'écria Jenny Turner les yeux brillants de +convoitise. + +-- Sur la vie de mon enfant! je le jure. + +-- C'est différent. D'ailleurs, comme vous dites, je n'ai rien à +redouter. On m'a remis votre enfant. Je l'ai gardée pendant deux +années et ce n'est que lorsque le père est venu me la demander. + +-- Il y a longtemps de cela? + +-- Huit années environ. + +-- Ma fille en avait trois à peine. + +-- C'est cela! + +-- Et elle était bien vivante, n'est-ce pas? dites! dites! + +La vieille leva les yeux au ciel et eut un geste d'admiration +rétrospective. + +-- Pauvre chérubin, murmura-t-elle, si elle était vivante! et +jolie, et blanche, et gaie, avec des petites lèvres rosés et des +grands yeux noirs! C'est-à-dire que c'était une bénédiction, un +rayon de soleil, un gazouillement d'oiseau. + +-- Mon Dieu! mon Dieu!... fit la malheureuse mère en étouffant un +sanglot. + +-- Elle parlait déjà, la chère créature... poursuivit Jenny +Turner: et elle vous avait des petites mines, un babil, une +manière de marcher et de regarder qui n'était qu'à elle!... + +-- Assez! assez! supplia miss Stevenson. + +Sa poitrine se soulevait avec effort; les larmes brûlaient ses +yeux... Elle eût voulu crier et la voix s'étranglait dans sa +gorge. + +-- Et c'est alors que le comte...? ajouta-t-elle comme à bout de +forces. + +-- C'était un matin, comme à présent, répondit la vieille. Il faut +vous dire qu'à cette époque je n'étais pas heureuse; je vivais +misérablement, attendant toujours l'argent que votre père m'avait +promis, et qui ne venait pas... J'ai su depuis que cet argent +passait par les mains de ce misérable Palmer, et qu'il y restait; +la vie était donc très dure, et plus d'une fois déjà la petite +avait eu faim. + +-- Horrible! c'est horrible!... + +-- Alors, vous saisissez bien, il ne faut pas trop m'en vouloir. +Ce fut dans l'intérêt de l'enfant. Quand le comte vint, j'avais +épuisé toutes mes ressources; il vit la petite qui était toute +pâlotte. Il me dit qu'il était le père, me fit voir des papiers +qui le prouvaient, disait-il; enfin il me menaça tout en m'offrant +de l'argent si je cédais... et dans une pareille situation... + +-- Vous lui avez remis l'enfant? + +-- Cela valait mieux que de la voir mourir de faim. + +-- Ô misère!... + +-- Mais cela m'a bien coûté, allez, je puis le dire. On ne +comprend combien on aime ces petits êtres-là que lorsque le moment +vient de s'en séparer. Et si vous aviez vu comme elle pleurait, +comme elle me tendait les bras ... avec quelle voix déchirante +elle appelait sa mère!... + +Miss Stevenson jeta un cri et fondit en larmes, en roulant sa tête +dans ses deux mains. + +-- Sa mère! sa mère! répéta-t-elle d'un accent brisé, et pendant +qu'il l'enlevait, on me retenait, moi, dans cette prison où j'ai +passé dix années de ma vie à l'appeler et à la pleurer. Ah! ils ne +paieront jamais assez cher tout le mal qu'ils m'ont fait. + +Mais voyons! voyons! ajouta-t-elle, le temps de la défaillance est +passé; il faut avoir le courage de regarder en, face +l'épouvantable réalité! Dites-moi, cet homme, le comte de Simier, +ne vous a-t-il pas fait connaître en quel lieu il habitait? + +-- Non. + +-- Il n'est resté que peu de temps à Québec? + +-- Deux jours. + +-- Il était seul? + +--Un domestique l'accompagnait. + +-- Vous savez son nom? + +-- Il l'appelait Gobson. + +-- Et lui, ce Gobson, ne vous a rien dit? + +-- Peu de chose. + +-- Mais quoi? quoi? + +-- Il m'a dit qu'il partait avec son maître, qu'ils se rendaient +d'abord, à New-York, puis que de là ils iraient dans l'Inde. + +-- Vous en êtes sûre? + +-- Oui, Madame. + +-- C'est bien! cela suffit. Vous êtes une brave femme, Jenny +Turner, et je vous remercie pour les soins vous avez donnés à mon +enfant. Il n'a pas dépendu de vous de le garder plus longtemps, et +je ne vous rendrai pas responsable de la méchanceté et de +l'infamie des autres. Prenez ceci, et quelquefois priez Dieu pour +qu'il m'accorde de revoir et d'embrasser un jour ma fille! + +Et, prenant la tête de la vieille, dans ses mains, elle l'embrassa +à plusieurs reprises, et partit en courant vers le quai où était +amarré le bateau qui l'avait amenée. + +Quand, une heure après, elle monta à bord, de _l'Atalante_, tous +les préparatifs de la cérémonie funèbre étaient terminés. + +Le cercueil, recouvert d'un drap noir, avait été descendu dans la +chaloupe; les matelots se tenaient à leur poste, les avirons +levés; Gaston de Pradelle occupait l'arrière où une place était +réservée pour miss Stevenson. + +Dès qu'elle eut embarqué, la chaloupe s'éloigna, se dirigeant vers +le bourg de Smeaton où le service devait être dit. + +Ce fut du reste fort court et fort simple. + +Quand on partit pour le cimetière, Gaston de Pradelle suivit le +cercueil, donnant le bras à miss Stevenson. + +Derrière venait Maxime de Palonier, précédant les matelots de +_l'Atalante_; puis quelques curieux du bourg, et au dernier rang +le capitaine Palmer. + +Le cimetière n'était pas éloigné de Smeaton. La fosse avait été +creusée pendant la nuit. Le prêtre catholique la bénit, et chacun +à son tour alla jeter l'eau sainte dans le trou noir. + +Miss Stevenson sanglotait. + +Pourtant, une fois la cérémonie achevée, elle se releva ferme et +résolue, et secoua énergiquement le front, comme si elle eût +voulu, au seuil de cette tombe, chasser toutes les mauvaises +pensées qui l'assaillaient. + +Elle venait de dire adieu à son père, et peut-être lui avait-elle +pardonné. + +Maintenant elle ne voulait plus songer qu'à son enfant. + +Elle descendit vers la crique, sans précisément se rendre compte +de ce qu'elle faisait, tant elle était absorbée et soucieuse. + +Gaston respectait son silence. Ce ne fut qu'en arrivant près de la +chaloupe qu'elle parut revenir à elle. + +Elle regarda avec étonnement autour d'elle, et par un mouvement +spontané et pour ainsi dire irréfléchi, elle tendit les deux mains +au jeune commandant. + +-- Quelle reconnaissance ne vous dois-je pas!... dit-elle avec +abandon, pour toutes les bontés que vous avez eues pour moi! + +-- Je n'ai fait que mon devoir, Madame, répondit Gaston d'un ton +ému, et tout autre à ma place... + +-- Non! non! ne cherchez pas à vous dérober à ma reconnaissance, +en diminuant le service que vous m'avez rendu... Moi du moins, +Monsieur, je n'oublierai jamais le jour où j'ai eu le bonheur de +vous rencontrer... et, en vous disant adieu... + +-- Qu'allez-vous faire? + +-- Oh! ma conduite est toute tracée. + +-- Vous avez vu Jenny Turner? + +-- Oui, Monsieur. + +-- Que vous a-t-elle dit? + +-- Des choses bien vagues, en réalité; mais il n'en faut pas tant +à une mère qui veut retrouver son enfant. + +-- Où irez-vous? + +-- Tout à l'heure, je vais retourner à Québec: dans quelques +jours, j'aurai, gagné New-York, et de là... + +-- De là?... + +-- À moins que Dieu ne m'abandonne tout à fait, avant que l'année +se soit écoulée, j'aurai rejoint le comte de Simier, et il faudra +bien qu'il m'apprenne ce qu'il a fait de ma fille! + +-- Alors, vous n'avez plus rien à réclamer de moi! + +-- Non, Monsieur, non. Mais du plus profond de mon coeur, merci +encore une fois pour tout le bien que vous m'avez fait. + +Puis, comme si elle eût eu regret de le quitter déjà, elle retint +sa main, et oublia son regard sur son front. + +-- Vous avez un père? dit-elle d'un accent troublé. + +-- Non, Madame, répondit Gaston, un peu surpris de la question. + +-- Au moins, votre mère vit. + +-- Mon père et ma mère sont morts. + +-- Eh bien! reprit-elle, à votre âge, la vie commence à peine, et +plus d'un bonheur vous est réservé en ce monde. Vous serez aimé un +jour, bientôt peut-être, par quelque femme digne de vous, et, +d'avance, j'appelle sur celle que vous aurez choisie toutes les +bénédictions du Dieu juste et bon. + +Et ayant ainsi parlé, elle s'éloigna d'un pas rapide et disparut +bientôt sans oser regarder en arrière. + +-- Malheureuse femme! murmura Gaston. + +-- Malheureuse femme, sans doute, répliqua Maxime qui marchait à +ses côtés; mais, tout de même, elle vous a un regard à donner le +frisson, et je ne voudrais pas être à la place de M. le comte de +Simier le jour où elle le repincera. + +-- Mais le _repincera-t-elle_? fit Gaston en souriant malgré lui +au dernier mot de son ami. + +Celui-ci eut un geste insouciant. + +-- Ça, c'est son affaire, répondit-il. Mais je serais assez +curieux de voir la tête que fera le comte, quand il se trouvera en +présence de la mère de l'enfant! + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +I + + +Huit années s'étaient écoulées depuis les événements que nous +avons racontés au prologue de ce récit. + +On était au mois d'octobre 1859. + +-- À cette époque s'élevait vers le milieu de la rue de la +Chaussée-d'Antin, au fond d'une cour à laquelle on accédait par +une longue allée plantée de platanes, un hôtel de grande +apparence, composé d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, et +donnant par derrière sur une serre de proportions immenses, où +l'on avait réuni toutes les plantes exotiques que l'on +n'entretenait qu'à grand'peine sous notre climat meurtrier. + +L'hôtel appartenait à M. de Beaufort-Wilson, qui l'habitait avec +sa femme et ses deux filles. + +M. de Beaufort-Wilson était un homme de cinquante ans environ, à +la figure intelligente et distinguée, qui occupait dans la finance +parisienne une position pour ainsi dire hors de pair. + +En épousant mademoiselle Juliette Wilson, il avait fait un mariage +d'amour, qui avait puissamment contribué à sa fortune. + +C'est à Londres, dix-sept ans auparavant, au retour de ses +nombreux voyages, qu'il avait rencontré celle qui devait bientôt +devenir sa femme. + +Beaufort avait alors un peu plus de trente ans: c'était un des +hommes les plus séduisants qu'une jeune fille pût rêver, et dès la +première entrevue, Juliette Wilson en devint éperdument amoureuse. + +Beaufort n'était pas riche, tandis que mademoiselle Wilson devait +apporter à son époux une dot qui se chiffrait par plusieurs +millions. Le père hésita donc quelque temps avant de se résigner à +une pareille union; mais il aimait trop sa fille pour lui imposer +sa volonté, et le mariage eut lieu au grand étonnement des +négociants de la cité. + +Qu'importait d'ailleurs aux jeunes époux! + +Ils avaient quitté Londres au lendemain de leur union, et étaient +allés savourer leur lune de miel en France, en Italie, en Espagne, +un peu partout, et n'étaient revenus à Paris que quelques années +plus tard, pour s'y fixer tout à fait dans le bel hôtel de la +Chaussée-d'Antin qu'ils n'avaient plus quitté depuis. + +M. Wilson, ne voulant pas laisser son gendre inoccupé, avait +décidé, dans sa sagesse, de créer, en France, une maison de banque +qui serait comme la succursale de celle qu'il dirigeait lui-même +en Angleterre, et il avait placé Beaufort à la tête de cette +maison. + +Ce dernier était apte à tout. Il ne demandait pas mieux que +d'occuper ses loisirs; le beau-père n'eut qu'à se louer de la +résolution qu'il avait prise. + +Dix-sept années avaient donc passé sur le bonheur des époux sans +qu'aucun nuage fût venu le menacer. + +Tout au plus une ombre avait-elle parfois troublé cette quiétude, +mais ce fut là une chose imperceptible pour les indifférents et à +laquelle nul ne fit attention. + +Nous avons dit que Beaufort avait deux filles: l'une s'appelait +Edmée, l'autre Nancy. + +Edmée, l'aînée, était brune: son opulente chevelure noire faisait +comme un diadème d'ébène à son front, et, à travers ses grands +yeux limpides et doux, on eût pu voir son âme tout entière. Elle +rappelait les traits de son père, dont elle était la vivante +image. + +La cadette, Nancy, ressemblait surtout à sa mère; elle en avait +l'allure enjouée, la grâce délicate et tendre, et son bel oeil +bleu empruntait parfois de bizarres lueurs où tremblaient +certaines aspirations mal contenues. + +Les deux enfants s'aimaient d'une affection sans bornes et +semblaient n'avoir jamais rien cherché ni entrevu au delà de +l'horizon que leur faisait l'amour de leurs parents. + +M. et madame de Beaufort aimaient leurs enfants d'une tendresse +égale, à laquelle on n'eût assurément rien trouvé à reprendre; +mais un observateur attentif eût pu remarquer, dans les +manifestations de cette tendresse, certaines nuances qui avaient +leur signification et cachaient peut-être un mystère. + +Madame de Beaufort témoignait bien à Edmée la même sollicitude +qu'à Nancy; mais il y avait dans les soins inquiets dont elle +entourait celle-ci quelque chose de plus maternel et de plus doux, +et tandis que Beaufort semblait plus attentionné pour sa fille +aînée, la mère ne parvenait pas toujours à dissimuler la +préférence qu'elle ressentait pour la plus jeune de ses enfants. +Cette situation s'était même accentuée depuis quelque temps, et +les relations des deux époux, jusque-là des plus correctes, +subirent dès lors quelques atteintes qui en altérèrent le calme et +la sérénité. + +Une fois entr'autres, quelque chose de significatif se passa, qui +marqua bien l'état d'esprit dans lequel se trouvait à ce moment +madame de Beaufort-Wilson. + +Il y avait alors quelques mois que Edmée et Nancy étaient sorties +du couvent où elles avaient été élevées, et depuis leur retour à +la maison paternelle, l'hôtel de la Chaussée-d'Antin avait pris un +air de fête qui ne lui était pas habituel. + +C'était comme un souffle de jeunesse que les deux charmantes +jeunes filles avaient apporté avec elles, et tout s'anima bientôt +de gaieté et de mouvement. + +Nancy adorait le monde, et sa mère ne lui refusa rien de ce qui +pouvait satisfaire ses fantaisies; on donna d'abord quelques +petites soirées, où l'on sauta entre intimes; puis le cercle +s'élargit peu à peu; les invitations furent lancées avec plus de +largesse, et bientôt ce furent de véritables bals où toute +l'aristocratie de l'industrie et de la finance s'empressa +d'accourir. + +Nancy ne se possédait pas de joie. C'était un spectacle nouveau +pour elle, et le plaisir qu'elle y prenait enchantait +particulièrement sa mère. + +Edmée, elle, était loin de partager l'espèce de griserie qui +s'était emparée de sa soeur. Elle était plus grave... moins +mondaine... Depuis l'âge le plus tendre, elle semblait comme +atteinte de mélancolie et eut volontiers vécu seule, loin du monde +bruyant, sans ambition, heureuse d'une vie modeste et sans éclat. + +Une sorte de tristesse native pesait sur sa pensée... Elle sentait +d'ailleurs vaguement, d'intuition, qu'elle n'était pas aimée de +madame Beaufort-Wilson comme elle aurait dû l'être, et, chose +singulière, la conviction qu'elle avait acquise de l'indifférence +dont elle était l'objet, ne l'avait ni blessée, ni désespérée... +Seulement, tout son coeur s'était réfugié dans un sentiment +d'autant plus puissant qu'il devait être exclusif, et elle avait +reporté sur son père, cette part d'amour dont sa mère n'avait pas +voulu! + +Au surplus, tout cela n'était encore qu'à l'état latent, et il ne +fallut rien moins qu'un incident tout à fait imprévu pour mettre +en lumière des sentiments qui ne se fussent, sans cela, +probablement manifestés que beaucoup plus tard. + +C'était au mois de décembre, lors des premières grandes fêtes +données par M. Beaufort-Wilson. + +Ainsi que nous l'avons dit, de nombreuses invitations avaient été +lancées, et aucune notabilité du monde parisien ne manqua à cet +appel de l'une des maisons les plus considérables de la capitale. + +Dès la première heure, les salons se remplirent d'une foule avide +et curieuse, et madame de Beaufort, ravie du bonheur qu'elle +voyait rayonner dans les yeux de sa fille Nancy, accueillit ses +hôtes de ses plus gracieux sourires. + +Quant à Edmée, appuyée au bras de son père, elle allait et venait, +un peu étonnée de ce mouvement inusité, cherchant, à se retrouver +elle-même à travers cette animation et ce brouhaha, regrettant, au +fond du coeur, le calme des soirées ordinaires qu'elle passait à +lire ou à broder. + +En ce moment, et comme elle pénétrait avec son père dans le salon +principal où l'on devait danser, elle s'arrêta tout à coup devant +le tableau qui frappa ses regards... + +À l'extrémité opposée du salon, sa mère était assise, ayant Nancy, +sa plus jeune fille, à ses côtés, et causant avec un jeune homme +qui s'inclinait pour la saluer. + +C'était là assurément un fait bien insignifiant, et Edmée eût été +fort empêchée de dire pourquoi elle en fut frappée. + +Le jeune homme portait l'uniforme d'officier de marine: il était +grand, élancé, et à la pâleur répandue sur son front, on devinait +quelque mystérieuse souffrance, ou tout au moins quelque pensée +absorbante qui devait exercer sur son esprit une influence +souveraine. + +C'était la première fois que Edmée le voyait; pourtant, il lui +sembla qu'elle l'avait déjà rencontré quelque part. + +Un souvenir vague comme un rêve... elle n'aurait pu préciser; mais +à sa vue elle éprouva une sensation qu'elle n'eût pu définir, et +qui, pendant quelques secondes, la troubla profondément. + +-- Qu'as-tu donc, chère enfant? dit M. de Beaufort avec +sollicitude. + +--Moi! rien, répondit Edmée. La chaleur est étouffante, je ne suis +point habituée à respirer une pareille atmosphère. + +-- Tu as raison, viens près de ta mère, tu te reposeras, et le +babil de Nancy te remettra tout à fait. + +-- Oui, oui! c'est cela. + +Ils causaient tout en marchant. Quand ils approchèrent de madame +de Beaufort, le jeune officier ne l'avait pas quittée encore. + +-- Mon ami, dit alors madame de Beaufort en désignant ce dernier à +son mari, permettez-moi de vous présenter M. Gaston de Pradelle, +un capitaine de frégate de récente promotion, qui a bien voulu se +rappeler qu'il a été reçu dans l'Inde par quelques membres de ma +famille. + +M. de Beaufort tendit cordialement la main au jeune officier. + +-- Soyez le bienvenu, Monsieur, dit-il avec un sincère abandon; si +vous êtes connu des Wilson, vous ne m'êtes pas non plus tout à +fait étranger! Je sais les services que vous avez rendus à notre +marine, et j'ai suivi avec un vif intérêt le dernier voyage que +vous venez d'accomplir autour du monde!... + +-- Vous êtes mille fois trop bienveillant, dit Gaston de Pradelle, +en saluant de nouveau. + +-- Il n'y a pas longtemps que vous êtes de retour en France? + +-- Quelques mois à peine. + +-- Et vous ne songez pas à nous quitter tout de suite? + +-- Oh! je ne reprendrai pas la mer avant un an. + +-- À la bonne heure, et pendant cette année, au nom des Wilson et +en celui des Beaufort, veuillez bien considérer cette maison comme +la vôtre, et croyez que nous serons toujours heureux de vous y +recevoir. + +Et comme Gaston allait s'éloigner, M. de Beaufort ajouta, en +présentant Edmée qui n'avait cessé de regarder le jeune officier. + +-- Ma fille aînée, mademoiselle de Beaufort! + +Ce fut comme un coup de théâtre. + +Jusqu'alors, Gaston n'avait point pris garde à la jeune fille; +mais dès qu'il eut levé les yeux sur elle, il ne put se défendre +d'un mouvement de stupéfaction profonde et retenir un cri prêt à +lui échapper. + +-- Étrange! c'est étrange!... balbutia-t-il, fortement ému et +incapable de se contenir. + +-- Quoi donc? fit M. de Beaufort, surpris. + +-- Pardonnez-moi. + +-- Eh! à quel propos! + +-- Cette ressemblance... + +-- Vous avez connu quelqu'un qui ressemblait à mon Edmée? + +-- Oui, Monsieur. + +-- À Paris? + +-- Non, non, bien loin de France, au contraire. + +-- Où cela? + +--En Amérique. + +-- Ah! + +-- Près du fleuve Saint-Laurent. + +-- Que dites-vous?... + +-- Vous voyez! je suis fou. D'ailleurs, la jeune femme dont je +parle, il y a huit années que je l'ai vue, et elle avait bien près +de trente ans à cette époque. + +M. de Beaufort ne répondit pas, il était devenu comme inquiet; un +pli soucieux s'était creusé sur son front. + +Gaston s'aperçut qu'il allait être indiscret, il s'empressa de +couper court à l'incident et s'adressant à Edmée: + +-- Mademoiselle, lui dit-il d'un ton plus calme, voici que les +premiers accords du quadrille se font entendre, et si vous vouliez +bien m'accepter pour cavalier... + +Edmée regarda son père. + +-- Eh! sans doute, sans doute, chère enfant, dit ce dernier. C'est +la première fête à laquelle tu assistes, et ta mère et moi nous ne +pouvons que nous réjouir du plaisir que tu y prendras. + +La jeune fille passa alors son bras sous celui de Gaston et ils se +dirigèrent tous les deux pour aller prendre place dans le +quadrille qui se formait. + + + + +II + + +M. de Beaufort les suivit du regard, en proie à une émotion +visible, et ce ne fut que lorsqu'ils eurent disparu dans les +méandres des quadrilles qui s'organisaient tumultueusement, qu'il +parut revenir à lui. + +Nancy avait, de son côté, suivi un jeune cavalier qui était venu +la réclamer, et il se trouva seul un moment avec madame de +Beaufort. + +Celle-ci était devenue elle-même toute soucieuse; elle observait +son mari avec une attention presque inquiète. + +-- Qu'avez-vous donc, mon ami? interrogea-t-elle vivement. + +-- Moi? répondit M. de Beaufort. + +-- Connaîtriez-vous M. de Pradelle? + +-- C'est la première fois que je le rencontre. + +-- Que vous a-t-il dit? + +-- Rien que de banal et d'insignifiant. + +-- Cependant, les paroles qu'il a prononcées et que j'ai à peine +comprises ont paru vous troubler. + +-- Quelle idée. + +-- Que vous a-t-il dit? Ne me cachez rien... répondez-moi... Il +regardait Edmée d'une façon singulière. Ne parlait-il pas de +ressemblance? + +-- En effet. + +-- Il a connu une personne dont votre fille lui rappelait les +traits. + +-- C'est cela. + +-- Et il vous l'a nommée? + +-- Non! + +-- Pourquoi avez-vous pâli, alors. D'où vient qu'en ce moment +encore je vous trouve préoccupé et sombre? + +-- C'est que... + +-- Achevez. + +-- Eh bien, cette personne... + +-- Une femme? + +-- Oui. + +-- Où l'a-t-il connue? + +-- Non loin de Québec. + +-- Et y a-t-il longtemps? + +-- Il y a huit ans! + +-- Mais elle est morte, cependant!... Vous m'avez bien dit qu'elle +était morte! + +Et comme la jeune femme interrogeait d'un ton ardent et avec un +regard plein de feu, Beaufort eut comme un frisson et pressa son +front de sa main nerveuse. + +-- Eh oui! oui! répondit-il avec effort, je vous l'ai dit et je +vous le répète; mais ce souvenir est là, toujours devant mes yeux, +sur mon coeur: et, malgré moi, j'ai peur de ce passé coupable, +comme s'il pouvait venir me menacer dans le présent heureux que +vous m'avez fait! + +La jeune femme garda le silence et serra tendrement la main de son +mari. + +-- Vous avez raison, dit-elle au bout d'un instant; je vous ai +aimé assez pour vous pardonner une défaillance que votre jeunesse +expliquait, et je ne veux me rappeler que, le bonheur que vous +m'avez donné depuis... Seulement, vous le voyez, mon ami, je +n'avais pas tout à fait tort quand j'insistais pour que votre +fille Edmée restât encore au couvent. Sa présence ici peut nous +créer bien des embarras, bien des tourments, et j'espère que vous +jugerez vous-même opportun de vous rendre à mes raisons. + +-- La pauvre enfant sera bien malheureuse! objecta Beaufort, dont +le front se rembrunit; elle croira que nous ne l'aimons pas... que +nous voulons l'éloigner de nous. + +-- Quelle folie! répliqua la jeune femme; Edmée est une fille +sérieuse; elle aime peu le monde, elle recherche la solitude; le +bruit l'effraye; et je suis bien certaine que nous ferons plus +pour son bonheur en agissant comme je le désire qu'en l'obligeant +à une existence de plaisirs qui n'est qu'une fatigue et un ennui +pour elle. + +Mais ce n'est point le moment de traiter un sujet aussi grave; +vous y réfléchirez, et nous en reparlerons. Ne restons pas plus +longtemps seuls ainsi; le monde nous réclame et nous nous devons à +lui; demain, nous reprendrons cet entretien, et d'ici là, ne nous +occupons que de nos hôtes et de leurs plaisirs. + +Pendant ce rapide colloque, Gaston de Pradelle avait pénétré dans +le salon où l'on allait danser, et une vive sensation le prenait +au coeur, chaque fois qu'il sentait le bras d'Edmée, s'appuyer sur +le sien. + +Le jeune capitaine de frégate avait peu changé depuis que nous +l'avons présenté au lecteur. + +Seulement, ses traits s'étaient accentués davantage; son regard +avait pris plus de fermeté et d'aisance, sans que la douceur +mélancolique, qui était son charme particulier, en eût été +altérée: sous l'uniforme qu'il portait, sa taille se dégageait +élégante et forte, et il y avait dans sa démarche, dans chacun de +ses mouvements, une distinction personnelle qui s'imposait +naturellement, sans raideur et sans morgue. L'effet qu'il +produisit fut profond. La plupart des invités de monsieur et +madame de Beaufort le connaissaient de nom. Depuis quelques années +il avait été souvent cité dans les relations des explorations de +notre marine, et il était considéré comme destiné au plus brillant +et au plus rapide avenir. + +Si l'on ajoute à ces différentes causes la modestie exquise de ses +allures et l'espèce de timidité qui était le fond de son caractère +réservé et peut-être un peu sauvage, on aura l'explication de la +séduction qu'il exerça ce soir-là, tant sur les hommes graves qui +se trouvaient rue de la Étrange qu'auprès des femmes, pour +lesquelles il avait tout l'attrait de l'inconnu! + +Cependant Edmée avançait, partagée entre divers sentiments qu'elle +n'avait jamais éprouvés et qui furent une longue surprise pour +elle. + +Il y avait quelques mois à peine qu'elle était sortie du couvent, +et depuis elle avait vécu retirée, presque solitaire, ne cherchant +pas à se mêler à la vie qui faisait tant de tapage autour d'elle. + +Tout était nouveau pour ses yeux et pour son coeur; à chaque pas +qu'elle faisait elle se heurtait à certaines énigmes, dont elle +eût vainement tenté de démêler le sens mondain. + +Naïvement, elle attendait que la révélation vînt, et, jusqu'alors, +rien n'avait troublé la paix sereine dont elle jouissait. + +Elle était née soumise et confiante et obéissait simplement à ce +qui lui était ordonné, sans se douter que l'on put se révolter +devant de pareilles conditions? + +Son père l'avait reprise au couvent, et elle en était sortie comme +elle y était entrée, sans plaisir comme sans murmure. + +Ce jour-là, on lui avait dit de s'habiller pour la fête que l'on +donnait, et elle était arrivée, ignorant, pour ainsi dire, ce qui +allait se passer et ne comprenant pas la joie enfantine qui +éclatait sur le front de sa soeur. + +Toutefois, quand, sollicitée par Gaston et autorisée par son père, +elle sentit qu'on l'entraînait vers cette foule compacte et +serrée; quand, pour la première fois de sa vie, elle se trouva +seule aux bras d'un jeune homme qu'elle ne connaissait pas, auquel +elle n'avait jamais parlé, une émotion inattendue la saisit par +tous les sens, et elle ressentit quelque chose qui ressemblait à +de la peur et où il y avait comme un frissonnement de plaisir. + +Elle voulut regarder Gaston, et tout aussitôt elle baissa les +yeux, pendant qu'une vive rougeur montait à ses joues. + +Quand les deux jeunes gens prirent place au quadrille ils +n'avaient pas échangé une parole, tant ils étaient troublés l'un +et l'autre. + +Mais Gaston ne tarda pas à comprendre qu'une pareille situation ne +pouvait se prolonger plus longtemps sans devenir ridicule, et il +se décida à rompre le silence. + +--Vous ne sauriez croire, Mademoiselle, dit-il, combien je suis +heureux d'avoir été accueilli avec tant de bienveillance par +madame de Beaufort. + +-- C'est cependant bien naturel, Monsieur, répondit Edmée en +s'enhardissant de son mieux; d'après les paroles qu'a dites ma +mère tout à l'heure, vous avez connu dans l'Inde quelques membres +de notre famille? + +-- Oui, Mademoiselle, les Wilson de Calcutta; de véritables +nababs, qui ont conservé sous ces latitudes lointaines les +habitudes d'hospitalité de l'Angleterre. + +-- Vous êtes resté longtemps dans ce pays? + +-- Un mois à peine. + +-- Vous avez beaucoup voyagé? + +-- J'ai passé presque tout mon temps à la mer, depuis dix ans au +moins. + +-- Ce doit être là une existence pleine d'enchantement. Voir des +pays ignorés, visiter des contrées neuves, pour ainsi dire +inconnues! Il me semble qu'il n'y a rien de comparable à cela! + +Gaston ébaucha un sourire. + +-- Détrompez-vous, Mademoiselle, répondit-il; à distance, oui, +peut être; il y a certaines illusions d'optique auxquelles on se +laisse prendre. Mais, en réalité, si vous saviez quel vide cela +fait au coeur. Être toujours seul, en face de l'immensité, loin du +pays où l'on voudrait toujours revenir et où l'on ne revient que +pour s'éloigner de nouveau! C'est là, croyez-moi, une existence +qui n'a rien d'enviable. + +-- Pourquoi alors ne quittez-vous pas cette carrière? + +-- Pourquoi? mais parce que je ne suis pas, moi, comme les autres +hommes; parce que ceux que j'aurais pu aimer m'ont quitté, parce +que, quand je reviens en France après avoir supporté mille +fatigues, affronté mille dangers, personne n'est là pour +m'attendre au retour et que le seul souvenir qui me rattache à la +vie est enfermé dans les deux chères tombes où tout mon coeur se +réfugie! + +-- Eh quoi! votre famille... + +-- Il y a plus de quinze années que mon père et ma mère sont +morts. + +Edmée se prit à frissonner à ces paroles et, cette fois, son +regard attendri s'oublia quelques secondes sur le front du jeune +marin. + +Mais cela fut rapide comme l'éclair; elle n'eut pas le temps de +s'y abandonner. + +C'était à elle de figurer, et elle quitta son cavalier, pour se +mêler au quadrille. + +Quand elle revint prendre sa place, son visage était comme +empreint de mélancolie et de tristesse. + +Gaston s'en aperçut, et il eut regret de la tournure qu'il avait +donnée à la conversation. + +Je suis un grand maladroit, dit-il avec une pointe d'enjouement, +et j'ai eu bien tort de vous parler ainsi que je l'ai fait, au +milieu d'une fête, où il ne devrait être question que de gais +propos. Mais il faut être indulgent pour un marin qui n'a le plus +souvent vécu qu'à son bord, et n'a fait que de rares apparitions +dans le monde. + +-- Oh! ne vous défendez pas, Monsieur, répliqua vivement Edmée en +souriant, car je vous étonnerai peut-être moi-même en vous avouant +que c'est la première fois que j'assiste à une réunion de ce +genre. + +-- On m'a dit, en effet, que vous sortiez du couvent. + +-- Il y a quelques mois. + +-- Et je gage bien que vous ne demandez pas à y retourner! + +Edmée leva ses deux yeux étonnés et remua doucement la tête. + +-- Vous n'êtes pas la première personne qui me parliez de la +sorte, répondit-elle: toutes mes amies me félicitaient avec +effusion le jour où l'on est venu nous chercher, ma soeur et moi, +et il n'en est pas une qui n'enviât notre sort. Pourtant je vous +assure que je me sentais fort attristée de cette séparation, et +que, n'eût été la perspective de vivre désormais auprès de mes +parents, j'aurais volontiers consenti à rester au couvent. + +-- Cela s'explique jusqu'à un certain point, au moment du départ; +mais depuis? + +-- Depuis, je n'ai pas beaucoup changé. + +-- Eh quoi! jeune, belle comme vous l'êtes, vous seriez +disposée... + +-- Oh! je ne dis rien de semblable, interrompit Edmée, et je ne +suis point encore à la veille de prendre le voile! D'ailleurs, +ajouta-t-elle d'un ton singulier qui frappa Gaston, si jamais de +pareilles pensées pouvaient me venir, il y a une chose qui +suffirait à m'arrêter. + +-- Laquelle? + +-- C'est le chagrin profond que cette résolution causerait à mon +père! + +Gaston regarda la jeune fille avec plus d'intérêt qu'il ne l'avait +fait encore. + +-- Votre père! répéta-t-il; il paraît, en effet, vous porter une +affection profonde: tout à l'heure, pendant que nous causions, je +l'observais, et j'ai remarqué l'attention pleine de sollicitude +avec laquelle il vous suivait des yeux. + +Edmée releva la tête avec une pointe d'orgueil. + +-- Oui... c'est vrai, Monsieur, dit-elle; mon père m'aime jusqu'à +l'adoration... Du plus loin que je me rappelle... je le vois +toujours affectueux, tendre, mettant tout son coeur dans les soins +dont il entourait mon enfance! et cela se traduit même jusque dans +les détails les plus insignifiants. + +-- Comment. + +-- Tenez, il y a quelques minutes, quand, en m'apercevant, vous +avez fait un mouvement dont vous n'avez pas été le maître... Mes +traits vous rappelaient, paraît-il, une personne que vous avez +connue autrefois. Eh bien! je regardais mon père à ce moment-là, +et je l'ai vu pâlir. + +-- Est-ce possible?... + +-- Pourquoi? Je n'en sais rien! mais cela me prouve une fois de +plus qu'il n'est indifférent à rien de ce qui me touche. Aussi, +moi, je me gens si heureuse de cet amour dont il m'enveloppe, que +mon unique souci est de ne pas contrarier les projets qu'il pourra +former pour moi. + +-- Heureux le père qui est ainsi aimé de ses enfants. + +Pendant qu'ils causaient de la sorte, tout, en s'interrompant de +temps à autre pour figurer dans le quadrille où ils étaient +engagés, ils ne s'apercevaient pas que l'heure s'écoulait avec +rapidité, et que le moment approchait où ils allaient se séparer. + +Quand le quadrille fut fini, ce fut avec une sorte de tristesse +émue, que le jeune marin reprit le bras d'Edmée pour la reconduire +à sa place. + +Chemin faisant, ils rencontrèrent M. de Beaufort. + +-- Eh bien! dit ce dernier en souriant à sa fille, j'espère que +voilà un début qui va te réconcilier avec le monde. + +-- Oh! je n'ai pas de vocation, répondit Edmée avec enjouement. + +-- Bon! bon! nous verrons cela à la fin de l'hiver. + +Edmée quitta alors le bras de Gaston, et, après l'avoir salué, +elle alla s'asseoir auprès de Nancy et de sa mère. + +M. de Beaufort, de son côté, entraîna Gaston par un geste de +cordialité familière. + +-- Ma foi, mon cher commandant, lui dit-il en gagnant un salon que +la foule n'avait pas encore envahi, vous obtenez ce soir un succès +dont vous ne vous doutez assurément pas. + +-- Moi! quel succès? fit Gaston surpris. + +-- À Paris, voyez-vous, nous sommes très curieux, indiscrets même, +et la plupart des personnes qui sont ici, ce soir, avaient +beaucoup entendu parler de vous; on vous connaissait sans vous +avoir jamais vu, et l'on a été heureux de vous voir de près. Si +vous saviez les mille questions dont j'ai été assailli. + +-- Vraiment! à quel propos? + +-- Parbleu! à propos de vos voyages. Songez donc! un homme qui +vient de faire le tour du monde!... + +Et puis, continua M. de Beaufort, sur un ton où perçait une +intention mal déguisée, vous avez une manière personnelle +d'observer les choses et les hommes, et j'en ai eu la preuve tout +à l'heure, quand vous vous êtes presque troublé en apercevant mon +Edmée. + +-- Oh! cela s'explique cependant bien naturellement, répliqua +Gaston. + +-- Vous trouvez? + +-- J'avais rencontré en Amérique une jeune femme dont les malheurs +m'ont vivement intéressé. Elle s'était présentée à moi dans des +circonstances si exceptionnelles, que je ne pouvais l'oublier, et +en me trouvant en présence de mademoiselle de Beaufort... + +-- Quelle était donc cette jeune femme, à laquelle ressemble mon +Edmée? + +-- Une malheureuse qui, après avoir été abandonnée par son amant, +s'était vue emprisonnée par son père. + +-- Elle était jeune? + +-- Elle avait alors une trentaine d'années. + +-- Et comment s'appelle-t-elle? + +-- Fanny Stevenson. + +Beaufort se contenait à grand'peine. Un cercle blanc et mat se +dessina autour de ses lèvres. + +-- Fanny Stevenson! répéta-t-il presque malgré lui; et vous n'avez +jamais revu cette femme? + +-- Jamais. + +-- Enfin, c'est bien à Québec que vous l'avez rencontrée? + +-- Oui, Monsieur, c'est à Québec que j'ai eu occasion de +l'accompagner pour certaines démarches qu'elle désirait faire dans +le but de retrouver une enfant qui lui avait été enlevée; mais +c'est au bourg de Smeaton que je lui ai fait mes adieux. + +-- Smeaton! balbutia Beaufort, sans s'apercevoir qu'il pensait +tout haut. + +Bien que Gaston n'eût attaché tout d'abord qu'un intérêt +secondaire aux questions que lui adressait son interlocuteur, +cependant l'insistance avec laquelle ces questions lui étaient +posées finit par le frapper, et il ne put s'empêcher d'en faire la +remarque. + +-- Est-ce que cette histoire vous rappellerait quelque souvenir +personnel? interrogea-t-il en l'observant avec attention. + +-- Moi!... se récria Beaufort, en revenant brusquement à lui; mais +pas le moins du monde... Seulement, j'ai beaucoup voyagé aussi, +autrefois! ces parages dont vous me parlez, m'ont laissé les +meilleurs souvenirs, et chaque fois que je les évoque, je retrouve +certaines émotions de jeunesse qui restent toujours vives, en +dépit de l'âge et de l'éloignement. + +-- Cela se comprend. + +-- N'est-ce pas? mais je n'entends point vous enlever à mes hôtes; +j'ai moi-même des devoirs sacrés à remplir, et je vous rends toute +votre, liberté. + +-- J'en profite pour me retirer, dit Gaston en souriant. + +-- Eh quoi! déjà? + +-- Le monde m'intimide et je m'y sens fort mal à l'aise. + +-- Mais je vous reverrai? + +-- Je vous le promets. + +-- À bientôt, alors. + +-- Oui! oui! à bientôt. + +Après avoir quitté M. de Beaufort, Gaston de Pradelle fit quelques +tours à travers les salons. + +La fête n'avait pour lui qu'un attrait relatif; il n'y connaissait +personne; il n'aimait ni le jeu ni la danse et rien ne semblait +devoir le retenir. + +Pourtant, il resta encore une heure environ, et, instinctivement, +en dépit de sa volonté même, il cherchait à revoir cette enfant, +qui avait fait sur lui une si sérieuse impression. + +Ce n'était pas de l'amour cependant. + +Il fallait d'autres raisons pour éveiller un pareil sentiment dans +un coeur comme le sien; le jour où Gaston aimerait, il savait bien +d'avance qu'il donnerait à cet amour, quel qu'il fût, à quelque +femme qu'il s'adressât, son âme, son être, sa vie tout entière. + +Mais s'il n'aimait pas Edmée, elle lui inspirait un intérêt comme +jamais il n'en avait éprouvé: son image ne le quittait pas. Il +voyait toujours ses grands yeux noirs, à la flamme intense; il +entendait sa voix pénétrante et douce, et sentait encore le +contact de son corps charmant et souple. + +À plusieurs reprises, pendant qu'il errait à travers le bal, il la +revit allant et venant à travers les méandres des quadrilles. + +Et il ne put se détacher de cette gracieuse apparition. + +Une fois même leurs regards se rencontrèrent, il lui sembla que +quelque chose d'inusité, d'inconnu, remuait en lui! + +Naïvement il mettait l'émotion dont il était saisi sur le compte +de cette ressemblance singulière qu'il avait constatée. + +Cela le rejetait de quelques années en arrière. Il se retrouvait +sur la côte d'Amérique, découvrant dans le phare Saint-Laurent la +jeune femme que la mort de son geôlier venait de faire libre. + +C'était bien elle! + +Plus jeune, plus belle, dans tout l'éclat de ses dix-huit ans, +avec la même résignation, et aussi avec ces lueurs étranges qu'il +avait vues traverser le regard de Fanny Stevenson, et que tout à +l'heure il avait surpris, éclairs fugitifs, dans celui d'Edmée. + +Minuit, qui sonna bientôt, le rappela à ses résolutions. + +Il ne voulait pas se laisser détourner davantage, et, prenant son +parti, il gagna la porte et disparut. + +Peu après, il rentrait chez lui. + +Il était une heure: Bob l'attendait. + +Bob avait grandi depuis que nous ne l'avons vu, et il était devenu +novice. + +C'était maintenant un grand garçon, bien découplé, le visage +imberbe, l'oeil bien ouvert, et conservant dans toute sa +physionomie cet air particulier qui semble être l'estampille +indélébile de l'enfant, ou pour mieux dire, du gamin de Paris. + +Bob adorait Gaston; jamais il ne se couchait avant que son maître +ne fût rentré. + +Mais ce soir-là, il avait une raison particulière pour l'attendre. + +Gaston venait de gagner sa chambre à coucher, Bob l'y avait suivi. + +-- Il n'est venu personne me demander pendant mon absence? +questionna Gaston en remettant son pardessus à Bob. + +-- Pardon, commandant, répondit ce dernier, il est venu, au +contraire, un visiteur qui a paru contrarié de ne pas vous +rencontrer. + +-- Un visiteur? Il n'a pas dit son nom? + +-- Il entend ne le dire qu'à vous-même. + +-- Alors, il reviendra... + +-- Demain matin. + +-- N'a-t-il pas fait connaître, au moins, quel motif l'amenait? + +-- Il n'a rien dit de semblable. Seulement, comme il n'est pas +ordonné d'avoir ses yeux dans sa poche... + +Gaston regarda Bob avec curiosité. + +-- Eh mais! au fait, reprit-il aussitôt; je ne remarquais pas!... +Je gage que tu as quelque chose de plus à me dire? + +-- Peut-être bien! fit le jeune novice. + +-- Parle, alors. + +-- C'est que cela serait si extraordinaire! + +-- Quoi donc? + +-- Cet homme... + +-- Après? + +-- J'ai cru le reconnaître! Et quoique je ne l'aie vu qu'un +instant, il y a longtemps! cependant je jurerais!... + +-- Voyons, achève, pourquoi toutes ces réticences? + +-- Eh bien, vous rappelez-vous, commandant, ce qui est arrivé il y +a huit ou dix ans, au phare Saint-Laurent, et la visite que nous +avons faite, en compagnie de miss Fanny Stevenson, au bourg de +Smeaton. + +-- Il m'en souvient! répliqua vivement Gaston, mais quel rapport? + +-- Vous n'avez pas oublié alors le capitaine Palmer, et la scène à +laquelle nous avons assisté dans la misérable hutte qu'il +habitait. + +-- Ah! je n'ai rien oublié de ce qui s'est passé là! où veux-tu en +venir? + +-- C'est que l'homme qui est venu ce soir... + +-- Ce serait Palmer!... + +-- Lui-même. + +-- Tu en es sûr? + +-- Oh! on a l'oeil américain, quoiqu'on soit né dans le faubourg +Antoine, et celui-là... + +-- Lui! ce serait lui! -- Que vient-il faire en France, à Paris? - +- Voilà certes une coïncidence inattendue, et Dieu veuille qu'il +n'y ait pas une menace de malheur dans la visite de ce misérable! + + + + +III + + +Gaston se coucha fort tard. + +Il était agité et fiévreux. + +Il se rappelait avec des frissons ce qui s'était passé durant +cette soirée; de singulières idées lui venaient, et il se +demandait la cause de cette pâleur qu'il avait surprise sur le +front de M. de Beaufort pendant qu'il lui parlait de Fanny +Stevenson. + +Son sommeil fut hanté de fantômes, et quand il se réveilla le +lendemain, il était déjà grand jour. + +Dix heures venaient de sonner: il appela Bob. + +Ce dernier accourut. + +-- Cet homme? cet homme? demanda Gaston, sans chercher à +dissimuler son impatience, est-il venu? + +-- Il attend depuis une demi-heure. + +-- Et cette fois, du moins, il a dit son nom? + +-- Il s'appelle le capitaine Georges-Adam Palmer. + +Gaston sauta à bas de son lit. + +-- Bien! bien! dit-il, je suis à lui; qu'il ne s'éloigne pas, il +faut que je lui parle. + +Et pendant que Bob s'éloignait, il s'habilla sommairement à la +hâte. + +Quand il entra dans le cabinet où l'attendait Palmer, il n'eut pas +de peine à le reconnaître, quoique le capitaine se fût +singulièrement modifié. + +Ce n'était plus le personnage abruti par le gin, l'oeil atone, la +lèvre bestiale, la physionomie empreinte de brutalité, qu'il avait +rencontré une nuit, sur la terre d'Amérique. + +Palmer était presque devenu un gentleman. + +Sa mise était à peu près correcte, son attitude convenable, et il +se dégageait de toute sa personne un air de respectabilité qui ne +messeyait pas à son honorable corpulence. + +À la vue de Gaston, il se leva et salua d'une façon à laquelle il +n'y avait rien à reprendre. + +-- J'espère, commandant, dit-il avec bonhomie, que vous voudrez +bien me pardonner mon importunité. Je suis de passage à Paris, et +ayant appris que vous vous y trouviez vous-même, j'ai tenu à venir +me rappeler à votre souvenir. Nous nous sommes rencontrés une +nuit, dans des circonstances exceptionnelles, et je n'ai jamais +pensé que vous me garderiez rancune de certain mouvement de +vivacité auquel je me suis laissé aller. S'il en était autrement, +d'ailleurs, je saisirais cette occasion pour vous en exprimer tous +mes regrets. + +-- Vous pouvez être rassuré sur ce point, répondit Gaston en +continuant d'observer son interlocuteur, dont la transformation +l'intriguait, et je vous jure que je n'ai conservé aucun mauvais +souvenir de notre conversation au bourg de Smeaton. + +-- Tout va bien, alors, conclut Palmer, et cela me met tout à fait +l'aise. + +-- Seulement, poursuivit le commandant, je ne vous cacherai pas +que, lorsque Bob, qui vous avait reconnu, m'a annoncé hier soir +que vous aviez pris là peine de me faire visite, j'ai été surpris +au delà de toute expression. + +-- Je m'en doutais bien. + +-- Vous avez donc quitté Smeaton? + +-- Il y a longtemps; c'est toute une histoire; j'ai pensé qu'elle +vous intéresserait. + +-- Vous avez voyagé? + +-- Depuis huit années. + +-- Seul? + +Le capitaine eut un clignement des yeux qui lui était familier. + +-- Pas précisément, répondit-il; toutefois, vous savez, il faut +être honnête. C'est en tout bien tout honneur. + +-- Comment? + +-- Vous ne devinez pas? + +-- Pas du tout. + +-- Eh bien! écoutez; c'est vraiment original. + +Gaston indiqua un siège à son interlocuteur et il s'assit auprès +de lui. + +Palmer continua: + +-- Quand nous eûmes rendu les derniers devoirs à ce pauvre diable +de Stevenson, dit-il, miss Fanny se trouva fort embarrassée: dans +le premier moment, elle avait formé mille projets, mais il y a +loin du rêve à la réalité, et elle s'aperçut bien vite qu'il +n'était pas facile de se mettre toute seule à la recherche d'un +homme sur lequel on n'avait aucune donnée précise. Elle savait que +cet homme s'appelait le comte de Simier, et qu'il avait dû quitter +New-York pour se rendre dans l'Amérique du Sud. Mais l'Amérique du +Sud est grande, et elle pouvait errer longtemps avant de +rencontrer celui à qui elle voulait redemander sa fille. C'est +alors qu'elle pensa à moi! + +-- À vous? + +-- Eh! oui, commandant. Après tout, je connaissais le passé, moi; +j'avais longtemps navigué; tous les pays qu'elle voulait fouiller +m'étaient familiers, et je pouvais lui être particulièrement +utile. + +-- Soit! soit! de sorte que vous l'avez accompagnée. + +-- C'est cela. + +-- Et avez-vous réussi dans les recherches que vous avez +entreprises? + +-- À peu près. + +-- Alors Fanny Stevenson a revu le comte de Simier; elle sait où +est sa fille. + +Palmer remua la tête. + +-- Ni l'un, ni l'autre, répondit-il; seulement, nous sommes sur +leurs traces. + +-- Vous croyez qu'ils sont à Paris. + +-- Peut-être bien. + +-- Qui vous le fait supposer? + +-- Ceci et cela... rien et tout! La conviction de miss Stevenson +n'est pas complète, mais mille indices recueillis sur notre route, +concourent à désigner Paris comme la ville où nous devons aboutir. + +-- S'il en est ainsi, dit Gaston, il vous sera bien facile de +découvrir le comte de Simier. + +-- Oh! ce n'est pas si simple que vous vous l'imaginez et nous +avons rencontré bien des obstacles. + +-- Expliquez-moi cela. + +-- Volontiers. Comme je vous le disais, nous avons beaucoup +voyagé; la jeune femme était impatiente. Mais New-York n'a pas été +construit en un jour, et il faut le temps pour tout. Donc nous +sommes allés à Rio-Janeiro, où le comte avait séjourné quelques +mois, pour se rendre de là dans l'Inde, où nous nous sommes rendus +nous-mêmes; à Calcutta, à Bombay, un peu partout, on nous a parlé +de lui et, finalement, nous avons appris qu'il était parti pour +retourner en Europe. + +-- À Paris? + +-- À Londres. + +-- Et vous l'avez suivi? + +-- À Londres, j'ai remué ciel et terre; un instant même, j'ai cru +que j'étais sur sa piste; j'avais mis toute la _détective_ sur +pied, et nous allions réussir enfin à nous trouver en sa présence, +quand tout à coup plus rien! l'obscurité la plus complète; mon +homme avait disparu. + +-- Qu'était-il devenu? + +-- Miss Stevenson aurait tout donné pour le savoir, mais ce fut +impossible; le comte s'était dérobé; il avait probablement changé +de nom. Et pendant trois années au moins, il nous fut impossible +de renouer le fil interrompu de nos investigations. C'était à +recommencer, et il fallait attendre. + +-- Cependant vous n'êtes pas resté inactif? + +-- Comme vous dites. Miss Fanny se désolait; à aucun prix elle +n'entendait abandonner ses recherches, et je ne sais vraiment +comment je me serais tiré de là, si le hasard n'était venu à mon +aide. + +-- Vous avez retrouvé le comte? + +-- Nullement! Mais un dimanche, dans une taverne de la Cité, je +rencontrai un homme qui m'ouvrit tout un nouvel horizon. + +-- Quel homme? + +Palmer sourit avec humilité. + +-- Vous devez vous rappeler, dit-il, que lorsque vous m'avez +connu, j'étais quelque peu adonné à la passion du gin. + +-- Sans doute! eh bien? + +-- Le gin, voyez-vous, commandant, c'est mon seul défaut! Ôtez le +gin, et je n'ai plus que des qualités! Miss Fanny me connaissait, +et l'avait bien compris! Aussi, quand j'entrai à son service, elle +fit énergiquement la part du feu, et, ne pouvant espérer que je me +corrigerais tout à fait, elle m'accorda le dimanche. + +-- Comment! + +-- Pendant la semaine, tout écart me fut formellement interdit. Ni +whisky, ni brandy, abstinence rigoureuse et exemplaire! Mais le +septième jour, liberté entière! + +-- Je comprends. + +-- C'est plaisir de causer avec vous. Donc ce jour-là, c'était un +dimanche, et je me trouvais à la taverne du Roi-Georges depuis +quelques heures, quand, vers le soir, j'y vis entrer un +particulier dont l'allure me frappa tout de suite; je ne l'avais +vu qu'une fois, il y avait longtemps, mais tout de même, je le +reconnus. + +-- Qui était-ce? + +-- Un nommé Gobson, l'âme damnée du comte de Simier, celui qui +l'accompagnait à Smeaton au moment de l'enlèvement de l'enfant. + +-- Et que fîtes-vous? + +-- Une sottise, commandant! Je ne pus dissimuler assez bien ma +stupéfaction et ma joie. Le Gobson la remarqua, et il y avait à +peine dix minutes qu'il était entré, que je le voyais se lever et +disparaître. + +-- Voilà une grande maladresse, en effet. + +-- Je le reconnais; mais la présence de cet homme à Londres +m'assurait que le comte devait s'y trouver également. C'était une +piste nouvelle, et cela ranima ma confiance un peu ébranlée. + +-- Vous vous remîtes à l'oeuvre. + +-- Dès le lendemain. Seulement mes nouvelles investigations +n'amenèrent pas grand résultat, et, au bout de plusieurs mois, +j'appris tout simplement que le Gobson était parti pour Paris. + +-- Il y a longtemps de cela? + +-- Il y a une année environ. + +-- Et c'est pour suivre cet homme que vous avez quitté Londres. + +-- Précisément. + +-- Enfin vous l'avez revu? + +-- Par hasard, au moment où je m'y attendais le moins. + +-- Quand cela? + +-- Hier. + +-- Et que fait ici ce Gobson, qui sert-il? + +-- C'est ce que vous pourrez m'aider à découvrir, si vous voulez +m'accorder votre bienveillant concours, répondit Palmer en +s'inclinant d'un air insinuant et cauteleux. + +Gaston regarda son interlocuteur, comme s'il eût voulu s'assurer +qu'il ne se moquait pas de lui. + +-- Moi! dit-il, vous avez compté sur moi! + +-- C'est une coïncidence que j'appellerai volontiers +providentielle, répondit Palmer; car au moment où, je venais de +voir s'évanouir le Gobson en question, je vous apercevais vous- +même pénétrant dans l'habitation d'où il sortait. + +Gaston se prit à tressaillir. + +-- Et quelle était cette habitation? interrogea-t-il d'une voix +mal assurée. + +-- Elle est située rue de la Chaussée-d'Antin. + +-- Celle de M. de Beaufort? + +-- Je n'ai pas eu le temps de m'informer de ce détail, je vous +avais reconnu, et la surprise, la joie d'une pareille rencontre... +Vous comprenez. + +Gaston ne répondit pas. Il ne songeait pas à dissimuler ses +impressions et semblait atterré par l'étrange communication qui +lui était faite. + +Palmer poursuivit au bout d'un instant: + +-- Vous vous êtes intéressé naguère, dit-il, à la malheureuse +jeune femme que vous avez rencontrée au phare Saint-Laurent. Vous +pouvez contribuer puissamment à lui rendre la vie, en démasquant +le misérable qui lui a ravi sa fille. Miss Fanny Stevenson espère +en votre générosité, et elle ne doute pas... + +Gaston releva la tête. + +-- Miss Fanny est donc à Paris? demanda-t-il d'un ton troublé. + +-- Oui, commandant, depuis plus de six mois. + +-- Et c'est elle qui vous envoie? + +-- Ce n'est pas elle précisément. + +-- Mais enfin, que comptez-vous faire? + +-- Je rapporterai à miss Stevenson la conversation que nous venons +d'avoir ensemble, et selon ce qu'elle m'ordonnera... + +-- Ne pourrai-je pas la voir moi-même? + +-- Ce sera difficile. + +-- Pourquoi? + +-- Je vous le dirai plus tard. + +-- D'où vient votre hésitation? + +-- Elle est naturelle. Miss Stevenson a été si souvent déçue, elle +est si malheureuse, qu'elle est devenue défiante. + +-- Cependant... + +-- Voulez-vous me permettre de revenir? + +-- Sans doute. + +-- Quand cela? + +-- Quand vous voudrez. + +-- Eh bien, commandant, cela suffit pour le moment. Rendez à miss +Stevenson le service de vous informer de ce Gobson auprès de +M. de Beaufort que vous connaissez, et quand je vous reverrai, si +vous le jugez à propos, vous me direz... + +-- Soit, fit Gaston, à qui toutes ces réticences semblaient +extraordinaires; soit! ma porte vous sera toujours ouverte; et +quand vous voudrez... + +Il avait sonné, Bob était accouru. + +-- Bob, dit-il, reconduisez M. Palmer. + +Et pendant que l'ancien capitaine gagnait l'antichambre, Gaston +se, pencha vivement à l'oreille de Bob: + +-- Tu vas suivre, cet homme, dit-il à voix rapide et basse, et ce +soir, tu me raconteras quel emploi il aura fait de sa journée. + +Et le jeune commandant resta seul, partagé entre mille sentiments +divers qui s'emparaient puissamment de son esprit et le tinrent +toute la journée agité et inquiet. + + + + +IV + + +Pour tout dire, il avait peur. + +Bien des pressentiments l'assaillaient à la fois dont il ne +pouvait se dégager. + +En toute autre circonstance, peut-être n'eût-il pas attaché tant +d'importance à la communication de Georges Palmer; mais cette +communication paraissait viser M. de Beaufort dans ses +mystérieuses menaces, et Gaston se sentait pris d'une grande +épouvante en songeant qu'elles pouvaient atteindre Edmée. + +Edmée!... + +Il l'avait vue une heure à peine, et ses yeux, sa pensée, son +coeur en étaient pleins. + +Il n'avait jamais aimé encore; il avait vécu jusqu'alors, sinon +indifférent, du moins impassible. Il s'était peu mêlé au monde, et +devait se trouver sans défense devant les premières sensations qui +le frappaient. + +C'est ce qui était arrivé. + +Il ne s'attendait à rien de pareil. + +Ç'avait été pour lui comme une révélation, une initiation plutôt! + +Edmée s'était offerte dans toute la candeur de son âme naïve et +pure, sans timidité comme sans audace, et il avait été ébloui de +sa grâce touchante et de son abandon sincère. + +Depuis la veille, il ne pensait qu'à elle; et comme il n'avait pu +la séparer de l'entourage au milieu duquel elle vivait, il +éprouvait parfois un douloureux serrement de coeur en se rappelant +certains faits inexplicables qui l'avaient fort troublé. + +La visite de Palmer ne fit qu'ajouter à ses appréhensions. + +Il y avait, à n'en pas douter, comme une menace de malheur autour +de cette famille. + +Gaston s'arrêtait effrayé devant les suppositions auxquelles, par +moment, il s'abandonnait malgré lui. + +Et plus cette impression s'accentuait, plus il comprenait à quel +point son amour, né d'hier, avait poussé des racines profondes +dans son coeur. + +Qu'allait-il faire cependant? Il n'en savait rien. + +Il attendit, pour prendre un parti, que Bob lui eût fait connaître +le résultat de la mission qu'il lui avait confiée. + +Mais Bob ne revint que fort tard dans la soirée. + +Gaston l'attendait avec une mortelle impatience; il l'interrogea +avidement. + +Bob avait suivi Palmer avec obstination. + +Pendant toute la journée, il ne l'avait pas perdu de vue. + +Il avait parcouru à peu près tous les quartiers de Paris, depuis +la rue de la Chaussée-d'Antin jusqu'à la barrière du Trône, +s'arrêtant ici et là, pour se réconforter. + +Enfin, il y avait une heure que Bob l'avait abandonné. + +-- Et en quel endroit l'as-tu quitté? demanda Gaston, un peu +dépité de ce résultat négatif. + +-- Sur la rive gauche, répondit Bob. + +-- Il est rentré chez lui? + +-- Je ne pense pas. C'est un quartier à peu près désert, non loin +du Luxembourg; le jour baissait, on n'y voyait plus beaucoup, et +nous longions un grand mur, quand tout à coup mon homme a disparu, +sans que j'aie pu m'expliquer par où il avait passé. + +-- Voilà qui est bizarre. + +-- N'est-ce pas, commandant? J'ai fait le tour du mur: point de +portes; rien qu'un vaste enclos avec quelques grands arbres +derrière lesquels j'ai vaguement aperçu la silhouette d'une +chapelle. + +-- Un couvent, peut-être? + +-- Je le crois. + +Gaston réfléchit quelques secondes, puis il releva vivement la +tête. + +Il était trop dévoré d'impatience pour rester plus longtemps dans +l'incertitude. C'était d'ailleurs un homme de résolution prompte +et qui n'avait pas pour habitude d'hésiter dans les occasions +sérieuses. + +-- Voyons, dit-il aussitôt, en se tournant vers Bob, +reconnaîtrais-tu l'endroit dont tu viens de parler. + +-- Oh! à coup sur, répondit le jeune novice. + +-- Eh bien! nous allons prendre une voiture, on nous arrêtera dans +les environs du Luxembourg, et une fois là... + +-- Une fois là, acheva Bob, je m'orienterai et je mettrai +facilement le cap sur l'habitation. + +Sur ces mots, ils partirent. + +Gaston avait promis un bon pourboire au cocher; en moins d'une +demi-heure, ils descendaient à la hauteur du Luxembourg, et Bob +prenait les devants. + +Ce ne fut pas long. + +Peu après, ils atteignaient le commencement d'une rue à l'angle de +laquelle s'élevait un grand mur; derrière, à la lueur du gaz, on +voyait pointer quelques branches d'arbres dépouillés de leurs +feuilles. + +-- C'est ici! fit Bob. + +La rue était déserte, fort mal éclairée, Gaston commença son +examen... + +Cela dura quelques minutes. + +Arrivé à un endroit où le mur faisait retour sur des terrains +vagues, il s'arrêta et prêta l'oreille. + +On entendait un vague chuchotement de voix jeunes et fraîches. + +-- C'est un couvent, ainsi que je le supposais, dit-il! mais +quelles raisons peuvent bien y attirer le capitaine Palmer?... + +Il n'acheva pas. + +Bob venait d'étouffer un cri. + +-- Qu'y a-t-il? demanda Gaston en se rapprochant. + +-- Je n'étais pas venu jusqu'ici, répondit le jeune novice, ou, +pour sûr, j'avais mal vu... + +-- Qu'est-ce donc? + +-- Une porte! voyez. + +-- En effet! + +-- C'est par là que Palmer a disparu! + +-- Probablement; mais depuis, il s'est éloigné sans doute. + +-- Peut-être! On a l'ouïe fine aussi! Écoutez! Gaston se pencha et +perçut nettement alors le bruit d'un pas lourd derrière le mur. + +-- On approche, fit Bob en baissant la voix. On vient de ce côté. +Si mes oreilles ne m'abusent pas, c'est un homme, et il n'est pas +seul. + +-- Quel est ce nouveau mystère? + +-- Mettons-nous à l'écart, commandant; il ne faut pas qu'on nous +voie, et fiez-vous à moi pour ne rien perdre de ce qui va se +passer. + +Le conseil était bon, Gaston le suivit. + +Par un mouvement rapide, il se rejeta dans l'ombre et attendit, +l'oeil ardemment fixé sur la porte. + +Bob en fit autant. + +Une minute s'écoula. + +On entendait toujours le même murmure de voix, au-dessus duquel +éclatait de temps à autre certaines notes gaies et sonores +échappées à quelques pensionnaires indisciplinées. + +Puis, à un moment, la porte de l'enclos s'ouvrit et un homme +parut. + +Georges-Adam Palmer! + +Une soeur l'accompagnait! + +Ils s'arrêtèrent sur le seuil. + +-- Alors, vous n'avez pas d'autre recommandation à m'adresser? fit +Palmer avant de s'éloigner. + +-- Non: tout est bien, répondit la soeur; maintenant que vous êtes +sur la piste de ce misérable Gobson, je crois que je touche à la +fin de tous mes tourments; il faudra bien qu'il parle! + +-- Mais le commandant! + +-- M. de Pradelle? + +-- Que lui dirai-je? + +-- Rien. J'ai été heureuse d'apprendre qu'il est à Paris; il doit, +m'avez-vous dit, y rester un an. Quand le moment sera venu, je +l'appellerai à mon aide, et j'espère que cette fois encore... + +Gaston n'en entendit pas davantage. + +La cloche venait de sonner; l'enclos s'était tout à coup rempli de +bruit et de mouvement, et la porte s'était refermée... + +Gaston laissa Palmer quitter la place sans songer à le retenir. + +Ce qu'il venait de voir était si extraordinaire, si +invraisemblable surtout, qu'il ne parvenait pas à trouver une +explication plausible. + +Mais à travers le trouble de son esprit, un sentiment impérieux +s'était emparé de lui, et c'est avec un frisson d'épouvante qu'il +songeait à ce Gobson que l'on avait vu sortir de la demeure de +M. de Beaufort. + +Il y avait là un mystère qu'il comprenait mal encore, et au fond +duquel il n'osait pénétrer. + +Il rentra chez lui fort perplexe, et quelques jours se passèrent +sans que rien d'important vînt l'arracher à l'espèce de torpeur où +tous ces événements l'avaient plongé. + +Malgré lui, il se sentait enveloppé peu à peu par quelque chose de +fatal et de sombre qui lui enlevait sa volonté et sa présence +d'esprit. + +Il ne s'appartenait plus. + +Il était tout entier à cette énigme, dont il cherchait vainement +le mot et qui l'épouvantait. + +Il ne pouvait plus penser à autre chose. + +Souvent, poussé par un désir mal défini, mais impérieux, il avait +formé le projet d'aller trouver M. de Beaufort et de lui faire +part de ses appréhensions. + +C'eût été insensé! Il n'avait aucune raison, aucun prétexte pour +agir de la sorte, et il y avait renoncé. + +Mais il était réellement malheureux. + +Plus il avançait, plus il comprenait que son coeur était pris, et +qu'il aimait! + +Une fois, il avait songé à reprendre la mer. Il espérait qu'en +mettant le pied sur le pont de son navire, le calme se ferait dans +son esprit, et qu'il lui serait facile d'oublier. + +Vain espoir! + +Au moment où ses résolutions paraissaient le mieux arrêtées, quand +il se voyait sur le point de formuler sa demande qu'on n'eût pas +manqué d'accueillir favorablement, il se prenait à pâlir et à +trembler, à la pensée d'une séparation aussi cruelle. + +À Paris, au moins, il était près d'Edmée, il pouvait la voir, s'en +faire aimer, la demander à M. de Beaufort. + +Tandis qu'une fois parti, elle l'oublierait et deviendrait la +femme d'un autre! + +Alors, tout son sang brûlait ses artères, il prenait son front +dans ses doigts crispés. Cela ne pouvait, ne devait pas être. + +Et puis, s'il était vrai qu'elle dût être menacée, si les soupçons +qui le torturaient venaient à se vérifier! Il voulait être là pour +la protéger, pour la défendre. + +Enfin, après avoir passé par toutes ces alternatives, avoir subi +tous ces tourments, un matin, il se leva bien résolu à retourner +rue de la Chaussée-d'Antin. + +Il devait une visite, et rien n'était plus correct. + +Il verrait Edmée, M. de Beaufort l'éclairerait sur les doutes qui +pesaient sur son coeur, et au sortir de cette épreuve, il +prendrait son parti. + +Cette résolution lui rendit un peu de tranquillité. + +La matinée se passa en préparatifs et en projets. + +Ce qu'il allait faire lui semblait si naturel, qu'il avait +recouvré une partie de sa fermeté et son sang-froid habituel. + +Un incident qui survint vers onze heures, comme il allait se +mettre à table pour déjeuner, lui apporta du reste une distraction +salutaire et qui le réjouit fort. + +On avait sonné. Bob était allé ouvrir, et presque aussitôt Gaston +entendit son nom prononcé par une voix qu'il connaissait bien. + +C'était Maxime de Palonier. + +Il alla vivement à sa rencontre, et les deux amis s'embrassèrent +avec effusion. + +Il y avait trois années qu'ils ne s'étaient vus, Maxime revenait +de campagne et était passé lieutenant de vaisseau depuis peu. + +-- Par ma foi! dit Gaston, le visage rayonnant, il ne pouvait +m'arriver de surprise plus agréable; depuis quand es-tu arrivé? + +-- Depuis hier, répondit Maxime. + +-- De sorte que je suis ta première visite? + +-- Pardieu! + +-- Tu es un véritable ami, toi. À la bonne heure, et que viens-tu +faire à Paris? + +Maxime jeta un joyeux éclat de rire. + +-- Eh donc! répliqua-t-il, cela ne se demande pas. Il est onze +heures, je viens déjeuner avec toi. + +Immédiatement les deux amis se mirent à table. + +Maxime n'avait guère changé, lui non plus: c'était le même garçon +vif, ardent, aimable, un de ces marins éternellement jeunes, qui +semblent avoir été créés uniquement pour aller promener par le +monda la gaieté et l'esprit français. + +-- Et comptes-tu séjourner quelque temps dans la capitale? +interrogea Gaston au bout d'un moment. + +-- Malheureusement non, répondit Maxime; je n'y ferai que passer. +J'ai débarqué à Toulon, et au lieu de me rendre immédiatement à +Brest, je suis venu toucher barre à Paris. + +-- Je sais que tu es presque un boulevardier. + +-- J'aime, en effet, le boulevard presque autant que la mer; mais +ce n'est pas aujourd'hui un pur intérêt de plaisir qui m'y attire. + +-- Qu'est-ce donc? + +-- Ce sont les graves fonctions dont je suis investi! + +Gaston regarda son ami avec surprise. + +-- Des fonctions graves! toi! répéta-t-il d'un ton enjoué; +parbleu! voilà qui est nouveau. + +-- Ne plaisante pas. + +-- De quoi s'agit-il? + +-- D'une chose fort simple en apparence, mais qui, depuis que nous +ne nous sommes vus, m'a mis, comme on dit, un peu de plomb dans la +tête. + +-- Explique-toi! + +-- Apprends donc qu'il y a trois ans, mon oncle Duparc est mort à +Toulouse, laissant sa fille, Mariette Duparc, dans le plus complet +dénuement. Je rentrais de campagne, et, naturellement, j'allai +enterrer le brave homme; en même temps, je vis l'enfant, qui avait +à peine quatorze ans, et qui était bien la plus jolie créature que +l'on pût rencontrer. Sa situation me toucha; elle ne demandait +rien cependant, la chère petite. Mais elle me regardait avec des +yeux si inquiets, elle disait avec une si touchante candeur +qu'elle n'avait plus que moi au monde, et qu'elle m'aimerait bien, +si je voulais l'aimer comme l'avait fait son père, que, ma foi! je +me suis laissé attendrir! Je ne suis pas riche, mais j'ai une +aisance convenable, et, comme je ne devais pas tarder à repartir, +j'emmenai l'enfant à Paris, et la plaçai dans un couvent, où elle +doit rester jusqu'à sa majorité. N'ai-je pas bien fait? + +-- Excellent coeur! + +-- Bon! je ne sais pas ce que ça vaut, cette action-là; mais ce +que je puis affirmer, c'est qu'elle m'a rapporté bien des joies +que je n'aurais jamais pu me procurer avec les quelques milliers +de francs qu'elle m'a coûtés... + +-- Et depuis?... vous êtes en correspondance. + +-- Elle m'écrit souvent... Moi, je lui réponds quelquefois. Voilà +près de deux ans, que je ne l'ai vue. + +-- C'est pour elle que tu viens. + +-- À peu près. J'irai demain au couvent où je l'ai placée. Elle a +dû être prévenue, hier, de mon arrivée, et je suis sûr qu'elle +m'attend avec une impatience? + +-- Pauvre enfant! + +-- Du reste, ajouta Maxime, je veux que tu la connaisses; tu +viendras avec moi. + +-- Y songes-tu? + +-- Sans doute, elle t'intéressera, j'en suis sûr, et pour elle, ce +sera une distraction; elle adore les officiers de marine! C'est +entendu, n'est-ce pas? + +-- Mais, je ne sais... + +-- Oh! il n'y a pas d'indiscrétion! Ce n'est pas un cloître, que +diable! on peut causer, et tu verras avec quel babil charmant elle +nous accueillera. + +-- Après tout, je le veux bien. + +-- À la bonne heure! + +-- Où est situé ce couvent? + +-- Ma foi, je ne te dirai pas le nom de la rue; c'est derrière le +Luxembourg, un grand mur, avec une chapelle. Je vois cela d'ici. +Nous prendrons une voiture: le cocher trouvera bien. + +Gaston ne répondit pas, mais il eut toutes les peines du monde à +dissimuler l'impression qu'il ressentait. + +Ce couvent dont lui parlait Maxime, et où il l'invitait à +l'accompagner, c'était à n'en pas douter, celui d'où naguère il +avait vu sortir Georges-Adam Palmer. + +Cependant, l'heure était venue où il devait se rendre chez +M. de Beaufort. Maxime ne tarda pas à le quitter pour vaquer lui- +même à ses affaires, et quelque temps après, Gaston montait en +voiture et se faisait conduire, rue de la Chaussée-d'Antin. + +Une déception l'y attendait. Quand il atteignit le vestibule du +rez-de-chaussée et qu'il demanda à voir madame de Beaufort, le +valet qui le reçut lui annonça que madame Beaufort et mademoiselle +Nancy étaient sorties, et qu'elles ne rentreraient que pour +l'heure du dîner. Gaston remit sa carte et se retira. Il était +vivement contrarié. + +Il se promettait beaucoup de cette visite, et se désolait +sincèrement d'être obligé de remettre à un autre jour. + +D'ailleurs, une chose l'intriguait dans la réponse du valet. + +Il avait parlé de madame de Beaufort et de Nancy, et n'avait pas +prononcé le nom d'Edmée. + +Qu'est-ce que cela signifiait? pourquoi cet oubli? Gaston en +demeura troublé toute la journée. Le lendemain vers onze heures, +l'arrivée de Maxime vint heureusement faire diversion à toutes les +pensées qui l'obsédaient. + +Maxime était d'une nature expansive, primesautière, qui ne s'était +jamais laissé entamer par les tristes perspectives de la vie. + +Il était né insouciant et gai, et se défendait de la mélancolie +comme d'une maladie. Tout le monde l'aimait et il aimait tout le +monde. Cela était bien un peu banal, et peut-être ne fallait-il +pas faire grand fond sur les manifestations bruyantes de ses +sympathies. + +Il ne demandait pas, au surplus, à être pris autrement, et tel +qu'il se présentait, indifférent plutôt que sceptique, il était +charmant. + +Gaston connaissait, d'ailleurs, les excellentes qualités du jeune +lieutenant de vaisseau, et lui seul eût pu dire ce qu'il y avait +dans ce coeur d'enfant turbulent, qui s'était gardé jusqu'alors +des atteintes de toute passion mauvaise. + +-- Eh bien! es-tu prêt? dit Maxime en se précipitant dans la +chambre. + +-- Prêt! à quoi?... fit Gaston. + +-- Eh pardieu! l'as-tu déjà oublié! Tu m'as promis de +m'accompagner au couvent: je viens te chercher. + +-- Si tôt! + +-- On s'y lève de bonne heure, paraît-il. La petite Mariette doit +griller, et tu comprends que je ne veux pas faire attendre la +pauvre enfant! + +-- Tu as raison. Partons! + +Ils descendirent. La voiture de Maxime était à la porte; ils +partirent aussitôt. + +Au bout de quelques minutes, le jeune lieutenant de vaisseau, qui +était resté silencieux jusque-là, se tourna brusquement vers son +compagnon. + +-- Mon cher ami, dit-il d'un ton qui frappa Gaston, il faut que je +t'avoue une chose qui m'arrive, et à laquelle j'étais certainement +loin de m'attendre. + +-- Quelle chose? dit Gaston étonné. + +-- Depuis hier, il s'est produit en moi un phénomène extravagant. + +-- Lequel? + +-- J'ai réfléchi. + +-- Toi? + +-- Tu vois, ça t'étonne, et moi aussi! + +-- Mais quel a été le sujet de tes réflexions? + +-- La petite... + +-- Mariette? + +-- Elle-même. Je me suis dit que, lorsque je l'ai recueillie, elle +avait quatorze ans; que trois années se sont passées depuis; que +par conséquent elle a grandi, s'est développée, et qu'au lieu de +la gamine d'autrefois, je vais me trouver en présence d'une grande +jeune fille. + +-- Cela t'embarrasse? + +-- Cela m'effraie! Songe donc, quand je l'ai quittée la dernière +fois, je lui tapotais les mains, j'embrassais ses bonnes petites +joues roses, je la prenais, pour ainsi dire, sans façon, dans mes +bras, tandis que maintenant, je me connais, je suis capable de ne +pas oser la regarder. + +Gaston se prit à rire. + +-- Bon! n'est-ce que cela? répliqua-t-il; toi! un lieutenant de +vaisseau de la marine impériale, allons! ce n'est pas sérieux, et +je suis bien certain que tu t'en tireras à ton honneur; +d'ailleurs, je serai là. + +-- Tu as raison, c'est bête; mais tout de même cela me fait +quelque chose... + +Tout en devisant de la sorte, ils avançaient. + + + + +V + + +Le couvent où ils se rendaient était situé au delà du Luxembourg, +au milieu de terrains vagues où il occupait un vaste emplacement. + +On l'appelait le couvent de Sainte-Marthe, et le bâtiment servant +de retraite aux soeurs qui l'habitaient et aux jeunes filles +qu'elles élevaient, avait dû être construit peu après la +Renaissance. + +Quoiqu'il eût été modifié souvent depuis, pour causes +d'appropriation, il conservait encore certains vestiges de +l'architecture de l'époque primitive. + +La chapelle surtout en portait la marque évidente. + +C'était une élégante construction, aux vives arêtes, dont le +perron extérieur, les fenêtres et les piliers de forme gracieuse, +attestaient manifestement l'origine. + +Quant au bâtiment principal où vivaient les soeurs et leurs +élèves, il avait subi de nombreuses transformations sous +lesquelles, à la longue, le premier corps de logis avait presque +entièrement disparu. + +C'était maintenant un monument bâtard, de style confus, qui ne +s'imposait au regard que par sa masse remarquable, et à l'esprit, +par le silence mystérieux qui régnait incessamment alentour. + +Un vaste jardin potager se développait à droite et à gauche, et le +tout était entouré par un mur de quatre mètres de hauteur, qui +isolait l'habitation du bruit et du mouvement de la capitale. + +Une véritable oasis, dont aucun étranger n'était admis à troubler +le recueillement et la paix! + +La chapelle seule s'ouvrait à tout pieux visiteur, et ce n'est +qu'à certain jour de la semaine, pendant une heure seulement, que +les parents des jeunes pensionnaires étaient autorisés à venir +voir leurs enfants. + +Au surplus, pour tout dire, le couvent de Sainte-Marthe n'était +pas soumis aux règles rigoureuses que l'on observe dans les autres +maisons du même genre. + +Là, par exception, le parloir n'était point grillé; les jeunes +filles y pouvaient causer avec leurs parents et leurs amies, sous +la seule surveillance d'une soeur, et elles jouissaient durant les +récréations, d'une liberté sur laquelle ne s'exerçait qu'un +contrôle bienveillant. + +La vie y était donc relativement agréable et différait peu de +celle qu'on mène dans les pensionnats laïques. Quelques âmes y +pouvaient trouver de plus la satisfaction de ces aspirations +mystiques que la monotonie même d'une pareille existence développe +parfois jusqu'à l'exaltation. + +Nous disions plus haut que le couvent de Sainte-Marthe était une +véritable oasis incessamment entourée de recueillement et de paix. + +Cependant, trois fois par jour, le matin, l'après-midi et le soir, +le jardin s'emplissait tout à coup de mouvement et de bruit, et +durant une heure, l'enclos, d'ordinaire taciturne, s'égayait de +caquetage, de cris et de rires. + +C'était aux heures de récréation. + +Trente jeunes filles s'échappaient de la maison principale, comme +des oiseaux s'échapperaient d'une volière, et elles se répandaient +dans la partie du jardin qui leur était réservée, avides de +liberté, buvant l'air à pleins poumons, donnant la volée à tous +les sentiments contenus dans leur coeur oppressé. + +Alors, des groupes sympathiques se formaient. On se prenait par le +bras, on allait, on venait à travers l'enclos, et l'on se +chuchotait à l'oreille sous les charmilles des mots qu'on ne +voulait pas laisser surprendre ou des noms qu'on osait à peine +prononcer. + +Timidités charmantes, expansions effarouchées de coeurs qui +s'ignorent, exquises pudeurs derrière lesquelles hésitent encore +et se voilent les premiers et les plus doux aveux. + +On comprend, sans qu'il soit besoin d'y insister, que parmi cette +réunion de jeunes filles appartenant à des familles riches ou +titrées, et que le monde attendait au sortir du couvent, il devait +régner une incessante fermentation d'impatience qui se traduisait, +selon la nature de chacune d'elles, par des manifestations qui +n'étaient pas toujours parfaitement correctes. + +Quelques-unes restaient bien soumises et dociles, mais la plupart +supportaient difficilement la règle de discipline à laquelle elles +étaient astreintes, et cherchaient avidement des sujets de +distraction jusque dans les faits les plus insignifiants. + +Parmi celles-ci, il y en avait une surtout qui s'était toujours +montrée réfractaire aux remontrances dont elle était souvent +l'objet. + +C'était Mariette Duparc, la petite cousine de Maxime: une enfant. + +Elle avait dix-sept ans; elle était jolie comme un ange, et la +nature l'avait douée d'un coeur d'or. + +Celle-là ne dissimulait rien, par exemple. + +Elle était petite, blonde, avec deux yeux curieux qui regardaient +à déconcerter les plus sceptiques. + +D'ailleurs, admirablement faite. + +Et puis, une pétulance, une vivacité, une avidité de mouvements +qui eut, pour ainsi dire, mis le feu au couvent. + +On la grondait bien quelquefois; on lui pardonnait toujours. + +Il suffisait de la voir rire. + +Aucune sévérité ne tenait devant cette bouche rose entr'ouverte, +laissant voir une double rangée de perles éclatantes. + +C'était une séduction irrésistible, et elle le savait bien. + +Il y avait trois années que Mariette Duparc était à Sainte-Marthe, +et elle s'y ennuyait à mourir. + +Elle y était venue toute enfant; maintenant c'était une belle +jeune fille. + +Elle avait grandi, et les mystérieuses transformations par +lesquelles elle passa, la rendirent plus curieuse, sans la faire +plus savante. + +Deux sentiments devaient la préserver de toute science précoce et +funeste: + +Le premier, c'était la reconnaissance profonde qu'elle ressentait +pour son cousin, lequel s'était montré si affectueux et si tendre. + +Elle l'aima longtemps, comme elle eût aimé un frère aîné, et lui +voua un dévouement sans bornes. + +Elle n'avait, d'ailleurs, aucune raison pour cacher ce qu'elle +éprouvait, et elle le lui écrivit souvent dans de longues lettres +attendries. + +Mais, chose bien naturelle, à mesure qu'elle avançait en âge, ses +lettres devinrent plus sérieuses; l'affection qu'elle voulait +exprimer emprunta un langage plus grave, et à plusieurs reprises, +peut-être eût-il été facile d'y démêler la naissance d'un +sentiment confus encore, où la reconnaissance ne tenait plus la +première place. + +Vers cette époque, un fait se produisit qui allait modifier très +sensiblement l'état de son esprit et celui de son coeur. + +Deux jeunes filles furent un après-midi amenées à Sainte-Marthe, +et dès le premier jour, Mariette se sentit prise d'un penchant +très vif pour l'une des deux pensionnaires. + +Elle s'appelait mademoiselle Edmée de Beaufort-Wilson. + +La loi des contrastes affirmait une fois de plus son autorité! car +si Mariette était pétulante et vive, Edmée de Beaufort était, au +contraire, mélancolique et presque triste. + +On se lie vite au couvent. + +La vie commune rapproche les caractères les plus opposés; une +semaine s'était à peine écoulée, que Mariette et Edmée ne se +quittaient plus. + +Cela dura à peu près deux années, et Dieu sait les confidences, +les aveux, les aspirations, auxquelles s'abandonna la jolie petite +Duparc. + +Elle n'avait guère qu'un sujet de conversation. + +Maxime! + +Elle en parlait à tout propos et à propos de tout, et Edmée +l'écoutait avec bienveillance, sans jamais laisser voir que son +bavardage pouvait l'ennuyer. + +Ce fut donc un jour cruel dans la vie de Mariette que celui où +Edmée quitta le couvent pour rentrer dans sa famille. + +Il y eut des larmes, presque des sanglots. + +Mariette surtout parut inconsolable, elle ne parlait de rien moins +que d'en prendre _un fond de chagrin_. + +Mais les sensations se succédaient heureusement dans son coeur +sans y laisser des traces bien profondes. Quelques jours plus +tard, elle recevait une lettre de Maxime qui lui annonçait son +retour, et sous peu, il viendrait embrasser sa petite Mariette. + +Celle-ci essuya ses larmes, et son visage resplendit de nouveau. + +Un rayon de soleil après la pluie! + +Et elle attendit. + +Pour tout dire, il y eut alors en elle quelque chose qu'elle +n'avait pas encore éprouvé. + +À plusieurs reprises, elle relut la lettre de son cousin, et +chaque fois qu'elle arrivait au passage où Maxime parlait du +plaisir qu'il aurait à embrasser sa petite cousine, un sourire +d'une maligne expression venait relever le coin de sa lèvre. + +Elle se regardait alors dans sa glace de pensionnaire; son regard +s'éclairait d'une flamme inaccoutumée, et elle pensait que Maxime +allait trouver bien du changement chez cette petite Mariette, qui, +depuis son départ, était devenue bel et bien une jeune fille de +dix-sept ans. + +Au surplus, un bonheur n'arrive, dit-on, jamais seul, et après +deux mois d'attente, comme on venait, pendant la récréation, de +lui remettre une nouvelle lettre de Maxime, débarqué de la veille +à Toulon, des cris s'élevèrent du fond de l'enclos, et Edmée de +Beaufort accourut se jeter dans ses bras. + +-- Eh quoi! tu rentres déjà? fit Mariette stupéfaite. + +-- Oui, oui, je rentre, répondit Edmée. + +-- Qu'est-il arrivé? + +-- Je t'expliquerai cela. J'ai bien des choses à te dire... + +-- Et moi donc! Si tu savais, il revient. + +-- M. Maxime! + +-- Oui, M. Maxime, répondit la folle enfant sur un ton +intraduisible; comprends-tu ma joie. Je vais le revoir! + +-- Il est à Paris. + +-- Il y sera après-demain. Mais viens! viens! Nous avons à causer, +et ici, on ne peut rien dire. La soeur surveillante nous observe +et celle-là je ne l'aime pas! + +-- Soeur Rosalie! + +-- Je la déteste. + +-- C'est le meilleur coeur que je connaisse. + +-- Bon! bon! je connais cela. Tu as un faible pour elle! Mais, +moi, je suis payée pour la redouter. + +-- Que t'a-t elle fait? + +-- Rien! Seulement, je n'aime pas les gens qui ne rient jamais, et +celle-là... + +-- Pauvre femme! c'est qu'elle a souffert, qu'elle a dans le coeur +quelque cruel regret du passé. + +-- Qui te l'a dit? + +-- Personne! Mais, bien souvent, quand vous passiez indifférente +ou craintive à ses côtés, moi, je l'observais, et plus d'une +fois... + +-- Achève! + +-- Plus d'une fois je l'ai surprise les yeux pleins de larmes. + +-- Est-ce possible! + +-- Aussi, je me suis bien promis de ne jamais lui donner le +moindre sujet de chagrin. + +Mariette sauta au cou d'Edmée. + +-- Tu es toujours la même, dit-elle avec effusion, et je veux que +Maxime te connaisse. + +-- Es-tu folle! + +-- Pas si folle que cela; car, en voyant comment je place mon +amitié, il aura encore plus d'estime pour sa petite Mariette, +comme il dit. + +Pendant les deux jours qui suivirent, la jolie enfant se montra +plus turbulente et plus agitée qu'elle ne l'avait jamais été. + +Elle attendait Maxime; elle savait maintenant quel jour et à +quelle heure il devait venir, et elle ne tenait plus en place. + +Plusieurs fois, soeur Rosalie eut occasion de la gronder à ce +sujet, et malgré l'agitation nerveuse à laquelle elle était en +proie, Mariette conserva assez d'empire sur elle-même pour lui +répondre avec douceur et soumission. + +Pendant toute la matinée, elle ne cessa, d'ailleurs, de causer à +voix basse avec Edmée. On les rencontrait dans tous les coins, et +Mariette semblait demander à son amie une chose que celle-ci +s'obstinait à refuser. + +-- Si tu me refuses, dit enfin Mariette les yeux voilés de larmes, +tu me feras un grand chagrin. + +-- Mais tu n'y songes pas, voulut dire Edmée. + +-- Sois bonne, comme toujours, et je t'aimerai tant! + +Edmée n'eut pas le temps de répondre. + +Midi venait de sonner, et soeur Rosalie s'avançait vers les deux +amies. + +-- Mon cousin? s'écria Mariette! incapable de se contenir. + +-- Oui, mon enfant, répondit la soeur surveillante. + +-- Il est là? + +-- Il vous attend. + +L'enfant devint toute pâle, et porta les deux mains à son coeur. + +-- Mariette! fit Edmée avec un commencement d'inquiétude. + +-- Ce n'est rien... le premier moment! mais tu vois! tu ne peux +m'abandonner toute seule avec soeur Rosalie. Viens! viens! je t'en +supplie. + +Et la prenant par la main, d'un geste d'autorité câline, elle +entraîna son amie sur les pas de la surveillante qui avait pris +les devants. + + + + +VI + + +Maxime et Gaston avaient été reçus par la soeur tourière, et le +jeune lieutenant de vaisseau n'eut pas plus tôt fait connaître le +but de sa visite, qu'elle les pria de la suivre et gravit avec eux +les degrés de l'escalier de pierre qui menait au large palier du +premier étage. + +Une porte ouvrait sur une sorte de vestibule où était établi le +_tour_ du couvent; ils en franchirent le seuil et, toujours +précédés par la soeur, ils traversèrent le vestibule et +pénétrèrent dans le parloir. + +C'était une grande pièce, nue et froide, dont les hautes fenêtres +étaient voilées de rideaux de serge et dans laquelle régnait un +jour douteux. + +Un Christ d'ivoire se détachait sur une croix d'ébène, contre le +mur qui faisait face à la porte, et l'on ne distinguait d'autres +meubles que quelques chaises et un banc couvert de drap noir. + +Après avoir introduit les deux jeunes gens, la soeur salua et se +retira, en les invitant à s'asseoir et à attendre. + +Ce ne fut pas long. + +Peu après, ils entendirent un bruit de pas précipités qui +montaient l'escalier, et presque aussitôt, deux jeunes filles +parurent dans le vestibule, suivies à peu de distance par une +nouvelle soeur qui avait dans ses attributions la surveillance du +parloir. + +Alors, une chose bizarre se produisit. + +Et pendant que Maxime, étonné et ravi, hésitait à reconnaître dans +la charmante Mariette qui venait naïvement se jeter dans ses bras, +la petite fille qu'il avait laissée au départ, Gaston comprimait +un cri de stupéfaction à la vue d'Edmée qui l'accompagnait. + +-- Eh bien! eh bien! fit Mariette avec un rire clair et vif, suis- +je donc si changée que vous hésitez à me reconnaître? + +-- Chère, chère enfant! balbutia Maxime. + +-- J'avais tant de hâte de vous voir! + +-- Et moi aussi, n'en doutez pas. + +-- À la bonne heure! voyons, j'ai bien grandi, n'est-ce pas? On +n'est plus une petite fille. Songez donc, j'ai dix-sept ans depuis +deux mois. + +-- Si vieille que cela? + +-- Bon, voilà que vous vous moquez. + +-- Non, non, chère Mariette; mais si vous saviez ce qui se passe +en moi; j'étais si loin de m'attendre... On ne pense pas à ces +choses-là, et un moment je me suis senti tout intimidé. + +-- Vous, un marin? + +-- C'est qu'aussi, vous voilà une grande demoiselle, maintenant, +et jolie! + +-- Vous trouvez? + +-- Est-ce qu'on ne vous l'a pas dit déjà? + +-- Ici!... Devenez-vous fou?... Mais on ne voit pas un chat. Ah! +si jamais vous êtes las du monde, ce n'est pas au couvent que je +vous conseille de vous retirer. + +-- On s'y ennuie donc bien? + +-- À mourir. + +Maxime se prit à sourire. + +-- Cependant, répliqua-t-il, vous me paraissez avoir vaillamment +supporté le régime de Sainte-Marthe. + +Mariette remua la tête avec une pointe de mélancolie. + +-- Si j'ai résisté, dit-elle, c'est que vos lettres me faisaient +prendre patience, et que je n'aurais pas voulu vous donner le +moindre sujet de mécontentement. + +--Vous pensiez donc à moi? + +-- Et à qui voulez-vous que je pense? + +-- C'est vrai. + +-- Moi, je suis seule au monde; je n'ai plus que vous désormais, +et si vous veniez à me manquer... + +-- Pauvre enfant! + +-- Et puis, vous avez été si bon, si généreux, si attentif à tout +ce qui pouvait m'être agréable. Vous vous informiez de moi avec +tant de sollicitude auprès de notre supérieure: je le sais; elle +me l'a dit. Ah! je serais bien ingrate si je pouvais oublier que +je vous dois tout. + +-- Ne parlons pas de cela. + +-- Si, au contraire, laissez-moi en parler! Tenez, savez-vous une +chose? je m'ennuie bien ici, n'est-ce pas. Vous ne pouvez même pas +vous en faire une idée. Eh bien il y a des moments où je n'aurais +pas changé mon sort contre celui de la plus privilégiée des +mondaines. + +-- Et ces moments? + +-- C'est quand je recevais une de vos lettres. + +-- Bon petit coeur! + +-- Je me disais: il est loin, bien loin!... et je ne le reverrai +peut-être pas de longtemps. Mais il pense à moi; sa tendresse ne +m'oublie pas. L'absence ne l'a pas changé! et alors, je me mettais +à vous écrire. J'y passais des nuits entières, j'y employais +toutes les heures de récréation, et je vous envoyais des lettres +bien longues, bien bavardes, qui ont dû même vous agacer souvent. + +-- Y songez-vous? + +-- Je n'y songeais pas! et je mentirais si je disais que je +n'espérais pas qu'elles vous feraient plaisir. + +-- Et vous aviez raison! + +-- Aussi, jugez de ma joie, quand j'ai reçu votre premier +télégramme! Toulon! vous étiez en France... j'allais vous +revoir!... Ah! vous ne vous imaginez pas ce que c'est qu'une +pareille nouvelle, pour une pauvre orpheline comme moi!... et j'ai +compté les jours, les heures, les minutes... + +Maxime serra tendrement les mains de l'enfant, et oublia un moment +son regard dans le sien. Mariette baissa vivement les yeux. + +-- Et vous êtes pour quelque temps à Paris? reprit-elle au, bout +d'un instant. + +-- Pour une semaine, au plus! répondit Maxime. + +-- Si peu... Où allez-vous donc? + +-- À Brest. + +-- Mais vous reviendrez? + +-- Bientôt. + +-- Et vous ne reprendrez pas la mer tout de suite? + +-- Je l'ignore! Un marin ne s'appartient pas. Il faut qu'il +obéisse. Il y a la discipline! + +-- Comme au couvent? + +-- À peu près. + +Mariette ne répondit pas; une ombre avait glissé sur son front. + +Mais l'enfant était d'une nature essentiellement mobile, et tout à +coup elle releva le front et regarda son cousin avec curiosité. + +-- C'est votre ami? interrogea Mariette en baissant la voix et +désignant Gaston du coin de l'oeil. + +-- Mon meilleur ami, répondit Maxime. + +-- Et vous l'appelez? + +-- Gaston de Pradelle. + +-- Il connaît donc Edmée? Maxime eut un geste vague. + +--Probablement, dit-il. Il me semble, en effet, que Gaston m'a +parlé d'une famille de Beaufort-Wilson, où il a été reçu récemment +et où il a rencontré une jeune fille qui a fait sur lui une +certaine impression. Il n'y a rien de là que de très simple. + +-- Peut-être. + +-- Quelle idée vous vient. + +-- Voyez vous-même. Ils se parlent à voix basse; ils ont l'air ému +l'un et l'autre, et ça ce n'est pas tout à fait aussi simple que +vous le croyez. + +-- Au surplus, dit Maxime sur un ton insouciant, Gaston et Edmée +sont sous l'oeil de la soeur surveillante, et vous pouvez +remarquer avec quelle attention particulière celle-ci les +observe!... + +-- Vous avez raison, et ceci est peut-être encore plus singulier. + +La remarque faite par Maxime était, en effet, bonne à retenir. + +Nous avons dit qu'à la vue d'Edmée, qu'il ne s'attendait pas à +trouver à Sainte-Marthe, Gaston n'avait pu retenir un cri de +stupéfaction; nous ajouterons que, poussé par un sentiment qu'il +ne put contenir, il s'était approché de la jeune fille et lui +avait pris la main, avant que celle-ci eût songé à la retirer. + +-- Vous! vous! Mademoiselle, s'écria-t-il hors de lui; est-ce +possible? + +Et comme Edmée se taisait, interdite et rougissante... + +-- Oh! parlez, je vous en conjure, insista Gaston; quand je vous +ai vue l'autre soir, il n'était point question d'une pareille +résolution, et en vous trouvant ici... + +-- Ne cherchez pas d'explication à une action qui s'explique +d'elle-même, répondit Edmée en retirant doucement sa main; il +n'était pas question, en effet, que je dusse si tôt rentrer à +Sainte-Marthe, mais mon père a paru le désirer, et il a suffi +qu'il me le demandât pour que je ne fisse pas d'objection. + +-- Votre père!... fit Gaston; quoi! c'est lui!... Mais il vous +aime, vous me l'avez dit, et il est impossible... + +Edmée eut un triste sourire. + +-- Oui, mon père m'aime, répondit-elle... et je crois bien que je +dois voir une nouvelle preuve de son amour dans la détermination +qu'il vient de prendre. + +-- Cependant, ne trouvez-vous pas que cette détermination a été +bien subite? + +-- Peut-être. + +-- Et vous n'avez pas cherché à en pénétrer les causes? + +-- J'ai toujours eu l'habitude d'obéir à mon père!... + +-- Soit! vous avez eu raison, je le veux bien, mais dans la +circonstance présente, quand, du jour au lendemain, brusquement... + +-- N'insistez pas, Monsieur, interrompit Edmée avec effort; +d'ailleurs, si je n'ai pas demandé à rentrer au couvent, on sait +du moins que je m'y trouve heureuse, et vous reconnaîtrez sans +peine qu'il y aurait quelque indiscrétion à me plaindre d'une +situation que j'accepte sans murmurer. + +Gaston se tut. + +Le ton dont lui parlait Edmée était évidemment contraint: il y +avait en elle un sentiment qu'elle ne voulait point avouer... il +comprit qu'il devait respecter la réserve qu'elle s'imposait. + +-- Au moins, reprit-il peu après, vous ne resterez pas longtemps à +Sainte-Marthe? + +-- Je ne sais encore. + +-- Alors, je ne vous reverrai plus!... + +-- Monsieur... + +-- Pardonnez-moi!... il ne faut pas m'en vouloir... j'ai été +surpris! hier, je me suis rendu chez madame de Beaufort, j'avais +encore le souvenir de l'heure charmante que j'avais passée, de la +bienveillance avec laquelle vous m'aviez accueilli, et jamais je +ne m'étais senti si joyeux... + +-- Ne me parlez pas ainsi. + +-- Et pourquoi!... je puis vous le dire maintenant... je ne +pensais qu'à vous!... et si vous saviez toutes les pensées qui me +sont venues!... il me semblait que vous n'étiez pas heureuse. + +-- Que dites-vous? + +--À votre âge, on n'est pas habile encore à dissimuler, et sur +votre front si pur et en apparence si calme, j'ai cru voir passer +à plusieurs reprises, comme une ombre de tristesse. + +-- Mais, je vous jure... + +-- Oh! je ne vous demande rien; car je n'ai le droit de rien +savoir; je ne suis qu'un étranger dans ce monde. Je vous ai +rencontrée hier, par hasard, et demain, je partirai, peut-être +pour ne plus revenir; mais, croyez-moi, Mademoiselle, et ne vous +offensez pas de mes paroles: quel que soit le sort que l'avenir me +réserve, j'emporterai votre image que rien désormais ne pourra +plus effacer de ma mémoire ni de mon coeur. + +Edmée écoutait émue et tremblante, sans trouver la force +d'interrompre. + +C'était la première fois qu'on lui parlait de la sorte, et la voix +qui prononçait ces paroles lui paraissait particulièrement douce +et pénétrante. + +Toutefois, elle eut peur, et se tourna, inquiète, vers la soeur +surveillante, craignant qu'elle n'eût entendu. + +Mais, à sa grande surprise, elle vit la soeur qui l'observait sans +sévérité, et elle ne surprit, au contraire, dans son regard, +qu'une expression d'ineffable tendresse. + +Cette remarque acheva de la troubler, et prenant résolument son +parti, elle allait rompre un entretien qui s'égarait en des aveux +qu'elle n'entendait pas autoriser, quand un incident inattendu la +rejeta tout à coup dans un ordre d'idées tout nouveau. + +Pendant qu'elle se tournait vers la surveillante, Gaston avait +fait le même mouvement, ému vraisemblablement lui-même, par la +crainte qui agitait Edmée. + +Mais il n'eut pas plus tôt aperçu la soeur, dont le voile couvrait +imparfaitement les traits, qu'une pâleur subite envahit son visage +et qu'il étouffa une exclamation près de lui échapper. + +-- Qu'avez-vous donc? demanda Edmée surprise. + +-- Rien, ce n'est rien, balbutia Gaston en pressant son front de +ses deux mains. + +-- Cependant... + +-- Je suis fou! C'est impossible. + +-- Est-ce de notre chère soeur Rosalie que vous voulez parler? + +-- C'est d'elle, en effet. + +-- Vous la connaissez? + +-- Non: seulement, dites-moi, Mademoiselle, y a-t-il longtemps que +soeur Rosalie est à Sainte-Marthe? + +-- Six mois à peu près. + +-- Et elle ne vous a point dit qu'elle ait été dans une autre +communauté? + +-- Jamais. + +-- Enfin, vous ne savez rien d'elle... de son passé... de... + +-- Je ne sais qu'une chose, répondit Edmée, c'est que c'est la +meilleure et la plus tendre des femmes... On ne l'aime pas +beaucoup ici, parce qu'elle est peu communicative et que rarement +son visage s'égaie d'un sourire; mais moi, qui ai éprouvé son +épuisable bonté, je lui garderai une éternelle reconnaissance pour +l'affection et le dévouement qu'elle m'a témoignés. + +Pendant qu'Edmée parlait ainsi, Gaston ne quittait pas des yeux +soeur Rosalie, et il vit son regard s'éclairer d'une flamme +étrange et ses deux mains, se croiser sur sa poitrine pour en +comprimer les battements. + +Il eut comme un éblouissement; mais, à ce moment même, la cloche +se fit entendre, annonçant la fin de la, récréation. + +Mariette, qui était engagée dans une conversation des plus +intéressantes avec Maxime, poussa une exclamation douloureuse. + +-- Ah! vous reviendrez! fit-elle en présentant son front au jeune +lieutenant de vaisseau. + +-- N'en doutez pas, répondit ce dernier. + +-- Demain? + +-- Oui, demain! demain! + +-- Venez, Mademoiselle! commanda soeur Rosalie du fond du parloir. + +Il fallait obéir et se séparer. + +Les deux jeunes filles s'éloignèrent, laissant Maxime et Gaston +diversement impressionnés. + +Maxime, lui, n'était guère occupé que de Mariette, qu'il suivit du +regard jusqu'à ce qu'elle eût disparu; mais Gaston, encore tout à +la sensation qu'il venait d'éprouver, attendait soeur Rosalie, +qui, pour quitter le parloir, devait passer près de lui. + +Machinalement, sans pouvoir se défendre d'un entraînement +irréfléchi, il se porta même à sa rencontre, comme s'il eût voulu +l'arrêter au passage. + +Mais la soeur fit un geste vif et prompt comme l'éclair, et posa +un doigt impérieux sur ses lèvres; puis, s'inclinant jusqu'à le +toucher: + +-- Prenez garde! dit-elle à voix rapide et basse; ce soir, Palmer +ira vous trouver: faites ce qu'il vous dira. + +Et ramenant son voile sur les yeux, elle gagna l'escalier et ne +tarda pas à disparaître. + +Gaston resta frappé de stupeur. + +Il ne s'était pas trompé! + +Cette femme qui venait de lui parler, c'était miss Fanny +Stevenson! + + + + +VII + + +Le soir, vers huit heures, Gaston était seul dans sa chambre. + +Il venait de quitter Maxime à qui il avait promis de l'accompagner +encore le lendemain, et il était rentré précipitamment. + +Il attendait Palmer et ne voulait pas le manquer. + +Les découvertes qu'il avait faites le matin, l'avaient effrayé. + +Miss Stevenson! C'était bien elle! s'il avait pu conserver quelque +doute jusqu'alors, maintenant il n'en avait plus aucun. + +Que venait-elle faire à Paris? Qui l'y retenait? + +Qu'avait-elle appris, et quel projet nourrissait-elle? + +Il avait hâte de l'interroger et de connaître le but mystérieux +qu'elle poursuivait. + +Quoiqu'il ne vît pas encore très bien ce qu'il y avait au fond de +cette ténébreuse affaire, cependant, certains points obscurs +commençaient à s'éclairer. + +C'était le comte de Simier que miss Fanny recherchait; c'était son +enfant qu'elle voulait lui redemander, et tout l'autorisait à +croire qu'elle était sur les traces du comte et de sa fille! + +Comme huit heures sonnaient, le timbre de l'appartement retentit. + +Bob alla ouvrir, et presque aussitôt il introduisit Georges +Palmer. + +Ce dernier entra l'air souriant et de bonne humeur. + +-- Ah! ah! vous m'attendiez, commandant, dit-il en remarquant que +Gaston était debout et prêt à sortir. + +-- Vous le voyez, fit ce dernier. + +-- Vous avez vu miss Stevenson? + +-- En effet! + +-- Et elle vous a donné rendez-vous pour ce soir? + +-- Elle vous a prévenu vous-même, à ce qu'il paraît. + +-- Comme vous dites: il est convenu que la jeune lady vous +attendra sur le coup de neuf heures. + +-- Où cela? + +-- Au couvent, parbleu! + +-- Et vous êtes certain que l'on nous permettra d'y pénétrer? + +Palmer fit un haut le corps. + +-- Oh! si nous avions eu l'idée d'en demander la permission, +répliqua-t-il, je crois pouvoir assurer qu'elle nous aurait été +refusée; mais nous avons d'autres moyens à notre disposition. + +-- Lesquels? + +-- Je me suis fait des amis dans la place, et depuis quelque mois, +François, le jardinier, n'a rien à me refuser. + +En parlant ainsi, Palmer se prit à rire. + +-- Voyez-vous, continua-t-il, François est un très honnête homme +qui se ferait couper en quatre plutôt que de manquer à son devoir; +mais on n'est pas parfait, et notre jardinier a un défaut, tout +comme votre serviteur. Moi, c'est le gin; lui, c'est l'absinthe! +Et, dès le jour où hasard nous a mis en présence, nous nous sommes +entendus tout de suite. Ce jour-là était un dimanche! Vous +comprenez, je n'avais pas de scrupule, lui non plus. Et depuis, il +m'accorde à peu près tout ce que je lui demande; il faut dire, +d'ailleurs, que miss Fanny Stevenson est très généreuse, et qu'il +n'a qu'à se louer de sa libéralité. + +-- Alors, c'est lui qui, ce soir... + +-- C'est chez lui que miss Stevenson vous attendra, à neuf heures; +François habite, au fond de l'enclos, un petit pavillon où +personne ne vient jamais le déranger. Il cédera sa chambre pour +tout le temps que vous désirerez, et pendant que vous causerez +avec soeur Rosalie, nous irons chercher quelque distraction dans +un cabaret voisin. + +-- Eh bien, s'il en est ainsi, n'attendons pas plus longtemps et +partons! + +-- Vous avez raison. J'ai une voiture à la porte, et le cocher +pourrait s'impatienter. + +Ils descendirent. + +Quand ils eurent pris place dans la voiture, le cocher enleva ses +chevaux d'un vigoureux coup de fouet, et ils partirent dans la +direction de la Seine. + +Le trajet fut vite franchi: une demi-heure après, ils s'arrêtaient +contre le mur du couvent de Sainte-Marthe et sautaient à terre. + +Puis ils marchèrent vers la porte, qu'ils trouvèrent entr'ouverte. + +Palmer la poussa. + +Le jardinier attendait à quelques pas; il vint à leur rencontre. + +-- Est-ce vous, monsieur Palmer? demanda-t-il. + +La nuit était sombre; on y voyait à peine. + +-- C'est moi, monsieur François, répondit Palmer. + +-- Ça suffit; suivez-moi. + +Au bout d'un instant, ils s'arrêtèrent de nouveau. + +Ils avaient atteint le pavillon; une lumière brûlait à +l'intérieur. + +-- Vous pouvez entrer, commandant, dit alors Palmer; miss +Stevenson vous attend, et nous allons nous retirer, pour revenir +dans une heure. + +Gaston n'en attendit pas davantage et, franchissant le seuil du +pavillon, il pénétra presque aussitôt dans la première pièce du +rez-de-chaussée. + +Une lampe brûlait sur la cheminée, jetant alentour une lumière +douteuse, et pendant quelques secondes, Gaston distingua mal les +objets qui s'y trouvaient; mais peu après un bruit se fit entendre +dans l'un des angles de la chambre, et une femme vînt à lui. + +C'était miss Fanny Stevenson. + +Elle ne prononça pas une parole, mais elle l'enveloppa d'un regard +plein d'effluves et lui tendit la main. + +Gaston s'en empara vivement. + +-- Vous! c'est vous, dit-il profondément ému, ah! je savais bien +que je ne m'étais pas trompé. + +-- Vous m'avez donc reconnue? fit la jeune femme. + +-- Pouvait-il en être autrement? + +-- Je suis bien changée cependant. + +-- J'ai si souvent pensé à vous. + +-- Vraiment. + +-- Je n'espérais plus vous revoir... + +Un amer sourire crispa la lèvre de miss Stevenson. + +-- C'est Dieu qui m'a donné la force de vivre, répondit-elle; deux +sentiments puissants m'ont soutenu... l'amour que je portais à mon +enfant, la haine que j'avais vouée au comte de Simier! + +-- Que dites-vous? + +-- Cela vous étonne! Et pourtant, quel but aurais-je pu donner à +ma vie! Du jour où j'eus reconquis ma liberté, je n'eus plus +d'autre pensée. Palmer vous a dit ce que j'ai fait, n'est-ce pas? +et comment ma vie s'est dépensée en recherches que rien ne pouvait +décourager. Quand, par hasard, la lassitude ou le désespoir +s'emparait de moi devant l'insuccès obstiné, je pensais à elle, à +la pauvre créature que l'on m'avait enlevée, ou bien encore au +misérable qui m'avait si indignement trompé, et alors j'oubliais +tout!... mes souffrances et mes larmes, mes colères et mes +révoltes, je ne pouvais croire que Dieu m'abandonnerait dans cette +mission sacrée que je m'étais imposée, et je me remettais à +l'oeuvre!... C'est ainsi que huit années se sont écoulées. Huit +années? pendant lesquelles mes cheveux ont blanchi, mes yeux se +sont brûlés par les larmes, mes joues sont devenues hâves et +creuses!... + +Mais qu'importe cela. Je n'ai pas à regretter la beauté que j'ai +perdue, et si Dieu me fait jamais la grâce de retrouver ma fille, +je lui dirai ce que j'ai souffert, combien j'ai pleuré, et elle +m'aimera, j'en suis sûre. Une mère est toujours belle pour son +enfant! + +-- Comme je vous plains! + +-- Ah! vous avez raison! + +-- La vie a été bien cruelle pour vous. + +-- Sans doute, et nul ne saura jamais quelles épreuves ont torturé +mon coeur. Mais cela ne pouvait durer toujours, et j'arrive au +bout. + +-- Vous avez donc quelque espoir? + +-- Peut-être. + +-- Vous êtes sur la trace du comte? + +-- Je le crois. + +-- Vous l'avez vu? + +-- Non; mais je le verrai. + +-- Bientôt? + +-- Au premier jour. D'ailleurs, Palmer a dû vous dire que je +comptais sur vous. + +-- En effet; mais que puis-je, moi? + +-- Il vous a vu entrer dans une maison d'où sortait Gobson, l'âme +damnée du comte. + +-- Cette maison appartient à M. de Beaufort-Wilson. + +-- C'est cela. + +-- Je connais à peine M. de Beaufort. J'y ai passé une heure +récemment; il m'a accueilli avec bienveillance, et... + +-- Et vous avez dansé avec mademoiselle Edmée? + +-- Qui vous l'a dit? + +-- La jolie enfant avec laquelle vous causiez ce matin. + +-- Elle vous aime beaucoup. + +-- C'est bien naturel. Elle m'a plu dès la première heure; elle +est d'une nature confiante et soumise. Je crois qu'elle a été +attirée vers moi, comme j'étais moi-même attirée vers elle, et je +serais son confesseur, qu'elle ne s'ouvrirait pas à moi avec plus +d'abandon. Mais, hélas! je crains bien que, elle aussi, ne soit +destinée à être malheureuse! + +-- Quelle idée! Qui vous fait supposer... + +-- Mille choses. Certaines confidences spontanées, non +sollicitées, qui m'ont éclairée sur ce qui se passe autour de la +pauvre enfant. + +-- Vous m'effrayez! + +-- Je me trompe peut-être, pourtant je ne le crois pas. Je vous ai +dit que dès le premier jour cette enfant m'avait inspiré un +intérêt très vif; pourquoi, je n'en sais rien; c'était instinctif: +ma volonté n'y était pour rien, mais cela m'étonna; un moment même +ce sentiment fut assez puissant pour me faire oublier le but sacré +de ma vie; elle m'avait prise tout entière; je la voyais partout; +j'y pensais le jour, j'en rêvais la nuit. Je vous raconte cela, +pour vous bien expliquer la sollicitude dont je l'entourai, et +pourquoi à cette heure je vous parle d'elle comme je le fais. + +-- Mais qui peut la menacer? insista Gaston? Ah! ne me cachez +rien, de grâce; car si elle courait quelque danger... + +-- Que feriez-vous? + +Gaston ne répondit pas: ses sourcils se contractèrent, une flamme +rapide traversa son regard. Fanny Stevenson remua lentement la +tête. + +-- J'avais bien vu ce matin, dit-elle, comme se parlant à elle- +même; pendant le peu de temps que vous avez passé au parloir, il +ne m'a pas fallu une grande perspicacité pour deviner... + +-- Quoi? dites, achevez? + +-- Vous aimez mademoiselle Edmée de Beaufort? + +-- Moi! + +-- Vous l'aimez, vous dis-je. + +-- Et quand cela serait. + +-- Si cela était, monsieur Gaston, vous n'auriez qu'un parti à +prendre, et ce serait de reprendre la mer au plus tôt pour aller +chercher au loin l'oubli d'un pareil amour. + +Le jeune commandant se rejeta brusquement en arrière, se demandant +si Fanny Stevenson avait bien réellement prononcé les paroles +qu'il venait d'entendre. + +Fanny Stevenson s'était levée; elle fit quelques pas à, travers la +chambre! + + + + +VIII + + +-- Ah! vous exagérez, reprit enfin Gaston; vous voulez m'effrayer? +Que prévoyez-vous? Vous m'en avez trop dit pour vous taire +maintenant. Au nom du ciel, au nom de cette enfant que vous aimez, +parlez! J'espère, au moins, que vous ne prétendez pas qu'Edmée... + +-- Edmée est l'âme la plus pure que je connaisse. + +-- Alors, ce n'est pas elle qui est ici en cause? + +-- Certes. + +-- Et qui donc? + +-- Sa mère! + +-- Madame de Beaufort? + +Miss Stevenson plongea son regard fauve dans celui de Gaston. + +-- Vous êtes allé un soir chez M. de Beaufort, dit-elle d'une voix +ardente. Vous êtes resté une heure dans cette maison, et il ne s'y +est rien passé qui vous ait semblé extraordinaire? + +-- Rien... assurément! + +-- Eh bien! moi qui n'ai jamais pénétré dans cette demeure, +j'affirme qu'il s'y trame, en ce moment, quelque drame ténébreux, +dont Edmée sera avant peu la victime. + +-- Qui pourrait en vouloir à la pauvre enfant? + +-- Je vous l'ai dit. + +-- Mais Madame de Beaufort aime ses deux filles d'une même +affection. + +-- C'est faux. Tout l'amour de cette mère s'est attaché à la plus +jeune, et quant à l'aînée, elle la hait. + +-- Parole impie! + +-- J'en suis sûre. + +-- D'où le savez-vous? + +-- Je l'ai deviné. Edmée ne m'a rien dit. Elle ne s'est jamais +oubliée une seconde; elle a toujours conservé la même réserve; +mais elle ne pouvait me tromper, moi, qui l'observais avec une +âpre attention, qui écoutais son coeur battre à mes questions, qui +voyais la pâleur se répandre sur son visage à certains souvenirs. +Ah! je voudrais douter, que je ne le pourrais plus. D'ailleurs les +faits ne sont-ils pas là, avec leur révélation accablante? + +-- Quels faits? + +-- Il y a quelques mois à peine qu'on l'avait retirée du couvent; +il y a trois jours qu'elle nous a été rendue. + +-- Edmée vous aurait-elle fait connaître la cause de cette +nouvelle résolution de ses parents? + +-- Quand je l'ai interrogée à ce sujet, répondit miss Stevenson +avec un rire sec et nerveux, elle s'est mise à sangloter. Ah! +tenez, je donnerais le plus pur de mon sang pour voir cette mère, +ne fût-ce qu'une heure seulement, car avant que l'heure ne fût +écoulée, j'aurais pénétré ce qu'il y a dans ce coeur de marbre. + +Gaston eut un geste de dénégation. + +-- Je persiste à croire que vous vous trompez, répliqua-t-il; +Madame de Beaufort témoigne, en effet, une préférence marquée à là +plus jeune de ses enfants. Mais si cela est vrai pour elle, il +n'en est pas de même pour le père, qui aime sa fille avec +adoration. + +-- Je le sais. + +-- Peut-être même que, dans la tendresse qu'il porte à ses deux +enfants, il a réservé la meilleure part pour Edmée... + +-- On me l'a dit. + +-- Il ne faut pas accorder trop d'importance à une particularité +qui se produit souvent dans les familles et qui s'explique et se +justifie par la différence des caractères, l'âge ou la nature plus +ou moins affectueuse des enfants. + +-- C'est possible... + +Miss Stevenson répondait pour ainsi dire, sans écouter. Son front +s'était penché, son regard restait fixé à terre. Elle paraissait +suivre une pensée, qui, depuis, quelques secondes, pesait sur son +esprit. + +Tout à coup, elle s'arracha à sa rêverie et se reprit à observer +Gaston. + +-- Ainsi, dit-elle à voix lente, vous avez vu M de Beaufort? + +-- Sans doute, répondit le jeune commandant, un peu étonné de la +question. + +-- Il vous a parlé? + +-- Oui. + +-- C'est un homme, de haute taille, âgé d'une cinquantaine +d'années, dont la physionomie est intelligente, et ouverte? + +-- Vous le connaissez? + +-- Je ne l'ai jamais vu; mais c'est bien son portrait, n'est-ce +pas? + +-- En effet. + +-- D'ailleurs, il y a un autre point qui vous a frappé vous-même - +- du moins me l'a-t-on dit. + +-- Lequel? + +-- La première fois que vous avez aperçu Edmée, ne vous êtes-vous +pas montré surpris de certaine ressemblance qui vous rappelait une +femme que vous aviez rencontrée huit années auparavant... sur la +côte d'Amérique? + +-- C'est vrai! et j'en ai fait la remarque à M. de Beaufort. + +-- Qu'a-t-il répondu? + +-- Rien. + +-- Ah! ne cherchez pas à vous dérober, monsieur Gaston, répliqua +miss Stevenson d'un ton nerveux, car je sais, moi aussi, ce qui +s'est passé ce soir-là; et si M. de Beaufort n'a rien répondu, on +m'a assuré qu'il s'était troublé et qu'il avait pâli!... + +Gaston sentit un frisson mordre ses chairs; tout son être se prit +à trembler. + +-- Quelle pensée est donc la vôtre? interrogea-t-il épouvanté de +la sombre expression qui était venue se refléter sur les traits de +la jeune femme. + +Celle-ci comprit qu'elle s'oubliait: et revenant brusquement à +elle, elle, fit un geste indifférent et banal. + +-- Eh! quelle pensée me supposez-vous, dit-elle en ébauchant un +sourire? Vous ignorez, vous, la vie que l'on mène au couvent, et +avec quelle avidité on y recherche tout ce qui peut devenir une +distraction, de quelle oreille curieuse on recueille l'écho +affaibli de ce monde qui fait au dehors son tapage et son bruit. + +Quand je suis entrée dans cette demeure, j'étais lasse et +découragée, et je ne demandais qu'à me réfugier dans une oasis de +recueillement où je pourrais vivre des souvenirs du passé, et +peut-être me préparer à un avenir d'apaisement et de pardon. + +Dieu m'est témoin que j'étais sincère alors, et je crois que si, à +cette heure, le comte de Simier me fût apparu, je l'aurais laissé +aller tranquille et libre, sans lui adresser un reproche. + +Eh bien? savez-vous qui m'a rendu à mes sentiments de haine et à +mes projets de vengeance? -- Cette enfant! + +-- Edmée! fit Gaston avec un cri. + +-- Cela vous paraît étrange, n'est-ce pas? Pourtant, rien n'est +plus facilement explicable. Après avoir quitté le phare Saint- +Laurent, et pendant les huit années qui se sont écoulées depuis, +je n'eus qu'un but, qui était de retrouver ma fille... Dans les +espoirs fous auxquels je m'abandonnais, je m'étais fait un idéal +de la pauvre petite créature! Je voyais grandir la jolie enfant +que j'avais connue si peu de temps, et je continuais de la bercer +dans mon coeur, sous mes regards vigilants, comme autrefois dans +son berceau! + +C'est ainsi, par une illusion, que Dieu seul pouvait permettre, +que je l'ai vue se développer et devenir une belle jeune fille. Je +ne l'ai jamais revue, et je croyais que je ne la reverrais jamais! +Mais j'avais l'âme et les yeux pleins de son image. Si bien que, +lorsqu'un jour je me trouvai tout à coup en présence de +mademoiselle de Beaufort, je me sentis remuée jusqu'au fond de mon +être, et qu'il me sembla reconnaître en elle cette enfant qu'une +main impie avait arrachée de mes bras. + +-- Quelle folie! + +-- Peut-être!... En tout cas, je m'y complus... je ne vis plus +qu'elle. Elle avait mes traits, mon regard, jusqu'au son de la +voix de son père! Vous voyez; je ne demandais qu'à être trompée! +Et puis, après m'y être intéressée, il arriva que je me pris à la +plaindre. + +-- Comment! + +-- Elle était malheureuse... je le devinai tout de suite; à +travers son coeur brisé, il ne me fut pas difficile de comprendre +ce qu'elle souffrait. Que se passa-t-il alors en moi, je ne +pourrais le dire, mais je m'attachai à cette jeune fille, comme je +me serais attachée à mon enfant même... et je reportai sur elle +cet ardent besoin d'affection et de dévouement qui est au coeur de +toutes les mères. + +-- Mais vous avez depuis reconnu votre erreur? insista Gaston. + +-- Qui sait! répondit Fanny Stevenson. + +--Quoi! vous supposeriez... + +-- Tout est possible. + +-- Mais M. de Beaufort... + +-- Je saurai demain si M. de Beaufort ne s'est pas appelé +autrefois le comte de Simier. + +Gaston se dressa effaré, et prit son front dans ses deux mains. + +-- Demain? répéta-t-il, et qui vous le dira? + +-- Gobson. + +-- Vous devez le voir? + +-- Palmer a rendez-vous avec lui. + +-- Quand cela? + +-- Dans une heure. + +-- Et en admettant ce que vous supposez, vous espérez que cet +homme trahira son maître? + +-- J'en suis sûre, pour deux raisons. + +-- Lesquelles? + +-- La première, c'est que Gobson n'est pas insensible à l'appât de +l'argent, et que je lui fais offrir tout celui qui me reste. -- La +seconde, c'est qu'il apprendra ce qu'il ignore encore, à savoir +que j'ai entre les mains les actes authentiques de mon mariage +avec le comte. + +-- Enfin, dit encore Gaston, dans le cas où les aveux de Gobson +confirmeraient vos soupçons, que ferez-vous? + +-- Cela, répondit soeur Rosalie, je vous le dirai demain; car je +saurai seulement alors si je dois rester Fanny Stevenson ou +redevenir la comtesse de Simier. + +En prononçant ces derniers mots, la jeune femme se leva droite, +pâle, le regard fulgurant. + +Gaston frissonna. + +-- Ah! vous hésiterez devant un pareil scandale, dit-il d'un ton +de prière; et par respect pour l'habit que vous portez... + +Fanny Stevenson l'interrompit par un éclat de rire strident. + +-- L'habit que je porte! répéta-t-elle avec âpreté; ah! croyez- +vous donc qu'il ait étouffé en moi les cruels souvenirs qui me +déchirent le coeur. Un moment, en effet, j'ai cru que mon sang +s'apaiserait, que le calme, renaîtrait dans mon esprit, que les +pensées mauvaises dont j'étais assaillie s'arrêteraient au seuil +de cette pieuse, maison. C'était là un espoir insensé: sous la +bure, comme sous la soie, mes veines battent avec la même +violence, le voile qui tombe de mon front n'a pas éteint la flamme +de mon regard, et dans le silence de cette solitude, les voix qui +me parlent de vengeance se font, entendre avec plus d'autorité que +par le passé. L'habit que je porte, dites-vous! Ah! que l'on me +rende ma fille demain, et vous verrez avec quelle joie, avec quel +oubli je le brûlerai pour en jeter la cendre au vent. + +Miss Fanny s'arrêta. + +Des pas venaient de se faire entendre autour du pavillon: c'était +Palmer avec le jardinier. + +Le moment était venu de rentrer. + +-- Ne vous reverrai-je pas? demanda Gaston, inquiet. + +-- Je comptais vous prier de revenir, répondit la jeune femme. + +-- Quand cela? + +-- Demain. + +-- Ici? + +-- Oui, ici, à la même heure. Y consentez-vous? + +-- Ah! je n'aurai garde d'y manquer! + +-- Tout est bien, alors. Je suis heureuse de vous avoir vu. +Demain, je vous dirai ce que j'aurai résolu. Séparons-nous. + +Elle serra les mains de Gaston et s'éloigna à pas rapides. + + + + +IX + + +Pendant que cette scène avait lieu dans le pavillon, le couvent +était depuis une heure déjà plongé dans le silence le plus +profond. + +Les jeunes pensionnaires dormaient dans leurs dortoirs, les soeurs +dans leurs cellules, et c'est à peine si l'on voyait quelques +vagues lueurs tombant des lampes nocturnes, trembloter à travers +les vitraux de la chapelle. + +Edmée avait, en revenant à Sainte-Marthe, trouvé toutes les +couchettes du dortoir occupées, et on lui avait donné une petite +cellule, en attendant qu'une place vacante pût lui être offerte. + +Elle l'avait acceptée avec un vif plaisir. + +Cette cellule était contiguë à celle de soeur Rosalie. + +Quoique elle n'en eût rien dit à Gaston, ce n'était pas de son +plein gré qu'elle était rentrée au couvent. Seulement, comme son +père avait paru le désirer, elle s'était bien gardée de faire la +moindre objection, d'autant plus que le jour où M. de Beaufort lui +avait fait part de la détermination qu'il venait de prendre, elle +avait remarqué qu'il était fort pâle et paraissait bien soucieux. + +Jamais encore elle ne l'avait vu ainsi. + +Sa voix était brisée; il lui parlait sans la regarder. + +Même on eût dit que ses yeux étaient rouges et qu'il avait pleuré. + +En l'embrassant, au moment de la séparation, il eut un sanglot mal +étouffé. + +Le coeur d'Edmée se serra, et elle pensa que peut-être, sans le +savoir, elle lui avait causé quelque chagrin. + +Elle eut l'idée de s'en ouvrir à sa mère. + +Mais madame de Beaufort ne s'était jamais montrée affectueuse, ni +disposée à recevoir ses confidences: et elle y renonça. + +Elle partit donc, bouleversée et inquiète. + +Une fois au couvent, elle se remit un peu. + +Elle devait y trouver son amie Mariette, et la gaieté de la jolie +enfant eut bien vite dissipé le léger nuage dont l'ombre avait un +moment passé sur sa sérénité. + +Et puis, il y avait autre chose. + +Depuis huit jours, un changement s'était opéré en elle. Il y avait +désormais dans son existence un autre homme que son père. + +C'était bien encore à l'état latent, on peut dire même qu'elle +n'en avait pas conscience; mais à son insu, un sentiment nouveau +était né dans son coeur, qui la rendait souvent pensive, la +plongeait dans des rêveries sans fin, et quelquefois amenait une +rougeur subite à ses joues. + +Une fois à Sainte-Marthe, elle se trouva presque heureuse. + +Elle était seule. Le monde ne faisait plus son tapage autour +d'elle; elle pouvait rêver et se souvenir tout à son aise. + +Cependant, elle savait bien qu'elle ne reverrait plus Gaston; mais +elle était libre de penser à lui, et pour le moment cela lui +suffisait. + +Aussi, quand un matin elle apprit qu'elle allait se retrouver en +sa présence, et que, pendant une heure, elle pourrait lui parler, +elle eut comme un éblouissement et n'eut pas la force de repousser +cette joie que le ciel lui envoyait. + +Edmée n'avait jamais aimé. Elle ignorait avec quelle puissance +l'amour s'empare d'un coeur naïf et jeune, et elle s'abandonnait +sans défiance à cette ivresse inconnue qui l'inondait. + +À la suite de cette entrevue, elle fut quelque temps à se +recueillir: pour mieux dire, l'émotion qu'elle éprouvait se +prolongea à travers toutes les occupations de la journée, et ce +fut avec une sorte de joie folle qu'elle entendit la cloche de la +retraite sonner. + +Elle prit à peine le temps d'embrasser Mariette et alla s'enfermer +dans sa cellule. + +Là, elle s'agenouilla et, les mains jointes, les yeux au ciel, +elle remercia Dieu avec effusion. + +Elle n'avait pas envie de dormir. Au lieu de gagner son lit, elle +alla vers la fenêtre et s'y accouda. + +Un pâle rayon de lune éclairait l'enclos, où les arbres +découpaient leur silhouette dépouillée. Dans un coin, à gauche, +s'élevait le pavillon du vieux François; au loin, on apercevait +Paris, avec sa couronne lumineuse, et l'on entendait le bruit +confus de la grande ville, qui ressemble à celui de la mer. + +Elle s'oublia dans cette contemplation, écouta son coeur qui +battait avec force, cherchant à se rappeler les paroles que lui +avait dites le jeune commandant. Elle en était là, lorsque tout à +coup la petite porte de l'enclos s'ouvrit doucement et un murmure +de voix monta jusqu'à elle. + +C'était là un fait étrange, et elle ne sut pas se défendre d'un +mouvement de curiosité. + +Son regard se fit ardent; elle se pencha pour mieux voir, et +presque aussitôt elle porta ses deux mains à ses lèvres. + +Elle venait de reconnaître Gaston. + +C'était invraisemblable, impossible; pourtant elle ne pouvait s'y +tromper. + +Gaston! Que venait-il faire à cette heure? Quelles raisons +impérieuses le poussaient à une démarche si contraire à la règle +respectée du couvent? + +Edmée en croyait à peine ses yeux. Elle attendit une heure au +moins. + +Elle eût attendu toute la nuit. + +Enfin, un nouveau bruit se fit entendre; Gaston regagna la porte +par laquelle il était entré, et peu après elle vit soeur Rosalie +elle-même sortir, à son tour, du pavillon. + +La pauvre enfant, atterrée et confondue, eut l'idée de se retirer +pour ne pas être surprise en flagrant délit. + +Mais elle s'y prit maladroitement sans doute, car avant qu'elle +eût refermé la fenêtre, Fanny Stevenson l'avait aperçue. + +Quelques secondes plus tard, comme elle allait se jeter sur son +lit, presque épouvantée de ce qui venait de se passer sous yeux, +elle entendit deux ou trois coups discrets contre la porte de sa +cellule. + +-- Qui est la? demanda-t-elle au comble de l'émotion. + +-- C'est moi, soeur Rosalie, répondit-on; ouvrez! + +Machinalement Edmée obéit, et soeur Rosalie entra. + +-- Vous n'êtes donc pas couchée, mon enfant? dit-elle en jetant un +regard circulaire sur la cellule. + +-- Non, ma soeur, répondit Edmée. + +-- Cependant, il est tard. + +-- C'est que... + +-- Ne vous défendez pas; je devine; vous étiez agitée, souffrante; +vous ne pouviez dormir, et alors, vous êtes allée vous accouder à +la fenêtre. + +-- J'ai mal fait peut-être? + +-- Je ne dis pas cela. Seulement, vous avez dû voir certaines +choses qui vous ont surprise. + +-- Je vous assure... + +Fanny Stevenson prit l'enfant dans ses bras, l'attira sur son +coeur, et la baisa tendrement au front et sur les yeux. + +-- Chère enfant! balbutia-t-elle, ne mentez pas; vous êtes trop +jeune, vous ne sauriez pas d'ailleurs, je sais tout. + +-- Ma soeur... + +-- Je ne vous gronde pas, je vous aime bien trop pour cela. +Écoutez-moi. Vous avez vu, n'est-ce pas? + +-- Oui, répondit Edmée d'une voix tremblante. + +-- Il y avait là... un homme... + +-- M. de Pradelle. + +-- M. de Pradelle, précisément. C'est moi qui l'avais prié de +venir, nous avons passé une heure ensemble, et savez-vous de qui +nous avons parlé? + +-- De qui donc? + +-- De vous. + +-- Mon Dieu? + +-- Ne vous effrayez pas. Ayez confiance. Vous savez que je ne +voudrais pas dire à une jeune fille pure et douce comme vous +l'êtes des choses qu'elle ne devrait pas entendre. + +-- Ah! vous avez toujours été bonne pour moi. + +-- En toute autre circonstance, peut-être aurais-je hésité devant +certaines confidences: mais des événements graves se préparent, et +il faut que vous sachiez... + +-- Que se passe-t-il donc? interrogea vivement Edmée. + +-- M. de Pradelle vous aime! + +-- Que dites-vous? + +-- Demain, il ira demander à votre père le bonheur de devenir +votre époux: mais je veux être assurée d'avance que, de votre +côté... + +-- Moi, fit Edmée, dont les joues se couvrirent d'une subite +rougeur. + +Miss Fanny se prit à sourire. + +-- Je ne veux pas ajouter à votre confusion, qui est presque un +aveu, dit-elle; je vais vous laisser. Seulement réfléchissez. +Consultez bien votre coeur dans le silence de cette nuit, et +demain vous me direz ce que vous aurez résolu. + +Et déposant un dernier baiser sur le front de la pauvre enfant, +elle se retira dans sa cellule. + + + + +X + + +Une heure plus tard, une scène d'un tout autre genre se passait +rue de la Chaussée-d'Antin, à l'hôtel de M. de Beaufort-Wilson. + +C'était vers minuit environ. + +M. de Beaufort s'était retiré dans son cabinet de travail, +attenant à sa chambre à coucher, et, quoiqu'il fût tard déjà, au +lieu d'aller prendre du repos, il avait roulé un fauteuil auprès +de la cheminée où brûlait un bon feu, et il s'y était assis. + +M. de Beaufort était préoccupé et sombre; ses traits étaient +altérés, une pâleur livide couvrait ses joues. + +Il laissa son front retomber sur sa main, et se mit à réfléchir. + +Il avait bien souffert depuis quelques jours, et quoi qu'il fît, +il ne parvenait pas à retrouver sa quiétude. + +Il avait peur: l'air était plein de menaces sourdes; jamais il ne +s'était senti si inquiet; le passé qu'il avait cru oublier venait +de se dresser implacable devant lui. + +Il savait que Palmer était à Paris, et ne doutait pas que miss +Fanny Stevenson ne s'y trouvât également. + +C'était le scandale imminent, l'effondrement de son bonheur, +l'avenir plein de trouble et de déchirement. + +Qu'allait-il devenir, et quel moyen employer pour se défendre? + +Il avait mis Gobson en campagne. Gobson devait voir Palmer, et il +l'attendait. + +La réponse que cet homme devait lui rapporter allait décider de +son sort. + +Au milieu de son effarement, une lueur d'espoir persistait +cependant. + +Que pouvait, contre M. de Beaufort, le commerçant riche et honoré, +miss Fanny Stevenson, que nul ne connaissait, et qui n'avait entre +les mains aucun acte légal qui établît ses droits sur sa fille et +sur son mari? + +L'incendie du presbytère de Smeaton avait tout détruit et avait +fait libre le comte de Simier. + +Cet incendie, ce dernier ne l'avait pas conseillé. C'est Gobson +qui, dans un excès de zèle, en avait eu l'idée; le comte s'était +contenté de ne pas l'en détourner. + +Mais qu'il y eût de sa part complicité coupable ou non, le +résultat était acquis et le mettait à l'abri de toute +revendication. + +Cela le rassurait sans le calmer. + +Dans l'état d'esprit où il se trouvait, le comte redoutait surtout +le scandale, et il tremblait à la seule idée de la honte qui +rejaillirait sur ses enfants si par impossible, poussée par +l'amour maternel ou par le besoin de se venger, Fanny Stevenson +venait se jeter au milieu du bonheur qu'il s'était fait. + +Un quart d'heure s'écoula à repasser dans sa mémoire tous les +événements qui avaient marqué cette époque de son existence. + +Minuit venait de sonner. + +En ce moment, on frappa à la porte; un domestique parut, et +derrière lui l'homme qu'il attendait. + +-- C'est toi, Gobson? dit M. de Beaufort sur un ton d'indifférence +affectée; je t'attendais; entre, et assieds-toi près de moi. + +Le valet avait disparu; les deux hommes étaient seuls; +M. de Beaufort se leva. + +-- Eh bien! demanda-t-il, le regard ardent et la voix oppressée, +tu as vu Palmer? + +-- Nous nous quittons! répondit Gobson. + +-- Et qu'as-tu appris? + +Gobson ébaucha une grimace. + +-- Rien de bon, dit-il en sondant les coins de la chambre, comme +s'il eût eu peur qu'on ne surprit ses paroles. + +-- Fanny est à Paris?... insista le comte. + +-- Depuis quelques mois. + +-- Que fait-elle? + +-- Elle attend. + +-- Quoi? + +-- Jusqu'à présent, miss Stevenson n'avait que des données fort +vagues; elle avait perdu notre trace à Londres et désespérait de +la trouver; mais depuis quelques jours elle semble avoir recueilli +des renseignements plus précis, et si elle ignore encore que le +comte de Simier et M. de Beaufort-Wilson ne sont qu'une seule et +même personne, elle est bien près de le deviner. + +-- Enfin, quelles sont ses intentions? + +-- Elle n'en a qu'une, qu'elle ne dissimule pas. + +-- Laquelle? + +-- Elle veut reprendre sa fille. + +-- Par quel moyen? + +-- En s'adressant tout simplement à la justice, si le comte de +Simier la lui refuse. + +-- Elle a dit cela? + +-- Et elle le fera comme elle le dit. + +-- C'est Palmer qui te l'a rapporté? + +-- En termes fort explicites. + +-- Palmer est un imbécile! fit M. de Beaufort en haussant les +épaules. + +Gaston remua flegmatiquement la tête. + +-- Palmer est un ivrogne, répliqua-t-il, et cela il ne pourrait +raisonnablement le nier. Mais un imbécile, c'est autre chose. + +-- Cependant miss Fanny ne peut s'autoriser d'aucun acte régulier; +l'incendie du presbytère de Smeaton a détruit toutes les preuves +que nous pouvions redouter. + +-- De cela, je suis sûr! + +-- Eh bien? + +-- Mais supposez, monsieur le comte, que miss Stevenson qui est, +paraît-il, une mère excellente, ait eu le pressentiment de ce qui +pouvait arriver, que se trouvant seule après votre abandon, livrée +à toutes les suggestions de l'amour-propre blessé, de la colère, +de cette haine implacable qui souvent remplace l'amour dans le +coeur des femmes; supposez, dis-je, quelle ait réfléchi et cherché +un moyen d'assurer l'avenir en assurant en même temps sa +vengeance: qu'aurait-elle fait? + +-- Parle... quoi? + +-- Une chose simple! l'idée ne lui est pas venue, certes, que +Gobson pourrait un jour mettre le feu au presbytère. Mais elle +s'est dit que deux attestations valent mieux qu'une, et elle a +demandé et obtenu avant l'incendie, un duplicata de toutes les +pièces, établissant qu'elle a été légitimement unie à M. le comte +de Simier. + +-- Elle a fait cela! s'écria M. de Beaufort, en devenant blême. + +-- C'est une fille pratique, qui fait honneur à la libre Amérique. + +-- Et ces pièces sont en sa possession? + +-- Palmer l'affirme. + +-- Mais doit-on croire Palmer? + +Gobson eut un mouvement ironique des lèvres. + +-- Ça, c'est à vérifier, répondit-il; mais en attendant, il faut +agir comme si miss Stevenson avait réellement ces documents entre +les mains. + +M. de Beaufort fit quelques pas avec agitation à travers la +chambre, prononçant des paroles incohérentes, s'arrêtant de temps +à autre pour prendre sa tête et la rouler entre ses deux mains. + +-- Perdu! je suis perdu!... répétait-il, la gorge serrée et l'oeil +égaré. + +-- Il ne faut rien exagérer, objecta doucement Gobson. + +-- Et quel moyen de sortir de cette terrible impasse? + +-- Il y en a peut-être un. + +-- Crois-tu? + +-- Si je vois bien clair, tout le danger vient de ces pièces que +possède miss Stevenson. + +-- Eh! sans doute. + +-- Notre premier devoir est donc de nous assurer qu'elles sont +bien entre ses mains; si l'affirmation de Palmer n'est qu'une ruse +de guerre, comme on peut honnêtement le supposer, tout péril +disparaît, et nous pouvons attendre de pied ferme le commencement +des hostilités. + +-- Mais si ces pièces existent? + +-- Alors, il faut tenter de les acheter. + +-- Ah! je la connais maintenant, elle ne les vendra pas. + +-- Quelquefois; cela dépend du prix que l'on y met. Toutefois, +dans la circonstance présente, je reconnais volontiers qu'il y a +peu de fond à faire sur cet espoir, et dans ce cas... + +-- Dans ce cas?... + +-- J'agirais autrement. + +-- Comment... + +-- Et si je parvenais à découvrir où elle cache ces parchemins... + +-- Un vol! interrompit le comte avec un geste d'horreur, jamais! +jamais! + +Gobson s'inclina ironiquement. + +-- Je me garderai bien d'insister devant une pareille répugnance, +dit-il sur un ton railleur; mais vous n'oublierez pas que c'est le +seul moyen pratique qui vous reste, et que d'ailleurs, vous n'avez +pas beaucoup de temps pour réfléchir. + +-- Eh bien, j'aviserai! répliqua le comte. Je te remercie de ce +que tu as fait; me voilà averti, je prendrai des mesures en +conséquence; tu reviendras demain... et nous déciderons ensemble +ce qu'il y aura de mieux à faire pour sauvegarder tous les +intérêts. + +Gobson se leva. + +-- Monsieur le comte n'a pas d'autres ordres à me donner? demanda- +t-il en hésitant à se retirer. + +-- Non! fit le comte. + +-- Alors, à demain. + +-- Oui, oui, à demain! + +Gobson fit quelques pas pour s'éloigner; mais comme il allait +gagner l'appartement du comte, d'où une sortie conduisait +directement sur le vestibule du rez-de-chaussée, la porte s'ouvrit +brusquement, et une femme entra. + +Madame de Beaufort! + +Elle était droite; elle avait l'oeil fixe, et sur ses traits une +pâleur de marbre. + +Le comte eut un cri d'épouvante, auquel elle ne prit pas garde; +mais elle se tourna vers Gobson, qui s'était arrêté à sa vue. + +-- Monsieur, dit-elle alors d'une voix impérieuse et sèche, +j'aurai demain à vous entretenir de choses importantes. Voulez- +vous bien vous présenter à l'hôtel vers six heures du matin? + +Gobson s'inclina. + +-- Je suis à vos ordres, Madame, répondit-il. + +-- Je vous remercie et je compte sur vous. C'est tout ce que +j'avais à vous dire. J'ai à causer avec M. le comte; veuillez, je +vous prie, nous laisser seuls. + +Gobson salua de nouveau, et cette fois il disparut, laissant les +deux époux en présence... + + + + +XI + + +Cependant, M. de Beaufort était resté anéanti à la vue de sa +femme, et un moment il s'était comme accroché au chambranle de la +cheminée pour ne pas tomber. + +Madame de Beaufort! sa femme! elle était là, devant lui, le regard +sévère, l'attitude résolue et sombre. + +Qu'allait-elle dire? + +Il n'attendit pas longtemps. + +Dès que Gobson eut disparu, elle avança de quelques pas et +s'approcha de lui. + +-- Ainsi, dit-elle d'un ton acéré, vous m'aviez trompée! + +-- Juliette! balbutia le malheureux époux. + +-- Depuis dix-sept ans, j'ai vécu dans une sécurité mensongère, +portant avec orgueil le nom que vous m'aviez donné, sans +soupçonner ce qu'il cachait de honte et d'infamie. + +-- Par grâce! ne m'accablez pas! + +-- Ah! j'aurais dû m'en douter, cependant; bien des fois, j'avais +surpris sur votre front une pâleur de remords qui aurait dû +m'éclairer. Mais l'amour m'aveuglait, je ne voyais rien, je ne +voulais rien voir! Quelle menace eût pu m'atteindre entre ma fille +et mon époux! Je me reposais confiante en votre honneur et votre +loyauté; vous m'aviez parlé d'Edmée, votre enfant à vous, et je +l'avais accueillie alors comme si elle eût été la mienne. C'était +une première faute, comme il y en a parfois dans le passé d'un +homme, et l'amour que j'éprouvais pour vous me rendait indulgente. +Vous m'aviez juré d'ailleurs que la mère était morte! + +-- Je l'avais cru; on le disait. + +-- C'était faux! + +-- Je la verrai, je lui parlerai, j'obtiendrai d'elle... + +-- C'est insensé! + +-- Cependant... + +-- Ah! tenez, vous êtes tous les mêmes, et vous ne comprenez pas +quel amour puissant, exclusif, implacable, Dieu a mis au coeur de +toutes les mères! Cette Fanny Stevenson, je ne la connais pas, je +ne l'ai jamais vue, et pourtant je vous dirais avec quelle ardeur +son sang brûle ses veines, comme elle compte les heures, les +minutes, les secondes, attendant qu'on lui rende son enfant... et +les rêves qu'elle forme et la vengeance qu'elle prépare. + +-- Mais elle ne peut rien? + +-- Qu'en savez-vous? + +-- Elle n'a aucun acte qu'elle puisse produire et dont nous ayons +à nous épouvanter. + +Madame de Beaufort eut un rire nerveux. + +-- Qui vous l'assure? répliqua-t-elle vivement; et si, contre +votre attente, elle a entre les mains des documents redoutables, +croyez-vous qu'elle hésite à s'en servir? Que cette femme parle, +et tout s'effondre autour de nous; c'est le bagne pour vous, et la +honte pour Nancy et pour moi. + +-- Ah! taisez-vous. + +-- C'est elle qui devient comtesse de Simier, qui reprend ses +droits légitimes, dont on l'a indignement dépouillée; et moi, je +ne suis plus qu'une maîtresse, que l'on chasse au gré de sa +fantaisie, et ma fille, ma Nancy... une bâtarde, vouée à tous les +abandons et à tous les dédains. + +En parlant ainsi, la malheureuse femme fondit en larmes et en +sanglots. + +Mais cette défaillance fut de courte durée; presque aussitôt, elle +releva la tête par un geste de révolte et de colère, et son regard +s'appuya froid et dur sur le comte. + +-- Eh bien, non! reprit-elle d'un accent farouche, cela ne peut +pas être et ne sera pas! Je ne veux pas accepter sans lutte une +pareille humiliation: l'honneur des Wilson restera intact, je +saurai défendre ma fille, et j'espère que vous ne l'abandonnerez +pas vous-même dans un semblable malheur. + +-- Quel est votre dessein? interrogea le comte. + +-- Je n'en ai qu'un. + +-- Parlez, et si je puis... + +-- Cet homme, interrompit madame de Beaufort, ce Gobson qui était +là tout à l'heure et qui a été votre confident des mauvais jours, +il est adroit, intelligent, audacieux. + +-- Il l'a prouvé. + +-- On peut compter sur lui? + +-- Il fera tout ce que vous voudrez, pourvu qu'il soit bien payé. + +-- Il n'aura pas à se plaindre, s'il réussit. + +-- Que voulez-vous faire? + +-- Il faut qu'il s'assure dès demain que les actes dont nous +menace cette femme sont bien en sa possession. + +-- Et dans le cas où votre certitude serait faite sur ce point? + +-- Je lui dirai ce qu'il aura à faire. + +-- Prétendez-vous le pousser à les dérober. + +-- Cela vaudrait mieux, avouez-le, que de mettre le feu à un +presbytère! + +Le comte se cacha le front dans les mains. + +-- Ah! quel châtiment! balbutia-t-il éperdu; c'est horrible! +songez donc; la moindre imprudence... une indiscrétion... et puis, +vous n'y avez pas pensé; vous oubliez... + +-- Quoi? + +-- Edmée! + +-- Votre fille? + +-- Que deviendrait-elle, la pauvre enfant? + +-- Voulez-vous, par hasard, que je m'apitoie sur son sort, quand +celui de ma propre fille est en jeu. + +-- Maïs elle est innocente! + +-- Et Nancy, l'est-elle moins? Vous choisirez! Pourquoi n'y avez- +vous pas songé plus tôt? Est-ce notre faute à nous? D'ailleurs, à +quoi bon perdre un temps précieux en paroles inutiles! Il faut +aviser et agir, et rien ne m'arrêtera. Écoutez: demain, vous +quitterez Paris. + +-- Moi? + +-- Il le faut! + +-- Et où voulez-vous que j'aille, en un pareil moment? + +-- Vous irez à Londres, et me laisserez seule et libre. C'est bien +le moins que vous puissiez accorder à la femme que demain vous +chasserez de cette demeure. + +-- Ne parlez pas ainsi. + +-- Ne cherchons pas à nous faire illusion; ayons le courage de +regarder les choses en face et sans trouble. + +-- Ah! vous m'épouvantez! + +-- Laissez-moi faire; fiez-vous à moi, et qui sait? peut-être, à +votre retour, vous féliciterez-vous des résolutions que j'aurais +prises. + +-- Mais Edmée? objecta timidement le malheureux père. + +-- Edmée quittera pour quelque temps le couvent de Sainte-Marthe, +où elle est mal entourée; depuis que Nancy en est sortie, je l'ai +interrogée; la chère enfant ne sait rien dissimuler, et elle m'a +dit des choses qui m'ont déjà donné à réfléchir. + +-- Est-ce possible? + +-- Il y a là une petite Mariette Duparc qui me paraît délurée et +curieuse, et dont les indiscrétions pourraient être dangereuses, +dans l'hypothèse de complications que l'on peut prévoir. De plus, +Nancy m'a parlé d'une certaine soeur Rosalie qui s'est emparée de +l'esprit d'Edmée, et qui a plus d'une fois dépassé les limites de +la réserve qu'elle eût dû s'imposer. + +-- Enfin, qu'avez-vous résolu? demanda le comte. + +-- Vous le saurez. Je prendrai conseil de la supérieure de Sainte- +Marthe, à laquelle je me confierai avec prudence, et croyez que +j'aurai pour votre fille tous les ménagements, toutes les +attentions que j'aurais pour Nancy elle-même. Est-ce convenu? + +-- Il le faut bien. + +-- En ce cas, je me retire. Demain, avant de quitter Paris, vous +vous rendrez à Sainte-Marthe, et vous engagerez Edmée à continuer +de se montrer soumise et résignée; elle a une confiance absolue en +vous; elle fera sans hésitation, ce que vous lui direz de faire, +et quand j'irai la chercher, je veux la trouver préparée à me +suivre. + +Madame de Beaufort s'éloigna sur ces mots, et le comte, resté seul +s'affaissa sur son fauteuil, accablé par les terreurs qui venaient +l'assaillir. + +Le lendemain, dès la première heure, il quitta l'hôtel de la +Chaussée-d'Antin et se fit conduire au couvent. + +Il n'avait pas fermé l'oeil de la nuit; son visage était défait; +il avait le regard atone, un air de profond découragement se +dégageait de toute sa personne. + +Il pensait à ce que lui avait dit Gobson, à la conversation qu'il +avait eue avec madame de Beaufort, et mille sentiments effarés +troublaient sa raison et lui communiquaient une épouvante sans +nom. + +Il se sentait rouler au fond d'un abîme, et ne savait à quelle +résolution s'arrêter. + +Quand il arriva à Sainte-Marthe, il était huit heures. + +L'heure de la prière. + +Il fit prévenir la supérieure du but de sa visite, et on le fit +monter à la cellule d'Edmée, où il attendit l'arrivée de sa fille. + +Son coeur battait à se rompre. + +Mais l'attente fut courte: quelques minutes s'étaient à peine +écoulées que la jeune fille accourait se jeter dans les bras de +son père. + + + + +XII + + +Edmée lui sembla plus belle qu'il ne l'avait jamais vue. + +Sous le costume qu'elle portait, sa taille s'élançait élégante et +souple, ses épaules s'arrondissaient en contours harmonieux, et +rien ne saurait rendre la grâce touchante de son pur visage que +couronnait son opulente chevelure aux reflets noirs et mats. + +-- Ah! que vous êtes bon d'être venu, dit-elle avec abandon, les +yeux voilés de douces larmes. J'étais à la chapelle, je pensais à +vous, et quand on m'a annoncé que vous m'attendiez, je me suis +enfuie tout de suite. + +-- Chère enfant! murmura M. de Beaufort; cela me fait du bien de +te voir, car ton amour me console de tous mes ennuis. + +Edmée regarda son père d'un air inquiet. + +-- Est-ce que vous auriez quelque chagrin? dit-elle sur un ton +presque douloureux. + +-- Moi! quelle idée! mais pas du tout, répartit le comte. + +-- C'est que je vous trouve bien pâle, ce matin; et je me rappelle +que, l'autre jour, vous aviez déjà l'air soucieux en me quittant. + +-- Cela me faisait de la peine de te quitter. + +-- Pauvre père! + +-- Mais je savais que tu ne serais pas malheureuse ici. Tu n'aimes +pas le monde, toi, tu n'es pas comme Nancy. Au moins, tu es +contente, n'est-ce pas? Tu ne regrettes pas la détermination que +j'ai prise? + +-- Non! non! répondit vivement Edmée. D'ailleurs, nous ne sommes +pas cloîtrées. J'ai quelques bonnes amies auxquelles je suis +attachée: Mariette Duparc, d'abord, qui est bien le meilleur coeur +que je connaisse, et soeur Rosalie, qui m'entoure de soins et +d'affection. + +Une ombre passa sur le front de M. de Beaufort, et il se rappela +ce que, la veille, sa femme lui avait dit des deux personnes dont +Edmée venait de prononcer le nom. + +-- Cependant, poursuivit celle-ci, quoique j'aie été bien contente +de retrouver Mariette et soeur Rosalie, le jour où vous viendrez +me chercher pour me reprendre auprès de vous, croyez que je +n'aurai pas une seconde d'hésitation, et que je vous obéirai comme +je l'ai toujours fait jusqu'à présent. + +Le comte serra tendrement son enfant dans ses bras. + +-- Tu es bonne et soumise, dit-il, d'un ton ému, et si jamais ton +bonheur pouvait être menacé, ah! crois-le bien, entends-tu, aucune +considération ne m'arrêterait, dussé-je y perdre moi-même mon +repos et... + +-- Que dites-vous là! interrompit Edmée, frappée du ton dont son +père lui parlait; pourquoi prévoir de pareils malheurs? + +-- Tu as raison. + +-- Il ne se passe rien, au moins, qui vous inspire quelque +crainte? + +-- Non, mon enfant, rassure-toi; seulement, il peut se présenter +certains incidents qui m'obligeraient à m'éloigner de Paris. + +-- Partir... vous songez à me quitter? + +-- Pour quelque temps. + +-- Vous ne m'aviez rien dit de cela. Qu'est-il donc arrivé? + +-- Voyons! ne t'effraye pas, écoute-moi. Ce n'est pas la première +fois que le soin de mes affaires réclame ma présence à Londres, et +c'est là que je vais me rendre. + +-- Bientôt? + +-- Ce soir. + +-- Et quand reviendrez-vous? + +-- Je ne sais encore; mais compte sur moi pour abréger, autant +qu'il sera possible, le temps de cette absence. + +-- Oh! comme je vais être triste jusqu'au moment de votre retour. + +-- Tu ne seras pas seule; Nancy et ta mère viendront te voir. + +-- Nancy est une soeur affectueuse et tendre; ma mère, quoique +sévère, a toujours été bonne pour moi; mais elles n'ont pas votre +tendresse, et il me semble que si j'avais un secret à confier, +c'est à vous, à vous seul, que je voudrais le dire. + +-- Un secret? fit M. de Beaufort en regardant sa fille, que dis-tu +là? + +-- Ce que je ne vous aurais pas dit si vous ne m'aviez appris que +vous alliez partir. + +M. de Beaufort eut un frisson: un moment, il eut peur qu'Edmée +n'eût découvert le terrible mystère de sa naissance: il faillit se +trahir. + +Mais il eut la force de se contenir. + +Il s'assit et attira Edmée près de lui. + +-- Allons, ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas? interrogea-t-il +d'un ton hésitant et sans quitter l'enfant des yeux; tu as un +secret, dis-tu, toi? et depuis quand? + +-- Depuis plus de huit jours, répondit Edmée en baissant les yeux. + +-- Mais il ne s'est rien passé, cependant, que nous ayons +remarqué, ta mère et moi. + +-- Cela m'a pourtant bien troublée. + +-- De quoi s'agit-il donc? + +-- Vous voulez le savoir? + +-- Eh! sans doute. + +-- Vous ne me gronderez pas? + +-- Non, non, te gronder! et pourquoi, mon Dieu? Edmée leva sur son +père ses deux grands yeux candides et purs. + +-- Eh bien, vous vous rappelez peut-être, dit-elle, la dernière +soirée qui avait amené tant de monde rue de la Chaussée-d'Antin. + +-- Oui, je me le rappelle: après? + +-- Ce soir-là, je n'ai dansé qu'une contredanse. + +-- Avec M. de Pradelle? + +-- C'est cela. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, c'était la première fois que j'assistais à une fête +pareille; que je me trouvais toute seule, loin de vous, et je ne +sais ce qui s'est passé en moi. Depuis, j'y pense toujours. + +-- Pauvre enfant!... Mais tu n'as pas revu M. de Pradelle? + +-- Une fois seulement. + +-- Où cela? + +-- Ici. + +-- Il est venu à Sainte-Marthe? Dans quel but? sous quel prétexte? + +-- Il accompagnait M. Maxime de Palonier qui est le cousin de +Mariette, et comme il m'a reconnue... + +-- Il t'a parlé? + +-- La soeur surveillante était présente. + +-- Enfin, que t'a-t-il dit? + +-- Je ne sais plus bien au juste, et je ne pourrais le répéter; +mais il semblait si bon, si affectueux, que cela m'a profondément +touchée. + +-- Oui, oui, je comprends... et c'est tout? + +-- À peu près. + +-- Qu'y a-t-il encore? + +-- Je n'ose continuer. + +-- Pourquoi donc? + +-- C'est que lorsque l'on m'a dit que vous me demandiez ce matin +de bonne heure, j'ai cru... on m'avait donné à entendre... + +-- Quoi? quoi? Tu me fais mourir. + +-- On m'avait dit que M. de Pradelle m'aimait et qu'il devait vous +demander ma main... + +Edmée n'acheva pas et alla cacher sa tête rougissante sur la +poitrine de son père. + +Celui-ci respira: l'enfant ne savait rien! Toutes ses terreurs +s'apaisèrent. + +-- Ne rougis pas, dit-il en l'embrassant avec effusion; il n'y a +rien là qui puisse t'émouvoir à ce point. La recherche d'un homme +comme M. de Pradelle ne pourrait être que bien accueillie; mais je +ne l'ai pas vu encore, et tu as peut-être eu tort de te laisser +ainsi surprendre. Il faut être prudente, bien réfléchir avant de +donner le pur trésor de ton coeur, et prendre garde surtout à bien +placer ton affection. À ton âge, on obéit facilement à ses +impressions, on s'abandonne volontiers parce qu'on ne soupçonne +pas le mal, et plus tard on regrette amèrement quelquefois... + +-- Ce n'est pas pour M. de Pradelle que vous dites cela! répliqua +Edmée avec une vivacité où il y avait presque un reproche. + +-- Non, ce n'est pas de lui qu'il s'agit. + +-- Et de qui donc? + +-- On m'a parlé de cette jeune fille dont tu viens toi-même de +prononcer le nom. + +-- Mariette!... + +-- Mariette, oui; et puis encore... + +-- Achevez!... + +-- Cette soeur Rosalie, qui s'est emparée de ton esprit et qui me +semble avoir une grande part dans ton amitié?... + +-- Ce sont les deux seules personnes dont la compagnie m'aide à +supporter l'ennui qui me prend bien souvent ici. + +M. de Beaufort ferma les yeux, pour ne pas voir la douloureuse +expression qui vint troubler le regard d'Edmée. + +-- Ne me parle pas ainsi, dit-il aussitôt; au moment où je vais te +quitter, ne m'enlève pas le peu de courage qui me reste; je serai +quelque temps sans te revoir, et en m'éloignant, je veux emporter +la certitude que tu ne seras pas malheureuse. + +-- Me suis-je jamais plainte? + +-- Non, non, chère âme, tu es ma joie et ma consolation, mais il +faut que tu me promettes que pendant mon absence, tu seras +obéissante et soumise aux volontés de ta mère. + +-- Ne l'ai-je pas toujours été? + +-- Tu es la meilleure des filles, mais j'ai besoin d'être tout à +fait rassuré. + +-- Que dois-je faire pour cela? + +-- T'engager à te montrer réservée avec mademoiselle Duparc, ainsi +qu'avec soeur Rosalie, et surtout... + +-- Surtout? + +-- Jusqu'à mon retour, ne plus revoir M. de Pradelle. + +Edmée étouffa un soupir qui ressemblait à un sanglot et mordit ses +lèvres jusqu'au sang. + +Puis, comprimant fortement son coeur, qui battait à faire éclater +sa poitrine, elle leva sur son père ses yeux où il n'y avait plus +trace de larmes. + +-- Cher père, dit-elle, d'une voix dont la fermeté inattendue +surprit M. de Beaufort, quoique je sois bien jeune encore et que +j'ignore les premiers mots de la vie, cependant je lis dans votre +coeur comme dans le mien même, et il y a des choses que vous +cherchez en vain à me cacher, et que je devine. + +-- Que veux-tu dire? + +-- Répondez-moi donc sans détourner les regards! Si je fais ce que +vous me demandez, puis-je être certaine que vous, du moins, vous +serez heureux? + +M. de Beaufort ne s'attendait pas à cette question qui trahissait, +sous la soumission d'Edmée, le douloureux sacrifice qu'elle +s'imposait, et il se rejeta effrayé, les mains attachées à son +front. + +-- Heureux! Pauvre enfant! balbutia-t-il. Si je suis heureux! +Mais! toi! toi! + +Edmée remua lentement la tête. + +-- Moi!... répliqua-t-elle. Qu'importe! est-ce que j'y songe! et, +pourvu qu'à votre retour, je vous voie le front souriant et le +regard affectueux, j'oublierai bien vite que j'ai souffert et +pleuré! + +M. de Beaufort allait répondre, mais la parole s'arrêta +brusquement sur ses lèvres. + +Un bruit venait de se faire entendre dans la cellule voisine, et +il interrogea vivement Edmée. + +Celle-ci mit un doigt sur sa bouche. + +-- Soeur Rosalie! fit-elle en baissant la voix. La cellule qu'elle +occupe est voisine de la mienne; elle vient chercher sans doute +quelque objet oublié. + +Machinalement, M. de Beaufort se dirigea vers la porte. + +-- Vous partez? dit Edmée. + +-- Il faut nous séparer. Sois résignée, soumise, et à mon +retour... + +Il se pencha à l'oreille de l'enfant. + +-- À mon retour, ajouta-t-il sur un ton de tendresse câline, nous +parlerons de M. Gaston de Pradelle. + +Edmée porta la main à son coeur. + +M. de Beaufort avait gagné la porte; au même instant, celle de la +cellule voisine s'ouvrit. + +Soeur Rosalie sortait. + +Elle s'avança le front baissé, les yeux fixés aux dalles du +couloir; mais dans l'ombre rayée d'un jet de soleil, son visage +apparaissait calme et mat sous son voile entr'ouvert. + +Elle ne regarda ni Edmée ni M. de Beaufort. Seulement, quand elle +eut passé, ce dernier demeura un moment comme foudroyé de +surprise. + +Il avait reconnu Fanny Stevenson. + + + + +XIII + + +Quand M. de Beaufort se fut retiré, Edmée quitta sa cellule et +descendit au jardin, où l'attendaient Mariette et soeur Rosalie. + +Mariette, qui brûlait d'impatience, la prit aussitôt par le bras, +l'entraîna dans un coin de l'enclos et l'accabla de questions. + +Edmée, encore toute préoccupée, ne fit que des réponses évasives. +Plusieurs choses l'avaient frappée pendant l'entretien qu'elle +avait eu avec son père; mais un fait surtout dominait ses +impressions: c'était l'espèce de terreur qu'elle avait surprise +sur son front quand soeur Rosalie avait passé. + +Son père ne s'était pas expliqué à ce sujet, mais sa curiosité +était violemment éveillée, et elle avait hâte de savoir. + +Aussi elle s'échappa, dès qu'elle le put, des mains de Mariette, +et revint vers soeur Rosalie, qui se promenait dans une allée +solitaire. + +Celle-ci l'accueillit de son plus invitant sourire. + +-- Vous avez vu M. de Beaufort, dit-elle d'un ton onctueux et +doux, et vous voilà bien heureuse. + +-- C'est toujours une grande joie pour moi quand je vois mon père, +répondit Edmée; il est si bon et il m'aime tant! + +-- Qui ne vous aimerait? interrompit soeur Rosalie, presque malgré +elle. + +-- Mon père, je vous l'ai dit quelquefois, a une véritable +adoration pour son Edmée, et je ne sais, de mon côté, ce que je ne +ferais pas pour lui épargner un chagrin. + +-- Vous avez raison, mon enfant; mais M. de Beaufort est riche, +honoré. Il a une femme charmante, deux enfants adorables. Quel +chagrin pourrait l'atteindre? + +-- C'est vrai! et c'est ce que je me disais encore tout à l'heure +pour me rassurer. + +-- Vous rassurer, à quel propos? + +-- Je ne sais pas; mais ce matin, j'en suis certaine, mon père +avait quelque chose; je ne l'ai jamais vu si triste. Peut-être +après tout, ai-je tort de m'alarmer ainsi, et cela vient sans +doute de ce qu'il m'a annoncé qu'il allait partir. + +-- Ah! M. de Beaufort quitte Paris? + +-- Ce soir. + +-- Et où va-t-il? + +-- À Londres. + +Soeur Rosalie eut un geste de douce compassion. + +-- Et c'est là ce qui vous inquiète! Vous êtes trop +impressionnable aussi, et il faut vous raisonner. D'ailleurs, ne +vous reste-t-il pas votre mère? + +-- Oui, oui, ma mère... répéta Edmée, d'un ton de rêverie vague. + +Et sans avoir conscience de ce qu'elle disait, sans se douter +qu'elle pensait tout haut, elle ajouta, comme dans une explosion +de tendresse: + +-- Oh! comme je l'aurais aimée, si elle m'avait elle-même aimée +comme mon père! + +Soeur Rosalie ne releva pas le propos. + +Elle était plus émue qu'elle n'eût voulu le paraître; une pensée +obstinée pesait sur son esprit; elle avait sur les lèvres mille +questions qu'elle retenait avec peine. + +-- Chère enfant, dit-elle enfin, vous avez tort de vous abandonner +ainsi; je veux vous voir plus forte: d'ailleurs, votre père ne +s'absente pas souvent, il reviendra bientôt, et vous oublierez ces +petits chagrins auxquels vous vous étonnerez vous-même d'avoir +donné tant d'importance. + +-- Vous croyez? fit Edmée en essayant de sourire. + +-- Vous aurez d'autres amitiés, d'autres attachements, qui vous +seront une compensation plus douce que vous ne pouvez le supposer. + +-- Si c'était vrai! + +-- Je vous en réponds. Voyons, vous n'avez pas toujours été aussi +malheureuse que vous croyez l'être en ce moment. Rappelez-vous +votre enfance, reculez le plus que vous pourrez dans vos +souvenirs, à cette époque éloignée, quand vous étiez toute petite. +Votre mère vous aimait d'un égal amour, votre soeur et vous; elle +ne vous distinguait pas dans sa tendresse. Vous aviez une même +part toutes deux dans ses caresses. Moi, je connais aussi le coeur +des mères; il peut s'égarer peut-être quelquefois et être incité à +faire un choix entre deux belles jeunes filles, devenues, en +grandissant, de caractère différent. Mais devant deux enfants +charmants et doux, qui sourient et bégaient, appelant les baisers +de leurs jolies lèvres roses, est-ce qu'il y a à choisir? Il n'y a +qu'à aimer de toutes les expansions divines de son âme maternelle! +Souvenez-vous! Et je suis bien certaine que vous me direz que +c'est ainsi que vous a aimée madame de Beaufort! + +Pendant que soeur Rosalie parlait, Edmée écoutait d'une oreille +avide, et comme suspendue à ses lèvres. + +Quelque chose d'anormal se passait en elle. + +On eût dit qu'elle avait naguère un voile sur les yeux, et que ce +voile venait de se déchirer. Sa poitrine se soulevait avec force; +ses mains pressaient son front moite; elle regardait soeur Rosalie +avec une sorte d'effarement. + +-- Qu'avez-vous? fit celle-ci, en l'observant avec une poignante +attention. + +-- C'est étrange... balbutia Edmée. + +-- Quoi donc? + +-- Ce que vous me dites là, ce souvenir que vous venez d'évoquer. + +-- Eh bien? + +-- C'est la première fois que j'y pense. J'avais oublié, et jamais +je n'avais cherché à me rappeler... + +-- Et maintenant? + +-- Je me souviens. + +-- Vous voyez!... + +-- Oui! C'est bien cela! J'étais toute petite. Avais-je deux ans? +Je ne sais plus! Mais mon père était là, et déjà il m'aimait, +comme toujours, depuis... + +-- Vous étiez en France... + +-- Attendez! Mon Dieu!... c'est donc un rêve que j'ai fait. + +-- Non, non! ne vous arrêtez pas! insista Fanny Stevenson, la +gorge serrée, les doigts crispés sur son rosaire. Ce n'est pas un +rêve. Rappelez-vous encore... mais plus loin, avant votre père! Ne +voyez-vous pas, là-bas, dans la brume de vos souvenirs d'enfant... +un pays à la végétation luxuriante; avec la mer infinie pour +horizon, et plus près... tout près, un grand fleuve large et +profond, sur la berge duquel vous alliez tremper vos petits pieds +blancs? + +Edmée se rejeta brusquement en arrière, et regarda soeur Rosalie +avec une véritable épouvante. + +-- D'où savez-vous cela? interrogea-t-elle en frissonnant. + +-- C'est vrai, n'est-ce pas? + +-- Qui vous l'a dit? + +-- Et sur cette berge où vous couriez déjà, vous n'étiez pas +seule? + +-- En effet. + +-- Il y avait là une femme, jeune, qui suivait vos pas, attentive, +caressante, vous parlant avec tout son coeur, vous dévorant de +caresses; vous apprenant à prononcer les premiers mots que vous ne +faisiez que bégayer. + +-- C'est cela! C'est cela! + +Fanny Stevenson ne pouvait plus se contenir à son tour; vaincue +par l'émotion, elle se voila le visage, et fondit en sanglots! + +-- Elle! je savais bien que c'était elle! murmura-t-elle le coeur +débordant de tendresse; ah! soyez béni, Dieu juste et bon, qui me +l'avez rendue! + +Cependant Edmée continuait de regarder soeur Rosalie, sans +comprendre ce qui se passait en elle, émue, frissonnante, n'osant +l'interroger davantage. + +Fanny Stevenson ne voulut pas prolonger davantage cette dangereuse +situation. Le moment n'était pas venu encore de révélations plus +complètes; elle craignit de livrer son secret, et essuyant +rapidement les larmes qui inondaient ses joues, elle se tourna +vers la jeune fille, le visage presque calme. + +-- Vous pleurez? fit Edmée; au comble de la surprise. + +-- Ce n'est rien, répondit Fanny Stevenson, en s'efforçant de +sourire; seulement, ce que nous avons dit là tout à l'heure m'a +rappelé un des plus tristes souvenirs de ma vie. + +-- Vous avez bien souffert? + +-- Oui, mon enfant, j'ai souffert et pleuré plus qu'aucune +créature humaine. + +-- Vous, si bonne! + +-- Mais Dieu m'a prise en pitié; désormais tous mes chagrins vont +finir. + +-- Vraiment? + +-- Je vous raconterai cela. Je vous dirai tout... plus tard... +bientôt, car pour le moment vos amies vous attendent et vous allez +reprendre vos études, mais ce soir, quand vous serez seule dans +votre cellule. + +-- Vous viendrez? + +-- Vous le voulez bien? + +-- Ah! n'en doutez pas, car sans Mariette et vous... Edmée +n'acheva pas. + +Mariette était venue la reprendre en courant et elle l'entraîna +vers le couvent, avec cette pétulance franche et gaie, qui était +sa plus irrésistible séduction. + +Soeur Rosalie les regarda un moment s'éloigner, en se tenant par +la main; un sourire d'une ineffable tendresse releva sa lèvre, et +posant ses deux mains en croix sur sa poitrine, elle reprit le +chemin de sa cellule. + +Il était dix heures à peine; elle y resta jusqu'à midi. + +C'était l'heure où Maxime et Gaston devaient se présenter au +parloir, et elle ne doutait pas que Mariette et Edmée ne fussent +exactes à l'innocent rendez-vous. + +Elle attendit l'heure sans trop d'impatience. + +Elle avait la tête et le coeur pleins... Jamais elle ne s'était +sentie si heureuse; elle faisait mille projets d'avenir, tour à +tour accueillis avec enthousiasme ou abandonnés à regret. Ce +qu'elle voulait tenter devait rencontrer bien des obstacles: elle +allait avoir à lutter contre madame de Beaufort, contre le comte, +et elle s'effrayait à la pensée des difficultés sans nombre que +l'on ne manquerait pas d'accumuler sous ses pas. + +Mais que lui importait! + +Elle ne pouvait plus hésiter... Maintenant qu'elle avait retrouvé +sa fille, son devoir était tracé, et son amour maternel la +soutiendrait dans la lutte qu'elle allait engager. + +Sa fille?... Edmée?... + +Elle la retrouvait plus belle, plus aimante qu'elle n'eût jamais +osé l'espérer, et elle se disait qu'aucune puissance humaine ne +pourrait plus la lui arracher. + +Au surplus, depuis quelques jours, elle était convaincue qu'un +grand trouble régnait dans la maison de la rue de la Chaussée- +d'Antin. + +L'entrevue qui avait eu lieu entre Palmer et Gobson ne lui +laissait aucun doute sur ce point. + +Le comte avait peur! Quelque machination se tramait de ce côté. + +Mais qu'avait-elle à redouter pour elle-même? + +Madame de Beaufort avait-elle été mise dans le secret des +agissements de son mari? Savait-elle, surtout, que Fanny Stevenson +était vivante, et qu'elle pouvait menacer son propre bonheur. + +Pendant qu'elle pensait à toutes ces choses, l'heure s'écoulait, +et à mesure que le moment approchait, elle se sentait prise d'une +sorte d'agitation qui lui enlevait une partie de sa liberté +d'esprit. + +Midi allait sonner. Elle quitta sa cellule, et descendit au +parloir. + +Maxime et Gaston ne devaient pas tarder d'arriver. + +En effet, au premier coup, elle entendit des pas d'hommes sur les +marches de l'escalier, et peu après, elle vit entrer les deux +amoureux. + +Une joie sereine inonda son coeur, quand elle songea à l'amour que +Gaston portait à sa fille. + +Jamais elle n'eût rêvé de remettre le bonheur d'Edmée à un homme +plus digne. + +Les deux jeunes gens s'inclinèrent et elle rendit le salut sans +quitter le livre qu'elle avait sous les yeux et qu'elle faisait +semblant de lire. + +Puis, cinq minutes se passèrent. + +Maxime, qui n'était pas la patience même, allait et venait à +travers le parloir, jetant, de seconde en seconde, un regard sur +le palier de l'étage ou s'arrêtant pour écouter si personne ne +venait. + +Mais aucun bruit ne se faisait entendre; à peine percevait-on, de +temps à autre, au milieu du pieux silence de la sainte demeure, le +pas furtif de quelque soeur qui passait au rez-de-chaussée, se +rendant à la chapelle ou encore le mystérieux murmure de deux voix +qui se parlaient à voix basse. + +Maxime commença à s'étonner du retard que Mariette mettait à venir +le trouver, et il se tourna vers Gaston. + +-- Voilà qui est singulier, dit-il; aurait-on par hasard oublié de +prévenir ma cousine? + +-- Ce n'est pas probable, répondit Gaston; il faut croire plutôt +que mademoiselle Mariette aura été retenue pour une cause +imprévue, et elle nous expliquera elle-même... + +-- La voici! interrompit vivement le jeune lieutenant de vaisseau. + +Et il fit quelques pas à la rencontre de la jolie enfant qui +arrivait en courant. Mais elle n'eut pas plus tôt passé le seuil +du parloir, que Maxime et Gaston échangèrent le même regard +inquiet, pendant que de son côté, soeur Rosalie se levait vivement +de sa chaise. + +Mariette était seule, et elle portait sur le visage les signes +manifestes d'une vive émotion. + + + + +XIV + + +Maxime, à qui sa qualité de cousin permettait certaines privautés +que Mariette n'avait aucune envie de trouver mauvaises, Maxime +prit la jolie enfant dans ses bras et déposa un pur baiser sur son +front. + +-- Eh mon Dieu! qu'avez-vous? dit-il en même temps; vous êtes tout +émue et tremblante. + +-- Mademoiselle Edmée ne vous accompagne pas? interrogea à son +tour Gaston de Pradelle. + +Mariette poussa un profond soupir. + +-- Non, monsieur Gaston, répondit-elle avec effort. Edmée ne +viendra pas, et c'est à cause d'elle que vous me voyez dans cet +état. + +-- Qu'est-il arrivé? fit Maxime. + +-- Ah! je n'en sais rien; mais tout de même, c'est terrible. + +-- Quoi donc? + +-- Je vais vous dire; vous savez -- en tout cas, je vous +l'apprends -- qu'Edmée est ma meilleure amie, pour mieux parler, +ma seule amie. Nous ne nous quittons jamais, nous bavardons ou +nous rêvons ensemble; et comme elle est beaucoup plus savante que +moi, je copie souvent mes devoirs sur les siens. Nous n'avons pas +de secrets l'une pour l'autre; nous disons tout ce que nous +pensons, et quand Edmée a un chagrin, si petit qu'il soit, elle +essayerait en vain de le dissimuler, car je le devinerais tout de +suite. Eh bien, aujourd'hui, ça n'a pas manqué. M. de Beaufort +était venu la voir ce matin, de bonne heure; il lui a annoncé +qu'il allait partir, et quand je l'ai revue, son pauvre coeur n'en +pouvait plus! + +-- C'est pour cette raison qu'elle n'est pas venue? demanda encore +Gaston. + +-- Ce n'est pas pour cette raison. + +-- Eh! quelle autre? + +-- Vous allez voir! Nous étions donc rentrées à l'étude, sans +qu'elle eût pu me dire ce qui la rendait plus mélancolique encore +qu'à l'ordinaire, et nous chuchotions: elle résistant à mes +sollicitations, moi essayant de lui arracher la cause de son +chagrin, quand tout à coup un grand silence se fait, toutes les +pensionnaires se lèvent et nous voyons entrer madame la +supérieure. + +-- Diable! fit Maxime sur un ton enjoué; cela devenait grave. + +-- Très grave, monsieur mon cousin, repartit Mariette; car madame +la supérieure ne se montre que rarement, dans les grandes +occasions, et il fallait une cause bien sérieuse pour qu'elle +dérogeât ainsi à ses habitudes. + +-- Que voulait-elle? + +-- Madame la supérieure dit, en entrant, quelques mots à voix +basse à la soeur qui était allée la recevoir, et moi qui observais +celle-ci, je vis qu'en réponse à la question qui lui était +adressée, elle désignait du geste la place où se trouvait Edmée. + +-- Et alors? + +-- Alors, madame la supérieure s'avança de son air le plus +majestueux et vint droit à mademoiselle de Beaufort. + +-- Que lui dit-elle? + +-- Oh! ce ne fut pas long!... «Mademoiselle, dit-elle, je viens de +voir madame de Beaufort, et j'ai eu avec elle une longue +conversation à votre sujet: elle a sur vous des projets dont elle +m'a fait part, et j'espère que vous voudrez bien vous y soumettre. +Veuillez donc, je vous prie, prendre vos cahiers et vos livres; +vous viendrez avec moi, nous aurons à causer, et je ne doute pas +que vous ne vous montriez obéissante, comme je me plais à +reconnaître que vous l'avez toujours été...» Edmée était blanche +comme un suaire; ses lèvres tremblaient. Elle n'eut pas la force +de répondre et se contenta de s'incliner en me jetant un regard +désespéré. Il s'en fallut de bien peu que je n'éclatasse moi-même +en sanglots! Et quand je la vis disparaître, suivant madame la +supérieure, mon coeur se fondit, et je retombai sur mon banc, +incapable d'avoir une idée. + +-- Et c'est tout ce que vous savez!... interrogea Gaston d'une +voix altérée. + +-- C'est tout, répondit Mariette. + +-- Pauvre enfant! fit à son tour Maxime en tapotant les petites +mains de la jolie enfant: cela vous a bouleversée. + +-- Il y a bien de quoi, je suppose. + +-- Qui sait? Vous vous effrayez peut-être à tort. Quel danger +pouvez-vous prévoir? Madame de Beaufort vient chercher sa fille; +elle veut probablement la reprendre près d'elle au moment où son +mari s'éloigne. Il n'y a rien là que de très légitime et de +naturel. + +-- C'est possible, mais tant que je ne saurai pas ce qu'Edmée est +devenue, je resterai avec mes appréhensions. + +Machinalement après cet incident, Maxime entraîna Mariette dans un +coin du parloir, et aussitôt ils s'engagèrent dans une +conversation, dont soeur Rosalie ne pouvait rien entendre. + +Mais miss Fanny Stevenson avait bien d'autres pensées en tête! + +Vingt fois, pendant le court récit de Mariette, elle s'était levée +à demi, l'oeil plein d'effluves, la poitrine haletante, prête à se +précipiter vers la jeune fille à laquelle elle eût voulu adresser +mille questions qui se pressaient sur ses lèvres. + +Quand Mariette eut fini, elle retomba accablée sur sa chaise, et +par un geste saccadé et violent, elle ramena son voile sur ses +yeux pour cacher les larmes qui baignaient son visage. + +Gaston, qui était non moins ému qu'elle, s'approcha à pas discret +et se pencha doucement. + +-- Miss Fanny, dit-il à voix basse, comme un souffle. + +Miss Fanny se dressa, farouche, et lui prit la main qu'elle serra +à la briser. + +-- Vous avez entendu, n'est-ce pas? répondit-elle d'un accent mal +contenu. + +-- Que craignez-vous? + +-- Tout! ils sont capables de tout! Mais qu'ils prennent garde... +Malheur à eux s'ils tentent de toucher à cette enfant? + +-- Croyez-vous qu'ils en aient la pensée? + +Fanny Stevenson eut un ricanement qui sonna comme un rire +d'insensée. + +-- C'est elle, je n'en doute pas, c'est cette femme! répondit- +elle; elle a éloigné son mari, dont elle redoute la faiblesse, +pour rester seule maîtresse et libre d'agir à sa guise; mais elle +a compté sans moi. Elle ignore ce que je suis, ce que je peux, et +ne sait pas ce dont peut devenir capable une mère qu'on a privée +pendant dix-sept années de la vie et des caresses de son enfant. + +-- Ne vous laissez pas aller à cette colère aveugle. + +Miss Fanny jeta à Gaston un regard dont l'éclat d'acier pénétra +jusqu'au plus profond de son être. + +-- Vous ne l'aimez donc pas, dit-elle, vous qui me parlez ainsi, +et qui pouvez rester calme en présence de ce qui se prépare? + +Mais à quoi bon récriminer, ajouta-t-elle aussitôt? Il faut agir. +Vous m'avez promis votre concours, j'espère que vous ne songez pas +à me le refuser. + +-- Ah! sur ma vie! + +-- C'est bien. + +-- Que faut-il faire? + +-- Rien en ce moment. Avant de prendre une résolution, je veux +savoir. Cette supérieure! On doit lui avoir dit... Je me ferai +adroite, insinuante, j'irai jusqu'au mensonge, s'il le faut; mais +je saurai. Et quand vous viendrez chez François, je vous dirai ce +que j'aurai appris. + +-- Alors nous nous verrons ce soir? + +-- C'est cela. + +-- À la même heure qu'hier? + +-- À la même heure, oui. Partez maintenant; voici le moment de la +séparation; j'ai hâte de me retirer et d'aller me recueillir. + +Cependant Mariette et Maxime continuaient de causer et on +entendait de temps en temps le rire charmant de la jolie enfant +égayer le coin obscur du parloir où ils s'étaient réfugiés. + +Mais l'heure allait sonner et ils n'avaient plus que quelques +minutes. + +-- Quand vous reverrai-je? dit alors Mariette avec une petite moue +ironique. + +-- La belle question! repartit vivement Maxime. Mais je vous +reverrai demain, après-demain, tous les jours, jusqu'à mon départ. + +-- Cela ne vous ennuie donc pas de venir de si loin, passer une +heure avec une petite fille. + +-- Vous êtes méchante! + +-- Moi! + +-- Oui! vous! Vous! chère enfant, car vous savez que je n'ai à +Paris que vous, et vous voyez trop clair de vos beaux yeux pour ne +pas avoir deviné tout le bonheur que j'éprouve à tenir, pendant +une heure, vos deux jolies petites mains dans les miennes. + +-- Maxime! + +-- Cela vous déplaît que je vous parle ainsi! + +-- Oh! ne le croyez pas. + +-- Alors, vous m'aimez un peu? + +-- Un peu! Non, mais de toute mon âme, et de toute la +reconnaissance que je vous ai vouée depuis le premier jour où je +vous ai vu. Est-ce bien comme cela que je dois répondre? + +-- Oui, oui, chère Mariette, dit Maxime d'un ton attendri, je +n'avais pas espéré davantage... et pourtant peut-être y aurait-il +plus encore. + +-- Vraiment! + +-- Si vous vouliez? + +-- Eh mais, je ne demande pas mieux! répondit l'enfant; il faudra +me dire, et croyez que si je puis... + +En parlant de la sorte, elle avait un sourire plein de douce +malice, et ses yeux se voilaient coquettement à demi. + +Maxime fut sur le point de s'oublier, et il allait l'attirer +contre sa poitrine, par un emportement irréfléchi, quand la voix +de soeur Rosalie vint le rappeler à la réalité de la situation. + +-- À demain, bien sûr? fit Mariette en accompagnant ces mots d'un +regard qui eût été effronté, s'il n'eût été naïf. + +-- Oui, oui, à demain! répondit Maxime ébloui. + +Et prenant le bras de Gaston, il gagna rapidement la rue. + + + + +XV + + +Pendant les heures qui suivirent, ce qui se passa dans l'esprit de +Fanny Stevenson serait bien difficile à raconter. + +La pauvre femme se sentait envahir par une terreur qui croissait +d'instant en instant. + +Elle avait prétexté une indisposition et était rentrée +précipitamment dans sa cellule. + +Là, elle compta les heures et les secondes, prêtant l'oreille à +tous les bruits, les deux bras croisés sur sa poitrine pour en +étouffer les battements qui l'assourdissaient, s'attendant à +entendre le pas d'Edmée qu'elle connaissait si bien, priant Dieu +surtout de faire cesser l'horrible martyre qu'elle éprouvait. + +Elle demeura ainsi jusqu'au soir. + +Quand le jour commença à baisser, elle voulut sortir. + +En entendant les voix jeunes et fraîches des pensionnaires qui +prenaient leurs ébats dans l'enclos, elle pensa que peut-être +Edmée se trouvait là avec ses compagnes. + +Elle descendit. + +En passant près de la cellule de mademoiselle de Beaufort elle +poussa timidement la porte. + +Qui sait? Dieu avait peut-être fait un miracle sans qu'elle +entendît rien. + +La porte céda à la première pression, et elle entra. + +Il n'y avait personne. La cellule était vide!... + +Elle mordit ses lèvres avec un sanglot. + +-- Mon Dieu! je ne la reverrai donc plus! balbutia-t-elle l'âme +brisée. + +Et elle s'éloigna lentement, comme à regret. + +C'est ainsi qu'elle arriva dans le jardin; du premier coup d'oeil +elle s'assura qu'Edmée était absente. + +Cependant, à sa vue, Mariette, qui était aux aguets, s'empressa +d'accourir à sa rencontre. + +-- On nous a dit que vous étiez souffrante, ma soeur, dit-elle +d'une voix hésitante; je vois avec plaisir que vous allez mieux. + +-- Je vous remercie, mon enfant, répondit soeur Rosalie; je me +sens plus forte, en effet, et j'ai voulu prendre l'air. + +Puis elle ajouta d'un ton en apparence indifférent: + +-- Et votre amie, mademoiselle de Beaufort, n'est-elle pas près de +vous? + +Mariette releva la tête d'un air triste: + +-- Edmée? répondit-elle, on ne l'a plus revue depuis ce matin. + +-- Est-ce que sa mère serait venue la chercher? + +-- Je ne pense pas. + +-- Qu'est-elle devenue? + +-- On se le demande. Cela nous a agitées toutes, et il y a de +quoi, n'est-ce pas? Madame la supérieure était venue elle-même la +prendre à l'étude. On l'a vue se rendre avec elle à la chapelle, +puis de là à sa propre cellule; mais après, plus rien. + +-- C'est singulier. + +-- Ah! si vous pouviez savoir... + +-- Moi? + +-- Sans doute. Si j'étais à votre place: vous êtes bien avec +madame la supérieure, et je suis certaine qu'elle vous dirait... + +Miss Fanny se prit à réfléchir. + +-- Vous ne répondez pas? insista Mariette. + +-- C'était mon intention d'abord, mais depuis... + +-- Qui vous a fait changer d'avis? + +-- Je verrai, je me consulterai. + +-- Et si vous apprenez quelque chose, vous me le direz, n'est-ce +pas, ma soeur? Songez donc, Edmée était ma seule amie, et vous ne +sauriez croire quelle anxiété est la mienne depuis ce matin. + +-- Eh bien! je vous le promets, mon enfant, répondit soeur +Rosalie: j'observerai encore, j'interrogerai, et si je parviens à +connaître ce qu'est devenue Edmée, vous le saurez tout de suite. + +-- Ah! vous êtes bonne, et je vous remercie. + +Soeur Rosalie n'en entendit pas davantage et s'empressa de +regagner le couvent. + +Quelques heures plus tard, l'agitation qu'avait provoquée la +disparition de mademoiselle de Beaufort était calmée et le couvent +de Sainte-Marthe dormait enveloppé dans le plus profond silence. + +Neuf heures venaient de sonner. + +La nuit était plus sombre que la veille, de lourds nuages chargés +d'électricité couraient dans le ciel, poussés par un vent violent +d'orage. La lune n'avait point paru, et l'on voyait à peine à se +guider. + +En ce moment, la porte de l'enclos s'ouvrit, et deux hommes +entrèrent. + +C'était Palmer et Gaston de Pradelle. + +Cette fois, François ne se trouvait pas là pour les recevoir; mais +Palmer commençait à connaître les _êtres_, et après avoir invité +Gaston à régler sa marche sur la sienne, il prit les devants et se +dirigea vers le pavillon, où ils rencontrèrent le jardinier. + +-- Soeur Rosalie? demanda Palmer, en serrant la main de son +compagnon de bouteille. + +-- Soeur Rosalie n'est point encore arrivée, répondit François; +mais elle ne peut tarder à venir, et s'il plait au commandant +d'entrer... + +Gaston, ayant remercié du geste, pénétra dans le pavillon. + +Palmer et François n'attendirent pas davantage, et un instant +après, ils prenaient le chemin du caboulot où ils allaient trouver +quelque cordial aimé. + +Gaston, lui, s'était assis au fond de la chambre, et le front dans +les mains, le regard fixe, il cherchait à ramener l'ordre et le +calme dans son esprit. + +Depuis le matin, il ne vivait plus! + +C'est surtout au moment où il était menacé de la perdre, qu'il +comprenait à quel point il aimait Edmée. Vingt fois il avait passé +devant l'hôtel de la rue de la Chaussée-d'Antin, espérant y +relever quelque indice qui le rassurerait sur le sort de la pauvre +enfant. Une fois même, il avait sonné à la porte de l'hôtel, et +avait demandé à voir madame de Beaufort. + +Mais le valet qui s'était présenté lui avait répondu que +M. de Beaufort venait de partir pour Londres, que madame +de Beaufort était souffrante et finalement que l'on ne recevait +personne. + +Gaston rentra chez lui en proie au plus violent désordre. + +Le seul espoir qui lui restât, c'était soeur Rosalie; et il +fallait attendre neuf heures! + +Que fit-il et que devint-il jusque-là? il n'eût pu le dire au +juste. + +Seulement, comme neuf heures sonnaient, il s'était, trouvé à la +porte de l'enclos et était entré. + +Sa première impression fut un cruel désappointement. + +Miss Fanny ne se trouvait pas au rendez-vous; mais on lui dit +qu'elle allait venir, et cela le calma un peu. + +Il prit patience. + +Enfin, au bout d'une grande demi-heure, un bruit de pas précipités +vint jusqu'à lui, et peu après, miss Fanny Stevenson entrait dans +la chambre. + +Gaston se leva vivement et courut à elle. + +-- Enfin! dit-il avec un soupir de soulagement, vous voilà! + +Mais presque aussitôt il recula de deux pas, frappé de +l'altération profonde de son visage et de la sombre expression de +son regard. + +-- Grand Dieu! s'écria-t-il, qu'avez-vous? Que s'est-il passé? + +Fanny Stevenson s'était laissé tomber accablée sur une chaise; +elle semblait absorbée dans une pensée unique; sa poitrine se +soulevait avec force; on eût dit qu'elle était étrangère à ce +monde, perdue dans quelque rêve de folie. + +Pourtant, au bout, d'un moment, elle secoua brusquement la tête +pour chasser les pensées importunes qui menaçaient sa raison, et +elle releva lentement son regard sur Gaston. + +-- Parlez! parlez! insista ce dernier, d'où venez-vous? + +-- Je quitte la supérieure; je voulais l'interroger. + +-- Sur Edmée? + +-- Oui, sur Edmée; j'avais pris le premier prétexte venu; mais dès +mes premières paroles, je compris qu'on l'avait mise en défiance +contre moi. + +-- Qui cela? + +-- Vous le demandez. + +-- Madame de Beaufort, peut-être? + +-- Et qui donc! Ah! je l'ai deviné tout de suite, et on ne me l'a +pas caché, d'ailleurs; madame de Beaufort n'a pas tout dit +cependant; elle ne s'est pas livrée tout entière, et elle ne s'est +plainte que d'une chose, c'est que je m'étais emparé de l'esprit +de sa fille. + +-- Vous! + +-- Sa fille!... Comprenez-vous! Elle ose donner ce nom à Edmée. + +-- Mais elle ignore sans doute... + +Fanny Stevenson l'interrompit par un ricanement. + +-- Elle sait tout, vous dis-je, répliqua-t-elle; le comte est venu +ce matin au couvent; en sortant, je l'ai croisé dans le couloir, +et à l'effroi que j'ai surpris sur ses traits je suis sûre qu'il +m'a reconnue. + +-- Ainsi, Edmée a quitté le couvent? + +-- Les misérables! + +-- On vous l'a dit! + +-- Et je ne la verrai plus! + +-- Mais elle est retournée rue de la Chaussée-d'Antin, et si vous +ne pouvez l'y aller voir, moi, du moins... + +Fanny Stevenson oublia un moment son regard attendri sur le jeune +commandant. + +-- Vous êtes jeune, vous, monsieur Gaston, dit-elle d'un ton +mélancolique et doux, vous avez pris votre chemin sur les hauteurs +de la vie; vous ignorez le monde et, sûr de votre loyauté et de +votre honneur, vous avez foi en l'honneur et en la loyauté des +autres. Qu'elles déceptions cruelles vous attendent! + +-- Cependant... + +-- Vous croyez, n'est-ce pas, qu'à l'heure où je vous parle, Edmée +est rentrée chez sa mère, et que l'on n'a eu d'autre pensée, en +l'éloignant de Sainte-Marthe, que de la soustraire à l'empire que +j'exerçais sur son esprit. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, rendez-vous demain, rue de la Chaussée-d'Antin, +demandez mademoiselle de Beaufort et vous verrez quelle réponse +vous sera faite. + +-- Mais que supposez-vous donc? Que peut-on tenter contre la +pauvre enfant? + +La jeune femme se leva à cette question et, se penchant vers +Gaston: + +-- Ah! sans doute, le temps des enlèvements ou des séquestrations +iniques est passé, dit-elle, les sourcils contractés et la lèvre +tordue par un amer sourire; la civilisation et vos lois modernes +répudient les moyens violents que l'on employait autrefois avec +l'assentiment ou la complicité d'une société qui bénéficiait de +ces iniquités; il vous semble, n'est-ce pas, que tous les mystères +aient été dévoilés, et vous vous persuadez volontiers que la +vigilance de vos austères magistrats a rendu à jamais impossible +le retour des rapts odieux ou des disparitions ténébreuses. Ah! +pauvre honnête homme que vous êtes! et que vous avez mal observé +ce qui se passait autour de vous! + +-- Eh quoi! vous prétendez... + +-- Dieu me garde, monsieur Gaston, de calomnier les saintes +demeures qui m'ont accueillie avec tant de bienveillance, et où +j'ai trouvé le calme et le repos transitoire dont j'avais un si +grand besoin; mais aujourd'hui que, menacée dans mon amour +maternel, je sens mon coeur s'ouvrir à toutes les appréhensions, +il m'est bien permis de me rappeler ce que j'ai vu et de redouter +pour mon enfant les agissements dont j'ai été témoin. + +-- Que voulez-vous dire? + +-- Il vous est arrivé quelquefois, n'est-il pas vrai, d'entendre +raconter qu'une jeune fille, belle, riche, heureuse, du moins en +apparence, avait tout à coup renoncé au monde, et qu'elle venait +de prendre le voile! Vous vous êtes dit alors, comme les autres, +qu'elle avait été poussée à cette résolution excessive par quelque +désespoir d'amour ou par une vocation irrésistible. + +-- En effet... + +-- C'est parfois vrai... et on recueille souvent dans les pieuses +demeures où nous sommes, de pauvres âmes blessées au combat de la +vie, ou certaines natures exaltées que l'ardente séduction de la +solitude, un penchant impérieux vers le mysticisme, attirent +incessamment autour de ces thébaïdes, où elles croient trouver +l'apaisement et des satisfactions que le monde ne peut pas leur +donner. + +-- J'ai cru qu'il en était toujours ainsi. + +-- Et vous vous trompiez. + +-- Comment? + +-- Ah! vous ne savez pas les ressources inconnues et sans nombre +que la haine ou le fanatisme peut rencontrer dans ces maisons, et +combien, en regardant de près, on y compterait de victimes, que +l'égoïsme, l'ambition, la jalousie, tous les mauvais sentiments du +coeur humain, y ont enfermées de gré ou de force. + +-- De force?... + +-- Oh! il faut s'entendre... et votre étonnement est naturel. On +n'enlève pas une jeune fille contre son gré, au su du monde et en +pleine lumière; mais on prend la pauvre enfant à l'âge où sa +raison ne s'est pas encore éveillée, où son coeur seul palpite et +commence à battre... on l'entoure de soins et d'affection; on +adoucit, pour elle la règle sévère du couvent; on se fait +caressant et doux, et on développe insensiblement cet amour divin +qui doit bientôt prendre l'âme tout entière!... Quelle vie plus +heureuse, d'ailleurs, pour une créature tendre et pure, que le +contact du monde n'a point encore troublée! C'est un bonheur qui +souvent se double de l'âpre ivresse du sacrifice!... + +Que voulez-vous que devienne une malheureuse enfant, ignorante et +crédule, sous cette pression qui s'exerce à tous les instants du +jour et sous toutes les formes?... Ce qu'elles deviennent +toutes!... résignées ou indifférentes... quand elles n'ont pas +apporté au couvent le germe de quelque amour profond, auquel cas +elles se révoltent... ou meurent!... + +-- Vous avez vu cela? + +-- Oui, j'ai vu cela, monsieur Gaston, et j'espère que vous +comprenez maintenant pourquoi je veux arracher mon Edmée à une +pareille destinée... + +-- Mais M. de Beaufort aime sa fille... + +-- Il l'aime! Je le crois, je l'ai vu!... repartit Fanny +Stevenson; et pourtant, Edmée vous l'a peut-être dit, à vous, +comme elle me l'a dit, à moi! À plusieurs reprises, M. de Beaufort +l'a préparée au sort qu'on lui destine. On lui a fait entrevoir +mille dangers dans ce monde qu'elle ne connaissait pas... On l'a +effrayée, troublée, on a exalté sa nature mélancolique et tendre, +si bien qu'à de certains moments elle a pu entrevoir le cloître +comme un refuge où elle se trouverait à l'abri de toute atteinte, +Chère enfant!... Son père était la seule personne en qui elle eût +confiance; elle a cru à ses paroles, a été touchée de sa +tristesse, et dans sa candeur, elle s'est laissée persuader. + +-- Ainsi, vous croyez qu'elle accepterait?... + +-- Elle en souffrira profondément, mais elle se soumettra. + +-- Ah! il ne faut pas que cela soit. + +-- Cela ne sera pas. + +-- Enfin, que voulez-vous? + +-- Je veux que ma fille vive, entendez-vous? Je veux qu'elle aime +et qu'elle soit aimée! Je veux qu'elle ne soit pas ensevelie +vivante dans cette tombe que l'on prépare pour elle! + +-- Que dites-vous? + +Fanny Stevenson parcourait la chambre à pas heurtés, avec des +mouvements de fauve. Aux derniers mots de Gaston, elle s'arrêta +brusquement, le regard allumé d'une flamme sombre. + +-- Ah! vous n'avez rien vu encore, dit-elle, et vous ignorez tout! +Mais moi! moi! Tenez, voulez-vous que je vous dise? Ce sont de ces +tableaux que l'on ne peut oublier, et que l'on conserve toujours +devant les yeux, ne les eût-on entrevus qu'une fois! C'est +terrible, voyez-vous, et bien fait pour épouvanter l'imagination. +La veille encore, on allait et venait, dans toute sa volonté +libre; on pouvait sortir, on pouvait surtout ne pas rentrer! Mais +une fois le jour solennel arrivé, tout est fini! Une porte de +bronze se ferme sur vous pour ne plus se rouvrir, et les ténèbres +du cloître vous enveloppent à jamais, comme les ténèbres de la +mort même! Et ce n'est point là seulement un pur symbole, un +spectacle institué pour frapper les âmes crédules et dont les +esprits sceptiques peuvent se railler! Non! car moi, qui ne crois +plus depuis longtemps à ces superstitions et ces moeurs d'un autre +âge, je suis souvent sortie de ces solennités la pâleur au front +et l'épouvante au coeur. + +-- Vous! vous! miss Fanny? + +-- Vous n'avez jamais assisté à de pareils spectacles, et c'est +sinistre. La mort même ne provoque pas d'aussi redoutables +émotions. Comme pour une cérémonie funèbre, le choeur est tendu de +deuil; les chants retentissent sous les voûtes sonores, l'orgue +fait entendre des accents qui ressemblent à des sanglots; puis, +les prières murmurées à voix basse par toute la communauté. +L'église s'emplit d'un âcre parfum d'encens et de cierges allumés. +C'est un mélange de recueillement et d'ardente curiosité. Tout à +coup, les chants éclatent avec plus d'intensité! Un mouvement se +fait, et la victime paraît. Pauvre chère Edmée? Elle est vêtue de +blanc, comme ces belles jeunes filles qu'attend un époux impatient +du bonheur promis. C'est une statue qui marche. Son regard semble +hanté par des visions de l'autre monde; son visage a +l'impassibilité du marbre; déjà on a porté une main sacrilège sur +son opulente chevelure qui, dénouée, l'eût naguère enveloppée tout +entière; elle ne regrette rien pourtant; on la dirait insensible +et glacée, inconsciente du sacrifice qui va s'accomplir. Alors, +savez-vous ce qui se passe, car ce n'est rien encore? On la couche +sur la dalle froide, on étend sur son beau corps de vierge le drap +noir rayé d'une croix blanche, et l'on commence les prières des +morts et le _De profundis_! + +-- Horrible! c'est horrible!... balbutia Gaston. + +-- N'est-ce pas? répliqua miss Fanny; le monde, qui est rarement +admis à ces cérémonies, n'y voit, le plus souvent, qu'une coutume +qui diffère peu des autres solennités du culte; mais, croyez-moi, +monsieur Gaston, quand je vous assure que c'est la plus redoutable +épreuve par laquelle puisse passer une créature humaine... + +-- Ah! nous saurons empêcher qu'un pareil sort soit imposé à +Edmée! + +Miss Fanny ne répondit pas tout de suite. Son front s'était penché +de nouveau; son regard s'était voilé; elle se prit à réfléchir. + +-- Dans la situation qui nous est faite, reprit-elle bientôt, nous +ne pouvons prendre encore aucune résolution. Il faut s'assurer en +premier lieu qu'Edmée n'est point rue de la Chaussée-d'Antin. + +-- Je le saurai. + +-- Puis, quand vous aurez appris qu'elle ne se trouve point auprès +de sa mère, vous viendrez me le dire, et nous nous concerterons. + +-- Je vous verrai demain. + +-- C'est cela. Profitons des derniers moments pendant lesquels je +puis encore me soustraire à la surveillance dont je ne vais pas +manquer d'être l'objet. + +-- Vous croyez? + +-- Oh! j'en suis sûre. On devine une ennemie en moi, et madame de +Beaufort ne manquera pas de donner l'éveil. Mais soyez sans +inquiétude: quoi qu'il arrive, quelque moyen qu'il faille +employer, je saurai vous faire prévenir. + +-- Alors, à demain. + +-- C'est cela, à demain; il se fait tard, et je crains qu'on ne +remarque mon absence. + +Gaston serra, sur ces mots, les deux mains de Fanny Stevenson, et +peu après il gagnait la porte de l'enclos. + +Il était près de onze heures quand il rentra chez lui. + +Il fut tout étonné d'y trouver Maxime, qui l'attendait en fumant +un cigare. + +Maxime avait la physionomie exceptionnellement mobile, et il ne +fallut qu'un regard à Gaston pour s'apercevoir qu'il était +préoccupé. + +En dépit de ses propres ennuis, il en fut frappé. + +-- Eh! qu'as-tu donc? demanda-t-il avec intérêt, et d'où vient que +je te trouve chez moi à cette heure indue? + +-- Je t'attendais, répondit Maxime. + +-- Tu as à me parler? + +-- C'est cela. + +-- À quel propos? + +-- J'ai un service à te demander. + +-- À moi? Eh! que ne le disais-tu tout de suite. De quoi s'agit- +il? + +-- Voici. Cet après-midi j'ai été appelé au ministère. + +-- Que te voulait-on? + +-- On m'a donné l'ordre de rallier Brest sans tarder. + +-- Tu vas partir? + +-- Demain. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! c'est là ce qui me préoccupe. Mariette se faisait une +fête de me voir tous les jours, et elle va être désolée. + +-- Mais tu reviendras bientôt? + +-- Je ne pense pas. + +-- Que se passe-t-il donc? + +-- Je l'ignore. Toutefois, je suppose que l'on a besoin de moi, et +une fois à Brest je crains que l'on m'y retienne. + +-- Enfin, quel est le service que tu réclames de mon amitié? + +-- Cela t'ennuiera peut-être, mais je voudrais que tu allasses +voir Mariette, au moins tous les jeudis. + +-- N'est-ce que cela? + +-- Tu y consens? + +-- Parbleu! + +-- À la bonne heure. Tu m'écriras tous les huit jours, et de cette +façon... + +-- Tu sauras ce que fait et ce que pense mademoiselle Mariette +Duparc. Ah çà! est-ce que tu serais jaloux, par hasard? + +-- Je ne crois pas. + +-- Amoureux, alors? + +-- Peut-être bien. + +Gaston jeta un regard d'envie à son ami. + +-- Ah! tu es heureux, toi, dit-il avec un soupir; tu peux aimer à +ton aise, sans contrainte, et tu ne redoutes pas que l'on t'enlève +la charmante enfant que tu as choisie pour en faire la compagne de +ta vie. + +-- N'en es-tu pas là toi-même? + +-- Hélas! + +-- Est-ce que mademoiselle de Beaufort... + +-- Mademoiselle de Beaufort a disparu, mon ami, et j'ignore ce que +l'on veut faire d'elle. + +-- Voilà qui est grave. + +-- N'est-ce pas? + +-- Que vas-tu faire? + +-- Eh! le sais-je? Je verrai, je chercherai, je fouillerai tous +les couvents de Paris, s'il le faut; mais, à coup sûr, je ne +m'arrêterai que lorsque j'aurai épuisé tous les moyens; mais ne +pensons pas à cela pour le moment. Tu vas partir, et puisque tu le +désires, je verrai mademoiselle Mariette. + +-- Je ne doutais pas de ton assentiment, et j'ai écrit à la +supérieure pour la prévenir. + +-- Tout est pour le mieux. D'ailleurs, ce me sera déjà un moyen de +pénétrer à Sainte-Marthe, et peut-être y trouverai-je une facilité +de plus pour la recherche que je vais entreprendre. + +-- Alors, c'est convenu? + +-- Compte sur moi. + +Et les deux amis se séparèrent. + + + + +XVI + + +Un mois s'était passé sans amener aucun changement important dans +la situation de nos personnages. + +Maxime de Palonnier était parti pour Brest, et depuis son départ, +il avait écrit plusieurs fois à Gaston pour lui renouveler les +recommandations qu'il lui avait faites au sujet de Mariette, et +pour lui demander, en post-scriptum, s'il avait enfin quelques +renseignements sur Edmée. + +Gaston avait répondu que les choses étaient toujours dans le même +état, qu'il avait vu mademoiselle Duparc, et qu'il l'avait trouvée +bien triste de son absence et impatiente de son retour. Quant à +mademoiselle de Beaufort, il n'en avait rien appris; elle avait +décidément disparu. À diverses reprises, il s'était présenté à +l'hôtel de la Chaussée-d'Antin, et s'était heurté à un parti pris +de discrétion absolue. Madame de Beaufort était restée +impénétrable, et il n'avait rien pu deviner. + +Il était évident pour lui qu'Edmée avait été conduite dans un +autre couvent, et que des ordres sévères avaient été donnés pour +qu'on l'empêchât de communiquer avec les personnes du dehors. + +Elle était séparée du monde, et le hasard seul ou un miracle +pouvait désormais le mettre sur la trace de la pauvre recluse! + +Gaston venait de passer un mois terrible. + +Pendant les premiers jours qui avaient suivi la disparition de la +chère victime, il s'était multiplié avec une sorte de fièvre; il +avait parcouru la capitale, cherchant âprement une piste, comme +quelque agent de police lancé à la poursuite d'un criminel. Il +avait visité toutes les communautés, inventant des prétextes, +s'ingéniant à mille ruses qu'en d'autres circonstances sa nature +droite et chevaleresque eût certainement répudiées; mais un +sentiment supérieur de justice et d'amour le soutenait; il y avait +là une iniquité monstrueuse à démasquer, et il n'avait reculé +devant aucune investigation, quelque indiscrète qu'elle lui parût +à lui-même. + +Il était d'ailleurs soutenu dans son âpre recherche par les +excitations de Fanny Stevenson. + +Celle-ci, bien qu'elle se contînt, n'avait pas d'autre pensée que +de retrouver sa fille. Seulement une crainte la retenait encore et +la garrottait dans son inaction. + +Elle comprenait que son ennemie, madame de Beaufort, avait les +yeux fixés sur elle: que tous ses mouvements étaient surveillés; +que ses moindres paroles étaient recueillies; qu'enfin ses +tristesses et ses larmes pouvaient devenir des révélations +funestes dont on ne manquerait pas de te servir contre elle! + +Et elle se taisait, dévorant son impatience, étouffant ses +révoltes, dissimulant ses colères aveugles, de peur d'exalter +davantage encore l'implacable bourreau qui tenait entre ses mains +le coeur de son enfant! + +Oh! cette femme! cette Juliette de Beaufort! que n'eût-elle pas +donné pour la tenir à son tour terrifiée et vaincue, et lui rendre +toutes les tortures qu'elle lui faisait endurer! + +Elle ne songeait plus guère à autre chose. + +Ses nuits étaient hantées de fantômes; elle ne pouvait plus que +haïr; il y avait des moments où elle oubliait presque sa fille +pour ne songer qu'à sa vengeance. + +Aussi, c'est le souffle ardent, la mort dans l'âme, que tous les +huit jours elle voyait arriver Gaston, qui venait voir Mariette, +et en même temps lui apporter le résultat de ses recherches de la +semaine. + +Tristes résultats! + +Rien! toujours rien! + +Ni Palmer, mis en campagne, ni Bob si intelligent et si vif, +n'avaient recueilli le moindre indice. + +Gaston lui-même avait visité presque tous les, couvents, et il en +sortait comme il y était entré. + +Il ne pouvait pas en être autrement. + +Quelque prétexte qu'il prit pour s'introduire dans ces +mystérieuses demeures, il rencontrait partout la même politesse +banale; on l'accompagnait au parloir, on le laissait s'agenouiller +à la chapelle; parfois, même, il était admis jusque auprès de la +supérieure. + +Et c'était tout!... + +Ce qu'on lui montrait, ce qu'il voyait, c'étaient les parties +banales du couvent; ce que tout le monde pouvait voir comme lui; +ce que l'on n'a aucun intérêt à cacher. + +Mais derrière ces murs épais, sous ces voûtes silencieuses, au +fond de ces corridors sombres où parfois il a surpris d'étranges +murmures de voix contenues, au delà de ces doubles grilles +quadrillées, voilées de tentures noires, qu'y avait-il?... Que de +mystères peut-être se fussent offerts à ses regards s'il lui eût +été donné, d'y pénétrer! + +Fanny Stevenson se désolait au récit de ses recherches vaines; +elle ne pouvait croire qu'elle ne parviendrait pas un jour à +découvrir la retraite où l'on avait enfermé Edmée. Mais elle se +désespérait en voyant le temps s'écouler, sans amener aucun +changement à la cruelle situation qui lui était faite. + +Une fois cependant, quelque chose de bizarre se passa qui vînt +ajouter encore à ses terreurs et lui donna la mesure de ce que son +ennemie pouvait tenter! + +C'était lors de la dernière visite que Gaston avait faite à +Sainte-Marthe. + +Il était arrivé à midi sonnant. Mariette ne se trouvait pas encore +au parloir: soeur Rosalie l'attendait, et il fut frappé de +l'expression insolite qu'il remarqua sur ses traits. + +Elle était plus sombre encore que d'habitude; plongée dans ses +réflexions amères, elle semblait insensible à tous les bruits +qu'elle entendait; mais dès que Gaston monta les degrés de +l'escalier, elle reconnut tout de suite son pas et releva +brusquement la tête. + +-- Oh! venez! venez! dit-elle d'un ton agité et nerveux; j'avais +hâte de vous voir. + +-- Auriez-vous quelques nouvelles?... interrogea ardemment Gaston. + +-- Non... je ne sais rien, je n'ai rien appris; mais ce que j'ai à +vous dire... + +-- Parlez! + +Soeur Rosalie s'était levée; ses mains tremblaient d'émotion et de +colère; une flamme sinistre éclairait ses yeux pleins de haine. + +-- Qu'avez-vous donc? insista Gaston presque effrayé. + +-- C'est infâme! la misérable! balbutia miss Fanny; ne vous ai-je +pas dit déjà qu'elle était capable de tout. + +-- Qu'est-il arrivé? + +-- Une chose odieuse. + +-- Quoi? quoi? + +-- Moi? je ne pensais à rien. Je ne pouvais croire à tant +d'infamie. Écoutez! Hier soir, après la prière, au moment où +j'allais rentrer dans ma cellule, la mère assistante, c'est-à-dire +celle qui remplace et supplée parfois la supérieure, me pria de +lui accorder quelques instants d'entretien. + +-- Que voulait-elle? + +-- Un instant, j'ai cru qu'il s'agissait d'Edmée, ou que du moins +j'allais obtenir de la soeur quelques renseignements dont je +pourrais tirer parti; mais elle me retint un quart d'heure au +moins pour se répandre en paroles inutiles, banales, et qui, pour +tout dire, n'avaient aucun sens. Je ne m'en étonnai pas trop +cependant; car ici c'est un peu l'habitude, et on n'y parle le +plus souvent que pour bien s'assurer que l'on n'est pas devenue +tout à fait muette; quand je la quittai, je regagnai donc ma +cellule sans penser à mal, heureuse de lui échapper, heureuse +surtout de rentrer dans ma solitude et dans la possession de moi- +même. J'étais loin de me douter de ce qui m'attendait. + +-- Qu'est-ce donc? + +-- Tout d'abord, je ne fis aucune remarque. J'étais tout entière à +mon enfant; mais quand j'allai poser ma lumière au chevet de mon +lit, je demeurai glacée de stupeur. + +-- Qu'y avait-il? + +-- Oh! c'était presque imperceptible pour tout autre que moi; mais +du premier coup d'oeil, je m'aperçus que ma cellule avait été +visitée pendant mon absence et que l'on avait dû y opérer une +perquisition minutieuse. + +-- Est-ce possible? + +-- Je voulus douter. J'examinai avec plus d'attention et bientôt +les preuves abondèrent; sur les dalles, il y avait des traces de +pas; le petit bahut dans lequel je serre quelques modestes objets +de toilette avait été bouleversé; mon lit lui-même, défait et en +désordre, attestait, par l'état dans lequel je le retrouvais, +qu'une main curieuse l'avait indignement fouillé. + +-- Mais quel intérêt?... + +-- Vous ne devinez pas? + +-- Je cherche. + +-- Ah! je n'ai pas cherché longtemps, moi! car la vérité m'a tout +de suite sauté aux yeux. + +-- Quelle est votre pensée? + +-- Madame de Beaufort sait que j'ai en ma possession des titres à +l'aide desquels je puis à jamais détruire son bonheur et celui de +sa fille, et elle a payé quelqu'un, pour venir me les voler. + +-- Et vous supposez qu'elle a trouvé ici une complicité coupable? + +-- Non; mais ne m'a-t-elle pas accusée de m'être emparée de +l'esprit d'Edmée? N'a-t-elle pas pu ajouter que j'avais favorisé +vos entrevues au parloir avec mademoiselle de Beaufort, et +notamment qu'il n'était pas impossible que je me fusse prêtée à un +échange de correspondances entre cette enfant et M. Gaston de +Pradelle. + +-- Quelle infernale machination! + +-- Cela une fois admis, le reste va tout seul. La supérieure ne +peut croire à tant d'immoralité de ma part; elle refuse d'accorder +créance à cette accusation, et alors on lui indique le seul moyen +pratique, presque honorable, de vérifier la calomnie sans que je +puisse soupçonner jamais que j'en ai été l'objet. Comprenez-vous? + +-- Parfaitement. + +-- Et me blâmerez-vous désormais si je prends toutes les mesures +que m'imposent l'intérêt de ma sécurité et celui plus sacré cent +fois de ma vengeance. + +-- Mais ces papiers? + +--Ils ne m'ont pas quittée, je les porte sur moi, à toute heure de +jour et de nuit. + +-- Après cette première tentative, ne craignez-vous pas... + +-- Je crains tout; car après avoir échoué en employant la ruse, je +ne doute pas que l'on n'ait recours à la violence. + +-- Et dans ce cas? + +-- Mon parti est pris. Dès ce jour, ces titres, qui sont mon +honneur, mieux que cela, la fortune et l'honneur de mon enfant, +ces titres seront déposés en des mains qui sauront, j'en suis +sûre, les conserver et les défendre: monsieur Gaston, j'espère que +vous ne refuserez pas d'en accepter le dépôt. + +-- Moi? + +-- Et à qui donc voulez-vous que je les confie? Vous êtes le plus +brave et le plus loyal gentilhomme que j'aie connu. Vous aimez mon +Edmée, et je suis bien certaine qu'elle vous aime. C'est en son +nom plus encore qu'au mien que je vous supplie de m'accorder ce +que je vous demande. + +-- Vous le voulez? + +-- Je vous en prie. + +-- Eh bien! soit, vous avez raison, et vous pouvez être assurée +qu'on m'ôtera la vie plutôt que ces parchemins!... + +À la suite de cet entretien, Gaston était resté une semaine sans +revoir Fanny Stevenson, ni Mariette. + +Maxime lui-même n'avait pas donné signe de vie, et ni Palmer ni +Bob n'avaient apporté de renseignements dignes d'être recueillis. + +Le jeune commandant commençait à sentir le découragement le +gagner, et c'est vainement qu'il demandait à son imagination un +moyen de sortir de l'impasse d'où il ne pouvait plus sortir. + +Un soir, il était rentré de meilleure heure que de coutume. + +Paris l'ennuyait: son bruit et son mouvement l'importunaient; il +avait besoin d'être seul, et passait souvent de longues heures +assis auprès de son feu. + +Il y avait à peine quelques minutes qu'il était rentré, quand Bob +se présenta. + +Gaston releva le front, et remarqua que le jeune novice tenait une +lettre à la main. + +-- Une lettre! fit-il avec un tressaillement involontaire. + +-- Oui, commandant, répondit Bob. + +-- D'où vient-elle? + +-- De Paris. + +-- De Paris! Donne vite. + +Et il jeta un regard curieux sur la suscription. + +La lettre venait bien de Paris, et l'adresse avait été écrite par +une main de femme. + +Gaston s'empressa de déchirer l'enveloppe, et courut à la +signature. + +Il n'y avait que quelques lignes, et elles n'étaient pas signées! + +Voici ce que disaient ces lignes: + + + + +XVII + + +«Monsieur Gaston, + +«Je ne sais quand vous recevrez cette lettre, mais dès que vous +l'aurez lue, venez me voir le plus tôt possible; j'ai bien des +choses à vous dire.» + +Gaston examina le billet avec plus d'attention. Il était daté de +trois jours! + +Mais il n'eut pas une seconde de doute. + +Ce billet n'avait pu être écrit que par Mariette; elle avait dû le +confier à une personne qui n'avait pu la porter de suite à la +poste, et c'est de là que venait le retard. + +Pendant toute la soirée et la nuit qui suivit, il fut fort agité. + +Quelque incident important était survenu; mademoiselle Duparc +avait dû apprendre quelque chose; mais comment et par qui? + +Il ne doutait pas, d'ailleurs, qu'il ne s'agît d'Edmée. + +Mariette était sa meilleure amie, et elle avait été fort +contristée de sa disparition. Elle avait dû mettre tout en jeu +pour se renseigner sur ce qu'elle était devenue, et peut-être +allait-elle lui faire connaître en quel endroit de Paris il la +retrouverait. + +L'espoir rentra dans son âme, et c'est avec une impatience +mortelle qu'il attendit le lendemain. + +Il crut que la nuit ne finirait pas et que le jour ne viendrait +jamais. + +Quand il se réveilla le lendemain, après avoir fort mal dormi, +neuf heures venaient de sonner. + +Le soleil, un froid soleil d'hiver, blanchissait les rideaux de sa +fenêtre, et décrivait de pâles losanges sur le tapis de sa +chambre. + +Il sauta à bas de son lit et appela Bob. + +Ce dernier accourut. + +-- Personne n'est venu me demander? demanda Gaston en s'habillant +à la hâte. + +-- Personne, mon commandant, répondit le jeune novice. Seulement, +le facteur a apporté une lettre. + +-- D'où vient-elle? + +-- De Brest. + +-- C'est de Maxime; donne. + +La lettre était en effet de Maxime. Gaston la décacheta vivement, +et trouva sous l'enveloppe quatre pages d'une écriture serrée et +menue. + +Il la lut avec résignation. + +Maxime ne pouvait rien dire du sujet qui l'occupait tout entier, +mais il l'entretenait longuement de Mariette Duparc. + +Maxime était décidément amoureux. Eût-il voulu le nier, que toute +sa lettre eut protesté! + +Il expliquait les motifs qui l'avaient obligé à prolonger son +absence, et annonçait qu'il ne tarderait pas à revenir à Paris. + +Le jeune lieutenant de vaisseau, quoique orphelin comme sa +cousine, avait encore quelques parents, entre autres une tante +fort riche qui l'avait toujours tendrement aimé, et il n'avait pas +voulu prendre un parti sans la consulter et obtenir son +consentement. + +Il s'agissait de son bonheur à lui, Maxime, et le bonheur c'est +chose grave. + +Il avait donc vu cette tante; elle s'était montrée favorable à ses +projets, et avant peu tout serait réglé de ce côté. + +Tout en faisant ces confidences à Gaston, Maxime le priait de n'en +rien raconter à Mariette. Il n'en disait pas davantage, mais +Gaston devina sans peine... + +Quand il eut achevé la lecture de cette longue lettre il +s'habilla, déjeuna sommairement et sortit. + +Il ne tenait pas en place. + +Mariette l'attendait; elle avait des choses à lui communiquer, et +l'heure marchait trop lente à son gré. + +Il était à peine onze heures quand il arriva dans les environs du +couvent de Sainte-Marthe et comme il avait une heure avant de +pouvoir s'y présenter il se mit à marcher devant lui sans but, +indifférent à ce qu'il voyait ou entendait, ne cherchant qu'à +passer le temps qui lui restait pour attendre midi. + +Il n'avait qu'une pensée dans l'esprit, et se sentait incapable de +s'en laisser distraire; Edmée! toujours Edmée! + +Au bout d'un quart d'heure de cette promenade à l'aventure, dans +un quartier qu'il ne connaissait pas, il se trouva perdu dans un +lacis de rues étroites et solitaires qui se croisaient, sans +direction voulue, formées d'habitations qui semblaient s'être +élevées là au caprice des propriétaires et sans souci d'un ordre +quelconque. + +Un moment, quand il y prit garde, cela l'inquiéta. + +Mais il continua néanmoins, rassuré par cette idée qu'il n'aurait +qu'à s'adresser au premier passant, pour reprendre son chemin. + +Toutefois, cette inquiétude passagère qui l'avait un moment +troublé, le rendit un peu plus circonspect et plus attentif. + +Il se mit à regarder l'endroit où il se trouvait, et +involontairement il fut pris de curiosité. + +Il longeait alors un mur élevé derrière lequel on voyait pointer +quelques cimes d'arbres, et plus loin, la silhouette d'un édifice +qui rappelait l'aspect de Sainte-Marthe. + +C'était un couvent, à n'en pas douter. + +Il tressaillit. + +Pourquoi le hasard l'avait-il amené en ce lieu désert, presque +inhabité? + +Gaston avait toujours cru qu'il y a dans le hasard une mystérieuse +intervention de la Providence, et il ne fut pas éloigné de penser +que c'était Dieu lui-même qui l'avait poussé là. + +Une fois que cette pensée se fut emparée de son esprit elle ne le +quitta plus. + +Il avança, fit le tour du mur de clôture, et finalement se trouva +au seuil d'une grande porte qu'on avait laissée entrebâillée. + +Il la poussa. + +Elle ouvrait sur une vaste cour au fond de laquelle on apercevait +un bâtiment qui présentait dans quelques-unes de ses parties +certains vestiges Renaissance. Hautes cheminées ornées, toit à +pans coupés, etc. À droite, se dessinait une autre construction +plus moderne, dont les fenêtres à vitraux coloriés annonçaient une +chapelle; puis enfin, à gauche, chose singulière et assurément +anormale, en retour sur la cour, un corps de logis indépendant du +couvent, et qui semblait habité par des ménages d'ouvriers et de +petits bourgeois. + +Gaston avait franchi le seuil de la porte; il fit quelques pas +dans la cour, hésitant et craignant d'être taxé d'indiscrétion. + +Pourquoi, en effet, était-il entré dans cette demeure? Il n'eût pu +le dire lui-même. + +C'était un sentiment confus, né de mille incitations diverses et, +pour ainsi dire, analysables? Il voulait voir. Il était attiré là +presque malgré lui. Il lui semblait qu'il obéissait à un désir que +rien n'expliquait, mais qui s'affirmait impérieux et indiscutable. + +Cependant on l'avait aperçu et on était venu à sa rencontre. +C'était la soeur sacristine. + +Gaston salua. + +Sa bonne mine, sa distinction manifeste, le ruban qu'il portait à +sa boutonnière, produisirent leur effet ordinaire. + +La soeur sacristine sourit. + +-- Vous désirez parler à madame la supérieure? demanda-t-elle avec +le plus affectueux sourire qu'elle put trouver; il faudra alors +que vous attendiez, car c'est l'heure de la prière, et vous ne +pourrez la voir... + +-- Dieu me garde d'être importun! répondit Gaston; je puis +revenir. + +-- Ce n'est pas la peine. L'entrée de la chapelle est libre, et, +si vous le voulez, vous pourrez y attendre que madame la +supérieure puisse vous recevoir. + +Gaston fit un signe d'acquiescement et suivit la soeur. + +Mais à peine eut-il fait quelques pas dans les couloirs qu'il +devait traverser, qu'une sensation inattendue le saisit, et ce fut +avec une surprise douloureuse qu'il constata combien le couvent +dans lequel il venait de pénétrer différait de celui de Sainte- +Marthe. + +Dès qu'il mit le pied sous la voûte sombre du corridor qui +conduisait à la chapelle, il sentit une humidité froide tomber sur +ses épaules et glacer sa chair. Le jour n'entrait que par +d'étroites meurtrières, ouvertes dans le mur épais. Un silence +lugubre régnait de toutes parts, et l'on y respirait une âcre +senteur de renfermé et de moisi. + +Quand il passa près du parloir, il y jeta un coup d'oeil et +frissonna. + +Cela ressemblait, avec une apparence plus sinistre encore, aux +parloirs de Mazas, où le prévenu ne peut communiquer avec ses +parents ou ses amis qu'à travers le guichet d'une grille. + +Ici, il n'y avait pas même de guichet, et la grille était voilée +d'une longue draperie de couleur sombre. + +On pouvait se parler, on ne pouvait se voir. + +Quand il entra dans la chapelle, il respira. + +Relativement, la chapelle était lumineuse. + +Des hautes fenêtres qui donnaient sur la cour tombaient de grands +rideaux qui tamisaient discrètement les pâles rayons du soleil, +répercutés par les mousselines et les dentelles qui ornaient +l'autel. + +Mais cette clarté vive et gaie s'arrêtait contre le mur opposé, +interceptée brutalement par une immense grille quadrillée, doublée +d'une draperie noire. + +C'est derrière cette draperie, dans une salle où le regard ne +pouvait pénétrer, que priaient et psalmodiaient les soeurs et les +élèves, à l'abri de toute indiscrétion. + +Au-dessus, on apercevait quelques tribunes également dissimulées, +qui étaient spécialement réservées aux malades et aux infirmes. Et +c'était tout. + +Çà et là, quelques chaises pour les fidèles du dehors, un grand +Christ d'ivoire se détachant sur une croix d'ébène et quelques +reliques saintes pieusement conservées dans de petits coffrets à +fermoir d'argent. + +Mais Gaston ne donna aucune attention à ces divers objets, et, dès +qu'il fut entré, son âme tout entière s'attacha à cette draperie +jalouse qui lui dérobait la seule chose qu'il eût voulu voir. + +Il avait presque oublié Mariette, tant il était absorbé par cette +pensée unique. + +D'ailleurs, depuis quelques secondes, un murmure confus, +indistinct, s'était élevé de derrière la grille. De temps à autre, +il entendait remuer une chaise, le bruit d'une toux opiniâtre +arrivait jusqu'à lui, et son regard se faisait ardent, comme s'il +eût voulu déchirer ce voile irritant qui l'arrêtait. + +Toutefois, il finit par s'apaiser et prit une attitude plus calme. + +Un silence profond s'était établi: l'office commençait. + +Il s'agenouilla et laissa tomber sa tête dans ses deux mains, pour +ne pas laisser surprendre les impressions multiples qui +l'assaillaient, menaçant de lui enlever sa force et son courage. + +Du reste, cela fut court. + +Un quart d'heure à peine. Midi sonnait, quand le prêtre qui +officiait donna sa bénédiction à l'assistance et regagna la +sacristie à pas comptés. + +Gaston demeura encore quelques secondes. + +Mais les fidèles quittaient un à un la chapelle, et il ne pouvait +rester davantage. D'ailleurs, Mariette l'attendait. + +Il abandonna sa place, passa devant la grille et il se dirigeait +vers la porte de sortie, quand tout à coup il s'arrêta terrifié et +près de tomber. + +Au moment où il passait devant l'autel, un mouvement inattendu +s'était effectué parmi les personnes qui passaient devant la +grille, une main avait soulevé un coin de la draperie, et un cri +de suprême angoisse et de défaillance s'était fait entendre. + +Or, à tort ou à raison, dans la voix qui avait poussé ce cri, +Gaston avait cru reconnaître celle de mademoiselle de Beaufort. + +Ne se trompait-il pas? Était-ce possible? À tout prix il voulait +savoir, et, poussé par un sentiment plus fort que sa volonté même, +il fit quelques pas pour se rapprocher. + +Mais il n'alla pas loin. + +Une rumeur discordante s'entendait maintenant derrière la grille. +C'était un brouhaha indescriptible à travers lequel on distinguait +des exclamations effarées; la draperie s'agitait par moments, +comme par saccades, et des regards violemment allumés +s'attachaient au jeune commandant, qu'ils semblaient tenter +d'exorciser. + +Il en fut presque interdit. + +Il avait vu cependant bien d'autres tempêtes, sans en avoir été +troublé; mais ici, dans un pareil lieu, après la sensation si vive +qu'il venait d'éprouver, il n'eut pas la force de réagir contre sa +propre émotion. + +La porte de sortie était ouverte, et machinalement, sans se rendre +compte de ce qu'il faisait, il gagna la rue et s'enfuit, comme +s'il venait de commettre un sacrilège. + +Un quart d'heure plus tard, il arrivait à Sainte-Marthe et entrait +au parloir, où il trouvait Mariette et soeur Rosalie. + + + + +XVIII + + +-- Ah! vous êtes en retard, dit la jolie enfant avec une petite +moue charmante; moi qui vous attendais avec tant d'impatience! Si +vous saviez combien j'avais hâte de vous voir. + +Gaston lui prit les mains sans trop savoir ce qu'il faisait. + +-- Pardonnez-moi, dit-il en essayant de se remettre, j'ai été +retardé, en effet; je vous expliquerai cela; mais voyons, dites- +moi, j'ai reçu votre lettre. Vous avez appris quelque chose? + +-- Depuis trois jours. + +-- Il s'agit d'Edmée? + +-- Et de qui donc! Pauvre amie! Je suis si malheureuse depuis +qu'elle est partie, et je m'ennuie tant. + +-- Que vous a-t-on dit? + +-- Ah! il n'y a encore que le hasard pour bien faire les choses, +répondit Mariette; car sans lui nous n'aurions jamais rien su. + +-- Et que savez-vous? + +-- Voici: il faut dire d'abord que l'année dernière nous avions +ici pour camarade mademoiselle Irma de Fontanges, une belle jeune +fille appartenant à une famille qui malheureusement ne pouvait pas +lui constituer une dot. Irma n'ignorait pas ce détail, et elle +était bien résignée à passer sa vie dans un cloître, ne voulant +pas d'un époux qui l'aurait prise pour sa beauté, et qui plus tard +lui aurait reproché peut-être de ne lui avoir rien apporté. + +-- Quelle idée! + +-- C'était la sienne, et je suis loin de partager sa manière de +voir; car il me semble, au contraire, qu'un homme qui épouse une +jeune fille sans dot, lui donne, en agissant ainsi, la meilleure +preuve d'amour qu'elle puisse désirer. N'est-ce pas votre avis? + +-- Assurément. + +-- À la bonne heure. Je suis bien aise de vous entendre parler +ainsi. Enfin, c'était l'idée d'Irma, et quoiqu'elle n'eût pas de +vocation, elle était décidée à se retirer au couvent. Mais voilà +que tout à coup un oncle à elle, qui était parti pour l'Inde il y +avait des années et des années, et dont on ne parlait plus depuis +longtemps, vient à mourir subitement, laissant à sa nièce, dont il +était le parrain, une fortune de plusieurs millions. + +-- De sorte qu'elle a renoncé au couvent. + +-- Tout de suite! Vous auriez fait comme elle, je suppose? + +-- N'en doutez pas. + +-- Elle a donc quitté Sainte-Marthe, voilà près d'un an, et il y a +trois jours elle est venue nous annoncer qu'elle se mariait. + +-- Elle n'a pas perdu de temps. + +-- Il faut toujours en perdre le moins possible. + +-- Mais je ne vois pas. + +-- Vous allez voir! Irma est donc venue nous voir l'autre jour, +pendant la récréation, et après qu'elle eut satisfait à toutes les +questions dont on l'accablait, comme je me rappelais qu'elle +était, comme moi, fort liée avec Edmée, je lui ai dit ma tristesse +et le chagrin que j'éprouvais que l'on nous eût caché le couvent +où elle devait se trouver. + +Alors, continua Mariette, Irma montra un grand étonnement, et, en +hésitant, elle me confia que le dimanche précédent elle avait vu +et embrassé Edmée. -- Où cela? demandai-je. -- Et elle me répondit +que c'était à _l'Adoration_. -- Vous comprenez que je n'ai pas +gardé cela pour moi, j'en ai conféré aussitôt avec soeur Rosalie, +et c'est elle qui m'a engagée à vous écrire. + +-- Que vous êtes bonne... et combien je vous remercie! répondit +Gaston, touché de la grâce charmante et de l'abandon communicatif +de la jolie enfant... Mais vous ne m'auriez pas écrit, que je +serais venu tout de même. + +-- Vous avez reçu une lettre de Maxime? + +-- C'est cela... une longue lettre de quatre pages. + +-- Ah! il vous gâte, vous; car moi maintenant, depuis quinze jours +surtout, ce sont presque des télégrammes qu'il m'envoie. + +-- Ne lui en veuillez pas, Mademoiselle. + +-- Oh! je ne lui en veux pas non plus. + +-- Car dans cette longue lettre qu'il m'a adressée, il n'est guère +question que de vous. + +-- Vraiment?... + +-- Il se reproche d'être parti si vite. + +-- Il est si bon! + +-- Et il vous aime tant!... + +Mariette baissa les yeux, et ses joues se couvrirent d'une vive +rougeur. + +-- Et doit-il revenir bientôt! reprit-elle peu après, d'un accent +ému. + +-- Il me le fait espérer, et je ne doute pas qu'il ne soit lui- +même bien impatient de vous revoir. + +Il y eut encore un court silence. + +Soeur Rosalie s'était rapprochée des deux jeunes gens; elle +rappela à Mariette que l'heure allait sonner, et l'invita à se +retirer. + +-- Déjà! fit Mariette. + +-- M. de Pradelle ne manquera pas de revenir, et j'ai d'ailleurs +quelques recommandations à lui adresser. + +-- Vous, ma soeur? + +-- Oui, mon enfant. + +-- Eh bien! je me retire et vous laisse. Mais, ajouta-t-elle en se +tournant vers Gaston, si vous écrivez à Maxime, n'oubliez pas de +lui dire que je lui suis bien reconnaissante de penser à moi et +que je serai heureuse de le revoir. + +Et elle partit en courant, comme elle était venue. Elle n'avait +pas disparu, que Fanny Stevenson s'emparait avec autorité du bras +de Gaston. + +-- Cette enfant n'a rien vu, dit-elle d'un ton âpre; mais moi qui +vous observais tout à l'heure je n'ai pu me tromper. Vous étiez +pâle en arrivant, et il y avait encore dans votre regard une +dernière expression d'effarement. + +-- Rien ne vous échappe donc? fit Gaston. + +-- C'était vrai, n'est-ce pas? + +-- Sans doute. + +-- Vous avez vu Edmée peut-être? + +-- Non; mais elle m'a vu, elle, et cela suffit. + +-- D'où venez-vous donc? + +-- Du couvent de l'Adoration. + +-- Qui vous avait dit d'y aller? + +-- Personne; ou plutôt, c'est Dieu qui a guidé mes pas. + +Le jeune commandant raconta brièvement alors ce qui lui était +arrivé une heure auparavant, et pendant qu'il parlait, la +malheureuse mère mordait ses lèvres jusqu'au sang, et ses doigts +irrités se crispaient sur la bure de sa robe. + +-- Elle! elle! ma pauvre et douce Edmée! balbutia-t-elle. Mon +Dieu! si près de moi, et je ne puis la voir, et je reste-là... + +Elle secoua la tête avec violence, comme le fauve que le sang ou +la colère aveugle. + +-- Non! non! non! poursuivit-elle, la lèvre torve, c'est assez +souffrir; je ne veux pas laisser torturer plus longtemps mon +enfant, car elle me reprocherait un jour à bon droit, mon +indifférence et ma lâcheté. + +-- Prenez garde! + +-- À quoi donc? N'est-ce pas à eux plutôt de trembler? Que +pourraient-ils ajouter encore aux tortures qu'ils m'ont fait +endurer? + +-- S'il ne s'agissait que de vous, vous auriez raison peut-être; +mais Edmée est en leur pouvoir. + +-- Je la leur arracherai. + +-- S'ils vous en laissent le temps; songez-y, miss Fanny, vous +avez été prudente jusqu'ici, ne compromettez pas le bénéfice +acquis de cette conduite, et ne vous hâtez pas trop d'engager une +lutte où vous pouvez être vaincue. + +-- Je souffre tant. + +-- Et croyez-vous que je souffre moins? Pensez-vous que mon coeur +ne saigne pas aussi? Mais j'ai peur de la perdre encore une fois; +je tremble qu'on nous l'enlève de nouveau, et si cela arrivait, +quelle responsabilité n'assumeriez-vous pas! + +-- Mon Dieu! + +-- Laissez-moi faire. + +-- Quel est votre dessein? + +-- Fiez-vous à moi. Je comprends comme vous qu'il est urgent +d'agir. Nous savons maintenant en quel lieu on tient Edmée +enfermée et je vous jure que je vais faire bonne garde. + +-- Soit! dit miss Fanny, je me tairai; je refoulerai au fond de +mon coeur tous ces sentiments de révolte et de haine qui le +brûlent et le déchirent. Je vous accorde quelques jours encore, +mais je jure, de mon côté, que si les nouveaux efforts que vous +allez tenter restent infructueux, rien ne pourra plus m'arrêter, +et ils verront ce dont je suis capable. + +Gaston avait son idée; en quittant miss Fanny, il prit la +direction du couvent de _l'Adoration_, et en moins d'un quart +d'heure il en apercevait le mur de clôture. + +Mais au lieu d'aller à la porte par laquelle il était entré la +première fois, il fit le tour de l'établissement, et gagna le +corps de logis dont nous avons parlé, et qui, indépendant de la +communauté, faisait retour sur la cour principale. + +Ce corps de logis était habité par quelques modestes ménages de +bourgeois et d'ouvriers; mais le personnel des locataires s'y +renouvelait souvent, en raison même de l'espèce de servitude que +le voisinage du couvent lui créait. + +On y entendait à toute heure de jour et de nuit le bruit de la +cloche qui appelait à la prière, et l'on assistait, pour ainsi +dire, aux offices qui se disaient à la chapelle. + +Cela n'avait rien précisément de récréatif, et il était rare qu'il +n'y eût pas toujours quelque logement vacant. + +Gaston vit, en effet, en approchant, deux ou trois écriteaux +pendus au-dessus de la porte d'entrée. + +Il s'en réjouit et s'empressa de s'adresser au concierge. + +Ce dernier fit un geste d'étonnement qui n'échappa point au jeune +commandant. + +-- Vous avez quelques logements à louer? demanda ce dernier, sans +tenir compte de l'étonnement de son interlocuteur. + +-- Oui, Monsieur, répondit le concierge; mais je doute qu'ils +puissent vous convenir. + +-- Pourquoi? + +-- Ce sont des logements d'ouvriers. + +-- Qu'à cela ne tienne, repartit Gaston; car le logement que je +cherche est destiné à être occupé par mon domestique. + +Le concierge se leva. + +-- S'il en est ainsi, dit-il, je crois bien que j'ai votre +affaire. + +-- Peut-on visiter les lieux? + +-- Si Monsieur veut me suivre. + +Le concierge confia sa loge à sa femme, et prenant les devants, il +se mit à monter l'escalier, suivi de près par Gaston. + +Ils arrivèrent ainsi au palier du troisième étage. + +-- C'est ici? interrogea Gaston. + +Le concierge avait ouvert une porte; il s'effaça pour permettre au +jeune homme de passer. + +La chambre était propre; deux grandes fenêtres y laissaient +pénétrer un jour cru. + +Gaston en ouvrit une et plongea son regard au dehors. + +Les fenêtres donnaient sur la cour. En face s'élevait le couvent, +et Gaston constata avec un frémissement de joie que, de l'endroit +où il se trouvait, on pouvait distinguer tout ce qui se passait +dans le parloir. + +C'est plus qu'il n'espérait. + +-- Mon domestique sera fort bien ici, dit-il; je retiens donc le +logement. Dans une heure, votre nouveau locataire viendra +s'installer. + +Et il allait se retirer, quand il demeura comme cloué à sa place +par une surprise mêlée de stupeur. + +Derrière la haute fenêtre du parloir, il venait d'apercevoir la +silhouette d'Edmée. + + + + +XIX + + +Un frisson glacé passa sur sa chair et tout son être frémit. + +Elle! c'était bien elle! + +Il ne la voyait qu'imparfaitement; mais son coeur ne pouvait s'y +tromper, et un sanglot s'engagea dans sa gorge. + +C'est qu'aussi la pauvre recluse était bien changée. + +Il remarqua surtout la profonde altération de ses traits et +l'amère et douloureuse mélancolie de son attitude. + +Son coeur se brisa. Il eût voulu franchir l'espace, la prendre +dans ses bras, la serrer contre sa poitrine. + +Jamais il ne l'avait tant aimée que dans ce moment; il eût donné +sa vie pour presser une seconde son front pâli sous ses lèvres +ardentes. + +Mais il restait là, retenu à sa place par un sentiment supérieur. +Il regardait et attendait. + +Quoi? Il ne le savait pas lui-même. + +Peut-être espérait-il qu'elle tournerait les yeux de son côté et +qu'elle l'apercevrait. + +Edmée était loin de soupçonner sa présence si près d'elle; son +père lui parlait et elle l'écoutait triste, accablée, résignée +comme toujours! + +Que lui disait M. de Beaufort? + +Parfois un sourire contraint relevait le coin de sa bouche: son +regard se voilait, et elle cachait sa tête sur la poitrine de son +père. + +Parfois aussi un éclair parti de ses yeux, d'ordinaire si doux, +éclairait son visage, et Gaston y surprenait une expression qu'il +ne leur connaissait pas. + +Qu'est-ce que cela voulait dire? + +La pauvre créature, lasse de souffrir, sentait-elle sourdre en +elle des mouvements de révolte mal contenus? + +M. de Beaufort paraissait, par instants, embarrassé et timide; on +eût dit qu'il s'étonnait de certaines résistances qu'il +rencontrait pour la première fois chez son enfant. + +Gaston observait tout cela, partagé entre mille sensations +contraires. + +L'homme qui l'accompagnait attendait derrière lui, étonné, sans +comprendre. + +Tout à coup, le jeune commandant se retira brusquement de la +fenêtre, et gagnant précipitamment la porte. + +-- C'est bien, dit-il au concierge: je retiens, cette chambre; mon +domestique viendra, ainsi que je vous l'ai dit, s'y installer dès +aujourd'hui, et il paiera le terme d'avance. + +Puis il descendit les marches quatre à quatre. + +Il n'avait pas de temps à perdre. + +Il venait de voir une chose effrayante. + +Pendant l'entretien du père et de la fille il avait remarqué que +les soeurs allaient et venaient très affairées à travers les +couloirs, et il n'y avait pas pris garde autrement. + + +Mais bientôt il vit Edmée jeter un voile épais sur ses cheveux, +poser sur ses épaules un châle dont M. de Beaufort l'aida à +s'envelopper; puis elle prit le bras de son père et quitta le +parloir. + +Une sueur froide perla à ses tempes, et une épouvante sans nom le +saisit. + +Allait-on encore une fois enlever Edmée? et dans ce cas, où +devait-on la conduire? + +Il y avait, dans cet acharnement à soustraire la malheureuse jeune +fille à toutes recherches un fait si révoltant, si monstrueux, +qu'il n'y pouvait croire. + +Il voulait s'assurer qu'il se trompait. + +Quand il arriva dans la rue, M. de Beaufort montait dans le coupé +qui l'avait amené. + +Mais Edmée y était-elle montée avec lui? + +C'était là le point important et il ne put le vérifier. + +Car au moment où il se précipitait vers la voiture pour fixer ses +doutes, le cocher enlevait ses chevaux, et le coupé partait au +grand trot. + +Gaston eut un accès de rage aveugle, et fit un geste de résolution +farouche. + +-- Ah! quoi qu'ils fassent, murmura-t-il avec fureur, quelques +précautions qu'ils prennent, il faudra bien que je la retrouve, et +ce jour-là, à mon tour, je n'aurai ni pitié ni faiblesse. + +Il rentra chez lui agité, fiévreux, en proie à une exaltation +comme il n'en avait jamais éprouvé. + +Malheureusement il était réduit à l'inaction jusqu'au lendemain, +car c'est le lendemain seulement à midi qu'il pouvait voir soeur +Rosalie et se concerter avec elle sur les résolutions à prendre. + +Toutefois, en attendant, il donna ses ordres à Bob, lui désigna la +maison où il venait de louer une chambre pour lui, et lui expliqua +surabondamment ce qu'il avait à faire. + +C'était simple d'ailleurs. + +Tenter d'établir des communications avec le couvent, s'y ménager +des intelligences, si c'était possible, fréquenter la chapelle; +enfin surveiller toutes les personnes qui entreraient à +_l'Adoration_ ou qui en sortiraient. + +Bob partit emportant ces instructions, et Gaston resta seul. + +Le soir, il alla rôder autour de l'hôtel de la Chaussée-d'Antin, +dans l'espoir d'y rencontrer M. de Beaufort. Mais il ne vit +personne. + +L'hôtel était plongé dans l'ombre; on eût dit qu'il était +inhabité. + +La nuit qu'il passa à la suite de ces événements fut peut-être une +des plus tourmentées qu'il eût passée encore. + +Mais un incident inattendu allait lui apporter une distraction et +en même temps un aide qui n'était pas à dédaigner. + +Le matin, vers huit heures, il entendit carillonner à sa porte. + +Bob n'était pas là. Gaston alla ouvrir, et il fut tout étonné de +voir entrer Maxime. + +Maxime avait précipité son départ; il n'avait pas pris le temps +d'adresser un télégramme à son ami, s'était jeté dans le train +express la veille, vers deux heures, et il arrivait tout droit +chez Gaston, après avoir pris à peine une heure pour secouer la +poussière du voyage. + +-- Pardieu! fit Gaston, voilà une agréable surprise. Je ne +t'attendais que dans quelques jours. + +-- Je ne tenais plus à Brest, répondit Maxime; Paris me manquait. + +-- Et mademoiselle Duparc? + +-- Et Mariette aussi; pourquoi le cacherais-je? Décidément j'en +suis fou. + +-- Cela se voit de reste. + +-- Je suis résolu... + +-- À quoi! + +-- À me marier. + +Gaston regarda son ami avec un sourire ironique. + +-- Ah çà! dit-il, avec une pointe d'enjouement, tu me dis cela +comme si tu avais hésité. + +-- Eh! sans doute que j'ai hésité. + +-- À quel propos? + +-- Dame! écoute donc! moi, je n'y avais jamais songé. J'ai bien +ébauché quelques amourettes dans les quatre parties du monde; mais +cela n'avait effleuré que l'épiderme, et je n'en faisais pas moins +mes deux repas par jour, sans compter les lunchs. Mais il est +écrit que c'en est fait! + +-- Pauvre Maxime! + +-- Tu me plains! + +-- Eh non! Seulement je ne m'y attendais pas... + +-- Ni moi non plus, pardieu! Quand je me suis rendu pour la +première fois au couvent de Sainte-Marthe, je comptais continuer +mon rôle de tuteur et de cousin, et je m'imaginais que, Mariette +et moi, nous nous retrouverions, comme nous nous étions quittés +trois années auparavant: enfants étourdis et insouciants qui ne +songent qu'à rire, et ne demandent rien encore à la vie! + +Mais au lieu de la petite fille que j'avais laissée au départ, +voilà que j'aperçois une belle personne dans toute la grâce de +l'adolescence; je la regarde et la trouve charmante; je l'écoute +et elle est spirituelle; enfin, je lui parle, et je la vois +s'émouvoir et se troubler, comme si ma présence lui faisait +plaisir et peur! Ma foi! c'est communicatif cela, et j'ai perdu la +tête. + +-- Tu la retrouveras. + +--C'est pour cela que je me marie. + +-- Alors, tu vas la demander? + +Maxime éclata en un joyeux éclat de rire. + +-- N'est-ce pas là, dit-il gaiement, une situation exceptionnelle +et tout à fait charmante? Deux orphelins qui ne dépendent plus que +d'eux-mêmes et qui se donnent l'un à l'autre, dans toute la +plénitude de leur volonté et la sincérité de leur amour! Cite-moi +beaucoup de mariages qui se concluent dans de semblables +conditions. + +-- Tu as raison. + +-- Mais voyons! nous bavardons tous les deux, et j'oublie... + +-- Quoi donc? + +-- Eh mais! il faut nous rendre à Sainte-Marthe. + +Gaston haussa les épaules. + +-- Décidément, répliqua-t-il, la tête n'y est plus; il n'est pas +dix heures encore, et la seule chose que nous ayons à faire, c'est +d'aller déjeuner. + +-- C'est vrai! Tu vois, il est temps que cela finisse! J'ai +toujours eu cependant un robuste appétit, et j'étais hors de pair +sous ce rapport au carré des officiers; mais depuis un mois... + +-- Es-tu prêt? + +-- Quand tu voudras. + +-- Eh bien! partons, mon ami; car je n'ai pas moins de hâte que +toi d'aller au couvent de Sainte-Marthe. + +Ils allaient sortir, Maxime s'arrêta sur les dernières paroles de +Gaston. + +-- Au fait, dit-il, pris d'une idée subite, je n'en fais jamais +d'autres, et je suis vraiment bien ingrat. + +-- Qu'est-ce qui te prend? + +-- Ah! l'amour rend égoïste. + +-- On le dit. + +-- Et, dans la joie de mon bonheur, j'oubliais que tu traverses, +en ce moment, de cruelles épreuves. + +-- Ce ne sera rien, je l'espère. + +-- Où en es-tu? + +-- Au même point, à peu près. + +-- Mais, mademoiselle de Beaufort? + +-- Disparue. + +-- Ah! je compte bien que tu ne repousseras pas mon concours, et +tu sais que tout mon sang et ma vie sont à toi. + +Gaston remercia du geste. + +-- Oui, oui, je sais tout cela, dit-il, et je compte sur ton +amitié et ton dévouement; mais, viens! partons, et tout en +déjeunant, je te raconterai ce qui s'est passé pendant ton +absence, et les événements qui se préparent. + + + + +XX + + +Quelques minutes avant midi, les deux amis entraient au couvent de +Sainte-Marthe, bien diversement impressionnés l'un et l'autre. + +Un changement inattendu s'était opéré chez Gaston: ce qu'il avait +vu la veille, la certitude qu'il venait d'acquérir de la nouvelle +tentative que l'on préparait contre Edmée, avait modifié ses +dernières résolutions, et il arrivait bien décidé à s'unir à Fanny +Stevenson pour empêcher l'odieuse séquestration que l'on méditait. + +Jusqu'ici, il avait hésité. + +Il ne pouvait croire à tant de noirceurs; il s'obstinait à espérer +en l'amour que M. de Beaufort avait toujours témoigné à sa fille. +Mais, depuis la veille, il ne doutait plus que le malheureux père +ne fût entièrement gagné à la cause de madame de Beaufort, et il +voulait empêcher qu'Edmée ne lui fût enlevée. + +Ce qu'il allait faire, il ne le savait pas bien; mais il verrait +miss Fanny, et, à eux deux, ils ne pouvaient manquer de réussir. + +Quant à Maxime, il ne pensait qu'à Mariette, et il était fort ému. + +Ce qu'il avait à lui dire était bien simple, cependant; mais +quelquefois ce sont les choses les plus simples qui sont les plus +difficiles à exprimer. + +Comment s'y prendrait-il? Par où fallait-il commencer? + +Le moment psychologique était venu, et après avoir cru fermement à +l'amour de Mariette, maintenant il se sentait pris d'un doute +affreux. + +Mariette était la franchise et la bonté mêmes. + +Jusqu'alors il avait cru lire dans ses yeux tout ce qui se passait +dans son coeur, mais qu'allait-il devenir s'il s'était trompé et +si ce qu'il avait pris pour de l'amour n'était que l'expression +d'une reconnaissance dont elle n'avait pas cherché à voiler la +vivacité! + +Quand il pénétra dans le parloir et qu'il aperçut la jolie enfant, +son coeur se mit à battre avec une violence désordonnée. + +Mariette, elle, ne paraissait ni plus émue ni plus embarrassée +qu'un mois auparavant, lors des premières visites de son cousin. +Son visage resplendissait de la même joie sereine, et c'est avec +la même candeur, le même abandon, qu'elle accourut présenter son +front au baiser fraternel du jeune lieutenant de vaisseau. + +Celui-ci l'entraîna dans un coin du parloir. + +-- Ah! je ne vous attendais pas si tôt, dit-elle avec sa moue +charmante: et pourtant j'avais hâte de vous revoir. Vous avez été +bien longtemps absent et vous m'avez écrit bien peu souvent. + +-- J'ai été si occupé... balbutia Maxime. + +-- La marine prend donc tous vos instants? + +-- Ce n'est pas la marine seule. + +-- Cependant... + +-- J'ai eu d'autres soucis. + +-- Vous? À quoi pensiez-vous donc? + +-- À vous. + +-- Vraiment?... Ça, c'est gentil; car, moi, il ne se passe pas de +jours... + +-- Chère Mariette!... + +-- Enfin! expliquez-moi, au moins, quelle grave préoccupation... + +Un nuage glissa sur le front du jeune homme, et comme Mariette +s'était assise, il prit place à ses côtés. + +-- Voici! dit-il au bout d'un instant. Depuis que je vous ai +revue, j'ai cru remarquer que vous ne vous plaisiez pas beaucoup à +Sainte-Marthe. + +-- Dites: pas du tout... et vous serez dans le vrai! + +-- Alors, j'ai cherché quel moyen je pourrais bien prendre pour +vous en faire sortir. + +Mariette enveloppa son cousin d'un regard où il n'y avait encore +que de l'étonnement. + +-- Sortir d'ici, répéta-t-elle; y songez-vous? Et que pourrais-je +faire, une fois dehors? + +-- C'était le difficile en effet. + +-- Une orpheline! Sans parents, sans amis!... + +-- C'est ce que je me suis dit. + +-- Et vous y avez renoncé? + +-- J'ai persisté, au contraire, et je crois que j'ai bien fait. + +-- Comment cela? + +-- Car, si vous le voulez, cela dépendra de vous. + +Cette fois encore, l'enfant regarda Maxime avec une profonde +attention. + +-- Voilà que je ne comprends plus, dit-elle d'un ton lent et +vague. + +-- C'est pourtant bien clair, répartit Maxime. Ainsi que vous le +disiez, il vous serait difficile, une fois hors de Sainte-Marthe, +de rencontrer une situation convenable, et vous vous y trouveriez +plus malheureuse et plus isolée qu'au couvent. À moins +cependant... + +-- Achevez. + +-- À moins qu'il ne se présente un homme que votre grâce et votre +beauté auraient séduit, et qui vous demanderait le bonheur de +devenir votre époux. + +-- Vous voulez me marier? fit Mariette avec un tressaillement. + +-- Cela vous effraierait-il? + +-- Cela ne m'effraierait pas, mais il me semble si impossible +qu'un homme raisonnable songe à épouser; sans dot... + +-- Il y en a un. + +-- Vous le connaissez? + +-- C'est un jeune homme; vingt-cinq ans; ni beau, ni laid, avec de +la gaieté, de l'esprit aussi, du moins on le dit, et possédant une +fortune modeste, mais suffisante pour assurer le bonheur d'une +femme qui ne serait pas très exigeante. + +Mariette garda le silence; elle avait penché son beau front. Une +imperceptible pâleur couvrait ses joues d'ordinaire si roses, et +sa poitrine se gonflait par instant sous l'empire d'une émotion +intense. + +-- Vous ne répondez pas, insista Maxime d'une voix inquiète. + +-- Eh! que voulez-vous que je réponde? dit-elle; j'étais loin de +m'attendre à une pareille communication, et vous admettrez qu'elle +a de quoi surprendre. Je ne dis pas que quelquefois je n'aie pas +arrêté ma pensée sur un avenir qui est celui auquel rêvent le plus +volontiers toutes les jeunes filles de mon âge. Mais, moi je +m'étais fait un idéal. + +-- Ah! fit Maxime, un moment décontenancé. + +-- D'abord, je me suis promis de n'épouser jamais qu'un homme qui +m'aimerait. + +-- Ah! celui-là vous aime à en perdre la raison. + +-- Il me connaît alors? + +-- Depuis longtemps. + +-- Mais ce n'est pas tout. + +-- Qu'y a-t-il encore? + +-- Il y a que je voudrais, moi aussi, être bien sûre que je +l'aimerai. + +Par un mouvement irréfléchi, Maxime prit la main de Mariette et la +serra tendrement dans les siennes. + +-- Il se trompe peut-être, répliqua-t-il, mais il a espéré +quelquefois qu'il ne vous était pas tout à fait indifférent. + +-- Je le vois donc? fit Mariette, dont le visage, s'éclaira. + +-- Oui... oui... souvent. + +-- Et quel est son nom? + +-- Maxime de Palonnier. + +Mariette eut un sanglot de bonheur: un petit cri vif et doux comme +un cri d'oiseau s'échappa de ses lèvres, et elle leva sur Maxime +ses deux yeux voilés de douces larmes. + +-- Oh! vous êtes le meilleur, le plus généreux des hommes! dit- +elle avec effusion, et ma vie tout entière ne suffira pas à vous +payer le bonheur que vous m'aurez donné! + +En parlant ainsi, elle alla cacher sa tête éperdue sur la poitrine +du jeune homme, sans prendre garde à soeur Rosalie qu'un pareil +oubli pouvait à bon droit scandaliser. + +Mais miss Fanny ne songeait guère à elle. Gaston venait de lui +raconter ce qui était arrivé, et à la nouvelle du récent +enlèvement de sa fille, elle s'était dressée de sa chaise, +palpitante, oppressée, le regard chargé de haine. + +-- C'en est trop! dit-elle d'un ton violent; ils ont comblé la +mesure, et il est temps que nous intervenions. + +-- C'est mon avis! approuva Gaston; j'y suis désormais résolu, et +ce que vous me direz de faire, je le ferai. + +-- À la bonne heure! Dès aujourd'hui, moi, je me mettrai à +l'oeuvre. Nous n'avons plus de temps à perdre. Le moindre retard +peut aggraver la situation; et si nous restions plus longtemps +inactifs, ils tueraient la pauvre enfant. + +-- Que décidez-vous? + +-- Vous le saurez bientôt. Il faut que je réfléchisse... Mais ne +craignez rien: comptez sur moi, et je vous jure qu'avant peu je +saurai si Dieu est avec nous ou avec les misérables qui m'ont ravi +ma fille! + +-- Devrai-je revenir demain? + +-- Non, ne reparaissez plus. On vous épie désormais autant que +moi-même; nous avons peut-être manqué de prudence jusqu'ici, et il +ne faut plus retomber dans la même faute. + +-- Où vous verrai-je, si je ne puis me présenter à Sainte-Marthe? + +-- Laissez-moi faire et fiez-vous à moi. Seulement, pendant +quelques jours, rentrez chez vous de bonne heure et attendez que +l'on aille vous y trouver de ma part. + +Gaston n'insista pas et se soumit. + +Puis vingt-quatre heures se passèrent sans qu'il entendît parler +de rien ou qu'il vît personne; mais le lendemain soir, vers dix +heures, comme il était seul dans sa chambre, on sonna à la porte +et il alla ouvrir. + +Et quelle ne fut pas sa stupéfaction en apercevant, sur le seuil, +miss Fanny Stevenson dans son costume de religieuse. + +Miss Fanny passa une heure au moins chez le jeune commandant et +eut avec lui une longue conversation, à la suite de laquelle ils +prirent ensemble des résolutions énergiques qui devaient assurer +le succès de la difficile entreprise qu'ils allaient tenter. + +Nous croyons inutile de faire connaître pour le moment ces +résolutions au lecteur; mais les événements dramatiques qui vont +suivre l'édifieront surabondamment sur ce point en l'initiant à un +monde inconnu, bizarre, mystérieux, qui s'est dérobé jusqu'à ce +jour sous un voile impénétrable, et qu'aucune main profane n'avait +encore osé soulever. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +UN DRAME AU COUVENT + + + + +I + + +Il y avait plusieurs mois qu'Edmée avait quitté le couvent de +Sainte-Marthe. + +Quand son père était venu la prendre à _l'Adoration_, il l'avait +trouvée bien abattue et bien triste. Elle avait beaucoup réfléchi, +et un changement profond s'était opéré en elle. + +Ce qui lui arrivait lui semblait incompréhensible: quelque chose +se tramait qu'elle ne démêlait pas bien, mais qui l'effrayait. + +Elle se sentait comme abandonnée, menacée même sans qu'elle eût pu +dire à propos de quoi. + +Qui lui en voulait donc, et que lui voulait-on? + +Elle s'y perdait. + +Le jour où son père était venu la chercher à _l'Adoration_, elle +avait deviné, sous ses questions inquiètes, un chagrin qu'il +n'avouait pas, qu'il s'efforçait de dissimuler, mais qui se +trahissait par son attitude embarrassée, son front soucieux, son +regard qui se voilait par moment sous celui de sa fille. + +Edmée ne l'avait jamais vu ainsi. + +On eût dit qu'il avait honte; pour la première fois, il manquait à +sa franchise ordinaire. + +La pauvre enfant se creusait l'esprit sans arriver à trouver une +explication qui la satisfît. Et elle se demanda quel malheur le +menaçait. + +Elle aimait tant son père! C'était la seule personne au monde qui +lui eût jamais témoigné une réelle affection. Elle se le rappelait +à toutes les époques de sa vie, bon, dévoué, aimant, l'entourant +de soins, la berçant dans sa tendresse infinie. + +Elle s'était habituée à être aimée ainsi! Pour mieux dire, elle ne +croyait pas alors qu'on pût l'aimer davantage ou autrement, et +elle s'était abandonnée confiante en cet amour, où elle +entrevoyait un avenir reposé et calme. + +M. de Beaufort lui eût demandé de mourir qu'elle n'eût point +discuté, si elle avait pu croire que sa mort dût aider à son +bonheur. + +Mais depuis quelque temps un grand trouble s'était emparé d'elle, +et il ne lui fut pas difficile de voir que M. de Beaufort n'était +plus le même. + +Il ne lui parlait plus maintenant qu'avec contrainte; à peine un +pâle sourire effleurait-il sa lèvre. Une fois ou deux, des +mouvements d'impatience lui étaient échappés, lui qu'elle avait +toujours trouvé complètement placide et doux! + +Que s'était-il passé? + +Le jour de son départ de _l'Adoration_, elle avait tenté de +l'interroger; mille questions se pressaient sur ses lèvres; elle +avait espéré un moment que son père lui parlerait de Gaston, et +naïvement elle s'étonnait qu'il se fût tu sur ce point. + +Un sombre nuage passa sur le front de M. de Beaufort et il +enveloppa sa fille d'un douloureux regard. + +-- Pauvre et chère enfant, dit-il d'un ton contenu, ne m'interroge +pas; je ne puis rien te dire aujourd'hui, mais ne doute jamais de +mon inaltérable affection. + +-- Vous savez bien que je suis résignée d'avance à faire tout ce +que vous me demanderez, dût ma soumission me coûter le bonheur de +toute ma vie! Mais, en échange de cette obéissance aveugle à vos +volontés, ne me sera-t-il pas permis au moins de connaître le sort +que l'on me destine, afin que je puisse m'y préparer? + +-- Oui, tu as raison: je te dirai tout! + +-- Quand cela? + +-- Bientôt. + +-- Et en attendant, vous allez me conduire dans une autre maison? + +-- Où tu ne resteras pas longtemps! + +-- Mais vous m'y viendrez voir? + +-- Oui, oui, souvent, je te le promets! Est-ce que je pourrais +jamais renoncer à un pareil bonheur! + +Edmée secoua tristement la tête. + +-- Voyez, dit-elle d'un accent brisé, si j'ai besoin de croire à +votre amour, puisqu'il ne me restera plus que vous dans ce monde +dont je vais être séparée. + +M. de Beaufort la prit dans ses bras et la baisa à plusieurs +reprises sur le front et dans les cheveux. + +-- Tais-toi! tais-toi! balbutia-t-il, pendant que deux larmes +tombaient sur les joues de sa fille. + +Celle-ci se dégagea brusquement, comme si ces deux larmes +l'avaient brûlée. + +-- Vous pleurez! s'écria-t-elle effrayée. Oh! ce n'est pas moi, au +moins, qui vous cause ce chagrin? + +-- Non; sur ma vie, je le jure! + +-- Aucun danger ne vous menace? + +-- Aucun. Quelle idée! + +-- Mon Dieu! c'est la première fois; pleurer, vous? Mais +qu'arrive-t-il donc? Par pitié, au nom du ciel, dites-moi... + +M. de Beaufort lui mit la main sur la bouche. Il avait fait un +effort surhumain et s'était contenu. + +Il put ébaucher un sourire. + +-- Voyons, dit-il, ne t'effraye pas. Tu es une enfant; je ne peux +pas tout te dire, mais avant peu, je l'espère, je te confierai ce +secret, qui, révélé aujourd'hui, pourrait n'être pas sans danger. +Comprends-tu? + +-- Je ne comprends qu'une chose, c'est que je suis prête à vous +obéir. + +-- À la bonne heure. Eh bien! partons! + +-- Où me conduisez-vous? + +-- Viens toujours. Ne m'interroge pas, et ne redoute rien tant que +je serai près de toi. + +Edmée n'avait plus fait d'objection, et elle s'était confiée à son +père. + +Dès le soir même, elle entrait dans un nouveau couvent, qu'elle ne +connaissait pas, dont elle n'avait pas même demandé le nom, et +après avoir été reçue par la supérieure, elle se laissait conduire +dans la cellule qu'elle allait habiter désormais. + +Elle était comme accablée, ne cherchait à s'expliquer rien de ce +qui se passait, et se sentait disposée à n'opposer plus aucune +résistance. Plusieurs mois se passèrent de la sorte. + +M. de Beaufort était venu souvent dans le commencement, et cela +l'aidait à vivre. Il ne l'abandonnait pas et c'est tout ce qu'elle +demandait. + +Mais bientôt les visites de son père devinrent plus rares et plus +courtes. + +Elle remarqua aussi que chaque fois son front était plus soucieux; +qu'il semblait préoccupé, qu'il ne parlait que par monosyllabes, +et répondait à peine à ses questions. Toutes ses appréhensions +reparurent; elle eut froid au coeur: elle s'imagina qu'elle était +la cause des soucis de M. de Beaufort, et vaguement elle entrevit +un abandon prochain. + +Alors, son esprit s'exalta, et elle chercha à se réfugier dans un +autre sentiment plus intime, plus mystérieux, le seul qui pût la +sauver dans la détresse où elle se trouvait. + +Elle avait à peine connu Gaston de Pradelle; mais il n'était pas +besoin de voir souvent le jeune commandant pour reconnaître en lui +une nature supérieure, un esprit élevé, un coeur excellent. + +D'ailleurs, Gaston l'aimait; il le lui avait dit, et parfois, dans +le silence des nuits, elle se rappelait la douceur émue de sa voix +et l'éclat pénétrant de son regard. + +Elle oubliait alors tout ce qu'elle avait souffert, l'isolement où +elle était réduite, pour ne songer qu'à cet amour, qui lui +semblait l'unique refuge où elle pût espérer la sécurité et le +bonheur. + +Bientôt elle n'eut plus d'autre pensée, et sa passion s'augmenta +de tous les cruels soucis dont elle était abreuvée. + +Il se développa même en elle, sous l'influence de cette solitude +que rien ne venait plus troubler qu'à de longs intervalles, une +audace de rêve qui lui communiqua des inspirations inconnues. + +Ses nuits se peuplèrent de fantômes qu'elle aimait à revoir et +qu'elle évoquait avec ardeur. + +Elle se faisait ainsi un monde à part, où elle vivait presque +heureuse. + +Les autres souvenirs de sa vie s'effaçaient peu à peu, et à la +chapelle, sous la douteuse clarté des lampes nocturnes, ou dans sa +cellule, enveloppée du noir silence des longues nuits, elle ne +songeait plus à autre chose. Les heures passaient sans qu'elle les +comptât; souvent, l'aube blanchissait les rideaux de ses fenêtres, +qu'elle n'avait pas encore clos la paupière. + +L'image de Gaston ne l'avait pas quittée, et ce n'est qu'aux +premières lueurs du jour qu'elle se décidait à abandonner son +chevet. + +Ce fut là, pour elle, un dérivatif puissant aux tortures qu'elle +eût endurées. + +Dès ce moment, elle ne fut plus seule. + +Gaston était toujours près d'elle; elle lui parlait avec tout +l'abandon d'une âme pure et candide, et formait des projets +d'avenir auxquels elle l'associait, et dont la réalisation lui +paraissait de jour en jour plus facile. + +C'était une consolation: mais cela pouvait aussi devenir un +danger; et dès qu'elle se trouverait de nouveau en butte aux +tristes réalités de la vie, il était à craindre qu'elle ne s'y +brisât. + +Et puis, il y avait encore autre chose qui l'eût bien effrayée, si +elle s'en était aperçue. + +Dans cet isolement, auquel elle se complaisait maintenant, sous +l'empire de ces aspirations, dont elle ne cherchait pas à modérer +l'ardeur, son amour avait pris des proportions inattendues... et +elle s'abandonnait à cette pente vertigineuse, sans se douter de +l'abîme où elle aboutissait. + +Comment aurait-elle pu croire que ce sentiment, qui la prenait +avec tant d'autorité et par tous les sens, pût être répréhensible. +Il n'y en avait pas d'autre auquel elle pût se rattacher, et il la +rendait si heureuse! Qui donc eût pu la reprendre de s'y livrer +tout entière! + +Lui offrait-on une autre issue à la douloureuse condition qui lui +était faite? + +D'ailleurs, pour tout dire, à de certains moments, elle se sentait +prise du désir fou de se soustraire, à quelque prix que ce fût, au +sort injuste dont elle comprenait bien qu'elle était menacée; et +en quelles mains plus loyales que celles de Gaston pouvait-elle +remettre son honneur et son avenir. + +Heureusement pour la pauvre recluse, Gaston n'avait point +découvert encore le couvent où on l'avait enfermée et aucune +catastrophe n'était à redouter; mais les événements allaient +bientôt se précipiter, et il n'était pas inutile d'établir dans +quelle situation d'esprit elle se trouvait pour bien expliquer la +part singulière qu'elle devait y prendre. + + + + +II + + +Un soir, Edmée se trouvait seule. + +On était à la fin de mars: six heures venaient de sonner, et après +le goûter la pauvre enfant, était remontée dans sa cellule. + +Depuis quelques jours, sans qu'elle eût pu dire pourquoi, une +tristesse indéfinissable pesait sur son esprit; elle se sentait +fatiguée de cette vie monotone qu'elle menait; la solitude lui +était lourde; elle avait des malaises, des inquiétudes, qui +sourdement s'emparaient de tout son être. + +Elle étouffait sous ces murs épais et silencieux; un besoin +impérieux de mouvement et d'air la prenait; il lui semblait +qu'elle était enterrée vivante dans un cercueil étroit et qu'elle +ne pouvait plus respirer. + +Dès qu'elle se trouva dans sa cellule, elle courut à la fenêtre et +l'ouvrit toute grande. + +Il lui vint du dehors un souffle tiède auquel elle tendit sa lèvre +avide, et son regard plongea dans les allées du verger. + +La nuit venait peu à peu. + +Des ombres transparentes flottaient indécises dans le vaste +enclos, et au delà du mur de clôture elle entendait le piétinement +de quelques rares passants. + +Il y avait là à une faible distance, une petite maison isolée, au +milieu d'un terrain vague, qui plus d'une fois déjà avait attiré +son regard. + +Elle était inhabitée: tout ou moins n'y avait-elle jamais constaté +la présence d'aucun être humain, et les volets du premier étage en +étaient toujours fermés. + +Oh! cette petite maison! que n'eût-elle pas donné pour y pénétrer +et y demeurer, ne fût-ce qu'une heure. + +Libre! être libre! Quel rêve pour une malheureuse recluse! + +Et puis, dans son imagination surexcitée, avide d'inconnu, il lui +semblait parfois que cette demeure renfermait un mystère; elle +l'avait préoccupée souvent, et sa curiosité était incessamment +éveillée sur ce point. + +Elle resta ainsi absorbée, songeuse, tourmentée de questions +impatientes qu'elle adressait aux hôtes inconnus de la maison +abandonnée. + +Tout à coup, elle tressaillit, et se retira de la fenêtre qu'elle +referma vivement. + +Elle venait d'entendre des pas précipités dans le corridor qui +conduisait à sa cellule! + +Qui cela pouvait-il être? Elle n'attendit pas longtemps. + +On frappa à la porte. + +-- Entrez! dit-elle d'une voix tremblante. + +La porte s'ouvrit et un homme parut! + +C'était M. de Beaufort. + +Elle courut se jeter dans ses bras. + +-- Mon père! mon bon père! s'écria-t-elle en fondant en larmes. + +-- Chère Edmée!... dit M. de Beaufort. + +Mais il n'acheva pas: Edmée venait de se relever et avait fait un +mouvement d'effroi. + +-- Mon Dieu! balbutia-t-elle, je n'avais pas remarqué d'abord... +Vous paraissez ému... votre main est glacée... Qu'est-il arrivé? + +-- Rien, rien! + +-- Ne me cachez pas... je vous en conjure. + +-- Remets-toi, je vais te dire... + +-- Il y a un malheur! + +-- Non. + +-- Un danger? + +-- Peut-être. + +-- Ah! expliquez-vous, au nom du ciel! Que dois-je craindre? + +-- Rien... pour toi? + +-- Pour moi! fit Edmée avec étonnement, oh! ce n'est pas de moi +que je m'occupe. + +-- Sans doute, sans doute, ton coeur est excellent, je le sais. +C'est aux autres et non à toi que tu penses d'abord. Eh bien, tu +as deviné: tout à l'heure, en descendant de voiture, comme +j'allais pénétrer dans le couvent, j'ai cru m'apercevoir que +j'étais suivi. + +-- Suivi! répéta Edmée, et pourquoi? + +-- Tu ne peux comprendre, et il faut que tu le saches cependant; +écoute: J'ai des ennemis qui, après avoir juré ma perte, ne +reculeront devant aucune audace pour atteindre leur but; et veux- +tu que je te dise quel est ce but infâme qu'ils poursuivent? + +-- Parlez! + +-- Ils ont comploté de t'enlever à mon amour, de t'arracher de mes +bras, enfin... + +-- Quelle folie! interrompit Edmée, en commençant un sourire qui +s'éteignit aussitôt devant l'expression douloureuse qu'elle +remarqua sur les traits de son père. Mais vous savez bien +qu'aucune violence humaine ne triompherait de l'amour que je vous +ai voué et que je vous conserverai tant que je vivrais. + +-- Oh! ils ne l'ignorent pas non plus: aussi n'est-ce point par la +violence qu'ils comptent procéder, et c'est bien plutôt une +complice qu'ils espèrent rencontrer en toi. + +-- Une complice? + +-- Ils l'ont déjà tenté, et si nous ne t'avions soustraite à leur +redoutable influence... + +-- Que voulez-vous dire, mon père? + +En interrogeant ainsi, la pauvre enfant levait sur M. de Beaufort +un regard où tremblait une lueur inquiète, et comme son père ne +répondait pas assez vite à son gré: + +-- Quels sont donc ces ennemis qui ont médité un pareil projet? +ajouta-t-elle en se penchant, le souffle ardent et la poitrine +oppressée. + +Vaguement, elle avait été touchée par le soupçon de la vérité, et +un frisson passait sur ses épaules. Il y eut un silence. + +-- Vous vous taisez? insista Edmée. + +-- Tu ne devines pas? répondit M. de Beaufort. + +Edmée pressa son front de ses deux mains. + +-- Ah! ce n'est pas de soeur Rosalie que vous voulez parler? dit- +elle après une courte hésitation. + +-- C'est d'elle, au contraire, qu'il s'agit, dit M. de Beaufort. + +-- Pauvre femme! + +-- Tu la plains? + +-- Si vous saviez comme elle est malheureuse. + +-- Elle te l'a dit. + +-- Souvent je l'ai vue pleurer. Elle a perdu une enfant et ne +s'est jamais consolée. Pourquoi vous en voudrait-elle? Quelle +raison de croire qu'elle ait eu l'idée de faire de moi une +complice, quand il est question d'attenter au bonheur de mon père. +Elle connaît mon coeur, je ne lui ai jamais rien caché, et puis... + +-- Quoi? + +-- Que peut-elle tenter, au couvent, d'où elle ne sort jamais? + +-- Elle s'est fait au dehors un auxiliaire actif, qui, lui aussi, +a intérêt à découvrir ta retraite. + +-- Un auxiliaire? + +-- M. de Pradelle. + +Edmée ferma les yeux comme sous une sensation aiguë. + +-- M. de Pradelle, répéta-t-elle d'un accent contenu; ah! +j'espérais que vous m'épargneriez le chagrin d'entendre calomnier +de la sorte l'homme le plus loyal que j'aie connu. + +-- Tu le défends? + +-- Oui, mon père! comme je vous défendrais vous-même; car je +l'estime autant que je l'aime!... + +Et comme à cet aveu son visage se couvrait d'une subite rougeur, +elle secoua vivement la tête, pour chasser toute défaillance. + +-- Au surplus, ajouta-t-elle, je n'ai pas revu M. de Pradelle, et +ne le reverrai probablement jamais, non plus que soeur Rosalie; +ils m'ont oubliée sans doute: et vous savez que l'on peut compter +sur ma résignation, que je ne ferai rien qui ne soit conforme aux +idées d'honneur et de vertu que vous m'avez enseignées, et que de +quelque côté que vienne la violence, je saurai la repousser avec +la même énergie! + +Edmée avait prononcé ces paroles d'un ton résolu et ferme qui +frappa M. de Beaufort. + +Il tressaillit. + +-- De quelque côté que vienne la violence, répéta-t-il. Quelle +pensée est donc la tienne? + +-- Eh! le sais-je? et que puis-je répondre? répliqua Edmée avec +vivacité; vous ne voulez donc pas comprendre ce que je souffre... +Être ainsi seule, toujours, livrée aux plus amères réflexions... +et vous ne vous imaginez pas quelles nuits je passe, dans cette +froide cellule où nous sommes... et quelles résolutions folles +viennent parfois m'y solliciter! + +-- Que dis-tu? + +-- Toutes les jeunes filles que je connais ont au moins une mère +qui les aime; tandis que moi... + +-- Malheureuse! + +-- Vous voyez, j'en arrive à être injuste; mais est-ce ma faute? +et serai-je responsable, si on me pousse à quelque acte de +révolte? + +-- Edmée? + +La pauvre enfant fondit en larmes. + +-- Non! non! je suis folle. Ne m'écoutez pas, dit-elle, tout ce +que je dis là est insensé; mais j'ai tant besoin d'être aimée! + +M. de Beaufort ne répondit pas tout de suite. + +Il allait et venait à travers la cellule, en proie à une agitation +extrême, ne sachant quel parti prendre, ni à quelles paroles avoir +recours pour calmer le désespoir de sa fille. + +Enfin, il se rapprocha. + +-- Chère Edmée! dit-il; chère enfant adorée! ne te laisse pas +aller à ce désespoir. Je vais partir, mais je reviendrai bientôt, +dans quelques jours, et je promets de mettre fin à ton chagrin. Tu +me crois, n'est-ce pas? + +-- Et qui pourrais-je croire, si ce n'est vous? + +-- Bien, bien; seulement, il faut te raisonner; nous avons, je le +répète, des ennemis cruels qu'aucune considération ne doit +arrêter, et qui sont résolus à se faire un jeu de notre repos et +de notre honneur. + +-- Ah! ceux-là ne pourront rien contre l'amour que je vous ai +voué. + +-- Eh bien, je pars rassuré. Tu es la meilleure des filles... et +crois bien que je n'ai d'autre souci que ton bonheur. + +Et M. de Beaufort s'éloigna, laissant sa fille plus agitée et plus +émue qu'elle ne l'avait jamais été. + +Machinalement, elle alla rouvrir la fenêtre pour rafraîchir son +front à l'air du soir, et s'y étant accoudée, elle laissa son +regard flotter indécis sur le tableau qui se déroulait devant +elle. + +Mais alors une sensation violente la prit au coeur et un frisson +vint la glacer tout entière... tant ce qu'elle vit lui sembla +étrange, ou, pour mieux dire impossible. + +Devant elle, au premier étage de cette maison abandonnée qui, +depuis quelque temps, attirait impérieusement son attention, les +volets de l'une des fenêtres avaient été ouverts et une lumière +brillait à l'intérieur. + +Quelqu'un habitait là, qui venait d'y arriver et qu'elle n'avait +pas vu encore. + +Qui cela pouvait-il être? + +Quoique, en réalité, cet incident eût peu d'importance pour elle, +cependant elle s'y attacha avec une curiosité singulière et qui la +surprit elle-même. + +En premier lieu, c'était une distraction, un aliment pour son +esprit, un intérêt pour son désoeuvrement. + +Et puis, malgré elle, elle se sentait attirée par ce mystère: son +coeur se prit battre, comme si quelque chose d'elle-même eût été +là; ardemment elle se mit à regarder. + +On venait d'ouvrir la fenêtre; elle avait vu un homme passer +qu'elle ne connaissait pas. + +Cet homme s'était arrêté un moment, avait plongé son regard dans +l'enclos et s'était retiré. + +Quelques minutes s'écoulèrent. + +Elle continuait de voir l'homme qui rangeait les meubles, +déplaçant et replaçant la lumière, et revenant de temps à autre +jeter un coup d'oeil au dehors. + +Ce manège intrigua Edmée. + +Sa cellule était plongée dans l'ombre; on ne pouvait la voir. Elle +n'avait à craindre aucune indiscrétion. + +Elle resta à la fenêtre, attendant... + +Quoi? Elle eût été bien empêchée de le dire. + +Pendant un quart d'heure, aucun incident nouveau ne se produisit; +et elle commençait à s'impatienter, quand l'homme reparut +brusquement à la fenêtre, se pencha de tout le haut de son corps +et prêta l'oreille. + +Edmée en fit autant. + +Presque aussitôt le roulement d'une voiture se fit entendre. + +Le bruit était lointain, mais à chaque seconde il approchait. + +On eût dit que la voiture était lancée à fond de train. + +Peu de temps après, elle s'arrêtait derrière le mur de clôture, et +autant qu'elle pût en juger, à la porte de la maison abandonnée. + +Une sueur glacée perla à ses tempes. + +L'homme avait disparu avec la lumière pour aller au-devant du +véhicule; et elle écouta de toute son âme. + +Il y eut alors un long moment de silence. + +Mais Edmée avait l'ouïe subtile et fine, et, à travers la nuit +calme, elle perçut certains murmures de voix qui, quoique bien +faibles, parvinrent cependant jusqu'à elle. + +On montait l'escalier de la maison en échangeant quelques paroles +rapides. + +Puis la chambre aux volets ouverts s'éclaira de nouveau et deux +hommes y pénétrèrent. + +Le premier, c'était celui qu'elle avait déjà vu -- mais l'autre! +l'autre! + +Elle comprima ses lèvres avec violence et étouffa un cri de joie +folle. + +C'était Gaston! + +Elle fut obligée de se retenir à la fenêtre pour ne pas tomber, et +tout son coeur fut près d'éclater. + +Gaston! Il était là, près d'elle; il avait découvert sa retraite +et venait tenter de l'en arracher. + +Elle comprit bien mieux alors tout ce que M. de Beaufort lui avait +dit quelques moments auparavant. + +Un homme l'avait suivi, en effet, et, après avoir constaté en quel +lieu il s'arrêtait, il s'était empressé d'envoyer prévenir le +jeune commandant, qui accourait. + +Dans l'enivrement qui l'avait surprise, Edmée ne pensa à rien +autre chose et s'abandonna à la joie qui l'inondait. + +Gaston ne l'avait pas oubliée; il l'aimait encore, toujours! et il +devait tout entreprendre pour la protéger et la défendre. + +Comme elle l'aima, pendant les premières minutes d'étonnement, et +avec quelle ivresse oublieuse elle fût allée à lui, si elle avait +pu franchir le seuil de sa prison? + +Toutefois, au bout d'un instant, une réflexion cruelle lui vint, +et une tristesse inattendue lui gâta son bonheur. + +D'où venait que le loyal gentilhomme avait recours à ces procédés +mystérieux pour approcher de la femme qu'il aimait? Pourquoi +n'allait-il pas simplement, franchement, trouver M. de Beaufort, +et ne lui demandait-il pas la main de sa fille? + +Pourquoi, enfin, ces moyens détournés, qui semblaient si +incompatibles avec la nature élevée et droite du jeune marin? + +Il y avait là un point noir, dont l'ombre passa sur sa joie. + +Quoi qu'il en soit, cette impression dura peu, et reprise aussitôt +par l'intérêt puissant qu'éveillait en elle la présence de Gaston, +elle revint vers la fenêtre et s'y pencha de nouveau. + +Cette fois, Gaston était seul. Son compagnon s'était retiré. + +Le jeune commandant se tenait debout à la fenêtre ouverte, et il +semblait prendre la topographie du couvent. + +Tantôt son regard plongeait dans l'enclos et suivait la clôture; +tantôt il s'arrêtait sur le couvent même, et en fouillait âprement +tous les étages. + +Edmée n'eut pas de peine à deviner ce qu'il cherchait ainsi; du +moins, elle crut que son observation se portait surtout sur les +cellules où il espérait découvrir la retraite de mademoiselle de +Beaufort. + +Mais elle ne tarda pas à être singulièrement détrompée. + +En effet, au bout de quelques minutes, elle s'aperçut avec +stupéfaction que le regard de Gaston se fixait obstinément sur un +autre point de la communauté, et quelque chose de bien important +devait l'attirer de ce côté, car il ne prit bientôt plus aucune +attention aux autres parties du couvent et même, à un moment, elle +remarqua qu'il échangeait quelques signaux rapides avec une +personne qu'elle ne pouvait pas voir. + +Qu'est-ce que cela voulait dire? + +Que se passait-il de ce côté? et quelle intelligence Gaston +s'était-il ménagée? + +Elle en fut presque effrayée et retomba dans les mauvais soupçons +que lui avait suggérés son père. + +Peu après, du reste, elle fut rendue à elle-même et à toutes ses +réflexions. + +Gaston avait fermé la fenêtre; la lumière s'était éteinte et elle +avait entendu de nouveau le roulement d'une voiture qui +s'éloignait. + +Il était parti, la nuit s'était faite autour d'elle; elle regagna +tristement sa petite couchette. + +Pendant plusieurs heures, elle resta éveillée et songeant. + +Instinctivement, elle se reprenait à toutes ses appréhensions, et +l'image de Gaston, évoquée à son chevet, ne parvenait ni à la +distraire ni à dissiper ses pensées sombres. + +Aussi fut-elle une des premières à quitter sa cellule le lendemain +matin. + +Elle avait besoin de se confier à Dieu et de le prier du plus +profond de son coeur. + +Elle descendit à la chapelle. + +Elle était déserte à peu près et n'y trouva que deux personnes. + +La soeur sacristine et une jeune femme, qu'elle avait remarquée +depuis plusieurs jours et qui était venue au couvent, lui avait-on +dit, pour y passer quelques semaines de retraite. + +Ce n'était point là un fait nouveau pour Edmée, et elle savait +depuis longtemps que c'est une coutume admise, pour faciliter à +certaines âmes pieuses de se retirer momentanément du monde et de +se réconforter dans le recueillement et la prière. + +La jeune femme avait un moment éveillé l'attention d'Edmée; mais +elle était toujours voilée, et paraissait absorbée dans ses +méditations; elle n'insista pas, et s'était défendue jusque-là de +toute curiosité indiscrète. Mais ce matin, elle ne put rester +complètement calme, et dès qu'elle l'eut aperçue, elle ne la +quitta plus du regard. + +La sacristine continuait ses fonctions banales; elle allait d'un +pas furtif, presque silencieux, à travers la chapelle, donnant un +coup d'oeil à chaque objet, surveillant avec une investigation +minutieuse. + +Enfin, quand elle eut tout inspecté soigneusement, elle se dirigea +à pas lents vers la sacristie, et disparut. + +Edmée restait seule avec l'inconnue. + +Celle-ci était placée à peu de distance, mais elle ne pouvait la +voir qu'obliquement, et d'ailleurs le voile épais qui tombait de +son front lui cachait entièrement ses traits. + +Seulement, elle remarqua que depuis un moment elle ne lisait plus +son livre d'heures, et qu'elle se tournait souvent vers la +sacristie. + +Elle en fut intriguée, et redoubla d'attention. + +Mais que devint-elle quand tout à coup la jeune femme se leva de +sa chaise, écarta brusquement son voile, et lui laissa voir son +visage, tout en mettant un doigt sur sa bouche. + +Edmée eut toutes les peines du monde à se contenir. + +C'était soeur Rosalie! + +Mais déjà Fanny Stevenson avait quitté sa place et venait à elle. + +Edmée l'attendit droite, immobile, glacée comme une statue de +marbre. + + + + +III + + +Quand soeur Rosalie passa près d'elle, elle fit un mouvement +involontaire, comme si elle allait lui parler. + +Fanny Stevenson l'arrêta d'un geste impérieux. + +-- Silence! dit-elle d'un ton rapide; vous ne me connaissez pas; +vous ne m'avez jamais vue; mais je suis près de vous, je veille! +Espérez. + +Puis elle ajouta à voix basse encore. + +-- En rentrant dans votre cellule, regardez dans le bahut qui est +au pied de votre lit! + +Et sur ces mots elle s'éloigna, le voile baissé, l'attitude +recueillie, les bras en croix. + +Edmée demeurait confondue, sans parole, sans volonté, anéantie. + +Un moment, elle avait pu croire qu'elle était le jouet de quelque +illusion. C'était une ressemblance inouïe, impossible, mais ce +n'était pas soeur Rosalie. + +Maintenant, elle ne pouvait plus douter. + +Soeur Rosalie avait dépouillé ses vêtements de religieuse; elle +s'était introduite dans cette communauté sous un nom d'emprunt, en +prétextant un besoin de retraite; elle avait employé le mensonge +et la ruse, et pour cette manoeuvre coupable, elle avait gagné +Gaston et s'en était fait un complice. + +Son coeur se déchira à cette pensée, et elle se rappela les +insinuations de M. de Beaufort. + +Il avait donc dit vrai! + +Et, en effet, soeur Rosalie ne devait avoir d'autre but que de se +rapprocher d'elle et de continuer l'oeuvre ténébreuse qu'elle +poursuivait. + +Mais qu'espérait-elle en agissant de la sorte, et quelles +propositions avait-elle à lui faire? + +Elle regagna sa cellule, en proie à un désordre sans nom. + +La dernière recommandation de soeur Rosalie bruissait encore à son +oreille. + +Quelle nouvelle surprise l'attendait en rentrant? Qu'allait-elle +faire? devait-elle prêter les mains à ce qui se tramait? + +Son hésitation fut courte. + +Il n'y avait d'ailleurs auprès d'elle personne à qui elle pût +demander conseil et elle savait bien qu'on ne l'entraînerait +jamais plus loin qu'elle ne voudrait aller. + +Elle poussa la porte, la referma derrière elle, à double tour, et +marchant au bahut qu'on lui avait désigné, elle en souleva le +couvercle d'une main ferme. + +Le premier objet qui frappa ses regards fut une lettre! Et, +désormais résolue, elle en déchira l'enveloppe, et courut à la +signature. + +Elle était de Gaston de Pradelle! + +Ses yeux se voilèrent de larmes, et sa poitrine se souleva. + +Mais elle surmonta promptement l'émotion qui l'avait saisie, et se +mit à lire. + +Voici ce que contenait cette lettre: + +«Mademoiselle, + +«Pardonnez-moi! et ne vous offensez pas de mon audace; j'aurais dû +attendre, sans doute, m'adresser à M. de Beaufort, que sais-je? -- +mais j'étais si désespéré de vous avoir perdue, je suis si heureux +de vous avoir retrouvée, que je n'ai pu résister au désir de vous +écrire ces quelques lignes; depuis hier, je suis près de vous, je +vois de ma fenêtre la cellule que vous habitez; il me semble que +je vis de votre vie même; et si vous saviez quelle joie m'inonde +et à quels espoirs je m'abandonne! Il faut que je vous parle! Au +nom du ciel ne me repoussez pas! Je ne vous dirai pas qu'il s'agit +du bonheur de toute ma vie, mais il y va peut-être du repos et de +l'honneur de votre père, -- ne vous inquiétez de rien d'ailleurs; +toutes les précautions seront prises pour que personne ne puisse +apprendre que je vous aurai vue! mais vous connaîtrez au moins les +dangers qui vous menacent, et vous aurez, j'en suis sûr, confiance +en ma loyauté! + +«Edmée! Edmée! ne repoussez pas l'homme qui donnerait tout son +sang pour assurer votre bonheur. + +«G. de Pradelle.» + +Edmée lut et relut cette lettre, et elle retira de cette lecture +bien des sentiments divers. + +Que faire? que décider? + +Ce que demandait Gaston était impossible. + +Où le voir, à quelle heure, qu'avait-il à lui dire? + +Et puis elle ne pouvait oublier les paroles de son père; il lui +avait parlé d'ennemis acharnés à sa perte et ces ennemis qu'il lui +avait nommés étaient précisément ceux-là qui venaient la +solliciter jusque dans la sainte demeure où on l'avait placée! + +Ce n'est pas cependant que rien fût venu altérer la confiance +qu'elle avait en Gaston; elle l'aimait plus que jamais, au +contraire, dans la détresse où elle était réduite, et ne pouvait +penser et elle ne pensait pas qu'il y eût quelque perfide +machination dissimulée sous ses paroles. + +Mais soeur Rosalie! + +Quelle était cette, femme? d'où venait cette obstination de sa +part? à quel sentiment attribuer la recherche à laquelle elle se +livrait? + +L'ennemie, c'était elle, à coup sûr, et elle avait abusé de Gaston +pour lui faire accepter une complicité coupable dans l'oeuvre +qu'elle préparait. + +Au bout d'un instant, Edmée déchira lentement et comme à regret le +billet qu'elle venait de recevoir: puis elle s'approcha de la +fenêtre. + +Elle était fort perplexe. + +Elle ne s'était jamais sentie aussi découragée. + +Toute la journée se passa sans qu'elle eût pris un parti, sans que +rien fût venu éclairer les ténèbres qui l'enveloppaient. + +Vers le soir cependant, il lui sembla qu'une apparence de lumière +dissipait en partie cette obscurité. + +Elle reprenait, pour ainsi dire, possession d'elle-même. + +C'était un sentiment confus encore qui se faisait jour à travers +ses hésitations, et s'emparait avec autorité de son esprit. + +Elle se sentait soutenue par son affection pour son père, par son +amour pour Gaston, et à aucun prix elle ne voulait être victime. + +Ce fut, en quelque sorte, un commencement de révolte calme et +froide autant que résolue... + +Mais le moyen lui échappait, et elle cherchait sa voie. + +La nuit venait. + +Le silence commençait à envahir le couvent; de nouvelles +impressions la reprenaient. + +Aux approches de la nuit, elle avait comme des frissons; son +esprit s'exaltait; elle éprouvait un ardent besoin de prier. + +Quand elle priait, à genoux sur la pierre, un grand apaisement se +faisait en elle: mais ce soir-là l'effet ne se produisait pas. + +Après s'être agenouillée, quand elle eut joint les mains et levé +son regard suppliant vers le ciel, le désordre de son coeur ne se +calma point: sa poitrine battait au contraire avec plus de force; +mille pensées l'assaillaient à la fois, et il lui fut impossible +de se retrouver. + +L'image de Gaston ne la quittait plus, mélancolique, attendrie, +murmurant à son oreille des paroles passionnées. + +Elle se releva mécontente, presque irritée contre elle-même, et +elle allait se jeter sur son lit, quand tout à coup un bruit +presque imperceptible qui se fit derrière sa porte attira son +attention de ce côté. + +Il était tard; tout dormait au couvent. Qui donc pouvait venir +jusqu'à elle à une pareille heure? + +Elle n'attendit pas longtemps. + +La clef tourna discrètement dans la serrure, la porte s'ouvrit et +soeur Rosalie entra. + +Edmée recula épouvantée jusqu'à l'extrémité de la cellule. + +Fanny Stevenson n'y prit pas garde. + +D'un pas rapide elle marcha vers la cheminée, souffla la lampe qui +y brûlait, et revint droit à l'angle sombre où Edmée s'était +réfugiée. + +-- Edmée! dit-elle alors d'une voix caressante et douce. + +Mais l'enfant était plus morte que vive; son épouvante n'avait +fait qu'augmenter; elle repoussa vivement la main dont Fanny +Stevenson cherchait à se saisir. + +-- Laissez-moi! laissez-moi! dit-elle d'une voix défaillante. + +-- Vous me repoussez? + +-- Que me voulez-vous? Pourquoi êtes-vous venue me chercher +jusqu'ici? + +-- Je viens vous dire que Gaston vous attend. + +-- Jamais! jamais! + +-- Vous refusez de le voir, de l'entendre. Ah! qui donc vous a +inspiré de pareils sentiments pour les seuls êtres qui vous aiment +et qui donneraient leur vie pour assurer votre bonheur. + +-- Vous le demandez! dit Edmée, en reprenant courage; mais c'est +mon père qui seul a le droit de veiller sur moi et de me +conseiller. + +-- Votre père! répliqua miss Fanny d'un ton incisif; je devais +m'en douter; mais il est une autre personne dont il ne vous a pas +parlé, et qui, elle aussi, a bien les mêmes droits sacrés sur +vous. + +-- Une autre personne? + +-- Votre mère. + +-- Madame de Beaufort! + +Et il y eut dans l'accent dont Edmée prononça ce nom une pointe +d'ironie qui alla droit au coeur de Fanny Stevenson. + +Avidement, elle se pencha vers la jeune fille tout émue. + +-- Et si madame de Beaufort n'était pas votre mère! murmura-t-elle +en lui prenant cette fois les deux mains avec une autorité +farouche. + + + + +IV + + +Edmée se rejeta brusquement en arrière, épouvantée de ce qu'elle +venait d'entendre. + +-- Ah! que dites-vous-là? balbutia-t-elle palpitante et en proie +au plus violent désordre. + +Miss Fanny eut un ricanement sec et strident. + +-- Voyons, chère enfant, poursuivit-elle, ne vous effrayez pas +ainsi et n'ayez pas peur d'une pauvre femme qui n'aime que vous au +monde, et qui ne veut et n'ambitionne rien autre chose que de vous +voir heureuse. Écoutez-moi, répondez-moi; il n'est pas possible +que, depuis longtemps déjà, vous ne vous soyez pas aperçue d'un +détail qui a frappé tous ceux qui vous ont approchée. C'est que +tandis que votre père vous entourait de toute son affection et de +toute sa tendresse, madame de Beaufort ne vous témoignait, elle, +qu'une grande froideur, et réservait toutes ses caresses pour +votre soeur. Est-ce vrai? + +-- Peut-être! + +-- Vous l'avez remarqué! + +-- Quelquefois. + +-- Et vous ne vous êtes jamais demandé la cause de cet +éloigneraient qu'elle paraissait éprouver pour vous? + +-- Si je l'ai remarqué, je ne m'en suis jamais plainte, et j'ai +pensé qu'à mon insu je lui avais sans doute donné quelque sujet de +mécontentement. + +-- Des reproches qu'elle pourrait vous adresser, il n'y en a qu'un +qu'il faille retenir. + +-- Lequel? + +-- C'est que vous êtes la fille de M. de Beaufort et non la +sienne. + +-- Mon Dieu! + +-- Et pour cela, elle vous hait. Votre présence lui est odieuse, +et elle ne sera tranquille et rassurée que lorsqu'elle vous aura +cloîtrée vivante ou enterrée morte. + +-- Ah! cher et excellent père! murmura Edmée avec un sanglot, +comme il a dû souffrir et combien je vais l'aimer davantage! + +Miss Fanny ne répondit pas. + +La touchante résignation de la douce enfant la pénétrait dans ses +sentiments maternels, et elle était bien près elle-même d'éclater +en sanglots. + +Mais elle réagit contre cette défaillance et ne tarda pas à +reprendre. + +Seulement, comme elle allait poursuivre, Edmée venait de faire un +mouvement sous l'empire d'une sensation nouvelle et elle attendit. + +Edmée hésita encore quelques secondes, puis faisant un effort sur +elle-même, elle s'approcha de miss Fanny et baissa la voix. + +-- Vous savez donc l'histoire du passé? interrogea-t-elle d'un +accent troublé. + +-- Oui, chère enfant. + +-- Vous avez connu mon père? + +-- Beaucoup. + +-- Il y a longtemps? + +-- Il y a près de vingt années. + +-- Mais alors... + +-- Quoi? Achevez. + +-- Ma mère! Vous l'avez connue aussi? + +-- Sans doute. + +-- Et... elle est morte? + +Edmée était à bout de force; sans trop savoir ce qu'elle faisait, +elle se jeta éplorée dans les bras de miss Stevenson. + +-- Morte, non, pauvre âme aimée, dit celle-ci, rassurez-vous, elle +vit! + +-- Est-ce possible? + +-- Vous la verrez. + +-- Ne me trompez pas. + +-- Eh! qui aurait la cruauté de vous tromper, chère ange! Non, +elle vit, je le répète... et un jour, bientôt peut-être, elle vous +dira elle-même tout ce qu'elle a souffert de vous avoir perdue, et +la joie qu'elle a ressentie quand elle vous a retrouvée! + +-- Mais d'où vient qu'elle m'a abandonnée? interrogea encore +Edmée, qui avait peine à se retrouver au milieu des idées confuses +qui lui venaient. + +-- Est-ce qu'une mère peut abandonner son enfant? répartit +vivement miss Fanny. + +-- Cependant... + +-- Ah! vous apprendrez quelque jour les tortures qui ont été son +triste lot dans cette vie misérable qu'elle a menée; elle n'était +coupable que d'avoir trop aimé et d'avoir eu confiance, et on a +indignement abusé d'elle. Après son abandon, dont elle ne veut +plus conserver aucune amertume, il lui restait au moins sa fille. +Pauvre enfant! qui n'avait pas demandé à vivre, et à laquelle elle +ne demandait qu'à consacrer ses jours!... Mais on n'a pas voulu +lui laisser cette joie suprême. + +-- Qui cela? + +-- Un jour, on la lui a ravie, et on l'a enfermée entre les murs +d'une étroite prison où elle n'entendit jamais que la tempête +déchaînée, où nulle voix humaine ne vint jamais lui parler de sa +fille. + +-- C'est horrible! + +-- Et ce supplice, que l'on ne souhaiterait pas à son plus cruel +ennemi, ce supplice a duré dix années, dix années, entendez-vous? +pendant lesquelles elle a vieilli, ne redoutant qu'une chose, qui +était de mourir sans avoir revu et embrassé son enfant. + +-- Pauvre mère! + +-- Oui, plaignez-la, chère Edmée, aimez-la surtout!... car +désormais elle n'a plus que vous au monde, et vous seule pourrez +la consoler de toutes les souffrances qu'elle a endurées. + +-- Ah! vous lui direz que je veux la voir. + +-- Et quel bonheur ce sera pour elle de vous appeler sa fille! + +-- Pourquoi n'est-elle pas venue déjà? + +-- Elle était obligée à une grande prudence. + +-- À quel propos? + +-- Madame de Beaufort fait épier toutes ses actions. + +-- Mais mon père? + +-- Lui! + +-- Il est bon, généreux. + +-- Sans doute. + +-- Si vous le voulez, quand il viendra, je lui dirai... + +-- Non! non! interrompit vivement Fanny, le moment n'est pas venu, +il ne faut pas qu'il sache... tout serait compromis! + +-- Je ne vous comprends pas. + +-- C'est que je ne vous ai pas tout dit. + +-- Qu'y a-t-il encore? + +Miss Fanny eut une seconde d'hésitation qu'elle surmonta bien +vite. + +Elle prit dans ses bras l'enfant qui, cette fois, s'abandonna sans +crainte, et la serra follement contre sa poitrine. + +-- Mieux vaut vous dire toute la vérité, poursuivit-elle d'un ton +âpre; il y a des choses que vous ignorez, et ces choses sont +graves. Je vous parlais de votre mère, tout à l'heure. + +-- Oui, oui, parlez-moi d'elle. + +-- Et je vous disais qu'elle était restée seule avec son enfant; +mais il y a un détail qu'il faut bien que vous connaissiez, car il +peut créer à M. de Beaufort un danger terrible. + +-- Que dites-vous? + +-- Cette femme n'était point indigne de l'amour que +M. de Beaufort, qui s'appelait alors le comte de Simier, avait +conçu pour elle; elle était jeune, de caractère léger, peut-être, +mais se rappelant toujours les sévères leçons de vertu qu'elle +avait reçues dans son enfance; et quand elle succomba, elle était +légitimement mariée au comte. + +-- Mariée! répéta Edmée en tressaillant. + +-- Vous comprenez bien? + +-- Sans doute; mais alors, depuis... + +-- Depuis, le comte put la croire morte. + +-- Ah! + +-- Et, en tout cas, l'incendie du presbytère de Smeaton, où avait +eu lieu le mariage, devait lui faire croire qu'il ne restait plus +aucune preuve légale de cette union. + +-- De sorte qu'aujourd'hui... + +-- De sorte que si la malheureuse abandonnée voulait aujourd'hui +revendiquer ses droits incontestables, savez-vous ce qui +arriverait? + +-- Oh! taisez-vous, c'est affreux? Et mon père le sait, sans aucun +doute, et voilà pourquoi il est maintenant si triste, si soucieux. +Quelle épouvantable épreuve! + +Edmée laissa tomber son front dans ses deux mains, et pendant +quelques secondes elle garda le silence. + +Miss Fanny l'observait avec inquiétude. + +Enfin, elle releva la tête, et, à travers l'obscurité, ses regards +s'attachèrent ardents et fixes à la soeur Rosalie. + +-- Quelle effroyable aventure! reprit-elle d'une voix tremblante; +mais vous ne m'avez pas tout dit. + +-- Que désirez-vous savoir encore? + +-- Ma mère? + +-- Eh bien! + +-- Vous la voyez souvent. C'est elle probablement qui vous envoie +vers moi. + +-- Ah! si elle pouvait vous dire elle-même tout l'amour qui est en +elle. + +-- Je l'aime, moi aussi, et je suis disposée à lui faire oublier +tout ce qu'elle a souffert. + +-- Elle n'a jamais demandé autre chose à Dieu. Seulement, elle ne +veut pas qu'on lui enlève son enfant; et cela, on ne peut le lui +refuser! Aussi, quand elle a appris la séquestration dont vous +étiez victime; quand surtout elle a compris que l'on allait vous +retrancher du monde pour vous enfermer dans un cloître, alors, la +révolte s'est faite dans son coeur, et elle a juré de rendre le +mal pour le mal. + +-- Sans doute. + +-- Qui oserait l'en blâmer? + +-- Personne, assurément. Mais en agissant de la sorte, elle n'a +pas pensé qu'elle allait placer sa fille dans une situation +terrible. + +-- Que voulez-vous dire? + +-- Moi, j'ai été habituée à considérer M. de Beaufort comme le +meilleur et le plus affectueux des pères; et s'il lui arrivait +malheur à cause de moi, je sens bien que je n'y survivrais pas. + +-- Edmée!... + +-- Vous le lui direz, n'est-ce pas? Et, ce qui vaut mieux, vous la +prierez de venir. On ne lui refusera pas de me voir! et elle +connaîtra mon âme tout entière. Voyez-vous, je suis bien jeune +encore, et j'ignore bien des choses; mais il est impossible +qu'elle ne soit pas touchée par les prières que je lui adresserai! +Tenez, laissez-moi ajouter quelques mots encore. Si la révélation +que vous venez de me faire ne m'a pas étonnée autant que vous vous +y attendiez sans doute, c'est qu'il y avait en moi, depuis +longtemps déjà, un pressentiment de ce qui arrive. Il me semblait +que madame de Beaufort ne m'aimait pas comme une mère doit aimer +son enfant. Vaguement j'avais l'instinct de la vérité, et dans mon +isolement je m'étais fait un idéal que je pusse aimer avec toutes +les tendresses, tous les abandons de l'amour filial: et si vous +saviez quel trésor d'affection je conservais au fond de mon coeur +à celle qui fut ma mère! Oh! elle peut être assurée que du jour où +je l'aurai retrouvée je ne la quitterai plus jamais, et son +désespoir, sa haine, sa jalousie, se fondront sous les caresses +que je lui prodiguerai. Croyez-vous que cela ne vaille pas mieux +que la vengeance qu'elle médite, et qui ne ferait pas seulement le +malheur de M. de Beaufort, mais qui me tuerait infailliblement. +Voilà ce qu'il faut lui dire, entendez-vous, et vous y ajouterez +les baisers de sa fille qui ne sera tout à fait heureuse que +lorsqu'elle pourra les lui donner elle-même. + +En parlant ainsi, Edmée prit à son tour miss Fanny dans ses bras, +et la serra tendrement contre sa poitrine. + +Mais presque aussitôt, elle se dressa inquiète et troublée. + +-- Eh quoi! vous pleurez! dit-elle, frappée de surprise. + +-- Ce n'est rien, balbutia miss Fanny les joues baignées de +larmes; ce que vous venez de me dire m'a attendrie; je n'ai pas +été maîtresse de me contenir; cela a été plus fort que moi. Mais +je suis forte, voyez, et je saurai... + +-- Mon Dieu! fit Edmée, c'est bizarre! + +-- Quoi donc? + +-- Ce que j'éprouve. + +-- Qu'avez-vous? + +-- Depuis que vous m'avez parlé de ma mère, depuis que je sais +qu'elle vit, que je vais la voir, il me semble parfois que son +image se présente à moi, et alors... + +-- Alors?... + +-- Mais qui êtes-vous donc vous-même, qui me parlez avec tant de +bonté, qui vous intéressez à moi avec tant de dévouement? + +-- Qu'importe? + +-- Ne me cachez rien. Voyons, vous m'avez dit naguère que vous +aviez une enfant. + +-- C'est vrai. + +-- Qu'on vous l'avait enlevée, et que depuis vous la pleuriez +toujours. C'était une fille, n'est-ce pas? + +-- Sans doute. + +-- Quel âge aurait-elle aujourd'hui? + +-- Mais... + +-- Mon âge peut-être? + +-- En effet. + +-- C'est qu'alors... si vous saviez les idées qui me viennent. + +-- Edmée! + +-- Il y a si longtemps que je suis privée de ses caresses, et ce +serait une si douce joie de la presser contre mon coeur, en +l'appelant ma mère. + +-- Ne parlez pas ainsi, ne m'ôtez pas le peu de force qui me +reste. + +-- Mais c'est donc vrai? + +-- Quoi? + +-- Vous! C'est vous! Vous ne répondez pas? Ah! vous êtes ma mère! +Et que béni soit Dieu, qui m'envoie la plus douce consolation que +je pouvais attendre de lui, ma mère!... + +-- Tais-toi! tais-toi, mon enfant bien-aimée, murmura miss Fanny, +à bout de courage et donnant un libre cours à son amour maternel. +Oui! oui! c'est moi. Tu l'as compris et je n'ai pas la force de +repousser le bonheur qui m'est offert. Pauvre chère? Ah! il y a +longtemps que moi aussi j'attendais cette heure bénie. Ils t'ont +bien fait souffrir! Ils avaient peur et voulaient te séparer du +monde, te jeter dans un couvent, pour que l'écho du passé ne pût +venir jusqu'à toi. Mais je veillais, vois-tu, et je suis arrivée à +temps pour empêcher une pareille infamie. + +-- Que voulez-vous faire? interrogea doucement Edmée. + +-- Tu ne me quitteras plus. Je ne veux pas que tu restes entre +leurs mains. + +-- Que craignez-vous donc? + +-- Tout... Il faut tout craindre. + +-- Mais je ne consentirai jamais... + +Miss Fanny eut un geste violent. + +-- Eh, sans doute! répliqua-t-elle d'une voix stridente, je ne +doute ni de ton amour ni de ta résolution, à cette heure... parce +que je suis là près de toi, et que je te soutiens de mon énergie +et de mon ardente affection. Mais que je m'oublie un instant, que +je cesse de veiller une seconde, et demain, ils t'auront reprise, +et iront t'enfermer dans quelque cloître inconnu, loin de Paris, +au fond de la province, où jamais plus on n'entendra parler de +toi! + +-- Croyez-vous que j'accepte un pareil sort?... + +-- Pauvre cher trésor! Non... tu résisteras, priant et pleurant... +Mais est-ce que les prières et les larmes ont jamais attendri les +bourreaux? + +-- Ah! mon père, du moins... + +-- On ne le consultera pas. Cela se fera mystérieusement, à son +insu, et quand il l'apprendra, il sera trop tard, car le moment +psychologique sera venu, et toi-même tu auras été vaincue. + +-- Que dites-vous? + +-- Ce que tu ignores et ce que je sais, moi! -- Oh! on n'emploiera +pas la torture; on se gardera bien de heurter des sentiments +vivaces qu'une tyrannie brutale ne ferait qu'exalter... mais on +fera appel à ton amour filial, on t'enveloppera de mysticisme et +d'amour divin... on lassera peu à peu ta résistance, en te parlant +de sacrifice ou de renoncement, dans une langue harmonieuse et +tendre qui pénétrera ton coeur, et un jour tu seras tout étonnée +toi-même d'avoir oublié... ta mère qui t'aimait tant, et l'homme +qui t'avait choisie comme la compagne sainte de sa vie. + +-- Gaston! murmura faiblement Edmée. + +-- Oui, Gaston! Comprends-tu? Et ce n'est pas ce que tu veux, +n'est-ce pas; car tu l'aimes! + +-- Ma mère!... + +-- Tu l'aimes, te dis-je; et n'est-il pas digne de ton amour? + +-- Enfin, que me conseillez-vous? dit encore l'enfant tout +étourdie de ce qu'elle entendait. + +Miss Fanny ne lui laissa pas le temps de réfléchir. + +-- Les instants sont précieux, dit-elle; madame de Beaufort +poursuit son but avec une vigilance implacable, et ton père, trop +bon, ne soupçonne rien de ce qu'elle prépare. Il faut donc se +hâter, car demain, peut-être, il sera trop tard, et l'on me +fermera l'entrée de cette communauté d'où l'on t'aura arrachée +toi-même. + +-- Vous m'effrayez! + +-- Tu as confiance en moi, n'est-ce pas? Tu sais que je ne te +conseillerai rien qu'une mère ne puisse demander à sa fille! + +-- Que dois-je faire? + +-- Il faut fuir! + +-- Grand Dieu!... + +-- Déjà, peut-être, madame de Beaufort est-elle avertie; la pensée +peut lui venir de profiter de cette nuit pour mettre à exécution +le projet qu'elle a formé. + +-- Fuir! répéta Edmée avec un frisson... Mais songez donc! + +-- J'ai songé à tout! C'est aujourd'hui samedi. À minuit, pour se +préparer à la célébration et à la communion du dimanche, toutes +les soeurs et quelques pensionnaires, se rendront à la chapelle; +tu t'y rendras, et je m'y trouverai aussi. Mais avant que l'office +ne soit fini, nous aurons quitté la communauté. + +-- Et si l'on nous surprenait? + +-- Il n'y aura, à cette heure, aucune surveillance au dehors. Nous +traverserons le verger sans être inquiétées, et Palmer nous +attendra dans la maison que tu as pu remarquer en face de ta +fenêtre. + +-- Oh! comme je vais avoir peur! + +-- Je n'ai pas voulu donner l'éveil en demandant une voiture, dont +l'arrivée pendant la nuit aux abords d'un couvent pourrait +paraître suspect. Nous partirons à pied, escortées de Palmer et de +Gaston, et, en moins d'une demi-heure, nous aurons rejoint celui +qui t'attend. + +-- Gaston! + +-- Tu consens, n'est-ce pas? Et demain, bien assurée qu'on ne +pourra plus t'enlever à mon amour, Gaston et moi, nous irons +trouver M. de Beaufort... ah! ne crains rien, car je jure, par ton +bonheur même, que je ne ferai rien qui puisse le troubler dans sa +sécurité. Est-ce convenu? + +-- Je ferai ce que vous voudrez. + +-- Et crois bien que tu n'auras rien à regretter. + +Sur ces mots, miss Fanny embrassa tendrement Edmée, et s'éloigna à +pas rapides pour regagner sa cellule. + +Edmée s'était laissée tomber accablée sur une chaise, et elle +resta une longue heure ainsi, repassant dans sa mémoire tout ce +qui venait de se passer. + +Le premier coup de minuit la trouva dans la même attitude +recueillie et pensive. + + + + +V + + +Machinalement, quand elle entendit l'appel de la cloche, elle se +leva et fit quelques pas vers la porte. + +Elle entendait autour d'elle, dans les couloirs du couvent, un +murmure de voix et de pas; les cellules s'ouvraient, se fermaient, +et les soeurs allaient à pas lents vers la chapelle qui était +située à l'extrémité de l'aile droite, et à laquelle on accédait +par un étroit et long corridor, percé de meurtrières comme dans +une véritable bastille. + +Edmée jeta une mante sur ses épaules, couvrit ses cheveux d'un +voile épais, et prit à son tour le chemin de la chapelle. + +Il faisait une nuit noire et fraîche; en passant près des +meurtrières, on percevait des bruits lointains, mais nulle des +pieuses filles ne s'occupait de ce qui s'agitait au dehors, et +elles ne songeaient qu'à l'office où elles se rendaient. + +Edmée, elle, était profondément agitée. + +Ce qu'elle allait faire, cette fuite à laquelle elle avait +consenti l'effrayait maintenant plus qu'elle ne l'eût cru tout +d'abord. + +Elle n'avait pas réfléchi. Sa mère lui parlait d'un accent +pénétré, l'accablait de caresses, et le nom de Gaston revenait à +chaque moment dans ses paroles. + +Elle ne pensait qu'à lui! + +Mais depuis un moment bien des terreurs lui venaient; elle eût +voulu voir son père, lui raconter ce qui s'était passé, recueillir +un mot d'encouragement et de tendresse. + +Comme elle arrivait à la chapelle, elle se croisa avec la +supérieure. + +Elle l'avait peu vue encore, et elle lui avait paru froide et +sèche. + +Cette fois, par exception, elle surprit un sourire sur sa lèvre. + +Elle allait passer, elle l'arrêta. + +-- Mon enfant, lui dit-elle d'un ton composé et doux, je suis +heureuse des dispositions où je vous vois. Priez Dieu du plus +profond de votre coeur; demandez-lui de vous envoyer un rayon de +sa grâce, et après l'office venez me trouver; il y a quelqu'un qui +aura à vous parler. + +-- À moi, madame? fit Edmée étonnée. + +-- À vous, oui, mon enfant; ne vous tourmentez pas, et croyez que +l'on s'intéresse à votre sort. + +-- Mais, dites-moi au moins... + +-- Tout à l'heure. Allez et élevez votre âme vers Celui qui seul +peut nous consoler. + +Et elle entra à la chapelle et gagna la place qui lui était +réservée. + +Edmée alla s'agenouiller dans un coin obscur, sans rien voir, pour +ainsi dire, sans rien entendre. + +L'office commençait: elle fit un effort pour prier. + +Mais elle ne le put pas. + +Un sentiment supérieur s'emparait d'elle et l'absorbait tout +entière. + +Quelques minutes s'écoulèrent ainsi; puis tout à coup elle sentit +une main la toucher vivement à l'épaule, pendant qu'une voix +murmurait à son oreille: + +-- Ne bougez pas! disait la voix; ne vous retournez pas surtout. +C'est votre mère qui vous parle. Écoutez. + +Edmée laissa tomber son front dans ses deux mains et prêta une +oreille avide. La voix continua: + +-- Madame de Beaufort est ici! Il n'y a plus à hésiter: cette +femme a tout appris, et comme je le prévoyais, vous êtes perdue! + +-- Mon Dieu! sanglota Edmée. + +-- Il faut choisir entre votre mère et cette femme; il faut +décider si vous voulez renoncer à Gaston qui vous aime et que vous +aimez! + +Edmée garda le silence, mais miss Fanny vit un frisson remuer ses +épaules. + +-- Tout est prêt, d'ailleurs, ajouta-t-elle; dans cinq minutes, je +serai à la porte de la sacristie, et j'espère encore que vous ne +me laisserez pas partir désespérée et seule: Edmée! Edmée! + +La pauvre enfant continuait de se taire, retenant son souffle, +n'osant faire un mouvement. + +Alors miss Fanny secoua la tête d'un air sombre, et glissant +doucement à travers les pieuses assistantes agenouillées, le front +baissé, elle gagna sans bruit la porte extérieure. + +Il était temps. + +Les soeurs commençaient à se retirer les unes se dirigeant vers la +sacristie, les autres reprenant le chemin de leurs cellules. + +L'office était fini, mais la supérieure restait toujours +agenouillée. + +Edmée se leva. + +Elle n'avait rien résolu encore. + +D'un pas chancelant, elle marcha vers le corridor qui menait, au +couvent; mais une fois arrivée là, elle se trouva seule et +s'arrêta. + +C'était sa vie même qui se jouait en ce moment; elle pensa à son +père, puis à soeur Rosalie, puis à Gaston; elle pressa sa poitrine +de ses deux mains et, résolument, sans plus réfléchir, elle +descendit dans le verger et marcha droit devant elle. + +Elle venait de se rappeler que madame de Beaufort l'attendait, et +elle ne voulait pas la revoir. + +Elle avait baissé son voile, ramené les plis de sa mante sur ses +épaules, et elle se mit à marcher dans la nuit. + +Du reste, elle ne fut pas longtemps seule. + +Au bout de quelques secondes, elle entendit des pas précipités +derrière elle, et peu après Fanny Stevenson venait la rejoindre. + +Les deux femmes n'échangèrent pas une parole. + +Le moment était redoutable. Le moindre retard pouvait être fatal. + +Miss Fanny se contenta de lui prendre le bras par un mouvement +brusque. + +-- Vous êtes venue... c'est bien! dit-elle à voix rapide et basse. +Marchons! + +Et elle l'entraîna. + +Elles atteignirent bientôt la porte de l'enclos. Miss Fanny s'en +était procuré la clef; elle l'ouvrit d'un geste fébrile, et elles +en franchirent le seuil. + +Puis elle marcha vers la maison abandonnée, qui, n'était qu'à +quelques pas. + +-- Gaston nous attend! dit-elle encore à l'oreille d'Edmée. + +Et elles pénétrèrent enfin dans la maison. Malheureusement, elles +devaient rencontrer là une première déception. + +Gaston ne se trouvait pas au rendez-vous, Palmer seul les +attendait. + +-- Et M. de Pradelle? interrogea vivement Fanny Stevenson. + +-- M. de Pradelle était ici vers onze heures, répondit Palmer; et +il n'a pas quitté son poste jusqu'au premier coup de minuit. + +-- Il est parti? + +--Faites excuse, miss... M. de Pradelle est parti, parce que l'on +est venu le chercher, mais il va revenir. + +-- Voilà qui est bien invraisemblable, dit la jeune femme. Qui +donc savait que M. de Pradelle fût ici? + +-- Gobson. + +-- Lui! Et que venait-il faire? Qui l'envoyait? que voulait-il? + +-- Ça... je n'en sais rien! répondit Palmer. Seulement, il fallait +que ce fût bien important, car, dès que Gobson eut parlé au +commandant, ce dernier n'a pas hésité. + +Un pli soucieux, creusa le front de Fanny Stevenson. + +--Voilà qui est bizarre! murmura-t-elle. Il y a là quelque +machination nouvelle que dans sa loyauté le commandant n'a pas +pénétrée... pourvu que... + +Et prise d'une pensée subite, elle entraîna Palmer à l'écart, et +se pencha avidement à son oreille. + +-- Est-ce que par hasard, dit Fanny avec un frisson, +M. de Pradelle portait Sur lui les parchemins que je lui ai +confiés? + +Palmer s'inclina d'un air singulier. + +--C'est probable, répondit-il; car, depuis le jour où vous les lui +avez remis, je suis certain qu'il ne les a pas quittés. Fanny +Stevenson devint blême. + +-- Plus de doute, se dit-elle, comme se parlant à elle-même; et +pourtant j'hésite encore à croire que la pensée d'un pareil crime +soit venue à cette misérable... + +Elle n'acheva pas. + +Une rumeur, venant du couvent, avait frappé son oreille, et elle +s'était tournée vers Edmée, qui n'avait rien perdu de ce qui +s'était passé. + +-- Notre fuite est découverte, dit-elle; il ne faut pas rester une +minute de plus. Partez, ou vous êtes perdue! + +-- Ne nous accompagnez-vous pas? demanda Edmée étonnée. + +-- Non! je reste. Madame de Beaufort est là! C'est elle qui mène +tout ceci. Je veux savoir enfin ce que j'ai à redouter de cette +femme. Mais ne craignez rien, chère enfant, ajouta-t-elle en proie +à une terrible inquiétude, qu'elle s'efforçait de dissimuler, +Palmer vous accompagnera, lui. Il connaît les chemins, il sait où +trouver une station de voitures; avant une heure, vous serez en +lieu sûr et à l'abri de toute recherche. + +-- Ah! nous avons eu tort peut-être... balbutia Edmée tremblante. + +-- Non, non, prenez courage. Écoutez! Ils approchent. Par grâce, +par pitié, mon Edmée chérie... + +Et, s'adressant plus particulièrement à Palmer: + +-- Allons, dit-elle d'un ton impérieux, partez, et n'oubliez pas, +vous surtout, que vous me répondez de ma fille! + +Palmer salua d'un air ironique, qui, en toute autre circonstance, +eut certainement frappé la malheureuse mère, mais l'imminence du +danger lui enlevait à cette heure sa pénétration ordinaire, et +elle ne remarqua même pas qu'au moment de franchir le seuil de la +maison l'ex-capitaine d'armes de la marine américaine avait failli +trébucher contre le pas de la porte. + +Un instant après, ils avaient disparu, et presque aussitôt madame +de Beaufort, accompagnée d'un grand nombre de soeurs, faisait +irruption dans la chambre où Fanny Stevenson les attendait. + + + + +VI + + +Dès qu'elle aperçut cette dernière, madame de Beaufort se +précipita de son côté avec un air de triomphe. + +-- Je ne m'étais pas trompée, dit-elle. C'est cette femme qui a +préparé la fuite de ma fille. + +Miss Fanny eut un sourire méprisant. + +-- Votre fille! répondit-elle en se dressant devant madame de +Beaufort. + +Mais la colère de celle-ci était trop violemment excitée en ce +moment, et c'est à peine si elle tint compte de l'interruption et +du ton dont elle était faite. + +-- On la cache, répliqua-t-elle; on veut nous la dérober. + +-- Elle n'est plus ici, interrompit encore miss Fanny. + +-- Vous mentez! + +-- Elle est partie, vous dis-je. + +-- C'est faux! + +-- Eh bien, cherchez! + +Madame de Beaufort adressa un geste impétueux aux soeurs, et +aussitôt celles-ci se répandirent curieuses et fureteuses à +travers les chambres du rez-de-chaussée et du premier étage. + +Mais l'investigation ne devait amener aucun résultat, et quand +madame de Beaufort les vit reparaître, elle ne put réprimer une +exclamation de rage. + +-- Rien! dit-elle. Oh! vous paierez cher une telle audace! + +-- Peut-être, répartit Fanny Stevenson. + +-- M. de Beaufort ne manquera pas de vous demander compte... + +Miss Fanny eut un sourire ironique. + +-- M. de Beaufort! répéta-t-elle d'un ton mordant. C'est lui, en +effet, que j'aurais désiré voir, et s'il se trouvait ici en ce +moment, je ne pense pas qu'il pousserait l'imprudence jusqu'à me +demander de quel droit je suis venue arracher à votre haine la +malheureuse enfant que vous voulez m'enlever! + +-- Ainsi, vous refusez de la rendre? + +-- Je refuse! répondit miss Fanny avec fermeté. + +Et s'approchant de madame de Beaufort, elle ajouta à voix plus +basse et plus ardente: + +-- Mais vous ne savez donc pas qui je suis? Vous ignorez qu'en +outre de ce nom de Fanny Stevenson que je tiens de mon père, il en +est un autre que je tiens de mon époux, et celui-là! craignez, si +vous me poussez à bout, qu'il ne me prenne fantaisie de réclamer +les droits terribles qu'il me donne. + +Madame de Beaufort ne répondit pas tout de suite. + +Les dernières paroles de miss Fanny l'avaient-elles frappée? Un +sentiment nouveau s'était-il fait jour en elle? Ce fut inconscient +peut-être, mais elle se tourna lentement vers les soeurs, qui +écoutaient étonnées, et leur faisait signe de s'éloigner. + +-- Allez, mes soeurs, dit-elle, je vous remercie du concours que +vous m'avez prêté et dont je n'ai plus besoin désormais; +mademoiselle de Beaufort a été enlevée, c'est à la justice +maintenant qu'il appartient d'agir; mais avant de rien +entreprendre, il faut que cette femme parle, et, pour obtenir ce +que j'en attends, il importe que je reste avec elle. + +Pendant que madame de Beaufort s'exprimait ainsi et que les soeurs +gagnaient lentement la porte, Fanny Stevenson s'était assise, +impassible et sombre, plongée dans ses réflexions amères, +attendant l'instant où elle allait se trouver devant sa rivale. + +Ce ne fut pas long. + +Et lorsque la dernière religieuse se fut éloignée, elle vit venir +à elle madame de Beaufort, l'oeil ardent, la poitrine soulevée, la +lèvre tordue par une expression implacable et farouche. + +-- Et maintenant, dit-elle d'un accent plein de fièvre, personne +ne nous écoute; vous pouvez parler, répondez-moi. + +-- Qu'avez-vous à me demander que vous ne sachiez déjà? répliqua +miss Fanny Stevenson; vous m'avez volé ma fille et je l'ai +reprise. Qu'y a-t-il là dont vous ayez à vous plaindre! Maintenant +Edmée est en mon pouvoir et je saurai la garder! Il y a assez +longtemps que je suis privée de ses caresses, et aucune puissance +humaine ne l'arrachera de mes bras. D'ailleurs, elle a choisi +elle-même, sans hésiter, allant confiante et émue vers celle de +ses deux mères qui l'aimait! Car, et c'est là ce qu'il y a +d'atroce et ce qui vous condamne, depuis le jour où elle est +entrée dans votre demeure vous n'avez cessé de la traiter en +étrangère ou en ennemie. Elle ne demandait qu'à vous aimer, et +vous l'avez repoussée toujours, d'abord avec froideur, plus tard +avec haine! Voilà ce que je ne vous pardonnerai jamais. Pauvre +chère Edmée, Oh! tenez, si vous l'aviez entourée de douceur et de +bonté; si vous aviez pris pitié de sa condition misérable; si vous +n'aviez pas tenté de la cloîtrer indignement, lui refusant ainsi +sa part d'amour et de bonheur! peut-être me serais-je attendrie et +aurais-je gardé le silence, me contentant de la voir heureuse par +une autre, évitant d'éveiller ses tristesses, ne demandant à Dieu +que de lui continuer cette sérénité que vous lui eussiez faite. +Mais non! Vous avez torturé sa pauvre âme candide qui ne savait +rien du monde et s'effrayait de votre indifférence. Vous ne lui +avez pas même offert le mensonge de l'affection maternelle, de +sorte que la pauvre abandonnée n'avait pour tout refuge que le +coeur effaré et faible de son père. Eh bien! voilà ce qui a +réveillé en moi toutes les colères et toutes les indignations; je +suis sa mère, j'ai repris mon enfant, et prenez garde maintenant +que je ne vous rende à mon tour tout ce que vous lui avez fait +souffrir. + +Madame de Beaufort, qui avait écouté sans interrompre, haussa +imperceptiblement les épaules, pendant qu'un sourire ironique +relevait le coin de sa lèvre. + +-- Vous voulez vous venger? dit-elle d'un ton railleur, et l'on +m'en avait déjà prévenue, mais, vous voyez, que vos menaces ne +m'ont pas effrayée, et demain... + +-- Demain, interrompit violemment Fanny Stevenson, demain, vous ne +serez plus peut-être que la maîtresse, de M. de Beaufort. + +-- Vous croyez? + +-- J'en suis sûre. + +-- On m'a dit, en effet, que miss Fanny Stevenson avait eu la +précaution de se procurer un double de l'acte authentique de son +mariage avec le comte de Simier. + +-- On vous a dit vrai. + +-- Si ce document était en votre possession, vous, l'auriez déjà +produit. + +-- Ah! vous avez raison, et c'est ainsi sans doute que vous auriez +agi!... Mais, moi, j'ai eu peur. Pourquoi le cacherais-je? À la +veille d'atteindre enfin le but si ardemment poursuivi, instruite +de vos projets, certaine que c'est vainement que l'on +s'adresserait à votre coeur de marbre, j'ai craint de votre part +quelque résolution extrême, quelque attentat odieux contre la +pauvre victime innocente, et, avant d'agir, j'ai voulu m'assurer +que ma fille n'avait plus rien à redouter de vous. + +-- De sorte que maintenant... + +-- Edmée est entre des mains qui sauront la protéger et la +défendre. + +Madame de Beaufort fit un geste de condescendance ironique. + +-- Tout cela est parfait, dit-elle sur un ton de persiflage, et je +commence à croire vraiment à l'existence de ces importants +documents. + +-- Vous raillez! + +-- À Dieu ne plaise! Seulement, après avoir pensé que j'avais +affaire avec une fille que M. Beaufort avait honoré d'un caprice +sur la côte d'Amérique, il m'est doux de reconnaître que je +m'étais trompée, et que j'ai devant moi une véritable comtesse de +Simier. + +-- Dans quelques heures, mademoiselle Wilson n'en doutera plus. + +-- Elle en sera ravie! toutefois, vous me permettrez bien +d'attendre que je vérifie par moi-même... car, en dépit de vos +assurances, j'ai bien quelque raison de croire que vous vous +trompez vous-même; ne voulant pas admettre que vous ayez +l'intention de nous tromper. + +-- Comment cela? + +Madame de Beaufort s'était rapprochée, le regard chargé de lueurs +sombres. + +-- Mon Dieu! c'est fort simple, poursuivit-elle; et vous comprenez +bien, n'est-ce pas, que dans la situation menaçante où je me +trouvais, j'ai dû me renseigner sur votre compte et vous faire +surveiller avec soin? + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! je ne mettrai aucune hésitation à déclarer qu'en effet +il paraît que vous avez entre les mains des papiers fort +compromettants pour M. de Beaufort et pour la femme à laquelle il +a donné son nom. + +-- C'est Gobson qui vous a dit cela? + +-- Lui ou un autre, qu'importe! Mais ce qu'il y a de +particulièrement intéressant dans la communication qui m'a été +faite, c'est que, par une mesure de prudence que l'on ne saurait +trop louer, vous avez cru devoir confier le précieux dépôt à la +loyauté d'un homme qui avait toutes les qualités humaines pour +justifier ce choix. + +-- Vous le savez? + +-- Gobson est un homme habile entre tous; il avait fouillé votre +cellule, et n'avait rien trouvé; alors, il s'est renseigné, il a +écouté aux portes, et en peu de temps il est parvenu à la +conviction que l'homme loyal dont vous avez fait votre confident +ne pouvait être que M. Gaston de Pradelle. + +Instinctivement, pendant que madame de Beaufort parlait, miss +Fanny Stevenson se sentait envahir par le vague soupçon de la +vérité. + +Madame de Beaufort, menacée dans son bonheur, était capable de +tout pour conjurer le danger, et miss Fanny se rappelait que +Gobson était venu chercher Gaston et qu'il s'était éloigné en sa +compagnie. + +L'idée d'un crime traversa son esprit, et elle se prit à +frissonner. + +Madame de Beaufort, qui l'observait, comprit ce qui se passait en +elle; elle ne voulut pas lui laisser le temps de s'abandonner à +l'effroi qui la gagnait, et reprit presque aussitôt: + +-- Eh non! dit-elle sur le même ton railleur, ne vous effrayez pas +ainsi, et si implacable que vous me supposiez, ne croyez pas que +je me sois oubliée jusqu'à concevoir l'idée de me débarrasser par +un crime du jeune commandant que vous destinez à votre fille! Nous +avons des intérêts opposés, voilà tout! Et nous les protégeons de +notre mieux, chacun de son côté... Qui peut y trouver à redire? +Seulement, ne vous plaignez pas trop, si demain, quand vous +redemanderez à M. Gaston de Pradelle les parchemins que vous lui +avez confiés, il vous répond qu'il en a été dépouillé cette nuit, +dans un odieux guet-apens!... + +Miss Fanny étouffa un cri de colère folle et fit un mouvement, +comme pour sauter à la gorge de madame de Beaufort. + +Celle-ci s'inclina. + +-- À demain donc, miss Fanny, ajouta-t-elle en gagnant la porte, +j'espère que cette nuit vous portera conseil et que vous vous +montrerez moins menaçante et plus traitable. + + + + +VII + + +Or, pendant que ceci se passait, Edmée s'était éloignée en +compagnie de Palmer. + +La nuit était noire; une heure venait de sonner; pendant un quart +d'heure au moins ils marchèrent l'un à côté de l'autre sans +échanger une parole. + +Edmée, en proie à une inquiétude que la situation eût suffi à +expliquer, pressait le pas, et ne songeait qu'à gagner un quartier +moins désert, où elle eût trouvé un mouvement et une circulation +qui l'eussent rassurée. + +Les rues qu'elle traversait étaient silencieuses et mornes; il y +avait longtemps que les boutiques et les caboulots avaient retiré +leurs concours à l'éclairage municipal... À peine de loin +rencontrait-elle quelques rares passants, et la voie enténébrée +qu'elle suivait ne se piquait de points lumineux qu'à de longs +intervalles. + +C'était la première fois qu'elle se voyait perdue dans le Paris +nocturne, sous la protection d'un homme qu'elle ne connaissait +pas, et parfois un frisson de terreur passait sur sa chair. + +Elle regrettait d'avoir quitté le couvent et se demandait en quel +lieu on la conduisait ainsi. + +Que n'eût-elle pas donné pour sentir Gaston près d'elle et +s'appuyer sur son bras! + +Pourquoi ne l'avait-il pas attendue: quelle raison impérieuse +l'avait contraint de s'éloigner? + +Sans doute le jeune commandant avait dû croire que soeur Rosalie +n'abandonnerait pas sa fille en pareille occurrence; cela +justifiait son absence. Mais où était-il allé? D'où vient qu'on ne +lui avait rien dit sur ce point? + +À toutes ces causes de trouble s'ajoutaient certaines remarques +qu'elle avait faites, chemin faisant, sur le compte de son +compagnon. + +Cet homme avait des allures étranges, presque suspectes. + +Il n'avançait que d'un pas lourd, s'arrêtait de temps en temps +pour tirer de sa poche un objet qui avait la forme d'un flacon et +qu'il portait fréquemment à ses lèvres. Puis, après s'être essuyé +la bouche et avoir marmotté, en anglais, quelques mots +inintelligibles qu'Edmée ne comprenait pas, il reprenait sa marche +pesante, sur laquelle la pauvre fugitive était obligée de régler +la sienne. + +Au bout d'un moment, ce manège finit par l'impatienter, et elle ne +put s'empêcher de lui faire quelques remontrances. + +Palmer les accueillit par un ricanement obséquieux. + +-- Ne vous fâchez pas, miss, répondit-il d'une voix mal assurée; +et fiez-vous à moi! Car vous pouvez être certaine qu'il ne vous +arrivera aucun mal tant que vous serez sous la protection du +capitaine Palmer, citoyen de la libre Amérique. + +-- Cependant, insista Edmée, il me semble que vous n'êtes pas bien +sûr du chemin que vous me faites suivre? + +Palmer eut un haut-le-corps. + +-- Que dites-vous là, miss! répliqua-t-il sur un ton de doux +reproche; mais je connais ces quartiers aussi bien que je connais +ceux de New-York, qui est la première cité du monde! Seulement, il +faut tenir compte de tout et il fait ce soir un brouillard... + +-- Un brouillard? fit Edmée; mais il n'a jamais fait, au +contraire, de nuit plus claire. + +-- Cela vous plaît à dire, et les jeunes miss comme vous ont des +yeux que n'ont jamais eus de vieux marins comme moi! Pourtant, ce +n'est pas pour me vanter, mais quand j'avais votre âge et que +j'étais mousse à bord du _Washington_, qui est le plus beau +steamer que la mer ait porté, j'aurais à vingt milles, nommé les +cailloux les moins connus de la côte américaine. Mais aujourd'hui +vous comprenez... on a ses soixante ans, et dame... + +-- Marchons, ne nous arrêtons pas, interrompit la jeune fille. +Voyez, il n'y a plus personne maintenant autour de nous; et si +quelque malfaiteur... + +Palmer se dressa de toute sa hauteur, et ferma les poings qu'il +lança à plusieurs reprises en avant. + +-- Oh! oh! dit-il, ceci est une autre affaire; et si la vue a +baissé, il n'en est pas de même du reste; or, il est bon que vous +sachiez, miss, que le capitaine Palmer a été et est encore un des +plus redoutables boxeurs des Provinces Unies. Je sais qu'il n'est +pas bienséant de faire son éloge, et que cela dénote un esprit +borné et vulgaire, mais je dois vous dire, ne fût-ce que pour vous +rassurer, que les plus habiles de vos lutteurs français ne +brilleraient guère contre les deux poings que voici! + +En parlant de la sorte, Palmer avait relevé ses manches, et se +disposait à prendre les différentes poses classiques de la boxe. + +Edmée eut un geste suppliant. + +-- De grâce! capitaine, dit-elle, je vous en prie, ne nous +attardons pas davantage. Songez que l'on nous attend, et qu'à +cette heure... + +Palmer devint grave subitement. + +-- Ce sont d'excellentes raisons, miss, et je n'ai rien à y +opposer. Remettons-nous en route, et vous verrez qu'avant peu... + +Il se reprit à marcher; mais dès les premiers pas et comme si les +paroles qu'il venait de prononcer l'avaient altéré, il tira son +flacon de sa poche et le vida d'une longue gorgée. + +-- Voyez-vous, miss, continua-t-il, en suivant la jeune fille, il +n'est peut-être pas inutile que je vous dise, parce que vous +pourriez vous étonner. Enfin, ça, c'est dans mes conventions avec +miss Fanny Stevenson. + +-- Vos conventions? + +-- Vous l'ignorez? Je m'en doutais. Eh bien, quand je suis entré à +son service -- il y a longtemps de cela -- j'avais un défaut +invétéré: le gin! On peut sans honte confesser ses faiblesses. +Moi, j'étais un ivrogne; on me connaissait bien à Smeaton et à +Québec. On n'est pas parfait, n'est-ce pas? et plus d'une fois +cela a manqué de me porter malheur. + +Quand j'ai rencontré miss Fanny Stevenson, une maîtresse femme +celle-là, continua Palmer, il a fallu prendre un parti. J'étais +ruiné, criblé de dettes; le marchand de gin ne voulait plus faire +crédit, et je serais mort de soif, ce qui doit être la plus +affreuse mort qui se puisse imaginer, du moins je le suppose. +Comprenez-vous? + +-- Oui! oui! Avançons, dit Edmée en l'entraînant. + +-- Mourir de soif! répéta Palmer, poursuivant son idée. Je n'avais +peur de rien, si ce n'est de ça. Alors miss Fanny, qui est un +grand coeur, me dit qu'elle voulait me sauver, qu'elle me +prendrait près d'elle et m'habillerait et me nourrirait; mais tout +cela à la condition que je ne boirais plus. Seulement, et avec une +intelligence qu'un homme n'aurait jamais eue, elle comprit qu'elle +me demandait là une chose impossible, et, pour faire la part du +feu, elle m'accorda le dimanche, pendant lequel je redevenais +libre de me livrer à mon penchant mignon. Voila ce qu'elle a fait, +miss; et depuis, par l'âme de mon père, s'il en avait une, je jure +que j'ai observé fidèlement le contrat. + +Et comme, en jurant ainsi, maître Palmer festonnait légèrement sur +le trottoir, Edmée commença une observation à laquelle l'ex- +capitaine d'armes coupa court par un geste de douce ironie. + +-- Bon, je sais ce que vous allez dire, interrompit-il; mais c'est +que vous n'avez pas réfléchi. + +-- À quoi? + +-- Eh! au jour où nous sommes. + +-- Comment? + +-- Voyons, rappelez-vous, miss; faites moi l'honneur de vous +rappeler, je vous prie; quand nous avons quitté votre mère, tout à +l'heure, n'avez-vous pas entendu une heure sonner à l'horloge du +couvent? + +-- Sans doute. + +-- Une heure après minuit! cela voulait dire que samedi était +fini, et que nous entrions dans le saint jour du Seigneur! + +Et il se mit à rire d'un rire épais et aviné. + +Edmée se sentit froid jusqu'aux os. + +Mais la réalité du danger lui rendit presque aussitôt une énergie +factice, et elle n'eut pas même l'idée d'adresser au capitaine +d'armes un reproche qu'il n'eût pas compris, et que d'ailleurs il +ne méritait pas... + +-- Soit! soit! vous avez raison, dit-elle, et vous êtes resté +fidèle à vos conventions. + +-- À la bonne heure! + +-- Mais vous ne voudrez pas cependant que nous ayons jamais à nous +repentir d'avoir eu confiance en vous, et j'espère que vous +remplirez votre mission comme un homme d'honneur que vous êtes. + +L'ex-capitaine eut un geste attendri. + +-- Vous êtes un ange, miss, répondit-il d'un ton ému; avec des +paroles comme celles-ci, vous me feriez passer par un trou +d'aiguille, quoique cela paraisse impossible. Allons, c'est dit, +et nous allons, cette fois, nous remettre dans la bonne voie, dont +je crains bien qu'en effet nous ne nous soyons un peu écartés. Du +reste, ajouta-t-il en fouillant sa poche et en tirant le flacon, +vos marchands de gin français sont tous d'éhontés voleurs, et ils +n'avaient rempli qu'à moitié cette bouteille qui est déjà vide; +qu'elle aille donc rejoindre les autres, et Dieu me fasse la grâce +de les retrouver pleines toutes au jour du jugement dernier! + +Et d'un mouvement brusque il lança en arrière la fiole, qui alla +se briser sur le pavé. + +Edmée fut soulagée d'un grand poids à cette vue, et c'est d'un +coeur plus léger qu'elle se reprit à marcher. + +Quelle heure était-il? Elle n'en savait absolument rien, et +ignorait également dans quel quartier elle se trouvait. + +La voie dans laquelle ils étaient engagés était large, et +prolongeait au loin sa longue ligne de becs de gaz. + +Tout en marchant, Palmer faisait des efforts inouïs pour +s'orienter. + +Mais il avait beau faire, regarder à droite et à gauche, +interroger les profondeurs sombres de l'horizon, il ne parvenait +pas à se reconnaître. + +Il en conçut un violent dépit; et alors, se raidissant dans son +obstination, ne voulant pas avouer qu'il s'était trompé, il +pénétra dans une rue étroite et longue qui descendait vers la +Seine, et entraîna avec assurance Edmée, qui crut qu'il avait +enfin retrouvé son chemin. + +Mais à mesure qu'ils avançaient, ses appréhensions lui revinrent. + +Elle voyait bien que Palmer était sérieusement égaré. + +-- Mon Dieu! qu'allons-nous devenir! balbutia-t-elle éperdue. + +Palmer ôta son chapeau, s'épongea le front de son mouchoir et +souffla bruyamment. + +-- Voilà qui est incroyable, grommela-t-il. Voyez-vous, miss, cela +n'est pas aussi étonnant que vous pourriez le penser. Depuis +quelque temps, la municipalité de Paris fait opérer des trouées +fréquentes dans ces quartiers, et les plus habiles ne s'y +reconnaissent plus. + +-- Si encore nous pouvions demander notre chemin à quelqu'un. + +-- Bon! fit Palmer en un accès de belle humeur; il y a bien à +Paris un grand nombre de policemen, mais cela se passe ici comme +dans la libre Amérique, et c'est surtout quand on en a besoin +qu'on ne les trouve pas! + +-- Que faire? que faire? dit Edmée avec un sanglot. + +-- Prenez mon bras, si vous êtes fatiguée, miss. C'est le bras +d'un honnête homme, et il saura vous soutenir et vous défendre. +Pour égarés, nous sommes égarés; c'est incontestable, mais en y +mettant de la persévérance, il n'est pas possible... + +-- Continuons donc, fit la pauvre enfant avec résignation. + +Cependant Palmer était sourdement irrité; une sueur abondante +inondait son visage rubicond, et l'on entendait sa respiration +siffler en passant dans sa gorge desséchée. + +À plusieurs reprises il fit claquer sa langue contre son palais en +feu. + +-- Brigands de marchands de gin! grommelait-il, ce sont eux qui +seront cause de ma mort. S'ils ne m'avaient pas volé, comme des +_convicts_ effrontés qu'ils sont, je pourrais encore humecter ma +langue qui est plus sèche qu'une éponge. Oh! si j'étais quelque +chose dans la police! + +Il allait poursuivre; mais tout à coup la parole resta suspendue +sur ses lèvres et, brusquement, il s'arrêta. + +En même temps un immense soupir de satisfaction soulevait sa +poitrine, et il se tournait en souriant vers la jeune fille. + +Celle-ci ne vit pas son sourire dans la nuit, mais elle comprit +que quelque chose d'inattendu, d'inespéré, était survenu et elle +s'en réjouit. + +-- Qu'y a-t-il? demanda-t-elle vivement. + +Palmer étendit son bras vers un point de l'horizon. + +-- Regardez! répondit-il. + +Il y avait à quelques pas, au coin d'une ruelle noire, au rez-de- +chaussée d'une maison borgne, une lumière qui brillait à travers +des rideaux de cotonnade rouge et répandait des lueurs de sang sur +le pavé de la rue. + +-- Qu'est cela? interrogea encore Edmée. + +Palmer eut un nouveau sourire épanoui. + + + + +VIII + + +-- Ça, miss, répondit-il avec complaisance, c'est ce que l'on +appelle ici un caboulot, ou, pour parler plus clairement, un +établissement où, à toute heure de jour et de nuit, le passant, +altéré peut trouver à se rafraîchir. + +-- Ah! j'espère au moins que vous n'avez pas l'idée d'entrer dans +cette maison. + +-- C'est cependant là seulement que l'on pourra nous indiquer +notre chemin. Laissez-moi faire. + +Et comme il se dirigeait déjà vers le caboulot, Edmée le retint. + +-- Au moins vous n'allez pas m'abandonner seule, dans cette rue, +dit-elle. + +Palmer protesta du geste. + +-- N'en croyez rien, répondit-il, car j'entends que vous ne me +quittiez pas. C'est l'affaire d'un moment, le temps de demander +notre route, et après... + +Palmer semblait avoir, depuis un moment, recouvré son aplomb et sa +solidité; la vue du caboulot, l'espoir d'y trouver à s'y +désaltérer lui avaient rendu une partie de sa présence d'esprit; +et c'est d'une main assurée et ferme qu'il ouvrit la porte. + +Il entra suivi de près par Edmée qui se laissait conduire sans +essayer de résister. + +Toute observation eût été inutile; elle le comprenait, et +d'ailleurs, elle espérait maintenant que quelques-unes des +personnes qu'elle allait voir lui indiqueraient son chemin. + +Dès qu'elle eut mis le pied dans la salle du rez-de-chaussée, sa +confiance ne tarda pas à être fortement entamée. + +Il régnait là une fumée opaque, une odeur acre qui la prit à la +gorge, et les premiers visages qui frappèrent son regard étaient +si repoussants, il y avait une telle expression d'abrutissement +sur ces physionomies dont jamais elle n'avait connu d'équivalent, +qu'en dépit de sa résolution elle éprouva un profond dégoût, et +qu'en même temps elle se sentit prise de nouvelles terreurs. + +Elle chercha Palmer pour se rapprocher de lui et lui communiquer +ses inquiétudes. + +Mais celui-ci avait aperçu le comptoir de zinc derrière lequel se +tenait une énorme matrone, et il s'était fait servir une abondante +libation. + +-- M. Palmer! supplia-t-elle, en le touchant de la main. + +Palmer avala le contenu du verre que l'on venait de lui remplir. + +Il se retourna réconforté. + +-- Nous y voici, miss, répondit-il; vous voyez, ça n'a pas été +long. Et maintenant, nous allons nous occuper des choses +sérieuses. + +Mais comme il se disposait à questionner la matrone son pied +s'engagea dans un escabeau placé près du comptoir, et il manqua de +tomber. + +-- Ce n'est rien! dit-il en se raidissant; et nous en avons vu +bien d'autres... Voyons... nous allons partir... ayez confiance en +moi... et si quelqu'un osait... + +Le malheureux était complètement étourdi. La chaleur intense qui +régnait dans la salle, la fumée épaisse du tabac, l'odeur combinée +des différentes liqueurs alcooliques, tout cela avait agi sur son +cerveau, et il commençait à perdre le sentiment de lui-même. + +Il promena autour de lui des regards hébétés et stupides. + +-- Ah çà! où sommes-nous donc ici? balbutia-t-il en tournant +autour du comptoir et se dirigeant comme malgré lui vers les +tables occupées par les étranges clients du caboulot. Dieu damne! +Je ne m'y reconnais plus, et à moins que ce ne soit ces +gentlemen... + +Des rires cyniques l'interrompirent... et il se dressa à la +manière des ivrognes... + +Cependant, les consommateurs du sinistre établissement avaient +fini par remarquer le nouveau venu, et, en le voyant osciller sur +lui-même, ils s'étaient mis à échanger entre eux des quolibets +grossiers, entremêlés de propos ignobles. + +-- Eh bien! il est un rien poivre! dit l'un. + +-- Où a-t-il pris cette paille? ajouta un second. + +-- Il faut aller le remiser! conclut un troisième. + +Palmer écoutait sans comprendre, l'oeil atone, les bras inertes. + +Il n'avait pas été initié encore aux mystères de l'argot et se +contentait de regarder en ébauchant un sourire. + +Mais bientôt la situation s'accentua et prit une autre tournure. + +Après avoir accueilli l'apparition de l'ex-capitaine d'armes par +une bordée de lazzis, quelques-uns des consommateurs venaient +d'apercevoir Edmée, et presque instantanément ils changèrent +d'allure et de langage. + +D'abord, ce fut une impression manifeste d'étonnement. + +Les jolies filles étaient très rares dans le caboulot de la mère +Michel, et, en tout cas, quand par hasard quelques-unes s'y +égaraient, ce ne pouvait être que certaines malheureuses +appartenant au personnel le plus abject de ces quartiers. + +On les connaissait presque toutes; la matrone les saluait d'un +geste cynique, et chaque hôte du bouge savait à qui il avait +affaire. + +Mais ici, c'était bien différent. + +Jamais encore on n'avait vu un visage plus gracieux, un regard +plus doux, un corps plus svelte, une attitude plus décente. + +On eût dit quelque apparition céleste dans un cercle de démons. + +L'effet ne se fit pas attendre. + +Les, yeux s'allumèrent pleins de convoitise ardente, et l'un des +plus audacieux de la bande se leva de table et fit quelques pas +vers le comptoir. + +C'était un grand garçon, habitué du caboulot, ancien boucher, que +l'on appelait le _Coupeur_, un spirituel sobriquet sous lequel il +était fort connu dans l'établissement. Quant à son autre nom, on +l'ignorait; il avait le front déprimé, les épaules robustes et +voûtées, et l'oeil, les lèvres, toute la physionomie enfin, +exsudait la passion et le désir effrénés. + +Il n'avait pas proféré une parole; mais sa poitrine avait des +grondements de fauve; son intention n'était douteuse pour aucun +des assistants. + +On devinait facilement la scène qui allait se passer, et il ne +pouvait venir à l'esprit de ces étranges témoins, la pensée d'y +mettre opposition. + +Cependant Edmée n'avait pas fait un mouvement. Réfugiée derrière +Palmer, elle ne songeait qu'à fuir. À travers la fumée opaque, +elle ne voyait rien et ne comprenait que bien vaguement une partie +du danger qu'elle courait. + +Mais quand elle aperçut le _Coupeur_ qui se dirigeait de son côté, +qu'elle distingua ses traits repoussants et qu'elle remarqua +surtout la hideuse expression de luxure qui faisait briller son +regard, son sang se figea dans ses veines; elle eut l'instinct de +ce que voulait cet homme, et, les joues livides, le geste affolé, +elle enfonça ses doigts dans le bras de Palmer. + +Une plaisanterie grossière du _Coupeur_ vint encore ajouter à son +épouvante. + +-- De quoi! de quoi! dit l'ancien boucher en avançant à pas lents, +avec un rictus ignoble au coin de la bouche; est-ce que l'amour +vous fait peur? ou craignez-vous de rendre jaloux le boule-dogue +qui vous accompagne? + +Une hilarité générale salua ces paroles. On trouva la plaisanterie +tout à fait de bon goût, et chacun crut devoir l'appuyer de +quolibets nouveaux à l'adresse de Palmer. + +-- Bien envoyé! dit l'un. + +-- Il est rien _bate_, le gros vieux! ajouta un autre. + +-- Et s'il renifle, on l'enverra éternuer à Chaillot, proposa un +troisième. + +Pendant que ceci se passait, l'attitude de Palmer s'était +sensiblement modifiée. + +Sous l'impression des attaques dont il était l'objet, il avait +secoué fortement la tête, à la manière des dogues acculés, et +l'ivresse qui alourdissait son sang s'était presque dissipée. + +Palmer était d'ailleurs très brave, et exceptionnellement, il +adorait les bagarres. Il n'avait rien exagéré en disant qu'il +était un des plus redoutables boxeurs de la jeune Amérique, et sa +réputation n'était plus à faire, aussi bien dans les États du Nord +que dans ceux du Midi. + +Il se mit donc à observer le _Coupeur_, et prêt à tout événement, +pour voir venir, se plaça devant Edmée qui n'osait plus regarder. + +Le _Coupeur _avait continué d'avancer; maintenant il n'avait plus +qu'à étendre la main pour le toucher. + +Il s'arrêta, et, d'un air goguenard, s'inclinant humblement. + +-- Alors, dit-il d'un accent traînant, vous prétendez la garder +pour vous tout seul? + +-- Je ne prétends rien autre chose, répliqua Palmer. + +-- Pour ce qui est de ça, riposta le _Coupeur_, nul ne s'y oppose, +mais quant à la petite, c'est une autre paire de manches, et je me +chargerai de la conduire moi-même dans sa famille. + +Pour toute réponse, Palmer se tourna avec résolution vers Edmée. + +-- Miss, lui dit-il d'un ton ferme et grave, veuillez, je vous +prie, me pardonner de vous avoir, par mon intempérance, exposée à +de pareilles injures; j'espère que vous sortirez saine et sauve de +ce danger où je suis bien coupable, et je jure que tant qu'il me +restera une goutte de sang dans les veines, vous n'aurez rien à +craindre de ces misérables. Gagnez donc la porte avec assurance; +je reste, moi, pour vous protéger et châtier ceux qui oseraient +s'opposer à votre retraite. + +Pendant que Palmer parlait de la sorte d'un air résolu qui, un +moment, réconforta Edmée et lui rendit un peu d'espoir, le +_Coupeur_, qui observait le mouvement, exécuta un bond vers la +jeune fille, et, avant qu'elle eût fait quelques pas, il lui +saisissait le bras d'une main brutale. + +--Ah! vous me faites mal! balbutia Edmée d'une, voix défaillante. + +Mais inaccessible à toute pitié, incapable de se laisser toucher, +le bandit l'attira impérieusement à lui et il se disposait à +entourer sa taille de ses deux bras vigoureux quand une horrible +imprécation de douleur et de rage retentit dans la salle. + +Cela avait été instantané! -- pour ainsi dire, ceux qui +regardaient n'avaient rien vu, -- mais le Coupeur était allé +s'aplatir contre le comptoir de zinc, la poitrine sifflante et le +visage inondé de sang. + +Au moment où il se penchait vers Edmée, Palmer lui avait appliqué, +entre les deux yeux, le plus remarquable coup de poing qu'un +boxeur eût jamais administré. + +Il y avait de quoi tuer un boeuf. + +Un murmure de stupéfaction courut dans les rangs des témoins de +cette scène et chacun se leva pour voir. + +Pour être vrai, nous devons ajouter qu'il se mêlait, à ce murmure +étonné, une certaine nuance d'admiration. + +D'ailleurs, ce n'était pas fini, et il était intéressant +d'attendre la suite. + +Le _Coupeur_, un moment étourdi, s'était énergiquement redressé et +à moitié aveuglé par le sang qui coulait en abondance de son front +meurtri, il semblait se ramasser pour fondre sur son redoutable +adversaire. + +Seulement il avait compris tout de suite qu'il n'était pas de +force à lutter avec les mêmes armes, et il venait de tirer de sa +poche un énorme couteau catalan. + +-- Ah! canaille! grommela-t-il, tu veux m'échapper, mille millions +de tonnerre! Tu ne sortiras d'ici que les pieds devant. Attends! +attends! + +Et brandissant son couteau, dont la lame aiguë traçait, à travers +la buée, de sanglants éclairs, il fit quelques pas vers l'ex- +capitaine d'armes. + +Il avait, la face convulsée; et, de son souffle puissant, il +chassait au loin les gouttes de sang qui rougissaient sa lèvre. + +On ne pouvait rien imaginer de plus hideux. La matrone, qui ne +s'effrayait pourtant pas facilement, s'était levée de son comptoir +et suppliait d'une voix rauque. + +-- _Coupeur! Coupeur!_ disait-elle, prends garde à ce que tu vas +faire. Tu vas retourner _là-bas_. La _rousse_ rôde dans la rue. Je +l'ai vue tout à l'heure, et si tu es pincé, cette fois, ton compte +sera bon. + +Mais le _Coupeur_ n'écoutait plus: une fureur aveugle s'était +emparée de lui et le grisait. Encore un pas et c'en était fait +peut-être de Palmer. Mais à ce moment, il se passa quelque chose +d'invraisemblable. + +Tout à coup, sans transition, sans cause appréciable, la plupart +des clients s'enfuirent précipitamment de leur place, et, en un +clin d'oeil, comme par enchantement, la salle se vida presque +entièrement. + +Le _Coupeur_ lui-même avait tressailli, et, d'un mouvement rapide, +refermant son couteau, il avait tourné un regard inquiet vers la +matrone. + +-- Qu'est-ce que je te disais! fit celle-ci. Allons, file! et plus +vite que ça!... Tu connais la route; ne laisse pas traîner tes +guêtres plus longtemps ici; car il n'y va pas faire bon tout à +l'heure pour les chevaux de retour! + +Le _Coupeur_ ne se le fit pas dire deux fois, et, gagnant le fond +de la salle, il détala avec une agilité qu'on ne lui aurait pas +supposée. + +Quant à Palmer, il était resté interdit. + +-- Qu'est-ce que cela veut dire? murmura-t-il en s'adressant à la +matrone. + +Celle-ci haussa les épaules par un geste de douce commisération: + +-- Cela veut dire, répondit-elle, que ceux-ci ont l'oreille fine, +et qu'ils ont entendu... + +-- Quoi donc? + +-- Le signal, parbleu! Êtes-vous sourd? + +-- Quel signal? + +La matrone ne répondit pas. + +Un coup de sifflet strident et prolongé venait de retentir à peu +de distance. + +-- Eh bien! as-tu entendu, cette fois, reprit la vieille femme. Ça +veut dire que la rousse n'est pas loin, et qu'il n'est que temps +pour ceux qui ne sont pas en règle... + +Palmer comprenait enfin; il n'insista pas. Le dénouement était, du +reste, des plus heureux, et bien qu'il n'eût pas été mécontent de +développer devant une nombreuse société ses talents exceptionnels +de boxeur, il se félicitait tout de même, au fond du coeur, +d'avoir échappé au guet-apens dont il avait failli être victime. + +Aussi, après s'être renseigné sur le chemin qu'il avait à prendre, +il ne s'attarda pas davantage, et tournant sur lui-même, il se +dirigea vers la porte. + +Mais, au moment où il allait l'atteindre, un bruit se fit au +dehors, bruit de pas lourds et de voix aiguës, et presque aussitôt +la porte s'ouvrit, et quatre solides gaillards pénétrèrent dans la +salle, portant entre leurs bras un homme qui devait être évanoui. +Deux ou trois sergents de ville suivaient. -- Voyons, dit l'un +d'eux en s'adressant à la matrone, nous vous apportons un blessé; +faites descendre un matelas pour le coucher, et que l'on envoie +tout de suite chercher un médecin. Le sergent de ville parlait +avec autorité; il fut immédiatement obéi, et, pendant que l'un des +garçons du bouge s'éloignait précipitamment, on apportait deux +matelas sur lesquels le blessé fut aussitôt placé. + +Edmée et Palmer étaient restés, pris tous les deux d'une ardente +curiosité. + +Edmée surtout. + +Tous les événements de cette nuit l'avaient bien profondément +troublée; elle était fatiguée, énervée, tremblante encore des +sinistres scènes auxquelles elle avait assisté; un instant +auparavant, elle ne désirait qu'une chose, qui était de fuir ce +lieu d'horreur et de regagner au plus tôt l'endroit où +l'attendaient sa mère et Gaston. + +Maintenant, un sentiment nouveau l'avait saisie; on eût dit que +quelque lien puissant la retenait dans cette salle, où naguère +elle avait manqué mourir de peur; et c'est avec une curiosité +haletante qu'elle observait le mouvement qui s'opérait autour du +blessé. + +Toutefois, elle n'osait avancer; elle se contenait. Mais quand les +matelas eurent été étendus près de la cheminée et que le blessé y +eut été déposé; quand elle vit que chacun se retirait et qu'il ne +restait plus auprès de lui que l'un des sergents de ville, elle +vint, à son tour, jeter un regard sur ce douloureux tableau. + +Le regard fut rapide et l'effet foudroyant. + +Elle n'eut pas plus tôt aperçu le blessé que tout son sang afflua +à son coeur et qu'elle s'affaissa sur elle-même sans proférer un +cri. + +Palmer, qui l'avait suivie, la reçut défaillante dans ses bras. + +Ce blessé qui était là et qu'elle venait de reconnaître, c'était +Gaston! + + + + +IX + + +Cependant l'évanouissement de la malheureuse enfant ne fut pas de +longue durée. + +On s'empressa immédiatement autour d'elle; Palmer se multiplia +pour lui prodiguer ses soins, et quelques minutes plus tard elle +reprenait ses sens. + +Presque en même temps le médecin mandé faisait son entrée, et +Edmée, rendue par cette vue à la réalité de la situation, +abandonnait la chaise où on l'avait déposée et allait +s'agenouiller auprès de Gaston qui n'était pas encore revenu à +lui. + +-- Vous connaissez le blessé? demanda alors le sergent de ville +surpris de ce mouvement. + +-- Oui, oui, monsieur, répondit Edmée, et vous comprenez quel +intérêt... + +-- Quel est-il donc? + +-- Il s'appelle M. de Pradelle, et il est officier de marine. + +Le sergent de ville s'inclina en signe de remerciement et prit +note de la déclaration, pendant qu'Edmée se tournait vers le +médecin. + +Ce dernier s'était agenouillé à son tour, et, assisté de Palmer +qui l'éclairait, il avait commencé à examiner le blessé. + +Tout le monde faisait silence alentour, et chacun attendait avec +anxiété le résultat de cet examen. + +Le docteur avait déchiré la fine batiste qui recouvrait la +poitrine de Gaston, et, après avoir mis la blessure à nu, il en +étanchait délicatement le sang avec un linge mouillé. + +Edmée suivait tous ses mouvements les mains jointes, mordant ses +lèvres, comprimant les sanglots qui montaient à sa gorge. + +Pour elle, il n'y avait plus rien que Gaston! + +Que lui importaient les témoins de cette scène! Elle ne cherchait +plus à dissimuler sa douleur, qui trahissait son amour; elle +ouvrait son coeur sans honte et laissait voir tout ce qu'il +contenait et l'inquiète sollicitude qu'elle éprouvait pour le seul +être qu'elle eût encore aimé. + +Tout à coup elle se dressa à demi et tressaillit. + +Gaston venait de faire un mouvement; un soupir douloureux s'était +échappé de ses lèvres et ses paupières s'étaient soulevées. + +-- Mon Dieu! balbutia la pauvre enfant. Et, s'adressant au +docteur: + +-- Ah! il est sauvé, n'est-ce pas? ajouta-t-elle, incapable de se +contenir. + +-- Sauvé, oui, répondit le médecin, mais il aura besoin de grands +soins; la blessure est légère, la lame a à peine pénétré dans les +chairs, et j'espère qu'il ne se produira aucune complication +fâcheuse. + +-- Mais il ne peut rester ici. + +-- J'y pensais. + +-- Il faut qu'on le transporte chez lui, où il pourra recevoir +tous les soins que réclame son état. + +-- C'est cela qu'il faut faire, en effet, et je vais m'en occuper. + +Cependant, ainsi que l'avait constaté Edmée, Gaston avait ouvert +les yeux et promené ses regards sur cette salle enfumée, qu'il +cherchait vainement à se rappeler. + +Il n'était point encore sorti tout à fait de son évanouissement et +ne distinguait que faiblement les objets qui s'offraient à lui. + +Mais peu à peu le sentiment de la réalité lui revint; le souvenir +de ce qui s'était passé se présenta plus net à son esprit, et, +quand il reconnut Edmée, agenouillée, tristement souriante à ses +côtes, il fit un brusque mouvement pour se lever. + +Edmée le retint avec une douceur mélancolique. + +-- Ne bougez pas, monsieur Gaston, dit-elle; le médecin l'a +ordonné, et il faut lui obéir. + +-- Vous! C'est vous! murmura le jeune commandant; comment vous +trouvez-vous près de moi, et où sommes-nous ici? + +-- Je vous expliquerai tout cela. Vous avez été victime d'un +odieux guet-apens. Vous avez failli être assassiné; mais Dieu n'a +pas voulu qu'une pareille infamie pût s'accomplir, et l'on est +arrivé à temps pour vous sauver. Dieu merci, votre blessure est +peu grave; on va pouvoir vous transporter chez vous, et là... + +-- Ah! vous ne me quitterez pas! supplia Gaston. + +-- Non! non! + +-- J'ai tant besoin d'être aimé! Et si vous saviez comme je vous +aime! + +Une vive rougeur monta aux joues d'Edmée à ces paroles, et elle +baissa le front sans répondre. + +-- Vous vous taisez, continua Gaston d'un ton de doux reproche et +en lui prenant la main, qu'elle lui abandonna sans résistance; +vous hésitez à me donner cette joie d'apprendre que je ne vous +suis pas indifférent, et que mon amour... + +-- Taisez-vous, par pitié! ne parlez pas ainsi, répondit Edmée. +Voyez, je suis toute tremblante encore; cette nuit a été +douloureuse entre toutes; et quand je vous ai vu là tout à +l'heure... + +-- Chère Edmée! + +-- Soyez prudent! + +-- Je ferai tout ce que vous voudrez. + +-- À la bonne heure. + +-- Mais dites-moi au moins... + +Edmée n'eut pas la force de résister à cette invitation pressante +que lui adressait Gaston les lèvres pâles, les doigts glacés, le +regard encore voilé des troubles de l'évanouissement. + +Elle lui prit les mains et les serra tendrement dans les siennes. + +-- Oui! oui! dit-elle en baissant les yeux, je vous aime comme je +n'ai jamais aimé, comme je n'aimerai jamais! J'espère que ce qui +arrive aujourd'hui est la derrière épreuve que Dieu ait voulu +m'envoyer. Mais quoi qu'il advienne encore, quelque résolution que +mon père doive prendre, je vous jure, Gaston, que je n'aurai +jamais d'autre époux que vous, et que ce me sera une joie profonde +de vous confier, à vous, le bonheur de toute ma vie. + +Une immense satisfaction éclaira à ces paroles les traits du +pauvre commandant, et il baisa avec transport les mains de la +jolie enfant interdite. + +Pendant qu'ils causaient ainsi, tous les deux seuls, oubliant ceux +qui les entouraient et qui, du reste, ne prenaient plus garde à +eux, toutes les dispositions avaient été prises pour le transport +du blessé. + +On était allé chercher une voiture; on y avait installé un matelas +où Gaston put rester allongé pendant le trajet, et il avait été +convenu que le médecin et Edmée ne le quitteraient pas. + +Le trajet était long, et on devait aller au pas. + +Palmer avait été dépêché en avant pour prévenir Bob, afin qu'il se +tînt prêt à recevoir son maître. Une fois le transport effectué, +Edmée songerait à ce qu'il lui resterait à faire. + +D'ailleurs, elle était résolue. + +On eût dit qu'une nouvelle force s'était développée en elle. +Maintenant ce n'est plus d'elle qu'il s'agissait, mais de Gaston, +et l'épouvantable douleur qu'elle avait éprouvée à la pensée de le +voir mourir lui avait donné la mesure de son amour. + +Elle ne voulait plus le perdre de nouveau, et aucune puissance +humaine ne ferait sur ce point ployer sa volonté. + +Et puis, qui était-elle après tout? + +Depuis que Fanny Stevenson lui avait révélé le mystère de sa +naissance, quelque chose qu'elle n'avait jamais ressenti jusque-là +s'était passé en elle. + +Désormais elle se sentait complètement détachée des hôtes de la +rue de la Chaussée-d'Antin, et si elle conservait toujours pour +son père, un profond et inaltérable attachement, elle n'éprouvait +pour madame de Beaufort qu'un sentiment de dédain ou tout au moins +d'indifférence. + +Cette révélation lui avait en quelque sorte rendu sa liberté +d'action, et elle était décidée à en user pour assurer le bonheur +de ceux qu'elle aimait. + +Mais quel moyen employer pour atteindre ce but? + +Cela resta un secret qu'elle ne confia à personne, et qu'elle +jugea prudent de cacher avec un soin jaloux. + +Aussi quand le lendemain, dans l'après-midi, Fanny Stevenson, +qu'elle avait trouvée au domicile de Gaston, voulut la questionner +sur ce point, et lui faire part des projets qu'elle avait formés +elle-même, Edmée eut un geste mystérieux et lui imposa doucement +silence. + +-- Si vous le voulez bien, ma mère, dit-elle, nous parlerons de +toutes ces choses une autre fois. + +-- Cependant, il faut prendre un parti, insista miss Fanny. + +-- Je le sais. + +-- Ton père peut venir d'un moment à l'autre, il connaît ta fuite +du couvent; il apprendra que tu es ici, et il viendra. + +-- Je le verrai avec bonheur, et j'aurai pour lui la même +déférence. + +-- Mais ne crains-tu pas... + +-- Je ne crains plus rien, car j'ai mon idée. + +-- Quelle est-elle? + +-- Je vous le dirai bientôt; ayez confiance. J'ai beaucoup +réfléchi depuis hier; vous verrez que vous n'aurez pas à vous +repentir de m'avoir laissé agir. + +Et elle ajouta aussitôt sur un ton singulier: + +-- Seulement, il faut que j'aie avec Gaston un entretien décisif; +il m'aime, j'en suis certaine, presque autant que je l'aime moi- +même, mais il est un point important sur lequel je veux lui +demander quelques éclaircissements, et cette explication ne pourra +avoir lieu que lorsqu'il sera tout à fait hors de danger. + + + + +X + + +-- Mais le docteur a déclaré que sa blessure était des plus +légères. + +-- Et j'en rends grâce à. Dieu. C'est donc un peu de patience que +je vous demande, et j'espère que vous serez contente de votre +fille. + +Edmée n'en dit pas davantage, et elle quitta Fanny Stevenson pour +aller au chevet de Gaston. + +Aucun autre incident ne se produisit ce jour-là, et Edmée ne +quitta presque pas le chevet du blessé. + +Vers le soir, à la suite de la visite du docteur qui s'était +retiré, après avoir constaté un mieux sensible, miss Fanny +Stevenson était venue prendre place à côté d'Edmée, et tous les +trois, délivrés désormais de toute inquiétude grave, se +concertaient sur ce qu'ils allaient faire. + +Il était évident que M. et Madame de Beaufort ne resteraient pas +inactifs et qu'ils emploieraient tous les moyens légaux pour +reprendre leur fille. Miss Fanny Stevenson s'exaltait dans sa +résistance et sa haine, et elle ne parlait de rien moins que d'en +appeler au scandale et de produire les documents terribles qu'elle +avait confiés naguère à Gaston. + +Ce dernier la regardait sans répliquer, et soucieux. + +Au bout d'un moment, il lui prit doucement la main, et +l'interrogea. + +-- Vous ne dites rien, vous, Edmée, dit-il: et pourtant c'est mon +bonheur, peut-être le vôtre aussi, qui sont ici en jeu. + +Edmée releva la tête et oublia son regard sur le visage pâle du +jeune commandant. + +-- Je n'ai rien à répondre dit-elle, car depuis hier, dans l'état +de faiblesse où vous étiez, je ne me sentais pas le courage de +vous interroger: mais à présent que le docteur assure que tout +danger a disparu, il y a un renseignement que je veux vous +demander et que nous avons intérêt à connaître. + +-- Lequel? fit Gaston, étonné autant peut-être de la question que +de la fermeté avec laquelle elle était faite. + +-- Vous nous avez appris que vous aviez failli être assassiné, +mais vous ne nous avez pas fait connaître à quel assassin vous +avez eu affaire. + +-- Eh! le commandant a-t-il besoin de le nommer, interrompit +impétueusement miss Fanny, cela ne se devine-t-il pas aisément? +L'assassin est Gobson, et c'est madame de Beaufort qui le +poussait. + +-- Quel but avait-il donc? insista Edmée de la même voix assurée. +Ce n'est pas à la vie de Gaston qu'il en voulait, je suppose. + +-- Sans doute, répliqua encore miss Stevenson, mais il voulait lui +arracher les titres qui établissent mes droits d'épouse, et en +même temps la légitimité de ta naissance... + +-- Et ces papiers, vous les avez encore? continua Edmée, +poursuivant obstinément sa pensée. + +-- Ah! c'est Dieu qui m'a protégé, répondit Gaston. Ils étaient +trois, et j'eusse été perdu, infailliblement dépouillé, si +quelques agents accourus au bruit de la lutte, n'avaient mis les +misérables en fuite. + +-- De sorte que vous avez toujours ces titres auxquels sont +attachés l'honneur et la fortune de madame de Beaufort. + +-- Comprends-tu? fit miss Fanny, d'un air de triomphe. + +Edmée retomba pour la seconde fois, dans son attitude taciturne et +morne, et elle sembla réfléchir profondément. + +Il y eut un long silence. + +Fanny Stevenson et Gaston l'observaient avec attention, et ils +cherchaient à deviner ce qui se passait dans son coeur. + +Pourquoi se taisait-elle ainsi? d'où venait son hésitation? quelle +pensée sombre pesait sur son esprit? + +Miss Fanny eut un mouvement d'impatience. + +-- Tu te tais! dit-elle d'un accent amer; tu n'éprouves ni colère +du passé, ni désir de vengeance pour l'avenir. Ah! tu n'as donc +aucune pitié pour les souffrances dont on a abreuvé ta mère. + +Edmée tourna vers miss Stevenson son visage baigné de larmes, et +l'attira près d'elle par un geste plein d'abandon et de tendresse. + +-- Oh! je vous aime! répondit-elle. Je vous aime de tout l'amour +que vous méritez, et ma vie se passera à vous faire oublier les +tortures que vous avez endurées; mais, comprenez-moi bien aussi, +chère mère adorée, comprenez bien ce que j'éprouve, et pourquoi je +ne pourrai jamais me faire un avenir avec le malheur de mon père. + +-- Que dis-tu? + +-- Ah! il m'aime, lui aussi, vous le savez bien, et je ne pourrais +être heureuse si je l'abandonnais avec cette épouvantable pensée +que sa honte lui viendrait par l'enfant qu'il a si tendrement +aimée. Non, non, plutôt le cloître, plutôt la mort, et je suis +bien sûre que M. Gaston ne voudrait pas plus que moi d'un bonheur +acheté à ce prix. + +-- Mais quelle est ta pensée, dit miss Fanny un peu ébranlée, quel +est ton projet? + +-- J'en ai un en effet. + +-- Dis-le nous. + +-- Plus tard. + +-- Pourquoi cette discrétion? + +-- N'insistez pas, ne me troublez pas, surtout, car, j'ai besoin +de toute ma présence d'esprit, de tout mon sang-froid... Mais ayez +confiance en moi, et soyez certains, l'un et l'autre, que je n'ai +d'autre désir que celui d'assurer votre bonheur qui est le mien! + +-- Enfin, que veux-tu faire? + +Edmée eut un doux sourire. + +-- Je vais prier Dieu de m'éclairer encore, répondit-elle; puis, +je réfléchirai pendant cette nuit, et demain je vous dirai ce que +j'aurai résolu. Voulez-vous? + +-- Il le faut bien. + +-- Eh bien! à demain, ma mère bien-aimée; à demain, Gaston, mon +fiancé... Et aimez-moi assez l'un et l'autre pour ne pas me +demander une action dont le souvenir pèserait éternellement sur ma +vie à l'égal d'un remords. + +Ce que fit Edmée le lendemain, nous le dirons plus loin; mais +auparavant, il n'est pas inutile de faire connaître ce qui se +tramait rue de la Chaussée-d'Antin, et surtout ce qui s'y était +passé à la suite des événements que nous venons de raconter. + +Ainsi que l'avait deviné miss Fanny Stevenson, c'était bien +Gobson, poussé par madame de Beaufort, qui avait préparé le guet- +apens, lequel devait avoir pour effet de dépouiller le jeune +commandant des papiers qu'il portait toujours sur lui. + +Seulement, il faut être juste, même envers les coquins; la pensée +de Gobson n'allait pas plus loin que la spoliation, et son +intention n'était point d'attenter aux jours de Gaston. + +Sous prétexte de le conduire auprès de M. de Beaufort, il l'avait +attiré dans un lieu désert, où deux affidés étaient apostés, et +une fois là, il s'était démasqué tout à fait et avait découvert +ses batteries. + +Mais il avait affaire à un homme qu'il n'était pas facile +d'intimider ni de surprendre. Gaston s'était défendu avec une +énergie à laquelle les assaillants ne s'attendaient pas, et une +lutte s'était engagée, qui avait mal tourné. + +Un coup de couteau est bien vite donné, et l'un des deux hommes +aux gages de Gobson n'aimait pas à flâner longtemps dans les rues, +la nuit. + +Il avait donc précipité le dénouement, convaincu, depuis +longtemps, qu'il est plus commode de dépouiller un blessé qu'un +homme valide. + +Cette vivacité avait tout gâté. + +Gaston était tombé en appelant à l'aide, et au moment où les trois +bandits allaient se ruer sur le corps roulé à terre, un bruit de +pas s'était fait entendre, et ils avaient dû s'empresser de +disparaître. + +Gobson fut le dernier à s'éloigner. + +Mais l'affaire devenait mauvaise. Cela ne pouvait plus passer pour +une simple rixe; il jugea prudent d'imiter l'exemple que lui +donnaient ses deux compagnons. + +Il détala donc peu après, disparut dans le lacis des rues étroites +et sombres de ces quartiers, et s'étant jeté dans le premier +fiacre qu'il rencontra, il regagna lestement l'hôtel de la +Chaussée-d'Antin. + +Madame de Beaufort était déjà rentrée du couvent, et elle +l'attendait avec une mortelle impatience. + +Quand elle entendit son pas dans le couloir qui conduisait à sa +chambre, elle fut sur le point de défaillir. + +Un instant après, Gobson entrait. + +-- Eh bien!... interrogea-t-elle l'oeil ardent, les doigts +crispés. + +Gobson fit un geste découragé. + +-- Rien! dit-il un peu confus. + +-- Tu ne l'as pas vu? + +-- Je le quitte à l'instant. + +-- Mais ces parchemins... ces titres?... + +Gobson raconta brièvement ce qui venait d'arriver, et quand il eut +fini, madame de Beaufort se laissa tomber accablée sur un +fauteuil. + +-- Ah! je suis maudite! balbutia-t-elle en roulant sa tête dans +ses mains affolées; ma fille! mon enfant! c'est fini, cette femme +nous déshonorera! Que faire! que faire! + +Et elle resta inerte, affaissée devant Gobson qui, de son côté, +n'osait plus proférer une parole. + +Ce dernier incident allait singulièrement compliquer la situation. + +Fanny Stevenson devait devenir plus implacable encore +qu'auparavant; elle trouverait en Gaston un auxiliaire résolu et +redoutable, et il n'était pas douteux qu'à eux deux, ils ne +parvinssent à éveiller l'intérêt de la justice. + +C'était terrible. + +Madame de Beaufort se perdait en projets plus ou moins sensés, et +elle se demandait si vraiment elle n'était pas le jouet de quelque +abominable cauchemar. + +Enfin, elle se releva et se mit à faire quelques pas à travers la +chambre. + +-- Et elle! Edmée! balbutia-t-elle d'une voix brisée, où est-elle? +Ne sais-tu pas au moins ce qu'elle est devenue? + +-- Je ne sais rien, répondit Gobson. + +-- Mais il faut savoir, cependant... + +-- Demain, dès le jour, je me mettrai en campagne, et je vous +promets... + +-- Quelle misère! mon Dieu! et quelle destinée pour ma pauvre +Nancy! Car celle-là, c'est ma fille: Nancy, mon seul amour! et +qu'espérer pour elle après un tel scandale? Ah! que Dieu ait pitié +de nous! + + + + +XI + + +Sur ces mots, madame de Beaufort congédia Gobson en lui +recommandant de venir le lendemain lui faire connaître ce qu'il +aurait appris, et dès qu'il se fut éloigné elle rentra dans la +chambre, plus désespérée qu'elle ne l'avait jamais été. + +Elle avait peur! Mille fantômes vinrent s'asseoir à son chevet; +elle eût donné la moitié des jours qui lui restaient à vivre pour +être au lendemain. + +Et en effet, elle était loin de se douter de ce qui allait se +passer. + +Pendant toute la matinée du lendemain, une agitation sourde ne +cessa de régner dans l'hôtel de la Chaussée-d'Antin. + +Madame de Beaufort déjeuna dans sa chambre, prétextant une légère +indisposition, et M. de Beaufort, tourmenté de vagues inquiétudes, +lui ayant fait demander si elle pouvait le recevoir, elle lui +avait fait répondre qu'elle ne pourrait accéder à son désir que +dans l'après-midi. + +Elle resta donc seule, chez elle, attendant les nouvelles du +dehors, que Gobson s'était engagé à lui apporter. + +Ce dernier se présenta vers midi. + +Il battait Paris depuis le matin et avait appris tout ce qu'il +était intéressant de savoir. + +Madame de Beaufort l'écouta avec une avidité fiévreuse et +frissonna au récit des aventures de la nuit précédente. + +Toutes ses appréhensions se vérifiaient: Fanny Stevenson avait +révélé à Edmée le secret de sa naissance; la mère et la fille se +liguaient avec Gaston de Pradelle, et de la lutte qui ne pouvait +manquer de s'engager devaient sortir la honte et le déshonneur de +M. de Beaufort! + +C'était l'effondrement complet, la ruine irrémédiable... et elle +ne voyait aucune issue à cette impasse où elle s'était elle-même +acculée! + +M. de Beaufort vint la voir vers deux heures. + +Elle n'était pas encore remise. + +De son côté, d'ailleurs, il était horriblement inquiet. + +Il venait d'apprendre qu'Edmée avait quitté le couvent, et -- +chose invraisemblable, mais effrayante -- on lui avait affirmé que +sa fille avait accompagné Gaston blessé jusqu'à sa demeure. + +Il y eut entre les deux époux une explication violente. + +Madame de Beaufort s'abandonnait à son désespoir. Elle était +désormais incapable de raisonner. On ne pouvait plus la bercer +d'illusions; la catastrophe était imminente; il fallait prendre un +parti. + +Lequel? + +Fanny Stevenson serait évidemment sans pitié; on devait s'attendre +à tout de sa part, et il n'était pas douteux qu'Edmée ne se mît de +son parti. + +M. de Beaufort répondait à peine. + +Une pâleur livide était répandue sur ses traits; son regard se +voilait sous le regard ardent de sa femme. Ses yeux étaient rougis +par des larmes qui les brûlaient sans pouvoir couler. + +-- Et vous êtes là? vous ne répondez pas! dit tout à coup madame +de Beaufort, en se dressant devant lui, irritée et menaçante; il +est bien temps cependant que je sache ce que vous comptez faire, +et si je ne dois plus me regarder désormais que comme votre +maîtresse. + +-- Juliette! fit le malheureux d'un ton suppliant. + +-- Eh! ce n'est de prières ni de larmes qu'il s'agit, c'est de +volonté et d'énergie. Ah! vous aviez jusqu'à présent, réservé le +plus pur de votre amour pour l'enfant de cette femme, et quant à +Nancy, ma pauvre fille à moi, il y a longtemps que vous l'aviez +repoussée de votre coeur. + +-- Ne parlez pas ainsi. + +-- Aussi voyez; vous en êtes bien récompensé aujourd'hui. Est-ce +qu'Edmée a souci de vous seulement, est-ce qu'elle s'inquiète du +scandale, de la honte. A-t-elle hésité à suivre cet homme qu'elle +aime, et dont au premier jour elle fera son amant. + +-- Ce que vous dites là est indigne. + +-- Vous allez peut-être la défendre? + +-- Edmée est une enfant pure et soumise. Ce sont vos violences, +vos injustices qui l'ont poussée à bout. + +-- Mon Dieu! mon Dieu! vous l'entendez! balbutia madame de +Beaufort éperdue; Edmée! Edmée! Ah! elle ne m'avait pas trompée, +moi, du moins, et elle montre à cette heure qu'elle est bien +l'enfant de cette Fanny! + +En parlant ainsi, madame de Beaufort s'était mise à parcourir la +chambre à pas heurtés; quand elle revint vers son mari elle +s'arrêta brusquement. + +-- Voyons! dit-elle d'un ton saccadé, je vous demandais tout à +l'heure ce que vous comptiez faire, et j'ai besoin de connaître la +résolution que vous allez prendre pour décider moi-même la +conduite que je dois tenir. Faut-il que je quitte cet hôtel avec +ma fille? ou bien encore m'y croire chez moi! Répondez. + +M. de Beaufort eut un mouvement impatient qu'il ne put réprimer. + +Il était lui-même à bout de force, sourdement fâché contre le +sort, cherchant âprement à sortir de cette situation sans issue. + +-- Pour Dieu! répliqua-t-il, ne vous abandonnez pas de la sorte, +et n'aggravez pas par votre exagération la position qui nous est +faite. Edmée, je le répète, est une enfant dont le coeur ne s'est +jamais démenti et qui, j'en réponds, ne fera rien qui puisse être +un danger pour son père. Laissez-moi donc la conduite de cette +affaire; ne m'y mêlez plus ce Gobson qui m'a déjà bien plutôt mal +servi, et je crois pouvoir vous assurer que sous peu... + +-- Quelle est votre intention? interrompit madame de Beaufort. + +-- Je verrai Edmée. + +-- Quand cela? + +-- Aujourd'hui même, et il faudra qu'elle ait bien changé en si +peu de temps, pour que je n'obtienne pas ce que je compte lui +demander. + +Ainsi qu'il l'avait annoncé, M. de Beaufort se rendit le jour même +à l'hôtel qu'Edmée habitait avec Fanny Stevenson; mais on lui dit +qu'Edmée était avec elle auprès de M. Gaston de Pradelle, qui +occupait un appartement dans la maison contiguë. + +M. de Beaufort n'hésita pas, et quelques minutes plus tard, il +sonnait chez le jeune commandant. + +C'est Bob qui vint lui ouvrir. + +-- M. de Pradelle? demanda M. de Beaufort. + +-- Le commandant est souffrant en ce moment, répondit Bob, et le +médecin a défendu de recevoir personne. + +-- Mais n'y a-t-il pas auprès de lui?... + +-- Le commandant est seul. + +-- Cependant on m'avait assuré... + +-- On aura trompé monsieur. + +M. de Beaufort n'insista pas davantage. C'était une consigne; il +n'avait aucun espoir de la forcer; il se retira. + +Toutefois, il ne rentra pas tout de suite à l'hôtel. + +Il ne voulait pas affronter madame de Beaufort, et il erra pendant +quelques heures dans Paris, en proie à une agitation qui +s'expliquait de reste. + +Ce ne fut que le soir, vers huit heures, qu'il regagna la rue de +la Chaussée-d'Antin. + +Comme il passait devant la loge, il vit le concierge en sortir et +venir à sa rencontre. + +Il s'arrêta. + +-- Qu'y a-t-il? demanda M. de Beaufort. + +Le concierge lui tendit une lettre qu'il tenait à la main. + +-- C'est une lettre! répondit-il. On vient de l'apporter à +l'instant, et j'allais la remettre à Germain. + +M. de Beaufort prit la lettre, jeta un coup d'oeil sur la +souscription à la lueur du gaz, et frissonna. + +C'était l'écriture d'Edmée! + +-- Bien! c'est bien! dit-il. + +Et il courut s'enfermer dans son cabinet. Un instant après, il +lisait ce qui suit: + +«Cher père adoré, + +«On m'apprend, à l'instant que vous êtes venu à l'hôtel, et que +vous avez demandé à me parler. + +«Je suis bien désolée, car je comprends toutes les inquiétudes que +vous devez éprouver, et j'aurais voulu vous expliquer tout ce qui +s'est passé. + +«J'allais vous écrire moi-même: j'ai bien besoin de vous voir, de +vous rassurer, d'obtenir mon pardon pour la peine que je vous +cause; de vous dire surtout que je vous aime, comme jamais peut- +être je ne vous avais aimé encore. + +«Ne vous hâtez pas trop de juger ma conduite... Remettez avant de +me condamner... + +«Demain, je vous attendrai toute la journée. -- Vous viendrez, +n'est-ce pas? + +«J'ai bien pleuré depuis hier, en pensant à vous, qui avez été +toujours si bon pour moi; croyez que je vous conserve au fond de +l'âme une inaltérable affection contre laquelle rien ne prévaudra. + +«Les larmes m'aveuglent... ô mon bon père, songez que votre fille +vous attendra demain, et que ce lui sera une grande consolation de +pleurer dans vos bras et sur votre coeur. + +«Edmée.» + + + + +XIII[1] + + +La journée du lendemain fut attendue par tous avec une impatience +qui s'explique, sans qu'il soit besoin d'y insister. + +M. de Beaufort avait fait connaître à madame de Beaufort la lettre +d'Edmée, et les termes dans lesquels s'exprimait la pauvre enfant +avaient communiqué une sorte d'espoir aux hôtes de la rue de la +Chaussée-d'Antin. + +M. de Beaufort ne pouvait penser que sa fille se montrerait +impitoyable; il connaissait son coeur excellent, et le contact de +Fanny Stevenson ne pouvait pas, en si peu de temps, lui avoir fait +oublier l'amour qu'elle avait toujours témoigné à son père. + +Mais que d'appréhensions cependant, et que d'inquiétudes le +tinrent éveillé pendant une partie de la nuit! + +Quant à Edmée, on eût dit qu'après avoir écrit à son père un grand +apaisement s'était fait en elle. La fièvre qui l'agitait s'était +calmée; une sérénité radieuse éclatait maintenant sur son front, +et quand par hasard un voile passait sur son regard, il était +promptement dissipé, et un sourire d'une ineffable douceur venait +relever le coin de sa lèvre. + +Le matin du jour suivant, elle se leva de bonne heure. + +Fanny Stevenson entra dans sa chambre dès qu'elle fut levée, et +après l'avoir baisée longuement au front, la retint un moment +étroitement serrée contre sa poitrine. + +-- Ainsi, tu es bien décidée? lui dit-elle d'une voix émue. + +-- Oui, chère mère, bien décidée... répondit Edmée en la regardant +dans les yeux. + +-- Tu ne regretteras rien? + +-- Rien! rien! croyez-le. Mais, vous-même, vous m'avez dit... + +-- Moi! je n'ai qu'une pensée..., ton bonheur! et si tu es +heureuse... + +-- Ah! c'est la réalisation de mon rêve le plus cher, et quoi +qu'il arrive... + +Elle allait continuer... elle s'arrêta brusquement. + +On venait de sonner. + +-- Mon père! balbutia la pauvre enfant en devenant subitement +pâle. + +-- Ce ne peut être lui encore, répliqua Fanny Stevenson; il est à +peine neuf heures. + +-- Qui cela peut-il être, alors? Fanny Stevenson alla ouvrir. +C'était Bob. + +Edmée eut un cri d'effroi. + +-- Qu'y a-t-il? fit-elle en se précipitant vers Bob. M. Gaston?... + +-- Le commandant a passé une fort bonne nuit, répondit le novice, +et il vous présente tous ses respects. Seulement, il a reçu ce +matin une lettre sous l'enveloppe de laquelle il y en avait une +seconde qui vous était adressée, et il m'a ordonné de vous +l'apporter immédiatement. + +En parlant ainsi, Bob remit à Edmée une lettre dont celle-ci +s'empressa de déchirer l'enveloppe. + +Elle courut à la signature: elle était de Mariette. + +Il y avait longtemps qu'Edmée n'avait entendu parler de la jolie +pensionnaire de Sainte-Marthe, et ce lui fut une grande joie +d'avoir de ses nouvelles. + +La lettre avait huit pages d'une écriture menue et serrée, et on +voyait que la petite Mariette avait voulu rattraper le temps +perdu. + +Edmée ne remit pas à la lire. + +Elle congédia Bob aussitôt, en le priant de prévenir Gaston +qu'elle irait bientôt lui faire connaître le résultat de +l'entretien qu'elle allait avoir avec son père, et comme Fanny +Stevenson jugea que sa présence ne pouvait plus lui être utile, +elle suivit le jeune novice, laissant sa fille tout entière à la +lettre qu'elle venait de recevoir. + +Dès qu'elle fut seule, Edmée en commença la lecture. + +Et à peine eut-elle jeté un coup d'oeil sur les premières lignes, +qu'une expression de profond étonnement se répandit sur ses +traits. + +La lettre était datée de Kerbrat, près Saint-Renan (Finistère), et +elle portait en grosses lettres soulignées, ces mots, qui étaient +une révélation: + +«MADAME DE PALONNIER, NÉE MARIETTE DU PARC, À MADEMOISELLE EDMÉE +DE BEAUFORT.» + +Et elle continuait ainsi, qu'il suit: + +«Je vois d'ici ton étonnement, chère Edmée; tu lis et relis cette +ligne, que je viens d'écrire et tu as peine à en croire tes yeux. +Pourtant rien n'est plus vrai. La petite Mariette n'est plus! elle +s'appelle maintenant madame de Palonnier. Comprends-tu? Et si tu +savais comme je suis heureuse! Ah! le bonheur! on m'avait toujours +dit que ça ne dure pas. Chaque soir je pensais: demain, ce sera +fini. Eh bien! pas du tout: car chaque jour ça recommence. + +«Il est vrai qu'il n'y a guère qu'un mois que je suis mariée; mais +ce mois-là, on ne le donnerait pas pour tous les trésors de ce +monde -- et de l'autre. + +«Depuis que j'ai quitté Paris, je t'ai écrit un paquet de lettres, +les unes à Sainte-Marthe, où tu n'es plus sans doute, puisque tu +ne m'as pas répondu. -- Je t'en félicite. + +«Mais je t'ai écrit également rue de la Chaussée-d'Antin et tu ne +m'as pas répondu davantage. + +«Où es-tu donc? Qu'es-tu devenue? + +«Alors l'idée m'est venue de placer ma lettre sous l'enveloppe de +celle que Maxime écrit à M. Gaston, et je suis tranquille +désormais, car je suis assurée que le commandant, saura bien te +dénicher. + +«Pauvre chère, il me semble que je t'aime encore plus qu'avant. Le +mariage, c'est bien drôle, va; tu verras cela toi-même, et +j'espère que ce sera bientôt. + +«Mais je veux te raconter par le menu comment ces graves +événements se sont accomplis et par quelle suite d'enchantements +j'ai passé. + +«Tu sais, n'est-ce pas? que Maxime et moi nous sommes deux +orphelins; comme moi, il a perdu son père et sa mère, quand il +était encore tout jeune, et lorsqu'il eut l'idée de me demander en +mariage, c'est à moi-même qu'il s'adressa pour obtenir ma main. Il +y avait longtemps que cette main-là me démangeait. Je l'aimais +déjà pour tout le bien qu'il m'avait fait, le soin qu'il avait +pris de mon enfance et ma reconnaissance n'attendait qu'un signe +pour se changer en amour. On n'aime comme cela qu'une fois dans sa +vie, et je n'y mis pas de résistance. + +«D'ailleurs, je sentais bien qu'il m'aimait. Il n'est pas besoin +qu'on vous apprenne ces choses-là. Dès qu'il me parla de mariage, +j'acceptai tout de suite! Et le parloir de Sainte-Marthe doit +avoir gardé le souvenir des transports de joie auxquels Maxime +s'abandonna lorsque je lui avouai que je serais heureuse de +devenir sa femme. + +«Dès le lendemain, je quittai le couvent, et le soir même nous +prenions le train de Brest. + +«Il y a non loin de notre premier port de guerre, sur la côte +ouest, un petit manoir du quinzième siècle, qui est habité depuis +de longues années par une vieille tante de Maxime, la seule +parente qui lui reste. + +«Elle a soixante-quinze ans: on ne lui en donnerait pas soixante. + +«Elle est vive, alerte, bienveillante, avec deux yeux pétillants +d'esprit et de malice. + +«Dès le jour où je lui fus présentée, je sentis que j'allais +l'aimer comme si elle avait été ma mère. + +«Elle m'accueillit d'ailleurs tout de suite comme son enfant, et +pendant que Maxime allait s'occuper des préparatifs du mariage, je +vécus avec elle. + +«Au surplus, ce ne fut pas long. + +«Maxime avait hâte de m'appeler sa femme; et moi, pourquoi le +cacher? j'avais autant d'impatience que lui. + +«Ce fut un bien beau jour. + +«Nous avons reçu la bénédiction nuptiale dans la petite église du +bourg. Nous n'avions autour de nous que quelques amis de Maxime et +quelques relations de notre tante. + +«Mais, Maxime et moi, nous ne nous occupions guère de cela. Nous +avions le ciel dans notre coeur ému d'une sainte émotion, et nous +étions heureux! à rendre jaloux tous ceux qui nous regardaient +passer. + +«Ce fut simple et grand comme le bonheur même. + +«J'étais pénétrée d'une sorte de crainte délicieuse, de trouble +ineffable; il me semblait que, pour la première fois, j'allais +mettre le pied dans un monde nouveau, inconnu, mystérieux surtout! + +«On eût dit que mademoiselle Mariette allait disparaître; c'était +en quelque sorte une terreur qui me prenait partout, et au fond de +laquelle il y avait une sensation exquise!... + +«C'est difficile à expliquer; tu verras quand tu seras madame de +Pradelle!... + +«Car tu seras madame Gaston, comme je suis madame Maxime et, +quoique tu ne m'en aies rien dit, j'ai bien deviné que tu +l'aimais. + +«Donc, voilà un mois que nous sommes mariés, et si tu savais de +quels enchantements est faite cette vie à deux, dans une solitude +mélancolique et tendre, avec les grands aspects de l'infini que la +mer développe devant nos yeux. + +«Il est convenu que nous vivrons ici, quand Maxime sera débarqué, +et que j'y resterai près de sa tante quand il sera absent. + +«Moi, cela m'est fort indifférent. + +«Avec lui, j'habiterai où il voudra; sans lui, que m'importe le +lieu où je vivrai en attendant son retour. + +«Mais il ne faut pas prévoir les malheurs de si loin. + +«Pour le moment, voici ce que nous avons résolu: + +«Demain, nous quittons le manoir et nous nous envolons vers Paris: +Tu entends bien, Paris! + +«Nous y serons presque en même temps que cette lettre. + +«Maxime veut que je voie l'Italie. -- Avec lui, j'irais en Chine. + +«Prépare-toi donc, mon cher trésor, à revoir madame de Palonnier. +Résigne-toi d'avance à recevoir les nombreuses confidences qu'elle +grille de te faire, et crois toujours à la profonde et inaltérable +affection de ta + +«Mariette.» + + + + +XIV + + +La lecture de cette lettre communiqua à Edmée une bien douce +émotion, et elle eut pour effet de la distraire pendant quelques +minutes des sombres pensées qui assiégeaient son esprit. + +La petite pensionnaire de Sainte-Marthe n'avait pas changé. Même +au milieu de son bonheur, elle restait la même: vive, rieuse, +expansive, incapable de rien dissimuler de ses impressions les +plus intimes. Edmée la retrouvait tout entière, et elle souriait à +son image charmante qui se représentait à elle, comme aux beaux +jours du couvent. + +Car maintenant, après les épreuves par lesquelles elle avait +passé, sous l'empire du trouble qui lui était resté des événements +accomplis, c'est avec une sorte de jouissance pénétrante et douce +qu'elle évoquait parfois les souvenirs de Sainte-Marthe. + +Elle était heureuse alors; du moins aucun souci sérieux +n'empoisonnait les joies sereines auxquelles elle s'abandonnait. +Elle ne voyait rien au delà de cet horizon que lui faisait l'amour +de son père, et, si elle eût été consultée, peut-être n'eût-elle +pas demandé autre chose que la continuation de cette vie monotone +et calme. + +Mais depuis, d'autres sentiments plus puissants s'étaient fait +jour dans son coeur; des aspirations nouvelles s'étaient emparées +avec autorité de son esprit; il lui était venu des doutes mauvais, +des désirs inquiets qui avaient modifié sa vie. + +Que n'eût-elle pas donné pour retourner en arrière! pour revivre +quelques jours dans la sécurité du cloître, inconsciente du +bonheur mondain, indifférente à ce bruit, ce mouvement, cette +agitation qui l'avaient comme grisée, et avaient altéré la pure +sérénité dont elle jouissait naguère. + +Mais non! + +À la réflexion, elle eût refusé ce retour vers le passé. + +Désormais, elle sentait bien que c'était impossible. + +Maintenant, elle aimait!... Et elle eût préféré mourir plutôt que +de renoncer au bonheur que lui promettait l'amour de Gaston, et +dont la lettre de Mariette lui apportait un avant-goût exquis. + +Il n'en fallut pas davantage pour la rappeler à la gravité de la +situation. + +Son père allait venir et elle avait besoin de tout son courage +pour affronter cette entrevue. Son père! + +La pauvre enfant était bien émue, et son coeur se brisait chaque +fois qu'elle pensait au chagrin qu'elle avait dû lui causer depuis +quelques jours. + +Elle le connaissait bien et elle savait qu'il avait du cruellement +souffrir. + +C'était le scandale, la honte, que la curiosité publique allait +audacieusement exploiter. + +Si elle avait réfléchi avant de fuir le couvent et d'accompagner +Gaston, peut-être eût-elle hésité. + +Elle n'avait pas compris tout de suite l'énormité de sa faute. +Maintenant elle avait peur! mais il était trop tard. + +Après tout, mieux, valait encore qu'il en fût ainsi. Dans la +situation présente, il fallait prendre un parti, et, quel qu'il +fût, il serait toujours préférable à l'avenir qui lui était +réservé. + +Si son père l'aimait réellement, il devait lui-même s'applaudir de +cette obligation qui lui était faite de prendre une résolution +définitive. + +Toutes ces pensées se succédèrent rapidement dans son esprit, et +elle ne conserva plus bientôt que cette sorte d'appréhension vague +qui vous prend toujours à la veille d'événements importants. + +Il était onze heures, elle avait déjeuné sommairement, et elle +passa aussitôt dans sa chambre. + +Elle y arrivait à peine quand on sonna. + +Elle tressaillit et prêta l'oreille. + +La bonne était allée ouvrir, et elle entendit la voix, de son père +qui demandait mademoiselle de Beaufort. + +Un flot de larmes monta à ses yeux, pendant qu'un sanglot +s'étouffait dans la gorge; mais elle se raidit. + +On était entré. Des pas traversaient la première pièce. Puis la +porte de sa chambre s'ouvrit, et M. de Beaufort parut sur le +seuil. + +Il était affreusement pâle! + +Edmée ne fut pas maîtresse d'un premier mouvement. Le visage +couvert de larmes, elle courut se réfugier dans ses bras. Et +pendant quelques secondes ce fut un murmure confus de paroles +caressantes et douces et de baisers donnés et rendus. + +Enfin M. de Beaufort se dégagea comme à regret de l'étreinte de sa +fille et l'enveloppa longuement d'un regard attristé et +douloureux. + +-- Ah! malheureuse enfant! dit-il, est-ce donc ainsi que nous +devions nous revoir? + +-- Mon père! mon bon père! supplia Edmée, vous m'aimez toujours! +Ah! dites-moi que vous m'aimez! + +-- Eh! est-il possible qu'il en soit autrement. + +-- Mon Dieu! + +-- Tu as été bien cruelle, cependant, et je ne croyais pas que +jamais j'aurais à souffrir par toi. + +-- Pardonnez-moi! Moi-même, pensez-vous que je n'ai pas été +malheureuse? + +-- Comment en un instant, as-tu pu changer à ce point? Il y a +autour de toi des influences qui ont abusé de ta candeur. Toi +seule tu n'aurais pas imaginé une pareille révolte. + +-- Ne parlez pas ainsi. + +-- Ne dis-je pas la vérité? + +-- Non, non, je vous jure! et si quelqu'un est coupable, c'est +moi, moi seule. + +-- Ne cherche pas à me tromper, car je sais tout... et cette +femme... ce Gaston de Pradelle... + +-- Gaston! fit Edmée, avec un cri indigné. Vous parlez de Gaston, +mon père? Mais vous savez bien que je l'aime; je vous l'ai avoué; +et à cette heure, il serait ici près de moi, si un odieux guet- +apens n'avait mis ses jours en danger. + +-- Un guet-apens! répéta M. de Beaufort en frémissant. Que +signifie? + +-- Ah! je me doutais bien que vous l'ignoriez. + +-- Que veux-tu dire? + +-- Je veux dire que la nuit dernière une tentative d'assassinat a +été commise sur M. de Pradelle; que l'assassin est un nommé +Gobson, et si vous ne connaissez pas cet homme, madame de Beaufort +n'ignorait pas, elle, le meurtre qu'il préparait. + +M. de Beaufort passa sa main sur son front, où perlait une sueur +froide. + +-- Gobson, répéta-t-il avec un vague soupçon de la vérité: tu es +sûre de ce que tu avances? + +-- Gaston vous le confirmera lui-même, si vous voulez le venir +voir. + +-- Mais quel intérêt?... + +-- Vous le demandez? + +-- Je cherche. + +-- Eh bien! ne cherchez pas, mon père, car je vais vous le dire. +Depuis quelques mois, miss Fanny Stevenson avait confié à +M. de Pradelle des papiers auxquels sont, parait-il, attachés +l'honneur et la fortune de madame de Beaufort, et c'est pour lui +soustraire ces documents que l'on n'a pas reculé devant un crime. + +-- Mais la tentative a échoué? + +-- Dieu veillait sur les jours de Gaston. + +-- De sorte que les documents dont tu viens de parler... + +-- Ils sont toujours en la possession de miss Stevenson. + +Une ombre glissa sur le front de M. de Beaufort. Il jeta un regard +soupçonneux, presque craintif à sa fille. + +-- Ainsi, dit-il peu après, d'une voix hésitante... ainsi, on t'a +tout appris. + +-- Oui, mon père, répondit Edmée, en baissant les yeux. + +-- Tu sais alors...? + +-- Je ne sais qu'une chose... c'est que miss Stevenson est ma +mère, et que je l'aime presque autant que je vous aime! + +M. de Beaufort détourna la tête et fit quelques pas à travers la +chambre, pour chasser l'émotion violente qui le gagnait. + +Il y eut donc un silence de quelques minutes, au bout desquelles +il revint près d'Edmée, qui, de son côté, avait beaucoup de peine +à contenir les sentiments multiples qui emplissaient son coeur. + +-- Ce que tu viens de m'apprendre est fort grave, dit enfin le +malheureux père, et explique, sans la justifier tout à fait, la +conduite que tu as tenue. Mais si je consens à ne pas revenir sur +les faits accomplis du moins, m'est-il impossible d'admettre que +tu restes plus longtemps dans la position que tu as choisie. + +-- Et pourquoi donc? répéta vivement Edmée. + +-- Réfléchis mon enfant. + +-- J'ai réfléchi, croyez-le, et je ne vois pas qu'il soit malséant +qu'une fille demeure auprès de sa mère... + +M. de Beaufort se mordit les lèvres. + +-- Soit! soit! dit-il; mais tu n'as pas songé que j'ai aussi des +devoirs à remplir, et que le monde me blâmerait si... + +-- Le monde? interrompit Edmée: et qu'ai-je à me préoccuper de ce +qu'il pense de moi! Le monde ne se résume-t-il pas tout entier en +vous, ma mère et mon fiancé? + +-- Cependant... + +-- N'essayez pas de me convaincre. Depuis longtemps, j'ai bien +pensé à l'avenir qui m'est réservé et j'ai pris une résolution +irrévocable. + +-- Au moins, tu me diras... + +-- C'est pour vous entretenir de cette grave détermination que je +vous ai écrit, en vous priant de me venir voir. + +-- Enfin, qu'as-tu résolu? + +Edmée se laissa lentement tomber aux genoux de son père et lui +prit les mains, qu'elle retint quelques secondes sous ses lèvres. + +-- Mon père! dit-elle d'une voix sous la défaillance laquelle on +sentait une grande fermeté voulue, mon père! avant de m'éloigner, +je vous conjure de bénir votre enfant. + +M. de Beaufort dégagea vivement ses mains et fit un brusque +mouvement de recul. + +-- T'éloigner! s'écria-t-il; tu veux partir! me quitter! + + + + +XV + + +-- Oui, mon père, répondit Edmée. + +-- Et tu n'as pas pensé à l'affreux chagrin que ton départ me +causerait! + +-- C'est le seul moyen de tout conjurer. + +-- Partir! me laisser seul! t'unir à mes ennemis. Ah! Dieu +réservait de bien cruelles épreuves à ma vieillesse. + +-- Croyez-vous que mon coeur ne se brise pas aussi à une pareille +pensée! + +-- Mais où iras-tu! + +-- J'irai où le voudra mon mari. + +-- M. de Pradelle! C'est lui qui te conseille... c'est pour +lui!... Mais tu ignores donc quels projets sont les siens, et ce +qu'il prépare, de concert avec cette miss Stevenson dont tu +parlais tout à l'heure? + +-- Ma mère? + +-- Oui! oui! ta mère, qui n'a plus qu'une pensée désormais, qui +veut répandre la honte sur les derniers jours de ton père, qui ne +reculera devant aucun scandale pour satisfaire sa haine et assurer +sa vengeance. + +-- C'est madame de Beaufort qui a dit cela? + +-- Qu'importe! si elle a dit vrai. + +-- Madame de Beaufort s'est trompée. + +-- Comment? + +-- Il est possible qu'elle eût agi ainsi, elle, si elle se fût +trouvée dans la dure position de miss Stevenson; mais vous n'avez +plus de semblables dangers à redouter. + +-- Que signifie? + +-- Cela signifie qu'avant de m'éloigner j'aurai écarté de vous +toute appréhension pour l'avenir. + +M. de Beaufort regarda son enfant avec un profond étonnement, +cherchant à comprendre le sens ambigu des paroles qu'elle venait +de prononcer. + +Edmée s'était dirigée vers un petit meuble de Boule placé entre +les deux fenêtres de la chambre et elle venait d'en ouvrir un des +tiroirs. + +-- Que fais-tu? interrogea avidement M. de Beaufort. + +Edmée se retourna tristement, souriante, vers son père. Elle +tenait à la main une enveloppe qu'elle venait de retirer du meuble +de Boule et qu'elle lui présenta d'un geste attendri. + +-- Il y a sous cette enveloppe, dit-elle, deux documents +importants qui pouvaient menacer la sécurité de madame de Beaufort +et la vôtre: miss Stevenson cédant à ma prière, a bien voulu me +les remettre, approuvant d'avance l'usage que j'en comptais faire. +L'un de ces documents est la copie authentique de l'acte aux +termes duquel M. le comte de Simier s'est uni en mariage à miss +Fanny Stevenson et madame de Beaufort pourra le détruire elle- +même. Quant à l'autre... + +-- L'autre?... répéta M. de Beaufort d'un ton anxieux. + +-- C'est mon acte de naissance à moi! + +--Que dis-tu? + +-- Et vous jugerez s'il ne vous convient pas de le détruire +également, pour être bien sûr qu'il ne reste plus aucun vestige du +passé! + +M, de Beaufort eut un cri douloureux et se cacha le front dans les +deux mains. + +-- Cruelle enfant! balbutia-t-il d'un accent brisé. Que t'ai-je +donc fait pour me torturer ainsi sans pitié? + +-- Mon père! mon père! supplia Edmée. + +-- Tu ne veux donc plus que je t'appelle ma fille? + +-- Je n'ai pas dit cela. + +-- Tu as oublié en un jour l'amour dont j'ai entouré ton enfance; +tu veux m'abandonner, me laisser seul, maintenant que je suis +vieux et las de la vie. Tu veux que je meure dans l'isolement et +le désespoir! + +-- Ne le croyez pas! + +-- Ah! tu me fais payer bien cher une faute que je voudrais +racheter au prix de tout mon sang... + +-- Pardonnez-moi! + +-- Me quitter, toi! poursuivit M. de Beaufort, toi, qui es ma +seule consolation, et que j'aimais de tous mes regrets, et de tous +mes remords du passé. Ce châtiment manquait à mon supplice, et +c'est ma fille... mon Edmée... + +La pauvre enfant se jeta éperdue dans les bras de son père. + +Jamais elle n'avait surpris une telle douleur sur ses traits, et +elle en était épouvantée. + +Elle le serra follement contre son coeur. + +-- Non! non, dit-elle, ne pleurez plus, je vous en conjure. +Écoutez. Je ferai ce que vous voudrez. Je n'aurai d'autre volonté +que la vôtre... Par pitié, ordonnez! dites ce qu'il faut que je +fasse; j'aimais miss Stevenson pour tout ce qu'elle a souffert. Eh +bien, je ne la verrai plus... Est-ce là ce que vous voulez!... +Gaston est le premier homme auquel j'ai rêvé de confier le bonheur +de toute ma vie, c'est le seul que j'aimerai jamais... dites un +mot, mon père, et je vous jure que je ne prononcerai plus son nom +devant vous. Ces deux sacrifices, je vous les offrirai comme +preuve de mon affection. Qu'importe que j'en meure! pourvu que +j'assure ainsi votre sécurité, et que je vous voie heureux... Je +retournerai au cloître... le monde m'y oubliera... Gaston lui-même +finira par aimer une autre femme!... tout!... je consens à tout, +entendez-vous bien... pourvu que vous me regardiez comme autrefois +et que je ne voie plus de larmes dans vos yeux, mon père!... Ah! +répondez-moi au moins... et dites-moi que vous êtes content de +votre enfant!... + +M. de Beaufort était incapable de répondre: les pleurs +l'aveuglaient; sa gorge serrée était étouffée de sanglots. Jamais +il n'avait éprouvé une plus poignante émotion. + +Enfin, il secoua la tête avec force, prit la tête d'Edmée dans ses +mains, enfonça ses doigts frémissants dans les flots de sa +chevelure opulente, et l'embrassa à diverses reprises avec des +transports de joie. + +-- Tais-toi! tais-toi!... dit-il d'un accent plein de désordre. Tu +es ma fille, mon enfant adorée... et je mourrais plutôt que de +porter atteinte à ton bonheur!... Je verrai Gaston... il est digne +de toi et de l'amour que tu as conçu pour lui... Laisse-moi +faire... Aie confiance en mon affection, et je jure Dieu que rien +ne viendra plus menacer le bonheur que tu as si bien mérité. + +Qu'ajouter à ce qui précède? Quelques lignes seulement. + +Un mois plus tard, Gaston de Pradelle, complètement rétabli, +épousait mademoiselle Edmée Stevenson, et les deux jeunes époux +partaient pour l'Italie, où ils allaient promener leur rêve de +bonheur. + +Ils devaient y retrouver Mariette et Maxime, qui les y avaient +précédés et qui leur avaient donné rendez-vous à Venise. + +Mais Gaston et Edmée n'allèrent pas jusque-là. + +Ils avaient trouvé sur leur chemin, à quelque distance de Menton, +une jolie petite villa, enfermée sous les arbres, en face du +splendide panorama de la Méditerranée, et ils s'étaient arrêtés +dans ce nid charmant que le hasard leur présentait. + +Ils y restèrent toute la saison. + +Ils étaient heureux autant que deux créatures humaines peuvent +l'être en ce monde, et nous n'avons qu'à fermer le livre sur ce +dernier chapitre de leurs amours. + +Quant à miss Fanny Stevenson, on ne la vit plus que de loin en +loin. + +Elle ne demandait qu'à voir sa fille heureuse, et chaque fois +qu'elle vint la trouver, soit à Nice, soit à Paris, elle emporta +la certitude de son bonheur. + +Que lui fallait-il de plus?... + +La haine s'était éteinte peu à peu dans son coeur. + +Elle avait appris que le comte de Simier n'était pas aussi +coupable qu'elle l'avait pu croire... + +Après l'avoir abandonnée, le remords l'avait pris, et il était +revenu pour réparer autant que possible le mal qu'il avait fait. + +Mais à Québec, comme à Smeaton, personne ne put lui donner des +nouvelles de Fanny. + +Elle avait disparu... et son père faisait bonne garde autour du +phare. + +L'enfant seule restait, et il l'avait emportée... + +D'ailleurs, à quoi bon revenir sur ce passé cruel?... + +Fanny Stevenson consentait à tout oublier depuis qu'elle ne se +sentait plus menacée, et elle avait pardonné, depuis que le +bonheur de son enfant ne pouvait plus être troublé. + +Toutes les mères lui donneront raison!... + +FIN. + + + + +1 Le chapitre XII n'existe pas dans l'édition papier utilisée +pour la présente édition. (Note du correcteur - ELG.) + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Recluse, by Pierre Zaccone + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RECLUSE *** + +***** This file should be named 17661-8.txt or 17661-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/6/6/17661/ + +Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also +available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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