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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:51:37 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of La Recluse, by Pierre Zaccone
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Recluse
+
+Author: Pierre Zaccone
+
+Release Date: February 2, 2006 [EBook #17661]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RECLUSE ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also
+available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+
+Pierre Zaccone
+
+LA RECLUSE
+
+(1882)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+PROLOGUE
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+VII
+VIII
+IX
+X
+XI
+XII
+XIII
+XIV
+XV
+XVI
+XVII
+XVIII
+XIX
+XX
+
+DEUXIÈME PARTIE
+UN DRAME AU COUVENT
+
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+VII
+VIII
+IX
+X
+XI
+XIII
+XIV
+XV
+
+
+
+
+PROLOGUE
+
+
+Le 25 mars 1851, un charmant aviso gréé en goélette quittait New-
+York, vers cinq heures de l'après-midi, et, poussé par une brise
+favorable, prenait la mer, toutes voiles dehors.
+
+C'était _l'Atalante_, un des plus fins, voiliers de la marine.
+
+La petite goélette faisait partie d'une escadre d'exploration qui,
+évoluait sur les côtes d'Amérique; elle avait reçu pour mission
+d'aller prendre à New-York les dépêches de France, et, après avoir
+mouillé quelques jours en vue du port, elle repartait, alerte et
+vive, pour rallier l'escadre et lui apporter les correspondances
+attendues.
+
+Le temps était superbe, l'horizon très pur, quoique la brise fût
+un peu forte, _l'Atalante_ n'avait pas diminué de toile.
+
+Aussi filait-elle, coquettement inclinée sur tribord, et laissant
+derrière elle un long sillage d'écume auquel les rayons du soleil
+couchant imprimaient comme un reflet de pourpre.
+
+Presque tous les matelots étaient montés sur le pont et le
+commandant lui-même venait de s'accouder aux bastingages pour
+embrasser d'un dernier regard le vaste panorama de New-York, qui
+allait tout à l'heure sombrer et disparaître dans les flots d'or
+de l'horizon.
+
+Cela dura une heure à peu près, au bout de laquelle les premières
+brumes du soir commencèrent à flotter dans l'air, pendant que la
+brise se mettait à mollir.
+
+_L'Atalante_ se redressa aussitôt, et ne tarda pas à re-prendre
+une allure plus calme.
+
+Le jeune lieutenant de vaisseau qui la commandait était un des
+officiers les plus distingué des ports de Brest et de Toulon. En
+peu d'années, son intelligence, son courage, son sang-froid
+avaient appelé sur lui l'attention de ses chefs et les vives
+sympathies de ses camarades. Il avait vingt-huit ans à peine et
+s'appelait Gaston de Pradelle: ses traits gardaient la vigoureuse
+empreinte du hâle de la mer, mais l'expression un peu rude de sa
+physionomie était tempérée par l'extrême douceur de deux yeux
+mélancoliques et noirs.
+
+Pour ceux qui ne voyaient que la surface, Gaston de Pradelle était
+le favori de la fortune! partant, le plus heureux des hommes.
+
+Mais pour les autres, il y avait comme un inconnu chez ce grand
+jeune homme, souvent taciturne, dont la lèvre s'égayait rarement
+d'un sourire et qui portait sur son front l'ombre de quelque amer
+souvenir.
+
+Cependant Gaston de Pradelle était descendu dans sa chambre, et
+après avoir donné ses dernières instructions à son second, il
+s'était jeté sur sa couchette et s'était livré au sommeil.
+
+Combien d'heures s'écoulèrent dès lors, jusqu'au moment où il se
+réveilla? -- Il ne chercha même pas à s'en rendre compte.
+
+Tout ce qu'il se rappela plus tard, c'est qu'il fut brusquement
+arraché au sommeil par un effroyable craquement qui sembla ouvrir
+la pauvre goélette jusque dans ses oeuvres vives, et qu'une
+secousse suivit immédiatement, qui coucha _l'Atalante_ sur le
+flanc, à la faire chavirer.
+
+Que se passait-il?
+
+Jusque-là, il n'avait rien entendu. Comment la tempête avait-elle
+pu se déchaîner avec tant de violence et en si peu de temps?
+C'était à n'y rien comprendre.
+
+Il se précipita vers le pont, à tâtons, au risque de se briser le
+crâne.
+
+Le vent soufflait de l'arrière et la mer, venant de travers,
+occasionnait un roulis épouvantable; de plus, les lames,
+embarquant à chaque instant par paquets, avaient fini par éteindre
+les fanaux.
+
+C'était la nuit sombre, impénétrable, sinistre.
+
+À grand'peine, Gaston de Pradelle atteignit le pont.
+
+-- Est-ce vous, commandant? demanda alors une voix qu'il distingua
+à travers les bruits de la tempête.
+
+C'était celle de son second, un jeune enseigne, Maxime de
+Palonier.
+
+-- C'est moi, oui, répondit Gaston, qu'y a-t-il?
+
+-- Un cyclone -- un typhon -- quel nom donner à cet ouragan,
+répondit Maxime; jamais encore je n'ai rien vu de pareil.
+
+-- Où sommes-nous?
+
+-- Impossible de s'orienter par cette nuit noire, sans feux et
+sans étoiles.
+
+-- Et depuis combien de temps marchons-nous ainsi?
+
+-- Depuis une demi-heure au plus.
+
+-- C'est vous qui étiez de quart, lorsque la tempête a commencé?
+
+-- Oui, commandant, et nous étions alors à trente milles environ
+sud-sud-ouest de Terre-Neuve.
+
+Ces quelques mots avaient été échangés à voix rapide, à travers le
+vacarme formidable de tous les éléments courroucés, et Gaston de
+Pradelle s'était aussitôt dirigé vers l'arrière, où il prit
+immédiatement possession de son poste.
+
+Mais que pouvait-il en pareille occurrence?... Le mieux était
+encore de s'en remettre à _l'Atalante_, et c'est ce qu'il fit,
+attendant gravement une accalmie.
+
+Du reste, la jolie goélette ne paraissait guère se douter du
+danger qu'elle courait; au milieu du désordre indescriptible des
+lames soulevées, fouettées, déchirées par les lanières sifflantes
+du vent, sans prendre souci de ces mille voix qui hurlaient autour
+d'elle, s'injuriant dans les ténèbres avec des intonations de
+catéchisme poissard, elle allait, inconsciente, tantôt
+s'abandonnant au roulis qui la berçait avec violence, tantôt
+trempant ses flancs, avides de caresses, dans les baignoires
+d'écume que le cyclone lui creusait entre deux vagues!
+
+On eût dit qu'à chaque instant l'ouragan redoublait d'intensité et
+de furie, s'acharnant pour ainsi dire, contre le frêle et gracieux
+navire qui semblait narguer sa rage impuissante.
+
+Gaston de Pradelle demeurait impassible, mesurant d'un oeil calme
+l'immensité du danger, donnant, de temps à autre, quelque ordre,
+en apparence insignifiant, mais qui avait pour effet salutaire de
+maintenir la communication entre l'équipage et le chef.
+
+Les matelots savaient ainsi que le commandant était là, partageant
+le péril commun; et ce dernier s'assurait en même temps que ses
+hommes restaient à ses côtés, intrépides, dévoués, fidèles à
+l'honneur et au devoir jusqu'à la mort!
+
+Cinq heures se passèrent de la sorte.
+
+Cinq heures! pendant lesquelles le terrible ouragan n'accorda pas
+une seconde de trêve.
+
+Le vent ne cessa pas de souffler avec la même violence, aucun
+rayon ne vint éclairer les sombres ténèbres qui enveloppaient
+_l'Atalante_ comme d'un linceul, et les vagues irritées
+continuèrent de menacer de leurs étreintes mortelles la délicate
+ossature de la pauvre petite goélette.
+
+Si cette situation s'était prolongée davantage; c'en était fait
+d'elle et de son vaillant équipage.
+
+Mais Dieu veillait, et il ne voulut pas que cela fût.
+
+Les marins croient encore à la Providence, et peut-être, en effet,
+fut-ce elle seule qui les arracha, sains et saufs, du plus
+épouvantable cyclone qui se soit déchaîné sur l'Océan.
+
+La tempête avait commencé à minuit.
+
+Vers cinq heures, Gaston de Pradelle était toujours debout, tenant
+lui-même la barre, aveuglé par la rafale, trempé par les paquets
+de mer, cherchant vainement à pénétrer ce mur de ténèbres qui
+s'interposait entre lui et l'infini.
+
+Rien, jusque-là, n'avait entamé ni son énergie, ni son courage,
+son coeur ne battait pas plus vite; aucune pâleur n'était montée à
+son front.
+
+Mais il est des limites à la force humaine; depuis quelques
+minutes, il sentait la fatigue envahir ses membres, et redoutait
+vaguement quelque défaillance. Il se raidissait cependant, bien
+résolu à mourir entier à son poste; mais déjà une sueur moite
+mouillait ses tempes; un voile glissait sur ses yeux; à deux ou
+trois reprises, ses doigts se crispèrent comme affolés sur le
+métal de la barre...
+
+Il était perdu!
+
+Tout à coup, un cri s'échappa de ses lèvres, un immense soupir de
+soulagement souleva sa poitrine, et ses regards, subitement
+illuminés de deux lueurs fulgurantes, s'attachèrent avec une
+fixité farouche vers un coin du ciel.
+
+Le vacarme ne s'était point tu; pourtant, chose étrange, sur le
+pont, tout le monde avait entendu ce cri bizarre, et, mû par un
+même sentiment, chacun s'était tourné vers le commandant.
+
+Sa silhouette vigoureuse se détachait de l'ombre, et on le vit
+diriger son bras vers l'horizon.
+
+Qu'y avait-il de ce côté?
+
+Un rien... qui était le salut!...
+
+Une ligne, imperceptible encore, rayait le ciel, et mêlait aux
+dernières ombres de la nuit une teinte rose et claire qui était le
+signe certain de la fin de l'ouragan.
+
+Du reste, et comme par enchantement, le vent perdit presque
+aussitôt son âpre violence; la houle sembla se calmer presque
+instantanément, et, au bout d'une demi-heure, quand le jour vint,
+il ne restait plus autour de _l'Atalante_ que ces brumes légères
+du matin, qu'un rayon de soleil suffît à dissiper.
+
+Gaston de Pradelle avait fait distribuer un quart de vin à ses
+matelots, pour les réconforter après le rude assaut qu'ils
+venaient d'essuyer, et au lieu de descendre pour se reposer lui-
+même dans sa chambre, il était demeuré sur le pont avec Maxime de
+Palonier.
+
+Une dernière inquiétude lui restait: après la nuit qu'il venait de
+passer, il se demandait avec appréhension dans quels parages le
+cyclone pouvait bien les avoir poussés...
+
+Et, armé de sa longue-vue, il interrogeait l'horizon, cherchant un
+point de repère qui pût le fixer.
+
+-- Tu ne vois rien? dit Maxime de Palonier, qui l'observait avec
+intérêt.
+
+-- Non, rien encore, répondit Gaston.
+
+Il faisait maintenant grand jour... les nuages fuyaient au loin,
+chassés par les derniers efforts de la rafale; le regard
+embrassait sans obstacle toute l'immensité.
+
+-- Comment marchons-nous? dit alors le commandant.
+
+-- Nous filons six noeuds à l'heure, lui répondit Maxime.
+
+-- Et nous étions, vers minuit, à trente milles sud-sud-ouest de
+Terre-Neuve?
+
+-- Précisément.
+
+-- C'est bizarre.
+
+Il allait suspendre ses observations, quand, brusquement, il
+s'arrêta et se reprit à regarder avec une nouvelle attention.
+
+-- Ah! ah! fit Maxime... cette fois, il y a quelque chose.
+
+-- Je le crois.
+
+-- Qu'y a-t-il?
+
+-- Si je ne me trompe, sur la ligne extrême, vers l'ouest, je
+viens d'apercevoir...
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Un phare!...
+
+Maxime eut un geste enjoué:
+
+-- Ça, c'est ma partie! dit-il sur un ton qui rappelait de loin
+les intonations des boulevards parisiens. Tu sais que j'ai fait
+une étude spéciale des phares. Je crois connaître tous ceux qui
+existent, et j'aurai bien peu de chance si je ne mets pas du
+premier coup un nom sur celui qui s'offre à nos yeux.
+
+En parlant de la sorte, le jeune enseigne prit la longue-vue des
+mains du commandant, et se mit à regarder à son tour dans la
+direction qu'il lui indiqua.
+
+Quelques secondes se passèrent... puis une exclamation s'échappa
+des lèvres de Maxime.
+
+-- C'est bien un phare, n'est-ce pas? insista Gaston, de Pradelle.
+
+-- Le phare Saint-Laurent, répondit le jeune enseigne, sans cesser
+de tenir sa longue-vue braquée; un des plus remarquables qui aient
+été construits: 47 mètres 40 de hauteur, avec 13 mètres 70 de
+diamètre à sa base et 8 mètres 60 à son sommet. Il a été établi
+sur une chaîne de rochers qui affleure à marée basse et dont les
+pointes granitiques sont exceptionnellement dangereuses à marée
+haute.
+
+-- Alors, nous sommes sur les côtes du Canada?
+
+-- Précisément.
+
+-- Cela suffit, et je vais donner des ordres en conséquence.
+
+Gaston allait, ainsi qu'il l'annonçait, commander la manoeuvre qui
+devait remettre la goélette dans la bonne route, quand Maxime lui
+fit un signe impérieux et bref.
+
+-- Que veux-tu? interrogea le commandant surpris.
+
+-- Attends encore... fit Maxime.
+
+-- Pourquoi!
+
+-- Plus j'observe, plus je suis frappé de certaines particularités
+insolites.
+
+-- Lesquelles?
+
+-- L'horizon est maintenant limpide; la galerie supérieure du
+phare se détache clairement sur le fond plus clair du ciel; on
+dirait que quelqu'un est là qui nous a vus et qui nous envoie des
+signaux.
+
+-- Quels signaux?
+
+-- C'est justement ce qui m'a semblé inexplicable car ils sont
+absolument inusités et incompréhensibles. Évidemment, c'est une
+main inexpérimentée qui les envoie -- et à moins d'erreur que je
+n'admets pas, c'est un pavillon noir que l'on agite.
+
+Gaston de Pradelle ne perdit pas de temps à réfléchir, et son
+parti fut vite pris.
+
+D'un accent assuré et ferme, il donna aussitôt l'ordre de hisser
+toutes les voiles, et, reprenant la barre, il gouverna dans la
+direction du phare Saint-Laurent.
+
+Ce ne fut pas long.
+
+La goélette n'avait pas l'habitude de se faire prier, et elle
+obéissait au commandement avec une soumission et une précision qui
+l'avaient mise depuis longtemps hors de pair.
+
+Le phare n'était plus qu'à dix milles environ: en une heure, le
+trajet s'accomplit, et l'on put apercevoir, enfin, la silhouette
+de l'imposante construction, qui avait, comme eût dit Michelet, la
+sublime simplicité d'une gigantesque plante de mer.
+
+«Énorme, immobile, silencieuse, elle semble une sorte de défi jeté
+au démon des tempêtes par le génie de l'homme, et pendant qu'une
+mer incessamment déchaînée s'acharne à sa base et monte jusqu'à
+son sommet, impassible et immuable, elle indique aux navires
+l'entrée de la passe du fleuve, et les rochers sur lesquels ils
+iraient infailliblement se briser.»
+
+Cependant, les signaux avaient continué à mesure que _l'Atalante_
+approchait, et maintenant on distinguait presque à l'oeil nu, le
+pavillon noir que l'on agitait de la galerie.
+
+Quelque chose d'extraordinaire s'était évidemment passé, et l'on
+appelait au secours.
+
+Gaston se tourna vers Maxime.
+
+-- Puisque tu as fait une étude spéciale des phares, dit-il à voix
+rapide, et que tu reconnais celui-ci, tu peux nous renseigner sur
+les abords de la côte.
+
+-- Oh! parfaitement, répondit le jeune enseigne, nous pouvons
+approcher encore d'un mille au moins. Les abords sont très
+dangereux, mais la marée est haute, et il y a plus de deux brasses
+sur les barres. Avec la chaloupe, pendant trois heures il n'y a
+aucun danger d'accoster.
+
+-- Que l'on mette donc le canot à la mer, ordonna Gaston, et
+j'irai moi-même au secours de ces malheureux.
+
+Maxime ne fît pas d'objection et alla tout préparer. Dix minutes
+plus tard, le canot glissait le long du navire avec six hommes
+d'équipage et un quartier-maître, et quand il fut paré, Gaston y
+descendit à son tour, emmenant le petit Bob, un jeune mousse qui
+ne le quittait pas et qui avait fait toute la campagne avec lui.
+
+-- Pousse au large! commanda-t-il alors, en prenant place a
+l'arrière.
+
+Les six avirons s'abattirent immédiatement, et la frêle
+embarcation fendit les flots avec rapidité.
+
+Au bout d'un quart d'heure, ils rangeaient l'îlot de rochers sur
+lequel le phare est construit.
+
+À ce moment, la base était complètement immergée, ainsi que
+l'avait prévu Maxime, et le flot venait battre les flancs de la
+tour.
+
+Le canot alla s'engager dans une anse de sable; Gaston, Bob et
+deux matelots sautèrent à la mer, et, gagnant l'escalier ménagé
+dans le talus, ils commencèrent l'ascension.
+
+Ce n'était pas facile.
+
+Talus et escaliers étaient tapissés de varech, de fucus, et de
+petits limaçons de mer qui en rendaient la surface si glissante,
+que l'on ne pouvait s'y tenir debout, et Gaston commençait à
+s'étonner qu'on les eût appelés pour les laisser se morfondre
+ainsi sans indication sur la route à suivre, quand une échelle de
+cordes tomba tout à coup à ses pieds, en se déroulant du haut de
+la plate-forme.
+
+En même temps une voix arriva jusqu'à lui.
+
+-- Attachez l'échelle aux deux montants de fer qui sont scellés
+dans le talus, dit cette voix, et hâtez-vous de monter, il y a des
+malheureux à sauver.
+
+Gaston éprouva un moment de stupéfaction profonde; cette voix qui
+venait de se faire entendre n'avait rien de masculin, et c'était
+bien manifestement une voix de femme!...
+
+Quel était ce mystère?
+
+L'imprévu de la situation éveilla au dernier point la curiosité du
+jeune marin, et ce fut avec une sorte d'impétuosité fiévreuse
+qu'il s'engagea le premier sur l'échelle de corde, et parvint en
+quelques secondes à la balustrade de fer qui entourait la plate-
+forme.
+
+Ses hommes le suivaient de près.
+
+Une fois là, n'apercevant personne, il entra dans la cage du
+phare, et pénétra dans les couloirs.
+
+Chose invraisemblable! il n'y trouva aucun être vivant!
+
+C'était la tour enchantée des légendes de chevalerie.
+
+Mais il n'était pas de nature patiente, et, après une courte
+attente, il se mit à frapper à une porte de bronze devant laquelle
+il s'était arrêté.
+
+L'effet ne se fit pas longtemps désirer.
+
+Presque aussitôt, la porte roula sur ses gonds, et à peine eut-il
+pénétré dans la chambre, un peu sombre, sur laquelle elle ouvrait,
+qu'il se trouva en présence d'une belle jeune femme, fort
+élégante, qui lui fit une révérence de l'air le plus naturel du
+monde.
+
+Gaston ne put réprimer un geste de surprise.
+
+L'aventure prenait des proportions de conte de fée! et il se
+demandait si vraiment il était bien éveillé.
+
+La jeune femme sourit tristement:
+
+-- Pardon de vous avoir fait attendre, commandant, dit-elle avec
+un geste gracieux; -- mais je n'ai pas voulu me présenter devant
+vous dans une toilette dont le désordre ne s'explique que par
+l'épouvantable drame qui s'est accompli ici cette nuit!...
+J'espère que vous ne me garderez pas rancune...
+
+En parlant ainsi, la pauvre femme enveloppa Gaston d'un long
+regard dont la flamme noire pénétra jusqu'au coeur du jeune
+officier.
+
+Jamais peut-être, en raison des circonstances exceptionnelles où
+il se trouvait, jamais il ne s'était senti si troublé.
+
+La jeune femme qui était devant lui pouvait avoir trente ans au
+plus; elle était grande, élancée, élégante, et rien ne saurait
+rendre l'expression saisissante qui se dégageait par instants, de
+ses deux grands yeux bruns!
+
+Elle portait une toilette à la mode, robe blanche avec des noeuds
+cerise, ample crinoline, des mitaines sur une main blanche et
+effilée; une fanchon en dentelles noires sur de magnifiques
+cheveux blonds.
+
+Gaston la regardait et ne savait que penser de cette singulière
+apparition.
+
+Toutefois, il se remit bientôt, et s'inclinant respectueusement:
+
+-- Pourquoi voulez-vous que je vous garde rancune? répliqua-t-il
+après un court silence. J'ai aperçu les signaux que l'on nous
+envoyait de loin; j'ai pensé qu'il y avait ici des malheureux à
+secourir, et je me suis empressé de venir à votre appel. Dites-
+moi, de grâce, ce qu'il faut que je fasse, et ce que vous attendez
+de moi?...
+
+À cette question, un nuage assombrit le front de la jeune femme,
+et un soupir gonfla sa poitrine.
+
+-- Qu'avez-vous? Parlez! insista Gaston; ne disiez-vous pas qu'il
+s'est accompli cette nuit, ici, un drame terrible?
+
+-- En effet.
+
+-- De quoi s'agit-il?
+
+-- Venez! venez! Monsieur, répondit la jeune femme, et quand vous
+aurez vu, vous comprendrez mieux de quelle effroyable épreuve je
+sortais, quand j'ai appelé à mon secours.
+
+Et saisissant avec autorité le bras de son interlocuteur, elle
+l'entraîna vers un endroit de la chambre qu'éclairait obliquement
+une meurtrière creusée dans l'énorme épaisseur du mur.
+
+Instinctivement, Gaston se prit à frissonner.
+
+Il y avait là une longue boîte posée sur deux escabeaux, et qui
+rappelait vaguement la forme d'un cercueil.
+
+C'était sinistre.
+
+-- Qu'est-ce à dire? balbutia-t-il, la gorge serrée. Pour toute
+réponse, la jeune femme souleva, d'une main nerveuse, le couvercle
+du cercueil, et montra un cadavre dont le visage seul apparaissait
+sous le blanc suaire qui l'enveloppait.
+
+-- Grand Dieu!... fit Gaston -- quel est ce malheureux?
+
+-- Mon père, répondit la jeune femme s'affaissant sur ses genoux.
+
+Gaston prit sa tête entre ses doigts et garda le silence.
+
+Tout un monde de sensations inconnues s'était emparé de son être;
+il osait à peine sonder le drame mystérieux qui ne lui était
+révélé que par son effroyable dénouement.
+
+Il resta ainsi un long moment silencieux et morne, et ce ne fut
+qu'au bout de quelques minutes qu'il releva le front et se prit à
+regarder la jeune femme.
+
+Celle-ci était toujours agenouillée, les mains jointes, l'oeil
+attaché au cercueil.
+
+Il lui tendit la main, la releva et la fit asseoir à ses côtés.
+
+-- Je comprends ce que vous avez dû souffrir, dit-il alors en
+cherchant à l'éloigner de ce triste tableau. Y a-t-il longtemps
+que votre père était malade?
+
+-- Mon père est un ancien capitaine d'armes de la marine
+américaine, Monsieur, répondit la jeune femme; pendant de longues
+années, il ne s'est ressenti d'aucun malaise; mais le séjour de ce
+phare lui a été fatal.
+
+-- Son service ne devait pas être bien pénible?
+
+-- Non, sans doute... Mais songez quelle a dû être sa vie, depuis
+dix ans qu'il n'est pas descendu à terre.
+
+Gaston fit un mouvement et eut un geste étonné.
+
+-- Dix ans, dites-vous! s'écria-t-il; il y a dix ans que votre
+père habite ici?
+
+-- Oui, Monsieur.
+
+-- Je croyais que les gardiens ne devaient, à l'État qu'un service
+intermittent.
+
+-- Cela est vrai, mais mon père avait demandé et obtenu la faveur
+de ne pas quitter le phare.
+
+-- Voilà une singulière vocation.
+
+-- Oh! il ne s'agit pas de vocation, Monsieur, répartit vivement
+la jeune femme d'un ton amer; car ce n'est pas le métier de
+gardien qu'il remplissait, mais bien celui de geôlier.
+
+-- De geôlier! fit Gaston. Et quel prisonnier pouvait-il garder
+dans cette tour?
+
+-- Sa fille, Monsieur...
+
+Cette fois, le commandant se leva de son siège, en proie à un
+sentiment dont il ne put dissimuler la vivacité, et c'est avec une
+sorte d'intérêt douloureux qu'il se prit à regarder la jeune
+femme.
+
+-- Ainsi, dit-il, sans cesser de l'observer, voilà dix années que,
+vous-même, vous êtes enfermée dans ce phare?
+
+-- Oui, Monsieur.
+
+-- Vous ne l'avez jamais quitté?
+
+-- Jamais!
+
+-- Et c'est contre votre gré que l'on vous a...
+
+-- Sur l'âme de ma mère, sur la tête de mon enfant, oui.
+Monsieur!... J'ai été jetée ici de force, la nuit du 20 mars 1841,
+garrottée et bâillonnée, comme une voleuse ou une fille perdue...
+et depuis dix années... dix années, vous entendez bien!, ... j'ai
+vécu entre ces murailles épaisses, avec ce même horizon implacable
+de granit et de bronze, sans un jour de répit, sans une heure, une
+seconde d'espoir... Ce que j'ai pleuré, ce que j'ai prié... un
+seul homme le sait... il est là, c'est mon père!... il a été
+impitoyable... Ah! Dieu m'est témoin que je ne désirais pas sa
+mort! Vingt fois, au contraire, la pensée m'est venue de me
+précipiter du haut de la lanterne, et d'aller me briser le crâne
+contre les rochers que la mer découvre à marée basse... mais quoi,
+j'ai reculé... j'avais dans la vie un devoir sacré à remplir... Il
+y a quelque part un être qui a peut-être besoin de moi et qui
+m'attend! et cela m'a arrêtée.
+
+La jeune femme avait prononcé ces paroles d'un accent incisif et
+mordant, le sein gonflé, les ongles enfoncés dans les dentelles de
+sa fanchon.
+
+Sur les derniers mots, elle parut se troubler. Une lueur sombre
+sillonna son regard, ses sourcils se contractèrent.
+
+-- Et puis, ajouta-t-elle en baissant la voix, cela ne pouvait
+durer toujours, n'est-ce pas? Il y a une loi de nature à laquelle
+toute créature humaine est fatalement soumise, et je savais bien
+qu'un jour la mort interviendrait! Mon père était déjà bien âgé
+quand il vint ici, et je n'avais qu'à attendre.
+
+-- Malheureuse! interrompit vivement Gaston! Ah! ne parlez pas
+ainsi, ne vous abandonnez pas de la sorte; je ne veux voir dans
+cette exaltation que l'effet de l'émotion cruelle...
+
+La jeune femme fit entendre un ricanement qui amena un frisson à
+la peau de Gaston de Pradelle et lui communiqua un moment l'idée
+qu'elle pouvait bien être atteinte de folie.
+
+La vie qu'elle avait menée depuis dix années, l'isolement, le
+chagrin, mille autres causes mystérieuses avaient pu ébranler son
+cerveau, et il n'était pas impossible que sa raison eût subi une
+secousse fatale.
+
+Mais il ne garda pas longtemps cette illusion; la jeune femme
+s'était probablement douté de ce qui se passait en lui, elle
+venait de se rapprocher, et droite, calme, l'oeil limpide et
+clair, elle s'était prise à sourire d'un air à la fois ironique et
+doux.
+
+-- Non! non!... dit-elle d'un ton bien posé, je ne suis pas folle,
+quoique l'on ait tout fait pour que je le devinsse; et tenez,
+écoutez-moi, Monsieur: je n'ai aucune raison de vous cacher qui je
+suis, ni ce que je suis: de plus, j'aurai tout à l'heure à
+réclamer de vous un service que vous hésiteriez à rendre à une
+insensée. Prêtez-moi donc, je vous prie, quelques minutes
+d'attention, et je vous dirai, comme si je parlais à Dieu même, la
+faute qui est dans mon passé, et pour laquelle on m'a si durement
+punie!...
+
+Il y eut un moment de silence. Gaston était allé à la meurtrière
+et avait jeté un regard au dehors.
+
+La marée commençait à baisser; il ne pouvait plus songer à
+retourner à bord, et il avait six heures au moins à passer dans le
+phare.
+
+Il donna quelques ordres à ses hommes, et revint vers la jeune
+femme.
+
+Elle l'attendait et l'invita du geste à se rasseoir; ce qu'il fit.
+
+Puis, quand elle vit qu'il était disposé à l'écouter, elle s'assit
+à son tour et reprit la parole.
+
+-- Je m'appelle Fanny Stevenson, et j'aurai vingt-huit ans dans
+quelques mois, dit-elle d'un ton ferme; ainsi que je vous l'ai
+dit, mon père était capitaine d'armes, et naviguait souvent.
+J'avais perdu ma mère avant que j'eusse pu la connaître, et
+j'avais été recueillie dans une famille catholique où je reçus une
+éducation complète dont je profitai de mon mieux.
+
+Quoique bien jeune encore, j'avais compris que je ne devais rien
+attendre de l'homme qui m'avait donné le jour. Mon père était un
+marin grossier, imbu de préjugés enracinés, dont le coeur est
+toujours resté fermé à toutes les délicatesses, à toutes les
+aspirations d'une nature comme la mienne!
+
+C'est à peine, si au retour de longs voyages, il consentait
+parfois à se rappeler qu'il avait une fille.
+
+Je vécus donc seule, livrée à moi-même, presque sans contrôle, et
+exposée à des dangers dont je n'avais pas appris à démêler la
+gravité. C'est ainsi que j'atteignis ma quinzième année! Je
+m'étais développée très rapidement; j'étais grande et forte; on
+m'a dit souvent alors que j'étais belle, et je ne cacherai pas que
+le sentiment de cette beauté exceptionnelle m'avait communiqué une
+ambition fort au-dessus de ma condition. Ce fut mon malheur.
+
+Dans la famille qui m'avait recueillie et qui était française, on
+recevait de loin en loin quelques jeunes gens qui venaient en
+Amérique chercher fortune ou courir les aventures.
+
+C'était là des distractions auxquelles je ne pouvais me montrer
+indifférente, et il m'arriva bien souvent à, cette époque, de me
+laisser aller à des relations qui, sans dépasser les limites des
+plus rigoureuses convenances, n'étaient pas toujours d'une
+correction exempte de reproches.
+
+J'étais vive, j'aimais le plaisir, et je ne tenais pas toujours
+assez de compte des observations bienveillantes que l'on
+m'adressait.
+
+Pour tout dire, je commençais à supporter impatiemment les
+remontrances dont j'étais l'objet, et plus d'une fois, je fus sur
+le point de rompre brusquement avec mes hôtes, pour essayer d'une
+vie dont la séduction avait profondément ébranlé les honnêtes
+résolutions auxquelles je voulais rester attachée.
+
+Les choses en étaient à ce point, quand il arriva dans la ville
+que nous habitions un étranger qui, dès le premier jour, parut
+devoir prendre un grand empire sur moi.
+
+C'était un homme d'une trentaine d'années environ, d'un extérieur
+charmant, de tournure aristocratique, et qui manifestement était
+bien supérieur à tous les jeunes gens que j'avais rencontrés
+jusqu'alors.
+
+Il s'appelait le comte de Simier, arrivait de Paris, et se rendait
+dans l'Amérique du Sud, où il allait, disait-il, diriger une
+importante exploitation.
+
+À vrai dire, je ne m'intéressai que médiocrement à ce que le comte
+avait fait, non plus qu'à l'avenir qu'il rêvait.
+
+Je ne vis que lui... et dans la situation où je me trouvais, sa
+présence exerça tout de suite une profonde impression sur mon
+esprit et sur mon coeur.
+
+Je n'avais jamais aimé encore, et il ne lui fut pas difficile de
+s'apercevoir que je l'aimais...
+
+D'ailleurs, je ne cherchais à rien cacher de ce qui se passait en
+moi... J'avais remarqué, de mon côté, que le comte était empressé
+et ému chaque fois qu'il me parlait, et il y a dans l'amour que
+l'on éprouve ou dans celui que l'on inspire, un rayonnement dont
+on tenterait en vain d'atténuer l'éclat.
+
+Un mois s'était à peine écoulé, que j'étais sa maîtresse!
+
+La jeune femme suspendit un moment son récit et prit sa tête dans
+ses mains, comme pour ne pas voir l'expression presque douloureuse
+qui vint se refléter dans les yeux de Gaston de Pradelle.
+
+-- Ah! je vous dis tout! poursuivit-elle d'un ton nerveux et
+contenu; je n'avais pas même demandé au comte ce qu'il comptait
+faire de moi; je m'étais donnée sans condition, sans réflexion,
+m'en remettant à lui du soin de sauver mon honneur, si tant est
+qu'il dut y penser jamais! Vous le voyez, Monsieur, la chute était
+complète... Et la seule chance de réhabilitation possible
+consistait en un semblant de mariage contracté un soir, sans
+témoins, dans quelque municipalité obscure, dont j'ai à peine
+conservé le nom! Que valait cette cérémonie? Rien, sans doute! Et
+que m'importait, d'ailleurs! Le rêve fut de si courte durée, que
+c'est à peine si, depuis dix ans, il m'en reste quelque souvenir
+au coeur. J'avais été heureuse plusieurs mois... Je m'étais
+endormie dans un amour que je croyais éternel, et je ne me
+rappelle plus, à cette heure, que le réveil terrible qui m'arracha
+à mon ivresse et me plaça brutalement en présence de la plus
+horrible des réalités...
+
+-- Pauvre femme! balbutia Gaston, ému.
+
+-- Le comte avait disparu... et je restais seule avec l'enfant à
+laquelle je venais de donner le jour.
+
+-- Que fîtes-vous?
+
+La jeune femme mordit ses lèvres avec rage.
+
+--Ah! je n'eus pas une seconde d'hésitation, Monsieur, je le jure,
+répondit-elle; quand je m'aperçus que le bonheur rêvé s'était
+effondré, que je n'avais plus rien à espérer du misérable qui
+m'avait si indignement trompée, il se fit en moi une révolution
+soudaine, inattendue... Le mépris remplaça l'amour presque
+instantanément, et à la place de l'amant disparu, je ne vis plus
+que l'enfant qui n'avait pas demandé à naître et à laquelle je
+résolus de consacrer ma vie tout entière!...
+
+-- Voilà qui était bien.
+
+-- Sans doute, et Dieu m'est témoin que je l'eusse fait comme je
+l'avais résolu; seulement, j'avais compté sans mon père!...
+
+-- Comment?
+
+-- Depuis quelques jours il était de retour; il avait demandé à
+quitter la marine pour entrer dans le service des arsenaux. Il
+ignorait ma honte; mais quelqu'un se chargea de l'en instruire, et
+alors...
+
+-- Qu'arriva-t-il?
+
+-- Une nuit... j'étais seule... mon enfant dormait près de moi, je
+travaillais avec acharnement pour gagner le pain de chaque jour...
+et, en même temps, pour amasser la petite somme qui devait me
+permettre de fuir et de me dérober à la colère de mon père;
+j'étais presque heureuse à cette perspective de me retrancher du
+monde, ne pouvant croire qu'aucun obstacle pût m'empêcher de
+mettre mon projet à exécution, quand tout à coup la porte de ma
+chambre s'ouvrit brusquement, et deux hommes en franchirent le
+seuil.
+
+-- Quels étaient ces hommes?
+
+-- L'un était mon père... l'autre un de ses anciens camarades, que
+j'avais déjà vu une fois ou deux et qui commandait le cutter de
+l'État qui fait le service de la côte. Je me levai, le coeur
+glacé, avec une subite appréhension du danger, et je me précipitai
+vers le berceau, pour défendre mon enfant, que je croyais surtout
+menacée! Mais mon père me prit brutalement par le bras, et,
+pendant qu'il me nouait un bâillon sur la bouche, son compagnon me
+garrottait énergiquement, de façon à rendre tout cri et tout
+mouvement impossibles.
+
+Quelques heures plus tard le cutter de l'État me déposait au pied
+du phare où je pénétrais pour n'en plus sortir!...
+
+-- Mais votre enfant?...
+
+-- Je n'en ai pas eu de nouvelles.
+
+-- Quoi! votre père ne vous a pas dit...
+
+-- Pendant dix années, Monsieur, nous avons vécu ici, l'un près de
+l'autre, sans échanger une parole. J'ai pleuré, j'ai supplié, j'ai
+menacé. Cent fois, sous ses yeux, j'ai fait le mouvement de me
+précipiter sur les rochers du phare, et il est resté muet, plus
+terrible que s'il m'eût accablée de reproches ou tuée de sa main
+vengeresse.
+
+-- C'est terrible.
+
+-- N'est-ce pas?...
+
+-- Et pendant ces dix ans, il ne s'est produit aucun incident?
+
+-- Aucun.
+
+-- Personne n'a abordé le phare?
+
+-- Personne.
+
+Il y eut un nouveau et long silence.
+
+Gaston était fort troublé par le récit qu'il venait d'entendre, et
+une suprême pitié s'élevait de son coeur à la pensée des tortures
+que la malheureuse avait dû souffrir.
+
+Elle avait été coupable, sans doute!... Mais comment excuser le
+raffinement que l'on avait déployé dans le châtiment.
+
+Il lui prit la main, et la serra avec intérêt.
+
+Le sentiment qu'il éprouvait était, il faut le dire, d'une nature
+exceptionnelle.
+
+La jeune femme avait dû être fort belle, ainsi qu'elle l'avait dit
+elle-même, mais le chagrin avait profondément altéré ses traits,
+et elle ne conservait que de rares vestiges de sa beauté
+d'autrefois.
+
+L'oeil seul avait encore tout son éclat et toute sa vivacité, et
+il s'en échappait par instants des effluves ardentes dont on
+subissait malgré soi l'impression pénétrante et forte.
+
+-- Dieu a eu pitié de votre situation lamentable, dit enfin
+Gaston; la liberté qui va vous être rendue vous permettra de vous
+livrer à des recherches qui vous ont été interdites jusqu'à ce
+jour.
+
+-- J'essaierai, en effet, répondit la jeune femme en remuant
+tristement la tête.
+
+-- Au moins, votre père vous laisse-t-il quelque aisance?
+
+Un double éclair s'alluma à cette question dans les yeux de la
+fille du capitaine d'armes, et un sourire d'une expression
+mystérieuse releva le coin de sa lèvre.
+
+-- Sous ce rapport, dit-elle d'un ton ironique, le hasard aura
+déjoué les calculs de mon bourreau.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Au moment où il vint habiter le phare, mon père avait réalisé
+presque toute sa fortune, qui consistait en vingt mille dollars
+environ... Je savais qu'il avait caché cette somme dans une des
+nombreuses caches que recèlent les murs épais de la tour, et
+pendant deux années, sans lui donner le soupçon de mes
+préoccupations, j'usai de mille stratagèmes pour découvrir
+l'endroit où il avait enfoui son trésor. Il y a huit jours
+seulement, et comme sa fin approchait, que je parvins enfin à mon
+but.
+
+-- Et vous avez cette somme?
+
+-- Il y avait à peine dix minutes qu'il avait cessé de vivre,
+qu'elle était en ma possession.
+
+Gaston baissa le front sans répondre.
+
+Décidément, tout ce qu'il voyait ou entendait depuis un moment, le
+rejetait dans un monde de sensations excessives, où toutes les
+lois de la conscience humaine semblaient être singulièrement
+méconnues!
+
+Au surplus, on ne lui laissa pas le temps de s'abandonner à des
+réflexions ni de discuter ses impressions.
+
+La jeune femme s'était levée, et, à voir l'air de résolution qui
+se manifesta sur ses traits, on pouvait croire qu'elle en avait
+fini avec les émotions violentes qu'un moment le souvenir du passé
+avait éveillées en elle.
+
+-- Maintenant, dit-elle, vous me connaissez tout entière,
+Monsieur, et j'espère que vous voudrez bien me rendre le service
+que j'ai à vous demander, puisque vous êtes certain que votre
+intérêt ne s'égarera pas sur une créature indigne.
+
+-- Qu'attendez-vous de moi? interrogea Gaston, repris de nouveau
+par sa curiosité.
+
+-- Peu de chose, en réalité; mais de votre concours dépend peut-
+être le succès des recherches auxquelles je vais me livrer.
+
+-- Parlez en toute confiance, et si je puis vous être utile.
+
+-- En premier lieu, continua la jeune femme, vous m'aiderez à
+abréger toutes les formalités que je vais avoir à subir au sortir
+de cette prison! Il s'agit, d'abord, d'emporter d'ici le corps de
+mon père, et de le déposer dans le cimetière du bourg le plus
+voisin.
+
+-- Cela sera fait comme vous le souhaitez: dans une heure, la
+chaloupe viendra prendre le cercueil, et dès demain, il sera
+enseveli dans le lieu que vous aurez désigné vous-même. J'ajoute
+que l'équipage de _l'Atalante_ l'accompagnera à sa demeure
+dernière.
+
+-- Merci.
+
+-- Ce n'est pas tout ce que vous désirez?
+
+-- Non, Monsieur.
+
+-- Qu'y a-t-il encore?
+
+La jeune femme parut hésiter une dernière fois; mais elle fit
+aussitôt un effort sur elle-même, et leva son regard assuré sur
+Gaston.
+
+-- Vous êtes jeune, Monsieur, dit-elle d'une voix ferme; pendant
+les courts instants que je viens de passer avec vous, j'ai pu
+m'assurer que vous êtes sensible et bon, et je me suis persuadé
+qu'une femme ne s'adressera pas en vain à votre loyauté.
+
+-- Je ne vous comprends pas.
+
+-- Je vais m'expliquer. Votre temps est précieux, je n'en doute
+pas, et je comprends que vous ayez hâte de reprendre la mer.
+
+-- Sans doute.
+
+-- Cependant si je vous priais de ne pas vous éloigner tout de
+suite, de m'accorder un jour ou deux, pour m'aider dans certaines
+démarches que je ne puis faire seule ou qui, du moins,
+acquerraient une grande autorité si je les faisais appuyée à votre
+bras et recommandée de votre nom.
+
+-- Que voulez-vous dire?
+
+-- Est-ce trop demander à votre courtoisie?
+
+-- Ce n'est malheureusement pas de courtoisie qu'il s'agit,
+Madame, mais de mon devoir qui m'oblige à reprendre la mer le plus
+tôt possible.
+
+-- Alors vous comptez repartir demain.
+
+-- Demain, à l'issue de la cérémonie funèbre.
+
+La jeune femme réprima un mouvement de contrariété, et son regard
+plongea dans celui du commandant.
+
+-- Soit! dit-elle d'un ton nerveux, j'espérais mieux, mais je
+n'insiste pas. Seulement, dans les délais que vous venez
+d'indiquer vous-même, pourrai-je compter sur vous?
+
+-- Assurément.
+
+-- Vous voudrez bien m'accorder votre appui et votre bras?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Ce que je vous demande-là, songez-y, Monsieur, je ne puis le
+demander à personne autre. Désormais, je suis seule au monde, et
+si vous me refusiez...
+
+-- Mais, par grâce, dites-moi...
+
+-- Voici: je vous ai raconté tout à l'heure, que pour le rapt
+odieux accompli sur ma personne, mon père s'était fait aider par
+un sien ami, commandant d'un cutter de l'État.
+
+-- Eh bien!
+
+-- Eh bien... cet homme, je veux le voir!
+
+-- Vous savez donc où il est.
+
+-- Il habite à quelques milles de la côte, où il vit
+misérablement! L'infâme action qu'il a commise ne lui a pas
+profité, et une lettre récente qu'il a écrite à mon père, et que
+j'ai pu intercepter, témoigne de quelques remords. Peut-être le
+moment est-il favorable: il doit connaître bien des choses du
+passé, et qui sait si je ne parviendrai pas à lui arracher
+quelques aveux. Vous comprenez.
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Et vous consentez à m'accompagner?
+
+-- Nous partirons quand vous voudrez.
+
+Par un mouvement plus prompt que la pensée même, la jeune femme
+s'empara des mains de Gaston et les baisa avec un transport de
+joie folle.
+
+-- Ah! c'est bien, cela! dit-elle en cherchant à réagir contre sa
+propre émotion, vous êtes généreux, et Dieu vous récompensera. Si
+ma fille m'est rendue, c'est à vous peut-être que je le devrai...
+
+Puis elle passa dans une pièce voisine, jeta à la hâte une mante
+sur ses épaules, un voile épais sur ses cheveux, et revint peu
+après vers le jeune commandant qui attendait.
+
+-- Partons! partons! dit-elle, ne perdons pas une seconde... nous
+n'avons plus que quelques heures de jour; et la nuit, nous pouvons
+être arrêtés par bien des obstacles... Venez!...
+
+Ils descendirent d'un pas rapide vers l'embarcation qui fut
+immédiatement poussée à la mer, et quelques minutes après, elle
+filait vers la côte, emportant le commandant, la jeune femme et
+Bob, le petit mousse.
+
+Quand ils atteignirent la côte, il était cinq heures environ.
+
+La bourrasque s'était tout à fait calmée; la mer était unie comme
+un lac; de chaque côté de l'embarcation, le regard plongeait en
+des profondeurs limpides, où l'on distinguait une végétation
+vigoureuse, aux tons colorés, où se mêlaient les fougères
+hérissées, de véritables parterres émaillés de pépites azurées, ou
+encore de longs rubans de lianes globuleuses ou tubulées. C'était
+comme une fête des yeux; de temps à autre, s'élançaient du flanc
+des rochers aigus et noirs des arbres gigantesques dont les
+branches chargées de fleurs éclatantes se balançaient mollement au
+mouvement du flux et du reflux.
+
+Gaston de Pradelle avait rarement observé un pareil spectacle, et
+s'abandonnait à l'admiration qu'il éveillait en lui.
+
+Quant à miss Fanny Stevenson, elle semblait indifférente à tout,
+absorbée dans une pensée unique, ne songeant qu'à son but.
+
+Elle s'était rejetée à l'arrière de l'embarcation, avait serré
+fortement sa mante autour de sa taille, son voile épais sur ses
+cheveux.
+
+Ainsi accotée, elle gardait le silence, et pendant tout le temps
+elle ne proféra pas une parole.
+
+Seulement, quand on approcha de terre, elle parut éprouver comme
+une secousse nerveuse, se dressa sur son séant, et, écartant
+brusquement son voile, elle jeta un regard plein de flamme sur la
+rive.
+
+-- Qu'avez-vous? interrogea Gaston, rappelé par ce mouvement à la
+réalité de la situation.
+
+-- Nous approchons! fit la jeune femme.
+
+-- Vous reconnaissez la côte?
+
+Un sourire amer crispa la lèvre de miss Stevenson, pendant qu'un
+frisson secouait ses épaules.
+
+-- Depuis dix années, répondit-elle, tout cela a bien changé; la
+nature ne vieillit pas, et l'âge ne fait que l'embellir. Ce bourg,
+que vous apercevez maintenant derrière ces bouquets d'arbres,
+n'était autrefois qu'un pauvre petit refuge de pêcheurs;
+maintenant c'est presque une ville.
+
+-- Est-ce là que vous habitiez?
+
+Miss Stevenson étendit la main vers un point de la rive.
+
+-- Tenez, dit-elle avec un sanglot mal étouffé, vous voyez cette
+petite maison blanche, à moitié cachée aujourd'hui par un épais
+rideau de peupliers et de tamaris, il y a dix ans, elle était
+humble et pauvre, et le sol, autour d'elle, était pelé et nu.
+C'est là que j'ai passé les plus doux instants de ma vie, assise
+auprès du berceau de ma fille. C'est de là aussi que j'ai été
+violemment arrachée, pour être jetée dans cette prison où vous
+m'avez trouvée.
+
+-- Est-ce de ce côté qu'il faut gouverner? demanda Gaston.
+
+-- Si vous le voulez bien, répondit miss Stevenson.
+
+La côte n'était plus qu'à une faible distance, il y avait là une
+petite crique de sable fin, au-dessus de laquelle le bourg
+s'élevait en amphithéâtre. Gaston y dirigea l'embarcation, et peu
+après, il sautait à terre et aidait la jeune femme à en faire
+autant.
+
+Celle-ci avait repris toute son énergie; dès qu'elle eut senti le
+sol sous ses pieds, elle prit résolument le bras du commandant, et
+l'entraîna vers la maison qu'elle avait désignée.
+
+Une fois qu'elle en eut atteint le seuil, elle abandonna
+brusquement le jeune marin et ne tarda pas à disparaître dans le
+jardin.
+
+Elle resta absente quelques minutes.
+
+Quand elle revint, Gaston remarqua qu'elle était plus pâle encore
+et qu'elle semblait plus oppressée et plus sombre.
+
+-- Eh bien? fit-il avec un vif intérêt.
+
+-- Rien, répondit miss Stevenson, les gens que je viens
+d'interroger n'habitent le pays que depuis peu de temps. Ils ne
+savent rien du passé, et ont ouvert de grands yeux quand j'ai
+prononcé le nom que je portais autrefois.
+
+-- Alors, vous n'avez obtenu aucun renseignement?
+
+-- Ils ignorent ce qu'est devenue mon enfant; mais ils m'ont donné
+l'adresse d'un colon qui, peut-être, me le dira.
+
+-- L'ami de votre père?
+
+-- Oui, Monsieur, Georges-Adam Palmer est très connu, paraît-il,
+dans le bourg de Smeaton. Ah! il n'a pas changé, celui-là, et les
+références que j'ai recueillies sont peu flatteuses. Sensuel,
+brutal, ivrogne et voleur, on l'a, pour ainsi dire, mis en
+quarantaine depuis quelques années, et il habite dans un enclos
+situé à l'extrémité nord, vivant de rapines, adonné à toutes les
+débauches.
+
+-- Et vous ne craignez pas d'affronter un pareil homme? objecta
+Gaston en fronçant les sourcils.
+
+-- Je ne crains rien, puisque vous m'avez promis de m'accompagner.
+
+Le jeune officier approuva du geste.
+
+-- Vous avez raison, dit-il, je suis à vos ordres. Seulement,
+c'est moi, maintenant, qui vous prierai de vous hâter, car la nuit
+vient vite, et nous avons à peine une heure devant nous.
+
+Ils s'éloignèrent et se mirent à gravir la rampe par laquelle on
+montait sur les hauteurs du bourg de Smeaton.
+
+À quelques pas derrière marchait lentement le petit Bob.
+
+À mesure qu'ils avançaient, les habitations devenaient plus rares
+et le sentier plus étroit... C'était, à droite et à gauche, des
+terrains vagues, où l'on ne remarquait aucune trace de travail
+humain. De loin en loin seulement, quelques mauvaises cabanes
+évidemment abandonnées, ou de sinistres bouges dont l'aspect seul
+donnait le frisson.
+
+Enfin, au tournant du sentier qu'ils suivaient depuis un quart
+d'heure, miss Stevenson s'arrêta tout à coup et montra à Gaston
+une misérable chaumière qui s'élevait au milieu d'un vaste enclos
+et dont le toit s'était depuis longtemps à moitié effondré sous
+les efforts combinés de la pluie et du vent.
+
+-- C'est ici? dit-elle d'une voix stridente.
+
+Et elle continua de marcher jusqu'à ce qu'elle eût atteint
+l'habitation où elle espérait trouver l'homme qu'elle cherchait.
+
+Arrivée près de la porte, elle frappa plusieurs coups sonores, et
+appliqua aussitôt son oeil contre les ais mal joints.
+
+-- Je le vois, balbutia-t-elle, en proie à une violente émotion.
+
+À l'appel énergique venu du dehors, quelqu'un avait remué à
+l'intérieur et des pas s'étaient rapprochés du seuil.
+
+-- Qui est là? demanda alors une voix fortement éraillée par
+l'abus du gin.
+
+-- C'est moi... ouvrez, répondit la jeune femme.
+
+-- Vous!... Qui vous?
+
+-- Avez-vous peur d'une femme?
+
+-- Votre nom!... mille diables... à qui en avez-vous?
+
+-- Eh bien... je suis miss Fanny Stevenson et je veux parler au
+capitaine Georges-Adam Palmer.
+
+Ce fut un coup de théâtre.
+
+La porte s'ouvrit aussitôt, et le capitaine Palmer apparut sur le
+seuil, éclairé par la lampe qui brûlait sur la table.
+
+C'était un homme de taille moyenne, aux robustes épaules, à
+l'aspect repoussant et rude.
+
+D'un premier regard, il toisa miss Fanny, comme pour s'assurer
+qu'on ne l'avait pas trompé, et que c'était bien la fille de
+Stevenson qui était devant lui.
+
+Quand tout doute eut disparu de son esprit, il laissa voir un
+profond étonnement.
+
+Il n'apercevait du reste que la jeune femme, Gaston de Pradelle se
+tenant dans l'ombre du dehors, il put croire qu'elle était seule.
+
+Un étrange sourire éclaira sa face ignoble.
+
+Évidemment, il venait de se livrer à des libations copieuses. Ses
+yeux, ses lèvres, ses joues, toute sa physionomie exsudait le gin,
+et de singulières pensées flottaient dans son cerveau.
+
+Il fît mine de s'incliner.
+
+-- Ah! ah! c'est vous, dit-il; en effet, je vous reconnais. Entrez
+donc.
+
+Miss Stevenson fit quelques pas et avança jusqu'à la table où
+brûlait la lampe.
+
+Palmer ne s'occupait que de la jeune femme; une lueur douteuse
+régnait dans la chambre, on y voyait à peine.
+
+L'ancien capitaine ne remarquait pas la présence du commandant.
+
+D'ailleurs, d'autres sentiments s'étaient emparés de lui, et
+l'ivresse lui enlevait une partie de sa présence d'esprit.
+
+-- Ah çà! dit-il au bout d'un moment, comme poursuivant une pensée
+obstinée, vous vous êtes donc échappée de votre prison.
+
+-- Vous le voyez!
+
+-- Ce n'est pas le père qui vous a autorisée?
+
+-- Mon père n'a plus aucun pouvoir sur moi!
+
+-- Il est parti?...
+
+-- Il est mort!
+
+Palmer fit un soubresaut.
+
+-- Mort! mort! répéta-t-il. Dieu me damne, voilà une nouvelle à
+laquelle j'étais loin de m'attendre, et je m'étonne qu'il ne m'ait
+pas fait prévenir.
+
+-- Il n'en a pas eu le temps.
+
+-- Quand est-il mort?
+
+-- La nuit dernière.
+
+-- Subitement, alors?
+
+-- Oui, subitement... comme vous dites.
+
+Palmer ne répondit pas. Il était troublé. Quelque chose
+d'extraordinaire se passait en lui.
+
+Il regardait la jeune femme et la trouvait belle.
+
+Machinalement, il lui offrit la seule chaise qui fût dans la
+pièce; miss Stevenson s'y laissa tomber.
+
+Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait, elle se sentait
+gênée par les regards ardents dont Palmer l'enveloppait.
+
+-- Ainsi, reprit bientôt ce dernier, vous voilà libre.
+
+-- Oui, libre! libre! fit la jeune femme.
+
+-- Et vous êtes venue vers moi!
+
+-- Vous seul, dans la circonstance pénible où je vais me trouver,
+pouvez me donner les renseignements dont j'ai besoin.
+
+-- Quels renseignements?
+
+-- Ne devinez-vous pas?
+
+-- Expliquez-vous.
+
+-- Quand vous m'avez arrachée de cette localité, pour me conduire
+au phare Saint-Laurent, j'avais près de moi l'enfant à laquelle
+j'avais résolu de consacrer ma vie.
+
+-- Je me rappelle cela!... une belle et charmante petite fille...
+
+-- À mains jointes, les joues baignées de larmes, je vous ai
+suppliée alors de me laisser ma fille.
+
+-- Votre père l'avait défendu.
+
+-- Mais aujourd'hui qu'il est mort, vous n'avez plus aucune raison
+de me cacher ce qu'elle est devenue.
+
+Palmer fit entendre un ricanement.
+
+-- Peut être, répondit-il sur un ton vague... quant à ce qui est
+de ça, c'est à voir!
+
+-- Que voulez-vous dire? interrogea miss Fanny, en se levant à
+demi.
+
+L'ancien capitaine haussa les épaules et se baissa vers la jeune
+femme.
+
+-- Bon! dit-il d'un singulier accent, cela dépend.
+
+-- De qui?
+
+-- De vous.
+
+-- Comment?
+
+-- C'est bien clair, pourtant. Vous êtes jeune et toujours fort
+belle. Qu'allez-vous faire de la liberté que vous venez de
+reconquérir?
+
+-- Que vous importe.
+
+-- Il m'importe beaucoup.
+
+-- Je ne comprends pas...
+
+-- C'est que vous n'avez jamais rien su de ce qui s'était passé au
+lendemain du jour où le comte de Simier vous avait abandonnée.
+
+-- Que s'était-il donc passé?
+
+-- Votre père, lui, qui ne plaisantait pas sur les choses de
+l'honneur, avait résolu tout simplement de vous jeter à la mer
+avec votre enfant, et d'anéantir ainsi les preuves vivantes de la
+honte que vous aviez imposée à sa vieillesse.
+
+-- Ah! pourquoi ne l'a-t-il pas fait, alors!
+
+-- Il ne l'a pas fait, parce que je l'en ai empêché.
+
+-- Vous!
+
+-- Moi-même.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- J'avais un but.
+
+-- Lequel?
+
+Les traits de Palmer se couvrirent d'une expression cynique.
+
+-- Eh! mon Dieu! répliqua-t-il, nous n'avions pas très
+heureusement la même manière de voir... car moi après votre chute,
+je ne vous trouvais ni moins belle, ni moins désirable.
+
+-- Infamie!...
+
+-- Non! j'avais eu pitié, voilà tout; et je proposai un moyen
+acceptable de donner un époux à la jeune fille séduite et un père
+à l'enfant abandonnée...
+
+-- Et mon père a refusé?
+
+-- C'est de là qu'est venu tout le mal.
+
+-- Ah! je ne me doutais pas qu'un jour viendrait où j'aurais à
+témoigner quelque reconnaissance à celui qui fut mon bourreau!...
+
+Palmer fit une grimace ironique.
+
+-- Ce n'est guère gentil pour moi, ce que vous dites-là, répondit-
+il; mais je n'aurais garde de m'offenser pour si peu. D'ailleurs,
+tout vient à point à qui sait attendre, comme disent nos amis
+d'Europe, et le hasard me sert mieux que je ne l'espérais.
+
+Miss Fanny eût peut-être hésité à comprendre le sens de ces
+dernières paroles, mais Palmer les accompagna d'un regard et d'un
+geste qui ne pouvaient laisser place à aucune ambiguïté.
+
+Elle fut envahie par un commencement de frayeur et voulut se
+lever.
+
+La main du capitaine, qui s'appuya sur son épaule, l'obligea
+brutalement à se rasseoir.
+
+-- Ah çà!... dit-il avec un froncement menaçant des sourcils, me
+prenez-vous par hasard pour un novice, et croyez-vous que l'on se
+moque ainsi du plus vieux capitaine de la libre Amérique?
+
+-- Monsieur!
+
+-- Appelez-moi monsieur, si cela vous plaît, la belle! je n'y
+attache pas d'importance, mais vous êtes venue chez moi la nuit...
+seule... Il y a longtemps que je vous désire... et Dieu damne,
+vous pouvez être assurée que vous ne sortirez pas d'ici comme vous
+y êtes entrée.
+
+-- Ah! misérable! balbutia miss Stevenson, au comble de la
+terreur.
+
+Déjà Palmer l'avait entourée de ses deux bras énergiques, et, la
+pupille dilatée, la poitrine sifflante, il cherchait sa bouche de
+ses deux lèvres avides.
+
+-- À moi! à l'aide! cria la jeune femme affolée.
+
+Le capitaine commença un rire aigu et strident... qui s'éteignit
+presque aussitôt en une imprécation à demi étranglée.
+
+Gaston venait de se précipiter au secours de la victime, et avait
+enfoncé ses dix doigts dans la gorge du misérable.
+
+Ce dernier lâcha prise aussitôt, et sauta sur un revolver qui se
+trouvait sur la table près de la lampe.
+
+Mais au moment où il en dirigeait les canons sur Gaston, il
+s'arrêta stupéfait comme frappé d'une émotion inattendue.
+
+Gaston portait le costume de lieutenant de la marine française. Le
+vieux marin avait été habitué de longue date à saluer ces insignes
+respectés. Un moment le sentiment de la discipline fut plus fort
+que son emportement même, et il recula de deux pas, prêt à
+s'incliner devant cette croix d'honneur que le jeune commandant
+portait sur sa poitrine.
+
+-- Que veut dire ceci et que voulez-vous? balbutia-t-il en
+cherchant à se remettre; pourquoi vous mêlez-vous de choses où
+vous n'avez que faire? Est-ce que je vous connais, moi? Vraiment,
+je me demande de quel droit...
+
+Tout en parlant, Palmer revenait à un examen plus net de la
+situation; une sourde révolte se faisait jour à travers la
+surprise qu'il avait éprouvée, et il était presque humilié de sa
+défaillance d'un moment.
+
+D'un geste prompt et brusque, il saisit un gobelet plein de gin
+qui était sur la table, et en avala le contenu d'un trait.
+
+-- J'use ici d'un droit que m'a donné miss Stevenson, répondit
+Gaston avec calme, et ce droit, je l'aurais pris d'ailleurs de
+moi-même, en présence des brutalités auxquelles vous vous
+abandonnez.
+
+-- Eh bien!... cela me déplaît!... répliqua Palmer, dont la main
+continuait de tourmenter la poignée de son revolver. Je suis ici
+chez moi, et j'entends...
+
+-- Vous voulez que je me retire.
+
+-- À l'instant même.
+
+Gaston offrit son bras à la jeune femme, qui s'y appuya plus morte
+que vive.
+
+-- Venez, Madame, dit-il simplement; vous n'obtiendrez rien de ce
+misérable, et il est plus prudent...
+
+Déjà il faisait quelques pas vers la porte, mais Palmer s'y était
+précipité avant lui et en occupait le seuil.
+
+-- Vous ne partirez pas ainsi, insista-t-il avec rage; j'ai à
+parler moi-même à miss Stevenson; les choses que j'ai à lui dire
+l'intéressent seule, et elle restera ou sinon!...
+
+Pour la seconde fois il tourna l'arme terrible sur la poitrine du
+jeune commandant en lui ordonnant de s'éloigner.
+
+Miss Stevenson, voyant le péril, s'était jetée dans les bras de
+Gaston, essayant de le couvrir de son corps; mais ce dernier ne
+l'entendait pas ainsi, et à bout de patience, supportant mal le
+calme qu'il s'était imposé, il venait de se ruer sur le misérable.
+
+Un coup de feu partit, avant qu'il eût eu le temps de
+l'atteindre... et aussitôt la chambre retentit d'une effroyable
+imprécation, suivie peu après d'un éclat de rire vif et clair.
+
+-- Mille millions de diables! hurla Palmer en se dégageant du
+nuage de fumée et en promenant autour de lui des regards
+fulgurants...
+
+Et il aperçut à deux pas la silhouette de Bob qui l'observait d'un
+air gouailleur.
+
+-- Eh bien! de quoi! dit ce dernier, sur un ton intraduisible pour
+ceux qui n'ont pas fréquenté les faubourgs de Paris... Faut donc
+mettre des manchettes pour parler à Monsieur!
+
+Le petit mousse avait tout surveillé de la porte; quand il avait
+vu Palmer menacer son maître, il avait fait un bond de chat
+jusqu'à lui et s'était accroché à sa main, qu'il avait mordue
+jusqu'au sang, de ses solides, incisives.
+
+Cela avait suffi pour détourner le coup, et la balle du revolver
+était allée se loger dans la cloison.
+
+Cette intervention eut, du reste, des conséquences plus
+importantes qu'on n'eût pu le supposer.
+
+Gaston n'était pas resté inactif, de son côté, et profitant du
+premier moment de trouble, il avait saisi le capitaine à bras le
+corps et l'avait jeté à terre.
+
+Ce fait accompli, il posa un genou sur la poitrine de l'ivrogne,
+pendant que Bob lui garrottait les jambes avec du filin qu'il
+portait toujours sur lui, par précaution.
+
+Le capitaine était donc vaincu, et il ne s'agissait plus que de
+profiter de la victoire.
+
+Miss Stevenson le comprit et s'empressa de le questionner.
+
+-- Vous voyez... dit-elle, la violence ne vous a servi de rien, et
+le commandant tient maintenant votre vie entre ses mains... Mais
+nous ne voulons pas vous faire de mal... et vous pourrez même, si
+vous êtes docile, tirer un bon profit de la situation... Si vous
+refusez de parler, nous vous abandonnerons ici, garrotté comme
+vous l'êtes, sans espoir de secours... et vous périrez peut-être
+de faim et de soif... avant que l'on ne vienne à votre aide... Si,
+au contraire, vous consentez à me répondre, je vous laisserai ici
+une centaine de dollars qui vous aideront à vivre selon vos goûts,
+pendant une année au moins!... Dites maintenant... que décidez-
+vous?
+
+-- Je parlerai! je parlerai! grommela Palmer, incapable de faire
+un mouvement.
+
+-- Eh bien! voici la somme promise... Je la dépose sur cette
+table, et elle sera à vous, dès que vous m'aurez donné les
+renseignements que j'attends.
+
+En parlant de la sorte, la jeune femme avait compté la somme
+promise.
+
+Au bruit de l'or tombant sur la table le visage du vieux marin
+s'empourpra, à croire qu'il allait avoir un coup de sang.
+
+-- Causons donc, poursuivit miss Stevenson... Quand vous m'avez eu
+déposée dans le phare Saint-Laurent, mon père et vous, vous avez
+dû vous occuper de mon enfant.
+
+-- Il voulait le tuer!
+
+-- Mais il ne l'a pas fait?
+
+-- Non! parce que je l'ai menacé de le dénoncer.
+
+-- Soit! je veux vous croire... mais cette enfant... qui en a pris
+soin?
+
+-- Une vieille femme.
+
+-- Comment s'appelait-elle?
+
+-- Jenny Turner.
+
+-- Elle n'était pas du pays?
+
+-- Elle habitait Québec...
+
+-- Et elle y est encore peut-être?
+
+-- Je le crois...
+
+La jeune femme interrogeait, penchée avidement sur Palmer; sa voix
+avait des intonations ardentes... De temps à autre elle s'arrêtait
+pour essuyer la sueur qui glaçait ses tempes.
+
+-- Mais l'enfant! l'enfant! insista-t-elle d'une voix étranglée et
+sourde.
+
+-- Ça, répondit Palmer, je n'en sais rien. Je voyageais, j'étais
+souvent absent, surtout pendant les deux premières années. Et
+puis, cela ne m'intéressait que médiocrement. Vous comprenez.
+
+-- Mon Dieu!
+
+-- Je vous dis ce que je sais.
+
+-- Après, après.
+
+-- Après? eh bien! voilà. Une fois, au retour de l'un de mes
+voyages, la curiosité me prit d'avoir des nouvelles et je poussai
+jusqu'à Québec.
+
+-- Vous avez vu Jenny Turner?...
+
+-- Je l'ai vue.
+
+-- Elle avait ma fille?
+
+-- Elle n'avait plus rien du tout!
+
+Miss Stevenson se rejeta en arrière avec un cri rauque.
+
+-- Eh quoi! rien! balbutia-t-elle... elle n'était pas morte, au
+moins?
+
+-- Non.
+
+-- Qu'était-elle devenue?...
+
+-- Un homme s'était présenté un jour à la vieille; il lui avait
+donné une forte somme, et l'appât d'un gain considérable avait
+décidé la Turner à livrer l'enfant qui, du reste, ne lui
+rapportait pas grand'chose, et, n'était par conséquent qu'un
+embarras pour elle.
+
+Miss Stevenson se cacha la tête dans les mains.
+
+-- Oh! lui! murmura-t-elle; c'est lui!...
+
+-- À qui pensez-vous, Miss? fit Palmer.
+
+-- Au comte de Simier.
+
+-- Vous pourriez avoir raison.
+
+-- Vous savez quelque chose de plus?
+
+-- Oh! presque rien; mais tout de même cela peut bien avoir son
+importance.
+
+-- Qu'est-ce donc? Parlez!
+
+-- Le comte de Simier n'avait-il pas consenti à contracter avec
+vous un mariage par-devant la municipalité de Smeaton?
+
+-- En effet.
+
+-- C'était la seule preuve de votre union avec lui?
+
+-- Il devait le croire du moins, car il ignorait que j'eusse fait
+prendre moi-même un double de l'acte authentique; je ne pensais
+pas à moi en agissent ainsi, mais je m'imaginais qu'un jour cela
+pourrait, servir à ma fille.
+
+-- Et vous avez bien fait.
+
+-- Pourquoi?
+
+---- Parce que, à l'époque où l'on est venu enlever à Jenny Turner
+l'enfant que nous lui avions confiée, un incendie fut allumé à
+Smeaton par une main criminelle, et tous les actes qui se
+trouvaient au presbytère furent détruits.
+
+Miss Stevenson ne répondit pas.
+
+Une ombre épaisse passa sur son front et elle comprima sa poitrine
+de ses deux mains nerveuses...
+
+-- Rien! plus rien, dit-elle, en se redressant lentement... Ah!
+n'importe... je ne veux pas m'abandonner encore, et avant de dire
+un éternel adieu à la tombe de mon père, je me rendrai moi-même à
+Québec et je verrai cette femme!
+
+Puis, se levant tout à fait, elle se tourna vers Gaston de
+Pradelle.
+
+-- Venez! Monsieur, dit-elle d'un ton brisé; nous n'avons
+maintenant plus rien à faire ici et nous pouvons nous retirer. --
+Venez! Venez...
+
+Et ils sortirent.
+
+Comme ils arrivaient à la crique, au moment où les matelots de
+_l'Atalante_ s'apprêtaient à embarquer, miss Stevenson s'arrêta.
+
+-- Qu'avez-vous? fit Gaston surpris.
+
+-- Je réfléchis, dit la jeune femme.
+
+-- À quoi?
+
+--Je vais rester à Smeaton.
+
+-- Quel est votre dessein?
+
+-- L'inhumation de mon père ne doit avoir lieu que demain, vers
+onze heures; d'ici-là, j'ai le temps de me rendre à Québec.
+
+-- Eh quoi! vous voulez...?
+
+-- Je veux voir cette femme, cette Jenny Turner. Il est impossible
+qu'elle résiste à mes prières, à mes larmes, et par elle je
+saurai...
+
+-- Êtes-vous bien décidée?
+
+-- Oui, Monsieur, ne cherchez pas à me détourner; si vous saviez
+comme j'ai hâte d'apprendre...
+
+-- Soit! qu'il soit fait selon votre désir. Nous allons retourner
+à bord, et demain nous vous y attendrons. N'avez-vous rien autre
+chose à me demander?
+
+La jeune femme comprima son sein de ses deux bras.
+
+-- Vous avez été si bon jusqu'ici, dit-elle, que j'hésite presque
+à réclamer de vous un nouveau service.
+
+-- De quoi s'agit-il? Parlez.
+
+-- Eh bien! je vais être seule, ici, et j'aurais désiré...
+
+-- Achevez.
+
+-- Le petit Bob.
+
+-- Mon mousse?
+
+-- C'est cela.
+
+-- Vous désirez qu'il reste près de vous jusqu'à, demain?
+
+-- Est-ce trop demander?
+
+-- Nullement; et je crois, au contraire, qu'il pourra, en effet,
+vous être fort utile. C'est un enfant futé, quoique très jeune, un
+véritable Parisien, débrouillard, comme nous disons, et courageux,
+ainsi que vous l'avez vu!
+
+-- Alors, je le garde, fit la jeune femme.
+
+Et s'adressant au petit mousse:
+
+-- Tu veux bien rester avec moi jusqu'à demain? ajouta-t-elle.
+
+-- Avec la permission du commandant! répondit le petit Bob, l'oeil
+brillant et la figure souriante.
+
+Quelques secondes plus tard, le canot poussait au large, et miss
+Stevenson restait seule avec le petit mousse.
+
+La jeune femme dormit peu.
+
+Dès l'aube, elle était debout, et quand elle descendit, elle
+trouva Bob qui attendait à quelques pas, regardant curieusement le
+panorama de la cité se dégageant peu à peu des brumes du matin.
+
+Sur la grève, une barque était au plein avec quatre hommes
+d'équipage, qui paraissaient attendre.
+
+-- Quelle est cette barque? interrogea, miss Stevenson.
+
+-- C'est celle que j'ai frétée, répondit Bob; j'ai pensé que vous
+perdriez beaucoup de temps à en chercher une, et je m'en suis
+occupé pendant que vous dormiez.
+
+-- Tu songes à tout. Quelle heure est-il?...
+
+-- Cinq heures.
+
+-- Et combien faut-il de temps pour aller à Québec?
+
+-- Deux heures au plus.
+
+-- Eh bien! partons! partons!...
+
+Ils embarquèrent, et l'on appareilla aussitôt.
+
+Il ventait bonne brise. Le bateau était monté par des pêcheurs
+expérimentés, à qui ces parages étaient familiers.
+
+C'est à peine s'ils mirent soixante minutes pour se rendre à
+Québec.
+
+Miss Stevenson était redevenue taciturne et sombre. Elle ne
+parlait plus... Toute sa pensée, tout son coeur, tout son être,
+allait à Jenny Turner.
+
+Le difficile, l'impossible... était de la trouver.
+
+Mais le hasard la servit au delà de ce qu'elle pouvait
+souhaiter...
+
+La vieille femme vivait toujours... elle habitait non loin du
+port, où elle tenait une méchante auberge, connue de tous les
+marins. Miss Stevenson ne tarda pas à être mise en sa présence.
+
+Comme le temps était précieux, elle ne s'attarda pas en préambules
+oiseux, et aborda tout de suite la question.
+
+-- Je ne viens pas, dit-elle cependant, par manière de précaution
+oratoire, je ne viens pas vers vous pour vous susciter des ennuis,
+ni pour vous faire de la peine, mais vous pouvez me rendre un
+grand service, car je vous jure que si vous voulez vous montrer
+complaisante, vous n'aurez pas à vous en repentir!... Je suis
+presque riche... et je serai généreuse... croyez-le, bien.
+
+-- Que puis-je pour vous, Madame? demanda, la vieille, fort
+surprise de ce début...
+
+-- Vous pouvez me rendre la vie et aider à mon bonheur.
+
+-- Comment?
+
+-- Écoutez-moi; répondez-moi, surtout, avec franchise et sans
+détour: il y a dix ans, un capitaine d'armes, du nom de Stevenson,
+vous a confié une enfant, une petite fille, que vous avez promis
+d'élever et de garder près de vous jusqu'au moment où on viendrait
+la réclamer.
+
+-- Est-ce vrai?
+
+-- Mais...
+
+-- Est-ce vrai? Par grâce... je vous en conjure.
+
+-- J'ignore qui vous êtes. Pourquoi m'adressez-vous une pareille
+question?...
+
+-- Je m'appelle miss Fanny; je suis la fille du capitaine
+Stevenson et la mère de l'enfant qui vous a été confiée.
+
+-- Est-ce possible? On m'avait dit que vous étiez morte.
+
+-- Qui cela? Ce n'est pas mon père, du moins.
+
+-- Je ne l'ai jamais revu.
+
+-- Ce n'est pas Palmer non plus.
+
+-- Non.
+
+-- C'est le comte de Simier, alors...
+
+La vieille fit un geste d'effroi.
+
+-- Eh quoi! vous savez! balbutia-t-elle.
+
+-- Vous voyez! je sais tout, et vous nieriez en vain; d'ailleurs
+vous n'avez rien à redouter. Je ne veux pas faire de scandale, je
+ne m'adresse qu'à votre bonté, à votre coeur et à votre intérêt
+même, car si vous parlez...
+
+En prononçant ces derniers mots, la jeune femme tira de sa poche
+une bourse pleine d'or et la montra à la vieille.
+
+-- Si vous parlez, continua-t-elle, tout l'or que voici vous
+appartiendra.
+
+-- Dites-vous vrai? s'écria Jenny Turner les yeux brillants de
+convoitise.
+
+-- Sur la vie de mon enfant! je le jure.
+
+-- C'est différent. D'ailleurs, comme vous dites, je n'ai rien à
+redouter. On m'a remis votre enfant. Je l'ai gardée pendant deux
+années et ce n'est que lorsque le père est venu me la demander.
+
+-- Il y a longtemps de cela?
+
+-- Huit années environ.
+
+-- Ma fille en avait trois à peine.
+
+-- C'est cela!
+
+-- Et elle était bien vivante, n'est-ce pas? dites! dites!
+
+La vieille leva les yeux au ciel et eut un geste d'admiration
+rétrospective.
+
+-- Pauvre chérubin, murmura-t-elle, si elle était vivante! et
+jolie, et blanche, et gaie, avec des petites lèvres rosés et des
+grands yeux noirs! C'est-à-dire que c'était une bénédiction, un
+rayon de soleil, un gazouillement d'oiseau.
+
+-- Mon Dieu! mon Dieu!... fit la malheureuse mère en étouffant un
+sanglot.
+
+-- Elle parlait déjà, la chère créature... poursuivit Jenny
+Turner: et elle vous avait des petites mines, un babil, une
+manière de marcher et de regarder qui n'était qu'à elle!...
+
+-- Assez! assez! supplia miss Stevenson.
+
+Sa poitrine se soulevait avec effort; les larmes brûlaient ses
+yeux... Elle eût voulu crier et la voix s'étranglait dans sa
+gorge.
+
+-- Et c'est alors que le comte...? ajouta-t-elle comme à bout de
+forces.
+
+-- C'était un matin, comme à présent, répondit la vieille. Il faut
+vous dire qu'à cette époque je n'étais pas heureuse; je vivais
+misérablement, attendant toujours l'argent que votre père m'avait
+promis, et qui ne venait pas... J'ai su depuis que cet argent
+passait par les mains de ce misérable Palmer, et qu'il y restait;
+la vie était donc très dure, et plus d'une fois déjà la petite
+avait eu faim.
+
+-- Horrible! c'est horrible!...
+
+-- Alors, vous saisissez bien, il ne faut pas trop m'en vouloir.
+Ce fut dans l'intérêt de l'enfant. Quand le comte vint, j'avais
+épuisé toutes mes ressources; il vit la petite qui était toute
+pâlotte. Il me dit qu'il était le père, me fit voir des papiers
+qui le prouvaient, disait-il; enfin il me menaça tout en m'offrant
+de l'argent si je cédais... et dans une pareille situation...
+
+-- Vous lui avez remis l'enfant?
+
+-- Cela valait mieux que de la voir mourir de faim.
+
+-- Ô misère!...
+
+-- Mais cela m'a bien coûté, allez, je puis le dire. On ne
+comprend combien on aime ces petits êtres-là que lorsque le moment
+vient de s'en séparer. Et si vous aviez vu comme elle pleurait,
+comme elle me tendait les bras ... avec quelle voix déchirante
+elle appelait sa mère!...
+
+Miss Stevenson jeta un cri et fondit en larmes, en roulant sa tête
+dans ses deux mains.
+
+-- Sa mère! sa mère! répéta-t-elle d'un accent brisé, et pendant
+qu'il l'enlevait, on me retenait, moi, dans cette prison où j'ai
+passé dix années de ma vie à l'appeler et à la pleurer. Ah! ils ne
+paieront jamais assez cher tout le mal qu'ils m'ont fait.
+
+Mais voyons! voyons! ajouta-t-elle, le temps de la défaillance est
+passé; il faut avoir le courage de regarder en, face
+l'épouvantable réalité! Dites-moi, cet homme, le comte de Simier,
+ne vous a-t-il pas fait connaître en quel lieu il habitait?
+
+-- Non.
+
+-- Il n'est resté que peu de temps à Québec?
+
+-- Deux jours.
+
+-- Il était seul?
+
+--Un domestique l'accompagnait.
+
+-- Vous savez son nom?
+
+-- Il l'appelait Gobson.
+
+-- Et lui, ce Gobson, ne vous a rien dit?
+
+-- Peu de chose.
+
+-- Mais quoi? quoi?
+
+-- Il m'a dit qu'il partait avec son maître, qu'ils se rendaient
+d'abord, à New-York, puis que de là ils iraient dans l'Inde.
+
+-- Vous en êtes sûre?
+
+-- Oui, Madame.
+
+-- C'est bien! cela suffit. Vous êtes une brave femme, Jenny
+Turner, et je vous remercie pour les soins vous avez donnés à mon
+enfant. Il n'a pas dépendu de vous de le garder plus longtemps, et
+je ne vous rendrai pas responsable de la méchanceté et de
+l'infamie des autres. Prenez ceci, et quelquefois priez Dieu pour
+qu'il m'accorde de revoir et d'embrasser un jour ma fille!
+
+Et, prenant la tête de la vieille, dans ses mains, elle l'embrassa
+à plusieurs reprises, et partit en courant vers le quai où était
+amarré le bateau qui l'avait amenée.
+
+Quand, une heure après, elle monta à bord, de _l'Atalante_, tous
+les préparatifs de la cérémonie funèbre étaient terminés.
+
+Le cercueil, recouvert d'un drap noir, avait été descendu dans la
+chaloupe; les matelots se tenaient à leur poste, les avirons
+levés; Gaston de Pradelle occupait l'arrière où une place était
+réservée pour miss Stevenson.
+
+Dès qu'elle eut embarqué, la chaloupe s'éloigna, se dirigeant vers
+le bourg de Smeaton où le service devait être dit.
+
+Ce fut du reste fort court et fort simple.
+
+Quand on partit pour le cimetière, Gaston de Pradelle suivit le
+cercueil, donnant le bras à miss Stevenson.
+
+Derrière venait Maxime de Palonier, précédant les matelots de
+_l'Atalante_; puis quelques curieux du bourg, et au dernier rang
+le capitaine Palmer.
+
+Le cimetière n'était pas éloigné de Smeaton. La fosse avait été
+creusée pendant la nuit. Le prêtre catholique la bénit, et chacun
+à son tour alla jeter l'eau sainte dans le trou noir.
+
+Miss Stevenson sanglotait.
+
+Pourtant, une fois la cérémonie achevée, elle se releva ferme et
+résolue, et secoua énergiquement le front, comme si elle eût
+voulu, au seuil de cette tombe, chasser toutes les mauvaises
+pensées qui l'assaillaient.
+
+Elle venait de dire adieu à son père, et peut-être lui avait-elle
+pardonné.
+
+Maintenant elle ne voulait plus songer qu'à son enfant.
+
+Elle descendit vers la crique, sans précisément se rendre compte
+de ce qu'elle faisait, tant elle était absorbée et soucieuse.
+
+Gaston respectait son silence. Ce ne fut qu'en arrivant près de la
+chaloupe qu'elle parut revenir à elle.
+
+Elle regarda avec étonnement autour d'elle, et par un mouvement
+spontané et pour ainsi dire irréfléchi, elle tendit les deux mains
+au jeune commandant.
+
+-- Quelle reconnaissance ne vous dois-je pas!... dit-elle avec
+abandon, pour toutes les bontés que vous avez eues pour moi!
+
+-- Je n'ai fait que mon devoir, Madame, répondit Gaston d'un ton
+ému, et tout autre à ma place...
+
+-- Non! non! ne cherchez pas à vous dérober à ma reconnaissance,
+en diminuant le service que vous m'avez rendu... Moi du moins,
+Monsieur, je n'oublierai jamais le jour où j'ai eu le bonheur de
+vous rencontrer... et, en vous disant adieu...
+
+-- Qu'allez-vous faire?
+
+-- Oh! ma conduite est toute tracée.
+
+-- Vous avez vu Jenny Turner?
+
+-- Oui, Monsieur.
+
+-- Que vous a-t-elle dit?
+
+-- Des choses bien vagues, en réalité; mais il n'en faut pas tant
+à une mère qui veut retrouver son enfant.
+
+-- Où irez-vous?
+
+-- Tout à l'heure, je vais retourner à Québec: dans quelques
+jours, j'aurai, gagné New-York, et de là...
+
+-- De là?...
+
+-- À moins que Dieu ne m'abandonne tout à fait, avant que l'année
+se soit écoulée, j'aurai rejoint le comte de Simier, et il faudra
+bien qu'il m'apprenne ce qu'il a fait de ma fille!
+
+-- Alors, vous n'avez plus rien à réclamer de moi!
+
+-- Non, Monsieur, non. Mais du plus profond de mon coeur, merci
+encore une fois pour tout le bien que vous m'avez fait.
+
+Puis, comme si elle eût eu regret de le quitter déjà, elle retint
+sa main, et oublia son regard sur son front.
+
+-- Vous avez un père? dit-elle d'un accent troublé.
+
+-- Non, Madame, répondit Gaston, un peu surpris de la question.
+
+-- Au moins, votre mère vit.
+
+-- Mon père et ma mère sont morts.
+
+-- Eh bien! reprit-elle, à votre âge, la vie commence à peine, et
+plus d'un bonheur vous est réservé en ce monde. Vous serez aimé un
+jour, bientôt peut-être, par quelque femme digne de vous, et,
+d'avance, j'appelle sur celle que vous aurez choisie toutes les
+bénédictions du Dieu juste et bon.
+
+Et ayant ainsi parlé, elle s'éloigna d'un pas rapide et disparut
+bientôt sans oser regarder en arrière.
+
+-- Malheureuse femme! murmura Gaston.
+
+-- Malheureuse femme, sans doute, répliqua Maxime qui marchait à
+ses côtés; mais, tout de même, elle vous a un regard à donner le
+frisson, et je ne voudrais pas être à la place de M. le comte de
+Simier le jour où elle le repincera.
+
+-- Mais le _repincera-t-elle_? fit Gaston en souriant malgré lui
+au dernier mot de son ami.
+
+Celui-ci eut un geste insouciant.
+
+-- Ça, c'est son affaire, répondit-il. Mais je serais assez
+curieux de voir la tête que fera le comte, quand il se trouvera en
+présence de la mère de l'enfant!
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+Huit années s'étaient écoulées depuis les événements que nous
+avons racontés au prologue de ce récit.
+
+On était au mois d'octobre 1859.
+
+-- À cette époque s'élevait vers le milieu de la rue de la
+Chaussée-d'Antin, au fond d'une cour à laquelle on accédait par
+une longue allée plantée de platanes, un hôtel de grande
+apparence, composé d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, et
+donnant par derrière sur une serre de proportions immenses, où
+l'on avait réuni toutes les plantes exotiques que l'on
+n'entretenait qu'à grand'peine sous notre climat meurtrier.
+
+L'hôtel appartenait à M. de Beaufort-Wilson, qui l'habitait avec
+sa femme et ses deux filles.
+
+M. de Beaufort-Wilson était un homme de cinquante ans environ, à
+la figure intelligente et distinguée, qui occupait dans la finance
+parisienne une position pour ainsi dire hors de pair.
+
+En épousant mademoiselle Juliette Wilson, il avait fait un mariage
+d'amour, qui avait puissamment contribué à sa fortune.
+
+C'est à Londres, dix-sept ans auparavant, au retour de ses
+nombreux voyages, qu'il avait rencontré celle qui devait bientôt
+devenir sa femme.
+
+Beaufort avait alors un peu plus de trente ans: c'était un des
+hommes les plus séduisants qu'une jeune fille pût rêver, et dès la
+première entrevue, Juliette Wilson en devint éperdument amoureuse.
+
+Beaufort n'était pas riche, tandis que mademoiselle Wilson devait
+apporter à son époux une dot qui se chiffrait par plusieurs
+millions. Le père hésita donc quelque temps avant de se résigner à
+une pareille union; mais il aimait trop sa fille pour lui imposer
+sa volonté, et le mariage eut lieu au grand étonnement des
+négociants de la cité.
+
+Qu'importait d'ailleurs aux jeunes époux!
+
+Ils avaient quitté Londres au lendemain de leur union, et étaient
+allés savourer leur lune de miel en France, en Italie, en Espagne,
+un peu partout, et n'étaient revenus à Paris que quelques années
+plus tard, pour s'y fixer tout à fait dans le bel hôtel de la
+Chaussée-d'Antin qu'ils n'avaient plus quitté depuis.
+
+M. Wilson, ne voulant pas laisser son gendre inoccupé, avait
+décidé, dans sa sagesse, de créer, en France, une maison de banque
+qui serait comme la succursale de celle qu'il dirigeait lui-même
+en Angleterre, et il avait placé Beaufort à la tête de cette
+maison.
+
+Ce dernier était apte à tout. Il ne demandait pas mieux que
+d'occuper ses loisirs; le beau-père n'eut qu'à se louer de la
+résolution qu'il avait prise.
+
+Dix-sept années avaient donc passé sur le bonheur des époux sans
+qu'aucun nuage fût venu le menacer.
+
+Tout au plus une ombre avait-elle parfois troublé cette quiétude,
+mais ce fut là une chose imperceptible pour les indifférents et à
+laquelle nul ne fit attention.
+
+Nous avons dit que Beaufort avait deux filles: l'une s'appelait
+Edmée, l'autre Nancy.
+
+Edmée, l'aînée, était brune: son opulente chevelure noire faisait
+comme un diadème d'ébène à son front, et, à travers ses grands
+yeux limpides et doux, on eût pu voir son âme tout entière. Elle
+rappelait les traits de son père, dont elle était la vivante
+image.
+
+La cadette, Nancy, ressemblait surtout à sa mère; elle en avait
+l'allure enjouée, la grâce délicate et tendre, et son bel oeil
+bleu empruntait parfois de bizarres lueurs où tremblaient
+certaines aspirations mal contenues.
+
+Les deux enfants s'aimaient d'une affection sans bornes et
+semblaient n'avoir jamais rien cherché ni entrevu au delà de
+l'horizon que leur faisait l'amour de leurs parents.
+
+M. et madame de Beaufort aimaient leurs enfants d'une tendresse
+égale, à laquelle on n'eût assurément rien trouvé à reprendre;
+mais un observateur attentif eût pu remarquer, dans les
+manifestations de cette tendresse, certaines nuances qui avaient
+leur signification et cachaient peut-être un mystère.
+
+Madame de Beaufort témoignait bien à Edmée la même sollicitude
+qu'à Nancy; mais il y avait dans les soins inquiets dont elle
+entourait celle-ci quelque chose de plus maternel et de plus doux,
+et tandis que Beaufort semblait plus attentionné pour sa fille
+aînée, la mère ne parvenait pas toujours à dissimuler la
+préférence qu'elle ressentait pour la plus jeune de ses enfants.
+Cette situation s'était même accentuée depuis quelque temps, et
+les relations des deux époux, jusque-là des plus correctes,
+subirent dès lors quelques atteintes qui en altérèrent le calme et
+la sérénité.
+
+Une fois entr'autres, quelque chose de significatif se passa, qui
+marqua bien l'état d'esprit dans lequel se trouvait à ce moment
+madame de Beaufort-Wilson.
+
+Il y avait alors quelques mois que Edmée et Nancy étaient sorties
+du couvent où elles avaient été élevées, et depuis leur retour à
+la maison paternelle, l'hôtel de la Chaussée-d'Antin avait pris un
+air de fête qui ne lui était pas habituel.
+
+C'était comme un souffle de jeunesse que les deux charmantes
+jeunes filles avaient apporté avec elles, et tout s'anima bientôt
+de gaieté et de mouvement.
+
+Nancy adorait le monde, et sa mère ne lui refusa rien de ce qui
+pouvait satisfaire ses fantaisies; on donna d'abord quelques
+petites soirées, où l'on sauta entre intimes; puis le cercle
+s'élargit peu à peu; les invitations furent lancées avec plus de
+largesse, et bientôt ce furent de véritables bals où toute
+l'aristocratie de l'industrie et de la finance s'empressa
+d'accourir.
+
+Nancy ne se possédait pas de joie. C'était un spectacle nouveau
+pour elle, et le plaisir qu'elle y prenait enchantait
+particulièrement sa mère.
+
+Edmée, elle, était loin de partager l'espèce de griserie qui
+s'était emparée de sa soeur. Elle était plus grave... moins
+mondaine... Depuis l'âge le plus tendre, elle semblait comme
+atteinte de mélancolie et eut volontiers vécu seule, loin du monde
+bruyant, sans ambition, heureuse d'une vie modeste et sans éclat.
+
+Une sorte de tristesse native pesait sur sa pensée... Elle sentait
+d'ailleurs vaguement, d'intuition, qu'elle n'était pas aimée de
+madame Beaufort-Wilson comme elle aurait dû l'être, et, chose
+singulière, la conviction qu'elle avait acquise de l'indifférence
+dont elle était l'objet, ne l'avait ni blessée, ni désespérée...
+Seulement, tout son coeur s'était réfugié dans un sentiment
+d'autant plus puissant qu'il devait être exclusif, et elle avait
+reporté sur son père, cette part d'amour dont sa mère n'avait pas
+voulu!
+
+Au surplus, tout cela n'était encore qu'à l'état latent, et il ne
+fallut rien moins qu'un incident tout à fait imprévu pour mettre
+en lumière des sentiments qui ne se fussent, sans cela,
+probablement manifestés que beaucoup plus tard.
+
+C'était au mois de décembre, lors des premières grandes fêtes
+données par M. Beaufort-Wilson.
+
+Ainsi que nous l'avons dit, de nombreuses invitations avaient été
+lancées, et aucune notabilité du monde parisien ne manqua à cet
+appel de l'une des maisons les plus considérables de la capitale.
+
+Dès la première heure, les salons se remplirent d'une foule avide
+et curieuse, et madame de Beaufort, ravie du bonheur qu'elle
+voyait rayonner dans les yeux de sa fille Nancy, accueillit ses
+hôtes de ses plus gracieux sourires.
+
+Quant à Edmée, appuyée au bras de son père, elle allait et venait,
+un peu étonnée de ce mouvement inusité, cherchant, à se retrouver
+elle-même à travers cette animation et ce brouhaha, regrettant, au
+fond du coeur, le calme des soirées ordinaires qu'elle passait à
+lire ou à broder.
+
+En ce moment, et comme elle pénétrait avec son père dans le salon
+principal où l'on devait danser, elle s'arrêta tout à coup devant
+le tableau qui frappa ses regards...
+
+À l'extrémité opposée du salon, sa mère était assise, ayant Nancy,
+sa plus jeune fille, à ses côtés, et causant avec un jeune homme
+qui s'inclinait pour la saluer.
+
+C'était là assurément un fait bien insignifiant, et Edmée eût été
+fort empêchée de dire pourquoi elle en fut frappée.
+
+Le jeune homme portait l'uniforme d'officier de marine: il était
+grand, élancé, et à la pâleur répandue sur son front, on devinait
+quelque mystérieuse souffrance, ou tout au moins quelque pensée
+absorbante qui devait exercer sur son esprit une influence
+souveraine.
+
+C'était la première fois que Edmée le voyait; pourtant, il lui
+sembla qu'elle l'avait déjà rencontré quelque part.
+
+Un souvenir vague comme un rêve... elle n'aurait pu préciser; mais
+à sa vue elle éprouva une sensation qu'elle n'eût pu définir, et
+qui, pendant quelques secondes, la troubla profondément.
+
+-- Qu'as-tu donc, chère enfant? dit M. de Beaufort avec
+sollicitude.
+
+--Moi! rien, répondit Edmée. La chaleur est étouffante, je ne suis
+point habituée à respirer une pareille atmosphère.
+
+-- Tu as raison, viens près de ta mère, tu te reposeras, et le
+babil de Nancy te remettra tout à fait.
+
+-- Oui, oui! c'est cela.
+
+Ils causaient tout en marchant. Quand ils approchèrent de madame
+de Beaufort, le jeune officier ne l'avait pas quittée encore.
+
+-- Mon ami, dit alors madame de Beaufort en désignant ce dernier à
+son mari, permettez-moi de vous présenter M. Gaston de Pradelle,
+un capitaine de frégate de récente promotion, qui a bien voulu se
+rappeler qu'il a été reçu dans l'Inde par quelques membres de ma
+famille.
+
+M. de Beaufort tendit cordialement la main au jeune officier.
+
+-- Soyez le bienvenu, Monsieur, dit-il avec un sincère abandon; si
+vous êtes connu des Wilson, vous ne m'êtes pas non plus tout à
+fait étranger! Je sais les services que vous avez rendus à notre
+marine, et j'ai suivi avec un vif intérêt le dernier voyage que
+vous venez d'accomplir autour du monde!...
+
+-- Vous êtes mille fois trop bienveillant, dit Gaston de Pradelle,
+en saluant de nouveau.
+
+-- Il n'y a pas longtemps que vous êtes de retour en France?
+
+-- Quelques mois à peine.
+
+-- Et vous ne songez pas à nous quitter tout de suite?
+
+-- Oh! je ne reprendrai pas la mer avant un an.
+
+-- À la bonne heure, et pendant cette année, au nom des Wilson et
+en celui des Beaufort, veuillez bien considérer cette maison comme
+la vôtre, et croyez que nous serons toujours heureux de vous y
+recevoir.
+
+Et comme Gaston allait s'éloigner, M. de Beaufort ajouta, en
+présentant Edmée qui n'avait cessé de regarder le jeune officier.
+
+-- Ma fille aînée, mademoiselle de Beaufort!
+
+Ce fut comme un coup de théâtre.
+
+Jusqu'alors, Gaston n'avait point pris garde à la jeune fille;
+mais dès qu'il eut levé les yeux sur elle, il ne put se défendre
+d'un mouvement de stupéfaction profonde et retenir un cri prêt à
+lui échapper.
+
+-- Étrange! c'est étrange!... balbutia-t-il, fortement ému et
+incapable de se contenir.
+
+-- Quoi donc? fit M. de Beaufort, surpris.
+
+-- Pardonnez-moi.
+
+-- Eh! à quel propos!
+
+-- Cette ressemblance...
+
+-- Vous avez connu quelqu'un qui ressemblait à mon Edmée?
+
+-- Oui, Monsieur.
+
+-- À Paris?
+
+-- Non, non, bien loin de France, au contraire.
+
+-- Où cela?
+
+--En Amérique.
+
+-- Ah!
+
+-- Près du fleuve Saint-Laurent.
+
+-- Que dites-vous?...
+
+-- Vous voyez! je suis fou. D'ailleurs, la jeune femme dont je
+parle, il y a huit années que je l'ai vue, et elle avait bien près
+de trente ans à cette époque.
+
+M. de Beaufort ne répondit pas, il était devenu comme inquiet; un
+pli soucieux s'était creusé sur son front.
+
+Gaston s'aperçut qu'il allait être indiscret, il s'empressa de
+couper court à l'incident et s'adressant à Edmée:
+
+-- Mademoiselle, lui dit-il d'un ton plus calme, voici que les
+premiers accords du quadrille se font entendre, et si vous vouliez
+bien m'accepter pour cavalier...
+
+Edmée regarda son père.
+
+-- Eh! sans doute, sans doute, chère enfant, dit ce dernier. C'est
+la première fête à laquelle tu assistes, et ta mère et moi nous ne
+pouvons que nous réjouir du plaisir que tu y prendras.
+
+La jeune fille passa alors son bras sous celui de Gaston et ils se
+dirigèrent tous les deux pour aller prendre place dans le
+quadrille qui se formait.
+
+
+
+
+II
+
+
+M. de Beaufort les suivit du regard, en proie à une émotion
+visible, et ce ne fut que lorsqu'ils eurent disparu dans les
+méandres des quadrilles qui s'organisaient tumultueusement, qu'il
+parut revenir à lui.
+
+Nancy avait, de son côté, suivi un jeune cavalier qui était venu
+la réclamer, et il se trouva seul un moment avec madame de
+Beaufort.
+
+Celle-ci était devenue elle-même toute soucieuse; elle observait
+son mari avec une attention presque inquiète.
+
+-- Qu'avez-vous donc, mon ami? interrogea-t-elle vivement.
+
+-- Moi? répondit M. de Beaufort.
+
+-- Connaîtriez-vous M. de Pradelle?
+
+-- C'est la première fois que je le rencontre.
+
+-- Que vous a-t-il dit?
+
+-- Rien que de banal et d'insignifiant.
+
+-- Cependant, les paroles qu'il a prononcées et que j'ai à peine
+comprises ont paru vous troubler.
+
+-- Quelle idée.
+
+-- Que vous a-t-il dit? Ne me cachez rien... répondez-moi... Il
+regardait Edmée d'une façon singulière. Ne parlait-il pas de
+ressemblance?
+
+-- En effet.
+
+-- Il a connu une personne dont votre fille lui rappelait les
+traits.
+
+-- C'est cela.
+
+-- Et il vous l'a nommée?
+
+-- Non!
+
+-- Pourquoi avez-vous pâli, alors. D'où vient qu'en ce moment
+encore je vous trouve préoccupé et sombre?
+
+-- C'est que...
+
+-- Achevez.
+
+-- Eh bien, cette personne...
+
+-- Une femme?
+
+-- Oui.
+
+-- Où l'a-t-il connue?
+
+-- Non loin de Québec.
+
+-- Et y a-t-il longtemps?
+
+-- Il y a huit ans!
+
+-- Mais elle est morte, cependant!... Vous m'avez bien dit qu'elle
+était morte!
+
+Et comme la jeune femme interrogeait d'un ton ardent et avec un
+regard plein de feu, Beaufort eut comme un frisson et pressa son
+front de sa main nerveuse.
+
+-- Eh oui! oui! répondit-il avec effort, je vous l'ai dit et je
+vous le répète; mais ce souvenir est là, toujours devant mes yeux,
+sur mon coeur: et, malgré moi, j'ai peur de ce passé coupable,
+comme s'il pouvait venir me menacer dans le présent heureux que
+vous m'avez fait!
+
+La jeune femme garda le silence et serra tendrement la main de son
+mari.
+
+-- Vous avez raison, dit-elle au bout d'un instant; je vous ai
+aimé assez pour vous pardonner une défaillance que votre jeunesse
+expliquait, et je ne veux me rappeler que, le bonheur que vous
+m'avez donné depuis... Seulement, vous le voyez, mon ami, je
+n'avais pas tout à fait tort quand j'insistais pour que votre
+fille Edmée restât encore au couvent. Sa présence ici peut nous
+créer bien des embarras, bien des tourments, et j'espère que vous
+jugerez vous-même opportun de vous rendre à mes raisons.
+
+-- La pauvre enfant sera bien malheureuse! objecta Beaufort, dont
+le front se rembrunit; elle croira que nous ne l'aimons pas... que
+nous voulons l'éloigner de nous.
+
+-- Quelle folie! répliqua la jeune femme; Edmée est une fille
+sérieuse; elle aime peu le monde, elle recherche la solitude; le
+bruit l'effraye; et je suis bien certaine que nous ferons plus
+pour son bonheur en agissant comme je le désire qu'en l'obligeant
+à une existence de plaisirs qui n'est qu'une fatigue et un ennui
+pour elle.
+
+Mais ce n'est point le moment de traiter un sujet aussi grave;
+vous y réfléchirez, et nous en reparlerons. Ne restons pas plus
+longtemps seuls ainsi; le monde nous réclame et nous nous devons à
+lui; demain, nous reprendrons cet entretien, et d'ici là, ne nous
+occupons que de nos hôtes et de leurs plaisirs.
+
+Pendant ce rapide colloque, Gaston de Pradelle avait pénétré dans
+le salon où l'on allait danser, et une vive sensation le prenait
+au coeur, chaque fois qu'il sentait le bras d'Edmée, s'appuyer sur
+le sien.
+
+Le jeune capitaine de frégate avait peu changé depuis que nous
+l'avons présenté au lecteur.
+
+Seulement, ses traits s'étaient accentués davantage; son regard
+avait pris plus de fermeté et d'aisance, sans que la douceur
+mélancolique, qui était son charme particulier, en eût été
+altérée: sous l'uniforme qu'il portait, sa taille se dégageait
+élégante et forte, et il y avait dans sa démarche, dans chacun de
+ses mouvements, une distinction personnelle qui s'imposait
+naturellement, sans raideur et sans morgue. L'effet qu'il
+produisit fut profond. La plupart des invités de monsieur et
+madame de Beaufort le connaissaient de nom. Depuis quelques années
+il avait été souvent cité dans les relations des explorations de
+notre marine, et il était considéré comme destiné au plus brillant
+et au plus rapide avenir.
+
+Si l'on ajoute à ces différentes causes la modestie exquise de ses
+allures et l'espèce de timidité qui était le fond de son caractère
+réservé et peut-être un peu sauvage, on aura l'explication de la
+séduction qu'il exerça ce soir-là, tant sur les hommes graves qui
+se trouvaient rue de la Étrange qu'auprès des femmes, pour
+lesquelles il avait tout l'attrait de l'inconnu!
+
+Cependant Edmée avançait, partagée entre divers sentiments qu'elle
+n'avait jamais éprouvés et qui furent une longue surprise pour
+elle.
+
+Il y avait quelques mois à peine qu'elle était sortie du couvent,
+et depuis elle avait vécu retirée, presque solitaire, ne cherchant
+pas à se mêler à la vie qui faisait tant de tapage autour d'elle.
+
+Tout était nouveau pour ses yeux et pour son coeur; à chaque pas
+qu'elle faisait elle se heurtait à certaines énigmes, dont elle
+eût vainement tenté de démêler le sens mondain.
+
+Naïvement, elle attendait que la révélation vînt, et, jusqu'alors,
+rien n'avait troublé la paix sereine dont elle jouissait.
+
+Elle était née soumise et confiante et obéissait simplement à ce
+qui lui était ordonné, sans se douter que l'on put se révolter
+devant de pareilles conditions?
+
+Son père l'avait reprise au couvent, et elle en était sortie comme
+elle y était entrée, sans plaisir comme sans murmure.
+
+Ce jour-là, on lui avait dit de s'habiller pour la fête que l'on
+donnait, et elle était arrivée, ignorant, pour ainsi dire, ce qui
+allait se passer et ne comprenant pas la joie enfantine qui
+éclatait sur le front de sa soeur.
+
+Toutefois, quand, sollicitée par Gaston et autorisée par son père,
+elle sentit qu'on l'entraînait vers cette foule compacte et
+serrée; quand, pour la première fois de sa vie, elle se trouva
+seule aux bras d'un jeune homme qu'elle ne connaissait pas, auquel
+elle n'avait jamais parlé, une émotion inattendue la saisit par
+tous les sens, et elle ressentit quelque chose qui ressemblait à
+de la peur et où il y avait comme un frissonnement de plaisir.
+
+Elle voulut regarder Gaston, et tout aussitôt elle baissa les
+yeux, pendant qu'une vive rougeur montait à ses joues.
+
+Quand les deux jeunes gens prirent place au quadrille ils
+n'avaient pas échangé une parole, tant ils étaient troublés l'un
+et l'autre.
+
+Mais Gaston ne tarda pas à comprendre qu'une pareille situation ne
+pouvait se prolonger plus longtemps sans devenir ridicule, et il
+se décida à rompre le silence.
+
+--Vous ne sauriez croire, Mademoiselle, dit-il, combien je suis
+heureux d'avoir été accueilli avec tant de bienveillance par
+madame de Beaufort.
+
+-- C'est cependant bien naturel, Monsieur, répondit Edmée en
+s'enhardissant de son mieux; d'après les paroles qu'a dites ma
+mère tout à l'heure, vous avez connu dans l'Inde quelques membres
+de notre famille?
+
+-- Oui, Mademoiselle, les Wilson de Calcutta; de véritables
+nababs, qui ont conservé sous ces latitudes lointaines les
+habitudes d'hospitalité de l'Angleterre.
+
+-- Vous êtes resté longtemps dans ce pays?
+
+-- Un mois à peine.
+
+-- Vous avez beaucoup voyagé?
+
+-- J'ai passé presque tout mon temps à la mer, depuis dix ans au
+moins.
+
+-- Ce doit être là une existence pleine d'enchantement. Voir des
+pays ignorés, visiter des contrées neuves, pour ainsi dire
+inconnues! Il me semble qu'il n'y a rien de comparable à cela!
+
+Gaston ébaucha un sourire.
+
+-- Détrompez-vous, Mademoiselle, répondit-il; à distance, oui,
+peut être; il y a certaines illusions d'optique auxquelles on se
+laisse prendre. Mais, en réalité, si vous saviez quel vide cela
+fait au coeur. Être toujours seul, en face de l'immensité, loin du
+pays où l'on voudrait toujours revenir et où l'on ne revient que
+pour s'éloigner de nouveau! C'est là, croyez-moi, une existence
+qui n'a rien d'enviable.
+
+-- Pourquoi alors ne quittez-vous pas cette carrière?
+
+-- Pourquoi? mais parce que je ne suis pas, moi, comme les autres
+hommes; parce que ceux que j'aurais pu aimer m'ont quitté, parce
+que, quand je reviens en France après avoir supporté mille
+fatigues, affronté mille dangers, personne n'est là pour
+m'attendre au retour et que le seul souvenir qui me rattache à la
+vie est enfermé dans les deux chères tombes où tout mon coeur se
+réfugie!
+
+-- Eh quoi! votre famille...
+
+-- Il y a plus de quinze années que mon père et ma mère sont
+morts.
+
+Edmée se prit à frissonner à ces paroles et, cette fois, son
+regard attendri s'oublia quelques secondes sur le front du jeune
+marin.
+
+Mais cela fut rapide comme l'éclair; elle n'eut pas le temps de
+s'y abandonner.
+
+C'était à elle de figurer, et elle quitta son cavalier, pour se
+mêler au quadrille.
+
+Quand elle revint prendre sa place, son visage était comme
+empreint de mélancolie et de tristesse.
+
+Gaston s'en aperçut, et il eut regret de la tournure qu'il avait
+donnée à la conversation.
+
+Je suis un grand maladroit, dit-il avec une pointe d'enjouement,
+et j'ai eu bien tort de vous parler ainsi que je l'ai fait, au
+milieu d'une fête, où il ne devrait être question que de gais
+propos. Mais il faut être indulgent pour un marin qui n'a le plus
+souvent vécu qu'à son bord, et n'a fait que de rares apparitions
+dans le monde.
+
+-- Oh! ne vous défendez pas, Monsieur, répliqua vivement Edmée en
+souriant, car je vous étonnerai peut-être moi-même en vous avouant
+que c'est la première fois que j'assiste à une réunion de ce
+genre.
+
+-- On m'a dit, en effet, que vous sortiez du couvent.
+
+-- Il y a quelques mois.
+
+-- Et je gage bien que vous ne demandez pas à y retourner!
+
+Edmée leva ses deux yeux étonnés et remua doucement la tête.
+
+-- Vous n'êtes pas la première personne qui me parliez de la
+sorte, répondit-elle: toutes mes amies me félicitaient avec
+effusion le jour où l'on est venu nous chercher, ma soeur et moi,
+et il n'en est pas une qui n'enviât notre sort. Pourtant je vous
+assure que je me sentais fort attristée de cette séparation, et
+que, n'eût été la perspective de vivre désormais auprès de mes
+parents, j'aurais volontiers consenti à rester au couvent.
+
+-- Cela s'explique jusqu'à un certain point, au moment du départ;
+mais depuis?
+
+-- Depuis, je n'ai pas beaucoup changé.
+
+-- Eh quoi! jeune, belle comme vous l'êtes, vous seriez
+disposée...
+
+-- Oh! je ne dis rien de semblable, interrompit Edmée, et je ne
+suis point encore à la veille de prendre le voile! D'ailleurs,
+ajouta-t-elle d'un ton singulier qui frappa Gaston, si jamais de
+pareilles pensées pouvaient me venir, il y a une chose qui
+suffirait à m'arrêter.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est le chagrin profond que cette résolution causerait à mon
+père!
+
+Gaston regarda la jeune fille avec plus d'intérêt qu'il ne l'avait
+fait encore.
+
+-- Votre père! répéta-t-il; il paraît, en effet, vous porter une
+affection profonde: tout à l'heure, pendant que nous causions, je
+l'observais, et j'ai remarqué l'attention pleine de sollicitude
+avec laquelle il vous suivait des yeux.
+
+Edmée releva la tête avec une pointe d'orgueil.
+
+-- Oui... c'est vrai, Monsieur, dit-elle; mon père m'aime jusqu'à
+l'adoration... Du plus loin que je me rappelle... je le vois
+toujours affectueux, tendre, mettant tout son coeur dans les soins
+dont il entourait mon enfance! et cela se traduit même jusque dans
+les détails les plus insignifiants.
+
+-- Comment.
+
+-- Tenez, il y a quelques minutes, quand, en m'apercevant, vous
+avez fait un mouvement dont vous n'avez pas été le maître... Mes
+traits vous rappelaient, paraît-il, une personne que vous avez
+connue autrefois. Eh bien! je regardais mon père à ce moment-là,
+et je l'ai vu pâlir.
+
+-- Est-ce possible?...
+
+-- Pourquoi? Je n'en sais rien! mais cela me prouve une fois de
+plus qu'il n'est indifférent à rien de ce qui me touche. Aussi,
+moi, je me gens si heureuse de cet amour dont il m'enveloppe, que
+mon unique souci est de ne pas contrarier les projets qu'il pourra
+former pour moi.
+
+-- Heureux le père qui est ainsi aimé de ses enfants.
+
+Pendant qu'ils causaient de la sorte, tout, en s'interrompant de
+temps à autre pour figurer dans le quadrille où ils étaient
+engagés, ils ne s'apercevaient pas que l'heure s'écoulait avec
+rapidité, et que le moment approchait où ils allaient se séparer.
+
+Quand le quadrille fut fini, ce fut avec une sorte de tristesse
+émue, que le jeune marin reprit le bras d'Edmée pour la reconduire
+à sa place.
+
+Chemin faisant, ils rencontrèrent M. de Beaufort.
+
+-- Eh bien! dit ce dernier en souriant à sa fille, j'espère que
+voilà un début qui va te réconcilier avec le monde.
+
+-- Oh! je n'ai pas de vocation, répondit Edmée avec enjouement.
+
+-- Bon! bon! nous verrons cela à la fin de l'hiver.
+
+Edmée quitta alors le bras de Gaston, et, après l'avoir salué,
+elle alla s'asseoir auprès de Nancy et de sa mère.
+
+M. de Beaufort, de son côté, entraîna Gaston par un geste de
+cordialité familière.
+
+-- Ma foi, mon cher commandant, lui dit-il en gagnant un salon que
+la foule n'avait pas encore envahi, vous obtenez ce soir un succès
+dont vous ne vous doutez assurément pas.
+
+-- Moi! quel succès? fit Gaston surpris.
+
+-- À Paris, voyez-vous, nous sommes très curieux, indiscrets même,
+et la plupart des personnes qui sont ici, ce soir, avaient
+beaucoup entendu parler de vous; on vous connaissait sans vous
+avoir jamais vu, et l'on a été heureux de vous voir de près. Si
+vous saviez les mille questions dont j'ai été assailli.
+
+-- Vraiment! à quel propos?
+
+-- Parbleu! à propos de vos voyages. Songez donc! un homme qui
+vient de faire le tour du monde!...
+
+Et puis, continua M. de Beaufort, sur un ton où perçait une
+intention mal déguisée, vous avez une manière personnelle
+d'observer les choses et les hommes, et j'en ai eu la preuve tout
+à l'heure, quand vous vous êtes presque troublé en apercevant mon
+Edmée.
+
+-- Oh! cela s'explique cependant bien naturellement, répliqua
+Gaston.
+
+-- Vous trouvez?
+
+-- J'avais rencontré en Amérique une jeune femme dont les malheurs
+m'ont vivement intéressé. Elle s'était présentée à moi dans des
+circonstances si exceptionnelles, que je ne pouvais l'oublier, et
+en me trouvant en présence de mademoiselle de Beaufort...
+
+-- Quelle était donc cette jeune femme, à laquelle ressemble mon
+Edmée?
+
+-- Une malheureuse qui, après avoir été abandonnée par son amant,
+s'était vue emprisonnée par son père.
+
+-- Elle était jeune?
+
+-- Elle avait alors une trentaine d'années.
+
+-- Et comment s'appelle-t-elle?
+
+-- Fanny Stevenson.
+
+Beaufort se contenait à grand'peine. Un cercle blanc et mat se
+dessina autour de ses lèvres.
+
+-- Fanny Stevenson! répéta-t-il presque malgré lui; et vous n'avez
+jamais revu cette femme?
+
+-- Jamais.
+
+-- Enfin, c'est bien à Québec que vous l'avez rencontrée?
+
+-- Oui, Monsieur, c'est à Québec que j'ai eu occasion de
+l'accompagner pour certaines démarches qu'elle désirait faire dans
+le but de retrouver une enfant qui lui avait été enlevée; mais
+c'est au bourg de Smeaton que je lui ai fait mes adieux.
+
+-- Smeaton! balbutia Beaufort, sans s'apercevoir qu'il pensait
+tout haut.
+
+Bien que Gaston n'eût attaché tout d'abord qu'un intérêt
+secondaire aux questions que lui adressait son interlocuteur,
+cependant l'insistance avec laquelle ces questions lui étaient
+posées finit par le frapper, et il ne put s'empêcher d'en faire la
+remarque.
+
+-- Est-ce que cette histoire vous rappellerait quelque souvenir
+personnel? interrogea-t-il en l'observant avec attention.
+
+-- Moi!... se récria Beaufort, en revenant brusquement à lui; mais
+pas le moins du monde... Seulement, j'ai beaucoup voyagé aussi,
+autrefois! ces parages dont vous me parlez, m'ont laissé les
+meilleurs souvenirs, et chaque fois que je les évoque, je retrouve
+certaines émotions de jeunesse qui restent toujours vives, en
+dépit de l'âge et de l'éloignement.
+
+-- Cela se comprend.
+
+-- N'est-ce pas? mais je n'entends point vous enlever à mes hôtes;
+j'ai moi-même des devoirs sacrés à remplir, et je vous rends toute
+votre, liberté.
+
+-- J'en profite pour me retirer, dit Gaston en souriant.
+
+-- Eh quoi! déjà?
+
+-- Le monde m'intimide et je m'y sens fort mal à l'aise.
+
+-- Mais je vous reverrai?
+
+-- Je vous le promets.
+
+-- À bientôt, alors.
+
+-- Oui! oui! à bientôt.
+
+Après avoir quitté M. de Beaufort, Gaston de Pradelle fit quelques
+tours à travers les salons.
+
+La fête n'avait pour lui qu'un attrait relatif; il n'y connaissait
+personne; il n'aimait ni le jeu ni la danse et rien ne semblait
+devoir le retenir.
+
+Pourtant, il resta encore une heure environ, et, instinctivement,
+en dépit de sa volonté même, il cherchait à revoir cette enfant,
+qui avait fait sur lui une si sérieuse impression.
+
+Ce n'était pas de l'amour cependant.
+
+Il fallait d'autres raisons pour éveiller un pareil sentiment dans
+un coeur comme le sien; le jour où Gaston aimerait, il savait bien
+d'avance qu'il donnerait à cet amour, quel qu'il fût, à quelque
+femme qu'il s'adressât, son âme, son être, sa vie tout entière.
+
+Mais s'il n'aimait pas Edmée, elle lui inspirait un intérêt comme
+jamais il n'en avait éprouvé: son image ne le quittait pas. Il
+voyait toujours ses grands yeux noirs, à la flamme intense; il
+entendait sa voix pénétrante et douce, et sentait encore le
+contact de son corps charmant et souple.
+
+À plusieurs reprises, pendant qu'il errait à travers le bal, il la
+revit allant et venant à travers les méandres des quadrilles.
+
+Et il ne put se détacher de cette gracieuse apparition.
+
+Une fois même leurs regards se rencontrèrent, il lui sembla que
+quelque chose d'inusité, d'inconnu, remuait en lui!
+
+Naïvement il mettait l'émotion dont il était saisi sur le compte
+de cette ressemblance singulière qu'il avait constatée.
+
+Cela le rejetait de quelques années en arrière. Il se retrouvait
+sur la côte d'Amérique, découvrant dans le phare Saint-Laurent la
+jeune femme que la mort de son geôlier venait de faire libre.
+
+C'était bien elle!
+
+Plus jeune, plus belle, dans tout l'éclat de ses dix-huit ans,
+avec la même résignation, et aussi avec ces lueurs étranges qu'il
+avait vues traverser le regard de Fanny Stevenson, et que tout à
+l'heure il avait surpris, éclairs fugitifs, dans celui d'Edmée.
+
+Minuit, qui sonna bientôt, le rappela à ses résolutions.
+
+Il ne voulait pas se laisser détourner davantage, et, prenant son
+parti, il gagna la porte et disparut.
+
+Peu après, il rentrait chez lui.
+
+Il était une heure: Bob l'attendait.
+
+Bob avait grandi depuis que nous ne l'avons vu, et il était devenu
+novice.
+
+C'était maintenant un grand garçon, bien découplé, le visage
+imberbe, l'oeil bien ouvert, et conservant dans toute sa
+physionomie cet air particulier qui semble être l'estampille
+indélébile de l'enfant, ou pour mieux dire, du gamin de Paris.
+
+Bob adorait Gaston; jamais il ne se couchait avant que son maître
+ne fût rentré.
+
+Mais ce soir-là, il avait une raison particulière pour l'attendre.
+
+Gaston venait de gagner sa chambre à coucher, Bob l'y avait suivi.
+
+-- Il n'est venu personne me demander pendant mon absence?
+questionna Gaston en remettant son pardessus à Bob.
+
+-- Pardon, commandant, répondit ce dernier, il est venu, au
+contraire, un visiteur qui a paru contrarié de ne pas vous
+rencontrer.
+
+-- Un visiteur? Il n'a pas dit son nom?
+
+-- Il entend ne le dire qu'à vous-même.
+
+-- Alors, il reviendra...
+
+-- Demain matin.
+
+-- N'a-t-il pas fait connaître, au moins, quel motif l'amenait?
+
+-- Il n'a rien dit de semblable. Seulement, comme il n'est pas
+ordonné d'avoir ses yeux dans sa poche...
+
+Gaston regarda Bob avec curiosité.
+
+-- Eh mais! au fait, reprit-il aussitôt; je ne remarquais pas!...
+Je gage que tu as quelque chose de plus à me dire?
+
+-- Peut-être bien! fit le jeune novice.
+
+-- Parle, alors.
+
+-- C'est que cela serait si extraordinaire!
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Cet homme...
+
+-- Après?
+
+-- J'ai cru le reconnaître! Et quoique je ne l'aie vu qu'un
+instant, il y a longtemps! cependant je jurerais!...
+
+-- Voyons, achève, pourquoi toutes ces réticences?
+
+-- Eh bien, vous rappelez-vous, commandant, ce qui est arrivé il y
+a huit ou dix ans, au phare Saint-Laurent, et la visite que nous
+avons faite, en compagnie de miss Fanny Stevenson, au bourg de
+Smeaton.
+
+-- Il m'en souvient! répliqua vivement Gaston, mais quel rapport?
+
+-- Vous n'avez pas oublié alors le capitaine Palmer, et la scène à
+laquelle nous avons assisté dans la misérable hutte qu'il
+habitait.
+
+-- Ah! je n'ai rien oublié de ce qui s'est passé là! où veux-tu en
+venir?
+
+-- C'est que l'homme qui est venu ce soir...
+
+-- Ce serait Palmer!...
+
+-- Lui-même.
+
+-- Tu en es sûr?
+
+-- Oh! on a l'oeil américain, quoiqu'on soit né dans le faubourg
+Antoine, et celui-là...
+
+-- Lui! ce serait lui! -- Que vient-il faire en France, à Paris? -
+- Voilà certes une coïncidence inattendue, et Dieu veuille qu'il
+n'y ait pas une menace de malheur dans la visite de ce misérable!
+
+
+
+
+III
+
+
+Gaston se coucha fort tard.
+
+Il était agité et fiévreux.
+
+Il se rappelait avec des frissons ce qui s'était passé durant
+cette soirée; de singulières idées lui venaient, et il se
+demandait la cause de cette pâleur qu'il avait surprise sur le
+front de M. de Beaufort pendant qu'il lui parlait de Fanny
+Stevenson.
+
+Son sommeil fut hanté de fantômes, et quand il se réveilla le
+lendemain, il était déjà grand jour.
+
+Dix heures venaient de sonner: il appela Bob.
+
+Ce dernier accourut.
+
+-- Cet homme? cet homme? demanda Gaston, sans chercher à
+dissimuler son impatience, est-il venu?
+
+-- Il attend depuis une demi-heure.
+
+-- Et cette fois, du moins, il a dit son nom?
+
+-- Il s'appelle le capitaine Georges-Adam Palmer.
+
+Gaston sauta à bas de son lit.
+
+-- Bien! bien! dit-il, je suis à lui; qu'il ne s'éloigne pas, il
+faut que je lui parle.
+
+Et pendant que Bob s'éloignait, il s'habilla sommairement à la
+hâte.
+
+Quand il entra dans le cabinet où l'attendait Palmer, il n'eut pas
+de peine à le reconnaître, quoique le capitaine se fût
+singulièrement modifié.
+
+Ce n'était plus le personnage abruti par le gin, l'oeil atone, la
+lèvre bestiale, la physionomie empreinte de brutalité, qu'il avait
+rencontré une nuit, sur la terre d'Amérique.
+
+Palmer était presque devenu un gentleman.
+
+Sa mise était à peu près correcte, son attitude convenable, et il
+se dégageait de toute sa personne un air de respectabilité qui ne
+messeyait pas à son honorable corpulence.
+
+À la vue de Gaston, il se leva et salua d'une façon à laquelle il
+n'y avait rien à reprendre.
+
+-- J'espère, commandant, dit-il avec bonhomie, que vous voudrez
+bien me pardonner mon importunité. Je suis de passage à Paris, et
+ayant appris que vous vous y trouviez vous-même, j'ai tenu à venir
+me rappeler à votre souvenir. Nous nous sommes rencontrés une
+nuit, dans des circonstances exceptionnelles, et je n'ai jamais
+pensé que vous me garderiez rancune de certain mouvement de
+vivacité auquel je me suis laissé aller. S'il en était autrement,
+d'ailleurs, je saisirais cette occasion pour vous en exprimer tous
+mes regrets.
+
+-- Vous pouvez être rassuré sur ce point, répondit Gaston en
+continuant d'observer son interlocuteur, dont la transformation
+l'intriguait, et je vous jure que je n'ai conservé aucun mauvais
+souvenir de notre conversation au bourg de Smeaton.
+
+-- Tout va bien, alors, conclut Palmer, et cela me met tout à fait
+l'aise.
+
+-- Seulement, poursuivit le commandant, je ne vous cacherai pas
+que, lorsque Bob, qui vous avait reconnu, m'a annoncé hier soir
+que vous aviez pris là peine de me faire visite, j'ai été surpris
+au delà de toute expression.
+
+-- Je m'en doutais bien.
+
+-- Vous avez donc quitté Smeaton?
+
+-- Il y a longtemps; c'est toute une histoire; j'ai pensé qu'elle
+vous intéresserait.
+
+-- Vous avez voyagé?
+
+-- Depuis huit années.
+
+-- Seul?
+
+Le capitaine eut un clignement des yeux qui lui était familier.
+
+-- Pas précisément, répondit-il; toutefois, vous savez, il faut
+être honnête. C'est en tout bien tout honneur.
+
+-- Comment?
+
+-- Vous ne devinez pas?
+
+-- Pas du tout.
+
+-- Eh bien! écoutez; c'est vraiment original.
+
+Gaston indiqua un siège à son interlocuteur et il s'assit auprès
+de lui.
+
+Palmer continua:
+
+-- Quand nous eûmes rendu les derniers devoirs à ce pauvre diable
+de Stevenson, dit-il, miss Fanny se trouva fort embarrassée: dans
+le premier moment, elle avait formé mille projets, mais il y a
+loin du rêve à la réalité, et elle s'aperçut bien vite qu'il
+n'était pas facile de se mettre toute seule à la recherche d'un
+homme sur lequel on n'avait aucune donnée précise. Elle savait que
+cet homme s'appelait le comte de Simier, et qu'il avait dû quitter
+New-York pour se rendre dans l'Amérique du Sud. Mais l'Amérique du
+Sud est grande, et elle pouvait errer longtemps avant de
+rencontrer celui à qui elle voulait redemander sa fille. C'est
+alors qu'elle pensa à moi!
+
+-- À vous?
+
+-- Eh! oui, commandant. Après tout, je connaissais le passé, moi;
+j'avais longtemps navigué; tous les pays qu'elle voulait fouiller
+m'étaient familiers, et je pouvais lui être particulièrement
+utile.
+
+-- Soit! soit! de sorte que vous l'avez accompagnée.
+
+-- C'est cela.
+
+-- Et avez-vous réussi dans les recherches que vous avez
+entreprises?
+
+-- À peu près.
+
+-- Alors Fanny Stevenson a revu le comte de Simier; elle sait où
+est sa fille.
+
+Palmer remua la tête.
+
+-- Ni l'un, ni l'autre, répondit-il; seulement, nous sommes sur
+leurs traces.
+
+-- Vous croyez qu'ils sont à Paris.
+
+-- Peut-être bien.
+
+-- Qui vous le fait supposer?
+
+-- Ceci et cela... rien et tout! La conviction de miss Stevenson
+n'est pas complète, mais mille indices recueillis sur notre route,
+concourent à désigner Paris comme la ville où nous devons aboutir.
+
+-- S'il en est ainsi, dit Gaston, il vous sera bien facile de
+découvrir le comte de Simier.
+
+-- Oh! ce n'est pas si simple que vous vous l'imaginez et nous
+avons rencontré bien des obstacles.
+
+-- Expliquez-moi cela.
+
+-- Volontiers. Comme je vous le disais, nous avons beaucoup
+voyagé; la jeune femme était impatiente. Mais New-York n'a pas été
+construit en un jour, et il faut le temps pour tout. Donc nous
+sommes allés à Rio-Janeiro, où le comte avait séjourné quelques
+mois, pour se rendre de là dans l'Inde, où nous nous sommes rendus
+nous-mêmes; à Calcutta, à Bombay, un peu partout, on nous a parlé
+de lui et, finalement, nous avons appris qu'il était parti pour
+retourner en Europe.
+
+-- À Paris?
+
+-- À Londres.
+
+-- Et vous l'avez suivi?
+
+-- À Londres, j'ai remué ciel et terre; un instant même, j'ai cru
+que j'étais sur sa piste; j'avais mis toute la _détective_ sur
+pied, et nous allions réussir enfin à nous trouver en sa présence,
+quand tout à coup plus rien! l'obscurité la plus complète; mon
+homme avait disparu.
+
+-- Qu'était-il devenu?
+
+-- Miss Stevenson aurait tout donné pour le savoir, mais ce fut
+impossible; le comte s'était dérobé; il avait probablement changé
+de nom. Et pendant trois années au moins, il nous fut impossible
+de renouer le fil interrompu de nos investigations. C'était à
+recommencer, et il fallait attendre.
+
+-- Cependant vous n'êtes pas resté inactif?
+
+-- Comme vous dites. Miss Fanny se désolait; à aucun prix elle
+n'entendait abandonner ses recherches, et je ne sais vraiment
+comment je me serais tiré de là, si le hasard n'était venu à mon
+aide.
+
+-- Vous avez retrouvé le comte?
+
+-- Nullement! Mais un dimanche, dans une taverne de la Cité, je
+rencontrai un homme qui m'ouvrit tout un nouvel horizon.
+
+-- Quel homme?
+
+Palmer sourit avec humilité.
+
+-- Vous devez vous rappeler, dit-il, que lorsque vous m'avez
+connu, j'étais quelque peu adonné à la passion du gin.
+
+-- Sans doute! eh bien?
+
+-- Le gin, voyez-vous, commandant, c'est mon seul défaut! Ôtez le
+gin, et je n'ai plus que des qualités! Miss Fanny me connaissait,
+et l'avait bien compris! Aussi, quand j'entrai à son service, elle
+fit énergiquement la part du feu, et, ne pouvant espérer que je me
+corrigerais tout à fait, elle m'accorda le dimanche.
+
+-- Comment!
+
+-- Pendant la semaine, tout écart me fut formellement interdit. Ni
+whisky, ni brandy, abstinence rigoureuse et exemplaire! Mais le
+septième jour, liberté entière!
+
+-- Je comprends.
+
+-- C'est plaisir de causer avec vous. Donc ce jour-là, c'était un
+dimanche, et je me trouvais à la taverne du Roi-Georges depuis
+quelques heures, quand, vers le soir, j'y vis entrer un
+particulier dont l'allure me frappa tout de suite; je ne l'avais
+vu qu'une fois, il y avait longtemps, mais tout de même, je le
+reconnus.
+
+-- Qui était-ce?
+
+-- Un nommé Gobson, l'âme damnée du comte de Simier, celui qui
+l'accompagnait à Smeaton au moment de l'enlèvement de l'enfant.
+
+-- Et que fîtes-vous?
+
+-- Une sottise, commandant! Je ne pus dissimuler assez bien ma
+stupéfaction et ma joie. Le Gobson la remarqua, et il y avait à
+peine dix minutes qu'il était entré, que je le voyais se lever et
+disparaître.
+
+-- Voilà une grande maladresse, en effet.
+
+-- Je le reconnais; mais la présence de cet homme à Londres
+m'assurait que le comte devait s'y trouver également. C'était une
+piste nouvelle, et cela ranima ma confiance un peu ébranlée.
+
+-- Vous vous remîtes à l'oeuvre.
+
+-- Dès le lendemain. Seulement mes nouvelles investigations
+n'amenèrent pas grand résultat, et, au bout de plusieurs mois,
+j'appris tout simplement que le Gobson était parti pour Paris.
+
+-- Il y a longtemps de cela?
+
+-- Il y a une année environ.
+
+-- Et c'est pour suivre cet homme que vous avez quitté Londres.
+
+-- Précisément.
+
+-- Enfin vous l'avez revu?
+
+-- Par hasard, au moment où je m'y attendais le moins.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Hier.
+
+-- Et que fait ici ce Gobson, qui sert-il?
+
+-- C'est ce que vous pourrez m'aider à découvrir, si vous voulez
+m'accorder votre bienveillant concours, répondit Palmer en
+s'inclinant d'un air insinuant et cauteleux.
+
+Gaston regarda son interlocuteur, comme s'il eût voulu s'assurer
+qu'il ne se moquait pas de lui.
+
+-- Moi! dit-il, vous avez compté sur moi!
+
+-- C'est une coïncidence que j'appellerai volontiers
+providentielle, répondit Palmer; car au moment où, je venais de
+voir s'évanouir le Gobson en question, je vous apercevais vous-
+même pénétrant dans l'habitation d'où il sortait.
+
+Gaston se prit à tressaillir.
+
+-- Et quelle était cette habitation? interrogea-t-il d'une voix
+mal assurée.
+
+-- Elle est située rue de la Chaussée-d'Antin.
+
+-- Celle de M. de Beaufort?
+
+-- Je n'ai pas eu le temps de m'informer de ce détail, je vous
+avais reconnu, et la surprise, la joie d'une pareille rencontre...
+Vous comprenez.
+
+Gaston ne répondit pas. Il ne songeait pas à dissimuler ses
+impressions et semblait atterré par l'étrange communication qui
+lui était faite.
+
+Palmer poursuivit au bout d'un instant:
+
+-- Vous vous êtes intéressé naguère, dit-il, à la malheureuse
+jeune femme que vous avez rencontrée au phare Saint-Laurent. Vous
+pouvez contribuer puissamment à lui rendre la vie, en démasquant
+le misérable qui lui a ravi sa fille. Miss Fanny Stevenson espère
+en votre générosité, et elle ne doute pas...
+
+Gaston releva la tête.
+
+-- Miss Fanny est donc à Paris? demanda-t-il d'un ton troublé.
+
+-- Oui, commandant, depuis plus de six mois.
+
+-- Et c'est elle qui vous envoie?
+
+-- Ce n'est pas elle précisément.
+
+-- Mais enfin, que comptez-vous faire?
+
+-- Je rapporterai à miss Stevenson la conversation que nous venons
+d'avoir ensemble, et selon ce qu'elle m'ordonnera...
+
+-- Ne pourrai-je pas la voir moi-même?
+
+-- Ce sera difficile.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Je vous le dirai plus tard.
+
+-- D'où vient votre hésitation?
+
+-- Elle est naturelle. Miss Stevenson a été si souvent déçue, elle
+est si malheureuse, qu'elle est devenue défiante.
+
+-- Cependant...
+
+-- Voulez-vous me permettre de revenir?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Quand vous voudrez.
+
+-- Eh bien, commandant, cela suffit pour le moment. Rendez à miss
+Stevenson le service de vous informer de ce Gobson auprès de
+M. de Beaufort que vous connaissez, et quand je vous reverrai, si
+vous le jugez à propos, vous me direz...
+
+-- Soit, fit Gaston, à qui toutes ces réticences semblaient
+extraordinaires; soit! ma porte vous sera toujours ouverte; et
+quand vous voudrez...
+
+Il avait sonné, Bob était accouru.
+
+-- Bob, dit-il, reconduisez M. Palmer.
+
+Et pendant que l'ancien capitaine gagnait l'antichambre, Gaston
+se, pencha vivement à l'oreille de Bob:
+
+-- Tu vas suivre, cet homme, dit-il à voix rapide et basse, et ce
+soir, tu me raconteras quel emploi il aura fait de sa journée.
+
+Et le jeune commandant resta seul, partagé entre mille sentiments
+divers qui s'emparaient puissamment de son esprit et le tinrent
+toute la journée agité et inquiet.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Pour tout dire, il avait peur.
+
+Bien des pressentiments l'assaillaient à la fois dont il ne
+pouvait se dégager.
+
+En toute autre circonstance, peut-être n'eût-il pas attaché tant
+d'importance à la communication de Georges Palmer; mais cette
+communication paraissait viser M. de Beaufort dans ses
+mystérieuses menaces, et Gaston se sentait pris d'une grande
+épouvante en songeant qu'elles pouvaient atteindre Edmée.
+
+Edmée!...
+
+Il l'avait vue une heure à peine, et ses yeux, sa pensée, son
+coeur en étaient pleins.
+
+Il n'avait jamais aimé encore; il avait vécu jusqu'alors, sinon
+indifférent, du moins impassible. Il s'était peu mêlé au monde, et
+devait se trouver sans défense devant les premières sensations qui
+le frappaient.
+
+C'est ce qui était arrivé.
+
+Il ne s'attendait à rien de pareil.
+
+Ç'avait été pour lui comme une révélation, une initiation plutôt!
+
+Edmée s'était offerte dans toute la candeur de son âme naïve et
+pure, sans timidité comme sans audace, et il avait été ébloui de
+sa grâce touchante et de son abandon sincère.
+
+Depuis la veille, il ne pensait qu'à elle; et comme il n'avait pu
+la séparer de l'entourage au milieu duquel elle vivait, il
+éprouvait parfois un douloureux serrement de coeur en se rappelant
+certains faits inexplicables qui l'avaient fort troublé.
+
+La visite de Palmer ne fit qu'ajouter à ses appréhensions.
+
+Il y avait, à n'en pas douter, comme une menace de malheur autour
+de cette famille.
+
+Gaston s'arrêtait effrayé devant les suppositions auxquelles, par
+moment, il s'abandonnait malgré lui.
+
+Et plus cette impression s'accentuait, plus il comprenait à quel
+point son amour, né d'hier, avait poussé des racines profondes
+dans son coeur.
+
+Qu'allait-il faire cependant? Il n'en savait rien.
+
+Il attendit, pour prendre un parti, que Bob lui eût fait connaître
+le résultat de la mission qu'il lui avait confiée.
+
+Mais Bob ne revint que fort tard dans la soirée.
+
+Gaston l'attendait avec une mortelle impatience; il l'interrogea
+avidement.
+
+Bob avait suivi Palmer avec obstination.
+
+Pendant toute la journée, il ne l'avait pas perdu de vue.
+
+Il avait parcouru à peu près tous les quartiers de Paris, depuis
+la rue de la Chaussée-d'Antin jusqu'à la barrière du Trône,
+s'arrêtant ici et là, pour se réconforter.
+
+Enfin, il y avait une heure que Bob l'avait abandonné.
+
+-- Et en quel endroit l'as-tu quitté? demanda Gaston, un peu
+dépité de ce résultat négatif.
+
+-- Sur la rive gauche, répondit Bob.
+
+-- Il est rentré chez lui?
+
+-- Je ne pense pas. C'est un quartier à peu près désert, non loin
+du Luxembourg; le jour baissait, on n'y voyait plus beaucoup, et
+nous longions un grand mur, quand tout à coup mon homme a disparu,
+sans que j'aie pu m'expliquer par où il avait passé.
+
+-- Voilà qui est bizarre.
+
+-- N'est-ce pas, commandant? J'ai fait le tour du mur: point de
+portes; rien qu'un vaste enclos avec quelques grands arbres
+derrière lesquels j'ai vaguement aperçu la silhouette d'une
+chapelle.
+
+-- Un couvent, peut-être?
+
+-- Je le crois.
+
+Gaston réfléchit quelques secondes, puis il releva vivement la
+tête.
+
+Il était trop dévoré d'impatience pour rester plus longtemps dans
+l'incertitude. C'était d'ailleurs un homme de résolution prompte
+et qui n'avait pas pour habitude d'hésiter dans les occasions
+sérieuses.
+
+-- Voyons, dit-il aussitôt, en se tournant vers Bob,
+reconnaîtrais-tu l'endroit dont tu viens de parler.
+
+-- Oh! à coup sur, répondit le jeune novice.
+
+-- Eh bien! nous allons prendre une voiture, on nous arrêtera dans
+les environs du Luxembourg, et une fois là...
+
+-- Une fois là, acheva Bob, je m'orienterai et je mettrai
+facilement le cap sur l'habitation.
+
+Sur ces mots, ils partirent.
+
+Gaston avait promis un bon pourboire au cocher; en moins d'une
+demi-heure, ils descendaient à la hauteur du Luxembourg, et Bob
+prenait les devants.
+
+Ce ne fut pas long.
+
+Peu après, ils atteignaient le commencement d'une rue à l'angle de
+laquelle s'élevait un grand mur; derrière, à la lueur du gaz, on
+voyait pointer quelques branches d'arbres dépouillés de leurs
+feuilles.
+
+-- C'est ici! fit Bob.
+
+La rue était déserte, fort mal éclairée, Gaston commença son
+examen...
+
+Cela dura quelques minutes.
+
+Arrivé à un endroit où le mur faisait retour sur des terrains
+vagues, il s'arrêta et prêta l'oreille.
+
+On entendait un vague chuchotement de voix jeunes et fraîches.
+
+-- C'est un couvent, ainsi que je le supposais, dit-il! mais
+quelles raisons peuvent bien y attirer le capitaine Palmer?...
+
+Il n'acheva pas.
+
+Bob venait d'étouffer un cri.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda Gaston en se rapprochant.
+
+-- Je n'étais pas venu jusqu'ici, répondit le jeune novice, ou,
+pour sûr, j'avais mal vu...
+
+-- Qu'est-ce donc?
+
+-- Une porte! voyez.
+
+-- En effet!
+
+-- C'est par là que Palmer a disparu!
+
+-- Probablement; mais depuis, il s'est éloigné sans doute.
+
+-- Peut-être! On a l'ouïe fine aussi! Écoutez! Gaston se pencha et
+perçut nettement alors le bruit d'un pas lourd derrière le mur.
+
+-- On approche, fit Bob en baissant la voix. On vient de ce côté.
+Si mes oreilles ne m'abusent pas, c'est un homme, et il n'est pas
+seul.
+
+-- Quel est ce nouveau mystère?
+
+-- Mettons-nous à l'écart, commandant; il ne faut pas qu'on nous
+voie, et fiez-vous à moi pour ne rien perdre de ce qui va se
+passer.
+
+Le conseil était bon, Gaston le suivit.
+
+Par un mouvement rapide, il se rejeta dans l'ombre et attendit,
+l'oeil ardemment fixé sur la porte.
+
+Bob en fit autant.
+
+Une minute s'écoula.
+
+On entendait toujours le même murmure de voix, au-dessus duquel
+éclatait de temps à autre certaines notes gaies et sonores
+échappées à quelques pensionnaires indisciplinées.
+
+Puis, à un moment, la porte de l'enclos s'ouvrit et un homme
+parut.
+
+Georges-Adam Palmer!
+
+Une soeur l'accompagnait!
+
+Ils s'arrêtèrent sur le seuil.
+
+-- Alors, vous n'avez pas d'autre recommandation à m'adresser? fit
+Palmer avant de s'éloigner.
+
+-- Non: tout est bien, répondit la soeur; maintenant que vous êtes
+sur la piste de ce misérable Gobson, je crois que je touche à la
+fin de tous mes tourments; il faudra bien qu'il parle!
+
+-- Mais le commandant!
+
+-- M. de Pradelle?
+
+-- Que lui dirai-je?
+
+-- Rien. J'ai été heureuse d'apprendre qu'il est à Paris; il doit,
+m'avez-vous dit, y rester un an. Quand le moment sera venu, je
+l'appellerai à mon aide, et j'espère que cette fois encore...
+
+Gaston n'en entendit pas davantage.
+
+La cloche venait de sonner; l'enclos s'était tout à coup rempli de
+bruit et de mouvement, et la porte s'était refermée...
+
+Gaston laissa Palmer quitter la place sans songer à le retenir.
+
+Ce qu'il venait de voir était si extraordinaire, si
+invraisemblable surtout, qu'il ne parvenait pas à trouver une
+explication plausible.
+
+Mais à travers le trouble de son esprit, un sentiment impérieux
+s'était emparé de lui, et c'est avec un frisson d'épouvante qu'il
+songeait à ce Gobson que l'on avait vu sortir de la demeure de
+M. de Beaufort.
+
+Il y avait là un mystère qu'il comprenait mal encore, et au fond
+duquel il n'osait pénétrer.
+
+Il rentra chez lui fort perplexe, et quelques jours se passèrent
+sans que rien d'important vînt l'arracher à l'espèce de torpeur où
+tous ces événements l'avaient plongé.
+
+Malgré lui, il se sentait enveloppé peu à peu par quelque chose de
+fatal et de sombre qui lui enlevait sa volonté et sa présence
+d'esprit.
+
+Il ne s'appartenait plus.
+
+Il était tout entier à cette énigme, dont il cherchait vainement
+le mot et qui l'épouvantait.
+
+Il ne pouvait plus penser à autre chose.
+
+Souvent, poussé par un désir mal défini, mais impérieux, il avait
+formé le projet d'aller trouver M. de Beaufort et de lui faire
+part de ses appréhensions.
+
+C'eût été insensé! Il n'avait aucune raison, aucun prétexte pour
+agir de la sorte, et il y avait renoncé.
+
+Mais il était réellement malheureux.
+
+Plus il avançait, plus il comprenait que son coeur était pris, et
+qu'il aimait!
+
+Une fois, il avait songé à reprendre la mer. Il espérait qu'en
+mettant le pied sur le pont de son navire, le calme se ferait dans
+son esprit, et qu'il lui serait facile d'oublier.
+
+Vain espoir!
+
+Au moment où ses résolutions paraissaient le mieux arrêtées, quand
+il se voyait sur le point de formuler sa demande qu'on n'eût pas
+manqué d'accueillir favorablement, il se prenait à pâlir et à
+trembler, à la pensée d'une séparation aussi cruelle.
+
+À Paris, au moins, il était près d'Edmée, il pouvait la voir, s'en
+faire aimer, la demander à M. de Beaufort.
+
+Tandis qu'une fois parti, elle l'oublierait et deviendrait la
+femme d'un autre!
+
+Alors, tout son sang brûlait ses artères, il prenait son front
+dans ses doigts crispés. Cela ne pouvait, ne devait pas être.
+
+Et puis, s'il était vrai qu'elle dût être menacée, si les soupçons
+qui le torturaient venaient à se vérifier! Il voulait être là pour
+la protéger, pour la défendre.
+
+Enfin, après avoir passé par toutes ces alternatives, avoir subi
+tous ces tourments, un matin, il se leva bien résolu à retourner
+rue de la Chaussée-d'Antin.
+
+Il devait une visite, et rien n'était plus correct.
+
+Il verrait Edmée, M. de Beaufort l'éclairerait sur les doutes qui
+pesaient sur son coeur, et au sortir de cette épreuve, il
+prendrait son parti.
+
+Cette résolution lui rendit un peu de tranquillité.
+
+La matinée se passa en préparatifs et en projets.
+
+Ce qu'il allait faire lui semblait si naturel, qu'il avait
+recouvré une partie de sa fermeté et son sang-froid habituel.
+
+Un incident qui survint vers onze heures, comme il allait se
+mettre à table pour déjeuner, lui apporta du reste une distraction
+salutaire et qui le réjouit fort.
+
+On avait sonné. Bob était allé ouvrir, et presque aussitôt Gaston
+entendit son nom prononcé par une voix qu'il connaissait bien.
+
+C'était Maxime de Palonier.
+
+Il alla vivement à sa rencontre, et les deux amis s'embrassèrent
+avec effusion.
+
+Il y avait trois années qu'ils ne s'étaient vus, Maxime revenait
+de campagne et était passé lieutenant de vaisseau depuis peu.
+
+-- Par ma foi! dit Gaston, le visage rayonnant, il ne pouvait
+m'arriver de surprise plus agréable; depuis quand es-tu arrivé?
+
+-- Depuis hier, répondit Maxime.
+
+-- De sorte que je suis ta première visite?
+
+-- Pardieu!
+
+-- Tu es un véritable ami, toi. À la bonne heure, et que viens-tu
+faire à Paris?
+
+Maxime jeta un joyeux éclat de rire.
+
+-- Eh donc! répliqua-t-il, cela ne se demande pas. Il est onze
+heures, je viens déjeuner avec toi.
+
+Immédiatement les deux amis se mirent à table.
+
+Maxime n'avait guère changé, lui non plus: c'était le même garçon
+vif, ardent, aimable, un de ces marins éternellement jeunes, qui
+semblent avoir été créés uniquement pour aller promener par le
+monda la gaieté et l'esprit français.
+
+-- Et comptes-tu séjourner quelque temps dans la capitale?
+interrogea Gaston au bout d'un moment.
+
+-- Malheureusement non, répondit Maxime; je n'y ferai que passer.
+J'ai débarqué à Toulon, et au lieu de me rendre immédiatement à
+Brest, je suis venu toucher barre à Paris.
+
+-- Je sais que tu es presque un boulevardier.
+
+-- J'aime, en effet, le boulevard presque autant que la mer; mais
+ce n'est pas aujourd'hui un pur intérêt de plaisir qui m'y attire.
+
+-- Qu'est-ce donc?
+
+-- Ce sont les graves fonctions dont je suis investi!
+
+Gaston regarda son ami avec surprise.
+
+-- Des fonctions graves! toi! répéta-t-il d'un ton enjoué;
+parbleu! voilà qui est nouveau.
+
+-- Ne plaisante pas.
+
+-- De quoi s'agit-il?
+
+-- D'une chose fort simple en apparence, mais qui, depuis que nous
+ne nous sommes vus, m'a mis, comme on dit, un peu de plomb dans la
+tête.
+
+-- Explique-toi!
+
+-- Apprends donc qu'il y a trois ans, mon oncle Duparc est mort à
+Toulouse, laissant sa fille, Mariette Duparc, dans le plus complet
+dénuement. Je rentrais de campagne, et, naturellement, j'allai
+enterrer le brave homme; en même temps, je vis l'enfant, qui avait
+à peine quatorze ans, et qui était bien la plus jolie créature que
+l'on pût rencontrer. Sa situation me toucha; elle ne demandait
+rien cependant, la chère petite. Mais elle me regardait avec des
+yeux si inquiets, elle disait avec une si touchante candeur
+qu'elle n'avait plus que moi au monde, et qu'elle m'aimerait bien,
+si je voulais l'aimer comme l'avait fait son père, que, ma foi! je
+me suis laissé attendrir! Je ne suis pas riche, mais j'ai une
+aisance convenable, et, comme je ne devais pas tarder à repartir,
+j'emmenai l'enfant à Paris, et la plaçai dans un couvent, où elle
+doit rester jusqu'à sa majorité. N'ai-je pas bien fait?
+
+-- Excellent coeur!
+
+-- Bon! je ne sais pas ce que ça vaut, cette action-là; mais ce
+que je puis affirmer, c'est qu'elle m'a rapporté bien des joies
+que je n'aurais jamais pu me procurer avec les quelques milliers
+de francs qu'elle m'a coûtés...
+
+-- Et depuis?... vous êtes en correspondance.
+
+-- Elle m'écrit souvent... Moi, je lui réponds quelquefois. Voilà
+près de deux ans, que je ne l'ai vue.
+
+-- C'est pour elle que tu viens.
+
+-- À peu près. J'irai demain au couvent où je l'ai placée. Elle a
+dû être prévenue, hier, de mon arrivée, et je suis sûr qu'elle
+m'attend avec une impatience?
+
+-- Pauvre enfant!
+
+-- Du reste, ajouta Maxime, je veux que tu la connaisses; tu
+viendras avec moi.
+
+-- Y songes-tu?
+
+-- Sans doute, elle t'intéressera, j'en suis sûr, et pour elle, ce
+sera une distraction; elle adore les officiers de marine! C'est
+entendu, n'est-ce pas?
+
+-- Mais, je ne sais...
+
+-- Oh! il n'y a pas d'indiscrétion! Ce n'est pas un cloître, que
+diable! on peut causer, et tu verras avec quel babil charmant elle
+nous accueillera.
+
+-- Après tout, je le veux bien.
+
+-- À la bonne heure!
+
+-- Où est situé ce couvent?
+
+-- Ma foi, je ne te dirai pas le nom de la rue; c'est derrière le
+Luxembourg, un grand mur, avec une chapelle. Je vois cela d'ici.
+Nous prendrons une voiture: le cocher trouvera bien.
+
+Gaston ne répondit pas, mais il eut toutes les peines du monde à
+dissimuler l'impression qu'il ressentait.
+
+Ce couvent dont lui parlait Maxime, et où il l'invitait à
+l'accompagner, c'était à n'en pas douter, celui d'où naguère il
+avait vu sortir Georges-Adam Palmer.
+
+Cependant, l'heure était venue où il devait se rendre chez
+M. de Beaufort. Maxime ne tarda pas à le quitter pour vaquer lui-
+même à ses affaires, et quelque temps après, Gaston montait en
+voiture et se faisait conduire, rue de la Chaussée-d'Antin.
+
+Une déception l'y attendait. Quand il atteignit le vestibule du
+rez-de-chaussée et qu'il demanda à voir madame de Beaufort, le
+valet qui le reçut lui annonça que madame Beaufort et mademoiselle
+Nancy étaient sorties, et qu'elles ne rentreraient que pour
+l'heure du dîner. Gaston remit sa carte et se retira. Il était
+vivement contrarié.
+
+Il se promettait beaucoup de cette visite, et se désolait
+sincèrement d'être obligé de remettre à un autre jour.
+
+D'ailleurs, une chose l'intriguait dans la réponse du valet.
+
+Il avait parlé de madame de Beaufort et de Nancy, et n'avait pas
+prononcé le nom d'Edmée.
+
+Qu'est-ce que cela signifiait? pourquoi cet oubli? Gaston en
+demeura troublé toute la journée. Le lendemain vers onze heures,
+l'arrivée de Maxime vint heureusement faire diversion à toutes les
+pensées qui l'obsédaient.
+
+Maxime était d'une nature expansive, primesautière, qui ne s'était
+jamais laissé entamer par les tristes perspectives de la vie.
+
+Il était né insouciant et gai, et se défendait de la mélancolie
+comme d'une maladie. Tout le monde l'aimait et il aimait tout le
+monde. Cela était bien un peu banal, et peut-être ne fallait-il
+pas faire grand fond sur les manifestations bruyantes de ses
+sympathies.
+
+Il ne demandait pas, au surplus, à être pris autrement, et tel
+qu'il se présentait, indifférent plutôt que sceptique, il était
+charmant.
+
+Gaston connaissait, d'ailleurs, les excellentes qualités du jeune
+lieutenant de vaisseau, et lui seul eût pu dire ce qu'il y avait
+dans ce coeur d'enfant turbulent, qui s'était gardé jusqu'alors
+des atteintes de toute passion mauvaise.
+
+-- Eh bien! es-tu prêt? dit Maxime en se précipitant dans la
+chambre.
+
+-- Prêt! à quoi?... fit Gaston.
+
+-- Eh pardieu! l'as-tu déjà oublié! Tu m'as promis de
+m'accompagner au couvent: je viens te chercher.
+
+-- Si tôt!
+
+-- On s'y lève de bonne heure, paraît-il. La petite Mariette doit
+griller, et tu comprends que je ne veux pas faire attendre la
+pauvre enfant!
+
+-- Tu as raison. Partons!
+
+Ils descendirent. La voiture de Maxime était à la porte; ils
+partirent aussitôt.
+
+Au bout de quelques minutes, le jeune lieutenant de vaisseau, qui
+était resté silencieux jusque-là, se tourna brusquement vers son
+compagnon.
+
+-- Mon cher ami, dit-il d'un ton qui frappa Gaston, il faut que je
+t'avoue une chose qui m'arrive, et à laquelle j'étais certainement
+loin de m'attendre.
+
+-- Quelle chose? dit Gaston étonné.
+
+-- Depuis hier, il s'est produit en moi un phénomène extravagant.
+
+-- Lequel?
+
+-- J'ai réfléchi.
+
+-- Toi?
+
+-- Tu vois, ça t'étonne, et moi aussi!
+
+-- Mais quel a été le sujet de tes réflexions?
+
+-- La petite...
+
+-- Mariette?
+
+-- Elle-même. Je me suis dit que, lorsque je l'ai recueillie, elle
+avait quatorze ans; que trois années se sont passées depuis; que
+par conséquent elle a grandi, s'est développée, et qu'au lieu de
+la gamine d'autrefois, je vais me trouver en présence d'une grande
+jeune fille.
+
+-- Cela t'embarrasse?
+
+-- Cela m'effraie! Songe donc, quand je l'ai quittée la dernière
+fois, je lui tapotais les mains, j'embrassais ses bonnes petites
+joues roses, je la prenais, pour ainsi dire, sans façon, dans mes
+bras, tandis que maintenant, je me connais, je suis capable de ne
+pas oser la regarder.
+
+Gaston se prit à rire.
+
+-- Bon! n'est-ce que cela? répliqua-t-il; toi! un lieutenant de
+vaisseau de la marine impériale, allons! ce n'est pas sérieux, et
+je suis bien certain que tu t'en tireras à ton honneur;
+d'ailleurs, je serai là.
+
+-- Tu as raison, c'est bête; mais tout de même cela me fait
+quelque chose...
+
+Tout en devisant de la sorte, ils avançaient.
+
+
+
+
+V
+
+
+Le couvent où ils se rendaient était situé au delà du Luxembourg,
+au milieu de terrains vagues où il occupait un vaste emplacement.
+
+On l'appelait le couvent de Sainte-Marthe, et le bâtiment servant
+de retraite aux soeurs qui l'habitaient et aux jeunes filles
+qu'elles élevaient, avait dû être construit peu après la
+Renaissance.
+
+Quoiqu'il eût été modifié souvent depuis, pour causes
+d'appropriation, il conservait encore certains vestiges de
+l'architecture de l'époque primitive.
+
+La chapelle surtout en portait la marque évidente.
+
+C'était une élégante construction, aux vives arêtes, dont le
+perron extérieur, les fenêtres et les piliers de forme gracieuse,
+attestaient manifestement l'origine.
+
+Quant au bâtiment principal où vivaient les soeurs et leurs
+élèves, il avait subi de nombreuses transformations sous
+lesquelles, à la longue, le premier corps de logis avait presque
+entièrement disparu.
+
+C'était maintenant un monument bâtard, de style confus, qui ne
+s'imposait au regard que par sa masse remarquable, et à l'esprit,
+par le silence mystérieux qui régnait incessamment alentour.
+
+Un vaste jardin potager se développait à droite et à gauche, et le
+tout était entouré par un mur de quatre mètres de hauteur, qui
+isolait l'habitation du bruit et du mouvement de la capitale.
+
+Une véritable oasis, dont aucun étranger n'était admis à troubler
+le recueillement et la paix!
+
+La chapelle seule s'ouvrait à tout pieux visiteur, et ce n'est
+qu'à certain jour de la semaine, pendant une heure seulement, que
+les parents des jeunes pensionnaires étaient autorisés à venir
+voir leurs enfants.
+
+Au surplus, pour tout dire, le couvent de Sainte-Marthe n'était
+pas soumis aux règles rigoureuses que l'on observe dans les autres
+maisons du même genre.
+
+Là, par exception, le parloir n'était point grillé; les jeunes
+filles y pouvaient causer avec leurs parents et leurs amies, sous
+la seule surveillance d'une soeur, et elles jouissaient durant les
+récréations, d'une liberté sur laquelle ne s'exerçait qu'un
+contrôle bienveillant.
+
+La vie y était donc relativement agréable et différait peu de
+celle qu'on mène dans les pensionnats laïques. Quelques âmes y
+pouvaient trouver de plus la satisfaction de ces aspirations
+mystiques que la monotonie même d'une pareille existence développe
+parfois jusqu'à l'exaltation.
+
+Nous disions plus haut que le couvent de Sainte-Marthe était une
+véritable oasis incessamment entourée de recueillement et de paix.
+
+Cependant, trois fois par jour, le matin, l'après-midi et le soir,
+le jardin s'emplissait tout à coup de mouvement et de bruit, et
+durant une heure, l'enclos, d'ordinaire taciturne, s'égayait de
+caquetage, de cris et de rires.
+
+C'était aux heures de récréation.
+
+Trente jeunes filles s'échappaient de la maison principale, comme
+des oiseaux s'échapperaient d'une volière, et elles se répandaient
+dans la partie du jardin qui leur était réservée, avides de
+liberté, buvant l'air à pleins poumons, donnant la volée à tous
+les sentiments contenus dans leur coeur oppressé.
+
+Alors, des groupes sympathiques se formaient. On se prenait par le
+bras, on allait, on venait à travers l'enclos, et l'on se
+chuchotait à l'oreille sous les charmilles des mots qu'on ne
+voulait pas laisser surprendre ou des noms qu'on osait à peine
+prononcer.
+
+Timidités charmantes, expansions effarouchées de coeurs qui
+s'ignorent, exquises pudeurs derrière lesquelles hésitent encore
+et se voilent les premiers et les plus doux aveux.
+
+On comprend, sans qu'il soit besoin d'y insister, que parmi cette
+réunion de jeunes filles appartenant à des familles riches ou
+titrées, et que le monde attendait au sortir du couvent, il devait
+régner une incessante fermentation d'impatience qui se traduisait,
+selon la nature de chacune d'elles, par des manifestations qui
+n'étaient pas toujours parfaitement correctes.
+
+Quelques-unes restaient bien soumises et dociles, mais la plupart
+supportaient difficilement la règle de discipline à laquelle elles
+étaient astreintes, et cherchaient avidement des sujets de
+distraction jusque dans les faits les plus insignifiants.
+
+Parmi celles-ci, il y en avait une surtout qui s'était toujours
+montrée réfractaire aux remontrances dont elle était souvent
+l'objet.
+
+C'était Mariette Duparc, la petite cousine de Maxime: une enfant.
+
+Elle avait dix-sept ans; elle était jolie comme un ange, et la
+nature l'avait douée d'un coeur d'or.
+
+Celle-là ne dissimulait rien, par exemple.
+
+Elle était petite, blonde, avec deux yeux curieux qui regardaient
+à déconcerter les plus sceptiques.
+
+D'ailleurs, admirablement faite.
+
+Et puis, une pétulance, une vivacité, une avidité de mouvements
+qui eut, pour ainsi dire, mis le feu au couvent.
+
+On la grondait bien quelquefois; on lui pardonnait toujours.
+
+Il suffisait de la voir rire.
+
+Aucune sévérité ne tenait devant cette bouche rose entr'ouverte,
+laissant voir une double rangée de perles éclatantes.
+
+C'était une séduction irrésistible, et elle le savait bien.
+
+Il y avait trois années que Mariette Duparc était à Sainte-Marthe,
+et elle s'y ennuyait à mourir.
+
+Elle y était venue toute enfant; maintenant c'était une belle
+jeune fille.
+
+Elle avait grandi, et les mystérieuses transformations par
+lesquelles elle passa, la rendirent plus curieuse, sans la faire
+plus savante.
+
+Deux sentiments devaient la préserver de toute science précoce et
+funeste:
+
+Le premier, c'était la reconnaissance profonde qu'elle ressentait
+pour son cousin, lequel s'était montré si affectueux et si tendre.
+
+Elle l'aima longtemps, comme elle eût aimé un frère aîné, et lui
+voua un dévouement sans bornes.
+
+Elle n'avait, d'ailleurs, aucune raison pour cacher ce qu'elle
+éprouvait, et elle le lui écrivit souvent dans de longues lettres
+attendries.
+
+Mais, chose bien naturelle, à mesure qu'elle avançait en âge, ses
+lettres devinrent plus sérieuses; l'affection qu'elle voulait
+exprimer emprunta un langage plus grave, et à plusieurs reprises,
+peut-être eût-il été facile d'y démêler la naissance d'un
+sentiment confus encore, où la reconnaissance ne tenait plus la
+première place.
+
+Vers cette époque, un fait se produisit qui allait modifier très
+sensiblement l'état de son esprit et celui de son coeur.
+
+Deux jeunes filles furent un après-midi amenées à Sainte-Marthe,
+et dès le premier jour, Mariette se sentit prise d'un penchant
+très vif pour l'une des deux pensionnaires.
+
+Elle s'appelait mademoiselle Edmée de Beaufort-Wilson.
+
+La loi des contrastes affirmait une fois de plus son autorité! car
+si Mariette était pétulante et vive, Edmée de Beaufort était, au
+contraire, mélancolique et presque triste.
+
+On se lie vite au couvent.
+
+La vie commune rapproche les caractères les plus opposés; une
+semaine s'était à peine écoulée, que Mariette et Edmée ne se
+quittaient plus.
+
+Cela dura à peu près deux années, et Dieu sait les confidences,
+les aveux, les aspirations, auxquelles s'abandonna la jolie petite
+Duparc.
+
+Elle n'avait guère qu'un sujet de conversation.
+
+Maxime!
+
+Elle en parlait à tout propos et à propos de tout, et Edmée
+l'écoutait avec bienveillance, sans jamais laisser voir que son
+bavardage pouvait l'ennuyer.
+
+Ce fut donc un jour cruel dans la vie de Mariette que celui où
+Edmée quitta le couvent pour rentrer dans sa famille.
+
+Il y eut des larmes, presque des sanglots.
+
+Mariette surtout parut inconsolable, elle ne parlait de rien moins
+que d'en prendre _un fond de chagrin_.
+
+Mais les sensations se succédaient heureusement dans son coeur
+sans y laisser des traces bien profondes. Quelques jours plus
+tard, elle recevait une lettre de Maxime qui lui annonçait son
+retour, et sous peu, il viendrait embrasser sa petite Mariette.
+
+Celle-ci essuya ses larmes, et son visage resplendit de nouveau.
+
+Un rayon de soleil après la pluie!
+
+Et elle attendit.
+
+Pour tout dire, il y eut alors en elle quelque chose qu'elle
+n'avait pas encore éprouvé.
+
+À plusieurs reprises, elle relut la lettre de son cousin, et
+chaque fois qu'elle arrivait au passage où Maxime parlait du
+plaisir qu'il aurait à embrasser sa petite cousine, un sourire
+d'une maligne expression venait relever le coin de sa lèvre.
+
+Elle se regardait alors dans sa glace de pensionnaire; son regard
+s'éclairait d'une flamme inaccoutumée, et elle pensait que Maxime
+allait trouver bien du changement chez cette petite Mariette, qui,
+depuis son départ, était devenue bel et bien une jeune fille de
+dix-sept ans.
+
+Au surplus, un bonheur n'arrive, dit-on, jamais seul, et après
+deux mois d'attente, comme on venait, pendant la récréation, de
+lui remettre une nouvelle lettre de Maxime, débarqué de la veille
+à Toulon, des cris s'élevèrent du fond de l'enclos, et Edmée de
+Beaufort accourut se jeter dans ses bras.
+
+-- Eh quoi! tu rentres déjà? fit Mariette stupéfaite.
+
+-- Oui, oui, je rentre, répondit Edmée.
+
+-- Qu'est-il arrivé?
+
+-- Je t'expliquerai cela. J'ai bien des choses à te dire...
+
+-- Et moi donc! Si tu savais, il revient.
+
+-- M. Maxime!
+
+-- Oui, M. Maxime, répondit la folle enfant sur un ton
+intraduisible; comprends-tu ma joie. Je vais le revoir!
+
+-- Il est à Paris.
+
+-- Il y sera après-demain. Mais viens! viens! Nous avons à causer,
+et ici, on ne peut rien dire. La soeur surveillante nous observe
+et celle-là je ne l'aime pas!
+
+-- Soeur Rosalie!
+
+-- Je la déteste.
+
+-- C'est le meilleur coeur que je connaisse.
+
+-- Bon! bon! je connais cela. Tu as un faible pour elle! Mais,
+moi, je suis payée pour la redouter.
+
+-- Que t'a-t elle fait?
+
+-- Rien! Seulement, je n'aime pas les gens qui ne rient jamais, et
+celle-là...
+
+-- Pauvre femme! c'est qu'elle a souffert, qu'elle a dans le coeur
+quelque cruel regret du passé.
+
+-- Qui te l'a dit?
+
+-- Personne! Mais, bien souvent, quand vous passiez indifférente
+ou craintive à ses côtés, moi, je l'observais, et plus d'une
+fois...
+
+-- Achève!
+
+-- Plus d'une fois je l'ai surprise les yeux pleins de larmes.
+
+-- Est-ce possible!
+
+-- Aussi, je me suis bien promis de ne jamais lui donner le
+moindre sujet de chagrin.
+
+Mariette sauta au cou d'Edmée.
+
+-- Tu es toujours la même, dit-elle avec effusion, et je veux que
+Maxime te connaisse.
+
+-- Es-tu folle!
+
+-- Pas si folle que cela; car, en voyant comment je place mon
+amitié, il aura encore plus d'estime pour sa petite Mariette,
+comme il dit.
+
+Pendant les deux jours qui suivirent, la jolie enfant se montra
+plus turbulente et plus agitée qu'elle ne l'avait jamais été.
+
+Elle attendait Maxime; elle savait maintenant quel jour et à
+quelle heure il devait venir, et elle ne tenait plus en place.
+
+Plusieurs fois, soeur Rosalie eut occasion de la gronder à ce
+sujet, et malgré l'agitation nerveuse à laquelle elle était en
+proie, Mariette conserva assez d'empire sur elle-même pour lui
+répondre avec douceur et soumission.
+
+Pendant toute la matinée, elle ne cessa, d'ailleurs, de causer à
+voix basse avec Edmée. On les rencontrait dans tous les coins, et
+Mariette semblait demander à son amie une chose que celle-ci
+s'obstinait à refuser.
+
+-- Si tu me refuses, dit enfin Mariette les yeux voilés de larmes,
+tu me feras un grand chagrin.
+
+-- Mais tu n'y songes pas, voulut dire Edmée.
+
+-- Sois bonne, comme toujours, et je t'aimerai tant!
+
+Edmée n'eut pas le temps de répondre.
+
+Midi venait de sonner, et soeur Rosalie s'avançait vers les deux
+amies.
+
+-- Mon cousin? s'écria Mariette! incapable de se contenir.
+
+-- Oui, mon enfant, répondit la soeur surveillante.
+
+-- Il est là?
+
+-- Il vous attend.
+
+L'enfant devint toute pâle, et porta les deux mains à son coeur.
+
+-- Mariette! fit Edmée avec un commencement d'inquiétude.
+
+-- Ce n'est rien... le premier moment! mais tu vois! tu ne peux
+m'abandonner toute seule avec soeur Rosalie. Viens! viens! je t'en
+supplie.
+
+Et la prenant par la main, d'un geste d'autorité câline, elle
+entraîna son amie sur les pas de la surveillante qui avait pris
+les devants.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Maxime et Gaston avaient été reçus par la soeur tourière, et le
+jeune lieutenant de vaisseau n'eut pas plus tôt fait connaître le
+but de sa visite, qu'elle les pria de la suivre et gravit avec eux
+les degrés de l'escalier de pierre qui menait au large palier du
+premier étage.
+
+Une porte ouvrait sur une sorte de vestibule où était établi le
+_tour_ du couvent; ils en franchirent le seuil et, toujours
+précédés par la soeur, ils traversèrent le vestibule et
+pénétrèrent dans le parloir.
+
+C'était une grande pièce, nue et froide, dont les hautes fenêtres
+étaient voilées de rideaux de serge et dans laquelle régnait un
+jour douteux.
+
+Un Christ d'ivoire se détachait sur une croix d'ébène, contre le
+mur qui faisait face à la porte, et l'on ne distinguait d'autres
+meubles que quelques chaises et un banc couvert de drap noir.
+
+Après avoir introduit les deux jeunes gens, la soeur salua et se
+retira, en les invitant à s'asseoir et à attendre.
+
+Ce ne fut pas long.
+
+Peu après, ils entendirent un bruit de pas précipités qui
+montaient l'escalier, et presque aussitôt, deux jeunes filles
+parurent dans le vestibule, suivies à peu de distance par une
+nouvelle soeur qui avait dans ses attributions la surveillance du
+parloir.
+
+Alors, une chose bizarre se produisit.
+
+Et pendant que Maxime, étonné et ravi, hésitait à reconnaître dans
+la charmante Mariette qui venait naïvement se jeter dans ses bras,
+la petite fille qu'il avait laissée au départ, Gaston comprimait
+un cri de stupéfaction à la vue d'Edmée qui l'accompagnait.
+
+-- Eh bien! eh bien! fit Mariette avec un rire clair et vif, suis-
+je donc si changée que vous hésitez à me reconnaître?
+
+-- Chère, chère enfant! balbutia Maxime.
+
+-- J'avais tant de hâte de vous voir!
+
+-- Et moi aussi, n'en doutez pas.
+
+-- À la bonne heure! voyons, j'ai bien grandi, n'est-ce pas? On
+n'est plus une petite fille. Songez donc, j'ai dix-sept ans depuis
+deux mois.
+
+-- Si vieille que cela?
+
+-- Bon, voilà que vous vous moquez.
+
+-- Non, non, chère Mariette; mais si vous saviez ce qui se passe
+en moi; j'étais si loin de m'attendre... On ne pense pas à ces
+choses-là, et un moment je me suis senti tout intimidé.
+
+-- Vous, un marin?
+
+-- C'est qu'aussi, vous voilà une grande demoiselle, maintenant,
+et jolie!
+
+-- Vous trouvez?
+
+-- Est-ce qu'on ne vous l'a pas dit déjà?
+
+-- Ici!... Devenez-vous fou?... Mais on ne voit pas un chat. Ah!
+si jamais vous êtes las du monde, ce n'est pas au couvent que je
+vous conseille de vous retirer.
+
+-- On s'y ennuie donc bien?
+
+-- À mourir.
+
+Maxime se prit à sourire.
+
+-- Cependant, répliqua-t-il, vous me paraissez avoir vaillamment
+supporté le régime de Sainte-Marthe.
+
+Mariette remua la tête avec une pointe de mélancolie.
+
+-- Si j'ai résisté, dit-elle, c'est que vos lettres me faisaient
+prendre patience, et que je n'aurais pas voulu vous donner le
+moindre sujet de mécontentement.
+
+--Vous pensiez donc à moi?
+
+-- Et à qui voulez-vous que je pense?
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Moi, je suis seule au monde; je n'ai plus que vous désormais,
+et si vous veniez à me manquer...
+
+-- Pauvre enfant!
+
+-- Et puis, vous avez été si bon, si généreux, si attentif à tout
+ce qui pouvait m'être agréable. Vous vous informiez de moi avec
+tant de sollicitude auprès de notre supérieure: je le sais; elle
+me l'a dit. Ah! je serais bien ingrate si je pouvais oublier que
+je vous dois tout.
+
+-- Ne parlons pas de cela.
+
+-- Si, au contraire, laissez-moi en parler! Tenez, savez-vous une
+chose? je m'ennuie bien ici, n'est-ce pas. Vous ne pouvez même pas
+vous en faire une idée. Eh bien il y a des moments où je n'aurais
+pas changé mon sort contre celui de la plus privilégiée des
+mondaines.
+
+-- Et ces moments?
+
+-- C'est quand je recevais une de vos lettres.
+
+-- Bon petit coeur!
+
+-- Je me disais: il est loin, bien loin!... et je ne le reverrai
+peut-être pas de longtemps. Mais il pense à moi; sa tendresse ne
+m'oublie pas. L'absence ne l'a pas changé! et alors, je me mettais
+à vous écrire. J'y passais des nuits entières, j'y employais
+toutes les heures de récréation, et je vous envoyais des lettres
+bien longues, bien bavardes, qui ont dû même vous agacer souvent.
+
+-- Y songez-vous?
+
+-- Je n'y songeais pas! et je mentirais si je disais que je
+n'espérais pas qu'elles vous feraient plaisir.
+
+-- Et vous aviez raison!
+
+-- Aussi, jugez de ma joie, quand j'ai reçu votre premier
+télégramme! Toulon! vous étiez en France... j'allais vous
+revoir!... Ah! vous ne vous imaginez pas ce que c'est qu'une
+pareille nouvelle, pour une pauvre orpheline comme moi!... et j'ai
+compté les jours, les heures, les minutes...
+
+Maxime serra tendrement les mains de l'enfant, et oublia un moment
+son regard dans le sien. Mariette baissa vivement les yeux.
+
+-- Et vous êtes pour quelque temps à Paris? reprit-elle au, bout
+d'un instant.
+
+-- Pour une semaine, au plus! répondit Maxime.
+
+-- Si peu... Où allez-vous donc?
+
+-- À Brest.
+
+-- Mais vous reviendrez?
+
+-- Bientôt.
+
+-- Et vous ne reprendrez pas la mer tout de suite?
+
+-- Je l'ignore! Un marin ne s'appartient pas. Il faut qu'il
+obéisse. Il y a la discipline!
+
+-- Comme au couvent?
+
+-- À peu près.
+
+Mariette ne répondit pas; une ombre avait glissé sur son front.
+
+Mais l'enfant était d'une nature essentiellement mobile, et tout à
+coup elle releva le front et regarda son cousin avec curiosité.
+
+-- C'est votre ami? interrogea Mariette en baissant la voix et
+désignant Gaston du coin de l'oeil.
+
+-- Mon meilleur ami, répondit Maxime.
+
+-- Et vous l'appelez?
+
+-- Gaston de Pradelle.
+
+-- Il connaît donc Edmée? Maxime eut un geste vague.
+
+--Probablement, dit-il. Il me semble, en effet, que Gaston m'a
+parlé d'une famille de Beaufort-Wilson, où il a été reçu récemment
+et où il a rencontré une jeune fille qui a fait sur lui une
+certaine impression. Il n'y a rien de là que de très simple.
+
+-- Peut-être.
+
+-- Quelle idée vous vient.
+
+-- Voyez vous-même. Ils se parlent à voix basse; ils ont l'air ému
+l'un et l'autre, et ça ce n'est pas tout à fait aussi simple que
+vous le croyez.
+
+-- Au surplus, dit Maxime sur un ton insouciant, Gaston et Edmée
+sont sous l'oeil de la soeur surveillante, et vous pouvez
+remarquer avec quelle attention particulière celle-ci les
+observe!...
+
+-- Vous avez raison, et ceci est peut-être encore plus singulier.
+
+La remarque faite par Maxime était, en effet, bonne à retenir.
+
+Nous avons dit qu'à la vue d'Edmée, qu'il ne s'attendait pas à
+trouver à Sainte-Marthe, Gaston n'avait pu retenir un cri de
+stupéfaction; nous ajouterons que, poussé par un sentiment qu'il
+ne put contenir, il s'était approché de la jeune fille et lui
+avait pris la main, avant que celle-ci eût songé à la retirer.
+
+-- Vous! vous! Mademoiselle, s'écria-t-il hors de lui; est-ce
+possible?
+
+Et comme Edmée se taisait, interdite et rougissante...
+
+-- Oh! parlez, je vous en conjure, insista Gaston; quand je vous
+ai vue l'autre soir, il n'était point question d'une pareille
+résolution, et en vous trouvant ici...
+
+-- Ne cherchez pas d'explication à une action qui s'explique
+d'elle-même, répondit Edmée en retirant doucement sa main; il
+n'était pas question, en effet, que je dusse si tôt rentrer à
+Sainte-Marthe, mais mon père a paru le désirer, et il a suffi
+qu'il me le demandât pour que je ne fisse pas d'objection.
+
+-- Votre père!... fit Gaston; quoi! c'est lui!... Mais il vous
+aime, vous me l'avez dit, et il est impossible...
+
+Edmée eut un triste sourire.
+
+-- Oui, mon père m'aime, répondit-elle... et je crois bien que je
+dois voir une nouvelle preuve de son amour dans la détermination
+qu'il vient de prendre.
+
+-- Cependant, ne trouvez-vous pas que cette détermination a été
+bien subite?
+
+-- Peut-être.
+
+-- Et vous n'avez pas cherché à en pénétrer les causes?
+
+-- J'ai toujours eu l'habitude d'obéir à mon père!...
+
+-- Soit! vous avez eu raison, je le veux bien, mais dans la
+circonstance présente, quand, du jour au lendemain, brusquement...
+
+-- N'insistez pas, Monsieur, interrompit Edmée avec effort;
+d'ailleurs, si je n'ai pas demandé à rentrer au couvent, on sait
+du moins que je m'y trouve heureuse, et vous reconnaîtrez sans
+peine qu'il y aurait quelque indiscrétion à me plaindre d'une
+situation que j'accepte sans murmurer.
+
+Gaston se tut.
+
+Le ton dont lui parlait Edmée était évidemment contraint: il y
+avait en elle un sentiment qu'elle ne voulait point avouer... il
+comprit qu'il devait respecter la réserve qu'elle s'imposait.
+
+-- Au moins, reprit-il peu après, vous ne resterez pas longtemps à
+Sainte-Marthe?
+
+-- Je ne sais encore.
+
+-- Alors, je ne vous reverrai plus!...
+
+-- Monsieur...
+
+-- Pardonnez-moi!... il ne faut pas m'en vouloir... j'ai été
+surpris! hier, je me suis rendu chez madame de Beaufort, j'avais
+encore le souvenir de l'heure charmante que j'avais passée, de la
+bienveillance avec laquelle vous m'aviez accueilli, et jamais je
+ne m'étais senti si joyeux...
+
+-- Ne me parlez pas ainsi.
+
+-- Et pourquoi!... je puis vous le dire maintenant... je ne
+pensais qu'à vous!... et si vous saviez toutes les pensées qui me
+sont venues!... il me semblait que vous n'étiez pas heureuse.
+
+-- Que dites-vous?
+
+--À votre âge, on n'est pas habile encore à dissimuler, et sur
+votre front si pur et en apparence si calme, j'ai cru voir passer
+à plusieurs reprises, comme une ombre de tristesse.
+
+-- Mais, je vous jure...
+
+-- Oh! je ne vous demande rien; car je n'ai le droit de rien
+savoir; je ne suis qu'un étranger dans ce monde. Je vous ai
+rencontrée hier, par hasard, et demain, je partirai, peut-être
+pour ne plus revenir; mais, croyez-moi, Mademoiselle, et ne vous
+offensez pas de mes paroles: quel que soit le sort que l'avenir me
+réserve, j'emporterai votre image que rien désormais ne pourra
+plus effacer de ma mémoire ni de mon coeur.
+
+Edmée écoutait émue et tremblante, sans trouver la force
+d'interrompre.
+
+C'était la première fois qu'on lui parlait de la sorte, et la voix
+qui prononçait ces paroles lui paraissait particulièrement douce
+et pénétrante.
+
+Toutefois, elle eut peur, et se tourna, inquiète, vers la soeur
+surveillante, craignant qu'elle n'eût entendu.
+
+Mais, à sa grande surprise, elle vit la soeur qui l'observait sans
+sévérité, et elle ne surprit, au contraire, dans son regard,
+qu'une expression d'ineffable tendresse.
+
+Cette remarque acheva de la troubler, et prenant résolument son
+parti, elle allait rompre un entretien qui s'égarait en des aveux
+qu'elle n'entendait pas autoriser, quand un incident inattendu la
+rejeta tout à coup dans un ordre d'idées tout nouveau.
+
+Pendant qu'elle se tournait vers la surveillante, Gaston avait
+fait le même mouvement, ému vraisemblablement lui-même, par la
+crainte qui agitait Edmée.
+
+Mais il n'eut pas plus tôt aperçu la soeur, dont le voile couvrait
+imparfaitement les traits, qu'une pâleur subite envahit son visage
+et qu'il étouffa une exclamation près de lui échapper.
+
+-- Qu'avez-vous donc? demanda Edmée surprise.
+
+-- Rien, ce n'est rien, balbutia Gaston en pressant son front de
+ses deux mains.
+
+-- Cependant...
+
+-- Je suis fou! C'est impossible.
+
+-- Est-ce de notre chère soeur Rosalie que vous voulez parler?
+
+-- C'est d'elle, en effet.
+
+-- Vous la connaissez?
+
+-- Non: seulement, dites-moi, Mademoiselle, y a-t-il longtemps que
+soeur Rosalie est à Sainte-Marthe?
+
+-- Six mois à peu près.
+
+-- Et elle ne vous a point dit qu'elle ait été dans une autre
+communauté?
+
+-- Jamais.
+
+-- Enfin, vous ne savez rien d'elle... de son passé... de...
+
+-- Je ne sais qu'une chose, répondit Edmée, c'est que c'est la
+meilleure et la plus tendre des femmes... On ne l'aime pas
+beaucoup ici, parce qu'elle est peu communicative et que rarement
+son visage s'égaie d'un sourire; mais moi, qui ai éprouvé son
+épuisable bonté, je lui garderai une éternelle reconnaissance pour
+l'affection et le dévouement qu'elle m'a témoignés.
+
+Pendant qu'Edmée parlait ainsi, Gaston ne quittait pas des yeux
+soeur Rosalie, et il vit son regard s'éclairer d'une flamme
+étrange et ses deux mains, se croiser sur sa poitrine pour en
+comprimer les battements.
+
+Il eut comme un éblouissement; mais, à ce moment même, la cloche
+se fit entendre, annonçant la fin de la, récréation.
+
+Mariette, qui était engagée dans une conversation des plus
+intéressantes avec Maxime, poussa une exclamation douloureuse.
+
+-- Ah! vous reviendrez! fit-elle en présentant son front au jeune
+lieutenant de vaisseau.
+
+-- N'en doutez pas, répondit ce dernier.
+
+-- Demain?
+
+-- Oui, demain! demain!
+
+-- Venez, Mademoiselle! commanda soeur Rosalie du fond du parloir.
+
+Il fallait obéir et se séparer.
+
+Les deux jeunes filles s'éloignèrent, laissant Maxime et Gaston
+diversement impressionnés.
+
+Maxime, lui, n'était guère occupé que de Mariette, qu'il suivit du
+regard jusqu'à ce qu'elle eût disparu; mais Gaston, encore tout à
+la sensation qu'il venait d'éprouver, attendait soeur Rosalie,
+qui, pour quitter le parloir, devait passer près de lui.
+
+Machinalement, sans pouvoir se défendre d'un entraînement
+irréfléchi, il se porta même à sa rencontre, comme s'il eût voulu
+l'arrêter au passage.
+
+Mais la soeur fit un geste vif et prompt comme l'éclair, et posa
+un doigt impérieux sur ses lèvres; puis, s'inclinant jusqu'à le
+toucher:
+
+-- Prenez garde! dit-elle à voix rapide et basse; ce soir, Palmer
+ira vous trouver: faites ce qu'il vous dira.
+
+Et ramenant son voile sur les yeux, elle gagna l'escalier et ne
+tarda pas à disparaître.
+
+Gaston resta frappé de stupeur.
+
+Il ne s'était pas trompé!
+
+Cette femme qui venait de lui parler, c'était miss Fanny
+Stevenson!
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le soir, vers huit heures, Gaston était seul dans sa chambre.
+
+Il venait de quitter Maxime à qui il avait promis de l'accompagner
+encore le lendemain, et il était rentré précipitamment.
+
+Il attendait Palmer et ne voulait pas le manquer.
+
+Les découvertes qu'il avait faites le matin, l'avaient effrayé.
+
+Miss Stevenson! C'était bien elle! s'il avait pu conserver quelque
+doute jusqu'alors, maintenant il n'en avait plus aucun.
+
+Que venait-elle faire à Paris? Qui l'y retenait?
+
+Qu'avait-elle appris, et quel projet nourrissait-elle?
+
+Il avait hâte de l'interroger et de connaître le but mystérieux
+qu'elle poursuivait.
+
+Quoiqu'il ne vît pas encore très bien ce qu'il y avait au fond de
+cette ténébreuse affaire, cependant, certains points obscurs
+commençaient à s'éclairer.
+
+C'était le comte de Simier que miss Fanny recherchait; c'était son
+enfant qu'elle voulait lui redemander, et tout l'autorisait à
+croire qu'elle était sur les traces du comte et de sa fille!
+
+Comme huit heures sonnaient, le timbre de l'appartement retentit.
+
+Bob alla ouvrir, et presque aussitôt il introduisit Georges
+Palmer.
+
+Ce dernier entra l'air souriant et de bonne humeur.
+
+-- Ah! ah! vous m'attendiez, commandant, dit-il en remarquant que
+Gaston était debout et prêt à sortir.
+
+-- Vous le voyez, fit ce dernier.
+
+-- Vous avez vu miss Stevenson?
+
+-- En effet!
+
+-- Et elle vous a donné rendez-vous pour ce soir?
+
+-- Elle vous a prévenu vous-même, à ce qu'il paraît.
+
+-- Comme vous dites: il est convenu que la jeune lady vous
+attendra sur le coup de neuf heures.
+
+-- Où cela?
+
+-- Au couvent, parbleu!
+
+-- Et vous êtes certain que l'on nous permettra d'y pénétrer?
+
+Palmer fit un haut le corps.
+
+-- Oh! si nous avions eu l'idée d'en demander la permission,
+répliqua-t-il, je crois pouvoir assurer qu'elle nous aurait été
+refusée; mais nous avons d'autres moyens à notre disposition.
+
+-- Lesquels?
+
+-- Je me suis fait des amis dans la place, et depuis quelque mois,
+François, le jardinier, n'a rien à me refuser.
+
+En parlant ainsi, Palmer se prit à rire.
+
+-- Voyez-vous, continua-t-il, François est un très honnête homme
+qui se ferait couper en quatre plutôt que de manquer à son devoir;
+mais on n'est pas parfait, et notre jardinier a un défaut, tout
+comme votre serviteur. Moi, c'est le gin; lui, c'est l'absinthe!
+Et, dès le jour où hasard nous a mis en présence, nous nous sommes
+entendus tout de suite. Ce jour-là était un dimanche! Vous
+comprenez, je n'avais pas de scrupule, lui non plus. Et depuis, il
+m'accorde à peu près tout ce que je lui demande; il faut dire,
+d'ailleurs, que miss Fanny Stevenson est très généreuse, et qu'il
+n'a qu'à se louer de sa libéralité.
+
+-- Alors, c'est lui qui, ce soir...
+
+-- C'est chez lui que miss Stevenson vous attendra, à neuf heures;
+François habite, au fond de l'enclos, un petit pavillon où
+personne ne vient jamais le déranger. Il cédera sa chambre pour
+tout le temps que vous désirerez, et pendant que vous causerez
+avec soeur Rosalie, nous irons chercher quelque distraction dans
+un cabaret voisin.
+
+-- Eh bien, s'il en est ainsi, n'attendons pas plus longtemps et
+partons!
+
+-- Vous avez raison. J'ai une voiture à la porte, et le cocher
+pourrait s'impatienter.
+
+Ils descendirent.
+
+Quand ils eurent pris place dans la voiture, le cocher enleva ses
+chevaux d'un vigoureux coup de fouet, et ils partirent dans la
+direction de la Seine.
+
+Le trajet fut vite franchi: une demi-heure après, ils s'arrêtaient
+contre le mur du couvent de Sainte-Marthe et sautaient à terre.
+
+Puis ils marchèrent vers la porte, qu'ils trouvèrent entr'ouverte.
+
+Palmer la poussa.
+
+Le jardinier attendait à quelques pas; il vint à leur rencontre.
+
+-- Est-ce vous, monsieur Palmer? demanda-t-il.
+
+La nuit était sombre; on y voyait à peine.
+
+-- C'est moi, monsieur François, répondit Palmer.
+
+-- Ça suffit; suivez-moi.
+
+Au bout d'un instant, ils s'arrêtèrent de nouveau.
+
+Ils avaient atteint le pavillon; une lumière brûlait à
+l'intérieur.
+
+-- Vous pouvez entrer, commandant, dit alors Palmer; miss
+Stevenson vous attend, et nous allons nous retirer, pour revenir
+dans une heure.
+
+Gaston n'en attendit pas davantage et, franchissant le seuil du
+pavillon, il pénétra presque aussitôt dans la première pièce du
+rez-de-chaussée.
+
+Une lampe brûlait sur la cheminée, jetant alentour une lumière
+douteuse, et pendant quelques secondes, Gaston distingua mal les
+objets qui s'y trouvaient; mais peu après un bruit se fit entendre
+dans l'un des angles de la chambre, et une femme vînt à lui.
+
+C'était miss Fanny Stevenson.
+
+Elle ne prononça pas une parole, mais elle l'enveloppa d'un regard
+plein d'effluves et lui tendit la main.
+
+Gaston s'en empara vivement.
+
+-- Vous! c'est vous, dit-il profondément ému, ah! je savais bien
+que je ne m'étais pas trompé.
+
+-- Vous m'avez donc reconnue? fit la jeune femme.
+
+-- Pouvait-il en être autrement?
+
+-- Je suis bien changée cependant.
+
+-- J'ai si souvent pensé à vous.
+
+-- Vraiment.
+
+-- Je n'espérais plus vous revoir...
+
+Un amer sourire crispa la lèvre de miss Stevenson.
+
+-- C'est Dieu qui m'a donné la force de vivre, répondit-elle; deux
+sentiments puissants m'ont soutenu... l'amour que je portais à mon
+enfant, la haine que j'avais vouée au comte de Simier!
+
+-- Que dites-vous?
+
+-- Cela vous étonne! Et pourtant, quel but aurais-je pu donner à
+ma vie! Du jour où j'eus reconquis ma liberté, je n'eus plus
+d'autre pensée. Palmer vous a dit ce que j'ai fait, n'est-ce pas?
+et comment ma vie s'est dépensée en recherches que rien ne pouvait
+décourager. Quand, par hasard, la lassitude ou le désespoir
+s'emparait de moi devant l'insuccès obstiné, je pensais à elle, à
+la pauvre créature que l'on m'avait enlevée, ou bien encore au
+misérable qui m'avait si indignement trompé, et alors j'oubliais
+tout!... mes souffrances et mes larmes, mes colères et mes
+révoltes, je ne pouvais croire que Dieu m'abandonnerait dans cette
+mission sacrée que je m'étais imposée, et je me remettais à
+l'oeuvre!... C'est ainsi que huit années se sont écoulées. Huit
+années? pendant lesquelles mes cheveux ont blanchi, mes yeux se
+sont brûlés par les larmes, mes joues sont devenues hâves et
+creuses!...
+
+Mais qu'importe cela. Je n'ai pas à regretter la beauté que j'ai
+perdue, et si Dieu me fait jamais la grâce de retrouver ma fille,
+je lui dirai ce que j'ai souffert, combien j'ai pleuré, et elle
+m'aimera, j'en suis sûre. Une mère est toujours belle pour son
+enfant!
+
+-- Comme je vous plains!
+
+-- Ah! vous avez raison!
+
+-- La vie a été bien cruelle pour vous.
+
+-- Sans doute, et nul ne saura jamais quelles épreuves ont torturé
+mon coeur. Mais cela ne pouvait durer toujours, et j'arrive au
+bout.
+
+-- Vous avez donc quelque espoir?
+
+-- Peut-être.
+
+-- Vous êtes sur la trace du comte?
+
+-- Je le crois.
+
+-- Vous l'avez vu?
+
+-- Non; mais je le verrai.
+
+-- Bientôt?
+
+-- Au premier jour. D'ailleurs, Palmer a dû vous dire que je
+comptais sur vous.
+
+-- En effet; mais que puis-je, moi?
+
+-- Il vous a vu entrer dans une maison d'où sortait Gobson, l'âme
+damnée du comte.
+
+-- Cette maison appartient à M. de Beaufort-Wilson.
+
+-- C'est cela.
+
+-- Je connais à peine M. de Beaufort. J'y ai passé une heure
+récemment; il m'a accueilli avec bienveillance, et...
+
+-- Et vous avez dansé avec mademoiselle Edmée?
+
+-- Qui vous l'a dit?
+
+-- La jolie enfant avec laquelle vous causiez ce matin.
+
+-- Elle vous aime beaucoup.
+
+-- C'est bien naturel. Elle m'a plu dès la première heure; elle
+est d'une nature confiante et soumise. Je crois qu'elle a été
+attirée vers moi, comme j'étais moi-même attirée vers elle, et je
+serais son confesseur, qu'elle ne s'ouvrirait pas à moi avec plus
+d'abandon. Mais, hélas! je crains bien que, elle aussi, ne soit
+destinée à être malheureuse!
+
+-- Quelle idée! Qui vous fait supposer...
+
+-- Mille choses. Certaines confidences spontanées, non
+sollicitées, qui m'ont éclairée sur ce qui se passe autour de la
+pauvre enfant.
+
+-- Vous m'effrayez!
+
+-- Je me trompe peut-être, pourtant je ne le crois pas. Je vous ai
+dit que dès le premier jour cette enfant m'avait inspiré un
+intérêt très vif; pourquoi, je n'en sais rien; c'était instinctif:
+ma volonté n'y était pour rien, mais cela m'étonna; un moment même
+ce sentiment fut assez puissant pour me faire oublier le but sacré
+de ma vie; elle m'avait prise tout entière; je la voyais partout;
+j'y pensais le jour, j'en rêvais la nuit. Je vous raconte cela,
+pour vous bien expliquer la sollicitude dont je l'entourai, et
+pourquoi à cette heure je vous parle d'elle comme je le fais.
+
+-- Mais qui peut la menacer? insista Gaston? Ah! ne me cachez
+rien, de grâce; car si elle courait quelque danger...
+
+-- Que feriez-vous?
+
+Gaston ne répondit pas: ses sourcils se contractèrent, une flamme
+rapide traversa son regard. Fanny Stevenson remua lentement la
+tête.
+
+-- J'avais bien vu ce matin, dit-elle, comme se parlant à elle-
+même; pendant le peu de temps que vous avez passé au parloir, il
+ne m'a pas fallu une grande perspicacité pour deviner...
+
+-- Quoi? dites, achevez?
+
+-- Vous aimez mademoiselle Edmée de Beaufort?
+
+-- Moi!
+
+-- Vous l'aimez, vous dis-je.
+
+-- Et quand cela serait.
+
+-- Si cela était, monsieur Gaston, vous n'auriez qu'un parti à
+prendre, et ce serait de reprendre la mer au plus tôt pour aller
+chercher au loin l'oubli d'un pareil amour.
+
+Le jeune commandant se rejeta brusquement en arrière, se demandant
+si Fanny Stevenson avait bien réellement prononcé les paroles
+qu'il venait d'entendre.
+
+Fanny Stevenson s'était levée; elle fit quelques pas à, travers la
+chambre!
+
+
+
+
+VIII
+
+
+-- Ah! vous exagérez, reprit enfin Gaston; vous voulez m'effrayer?
+Que prévoyez-vous? Vous m'en avez trop dit pour vous taire
+maintenant. Au nom du ciel, au nom de cette enfant que vous aimez,
+parlez! J'espère, au moins, que vous ne prétendez pas qu'Edmée...
+
+-- Edmée est l'âme la plus pure que je connaisse.
+
+-- Alors, ce n'est pas elle qui est ici en cause?
+
+-- Certes.
+
+-- Et qui donc?
+
+-- Sa mère!
+
+-- Madame de Beaufort?
+
+Miss Stevenson plongea son regard fauve dans celui de Gaston.
+
+-- Vous êtes allé un soir chez M. de Beaufort, dit-elle d'une voix
+ardente. Vous êtes resté une heure dans cette maison, et il ne s'y
+est rien passé qui vous ait semblé extraordinaire?
+
+-- Rien... assurément!
+
+-- Eh bien! moi qui n'ai jamais pénétré dans cette demeure,
+j'affirme qu'il s'y trame, en ce moment, quelque drame ténébreux,
+dont Edmée sera avant peu la victime.
+
+-- Qui pourrait en vouloir à la pauvre enfant?
+
+-- Je vous l'ai dit.
+
+-- Mais Madame de Beaufort aime ses deux filles d'une même
+affection.
+
+-- C'est faux. Tout l'amour de cette mère s'est attaché à la plus
+jeune, et quant à l'aînée, elle la hait.
+
+-- Parole impie!
+
+-- J'en suis sûre.
+
+-- D'où le savez-vous?
+
+-- Je l'ai deviné. Edmée ne m'a rien dit. Elle ne s'est jamais
+oubliée une seconde; elle a toujours conservé la même réserve;
+mais elle ne pouvait me tromper, moi, qui l'observais avec une
+âpre attention, qui écoutais son coeur battre à mes questions, qui
+voyais la pâleur se répandre sur son visage à certains souvenirs.
+Ah! je voudrais douter, que je ne le pourrais plus. D'ailleurs les
+faits ne sont-ils pas là, avec leur révélation accablante?
+
+-- Quels faits?
+
+-- Il y a quelques mois à peine qu'on l'avait retirée du couvent;
+il y a trois jours qu'elle nous a été rendue.
+
+-- Edmée vous aurait-elle fait connaître la cause de cette
+nouvelle résolution de ses parents?
+
+-- Quand je l'ai interrogée à ce sujet, répondit miss Stevenson
+avec un rire sec et nerveux, elle s'est mise à sangloter. Ah!
+tenez, je donnerais le plus pur de mon sang pour voir cette mère,
+ne fût-ce qu'une heure seulement, car avant que l'heure ne fût
+écoulée, j'aurais pénétré ce qu'il y a dans ce coeur de marbre.
+
+Gaston eut un geste de dénégation.
+
+-- Je persiste à croire que vous vous trompez, répliqua-t-il;
+Madame de Beaufort témoigne, en effet, une préférence marquée à là
+plus jeune de ses enfants. Mais si cela est vrai pour elle, il
+n'en est pas de même pour le père, qui aime sa fille avec
+adoration.
+
+-- Je le sais.
+
+-- Peut-être même que, dans la tendresse qu'il porte à ses deux
+enfants, il a réservé la meilleure part pour Edmée...
+
+-- On me l'a dit.
+
+-- Il ne faut pas accorder trop d'importance à une particularité
+qui se produit souvent dans les familles et qui s'explique et se
+justifie par la différence des caractères, l'âge ou la nature plus
+ou moins affectueuse des enfants.
+
+-- C'est possible...
+
+Miss Stevenson répondait pour ainsi dire, sans écouter. Son front
+s'était penché, son regard restait fixé à terre. Elle paraissait
+suivre une pensée, qui, depuis, quelques secondes, pesait sur son
+esprit.
+
+Tout à coup, elle s'arracha à sa rêverie et se reprit à observer
+Gaston.
+
+-- Ainsi, dit-elle à voix lente, vous avez vu M de Beaufort?
+
+-- Sans doute, répondit le jeune commandant, un peu étonné de la
+question.
+
+-- Il vous a parlé?
+
+-- Oui.
+
+-- C'est un homme, de haute taille, âgé d'une cinquantaine
+d'années, dont la physionomie est intelligente, et ouverte?
+
+-- Vous le connaissez?
+
+-- Je ne l'ai jamais vu; mais c'est bien son portrait, n'est-ce
+pas?
+
+-- En effet.
+
+-- D'ailleurs, il y a un autre point qui vous a frappé vous-même -
+- du moins me l'a-t-on dit.
+
+-- Lequel?
+
+-- La première fois que vous avez aperçu Edmée, ne vous êtes-vous
+pas montré surpris de certaine ressemblance qui vous rappelait une
+femme que vous aviez rencontrée huit années auparavant... sur la
+côte d'Amérique?
+
+-- C'est vrai! et j'en ai fait la remarque à M. de Beaufort.
+
+-- Qu'a-t-il répondu?
+
+-- Rien.
+
+-- Ah! ne cherchez pas à vous dérober, monsieur Gaston, répliqua
+miss Stevenson d'un ton nerveux, car je sais, moi aussi, ce qui
+s'est passé ce soir-là; et si M. de Beaufort n'a rien répondu, on
+m'a assuré qu'il s'était troublé et qu'il avait pâli!...
+
+Gaston sentit un frisson mordre ses chairs; tout son être se prit
+à trembler.
+
+-- Quelle pensée est donc la vôtre? interrogea-t-il épouvanté de
+la sombre expression qui était venue se refléter sur les traits de
+la jeune femme.
+
+Celle-ci comprit qu'elle s'oubliait: et revenant brusquement à
+elle, elle, fit un geste indifférent et banal.
+
+-- Eh! quelle pensée me supposez-vous, dit-elle en ébauchant un
+sourire? Vous ignorez, vous, la vie que l'on mène au couvent, et
+avec quelle avidité on y recherche tout ce qui peut devenir une
+distraction, de quelle oreille curieuse on recueille l'écho
+affaibli de ce monde qui fait au dehors son tapage et son bruit.
+
+Quand je suis entrée dans cette demeure, j'étais lasse et
+découragée, et je ne demandais qu'à me réfugier dans une oasis de
+recueillement où je pourrais vivre des souvenirs du passé, et
+peut-être me préparer à un avenir d'apaisement et de pardon.
+
+Dieu m'est témoin que j'étais sincère alors, et je crois que si, à
+cette heure, le comte de Simier me fût apparu, je l'aurais laissé
+aller tranquille et libre, sans lui adresser un reproche.
+
+Eh bien? savez-vous qui m'a rendu à mes sentiments de haine et à
+mes projets de vengeance? -- Cette enfant!
+
+-- Edmée! fit Gaston avec un cri.
+
+-- Cela vous paraît étrange, n'est-ce pas? Pourtant, rien n'est
+plus facilement explicable. Après avoir quitté le phare Saint-
+Laurent, et pendant les huit années qui se sont écoulées depuis,
+je n'eus qu'un but, qui était de retrouver ma fille... Dans les
+espoirs fous auxquels je m'abandonnais, je m'étais fait un idéal
+de la pauvre petite créature! Je voyais grandir la jolie enfant
+que j'avais connue si peu de temps, et je continuais de la bercer
+dans mon coeur, sous mes regards vigilants, comme autrefois dans
+son berceau!
+
+C'est ainsi, par une illusion, que Dieu seul pouvait permettre,
+que je l'ai vue se développer et devenir une belle jeune fille. Je
+ne l'ai jamais revue, et je croyais que je ne la reverrais jamais!
+Mais j'avais l'âme et les yeux pleins de son image. Si bien que,
+lorsqu'un jour je me trouvai tout à coup en présence de
+mademoiselle de Beaufort, je me sentis remuée jusqu'au fond de mon
+être, et qu'il me sembla reconnaître en elle cette enfant qu'une
+main impie avait arrachée de mes bras.
+
+-- Quelle folie!
+
+-- Peut-être!... En tout cas, je m'y complus... je ne vis plus
+qu'elle. Elle avait mes traits, mon regard, jusqu'au son de la
+voix de son père! Vous voyez; je ne demandais qu'à être trompée!
+Et puis, après m'y être intéressée, il arriva que je me pris à la
+plaindre.
+
+-- Comment!
+
+-- Elle était malheureuse... je le devinai tout de suite; à
+travers son coeur brisé, il ne me fut pas difficile de comprendre
+ce qu'elle souffrait. Que se passa-t-il alors en moi, je ne
+pourrais le dire, mais je m'attachai à cette jeune fille, comme je
+me serais attachée à mon enfant même... et je reportai sur elle
+cet ardent besoin d'affection et de dévouement qui est au coeur de
+toutes les mères.
+
+-- Mais vous avez depuis reconnu votre erreur? insista Gaston.
+
+-- Qui sait! répondit Fanny Stevenson.
+
+--Quoi! vous supposeriez...
+
+-- Tout est possible.
+
+-- Mais M. de Beaufort...
+
+-- Je saurai demain si M. de Beaufort ne s'est pas appelé
+autrefois le comte de Simier.
+
+Gaston se dressa effaré, et prit son front dans ses deux mains.
+
+-- Demain? répéta-t-il, et qui vous le dira?
+
+-- Gobson.
+
+-- Vous devez le voir?
+
+-- Palmer a rendez-vous avec lui.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Dans une heure.
+
+-- Et en admettant ce que vous supposez, vous espérez que cet
+homme trahira son maître?
+
+-- J'en suis sûre, pour deux raisons.
+
+-- Lesquelles?
+
+-- La première, c'est que Gobson n'est pas insensible à l'appât de
+l'argent, et que je lui fais offrir tout celui qui me reste. -- La
+seconde, c'est qu'il apprendra ce qu'il ignore encore, à savoir
+que j'ai entre les mains les actes authentiques de mon mariage
+avec le comte.
+
+-- Enfin, dit encore Gaston, dans le cas où les aveux de Gobson
+confirmeraient vos soupçons, que ferez-vous?
+
+-- Cela, répondit soeur Rosalie, je vous le dirai demain; car je
+saurai seulement alors si je dois rester Fanny Stevenson ou
+redevenir la comtesse de Simier.
+
+En prononçant ces derniers mots, la jeune femme se leva droite,
+pâle, le regard fulgurant.
+
+Gaston frissonna.
+
+-- Ah! vous hésiterez devant un pareil scandale, dit-il d'un ton
+de prière; et par respect pour l'habit que vous portez...
+
+Fanny Stevenson l'interrompit par un éclat de rire strident.
+
+-- L'habit que je porte! répéta-t-elle avec âpreté; ah! croyez-
+vous donc qu'il ait étouffé en moi les cruels souvenirs qui me
+déchirent le coeur. Un moment, en effet, j'ai cru que mon sang
+s'apaiserait, que le calme, renaîtrait dans mon esprit, que les
+pensées mauvaises dont j'étais assaillie s'arrêteraient au seuil
+de cette pieuse, maison. C'était là un espoir insensé: sous la
+bure, comme sous la soie, mes veines battent avec la même
+violence, le voile qui tombe de mon front n'a pas éteint la flamme
+de mon regard, et dans le silence de cette solitude, les voix qui
+me parlent de vengeance se font, entendre avec plus d'autorité que
+par le passé. L'habit que je porte, dites-vous! Ah! que l'on me
+rende ma fille demain, et vous verrez avec quelle joie, avec quel
+oubli je le brûlerai pour en jeter la cendre au vent.
+
+Miss Fanny s'arrêta.
+
+Des pas venaient de se faire entendre autour du pavillon: c'était
+Palmer avec le jardinier.
+
+Le moment était venu de rentrer.
+
+-- Ne vous reverrai-je pas? demanda Gaston, inquiet.
+
+-- Je comptais vous prier de revenir, répondit la jeune femme.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Demain.
+
+-- Ici?
+
+-- Oui, ici, à la même heure. Y consentez-vous?
+
+-- Ah! je n'aurai garde d'y manquer!
+
+-- Tout est bien, alors. Je suis heureuse de vous avoir vu.
+Demain, je vous dirai ce que j'aurai résolu. Séparons-nous.
+
+Elle serra les mains de Gaston et s'éloigna à pas rapides.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Pendant que cette scène avait lieu dans le pavillon, le couvent
+était depuis une heure déjà plongé dans le silence le plus
+profond.
+
+Les jeunes pensionnaires dormaient dans leurs dortoirs, les soeurs
+dans leurs cellules, et c'est à peine si l'on voyait quelques
+vagues lueurs tombant des lampes nocturnes, trembloter à travers
+les vitraux de la chapelle.
+
+Edmée avait, en revenant à Sainte-Marthe, trouvé toutes les
+couchettes du dortoir occupées, et on lui avait donné une petite
+cellule, en attendant qu'une place vacante pût lui être offerte.
+
+Elle l'avait acceptée avec un vif plaisir.
+
+Cette cellule était contiguë à celle de soeur Rosalie.
+
+Quoique elle n'en eût rien dit à Gaston, ce n'était pas de son
+plein gré qu'elle était rentrée au couvent. Seulement, comme son
+père avait paru le désirer, elle s'était bien gardée de faire la
+moindre objection, d'autant plus que le jour où M. de Beaufort lui
+avait fait part de la détermination qu'il venait de prendre, elle
+avait remarqué qu'il était fort pâle et paraissait bien soucieux.
+
+Jamais encore elle ne l'avait vu ainsi.
+
+Sa voix était brisée; il lui parlait sans la regarder.
+
+Même on eût dit que ses yeux étaient rouges et qu'il avait pleuré.
+
+En l'embrassant, au moment de la séparation, il eut un sanglot mal
+étouffé.
+
+Le coeur d'Edmée se serra, et elle pensa que peut-être, sans le
+savoir, elle lui avait causé quelque chagrin.
+
+Elle eut l'idée de s'en ouvrir à sa mère.
+
+Mais madame de Beaufort ne s'était jamais montrée affectueuse, ni
+disposée à recevoir ses confidences: et elle y renonça.
+
+Elle partit donc, bouleversée et inquiète.
+
+Une fois au couvent, elle se remit un peu.
+
+Elle devait y trouver son amie Mariette, et la gaieté de la jolie
+enfant eut bien vite dissipé le léger nuage dont l'ombre avait un
+moment passé sur sa sérénité.
+
+Et puis, il y avait autre chose.
+
+Depuis huit jours, un changement s'était opéré en elle. Il y avait
+désormais dans son existence un autre homme que son père.
+
+C'était bien encore à l'état latent, on peut dire même qu'elle
+n'en avait pas conscience; mais à son insu, un sentiment nouveau
+était né dans son coeur, qui la rendait souvent pensive, la
+plongeait dans des rêveries sans fin, et quelquefois amenait une
+rougeur subite à ses joues.
+
+Une fois à Sainte-Marthe, elle se trouva presque heureuse.
+
+Elle était seule. Le monde ne faisait plus son tapage autour
+d'elle; elle pouvait rêver et se souvenir tout à son aise.
+
+Cependant, elle savait bien qu'elle ne reverrait plus Gaston; mais
+elle était libre de penser à lui, et pour le moment cela lui
+suffisait.
+
+Aussi, quand un matin elle apprit qu'elle allait se retrouver en
+sa présence, et que, pendant une heure, elle pourrait lui parler,
+elle eut comme un éblouissement et n'eut pas la force de repousser
+cette joie que le ciel lui envoyait.
+
+Edmée n'avait jamais aimé. Elle ignorait avec quelle puissance
+l'amour s'empare d'un coeur naïf et jeune, et elle s'abandonnait
+sans défiance à cette ivresse inconnue qui l'inondait.
+
+À la suite de cette entrevue, elle fut quelque temps à se
+recueillir: pour mieux dire, l'émotion qu'elle éprouvait se
+prolongea à travers toutes les occupations de la journée, et ce
+fut avec une sorte de joie folle qu'elle entendit la cloche de la
+retraite sonner.
+
+Elle prit à peine le temps d'embrasser Mariette et alla s'enfermer
+dans sa cellule.
+
+Là, elle s'agenouilla et, les mains jointes, les yeux au ciel,
+elle remercia Dieu avec effusion.
+
+Elle n'avait pas envie de dormir. Au lieu de gagner son lit, elle
+alla vers la fenêtre et s'y accouda.
+
+Un pâle rayon de lune éclairait l'enclos, où les arbres
+découpaient leur silhouette dépouillée. Dans un coin, à gauche,
+s'élevait le pavillon du vieux François; au loin, on apercevait
+Paris, avec sa couronne lumineuse, et l'on entendait le bruit
+confus de la grande ville, qui ressemble à celui de la mer.
+
+Elle s'oublia dans cette contemplation, écouta son coeur qui
+battait avec force, cherchant à se rappeler les paroles que lui
+avait dites le jeune commandant. Elle en était là, lorsque tout à
+coup la petite porte de l'enclos s'ouvrit doucement et un murmure
+de voix monta jusqu'à elle.
+
+C'était là un fait étrange, et elle ne sut pas se défendre d'un
+mouvement de curiosité.
+
+Son regard se fit ardent; elle se pencha pour mieux voir, et
+presque aussitôt elle porta ses deux mains à ses lèvres.
+
+Elle venait de reconnaître Gaston.
+
+C'était invraisemblable, impossible; pourtant elle ne pouvait s'y
+tromper.
+
+Gaston! Que venait-il faire à cette heure? Quelles raisons
+impérieuses le poussaient à une démarche si contraire à la règle
+respectée du couvent?
+
+Edmée en croyait à peine ses yeux. Elle attendit une heure au
+moins.
+
+Elle eût attendu toute la nuit.
+
+Enfin, un nouveau bruit se fit entendre; Gaston regagna la porte
+par laquelle il était entré, et peu après elle vit soeur Rosalie
+elle-même sortir, à son tour, du pavillon.
+
+La pauvre enfant, atterrée et confondue, eut l'idée de se retirer
+pour ne pas être surprise en flagrant délit.
+
+Mais elle s'y prit maladroitement sans doute, car avant qu'elle
+eût refermé la fenêtre, Fanny Stevenson l'avait aperçue.
+
+Quelques secondes plus tard, comme elle allait se jeter sur son
+lit, presque épouvantée de ce qui venait de se passer sous yeux,
+elle entendit deux ou trois coups discrets contre la porte de sa
+cellule.
+
+-- Qui est la? demanda-t-elle au comble de l'émotion.
+
+-- C'est moi, soeur Rosalie, répondit-on; ouvrez!
+
+Machinalement Edmée obéit, et soeur Rosalie entra.
+
+-- Vous n'êtes donc pas couchée, mon enfant? dit-elle en jetant un
+regard circulaire sur la cellule.
+
+-- Non, ma soeur, répondit Edmée.
+
+-- Cependant, il est tard.
+
+-- C'est que...
+
+-- Ne vous défendez pas; je devine; vous étiez agitée, souffrante;
+vous ne pouviez dormir, et alors, vous êtes allée vous accouder à
+la fenêtre.
+
+-- J'ai mal fait peut-être?
+
+-- Je ne dis pas cela. Seulement, vous avez dû voir certaines
+choses qui vous ont surprise.
+
+-- Je vous assure...
+
+Fanny Stevenson prit l'enfant dans ses bras, l'attira sur son
+coeur, et la baisa tendrement au front et sur les yeux.
+
+-- Chère enfant! balbutia-t-elle, ne mentez pas; vous êtes trop
+jeune, vous ne sauriez pas d'ailleurs, je sais tout.
+
+-- Ma soeur...
+
+-- Je ne vous gronde pas, je vous aime bien trop pour cela.
+Écoutez-moi. Vous avez vu, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, répondit Edmée d'une voix tremblante.
+
+-- Il y avait là... un homme...
+
+-- M. de Pradelle.
+
+-- M. de Pradelle, précisément. C'est moi qui l'avais prié de
+venir, nous avons passé une heure ensemble, et savez-vous de qui
+nous avons parlé?
+
+-- De qui donc?
+
+-- De vous.
+
+-- Mon Dieu?
+
+-- Ne vous effrayez pas. Ayez confiance. Vous savez que je ne
+voudrais pas dire à une jeune fille pure et douce comme vous
+l'êtes des choses qu'elle ne devrait pas entendre.
+
+-- Ah! vous avez toujours été bonne pour moi.
+
+-- En toute autre circonstance, peut-être aurais-je hésité devant
+certaines confidences: mais des événements graves se préparent, et
+il faut que vous sachiez...
+
+-- Que se passe-t-il donc? interrogea vivement Edmée.
+
+-- M. de Pradelle vous aime!
+
+-- Que dites-vous?
+
+-- Demain, il ira demander à votre père le bonheur de devenir
+votre époux: mais je veux être assurée d'avance que, de votre
+côté...
+
+-- Moi, fit Edmée, dont les joues se couvrirent d'une subite
+rougeur.
+
+Miss Fanny se prit à sourire.
+
+-- Je ne veux pas ajouter à votre confusion, qui est presque un
+aveu, dit-elle; je vais vous laisser. Seulement réfléchissez.
+Consultez bien votre coeur dans le silence de cette nuit, et
+demain vous me direz ce que vous aurez résolu.
+
+Et déposant un dernier baiser sur le front de la pauvre enfant,
+elle se retira dans sa cellule.
+
+
+
+
+X
+
+
+Une heure plus tard, une scène d'un tout autre genre se passait
+rue de la Chaussée-d'Antin, à l'hôtel de M. de Beaufort-Wilson.
+
+C'était vers minuit environ.
+
+M. de Beaufort s'était retiré dans son cabinet de travail,
+attenant à sa chambre à coucher, et, quoiqu'il fût tard déjà, au
+lieu d'aller prendre du repos, il avait roulé un fauteuil auprès
+de la cheminée où brûlait un bon feu, et il s'y était assis.
+
+M. de Beaufort était préoccupé et sombre; ses traits étaient
+altérés, une pâleur livide couvrait ses joues.
+
+Il laissa son front retomber sur sa main, et se mit à réfléchir.
+
+Il avait bien souffert depuis quelques jours, et quoi qu'il fît,
+il ne parvenait pas à retrouver sa quiétude.
+
+Il avait peur: l'air était plein de menaces sourdes; jamais il ne
+s'était senti si inquiet; le passé qu'il avait cru oublier venait
+de se dresser implacable devant lui.
+
+Il savait que Palmer était à Paris, et ne doutait pas que miss
+Fanny Stevenson ne s'y trouvât également.
+
+C'était le scandale imminent, l'effondrement de son bonheur,
+l'avenir plein de trouble et de déchirement.
+
+Qu'allait-il devenir, et quel moyen employer pour se défendre?
+
+Il avait mis Gobson en campagne. Gobson devait voir Palmer, et il
+l'attendait.
+
+La réponse que cet homme devait lui rapporter allait décider de
+son sort.
+
+Au milieu de son effarement, une lueur d'espoir persistait
+cependant.
+
+Que pouvait, contre M. de Beaufort, le commerçant riche et honoré,
+miss Fanny Stevenson, que nul ne connaissait, et qui n'avait entre
+les mains aucun acte légal qui établît ses droits sur sa fille et
+sur son mari?
+
+L'incendie du presbytère de Smeaton avait tout détruit et avait
+fait libre le comte de Simier.
+
+Cet incendie, ce dernier ne l'avait pas conseillé. C'est Gobson
+qui, dans un excès de zèle, en avait eu l'idée; le comte s'était
+contenté de ne pas l'en détourner.
+
+Mais qu'il y eût de sa part complicité coupable ou non, le
+résultat était acquis et le mettait à l'abri de toute
+revendication.
+
+Cela le rassurait sans le calmer.
+
+Dans l'état d'esprit où il se trouvait, le comte redoutait surtout
+le scandale, et il tremblait à la seule idée de la honte qui
+rejaillirait sur ses enfants si par impossible, poussée par
+l'amour maternel ou par le besoin de se venger, Fanny Stevenson
+venait se jeter au milieu du bonheur qu'il s'était fait.
+
+Un quart d'heure s'écoula à repasser dans sa mémoire tous les
+événements qui avaient marqué cette époque de son existence.
+
+Minuit venait de sonner.
+
+En ce moment, on frappa à la porte; un domestique parut, et
+derrière lui l'homme qu'il attendait.
+
+-- C'est toi, Gobson? dit M. de Beaufort sur un ton d'indifférence
+affectée; je t'attendais; entre, et assieds-toi près de moi.
+
+Le valet avait disparu; les deux hommes étaient seuls;
+M. de Beaufort se leva.
+
+-- Eh bien! demanda-t-il, le regard ardent et la voix oppressée,
+tu as vu Palmer?
+
+-- Nous nous quittons! répondit Gobson.
+
+-- Et qu'as-tu appris?
+
+Gobson ébaucha une grimace.
+
+-- Rien de bon, dit-il en sondant les coins de la chambre, comme
+s'il eût eu peur qu'on ne surprit ses paroles.
+
+-- Fanny est à Paris?... insista le comte.
+
+-- Depuis quelques mois.
+
+-- Que fait-elle?
+
+-- Elle attend.
+
+-- Quoi?
+
+-- Jusqu'à présent, miss Stevenson n'avait que des données fort
+vagues; elle avait perdu notre trace à Londres et désespérait de
+la trouver; mais depuis quelques jours elle semble avoir recueilli
+des renseignements plus précis, et si elle ignore encore que le
+comte de Simier et M. de Beaufort-Wilson ne sont qu'une seule et
+même personne, elle est bien près de le deviner.
+
+-- Enfin, quelles sont ses intentions?
+
+-- Elle n'en a qu'une, qu'elle ne dissimule pas.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Elle veut reprendre sa fille.
+
+-- Par quel moyen?
+
+-- En s'adressant tout simplement à la justice, si le comte de
+Simier la lui refuse.
+
+-- Elle a dit cela?
+
+-- Et elle le fera comme elle le dit.
+
+-- C'est Palmer qui te l'a rapporté?
+
+-- En termes fort explicites.
+
+-- Palmer est un imbécile! fit M. de Beaufort en haussant les
+épaules.
+
+Gaston remua flegmatiquement la tête.
+
+-- Palmer est un ivrogne, répliqua-t-il, et cela il ne pourrait
+raisonnablement le nier. Mais un imbécile, c'est autre chose.
+
+-- Cependant miss Fanny ne peut s'autoriser d'aucun acte régulier;
+l'incendie du presbytère de Smeaton a détruit toutes les preuves
+que nous pouvions redouter.
+
+-- De cela, je suis sûr!
+
+-- Eh bien?
+
+-- Mais supposez, monsieur le comte, que miss Stevenson qui est,
+paraît-il, une mère excellente, ait eu le pressentiment de ce qui
+pouvait arriver, que se trouvant seule après votre abandon, livrée
+à toutes les suggestions de l'amour-propre blessé, de la colère,
+de cette haine implacable qui souvent remplace l'amour dans le
+coeur des femmes; supposez, dis-je, quelle ait réfléchi et cherché
+un moyen d'assurer l'avenir en assurant en même temps sa
+vengeance: qu'aurait-elle fait?
+
+-- Parle... quoi?
+
+-- Une chose simple! l'idée ne lui est pas venue, certes, que
+Gobson pourrait un jour mettre le feu au presbytère. Mais elle
+s'est dit que deux attestations valent mieux qu'une, et elle a
+demandé et obtenu avant l'incendie, un duplicata de toutes les
+pièces, établissant qu'elle a été légitimement unie à M. le comte
+de Simier.
+
+-- Elle a fait cela! s'écria M. de Beaufort, en devenant blême.
+
+-- C'est une fille pratique, qui fait honneur à la libre Amérique.
+
+-- Et ces pièces sont en sa possession?
+
+-- Palmer l'affirme.
+
+-- Mais doit-on croire Palmer?
+
+Gobson eut un mouvement ironique des lèvres.
+
+-- Ça, c'est à vérifier, répondit-il; mais en attendant, il faut
+agir comme si miss Stevenson avait réellement ces documents entre
+les mains.
+
+M. de Beaufort fit quelques pas avec agitation à travers la
+chambre, prononçant des paroles incohérentes, s'arrêtant de temps
+à autre pour prendre sa tête et la rouler entre ses deux mains.
+
+-- Perdu! je suis perdu!... répétait-il, la gorge serrée et l'oeil
+égaré.
+
+-- Il ne faut rien exagérer, objecta doucement Gobson.
+
+-- Et quel moyen de sortir de cette terrible impasse?
+
+-- Il y en a peut-être un.
+
+-- Crois-tu?
+
+-- Si je vois bien clair, tout le danger vient de ces pièces que
+possède miss Stevenson.
+
+-- Eh! sans doute.
+
+-- Notre premier devoir est donc de nous assurer qu'elles sont
+bien entre ses mains; si l'affirmation de Palmer n'est qu'une ruse
+de guerre, comme on peut honnêtement le supposer, tout péril
+disparaît, et nous pouvons attendre de pied ferme le commencement
+des hostilités.
+
+-- Mais si ces pièces existent?
+
+-- Alors, il faut tenter de les acheter.
+
+-- Ah! je la connais maintenant, elle ne les vendra pas.
+
+-- Quelquefois; cela dépend du prix que l'on y met. Toutefois,
+dans la circonstance présente, je reconnais volontiers qu'il y a
+peu de fond à faire sur cet espoir, et dans ce cas...
+
+-- Dans ce cas?...
+
+-- J'agirais autrement.
+
+-- Comment...
+
+-- Et si je parvenais à découvrir où elle cache ces parchemins...
+
+-- Un vol! interrompit le comte avec un geste d'horreur, jamais!
+jamais!
+
+Gobson s'inclina ironiquement.
+
+-- Je me garderai bien d'insister devant une pareille répugnance,
+dit-il sur un ton railleur; mais vous n'oublierez pas que c'est le
+seul moyen pratique qui vous reste, et que d'ailleurs, vous n'avez
+pas beaucoup de temps pour réfléchir.
+
+-- Eh bien, j'aviserai! répliqua le comte. Je te remercie de ce
+que tu as fait; me voilà averti, je prendrai des mesures en
+conséquence; tu reviendras demain... et nous déciderons ensemble
+ce qu'il y aura de mieux à faire pour sauvegarder tous les
+intérêts.
+
+Gobson se leva.
+
+-- Monsieur le comte n'a pas d'autres ordres à me donner? demanda-
+t-il en hésitant à se retirer.
+
+-- Non! fit le comte.
+
+-- Alors, à demain.
+
+-- Oui, oui, à demain!
+
+Gobson fit quelques pas pour s'éloigner; mais comme il allait
+gagner l'appartement du comte, d'où une sortie conduisait
+directement sur le vestibule du rez-de-chaussée, la porte s'ouvrit
+brusquement, et une femme entra.
+
+Madame de Beaufort!
+
+Elle était droite; elle avait l'oeil fixe, et sur ses traits une
+pâleur de marbre.
+
+Le comte eut un cri d'épouvante, auquel elle ne prit pas garde;
+mais elle se tourna vers Gobson, qui s'était arrêté à sa vue.
+
+-- Monsieur, dit-elle alors d'une voix impérieuse et sèche,
+j'aurai demain à vous entretenir de choses importantes. Voulez-
+vous bien vous présenter à l'hôtel vers six heures du matin?
+
+Gobson s'inclina.
+
+-- Je suis à vos ordres, Madame, répondit-il.
+
+-- Je vous remercie et je compte sur vous. C'est tout ce que
+j'avais à vous dire. J'ai à causer avec M. le comte; veuillez, je
+vous prie, nous laisser seuls.
+
+Gobson salua de nouveau, et cette fois il disparut, laissant les
+deux époux en présence...
+
+
+
+
+XI
+
+
+Cependant, M. de Beaufort était resté anéanti à la vue de sa
+femme, et un moment il s'était comme accroché au chambranle de la
+cheminée pour ne pas tomber.
+
+Madame de Beaufort! sa femme! elle était là, devant lui, le regard
+sévère, l'attitude résolue et sombre.
+
+Qu'allait-elle dire?
+
+Il n'attendit pas longtemps.
+
+Dès que Gobson eut disparu, elle avança de quelques pas et
+s'approcha de lui.
+
+-- Ainsi, dit-elle d'un ton acéré, vous m'aviez trompée!
+
+-- Juliette! balbutia le malheureux époux.
+
+-- Depuis dix-sept ans, j'ai vécu dans une sécurité mensongère,
+portant avec orgueil le nom que vous m'aviez donné, sans
+soupçonner ce qu'il cachait de honte et d'infamie.
+
+-- Par grâce! ne m'accablez pas!
+
+-- Ah! j'aurais dû m'en douter, cependant; bien des fois, j'avais
+surpris sur votre front une pâleur de remords qui aurait dû
+m'éclairer. Mais l'amour m'aveuglait, je ne voyais rien, je ne
+voulais rien voir! Quelle menace eût pu m'atteindre entre ma fille
+et mon époux! Je me reposais confiante en votre honneur et votre
+loyauté; vous m'aviez parlé d'Edmée, votre enfant à vous, et je
+l'avais accueillie alors comme si elle eût été la mienne. C'était
+une première faute, comme il y en a parfois dans le passé d'un
+homme, et l'amour que j'éprouvais pour vous me rendait indulgente.
+Vous m'aviez juré d'ailleurs que la mère était morte!
+
+-- Je l'avais cru; on le disait.
+
+-- C'était faux!
+
+-- Je la verrai, je lui parlerai, j'obtiendrai d'elle...
+
+-- C'est insensé!
+
+-- Cependant...
+
+-- Ah! tenez, vous êtes tous les mêmes, et vous ne comprenez pas
+quel amour puissant, exclusif, implacable, Dieu a mis au coeur de
+toutes les mères! Cette Fanny Stevenson, je ne la connais pas, je
+ne l'ai jamais vue, et pourtant je vous dirais avec quelle ardeur
+son sang brûle ses veines, comme elle compte les heures, les
+minutes, les secondes, attendant qu'on lui rende son enfant... et
+les rêves qu'elle forme et la vengeance qu'elle prépare.
+
+-- Mais elle ne peut rien?
+
+-- Qu'en savez-vous?
+
+-- Elle n'a aucun acte qu'elle puisse produire et dont nous ayons
+à nous épouvanter.
+
+Madame de Beaufort eut un rire nerveux.
+
+-- Qui vous l'assure? répliqua-t-elle vivement; et si, contre
+votre attente, elle a entre les mains des documents redoutables,
+croyez-vous qu'elle hésite à s'en servir? Que cette femme parle,
+et tout s'effondre autour de nous; c'est le bagne pour vous, et la
+honte pour Nancy et pour moi.
+
+-- Ah! taisez-vous.
+
+-- C'est elle qui devient comtesse de Simier, qui reprend ses
+droits légitimes, dont on l'a indignement dépouillée; et moi, je
+ne suis plus qu'une maîtresse, que l'on chasse au gré de sa
+fantaisie, et ma fille, ma Nancy... une bâtarde, vouée à tous les
+abandons et à tous les dédains.
+
+En parlant ainsi, la malheureuse femme fondit en larmes et en
+sanglots.
+
+Mais cette défaillance fut de courte durée; presque aussitôt, elle
+releva la tête par un geste de révolte et de colère, et son regard
+s'appuya froid et dur sur le comte.
+
+-- Eh bien, non! reprit-elle d'un accent farouche, cela ne peut
+pas être et ne sera pas! Je ne veux pas accepter sans lutte une
+pareille humiliation: l'honneur des Wilson restera intact, je
+saurai défendre ma fille, et j'espère que vous ne l'abandonnerez
+pas vous-même dans un semblable malheur.
+
+-- Quel est votre dessein? interrogea le comte.
+
+-- Je n'en ai qu'un.
+
+-- Parlez, et si je puis...
+
+-- Cet homme, interrompit madame de Beaufort, ce Gobson qui était
+là tout à l'heure et qui a été votre confident des mauvais jours,
+il est adroit, intelligent, audacieux.
+
+-- Il l'a prouvé.
+
+-- On peut compter sur lui?
+
+-- Il fera tout ce que vous voudrez, pourvu qu'il soit bien payé.
+
+-- Il n'aura pas à se plaindre, s'il réussit.
+
+-- Que voulez-vous faire?
+
+-- Il faut qu'il s'assure dès demain que les actes dont nous
+menace cette femme sont bien en sa possession.
+
+-- Et dans le cas où votre certitude serait faite sur ce point?
+
+-- Je lui dirai ce qu'il aura à faire.
+
+-- Prétendez-vous le pousser à les dérober.
+
+-- Cela vaudrait mieux, avouez-le, que de mettre le feu à un
+presbytère!
+
+Le comte se cacha le front dans les mains.
+
+-- Ah! quel châtiment! balbutia-t-il éperdu; c'est horrible!
+songez donc; la moindre imprudence... une indiscrétion... et puis,
+vous n'y avez pas pensé; vous oubliez...
+
+-- Quoi?
+
+-- Edmée!
+
+-- Votre fille?
+
+-- Que deviendrait-elle, la pauvre enfant?
+
+-- Voulez-vous, par hasard, que je m'apitoie sur son sort, quand
+celui de ma propre fille est en jeu.
+
+-- Maïs elle est innocente!
+
+-- Et Nancy, l'est-elle moins? Vous choisirez! Pourquoi n'y avez-
+vous pas songé plus tôt? Est-ce notre faute à nous? D'ailleurs, à
+quoi bon perdre un temps précieux en paroles inutiles! Il faut
+aviser et agir, et rien ne m'arrêtera. Écoutez: demain, vous
+quitterez Paris.
+
+-- Moi?
+
+-- Il le faut!
+
+-- Et où voulez-vous que j'aille, en un pareil moment?
+
+-- Vous irez à Londres, et me laisserez seule et libre. C'est bien
+le moins que vous puissiez accorder à la femme que demain vous
+chasserez de cette demeure.
+
+-- Ne parlez pas ainsi.
+
+-- Ne cherchons pas à nous faire illusion; ayons le courage de
+regarder les choses en face et sans trouble.
+
+-- Ah! vous m'épouvantez!
+
+-- Laissez-moi faire; fiez-vous à moi, et qui sait? peut-être, à
+votre retour, vous féliciterez-vous des résolutions que j'aurais
+prises.
+
+-- Mais Edmée? objecta timidement le malheureux père.
+
+-- Edmée quittera pour quelque temps le couvent de Sainte-Marthe,
+où elle est mal entourée; depuis que Nancy en est sortie, je l'ai
+interrogée; la chère enfant ne sait rien dissimuler, et elle m'a
+dit des choses qui m'ont déjà donné à réfléchir.
+
+-- Est-ce possible?
+
+-- Il y a là une petite Mariette Duparc qui me paraît délurée et
+curieuse, et dont les indiscrétions pourraient être dangereuses,
+dans l'hypothèse de complications que l'on peut prévoir. De plus,
+Nancy m'a parlé d'une certaine soeur Rosalie qui s'est emparée de
+l'esprit d'Edmée, et qui a plus d'une fois dépassé les limites de
+la réserve qu'elle eût dû s'imposer.
+
+-- Enfin, qu'avez-vous résolu? demanda le comte.
+
+-- Vous le saurez. Je prendrai conseil de la supérieure de Sainte-
+Marthe, à laquelle je me confierai avec prudence, et croyez que
+j'aurai pour votre fille tous les ménagements, toutes les
+attentions que j'aurais pour Nancy elle-même. Est-ce convenu?
+
+-- Il le faut bien.
+
+-- En ce cas, je me retire. Demain, avant de quitter Paris, vous
+vous rendrez à Sainte-Marthe, et vous engagerez Edmée à continuer
+de se montrer soumise et résignée; elle a une confiance absolue en
+vous; elle fera sans hésitation, ce que vous lui direz de faire,
+et quand j'irai la chercher, je veux la trouver préparée à me
+suivre.
+
+Madame de Beaufort s'éloigna sur ces mots, et le comte, resté seul
+s'affaissa sur son fauteuil, accablé par les terreurs qui venaient
+l'assaillir.
+
+Le lendemain, dès la première heure, il quitta l'hôtel de la
+Chaussée-d'Antin et se fit conduire au couvent.
+
+Il n'avait pas fermé l'oeil de la nuit; son visage était défait;
+il avait le regard atone, un air de profond découragement se
+dégageait de toute sa personne.
+
+Il pensait à ce que lui avait dit Gobson, à la conversation qu'il
+avait eue avec madame de Beaufort, et mille sentiments effarés
+troublaient sa raison et lui communiquaient une épouvante sans
+nom.
+
+Il se sentait rouler au fond d'un abîme, et ne savait à quelle
+résolution s'arrêter.
+
+Quand il arriva à Sainte-Marthe, il était huit heures.
+
+L'heure de la prière.
+
+Il fit prévenir la supérieure du but de sa visite, et on le fit
+monter à la cellule d'Edmée, où il attendit l'arrivée de sa fille.
+
+Son coeur battait à se rompre.
+
+Mais l'attente fut courte: quelques minutes s'étaient à peine
+écoulées que la jeune fille accourait se jeter dans les bras de
+son père.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Edmée lui sembla plus belle qu'il ne l'avait jamais vue.
+
+Sous le costume qu'elle portait, sa taille s'élançait élégante et
+souple, ses épaules s'arrondissaient en contours harmonieux, et
+rien ne saurait rendre la grâce touchante de son pur visage que
+couronnait son opulente chevelure aux reflets noirs et mats.
+
+-- Ah! que vous êtes bon d'être venu, dit-elle avec abandon, les
+yeux voilés de douces larmes. J'étais à la chapelle, je pensais à
+vous, et quand on m'a annoncé que vous m'attendiez, je me suis
+enfuie tout de suite.
+
+-- Chère enfant! murmura M. de Beaufort; cela me fait du bien de
+te voir, car ton amour me console de tous mes ennuis.
+
+Edmée regarda son père d'un air inquiet.
+
+-- Est-ce que vous auriez quelque chagrin? dit-elle sur un ton
+presque douloureux.
+
+-- Moi! quelle idée! mais pas du tout, répartit le comte.
+
+-- C'est que je vous trouve bien pâle, ce matin; et je me rappelle
+que, l'autre jour, vous aviez déjà l'air soucieux en me quittant.
+
+-- Cela me faisait de la peine de te quitter.
+
+-- Pauvre père!
+
+-- Mais je savais que tu ne serais pas malheureuse ici. Tu n'aimes
+pas le monde, toi, tu n'es pas comme Nancy. Au moins, tu es
+contente, n'est-ce pas? Tu ne regrettes pas la détermination que
+j'ai prise?
+
+-- Non! non! répondit vivement Edmée. D'ailleurs, nous ne sommes
+pas cloîtrées. J'ai quelques bonnes amies auxquelles je suis
+attachée: Mariette Duparc, d'abord, qui est bien le meilleur coeur
+que je connaisse, et soeur Rosalie, qui m'entoure de soins et
+d'affection.
+
+Une ombre passa sur le front de M. de Beaufort, et il se rappela
+ce que, la veille, sa femme lui avait dit des deux personnes dont
+Edmée venait de prononcer le nom.
+
+-- Cependant, poursuivit celle-ci, quoique j'aie été bien contente
+de retrouver Mariette et soeur Rosalie, le jour où vous viendrez
+me chercher pour me reprendre auprès de vous, croyez que je
+n'aurai pas une seconde d'hésitation, et que je vous obéirai comme
+je l'ai toujours fait jusqu'à présent.
+
+Le comte serra tendrement son enfant dans ses bras.
+
+-- Tu es bonne et soumise, dit-il, d'un ton ému, et si jamais ton
+bonheur pouvait être menacé, ah! crois-le bien, entends-tu, aucune
+considération ne m'arrêterait, dussé-je y perdre moi-même mon
+repos et...
+
+-- Que dites-vous là! interrompit Edmée, frappée du ton dont son
+père lui parlait; pourquoi prévoir de pareils malheurs?
+
+-- Tu as raison.
+
+-- Il ne se passe rien, au moins, qui vous inspire quelque
+crainte?
+
+-- Non, mon enfant, rassure-toi; seulement, il peut se présenter
+certains incidents qui m'obligeraient à m'éloigner de Paris.
+
+-- Partir... vous songez à me quitter?
+
+-- Pour quelque temps.
+
+-- Vous ne m'aviez rien dit de cela. Qu'est-il donc arrivé?
+
+-- Voyons! ne t'effraye pas, écoute-moi. Ce n'est pas la première
+fois que le soin de mes affaires réclame ma présence à Londres, et
+c'est là que je vais me rendre.
+
+-- Bientôt?
+
+-- Ce soir.
+
+-- Et quand reviendrez-vous?
+
+-- Je ne sais encore; mais compte sur moi pour abréger, autant
+qu'il sera possible, le temps de cette absence.
+
+-- Oh! comme je vais être triste jusqu'au moment de votre retour.
+
+-- Tu ne seras pas seule; Nancy et ta mère viendront te voir.
+
+-- Nancy est une soeur affectueuse et tendre; ma mère, quoique
+sévère, a toujours été bonne pour moi; mais elles n'ont pas votre
+tendresse, et il me semble que si j'avais un secret à confier,
+c'est à vous, à vous seul, que je voudrais le dire.
+
+-- Un secret? fit M. de Beaufort en regardant sa fille, que dis-tu
+là?
+
+-- Ce que je ne vous aurais pas dit si vous ne m'aviez appris que
+vous alliez partir.
+
+M. de Beaufort eut un frisson: un moment, il eut peur qu'Edmée
+n'eût découvert le terrible mystère de sa naissance: il faillit se
+trahir.
+
+Mais il eut la force de se contenir.
+
+Il s'assit et attira Edmée près de lui.
+
+-- Allons, ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas? interrogea-t-il
+d'un ton hésitant et sans quitter l'enfant des yeux; tu as un
+secret, dis-tu, toi? et depuis quand?
+
+-- Depuis plus de huit jours, répondit Edmée en baissant les yeux.
+
+-- Mais il ne s'est rien passé, cependant, que nous ayons
+remarqué, ta mère et moi.
+
+-- Cela m'a pourtant bien troublée.
+
+-- De quoi s'agit-il donc?
+
+-- Vous voulez le savoir?
+
+-- Eh! sans doute.
+
+-- Vous ne me gronderez pas?
+
+-- Non, non, te gronder! et pourquoi, mon Dieu? Edmée leva sur son
+père ses deux grands yeux candides et purs.
+
+-- Eh bien, vous vous rappelez peut-être, dit-elle, la dernière
+soirée qui avait amené tant de monde rue de la Chaussée-d'Antin.
+
+-- Oui, je me le rappelle: après?
+
+-- Ce soir-là, je n'ai dansé qu'une contredanse.
+
+-- Avec M. de Pradelle?
+
+-- C'est cela.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, c'était la première fois que j'assistais à une fête
+pareille; que je me trouvais toute seule, loin de vous, et je ne
+sais ce qui s'est passé en moi. Depuis, j'y pense toujours.
+
+-- Pauvre enfant!... Mais tu n'as pas revu M. de Pradelle?
+
+-- Une fois seulement.
+
+-- Où cela?
+
+-- Ici.
+
+-- Il est venu à Sainte-Marthe? Dans quel but? sous quel prétexte?
+
+-- Il accompagnait M. Maxime de Palonier qui est le cousin de
+Mariette, et comme il m'a reconnue...
+
+-- Il t'a parlé?
+
+-- La soeur surveillante était présente.
+
+-- Enfin, que t'a-t-il dit?
+
+-- Je ne sais plus bien au juste, et je ne pourrais le répéter;
+mais il semblait si bon, si affectueux, que cela m'a profondément
+touchée.
+
+-- Oui, oui, je comprends... et c'est tout?
+
+-- À peu près.
+
+-- Qu'y a-t-il encore?
+
+-- Je n'ose continuer.
+
+-- Pourquoi donc?
+
+-- C'est que lorsque l'on m'a dit que vous me demandiez ce matin
+de bonne heure, j'ai cru... on m'avait donné à entendre...
+
+-- Quoi? quoi? Tu me fais mourir.
+
+-- On m'avait dit que M. de Pradelle m'aimait et qu'il devait vous
+demander ma main...
+
+Edmée n'acheva pas et alla cacher sa tête rougissante sur la
+poitrine de son père.
+
+Celui-ci respira: l'enfant ne savait rien! Toutes ses terreurs
+s'apaisèrent.
+
+-- Ne rougis pas, dit-il en l'embrassant avec effusion; il n'y a
+rien là qui puisse t'émouvoir à ce point. La recherche d'un homme
+comme M. de Pradelle ne pourrait être que bien accueillie; mais je
+ne l'ai pas vu encore, et tu as peut-être eu tort de te laisser
+ainsi surprendre. Il faut être prudente, bien réfléchir avant de
+donner le pur trésor de ton coeur, et prendre garde surtout à bien
+placer ton affection. À ton âge, on obéit facilement à ses
+impressions, on s'abandonne volontiers parce qu'on ne soupçonne
+pas le mal, et plus tard on regrette amèrement quelquefois...
+
+-- Ce n'est pas pour M. de Pradelle que vous dites cela! répliqua
+Edmée avec une vivacité où il y avait presque un reproche.
+
+-- Non, ce n'est pas de lui qu'il s'agit.
+
+-- Et de qui donc?
+
+-- On m'a parlé de cette jeune fille dont tu viens toi-même de
+prononcer le nom.
+
+-- Mariette!...
+
+-- Mariette, oui; et puis encore...
+
+-- Achevez!...
+
+-- Cette soeur Rosalie, qui s'est emparée de ton esprit et qui me
+semble avoir une grande part dans ton amitié?...
+
+-- Ce sont les deux seules personnes dont la compagnie m'aide à
+supporter l'ennui qui me prend bien souvent ici.
+
+M. de Beaufort ferma les yeux, pour ne pas voir la douloureuse
+expression qui vint troubler le regard d'Edmée.
+
+-- Ne me parle pas ainsi, dit-il aussitôt; au moment où je vais te
+quitter, ne m'enlève pas le peu de courage qui me reste; je serai
+quelque temps sans te revoir, et en m'éloignant, je veux emporter
+la certitude que tu ne seras pas malheureuse.
+
+-- Me suis-je jamais plainte?
+
+-- Non, non, chère âme, tu es ma joie et ma consolation, mais il
+faut que tu me promettes que pendant mon absence, tu seras
+obéissante et soumise aux volontés de ta mère.
+
+-- Ne l'ai-je pas toujours été?
+
+-- Tu es la meilleure des filles, mais j'ai besoin d'être tout à
+fait rassuré.
+
+-- Que dois-je faire pour cela?
+
+-- T'engager à te montrer réservée avec mademoiselle Duparc, ainsi
+qu'avec soeur Rosalie, et surtout...
+
+-- Surtout?
+
+-- Jusqu'à mon retour, ne plus revoir M. de Pradelle.
+
+Edmée étouffa un soupir qui ressemblait à un sanglot et mordit ses
+lèvres jusqu'au sang.
+
+Puis, comprimant fortement son coeur, qui battait à faire éclater
+sa poitrine, elle leva sur son père ses yeux où il n'y avait plus
+trace de larmes.
+
+-- Cher père, dit-elle, d'une voix dont la fermeté inattendue
+surprit M. de Beaufort, quoique je sois bien jeune encore et que
+j'ignore les premiers mots de la vie, cependant je lis dans votre
+coeur comme dans le mien même, et il y a des choses que vous
+cherchez en vain à me cacher, et que je devine.
+
+-- Que veux-tu dire?
+
+-- Répondez-moi donc sans détourner les regards! Si je fais ce que
+vous me demandez, puis-je être certaine que vous, du moins, vous
+serez heureux?
+
+M. de Beaufort ne s'attendait pas à cette question qui trahissait,
+sous la soumission d'Edmée, le douloureux sacrifice qu'elle
+s'imposait, et il se rejeta effrayé, les mains attachées à son
+front.
+
+-- Heureux! Pauvre enfant! balbutia-t-il. Si je suis heureux!
+Mais! toi! toi!
+
+Edmée remua lentement la tête.
+
+-- Moi!... répliqua-t-elle. Qu'importe! est-ce que j'y songe! et,
+pourvu qu'à votre retour, je vous voie le front souriant et le
+regard affectueux, j'oublierai bien vite que j'ai souffert et
+pleuré!
+
+M. de Beaufort allait répondre, mais la parole s'arrêta
+brusquement sur ses lèvres.
+
+Un bruit venait de se faire entendre dans la cellule voisine, et
+il interrogea vivement Edmée.
+
+Celle-ci mit un doigt sur sa bouche.
+
+-- Soeur Rosalie! fit-elle en baissant la voix. La cellule qu'elle
+occupe est voisine de la mienne; elle vient chercher sans doute
+quelque objet oublié.
+
+Machinalement, M. de Beaufort se dirigea vers la porte.
+
+-- Vous partez? dit Edmée.
+
+-- Il faut nous séparer. Sois résignée, soumise, et à mon
+retour...
+
+Il se pencha à l'oreille de l'enfant.
+
+-- À mon retour, ajouta-t-il sur un ton de tendresse câline, nous
+parlerons de M. Gaston de Pradelle.
+
+Edmée porta la main à son coeur.
+
+M. de Beaufort avait gagné la porte; au même instant, celle de la
+cellule voisine s'ouvrit.
+
+Soeur Rosalie sortait.
+
+Elle s'avança le front baissé, les yeux fixés aux dalles du
+couloir; mais dans l'ombre rayée d'un jet de soleil, son visage
+apparaissait calme et mat sous son voile entr'ouvert.
+
+Elle ne regarda ni Edmée ni M. de Beaufort. Seulement, quand elle
+eut passé, ce dernier demeura un moment comme foudroyé de
+surprise.
+
+Il avait reconnu Fanny Stevenson.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Quand M. de Beaufort se fut retiré, Edmée quitta sa cellule et
+descendit au jardin, où l'attendaient Mariette et soeur Rosalie.
+
+Mariette, qui brûlait d'impatience, la prit aussitôt par le bras,
+l'entraîna dans un coin de l'enclos et l'accabla de questions.
+
+Edmée, encore toute préoccupée, ne fit que des réponses évasives.
+Plusieurs choses l'avaient frappée pendant l'entretien qu'elle
+avait eu avec son père; mais un fait surtout dominait ses
+impressions: c'était l'espèce de terreur qu'elle avait surprise
+sur son front quand soeur Rosalie avait passé.
+
+Son père ne s'était pas expliqué à ce sujet, mais sa curiosité
+était violemment éveillée, et elle avait hâte de savoir.
+
+Aussi elle s'échappa, dès qu'elle le put, des mains de Mariette,
+et revint vers soeur Rosalie, qui se promenait dans une allée
+solitaire.
+
+Celle-ci l'accueillit de son plus invitant sourire.
+
+-- Vous avez vu M. de Beaufort, dit-elle d'un ton onctueux et
+doux, et vous voilà bien heureuse.
+
+-- C'est toujours une grande joie pour moi quand je vois mon père,
+répondit Edmée; il est si bon et il m'aime tant!
+
+-- Qui ne vous aimerait? interrompit soeur Rosalie, presque malgré
+elle.
+
+-- Mon père, je vous l'ai dit quelquefois, a une véritable
+adoration pour son Edmée, et je ne sais, de mon côté, ce que je ne
+ferais pas pour lui épargner un chagrin.
+
+-- Vous avez raison, mon enfant; mais M. de Beaufort est riche,
+honoré. Il a une femme charmante, deux enfants adorables. Quel
+chagrin pourrait l'atteindre?
+
+-- C'est vrai! et c'est ce que je me disais encore tout à l'heure
+pour me rassurer.
+
+-- Vous rassurer, à quel propos?
+
+-- Je ne sais pas; mais ce matin, j'en suis certaine, mon père
+avait quelque chose; je ne l'ai jamais vu si triste. Peut-être
+après tout, ai-je tort de m'alarmer ainsi, et cela vient sans
+doute de ce qu'il m'a annoncé qu'il allait partir.
+
+-- Ah! M. de Beaufort quitte Paris?
+
+-- Ce soir.
+
+-- Et où va-t-il?
+
+-- À Londres.
+
+Soeur Rosalie eut un geste de douce compassion.
+
+-- Et c'est là ce qui vous inquiète! Vous êtes trop
+impressionnable aussi, et il faut vous raisonner. D'ailleurs, ne
+vous reste-t-il pas votre mère?
+
+-- Oui, oui, ma mère... répéta Edmée, d'un ton de rêverie vague.
+
+Et sans avoir conscience de ce qu'elle disait, sans se douter
+qu'elle pensait tout haut, elle ajouta, comme dans une explosion
+de tendresse:
+
+-- Oh! comme je l'aurais aimée, si elle m'avait elle-même aimée
+comme mon père!
+
+Soeur Rosalie ne releva pas le propos.
+
+Elle était plus émue qu'elle n'eût voulu le paraître; une pensée
+obstinée pesait sur son esprit; elle avait sur les lèvres mille
+questions qu'elle retenait avec peine.
+
+-- Chère enfant, dit-elle enfin, vous avez tort de vous abandonner
+ainsi; je veux vous voir plus forte: d'ailleurs, votre père ne
+s'absente pas souvent, il reviendra bientôt, et vous oublierez ces
+petits chagrins auxquels vous vous étonnerez vous-même d'avoir
+donné tant d'importance.
+
+-- Vous croyez? fit Edmée en essayant de sourire.
+
+-- Vous aurez d'autres amitiés, d'autres attachements, qui vous
+seront une compensation plus douce que vous ne pouvez le supposer.
+
+-- Si c'était vrai!
+
+-- Je vous en réponds. Voyons, vous n'avez pas toujours été aussi
+malheureuse que vous croyez l'être en ce moment. Rappelez-vous
+votre enfance, reculez le plus que vous pourrez dans vos
+souvenirs, à cette époque éloignée, quand vous étiez toute petite.
+Votre mère vous aimait d'un égal amour, votre soeur et vous; elle
+ne vous distinguait pas dans sa tendresse. Vous aviez une même
+part toutes deux dans ses caresses. Moi, je connais aussi le coeur
+des mères; il peut s'égarer peut-être quelquefois et être incité à
+faire un choix entre deux belles jeunes filles, devenues, en
+grandissant, de caractère différent. Mais devant deux enfants
+charmants et doux, qui sourient et bégaient, appelant les baisers
+de leurs jolies lèvres roses, est-ce qu'il y a à choisir? Il n'y a
+qu'à aimer de toutes les expansions divines de son âme maternelle!
+Souvenez-vous! Et je suis bien certaine que vous me direz que
+c'est ainsi que vous a aimée madame de Beaufort!
+
+Pendant que soeur Rosalie parlait, Edmée écoutait d'une oreille
+avide, et comme suspendue à ses lèvres.
+
+Quelque chose d'anormal se passait en elle.
+
+On eût dit qu'elle avait naguère un voile sur les yeux, et que ce
+voile venait de se déchirer. Sa poitrine se soulevait avec force;
+ses mains pressaient son front moite; elle regardait soeur Rosalie
+avec une sorte d'effarement.
+
+-- Qu'avez-vous? fit celle-ci, en l'observant avec une poignante
+attention.
+
+-- C'est étrange... balbutia Edmée.
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Ce que vous me dites là, ce souvenir que vous venez d'évoquer.
+
+-- Eh bien?
+
+-- C'est la première fois que j'y pense. J'avais oublié, et jamais
+je n'avais cherché à me rappeler...
+
+-- Et maintenant?
+
+-- Je me souviens.
+
+-- Vous voyez!...
+
+-- Oui! C'est bien cela! J'étais toute petite. Avais-je deux ans?
+Je ne sais plus! Mais mon père était là, et déjà il m'aimait,
+comme toujours, depuis...
+
+-- Vous étiez en France...
+
+-- Attendez! Mon Dieu!... c'est donc un rêve que j'ai fait.
+
+-- Non, non! ne vous arrêtez pas! insista Fanny Stevenson, la
+gorge serrée, les doigts crispés sur son rosaire. Ce n'est pas un
+rêve. Rappelez-vous encore... mais plus loin, avant votre père! Ne
+voyez-vous pas, là-bas, dans la brume de vos souvenirs d'enfant...
+un pays à la végétation luxuriante; avec la mer infinie pour
+horizon, et plus près... tout près, un grand fleuve large et
+profond, sur la berge duquel vous alliez tremper vos petits pieds
+blancs?
+
+Edmée se rejeta brusquement en arrière, et regarda soeur Rosalie
+avec une véritable épouvante.
+
+-- D'où savez-vous cela? interrogea-t-elle en frissonnant.
+
+-- C'est vrai, n'est-ce pas?
+
+-- Qui vous l'a dit?
+
+-- Et sur cette berge où vous couriez déjà, vous n'étiez pas
+seule?
+
+-- En effet.
+
+-- Il y avait là une femme, jeune, qui suivait vos pas, attentive,
+caressante, vous parlant avec tout son coeur, vous dévorant de
+caresses; vous apprenant à prononcer les premiers mots que vous ne
+faisiez que bégayer.
+
+-- C'est cela! C'est cela!
+
+Fanny Stevenson ne pouvait plus se contenir à son tour; vaincue
+par l'émotion, elle se voila le visage, et fondit en sanglots!
+
+-- Elle! je savais bien que c'était elle! murmura-t-elle le coeur
+débordant de tendresse; ah! soyez béni, Dieu juste et bon, qui me
+l'avez rendue!
+
+Cependant Edmée continuait de regarder soeur Rosalie, sans
+comprendre ce qui se passait en elle, émue, frissonnante, n'osant
+l'interroger davantage.
+
+Fanny Stevenson ne voulut pas prolonger davantage cette dangereuse
+situation. Le moment n'était pas venu encore de révélations plus
+complètes; elle craignit de livrer son secret, et essuyant
+rapidement les larmes qui inondaient ses joues, elle se tourna
+vers la jeune fille, le visage presque calme.
+
+-- Vous pleurez? fit Edmée; au comble de la surprise.
+
+-- Ce n'est rien, répondit Fanny Stevenson, en s'efforçant de
+sourire; seulement, ce que nous avons dit là tout à l'heure m'a
+rappelé un des plus tristes souvenirs de ma vie.
+
+-- Vous avez bien souffert?
+
+-- Oui, mon enfant, j'ai souffert et pleuré plus qu'aucune
+créature humaine.
+
+-- Vous, si bonne!
+
+-- Mais Dieu m'a prise en pitié; désormais tous mes chagrins vont
+finir.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Je vous raconterai cela. Je vous dirai tout... plus tard...
+bientôt, car pour le moment vos amies vous attendent et vous allez
+reprendre vos études, mais ce soir, quand vous serez seule dans
+votre cellule.
+
+-- Vous viendrez?
+
+-- Vous le voulez bien?
+
+-- Ah! n'en doutez pas, car sans Mariette et vous... Edmée
+n'acheva pas.
+
+Mariette était venue la reprendre en courant et elle l'entraîna
+vers le couvent, avec cette pétulance franche et gaie, qui était
+sa plus irrésistible séduction.
+
+Soeur Rosalie les regarda un moment s'éloigner, en se tenant par
+la main; un sourire d'une ineffable tendresse releva sa lèvre, et
+posant ses deux mains en croix sur sa poitrine, elle reprit le
+chemin de sa cellule.
+
+Il était dix heures à peine; elle y resta jusqu'à midi.
+
+C'était l'heure où Maxime et Gaston devaient se présenter au
+parloir, et elle ne doutait pas que Mariette et Edmée ne fussent
+exactes à l'innocent rendez-vous.
+
+Elle attendit l'heure sans trop d'impatience.
+
+Elle avait la tête et le coeur pleins... Jamais elle ne s'était
+sentie si heureuse; elle faisait mille projets d'avenir, tour à
+tour accueillis avec enthousiasme ou abandonnés à regret. Ce
+qu'elle voulait tenter devait rencontrer bien des obstacles: elle
+allait avoir à lutter contre madame de Beaufort, contre le comte,
+et elle s'effrayait à la pensée des difficultés sans nombre que
+l'on ne manquerait pas d'accumuler sous ses pas.
+
+Mais que lui importait!
+
+Elle ne pouvait plus hésiter... Maintenant qu'elle avait retrouvé
+sa fille, son devoir était tracé, et son amour maternel la
+soutiendrait dans la lutte qu'elle allait engager.
+
+Sa fille?... Edmée?...
+
+Elle la retrouvait plus belle, plus aimante qu'elle n'eût jamais
+osé l'espérer, et elle se disait qu'aucune puissance humaine ne
+pourrait plus la lui arracher.
+
+Au surplus, depuis quelques jours, elle était convaincue qu'un
+grand trouble régnait dans la maison de la rue de la Chaussée-
+d'Antin.
+
+L'entrevue qui avait eu lieu entre Palmer et Gobson ne lui
+laissait aucun doute sur ce point.
+
+Le comte avait peur! Quelque machination se tramait de ce côté.
+
+Mais qu'avait-elle à redouter pour elle-même?
+
+Madame de Beaufort avait-elle été mise dans le secret des
+agissements de son mari? Savait-elle, surtout, que Fanny Stevenson
+était vivante, et qu'elle pouvait menacer son propre bonheur.
+
+Pendant qu'elle pensait à toutes ces choses, l'heure s'écoulait,
+et à mesure que le moment approchait, elle se sentait prise d'une
+sorte d'agitation qui lui enlevait une partie de sa liberté
+d'esprit.
+
+Midi allait sonner. Elle quitta sa cellule, et descendit au
+parloir.
+
+Maxime et Gaston ne devaient pas tarder d'arriver.
+
+En effet, au premier coup, elle entendit des pas d'hommes sur les
+marches de l'escalier, et peu après, elle vit entrer les deux
+amoureux.
+
+Une joie sereine inonda son coeur, quand elle songea à l'amour que
+Gaston portait à sa fille.
+
+Jamais elle n'eût rêvé de remettre le bonheur d'Edmée à un homme
+plus digne.
+
+Les deux jeunes gens s'inclinèrent et elle rendit le salut sans
+quitter le livre qu'elle avait sous les yeux et qu'elle faisait
+semblant de lire.
+
+Puis, cinq minutes se passèrent.
+
+Maxime, qui n'était pas la patience même, allait et venait à
+travers le parloir, jetant, de seconde en seconde, un regard sur
+le palier de l'étage ou s'arrêtant pour écouter si personne ne
+venait.
+
+Mais aucun bruit ne se faisait entendre; à peine percevait-on, de
+temps à autre, au milieu du pieux silence de la sainte demeure, le
+pas furtif de quelque soeur qui passait au rez-de-chaussée, se
+rendant à la chapelle ou encore le mystérieux murmure de deux voix
+qui se parlaient à voix basse.
+
+Maxime commença à s'étonner du retard que Mariette mettait à venir
+le trouver, et il se tourna vers Gaston.
+
+-- Voilà qui est singulier, dit-il; aurait-on par hasard oublié de
+prévenir ma cousine?
+
+-- Ce n'est pas probable, répondit Gaston; il faut croire plutôt
+que mademoiselle Mariette aura été retenue pour une cause
+imprévue, et elle nous expliquera elle-même...
+
+-- La voici! interrompit vivement le jeune lieutenant de vaisseau.
+
+Et il fit quelques pas à la rencontre de la jolie enfant qui
+arrivait en courant. Mais elle n'eut pas plus tôt passé le seuil
+du parloir, que Maxime et Gaston échangèrent le même regard
+inquiet, pendant que de son côté, soeur Rosalie se levait vivement
+de sa chaise.
+
+Mariette était seule, et elle portait sur le visage les signes
+manifestes d'une vive émotion.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Maxime, à qui sa qualité de cousin permettait certaines privautés
+que Mariette n'avait aucune envie de trouver mauvaises, Maxime
+prit la jolie enfant dans ses bras et déposa un pur baiser sur son
+front.
+
+-- Eh mon Dieu! qu'avez-vous? dit-il en même temps; vous êtes tout
+émue et tremblante.
+
+-- Mademoiselle Edmée ne vous accompagne pas? interrogea à son
+tour Gaston de Pradelle.
+
+Mariette poussa un profond soupir.
+
+-- Non, monsieur Gaston, répondit-elle avec effort. Edmée ne
+viendra pas, et c'est à cause d'elle que vous me voyez dans cet
+état.
+
+-- Qu'est-il arrivé? fit Maxime.
+
+-- Ah! je n'en sais rien; mais tout de même, c'est terrible.
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Je vais vous dire; vous savez -- en tout cas, je vous
+l'apprends -- qu'Edmée est ma meilleure amie, pour mieux parler,
+ma seule amie. Nous ne nous quittons jamais, nous bavardons ou
+nous rêvons ensemble; et comme elle est beaucoup plus savante que
+moi, je copie souvent mes devoirs sur les siens. Nous n'avons pas
+de secrets l'une pour l'autre; nous disons tout ce que nous
+pensons, et quand Edmée a un chagrin, si petit qu'il soit, elle
+essayerait en vain de le dissimuler, car je le devinerais tout de
+suite. Eh bien, aujourd'hui, ça n'a pas manqué. M. de Beaufort
+était venu la voir ce matin, de bonne heure; il lui a annoncé
+qu'il allait partir, et quand je l'ai revue, son pauvre coeur n'en
+pouvait plus!
+
+-- C'est pour cette raison qu'elle n'est pas venue? demanda encore
+Gaston.
+
+-- Ce n'est pas pour cette raison.
+
+-- Eh! quelle autre?
+
+-- Vous allez voir! Nous étions donc rentrées à l'étude, sans
+qu'elle eût pu me dire ce qui la rendait plus mélancolique encore
+qu'à l'ordinaire, et nous chuchotions: elle résistant à mes
+sollicitations, moi essayant de lui arracher la cause de son
+chagrin, quand tout à coup un grand silence se fait, toutes les
+pensionnaires se lèvent et nous voyons entrer madame la
+supérieure.
+
+-- Diable! fit Maxime sur un ton enjoué; cela devenait grave.
+
+-- Très grave, monsieur mon cousin, repartit Mariette; car madame
+la supérieure ne se montre que rarement, dans les grandes
+occasions, et il fallait une cause bien sérieuse pour qu'elle
+dérogeât ainsi à ses habitudes.
+
+-- Que voulait-elle?
+
+-- Madame la supérieure dit, en entrant, quelques mots à voix
+basse à la soeur qui était allée la recevoir, et moi qui observais
+celle-ci, je vis qu'en réponse à la question qui lui était
+adressée, elle désignait du geste la place où se trouvait Edmée.
+
+-- Et alors?
+
+-- Alors, madame la supérieure s'avança de son air le plus
+majestueux et vint droit à mademoiselle de Beaufort.
+
+-- Que lui dit-elle?
+
+-- Oh! ce ne fut pas long!... «Mademoiselle, dit-elle, je viens de
+voir madame de Beaufort, et j'ai eu avec elle une longue
+conversation à votre sujet: elle a sur vous des projets dont elle
+m'a fait part, et j'espère que vous voudrez bien vous y soumettre.
+Veuillez donc, je vous prie, prendre vos cahiers et vos livres;
+vous viendrez avec moi, nous aurons à causer, et je ne doute pas
+que vous ne vous montriez obéissante, comme je me plais à
+reconnaître que vous l'avez toujours été...» Edmée était blanche
+comme un suaire; ses lèvres tremblaient. Elle n'eut pas la force
+de répondre et se contenta de s'incliner en me jetant un regard
+désespéré. Il s'en fallut de bien peu que je n'éclatasse moi-même
+en sanglots! Et quand je la vis disparaître, suivant madame la
+supérieure, mon coeur se fondit, et je retombai sur mon banc,
+incapable d'avoir une idée.
+
+-- Et c'est tout ce que vous savez!... interrogea Gaston d'une
+voix altérée.
+
+-- C'est tout, répondit Mariette.
+
+-- Pauvre enfant! fit à son tour Maxime en tapotant les petites
+mains de la jolie enfant: cela vous a bouleversée.
+
+-- Il y a bien de quoi, je suppose.
+
+-- Qui sait? Vous vous effrayez peut-être à tort. Quel danger
+pouvez-vous prévoir? Madame de Beaufort vient chercher sa fille;
+elle veut probablement la reprendre près d'elle au moment où son
+mari s'éloigne. Il n'y a rien là que de très légitime et de
+naturel.
+
+-- C'est possible, mais tant que je ne saurai pas ce qu'Edmée est
+devenue, je resterai avec mes appréhensions.
+
+Machinalement après cet incident, Maxime entraîna Mariette dans un
+coin du parloir, et aussitôt ils s'engagèrent dans une
+conversation, dont soeur Rosalie ne pouvait rien entendre.
+
+Mais miss Fanny Stevenson avait bien d'autres pensées en tête!
+
+Vingt fois, pendant le court récit de Mariette, elle s'était levée
+à demi, l'oeil plein d'effluves, la poitrine haletante, prête à se
+précipiter vers la jeune fille à laquelle elle eût voulu adresser
+mille questions qui se pressaient sur ses lèvres.
+
+Quand Mariette eut fini, elle retomba accablée sur sa chaise, et
+par un geste saccadé et violent, elle ramena son voile sur ses
+yeux pour cacher les larmes qui baignaient son visage.
+
+Gaston, qui était non moins ému qu'elle, s'approcha à pas discret
+et se pencha doucement.
+
+-- Miss Fanny, dit-il à voix basse, comme un souffle.
+
+Miss Fanny se dressa, farouche, et lui prit la main qu'elle serra
+à la briser.
+
+-- Vous avez entendu, n'est-ce pas? répondit-elle d'un accent mal
+contenu.
+
+-- Que craignez-vous?
+
+-- Tout! ils sont capables de tout! Mais qu'ils prennent garde...
+Malheur à eux s'ils tentent de toucher à cette enfant?
+
+-- Croyez-vous qu'ils en aient la pensée?
+
+Fanny Stevenson eut un ricanement qui sonna comme un rire
+d'insensée.
+
+-- C'est elle, je n'en doute pas, c'est cette femme! répondit-
+elle; elle a éloigné son mari, dont elle redoute la faiblesse,
+pour rester seule maîtresse et libre d'agir à sa guise; mais elle
+a compté sans moi. Elle ignore ce que je suis, ce que je peux, et
+ne sait pas ce dont peut devenir capable une mère qu'on a privée
+pendant dix-sept années de la vie et des caresses de son enfant.
+
+-- Ne vous laissez pas aller à cette colère aveugle.
+
+Miss Fanny jeta à Gaston un regard dont l'éclat d'acier pénétra
+jusqu'au plus profond de son être.
+
+-- Vous ne l'aimez donc pas, dit-elle, vous qui me parlez ainsi,
+et qui pouvez rester calme en présence de ce qui se prépare?
+
+Mais à quoi bon récriminer, ajouta-t-elle aussitôt? Il faut agir.
+Vous m'avez promis votre concours, j'espère que vous ne songez pas
+à me le refuser.
+
+-- Ah! sur ma vie!
+
+-- C'est bien.
+
+-- Que faut-il faire?
+
+-- Rien en ce moment. Avant de prendre une résolution, je veux
+savoir. Cette supérieure! On doit lui avoir dit... Je me ferai
+adroite, insinuante, j'irai jusqu'au mensonge, s'il le faut; mais
+je saurai. Et quand vous viendrez chez François, je vous dirai ce
+que j'aurai appris.
+
+-- Alors nous nous verrons ce soir?
+
+-- C'est cela.
+
+-- À la même heure qu'hier?
+
+-- À la même heure, oui. Partez maintenant; voici le moment de la
+séparation; j'ai hâte de me retirer et d'aller me recueillir.
+
+Cependant Mariette et Maxime continuaient de causer et on
+entendait de temps en temps le rire charmant de la jolie enfant
+égayer le coin obscur du parloir où ils s'étaient réfugiés.
+
+Mais l'heure allait sonner et ils n'avaient plus que quelques
+minutes.
+
+-- Quand vous reverrai-je? dit alors Mariette avec une petite moue
+ironique.
+
+-- La belle question! repartit vivement Maxime. Mais je vous
+reverrai demain, après-demain, tous les jours, jusqu'à mon départ.
+
+-- Cela ne vous ennuie donc pas de venir de si loin, passer une
+heure avec une petite fille.
+
+-- Vous êtes méchante!
+
+-- Moi!
+
+-- Oui! vous! Vous! chère enfant, car vous savez que je n'ai à
+Paris que vous, et vous voyez trop clair de vos beaux yeux pour ne
+pas avoir deviné tout le bonheur que j'éprouve à tenir, pendant
+une heure, vos deux jolies petites mains dans les miennes.
+
+-- Maxime!
+
+-- Cela vous déplaît que je vous parle ainsi!
+
+-- Oh! ne le croyez pas.
+
+-- Alors, vous m'aimez un peu?
+
+-- Un peu! Non, mais de toute mon âme, et de toute la
+reconnaissance que je vous ai vouée depuis le premier jour où je
+vous ai vu. Est-ce bien comme cela que je dois répondre?
+
+-- Oui, oui, chère Mariette, dit Maxime d'un ton attendri, je
+n'avais pas espéré davantage... et pourtant peut-être y aurait-il
+plus encore.
+
+-- Vraiment!
+
+-- Si vous vouliez?
+
+-- Eh mais, je ne demande pas mieux! répondit l'enfant; il faudra
+me dire, et croyez que si je puis...
+
+En parlant de la sorte, elle avait un sourire plein de douce
+malice, et ses yeux se voilaient coquettement à demi.
+
+Maxime fut sur le point de s'oublier, et il allait l'attirer
+contre sa poitrine, par un emportement irréfléchi, quand la voix
+de soeur Rosalie vint le rappeler à la réalité de la situation.
+
+-- À demain, bien sûr? fit Mariette en accompagnant ces mots d'un
+regard qui eût été effronté, s'il n'eût été naïf.
+
+-- Oui, oui, à demain! répondit Maxime ébloui.
+
+Et prenant le bras de Gaston, il gagna rapidement la rue.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Pendant les heures qui suivirent, ce qui se passa dans l'esprit de
+Fanny Stevenson serait bien difficile à raconter.
+
+La pauvre femme se sentait envahir par une terreur qui croissait
+d'instant en instant.
+
+Elle avait prétexté une indisposition et était rentrée
+précipitamment dans sa cellule.
+
+Là, elle compta les heures et les secondes, prêtant l'oreille à
+tous les bruits, les deux bras croisés sur sa poitrine pour en
+étouffer les battements qui l'assourdissaient, s'attendant à
+entendre le pas d'Edmée qu'elle connaissait si bien, priant Dieu
+surtout de faire cesser l'horrible martyre qu'elle éprouvait.
+
+Elle demeura ainsi jusqu'au soir.
+
+Quand le jour commença à baisser, elle voulut sortir.
+
+En entendant les voix jeunes et fraîches des pensionnaires qui
+prenaient leurs ébats dans l'enclos, elle pensa que peut-être
+Edmée se trouvait là avec ses compagnes.
+
+Elle descendit.
+
+En passant près de la cellule de mademoiselle de Beaufort elle
+poussa timidement la porte.
+
+Qui sait? Dieu avait peut-être fait un miracle sans qu'elle
+entendît rien.
+
+La porte céda à la première pression, et elle entra.
+
+Il n'y avait personne. La cellule était vide!...
+
+Elle mordit ses lèvres avec un sanglot.
+
+-- Mon Dieu! je ne la reverrai donc plus! balbutia-t-elle l'âme
+brisée.
+
+Et elle s'éloigna lentement, comme à regret.
+
+C'est ainsi qu'elle arriva dans le jardin; du premier coup d'oeil
+elle s'assura qu'Edmée était absente.
+
+Cependant, à sa vue, Mariette, qui était aux aguets, s'empressa
+d'accourir à sa rencontre.
+
+-- On nous a dit que vous étiez souffrante, ma soeur, dit-elle
+d'une voix hésitante; je vois avec plaisir que vous allez mieux.
+
+-- Je vous remercie, mon enfant, répondit soeur Rosalie; je me
+sens plus forte, en effet, et j'ai voulu prendre l'air.
+
+Puis elle ajouta d'un ton en apparence indifférent:
+
+-- Et votre amie, mademoiselle de Beaufort, n'est-elle pas près de
+vous?
+
+Mariette releva la tête d'un air triste:
+
+-- Edmée? répondit-elle, on ne l'a plus revue depuis ce matin.
+
+-- Est-ce que sa mère serait venue la chercher?
+
+-- Je ne pense pas.
+
+-- Qu'est-elle devenue?
+
+-- On se le demande. Cela nous a agitées toutes, et il y a de
+quoi, n'est-ce pas? Madame la supérieure était venue elle-même la
+prendre à l'étude. On l'a vue se rendre avec elle à la chapelle,
+puis de là à sa propre cellule; mais après, plus rien.
+
+-- C'est singulier.
+
+-- Ah! si vous pouviez savoir...
+
+-- Moi?
+
+-- Sans doute. Si j'étais à votre place: vous êtes bien avec
+madame la supérieure, et je suis certaine qu'elle vous dirait...
+
+Miss Fanny se prit à réfléchir.
+
+-- Vous ne répondez pas? insista Mariette.
+
+-- C'était mon intention d'abord, mais depuis...
+
+-- Qui vous a fait changer d'avis?
+
+-- Je verrai, je me consulterai.
+
+-- Et si vous apprenez quelque chose, vous me le direz, n'est-ce
+pas, ma soeur? Songez donc, Edmée était ma seule amie, et vous ne
+sauriez croire quelle anxiété est la mienne depuis ce matin.
+
+-- Eh bien! je vous le promets, mon enfant, répondit soeur
+Rosalie: j'observerai encore, j'interrogerai, et si je parviens à
+connaître ce qu'est devenue Edmée, vous le saurez tout de suite.
+
+-- Ah! vous êtes bonne, et je vous remercie.
+
+Soeur Rosalie n'en entendit pas davantage et s'empressa de
+regagner le couvent.
+
+Quelques heures plus tard, l'agitation qu'avait provoquée la
+disparition de mademoiselle de Beaufort était calmée et le couvent
+de Sainte-Marthe dormait enveloppé dans le plus profond silence.
+
+Neuf heures venaient de sonner.
+
+La nuit était plus sombre que la veille, de lourds nuages chargés
+d'électricité couraient dans le ciel, poussés par un vent violent
+d'orage. La lune n'avait point paru, et l'on voyait à peine à se
+guider.
+
+En ce moment, la porte de l'enclos s'ouvrit, et deux hommes
+entrèrent.
+
+C'était Palmer et Gaston de Pradelle.
+
+Cette fois, François ne se trouvait pas là pour les recevoir; mais
+Palmer commençait à connaître les _êtres_, et après avoir invité
+Gaston à régler sa marche sur la sienne, il prit les devants et se
+dirigea vers le pavillon, où ils rencontrèrent le jardinier.
+
+-- Soeur Rosalie? demanda Palmer, en serrant la main de son
+compagnon de bouteille.
+
+-- Soeur Rosalie n'est point encore arrivée, répondit François;
+mais elle ne peut tarder à venir, et s'il plait au commandant
+d'entrer...
+
+Gaston, ayant remercié du geste, pénétra dans le pavillon.
+
+Palmer et François n'attendirent pas davantage, et un instant
+après, ils prenaient le chemin du caboulot où ils allaient trouver
+quelque cordial aimé.
+
+Gaston, lui, s'était assis au fond de la chambre, et le front dans
+les mains, le regard fixe, il cherchait à ramener l'ordre et le
+calme dans son esprit.
+
+Depuis le matin, il ne vivait plus!
+
+C'est surtout au moment où il était menacé de la perdre, qu'il
+comprenait à quel point il aimait Edmée. Vingt fois il avait passé
+devant l'hôtel de la rue de la Chaussée-d'Antin, espérant y
+relever quelque indice qui le rassurerait sur le sort de la pauvre
+enfant. Une fois même, il avait sonné à la porte de l'hôtel, et
+avait demandé à voir madame de Beaufort.
+
+Mais le valet qui s'était présenté lui avait répondu que
+M. de Beaufort venait de partir pour Londres, que madame
+de Beaufort était souffrante et finalement que l'on ne recevait
+personne.
+
+Gaston rentra chez lui en proie au plus violent désordre.
+
+Le seul espoir qui lui restât, c'était soeur Rosalie; et il
+fallait attendre neuf heures!
+
+Que fit-il et que devint-il jusque-là? il n'eût pu le dire au
+juste.
+
+Seulement, comme neuf heures sonnaient, il s'était, trouvé à la
+porte de l'enclos et était entré.
+
+Sa première impression fut un cruel désappointement.
+
+Miss Fanny ne se trouvait pas au rendez-vous; mais on lui dit
+qu'elle allait venir, et cela le calma un peu.
+
+Il prit patience.
+
+Enfin, au bout d'une grande demi-heure, un bruit de pas précipités
+vint jusqu'à lui, et peu après, miss Fanny Stevenson entrait dans
+la chambre.
+
+Gaston se leva vivement et courut à elle.
+
+-- Enfin! dit-il avec un soupir de soulagement, vous voilà!
+
+Mais presque aussitôt il recula de deux pas, frappé de
+l'altération profonde de son visage et de la sombre expression de
+son regard.
+
+-- Grand Dieu! s'écria-t-il, qu'avez-vous? Que s'est-il passé?
+
+Fanny Stevenson s'était laissé tomber accablée sur une chaise;
+elle semblait absorbée dans une pensée unique; sa poitrine se
+soulevait avec force; on eût dit qu'elle était étrangère à ce
+monde, perdue dans quelque rêve de folie.
+
+Pourtant, au bout, d'un moment, elle secoua brusquement la tête
+pour chasser les pensées importunes qui menaçaient sa raison, et
+elle releva lentement son regard sur Gaston.
+
+-- Parlez! parlez! insista ce dernier, d'où venez-vous?
+
+-- Je quitte la supérieure; je voulais l'interroger.
+
+-- Sur Edmée?
+
+-- Oui, sur Edmée; j'avais pris le premier prétexte venu; mais dès
+mes premières paroles, je compris qu'on l'avait mise en défiance
+contre moi.
+
+-- Qui cela?
+
+-- Vous le demandez.
+
+-- Madame de Beaufort, peut-être?
+
+-- Et qui donc! Ah! je l'ai deviné tout de suite, et on ne me l'a
+pas caché, d'ailleurs; madame de Beaufort n'a pas tout dit
+cependant; elle ne s'est pas livrée tout entière, et elle ne s'est
+plainte que d'une chose, c'est que je m'étais emparé de l'esprit
+de sa fille.
+
+-- Vous!
+
+-- Sa fille!... Comprenez-vous! Elle ose donner ce nom à Edmée.
+
+-- Mais elle ignore sans doute...
+
+Fanny Stevenson l'interrompit par un ricanement.
+
+-- Elle sait tout, vous dis-je, répliqua-t-elle; le comte est venu
+ce matin au couvent; en sortant, je l'ai croisé dans le couloir,
+et à l'effroi que j'ai surpris sur ses traits je suis sûre qu'il
+m'a reconnue.
+
+-- Ainsi, Edmée a quitté le couvent?
+
+-- Les misérables!
+
+-- On vous l'a dit!
+
+-- Et je ne la verrai plus!
+
+-- Mais elle est retournée rue de la Chaussée-d'Antin, et si vous
+ne pouvez l'y aller voir, moi, du moins...
+
+Fanny Stevenson oublia un moment son regard attendri sur le jeune
+commandant.
+
+-- Vous êtes jeune, vous, monsieur Gaston, dit-elle d'un ton
+mélancolique et doux, vous avez pris votre chemin sur les hauteurs
+de la vie; vous ignorez le monde et, sûr de votre loyauté et de
+votre honneur, vous avez foi en l'honneur et en la loyauté des
+autres. Qu'elles déceptions cruelles vous attendent!
+
+-- Cependant...
+
+-- Vous croyez, n'est-ce pas, qu'à l'heure où je vous parle, Edmée
+est rentrée chez sa mère, et que l'on n'a eu d'autre pensée, en
+l'éloignant de Sainte-Marthe, que de la soustraire à l'empire que
+j'exerçais sur son esprit.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, rendez-vous demain, rue de la Chaussée-d'Antin,
+demandez mademoiselle de Beaufort et vous verrez quelle réponse
+vous sera faite.
+
+-- Mais que supposez-vous donc? Que peut-on tenter contre la
+pauvre enfant?
+
+La jeune femme se leva à cette question et, se penchant vers
+Gaston:
+
+-- Ah! sans doute, le temps des enlèvements ou des séquestrations
+iniques est passé, dit-elle, les sourcils contractés et la lèvre
+tordue par un amer sourire; la civilisation et vos lois modernes
+répudient les moyens violents que l'on employait autrefois avec
+l'assentiment ou la complicité d'une société qui bénéficiait de
+ces iniquités; il vous semble, n'est-ce pas, que tous les mystères
+aient été dévoilés, et vous vous persuadez volontiers que la
+vigilance de vos austères magistrats a rendu à jamais impossible
+le retour des rapts odieux ou des disparitions ténébreuses. Ah!
+pauvre honnête homme que vous êtes! et que vous avez mal observé
+ce qui se passait autour de vous!
+
+-- Eh quoi! vous prétendez...
+
+-- Dieu me garde, monsieur Gaston, de calomnier les saintes
+demeures qui m'ont accueillie avec tant de bienveillance, et où
+j'ai trouvé le calme et le repos transitoire dont j'avais un si
+grand besoin; mais aujourd'hui que, menacée dans mon amour
+maternel, je sens mon coeur s'ouvrir à toutes les appréhensions,
+il m'est bien permis de me rappeler ce que j'ai vu et de redouter
+pour mon enfant les agissements dont j'ai été témoin.
+
+-- Que voulez-vous dire?
+
+-- Il vous est arrivé quelquefois, n'est-il pas vrai, d'entendre
+raconter qu'une jeune fille, belle, riche, heureuse, du moins en
+apparence, avait tout à coup renoncé au monde, et qu'elle venait
+de prendre le voile! Vous vous êtes dit alors, comme les autres,
+qu'elle avait été poussée à cette résolution excessive par quelque
+désespoir d'amour ou par une vocation irrésistible.
+
+-- En effet...
+
+-- C'est parfois vrai... et on recueille souvent dans les pieuses
+demeures où nous sommes, de pauvres âmes blessées au combat de la
+vie, ou certaines natures exaltées que l'ardente séduction de la
+solitude, un penchant impérieux vers le mysticisme, attirent
+incessamment autour de ces thébaïdes, où elles croient trouver
+l'apaisement et des satisfactions que le monde ne peut pas leur
+donner.
+
+-- J'ai cru qu'il en était toujours ainsi.
+
+-- Et vous vous trompiez.
+
+-- Comment?
+
+-- Ah! vous ne savez pas les ressources inconnues et sans nombre
+que la haine ou le fanatisme peut rencontrer dans ces maisons, et
+combien, en regardant de près, on y compterait de victimes, que
+l'égoïsme, l'ambition, la jalousie, tous les mauvais sentiments du
+coeur humain, y ont enfermées de gré ou de force.
+
+-- De force?...
+
+-- Oh! il faut s'entendre... et votre étonnement est naturel. On
+n'enlève pas une jeune fille contre son gré, au su du monde et en
+pleine lumière; mais on prend la pauvre enfant à l'âge où sa
+raison ne s'est pas encore éveillée, où son coeur seul palpite et
+commence à battre... on l'entoure de soins et d'affection; on
+adoucit, pour elle la règle sévère du couvent; on se fait
+caressant et doux, et on développe insensiblement cet amour divin
+qui doit bientôt prendre l'âme tout entière!... Quelle vie plus
+heureuse, d'ailleurs, pour une créature tendre et pure, que le
+contact du monde n'a point encore troublée! C'est un bonheur qui
+souvent se double de l'âpre ivresse du sacrifice!...
+
+Que voulez-vous que devienne une malheureuse enfant, ignorante et
+crédule, sous cette pression qui s'exerce à tous les instants du
+jour et sous toutes les formes?... Ce qu'elles deviennent
+toutes!... résignées ou indifférentes... quand elles n'ont pas
+apporté au couvent le germe de quelque amour profond, auquel cas
+elles se révoltent... ou meurent!...
+
+-- Vous avez vu cela?
+
+-- Oui, j'ai vu cela, monsieur Gaston, et j'espère que vous
+comprenez maintenant pourquoi je veux arracher mon Edmée à une
+pareille destinée...
+
+-- Mais M. de Beaufort aime sa fille...
+
+-- Il l'aime! Je le crois, je l'ai vu!... repartit Fanny
+Stevenson; et pourtant, Edmée vous l'a peut-être dit, à vous,
+comme elle me l'a dit, à moi! À plusieurs reprises, M. de Beaufort
+l'a préparée au sort qu'on lui destine. On lui a fait entrevoir
+mille dangers dans ce monde qu'elle ne connaissait pas... On l'a
+effrayée, troublée, on a exalté sa nature mélancolique et tendre,
+si bien qu'à de certains moments elle a pu entrevoir le cloître
+comme un refuge où elle se trouverait à l'abri de toute atteinte,
+Chère enfant!... Son père était la seule personne en qui elle eût
+confiance; elle a cru à ses paroles, a été touchée de sa
+tristesse, et dans sa candeur, elle s'est laissée persuader.
+
+-- Ainsi, vous croyez qu'elle accepterait?...
+
+-- Elle en souffrira profondément, mais elle se soumettra.
+
+-- Ah! il ne faut pas que cela soit.
+
+-- Cela ne sera pas.
+
+-- Enfin, que voulez-vous?
+
+-- Je veux que ma fille vive, entendez-vous? Je veux qu'elle aime
+et qu'elle soit aimée! Je veux qu'elle ne soit pas ensevelie
+vivante dans cette tombe que l'on prépare pour elle!
+
+-- Que dites-vous?
+
+Fanny Stevenson parcourait la chambre à pas heurtés, avec des
+mouvements de fauve. Aux derniers mots de Gaston, elle s'arrêta
+brusquement, le regard allumé d'une flamme sombre.
+
+-- Ah! vous n'avez rien vu encore, dit-elle, et vous ignorez tout!
+Mais moi! moi! Tenez, voulez-vous que je vous dise? Ce sont de ces
+tableaux que l'on ne peut oublier, et que l'on conserve toujours
+devant les yeux, ne les eût-on entrevus qu'une fois! C'est
+terrible, voyez-vous, et bien fait pour épouvanter l'imagination.
+La veille encore, on allait et venait, dans toute sa volonté
+libre; on pouvait sortir, on pouvait surtout ne pas rentrer! Mais
+une fois le jour solennel arrivé, tout est fini! Une porte de
+bronze se ferme sur vous pour ne plus se rouvrir, et les ténèbres
+du cloître vous enveloppent à jamais, comme les ténèbres de la
+mort même! Et ce n'est point là seulement un pur symbole, un
+spectacle institué pour frapper les âmes crédules et dont les
+esprits sceptiques peuvent se railler! Non! car moi, qui ne crois
+plus depuis longtemps à ces superstitions et ces moeurs d'un autre
+âge, je suis souvent sortie de ces solennités la pâleur au front
+et l'épouvante au coeur.
+
+-- Vous! vous! miss Fanny?
+
+-- Vous n'avez jamais assisté à de pareils spectacles, et c'est
+sinistre. La mort même ne provoque pas d'aussi redoutables
+émotions. Comme pour une cérémonie funèbre, le choeur est tendu de
+deuil; les chants retentissent sous les voûtes sonores, l'orgue
+fait entendre des accents qui ressemblent à des sanglots; puis,
+les prières murmurées à voix basse par toute la communauté.
+L'église s'emplit d'un âcre parfum d'encens et de cierges allumés.
+C'est un mélange de recueillement et d'ardente curiosité. Tout à
+coup, les chants éclatent avec plus d'intensité! Un mouvement se
+fait, et la victime paraît. Pauvre chère Edmée? Elle est vêtue de
+blanc, comme ces belles jeunes filles qu'attend un époux impatient
+du bonheur promis. C'est une statue qui marche. Son regard semble
+hanté par des visions de l'autre monde; son visage a
+l'impassibilité du marbre; déjà on a porté une main sacrilège sur
+son opulente chevelure qui, dénouée, l'eût naguère enveloppée tout
+entière; elle ne regrette rien pourtant; on la dirait insensible
+et glacée, inconsciente du sacrifice qui va s'accomplir. Alors,
+savez-vous ce qui se passe, car ce n'est rien encore? On la couche
+sur la dalle froide, on étend sur son beau corps de vierge le drap
+noir rayé d'une croix blanche, et l'on commence les prières des
+morts et le _De profundis_!
+
+-- Horrible! c'est horrible!... balbutia Gaston.
+
+-- N'est-ce pas? répliqua miss Fanny; le monde, qui est rarement
+admis à ces cérémonies, n'y voit, le plus souvent, qu'une coutume
+qui diffère peu des autres solennités du culte; mais, croyez-moi,
+monsieur Gaston, quand je vous assure que c'est la plus redoutable
+épreuve par laquelle puisse passer une créature humaine...
+
+-- Ah! nous saurons empêcher qu'un pareil sort soit imposé à
+Edmée!
+
+Miss Fanny ne répondit pas tout de suite. Son front s'était penché
+de nouveau; son regard s'était voilé; elle se prit à réfléchir.
+
+-- Dans la situation qui nous est faite, reprit-elle bientôt, nous
+ne pouvons prendre encore aucune résolution. Il faut s'assurer en
+premier lieu qu'Edmée n'est point rue de la Chaussée-d'Antin.
+
+-- Je le saurai.
+
+-- Puis, quand vous aurez appris qu'elle ne se trouve point auprès
+de sa mère, vous viendrez me le dire, et nous nous concerterons.
+
+-- Je vous verrai demain.
+
+-- C'est cela. Profitons des derniers moments pendant lesquels je
+puis encore me soustraire à la surveillance dont je ne vais pas
+manquer d'être l'objet.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- Oh! j'en suis sûre. On devine une ennemie en moi, et madame de
+Beaufort ne manquera pas de donner l'éveil. Mais soyez sans
+inquiétude: quoi qu'il arrive, quelque moyen qu'il faille
+employer, je saurai vous faire prévenir.
+
+-- Alors, à demain.
+
+-- C'est cela, à demain; il se fait tard, et je crains qu'on ne
+remarque mon absence.
+
+Gaston serra, sur ces mots, les deux mains de Fanny Stevenson, et
+peu après il gagnait la porte de l'enclos.
+
+Il était près de onze heures quand il rentra chez lui.
+
+Il fut tout étonné d'y trouver Maxime, qui l'attendait en fumant
+un cigare.
+
+Maxime avait la physionomie exceptionnellement mobile, et il ne
+fallut qu'un regard à Gaston pour s'apercevoir qu'il était
+préoccupé.
+
+En dépit de ses propres ennuis, il en fut frappé.
+
+-- Eh! qu'as-tu donc? demanda-t-il avec intérêt, et d'où vient que
+je te trouve chez moi à cette heure indue?
+
+-- Je t'attendais, répondit Maxime.
+
+-- Tu as à me parler?
+
+-- C'est cela.
+
+-- À quel propos?
+
+-- J'ai un service à te demander.
+
+-- À moi? Eh! que ne le disais-tu tout de suite. De quoi s'agit-
+il?
+
+-- Voici. Cet après-midi j'ai été appelé au ministère.
+
+-- Que te voulait-on?
+
+-- On m'a donné l'ordre de rallier Brest sans tarder.
+
+-- Tu vas partir?
+
+-- Demain.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! c'est là ce qui me préoccupe. Mariette se faisait une
+fête de me voir tous les jours, et elle va être désolée.
+
+-- Mais tu reviendras bientôt?
+
+-- Je ne pense pas.
+
+-- Que se passe-t-il donc?
+
+-- Je l'ignore. Toutefois, je suppose que l'on a besoin de moi, et
+une fois à Brest je crains que l'on m'y retienne.
+
+-- Enfin, quel est le service que tu réclames de mon amitié?
+
+-- Cela t'ennuiera peut-être, mais je voudrais que tu allasses
+voir Mariette, au moins tous les jeudis.
+
+-- N'est-ce que cela?
+
+-- Tu y consens?
+
+-- Parbleu!
+
+-- À la bonne heure. Tu m'écriras tous les huit jours, et de cette
+façon...
+
+-- Tu sauras ce que fait et ce que pense mademoiselle Mariette
+Duparc. Ah çà! est-ce que tu serais jaloux, par hasard?
+
+-- Je ne crois pas.
+
+-- Amoureux, alors?
+
+-- Peut-être bien.
+
+Gaston jeta un regard d'envie à son ami.
+
+-- Ah! tu es heureux, toi, dit-il avec un soupir; tu peux aimer à
+ton aise, sans contrainte, et tu ne redoutes pas que l'on t'enlève
+la charmante enfant que tu as choisie pour en faire la compagne de
+ta vie.
+
+-- N'en es-tu pas là toi-même?
+
+-- Hélas!
+
+-- Est-ce que mademoiselle de Beaufort...
+
+-- Mademoiselle de Beaufort a disparu, mon ami, et j'ignore ce que
+l'on veut faire d'elle.
+
+-- Voilà qui est grave.
+
+-- N'est-ce pas?
+
+-- Que vas-tu faire?
+
+-- Eh! le sais-je? Je verrai, je chercherai, je fouillerai tous
+les couvents de Paris, s'il le faut; mais, à coup sûr, je ne
+m'arrêterai que lorsque j'aurai épuisé tous les moyens; mais ne
+pensons pas à cela pour le moment. Tu vas partir, et puisque tu le
+désires, je verrai mademoiselle Mariette.
+
+-- Je ne doutais pas de ton assentiment, et j'ai écrit à la
+supérieure pour la prévenir.
+
+-- Tout est pour le mieux. D'ailleurs, ce me sera déjà un moyen de
+pénétrer à Sainte-Marthe, et peut-être y trouverai-je une facilité
+de plus pour la recherche que je vais entreprendre.
+
+-- Alors, c'est convenu?
+
+-- Compte sur moi.
+
+Et les deux amis se séparèrent.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Un mois s'était passé sans amener aucun changement important dans
+la situation de nos personnages.
+
+Maxime de Palonnier était parti pour Brest, et depuis son départ,
+il avait écrit plusieurs fois à Gaston pour lui renouveler les
+recommandations qu'il lui avait faites au sujet de Mariette, et
+pour lui demander, en post-scriptum, s'il avait enfin quelques
+renseignements sur Edmée.
+
+Gaston avait répondu que les choses étaient toujours dans le même
+état, qu'il avait vu mademoiselle Duparc, et qu'il l'avait trouvée
+bien triste de son absence et impatiente de son retour. Quant à
+mademoiselle de Beaufort, il n'en avait rien appris; elle avait
+décidément disparu. À diverses reprises, il s'était présenté à
+l'hôtel de la Chaussée-d'Antin, et s'était heurté à un parti pris
+de discrétion absolue. Madame de Beaufort était restée
+impénétrable, et il n'avait rien pu deviner.
+
+Il était évident pour lui qu'Edmée avait été conduite dans un
+autre couvent, et que des ordres sévères avaient été donnés pour
+qu'on l'empêchât de communiquer avec les personnes du dehors.
+
+Elle était séparée du monde, et le hasard seul ou un miracle
+pouvait désormais le mettre sur la trace de la pauvre recluse!
+
+Gaston venait de passer un mois terrible.
+
+Pendant les premiers jours qui avaient suivi la disparition de la
+chère victime, il s'était multiplié avec une sorte de fièvre; il
+avait parcouru la capitale, cherchant âprement une piste, comme
+quelque agent de police lancé à la poursuite d'un criminel. Il
+avait visité toutes les communautés, inventant des prétextes,
+s'ingéniant à mille ruses qu'en d'autres circonstances sa nature
+droite et chevaleresque eût certainement répudiées; mais un
+sentiment supérieur de justice et d'amour le soutenait; il y avait
+là une iniquité monstrueuse à démasquer, et il n'avait reculé
+devant aucune investigation, quelque indiscrète qu'elle lui parût
+à lui-même.
+
+Il était d'ailleurs soutenu dans son âpre recherche par les
+excitations de Fanny Stevenson.
+
+Celle-ci, bien qu'elle se contînt, n'avait pas d'autre pensée que
+de retrouver sa fille. Seulement une crainte la retenait encore et
+la garrottait dans son inaction.
+
+Elle comprenait que son ennemie, madame de Beaufort, avait les
+yeux fixés sur elle: que tous ses mouvements étaient surveillés;
+que ses moindres paroles étaient recueillies; qu'enfin ses
+tristesses et ses larmes pouvaient devenir des révélations
+funestes dont on ne manquerait pas de te servir contre elle!
+
+Et elle se taisait, dévorant son impatience, étouffant ses
+révoltes, dissimulant ses colères aveugles, de peur d'exalter
+davantage encore l'implacable bourreau qui tenait entre ses mains
+le coeur de son enfant!
+
+Oh! cette femme! cette Juliette de Beaufort! que n'eût-elle pas
+donné pour la tenir à son tour terrifiée et vaincue, et lui rendre
+toutes les tortures qu'elle lui faisait endurer!
+
+Elle ne songeait plus guère à autre chose.
+
+Ses nuits étaient hantées de fantômes; elle ne pouvait plus que
+haïr; il y avait des moments où elle oubliait presque sa fille
+pour ne songer qu'à sa vengeance.
+
+Aussi, c'est le souffle ardent, la mort dans l'âme, que tous les
+huit jours elle voyait arriver Gaston, qui venait voir Mariette,
+et en même temps lui apporter le résultat de ses recherches de la
+semaine.
+
+Tristes résultats!
+
+Rien! toujours rien!
+
+Ni Palmer, mis en campagne, ni Bob si intelligent et si vif,
+n'avaient recueilli le moindre indice.
+
+Gaston lui-même avait visité presque tous les, couvents, et il en
+sortait comme il y était entré.
+
+Il ne pouvait pas en être autrement.
+
+Quelque prétexte qu'il prit pour s'introduire dans ces
+mystérieuses demeures, il rencontrait partout la même politesse
+banale; on l'accompagnait au parloir, on le laissait s'agenouiller
+à la chapelle; parfois, même, il était admis jusque auprès de la
+supérieure.
+
+Et c'était tout!...
+
+Ce qu'on lui montrait, ce qu'il voyait, c'étaient les parties
+banales du couvent; ce que tout le monde pouvait voir comme lui;
+ce que l'on n'a aucun intérêt à cacher.
+
+Mais derrière ces murs épais, sous ces voûtes silencieuses, au
+fond de ces corridors sombres où parfois il a surpris d'étranges
+murmures de voix contenues, au delà de ces doubles grilles
+quadrillées, voilées de tentures noires, qu'y avait-il?... Que de
+mystères peut-être se fussent offerts à ses regards s'il lui eût
+été donné, d'y pénétrer!
+
+Fanny Stevenson se désolait au récit de ses recherches vaines;
+elle ne pouvait croire qu'elle ne parviendrait pas un jour à
+découvrir la retraite où l'on avait enfermé Edmée. Mais elle se
+désespérait en voyant le temps s'écouler, sans amener aucun
+changement à la cruelle situation qui lui était faite.
+
+Une fois cependant, quelque chose de bizarre se passa qui vînt
+ajouter encore à ses terreurs et lui donna la mesure de ce que son
+ennemie pouvait tenter!
+
+C'était lors de la dernière visite que Gaston avait faite à
+Sainte-Marthe.
+
+Il était arrivé à midi sonnant. Mariette ne se trouvait pas encore
+au parloir: soeur Rosalie l'attendait, et il fut frappé de
+l'expression insolite qu'il remarqua sur ses traits.
+
+Elle était plus sombre encore que d'habitude; plongée dans ses
+réflexions amères, elle semblait insensible à tous les bruits
+qu'elle entendait; mais dès que Gaston monta les degrés de
+l'escalier, elle reconnut tout de suite son pas et releva
+brusquement la tête.
+
+-- Oh! venez! venez! dit-elle d'un ton agité et nerveux; j'avais
+hâte de vous voir.
+
+-- Auriez-vous quelques nouvelles?... interrogea ardemment Gaston.
+
+-- Non... je ne sais rien, je n'ai rien appris; mais ce que j'ai à
+vous dire...
+
+-- Parlez!
+
+Soeur Rosalie s'était levée; ses mains tremblaient d'émotion et de
+colère; une flamme sinistre éclairait ses yeux pleins de haine.
+
+-- Qu'avez-vous donc? insista Gaston presque effrayé.
+
+-- C'est infâme! la misérable! balbutia miss Fanny; ne vous ai-je
+pas dit déjà qu'elle était capable de tout.
+
+-- Qu'est-il arrivé?
+
+-- Une chose odieuse.
+
+-- Quoi? quoi?
+
+-- Moi? je ne pensais à rien. Je ne pouvais croire à tant
+d'infamie. Écoutez! Hier soir, après la prière, au moment où
+j'allais rentrer dans ma cellule, la mère assistante, c'est-à-dire
+celle qui remplace et supplée parfois la supérieure, me pria de
+lui accorder quelques instants d'entretien.
+
+-- Que voulait-elle?
+
+-- Un instant, j'ai cru qu'il s'agissait d'Edmée, ou que du moins
+j'allais obtenir de la soeur quelques renseignements dont je
+pourrais tirer parti; mais elle me retint un quart d'heure au
+moins pour se répandre en paroles inutiles, banales, et qui, pour
+tout dire, n'avaient aucun sens. Je ne m'en étonnai pas trop
+cependant; car ici c'est un peu l'habitude, et on n'y parle le
+plus souvent que pour bien s'assurer que l'on n'est pas devenue
+tout à fait muette; quand je la quittai, je regagnai donc ma
+cellule sans penser à mal, heureuse de lui échapper, heureuse
+surtout de rentrer dans ma solitude et dans la possession de moi-
+même. J'étais loin de me douter de ce qui m'attendait.
+
+-- Qu'est-ce donc?
+
+-- Tout d'abord, je ne fis aucune remarque. J'étais tout entière à
+mon enfant; mais quand j'allai poser ma lumière au chevet de mon
+lit, je demeurai glacée de stupeur.
+
+-- Qu'y avait-il?
+
+-- Oh! c'était presque imperceptible pour tout autre que moi; mais
+du premier coup d'oeil, je m'aperçus que ma cellule avait été
+visitée pendant mon absence et que l'on avait dû y opérer une
+perquisition minutieuse.
+
+-- Est-ce possible?
+
+-- Je voulus douter. J'examinai avec plus d'attention et bientôt
+les preuves abondèrent; sur les dalles, il y avait des traces de
+pas; le petit bahut dans lequel je serre quelques modestes objets
+de toilette avait été bouleversé; mon lit lui-même, défait et en
+désordre, attestait, par l'état dans lequel je le retrouvais,
+qu'une main curieuse l'avait indignement fouillé.
+
+-- Mais quel intérêt?...
+
+-- Vous ne devinez pas?
+
+-- Je cherche.
+
+-- Ah! je n'ai pas cherché longtemps, moi! car la vérité m'a tout
+de suite sauté aux yeux.
+
+-- Quelle est votre pensée?
+
+-- Madame de Beaufort sait que j'ai en ma possession des titres à
+l'aide desquels je puis à jamais détruire son bonheur et celui de
+sa fille, et elle a payé quelqu'un, pour venir me les voler.
+
+-- Et vous supposez qu'elle a trouvé ici une complicité coupable?
+
+-- Non; mais ne m'a-t-elle pas accusée de m'être emparée de
+l'esprit d'Edmée? N'a-t-elle pas pu ajouter que j'avais favorisé
+vos entrevues au parloir avec mademoiselle de Beaufort, et
+notamment qu'il n'était pas impossible que je me fusse prêtée à un
+échange de correspondances entre cette enfant et M. Gaston de
+Pradelle.
+
+-- Quelle infernale machination!
+
+-- Cela une fois admis, le reste va tout seul. La supérieure ne
+peut croire à tant d'immoralité de ma part; elle refuse d'accorder
+créance à cette accusation, et alors on lui indique le seul moyen
+pratique, presque honorable, de vérifier la calomnie sans que je
+puisse soupçonner jamais que j'en ai été l'objet. Comprenez-vous?
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Et me blâmerez-vous désormais si je prends toutes les mesures
+que m'imposent l'intérêt de ma sécurité et celui plus sacré cent
+fois de ma vengeance.
+
+-- Mais ces papiers?
+
+--Ils ne m'ont pas quittée, je les porte sur moi, à toute heure de
+jour et de nuit.
+
+-- Après cette première tentative, ne craignez-vous pas...
+
+-- Je crains tout; car après avoir échoué en employant la ruse, je
+ne doute pas que l'on n'ait recours à la violence.
+
+-- Et dans ce cas?
+
+-- Mon parti est pris. Dès ce jour, ces titres, qui sont mon
+honneur, mieux que cela, la fortune et l'honneur de mon enfant,
+ces titres seront déposés en des mains qui sauront, j'en suis
+sûre, les conserver et les défendre: monsieur Gaston, j'espère que
+vous ne refuserez pas d'en accepter le dépôt.
+
+-- Moi?
+
+-- Et à qui donc voulez-vous que je les confie? Vous êtes le plus
+brave et le plus loyal gentilhomme que j'aie connu. Vous aimez mon
+Edmée, et je suis bien certaine qu'elle vous aime. C'est en son
+nom plus encore qu'au mien que je vous supplie de m'accorder ce
+que je vous demande.
+
+-- Vous le voulez?
+
+-- Je vous en prie.
+
+-- Eh bien! soit, vous avez raison, et vous pouvez être assurée
+qu'on m'ôtera la vie plutôt que ces parchemins!...
+
+À la suite de cet entretien, Gaston était resté une semaine sans
+revoir Fanny Stevenson, ni Mariette.
+
+Maxime lui-même n'avait pas donné signe de vie, et ni Palmer ni
+Bob n'avaient apporté de renseignements dignes d'être recueillis.
+
+Le jeune commandant commençait à sentir le découragement le
+gagner, et c'est vainement qu'il demandait à son imagination un
+moyen de sortir de l'impasse d'où il ne pouvait plus sortir.
+
+Un soir, il était rentré de meilleure heure que de coutume.
+
+Paris l'ennuyait: son bruit et son mouvement l'importunaient; il
+avait besoin d'être seul, et passait souvent de longues heures
+assis auprès de son feu.
+
+Il y avait à peine quelques minutes qu'il était rentré, quand Bob
+se présenta.
+
+Gaston releva le front, et remarqua que le jeune novice tenait une
+lettre à la main.
+
+-- Une lettre! fit-il avec un tressaillement involontaire.
+
+-- Oui, commandant, répondit Bob.
+
+-- D'où vient-elle?
+
+-- De Paris.
+
+-- De Paris! Donne vite.
+
+Et il jeta un regard curieux sur la suscription.
+
+La lettre venait bien de Paris, et l'adresse avait été écrite par
+une main de femme.
+
+Gaston s'empressa de déchirer l'enveloppe, et courut à la
+signature.
+
+Il n'y avait que quelques lignes, et elles n'étaient pas signées!
+
+Voici ce que disaient ces lignes:
+
+
+
+
+XVII
+
+
+«Monsieur Gaston,
+
+«Je ne sais quand vous recevrez cette lettre, mais dès que vous
+l'aurez lue, venez me voir le plus tôt possible; j'ai bien des
+choses à vous dire.»
+
+Gaston examina le billet avec plus d'attention. Il était daté de
+trois jours!
+
+Mais il n'eut pas une seconde de doute.
+
+Ce billet n'avait pu être écrit que par Mariette; elle avait dû le
+confier à une personne qui n'avait pu la porter de suite à la
+poste, et c'est de là que venait le retard.
+
+Pendant toute la soirée et la nuit qui suivit, il fut fort agité.
+
+Quelque incident important était survenu; mademoiselle Duparc
+avait dû apprendre quelque chose; mais comment et par qui?
+
+Il ne doutait pas, d'ailleurs, qu'il ne s'agît d'Edmée.
+
+Mariette était sa meilleure amie, et elle avait été fort
+contristée de sa disparition. Elle avait dû mettre tout en jeu
+pour se renseigner sur ce qu'elle était devenue, et peut-être
+allait-elle lui faire connaître en quel endroit de Paris il la
+retrouverait.
+
+L'espoir rentra dans son âme, et c'est avec une impatience
+mortelle qu'il attendit le lendemain.
+
+Il crut que la nuit ne finirait pas et que le jour ne viendrait
+jamais.
+
+Quand il se réveilla le lendemain, après avoir fort mal dormi,
+neuf heures venaient de sonner.
+
+Le soleil, un froid soleil d'hiver, blanchissait les rideaux de sa
+fenêtre, et décrivait de pâles losanges sur le tapis de sa
+chambre.
+
+Il sauta à bas de son lit et appela Bob.
+
+Ce dernier accourut.
+
+-- Personne n'est venu me demander? demanda Gaston en s'habillant
+à la hâte.
+
+-- Personne, mon commandant, répondit le jeune novice. Seulement,
+le facteur a apporté une lettre.
+
+-- D'où vient-elle?
+
+-- De Brest.
+
+-- C'est de Maxime; donne.
+
+La lettre était en effet de Maxime. Gaston la décacheta vivement,
+et trouva sous l'enveloppe quatre pages d'une écriture serrée et
+menue.
+
+Il la lut avec résignation.
+
+Maxime ne pouvait rien dire du sujet qui l'occupait tout entier,
+mais il l'entretenait longuement de Mariette Duparc.
+
+Maxime était décidément amoureux. Eût-il voulu le nier, que toute
+sa lettre eut protesté!
+
+Il expliquait les motifs qui l'avaient obligé à prolonger son
+absence, et annonçait qu'il ne tarderait pas à revenir à Paris.
+
+Le jeune lieutenant de vaisseau, quoique orphelin comme sa
+cousine, avait encore quelques parents, entre autres une tante
+fort riche qui l'avait toujours tendrement aimé, et il n'avait pas
+voulu prendre un parti sans la consulter et obtenir son
+consentement.
+
+Il s'agissait de son bonheur à lui, Maxime, et le bonheur c'est
+chose grave.
+
+Il avait donc vu cette tante; elle s'était montrée favorable à ses
+projets, et avant peu tout serait réglé de ce côté.
+
+Tout en faisant ces confidences à Gaston, Maxime le priait de n'en
+rien raconter à Mariette. Il n'en disait pas davantage, mais
+Gaston devina sans peine...
+
+Quand il eut achevé la lecture de cette longue lettre il
+s'habilla, déjeuna sommairement et sortit.
+
+Il ne tenait pas en place.
+
+Mariette l'attendait; elle avait des choses à lui communiquer, et
+l'heure marchait trop lente à son gré.
+
+Il était à peine onze heures quand il arriva dans les environs du
+couvent de Sainte-Marthe et comme il avait une heure avant de
+pouvoir s'y présenter il se mit à marcher devant lui sans but,
+indifférent à ce qu'il voyait ou entendait, ne cherchant qu'à
+passer le temps qui lui restait pour attendre midi.
+
+Il n'avait qu'une pensée dans l'esprit, et se sentait incapable de
+s'en laisser distraire; Edmée! toujours Edmée!
+
+Au bout d'un quart d'heure de cette promenade à l'aventure, dans
+un quartier qu'il ne connaissait pas, il se trouva perdu dans un
+lacis de rues étroites et solitaires qui se croisaient, sans
+direction voulue, formées d'habitations qui semblaient s'être
+élevées là au caprice des propriétaires et sans souci d'un ordre
+quelconque.
+
+Un moment, quand il y prit garde, cela l'inquiéta.
+
+Mais il continua néanmoins, rassuré par cette idée qu'il n'aurait
+qu'à s'adresser au premier passant, pour reprendre son chemin.
+
+Toutefois, cette inquiétude passagère qui l'avait un moment
+troublé, le rendit un peu plus circonspect et plus attentif.
+
+Il se mit à regarder l'endroit où il se trouvait, et
+involontairement il fut pris de curiosité.
+
+Il longeait alors un mur élevé derrière lequel on voyait pointer
+quelques cimes d'arbres, et plus loin, la silhouette d'un édifice
+qui rappelait l'aspect de Sainte-Marthe.
+
+C'était un couvent, à n'en pas douter.
+
+Il tressaillit.
+
+Pourquoi le hasard l'avait-il amené en ce lieu désert, presque
+inhabité?
+
+Gaston avait toujours cru qu'il y a dans le hasard une mystérieuse
+intervention de la Providence, et il ne fut pas éloigné de penser
+que c'était Dieu lui-même qui l'avait poussé là.
+
+Une fois que cette pensée se fut emparée de son esprit elle ne le
+quitta plus.
+
+Il avança, fit le tour du mur de clôture, et finalement se trouva
+au seuil d'une grande porte qu'on avait laissée entrebâillée.
+
+Il la poussa.
+
+Elle ouvrait sur une vaste cour au fond de laquelle on apercevait
+un bâtiment qui présentait dans quelques-unes de ses parties
+certains vestiges Renaissance. Hautes cheminées ornées, toit à
+pans coupés, etc. À droite, se dessinait une autre construction
+plus moderne, dont les fenêtres à vitraux coloriés annonçaient une
+chapelle; puis enfin, à gauche, chose singulière et assurément
+anormale, en retour sur la cour, un corps de logis indépendant du
+couvent, et qui semblait habité par des ménages d'ouvriers et de
+petits bourgeois.
+
+Gaston avait franchi le seuil de la porte; il fit quelques pas
+dans la cour, hésitant et craignant d'être taxé d'indiscrétion.
+
+Pourquoi, en effet, était-il entré dans cette demeure? Il n'eût pu
+le dire lui-même.
+
+C'était un sentiment confus, né de mille incitations diverses et,
+pour ainsi dire, analysables? Il voulait voir. Il était attiré là
+presque malgré lui. Il lui semblait qu'il obéissait à un désir que
+rien n'expliquait, mais qui s'affirmait impérieux et indiscutable.
+
+Cependant on l'avait aperçu et on était venu à sa rencontre.
+C'était la soeur sacristine.
+
+Gaston salua.
+
+Sa bonne mine, sa distinction manifeste, le ruban qu'il portait à
+sa boutonnière, produisirent leur effet ordinaire.
+
+La soeur sacristine sourit.
+
+-- Vous désirez parler à madame la supérieure? demanda-t-elle avec
+le plus affectueux sourire qu'elle put trouver; il faudra alors
+que vous attendiez, car c'est l'heure de la prière, et vous ne
+pourrez la voir...
+
+-- Dieu me garde d'être importun! répondit Gaston; je puis
+revenir.
+
+-- Ce n'est pas la peine. L'entrée de la chapelle est libre, et,
+si vous le voulez, vous pourrez y attendre que madame la
+supérieure puisse vous recevoir.
+
+Gaston fit un signe d'acquiescement et suivit la soeur.
+
+Mais à peine eut-il fait quelques pas dans les couloirs qu'il
+devait traverser, qu'une sensation inattendue le saisit, et ce fut
+avec une surprise douloureuse qu'il constata combien le couvent
+dans lequel il venait de pénétrer différait de celui de Sainte-
+Marthe.
+
+Dès qu'il mit le pied sous la voûte sombre du corridor qui
+conduisait à la chapelle, il sentit une humidité froide tomber sur
+ses épaules et glacer sa chair. Le jour n'entrait que par
+d'étroites meurtrières, ouvertes dans le mur épais. Un silence
+lugubre régnait de toutes parts, et l'on y respirait une âcre
+senteur de renfermé et de moisi.
+
+Quand il passa près du parloir, il y jeta un coup d'oeil et
+frissonna.
+
+Cela ressemblait, avec une apparence plus sinistre encore, aux
+parloirs de Mazas, où le prévenu ne peut communiquer avec ses
+parents ou ses amis qu'à travers le guichet d'une grille.
+
+Ici, il n'y avait pas même de guichet, et la grille était voilée
+d'une longue draperie de couleur sombre.
+
+On pouvait se parler, on ne pouvait se voir.
+
+Quand il entra dans la chapelle, il respira.
+
+Relativement, la chapelle était lumineuse.
+
+Des hautes fenêtres qui donnaient sur la cour tombaient de grands
+rideaux qui tamisaient discrètement les pâles rayons du soleil,
+répercutés par les mousselines et les dentelles qui ornaient
+l'autel.
+
+Mais cette clarté vive et gaie s'arrêtait contre le mur opposé,
+interceptée brutalement par une immense grille quadrillée, doublée
+d'une draperie noire.
+
+C'est derrière cette draperie, dans une salle où le regard ne
+pouvait pénétrer, que priaient et psalmodiaient les soeurs et les
+élèves, à l'abri de toute indiscrétion.
+
+Au-dessus, on apercevait quelques tribunes également dissimulées,
+qui étaient spécialement réservées aux malades et aux infirmes. Et
+c'était tout.
+
+Çà et là, quelques chaises pour les fidèles du dehors, un grand
+Christ d'ivoire se détachant sur une croix d'ébène et quelques
+reliques saintes pieusement conservées dans de petits coffrets à
+fermoir d'argent.
+
+Mais Gaston ne donna aucune attention à ces divers objets, et, dès
+qu'il fut entré, son âme tout entière s'attacha à cette draperie
+jalouse qui lui dérobait la seule chose qu'il eût voulu voir.
+
+Il avait presque oublié Mariette, tant il était absorbé par cette
+pensée unique.
+
+D'ailleurs, depuis quelques secondes, un murmure confus,
+indistinct, s'était élevé de derrière la grille. De temps à autre,
+il entendait remuer une chaise, le bruit d'une toux opiniâtre
+arrivait jusqu'à lui, et son regard se faisait ardent, comme s'il
+eût voulu déchirer ce voile irritant qui l'arrêtait.
+
+Toutefois, il finit par s'apaiser et prit une attitude plus calme.
+
+Un silence profond s'était établi: l'office commençait.
+
+Il s'agenouilla et laissa tomber sa tête dans ses deux mains, pour
+ne pas laisser surprendre les impressions multiples qui
+l'assaillaient, menaçant de lui enlever sa force et son courage.
+
+Du reste, cela fut court.
+
+Un quart d'heure à peine. Midi sonnait, quand le prêtre qui
+officiait donna sa bénédiction à l'assistance et regagna la
+sacristie à pas comptés.
+
+Gaston demeura encore quelques secondes.
+
+Mais les fidèles quittaient un à un la chapelle, et il ne pouvait
+rester davantage. D'ailleurs, Mariette l'attendait.
+
+Il abandonna sa place, passa devant la grille et il se dirigeait
+vers la porte de sortie, quand tout à coup il s'arrêta terrifié et
+près de tomber.
+
+Au moment où il passait devant l'autel, un mouvement inattendu
+s'était effectué parmi les personnes qui passaient devant la
+grille, une main avait soulevé un coin de la draperie, et un cri
+de suprême angoisse et de défaillance s'était fait entendre.
+
+Or, à tort ou à raison, dans la voix qui avait poussé ce cri,
+Gaston avait cru reconnaître celle de mademoiselle de Beaufort.
+
+Ne se trompait-il pas? Était-ce possible? À tout prix il voulait
+savoir, et, poussé par un sentiment plus fort que sa volonté même,
+il fit quelques pas pour se rapprocher.
+
+Mais il n'alla pas loin.
+
+Une rumeur discordante s'entendait maintenant derrière la grille.
+C'était un brouhaha indescriptible à travers lequel on distinguait
+des exclamations effarées; la draperie s'agitait par moments,
+comme par saccades, et des regards violemment allumés
+s'attachaient au jeune commandant, qu'ils semblaient tenter
+d'exorciser.
+
+Il en fut presque interdit.
+
+Il avait vu cependant bien d'autres tempêtes, sans en avoir été
+troublé; mais ici, dans un pareil lieu, après la sensation si vive
+qu'il venait d'éprouver, il n'eut pas la force de réagir contre sa
+propre émotion.
+
+La porte de sortie était ouverte, et machinalement, sans se rendre
+compte de ce qu'il faisait, il gagna la rue et s'enfuit, comme
+s'il venait de commettre un sacrilège.
+
+Un quart d'heure plus tard, il arrivait à Sainte-Marthe et entrait
+au parloir, où il trouvait Mariette et soeur Rosalie.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+-- Ah! vous êtes en retard, dit la jolie enfant avec une petite
+moue charmante; moi qui vous attendais avec tant d'impatience! Si
+vous saviez combien j'avais hâte de vous voir.
+
+Gaston lui prit les mains sans trop savoir ce qu'il faisait.
+
+-- Pardonnez-moi, dit-il en essayant de se remettre, j'ai été
+retardé, en effet; je vous expliquerai cela; mais voyons, dites-
+moi, j'ai reçu votre lettre. Vous avez appris quelque chose?
+
+-- Depuis trois jours.
+
+-- Il s'agit d'Edmée?
+
+-- Et de qui donc! Pauvre amie! Je suis si malheureuse depuis
+qu'elle est partie, et je m'ennuie tant.
+
+-- Que vous a-t-on dit?
+
+-- Ah! il n'y a encore que le hasard pour bien faire les choses,
+répondit Mariette; car sans lui nous n'aurions jamais rien su.
+
+-- Et que savez-vous?
+
+-- Voici: il faut dire d'abord que l'année dernière nous avions
+ici pour camarade mademoiselle Irma de Fontanges, une belle jeune
+fille appartenant à une famille qui malheureusement ne pouvait pas
+lui constituer une dot. Irma n'ignorait pas ce détail, et elle
+était bien résignée à passer sa vie dans un cloître, ne voulant
+pas d'un époux qui l'aurait prise pour sa beauté, et qui plus tard
+lui aurait reproché peut-être de ne lui avoir rien apporté.
+
+-- Quelle idée!
+
+-- C'était la sienne, et je suis loin de partager sa manière de
+voir; car il me semble, au contraire, qu'un homme qui épouse une
+jeune fille sans dot, lui donne, en agissant ainsi, la meilleure
+preuve d'amour qu'elle puisse désirer. N'est-ce pas votre avis?
+
+-- Assurément.
+
+-- À la bonne heure. Je suis bien aise de vous entendre parler
+ainsi. Enfin, c'était l'idée d'Irma, et quoiqu'elle n'eût pas de
+vocation, elle était décidée à se retirer au couvent. Mais voilà
+que tout à coup un oncle à elle, qui était parti pour l'Inde il y
+avait des années et des années, et dont on ne parlait plus depuis
+longtemps, vient à mourir subitement, laissant à sa nièce, dont il
+était le parrain, une fortune de plusieurs millions.
+
+-- De sorte qu'elle a renoncé au couvent.
+
+-- Tout de suite! Vous auriez fait comme elle, je suppose?
+
+-- N'en doutez pas.
+
+-- Elle a donc quitté Sainte-Marthe, voilà près d'un an, et il y a
+trois jours elle est venue nous annoncer qu'elle se mariait.
+
+-- Elle n'a pas perdu de temps.
+
+-- Il faut toujours en perdre le moins possible.
+
+-- Mais je ne vois pas.
+
+-- Vous allez voir! Irma est donc venue nous voir l'autre jour,
+pendant la récréation, et après qu'elle eut satisfait à toutes les
+questions dont on l'accablait, comme je me rappelais qu'elle
+était, comme moi, fort liée avec Edmée, je lui ai dit ma tristesse
+et le chagrin que j'éprouvais que l'on nous eût caché le couvent
+où elle devait se trouver.
+
+Alors, continua Mariette, Irma montra un grand étonnement, et, en
+hésitant, elle me confia que le dimanche précédent elle avait vu
+et embrassé Edmée. -- Où cela? demandai-je. -- Et elle me répondit
+que c'était à _l'Adoration_. -- Vous comprenez que je n'ai pas
+gardé cela pour moi, j'en ai conféré aussitôt avec soeur Rosalie,
+et c'est elle qui m'a engagée à vous écrire.
+
+-- Que vous êtes bonne... et combien je vous remercie! répondit
+Gaston, touché de la grâce charmante et de l'abandon communicatif
+de la jolie enfant... Mais vous ne m'auriez pas écrit, que je
+serais venu tout de même.
+
+-- Vous avez reçu une lettre de Maxime?
+
+-- C'est cela... une longue lettre de quatre pages.
+
+-- Ah! il vous gâte, vous; car moi maintenant, depuis quinze jours
+surtout, ce sont presque des télégrammes qu'il m'envoie.
+
+-- Ne lui en veuillez pas, Mademoiselle.
+
+-- Oh! je ne lui en veux pas non plus.
+
+-- Car dans cette longue lettre qu'il m'a adressée, il n'est guère
+question que de vous.
+
+-- Vraiment?...
+
+-- Il se reproche d'être parti si vite.
+
+-- Il est si bon!
+
+-- Et il vous aime tant!...
+
+Mariette baissa les yeux, et ses joues se couvrirent d'une vive
+rougeur.
+
+-- Et doit-il revenir bientôt! reprit-elle peu après, d'un accent
+ému.
+
+-- Il me le fait espérer, et je ne doute pas qu'il ne soit lui-
+même bien impatient de vous revoir.
+
+Il y eut encore un court silence.
+
+Soeur Rosalie s'était rapprochée des deux jeunes gens; elle
+rappela à Mariette que l'heure allait sonner, et l'invita à se
+retirer.
+
+-- Déjà! fit Mariette.
+
+-- M. de Pradelle ne manquera pas de revenir, et j'ai d'ailleurs
+quelques recommandations à lui adresser.
+
+-- Vous, ma soeur?
+
+-- Oui, mon enfant.
+
+-- Eh bien! je me retire et vous laisse. Mais, ajouta-t-elle en se
+tournant vers Gaston, si vous écrivez à Maxime, n'oubliez pas de
+lui dire que je lui suis bien reconnaissante de penser à moi et
+que je serai heureuse de le revoir.
+
+Et elle partit en courant, comme elle était venue. Elle n'avait
+pas disparu, que Fanny Stevenson s'emparait avec autorité du bras
+de Gaston.
+
+-- Cette enfant n'a rien vu, dit-elle d'un ton âpre; mais moi qui
+vous observais tout à l'heure je n'ai pu me tromper. Vous étiez
+pâle en arrivant, et il y avait encore dans votre regard une
+dernière expression d'effarement.
+
+-- Rien ne vous échappe donc? fit Gaston.
+
+-- C'était vrai, n'est-ce pas?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Vous avez vu Edmée peut-être?
+
+-- Non; mais elle m'a vu, elle, et cela suffit.
+
+-- D'où venez-vous donc?
+
+-- Du couvent de l'Adoration.
+
+-- Qui vous avait dit d'y aller?
+
+-- Personne; ou plutôt, c'est Dieu qui a guidé mes pas.
+
+Le jeune commandant raconta brièvement alors ce qui lui était
+arrivé une heure auparavant, et pendant qu'il parlait, la
+malheureuse mère mordait ses lèvres jusqu'au sang, et ses doigts
+irrités se crispaient sur la bure de sa robe.
+
+-- Elle! elle! ma pauvre et douce Edmée! balbutia-t-elle. Mon
+Dieu! si près de moi, et je ne puis la voir, et je reste-là...
+
+Elle secoua la tête avec violence, comme le fauve que le sang ou
+la colère aveugle.
+
+-- Non! non! non! poursuivit-elle, la lèvre torve, c'est assez
+souffrir; je ne veux pas laisser torturer plus longtemps mon
+enfant, car elle me reprocherait un jour à bon droit, mon
+indifférence et ma lâcheté.
+
+-- Prenez garde!
+
+-- À quoi donc? N'est-ce pas à eux plutôt de trembler? Que
+pourraient-ils ajouter encore aux tortures qu'ils m'ont fait
+endurer?
+
+-- S'il ne s'agissait que de vous, vous auriez raison peut-être;
+mais Edmée est en leur pouvoir.
+
+-- Je la leur arracherai.
+
+-- S'ils vous en laissent le temps; songez-y, miss Fanny, vous
+avez été prudente jusqu'ici, ne compromettez pas le bénéfice
+acquis de cette conduite, et ne vous hâtez pas trop d'engager une
+lutte où vous pouvez être vaincue.
+
+-- Je souffre tant.
+
+-- Et croyez-vous que je souffre moins? Pensez-vous que mon coeur
+ne saigne pas aussi? Mais j'ai peur de la perdre encore une fois;
+je tremble qu'on nous l'enlève de nouveau, et si cela arrivait,
+quelle responsabilité n'assumeriez-vous pas!
+
+-- Mon Dieu!
+
+-- Laissez-moi faire.
+
+-- Quel est votre dessein?
+
+-- Fiez-vous à moi. Je comprends comme vous qu'il est urgent
+d'agir. Nous savons maintenant en quel lieu on tient Edmée
+enfermée et je vous jure que je vais faire bonne garde.
+
+-- Soit! dit miss Fanny, je me tairai; je refoulerai au fond de
+mon coeur tous ces sentiments de révolte et de haine qui le
+brûlent et le déchirent. Je vous accorde quelques jours encore,
+mais je jure, de mon côté, que si les nouveaux efforts que vous
+allez tenter restent infructueux, rien ne pourra plus m'arrêter,
+et ils verront ce dont je suis capable.
+
+Gaston avait son idée; en quittant miss Fanny, il prit la
+direction du couvent de _l'Adoration_, et en moins d'un quart
+d'heure il en apercevait le mur de clôture.
+
+Mais au lieu d'aller à la porte par laquelle il était entré la
+première fois, il fit le tour de l'établissement, et gagna le
+corps de logis dont nous avons parlé, et qui, indépendant de la
+communauté, faisait retour sur la cour principale.
+
+Ce corps de logis était habité par quelques modestes ménages de
+bourgeois et d'ouvriers; mais le personnel des locataires s'y
+renouvelait souvent, en raison même de l'espèce de servitude que
+le voisinage du couvent lui créait.
+
+On y entendait à toute heure de jour et de nuit le bruit de la
+cloche qui appelait à la prière, et l'on assistait, pour ainsi
+dire, aux offices qui se disaient à la chapelle.
+
+Cela n'avait rien précisément de récréatif, et il était rare qu'il
+n'y eût pas toujours quelque logement vacant.
+
+Gaston vit, en effet, en approchant, deux ou trois écriteaux
+pendus au-dessus de la porte d'entrée.
+
+Il s'en réjouit et s'empressa de s'adresser au concierge.
+
+Ce dernier fit un geste d'étonnement qui n'échappa point au jeune
+commandant.
+
+-- Vous avez quelques logements à louer? demanda ce dernier, sans
+tenir compte de l'étonnement de son interlocuteur.
+
+-- Oui, Monsieur, répondit le concierge; mais je doute qu'ils
+puissent vous convenir.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Ce sont des logements d'ouvriers.
+
+-- Qu'à cela ne tienne, repartit Gaston; car le logement que je
+cherche est destiné à être occupé par mon domestique.
+
+Le concierge se leva.
+
+-- S'il en est ainsi, dit-il, je crois bien que j'ai votre
+affaire.
+
+-- Peut-on visiter les lieux?
+
+-- Si Monsieur veut me suivre.
+
+Le concierge confia sa loge à sa femme, et prenant les devants, il
+se mit à monter l'escalier, suivi de près par Gaston.
+
+Ils arrivèrent ainsi au palier du troisième étage.
+
+-- C'est ici? interrogea Gaston.
+
+Le concierge avait ouvert une porte; il s'effaça pour permettre au
+jeune homme de passer.
+
+La chambre était propre; deux grandes fenêtres y laissaient
+pénétrer un jour cru.
+
+Gaston en ouvrit une et plongea son regard au dehors.
+
+Les fenêtres donnaient sur la cour. En face s'élevait le couvent,
+et Gaston constata avec un frémissement de joie que, de l'endroit
+où il se trouvait, on pouvait distinguer tout ce qui se passait
+dans le parloir.
+
+C'est plus qu'il n'espérait.
+
+-- Mon domestique sera fort bien ici, dit-il; je retiens donc le
+logement. Dans une heure, votre nouveau locataire viendra
+s'installer.
+
+Et il allait se retirer, quand il demeura comme cloué à sa place
+par une surprise mêlée de stupeur.
+
+Derrière la haute fenêtre du parloir, il venait d'apercevoir la
+silhouette d'Edmée.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Un frisson glacé passa sur sa chair et tout son être frémit.
+
+Elle! c'était bien elle!
+
+Il ne la voyait qu'imparfaitement; mais son coeur ne pouvait s'y
+tromper, et un sanglot s'engagea dans sa gorge.
+
+C'est qu'aussi la pauvre recluse était bien changée.
+
+Il remarqua surtout la profonde altération de ses traits et
+l'amère et douloureuse mélancolie de son attitude.
+
+Son coeur se brisa. Il eût voulu franchir l'espace, la prendre
+dans ses bras, la serrer contre sa poitrine.
+
+Jamais il ne l'avait tant aimée que dans ce moment; il eût donné
+sa vie pour presser une seconde son front pâli sous ses lèvres
+ardentes.
+
+Mais il restait là, retenu à sa place par un sentiment supérieur.
+Il regardait et attendait.
+
+Quoi? Il ne le savait pas lui-même.
+
+Peut-être espérait-il qu'elle tournerait les yeux de son côté et
+qu'elle l'apercevrait.
+
+Edmée était loin de soupçonner sa présence si près d'elle; son
+père lui parlait et elle l'écoutait triste, accablée, résignée
+comme toujours!
+
+Que lui disait M. de Beaufort?
+
+Parfois un sourire contraint relevait le coin de sa bouche: son
+regard se voilait, et elle cachait sa tête sur la poitrine de son
+père.
+
+Parfois aussi un éclair parti de ses yeux, d'ordinaire si doux,
+éclairait son visage, et Gaston y surprenait une expression qu'il
+ne leur connaissait pas.
+
+Qu'est-ce que cela voulait dire?
+
+La pauvre créature, lasse de souffrir, sentait-elle sourdre en
+elle des mouvements de révolte mal contenus?
+
+M. de Beaufort paraissait, par instants, embarrassé et timide; on
+eût dit qu'il s'étonnait de certaines résistances qu'il
+rencontrait pour la première fois chez son enfant.
+
+Gaston observait tout cela, partagé entre mille sensations
+contraires.
+
+L'homme qui l'accompagnait attendait derrière lui, étonné, sans
+comprendre.
+
+Tout à coup, le jeune commandant se retira brusquement de la
+fenêtre, et gagnant précipitamment la porte.
+
+-- C'est bien, dit-il au concierge: je retiens, cette chambre; mon
+domestique viendra, ainsi que je vous l'ai dit, s'y installer dès
+aujourd'hui, et il paiera le terme d'avance.
+
+Puis il descendit les marches quatre à quatre.
+
+Il n'avait pas de temps à perdre.
+
+Il venait de voir une chose effrayante.
+
+Pendant l'entretien du père et de la fille il avait remarqué que
+les soeurs allaient et venaient très affairées à travers les
+couloirs, et il n'y avait pas pris garde autrement.
+
+
+Mais bientôt il vit Edmée jeter un voile épais sur ses cheveux,
+poser sur ses épaules un châle dont M. de Beaufort l'aida à
+s'envelopper; puis elle prit le bras de son père et quitta le
+parloir.
+
+Une sueur froide perla à ses tempes, et une épouvante sans nom le
+saisit.
+
+Allait-on encore une fois enlever Edmée? et dans ce cas, où
+devait-on la conduire?
+
+Il y avait, dans cet acharnement à soustraire la malheureuse jeune
+fille à toutes recherches un fait si révoltant, si monstrueux,
+qu'il n'y pouvait croire.
+
+Il voulait s'assurer qu'il se trompait.
+
+Quand il arriva dans la rue, M. de Beaufort montait dans le coupé
+qui l'avait amené.
+
+Mais Edmée y était-elle montée avec lui?
+
+C'était là le point important et il ne put le vérifier.
+
+Car au moment où il se précipitait vers la voiture pour fixer ses
+doutes, le cocher enlevait ses chevaux, et le coupé partait au
+grand trot.
+
+Gaston eut un accès de rage aveugle, et fit un geste de résolution
+farouche.
+
+-- Ah! quoi qu'ils fassent, murmura-t-il avec fureur, quelques
+précautions qu'ils prennent, il faudra bien que je la retrouve, et
+ce jour-là, à mon tour, je n'aurai ni pitié ni faiblesse.
+
+Il rentra chez lui agité, fiévreux, en proie à une exaltation
+comme il n'en avait jamais éprouvé.
+
+Malheureusement il était réduit à l'inaction jusqu'au lendemain,
+car c'est le lendemain seulement à midi qu'il pouvait voir soeur
+Rosalie et se concerter avec elle sur les résolutions à prendre.
+
+Toutefois, en attendant, il donna ses ordres à Bob, lui désigna la
+maison où il venait de louer une chambre pour lui, et lui expliqua
+surabondamment ce qu'il avait à faire.
+
+C'était simple d'ailleurs.
+
+Tenter d'établir des communications avec le couvent, s'y ménager
+des intelligences, si c'était possible, fréquenter la chapelle;
+enfin surveiller toutes les personnes qui entreraient à
+_l'Adoration_ ou qui en sortiraient.
+
+Bob partit emportant ces instructions, et Gaston resta seul.
+
+Le soir, il alla rôder autour de l'hôtel de la Chaussée-d'Antin,
+dans l'espoir d'y rencontrer M. de Beaufort. Mais il ne vit
+personne.
+
+L'hôtel était plongé dans l'ombre; on eût dit qu'il était
+inhabité.
+
+La nuit qu'il passa à la suite de ces événements fut peut-être une
+des plus tourmentées qu'il eût passée encore.
+
+Mais un incident inattendu allait lui apporter une distraction et
+en même temps un aide qui n'était pas à dédaigner.
+
+Le matin, vers huit heures, il entendit carillonner à sa porte.
+
+Bob n'était pas là. Gaston alla ouvrir, et il fut tout étonné de
+voir entrer Maxime.
+
+Maxime avait précipité son départ; il n'avait pas pris le temps
+d'adresser un télégramme à son ami, s'était jeté dans le train
+express la veille, vers deux heures, et il arrivait tout droit
+chez Gaston, après avoir pris à peine une heure pour secouer la
+poussière du voyage.
+
+-- Pardieu! fit Gaston, voilà une agréable surprise. Je ne
+t'attendais que dans quelques jours.
+
+-- Je ne tenais plus à Brest, répondit Maxime; Paris me manquait.
+
+-- Et mademoiselle Duparc?
+
+-- Et Mariette aussi; pourquoi le cacherais-je? Décidément j'en
+suis fou.
+
+-- Cela se voit de reste.
+
+-- Je suis résolu...
+
+-- À quoi!
+
+-- À me marier.
+
+Gaston regarda son ami avec un sourire ironique.
+
+-- Ah çà! dit-il, avec une pointe d'enjouement, tu me dis cela
+comme si tu avais hésité.
+
+-- Eh! sans doute que j'ai hésité.
+
+-- À quel propos?
+
+-- Dame! écoute donc! moi, je n'y avais jamais songé. J'ai bien
+ébauché quelques amourettes dans les quatre parties du monde; mais
+cela n'avait effleuré que l'épiderme, et je n'en faisais pas moins
+mes deux repas par jour, sans compter les lunchs. Mais il est
+écrit que c'en est fait!
+
+-- Pauvre Maxime!
+
+-- Tu me plains!
+
+-- Eh non! Seulement je ne m'y attendais pas...
+
+-- Ni moi non plus, pardieu! Quand je me suis rendu pour la
+première fois au couvent de Sainte-Marthe, je comptais continuer
+mon rôle de tuteur et de cousin, et je m'imaginais que, Mariette
+et moi, nous nous retrouverions, comme nous nous étions quittés
+trois années auparavant: enfants étourdis et insouciants qui ne
+songent qu'à rire, et ne demandent rien encore à la vie!
+
+Mais au lieu de la petite fille que j'avais laissée au départ,
+voilà que j'aperçois une belle personne dans toute la grâce de
+l'adolescence; je la regarde et la trouve charmante; je l'écoute
+et elle est spirituelle; enfin, je lui parle, et je la vois
+s'émouvoir et se troubler, comme si ma présence lui faisait
+plaisir et peur! Ma foi! c'est communicatif cela, et j'ai perdu la
+tête.
+
+-- Tu la retrouveras.
+
+--C'est pour cela que je me marie.
+
+-- Alors, tu vas la demander?
+
+Maxime éclata en un joyeux éclat de rire.
+
+-- N'est-ce pas là, dit-il gaiement, une situation exceptionnelle
+et tout à fait charmante? Deux orphelins qui ne dépendent plus que
+d'eux-mêmes et qui se donnent l'un à l'autre, dans toute la
+plénitude de leur volonté et la sincérité de leur amour! Cite-moi
+beaucoup de mariages qui se concluent dans de semblables
+conditions.
+
+-- Tu as raison.
+
+-- Mais voyons! nous bavardons tous les deux, et j'oublie...
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Eh mais! il faut nous rendre à Sainte-Marthe.
+
+Gaston haussa les épaules.
+
+-- Décidément, répliqua-t-il, la tête n'y est plus; il n'est pas
+dix heures encore, et la seule chose que nous ayons à faire, c'est
+d'aller déjeuner.
+
+-- C'est vrai! Tu vois, il est temps que cela finisse! J'ai
+toujours eu cependant un robuste appétit, et j'étais hors de pair
+sous ce rapport au carré des officiers; mais depuis un mois...
+
+-- Es-tu prêt?
+
+-- Quand tu voudras.
+
+-- Eh bien! partons, mon ami; car je n'ai pas moins de hâte que
+toi d'aller au couvent de Sainte-Marthe.
+
+Ils allaient sortir, Maxime s'arrêta sur les dernières paroles de
+Gaston.
+
+-- Au fait, dit-il, pris d'une idée subite, je n'en fais jamais
+d'autres, et je suis vraiment bien ingrat.
+
+-- Qu'est-ce qui te prend?
+
+-- Ah! l'amour rend égoïste.
+
+-- On le dit.
+
+-- Et, dans la joie de mon bonheur, j'oubliais que tu traverses,
+en ce moment, de cruelles épreuves.
+
+-- Ce ne sera rien, je l'espère.
+
+-- Où en es-tu?
+
+-- Au même point, à peu près.
+
+-- Mais, mademoiselle de Beaufort?
+
+-- Disparue.
+
+-- Ah! je compte bien que tu ne repousseras pas mon concours, et
+tu sais que tout mon sang et ma vie sont à toi.
+
+Gaston remercia du geste.
+
+-- Oui, oui, je sais tout cela, dit-il, et je compte sur ton
+amitié et ton dévouement; mais, viens! partons, et tout en
+déjeunant, je te raconterai ce qui s'est passé pendant ton
+absence, et les événements qui se préparent.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Quelques minutes avant midi, les deux amis entraient au couvent de
+Sainte-Marthe, bien diversement impressionnés l'un et l'autre.
+
+Un changement inattendu s'était opéré chez Gaston: ce qu'il avait
+vu la veille, la certitude qu'il venait d'acquérir de la nouvelle
+tentative que l'on préparait contre Edmée, avait modifié ses
+dernières résolutions, et il arrivait bien décidé à s'unir à Fanny
+Stevenson pour empêcher l'odieuse séquestration que l'on méditait.
+
+Jusqu'ici, il avait hésité.
+
+Il ne pouvait croire à tant de noirceurs; il s'obstinait à espérer
+en l'amour que M. de Beaufort avait toujours témoigné à sa fille.
+Mais, depuis la veille, il ne doutait plus que le malheureux père
+ne fût entièrement gagné à la cause de madame de Beaufort, et il
+voulait empêcher qu'Edmée ne lui fût enlevée.
+
+Ce qu'il allait faire, il ne le savait pas bien; mais il verrait
+miss Fanny, et, à eux deux, ils ne pouvaient manquer de réussir.
+
+Quant à Maxime, il ne pensait qu'à Mariette, et il était fort ému.
+
+Ce qu'il avait à lui dire était bien simple, cependant; mais
+quelquefois ce sont les choses les plus simples qui sont les plus
+difficiles à exprimer.
+
+Comment s'y prendrait-il? Par où fallait-il commencer?
+
+Le moment psychologique était venu, et après avoir cru fermement à
+l'amour de Mariette, maintenant il se sentait pris d'un doute
+affreux.
+
+Mariette était la franchise et la bonté mêmes.
+
+Jusqu'alors il avait cru lire dans ses yeux tout ce qui se passait
+dans son coeur, mais qu'allait-il devenir s'il s'était trompé et
+si ce qu'il avait pris pour de l'amour n'était que l'expression
+d'une reconnaissance dont elle n'avait pas cherché à voiler la
+vivacité!
+
+Quand il pénétra dans le parloir et qu'il aperçut la jolie enfant,
+son coeur se mit à battre avec une violence désordonnée.
+
+Mariette, elle, ne paraissait ni plus émue ni plus embarrassée
+qu'un mois auparavant, lors des premières visites de son cousin.
+Son visage resplendissait de la même joie sereine, et c'est avec
+la même candeur, le même abandon, qu'elle accourut présenter son
+front au baiser fraternel du jeune lieutenant de vaisseau.
+
+Celui-ci l'entraîna dans un coin du parloir.
+
+-- Ah! je ne vous attendais pas si tôt, dit-elle avec sa moue
+charmante: et pourtant j'avais hâte de vous revoir. Vous avez été
+bien longtemps absent et vous m'avez écrit bien peu souvent.
+
+-- J'ai été si occupé... balbutia Maxime.
+
+-- La marine prend donc tous vos instants?
+
+-- Ce n'est pas la marine seule.
+
+-- Cependant...
+
+-- J'ai eu d'autres soucis.
+
+-- Vous? À quoi pensiez-vous donc?
+
+-- À vous.
+
+-- Vraiment?... Ça, c'est gentil; car, moi, il ne se passe pas de
+jours...
+
+-- Chère Mariette!...
+
+-- Enfin! expliquez-moi, au moins, quelle grave préoccupation...
+
+Un nuage glissa sur le front du jeune homme, et comme Mariette
+s'était assise, il prit place à ses côtés.
+
+-- Voici! dit-il au bout d'un instant. Depuis que je vous ai
+revue, j'ai cru remarquer que vous ne vous plaisiez pas beaucoup à
+Sainte-Marthe.
+
+-- Dites: pas du tout... et vous serez dans le vrai!
+
+-- Alors, j'ai cherché quel moyen je pourrais bien prendre pour
+vous en faire sortir.
+
+Mariette enveloppa son cousin d'un regard où il n'y avait encore
+que de l'étonnement.
+
+-- Sortir d'ici, répéta-t-elle; y songez-vous? Et que pourrais-je
+faire, une fois dehors?
+
+-- C'était le difficile en effet.
+
+-- Une orpheline! Sans parents, sans amis!...
+
+-- C'est ce que je me suis dit.
+
+-- Et vous y avez renoncé?
+
+-- J'ai persisté, au contraire, et je crois que j'ai bien fait.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Car, si vous le voulez, cela dépendra de vous.
+
+Cette fois encore, l'enfant regarda Maxime avec une profonde
+attention.
+
+-- Voilà que je ne comprends plus, dit-elle d'un ton lent et
+vague.
+
+-- C'est pourtant bien clair, répartit Maxime. Ainsi que vous le
+disiez, il vous serait difficile, une fois hors de Sainte-Marthe,
+de rencontrer une situation convenable, et vous vous y trouveriez
+plus malheureuse et plus isolée qu'au couvent. À moins
+cependant...
+
+-- Achevez.
+
+-- À moins qu'il ne se présente un homme que votre grâce et votre
+beauté auraient séduit, et qui vous demanderait le bonheur de
+devenir votre époux.
+
+-- Vous voulez me marier? fit Mariette avec un tressaillement.
+
+-- Cela vous effraierait-il?
+
+-- Cela ne m'effraierait pas, mais il me semble si impossible
+qu'un homme raisonnable songe à épouser; sans dot...
+
+-- Il y en a un.
+
+-- Vous le connaissez?
+
+-- C'est un jeune homme; vingt-cinq ans; ni beau, ni laid, avec de
+la gaieté, de l'esprit aussi, du moins on le dit, et possédant une
+fortune modeste, mais suffisante pour assurer le bonheur d'une
+femme qui ne serait pas très exigeante.
+
+Mariette garda le silence; elle avait penché son beau front. Une
+imperceptible pâleur couvrait ses joues d'ordinaire si roses, et
+sa poitrine se gonflait par instant sous l'empire d'une émotion
+intense.
+
+-- Vous ne répondez pas, insista Maxime d'une voix inquiète.
+
+-- Eh! que voulez-vous que je réponde? dit-elle; j'étais loin de
+m'attendre à une pareille communication, et vous admettrez qu'elle
+a de quoi surprendre. Je ne dis pas que quelquefois je n'aie pas
+arrêté ma pensée sur un avenir qui est celui auquel rêvent le plus
+volontiers toutes les jeunes filles de mon âge. Mais, moi je
+m'étais fait un idéal.
+
+-- Ah! fit Maxime, un moment décontenancé.
+
+-- D'abord, je me suis promis de n'épouser jamais qu'un homme qui
+m'aimerait.
+
+-- Ah! celui-là vous aime à en perdre la raison.
+
+-- Il me connaît alors?
+
+-- Depuis longtemps.
+
+-- Mais ce n'est pas tout.
+
+-- Qu'y a-t-il encore?
+
+-- Il y a que je voudrais, moi aussi, être bien sûre que je
+l'aimerai.
+
+Par un mouvement irréfléchi, Maxime prit la main de Mariette et la
+serra tendrement dans les siennes.
+
+-- Il se trompe peut-être, répliqua-t-il, mais il a espéré
+quelquefois qu'il ne vous était pas tout à fait indifférent.
+
+-- Je le vois donc? fit Mariette, dont le visage, s'éclaira.
+
+-- Oui... oui... souvent.
+
+-- Et quel est son nom?
+
+-- Maxime de Palonnier.
+
+Mariette eut un sanglot de bonheur: un petit cri vif et doux comme
+un cri d'oiseau s'échappa de ses lèvres, et elle leva sur Maxime
+ses deux yeux voilés de douces larmes.
+
+-- Oh! vous êtes le meilleur, le plus généreux des hommes! dit-
+elle avec effusion, et ma vie tout entière ne suffira pas à vous
+payer le bonheur que vous m'aurez donné!
+
+En parlant ainsi, elle alla cacher sa tête éperdue sur la poitrine
+du jeune homme, sans prendre garde à soeur Rosalie qu'un pareil
+oubli pouvait à bon droit scandaliser.
+
+Mais miss Fanny ne songeait guère à elle. Gaston venait de lui
+raconter ce qui était arrivé, et à la nouvelle du récent
+enlèvement de sa fille, elle s'était dressée de sa chaise,
+palpitante, oppressée, le regard chargé de haine.
+
+-- C'en est trop! dit-elle d'un ton violent; ils ont comblé la
+mesure, et il est temps que nous intervenions.
+
+-- C'est mon avis! approuva Gaston; j'y suis désormais résolu, et
+ce que vous me direz de faire, je le ferai.
+
+-- À la bonne heure! Dès aujourd'hui, moi, je me mettrai à
+l'oeuvre. Nous n'avons plus de temps à perdre. Le moindre retard
+peut aggraver la situation; et si nous restions plus longtemps
+inactifs, ils tueraient la pauvre enfant.
+
+-- Que décidez-vous?
+
+-- Vous le saurez bientôt. Il faut que je réfléchisse... Mais ne
+craignez rien: comptez sur moi, et je vous jure qu'avant peu je
+saurai si Dieu est avec nous ou avec les misérables qui m'ont ravi
+ma fille!
+
+-- Devrai-je revenir demain?
+
+-- Non, ne reparaissez plus. On vous épie désormais autant que
+moi-même; nous avons peut-être manqué de prudence jusqu'ici, et il
+ne faut plus retomber dans la même faute.
+
+-- Où vous verrai-je, si je ne puis me présenter à Sainte-Marthe?
+
+-- Laissez-moi faire et fiez-vous à moi. Seulement, pendant
+quelques jours, rentrez chez vous de bonne heure et attendez que
+l'on aille vous y trouver de ma part.
+
+Gaston n'insista pas et se soumit.
+
+Puis vingt-quatre heures se passèrent sans qu'il entendît parler
+de rien ou qu'il vît personne; mais le lendemain soir, vers dix
+heures, comme il était seul dans sa chambre, on sonna à la porte
+et il alla ouvrir.
+
+Et quelle ne fut pas sa stupéfaction en apercevant, sur le seuil,
+miss Fanny Stevenson dans son costume de religieuse.
+
+Miss Fanny passa une heure au moins chez le jeune commandant et
+eut avec lui une longue conversation, à la suite de laquelle ils
+prirent ensemble des résolutions énergiques qui devaient assurer
+le succès de la difficile entreprise qu'ils allaient tenter.
+
+Nous croyons inutile de faire connaître pour le moment ces
+résolutions au lecteur; mais les événements dramatiques qui vont
+suivre l'édifieront surabondamment sur ce point en l'initiant à un
+monde inconnu, bizarre, mystérieux, qui s'est dérobé jusqu'à ce
+jour sous un voile impénétrable, et qu'aucune main profane n'avait
+encore osé soulever.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+UN DRAME AU COUVENT
+
+
+
+
+I
+
+
+Il y avait plusieurs mois qu'Edmée avait quitté le couvent de
+Sainte-Marthe.
+
+Quand son père était venu la prendre à _l'Adoration_, il l'avait
+trouvée bien abattue et bien triste. Elle avait beaucoup réfléchi,
+et un changement profond s'était opéré en elle.
+
+Ce qui lui arrivait lui semblait incompréhensible: quelque chose
+se tramait qu'elle ne démêlait pas bien, mais qui l'effrayait.
+
+Elle se sentait comme abandonnée, menacée même sans qu'elle eût pu
+dire à propos de quoi.
+
+Qui lui en voulait donc, et que lui voulait-on?
+
+Elle s'y perdait.
+
+Le jour où son père était venu la chercher à _l'Adoration_, elle
+avait deviné, sous ses questions inquiètes, un chagrin qu'il
+n'avouait pas, qu'il s'efforçait de dissimuler, mais qui se
+trahissait par son attitude embarrassée, son front soucieux, son
+regard qui se voilait par moment sous celui de sa fille.
+
+Edmée ne l'avait jamais vu ainsi.
+
+On eût dit qu'il avait honte; pour la première fois, il manquait à
+sa franchise ordinaire.
+
+La pauvre enfant se creusait l'esprit sans arriver à trouver une
+explication qui la satisfît. Et elle se demanda quel malheur le
+menaçait.
+
+Elle aimait tant son père! C'était la seule personne au monde qui
+lui eût jamais témoigné une réelle affection. Elle se le rappelait
+à toutes les époques de sa vie, bon, dévoué, aimant, l'entourant
+de soins, la berçant dans sa tendresse infinie.
+
+Elle s'était habituée à être aimée ainsi! Pour mieux dire, elle ne
+croyait pas alors qu'on pût l'aimer davantage ou autrement, et
+elle s'était abandonnée confiante en cet amour, où elle
+entrevoyait un avenir reposé et calme.
+
+M. de Beaufort lui eût demandé de mourir qu'elle n'eût point
+discuté, si elle avait pu croire que sa mort dût aider à son
+bonheur.
+
+Mais depuis quelque temps un grand trouble s'était emparé d'elle,
+et il ne lui fut pas difficile de voir que M. de Beaufort n'était
+plus le même.
+
+Il ne lui parlait plus maintenant qu'avec contrainte; à peine un
+pâle sourire effleurait-il sa lèvre. Une fois ou deux, des
+mouvements d'impatience lui étaient échappés, lui qu'elle avait
+toujours trouvé complètement placide et doux!
+
+Que s'était-il passé?
+
+Le jour de son départ de _l'Adoration_, elle avait tenté de
+l'interroger; mille questions se pressaient sur ses lèvres; elle
+avait espéré un moment que son père lui parlerait de Gaston, et
+naïvement elle s'étonnait qu'il se fût tu sur ce point.
+
+Un sombre nuage passa sur le front de M. de Beaufort et il
+enveloppa sa fille d'un douloureux regard.
+
+-- Pauvre et chère enfant, dit-il d'un ton contenu, ne m'interroge
+pas; je ne puis rien te dire aujourd'hui, mais ne doute jamais de
+mon inaltérable affection.
+
+-- Vous savez bien que je suis résignée d'avance à faire tout ce
+que vous me demanderez, dût ma soumission me coûter le bonheur de
+toute ma vie! Mais, en échange de cette obéissance aveugle à vos
+volontés, ne me sera-t-il pas permis au moins de connaître le sort
+que l'on me destine, afin que je puisse m'y préparer?
+
+-- Oui, tu as raison: je te dirai tout!
+
+-- Quand cela?
+
+-- Bientôt.
+
+-- Et en attendant, vous allez me conduire dans une autre maison?
+
+-- Où tu ne resteras pas longtemps!
+
+-- Mais vous m'y viendrez voir?
+
+-- Oui, oui, souvent, je te le promets! Est-ce que je pourrais
+jamais renoncer à un pareil bonheur!
+
+Edmée secoua tristement la tête.
+
+-- Voyez, dit-elle d'un accent brisé, si j'ai besoin de croire à
+votre amour, puisqu'il ne me restera plus que vous dans ce monde
+dont je vais être séparée.
+
+M. de Beaufort la prit dans ses bras et la baisa à plusieurs
+reprises sur le front et dans les cheveux.
+
+-- Tais-toi! tais-toi! balbutia-t-il, pendant que deux larmes
+tombaient sur les joues de sa fille.
+
+Celle-ci se dégagea brusquement, comme si ces deux larmes
+l'avaient brûlée.
+
+-- Vous pleurez! s'écria-t-elle effrayée. Oh! ce n'est pas moi, au
+moins, qui vous cause ce chagrin?
+
+-- Non; sur ma vie, je le jure!
+
+-- Aucun danger ne vous menace?
+
+-- Aucun. Quelle idée!
+
+-- Mon Dieu! c'est la première fois; pleurer, vous? Mais
+qu'arrive-t-il donc? Par pitié, au nom du ciel, dites-moi...
+
+M. de Beaufort lui mit la main sur la bouche. Il avait fait un
+effort surhumain et s'était contenu.
+
+Il put ébaucher un sourire.
+
+-- Voyons, dit-il, ne t'effraye pas. Tu es une enfant; je ne peux
+pas tout te dire, mais avant peu, je l'espère, je te confierai ce
+secret, qui, révélé aujourd'hui, pourrait n'être pas sans danger.
+Comprends-tu?
+
+-- Je ne comprends qu'une chose, c'est que je suis prête à vous
+obéir.
+
+-- À la bonne heure. Eh bien! partons!
+
+-- Où me conduisez-vous?
+
+-- Viens toujours. Ne m'interroge pas, et ne redoute rien tant que
+je serai près de toi.
+
+Edmée n'avait plus fait d'objection, et elle s'était confiée à son
+père.
+
+Dès le soir même, elle entrait dans un nouveau couvent, qu'elle ne
+connaissait pas, dont elle n'avait pas même demandé le nom, et
+après avoir été reçue par la supérieure, elle se laissait conduire
+dans la cellule qu'elle allait habiter désormais.
+
+Elle était comme accablée, ne cherchait à s'expliquer rien de ce
+qui se passait, et se sentait disposée à n'opposer plus aucune
+résistance. Plusieurs mois se passèrent de la sorte.
+
+M. de Beaufort était venu souvent dans le commencement, et cela
+l'aidait à vivre. Il ne l'abandonnait pas et c'est tout ce qu'elle
+demandait.
+
+Mais bientôt les visites de son père devinrent plus rares et plus
+courtes.
+
+Elle remarqua aussi que chaque fois son front était plus soucieux;
+qu'il semblait préoccupé, qu'il ne parlait que par monosyllabes,
+et répondait à peine à ses questions. Toutes ses appréhensions
+reparurent; elle eut froid au coeur: elle s'imagina qu'elle était
+la cause des soucis de M. de Beaufort, et vaguement elle entrevit
+un abandon prochain.
+
+Alors, son esprit s'exalta, et elle chercha à se réfugier dans un
+autre sentiment plus intime, plus mystérieux, le seul qui pût la
+sauver dans la détresse où elle se trouvait.
+
+Elle avait à peine connu Gaston de Pradelle; mais il n'était pas
+besoin de voir souvent le jeune commandant pour reconnaître en lui
+une nature supérieure, un esprit élevé, un coeur excellent.
+
+D'ailleurs, Gaston l'aimait; il le lui avait dit, et parfois, dans
+le silence des nuits, elle se rappelait la douceur émue de sa voix
+et l'éclat pénétrant de son regard.
+
+Elle oubliait alors tout ce qu'elle avait souffert, l'isolement où
+elle était réduite, pour ne songer qu'à cet amour, qui lui
+semblait l'unique refuge où elle pût espérer la sécurité et le
+bonheur.
+
+Bientôt elle n'eut plus d'autre pensée, et sa passion s'augmenta
+de tous les cruels soucis dont elle était abreuvée.
+
+Il se développa même en elle, sous l'influence de cette solitude
+que rien ne venait plus troubler qu'à de longs intervalles, une
+audace de rêve qui lui communiqua des inspirations inconnues.
+
+Ses nuits se peuplèrent de fantômes qu'elle aimait à revoir et
+qu'elle évoquait avec ardeur.
+
+Elle se faisait ainsi un monde à part, où elle vivait presque
+heureuse.
+
+Les autres souvenirs de sa vie s'effaçaient peu à peu, et à la
+chapelle, sous la douteuse clarté des lampes nocturnes, ou dans sa
+cellule, enveloppée du noir silence des longues nuits, elle ne
+songeait plus à autre chose. Les heures passaient sans qu'elle les
+comptât; souvent, l'aube blanchissait les rideaux de ses fenêtres,
+qu'elle n'avait pas encore clos la paupière.
+
+L'image de Gaston ne l'avait pas quittée, et ce n'est qu'aux
+premières lueurs du jour qu'elle se décidait à abandonner son
+chevet.
+
+Ce fut là, pour elle, un dérivatif puissant aux tortures qu'elle
+eût endurées.
+
+Dès ce moment, elle ne fut plus seule.
+
+Gaston était toujours près d'elle; elle lui parlait avec tout
+l'abandon d'une âme pure et candide, et formait des projets
+d'avenir auxquels elle l'associait, et dont la réalisation lui
+paraissait de jour en jour plus facile.
+
+C'était une consolation: mais cela pouvait aussi devenir un
+danger; et dès qu'elle se trouverait de nouveau en butte aux
+tristes réalités de la vie, il était à craindre qu'elle ne s'y
+brisât.
+
+Et puis, il y avait encore autre chose qui l'eût bien effrayée, si
+elle s'en était aperçue.
+
+Dans cet isolement, auquel elle se complaisait maintenant, sous
+l'empire de ces aspirations, dont elle ne cherchait pas à modérer
+l'ardeur, son amour avait pris des proportions inattendues... et
+elle s'abandonnait à cette pente vertigineuse, sans se douter de
+l'abîme où elle aboutissait.
+
+Comment aurait-elle pu croire que ce sentiment, qui la prenait
+avec tant d'autorité et par tous les sens, pût être répréhensible.
+Il n'y en avait pas d'autre auquel elle pût se rattacher, et il la
+rendait si heureuse! Qui donc eût pu la reprendre de s'y livrer
+tout entière!
+
+Lui offrait-on une autre issue à la douloureuse condition qui lui
+était faite?
+
+D'ailleurs, pour tout dire, à de certains moments, elle se sentait
+prise du désir fou de se soustraire, à quelque prix que ce fût, au
+sort injuste dont elle comprenait bien qu'elle était menacée; et
+en quelles mains plus loyales que celles de Gaston pouvait-elle
+remettre son honneur et son avenir.
+
+Heureusement pour la pauvre recluse, Gaston n'avait point
+découvert encore le couvent où on l'avait enfermée et aucune
+catastrophe n'était à redouter; mais les événements allaient
+bientôt se précipiter, et il n'était pas inutile d'établir dans
+quelle situation d'esprit elle se trouvait pour bien expliquer la
+part singulière qu'elle devait y prendre.
+
+
+
+
+II
+
+
+Un soir, Edmée se trouvait seule.
+
+On était à la fin de mars: six heures venaient de sonner, et après
+le goûter la pauvre enfant, était remontée dans sa cellule.
+
+Depuis quelques jours, sans qu'elle eût pu dire pourquoi, une
+tristesse indéfinissable pesait sur son esprit; elle se sentait
+fatiguée de cette vie monotone qu'elle menait; la solitude lui
+était lourde; elle avait des malaises, des inquiétudes, qui
+sourdement s'emparaient de tout son être.
+
+Elle étouffait sous ces murs épais et silencieux; un besoin
+impérieux de mouvement et d'air la prenait; il lui semblait
+qu'elle était enterrée vivante dans un cercueil étroit et qu'elle
+ne pouvait plus respirer.
+
+Dès qu'elle se trouva dans sa cellule, elle courut à la fenêtre et
+l'ouvrit toute grande.
+
+Il lui vint du dehors un souffle tiède auquel elle tendit sa lèvre
+avide, et son regard plongea dans les allées du verger.
+
+La nuit venait peu à peu.
+
+Des ombres transparentes flottaient indécises dans le vaste
+enclos, et au delà du mur de clôture elle entendait le piétinement
+de quelques rares passants.
+
+Il y avait là à une faible distance, une petite maison isolée, au
+milieu d'un terrain vague, qui plus d'une fois déjà avait attiré
+son regard.
+
+Elle était inhabitée: tout ou moins n'y avait-elle jamais constaté
+la présence d'aucun être humain, et les volets du premier étage en
+étaient toujours fermés.
+
+Oh! cette petite maison! que n'eût-elle pas donné pour y pénétrer
+et y demeurer, ne fût-ce qu'une heure.
+
+Libre! être libre! Quel rêve pour une malheureuse recluse!
+
+Et puis, dans son imagination surexcitée, avide d'inconnu, il lui
+semblait parfois que cette demeure renfermait un mystère; elle
+l'avait préoccupée souvent, et sa curiosité était incessamment
+éveillée sur ce point.
+
+Elle resta ainsi absorbée, songeuse, tourmentée de questions
+impatientes qu'elle adressait aux hôtes inconnus de la maison
+abandonnée.
+
+Tout à coup, elle tressaillit, et se retira de la fenêtre qu'elle
+referma vivement.
+
+Elle venait d'entendre des pas précipités dans le corridor qui
+conduisait à sa cellule!
+
+Qui cela pouvait-il être? Elle n'attendit pas longtemps.
+
+On frappa à la porte.
+
+-- Entrez! dit-elle d'une voix tremblante.
+
+La porte s'ouvrit et un homme parut!
+
+C'était M. de Beaufort.
+
+Elle courut se jeter dans ses bras.
+
+-- Mon père! mon bon père! s'écria-t-elle en fondant en larmes.
+
+-- Chère Edmée!... dit M. de Beaufort.
+
+Mais il n'acheva pas: Edmée venait de se relever et avait fait un
+mouvement d'effroi.
+
+-- Mon Dieu! balbutia-t-elle, je n'avais pas remarqué d'abord...
+Vous paraissez ému... votre main est glacée... Qu'est-il arrivé?
+
+-- Rien, rien!
+
+-- Ne me cachez pas... je vous en conjure.
+
+-- Remets-toi, je vais te dire...
+
+-- Il y a un malheur!
+
+-- Non.
+
+-- Un danger?
+
+-- Peut-être.
+
+-- Ah! expliquez-vous, au nom du ciel! Que dois-je craindre?
+
+-- Rien... pour toi?
+
+-- Pour moi! fit Edmée avec étonnement, oh! ce n'est pas de moi
+que je m'occupe.
+
+-- Sans doute, sans doute, ton coeur est excellent, je le sais.
+C'est aux autres et non à toi que tu penses d'abord. Eh bien, tu
+as deviné: tout à l'heure, en descendant de voiture, comme
+j'allais pénétrer dans le couvent, j'ai cru m'apercevoir que
+j'étais suivi.
+
+-- Suivi! répéta Edmée, et pourquoi?
+
+-- Tu ne peux comprendre, et il faut que tu le saches cependant;
+écoute: J'ai des ennemis qui, après avoir juré ma perte, ne
+reculeront devant aucune audace pour atteindre leur but; et veux-
+tu que je te dise quel est ce but infâme qu'ils poursuivent?
+
+-- Parlez!
+
+-- Ils ont comploté de t'enlever à mon amour, de t'arracher de mes
+bras, enfin...
+
+-- Quelle folie! interrompit Edmée, en commençant un sourire qui
+s'éteignit aussitôt devant l'expression douloureuse qu'elle
+remarqua sur les traits de son père. Mais vous savez bien
+qu'aucune violence humaine ne triompherait de l'amour que je vous
+ai voué et que je vous conserverai tant que je vivrais.
+
+-- Oh! ils ne l'ignorent pas non plus: aussi n'est-ce point par la
+violence qu'ils comptent procéder, et c'est bien plutôt une
+complice qu'ils espèrent rencontrer en toi.
+
+-- Une complice?
+
+-- Ils l'ont déjà tenté, et si nous ne t'avions soustraite à leur
+redoutable influence...
+
+-- Que voulez-vous dire, mon père?
+
+En interrogeant ainsi, la pauvre enfant levait sur M. de Beaufort
+un regard où tremblait une lueur inquiète, et comme son père ne
+répondait pas assez vite à son gré:
+
+-- Quels sont donc ces ennemis qui ont médité un pareil projet?
+ajouta-t-elle en se penchant, le souffle ardent et la poitrine
+oppressée.
+
+Vaguement, elle avait été touchée par le soupçon de la vérité, et
+un frisson passait sur ses épaules. Il y eut un silence.
+
+-- Vous vous taisez? insista Edmée.
+
+-- Tu ne devines pas? répondit M. de Beaufort.
+
+Edmée pressa son front de ses deux mains.
+
+-- Ah! ce n'est pas de soeur Rosalie que vous voulez parler? dit-
+elle après une courte hésitation.
+
+-- C'est d'elle, au contraire, qu'il s'agit, dit M. de Beaufort.
+
+-- Pauvre femme!
+
+-- Tu la plains?
+
+-- Si vous saviez comme elle est malheureuse.
+
+-- Elle te l'a dit.
+
+-- Souvent je l'ai vue pleurer. Elle a perdu une enfant et ne
+s'est jamais consolée. Pourquoi vous en voudrait-elle? Quelle
+raison de croire qu'elle ait eu l'idée de faire de moi une
+complice, quand il est question d'attenter au bonheur de mon père.
+Elle connaît mon coeur, je ne lui ai jamais rien caché, et puis...
+
+-- Quoi?
+
+-- Que peut-elle tenter, au couvent, d'où elle ne sort jamais?
+
+-- Elle s'est fait au dehors un auxiliaire actif, qui, lui aussi,
+a intérêt à découvrir ta retraite.
+
+-- Un auxiliaire?
+
+-- M. de Pradelle.
+
+Edmée ferma les yeux comme sous une sensation aiguë.
+
+-- M. de Pradelle, répéta-t-elle d'un accent contenu; ah!
+j'espérais que vous m'épargneriez le chagrin d'entendre calomnier
+de la sorte l'homme le plus loyal que j'aie connu.
+
+-- Tu le défends?
+
+-- Oui, mon père! comme je vous défendrais vous-même; car je
+l'estime autant que je l'aime!...
+
+Et comme à cet aveu son visage se couvrait d'une subite rougeur,
+elle secoua vivement la tête, pour chasser toute défaillance.
+
+-- Au surplus, ajouta-t-elle, je n'ai pas revu M. de Pradelle, et
+ne le reverrai probablement jamais, non plus que soeur Rosalie;
+ils m'ont oubliée sans doute: et vous savez que l'on peut compter
+sur ma résignation, que je ne ferai rien qui ne soit conforme aux
+idées d'honneur et de vertu que vous m'avez enseignées, et que de
+quelque côté que vienne la violence, je saurai la repousser avec
+la même énergie!
+
+Edmée avait prononcé ces paroles d'un ton résolu et ferme qui
+frappa M. de Beaufort.
+
+Il tressaillit.
+
+-- De quelque côté que vienne la violence, répéta-t-il. Quelle
+pensée est donc la tienne?
+
+-- Eh! le sais-je? et que puis-je répondre? répliqua Edmée avec
+vivacité; vous ne voulez donc pas comprendre ce que je souffre...
+Être ainsi seule, toujours, livrée aux plus amères réflexions...
+et vous ne vous imaginez pas quelles nuits je passe, dans cette
+froide cellule où nous sommes... et quelles résolutions folles
+viennent parfois m'y solliciter!
+
+-- Que dis-tu?
+
+-- Toutes les jeunes filles que je connais ont au moins une mère
+qui les aime; tandis que moi...
+
+-- Malheureuse!
+
+-- Vous voyez, j'en arrive à être injuste; mais est-ce ma faute?
+et serai-je responsable, si on me pousse à quelque acte de
+révolte?
+
+-- Edmée?
+
+La pauvre enfant fondit en larmes.
+
+-- Non! non! je suis folle. Ne m'écoutez pas, dit-elle, tout ce
+que je dis là est insensé; mais j'ai tant besoin d'être aimée!
+
+M. de Beaufort ne répondit pas tout de suite.
+
+Il allait et venait à travers la cellule, en proie à une agitation
+extrême, ne sachant quel parti prendre, ni à quelles paroles avoir
+recours pour calmer le désespoir de sa fille.
+
+Enfin, il se rapprocha.
+
+-- Chère Edmée! dit-il; chère enfant adorée! ne te laisse pas
+aller à ce désespoir. Je vais partir, mais je reviendrai bientôt,
+dans quelques jours, et je promets de mettre fin à ton chagrin. Tu
+me crois, n'est-ce pas?
+
+-- Et qui pourrais-je croire, si ce n'est vous?
+
+-- Bien, bien; seulement, il faut te raisonner; nous avons, je le
+répète, des ennemis cruels qu'aucune considération ne doit
+arrêter, et qui sont résolus à se faire un jeu de notre repos et
+de notre honneur.
+
+-- Ah! ceux-là ne pourront rien contre l'amour que je vous ai
+voué.
+
+-- Eh bien, je pars rassuré. Tu es la meilleure des filles... et
+crois bien que je n'ai d'autre souci que ton bonheur.
+
+Et M. de Beaufort s'éloigna, laissant sa fille plus agitée et plus
+émue qu'elle ne l'avait jamais été.
+
+Machinalement, elle alla rouvrir la fenêtre pour rafraîchir son
+front à l'air du soir, et s'y étant accoudée, elle laissa son
+regard flotter indécis sur le tableau qui se déroulait devant
+elle.
+
+Mais alors une sensation violente la prit au coeur et un frisson
+vint la glacer tout entière... tant ce qu'elle vit lui sembla
+étrange, ou, pour mieux dire impossible.
+
+Devant elle, au premier étage de cette maison abandonnée qui,
+depuis quelque temps, attirait impérieusement son attention, les
+volets de l'une des fenêtres avaient été ouverts et une lumière
+brillait à l'intérieur.
+
+Quelqu'un habitait là, qui venait d'y arriver et qu'elle n'avait
+pas vu encore.
+
+Qui cela pouvait-il être?
+
+Quoique, en réalité, cet incident eût peu d'importance pour elle,
+cependant elle s'y attacha avec une curiosité singulière et qui la
+surprit elle-même.
+
+En premier lieu, c'était une distraction, un aliment pour son
+esprit, un intérêt pour son désoeuvrement.
+
+Et puis, malgré elle, elle se sentait attirée par ce mystère: son
+coeur se prit battre, comme si quelque chose d'elle-même eût été
+là; ardemment elle se mit à regarder.
+
+On venait d'ouvrir la fenêtre; elle avait vu un homme passer
+qu'elle ne connaissait pas.
+
+Cet homme s'était arrêté un moment, avait plongé son regard dans
+l'enclos et s'était retiré.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent.
+
+Elle continuait de voir l'homme qui rangeait les meubles,
+déplaçant et replaçant la lumière, et revenant de temps à autre
+jeter un coup d'oeil au dehors.
+
+Ce manège intrigua Edmée.
+
+Sa cellule était plongée dans l'ombre; on ne pouvait la voir. Elle
+n'avait à craindre aucune indiscrétion.
+
+Elle resta à la fenêtre, attendant...
+
+Quoi? Elle eût été bien empêchée de le dire.
+
+Pendant un quart d'heure, aucun incident nouveau ne se produisit;
+et elle commençait à s'impatienter, quand l'homme reparut
+brusquement à la fenêtre, se pencha de tout le haut de son corps
+et prêta l'oreille.
+
+Edmée en fit autant.
+
+Presque aussitôt le roulement d'une voiture se fit entendre.
+
+Le bruit était lointain, mais à chaque seconde il approchait.
+
+On eût dit que la voiture était lancée à fond de train.
+
+Peu de temps après, elle s'arrêtait derrière le mur de clôture, et
+autant qu'elle pût en juger, à la porte de la maison abandonnée.
+
+Une sueur glacée perla à ses tempes.
+
+L'homme avait disparu avec la lumière pour aller au-devant du
+véhicule; et elle écouta de toute son âme.
+
+Il y eut alors un long moment de silence.
+
+Mais Edmée avait l'ouïe subtile et fine, et, à travers la nuit
+calme, elle perçut certains murmures de voix qui, quoique bien
+faibles, parvinrent cependant jusqu'à elle.
+
+On montait l'escalier de la maison en échangeant quelques paroles
+rapides.
+
+Puis la chambre aux volets ouverts s'éclaira de nouveau et deux
+hommes y pénétrèrent.
+
+Le premier, c'était celui qu'elle avait déjà vu -- mais l'autre!
+l'autre!
+
+Elle comprima ses lèvres avec violence et étouffa un cri de joie
+folle.
+
+C'était Gaston!
+
+Elle fut obligée de se retenir à la fenêtre pour ne pas tomber, et
+tout son coeur fut près d'éclater.
+
+Gaston! Il était là, près d'elle; il avait découvert sa retraite
+et venait tenter de l'en arracher.
+
+Elle comprit bien mieux alors tout ce que M. de Beaufort lui avait
+dit quelques moments auparavant.
+
+Un homme l'avait suivi, en effet, et, après avoir constaté en quel
+lieu il s'arrêtait, il s'était empressé d'envoyer prévenir le
+jeune commandant, qui accourait.
+
+Dans l'enivrement qui l'avait surprise, Edmée ne pensa à rien
+autre chose et s'abandonna à la joie qui l'inondait.
+
+Gaston ne l'avait pas oubliée; il l'aimait encore, toujours! et il
+devait tout entreprendre pour la protéger et la défendre.
+
+Comme elle l'aima, pendant les premières minutes d'étonnement, et
+avec quelle ivresse oublieuse elle fût allée à lui, si elle avait
+pu franchir le seuil de sa prison?
+
+Toutefois, au bout d'un instant, une réflexion cruelle lui vint,
+et une tristesse inattendue lui gâta son bonheur.
+
+D'où venait que le loyal gentilhomme avait recours à ces procédés
+mystérieux pour approcher de la femme qu'il aimait? Pourquoi
+n'allait-il pas simplement, franchement, trouver M. de Beaufort,
+et ne lui demandait-il pas la main de sa fille?
+
+Pourquoi, enfin, ces moyens détournés, qui semblaient si
+incompatibles avec la nature élevée et droite du jeune marin?
+
+Il y avait là un point noir, dont l'ombre passa sur sa joie.
+
+Quoi qu'il en soit, cette impression dura peu, et reprise aussitôt
+par l'intérêt puissant qu'éveillait en elle la présence de Gaston,
+elle revint vers la fenêtre et s'y pencha de nouveau.
+
+Cette fois, Gaston était seul. Son compagnon s'était retiré.
+
+Le jeune commandant se tenait debout à la fenêtre ouverte, et il
+semblait prendre la topographie du couvent.
+
+Tantôt son regard plongeait dans l'enclos et suivait la clôture;
+tantôt il s'arrêtait sur le couvent même, et en fouillait âprement
+tous les étages.
+
+Edmée n'eut pas de peine à deviner ce qu'il cherchait ainsi; du
+moins, elle crut que son observation se portait surtout sur les
+cellules où il espérait découvrir la retraite de mademoiselle de
+Beaufort.
+
+Mais elle ne tarda pas à être singulièrement détrompée.
+
+En effet, au bout de quelques minutes, elle s'aperçut avec
+stupéfaction que le regard de Gaston se fixait obstinément sur un
+autre point de la communauté, et quelque chose de bien important
+devait l'attirer de ce côté, car il ne prit bientôt plus aucune
+attention aux autres parties du couvent et même, à un moment, elle
+remarqua qu'il échangeait quelques signaux rapides avec une
+personne qu'elle ne pouvait pas voir.
+
+Qu'est-ce que cela voulait dire?
+
+Que se passait-il de ce côté? et quelle intelligence Gaston
+s'était-il ménagée?
+
+Elle en fut presque effrayée et retomba dans les mauvais soupçons
+que lui avait suggérés son père.
+
+Peu après, du reste, elle fut rendue à elle-même et à toutes ses
+réflexions.
+
+Gaston avait fermé la fenêtre; la lumière s'était éteinte et elle
+avait entendu de nouveau le roulement d'une voiture qui
+s'éloignait.
+
+Il était parti, la nuit s'était faite autour d'elle; elle regagna
+tristement sa petite couchette.
+
+Pendant plusieurs heures, elle resta éveillée et songeant.
+
+Instinctivement, elle se reprenait à toutes ses appréhensions, et
+l'image de Gaston, évoquée à son chevet, ne parvenait ni à la
+distraire ni à dissiper ses pensées sombres.
+
+Aussi fut-elle une des premières à quitter sa cellule le lendemain
+matin.
+
+Elle avait besoin de se confier à Dieu et de le prier du plus
+profond de son coeur.
+
+Elle descendit à la chapelle.
+
+Elle était déserte à peu près et n'y trouva que deux personnes.
+
+La soeur sacristine et une jeune femme, qu'elle avait remarquée
+depuis plusieurs jours et qui était venue au couvent, lui avait-on
+dit, pour y passer quelques semaines de retraite.
+
+Ce n'était point là un fait nouveau pour Edmée, et elle savait
+depuis longtemps que c'est une coutume admise, pour faciliter à
+certaines âmes pieuses de se retirer momentanément du monde et de
+se réconforter dans le recueillement et la prière.
+
+La jeune femme avait un moment éveillé l'attention d'Edmée; mais
+elle était toujours voilée, et paraissait absorbée dans ses
+méditations; elle n'insista pas, et s'était défendue jusque-là de
+toute curiosité indiscrète. Mais ce matin, elle ne put rester
+complètement calme, et dès qu'elle l'eut aperçue, elle ne la
+quitta plus du regard.
+
+La sacristine continuait ses fonctions banales; elle allait d'un
+pas furtif, presque silencieux, à travers la chapelle, donnant un
+coup d'oeil à chaque objet, surveillant avec une investigation
+minutieuse.
+
+Enfin, quand elle eut tout inspecté soigneusement, elle se dirigea
+à pas lents vers la sacristie, et disparut.
+
+Edmée restait seule avec l'inconnue.
+
+Celle-ci était placée à peu de distance, mais elle ne pouvait la
+voir qu'obliquement, et d'ailleurs le voile épais qui tombait de
+son front lui cachait entièrement ses traits.
+
+Seulement, elle remarqua que depuis un moment elle ne lisait plus
+son livre d'heures, et qu'elle se tournait souvent vers la
+sacristie.
+
+Elle en fut intriguée, et redoubla d'attention.
+
+Mais que devint-elle quand tout à coup la jeune femme se leva de
+sa chaise, écarta brusquement son voile, et lui laissa voir son
+visage, tout en mettant un doigt sur sa bouche.
+
+Edmée eut toutes les peines du monde à se contenir.
+
+C'était soeur Rosalie!
+
+Mais déjà Fanny Stevenson avait quitté sa place et venait à elle.
+
+Edmée l'attendit droite, immobile, glacée comme une statue de
+marbre.
+
+
+
+
+III
+
+
+Quand soeur Rosalie passa près d'elle, elle fit un mouvement
+involontaire, comme si elle allait lui parler.
+
+Fanny Stevenson l'arrêta d'un geste impérieux.
+
+-- Silence! dit-elle d'un ton rapide; vous ne me connaissez pas;
+vous ne m'avez jamais vue; mais je suis près de vous, je veille!
+Espérez.
+
+Puis elle ajouta à voix basse encore.
+
+-- En rentrant dans votre cellule, regardez dans le bahut qui est
+au pied de votre lit!
+
+Et sur ces mots elle s'éloigna, le voile baissé, l'attitude
+recueillie, les bras en croix.
+
+Edmée demeurait confondue, sans parole, sans volonté, anéantie.
+
+Un moment, elle avait pu croire qu'elle était le jouet de quelque
+illusion. C'était une ressemblance inouïe, impossible, mais ce
+n'était pas soeur Rosalie.
+
+Maintenant, elle ne pouvait plus douter.
+
+Soeur Rosalie avait dépouillé ses vêtements de religieuse; elle
+s'était introduite dans cette communauté sous un nom d'emprunt, en
+prétextant un besoin de retraite; elle avait employé le mensonge
+et la ruse, et pour cette manoeuvre coupable, elle avait gagné
+Gaston et s'en était fait un complice.
+
+Son coeur se déchira à cette pensée, et elle se rappela les
+insinuations de M. de Beaufort.
+
+Il avait donc dit vrai!
+
+Et, en effet, soeur Rosalie ne devait avoir d'autre but que de se
+rapprocher d'elle et de continuer l'oeuvre ténébreuse qu'elle
+poursuivait.
+
+Mais qu'espérait-elle en agissant de la sorte, et quelles
+propositions avait-elle à lui faire?
+
+Elle regagna sa cellule, en proie à un désordre sans nom.
+
+La dernière recommandation de soeur Rosalie bruissait encore à son
+oreille.
+
+Quelle nouvelle surprise l'attendait en rentrant? Qu'allait-elle
+faire? devait-elle prêter les mains à ce qui se tramait?
+
+Son hésitation fut courte.
+
+Il n'y avait d'ailleurs auprès d'elle personne à qui elle pût
+demander conseil et elle savait bien qu'on ne l'entraînerait
+jamais plus loin qu'elle ne voudrait aller.
+
+Elle poussa la porte, la referma derrière elle, à double tour, et
+marchant au bahut qu'on lui avait désigné, elle en souleva le
+couvercle d'une main ferme.
+
+Le premier objet qui frappa ses regards fut une lettre! Et,
+désormais résolue, elle en déchira l'enveloppe, et courut à la
+signature.
+
+Elle était de Gaston de Pradelle!
+
+Ses yeux se voilèrent de larmes, et sa poitrine se souleva.
+
+Mais elle surmonta promptement l'émotion qui l'avait saisie, et se
+mit à lire.
+
+Voici ce que contenait cette lettre:
+
+«Mademoiselle,
+
+«Pardonnez-moi! et ne vous offensez pas de mon audace; j'aurais dû
+attendre, sans doute, m'adresser à M. de Beaufort, que sais-je? --
+mais j'étais si désespéré de vous avoir perdue, je suis si heureux
+de vous avoir retrouvée, que je n'ai pu résister au désir de vous
+écrire ces quelques lignes; depuis hier, je suis près de vous, je
+vois de ma fenêtre la cellule que vous habitez; il me semble que
+je vis de votre vie même; et si vous saviez quelle joie m'inonde
+et à quels espoirs je m'abandonne! Il faut que je vous parle! Au
+nom du ciel ne me repoussez pas! Je ne vous dirai pas qu'il s'agit
+du bonheur de toute ma vie, mais il y va peut-être du repos et de
+l'honneur de votre père, -- ne vous inquiétez de rien d'ailleurs;
+toutes les précautions seront prises pour que personne ne puisse
+apprendre que je vous aurai vue! mais vous connaîtrez au moins les
+dangers qui vous menacent, et vous aurez, j'en suis sûr, confiance
+en ma loyauté!
+
+«Edmée! Edmée! ne repoussez pas l'homme qui donnerait tout son
+sang pour assurer votre bonheur.
+
+«G. de Pradelle.»
+
+Edmée lut et relut cette lettre, et elle retira de cette lecture
+bien des sentiments divers.
+
+Que faire? que décider?
+
+Ce que demandait Gaston était impossible.
+
+Où le voir, à quelle heure, qu'avait-il à lui dire?
+
+Et puis elle ne pouvait oublier les paroles de son père; il lui
+avait parlé d'ennemis acharnés à sa perte et ces ennemis qu'il lui
+avait nommés étaient précisément ceux-là qui venaient la
+solliciter jusque dans la sainte demeure où on l'avait placée!
+
+Ce n'est pas cependant que rien fût venu altérer la confiance
+qu'elle avait en Gaston; elle l'aimait plus que jamais, au
+contraire, dans la détresse où elle était réduite, et ne pouvait
+penser et elle ne pensait pas qu'il y eût quelque perfide
+machination dissimulée sous ses paroles.
+
+Mais soeur Rosalie!
+
+Quelle était cette, femme? d'où venait cette obstination de sa
+part? à quel sentiment attribuer la recherche à laquelle elle se
+livrait?
+
+L'ennemie, c'était elle, à coup sûr, et elle avait abusé de Gaston
+pour lui faire accepter une complicité coupable dans l'oeuvre
+qu'elle préparait.
+
+Au bout d'un instant, Edmée déchira lentement et comme à regret le
+billet qu'elle venait de recevoir: puis elle s'approcha de la
+fenêtre.
+
+Elle était fort perplexe.
+
+Elle ne s'était jamais sentie aussi découragée.
+
+Toute la journée se passa sans qu'elle eût pris un parti, sans que
+rien fût venu éclairer les ténèbres qui l'enveloppaient.
+
+Vers le soir cependant, il lui sembla qu'une apparence de lumière
+dissipait en partie cette obscurité.
+
+Elle reprenait, pour ainsi dire, possession d'elle-même.
+
+C'était un sentiment confus encore qui se faisait jour à travers
+ses hésitations, et s'emparait avec autorité de son esprit.
+
+Elle se sentait soutenue par son affection pour son père, par son
+amour pour Gaston, et à aucun prix elle ne voulait être victime.
+
+Ce fut, en quelque sorte, un commencement de révolte calme et
+froide autant que résolue...
+
+Mais le moyen lui échappait, et elle cherchait sa voie.
+
+La nuit venait.
+
+Le silence commençait à envahir le couvent; de nouvelles
+impressions la reprenaient.
+
+Aux approches de la nuit, elle avait comme des frissons; son
+esprit s'exaltait; elle éprouvait un ardent besoin de prier.
+
+Quand elle priait, à genoux sur la pierre, un grand apaisement se
+faisait en elle: mais ce soir-là l'effet ne se produisait pas.
+
+Après s'être agenouillée, quand elle eut joint les mains et levé
+son regard suppliant vers le ciel, le désordre de son coeur ne se
+calma point: sa poitrine battait au contraire avec plus de force;
+mille pensées l'assaillaient à la fois, et il lui fut impossible
+de se retrouver.
+
+L'image de Gaston ne la quittait plus, mélancolique, attendrie,
+murmurant à son oreille des paroles passionnées.
+
+Elle se releva mécontente, presque irritée contre elle-même, et
+elle allait se jeter sur son lit, quand tout à coup un bruit
+presque imperceptible qui se fit derrière sa porte attira son
+attention de ce côté.
+
+Il était tard; tout dormait au couvent. Qui donc pouvait venir
+jusqu'à elle à une pareille heure?
+
+Elle n'attendit pas longtemps.
+
+La clef tourna discrètement dans la serrure, la porte s'ouvrit et
+soeur Rosalie entra.
+
+Edmée recula épouvantée jusqu'à l'extrémité de la cellule.
+
+Fanny Stevenson n'y prit pas garde.
+
+D'un pas rapide elle marcha vers la cheminée, souffla la lampe qui
+y brûlait, et revint droit à l'angle sombre où Edmée s'était
+réfugiée.
+
+-- Edmée! dit-elle alors d'une voix caressante et douce.
+
+Mais l'enfant était plus morte que vive; son épouvante n'avait
+fait qu'augmenter; elle repoussa vivement la main dont Fanny
+Stevenson cherchait à se saisir.
+
+-- Laissez-moi! laissez-moi! dit-elle d'une voix défaillante.
+
+-- Vous me repoussez?
+
+-- Que me voulez-vous? Pourquoi êtes-vous venue me chercher
+jusqu'ici?
+
+-- Je viens vous dire que Gaston vous attend.
+
+-- Jamais! jamais!
+
+-- Vous refusez de le voir, de l'entendre. Ah! qui donc vous a
+inspiré de pareils sentiments pour les seuls êtres qui vous aiment
+et qui donneraient leur vie pour assurer votre bonheur.
+
+-- Vous le demandez! dit Edmée, en reprenant courage; mais c'est
+mon père qui seul a le droit de veiller sur moi et de me
+conseiller.
+
+-- Votre père! répliqua miss Fanny d'un ton incisif; je devais
+m'en douter; mais il est une autre personne dont il ne vous a pas
+parlé, et qui, elle aussi, a bien les mêmes droits sacrés sur
+vous.
+
+-- Une autre personne?
+
+-- Votre mère.
+
+-- Madame de Beaufort!
+
+Et il y eut dans l'accent dont Edmée prononça ce nom une pointe
+d'ironie qui alla droit au coeur de Fanny Stevenson.
+
+Avidement, elle se pencha vers la jeune fille tout émue.
+
+-- Et si madame de Beaufort n'était pas votre mère! murmura-t-elle
+en lui prenant cette fois les deux mains avec une autorité
+farouche.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Edmée se rejeta brusquement en arrière, épouvantée de ce qu'elle
+venait d'entendre.
+
+-- Ah! que dites-vous-là? balbutia-t-elle palpitante et en proie
+au plus violent désordre.
+
+Miss Fanny eut un ricanement sec et strident.
+
+-- Voyons, chère enfant, poursuivit-elle, ne vous effrayez pas
+ainsi et n'ayez pas peur d'une pauvre femme qui n'aime que vous au
+monde, et qui ne veut et n'ambitionne rien autre chose que de vous
+voir heureuse. Écoutez-moi, répondez-moi; il n'est pas possible
+que, depuis longtemps déjà, vous ne vous soyez pas aperçue d'un
+détail qui a frappé tous ceux qui vous ont approchée. C'est que
+tandis que votre père vous entourait de toute son affection et de
+toute sa tendresse, madame de Beaufort ne vous témoignait, elle,
+qu'une grande froideur, et réservait toutes ses caresses pour
+votre soeur. Est-ce vrai?
+
+-- Peut-être!
+
+-- Vous l'avez remarqué!
+
+-- Quelquefois.
+
+-- Et vous ne vous êtes jamais demandé la cause de cet
+éloigneraient qu'elle paraissait éprouver pour vous?
+
+-- Si je l'ai remarqué, je ne m'en suis jamais plainte, et j'ai
+pensé qu'à mon insu je lui avais sans doute donné quelque sujet de
+mécontentement.
+
+-- Des reproches qu'elle pourrait vous adresser, il n'y en a qu'un
+qu'il faille retenir.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est que vous êtes la fille de M. de Beaufort et non la
+sienne.
+
+-- Mon Dieu!
+
+-- Et pour cela, elle vous hait. Votre présence lui est odieuse,
+et elle ne sera tranquille et rassurée que lorsqu'elle vous aura
+cloîtrée vivante ou enterrée morte.
+
+-- Ah! cher et excellent père! murmura Edmée avec un sanglot,
+comme il a dû souffrir et combien je vais l'aimer davantage!
+
+Miss Fanny ne répondit pas.
+
+La touchante résignation de la douce enfant la pénétrait dans ses
+sentiments maternels, et elle était bien près elle-même d'éclater
+en sanglots.
+
+Mais elle réagit contre cette défaillance et ne tarda pas à
+reprendre.
+
+Seulement, comme elle allait poursuivre, Edmée venait de faire un
+mouvement sous l'empire d'une sensation nouvelle et elle attendit.
+
+Edmée hésita encore quelques secondes, puis faisant un effort sur
+elle-même, elle s'approcha de miss Fanny et baissa la voix.
+
+-- Vous savez donc l'histoire du passé? interrogea-t-elle d'un
+accent troublé.
+
+-- Oui, chère enfant.
+
+-- Vous avez connu mon père?
+
+-- Beaucoup.
+
+-- Il y a longtemps?
+
+-- Il y a près de vingt années.
+
+-- Mais alors...
+
+-- Quoi? Achevez.
+
+-- Ma mère! Vous l'avez connue aussi?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Et... elle est morte?
+
+Edmée était à bout de force; sans trop savoir ce qu'elle faisait,
+elle se jeta éplorée dans les bras de miss Stevenson.
+
+-- Morte, non, pauvre âme aimée, dit celle-ci, rassurez-vous, elle
+vit!
+
+-- Est-ce possible?
+
+-- Vous la verrez.
+
+-- Ne me trompez pas.
+
+-- Eh! qui aurait la cruauté de vous tromper, chère ange! Non,
+elle vit, je le répète... et un jour, bientôt peut-être, elle vous
+dira elle-même tout ce qu'elle a souffert de vous avoir perdue, et
+la joie qu'elle a ressentie quand elle vous a retrouvée!
+
+-- Mais d'où vient qu'elle m'a abandonnée? interrogea encore
+Edmée, qui avait peine à se retrouver au milieu des idées confuses
+qui lui venaient.
+
+-- Est-ce qu'une mère peut abandonner son enfant? répartit
+vivement miss Fanny.
+
+-- Cependant...
+
+-- Ah! vous apprendrez quelque jour les tortures qui ont été son
+triste lot dans cette vie misérable qu'elle a menée; elle n'était
+coupable que d'avoir trop aimé et d'avoir eu confiance, et on a
+indignement abusé d'elle. Après son abandon, dont elle ne veut
+plus conserver aucune amertume, il lui restait au moins sa fille.
+Pauvre enfant! qui n'avait pas demandé à vivre, et à laquelle elle
+ne demandait qu'à consacrer ses jours!... Mais on n'a pas voulu
+lui laisser cette joie suprême.
+
+-- Qui cela?
+
+-- Un jour, on la lui a ravie, et on l'a enfermée entre les murs
+d'une étroite prison où elle n'entendit jamais que la tempête
+déchaînée, où nulle voix humaine ne vint jamais lui parler de sa
+fille.
+
+-- C'est horrible!
+
+-- Et ce supplice, que l'on ne souhaiterait pas à son plus cruel
+ennemi, ce supplice a duré dix années, dix années, entendez-vous?
+pendant lesquelles elle a vieilli, ne redoutant qu'une chose, qui
+était de mourir sans avoir revu et embrassé son enfant.
+
+-- Pauvre mère!
+
+-- Oui, plaignez-la, chère Edmée, aimez-la surtout!... car
+désormais elle n'a plus que vous au monde, et vous seule pourrez
+la consoler de toutes les souffrances qu'elle a endurées.
+
+-- Ah! vous lui direz que je veux la voir.
+
+-- Et quel bonheur ce sera pour elle de vous appeler sa fille!
+
+-- Pourquoi n'est-elle pas venue déjà?
+
+-- Elle était obligée à une grande prudence.
+
+-- À quel propos?
+
+-- Madame de Beaufort fait épier toutes ses actions.
+
+-- Mais mon père?
+
+-- Lui!
+
+-- Il est bon, généreux.
+
+-- Sans doute.
+
+-- Si vous le voulez, quand il viendra, je lui dirai...
+
+-- Non! non! interrompit vivement Fanny, le moment n'est pas venu,
+il ne faut pas qu'il sache... tout serait compromis!
+
+-- Je ne vous comprends pas.
+
+-- C'est que je ne vous ai pas tout dit.
+
+-- Qu'y a-t-il encore?
+
+Miss Fanny eut une seconde d'hésitation qu'elle surmonta bien
+vite.
+
+Elle prit dans ses bras l'enfant qui, cette fois, s'abandonna sans
+crainte, et la serra follement contre sa poitrine.
+
+-- Mieux vaut vous dire toute la vérité, poursuivit-elle d'un ton
+âpre; il y a des choses que vous ignorez, et ces choses sont
+graves. Je vous parlais de votre mère, tout à l'heure.
+
+-- Oui, oui, parlez-moi d'elle.
+
+-- Et je vous disais qu'elle était restée seule avec son enfant;
+mais il y a un détail qu'il faut bien que vous connaissiez, car il
+peut créer à M. de Beaufort un danger terrible.
+
+-- Que dites-vous?
+
+-- Cette femme n'était point indigne de l'amour que
+M. de Beaufort, qui s'appelait alors le comte de Simier, avait
+conçu pour elle; elle était jeune, de caractère léger, peut-être,
+mais se rappelant toujours les sévères leçons de vertu qu'elle
+avait reçues dans son enfance; et quand elle succomba, elle était
+légitimement mariée au comte.
+
+-- Mariée! répéta Edmée en tressaillant.
+
+-- Vous comprenez bien?
+
+-- Sans doute; mais alors, depuis...
+
+-- Depuis, le comte put la croire morte.
+
+-- Ah!
+
+-- Et, en tout cas, l'incendie du presbytère de Smeaton, où avait
+eu lieu le mariage, devait lui faire croire qu'il ne restait plus
+aucune preuve légale de cette union.
+
+-- De sorte qu'aujourd'hui...
+
+-- De sorte que si la malheureuse abandonnée voulait aujourd'hui
+revendiquer ses droits incontestables, savez-vous ce qui
+arriverait?
+
+-- Oh! taisez-vous, c'est affreux? Et mon père le sait, sans aucun
+doute, et voilà pourquoi il est maintenant si triste, si soucieux.
+Quelle épouvantable épreuve!
+
+Edmée laissa tomber son front dans ses deux mains, et pendant
+quelques secondes elle garda le silence.
+
+Miss Fanny l'observait avec inquiétude.
+
+Enfin, elle releva la tête, et, à travers l'obscurité, ses regards
+s'attachèrent ardents et fixes à la soeur Rosalie.
+
+-- Quelle effroyable aventure! reprit-elle d'une voix tremblante;
+mais vous ne m'avez pas tout dit.
+
+-- Que désirez-vous savoir encore?
+
+-- Ma mère?
+
+-- Eh bien!
+
+-- Vous la voyez souvent. C'est elle probablement qui vous envoie
+vers moi.
+
+-- Ah! si elle pouvait vous dire elle-même tout l'amour qui est en
+elle.
+
+-- Je l'aime, moi aussi, et je suis disposée à lui faire oublier
+tout ce qu'elle a souffert.
+
+-- Elle n'a jamais demandé autre chose à Dieu. Seulement, elle ne
+veut pas qu'on lui enlève son enfant; et cela, on ne peut le lui
+refuser! Aussi, quand elle a appris la séquestration dont vous
+étiez victime; quand surtout elle a compris que l'on allait vous
+retrancher du monde pour vous enfermer dans un cloître, alors, la
+révolte s'est faite dans son coeur, et elle a juré de rendre le
+mal pour le mal.
+
+-- Sans doute.
+
+-- Qui oserait l'en blâmer?
+
+-- Personne, assurément. Mais en agissant de la sorte, elle n'a
+pas pensé qu'elle allait placer sa fille dans une situation
+terrible.
+
+-- Que voulez-vous dire?
+
+-- Moi, j'ai été habituée à considérer M. de Beaufort comme le
+meilleur et le plus affectueux des pères; et s'il lui arrivait
+malheur à cause de moi, je sens bien que je n'y survivrais pas.
+
+-- Edmée!...
+
+-- Vous le lui direz, n'est-ce pas? Et, ce qui vaut mieux, vous la
+prierez de venir. On ne lui refusera pas de me voir! et elle
+connaîtra mon âme tout entière. Voyez-vous, je suis bien jeune
+encore, et j'ignore bien des choses; mais il est impossible
+qu'elle ne soit pas touchée par les prières que je lui adresserai!
+Tenez, laissez-moi ajouter quelques mots encore. Si la révélation
+que vous venez de me faire ne m'a pas étonnée autant que vous vous
+y attendiez sans doute, c'est qu'il y avait en moi, depuis
+longtemps déjà, un pressentiment de ce qui arrive. Il me semblait
+que madame de Beaufort ne m'aimait pas comme une mère doit aimer
+son enfant. Vaguement j'avais l'instinct de la vérité, et dans mon
+isolement je m'étais fait un idéal que je pusse aimer avec toutes
+les tendresses, tous les abandons de l'amour filial: et si vous
+saviez quel trésor d'affection je conservais au fond de mon coeur
+à celle qui fut ma mère! Oh! elle peut être assurée que du jour où
+je l'aurai retrouvée je ne la quitterai plus jamais, et son
+désespoir, sa haine, sa jalousie, se fondront sous les caresses
+que je lui prodiguerai. Croyez-vous que cela ne vaille pas mieux
+que la vengeance qu'elle médite, et qui ne ferait pas seulement le
+malheur de M. de Beaufort, mais qui me tuerait infailliblement.
+Voilà ce qu'il faut lui dire, entendez-vous, et vous y ajouterez
+les baisers de sa fille qui ne sera tout à fait heureuse que
+lorsqu'elle pourra les lui donner elle-même.
+
+En parlant ainsi, Edmée prit à son tour miss Fanny dans ses bras,
+et la serra tendrement contre sa poitrine.
+
+Mais presque aussitôt, elle se dressa inquiète et troublée.
+
+-- Eh quoi! vous pleurez! dit-elle, frappée de surprise.
+
+-- Ce n'est rien, balbutia miss Fanny les joues baignées de
+larmes; ce que vous venez de me dire m'a attendrie; je n'ai pas
+été maîtresse de me contenir; cela a été plus fort que moi. Mais
+je suis forte, voyez, et je saurai...
+
+-- Mon Dieu! fit Edmée, c'est bizarre!
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Ce que j'éprouve.
+
+-- Qu'avez-vous?
+
+-- Depuis que vous m'avez parlé de ma mère, depuis que je sais
+qu'elle vit, que je vais la voir, il me semble parfois que son
+image se présente à moi, et alors...
+
+-- Alors?...
+
+-- Mais qui êtes-vous donc vous-même, qui me parlez avec tant de
+bonté, qui vous intéressez à moi avec tant de dévouement?
+
+-- Qu'importe?
+
+-- Ne me cachez rien. Voyons, vous m'avez dit naguère que vous
+aviez une enfant.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Qu'on vous l'avait enlevée, et que depuis vous la pleuriez
+toujours. C'était une fille, n'est-ce pas?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Quel âge aurait-elle aujourd'hui?
+
+-- Mais...
+
+-- Mon âge peut-être?
+
+-- En effet.
+
+-- C'est qu'alors... si vous saviez les idées qui me viennent.
+
+-- Edmée!
+
+-- Il y a si longtemps que je suis privée de ses caresses, et ce
+serait une si douce joie de la presser contre mon coeur, en
+l'appelant ma mère.
+
+-- Ne parlez pas ainsi, ne m'ôtez pas le peu de force qui me
+reste.
+
+-- Mais c'est donc vrai?
+
+-- Quoi?
+
+-- Vous! C'est vous! Vous ne répondez pas? Ah! vous êtes ma mère!
+Et que béni soit Dieu, qui m'envoie la plus douce consolation que
+je pouvais attendre de lui, ma mère!...
+
+-- Tais-toi! tais-toi, mon enfant bien-aimée, murmura miss Fanny,
+à bout de courage et donnant un libre cours à son amour maternel.
+Oui! oui! c'est moi. Tu l'as compris et je n'ai pas la force de
+repousser le bonheur qui m'est offert. Pauvre chère? Ah! il y a
+longtemps que moi aussi j'attendais cette heure bénie. Ils t'ont
+bien fait souffrir! Ils avaient peur et voulaient te séparer du
+monde, te jeter dans un couvent, pour que l'écho du passé ne pût
+venir jusqu'à toi. Mais je veillais, vois-tu, et je suis arrivée à
+temps pour empêcher une pareille infamie.
+
+-- Que voulez-vous faire? interrogea doucement Edmée.
+
+-- Tu ne me quitteras plus. Je ne veux pas que tu restes entre
+leurs mains.
+
+-- Que craignez-vous donc?
+
+-- Tout... Il faut tout craindre.
+
+-- Mais je ne consentirai jamais...
+
+Miss Fanny eut un geste violent.
+
+-- Eh, sans doute! répliqua-t-elle d'une voix stridente, je ne
+doute ni de ton amour ni de ta résolution, à cette heure... parce
+que je suis là près de toi, et que je te soutiens de mon énergie
+et de mon ardente affection. Mais que je m'oublie un instant, que
+je cesse de veiller une seconde, et demain, ils t'auront reprise,
+et iront t'enfermer dans quelque cloître inconnu, loin de Paris,
+au fond de la province, où jamais plus on n'entendra parler de
+toi!
+
+-- Croyez-vous que j'accepte un pareil sort?...
+
+-- Pauvre cher trésor! Non... tu résisteras, priant et pleurant...
+Mais est-ce que les prières et les larmes ont jamais attendri les
+bourreaux?
+
+-- Ah! mon père, du moins...
+
+-- On ne le consultera pas. Cela se fera mystérieusement, à son
+insu, et quand il l'apprendra, il sera trop tard, car le moment
+psychologique sera venu, et toi-même tu auras été vaincue.
+
+-- Que dites-vous?
+
+-- Ce que tu ignores et ce que je sais, moi! -- Oh! on n'emploiera
+pas la torture; on se gardera bien de heurter des sentiments
+vivaces qu'une tyrannie brutale ne ferait qu'exalter... mais on
+fera appel à ton amour filial, on t'enveloppera de mysticisme et
+d'amour divin... on lassera peu à peu ta résistance, en te parlant
+de sacrifice ou de renoncement, dans une langue harmonieuse et
+tendre qui pénétrera ton coeur, et un jour tu seras tout étonnée
+toi-même d'avoir oublié... ta mère qui t'aimait tant, et l'homme
+qui t'avait choisie comme la compagne sainte de sa vie.
+
+-- Gaston! murmura faiblement Edmée.
+
+-- Oui, Gaston! Comprends-tu? Et ce n'est pas ce que tu veux,
+n'est-ce pas; car tu l'aimes!
+
+-- Ma mère!...
+
+-- Tu l'aimes, te dis-je; et n'est-il pas digne de ton amour?
+
+-- Enfin, que me conseillez-vous? dit encore l'enfant tout
+étourdie de ce qu'elle entendait.
+
+Miss Fanny ne lui laissa pas le temps de réfléchir.
+
+-- Les instants sont précieux, dit-elle; madame de Beaufort
+poursuit son but avec une vigilance implacable, et ton père, trop
+bon, ne soupçonne rien de ce qu'elle prépare. Il faut donc se
+hâter, car demain, peut-être, il sera trop tard, et l'on me
+fermera l'entrée de cette communauté d'où l'on t'aura arrachée
+toi-même.
+
+-- Vous m'effrayez!
+
+-- Tu as confiance en moi, n'est-ce pas? Tu sais que je ne te
+conseillerai rien qu'une mère ne puisse demander à sa fille!
+
+-- Que dois-je faire?
+
+-- Il faut fuir!
+
+-- Grand Dieu!...
+
+-- Déjà, peut-être, madame de Beaufort est-elle avertie; la pensée
+peut lui venir de profiter de cette nuit pour mettre à exécution
+le projet qu'elle a formé.
+
+-- Fuir! répéta Edmée avec un frisson... Mais songez donc!
+
+-- J'ai songé à tout! C'est aujourd'hui samedi. À minuit, pour se
+préparer à la célébration et à la communion du dimanche, toutes
+les soeurs et quelques pensionnaires, se rendront à la chapelle;
+tu t'y rendras, et je m'y trouverai aussi. Mais avant que l'office
+ne soit fini, nous aurons quitté la communauté.
+
+-- Et si l'on nous surprenait?
+
+-- Il n'y aura, à cette heure, aucune surveillance au dehors. Nous
+traverserons le verger sans être inquiétées, et Palmer nous
+attendra dans la maison que tu as pu remarquer en face de ta
+fenêtre.
+
+-- Oh! comme je vais avoir peur!
+
+-- Je n'ai pas voulu donner l'éveil en demandant une voiture, dont
+l'arrivée pendant la nuit aux abords d'un couvent pourrait
+paraître suspect. Nous partirons à pied, escortées de Palmer et de
+Gaston, et, en moins d'une demi-heure, nous aurons rejoint celui
+qui t'attend.
+
+-- Gaston!
+
+-- Tu consens, n'est-ce pas? Et demain, bien assurée qu'on ne
+pourra plus t'enlever à mon amour, Gaston et moi, nous irons
+trouver M. de Beaufort... ah! ne crains rien, car je jure, par ton
+bonheur même, que je ne ferai rien qui puisse le troubler dans sa
+sécurité. Est-ce convenu?
+
+-- Je ferai ce que vous voudrez.
+
+-- Et crois bien que tu n'auras rien à regretter.
+
+Sur ces mots, miss Fanny embrassa tendrement Edmée, et s'éloigna à
+pas rapides pour regagner sa cellule.
+
+Edmée s'était laissée tomber accablée sur une chaise, et elle
+resta une longue heure ainsi, repassant dans sa mémoire tout ce
+qui venait de se passer.
+
+Le premier coup de minuit la trouva dans la même attitude
+recueillie et pensive.
+
+
+
+
+V
+
+
+Machinalement, quand elle entendit l'appel de la cloche, elle se
+leva et fit quelques pas vers la porte.
+
+Elle entendait autour d'elle, dans les couloirs du couvent, un
+murmure de voix et de pas; les cellules s'ouvraient, se fermaient,
+et les soeurs allaient à pas lents vers la chapelle qui était
+située à l'extrémité de l'aile droite, et à laquelle on accédait
+par un étroit et long corridor, percé de meurtrières comme dans
+une véritable bastille.
+
+Edmée jeta une mante sur ses épaules, couvrit ses cheveux d'un
+voile épais, et prit à son tour le chemin de la chapelle.
+
+Il faisait une nuit noire et fraîche; en passant près des
+meurtrières, on percevait des bruits lointains, mais nulle des
+pieuses filles ne s'occupait de ce qui s'agitait au dehors, et
+elles ne songeaient qu'à l'office où elles se rendaient.
+
+Edmée, elle, était profondément agitée.
+
+Ce qu'elle allait faire, cette fuite à laquelle elle avait
+consenti l'effrayait maintenant plus qu'elle ne l'eût cru tout
+d'abord.
+
+Elle n'avait pas réfléchi. Sa mère lui parlait d'un accent
+pénétré, l'accablait de caresses, et le nom de Gaston revenait à
+chaque moment dans ses paroles.
+
+Elle ne pensait qu'à lui!
+
+Mais depuis un moment bien des terreurs lui venaient; elle eût
+voulu voir son père, lui raconter ce qui s'était passé, recueillir
+un mot d'encouragement et de tendresse.
+
+Comme elle arrivait à la chapelle, elle se croisa avec la
+supérieure.
+
+Elle l'avait peu vue encore, et elle lui avait paru froide et
+sèche.
+
+Cette fois, par exception, elle surprit un sourire sur sa lèvre.
+
+Elle allait passer, elle l'arrêta.
+
+-- Mon enfant, lui dit-elle d'un ton composé et doux, je suis
+heureuse des dispositions où je vous vois. Priez Dieu du plus
+profond de votre coeur; demandez-lui de vous envoyer un rayon de
+sa grâce, et après l'office venez me trouver; il y a quelqu'un qui
+aura à vous parler.
+
+-- À moi, madame? fit Edmée étonnée.
+
+-- À vous, oui, mon enfant; ne vous tourmentez pas, et croyez que
+l'on s'intéresse à votre sort.
+
+-- Mais, dites-moi au moins...
+
+-- Tout à l'heure. Allez et élevez votre âme vers Celui qui seul
+peut nous consoler.
+
+Et elle entra à la chapelle et gagna la place qui lui était
+réservée.
+
+Edmée alla s'agenouiller dans un coin obscur, sans rien voir, pour
+ainsi dire, sans rien entendre.
+
+L'office commençait: elle fit un effort pour prier.
+
+Mais elle ne le put pas.
+
+Un sentiment supérieur s'emparait d'elle et l'absorbait tout
+entière.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent ainsi; puis tout à coup elle sentit
+une main la toucher vivement à l'épaule, pendant qu'une voix
+murmurait à son oreille:
+
+-- Ne bougez pas! disait la voix; ne vous retournez pas surtout.
+C'est votre mère qui vous parle. Écoutez.
+
+Edmée laissa tomber son front dans ses deux mains et prêta une
+oreille avide. La voix continua:
+
+-- Madame de Beaufort est ici! Il n'y a plus à hésiter: cette
+femme a tout appris, et comme je le prévoyais, vous êtes perdue!
+
+-- Mon Dieu! sanglota Edmée.
+
+-- Il faut choisir entre votre mère et cette femme; il faut
+décider si vous voulez renoncer à Gaston qui vous aime et que vous
+aimez!
+
+Edmée garda le silence, mais miss Fanny vit un frisson remuer ses
+épaules.
+
+-- Tout est prêt, d'ailleurs, ajouta-t-elle; dans cinq minutes, je
+serai à la porte de la sacristie, et j'espère encore que vous ne
+me laisserez pas partir désespérée et seule: Edmée! Edmée!
+
+La pauvre enfant continuait de se taire, retenant son souffle,
+n'osant faire un mouvement.
+
+Alors miss Fanny secoua la tête d'un air sombre, et glissant
+doucement à travers les pieuses assistantes agenouillées, le front
+baissé, elle gagna sans bruit la porte extérieure.
+
+Il était temps.
+
+Les soeurs commençaient à se retirer les unes se dirigeant vers la
+sacristie, les autres reprenant le chemin de leurs cellules.
+
+L'office était fini, mais la supérieure restait toujours
+agenouillée.
+
+Edmée se leva.
+
+Elle n'avait rien résolu encore.
+
+D'un pas chancelant, elle marcha vers le corridor qui menait, au
+couvent; mais une fois arrivée là, elle se trouva seule et
+s'arrêta.
+
+C'était sa vie même qui se jouait en ce moment; elle pensa à son
+père, puis à soeur Rosalie, puis à Gaston; elle pressa sa poitrine
+de ses deux mains et, résolument, sans plus réfléchir, elle
+descendit dans le verger et marcha droit devant elle.
+
+Elle venait de se rappeler que madame de Beaufort l'attendait, et
+elle ne voulait pas la revoir.
+
+Elle avait baissé son voile, ramené les plis de sa mante sur ses
+épaules, et elle se mit à marcher dans la nuit.
+
+Du reste, elle ne fut pas longtemps seule.
+
+Au bout de quelques secondes, elle entendit des pas précipités
+derrière elle, et peu après Fanny Stevenson venait la rejoindre.
+
+Les deux femmes n'échangèrent pas une parole.
+
+Le moment était redoutable. Le moindre retard pouvait être fatal.
+
+Miss Fanny se contenta de lui prendre le bras par un mouvement
+brusque.
+
+-- Vous êtes venue... c'est bien! dit-elle à voix rapide et basse.
+Marchons!
+
+Et elle l'entraîna.
+
+Elles atteignirent bientôt la porte de l'enclos. Miss Fanny s'en
+était procuré la clef; elle l'ouvrit d'un geste fébrile, et elles
+en franchirent le seuil.
+
+Puis elle marcha vers la maison abandonnée, qui, n'était qu'à
+quelques pas.
+
+-- Gaston nous attend! dit-elle encore à l'oreille d'Edmée.
+
+Et elles pénétrèrent enfin dans la maison. Malheureusement, elles
+devaient rencontrer là une première déception.
+
+Gaston ne se trouvait pas au rendez-vous, Palmer seul les
+attendait.
+
+-- Et M. de Pradelle? interrogea vivement Fanny Stevenson.
+
+-- M. de Pradelle était ici vers onze heures, répondit Palmer; et
+il n'a pas quitté son poste jusqu'au premier coup de minuit.
+
+-- Il est parti?
+
+--Faites excuse, miss... M. de Pradelle est parti, parce que l'on
+est venu le chercher, mais il va revenir.
+
+-- Voilà qui est bien invraisemblable, dit la jeune femme. Qui
+donc savait que M. de Pradelle fût ici?
+
+-- Gobson.
+
+-- Lui! Et que venait-il faire? Qui l'envoyait? que voulait-il?
+
+-- Ça... je n'en sais rien! répondit Palmer. Seulement, il fallait
+que ce fût bien important, car, dès que Gobson eut parlé au
+commandant, ce dernier n'a pas hésité.
+
+Un pli soucieux, creusa le front de Fanny Stevenson.
+
+--Voilà qui est bizarre! murmura-t-elle. Il y a là quelque
+machination nouvelle que dans sa loyauté le commandant n'a pas
+pénétrée... pourvu que...
+
+Et prise d'une pensée subite, elle entraîna Palmer à l'écart, et
+se pencha avidement à son oreille.
+
+-- Est-ce que par hasard, dit Fanny avec un frisson,
+M. de Pradelle portait Sur lui les parchemins que je lui ai
+confiés?
+
+Palmer s'inclina d'un air singulier.
+
+--C'est probable, répondit-il; car, depuis le jour où vous les lui
+avez remis, je suis certain qu'il ne les a pas quittés. Fanny
+Stevenson devint blême.
+
+-- Plus de doute, se dit-elle, comme se parlant à elle-même; et
+pourtant j'hésite encore à croire que la pensée d'un pareil crime
+soit venue à cette misérable...
+
+Elle n'acheva pas.
+
+Une rumeur, venant du couvent, avait frappé son oreille, et elle
+s'était tournée vers Edmée, qui n'avait rien perdu de ce qui
+s'était passé.
+
+-- Notre fuite est découverte, dit-elle; il ne faut pas rester une
+minute de plus. Partez, ou vous êtes perdue!
+
+-- Ne nous accompagnez-vous pas? demanda Edmée étonnée.
+
+-- Non! je reste. Madame de Beaufort est là! C'est elle qui mène
+tout ceci. Je veux savoir enfin ce que j'ai à redouter de cette
+femme. Mais ne craignez rien, chère enfant, ajouta-t-elle en proie
+à une terrible inquiétude, qu'elle s'efforçait de dissimuler,
+Palmer vous accompagnera, lui. Il connaît les chemins, il sait où
+trouver une station de voitures; avant une heure, vous serez en
+lieu sûr et à l'abri de toute recherche.
+
+-- Ah! nous avons eu tort peut-être... balbutia Edmée tremblante.
+
+-- Non, non, prenez courage. Écoutez! Ils approchent. Par grâce,
+par pitié, mon Edmée chérie...
+
+Et, s'adressant plus particulièrement à Palmer:
+
+-- Allons, dit-elle d'un ton impérieux, partez, et n'oubliez pas,
+vous surtout, que vous me répondez de ma fille!
+
+Palmer salua d'un air ironique, qui, en toute autre circonstance,
+eut certainement frappé la malheureuse mère, mais l'imminence du
+danger lui enlevait à cette heure sa pénétration ordinaire, et
+elle ne remarqua même pas qu'au moment de franchir le seuil de la
+maison l'ex-capitaine d'armes de la marine américaine avait failli
+trébucher contre le pas de la porte.
+
+Un instant après, ils avaient disparu, et presque aussitôt madame
+de Beaufort, accompagnée d'un grand nombre de soeurs, faisait
+irruption dans la chambre où Fanny Stevenson les attendait.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Dès qu'elle aperçut cette dernière, madame de Beaufort se
+précipita de son côté avec un air de triomphe.
+
+-- Je ne m'étais pas trompée, dit-elle. C'est cette femme qui a
+préparé la fuite de ma fille.
+
+Miss Fanny eut un sourire méprisant.
+
+-- Votre fille! répondit-elle en se dressant devant madame de
+Beaufort.
+
+Mais la colère de celle-ci était trop violemment excitée en ce
+moment, et c'est à peine si elle tint compte de l'interruption et
+du ton dont elle était faite.
+
+-- On la cache, répliqua-t-elle; on veut nous la dérober.
+
+-- Elle n'est plus ici, interrompit encore miss Fanny.
+
+-- Vous mentez!
+
+-- Elle est partie, vous dis-je.
+
+-- C'est faux!
+
+-- Eh bien, cherchez!
+
+Madame de Beaufort adressa un geste impétueux aux soeurs, et
+aussitôt celles-ci se répandirent curieuses et fureteuses à
+travers les chambres du rez-de-chaussée et du premier étage.
+
+Mais l'investigation ne devait amener aucun résultat, et quand
+madame de Beaufort les vit reparaître, elle ne put réprimer une
+exclamation de rage.
+
+-- Rien! dit-elle. Oh! vous paierez cher une telle audace!
+
+-- Peut-être, répartit Fanny Stevenson.
+
+-- M. de Beaufort ne manquera pas de vous demander compte...
+
+Miss Fanny eut un sourire ironique.
+
+-- M. de Beaufort! répéta-t-elle d'un ton mordant. C'est lui, en
+effet, que j'aurais désiré voir, et s'il se trouvait ici en ce
+moment, je ne pense pas qu'il pousserait l'imprudence jusqu'à me
+demander de quel droit je suis venue arracher à votre haine la
+malheureuse enfant que vous voulez m'enlever!
+
+-- Ainsi, vous refusez de la rendre?
+
+-- Je refuse! répondit miss Fanny avec fermeté.
+
+Et s'approchant de madame de Beaufort, elle ajouta à voix plus
+basse et plus ardente:
+
+-- Mais vous ne savez donc pas qui je suis? Vous ignorez qu'en
+outre de ce nom de Fanny Stevenson que je tiens de mon père, il en
+est un autre que je tiens de mon époux, et celui-là! craignez, si
+vous me poussez à bout, qu'il ne me prenne fantaisie de réclamer
+les droits terribles qu'il me donne.
+
+Madame de Beaufort ne répondit pas tout de suite.
+
+Les dernières paroles de miss Fanny l'avaient-elles frappée? Un
+sentiment nouveau s'était-il fait jour en elle? Ce fut inconscient
+peut-être, mais elle se tourna lentement vers les soeurs, qui
+écoutaient étonnées, et leur faisait signe de s'éloigner.
+
+-- Allez, mes soeurs, dit-elle, je vous remercie du concours que
+vous m'avez prêté et dont je n'ai plus besoin désormais;
+mademoiselle de Beaufort a été enlevée, c'est à la justice
+maintenant qu'il appartient d'agir; mais avant de rien
+entreprendre, il faut que cette femme parle, et, pour obtenir ce
+que j'en attends, il importe que je reste avec elle.
+
+Pendant que madame de Beaufort s'exprimait ainsi et que les soeurs
+gagnaient lentement la porte, Fanny Stevenson s'était assise,
+impassible et sombre, plongée dans ses réflexions amères,
+attendant l'instant où elle allait se trouver devant sa rivale.
+
+Ce ne fut pas long.
+
+Et lorsque la dernière religieuse se fut éloignée, elle vit venir
+à elle madame de Beaufort, l'oeil ardent, la poitrine soulevée, la
+lèvre tordue par une expression implacable et farouche.
+
+-- Et maintenant, dit-elle d'un accent plein de fièvre, personne
+ne nous écoute; vous pouvez parler, répondez-moi.
+
+-- Qu'avez-vous à me demander que vous ne sachiez déjà? répliqua
+miss Fanny Stevenson; vous m'avez volé ma fille et je l'ai
+reprise. Qu'y a-t-il là dont vous ayez à vous plaindre! Maintenant
+Edmée est en mon pouvoir et je saurai la garder! Il y a assez
+longtemps que je suis privée de ses caresses, et aucune puissance
+humaine ne l'arrachera de mes bras. D'ailleurs, elle a choisi
+elle-même, sans hésiter, allant confiante et émue vers celle de
+ses deux mères qui l'aimait! Car, et c'est là ce qu'il y a
+d'atroce et ce qui vous condamne, depuis le jour où elle est
+entrée dans votre demeure vous n'avez cessé de la traiter en
+étrangère ou en ennemie. Elle ne demandait qu'à vous aimer, et
+vous l'avez repoussée toujours, d'abord avec froideur, plus tard
+avec haine! Voilà ce que je ne vous pardonnerai jamais. Pauvre
+chère Edmée, Oh! tenez, si vous l'aviez entourée de douceur et de
+bonté; si vous aviez pris pitié de sa condition misérable; si vous
+n'aviez pas tenté de la cloîtrer indignement, lui refusant ainsi
+sa part d'amour et de bonheur! peut-être me serais-je attendrie et
+aurais-je gardé le silence, me contentant de la voir heureuse par
+une autre, évitant d'éveiller ses tristesses, ne demandant à Dieu
+que de lui continuer cette sérénité que vous lui eussiez faite.
+Mais non! Vous avez torturé sa pauvre âme candide qui ne savait
+rien du monde et s'effrayait de votre indifférence. Vous ne lui
+avez pas même offert le mensonge de l'affection maternelle, de
+sorte que la pauvre abandonnée n'avait pour tout refuge que le
+coeur effaré et faible de son père. Eh bien! voilà ce qui a
+réveillé en moi toutes les colères et toutes les indignations; je
+suis sa mère, j'ai repris mon enfant, et prenez garde maintenant
+que je ne vous rende à mon tour tout ce que vous lui avez fait
+souffrir.
+
+Madame de Beaufort, qui avait écouté sans interrompre, haussa
+imperceptiblement les épaules, pendant qu'un sourire ironique
+relevait le coin de sa lèvre.
+
+-- Vous voulez vous venger? dit-elle d'un ton railleur, et l'on
+m'en avait déjà prévenue, mais, vous voyez, que vos menaces ne
+m'ont pas effrayée, et demain...
+
+-- Demain, interrompit violemment Fanny Stevenson, demain, vous ne
+serez plus peut-être que la maîtresse, de M. de Beaufort.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- J'en suis sûre.
+
+-- On m'a dit, en effet, que miss Fanny Stevenson avait eu la
+précaution de se procurer un double de l'acte authentique de son
+mariage avec le comte de Simier.
+
+-- On vous a dit vrai.
+
+-- Si ce document était en votre possession, vous, l'auriez déjà
+produit.
+
+-- Ah! vous avez raison, et c'est ainsi sans doute que vous auriez
+agi!... Mais, moi, j'ai eu peur. Pourquoi le cacherais-je? À la
+veille d'atteindre enfin le but si ardemment poursuivi, instruite
+de vos projets, certaine que c'est vainement que l'on
+s'adresserait à votre coeur de marbre, j'ai craint de votre part
+quelque résolution extrême, quelque attentat odieux contre la
+pauvre victime innocente, et, avant d'agir, j'ai voulu m'assurer
+que ma fille n'avait plus rien à redouter de vous.
+
+-- De sorte que maintenant...
+
+-- Edmée est entre des mains qui sauront la protéger et la
+défendre.
+
+Madame de Beaufort fit un geste de condescendance ironique.
+
+-- Tout cela est parfait, dit-elle sur un ton de persiflage, et je
+commence à croire vraiment à l'existence de ces importants
+documents.
+
+-- Vous raillez!
+
+-- À Dieu ne plaise! Seulement, après avoir pensé que j'avais
+affaire avec une fille que M. Beaufort avait honoré d'un caprice
+sur la côte d'Amérique, il m'est doux de reconnaître que je
+m'étais trompée, et que j'ai devant moi une véritable comtesse de
+Simier.
+
+-- Dans quelques heures, mademoiselle Wilson n'en doutera plus.
+
+-- Elle en sera ravie! toutefois, vous me permettrez bien
+d'attendre que je vérifie par moi-même... car, en dépit de vos
+assurances, j'ai bien quelque raison de croire que vous vous
+trompez vous-même; ne voulant pas admettre que vous ayez
+l'intention de nous tromper.
+
+-- Comment cela?
+
+Madame de Beaufort s'était rapprochée, le regard chargé de lueurs
+sombres.
+
+-- Mon Dieu! c'est fort simple, poursuivit-elle; et vous comprenez
+bien, n'est-ce pas, que dans la situation menaçante où je me
+trouvais, j'ai dû me renseigner sur votre compte et vous faire
+surveiller avec soin?
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! je ne mettrai aucune hésitation à déclarer qu'en effet
+il paraît que vous avez entre les mains des papiers fort
+compromettants pour M. de Beaufort et pour la femme à laquelle il
+a donné son nom.
+
+-- C'est Gobson qui vous a dit cela?
+
+-- Lui ou un autre, qu'importe! Mais ce qu'il y a de
+particulièrement intéressant dans la communication qui m'a été
+faite, c'est que, par une mesure de prudence que l'on ne saurait
+trop louer, vous avez cru devoir confier le précieux dépôt à la
+loyauté d'un homme qui avait toutes les qualités humaines pour
+justifier ce choix.
+
+-- Vous le savez?
+
+-- Gobson est un homme habile entre tous; il avait fouillé votre
+cellule, et n'avait rien trouvé; alors, il s'est renseigné, il a
+écouté aux portes, et en peu de temps il est parvenu à la
+conviction que l'homme loyal dont vous avez fait votre confident
+ne pouvait être que M. Gaston de Pradelle.
+
+Instinctivement, pendant que madame de Beaufort parlait, miss
+Fanny Stevenson se sentait envahir par le vague soupçon de la
+vérité.
+
+Madame de Beaufort, menacée dans son bonheur, était capable de
+tout pour conjurer le danger, et miss Fanny se rappelait que
+Gobson était venu chercher Gaston et qu'il s'était éloigné en sa
+compagnie.
+
+L'idée d'un crime traversa son esprit, et elle se prit à
+frissonner.
+
+Madame de Beaufort, qui l'observait, comprit ce qui se passait en
+elle; elle ne voulut pas lui laisser le temps de s'abandonner à
+l'effroi qui la gagnait, et reprit presque aussitôt:
+
+-- Eh non! dit-elle sur le même ton railleur, ne vous effrayez pas
+ainsi, et si implacable que vous me supposiez, ne croyez pas que
+je me sois oubliée jusqu'à concevoir l'idée de me débarrasser par
+un crime du jeune commandant que vous destinez à votre fille! Nous
+avons des intérêts opposés, voilà tout! Et nous les protégeons de
+notre mieux, chacun de son côté... Qui peut y trouver à redire?
+Seulement, ne vous plaignez pas trop, si demain, quand vous
+redemanderez à M. Gaston de Pradelle les parchemins que vous lui
+avez confiés, il vous répond qu'il en a été dépouillé cette nuit,
+dans un odieux guet-apens!...
+
+Miss Fanny étouffa un cri de colère folle et fit un mouvement,
+comme pour sauter à la gorge de madame de Beaufort.
+
+Celle-ci s'inclina.
+
+-- À demain donc, miss Fanny, ajouta-t-elle en gagnant la porte,
+j'espère que cette nuit vous portera conseil et que vous vous
+montrerez moins menaçante et plus traitable.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Or, pendant que ceci se passait, Edmée s'était éloignée en
+compagnie de Palmer.
+
+La nuit était noire; une heure venait de sonner; pendant un quart
+d'heure au moins ils marchèrent l'un à côté de l'autre sans
+échanger une parole.
+
+Edmée, en proie à une inquiétude que la situation eût suffi à
+expliquer, pressait le pas, et ne songeait qu'à gagner un quartier
+moins désert, où elle eût trouvé un mouvement et une circulation
+qui l'eussent rassurée.
+
+Les rues qu'elle traversait étaient silencieuses et mornes; il y
+avait longtemps que les boutiques et les caboulots avaient retiré
+leurs concours à l'éclairage municipal... À peine de loin
+rencontrait-elle quelques rares passants, et la voie enténébrée
+qu'elle suivait ne se piquait de points lumineux qu'à de longs
+intervalles.
+
+C'était la première fois qu'elle se voyait perdue dans le Paris
+nocturne, sous la protection d'un homme qu'elle ne connaissait
+pas, et parfois un frisson de terreur passait sur sa chair.
+
+Elle regrettait d'avoir quitté le couvent et se demandait en quel
+lieu on la conduisait ainsi.
+
+Que n'eût-elle pas donné pour sentir Gaston près d'elle et
+s'appuyer sur son bras!
+
+Pourquoi ne l'avait-il pas attendue: quelle raison impérieuse
+l'avait contraint de s'éloigner?
+
+Sans doute le jeune commandant avait dû croire que soeur Rosalie
+n'abandonnerait pas sa fille en pareille occurrence; cela
+justifiait son absence. Mais où était-il allé? D'où vient qu'on ne
+lui avait rien dit sur ce point?
+
+À toutes ces causes de trouble s'ajoutaient certaines remarques
+qu'elle avait faites, chemin faisant, sur le compte de son
+compagnon.
+
+Cet homme avait des allures étranges, presque suspectes.
+
+Il n'avançait que d'un pas lourd, s'arrêtait de temps en temps
+pour tirer de sa poche un objet qui avait la forme d'un flacon et
+qu'il portait fréquemment à ses lèvres. Puis, après s'être essuyé
+la bouche et avoir marmotté, en anglais, quelques mots
+inintelligibles qu'Edmée ne comprenait pas, il reprenait sa marche
+pesante, sur laquelle la pauvre fugitive était obligée de régler
+la sienne.
+
+Au bout d'un moment, ce manège finit par l'impatienter, et elle ne
+put s'empêcher de lui faire quelques remontrances.
+
+Palmer les accueillit par un ricanement obséquieux.
+
+-- Ne vous fâchez pas, miss, répondit-il d'une voix mal assurée;
+et fiez-vous à moi! Car vous pouvez être certaine qu'il ne vous
+arrivera aucun mal tant que vous serez sous la protection du
+capitaine Palmer, citoyen de la libre Amérique.
+
+-- Cependant, insista Edmée, il me semble que vous n'êtes pas bien
+sûr du chemin que vous me faites suivre?
+
+Palmer eut un haut-le-corps.
+
+-- Que dites-vous là, miss! répliqua-t-il sur un ton de doux
+reproche; mais je connais ces quartiers aussi bien que je connais
+ceux de New-York, qui est la première cité du monde! Seulement, il
+faut tenir compte de tout et il fait ce soir un brouillard...
+
+-- Un brouillard? fit Edmée; mais il n'a jamais fait, au
+contraire, de nuit plus claire.
+
+-- Cela vous plaît à dire, et les jeunes miss comme vous ont des
+yeux que n'ont jamais eus de vieux marins comme moi! Pourtant, ce
+n'est pas pour me vanter, mais quand j'avais votre âge et que
+j'étais mousse à bord du _Washington_, qui est le plus beau
+steamer que la mer ait porté, j'aurais à vingt milles, nommé les
+cailloux les moins connus de la côte américaine. Mais aujourd'hui
+vous comprenez... on a ses soixante ans, et dame...
+
+-- Marchons, ne nous arrêtons pas, interrompit la jeune fille.
+Voyez, il n'y a plus personne maintenant autour de nous; et si
+quelque malfaiteur...
+
+Palmer se dressa de toute sa hauteur, et ferma les poings qu'il
+lança à plusieurs reprises en avant.
+
+-- Oh! oh! dit-il, ceci est une autre affaire; et si la vue a
+baissé, il n'en est pas de même du reste; or, il est bon que vous
+sachiez, miss, que le capitaine Palmer a été et est encore un des
+plus redoutables boxeurs des Provinces Unies. Je sais qu'il n'est
+pas bienséant de faire son éloge, et que cela dénote un esprit
+borné et vulgaire, mais je dois vous dire, ne fût-ce que pour vous
+rassurer, que les plus habiles de vos lutteurs français ne
+brilleraient guère contre les deux poings que voici!
+
+En parlant de la sorte, Palmer avait relevé ses manches, et se
+disposait à prendre les différentes poses classiques de la boxe.
+
+Edmée eut un geste suppliant.
+
+-- De grâce! capitaine, dit-elle, je vous en prie, ne nous
+attardons pas davantage. Songez que l'on nous attend, et qu'à
+cette heure...
+
+Palmer devint grave subitement.
+
+-- Ce sont d'excellentes raisons, miss, et je n'ai rien à y
+opposer. Remettons-nous en route, et vous verrez qu'avant peu...
+
+Il se reprit à marcher; mais dès les premiers pas et comme si les
+paroles qu'il venait de prononcer l'avaient altéré, il tira son
+flacon de sa poche et le vida d'une longue gorgée.
+
+-- Voyez-vous, miss, continua-t-il, en suivant la jeune fille, il
+n'est peut-être pas inutile que je vous dise, parce que vous
+pourriez vous étonner. Enfin, ça, c'est dans mes conventions avec
+miss Fanny Stevenson.
+
+-- Vos conventions?
+
+-- Vous l'ignorez? Je m'en doutais. Eh bien, quand je suis entré à
+son service -- il y a longtemps de cela -- j'avais un défaut
+invétéré: le gin! On peut sans honte confesser ses faiblesses.
+Moi, j'étais un ivrogne; on me connaissait bien à Smeaton et à
+Québec. On n'est pas parfait, n'est-ce pas? et plus d'une fois
+cela a manqué de me porter malheur.
+
+Quand j'ai rencontré miss Fanny Stevenson, une maîtresse femme
+celle-là, continua Palmer, il a fallu prendre un parti. J'étais
+ruiné, criblé de dettes; le marchand de gin ne voulait plus faire
+crédit, et je serais mort de soif, ce qui doit être la plus
+affreuse mort qui se puisse imaginer, du moins je le suppose.
+Comprenez-vous?
+
+-- Oui! oui! Avançons, dit Edmée en l'entraînant.
+
+-- Mourir de soif! répéta Palmer, poursuivant son idée. Je n'avais
+peur de rien, si ce n'est de ça. Alors miss Fanny, qui est un
+grand coeur, me dit qu'elle voulait me sauver, qu'elle me
+prendrait près d'elle et m'habillerait et me nourrirait; mais tout
+cela à la condition que je ne boirais plus. Seulement, et avec une
+intelligence qu'un homme n'aurait jamais eue, elle comprit qu'elle
+me demandait là une chose impossible, et, pour faire la part du
+feu, elle m'accorda le dimanche, pendant lequel je redevenais
+libre de me livrer à mon penchant mignon. Voila ce qu'elle a fait,
+miss; et depuis, par l'âme de mon père, s'il en avait une, je jure
+que j'ai observé fidèlement le contrat.
+
+Et comme, en jurant ainsi, maître Palmer festonnait légèrement sur
+le trottoir, Edmée commença une observation à laquelle l'ex-
+capitaine d'armes coupa court par un geste de douce ironie.
+
+-- Bon, je sais ce que vous allez dire, interrompit-il; mais c'est
+que vous n'avez pas réfléchi.
+
+-- À quoi?
+
+-- Eh! au jour où nous sommes.
+
+-- Comment?
+
+-- Voyons, rappelez-vous, miss; faites moi l'honneur de vous
+rappeler, je vous prie; quand nous avons quitté votre mère, tout à
+l'heure, n'avez-vous pas entendu une heure sonner à l'horloge du
+couvent?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Une heure après minuit! cela voulait dire que samedi était
+fini, et que nous entrions dans le saint jour du Seigneur!
+
+Et il se mit à rire d'un rire épais et aviné.
+
+Edmée se sentit froid jusqu'aux os.
+
+Mais la réalité du danger lui rendit presque aussitôt une énergie
+factice, et elle n'eut pas même l'idée d'adresser au capitaine
+d'armes un reproche qu'il n'eût pas compris, et que d'ailleurs il
+ne méritait pas...
+
+-- Soit! soit! vous avez raison, dit-elle, et vous êtes resté
+fidèle à vos conventions.
+
+-- À la bonne heure!
+
+-- Mais vous ne voudrez pas cependant que nous ayons jamais à nous
+repentir d'avoir eu confiance en vous, et j'espère que vous
+remplirez votre mission comme un homme d'honneur que vous êtes.
+
+L'ex-capitaine eut un geste attendri.
+
+-- Vous êtes un ange, miss, répondit-il d'un ton ému; avec des
+paroles comme celles-ci, vous me feriez passer par un trou
+d'aiguille, quoique cela paraisse impossible. Allons, c'est dit,
+et nous allons, cette fois, nous remettre dans la bonne voie, dont
+je crains bien qu'en effet nous ne nous soyons un peu écartés. Du
+reste, ajouta-t-il en fouillant sa poche et en tirant le flacon,
+vos marchands de gin français sont tous d'éhontés voleurs, et ils
+n'avaient rempli qu'à moitié cette bouteille qui est déjà vide;
+qu'elle aille donc rejoindre les autres, et Dieu me fasse la grâce
+de les retrouver pleines toutes au jour du jugement dernier!
+
+Et d'un mouvement brusque il lança en arrière la fiole, qui alla
+se briser sur le pavé.
+
+Edmée fut soulagée d'un grand poids à cette vue, et c'est d'un
+coeur plus léger qu'elle se reprit à marcher.
+
+Quelle heure était-il? Elle n'en savait absolument rien, et
+ignorait également dans quel quartier elle se trouvait.
+
+La voie dans laquelle ils étaient engagés était large, et
+prolongeait au loin sa longue ligne de becs de gaz.
+
+Tout en marchant, Palmer faisait des efforts inouïs pour
+s'orienter.
+
+Mais il avait beau faire, regarder à droite et à gauche,
+interroger les profondeurs sombres de l'horizon, il ne parvenait
+pas à se reconnaître.
+
+Il en conçut un violent dépit; et alors, se raidissant dans son
+obstination, ne voulant pas avouer qu'il s'était trompé, il
+pénétra dans une rue étroite et longue qui descendait vers la
+Seine, et entraîna avec assurance Edmée, qui crut qu'il avait
+enfin retrouvé son chemin.
+
+Mais à mesure qu'ils avançaient, ses appréhensions lui revinrent.
+
+Elle voyait bien que Palmer était sérieusement égaré.
+
+-- Mon Dieu! qu'allons-nous devenir! balbutia-t-elle éperdue.
+
+Palmer ôta son chapeau, s'épongea le front de son mouchoir et
+souffla bruyamment.
+
+-- Voilà qui est incroyable, grommela-t-il. Voyez-vous, miss, cela
+n'est pas aussi étonnant que vous pourriez le penser. Depuis
+quelque temps, la municipalité de Paris fait opérer des trouées
+fréquentes dans ces quartiers, et les plus habiles ne s'y
+reconnaissent plus.
+
+-- Si encore nous pouvions demander notre chemin à quelqu'un.
+
+-- Bon! fit Palmer en un accès de belle humeur; il y a bien à
+Paris un grand nombre de policemen, mais cela se passe ici comme
+dans la libre Amérique, et c'est surtout quand on en a besoin
+qu'on ne les trouve pas!
+
+-- Que faire? que faire? dit Edmée avec un sanglot.
+
+-- Prenez mon bras, si vous êtes fatiguée, miss. C'est le bras
+d'un honnête homme, et il saura vous soutenir et vous défendre.
+Pour égarés, nous sommes égarés; c'est incontestable, mais en y
+mettant de la persévérance, il n'est pas possible...
+
+-- Continuons donc, fit la pauvre enfant avec résignation.
+
+Cependant Palmer était sourdement irrité; une sueur abondante
+inondait son visage rubicond, et l'on entendait sa respiration
+siffler en passant dans sa gorge desséchée.
+
+À plusieurs reprises il fit claquer sa langue contre son palais en
+feu.
+
+-- Brigands de marchands de gin! grommelait-il, ce sont eux qui
+seront cause de ma mort. S'ils ne m'avaient pas volé, comme des
+_convicts_ effrontés qu'ils sont, je pourrais encore humecter ma
+langue qui est plus sèche qu'une éponge. Oh! si j'étais quelque
+chose dans la police!
+
+Il allait poursuivre; mais tout à coup la parole resta suspendue
+sur ses lèvres et, brusquement, il s'arrêta.
+
+En même temps un immense soupir de satisfaction soulevait sa
+poitrine, et il se tournait en souriant vers la jeune fille.
+
+Celle-ci ne vit pas son sourire dans la nuit, mais elle comprit
+que quelque chose d'inattendu, d'inespéré, était survenu et elle
+s'en réjouit.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda-t-elle vivement.
+
+Palmer étendit son bras vers un point de l'horizon.
+
+-- Regardez! répondit-il.
+
+Il y avait à quelques pas, au coin d'une ruelle noire, au rez-de-
+chaussée d'une maison borgne, une lumière qui brillait à travers
+des rideaux de cotonnade rouge et répandait des lueurs de sang sur
+le pavé de la rue.
+
+-- Qu'est cela? interrogea encore Edmée.
+
+Palmer eut un nouveau sourire épanoui.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+-- Ça, miss, répondit-il avec complaisance, c'est ce que l'on
+appelle ici un caboulot, ou, pour parler plus clairement, un
+établissement où, à toute heure de jour et de nuit, le passant,
+altéré peut trouver à se rafraîchir.
+
+-- Ah! j'espère au moins que vous n'avez pas l'idée d'entrer dans
+cette maison.
+
+-- C'est cependant là seulement que l'on pourra nous indiquer
+notre chemin. Laissez-moi faire.
+
+Et comme il se dirigeait déjà vers le caboulot, Edmée le retint.
+
+-- Au moins vous n'allez pas m'abandonner seule, dans cette rue,
+dit-elle.
+
+Palmer protesta du geste.
+
+-- N'en croyez rien, répondit-il, car j'entends que vous ne me
+quittiez pas. C'est l'affaire d'un moment, le temps de demander
+notre route, et après...
+
+Palmer semblait avoir, depuis un moment, recouvré son aplomb et sa
+solidité; la vue du caboulot, l'espoir d'y trouver à s'y
+désaltérer lui avaient rendu une partie de sa présence d'esprit;
+et c'est d'une main assurée et ferme qu'il ouvrit la porte.
+
+Il entra suivi de près par Edmée qui se laissait conduire sans
+essayer de résister.
+
+Toute observation eût été inutile; elle le comprenait, et
+d'ailleurs, elle espérait maintenant que quelques-unes des
+personnes qu'elle allait voir lui indiqueraient son chemin.
+
+Dès qu'elle eut mis le pied dans la salle du rez-de-chaussée, sa
+confiance ne tarda pas à être fortement entamée.
+
+Il régnait là une fumée opaque, une odeur acre qui la prit à la
+gorge, et les premiers visages qui frappèrent son regard étaient
+si repoussants, il y avait une telle expression d'abrutissement
+sur ces physionomies dont jamais elle n'avait connu d'équivalent,
+qu'en dépit de sa résolution elle éprouva un profond dégoût, et
+qu'en même temps elle se sentit prise de nouvelles terreurs.
+
+Elle chercha Palmer pour se rapprocher de lui et lui communiquer
+ses inquiétudes.
+
+Mais celui-ci avait aperçu le comptoir de zinc derrière lequel se
+tenait une énorme matrone, et il s'était fait servir une abondante
+libation.
+
+-- M. Palmer! supplia-t-elle, en le touchant de la main.
+
+Palmer avala le contenu du verre que l'on venait de lui remplir.
+
+Il se retourna réconforté.
+
+-- Nous y voici, miss, répondit-il; vous voyez, ça n'a pas été
+long. Et maintenant, nous allons nous occuper des choses
+sérieuses.
+
+Mais comme il se disposait à questionner la matrone son pied
+s'engagea dans un escabeau placé près du comptoir, et il manqua de
+tomber.
+
+-- Ce n'est rien! dit-il en se raidissant; et nous en avons vu
+bien d'autres... Voyons... nous allons partir... ayez confiance en
+moi... et si quelqu'un osait...
+
+Le malheureux était complètement étourdi. La chaleur intense qui
+régnait dans la salle, la fumée épaisse du tabac, l'odeur combinée
+des différentes liqueurs alcooliques, tout cela avait agi sur son
+cerveau, et il commençait à perdre le sentiment de lui-même.
+
+Il promena autour de lui des regards hébétés et stupides.
+
+-- Ah çà! où sommes-nous donc ici? balbutia-t-il en tournant
+autour du comptoir et se dirigeant comme malgré lui vers les
+tables occupées par les étranges clients du caboulot. Dieu damne!
+Je ne m'y reconnais plus, et à moins que ce ne soit ces
+gentlemen...
+
+Des rires cyniques l'interrompirent... et il se dressa à la
+manière des ivrognes...
+
+Cependant, les consommateurs du sinistre établissement avaient
+fini par remarquer le nouveau venu, et, en le voyant osciller sur
+lui-même, ils s'étaient mis à échanger entre eux des quolibets
+grossiers, entremêlés de propos ignobles.
+
+-- Eh bien! il est un rien poivre! dit l'un.
+
+-- Où a-t-il pris cette paille? ajouta un second.
+
+-- Il faut aller le remiser! conclut un troisième.
+
+Palmer écoutait sans comprendre, l'oeil atone, les bras inertes.
+
+Il n'avait pas été initié encore aux mystères de l'argot et se
+contentait de regarder en ébauchant un sourire.
+
+Mais bientôt la situation s'accentua et prit une autre tournure.
+
+Après avoir accueilli l'apparition de l'ex-capitaine d'armes par
+une bordée de lazzis, quelques-uns des consommateurs venaient
+d'apercevoir Edmée, et presque instantanément ils changèrent
+d'allure et de langage.
+
+D'abord, ce fut une impression manifeste d'étonnement.
+
+Les jolies filles étaient très rares dans le caboulot de la mère
+Michel, et, en tout cas, quand par hasard quelques-unes s'y
+égaraient, ce ne pouvait être que certaines malheureuses
+appartenant au personnel le plus abject de ces quartiers.
+
+On les connaissait presque toutes; la matrone les saluait d'un
+geste cynique, et chaque hôte du bouge savait à qui il avait
+affaire.
+
+Mais ici, c'était bien différent.
+
+Jamais encore on n'avait vu un visage plus gracieux, un regard
+plus doux, un corps plus svelte, une attitude plus décente.
+
+On eût dit quelque apparition céleste dans un cercle de démons.
+
+L'effet ne se fit pas attendre.
+
+Les, yeux s'allumèrent pleins de convoitise ardente, et l'un des
+plus audacieux de la bande se leva de table et fit quelques pas
+vers le comptoir.
+
+C'était un grand garçon, habitué du caboulot, ancien boucher, que
+l'on appelait le _Coupeur_, un spirituel sobriquet sous lequel il
+était fort connu dans l'établissement. Quant à son autre nom, on
+l'ignorait; il avait le front déprimé, les épaules robustes et
+voûtées, et l'oeil, les lèvres, toute la physionomie enfin,
+exsudait la passion et le désir effrénés.
+
+Il n'avait pas proféré une parole; mais sa poitrine avait des
+grondements de fauve; son intention n'était douteuse pour aucun
+des assistants.
+
+On devinait facilement la scène qui allait se passer, et il ne
+pouvait venir à l'esprit de ces étranges témoins, la pensée d'y
+mettre opposition.
+
+Cependant Edmée n'avait pas fait un mouvement. Réfugiée derrière
+Palmer, elle ne songeait qu'à fuir. À travers la fumée opaque,
+elle ne voyait rien et ne comprenait que bien vaguement une partie
+du danger qu'elle courait.
+
+Mais quand elle aperçut le _Coupeur_ qui se dirigeait de son côté,
+qu'elle distingua ses traits repoussants et qu'elle remarqua
+surtout la hideuse expression de luxure qui faisait briller son
+regard, son sang se figea dans ses veines; elle eut l'instinct de
+ce que voulait cet homme, et, les joues livides, le geste affolé,
+elle enfonça ses doigts dans le bras de Palmer.
+
+Une plaisanterie grossière du _Coupeur_ vint encore ajouter à son
+épouvante.
+
+-- De quoi! de quoi! dit l'ancien boucher en avançant à pas lents,
+avec un rictus ignoble au coin de la bouche; est-ce que l'amour
+vous fait peur? ou craignez-vous de rendre jaloux le boule-dogue
+qui vous accompagne?
+
+Une hilarité générale salua ces paroles. On trouva la plaisanterie
+tout à fait de bon goût, et chacun crut devoir l'appuyer de
+quolibets nouveaux à l'adresse de Palmer.
+
+-- Bien envoyé! dit l'un.
+
+-- Il est rien _bate_, le gros vieux! ajouta un autre.
+
+-- Et s'il renifle, on l'enverra éternuer à Chaillot, proposa un
+troisième.
+
+Pendant que ceci se passait, l'attitude de Palmer s'était
+sensiblement modifiée.
+
+Sous l'impression des attaques dont il était l'objet, il avait
+secoué fortement la tête, à la manière des dogues acculés, et
+l'ivresse qui alourdissait son sang s'était presque dissipée.
+
+Palmer était d'ailleurs très brave, et exceptionnellement, il
+adorait les bagarres. Il n'avait rien exagéré en disant qu'il
+était un des plus redoutables boxeurs de la jeune Amérique, et sa
+réputation n'était plus à faire, aussi bien dans les États du Nord
+que dans ceux du Midi.
+
+Il se mit donc à observer le _Coupeur_, et prêt à tout événement,
+pour voir venir, se plaça devant Edmée qui n'osait plus regarder.
+
+Le _Coupeur _avait continué d'avancer; maintenant il n'avait plus
+qu'à étendre la main pour le toucher.
+
+Il s'arrêta, et, d'un air goguenard, s'inclinant humblement.
+
+-- Alors, dit-il d'un accent traînant, vous prétendez la garder
+pour vous tout seul?
+
+-- Je ne prétends rien autre chose, répliqua Palmer.
+
+-- Pour ce qui est de ça, riposta le _Coupeur_, nul ne s'y oppose,
+mais quant à la petite, c'est une autre paire de manches, et je me
+chargerai de la conduire moi-même dans sa famille.
+
+Pour toute réponse, Palmer se tourna avec résolution vers Edmée.
+
+-- Miss, lui dit-il d'un ton ferme et grave, veuillez, je vous
+prie, me pardonner de vous avoir, par mon intempérance, exposée à
+de pareilles injures; j'espère que vous sortirez saine et sauve de
+ce danger où je suis bien coupable, et je jure que tant qu'il me
+restera une goutte de sang dans les veines, vous n'aurez rien à
+craindre de ces misérables. Gagnez donc la porte avec assurance;
+je reste, moi, pour vous protéger et châtier ceux qui oseraient
+s'opposer à votre retraite.
+
+Pendant que Palmer parlait de la sorte d'un air résolu qui, un
+moment, réconforta Edmée et lui rendit un peu d'espoir, le
+_Coupeur_, qui observait le mouvement, exécuta un bond vers la
+jeune fille, et, avant qu'elle eût fait quelques pas, il lui
+saisissait le bras d'une main brutale.
+
+--Ah! vous me faites mal! balbutia Edmée d'une, voix défaillante.
+
+Mais inaccessible à toute pitié, incapable de se laisser toucher,
+le bandit l'attira impérieusement à lui et il se disposait à
+entourer sa taille de ses deux bras vigoureux quand une horrible
+imprécation de douleur et de rage retentit dans la salle.
+
+Cela avait été instantané! -- pour ainsi dire, ceux qui
+regardaient n'avaient rien vu, -- mais le Coupeur était allé
+s'aplatir contre le comptoir de zinc, la poitrine sifflante et le
+visage inondé de sang.
+
+Au moment où il se penchait vers Edmée, Palmer lui avait appliqué,
+entre les deux yeux, le plus remarquable coup de poing qu'un
+boxeur eût jamais administré.
+
+Il y avait de quoi tuer un boeuf.
+
+Un murmure de stupéfaction courut dans les rangs des témoins de
+cette scène et chacun se leva pour voir.
+
+Pour être vrai, nous devons ajouter qu'il se mêlait, à ce murmure
+étonné, une certaine nuance d'admiration.
+
+D'ailleurs, ce n'était pas fini, et il était intéressant
+d'attendre la suite.
+
+Le _Coupeur_, un moment étourdi, s'était énergiquement redressé et
+à moitié aveuglé par le sang qui coulait en abondance de son front
+meurtri, il semblait se ramasser pour fondre sur son redoutable
+adversaire.
+
+Seulement il avait compris tout de suite qu'il n'était pas de
+force à lutter avec les mêmes armes, et il venait de tirer de sa
+poche un énorme couteau catalan.
+
+-- Ah! canaille! grommela-t-il, tu veux m'échapper, mille millions
+de tonnerre! Tu ne sortiras d'ici que les pieds devant. Attends!
+attends!
+
+Et brandissant son couteau, dont la lame aiguë traçait, à travers
+la buée, de sanglants éclairs, il fit quelques pas vers l'ex-
+capitaine d'armes.
+
+Il avait, la face convulsée; et, de son souffle puissant, il
+chassait au loin les gouttes de sang qui rougissaient sa lèvre.
+
+On ne pouvait rien imaginer de plus hideux. La matrone, qui ne
+s'effrayait pourtant pas facilement, s'était levée de son comptoir
+et suppliait d'une voix rauque.
+
+-- _Coupeur! Coupeur!_ disait-elle, prends garde à ce que tu vas
+faire. Tu vas retourner _là-bas_. La _rousse_ rôde dans la rue. Je
+l'ai vue tout à l'heure, et si tu es pincé, cette fois, ton compte
+sera bon.
+
+Mais le _Coupeur_ n'écoutait plus: une fureur aveugle s'était
+emparée de lui et le grisait. Encore un pas et c'en était fait
+peut-être de Palmer. Mais à ce moment, il se passa quelque chose
+d'invraisemblable.
+
+Tout à coup, sans transition, sans cause appréciable, la plupart
+des clients s'enfuirent précipitamment de leur place, et, en un
+clin d'oeil, comme par enchantement, la salle se vida presque
+entièrement.
+
+Le _Coupeur_ lui-même avait tressailli, et, d'un mouvement rapide,
+refermant son couteau, il avait tourné un regard inquiet vers la
+matrone.
+
+-- Qu'est-ce que je te disais! fit celle-ci. Allons, file! et plus
+vite que ça!... Tu connais la route; ne laisse pas traîner tes
+guêtres plus longtemps ici; car il n'y va pas faire bon tout à
+l'heure pour les chevaux de retour!
+
+Le _Coupeur_ ne se le fit pas dire deux fois, et, gagnant le fond
+de la salle, il détala avec une agilité qu'on ne lui aurait pas
+supposée.
+
+Quant à Palmer, il était resté interdit.
+
+-- Qu'est-ce que cela veut dire? murmura-t-il en s'adressant à la
+matrone.
+
+Celle-ci haussa les épaules par un geste de douce commisération:
+
+-- Cela veut dire, répondit-elle, que ceux-ci ont l'oreille fine,
+et qu'ils ont entendu...
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Le signal, parbleu! Êtes-vous sourd?
+
+-- Quel signal?
+
+La matrone ne répondit pas.
+
+Un coup de sifflet strident et prolongé venait de retentir à peu
+de distance.
+
+-- Eh bien! as-tu entendu, cette fois, reprit la vieille femme. Ça
+veut dire que la rousse n'est pas loin, et qu'il n'est que temps
+pour ceux qui ne sont pas en règle...
+
+Palmer comprenait enfin; il n'insista pas. Le dénouement était, du
+reste, des plus heureux, et bien qu'il n'eût pas été mécontent de
+développer devant une nombreuse société ses talents exceptionnels
+de boxeur, il se félicitait tout de même, au fond du coeur,
+d'avoir échappé au guet-apens dont il avait failli être victime.
+
+Aussi, après s'être renseigné sur le chemin qu'il avait à prendre,
+il ne s'attarda pas davantage, et tournant sur lui-même, il se
+dirigea vers la porte.
+
+Mais, au moment où il allait l'atteindre, un bruit se fit au
+dehors, bruit de pas lourds et de voix aiguës, et presque aussitôt
+la porte s'ouvrit, et quatre solides gaillards pénétrèrent dans la
+salle, portant entre leurs bras un homme qui devait être évanoui.
+Deux ou trois sergents de ville suivaient. -- Voyons, dit l'un
+d'eux en s'adressant à la matrone, nous vous apportons un blessé;
+faites descendre un matelas pour le coucher, et que l'on envoie
+tout de suite chercher un médecin. Le sergent de ville parlait
+avec autorité; il fut immédiatement obéi, et, pendant que l'un des
+garçons du bouge s'éloignait précipitamment, on apportait deux
+matelas sur lesquels le blessé fut aussitôt placé.
+
+Edmée et Palmer étaient restés, pris tous les deux d'une ardente
+curiosité.
+
+Edmée surtout.
+
+Tous les événements de cette nuit l'avaient bien profondément
+troublée; elle était fatiguée, énervée, tremblante encore des
+sinistres scènes auxquelles elle avait assisté; un instant
+auparavant, elle ne désirait qu'une chose, qui était de fuir ce
+lieu d'horreur et de regagner au plus tôt l'endroit où
+l'attendaient sa mère et Gaston.
+
+Maintenant, un sentiment nouveau l'avait saisie; on eût dit que
+quelque lien puissant la retenait dans cette salle, où naguère
+elle avait manqué mourir de peur; et c'est avec une curiosité
+haletante qu'elle observait le mouvement qui s'opérait autour du
+blessé.
+
+Toutefois, elle n'osait avancer; elle se contenait. Mais quand les
+matelas eurent été étendus près de la cheminée et que le blessé y
+eut été déposé; quand elle vit que chacun se retirait et qu'il ne
+restait plus auprès de lui que l'un des sergents de ville, elle
+vint, à son tour, jeter un regard sur ce douloureux tableau.
+
+Le regard fut rapide et l'effet foudroyant.
+
+Elle n'eut pas plus tôt aperçu le blessé que tout son sang afflua
+à son coeur et qu'elle s'affaissa sur elle-même sans proférer un
+cri.
+
+Palmer, qui l'avait suivie, la reçut défaillante dans ses bras.
+
+Ce blessé qui était là et qu'elle venait de reconnaître, c'était
+Gaston!
+
+
+
+
+IX
+
+
+Cependant l'évanouissement de la malheureuse enfant ne fut pas de
+longue durée.
+
+On s'empressa immédiatement autour d'elle; Palmer se multiplia
+pour lui prodiguer ses soins, et quelques minutes plus tard elle
+reprenait ses sens.
+
+Presque en même temps le médecin mandé faisait son entrée, et
+Edmée, rendue par cette vue à la réalité de la situation,
+abandonnait la chaise où on l'avait déposée et allait
+s'agenouiller auprès de Gaston qui n'était pas encore revenu à
+lui.
+
+-- Vous connaissez le blessé? demanda alors le sergent de ville
+surpris de ce mouvement.
+
+-- Oui, oui, monsieur, répondit Edmée, et vous comprenez quel
+intérêt...
+
+-- Quel est-il donc?
+
+-- Il s'appelle M. de Pradelle, et il est officier de marine.
+
+Le sergent de ville s'inclina en signe de remerciement et prit
+note de la déclaration, pendant qu'Edmée se tournait vers le
+médecin.
+
+Ce dernier s'était agenouillé à son tour, et, assisté de Palmer
+qui l'éclairait, il avait commencé à examiner le blessé.
+
+Tout le monde faisait silence alentour, et chacun attendait avec
+anxiété le résultat de cet examen.
+
+Le docteur avait déchiré la fine batiste qui recouvrait la
+poitrine de Gaston, et, après avoir mis la blessure à nu, il en
+étanchait délicatement le sang avec un linge mouillé.
+
+Edmée suivait tous ses mouvements les mains jointes, mordant ses
+lèvres, comprimant les sanglots qui montaient à sa gorge.
+
+Pour elle, il n'y avait plus rien que Gaston!
+
+Que lui importaient les témoins de cette scène! Elle ne cherchait
+plus à dissimuler sa douleur, qui trahissait son amour; elle
+ouvrait son coeur sans honte et laissait voir tout ce qu'il
+contenait et l'inquiète sollicitude qu'elle éprouvait pour le seul
+être qu'elle eût encore aimé.
+
+Tout à coup elle se dressa à demi et tressaillit.
+
+Gaston venait de faire un mouvement; un soupir douloureux s'était
+échappé de ses lèvres et ses paupières s'étaient soulevées.
+
+-- Mon Dieu! balbutia la pauvre enfant. Et, s'adressant au
+docteur:
+
+-- Ah! il est sauvé, n'est-ce pas? ajouta-t-elle, incapable de se
+contenir.
+
+-- Sauvé, oui, répondit le médecin, mais il aura besoin de grands
+soins; la blessure est légère, la lame a à peine pénétré dans les
+chairs, et j'espère qu'il ne se produira aucune complication
+fâcheuse.
+
+-- Mais il ne peut rester ici.
+
+-- J'y pensais.
+
+-- Il faut qu'on le transporte chez lui, où il pourra recevoir
+tous les soins que réclame son état.
+
+-- C'est cela qu'il faut faire, en effet, et je vais m'en occuper.
+
+Cependant, ainsi que l'avait constaté Edmée, Gaston avait ouvert
+les yeux et promené ses regards sur cette salle enfumée, qu'il
+cherchait vainement à se rappeler.
+
+Il n'était point encore sorti tout à fait de son évanouissement et
+ne distinguait que faiblement les objets qui s'offraient à lui.
+
+Mais peu à peu le sentiment de la réalité lui revint; le souvenir
+de ce qui s'était passé se présenta plus net à son esprit, et,
+quand il reconnut Edmée, agenouillée, tristement souriante à ses
+côtes, il fit un brusque mouvement pour se lever.
+
+Edmée le retint avec une douceur mélancolique.
+
+-- Ne bougez pas, monsieur Gaston, dit-elle; le médecin l'a
+ordonné, et il faut lui obéir.
+
+-- Vous! C'est vous! murmura le jeune commandant; comment vous
+trouvez-vous près de moi, et où sommes-nous ici?
+
+-- Je vous expliquerai tout cela. Vous avez été victime d'un
+odieux guet-apens. Vous avez failli être assassiné; mais Dieu n'a
+pas voulu qu'une pareille infamie pût s'accomplir, et l'on est
+arrivé à temps pour vous sauver. Dieu merci, votre blessure est
+peu grave; on va pouvoir vous transporter chez vous, et là...
+
+-- Ah! vous ne me quitterez pas! supplia Gaston.
+
+-- Non! non!
+
+-- J'ai tant besoin d'être aimé! Et si vous saviez comme je vous
+aime!
+
+Une vive rougeur monta aux joues d'Edmée à ces paroles, et elle
+baissa le front sans répondre.
+
+-- Vous vous taisez, continua Gaston d'un ton de doux reproche et
+en lui prenant la main, qu'elle lui abandonna sans résistance;
+vous hésitez à me donner cette joie d'apprendre que je ne vous
+suis pas indifférent, et que mon amour...
+
+-- Taisez-vous, par pitié! ne parlez pas ainsi, répondit Edmée.
+Voyez, je suis toute tremblante encore; cette nuit a été
+douloureuse entre toutes; et quand je vous ai vu là tout à
+l'heure...
+
+-- Chère Edmée!
+
+-- Soyez prudent!
+
+-- Je ferai tout ce que vous voudrez.
+
+-- À la bonne heure.
+
+-- Mais dites-moi au moins...
+
+Edmée n'eut pas la force de résister à cette invitation pressante
+que lui adressait Gaston les lèvres pâles, les doigts glacés, le
+regard encore voilé des troubles de l'évanouissement.
+
+Elle lui prit les mains et les serra tendrement dans les siennes.
+
+-- Oui! oui! dit-elle en baissant les yeux, je vous aime comme je
+n'ai jamais aimé, comme je n'aimerai jamais! J'espère que ce qui
+arrive aujourd'hui est la derrière épreuve que Dieu ait voulu
+m'envoyer. Mais quoi qu'il advienne encore, quelque résolution que
+mon père doive prendre, je vous jure, Gaston, que je n'aurai
+jamais d'autre époux que vous, et que ce me sera une joie profonde
+de vous confier, à vous, le bonheur de toute ma vie.
+
+Une immense satisfaction éclaira à ces paroles les traits du
+pauvre commandant, et il baisa avec transport les mains de la
+jolie enfant interdite.
+
+Pendant qu'ils causaient ainsi, tous les deux seuls, oubliant ceux
+qui les entouraient et qui, du reste, ne prenaient plus garde à
+eux, toutes les dispositions avaient été prises pour le transport
+du blessé.
+
+On était allé chercher une voiture; on y avait installé un matelas
+où Gaston put rester allongé pendant le trajet, et il avait été
+convenu que le médecin et Edmée ne le quitteraient pas.
+
+Le trajet était long, et on devait aller au pas.
+
+Palmer avait été dépêché en avant pour prévenir Bob, afin qu'il se
+tînt prêt à recevoir son maître. Une fois le transport effectué,
+Edmée songerait à ce qu'il lui resterait à faire.
+
+D'ailleurs, elle était résolue.
+
+On eût dit qu'une nouvelle force s'était développée en elle.
+Maintenant ce n'est plus d'elle qu'il s'agissait, mais de Gaston,
+et l'épouvantable douleur qu'elle avait éprouvée à la pensée de le
+voir mourir lui avait donné la mesure de son amour.
+
+Elle ne voulait plus le perdre de nouveau, et aucune puissance
+humaine ne ferait sur ce point ployer sa volonté.
+
+Et puis, qui était-elle après tout?
+
+Depuis que Fanny Stevenson lui avait révélé le mystère de sa
+naissance, quelque chose qu'elle n'avait jamais ressenti jusque-là
+s'était passé en elle.
+
+Désormais elle se sentait complètement détachée des hôtes de la
+rue de la Chaussée-d'Antin, et si elle conservait toujours pour
+son père, un profond et inaltérable attachement, elle n'éprouvait
+pour madame de Beaufort qu'un sentiment de dédain ou tout au moins
+d'indifférence.
+
+Cette révélation lui avait en quelque sorte rendu sa liberté
+d'action, et elle était décidée à en user pour assurer le bonheur
+de ceux qu'elle aimait.
+
+Mais quel moyen employer pour atteindre ce but?
+
+Cela resta un secret qu'elle ne confia à personne, et qu'elle
+jugea prudent de cacher avec un soin jaloux.
+
+Aussi quand le lendemain, dans l'après-midi, Fanny Stevenson,
+qu'elle avait trouvée au domicile de Gaston, voulut la questionner
+sur ce point, et lui faire part des projets qu'elle avait formés
+elle-même, Edmée eut un geste mystérieux et lui imposa doucement
+silence.
+
+-- Si vous le voulez bien, ma mère, dit-elle, nous parlerons de
+toutes ces choses une autre fois.
+
+-- Cependant, il faut prendre un parti, insista miss Fanny.
+
+-- Je le sais.
+
+-- Ton père peut venir d'un moment à l'autre, il connaît ta fuite
+du couvent; il apprendra que tu es ici, et il viendra.
+
+-- Je le verrai avec bonheur, et j'aurai pour lui la même
+déférence.
+
+-- Mais ne crains-tu pas...
+
+-- Je ne crains plus rien, car j'ai mon idée.
+
+-- Quelle est-elle?
+
+-- Je vous le dirai bientôt; ayez confiance. J'ai beaucoup
+réfléchi depuis hier; vous verrez que vous n'aurez pas à vous
+repentir de m'avoir laissé agir.
+
+Et elle ajouta aussitôt sur un ton singulier:
+
+-- Seulement, il faut que j'aie avec Gaston un entretien décisif;
+il m'aime, j'en suis certaine, presque autant que je l'aime moi-
+même, mais il est un point important sur lequel je veux lui
+demander quelques éclaircissements, et cette explication ne pourra
+avoir lieu que lorsqu'il sera tout à fait hors de danger.
+
+
+
+
+X
+
+
+-- Mais le docteur a déclaré que sa blessure était des plus
+légères.
+
+-- Et j'en rends grâce à. Dieu. C'est donc un peu de patience que
+je vous demande, et j'espère que vous serez contente de votre
+fille.
+
+Edmée n'en dit pas davantage, et elle quitta Fanny Stevenson pour
+aller au chevet de Gaston.
+
+Aucun autre incident ne se produisit ce jour-là, et Edmée ne
+quitta presque pas le chevet du blessé.
+
+Vers le soir, à la suite de la visite du docteur qui s'était
+retiré, après avoir constaté un mieux sensible, miss Fanny
+Stevenson était venue prendre place à côté d'Edmée, et tous les
+trois, délivrés désormais de toute inquiétude grave, se
+concertaient sur ce qu'ils allaient faire.
+
+Il était évident que M. et Madame de Beaufort ne resteraient pas
+inactifs et qu'ils emploieraient tous les moyens légaux pour
+reprendre leur fille. Miss Fanny Stevenson s'exaltait dans sa
+résistance et sa haine, et elle ne parlait de rien moins que d'en
+appeler au scandale et de produire les documents terribles qu'elle
+avait confiés naguère à Gaston.
+
+Ce dernier la regardait sans répliquer, et soucieux.
+
+Au bout d'un moment, il lui prit doucement la main, et
+l'interrogea.
+
+-- Vous ne dites rien, vous, Edmée, dit-il: et pourtant c'est mon
+bonheur, peut-être le vôtre aussi, qui sont ici en jeu.
+
+Edmée releva la tête et oublia son regard sur le visage pâle du
+jeune commandant.
+
+-- Je n'ai rien à répondre dit-elle, car depuis hier, dans l'état
+de faiblesse où vous étiez, je ne me sentais pas le courage de
+vous interroger: mais à présent que le docteur assure que tout
+danger a disparu, il y a un renseignement que je veux vous
+demander et que nous avons intérêt à connaître.
+
+-- Lequel? fit Gaston, étonné autant peut-être de la question que
+de la fermeté avec laquelle elle était faite.
+
+-- Vous nous avez appris que vous aviez failli être assassiné,
+mais vous ne nous avez pas fait connaître à quel assassin vous
+avez eu affaire.
+
+-- Eh! le commandant a-t-il besoin de le nommer, interrompit
+impétueusement miss Fanny, cela ne se devine-t-il pas aisément?
+L'assassin est Gobson, et c'est madame de Beaufort qui le
+poussait.
+
+-- Quel but avait-il donc? insista Edmée de la même voix assurée.
+Ce n'est pas à la vie de Gaston qu'il en voulait, je suppose.
+
+-- Sans doute, répliqua encore miss Stevenson, mais il voulait lui
+arracher les titres qui établissent mes droits d'épouse, et en
+même temps la légitimité de ta naissance...
+
+-- Et ces papiers, vous les avez encore? continua Edmée,
+poursuivant obstinément sa pensée.
+
+-- Ah! c'est Dieu qui m'a protégé, répondit Gaston. Ils étaient
+trois, et j'eusse été perdu, infailliblement dépouillé, si
+quelques agents accourus au bruit de la lutte, n'avaient mis les
+misérables en fuite.
+
+-- De sorte que vous avez toujours ces titres auxquels sont
+attachés l'honneur et la fortune de madame de Beaufort.
+
+-- Comprends-tu? fit miss Fanny, d'un air de triomphe.
+
+Edmée retomba pour la seconde fois, dans son attitude taciturne et
+morne, et elle sembla réfléchir profondément.
+
+Il y eut un long silence.
+
+Fanny Stevenson et Gaston l'observaient avec attention, et ils
+cherchaient à deviner ce qui se passait dans son coeur.
+
+Pourquoi se taisait-elle ainsi? d'où venait son hésitation? quelle
+pensée sombre pesait sur son esprit?
+
+Miss Fanny eut un mouvement d'impatience.
+
+-- Tu te tais! dit-elle d'un accent amer; tu n'éprouves ni colère
+du passé, ni désir de vengeance pour l'avenir. Ah! tu n'as donc
+aucune pitié pour les souffrances dont on a abreuvé ta mère.
+
+Edmée tourna vers miss Stevenson son visage baigné de larmes, et
+l'attira près d'elle par un geste plein d'abandon et de tendresse.
+
+-- Oh! je vous aime! répondit-elle. Je vous aime de tout l'amour
+que vous méritez, et ma vie se passera à vous faire oublier les
+tortures que vous avez endurées; mais, comprenez-moi bien aussi,
+chère mère adorée, comprenez bien ce que j'éprouve, et pourquoi je
+ne pourrai jamais me faire un avenir avec le malheur de mon père.
+
+-- Que dis-tu?
+
+-- Ah! il m'aime, lui aussi, vous le savez bien, et je ne pourrais
+être heureuse si je l'abandonnais avec cette épouvantable pensée
+que sa honte lui viendrait par l'enfant qu'il a si tendrement
+aimée. Non, non, plutôt le cloître, plutôt la mort, et je suis
+bien sûre que M. Gaston ne voudrait pas plus que moi d'un bonheur
+acheté à ce prix.
+
+-- Mais quelle est ta pensée, dit miss Fanny un peu ébranlée, quel
+est ton projet?
+
+-- J'en ai un en effet.
+
+-- Dis-le nous.
+
+-- Plus tard.
+
+-- Pourquoi cette discrétion?
+
+-- N'insistez pas, ne me troublez pas, surtout, car, j'ai besoin
+de toute ma présence d'esprit, de tout mon sang-froid... Mais ayez
+confiance en moi, et soyez certains, l'un et l'autre, que je n'ai
+d'autre désir que celui d'assurer votre bonheur qui est le mien!
+
+-- Enfin, que veux-tu faire?
+
+Edmée eut un doux sourire.
+
+-- Je vais prier Dieu de m'éclairer encore, répondit-elle; puis,
+je réfléchirai pendant cette nuit, et demain je vous dirai ce que
+j'aurai résolu. Voulez-vous?
+
+-- Il le faut bien.
+
+-- Eh bien! à demain, ma mère bien-aimée; à demain, Gaston, mon
+fiancé... Et aimez-moi assez l'un et l'autre pour ne pas me
+demander une action dont le souvenir pèserait éternellement sur ma
+vie à l'égal d'un remords.
+
+Ce que fit Edmée le lendemain, nous le dirons plus loin; mais
+auparavant, il n'est pas inutile de faire connaître ce qui se
+tramait rue de la Chaussée-d'Antin, et surtout ce qui s'y était
+passé à la suite des événements que nous venons de raconter.
+
+Ainsi que l'avait deviné miss Fanny Stevenson, c'était bien
+Gobson, poussé par madame de Beaufort, qui avait préparé le guet-
+apens, lequel devait avoir pour effet de dépouiller le jeune
+commandant des papiers qu'il portait toujours sur lui.
+
+Seulement, il faut être juste, même envers les coquins; la pensée
+de Gobson n'allait pas plus loin que la spoliation, et son
+intention n'était point d'attenter aux jours de Gaston.
+
+Sous prétexte de le conduire auprès de M. de Beaufort, il l'avait
+attiré dans un lieu désert, où deux affidés étaient apostés, et
+une fois là, il s'était démasqué tout à fait et avait découvert
+ses batteries.
+
+Mais il avait affaire à un homme qu'il n'était pas facile
+d'intimider ni de surprendre. Gaston s'était défendu avec une
+énergie à laquelle les assaillants ne s'attendaient pas, et une
+lutte s'était engagée, qui avait mal tourné.
+
+Un coup de couteau est bien vite donné, et l'un des deux hommes
+aux gages de Gobson n'aimait pas à flâner longtemps dans les rues,
+la nuit.
+
+Il avait donc précipité le dénouement, convaincu, depuis
+longtemps, qu'il est plus commode de dépouiller un blessé qu'un
+homme valide.
+
+Cette vivacité avait tout gâté.
+
+Gaston était tombé en appelant à l'aide, et au moment où les trois
+bandits allaient se ruer sur le corps roulé à terre, un bruit de
+pas s'était fait entendre, et ils avaient dû s'empresser de
+disparaître.
+
+Gobson fut le dernier à s'éloigner.
+
+Mais l'affaire devenait mauvaise. Cela ne pouvait plus passer pour
+une simple rixe; il jugea prudent d'imiter l'exemple que lui
+donnaient ses deux compagnons.
+
+Il détala donc peu après, disparut dans le lacis des rues étroites
+et sombres de ces quartiers, et s'étant jeté dans le premier
+fiacre qu'il rencontra, il regagna lestement l'hôtel de la
+Chaussée-d'Antin.
+
+Madame de Beaufort était déjà rentrée du couvent, et elle
+l'attendait avec une mortelle impatience.
+
+Quand elle entendit son pas dans le couloir qui conduisait à sa
+chambre, elle fut sur le point de défaillir.
+
+Un instant après, Gobson entrait.
+
+-- Eh bien!... interrogea-t-elle l'oeil ardent, les doigts
+crispés.
+
+Gobson fit un geste découragé.
+
+-- Rien! dit-il un peu confus.
+
+-- Tu ne l'as pas vu?
+
+-- Je le quitte à l'instant.
+
+-- Mais ces parchemins... ces titres?...
+
+Gobson raconta brièvement ce qui venait d'arriver, et quand il eut
+fini, madame de Beaufort se laissa tomber accablée sur un
+fauteuil.
+
+-- Ah! je suis maudite! balbutia-t-elle en roulant sa tête dans
+ses mains affolées; ma fille! mon enfant! c'est fini, cette femme
+nous déshonorera! Que faire! que faire!
+
+Et elle resta inerte, affaissée devant Gobson qui, de son côté,
+n'osait plus proférer une parole.
+
+Ce dernier incident allait singulièrement compliquer la situation.
+
+Fanny Stevenson devait devenir plus implacable encore
+qu'auparavant; elle trouverait en Gaston un auxiliaire résolu et
+redoutable, et il n'était pas douteux qu'à eux deux, ils ne
+parvinssent à éveiller l'intérêt de la justice.
+
+C'était terrible.
+
+Madame de Beaufort se perdait en projets plus ou moins sensés, et
+elle se demandait si vraiment elle n'était pas le jouet de quelque
+abominable cauchemar.
+
+Enfin, elle se releva et se mit à faire quelques pas à travers la
+chambre.
+
+-- Et elle! Edmée! balbutia-t-elle d'une voix brisée, où est-elle?
+Ne sais-tu pas au moins ce qu'elle est devenue?
+
+-- Je ne sais rien, répondit Gobson.
+
+-- Mais il faut savoir, cependant...
+
+-- Demain, dès le jour, je me mettrai en campagne, et je vous
+promets...
+
+-- Quelle misère! mon Dieu! et quelle destinée pour ma pauvre
+Nancy! Car celle-là, c'est ma fille: Nancy, mon seul amour! et
+qu'espérer pour elle après un tel scandale? Ah! que Dieu ait pitié
+de nous!
+
+
+
+
+XI
+
+
+Sur ces mots, madame de Beaufort congédia Gobson en lui
+recommandant de venir le lendemain lui faire connaître ce qu'il
+aurait appris, et dès qu'il se fut éloigné elle rentra dans la
+chambre, plus désespérée qu'elle ne l'avait jamais été.
+
+Elle avait peur! Mille fantômes vinrent s'asseoir à son chevet;
+elle eût donné la moitié des jours qui lui restaient à vivre pour
+être au lendemain.
+
+Et en effet, elle était loin de se douter de ce qui allait se
+passer.
+
+Pendant toute la matinée du lendemain, une agitation sourde ne
+cessa de régner dans l'hôtel de la Chaussée-d'Antin.
+
+Madame de Beaufort déjeuna dans sa chambre, prétextant une légère
+indisposition, et M. de Beaufort, tourmenté de vagues inquiétudes,
+lui ayant fait demander si elle pouvait le recevoir, elle lui
+avait fait répondre qu'elle ne pourrait accéder à son désir que
+dans l'après-midi.
+
+Elle resta donc seule, chez elle, attendant les nouvelles du
+dehors, que Gobson s'était engagé à lui apporter.
+
+Ce dernier se présenta vers midi.
+
+Il battait Paris depuis le matin et avait appris tout ce qu'il
+était intéressant de savoir.
+
+Madame de Beaufort l'écouta avec une avidité fiévreuse et
+frissonna au récit des aventures de la nuit précédente.
+
+Toutes ses appréhensions se vérifiaient: Fanny Stevenson avait
+révélé à Edmée le secret de sa naissance; la mère et la fille se
+liguaient avec Gaston de Pradelle, et de la lutte qui ne pouvait
+manquer de s'engager devaient sortir la honte et le déshonneur de
+M. de Beaufort!
+
+C'était l'effondrement complet, la ruine irrémédiable... et elle
+ne voyait aucune issue à cette impasse où elle s'était elle-même
+acculée!
+
+M. de Beaufort vint la voir vers deux heures.
+
+Elle n'était pas encore remise.
+
+De son côté, d'ailleurs, il était horriblement inquiet.
+
+Il venait d'apprendre qu'Edmée avait quitté le couvent, et --
+chose invraisemblable, mais effrayante -- on lui avait affirmé que
+sa fille avait accompagné Gaston blessé jusqu'à sa demeure.
+
+Il y eut entre les deux époux une explication violente.
+
+Madame de Beaufort s'abandonnait à son désespoir. Elle était
+désormais incapable de raisonner. On ne pouvait plus la bercer
+d'illusions; la catastrophe était imminente; il fallait prendre un
+parti.
+
+Lequel?
+
+Fanny Stevenson serait évidemment sans pitié; on devait s'attendre
+à tout de sa part, et il n'était pas douteux qu'Edmée ne se mît de
+son parti.
+
+M. de Beaufort répondait à peine.
+
+Une pâleur livide était répandue sur ses traits; son regard se
+voilait sous le regard ardent de sa femme. Ses yeux étaient rougis
+par des larmes qui les brûlaient sans pouvoir couler.
+
+-- Et vous êtes là? vous ne répondez pas! dit tout à coup madame
+de Beaufort, en se dressant devant lui, irritée et menaçante; il
+est bien temps cependant que je sache ce que vous comptez faire,
+et si je ne dois plus me regarder désormais que comme votre
+maîtresse.
+
+-- Juliette! fit le malheureux d'un ton suppliant.
+
+-- Eh! ce n'est de prières ni de larmes qu'il s'agit, c'est de
+volonté et d'énergie. Ah! vous aviez jusqu'à présent, réservé le
+plus pur de votre amour pour l'enfant de cette femme, et quant à
+Nancy, ma pauvre fille à moi, il y a longtemps que vous l'aviez
+repoussée de votre coeur.
+
+-- Ne parlez pas ainsi.
+
+-- Aussi voyez; vous en êtes bien récompensé aujourd'hui. Est-ce
+qu'Edmée a souci de vous seulement, est-ce qu'elle s'inquiète du
+scandale, de la honte. A-t-elle hésité à suivre cet homme qu'elle
+aime, et dont au premier jour elle fera son amant.
+
+-- Ce que vous dites là est indigne.
+
+-- Vous allez peut-être la défendre?
+
+-- Edmée est une enfant pure et soumise. Ce sont vos violences,
+vos injustices qui l'ont poussée à bout.
+
+-- Mon Dieu! mon Dieu! vous l'entendez! balbutia madame de
+Beaufort éperdue; Edmée! Edmée! Ah! elle ne m'avait pas trompée,
+moi, du moins, et elle montre à cette heure qu'elle est bien
+l'enfant de cette Fanny!
+
+En parlant ainsi, madame de Beaufort s'était mise à parcourir la
+chambre à pas heurtés; quand elle revint vers son mari elle
+s'arrêta brusquement.
+
+-- Voyons! dit-elle d'un ton saccadé, je vous demandais tout à
+l'heure ce que vous comptiez faire, et j'ai besoin de connaître la
+résolution que vous allez prendre pour décider moi-même la
+conduite que je dois tenir. Faut-il que je quitte cet hôtel avec
+ma fille? ou bien encore m'y croire chez moi! Répondez.
+
+M. de Beaufort eut un mouvement impatient qu'il ne put réprimer.
+
+Il était lui-même à bout de force, sourdement fâché contre le
+sort, cherchant âprement à sortir de cette situation sans issue.
+
+-- Pour Dieu! répliqua-t-il, ne vous abandonnez pas de la sorte,
+et n'aggravez pas par votre exagération la position qui nous est
+faite. Edmée, je le répète, est une enfant dont le coeur ne s'est
+jamais démenti et qui, j'en réponds, ne fera rien qui puisse être
+un danger pour son père. Laissez-moi donc la conduite de cette
+affaire; ne m'y mêlez plus ce Gobson qui m'a déjà bien plutôt mal
+servi, et je crois pouvoir vous assurer que sous peu...
+
+-- Quelle est votre intention? interrompit madame de Beaufort.
+
+-- Je verrai Edmée.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Aujourd'hui même, et il faudra qu'elle ait bien changé en si
+peu de temps, pour que je n'obtienne pas ce que je compte lui
+demander.
+
+Ainsi qu'il l'avait annoncé, M. de Beaufort se rendit le jour même
+à l'hôtel qu'Edmée habitait avec Fanny Stevenson; mais on lui dit
+qu'Edmée était avec elle auprès de M. Gaston de Pradelle, qui
+occupait un appartement dans la maison contiguë.
+
+M. de Beaufort n'hésita pas, et quelques minutes plus tard, il
+sonnait chez le jeune commandant.
+
+C'est Bob qui vint lui ouvrir.
+
+-- M. de Pradelle? demanda M. de Beaufort.
+
+-- Le commandant est souffrant en ce moment, répondit Bob, et le
+médecin a défendu de recevoir personne.
+
+-- Mais n'y a-t-il pas auprès de lui?...
+
+-- Le commandant est seul.
+
+-- Cependant on m'avait assuré...
+
+-- On aura trompé monsieur.
+
+M. de Beaufort n'insista pas davantage. C'était une consigne; il
+n'avait aucun espoir de la forcer; il se retira.
+
+Toutefois, il ne rentra pas tout de suite à l'hôtel.
+
+Il ne voulait pas affronter madame de Beaufort, et il erra pendant
+quelques heures dans Paris, en proie à une agitation qui
+s'expliquait de reste.
+
+Ce ne fut que le soir, vers huit heures, qu'il regagna la rue de
+la Chaussée-d'Antin.
+
+Comme il passait devant la loge, il vit le concierge en sortir et
+venir à sa rencontre.
+
+Il s'arrêta.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda M. de Beaufort.
+
+Le concierge lui tendit une lettre qu'il tenait à la main.
+
+-- C'est une lettre! répondit-il. On vient de l'apporter à
+l'instant, et j'allais la remettre à Germain.
+
+M. de Beaufort prit la lettre, jeta un coup d'oeil sur la
+souscription à la lueur du gaz, et frissonna.
+
+C'était l'écriture d'Edmée!
+
+-- Bien! c'est bien! dit-il.
+
+Et il courut s'enfermer dans son cabinet. Un instant après, il
+lisait ce qui suit:
+
+«Cher père adoré,
+
+«On m'apprend, à l'instant que vous êtes venu à l'hôtel, et que
+vous avez demandé à me parler.
+
+«Je suis bien désolée, car je comprends toutes les inquiétudes que
+vous devez éprouver, et j'aurais voulu vous expliquer tout ce qui
+s'est passé.
+
+«J'allais vous écrire moi-même: j'ai bien besoin de vous voir, de
+vous rassurer, d'obtenir mon pardon pour la peine que je vous
+cause; de vous dire surtout que je vous aime, comme jamais peut-
+être je ne vous avais aimé encore.
+
+«Ne vous hâtez pas trop de juger ma conduite... Remettez avant de
+me condamner...
+
+«Demain, je vous attendrai toute la journée. -- Vous viendrez,
+n'est-ce pas?
+
+«J'ai bien pleuré depuis hier, en pensant à vous, qui avez été
+toujours si bon pour moi; croyez que je vous conserve au fond de
+l'âme une inaltérable affection contre laquelle rien ne prévaudra.
+
+«Les larmes m'aveuglent... ô mon bon père, songez que votre fille
+vous attendra demain, et que ce lui sera une grande consolation de
+pleurer dans vos bras et sur votre coeur.
+
+«Edmée.»
+
+
+
+
+XIII[1]
+
+
+La journée du lendemain fut attendue par tous avec une impatience
+qui s'explique, sans qu'il soit besoin d'y insister.
+
+M. de Beaufort avait fait connaître à madame de Beaufort la lettre
+d'Edmée, et les termes dans lesquels s'exprimait la pauvre enfant
+avaient communiqué une sorte d'espoir aux hôtes de la rue de la
+Chaussée-d'Antin.
+
+M. de Beaufort ne pouvait penser que sa fille se montrerait
+impitoyable; il connaissait son coeur excellent, et le contact de
+Fanny Stevenson ne pouvait pas, en si peu de temps, lui avoir fait
+oublier l'amour qu'elle avait toujours témoigné à son père.
+
+Mais que d'appréhensions cependant, et que d'inquiétudes le
+tinrent éveillé pendant une partie de la nuit!
+
+Quant à Edmée, on eût dit qu'après avoir écrit à son père un grand
+apaisement s'était fait en elle. La fièvre qui l'agitait s'était
+calmée; une sérénité radieuse éclatait maintenant sur son front,
+et quand par hasard un voile passait sur son regard, il était
+promptement dissipé, et un sourire d'une ineffable douceur venait
+relever le coin de sa lèvre.
+
+Le matin du jour suivant, elle se leva de bonne heure.
+
+Fanny Stevenson entra dans sa chambre dès qu'elle fut levée, et
+après l'avoir baisée longuement au front, la retint un moment
+étroitement serrée contre sa poitrine.
+
+-- Ainsi, tu es bien décidée? lui dit-elle d'une voix émue.
+
+-- Oui, chère mère, bien décidée... répondit Edmée en la regardant
+dans les yeux.
+
+-- Tu ne regretteras rien?
+
+-- Rien! rien! croyez-le. Mais, vous-même, vous m'avez dit...
+
+-- Moi! je n'ai qu'une pensée..., ton bonheur! et si tu es
+heureuse...
+
+-- Ah! c'est la réalisation de mon rêve le plus cher, et quoi
+qu'il arrive...
+
+Elle allait continuer... elle s'arrêta brusquement.
+
+On venait de sonner.
+
+-- Mon père! balbutia la pauvre enfant en devenant subitement
+pâle.
+
+-- Ce ne peut être lui encore, répliqua Fanny Stevenson; il est à
+peine neuf heures.
+
+-- Qui cela peut-il être, alors? Fanny Stevenson alla ouvrir.
+C'était Bob.
+
+Edmée eut un cri d'effroi.
+
+-- Qu'y a-t-il? fit-elle en se précipitant vers Bob. M. Gaston?...
+
+-- Le commandant a passé une fort bonne nuit, répondit le novice,
+et il vous présente tous ses respects. Seulement, il a reçu ce
+matin une lettre sous l'enveloppe de laquelle il y en avait une
+seconde qui vous était adressée, et il m'a ordonné de vous
+l'apporter immédiatement.
+
+En parlant ainsi, Bob remit à Edmée une lettre dont celle-ci
+s'empressa de déchirer l'enveloppe.
+
+Elle courut à la signature: elle était de Mariette.
+
+Il y avait longtemps qu'Edmée n'avait entendu parler de la jolie
+pensionnaire de Sainte-Marthe, et ce lui fut une grande joie
+d'avoir de ses nouvelles.
+
+La lettre avait huit pages d'une écriture menue et serrée, et on
+voyait que la petite Mariette avait voulu rattraper le temps
+perdu.
+
+Edmée ne remit pas à la lire.
+
+Elle congédia Bob aussitôt, en le priant de prévenir Gaston
+qu'elle irait bientôt lui faire connaître le résultat de
+l'entretien qu'elle allait avoir avec son père, et comme Fanny
+Stevenson jugea que sa présence ne pouvait plus lui être utile,
+elle suivit le jeune novice, laissant sa fille tout entière à la
+lettre qu'elle venait de recevoir.
+
+Dès qu'elle fut seule, Edmée en commença la lecture.
+
+Et à peine eut-elle jeté un coup d'oeil sur les premières lignes,
+qu'une expression de profond étonnement se répandit sur ses
+traits.
+
+La lettre était datée de Kerbrat, près Saint-Renan (Finistère), et
+elle portait en grosses lettres soulignées, ces mots, qui étaient
+une révélation:
+
+«MADAME DE PALONNIER, NÉE MARIETTE DU PARC, À MADEMOISELLE EDMÉE
+DE BEAUFORT.»
+
+Et elle continuait ainsi, qu'il suit:
+
+«Je vois d'ici ton étonnement, chère Edmée; tu lis et relis cette
+ligne, que je viens d'écrire et tu as peine à en croire tes yeux.
+Pourtant rien n'est plus vrai. La petite Mariette n'est plus! elle
+s'appelle maintenant madame de Palonnier. Comprends-tu? Et si tu
+savais comme je suis heureuse! Ah! le bonheur! on m'avait toujours
+dit que ça ne dure pas. Chaque soir je pensais: demain, ce sera
+fini. Eh bien! pas du tout: car chaque jour ça recommence.
+
+«Il est vrai qu'il n'y a guère qu'un mois que je suis mariée; mais
+ce mois-là, on ne le donnerait pas pour tous les trésors de ce
+monde -- et de l'autre.
+
+«Depuis que j'ai quitté Paris, je t'ai écrit un paquet de lettres,
+les unes à Sainte-Marthe, où tu n'es plus sans doute, puisque tu
+ne m'as pas répondu. -- Je t'en félicite.
+
+«Mais je t'ai écrit également rue de la Chaussée-d'Antin et tu ne
+m'as pas répondu davantage.
+
+«Où es-tu donc? Qu'es-tu devenue?
+
+«Alors l'idée m'est venue de placer ma lettre sous l'enveloppe de
+celle que Maxime écrit à M. Gaston, et je suis tranquille
+désormais, car je suis assurée que le commandant, saura bien te
+dénicher.
+
+«Pauvre chère, il me semble que je t'aime encore plus qu'avant. Le
+mariage, c'est bien drôle, va; tu verras cela toi-même, et
+j'espère que ce sera bientôt.
+
+«Mais je veux te raconter par le menu comment ces graves
+événements se sont accomplis et par quelle suite d'enchantements
+j'ai passé.
+
+«Tu sais, n'est-ce pas? que Maxime et moi nous sommes deux
+orphelins; comme moi, il a perdu son père et sa mère, quand il
+était encore tout jeune, et lorsqu'il eut l'idée de me demander en
+mariage, c'est à moi-même qu'il s'adressa pour obtenir ma main. Il
+y avait longtemps que cette main-là me démangeait. Je l'aimais
+déjà pour tout le bien qu'il m'avait fait, le soin qu'il avait
+pris de mon enfance et ma reconnaissance n'attendait qu'un signe
+pour se changer en amour. On n'aime comme cela qu'une fois dans sa
+vie, et je n'y mis pas de résistance.
+
+«D'ailleurs, je sentais bien qu'il m'aimait. Il n'est pas besoin
+qu'on vous apprenne ces choses-là. Dès qu'il me parla de mariage,
+j'acceptai tout de suite! Et le parloir de Sainte-Marthe doit
+avoir gardé le souvenir des transports de joie auxquels Maxime
+s'abandonna lorsque je lui avouai que je serais heureuse de
+devenir sa femme.
+
+«Dès le lendemain, je quittai le couvent, et le soir même nous
+prenions le train de Brest.
+
+«Il y a non loin de notre premier port de guerre, sur la côte
+ouest, un petit manoir du quinzième siècle, qui est habité depuis
+de longues années par une vieille tante de Maxime, la seule
+parente qui lui reste.
+
+«Elle a soixante-quinze ans: on ne lui en donnerait pas soixante.
+
+«Elle est vive, alerte, bienveillante, avec deux yeux pétillants
+d'esprit et de malice.
+
+«Dès le jour où je lui fus présentée, je sentis que j'allais
+l'aimer comme si elle avait été ma mère.
+
+«Elle m'accueillit d'ailleurs tout de suite comme son enfant, et
+pendant que Maxime allait s'occuper des préparatifs du mariage, je
+vécus avec elle.
+
+«Au surplus, ce ne fut pas long.
+
+«Maxime avait hâte de m'appeler sa femme; et moi, pourquoi le
+cacher? j'avais autant d'impatience que lui.
+
+«Ce fut un bien beau jour.
+
+«Nous avons reçu la bénédiction nuptiale dans la petite église du
+bourg. Nous n'avions autour de nous que quelques amis de Maxime et
+quelques relations de notre tante.
+
+«Mais, Maxime et moi, nous ne nous occupions guère de cela. Nous
+avions le ciel dans notre coeur ému d'une sainte émotion, et nous
+étions heureux! à rendre jaloux tous ceux qui nous regardaient
+passer.
+
+«Ce fut simple et grand comme le bonheur même.
+
+«J'étais pénétrée d'une sorte de crainte délicieuse, de trouble
+ineffable; il me semblait que, pour la première fois, j'allais
+mettre le pied dans un monde nouveau, inconnu, mystérieux surtout!
+
+«On eût dit que mademoiselle Mariette allait disparaître; c'était
+en quelque sorte une terreur qui me prenait partout, et au fond de
+laquelle il y avait une sensation exquise!...
+
+«C'est difficile à expliquer; tu verras quand tu seras madame de
+Pradelle!...
+
+«Car tu seras madame Gaston, comme je suis madame Maxime et,
+quoique tu ne m'en aies rien dit, j'ai bien deviné que tu
+l'aimais.
+
+«Donc, voilà un mois que nous sommes mariés, et si tu savais de
+quels enchantements est faite cette vie à deux, dans une solitude
+mélancolique et tendre, avec les grands aspects de l'infini que la
+mer développe devant nos yeux.
+
+«Il est convenu que nous vivrons ici, quand Maxime sera débarqué,
+et que j'y resterai près de sa tante quand il sera absent.
+
+«Moi, cela m'est fort indifférent.
+
+«Avec lui, j'habiterai où il voudra; sans lui, que m'importe le
+lieu où je vivrai en attendant son retour.
+
+«Mais il ne faut pas prévoir les malheurs de si loin.
+
+«Pour le moment, voici ce que nous avons résolu:
+
+«Demain, nous quittons le manoir et nous nous envolons vers Paris:
+Tu entends bien, Paris!
+
+«Nous y serons presque en même temps que cette lettre.
+
+«Maxime veut que je voie l'Italie. -- Avec lui, j'irais en Chine.
+
+«Prépare-toi donc, mon cher trésor, à revoir madame de Palonnier.
+Résigne-toi d'avance à recevoir les nombreuses confidences qu'elle
+grille de te faire, et crois toujours à la profonde et inaltérable
+affection de ta
+
+«Mariette.»
+
+
+
+
+XIV
+
+
+La lecture de cette lettre communiqua à Edmée une bien douce
+émotion, et elle eut pour effet de la distraire pendant quelques
+minutes des sombres pensées qui assiégeaient son esprit.
+
+La petite pensionnaire de Sainte-Marthe n'avait pas changé. Même
+au milieu de son bonheur, elle restait la même: vive, rieuse,
+expansive, incapable de rien dissimuler de ses impressions les
+plus intimes. Edmée la retrouvait tout entière, et elle souriait à
+son image charmante qui se représentait à elle, comme aux beaux
+jours du couvent.
+
+Car maintenant, après les épreuves par lesquelles elle avait
+passé, sous l'empire du trouble qui lui était resté des événements
+accomplis, c'est avec une sorte de jouissance pénétrante et douce
+qu'elle évoquait parfois les souvenirs de Sainte-Marthe.
+
+Elle était heureuse alors; du moins aucun souci sérieux
+n'empoisonnait les joies sereines auxquelles elle s'abandonnait.
+Elle ne voyait rien au delà de cet horizon que lui faisait l'amour
+de son père, et, si elle eût été consultée, peut-être n'eût-elle
+pas demandé autre chose que la continuation de cette vie monotone
+et calme.
+
+Mais depuis, d'autres sentiments plus puissants s'étaient fait
+jour dans son coeur; des aspirations nouvelles s'étaient emparées
+avec autorité de son esprit; il lui était venu des doutes mauvais,
+des désirs inquiets qui avaient modifié sa vie.
+
+Que n'eût-elle pas donné pour retourner en arrière! pour revivre
+quelques jours dans la sécurité du cloître, inconsciente du
+bonheur mondain, indifférente à ce bruit, ce mouvement, cette
+agitation qui l'avaient comme grisée, et avaient altéré la pure
+sérénité dont elle jouissait naguère.
+
+Mais non!
+
+À la réflexion, elle eût refusé ce retour vers le passé.
+
+Désormais, elle sentait bien que c'était impossible.
+
+Maintenant, elle aimait!... Et elle eût préféré mourir plutôt que
+de renoncer au bonheur que lui promettait l'amour de Gaston, et
+dont la lettre de Mariette lui apportait un avant-goût exquis.
+
+Il n'en fallut pas davantage pour la rappeler à la gravité de la
+situation.
+
+Son père allait venir et elle avait besoin de tout son courage
+pour affronter cette entrevue. Son père!
+
+La pauvre enfant était bien émue, et son coeur se brisait chaque
+fois qu'elle pensait au chagrin qu'elle avait dû lui causer depuis
+quelques jours.
+
+Elle le connaissait bien et elle savait qu'il avait du cruellement
+souffrir.
+
+C'était le scandale, la honte, que la curiosité publique allait
+audacieusement exploiter.
+
+Si elle avait réfléchi avant de fuir le couvent et d'accompagner
+Gaston, peut-être eût-elle hésité.
+
+Elle n'avait pas compris tout de suite l'énormité de sa faute.
+Maintenant elle avait peur! mais il était trop tard.
+
+Après tout, mieux, valait encore qu'il en fût ainsi. Dans la
+situation présente, il fallait prendre un parti, et, quel qu'il
+fût, il serait toujours préférable à l'avenir qui lui était
+réservé.
+
+Si son père l'aimait réellement, il devait lui-même s'applaudir de
+cette obligation qui lui était faite de prendre une résolution
+définitive.
+
+Toutes ces pensées se succédèrent rapidement dans son esprit, et
+elle ne conserva plus bientôt que cette sorte d'appréhension vague
+qui vous prend toujours à la veille d'événements importants.
+
+Il était onze heures, elle avait déjeuné sommairement, et elle
+passa aussitôt dans sa chambre.
+
+Elle y arrivait à peine quand on sonna.
+
+Elle tressaillit et prêta l'oreille.
+
+La bonne était allée ouvrir, et elle entendit la voix, de son père
+qui demandait mademoiselle de Beaufort.
+
+Un flot de larmes monta à ses yeux, pendant qu'un sanglot
+s'étouffait dans la gorge; mais elle se raidit.
+
+On était entré. Des pas traversaient la première pièce. Puis la
+porte de sa chambre s'ouvrit, et M. de Beaufort parut sur le
+seuil.
+
+Il était affreusement pâle!
+
+Edmée ne fut pas maîtresse d'un premier mouvement. Le visage
+couvert de larmes, elle courut se réfugier dans ses bras. Et
+pendant quelques secondes ce fut un murmure confus de paroles
+caressantes et douces et de baisers donnés et rendus.
+
+Enfin M. de Beaufort se dégagea comme à regret de l'étreinte de sa
+fille et l'enveloppa longuement d'un regard attristé et
+douloureux.
+
+-- Ah! malheureuse enfant! dit-il, est-ce donc ainsi que nous
+devions nous revoir?
+
+-- Mon père! mon bon père! supplia Edmée, vous m'aimez toujours!
+Ah! dites-moi que vous m'aimez!
+
+-- Eh! est-il possible qu'il en soit autrement.
+
+-- Mon Dieu!
+
+-- Tu as été bien cruelle, cependant, et je ne croyais pas que
+jamais j'aurais à souffrir par toi.
+
+-- Pardonnez-moi! Moi-même, pensez-vous que je n'ai pas été
+malheureuse?
+
+-- Comment en un instant, as-tu pu changer à ce point? Il y a
+autour de toi des influences qui ont abusé de ta candeur. Toi
+seule tu n'aurais pas imaginé une pareille révolte.
+
+-- Ne parlez pas ainsi.
+
+-- Ne dis-je pas la vérité?
+
+-- Non, non, je vous jure! et si quelqu'un est coupable, c'est
+moi, moi seule.
+
+-- Ne cherche pas à me tromper, car je sais tout... et cette
+femme... ce Gaston de Pradelle...
+
+-- Gaston! fit Edmée, avec un cri indigné. Vous parlez de Gaston,
+mon père? Mais vous savez bien que je l'aime; je vous l'ai avoué;
+et à cette heure, il serait ici près de moi, si un odieux guet-
+apens n'avait mis ses jours en danger.
+
+-- Un guet-apens! répéta M. de Beaufort en frémissant. Que
+signifie?
+
+-- Ah! je me doutais bien que vous l'ignoriez.
+
+-- Que veux-tu dire?
+
+-- Je veux dire que la nuit dernière une tentative d'assassinat a
+été commise sur M. de Pradelle; que l'assassin est un nommé
+Gobson, et si vous ne connaissez pas cet homme, madame de Beaufort
+n'ignorait pas, elle, le meurtre qu'il préparait.
+
+M. de Beaufort passa sa main sur son front, où perlait une sueur
+froide.
+
+-- Gobson, répéta-t-il avec un vague soupçon de la vérité: tu es
+sûre de ce que tu avances?
+
+-- Gaston vous le confirmera lui-même, si vous voulez le venir
+voir.
+
+-- Mais quel intérêt?...
+
+-- Vous le demandez?
+
+-- Je cherche.
+
+-- Eh bien! ne cherchez pas, mon père, car je vais vous le dire.
+Depuis quelques mois, miss Fanny Stevenson avait confié à
+M. de Pradelle des papiers auxquels sont, parait-il, attachés
+l'honneur et la fortune de madame de Beaufort, et c'est pour lui
+soustraire ces documents que l'on n'a pas reculé devant un crime.
+
+-- Mais la tentative a échoué?
+
+-- Dieu veillait sur les jours de Gaston.
+
+-- De sorte que les documents dont tu viens de parler...
+
+-- Ils sont toujours en la possession de miss Stevenson.
+
+Une ombre glissa sur le front de M. de Beaufort. Il jeta un regard
+soupçonneux, presque craintif à sa fille.
+
+-- Ainsi, dit-il peu après, d'une voix hésitante... ainsi, on t'a
+tout appris.
+
+-- Oui, mon père, répondit Edmée, en baissant les yeux.
+
+-- Tu sais alors...?
+
+-- Je ne sais qu'une chose... c'est que miss Stevenson est ma
+mère, et que je l'aime presque autant que je vous aime!
+
+M. de Beaufort détourna la tête et fit quelques pas à travers la
+chambre, pour chasser l'émotion violente qui le gagnait.
+
+Il y eut donc un silence de quelques minutes, au bout desquelles
+il revint près d'Edmée, qui, de son côté, avait beaucoup de peine
+à contenir les sentiments multiples qui emplissaient son coeur.
+
+-- Ce que tu viens de m'apprendre est fort grave, dit enfin le
+malheureux père, et explique, sans la justifier tout à fait, la
+conduite que tu as tenue. Mais si je consens à ne pas revenir sur
+les faits accomplis du moins, m'est-il impossible d'admettre que
+tu restes plus longtemps dans la position que tu as choisie.
+
+-- Et pourquoi donc? répéta vivement Edmée.
+
+-- Réfléchis mon enfant.
+
+-- J'ai réfléchi, croyez-le, et je ne vois pas qu'il soit malséant
+qu'une fille demeure auprès de sa mère...
+
+M. de Beaufort se mordit les lèvres.
+
+-- Soit! soit! dit-il; mais tu n'as pas songé que j'ai aussi des
+devoirs à remplir, et que le monde me blâmerait si...
+
+-- Le monde? interrompit Edmée: et qu'ai-je à me préoccuper de ce
+qu'il pense de moi! Le monde ne se résume-t-il pas tout entier en
+vous, ma mère et mon fiancé?
+
+-- Cependant...
+
+-- N'essayez pas de me convaincre. Depuis longtemps, j'ai bien
+pensé à l'avenir qui m'est réservé et j'ai pris une résolution
+irrévocable.
+
+-- Au moins, tu me diras...
+
+-- C'est pour vous entretenir de cette grave détermination que je
+vous ai écrit, en vous priant de me venir voir.
+
+-- Enfin, qu'as-tu résolu?
+
+Edmée se laissa lentement tomber aux genoux de son père et lui
+prit les mains, qu'elle retint quelques secondes sous ses lèvres.
+
+-- Mon père! dit-elle d'une voix sous la défaillance laquelle on
+sentait une grande fermeté voulue, mon père! avant de m'éloigner,
+je vous conjure de bénir votre enfant.
+
+M. de Beaufort dégagea vivement ses mains et fit un brusque
+mouvement de recul.
+
+-- T'éloigner! s'écria-t-il; tu veux partir! me quitter!
+
+
+
+
+XV
+
+
+-- Oui, mon père, répondit Edmée.
+
+-- Et tu n'as pas pensé à l'affreux chagrin que ton départ me
+causerait!
+
+-- C'est le seul moyen de tout conjurer.
+
+-- Partir! me laisser seul! t'unir à mes ennemis. Ah! Dieu
+réservait de bien cruelles épreuves à ma vieillesse.
+
+-- Croyez-vous que mon coeur ne se brise pas aussi à une pareille
+pensée!
+
+-- Mais où iras-tu!
+
+-- J'irai où le voudra mon mari.
+
+-- M. de Pradelle! C'est lui qui te conseille... c'est pour
+lui!... Mais tu ignores donc quels projets sont les siens, et ce
+qu'il prépare, de concert avec cette miss Stevenson dont tu
+parlais tout à l'heure?
+
+-- Ma mère?
+
+-- Oui! oui! ta mère, qui n'a plus qu'une pensée désormais, qui
+veut répandre la honte sur les derniers jours de ton père, qui ne
+reculera devant aucun scandale pour satisfaire sa haine et assurer
+sa vengeance.
+
+-- C'est madame de Beaufort qui a dit cela?
+
+-- Qu'importe! si elle a dit vrai.
+
+-- Madame de Beaufort s'est trompée.
+
+-- Comment?
+
+-- Il est possible qu'elle eût agi ainsi, elle, si elle se fût
+trouvée dans la dure position de miss Stevenson; mais vous n'avez
+plus de semblables dangers à redouter.
+
+-- Que signifie?
+
+-- Cela signifie qu'avant de m'éloigner j'aurai écarté de vous
+toute appréhension pour l'avenir.
+
+M. de Beaufort regarda son enfant avec un profond étonnement,
+cherchant à comprendre le sens ambigu des paroles qu'elle venait
+de prononcer.
+
+Edmée s'était dirigée vers un petit meuble de Boule placé entre
+les deux fenêtres de la chambre et elle venait d'en ouvrir un des
+tiroirs.
+
+-- Que fais-tu? interrogea avidement M. de Beaufort.
+
+Edmée se retourna tristement, souriante, vers son père. Elle
+tenait à la main une enveloppe qu'elle venait de retirer du meuble
+de Boule et qu'elle lui présenta d'un geste attendri.
+
+-- Il y a sous cette enveloppe, dit-elle, deux documents
+importants qui pouvaient menacer la sécurité de madame de Beaufort
+et la vôtre: miss Stevenson cédant à ma prière, a bien voulu me
+les remettre, approuvant d'avance l'usage que j'en comptais faire.
+L'un de ces documents est la copie authentique de l'acte aux
+termes duquel M. le comte de Simier s'est uni en mariage à miss
+Fanny Stevenson et madame de Beaufort pourra le détruire elle-
+même. Quant à l'autre...
+
+-- L'autre?... répéta M. de Beaufort d'un ton anxieux.
+
+-- C'est mon acte de naissance à moi!
+
+--Que dis-tu?
+
+-- Et vous jugerez s'il ne vous convient pas de le détruire
+également, pour être bien sûr qu'il ne reste plus aucun vestige du
+passé!
+
+M, de Beaufort eut un cri douloureux et se cacha le front dans les
+deux mains.
+
+-- Cruelle enfant! balbutia-t-il d'un accent brisé. Que t'ai-je
+donc fait pour me torturer ainsi sans pitié?
+
+-- Mon père! mon père! supplia Edmée.
+
+-- Tu ne veux donc plus que je t'appelle ma fille?
+
+-- Je n'ai pas dit cela.
+
+-- Tu as oublié en un jour l'amour dont j'ai entouré ton enfance;
+tu veux m'abandonner, me laisser seul, maintenant que je suis
+vieux et las de la vie. Tu veux que je meure dans l'isolement et
+le désespoir!
+
+-- Ne le croyez pas!
+
+-- Ah! tu me fais payer bien cher une faute que je voudrais
+racheter au prix de tout mon sang...
+
+-- Pardonnez-moi!
+
+-- Me quitter, toi! poursuivit M. de Beaufort, toi, qui es ma
+seule consolation, et que j'aimais de tous mes regrets, et de tous
+mes remords du passé. Ce châtiment manquait à mon supplice, et
+c'est ma fille... mon Edmée...
+
+La pauvre enfant se jeta éperdue dans les bras de son père.
+
+Jamais elle n'avait surpris une telle douleur sur ses traits, et
+elle en était épouvantée.
+
+Elle le serra follement contre son coeur.
+
+-- Non! non, dit-elle, ne pleurez plus, je vous en conjure.
+Écoutez. Je ferai ce que vous voudrez. Je n'aurai d'autre volonté
+que la vôtre... Par pitié, ordonnez! dites ce qu'il faut que je
+fasse; j'aimais miss Stevenson pour tout ce qu'elle a souffert. Eh
+bien, je ne la verrai plus... Est-ce là ce que vous voulez!...
+Gaston est le premier homme auquel j'ai rêvé de confier le bonheur
+de toute ma vie, c'est le seul que j'aimerai jamais... dites un
+mot, mon père, et je vous jure que je ne prononcerai plus son nom
+devant vous. Ces deux sacrifices, je vous les offrirai comme
+preuve de mon affection. Qu'importe que j'en meure! pourvu que
+j'assure ainsi votre sécurité, et que je vous voie heureux... Je
+retournerai au cloître... le monde m'y oubliera... Gaston lui-même
+finira par aimer une autre femme!... tout!... je consens à tout,
+entendez-vous bien... pourvu que vous me regardiez comme autrefois
+et que je ne voie plus de larmes dans vos yeux, mon père!... Ah!
+répondez-moi au moins... et dites-moi que vous êtes content de
+votre enfant!...
+
+M. de Beaufort était incapable de répondre: les pleurs
+l'aveuglaient; sa gorge serrée était étouffée de sanglots. Jamais
+il n'avait éprouvé une plus poignante émotion.
+
+Enfin, il secoua la tête avec force, prit la tête d'Edmée dans ses
+mains, enfonça ses doigts frémissants dans les flots de sa
+chevelure opulente, et l'embrassa à diverses reprises avec des
+transports de joie.
+
+-- Tais-toi! tais-toi!... dit-il d'un accent plein de désordre. Tu
+es ma fille, mon enfant adorée... et je mourrais plutôt que de
+porter atteinte à ton bonheur!... Je verrai Gaston... il est digne
+de toi et de l'amour que tu as conçu pour lui... Laisse-moi
+faire... Aie confiance en mon affection, et je jure Dieu que rien
+ne viendra plus menacer le bonheur que tu as si bien mérité.
+
+Qu'ajouter à ce qui précède? Quelques lignes seulement.
+
+Un mois plus tard, Gaston de Pradelle, complètement rétabli,
+épousait mademoiselle Edmée Stevenson, et les deux jeunes époux
+partaient pour l'Italie, où ils allaient promener leur rêve de
+bonheur.
+
+Ils devaient y retrouver Mariette et Maxime, qui les y avaient
+précédés et qui leur avaient donné rendez-vous à Venise.
+
+Mais Gaston et Edmée n'allèrent pas jusque-là.
+
+Ils avaient trouvé sur leur chemin, à quelque distance de Menton,
+une jolie petite villa, enfermée sous les arbres, en face du
+splendide panorama de la Méditerranée, et ils s'étaient arrêtés
+dans ce nid charmant que le hasard leur présentait.
+
+Ils y restèrent toute la saison.
+
+Ils étaient heureux autant que deux créatures humaines peuvent
+l'être en ce monde, et nous n'avons qu'à fermer le livre sur ce
+dernier chapitre de leurs amours.
+
+Quant à miss Fanny Stevenson, on ne la vit plus que de loin en
+loin.
+
+Elle ne demandait qu'à voir sa fille heureuse, et chaque fois
+qu'elle vint la trouver, soit à Nice, soit à Paris, elle emporta
+la certitude de son bonheur.
+
+Que lui fallait-il de plus?...
+
+La haine s'était éteinte peu à peu dans son coeur.
+
+Elle avait appris que le comte de Simier n'était pas aussi
+coupable qu'elle l'avait pu croire...
+
+Après l'avoir abandonnée, le remords l'avait pris, et il était
+revenu pour réparer autant que possible le mal qu'il avait fait.
+
+Mais à Québec, comme à Smeaton, personne ne put lui donner des
+nouvelles de Fanny.
+
+Elle avait disparu... et son père faisait bonne garde autour du
+phare.
+
+L'enfant seule restait, et il l'avait emportée...
+
+D'ailleurs, à quoi bon revenir sur ce passé cruel?...
+
+Fanny Stevenson consentait à tout oublier depuis qu'elle ne se
+sentait plus menacée, et elle avait pardonné, depuis que le
+bonheur de son enfant ne pouvait plus être troublé.
+
+Toutes les mères lui donneront raison!...
+
+FIN.
+
+
+
+
+1 Le chapitre XII n'existe pas dans l'édition papier utilisée
+pour la présente édition. (Note du correcteur - ELG.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Recluse, by Pierre Zaccone
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RECLUSE ***
+
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+Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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