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+The Project Gutenberg EBook of L'archipel en feu, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'archipel en feu
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: February 1, 2006 [EBook #17660]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARCHIPEL EN FEU ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also
+available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com
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+Jules Verne
+
+L'ARCHIPEL EN FEU
+
+(1884)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+I Navire au large
+II En face l'un de l'autre
+III Grecs contre Turcs
+IV Triste maison d'un riche
+V La côte messénienne
+VI Sus aux pirates de l'archipel!
+VII L'inattendu
+VIII Vingt millions en jeu
+IX L'archipel en feu
+X Campagne dans l'archipel
+XI Signaux sans réponse
+XII Une enchère à Scarpanto
+XIII À bord de la «Syphanta»
+XIV Sacratif
+XV Dénouement
+
+
+
+
+I
+
+Navire au large
+
+
+Le 18 octobre 1827, vers cinq heures du soir, un petit bâtiment
+levantin serrait le vent pour essayer d'atteindre avant la nuit le
+port de Vitylo, à l'entrée du golfe de Coron.
+
+Ce port, l'ancien Oetylos d'Homère, est situé dans l'une de ces
+trois profondes indentations qui découpent, sur la mer Ionienne et
+sur la mer Égée, cette feuille de platane, à laquelle on a très
+justement comparé la Grèce méridionale. Sur cette feuille se
+développe l'antique Péloponnèse, la Morée de la géographie
+moderne. La première de ces dentelures, à l'ouest, c'est le golfe
+de Coron, ouvert entre la Messénie et le Magne; la seconde, c'est
+le golfe de Marathon, qui échancre largement le littoral de la
+sévère Laconie; le troisième, c'est le golfe de Nauplie, dont les
+eaux séparent cette Laconie de l'Argolide.
+
+Au premier de ces trois golfes appartient le port de Vitylo.
+Creusé à la lisière de sa rive orientale, au fond d'une anse
+irrégulière, il occupe les premiers contreforts maritimes du
+Taygète, dont le prolongement orographique forme l'ossature de ce
+pays du Magne. La sûreté de ses fonds, l'orientation de ses
+passes, les hauteurs qui le couvrent, en font l'un des meilleurs
+refuges d'une côte incessamment battue par tous les vents de ces
+mers méditerranéennes.
+
+Le bâtiment, qui s'élevait, au plus près, contre une assez fraîche
+brise de nord-nord-ouest, ne pouvait être visible des quais de
+Vitylo. Une distance de six à sept milles l'en séparait encore.
+Bien que le temps fût très clair, c'est à peine si la bordure de
+ses plus hautes voiles se découpait sur le fond lumineux de
+l'extrême horizon.
+
+Mais ce qui ne pouvait se voir d'en bas pouvait se voir d'en haut,
+c'est-à-dire du sommet de ces crêtes qui dominent le village.
+Vitylo est construit en amphithéâtre sur d'abruptes roches que
+défend l'ancienne acropole de Kélapha. Au-dessus se dressent
+quelques vieilles tours en ruine, d'une origine postérieure à ces
+curieux débris d'un temple de Sérapis, dont les colonnes et les
+chapiteaux d'ordre ionique ornent encore l'église de Vitylo. Près
+de ces tours s'élèvent aussi deux ou trois petites chapelles peu
+fréquentées, desservies par des moines.
+
+Ici, il convient de s'entendre sur ce mot «desservies» et même sur
+cette qualification de «moine», appliquée aux caloyers de la côte
+messénienne. L'un d'eux, d'ailleurs, qui venait de quitter sa
+chapelle, va pouvoir être jugé d'après nature.
+
+À cette époque, la religion, en Grèce, était encore un singulier
+mélange des légendes du paganisme et des croyances du
+christianisme. Bien des fidèles regardaient les déesses de
+l'antiquité comme des saintes de la religion nouvelle.
+Actuellement même, ainsi que l'a fait remarquer M. Henry Belle,
+«ils amalgament les demi-dieux avec les saints, les farfadets des
+vallons enchantés avec les anges du paradis, invoquant aussi bien
+les sirènes et les furies que la Panagia». De là, certaines
+pratiques bizarres, des anomalies qui font sourire, et, parfois,
+un clergé fort empêché de débrouiller ce chaos peu orthodoxe.
+
+Pendant le premier quart de ce siècle, surtout -- il y a quelque
+cinquante ans, époque à laquelle s'ouvre cette histoire -- le
+clergé de la péninsule hellénique était plus ignorant encore, et
+les moines, insouciants, naïfs, familiers, «bons enfants,»
+paraissaient assez peu aptes à diriger des populations
+naturellement superstitieuses.
+
+Si même ces caloyers n'eussent été qu'ignorants! Mais, en
+certaines parties de la Grèce, surtout dans les régions sauvages
+du Magne, mendiants par nature et par nécessité, grands
+quémandeurs de drachmes que leur jetaient parfois de charitables
+voyageurs, n'ayant pour toute occupation que de donner à baiser
+aux fidèles quelque apocryphe image de saint ou d'entretenir la
+lampe d'une niche de sainte, désespérés du peu de rendement des
+dîmes, confessions, enterrements et baptêmes, ces pauvres gens,
+recrutés d'ailleurs dans les plus basses classes, ne répugnaient
+point à faire le métier de guetteurs -- et quels guetteurs! --
+pour le compte des habitants du littoral.
+
+Aussi, les marins de Vitylo, étendus sur le port à la façon de ces
+lazzaroni auxquels il faut des heures pour se reposer d'un travail
+de quelques minutes, se levèrent-ils, lorsqu'ils virent un de
+leurs caloyers descendre rapidement vers le village, en agitant
+les bras.
+
+C'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, non seulement
+gros, mais gras de cette graisse que produit l'oisiveté, et dont
+la physionomie rusée ne pouvait inspirer qu'une médiocre
+confiance.
+
+«Eh! qu'y a-t-il, père, qu'y a-t-il?» s'écria l'un des marins, en
+courant vers lui.
+
+Le Vitylien parlait de ce ton nasillard qui ferait croire que
+Nason a été un des ancêtres des Hellènes, et dans ce patois
+maniote, où le grec, le turc, l'italien et l'albanais se
+mélangent, comme s'il eût existé au temps de la tour de Babel.
+
+«Est-ce que les soldats d'Ibrahim ont envahi les hauteurs du
+Taygète? demanda un autre marin, en faisant un geste d'insouciance
+qui marquait assez peu de patriotisme.
+
+-- À moins que ce ne soient des Français, dont nous n'avons que
+faire! répondit le premier interlocuteur.
+
+-- Ils se valent!» répliqua un troisième.
+
+Et cette réponse indiquait combien la lutte, alors dans sa plus
+terrible période, n'intéressait que légèrement ces indigènes de
+l'extrême Péloponnèse, bien différents des Maniotes du Nord, qui
+marquèrent si brillamment dans la guerre de l'Indépendance. Mais
+le gros caloyer ne pouvait répliquer ni à l'un ni à l'autre. Il
+s'était essoufflé à descendre les rapides rampes de la falaise. Sa
+poitrine d'asthmatique haletait. Il voulait parler, il n'y
+parvenait pas. Au moins, l'un de ses ancêtres en Hellade, le
+soldat de Marathon, avant de tomber mort, avait-il pu prononcer la
+victoire de Miltiade. Mais il ne s'agissait plus de Miltiade ni de
+la guerre des Athéniens et des Perses. C'étaient à peine des
+Grecs, ces farouches habitants de l'extrême pointe du Magne.
+
+«Eh! parle donc, père, parle donc!» s'écria un vieux marin, nommé
+Gozzo, plus impatient que les autres, comme s'il eût deviné ce que
+venait annoncer le moine.
+
+Celui-ci parvint enfin à reprendre haleine. Puis, tendant la main
+vers l'horizon:
+
+«Navire en vue!» dit-il.
+
+Et, sur ces mots, tous les fainéants de se redresser, de battre
+des mains, de courir vers un rocher qui dominait le port. De là,
+leur regard pouvait embrasser la pleine mer sur un plus vaste
+secteur.
+
+Un étranger aurait pu croire que ce mouvement était provoqué par
+l'intérêt que tout navire, arrivant du large, doit naturellement
+inspirer à des marins fanatiques des choses de la mer. Il n'en
+était rien, ou, plutôt, si une question d'intérêt pouvait
+passionner ces indigènes, c'était à un point de vue tout spécial.
+
+En effet, au moment où s'écrit -- non au moment où se passait
+cette histoire -- le Magne est encore un pays à part au milieu de
+la Grèce, redevenue royaume indépendant de par la volonté des
+puissances européennes, signataires du traité d'Andrinople de
+1829. Les Maniotes, ou tout au moins ceux de ce nom qui vivent sur
+ces pointes allongées entre les golfes, sont restés à demi
+barbares, plus soucieux de leur liberté propre que de la liberté
+de leur pays. Aussi cette langue extrême de la Morée inférieure a-
+t-elle été, de tout temps, presque impossible à réduire. Ni les
+janissaires turcs, ni les gendarmes grecs n'ont pu en avoir
+raison. Querelleurs, vindicatifs, se transmettant, comme les
+Corses, des haines de familles, qui ne peuvent s'éteindre que dans
+le sang, pillards de naissance et pourtant hospitaliers,
+assassins, lorsque le vol exige l'assassinat, ces rudes
+montagnards ne s'en disent pas moins les descendants directs des
+Spartiates; mais, enfermés dans ces ramifications du Taygète, où
+l'on compte par milliers de ces petites citadelles ou «pyrgos»
+presque inaccessibles, ils jouent trop volontiers le rôle
+équivoque de ces routiers du moyen âge dont les droits féodaux
+s'exerçaient à coups de poignard et d'escopette.
+
+Or, si les Maniotes, à l'heure qu'il est, sont encore des demi-
+sauvages, il est aisé de s'imaginer ce qu'ils devaient être, il y
+a cinquante ans. Avant que les croisières des bâtiments à vapeur
+n'eussent singulièrement enrayé leurs déprédations sur mer,
+pendant le premier tiers du ce siècle, ce furent bien les plus
+déterminés pirates que les navires de commerce pussent redouter
+sur toutes les Échelles du Levant.
+
+Et précisément, le port de Vitylo, par sa situation à l'extrémité
+du Péloponnèse, à l'entrée de deux mers, par sa proximité de l'île
+de Cérigotto, chère aux forbans, était bien placé pour s'ouvrir à
+tous ces malfaiteurs qui écumaient l'Archipel et les parages
+voisins de la Méditerranée. Le point de concentration des
+habitants de cette partie du Magne portait plus spécialement alors
+le nom de pays de Kakovonni, et les Kakovonniotes, à cheval sur
+cette pointe que termine le cap Matapan, se trouvaient à l'aise
+pour opérer. En mer, ils attaquaient les navires. À terre, ils les
+attiraient par de faux signaux. Partout, ils les pillaient et les
+brûlaient. Que leurs équipages fussent turcs, maltais, égyptiens,
+grecs même, peu importait: ils étaient impitoyablement massacrés
+ou vendus comme esclaves sur les côtes barbaresques. La besogne
+venait-elle à chômer, les caboteurs se faisaient-ils rares dans
+les parages du golfe de Coron ou du golfe de Marathon, au large de
+Cérigo ou du cap Gallo, des prières publiques montaient vers le
+Dieu des tempêtes, afin qu'il daignât mettre au plein quelque
+bâtiment de fort tonnage et de riche cargaison. Et les caloyers ne
+se refusaient point à ces prières, pour le plus grand profit de
+leurs fidèles.
+
+Or, depuis quelques semaines, le pillage n'avait pas donné. Aucun
+bâtiment n'était venu atterrir sur les rivages du Magne. Aussi,
+fut-ce comme une explosion de joie, lorsque le moine eut laissé
+échapper ces mots, entrecoupés de halètements asthmatiques:
+
+«Navire en vue!»
+
+Presque aussitôt se firent entendre les battements sourds de la
+simandre, sorte de cloche de bois à lame de fer, en usage dans ces
+provinces, où les Turcs ne permettent pas l'emploi des cloches de
+métal. Mais ces lugubres complaintes suffisaient à rassembler une
+population avide, hommes, femmes, enfants, chiens féroces et
+redoutés, tous également propres au pillage et au massacre.
+
+Cependant les Vityliens, réunis sur le haut rocher, discutaient à
+grands cris. Qu'était ce bâtiment signalé par le caloyer?
+
+Avec la brise de nord-nord-ouest qui fraîchissait à la tombée de
+la nuit, ce navire, bâbord amures, filait rapidement. Il pouvait
+même se faire qu'il enlevât le cap Matapan à la bordée. D'après sa
+direction, il semblait venir des parages de la Crète. Sa coque
+commençait à se montrer au-dessus du sillage blanc qu'il laissait
+après lui; mais l'ensemble de ses voiles ne formait encore qu'une
+masse confuse à l'oeil. Il était donc difficile de reconnaître à
+quel genre de bâtiment il appartenait. De là, des propos qui se
+contredisaient d'une minute à l'autre.
+
+«C'est un chébec! disait l'un des marins. Je viens de voir les
+voiles carrées de son mât de misaine!
+
+-- Eh non! répondait un autre, c'est une pinque! Voyez son arrière
+relevé et le renflement de son étrave!
+
+-- Chébec ou pinque! Eh! qui prétendrait pouvoir les distinguer
+l'un de l'autre à pareille distance?
+
+-- Ne serait-ce pas plutôt une polacre à voiles carrées? fit
+observer un autre marin, qui s'était fait une longue-vue de ses
+deux mains à demi fermées.
+
+-- Que Dieu nous vienne en aide! répondit le vieux Gozzo. Polacre,
+chébec ou pinque, ce sont autant de trois-mâts, et mieux valent
+trois mâts que deux, lorsqu'il s'agit d'atterrir sur nos parages
+avec une bonne cargaison de vins de Candie ou d'étoffes de
+Smyrne!»
+
+Sur cette observation judicieuse, on regarda plus attentivement
+encore. Le navire se rapprochait et grossissait peu à peu; mais,
+précisément parce qu'il serrait le vent de très près, on ne
+pouvait l'apercevoir par le travers. Il eût donc été malaisé de
+dire s'il portait deux ou trois mâts, c'est-à-dire si l'on pouvait
+espérer que son tonnage fût ou non considérable.
+
+«Eh! la misère est pour nous et le diable s'en mêle! dit Gozzo, en
+lançant un de ces jurons polyglottes dont il accentuait toutes ses
+phrases. Nous n'aurons là qu'une felouque...
+
+-- Ou même un speronare!» s'écria le caloyer, non moins
+désappointé que ses ouailles.
+
+Si des cris de désappointement accueillirent ces deux
+observations, il est inutile d'y insister. Mais, quel que fût ce
+bâtiment, on pouvait déjà estimer qu'il ne devait pas jauger plus
+de cent à cent vingt tonneaux. Après tout, peu importait que sa
+cargaison ne fût pas énorme, si elle était riche. Il y a de ces
+simples felouques, de ces speronares même, qui sont chargés de vin
+précieux, d'huiles fines ou de tissus de prix. Dans ce cas, ils
+valent la peine d'être attaqués et rapportent gros pour une mince
+besogne! Il ne fallait donc pas encore désespérer. D'ailleurs les
+anciens de la bande, très entendus en cette matière, trouvaient à
+ce bâtiment une certaine allure élégante, qui prévenait en sa
+faveur.
+
+Cependant, le soleil commençait à disparaître derrière l'horizon
+dans l'ouest de la mer Ionienne; mais le crépuscule d'octobre
+devait laisser assez de lumière, pendant une heure encore, pour
+que ce navire pût être reconnu avant la nuit close. D'ailleurs,
+après avoir doublé le cap Matapan, il venait d'arriver de deux
+quarts afin de mieux ouvrir l'entrée du golfe, et il se présentait
+dans de meilleures conditions au regard des observateurs.
+
+Aussi, ce mot: sacolève! s'échappa-t-il, un instant après, de la
+bouche du vieux Gozzo.
+
+«Une sacolève!» s'écrièrent ses compagnons, dont le
+désappointement se traduisit par une bordée de jurons.
+
+Mais, à ce sujet, il n'y eut aucune discussion, parce qu'il n'y
+avait pas d'erreur possible. Le navire, qui manoeuvrait à l'entrée
+du golfe de Coron, était bien une sacolève. Après tout, ces gens
+de Vitylo avaient tort de crier à la malchance. Il n'est pas rare
+de trouver quelque cargaison précieuse à bord de ces sacolèves.
+
+On appelle ainsi un bâtiment levantin de médiocre tonnage, dont la
+tonture, c'est-à-dire la courbe du pont, s'accentue légèrement en
+se relevant vers l'arrière. Il grée sur ses trois mâts à pibles
+des voiles auriques. Son grand mât, très incliné sur l'avant et
+placé au centre, porte une voile latine, une fortune, un hunier
+avec un perroquet volant. Deux focs à l'avant, deux voiles en
+pointe sur les deux mâts inégaux de l'arrière, complètent sa
+voilure, qui lui donne un singulier aspect. Les peintures vives de
+sa coque, l'élancement de son étrave, la variété de sa mâture, la
+coupe fantaisiste de ses voiles, en font un des plus curieux
+spécimens de ces gracieux navires qui louvoient par centaines dans
+les étroits parages de l'Archipel. Rien de plus élégant que ce
+léger bâtiment, se couchant et se redressant à la lame, se
+couronnant d'écume, bondissant sans effort, semblable à quelque
+énorme oiseau, dont les ailes eussent rasé la mer, qui brasillait
+alors sous les derniers rayons du soleil.
+
+Bien que la brise tendît à fraîchir et que le ciel se couvrît
+d'»échillons» -- nom que les Levantins donnent à certains nuages
+de leur ciel -- la sacolève ne diminuait rien de sa voilure. Elle
+avait même conservé son perroquet volant, qu'un marin moins
+audacieux eût certainement amené. Évidemment, c'était dans
+l'intention d'atterrir, le capitaine ne se souciant pas de passer
+la nuit sur une mer déjà dure et qui menaçait de grossir encore.
+
+Mais, si, pour les marins de Vitylo il n'y avait plus aucun doute
+sur ce point que la sacolève donnait dans le golfe, ils ne
+laissaient pas de se demander si ce serait à destination de leur
+port.
+
+«Eh! s'écria l'un d'eux, on dirait qu'elle cherche toujours à
+pincer le vent au lieu d'arriver!
+
+-- Le diable la prenne à sa remorque! répliqua un autre. Va-t-elle
+donc virer et reprendre un bord au large?
+
+-- Est-ce qu'elle ferait route pour Coron?
+
+-- Ou pour Kalamata?»
+
+Ces deux hypothèses étaient également admissibles. Coron est un
+port de la côte maniote assez fréquenté par les navires de
+commerce du Levant, et il s'y fait une importante exportation des
+huiles de la Grèce du sud. De même pour Kalamata, située au fond
+du golfe, dont les bazars regorgent de produits manufacturés,
+étoffes ou poteries, que lui envoient les divers États de l'Europe
+occidentale. Il était donc possible que la sacolève fût chargée
+pour l'un de ces deux ports -- ce qui eût fort déconcerté ces
+Vityliens, en quête de déprédations et pillages.
+
+Pendant qu'elle était observée avec une attention si peu
+désintéressée, la sacolève filait rapidement. Elle ne tarda pas à
+se trouver à la hauteur de Vitylo. Ce fut l'instant où son sort
+allait se décider. Si elle continuait à s'élever vers le fond du
+golfe, Gozzo et ses compagnons devraient perdre tout espoir de
+s'en emparer. En effet, même en se jetant dans leurs plus rapides
+embarcations, ils n'auraient eu aucune chance de l'atteindre, tant
+sa marche était supérieure sous cette énorme voilure qu'elle
+portait sans fatigue.
+
+«Elle arrive!»
+
+Ces deux mots furent bientôt jetés par le vieux marin, dont le
+bras, armé d'une main crochue, se lança vers le petit bâtiment
+comme un grappin d'abordage.
+
+Gozzo ne se trompait pas. La barre venait d'être mise au vent, et
+la sacolève laissait maintenant porter sur Vitylo. En même temps,
+son perroquet volant et son second foc furent amenés; puis, son
+hunier se releva sur ses cargues. Ainsi soulagée d'une partie de
+ses voiles, elle était bien plus dans la main de l'homme de barre.
+
+Il commençait alors à faire nuit. La sacolève n'avait plus que
+juste le temps de donner dans les passes de Vitylo. Il y a, de ci
+de là, des roches sous-marines qu'il faut éviter, sous peine de
+courir à une destruction complète. Pourtant, le pavillon de pilote
+n'avait point été hissé au grand mât du petit bâtiment. Il fallait
+donc que son capitaine connût parfaitement ces fonds assez
+dangereux, puisqu'il s'y aventurait, sans demander assistance.
+Peut-être aussi se méfiait-il -- à bon droit -- des pratiques
+Vityliens, qui ne se seraient point gênés de le mettre sur quelque
+basse, où nombre de navires s'étaient déjà perdus.
+
+Du reste, à cette époque, aucun phare n'éclairait les côtes de
+cette portion du Magne. Un simple feu de port servait à gouverner
+dans l'étroit chenal.
+
+La sacolève s'approchait, cependant. Elle ne fut bientôt plus qu'à
+un demi-mille de Vitylo. Elle atterrissait sans hésitation. On
+sentait qu'une main habile la manoeuvrait.
+
+Cela n'était pas pour satisfaire tous ces mécréants. Ils avaient
+intérêt à ce que le navire qu'ils convoitaient se jetât sur
+quelque roche. En ces conjonctures l'écueil se faisait volontiers
+leur complice. Il commençait la besogne, et ils n'avaient plus
+qu'à l'achever. Le naufrage d'abord, le pillage ensuite: c'était
+leur façon d'agir. Cela leur épargnait une lutte à main armée, une
+agression directe, dont quelques-uns d'entre eux pouvaient être
+victimes. Il y avait, en effet, de ces bâtiments, défendus par un
+courageux équipage, qui ne se laissaient point impunément
+attaquer.
+
+Les compagnons de Gozzo quittèrent donc leur poste d'observation
+et redescendirent au port, sans perdre un instant. En effet, il
+s'agissait de mettre en oeuvre ces machinations familières à tous
+les pilleurs d'épaves, qu'ils soient du Ponant ou du Levant.
+
+De faire échouer la sacolève dans les étroites passes du chenal,
+en lui indiquant une fausse direction, rien n'était plus aisé au
+milieu de cette obscurité, qui, sans être profonde encore, l'était
+assez pour rendre ses évolutions difficiles.
+
+«Au feu de port!» dit simplement Gozzo, auquel ses compagnons
+avaient l'habitude d'obéir sans hésiter.
+
+Le vieux marin fut compris. Deux minutes après, ce feu -- une
+simple lanterne, allumée à l'extrémité d'un mâtereau élevé sur le
+petit môle -- s'éteignait subitement.
+
+Au même instant, ce feu était remplacé par un autre feu, qui fut
+placé tout d'abord dans la même direction; mais, si le premier,
+immobile sur le môle, indiquait un point toujours fixe pour le
+navigateur, le second, grâce à sa mobilité, devait l'entraîner
+hors du chenal et l'exposer à donner contre quelque écueil.
+
+Ce feu, en effet, c'était une lanterne, dont la lumière ne
+différait point de celle du feu de port; mais cette lanterne avait
+été accrochée aux cornes d'une chèvre, que l'on poussait lentement
+sur les premières rampes de la falaise. Elle se déplaçait donc
+avec l'animal et devait engager la sacolève en de fausses
+manoeuvres.
+
+Ce n'était pas la première fois que les gens de Vitylo agissaient
+de la sorte. Non certes! Et il était même rare qu'ils eussent
+échoué dans leurs criminelles entreprises.
+
+Cependant, la sacolève venait d'entrer dans la passe. Après avoir
+cargué sa grande voile, elle ne portait plus que ses voiles
+latines de l'arrière et son foc. Cette voilure réduite devait lui
+suffire pour arriver à son poste de mouillage.
+
+À l'extrême surprise des marins qui l'observaient, le petit
+bâtiment s'avançait avec une incroyable sûreté, à travers les
+sinuosités du chenal. De cette lumière mobile que portait la
+chèvre, il ne semblait en aucune façon se préoccuper. Il eût fait
+grand jour que sa manoeuvre n'aurait pas été plus correcte. Il
+fallait que son capitaine eût souvent pratiqué les approches de
+Vitylo, et qu'il les connût au point de pouvoir s'y aventurer,
+même au milieu d'une nuit profonde.
+
+Déjà on l'apercevait, ce hardi marin. Sa silhouette se détachait
+nettement dans l'ombre sur l'avant de la sacolève. Il était
+enveloppé dans les larges plis de son aba, sorte de manteau de
+laine, dont le capuchon retombait sur sa tête. En vérité, ce
+capitaine, dans son attitude, n'avait rien de ces modestes patrons
+de caboteurs, qui, pendant la manoeuvre, dévident incessamment
+entre leurs doigts un chapelet à gros grains, tels qu'il s'en
+rencontre le plus communément sur les mers de l'Archipel. Non!
+Celui-ci, d'une voix basse et calme, ne s'occupait qu'à
+transmettre ses ordres au timonier, placé à l'arrière du petit
+bâtiment.
+
+En ce moment, la lanterne, promenée sur les rampes de la falaise,
+s'éteignit tout à coup. Mais cela ne fut pas pour embarrasser la
+sacolève, qui continua à suivre imperturbablement sa route. Un
+instant, on put croire qu'une embardée allait l'envoyer contre une
+dangereuse roche, placée à fleur d'eau, à une encablure du port,
+et qu'il n'était guère possible de voir dans l'ombre. Un léger
+coup de barre suffit à modifier sa direction, et l'écueil, rasé de
+près, fut évité.
+
+Même adresse du timonier, quand il fut nécessaire de parer une
+seconde basse, qui ne laissait qu'un étroit passage à travers le
+chenal -- basse sur laquelle plus d'un navire avait déjà touché en
+venant au mouillage, que son pilote fût ou non le complice des
+Vityliens.
+
+Ceux-ci n'avaient donc plus à compter sur les chances d'un
+naufrage, qui leur eût livré la sacolève sans défense. Avant
+quelques minutes, elle serait ancrée dans le port. Pour s'en
+emparer, il faudrait nécessairement la prendre à l'abordage.
+
+C'est ce qui fut résolu, après entente préalable de ces coquins,
+c'est ce qui allait être mis en oeuvre au milieu d'une obscurité
+très favorable à ce genre d'opération.
+
+«Aux canots!» dit le vieux Gozzo, dont les ordres n'étaient jamais
+discutés, surtout quand il commandait le pillage.
+
+Une trentaine d'hommes vigoureux, les uns armés de pistolets, la
+plupart brandissant poignards et haches, se jetèrent dans les
+canots amarrés au quai, et s'avancèrent en nombre évidemment
+supérieur à celui des hommes de la sacolève.
+
+À cet instant, un commandement fut fait à bord d'une voix brève.
+La sacolève, après être sortie du chenal, se trouvait au milieu du
+port. Ses drisses furent larguées, son ancre venait d'être
+mouillée, et elle demeura immobile, après une dernière secousse
+produite au rappel de sa chaîne.
+
+Les embarcations n'en étaient plus alors qu'à quelques brasses.
+Même sans montrer une défiance exagérée, tout équipage,
+connaissant la mauvaise réputation des gens de Vitylo, se fût
+armé, afin d'être, le cas échéant, en état de défense.
+
+Ici, il n'en fut rien. Le capitaine de la sacolève, après le
+mouillage, était repassé de l'avant à l'arrière, pendant que ses
+hommes, sans se préoccuper de l'arrivée des canots, s'occupaient
+tranquillement à ranger les voiles, afin de débarrasser le pont.
+
+Seulement, on aurait pu observer que ces voiles, ils ne les
+serraient point, de manière qu'il n'y eût plus qu'à peser sur les
+drisses pour se remettre en appareillage.
+
+Le premier canot accosta la sacolève par sa hanche de bâbord. Les
+autres la heurtèrent presque aussitôt. Et, comme ses pavois
+étaient peu élevés, les assaillants, poussant des cris de mort,
+n'eurent qu'à les enjamber pour se trouver sur le pont.
+
+Les plus enragés se précipitèrent vers l'arrière. L'un deux saisit
+un falot allumé, et il le porta à la figure du capitaine.
+
+Celui-ci, d'un mouvement de main, fit retomber son capuchon sur
+ses épaules, et sa figure apparut en pleine lumière.
+
+«Eh! dit-il, les gens de Vitylo ne reconnaissent donc plus leur
+compatriote Nicolas Starkos?»
+
+Le capitaine, en parlant ainsi, s'était tranquillement croisé les
+bras. Un instant après, les canots, débordant à toute vitesse,
+avaient regagné le fond du port.
+
+
+
+
+II
+
+En face l'un de l'autre
+
+
+Dix minutes plus tard, une légère embarcation, un gig, quittait la
+sacolève et déposait au pied du môle, sans aucun compagnon, sans
+aucune arme, cet homme devant lequel les Vityliens venaient de
+battre si prestement en retraite.
+
+C'était le capitaine de la _Karysta_ -- ainsi se nommait le petit
+bâtiment qui venait de mouiller dans le port.
+
+Cet homme, de moyenne taille, laissait voir un front haut et fier
+sous son épais bonnet de marin. Dans ses yeux durs, un regard
+fixe. Au-dessus de sa lèvre, des moustaches de Klephte, tendues
+horizontalement, finissant en grosse touffe, non en pointe. Sa
+poitrine était large, ses membres vigoureux. Ses cheveux noirs
+tombaient en boucles sur ses épaules. S'il avait dépassé trente-
+cinq ans, c'était à peine de quelques mois. Mais son teint hâlé
+par les brises, la dureté de sa physionomie, un pli de son front,
+creusé comme un sillon dans lequel rien d'honnête ne pouvait
+germer, le faisaient paraître plus vieux que son âge.
+
+Quant au costume qu'il portait alors, ce n'était ni la veste, ni
+le gilet, ni la fustanelle du Palikare. Son cafetan, à capuchon de
+couleur brune, brodé de soutaches peu voyantes, son pantalon
+verdâtre, à larges plis, perdu dans des bottes montantes,
+rappelaient plutôt l'habillement du marin des côtes barbaresques.
+
+Et cependant, Nicolas Starkos était bien Grec de naissance et
+originaire de ce port de Vitylo. C'était là qu'il avait passé les
+premières années de sa jeunesse. Enfant et adolescent, c'était
+entre ces roches qu'il avait fait l'apprentissage de la vie de
+mer. C'était sur ces parages qu'il avait navigué au hasard des
+courants et des vents. Pas une anse dont il n'eût vérifié le
+brassiage et les accores. Pas un écueil, pas une banche, pas une
+roche sous-marine, dont le relèvement lui fût inconnu. Pas un
+détour du chenal, dont il ne fût capable de suivre, sans compas ni
+pilote, les sinuosités multiples. Il est donc facile de comprendre
+comment, en dépit des faux signaux de ses compatriotes, il avait
+pu diriger la sacolève avec cette sûreté de main. D'ailleurs, il
+savait combien les Vityliens étaient sujets à caution. Déjà il les
+avait vus à l'oeuvre. Et peut-être, en somme, ne désapprouvait-il
+pas leurs instincts de pillards, du moment qu'il n'avait point eu
+à en souffrir personnellement.
+
+Mais, s'il les connaissait, Nicolas Starkos était également connu
+d'eux. Après la mort de son père, qui fut l'une de ces milliers de
+victimes de la cruauté des Turcs, sa mère, affamée de haine,
+n'attendit plus que l'heure de se jeter dans le premier
+soulèvement contre la tyrannie ottomane. Lui, à dix-huit ans, il
+avait quitté le Magne pour courir les mers, et plus
+particulièrement l'Archipel, se formant non seulement au métier de
+marin, mais aussi au métier de pirate. À bord de quels navires
+avait-il servi pendant cette période de son existence, quels chefs
+de flibustiers ou de forbans l'eurent sous leurs ordres, sous quel
+pavillon fit-il ses premières armes, quel sang répandit sa main,
+le sang des ennemis de la Grèce ou le sang de ses défenseurs --
+celui-là même qui coulait dans ses veines -- nul que lui n'aurait
+pu le dire. Plusieurs fois, cependant, on l'avait revu dans les
+divers ports du golfe de Coron. Quelques-uns de ses compatriotes
+avaient pu raconter ses hauts faits de piraterie, auxquels ils
+s'étaient associés, navires de commerce attaqués et détruits,
+riches cargaisons changées en parts de prise! Mais un certain
+mystère entourait le nom de Nicolas Starkos. Toutefois, il était
+si avantageusement connu dans les provinces du Magne que, devant
+ce nom, tous s'inclinèrent.
+
+Ainsi s'explique la réception qui fut faite à cet homme par les
+habitants de Vitylo, pourquoi il leur imposa rien que par sa
+présence, comment tous abandonnèrent ce projet de piller la
+sacolève, lorsqu'ils eurent reconnu celui qui la commandait.
+
+Dès que le capitaine de la _Karysta_ eut accosté le quai du port,
+un peu en arrière du môle, hommes et femmes, accourus pour le
+recevoir, se rangèrent respectueusement sur son passage. Lorsqu'il
+débarqua, pas un cri ne fut proféré. Il semblait que Nicolas
+Starkos eût assez de prestige pour commander le silence autour de
+lui rien que par son aspect. On attendait qu'il parlât, et, s'il
+ne parlait pas -- ce qui était possible -- nul ne se permettrait
+de lui adresser la parole.
+
+Nicolas Starkos, après avoir commandé aux matelots de son gig de
+retourner à bord, s'avança vers l'angle que le quai forme au fond
+du port. Mais, à peine avait-il fait une vingtaine de pas dans
+cette direction qu'il s'arrêta. Puis, avisant le vieux marin qui
+le suivait, comme s'il eût attendu quelque ordre à exécuter:
+
+«Gozzo, dit-il, j'aurai besoin de dix hommes vigoureux pour
+compléter mon équipage.
+
+-- Tu les auras, Nicolas Starkos», répondit Gozzo. Le capitaine de
+la _Karysta_ en eût voulu cent qu'il les eût trouvés, à prendre au
+choix, parmi cette population maritime. Et ces cent hommes, sans
+demander où on les menait, à quel métier on les destinait, pour le
+compte de qui ils allaient naviguer ou se battre, auraient suivi
+leur compatriote, prêts à partager son sort, sachant bien que
+d'une façon ou de l'autre ils y trouveraient leur compte.
+
+«Que ces dix hommes, dans une heure, soient à bord de la _Karysta_,
+ajouta le capitaine.
+
+-- Ils y seront», répondit Gozzo. Nicolas Starkos, indiquant d'un
+geste qu'il ne voulait point être accompagné, remonta le quai qui
+s'arrondit à l'extrémité du môle, et s'enfonça dans une des
+étroites rues du port. Le vieux Gozzo, respectant sa volonté,
+revint vers ses compagnons, et ne s'occupa plus que de choisir les
+dix hommes destinés à compléter l'équipage de la sacolève.
+Cependant, Nicolas Starkos s'élevait peu à peu sur les pentes de
+cette falaise abrupte qui supporte le bourg de Vitylo. À cette
+hauteur, on n'entendait d'autre bruit que l'aboiement de chiens
+féroces, presque aussi redoutables aux voyageurs que les chacals
+et les loups, chiens aux formidables mâchoires, à large face de
+dogue, que le bâton n'effraye guère. Quelques goélands
+tourbillonnaient dans l'espace, à petits coups de leurs larges
+ailes, en regagnant les trous du littoral.
+
+Bientôt, Nicolas Starkos eut dépassé les dernières maisons de
+Vitylo. Il prit alors le rude sentier qui contourne l'acropole de
+Kérapha. Après avoir longé les ruines d'une citadelle, qui fut
+jadis élevée en cet endroit par Ville-Hardouin, au temps où les
+Croisés occupaient divers points du Péloponnèse, il dut contourner
+la base des vieilles tours, dont la falaise est encore couronnée.
+Là, il s'arrêta un instant et se retourna.
+
+À l'horizon, en deçà du cap Gallo, le croissant de la lune allait
+bientôt s'éteindre dans les eaux de la mer Ionienne. Quelques
+rares étoiles scintillaient à travers d'étroites déchirures de
+nuages, poussés par le vent frais du soir. Pendant les accalmies,
+un silence absolu régnait autour de l'acropole. Deux ou trois
+petites voiles, à peine visibles, sillonnaient la surface du
+golfe, le traversant vers Coron ou le remontant vers Kalamata.
+Sans le fanal, qui se balançait en tête de leur mât, peut-être
+eût-il été impossible de les reconnaître. En contrebas, sept à
+huit feux brillaient aussi sur divers points du rivage, doublés
+par la tremblotante réverbération des eaux. Étaient-ce des feux de
+barques de pêche, ou des feux d'habitations, allumés pour la nuit?
+On n'aurait pu le dire.
+
+Nicolas Starkos parcourait, de son regard habitué aux ténèbres,
+toute cette immensité. Il y a dans l'oeil du marin une puissance
+de vision pénétrante, qui lui permet de voir là où d'autres ne
+verraient pas. Mais, en ce moment, il semblait que les choses
+extérieures ne fussent pas pour impressionner le capitaine de la
+_Karysta_, accoutumé sans doute à de tout autres scènes. Non,
+c'était en lui-même qu'il regardait. Cet air natal, qui est comme
+l'haleine du pays, il le respirait presque inconsciemment. Et il
+restait immobile, pensif, les bras croisés, tandis que sa tête,
+rejetée hors du capuchon, ne remuait pas plus que si elle eût été
+de pierre.
+
+Près d'un quart d'heure se passa ainsi. Nicolas Starkos n'avait
+cessé d'observer cet occident que délimitait un lointain horizon
+de mer. Puis il fit quelques pas en remontant obliquement la
+falaise. Ce n'était point au hasard qu'il allait de la sorte. Une
+secrète pensée le conduisait; mais on eût dit que ses yeux
+évitaient encore de voir ce qu'ils étaient venus chercher sur les
+hauteurs de Vitylo.
+
+D'ailleurs, rien de désolé comme cette côte, depuis le cap Matapan
+jusqu'à l'extrême cul-de-sac du golfe. Il n'y poussait ni
+orangers, citronniers, églantiers, lauriers-roses, jasmins de
+l'Argolide, figuiers, arbousiers, mûriers, ni rien de ce qui fait
+de certaines parties de la Grèce une riche et verdoyante campagne.
+Pas un chêne-vert, pas un platane, pas un grenadier, tranchant sur
+le sombre rideau des cyprès et des cèdres. Partout des roches
+qu'un prochain éboulement de ces terrains volcaniques pourra bien
+précipiter dans les eaux du golfe. Partout une sorte d'âpreté
+farouche sur cette terre du Magne, insuffisante nourricière de sa
+population. À peine quelques pins décharnés, grimaçants,
+fantasques, dont on a épuisé la résine, auxquels manque la sève,
+montrant les profondes blessures de leurs troncs. Çà et là, de
+maigres cactus, véritables chardons épineux, dont les feuilles
+ressemblent à de petits hérissons à demi pelés. Nulle part, enfin,
+ni aux arbustes rabougris, ni au sol, formé de plus de gravier que
+d'humus, de quoi nourrir ces chèvres que leur sobriété rend peu
+difficiles, cependant.
+
+Après avoir fait une vingtaine de pas, Nicolas Starkos s'arrêta de
+nouveau. Puis, il se retourna vers le nord-est, là où la crête
+éloignée du Taygète traçait son profil sur le fond moins obscur du
+ciel. Une ou deux étoiles, qui se levaient à cette heure, y
+reposaient encore, au ras de l'horizon, comme de gros vers
+luisants.
+
+Nicolas Starkos était resté immobile. Il regardait une petite
+maison basse, construite en bois qui occupait un renflement de la
+falaise à une cinquantaine de pas. Modeste habitation, isolée au-
+dessus du village, à laquelle on n'arrivait que par d'abrupts
+sentiers, bâtie au milieu d'un enclos de quelques arbres à demi
+dépouillés, entouré d'une haie d'épines. Cette demeure, on la
+sentait abandonnée depuis longtemps. La haie, en mauvais état, ici
+touffue, là trouée, ne lui faisait plus une barrière suffisante
+pour la protéger. Les chiens errants, les chacals, qui visitent
+quelquefois la région, avaient plus d'une fois ravagé ce petit
+coin du sol maniote. Mauvaises herbes et broussailles, c'était
+l'apport de la nature en ce lieu désert, depuis que la main de
+l'homme ne s'y exerçait plus.
+
+Et pourquoi cet abandon? C'est que le possesseur de ce morceau de
+terre était mort depuis bien des années. C'est que sa veuve,
+Andronika Starkos, avait quitté le pays pour aller prendre rang
+parmi ces vaillantes femmes qui marquèrent dans la guerre de
+l'Indépendance. C'est que le fils, depuis son départ, n'avait
+jamais remis le pied dans la maison paternelle.
+
+Là, pourtant, était né Nicolas Starkos. Là se passèrent les
+premières années de son enfance. Son père, après une longue et
+honnête vie de marin, s'était retiré dans cet asile, mais il se
+tenait à l'écart de cette population de Vitylo, dont les excès lui
+faisaient horreur. Plus instruit, d'ailleurs, et avec un peu plus
+d'aisance que les gens du port, il avait pu se faire une existence
+à part entre sa femme et son enfant. Il vivait ainsi au fond de
+cette retraite, ignoré et tranquille, lorsque, un jour, dans un
+mouvement de colère, il tenta de résister à l'oppression et paya
+de sa vie sa résistance. On ne pouvait échapper aux agents turcs,
+même aux extrêmes confins de la péninsule!
+
+Le père n'étant plus là pour diriger son fils, la mère fut
+impuissante à le contenir. Nicolas Starkos déserta la maison pour
+aller courir les mers, mettant au service de la piraterie et des
+pirates ces merveilleux instincts de marin qu'il tenait de son
+origine.
+
+Depuis dix ans, la maison avait donc été abandonnée par le fils,
+depuis six ans par la mère. On disait dans le pays, cependant,
+qu'Andronika y était quelquefois revenue. On avait cru, du moins,
+l'apercevoir, mais à de rares intervalles et pour de courts
+instants, sans qu'elle eût communiqué avec aucun des habitants de
+Vitylo.
+
+Quant à Nicolas Starkos, jamais avant ce jour, bien qu'il eût été
+ramené une ou deux fois au Magne par le hasard de ses excursions,
+il n'avait manifesté l'intention de revoir cette modeste
+habitation de la falaise. Jamais une demande de sa part sur l'état
+d'abandon où elle se trouvait. Jamais une allusion à sa mère, pour
+savoir si elle revenait parfois à la demeure déserte. Mais à
+travers les terribles événements qui ensanglantaient alors la
+Grèce, peut-être le nom d'Andronika était-il arrivé jusqu'à lui --
+nom qui aurait dû pénétrer comme un remords dans sa conscience, si
+sa conscience n'eût été impénétrable.
+
+Et cependant, ce jour-là, si Nicolas Starkos avait relâché au port
+de Vitylo, ce n'était pas uniquement pour renforcer de dix hommes
+l'équipage de la sacolève. Un désir -- plus qu'un désir -- un
+impérieux instinct, dont il ne se rendait peut-être pas bien
+compte, l'y avait poussé. Il s'était senti pris du besoin de
+revoir, une dernière fois sans doute, la maison paternelle, de
+toucher encore du pied ce sol sur lequel s'étaient exercés ses
+premiers pas, de respirer l'air enfermé entre ces murs où s'était
+exhalée sa première haleine, où il avait bégayé les premiers mots
+de l'enfant. Oui! voilà pourquoi il venait de remonter les rudes
+sentiers de cette falaise, pourquoi il se trouvait, à cette heure,
+devant la barrière du petit enclos.
+
+Là, il eut comme un mouvement d'hésitation. Il n'est de coeur si
+endurci, qui ne se serre en présence de certains retours du passé.
+On n'est pas né quelque part pour ne rien sentir devant la place
+où vous a bercé la main d'une mère. Les fibres de l'être ne
+peuvent s'user à ce point que pas une seule ne vibre encore,
+lorsqu'un de ces souvenirs la touche.
+
+Il en fut ainsi de Nicolas Starkos, arrêté sur le seuil de la
+maison abandonnée, aussi sombre, aussi silencieuse, aussi morte à
+l'intérieur qu'à l'extérieur.
+
+«Entrons!... Oui!... entrons!»
+
+Ce furent les premiers mots que prononça Nicolas Starkos. Encore
+ne fit-il que les murmurer, comme s'il eût eu la crainte d'être
+entendu et d'évoquer quelque apparition du passé.
+
+Entrer dans cet enclos, quoi de plus facile! La barrière était
+disjointe, les montants gisaient sur le sol. Il n'y avait même pas
+une porte à ouvrir, un barreau à repousser.
+
+Nicolas Starkos entra. Il s'arrêta devant l'habitation, dont les
+auvents, à demi pourris par la pluie, ne tenaient plus qu'à des
+bouts de ferrures rouillées et rongées.
+
+À ce moment, une hulotte fit entendre un cri et s'envola d'une
+touffe de lentisques, qui obstruait le seuil de la porte.
+
+Là, Nicolas Starkos hésita encore. Il était bien résolu,
+cependant, à revoir jusqu'à la dernière chambre de l'habitation.
+Mais il fut sourdement fâché de ce qui se passait en lui,
+d'éprouver comme une sorte de remords. S'il se sentait ému, il se
+sentait irrité aussi. Il semblait que de ce toit paternel, allait
+s'échapper comme une protestation contre lui, comme une
+malédiction dernière!
+
+Aussi, avant de pénétrer dans cette maison, il voulut en faire le
+tour. La nuit était sombre. Personne ne le voyait, et «il ne se
+voyait pas lui-même!» En plein jour, peut-être ne fût-il pas venu!
+En pleine nuit, il se sentait plus d'audace à braver ses
+souvenirs.
+
+Le voilà donc, marchant d'un pas furtif, pareil à un malfaiteur
+qui chercherait à reconnaître les abords d'une habitation dans
+laquelle il va porter la ruine, longeant les murs lézardés aux
+angles, tournant les coins dont l'arête effritée disparaissait
+sous les mousses, tâtant de la main ces pierres ébranlées, comme
+pour voir s'il restait encore un peu de vie dans ce cadavre de
+maison, écoutant, enfin, si le coeur lui battait encore! Par
+derrière, l'enclos était plus obscur. Les obliques lueurs du
+croissant lunaire, qui disparaissait alors, n'auraient pu y
+arriver.
+
+Nicolas Starkos avait lentement fait le tour. La sombre demeure
+gardait une sorte de silence inquiétant. On l'eût dite hantée ou
+visionnée. Il revint vers la façade orientée à l'ouest. Puis, il
+s'approcha de la porte, pour la repousser si elle ne tenait que
+par un loquet, pour la forcer si le pêne s'engageait encore dans
+la gâche de la serrure.
+
+Mais alors le sang lui monta aux yeux. Il vit «rouge» comme on
+dit, mais rouge de feu. Cette maison, qu'il voulait visiter encore
+une fois, il n'osait plus y entrer. Il lui semblait que son père,
+sa mère, allaient apparaître sur le seuil, les bras étendus, le
+maudissant, lui, le mauvais fils, le mauvais citoyen, traître à la
+famille, traître à la patrie!
+
+À ce moment, la porte s'ouvrit avec lenteur. Une femme parut sur
+le seuil. Elle était vêtue du costume maniote -- un jupon de
+cotonnade noire à petite bordure rouge, une camisole de couleur
+sombre, serrée à la taille, sur sa tête un large bonnet brunâtre,
+enroulé d'un foulard aux couleurs du drapeau grec.
+
+Cette femme avait une figure énergique, avec de grands yeux noirs
+d'une vivacité un peu sauvage, un teint hâlé comme celui des
+pêcheuses du littoral. Sa taille était haute, droite, bien qu'elle
+fût âgée de plus de soixante ans.
+
+C'était Andronika Starkos. La mère et le fils, séparés depuis si
+longtemps de corps et d'âme, se trouvaient alors face à face.
+
+Nicolas Starkos ne s'attendait pas à se voir en présence de sa
+mère... Il fut épouvanté par cette apparition.
+
+Andronika, le bras tendu vers son fils, lui interdisant l'accès de
+sa maison, ne dit que ces mots d'une voix qui les rendait
+terribles, venant d'elle:
+
+«Jamais Nicolas Starkos ne remettra le pied dans la maison du
+père!... Jamais!»
+
+Et le fils, courbé sous cette injonction, recula peu à peu. Celle
+qui l'avait porté dans ses entrailles le chassait maintenant comme
+on chasse un traître. Alors il voulut faire un pas en avant... Un
+geste plus énergique encore, un geste de malédiction, l'arrêta.
+
+Nicolas Starkos se rejeta en arrière. Puis, il s'échappa de
+l'enclos, il reprit le sentier de la falaise, il descendit à
+grands pas, sans se retourner, comme si une main invisible l'eût
+poussé par les épaules.
+
+Andronika, immobile sur le seuil de sa maison, le vit disparaître
+au milieu de la nuit.
+
+Dix minutes après, Nicolas Starkos, ne laissant rien voir de son
+émotion, redevenu maître de lui-même, atteignait le port où il
+hélait son gig et s'y embarquait. Les dix hommes choisis par Gozzo
+se trouvaient déjà à bord de la sacolève.
+
+Sans prononcer un seul mot, Nicolas Starkos monta sur le pont de
+la _Karysta_, et, d'un signe, il donna l'ordre d'appareiller.
+
+La manoeuvre fut rapidement faite. Il n'y eut qu'à hisser les
+voiles disposées pour un prompt départ. Le vent de terre, qui
+venait de se lever, rendait facile la sortie du port.
+
+Cinq minutes plus tard, la _Karysta_ franchissait les passes,
+sûrement, silencieusement, sans qu'un seul cri eût été poussé par
+les hommes du bord ni par les gens de Vitylo.
+
+Mais la sacolève n'était pas à un mille au large, qu'une flamme
+illuminait la crête de la falaise.
+
+C'était l'habitation d'Andronika Starkos qui brûlait jusque dans
+ses fondations. La main de la mère avait allumé cet incendie. Elle
+ne voulait pas qu'il restât un seul vestige de la maison où son
+fils était né.
+
+Pendant trois milles encore, le capitaine ne put détacher son
+regard de ce feu qui brillait sur la terre du Magne, et il le
+suivit dans l'ombre jusqu'à son dernier éclat.
+
+Andronika l'avait dit:
+
+«Jamais Nicolas Starkos ne remettrait le pied dans la maison du
+père!... Jamais!»
+
+
+
+
+III
+
+Grecs contre Turcs
+
+
+Dans les temps préhistoriques, alors que l'écorce solide du globe
+se moulait peu à peu sous l'action des forces intérieures,
+neptuniennes ou plutoniennes, la Grèce dut sa naissance à un
+cataclysme qui repoussa ce bout de terre au-dessus du niveau des
+eaux, tandis qu'il engloutissait dans l'Archipel toute une partie
+du continent, dont il ne reste plus que les sommets sous formes
+d'îles. La Grèce est, en effet, sur la ligne volcanique qui va de
+Chypre à la Toscane.[1]
+
+Il semble que les Hellènes tiennent du sol instable de leur pays
+l'instinct de cette agitation physique et morale, qui peut les
+porter dans les choses héroïques jusqu'aux plus grands excès. Il
+n'en est pas moins vrai que c'est grâce à leurs qualités
+naturelles, un courage indomptable, le sentiment du patriotisme,
+l'amour de la liberté, qu'ils sont parvenus à faire un État
+indépendant de ces provinces courbées, depuis tant de siècles,
+sous la domination ottomane.
+
+Pélasgique dans les temps les plus reculés, c'est-à-dire peuplée
+de tribus de l'Asie; hellénique, du XVIe au XIVe siècle avant l'ère
+chrétienne, avec l'apparition des Hellènes, dont une tribu, les
+Graïes, devait lui donner son nom, dans ces temps presque
+mythologiques des Argonautes, des Héraclides et de la guerre de
+Troie; bien grecque enfin, depuis Lycurgue, avec Miltiade,
+Thémistocle, Aristide, Léonidas, Eschyle, Sophocle, Aristophane,
+Hérodote, Thucydide, Pythagore, Socrate, Platon, Aristote,
+Hippocrate, Phidias, Périclès, Alcibiade, Pélopidas, Épaminondas,
+Démosthène; puis, macédonienne avec Philippe et Alexandre, la
+Grèce finit par devenir province romaine sous le nom d'Achaïe,
+cent quarante-six ans avant J.-C. et pour une période de quatre
+siècles.
+
+Depuis cette époque, successivement envahi par les Visigoths, les
+Vandales, les Ostrogoths, les Bulgares, les Slaves, les Arabes,
+les Normands, les Siciliens, conquis par les Croisés au
+commencement du treizième siècle, partagé en un grand nombre de
+fiefs au quinzième, ce pays, si éprouvé dans l'ancienne et la
+nouvelle ère, retomba au dernier rang entre les mains des Turcs et
+sous la domination musulmane.
+
+Pendant près de deux cents ans, on peut dire que la vie politique
+de la Grèce fut absolument éteinte. Le despotisme des
+fonctionnaires ottomans, qui y représentaient l'autorité, passait
+toutes limites. Les Grecs n'étaient ni des annexés, ni des
+conquis, pas même des vaincus: c'étaient des esclaves, tenus sous
+le bâton du pacha, avec l'iman ou prêtre à sa droite, le djellah
+ou bourreau à sa gauche.
+
+Mais toute existence n'avait pas encore abandonné ce pays qui se
+mourait. Aussi, allait-il de nouveau palpiter sous l'excès de la
+douleur. Les Monténégrins de l'Épire, en 1766, les Maniotes, en
+1769, les Souliotes d'Albanie, se soulevèrent enfin, et
+proclamèrent leur indépendance; mais, en 1804, toute cette
+tentative de rébellion fut définitivement comprimée par Ali de
+Tébelen, pacha de Janina.
+
+Il n'était que temps d'intervenir, alors, si les puissances
+européennes ne voulaient pas assister au total anéantissement de
+la Grèce. En effet, réduite à ses seules forces, elle ne pouvait
+que mourir en essayant de recouvrer son indépendance.
+
+En 1821, Ali de Tébelen, révolté à son tour contre le sultan
+Mahmoud, venait d'appeler les Grecs à son aide, en leur promettant
+la liberté. Ils se soulevèrent en masse. Les Philhellènes
+accoururent à leur secours de tous les points de l'Europe. Ce
+furent des Italiens, des Polonais, des Allemands, mais surtout des
+Français, qui se rangèrent contre les oppresseurs. Les noms de
+Guys de Sainte-Hélène, de Gaillard, de Chauvassaigne, des
+capitaines Baleste et Jourdain, du colonel Fabvier, du chef
+d'escadron Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, du général Maison,
+auxquels il convient d'ajouter ceux de trois Anglais, lord
+Cochrane, lord Byron, le colonel Hastings, ont laissé un souvenir
+impérissable dans ce pays pour lequel ils venaient se battre et
+mourir.
+
+À ces noms, illustrés par tout ce que le dévouement à la cause des
+opprimés peut engendrer de plus héroïque, la Grèce allait répondre
+par des noms pris dans ses plus hautes familles, trois Hydriotes,
+Tombasis, Tsamados, Miaoulis, puis Colocotroni, Marco Botsaris,
+Maurocordato, Mauromichalis, Constantin Canaris, Negris,
+Constantin et Démétrius Hypsilantis, Ulysse et tant d'autres. Dès
+le début, le soulèvement se changea en une guerre à mort, dent
+pour dent, oeil pour oeil, qui provoqua les plus horribles
+représailles de part et d'autre.
+
+En 1821, les Souliotes et le Magne se soulevèrent. À Patras,
+l'évêque Germanos, la croix en main, pousse le premier cri. La
+Morée, la Moldavie, l'Archipel, se rangent sous l'étendard de
+l'indépendance. Les Hellènes, victorieux sur mer, parviennent à
+s'emparer de Tripolitza. À ces premiers succès des Grecs, les
+Turcs répondent par le massacre de leurs compatriotes qui se
+trouvaient à Constantinople.
+
+En 1822, Ali de Tébelen, assiégé dans sa forteresse de Janina, est
+lâchement assassiné au milieu d'une conférence que lui avait
+proposée le général turc Kourschid. Peu de temps après,
+Maurocordato et les Philhellènes sont écrasés à la bataille
+d'Arta; mais ils reprennent l'avantage au premier siège de
+Missolonghi, que l'armée d'Omer-Vrione est obligée de lever, non
+sans des pertes considérables.
+
+En 1823, les puissances étrangères commencent à intervenir plus
+efficacement. Elles proposent au sultan une médiation. Le sultan
+refuse, et, pour appuyer son refus, débarque dix mille soldats
+asiatiques dans l'Eubée. Puis, il donne le commandement en chef de
+l'armée turque à son vassal Méhémet-Ali, pacha d'Égypte. Ce fut
+dans les luttes de cette année-là que succomba Marco Botsaris, ce
+patriote dont on a pu dire: Il vécut comme Aristide et mourut
+comme Léonidas.
+
+En 1824, époque de grands revers pour la cause de l'Indépendance,
+lord Byron avait débarqué, le 24 janvier, à Missolonghi, et, le
+jour de Pâques, il mourait devant Lépante, sans avoir rien vu
+s'accomplir de son rêve. Les Ipsariotes étaient massacrés par les
+Turcs, et la ville de Candie, en Crète, se rendait aux soldats de
+Méhémet-Ali. Seuls, les succès maritimes purent consoler les Grecs
+de tant de désastres.
+
+En 1825, c'est Ibrahim-Pacha, fils de Méhémet-Ali, qui débarque à
+Modon, en Morée, avec onze mille hommes. Il s'empare de Navarin et
+bat Colocotroni à Tripolitza. Ce fut alors que le gouvernement
+hellénique confia un corps de troupes régulières à deux Français,
+Fabvier et Regnaud de Saint-Jean-d'Angély; mais, avant que ces
+troupes eussent été mises en état de lui résister, Ibrahim
+dévastait la Messénie et le Magne. Et s'il abandonna ses
+opérations, c'est qu'il voulut aller prendre part au second siège
+de Missolonghi, dont le général Kioutagi ne parvenait pas à
+s'emparer, bien que le sultan lui eût dit: Ou Missolonghi ou ta
+tête!
+
+En 1826, le 5 janvier, après avoir brûlé Pyrgos, Ibrahim arrivait
+devant Missolonghi. Pendant trois jours, du 25 au 28, il jeta sur
+la ville huit mille bombes et boulets, sans pouvoir y entrer, même
+après un triple assaut, et bien qu'il n'eût affaire qu'à deux
+mille cinq cents combattants, déjà affaiblis par la famine.
+Cependant il devait réussir, surtout lorsque Miaoulis et son
+escadre, qui apportaient des secours aux assiégés, eurent été
+repoussés. Le 23 avril, après un siège qui avait coûté la vie à
+dix-neuf cents de ses défenseurs, Missolonghi tombait au pouvoir
+d'Ibrahim, et ses soldats massacrèrent hommes, femmes, enfants,
+presque tout ce qui survivait des neuf mille habitants de la
+ville. En cette même année, les Turcs, amenés par Kioutagi, après
+avoir ravagé la Phocide et la Béotie, arrivaient à Thèbes, le 10
+juillet, entraient en Attique, investissaient Athènes, s'y
+établissaient et faisaient le siège de l'Acropole, défendue par
+quinze cents Grecs. Au secours de cette citadelle, la clé de la
+Grèce, le nouveau gouvernement envoya Caraïskakis, l'un des
+combattants de Missolonghi, et le colonel Fabvier avec son corps
+de réguliers. La bataille qu'ils livrèrent à Chaïdari fut perdue,
+et Kioutagi put continuer le siège de l'Acropole. Pendant ce
+temps, Caraïskakis s'engageait à travers les défilés du Parnasse,
+battait les Turcs à Arachova, le 5 décembre, et, sur le champ de
+bataille, il élevait un trophée de trois cents têtes coupées. La
+Grèce du Nord était redevenue libre presque tout entière.
+
+Malheureusement, à la faveur de ces luttes, l'Archipel était livré
+aux incursions des plus redoutables forbans, qui eussent jamais
+désolé ces mers. Et parmi eux, on citait, comme l'un des plus
+sanguinaires, le plus hardi peut-être, ce pirate Sacratif, dont le
+nom seul était une épouvante dans toutes les Échelles du Levant.
+
+Cependant, sept mois avant l'époque à laquelle débute cette
+histoire, les Turcs avaient été obligés de se réfugier dans
+quelques-unes des places fortes de la Grèce septentrionale. Au
+mois de février 1827, les Grecs avaient reconquis leur
+indépendance depuis le golfe d'Ambracie jusqu'aux confins de
+l'Attique. Le pavillon turc ne flottait plus qu'à Missolonghi, à
+Vonitsa, à Naupacte. Le 31 mars, sous l'influence de lord
+Cochrane, les Grecs du Nord et les Grecs du Péloponnèse, renonçant
+à leurs luttes intestines, allaient réunir les représentants de la
+nation en une assemblée unique à Trézène, et concentrer les
+pouvoirs en une seule main, celle d'un étranger, un diplomate
+russe, grec de naissance, Capo d'Istria, originaire de Corfou.
+
+Mais Athènes était aux mains des Turcs. Sa citadelle avait
+capitulé, le 5 juin. La Grèce du Nord fut alors contrainte de
+faire sa complète soumission. Le 6 juillet, il est vrai, la
+France, l'Angleterre, la Russie et l'Autriche signaient une
+convention qui, tout en admettant la suzeraineté de la Porte,
+reconnaissait l'existence d'une nation grecque. En outre, par un
+article secret, les puissances signataires s'engageaient à s'unir
+contre le sultan, s'il refusait d'accepter un arrangement
+pacifique.
+
+Tels sont les faits généraux de cette sanglante guerre, que le
+lecteur doit se remettre en mémoire, car ils se rattachent très
+directement à ce qui va suivre.
+
+Voici maintenant quels sont les faits particuliers auxquels sont
+plus directement liés les personnages déjà connus et ceux à
+connaître de cette dramatique histoire.
+
+Parmi les premiers, il faut d'abord citer Andronika, la veuve du
+patriote Starkos.
+
+Cette lutte, pour conquérir l'indépendance de leur pays, n'avait
+pas seulement enfanté des héros, mais aussi d'héroïques femmes,
+dont le nom est glorieusement mêlé aux événements de cette époque.
+
+Ainsi voit-on apparaître le nom de Bobolina, née dans une petite
+île, à l'entrée du golfe de Nauplie. En 1812, son mari est fait
+prisonnier, emmené à Constantinople, empalé par ordre du sultan.
+Le premier cri de la guerre de l'indépendance est jeté. Bobolina,
+en 1821, sur ses propres ressources, arme trois navires, et, ainsi
+que le raconte M. H. Belle, d'après le récit d'un vieux Klephte,
+après avoir arboré son pavillon, qui porte ces mots des femmes
+spartiates: «Ou dessus ou dessous», elle fait la course jusqu'au
+littoral de l'Asie Mineure, capturant et brûlant les navires turcs
+avec l'intrépidité d'un Tsamados ou d'un Canaris; puis, après
+avoir généreusement abandonné la propriété de ses navires au
+nouveau gouvernement, elle assiste au siège de Tripolitza,
+organise autour de Nauplie un blocus qui dure quatorze mois, et
+oblige enfin la citadelle à se rendre. Cette femme, dont toute la
+vie est une légende, devait finir par tomber sous le poignard de
+son frère pour une simple affaire de famille.
+
+Une autre grande figure doit être placée au même rang que cette
+vaillante Hydriote. Toujours mêmes faits amenant mêmes
+conséquences. Un ordre du sultan fait étrangler à Constantinople
+le père de Modena Mavroeinis, femme dont la beauté égalait la
+naissance. Modena se jette aussitôt dans l'insurrection, appelle à
+la révolte les habitants de Mycone, arme des bâtiments qu'elle
+monte, organise des compagnies de guérillas qu'elle dirige, arrête
+l'armée de Sémil-Pacha au fond des étroites gorges du Pélion, et
+marque brillamment jusqu'à la fin de la guerre, en harcelant les
+Turcs dans les défilés des montagnes de la Phthiotide.
+
+Il faut encore nommer Kaïdos, détruisant par la mine les murs de
+Vilia, et se battant avec un courage indomptable au monastère
+Sainte-Vénérande; Moskos, sa mère, luttant aux côtés de son époux,
+et écrasant les Turcs sous des quartiers de roche; Despo, qui pour
+ne pas tomber aux mains des musulmans, se fit sauter avec ses
+filles, ses belles-filles et ses petits-fils. Et les femmes
+souliotes, et celles qui protégèrent le nouveau gouvernement,
+installé à Salamine, en lui prenant la flottille qu'elles
+commandaient, et cette Constance Zacharias, qui, après avoir donné
+le signal du soulèvement dans les plaines de Laconie, se jeta sur
+Léondari à la tête de cinq cents paysans, et tant d'autres, enfin,
+dont le sang généreux ne fut point épargné dans cette guerre,
+pendant laquelle on put voir de quoi étaient capables les
+descendantes des Hellènes!
+
+Ainsi avait fait la veuve de Starkos. Ainsi, sous le seul nom
+d'Andronika -- n'ayant plus voulu de celui que déshonorait son
+fils -- se laissa-t-elle emporter dans le mouvement par un
+irrésistible instinct de représailles autant que par amour de
+l'indépendance. Comme Bobolina, veuve d'un époux supplicié pour
+avoir tenté de défendre son pays, comme Modena, comme Zacharias,
+si elle ne put à ses frais armer des navires ou lever des
+compagnies de volontaires, du moins paya-t-elle de sa personne au
+milieu des grands drames de cette insurrection.
+
+Dès 1821, Andronika se joignit à ceux des Maniotes que
+Colocotroni, condamné à mort et réfugié dans les îles Ioniennes,
+appela à lui, lorsque, le 18 janvier de cette année, il débarqua à
+Scardamoula. Elle fut de cette première bataille rangée, livrée en
+Thessalie lorsque Colocotroni attaqua les habitants de Phanari, et
+ceux de Caritène, réunis aux Turcs sur les bords de la Rhouphia.
+Elle fut aussi de cette bataille de Valtetsio, du 17 mai, qui
+amena la déroute de l'armée de Moustapha-bey. Plus
+particulièrement encore, elle se distingua à ce siège de
+Tripolitza, où les Spartiates traitaient les Turcs de «lâches
+Persans», où les Turcs traitaient les Grecs de «faibles lièvres de
+Laconie»! Mais, cette fois, les lièvres eurent le dessus. Le 5
+octobre, la capitale du Péloponnèse, n'ayant pu être débloquée par
+la flotte turque, dut capituler, et, malgré la convention, fut
+mise à feu et à sang, pendant trois jours -- ce qui coûta la vie,
+au dedans comme au dehors, à dix mille Ottomans de tout âge et de
+tout sexe.
+
+L'année suivante, le 4 mars, ce fut pendant un combat naval
+qu'Andronika, embarquée sous les ordres de l'amiral Miaoulis, vit
+les vaisseaux turcs s'enfuir, après une lutte de cinq heures, et
+chercher un refuge au port de Zante. Mais, sur un de ces
+vaisseaux, elle avait reconnu son fils, qui pilotait l'escadre
+ottomane à travers le golfe de Patras!... Ce jour-là, sous le coup
+de cette honte, elle s'élança au plus fort de la mêlée pour y
+chercher la mort... La mort ne voulut pas d'elle.
+
+Et pourtant, Nicolas Starkos devait aller plus loin encore dans
+cette voie criminelle! Quelques semaines plus tard, ne se
+joignait-il pas à Kari-Ali qui bombardait la ville de Scio dans
+l'île de ce nom? N'avait-il pas sa part de ces épouvantables
+massacres, où périrent vingt-trois mille chrétiens, sans compter
+quarante-sept mille qui furent vendus comme esclaves sur les
+marchés de Smyrne? Et l'un des bâtiments qui transporta une partie
+de ces malheureux aux côtes barbaresques, n'était-il pas commandé
+par le fils même d'Andronika -- un Grec qui vendait ses frères!
+
+Pendant la période suivante, dans laquelle les Hellènes allaient
+avoir à résister aux armées combinées des Turcs et des Égyptiens,
+Andronika ne cessa pas un instant d'imiter ces héroïques femmes,
+dont les noms ont été cités plus haut.
+
+Lamentable époque, surtout pour la Morée. Ibrahim venait d'y
+lancer ses farouches Arabes, plus féroces que les Ottomans.
+Andronika était de ces quatre mille combattants que Colocotroni,
+nommé commandant en chef des troupes du Péloponnèse, avait
+seulement pu réunir autour de lui. Mais Ibrahim, après avoir
+débarqué onze mille hommes sur la côte messénienne, s'était
+d'abord occupé de débloquer Coron et Patras; puis, il s'était
+emparé de Navarin, dont la citadelle devait lui assurer une base
+d'opérations, et le port lui donner un abri sûr pour sa flotte.
+Ensuite ce fut Argos qu'il incendia, Tripolitza dont il prit
+possession -- ce qui lui permit, jusqu'à l'hiver, d'exercer ses
+ravages à travers les provinces avoisinantes. Plus
+particulièrement, la Messénie subit ces horribles dévastations.
+Aussi Andronika dut-elle souvent fuir jusqu'au fond du Magne pour
+ne pas tomber entre les mains des Arabes. Cependant, elle ne
+songeait pas à prendre du repos. Peut-on reposer sur une terre
+opprimée? On la retrouve dans les campagnes de 1825 et de 1826, au
+combat des défilés de Verga, après lequel Ibrahim recula sur
+Polyaravos, où les Maniotes du Nord parvinrent à le repousser
+encore. Puis, elle se joignit aux réguliers du colonel Fabvier,
+pendant la bataille de Chaidari, au mois de juillet 1826. Là,
+grièvement blessée, elle ne dut qu'au courage d'un jeune Français,
+engagé sous le drapeau des Philhellènes, d'échapper aux
+impitoyables soldats de Kioutagi.
+
+Pendant plusieurs mois, la vie d'Andronika fut en péril. Sa
+constitution robuste la sauva; mais l'année 1826 se termina, sans
+qu'elle eût retrouvé assez de force pour reprendre part à la
+lutte.
+
+Ce fut dans ces circonstances qu'au mois d'août 1827, elle revint
+dans les provinces du Magne. Elle voulait revoir sa maison de
+Vitylo. Un singulier hasard y ramenait son fils le même jour... On
+sait le résultat de la rencontre d'Andronika avec Nicolas Starkos,
+et comment ce fut une suprême malédiction qu'elle lui jeta du
+seuil de la maison paternelle.
+
+Et maintenant, n'ayant plus rien qui la retînt au sol natal,
+Andronika allait continuer à combattre tant que la Grèce n'aurait
+pas recouvré son indépendance.
+
+Les choses en étaient donc à ce point, le 10 mars 1827, au moment
+où la veuve de Starkos reprenait les routes du Magne pour
+rejoindre les Grecs du Péloponnèse, qui, pied à pied, disputaient
+leur territoire aux soldats d'Ibrahim.
+
+
+
+
+IV
+
+Triste maison d'un riche
+
+
+Pendant que la _Karysta_ se dirigeait vers le nord pour une
+destination connue seulement de son capitaine, il se passait à
+Corfou un fait qui, pour être d'ordre privé, n'en devait pas moins
+attirer l'attention publique sur les principaux personnages de
+cette histoire.
+
+On sait que, depuis 1815, par suite des traités qui portent cette
+date, le groupe des îles Ioniennes avait été placé sous le
+protectorat de l'Angleterre, après avoir accepté celui de la
+France jusqu'en 1814.[2]
+
+De tout ce groupe qui comprend Cérigo, Zante, Ithaque, Céphalonie,
+Leucade, Paxos et Corfou, cette dernière île, la plus
+septentrionale, est aussi la plus importante. C'est l'ancienne
+Corcyre. Or, une île qui eut pour roi Alcinoüs, l'hôte généreux de
+Jason et de Médée, qui, plus tard, accueillit le sage Ulysse,
+après la guerre de Troie, a bien droit à tenir une place
+considérable dans l'histoire ancienne. Après avoir été en lutte
+avec les Francs, les Bulgares, les Sarrasins, les Napolitains,
+ravagée au seizième siècle par Barberousse, protégée au dix-
+huitième par le comte de Schulembourg, et, à la fin du premier
+empire, défendue par le général Donzelot, elle était alors la
+résidence d'un Haut Commissaire anglais.
+
+À cette époque, ce Haut Commissaire était sir Frederik Adam,
+gouverneur des îles Ioniennes. En vue des éventualités que pouvait
+provoquer la lutte des Grecs contre les Turcs, il avait toujours
+sous la main quelques frégates destinées à faire la police de ces
+mers. Et il ne fallait pas moins que des bâtiments de haut bord
+pour maintenir l'ordre dans cet archipel, livré aux Grecs, aux
+Turcs, aux porteurs de lettres de marque, sans parler des pirates,
+n'ayant d'autre commission que celle qu'ils s'arrogeaient de
+piller à leur convenance les navires de toute nationalité.
+
+On rencontrait alors à Corfou un certain nombre d'étrangers, et,
+plus particulièrement, de ceux qui avaient été attirés, depuis
+trois ou quatre ans, par les diverses phases de la guerre de
+l'Indépendance. C'était de Corfou que les uns s'embarquaient pour
+aller rejoindre. C'était à Corfou que venaient s'installer les
+autres, auxquels d'excessives fatigues imposaient un repos de
+quelque temps.
+
+Parmi ces derniers, il convient de citer un jeune Français.
+Passionné pour cette noble cause, depuis cinq ans, il avait pris
+une part active et glorieuse aux principaux événements dont la
+péninsule hellénique était le théâtre.
+
+Henry d'Albaret, lieutenant de vaisseau de la marine royale, un
+des plus jeunes officiers de son grade, maintenant en congé
+illimité, était venu se ranger, dès le début de la guerre, sous le
+drapeau des Philhellènes français. Âgé de vingt-neuf ans, de
+taille moyenne, d'une constitution robuste, qui le rendait propre
+à supporter toutes les fatigues du métier de marin, ce jeune
+officier, par la grâce de ses manières, la distinction de sa
+personne, la franchise de son regard, le charme de sa physionomie,
+la sûreté de ses relations, inspirait dès l'abord une sympathie
+qu'une plus longue intimité ne pouvait qu'accroître.
+
+Henry d'Albaret appartenait à une riche famille, parisienne
+d'origine. Il avait à peine connu sa mère. Son père était mort à
+peu près à l'époque de sa majorité, c'est-à-dire deux ou trois ans
+après sa sortie de l'école navale. Maître d'une assez belle
+fortune, il n'avait point pensé que ce fût une raison d'abandonner
+son métier de marin. Au contraire. Il continua donc à suivre cette
+carrière -- l'une des plus belles qui soient au monde -- et il
+était lieutenant de vaisseau quand le pavillon grec fut arboré en
+face du croissant turc dans la Grèce du Nord et le Péloponnèse.
+
+Henry d'Albaret n'hésita pas. Comme tant d'autres braves jeunes
+gens irrésistiblement entraînés par ce mouvement, il accompagna
+les volontaires que des officiers français allaient guider
+jusqu'aux confins de l'Europe orientale. Il fut de ces premiers
+Philhellènes qui versèrent leur sang pour la cause de
+l'indépendance. Dès l'année 1822, il se trouvait parmi ces
+glorieux vaincus de Maurocordato, à la fameuse bataille d'Arta,
+et, parmi les vainqueurs, au premier siège de Missolonghi. Il
+était là, l'année suivante, quand succomba Marco Botsaris. Pendant
+l'année 1824, il prit part, non sans éclat, à ces combats
+maritimes qui vengèrent les Grecs des victoires de Méhémet-Ali.
+Après la défaite de Tripolitza, en 1825, il commandait un parti de
+réguliers sous les ordres du colonel Fabvier. En juillet 1826, il
+se battait à Chaidari, où il sauvait la vie d'Andronika Starkos,
+que foulaient aux pieds les chevaux de Kioutagi -- bataille
+terrible dans laquelle les Philhellènes firent d'irréparables
+pertes.
+
+Cependant, Henry d'Albaret ne voulut point abandonner son chef,
+et, peu de temps après, il le rejoignit à Méthènes.
+
+À ce moment, l'Acropole d'Athènes était défendue par le commandant
+Gouras, ayant quinze cents hommes sous ses ordres. Là, dans cette
+citadelle, s'étaient réfugiés cinq cents femmes et enfants, qui
+n'avaient pu fuir au moment où les Turcs s'emparaient de la ville.
+Gouras avait des vivres pour un an, un matériel de quatorze canons
+et de trois obusiers, mais les munitions allaient lui manquer.
+
+Fabvier résolut alors de ravitailler l'Acropole. Il demanda des
+hommes de bonne volonté pour le seconder dans cet audacieux
+projet. Cinq cent trente répondirent à son appel; parmi eux,
+quarante Philhellènes; parmi ces quarante et à leur tête, Henry
+d'Albaret. Chacun de ces hardis partisans se munit d'un sac de
+poudre, et, sous les ordres de Fabvier, ils s'embarquèrent à
+Méthènes.
+
+Le 13 décembre, ce petit corps débarque presque au pied de
+l'Acropole. Un rayon de lune le signale. La fusillade des Turcs
+l'accueille. Fabvier crie: «En avant!» Chaque homme, sans
+abandonner son sac de poudre, qui peut le faire sauter d'un
+instant à l'autre, franchit le fossé et pénètre dans la citadelle,
+dont les portes sont ouvertes. Les assiégés repoussent
+victorieusement les Turcs. Mais Fabvier est blessé, son second est
+tué, Henry d'Albaret tombe, frappé d'une balle. Les réguliers et
+leurs chefs étaient maintenant enfermés dans la citadelle avec
+ceux qu'ils étaient venus secourir si hardiment et qui ne
+voulaient plus les en laisser sortir.
+
+Là, le jeune officier, souffrant d'une blessure qui fort
+heureusement n'était pas grave, dut partager les misères des
+assiégés, réduits à quelques rations d'orge pour toute nourriture.
+Six mois se passèrent, avant que la capitulation de l'Acropole,
+consentie par Kioutagi, lui rendît la liberté. Ce fut seulement le
+5 juin 1827 que Fabvier, ses volontaires et les assiégés purent
+quitter la citadelle d'Athènes et s'embarquer sur des navires qui
+les transportèrent à Salamine.
+
+Henry d'Albaret, très faible encore, ne voulut point s'arrêter
+dans cette ville et il fit voile pour Corfou. Là, depuis deux
+mois, il se refaisait de ses fatigues, en attendant l'heure
+d'aller reprendre son poste au premier rang, lorsque le hasard
+vint donner un nouveau mobile à sa vie, qui n'avait été
+jusqu'alors que la vie d'un soldat.
+
+Il y avait à Corfou, à l'extrémité de la Strada Reale, une vieille
+maison de peu d'apparence, moitié grecque, moitié italienne
+d'aspect. Dans cette maison demeurait un personnage, qui se
+montrait peu, mais dont on parlait beaucoup. C'était le banquier
+Elizundo. Était-ce un sexagénaire ou un septuagénaire, on n'aurait
+pu le dire. Depuis une vingtaine d'années, il habitait cette
+sombre demeure, dont il ne sortait guère. Mais, s'il n'en sortait
+pas, bien des gens de tous pays et de toute condition -- clients
+assidus de son comptoir -- l'y venaient visiter. Très
+certainement, il se faisait des affaires considérables dans cette
+maison de banque, dont l'honorabilité était parfaite. Elizundo
+passait, d'ailleurs, pour être extrêmement riche. Nul crédit, dans
+les îles Ioniennes et jusque chez ses confrères dalmates de Zara
+ou de Raguse, n'aurait pu rivaliser avec le sien. Une traite,
+acceptée par lui, valait de l'or. Sans doute, il ne se livrait pas
+imprudemment. Il paraissait même très serré en affaires. Les
+références, il les lui fallait excellentes, les garanties, il les
+voulait complètes; mais sa caisse semblait inépuisable.
+Circonstance à noter, Elizundo faisait presque tout lui-même,
+n'employant qu'un homme de sa maison, dont il sera parlé plus
+tard, pour tenir les écritures sans importance. Il était à la fois
+son propre caissier et son propre teneur de livres. Pas une traite
+qui ne fût libellée, pas une lettre qui n'eût été écrite de sa
+main. Aussi, jamais un commis du dehors ne s'était-il assis au
+bureau du comptoir. Cela ne contribuait pas peu à assurer le
+secret de ses affaires.
+
+Quelle était l'origine de ce banquier? On le disait Illyrien ou
+Dalmate; mais, à cet égard, on ne savait rien de précis. Muet sur
+son passé, muet sur son présent, il ne frayait point avec la
+société corfiote. Lorsque le groupe avait été placé sous le
+protectorat de la France, son existence était déjà ce qu'elle
+était restée depuis qu'un gouverneur anglais exerçait son autorité
+sur les îles Ioniennes. Sans doute, il ne fallait pas prendre à la
+lettre ce qui se disait de sa fortune, que le bruit public
+chiffrait par centaines de millions; mais il devait être, il était
+très riche, bien que son train fût celui d'un homme modeste dans
+ses besoins et ses goûts.
+
+Elizundo était veuf, il l'était même lorsqu'il vint s'établir à
+Corfou avec une petite fille, alors âgée de deux ans. Maintenant,
+cette petite fille, qui se nommait Hadjine, en avait vingt-deux,
+et vivait dans cette demeure, toute aux soins du ménage.
+
+Partout, même en ces pays de l'Orient, où la beauté des femmes est
+incontestée, Hadjine Elizundo eût passé pour remarquablement
+belle, et cela malgré la gravité de sa physionomie un peu triste.
+Comment en eût-il été autrement dans ce milieu où s'était écoulé
+son jeune âge, sans une mère pour la guider, sans une compagne
+avec laquelle elle pût échanger ses premières pensées de jeune
+fille? Hadjine Elizundo était de taille moyenne mais élégante. Par
+son origine grecque, qu'elle tenait de sa mère, elle rappelait le
+type de ces belles jeunes femmes de Laconie, qui l'emportent sur
+toutes celles du Péloponnèse.
+
+Entre la fille et le père, l'intimité n'était pas et ne pouvait
+être profonde. Le banquier vivait seul, silencieux, réservé -- un
+de ces hommes qui détournent le plus souvent la tête et voilent
+leurs yeux comme si la lumière les blessait. Peu communicatif,
+aussi bien dans sa vie privée que dans sa vie publique, il ne se
+livrait jamais, même dans ses rapports avec les clients de sa
+maison. Comment Hadjine Elizundo eût-elle éprouvé quelque charme à
+cette existence murée, puisque, entre ces murs, c'est à peine si
+elle trouvait le coeur d'un père!
+
+Heureusement, près d'elle, il y avait un être bon, dévoué, aimant,
+qui ne vivait que pour sa jeune maîtresse, qui s'attristait de ses
+tristesses, dont la physionomie s'éclairait s'il la voyait
+sourire. Toute sa vie tenait dans celle d'Hadjine. À ce portrait,
+on pourrait croire qu'il s'agit d'un brave et fidèle chien, un de
+ces «aspirants à l'humanité», a dit Michelet, «un humble ami», a
+dit Lamartine. Non! ce n'était qu'un homme, mais il eût mérité
+d'être chien. Il avait vu naître Hadjine, il ne l'avait jamais
+quittée, il l'avait bercée enfant, il la servait jeune fille.
+
+C'était un Grec, nommé Xaris, un frère de lait de la mère
+d'Hadjine, qui l'avait suivie après son mariage avec le banquier
+de Corfou. Il était donc depuis plus de vingt ans dans la maison,
+occupant une situation au-dessus de celle d'un simple serviteur,
+aidant même Elizundo, lorsqu'il ne s'agissait que de quelques
+écritures à passer.
+
+Xaris, comme certains types de la Laconie, était de haute taille,
+large d'épaules, d'une force musculaire exceptionnelle. Belle
+figure, beaux yeux francs, nez long et arqué que soulignaient de
+superbes moustaches noires. Sur sa tête, la calotte de laine
+sombre; à sa ceinture, l'élégante fustanelle de son pays.
+
+Lorsque Hadjine Elizundo sortait, soit pour les besoins du ménage,
+soit pour se rendre à l'église catholique de Saint-Spiridion, soit
+pour aller respirer quelque peu de cet air marin qui n'arrivait
+guère jusqu'à la maison de la Strada Reale, Xaris l'accompagnait.
+Bien des jeunes Corfiotes l'avaient ainsi pu voir sur l'Esplanade
+et même dans les rues du faubourg de Kastradès qui s'étend le long
+de la baie de ce nom. Plus d'un avait tenté d'arriver jusqu'à son
+père. Qui n'eût été entraîné par la beauté de la jeune fille, et
+peut-être aussi par les millions de la maison Elizundo? Mais, à
+toutes les propositions de ce genre, Hadjine avait répondu
+négativement. De son côté, le banquier ne s'était jamais entremis
+pour modifier sa résolution. Et pourtant, l'honnête Xaris eût
+donné, pour que sa jeune maîtresse fût heureuse en ce monde, toute
+la part de bonheur auquel un dévouement sans bornes lui donnait
+droit dans l'autre!
+
+Telle était donc cette maison sévère, triste, comme isolée dans un
+coin de la capitale de l'ancienne Corcyre; tel, cet intérieur au
+milieu duquel les hasards de sa vie allaient introduire Henry
+d'Albaret.
+
+Ce furent des rapports d'affaires qui s'établirent, tout d'abord,
+entre le banquier et l'officier français. En quittant Paris,
+celui-ci avait pris des traites importantes sur la maison
+Elizundo. Ce fut à Corfou qu'il vint les toucher. Ce fut de Corfou
+qu'il tira ensuite tout l'argent dont il eut besoin pendant ses
+campagnes de Philhellène. À plusieurs reprises, il revint dans
+l'île, et c'est ainsi qu'il fit la connaissance d'Hadjine
+Elizundo. La beauté de la jeune fille l'avait frappé. Son souvenir
+le suivit sur les champs de bataille de la Morée et de l'Attique.
+
+Après la reddition de l'Acropole, Henry d'Albaret n'eut rien de
+mieux à faire que de revenir à Corfou. Il était mal remis de sa
+blessure. Les fatigues excessives du siège avaient altéré sa
+santé. Là, tout en vivant en dehors de la maison du banquier, il y
+trouva chaque jour une hospitalité de quelques heures, qu'aucun
+étranger n'avait pu jusqu'alors obtenir.
+
+Il y avait trois mois environ que Henry d'Albaret vivait ainsi.
+Peu à peu, ses visites à Elizundo, qui ne furent d'abord que des
+visites d'affaires, devinrent plus intéressées en devenant
+quotidiennes. Hadjine plaisait beaucoup au jeune officier. Comment
+ne s'en serait-elle pas aperçue, en le trouvant si assidu près
+d'elle, tout entier au charme de l'entendre et de la voir! De son
+côté, ces soins que nécessitait l'état de sa santé fort
+compromise, elle n'avait point hésité à les lui rendre. Henry
+d'Albaret ne put se trouver que très bien d'un pareil régime.
+
+D'ailleurs, Xaris ne cachait point la sympathie que lui inspirait
+le caractère si franc, si aimable, d'Henry d'Albaret, auquel il
+s'attachait, lui, de plus en plus.
+
+«Tu as raison, Hadjine, répétait-il souvent à la jeune fille. La
+Grèce est ta patrie comme elle est la mienne, et il ne faut pas
+oublier que, si ce jeune officier a souffert, c'est en combattant
+pour elle!
+
+-- Il m'aime!» dit-elle un jour à Xaris.
+
+Et cela, la jeune fille le dit avec la simplicité qu'elle mettait
+en toutes choses.
+
+«Eh bien, il faut te laisser aimer! répondit Xaris. Ton père
+vieillit, Hadjine! Moi, je ne serai pas toujours là!... Où
+trouverais-tu, dans la vie, un plus sûr protecteur qu'Henry
+d'Albaret?»
+
+Hadjine n'avait rien répondu. Il aurait fallu dire que, si elle se
+savait aimée, elle aimait aussi. Une réserve toute naturelle lui
+défendait d'avouer ce sentiment, même à Xaris.
+
+Cependant, les choses en étaient là. Ce n'était plus un secret
+pour personne dans la société corfiote. Avant même qu'il en eût
+été officiellement question, on parlait du mariage d'Henry
+d'Albaret et d'Hadfjine Elizundo, comme s'il eût été décidé.
+
+Il convient de faire observer que le banquier n'avait point paru
+regretter les assiduités du jeune officier auprès de sa fille.
+Ainsi que le disait Xaris, il se sentait vieillir, et rapidement.
+Quelle que fût la sécheresse de son coeur, il devait craindre
+qu'Hadjine ne restât seule dans la vie, bien qu'il sût à quoi s'en
+tenir sur la fortune dont elle hériterait. Cette question
+d'argent, d'ailleurs, n'avait jamais été pour intéresser Henry
+d'Albaret. Que la fille du banquier fût riche ou non, cela n'était
+pas de nature à le préoccuper, même un instant. L'amour qu'il
+éprouvait pour cette jeune fille prenait naissance dans des
+sentiments bien autrement élevés, non dans des intérêts vulgaires.
+C'était pour sa bonté autant que pour sa beauté qu'il l'aimait.
+C'était pour cette vive sympathie que lui inspirait la situation
+d'Hadjine dans ce triste milieu. C'était pour la noblesse de ses
+idées, la grandeur de ses vues, pour l'énergie de coeur dont il la
+sentait capable, si jamais elle était mise à même de la montrer.
+
+Et cela se comprenait bien, lorsque Hadjine parlait de la Grèce
+opprimée et des efforts surhumains que ses enfants faisaient pour
+la rendre libre. Sur ce terrain, les deux jeunes gens ne pouvaient
+se rencontrer que dans le plus complet accord.
+
+Aussi, que d'heures émues ils passèrent en causant de toutes ces
+choses dans cette langue grecque qu'Henry d'Albaret parlait
+maintenant comme la sienne! Quelle joie intimement partagée,
+lorsque un succès maritime venait compenser les revers dont la
+Morée ou l'Attique étaient le théâtre! Il fallut qu'Henry
+d'Albaret racontât en détail toutes les affaires auxquelles il
+avait pris part, qu'il redît les noms des nationaux et des
+étrangers qui s'illustraient dans ces luttes sanglantes, et ceux
+de ces femmes que, libre d'elle-même, Hadjine Elizundo eût voulu
+imiter -- Bobolina, Modena, Zacharias, Kaïdos, sans oublier cette
+courageuse Andronika que le jeune officier avait arrachée au
+massacre de Chaidari.
+
+Et même, un jour, Henry d'Albaret, ayant prononcé le nom de cette
+femme, Elizundo, qui écoutait cette conversation, fit un mouvement
+de nature à attirer l'attention de sa fille.
+
+«Qu'avez-vous, mon père? demanda-t-elle.
+
+-- Rien», répondit le banquier.
+
+Puis, s'adressant au jeune officier du ton d'un homme qui veut
+paraître indifférent à ce qu'il dit:
+
+«Vous avez connu cette Andronika? demanda-t-il.
+
+-- Oui, monsieur Elizundo.
+
+-- Et savez-vous ce qu'elle est devenue?
+
+-- Je l'ignore, répondit Henry d'Albaret. Après le combat de
+Chaidari, je pense qu'elle a dû regagner les provinces du Magne
+qui est son pays natal. Mais, un jour ou l'autre, je m'attends à
+la voir reparaître sur les champs de bataille de la Grèce...
+
+-- Oui! ajouta Hadjine, là où il faut être!»
+
+Pourquoi Elizundo avait-il fait cette question à propos
+d'Andronika? Personne ne le lui demanda. Il n'eût certainement
+répondu que d'une façon évasive. Mais cela ne laissa pas de
+préoccuper sa fille, peu au courant des relations du banquier.
+Pouvait-il donc y avoir un lien quelconque entre son père et cette
+Andronika qu'elle admirait? D'ailleurs, en ce qui concernait la
+guerre de l'Indépendance, Elizundo était d'une absolue réserve. À
+quel parti allaient ses voeux, aux oppresseurs ou aux opprimés? Il
+eût été difficile de le dire -- si tant est qu'il fût homme à
+faire des voeux pour quelqu'un ou pour quelque chose. Ce qui était
+certain, c'est que son courrier lui apportait au moins autant de
+lettres expédiées de la Turquie que de la Grèce.
+
+Mais, il importe de le répéter, bien que le jeune officier se fût
+dévoué à la cause des Hellènes, Elizundo ne lui en avait pas moins
+fait bon accueil dans sa maison.
+
+Cependant, Henry d'Albaret ne pouvait y prolonger son séjour.
+Remis maintenant de ses fatigues, il était décidé à faire jusqu'au
+bout ce qu'il considérait comme un devoir. Il en parlait souvent à
+la jeune fille.
+
+«C'est votre devoir, en effet! lui répondait Hadjine. Quelque
+douleur que puisse me causer votre départ, Henry, je comprends que
+vous devez rejoindre vos compagnons d'armes! Oui! tant que la
+Grèce n'aura pas retrouvé son indépendance, il faut lutter pour
+elle!
+
+-- Je partirai, Hadjine, je vais partir! dit un jour Henry
+d'Albaret. Mais, si je pouvais emporter avec moi la certitude que
+vous m'aimez comme je vous aime...
+
+-- Henry, je n'ai aucun motif de cacher les sentiments que vous
+m'inspirez, répondit Hadjine. Je ne suis plus une enfant, et c'est
+avec le sérieux qui convient que j'envisage l'avenir. J'ai foi en
+vous, ajouta-t-elle en lui tendant les mains, ayez foi en moi!
+Telle vous me laisserez en partant, telle vous me retrouverez au
+retour!»
+
+Henry d'Albaret avait pressé la main que lui donnait Hadjine comme
+gage de ses sentiments.
+
+«Je vous remercie de toute mon âme! répondit-il. Oui! nous sommes
+bien l'un à l'autre... déjà! Et si notre séparation n'en est que
+plus pénible, du moins emporterai-je cette assurance avec moi que
+je suis aimé de vous!... Mais, avant mon départ, Hadjine, je veux
+avoir parlé à votre père!... Je veux être certain qu'il approuve
+notre amour, et qu'aucun obstacle ne viendra de lui...
+
+-- Vous agirez sagement, Henry, répondit la jeune fille. Ayez sa
+promesse comme vous avez la mienne!»
+
+Et Henry d'Albaret ne dut pas tarder à le faire, car il s'était
+décidé à reprendre du service sous le colonel Fabvier.
+
+En effet, les choses allaient de mal en pis pour la cause de
+l'indépendance. La convention de Londres n'avait encore produit
+aucun effet utile, et l'on pouvait se demander si les puissances
+ne s'en tiendraient pas, vis-à-vis du sultan, à des observations
+purement officieuses, et par conséquent toutes platoniques.
+
+D'ailleurs, les Turcs, infatués de leurs succès, paraissaient
+assez peu disposés à rien céder de leurs prétentions. Bien que
+deux escadres, l'une anglaise, commandée par l'amiral Codrington,
+l'autre française, sous les ordres de l'amiral de Rigny,
+parcourussent alors la mer Égée, et, bien que le gouvernement grec
+fût venu s'installer à Égine pour y délibérer dans de meilleures
+conditions de sécurité, les Turcs faisaient preuve d'une
+opiniâtreté qui les rendait redoutables.
+
+On le comprenait, du reste, en voyant toute une flotte de quatre-
+vingt-douze navires ottomans, égyptiens et tunisiens, que la vaste
+rade de Navarin venait de recevoir à la date du 7 septembre. Cette
+flotte portait un immense approvisionnement qu'Ibrahim allait
+prendre pour subvenir aux besoins d'une expédition qu'il préparait
+contre les Hydriotes.
+
+Or, c'était à Hydra qu'Henry d'Albaret avait résolu de rejoindre
+le corps des volontaires. Cette île, située à l'extrémité de
+l'Argolide, est l'une des plus riches de l'Archipel. De son sang,
+de son argent, après avoir tant fait pour la cause des Hellènes
+que défendaient ses intrépides marins, Tombasis, Miaoulis,
+Tsamados, si redoutés des capitans turcs, elle se voyait alors
+menacée des plus terribles représailles.
+
+Henry d'Albaret ne pouvait donc tarder à quitter Corfou, s'il
+voulait devancer à Hydra les soldats d'Ibrahim. Aussi, son départ
+fut-il définitivement fixé au 21 octobre.
+
+Quelques jours avant, ainsi que cela avait été convenu, le jeune
+officier vint trouver Elizundo et lui demanda la main de sa fille.
+Il ne lui cacha pas qu'Hadjine serait heureuse qu'il voulût bien
+approuver sa démarche. D'ailleurs, il ne s'agissait que d'obtenir
+son assentiment. Le mariage ne serait célébré qu'au retour d'Henry
+d'Albaret. Son absence, il l'espérait du moins, ne pouvait plus
+être de longue durée.
+
+Le banquier connaissait la situation du jeune officier, l'état de
+sa fortune, la considération dont jouissait sa famille en France.
+Il n'avait donc point à provoquer d'explication à cet égard. De
+son côté, son honorabilité était parfaite, et jamais le moindre
+bruit défavorable n'avait couru sur sa maison. Au sujet de sa
+propre fortune, comme Henry d'Albaret ne lui en parla même pas, il
+garda le silence. Quant à la proposition elle-même, Elizundo
+répondit qu'elle lui agréait. Ce mariage ne pouvait que le rendre
+heureux, puisqu'il devait faire le bonheur de sa fille.
+
+Tout cela fut dit assez froidement, mais l'important était que
+cela eût été dit. Henry d'Albaret avait maintenant la parole
+d'Elizundo, et, en échange, le banquier reçut de sa fille un
+remerciement qu'il prit avec sa réserve accoutumée.
+
+Tout semblait donc aller pour la plus grande satisfaction des deux
+jeunes gens, et, il faut ajouter, pour le plus parfait
+contentement de Xaris. Cet excellent homme pleura comme un enfant,
+et il eût volontiers pressé le jeune officier sur sa poitrine!
+
+Cependant, Henry d'Albaret n'avait plus que peu de temps à rester
+près d'Hadjine Elizundo. C'était sur un brick levantin qu'il avait
+pris la résolution de s'embarquer, et ce brick devait quitter
+Corfou, le 21 du mois, à destination d'Hydra.
+
+Ce que furent ces derniers jours qui se passèrent dans la maison
+de la Strada Reale, on le devine sans qu'il soit nécessaire d'y
+insister. Henry d'Albaret et Hadjine ne se quittèrent pas d'une
+heure. Ils causaient longuement dans la salle basse, au rez-de-
+chaussée de la triste habitation. La noblesse de leurs sentiments
+donnait à ces entretiens un charme pénétrant qui en adoucissait la
+note un peu sérieuse. L'avenir, ils se disaient qu'il était à eux,
+si le présent, pour ainsi dire, leur échappait encore. Ce fut donc
+ce présent qu'ils voulurent envisager avec sang-froid. Tous deux
+en calculèrent les chances, bonnes ou mauvaises, mais sans
+découragement, sans faiblesse. Et, en parlant ainsi, ils ne
+cessaient de s'exalter pour cette cause, à laquelle Henry
+d'Albaret allait encore se dévouer.
+
+Un soir, le 20 octobre, pour la dernière fois, ils se redisaient
+ces choses, mais avec plus d'émotion peut-être. C'était le
+lendemain que le jeune officier devait partir.
+
+Soudain, Xaris entra dans la salle. Il ne pouvait parler. Il était
+haletant. Il avait couru, et quelle course! En quelques minutes,
+ses robustes jambes l'avaient ramené, à travers toute la ville,
+depuis la citadelle jusqu'à l'extrémité de la Strada Reale.
+
+«Eh bien, que veux-tu?... Qu'as-tu, Xaris?... Pourquoi cette
+émotion?... demanda Hadjine.
+
+-- Ce que j'ai... ce que j'ai!... Une nouvelle!... Une
+importante... une grave nouvelle!
+
+-- Parlez!... parlez!... Xaris! dit à son tour Henry d'Albaret, ne
+sachant s'il devait se réjouir ou s'inquiéter.
+
+-- Je ne peux pas!... Je ne peux pas! répondait Xaris, que son
+émotion étranglait positivement.
+
+-- S'agit-il donc d'une nouvelle de la guerre? demanda la jeune
+fille, en lui prenant la main.
+
+-- Oui!... Oui!
+
+-- Mais parle donc!... répétait-elle. Parle donc, mon bon
+Xaris!... Qu'y a-t-il? C'est ainsi qu'Henry d'Albaret et Hadjine
+apprirent la nouvelle de la bataille navale du 20 octobre.
+
+Le banquier Elizundo venait d'entrer dans la salle, au bruit de
+cet envahissement de Xaris. Lorsqu'il sut ce dont il s'agissait,
+ses lèvres se serrèrent involontairement, son front se contracta,
+mais il ne témoigna ni satisfaction ni déplaisir, tandis que les
+deux jeunes gens laissaient franchement déborder leur coeur.
+
+La nouvelle de la bataille de Navarin venait, en effet, d'arriver
+à Corfou. À peine se fut-elle répandue dans toute la ville qu'on
+en connut presque aussitôt les détails, apportés télégraphiquement
+par les appareils aériens de la côte albanaise.
+
+Les escadres anglaise et française, auxquelles s'était réunie
+l'escadre russe, comprenant vingt-sept vaisseaux et douze cent
+soixante-seize canons, avaient attaqué la flotte ottomane en
+forçant les passes de la rade de Navarin. Bien que les Turcs
+fussent supérieurs en nombre, puisqu'ils comptaient soixante
+vaisseaux de toute grandeur, armés de dix-neuf cent quatre-vingt-
+quatorze canons, ils venaient d'être vaincus. Plusieurs de leurs
+navires avaient coulé ou sauté avec un grand nombre d'officiers et
+de matelots. Ibrahim ne pouvait donc plus rien attendre de la
+marine du sultan pour l'aider dans son expédition contre Hydra.
+
+C'était là un fait d'une importance considérable. En effet, il
+devait être le point de départ d'une nouvelle période pour les
+affaires de Grèce. Bien que les trois puissances fussent décidées
+d'avance à ne point tirer parti de cette victoire en écrasant la
+Porte, il paraissait certain que leur accord finirait par arracher
+le pays des Hellènes à la domination ottomane, certain aussi que,
+dans un temps plus ou moins court, l'autonomie du nouveau royaume
+serait faite.
+
+Ainsi en jugea-t-on dans la maison du banquier Elizundo. Hadjine,
+Henry d'Albaret, Xaris, avaient battu des mains. Leur joie trouva
+un écho dans toute la ville. C'était l'indépendance que les canons
+de Navarin venaient d'assurer aux enfants de la Grèce.
+
+Et tout d'abord, les desseins du jeune officier furent absolument
+modifiés par cette victoire des puissances alliées, ou plutôt --
+car l'expression est meilleure -- par cette défaite de la marine
+turque. Par suite, Ibrahim devait renoncer à entreprendre la
+campagne qu'il méditait contre Hydra. Aussi n'en fut-il plus
+question.
+
+De là, un changement dans les projets formés par Henry d'Albaret
+avant cette date du 20 octobre. Il n'était plus nécessaire qu'il
+allât rejoindre les volontaires accourus à l'aide des Hydriotes.
+Il résolut donc d'attendre à Corfou les événements qui allaient
+être la conséquence naturelle de cette bataille de Navarin.
+
+Quoi qu'il en fût, le sort de la Grèce ne pouvait plus être
+douteux. L'Europe ne la laisserait pas écraser. Avant peu, dans
+toute la péninsule hellénique, le croissant aurait cédé la place
+au drapeau de l'indépendance. Ibrahim, déjà réduit à occuper le
+centre et les villes littorales du Péloponnèse, serait enfin
+contraint à les évacuer.
+
+Dans ces conditions, sur quel point de la péninsule se fût dirigé
+Henry d'Albaret? Sans doute, le colonel Fabvier se préparait à
+quitter Mitylène pour aller faire campagne contre les Turcs dans
+l'île de Scio: mais ses préparatifs n'étaient pas achevés, et ils
+ne le seraient pas avant quelque temps. Il n'y avait donc pas lieu
+de songer à un départ immédiat.
+
+C'est ainsi que le jeune officier jugea la situation. C'est ainsi
+qu'Hadjine la jugea avec lui. Donc plus aucun motif pour remettre
+le mariage. Elizundo, d'ailleurs, ne fit aucune objection à ce
+qu'il s'accomplît sans retard. Aussi, sa date fut-elle fixée à dix
+jours de là, c'est-à-dire à la fin du mois d'octobre.
+
+Il est inutile d'insister sur les sentiments que l'approche de
+leur union fit naître dans le coeur des deux fiancés. Plus de
+départ pour cette guerre dans laquelle Henry d'Albaret pouvait
+laisser la vie! Plus rien de cette attente douloureuse pendant
+laquelle Hadjine eût compté les jours et les heures! Xaris, s'il
+est possible, était encore le plus heureux de toute la maison. Il
+se fût agi de son propre mariage que sa joie n'aurait pas été plus
+débordante. Il n'était pas jusqu'au banquier dont, malgré sa
+froideur habituelle, la satisfaction ne fût visible. C'était
+l'avenir de sa fille assuré.
+
+On convint que les choses seraient faites simplement, et il parut
+inutile que la ville entière fût invitée à cette cérémonie. Ni
+Hadjine, ni Henry d'Albaret n'étaient de ceux qui veulent tant de
+témoins à leur bonheur. Mais cela nécessitait toujours quelques
+préparatifs, dont ils s'occupèrent sans ostentation.
+
+On était au 23 octobre. Il n'y avait plus que sept jours à
+attendre avant la célébration du mariage. Il ne semblait donc pas
+qu'il pût y avoir d'obstacle à redouter, de retard à craindre. Et
+pourtant, un fait se produisit qui aurait très vivement inquiété
+Hadjine et Henry d'Albaret, s'ils en eussent eu connaissance.
+
+Ce jour-là, dans son courrier du matin, Elizundo trouva une
+lettre, dont la lecture lui porta un coup inattendu. Il la
+froissa, il la déchira, il la brûla même -- ce qui dénotait un
+trouble profond chez un homme aussi maître de lui que le banquier.
+
+Et l'on aurait pu l'entendre murmurer ces mots:
+
+«Pourquoi cette lettre n'est-elle pas arrivée huit jours plus
+tard. Maudit soit celui qui l'a écrite!»
+
+
+
+
+V
+
+La côte messénienne
+
+
+Pendant toute la nuit, après avoir quitté Vitylo, la _Karysta_
+s'était dirigée vers le sud-ouest, de manière à traverser
+obliquement le golfe de Coron. Nicolas Starkos était redescendu
+dans sa cabine, et il ne devait pas reparaître avant le lever du
+jour.
+
+Le vent était favorable -- une de ces fraîches brises du sud-est
+qui règnent généralement dans ces mers, à la fin de l'été et au
+commencement du printemps, vers l'époque des solstices, lorsque se
+résolvent en pluie les vapeurs de la Méditerranée.
+
+Au matin, le cap Gallo fut doublé à l'extrémité de la Messénie, et
+les derniers sommets du Taygète, qui délimitent ses flancs
+abrupts, se noyèrent bientôt dans la buée du soleil levant.
+Lorsque la pointe du cap eut été dépassée, Nicolas Starkos reparut
+sur le pont de la sacolève. Son premier regard se porta vers
+l'est.
+
+La terre du Magne n'était plus visible. De ce côté maintenant, se
+dressaient les puissants contreforts du mont Hagios-Dimitrios, un
+peu en arrière du promontoire.
+
+Un instant, le bras du capitaine se tendit dans la direction du
+Magne. Était-ce un geste de menace? Était-ce un éternel adieu jeté
+à sa terre natale? Qui l'eût pu dire? Mais il n'avait rien de bon,
+le regard que lancèrent à ce moment les yeux de Nicolas Starkos!
+
+La sacolève, bien appuyée sous ses voiles carrées et sous ses
+voiles latines, prit les amures à tribord et commença à remonter
+dans le nord-ouest. Mais, comme le vent venait de terre, la mer se
+prêtait à toutes les conditions d'une navigation rapide.
+
+La _Karysta_ laissa sur la gauche les îles Oenusses, Cabrera,
+Sapienza et Venetico; puis, elle piqua droit à travers la passe,
+entre Sapienza et la terre, de manière à venir en vue de Modon.
+
+Devant elle se développait alors la côte messénienne avec le
+merveilleux panorama de ses montagnes, qui présentent un caractère
+volcanique très marqué. Cette Messénie était destinée à devenir,
+après la constitution définitive du royaume, un des treize nômes
+ou préfectures, dont se compose la Grèce moderne, en y comprenant
+les îles Ioniennes. Mais à cette époque, ce n'était encore qu'un
+des nombreux théâtres de la lutte, tantôt aux mains d'Ibrahim,
+tantôt aux mains des Grecs, suivant le sort des armes, comme elle
+fut autrefois le théâtre de ces trois guerres de Messénie,
+soutenues contre les Spartiates, et qu'illustrèrent les noms
+d'Aristomène et d'Épaminondas.
+
+Cependant, Nicolas Starkos, sans prononcer une seule parole, après
+avoir vérifié au compas la direction de la sacolève et observé
+l'apparence du temps, était allé s'asseoir à l'arrière.
+
+Sur ces entrefaites, différents propos s'échangèrent à l'avant
+entre l'équipage de la _Karysta_ et les dix hommes embarqués la
+veille à Vitylo -- en tout une vingtaine de marins, avec un simple
+maître pour les commander sous les ordres du capitaine. Il est
+vrai, le second de la sacolève n'était pas à bord en ce moment.
+
+Et voici ce qui se dit à propos de la destination actuelle de ce
+petit bâtiment, puis de la direction qu'il suivait en remontant
+les côtes de la Grèce. Il va de soi que les demandes étaient
+faites par les nouveaux et les réponses par les anciens de
+l'équipage.
+
+«Il ne parle pas souvent, le capitaine Starkos!
+
+-- Le plus rarement possible; mais quand il parle, il parle bien,
+et il n'est que temps de lui obéir!
+
+-- Et où va la _Karysta_?
+
+-- On ne sait jamais où va la Karysta.
+
+-- Par le diable! nous nous sommes engagés de confiance, et peu
+importe, après tout!
+
+-- Oui! et soyez sûrs que là où le capitaine nous mène, c'est là
+qu'il faut aller!
+
+-- Mais ce n'est pas avec ses deux petites caronades de l'avant
+que la _Karysta_ peut se hasarder à donner la chasse aux bâtiments
+de commerce de l'Archipel!
+
+-- Aussi n'est-elle point destinée à écumer les mers! Le capitaine
+Starkos a d'autres navires, ceux-là bien armés, bien équipés pour
+la course! La _Karysta_, c'est comme qui dirait son yacht de
+plaisance! Aussi, voyez quel petit air elle vous a, auquel les
+croiseurs français, anglais, grecs ou turcs, se laisseront
+parfaitement attraper!
+
+-- Mais les parts de prise?...
+
+-- Les parts de prise sont à ceux qui prennent, et vous serez de
+ceux-là, lorsque la sacolève aura fini sa campagne!
+
+Allez, vous ne chômerez pas, et, s'il y a danger, il y aura
+profit!
+
+-- Ainsi, il n'y a rien à faire maintenant dans les parages de la
+Grèce et des îles?
+
+-- Rien... pas plus que dans les eaux de l'Adriatique, si la
+fantaisie du capitaine nous emmène de ce côté! Donc, jusqu'à
+nouvel ordre, nous voilà d'honnêtes marins, à bord d'une honnête
+sacolève, courant honnêtement la mer Ionienne! Mais, ça changera!
+
+-- Et le plus tôt sera le mieux!»
+
+On le voit, les nouveaux embarqués, aussi bien que les autres
+marins de la _Karysta_, n'étaient point gens à bouder devant la
+besogne, quelle qu'elle fût. Des scrupules, des remords, même de
+simples préjugés, il ne fallait rien demander de tout cela à cette
+population maritime du bas Magne. En vérité, ils étaient dignes de
+celui qui les commandait, et celui-là savait qu'il pouvait compter
+sur eux. Mais, si ceux de Vitylo connaissaient le capitaine
+Starkos, ils ne connaissaient point son second, tout à la fois
+officier de marine et homme d'affaires -- son âme damnée, en un
+mot. C'était un certain Skopélo, originaire de Cérigotto, petite
+île assez mal famée, située sur la limite méridionale de
+l'Archipel, entre Cérigo et la Crète. C'est pourquoi l'un des
+nouveaux, s'adressant au maître d'équipage de la _Karysta_:
+
+«Et le second? demanda-t-il.
+
+-- Le second n'est point à bord, fut-il répondu.
+
+-- On ne le verra pas?
+
+-- Si.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Quand il faudra qu'on le voie!
+
+-- Mais où est-il?
+
+-- Où il doit être!»Il fallut se contenter de cette réponse, qui
+n'apprenait rien. En ce moment, d'ailleurs, le sifflet du maître
+d'équipage appela tout le monde en haut pour raidir les écoutes.
+Aussi, la conversation du gaillard d'avant fut-elle coupée net en
+cet endroit. En effet, il s'agissait de serrer un peu plus le
+vent, afin de ranger, à la distance d'un mille, la côte
+messénienne. Vers midi, la _Karysta_ passait en vue de Modon. Là
+n'était point sa destination. Elle n'alla donc pas relâcher à
+cette petite ville, élevée sur les ruines de l'ancienne Méthone,
+au bout d'un promontoire qui projette sa pointe rocheuse vers
+l'île de Sapienza. Bientôt, derrière un retour de falaises, se
+perdit le phare qui se dresse à l'entrée du port. Un signal,
+cependant, avait été fait à bord de la sacolève. Une flamme noire,
+écartelée d'un croissant rouge, était montée à l'extrémité de la
+grande antenne. Mais, de terre, on n'y répondit point. Aussi, la
+route fut-elle continuée dans la direction du nord. Le soir, la
+_Karysta_ arrivait à l'entrée de la rade de Navarin, sorte de
+grand lac maritime, encadré dans une bordure de hautes montagnes.
+Un instant, la ville, dominée par la masse confuse de sa
+citadelle, apparut à travers la percée d'une gigantesque roche. Là
+était l'extrémité de cette jetée naturelle, qui contient la fureur
+des vents du nord-ouest, dont cette longue outre de l'Adriatique
+verse des torrents sur la mer Ionienne.
+
+Le soleil couchant éclairait encore la cime des dernières
+hauteurs, à l'est; mais l'ombre obscurcissait déjà la vaste rade.
+
+Cette fois, l'équipage aurait pu croire que la _Karysta_ allait
+relâcher à Navarin. En effet, elle donna franchement dans la passe
+de Mégalo-Thouro, au sud de cette étroite île de Sphactérie, qui
+se développe sur une longueur de quatre mille mètres environ. Là
+se dressaient déjà deux tombeaux, élevés à deux des plus nobles
+victimes de la guerre: celui du capitaine français Mallet, tué en
+1825, et, au fond d'une grotte, celui du comte de Santa-Rosa, un
+Philhellène italien, ancien ministre du Piémont, mort la même
+année pour la même cause.
+
+Lorsque la sacolève ne fut plus qu'à une dizaine d'encablures de
+la ville, elle mit en travers, son foc bordé au vent. Un fanal
+rouge monta, comme l'avait fait la flamme noire, à l'extrémité de
+sa grande antenne. Il ne fut pas non plus répondu à ce signal.
+
+La _Karysta_ n'avait rien à faire sur cette rade, où l'on pouvait
+compter alors un très grand nombre de vaisseaux turcs. Elle
+manoeuvra donc de manière à venir ranger l'îlot blanchâtre de
+Kouloneski, situé à peu près au milieu. Puis, au commandement du
+maître d'équipage, les écoutes ayant été légèrement mollies, la
+barre fut mise à tribord -- ce qui permit de revenir vers la
+lisière de Sphactérie.
+
+C'était sur cet îlot de Kouloneski que plusieurs centaines de
+Turcs, surpris par les Grecs, avaient été confinés au début de la
+guerre, en 1821, et c'est là qu'ils moururent de faim, bien qu'ils
+se fussent rendus sur la promesse qu'on les transporterait en pays
+ottoman.
+
+Aussi, plus tard, en 1825, lorsque les troupes d'Ibrahim
+assiégèrent Sphactérie, que Maurocordato défendait en personne,
+huit cents Grecs y furent-ils massacrés par représailles.
+
+La sacolève se dirigeait alors vers la passe de Sikia, ouverte sur
+deux cents mètres de large au nord de l'île, entre sa pointe
+septentrionale et le promontoire de Coryphasion. Il fallait bien
+connaître le chenal pour s'y aventurer, car il est presque
+impraticable aux navires, dont le tirant d'eau exige quelque
+profondeur. Mais Nicolas Starkos, comme l'eût fait le meilleur des
+pilotes de la rade, rangea hardiment les roches escarpées de la
+pointe de l'île et doubla le promontoire de Coryphasion. Puis,
+ayant aperçu en dehors plusieurs escadres au mouillage -- une
+trentaine de bâtiments français, anglais et russes -- il les évita
+prudemment, remonta pendant la nuit le long de la côte
+messénienne, se glissa entre la terre et l'île de Prodana, et, le
+matin venu, la sacolève, enlevée par une fraîche brise du sud-est,
+suivait les sinuosités du littoral sur les paisibles eaux du golfe
+d'Arkadia.
+
+Le soleil montait alors derrière la cime de cet Ithôme, d'où le
+regard, après avoir embrassé l'emplacement de l'ancienne Messène,
+va se perdre, d'un côté, sur le golfe de Coron, et de l'autre, sur
+le golfe auquel la ville d'Arkadia a donné son nom. La mer
+brasillait par longues plaques que ridait la brise aux premiers
+rayons du jour.
+
+Dès l'aube, Nicolas Starkos manoeuvra de manière à passer aussi
+près que possible en vue de la ville située sur une des concavités
+de la côte qui s'arrondit en formant une large rade foraine.
+
+Vers dix heures, le maître d'équipage vint à l'arrière de la
+sacolève, et se tint devant le capitaine dans l'attitude d'un
+homme qui attend des ordres.
+
+Tout l'immense écheveau des montagnes de l'Arcadie se déroulait
+alors à l'est. Villages perdus à mi-colline dans les massifs
+d'oliviers, d'amandiers et de vignes, ruisseaux coulant vers le
+lit de quelque tributaire, entre les bouquets de myrtes et de
+lauriers-roses; puis, accrochés à toutes les hauteurs, sur tous
+les revers, suivant toutes les orientations, des milliers de
+plants de ces fameuses vignes de Corinthe, qui ne laissaient pas
+un pouce de terre inoccupé; plus bas, sur les premières rampes,
+les maisons rouges de la ville, étincelant comme de grands
+morceaux d'étamine sur le fond d'un rideau de cyprès: ainsi se
+présentait ce magnifique panorama de l'une des plus pittoresques
+côtes du Péloponnèse.
+
+Mais, à s'approcher plus près d'Arkadia, cette antique Cyparissia,
+qui fut le principal port de la Messénie au temps d'Épaminondas,
+puis, l'un des fiefs du Français Ville-Hardouin, après les
+Croisades, quel désolant spectacle pour les yeux, que de
+douloureux regrets pour quiconque aurait eu la religion des
+souvenirs!
+
+Deux ans auparavant, Ibrahim avait détruit la ville, massacré
+enfants, femmes et vieillards! En ruine, son vieux château, bâti
+sur l'emplacement de l'ancienne acropole; en ruine, son église
+Saint-Georges, que de fanatiques musulmans avaient dévastée; en
+ruine encore, ses maisons et ses édifices publics!
+
+«On voit bien que nos amis les Égyptiens ont passé là! murmura
+Nicolas Starkos, qui n'éprouva même pas un serrement de coeur
+devant cette scène de désolation.
+
+-- Et maintenant, les Turcs y sont les maîtres! répondit le maître
+d'équipage.
+
+-- Oui... pour longtemps... et même, il faut l'espérer, pour
+toujours! ajouta le capitaine.
+
+-- La _Karysta_ accostera-t-elle, ou laissons-nous porter?»
+
+Nicolas Starkos observa attentivement le port, dont il n'était
+plus éloigné que de quelques encablures. Puis, ses regards se
+dirigèrent vers la ville même, bâtie un mille en arrière, sur un
+contrefort du mont Psyknro. Il semblait hésiter sur ce qu'il
+conviendrait de faire en vue d'Arkadia: accoster le môle, ou
+reprendre le large. Le maître d'équipage attendait toujours que le
+capitaine répondît à sa proposition.
+
+«Envoyez le signal!» dit enfin Nicolas Starkos.
+
+La flamme rouge à croissant d'argent monta au bout de l'antenne et
+se déroula dans l'air.
+
+Quelques minutes après, une flamme pareille flottait à l'extrémité
+d'un mât élevé sur le musoir du port.
+
+«Accoste!» dit le capitaine.
+
+La barre fut mise dessous, et la sacolève vint au plus près. Dès
+que l'entrée du port eut été suffisamment ouverte, elle laissa
+porter franchement. Bientôt les voiles de misaine furent amenées,
+puis la grande voile, et la _Karysta_ donna dans le chenal sous
+son tape-cul et son foc. Son erre lui suffit, pour atteindre le
+milieu du port. Là, elle laissa tomber l'ancre, et les matelots
+s'occupèrent des diverses manoeuvres qui suivent un mouillage.
+
+Presque aussitôt, le canot était mis à la mer, le capitaine s'y
+embarquait, débordait sous la poussée de quatre avirons, accostait
+un petit escalier de pierre, évidé dans le massif du quai. Un
+homme l'y attendait, qui lui souhaita la bienvenue en ces termes:
+
+«Skopélo est aux ordres de Nicolas Starkos!»
+
+Un geste de familiarité du capitaine fut toute sa réponse. Il prit
+les devants et remonta les rampes, de manière à gagner les
+premières maisons de la ville. Après avoir passé à travers les
+ruines du dernier siège, au milieu de rues encombrées de soldats
+turcs et arabes, il s'arrêta devant une auberge à peu près
+intacte, à l'enseigne de la _Minerve_, dans laquelle son compagnon
+entra après lui.
+
+Un instant plus tard, le capitaine Starkos et Skopélo étaient
+attablés dans une chambre, ayant à portée de la main deux verres
+et une bouteille de raki, violent alcool tiré de l'asphodèle. Des
+cigarettes du blond et parfumé tabac de Missolonghi furent
+roulées, allumées, aspirées; puis, la conversation commença entre
+ces deux hommes, dont l'un se faisait volontiers le très humble
+serviteur de l'autre.
+
+Mauvaise physionomie, basse, cauteleuse, intelligente toutefois,
+que celle de Skopélo. S'il avait cinquante ans, c'était tout
+juste, bien qu'il parût un peu plus âgé. Une figure de prêteur sur
+gages, avec de petits yeux faux mais vifs, des cheveux ras, un nez
+recourbé, des mains aux doigts crochus, et de longs pieds, dont on
+aurait pu dire ce que l'on dit des pieds des Albanais: «Que
+l'orteil est en Macédoine quand le talon est encore en Béotie.»
+Enfin, une face ronde, pas de moustaches, une barbiche grisonnante
+au menton, une tête forte, dénudée au crâne, sur un corps resté
+maigre et de moyenne taille. Ce type de juif arabe, chrétien de
+naissance cependant, portait un costume très simple -- la veste et
+la culotte du matelot levantin -- caché sous une sorte de
+houppelande.
+
+Skopélo était bien l'homme d'affaires qu'il fallait pour gérer les
+intérêts de ces pirates de l'Archipel, très habile à s'occuper du
+placement des prises, de la vente des prisonniers livrés sur les
+marchés turcs et transportés aux côtes barbaresques.
+
+Ce que pouvait être une conversation entre Nicolas Starkos et
+Skopélo, les sujets sur lesquels elle devait porter, la façon dont
+les faits de la guerre actuelle seraient appréciés, les profits
+qu'ils se proposaient d'y faire, il n'est que trop facile de le
+préjuger.
+
+«Où en est la Grèce? demanda le capitaine.
+
+-- À peu près dans l'état où vous l'aviez laissée, sans doute!
+répondit Skopélo. Voilà un bon mois environ que la _Karysta_
+navigue sur les côtes de la Tripolitaine, et probablement, depuis
+votre départ, vous n'avez pu en avoir aucune nouvelle!
+
+-- Aucune, en effet.
+
+-- Je vous apprendrai donc, capitaine, que les vaisseaux turcs
+sont prêts à transporter Ibrahim et ses troupes à Hydra.
+
+-- Oui, répondit Nicolas Starkos. Je les ai aperçus, hier soir, en
+traversant la rade de Navarin.
+
+-- Vous n'avez relâché nulle part depuis que vous avez quitté
+Tripoli? demanda Skopélo.
+
+-- Si... une seule fois! Je me suis arrêté quelques heures à
+Vitylo... pour compléter l'équipage de la _Karysta_! Mais, depuis
+que j'ai perdu de vue les côtes du Magne, il n'a jamais été
+répondu à mes signaux avant mon arrivée à Arkadia.
+
+-- C'est que probablement il n'y avait pas lieu de répondre,
+répliqua Skopélo.
+
+-- Dis-moi, reprit Nicolas Starkos, que font, en ce moment,
+Miaoulis et Canaris?
+
+-- Ils en sont réduits, capitaine, à tenter des coups de main, qui
+ne peuvent leur assurer que quelques succès partiels, jamais une
+victoire définitive! Aussi, pendant qu'ils donnent la chasse aux
+vaisseaux turcs, les pirates ont-ils beau jeu dans tout
+l'Archipel!
+
+-- Et parle-t-on toujours de?...
+
+-- De Sacratif? répondit Skopélo en baissant un peu la voix.
+Oui!... partout... et toujours, Nicolas Starkos, et il ne tient
+qu'à lui qu'on en parle encore davantage!
+
+-- On en parlera!»
+
+Nicolas Starkos s'était levé, après avoir vidé son verre que
+Skopélo remplit de nouveau. Il marchait de long en large; puis,
+s'arrêtant devant la fenêtre, les bras croisés, il écoutait le
+grossier chant des soldats turcs qui s'entendait au loin. Enfin,
+il revint s'asseoir en face de Skopélo, et, changeant brusquement
+le cours de la conversation:
+
+«J'ai compris à ton signal que tu avais ici un chargement de
+prisonniers? demanda-t-il.
+
+-- Oui, Nicolas Starkos, de quoi remplir un navire de quatre cents
+tonneaux! C'est tout ce qui reste du massacre qui a suivi la
+déroute de Crémmydi! Sang-Dieu! les Turcs ont un peu trop tué,
+cette fois! Si on les eût laissés faire, il ne serait pas resté un
+seul prisonnier!
+
+-- Ce sont des hommes, des femmes?
+
+-- Oui, des enfants!... de tout, enfin!
+
+-- Où sont-ils?
+
+-- Dans la citadelle d'Arkadia.
+
+-- Tu les as payés cher?
+
+-- Hum! le pacha ne s'est pas montré très accommodant, répondit
+Skopélo. Il pense que la guerre de l'Indépendance touche à sa
+fin... malheureusement! Or, plus de guerre, plus de bataille! Plus
+de bataille, plus de razzias, comme on dit là-bas en Barbarie,
+plus de razzias, plus de marchandise humaine ou autre! Mais, si
+les prisonniers sont rares, cela les fait hausser de prix! C'est
+une compensation, capitaine! Je sais de bonne source qu'on manque
+d'esclaves, en ce moment, sur les marchés d'Afrique, et nous
+revendrons ceux-ci à un prix avantageux!
+
+-- Soit, répondit Nicolas Starkos. Tout est-il prêt et peux-tu
+embarquer à bord de la _Karysta_?
+
+-- Tout est prêt et rien ne me retient plus ici.
+
+-- C'est bien, Skopélo. Dans huit ou dix jours, au plus tard, le
+navire, qui sera expédié de Scarpanto, viendra prendre cette
+cargaison. -- On la livrera sans difficulté?
+
+-- Sans difficulté, c'est parfaitement convenu, répondit Skopélo,
+mais contre paiement. Il faudra donc s'entendre auparavant avec le
+banquier Elizundo pour qu'il accepte nos traites. Sa signature est
+bonne, et le pacha prendra ses valeurs comme de l'argent comptant!
+
+-- Je vais écrire à Elizundo que je ne tarderai pas à relâcher à
+Corfou, où je terminerai cette affaire...
+
+-- Cette affaire... et une autre non moins importante, Nicolas
+Starkos! ajouta Skopélo.
+
+-- Peut-être!... répondit le capitaine.
+
+-- Et en vérité, ce ne serait que juste! Elizundo est riche...
+excessivement... dit-on!... Et qui l'a enrichi, si ce n'est notre
+commerce... et nous... au risque d'aller finir au bout d'une
+vergue de misaine, au coup de sifflet du maître d'équipage!... Ah!
+par le temps qui court, il fait bon d'être le banquier des pirates
+de l'Archipel! Aussi, je le répète, Nicolas Starkos, ce ne serait
+que juste!
+
+-- Qu'est-ce qui ne serait que juste? demanda le capitaine en
+regardant son second bien en face.
+
+-- Eh! ne le savez-vous pas? répondit Skopélo. En vérité, avouez-
+le, capitaine, vous ne me le demandez que pour me l'entendre
+répéter une centième fois!
+
+-- Peuh!
+
+-- La fille du banquier Elizundo...
+
+-- Ce qui est juste sera fait!» répondit simplement Nicolas
+Starkos en se levant.
+
+Là-dessus, il sortit de l'auberge de la _Minerve_, et, suivi de
+Skopélo, revint vers le port, à l'endroit où l'attendait son
+canot.
+
+«Embarque, dit-il à Skopélo. Nous négocierons ces traites avec
+Elizundo dès notre arrivée à Corfou. Puis, cela fait, tu
+reviendras à Arkadia pour prendre livraison du chargement.
+
+-- Embarque!» répondit Skopélo.
+
+Une heure après, la _Karysta_ sortait du golfe. Mais, avant la fin
+de la journée, Nicolas Starkos pouvait entendre un grondement
+lointain, dont l'écho lui arrivait du sud.
+
+C'était le canon des escadres combinées qui tonnait sur la rade de
+Navarin.
+
+
+
+
+VI
+
+Sus aux pirates de l'archipel!
+
+
+La direction du nord-nord-ouest, tenue par la sacolève, devait lui
+permettre de suivre ce pittoresque semis des îles Ioniennes, dont
+on ne perd l'une de vue que pour apercevoir aussitôt l'autre.
+
+Très heureusement pour elle, la _Karysta_, avec son air d'honnête
+bâtiment levantin, moitié yacht de plaisance, moitié navire de
+commerce, ne trahissait rien de son origine. En effet, il n'eût
+pas été prudent à son capitaine de s'aventurer ainsi sous le canon
+des forts britanniques, à la merci des frégates du Royaume-Uni.
+
+Une quinzaine de lieues marines seulement séparent Arkadia de
+l'île de Zante, «la fleur du Levant», ainsi que l'appellent
+poétiquement les Italiens. Du fond du golfe que traversait alors
+la _Karysta_, on aperçoit même les sommets verdoyants du mont
+Scopos, au flanc duquel s'étagent des massifs d'oliviers et
+d'orangers, qui remplacent les épaisses forêts chantées par Homère
+et Virgile.
+
+Le vent était bon, une brise de terre bien établie que lui
+envoyait le sud-est. Aussi, la sacolève, sous ses bonnettes de
+hunier et de perroquet, fendait-elle rapidement les eaux de Zante,
+presque aussi tranquilles alors que celles d'un lac.
+
+Vers le soir, elle passait en vue de la capitale qui porte le même
+nom que l'île. C'est une jolie cité italienne, éclose sur la terre
+de Zacynthe, fils du Troyen Dardanus. Du pont de la _Karysta_, on
+n'aperçut que les feux de la ville, qui s'arrondit sur l'espace
+d'une demi-lieue au bord d'une baie circulaire. Ces lumières,
+éparses à diverses hauteurs, depuis les quais du port jusqu'à la
+crête du château d'origine vénitienne, bâti à trois cents pieds
+au-dessus, formaient comme une énorme constellation, dont les
+principales étoiles marquaient la place des palais Renaissance de
+la grande rue et de la cathédrale Saint-Denis de Zacynthe.
+
+Nicolas Starkos, avec cette population zantiote, si profondément
+modifiée au contact des Vénitiens, des Français, des Anglais et
+des Russes, ne pouvait rien avoir de ces rapports commerciaux qui
+l'unissaient aux Turcs du Péloponnèse. Il n'eut donc aucun signal
+à envoyer aux vigies du port, ni à relâcher dans cette île, qui
+fut la patrie de deux poètes célèbres -- l'un italien, Hugo
+Foscolo, de la fin du XVIIIe siècle, l'autre Salomos, une des
+gloires de la Grèce moderne.
+
+La _Karysta_ traversa l'étroit bras de mer qui sépare Zante de
+l'Achaïe et de l'Élide. Sans doute, plus d'une oreille à bord
+s'offensa des chants qu'apportait la brise, comme autant de
+barcarolles échappées du Lido! Mais, il fallait bien s'y résigner.
+La sacolève passa au milieu de ces mélodies italiennes, et, le
+lendemain, elle se trouvait par le travers du golfe de Patras,
+profonde échancrure que continue le golfe de Lépante jusqu'à
+l'isthme de Corinthe.
+
+Nicolas Starkos se tenait alors à l'avant de la _Karysta_. Son
+regard parcourait toute cette côte de l'Acarnanie, sur la limite
+septentrionale du golfe. De là surgissaient de grands et
+impérissables souvenirs, qui auraient dû serrer le coeur d'un
+enfant de la Grèce, si cet enfant n'eût depuis longtemps renié et
+trahi sa mère!
+
+«Missolonghi! dit alors Skopélo, en tendant la main dans la
+direction du nord-est. Mauvaise population! Des gens qui se font
+sauter plutôt que de se rendre!»
+
+Là, en effet, deux ans auparavant, il n'y aurait rien eu à faire
+pour des acheteurs de prisonniers et des vendeurs d'esclaves.
+Après dix mois de lutte, les assiégés de Missolonghi, brisés par
+les fatigues, épuisés par la faim, plutôt que de capituler devant
+Ibrahim, avaient fait sauter la ville et la forteresse. Hommes,
+femmes, enfants, tous avaient péri dans l'explosion, qui n'épargna
+même pas les vainqueurs.
+
+Et, l'année d'avant, presque à cette même place où venait d'être
+enterré Marco Botsaris, l'un des héros de la guerre de
+l'Indépendance, était venu mourir, découragé, désespéré, lord
+Byron, dont la dépouille repose maintenant à Westminster. Seul,
+son coeur est resté sur cette terre de Grèce qu'il aimait et qui
+ne redevint libre qu'après sa mort!
+
+Un geste violent, ce fut toute la réponse que Nicolas Starkos fit
+à l'observation de Skopélo. Puis, la sacolève, s'éloignant
+rapidement du golfe de Patras, marcha vers Céphalonie.
+
+Avec ce vent portant, il ne fallait que quelques heures pour
+franchir la distance qui sépare Céphalonie de l'île de Zante.
+D'ailleurs, la _Karysta_ n'alla point chercher Argostoli, sa
+capitale, dont le port, peu profond, il est vrai, n'en est pas
+moins excellent pour les navires de médiocre tonnage. Elle
+s'engagea hardiment dans les canaux resserrés qui baignent sa côte
+orientale, et, vers six heures et demie du soir, elle attaquait la
+pointe de Thiaki, l'ancienne Ithaque.
+
+Cette île, de huit lieues de long sur une lieue et demie de large,
+singulièrement rocheuse, superbement sauvage, riche de l'huile et
+du vin qu'elle produit en abondance, compte une dizaine de mille
+habitants. Sans histoire personnelle, elle a pourtant laissé un
+nom célèbre dans l'antiquité. Ce fut la patrie d'Ulysse et de
+Pénélope, dont les souvenirs se retrouvent encore sur les sommets
+de l'Anogi, dans les profondeurs de la caverne du mont Saint-
+Étienne, au milieu des ruines du mont Oetos, à travers les
+campagnes d'Eumée, au pied de ce rocher des Corbeaux, sur lequel
+durent s'écouler les poétiques eaux de la fontaine d'Aréthuse.
+
+À la nuit tombante, la terre du fils de Laerte avait peu à peu
+disparu dans l'ombre, une quinzaine de lieues au delà du dernier
+promontoire de Céphalonie. Pendant la nuit, la _Karysta_, prenant
+un peu le large, afin d'éviter l'étroite passe qui sépare la
+pointe nord d'Ithaque de la pointe sud de Sainte-Maure, prolongea,
+à deux milles au plus de son rivage, la côte orientale de cette
+île.
+
+On aurait pu vaguement apercevoir, à la clarté de la lune, une
+sorte de falaise blanchâtre, dominant la mer de cent quatre-vingts
+pieds: c'était le Saut de Leucade, qu'illustrèrent Sapho et
+Artémise. Mais, de cette île, qui prend aussi le nom de Leucade,
+il ne restait plus trace dans le sud au soleil levant, et la
+sacolève, ralliant la côte albanaise, se dirigea, toutes voiles
+dessus, vers l'île de Corfou.
+
+C'étaient une vingtaine de lieues encore à faire dans cette
+journée, si Nicolas Starkos voulait arriver, avant la nuit, dans
+les eaux de la capitale de l'île.
+
+Elles furent rapidement enlevées, ces vingt lieues, par cette
+hardie _Karysta_, qui força de toile à ce point que son plat-bord
+glissait au ras de l'eau. La brise avait fraîchi considérablement.
+Il fallut donc toute l'attention du timonier pour ne pas engager
+sous cette énorme voilure. Heureusement, les mâts étaient solides,
+le gréement presque neuf et de qualité supérieure. Pas un ris ne
+fut pris, pas une bonnette ne fut amenée.
+
+La sacolève se comporta comme elle l'eût fait s'il se fût agi
+d'une lutte de vitesse dans quelque «match» international.
+
+On passa ainsi en vue de la petite île de Paxo. Déjà, vers le
+nord, se dessinaient les premières hauteurs de Corfou. Sur la
+droite, la côte albanaise profilait à l'horizon la dentelure des
+monts Acraucéroniens. Quelques navires de guerre, portant le
+pavillon anglais ou le pavillon turc, furent aperçus dans ces
+parages assez fréquentés de la mer Ionienne. La _Karysta_ ne
+chercha pas à éviter les uns plus que les autres. Si un signal lui
+eût été fait de mettre en travers, elle eût obéi sans hésitation,
+n'ayant à bord ni cargaison ni papier de nature à dénoncer son
+origine.
+
+À quatre heures du soir, la sacolève serrait un peu le vent pour
+entrer dans le détroit qui sépare l'île de Corfou de la terre
+ferme. Les écoutes furent raidies, et le timonier lofa d'un quart,
+afin d'enlever le cap Bianco à l'extrémité sud de l'île.
+
+Cette première portion du canal est plus riante que sa partie
+septentrionale. Par cela même, elle fait un heureux contraste avec
+la côte albanaise, alors presque inculte et à demi sauvage.
+Quelques milles plus loin, le détroit s'élargit par l'échancrure
+du littoral corfiote. La sacolève put donc laisser porter un peu,
+de manière à le traverser obliquement. Ce sont ces indentations,
+profondes et multipliées, qui donnent à l'île soixante-cinq lieues
+de périmètre, alors qu'on n'en compte que vingt dans sa plus
+grande longueur et six dans sa plus grande largeur.
+
+Vers cinq heures, la _Karysta_ rangeait, près de l'îlot d'Ulysse,
+l'ouverture qui fait communiquer le lac Kalikiopulo, l'ancien port
+hyllaïque, avec la mer. Puis elle suivit les contours de cette
+charmante «cannone» plantée d'aloès et d'agaves, déjà fréquentée
+par les voitures et les cavaliers, qui vont, à une lieue dans le
+sud de la ville, chercher, avec la fraîcheur marine, tout le
+charme d'un admirable panorama, dont la côte albanaise forme
+l'horizon sur l'autre bord du canal. Elle fila devant la baie de
+Kardakio et les ruines qui la dominent, devant le palais d'été des
+Hauts Lords Commissaires, laissant vers la gauche la baie de
+Kastradès, sur laquelle s'arrondit le faubourg de ce nom, la
+Strada Marina, qui est moins une rue qu'une promenade, puis, le
+pénitencier, l'ancien fort Salvador et les premières maisons de la
+capitale corfiote. La _Karysta_ doubla alors le cap Sidero qui
+porte la citadelle, sorte de petite ville militaire, assez vaste
+pour renfermer la résidence du commandant, les logements de ses
+officiers, un hôpital et une église grecque, dont les Anglais
+avaient fait un temple protestant. Enfin, portant franchement à
+l'ouest, le capitaine Starkos tourna la pointe San-Nikolo, et,
+après avoir longé le rivage, sur lequel s'étagent les maisons du
+nord de la ville, il vint mouiller à une demi-encablure du môle.
+
+Le canot fut armé. Nicolas Starkos et Skopélo y prirent place --
+non sans que le capitaine eût passé à sa ceinture un de ces
+couteaux à lame courte et large, fort en usage dans les provinces
+de la Messénie. Tous deux débarquèrent au bureau de la Santé, et
+montrèrent les papiers du bord qui étaient parfaitement en règle.
+Ils furent donc libres d'aller où et comme il leur convenait,
+après que rendez-vous eut été pris à onze heures pour rentrer à
+bord.
+
+Skopélo, chargé des intérêts de la _Karysta_, s'enfonça dans la
+partie commerçante de la ville, à travers de petites rues étroites
+et tortueuses, avec des noms italiens, des boutiques à arcades,
+tout le pêle-mêle d'un quartier napolitain.
+
+Nicolas Starkos, lui, voulait consacrer cette soirée à prendre
+langue, comme on dit. Il se dirigea donc vers l'esplanade, le
+quartier le plus élégant de la cité corfiote.
+
+Cette esplanade ou place d'armes, plantée latéralement de beaux
+arbres, s'étend entre la ville et la citadelle, dont elle est
+séparée par un large fossé. Étrangers et indigènes y formaient
+alors un incessant va-et-vient, qui n'était point celui d'une
+fête. Des estafettes entraient dans le palais, bâti au nord de la
+place par le général Maitland, et ressortaient à travers les
+portes de Saint-Georges et Saint-Michel, qui flanquent sa façade
+en pierre blanche. Un incessant échange de communications se
+faisait ainsi entre le palais du gouverneur et la citadelle, dont
+le pont-levis était baissé devant la statue du maréchal de
+Schulembourg.
+
+Nicolas Starkos se mêla à cette foule. Il vit clairement qu'elle
+était sous l'empire d'une émotion peu ordinaire.
+
+N'étant point homme à interroger, il se contenta d'écouter. Ce qui
+le frappa, ce fut un nom, invariablement répété dans tous les
+groupes avec des qualifications peu sympathiques -- le nom de
+Sacratif.
+
+Ce nom parut d'abord exciter quelque peu sa curiosité; mais, après
+avoir légèrement haussé les épaules, il continua à descendre
+l'esplanade jusqu'à la terrasse qui la termine en dominant la mer.
+
+Là, un certain nombre de curieux avaient pris place autour d'un
+petit temple de forme circulaire, qui venait d'être récemment
+élevé à la mémoire de sir Thomas Maitland. Quelques années plus
+tard, un obélisque allait y être érigé en l'honneur de l'un de ses
+successeurs, sir Howard Douglas, pour faire pendant à la statue du
+Haut Lord Commissaire actuel, Frédérik Adam, dont la place était
+déjà marquée devant le palais du gouvernement. Il est probable
+que, si le protectorat de l'Angleterre n'eût pris fin en faisant
+rentrer les îles Ioniennes dans le domaine du royaume hellénique,
+les rues de Corfou auraient été encombrées par les statues de ses
+gouverneurs. Toutefois, bien des Corfiotes ne songeaient point à
+blâmer cette prodigalité d'hommes de bronze ou d'hommes de pierre,
+et, peut-être, plus d'un en est-il maintenant à regretter, avec
+l'ancien état de choses, les errements administratifs des
+représentants du Royaume-Uni.
+
+Mais, à ce sujet, s'il existe des opinions fort disparates, si,
+sur les soixante-dix mille habitants que compte l'ancienne
+Corcyre, et sur les vingt mille habitants de sa capitale, il y a
+des chrétiens orthodoxes, des chrétiens grecs, des Juifs en grand
+nombre, qui, à cette époque, occupaient un quartier isolé, comme
+une sorte de ghetto, si, dans l'existence citadine de ces types de
+races différentes, il y avait des idées divergentes à propos
+d'intérêts divers, ce jour-là tout dissentiment semblait s'être
+fondu dans une pensée commune, dans une sorte de malédiction vouée
+à ce nom qui revenait sans cesse:
+
+«Sacratif! Sacratif! Sus au pirate Sacratif!»
+
+Et que les allants et venants parlassent anglais, italien ou grec,
+si la prononciation de ce nom exécré différait, les anathèmes dont
+on l'accablait n'en étaient pas moins l'expression du même
+sentiment d'horreur.
+
+Nicolas Starkos écoutait toujours et ne disait rien. Du haut de la
+terrasse, ses yeux pouvaient aisément parcourir une grande partie
+du canal de Corfou, fermé comme un lac jusqu'aux montagnes
+d'Albanie, que le soleil couchant dorait à leur cime.
+
+Puis, en se tournant du côté du port, le capitaine de la _Karysta_
+observa qu'il s'y faisait un mouvement très prononcé. De
+nombreuses embarcations se dirigeaient vers les navires de guerre.
+Des signaux s'échangeaient entre ces navires et le mât de pavillon
+dressé au sommet de la citadelle, dont les batteries et les
+casemates disparaissaient derrière un rideau d'aloès gigantesques.
+
+Évidemment -- et, à tous ces symptômes, un marin ne pouvait s'y
+tromper -- un ou plusieurs navires se préparaient à quitter
+Corfou. Si cela était, la population corfiote, on doit le
+reconnaître, y prenait un intérêt vraiment extraordinaire.
+
+Mais déjà le soleil avait disparu derrière les hauts sommets de
+l'île, et, avec le crépuscule assez court sous cette latitude, la
+nuit ne devait pas tarder à se faire.
+
+Nicolas Starkos jugea donc à propos de quitter la terrasse. Il
+redescendit sur l'esplanade, laissant en cet endroit la plupart
+des spectateurs qu'un sentiment de curiosité y retenait encore.
+Puis, il se dirigea d'un pas tranquille vers les arcades de cette
+suite de maisons, qui borne le côté ouest de la place d'Armes.
+
+Là ne manquaient ni les cafés, pleins de lumières, ni les rangées
+de chaises disposées sur la chaussée, occupées déjà par de
+nombreux consommateurs. Et encore faut-il observer que ceux-ci
+causaient plus qu'ils ne «consommaient», si toutefois ce mot, par
+trop moderne, peut s'appliquer aux Corfiotes d'il y a cinquante
+ans.
+
+Nicolas Starkos s'assit devant une petite table, avec l'intention
+bien arrêtée de ne pas perdre un seul mot des propos qui
+s'échangeaient aux tables voisines.
+
+«En vérité, disait un armateur de la Strada Marina, il n'y a plus
+de sécurité pour le commerce, et on n'oserait pas hasarder une
+cargaison de prix dans les Échelles du Levant!
+
+-- Et bientôt, ajouta son interlocuteur -- un de ces gros Anglais
+qui semblent toujours assis sur un ballot, comme le président de
+leur chambre -- on ne trouvera plus d'équipage qui consente à
+servir à bord des navires de l'Archipel!
+
+-- Oh! ce Sacratif!... ce Sacratif! répétait-on avec une
+indignation véritable dans les divers groupes.
+
+-- Un nom bien fait pour écorcher le gosier, pensait le maître du
+café, et qui devrait pousser aux rafraîchissements!
+
+-- À quelle heure doit avoir lieu le départ de la _Syphanta_?
+demanda le négociant.
+
+-- À huit heures, répondit le Corfiote.
+
+-- Mais, ajouta-t-il d'un ton qui ne marquait pas une confiance
+absolue, il ne suffit pas de partir, il faut arriver à
+destination!
+
+-- Eh! on arrivera! s'écria un autre Corfiote. Il ne sera pas dit
+qu'un pirate aura tenu en échec la marine britannique...
+
+-- Et la marine grecque, et la marine française, et la marine
+italienne! ajouta flegmatiquement un officier anglais, qui voulait
+que chaque État eût sa part de désagrément en cette affaire.
+
+-- Mais, reprit le négociant en se levant, l'heure approche, et,
+si nous voulons assister au départ de la _Syphanta_, il serait
+peut-être temps de se rendre sur l'esplanade!
+
+-- Non, répondit son interlocuteur, rien ne presse. D'ailleurs, un
+coup de canon doit annoncer l'appareillage.»
+
+Et les causeurs continuèrent à faire leur partie dans le concert
+des malédictions proférées contre Sacratif.
+
+Sans doute, Nicolas Starkos crut le moment favorable pour
+intervenir, et, sans que le moindre accent pût dénoncer en lui un
+natif de la Grèce méridionale:
+
+«Messieurs, dit-il en s'adressant à ses voisins de table,
+pourrais-je vous demander, s'il vous plaît, quelle est cette
+_Syphanta_, dont tout le monde parle aujourd'hui?
+
+-- C'est une corvette, monsieur, lui fut-il répondu, une corvette
+achetée, frétée et armée par une compagnie de négociants anglais,
+français et corfiotes, montée par un équipage de ces diverses
+nationalités, et qui doit appareiller sous les ordres du brave
+capitaine Stradena! Peut-être parviendra-t-il à faire, lui, ce que
+n'ont pu faire les navires de guerre de l'Angleterre et de la
+France!
+
+-- Ah! dit Nicolas Starkos, c'est une corvette qui part!... Et
+pour quels parages, s'il vous plaît?
+
+-- Pour les parages où elle pourra rencontrer, prendre et pendre
+le fameux Sacratif!
+
+-- Je vous prierai alors, reprit Nicolas Starkos, de vouloir bien
+me dire qui est ce fameux Sacratif?
+
+-- Vous demandez qui est ce Sacratif?» s'écria le Corfiote
+stupéfait, auquel l'Anglais vint en aide, en accentuant sa réponse
+par un «aoh!» de surprise.
+
+Le fait est qu'un homme qui en était à ignorer encore ce qu'était
+Sacratif, et cela en pleine ville de Corfou, au moment même où ce
+nom était dans toutes les bouches, pouvait être regardé comme un
+phénomène.
+
+Le capitaine de la _Karysta_ s'aperçut aussitôt de l'effet que
+produisait son ignorance. Aussi se hâta-t-il d'ajouter:
+
+«Je suis étranger, messieurs. J'arrive à l'instant de Zara, autant
+dire du fond de l'Adriatique, et je ne suis point au courant de ce
+qui se passe dans les îles Ioniennes.
+
+-- Dites alors de ce qui se passe dans l'Archipel! s'écria le
+Corfiote, car, en vérité, c'est bien l'Archipel tout entier que
+Sacratif a pris pour théâtre de ses pirateries!
+
+-- Ah! fit Nicolas Starkos, il s'agit d'un pirate?...
+
+-- D'un pirate, d'un forban, d'un écumeur de mer! répliqua le gros
+Anglais. Oui! Sacratif mérite tous ces noms, et même tous ceux
+qu'il faudrait inventer pour qualifier un pareil malfaiteur!»
+
+Là-dessus l'Anglais souffla un instant pour reprendre haleine.
+Puis:
+
+«Ce qui m'étonne, monsieur, ajouta-t-il, c'est qu'il puisse se
+rencontrer un Européen qui ne sache pas ce qu'est Sacratif!
+
+-- Oh! monsieur, répondit Nicolas Starkos, ce nom ne m'est pas
+absolument inconnu, croyez-le bien; mais j'ignorais que ce fût lui
+qui mît aujourd'hui toute la ville en révolution. Est-ce que
+Corfou est menacée d'une descente de ce pirate?
+
+-- Il n'oserait! s'écria le négociant. Jamais il ne se hasarderait
+à mettre le pied dans notre île!
+
+-- Ah! vraiment? répondit le capitaine de la _Karysta_.
+
+-- Certes, monsieur, et, s'il le faisait, les potences! oui! les
+potences pousseraient d'elles-mêmes, dans tous les coins de l'île,
+pour le happer au passage!
+
+-- Mais alors, d'où vient cette émotion? demanda Nicolas Starkos.
+Je suis arrivé depuis une heure à peine, et je ne puis comprendre
+l'émotion qui se produit...
+
+-- Le voici, monsieur, répondit l'Anglais. Deux bâtiments de
+commerce, le _Three Brothers _et le _Carnatic, _ont été pris, il y
+a un mois environ, par Sacratif, et tout ce qui a survécu des deux
+équipages a été vendu sur les marchés de la Tripolitaine!
+
+-- Oh! répondit Nicolas Starkos, voilà une odieuse affaire, dont
+ce Sacratif pourrait bien avoir à se repentir!
+
+-- C'est alors, reprit le Corfiote, qu'un certain nombre de
+négociants se sont associés pour armer une corvette de guerre, une
+excellente marcheuse, montée par un équipage de choix et commandée
+par un intrépide marin, le capitaine Stradena, qui va donner la
+chasse à ce Sacratif! Cette fois, il y a lieu d'espérer que le
+pirate, qui tient en échec tout le commerce de l'Archipel,
+n'échappera pas à son sort!
+
+-- Ce sera difficile, en effet, répondit Nicolas Starkos.
+
+-- Et, ajouta le négociant anglais, si vous voyez la ville en
+émoi, si toute la population s'est portée sur l'esplanade, c'est
+pour assister à l'appareillage de la _Syphanta_ qui sera saluée de
+plusieurs milliers de hurrahs, quand elle descendra le canal de
+Corfou!»
+
+Nicolas Starkos savait, sans doute, tout ce qu'il désirait savoir.
+Il remercia ses interlocuteurs. Puis, se levant, il alla de
+nouveau se mêler à la foule qui remplissait l'esplanade.
+
+Ce qui avait été dit par ces Anglais et ces Corfiotes n'avait rien
+d'exagéré. Il n'était que trop vrai! Depuis quelques années, les
+déprédations de Sacratif se manifestaient par des actes
+révoltants. Nombre de navires de commerce de toutes nationalités
+avaient été attaqués par ce pirate, aussi audacieux que
+sanguinaire. D'où venait-il? Quelle était son origine?
+Appartenait-il à cette race de forbans, issus des côtes de la
+Barbarie? Qui eût pu le dire? On ne le connaissait pas. On ne
+l'avait jamais vu. Pas un n'était revenu de ceux qui s'étaient
+trouvés sous le feu de ses canons, les uns tués, les autres
+réduits à l'esclavage. Les bâtiments qu'il montait, qui eût pu les
+signaler? Il passait incessamment d'un bord à un autre. Il
+attaquait tantôt avec un rapide brick levantin, tantôt avec une de
+ces légères corvettes qu'on ne pouvait vaincre à la course, et
+toujours sous pavillon noir. Que, dans une de ces rencontres, il
+ne fût pas le plus fort, qu'il eût à chercher son salut par la
+fuite, en présence de quelque redoutable navire de guerre, il
+disparaissait soudain. Et, en quel refuge inconnu, en quel coin
+ignoré de l'Archipel, aurait-on tenté de le rejoindre? Il
+connaissait les plus secrètes passes de ces côtes, dont
+l'hydrographie laissait encore à désirer à cette époque.
+
+Si le pirate Sacratif était un bon marin, c'était aussi un
+terrible homme d'attaque. Toujours secondé par des équipages qui
+ne reculaient devant rien, il n'oubliait jamais de leur donner,
+après le combat, la «part du diable», c'est-à-dire quelques heures
+de massacre et de pillage. Aussi ses compagnons le suivaient-ils
+partout où il voulait les mener. Ils exécutaient ses ordres quels
+qu'ils fussent. Tous se seraient fait tuer pour lui. La menace du
+plus effroyable supplice ne les eût pas fait dénoncer le chef, qui
+exerçait sur eux une véritable fascination. À de tels hommes,
+lancés à l'abordage, il est rare qu'un navire puisse résister,
+surtout un bâtiment de commerce, auquel manquent les moyens
+suffisants de défense.
+
+En tout cas, si Sacratif, malgré toute son habileté, eût été
+surpris par un navire de guerre, il se fût plutôt fait sauter que
+de se rendre. On racontait même que, dans une affaire de ce genre,
+les projectiles lui ayant manqué, il avait chargé ses canons avec
+les têtes fraîchement coupées aux cadavres qui jonchaient son
+pont.
+
+Tel était l'homme que la _Syphanta_ avait la mission de
+poursuivre, tel ce redoutable pirate, dont le nom exécré causait
+tant d'émotion dans la cité corfiote.
+
+Bientôt, une détonation retentit. Une fumée s'éleva dans un vif
+éclair au-dessus de terre-plein de la citadelle. C'était le coup
+de partance. La _Syphanta_ appareillait et allait descendre le
+canal de Corfou, afin de gagner les parages méridionaux de la mer
+Ionienne.
+
+Toute la foule se porta sur la lisière de l'esplanade, vers la
+terrasse du monument de sir Maitland.
+
+Nicolas Starkos, impérieusement entraîné par un sentiment plus
+intense peut-être que celui d'une simple curiosité, se trouva
+bientôt au premier rang des spectateurs.
+
+Peu à peu, sous la clarté de la lune, apparut la corvette avec ses
+feux de position. Elle s'avançait en boulinant, afin d'enlever à
+la bordée le cap Bianco, qui s'allonge au sud de l'île. Un second
+coup de canon partit de la citadelle, puis un troisième, auxquels
+répondirent trois détonations qui illuminèrent les sabords de la
+_Syphanta_. Aux détonations succédèrent des milliers de hurrahs,
+dont les derniers arrivèrent à la corvette, au moment où elle
+doublait la baie de Kardakio.
+
+Puis, tout retomba dans le silence. Peu à peu, la foule,
+s'écoulant à travers les rues du faubourg de Kastradès, eut laissé
+le champ libre aux rares promeneurs qu'un intérêt d'affaires ou de
+plaisir retenait sur l'esplanade.
+
+Pendant une heure encore, Nicolas Starkos, toujours pensif,
+demeura sur la vaste place d'armes, presque déserte. Mais le
+silence ne devait être ni dans sa tête ni dans son coeur. Ses yeux
+brillaient d'un feu que ses paupières ne parvenaient pas à
+masquer. Son regard, comme par un mouvement involontaire, se
+portait dans la direction de cette corvette, qui venait de
+disparaître derrière la masse confuse de l'île.
+
+Lorsque onze heures sonnèrent à l'église de Saint-Spiridion,
+Nicolas Starkos songea à rejoindre Skopélo au rendez-vous qu'il
+lui avait donné près du bureau de la Santé.
+
+Il remonta donc les rues du quartier qui se dirigent vers le Fort-
+Neuf, et bientôt il arriva sur le quai.
+
+Skopélo l'y attendait.
+
+Le capitaine de la sacolève alla à lui:
+
+«La corvette _Syphanta_ vient de partir! lui dit-il.
+
+-- Ah! fit Skopélo.
+
+-- Oui... pour donner la chasse à Sacratif!
+
+-- Elle ou une autre, qu'importe!» répondit simplement Skopélo, en
+montrant le gig, qui se balançait, au pied de l'échelle, sur les
+dernières ondulations du ressac.
+
+Quelques instants après, l'embarcation accostait la _Karysta_, et
+Nicolas Starkos sautait à bord en disant:
+
+«À demain, chez Elizundo!»
+
+
+
+
+VII
+
+L'inattendu
+
+
+Le lendemain, vers dix heures du matin, Nicolas Starkos débarquait
+sur le môle et se dirigeait vers la maison de banque. Ce n'était
+pas la première fois qu'il se présentait au comptoir, et il y
+avait toujours été reçu comme un client dont les affaires ne sont
+point à dédaigner.
+
+Cependant, Elizundo le connaissait. Il devait savoir bien des
+choses de sa vie. Il n'ignorait même pas qu'il fût le fils de
+cette patriote, dont il avait un jour parlé à Henry d'Albaret.
+Mais personne ne savait et ne pouvait savoir ce qu'était le
+capitaine de la _Karysta_.
+
+Nicolas Starkos était évidemment attendu. Aussi fut-il reçu dès
+qu'il se présenta. En effet, la lettre arrivée quarante-huit
+heures auparavant et datée d'Arkadia, venait de lui. Il fut donc
+immédiatement conduit au bureau où se tenait le banquier, qui prit
+la précaution d'en refermer la porte à clef. Elizundo et son
+client étaient maintenant en présence l'un de l'autre. Personne ne
+viendrait les déranger. Nul n'entendrait ce qui allait être dit
+dans cet entretien.
+
+«Bonjour, Elizundo, dit le capitaine de la _Karysta_, en se
+laissant tomber sur un fauteuil avec le sans-gêne d'un homme qui
+serait chez lui. Voilà bientôt six mois que je ne vous ai vu, bien
+que vous ayez eu souvent de mes nouvelles! Aussi, n'ai-je pas
+voulu passer si près de Corfou, sans m'y arrêter, afin d'avoir le
+plaisir de vous serrer la main.
+
+-- Ce n'est pas pour me voir, ce n'est pas pour me faire des
+amitiés que vous êtes venu, Nicolas Starkos, répondit le banquier
+d'une voix sourde. Que me voulez-vous?
+
+-- Eh! s'écria le capitaine, je reconnais bien là mon vieil ami
+Elizundo! Rien aux sentiments, tout aux affaires! Il y a longtemps
+que vous avez dû fourrer votre coeur dans le tiroir le plus secret
+de votre caisse -- un tiroir dont vous avez perdu la clef!
+
+-- Voulez-vous me dire ce qui vous amène et pourquoi vous m'avez
+écrit? reprit Elizundo.
+
+-- Au fait vous avez raison, Elizundo! Pas de banalités! Soyons
+sérieux! Nous avons aujourd'hui de très graves intérêts à
+discuter, et ils ne souffrent aucun retard!
+
+-- Votre lettre me parle de deux affaires, reprit le banquier,
+l'une qui rentre dans la catégorie de nos rapports accoutumés,
+l'autre qui vous est purement personnelle.
+
+-- En effet, Elizundo.
+
+-- Eh bien, parlez, Nicolas Starkos! J'ai hâte de les connaître
+toutes les deux!»
+
+On le voit, le banquier s'exprimait très catégoriquement. Il
+voulait, par là, mettre son visiteur en demeure de s'expliquer,
+sans se dépenser en faux-fuyants ni échappatoires. Mais, ce qui
+contrastait avec la netteté de ces questions, c'était le ton un
+peu sourd dont elles étaient faites. Bien évidemment, de ces deux
+hommes, placés en face l'un de l'autre, ce n'était pas le banquier
+qui tenait la position.
+
+Aussi, le capitaine de la _Karysta_ ne put-il cacher un demi-
+sourire, dont Elizundo, les yeux baissés, ne vit rien.
+
+«Laquelle des deux questions aborderons-nous d'abord? demanda
+Nicolas Starkos.
+
+-- D'abord, celle qui vous est purement personnelle! répondit
+assez vivement le banquier.
+
+-- Je préfère commencer par celle qui ne l'est pas, répliqua le
+capitaine d'un ton tranchant.
+
+-- Soit, Nicolas Starkos! De quoi s'agit-il?
+
+-- Il s'agit d'un convoi de prisonniers, dont nous devons prendre
+livraison à Arkadia. Il y a là deux cent trente-sept têtes,
+hommes, femmes et enfants, qui vont être transportés à l'île de
+Scarpanto, d'où je me charge de les conduire à la côte
+barbaresque. Or, vous le savez, Elizundo, puisque nous avons
+souvent fait des opérations de ce genre, les Turcs ne livrent leur
+marchandise que contre argent ou contre du papier, à la condition
+qu'une bonne signature lui donne une valeur certaine. Je viens
+donc vous demander votre signature, et je compte que vous voudrez
+bien l'accorder à Skopélo, quand il vous apportera les traites
+toutes préparées. -- Cela ne fera aucune difficulté, n'est-il pas
+vrai?»
+
+Le banquier ne répondit pas, mais son silence ne pouvait être
+qu'un acquiescement à la demande du capitaine. Il y avait
+d'ailleurs des précédents qui l'engageaient.
+
+«Je dois ajouter, reprit négligemment Nicolas Starkos, que
+l'affaire ne sera pas mauvaise. Les opérations ottomanes prennent
+une mauvaise tournure en Grèce. La bataille de Navarin aura de
+funestes conséquences pour les Turcs, puisque les puissances
+européennes s'en mêlent. S'ils doivent renoncer à la lutte, plus
+de prisonniers, plus de ventes, plus de profits. C'est pourquoi
+ces derniers convois qu'on nous livre encore dans d'assez bonnes
+conditions, auront-ils acquéreurs à haut prix sur les côtes de
+l'Afrique. Ainsi donc, nous trouverons notre avantage à cette
+affaire, et vous, le vôtre, par conséquent. -- Je puis compter sur
+votre signature?
+
+-- Je vous escompterai vos traites, répondit Elizundo, et n'aurai
+pas de signature à vous donner.
+
+-- Comme il vous plaira, Elizundo, répondit le capitaine, mais
+nous nous serions contentés de votre signature. Vous n'hésitiez
+pas à la donner autrefois!
+
+-- Autrefois n'est pas aujourd'hui, dit Elizundo, et, aujourd'hui,
+j'ai des idées différentes sur tout cela!
+
+-- Ah! vraiment! s'écria le capitaine. À votre aise, après tout! -
+- Mais est-il donc vrai que vous cherchiez à vous retirer des
+affaires, comme je l'ai entendu dire?
+
+-- Oui, Nicolas Starkos! répondit le banquier d'une voix ferme,
+et, en ce qui vous concerne, voici la dernière opération que nous
+ferons ensemble... puisque vous tenez à ce que je la fasse!
+
+-- J'y tiens absolument, Elizundo», répondit Nicolas Starkos d'un
+ton sec.
+
+Puis, il se leva, fit quelques tours dans le cabinet, mais sans
+cesser d'envelopper le banquier d'un regard peu obligeant.
+Revenant enfin se placer devant lui:
+
+«Maître Elizundo, dit-il d'un ton narquois, vous êtes donc bien
+riche, puisque vous songez à vous retirer des affaires?»
+
+Le banquier ne répondit pas.
+
+«Eh bien, reprit le capitaine, que ferez-vous de ces millions que
+vous avez gagnés, vous ne les emporterez pas dans l'autre monde!
+Ce serait un peu encombrant pour le dernier voyage! Vous parti, à
+qui iront-ils?»
+
+Elizundo persista à garder le silence.
+
+«Ils iront à votre fille, reprit Nicolas Starkos, à la belle
+Hadjine Elizundo! Elle héritera de la fortune de son père! Rien de
+plus juste! Mais qu'en fera-t-elle? Seule, dans la vie, à la tête
+de tant de millions?»
+
+Le banquier se redressa, non sans quelque effort, et, rapidement,
+en homme qui fait un aveu dont le poids l'étouffe:
+
+«Ma fille ne sera pas seule! dit-il.
+
+-- Vous la marierez? répondit le capitaine. Et à qui, s'il vous
+plaît? Quel homme voudra d'Hadjine Elizundo, quand il connaîtra
+d'où vient en grande partie la fortune de son père? Et j'ajoute,
+quand elle-même le saura, à qui Hadjine Elizundo osera-t-elle
+donner sa main?
+
+-- Comment le saurait-elle? reprit le banquier. Elle l'ignore
+jusqu'ici, et qui le lui dira?
+
+-- Moi, s'il le faut!
+
+-- Vous?
+
+-- Moi! Écoutez, Elizundo, et tenez compte de mes paroles,
+répondit le capitaine de la _Karysta_ avec une impudence voulue,
+car je ne reviendrai plus sur ce que je vais vous dire. Cette
+énorme fortune, c'est surtout par moi, par les opérations que nous
+avons faites ensemble et dans lesquelles je risquais ma tête, que
+vous l'avez gagnée! C'est en trafiquant des cargaisons pillées,
+des prisonniers achetés et vendus pendant la guerre de
+l'Indépendance, que vous avez encaissé ces gains, dont le montant
+se chiffre par millions! Eh bien, il n'est que juste que ces
+millions me reviennent! Je suis sans préjugés, moi, vous le savez
+du reste! Je ne vous demanderai pas l'origine de votre fortune! La
+guerre terminée, moi aussi, je me retirerai des affaires! Mais je
+ne veux pas, non plus, être seul dans la vie, et j'entends,
+comprenez-moi bien, j'entends qu'Hadjine Elizundo devienne la
+femme de Nicolas Starkos!»
+
+Le banquier retomba sur son fauteuil. Il sentait bien qu'il était
+entre les mains de cet homme, depuis longtemps son complice. Il
+savait que le capitaine de la _Karysta_ ne reculerait devant rien
+pour arriver à son but. Il ne doutait pas que, s'il le fallait, il
+ne fût homme à raconter tout le passé de la maison de banque.
+
+Pour répondre négativement à la demande de Nicolas Starkos, au
+risque de provoquer un éclat, Elizundo n'avait plus qu'une chose à
+dire, et, non sans quelque hésitation, il la dit:
+
+«Ma fille ne peut être votre femme, Nicolas Starkos, parce qu'elle
+doit être la femme d'un autre!
+
+-- D'un autre! s'écria Nicolas Starkos. En vérité, je suis arrivé
+à temps! Ah! la fille du banquier Elizundo se marie?...
+
+-- Dans cinq jours!
+
+-- Et qui épouse-t-elle? demanda le capitaine, dont la voix
+frémissait de colère.
+
+-- Un officier français.
+
+-- Un officier français! Sans doute, un de ces Philhellènes qui
+sont venus au secours de la Grèce?
+
+-- Oui!
+
+-- Et il se nomme?...
+
+-- Le capitaine Henry d'Albaret...
+
+-- Eh bien, maître Elizundo, reprit Nicolas Starkos, qui
+s'approcha du banquier et lui parla les yeux dans les yeux, je
+vous le répète, lorsque ce capitaine Henry d'Albaret saura qui
+vous êtes, il ne voudra plus de votre fille, et, lorsque votre
+fille connaîtra la source de la fortune de son père, elle ne
+pourra plus songer à devenir la femme de ce capitaine Henry
+d'Albaret! Si donc vous ne rompez pas ce mariage aujourd'hui,
+demain il se rompra de lui-même, car demain les deux fiancés
+sauront tout!... Oui!... Oui!... de par le diable, ils le
+sauront!»
+
+Le banquier se releva encore une fois. Il regarda fixement le
+capitaine de la _Karysta_ et, alors, d'un accent de désespoir,
+auquel il n'y avait point à se tromper:
+
+«Soit!... Je me tuerai, Nicolas Starkos, dit-il, et je ne serai
+plus une honte pour ma fille!
+
+-- Si, répondit le capitaine, vous le serez dans l'avenir comme
+vous l'êtes dans le présent, et votre mort ne fera jamais
+qu'Elizundo n'ait été le banquier des pirates de l'Archipel!»
+
+Elizundo retomba, accablé, et ne put rien répondre, lorsque le
+capitaine ajouta:
+
+«Et voilà pourquoi Hadjine Elizundo ne sera pas la femme de cet
+Henry d'Albaret, pourquoi elle deviendra, qu'elle le veuille ou
+non, la femme de Nicolas Starkos!»
+
+Pendant une demi-heure encore, cet entretien se prolongea en
+supplications de la part de l'un, en menaces de la part de
+l'autre. Non certes, il ne s'agissait pas d'amour, lorsque Nicolas
+Starkos s'imposait à la fille d'Elizundo! Il ne s'agissait que des
+millions dont cet homme voulait avoir l'entière possession, et
+aucun argument ne le ferait fléchir.
+
+Hadjine Elizundo n'avait rien su de cette lettre, qui annonçait
+l'arrivée du capitaine de la _Karysta; _mais, depuis ce jour, son
+père lui avait paru plus triste, plus sombre que d'habitude, comme
+s'il eût été accablé par quelque préoccupation secrète. Aussi,
+lorsque Nicolas Starkos se présenta à la maison de banque, elle ne
+put se défendre d'en ressentir une inquiétude plus vive encore. En
+effet, elle connaissait ce personnage pour l'avoir vu venir
+plusieurs fois pendant les dernières années de la guerre. Nicolas
+Starkos lui avait toujours inspiré une répulsion dont elle ne se
+rendait pas compte. Il la regardait, semblait-il, d'une façon, qui
+ne laissait pas de lui déplaire, bien qu'il ne lui eût jamais
+adressé que des paroles insignifiantes, comme eût pu le faire un
+des clients habituels du comptoir. Mais la jeune fille n'avait pas
+été sans observer qu'après les visites du capitaine de la
+_Karysta_, son père était toujours, et pendant quelque temps, en
+proie à une sorte de prostration, mêlée d'effroi. De là son
+antipathie, que rien ne justifiait du moins jusqu'alors, contre
+Nicolas Starkos.
+
+Hadjine Elizundo n'avait point encore parlé de cet homme à Henry
+d'Albaret. Le lien qui l'unissait à la maison de banque ne pouvait
+être qu'un lien d'affaires. Or, des affaires d'Elizundo, dont elle
+ignorait d'ailleurs la nature, il n'avait jamais été question dans
+leurs entretiens. Le jeune officier ne savait donc rien des
+rapports qui existaient, non seulement entre le banquier et
+Nicolas Starkos, mais aussi entre ce capitaine et la vaillante
+femme dont il avait sauvé la vie au combat de Chaidari, qu'il ne
+connaissait que sous le seul nom d'Andronika.
+
+Mais, ainsi qu'Hadjine, Xaris avait eu plusieurs fois l'occasion
+de voir et de recevoir Nicolas Starkos au comptoir de la Strada
+Reale. Lui aussi, il éprouvait à son égard les mêmes sentiments de
+répulsion que la jeune fille. Seulement, étant donné sa nature
+vigoureuse et décidée, ces sentiments se traduisaient chez lui
+d'une autre façon. Si Hadjine Elizundo fuyait toutes les occasions
+de se trouver en présence de cet homme, Xaris les eût plutôt
+recherchées, à la condition «de pouvoir lui casser les reins,»
+comme il le disait volontiers.
+
+«Je n'en ai pas le droit, évidemment, pensait-il, mais cela
+viendra peut-être!»
+
+De tout cela, il résulte donc que la nouvelle visite du capitaine
+de la _Karysta_ au banquier Elizundo ne fut vue avec plaisir ni
+par Xaris, ni par la jeune fille. Bien au contraire. Aussi, ce fut
+un soulagement pour tous les deux, lorsque Nicolas Starkos, après
+un entretien dont rien n'avait transpiré, eut quitté la maison et
+repris le chemin du port.
+
+Pendant une heure, Elizundo resta enfermé dans son cabinet. On ne
+l'y entendait même pas bouger. Mais ses ordres étaient formels: ni
+sa fille, ni Xaris ne devaient entrer, sans avoir été demandés
+expressément. Or, comme la visite avait duré longtemps, cette
+fois, leur anxiété s'était accrue en raison du temps écoulé.
+
+Tout à coup, la sonnette d'Elizundo se fit entendre -- un coup
+timide, venant d'une main peu assurée.
+
+Xaris répondit à cet appel, ouvrit la porte qui n'était plus
+refermée en dedans, et se trouva en présence du banquier.
+
+Elizundo était toujours dans son fauteuil, à demi affaissé, l'air
+d'un homme qui vient de soutenir une violente lutte contre lui-
+même. Il releva la tête, regarda Xaris, comme s'il eût eu quelque
+peine à le reconnaître, et, passant la main sur son front:
+
+«Hadjine?» dit-il d'une voix étouffée.
+
+Xaris fit un signe affirmatif et sortit. Un instant après, la
+jeune fille se trouvait devant son père. Aussitôt, celui-ci, sans
+autre préambule, mais les yeux baissés, lui disait d'une voix
+altérée par l'émotion:
+
+«Hadjine, il faut... il faut renoncer au mariage projeté avec le
+capitaine Henry d'Albaret!
+
+-- Que dites-vous, mon père?... s'écria la jeune fille, que ce
+coup imprévu atteignit en plein coeur.
+
+-- Il le faut, Hadjine! répéta Elizundo.
+
+-- Mon père, me direz-vous pourquoi vous reprenez votre parole, à
+lui et à moi? demanda la jeune fille. Je n'ai pas l'habitude de
+discuter vos volontés, vous le savez, et, cette fois, je ne les
+discuterai pas davantage, quelles qu'elles soient!... Mais, enfin,
+me direz-vous pour quelle raison je dois renoncer à épouser Henry
+d'Albaret?
+
+-- Parce qu'il faut, Hadjine... il faut que tu sois la femme d'un
+autre!» murmura Elizundo.
+
+Sa fille l'entendit, si bas qu'il eût parlé.
+
+«Un autre! dit-elle, frappée non moins cruellement par ce second
+coup que le premier. Et cet autre?...
+
+-- C'est le capitaine Starkos!
+
+-- Cet homme!... cet homme!»
+
+Ces mots s'échappèrent involontairement des lèvres d'Hadjine qui
+se retint à la table pour ne pas tomber. Puis, dans un dernier
+mouvement de révolte que cette résolution provoquait en elle:
+
+«Mon père, dit-elle, il y a dans cet ordre que vous me donnez,
+malgré vous peut-être, quelque chose que je ne puis expliquer! Il
+y a un secret que vous hésitez à me dire!
+
+-- Ne me demande rien, s'écria Elizundo, rien!
+
+-- Rien?... mon père!... Soit!... Mais, si, pour vous obéir, je
+puis renoncer à devenir la femme d'Henry d'Albaret... dussé-je en
+mourir... je ne puis épouser Nicolas Starkos!... Vous ne le
+voudriez pas!
+
+-- Il le faut, Hadjine! répéta Elizundo.
+
+-- Il y va de mon bonheur! s'écria la jeune fille.
+
+-- Et de mon honneur, à moi!
+
+-- L'honneur d'Elizundo peut-il dépendre d'un autre que de lui-
+même? demanda Hadjine.
+
+-- Oui... d'un autre!... Et cet autre... c'est Nicolas Starkos!»
+
+Cela dit, le banquier se leva, les yeux hagards, la figure
+contractée, comme s'il allait être frappé de congestion. Hadjine,
+devant ce spectacle, retrouva toute son énergie. Et, en vérité, il
+lui en fallut pour dire, en se retirant:
+
+«Soit mon père!... Je vous obéirai!»
+
+C'était sa vie à jamais brisée, mais elle avait compris qu'il y
+avait quelque effroyable secret dans les rapports du banquier avec
+le capitaine de la _Karysta! _Elle avait compris qu'il était dans
+les mains de ce personnage odieux!... Elle se courba, elle se
+sacrifia!... L'honneur de son père exigeait ce sacrifice!
+
+Xaris reçut la jeune fille entre ses bras, presque défaillante. Il
+la transporta dans sa chambre. Là, il sut d'elle tout ce qui
+s'était passé, à quel renoncement elle avait consenti!... Aussi,
+quel redoublement de haine se fit en lui contre Nicolas Starkos!
+
+Une heure après, selon son habitude, Henry d'Albaret se présentait
+à la maison de banque. Une des femmes de service lui répondit
+qu'Hadjine Elizundo n'était pas visible. Il demanda à voir le
+banquier... Le banquier ne pouvait le recevoir. Il demanda à
+parler à Xaris... Xaris n'était pas au comptoir.
+
+Henry d'Albaret rentra à l'hôtel, extrêmement inquiet. Jamais
+pareilles réponses ne lui avaient été faites. Il résolut de
+revenir le soir et attendit dans une profonde anxiété.
+
+À six heures, on lui remit une lettre à son hôtel. Il regarda
+l'adresse et reconnut qu'elle était de la main même d'Elizundo.
+Cette lettre ne contenait que ces lignes:
+
+«Monsieur Henry d'Albaret est prié de considérer comme non avenus
+les projets d'union formés entre lui et la fille du banquier
+Elizundo. Pour des raisons qui lui sont tout à fait étrangères, ce
+mariage ne peut avoir lieu, et monsieur Henry d'Albaret voudra
+bien cesser ses visites à la maison de banque.
+
+«ELIZUNDO.»
+
+Tout d'abord, le jeune officier ne comprit rien à ce qu'il venait
+de lire. Puis, il relut cette lettre... Il fut atterré. Que
+s'était-il donc passé chez Elizundo? Pourquoi ce revirement? La
+veille, il avait quitté la maison, où se faisaient encore les
+préparatifs de son mariage! Le banquier avait été avec lui ce
+qu'il était toujours! Quant à la jeune fille, rien n'indiquait que
+ses sentiments eussent changé à son égard!
+
+«Mais aussi, la lettre n'est pas signée Hadjine! se répétait-il.
+Elle est signée Elizundo!... Non! Hadjine n'a pas connu, ne
+connaît pas ce que m'écrit son père!... C'est à son insu qu'il a
+modifié ses projets!... Pourquoi?... Je n'ai donné aucun motif qui
+ait pu... Ah! je saurai quel est l'obstacle qui se dresse entre
+Hadjine et moi!»
+
+Et, puisqu'il ne pouvait plus être reçu dans la maison du
+banquier, il lui écrivit, «ayant absolument le droit, disait-il,
+de connaître les raisons qui faisaient rompre ce mariage à la
+veille de s'accomplir».
+
+Sa lettre resta sans réponse. Il en écrivit une autre, deux
+autres: même silence.
+
+Ce fut alors à Hadjine Elizundo qu'il s'adressa. Il la suppliait,
+au nom de leur amour, de lui répondre, dût-elle le faire par un
+refus de jamais le revoir!... Nulle réponse.
+
+Il est probable que sa lettre ne parvint pas à la jeune fille.
+Henry d'Albaret, du moins, dut le croire. Il connaissait assez son
+caractère pour être sûr qu'elle lui aurait répondu.
+
+Alors, le jeune officier, désespéré, chercha à voir Xaris. Il ne
+quitta plus la Strada Reale. Il rôda pendant des heures entières
+autour de la maison de banque. Ce fut inutile. Xaris, obéissant
+peut-être aux ordres du banquier, peut-être à la prière d'Hadjine,
+ne sortait plus.
+
+Ainsi se passèrent en vaines démarches les journées du 24 et du 25
+octobre. Au milieu d'angoisses inexprimables, Henry d'Albaret
+croyait avoir atteint l'extrême limite de la souffrance!
+
+Il se trompait.
+
+En effet, dans la journée du 26, une nouvelle se répandit, qui
+allait le frapper d'un coup plus terrible encore.
+
+Non seulement son mariage avec Hadjine Elizondo était rompu --
+rupture qui était maintenant connue de toute la ville -- mais
+Hadjine Elizundo allait se marier avec un autre! Henry d'Albaret
+fut anéanti en apprenant cette nouvelle. Un autre que lui serait
+le mari d'Hadjine!
+
+«Je saurai quel est cet homme! s'écria-t-il. Celui-là, quel qu'il
+soit, je le connaîtrai!... J'arriverai jusqu'à lui!... Je lui
+parlerai... et il faudra bien qu'il me réponde!»
+
+Le jeune officier ne devait pas tarder à apprendre quel était son
+rival. En effet, il le vit entrer dans la maison de banque; il le
+suivit lorsqu'il en sortit; il l'épia jusqu'au port, où
+l'attendait son canot au pied du môle; il le vit regagner la
+sacolève, mouillée à une demi-encablure au large.
+
+C'était Nicolas Starkos, le capitaine de la _Karysta_.
+
+Cela se passait le 27 octobre. Des renseignements précis qu'Henry
+d'Albaret put obtenir, il résultait que le mariage de Nicolas
+Starkos et d'Hadjine Elizundo était très prochain, car les
+préparatifs se faisaient avec une sorte de hâte. La cérémonie
+religieuse avait été commandée à l'église de Saint-Spiridion pour
+le 30 du mois, c'est-à-dire à la date même, qui avait été
+antérieurement fixée au mariage d'Henry d'Albaret. Seulement, le
+fiancé, ce ne serait plus lui! Ce serait ce capitaine, qui venait
+on ne sait d'où pour aller où l'on ne savait!
+
+Aussi Henry d'Albaret, en proie à une fureur qu'il ne pouvait plus
+maîtriser, était-il résolu à provoquer Nicolas Starkos, à l'aller
+chercher jusqu'au pied de l'autel. S'il ne le tuait pas, il serait
+tué, lui, mais au moins, il en aurait fini avec cette situation
+intolérable!
+
+En vain se répétait-il que, si ce mariage se faisait, c'était avec
+l'assentiment d'Elizundo! En vain se disait-il que celui qui
+disposait de la main d'Hadjine, c'était son père!
+
+«Oui, mais c'est contre son gré!... Elle subit une pression qui la
+livre à cet homme!... Elle se sacrifie!»
+
+Pendant la journée du 28 octobre, Henry d'Albaret essaya de
+rencontrer Nicolas Starkos. Il le guetta à son débarquement, il le
+guetta à l'entrée du comptoir. Ce fut en vain. Et, dans deux
+jours, cet odieux mariage serait accompli -- deux jours, pendant
+lesquels le jeune officier fit tout pour arriver jusqu'à la jeune
+fille ou pour se trouver en face de Nicolas Starkos!
+
+Mais, le 29, vers six heures du soir, un fait inattendu se
+produisit, qui allait précipiter le dénouement de cette situation.
+
+Dans l'après-midi, le bruit se répandit que le banquier venait
+d'être frappé d'une congestion au cerveau. Et, en effet, deux
+heures après, Elizundo était mort.
+
+
+
+
+VIII
+
+Vingt millions en jeu
+
+
+Quelles seraient les conséquences de cet événement, nul n'eût
+encore pu le prévoir. Henry d'Albaret, dès qu'il l'apprit, dut
+tout naturellement penser que ces conséquences ne pourraient que
+lui être favorables. En tout cas, c'était le mariage d'Hadjine
+Elizundo ajourné. Bien que la jeune fille dût être sous le coup
+d'une douleur profonde, le jeune officier n'hésita pas à se
+présenter à la maison de la Strada Reale, mais il ne put voir ni
+Hadjine ni Xaris. Il n'avait donc plus qu'à attendre.
+
+«Si, en épousant ce capitaine Starkos, pensait-il, Hadjine se
+sacrifiait aux volontés de son père, ce mariage ne se fera pas,
+maintenant que son père n'est plus!»
+
+Ce raisonnement était juste. De là, cette déduction toute
+naturelle, c'est que si les chances d'Henry d'Albaret s'étaient
+accrues, celles de Nicolas Starkos avaient diminué.
+
+On ne s'étonnera donc pas que, dès le lendemain, un entretien à ce
+sujet, provoqué par Skopélo, eût lieu à bord de la sacolève entre
+son capitaine et lui. C'était le second de la _Karysta_ qui, en
+rentrant à bord vers dix heures du matin, avait rapporté la
+nouvelle de la mort d'Elizundo -- nouvelle qui faisait grand bruit
+par la ville.
+
+On aurait pu croire que Nicolas Starkos, aux premiers mots que lui
+en dit Skopélo, allait s'abandonner à quelque mouvement de colère.
+Il n'en fut rien. Le capitaine savait se posséder et n'aimait
+point à récriminer contre les faits accomplis.
+
+«Ah! Elizundo est mort? dit-il simplement.
+
+-- Oui!... Il est mort!
+
+-- Est-ce qu'il se serait tué? ajouta Nicolas Starkos à mi-voix,
+comme s'il se fût parlé à lui-même.
+
+-- Non, répondit Skopélo, qui avait entendu la réflexion du
+capitaine, non! Les médecins ont constaté que le banquier Elizundo
+était mort d'une congestion...
+
+-- Foudroyé?...
+
+-- À peu près. Il a immédiatement perdu connaissance et n'a pu
+prononcer une seule parole avant de mourir!
+
+-- Autant vaut qu'il en ait été ainsi, Skopélo!
+
+-- Sans contredit, capitaine, surtout si l'affaire d'Arkadia était
+déjà terminée...
+
+-- Entièrement, répondit Nicolas Starkos. Nos traites ont été
+escomptées, et, maintenant, tu pourras prendre, contre argent,
+livraison du convoi de prisonniers.
+
+-- Eh! de par le diable, il était temps! s'écria le second. Mais,
+capitaine, si cette opération est achevée, et l'autre?
+
+-- L'autre?... répondit tranquillement Nicolas Starkos. Eh bien!
+l'autre s'achèvera comme elle devait s'achever! Je ne vois pas ce
+qu'il y a de changé dans la situation! Hadjine Elizundo obéira à
+son père mort, comme elle eût obéi à son père vivant, et pour les
+mêmes raisons!
+
+-- Ainsi, capitaine, reprit Skopélo, vous n'avez point l'intention
+d'abandonner la partie?
+
+-- L'abandonner! s'écria Nicolas Starkos d'un ton qui indiquait sa
+ferme volonté de briser tout obstacle. Dis donc, Skopélo, crois-tu
+qu'il y ait au monde un homme, un seul, qui consente à fermer la
+main, quand il n'a qu'à l'ouvrir pour qu'il y tombe vingt
+millions!
+
+-- Vingt millions! répéta Skopélo, qui souriait en hochant la
+tête. Oui! c'est bien à vingt millions que j'avais estimé la
+fortune de notre vieil ami Elizundo!
+
+-- Fortune nette, claire, en bonnes valeurs, reprit Nicolas
+Starkos, et dont la réalisation pourra se faire sans retard.
+
+-- Dès que vous en serez possesseur, capitaine, car maintenant,
+toute cette fortune va revenir à la belle Hadjine...
+
+-- Qui, elle, me reviendra, à moi! Sois sans crainte, Skopélo!
+D'un mot je puis perdre l'honneur du banquier, et, après sa mort
+comme avant, sa fille tiendra plus à cet honneur qu'à sa fortune!
+Mais je ne dirai rien, je n'aurai rien à dire! La pression que
+j'exerçais sur son père, je l'exercerai toujours sur elle! Ces
+vingt millions, elle sera trop heureuse de les apporter en dot à
+Nicolas Starkos, et, si tu en doutes, Skopélo, c'est que tu ne
+connais pas le capitaine de la _Karysta!»_
+
+Nicolas Starkos parlait avec une telle assurance, que son second,
+quoique peu enclin à se faire des illusions, se reprit à croire
+que l'événement de la veille n'empêcherait pas l'affaire de se
+conclure. Il n'y aurait qu'un retard, voilà tout.
+
+Quelle serait la durée de ce retard, c'était uniquement la
+question qui préoccupait Skopélo et même Nicolas Starkos, bien que
+celui-ci n'en voulût point convenir. Il ne manqua pas d'assister,
+le lendemain, aux obsèques du riche banquier, qui furent faites
+très simplement et ne réunirent même qu'un petit nombre de
+personnes. Là, il s'était rencontré avec Henry d'Albaret; mais,
+entre eux, il n'y avait eu que quelques regards d'échangés, rien
+de plus.
+
+Pendant les cinq jours qui suivirent la mort d'Elizondo, le
+capitaine de la _Karysta_ essaya vainement d'arriver jusqu'à la
+jeune fille. La porte du comptoir était close à tous. Il semblait
+que la maison de banque fût morte avec le banquier.
+
+Du reste, Henry d'Albaret ne fut pas plus heureux que Nicolas
+Starkos. Il ne put communiquer avec Hadjine par visite ni par
+lettre. C'était à se demander si la jeune fille n'avait point
+quitté Corfou sous la protection de Xaris, qui ne se montrait
+nulle part.
+
+Cependant, le capitaine de la _Karysta_, loin d'abandonner ses
+projets, répétait volontiers que leur réalisation n'était que
+retardée. Grâce à lui, grâce aux manoeuvres de Skopélo, aux bruits
+que celui-ci répandait avec intention, le mariage de Nicolas
+Starkos et d'Hadjine Elizundo ne faisait de doute pour personne.
+Il fallait seulement attendre que les premiers temps du deuil
+fussent écoulés, et, peut-être aussi, que la situation financière
+de la maison eût été régulièrement établie.
+
+Quant à la fortune que laissait le banquier, on savait qu'elle
+était énorme. Grossie, naturellement par les bavardages du
+quartier et les on-dit de la ville, elle arrivait déjà à être
+quintuplée. Oui! on affirmait qu'Elizondo ne laissait pas moins
+d'une centaine de millions! Et quelle héritière, cette jeune
+Hadjine, et quel homme heureux, ce Nicolas Starkos, auquel sa main
+était promise! On ne parlait plus que de cela dans Corfou, dans
+ses deux faubourgs, jusque dans les derniers villages de l'île!
+Aussi les badauds affluaient-ils à la Strada Reale. Faute de
+mieux, on voulait au moins contempler cette maison fameuse, dans
+laquelle il était entré tant d'argent, et où il devait en rester
+tant, puisqu'il en était si peu sorti!
+
+La vérité, c'est que cette fortune était énorme. Elle se montait à
+près de vingt millions, et, ainsi que l'avait dit Nicolas Starkos
+à Skopélo dans leur dernier entretien, fortune en valeurs
+facilement réalisables, non en propriétés foncières.
+
+Ce fut ce que reconnut Hadjine Elizundo, ce que Xaris reconnut
+avec elle, pendant les premiers jours qui suivirent la mort du
+banquier. Mais, ce qu'ils furent aussi amenés à reconnaître, ce
+fut par quels moyens cette fortune avait été gagnée. En effet,
+Xaris avait assez l'habitude des affaires de banque pour se rendre
+compte de ce qu'avait été le passé du comptoir, lorsque les livres
+et les papiers eurent été mis à sa disposition. Elizundo avait,
+sans doute, l'intention de les détruire plus tard, mais la mort
+l'avait surpris. Ils étaient là. Ils parlaient d'eux-mêmes.
+
+Hadjine et Xaris ne savaient que trop, maintenant, d'où venaient
+ces millions! Sur combien de trafics odieux, sur combien de
+misères reposait toute cette richesse, ils n'avaient plus à
+l'apprendre! Voilà donc comment et pourquoi Nicolas Starkos tenait
+Elizundo! Il était son complice! Il pouvait le déshonorer d'un
+mot! Puis, s'il lui convenait de disparaître, il eût été
+impossible de retrouver ses traces! Et c'était son silence qu'il
+faisait payer au père en lui arrachant sa fille!
+
+«Le misérable!... le misérable! s'écriait Xaris.
+
+-- Tais-toi!» répondait Hadjine.
+
+Et il se taisait, car il sentait bien que ses paroles allaient
+atteindre plus loin que Nicolas Starkos!
+
+Cependant, cette situation ne pouvait tarder à se dénouer. Il
+fallait, d'ailleurs, qu'Hadjine Elizundo prît sur elle de
+précipiter ce dénouement dans l'intérêt de tous.
+
+Le sixième jour après la mort d'Elizundo, vers sept heures du
+soir, Nicolas Starkos, que Xaris attendait à l'escalier du môle,
+était prié de se rendre immédiatement à la maison de banque.
+
+Dire que cette communication fut faite d'un ton aimable, ce serait
+aller trop loin. Le ton de Xaris n'était rien moins qu'engageant,
+sa voix rien moins que douce, quand il aborda le capitaine de la
+_Karysta_. Mais celui-ci n'était pas homme à s'émouvoir de si peu,
+et il suivit Xaris jusqu'au comptoir, où il fut aussitôt
+introduit.
+
+Pour les voisins, qui virent entrer Nicolas Starkos dans cette
+maison, si obstinément fermée jusqu'alors, il n'était plus douteux
+que les chances ne fussent en sa faveur.
+
+Nicolas Starkos trouva Hadjine Elizundo dans le cabinet de son
+père. Elle était assise devant le bureau, sur lequel se voyaient
+un grand nombre de papiers, documents et livres. Le capitaine
+comprit que la jeune fille avait dû se mettre au courant des
+affaires de la maison, et il ne se trompait pas. Mais connaissait-
+elle les rapports que le banquier avait eus avec les pirates de
+l'Archipel, voilà ce qu'il se demandait.
+
+À l'entrée du capitaine, Hadjine Elizundo se leva -- ce qui la
+dispensait de lui offrir de s'asseoir -- et elle fit signe à Xaris
+de les laisser seuls. Elle était vêtue de deuil. Sa physionomie
+grave, ses yeux fatigués par l'insomnie, indiquaient, en toute sa
+personne, une grande lassitude physique, mais nul abattement
+moral. Dans cet entretien, qui allait avoir de si graves
+conséquences pour tous ceux dont il serait question, son calme ne
+devait pas l'abandonner un seul instant.
+
+«Me voici, Hadjine Elizundo, dit le capitaine, et je suis à vos
+ordres. Pourquoi m'avez-vous fait demander?
+
+-- Pour deux motifs, Nicolas Starkos, répondit la jeune fille, qui
+voulait aller droit au but. Tout d'abord, j'ai à vous dire que ce
+projet de mariage que m'imposait mon père, vous le savez bien,
+doit être considéré comme rompu entre nous.
+
+-- Et moi, répliqua froidement Nicolas Starkos, je me bornerai à
+répondre qu'en parlant ainsi, Hadjine Elizundo n'a peut-être pas
+réfléchi aux conséquences de ses paroles.
+
+-- J'ai réfléchi, répondit la jeune fille, et vous comprendrez que
+ma résolution doit être irrévocable, puisque je n'ai plus rien à
+apprendre sur la nature des affaires que la maison Elizundo a
+faites avec vous et les vôtres, Nicolas Starkos!»
+
+Ce ne fut pas sans un vif déplaisir que le capitaine de la
+_Karysta_ reçut cette très nette réponse. Sans doute, il
+s'attendait bien à ce qu'Hadjine Elizundo lui notifiât son congé
+en bonne forme, mais il comptait aussi briser sa résistance, en
+lui apprenant ce qu'avait été son père et quels rapports le
+liaient à lui. Or, voici qu'elle savait tout. C'était donc une
+arme, sa meilleure peut-être, qui se brisait dans sa main.
+Toutefois, il ne se crut pas désarmé, et il reprit d'un ton
+quelque peu ironique:
+
+«Ainsi, vous connaissez les affaires de la maison Elizundo, et,
+les connaissant, vous tenez ce langage?
+
+-- Je le tiens, Nicolas Starkos, et le tiendrai toujours, parce
+que c'est mon devoir de le tenir!
+
+-- Dois-je donc croire, répondit Nicolas Starkos, que le capitaine
+Henry d'Albaret...
+
+-- Ne mêlez pas le nom d'Henry d'Albaret à tout ceci!» répliqua
+vivement Hadjine.
+
+Puis, plus maîtresse d'elle-même, et, pour empêcher toute
+provocation qui eût pu survenir, elle ajouta:
+
+«Vous savez bien, Nicolas Starkos, que jamais le capitaine
+d'Albaret ne consentira à s'unir à la fille du banquier Elizundo!
+
+-- Il sera difficile!
+
+-- Il sera honnête!
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- Parce qu'on n'épouse pas une héritière dont le père a été le
+banquier des pirates! Non! Un honnête homme ne peut accepter une
+fortune acquise d'une façon infâme!
+
+-- Mais, reprit Nicolas Starkos, il me semble que nous parlons là
+de choses absolument étrangères à la question qu'il s'agit de
+résoudre!
+
+-- Cette question est résolue!
+
+-- Permettez-moi de vous faire observer que c'était le capitaine
+Starkos, non le capitaine d'Albaret, qu'Hadjine Elizundo devait
+épouser! La mort de son père ne doit pas avoir plus changé ses
+intentions qu'elle n'a changé les miennes!
+
+-- J'obéissais à mon père, répondit Hadjine, je lui obéissais,
+sans rien savoir des motifs qui l'obligeaient à me sacrifier! Je
+sais, à présent, que je sauvais son honneur en lui obéissant!
+
+-- Eh bien, si vous savez... répondit Nicolas Starkos.
+
+-- Je sais, reprit Hadjine en lui coupant la parole, je sais que
+c'est vous, son complice, qui l'avez entraîné dans ces affaires
+odieuses, vous qui avez fait entrer ces millions dans la maison de
+banque, honorable avant vous! Je sais que vous avez dû le menacer
+de révéler publiquement son infamie, s'il refusait de vous donner
+sa fille! En vérité! avez-vous jamais pu croire, Nicolas Starkos,
+qu'en consentant à vous épouser, je fisse autre chose que d'obéir
+à mon père?
+
+-- Soit, Hadjine Elizundo, je n'ai plus rien à vous apprendre!
+Mais, si vous étiez soucieuse de l'honneur de votre père pendant
+sa vie, vous devez l'être tout autant après sa mort, et, pour peu
+que vous persistiez à ne pas tenir vos engagements envers moi...
+
+-- Vous direz tout, Nicolas Starkos! s'écria la jeune fille avec
+une telle expression de dégoût et de mépris qu'une sorte de
+rougeur monta au front de l'impudent personnage.
+
+-- Oui... tout! répliqua-t-il.
+
+-- Vous ne le ferez pas, Nicolas Starkos!
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- Ce serait vous accuser vous-même!
+
+-- M'accuser, Hadjine Elizundo! Pensez-vous donc que ces affaires
+aient été jamais faites sous mon nom? Vous imaginez-vous que ce
+soit Nicolas Starkos qui coure l'Archipel et trafique des
+prisonniers de guerre? Non! En parlant, je ne me compromettrai
+pas, et, si vous m'y forcez, je parlerai!»
+
+La jeune fille regarda le capitaine en face. Ses yeux, qui avaient
+toute l'audace de l'honnêteté, ne se baissèrent pas devant les
+siens, si effrayants qu'ils fussent.
+
+«Nicolas Starkos, reprit-elle, je pourrais vous désarmer d'un mot,
+car ce n'est ni par sympathie ni par amour pour moi que vous avez
+exigé ce mariage! C'était simplement pour devenir possesseur de la
+fortune de mon père! Oui! je pourrais vous dire: Ce ne sont que
+ces millions que vous voulez!... Eh bien, les voilà!... prenez-
+les!... partez!... et que je ne vous revoie jamais!... Mais je ne
+dirai pas cela, Nicolas Starkos!... Ces millions, dont j'hérite...
+vous ne les aurez pas!... Je les garderai!... J'en ferai l'usage
+qui me conviendra!... Non! vous ne les aurez pas!... Et
+maintenant, sortez de cette chambre!... Sortez de cette maison!...
+Sortez!»
+
+Hadjine Elizundo, le bras tendu, la tête haute, semblait alors
+maudire le capitaine, comme Andronika l'avait maudit, quelques
+semaines avant, sur le seuil de la maison paternelle. Mais, ce
+jour-là, si Nicolas Starkos avait reculé devant le geste de sa
+mère, cette fois, il marcha résolument vers la jeune fille:
+
+«Hadjine Elizundo, dit-il à voix basse, oui! il me faut ces
+millions!... D'une façon ou d'une autre, il me les faut... et je
+les aurai!
+
+-- Non!... et plutôt les anéantir, plutôt les jeter dans les eaux
+du golfe! répondit Hadjine.
+
+-- Je les aurai, vous dis-je!... Je les veux!»
+
+Nicolas Starkos avait saisi la jeune fille par le bras. La colère
+l'égarait. Il n'était plus maître de lui. Son regard se troublait.
+Il eût été capable de la tuer!
+
+Hadjine Elizundo vit tout cela en un instant. Mourir! Eh! que lui
+importait maintenant! La mort ne l'eût point effrayée. Mais
+l'énergique jeune fille avait autrement disposé d'elle-même...
+Elle s'était condamnée à vivre.
+
+«Xaris!» cria-t-elle.
+
+La porte s'ouvrit. Xaris parut.
+
+«Xaris, chasse cet homme!»
+
+Nicolas Starkos n'avait pas eu le temps de se retourner qu'il
+était saisi par deux bras de fer. La respiration lui manqua. Il
+voulut parler, crier... Il n'y parvint pas plus qu'il ne parvint à
+se dégager de cette effroyable étreinte. Puis, tout meurtri, à
+demi étouffé, hors d'état de rugir, il fut déposé à la porte de la
+maison.
+
+Là, Xaris ne prononça que ces mots:
+
+«Je ne vous tue pas, parce qu'elle ne m'a pas dit de vous tuer!
+Quand elle me le dira, je le ferai!»
+
+Et il referma la porte.
+
+À cette heure, la rue était déjà déserte. Personne n'avait pu voir
+ce qui venait de se passer, c'est-à-dire que Nicolas Starkos
+venait d'être chassé de la maison du banquier Elizundo. Mais on
+l'avait vu y entrer, et cela suffisait. Il s'ensuit donc que,
+lorsque Henry d'Albaret apprit que son rival avait été reçu là où
+on refusait de le recevoir, il dut penser, comme tout le monde,
+que le capitaine de la _Karysta_ était resté vis-à-vis de la jeune
+fille dans les conditions d'un fiancé.
+
+Quel coup cela fut pour lui! Nicolas Starkos, admis dans cette
+maison d'où l'excluait une consigne impitoyable! Il fut tenté,
+tout d'abord, de maudire Hadjine, et qui ne l'eût fait à sa place?
+Mais il parvint à se maîtriser, son amour l'emporta sur sa colère,
+et, bien que les apparences fussent contre la jeune fille:
+
+«Non! non!... s'écria-t-il, cela n'est pas possible!... Elle... à
+cet homme!... Cela ne peut être!... Cela n'est pas!»
+
+Cependant, malgré les menaces par lui faites à Hadjine Elizundo,
+Nicolas Starkos, après avoir réfléchi, s'était décidé à se taire.
+De ce secret, qui pesait sur la vie du banquier, il résolut de ne
+rien dévoiler. Cela lui laissait toute facilité d'agir, et il
+serait toujours temps de le faire, plus tard, si les circonstances
+l'exigeaient.
+
+C'est ce qui fut bien convenu entre Skopélo et lui. Il ne cacha
+rien au second de la _Karysta_ de ce qui s'était passé pendant sa
+visite à Hadjine Elizundo. Skopélo l'approuva de ne rien dire et
+de se réserver, tout en observant que les choses ne prenaient
+point une tournure favorable à leurs projets. Ce qui l'inquiétait
+surtout, c'était que l'héritière ne voulût pas acheter leur
+discrétion en abandonnant l'héritage! Pourquoi? En vérité, il n'y
+comprenait rien.
+
+Pendant les jours suivants, jusqu'au 12 novembre, Nicolas Starkos
+ne quitta pas son bord, même une heure. Il cherchait, il combinait
+les divers moyens qui pourraient le conduire à son but.
+D'ailleurs, il comptait un peu sur l'heureuse chance, qui l'avait
+toujours servi pendant le cours de son abominable existence...
+Cette fois-ci, il comptait à tort.
+
+De son côté, Henry d'Albaret ne vivait pas moins à l'écart. Ses
+tentatives pour revoir la jeune fille, il n'avait pas cru devoir
+les renouveler. Mais il ne désespérait pas.
+
+Le 12, au soir, une lettre lui fut apportée à son hôtel. Un
+pressentiment lui dit que cette lettre venait d'Hadjine Elizundo.
+Il l'ouvrit, il regarda la signature: il ne s'était pas trompé.
+
+Cette lettre ne contenait que quelques lignes, écrites de la main
+de la jeune fille. Voici ce qu'elle disait:
+
+«Henry,
+
+«La mort de mon père m'a rendu ma liberté, mais vous devez
+renoncer à moi! La fille du banquier Elizundo n'est pas digne de
+vous! Je ne serai jamais à Nicolas Starkos, un misérable! mais je
+ne puis être à vous, un honnête homme! Pardon et adieu!
+
+«HADJINE ELIZUNDO.»
+
+Au reçu de cette lettre, Henry d'Albaret, sans prendre le temps de
+réfléchir, courut à la maison de la Strada Reale...
+
+La maison était fermée, abandonnée, déserte, comme si Hadjine
+Elizundo l'eût quittée avec son fidèle Xaris pour n'y jamais
+revenir.
+
+
+
+
+IX
+
+L'archipel en feu
+
+
+L'île de Scio, plus généralement appelée Chio depuis cette époque,
+est située dans la mer Égée, à l'ouest du golfe de Smyrne, près du
+littoral de l'Asie Mineure. Avec Lesbos au nord, Samos au sud,
+elle appartient au groupe des Sporades, situé dans l'est de
+l'Archipel. Elle ne se développe pas sur moins de quarante lieues
+de périmètre. Le mont Pélinéen, maintenant mont Élias, qui la
+domine, se dresse à une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-
+dessus du niveau de la mer.
+
+Des principales villes que renferme cette île, Volysso, Pitys,
+Delphinium, Leuconia, Caucasa, Scio, sa capitale, est la plus
+importante. C'était là que, le 30 octobre 1827, le colonel Fabvier
+avait débarqué un petit corps expéditionnaire, dont l'effectif
+s'élevait à sept cents réguliers, deux cents cavaliers, quinze
+cents irréguliers à la solde des Sciotes, avec un matériel
+comprenant dix obusiers et dix canons.
+
+L'intervention des puissances européennes, après le combat de
+Navarin, n'avait pas encore définitivement résolu la question
+grecque. L'Angleterre, la France et la Russie ne voulaient, en
+effet, donner au nouveau royaume que les limites mêmes que
+l'insurrection n'avait jamais dépassées. Or, cette détermination
+ne pouvait convenir au gouvernement hellénique. Ce qu'il exigeait,
+c'étaient, avec toute la Grèce continentale, la Crète et l'île de
+Scio, nécessaires à son autonomie. Aussi, tandis que Miaoulis
+prenait la Crète pour objectif, Ducas, la terre ferme, Fabvier
+débarquait à Maurolimena, dans l'île de Scio, à la date indiquée
+ci-dessus.
+
+On comprend que les Hellènes voulussent ravir aux Turcs cette île
+superbe, magnifique joyau de ce chapelet des Sporades. Son ciel,
+le plus pur de l'Asie Mineure, lui fait un climat merveilleux,
+sans chaleurs extrêmes, sans froids excessifs. Il la rafraîchit au
+souffle d'une brise modérée, il la rend salutaire entre toutes les
+îles de l'Archipel. Aussi, dans un hymne attribué à Homère -- que
+Scio revendique comme un de ses enfants -- le poète l'appelle la
+«très grasse». Vers l'ouest, elle distille des vins délicieux qui
+rivaliseraient avec les meilleurs crus de l'antiquité, et un miel
+qui peut le disputer à celui de l'Hymette. Vers l'est, elle fait
+mûrir des oranges et des citrons, dont la renommée se propage
+jusqu'à l'Europe occidentale. Vers le sud, elle se couvre de ces
+diverses espèces de lentisques qui produisent une précieuse gomme,
+le mastic, si employé dans les arts et même en médecine -- grande
+richesse du pays. Enfin, dans cette contrée, bénie des dieux,
+poussent avec les figuiers, les dattiers, les amandiers, les
+grenadiers, les oliviers, tous les plus beaux types arborescents
+des zones méridionales de l'Europe.
+
+Cette île, le gouvernement voulait donc l'englober dans le nouveau
+royaume. C'est pourquoi le hardi Fabvier, en dépit de tous les
+déboires dont il avait été abreuvé par ceux-là mêmes pour lesquels
+il venait verser son sang, s'était chargé de la conquérir.
+
+Cependant, durant les derniers mois de cette année, les Turcs
+n'avaient cessé de continuer massacres et razzias à travers la
+péninsule hellénique, et cela, à la veille du débarquement, à
+Nauplie, de Capo d'Istria. L'arrivée de ce diplomate devait mettre
+fin aux querelles intestines des Grecs et concentrer le
+gouvernement en une seule main. Mais, bien que la Russie dût
+déclarer la guerre au sultan six mois après, et venir ainsi en
+aide à la constitution du nouveau royaume, Ibrahim tenait toujours
+la partie moyenne et les villes maritimes du Péloponnèse. Et si,
+huit mois plus tard, le 6 juillet 1828, il se préparait à quitter
+le pays, auquel il avait fait tant de mal, si, en septembre de la
+même année, il ne devait plus rester un seul Égyptien sur la terre
+de Grèce, ces hordes sauvages n'en allaient pas moins ravager la
+Morée pendant quelque temps encore.
+
+Toutefois, puisque les Turcs ou leurs alliés occupaient certaines
+villes du littoral, aussi bien dans le Péloponnèse que dans la
+Crète, on ne s'étonnera pas que les pirates fussent nombreux à
+courir les mers avoisinantes. Si le mal qu'ils causaient aux
+navires faisant le commerce d'une île à l'autre était
+considérable, ce n'était pas que les commandants de flottilles
+grecques, les Miaoulis, les Canaris, les Tsamados, cessassent de
+les poursuivre; mais ces forbans étaient nombreux, infatigables,
+et il n'y avait plus aucune sécurité à traverser ces parages. De
+la Crète à l'île de Métélin, de Rhodes à Nègrepont, l'Archipel
+était en feu.
+
+Enfin, à Scio même, ces bandes, composées du rebut de toutes les
+nations, écumaient les alentours de l'île, et venaient en aide au
+pacha, renfermé dans la citadelle, dont le colonel Fabvier allait
+commencer le siège dans de détestables conditions.
+
+On s'en souvient, les négociants des îles Ioniennes épouvantés de
+cet état de choses commun à toutes les Échelles du Levant,
+s'étaient associés pour armer une corvette, destinée à donner la
+chasse aux pirates. Aussi, depuis cinq semaines, la _Syphanta_
+avait-elle quitté Corfou, afin de rallier les mers de l'Archipel.
+Deux ou trois affaires, dont elle s'était heureusement tirée, la
+capture de plusieurs navires, à bon droit suspects, ne pouvaient
+que l'encourager à poursuivre résolument son oeuvre. Signalé à
+maintes reprises dans les eaux de Psara, de Scyros, de Zéa, de
+Lemnos, de Paros, de Santorin, son commandant Stradena remplissait
+sa tâche avec non moins de hardiesse que de bonheur. Seulement, il
+ne semblait pas qu'il eût encore pu rencontrer cet insaisissable
+Sacratif, dont l'apparition était toujours marquée par les plus
+sanglantes catastrophes. On entendait souvent parler de lui, on ne
+le voyait jamais.
+
+Or, il y avait quinze jours au plus, vers le 13 novembre, la
+_Syphanta_ venait d'être aperçue aux environs de Scio. À cette
+date, le port de l'île reçut même une de ses prises, et Fabvier
+fit prompte justice de son équipage de pirates.
+
+Mais, depuis cette époque, plus de nouvelles de la corvette.
+Personne ne pouvait dire dans quels parages elle traquait
+actuellement les écumeurs de l'Archipel. On avait même lieu d'être
+inquiet sur son compte. Jusqu'alors, en effet, dans ces mers
+resserrées, toutes semées d'îles, et par conséquent de points de
+relâche, il était rare que plusieurs jours s'écoulassent sans que
+sa présence n'eût été signalée.
+
+C'est dans ces circonstances, que, le 27 novembre, Henry d'Albaret
+arriva à Scio, huit jours après avoir quitté Corfou. Il y venait
+rejoindre son ancien commandant, afin de continuer sa campagne
+contre les Turcs.
+
+La disparition d'Hadjine Elizundo l'avait frappé d'un coup
+terrible. Ainsi, la jeune fille repoussait Nicolas Starkos comme
+un misérable indigne d'elle, et elle se refusait à celui qu'elle
+avait accepté, comme étant indigne de lui! Quel mystère y avait-il
+dans tout cela? Où fallait-il le chercher? Dans sa vie, à elle, si
+calme, si pure? Non, évidemment! Était-ce dans la vie de son père?
+Mais qu'y avait-il donc de commun entre le banquier Elizundo et le
+capitaine Nicolas Starkos?
+
+À ces questions, qui eût pu répondre? La maison de banque était
+abandonnée. Xaris lui-même avait dû la quitter en même temps que
+la jeune fille. Henry d'Albaret ne pouvait compter que sur lui
+seul pour découvrir ces secrets de la famille Elizundo.
+
+Il eut alors la pensée de fouiller la ville de Corfou, puis l'île
+entière. Peut-être Hadjine y avait-elle cherché refuge en quelque
+endroit ignoré? On compte, en effet, un certain nombre de
+villages, disséminés à la surface de l'île, où il est facile de
+trouver un abri sûr. Pour qui veut se dérober au monde et se faire
+oublier, Benizze, Santa Decca, Leucimne, vingt autres, offrent de
+tranquilles retraites. Henry d'Albaret se jeta sur toutes les
+routes, il chercha jusque dans les moindres hameaux quelque trace
+de la jeune fille: il ne trouva rien.
+
+Un indice, alors, lui donna à supposer qu'Hadjine Elizundo avait
+dû quitter l'île de Corfou. En effet, au petit port d'Alipa, dans
+l'ouest-nord-ouest de l'île, on lui apprit qu'un léger speronare
+venait récemment de prendre la mer, après avoir attendu deux
+passagers pour le compte desquels il avait été secrètement frété.
+
+Mais ce n'était là qu'un indice bien vague. D'ailleurs, certaines
+concordances de faits et de dates vinrent bientôt donner au jeune
+officier un nouveau sujet de craintes.
+
+En effet, lorsqu'il fut de retour à Corfou, il apprit que la
+sacolève, elle aussi, avait quitté le port. Et, ce qui ressortait
+de plus grave, c'est que ce départ s'était effectué le jour même
+où Hadjine Elizundo avait disparu. Devait-on voir un lien entre
+ces deux événements? La jeune fille, attirée dans quelque piège en
+même temps que Xaris, avait-elle été enlevée par force? N'était-
+elle pas maintenant au pouvoir du capitaine de la _Karysta_?
+
+Cette pensée brisa le coeur d'Henry d'Albaret. Mais que faire? En
+quel point du monde rechercher Nicolas Starkos? Au vrai, qu'était-
+il, cet aventurier? La _Karysta_, venue on ne sait d'où, partie
+pour on ne sait où, pouvait à bon droit passer à l'état de
+bâtiment suspect! Toutefois, dès qu'il fut redevenu maître de lui-
+même, le jeune officier repoussa bien loin cette pensée. Puisque
+Hadjine Elizundo se déclarait indigne de lui, puisqu'elle ne
+voulait pas le revoir, quoi de plus naturel d'admettre qu'elle
+s'était volontairement éloignée sous la protection de Xaris.
+
+Eh bien, s'il en était ainsi, Henry d'Albaret saurait la
+retrouver. Peut-être son patriotisme l'avait-il poussée à prendre
+part à cette lutte où s'agitait le sort de son pays? Peut-être,
+cette énorme fortune, dont elle était libre de disposer, avait-
+elle voulu la mettre au service de la guerre de l'Indépendance?
+Pourquoi n'aurait-elle pas suivi, sur le même théâtre, les
+Bobolina, les Modena, les Andronika et tant d'autres, pour
+lesquelles son admiration était sans bornes?
+
+Aussi, Henry d'Albaret, bien certain qu'Hadjine Elizundo ne se
+trouvait plus à Corfou, se décida-t-il à reprendre sa place dans
+le corps des Philhellènes. Le colonel Fabvier était à Scio avec
+ses réguliers. Il résolut d'aller le rejoindre. Il quitta les îles
+Ioniennes, traversa la Grèce du Nord, passa les golfes de Patras
+et de Lépante, s'embarqua au golfe d'Égine, échappa, non sans
+peine, à quelques pirates qui écumaient la mer des Cyclades, et
+arriva à Scio, après une rapide traversée.
+
+Fabvier fit au jeune officier un cordial accueil, qui prouvait
+combien il le tenait en haute estime. Ce hardi soldat voyait en
+lui, non seulement un dévoué compagnon d'armes, mais un ami sûr,
+auquel il pouvait confier ses ennuis, et ils étaient grands.
+L'indiscipline des irréguliers, qui formaient un chiffre important
+dans le corps expéditionnaire, la solde mal et même non payée, les
+embarras suscités par les Sciotes eux-mêmes, tout cela gênait et
+retardait ses opérations.
+
+Cependant le siège de la citadelle de Scio était commencé.
+Toutefois, Henry d'Albaret arriva assez à temps pour prendre part
+aux travaux d'approche. À deux reprises, les puissances alliées
+enjoignirent au colonel Fabvier de cesser ses préparatifs; le
+colonel, ouvertement soutenu par le gouvernement hellénique, ne
+tint aucun compte de ces injonctions et continua imperturbablement
+son oeuvre.
+
+Bientôt, ce siège fut converti en une sorte de blocus, mais si
+insuffisamment fermé que les provisions et les munitions purent
+toujours être reçues par les assiégés. Quoi qu'il en soit, peut-
+être Fabvier serait-il parvenu à s'emparer de la citadelle, si son
+armée, que la famine affaiblissait de jour en jour, ne se fût
+répandue dans l'île pour piller et se nourrir. Or, ce fut dans ces
+conditions qu'une flotte ottomane, composée de cinq vaisseaux, put
+forcer le port de Scio et apporter aux Turcs un renfort de deux
+mille cinq cents hommes. Il est vrai que, peu de temps après,
+Miaoulis apparut avec son escadre pour venir en aide au colonel
+Fabvier, mais trop tard, et il dut se retirer.
+
+Avec l'amiral grec étaient arrivés quelques bâtiments sur lesquels
+s'étaient embarqués un certain nombre de volontaires, destinés à
+renforcer le corps expéditionnaire de Scio.
+
+Une femme s'était jointe à eux.
+
+Après avoir lutté jusqu'à la dernière heure contre les soldats
+d'Ibrahim dans le Péloponnèse, Andronika, qui avait été du début,
+voulait aussi être de la fin de la guerre. C'est pourquoi elle
+était venue à Scio, résolue, s'il le fallait, à se faire tuer dans
+cette île, que les Grecs prétendaient rattacher à leur nouveau
+royaume. C'eût été, pour elle, comme une compensation du mal que
+son indigne fils avait fait en ces lieux mêmes, lors des
+épouvantables massacres de 1822.
+
+À cette époque, le sultan avait lancé contre Scio cet arrêt
+terrible: feu, fer, esclavage. Le capitan-pacha, Kara-Ali, fut
+chargé de l'exécuter. Il l'accomplit. Ses hordes sanguinaires
+prirent pied dans l'île. Hommes au-dessus de douze ans, femmes au-
+dessus de quarante, furent impitoyablement massacrés. Le reste,
+réduit en esclavage, devait être emporté sur les marchés de Smyrne
+et de la Barbarie. L'île entière fut ainsi mise à feu et à sang
+par la main de trente mille Turcs.
+
+Vingt-trois mille Sciotes avaient été tués. Quarante-sept mille
+furent destinés à être vendus.
+
+C'est alors qu'intervint Nicolas Starkos. Ses compagnons et lui,
+après avoir pris leur part des tueries et du pillage, se firent
+les principaux courtiers de ce trafic, qui allait livrer tout un
+troupeau humain à l'avidité ottomane. Ce furent les navires de ce
+renégat, qui servirent à transporter des milliers de malheureux
+sur les côtes de l'Asie-Mineure et de l'Afrique. C'est par suite
+de ces odieuses opérations que Nicolas Starkos avait été mis en
+rapport avec le banquier Elizundo. De là, d'énormes bénéfices,
+dont la plus grande somme revint au père d'Hadjine.
+
+Or, Andronika ne savait que trop quelle part Nicolas Starkos avait
+prise aux massacres de Scio, quel rôle il avait joué dans ces
+épouvantables circonstances. C'est pourquoi elle avait voulu venir
+là où elle eût été cent fois maudite, si on eût su qu'elle était
+la mère de ce misérable. Il lui semblait que de combattre dans
+cette île, que de verser son sang pour la cause des Sciotes, ce
+serait comme une réparation, comme une expiation suprême des
+crimes de son fils.
+
+Mais, du moment qu'Andronika avait débarqué à Scio, il était
+difficile qu'Henry d'Albaret et elle ne se rencontrassent pas un
+jour ou l'autre. En effet, quelque temps après son arrivée, le 15
+janvier, Andronika se trouva inopinément en présence du jeune
+officier qui l'avait sauvée sur le champ de bataille de Chaidari.
+
+Ce fut elle qui alla à lui, ouvrant ses bras et s'écriant:
+
+«Henry d'Albaret!
+
+-- Vous!... Andronika!... Vous! dit le jeune officier. Vous... que
+je retrouve ici?
+
+-- Oui! répondit-elle. Ma place n'est-elle pas là où il y a encore
+à lutter contre les oppresseurs?
+
+-- Andronika, répondit Henry d'Albaret, soyez fière de votre pays!
+Soyez fière de ses enfants qui l'ont défendu avec vous! Avant peu,
+il n'y aura plus un seul soldat turc sur le sol de la Grèce!
+
+-- Je le sais, Henry d'Albaret, et que Dieu me conserve la vie
+jusqu'à ce jour!»
+
+Et alors Andronika fut amenée à dire ce qu'avait été son existence
+depuis que tous les deux s'étaient séparés après la bataille de
+Chaidari. Elle raconta son voyage au Magne, son pays natal,
+qu'elle avait voulu revoir une dernière fois, puis sa réapparition
+à l'armée du Péloponnèse, enfin son arrivée à Scio.
+
+De son côté, Henry d'Albaret lui apprit dans quelles conditions il
+était revenu à Corfou, quels avaient été ses rapports avec le
+banquier Elizundo, son mariage décidé et rompu, la disparition
+d'Hadjine qu'il ne désespérait pas de retrouver un jour.
+
+«Oui, Henry d'Albaret, répondit Andronika, si vous ignorez encore
+quel mystère pèse sur la vie de cette jeune fille, cependant, elle
+ne peut être que digne de vous! Oui! Vous la reverrez, et vous
+serez heureux comme tous deux vous méritez de l'être!
+
+-- Mais dites-moi, Andronika, demanda Henry d'Albaret, est-ce que
+vous ne connaissiez pas le banquier Elizundo?
+
+-- Non, répondit Andronika. Comment le connaîtrais-je et pourquoi
+me faites-vous cette question?
+
+-- C'est que j'ai eu plusieurs fois l'occasion de prononcer votre
+nom devant lui, répondit le jeune officier, et ce nom attirait son
+attention d'une façon assez singulière. Un jour, il m'a demandé si
+je savais ce que vous étiez devenue depuis notre séparation.
+
+-- Je ne le connais pas, Henry d'Albaret, et le nom du banquier
+Elizundo n'a même jamais été prononcé devant moi!
+
+-- Alors il y a là un mystère que je ne puis m'expliquer et qui ne
+me sera jamais dévoilé, sans doute, puisque Elizundo n'est plus!»
+
+Henry d'Albaret était resté silencieux. Ses souvenirs de Corfou
+lui étaient revenus. Il se reprenait à songer à tout ce qu'il
+avait souffert, à tout ce qu'il devait souffrir encore loin
+d'Hadjine!
+
+Puis, s'adressant à Andronika:
+
+«Et lorsque cette guerre sera finie, que comptez vous devenir? lui
+demanda-t-il.
+
+-- Dieu me fera, alors, la grâce de me retirer de ce monde,
+répondit-elle, de ce monde où j'ai le remords d'avoir vécu!
+
+-- Le remords, Andronika?
+
+-- Oui!»
+
+Et ce que cette mère voulait dire, c'est que sa vie seule avait
+été un mal, puisqu'un pareil fils était né d'elle!
+
+Mais, chassant cette idée, elle reprit:
+
+«Quant à vous, Henry d'Albaret, vous êtes jeune et Dieu vous
+réserve de longs jours! Employez-les donc à retrouver celle que
+vous avez perdue... et qui vous aime!
+
+-- Oui, Andronika, et je la chercherai partout, comme, partout
+aussi, je chercherai l'odieux rival qui est venu se jeter entre
+elle et moi!
+
+-- Quel était cet homme? demanda Andronika.
+
+-- Un capitaine, commandant je ne sais quel navire suspect,
+répondit Henry d'Albaret, et qui a quitté Corfou aussitôt après la
+disparition d'Hadjine!
+
+-- Et il se nomme?...
+
+-- Nicolas Starkos!
+
+-- Lui!...»
+
+Un mot de plus, son secret lui échappait, et Andronika se disait
+la mère de Nicolas Starkos! Ce nom, prononcé si inopinément par
+Henry d'Albaret, avait été pour elle comme un épouvantement. Si
+énergique qu'elle fût, elle venait de pâlir affreusement au nom de
+son fils. Ainsi donc, tout le mal fait au jeune officier, à celui
+qui l'avait sauvée au risque de sa vie, tout ce mal venait de
+Nicolas Starkos! Mais Henry d'Albaret n'avait pas été sans se
+rendre compte de l'effet que ce nom de Starkos venait de produire
+sur Andronika. On comprend qu'il voulut la presser sur ce point.
+
+«Qu'avez-vous?... Qu'avez-vous? s'écria-t-il. Pourquoi ce trouble
+au nom du capitaine de la _Karysta?..._ Parlez!... parlez!...
+Connaissez-vous donc celui qui le porte?
+
+-- Non... Henry d'Albaret, non! répondit Andronika, qui balbutiait
+malgré elle.
+
+-- Si!... Vous le connaissez!... Andronika, je vous supplie de
+m'apprendre quel est cet homme... ce qu'il fait... où il est en ce
+moment... où je pourrais le rencontrer!
+
+-- Je l'ignore!
+
+-- Non... Vous ne l'ignorez pas!... Vous le savez, Andronika, et
+vous refusez de me le dire... à moi... à moi!... Peut-être, d'un
+seul mot vous pouvez me lancer sur sa trace... peut-être sur celle
+d'Hadjine... et vous refusez de parler!
+
+-- Henry d'Albaret, répondit Andronika d'une voix dont la fermeté
+ne devait plus se démentir, je ne sais rien!... J'ignore où est ce
+capitaine!... Je ne connais pas Nicolas Starkos!»
+
+Cela dit, elle quitta le jeune officier, qui resta sous le coup
+d'une profonde émotion. Mais, depuis ce moment, quelque effort
+qu'il fit pour rencontrer Andronika, ce fut inutile. Sans doute,
+elle avait abandonné Scio pour retourner sur la terre de Grèce.
+Henry d'Albaret dut renoncer à tout espoir de la retrouver.
+
+D'ailleurs, la campagne du colonel Fabvier devait bientôt prendre
+fin, sans avoir amené aucun résultat.
+
+En effet, la désertion n'avait pas tardé à se mettre dans le corps
+expéditionnaire. Les soldats, malgré les supplications de leurs
+officiers, désertaient et s'embarquaient pour quitter l'île. Les
+artilleurs, sur lesquels Fabvier croyait pouvoir plus spécialement
+compter, abandonnaient leurs pièces. Il n'y avait plus rien à
+faire en face d'un tel découragement, qui atteignait jusqu'aux
+meilleurs!
+
+Il fallut donc lever le siège et revenir à Syra, où s'était
+organisée cette malheureuse expédition. Là, pour prix de son
+héroïque résistance, le colonel Fabvier ne devait recueillir que
+des reproches, que des témoignages de la plus noire ingratitude.
+
+Quant à Henry d'Albaret, il avait formé le dessein de quitter Scio
+en même temps que son chef. Mais vers quel point de l'Archipel
+porterait-il ses recherches? Il ne le savait pas encore, lorsqu'un
+fait inattendu vint faire cesser ses hésitations.
+
+La veille du jour où il allait s'embarquer pour la Grèce, une
+lettre lui arriva par la poste de l'île.
+
+Cette lettre, timbrée de Corinthe, adressée au capitaine Henry
+d'Albaret, ne contenait que cet avis:
+
+«Il y a une place à prendre dans l'état-major de la corvette
+_Syphanta_, de Corfou. Conviendrait-il au capitaine d'Albaret
+d'embarquer à son bord et de continuer la campagne commencée
+contre Sacratif et les pirates de l'Archipel?
+
+«La _Syphanta_, pendant les premiers jours de mars, se tiendra
+dans les eaux du cap Anapomera, au nord de l'île, et son canot
+restera en permanence dans l'anse d'Ora, au pied du cap.
+
+«Que le capitaine Henry d'Albaret fasse ce que lui commandera son
+patriotisme!»
+
+Nulle signature. Écriture inconnue. Rien qui pût indiquer au jeune
+officier de quelle part venait cette lettre.
+
+En tout cas, c'étaient là des nouvelles de la corvette, dont on
+n'entendait plus parler depuis quelque temps. C'était aussi, pour
+Henry d'Albaret, l'occasion de reprendre son métier de marin.
+C'était enfin la possibilité de poursuivre Sacratif, peut-être
+d'en débarrasser l'Archipel, peut-être aussi -- et cela ne fut pas
+sans influencer sa résolution -- une chance de rencontrer dans ces
+mers Nicolas Starkos et la sacolève.
+
+Le parti d'Henry d'Albaret fut donc immédiatement arrêté: accepter
+la proposition que lui faisait ce billet anonyme. Il prit congé du
+colonel Fabvier, au moment où celui-ci s'embarquait pour Syra;
+puis, il fréta une légère embarcation et se dirigea vers le nord
+de l'île.
+
+La traversée ne pouvait être longue, surtout avec un vent de terre
+qui soufflait du sud-ouest. L'embarcation passa devant le port de
+Coloquinta, entre les îles Anossai et le cap Pampaca. À partir de
+ce cap, elle se dirigea vers celui d'Ora et prolongea la côte, de
+manière à gagner l'anse du même nom. Ce fut là qu'Henry d'Albaret
+débarqua dans l'après-midi du 1er mars.
+
+Un canot l'attendait, amarré au pied des roches. Au large, une
+corvette était en panne.
+
+«Je suis le capitaine d'Albaret, dit le jeune officier au
+quartier-maître, qui commandait l'embarcation.
+
+-- Le capitaine Henry d'Albaret veut-il rallier le bord? demanda
+le quartier-maître.
+
+-- À l'instant.»Le canot déborda. Enlevé par ses six avirons, il
+eut rapidement franchi la distance qui le séparait de la corvette
+-- un mille au plus. Dès qu'Henry d'Albaret fut arrivé à la coupée
+de la _Syphanta_ par la hanche de tribord, un long sifflet se fit
+entendre, puis, un coup de canon retentit, qui fut bientôt suivi
+de deux autres. Au moment où le jeune officier mettait pied sur le
+pont, tout l'équipage, rangé comme à une revue d'honneur, lui
+présenta les armes, et les couleurs corfiotes furent hissées à
+l'extrémité de la corne de brigantine.
+
+Le second de la corvette s'avança alors, et, d'une voix forte,
+afin d'être entendu de tous:
+
+«Les officiers et l'équipage de la _Syphanta_, dit-il, sont
+heureux de recevoir à son bord le commandant Henry d'Albaret!»
+
+
+
+
+X
+
+Campagne dans l'archipel
+
+
+La _Syphanta_, corvette de deuxième rang, portait en batterie
+vingt-deux canons de 24, et, sur le pont -- bien que ce fût rare
+alors pour les navires de cette classe -- six caronades de 12.
+Élancée de l'étrave, fine de l'arrière, les façons bien relevées,
+elle pouvait rivaliser avec les meilleurs bâtiments de l'époque.
+Ne fatiguant pas, sous n'importe quelle allure, douce au roulis,
+marchant admirablement au plus près comme tous les bons voiliers,
+elle n'eût pas été gênée de tenir, par des brises à un ris,
+jusqu'à ses cacatois. Son commandant, si c'était un hardi marin,
+pouvait faire de la toile sans rien craindre. La _Syphanta_ n'eût
+pas plus chaviré qu'une frégate. Elle eût cassé sa mâture plutôt
+que de sombrer sous voiles. De là, cette possibilité de lui
+imprimer, même avec forte mer, une excessive vitesse. De là,
+aussi, bien des chances pour qu'elle réussît dans l'aventureuse
+croisière, à laquelle l'avaient destinée ses armateurs, ligués
+contre les pirates de l'Archipel.
+
+Bien que ce ne fût point un navire de guerre, en ce sens qu'elle
+était la propriété, non d'un État, mais de simples particuliers,
+la _Syphanta_ était militairement commandée. Ses officiers, son
+équipage, eussent fait honneur à la plus belle corvette de la
+France ou du Royaume-Uni. Même régularité de manoeuvres, même
+discipline à bord, même tenue en navigation comme en relâche. Rien
+du laisser-aller d'un bâtiment armé en course, où la bravoure des
+matelots n'est pas toujours réglementée comme l'exigerait le
+commandant d'un bâtiment de la marine militaire.
+
+La _Syphanta_ avait deux cent cinquante hommes portés à son rôle
+d'équipage, pour une bonne moitié Français, Ponantais ou
+Provençaux, pour le reste, partie Anglais, Grecs et Corfiotes.
+C'étaient des gens habiles à la manoeuvre, solides au combat,
+marins dans l'âme, sur lesquels on pouvait absolument compter: ils
+avaient fait leurs preuves. Quartiers-maîtres, seconds et premiers
+maîtres dignes de leurs fonctions étaient d'intermédiaires entre
+l'équipage et les officiers. Pour état-major, quatre lieutenants,
+huit enseignes, également d'origine corfiote, anglaise ou
+française, et un second. Celui-ci, le capitaine Todros, c'était un
+vieux routier de l'Archipel, très pratique de ces mers, dont la
+corvette devait parcourir les parages les plus reculés. Pas une
+île qui ne lui fût connue en toutes ses baies, golfes, anses et
+criques. Pas un îlot, dont la situation n'eût déjà été relevée par
+lui dans ses précédentes campagnes. Pas un brassiage, dont la
+valeur ne fût cotée dans sa tête, avec autant de précision que sur
+ses cartes.
+
+Cet officier, âgé d'une cinquantaine d'années, Grec originaire
+d'Hydra, ayant déjà servi sous les ordres des Canaris et des
+Tomasis, devait être un précieux auxiliaire pour le commandant de
+la _Syphanta_.
+
+Tout ce début de la croisière dans l'Archipel, la corvette l'avait
+fait sous les ordres du capitaine Stradena. Les premières semaines
+de navigation furent assez heureuses, ainsi qu'il a été dit.
+Bâtiments détruits, prises importantes, c'était là bien commencer.
+Mais la campagne ne se fit pas sans des pertes très sensibles au
+détriment de l'équipage et du corps des officiers. Si, pendant
+assez longtemps, on fut sans nouvelles de la _Syphanta_, c'est
+que, le 27 février, elle avait eu un combat à soutenir contre une
+flottille de pirates, au large de Lemnos.
+
+Ce combat avait non seulement coûté une quarantaine d'hommes, tués
+ou blessés, mais le commandant Stradena, frappé mortellement par
+un boulet, était tombé sur son banc de quart.
+
+Le capitaine Todros prit alors le commandement de la corvette;
+puis, après s'être assuré la victoire, il rallia le port d'Égine,
+afin de faire d'urgentes réparations à sa coque et à sa mâture.
+
+Là, quelques jours après l'arrivée de la _Syphanta_, on apprit,
+non sans surprise, qu'elle venait d'être achetée, à un très haut
+prix, pour le compte d'un banquier de Raguse, dont le fondé de
+pouvoirs vint à Égine régulariser les papiers du bord. Tout cela
+se fit sans qu'aucune contestation pût être soulevée, et il fut
+bien et dûment établi que la corvette n'appartenait plus à ses
+anciens propriétaires, les armateurs corfiotes, dont le bénéfice
+de vente avait été très considérable.
+
+Mais, si la _Syphanta_ avait changé de mains, sa destination
+devait demeurer la même. Purger l'Archipel des bandits qui
+l'infestaient, rapatrier, au besoin, les prisonniers qu'elle
+pourrait délivrer sur sa route, ne point abandonner la partie
+qu'elle n'eût débarrassé ces mers du plus terrible des forbans, le
+pirate Sacratif, telle fut la mission qui lui resta imposée. Les
+réparations faites, le second reçut ordre d'aller croiser sur la
+côte nord de Scio, où devait se trouver le nouveau capitaine, qui
+allait devenir «maître après Dieu» à son bord.
+
+C'est à ce moment qu'Henry d'Albaret reçut le billet laconique,
+par lequel on lui faisait savoir qu'une place était à prendre dans
+l'état-major de la corvette _Syphanta_.
+
+On sait qu'il accepta, ne se doutant guère que cette place, libre
+alors, fût celle de commandant. Voilà pourquoi, dès qu'il eut pris
+pied sur le pont, le second, les officiers, l'équipage, vinrent se
+mettre à ses ordres, pendant que le canon saluait les couleurs
+corfiotes.
+
+Tout cela, Henry d'Albaret l'apprit dans une conversation qu'il
+eut avec le capitaine Todros. L'acte, par lequel on lui confiait
+le commandement de la corvette, était en règle. L'autorité du
+jeune officier ne pouvait donc être contestée: elle ne le fut pas.
+D'ailleurs, plusieurs des officiers du bord le connaissaient. On
+savait qu'il était lieutenant de vaisseau, un des plus jeunes mais
+aussi des plus distingués de la marine française. La part qu'il
+avait prise à la guerre de l'Indépendance lui avait fait une
+réputation méritée. Aussi, dès la première revue qu'il passa à
+bord de la _Syphanta_, son nom fut-il acclamé de tout l'équipage.
+
+«Officiers et matelots, dit simplement Henry d'Albaret, je sais
+quelle est la mission qui a été confiée à la _Syphanta. _Nous la
+remplirons tout entière, s'il plaît à Dieu! Honneur à votre ancien
+commandant Stradena, qui est mort glorieusement sur ce banc de
+quart! Je compte sur vous! Comptez sur moi! -- Rompez!»
+
+Le lendemain, 2 mars, la corvette, tout dessus, perdait de vue les
+côtes de Scio, puis la cime du mont Elias qui les domine, et
+faisait voile pour le nord de l'Archipel.
+
+À un marin, il ne faut qu'un coup d'oeil et une demi-journée de
+navigation pour reconnaître la valeur de son navire. Le vent
+soufflait du nord-ouest, bon frais, et il ne fut point nécessaire
+de diminuer de toile. Le commandant d'Albaret put donc apprécier,
+dès ce jour-là, les excellentes qualités nautiques de la corvette.
+
+«Elle rendrait ses perroquets à n'importe quel bâtiment des
+flottes combinées, lui dit le capitaine Todros, et elle les
+tiendrait même avec une brise à deux ris!»
+
+Ce qui, dans la pensée du brave marin, signifiait deux choses:
+d'abord qu'aucun autre voilier n'était capable de gagner la
+_Syphanta_ de vitesse; ensuite, que sa solide mâture et sa
+stabilité à la mer lui permettaient de conserver sa voilure par
+des temps qui eussent obligé tout autre navire à la réduire, sous
+peine de sombrer.
+
+La _Syphanta_, au plus près, ses armures à tribord, piqua donc
+vers le nord, de manière à laisser dans l'est l'île de Métélin ou
+Lesbos, l'une des plus grandes de l'Archipel.
+
+Le lendemain, la corvette passait au large de cette île, où, dès
+le début de la guerre, en 1821, les Grecs remportèrent un grand
+avantage sur la flotte ottomane.
+
+«J'y étais, dit le capitaine Todros au commandant d'Albaret.
+C'était en mai. Nous étions soixante-dix bricks à poursuivre cinq
+vaisseaux turcs, quatre frégates, quatre corvettes, qui se
+réfugièrent dans le port de Métélin. Un vaisseau de 74 en partit
+pour aller chercher du secours à Constantinople. Mais nous l'avons
+rudement chassé, et il a sauté avec ses neuf cent cinquante
+matelots! Oui! j'y étais, et c'est moi qui ai mis le feu aux
+chemises de soufre et de goudron, dont nous avions revêtu sa
+carène! Bonnes chemises, qui tiennent chaud, mon commandant, et
+que je vous recommande à l'occasion... pour messieurs les
+pirates!»
+
+Il fallait entendre le capitaine Todros raconter ainsi ses
+exploits avec la bonne humeur d'un matelot du gaillard d'avant.
+Mais ce que racontait le second de la _Syphanta_, il l'avait fait
+et bien fait.
+
+Ce n'était pas sans raison qu'Henry d'Albaret, après avoir pris le
+commandement de la corvette, avait fait voile vers le nord. Peu de
+jours avant son départ de Scio, des navires suspects venaient
+d'être signalés dans le voisinage de Lemnos et de Samothrace.
+Quelques caboteurs levantins avaient été pillés et détruits
+presque sur le littoral de la Turquie d'Europe. Peut-être ces
+pirates, depuis que la _Syphanta_ leur donnait si obstinément la
+chasse, jugeaient-ils à propos de se réfugier jusqu'aux parages
+septentrionaux de l'Archipel. De leur part, ce n'était que
+prudence.
+
+Dans les eaux de Métélin, on ne vit rien. Quelques navires de
+commerce seulement, qui communiquèrent avec la corvette, dont la
+présence ne laissait pas de les rassurer.
+
+Durant une quinzaine de jours, la _Syphanta_, bien qu'elle fût
+durement éprouvée par les mauvais temps d'équinoxe, remplit
+consciencieusement sa mission. Pendant deux ou trois coups de vent
+successifs, qui l'obligèrent à se mettre en cape courante, Henry
+d'Albaret put juger de ses qualités non moins que de l'habileté de
+son équipage. Mais on le jugea aussi, et il ne démentit pas la
+réputation, déjà faite aux officiers de la marine française,
+d'être d'excellents manoeuvriers. Pour ses talents de tacticien au
+milieu d'un combat naval, on s'en rendrait compte plus tard. Quant
+à son courage au feu, on n'en doutait pas.
+
+Dans ces circonstances difficiles, le jeune commandant se montra
+aussi remarquable en théorie qu'en pratique. Il possédait un
+caractère audacieux, une grande force d'âme, un inébranlable sang-
+froid, toujours prêt à prévoir comme à maîtriser les événements.
+En un mot, c'était un marin, et ce mot dit tout.
+
+Pendant la seconde quinzaine de mars, ce furent les terres de
+Lemnos, dont la corvette alla prendre connaissance. Cette île, la
+plus importante de ce fond de la mer Égée, longue de quinze
+lieues, large de cinq à six, n'avait pas été éprouvée, non plus
+que sa voisine Imbro, par la guerre de l'Indépendance; mais, à
+maintes reprises, les pirates étaient venus, et jusqu'à l'entrée
+de la rade, enlever des navires de commerce. La corvette, afin de
+se ravitailler, relâcha dans le port, alors très encombré. À cette
+époque, en effet, on construisait beaucoup de bâtiments à Lemnos,
+et, si, par crainte des forbans, on n'achevait point ceux qui
+étaient sur chantier, ceux qui était achevés n'osaient sortir. De
+là, l'encombrement.
+
+Les renseignements que le commandant d'Albaret obtint dans cette
+île ne pouvaient que l'engager à poursuivre sa campagne vers le
+nord de l'Archipel. Plusieurs fois même, le nom de Sacratif fut
+prononcé devant ses officiers et lui.
+
+«Ah! s'écria le capitaine Todros, je serais vraiment curieux de me
+rencontrer face à face avec ce coquin-là, qui me semble quelque
+peu légendaire! Cela me prouverait du moins qu'il existe!
+
+-- Mettez-vous donc son existence en doute? demanda vivement Henry
+d'Albaret.
+
+-- Sur ma parole, mon commandant, répondit Todros, si vous voulez
+avoir mon opinion, je ne crois guère à ce Sacratif, et je ne sache
+pas que personne puisse se vanter de l'avoir jamais vu! Peut-être
+est-ce un nom de guerre que prennent tour à tour ces chefs de
+pirates! Voyez-vous, j'estime que plus d'un s'est déjà balancé,
+sous ce nom, au bout d'une vergue de misaine! Peu importe,
+d'ailleurs! Le principal était que ces gueux fussent pendus, et
+ils l'ont été!
+
+-- Après tout, ce que vous dites là est possible, capitaine
+Todros, répondit Henry d'Albaret, et cela expliquerait le don
+d'ubiquité dont ce Sacratif semble jouir!
+
+-- Vous avez raison, mon commandant, ajouta un des officiers
+français. Si Sacratif a été vu, comme on le prétend, sur divers
+points à la fois et au même jour, c'est que ce nom est pris
+simultanément par plusieurs des chefs de ces écumeurs!
+
+-- Et s'ils le prennent, c'est pour mieux dépister les honnêtes
+gens qui leur donnent la chasse! répliqua le capitaine Todros.
+Mais, je le répète, il y a un moyen assuré de faire disparaître ce
+nom: c'est de prendre et de pendre tous ceux qui le portent... et
+même tous ceux qui ne le portent pas! De cette façon, le vrai
+Sacratif, s'il existe, n'échappera pas à la corde qu'il mérite à
+bon droit!»
+
+Le capitaine Todros avait raison, mais la question était toujours
+de les rencontrer, ces insaisissables malfaiteurs!
+
+«Capitaine Todros, demanda alors Henry d'Albaret, pendant la
+première campagne de la _Syphanta_, et même pendant vos campagnes
+précédentes, n'avez-vous jamais eu connaissance d'une sacolève
+d'une centaine de tonneaux, qui porte le nom de _Karysta_?
+
+-- Jamais, répondit le second.
+
+-- Et vous, messieurs?» ajouta le commandant, en s'adressant à ses
+officiers.
+
+Pas un d'eux n'avait entendu parler de la sacolève. Pour la
+plupart, cependant, ils couraient ces mers de l'Archipel depuis le
+début de la guerre de l'Indépendance.
+
+«Le nom de Nicolas Starkos, le capitaine de cette _Karysta_, n'est
+point arrivé jusqu'à vous?» demanda Henry d'Albaret en insistant.
+
+Ce nom était absolument inconnu aux officiers de la corvette. Rien
+d'étonnant à cela, d'ailleurs, puisqu'il ne s'agissait que du
+patron d'un simple navire de commerce, comme il s'en rencontre par
+centaines dans les échelles du Levant.
+
+Cependant, Todros crut se rappeler très vaguement que, ce nom de
+Starkos, il l'avait entendu prononcer pendant une de ses relâches
+au port d'Arkadia, en Messénie. Ce devait être celui du capitaine
+de l'un de ces bâtiments interlopes, qui transportaient aux côtes
+barbaresques les prisonniers vendus par les autorités ottomanes.
+
+«Bon! ce ne peut être le Starkos en question, ajouta-t-il. Celui-
+là, dites-vous, était le patron d'une sacolève, et une sacolève
+n'eût pu suffire aux besoins de ce trafic.
+
+-- En effet», répondit Henry d'Albaret, et il s'en tint là de
+cette conversation.
+
+Mais, s'il songeait à Nicolas Starkos, c'est que sa pensée le
+ramenait toujours à cet impénétrable mystère de la double
+disparition d'Hadjine Elizundo et d'Andronika. Maintenant, ces
+deux noms ne se séparaient plus dans son souvenir.
+
+Vers le 25 mars, la _Syphanta_ se trouvait à la hauteur de l'île
+de Samothrace, à soixante lieues dans le nord de Scio. On voit, en
+considérant le temps employé par rapport au chemin parcouru, que
+tous les refuges de ces parages avaient dû être minutieusement
+fouillés. En effet, ce que la corvette ne pouvait faire dans les
+hauts-fonds, où l'eau lui eût manqué, ses embarcations le
+faisaient pour elle. Mais, jusqu'alors, il n'était rien résulté de
+ces recherches.
+
+L'île de Samothrace avait été cruellement dévastée pendant la
+guerre, et les Turcs la tenaient encore sous leur dépendance. On
+pouvait donc supposer que les écumeurs de mer trouvaient un asile
+sûr dans ses nombreuses criques, à défaut d'un véritable port. Le
+mont Saoce la domine de cinq à six mille pieds, et, de cette
+hauteur, il est facile aux vigies d'apercevoir et de signaler à
+temps tout navire dont l'arrivée paraîtrait suspecte. Les pirates,
+prévenus d'avance, ont donc toute possibilité de fuir avant d'être
+bloqués. Il en avait été ainsi, probablement, car la _Syphanta_ ne
+fit aucune rencontre sur ces eaux presque désertes.
+
+Henry d'Albaret donna alors la route au nord-ouest, de manière à
+relever l'île de Thasos, située à une vingtaine de lieues de
+Samothrace. Le vent étant debout, la corvette eut à louvoyer
+contre une très forte brise; mais elle trouva bientôt l'abri de la
+terre, et par conséquent, une mer plus calme qui rendit la
+navigation plus facile.
+
+Singulière destinée que celle de ces diverses îles de l'Archipel!
+Tandis que Scio et Samothrace avaient eu tant à souffrir de la
+part des Turcs, Thasos, pas plus que Lemnos ou Imbro, ne s'était
+ressentie du contre-coup de la guerre. Or, toute la population est
+grecque, à Thasos; les moeurs y sont primitives; hommes et femmes
+ont encore conservé dans leurs ajustements, habits ou coiffures,
+toute la grâce de l'art antique. Les autorités ottomanes,
+auxquelles cette île est soumise depuis le commencement du
+quinzième siècle, auraient donc pu la piller à leur aise, sans
+rencontrer la moindre résistance. Cependant, par un privilège
+inexplicable, et bien que la richesse de ses habitants fût de
+nature à exciter la convoitise de ces barbares peu scrupuleux,
+elle avait été épargnée jusqu'alors.
+
+Cependant, sans l'arrivée de la _Syphanta_, il est probable que
+Thasos eût connu les horreurs du pillage.
+
+En effet, à la date du 2 avril, le port, situé au nord de l'île,
+qui s'appelle aujourd'hui port Pyrgo, était sérieusement menacé
+d'une descente de pirates. Cinq à six de leurs bâtiments,
+mistiques et djermes, de conserve avec un brigantin, armé d'une
+douzaine de canons, se tenaient en vue de la ville. Le
+débarquement de ces bandits au milieu d'une population inhabituée
+aux luttes, eût fini par un désastre, car l'île n'avait point de
+forces suffisantes à leur opposer.
+
+Mais la corvette apparut sur la rade, et dès qu'elle eut été
+signalée par un pavillon hissé au grand mât du brigantin, tous ces
+bâtiments se rangèrent en ligne de bataille -- ce qui indiquait
+une singulière audace de leur part.
+
+«Vont-ils donc attaquer? s'écria le capitaine Todros, qui s'était
+placé sur le banc de quart près du commandant.
+
+-- Attaquer... ou se défendre? répliqua Henry d'Albaret, assez
+surpris de cette attitude des pirates.
+
+-- Par le diable, je me serais plutôt attendu à voir ces coquins
+s'enfuir à toutes voiles!
+
+-- Qu'ils résistent, au contraire, capitaine Todros! Qu'ils
+attaquent même! S'ils prenaient la fuite, quelques-uns
+parviendraient sans doute à nous échapper! Faites faire le branle-
+bas de combat!»
+
+Les ordres du commandant s'exécutèrent aussitôt. Dans la batterie,
+les canons furent chargés et amorcés, les projectiles placés à la
+portée des servants. Sur le pont, on mit les caronades en état de
+servir, et l'on distribua les armes, mousquets, pistolets, sabres
+et haches d'abordage. Les gabiers étaient parés pour la manoeuvre,
+aussi bien en prévision d'un combat sur place que d'une chasse à
+donner aux fuyards. Tout cela se fit avec autant de régularité et
+de promptitude que si la _Syphanta_ eût été un bâtiment de guerre.
+
+Cependant, la corvette s'approchait de la flottille, prête à
+attaquer comme à repousser toute attaque. Le dessein du commandant
+était de porter sur le brigantin, de le saluer d'une bordée qui
+pouvait le mettre hors de combat, puis de l'accoster et de lancer
+ses hommes à l'abordage.
+
+Mais il était probable que les pirates, tout en se préparant à la
+lutte, ne devaient songer qu'à s'échapper. S'ils ne l'avaient pas
+fait plus tôt, c'est qu'ils avaient été surpris par l'arrivée de
+la corvette, qui maintenant leur fermait la rade. Il ne leur
+restait donc qu'à combiner leurs mouvements pour essayer de forcer
+le passage.
+
+Ce fut le brigantin qui commença le feu. Il pointa ses canons de
+manière à pouvoir démâter la corvette au moins de l'un de ses
+mâts. S'il y réussissait, il serait dans des conditions plus
+favorables pour se dérober à la poursuite de son adversaire.
+
+La bordée passa à sept ou huit pieds au-dessus du pont de la
+_Syphanta_, coupa quelques drisses, rompit quelques écoutes et
+bras de vergues, fit voler en éclats une partie de la drôme entre
+le grand mât et le mât de misaine, et blessa trois ou quatre
+matelots, mais peu grièvement. En somme, elle n'atteignit aucun
+organe essentiel.
+
+Henry d'Albaret ne répondit pas immédiatement. Il fit porter droit
+sur le brigantin, et sa bordée de tribord ne fut envoyée qu'après
+que la fumée des premiers coups eut été dissipée.
+
+Fort heureusement pour le brigantin, son capitaine avait pu
+évoluer en profitant de la brise, et il ne reçut que deux ou trois
+boulets dans sa coque, au-dessus de la flottaison. S'il eut
+quelques hommes tués, du moins ne fut-il pas mis hors de combat.
+
+Mais les projectiles de la corvette, qui l'avaient manqué, ne
+furent pas perdus. Le mistique, que le brigantin avait découvert
+par son évolution, en reçut une bonne part dans sa muraille de
+babord, et si malheureusement pour lui, qu'il commença à remplir.
+
+«Si ce n'est pas le brigantin, c'est son compagnon qui en a dans
+sa vieille carcasse! s'écrièrent quelques-uns des matelots, postés
+sur le gaillard d'avant de la _Syphanta_.
+
+-- Ma part de vin qu'il coule en cinq minutes!
+
+-- En trois!
+
+-- Tenu, et que ton vin m'entre dans le gosier aussi facilement
+que l'eau lui entre par les trous de sa coque!
+
+-- Il coule!... Il coule!
+
+-- En voilà déjà jusqu'à sa ceinture... en attendant qu'il en ait
+par-dessus la tête!
+
+-- Et tous ces fils de diable qui décampent, la tête la première,
+et se sauvent à la nage!
+
+-- Eh bien! s'ils préfèrent la corde au cou à la noyade en pleine
+eau, faut pas les contrarier!»
+
+Et, en effet, le mistique s'enfonçait peu à peu. Aussi, avant que
+l'eau eût atteint ses lisses, l'équipage s'était-il jeté à la mer,
+afin de gagner quelque autre bâtiment de la flottille.
+
+Mais ceux-ci avaient bien d'autres soucis que de s'occuper à
+recueillir les survivants du mistique! Ils ne cherchaient
+maintenant qu'à s'enfuir. Aussi tous ces misérables furent-ils
+noyés, sans qu'un seul bout de corde eût été lancé pour les hisser
+à bord.
+
+D'ailleurs, la seconde bordée de la _Syphanta_ fut envoyée, cette
+fois, à l'une des djermes qui se présentait par le travers, et
+elle la désempara complètement. Il n'en fallut pas davantage pour
+l'anéantir. Bientôt, la djerme eut disparu dans un rideau de
+flammes qu'une demi-douzaine de boulets rouges venaient d'allumer
+sous son pont.
+
+En voyant ce résultat, les deux autres petits bâtiments comprirent
+qu'ils ne réussiraient point à se défendre contre les canons de la
+corvette. Il était même évident qu'en prenant la fuite, ils
+n'auraient aucune chance d'échapper à un navire de grande marche.
+
+Aussi le capitaine du brigantin prit-il la seule mesure qu'il y
+eût à prendre, s'il voulait sauver ses équipages. Il leur fit le
+signal de rallier. En quelques minutes, les pirates se furent
+réfugiés à son bord, après avoir abandonné un mistique et une
+djerme, auxquels ils avaient mis le feu et qui ne tardèrent pas à
+sauter.
+
+L'équipage du brigantin, ainsi renforcé d'une centaine d'hommes,
+se trouvait dans de meilleures conditions pour accepter le combat
+à l'abordage, dans le cas où il ne parviendrait pas à s'échapper.
+
+Mais, si son équipage égalait maintenant en nombre l'équipage de
+la corvette, ce qu'il avait de mieux à faire, c'était encore de
+chercher son salut dans la fuite. Aussi n'hésita-t-il pas à mettre
+à profit les qualités de vitesse qu'il possédait, afin d'aller
+chercher refuge à la côte ottomane. Là, son capitaine saurait si
+bien se blottir entre les écueils du littoral, que la corvette ne
+pourrait l'y découvrir, ni l'y suivre, si elle le découvrait.
+
+La brise avait notablement fraîchi. Le brigantin n'hésita pas,
+cependant, à gréer jusqu'à ses dernières voiles de contre-
+cacatois, au risque de casser sa mâture, et il commença à
+s'éloigner de la _Syphanta_.
+
+«Bon! s'écria le capitaine Todros. Je serai bien surpris si ses
+jambes sont aussi longues que celles de notre corvette!»
+
+Et il se retourna vers le commandant, dont il attendait les
+ordres.
+
+Mais, en ce moment, l'attention d'Henry d'Albaret venait d'être
+attirée d'un autre côté. Il ne regardait plus le brigantin. Sa
+lunette tournée vers le port de Thasos, il observait un léger
+bâtiment qui forçait de toile pour s'en éloigner.
+
+C'était une sacolève. Enlevée par une belle brise de nord-ouest,
+qui permettait à toute sa voilure de porter, elle s'était engagée
+dans la passe sud du port, dont son peu de tirant d'eau lui
+permettait l'accès.
+
+Henry d'Albaret, après l'avoir attentivement regardée, rejeta
+vivement sa longue-vue.
+
+«La _Karysta! _s'écria-t-il.
+
+-- Quoi! ce serait cette sacolève dont vous nous avez parlé?
+répondit le capitaine Todros.
+
+-- Elle-même, et je donnerais, pour m'en emparer...»
+
+Henry d'Albaret n'acheva pas sa phrase. Entre le brigantin, monté
+par un nombreux équipage de pirates, et la _Karysta_, bien qu'elle
+fût sans doute commandée par Nicolas Starkos, son devoir ne lui
+permettait pas d'hésiter. À coup sûr, en abandonnant la poursuite
+du brigantin, en faisant servir pour gagner l'extrémité de la
+passe, il pouvait couper la route à la sacolève, il pouvait
+l'atteindre, il pouvait s'en emparer. Mais c'eût été sacrifier à
+son intérêt personnel l'intérêt général. Il ne le devait pas. Se
+lancer sur le brigantin, sans perdre un instant, tenter de le
+capturer pour le détruire, c'était ce qu'il devait faire, c'est ce
+qu'il fit. Il jeta un dernier regard à la _Karysta_, qui
+s'éloignait avec une merveilleuse vitesse par la passe restée
+libre, et il donna ses ordres pour appuyer la chasse au bâtiment
+pirate, qui commençait à s'éloigner dans une direction contraire.
+Aussitôt, la _Syphanta_, toutes voiles dehors, se lança vivement
+dans le sillage du brigantin. En même temps, ses canons de chasse
+furent mis en position, et, comme les deux navires n'étaient
+encore qu'à un demi-mille l'un de l'autre, la corvette commença à
+parler. Ce qu'elle dit ne fut sans doute pas du goût du brigantin.
+Aussi, en lofant de deux quarts, essaya-t-il de voir si, sous
+cette nouvelle allure, il ne parviendrait pas à distancer son
+adversaire.
+
+Il n'en fut rien.
+
+Le timonier de la _Syphanta_ mit un peu la barre sous le vent, et
+la corvette lofa à son tour.
+
+Pendant une heure encore, la poursuite fut continuée dans ces
+conditions. Les pirates se laissaient visiblement gagner, et il
+n'était pas douteux qu'ils ne fussent rejoints avant la nuit. Mais
+la lutte entre les deux navires devait se terminer autrement.
+
+Par un coup heureux, l'un des boulets de la _Syphanta_ vint à
+démâter le brigantin de son mât de misaine. Aussitôt ce navire
+tomba sous le vent, et la corvette n'eut plus qu'à laisser arriver
+pour se trouver par son travers, un quart d'heure après.
+
+Une effroyable détonation retentit alors. La _Syphanta_ venait
+d'envoyer toute sa bordée de tribord, à moins d'une demi-
+encablure. Le brigantin fut comme soulevé par cette avalanche de
+fer; mais ses oeuvres mortes avaient été seules atteintes, et il
+ne coula pas.
+
+Toutefois, le capitaine, dont l'équipage avait été décimé par
+cette dernière décharge, comprit qu'il ne pouvait résister plus
+longtemps, et il amena son pavillon.
+
+En un instant, les embarcations de la corvette eurent accosté le
+brigantin, et elles en ramenèrent les quelques survivants. Puis,
+le bâtiment, livré aux flammes, brûla jusqu'au moment où
+l'incendie eut gagné sa ligne de flottaison. Alors il s'abîma dans
+les flots.
+
+La _Syphanta_ avait fait là bonne et utile besogne. Ce qu'était le
+chef de cette flottille, son nom, son origine, ses antécédents, on
+ne devait jamais le savoir, car il refusa obstinément de répondre
+aux questions qui lui furent faites à ce sujet. Quant à ses
+compagnons, ils se turent également, et peut-être même, ainsi que
+cela arrivait quelquefois, ne savaient-ils rien de la vie passée
+de celui qui les commandait. Mais qu'ils fussent pirates, il n'y
+avait pas à s'y tromper, et il en fut fait prompte justice.
+
+Cependant, cette apparition et cette disparition de la sacolève
+avaient singulièrement donné à réfléchir à Henry d'Albaret. En
+effet, les circonstances dans lesquelles elle venait de quitter
+Thasos, ne pouvaient que la rendre absolument suspecte. Avait-elle
+voulu profiter du combat, livré par la corvette à la flottille,
+pour s'échapper plus sûrement? Redoutait-elle donc de se trouver
+en face de la _Syphanta_ qu'elle avait peut-être reconnue? Un
+honnête bâtiment fût resté tranquillement dans le port, puisque
+les pirates ne cherchaient plus qu'à s'en éloigner! Au contraire,
+voilà que cette _Karysta_, au risque de tomber entre leurs mains,
+s'était hâtée d'appareiller et de prendre la mer! Rien de plus
+louche que cette façon d'agir, et on pouvait se demander si elle
+n'était pas de connivence avec eux! En vérité, cela n'eût pas
+surpris le commandant d'Albaret que Nicolas Starkos fût un des
+leurs. Malheureusement, il ne pouvait guère compter que sur le
+hasard pour retrouver sa trace. La nuit allait venir, et la
+_Syphanta_, en redescendant vers le sud, n'aurait eu aucune chance
+de rencontrer la sacolève. Donc, quelques regrets que dût éprouver
+Henry d'Albaret d'avoir perdu cette chance de capturer Nicolas
+Starkos, il lui fallut se résigner, mais il avait fait son devoir.
+Le résultat de ce combat de Thasos, c'étaient cinq navires
+détruits, sans qu'il en eût presque rien coûté à l'équipage de la
+corvette. De là, peut-être et pour quelque temps, la sécurité
+assurée dans les parages de l'Archipel septentrional.
+
+
+
+
+XI
+
+Signaux sans réponse
+
+
+Huit jours après le combat de Thasos, la _Syphanta_, ayant fouillé
+toutes les criques du rivage ottoman depuis la Cavale jusqu'à
+Orphana, traversait le golfe de Contessa, puis allait du cap
+Deprano jusqu'au cap Paliuri, à l'ouvert des golfes de Monte-Santo
+et de Cassandra; enfin, dans la journée du 15 avril, elle
+commençait à perdre de vue les cimes du mont Athos, dont l'extrême
+pointe atteint une hauteur de près de deux mille mètres au-dessus
+du niveau de la mer.
+
+Aucun bâtiment suspect ne fut aperçu pendant le cours de cette
+navigation. Plusieurs fois, des escadres turques apparurent; mais
+la _Syphanta_, naviguant sous pavillon corfiote, ne crut point
+devoir se mettre en communication avec ces navires, que son
+commandant aurait plutôt reçus à coups de canon qu'à coups de
+chapeau. Il en fut autrement de quelques caboteurs grecs, desquels
+on obtint plusieurs renseignements, qui ne pouvaient qu'être
+utiles à la mission de la corvette.
+
+Ce fut dans ces circonstances, à la date du 26 avril, qu'Henry
+d'Albaret eut connaissance d'un fait de grande importance. Les
+puissances alliées venaient de décider que tout renfort, qui
+arriverait par mer aux troupes d'Ibrahim, serait intercepté. De
+plus, la Russie déclarait officiellement la guerre au sultan. La
+situation de la Grèce continuait donc à s'améliorer, et, quelques
+retards qu'elle eût encore à subir, elle marchait sûrement à la
+conquête de son indépendance.
+
+Au 30 avril, la corvette s'était enfoncée jusqu'aux dernières
+limites du golfe de Salonique, point extrême qu'elle devait
+atteindre dans le nord-ouest de l'Archipel pendant cette
+croisière. Elle eut encore là l'occasion de donner la chasse à
+quelques chébecs, senaux ou polacres, qui ne lui échappèrent qu'en
+se jetant à la côte. Si les équipages ne périrent pas jusqu'au
+dernier homme, du moins, la plupart de ces bâtiments furent-ils
+mis hors d'usage.
+
+La _Syphanta_ reprit alors la direction du sud-est, de manière à
+pouvoir observer soigneusement les côtes méridionales du golfe de
+Salonique. Mais l'alarme avait été donnée, sans doute, car pas un
+seul pirate ne se montra, dont elle aurait eu à faire justice.
+
+Ce fut alors qu'un fait singulier, inexplicable même, se produisit
+à bord de la corvette.
+
+Le 10 mai, vers sept heures du soir, en rentrant dans le carré qui
+occupait tout l'arrière de la _Syphanta_, Henry d'Albaret trouva
+une lettre déposée sur la table. Il la prit, il l'approcha de la
+lampe de roulis qui se balançait au plafond, et en lut l'adresse.
+
+Cette adresse était ainsi libellée:
+
+«Au capitaine Henry d'Albaret, commandant la corvette _Syphanta_,
+en mer.»
+
+Henry d'Albaret crut bien reconnaître cette écriture. Elle
+ressemblait, en effet, à celle de la lettre qu'il avait reçue à
+Scio, et par laquelle on l'informait qu'une place était à prendre
+à bord de la corvette.
+
+Voici ce que contenait cette lettre, si singulièrement arrivée,
+cette fois, et en dehors de toutes conditions postales:
+
+«Si le commandant d'Albaret veut disposer son plan de campagne à
+travers l'Archipel, de façon à se trouver sur les parages de l'île
+Scarpanto dans la première semaine de septembre, il aura agi pour
+le bien de tous et au mieux des intérêts qui lui sont confiés.»
+
+Aucune date et pas plus de signature qu'à la lettre arrivée à
+Scio. Et, lorsque Henry d'Albaret les eut comparées, il put
+s'assurer que toutes deux étaient de la même main.
+
+Comment expliquer cela? La première lettre, c'était la poste qui
+la lui avait remise. Mais celle-ci, ce ne pouvait être qu'une
+personne du bord qui l'eût placée sur la table. Il fallait donc,
+ou que cette personne l'eût en sa possession depuis le
+commencement de la campagne, ou qu'elle lui fût parvenue pendant
+une des dernières relâches de la _Syphanta. _De plus, cette lettre
+n'était point là lorsque le commandant avait quitté le carré, une
+heure auparavant, pour aller sur le pont prendre ses dispositions
+de nuit. Donc, nécessairement, elle avait été déposée depuis moins
+d'une heure sur la table du carré.
+
+Henry d'Albaret sonna.
+
+Un timonier parut.
+
+«Qui est venu ici pendant que j'étais sur le pont? demanda Henry
+d'Albaret.
+
+-- Personne, mon commandant, répondit le matelot.
+
+-- Personne?... Mais quelqu'un n'a-t-il pas pu entrer ici, sans
+que tu l'aies vu?
+
+-- Non, mon commandant, puisque je n'ai pas quitté cette porte un
+seul instant.
+
+-- C'est bien!»
+
+Le timonier se retira, après avoir porté la main à son béret.
+
+«Il me paraît impossible, en effet, se dit Henry d'Albaret, qu'un
+homme du bord ait pu s'introduire par la porte, sans avoir été vu!
+Mais, à la chute du jour, n'a-t-on pu se glisser jusqu'à la
+galerie extérieure et entrer par une des fenêtres du carré?»
+
+Henry d'Albaret alla vérifier l'état des fenêtres-sabords qui
+s'ouvraient dans le tableau de la corvette. Mais ces fenêtres,
+aussi bien que celles de sa chambre, étaient fermées
+intérieurement. Il était donc manifestement impossible qu'une
+personne, venue du dehors, eût pu passer par l'une de ces
+ouvertures. Cela, en somme, n'était pas de nature à causer la
+moindre inquiétude à Henry d'Albaret; de la surprise tout au plus,
+et peut-être ce sentiment de curiosité non satisfaite qu'on
+éprouve devant un fait difficilement explicable. Ce qui était
+certain, c'est que, d'une façon quelconque, la lettre anonyme
+était arrivée à son adresse, et que le destinataire n'était autre
+que le commandant de la _Syphanta. _Henry d'Albaret, après y avoir
+réfléchi, résolut de ne rien dire de cette affaire, pas même au
+second de la corvette. À quoi lui eût servi d'en parler? Son
+mystérieux correspondant, quel qu'il fût, ne se ferait
+certainement pas connaître.
+
+Et maintenant, le commandant tiendrait-il compte de l'avis contenu
+dans cette lettre?
+
+«Certainement! se dit-il. Celui qui m'a écrit la première fois, à
+Scio, ne m'a pas trompé en m'affirmant qu'il y avait une place à
+prendre dans l'état-major de la _Syphanta. _Pourquoi me
+tromperait-il la seconde, en m'invitant à rallier l'île de
+Scarpanto dans la première semaine de septembre? S'il le fait, ce
+ne peut être que dans l'intérêt même de la mission qui m'est
+confiée! Oui! Je modifierai mon plan de campagne, et je serai, à
+la date fixée, là où l'on me dit d'être!»
+
+Henry d'Albaret serra précieusement la lettre qui lui donnait ces
+nouvelles instructions; puis, après avoir pris ses cartes, il se
+mit à étudier un nouveau plan de croisière, afin d'occuper les
+quatre mois qui restaient à courir jusqu'à la fin d'août.
+
+L'île de Scarpanto est située dans le sud-est, à l'autre extrémité
+de l'Archipel, c'est-à-dire à quelque centaine de lieues en droite
+ligne. Le temps ne manquerait donc pas à la corvette pour visiter
+les diverses côtes de la Morée, où les pirates trouvaient à se
+réfugier si facilement, ainsi que tout ce groupe des Cyclades,
+semées depuis l'ouvert du golfe Égine jusqu'à l'île de Crète.
+
+En somme, cette obligation de se trouver en vue de Scarpanto, à
+l'époque indiquée, n'allait que fort peu modifier l'itinéraire
+établi déjà par le commandant d'Albaret. Ce qu'il avait résolu de
+faire, il le ferait, sans avoir rien à retrancher de son
+programme. Aussi la _Syphanta_, à la date du 20 mai, après avoir
+observé les petites îles de Pélerisse, de Pépéri, de Sarakino et
+de Skantxoura, dans le nord de Nègrepont, alla-t-elle prendre
+connaissance de Scyros.
+
+Scyros est l'une des plus importantes des neuf îles qui forment ce
+groupe, dont l'antiquité aurait peut-être dû faire le domaine des
+neuf Muses. Dans son port de Saint-Georges, sûr, vaste, de bon
+mouillage, l'équipage de la corvette put facilement se ravitailler
+en vivres frais, moutons, perdrix, blé, orge, et s'approvisionner
+de cet excellent vin qui est une des grandes richesses du pays.
+Cette île, très mêlée aux événements semi-mythologiques de la
+guerre de Troie, qui fut illustrée par les noms de Lycomède,
+d'Achille et d'Ulysse, allait bientôt revenir au nouveau royaume
+de Grèce dans l'éparchie de l'Eubée.
+
+Comme les rivages de Scyros sont extrêmement découpés en anses et
+criques, dans lesquelles des pirates peuvent aisément trouver un
+abri, Henry d'Albaret les fit minutieusement fouiller. Tandis que
+la corvette mettait en panne à quelques encablures, ses
+embarcations n'en laissèrent pas un point inexploré.
+
+De cette sévère exploration il ne résulta rien. Ces refuges
+étaient déserts. Le seul renseignement que le commandant d'Albaret
+recueillit auprès des autorités de l'île, fut celui-ci: c'est
+qu'un mois auparavant, dans ces mêmes parages, plusieurs navires
+de commerce avaient été attaqués, pillés, détruits par un
+bâtiment, naviguant sous pavillon de pirate, et que cet acte de
+piraterie, on l'attribuait au fameux Sacratif. Mais, sur quoi
+reposait cette assertion, nul n'eût pu le dire, tant il régnait
+d'incertitude touchant l'existence même de ce personnage.
+
+La corvette quitta Scyros, après cinq ou six jours de relâche.
+Vers la fin de mai, elle se rapprocha des côtes de la grande île
+d'Eubée, aussi appelée Nègrepont, dont elle observa soigneusement
+les abords sur plus de quarante lieues de longueur.
+
+On sait que cette île fut une des premières à se soulever dès le
+début de la guerre, en 1821; mais les Turcs, après s'être enfermés
+dans la citadelle de Nègrepont, s'y maintinrent avec une
+résistance opiniâtre, en même temps qu'ils se retranchaient dans
+celle de Carystos. Puis, renforcés des troupes du pacha Joussouf,
+ils se répandirent à travers l'île et se livrèrent à leurs
+massacres habituels, jusqu'au moment où un chef grec, Diamantis,
+parvint à les arrêter en septembre 1823. Ayant attaqué les soldats
+ottomans par surprise, il en tua le plus grand nombre et obligea
+les fuyards à repasser le détroit pour se réfugier en Thessalie.
+
+Mais en fin de compte, l'avantage resta aux Turcs, qui avaient le
+nombre pour eux. Après une vaine tentative du colonel Fabvier et
+du chef d'escadron Regnaud de Saint-Jean d'Angély, en 1826, ils
+demeurèrent définitivement maîtres de l'île entière.
+
+Ils y étaient encore, au moment où la _Syphanta_ passa en vue des
+côtes de Nègrepont. De son bord, Henry d'Albaret put revoir ce
+théâtre d'une sanglante lutte, à laquelle il avait pris
+personnellement part. On ne s'y battait plus alors, et, après la
+reconnaissance du nouveau royaume, l'île d'Eubée, avec ses
+soixante mille habitants, allait former une des nômachies de la
+Grèce.
+
+Quelque danger qu'il y eût à faire la police de cette mer, presque
+sous les canons turcs, la corvette n'en continua pas moins sa
+croisière, et elle détruisit encore une vingtaine de navires
+pirates qui s'aventuraient jusque dans le groupe des Cyclades.
+
+Cette expédition lui prit la plus grande partie de juin. Puis,
+elle descendit vers le sud-est. Dans les derniers jours du mois,
+elle se trouvait à la hauteur d'Andros, la première des Cyclades,
+située à l'extrémité de l'Eubée -- île patriote, dont les
+habitants se soulevèrent, en même temps que ceux de Psara, contre
+la domination ottomane.
+
+De là, le commandant d'Albaret, jugeant à propos de modifier sa
+direction, afin de se rapprocher des côtes du Péloponnèse, porta
+franchement dans le sud-ouest. Le 2 juillet, il avait connaissance
+de l'île de Zéa, l'ancienne Céos ou Cos, dominée par la haute cime
+du mont Élie.
+
+La _Syphanta_ relâcha, pendant quelques jours, dans le port de
+Zéa, un des meilleurs de ces parages. Là, Henry d'Albaret et ses
+officiers retrouvèrent plusieurs de ces courageux Zéotes, qui
+avaient été leurs compagnons d'armes, pendant les premières années
+de la guerre. Aussi l'accueil fait à la corvette fut-il des plus
+sympathiques. Mais, comme aucun pirate ne pouvait avoir eu la
+pensée de se réfugier dans les criques de l'île, la _Syphanta_ ne
+tarda pas à reprendre le cours de sa croisière, en doublant, dès
+le 5 juillet, le cap Colonne, à la pointe sud-est de l'Attique.
+
+Pendant la fin de la semaine, la navigation fut ralentie, faute de
+vent, à l'ouvert de ce golfe Égine, qui entaille si profondément
+la terre de _Grèce _jusqu'à l'isthme de Corinthe. Il fallut
+veiller avec une extrême attention. La _Syphanta_, presque
+toujours encalminée, ne pouvait gagner ni sur un bord ni sur
+l'autre. Or, dans ces mers mal fréquentées, si quelques centaines
+d'embarcations l'eussent accostée à l'aviron, elle aurait eu bien
+de la peine à se défendre. Aussi l'équipage se tint-il prêt à
+repousser toute attaque, et il eut raison.
+
+On vit, en effet, s'approcher plusieurs canots dont les intentions
+ne pouvaient être douteuses; mais ils n'osèrent point braver de
+trop près les canons et les mousquets de la corvette.
+
+Le 10 juillet, le vent recommença à souffler du nord --
+circonstance favorable pour la _Syphanta_, qui, après avoir passé
+presque en vue de la petite ville de Damala, eut rapidement doublé
+le cap Skyli, à la pointe extrême du golfe de Nauplie.
+
+Le 11, elle paraissait devant Hydra, et, le surlendemain, devant
+Spetzia. Inutile d'insister sur la part que les habitants de ces
+deux îles prirent à la guerre de l'Indépendance. Au début,
+Hydriotes, Spetziotes et leurs voisins, les Ipsariotes,
+possédaient plus de trois cents navires de commerce. Après les
+avoir transformés en bâtiments de guerre, ils les lancèrent, non
+sans avantage, contre les flottes ottomanes. Là fut le berceau de
+ces familles Condouriotis, Tombasis, Miaoulis, Orlandos et tant
+d'autres de haute origine, qui payèrent de leur fortune d'abord,
+de leur sang ensuite, cette dette à la patrie. De là partirent ces
+redoutables brûlotiers qui devinrent bientôt la terreur des Turcs.
+Aussi, malgré des révoltes à l'intérieur, jamais ces deux îles ne
+furent-elles souillées par le pied des oppresseurs.
+
+Au moment où Henry d'Albaret les visita, elles commençaient à se
+retirer d'une lutte, déjà bien amoindrie de part et d'autre.
+L'heure n'était plus loin, à laquelle elles allaient se réunir au
+nouveau royaume, en formant deux éparchies du département de la
+Corinthie et de l'Argolide.
+
+Le 20 juillet, la corvette relâcha au port d'Hermopolis, dans
+l'île de Syra, cette patrie du fidèle Eumée, si poétiquement
+chantée par Homère. À l'époque actuelle, elle servait encore de
+refuge à tous ceux que les Turcs avaient chassés du continent.
+Syra, dont l'évêque catholique est toujours sous la protection de
+la France, mit toutes ses ressources à la disposition d'Henry
+d'Albaret. En aucun port de son pays, le jeune commandant n'eût
+trouvé meilleur ni plus cordial accueil.
+
+Un seul regret se mêla à cette joie qu'il ressentit de se voir si
+bien reçu: ce fut de ne pas être arrivé trois jours plus tôt.
+
+En effet, dans une conversation qu'il eut avec le consul de
+France, celui-ci lui apprit qu'une sacolève, portant le nom de
+_Karysta_, et naviguant sous pavillon grec, venait, soixante
+heures auparavant, de quitter le port. De là, cette conclusion que
+la _Karysta_, en fuyant l'île de Thasos, pendant le combat de la
+corvette avec les pirates, s'était dirigée vers les parages
+méridionaux de l'Archipel.
+
+«Mais peut-être sait-on où elle est allée? demanda vivement Henry
+d'Albaret.
+
+-- D'après ce que j'ai entendu dire, répondit le consul, elle a dû
+faire route pour les îles du sud-est, si ce n'est même à
+destination de l'un des ports de la Crète.
+
+-- Vous n'avez point eu de rapport avec son capitaine? demanda
+Henry d'Albaret.
+
+-- Aucun, commandant.
+
+-- Et vous ne savez pas si ce capitaine se nommait Nicolas
+Starkos?
+
+-- Je l'ignore.
+
+-- Et rien n'a pu faire soupçonner que cette sacolève fît partie
+de la flottille des pirates qui infestent cette partie de
+l'Archipel?
+
+-- Rien; mais s'il en était ainsi, répondit le consul, il ne
+serait pas étonnant qu'elle eût fait voile pour la Crète, dont
+certains ports sont toujours ouverts à ces forbans!»
+
+Cette nouvelle ne laissa pas de causer au commandant de la
+_Syphanta_ une véritable émotion, comme tout ce qui pouvait se
+rapporter directement ou indirectement à la disparition d'Hadjine
+Elizundo. En vérité, c'était une mauvaise chance d'être arrivé si
+peu de temps après le départ de la sacolève. Mais, puisqu'elle
+avait fait route pour le sud, peut-être la corvette, qui devait
+suivre cette direction, parviendrait-elle à la rejoindre? Aussi
+Henry d'Albaret, qui désirait si ardemment se trouver en face de
+Nicolas Starkos, quittait-il Syra dans la soirée même du 21
+juillet, après avoir appareillé sous une petite brise qui ne
+pouvait que fraîchir, à s'en rapporter aux indications du
+baromètre.
+
+Pendant quinze jours, il faut bien l'avouer, le commandant
+d'Albaret chercha au moins autant la sacolève que les pirates.
+Décidément, dans sa pensée, la _Karysta_ méritait d'être traitée
+comme eux et pour les mêmes raisons. Le cas échéant, il verrait ce
+qu'il aurait à faire.
+
+Cependant, malgré ses recherches, la corvette ne parvint pas à
+retrouver les traces de la sacolève. À Naxos, dont on visita tous
+les ports, la _Karysta_ n'avait point fait relâche. Au milieu des
+îlots et des écueils qui entourent cette île, on ne fut pas plus
+heureux. D'ailleurs, absence complète de forbans, et cela dans des
+parages qu'ils fréquentaient volontiers.
+
+Pourtant, le commerce est considérable entre ces riches Cyclades,
+et les chances de pillage auraient dû tout particulièrement les y
+attirer.
+
+Il en fut de même à Paros, qu'un simple canal, large de sept
+milles, sépare de Naxos. Ni les ports de Parkia, de Naussa, de
+Sainte-Marie, d'Agoula, de Dico, n'avaient reçu la visite de
+Nicolas Starkos. Sans doute, ainsi que l'avait dit le consul de
+Syra, la sacolève avait dû se diriger vers un des points du
+littoral de la Crète.
+
+La _Syphanta_, le 9 août, mouillait dans le port de Milo. Cette
+île, que les commotions volcaniques ont faite pauvre, de riche
+qu'elle fut jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, est maintenant
+empoisonnée par les vapeurs malignes du sol, et sa population tend
+de plus en plus à s'amoindrir.
+
+Là, les recherches furent également vaines. Non seulement la
+_Karysta_ n'y avait point paru, mais on ne trouva même pas à
+donner la chasse à un seul de ces pirates, qui écumaient
+habituellement la mer des Cyclades. C'était à se demander,
+vraiment, si l'arrivée de la _Syphanta_, très à propos signalée,
+ne leur donnait pas le temps de prendre la fuite. La corvette
+avait fait assez de mal à ceux du nord de l'Archipel, pour que
+ceux du sud voulussent éviter de se rencontrer avec elle. Enfin,
+pour une raison ou pour une autre, jamais ces parages n'avaient
+été si sûrs. Il semblait que les navires de commerce pussent y
+naviguer désormais en toute sécurité. Quelques-uns de ces grands
+caboteurs, chébecs, senaux, polacres, tartanes, felouques ou
+caravelles, rencontrés en route, furent interrogés; mais, des
+réponses de leurs patrons ou capitaines, le commandant d'Albaret
+ne put rien tirer qui fût de nature à l'éclairer.
+
+Cependant, on était au 14 août. Il ne restait plus que deux
+semaines pour atteindre l'île de Scarpanto, avant les premiers
+jours de septembre. Sortie du groupe des Cyclades, la _Syphanta_
+n'avait plus qu'à piquer droit au sud pendant soixante-dix à
+quatre-vingts lieues. Cette mer, c'est la longue terre de Crète
+qui la ferme, et déjà les plus hautes cimes de l'île, enveloppées
+d'éternelles neiges, se montraient au-dessus de l'horizon.
+
+Ce fut dans cette direction que le commandant d'Albaret résolut de
+faire route. Après être arrivé en vue de la Crète, il n'aurait
+plus qu'à revenir vers l'est pour gagner Scarpanto.
+
+Cependant, la _Syphanta_, en quittant Milo, poussa encore dans le
+sud-est jusqu'à l'île de Santorin, et fouilla les moindres replis
+de ses falaises noirâtres. Dangereux parages, desquels il peut à
+chaque instant surgir un nouvel écueil sous la poussée des feux
+volcaniques. Puis, prenant pour amers l'ancien mont Ida, le
+moderne Psilanti, qui domine la Crète de plus de sept mille pieds,
+la corvette courut droit dessus sous une jolie brise d'ouest-nord-
+ouest, qui lui permit d'établir toute sa voilure.
+
+Le surlendemain, 15 août, les hauteurs de cette île, la plus
+grande de tout l'Archipel, détachaient sur un horizon clair leurs
+pittoresques découpures, depuis le cap Spada jusqu'au cap Stavros.
+Un brusque retour de la côte cachait encore l'échancrure au fond
+de laquelle se trouve Candie, la capitale.
+
+«Votre intention, mon commandant, demanda le capitaine Todros,
+est-elle de relâcher dans un des ports de l'île?
+
+-- La Crète est toujours aux mains des Turcs, répondit Henry
+d'Albaret, et je crois que nous n'avons rien à y faire.
+
+À s'en rapporter aux nouvelles qui m'ont été communiquées à Syra,
+les soldats de Mustapha, après s'être emparés de Retimo, sont
+devenus maîtres du pays tout entier, malgré la valeur des
+Sphakiotes.
+
+-- De hardis montagnards, ces Sphakiotes, dit le capitaine Todros,
+et qui, depuis le début de la guerre, se sont justement fait une
+grande réputation de courage...
+
+-- Oui, de courage... et d'avidité, Todros, répondit Henry
+d'Albaret. Il y a deux mois à peine, ils tenaient le sort de la
+Crète dans leurs mains. Mustapha et les siens, surpris par eux,
+allaient être exterminés; mais, sur son ordre, ses soldats
+jetèrent bijoux, parures, armes de prix, tout ce qu'ils portaient
+de plus précieux, et, tandis que les Sphakiotes se débandaient
+pour ramasser ces objets, les Turcs ont pu s'échapper à travers le
+défilé dans lequel ils devaient trouver la mort!
+
+-- Cela est fort triste, mais, après tout, mon commandant, les
+Crétois ne sont pas absolument des Grecs!»
+
+Qu'on ne s'étonne pas d'entendre le second de la _Syphanta_, qui
+était d'origine hellénique, tenir ce langage. Non seulement à ses
+yeux, et quel qu'eût été leur patriotisme, les Crétois n'étaient
+pas des Grecs, mais ils ne devaient pas même le devenir à la
+formation définitive du nouveau royaume. Ainsi que Samos, la Crète
+allait rester sous la domination ottomane, ou tout au moins
+jusqu'en 1832, époque à laquelle le sultan devait céder à Méhemet-
+Ali tous ses droits sur l'île.
+
+Or, dans l'état actuel des choses, le commandant d'Albaret n'avait
+aucun intérêt à entrer en communication avec les divers ports de
+la Crète. Candie était devenue le principal arsenal des Égyptiens,
+et c'est de là que le pacha avait lancé ses sauvages soldats sur
+la Grèce. Quant à la Canée, à l'instigation des autorités
+ottomanes, sa population aurait pu faire un mauvais accueil au
+pavillon corfiote qui battait à la corne de la _Syphanta. _Enfin,
+ni à Gira-Petra, ni à Suda, ni à Cisamos, Henry d'Albaret n'eût
+obtenu de renseignements, qui eussent pu lui permettre de
+couronner sa croisière par quelque importante capture.
+
+«Non, dit-il au capitaine Todros, il me paraît inutile d'observer
+la côte septentrionale, mais nous pourrions tourner l'île par le
+nord-ouest, doubler le cap Spada et croiser un jour ou deux au
+large de Grabouse.»
+
+C'était évidemment le meilleur parti à prendre. Dans les eaux mal
+famées de Grabouse, la _Syphanta_ trouverait peut-être l'occasion,
+qui lui était refusée depuis plus d'un mois, d'envoyer quelques
+bordées aux pirates de l'Archipel.
+
+En outre, si la sacolève, comme on pouvait le croire, avait fait
+voile pour la Crète, il n'était pas impossible qu'elle fût en
+relâche à Grabouse. Raison de plus pour que le commandant
+d'Albaret voulût observer les approches de ce port.
+
+À cette époque, en effet, Grabouse était encore un nid à forbans.
+Près de sept mois avant, il n'avait pas fallu moins d'une flotte
+anglo-française et d'un détachement de réguliers grecs sous le
+commandement de Maurocordato, pour avoir raison de ce repaire de
+mécréants. Et, ce qu'il y eut de particulier, c'est que ce furent
+les autorités crétoises elles-mêmes qui refusèrent de livrer une
+douzaine de pirates, réclamés par le commandant de l'escadre
+anglaise. Aussi, celui-ci fut-il obligé d'ouvrir le feu contre la
+citadelle, de brûler plusieurs vaisseaux et d'opérer un
+débarquement pour obtenir satisfaction.
+
+Il était donc naturel de supposer que, depuis le départ de
+l'escadre alliée, les pirates avaient dû préférablement se
+réfugier à Grabouse, puisqu'ils y trouvaient des auxiliaires si
+inattendus. Aussi Henry d'Albaret se décida-t-il à gagner
+Scarpanto en suivant la côte méridionale de la Crète, de manière à
+passer devant Grabouse. Il donna donc ses ordres, et le capitaine
+Todros s'empressa de les faire exécuter.
+
+Le temps était à souhait. D'ailleurs, sous cet agréable climat,
+décembre est le commencement de l'hiver et janvier en est la fin.
+Île fortunée, que cette Crète, patrie du roi Minos et de
+l'ingénieur Dédale! N'était-ce pas là qu'Hippocrate envoyait sa
+riche clientèle de la Grèce qu'il parcourait en enseignant l'art
+de guérir?
+
+La _Syphanta_, orientée au plus près, lofa de façon à doubler le
+cap Spade, qui se projette au bout de cette langue de terre,
+allongée entre la baie de la Canée et la baie de Kisamo. Le cap
+fut dépassé dans la soirée. Pendant la nuit -- une de ces nuits si
+transparentes de l'Orient -- la corvette contourna l'extrême
+pointe de l'île. Un virement vent devant lui suffit pour reprendre
+sa direction au sud, et, le matin, sous petite voilure, elle
+courait de petits bords devant l'entrée de Grabouse.
+
+Pendant six jours, le commandant d'Albaret ne cessa d'observer
+toute cette côte occidentale de l'île, comprise entre Grabouse et
+Kisamo. Plusieurs navires sortirent du port, felouques ou chébecs
+de commerce. La _Syphanta_ en «raisonna» quelques-uns, et n'eut
+point lieu de suspecter leurs réponses. Sur les questions qui leur
+furent faites au sujet des pirates auxquels Grabouse pouvait avoir
+donné refuge, ils se montrèrent d'ailleurs extrêmement réservés.
+On sentait qu'ils craignaient de se compromettre. Henry d'Albaret
+ne put même savoir, au juste, si la sacolève _Karysta_ se trouvait
+en ce moment dans le port.
+
+La corvette agrandit alors son champ d'observation. Elle visita
+les parages compris entre Grabouse et le cap Crio. Puis, le 22,
+sous une jolie brise qui fraîchissait avec le jour et mollissait
+avec la nuit, elle doubla ce cap et commença à prolonger d'aussi
+près que possible le littoral de la mer Lybienne, moins tourmenté,
+moins découpé, moins hérissé de promontoires et de pointes que
+celui de la mer de Crète, sur la côte opposée. Vers l'horizon du
+nord se déroulait la chaîne des montagnes d'Asprovouna, que
+dominait à l'est ce poétique mont Ida, dont les neiges résistent
+éternellement au soleil de l'Archipel.
+
+Plusieurs fois, sans relâcher dans aucun de ces petits ports de la
+côte, la corvette stationna à un demi-mille de Rouméli, d'Anopoli,
+de Sphakia; mais les vigies du bord ne purent signaler un seul
+bâtiment de pirates sur les parages de l'île.
+
+Le 27 août, la _Syphanta_, après avoir suivi les contours de la
+grande baie de Messara, doublait le cap Matala, la pointe la plus
+méridionale de la Crète, dont la largeur, en cet endroit, ne
+mesure pas plus de dix à onze lieues. Il ne semblait pas que cette
+exploration dût amener le moindre résultat utile à la croisière.
+Peu de navires, en effet, cherchent à traverser la mer Lybienne
+par cette latitude. Ils prennent, ou plus au nord, à travers
+l'Archipel, ou plus au sud, en se rapprochant des côtes d'Égypte.
+On ne voyait guère, alors, que des embarcations de pêche,
+mouillées près des roches, et, de temps à autre, quelques-unes de
+ces longues barques, chargées de limaçons de mer, sorte de
+mollusques assez recherchés dont il s'expédie d'énormes cargaisons
+dans toutes les îles.
+
+Or, si la corvette n'avait rien rencontré sur cette partie du
+littoral que termine le cap Matala, là où les nombreux îlots
+peuvent cacher tant de petits bâtiments, il n'était pas probable
+qu'elle fût plus favorisée sur la seconde moitié de la côte
+méridionale. Henry d'Albaret allait donc se décider à faire
+directement route pour Scarpanto, quitte à s'y trouver un peu plus
+tôt que ne le marquait la mystérieuse lettre, lorsque ses projets
+furent modifiés dans la soirée du 29 août.
+
+Il était six heures. Le commandant, le second, quelques officiers,
+étaient réunis sur la dunette, observant le cap Matala. En ce
+moment, la voix de l'un des gabiers, en vigie sur les barres du
+petit perroquet, se fit entendre:
+
+«Navire par bâbord devant!»
+
+Les longues-vues furent aussitôt dirigées vers le point indiqué, à
+quelques milles sur l'avant de la corvette.
+
+«En effet, dit le commandant d'Albaret, voilà un bâtiment qui
+navigue sous la terre...
+
+-- Et qui doit bien la connaître puisqu'il la range de si près!
+ajouta le capitaine Todros.
+
+-- A-t-il hissé son pavillon?
+
+-- Non, mon commandant, répondit un des officiers.
+
+-- Demandez aux vigies s'il est possible de savoir quelle est la
+nationalité de ce navire!»
+
+Ces ordres furent exécutés. Quelques instants plus tard, réponse
+était donnée qu'aucun pavillon ne battait à la corne de ce
+bâtiment, ni même en tête de sa mâture.
+
+Cependant, il faisait assez jour encore pour que l'on pût, à
+défaut de sa nationalité, estimer au moins quelle était sa force.
+
+C'était un brick, dont le grand mât s'inclinait sensiblement sur
+l'arrière. Extrêmement long, très fin de formes, démesurément
+mâté, avec une large croisure, il pouvait, autant qu'on pouvait
+s'en rendre compte à cette distance, jauger de sept à huit cents
+tonneaux et devait avoir une marche exceptionnelle sous toutes les
+allures. Mais était-il armé en guerre? Avait-il ou non de
+l'artillerie sur son pont? Ses pavois étaient-ils percés de
+sabords dont les mantelets eussent été baissés? C'est ce que les
+meilleures longues-vues du bord ne purent reconnaître.
+
+En effet, une distance de quatre milles, au moins, séparait alors
+le brick de la corvette. En outre, avec le soleil qui venait de
+disparaître derrière les hauteurs des Asprovouna, le soir
+commençait à se faire, et l'obscurité, au pied de la terre, était
+déjà profonde.
+
+«Singulier bâtiment! dit le capitaine Todros.
+
+-- On dirait qu'il cherche à passer entre l'île Platana et la
+côte! ajouta un des officiers.
+
+-- Oui! comme un navire qui regretterait d'avoir été vu, répondit
+le second, et qui voudrait se cacher!»
+
+Henry d'Albaret ne répondit pas; mais, évidemment, il partageait
+l'opinion de ses officiers. La manoeuvre du brick, en ce moment,
+ne laissait pas de lui paraître suspecte.
+
+«Capitaine Todros, dit-il enfin, il importe de ne pas perdre la
+piste de ce navire pendant la nuit. Nous allons manoeuvrer de
+manière à rester dans ses eaux jusqu'au jour.
+
+Mais, comme il ne faut pas qu'il nous voie, vous ferez éteindre
+tous les feux à bord.»
+
+Le second donna des ordres en conséquence. On continua d'observer
+le brick, tant qu'il fut visible sous la haute terre qui
+l'abritait. Lorsque la nuit fut faite, il disparut complètement,
+et aucun feu ne permit de déterminer sa position.
+
+Le lendemain, dès les premières lueurs de l'aube, Henry d'Albaret
+était à l'avant de la _Syphanta_, attendant que les brumes se
+fussent dégagées de la surface de la mer.
+
+Vers sept heures, le brouillard se dissipa, et toutes les lunettes
+se dirigèrent vers l'est.
+
+Le brick était toujours le long de terre, à la hauteur du cap
+Alikaporitha, à six milles environ en avant de la corvette. Il
+avait donc sensiblement gagné sur elle pendant la nuit, et cela,
+sans qu'il eût rien ajouté à sa voilure de la veille, misaine,
+grand et petit hunier, petit perroquet, ayant laissé sa
+grand'voile et sa brigantine sur leurs cargues.
+
+«Ce n'est point l'allure d'un bâtiment qui chercherait à fuir, fit
+observer le second.
+
+-- Peu importe! répondit le commandant. Tâchons de le voir de plus
+près! Capitaine Todros, faites porter sur ce brick.»
+
+Les voiles hautes furent aussitôt larguées au sifflet du maître
+d'équipage, et la vitesse de la corvette s'accrut notablement.
+
+Mais, sans doute, le brick tenait à garder sa distance, car il
+largua sa brigantine et son grand perroquet -- rien de plus. S'il
+ne voulait pas se laisser approcher par la _Syphanta_, très
+probablement aussi, il ne voulait pas la laisser en arrière.
+
+Toutefois, il se tint sous la côte, en la serrant d'aussi près que
+possible.
+
+Vers dix heures du matin, soit qu'elle eût été plus favorisée par
+le vent, soit que le navire inconnu eût consenti à lui laisser
+prendre un peu d'avance, la corvette avait gagné quatre milles sur
+lui.
+
+On put l'observer alors dans de meilleures conditions. Il était
+armé d'une vingtaine de caronades et devait avoir un entrepont,
+bien qu'il fût très ras sur l'eau.
+
+«Hissez le pavillon», dit Henry d'Albaret.
+
+Le pavillon fut hissé à la corne de brigantine, et il fut appuyé
+d'un coup de canon. Cela signifiait que la corvette voulait
+connaître la nationalité du navire en vue. Mais, à ce signal, il
+ne fut fait aucune réponse. Le brick ne modifia ni sa direction ni
+sa vitesse, et s'éleva d'un quart afin de doubler la baie de
+Kératon.
+
+«Pas poli, ce gaillard-là! dirent les matelots.
+
+-- Mais prudent, peut-être! répondit un vieux gabier de misaine.
+Avec son grand mât incliné, il vous a un air de porter son chapeau
+sur l'oreille et de ne pas vouloir l'user à saluer les gens!»
+
+Un second coup de canon partit du sabord de chasse de la corvette
+-- inutilement. Le brick ne mit point en panne, et il continua
+tranquillement sa route, sans plus se préoccuper des injonctions
+de la corvette que si elle eût été par le fond.
+
+Ce fut alors une véritable lutte de vitesse qui s'établit entre
+les deux bâtiments. Toute la voilure avait été mise dessus à bord
+de la _Syphanta_, bonnettes, ailes de pigeons, contre-cacatois,
+tout, jusqu'à la voile de civadière. Mais, de son côté, le brick
+força de toile et maintint imperturbablement sa distance.
+
+«Il a donc une mécanique du diable dans le ventre!» s'écria le
+vieux gabier.
+
+La vérité est que l'on commençait à enrager à bord de la corvette,
+non seulement l'équipage, mais aussi les officiers, et plus qu'eux
+tous, l'impatient Todros. Vrai Dieu! il eût donné sa part de
+prises pour pouvoir amariner ce brick, quelle que fût sa
+nationalité!
+
+La _Syphanta_ était armée, à l'avant, d'une pièce à très longue
+portée, qui pouvait envoyer un boulet plein de trente livres à une
+distance de près de deux milles.
+
+Le commandant d'Albaret -- calme, au moins en apparence -- donna
+ordre de tirer.
+
+Le coup partit, mais le boulet, après avoir ricoché, alla tomber à
+une vingtaine de brasses du brick.
+
+Celui-ci, pour toute réponse, se contenta de gréer ses bonnettes
+hautes, et il eut bientôt accru la distance qui le séparait de la
+corvette.
+
+Fallait-il donc renoncer à l'atteindre, aussi bien en forçant de
+toile qu'en lui envoyant des projectiles? C'était humiliant pour
+une aussi bonne marcheuse que la _Syphanta_!
+
+La nuit se fit sur les entrefaites. La corvette se trouvait alors
+à peu près à la hauteur du cap Péristéra. La brise vint à
+fraîchir, assez sensiblement même pour qu'il fût nécessaire de
+rentrer les bonnettes et d'établir une voilure de nuit plus
+convenable.
+
+La pensée du commandant était bien que, le jour venu, il
+n'apercevrait plus rien de ce navire, pas même l'extrémité de ses
+mâts que lui masquerait soit l'horizon dans l'est, soit un retour
+de la côte.
+
+Il se trompait.
+
+Au soleil levant, le brick était toujours là, sous la même allure,
+ayant conservé sa distance. On eût dit qu'il réglait sa vitesse
+sur celle de la corvette.
+
+«Il nous aurait à la remorque, disait-on sur le gaillard d'avant,
+que ce serait tout comme!»
+
+Rien de plus vrai.
+
+En ce moment, le brick, après avoir donné dans le canal Kouphonisi
+entre l'île de ce nom et la terre, contournait la pointe de
+Kakialithi, afin de remonter la partie orientale de la Crète.
+
+Allait-il donc se réfugier dans quelque port, ou disparaître au
+fond de l'un de ces étroits canaux du littoral?
+
+Il n'en fut rien.
+
+À sept heures du matin, le brick laissait porter franchement dans
+le nord-est et se lançait vers la pleine mer.
+
+«Est-ce qu'il se dirigerait sur Scarpanto?» se demanda Henry
+d'Albaret, non sans étonnement.
+
+Et, sous une brise qui fraîchissait de plus en plus, au risque
+d'envoyer en bas une partie de sa mâture, il continua cette
+interminable poursuite, que l'intérêt de sa mission, non moins que
+l'honneur de son bâtiment, lui commandait de ne point abandonner.
+
+Là, dans cette partie de l'Archipel, largement ouverte à tous les
+points du compas, au milieu de cette vaste mer que ne couvraient
+plus les hauteurs de la Crète, la _Syphanta_ parut reprendre
+d'abord quelque avantage sur le brick. Vers une heure de l'après-
+midi, la distance d'un navire à l'autre était réduite à moins de
+trois milles. Quelques boulets furent encore envoyés; mais ils ne
+purent atteindre leur but et ne provoquèrent aucune modification
+dans la marche du brick.
+
+Déjà les cimes de Scarpanto apparaissaient à l'horizon, en arrière
+de la petite île de Caso, qui pend à la pointe de l'île, comme la
+Sicile pend à la pointe de l'Italie.
+
+Le commandant d'Albaret, ses officiers, son équipage, purent alors
+espérer qu'ils finiraient par faire connaissance avec ce
+mystérieux navire, assez impoli pour ne répondre ni aux signaux ni
+aux projectiles.
+
+Mais vers cinq heures du soir, la brise ayant molli, le brick
+retrouva toute son avance.
+
+«Ah! le gueux!... Le diable est pour lui!... Il va nous échapper!»
+s'écria le capitaine Todros.
+
+Et, alors, tout ce que peut faire un marin expérimenté dans le but
+d'augmenter la vitesse de son navire, voiles arrosées pour en
+resserrer le tissu, hamacs suspendus, dont le branle peut imprimer
+un balancement favorable à la marche, tout fut mis en oeuvre --
+non sans quelque succès. Vers sept heures, en effet, un peu après
+le coucher du soleil, deux milles au plus séparaient les deux
+bâtiments.
+
+Mais la nuit vient vite sous cette latitude. Le crépuscule y est
+de courte durée. Il aurait fallu accroître encore la vitesse de la
+corvette pour atteindre le brick avant la nuit.
+
+En ce moment, il passait entre les îlots de Caso-Poulo et l'île de
+Casos. Puis, au tournant de cette dernière, dans le fond de
+l'étroite passe qui la sépare de Scarpanto, on cessa de
+l'apercevoir.
+
+Une demi-heure après lui, la _Syphanta_ arrivait au même endroit,
+serrant toujours la terre pour se maintenir au vent. Il faisait
+encore assez jour pour qu'il fût possible de distinguer un navire
+de cette grandeur dans un rayon de plusieurs milles.
+
+Le brick avait disparu.
+
+
+
+
+XII
+
+Une enchère à Scarpanto
+
+
+Si la Crète, ainsi que le raconte la fable, fut autrefois le
+berceau des dieux, l'antique Carpathos, aujourd'hui Scarpanto, fut
+celui des Titans, les plus audacieux de leurs adversaires. Pour ne
+s'attaquer qu'aux simples mortels, les pirates modernes n'en sont
+pas moins les dignes descendants de ces mythologiques malfaiteurs,
+qui ne craignirent pas de monter à l'assaut de l'Olympe. Or, à
+cette époque, il semblait que les forbans de toutes sortes eussent
+fait leur quartier général de cette île, où naquirent les quatre
+fils de Japet, petit-fils de Titan et de la Terre.
+
+Et, en vérité, Scarpanto ne se prêtait que trop bien aux
+manoeuvres qu'exigeaient le métier de pirate dans l'Archipel. Elle
+est située, presque isolément, à l'extrémité sud-est de ces mers,
+à plus de quarante milles de l'île de Rhodes. Ses hauts sommets la
+signalent de loin. Sur les vingt lieues de son périmètre, elle se
+découpe, s'échancre, se creuse en indentations multiples que
+protègent une infinité d'écueils. Si elle a donné son nom aux eaux
+qui la baignent, c'est qu'elle était déjà redoutée des anciens
+autant qu'elle est redoutable aux modernes. À moins d'être
+pratique, et vieux pratique de la mer Carpathienne, il était et il
+est encore très dangereux de s'y aventurer.
+
+Cependant elle ne manque point de bons mouillages, cette île qui
+forme le dernier grain du long chapelet des Sporades. Depuis le
+cap Sidro et le cap Pernisa jusqu'aux caps Bonandrea et Andemo de
+sa côte septentrionale, on peut y trouver de nombreux abris.
+Quatre ports, Agata, Porto di Tristano, Porto Grato, Porto Malo
+Nato, étaient très fréquentés autrefois par les caboteurs du
+Levant, avant que Rhodes leur eût enlevé leur importance
+commerciale. Maintenant, c'est à peine si quelques rares navires
+ont intérêt à y relâcher.
+
+Scarpanto est une île grecque, ou, du moins, elle est habitée par
+une population grecque, mais elle appartient à l'Empire ottoman.
+Après la constitution définitive du royaume de Grèce, elle devait
+même rester turque sous le gouvernement d'un simple cadi, lequel
+habitait alors une sorte de maison fortifiée, située au-dessus du
+bourg moderne d'Arkassa.
+
+À cette époque, on eût rencontré dans cette île un grand nombre de
+Turcs, auxquels, il faut bien le dire, sa population, n'ayant
+point pris part à la guerre de l'Indépendance, ne faisait pas
+mauvais accueil. Devenue même le centre d'opérations commerciales
+des plus criminelles, Scarpanto recevait avec le même empressement
+les navires ottomans et les bâtiments pirates, qui venaient lui
+verser leurs cargaisons de prisonniers. Là, les courtiers de
+l'Asie Mineure, aussi bien que ceux des côtes barbaresques, se
+pressaient autour d'un important marché, sur lequel se débitait
+cette marchandise humaine. Là s'ouvraient les enchères, là
+s'établissaient les prix qui variaient en raison des demandes ou
+offres d'esclaves. Et, il faut l'avouer, le cadi n'était point
+sans s'intéresser à ces opérations qu'il présidait en personne,
+car les courtiers auraient cru manquer à leur devoir en ne lui
+abandonnant pas un tant pour cent de la vente.
+
+Quant au transport de ces malheureux sur les bazars de Smyrne ou
+de l'Afrique, il se faisait par des navires qui, le plus souvent,
+venaient en prendre livraison au port d'Arkassa, situé sur la côte
+occidentale de l'île. S'ils ne suffisaient pas, un exprès était
+envoyé à la côte opposée, et les pirates ne répugnaient point à
+cet odieux commerce.
+
+En ce moment, dans l'est de Scarpanto, au fond de criques presque
+introuvables, on ne comptait pas moins d'une vingtaine de
+bâtiments, grands ou petits, montés par plus de douze ou treize
+cents hommes. Cette flottille n'attendait que l'arrivée de son
+chef pour se lancer en quelque nouvelle et criminelle expédition.
+
+Ce fut au port d'Arkassa, à une encablure du môle, par un
+excellent fond de dix brasses, que la _Syphanta_ vint mouiller
+dans la soirée du 2 septembre. Henry d'Albaret, en mettant le pied
+sur l'île, ne se doutait guère que les hasards de sa croisière
+l'avaient précisément conduit au principal entrepôt du commerce
+d'esclaves.
+
+«Comptez-vous relâcher quelque temps à Arkassa, mon commandant?
+demanda le capitaine Todros, lorsque les manoeuvres du mouillage
+furent terminées.
+
+-- Je ne sais, répondit Henry d'Albaret. Bien des circonstances
+peuvent m'obliger à quitter promptement ce port, mais bien
+d'autres aussi peuvent m'y retenir!
+
+-- Les hommes iront-ils à terre?
+
+-- Oui, mais par bordées seulement. Il faut que la moitié de
+l'équipage soit toujours consignée sur la _Syphanta_.
+
+-- C'est entendu, mon commandant, répondit le capitaine Todros.
+Nous sommes ici plus en pays turc qu'en pays grec, et il n'est que
+prudent de veiller au grain!»
+
+On se rappelle qu'Henry d'Albaret n'avait rien dit à son second,
+ni à ses officiers, des motifs pour lesquels il était venu à
+Scarpanto, ni comment rendez-vous lui avait été donné en cette île
+pour les premiers jours de septembre par une lettre anonyme,
+arrivée à bord dans des conditions inexplicables. D'ailleurs, il
+comptait bien recevoir ici quelque nouvelle communication qui lui
+indiquerait ce que son mystérieux correspondant attendait de la
+corvette dans les eaux de la mer Carpathienne.
+
+Mais, ce qui n'était pas moins étrange, c'était cette disparition
+subite du brick au delà du canal de Casos, lorsque la _Syphanta_
+se croyait sur le point de l'atteindre.
+
+Aussi, avant de venir relâcher à Arkassa, Henry d'Albaret n'avait-
+il pas cru devoir abandonner la partie. Après s'être approché de
+terre, autant que le permettait son tirant d'eau, il s'était
+imposé la tâche d'observer toutes les anfractuosités de la côte.
+Mais, au milieu de ce semis d'écueils qui la défendent, sous
+l'abri des hautes falaises rocheuses qui la délimitent, un
+bâtiment tel que le brick pouvait facilement se dissimuler.
+Derrière cette barrière de brisants, que la _Syphanta_ ne pouvait
+ranger de plus près, sans courir le risque d'échouer, un
+capitaine, connaissant ces canaux, avait pour lui toute chance de
+dépister ceux qui le poursuivaient. Si donc le brick s'était
+réfugié dans quelque secrète crique, il serait très difficile de
+le retrouver, non plus que les autres bâtiments pirates, auxquels
+l'île donnait asile sur des mouillages inconnus.
+
+Les recherches de la corvette durèrent deux jours et furent
+vaines. Le brick se serait soudainement abîmé sous les eaux, au
+delà de Casos, qu'il n'eût pas été plus invisible. Quelque dépit
+qu'il en ressentît, le commandant d'Albaret dut renoncer à tout
+espoir de le découvrir. Il s'était donc décidé à venir mouiller
+dans le port d'Arkassa. Là, il n'avait plus qu'à attendre.
+
+Le lendemain, entre trois heures et cinq heures du soir, la petite
+ville d'Arkassa allait être envahie par une grande partie de la
+population de l'île, sans parler des étrangers, européens ou
+asiatiques, dont le concours ne pouvait faire défaut à cette
+occasion. C'était, en effet, jour de grand marché. De misérables
+êtres, de tout âge et de toute condition, récemment faits
+prisonniers par les Turcs, devaient y être mis en vente.
+
+À cette époque, il y avait à Arkassa un bazar particulier, destiné
+à ce genre d'opération, un «batistan», tel qu'il s'en trouve en
+certaines villes des États barbaresques. Ce batistan contenait
+alors une centaine de prisonniers, hommes, femmes, enfants, solde
+des dernières razzias faites dans le Péloponnèse. Entassés pêle-
+mêle au milieu d'une cour sans ombre, sous un soleil encore
+ardent, leurs vêtements en lambeaux, leur attitude désolée, leur
+physionomie de désespérés, disaient tout ce qu'ils avaient
+souffert. À peine nourris et mal, à peine abreuvés et d'une eau
+trouble, ces malheureux s'étaient réunis par familles jusqu'au
+moment où le caprice des acheteurs allait séparer les femmes des
+maris, les enfants de leurs père et mère. Ils eussent inspiré la
+plus profonde pitié à tous autres qu'à ces cruels «bachis», leurs
+gardiens, que nulle douleur ne savait plus émouvoir. Et ces
+tortures, qu'étaient-elles auprès de celles qui les attendaient
+dans les seize bagnes d'Alger, de Tunis, de Tripoli, où la mort
+faisait si rapidement des vides qu'il fallait les combler sans
+cesse?
+
+Cependant, toute espérance de redevenir libres n'était pas enlevée
+à ces captifs. Si les acheteurs faisaient une bonne affaire en les
+achetant, ils n'en faisaient pas une moins bonne en les rendant à
+la liberté -- pour un très haut prix -- surtout ceux dont la
+valeur se basait sur une certaine situation sociale en leur pays
+de naissance. Un grand nombre étaient ainsi arrachés à
+l'esclavage, soit par rédemption publique, lorsque c'était l'État
+qui les revendait avant leur départ, soit quand les propriétaires
+traitaient directement avec les familles, soit enfin lorsque les
+religieux de la Merci, riches des quêtes qu'ils avaient faites
+dans toute l'Europe, venaient les délivrer jusque dans les
+principaux centres de la Barbarie. Souvent aussi, des
+particuliers, animés du même esprit de charité, consacraient une
+partie de leur fortune à cette oeuvre de bienfaisance. En ces
+derniers temps, même, des sommes considérables, dont la provenance
+était inconnue, avaient été employées à ces rachats, mais plus
+spécialement au profit des esclaves d'origine grecque, que les
+chances de la guerre avaient livrés depuis six ans aux courtiers
+de l'Afrique et de l'Asie Mineure.
+
+Le marché d'Arkassa se faisait aux enchères publiques. Tous,
+étrangers et indigènes, y pouvaient prendre part; mais, ce jour-
+là, comme les traitants ne venaient opérer que pour le compte des
+bagnes de la Barbarie, il n'y avait qu'un seul lot de captifs.
+Suivant que ce lot échoirait à tel ou tel courtier, il serait
+dirigé sur Alger, Tripoli ou Tunis.
+
+Néanmoins, il existait deux catégories de prisonniers. Les uns
+venaient du Péloponnèse -- c'étaient les plus nombreux. Les autres
+avaient été récemment pris à bord d'un navire grec, qui les
+ramenait de Tunis à Scarpanto, d'où ils devaient être rapatriés en
+leur pays d'origine.
+
+Ces pauvres gens, destinés à tant de misères, ce serait la
+dernière enchère qui déciderait de leur sort, et l'on pouvait
+surenchérir tant que cinq heures n'étaient pas sonnées. Le coup de
+canon de la citadelle d'Arkassa, en assurant la fermeture du port,
+arrêtait en même temps les dernières mises à prix du marché.
+
+Donc, ce 3 septembre, les courtiers ne manquaient point autour du
+batistan. Il y avait de nombreux agents venus de Smyrne et autres
+points voisins de l'Asie Mineure, qui, ainsi qu'il a été dit,
+agissaient tous pour le compte des États barbaresques.
+
+Cet empressement n'était que trop explicable. En effet, les
+derniers événements faisaient pressentir une prochaine fin de la
+guerre de l'Indépendance. Ibrahim était refoulé dans le
+Péloponnèse, tandis que le maréchal Maison venait de débarquer en
+Morée avec un corps expéditionnaire de deux mille Français.
+L'exportation des prisonniers allait donc être notablement réduite
+à l'avenir. Aussi leur valeur vénale devait-elle s'accroître
+d'autant plus, à l'extrême satisfaction du cadi.
+
+Pendant la matinée, les courtiers avaient visité le batistan, et
+ils savaient à quoi s'en tenir sur la quantité ou la qualité des
+captifs, dont le lot atteindrait sans doute de très hauts prix.
+
+«Par Mahomet! répétait un agent de Smyrne, qui pérorait au milieu
+d'un groupe de ses confrères, l'époque des belles affaires est
+passée! Vous souvenez-vous du temps où les navires nous amenaient
+ici les prisonniers par milliers et non par centaines!
+
+-- Oui!... comme cela s'est fait après les massacres de Scio!
+répondit un autre courtier. D'un seul coup, plus de quarante mille
+esclaves! Les pontons ne pouvaient suffire à les renfermer!
+
+-- Sans doute, reprit un troisième agent, qui paraissait avoir un
+grand sens du commerce. Mais trop de captifs, trop d'offres, et
+trop d'offres, trop de baisse dans les prix! Mieux vaut
+transporter peu à des conditions plus avantageuses, car les
+prélèvements sont toujours les mêmes, quoique les frais soient
+plus considérables!
+
+-- Oui!... en Barbarie surtout!... Douze pour cent du produit
+total au profit du pacha, du cadi ou du gouverneur!
+
+-- Sans compter un pour cent pour l'entretien du môle et des
+batteries des côtes!
+
+-- Et encore un pour cent, qui va de notre poche dans celle des
+marabouts!
+
+-- En vérité, c'est ruineux, aussi bien pour les armateurs que
+pour les courtiers!»
+
+Ces propos s'échangeaient ainsi entre ces agents, qui n'avaient
+pas même conscience de l'infamie de leur commerce. Toujours les
+mêmes plaintes sur les mêmes questions de droits! Et ils auraient
+sans doute continué à se répandre en récriminations, si la cloche
+n'y eût mis fin, en annonçant l'ouverture du marché.
+
+Il va sans dire que le cadi présidait à cette vente. Son devoir de
+représentant du gouvernement turc l'y obligeait, non moins que son
+intérêt personnel. Il était là, trônant sur une sorte d'estrade,
+abrité sous une tente que dominait le croissant du pavillon rouge,
+à demi couché sur de larges coussins avec une nonchalance tout
+ottomane.
+
+Près de lui, le crieur public se disposait à faire son office.
+Mais il ne faudrait pas croire que ce crieur eût là l'occasion de
+s'époumoner. Non! Dans ce genre d'affaires, les courtiers
+prenaient leur temps pour surenchérir. S'il devait y avoir quelque
+lutte un peu vive pour l'adjudication définitive, ce ne serait
+vraisemblablement que pendant le dernier quart d'heure de la
+séance.
+
+La première enchère fut mise à mille livres turques par un des
+courtiers de Smyrne.
+
+«À mille livres turques!» répéta le crieur.
+
+Puis, il ferma les yeux, comme s'il avait tout le loisir de
+sommeiller, en attendant une surenchère.
+
+Pendant la première heure, les mises à prix ne montèrent que de
+mille à deux mille livres turques, soit environ quarante-sept
+mille francs en monnaie française. Les courtiers se regardaient,
+s'observaient, causaient entre eux de tout autre chose. Leur siège
+était fait d'avance. Ils ne hasarderaient le maximum de leurs
+offres que pendant les dernières minutes qui précéderaient le coup
+de canon de fermeture.
+
+Mais l'arrivée d'un nouveau concurrent allait modifier ces
+dispositions et donner un élan inattendu aux enchères.
+
+Vers quatre heures, en effet, deux hommes venaient de paraître sur
+le marché d'Arkassa. D'où venaient-ils? De la partie orientale de
+l'île, sans doute, à en juger d'après la direction suivie par
+l'araba, qui les avait déposés à la porte même du batistan.
+
+Leur apparition causa un vif mouvement de surprise et
+d'inquiétude. Évidemment, les courtiers ne s'attendaient pas à
+voir apparaître un personnage avec lequel il faudrait compter.
+
+«Par Allah! s'écria l'un d'eux, c'est Nicolas Starkos en personne!
+
+-- Et son damné Skopélo! répondit un autre. Nous qui les croyions
+au diable!»
+
+C'étaient ces deux hommes, bien connus sur le marché d'Arkassa.
+Plus d'une fois, déjà, ils y avaient fait d'énormes affaires en
+achetant des prisonniers pour le compte des traitants de
+l'Afrique. L'argent ne leur manquait pas, quoiqu'on ne sût pas
+trop d'où ils le tiraient, mais cela les regardait. Et le cadi, en
+ce qui le concernait, ne put que s'applaudir de voir arriver de si
+redoutables concurrents.
+
+Un seul coup d'oeil avait suffi à Skopélo, grand connaisseur en
+cette matière, pour estimer la valeur du lot des captifs. Aussi se
+contenta-t-il de dire quelques mots à l'oreille de Nicolas
+Starkos, qui lui répondit affirmativement d'une simple inclinaison
+de tête.
+
+Mais, si observateur que fût le second de la _Karysta_, il n'avait
+pas vu le mouvement d'horreur que l'arrivée de Nicolas Starkos
+venait de provoquer chez l'une des prisonnières.
+
+C'était une femme âgée, de grande taille. Assise à l'écart dans un
+coin du batistan, elle se leva, comme si quelque irrésistible
+force l'eût poussée. Elle fit même deux ou trois pas, et un cri
+allait, sans doute, s'échapper de sa bouche... Elle eut assez
+d'énergie pour se contenir. Puis, reculant avec lenteur,
+enveloppée de la tête aux pieds dans les plis d'un misérable
+manteau, elle revint prendre sa place derrière un groupe de
+captifs, de manière à se dissimuler complètement. Il ne lui
+suffisait évidemment pas de se cacher la figure: elle voulait
+encore soustraire toute sa personne aux regards de Nicolas
+Starkos.
+
+Cependant les courtiers, sans lui adresser la parole, ne cessaient
+de regarder le capitaine de la _Karysta_. Celui-ci ne semblait
+même pas faire attention à eux. Venait-il donc pour leur disputer
+ce lot de prisonniers? Ils devaient le craindre, étant donné les
+rapports que Nicolas Starkos avait avec les pachas et les beys des
+États barbaresques.
+
+On ne fut pas longtemps sans être fixé à cet égard. En ce moment,
+le crieur s'était relevé pour répéter à voix haute le montant de
+la dernière enchère:
+
+«À deux mille livres!
+
+-- Deux mille cinq cents, dit Skopélo, qui se faisait, en ces
+occasions, le porte-parole de son capitaine.
+
+-- Deux mille cinq cents livres!» annonça le crieur.
+
+Et les conversations particulières reprirent dans les divers
+groupes, qui s'observaient non sans défiance. Un quart d'heure
+s'écoula. Aucune autre surenchère n'avait été mise après Skopélo.
+Nicolas Starkos, indifférent et hautain, se promenait autour du
+batistan. Personne ne pouvait douter que, finalement,
+l'adjudication ne fût faite à son profit, même sans grand débat.
+
+Cependant, le courtier de Smyrne, après avoir préalablement
+consulté deux ou trois de ses collègues, lança une nouvelle
+enchère de deux mille sept cents livres.
+
+«Deux mille sept cents livres, répéta le crieur.
+
+-- Trois mille!»
+
+C'était Nicolas Starkos qui avait parlé, cette fois. Que s'était-
+il donc passé? Pourquoi intervenait-il personnellement dans la
+lutte? D'où venait que sa voix, si froide d'habitude, marquait une
+violente émotion qui surprit Skopélo lui-même? On va le savoir.
+Depuis quelques instants, Nicolas Starkos, après avoir franchi la
+barrière du batistan, se promenait au milieu des groupes de
+captifs. La vieille femme, en le voyant s'approcher, s'était plus
+étroitement encore cachée sous son manteau. Il n'avait donc pas pu
+la voir. Mais, soudain, son attention venait d'être attirée par
+deux prisonniers qui formaient un groupe à part. Il s'était
+arrêté, comme si ses pieds eussent été cloués au sol. Là, près
+d'un homme de haute stature, une jeune fille, épuisée de fatigue,
+gisait à terre. En apercevant Nicolas Starkos, l'homme se redressa
+brusquement. Aussitôt la jeune fille rouvrit les yeux. Mais, dès
+qu'elle aperçut le capitaine de la _Karysta_, elle se rejeta en
+arrière.
+
+«Hadjine!» s'écria Nicolas Starkos.
+
+C'était Hadjine Elizundo, que Xaris venait de saisir dans ses
+bras, comme pour la défendre.
+
+«Elle!» répéta Nicolas Starkos.
+
+Hadjine s'était dégagée de l'étreinte de Xaris et regardait en
+face l'ancien client de son père.
+
+Ce fut à ce moment que Nicolas Starkos, sans même chercher à
+savoir comment il pouvait se faire que l'héritière du banquier
+Elizundo fût ainsi exposée sur le marché d'Arkassa, jeta d'une
+voix troublée cette nouvelle enchère de trois mille livres.
+
+«Trois mille livres!» avait répété le crieur.
+
+Il était alors un peu plus de quatre heures et demie. Encore
+vingt-cinq minutes, le coup de canon se ferait entendre, et
+l'adjudication serait prononcée au profit du dernier enchérisseur.
+
+Mais déjà les courtiers, après avoir conféré ensemble, se
+disposaient à quitter la place, bien décidés à ne pas pousser plus
+loin leurs prix. Il semblait donc certain que le capitaine de la
+_Karysta_, faute de concurrents, allait rester maître du terrain,
+lorsque l'agent de Smyrne voulut tenter, une dernière fois, de
+soutenir la lutte.
+
+«Trois mille cinq cents livres! cria-t-il.
+
+-- Quatre mille!» répondit aussitôt Nicolas Starkos.
+
+Skopélo, qui n'avait pas aperçu Hadjine, ne comprenait rien à
+cette ardeur immodérée du capitaine. À son compte, la valeur du
+lot était déjà dépassée, et de beaucoup, par ce prix de quatre
+mille livres. Aussi se demandait-il ce qui pouvait exciter Nicolas
+Starkos à se lancer de la sorte dans une mauvaise affaire.
+Cependant un long silence avait suivi les derniers mots du crieur.
+Le courtier de Smyrne lui-même, sur un signe de ses collègues,
+venait d'abandonner la partie. Qu'elle fût définitivement gagnée
+par Nicolas Starkos, auquel il ne s'en fallait que de quelques
+minutes pour avoir gain de cause, cela ne pouvait plus faire de
+doute.
+
+Xaris l'avait compris. Aussi serrait-il plus étroitement la jeune
+fille entre ses bras. On ne la lui arracherait qu'après l'avoir
+tué!
+
+En ce moment, au milieu du profond silence, une voix vibrante se
+fit entendre, et ces trois mots furent jetés au crieur:
+
+«Cinq mille livres!»
+
+Nicolas Starkos se retourna.
+
+Un groupe de marins venait d'arriver à l'entrée du batistan.
+Devant eux se tenait un officier.
+
+«Henry d'Albaret! s'écria Nicolas Starkos. Henry d'Albaret...
+ici... à Scarpanto!»
+
+C'était le hasard seul qui venait d'amener le commandant de la
+_Syphanta_ sur la place du marché. Il ignorait même que, ce jour-
+là -- c'est-à-dire vingt-quatre heures après son arrivée à
+Scarpanto -- il y eût une vente d'esclaves dans la capitale de
+l'île. D'autre part, puisqu'il n'avait point aperçu la sacolève au
+mouillage, il devait être non moins étonné de trouver Nicolas
+Starkos à Arkassa que celui-ci l'était de l'y voir.
+
+De son côté, Nicolas Starkos ignorait que la corvette fût
+commandée par Henry d'Albaret, bien qu'il sût qu'elle avait
+relâché à Arkassa.
+
+Que l'on juge donc des sentiments qui s'emparèrent de ces deux
+ennemis, lorsqu'ils se virent en face l'un de l'autre.
+
+Et, si Henry d'Albaret avait jeté cette enchère inattendue, c'est
+que, parmi les prisonniers du batistan, il venait d'apercevoir
+Hadjine et Xaris -- Hadjine qui allait retomber au pouvoir de
+Nicolas Starkos! Mais Hadjine l'avait entendu, elle l'avait vu,
+elle se fût précipitée vers lui, si les gardiens ne l'en eussent
+empêchée.
+
+D'un geste, Henry d'Albaret rassura et contint la jeune fille.
+Quelle que fût son indignation, lorsqu'il se vit en présence de
+son odieux rival, il resta maître de lui-même. Oui! fût-ce au prix
+de toute sa fortune, s'il le fallait, il saurait arracher à
+Nicolas Starkos les prisonniers entassés sur le marché d'Arkassa,
+et avec eux, celle qu'il avait tant cherchée, celle qu'il
+n'espérait plus revoir!
+
+En tout cas, la lutte serait ardente. En effet, si Nicolas Starkos
+ne pouvait comprendre comment Hadjine Elizundo se trouvait parmi
+ces captifs, pour lui, elle n'en était pas moins la riche
+héritière du banquier de Corfou. Ses millions ne pouvaient avoir
+disparu avec elle. Ils seraient toujours là pour la racheter à
+celui dont elle deviendrait l'esclave. Donc, aucun risque à
+surenchérir. Aussi Nicolas Starkos résolut-il de le faire avec
+d'autant plus de passion, d'ailleurs, qu'il s'agissait de lutter
+contre son rival, et son rival préféré!
+
+«Six mille livres! cria-t-il.
+
+-- Sept mille!» répondit le commandant de la _Syphanta_, sans même
+se retourner vers Nicolas Starkos.
+
+Le cadi ne pouvait que s'applaudir de la tournure que prenaient
+les choses. En présence de ces deux concurrents, il ne cherchait
+point à dissimuler la satisfaction qui perçait sous sa gravité
+ottomane.
+
+Mais, si ce cupide magistrat supputait déjà ce que seraient ses
+prélèvements, Skopélo, lui, commençait à ne plus pouvoir se
+maîtriser. Il avait reconnu Henry d'Albaret, puis Hadjine
+Elizundo. Si, par haine, Nicolas Starkos s'entêtait, l'affaire,
+qui eût été bonne dans une certaine mesure, deviendrait très
+mauvaise, surtout si la jeune fille avait perdu sa fortune, comme
+elle avait perdu sa liberté -- ce qui était possible, d'ailleurs!
+
+Aussi, prenant Nicolas Starkos à part, essaya-t-il de lui
+soumettre humblement quelques sages observations. Mais il fut reçu
+de telle manière qu'il n'osa plus en hasarder de nouvelles.
+C'était le capitaine de la _Karysta_, maintenant, qui jetait lui-
+même ses enchères au crieur, et d'une voix insultante pour son
+rival.
+
+Comme on le pense bien, les courtiers, sentant que la bataille
+devenait chaude, étaient restés pour en suivre les diverses
+péripéties. La foule des curieux, devant cette lutte à coups de
+milliers de livres, manifestait l'intérêt qu'elle y prenait par de
+bruyantes clameurs. Si, pour la plupart, ils connaissaient le
+capitaine de la sacolève, aucun d'eux ne connaissait le commandant
+de la _Syphanta. _On ignorait même ce qu'était venue faire cette
+corvette, naviguant sous pavillon corfiote, dans les parages de
+Scarpanto. Mais, depuis le début de la guerre, tant de navires de
+toutes nations s'étaient employés au transport des esclaves, que
+tout portait à croire que la _Syphanta_ servait à ce genre de
+commerce. Donc, que les prisonniers fussent achetés par Henry
+d'Albaret ou par Nicolas Starkos, pour eux ce serait toujours
+l'esclavage.
+
+En tout cas, avant cinq minutes, cette question allait être
+absolument décidée.
+
+À la dernière enchère proclamée par le crieur, Nicolas Starkos
+avait répondu par ces mots:
+
+«Huit mille livres!
+
+-- Neuf mille!» dit Henry d'Albaret.
+
+Nouveau silence. Le commandant de la _Syphanta_, toujours maître
+de lui, suivait du regard Nicolas Starkos, qui allait et venait
+rageusement, sans que Skopélo osât l'aborder. Aucune
+considération, d'ailleurs, n'aurait pu enrayer maintenant la furie
+des enchères.
+
+«Dix mille livres! cria Nicolas Starkos.
+
+-- Onze mille! répondit Henry d'Albaret.
+
+-- Douze mille!» répliqua Nicolas Starkos, sans attendre cette
+fois.
+
+Le commandant d'Albaret n'avait point immédiatement répondu. Non
+qu'il hésitât à le faire. Mais il venait de voir Skopélo se
+précipiter vers Nicolas Starkos pour l'arrêter dans son oeuvre de
+folie -- ce qui, pour un moment, détourna l'attention du capitaine
+de la _Karysta_.
+
+En même temps, la vieille prisonnière, qui s'était si obstinément
+cachée jusqu'alors, venait de se redresser, comme si elle avait eu
+la pensée de montrer son visage à Nicolas Starkos...
+
+À ce moment, au sommet de la citadelle d'Arkassa, une rapide
+flamme brilla dans une volute de vapeurs blanches; mais, avant que
+la détonation ne fût arrivée jusqu'au batistan, une nouvelle
+enchère avait été jetée d'une voix retentissante:
+
+«Treize mille livres!»
+
+Puis, la détonation se fit entendre, à laquelle succédèrent
+d'interminables hurrahs. Nicolas Starkos avait repoussé Skopélo
+avec une violence qui le fit rouler sur le sol... Maintenant il
+était trop tard! Nicolas Starkos n'avait plus le droit de
+surenchérir! Hadjine Elizundo venait de lui échapper, et pour
+jamais, sans doute!
+
+«Viens!» dit-il d'une voix sourde à Skopélo.
+
+Et on eût pu l'entendre murmurer ces mots:
+
+«Ce sera plus sûr et ce sera moins cher!»
+
+Tous deux montèrent alors dans leur araba et disparurent au
+tournant de cette route qui se dirigeait vers l'intérieur de
+l'île.
+
+Déjà Hadjine Elizundo, entraînée par Xaris, avait franchi les
+barrières du batistan. Déjà elle était dans les bras d'Henry
+d'Albaret, qui lui disait en la pressant sur son coeur:
+
+«Hadjine!... Hadjine!... Toute ma fortune, je l'aurais sacrifiée
+pour vous racheter...
+
+-- Comme j'ai sacrifié la mienne pour racheter l'honneur de mon
+nom! répondit la jeune fille. Oui, Henry!... Hadjine Elizundo est
+pauvre, maintenant, et maintenant digne de vous!»
+
+
+
+
+XIII
+
+À bord de la «Syphanta»
+
+
+Le lendemain, 3 septembre, la _Syphanta_, après avoir appareillé
+vers dix heures du matin, serrait le vent sous petite voilure pour
+sortir des passes du port de Scarpanto.
+
+Les captifs, rachetés par Henry d'Albaret, s'étaient casés, les
+uns dans l'entrepont, les autres dans la batterie. Bien que la
+traversée de l'Archipel ne dût exiger que quelques jours,
+officiers et matelots avaient voulu que ces pauvres gens fussent
+installés aussi bien que possible.
+
+Dès la veille, le commandant d'Albaret s'était mis en mesure de
+pouvoir reprendre la mer. Pour le règlement des treize mille
+livres, il avait donné des garanties dont le cadi s'était montré
+satisfait. L'embarquement des prisonniers s'était donc opéré sans
+difficultés, et, avant trois jours, ces malheureux, condamnés aux
+tortures des bagnes barbaresques, seraient débarqués en quelque
+port de la Grèce septentrionale, là où ils n'auraient plus rien à
+craindre pour leur liberté.
+
+Mais cette délivrance, c'était bien à celui qui venait de les
+arracher aux mains de Nicolas Starkos qu'ils la devaient tout
+entière! Aussi, leur reconnaissance se manifesta-t-elle par un
+acte touchant, dès qu'ils eurent pris pied sur le pont de la
+corvette.
+
+Parmi eux se trouvait un «pappa», un vieux prêtre de Léondari.
+Suivi de ses compagnons d'infortune, il s'avança vers la dunette,
+sur laquelle Hadjine Elizundo et Henry d'Albaret se tenaient avec
+quelques-uns des officiers. Puis, tous s'agenouillèrent, le
+vieillard à leur tête, et celui-ci, tendant ses mains vers le
+commandant:
+
+«Henry d'Albaret, dit-il, soyez béni de tous ceux que vous avez
+rendus à la liberté!
+
+-- Mes amis, je n'ai fait que mon devoir! répondit le commandant
+de la _Syphanta_, profondément ému.
+
+-- Oui!... béni de tous... de tous... et de moi, Henry!» ajouta
+Hadjine en se courbant à son tour.
+
+Henry d'Albaret l'avait vivement relevée, et alors les cris de
+vive Henry d'Albaret! vive Hadjine Elizundo! éclatèrent depuis la
+dunette jusqu'au gaillard d'avant, depuis les profondeurs de la
+batterie jusqu'aux basses vergues, sur lesquelles une cinquantaine
+de matelots s'étaient groupés, en poussant de vigoureux hurrahs.
+
+Une seule prisonnière -- celle qui se cachait la veille dans le
+batistan -- n'avait point pris part à cette manifestation. En
+s'embarquant, toute sa préoccupation avait été de passer inaperçue
+au milieu des captifs. Elle y avait réussi, et personne même ne
+remarqua plus sa présence à bord, dès qu'elle se fut blottie dans
+le coin le plus obscur de l'entrepont. Évidemment, elle espérait
+pouvoir débarquer sans avoir été vue. Mais pourquoi prenait-elle
+tant de précautions? Était-elle donc connue de quelque officier ou
+matelot de la corvette? En tout cas, il fallait qu'elle eût de
+graves raisons pour vouloir garder cet incognito pendant les trois
+ou quatre jours que devait durer la traversée de l'Archipel.
+
+Cependant, si Henry d'Albaret méritait la reconnaissance des
+passagers de la corvette, que méritait donc Hadjine pour ce
+qu'elle avait fait depuis son départ de Corfou?
+
+«Henry, avait-elle dit la veille, Hadjine Elizundo est pauvre,
+maintenant, et maintenant digne de vous!»
+
+Pauvre, elle l'était en effet! Digne du jeune officier?... On va
+pouvoir en juger.
+
+Et si Henry d'Albaret aimait Hadjine, lorsque de si graves
+événements les avaient séparés l'un de l'autre, combien cet amour
+dut grandir encore, quand il connut ce qu'avait été toute la vie
+de la jeune fille pendant cette longue année de séparation!
+
+Cette fortune que lui avait laissée son père, dès qu'elle sut d'où
+elle provenait, Hadjine Elizundo prit la résolution de la
+consacrer entièrement au rachat de ces prisonniers, dont le trafic
+en constituait la plus grande part. De ces vingt millions,
+odieusement acquis, elle ne voulut rien garder. Ce projet, elle ne
+le fit connaître qu'à Xaris. Xaris l'approuva, et toutes les
+valeurs de la maison de banque furent rapidement réalisées.
+
+Henry d'Albaret reçut la lettre par laquelle la jeune fille lui
+demandait pardon et lui disait adieu. Puis, en compagnie de son
+brave et dévoué Xaris, Hadjine quitta secrètement Corfou pour se
+rendre dans le Péloponnèse.
+
+À cette époque, les soldats d'Ibrahim faisaient encore une guerre
+féroce aux populations du centre de la Morée, tant éprouvées déjà
+et depuis si longtemps. Les malheureux qu'on ne massacrait pas
+étaient envoyés dans les principaux ports de la Messénie, à Patras
+ou à Navarin. De là, des navires, les uns frétés par le
+gouvernement turc, les autres fournis par les pirates de
+l'Archipel, les transportaient par milliers soit à Scarpanto, soit
+à Smyrne, où les marchés d'esclaves se tenaient en permanence.
+
+Pendant les deux mois qui suivirent leur disparition, Hadjine
+Elizundo et Xaris, ne reculant jamais devant aucun prix,
+parvinrent à racheter plusieurs centaines de prisonniers, de ceux
+qui n'avaient pas encore quitté la côte messénienne. Puis, ils
+employèrent tous leurs soins à les mettre en sûreté, les uns dans
+les îles Ioniennes, les autres dans les portions libres de la
+Grèce du Nord.
+
+Cela fait, tous deux se rendirent en Asie Mineure, à Smyrne, où le
+commerce des esclaves se faisait sur une échelle considérable. Là,
+par convois nombreux, arrivaient des quantités de ces prisonniers
+grecs, dont Hadjine Elizundo voulait surtout obtenir la
+délivrance. Telles furent alors ses offres -- si supérieures à
+celles des courtiers de la Barbarie ou du littoral asiatique --
+que les autorités ottomanes trouvèrent grand profit à traiter et
+traitèrent avec elle. Que sa généreuse passion fût exploitée par
+ces agents on le croira sans peine; mais, là, plusieurs milliers
+de captifs lui durent d'échapper aux bagnes des beys africains.
+
+Cependant, il y avait plus à faire encore, et c'est à ce moment
+que la pensée vint à Hadjine de marcher par deux voies différentes
+au but qu'elle voulait atteindre.
+
+En effet, il ne suffisait pas de racheter les captifs mis en vente
+sur les marchés publics, ou d'aller délivrer à prix d'or les
+esclaves au milieu de leurs bagnes. Il fallait aussi anéantir ces
+pirates qui capturaient les navires dans tous les parages de
+l'Archipel.
+
+Or, Hadjine Elizundo se trouvait à Smyrne, quand elle apprit ce
+qu'était devenue la _Syphanta_, après les premiers mois de sa
+croisière. Elle n'ignorait pas que c'était au compte d'armateurs
+corfiotes qu'avait été armée cette corvette et pour quelle
+destination. Elle savait que le début de la campagne avait été
+heureux; mais, à cette époque, la nouvelle arriva que la _Syphanta_
+venait de perdre son commandant, plusieurs officiers et une
+partie de son équipage dans un combat contre une flottille de
+pirates, commandée, disait-on, par Sacratif en personne.
+
+Hadjine Elizundo se mit aussitôt en rapport avec l'agent qui
+représentait, à Corfou, les intérêts des armateurs de la
+_Syphanta_. Elle leur en fit offrir un tel prix que ceux-ci se
+décidèrent à la vendre. La corvette fut donc achetée sous le nom
+d'un banquier de Raguse, mais elle appartenait bien à l'héritière
+d'Elizondo, qui ne faisait qu'imiter les Bobolina, les Modena, les
+Zacharias et autres vaillantes patriotes, dont les navires, armés
+à leurs frais au début de la guerre de l'Indépendance, firent tant
+de mal aux escadres de la marine ottomane.
+
+Mais, en agissant ainsi, Hadjine avait eu la pensée d'offrir le
+commandement de la _Syphanta_ au capitaine Henry d'Albaret. Un
+homme à elle, un neveu de Xaris, marin d'origine grecque comme son
+oncle, avait secrètement suivi le jeune officier, aussi bien à
+Corfou, quand il fit tant d'inutiles recherches pour retrouver la
+jeune fille, qu'à Scio, lorsqu'il alla y rejoindre le colonel
+Fabvier.
+
+Par ses ordres, cet homme s'embarqua comme matelot sur la
+corvette, au moment où elle reformait son équipage, après le
+combat de Lemnos. Ce fut lui qui fit parvenir à Henry d'Albaret
+les deux lettres écrites de la main de Xaris: la première, à Scio,
+où on lui marquait qu'il y avait une place à prendre dans l'état-
+major de la _Syphanta; _la seconde, qu'il déposa sur la table du
+carré, alors qu'il était de faction, et par laquelle rendez-vous
+était donné à la corvette pour les premiers jours de septembre sur
+les parages de Scarpanto.
+
+C'était là, en effet, qu'Hadjine Elizundo comptait se trouver à
+cette époque, après avoir terminé sa campagne de dévouement et de
+charité. Elle voulait que la _Syphanta_ servît à rapatrier le
+dernier convoi de prisonniers, rachetés avec les restes de sa
+fortune.
+
+Mais, pendant les six mois qui allaient suivre, que de fatigues à
+supporter, que de dangers à courir!
+
+Ce fut au centre même de la Barbarie, dans ces ports infestés de
+pirates, sur ce littoral africain, dont les pires bandits furent
+les maîtres jusqu'à la conquête d'Alger, que la courageuse jeune
+fille, accompagnée de Xaris, n'hésita pas à se rendre pour
+accomplir sa mission. À cela, elle risquait sa liberté, elle
+risquait sa vie, elle bravait tous les dangers auxquels
+l'exposaient sa beauté et sa jeunesse.
+
+Rien ne l'arrêta. Elle partit.
+
+On la vit alors, comme une religieuse de la Merci, paraître à
+Tripoli, à Alger, à Tunis, et jusque sur les plus infimes marchés
+de la côte barbaresque. Partout où des prisonniers grecs avaient
+été vendus, elle les rachetait avec grand bénéfice pour leurs
+maîtres. Partout où des traitants mettaient à l'encan ces
+troupeaux d'êtres humains, elle se présentait, l'argent à la main.
+C'est alors qu'elle put observer dans toute son horreur le
+spectacle de ces misères de l'esclavage, en un pays où les
+passions ne sont retenues par aucun frein.
+
+Alger était encore à la discrétion d'une milice, composée de
+musulmans et de renégats, rebut des trois continents qui forment
+le littoral de la Méditerranée, ne vivant que de la vente des
+prisonniers faits par les pirates et de leur rachat par les
+chrétiens. Au dix-septième siècle, la terre africaine comptait
+déjà près de quarante mille esclaves des deux sexes enlevés à la
+France, à l'Italie, à l'Angleterre, à l'Allemagne, à la Flandre, à
+la Hollande, à la Grèce, à la Hongrie, à la Russie, à la Pologne,
+à l'Espagne, dans toutes les mers de l'Europe.
+
+À Alger, au fond des bagnes du Pacha, d'Ali-Mami, des Kouloughis
+et de Sidi-Hassan, à Tunis, dans ceux de Youssif-Dey, de Galere-
+Patrone et de Cicala, dans celui de Tripoli, Hadjine Elizundo
+rechercha plus particulièrement ceux dont la guerre hellénique
+avait fait des esclaves. Comme si elle eût été protégée par
+quelque talisman, elle passa au milieu de tous ces dangers,
+soulageant toutes ces misères. À ces mille périls que la nature
+des choses créait autour d'elle, elle échappa comme par miracle!
+Pendant six mois, à bord des légers bâtiments caboteurs de la
+côte, elle visita les points les plus reculés du littoral --
+depuis la régence de Tripoli, jusqu'aux dernières limites du Maroc
+-- jusqu'à Tétuan, qui fut autrefois une république de pirates,
+régulièrement organisée -- jusqu'à Tanger, dont la baie servait de
+lieu d'hivernage à ces forbans -- jusqu'à Salé, sur la côte
+occidentale de l'Afrique, où les malheureux captifs vivaient dans
+des caveaux creusés à douze ou quinze pieds sous terre.
+
+Enfin, sa mission terminée, n'ayant plus rien des millions laissés
+par son père, Hadjine Elizundo songea à revenir en Europe avec
+Xaris. Elle s'embarqua à bord d'un navire grec, sur lequel prirent
+passage les derniers prisonniers, rachetés par elle, et qui fit
+voile pour Scarpanto. C'était là qu'elle comptait retrouver Henry
+d'Albaret. C'était de là qu'elle avait résolu de revenir en Grèce
+sur la _Syphanta. _Mais, trois jours après avoir quitté Tunis, le
+navire qui la portait fut capturé par un bâtiment turc, et elle
+était conduite à Arkassa pour y être vendue comme esclave avec
+ceux qu'elle venait de délivrer!...
+
+En somme, de cette oeuvre entreprise par Hadjine Elizundo, le
+résultat avait été celui-ci: plusieurs milliers de prisonniers,
+rachetés avec l'argent même qui avait été gagné à les vendre. La
+jeune fille, maintenant ruinée, venait de réparer, dans la mesure
+de ce qui était possible, tout le mal fait par son père.
+
+Voilà ce qu'apprit Henry d'Albaret. Oui! Hadjine pauvre, était
+maintenant digne de lui, et, pour l'arracher aux mains de Nicolas
+Starkos, il se fût fait aussi pauvre qu'elle!
+
+Cependant, dès le lendemain, la _Syphanta_ avait eu connaissance
+de la terre de Crète au lever du jour. Elle manoeuvra alors de
+manière à s'élever vers le nord-ouest de l'Archipel. L'intention
+du commandant d'Albaret était de rallier la côte orientale de la
+Grèce à la hauteur de l'île d'Eubée. Là, soit à Nègrepont, soit à
+Égine, les prisonniers pourraient débarquer en lieu sûr, à l'abri
+des Turcs, maintenant refoulés au fond du Péloponnèse. Du reste, à
+cette date, il n'y avait plus un seul des soldats d'Ibrahim dans
+la péninsule hellénique.
+
+Tous ces pauvres gens, on ne peut mieux traités à bord de la
+_Syphanta_, se remettaient déjà des effroyables souffrances qu'ils
+avaient endurées. Pendant le jour, on les voyait groupés sur le
+pont, où ils respiraient cette saine brise de l'Archipel, les
+enfants, les mères, les époux que menaçait une éternelle
+séparation, désormais réunis pour ne plus se quitter. Ils
+savaient, aussi, tout ce qu'avait fait Hadjine Elizundo, et, quand
+elle passait, appuyée au bras d'Henry d'Albaret, c'étaient de
+toutes parts des marques de reconnaissance, témoignées par les
+actes les plus touchants.
+
+Vers les premières heures du matin, le 4 septembre, la _Syphanta_
+perdit de vue les sommets de la Crète; mais, la brise ayant
+commencé à mollir, elle ne gagna que très peu dans cette journée,
+bien qu'elle portât toute sa voilure. En somme, vingt-quatre
+heures, quarante-huit heures de plus, ce ne serait jamais un
+retard dont il fallût se préoccuper. La mer était belle, le ciel
+superbe. Rien n'indiquait une prochaine modification de temps. Il
+n'y avait qu'à «laisser courir», comme disent les marins, et la
+course se terminerait quand il plairait à Dieu.
+
+Cette paisible navigation ne pouvait être que très favorable aux
+causeries du bord. Peu de manoeuvres à faire, d'ailleurs. Une
+simple surveillance des officiers de quart et des gabiers de
+l'avant, pour signaler les terres en vue ou les navires au large.
+
+Hadjine et Henry d'Albaret allaient alors s'asseoir à l'arrière
+sur un banc de la dunette qui leur était réservé. Là, le plus
+souvent, ils parlaient non plus du passé, mais de cet avenir, dont
+ils se sentaient maîtres maintenant. Ils faisaient des projets
+d'une réalisation prochaine, sans oublier de les soumettre au
+brave Xaris, qui était bien de la famille. Le mariage devait être
+célébré aussitôt leur arrivée sur la terre de Grèce. Cela était
+convenu. Les affaires d'Hadjine Elizundo n'entraîneraient plus ni
+difficultés ni retards. Une année, employée à sa charitable
+mission, avait simplifié tout cela! Puis, le mariage fait, Henry
+d'Albaret céderait au capitaine Todros le commandement de la
+corvette, et il conduirait sa jeune femme en France, d'où il
+comptait la ramener ensuite sur sa terre natale.
+
+Or, précisément, ce soir-là, ils s'entretenaient de toutes ces
+choses. À peine le léger souffle de la brise suffisait-il à
+gonfler les hautes voiles de la _Syphanta. _Un merveilleux coucher
+de soleil venait d'illuminer l'horizon, dont quelques traits d'or
+vert surmontaient encore le périmètre légèrement embrumé dans
+l'ouest. À l'opposé scintillaient les premières étoiles du levant.
+La mer tremblotait sous l'ondulation de ses paillettes
+phosphorescentes. La nuit promettait d'être magnifique.
+
+Henry d'Albaret et Hadjine se laissaient aller au charme de cette
+soirée délicieuse. Ils regardaient le sillage, à peine dessiné par
+quelques blanches guipures que la corvette laissait à l'arrière.
+Le silence n'était troublé que par les battements de la
+brigantine, dont les plis bruissaient doucement. Ni lui ni elle ne
+voyaient plus rien de ce qui n'était pas eux-mêmes et en eux. Et,
+s'ils furent enfin rappelés au sentiment du réel, c'est qu'Henry
+d'Albaret s'entendit appeler avec une certaine insistance.
+
+Xaris était devant lui.
+
+«Mon commandant?... dit Xaris pour la troisième fois.
+
+-- Que voulez-vous, mon ami? répondit Henry d'Albaret, auquel il
+sembla que Xaris hésitait à parler.
+
+-- Que veux-tu, mon bon Xaris? demanda Hadjine.
+
+-- J'ai une chose à vous dire, mon commandant.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Voici de quoi il s'agit. Les passagers de la corvette... ces
+braves gens que vous ramenez dans leur pays... ont eu une idée, et
+ils m'ont chargé de vous la communiquer.
+
+-- Eh bien, je vous écoute, Xaris.
+
+-- Voilà, mon commandant. Ils savent que vous devez vous marier
+avec Hadjine...
+
+-- Sans doute, répondit Henry d'Albaret en souriant. Cela n'est un
+mystère pour personne!
+
+-- Eh bien, ces braves gens seraient très heureux d'être les
+témoins de votre mariage!
+
+-- Et ils le seront, Xaris, ils le seront, et jamais fiancée
+n'aurait un pareil cortège, si l'on pouvait réunir autour d'elle
+tous ceux qu'elle a arrachés à l'esclavage!
+
+-- Henry!... dit la jeune fille en voulant l'interrompre.
+
+-- Mon commandant a raison, répondit Xaris. En tout cas, les
+passagers de la corvette seront là, et...
+
+-- À notre arrivée sur la terre de Grèce, reprit Henry d'Albaret,
+je les convierai tous à la cérémonie de notre mariage!
+
+-- Bien, mon commandant, répondit Xaris. Mais, après avoir eu
+cette idée-là, ces braves gens en ont eu une seconde!
+
+-- Aussi bonne?
+
+-- Meilleure. C'est de vous demander que le mariage se fasse à
+bord de la _Syphanta! _N'est-ce pas comme un morceau de leur pays,
+cette brave corvette qui les ramène en Grèce?
+
+-- Soit. Xaris, répondit Henry d'Albaret.
+
+-- Vous y consentez, ma chère Hadjine?»
+
+Hadjine, pour toute réponse, lui tendit la main.
+
+«Bien répondu, dit Xaris.
+
+-- Vous pouvez annoncer aux passagers de la _Syphanta_, ajouta
+Henry d'Albaret, qu'il sera fait comme ils le désirent.
+
+-- C'est entendu, mon commandant. Mais... ajouta Xaris, en
+hésitant un peu, c'est que ce n'est pas tout!
+
+-- Parle donc, Xaris, dit la jeune fille.
+
+-- Voici. Ces braves gens, après avoir eu une idée bonne, puis une
+meilleure, en ont eu une troisième qu'ils regardent comme
+excellente!
+
+-- Vraiment, une troisième! répondit Henry d'Albaret. Et quelle
+est cette troisième idée?
+
+-- C'est que non seulement le mariage soit célébré à bord de la
+corvette, mais aussi qu'il se fasse en pleine mer... dès demain!
+Il y a parmi eux un vieux prêtre...»
+
+Soudain, Xaris fut interrompu par la voix du gabier qui était en
+vigie dans les barres de misaine:
+
+«Navires au vent!»
+
+Aussitôt Henry d'Albaret se leva et rejoignit le capitaine Todros,
+qui regardait déjà dans la direction indiquée.
+
+Une flottille, composée d'une douzaine de bâtiments de divers
+tonnages, se montrait à moins de six milles dans l'est. Mais, si
+la _Syphanta_, encalminée alors, était absolument immobile, cette
+flottille, poussée par les derniers souffles d'une brise qui
+n'arrivait pas jusqu'à la corvette, devait nécessairement finir
+par l'atteindre.
+
+Henry d'Albaret avait pris une longue-vue, et il observait
+attentivement la marche de ces navires.
+
+«Capitaine Todros, dit-il en se retournant vers le second, cette
+flottille est encore trop éloignée pour qu'il soit possible de
+reconnaître ses intentions ni quelle est sa force.
+
+-- En effet, mon commandant, répondit le second, et, avec cette
+nuit sans lune qui va devenir très obscure, nous ne pourrons nous
+prononcer! Il faut donc attendre à demain.
+
+-- Oui, il le faut, dit Henry d'Albaret, mais comme ces parages ne
+sont pas sûrs, donnez l'ordre de veiller avec le plus grand soin.
+Que l'on prenne aussi toutes les précautions indispensables pour
+le cas où ces navires se rapprocheraient de la _Syphanta.»_
+
+Le capitaine Todros prit des mesures en conséquence, mesures qui
+furent aussitôt exécutées. Une active surveillance fut établie à
+bord de la corvette et devait être continuée jusqu'au jour.
+
+Il va sans dire qu'en présence des éventualités qui pouvaient
+survenir, on remit à plus tard la décision relative à cette
+célébration du mariage, qui avait motivé la démarche de Xaris.
+Hadjine, sur la prière d'Henry d'Albaret, avait dû regagner sa
+cabine.
+
+Pendant toute cette nuit, on dormit peu à bord. La présence de la
+flottille signalée au large était de nature à inquiéter. Tant que
+cela fut possible, on avait observé ses mouvements. Mais un
+brouillard assez épais se leva vers neuf heures, et l'on ne tarda
+pas à la perdre de vue.
+
+Le lendemain, quelques vapeurs masquaient encore l'horizon dans
+l'est au lever du soleil. Comme le vent faisait absolument défaut,
+ces vapeurs ne se dissipèrent pas avant dix heures du matin.
+Cependant rien de suspect n'avait apparu à travers ces brumes.
+Mais, lorsqu'elles s'évanouirent, toute la flottille se montra à
+moins de quatre milles. Elle avait donc gagné deux milles, depuis
+la veille, dans la direction de la _Syphanta_, et, si elle ne
+s'était pas rapprochée davantage, c'est que le brouillard l'avait
+empêchée de manoeuvrer. Il y avait là une douzaine de navires qui
+marchaient de conserve sous l'impulsion de leurs longs avirons de
+galère. La corvette, sur laquelle ces engins n'auraient eu aucune
+action, en raison de sa grandeur, restait toujours immobile à la
+même place. Elle était donc réduite à attendre, sans pouvoir faire
+un seul mouvement.
+
+Et pourtant, il n'était pas possible de se méprendre aux
+intentions de cette flottille.
+
+«Voilà un ramassis de navires singulièrement suspects! dit le
+capitaine Todros.
+
+-- D'autant plus suspects, répondit Henry d'Albaret, que je
+reconnais parmi eux le brick auquel nous avons donné inutilement
+la chasse dans les eaux de la Crète!»
+
+Le commandant de la _Syphanta_ ne se trompait pas. Le brick, qui
+avait si étrangement disparu au delà de la pointe de Scarpanto,
+était en tête. Il manoeuvrait de manière à ne pas se séparer des
+autres bâtiments, placés sous ses ordres.
+
+Cependant quelques souffles s'étaient levés dans l'est. Ils
+favorisaient encore la marche de la flottille; mais ces risées,
+qui verdissaient légèrement la mer en courant à sa surface,
+venaient expirer à une ou deux encablures de la corvette.
+
+Soudain, Henry d'Albaret rejeta la longue-vue qui n'avait pas
+quitté ses yeux:
+
+«Branle-bas de combat!» cria-t-il.
+
+Il venait de voir un long jet de vapeur blanche fuser à l'avant du
+brick, pendant qu'un pavillon montait à sa corne, au moment où la
+détonation d'une bouche à feu arrivait à la corvette.
+
+Ce pavillon était noir, et un S rouge-feu s'écartelait en travers
+de son étamine.
+
+C'était le pavillon du pirate Sacratif.
+
+
+
+
+XIV
+
+Sacratif
+
+
+Cette flottille, composée de douze bâtiments, était sortie la
+veille des repaires de Scarpanto. Soit en attaquant la corvette de
+front, soit en l'entourant, venait-elle donc lui offrir le combat
+dans des conditions très inégales pour elle? Cela n'était que trop
+certain. Mais ce combat, faute de vent, il fallait bien
+l'accepter. D'ailleurs, eût-il eu la possibilité d'éviter la
+lutte, Henry d'Albaret s'y fût refusé. Le pavillon de la _Syphanta_
+ne pouvait, sans déshonneur, fuir devant le pavillon des pirates
+de l'Archipel.
+
+Sur ces douze navires, on comptait quatre bricks, portant de seize
+à dix-huit canons. Les huit autres bâtiments, d'un tonnage
+inférieur, mais pourvus d'une artillerie légère, étaient de
+grandes saïques à deux mâts, des senaux à mâture droite, des
+felouques et des sacolèves armées en guerre. D'après ce qu'en
+pouvaient juger les officiers de la corvette, c'étaient plus de
+cent bouches à feu, auxquelles ils auraient à répondre avec vingt-
+deux canons et six caronades. C'étaient sept ou huit cents hommes
+que les deux cent cinquante matelots de leur équipage auraient à
+combattre. Lutte inégale, à coup sûr. Toutefois, la supériorité de
+l'artillerie de la _Syphanta_ pouvait lui donner quelque chance de
+succès, mais à la condition qu'elle ne se laissât pas approcher de
+trop près. Il fallait donc tenir cette flottille à distance, en
+désemparant peu à peu ses navires par des bordées envoyées avec
+précision. En un mot, il s'agissait de tout faire pour éviter un
+abordage, c'est-à-dire un combat corps à corps. Dans ce dernier
+cas, le nombre eût fini par l'emporter, car ce facteur a plus
+d'importance encore sur mer que sur terre, puisque, la retraite
+étant impossible, tout se résume à ceci: sauter ou se rendre.
+
+Une heure après que le brouillard se fut dissipé, la flottille
+avait sensiblement gagné sur la corvette, aussi immobile que si
+elle eût été au mouillage au milieu d'une rade.
+
+Cependant Henry d'Albaret ne cessait d'observer la marche et la
+manoeuvre des pirates. Le branle-bas avait été fait rapidement à
+son bord. Tous, officiers et matelots, étaient à leur poste de
+combat. Ceux des passagers qui étaient valides avaient demandé à
+se battre dans les rangs de l'équipage, et on leur avait donné des
+armes. Un silence absolu régnait dans la batterie et sur le pont.
+À peine était-il interrompu par les quelques mots que le
+commandant échangeait avec le capitaine Todros.
+
+«Nous ne nous laisserons pas aborder, lui disait-il. Attendons que
+les premiers bâtiments soient à bonne portée, et nous ferons feu
+de nos canons de tribord.
+
+-- Tirerons-nous à couler ou à démâter? demanda le second.
+
+-- À couler», répondit Henry d'Albaret. C'était le meilleur parti
+à prendre pour combattre ces pirates, si terribles à l'abordage,
+et particulièrement ce Sacratif, qui venait de hisser impudemment
+son pavillon noir. Et, s'il l'avait fait, c'est qu'il comptait,
+sans doute, que pas un seul homme de la corvette ne survivrait,
+qui se pourrait vanter de l'avoir vu face à face.
+
+Vers une heure après midi, la flottille ne se trouvait plus qu'à
+un mille au vent. Elle continuait de s'approcher à l'aide de ses
+avirons. La _Syphanta_, le cap au nord-ouest, ne se maintenait pas
+sans peine à cette aire de compas. Les pirates marchaient sur elle
+en ligne de bataille -- deux des bricks au milieu de la ligne, et
+les deux autres à chaque extrémité. Ils manoeuvraient de manière à
+tourner la corvette par l'avant et par l'arrière, afin de
+l'envelopper dans une circonférence, dont le rayon diminuerait peu
+à peu. Leur but était évidemment de l'écraser d'abord sous des
+feux convergents, puis de l'enlever à l'abordage.
+
+Henry d'Albaret avait bien compris cette manoeuvre, si périlleuse
+pour lui, et il ne pouvait l'empêcher, puisqu'il était condamné à
+l'immobilité. Mais peut-être parviendrait-il à briser cette ligne
+à coups de canon, avant qu'elle ne l'eût enveloppé de toutes
+parts. Déjà, même, les officiers se demandaient pourquoi leur
+commandant, de cette voix ferme et calme qu'on lui connaissait,
+n'envoyait pas l'ordre d'ouvrir le feu.
+
+Non! Henry d'Albaret entendait ne frapper qu'à coup sûr, et il
+voulait se laisser approcher à bonne portée.
+
+Dix minutes s'écoulèrent encore. Tous attendaient, les pointeurs,
+l'oeil à la culasse de leurs canons, les officiers de la batterie,
+prêts à transmettre les ordres du commandant, les matelots du pont
+jetant un regard par dessus les pavois. Les premières bordées ne
+viendraient-elles pas de l'ennemi, maintenant que la distance lui
+permettait de le faire utilement?
+
+Henry d'Albaret se taisait toujours. Il regardait la ligne qui
+commençait à se courber à ses deux extrémités. Les bricks du
+centre -- et l'un d'eux était celui qui avait hissé le pavillon
+noir de Sacratif -- se trouvaient alors à moins d'un mille.
+
+Mais, si le commandant de la _Syphanta_ ne se pressait pas de
+commencer le feu, il ne semblait point que le chef de la flottille
+fût plus pressé que lui de le faire. Peut-être même prétendait-il
+accoster la corvette, sans même avoir tiré un seul coup de canon,
+afin de lancer quelques centaines de ses pirates à l'abordage.
+
+Enfin Henry d'Albaret pensa qu'il ne devait pas attendre plus
+longtemps. Une dernière risée, qui vint jusqu'à la corvette, lui
+permit d'arriver d'un quart. Après avoir rectifié sa position, de
+manière à bien avoir les deux bricks par le travers, à moins d'un
+demi-mille:
+
+«Attention sur le pont et dans la batterie!» cria-t-il.
+
+Un léger bruissement se fit entendre à bord, et fut suivi d'un
+silence absolu.
+
+«À couler!» dit Henry d'Albaret.
+
+L'ordre fut aussitôt répété par les officiers, et les pointeurs de
+la batterie visèrent soigneusement la coque des deux bricks,
+tandis que ceux du pont visaient la mâture.
+
+«Feu!» cria le commandant d'Albaret.
+
+La bordée de tribord éclata. Du pont et de la batterie de la
+corvette, onze canons et trois caronades vomirent leurs
+projectiles, et entre autres, plusieurs paires de ces boulets
+ramés, qui sont disposés pour obtenir un démâtage à moyenne
+distance.
+
+Dès que les vapeurs de la poudre, repoussées en arrière, eurent
+démasqué l'horizon, l'effet produit par cette décharge sur les
+deux bâtiments, put être immédiatement constaté. Il n'était pas
+complet, mais ne laissait pas d'être important.
+
+Un des deux bricks, qui occupaient le centre de la ligne, avait
+été atteint au-dessus de la flottaison. En outre, plusieurs de ses
+haubans et galhaubans ayant été coupés, son mât de misaine, entamé
+à quelques pieds au-dessus du pont, venait de tomber en avant,
+brisant du même coup la flèche du grand mât. Dans ces conditions,
+ce brick allait perdre quelque temps à réparer ses avaries; mais
+il pouvait toujours porter sur la corvette. Le danger qu'elle
+courait d'être cernée, n'était donc pas atténué par ce début du
+combat.
+
+En effet, les deux autres bricks, placés à l'extrémité de l'aile
+droite et de l'aile gauche, étaient maintenant arrivés à hauteur
+de la _Syphanta. _De là, ils commençaient à se rabattre sur elle
+en dépendant; mais ils ne le firent pas sans l'avoir saluée d'une
+bordée d'enfilade qu'il lui était impossible d'éviter.
+
+Il y eut là un double coup malheureux. Le mât d'artimon de la
+corvette fut coupé à la hauteur des jottereaux. Tout le phare de
+l'arrière s'abattit en pagale[3], par bonheur, sans rien entraîner
+du gréement du grand mât. En même temps, les drômes et une
+embarcation étaient fracassées. Ce qu'il y eut de plus
+regrettable, ce fut la mort d'un officier et de deux matelots,
+tués sur le coup, sans compter trois ou quatre autres, grièvement
+blessés, que l'on transporta dans le faux-pont.
+
+Aussitôt Henry d'Albaret donna des ordres pour que le déblaiement
+de la dunette se fit sans retard. Agrès, voiles, débris de
+vergues, espars, furent enlevés en quelques minutes. La place
+redevint libre et praticable. C'est qu'il n'y avait pas un instant
+à perdre. Le combat d'artillerie allait recommencer avec plus de
+violence. La corvette, prise entre deux feux, serait obligée à
+résister des deux bords.
+
+À ce moment, une nouvelle bordée fut envoyée par la _Syphanta_, et
+si bien pointée, cette fois, que deux bâtiments de la flottille --
+un des senaux et une saïque -- atteints en plein bois au-dessous
+de la ligne de flottaison, coulèrent en quelques instants. Les
+équipages n'eurent que le temps de se jeter dans les embarcations,
+afin de regagner les deux bricks du centre, où ils furent aussitôt
+recueillis.
+
+«Hurrah! Hurrah!»
+
+Ce fut le cri des matelots de la corvette, après ce coup double
+qui faisait honneur à ses chefs de pièce.
+
+«Deux de coulés! dit le capitaine Todros.
+
+-- Oui, répondit Henry d'Albaret, mais les coquins, qui les
+montaient, ont pu embarquer à bord des bricks, et je redoute
+toujours un abordage qui leur donnerait l'avantage du nombre!»
+
+Pendant un quart d'heure encore, la canonnade continua de part et
+d'autre. Les navires pirates, aussi bien que la corvette,
+disparaissaient au milieu des vapeurs blanches de la poudre, et il
+fallait attendre qu'elles se fussent dissipées pour reconnaître le
+mal que l'on s'était fait réciproquement. Par malheur, ce mal
+n'était que trop sensible à bord de la _Syphanta. _Plusieurs
+matelots avaient été tués; d'autres, en plus grand nombre, étaient
+grièvement blessés. Un officier français, frappé en pleine
+poitrine, venait de tomber, au moment où le commandant lui donnait
+ses ordres.
+
+Les morts et les blessés furent aussitôt descendus dans le faux-
+pont. Déjà le chirurgien et ses aides ne pouvaient suffire aux
+pansements et aux opérations, que nécessitait l'état de ceux qui
+avaient été frappés directement par les projectiles, ou
+indirectement par les éclats de bois sur le pont et dans la
+batterie. Si la mousqueterie n'avait pas encore parlé entre ces
+bâtiments qui se tenaient toujours à demi-portée de canon, s'il
+n'y avait ni balle, ni biscaïen à extraire, les blessures n'en
+étaient pas moins graves, en même temps que plus horribles.
+
+En cette occasion, les femmes, qui avaient été confinées dans la
+cale, ne faillirent point à leur devoir. Hadjine Elizundo leur
+donna l'exemple. Toutes s'empressèrent à donner leurs soins aux
+blessés, les encourageant, les réconfortant.
+
+Ce fut alors que la vieille prisonnière de Scarpanto quitta son
+obscure retraite. La vue du sang n'était pas pour l'effrayer, et,
+sans doute, les hasards de sa vie l'avaient déjà conduite sur plus
+d'un champ de bataille. À la lueur des lampes du faux-pont, elle
+se pencha au chevet des cadres où reposaient les blessés, elle
+prêta la main aux opérations les plus douloureuses, et, lorsqu'une
+nouvelle bordée faisait trembler la corvette jusque dans ses
+carlingues, pas un mouvement de ses yeux n'indiquait que ces
+effroyables détonations l'eussent fait tressaillir.
+
+Cependant, l'heure approchait où l'équipage de la _Syphanta_
+allait être obligé de lutter à l'arme blanche contre les pirates.
+Leur ligne s'était refermée, leur cercle se rétrécissait. La
+corvette devenait le point de mire de tous ces feux convergents.
+
+Mais elle se défendait bien pour l'honneur du pavillon qui battait
+toujours à sa corne. Son artillerie faisait de grands ravages à
+bord de la flottille. Deux autres bâtiments, une saïque et une
+felouque, furent encore détruits. L'une coula. L'autre, percée de
+boulets rouges, ne tarda pas à disparaître au milieu des flammes.
+
+Toutefois, l'abordage était inévitable. La _Syphanta_ n'eût pu
+l'éviter qu'en forçant la ligne qui l'entourait. Faute de vent,
+elle ne le pouvait pas, tandis que les pirates, mus par leurs
+avirons de galère, s'approchaient en resserrant leur cercle.
+
+Le brick au pavillon noir n'était plus qu'à une portée de
+pistolet, quand il lâcha toute sa bordée. Un boulet vint frapper
+les ferrures de l'étambot à l'arrière de la corvette, et la
+démonta de son gouvernail.
+
+Henry d'Albaret se prépara donc à recevoir l'assaut des pirates et
+fit hisser ses filets de casse-tête et d'abordage. Maintenant,
+c'était la mousqueterie qui éclatait de part et d'autre. Pierriers
+et espingoles, mousquets et pistolets, faisaient pleuvoir une
+grêle de balles sur le pont de la _Syphanta. _Bien des hommes
+tombèrent encore, presque tous frappés mortellement. Vingt fois
+Henry d'Albaret faillit être atteint; mais, immobile et calme sur
+son banc de quart, il donnait ses ordres avec le même sang-froid
+que s'il eût commandé une salve d'honneur dans une revue
+d'escadre.
+
+En ce moment, à travers les déchirures de la fumée, les équipages
+ennemis pouvaient se voir face à face. On entendait les horribles
+imprécations des bandits. À bord du brick au pavillon noir, Henry
+d'Albaret cherchait en vain à apercevoir ce Sacratif, dont le nom
+seul était une épouvante dans tout l'Archipel.
+
+Ce fut alors que, par tribord et par bâbord, ce brick et un de
+ceux qui avaient refermé la ligne, soutenus un peu en arrière par
+les autres bâtiments, vinrent élonger la corvette, dont les
+préceintes gémirent à cette pression. Les grappins, lancés à
+propos, s'accrochèrent au gréement et lièrent les trois navires.
+Leurs canons durent se taire; mais, comme les sabords de la
+_Syphanta_ étaient autant de brèches ouvertes aux pirates, les
+servants restèrent à leur poste pour les défendre à coups de
+haches, de pistolets et de piques. Tel était l'ordre du commandant
+-- ordre qui fut envoyé dans la batterie, au moment où les deux
+bricks venaient de l'accoster.
+
+Soudain, un cri éclata de toutes parts, et avec une telle violence
+qu'il domina un instant les fracas de la mousqueterie.
+
+«À l'abordage! À l'abordage!»
+
+Ce combat, corps à corps, devint alors effroyable. Ni les
+décharges d'espingoles, de pierriers et de fusils, ni les coups de
+haches et de piques, ne purent empêcher ces enragés, ivres de
+fureur, avides de sang, de prendre pied sur la corvette. De leurs
+hunes, ils faisaient un feu plongeant de grenades, qui rendait
+intenable le pont de la _Syphanta_, bien qu'elle aussi leur
+répondit de ses hunes par la main de ses gabiers. Henry d'Albaret
+se vit assailli de tous côtés. Ses bastingages, bien qu'ils
+fussent plus élevés que ceux des bricks, furent emportés d'assaut.
+Les forbans passaient de vergues en vergues, et, trouant les
+filets de casse-tête, se laissaient affaler sur le pont.
+Qu'importait que quelques-uns fussent tués avant de l'atteindre!
+Leur nombre était tel qu'il n'y paraissait pas.
+
+L'équipage de la corvette, réduit maintenant à moins de deux cents
+hommes valides, avait à se battre contre plus de six cents.
+
+En effet, les deux bricks servaient incessamment de passage à de
+nouveaux assaillants, amenés par les embarcations de la flottille.
+C'était une masse à laquelle il était presque impossible de
+résister. Le sang ne tarda pas à couler à flots sur le pont de la
+_Syphanta_. Les blessés, dans les convulsions de l'agonie, se
+redressaient encore pour donner un dernier coup de pistolet ou de
+poignard. Tout était confusion au milieu de la fumée. Mais le
+pavillon corfiote ne s'abaisserait pas tant qu'il resterait un
+homme pour le défendre!
+
+Au plus fort de cette horrible mêlée, Xaris se battait comme un
+lion. Il n'avait pas quitté la dunette. Vingt fois, sa hache,
+retenue par l'estrope à son vigoureux poignet, en s'abattant sur
+la tête d'un pirate, sauva de la mort Henry d'Albaret.
+
+Celui-ci, cependant, au milieu de ce trouble, ne pouvant rien
+contre le nombre, restait toujours maître de lui. À quoi songeait-
+il? À se rendre? Non. Un officier français ne se rend pas à des
+pirates. Mais alors, que ferait-il? Imiterait-il cet héroïque
+Bisson, qui, dix mois auparavant, dans des conditions semblables,
+s'était fait sauter pour ne pas tomber entre les mains des Turcs?
+Anéantirait-il, avec la corvette, les deux bricks accrochés à ses
+flancs? Mais c'était envelopper dans la même destruction les
+blessés de la _Syphanta_, les prisonniers arrachés à Nicolas
+Starkos, ces femmes, ces enfants!... C'était Hadjine sacrifiée!...
+Et ceux qu'épargnerait l'explosion, si Sacratif leur laissait la
+vie, comment échapperaient-ils, cette fois, aux horreurs de
+l'esclavage?
+
+«Prenez garde, mon commandant!» s'écria Xaris, qui venait de se
+jeter au devant lui.
+
+Une seconde de plus, Henry d'Albaret était frappé à mort. Mais
+Xaris saisit de ses deux mains le pirat qui allait le frapper, et
+il le précipita dans la mer. Trois fois, d'autres voulurent
+arriver jusqu'à Henry d'Albaret; trois fois, Xaris les étendit à
+ses pieds.
+
+Cependant, le pont de la corvette était alors entièrement envahi
+par la masse des assaillants. À peine, quelques détonations se
+faisaient-elles entendre. On se battait surtout à l'arme blanche,
+et les cris dominaient les fracas de la poudre.
+
+Les pirates, déjà maîtres du gaillard d'avant, avaient fini par
+emporter tout l'espace jusqu'au pied du grand mât. Peu à peu, ils
+repoussaient l'équipage vers la dunette. Ils étaient dix contre un
+-- au moins. Comment la résistance eût-elle été possible? Le
+commandant d'Albaret, s'il eût alors voulu faire sauter sa
+corvette, n'aurait pas même pu mettre son projet à exécution. Les
+assaillants occupaient l'entrée des écoutilles et des panneaux qui
+donnaient accès à l'intérieur. Ils s'étaient répandus dans la
+batterie et dans l'entrepont, où la lutte continuait avec le même
+acharnement. Arriver à la soute aux poudres, il n'y fallait plus
+songer.
+
+D'ailleurs, partout les pirates l'emportaient par leur nombre. Une
+barrière, faite des corps de leurs camarades blessés ou morts, les
+séparait seulement de l'arrière de la _Syphanta. _Les premiers
+rangs, poussés par les derniers, franchirent cette barrière, après
+l'avoir rendue plus haute encore, en y entassant d'autres
+cadavres. Puis, foulant ces corps, les pieds dans le sang, ils se
+précipitèrent à l'assaut de la dunette.
+
+Là s'étaient rassemblés une cinquantaine d'hommes, et cinq ou six
+officiers avec le capitaine Todros. Ils entouraient leur
+commandant, décidés à résister jusqu'à la mort.
+
+Sur cet étroit espace, la lutte fut désespérée. Le pavillon, tombé
+de la corne de brigantine avec le mât d'artimon, avait été rehissé
+au bâton de poupe. C'était le dernier poste que l'honneur
+commandait au dernier homme de défendre.
+
+Mais, si résolue qu'elle fût, que pouvait cette petite troupe
+contre les cinq ou six cents pirates qui occupaient alors le
+gaillard d'avant, le pont, les hunes, d'où pleuvait une grêle de
+grenades? Les équipages de la flottille venaient toujours en aide
+aux premiers assaillants. C'était autant de bandits que le combat
+n'avait point affaiblis encore, lorsque chaque minute diminuait le
+nombre des défenseurs de la dunette. Cette dunette, cependant,
+c'était comme une forteresse. Il fallut lui donner plusieurs fois
+l'assaut.
+
+On ne saurait dire ce qui fut versé de sang pour la prendre. Elle
+fut prise, enfin! Les hommes de la _Syphanta_ durent reculer sous
+l'avalanche jusqu'au couronnement. Là, ils se groupèrent autour du
+pavillon, auquel ils firent un rempart de leurs corps. Henry
+d'Albaret, au milieu d'eux, le poignard d'une main, le pistolet de
+l'autre, porta et lâcha les derniers coups.
+
+Non! Le commandant de la corvette ne se rendit pas! Il fut accablé
+par le nombre! Alors il voulut mourir... Ce fut en vain! Il
+semblait que pour ceux qui l'attaquaient, il y eût comme un ordre
+secret de le prendre vivant -- ordre dont l'exécution coûta la vie
+à vingt des plus acharnés, sous la hache de Xaris. Henry d'Albaret
+fut pris enfin avec ceux de ses officiers qui avaient survécu à
+ses côtés. Xaris et les autres matelots se virent réduits à
+l'impuissance. Le pavillon de la _Syphanta_ cessa de flotter à sa
+poupe! En même temps, des cris, des vociférations, des hurrahs,
+éclatèrent de toutes parts. C'étaient les vainqueurs qui hurlaient
+pour mieux acclamer leur chef:
+
+«Sacratif!... Sacratif!»
+
+Ce chef parut alors au-dessus des bastingages de la corvette. La
+masse des forbans s'écarta pour lui faire place. Il marcha
+lentement vers l'arrière, foulant, sans même y prendre garde, les
+cadavres de ses compagnons. Puis, après avoir monté l'escalier
+ensanglanté de la dunette, il s'avança vers Henry d'Albaret.
+
+Le commandant de la _Syphanta_ put voir enfin celui que la tourbe
+des pirates venait de saluer de ce nom de Sacratif.
+
+C'était Nicolas Starkos.
+
+
+
+
+XV
+
+Dénouement
+
+
+Le combat entre la flottille et la corvette avait duré plus de
+deux heures et demie. Du côté des assaillants, il fallait compter
+au moins cent cinquante hommes tués ou blessés, et presque autant
+de l'équipage de la _Syphanta_, sur deux cent cinquante. Ces
+chiffres disent avec quel acharnement on s'était battu de part et
+d'autre. Mais le nombre avait fini par l'emporter sur le courage.
+La victoire n'avait pas été au bon droit. Henry d'Albaret, ses
+officiers, ses matelots, ses passagers, étaient maintenant aux
+mains de l'impitoyable Sacratif.
+
+Sacratif ou Starkos, c'était bien le même homme, en effet.
+Jusqu'alors, personne n'avait su que, sous ce nom, se cachait un
+Grec, un enfant du Magne, un traître, gagné à la cause des
+oppresseurs. Oui! c'était Nicolas Starkos qui commandait cette
+flottille, dont les épouvantables excès avaient épouvanté ces
+mers! C'était lui qui joignait à cet infâme métier de pirate un
+commerce plus infâme encore! C'était lui qui vendait à des
+barbares, à des infidèles, ses compatriotes échappés à
+l'égorgement des Turcs! Lui, Sacratif! Et ce nom de guerre, ou
+plutôt ce nom de piraterie, c'était le nom du fils d'Andronika
+Starkos!
+
+Sacratif -- il faut l'appeler ainsi maintenant -- Sacratif, depuis
+bien des années, avait établi le centre de ses opérations dans
+l'île de Scarpanto. Là, au fond des criques inconnues de la côte
+orientale, on eût trouvé les principales stations de sa flottille.
+Là, des compagnons, sans foi ni loi, qui lui obéissaient
+aveuglément, auxquels il pouvait tout demander en fait de violence
+et d'audace, formaient les équipages d'une vingtaine de bâtiments,
+dont le commandement lui appartenait sans conteste.
+
+Après son départ de Corfou à bord de la _Karysta_, Sacratif avait
+directement fait voile pour Scarpanto. Son dessein était de
+reprendre ses campagnes dans l'Archipel, avec l'espoir de
+rencontrer la corvette, qu'il avait vue appareiller pour prendre
+la mer et dont il connaissait la destination. Cependant, tout en
+s'occupant de la _Syphanta_, il ne renonçait pas à retrouver
+Hadjine Elizundo et ses millions, pas plus qu'il ne renonçait à se
+venger d'Henry d'Albaret.
+
+La flottille des pirates se mit donc à la recherche de la
+corvette; mais, bien que Sacratif eût entendu souvent parler
+d'elle et des représailles qu'elle avait infligées aux écumeurs du
+nord de l'Archipel, il ne parvint pas à tomber sur ses traces. Ce
+n'était point lui, comme on l'avait dit, qui commandait à ce
+combat de Lemnos, où le capitaine Stradena trouva la mort; mais
+c'était bien lui qui s'était enfui du port de Thasos sur la
+sacolève, à la faveur de la bataille que la corvette livrait en
+vue du port. Seulement, à cette époque, il ignorait encore que la
+_Syphanta_ fût passée sous le commandement d'Henry d'Albaret, et
+il ne l'apprit que lorsqu'il le vit sur le marché de Scarpanto.
+
+Sacratif, en quittant Thasos, était venu relâcher à Syra, et il
+n'avait quitté cette île que quarante-huit heures avant l'arrivée
+de la corvette. On ne s'était pas trompé en pensant que la
+sacolève avait dû faire voile pour la Crète. Là, dans le port de
+Grabouse attendait le brick qui devait ramener Sacratif à
+Scarpanto pour y préparer une nouvelle campagne. La corvette
+l'aperçut peu après qu'il eut quitté Grabouse et lui donna la
+chasse, sans pouvoir le rejoindre, tant sa marche était
+supérieure.
+
+Sacratif, lui, avait bien reconnu la _Syphanta. _Courir sur elle,
+tenter de l'enlever à l'abordage, satisfaire sa haine en la
+détruisant, telle avait été sa pensée tout d'abord. Mais,
+réflexion faite, il se dit que mieux valait se laisser poursuivre
+le long du littoral de la Crète, entraîner la corvette jusqu'aux
+parages de Scarpanto, puis disparaître dans un de ces refuges que
+lui seul connaissait.
+
+C'est ce qui fut fait, et le chef des pirates s'occupait à mettre
+sa flottille en mesure d'attaquer la _Syphanta_, lorsque les
+circonstances précipitèrent le dénouement de ce drame.
+
+On sait ce qui s'était passé, on sait pourquoi Sacratif était venu
+au marché d'Arkassa, on sait comment, après avoir retrouvé Hadjine
+Elizundo parmi les prisonniers du batistan, il se vit en face
+d'Henry d'Albaret, le commandant de la corvette.
+
+Sacratif, croyant qu'Hadjine Elizundo était toujours la riche
+héritière du banquier corfiote, avait voulu à tout prix en devenir
+le maître... L'intervention d'Henry d'Albaret fit échouer sa
+tentative.
+
+Plus décidé que jamais à s'emparer d'Hadjine Elizundo, à se venger
+de son rival, à détruire la corvette, Sacratif entraîna Skopélo et
+revint à la côte ouest de l'île. Qu'Henry d'Albaret eût la pensée
+de quitter immédiatement Scarpanto afin de rapatrier les
+prisonniers, cela ne pouvait faire doute. La flottille avait donc
+été réunie presque au complet, et, dès le lendemain, elle
+reprenait la mer. Les circonstances ayant favorisé sa marche, la
+_Syphanta_ était tombée en son pouvoir.
+
+Lorsque Sacratif mit le pied sur le pont de la corvette, il était
+trois heures du soir. La brise commençait à fraîchir, ce qui
+permit aux autres navires de reprendre leur poste de manière à
+toujours conserver la _Syphanta_ sous le feu de leurs canons.
+Quant aux deux bricks, attachés à ses flancs, ils durent attendre
+que leur chef fût disposé à s'y embarquer.
+
+Mais, en ce moment, il n'y songeait pas, et une centaine de
+pirates restèrent avec lui à bord de la corvette.
+
+Sacratif n'avait pas encore adressé la parole au commandant
+d'Albaret. Il s'était contenté d'échanger quelques paroles avec
+Skopélo qui fit conduire les prisonniers, officiers et matelots,
+vers les écoutilles. Là, on les réunit à ceux de leurs compagnons
+qui avaient été pris dans la batterie et dans l'entrepont; puis,
+tous furent contraints de descendre au fond de la cale, dont les
+panneaux se refermèrent sur eux. Quel sort leur réservait-on? Sans
+doute, une mort horrible qui les anéantirait en détruisant la
+_Syphanta_!
+
+Il ne restait plus alors sur la dunette qu'Henry d'Albaret et le
+capitaine Todros, désarmés, attachés, gardés à vue. Sacratif,
+entouré d'une douzaine de ses plus farouches pirates, fit un pas
+vers eux.
+
+«Je ne savais pas, dit-il, que la _Syphanta_ fût commandée par
+Henry d'Albaret! Si je l'avais su, je n'aurais pas hésité à lui
+offrir le combat dans les mers de Crète, et il ne fût pas allé
+faire concurrence aux Pères de la Merci sur le marché de
+Scarpanto.
+
+-- Si Nicolas Starkos nous eût attendus dans les mers de Crète,
+répondit le commandant d'Albaret, il serait déjà pendu à la vergue
+de misaine de la _Syphanta_!
+
+-- Vraiment? reprit Sacratif. Une justice expéditive et
+sommaire...
+
+-- Oui!... la justice qui convient à un chef de pirates!
+
+-- Prenez garde, Henry d'Albaret, s'écria Sacratif, prenez garde!
+Votre vergue de misaine est encore au mât de la corvette, et je
+n'ai qu'à faire un signe...
+
+-- Faites!
+
+-- On ne pend pas un officier! s'écria le capitaine Todros, on le
+fusille! Cette mort infamante...
+
+-- N'est-ce pas la seule que puisse donner un infâme!» répondit
+Henry d'Albaret.
+
+Sur ce dernier mot, Sacratif fit un geste dont les pirates ne
+savaient que trop la signification. C'était un arrêt de mort.
+
+Cinq ou six hommes se jetèrent sur Henry d'Albaret, tandis que les
+autres retenaient le capitaine Todros qui essayait de briser ses
+liens.
+
+Le commandant de la _Syphanta_ fut entraîné vers l'avant, au
+milieu des plus abominables vociférations. Déjà un cartahu avait
+été envoyé de l'empointure de la vergue, et il ne s'en fallait
+plus que de quelques secondes que l'infâme exécution se fût
+accomplie sur la personne d'un officier français, lorsque Hadjine
+Elizundo parut sur le pont.
+
+La jeune fille avait été amenée par ordre de Sacratif. Elle savait
+que le chef de ces pirates, c'était Nicolas Starkos. Mais ni son
+calme ni sa fierté ne devaient lui faire défaut.
+
+Et d'abord, ses yeux cherchèrent Henry d'Albaret. Elle ignorait
+s'il avait survécu au milieu de son équipage décimé. Elle
+l'aperçut!... Il était vivant... vivant, au moment de subir le
+dernier supplice!
+
+Hadjine Elizundo courut à lui en s'écriant:
+
+«Henry!... Henry!...»
+
+Les pirates allaient les séparer, lorsque Sacratif, qui se
+dirigeait vers l'avant de la corvette, s'arrêta à quelques pas
+d'Hadjine et d'Henry d'Albaret. Il les regarda tous deux avec une
+ironie cruelle.
+
+«Voilà Hadjine Elizundo entre les mains de Nicolas Starkos! dit-il
+en se croisant les bras. J'ai donc en mon pouvoir l'héritière du
+riche banquier de Corfou!
+
+-- L'héritière du banquier de Corfou, mais non l'héritage!»
+répondit froidement Hadjine.
+Cette distinction, Sacratif ne pouvait la comprendre. Aussi
+reprit-il en disant:
+
+«J'aime à croire que la fiancée de Nicolas Starkos ne lui refusera
+pas sa main en le retrouvant sous le nom de Sacratif!
+
+-- Moi! s'écria Hadjine.
+
+-- Vous! répondit Sacratif avec plus d'ironie encore. Que vous
+soyez reconnaissante envers le généreux commandant de la _Syphanta_
+de ce qu'il a fait en vous rachetant, c'est bien. Mais ce qu'il a
+fait, j'ai tenté de le faire! C'était pour vous, non pour ces
+prisonniers, dont je me soucie peu, oui! pour vous seule, que je
+sacrifiais toute ma fortune! Un instant de plus, belle Hadjine, et
+je devenais votre maître... ou plutôt votre esclave!»
+
+En parlant ainsi, Sacratif fit un pas en avant. La jeune fille se
+pressa plus étroitement contre Henry d'Albaret.
+
+«Misérable! s'écria-t-elle.
+
+-- Eh oui! bien misérable, Hadjine, répondit Sacratif. Aussi, est-
+ce sur vos millions que je compte pour m'arracher à la misère!»
+
+À ces mots, la jeune fille s'avança vers Sacratif:
+
+«Nicolas Starkos, dit-elle d'une voix calme, Hadjine Elizundo n'a
+plus rien de la fortune que vous convoitiez! Cette fortune, elle
+l'a dépensée à réparer le mal que son père avait fait pour
+l'acquérir! Nicolas Starkos, Hadjine Elizundo est plus pauvre,
+maintenant, que le dernier de ces malheureux que la _Syphanta_
+ramenait à leur pays!»
+
+Cette révélation inattendue produisit un revirement chez Sacratif.
+Son attitude changea subitement. Dans ses yeux brilla un éclair de
+fureur. Oui! il comptait encore sur ces millions qu'Hadjine
+Elizundo eût sacrifiés pour sauver la vie d'Henry d'Albaret! Et de
+ces millions -- elle venait de le dire avec un accent de vérité
+qui ne pouvait laisser aucun doute -- il ne lui restait plus rien!
+
+Sacratif regardait Hadjine, il regardait Henry d'Albaret. Skopélo
+l'observait, le connaissant assez pour savoir quel serait le
+dénouement de ce drame. D'ailleurs, les ordres relatifs à la
+destruction de la corvette lui avaient été déjà donnés, et il
+n'attendait qu'un signe pour les mettre à exécution. Sacratif se
+retourna vers lui.
+
+«Va, Skopélo!» dit-il.
+
+Skopélo, suivi de quelques-uns de ses compagnons, descendit
+l'escalier qui conduisait à la batterie, et se dirigea du côté de
+la soute aux poudres, située à l'arrière de la _Syphanta_.
+
+En même temps, Sacratif ordonnait aux pirates de repasser à bord
+des bricks, encore attachés aux flancs de la corvette.
+
+Henry d'Albaret avait compris. Ce n'était plus par sa mort
+seulement que Sacratif allait satisfaire sa vengeance. Des
+centaines de malheureux étaient condamnés à périr avec lui pour
+assouvir plus complètement la haine de ce monstre!
+
+Déjà les deux bricks venaient de larguer leurs grappins
+d'abordage, et ils commencèrent à s'éloigner en éventant quelques
+voiles qu'aidaient leurs avirons de galère. De tous les pirates,
+il ne restait plus qu'une vingtaine à bord de la corvette. Leurs
+embarcations attendaient le long de la _Syphanta_ que Sacratif
+leur ordonnât d'y descendre avec lui.
+
+En ce moment, Skopélo et ses hommes reparurent sur le pont.
+
+«Embarque! dit Skopélo.
+
+-- Embarque! s'écria Sacratif d'une voix terrible. Dans quelques
+minutes, il ne restera plus rien de ce navire maudit! Ah! tu ne
+voulais pas d'une mort infamante, Henry d'Albaret! Soit!
+L'explosion n'épargnera ni les prisonniers, ni l'équipage, ni les
+officiers de la _Syphanta! _Remercie-moi de te donner une telle
+mort en si bonne compagnie!
+
+-- Oui, remercie-le, Henry, dit Hadjine, remercie-le! Au moins,
+nous mourrons ensemble!
+
+-- Toi, mourir, Hadjine! répondit Sacratif. Non! Tu vivras et tu
+seras mon esclave... mon esclave!... entends-tu!
+
+-- L'infâme!» s'écria Henry d'Albaret.
+
+La jeune fille s'était plus étroitement attachée à lui. Elle au
+pouvoir de cet homme!
+
+«Saisissez-la! ordonna Sacratif.
+
+-- Et embarque! ajouta Skopélo. Il n'est que temps!»
+
+Deux pirates s'étaient jetés sur Hadjine. Ils l'entraînèrent vers
+la coupée de la corvette.
+
+«Et maintenant, s'écria Sacratif, que tous périssent avec la
+_Syphanta_, tous...
+
+-- Oui!... tous... et ta mère avec eux!»
+
+C'était la vieille prisonnière qui venait d'apparaître sur le
+pont, le visage découvert, cette fois.
+
+«Ma mère!... à bord!... s'écria Sacratif.
+
+-- Ta mère, Nicolas Starkos! répondit Andronika, et c'est de ta
+main que je vais mourir!
+
+-- Qu'on l'entraîne!... Qu'on l'entraîne!» hurla Sacratif.
+
+Quelques-uns de ses compagnons se précipitèrent sur Andronika.
+Mais à ce moment, le pont fut envahi par les survivants de la
+_Syphanta_. Ils étaient parvenus à briser les panneaux de la cale
+où on les avait enfermés, et venaient de faire irruption par le
+gaillard d'avant.
+
+«À moi!... à moi!» s'écria Sacratif.
+
+Les pirates qui étaient encore sur le pont, entraînés par Skopélo,
+essayèrent de se porter à son secours. Les marins, armés de haches
+et de poignards, en eurent raison jusqu'au dernier.
+
+Sacratif se sentit perdu. Mais, du moins, tous ceux qu'il
+haïssait, allaient périr avec lui!
+
+«Saute donc, corvette maudite, s'écria-t-il, saute donc!
+
+-- Sauter!... Notre _Syphanta!... _Jamais!»
+
+C'était Xaris qui apparut, tenant une mèche allumée, arrachée à
+l'un des tonneaux de la soute aux poudres. Puis, bondissant sur
+Sacratif, d'un coup de hache, il l'étendit sur le pont. Andronika
+poussa un cri. Tout ce qui peut survivre de sentiment maternel
+dans le coeur d'une mère, même après tant de crimes, avait réagi
+en elle. Ce coup, qui venait de frapper son fils, elle eût voulu
+le détourner... On la vit alors s'approcher du corps de Nicolas
+Starkos, s'agenouiller, comme pour lui donner un dernier pardon
+dans un dernier adieu... Puis, elle tomba à son tour.
+
+Henry d'Albaret s'élança vers elle...
+
+«Morte! dit-il. Que Dieu pardonne au fils par pitié pour la mère!»
+
+Cependant quelques-uns des pirates, qui étaient dans les
+embarcations, avaient pu accoster un des bricks. La nouvelle de la
+mort de Sacratif se répandit aussitôt. Il fallait le venger, et
+les canons de la flottille recommencèrent à tonner contre la
+_Syphanta_. Ce fut en vain, cette fois. Henry d'Albaret avait
+repris le commandement de la corvette. Ce qui restait de son
+équipage -- une centaine d'hommes -- se remit aux pièces de la
+batterie et aux caronades du pont qui répondirent victorieusement
+aux bordées des pirates.
+
+Bientôt, un des bricks -- celui-là même sur lequel Sacratif avait
+arboré son pavillon noir -- fut atteint à la ligne de flottaison,
+et il coula au milieu des horribles imprécations des bandits de
+son bord.
+
+«Hardi! garçons, hardi! cria Henry d'Albaret. Nous sauverons notre
+_Syphanta_!»
+
+Et le combat continua de part et d'autre; mais l'indomptable
+Sacratif n'était plus là pour entraîner ses pirates, et ils
+n'osèrent risquer les chances d'un nouvel abordage.
+
+Il ne resta bientôt que cinq bâtiments de toute cette flottille.
+Les canons de la _Syphanta_ pouvaient les couler à distance.
+Aussi, la brise étant assez forte, ils firent servir et prirent la
+fuite.
+
+«Vive la Grèce! cria Henry d'Albaret, pendant que les couleurs de
+la _Syphanta_ étaient hissées en tête du grand mât.
+
+-- Vive la France!» répondit tout l'équipage, en associant ces
+deux noms, qui avaient été si étroitement unis pendant la guerre
+de l'Indépendance.
+
+Il était alors cinq heures du soir. Malgré tant de fatigues, pas
+un homme ne voulut se reposer avant que la corvette n'eût été mise
+en état de naviguer. On envergua des voiles de rechange, on jumela
+les bas-mâts, on établit un mât de fortune pour remplacer
+l'artimon, on passa de nouvelles drisses, on capela de nouveaux
+haubans, on répara le gouvernail, et, le soir même, la _Syphanta_
+reprenait sa route vers le nord-ouest.
+
+Le corps d'Andronika Starkos, déposé sous la dunette, fut gardé
+avec le respect que commandait le souvenir de son patriotisme.
+Henry d'Albaret voulait rendre à sa terre natale la dépouille de
+cette vaillante femme. Quant au cadavre de Nicolas Starkos, un
+boulet fut attaché à ses pieds, et il disparut sous les eaux de
+cet Archipel, que le pirate Sacratif avait troublé par tant de
+crimes!
+
+Vingt-quatre heures après, le 7 septembre, vers les six heures du
+soir, la _Syphanta_ avait connaissance de l'île d'Égine, et elle
+entrait dans le port, après une année de croisière qui avait
+rétabli la sécurité dans les mers de la Grèce.
+
+Là, les passagers firent retentir l'air de mille hurrahs. Puis,
+Henry d'Albaret fit ses adieux aux officiers de son bord, à son
+équipage, et il remit au capitaine Todros le commandement de cette
+corvette, dont Hadjine faisait don au nouveau gouvernement.
+
+Quelques jours après, au milieu d'un grand concours de population,
+et en présence de l'état-major, de l'équipage et des prisonniers
+rapatriés par la _Syphanta_, on célébrait le mariage d'Hadjine
+Elizundo et d'Henry d'Albaret. Le lendemain, tous deux partirent
+pour la France avec Xaris, qui ne devait plus les quitter; mais
+ils comptaient revenir en Grèce, dès que les circonstances le
+permettraient.
+
+D'ailleurs, déjà ces mers, si longtemps troublées, commençaient à
+redevenir calmes. Les derniers pirates avaient disparu, et la
+_Syphanta_, sous les ordres du commandant Todros, ne trouva jamais
+trace de ce pavillon noir, englouti avec Sacratif. Ce n'était plus
+l'Archipel en feu: c'était l'Archipel, après les dernières flammes
+éteintes, réouvert au commerce de l'extrême Orient.
+
+Le royaume hellénique, en effet, grâce à l'héroïsme de ses
+enfants, ne devait pas tarder à prendre place parmi les États
+libres de l'Europe. Le 22 mars 1829, le sultan signait une
+convention avec les puissances alliées. Le 22 septembre, la
+bataille de Pétra assurait la victoire des Grecs. En 1832, le
+traité de Londres donnait la couronne au prince Othon de Bavière.
+Le royaume de Grèce était définitivement fondé.
+
+Ce fut vers cette époque qu'Henry et Hadjine d'Albaret revinrent
+se fixer en ce pays dans une modeste situation de fortune, il est
+vrai; mais que leur fallait-il de plus pour être heureux, puisque
+le bonheur était en eux-mêmes!
+
+
+
+
+1 Depuis l'époque où se passe cette histoire, l'île
+Santorin a été victime des feux souterrains. Vostitsa en
+1661, Thèbes en 1661, Sainte-Maure, ont été dévastées par
+des tremblements de terre.
+
+2 Depuis 1864, les îles Ioniennes ont recouvré leur
+indépendance, et, divisées en trois nômachies, sont
+annexées au royaume hellénique.
+
+3 Pagaille
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'archipel en feu, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARCHIPEL EN FEU ***
+
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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