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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:51:37 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'archipel en feu + +Author: Jules Verne + +Release Date: February 1, 2006 [EBook #17660] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARCHIPEL EN FEU *** + + + + +Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also +available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com + + + + + + +Jules Verne + +L'ARCHIPEL EN FEU + +(1884) + + + + +Table des matières + + +I Navire au large +II En face l'un de l'autre +III Grecs contre Turcs +IV Triste maison d'un riche +V La côte messénienne +VI Sus aux pirates de l'archipel! +VII L'inattendu +VIII Vingt millions en jeu +IX L'archipel en feu +X Campagne dans l'archipel +XI Signaux sans réponse +XII Une enchère à Scarpanto +XIII À bord de la «Syphanta» +XIV Sacratif +XV Dénouement + + + + +I + +Navire au large + + +Le 18 octobre 1827, vers cinq heures du soir, un petit bâtiment +levantin serrait le vent pour essayer d'atteindre avant la nuit le +port de Vitylo, à l'entrée du golfe de Coron. + +Ce port, l'ancien Oetylos d'Homère, est situé dans l'une de ces +trois profondes indentations qui découpent, sur la mer Ionienne et +sur la mer Égée, cette feuille de platane, à laquelle on a très +justement comparé la Grèce méridionale. Sur cette feuille se +développe l'antique Péloponnèse, la Morée de la géographie +moderne. La première de ces dentelures, à l'ouest, c'est le golfe +de Coron, ouvert entre la Messénie et le Magne; la seconde, c'est +le golfe de Marathon, qui échancre largement le littoral de la +sévère Laconie; le troisième, c'est le golfe de Nauplie, dont les +eaux séparent cette Laconie de l'Argolide. + +Au premier de ces trois golfes appartient le port de Vitylo. +Creusé à la lisière de sa rive orientale, au fond d'une anse +irrégulière, il occupe les premiers contreforts maritimes du +Taygète, dont le prolongement orographique forme l'ossature de ce +pays du Magne. La sûreté de ses fonds, l'orientation de ses +passes, les hauteurs qui le couvrent, en font l'un des meilleurs +refuges d'une côte incessamment battue par tous les vents de ces +mers méditerranéennes. + +Le bâtiment, qui s'élevait, au plus près, contre une assez fraîche +brise de nord-nord-ouest, ne pouvait être visible des quais de +Vitylo. Une distance de six à sept milles l'en séparait encore. +Bien que le temps fût très clair, c'est à peine si la bordure de +ses plus hautes voiles se découpait sur le fond lumineux de +l'extrême horizon. + +Mais ce qui ne pouvait se voir d'en bas pouvait se voir d'en haut, +c'est-à-dire du sommet de ces crêtes qui dominent le village. +Vitylo est construit en amphithéâtre sur d'abruptes roches que +défend l'ancienne acropole de Kélapha. Au-dessus se dressent +quelques vieilles tours en ruine, d'une origine postérieure à ces +curieux débris d'un temple de Sérapis, dont les colonnes et les +chapiteaux d'ordre ionique ornent encore l'église de Vitylo. Près +de ces tours s'élèvent aussi deux ou trois petites chapelles peu +fréquentées, desservies par des moines. + +Ici, il convient de s'entendre sur ce mot «desservies» et même sur +cette qualification de «moine», appliquée aux caloyers de la côte +messénienne. L'un d'eux, d'ailleurs, qui venait de quitter sa +chapelle, va pouvoir être jugé d'après nature. + +À cette époque, la religion, en Grèce, était encore un singulier +mélange des légendes du paganisme et des croyances du +christianisme. Bien des fidèles regardaient les déesses de +l'antiquité comme des saintes de la religion nouvelle. +Actuellement même, ainsi que l'a fait remarquer M. Henry Belle, +«ils amalgament les demi-dieux avec les saints, les farfadets des +vallons enchantés avec les anges du paradis, invoquant aussi bien +les sirènes et les furies que la Panagia». De là, certaines +pratiques bizarres, des anomalies qui font sourire, et, parfois, +un clergé fort empêché de débrouiller ce chaos peu orthodoxe. + +Pendant le premier quart de ce siècle, surtout -- il y a quelque +cinquante ans, époque à laquelle s'ouvre cette histoire -- le +clergé de la péninsule hellénique était plus ignorant encore, et +les moines, insouciants, naïfs, familiers, «bons enfants,» +paraissaient assez peu aptes à diriger des populations +naturellement superstitieuses. + +Si même ces caloyers n'eussent été qu'ignorants! Mais, en +certaines parties de la Grèce, surtout dans les régions sauvages +du Magne, mendiants par nature et par nécessité, grands +quémandeurs de drachmes que leur jetaient parfois de charitables +voyageurs, n'ayant pour toute occupation que de donner à baiser +aux fidèles quelque apocryphe image de saint ou d'entretenir la +lampe d'une niche de sainte, désespérés du peu de rendement des +dîmes, confessions, enterrements et baptêmes, ces pauvres gens, +recrutés d'ailleurs dans les plus basses classes, ne répugnaient +point à faire le métier de guetteurs -- et quels guetteurs! -- +pour le compte des habitants du littoral. + +Aussi, les marins de Vitylo, étendus sur le port à la façon de ces +lazzaroni auxquels il faut des heures pour se reposer d'un travail +de quelques minutes, se levèrent-ils, lorsqu'ils virent un de +leurs caloyers descendre rapidement vers le village, en agitant +les bras. + +C'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, non seulement +gros, mais gras de cette graisse que produit l'oisiveté, et dont +la physionomie rusée ne pouvait inspirer qu'une médiocre +confiance. + +«Eh! qu'y a-t-il, père, qu'y a-t-il?» s'écria l'un des marins, en +courant vers lui. + +Le Vitylien parlait de ce ton nasillard qui ferait croire que +Nason a été un des ancêtres des Hellènes, et dans ce patois +maniote, où le grec, le turc, l'italien et l'albanais se +mélangent, comme s'il eût existé au temps de la tour de Babel. + +«Est-ce que les soldats d'Ibrahim ont envahi les hauteurs du +Taygète? demanda un autre marin, en faisant un geste d'insouciance +qui marquait assez peu de patriotisme. + +-- À moins que ce ne soient des Français, dont nous n'avons que +faire! répondit le premier interlocuteur. + +-- Ils se valent!» répliqua un troisième. + +Et cette réponse indiquait combien la lutte, alors dans sa plus +terrible période, n'intéressait que légèrement ces indigènes de +l'extrême Péloponnèse, bien différents des Maniotes du Nord, qui +marquèrent si brillamment dans la guerre de l'Indépendance. Mais +le gros caloyer ne pouvait répliquer ni à l'un ni à l'autre. Il +s'était essoufflé à descendre les rapides rampes de la falaise. Sa +poitrine d'asthmatique haletait. Il voulait parler, il n'y +parvenait pas. Au moins, l'un de ses ancêtres en Hellade, le +soldat de Marathon, avant de tomber mort, avait-il pu prononcer la +victoire de Miltiade. Mais il ne s'agissait plus de Miltiade ni de +la guerre des Athéniens et des Perses. C'étaient à peine des +Grecs, ces farouches habitants de l'extrême pointe du Magne. + +«Eh! parle donc, père, parle donc!» s'écria un vieux marin, nommé +Gozzo, plus impatient que les autres, comme s'il eût deviné ce que +venait annoncer le moine. + +Celui-ci parvint enfin à reprendre haleine. Puis, tendant la main +vers l'horizon: + +«Navire en vue!» dit-il. + +Et, sur ces mots, tous les fainéants de se redresser, de battre +des mains, de courir vers un rocher qui dominait le port. De là, +leur regard pouvait embrasser la pleine mer sur un plus vaste +secteur. + +Un étranger aurait pu croire que ce mouvement était provoqué par +l'intérêt que tout navire, arrivant du large, doit naturellement +inspirer à des marins fanatiques des choses de la mer. Il n'en +était rien, ou, plutôt, si une question d'intérêt pouvait +passionner ces indigènes, c'était à un point de vue tout spécial. + +En effet, au moment où s'écrit -- non au moment où se passait +cette histoire -- le Magne est encore un pays à part au milieu de +la Grèce, redevenue royaume indépendant de par la volonté des +puissances européennes, signataires du traité d'Andrinople de +1829. Les Maniotes, ou tout au moins ceux de ce nom qui vivent sur +ces pointes allongées entre les golfes, sont restés à demi +barbares, plus soucieux de leur liberté propre que de la liberté +de leur pays. Aussi cette langue extrême de la Morée inférieure a- +t-elle été, de tout temps, presque impossible à réduire. Ni les +janissaires turcs, ni les gendarmes grecs n'ont pu en avoir +raison. Querelleurs, vindicatifs, se transmettant, comme les +Corses, des haines de familles, qui ne peuvent s'éteindre que dans +le sang, pillards de naissance et pourtant hospitaliers, +assassins, lorsque le vol exige l'assassinat, ces rudes +montagnards ne s'en disent pas moins les descendants directs des +Spartiates; mais, enfermés dans ces ramifications du Taygète, où +l'on compte par milliers de ces petites citadelles ou «pyrgos» +presque inaccessibles, ils jouent trop volontiers le rôle +équivoque de ces routiers du moyen âge dont les droits féodaux +s'exerçaient à coups de poignard et d'escopette. + +Or, si les Maniotes, à l'heure qu'il est, sont encore des demi- +sauvages, il est aisé de s'imaginer ce qu'ils devaient être, il y +a cinquante ans. Avant que les croisières des bâtiments à vapeur +n'eussent singulièrement enrayé leurs déprédations sur mer, +pendant le premier tiers du ce siècle, ce furent bien les plus +déterminés pirates que les navires de commerce pussent redouter +sur toutes les Échelles du Levant. + +Et précisément, le port de Vitylo, par sa situation à l'extrémité +du Péloponnèse, à l'entrée de deux mers, par sa proximité de l'île +de Cérigotto, chère aux forbans, était bien placé pour s'ouvrir à +tous ces malfaiteurs qui écumaient l'Archipel et les parages +voisins de la Méditerranée. Le point de concentration des +habitants de cette partie du Magne portait plus spécialement alors +le nom de pays de Kakovonni, et les Kakovonniotes, à cheval sur +cette pointe que termine le cap Matapan, se trouvaient à l'aise +pour opérer. En mer, ils attaquaient les navires. À terre, ils les +attiraient par de faux signaux. Partout, ils les pillaient et les +brûlaient. Que leurs équipages fussent turcs, maltais, égyptiens, +grecs même, peu importait: ils étaient impitoyablement massacrés +ou vendus comme esclaves sur les côtes barbaresques. La besogne +venait-elle à chômer, les caboteurs se faisaient-ils rares dans +les parages du golfe de Coron ou du golfe de Marathon, au large de +Cérigo ou du cap Gallo, des prières publiques montaient vers le +Dieu des tempêtes, afin qu'il daignât mettre au plein quelque +bâtiment de fort tonnage et de riche cargaison. Et les caloyers ne +se refusaient point à ces prières, pour le plus grand profit de +leurs fidèles. + +Or, depuis quelques semaines, le pillage n'avait pas donné. Aucun +bâtiment n'était venu atterrir sur les rivages du Magne. Aussi, +fut-ce comme une explosion de joie, lorsque le moine eut laissé +échapper ces mots, entrecoupés de halètements asthmatiques: + +«Navire en vue!» + +Presque aussitôt se firent entendre les battements sourds de la +simandre, sorte de cloche de bois à lame de fer, en usage dans ces +provinces, où les Turcs ne permettent pas l'emploi des cloches de +métal. Mais ces lugubres complaintes suffisaient à rassembler une +population avide, hommes, femmes, enfants, chiens féroces et +redoutés, tous également propres au pillage et au massacre. + +Cependant les Vityliens, réunis sur le haut rocher, discutaient à +grands cris. Qu'était ce bâtiment signalé par le caloyer? + +Avec la brise de nord-nord-ouest qui fraîchissait à la tombée de +la nuit, ce navire, bâbord amures, filait rapidement. Il pouvait +même se faire qu'il enlevât le cap Matapan à la bordée. D'après sa +direction, il semblait venir des parages de la Crète. Sa coque +commençait à se montrer au-dessus du sillage blanc qu'il laissait +après lui; mais l'ensemble de ses voiles ne formait encore qu'une +masse confuse à l'oeil. Il était donc difficile de reconnaître à +quel genre de bâtiment il appartenait. De là, des propos qui se +contredisaient d'une minute à l'autre. + +«C'est un chébec! disait l'un des marins. Je viens de voir les +voiles carrées de son mât de misaine! + +-- Eh non! répondait un autre, c'est une pinque! Voyez son arrière +relevé et le renflement de son étrave! + +-- Chébec ou pinque! Eh! qui prétendrait pouvoir les distinguer +l'un de l'autre à pareille distance? + +-- Ne serait-ce pas plutôt une polacre à voiles carrées? fit +observer un autre marin, qui s'était fait une longue-vue de ses +deux mains à demi fermées. + +-- Que Dieu nous vienne en aide! répondit le vieux Gozzo. Polacre, +chébec ou pinque, ce sont autant de trois-mâts, et mieux valent +trois mâts que deux, lorsqu'il s'agit d'atterrir sur nos parages +avec une bonne cargaison de vins de Candie ou d'étoffes de +Smyrne!» + +Sur cette observation judicieuse, on regarda plus attentivement +encore. Le navire se rapprochait et grossissait peu à peu; mais, +précisément parce qu'il serrait le vent de très près, on ne +pouvait l'apercevoir par le travers. Il eût donc été malaisé de +dire s'il portait deux ou trois mâts, c'est-à-dire si l'on pouvait +espérer que son tonnage fût ou non considérable. + +«Eh! la misère est pour nous et le diable s'en mêle! dit Gozzo, en +lançant un de ces jurons polyglottes dont il accentuait toutes ses +phrases. Nous n'aurons là qu'une felouque... + +-- Ou même un speronare!» s'écria le caloyer, non moins +désappointé que ses ouailles. + +Si des cris de désappointement accueillirent ces deux +observations, il est inutile d'y insister. Mais, quel que fût ce +bâtiment, on pouvait déjà estimer qu'il ne devait pas jauger plus +de cent à cent vingt tonneaux. Après tout, peu importait que sa +cargaison ne fût pas énorme, si elle était riche. Il y a de ces +simples felouques, de ces speronares même, qui sont chargés de vin +précieux, d'huiles fines ou de tissus de prix. Dans ce cas, ils +valent la peine d'être attaqués et rapportent gros pour une mince +besogne! Il ne fallait donc pas encore désespérer. D'ailleurs les +anciens de la bande, très entendus en cette matière, trouvaient à +ce bâtiment une certaine allure élégante, qui prévenait en sa +faveur. + +Cependant, le soleil commençait à disparaître derrière l'horizon +dans l'ouest de la mer Ionienne; mais le crépuscule d'octobre +devait laisser assez de lumière, pendant une heure encore, pour +que ce navire pût être reconnu avant la nuit close. D'ailleurs, +après avoir doublé le cap Matapan, il venait d'arriver de deux +quarts afin de mieux ouvrir l'entrée du golfe, et il se présentait +dans de meilleures conditions au regard des observateurs. + +Aussi, ce mot: sacolève! s'échappa-t-il, un instant après, de la +bouche du vieux Gozzo. + +«Une sacolève!» s'écrièrent ses compagnons, dont le +désappointement se traduisit par une bordée de jurons. + +Mais, à ce sujet, il n'y eut aucune discussion, parce qu'il n'y +avait pas d'erreur possible. Le navire, qui manoeuvrait à l'entrée +du golfe de Coron, était bien une sacolève. Après tout, ces gens +de Vitylo avaient tort de crier à la malchance. Il n'est pas rare +de trouver quelque cargaison précieuse à bord de ces sacolèves. + +On appelle ainsi un bâtiment levantin de médiocre tonnage, dont la +tonture, c'est-à-dire la courbe du pont, s'accentue légèrement en +se relevant vers l'arrière. Il grée sur ses trois mâts à pibles +des voiles auriques. Son grand mât, très incliné sur l'avant et +placé au centre, porte une voile latine, une fortune, un hunier +avec un perroquet volant. Deux focs à l'avant, deux voiles en +pointe sur les deux mâts inégaux de l'arrière, complètent sa +voilure, qui lui donne un singulier aspect. Les peintures vives de +sa coque, l'élancement de son étrave, la variété de sa mâture, la +coupe fantaisiste de ses voiles, en font un des plus curieux +spécimens de ces gracieux navires qui louvoient par centaines dans +les étroits parages de l'Archipel. Rien de plus élégant que ce +léger bâtiment, se couchant et se redressant à la lame, se +couronnant d'écume, bondissant sans effort, semblable à quelque +énorme oiseau, dont les ailes eussent rasé la mer, qui brasillait +alors sous les derniers rayons du soleil. + +Bien que la brise tendît à fraîchir et que le ciel se couvrît +d'»échillons» -- nom que les Levantins donnent à certains nuages +de leur ciel -- la sacolève ne diminuait rien de sa voilure. Elle +avait même conservé son perroquet volant, qu'un marin moins +audacieux eût certainement amené. Évidemment, c'était dans +l'intention d'atterrir, le capitaine ne se souciant pas de passer +la nuit sur une mer déjà dure et qui menaçait de grossir encore. + +Mais, si, pour les marins de Vitylo il n'y avait plus aucun doute +sur ce point que la sacolève donnait dans le golfe, ils ne +laissaient pas de se demander si ce serait à destination de leur +port. + +«Eh! s'écria l'un d'eux, on dirait qu'elle cherche toujours à +pincer le vent au lieu d'arriver! + +-- Le diable la prenne à sa remorque! répliqua un autre. Va-t-elle +donc virer et reprendre un bord au large? + +-- Est-ce qu'elle ferait route pour Coron? + +-- Ou pour Kalamata?» + +Ces deux hypothèses étaient également admissibles. Coron est un +port de la côte maniote assez fréquenté par les navires de +commerce du Levant, et il s'y fait une importante exportation des +huiles de la Grèce du sud. De même pour Kalamata, située au fond +du golfe, dont les bazars regorgent de produits manufacturés, +étoffes ou poteries, que lui envoient les divers États de l'Europe +occidentale. Il était donc possible que la sacolève fût chargée +pour l'un de ces deux ports -- ce qui eût fort déconcerté ces +Vityliens, en quête de déprédations et pillages. + +Pendant qu'elle était observée avec une attention si peu +désintéressée, la sacolève filait rapidement. Elle ne tarda pas à +se trouver à la hauteur de Vitylo. Ce fut l'instant où son sort +allait se décider. Si elle continuait à s'élever vers le fond du +golfe, Gozzo et ses compagnons devraient perdre tout espoir de +s'en emparer. En effet, même en se jetant dans leurs plus rapides +embarcations, ils n'auraient eu aucune chance de l'atteindre, tant +sa marche était supérieure sous cette énorme voilure qu'elle +portait sans fatigue. + +«Elle arrive!» + +Ces deux mots furent bientôt jetés par le vieux marin, dont le +bras, armé d'une main crochue, se lança vers le petit bâtiment +comme un grappin d'abordage. + +Gozzo ne se trompait pas. La barre venait d'être mise au vent, et +la sacolève laissait maintenant porter sur Vitylo. En même temps, +son perroquet volant et son second foc furent amenés; puis, son +hunier se releva sur ses cargues. Ainsi soulagée d'une partie de +ses voiles, elle était bien plus dans la main de l'homme de barre. + +Il commençait alors à faire nuit. La sacolève n'avait plus que +juste le temps de donner dans les passes de Vitylo. Il y a, de ci +de là, des roches sous-marines qu'il faut éviter, sous peine de +courir à une destruction complète. Pourtant, le pavillon de pilote +n'avait point été hissé au grand mât du petit bâtiment. Il fallait +donc que son capitaine connût parfaitement ces fonds assez +dangereux, puisqu'il s'y aventurait, sans demander assistance. +Peut-être aussi se méfiait-il -- à bon droit -- des pratiques +Vityliens, qui ne se seraient point gênés de le mettre sur quelque +basse, où nombre de navires s'étaient déjà perdus. + +Du reste, à cette époque, aucun phare n'éclairait les côtes de +cette portion du Magne. Un simple feu de port servait à gouverner +dans l'étroit chenal. + +La sacolève s'approchait, cependant. Elle ne fut bientôt plus qu'à +un demi-mille de Vitylo. Elle atterrissait sans hésitation. On +sentait qu'une main habile la manoeuvrait. + +Cela n'était pas pour satisfaire tous ces mécréants. Ils avaient +intérêt à ce que le navire qu'ils convoitaient se jetât sur +quelque roche. En ces conjonctures l'écueil se faisait volontiers +leur complice. Il commençait la besogne, et ils n'avaient plus +qu'à l'achever. Le naufrage d'abord, le pillage ensuite: c'était +leur façon d'agir. Cela leur épargnait une lutte à main armée, une +agression directe, dont quelques-uns d'entre eux pouvaient être +victimes. Il y avait, en effet, de ces bâtiments, défendus par un +courageux équipage, qui ne se laissaient point impunément +attaquer. + +Les compagnons de Gozzo quittèrent donc leur poste d'observation +et redescendirent au port, sans perdre un instant. En effet, il +s'agissait de mettre en oeuvre ces machinations familières à tous +les pilleurs d'épaves, qu'ils soient du Ponant ou du Levant. + +De faire échouer la sacolève dans les étroites passes du chenal, +en lui indiquant une fausse direction, rien n'était plus aisé au +milieu de cette obscurité, qui, sans être profonde encore, l'était +assez pour rendre ses évolutions difficiles. + +«Au feu de port!» dit simplement Gozzo, auquel ses compagnons +avaient l'habitude d'obéir sans hésiter. + +Le vieux marin fut compris. Deux minutes après, ce feu -- une +simple lanterne, allumée à l'extrémité d'un mâtereau élevé sur le +petit môle -- s'éteignait subitement. + +Au même instant, ce feu était remplacé par un autre feu, qui fut +placé tout d'abord dans la même direction; mais, si le premier, +immobile sur le môle, indiquait un point toujours fixe pour le +navigateur, le second, grâce à sa mobilité, devait l'entraîner +hors du chenal et l'exposer à donner contre quelque écueil. + +Ce feu, en effet, c'était une lanterne, dont la lumière ne +différait point de celle du feu de port; mais cette lanterne avait +été accrochée aux cornes d'une chèvre, que l'on poussait lentement +sur les premières rampes de la falaise. Elle se déplaçait donc +avec l'animal et devait engager la sacolève en de fausses +manoeuvres. + +Ce n'était pas la première fois que les gens de Vitylo agissaient +de la sorte. Non certes! Et il était même rare qu'ils eussent +échoué dans leurs criminelles entreprises. + +Cependant, la sacolève venait d'entrer dans la passe. Après avoir +cargué sa grande voile, elle ne portait plus que ses voiles +latines de l'arrière et son foc. Cette voilure réduite devait lui +suffire pour arriver à son poste de mouillage. + +À l'extrême surprise des marins qui l'observaient, le petit +bâtiment s'avançait avec une incroyable sûreté, à travers les +sinuosités du chenal. De cette lumière mobile que portait la +chèvre, il ne semblait en aucune façon se préoccuper. Il eût fait +grand jour que sa manoeuvre n'aurait pas été plus correcte. Il +fallait que son capitaine eût souvent pratiqué les approches de +Vitylo, et qu'il les connût au point de pouvoir s'y aventurer, +même au milieu d'une nuit profonde. + +Déjà on l'apercevait, ce hardi marin. Sa silhouette se détachait +nettement dans l'ombre sur l'avant de la sacolève. Il était +enveloppé dans les larges plis de son aba, sorte de manteau de +laine, dont le capuchon retombait sur sa tête. En vérité, ce +capitaine, dans son attitude, n'avait rien de ces modestes patrons +de caboteurs, qui, pendant la manoeuvre, dévident incessamment +entre leurs doigts un chapelet à gros grains, tels qu'il s'en +rencontre le plus communément sur les mers de l'Archipel. Non! +Celui-ci, d'une voix basse et calme, ne s'occupait qu'à +transmettre ses ordres au timonier, placé à l'arrière du petit +bâtiment. + +En ce moment, la lanterne, promenée sur les rampes de la falaise, +s'éteignit tout à coup. Mais cela ne fut pas pour embarrasser la +sacolève, qui continua à suivre imperturbablement sa route. Un +instant, on put croire qu'une embardée allait l'envoyer contre une +dangereuse roche, placée à fleur d'eau, à une encablure du port, +et qu'il n'était guère possible de voir dans l'ombre. Un léger +coup de barre suffit à modifier sa direction, et l'écueil, rasé de +près, fut évité. + +Même adresse du timonier, quand il fut nécessaire de parer une +seconde basse, qui ne laissait qu'un étroit passage à travers le +chenal -- basse sur laquelle plus d'un navire avait déjà touché en +venant au mouillage, que son pilote fût ou non le complice des +Vityliens. + +Ceux-ci n'avaient donc plus à compter sur les chances d'un +naufrage, qui leur eût livré la sacolève sans défense. Avant +quelques minutes, elle serait ancrée dans le port. Pour s'en +emparer, il faudrait nécessairement la prendre à l'abordage. + +C'est ce qui fut résolu, après entente préalable de ces coquins, +c'est ce qui allait être mis en oeuvre au milieu d'une obscurité +très favorable à ce genre d'opération. + +«Aux canots!» dit le vieux Gozzo, dont les ordres n'étaient jamais +discutés, surtout quand il commandait le pillage. + +Une trentaine d'hommes vigoureux, les uns armés de pistolets, la +plupart brandissant poignards et haches, se jetèrent dans les +canots amarrés au quai, et s'avancèrent en nombre évidemment +supérieur à celui des hommes de la sacolève. + +À cet instant, un commandement fut fait à bord d'une voix brève. +La sacolève, après être sortie du chenal, se trouvait au milieu du +port. Ses drisses furent larguées, son ancre venait d'être +mouillée, et elle demeura immobile, après une dernière secousse +produite au rappel de sa chaîne. + +Les embarcations n'en étaient plus alors qu'à quelques brasses. +Même sans montrer une défiance exagérée, tout équipage, +connaissant la mauvaise réputation des gens de Vitylo, se fût +armé, afin d'être, le cas échéant, en état de défense. + +Ici, il n'en fut rien. Le capitaine de la sacolève, après le +mouillage, était repassé de l'avant à l'arrière, pendant que ses +hommes, sans se préoccuper de l'arrivée des canots, s'occupaient +tranquillement à ranger les voiles, afin de débarrasser le pont. + +Seulement, on aurait pu observer que ces voiles, ils ne les +serraient point, de manière qu'il n'y eût plus qu'à peser sur les +drisses pour se remettre en appareillage. + +Le premier canot accosta la sacolève par sa hanche de bâbord. Les +autres la heurtèrent presque aussitôt. Et, comme ses pavois +étaient peu élevés, les assaillants, poussant des cris de mort, +n'eurent qu'à les enjamber pour se trouver sur le pont. + +Les plus enragés se précipitèrent vers l'arrière. L'un deux saisit +un falot allumé, et il le porta à la figure du capitaine. + +Celui-ci, d'un mouvement de main, fit retomber son capuchon sur +ses épaules, et sa figure apparut en pleine lumière. + +«Eh! dit-il, les gens de Vitylo ne reconnaissent donc plus leur +compatriote Nicolas Starkos?» + +Le capitaine, en parlant ainsi, s'était tranquillement croisé les +bras. Un instant après, les canots, débordant à toute vitesse, +avaient regagné le fond du port. + + + + +II + +En face l'un de l'autre + + +Dix minutes plus tard, une légère embarcation, un gig, quittait la +sacolève et déposait au pied du môle, sans aucun compagnon, sans +aucune arme, cet homme devant lequel les Vityliens venaient de +battre si prestement en retraite. + +C'était le capitaine de la _Karysta_ -- ainsi se nommait le petit +bâtiment qui venait de mouiller dans le port. + +Cet homme, de moyenne taille, laissait voir un front haut et fier +sous son épais bonnet de marin. Dans ses yeux durs, un regard +fixe. Au-dessus de sa lèvre, des moustaches de Klephte, tendues +horizontalement, finissant en grosse touffe, non en pointe. Sa +poitrine était large, ses membres vigoureux. Ses cheveux noirs +tombaient en boucles sur ses épaules. S'il avait dépassé trente- +cinq ans, c'était à peine de quelques mois. Mais son teint hâlé +par les brises, la dureté de sa physionomie, un pli de son front, +creusé comme un sillon dans lequel rien d'honnête ne pouvait +germer, le faisaient paraître plus vieux que son âge. + +Quant au costume qu'il portait alors, ce n'était ni la veste, ni +le gilet, ni la fustanelle du Palikare. Son cafetan, à capuchon de +couleur brune, brodé de soutaches peu voyantes, son pantalon +verdâtre, à larges plis, perdu dans des bottes montantes, +rappelaient plutôt l'habillement du marin des côtes barbaresques. + +Et cependant, Nicolas Starkos était bien Grec de naissance et +originaire de ce port de Vitylo. C'était là qu'il avait passé les +premières années de sa jeunesse. Enfant et adolescent, c'était +entre ces roches qu'il avait fait l'apprentissage de la vie de +mer. C'était sur ces parages qu'il avait navigué au hasard des +courants et des vents. Pas une anse dont il n'eût vérifié le +brassiage et les accores. Pas un écueil, pas une banche, pas une +roche sous-marine, dont le relèvement lui fût inconnu. Pas un +détour du chenal, dont il ne fût capable de suivre, sans compas ni +pilote, les sinuosités multiples. Il est donc facile de comprendre +comment, en dépit des faux signaux de ses compatriotes, il avait +pu diriger la sacolève avec cette sûreté de main. D'ailleurs, il +savait combien les Vityliens étaient sujets à caution. Déjà il les +avait vus à l'oeuvre. Et peut-être, en somme, ne désapprouvait-il +pas leurs instincts de pillards, du moment qu'il n'avait point eu +à en souffrir personnellement. + +Mais, s'il les connaissait, Nicolas Starkos était également connu +d'eux. Après la mort de son père, qui fut l'une de ces milliers de +victimes de la cruauté des Turcs, sa mère, affamée de haine, +n'attendit plus que l'heure de se jeter dans le premier +soulèvement contre la tyrannie ottomane. Lui, à dix-huit ans, il +avait quitté le Magne pour courir les mers, et plus +particulièrement l'Archipel, se formant non seulement au métier de +marin, mais aussi au métier de pirate. À bord de quels navires +avait-il servi pendant cette période de son existence, quels chefs +de flibustiers ou de forbans l'eurent sous leurs ordres, sous quel +pavillon fit-il ses premières armes, quel sang répandit sa main, +le sang des ennemis de la Grèce ou le sang de ses défenseurs -- +celui-là même qui coulait dans ses veines -- nul que lui n'aurait +pu le dire. Plusieurs fois, cependant, on l'avait revu dans les +divers ports du golfe de Coron. Quelques-uns de ses compatriotes +avaient pu raconter ses hauts faits de piraterie, auxquels ils +s'étaient associés, navires de commerce attaqués et détruits, +riches cargaisons changées en parts de prise! Mais un certain +mystère entourait le nom de Nicolas Starkos. Toutefois, il était +si avantageusement connu dans les provinces du Magne que, devant +ce nom, tous s'inclinèrent. + +Ainsi s'explique la réception qui fut faite à cet homme par les +habitants de Vitylo, pourquoi il leur imposa rien que par sa +présence, comment tous abandonnèrent ce projet de piller la +sacolève, lorsqu'ils eurent reconnu celui qui la commandait. + +Dès que le capitaine de la _Karysta_ eut accosté le quai du port, +un peu en arrière du môle, hommes et femmes, accourus pour le +recevoir, se rangèrent respectueusement sur son passage. Lorsqu'il +débarqua, pas un cri ne fut proféré. Il semblait que Nicolas +Starkos eût assez de prestige pour commander le silence autour de +lui rien que par son aspect. On attendait qu'il parlât, et, s'il +ne parlait pas -- ce qui était possible -- nul ne se permettrait +de lui adresser la parole. + +Nicolas Starkos, après avoir commandé aux matelots de son gig de +retourner à bord, s'avança vers l'angle que le quai forme au fond +du port. Mais, à peine avait-il fait une vingtaine de pas dans +cette direction qu'il s'arrêta. Puis, avisant le vieux marin qui +le suivait, comme s'il eût attendu quelque ordre à exécuter: + +«Gozzo, dit-il, j'aurai besoin de dix hommes vigoureux pour +compléter mon équipage. + +-- Tu les auras, Nicolas Starkos», répondit Gozzo. Le capitaine de +la _Karysta_ en eût voulu cent qu'il les eût trouvés, à prendre au +choix, parmi cette population maritime. Et ces cent hommes, sans +demander où on les menait, à quel métier on les destinait, pour le +compte de qui ils allaient naviguer ou se battre, auraient suivi +leur compatriote, prêts à partager son sort, sachant bien que +d'une façon ou de l'autre ils y trouveraient leur compte. + +«Que ces dix hommes, dans une heure, soient à bord de la _Karysta_, +ajouta le capitaine. + +-- Ils y seront», répondit Gozzo. Nicolas Starkos, indiquant d'un +geste qu'il ne voulait point être accompagné, remonta le quai qui +s'arrondit à l'extrémité du môle, et s'enfonça dans une des +étroites rues du port. Le vieux Gozzo, respectant sa volonté, +revint vers ses compagnons, et ne s'occupa plus que de choisir les +dix hommes destinés à compléter l'équipage de la sacolève. +Cependant, Nicolas Starkos s'élevait peu à peu sur les pentes de +cette falaise abrupte qui supporte le bourg de Vitylo. À cette +hauteur, on n'entendait d'autre bruit que l'aboiement de chiens +féroces, presque aussi redoutables aux voyageurs que les chacals +et les loups, chiens aux formidables mâchoires, à large face de +dogue, que le bâton n'effraye guère. Quelques goélands +tourbillonnaient dans l'espace, à petits coups de leurs larges +ailes, en regagnant les trous du littoral. + +Bientôt, Nicolas Starkos eut dépassé les dernières maisons de +Vitylo. Il prit alors le rude sentier qui contourne l'acropole de +Kérapha. Après avoir longé les ruines d'une citadelle, qui fut +jadis élevée en cet endroit par Ville-Hardouin, au temps où les +Croisés occupaient divers points du Péloponnèse, il dut contourner +la base des vieilles tours, dont la falaise est encore couronnée. +Là, il s'arrêta un instant et se retourna. + +À l'horizon, en deçà du cap Gallo, le croissant de la lune allait +bientôt s'éteindre dans les eaux de la mer Ionienne. Quelques +rares étoiles scintillaient à travers d'étroites déchirures de +nuages, poussés par le vent frais du soir. Pendant les accalmies, +un silence absolu régnait autour de l'acropole. Deux ou trois +petites voiles, à peine visibles, sillonnaient la surface du +golfe, le traversant vers Coron ou le remontant vers Kalamata. +Sans le fanal, qui se balançait en tête de leur mât, peut-être +eût-il été impossible de les reconnaître. En contrebas, sept à +huit feux brillaient aussi sur divers points du rivage, doublés +par la tremblotante réverbération des eaux. Étaient-ce des feux de +barques de pêche, ou des feux d'habitations, allumés pour la nuit? +On n'aurait pu le dire. + +Nicolas Starkos parcourait, de son regard habitué aux ténèbres, +toute cette immensité. Il y a dans l'oeil du marin une puissance +de vision pénétrante, qui lui permet de voir là où d'autres ne +verraient pas. Mais, en ce moment, il semblait que les choses +extérieures ne fussent pas pour impressionner le capitaine de la +_Karysta_, accoutumé sans doute à de tout autres scènes. Non, +c'était en lui-même qu'il regardait. Cet air natal, qui est comme +l'haleine du pays, il le respirait presque inconsciemment. Et il +restait immobile, pensif, les bras croisés, tandis que sa tête, +rejetée hors du capuchon, ne remuait pas plus que si elle eût été +de pierre. + +Près d'un quart d'heure se passa ainsi. Nicolas Starkos n'avait +cessé d'observer cet occident que délimitait un lointain horizon +de mer. Puis il fit quelques pas en remontant obliquement la +falaise. Ce n'était point au hasard qu'il allait de la sorte. Une +secrète pensée le conduisait; mais on eût dit que ses yeux +évitaient encore de voir ce qu'ils étaient venus chercher sur les +hauteurs de Vitylo. + +D'ailleurs, rien de désolé comme cette côte, depuis le cap Matapan +jusqu'à l'extrême cul-de-sac du golfe. Il n'y poussait ni +orangers, citronniers, églantiers, lauriers-roses, jasmins de +l'Argolide, figuiers, arbousiers, mûriers, ni rien de ce qui fait +de certaines parties de la Grèce une riche et verdoyante campagne. +Pas un chêne-vert, pas un platane, pas un grenadier, tranchant sur +le sombre rideau des cyprès et des cèdres. Partout des roches +qu'un prochain éboulement de ces terrains volcaniques pourra bien +précipiter dans les eaux du golfe. Partout une sorte d'âpreté +farouche sur cette terre du Magne, insuffisante nourricière de sa +population. À peine quelques pins décharnés, grimaçants, +fantasques, dont on a épuisé la résine, auxquels manque la sève, +montrant les profondes blessures de leurs troncs. Çà et là, de +maigres cactus, véritables chardons épineux, dont les feuilles +ressemblent à de petits hérissons à demi pelés. Nulle part, enfin, +ni aux arbustes rabougris, ni au sol, formé de plus de gravier que +d'humus, de quoi nourrir ces chèvres que leur sobriété rend peu +difficiles, cependant. + +Après avoir fait une vingtaine de pas, Nicolas Starkos s'arrêta de +nouveau. Puis, il se retourna vers le nord-est, là où la crête +éloignée du Taygète traçait son profil sur le fond moins obscur du +ciel. Une ou deux étoiles, qui se levaient à cette heure, y +reposaient encore, au ras de l'horizon, comme de gros vers +luisants. + +Nicolas Starkos était resté immobile. Il regardait une petite +maison basse, construite en bois qui occupait un renflement de la +falaise à une cinquantaine de pas. Modeste habitation, isolée au- +dessus du village, à laquelle on n'arrivait que par d'abrupts +sentiers, bâtie au milieu d'un enclos de quelques arbres à demi +dépouillés, entouré d'une haie d'épines. Cette demeure, on la +sentait abandonnée depuis longtemps. La haie, en mauvais état, ici +touffue, là trouée, ne lui faisait plus une barrière suffisante +pour la protéger. Les chiens errants, les chacals, qui visitent +quelquefois la région, avaient plus d'une fois ravagé ce petit +coin du sol maniote. Mauvaises herbes et broussailles, c'était +l'apport de la nature en ce lieu désert, depuis que la main de +l'homme ne s'y exerçait plus. + +Et pourquoi cet abandon? C'est que le possesseur de ce morceau de +terre était mort depuis bien des années. C'est que sa veuve, +Andronika Starkos, avait quitté le pays pour aller prendre rang +parmi ces vaillantes femmes qui marquèrent dans la guerre de +l'Indépendance. C'est que le fils, depuis son départ, n'avait +jamais remis le pied dans la maison paternelle. + +Là, pourtant, était né Nicolas Starkos. Là se passèrent les +premières années de son enfance. Son père, après une longue et +honnête vie de marin, s'était retiré dans cet asile, mais il se +tenait à l'écart de cette population de Vitylo, dont les excès lui +faisaient horreur. Plus instruit, d'ailleurs, et avec un peu plus +d'aisance que les gens du port, il avait pu se faire une existence +à part entre sa femme et son enfant. Il vivait ainsi au fond de +cette retraite, ignoré et tranquille, lorsque, un jour, dans un +mouvement de colère, il tenta de résister à l'oppression et paya +de sa vie sa résistance. On ne pouvait échapper aux agents turcs, +même aux extrêmes confins de la péninsule! + +Le père n'étant plus là pour diriger son fils, la mère fut +impuissante à le contenir. Nicolas Starkos déserta la maison pour +aller courir les mers, mettant au service de la piraterie et des +pirates ces merveilleux instincts de marin qu'il tenait de son +origine. + +Depuis dix ans, la maison avait donc été abandonnée par le fils, +depuis six ans par la mère. On disait dans le pays, cependant, +qu'Andronika y était quelquefois revenue. On avait cru, du moins, +l'apercevoir, mais à de rares intervalles et pour de courts +instants, sans qu'elle eût communiqué avec aucun des habitants de +Vitylo. + +Quant à Nicolas Starkos, jamais avant ce jour, bien qu'il eût été +ramené une ou deux fois au Magne par le hasard de ses excursions, +il n'avait manifesté l'intention de revoir cette modeste +habitation de la falaise. Jamais une demande de sa part sur l'état +d'abandon où elle se trouvait. Jamais une allusion à sa mère, pour +savoir si elle revenait parfois à la demeure déserte. Mais à +travers les terribles événements qui ensanglantaient alors la +Grèce, peut-être le nom d'Andronika était-il arrivé jusqu'à lui -- +nom qui aurait dû pénétrer comme un remords dans sa conscience, si +sa conscience n'eût été impénétrable. + +Et cependant, ce jour-là, si Nicolas Starkos avait relâché au port +de Vitylo, ce n'était pas uniquement pour renforcer de dix hommes +l'équipage de la sacolève. Un désir -- plus qu'un désir -- un +impérieux instinct, dont il ne se rendait peut-être pas bien +compte, l'y avait poussé. Il s'était senti pris du besoin de +revoir, une dernière fois sans doute, la maison paternelle, de +toucher encore du pied ce sol sur lequel s'étaient exercés ses +premiers pas, de respirer l'air enfermé entre ces murs où s'était +exhalée sa première haleine, où il avait bégayé les premiers mots +de l'enfant. Oui! voilà pourquoi il venait de remonter les rudes +sentiers de cette falaise, pourquoi il se trouvait, à cette heure, +devant la barrière du petit enclos. + +Là, il eut comme un mouvement d'hésitation. Il n'est de coeur si +endurci, qui ne se serre en présence de certains retours du passé. +On n'est pas né quelque part pour ne rien sentir devant la place +où vous a bercé la main d'une mère. Les fibres de l'être ne +peuvent s'user à ce point que pas une seule ne vibre encore, +lorsqu'un de ces souvenirs la touche. + +Il en fut ainsi de Nicolas Starkos, arrêté sur le seuil de la +maison abandonnée, aussi sombre, aussi silencieuse, aussi morte à +l'intérieur qu'à l'extérieur. + +«Entrons!... Oui!... entrons!» + +Ce furent les premiers mots que prononça Nicolas Starkos. Encore +ne fit-il que les murmurer, comme s'il eût eu la crainte d'être +entendu et d'évoquer quelque apparition du passé. + +Entrer dans cet enclos, quoi de plus facile! La barrière était +disjointe, les montants gisaient sur le sol. Il n'y avait même pas +une porte à ouvrir, un barreau à repousser. + +Nicolas Starkos entra. Il s'arrêta devant l'habitation, dont les +auvents, à demi pourris par la pluie, ne tenaient plus qu'à des +bouts de ferrures rouillées et rongées. + +À ce moment, une hulotte fit entendre un cri et s'envola d'une +touffe de lentisques, qui obstruait le seuil de la porte. + +Là, Nicolas Starkos hésita encore. Il était bien résolu, +cependant, à revoir jusqu'à la dernière chambre de l'habitation. +Mais il fut sourdement fâché de ce qui se passait en lui, +d'éprouver comme une sorte de remords. S'il se sentait ému, il se +sentait irrité aussi. Il semblait que de ce toit paternel, allait +s'échapper comme une protestation contre lui, comme une +malédiction dernière! + +Aussi, avant de pénétrer dans cette maison, il voulut en faire le +tour. La nuit était sombre. Personne ne le voyait, et «il ne se +voyait pas lui-même!» En plein jour, peut-être ne fût-il pas venu! +En pleine nuit, il se sentait plus d'audace à braver ses +souvenirs. + +Le voilà donc, marchant d'un pas furtif, pareil à un malfaiteur +qui chercherait à reconnaître les abords d'une habitation dans +laquelle il va porter la ruine, longeant les murs lézardés aux +angles, tournant les coins dont l'arête effritée disparaissait +sous les mousses, tâtant de la main ces pierres ébranlées, comme +pour voir s'il restait encore un peu de vie dans ce cadavre de +maison, écoutant, enfin, si le coeur lui battait encore! Par +derrière, l'enclos était plus obscur. Les obliques lueurs du +croissant lunaire, qui disparaissait alors, n'auraient pu y +arriver. + +Nicolas Starkos avait lentement fait le tour. La sombre demeure +gardait une sorte de silence inquiétant. On l'eût dite hantée ou +visionnée. Il revint vers la façade orientée à l'ouest. Puis, il +s'approcha de la porte, pour la repousser si elle ne tenait que +par un loquet, pour la forcer si le pêne s'engageait encore dans +la gâche de la serrure. + +Mais alors le sang lui monta aux yeux. Il vit «rouge» comme on +dit, mais rouge de feu. Cette maison, qu'il voulait visiter encore +une fois, il n'osait plus y entrer. Il lui semblait que son père, +sa mère, allaient apparaître sur le seuil, les bras étendus, le +maudissant, lui, le mauvais fils, le mauvais citoyen, traître à la +famille, traître à la patrie! + +À ce moment, la porte s'ouvrit avec lenteur. Une femme parut sur +le seuil. Elle était vêtue du costume maniote -- un jupon de +cotonnade noire à petite bordure rouge, une camisole de couleur +sombre, serrée à la taille, sur sa tête un large bonnet brunâtre, +enroulé d'un foulard aux couleurs du drapeau grec. + +Cette femme avait une figure énergique, avec de grands yeux noirs +d'une vivacité un peu sauvage, un teint hâlé comme celui des +pêcheuses du littoral. Sa taille était haute, droite, bien qu'elle +fût âgée de plus de soixante ans. + +C'était Andronika Starkos. La mère et le fils, séparés depuis si +longtemps de corps et d'âme, se trouvaient alors face à face. + +Nicolas Starkos ne s'attendait pas à se voir en présence de sa +mère... Il fut épouvanté par cette apparition. + +Andronika, le bras tendu vers son fils, lui interdisant l'accès de +sa maison, ne dit que ces mots d'une voix qui les rendait +terribles, venant d'elle: + +«Jamais Nicolas Starkos ne remettra le pied dans la maison du +père!... Jamais!» + +Et le fils, courbé sous cette injonction, recula peu à peu. Celle +qui l'avait porté dans ses entrailles le chassait maintenant comme +on chasse un traître. Alors il voulut faire un pas en avant... Un +geste plus énergique encore, un geste de malédiction, l'arrêta. + +Nicolas Starkos se rejeta en arrière. Puis, il s'échappa de +l'enclos, il reprit le sentier de la falaise, il descendit à +grands pas, sans se retourner, comme si une main invisible l'eût +poussé par les épaules. + +Andronika, immobile sur le seuil de sa maison, le vit disparaître +au milieu de la nuit. + +Dix minutes après, Nicolas Starkos, ne laissant rien voir de son +émotion, redevenu maître de lui-même, atteignait le port où il +hélait son gig et s'y embarquait. Les dix hommes choisis par Gozzo +se trouvaient déjà à bord de la sacolève. + +Sans prononcer un seul mot, Nicolas Starkos monta sur le pont de +la _Karysta_, et, d'un signe, il donna l'ordre d'appareiller. + +La manoeuvre fut rapidement faite. Il n'y eut qu'à hisser les +voiles disposées pour un prompt départ. Le vent de terre, qui +venait de se lever, rendait facile la sortie du port. + +Cinq minutes plus tard, la _Karysta_ franchissait les passes, +sûrement, silencieusement, sans qu'un seul cri eût été poussé par +les hommes du bord ni par les gens de Vitylo. + +Mais la sacolève n'était pas à un mille au large, qu'une flamme +illuminait la crête de la falaise. + +C'était l'habitation d'Andronika Starkos qui brûlait jusque dans +ses fondations. La main de la mère avait allumé cet incendie. Elle +ne voulait pas qu'il restât un seul vestige de la maison où son +fils était né. + +Pendant trois milles encore, le capitaine ne put détacher son +regard de ce feu qui brillait sur la terre du Magne, et il le +suivit dans l'ombre jusqu'à son dernier éclat. + +Andronika l'avait dit: + +«Jamais Nicolas Starkos ne remettrait le pied dans la maison du +père!... Jamais!» + + + + +III + +Grecs contre Turcs + + +Dans les temps préhistoriques, alors que l'écorce solide du globe +se moulait peu à peu sous l'action des forces intérieures, +neptuniennes ou plutoniennes, la Grèce dut sa naissance à un +cataclysme qui repoussa ce bout de terre au-dessus du niveau des +eaux, tandis qu'il engloutissait dans l'Archipel toute une partie +du continent, dont il ne reste plus que les sommets sous formes +d'îles. La Grèce est, en effet, sur la ligne volcanique qui va de +Chypre à la Toscane.[1] + +Il semble que les Hellènes tiennent du sol instable de leur pays +l'instinct de cette agitation physique et morale, qui peut les +porter dans les choses héroïques jusqu'aux plus grands excès. Il +n'en est pas moins vrai que c'est grâce à leurs qualités +naturelles, un courage indomptable, le sentiment du patriotisme, +l'amour de la liberté, qu'ils sont parvenus à faire un État +indépendant de ces provinces courbées, depuis tant de siècles, +sous la domination ottomane. + +Pélasgique dans les temps les plus reculés, c'est-à-dire peuplée +de tribus de l'Asie; hellénique, du XVIe au XIVe siècle avant l'ère +chrétienne, avec l'apparition des Hellènes, dont une tribu, les +Graïes, devait lui donner son nom, dans ces temps presque +mythologiques des Argonautes, des Héraclides et de la guerre de +Troie; bien grecque enfin, depuis Lycurgue, avec Miltiade, +Thémistocle, Aristide, Léonidas, Eschyle, Sophocle, Aristophane, +Hérodote, Thucydide, Pythagore, Socrate, Platon, Aristote, +Hippocrate, Phidias, Périclès, Alcibiade, Pélopidas, Épaminondas, +Démosthène; puis, macédonienne avec Philippe et Alexandre, la +Grèce finit par devenir province romaine sous le nom d'Achaïe, +cent quarante-six ans avant J.-C. et pour une période de quatre +siècles. + +Depuis cette époque, successivement envahi par les Visigoths, les +Vandales, les Ostrogoths, les Bulgares, les Slaves, les Arabes, +les Normands, les Siciliens, conquis par les Croisés au +commencement du treizième siècle, partagé en un grand nombre de +fiefs au quinzième, ce pays, si éprouvé dans l'ancienne et la +nouvelle ère, retomba au dernier rang entre les mains des Turcs et +sous la domination musulmane. + +Pendant près de deux cents ans, on peut dire que la vie politique +de la Grèce fut absolument éteinte. Le despotisme des +fonctionnaires ottomans, qui y représentaient l'autorité, passait +toutes limites. Les Grecs n'étaient ni des annexés, ni des +conquis, pas même des vaincus: c'étaient des esclaves, tenus sous +le bâton du pacha, avec l'iman ou prêtre à sa droite, le djellah +ou bourreau à sa gauche. + +Mais toute existence n'avait pas encore abandonné ce pays qui se +mourait. Aussi, allait-il de nouveau palpiter sous l'excès de la +douleur. Les Monténégrins de l'Épire, en 1766, les Maniotes, en +1769, les Souliotes d'Albanie, se soulevèrent enfin, et +proclamèrent leur indépendance; mais, en 1804, toute cette +tentative de rébellion fut définitivement comprimée par Ali de +Tébelen, pacha de Janina. + +Il n'était que temps d'intervenir, alors, si les puissances +européennes ne voulaient pas assister au total anéantissement de +la Grèce. En effet, réduite à ses seules forces, elle ne pouvait +que mourir en essayant de recouvrer son indépendance. + +En 1821, Ali de Tébelen, révolté à son tour contre le sultan +Mahmoud, venait d'appeler les Grecs à son aide, en leur promettant +la liberté. Ils se soulevèrent en masse. Les Philhellènes +accoururent à leur secours de tous les points de l'Europe. Ce +furent des Italiens, des Polonais, des Allemands, mais surtout des +Français, qui se rangèrent contre les oppresseurs. Les noms de +Guys de Sainte-Hélène, de Gaillard, de Chauvassaigne, des +capitaines Baleste et Jourdain, du colonel Fabvier, du chef +d'escadron Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, du général Maison, +auxquels il convient d'ajouter ceux de trois Anglais, lord +Cochrane, lord Byron, le colonel Hastings, ont laissé un souvenir +impérissable dans ce pays pour lequel ils venaient se battre et +mourir. + +À ces noms, illustrés par tout ce que le dévouement à la cause des +opprimés peut engendrer de plus héroïque, la Grèce allait répondre +par des noms pris dans ses plus hautes familles, trois Hydriotes, +Tombasis, Tsamados, Miaoulis, puis Colocotroni, Marco Botsaris, +Maurocordato, Mauromichalis, Constantin Canaris, Negris, +Constantin et Démétrius Hypsilantis, Ulysse et tant d'autres. Dès +le début, le soulèvement se changea en une guerre à mort, dent +pour dent, oeil pour oeil, qui provoqua les plus horribles +représailles de part et d'autre. + +En 1821, les Souliotes et le Magne se soulevèrent. À Patras, +l'évêque Germanos, la croix en main, pousse le premier cri. La +Morée, la Moldavie, l'Archipel, se rangent sous l'étendard de +l'indépendance. Les Hellènes, victorieux sur mer, parviennent à +s'emparer de Tripolitza. À ces premiers succès des Grecs, les +Turcs répondent par le massacre de leurs compatriotes qui se +trouvaient à Constantinople. + +En 1822, Ali de Tébelen, assiégé dans sa forteresse de Janina, est +lâchement assassiné au milieu d'une conférence que lui avait +proposée le général turc Kourschid. Peu de temps après, +Maurocordato et les Philhellènes sont écrasés à la bataille +d'Arta; mais ils reprennent l'avantage au premier siège de +Missolonghi, que l'armée d'Omer-Vrione est obligée de lever, non +sans des pertes considérables. + +En 1823, les puissances étrangères commencent à intervenir plus +efficacement. Elles proposent au sultan une médiation. Le sultan +refuse, et, pour appuyer son refus, débarque dix mille soldats +asiatiques dans l'Eubée. Puis, il donne le commandement en chef de +l'armée turque à son vassal Méhémet-Ali, pacha d'Égypte. Ce fut +dans les luttes de cette année-là que succomba Marco Botsaris, ce +patriote dont on a pu dire: Il vécut comme Aristide et mourut +comme Léonidas. + +En 1824, époque de grands revers pour la cause de l'Indépendance, +lord Byron avait débarqué, le 24 janvier, à Missolonghi, et, le +jour de Pâques, il mourait devant Lépante, sans avoir rien vu +s'accomplir de son rêve. Les Ipsariotes étaient massacrés par les +Turcs, et la ville de Candie, en Crète, se rendait aux soldats de +Méhémet-Ali. Seuls, les succès maritimes purent consoler les Grecs +de tant de désastres. + +En 1825, c'est Ibrahim-Pacha, fils de Méhémet-Ali, qui débarque à +Modon, en Morée, avec onze mille hommes. Il s'empare de Navarin et +bat Colocotroni à Tripolitza. Ce fut alors que le gouvernement +hellénique confia un corps de troupes régulières à deux Français, +Fabvier et Regnaud de Saint-Jean-d'Angély; mais, avant que ces +troupes eussent été mises en état de lui résister, Ibrahim +dévastait la Messénie et le Magne. Et s'il abandonna ses +opérations, c'est qu'il voulut aller prendre part au second siège +de Missolonghi, dont le général Kioutagi ne parvenait pas à +s'emparer, bien que le sultan lui eût dit: Ou Missolonghi ou ta +tête! + +En 1826, le 5 janvier, après avoir brûlé Pyrgos, Ibrahim arrivait +devant Missolonghi. Pendant trois jours, du 25 au 28, il jeta sur +la ville huit mille bombes et boulets, sans pouvoir y entrer, même +après un triple assaut, et bien qu'il n'eût affaire qu'à deux +mille cinq cents combattants, déjà affaiblis par la famine. +Cependant il devait réussir, surtout lorsque Miaoulis et son +escadre, qui apportaient des secours aux assiégés, eurent été +repoussés. Le 23 avril, après un siège qui avait coûté la vie à +dix-neuf cents de ses défenseurs, Missolonghi tombait au pouvoir +d'Ibrahim, et ses soldats massacrèrent hommes, femmes, enfants, +presque tout ce qui survivait des neuf mille habitants de la +ville. En cette même année, les Turcs, amenés par Kioutagi, après +avoir ravagé la Phocide et la Béotie, arrivaient à Thèbes, le 10 +juillet, entraient en Attique, investissaient Athènes, s'y +établissaient et faisaient le siège de l'Acropole, défendue par +quinze cents Grecs. Au secours de cette citadelle, la clé de la +Grèce, le nouveau gouvernement envoya Caraïskakis, l'un des +combattants de Missolonghi, et le colonel Fabvier avec son corps +de réguliers. La bataille qu'ils livrèrent à Chaïdari fut perdue, +et Kioutagi put continuer le siège de l'Acropole. Pendant ce +temps, Caraïskakis s'engageait à travers les défilés du Parnasse, +battait les Turcs à Arachova, le 5 décembre, et, sur le champ de +bataille, il élevait un trophée de trois cents têtes coupées. La +Grèce du Nord était redevenue libre presque tout entière. + +Malheureusement, à la faveur de ces luttes, l'Archipel était livré +aux incursions des plus redoutables forbans, qui eussent jamais +désolé ces mers. Et parmi eux, on citait, comme l'un des plus +sanguinaires, le plus hardi peut-être, ce pirate Sacratif, dont le +nom seul était une épouvante dans toutes les Échelles du Levant. + +Cependant, sept mois avant l'époque à laquelle débute cette +histoire, les Turcs avaient été obligés de se réfugier dans +quelques-unes des places fortes de la Grèce septentrionale. Au +mois de février 1827, les Grecs avaient reconquis leur +indépendance depuis le golfe d'Ambracie jusqu'aux confins de +l'Attique. Le pavillon turc ne flottait plus qu'à Missolonghi, à +Vonitsa, à Naupacte. Le 31 mars, sous l'influence de lord +Cochrane, les Grecs du Nord et les Grecs du Péloponnèse, renonçant +à leurs luttes intestines, allaient réunir les représentants de la +nation en une assemblée unique à Trézène, et concentrer les +pouvoirs en une seule main, celle d'un étranger, un diplomate +russe, grec de naissance, Capo d'Istria, originaire de Corfou. + +Mais Athènes était aux mains des Turcs. Sa citadelle avait +capitulé, le 5 juin. La Grèce du Nord fut alors contrainte de +faire sa complète soumission. Le 6 juillet, il est vrai, la +France, l'Angleterre, la Russie et l'Autriche signaient une +convention qui, tout en admettant la suzeraineté de la Porte, +reconnaissait l'existence d'une nation grecque. En outre, par un +article secret, les puissances signataires s'engageaient à s'unir +contre le sultan, s'il refusait d'accepter un arrangement +pacifique. + +Tels sont les faits généraux de cette sanglante guerre, que le +lecteur doit se remettre en mémoire, car ils se rattachent très +directement à ce qui va suivre. + +Voici maintenant quels sont les faits particuliers auxquels sont +plus directement liés les personnages déjà connus et ceux à +connaître de cette dramatique histoire. + +Parmi les premiers, il faut d'abord citer Andronika, la veuve du +patriote Starkos. + +Cette lutte, pour conquérir l'indépendance de leur pays, n'avait +pas seulement enfanté des héros, mais aussi d'héroïques femmes, +dont le nom est glorieusement mêlé aux événements de cette époque. + +Ainsi voit-on apparaître le nom de Bobolina, née dans une petite +île, à l'entrée du golfe de Nauplie. En 1812, son mari est fait +prisonnier, emmené à Constantinople, empalé par ordre du sultan. +Le premier cri de la guerre de l'indépendance est jeté. Bobolina, +en 1821, sur ses propres ressources, arme trois navires, et, ainsi +que le raconte M. H. Belle, d'après le récit d'un vieux Klephte, +après avoir arboré son pavillon, qui porte ces mots des femmes +spartiates: «Ou dessus ou dessous», elle fait la course jusqu'au +littoral de l'Asie Mineure, capturant et brûlant les navires turcs +avec l'intrépidité d'un Tsamados ou d'un Canaris; puis, après +avoir généreusement abandonné la propriété de ses navires au +nouveau gouvernement, elle assiste au siège de Tripolitza, +organise autour de Nauplie un blocus qui dure quatorze mois, et +oblige enfin la citadelle à se rendre. Cette femme, dont toute la +vie est une légende, devait finir par tomber sous le poignard de +son frère pour une simple affaire de famille. + +Une autre grande figure doit être placée au même rang que cette +vaillante Hydriote. Toujours mêmes faits amenant mêmes +conséquences. Un ordre du sultan fait étrangler à Constantinople +le père de Modena Mavroeinis, femme dont la beauté égalait la +naissance. Modena se jette aussitôt dans l'insurrection, appelle à +la révolte les habitants de Mycone, arme des bâtiments qu'elle +monte, organise des compagnies de guérillas qu'elle dirige, arrête +l'armée de Sémil-Pacha au fond des étroites gorges du Pélion, et +marque brillamment jusqu'à la fin de la guerre, en harcelant les +Turcs dans les défilés des montagnes de la Phthiotide. + +Il faut encore nommer Kaïdos, détruisant par la mine les murs de +Vilia, et se battant avec un courage indomptable au monastère +Sainte-Vénérande; Moskos, sa mère, luttant aux côtés de son époux, +et écrasant les Turcs sous des quartiers de roche; Despo, qui pour +ne pas tomber aux mains des musulmans, se fit sauter avec ses +filles, ses belles-filles et ses petits-fils. Et les femmes +souliotes, et celles qui protégèrent le nouveau gouvernement, +installé à Salamine, en lui prenant la flottille qu'elles +commandaient, et cette Constance Zacharias, qui, après avoir donné +le signal du soulèvement dans les plaines de Laconie, se jeta sur +Léondari à la tête de cinq cents paysans, et tant d'autres, enfin, +dont le sang généreux ne fut point épargné dans cette guerre, +pendant laquelle on put voir de quoi étaient capables les +descendantes des Hellènes! + +Ainsi avait fait la veuve de Starkos. Ainsi, sous le seul nom +d'Andronika -- n'ayant plus voulu de celui que déshonorait son +fils -- se laissa-t-elle emporter dans le mouvement par un +irrésistible instinct de représailles autant que par amour de +l'indépendance. Comme Bobolina, veuve d'un époux supplicié pour +avoir tenté de défendre son pays, comme Modena, comme Zacharias, +si elle ne put à ses frais armer des navires ou lever des +compagnies de volontaires, du moins paya-t-elle de sa personne au +milieu des grands drames de cette insurrection. + +Dès 1821, Andronika se joignit à ceux des Maniotes que +Colocotroni, condamné à mort et réfugié dans les îles Ioniennes, +appela à lui, lorsque, le 18 janvier de cette année, il débarqua à +Scardamoula. Elle fut de cette première bataille rangée, livrée en +Thessalie lorsque Colocotroni attaqua les habitants de Phanari, et +ceux de Caritène, réunis aux Turcs sur les bords de la Rhouphia. +Elle fut aussi de cette bataille de Valtetsio, du 17 mai, qui +amena la déroute de l'armée de Moustapha-bey. Plus +particulièrement encore, elle se distingua à ce siège de +Tripolitza, où les Spartiates traitaient les Turcs de «lâches +Persans», où les Turcs traitaient les Grecs de «faibles lièvres de +Laconie»! Mais, cette fois, les lièvres eurent le dessus. Le 5 +octobre, la capitale du Péloponnèse, n'ayant pu être débloquée par +la flotte turque, dut capituler, et, malgré la convention, fut +mise à feu et à sang, pendant trois jours -- ce qui coûta la vie, +au dedans comme au dehors, à dix mille Ottomans de tout âge et de +tout sexe. + +L'année suivante, le 4 mars, ce fut pendant un combat naval +qu'Andronika, embarquée sous les ordres de l'amiral Miaoulis, vit +les vaisseaux turcs s'enfuir, après une lutte de cinq heures, et +chercher un refuge au port de Zante. Mais, sur un de ces +vaisseaux, elle avait reconnu son fils, qui pilotait l'escadre +ottomane à travers le golfe de Patras!... Ce jour-là, sous le coup +de cette honte, elle s'élança au plus fort de la mêlée pour y +chercher la mort... La mort ne voulut pas d'elle. + +Et pourtant, Nicolas Starkos devait aller plus loin encore dans +cette voie criminelle! Quelques semaines plus tard, ne se +joignait-il pas à Kari-Ali qui bombardait la ville de Scio dans +l'île de ce nom? N'avait-il pas sa part de ces épouvantables +massacres, où périrent vingt-trois mille chrétiens, sans compter +quarante-sept mille qui furent vendus comme esclaves sur les +marchés de Smyrne? Et l'un des bâtiments qui transporta une partie +de ces malheureux aux côtes barbaresques, n'était-il pas commandé +par le fils même d'Andronika -- un Grec qui vendait ses frères! + +Pendant la période suivante, dans laquelle les Hellènes allaient +avoir à résister aux armées combinées des Turcs et des Égyptiens, +Andronika ne cessa pas un instant d'imiter ces héroïques femmes, +dont les noms ont été cités plus haut. + +Lamentable époque, surtout pour la Morée. Ibrahim venait d'y +lancer ses farouches Arabes, plus féroces que les Ottomans. +Andronika était de ces quatre mille combattants que Colocotroni, +nommé commandant en chef des troupes du Péloponnèse, avait +seulement pu réunir autour de lui. Mais Ibrahim, après avoir +débarqué onze mille hommes sur la côte messénienne, s'était +d'abord occupé de débloquer Coron et Patras; puis, il s'était +emparé de Navarin, dont la citadelle devait lui assurer une base +d'opérations, et le port lui donner un abri sûr pour sa flotte. +Ensuite ce fut Argos qu'il incendia, Tripolitza dont il prit +possession -- ce qui lui permit, jusqu'à l'hiver, d'exercer ses +ravages à travers les provinces avoisinantes. Plus +particulièrement, la Messénie subit ces horribles dévastations. +Aussi Andronika dut-elle souvent fuir jusqu'au fond du Magne pour +ne pas tomber entre les mains des Arabes. Cependant, elle ne +songeait pas à prendre du repos. Peut-on reposer sur une terre +opprimée? On la retrouve dans les campagnes de 1825 et de 1826, au +combat des défilés de Verga, après lequel Ibrahim recula sur +Polyaravos, où les Maniotes du Nord parvinrent à le repousser +encore. Puis, elle se joignit aux réguliers du colonel Fabvier, +pendant la bataille de Chaidari, au mois de juillet 1826. Là, +grièvement blessée, elle ne dut qu'au courage d'un jeune Français, +engagé sous le drapeau des Philhellènes, d'échapper aux +impitoyables soldats de Kioutagi. + +Pendant plusieurs mois, la vie d'Andronika fut en péril. Sa +constitution robuste la sauva; mais l'année 1826 se termina, sans +qu'elle eût retrouvé assez de force pour reprendre part à la +lutte. + +Ce fut dans ces circonstances qu'au mois d'août 1827, elle revint +dans les provinces du Magne. Elle voulait revoir sa maison de +Vitylo. Un singulier hasard y ramenait son fils le même jour... On +sait le résultat de la rencontre d'Andronika avec Nicolas Starkos, +et comment ce fut une suprême malédiction qu'elle lui jeta du +seuil de la maison paternelle. + +Et maintenant, n'ayant plus rien qui la retînt au sol natal, +Andronika allait continuer à combattre tant que la Grèce n'aurait +pas recouvré son indépendance. + +Les choses en étaient donc à ce point, le 10 mars 1827, au moment +où la veuve de Starkos reprenait les routes du Magne pour +rejoindre les Grecs du Péloponnèse, qui, pied à pied, disputaient +leur territoire aux soldats d'Ibrahim. + + + + +IV + +Triste maison d'un riche + + +Pendant que la _Karysta_ se dirigeait vers le nord pour une +destination connue seulement de son capitaine, il se passait à +Corfou un fait qui, pour être d'ordre privé, n'en devait pas moins +attirer l'attention publique sur les principaux personnages de +cette histoire. + +On sait que, depuis 1815, par suite des traités qui portent cette +date, le groupe des îles Ioniennes avait été placé sous le +protectorat de l'Angleterre, après avoir accepté celui de la +France jusqu'en 1814.[2] + +De tout ce groupe qui comprend Cérigo, Zante, Ithaque, Céphalonie, +Leucade, Paxos et Corfou, cette dernière île, la plus +septentrionale, est aussi la plus importante. C'est l'ancienne +Corcyre. Or, une île qui eut pour roi Alcinoüs, l'hôte généreux de +Jason et de Médée, qui, plus tard, accueillit le sage Ulysse, +après la guerre de Troie, a bien droit à tenir une place +considérable dans l'histoire ancienne. Après avoir été en lutte +avec les Francs, les Bulgares, les Sarrasins, les Napolitains, +ravagée au seizième siècle par Barberousse, protégée au dix- +huitième par le comte de Schulembourg, et, à la fin du premier +empire, défendue par le général Donzelot, elle était alors la +résidence d'un Haut Commissaire anglais. + +À cette époque, ce Haut Commissaire était sir Frederik Adam, +gouverneur des îles Ioniennes. En vue des éventualités que pouvait +provoquer la lutte des Grecs contre les Turcs, il avait toujours +sous la main quelques frégates destinées à faire la police de ces +mers. Et il ne fallait pas moins que des bâtiments de haut bord +pour maintenir l'ordre dans cet archipel, livré aux Grecs, aux +Turcs, aux porteurs de lettres de marque, sans parler des pirates, +n'ayant d'autre commission que celle qu'ils s'arrogeaient de +piller à leur convenance les navires de toute nationalité. + +On rencontrait alors à Corfou un certain nombre d'étrangers, et, +plus particulièrement, de ceux qui avaient été attirés, depuis +trois ou quatre ans, par les diverses phases de la guerre de +l'Indépendance. C'était de Corfou que les uns s'embarquaient pour +aller rejoindre. C'était à Corfou que venaient s'installer les +autres, auxquels d'excessives fatigues imposaient un repos de +quelque temps. + +Parmi ces derniers, il convient de citer un jeune Français. +Passionné pour cette noble cause, depuis cinq ans, il avait pris +une part active et glorieuse aux principaux événements dont la +péninsule hellénique était le théâtre. + +Henry d'Albaret, lieutenant de vaisseau de la marine royale, un +des plus jeunes officiers de son grade, maintenant en congé +illimité, était venu se ranger, dès le début de la guerre, sous le +drapeau des Philhellènes français. Âgé de vingt-neuf ans, de +taille moyenne, d'une constitution robuste, qui le rendait propre +à supporter toutes les fatigues du métier de marin, ce jeune +officier, par la grâce de ses manières, la distinction de sa +personne, la franchise de son regard, le charme de sa physionomie, +la sûreté de ses relations, inspirait dès l'abord une sympathie +qu'une plus longue intimité ne pouvait qu'accroître. + +Henry d'Albaret appartenait à une riche famille, parisienne +d'origine. Il avait à peine connu sa mère. Son père était mort à +peu près à l'époque de sa majorité, c'est-à-dire deux ou trois ans +après sa sortie de l'école navale. Maître d'une assez belle +fortune, il n'avait point pensé que ce fût une raison d'abandonner +son métier de marin. Au contraire. Il continua donc à suivre cette +carrière -- l'une des plus belles qui soient au monde -- et il +était lieutenant de vaisseau quand le pavillon grec fut arboré en +face du croissant turc dans la Grèce du Nord et le Péloponnèse. + +Henry d'Albaret n'hésita pas. Comme tant d'autres braves jeunes +gens irrésistiblement entraînés par ce mouvement, il accompagna +les volontaires que des officiers français allaient guider +jusqu'aux confins de l'Europe orientale. Il fut de ces premiers +Philhellènes qui versèrent leur sang pour la cause de +l'indépendance. Dès l'année 1822, il se trouvait parmi ces +glorieux vaincus de Maurocordato, à la fameuse bataille d'Arta, +et, parmi les vainqueurs, au premier siège de Missolonghi. Il +était là, l'année suivante, quand succomba Marco Botsaris. Pendant +l'année 1824, il prit part, non sans éclat, à ces combats +maritimes qui vengèrent les Grecs des victoires de Méhémet-Ali. +Après la défaite de Tripolitza, en 1825, il commandait un parti de +réguliers sous les ordres du colonel Fabvier. En juillet 1826, il +se battait à Chaidari, où il sauvait la vie d'Andronika Starkos, +que foulaient aux pieds les chevaux de Kioutagi -- bataille +terrible dans laquelle les Philhellènes firent d'irréparables +pertes. + +Cependant, Henry d'Albaret ne voulut point abandonner son chef, +et, peu de temps après, il le rejoignit à Méthènes. + +À ce moment, l'Acropole d'Athènes était défendue par le commandant +Gouras, ayant quinze cents hommes sous ses ordres. Là, dans cette +citadelle, s'étaient réfugiés cinq cents femmes et enfants, qui +n'avaient pu fuir au moment où les Turcs s'emparaient de la ville. +Gouras avait des vivres pour un an, un matériel de quatorze canons +et de trois obusiers, mais les munitions allaient lui manquer. + +Fabvier résolut alors de ravitailler l'Acropole. Il demanda des +hommes de bonne volonté pour le seconder dans cet audacieux +projet. Cinq cent trente répondirent à son appel; parmi eux, +quarante Philhellènes; parmi ces quarante et à leur tête, Henry +d'Albaret. Chacun de ces hardis partisans se munit d'un sac de +poudre, et, sous les ordres de Fabvier, ils s'embarquèrent à +Méthènes. + +Le 13 décembre, ce petit corps débarque presque au pied de +l'Acropole. Un rayon de lune le signale. La fusillade des Turcs +l'accueille. Fabvier crie: «En avant!» Chaque homme, sans +abandonner son sac de poudre, qui peut le faire sauter d'un +instant à l'autre, franchit le fossé et pénètre dans la citadelle, +dont les portes sont ouvertes. Les assiégés repoussent +victorieusement les Turcs. Mais Fabvier est blessé, son second est +tué, Henry d'Albaret tombe, frappé d'une balle. Les réguliers et +leurs chefs étaient maintenant enfermés dans la citadelle avec +ceux qu'ils étaient venus secourir si hardiment et qui ne +voulaient plus les en laisser sortir. + +Là, le jeune officier, souffrant d'une blessure qui fort +heureusement n'était pas grave, dut partager les misères des +assiégés, réduits à quelques rations d'orge pour toute nourriture. +Six mois se passèrent, avant que la capitulation de l'Acropole, +consentie par Kioutagi, lui rendît la liberté. Ce fut seulement le +5 juin 1827 que Fabvier, ses volontaires et les assiégés purent +quitter la citadelle d'Athènes et s'embarquer sur des navires qui +les transportèrent à Salamine. + +Henry d'Albaret, très faible encore, ne voulut point s'arrêter +dans cette ville et il fit voile pour Corfou. Là, depuis deux +mois, il se refaisait de ses fatigues, en attendant l'heure +d'aller reprendre son poste au premier rang, lorsque le hasard +vint donner un nouveau mobile à sa vie, qui n'avait été +jusqu'alors que la vie d'un soldat. + +Il y avait à Corfou, à l'extrémité de la Strada Reale, une vieille +maison de peu d'apparence, moitié grecque, moitié italienne +d'aspect. Dans cette maison demeurait un personnage, qui se +montrait peu, mais dont on parlait beaucoup. C'était le banquier +Elizundo. Était-ce un sexagénaire ou un septuagénaire, on n'aurait +pu le dire. Depuis une vingtaine d'années, il habitait cette +sombre demeure, dont il ne sortait guère. Mais, s'il n'en sortait +pas, bien des gens de tous pays et de toute condition -- clients +assidus de son comptoir -- l'y venaient visiter. Très +certainement, il se faisait des affaires considérables dans cette +maison de banque, dont l'honorabilité était parfaite. Elizundo +passait, d'ailleurs, pour être extrêmement riche. Nul crédit, dans +les îles Ioniennes et jusque chez ses confrères dalmates de Zara +ou de Raguse, n'aurait pu rivaliser avec le sien. Une traite, +acceptée par lui, valait de l'or. Sans doute, il ne se livrait pas +imprudemment. Il paraissait même très serré en affaires. Les +références, il les lui fallait excellentes, les garanties, il les +voulait complètes; mais sa caisse semblait inépuisable. +Circonstance à noter, Elizundo faisait presque tout lui-même, +n'employant qu'un homme de sa maison, dont il sera parlé plus +tard, pour tenir les écritures sans importance. Il était à la fois +son propre caissier et son propre teneur de livres. Pas une traite +qui ne fût libellée, pas une lettre qui n'eût été écrite de sa +main. Aussi, jamais un commis du dehors ne s'était-il assis au +bureau du comptoir. Cela ne contribuait pas peu à assurer le +secret de ses affaires. + +Quelle était l'origine de ce banquier? On le disait Illyrien ou +Dalmate; mais, à cet égard, on ne savait rien de précis. Muet sur +son passé, muet sur son présent, il ne frayait point avec la +société corfiote. Lorsque le groupe avait été placé sous le +protectorat de la France, son existence était déjà ce qu'elle +était restée depuis qu'un gouverneur anglais exerçait son autorité +sur les îles Ioniennes. Sans doute, il ne fallait pas prendre à la +lettre ce qui se disait de sa fortune, que le bruit public +chiffrait par centaines de millions; mais il devait être, il était +très riche, bien que son train fût celui d'un homme modeste dans +ses besoins et ses goûts. + +Elizundo était veuf, il l'était même lorsqu'il vint s'établir à +Corfou avec une petite fille, alors âgée de deux ans. Maintenant, +cette petite fille, qui se nommait Hadjine, en avait vingt-deux, +et vivait dans cette demeure, toute aux soins du ménage. + +Partout, même en ces pays de l'Orient, où la beauté des femmes est +incontestée, Hadjine Elizundo eût passé pour remarquablement +belle, et cela malgré la gravité de sa physionomie un peu triste. +Comment en eût-il été autrement dans ce milieu où s'était écoulé +son jeune âge, sans une mère pour la guider, sans une compagne +avec laquelle elle pût échanger ses premières pensées de jeune +fille? Hadjine Elizundo était de taille moyenne mais élégante. Par +son origine grecque, qu'elle tenait de sa mère, elle rappelait le +type de ces belles jeunes femmes de Laconie, qui l'emportent sur +toutes celles du Péloponnèse. + +Entre la fille et le père, l'intimité n'était pas et ne pouvait +être profonde. Le banquier vivait seul, silencieux, réservé -- un +de ces hommes qui détournent le plus souvent la tête et voilent +leurs yeux comme si la lumière les blessait. Peu communicatif, +aussi bien dans sa vie privée que dans sa vie publique, il ne se +livrait jamais, même dans ses rapports avec les clients de sa +maison. Comment Hadjine Elizundo eût-elle éprouvé quelque charme à +cette existence murée, puisque, entre ces murs, c'est à peine si +elle trouvait le coeur d'un père! + +Heureusement, près d'elle, il y avait un être bon, dévoué, aimant, +qui ne vivait que pour sa jeune maîtresse, qui s'attristait de ses +tristesses, dont la physionomie s'éclairait s'il la voyait +sourire. Toute sa vie tenait dans celle d'Hadjine. À ce portrait, +on pourrait croire qu'il s'agit d'un brave et fidèle chien, un de +ces «aspirants à l'humanité», a dit Michelet, «un humble ami», a +dit Lamartine. Non! ce n'était qu'un homme, mais il eût mérité +d'être chien. Il avait vu naître Hadjine, il ne l'avait jamais +quittée, il l'avait bercée enfant, il la servait jeune fille. + +C'était un Grec, nommé Xaris, un frère de lait de la mère +d'Hadjine, qui l'avait suivie après son mariage avec le banquier +de Corfou. Il était donc depuis plus de vingt ans dans la maison, +occupant une situation au-dessus de celle d'un simple serviteur, +aidant même Elizundo, lorsqu'il ne s'agissait que de quelques +écritures à passer. + +Xaris, comme certains types de la Laconie, était de haute taille, +large d'épaules, d'une force musculaire exceptionnelle. Belle +figure, beaux yeux francs, nez long et arqué que soulignaient de +superbes moustaches noires. Sur sa tête, la calotte de laine +sombre; à sa ceinture, l'élégante fustanelle de son pays. + +Lorsque Hadjine Elizundo sortait, soit pour les besoins du ménage, +soit pour se rendre à l'église catholique de Saint-Spiridion, soit +pour aller respirer quelque peu de cet air marin qui n'arrivait +guère jusqu'à la maison de la Strada Reale, Xaris l'accompagnait. +Bien des jeunes Corfiotes l'avaient ainsi pu voir sur l'Esplanade +et même dans les rues du faubourg de Kastradès qui s'étend le long +de la baie de ce nom. Plus d'un avait tenté d'arriver jusqu'à son +père. Qui n'eût été entraîné par la beauté de la jeune fille, et +peut-être aussi par les millions de la maison Elizundo? Mais, à +toutes les propositions de ce genre, Hadjine avait répondu +négativement. De son côté, le banquier ne s'était jamais entremis +pour modifier sa résolution. Et pourtant, l'honnête Xaris eût +donné, pour que sa jeune maîtresse fût heureuse en ce monde, toute +la part de bonheur auquel un dévouement sans bornes lui donnait +droit dans l'autre! + +Telle était donc cette maison sévère, triste, comme isolée dans un +coin de la capitale de l'ancienne Corcyre; tel, cet intérieur au +milieu duquel les hasards de sa vie allaient introduire Henry +d'Albaret. + +Ce furent des rapports d'affaires qui s'établirent, tout d'abord, +entre le banquier et l'officier français. En quittant Paris, +celui-ci avait pris des traites importantes sur la maison +Elizundo. Ce fut à Corfou qu'il vint les toucher. Ce fut de Corfou +qu'il tira ensuite tout l'argent dont il eut besoin pendant ses +campagnes de Philhellène. À plusieurs reprises, il revint dans +l'île, et c'est ainsi qu'il fit la connaissance d'Hadjine +Elizundo. La beauté de la jeune fille l'avait frappé. Son souvenir +le suivit sur les champs de bataille de la Morée et de l'Attique. + +Après la reddition de l'Acropole, Henry d'Albaret n'eut rien de +mieux à faire que de revenir à Corfou. Il était mal remis de sa +blessure. Les fatigues excessives du siège avaient altéré sa +santé. Là, tout en vivant en dehors de la maison du banquier, il y +trouva chaque jour une hospitalité de quelques heures, qu'aucun +étranger n'avait pu jusqu'alors obtenir. + +Il y avait trois mois environ que Henry d'Albaret vivait ainsi. +Peu à peu, ses visites à Elizundo, qui ne furent d'abord que des +visites d'affaires, devinrent plus intéressées en devenant +quotidiennes. Hadjine plaisait beaucoup au jeune officier. Comment +ne s'en serait-elle pas aperçue, en le trouvant si assidu près +d'elle, tout entier au charme de l'entendre et de la voir! De son +côté, ces soins que nécessitait l'état de sa santé fort +compromise, elle n'avait point hésité à les lui rendre. Henry +d'Albaret ne put se trouver que très bien d'un pareil régime. + +D'ailleurs, Xaris ne cachait point la sympathie que lui inspirait +le caractère si franc, si aimable, d'Henry d'Albaret, auquel il +s'attachait, lui, de plus en plus. + +«Tu as raison, Hadjine, répétait-il souvent à la jeune fille. La +Grèce est ta patrie comme elle est la mienne, et il ne faut pas +oublier que, si ce jeune officier a souffert, c'est en combattant +pour elle! + +-- Il m'aime!» dit-elle un jour à Xaris. + +Et cela, la jeune fille le dit avec la simplicité qu'elle mettait +en toutes choses. + +«Eh bien, il faut te laisser aimer! répondit Xaris. Ton père +vieillit, Hadjine! Moi, je ne serai pas toujours là!... Où +trouverais-tu, dans la vie, un plus sûr protecteur qu'Henry +d'Albaret?» + +Hadjine n'avait rien répondu. Il aurait fallu dire que, si elle se +savait aimée, elle aimait aussi. Une réserve toute naturelle lui +défendait d'avouer ce sentiment, même à Xaris. + +Cependant, les choses en étaient là. Ce n'était plus un secret +pour personne dans la société corfiote. Avant même qu'il en eût +été officiellement question, on parlait du mariage d'Henry +d'Albaret et d'Hadfjine Elizundo, comme s'il eût été décidé. + +Il convient de faire observer que le banquier n'avait point paru +regretter les assiduités du jeune officier auprès de sa fille. +Ainsi que le disait Xaris, il se sentait vieillir, et rapidement. +Quelle que fût la sécheresse de son coeur, il devait craindre +qu'Hadjine ne restât seule dans la vie, bien qu'il sût à quoi s'en +tenir sur la fortune dont elle hériterait. Cette question +d'argent, d'ailleurs, n'avait jamais été pour intéresser Henry +d'Albaret. Que la fille du banquier fût riche ou non, cela n'était +pas de nature à le préoccuper, même un instant. L'amour qu'il +éprouvait pour cette jeune fille prenait naissance dans des +sentiments bien autrement élevés, non dans des intérêts vulgaires. +C'était pour sa bonté autant que pour sa beauté qu'il l'aimait. +C'était pour cette vive sympathie que lui inspirait la situation +d'Hadjine dans ce triste milieu. C'était pour la noblesse de ses +idées, la grandeur de ses vues, pour l'énergie de coeur dont il la +sentait capable, si jamais elle était mise à même de la montrer. + +Et cela se comprenait bien, lorsque Hadjine parlait de la Grèce +opprimée et des efforts surhumains que ses enfants faisaient pour +la rendre libre. Sur ce terrain, les deux jeunes gens ne pouvaient +se rencontrer que dans le plus complet accord. + +Aussi, que d'heures émues ils passèrent en causant de toutes ces +choses dans cette langue grecque qu'Henry d'Albaret parlait +maintenant comme la sienne! Quelle joie intimement partagée, +lorsque un succès maritime venait compenser les revers dont la +Morée ou l'Attique étaient le théâtre! Il fallut qu'Henry +d'Albaret racontât en détail toutes les affaires auxquelles il +avait pris part, qu'il redît les noms des nationaux et des +étrangers qui s'illustraient dans ces luttes sanglantes, et ceux +de ces femmes que, libre d'elle-même, Hadjine Elizundo eût voulu +imiter -- Bobolina, Modena, Zacharias, Kaïdos, sans oublier cette +courageuse Andronika que le jeune officier avait arrachée au +massacre de Chaidari. + +Et même, un jour, Henry d'Albaret, ayant prononcé le nom de cette +femme, Elizundo, qui écoutait cette conversation, fit un mouvement +de nature à attirer l'attention de sa fille. + +«Qu'avez-vous, mon père? demanda-t-elle. + +-- Rien», répondit le banquier. + +Puis, s'adressant au jeune officier du ton d'un homme qui veut +paraître indifférent à ce qu'il dit: + +«Vous avez connu cette Andronika? demanda-t-il. + +-- Oui, monsieur Elizundo. + +-- Et savez-vous ce qu'elle est devenue? + +-- Je l'ignore, répondit Henry d'Albaret. Après le combat de +Chaidari, je pense qu'elle a dû regagner les provinces du Magne +qui est son pays natal. Mais, un jour ou l'autre, je m'attends à +la voir reparaître sur les champs de bataille de la Grèce... + +-- Oui! ajouta Hadjine, là où il faut être!» + +Pourquoi Elizundo avait-il fait cette question à propos +d'Andronika? Personne ne le lui demanda. Il n'eût certainement +répondu que d'une façon évasive. Mais cela ne laissa pas de +préoccuper sa fille, peu au courant des relations du banquier. +Pouvait-il donc y avoir un lien quelconque entre son père et cette +Andronika qu'elle admirait? D'ailleurs, en ce qui concernait la +guerre de l'Indépendance, Elizundo était d'une absolue réserve. À +quel parti allaient ses voeux, aux oppresseurs ou aux opprimés? Il +eût été difficile de le dire -- si tant est qu'il fût homme à +faire des voeux pour quelqu'un ou pour quelque chose. Ce qui était +certain, c'est que son courrier lui apportait au moins autant de +lettres expédiées de la Turquie que de la Grèce. + +Mais, il importe de le répéter, bien que le jeune officier se fût +dévoué à la cause des Hellènes, Elizundo ne lui en avait pas moins +fait bon accueil dans sa maison. + +Cependant, Henry d'Albaret ne pouvait y prolonger son séjour. +Remis maintenant de ses fatigues, il était décidé à faire jusqu'au +bout ce qu'il considérait comme un devoir. Il en parlait souvent à +la jeune fille. + +«C'est votre devoir, en effet! lui répondait Hadjine. Quelque +douleur que puisse me causer votre départ, Henry, je comprends que +vous devez rejoindre vos compagnons d'armes! Oui! tant que la +Grèce n'aura pas retrouvé son indépendance, il faut lutter pour +elle! + +-- Je partirai, Hadjine, je vais partir! dit un jour Henry +d'Albaret. Mais, si je pouvais emporter avec moi la certitude que +vous m'aimez comme je vous aime... + +-- Henry, je n'ai aucun motif de cacher les sentiments que vous +m'inspirez, répondit Hadjine. Je ne suis plus une enfant, et c'est +avec le sérieux qui convient que j'envisage l'avenir. J'ai foi en +vous, ajouta-t-elle en lui tendant les mains, ayez foi en moi! +Telle vous me laisserez en partant, telle vous me retrouverez au +retour!» + +Henry d'Albaret avait pressé la main que lui donnait Hadjine comme +gage de ses sentiments. + +«Je vous remercie de toute mon âme! répondit-il. Oui! nous sommes +bien l'un à l'autre... déjà! Et si notre séparation n'en est que +plus pénible, du moins emporterai-je cette assurance avec moi que +je suis aimé de vous!... Mais, avant mon départ, Hadjine, je veux +avoir parlé à votre père!... Je veux être certain qu'il approuve +notre amour, et qu'aucun obstacle ne viendra de lui... + +-- Vous agirez sagement, Henry, répondit la jeune fille. Ayez sa +promesse comme vous avez la mienne!» + +Et Henry d'Albaret ne dut pas tarder à le faire, car il s'était +décidé à reprendre du service sous le colonel Fabvier. + +En effet, les choses allaient de mal en pis pour la cause de +l'indépendance. La convention de Londres n'avait encore produit +aucun effet utile, et l'on pouvait se demander si les puissances +ne s'en tiendraient pas, vis-à-vis du sultan, à des observations +purement officieuses, et par conséquent toutes platoniques. + +D'ailleurs, les Turcs, infatués de leurs succès, paraissaient +assez peu disposés à rien céder de leurs prétentions. Bien que +deux escadres, l'une anglaise, commandée par l'amiral Codrington, +l'autre française, sous les ordres de l'amiral de Rigny, +parcourussent alors la mer Égée, et, bien que le gouvernement grec +fût venu s'installer à Égine pour y délibérer dans de meilleures +conditions de sécurité, les Turcs faisaient preuve d'une +opiniâtreté qui les rendait redoutables. + +On le comprenait, du reste, en voyant toute une flotte de quatre- +vingt-douze navires ottomans, égyptiens et tunisiens, que la vaste +rade de Navarin venait de recevoir à la date du 7 septembre. Cette +flotte portait un immense approvisionnement qu'Ibrahim allait +prendre pour subvenir aux besoins d'une expédition qu'il préparait +contre les Hydriotes. + +Or, c'était à Hydra qu'Henry d'Albaret avait résolu de rejoindre +le corps des volontaires. Cette île, située à l'extrémité de +l'Argolide, est l'une des plus riches de l'Archipel. De son sang, +de son argent, après avoir tant fait pour la cause des Hellènes +que défendaient ses intrépides marins, Tombasis, Miaoulis, +Tsamados, si redoutés des capitans turcs, elle se voyait alors +menacée des plus terribles représailles. + +Henry d'Albaret ne pouvait donc tarder à quitter Corfou, s'il +voulait devancer à Hydra les soldats d'Ibrahim. Aussi, son départ +fut-il définitivement fixé au 21 octobre. + +Quelques jours avant, ainsi que cela avait été convenu, le jeune +officier vint trouver Elizundo et lui demanda la main de sa fille. +Il ne lui cacha pas qu'Hadjine serait heureuse qu'il voulût bien +approuver sa démarche. D'ailleurs, il ne s'agissait que d'obtenir +son assentiment. Le mariage ne serait célébré qu'au retour d'Henry +d'Albaret. Son absence, il l'espérait du moins, ne pouvait plus +être de longue durée. + +Le banquier connaissait la situation du jeune officier, l'état de +sa fortune, la considération dont jouissait sa famille en France. +Il n'avait donc point à provoquer d'explication à cet égard. De +son côté, son honorabilité était parfaite, et jamais le moindre +bruit défavorable n'avait couru sur sa maison. Au sujet de sa +propre fortune, comme Henry d'Albaret ne lui en parla même pas, il +garda le silence. Quant à la proposition elle-même, Elizundo +répondit qu'elle lui agréait. Ce mariage ne pouvait que le rendre +heureux, puisqu'il devait faire le bonheur de sa fille. + +Tout cela fut dit assez froidement, mais l'important était que +cela eût été dit. Henry d'Albaret avait maintenant la parole +d'Elizundo, et, en échange, le banquier reçut de sa fille un +remerciement qu'il prit avec sa réserve accoutumée. + +Tout semblait donc aller pour la plus grande satisfaction des deux +jeunes gens, et, il faut ajouter, pour le plus parfait +contentement de Xaris. Cet excellent homme pleura comme un enfant, +et il eût volontiers pressé le jeune officier sur sa poitrine! + +Cependant, Henry d'Albaret n'avait plus que peu de temps à rester +près d'Hadjine Elizundo. C'était sur un brick levantin qu'il avait +pris la résolution de s'embarquer, et ce brick devait quitter +Corfou, le 21 du mois, à destination d'Hydra. + +Ce que furent ces derniers jours qui se passèrent dans la maison +de la Strada Reale, on le devine sans qu'il soit nécessaire d'y +insister. Henry d'Albaret et Hadjine ne se quittèrent pas d'une +heure. Ils causaient longuement dans la salle basse, au rez-de- +chaussée de la triste habitation. La noblesse de leurs sentiments +donnait à ces entretiens un charme pénétrant qui en adoucissait la +note un peu sérieuse. L'avenir, ils se disaient qu'il était à eux, +si le présent, pour ainsi dire, leur échappait encore. Ce fut donc +ce présent qu'ils voulurent envisager avec sang-froid. Tous deux +en calculèrent les chances, bonnes ou mauvaises, mais sans +découragement, sans faiblesse. Et, en parlant ainsi, ils ne +cessaient de s'exalter pour cette cause, à laquelle Henry +d'Albaret allait encore se dévouer. + +Un soir, le 20 octobre, pour la dernière fois, ils se redisaient +ces choses, mais avec plus d'émotion peut-être. C'était le +lendemain que le jeune officier devait partir. + +Soudain, Xaris entra dans la salle. Il ne pouvait parler. Il était +haletant. Il avait couru, et quelle course! En quelques minutes, +ses robustes jambes l'avaient ramené, à travers toute la ville, +depuis la citadelle jusqu'à l'extrémité de la Strada Reale. + +«Eh bien, que veux-tu?... Qu'as-tu, Xaris?... Pourquoi cette +émotion?... demanda Hadjine. + +-- Ce que j'ai... ce que j'ai!... Une nouvelle!... Une +importante... une grave nouvelle! + +-- Parlez!... parlez!... Xaris! dit à son tour Henry d'Albaret, ne +sachant s'il devait se réjouir ou s'inquiéter. + +-- Je ne peux pas!... Je ne peux pas! répondait Xaris, que son +émotion étranglait positivement. + +-- S'agit-il donc d'une nouvelle de la guerre? demanda la jeune +fille, en lui prenant la main. + +-- Oui!... Oui! + +-- Mais parle donc!... répétait-elle. Parle donc, mon bon +Xaris!... Qu'y a-t-il? C'est ainsi qu'Henry d'Albaret et Hadjine +apprirent la nouvelle de la bataille navale du 20 octobre. + +Le banquier Elizundo venait d'entrer dans la salle, au bruit de +cet envahissement de Xaris. Lorsqu'il sut ce dont il s'agissait, +ses lèvres se serrèrent involontairement, son front se contracta, +mais il ne témoigna ni satisfaction ni déplaisir, tandis que les +deux jeunes gens laissaient franchement déborder leur coeur. + +La nouvelle de la bataille de Navarin venait, en effet, d'arriver +à Corfou. À peine se fut-elle répandue dans toute la ville qu'on +en connut presque aussitôt les détails, apportés télégraphiquement +par les appareils aériens de la côte albanaise. + +Les escadres anglaise et française, auxquelles s'était réunie +l'escadre russe, comprenant vingt-sept vaisseaux et douze cent +soixante-seize canons, avaient attaqué la flotte ottomane en +forçant les passes de la rade de Navarin. Bien que les Turcs +fussent supérieurs en nombre, puisqu'ils comptaient soixante +vaisseaux de toute grandeur, armés de dix-neuf cent quatre-vingt- +quatorze canons, ils venaient d'être vaincus. Plusieurs de leurs +navires avaient coulé ou sauté avec un grand nombre d'officiers et +de matelots. Ibrahim ne pouvait donc plus rien attendre de la +marine du sultan pour l'aider dans son expédition contre Hydra. + +C'était là un fait d'une importance considérable. En effet, il +devait être le point de départ d'une nouvelle période pour les +affaires de Grèce. Bien que les trois puissances fussent décidées +d'avance à ne point tirer parti de cette victoire en écrasant la +Porte, il paraissait certain que leur accord finirait par arracher +le pays des Hellènes à la domination ottomane, certain aussi que, +dans un temps plus ou moins court, l'autonomie du nouveau royaume +serait faite. + +Ainsi en jugea-t-on dans la maison du banquier Elizundo. Hadjine, +Henry d'Albaret, Xaris, avaient battu des mains. Leur joie trouva +un écho dans toute la ville. C'était l'indépendance que les canons +de Navarin venaient d'assurer aux enfants de la Grèce. + +Et tout d'abord, les desseins du jeune officier furent absolument +modifiés par cette victoire des puissances alliées, ou plutôt -- +car l'expression est meilleure -- par cette défaite de la marine +turque. Par suite, Ibrahim devait renoncer à entreprendre la +campagne qu'il méditait contre Hydra. Aussi n'en fut-il plus +question. + +De là, un changement dans les projets formés par Henry d'Albaret +avant cette date du 20 octobre. Il n'était plus nécessaire qu'il +allât rejoindre les volontaires accourus à l'aide des Hydriotes. +Il résolut donc d'attendre à Corfou les événements qui allaient +être la conséquence naturelle de cette bataille de Navarin. + +Quoi qu'il en fût, le sort de la Grèce ne pouvait plus être +douteux. L'Europe ne la laisserait pas écraser. Avant peu, dans +toute la péninsule hellénique, le croissant aurait cédé la place +au drapeau de l'indépendance. Ibrahim, déjà réduit à occuper le +centre et les villes littorales du Péloponnèse, serait enfin +contraint à les évacuer. + +Dans ces conditions, sur quel point de la péninsule se fût dirigé +Henry d'Albaret? Sans doute, le colonel Fabvier se préparait à +quitter Mitylène pour aller faire campagne contre les Turcs dans +l'île de Scio: mais ses préparatifs n'étaient pas achevés, et ils +ne le seraient pas avant quelque temps. Il n'y avait donc pas lieu +de songer à un départ immédiat. + +C'est ainsi que le jeune officier jugea la situation. C'est ainsi +qu'Hadjine la jugea avec lui. Donc plus aucun motif pour remettre +le mariage. Elizundo, d'ailleurs, ne fit aucune objection à ce +qu'il s'accomplît sans retard. Aussi, sa date fut-elle fixée à dix +jours de là, c'est-à-dire à la fin du mois d'octobre. + +Il est inutile d'insister sur les sentiments que l'approche de +leur union fit naître dans le coeur des deux fiancés. Plus de +départ pour cette guerre dans laquelle Henry d'Albaret pouvait +laisser la vie! Plus rien de cette attente douloureuse pendant +laquelle Hadjine eût compté les jours et les heures! Xaris, s'il +est possible, était encore le plus heureux de toute la maison. Il +se fût agi de son propre mariage que sa joie n'aurait pas été plus +débordante. Il n'était pas jusqu'au banquier dont, malgré sa +froideur habituelle, la satisfaction ne fût visible. C'était +l'avenir de sa fille assuré. + +On convint que les choses seraient faites simplement, et il parut +inutile que la ville entière fût invitée à cette cérémonie. Ni +Hadjine, ni Henry d'Albaret n'étaient de ceux qui veulent tant de +témoins à leur bonheur. Mais cela nécessitait toujours quelques +préparatifs, dont ils s'occupèrent sans ostentation. + +On était au 23 octobre. Il n'y avait plus que sept jours à +attendre avant la célébration du mariage. Il ne semblait donc pas +qu'il pût y avoir d'obstacle à redouter, de retard à craindre. Et +pourtant, un fait se produisit qui aurait très vivement inquiété +Hadjine et Henry d'Albaret, s'ils en eussent eu connaissance. + +Ce jour-là, dans son courrier du matin, Elizundo trouva une +lettre, dont la lecture lui porta un coup inattendu. Il la +froissa, il la déchira, il la brûla même -- ce qui dénotait un +trouble profond chez un homme aussi maître de lui que le banquier. + +Et l'on aurait pu l'entendre murmurer ces mots: + +«Pourquoi cette lettre n'est-elle pas arrivée huit jours plus +tard. Maudit soit celui qui l'a écrite!» + + + + +V + +La côte messénienne + + +Pendant toute la nuit, après avoir quitté Vitylo, la _Karysta_ +s'était dirigée vers le sud-ouest, de manière à traverser +obliquement le golfe de Coron. Nicolas Starkos était redescendu +dans sa cabine, et il ne devait pas reparaître avant le lever du +jour. + +Le vent était favorable -- une de ces fraîches brises du sud-est +qui règnent généralement dans ces mers, à la fin de l'été et au +commencement du printemps, vers l'époque des solstices, lorsque se +résolvent en pluie les vapeurs de la Méditerranée. + +Au matin, le cap Gallo fut doublé à l'extrémité de la Messénie, et +les derniers sommets du Taygète, qui délimitent ses flancs +abrupts, se noyèrent bientôt dans la buée du soleil levant. +Lorsque la pointe du cap eut été dépassée, Nicolas Starkos reparut +sur le pont de la sacolève. Son premier regard se porta vers +l'est. + +La terre du Magne n'était plus visible. De ce côté maintenant, se +dressaient les puissants contreforts du mont Hagios-Dimitrios, un +peu en arrière du promontoire. + +Un instant, le bras du capitaine se tendit dans la direction du +Magne. Était-ce un geste de menace? Était-ce un éternel adieu jeté +à sa terre natale? Qui l'eût pu dire? Mais il n'avait rien de bon, +le regard que lancèrent à ce moment les yeux de Nicolas Starkos! + +La sacolève, bien appuyée sous ses voiles carrées et sous ses +voiles latines, prit les amures à tribord et commença à remonter +dans le nord-ouest. Mais, comme le vent venait de terre, la mer se +prêtait à toutes les conditions d'une navigation rapide. + +La _Karysta_ laissa sur la gauche les îles Oenusses, Cabrera, +Sapienza et Venetico; puis, elle piqua droit à travers la passe, +entre Sapienza et la terre, de manière à venir en vue de Modon. + +Devant elle se développait alors la côte messénienne avec le +merveilleux panorama de ses montagnes, qui présentent un caractère +volcanique très marqué. Cette Messénie était destinée à devenir, +après la constitution définitive du royaume, un des treize nômes +ou préfectures, dont se compose la Grèce moderne, en y comprenant +les îles Ioniennes. Mais à cette époque, ce n'était encore qu'un +des nombreux théâtres de la lutte, tantôt aux mains d'Ibrahim, +tantôt aux mains des Grecs, suivant le sort des armes, comme elle +fut autrefois le théâtre de ces trois guerres de Messénie, +soutenues contre les Spartiates, et qu'illustrèrent les noms +d'Aristomène et d'Épaminondas. + +Cependant, Nicolas Starkos, sans prononcer une seule parole, après +avoir vérifié au compas la direction de la sacolève et observé +l'apparence du temps, était allé s'asseoir à l'arrière. + +Sur ces entrefaites, différents propos s'échangèrent à l'avant +entre l'équipage de la _Karysta_ et les dix hommes embarqués la +veille à Vitylo -- en tout une vingtaine de marins, avec un simple +maître pour les commander sous les ordres du capitaine. Il est +vrai, le second de la sacolève n'était pas à bord en ce moment. + +Et voici ce qui se dit à propos de la destination actuelle de ce +petit bâtiment, puis de la direction qu'il suivait en remontant +les côtes de la Grèce. Il va de soi que les demandes étaient +faites par les nouveaux et les réponses par les anciens de +l'équipage. + +«Il ne parle pas souvent, le capitaine Starkos! + +-- Le plus rarement possible; mais quand il parle, il parle bien, +et il n'est que temps de lui obéir! + +-- Et où va la _Karysta_? + +-- On ne sait jamais où va la Karysta. + +-- Par le diable! nous nous sommes engagés de confiance, et peu +importe, après tout! + +-- Oui! et soyez sûrs que là où le capitaine nous mène, c'est là +qu'il faut aller! + +-- Mais ce n'est pas avec ses deux petites caronades de l'avant +que la _Karysta_ peut se hasarder à donner la chasse aux bâtiments +de commerce de l'Archipel! + +-- Aussi n'est-elle point destinée à écumer les mers! Le capitaine +Starkos a d'autres navires, ceux-là bien armés, bien équipés pour +la course! La _Karysta_, c'est comme qui dirait son yacht de +plaisance! Aussi, voyez quel petit air elle vous a, auquel les +croiseurs français, anglais, grecs ou turcs, se laisseront +parfaitement attraper! + +-- Mais les parts de prise?... + +-- Les parts de prise sont à ceux qui prennent, et vous serez de +ceux-là, lorsque la sacolève aura fini sa campagne! + +Allez, vous ne chômerez pas, et, s'il y a danger, il y aura +profit! + +-- Ainsi, il n'y a rien à faire maintenant dans les parages de la +Grèce et des îles? + +-- Rien... pas plus que dans les eaux de l'Adriatique, si la +fantaisie du capitaine nous emmène de ce côté! Donc, jusqu'à +nouvel ordre, nous voilà d'honnêtes marins, à bord d'une honnête +sacolève, courant honnêtement la mer Ionienne! Mais, ça changera! + +-- Et le plus tôt sera le mieux!» + +On le voit, les nouveaux embarqués, aussi bien que les autres +marins de la _Karysta_, n'étaient point gens à bouder devant la +besogne, quelle qu'elle fût. Des scrupules, des remords, même de +simples préjugés, il ne fallait rien demander de tout cela à cette +population maritime du bas Magne. En vérité, ils étaient dignes de +celui qui les commandait, et celui-là savait qu'il pouvait compter +sur eux. Mais, si ceux de Vitylo connaissaient le capitaine +Starkos, ils ne connaissaient point son second, tout à la fois +officier de marine et homme d'affaires -- son âme damnée, en un +mot. C'était un certain Skopélo, originaire de Cérigotto, petite +île assez mal famée, située sur la limite méridionale de +l'Archipel, entre Cérigo et la Crète. C'est pourquoi l'un des +nouveaux, s'adressant au maître d'équipage de la _Karysta_: + +«Et le second? demanda-t-il. + +-- Le second n'est point à bord, fut-il répondu. + +-- On ne le verra pas? + +-- Si. + +-- Quand cela? + +-- Quand il faudra qu'on le voie! + +-- Mais où est-il? + +-- Où il doit être!»Il fallut se contenter de cette réponse, qui +n'apprenait rien. En ce moment, d'ailleurs, le sifflet du maître +d'équipage appela tout le monde en haut pour raidir les écoutes. +Aussi, la conversation du gaillard d'avant fut-elle coupée net en +cet endroit. En effet, il s'agissait de serrer un peu plus le +vent, afin de ranger, à la distance d'un mille, la côte +messénienne. Vers midi, la _Karysta_ passait en vue de Modon. Là +n'était point sa destination. Elle n'alla donc pas relâcher à +cette petite ville, élevée sur les ruines de l'ancienne Méthone, +au bout d'un promontoire qui projette sa pointe rocheuse vers +l'île de Sapienza. Bientôt, derrière un retour de falaises, se +perdit le phare qui se dresse à l'entrée du port. Un signal, +cependant, avait été fait à bord de la sacolève. Une flamme noire, +écartelée d'un croissant rouge, était montée à l'extrémité de la +grande antenne. Mais, de terre, on n'y répondit point. Aussi, la +route fut-elle continuée dans la direction du nord. Le soir, la +_Karysta_ arrivait à l'entrée de la rade de Navarin, sorte de +grand lac maritime, encadré dans une bordure de hautes montagnes. +Un instant, la ville, dominée par la masse confuse de sa +citadelle, apparut à travers la percée d'une gigantesque roche. Là +était l'extrémité de cette jetée naturelle, qui contient la fureur +des vents du nord-ouest, dont cette longue outre de l'Adriatique +verse des torrents sur la mer Ionienne. + +Le soleil couchant éclairait encore la cime des dernières +hauteurs, à l'est; mais l'ombre obscurcissait déjà la vaste rade. + +Cette fois, l'équipage aurait pu croire que la _Karysta_ allait +relâcher à Navarin. En effet, elle donna franchement dans la passe +de Mégalo-Thouro, au sud de cette étroite île de Sphactérie, qui +se développe sur une longueur de quatre mille mètres environ. Là +se dressaient déjà deux tombeaux, élevés à deux des plus nobles +victimes de la guerre: celui du capitaine français Mallet, tué en +1825, et, au fond d'une grotte, celui du comte de Santa-Rosa, un +Philhellène italien, ancien ministre du Piémont, mort la même +année pour la même cause. + +Lorsque la sacolève ne fut plus qu'à une dizaine d'encablures de +la ville, elle mit en travers, son foc bordé au vent. Un fanal +rouge monta, comme l'avait fait la flamme noire, à l'extrémité de +sa grande antenne. Il ne fut pas non plus répondu à ce signal. + +La _Karysta_ n'avait rien à faire sur cette rade, où l'on pouvait +compter alors un très grand nombre de vaisseaux turcs. Elle +manoeuvra donc de manière à venir ranger l'îlot blanchâtre de +Kouloneski, situé à peu près au milieu. Puis, au commandement du +maître d'équipage, les écoutes ayant été légèrement mollies, la +barre fut mise à tribord -- ce qui permit de revenir vers la +lisière de Sphactérie. + +C'était sur cet îlot de Kouloneski que plusieurs centaines de +Turcs, surpris par les Grecs, avaient été confinés au début de la +guerre, en 1821, et c'est là qu'ils moururent de faim, bien qu'ils +se fussent rendus sur la promesse qu'on les transporterait en pays +ottoman. + +Aussi, plus tard, en 1825, lorsque les troupes d'Ibrahim +assiégèrent Sphactérie, que Maurocordato défendait en personne, +huit cents Grecs y furent-ils massacrés par représailles. + +La sacolève se dirigeait alors vers la passe de Sikia, ouverte sur +deux cents mètres de large au nord de l'île, entre sa pointe +septentrionale et le promontoire de Coryphasion. Il fallait bien +connaître le chenal pour s'y aventurer, car il est presque +impraticable aux navires, dont le tirant d'eau exige quelque +profondeur. Mais Nicolas Starkos, comme l'eût fait le meilleur des +pilotes de la rade, rangea hardiment les roches escarpées de la +pointe de l'île et doubla le promontoire de Coryphasion. Puis, +ayant aperçu en dehors plusieurs escadres au mouillage -- une +trentaine de bâtiments français, anglais et russes -- il les évita +prudemment, remonta pendant la nuit le long de la côte +messénienne, se glissa entre la terre et l'île de Prodana, et, le +matin venu, la sacolève, enlevée par une fraîche brise du sud-est, +suivait les sinuosités du littoral sur les paisibles eaux du golfe +d'Arkadia. + +Le soleil montait alors derrière la cime de cet Ithôme, d'où le +regard, après avoir embrassé l'emplacement de l'ancienne Messène, +va se perdre, d'un côté, sur le golfe de Coron, et de l'autre, sur +le golfe auquel la ville d'Arkadia a donné son nom. La mer +brasillait par longues plaques que ridait la brise aux premiers +rayons du jour. + +Dès l'aube, Nicolas Starkos manoeuvra de manière à passer aussi +près que possible en vue de la ville située sur une des concavités +de la côte qui s'arrondit en formant une large rade foraine. + +Vers dix heures, le maître d'équipage vint à l'arrière de la +sacolève, et se tint devant le capitaine dans l'attitude d'un +homme qui attend des ordres. + +Tout l'immense écheveau des montagnes de l'Arcadie se déroulait +alors à l'est. Villages perdus à mi-colline dans les massifs +d'oliviers, d'amandiers et de vignes, ruisseaux coulant vers le +lit de quelque tributaire, entre les bouquets de myrtes et de +lauriers-roses; puis, accrochés à toutes les hauteurs, sur tous +les revers, suivant toutes les orientations, des milliers de +plants de ces fameuses vignes de Corinthe, qui ne laissaient pas +un pouce de terre inoccupé; plus bas, sur les premières rampes, +les maisons rouges de la ville, étincelant comme de grands +morceaux d'étamine sur le fond d'un rideau de cyprès: ainsi se +présentait ce magnifique panorama de l'une des plus pittoresques +côtes du Péloponnèse. + +Mais, à s'approcher plus près d'Arkadia, cette antique Cyparissia, +qui fut le principal port de la Messénie au temps d'Épaminondas, +puis, l'un des fiefs du Français Ville-Hardouin, après les +Croisades, quel désolant spectacle pour les yeux, que de +douloureux regrets pour quiconque aurait eu la religion des +souvenirs! + +Deux ans auparavant, Ibrahim avait détruit la ville, massacré +enfants, femmes et vieillards! En ruine, son vieux château, bâti +sur l'emplacement de l'ancienne acropole; en ruine, son église +Saint-Georges, que de fanatiques musulmans avaient dévastée; en +ruine encore, ses maisons et ses édifices publics! + +«On voit bien que nos amis les Égyptiens ont passé là! murmura +Nicolas Starkos, qui n'éprouva même pas un serrement de coeur +devant cette scène de désolation. + +-- Et maintenant, les Turcs y sont les maîtres! répondit le maître +d'équipage. + +-- Oui... pour longtemps... et même, il faut l'espérer, pour +toujours! ajouta le capitaine. + +-- La _Karysta_ accostera-t-elle, ou laissons-nous porter?» + +Nicolas Starkos observa attentivement le port, dont il n'était +plus éloigné que de quelques encablures. Puis, ses regards se +dirigèrent vers la ville même, bâtie un mille en arrière, sur un +contrefort du mont Psyknro. Il semblait hésiter sur ce qu'il +conviendrait de faire en vue d'Arkadia: accoster le môle, ou +reprendre le large. Le maître d'équipage attendait toujours que le +capitaine répondît à sa proposition. + +«Envoyez le signal!» dit enfin Nicolas Starkos. + +La flamme rouge à croissant d'argent monta au bout de l'antenne et +se déroula dans l'air. + +Quelques minutes après, une flamme pareille flottait à l'extrémité +d'un mât élevé sur le musoir du port. + +«Accoste!» dit le capitaine. + +La barre fut mise dessous, et la sacolève vint au plus près. Dès +que l'entrée du port eut été suffisamment ouverte, elle laissa +porter franchement. Bientôt les voiles de misaine furent amenées, +puis la grande voile, et la _Karysta_ donna dans le chenal sous +son tape-cul et son foc. Son erre lui suffit, pour atteindre le +milieu du port. Là, elle laissa tomber l'ancre, et les matelots +s'occupèrent des diverses manoeuvres qui suivent un mouillage. + +Presque aussitôt, le canot était mis à la mer, le capitaine s'y +embarquait, débordait sous la poussée de quatre avirons, accostait +un petit escalier de pierre, évidé dans le massif du quai. Un +homme l'y attendait, qui lui souhaita la bienvenue en ces termes: + +«Skopélo est aux ordres de Nicolas Starkos!» + +Un geste de familiarité du capitaine fut toute sa réponse. Il prit +les devants et remonta les rampes, de manière à gagner les +premières maisons de la ville. Après avoir passé à travers les +ruines du dernier siège, au milieu de rues encombrées de soldats +turcs et arabes, il s'arrêta devant une auberge à peu près +intacte, à l'enseigne de la _Minerve_, dans laquelle son compagnon +entra après lui. + +Un instant plus tard, le capitaine Starkos et Skopélo étaient +attablés dans une chambre, ayant à portée de la main deux verres +et une bouteille de raki, violent alcool tiré de l'asphodèle. Des +cigarettes du blond et parfumé tabac de Missolonghi furent +roulées, allumées, aspirées; puis, la conversation commença entre +ces deux hommes, dont l'un se faisait volontiers le très humble +serviteur de l'autre. + +Mauvaise physionomie, basse, cauteleuse, intelligente toutefois, +que celle de Skopélo. S'il avait cinquante ans, c'était tout +juste, bien qu'il parût un peu plus âgé. Une figure de prêteur sur +gages, avec de petits yeux faux mais vifs, des cheveux ras, un nez +recourbé, des mains aux doigts crochus, et de longs pieds, dont on +aurait pu dire ce que l'on dit des pieds des Albanais: «Que +l'orteil est en Macédoine quand le talon est encore en Béotie.» +Enfin, une face ronde, pas de moustaches, une barbiche grisonnante +au menton, une tête forte, dénudée au crâne, sur un corps resté +maigre et de moyenne taille. Ce type de juif arabe, chrétien de +naissance cependant, portait un costume très simple -- la veste et +la culotte du matelot levantin -- caché sous une sorte de +houppelande. + +Skopélo était bien l'homme d'affaires qu'il fallait pour gérer les +intérêts de ces pirates de l'Archipel, très habile à s'occuper du +placement des prises, de la vente des prisonniers livrés sur les +marchés turcs et transportés aux côtes barbaresques. + +Ce que pouvait être une conversation entre Nicolas Starkos et +Skopélo, les sujets sur lesquels elle devait porter, la façon dont +les faits de la guerre actuelle seraient appréciés, les profits +qu'ils se proposaient d'y faire, il n'est que trop facile de le +préjuger. + +«Où en est la Grèce? demanda le capitaine. + +-- À peu près dans l'état où vous l'aviez laissée, sans doute! +répondit Skopélo. Voilà un bon mois environ que la _Karysta_ +navigue sur les côtes de la Tripolitaine, et probablement, depuis +votre départ, vous n'avez pu en avoir aucune nouvelle! + +-- Aucune, en effet. + +-- Je vous apprendrai donc, capitaine, que les vaisseaux turcs +sont prêts à transporter Ibrahim et ses troupes à Hydra. + +-- Oui, répondit Nicolas Starkos. Je les ai aperçus, hier soir, en +traversant la rade de Navarin. + +-- Vous n'avez relâché nulle part depuis que vous avez quitté +Tripoli? demanda Skopélo. + +-- Si... une seule fois! Je me suis arrêté quelques heures à +Vitylo... pour compléter l'équipage de la _Karysta_! Mais, depuis +que j'ai perdu de vue les côtes du Magne, il n'a jamais été +répondu à mes signaux avant mon arrivée à Arkadia. + +-- C'est que probablement il n'y avait pas lieu de répondre, +répliqua Skopélo. + +-- Dis-moi, reprit Nicolas Starkos, que font, en ce moment, +Miaoulis et Canaris? + +-- Ils en sont réduits, capitaine, à tenter des coups de main, qui +ne peuvent leur assurer que quelques succès partiels, jamais une +victoire définitive! Aussi, pendant qu'ils donnent la chasse aux +vaisseaux turcs, les pirates ont-ils beau jeu dans tout +l'Archipel! + +-- Et parle-t-on toujours de?... + +-- De Sacratif? répondit Skopélo en baissant un peu la voix. +Oui!... partout... et toujours, Nicolas Starkos, et il ne tient +qu'à lui qu'on en parle encore davantage! + +-- On en parlera!» + +Nicolas Starkos s'était levé, après avoir vidé son verre que +Skopélo remplit de nouveau. Il marchait de long en large; puis, +s'arrêtant devant la fenêtre, les bras croisés, il écoutait le +grossier chant des soldats turcs qui s'entendait au loin. Enfin, +il revint s'asseoir en face de Skopélo, et, changeant brusquement +le cours de la conversation: + +«J'ai compris à ton signal que tu avais ici un chargement de +prisonniers? demanda-t-il. + +-- Oui, Nicolas Starkos, de quoi remplir un navire de quatre cents +tonneaux! C'est tout ce qui reste du massacre qui a suivi la +déroute de Crémmydi! Sang-Dieu! les Turcs ont un peu trop tué, +cette fois! Si on les eût laissés faire, il ne serait pas resté un +seul prisonnier! + +-- Ce sont des hommes, des femmes? + +-- Oui, des enfants!... de tout, enfin! + +-- Où sont-ils? + +-- Dans la citadelle d'Arkadia. + +-- Tu les as payés cher? + +-- Hum! le pacha ne s'est pas montré très accommodant, répondit +Skopélo. Il pense que la guerre de l'Indépendance touche à sa +fin... malheureusement! Or, plus de guerre, plus de bataille! Plus +de bataille, plus de razzias, comme on dit là-bas en Barbarie, +plus de razzias, plus de marchandise humaine ou autre! Mais, si +les prisonniers sont rares, cela les fait hausser de prix! C'est +une compensation, capitaine! Je sais de bonne source qu'on manque +d'esclaves, en ce moment, sur les marchés d'Afrique, et nous +revendrons ceux-ci à un prix avantageux! + +-- Soit, répondit Nicolas Starkos. Tout est-il prêt et peux-tu +embarquer à bord de la _Karysta_? + +-- Tout est prêt et rien ne me retient plus ici. + +-- C'est bien, Skopélo. Dans huit ou dix jours, au plus tard, le +navire, qui sera expédié de Scarpanto, viendra prendre cette +cargaison. -- On la livrera sans difficulté? + +-- Sans difficulté, c'est parfaitement convenu, répondit Skopélo, +mais contre paiement. Il faudra donc s'entendre auparavant avec le +banquier Elizundo pour qu'il accepte nos traites. Sa signature est +bonne, et le pacha prendra ses valeurs comme de l'argent comptant! + +-- Je vais écrire à Elizundo que je ne tarderai pas à relâcher à +Corfou, où je terminerai cette affaire... + +-- Cette affaire... et une autre non moins importante, Nicolas +Starkos! ajouta Skopélo. + +-- Peut-être!... répondit le capitaine. + +-- Et en vérité, ce ne serait que juste! Elizundo est riche... +excessivement... dit-on!... Et qui l'a enrichi, si ce n'est notre +commerce... et nous... au risque d'aller finir au bout d'une +vergue de misaine, au coup de sifflet du maître d'équipage!... Ah! +par le temps qui court, il fait bon d'être le banquier des pirates +de l'Archipel! Aussi, je le répète, Nicolas Starkos, ce ne serait +que juste! + +-- Qu'est-ce qui ne serait que juste? demanda le capitaine en +regardant son second bien en face. + +-- Eh! ne le savez-vous pas? répondit Skopélo. En vérité, avouez- +le, capitaine, vous ne me le demandez que pour me l'entendre +répéter une centième fois! + +-- Peuh! + +-- La fille du banquier Elizundo... + +-- Ce qui est juste sera fait!» répondit simplement Nicolas +Starkos en se levant. + +Là-dessus, il sortit de l'auberge de la _Minerve_, et, suivi de +Skopélo, revint vers le port, à l'endroit où l'attendait son +canot. + +«Embarque, dit-il à Skopélo. Nous négocierons ces traites avec +Elizundo dès notre arrivée à Corfou. Puis, cela fait, tu +reviendras à Arkadia pour prendre livraison du chargement. + +-- Embarque!» répondit Skopélo. + +Une heure après, la _Karysta_ sortait du golfe. Mais, avant la fin +de la journée, Nicolas Starkos pouvait entendre un grondement +lointain, dont l'écho lui arrivait du sud. + +C'était le canon des escadres combinées qui tonnait sur la rade de +Navarin. + + + + +VI + +Sus aux pirates de l'archipel! + + +La direction du nord-nord-ouest, tenue par la sacolève, devait lui +permettre de suivre ce pittoresque semis des îles Ioniennes, dont +on ne perd l'une de vue que pour apercevoir aussitôt l'autre. + +Très heureusement pour elle, la _Karysta_, avec son air d'honnête +bâtiment levantin, moitié yacht de plaisance, moitié navire de +commerce, ne trahissait rien de son origine. En effet, il n'eût +pas été prudent à son capitaine de s'aventurer ainsi sous le canon +des forts britanniques, à la merci des frégates du Royaume-Uni. + +Une quinzaine de lieues marines seulement séparent Arkadia de +l'île de Zante, «la fleur du Levant», ainsi que l'appellent +poétiquement les Italiens. Du fond du golfe que traversait alors +la _Karysta_, on aperçoit même les sommets verdoyants du mont +Scopos, au flanc duquel s'étagent des massifs d'oliviers et +d'orangers, qui remplacent les épaisses forêts chantées par Homère +et Virgile. + +Le vent était bon, une brise de terre bien établie que lui +envoyait le sud-est. Aussi, la sacolève, sous ses bonnettes de +hunier et de perroquet, fendait-elle rapidement les eaux de Zante, +presque aussi tranquilles alors que celles d'un lac. + +Vers le soir, elle passait en vue de la capitale qui porte le même +nom que l'île. C'est une jolie cité italienne, éclose sur la terre +de Zacynthe, fils du Troyen Dardanus. Du pont de la _Karysta_, on +n'aperçut que les feux de la ville, qui s'arrondit sur l'espace +d'une demi-lieue au bord d'une baie circulaire. Ces lumières, +éparses à diverses hauteurs, depuis les quais du port jusqu'à la +crête du château d'origine vénitienne, bâti à trois cents pieds +au-dessus, formaient comme une énorme constellation, dont les +principales étoiles marquaient la place des palais Renaissance de +la grande rue et de la cathédrale Saint-Denis de Zacynthe. + +Nicolas Starkos, avec cette population zantiote, si profondément +modifiée au contact des Vénitiens, des Français, des Anglais et +des Russes, ne pouvait rien avoir de ces rapports commerciaux qui +l'unissaient aux Turcs du Péloponnèse. Il n'eut donc aucun signal +à envoyer aux vigies du port, ni à relâcher dans cette île, qui +fut la patrie de deux poètes célèbres -- l'un italien, Hugo +Foscolo, de la fin du XVIIIe siècle, l'autre Salomos, une des +gloires de la Grèce moderne. + +La _Karysta_ traversa l'étroit bras de mer qui sépare Zante de +l'Achaïe et de l'Élide. Sans doute, plus d'une oreille à bord +s'offensa des chants qu'apportait la brise, comme autant de +barcarolles échappées du Lido! Mais, il fallait bien s'y résigner. +La sacolève passa au milieu de ces mélodies italiennes, et, le +lendemain, elle se trouvait par le travers du golfe de Patras, +profonde échancrure que continue le golfe de Lépante jusqu'à +l'isthme de Corinthe. + +Nicolas Starkos se tenait alors à l'avant de la _Karysta_. Son +regard parcourait toute cette côte de l'Acarnanie, sur la limite +septentrionale du golfe. De là surgissaient de grands et +impérissables souvenirs, qui auraient dû serrer le coeur d'un +enfant de la Grèce, si cet enfant n'eût depuis longtemps renié et +trahi sa mère! + +«Missolonghi! dit alors Skopélo, en tendant la main dans la +direction du nord-est. Mauvaise population! Des gens qui se font +sauter plutôt que de se rendre!» + +Là, en effet, deux ans auparavant, il n'y aurait rien eu à faire +pour des acheteurs de prisonniers et des vendeurs d'esclaves. +Après dix mois de lutte, les assiégés de Missolonghi, brisés par +les fatigues, épuisés par la faim, plutôt que de capituler devant +Ibrahim, avaient fait sauter la ville et la forteresse. Hommes, +femmes, enfants, tous avaient péri dans l'explosion, qui n'épargna +même pas les vainqueurs. + +Et, l'année d'avant, presque à cette même place où venait d'être +enterré Marco Botsaris, l'un des héros de la guerre de +l'Indépendance, était venu mourir, découragé, désespéré, lord +Byron, dont la dépouille repose maintenant à Westminster. Seul, +son coeur est resté sur cette terre de Grèce qu'il aimait et qui +ne redevint libre qu'après sa mort! + +Un geste violent, ce fut toute la réponse que Nicolas Starkos fit +à l'observation de Skopélo. Puis, la sacolève, s'éloignant +rapidement du golfe de Patras, marcha vers Céphalonie. + +Avec ce vent portant, il ne fallait que quelques heures pour +franchir la distance qui sépare Céphalonie de l'île de Zante. +D'ailleurs, la _Karysta_ n'alla point chercher Argostoli, sa +capitale, dont le port, peu profond, il est vrai, n'en est pas +moins excellent pour les navires de médiocre tonnage. Elle +s'engagea hardiment dans les canaux resserrés qui baignent sa côte +orientale, et, vers six heures et demie du soir, elle attaquait la +pointe de Thiaki, l'ancienne Ithaque. + +Cette île, de huit lieues de long sur une lieue et demie de large, +singulièrement rocheuse, superbement sauvage, riche de l'huile et +du vin qu'elle produit en abondance, compte une dizaine de mille +habitants. Sans histoire personnelle, elle a pourtant laissé un +nom célèbre dans l'antiquité. Ce fut la patrie d'Ulysse et de +Pénélope, dont les souvenirs se retrouvent encore sur les sommets +de l'Anogi, dans les profondeurs de la caverne du mont Saint- +Étienne, au milieu des ruines du mont Oetos, à travers les +campagnes d'Eumée, au pied de ce rocher des Corbeaux, sur lequel +durent s'écouler les poétiques eaux de la fontaine d'Aréthuse. + +À la nuit tombante, la terre du fils de Laerte avait peu à peu +disparu dans l'ombre, une quinzaine de lieues au delà du dernier +promontoire de Céphalonie. Pendant la nuit, la _Karysta_, prenant +un peu le large, afin d'éviter l'étroite passe qui sépare la +pointe nord d'Ithaque de la pointe sud de Sainte-Maure, prolongea, +à deux milles au plus de son rivage, la côte orientale de cette +île. + +On aurait pu vaguement apercevoir, à la clarté de la lune, une +sorte de falaise blanchâtre, dominant la mer de cent quatre-vingts +pieds: c'était le Saut de Leucade, qu'illustrèrent Sapho et +Artémise. Mais, de cette île, qui prend aussi le nom de Leucade, +il ne restait plus trace dans le sud au soleil levant, et la +sacolève, ralliant la côte albanaise, se dirigea, toutes voiles +dessus, vers l'île de Corfou. + +C'étaient une vingtaine de lieues encore à faire dans cette +journée, si Nicolas Starkos voulait arriver, avant la nuit, dans +les eaux de la capitale de l'île. + +Elles furent rapidement enlevées, ces vingt lieues, par cette +hardie _Karysta_, qui força de toile à ce point que son plat-bord +glissait au ras de l'eau. La brise avait fraîchi considérablement. +Il fallut donc toute l'attention du timonier pour ne pas engager +sous cette énorme voilure. Heureusement, les mâts étaient solides, +le gréement presque neuf et de qualité supérieure. Pas un ris ne +fut pris, pas une bonnette ne fut amenée. + +La sacolève se comporta comme elle l'eût fait s'il se fût agi +d'une lutte de vitesse dans quelque «match» international. + +On passa ainsi en vue de la petite île de Paxo. Déjà, vers le +nord, se dessinaient les premières hauteurs de Corfou. Sur la +droite, la côte albanaise profilait à l'horizon la dentelure des +monts Acraucéroniens. Quelques navires de guerre, portant le +pavillon anglais ou le pavillon turc, furent aperçus dans ces +parages assez fréquentés de la mer Ionienne. La _Karysta_ ne +chercha pas à éviter les uns plus que les autres. Si un signal lui +eût été fait de mettre en travers, elle eût obéi sans hésitation, +n'ayant à bord ni cargaison ni papier de nature à dénoncer son +origine. + +À quatre heures du soir, la sacolève serrait un peu le vent pour +entrer dans le détroit qui sépare l'île de Corfou de la terre +ferme. Les écoutes furent raidies, et le timonier lofa d'un quart, +afin d'enlever le cap Bianco à l'extrémité sud de l'île. + +Cette première portion du canal est plus riante que sa partie +septentrionale. Par cela même, elle fait un heureux contraste avec +la côte albanaise, alors presque inculte et à demi sauvage. +Quelques milles plus loin, le détroit s'élargit par l'échancrure +du littoral corfiote. La sacolève put donc laisser porter un peu, +de manière à le traverser obliquement. Ce sont ces indentations, +profondes et multipliées, qui donnent à l'île soixante-cinq lieues +de périmètre, alors qu'on n'en compte que vingt dans sa plus +grande longueur et six dans sa plus grande largeur. + +Vers cinq heures, la _Karysta_ rangeait, près de l'îlot d'Ulysse, +l'ouverture qui fait communiquer le lac Kalikiopulo, l'ancien port +hyllaïque, avec la mer. Puis elle suivit les contours de cette +charmante «cannone» plantée d'aloès et d'agaves, déjà fréquentée +par les voitures et les cavaliers, qui vont, à une lieue dans le +sud de la ville, chercher, avec la fraîcheur marine, tout le +charme d'un admirable panorama, dont la côte albanaise forme +l'horizon sur l'autre bord du canal. Elle fila devant la baie de +Kardakio et les ruines qui la dominent, devant le palais d'été des +Hauts Lords Commissaires, laissant vers la gauche la baie de +Kastradès, sur laquelle s'arrondit le faubourg de ce nom, la +Strada Marina, qui est moins une rue qu'une promenade, puis, le +pénitencier, l'ancien fort Salvador et les premières maisons de la +capitale corfiote. La _Karysta_ doubla alors le cap Sidero qui +porte la citadelle, sorte de petite ville militaire, assez vaste +pour renfermer la résidence du commandant, les logements de ses +officiers, un hôpital et une église grecque, dont les Anglais +avaient fait un temple protestant. Enfin, portant franchement à +l'ouest, le capitaine Starkos tourna la pointe San-Nikolo, et, +après avoir longé le rivage, sur lequel s'étagent les maisons du +nord de la ville, il vint mouiller à une demi-encablure du môle. + +Le canot fut armé. Nicolas Starkos et Skopélo y prirent place -- +non sans que le capitaine eût passé à sa ceinture un de ces +couteaux à lame courte et large, fort en usage dans les provinces +de la Messénie. Tous deux débarquèrent au bureau de la Santé, et +montrèrent les papiers du bord qui étaient parfaitement en règle. +Ils furent donc libres d'aller où et comme il leur convenait, +après que rendez-vous eut été pris à onze heures pour rentrer à +bord. + +Skopélo, chargé des intérêts de la _Karysta_, s'enfonça dans la +partie commerçante de la ville, à travers de petites rues étroites +et tortueuses, avec des noms italiens, des boutiques à arcades, +tout le pêle-mêle d'un quartier napolitain. + +Nicolas Starkos, lui, voulait consacrer cette soirée à prendre +langue, comme on dit. Il se dirigea donc vers l'esplanade, le +quartier le plus élégant de la cité corfiote. + +Cette esplanade ou place d'armes, plantée latéralement de beaux +arbres, s'étend entre la ville et la citadelle, dont elle est +séparée par un large fossé. Étrangers et indigènes y formaient +alors un incessant va-et-vient, qui n'était point celui d'une +fête. Des estafettes entraient dans le palais, bâti au nord de la +place par le général Maitland, et ressortaient à travers les +portes de Saint-Georges et Saint-Michel, qui flanquent sa façade +en pierre blanche. Un incessant échange de communications se +faisait ainsi entre le palais du gouverneur et la citadelle, dont +le pont-levis était baissé devant la statue du maréchal de +Schulembourg. + +Nicolas Starkos se mêla à cette foule. Il vit clairement qu'elle +était sous l'empire d'une émotion peu ordinaire. + +N'étant point homme à interroger, il se contenta d'écouter. Ce qui +le frappa, ce fut un nom, invariablement répété dans tous les +groupes avec des qualifications peu sympathiques -- le nom de +Sacratif. + +Ce nom parut d'abord exciter quelque peu sa curiosité; mais, après +avoir légèrement haussé les épaules, il continua à descendre +l'esplanade jusqu'à la terrasse qui la termine en dominant la mer. + +Là, un certain nombre de curieux avaient pris place autour d'un +petit temple de forme circulaire, qui venait d'être récemment +élevé à la mémoire de sir Thomas Maitland. Quelques années plus +tard, un obélisque allait y être érigé en l'honneur de l'un de ses +successeurs, sir Howard Douglas, pour faire pendant à la statue du +Haut Lord Commissaire actuel, Frédérik Adam, dont la place était +déjà marquée devant le palais du gouvernement. Il est probable +que, si le protectorat de l'Angleterre n'eût pris fin en faisant +rentrer les îles Ioniennes dans le domaine du royaume hellénique, +les rues de Corfou auraient été encombrées par les statues de ses +gouverneurs. Toutefois, bien des Corfiotes ne songeaient point à +blâmer cette prodigalité d'hommes de bronze ou d'hommes de pierre, +et, peut-être, plus d'un en est-il maintenant à regretter, avec +l'ancien état de choses, les errements administratifs des +représentants du Royaume-Uni. + +Mais, à ce sujet, s'il existe des opinions fort disparates, si, +sur les soixante-dix mille habitants que compte l'ancienne +Corcyre, et sur les vingt mille habitants de sa capitale, il y a +des chrétiens orthodoxes, des chrétiens grecs, des Juifs en grand +nombre, qui, à cette époque, occupaient un quartier isolé, comme +une sorte de ghetto, si, dans l'existence citadine de ces types de +races différentes, il y avait des idées divergentes à propos +d'intérêts divers, ce jour-là tout dissentiment semblait s'être +fondu dans une pensée commune, dans une sorte de malédiction vouée +à ce nom qui revenait sans cesse: + +«Sacratif! Sacratif! Sus au pirate Sacratif!» + +Et que les allants et venants parlassent anglais, italien ou grec, +si la prononciation de ce nom exécré différait, les anathèmes dont +on l'accablait n'en étaient pas moins l'expression du même +sentiment d'horreur. + +Nicolas Starkos écoutait toujours et ne disait rien. Du haut de la +terrasse, ses yeux pouvaient aisément parcourir une grande partie +du canal de Corfou, fermé comme un lac jusqu'aux montagnes +d'Albanie, que le soleil couchant dorait à leur cime. + +Puis, en se tournant du côté du port, le capitaine de la _Karysta_ +observa qu'il s'y faisait un mouvement très prononcé. De +nombreuses embarcations se dirigeaient vers les navires de guerre. +Des signaux s'échangeaient entre ces navires et le mât de pavillon +dressé au sommet de la citadelle, dont les batteries et les +casemates disparaissaient derrière un rideau d'aloès gigantesques. + +Évidemment -- et, à tous ces symptômes, un marin ne pouvait s'y +tromper -- un ou plusieurs navires se préparaient à quitter +Corfou. Si cela était, la population corfiote, on doit le +reconnaître, y prenait un intérêt vraiment extraordinaire. + +Mais déjà le soleil avait disparu derrière les hauts sommets de +l'île, et, avec le crépuscule assez court sous cette latitude, la +nuit ne devait pas tarder à se faire. + +Nicolas Starkos jugea donc à propos de quitter la terrasse. Il +redescendit sur l'esplanade, laissant en cet endroit la plupart +des spectateurs qu'un sentiment de curiosité y retenait encore. +Puis, il se dirigea d'un pas tranquille vers les arcades de cette +suite de maisons, qui borne le côté ouest de la place d'Armes. + +Là ne manquaient ni les cafés, pleins de lumières, ni les rangées +de chaises disposées sur la chaussée, occupées déjà par de +nombreux consommateurs. Et encore faut-il observer que ceux-ci +causaient plus qu'ils ne «consommaient», si toutefois ce mot, par +trop moderne, peut s'appliquer aux Corfiotes d'il y a cinquante +ans. + +Nicolas Starkos s'assit devant une petite table, avec l'intention +bien arrêtée de ne pas perdre un seul mot des propos qui +s'échangeaient aux tables voisines. + +«En vérité, disait un armateur de la Strada Marina, il n'y a plus +de sécurité pour le commerce, et on n'oserait pas hasarder une +cargaison de prix dans les Échelles du Levant! + +-- Et bientôt, ajouta son interlocuteur -- un de ces gros Anglais +qui semblent toujours assis sur un ballot, comme le président de +leur chambre -- on ne trouvera plus d'équipage qui consente à +servir à bord des navires de l'Archipel! + +-- Oh! ce Sacratif!... ce Sacratif! répétait-on avec une +indignation véritable dans les divers groupes. + +-- Un nom bien fait pour écorcher le gosier, pensait le maître du +café, et qui devrait pousser aux rafraîchissements! + +-- À quelle heure doit avoir lieu le départ de la _Syphanta_? +demanda le négociant. + +-- À huit heures, répondit le Corfiote. + +-- Mais, ajouta-t-il d'un ton qui ne marquait pas une confiance +absolue, il ne suffit pas de partir, il faut arriver à +destination! + +-- Eh! on arrivera! s'écria un autre Corfiote. Il ne sera pas dit +qu'un pirate aura tenu en échec la marine britannique... + +-- Et la marine grecque, et la marine française, et la marine +italienne! ajouta flegmatiquement un officier anglais, qui voulait +que chaque État eût sa part de désagrément en cette affaire. + +-- Mais, reprit le négociant en se levant, l'heure approche, et, +si nous voulons assister au départ de la _Syphanta_, il serait +peut-être temps de se rendre sur l'esplanade! + +-- Non, répondit son interlocuteur, rien ne presse. D'ailleurs, un +coup de canon doit annoncer l'appareillage.» + +Et les causeurs continuèrent à faire leur partie dans le concert +des malédictions proférées contre Sacratif. + +Sans doute, Nicolas Starkos crut le moment favorable pour +intervenir, et, sans que le moindre accent pût dénoncer en lui un +natif de la Grèce méridionale: + +«Messieurs, dit-il en s'adressant à ses voisins de table, +pourrais-je vous demander, s'il vous plaît, quelle est cette +_Syphanta_, dont tout le monde parle aujourd'hui? + +-- C'est une corvette, monsieur, lui fut-il répondu, une corvette +achetée, frétée et armée par une compagnie de négociants anglais, +français et corfiotes, montée par un équipage de ces diverses +nationalités, et qui doit appareiller sous les ordres du brave +capitaine Stradena! Peut-être parviendra-t-il à faire, lui, ce que +n'ont pu faire les navires de guerre de l'Angleterre et de la +France! + +-- Ah! dit Nicolas Starkos, c'est une corvette qui part!... Et +pour quels parages, s'il vous plaît? + +-- Pour les parages où elle pourra rencontrer, prendre et pendre +le fameux Sacratif! + +-- Je vous prierai alors, reprit Nicolas Starkos, de vouloir bien +me dire qui est ce fameux Sacratif? + +-- Vous demandez qui est ce Sacratif?» s'écria le Corfiote +stupéfait, auquel l'Anglais vint en aide, en accentuant sa réponse +par un «aoh!» de surprise. + +Le fait est qu'un homme qui en était à ignorer encore ce qu'était +Sacratif, et cela en pleine ville de Corfou, au moment même où ce +nom était dans toutes les bouches, pouvait être regardé comme un +phénomène. + +Le capitaine de la _Karysta_ s'aperçut aussitôt de l'effet que +produisait son ignorance. Aussi se hâta-t-il d'ajouter: + +«Je suis étranger, messieurs. J'arrive à l'instant de Zara, autant +dire du fond de l'Adriatique, et je ne suis point au courant de ce +qui se passe dans les îles Ioniennes. + +-- Dites alors de ce qui se passe dans l'Archipel! s'écria le +Corfiote, car, en vérité, c'est bien l'Archipel tout entier que +Sacratif a pris pour théâtre de ses pirateries! + +-- Ah! fit Nicolas Starkos, il s'agit d'un pirate?... + +-- D'un pirate, d'un forban, d'un écumeur de mer! répliqua le gros +Anglais. Oui! Sacratif mérite tous ces noms, et même tous ceux +qu'il faudrait inventer pour qualifier un pareil malfaiteur!» + +Là-dessus l'Anglais souffla un instant pour reprendre haleine. +Puis: + +«Ce qui m'étonne, monsieur, ajouta-t-il, c'est qu'il puisse se +rencontrer un Européen qui ne sache pas ce qu'est Sacratif! + +-- Oh! monsieur, répondit Nicolas Starkos, ce nom ne m'est pas +absolument inconnu, croyez-le bien; mais j'ignorais que ce fût lui +qui mît aujourd'hui toute la ville en révolution. Est-ce que +Corfou est menacée d'une descente de ce pirate? + +-- Il n'oserait! s'écria le négociant. Jamais il ne se hasarderait +à mettre le pied dans notre île! + +-- Ah! vraiment? répondit le capitaine de la _Karysta_. + +-- Certes, monsieur, et, s'il le faisait, les potences! oui! les +potences pousseraient d'elles-mêmes, dans tous les coins de l'île, +pour le happer au passage! + +-- Mais alors, d'où vient cette émotion? demanda Nicolas Starkos. +Je suis arrivé depuis une heure à peine, et je ne puis comprendre +l'émotion qui se produit... + +-- Le voici, monsieur, répondit l'Anglais. Deux bâtiments de +commerce, le _Three Brothers _et le _Carnatic, _ont été pris, il y +a un mois environ, par Sacratif, et tout ce qui a survécu des deux +équipages a été vendu sur les marchés de la Tripolitaine! + +-- Oh! répondit Nicolas Starkos, voilà une odieuse affaire, dont +ce Sacratif pourrait bien avoir à se repentir! + +-- C'est alors, reprit le Corfiote, qu'un certain nombre de +négociants se sont associés pour armer une corvette de guerre, une +excellente marcheuse, montée par un équipage de choix et commandée +par un intrépide marin, le capitaine Stradena, qui va donner la +chasse à ce Sacratif! Cette fois, il y a lieu d'espérer que le +pirate, qui tient en échec tout le commerce de l'Archipel, +n'échappera pas à son sort! + +-- Ce sera difficile, en effet, répondit Nicolas Starkos. + +-- Et, ajouta le négociant anglais, si vous voyez la ville en +émoi, si toute la population s'est portée sur l'esplanade, c'est +pour assister à l'appareillage de la _Syphanta_ qui sera saluée de +plusieurs milliers de hurrahs, quand elle descendra le canal de +Corfou!» + +Nicolas Starkos savait, sans doute, tout ce qu'il désirait savoir. +Il remercia ses interlocuteurs. Puis, se levant, il alla de +nouveau se mêler à la foule qui remplissait l'esplanade. + +Ce qui avait été dit par ces Anglais et ces Corfiotes n'avait rien +d'exagéré. Il n'était que trop vrai! Depuis quelques années, les +déprédations de Sacratif se manifestaient par des actes +révoltants. Nombre de navires de commerce de toutes nationalités +avaient été attaqués par ce pirate, aussi audacieux que +sanguinaire. D'où venait-il? Quelle était son origine? +Appartenait-il à cette race de forbans, issus des côtes de la +Barbarie? Qui eût pu le dire? On ne le connaissait pas. On ne +l'avait jamais vu. Pas un n'était revenu de ceux qui s'étaient +trouvés sous le feu de ses canons, les uns tués, les autres +réduits à l'esclavage. Les bâtiments qu'il montait, qui eût pu les +signaler? Il passait incessamment d'un bord à un autre. Il +attaquait tantôt avec un rapide brick levantin, tantôt avec une de +ces légères corvettes qu'on ne pouvait vaincre à la course, et +toujours sous pavillon noir. Que, dans une de ces rencontres, il +ne fût pas le plus fort, qu'il eût à chercher son salut par la +fuite, en présence de quelque redoutable navire de guerre, il +disparaissait soudain. Et, en quel refuge inconnu, en quel coin +ignoré de l'Archipel, aurait-on tenté de le rejoindre? Il +connaissait les plus secrètes passes de ces côtes, dont +l'hydrographie laissait encore à désirer à cette époque. + +Si le pirate Sacratif était un bon marin, c'était aussi un +terrible homme d'attaque. Toujours secondé par des équipages qui +ne reculaient devant rien, il n'oubliait jamais de leur donner, +après le combat, la «part du diable», c'est-à-dire quelques heures +de massacre et de pillage. Aussi ses compagnons le suivaient-ils +partout où il voulait les mener. Ils exécutaient ses ordres quels +qu'ils fussent. Tous se seraient fait tuer pour lui. La menace du +plus effroyable supplice ne les eût pas fait dénoncer le chef, qui +exerçait sur eux une véritable fascination. À de tels hommes, +lancés à l'abordage, il est rare qu'un navire puisse résister, +surtout un bâtiment de commerce, auquel manquent les moyens +suffisants de défense. + +En tout cas, si Sacratif, malgré toute son habileté, eût été +surpris par un navire de guerre, il se fût plutôt fait sauter que +de se rendre. On racontait même que, dans une affaire de ce genre, +les projectiles lui ayant manqué, il avait chargé ses canons avec +les têtes fraîchement coupées aux cadavres qui jonchaient son +pont. + +Tel était l'homme que la _Syphanta_ avait la mission de +poursuivre, tel ce redoutable pirate, dont le nom exécré causait +tant d'émotion dans la cité corfiote. + +Bientôt, une détonation retentit. Une fumée s'éleva dans un vif +éclair au-dessus de terre-plein de la citadelle. C'était le coup +de partance. La _Syphanta_ appareillait et allait descendre le +canal de Corfou, afin de gagner les parages méridionaux de la mer +Ionienne. + +Toute la foule se porta sur la lisière de l'esplanade, vers la +terrasse du monument de sir Maitland. + +Nicolas Starkos, impérieusement entraîné par un sentiment plus +intense peut-être que celui d'une simple curiosité, se trouva +bientôt au premier rang des spectateurs. + +Peu à peu, sous la clarté de la lune, apparut la corvette avec ses +feux de position. Elle s'avançait en boulinant, afin d'enlever à +la bordée le cap Bianco, qui s'allonge au sud de l'île. Un second +coup de canon partit de la citadelle, puis un troisième, auxquels +répondirent trois détonations qui illuminèrent les sabords de la +_Syphanta_. Aux détonations succédèrent des milliers de hurrahs, +dont les derniers arrivèrent à la corvette, au moment où elle +doublait la baie de Kardakio. + +Puis, tout retomba dans le silence. Peu à peu, la foule, +s'écoulant à travers les rues du faubourg de Kastradès, eut laissé +le champ libre aux rares promeneurs qu'un intérêt d'affaires ou de +plaisir retenait sur l'esplanade. + +Pendant une heure encore, Nicolas Starkos, toujours pensif, +demeura sur la vaste place d'armes, presque déserte. Mais le +silence ne devait être ni dans sa tête ni dans son coeur. Ses yeux +brillaient d'un feu que ses paupières ne parvenaient pas à +masquer. Son regard, comme par un mouvement involontaire, se +portait dans la direction de cette corvette, qui venait de +disparaître derrière la masse confuse de l'île. + +Lorsque onze heures sonnèrent à l'église de Saint-Spiridion, +Nicolas Starkos songea à rejoindre Skopélo au rendez-vous qu'il +lui avait donné près du bureau de la Santé. + +Il remonta donc les rues du quartier qui se dirigent vers le Fort- +Neuf, et bientôt il arriva sur le quai. + +Skopélo l'y attendait. + +Le capitaine de la sacolève alla à lui: + +«La corvette _Syphanta_ vient de partir! lui dit-il. + +-- Ah! fit Skopélo. + +-- Oui... pour donner la chasse à Sacratif! + +-- Elle ou une autre, qu'importe!» répondit simplement Skopélo, en +montrant le gig, qui se balançait, au pied de l'échelle, sur les +dernières ondulations du ressac. + +Quelques instants après, l'embarcation accostait la _Karysta_, et +Nicolas Starkos sautait à bord en disant: + +«À demain, chez Elizundo!» + + + + +VII + +L'inattendu + + +Le lendemain, vers dix heures du matin, Nicolas Starkos débarquait +sur le môle et se dirigeait vers la maison de banque. Ce n'était +pas la première fois qu'il se présentait au comptoir, et il y +avait toujours été reçu comme un client dont les affaires ne sont +point à dédaigner. + +Cependant, Elizundo le connaissait. Il devait savoir bien des +choses de sa vie. Il n'ignorait même pas qu'il fût le fils de +cette patriote, dont il avait un jour parlé à Henry d'Albaret. +Mais personne ne savait et ne pouvait savoir ce qu'était le +capitaine de la _Karysta_. + +Nicolas Starkos était évidemment attendu. Aussi fut-il reçu dès +qu'il se présenta. En effet, la lettre arrivée quarante-huit +heures auparavant et datée d'Arkadia, venait de lui. Il fut donc +immédiatement conduit au bureau où se tenait le banquier, qui prit +la précaution d'en refermer la porte à clef. Elizundo et son +client étaient maintenant en présence l'un de l'autre. Personne ne +viendrait les déranger. Nul n'entendrait ce qui allait être dit +dans cet entretien. + +«Bonjour, Elizundo, dit le capitaine de la _Karysta_, en se +laissant tomber sur un fauteuil avec le sans-gêne d'un homme qui +serait chez lui. Voilà bientôt six mois que je ne vous ai vu, bien +que vous ayez eu souvent de mes nouvelles! Aussi, n'ai-je pas +voulu passer si près de Corfou, sans m'y arrêter, afin d'avoir le +plaisir de vous serrer la main. + +-- Ce n'est pas pour me voir, ce n'est pas pour me faire des +amitiés que vous êtes venu, Nicolas Starkos, répondit le banquier +d'une voix sourde. Que me voulez-vous? + +-- Eh! s'écria le capitaine, je reconnais bien là mon vieil ami +Elizundo! Rien aux sentiments, tout aux affaires! Il y a longtemps +que vous avez dû fourrer votre coeur dans le tiroir le plus secret +de votre caisse -- un tiroir dont vous avez perdu la clef! + +-- Voulez-vous me dire ce qui vous amène et pourquoi vous m'avez +écrit? reprit Elizundo. + +-- Au fait vous avez raison, Elizundo! Pas de banalités! Soyons +sérieux! Nous avons aujourd'hui de très graves intérêts à +discuter, et ils ne souffrent aucun retard! + +-- Votre lettre me parle de deux affaires, reprit le banquier, +l'une qui rentre dans la catégorie de nos rapports accoutumés, +l'autre qui vous est purement personnelle. + +-- En effet, Elizundo. + +-- Eh bien, parlez, Nicolas Starkos! J'ai hâte de les connaître +toutes les deux!» + +On le voit, le banquier s'exprimait très catégoriquement. Il +voulait, par là, mettre son visiteur en demeure de s'expliquer, +sans se dépenser en faux-fuyants ni échappatoires. Mais, ce qui +contrastait avec la netteté de ces questions, c'était le ton un +peu sourd dont elles étaient faites. Bien évidemment, de ces deux +hommes, placés en face l'un de l'autre, ce n'était pas le banquier +qui tenait la position. + +Aussi, le capitaine de la _Karysta_ ne put-il cacher un demi- +sourire, dont Elizundo, les yeux baissés, ne vit rien. + +«Laquelle des deux questions aborderons-nous d'abord? demanda +Nicolas Starkos. + +-- D'abord, celle qui vous est purement personnelle! répondit +assez vivement le banquier. + +-- Je préfère commencer par celle qui ne l'est pas, répliqua le +capitaine d'un ton tranchant. + +-- Soit, Nicolas Starkos! De quoi s'agit-il? + +-- Il s'agit d'un convoi de prisonniers, dont nous devons prendre +livraison à Arkadia. Il y a là deux cent trente-sept têtes, +hommes, femmes et enfants, qui vont être transportés à l'île de +Scarpanto, d'où je me charge de les conduire à la côte +barbaresque. Or, vous le savez, Elizundo, puisque nous avons +souvent fait des opérations de ce genre, les Turcs ne livrent leur +marchandise que contre argent ou contre du papier, à la condition +qu'une bonne signature lui donne une valeur certaine. Je viens +donc vous demander votre signature, et je compte que vous voudrez +bien l'accorder à Skopélo, quand il vous apportera les traites +toutes préparées. -- Cela ne fera aucune difficulté, n'est-il pas +vrai?» + +Le banquier ne répondit pas, mais son silence ne pouvait être +qu'un acquiescement à la demande du capitaine. Il y avait +d'ailleurs des précédents qui l'engageaient. + +«Je dois ajouter, reprit négligemment Nicolas Starkos, que +l'affaire ne sera pas mauvaise. Les opérations ottomanes prennent +une mauvaise tournure en Grèce. La bataille de Navarin aura de +funestes conséquences pour les Turcs, puisque les puissances +européennes s'en mêlent. S'ils doivent renoncer à la lutte, plus +de prisonniers, plus de ventes, plus de profits. C'est pourquoi +ces derniers convois qu'on nous livre encore dans d'assez bonnes +conditions, auront-ils acquéreurs à haut prix sur les côtes de +l'Afrique. Ainsi donc, nous trouverons notre avantage à cette +affaire, et vous, le vôtre, par conséquent. -- Je puis compter sur +votre signature? + +-- Je vous escompterai vos traites, répondit Elizundo, et n'aurai +pas de signature à vous donner. + +-- Comme il vous plaira, Elizundo, répondit le capitaine, mais +nous nous serions contentés de votre signature. Vous n'hésitiez +pas à la donner autrefois! + +-- Autrefois n'est pas aujourd'hui, dit Elizundo, et, aujourd'hui, +j'ai des idées différentes sur tout cela! + +-- Ah! vraiment! s'écria le capitaine. À votre aise, après tout! - +- Mais est-il donc vrai que vous cherchiez à vous retirer des +affaires, comme je l'ai entendu dire? + +-- Oui, Nicolas Starkos! répondit le banquier d'une voix ferme, +et, en ce qui vous concerne, voici la dernière opération que nous +ferons ensemble... puisque vous tenez à ce que je la fasse! + +-- J'y tiens absolument, Elizundo», répondit Nicolas Starkos d'un +ton sec. + +Puis, il se leva, fit quelques tours dans le cabinet, mais sans +cesser d'envelopper le banquier d'un regard peu obligeant. +Revenant enfin se placer devant lui: + +«Maître Elizundo, dit-il d'un ton narquois, vous êtes donc bien +riche, puisque vous songez à vous retirer des affaires?» + +Le banquier ne répondit pas. + +«Eh bien, reprit le capitaine, que ferez-vous de ces millions que +vous avez gagnés, vous ne les emporterez pas dans l'autre monde! +Ce serait un peu encombrant pour le dernier voyage! Vous parti, à +qui iront-ils?» + +Elizundo persista à garder le silence. + +«Ils iront à votre fille, reprit Nicolas Starkos, à la belle +Hadjine Elizundo! Elle héritera de la fortune de son père! Rien de +plus juste! Mais qu'en fera-t-elle? Seule, dans la vie, à la tête +de tant de millions?» + +Le banquier se redressa, non sans quelque effort, et, rapidement, +en homme qui fait un aveu dont le poids l'étouffe: + +«Ma fille ne sera pas seule! dit-il. + +-- Vous la marierez? répondit le capitaine. Et à qui, s'il vous +plaît? Quel homme voudra d'Hadjine Elizundo, quand il connaîtra +d'où vient en grande partie la fortune de son père? Et j'ajoute, +quand elle-même le saura, à qui Hadjine Elizundo osera-t-elle +donner sa main? + +-- Comment le saurait-elle? reprit le banquier. Elle l'ignore +jusqu'ici, et qui le lui dira? + +-- Moi, s'il le faut! + +-- Vous? + +-- Moi! Écoutez, Elizundo, et tenez compte de mes paroles, +répondit le capitaine de la _Karysta_ avec une impudence voulue, +car je ne reviendrai plus sur ce que je vais vous dire. Cette +énorme fortune, c'est surtout par moi, par les opérations que nous +avons faites ensemble et dans lesquelles je risquais ma tête, que +vous l'avez gagnée! C'est en trafiquant des cargaisons pillées, +des prisonniers achetés et vendus pendant la guerre de +l'Indépendance, que vous avez encaissé ces gains, dont le montant +se chiffre par millions! Eh bien, il n'est que juste que ces +millions me reviennent! Je suis sans préjugés, moi, vous le savez +du reste! Je ne vous demanderai pas l'origine de votre fortune! La +guerre terminée, moi aussi, je me retirerai des affaires! Mais je +ne veux pas, non plus, être seul dans la vie, et j'entends, +comprenez-moi bien, j'entends qu'Hadjine Elizundo devienne la +femme de Nicolas Starkos!» + +Le banquier retomba sur son fauteuil. Il sentait bien qu'il était +entre les mains de cet homme, depuis longtemps son complice. Il +savait que le capitaine de la _Karysta_ ne reculerait devant rien +pour arriver à son but. Il ne doutait pas que, s'il le fallait, il +ne fût homme à raconter tout le passé de la maison de banque. + +Pour répondre négativement à la demande de Nicolas Starkos, au +risque de provoquer un éclat, Elizundo n'avait plus qu'une chose à +dire, et, non sans quelque hésitation, il la dit: + +«Ma fille ne peut être votre femme, Nicolas Starkos, parce qu'elle +doit être la femme d'un autre! + +-- D'un autre! s'écria Nicolas Starkos. En vérité, je suis arrivé +à temps! Ah! la fille du banquier Elizundo se marie?... + +-- Dans cinq jours! + +-- Et qui épouse-t-elle? demanda le capitaine, dont la voix +frémissait de colère. + +-- Un officier français. + +-- Un officier français! Sans doute, un de ces Philhellènes qui +sont venus au secours de la Grèce? + +-- Oui! + +-- Et il se nomme?... + +-- Le capitaine Henry d'Albaret... + +-- Eh bien, maître Elizundo, reprit Nicolas Starkos, qui +s'approcha du banquier et lui parla les yeux dans les yeux, je +vous le répète, lorsque ce capitaine Henry d'Albaret saura qui +vous êtes, il ne voudra plus de votre fille, et, lorsque votre +fille connaîtra la source de la fortune de son père, elle ne +pourra plus songer à devenir la femme de ce capitaine Henry +d'Albaret! Si donc vous ne rompez pas ce mariage aujourd'hui, +demain il se rompra de lui-même, car demain les deux fiancés +sauront tout!... Oui!... Oui!... de par le diable, ils le +sauront!» + +Le banquier se releva encore une fois. Il regarda fixement le +capitaine de la _Karysta_ et, alors, d'un accent de désespoir, +auquel il n'y avait point à se tromper: + +«Soit!... Je me tuerai, Nicolas Starkos, dit-il, et je ne serai +plus une honte pour ma fille! + +-- Si, répondit le capitaine, vous le serez dans l'avenir comme +vous l'êtes dans le présent, et votre mort ne fera jamais +qu'Elizundo n'ait été le banquier des pirates de l'Archipel!» + +Elizundo retomba, accablé, et ne put rien répondre, lorsque le +capitaine ajouta: + +«Et voilà pourquoi Hadjine Elizundo ne sera pas la femme de cet +Henry d'Albaret, pourquoi elle deviendra, qu'elle le veuille ou +non, la femme de Nicolas Starkos!» + +Pendant une demi-heure encore, cet entretien se prolongea en +supplications de la part de l'un, en menaces de la part de +l'autre. Non certes, il ne s'agissait pas d'amour, lorsque Nicolas +Starkos s'imposait à la fille d'Elizundo! Il ne s'agissait que des +millions dont cet homme voulait avoir l'entière possession, et +aucun argument ne le ferait fléchir. + +Hadjine Elizundo n'avait rien su de cette lettre, qui annonçait +l'arrivée du capitaine de la _Karysta; _mais, depuis ce jour, son +père lui avait paru plus triste, plus sombre que d'habitude, comme +s'il eût été accablé par quelque préoccupation secrète. Aussi, +lorsque Nicolas Starkos se présenta à la maison de banque, elle ne +put se défendre d'en ressentir une inquiétude plus vive encore. En +effet, elle connaissait ce personnage pour l'avoir vu venir +plusieurs fois pendant les dernières années de la guerre. Nicolas +Starkos lui avait toujours inspiré une répulsion dont elle ne se +rendait pas compte. Il la regardait, semblait-il, d'une façon, qui +ne laissait pas de lui déplaire, bien qu'il ne lui eût jamais +adressé que des paroles insignifiantes, comme eût pu le faire un +des clients habituels du comptoir. Mais la jeune fille n'avait pas +été sans observer qu'après les visites du capitaine de la +_Karysta_, son père était toujours, et pendant quelque temps, en +proie à une sorte de prostration, mêlée d'effroi. De là son +antipathie, que rien ne justifiait du moins jusqu'alors, contre +Nicolas Starkos. + +Hadjine Elizundo n'avait point encore parlé de cet homme à Henry +d'Albaret. Le lien qui l'unissait à la maison de banque ne pouvait +être qu'un lien d'affaires. Or, des affaires d'Elizundo, dont elle +ignorait d'ailleurs la nature, il n'avait jamais été question dans +leurs entretiens. Le jeune officier ne savait donc rien des +rapports qui existaient, non seulement entre le banquier et +Nicolas Starkos, mais aussi entre ce capitaine et la vaillante +femme dont il avait sauvé la vie au combat de Chaidari, qu'il ne +connaissait que sous le seul nom d'Andronika. + +Mais, ainsi qu'Hadjine, Xaris avait eu plusieurs fois l'occasion +de voir et de recevoir Nicolas Starkos au comptoir de la Strada +Reale. Lui aussi, il éprouvait à son égard les mêmes sentiments de +répulsion que la jeune fille. Seulement, étant donné sa nature +vigoureuse et décidée, ces sentiments se traduisaient chez lui +d'une autre façon. Si Hadjine Elizundo fuyait toutes les occasions +de se trouver en présence de cet homme, Xaris les eût plutôt +recherchées, à la condition «de pouvoir lui casser les reins,» +comme il le disait volontiers. + +«Je n'en ai pas le droit, évidemment, pensait-il, mais cela +viendra peut-être!» + +De tout cela, il résulte donc que la nouvelle visite du capitaine +de la _Karysta_ au banquier Elizundo ne fut vue avec plaisir ni +par Xaris, ni par la jeune fille. Bien au contraire. Aussi, ce fut +un soulagement pour tous les deux, lorsque Nicolas Starkos, après +un entretien dont rien n'avait transpiré, eut quitté la maison et +repris le chemin du port. + +Pendant une heure, Elizundo resta enfermé dans son cabinet. On ne +l'y entendait même pas bouger. Mais ses ordres étaient formels: ni +sa fille, ni Xaris ne devaient entrer, sans avoir été demandés +expressément. Or, comme la visite avait duré longtemps, cette +fois, leur anxiété s'était accrue en raison du temps écoulé. + +Tout à coup, la sonnette d'Elizundo se fit entendre -- un coup +timide, venant d'une main peu assurée. + +Xaris répondit à cet appel, ouvrit la porte qui n'était plus +refermée en dedans, et se trouva en présence du banquier. + +Elizundo était toujours dans son fauteuil, à demi affaissé, l'air +d'un homme qui vient de soutenir une violente lutte contre lui- +même. Il releva la tête, regarda Xaris, comme s'il eût eu quelque +peine à le reconnaître, et, passant la main sur son front: + +«Hadjine?» dit-il d'une voix étouffée. + +Xaris fit un signe affirmatif et sortit. Un instant après, la +jeune fille se trouvait devant son père. Aussitôt, celui-ci, sans +autre préambule, mais les yeux baissés, lui disait d'une voix +altérée par l'émotion: + +«Hadjine, il faut... il faut renoncer au mariage projeté avec le +capitaine Henry d'Albaret! + +-- Que dites-vous, mon père?... s'écria la jeune fille, que ce +coup imprévu atteignit en plein coeur. + +-- Il le faut, Hadjine! répéta Elizundo. + +-- Mon père, me direz-vous pourquoi vous reprenez votre parole, à +lui et à moi? demanda la jeune fille. Je n'ai pas l'habitude de +discuter vos volontés, vous le savez, et, cette fois, je ne les +discuterai pas davantage, quelles qu'elles soient!... Mais, enfin, +me direz-vous pour quelle raison je dois renoncer à épouser Henry +d'Albaret? + +-- Parce qu'il faut, Hadjine... il faut que tu sois la femme d'un +autre!» murmura Elizundo. + +Sa fille l'entendit, si bas qu'il eût parlé. + +«Un autre! dit-elle, frappée non moins cruellement par ce second +coup que le premier. Et cet autre?... + +-- C'est le capitaine Starkos! + +-- Cet homme!... cet homme!» + +Ces mots s'échappèrent involontairement des lèvres d'Hadjine qui +se retint à la table pour ne pas tomber. Puis, dans un dernier +mouvement de révolte que cette résolution provoquait en elle: + +«Mon père, dit-elle, il y a dans cet ordre que vous me donnez, +malgré vous peut-être, quelque chose que je ne puis expliquer! Il +y a un secret que vous hésitez à me dire! + +-- Ne me demande rien, s'écria Elizundo, rien! + +-- Rien?... mon père!... Soit!... Mais, si, pour vous obéir, je +puis renoncer à devenir la femme d'Henry d'Albaret... dussé-je en +mourir... je ne puis épouser Nicolas Starkos!... Vous ne le +voudriez pas! + +-- Il le faut, Hadjine! répéta Elizundo. + +-- Il y va de mon bonheur! s'écria la jeune fille. + +-- Et de mon honneur, à moi! + +-- L'honneur d'Elizundo peut-il dépendre d'un autre que de lui- +même? demanda Hadjine. + +-- Oui... d'un autre!... Et cet autre... c'est Nicolas Starkos!» + +Cela dit, le banquier se leva, les yeux hagards, la figure +contractée, comme s'il allait être frappé de congestion. Hadjine, +devant ce spectacle, retrouva toute son énergie. Et, en vérité, il +lui en fallut pour dire, en se retirant: + +«Soit mon père!... Je vous obéirai!» + +C'était sa vie à jamais brisée, mais elle avait compris qu'il y +avait quelque effroyable secret dans les rapports du banquier avec +le capitaine de la _Karysta! _Elle avait compris qu'il était dans +les mains de ce personnage odieux!... Elle se courba, elle se +sacrifia!... L'honneur de son père exigeait ce sacrifice! + +Xaris reçut la jeune fille entre ses bras, presque défaillante. Il +la transporta dans sa chambre. Là, il sut d'elle tout ce qui +s'était passé, à quel renoncement elle avait consenti!... Aussi, +quel redoublement de haine se fit en lui contre Nicolas Starkos! + +Une heure après, selon son habitude, Henry d'Albaret se présentait +à la maison de banque. Une des femmes de service lui répondit +qu'Hadjine Elizundo n'était pas visible. Il demanda à voir le +banquier... Le banquier ne pouvait le recevoir. Il demanda à +parler à Xaris... Xaris n'était pas au comptoir. + +Henry d'Albaret rentra à l'hôtel, extrêmement inquiet. Jamais +pareilles réponses ne lui avaient été faites. Il résolut de +revenir le soir et attendit dans une profonde anxiété. + +À six heures, on lui remit une lettre à son hôtel. Il regarda +l'adresse et reconnut qu'elle était de la main même d'Elizundo. +Cette lettre ne contenait que ces lignes: + +«Monsieur Henry d'Albaret est prié de considérer comme non avenus +les projets d'union formés entre lui et la fille du banquier +Elizundo. Pour des raisons qui lui sont tout à fait étrangères, ce +mariage ne peut avoir lieu, et monsieur Henry d'Albaret voudra +bien cesser ses visites à la maison de banque. + +«ELIZUNDO.» + +Tout d'abord, le jeune officier ne comprit rien à ce qu'il venait +de lire. Puis, il relut cette lettre... Il fut atterré. Que +s'était-il donc passé chez Elizundo? Pourquoi ce revirement? La +veille, il avait quitté la maison, où se faisaient encore les +préparatifs de son mariage! Le banquier avait été avec lui ce +qu'il était toujours! Quant à la jeune fille, rien n'indiquait que +ses sentiments eussent changé à son égard! + +«Mais aussi, la lettre n'est pas signée Hadjine! se répétait-il. +Elle est signée Elizundo!... Non! Hadjine n'a pas connu, ne +connaît pas ce que m'écrit son père!... C'est à son insu qu'il a +modifié ses projets!... Pourquoi?... Je n'ai donné aucun motif qui +ait pu... Ah! je saurai quel est l'obstacle qui se dresse entre +Hadjine et moi!» + +Et, puisqu'il ne pouvait plus être reçu dans la maison du +banquier, il lui écrivit, «ayant absolument le droit, disait-il, +de connaître les raisons qui faisaient rompre ce mariage à la +veille de s'accomplir». + +Sa lettre resta sans réponse. Il en écrivit une autre, deux +autres: même silence. + +Ce fut alors à Hadjine Elizundo qu'il s'adressa. Il la suppliait, +au nom de leur amour, de lui répondre, dût-elle le faire par un +refus de jamais le revoir!... Nulle réponse. + +Il est probable que sa lettre ne parvint pas à la jeune fille. +Henry d'Albaret, du moins, dut le croire. Il connaissait assez son +caractère pour être sûr qu'elle lui aurait répondu. + +Alors, le jeune officier, désespéré, chercha à voir Xaris. Il ne +quitta plus la Strada Reale. Il rôda pendant des heures entières +autour de la maison de banque. Ce fut inutile. Xaris, obéissant +peut-être aux ordres du banquier, peut-être à la prière d'Hadjine, +ne sortait plus. + +Ainsi se passèrent en vaines démarches les journées du 24 et du 25 +octobre. Au milieu d'angoisses inexprimables, Henry d'Albaret +croyait avoir atteint l'extrême limite de la souffrance! + +Il se trompait. + +En effet, dans la journée du 26, une nouvelle se répandit, qui +allait le frapper d'un coup plus terrible encore. + +Non seulement son mariage avec Hadjine Elizondo était rompu -- +rupture qui était maintenant connue de toute la ville -- mais +Hadjine Elizundo allait se marier avec un autre! Henry d'Albaret +fut anéanti en apprenant cette nouvelle. Un autre que lui serait +le mari d'Hadjine! + +«Je saurai quel est cet homme! s'écria-t-il. Celui-là, quel qu'il +soit, je le connaîtrai!... J'arriverai jusqu'à lui!... Je lui +parlerai... et il faudra bien qu'il me réponde!» + +Le jeune officier ne devait pas tarder à apprendre quel était son +rival. En effet, il le vit entrer dans la maison de banque; il le +suivit lorsqu'il en sortit; il l'épia jusqu'au port, où +l'attendait son canot au pied du môle; il le vit regagner la +sacolève, mouillée à une demi-encablure au large. + +C'était Nicolas Starkos, le capitaine de la _Karysta_. + +Cela se passait le 27 octobre. Des renseignements précis qu'Henry +d'Albaret put obtenir, il résultait que le mariage de Nicolas +Starkos et d'Hadjine Elizundo était très prochain, car les +préparatifs se faisaient avec une sorte de hâte. La cérémonie +religieuse avait été commandée à l'église de Saint-Spiridion pour +le 30 du mois, c'est-à-dire à la date même, qui avait été +antérieurement fixée au mariage d'Henry d'Albaret. Seulement, le +fiancé, ce ne serait plus lui! Ce serait ce capitaine, qui venait +on ne sait d'où pour aller où l'on ne savait! + +Aussi Henry d'Albaret, en proie à une fureur qu'il ne pouvait plus +maîtriser, était-il résolu à provoquer Nicolas Starkos, à l'aller +chercher jusqu'au pied de l'autel. S'il ne le tuait pas, il serait +tué, lui, mais au moins, il en aurait fini avec cette situation +intolérable! + +En vain se répétait-il que, si ce mariage se faisait, c'était avec +l'assentiment d'Elizundo! En vain se disait-il que celui qui +disposait de la main d'Hadjine, c'était son père! + +«Oui, mais c'est contre son gré!... Elle subit une pression qui la +livre à cet homme!... Elle se sacrifie!» + +Pendant la journée du 28 octobre, Henry d'Albaret essaya de +rencontrer Nicolas Starkos. Il le guetta à son débarquement, il le +guetta à l'entrée du comptoir. Ce fut en vain. Et, dans deux +jours, cet odieux mariage serait accompli -- deux jours, pendant +lesquels le jeune officier fit tout pour arriver jusqu'à la jeune +fille ou pour se trouver en face de Nicolas Starkos! + +Mais, le 29, vers six heures du soir, un fait inattendu se +produisit, qui allait précipiter le dénouement de cette situation. + +Dans l'après-midi, le bruit se répandit que le banquier venait +d'être frappé d'une congestion au cerveau. Et, en effet, deux +heures après, Elizundo était mort. + + + + +VIII + +Vingt millions en jeu + + +Quelles seraient les conséquences de cet événement, nul n'eût +encore pu le prévoir. Henry d'Albaret, dès qu'il l'apprit, dut +tout naturellement penser que ces conséquences ne pourraient que +lui être favorables. En tout cas, c'était le mariage d'Hadjine +Elizundo ajourné. Bien que la jeune fille dût être sous le coup +d'une douleur profonde, le jeune officier n'hésita pas à se +présenter à la maison de la Strada Reale, mais il ne put voir ni +Hadjine ni Xaris. Il n'avait donc plus qu'à attendre. + +«Si, en épousant ce capitaine Starkos, pensait-il, Hadjine se +sacrifiait aux volontés de son père, ce mariage ne se fera pas, +maintenant que son père n'est plus!» + +Ce raisonnement était juste. De là, cette déduction toute +naturelle, c'est que si les chances d'Henry d'Albaret s'étaient +accrues, celles de Nicolas Starkos avaient diminué. + +On ne s'étonnera donc pas que, dès le lendemain, un entretien à ce +sujet, provoqué par Skopélo, eût lieu à bord de la sacolève entre +son capitaine et lui. C'était le second de la _Karysta_ qui, en +rentrant à bord vers dix heures du matin, avait rapporté la +nouvelle de la mort d'Elizundo -- nouvelle qui faisait grand bruit +par la ville. + +On aurait pu croire que Nicolas Starkos, aux premiers mots que lui +en dit Skopélo, allait s'abandonner à quelque mouvement de colère. +Il n'en fut rien. Le capitaine savait se posséder et n'aimait +point à récriminer contre les faits accomplis. + +«Ah! Elizundo est mort? dit-il simplement. + +-- Oui!... Il est mort! + +-- Est-ce qu'il se serait tué? ajouta Nicolas Starkos à mi-voix, +comme s'il se fût parlé à lui-même. + +-- Non, répondit Skopélo, qui avait entendu la réflexion du +capitaine, non! Les médecins ont constaté que le banquier Elizundo +était mort d'une congestion... + +-- Foudroyé?... + +-- À peu près. Il a immédiatement perdu connaissance et n'a pu +prononcer une seule parole avant de mourir! + +-- Autant vaut qu'il en ait été ainsi, Skopélo! + +-- Sans contredit, capitaine, surtout si l'affaire d'Arkadia était +déjà terminée... + +-- Entièrement, répondit Nicolas Starkos. Nos traites ont été +escomptées, et, maintenant, tu pourras prendre, contre argent, +livraison du convoi de prisonniers. + +-- Eh! de par le diable, il était temps! s'écria le second. Mais, +capitaine, si cette opération est achevée, et l'autre? + +-- L'autre?... répondit tranquillement Nicolas Starkos. Eh bien! +l'autre s'achèvera comme elle devait s'achever! Je ne vois pas ce +qu'il y a de changé dans la situation! Hadjine Elizundo obéira à +son père mort, comme elle eût obéi à son père vivant, et pour les +mêmes raisons! + +-- Ainsi, capitaine, reprit Skopélo, vous n'avez point l'intention +d'abandonner la partie? + +-- L'abandonner! s'écria Nicolas Starkos d'un ton qui indiquait sa +ferme volonté de briser tout obstacle. Dis donc, Skopélo, crois-tu +qu'il y ait au monde un homme, un seul, qui consente à fermer la +main, quand il n'a qu'à l'ouvrir pour qu'il y tombe vingt +millions! + +-- Vingt millions! répéta Skopélo, qui souriait en hochant la +tête. Oui! c'est bien à vingt millions que j'avais estimé la +fortune de notre vieil ami Elizundo! + +-- Fortune nette, claire, en bonnes valeurs, reprit Nicolas +Starkos, et dont la réalisation pourra se faire sans retard. + +-- Dès que vous en serez possesseur, capitaine, car maintenant, +toute cette fortune va revenir à la belle Hadjine... + +-- Qui, elle, me reviendra, à moi! Sois sans crainte, Skopélo! +D'un mot je puis perdre l'honneur du banquier, et, après sa mort +comme avant, sa fille tiendra plus à cet honneur qu'à sa fortune! +Mais je ne dirai rien, je n'aurai rien à dire! La pression que +j'exerçais sur son père, je l'exercerai toujours sur elle! Ces +vingt millions, elle sera trop heureuse de les apporter en dot à +Nicolas Starkos, et, si tu en doutes, Skopélo, c'est que tu ne +connais pas le capitaine de la _Karysta!»_ + +Nicolas Starkos parlait avec une telle assurance, que son second, +quoique peu enclin à se faire des illusions, se reprit à croire +que l'événement de la veille n'empêcherait pas l'affaire de se +conclure. Il n'y aurait qu'un retard, voilà tout. + +Quelle serait la durée de ce retard, c'était uniquement la +question qui préoccupait Skopélo et même Nicolas Starkos, bien que +celui-ci n'en voulût point convenir. Il ne manqua pas d'assister, +le lendemain, aux obsèques du riche banquier, qui furent faites +très simplement et ne réunirent même qu'un petit nombre de +personnes. Là, il s'était rencontré avec Henry d'Albaret; mais, +entre eux, il n'y avait eu que quelques regards d'échangés, rien +de plus. + +Pendant les cinq jours qui suivirent la mort d'Elizondo, le +capitaine de la _Karysta_ essaya vainement d'arriver jusqu'à la +jeune fille. La porte du comptoir était close à tous. Il semblait +que la maison de banque fût morte avec le banquier. + +Du reste, Henry d'Albaret ne fut pas plus heureux que Nicolas +Starkos. Il ne put communiquer avec Hadjine par visite ni par +lettre. C'était à se demander si la jeune fille n'avait point +quitté Corfou sous la protection de Xaris, qui ne se montrait +nulle part. + +Cependant, le capitaine de la _Karysta_, loin d'abandonner ses +projets, répétait volontiers que leur réalisation n'était que +retardée. Grâce à lui, grâce aux manoeuvres de Skopélo, aux bruits +que celui-ci répandait avec intention, le mariage de Nicolas +Starkos et d'Hadjine Elizundo ne faisait de doute pour personne. +Il fallait seulement attendre que les premiers temps du deuil +fussent écoulés, et, peut-être aussi, que la situation financière +de la maison eût été régulièrement établie. + +Quant à la fortune que laissait le banquier, on savait qu'elle +était énorme. Grossie, naturellement par les bavardages du +quartier et les on-dit de la ville, elle arrivait déjà à être +quintuplée. Oui! on affirmait qu'Elizondo ne laissait pas moins +d'une centaine de millions! Et quelle héritière, cette jeune +Hadjine, et quel homme heureux, ce Nicolas Starkos, auquel sa main +était promise! On ne parlait plus que de cela dans Corfou, dans +ses deux faubourgs, jusque dans les derniers villages de l'île! +Aussi les badauds affluaient-ils à la Strada Reale. Faute de +mieux, on voulait au moins contempler cette maison fameuse, dans +laquelle il était entré tant d'argent, et où il devait en rester +tant, puisqu'il en était si peu sorti! + +La vérité, c'est que cette fortune était énorme. Elle se montait à +près de vingt millions, et, ainsi que l'avait dit Nicolas Starkos +à Skopélo dans leur dernier entretien, fortune en valeurs +facilement réalisables, non en propriétés foncières. + +Ce fut ce que reconnut Hadjine Elizundo, ce que Xaris reconnut +avec elle, pendant les premiers jours qui suivirent la mort du +banquier. Mais, ce qu'ils furent aussi amenés à reconnaître, ce +fut par quels moyens cette fortune avait été gagnée. En effet, +Xaris avait assez l'habitude des affaires de banque pour se rendre +compte de ce qu'avait été le passé du comptoir, lorsque les livres +et les papiers eurent été mis à sa disposition. Elizundo avait, +sans doute, l'intention de les détruire plus tard, mais la mort +l'avait surpris. Ils étaient là. Ils parlaient d'eux-mêmes. + +Hadjine et Xaris ne savaient que trop, maintenant, d'où venaient +ces millions! Sur combien de trafics odieux, sur combien de +misères reposait toute cette richesse, ils n'avaient plus à +l'apprendre! Voilà donc comment et pourquoi Nicolas Starkos tenait +Elizundo! Il était son complice! Il pouvait le déshonorer d'un +mot! Puis, s'il lui convenait de disparaître, il eût été +impossible de retrouver ses traces! Et c'était son silence qu'il +faisait payer au père en lui arrachant sa fille! + +«Le misérable!... le misérable! s'écriait Xaris. + +-- Tais-toi!» répondait Hadjine. + +Et il se taisait, car il sentait bien que ses paroles allaient +atteindre plus loin que Nicolas Starkos! + +Cependant, cette situation ne pouvait tarder à se dénouer. Il +fallait, d'ailleurs, qu'Hadjine Elizundo prît sur elle de +précipiter ce dénouement dans l'intérêt de tous. + +Le sixième jour après la mort d'Elizundo, vers sept heures du +soir, Nicolas Starkos, que Xaris attendait à l'escalier du môle, +était prié de se rendre immédiatement à la maison de banque. + +Dire que cette communication fut faite d'un ton aimable, ce serait +aller trop loin. Le ton de Xaris n'était rien moins qu'engageant, +sa voix rien moins que douce, quand il aborda le capitaine de la +_Karysta_. Mais celui-ci n'était pas homme à s'émouvoir de si peu, +et il suivit Xaris jusqu'au comptoir, où il fut aussitôt +introduit. + +Pour les voisins, qui virent entrer Nicolas Starkos dans cette +maison, si obstinément fermée jusqu'alors, il n'était plus douteux +que les chances ne fussent en sa faveur. + +Nicolas Starkos trouva Hadjine Elizundo dans le cabinet de son +père. Elle était assise devant le bureau, sur lequel se voyaient +un grand nombre de papiers, documents et livres. Le capitaine +comprit que la jeune fille avait dû se mettre au courant des +affaires de la maison, et il ne se trompait pas. Mais connaissait- +elle les rapports que le banquier avait eus avec les pirates de +l'Archipel, voilà ce qu'il se demandait. + +À l'entrée du capitaine, Hadjine Elizundo se leva -- ce qui la +dispensait de lui offrir de s'asseoir -- et elle fit signe à Xaris +de les laisser seuls. Elle était vêtue de deuil. Sa physionomie +grave, ses yeux fatigués par l'insomnie, indiquaient, en toute sa +personne, une grande lassitude physique, mais nul abattement +moral. Dans cet entretien, qui allait avoir de si graves +conséquences pour tous ceux dont il serait question, son calme ne +devait pas l'abandonner un seul instant. + +«Me voici, Hadjine Elizundo, dit le capitaine, et je suis à vos +ordres. Pourquoi m'avez-vous fait demander? + +-- Pour deux motifs, Nicolas Starkos, répondit la jeune fille, qui +voulait aller droit au but. Tout d'abord, j'ai à vous dire que ce +projet de mariage que m'imposait mon père, vous le savez bien, +doit être considéré comme rompu entre nous. + +-- Et moi, répliqua froidement Nicolas Starkos, je me bornerai à +répondre qu'en parlant ainsi, Hadjine Elizundo n'a peut-être pas +réfléchi aux conséquences de ses paroles. + +-- J'ai réfléchi, répondit la jeune fille, et vous comprendrez que +ma résolution doit être irrévocable, puisque je n'ai plus rien à +apprendre sur la nature des affaires que la maison Elizundo a +faites avec vous et les vôtres, Nicolas Starkos!» + +Ce ne fut pas sans un vif déplaisir que le capitaine de la +_Karysta_ reçut cette très nette réponse. Sans doute, il +s'attendait bien à ce qu'Hadjine Elizundo lui notifiât son congé +en bonne forme, mais il comptait aussi briser sa résistance, en +lui apprenant ce qu'avait été son père et quels rapports le +liaient à lui. Or, voici qu'elle savait tout. C'était donc une +arme, sa meilleure peut-être, qui se brisait dans sa main. +Toutefois, il ne se crut pas désarmé, et il reprit d'un ton +quelque peu ironique: + +«Ainsi, vous connaissez les affaires de la maison Elizundo, et, +les connaissant, vous tenez ce langage? + +-- Je le tiens, Nicolas Starkos, et le tiendrai toujours, parce +que c'est mon devoir de le tenir! + +-- Dois-je donc croire, répondit Nicolas Starkos, que le capitaine +Henry d'Albaret... + +-- Ne mêlez pas le nom d'Henry d'Albaret à tout ceci!» répliqua +vivement Hadjine. + +Puis, plus maîtresse d'elle-même, et, pour empêcher toute +provocation qui eût pu survenir, elle ajouta: + +«Vous savez bien, Nicolas Starkos, que jamais le capitaine +d'Albaret ne consentira à s'unir à la fille du banquier Elizundo! + +-- Il sera difficile! + +-- Il sera honnête! + +-- Et pourquoi? + +-- Parce qu'on n'épouse pas une héritière dont le père a été le +banquier des pirates! Non! Un honnête homme ne peut accepter une +fortune acquise d'une façon infâme! + +-- Mais, reprit Nicolas Starkos, il me semble que nous parlons là +de choses absolument étrangères à la question qu'il s'agit de +résoudre! + +-- Cette question est résolue! + +-- Permettez-moi de vous faire observer que c'était le capitaine +Starkos, non le capitaine d'Albaret, qu'Hadjine Elizundo devait +épouser! La mort de son père ne doit pas avoir plus changé ses +intentions qu'elle n'a changé les miennes! + +-- J'obéissais à mon père, répondit Hadjine, je lui obéissais, +sans rien savoir des motifs qui l'obligeaient à me sacrifier! Je +sais, à présent, que je sauvais son honneur en lui obéissant! + +-- Eh bien, si vous savez... répondit Nicolas Starkos. + +-- Je sais, reprit Hadjine en lui coupant la parole, je sais que +c'est vous, son complice, qui l'avez entraîné dans ces affaires +odieuses, vous qui avez fait entrer ces millions dans la maison de +banque, honorable avant vous! Je sais que vous avez dû le menacer +de révéler publiquement son infamie, s'il refusait de vous donner +sa fille! En vérité! avez-vous jamais pu croire, Nicolas Starkos, +qu'en consentant à vous épouser, je fisse autre chose que d'obéir +à mon père? + +-- Soit, Hadjine Elizundo, je n'ai plus rien à vous apprendre! +Mais, si vous étiez soucieuse de l'honneur de votre père pendant +sa vie, vous devez l'être tout autant après sa mort, et, pour peu +que vous persistiez à ne pas tenir vos engagements envers moi... + +-- Vous direz tout, Nicolas Starkos! s'écria la jeune fille avec +une telle expression de dégoût et de mépris qu'une sorte de +rougeur monta au front de l'impudent personnage. + +-- Oui... tout! répliqua-t-il. + +-- Vous ne le ferez pas, Nicolas Starkos! + +-- Et pourquoi? + +-- Ce serait vous accuser vous-même! + +-- M'accuser, Hadjine Elizundo! Pensez-vous donc que ces affaires +aient été jamais faites sous mon nom? Vous imaginez-vous que ce +soit Nicolas Starkos qui coure l'Archipel et trafique des +prisonniers de guerre? Non! En parlant, je ne me compromettrai +pas, et, si vous m'y forcez, je parlerai!» + +La jeune fille regarda le capitaine en face. Ses yeux, qui avaient +toute l'audace de l'honnêteté, ne se baissèrent pas devant les +siens, si effrayants qu'ils fussent. + +«Nicolas Starkos, reprit-elle, je pourrais vous désarmer d'un mot, +car ce n'est ni par sympathie ni par amour pour moi que vous avez +exigé ce mariage! C'était simplement pour devenir possesseur de la +fortune de mon père! Oui! je pourrais vous dire: Ce ne sont que +ces millions que vous voulez!... Eh bien, les voilà!... prenez- +les!... partez!... et que je ne vous revoie jamais!... Mais je ne +dirai pas cela, Nicolas Starkos!... Ces millions, dont j'hérite... +vous ne les aurez pas!... Je les garderai!... J'en ferai l'usage +qui me conviendra!... Non! vous ne les aurez pas!... Et +maintenant, sortez de cette chambre!... Sortez de cette maison!... +Sortez!» + +Hadjine Elizundo, le bras tendu, la tête haute, semblait alors +maudire le capitaine, comme Andronika l'avait maudit, quelques +semaines avant, sur le seuil de la maison paternelle. Mais, ce +jour-là, si Nicolas Starkos avait reculé devant le geste de sa +mère, cette fois, il marcha résolument vers la jeune fille: + +«Hadjine Elizundo, dit-il à voix basse, oui! il me faut ces +millions!... D'une façon ou d'une autre, il me les faut... et je +les aurai! + +-- Non!... et plutôt les anéantir, plutôt les jeter dans les eaux +du golfe! répondit Hadjine. + +-- Je les aurai, vous dis-je!... Je les veux!» + +Nicolas Starkos avait saisi la jeune fille par le bras. La colère +l'égarait. Il n'était plus maître de lui. Son regard se troublait. +Il eût été capable de la tuer! + +Hadjine Elizundo vit tout cela en un instant. Mourir! Eh! que lui +importait maintenant! La mort ne l'eût point effrayée. Mais +l'énergique jeune fille avait autrement disposé d'elle-même... +Elle s'était condamnée à vivre. + +«Xaris!» cria-t-elle. + +La porte s'ouvrit. Xaris parut. + +«Xaris, chasse cet homme!» + +Nicolas Starkos n'avait pas eu le temps de se retourner qu'il +était saisi par deux bras de fer. La respiration lui manqua. Il +voulut parler, crier... Il n'y parvint pas plus qu'il ne parvint à +se dégager de cette effroyable étreinte. Puis, tout meurtri, à +demi étouffé, hors d'état de rugir, il fut déposé à la porte de la +maison. + +Là, Xaris ne prononça que ces mots: + +«Je ne vous tue pas, parce qu'elle ne m'a pas dit de vous tuer! +Quand elle me le dira, je le ferai!» + +Et il referma la porte. + +À cette heure, la rue était déjà déserte. Personne n'avait pu voir +ce qui venait de se passer, c'est-à-dire que Nicolas Starkos +venait d'être chassé de la maison du banquier Elizundo. Mais on +l'avait vu y entrer, et cela suffisait. Il s'ensuit donc que, +lorsque Henry d'Albaret apprit que son rival avait été reçu là où +on refusait de le recevoir, il dut penser, comme tout le monde, +que le capitaine de la _Karysta_ était resté vis-à-vis de la jeune +fille dans les conditions d'un fiancé. + +Quel coup cela fut pour lui! Nicolas Starkos, admis dans cette +maison d'où l'excluait une consigne impitoyable! Il fut tenté, +tout d'abord, de maudire Hadjine, et qui ne l'eût fait à sa place? +Mais il parvint à se maîtriser, son amour l'emporta sur sa colère, +et, bien que les apparences fussent contre la jeune fille: + +«Non! non!... s'écria-t-il, cela n'est pas possible!... Elle... à +cet homme!... Cela ne peut être!... Cela n'est pas!» + +Cependant, malgré les menaces par lui faites à Hadjine Elizundo, +Nicolas Starkos, après avoir réfléchi, s'était décidé à se taire. +De ce secret, qui pesait sur la vie du banquier, il résolut de ne +rien dévoiler. Cela lui laissait toute facilité d'agir, et il +serait toujours temps de le faire, plus tard, si les circonstances +l'exigeaient. + +C'est ce qui fut bien convenu entre Skopélo et lui. Il ne cacha +rien au second de la _Karysta_ de ce qui s'était passé pendant sa +visite à Hadjine Elizundo. Skopélo l'approuva de ne rien dire et +de se réserver, tout en observant que les choses ne prenaient +point une tournure favorable à leurs projets. Ce qui l'inquiétait +surtout, c'était que l'héritière ne voulût pas acheter leur +discrétion en abandonnant l'héritage! Pourquoi? En vérité, il n'y +comprenait rien. + +Pendant les jours suivants, jusqu'au 12 novembre, Nicolas Starkos +ne quitta pas son bord, même une heure. Il cherchait, il combinait +les divers moyens qui pourraient le conduire à son but. +D'ailleurs, il comptait un peu sur l'heureuse chance, qui l'avait +toujours servi pendant le cours de son abominable existence... +Cette fois-ci, il comptait à tort. + +De son côté, Henry d'Albaret ne vivait pas moins à l'écart. Ses +tentatives pour revoir la jeune fille, il n'avait pas cru devoir +les renouveler. Mais il ne désespérait pas. + +Le 12, au soir, une lettre lui fut apportée à son hôtel. Un +pressentiment lui dit que cette lettre venait d'Hadjine Elizundo. +Il l'ouvrit, il regarda la signature: il ne s'était pas trompé. + +Cette lettre ne contenait que quelques lignes, écrites de la main +de la jeune fille. Voici ce qu'elle disait: + +«Henry, + +«La mort de mon père m'a rendu ma liberté, mais vous devez +renoncer à moi! La fille du banquier Elizundo n'est pas digne de +vous! Je ne serai jamais à Nicolas Starkos, un misérable! mais je +ne puis être à vous, un honnête homme! Pardon et adieu! + +«HADJINE ELIZUNDO.» + +Au reçu de cette lettre, Henry d'Albaret, sans prendre le temps de +réfléchir, courut à la maison de la Strada Reale... + +La maison était fermée, abandonnée, déserte, comme si Hadjine +Elizundo l'eût quittée avec son fidèle Xaris pour n'y jamais +revenir. + + + + +IX + +L'archipel en feu + + +L'île de Scio, plus généralement appelée Chio depuis cette époque, +est située dans la mer Égée, à l'ouest du golfe de Smyrne, près du +littoral de l'Asie Mineure. Avec Lesbos au nord, Samos au sud, +elle appartient au groupe des Sporades, situé dans l'est de +l'Archipel. Elle ne se développe pas sur moins de quarante lieues +de périmètre. Le mont Pélinéen, maintenant mont Élias, qui la +domine, se dresse à une hauteur de deux mille cinq cents pieds au- +dessus du niveau de la mer. + +Des principales villes que renferme cette île, Volysso, Pitys, +Delphinium, Leuconia, Caucasa, Scio, sa capitale, est la plus +importante. C'était là que, le 30 octobre 1827, le colonel Fabvier +avait débarqué un petit corps expéditionnaire, dont l'effectif +s'élevait à sept cents réguliers, deux cents cavaliers, quinze +cents irréguliers à la solde des Sciotes, avec un matériel +comprenant dix obusiers et dix canons. + +L'intervention des puissances européennes, après le combat de +Navarin, n'avait pas encore définitivement résolu la question +grecque. L'Angleterre, la France et la Russie ne voulaient, en +effet, donner au nouveau royaume que les limites mêmes que +l'insurrection n'avait jamais dépassées. Or, cette détermination +ne pouvait convenir au gouvernement hellénique. Ce qu'il exigeait, +c'étaient, avec toute la Grèce continentale, la Crète et l'île de +Scio, nécessaires à son autonomie. Aussi, tandis que Miaoulis +prenait la Crète pour objectif, Ducas, la terre ferme, Fabvier +débarquait à Maurolimena, dans l'île de Scio, à la date indiquée +ci-dessus. + +On comprend que les Hellènes voulussent ravir aux Turcs cette île +superbe, magnifique joyau de ce chapelet des Sporades. Son ciel, +le plus pur de l'Asie Mineure, lui fait un climat merveilleux, +sans chaleurs extrêmes, sans froids excessifs. Il la rafraîchit au +souffle d'une brise modérée, il la rend salutaire entre toutes les +îles de l'Archipel. Aussi, dans un hymne attribué à Homère -- que +Scio revendique comme un de ses enfants -- le poète l'appelle la +«très grasse». Vers l'ouest, elle distille des vins délicieux qui +rivaliseraient avec les meilleurs crus de l'antiquité, et un miel +qui peut le disputer à celui de l'Hymette. Vers l'est, elle fait +mûrir des oranges et des citrons, dont la renommée se propage +jusqu'à l'Europe occidentale. Vers le sud, elle se couvre de ces +diverses espèces de lentisques qui produisent une précieuse gomme, +le mastic, si employé dans les arts et même en médecine -- grande +richesse du pays. Enfin, dans cette contrée, bénie des dieux, +poussent avec les figuiers, les dattiers, les amandiers, les +grenadiers, les oliviers, tous les plus beaux types arborescents +des zones méridionales de l'Europe. + +Cette île, le gouvernement voulait donc l'englober dans le nouveau +royaume. C'est pourquoi le hardi Fabvier, en dépit de tous les +déboires dont il avait été abreuvé par ceux-là mêmes pour lesquels +il venait verser son sang, s'était chargé de la conquérir. + +Cependant, durant les derniers mois de cette année, les Turcs +n'avaient cessé de continuer massacres et razzias à travers la +péninsule hellénique, et cela, à la veille du débarquement, à +Nauplie, de Capo d'Istria. L'arrivée de ce diplomate devait mettre +fin aux querelles intestines des Grecs et concentrer le +gouvernement en une seule main. Mais, bien que la Russie dût +déclarer la guerre au sultan six mois après, et venir ainsi en +aide à la constitution du nouveau royaume, Ibrahim tenait toujours +la partie moyenne et les villes maritimes du Péloponnèse. Et si, +huit mois plus tard, le 6 juillet 1828, il se préparait à quitter +le pays, auquel il avait fait tant de mal, si, en septembre de la +même année, il ne devait plus rester un seul Égyptien sur la terre +de Grèce, ces hordes sauvages n'en allaient pas moins ravager la +Morée pendant quelque temps encore. + +Toutefois, puisque les Turcs ou leurs alliés occupaient certaines +villes du littoral, aussi bien dans le Péloponnèse que dans la +Crète, on ne s'étonnera pas que les pirates fussent nombreux à +courir les mers avoisinantes. Si le mal qu'ils causaient aux +navires faisant le commerce d'une île à l'autre était +considérable, ce n'était pas que les commandants de flottilles +grecques, les Miaoulis, les Canaris, les Tsamados, cessassent de +les poursuivre; mais ces forbans étaient nombreux, infatigables, +et il n'y avait plus aucune sécurité à traverser ces parages. De +la Crète à l'île de Métélin, de Rhodes à Nègrepont, l'Archipel +était en feu. + +Enfin, à Scio même, ces bandes, composées du rebut de toutes les +nations, écumaient les alentours de l'île, et venaient en aide au +pacha, renfermé dans la citadelle, dont le colonel Fabvier allait +commencer le siège dans de détestables conditions. + +On s'en souvient, les négociants des îles Ioniennes épouvantés de +cet état de choses commun à toutes les Échelles du Levant, +s'étaient associés pour armer une corvette, destinée à donner la +chasse aux pirates. Aussi, depuis cinq semaines, la _Syphanta_ +avait-elle quitté Corfou, afin de rallier les mers de l'Archipel. +Deux ou trois affaires, dont elle s'était heureusement tirée, la +capture de plusieurs navires, à bon droit suspects, ne pouvaient +que l'encourager à poursuivre résolument son oeuvre. Signalé à +maintes reprises dans les eaux de Psara, de Scyros, de Zéa, de +Lemnos, de Paros, de Santorin, son commandant Stradena remplissait +sa tâche avec non moins de hardiesse que de bonheur. Seulement, il +ne semblait pas qu'il eût encore pu rencontrer cet insaisissable +Sacratif, dont l'apparition était toujours marquée par les plus +sanglantes catastrophes. On entendait souvent parler de lui, on ne +le voyait jamais. + +Or, il y avait quinze jours au plus, vers le 13 novembre, la +_Syphanta_ venait d'être aperçue aux environs de Scio. À cette +date, le port de l'île reçut même une de ses prises, et Fabvier +fit prompte justice de son équipage de pirates. + +Mais, depuis cette époque, plus de nouvelles de la corvette. +Personne ne pouvait dire dans quels parages elle traquait +actuellement les écumeurs de l'Archipel. On avait même lieu d'être +inquiet sur son compte. Jusqu'alors, en effet, dans ces mers +resserrées, toutes semées d'îles, et par conséquent de points de +relâche, il était rare que plusieurs jours s'écoulassent sans que +sa présence n'eût été signalée. + +C'est dans ces circonstances, que, le 27 novembre, Henry d'Albaret +arriva à Scio, huit jours après avoir quitté Corfou. Il y venait +rejoindre son ancien commandant, afin de continuer sa campagne +contre les Turcs. + +La disparition d'Hadjine Elizundo l'avait frappé d'un coup +terrible. Ainsi, la jeune fille repoussait Nicolas Starkos comme +un misérable indigne d'elle, et elle se refusait à celui qu'elle +avait accepté, comme étant indigne de lui! Quel mystère y avait-il +dans tout cela? Où fallait-il le chercher? Dans sa vie, à elle, si +calme, si pure? Non, évidemment! Était-ce dans la vie de son père? +Mais qu'y avait-il donc de commun entre le banquier Elizundo et le +capitaine Nicolas Starkos? + +À ces questions, qui eût pu répondre? La maison de banque était +abandonnée. Xaris lui-même avait dû la quitter en même temps que +la jeune fille. Henry d'Albaret ne pouvait compter que sur lui +seul pour découvrir ces secrets de la famille Elizundo. + +Il eut alors la pensée de fouiller la ville de Corfou, puis l'île +entière. Peut-être Hadjine y avait-elle cherché refuge en quelque +endroit ignoré? On compte, en effet, un certain nombre de +villages, disséminés à la surface de l'île, où il est facile de +trouver un abri sûr. Pour qui veut se dérober au monde et se faire +oublier, Benizze, Santa Decca, Leucimne, vingt autres, offrent de +tranquilles retraites. Henry d'Albaret se jeta sur toutes les +routes, il chercha jusque dans les moindres hameaux quelque trace +de la jeune fille: il ne trouva rien. + +Un indice, alors, lui donna à supposer qu'Hadjine Elizundo avait +dû quitter l'île de Corfou. En effet, au petit port d'Alipa, dans +l'ouest-nord-ouest de l'île, on lui apprit qu'un léger speronare +venait récemment de prendre la mer, après avoir attendu deux +passagers pour le compte desquels il avait été secrètement frété. + +Mais ce n'était là qu'un indice bien vague. D'ailleurs, certaines +concordances de faits et de dates vinrent bientôt donner au jeune +officier un nouveau sujet de craintes. + +En effet, lorsqu'il fut de retour à Corfou, il apprit que la +sacolève, elle aussi, avait quitté le port. Et, ce qui ressortait +de plus grave, c'est que ce départ s'était effectué le jour même +où Hadjine Elizundo avait disparu. Devait-on voir un lien entre +ces deux événements? La jeune fille, attirée dans quelque piège en +même temps que Xaris, avait-elle été enlevée par force? N'était- +elle pas maintenant au pouvoir du capitaine de la _Karysta_? + +Cette pensée brisa le coeur d'Henry d'Albaret. Mais que faire? En +quel point du monde rechercher Nicolas Starkos? Au vrai, qu'était- +il, cet aventurier? La _Karysta_, venue on ne sait d'où, partie +pour on ne sait où, pouvait à bon droit passer à l'état de +bâtiment suspect! Toutefois, dès qu'il fut redevenu maître de lui- +même, le jeune officier repoussa bien loin cette pensée. Puisque +Hadjine Elizundo se déclarait indigne de lui, puisqu'elle ne +voulait pas le revoir, quoi de plus naturel d'admettre qu'elle +s'était volontairement éloignée sous la protection de Xaris. + +Eh bien, s'il en était ainsi, Henry d'Albaret saurait la +retrouver. Peut-être son patriotisme l'avait-il poussée à prendre +part à cette lutte où s'agitait le sort de son pays? Peut-être, +cette énorme fortune, dont elle était libre de disposer, avait- +elle voulu la mettre au service de la guerre de l'Indépendance? +Pourquoi n'aurait-elle pas suivi, sur le même théâtre, les +Bobolina, les Modena, les Andronika et tant d'autres, pour +lesquelles son admiration était sans bornes? + +Aussi, Henry d'Albaret, bien certain qu'Hadjine Elizundo ne se +trouvait plus à Corfou, se décida-t-il à reprendre sa place dans +le corps des Philhellènes. Le colonel Fabvier était à Scio avec +ses réguliers. Il résolut d'aller le rejoindre. Il quitta les îles +Ioniennes, traversa la Grèce du Nord, passa les golfes de Patras +et de Lépante, s'embarqua au golfe d'Égine, échappa, non sans +peine, à quelques pirates qui écumaient la mer des Cyclades, et +arriva à Scio, après une rapide traversée. + +Fabvier fit au jeune officier un cordial accueil, qui prouvait +combien il le tenait en haute estime. Ce hardi soldat voyait en +lui, non seulement un dévoué compagnon d'armes, mais un ami sûr, +auquel il pouvait confier ses ennuis, et ils étaient grands. +L'indiscipline des irréguliers, qui formaient un chiffre important +dans le corps expéditionnaire, la solde mal et même non payée, les +embarras suscités par les Sciotes eux-mêmes, tout cela gênait et +retardait ses opérations. + +Cependant le siège de la citadelle de Scio était commencé. +Toutefois, Henry d'Albaret arriva assez à temps pour prendre part +aux travaux d'approche. À deux reprises, les puissances alliées +enjoignirent au colonel Fabvier de cesser ses préparatifs; le +colonel, ouvertement soutenu par le gouvernement hellénique, ne +tint aucun compte de ces injonctions et continua imperturbablement +son oeuvre. + +Bientôt, ce siège fut converti en une sorte de blocus, mais si +insuffisamment fermé que les provisions et les munitions purent +toujours être reçues par les assiégés. Quoi qu'il en soit, peut- +être Fabvier serait-il parvenu à s'emparer de la citadelle, si son +armée, que la famine affaiblissait de jour en jour, ne se fût +répandue dans l'île pour piller et se nourrir. Or, ce fut dans ces +conditions qu'une flotte ottomane, composée de cinq vaisseaux, put +forcer le port de Scio et apporter aux Turcs un renfort de deux +mille cinq cents hommes. Il est vrai que, peu de temps après, +Miaoulis apparut avec son escadre pour venir en aide au colonel +Fabvier, mais trop tard, et il dut se retirer. + +Avec l'amiral grec étaient arrivés quelques bâtiments sur lesquels +s'étaient embarqués un certain nombre de volontaires, destinés à +renforcer le corps expéditionnaire de Scio. + +Une femme s'était jointe à eux. + +Après avoir lutté jusqu'à la dernière heure contre les soldats +d'Ibrahim dans le Péloponnèse, Andronika, qui avait été du début, +voulait aussi être de la fin de la guerre. C'est pourquoi elle +était venue à Scio, résolue, s'il le fallait, à se faire tuer dans +cette île, que les Grecs prétendaient rattacher à leur nouveau +royaume. C'eût été, pour elle, comme une compensation du mal que +son indigne fils avait fait en ces lieux mêmes, lors des +épouvantables massacres de 1822. + +À cette époque, le sultan avait lancé contre Scio cet arrêt +terrible: feu, fer, esclavage. Le capitan-pacha, Kara-Ali, fut +chargé de l'exécuter. Il l'accomplit. Ses hordes sanguinaires +prirent pied dans l'île. Hommes au-dessus de douze ans, femmes au- +dessus de quarante, furent impitoyablement massacrés. Le reste, +réduit en esclavage, devait être emporté sur les marchés de Smyrne +et de la Barbarie. L'île entière fut ainsi mise à feu et à sang +par la main de trente mille Turcs. + +Vingt-trois mille Sciotes avaient été tués. Quarante-sept mille +furent destinés à être vendus. + +C'est alors qu'intervint Nicolas Starkos. Ses compagnons et lui, +après avoir pris leur part des tueries et du pillage, se firent +les principaux courtiers de ce trafic, qui allait livrer tout un +troupeau humain à l'avidité ottomane. Ce furent les navires de ce +renégat, qui servirent à transporter des milliers de malheureux +sur les côtes de l'Asie-Mineure et de l'Afrique. C'est par suite +de ces odieuses opérations que Nicolas Starkos avait été mis en +rapport avec le banquier Elizundo. De là, d'énormes bénéfices, +dont la plus grande somme revint au père d'Hadjine. + +Or, Andronika ne savait que trop quelle part Nicolas Starkos avait +prise aux massacres de Scio, quel rôle il avait joué dans ces +épouvantables circonstances. C'est pourquoi elle avait voulu venir +là où elle eût été cent fois maudite, si on eût su qu'elle était +la mère de ce misérable. Il lui semblait que de combattre dans +cette île, que de verser son sang pour la cause des Sciotes, ce +serait comme une réparation, comme une expiation suprême des +crimes de son fils. + +Mais, du moment qu'Andronika avait débarqué à Scio, il était +difficile qu'Henry d'Albaret et elle ne se rencontrassent pas un +jour ou l'autre. En effet, quelque temps après son arrivée, le 15 +janvier, Andronika se trouva inopinément en présence du jeune +officier qui l'avait sauvée sur le champ de bataille de Chaidari. + +Ce fut elle qui alla à lui, ouvrant ses bras et s'écriant: + +«Henry d'Albaret! + +-- Vous!... Andronika!... Vous! dit le jeune officier. Vous... que +je retrouve ici? + +-- Oui! répondit-elle. Ma place n'est-elle pas là où il y a encore +à lutter contre les oppresseurs? + +-- Andronika, répondit Henry d'Albaret, soyez fière de votre pays! +Soyez fière de ses enfants qui l'ont défendu avec vous! Avant peu, +il n'y aura plus un seul soldat turc sur le sol de la Grèce! + +-- Je le sais, Henry d'Albaret, et que Dieu me conserve la vie +jusqu'à ce jour!» + +Et alors Andronika fut amenée à dire ce qu'avait été son existence +depuis que tous les deux s'étaient séparés après la bataille de +Chaidari. Elle raconta son voyage au Magne, son pays natal, +qu'elle avait voulu revoir une dernière fois, puis sa réapparition +à l'armée du Péloponnèse, enfin son arrivée à Scio. + +De son côté, Henry d'Albaret lui apprit dans quelles conditions il +était revenu à Corfou, quels avaient été ses rapports avec le +banquier Elizundo, son mariage décidé et rompu, la disparition +d'Hadjine qu'il ne désespérait pas de retrouver un jour. + +«Oui, Henry d'Albaret, répondit Andronika, si vous ignorez encore +quel mystère pèse sur la vie de cette jeune fille, cependant, elle +ne peut être que digne de vous! Oui! Vous la reverrez, et vous +serez heureux comme tous deux vous méritez de l'être! + +-- Mais dites-moi, Andronika, demanda Henry d'Albaret, est-ce que +vous ne connaissiez pas le banquier Elizundo? + +-- Non, répondit Andronika. Comment le connaîtrais-je et pourquoi +me faites-vous cette question? + +-- C'est que j'ai eu plusieurs fois l'occasion de prononcer votre +nom devant lui, répondit le jeune officier, et ce nom attirait son +attention d'une façon assez singulière. Un jour, il m'a demandé si +je savais ce que vous étiez devenue depuis notre séparation. + +-- Je ne le connais pas, Henry d'Albaret, et le nom du banquier +Elizundo n'a même jamais été prononcé devant moi! + +-- Alors il y a là un mystère que je ne puis m'expliquer et qui ne +me sera jamais dévoilé, sans doute, puisque Elizundo n'est plus!» + +Henry d'Albaret était resté silencieux. Ses souvenirs de Corfou +lui étaient revenus. Il se reprenait à songer à tout ce qu'il +avait souffert, à tout ce qu'il devait souffrir encore loin +d'Hadjine! + +Puis, s'adressant à Andronika: + +«Et lorsque cette guerre sera finie, que comptez vous devenir? lui +demanda-t-il. + +-- Dieu me fera, alors, la grâce de me retirer de ce monde, +répondit-elle, de ce monde où j'ai le remords d'avoir vécu! + +-- Le remords, Andronika? + +-- Oui!» + +Et ce que cette mère voulait dire, c'est que sa vie seule avait +été un mal, puisqu'un pareil fils était né d'elle! + +Mais, chassant cette idée, elle reprit: + +«Quant à vous, Henry d'Albaret, vous êtes jeune et Dieu vous +réserve de longs jours! Employez-les donc à retrouver celle que +vous avez perdue... et qui vous aime! + +-- Oui, Andronika, et je la chercherai partout, comme, partout +aussi, je chercherai l'odieux rival qui est venu se jeter entre +elle et moi! + +-- Quel était cet homme? demanda Andronika. + +-- Un capitaine, commandant je ne sais quel navire suspect, +répondit Henry d'Albaret, et qui a quitté Corfou aussitôt après la +disparition d'Hadjine! + +-- Et il se nomme?... + +-- Nicolas Starkos! + +-- Lui!...» + +Un mot de plus, son secret lui échappait, et Andronika se disait +la mère de Nicolas Starkos! Ce nom, prononcé si inopinément par +Henry d'Albaret, avait été pour elle comme un épouvantement. Si +énergique qu'elle fût, elle venait de pâlir affreusement au nom de +son fils. Ainsi donc, tout le mal fait au jeune officier, à celui +qui l'avait sauvée au risque de sa vie, tout ce mal venait de +Nicolas Starkos! Mais Henry d'Albaret n'avait pas été sans se +rendre compte de l'effet que ce nom de Starkos venait de produire +sur Andronika. On comprend qu'il voulut la presser sur ce point. + +«Qu'avez-vous?... Qu'avez-vous? s'écria-t-il. Pourquoi ce trouble +au nom du capitaine de la _Karysta?..._ Parlez!... parlez!... +Connaissez-vous donc celui qui le porte? + +-- Non... Henry d'Albaret, non! répondit Andronika, qui balbutiait +malgré elle. + +-- Si!... Vous le connaissez!... Andronika, je vous supplie de +m'apprendre quel est cet homme... ce qu'il fait... où il est en ce +moment... où je pourrais le rencontrer! + +-- Je l'ignore! + +-- Non... Vous ne l'ignorez pas!... Vous le savez, Andronika, et +vous refusez de me le dire... à moi... à moi!... Peut-être, d'un +seul mot vous pouvez me lancer sur sa trace... peut-être sur celle +d'Hadjine... et vous refusez de parler! + +-- Henry d'Albaret, répondit Andronika d'une voix dont la fermeté +ne devait plus se démentir, je ne sais rien!... J'ignore où est ce +capitaine!... Je ne connais pas Nicolas Starkos!» + +Cela dit, elle quitta le jeune officier, qui resta sous le coup +d'une profonde émotion. Mais, depuis ce moment, quelque effort +qu'il fit pour rencontrer Andronika, ce fut inutile. Sans doute, +elle avait abandonné Scio pour retourner sur la terre de Grèce. +Henry d'Albaret dut renoncer à tout espoir de la retrouver. + +D'ailleurs, la campagne du colonel Fabvier devait bientôt prendre +fin, sans avoir amené aucun résultat. + +En effet, la désertion n'avait pas tardé à se mettre dans le corps +expéditionnaire. Les soldats, malgré les supplications de leurs +officiers, désertaient et s'embarquaient pour quitter l'île. Les +artilleurs, sur lesquels Fabvier croyait pouvoir plus spécialement +compter, abandonnaient leurs pièces. Il n'y avait plus rien à +faire en face d'un tel découragement, qui atteignait jusqu'aux +meilleurs! + +Il fallut donc lever le siège et revenir à Syra, où s'était +organisée cette malheureuse expédition. Là, pour prix de son +héroïque résistance, le colonel Fabvier ne devait recueillir que +des reproches, que des témoignages de la plus noire ingratitude. + +Quant à Henry d'Albaret, il avait formé le dessein de quitter Scio +en même temps que son chef. Mais vers quel point de l'Archipel +porterait-il ses recherches? Il ne le savait pas encore, lorsqu'un +fait inattendu vint faire cesser ses hésitations. + +La veille du jour où il allait s'embarquer pour la Grèce, une +lettre lui arriva par la poste de l'île. + +Cette lettre, timbrée de Corinthe, adressée au capitaine Henry +d'Albaret, ne contenait que cet avis: + +«Il y a une place à prendre dans l'état-major de la corvette +_Syphanta_, de Corfou. Conviendrait-il au capitaine d'Albaret +d'embarquer à son bord et de continuer la campagne commencée +contre Sacratif et les pirates de l'Archipel? + +«La _Syphanta_, pendant les premiers jours de mars, se tiendra +dans les eaux du cap Anapomera, au nord de l'île, et son canot +restera en permanence dans l'anse d'Ora, au pied du cap. + +«Que le capitaine Henry d'Albaret fasse ce que lui commandera son +patriotisme!» + +Nulle signature. Écriture inconnue. Rien qui pût indiquer au jeune +officier de quelle part venait cette lettre. + +En tout cas, c'étaient là des nouvelles de la corvette, dont on +n'entendait plus parler depuis quelque temps. C'était aussi, pour +Henry d'Albaret, l'occasion de reprendre son métier de marin. +C'était enfin la possibilité de poursuivre Sacratif, peut-être +d'en débarrasser l'Archipel, peut-être aussi -- et cela ne fut pas +sans influencer sa résolution -- une chance de rencontrer dans ces +mers Nicolas Starkos et la sacolève. + +Le parti d'Henry d'Albaret fut donc immédiatement arrêté: accepter +la proposition que lui faisait ce billet anonyme. Il prit congé du +colonel Fabvier, au moment où celui-ci s'embarquait pour Syra; +puis, il fréta une légère embarcation et se dirigea vers le nord +de l'île. + +La traversée ne pouvait être longue, surtout avec un vent de terre +qui soufflait du sud-ouest. L'embarcation passa devant le port de +Coloquinta, entre les îles Anossai et le cap Pampaca. À partir de +ce cap, elle se dirigea vers celui d'Ora et prolongea la côte, de +manière à gagner l'anse du même nom. Ce fut là qu'Henry d'Albaret +débarqua dans l'après-midi du 1er mars. + +Un canot l'attendait, amarré au pied des roches. Au large, une +corvette était en panne. + +«Je suis le capitaine d'Albaret, dit le jeune officier au +quartier-maître, qui commandait l'embarcation. + +-- Le capitaine Henry d'Albaret veut-il rallier le bord? demanda +le quartier-maître. + +-- À l'instant.»Le canot déborda. Enlevé par ses six avirons, il +eut rapidement franchi la distance qui le séparait de la corvette +-- un mille au plus. Dès qu'Henry d'Albaret fut arrivé à la coupée +de la _Syphanta_ par la hanche de tribord, un long sifflet se fit +entendre, puis, un coup de canon retentit, qui fut bientôt suivi +de deux autres. Au moment où le jeune officier mettait pied sur le +pont, tout l'équipage, rangé comme à une revue d'honneur, lui +présenta les armes, et les couleurs corfiotes furent hissées à +l'extrémité de la corne de brigantine. + +Le second de la corvette s'avança alors, et, d'une voix forte, +afin d'être entendu de tous: + +«Les officiers et l'équipage de la _Syphanta_, dit-il, sont +heureux de recevoir à son bord le commandant Henry d'Albaret!» + + + + +X + +Campagne dans l'archipel + + +La _Syphanta_, corvette de deuxième rang, portait en batterie +vingt-deux canons de 24, et, sur le pont -- bien que ce fût rare +alors pour les navires de cette classe -- six caronades de 12. +Élancée de l'étrave, fine de l'arrière, les façons bien relevées, +elle pouvait rivaliser avec les meilleurs bâtiments de l'époque. +Ne fatiguant pas, sous n'importe quelle allure, douce au roulis, +marchant admirablement au plus près comme tous les bons voiliers, +elle n'eût pas été gênée de tenir, par des brises à un ris, +jusqu'à ses cacatois. Son commandant, si c'était un hardi marin, +pouvait faire de la toile sans rien craindre. La _Syphanta_ n'eût +pas plus chaviré qu'une frégate. Elle eût cassé sa mâture plutôt +que de sombrer sous voiles. De là, cette possibilité de lui +imprimer, même avec forte mer, une excessive vitesse. De là, +aussi, bien des chances pour qu'elle réussît dans l'aventureuse +croisière, à laquelle l'avaient destinée ses armateurs, ligués +contre les pirates de l'Archipel. + +Bien que ce ne fût point un navire de guerre, en ce sens qu'elle +était la propriété, non d'un État, mais de simples particuliers, +la _Syphanta_ était militairement commandée. Ses officiers, son +équipage, eussent fait honneur à la plus belle corvette de la +France ou du Royaume-Uni. Même régularité de manoeuvres, même +discipline à bord, même tenue en navigation comme en relâche. Rien +du laisser-aller d'un bâtiment armé en course, où la bravoure des +matelots n'est pas toujours réglementée comme l'exigerait le +commandant d'un bâtiment de la marine militaire. + +La _Syphanta_ avait deux cent cinquante hommes portés à son rôle +d'équipage, pour une bonne moitié Français, Ponantais ou +Provençaux, pour le reste, partie Anglais, Grecs et Corfiotes. +C'étaient des gens habiles à la manoeuvre, solides au combat, +marins dans l'âme, sur lesquels on pouvait absolument compter: ils +avaient fait leurs preuves. Quartiers-maîtres, seconds et premiers +maîtres dignes de leurs fonctions étaient d'intermédiaires entre +l'équipage et les officiers. Pour état-major, quatre lieutenants, +huit enseignes, également d'origine corfiote, anglaise ou +française, et un second. Celui-ci, le capitaine Todros, c'était un +vieux routier de l'Archipel, très pratique de ces mers, dont la +corvette devait parcourir les parages les plus reculés. Pas une +île qui ne lui fût connue en toutes ses baies, golfes, anses et +criques. Pas un îlot, dont la situation n'eût déjà été relevée par +lui dans ses précédentes campagnes. Pas un brassiage, dont la +valeur ne fût cotée dans sa tête, avec autant de précision que sur +ses cartes. + +Cet officier, âgé d'une cinquantaine d'années, Grec originaire +d'Hydra, ayant déjà servi sous les ordres des Canaris et des +Tomasis, devait être un précieux auxiliaire pour le commandant de +la _Syphanta_. + +Tout ce début de la croisière dans l'Archipel, la corvette l'avait +fait sous les ordres du capitaine Stradena. Les premières semaines +de navigation furent assez heureuses, ainsi qu'il a été dit. +Bâtiments détruits, prises importantes, c'était là bien commencer. +Mais la campagne ne se fit pas sans des pertes très sensibles au +détriment de l'équipage et du corps des officiers. Si, pendant +assez longtemps, on fut sans nouvelles de la _Syphanta_, c'est +que, le 27 février, elle avait eu un combat à soutenir contre une +flottille de pirates, au large de Lemnos. + +Ce combat avait non seulement coûté une quarantaine d'hommes, tués +ou blessés, mais le commandant Stradena, frappé mortellement par +un boulet, était tombé sur son banc de quart. + +Le capitaine Todros prit alors le commandement de la corvette; +puis, après s'être assuré la victoire, il rallia le port d'Égine, +afin de faire d'urgentes réparations à sa coque et à sa mâture. + +Là, quelques jours après l'arrivée de la _Syphanta_, on apprit, +non sans surprise, qu'elle venait d'être achetée, à un très haut +prix, pour le compte d'un banquier de Raguse, dont le fondé de +pouvoirs vint à Égine régulariser les papiers du bord. Tout cela +se fit sans qu'aucune contestation pût être soulevée, et il fut +bien et dûment établi que la corvette n'appartenait plus à ses +anciens propriétaires, les armateurs corfiotes, dont le bénéfice +de vente avait été très considérable. + +Mais, si la _Syphanta_ avait changé de mains, sa destination +devait demeurer la même. Purger l'Archipel des bandits qui +l'infestaient, rapatrier, au besoin, les prisonniers qu'elle +pourrait délivrer sur sa route, ne point abandonner la partie +qu'elle n'eût débarrassé ces mers du plus terrible des forbans, le +pirate Sacratif, telle fut la mission qui lui resta imposée. Les +réparations faites, le second reçut ordre d'aller croiser sur la +côte nord de Scio, où devait se trouver le nouveau capitaine, qui +allait devenir «maître après Dieu» à son bord. + +C'est à ce moment qu'Henry d'Albaret reçut le billet laconique, +par lequel on lui faisait savoir qu'une place était à prendre dans +l'état-major de la corvette _Syphanta_. + +On sait qu'il accepta, ne se doutant guère que cette place, libre +alors, fût celle de commandant. Voilà pourquoi, dès qu'il eut pris +pied sur le pont, le second, les officiers, l'équipage, vinrent se +mettre à ses ordres, pendant que le canon saluait les couleurs +corfiotes. + +Tout cela, Henry d'Albaret l'apprit dans une conversation qu'il +eut avec le capitaine Todros. L'acte, par lequel on lui confiait +le commandement de la corvette, était en règle. L'autorité du +jeune officier ne pouvait donc être contestée: elle ne le fut pas. +D'ailleurs, plusieurs des officiers du bord le connaissaient. On +savait qu'il était lieutenant de vaisseau, un des plus jeunes mais +aussi des plus distingués de la marine française. La part qu'il +avait prise à la guerre de l'Indépendance lui avait fait une +réputation méritée. Aussi, dès la première revue qu'il passa à +bord de la _Syphanta_, son nom fut-il acclamé de tout l'équipage. + +«Officiers et matelots, dit simplement Henry d'Albaret, je sais +quelle est la mission qui a été confiée à la _Syphanta. _Nous la +remplirons tout entière, s'il plaît à Dieu! Honneur à votre ancien +commandant Stradena, qui est mort glorieusement sur ce banc de +quart! Je compte sur vous! Comptez sur moi! -- Rompez!» + +Le lendemain, 2 mars, la corvette, tout dessus, perdait de vue les +côtes de Scio, puis la cime du mont Elias qui les domine, et +faisait voile pour le nord de l'Archipel. + +À un marin, il ne faut qu'un coup d'oeil et une demi-journée de +navigation pour reconnaître la valeur de son navire. Le vent +soufflait du nord-ouest, bon frais, et il ne fut point nécessaire +de diminuer de toile. Le commandant d'Albaret put donc apprécier, +dès ce jour-là, les excellentes qualités nautiques de la corvette. + +«Elle rendrait ses perroquets à n'importe quel bâtiment des +flottes combinées, lui dit le capitaine Todros, et elle les +tiendrait même avec une brise à deux ris!» + +Ce qui, dans la pensée du brave marin, signifiait deux choses: +d'abord qu'aucun autre voilier n'était capable de gagner la +_Syphanta_ de vitesse; ensuite, que sa solide mâture et sa +stabilité à la mer lui permettaient de conserver sa voilure par +des temps qui eussent obligé tout autre navire à la réduire, sous +peine de sombrer. + +La _Syphanta_, au plus près, ses armures à tribord, piqua donc +vers le nord, de manière à laisser dans l'est l'île de Métélin ou +Lesbos, l'une des plus grandes de l'Archipel. + +Le lendemain, la corvette passait au large de cette île, où, dès +le début de la guerre, en 1821, les Grecs remportèrent un grand +avantage sur la flotte ottomane. + +«J'y étais, dit le capitaine Todros au commandant d'Albaret. +C'était en mai. Nous étions soixante-dix bricks à poursuivre cinq +vaisseaux turcs, quatre frégates, quatre corvettes, qui se +réfugièrent dans le port de Métélin. Un vaisseau de 74 en partit +pour aller chercher du secours à Constantinople. Mais nous l'avons +rudement chassé, et il a sauté avec ses neuf cent cinquante +matelots! Oui! j'y étais, et c'est moi qui ai mis le feu aux +chemises de soufre et de goudron, dont nous avions revêtu sa +carène! Bonnes chemises, qui tiennent chaud, mon commandant, et +que je vous recommande à l'occasion... pour messieurs les +pirates!» + +Il fallait entendre le capitaine Todros raconter ainsi ses +exploits avec la bonne humeur d'un matelot du gaillard d'avant. +Mais ce que racontait le second de la _Syphanta_, il l'avait fait +et bien fait. + +Ce n'était pas sans raison qu'Henry d'Albaret, après avoir pris le +commandement de la corvette, avait fait voile vers le nord. Peu de +jours avant son départ de Scio, des navires suspects venaient +d'être signalés dans le voisinage de Lemnos et de Samothrace. +Quelques caboteurs levantins avaient été pillés et détruits +presque sur le littoral de la Turquie d'Europe. Peut-être ces +pirates, depuis que la _Syphanta_ leur donnait si obstinément la +chasse, jugeaient-ils à propos de se réfugier jusqu'aux parages +septentrionaux de l'Archipel. De leur part, ce n'était que +prudence. + +Dans les eaux de Métélin, on ne vit rien. Quelques navires de +commerce seulement, qui communiquèrent avec la corvette, dont la +présence ne laissait pas de les rassurer. + +Durant une quinzaine de jours, la _Syphanta_, bien qu'elle fût +durement éprouvée par les mauvais temps d'équinoxe, remplit +consciencieusement sa mission. Pendant deux ou trois coups de vent +successifs, qui l'obligèrent à se mettre en cape courante, Henry +d'Albaret put juger de ses qualités non moins que de l'habileté de +son équipage. Mais on le jugea aussi, et il ne démentit pas la +réputation, déjà faite aux officiers de la marine française, +d'être d'excellents manoeuvriers. Pour ses talents de tacticien au +milieu d'un combat naval, on s'en rendrait compte plus tard. Quant +à son courage au feu, on n'en doutait pas. + +Dans ces circonstances difficiles, le jeune commandant se montra +aussi remarquable en théorie qu'en pratique. Il possédait un +caractère audacieux, une grande force d'âme, un inébranlable sang- +froid, toujours prêt à prévoir comme à maîtriser les événements. +En un mot, c'était un marin, et ce mot dit tout. + +Pendant la seconde quinzaine de mars, ce furent les terres de +Lemnos, dont la corvette alla prendre connaissance. Cette île, la +plus importante de ce fond de la mer Égée, longue de quinze +lieues, large de cinq à six, n'avait pas été éprouvée, non plus +que sa voisine Imbro, par la guerre de l'Indépendance; mais, à +maintes reprises, les pirates étaient venus, et jusqu'à l'entrée +de la rade, enlever des navires de commerce. La corvette, afin de +se ravitailler, relâcha dans le port, alors très encombré. À cette +époque, en effet, on construisait beaucoup de bâtiments à Lemnos, +et, si, par crainte des forbans, on n'achevait point ceux qui +étaient sur chantier, ceux qui était achevés n'osaient sortir. De +là, l'encombrement. + +Les renseignements que le commandant d'Albaret obtint dans cette +île ne pouvaient que l'engager à poursuivre sa campagne vers le +nord de l'Archipel. Plusieurs fois même, le nom de Sacratif fut +prononcé devant ses officiers et lui. + +«Ah! s'écria le capitaine Todros, je serais vraiment curieux de me +rencontrer face à face avec ce coquin-là, qui me semble quelque +peu légendaire! Cela me prouverait du moins qu'il existe! + +-- Mettez-vous donc son existence en doute? demanda vivement Henry +d'Albaret. + +-- Sur ma parole, mon commandant, répondit Todros, si vous voulez +avoir mon opinion, je ne crois guère à ce Sacratif, et je ne sache +pas que personne puisse se vanter de l'avoir jamais vu! Peut-être +est-ce un nom de guerre que prennent tour à tour ces chefs de +pirates! Voyez-vous, j'estime que plus d'un s'est déjà balancé, +sous ce nom, au bout d'une vergue de misaine! Peu importe, +d'ailleurs! Le principal était que ces gueux fussent pendus, et +ils l'ont été! + +-- Après tout, ce que vous dites là est possible, capitaine +Todros, répondit Henry d'Albaret, et cela expliquerait le don +d'ubiquité dont ce Sacratif semble jouir! + +-- Vous avez raison, mon commandant, ajouta un des officiers +français. Si Sacratif a été vu, comme on le prétend, sur divers +points à la fois et au même jour, c'est que ce nom est pris +simultanément par plusieurs des chefs de ces écumeurs! + +-- Et s'ils le prennent, c'est pour mieux dépister les honnêtes +gens qui leur donnent la chasse! répliqua le capitaine Todros. +Mais, je le répète, il y a un moyen assuré de faire disparaître ce +nom: c'est de prendre et de pendre tous ceux qui le portent... et +même tous ceux qui ne le portent pas! De cette façon, le vrai +Sacratif, s'il existe, n'échappera pas à la corde qu'il mérite à +bon droit!» + +Le capitaine Todros avait raison, mais la question était toujours +de les rencontrer, ces insaisissables malfaiteurs! + +«Capitaine Todros, demanda alors Henry d'Albaret, pendant la +première campagne de la _Syphanta_, et même pendant vos campagnes +précédentes, n'avez-vous jamais eu connaissance d'une sacolève +d'une centaine de tonneaux, qui porte le nom de _Karysta_? + +-- Jamais, répondit le second. + +-- Et vous, messieurs?» ajouta le commandant, en s'adressant à ses +officiers. + +Pas un d'eux n'avait entendu parler de la sacolève. Pour la +plupart, cependant, ils couraient ces mers de l'Archipel depuis le +début de la guerre de l'Indépendance. + +«Le nom de Nicolas Starkos, le capitaine de cette _Karysta_, n'est +point arrivé jusqu'à vous?» demanda Henry d'Albaret en insistant. + +Ce nom était absolument inconnu aux officiers de la corvette. Rien +d'étonnant à cela, d'ailleurs, puisqu'il ne s'agissait que du +patron d'un simple navire de commerce, comme il s'en rencontre par +centaines dans les échelles du Levant. + +Cependant, Todros crut se rappeler très vaguement que, ce nom de +Starkos, il l'avait entendu prononcer pendant une de ses relâches +au port d'Arkadia, en Messénie. Ce devait être celui du capitaine +de l'un de ces bâtiments interlopes, qui transportaient aux côtes +barbaresques les prisonniers vendus par les autorités ottomanes. + +«Bon! ce ne peut être le Starkos en question, ajouta-t-il. Celui- +là, dites-vous, était le patron d'une sacolève, et une sacolève +n'eût pu suffire aux besoins de ce trafic. + +-- En effet», répondit Henry d'Albaret, et il s'en tint là de +cette conversation. + +Mais, s'il songeait à Nicolas Starkos, c'est que sa pensée le +ramenait toujours à cet impénétrable mystère de la double +disparition d'Hadjine Elizundo et d'Andronika. Maintenant, ces +deux noms ne se séparaient plus dans son souvenir. + +Vers le 25 mars, la _Syphanta_ se trouvait à la hauteur de l'île +de Samothrace, à soixante lieues dans le nord de Scio. On voit, en +considérant le temps employé par rapport au chemin parcouru, que +tous les refuges de ces parages avaient dû être minutieusement +fouillés. En effet, ce que la corvette ne pouvait faire dans les +hauts-fonds, où l'eau lui eût manqué, ses embarcations le +faisaient pour elle. Mais, jusqu'alors, il n'était rien résulté de +ces recherches. + +L'île de Samothrace avait été cruellement dévastée pendant la +guerre, et les Turcs la tenaient encore sous leur dépendance. On +pouvait donc supposer que les écumeurs de mer trouvaient un asile +sûr dans ses nombreuses criques, à défaut d'un véritable port. Le +mont Saoce la domine de cinq à six mille pieds, et, de cette +hauteur, il est facile aux vigies d'apercevoir et de signaler à +temps tout navire dont l'arrivée paraîtrait suspecte. Les pirates, +prévenus d'avance, ont donc toute possibilité de fuir avant d'être +bloqués. Il en avait été ainsi, probablement, car la _Syphanta_ ne +fit aucune rencontre sur ces eaux presque désertes. + +Henry d'Albaret donna alors la route au nord-ouest, de manière à +relever l'île de Thasos, située à une vingtaine de lieues de +Samothrace. Le vent étant debout, la corvette eut à louvoyer +contre une très forte brise; mais elle trouva bientôt l'abri de la +terre, et par conséquent, une mer plus calme qui rendit la +navigation plus facile. + +Singulière destinée que celle de ces diverses îles de l'Archipel! +Tandis que Scio et Samothrace avaient eu tant à souffrir de la +part des Turcs, Thasos, pas plus que Lemnos ou Imbro, ne s'était +ressentie du contre-coup de la guerre. Or, toute la population est +grecque, à Thasos; les moeurs y sont primitives; hommes et femmes +ont encore conservé dans leurs ajustements, habits ou coiffures, +toute la grâce de l'art antique. Les autorités ottomanes, +auxquelles cette île est soumise depuis le commencement du +quinzième siècle, auraient donc pu la piller à leur aise, sans +rencontrer la moindre résistance. Cependant, par un privilège +inexplicable, et bien que la richesse de ses habitants fût de +nature à exciter la convoitise de ces barbares peu scrupuleux, +elle avait été épargnée jusqu'alors. + +Cependant, sans l'arrivée de la _Syphanta_, il est probable que +Thasos eût connu les horreurs du pillage. + +En effet, à la date du 2 avril, le port, situé au nord de l'île, +qui s'appelle aujourd'hui port Pyrgo, était sérieusement menacé +d'une descente de pirates. Cinq à six de leurs bâtiments, +mistiques et djermes, de conserve avec un brigantin, armé d'une +douzaine de canons, se tenaient en vue de la ville. Le +débarquement de ces bandits au milieu d'une population inhabituée +aux luttes, eût fini par un désastre, car l'île n'avait point de +forces suffisantes à leur opposer. + +Mais la corvette apparut sur la rade, et dès qu'elle eut été +signalée par un pavillon hissé au grand mât du brigantin, tous ces +bâtiments se rangèrent en ligne de bataille -- ce qui indiquait +une singulière audace de leur part. + +«Vont-ils donc attaquer? s'écria le capitaine Todros, qui s'était +placé sur le banc de quart près du commandant. + +-- Attaquer... ou se défendre? répliqua Henry d'Albaret, assez +surpris de cette attitude des pirates. + +-- Par le diable, je me serais plutôt attendu à voir ces coquins +s'enfuir à toutes voiles! + +-- Qu'ils résistent, au contraire, capitaine Todros! Qu'ils +attaquent même! S'ils prenaient la fuite, quelques-uns +parviendraient sans doute à nous échapper! Faites faire le branle- +bas de combat!» + +Les ordres du commandant s'exécutèrent aussitôt. Dans la batterie, +les canons furent chargés et amorcés, les projectiles placés à la +portée des servants. Sur le pont, on mit les caronades en état de +servir, et l'on distribua les armes, mousquets, pistolets, sabres +et haches d'abordage. Les gabiers étaient parés pour la manoeuvre, +aussi bien en prévision d'un combat sur place que d'une chasse à +donner aux fuyards. Tout cela se fit avec autant de régularité et +de promptitude que si la _Syphanta_ eût été un bâtiment de guerre. + +Cependant, la corvette s'approchait de la flottille, prête à +attaquer comme à repousser toute attaque. Le dessein du commandant +était de porter sur le brigantin, de le saluer d'une bordée qui +pouvait le mettre hors de combat, puis de l'accoster et de lancer +ses hommes à l'abordage. + +Mais il était probable que les pirates, tout en se préparant à la +lutte, ne devaient songer qu'à s'échapper. S'ils ne l'avaient pas +fait plus tôt, c'est qu'ils avaient été surpris par l'arrivée de +la corvette, qui maintenant leur fermait la rade. Il ne leur +restait donc qu'à combiner leurs mouvements pour essayer de forcer +le passage. + +Ce fut le brigantin qui commença le feu. Il pointa ses canons de +manière à pouvoir démâter la corvette au moins de l'un de ses +mâts. S'il y réussissait, il serait dans des conditions plus +favorables pour se dérober à la poursuite de son adversaire. + +La bordée passa à sept ou huit pieds au-dessus du pont de la +_Syphanta_, coupa quelques drisses, rompit quelques écoutes et +bras de vergues, fit voler en éclats une partie de la drôme entre +le grand mât et le mât de misaine, et blessa trois ou quatre +matelots, mais peu grièvement. En somme, elle n'atteignit aucun +organe essentiel. + +Henry d'Albaret ne répondit pas immédiatement. Il fit porter droit +sur le brigantin, et sa bordée de tribord ne fut envoyée qu'après +que la fumée des premiers coups eut été dissipée. + +Fort heureusement pour le brigantin, son capitaine avait pu +évoluer en profitant de la brise, et il ne reçut que deux ou trois +boulets dans sa coque, au-dessus de la flottaison. S'il eut +quelques hommes tués, du moins ne fut-il pas mis hors de combat. + +Mais les projectiles de la corvette, qui l'avaient manqué, ne +furent pas perdus. Le mistique, que le brigantin avait découvert +par son évolution, en reçut une bonne part dans sa muraille de +babord, et si malheureusement pour lui, qu'il commença à remplir. + +«Si ce n'est pas le brigantin, c'est son compagnon qui en a dans +sa vieille carcasse! s'écrièrent quelques-uns des matelots, postés +sur le gaillard d'avant de la _Syphanta_. + +-- Ma part de vin qu'il coule en cinq minutes! + +-- En trois! + +-- Tenu, et que ton vin m'entre dans le gosier aussi facilement +que l'eau lui entre par les trous de sa coque! + +-- Il coule!... Il coule! + +-- En voilà déjà jusqu'à sa ceinture... en attendant qu'il en ait +par-dessus la tête! + +-- Et tous ces fils de diable qui décampent, la tête la première, +et se sauvent à la nage! + +-- Eh bien! s'ils préfèrent la corde au cou à la noyade en pleine +eau, faut pas les contrarier!» + +Et, en effet, le mistique s'enfonçait peu à peu. Aussi, avant que +l'eau eût atteint ses lisses, l'équipage s'était-il jeté à la mer, +afin de gagner quelque autre bâtiment de la flottille. + +Mais ceux-ci avaient bien d'autres soucis que de s'occuper à +recueillir les survivants du mistique! Ils ne cherchaient +maintenant qu'à s'enfuir. Aussi tous ces misérables furent-ils +noyés, sans qu'un seul bout de corde eût été lancé pour les hisser +à bord. + +D'ailleurs, la seconde bordée de la _Syphanta_ fut envoyée, cette +fois, à l'une des djermes qui se présentait par le travers, et +elle la désempara complètement. Il n'en fallut pas davantage pour +l'anéantir. Bientôt, la djerme eut disparu dans un rideau de +flammes qu'une demi-douzaine de boulets rouges venaient d'allumer +sous son pont. + +En voyant ce résultat, les deux autres petits bâtiments comprirent +qu'ils ne réussiraient point à se défendre contre les canons de la +corvette. Il était même évident qu'en prenant la fuite, ils +n'auraient aucune chance d'échapper à un navire de grande marche. + +Aussi le capitaine du brigantin prit-il la seule mesure qu'il y +eût à prendre, s'il voulait sauver ses équipages. Il leur fit le +signal de rallier. En quelques minutes, les pirates se furent +réfugiés à son bord, après avoir abandonné un mistique et une +djerme, auxquels ils avaient mis le feu et qui ne tardèrent pas à +sauter. + +L'équipage du brigantin, ainsi renforcé d'une centaine d'hommes, +se trouvait dans de meilleures conditions pour accepter le combat +à l'abordage, dans le cas où il ne parviendrait pas à s'échapper. + +Mais, si son équipage égalait maintenant en nombre l'équipage de +la corvette, ce qu'il avait de mieux à faire, c'était encore de +chercher son salut dans la fuite. Aussi n'hésita-t-il pas à mettre +à profit les qualités de vitesse qu'il possédait, afin d'aller +chercher refuge à la côte ottomane. Là, son capitaine saurait si +bien se blottir entre les écueils du littoral, que la corvette ne +pourrait l'y découvrir, ni l'y suivre, si elle le découvrait. + +La brise avait notablement fraîchi. Le brigantin n'hésita pas, +cependant, à gréer jusqu'à ses dernières voiles de contre- +cacatois, au risque de casser sa mâture, et il commença à +s'éloigner de la _Syphanta_. + +«Bon! s'écria le capitaine Todros. Je serai bien surpris si ses +jambes sont aussi longues que celles de notre corvette!» + +Et il se retourna vers le commandant, dont il attendait les +ordres. + +Mais, en ce moment, l'attention d'Henry d'Albaret venait d'être +attirée d'un autre côté. Il ne regardait plus le brigantin. Sa +lunette tournée vers le port de Thasos, il observait un léger +bâtiment qui forçait de toile pour s'en éloigner. + +C'était une sacolève. Enlevée par une belle brise de nord-ouest, +qui permettait à toute sa voilure de porter, elle s'était engagée +dans la passe sud du port, dont son peu de tirant d'eau lui +permettait l'accès. + +Henry d'Albaret, après l'avoir attentivement regardée, rejeta +vivement sa longue-vue. + +«La _Karysta! _s'écria-t-il. + +-- Quoi! ce serait cette sacolève dont vous nous avez parlé? +répondit le capitaine Todros. + +-- Elle-même, et je donnerais, pour m'en emparer...» + +Henry d'Albaret n'acheva pas sa phrase. Entre le brigantin, monté +par un nombreux équipage de pirates, et la _Karysta_, bien qu'elle +fût sans doute commandée par Nicolas Starkos, son devoir ne lui +permettait pas d'hésiter. À coup sûr, en abandonnant la poursuite +du brigantin, en faisant servir pour gagner l'extrémité de la +passe, il pouvait couper la route à la sacolève, il pouvait +l'atteindre, il pouvait s'en emparer. Mais c'eût été sacrifier à +son intérêt personnel l'intérêt général. Il ne le devait pas. Se +lancer sur le brigantin, sans perdre un instant, tenter de le +capturer pour le détruire, c'était ce qu'il devait faire, c'est ce +qu'il fit. Il jeta un dernier regard à la _Karysta_, qui +s'éloignait avec une merveilleuse vitesse par la passe restée +libre, et il donna ses ordres pour appuyer la chasse au bâtiment +pirate, qui commençait à s'éloigner dans une direction contraire. +Aussitôt, la _Syphanta_, toutes voiles dehors, se lança vivement +dans le sillage du brigantin. En même temps, ses canons de chasse +furent mis en position, et, comme les deux navires n'étaient +encore qu'à un demi-mille l'un de l'autre, la corvette commença à +parler. Ce qu'elle dit ne fut sans doute pas du goût du brigantin. +Aussi, en lofant de deux quarts, essaya-t-il de voir si, sous +cette nouvelle allure, il ne parviendrait pas à distancer son +adversaire. + +Il n'en fut rien. + +Le timonier de la _Syphanta_ mit un peu la barre sous le vent, et +la corvette lofa à son tour. + +Pendant une heure encore, la poursuite fut continuée dans ces +conditions. Les pirates se laissaient visiblement gagner, et il +n'était pas douteux qu'ils ne fussent rejoints avant la nuit. Mais +la lutte entre les deux navires devait se terminer autrement. + +Par un coup heureux, l'un des boulets de la _Syphanta_ vint à +démâter le brigantin de son mât de misaine. Aussitôt ce navire +tomba sous le vent, et la corvette n'eut plus qu'à laisser arriver +pour se trouver par son travers, un quart d'heure après. + +Une effroyable détonation retentit alors. La _Syphanta_ venait +d'envoyer toute sa bordée de tribord, à moins d'une demi- +encablure. Le brigantin fut comme soulevé par cette avalanche de +fer; mais ses oeuvres mortes avaient été seules atteintes, et il +ne coula pas. + +Toutefois, le capitaine, dont l'équipage avait été décimé par +cette dernière décharge, comprit qu'il ne pouvait résister plus +longtemps, et il amena son pavillon. + +En un instant, les embarcations de la corvette eurent accosté le +brigantin, et elles en ramenèrent les quelques survivants. Puis, +le bâtiment, livré aux flammes, brûla jusqu'au moment où +l'incendie eut gagné sa ligne de flottaison. Alors il s'abîma dans +les flots. + +La _Syphanta_ avait fait là bonne et utile besogne. Ce qu'était le +chef de cette flottille, son nom, son origine, ses antécédents, on +ne devait jamais le savoir, car il refusa obstinément de répondre +aux questions qui lui furent faites à ce sujet. Quant à ses +compagnons, ils se turent également, et peut-être même, ainsi que +cela arrivait quelquefois, ne savaient-ils rien de la vie passée +de celui qui les commandait. Mais qu'ils fussent pirates, il n'y +avait pas à s'y tromper, et il en fut fait prompte justice. + +Cependant, cette apparition et cette disparition de la sacolève +avaient singulièrement donné à réfléchir à Henry d'Albaret. En +effet, les circonstances dans lesquelles elle venait de quitter +Thasos, ne pouvaient que la rendre absolument suspecte. Avait-elle +voulu profiter du combat, livré par la corvette à la flottille, +pour s'échapper plus sûrement? Redoutait-elle donc de se trouver +en face de la _Syphanta_ qu'elle avait peut-être reconnue? Un +honnête bâtiment fût resté tranquillement dans le port, puisque +les pirates ne cherchaient plus qu'à s'en éloigner! Au contraire, +voilà que cette _Karysta_, au risque de tomber entre leurs mains, +s'était hâtée d'appareiller et de prendre la mer! Rien de plus +louche que cette façon d'agir, et on pouvait se demander si elle +n'était pas de connivence avec eux! En vérité, cela n'eût pas +surpris le commandant d'Albaret que Nicolas Starkos fût un des +leurs. Malheureusement, il ne pouvait guère compter que sur le +hasard pour retrouver sa trace. La nuit allait venir, et la +_Syphanta_, en redescendant vers le sud, n'aurait eu aucune chance +de rencontrer la sacolève. Donc, quelques regrets que dût éprouver +Henry d'Albaret d'avoir perdu cette chance de capturer Nicolas +Starkos, il lui fallut se résigner, mais il avait fait son devoir. +Le résultat de ce combat de Thasos, c'étaient cinq navires +détruits, sans qu'il en eût presque rien coûté à l'équipage de la +corvette. De là, peut-être et pour quelque temps, la sécurité +assurée dans les parages de l'Archipel septentrional. + + + + +XI + +Signaux sans réponse + + +Huit jours après le combat de Thasos, la _Syphanta_, ayant fouillé +toutes les criques du rivage ottoman depuis la Cavale jusqu'à +Orphana, traversait le golfe de Contessa, puis allait du cap +Deprano jusqu'au cap Paliuri, à l'ouvert des golfes de Monte-Santo +et de Cassandra; enfin, dans la journée du 15 avril, elle +commençait à perdre de vue les cimes du mont Athos, dont l'extrême +pointe atteint une hauteur de près de deux mille mètres au-dessus +du niveau de la mer. + +Aucun bâtiment suspect ne fut aperçu pendant le cours de cette +navigation. Plusieurs fois, des escadres turques apparurent; mais +la _Syphanta_, naviguant sous pavillon corfiote, ne crut point +devoir se mettre en communication avec ces navires, que son +commandant aurait plutôt reçus à coups de canon qu'à coups de +chapeau. Il en fut autrement de quelques caboteurs grecs, desquels +on obtint plusieurs renseignements, qui ne pouvaient qu'être +utiles à la mission de la corvette. + +Ce fut dans ces circonstances, à la date du 26 avril, qu'Henry +d'Albaret eut connaissance d'un fait de grande importance. Les +puissances alliées venaient de décider que tout renfort, qui +arriverait par mer aux troupes d'Ibrahim, serait intercepté. De +plus, la Russie déclarait officiellement la guerre au sultan. La +situation de la Grèce continuait donc à s'améliorer, et, quelques +retards qu'elle eût encore à subir, elle marchait sûrement à la +conquête de son indépendance. + +Au 30 avril, la corvette s'était enfoncée jusqu'aux dernières +limites du golfe de Salonique, point extrême qu'elle devait +atteindre dans le nord-ouest de l'Archipel pendant cette +croisière. Elle eut encore là l'occasion de donner la chasse à +quelques chébecs, senaux ou polacres, qui ne lui échappèrent qu'en +se jetant à la côte. Si les équipages ne périrent pas jusqu'au +dernier homme, du moins, la plupart de ces bâtiments furent-ils +mis hors d'usage. + +La _Syphanta_ reprit alors la direction du sud-est, de manière à +pouvoir observer soigneusement les côtes méridionales du golfe de +Salonique. Mais l'alarme avait été donnée, sans doute, car pas un +seul pirate ne se montra, dont elle aurait eu à faire justice. + +Ce fut alors qu'un fait singulier, inexplicable même, se produisit +à bord de la corvette. + +Le 10 mai, vers sept heures du soir, en rentrant dans le carré qui +occupait tout l'arrière de la _Syphanta_, Henry d'Albaret trouva +une lettre déposée sur la table. Il la prit, il l'approcha de la +lampe de roulis qui se balançait au plafond, et en lut l'adresse. + +Cette adresse était ainsi libellée: + +«Au capitaine Henry d'Albaret, commandant la corvette _Syphanta_, +en mer.» + +Henry d'Albaret crut bien reconnaître cette écriture. Elle +ressemblait, en effet, à celle de la lettre qu'il avait reçue à +Scio, et par laquelle on l'informait qu'une place était à prendre +à bord de la corvette. + +Voici ce que contenait cette lettre, si singulièrement arrivée, +cette fois, et en dehors de toutes conditions postales: + +«Si le commandant d'Albaret veut disposer son plan de campagne à +travers l'Archipel, de façon à se trouver sur les parages de l'île +Scarpanto dans la première semaine de septembre, il aura agi pour +le bien de tous et au mieux des intérêts qui lui sont confiés.» + +Aucune date et pas plus de signature qu'à la lettre arrivée à +Scio. Et, lorsque Henry d'Albaret les eut comparées, il put +s'assurer que toutes deux étaient de la même main. + +Comment expliquer cela? La première lettre, c'était la poste qui +la lui avait remise. Mais celle-ci, ce ne pouvait être qu'une +personne du bord qui l'eût placée sur la table. Il fallait donc, +ou que cette personne l'eût en sa possession depuis le +commencement de la campagne, ou qu'elle lui fût parvenue pendant +une des dernières relâches de la _Syphanta. _De plus, cette lettre +n'était point là lorsque le commandant avait quitté le carré, une +heure auparavant, pour aller sur le pont prendre ses dispositions +de nuit. Donc, nécessairement, elle avait été déposée depuis moins +d'une heure sur la table du carré. + +Henry d'Albaret sonna. + +Un timonier parut. + +«Qui est venu ici pendant que j'étais sur le pont? demanda Henry +d'Albaret. + +-- Personne, mon commandant, répondit le matelot. + +-- Personne?... Mais quelqu'un n'a-t-il pas pu entrer ici, sans +que tu l'aies vu? + +-- Non, mon commandant, puisque je n'ai pas quitté cette porte un +seul instant. + +-- C'est bien!» + +Le timonier se retira, après avoir porté la main à son béret. + +«Il me paraît impossible, en effet, se dit Henry d'Albaret, qu'un +homme du bord ait pu s'introduire par la porte, sans avoir été vu! +Mais, à la chute du jour, n'a-t-on pu se glisser jusqu'à la +galerie extérieure et entrer par une des fenêtres du carré?» + +Henry d'Albaret alla vérifier l'état des fenêtres-sabords qui +s'ouvraient dans le tableau de la corvette. Mais ces fenêtres, +aussi bien que celles de sa chambre, étaient fermées +intérieurement. Il était donc manifestement impossible qu'une +personne, venue du dehors, eût pu passer par l'une de ces +ouvertures. Cela, en somme, n'était pas de nature à causer la +moindre inquiétude à Henry d'Albaret; de la surprise tout au plus, +et peut-être ce sentiment de curiosité non satisfaite qu'on +éprouve devant un fait difficilement explicable. Ce qui était +certain, c'est que, d'une façon quelconque, la lettre anonyme +était arrivée à son adresse, et que le destinataire n'était autre +que le commandant de la _Syphanta. _Henry d'Albaret, après y avoir +réfléchi, résolut de ne rien dire de cette affaire, pas même au +second de la corvette. À quoi lui eût servi d'en parler? Son +mystérieux correspondant, quel qu'il fût, ne se ferait +certainement pas connaître. + +Et maintenant, le commandant tiendrait-il compte de l'avis contenu +dans cette lettre? + +«Certainement! se dit-il. Celui qui m'a écrit la première fois, à +Scio, ne m'a pas trompé en m'affirmant qu'il y avait une place à +prendre dans l'état-major de la _Syphanta. _Pourquoi me +tromperait-il la seconde, en m'invitant à rallier l'île de +Scarpanto dans la première semaine de septembre? S'il le fait, ce +ne peut être que dans l'intérêt même de la mission qui m'est +confiée! Oui! Je modifierai mon plan de campagne, et je serai, à +la date fixée, là où l'on me dit d'être!» + +Henry d'Albaret serra précieusement la lettre qui lui donnait ces +nouvelles instructions; puis, après avoir pris ses cartes, il se +mit à étudier un nouveau plan de croisière, afin d'occuper les +quatre mois qui restaient à courir jusqu'à la fin d'août. + +L'île de Scarpanto est située dans le sud-est, à l'autre extrémité +de l'Archipel, c'est-à-dire à quelque centaine de lieues en droite +ligne. Le temps ne manquerait donc pas à la corvette pour visiter +les diverses côtes de la Morée, où les pirates trouvaient à se +réfugier si facilement, ainsi que tout ce groupe des Cyclades, +semées depuis l'ouvert du golfe Égine jusqu'à l'île de Crète. + +En somme, cette obligation de se trouver en vue de Scarpanto, à +l'époque indiquée, n'allait que fort peu modifier l'itinéraire +établi déjà par le commandant d'Albaret. Ce qu'il avait résolu de +faire, il le ferait, sans avoir rien à retrancher de son +programme. Aussi la _Syphanta_, à la date du 20 mai, après avoir +observé les petites îles de Pélerisse, de Pépéri, de Sarakino et +de Skantxoura, dans le nord de Nègrepont, alla-t-elle prendre +connaissance de Scyros. + +Scyros est l'une des plus importantes des neuf îles qui forment ce +groupe, dont l'antiquité aurait peut-être dû faire le domaine des +neuf Muses. Dans son port de Saint-Georges, sûr, vaste, de bon +mouillage, l'équipage de la corvette put facilement se ravitailler +en vivres frais, moutons, perdrix, blé, orge, et s'approvisionner +de cet excellent vin qui est une des grandes richesses du pays. +Cette île, très mêlée aux événements semi-mythologiques de la +guerre de Troie, qui fut illustrée par les noms de Lycomède, +d'Achille et d'Ulysse, allait bientôt revenir au nouveau royaume +de Grèce dans l'éparchie de l'Eubée. + +Comme les rivages de Scyros sont extrêmement découpés en anses et +criques, dans lesquelles des pirates peuvent aisément trouver un +abri, Henry d'Albaret les fit minutieusement fouiller. Tandis que +la corvette mettait en panne à quelques encablures, ses +embarcations n'en laissèrent pas un point inexploré. + +De cette sévère exploration il ne résulta rien. Ces refuges +étaient déserts. Le seul renseignement que le commandant d'Albaret +recueillit auprès des autorités de l'île, fut celui-ci: c'est +qu'un mois auparavant, dans ces mêmes parages, plusieurs navires +de commerce avaient été attaqués, pillés, détruits par un +bâtiment, naviguant sous pavillon de pirate, et que cet acte de +piraterie, on l'attribuait au fameux Sacratif. Mais, sur quoi +reposait cette assertion, nul n'eût pu le dire, tant il régnait +d'incertitude touchant l'existence même de ce personnage. + +La corvette quitta Scyros, après cinq ou six jours de relâche. +Vers la fin de mai, elle se rapprocha des côtes de la grande île +d'Eubée, aussi appelée Nègrepont, dont elle observa soigneusement +les abords sur plus de quarante lieues de longueur. + +On sait que cette île fut une des premières à se soulever dès le +début de la guerre, en 1821; mais les Turcs, après s'être enfermés +dans la citadelle de Nègrepont, s'y maintinrent avec une +résistance opiniâtre, en même temps qu'ils se retranchaient dans +celle de Carystos. Puis, renforcés des troupes du pacha Joussouf, +ils se répandirent à travers l'île et se livrèrent à leurs +massacres habituels, jusqu'au moment où un chef grec, Diamantis, +parvint à les arrêter en septembre 1823. Ayant attaqué les soldats +ottomans par surprise, il en tua le plus grand nombre et obligea +les fuyards à repasser le détroit pour se réfugier en Thessalie. + +Mais en fin de compte, l'avantage resta aux Turcs, qui avaient le +nombre pour eux. Après une vaine tentative du colonel Fabvier et +du chef d'escadron Regnaud de Saint-Jean d'Angély, en 1826, ils +demeurèrent définitivement maîtres de l'île entière. + +Ils y étaient encore, au moment où la _Syphanta_ passa en vue des +côtes de Nègrepont. De son bord, Henry d'Albaret put revoir ce +théâtre d'une sanglante lutte, à laquelle il avait pris +personnellement part. On ne s'y battait plus alors, et, après la +reconnaissance du nouveau royaume, l'île d'Eubée, avec ses +soixante mille habitants, allait former une des nômachies de la +Grèce. + +Quelque danger qu'il y eût à faire la police de cette mer, presque +sous les canons turcs, la corvette n'en continua pas moins sa +croisière, et elle détruisit encore une vingtaine de navires +pirates qui s'aventuraient jusque dans le groupe des Cyclades. + +Cette expédition lui prit la plus grande partie de juin. Puis, +elle descendit vers le sud-est. Dans les derniers jours du mois, +elle se trouvait à la hauteur d'Andros, la première des Cyclades, +située à l'extrémité de l'Eubée -- île patriote, dont les +habitants se soulevèrent, en même temps que ceux de Psara, contre +la domination ottomane. + +De là, le commandant d'Albaret, jugeant à propos de modifier sa +direction, afin de se rapprocher des côtes du Péloponnèse, porta +franchement dans le sud-ouest. Le 2 juillet, il avait connaissance +de l'île de Zéa, l'ancienne Céos ou Cos, dominée par la haute cime +du mont Élie. + +La _Syphanta_ relâcha, pendant quelques jours, dans le port de +Zéa, un des meilleurs de ces parages. Là, Henry d'Albaret et ses +officiers retrouvèrent plusieurs de ces courageux Zéotes, qui +avaient été leurs compagnons d'armes, pendant les premières années +de la guerre. Aussi l'accueil fait à la corvette fut-il des plus +sympathiques. Mais, comme aucun pirate ne pouvait avoir eu la +pensée de se réfugier dans les criques de l'île, la _Syphanta_ ne +tarda pas à reprendre le cours de sa croisière, en doublant, dès +le 5 juillet, le cap Colonne, à la pointe sud-est de l'Attique. + +Pendant la fin de la semaine, la navigation fut ralentie, faute de +vent, à l'ouvert de ce golfe Égine, qui entaille si profondément +la terre de _Grèce _jusqu'à l'isthme de Corinthe. Il fallut +veiller avec une extrême attention. La _Syphanta_, presque +toujours encalminée, ne pouvait gagner ni sur un bord ni sur +l'autre. Or, dans ces mers mal fréquentées, si quelques centaines +d'embarcations l'eussent accostée à l'aviron, elle aurait eu bien +de la peine à se défendre. Aussi l'équipage se tint-il prêt à +repousser toute attaque, et il eut raison. + +On vit, en effet, s'approcher plusieurs canots dont les intentions +ne pouvaient être douteuses; mais ils n'osèrent point braver de +trop près les canons et les mousquets de la corvette. + +Le 10 juillet, le vent recommença à souffler du nord -- +circonstance favorable pour la _Syphanta_, qui, après avoir passé +presque en vue de la petite ville de Damala, eut rapidement doublé +le cap Skyli, à la pointe extrême du golfe de Nauplie. + +Le 11, elle paraissait devant Hydra, et, le surlendemain, devant +Spetzia. Inutile d'insister sur la part que les habitants de ces +deux îles prirent à la guerre de l'Indépendance. Au début, +Hydriotes, Spetziotes et leurs voisins, les Ipsariotes, +possédaient plus de trois cents navires de commerce. Après les +avoir transformés en bâtiments de guerre, ils les lancèrent, non +sans avantage, contre les flottes ottomanes. Là fut le berceau de +ces familles Condouriotis, Tombasis, Miaoulis, Orlandos et tant +d'autres de haute origine, qui payèrent de leur fortune d'abord, +de leur sang ensuite, cette dette à la patrie. De là partirent ces +redoutables brûlotiers qui devinrent bientôt la terreur des Turcs. +Aussi, malgré des révoltes à l'intérieur, jamais ces deux îles ne +furent-elles souillées par le pied des oppresseurs. + +Au moment où Henry d'Albaret les visita, elles commençaient à se +retirer d'une lutte, déjà bien amoindrie de part et d'autre. +L'heure n'était plus loin, à laquelle elles allaient se réunir au +nouveau royaume, en formant deux éparchies du département de la +Corinthie et de l'Argolide. + +Le 20 juillet, la corvette relâcha au port d'Hermopolis, dans +l'île de Syra, cette patrie du fidèle Eumée, si poétiquement +chantée par Homère. À l'époque actuelle, elle servait encore de +refuge à tous ceux que les Turcs avaient chassés du continent. +Syra, dont l'évêque catholique est toujours sous la protection de +la France, mit toutes ses ressources à la disposition d'Henry +d'Albaret. En aucun port de son pays, le jeune commandant n'eût +trouvé meilleur ni plus cordial accueil. + +Un seul regret se mêla à cette joie qu'il ressentit de se voir si +bien reçu: ce fut de ne pas être arrivé trois jours plus tôt. + +En effet, dans une conversation qu'il eut avec le consul de +France, celui-ci lui apprit qu'une sacolève, portant le nom de +_Karysta_, et naviguant sous pavillon grec, venait, soixante +heures auparavant, de quitter le port. De là, cette conclusion que +la _Karysta_, en fuyant l'île de Thasos, pendant le combat de la +corvette avec les pirates, s'était dirigée vers les parages +méridionaux de l'Archipel. + +«Mais peut-être sait-on où elle est allée? demanda vivement Henry +d'Albaret. + +-- D'après ce que j'ai entendu dire, répondit le consul, elle a dû +faire route pour les îles du sud-est, si ce n'est même à +destination de l'un des ports de la Crète. + +-- Vous n'avez point eu de rapport avec son capitaine? demanda +Henry d'Albaret. + +-- Aucun, commandant. + +-- Et vous ne savez pas si ce capitaine se nommait Nicolas +Starkos? + +-- Je l'ignore. + +-- Et rien n'a pu faire soupçonner que cette sacolève fît partie +de la flottille des pirates qui infestent cette partie de +l'Archipel? + +-- Rien; mais s'il en était ainsi, répondit le consul, il ne +serait pas étonnant qu'elle eût fait voile pour la Crète, dont +certains ports sont toujours ouverts à ces forbans!» + +Cette nouvelle ne laissa pas de causer au commandant de la +_Syphanta_ une véritable émotion, comme tout ce qui pouvait se +rapporter directement ou indirectement à la disparition d'Hadjine +Elizundo. En vérité, c'était une mauvaise chance d'être arrivé si +peu de temps après le départ de la sacolève. Mais, puisqu'elle +avait fait route pour le sud, peut-être la corvette, qui devait +suivre cette direction, parviendrait-elle à la rejoindre? Aussi +Henry d'Albaret, qui désirait si ardemment se trouver en face de +Nicolas Starkos, quittait-il Syra dans la soirée même du 21 +juillet, après avoir appareillé sous une petite brise qui ne +pouvait que fraîchir, à s'en rapporter aux indications du +baromètre. + +Pendant quinze jours, il faut bien l'avouer, le commandant +d'Albaret chercha au moins autant la sacolève que les pirates. +Décidément, dans sa pensée, la _Karysta_ méritait d'être traitée +comme eux et pour les mêmes raisons. Le cas échéant, il verrait ce +qu'il aurait à faire. + +Cependant, malgré ses recherches, la corvette ne parvint pas à +retrouver les traces de la sacolève. À Naxos, dont on visita tous +les ports, la _Karysta_ n'avait point fait relâche. Au milieu des +îlots et des écueils qui entourent cette île, on ne fut pas plus +heureux. D'ailleurs, absence complète de forbans, et cela dans des +parages qu'ils fréquentaient volontiers. + +Pourtant, le commerce est considérable entre ces riches Cyclades, +et les chances de pillage auraient dû tout particulièrement les y +attirer. + +Il en fut de même à Paros, qu'un simple canal, large de sept +milles, sépare de Naxos. Ni les ports de Parkia, de Naussa, de +Sainte-Marie, d'Agoula, de Dico, n'avaient reçu la visite de +Nicolas Starkos. Sans doute, ainsi que l'avait dit le consul de +Syra, la sacolève avait dû se diriger vers un des points du +littoral de la Crète. + +La _Syphanta_, le 9 août, mouillait dans le port de Milo. Cette +île, que les commotions volcaniques ont faite pauvre, de riche +qu'elle fut jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, est maintenant +empoisonnée par les vapeurs malignes du sol, et sa population tend +de plus en plus à s'amoindrir. + +Là, les recherches furent également vaines. Non seulement la +_Karysta_ n'y avait point paru, mais on ne trouva même pas à +donner la chasse à un seul de ces pirates, qui écumaient +habituellement la mer des Cyclades. C'était à se demander, +vraiment, si l'arrivée de la _Syphanta_, très à propos signalée, +ne leur donnait pas le temps de prendre la fuite. La corvette +avait fait assez de mal à ceux du nord de l'Archipel, pour que +ceux du sud voulussent éviter de se rencontrer avec elle. Enfin, +pour une raison ou pour une autre, jamais ces parages n'avaient +été si sûrs. Il semblait que les navires de commerce pussent y +naviguer désormais en toute sécurité. Quelques-uns de ces grands +caboteurs, chébecs, senaux, polacres, tartanes, felouques ou +caravelles, rencontrés en route, furent interrogés; mais, des +réponses de leurs patrons ou capitaines, le commandant d'Albaret +ne put rien tirer qui fût de nature à l'éclairer. + +Cependant, on était au 14 août. Il ne restait plus que deux +semaines pour atteindre l'île de Scarpanto, avant les premiers +jours de septembre. Sortie du groupe des Cyclades, la _Syphanta_ +n'avait plus qu'à piquer droit au sud pendant soixante-dix à +quatre-vingts lieues. Cette mer, c'est la longue terre de Crète +qui la ferme, et déjà les plus hautes cimes de l'île, enveloppées +d'éternelles neiges, se montraient au-dessus de l'horizon. + +Ce fut dans cette direction que le commandant d'Albaret résolut de +faire route. Après être arrivé en vue de la Crète, il n'aurait +plus qu'à revenir vers l'est pour gagner Scarpanto. + +Cependant, la _Syphanta_, en quittant Milo, poussa encore dans le +sud-est jusqu'à l'île de Santorin, et fouilla les moindres replis +de ses falaises noirâtres. Dangereux parages, desquels il peut à +chaque instant surgir un nouvel écueil sous la poussée des feux +volcaniques. Puis, prenant pour amers l'ancien mont Ida, le +moderne Psilanti, qui domine la Crète de plus de sept mille pieds, +la corvette courut droit dessus sous une jolie brise d'ouest-nord- +ouest, qui lui permit d'établir toute sa voilure. + +Le surlendemain, 15 août, les hauteurs de cette île, la plus +grande de tout l'Archipel, détachaient sur un horizon clair leurs +pittoresques découpures, depuis le cap Spada jusqu'au cap Stavros. +Un brusque retour de la côte cachait encore l'échancrure au fond +de laquelle se trouve Candie, la capitale. + +«Votre intention, mon commandant, demanda le capitaine Todros, +est-elle de relâcher dans un des ports de l'île? + +-- La Crète est toujours aux mains des Turcs, répondit Henry +d'Albaret, et je crois que nous n'avons rien à y faire. + +À s'en rapporter aux nouvelles qui m'ont été communiquées à Syra, +les soldats de Mustapha, après s'être emparés de Retimo, sont +devenus maîtres du pays tout entier, malgré la valeur des +Sphakiotes. + +-- De hardis montagnards, ces Sphakiotes, dit le capitaine Todros, +et qui, depuis le début de la guerre, se sont justement fait une +grande réputation de courage... + +-- Oui, de courage... et d'avidité, Todros, répondit Henry +d'Albaret. Il y a deux mois à peine, ils tenaient le sort de la +Crète dans leurs mains. Mustapha et les siens, surpris par eux, +allaient être exterminés; mais, sur son ordre, ses soldats +jetèrent bijoux, parures, armes de prix, tout ce qu'ils portaient +de plus précieux, et, tandis que les Sphakiotes se débandaient +pour ramasser ces objets, les Turcs ont pu s'échapper à travers le +défilé dans lequel ils devaient trouver la mort! + +-- Cela est fort triste, mais, après tout, mon commandant, les +Crétois ne sont pas absolument des Grecs!» + +Qu'on ne s'étonne pas d'entendre le second de la _Syphanta_, qui +était d'origine hellénique, tenir ce langage. Non seulement à ses +yeux, et quel qu'eût été leur patriotisme, les Crétois n'étaient +pas des Grecs, mais ils ne devaient pas même le devenir à la +formation définitive du nouveau royaume. Ainsi que Samos, la Crète +allait rester sous la domination ottomane, ou tout au moins +jusqu'en 1832, époque à laquelle le sultan devait céder à Méhemet- +Ali tous ses droits sur l'île. + +Or, dans l'état actuel des choses, le commandant d'Albaret n'avait +aucun intérêt à entrer en communication avec les divers ports de +la Crète. Candie était devenue le principal arsenal des Égyptiens, +et c'est de là que le pacha avait lancé ses sauvages soldats sur +la Grèce. Quant à la Canée, à l'instigation des autorités +ottomanes, sa population aurait pu faire un mauvais accueil au +pavillon corfiote qui battait à la corne de la _Syphanta. _Enfin, +ni à Gira-Petra, ni à Suda, ni à Cisamos, Henry d'Albaret n'eût +obtenu de renseignements, qui eussent pu lui permettre de +couronner sa croisière par quelque importante capture. + +«Non, dit-il au capitaine Todros, il me paraît inutile d'observer +la côte septentrionale, mais nous pourrions tourner l'île par le +nord-ouest, doubler le cap Spada et croiser un jour ou deux au +large de Grabouse.» + +C'était évidemment le meilleur parti à prendre. Dans les eaux mal +famées de Grabouse, la _Syphanta_ trouverait peut-être l'occasion, +qui lui était refusée depuis plus d'un mois, d'envoyer quelques +bordées aux pirates de l'Archipel. + +En outre, si la sacolève, comme on pouvait le croire, avait fait +voile pour la Crète, il n'était pas impossible qu'elle fût en +relâche à Grabouse. Raison de plus pour que le commandant +d'Albaret voulût observer les approches de ce port. + +À cette époque, en effet, Grabouse était encore un nid à forbans. +Près de sept mois avant, il n'avait pas fallu moins d'une flotte +anglo-française et d'un détachement de réguliers grecs sous le +commandement de Maurocordato, pour avoir raison de ce repaire de +mécréants. Et, ce qu'il y eut de particulier, c'est que ce furent +les autorités crétoises elles-mêmes qui refusèrent de livrer une +douzaine de pirates, réclamés par le commandant de l'escadre +anglaise. Aussi, celui-ci fut-il obligé d'ouvrir le feu contre la +citadelle, de brûler plusieurs vaisseaux et d'opérer un +débarquement pour obtenir satisfaction. + +Il était donc naturel de supposer que, depuis le départ de +l'escadre alliée, les pirates avaient dû préférablement se +réfugier à Grabouse, puisqu'ils y trouvaient des auxiliaires si +inattendus. Aussi Henry d'Albaret se décida-t-il à gagner +Scarpanto en suivant la côte méridionale de la Crète, de manière à +passer devant Grabouse. Il donna donc ses ordres, et le capitaine +Todros s'empressa de les faire exécuter. + +Le temps était à souhait. D'ailleurs, sous cet agréable climat, +décembre est le commencement de l'hiver et janvier en est la fin. +Île fortunée, que cette Crète, patrie du roi Minos et de +l'ingénieur Dédale! N'était-ce pas là qu'Hippocrate envoyait sa +riche clientèle de la Grèce qu'il parcourait en enseignant l'art +de guérir? + +La _Syphanta_, orientée au plus près, lofa de façon à doubler le +cap Spade, qui se projette au bout de cette langue de terre, +allongée entre la baie de la Canée et la baie de Kisamo. Le cap +fut dépassé dans la soirée. Pendant la nuit -- une de ces nuits si +transparentes de l'Orient -- la corvette contourna l'extrême +pointe de l'île. Un virement vent devant lui suffit pour reprendre +sa direction au sud, et, le matin, sous petite voilure, elle +courait de petits bords devant l'entrée de Grabouse. + +Pendant six jours, le commandant d'Albaret ne cessa d'observer +toute cette côte occidentale de l'île, comprise entre Grabouse et +Kisamo. Plusieurs navires sortirent du port, felouques ou chébecs +de commerce. La _Syphanta_ en «raisonna» quelques-uns, et n'eut +point lieu de suspecter leurs réponses. Sur les questions qui leur +furent faites au sujet des pirates auxquels Grabouse pouvait avoir +donné refuge, ils se montrèrent d'ailleurs extrêmement réservés. +On sentait qu'ils craignaient de se compromettre. Henry d'Albaret +ne put même savoir, au juste, si la sacolève _Karysta_ se trouvait +en ce moment dans le port. + +La corvette agrandit alors son champ d'observation. Elle visita +les parages compris entre Grabouse et le cap Crio. Puis, le 22, +sous une jolie brise qui fraîchissait avec le jour et mollissait +avec la nuit, elle doubla ce cap et commença à prolonger d'aussi +près que possible le littoral de la mer Lybienne, moins tourmenté, +moins découpé, moins hérissé de promontoires et de pointes que +celui de la mer de Crète, sur la côte opposée. Vers l'horizon du +nord se déroulait la chaîne des montagnes d'Asprovouna, que +dominait à l'est ce poétique mont Ida, dont les neiges résistent +éternellement au soleil de l'Archipel. + +Plusieurs fois, sans relâcher dans aucun de ces petits ports de la +côte, la corvette stationna à un demi-mille de Rouméli, d'Anopoli, +de Sphakia; mais les vigies du bord ne purent signaler un seul +bâtiment de pirates sur les parages de l'île. + +Le 27 août, la _Syphanta_, après avoir suivi les contours de la +grande baie de Messara, doublait le cap Matala, la pointe la plus +méridionale de la Crète, dont la largeur, en cet endroit, ne +mesure pas plus de dix à onze lieues. Il ne semblait pas que cette +exploration dût amener le moindre résultat utile à la croisière. +Peu de navires, en effet, cherchent à traverser la mer Lybienne +par cette latitude. Ils prennent, ou plus au nord, à travers +l'Archipel, ou plus au sud, en se rapprochant des côtes d'Égypte. +On ne voyait guère, alors, que des embarcations de pêche, +mouillées près des roches, et, de temps à autre, quelques-unes de +ces longues barques, chargées de limaçons de mer, sorte de +mollusques assez recherchés dont il s'expédie d'énormes cargaisons +dans toutes les îles. + +Or, si la corvette n'avait rien rencontré sur cette partie du +littoral que termine le cap Matala, là où les nombreux îlots +peuvent cacher tant de petits bâtiments, il n'était pas probable +qu'elle fût plus favorisée sur la seconde moitié de la côte +méridionale. Henry d'Albaret allait donc se décider à faire +directement route pour Scarpanto, quitte à s'y trouver un peu plus +tôt que ne le marquait la mystérieuse lettre, lorsque ses projets +furent modifiés dans la soirée du 29 août. + +Il était six heures. Le commandant, le second, quelques officiers, +étaient réunis sur la dunette, observant le cap Matala. En ce +moment, la voix de l'un des gabiers, en vigie sur les barres du +petit perroquet, se fit entendre: + +«Navire par bâbord devant!» + +Les longues-vues furent aussitôt dirigées vers le point indiqué, à +quelques milles sur l'avant de la corvette. + +«En effet, dit le commandant d'Albaret, voilà un bâtiment qui +navigue sous la terre... + +-- Et qui doit bien la connaître puisqu'il la range de si près! +ajouta le capitaine Todros. + +-- A-t-il hissé son pavillon? + +-- Non, mon commandant, répondit un des officiers. + +-- Demandez aux vigies s'il est possible de savoir quelle est la +nationalité de ce navire!» + +Ces ordres furent exécutés. Quelques instants plus tard, réponse +était donnée qu'aucun pavillon ne battait à la corne de ce +bâtiment, ni même en tête de sa mâture. + +Cependant, il faisait assez jour encore pour que l'on pût, à +défaut de sa nationalité, estimer au moins quelle était sa force. + +C'était un brick, dont le grand mât s'inclinait sensiblement sur +l'arrière. Extrêmement long, très fin de formes, démesurément +mâté, avec une large croisure, il pouvait, autant qu'on pouvait +s'en rendre compte à cette distance, jauger de sept à huit cents +tonneaux et devait avoir une marche exceptionnelle sous toutes les +allures. Mais était-il armé en guerre? Avait-il ou non de +l'artillerie sur son pont? Ses pavois étaient-ils percés de +sabords dont les mantelets eussent été baissés? C'est ce que les +meilleures longues-vues du bord ne purent reconnaître. + +En effet, une distance de quatre milles, au moins, séparait alors +le brick de la corvette. En outre, avec le soleil qui venait de +disparaître derrière les hauteurs des Asprovouna, le soir +commençait à se faire, et l'obscurité, au pied de la terre, était +déjà profonde. + +«Singulier bâtiment! dit le capitaine Todros. + +-- On dirait qu'il cherche à passer entre l'île Platana et la +côte! ajouta un des officiers. + +-- Oui! comme un navire qui regretterait d'avoir été vu, répondit +le second, et qui voudrait se cacher!» + +Henry d'Albaret ne répondit pas; mais, évidemment, il partageait +l'opinion de ses officiers. La manoeuvre du brick, en ce moment, +ne laissait pas de lui paraître suspecte. + +«Capitaine Todros, dit-il enfin, il importe de ne pas perdre la +piste de ce navire pendant la nuit. Nous allons manoeuvrer de +manière à rester dans ses eaux jusqu'au jour. + +Mais, comme il ne faut pas qu'il nous voie, vous ferez éteindre +tous les feux à bord.» + +Le second donna des ordres en conséquence. On continua d'observer +le brick, tant qu'il fut visible sous la haute terre qui +l'abritait. Lorsque la nuit fut faite, il disparut complètement, +et aucun feu ne permit de déterminer sa position. + +Le lendemain, dès les premières lueurs de l'aube, Henry d'Albaret +était à l'avant de la _Syphanta_, attendant que les brumes se +fussent dégagées de la surface de la mer. + +Vers sept heures, le brouillard se dissipa, et toutes les lunettes +se dirigèrent vers l'est. + +Le brick était toujours le long de terre, à la hauteur du cap +Alikaporitha, à six milles environ en avant de la corvette. Il +avait donc sensiblement gagné sur elle pendant la nuit, et cela, +sans qu'il eût rien ajouté à sa voilure de la veille, misaine, +grand et petit hunier, petit perroquet, ayant laissé sa +grand'voile et sa brigantine sur leurs cargues. + +«Ce n'est point l'allure d'un bâtiment qui chercherait à fuir, fit +observer le second. + +-- Peu importe! répondit le commandant. Tâchons de le voir de plus +près! Capitaine Todros, faites porter sur ce brick.» + +Les voiles hautes furent aussitôt larguées au sifflet du maître +d'équipage, et la vitesse de la corvette s'accrut notablement. + +Mais, sans doute, le brick tenait à garder sa distance, car il +largua sa brigantine et son grand perroquet -- rien de plus. S'il +ne voulait pas se laisser approcher par la _Syphanta_, très +probablement aussi, il ne voulait pas la laisser en arrière. + +Toutefois, il se tint sous la côte, en la serrant d'aussi près que +possible. + +Vers dix heures du matin, soit qu'elle eût été plus favorisée par +le vent, soit que le navire inconnu eût consenti à lui laisser +prendre un peu d'avance, la corvette avait gagné quatre milles sur +lui. + +On put l'observer alors dans de meilleures conditions. Il était +armé d'une vingtaine de caronades et devait avoir un entrepont, +bien qu'il fût très ras sur l'eau. + +«Hissez le pavillon», dit Henry d'Albaret. + +Le pavillon fut hissé à la corne de brigantine, et il fut appuyé +d'un coup de canon. Cela signifiait que la corvette voulait +connaître la nationalité du navire en vue. Mais, à ce signal, il +ne fut fait aucune réponse. Le brick ne modifia ni sa direction ni +sa vitesse, et s'éleva d'un quart afin de doubler la baie de +Kératon. + +«Pas poli, ce gaillard-là! dirent les matelots. + +-- Mais prudent, peut-être! répondit un vieux gabier de misaine. +Avec son grand mât incliné, il vous a un air de porter son chapeau +sur l'oreille et de ne pas vouloir l'user à saluer les gens!» + +Un second coup de canon partit du sabord de chasse de la corvette +-- inutilement. Le brick ne mit point en panne, et il continua +tranquillement sa route, sans plus se préoccuper des injonctions +de la corvette que si elle eût été par le fond. + +Ce fut alors une véritable lutte de vitesse qui s'établit entre +les deux bâtiments. Toute la voilure avait été mise dessus à bord +de la _Syphanta_, bonnettes, ailes de pigeons, contre-cacatois, +tout, jusqu'à la voile de civadière. Mais, de son côté, le brick +força de toile et maintint imperturbablement sa distance. + +«Il a donc une mécanique du diable dans le ventre!» s'écria le +vieux gabier. + +La vérité est que l'on commençait à enrager à bord de la corvette, +non seulement l'équipage, mais aussi les officiers, et plus qu'eux +tous, l'impatient Todros. Vrai Dieu! il eût donné sa part de +prises pour pouvoir amariner ce brick, quelle que fût sa +nationalité! + +La _Syphanta_ était armée, à l'avant, d'une pièce à très longue +portée, qui pouvait envoyer un boulet plein de trente livres à une +distance de près de deux milles. + +Le commandant d'Albaret -- calme, au moins en apparence -- donna +ordre de tirer. + +Le coup partit, mais le boulet, après avoir ricoché, alla tomber à +une vingtaine de brasses du brick. + +Celui-ci, pour toute réponse, se contenta de gréer ses bonnettes +hautes, et il eut bientôt accru la distance qui le séparait de la +corvette. + +Fallait-il donc renoncer à l'atteindre, aussi bien en forçant de +toile qu'en lui envoyant des projectiles? C'était humiliant pour +une aussi bonne marcheuse que la _Syphanta_! + +La nuit se fit sur les entrefaites. La corvette se trouvait alors +à peu près à la hauteur du cap Péristéra. La brise vint à +fraîchir, assez sensiblement même pour qu'il fût nécessaire de +rentrer les bonnettes et d'établir une voilure de nuit plus +convenable. + +La pensée du commandant était bien que, le jour venu, il +n'apercevrait plus rien de ce navire, pas même l'extrémité de ses +mâts que lui masquerait soit l'horizon dans l'est, soit un retour +de la côte. + +Il se trompait. + +Au soleil levant, le brick était toujours là, sous la même allure, +ayant conservé sa distance. On eût dit qu'il réglait sa vitesse +sur celle de la corvette. + +«Il nous aurait à la remorque, disait-on sur le gaillard d'avant, +que ce serait tout comme!» + +Rien de plus vrai. + +En ce moment, le brick, après avoir donné dans le canal Kouphonisi +entre l'île de ce nom et la terre, contournait la pointe de +Kakialithi, afin de remonter la partie orientale de la Crète. + +Allait-il donc se réfugier dans quelque port, ou disparaître au +fond de l'un de ces étroits canaux du littoral? + +Il n'en fut rien. + +À sept heures du matin, le brick laissait porter franchement dans +le nord-est et se lançait vers la pleine mer. + +«Est-ce qu'il se dirigerait sur Scarpanto?» se demanda Henry +d'Albaret, non sans étonnement. + +Et, sous une brise qui fraîchissait de plus en plus, au risque +d'envoyer en bas une partie de sa mâture, il continua cette +interminable poursuite, que l'intérêt de sa mission, non moins que +l'honneur de son bâtiment, lui commandait de ne point abandonner. + +Là, dans cette partie de l'Archipel, largement ouverte à tous les +points du compas, au milieu de cette vaste mer que ne couvraient +plus les hauteurs de la Crète, la _Syphanta_ parut reprendre +d'abord quelque avantage sur le brick. Vers une heure de l'après- +midi, la distance d'un navire à l'autre était réduite à moins de +trois milles. Quelques boulets furent encore envoyés; mais ils ne +purent atteindre leur but et ne provoquèrent aucune modification +dans la marche du brick. + +Déjà les cimes de Scarpanto apparaissaient à l'horizon, en arrière +de la petite île de Caso, qui pend à la pointe de l'île, comme la +Sicile pend à la pointe de l'Italie. + +Le commandant d'Albaret, ses officiers, son équipage, purent alors +espérer qu'ils finiraient par faire connaissance avec ce +mystérieux navire, assez impoli pour ne répondre ni aux signaux ni +aux projectiles. + +Mais vers cinq heures du soir, la brise ayant molli, le brick +retrouva toute son avance. + +«Ah! le gueux!... Le diable est pour lui!... Il va nous échapper!» +s'écria le capitaine Todros. + +Et, alors, tout ce que peut faire un marin expérimenté dans le but +d'augmenter la vitesse de son navire, voiles arrosées pour en +resserrer le tissu, hamacs suspendus, dont le branle peut imprimer +un balancement favorable à la marche, tout fut mis en oeuvre -- +non sans quelque succès. Vers sept heures, en effet, un peu après +le coucher du soleil, deux milles au plus séparaient les deux +bâtiments. + +Mais la nuit vient vite sous cette latitude. Le crépuscule y est +de courte durée. Il aurait fallu accroître encore la vitesse de la +corvette pour atteindre le brick avant la nuit. + +En ce moment, il passait entre les îlots de Caso-Poulo et l'île de +Casos. Puis, au tournant de cette dernière, dans le fond de +l'étroite passe qui la sépare de Scarpanto, on cessa de +l'apercevoir. + +Une demi-heure après lui, la _Syphanta_ arrivait au même endroit, +serrant toujours la terre pour se maintenir au vent. Il faisait +encore assez jour pour qu'il fût possible de distinguer un navire +de cette grandeur dans un rayon de plusieurs milles. + +Le brick avait disparu. + + + + +XII + +Une enchère à Scarpanto + + +Si la Crète, ainsi que le raconte la fable, fut autrefois le +berceau des dieux, l'antique Carpathos, aujourd'hui Scarpanto, fut +celui des Titans, les plus audacieux de leurs adversaires. Pour ne +s'attaquer qu'aux simples mortels, les pirates modernes n'en sont +pas moins les dignes descendants de ces mythologiques malfaiteurs, +qui ne craignirent pas de monter à l'assaut de l'Olympe. Or, à +cette époque, il semblait que les forbans de toutes sortes eussent +fait leur quartier général de cette île, où naquirent les quatre +fils de Japet, petit-fils de Titan et de la Terre. + +Et, en vérité, Scarpanto ne se prêtait que trop bien aux +manoeuvres qu'exigeaient le métier de pirate dans l'Archipel. Elle +est située, presque isolément, à l'extrémité sud-est de ces mers, +à plus de quarante milles de l'île de Rhodes. Ses hauts sommets la +signalent de loin. Sur les vingt lieues de son périmètre, elle se +découpe, s'échancre, se creuse en indentations multiples que +protègent une infinité d'écueils. Si elle a donné son nom aux eaux +qui la baignent, c'est qu'elle était déjà redoutée des anciens +autant qu'elle est redoutable aux modernes. À moins d'être +pratique, et vieux pratique de la mer Carpathienne, il était et il +est encore très dangereux de s'y aventurer. + +Cependant elle ne manque point de bons mouillages, cette île qui +forme le dernier grain du long chapelet des Sporades. Depuis le +cap Sidro et le cap Pernisa jusqu'aux caps Bonandrea et Andemo de +sa côte septentrionale, on peut y trouver de nombreux abris. +Quatre ports, Agata, Porto di Tristano, Porto Grato, Porto Malo +Nato, étaient très fréquentés autrefois par les caboteurs du +Levant, avant que Rhodes leur eût enlevé leur importance +commerciale. Maintenant, c'est à peine si quelques rares navires +ont intérêt à y relâcher. + +Scarpanto est une île grecque, ou, du moins, elle est habitée par +une population grecque, mais elle appartient à l'Empire ottoman. +Après la constitution définitive du royaume de Grèce, elle devait +même rester turque sous le gouvernement d'un simple cadi, lequel +habitait alors une sorte de maison fortifiée, située au-dessus du +bourg moderne d'Arkassa. + +À cette époque, on eût rencontré dans cette île un grand nombre de +Turcs, auxquels, il faut bien le dire, sa population, n'ayant +point pris part à la guerre de l'Indépendance, ne faisait pas +mauvais accueil. Devenue même le centre d'opérations commerciales +des plus criminelles, Scarpanto recevait avec le même empressement +les navires ottomans et les bâtiments pirates, qui venaient lui +verser leurs cargaisons de prisonniers. Là, les courtiers de +l'Asie Mineure, aussi bien que ceux des côtes barbaresques, se +pressaient autour d'un important marché, sur lequel se débitait +cette marchandise humaine. Là s'ouvraient les enchères, là +s'établissaient les prix qui variaient en raison des demandes ou +offres d'esclaves. Et, il faut l'avouer, le cadi n'était point +sans s'intéresser à ces opérations qu'il présidait en personne, +car les courtiers auraient cru manquer à leur devoir en ne lui +abandonnant pas un tant pour cent de la vente. + +Quant au transport de ces malheureux sur les bazars de Smyrne ou +de l'Afrique, il se faisait par des navires qui, le plus souvent, +venaient en prendre livraison au port d'Arkassa, situé sur la côte +occidentale de l'île. S'ils ne suffisaient pas, un exprès était +envoyé à la côte opposée, et les pirates ne répugnaient point à +cet odieux commerce. + +En ce moment, dans l'est de Scarpanto, au fond de criques presque +introuvables, on ne comptait pas moins d'une vingtaine de +bâtiments, grands ou petits, montés par plus de douze ou treize +cents hommes. Cette flottille n'attendait que l'arrivée de son +chef pour se lancer en quelque nouvelle et criminelle expédition. + +Ce fut au port d'Arkassa, à une encablure du môle, par un +excellent fond de dix brasses, que la _Syphanta_ vint mouiller +dans la soirée du 2 septembre. Henry d'Albaret, en mettant le pied +sur l'île, ne se doutait guère que les hasards de sa croisière +l'avaient précisément conduit au principal entrepôt du commerce +d'esclaves. + +«Comptez-vous relâcher quelque temps à Arkassa, mon commandant? +demanda le capitaine Todros, lorsque les manoeuvres du mouillage +furent terminées. + +-- Je ne sais, répondit Henry d'Albaret. Bien des circonstances +peuvent m'obliger à quitter promptement ce port, mais bien +d'autres aussi peuvent m'y retenir! + +-- Les hommes iront-ils à terre? + +-- Oui, mais par bordées seulement. Il faut que la moitié de +l'équipage soit toujours consignée sur la _Syphanta_. + +-- C'est entendu, mon commandant, répondit le capitaine Todros. +Nous sommes ici plus en pays turc qu'en pays grec, et il n'est que +prudent de veiller au grain!» + +On se rappelle qu'Henry d'Albaret n'avait rien dit à son second, +ni à ses officiers, des motifs pour lesquels il était venu à +Scarpanto, ni comment rendez-vous lui avait été donné en cette île +pour les premiers jours de septembre par une lettre anonyme, +arrivée à bord dans des conditions inexplicables. D'ailleurs, il +comptait bien recevoir ici quelque nouvelle communication qui lui +indiquerait ce que son mystérieux correspondant attendait de la +corvette dans les eaux de la mer Carpathienne. + +Mais, ce qui n'était pas moins étrange, c'était cette disparition +subite du brick au delà du canal de Casos, lorsque la _Syphanta_ +se croyait sur le point de l'atteindre. + +Aussi, avant de venir relâcher à Arkassa, Henry d'Albaret n'avait- +il pas cru devoir abandonner la partie. Après s'être approché de +terre, autant que le permettait son tirant d'eau, il s'était +imposé la tâche d'observer toutes les anfractuosités de la côte. +Mais, au milieu de ce semis d'écueils qui la défendent, sous +l'abri des hautes falaises rocheuses qui la délimitent, un +bâtiment tel que le brick pouvait facilement se dissimuler. +Derrière cette barrière de brisants, que la _Syphanta_ ne pouvait +ranger de plus près, sans courir le risque d'échouer, un +capitaine, connaissant ces canaux, avait pour lui toute chance de +dépister ceux qui le poursuivaient. Si donc le brick s'était +réfugié dans quelque secrète crique, il serait très difficile de +le retrouver, non plus que les autres bâtiments pirates, auxquels +l'île donnait asile sur des mouillages inconnus. + +Les recherches de la corvette durèrent deux jours et furent +vaines. Le brick se serait soudainement abîmé sous les eaux, au +delà de Casos, qu'il n'eût pas été plus invisible. Quelque dépit +qu'il en ressentît, le commandant d'Albaret dut renoncer à tout +espoir de le découvrir. Il s'était donc décidé à venir mouiller +dans le port d'Arkassa. Là, il n'avait plus qu'à attendre. + +Le lendemain, entre trois heures et cinq heures du soir, la petite +ville d'Arkassa allait être envahie par une grande partie de la +population de l'île, sans parler des étrangers, européens ou +asiatiques, dont le concours ne pouvait faire défaut à cette +occasion. C'était, en effet, jour de grand marché. De misérables +êtres, de tout âge et de toute condition, récemment faits +prisonniers par les Turcs, devaient y être mis en vente. + +À cette époque, il y avait à Arkassa un bazar particulier, destiné +à ce genre d'opération, un «batistan», tel qu'il s'en trouve en +certaines villes des États barbaresques. Ce batistan contenait +alors une centaine de prisonniers, hommes, femmes, enfants, solde +des dernières razzias faites dans le Péloponnèse. Entassés pêle- +mêle au milieu d'une cour sans ombre, sous un soleil encore +ardent, leurs vêtements en lambeaux, leur attitude désolée, leur +physionomie de désespérés, disaient tout ce qu'ils avaient +souffert. À peine nourris et mal, à peine abreuvés et d'une eau +trouble, ces malheureux s'étaient réunis par familles jusqu'au +moment où le caprice des acheteurs allait séparer les femmes des +maris, les enfants de leurs père et mère. Ils eussent inspiré la +plus profonde pitié à tous autres qu'à ces cruels «bachis», leurs +gardiens, que nulle douleur ne savait plus émouvoir. Et ces +tortures, qu'étaient-elles auprès de celles qui les attendaient +dans les seize bagnes d'Alger, de Tunis, de Tripoli, où la mort +faisait si rapidement des vides qu'il fallait les combler sans +cesse? + +Cependant, toute espérance de redevenir libres n'était pas enlevée +à ces captifs. Si les acheteurs faisaient une bonne affaire en les +achetant, ils n'en faisaient pas une moins bonne en les rendant à +la liberté -- pour un très haut prix -- surtout ceux dont la +valeur se basait sur une certaine situation sociale en leur pays +de naissance. Un grand nombre étaient ainsi arrachés à +l'esclavage, soit par rédemption publique, lorsque c'était l'État +qui les revendait avant leur départ, soit quand les propriétaires +traitaient directement avec les familles, soit enfin lorsque les +religieux de la Merci, riches des quêtes qu'ils avaient faites +dans toute l'Europe, venaient les délivrer jusque dans les +principaux centres de la Barbarie. Souvent aussi, des +particuliers, animés du même esprit de charité, consacraient une +partie de leur fortune à cette oeuvre de bienfaisance. En ces +derniers temps, même, des sommes considérables, dont la provenance +était inconnue, avaient été employées à ces rachats, mais plus +spécialement au profit des esclaves d'origine grecque, que les +chances de la guerre avaient livrés depuis six ans aux courtiers +de l'Afrique et de l'Asie Mineure. + +Le marché d'Arkassa se faisait aux enchères publiques. Tous, +étrangers et indigènes, y pouvaient prendre part; mais, ce jour- +là, comme les traitants ne venaient opérer que pour le compte des +bagnes de la Barbarie, il n'y avait qu'un seul lot de captifs. +Suivant que ce lot échoirait à tel ou tel courtier, il serait +dirigé sur Alger, Tripoli ou Tunis. + +Néanmoins, il existait deux catégories de prisonniers. Les uns +venaient du Péloponnèse -- c'étaient les plus nombreux. Les autres +avaient été récemment pris à bord d'un navire grec, qui les +ramenait de Tunis à Scarpanto, d'où ils devaient être rapatriés en +leur pays d'origine. + +Ces pauvres gens, destinés à tant de misères, ce serait la +dernière enchère qui déciderait de leur sort, et l'on pouvait +surenchérir tant que cinq heures n'étaient pas sonnées. Le coup de +canon de la citadelle d'Arkassa, en assurant la fermeture du port, +arrêtait en même temps les dernières mises à prix du marché. + +Donc, ce 3 septembre, les courtiers ne manquaient point autour du +batistan. Il y avait de nombreux agents venus de Smyrne et autres +points voisins de l'Asie Mineure, qui, ainsi qu'il a été dit, +agissaient tous pour le compte des États barbaresques. + +Cet empressement n'était que trop explicable. En effet, les +derniers événements faisaient pressentir une prochaine fin de la +guerre de l'Indépendance. Ibrahim était refoulé dans le +Péloponnèse, tandis que le maréchal Maison venait de débarquer en +Morée avec un corps expéditionnaire de deux mille Français. +L'exportation des prisonniers allait donc être notablement réduite +à l'avenir. Aussi leur valeur vénale devait-elle s'accroître +d'autant plus, à l'extrême satisfaction du cadi. + +Pendant la matinée, les courtiers avaient visité le batistan, et +ils savaient à quoi s'en tenir sur la quantité ou la qualité des +captifs, dont le lot atteindrait sans doute de très hauts prix. + +«Par Mahomet! répétait un agent de Smyrne, qui pérorait au milieu +d'un groupe de ses confrères, l'époque des belles affaires est +passée! Vous souvenez-vous du temps où les navires nous amenaient +ici les prisonniers par milliers et non par centaines! + +-- Oui!... comme cela s'est fait après les massacres de Scio! +répondit un autre courtier. D'un seul coup, plus de quarante mille +esclaves! Les pontons ne pouvaient suffire à les renfermer! + +-- Sans doute, reprit un troisième agent, qui paraissait avoir un +grand sens du commerce. Mais trop de captifs, trop d'offres, et +trop d'offres, trop de baisse dans les prix! Mieux vaut +transporter peu à des conditions plus avantageuses, car les +prélèvements sont toujours les mêmes, quoique les frais soient +plus considérables! + +-- Oui!... en Barbarie surtout!... Douze pour cent du produit +total au profit du pacha, du cadi ou du gouverneur! + +-- Sans compter un pour cent pour l'entretien du môle et des +batteries des côtes! + +-- Et encore un pour cent, qui va de notre poche dans celle des +marabouts! + +-- En vérité, c'est ruineux, aussi bien pour les armateurs que +pour les courtiers!» + +Ces propos s'échangeaient ainsi entre ces agents, qui n'avaient +pas même conscience de l'infamie de leur commerce. Toujours les +mêmes plaintes sur les mêmes questions de droits! Et ils auraient +sans doute continué à se répandre en récriminations, si la cloche +n'y eût mis fin, en annonçant l'ouverture du marché. + +Il va sans dire que le cadi présidait à cette vente. Son devoir de +représentant du gouvernement turc l'y obligeait, non moins que son +intérêt personnel. Il était là, trônant sur une sorte d'estrade, +abrité sous une tente que dominait le croissant du pavillon rouge, +à demi couché sur de larges coussins avec une nonchalance tout +ottomane. + +Près de lui, le crieur public se disposait à faire son office. +Mais il ne faudrait pas croire que ce crieur eût là l'occasion de +s'époumoner. Non! Dans ce genre d'affaires, les courtiers +prenaient leur temps pour surenchérir. S'il devait y avoir quelque +lutte un peu vive pour l'adjudication définitive, ce ne serait +vraisemblablement que pendant le dernier quart d'heure de la +séance. + +La première enchère fut mise à mille livres turques par un des +courtiers de Smyrne. + +«À mille livres turques!» répéta le crieur. + +Puis, il ferma les yeux, comme s'il avait tout le loisir de +sommeiller, en attendant une surenchère. + +Pendant la première heure, les mises à prix ne montèrent que de +mille à deux mille livres turques, soit environ quarante-sept +mille francs en monnaie française. Les courtiers se regardaient, +s'observaient, causaient entre eux de tout autre chose. Leur siège +était fait d'avance. Ils ne hasarderaient le maximum de leurs +offres que pendant les dernières minutes qui précéderaient le coup +de canon de fermeture. + +Mais l'arrivée d'un nouveau concurrent allait modifier ces +dispositions et donner un élan inattendu aux enchères. + +Vers quatre heures, en effet, deux hommes venaient de paraître sur +le marché d'Arkassa. D'où venaient-ils? De la partie orientale de +l'île, sans doute, à en juger d'après la direction suivie par +l'araba, qui les avait déposés à la porte même du batistan. + +Leur apparition causa un vif mouvement de surprise et +d'inquiétude. Évidemment, les courtiers ne s'attendaient pas à +voir apparaître un personnage avec lequel il faudrait compter. + +«Par Allah! s'écria l'un d'eux, c'est Nicolas Starkos en personne! + +-- Et son damné Skopélo! répondit un autre. Nous qui les croyions +au diable!» + +C'étaient ces deux hommes, bien connus sur le marché d'Arkassa. +Plus d'une fois, déjà, ils y avaient fait d'énormes affaires en +achetant des prisonniers pour le compte des traitants de +l'Afrique. L'argent ne leur manquait pas, quoiqu'on ne sût pas +trop d'où ils le tiraient, mais cela les regardait. Et le cadi, en +ce qui le concernait, ne put que s'applaudir de voir arriver de si +redoutables concurrents. + +Un seul coup d'oeil avait suffi à Skopélo, grand connaisseur en +cette matière, pour estimer la valeur du lot des captifs. Aussi se +contenta-t-il de dire quelques mots à l'oreille de Nicolas +Starkos, qui lui répondit affirmativement d'une simple inclinaison +de tête. + +Mais, si observateur que fût le second de la _Karysta_, il n'avait +pas vu le mouvement d'horreur que l'arrivée de Nicolas Starkos +venait de provoquer chez l'une des prisonnières. + +C'était une femme âgée, de grande taille. Assise à l'écart dans un +coin du batistan, elle se leva, comme si quelque irrésistible +force l'eût poussée. Elle fit même deux ou trois pas, et un cri +allait, sans doute, s'échapper de sa bouche... Elle eut assez +d'énergie pour se contenir. Puis, reculant avec lenteur, +enveloppée de la tête aux pieds dans les plis d'un misérable +manteau, elle revint prendre sa place derrière un groupe de +captifs, de manière à se dissimuler complètement. Il ne lui +suffisait évidemment pas de se cacher la figure: elle voulait +encore soustraire toute sa personne aux regards de Nicolas +Starkos. + +Cependant les courtiers, sans lui adresser la parole, ne cessaient +de regarder le capitaine de la _Karysta_. Celui-ci ne semblait +même pas faire attention à eux. Venait-il donc pour leur disputer +ce lot de prisonniers? Ils devaient le craindre, étant donné les +rapports que Nicolas Starkos avait avec les pachas et les beys des +États barbaresques. + +On ne fut pas longtemps sans être fixé à cet égard. En ce moment, +le crieur s'était relevé pour répéter à voix haute le montant de +la dernière enchère: + +«À deux mille livres! + +-- Deux mille cinq cents, dit Skopélo, qui se faisait, en ces +occasions, le porte-parole de son capitaine. + +-- Deux mille cinq cents livres!» annonça le crieur. + +Et les conversations particulières reprirent dans les divers +groupes, qui s'observaient non sans défiance. Un quart d'heure +s'écoula. Aucune autre surenchère n'avait été mise après Skopélo. +Nicolas Starkos, indifférent et hautain, se promenait autour du +batistan. Personne ne pouvait douter que, finalement, +l'adjudication ne fût faite à son profit, même sans grand débat. + +Cependant, le courtier de Smyrne, après avoir préalablement +consulté deux ou trois de ses collègues, lança une nouvelle +enchère de deux mille sept cents livres. + +«Deux mille sept cents livres, répéta le crieur. + +-- Trois mille!» + +C'était Nicolas Starkos qui avait parlé, cette fois. Que s'était- +il donc passé? Pourquoi intervenait-il personnellement dans la +lutte? D'où venait que sa voix, si froide d'habitude, marquait une +violente émotion qui surprit Skopélo lui-même? On va le savoir. +Depuis quelques instants, Nicolas Starkos, après avoir franchi la +barrière du batistan, se promenait au milieu des groupes de +captifs. La vieille femme, en le voyant s'approcher, s'était plus +étroitement encore cachée sous son manteau. Il n'avait donc pas pu +la voir. Mais, soudain, son attention venait d'être attirée par +deux prisonniers qui formaient un groupe à part. Il s'était +arrêté, comme si ses pieds eussent été cloués au sol. Là, près +d'un homme de haute stature, une jeune fille, épuisée de fatigue, +gisait à terre. En apercevant Nicolas Starkos, l'homme se redressa +brusquement. Aussitôt la jeune fille rouvrit les yeux. Mais, dès +qu'elle aperçut le capitaine de la _Karysta_, elle se rejeta en +arrière. + +«Hadjine!» s'écria Nicolas Starkos. + +C'était Hadjine Elizundo, que Xaris venait de saisir dans ses +bras, comme pour la défendre. + +«Elle!» répéta Nicolas Starkos. + +Hadjine s'était dégagée de l'étreinte de Xaris et regardait en +face l'ancien client de son père. + +Ce fut à ce moment que Nicolas Starkos, sans même chercher à +savoir comment il pouvait se faire que l'héritière du banquier +Elizundo fût ainsi exposée sur le marché d'Arkassa, jeta d'une +voix troublée cette nouvelle enchère de trois mille livres. + +«Trois mille livres!» avait répété le crieur. + +Il était alors un peu plus de quatre heures et demie. Encore +vingt-cinq minutes, le coup de canon se ferait entendre, et +l'adjudication serait prononcée au profit du dernier enchérisseur. + +Mais déjà les courtiers, après avoir conféré ensemble, se +disposaient à quitter la place, bien décidés à ne pas pousser plus +loin leurs prix. Il semblait donc certain que le capitaine de la +_Karysta_, faute de concurrents, allait rester maître du terrain, +lorsque l'agent de Smyrne voulut tenter, une dernière fois, de +soutenir la lutte. + +«Trois mille cinq cents livres! cria-t-il. + +-- Quatre mille!» répondit aussitôt Nicolas Starkos. + +Skopélo, qui n'avait pas aperçu Hadjine, ne comprenait rien à +cette ardeur immodérée du capitaine. À son compte, la valeur du +lot était déjà dépassée, et de beaucoup, par ce prix de quatre +mille livres. Aussi se demandait-il ce qui pouvait exciter Nicolas +Starkos à se lancer de la sorte dans une mauvaise affaire. +Cependant un long silence avait suivi les derniers mots du crieur. +Le courtier de Smyrne lui-même, sur un signe de ses collègues, +venait d'abandonner la partie. Qu'elle fût définitivement gagnée +par Nicolas Starkos, auquel il ne s'en fallait que de quelques +minutes pour avoir gain de cause, cela ne pouvait plus faire de +doute. + +Xaris l'avait compris. Aussi serrait-il plus étroitement la jeune +fille entre ses bras. On ne la lui arracherait qu'après l'avoir +tué! + +En ce moment, au milieu du profond silence, une voix vibrante se +fit entendre, et ces trois mots furent jetés au crieur: + +«Cinq mille livres!» + +Nicolas Starkos se retourna. + +Un groupe de marins venait d'arriver à l'entrée du batistan. +Devant eux se tenait un officier. + +«Henry d'Albaret! s'écria Nicolas Starkos. Henry d'Albaret... +ici... à Scarpanto!» + +C'était le hasard seul qui venait d'amener le commandant de la +_Syphanta_ sur la place du marché. Il ignorait même que, ce jour- +là -- c'est-à-dire vingt-quatre heures après son arrivée à +Scarpanto -- il y eût une vente d'esclaves dans la capitale de +l'île. D'autre part, puisqu'il n'avait point aperçu la sacolève au +mouillage, il devait être non moins étonné de trouver Nicolas +Starkos à Arkassa que celui-ci l'était de l'y voir. + +De son côté, Nicolas Starkos ignorait que la corvette fût +commandée par Henry d'Albaret, bien qu'il sût qu'elle avait +relâché à Arkassa. + +Que l'on juge donc des sentiments qui s'emparèrent de ces deux +ennemis, lorsqu'ils se virent en face l'un de l'autre. + +Et, si Henry d'Albaret avait jeté cette enchère inattendue, c'est +que, parmi les prisonniers du batistan, il venait d'apercevoir +Hadjine et Xaris -- Hadjine qui allait retomber au pouvoir de +Nicolas Starkos! Mais Hadjine l'avait entendu, elle l'avait vu, +elle se fût précipitée vers lui, si les gardiens ne l'en eussent +empêchée. + +D'un geste, Henry d'Albaret rassura et contint la jeune fille. +Quelle que fût son indignation, lorsqu'il se vit en présence de +son odieux rival, il resta maître de lui-même. Oui! fût-ce au prix +de toute sa fortune, s'il le fallait, il saurait arracher à +Nicolas Starkos les prisonniers entassés sur le marché d'Arkassa, +et avec eux, celle qu'il avait tant cherchée, celle qu'il +n'espérait plus revoir! + +En tout cas, la lutte serait ardente. En effet, si Nicolas Starkos +ne pouvait comprendre comment Hadjine Elizundo se trouvait parmi +ces captifs, pour lui, elle n'en était pas moins la riche +héritière du banquier de Corfou. Ses millions ne pouvaient avoir +disparu avec elle. Ils seraient toujours là pour la racheter à +celui dont elle deviendrait l'esclave. Donc, aucun risque à +surenchérir. Aussi Nicolas Starkos résolut-il de le faire avec +d'autant plus de passion, d'ailleurs, qu'il s'agissait de lutter +contre son rival, et son rival préféré! + +«Six mille livres! cria-t-il. + +-- Sept mille!» répondit le commandant de la _Syphanta_, sans même +se retourner vers Nicolas Starkos. + +Le cadi ne pouvait que s'applaudir de la tournure que prenaient +les choses. En présence de ces deux concurrents, il ne cherchait +point à dissimuler la satisfaction qui perçait sous sa gravité +ottomane. + +Mais, si ce cupide magistrat supputait déjà ce que seraient ses +prélèvements, Skopélo, lui, commençait à ne plus pouvoir se +maîtriser. Il avait reconnu Henry d'Albaret, puis Hadjine +Elizundo. Si, par haine, Nicolas Starkos s'entêtait, l'affaire, +qui eût été bonne dans une certaine mesure, deviendrait très +mauvaise, surtout si la jeune fille avait perdu sa fortune, comme +elle avait perdu sa liberté -- ce qui était possible, d'ailleurs! + +Aussi, prenant Nicolas Starkos à part, essaya-t-il de lui +soumettre humblement quelques sages observations. Mais il fut reçu +de telle manière qu'il n'osa plus en hasarder de nouvelles. +C'était le capitaine de la _Karysta_, maintenant, qui jetait lui- +même ses enchères au crieur, et d'une voix insultante pour son +rival. + +Comme on le pense bien, les courtiers, sentant que la bataille +devenait chaude, étaient restés pour en suivre les diverses +péripéties. La foule des curieux, devant cette lutte à coups de +milliers de livres, manifestait l'intérêt qu'elle y prenait par de +bruyantes clameurs. Si, pour la plupart, ils connaissaient le +capitaine de la sacolève, aucun d'eux ne connaissait le commandant +de la _Syphanta. _On ignorait même ce qu'était venue faire cette +corvette, naviguant sous pavillon corfiote, dans les parages de +Scarpanto. Mais, depuis le début de la guerre, tant de navires de +toutes nations s'étaient employés au transport des esclaves, que +tout portait à croire que la _Syphanta_ servait à ce genre de +commerce. Donc, que les prisonniers fussent achetés par Henry +d'Albaret ou par Nicolas Starkos, pour eux ce serait toujours +l'esclavage. + +En tout cas, avant cinq minutes, cette question allait être +absolument décidée. + +À la dernière enchère proclamée par le crieur, Nicolas Starkos +avait répondu par ces mots: + +«Huit mille livres! + +-- Neuf mille!» dit Henry d'Albaret. + +Nouveau silence. Le commandant de la _Syphanta_, toujours maître +de lui, suivait du regard Nicolas Starkos, qui allait et venait +rageusement, sans que Skopélo osât l'aborder. Aucune +considération, d'ailleurs, n'aurait pu enrayer maintenant la furie +des enchères. + +«Dix mille livres! cria Nicolas Starkos. + +-- Onze mille! répondit Henry d'Albaret. + +-- Douze mille!» répliqua Nicolas Starkos, sans attendre cette +fois. + +Le commandant d'Albaret n'avait point immédiatement répondu. Non +qu'il hésitât à le faire. Mais il venait de voir Skopélo se +précipiter vers Nicolas Starkos pour l'arrêter dans son oeuvre de +folie -- ce qui, pour un moment, détourna l'attention du capitaine +de la _Karysta_. + +En même temps, la vieille prisonnière, qui s'était si obstinément +cachée jusqu'alors, venait de se redresser, comme si elle avait eu +la pensée de montrer son visage à Nicolas Starkos... + +À ce moment, au sommet de la citadelle d'Arkassa, une rapide +flamme brilla dans une volute de vapeurs blanches; mais, avant que +la détonation ne fût arrivée jusqu'au batistan, une nouvelle +enchère avait été jetée d'une voix retentissante: + +«Treize mille livres!» + +Puis, la détonation se fit entendre, à laquelle succédèrent +d'interminables hurrahs. Nicolas Starkos avait repoussé Skopélo +avec une violence qui le fit rouler sur le sol... Maintenant il +était trop tard! Nicolas Starkos n'avait plus le droit de +surenchérir! Hadjine Elizundo venait de lui échapper, et pour +jamais, sans doute! + +«Viens!» dit-il d'une voix sourde à Skopélo. + +Et on eût pu l'entendre murmurer ces mots: + +«Ce sera plus sûr et ce sera moins cher!» + +Tous deux montèrent alors dans leur araba et disparurent au +tournant de cette route qui se dirigeait vers l'intérieur de +l'île. + +Déjà Hadjine Elizundo, entraînée par Xaris, avait franchi les +barrières du batistan. Déjà elle était dans les bras d'Henry +d'Albaret, qui lui disait en la pressant sur son coeur: + +«Hadjine!... Hadjine!... Toute ma fortune, je l'aurais sacrifiée +pour vous racheter... + +-- Comme j'ai sacrifié la mienne pour racheter l'honneur de mon +nom! répondit la jeune fille. Oui, Henry!... Hadjine Elizundo est +pauvre, maintenant, et maintenant digne de vous!» + + + + +XIII + +À bord de la «Syphanta» + + +Le lendemain, 3 septembre, la _Syphanta_, après avoir appareillé +vers dix heures du matin, serrait le vent sous petite voilure pour +sortir des passes du port de Scarpanto. + +Les captifs, rachetés par Henry d'Albaret, s'étaient casés, les +uns dans l'entrepont, les autres dans la batterie. Bien que la +traversée de l'Archipel ne dût exiger que quelques jours, +officiers et matelots avaient voulu que ces pauvres gens fussent +installés aussi bien que possible. + +Dès la veille, le commandant d'Albaret s'était mis en mesure de +pouvoir reprendre la mer. Pour le règlement des treize mille +livres, il avait donné des garanties dont le cadi s'était montré +satisfait. L'embarquement des prisonniers s'était donc opéré sans +difficultés, et, avant trois jours, ces malheureux, condamnés aux +tortures des bagnes barbaresques, seraient débarqués en quelque +port de la Grèce septentrionale, là où ils n'auraient plus rien à +craindre pour leur liberté. + +Mais cette délivrance, c'était bien à celui qui venait de les +arracher aux mains de Nicolas Starkos qu'ils la devaient tout +entière! Aussi, leur reconnaissance se manifesta-t-elle par un +acte touchant, dès qu'ils eurent pris pied sur le pont de la +corvette. + +Parmi eux se trouvait un «pappa», un vieux prêtre de Léondari. +Suivi de ses compagnons d'infortune, il s'avança vers la dunette, +sur laquelle Hadjine Elizundo et Henry d'Albaret se tenaient avec +quelques-uns des officiers. Puis, tous s'agenouillèrent, le +vieillard à leur tête, et celui-ci, tendant ses mains vers le +commandant: + +«Henry d'Albaret, dit-il, soyez béni de tous ceux que vous avez +rendus à la liberté! + +-- Mes amis, je n'ai fait que mon devoir! répondit le commandant +de la _Syphanta_, profondément ému. + +-- Oui!... béni de tous... de tous... et de moi, Henry!» ajouta +Hadjine en se courbant à son tour. + +Henry d'Albaret l'avait vivement relevée, et alors les cris de +vive Henry d'Albaret! vive Hadjine Elizundo! éclatèrent depuis la +dunette jusqu'au gaillard d'avant, depuis les profondeurs de la +batterie jusqu'aux basses vergues, sur lesquelles une cinquantaine +de matelots s'étaient groupés, en poussant de vigoureux hurrahs. + +Une seule prisonnière -- celle qui se cachait la veille dans le +batistan -- n'avait point pris part à cette manifestation. En +s'embarquant, toute sa préoccupation avait été de passer inaperçue +au milieu des captifs. Elle y avait réussi, et personne même ne +remarqua plus sa présence à bord, dès qu'elle se fut blottie dans +le coin le plus obscur de l'entrepont. Évidemment, elle espérait +pouvoir débarquer sans avoir été vue. Mais pourquoi prenait-elle +tant de précautions? Était-elle donc connue de quelque officier ou +matelot de la corvette? En tout cas, il fallait qu'elle eût de +graves raisons pour vouloir garder cet incognito pendant les trois +ou quatre jours que devait durer la traversée de l'Archipel. + +Cependant, si Henry d'Albaret méritait la reconnaissance des +passagers de la corvette, que méritait donc Hadjine pour ce +qu'elle avait fait depuis son départ de Corfou? + +«Henry, avait-elle dit la veille, Hadjine Elizundo est pauvre, +maintenant, et maintenant digne de vous!» + +Pauvre, elle l'était en effet! Digne du jeune officier?... On va +pouvoir en juger. + +Et si Henry d'Albaret aimait Hadjine, lorsque de si graves +événements les avaient séparés l'un de l'autre, combien cet amour +dut grandir encore, quand il connut ce qu'avait été toute la vie +de la jeune fille pendant cette longue année de séparation! + +Cette fortune que lui avait laissée son père, dès qu'elle sut d'où +elle provenait, Hadjine Elizundo prit la résolution de la +consacrer entièrement au rachat de ces prisonniers, dont le trafic +en constituait la plus grande part. De ces vingt millions, +odieusement acquis, elle ne voulut rien garder. Ce projet, elle ne +le fit connaître qu'à Xaris. Xaris l'approuva, et toutes les +valeurs de la maison de banque furent rapidement réalisées. + +Henry d'Albaret reçut la lettre par laquelle la jeune fille lui +demandait pardon et lui disait adieu. Puis, en compagnie de son +brave et dévoué Xaris, Hadjine quitta secrètement Corfou pour se +rendre dans le Péloponnèse. + +À cette époque, les soldats d'Ibrahim faisaient encore une guerre +féroce aux populations du centre de la Morée, tant éprouvées déjà +et depuis si longtemps. Les malheureux qu'on ne massacrait pas +étaient envoyés dans les principaux ports de la Messénie, à Patras +ou à Navarin. De là, des navires, les uns frétés par le +gouvernement turc, les autres fournis par les pirates de +l'Archipel, les transportaient par milliers soit à Scarpanto, soit +à Smyrne, où les marchés d'esclaves se tenaient en permanence. + +Pendant les deux mois qui suivirent leur disparition, Hadjine +Elizundo et Xaris, ne reculant jamais devant aucun prix, +parvinrent à racheter plusieurs centaines de prisonniers, de ceux +qui n'avaient pas encore quitté la côte messénienne. Puis, ils +employèrent tous leurs soins à les mettre en sûreté, les uns dans +les îles Ioniennes, les autres dans les portions libres de la +Grèce du Nord. + +Cela fait, tous deux se rendirent en Asie Mineure, à Smyrne, où le +commerce des esclaves se faisait sur une échelle considérable. Là, +par convois nombreux, arrivaient des quantités de ces prisonniers +grecs, dont Hadjine Elizundo voulait surtout obtenir la +délivrance. Telles furent alors ses offres -- si supérieures à +celles des courtiers de la Barbarie ou du littoral asiatique -- +que les autorités ottomanes trouvèrent grand profit à traiter et +traitèrent avec elle. Que sa généreuse passion fût exploitée par +ces agents on le croira sans peine; mais, là, plusieurs milliers +de captifs lui durent d'échapper aux bagnes des beys africains. + +Cependant, il y avait plus à faire encore, et c'est à ce moment +que la pensée vint à Hadjine de marcher par deux voies différentes +au but qu'elle voulait atteindre. + +En effet, il ne suffisait pas de racheter les captifs mis en vente +sur les marchés publics, ou d'aller délivrer à prix d'or les +esclaves au milieu de leurs bagnes. Il fallait aussi anéantir ces +pirates qui capturaient les navires dans tous les parages de +l'Archipel. + +Or, Hadjine Elizundo se trouvait à Smyrne, quand elle apprit ce +qu'était devenue la _Syphanta_, après les premiers mois de sa +croisière. Elle n'ignorait pas que c'était au compte d'armateurs +corfiotes qu'avait été armée cette corvette et pour quelle +destination. Elle savait que le début de la campagne avait été +heureux; mais, à cette époque, la nouvelle arriva que la _Syphanta_ +venait de perdre son commandant, plusieurs officiers et une +partie de son équipage dans un combat contre une flottille de +pirates, commandée, disait-on, par Sacratif en personne. + +Hadjine Elizundo se mit aussitôt en rapport avec l'agent qui +représentait, à Corfou, les intérêts des armateurs de la +_Syphanta_. Elle leur en fit offrir un tel prix que ceux-ci se +décidèrent à la vendre. La corvette fut donc achetée sous le nom +d'un banquier de Raguse, mais elle appartenait bien à l'héritière +d'Elizondo, qui ne faisait qu'imiter les Bobolina, les Modena, les +Zacharias et autres vaillantes patriotes, dont les navires, armés +à leurs frais au début de la guerre de l'Indépendance, firent tant +de mal aux escadres de la marine ottomane. + +Mais, en agissant ainsi, Hadjine avait eu la pensée d'offrir le +commandement de la _Syphanta_ au capitaine Henry d'Albaret. Un +homme à elle, un neveu de Xaris, marin d'origine grecque comme son +oncle, avait secrètement suivi le jeune officier, aussi bien à +Corfou, quand il fit tant d'inutiles recherches pour retrouver la +jeune fille, qu'à Scio, lorsqu'il alla y rejoindre le colonel +Fabvier. + +Par ses ordres, cet homme s'embarqua comme matelot sur la +corvette, au moment où elle reformait son équipage, après le +combat de Lemnos. Ce fut lui qui fit parvenir à Henry d'Albaret +les deux lettres écrites de la main de Xaris: la première, à Scio, +où on lui marquait qu'il y avait une place à prendre dans l'état- +major de la _Syphanta; _la seconde, qu'il déposa sur la table du +carré, alors qu'il était de faction, et par laquelle rendez-vous +était donné à la corvette pour les premiers jours de septembre sur +les parages de Scarpanto. + +C'était là, en effet, qu'Hadjine Elizundo comptait se trouver à +cette époque, après avoir terminé sa campagne de dévouement et de +charité. Elle voulait que la _Syphanta_ servît à rapatrier le +dernier convoi de prisonniers, rachetés avec les restes de sa +fortune. + +Mais, pendant les six mois qui allaient suivre, que de fatigues à +supporter, que de dangers à courir! + +Ce fut au centre même de la Barbarie, dans ces ports infestés de +pirates, sur ce littoral africain, dont les pires bandits furent +les maîtres jusqu'à la conquête d'Alger, que la courageuse jeune +fille, accompagnée de Xaris, n'hésita pas à se rendre pour +accomplir sa mission. À cela, elle risquait sa liberté, elle +risquait sa vie, elle bravait tous les dangers auxquels +l'exposaient sa beauté et sa jeunesse. + +Rien ne l'arrêta. Elle partit. + +On la vit alors, comme une religieuse de la Merci, paraître à +Tripoli, à Alger, à Tunis, et jusque sur les plus infimes marchés +de la côte barbaresque. Partout où des prisonniers grecs avaient +été vendus, elle les rachetait avec grand bénéfice pour leurs +maîtres. Partout où des traitants mettaient à l'encan ces +troupeaux d'êtres humains, elle se présentait, l'argent à la main. +C'est alors qu'elle put observer dans toute son horreur le +spectacle de ces misères de l'esclavage, en un pays où les +passions ne sont retenues par aucun frein. + +Alger était encore à la discrétion d'une milice, composée de +musulmans et de renégats, rebut des trois continents qui forment +le littoral de la Méditerranée, ne vivant que de la vente des +prisonniers faits par les pirates et de leur rachat par les +chrétiens. Au dix-septième siècle, la terre africaine comptait +déjà près de quarante mille esclaves des deux sexes enlevés à la +France, à l'Italie, à l'Angleterre, à l'Allemagne, à la Flandre, à +la Hollande, à la Grèce, à la Hongrie, à la Russie, à la Pologne, +à l'Espagne, dans toutes les mers de l'Europe. + +À Alger, au fond des bagnes du Pacha, d'Ali-Mami, des Kouloughis +et de Sidi-Hassan, à Tunis, dans ceux de Youssif-Dey, de Galere- +Patrone et de Cicala, dans celui de Tripoli, Hadjine Elizundo +rechercha plus particulièrement ceux dont la guerre hellénique +avait fait des esclaves. Comme si elle eût été protégée par +quelque talisman, elle passa au milieu de tous ces dangers, +soulageant toutes ces misères. À ces mille périls que la nature +des choses créait autour d'elle, elle échappa comme par miracle! +Pendant six mois, à bord des légers bâtiments caboteurs de la +côte, elle visita les points les plus reculés du littoral -- +depuis la régence de Tripoli, jusqu'aux dernières limites du Maroc +-- jusqu'à Tétuan, qui fut autrefois une république de pirates, +régulièrement organisée -- jusqu'à Tanger, dont la baie servait de +lieu d'hivernage à ces forbans -- jusqu'à Salé, sur la côte +occidentale de l'Afrique, où les malheureux captifs vivaient dans +des caveaux creusés à douze ou quinze pieds sous terre. + +Enfin, sa mission terminée, n'ayant plus rien des millions laissés +par son père, Hadjine Elizundo songea à revenir en Europe avec +Xaris. Elle s'embarqua à bord d'un navire grec, sur lequel prirent +passage les derniers prisonniers, rachetés par elle, et qui fit +voile pour Scarpanto. C'était là qu'elle comptait retrouver Henry +d'Albaret. C'était de là qu'elle avait résolu de revenir en Grèce +sur la _Syphanta. _Mais, trois jours après avoir quitté Tunis, le +navire qui la portait fut capturé par un bâtiment turc, et elle +était conduite à Arkassa pour y être vendue comme esclave avec +ceux qu'elle venait de délivrer!... + +En somme, de cette oeuvre entreprise par Hadjine Elizundo, le +résultat avait été celui-ci: plusieurs milliers de prisonniers, +rachetés avec l'argent même qui avait été gagné à les vendre. La +jeune fille, maintenant ruinée, venait de réparer, dans la mesure +de ce qui était possible, tout le mal fait par son père. + +Voilà ce qu'apprit Henry d'Albaret. Oui! Hadjine pauvre, était +maintenant digne de lui, et, pour l'arracher aux mains de Nicolas +Starkos, il se fût fait aussi pauvre qu'elle! + +Cependant, dès le lendemain, la _Syphanta_ avait eu connaissance +de la terre de Crète au lever du jour. Elle manoeuvra alors de +manière à s'élever vers le nord-ouest de l'Archipel. L'intention +du commandant d'Albaret était de rallier la côte orientale de la +Grèce à la hauteur de l'île d'Eubée. Là, soit à Nègrepont, soit à +Égine, les prisonniers pourraient débarquer en lieu sûr, à l'abri +des Turcs, maintenant refoulés au fond du Péloponnèse. Du reste, à +cette date, il n'y avait plus un seul des soldats d'Ibrahim dans +la péninsule hellénique. + +Tous ces pauvres gens, on ne peut mieux traités à bord de la +_Syphanta_, se remettaient déjà des effroyables souffrances qu'ils +avaient endurées. Pendant le jour, on les voyait groupés sur le +pont, où ils respiraient cette saine brise de l'Archipel, les +enfants, les mères, les époux que menaçait une éternelle +séparation, désormais réunis pour ne plus se quitter. Ils +savaient, aussi, tout ce qu'avait fait Hadjine Elizundo, et, quand +elle passait, appuyée au bras d'Henry d'Albaret, c'étaient de +toutes parts des marques de reconnaissance, témoignées par les +actes les plus touchants. + +Vers les premières heures du matin, le 4 septembre, la _Syphanta_ +perdit de vue les sommets de la Crète; mais, la brise ayant +commencé à mollir, elle ne gagna que très peu dans cette journée, +bien qu'elle portât toute sa voilure. En somme, vingt-quatre +heures, quarante-huit heures de plus, ce ne serait jamais un +retard dont il fallût se préoccuper. La mer était belle, le ciel +superbe. Rien n'indiquait une prochaine modification de temps. Il +n'y avait qu'à «laisser courir», comme disent les marins, et la +course se terminerait quand il plairait à Dieu. + +Cette paisible navigation ne pouvait être que très favorable aux +causeries du bord. Peu de manoeuvres à faire, d'ailleurs. Une +simple surveillance des officiers de quart et des gabiers de +l'avant, pour signaler les terres en vue ou les navires au large. + +Hadjine et Henry d'Albaret allaient alors s'asseoir à l'arrière +sur un banc de la dunette qui leur était réservé. Là, le plus +souvent, ils parlaient non plus du passé, mais de cet avenir, dont +ils se sentaient maîtres maintenant. Ils faisaient des projets +d'une réalisation prochaine, sans oublier de les soumettre au +brave Xaris, qui était bien de la famille. Le mariage devait être +célébré aussitôt leur arrivée sur la terre de Grèce. Cela était +convenu. Les affaires d'Hadjine Elizundo n'entraîneraient plus ni +difficultés ni retards. Une année, employée à sa charitable +mission, avait simplifié tout cela! Puis, le mariage fait, Henry +d'Albaret céderait au capitaine Todros le commandement de la +corvette, et il conduirait sa jeune femme en France, d'où il +comptait la ramener ensuite sur sa terre natale. + +Or, précisément, ce soir-là, ils s'entretenaient de toutes ces +choses. À peine le léger souffle de la brise suffisait-il à +gonfler les hautes voiles de la _Syphanta. _Un merveilleux coucher +de soleil venait d'illuminer l'horizon, dont quelques traits d'or +vert surmontaient encore le périmètre légèrement embrumé dans +l'ouest. À l'opposé scintillaient les premières étoiles du levant. +La mer tremblotait sous l'ondulation de ses paillettes +phosphorescentes. La nuit promettait d'être magnifique. + +Henry d'Albaret et Hadjine se laissaient aller au charme de cette +soirée délicieuse. Ils regardaient le sillage, à peine dessiné par +quelques blanches guipures que la corvette laissait à l'arrière. +Le silence n'était troublé que par les battements de la +brigantine, dont les plis bruissaient doucement. Ni lui ni elle ne +voyaient plus rien de ce qui n'était pas eux-mêmes et en eux. Et, +s'ils furent enfin rappelés au sentiment du réel, c'est qu'Henry +d'Albaret s'entendit appeler avec une certaine insistance. + +Xaris était devant lui. + +«Mon commandant?... dit Xaris pour la troisième fois. + +-- Que voulez-vous, mon ami? répondit Henry d'Albaret, auquel il +sembla que Xaris hésitait à parler. + +-- Que veux-tu, mon bon Xaris? demanda Hadjine. + +-- J'ai une chose à vous dire, mon commandant. + +-- Laquelle? + +-- Voici de quoi il s'agit. Les passagers de la corvette... ces +braves gens que vous ramenez dans leur pays... ont eu une idée, et +ils m'ont chargé de vous la communiquer. + +-- Eh bien, je vous écoute, Xaris. + +-- Voilà, mon commandant. Ils savent que vous devez vous marier +avec Hadjine... + +-- Sans doute, répondit Henry d'Albaret en souriant. Cela n'est un +mystère pour personne! + +-- Eh bien, ces braves gens seraient très heureux d'être les +témoins de votre mariage! + +-- Et ils le seront, Xaris, ils le seront, et jamais fiancée +n'aurait un pareil cortège, si l'on pouvait réunir autour d'elle +tous ceux qu'elle a arrachés à l'esclavage! + +-- Henry!... dit la jeune fille en voulant l'interrompre. + +-- Mon commandant a raison, répondit Xaris. En tout cas, les +passagers de la corvette seront là, et... + +-- À notre arrivée sur la terre de Grèce, reprit Henry d'Albaret, +je les convierai tous à la cérémonie de notre mariage! + +-- Bien, mon commandant, répondit Xaris. Mais, après avoir eu +cette idée-là, ces braves gens en ont eu une seconde! + +-- Aussi bonne? + +-- Meilleure. C'est de vous demander que le mariage se fasse à +bord de la _Syphanta! _N'est-ce pas comme un morceau de leur pays, +cette brave corvette qui les ramène en Grèce? + +-- Soit. Xaris, répondit Henry d'Albaret. + +-- Vous y consentez, ma chère Hadjine?» + +Hadjine, pour toute réponse, lui tendit la main. + +«Bien répondu, dit Xaris. + +-- Vous pouvez annoncer aux passagers de la _Syphanta_, ajouta +Henry d'Albaret, qu'il sera fait comme ils le désirent. + +-- C'est entendu, mon commandant. Mais... ajouta Xaris, en +hésitant un peu, c'est que ce n'est pas tout! + +-- Parle donc, Xaris, dit la jeune fille. + +-- Voici. Ces braves gens, après avoir eu une idée bonne, puis une +meilleure, en ont eu une troisième qu'ils regardent comme +excellente! + +-- Vraiment, une troisième! répondit Henry d'Albaret. Et quelle +est cette troisième idée? + +-- C'est que non seulement le mariage soit célébré à bord de la +corvette, mais aussi qu'il se fasse en pleine mer... dès demain! +Il y a parmi eux un vieux prêtre...» + +Soudain, Xaris fut interrompu par la voix du gabier qui était en +vigie dans les barres de misaine: + +«Navires au vent!» + +Aussitôt Henry d'Albaret se leva et rejoignit le capitaine Todros, +qui regardait déjà dans la direction indiquée. + +Une flottille, composée d'une douzaine de bâtiments de divers +tonnages, se montrait à moins de six milles dans l'est. Mais, si +la _Syphanta_, encalminée alors, était absolument immobile, cette +flottille, poussée par les derniers souffles d'une brise qui +n'arrivait pas jusqu'à la corvette, devait nécessairement finir +par l'atteindre. + +Henry d'Albaret avait pris une longue-vue, et il observait +attentivement la marche de ces navires. + +«Capitaine Todros, dit-il en se retournant vers le second, cette +flottille est encore trop éloignée pour qu'il soit possible de +reconnaître ses intentions ni quelle est sa force. + +-- En effet, mon commandant, répondit le second, et, avec cette +nuit sans lune qui va devenir très obscure, nous ne pourrons nous +prononcer! Il faut donc attendre à demain. + +-- Oui, il le faut, dit Henry d'Albaret, mais comme ces parages ne +sont pas sûrs, donnez l'ordre de veiller avec le plus grand soin. +Que l'on prenne aussi toutes les précautions indispensables pour +le cas où ces navires se rapprocheraient de la _Syphanta.»_ + +Le capitaine Todros prit des mesures en conséquence, mesures qui +furent aussitôt exécutées. Une active surveillance fut établie à +bord de la corvette et devait être continuée jusqu'au jour. + +Il va sans dire qu'en présence des éventualités qui pouvaient +survenir, on remit à plus tard la décision relative à cette +célébration du mariage, qui avait motivé la démarche de Xaris. +Hadjine, sur la prière d'Henry d'Albaret, avait dû regagner sa +cabine. + +Pendant toute cette nuit, on dormit peu à bord. La présence de la +flottille signalée au large était de nature à inquiéter. Tant que +cela fut possible, on avait observé ses mouvements. Mais un +brouillard assez épais se leva vers neuf heures, et l'on ne tarda +pas à la perdre de vue. + +Le lendemain, quelques vapeurs masquaient encore l'horizon dans +l'est au lever du soleil. Comme le vent faisait absolument défaut, +ces vapeurs ne se dissipèrent pas avant dix heures du matin. +Cependant rien de suspect n'avait apparu à travers ces brumes. +Mais, lorsqu'elles s'évanouirent, toute la flottille se montra à +moins de quatre milles. Elle avait donc gagné deux milles, depuis +la veille, dans la direction de la _Syphanta_, et, si elle ne +s'était pas rapprochée davantage, c'est que le brouillard l'avait +empêchée de manoeuvrer. Il y avait là une douzaine de navires qui +marchaient de conserve sous l'impulsion de leurs longs avirons de +galère. La corvette, sur laquelle ces engins n'auraient eu aucune +action, en raison de sa grandeur, restait toujours immobile à la +même place. Elle était donc réduite à attendre, sans pouvoir faire +un seul mouvement. + +Et pourtant, il n'était pas possible de se méprendre aux +intentions de cette flottille. + +«Voilà un ramassis de navires singulièrement suspects! dit le +capitaine Todros. + +-- D'autant plus suspects, répondit Henry d'Albaret, que je +reconnais parmi eux le brick auquel nous avons donné inutilement +la chasse dans les eaux de la Crète!» + +Le commandant de la _Syphanta_ ne se trompait pas. Le brick, qui +avait si étrangement disparu au delà de la pointe de Scarpanto, +était en tête. Il manoeuvrait de manière à ne pas se séparer des +autres bâtiments, placés sous ses ordres. + +Cependant quelques souffles s'étaient levés dans l'est. Ils +favorisaient encore la marche de la flottille; mais ces risées, +qui verdissaient légèrement la mer en courant à sa surface, +venaient expirer à une ou deux encablures de la corvette. + +Soudain, Henry d'Albaret rejeta la longue-vue qui n'avait pas +quitté ses yeux: + +«Branle-bas de combat!» cria-t-il. + +Il venait de voir un long jet de vapeur blanche fuser à l'avant du +brick, pendant qu'un pavillon montait à sa corne, au moment où la +détonation d'une bouche à feu arrivait à la corvette. + +Ce pavillon était noir, et un S rouge-feu s'écartelait en travers +de son étamine. + +C'était le pavillon du pirate Sacratif. + + + + +XIV + +Sacratif + + +Cette flottille, composée de douze bâtiments, était sortie la +veille des repaires de Scarpanto. Soit en attaquant la corvette de +front, soit en l'entourant, venait-elle donc lui offrir le combat +dans des conditions très inégales pour elle? Cela n'était que trop +certain. Mais ce combat, faute de vent, il fallait bien +l'accepter. D'ailleurs, eût-il eu la possibilité d'éviter la +lutte, Henry d'Albaret s'y fût refusé. Le pavillon de la _Syphanta_ +ne pouvait, sans déshonneur, fuir devant le pavillon des pirates +de l'Archipel. + +Sur ces douze navires, on comptait quatre bricks, portant de seize +à dix-huit canons. Les huit autres bâtiments, d'un tonnage +inférieur, mais pourvus d'une artillerie légère, étaient de +grandes saïques à deux mâts, des senaux à mâture droite, des +felouques et des sacolèves armées en guerre. D'après ce qu'en +pouvaient juger les officiers de la corvette, c'étaient plus de +cent bouches à feu, auxquelles ils auraient à répondre avec vingt- +deux canons et six caronades. C'étaient sept ou huit cents hommes +que les deux cent cinquante matelots de leur équipage auraient à +combattre. Lutte inégale, à coup sûr. Toutefois, la supériorité de +l'artillerie de la _Syphanta_ pouvait lui donner quelque chance de +succès, mais à la condition qu'elle ne se laissât pas approcher de +trop près. Il fallait donc tenir cette flottille à distance, en +désemparant peu à peu ses navires par des bordées envoyées avec +précision. En un mot, il s'agissait de tout faire pour éviter un +abordage, c'est-à-dire un combat corps à corps. Dans ce dernier +cas, le nombre eût fini par l'emporter, car ce facteur a plus +d'importance encore sur mer que sur terre, puisque, la retraite +étant impossible, tout se résume à ceci: sauter ou se rendre. + +Une heure après que le brouillard se fut dissipé, la flottille +avait sensiblement gagné sur la corvette, aussi immobile que si +elle eût été au mouillage au milieu d'une rade. + +Cependant Henry d'Albaret ne cessait d'observer la marche et la +manoeuvre des pirates. Le branle-bas avait été fait rapidement à +son bord. Tous, officiers et matelots, étaient à leur poste de +combat. Ceux des passagers qui étaient valides avaient demandé à +se battre dans les rangs de l'équipage, et on leur avait donné des +armes. Un silence absolu régnait dans la batterie et sur le pont. +À peine était-il interrompu par les quelques mots que le +commandant échangeait avec le capitaine Todros. + +«Nous ne nous laisserons pas aborder, lui disait-il. Attendons que +les premiers bâtiments soient à bonne portée, et nous ferons feu +de nos canons de tribord. + +-- Tirerons-nous à couler ou à démâter? demanda le second. + +-- À couler», répondit Henry d'Albaret. C'était le meilleur parti +à prendre pour combattre ces pirates, si terribles à l'abordage, +et particulièrement ce Sacratif, qui venait de hisser impudemment +son pavillon noir. Et, s'il l'avait fait, c'est qu'il comptait, +sans doute, que pas un seul homme de la corvette ne survivrait, +qui se pourrait vanter de l'avoir vu face à face. + +Vers une heure après midi, la flottille ne se trouvait plus qu'à +un mille au vent. Elle continuait de s'approcher à l'aide de ses +avirons. La _Syphanta_, le cap au nord-ouest, ne se maintenait pas +sans peine à cette aire de compas. Les pirates marchaient sur elle +en ligne de bataille -- deux des bricks au milieu de la ligne, et +les deux autres à chaque extrémité. Ils manoeuvraient de manière à +tourner la corvette par l'avant et par l'arrière, afin de +l'envelopper dans une circonférence, dont le rayon diminuerait peu +à peu. Leur but était évidemment de l'écraser d'abord sous des +feux convergents, puis de l'enlever à l'abordage. + +Henry d'Albaret avait bien compris cette manoeuvre, si périlleuse +pour lui, et il ne pouvait l'empêcher, puisqu'il était condamné à +l'immobilité. Mais peut-être parviendrait-il à briser cette ligne +à coups de canon, avant qu'elle ne l'eût enveloppé de toutes +parts. Déjà, même, les officiers se demandaient pourquoi leur +commandant, de cette voix ferme et calme qu'on lui connaissait, +n'envoyait pas l'ordre d'ouvrir le feu. + +Non! Henry d'Albaret entendait ne frapper qu'à coup sûr, et il +voulait se laisser approcher à bonne portée. + +Dix minutes s'écoulèrent encore. Tous attendaient, les pointeurs, +l'oeil à la culasse de leurs canons, les officiers de la batterie, +prêts à transmettre les ordres du commandant, les matelots du pont +jetant un regard par dessus les pavois. Les premières bordées ne +viendraient-elles pas de l'ennemi, maintenant que la distance lui +permettait de le faire utilement? + +Henry d'Albaret se taisait toujours. Il regardait la ligne qui +commençait à se courber à ses deux extrémités. Les bricks du +centre -- et l'un d'eux était celui qui avait hissé le pavillon +noir de Sacratif -- se trouvaient alors à moins d'un mille. + +Mais, si le commandant de la _Syphanta_ ne se pressait pas de +commencer le feu, il ne semblait point que le chef de la flottille +fût plus pressé que lui de le faire. Peut-être même prétendait-il +accoster la corvette, sans même avoir tiré un seul coup de canon, +afin de lancer quelques centaines de ses pirates à l'abordage. + +Enfin Henry d'Albaret pensa qu'il ne devait pas attendre plus +longtemps. Une dernière risée, qui vint jusqu'à la corvette, lui +permit d'arriver d'un quart. Après avoir rectifié sa position, de +manière à bien avoir les deux bricks par le travers, à moins d'un +demi-mille: + +«Attention sur le pont et dans la batterie!» cria-t-il. + +Un léger bruissement se fit entendre à bord, et fut suivi d'un +silence absolu. + +«À couler!» dit Henry d'Albaret. + +L'ordre fut aussitôt répété par les officiers, et les pointeurs de +la batterie visèrent soigneusement la coque des deux bricks, +tandis que ceux du pont visaient la mâture. + +«Feu!» cria le commandant d'Albaret. + +La bordée de tribord éclata. Du pont et de la batterie de la +corvette, onze canons et trois caronades vomirent leurs +projectiles, et entre autres, plusieurs paires de ces boulets +ramés, qui sont disposés pour obtenir un démâtage à moyenne +distance. + +Dès que les vapeurs de la poudre, repoussées en arrière, eurent +démasqué l'horizon, l'effet produit par cette décharge sur les +deux bâtiments, put être immédiatement constaté. Il n'était pas +complet, mais ne laissait pas d'être important. + +Un des deux bricks, qui occupaient le centre de la ligne, avait +été atteint au-dessus de la flottaison. En outre, plusieurs de ses +haubans et galhaubans ayant été coupés, son mât de misaine, entamé +à quelques pieds au-dessus du pont, venait de tomber en avant, +brisant du même coup la flèche du grand mât. Dans ces conditions, +ce brick allait perdre quelque temps à réparer ses avaries; mais +il pouvait toujours porter sur la corvette. Le danger qu'elle +courait d'être cernée, n'était donc pas atténué par ce début du +combat. + +En effet, les deux autres bricks, placés à l'extrémité de l'aile +droite et de l'aile gauche, étaient maintenant arrivés à hauteur +de la _Syphanta. _De là, ils commençaient à se rabattre sur elle +en dépendant; mais ils ne le firent pas sans l'avoir saluée d'une +bordée d'enfilade qu'il lui était impossible d'éviter. + +Il y eut là un double coup malheureux. Le mât d'artimon de la +corvette fut coupé à la hauteur des jottereaux. Tout le phare de +l'arrière s'abattit en pagale[3], par bonheur, sans rien entraîner +du gréement du grand mât. En même temps, les drômes et une +embarcation étaient fracassées. Ce qu'il y eut de plus +regrettable, ce fut la mort d'un officier et de deux matelots, +tués sur le coup, sans compter trois ou quatre autres, grièvement +blessés, que l'on transporta dans le faux-pont. + +Aussitôt Henry d'Albaret donna des ordres pour que le déblaiement +de la dunette se fit sans retard. Agrès, voiles, débris de +vergues, espars, furent enlevés en quelques minutes. La place +redevint libre et praticable. C'est qu'il n'y avait pas un instant +à perdre. Le combat d'artillerie allait recommencer avec plus de +violence. La corvette, prise entre deux feux, serait obligée à +résister des deux bords. + +À ce moment, une nouvelle bordée fut envoyée par la _Syphanta_, et +si bien pointée, cette fois, que deux bâtiments de la flottille -- +un des senaux et une saïque -- atteints en plein bois au-dessous +de la ligne de flottaison, coulèrent en quelques instants. Les +équipages n'eurent que le temps de se jeter dans les embarcations, +afin de regagner les deux bricks du centre, où ils furent aussitôt +recueillis. + +«Hurrah! Hurrah!» + +Ce fut le cri des matelots de la corvette, après ce coup double +qui faisait honneur à ses chefs de pièce. + +«Deux de coulés! dit le capitaine Todros. + +-- Oui, répondit Henry d'Albaret, mais les coquins, qui les +montaient, ont pu embarquer à bord des bricks, et je redoute +toujours un abordage qui leur donnerait l'avantage du nombre!» + +Pendant un quart d'heure encore, la canonnade continua de part et +d'autre. Les navires pirates, aussi bien que la corvette, +disparaissaient au milieu des vapeurs blanches de la poudre, et il +fallait attendre qu'elles se fussent dissipées pour reconnaître le +mal que l'on s'était fait réciproquement. Par malheur, ce mal +n'était que trop sensible à bord de la _Syphanta. _Plusieurs +matelots avaient été tués; d'autres, en plus grand nombre, étaient +grièvement blessés. Un officier français, frappé en pleine +poitrine, venait de tomber, au moment où le commandant lui donnait +ses ordres. + +Les morts et les blessés furent aussitôt descendus dans le faux- +pont. Déjà le chirurgien et ses aides ne pouvaient suffire aux +pansements et aux opérations, que nécessitait l'état de ceux qui +avaient été frappés directement par les projectiles, ou +indirectement par les éclats de bois sur le pont et dans la +batterie. Si la mousqueterie n'avait pas encore parlé entre ces +bâtiments qui se tenaient toujours à demi-portée de canon, s'il +n'y avait ni balle, ni biscaïen à extraire, les blessures n'en +étaient pas moins graves, en même temps que plus horribles. + +En cette occasion, les femmes, qui avaient été confinées dans la +cale, ne faillirent point à leur devoir. Hadjine Elizundo leur +donna l'exemple. Toutes s'empressèrent à donner leurs soins aux +blessés, les encourageant, les réconfortant. + +Ce fut alors que la vieille prisonnière de Scarpanto quitta son +obscure retraite. La vue du sang n'était pas pour l'effrayer, et, +sans doute, les hasards de sa vie l'avaient déjà conduite sur plus +d'un champ de bataille. À la lueur des lampes du faux-pont, elle +se pencha au chevet des cadres où reposaient les blessés, elle +prêta la main aux opérations les plus douloureuses, et, lorsqu'une +nouvelle bordée faisait trembler la corvette jusque dans ses +carlingues, pas un mouvement de ses yeux n'indiquait que ces +effroyables détonations l'eussent fait tressaillir. + +Cependant, l'heure approchait où l'équipage de la _Syphanta_ +allait être obligé de lutter à l'arme blanche contre les pirates. +Leur ligne s'était refermée, leur cercle se rétrécissait. La +corvette devenait le point de mire de tous ces feux convergents. + +Mais elle se défendait bien pour l'honneur du pavillon qui battait +toujours à sa corne. Son artillerie faisait de grands ravages à +bord de la flottille. Deux autres bâtiments, une saïque et une +felouque, furent encore détruits. L'une coula. L'autre, percée de +boulets rouges, ne tarda pas à disparaître au milieu des flammes. + +Toutefois, l'abordage était inévitable. La _Syphanta_ n'eût pu +l'éviter qu'en forçant la ligne qui l'entourait. Faute de vent, +elle ne le pouvait pas, tandis que les pirates, mus par leurs +avirons de galère, s'approchaient en resserrant leur cercle. + +Le brick au pavillon noir n'était plus qu'à une portée de +pistolet, quand il lâcha toute sa bordée. Un boulet vint frapper +les ferrures de l'étambot à l'arrière de la corvette, et la +démonta de son gouvernail. + +Henry d'Albaret se prépara donc à recevoir l'assaut des pirates et +fit hisser ses filets de casse-tête et d'abordage. Maintenant, +c'était la mousqueterie qui éclatait de part et d'autre. Pierriers +et espingoles, mousquets et pistolets, faisaient pleuvoir une +grêle de balles sur le pont de la _Syphanta. _Bien des hommes +tombèrent encore, presque tous frappés mortellement. Vingt fois +Henry d'Albaret faillit être atteint; mais, immobile et calme sur +son banc de quart, il donnait ses ordres avec le même sang-froid +que s'il eût commandé une salve d'honneur dans une revue +d'escadre. + +En ce moment, à travers les déchirures de la fumée, les équipages +ennemis pouvaient se voir face à face. On entendait les horribles +imprécations des bandits. À bord du brick au pavillon noir, Henry +d'Albaret cherchait en vain à apercevoir ce Sacratif, dont le nom +seul était une épouvante dans tout l'Archipel. + +Ce fut alors que, par tribord et par bâbord, ce brick et un de +ceux qui avaient refermé la ligne, soutenus un peu en arrière par +les autres bâtiments, vinrent élonger la corvette, dont les +préceintes gémirent à cette pression. Les grappins, lancés à +propos, s'accrochèrent au gréement et lièrent les trois navires. +Leurs canons durent se taire; mais, comme les sabords de la +_Syphanta_ étaient autant de brèches ouvertes aux pirates, les +servants restèrent à leur poste pour les défendre à coups de +haches, de pistolets et de piques. Tel était l'ordre du commandant +-- ordre qui fut envoyé dans la batterie, au moment où les deux +bricks venaient de l'accoster. + +Soudain, un cri éclata de toutes parts, et avec une telle violence +qu'il domina un instant les fracas de la mousqueterie. + +«À l'abordage! À l'abordage!» + +Ce combat, corps à corps, devint alors effroyable. Ni les +décharges d'espingoles, de pierriers et de fusils, ni les coups de +haches et de piques, ne purent empêcher ces enragés, ivres de +fureur, avides de sang, de prendre pied sur la corvette. De leurs +hunes, ils faisaient un feu plongeant de grenades, qui rendait +intenable le pont de la _Syphanta_, bien qu'elle aussi leur +répondit de ses hunes par la main de ses gabiers. Henry d'Albaret +se vit assailli de tous côtés. Ses bastingages, bien qu'ils +fussent plus élevés que ceux des bricks, furent emportés d'assaut. +Les forbans passaient de vergues en vergues, et, trouant les +filets de casse-tête, se laissaient affaler sur le pont. +Qu'importait que quelques-uns fussent tués avant de l'atteindre! +Leur nombre était tel qu'il n'y paraissait pas. + +L'équipage de la corvette, réduit maintenant à moins de deux cents +hommes valides, avait à se battre contre plus de six cents. + +En effet, les deux bricks servaient incessamment de passage à de +nouveaux assaillants, amenés par les embarcations de la flottille. +C'était une masse à laquelle il était presque impossible de +résister. Le sang ne tarda pas à couler à flots sur le pont de la +_Syphanta_. Les blessés, dans les convulsions de l'agonie, se +redressaient encore pour donner un dernier coup de pistolet ou de +poignard. Tout était confusion au milieu de la fumée. Mais le +pavillon corfiote ne s'abaisserait pas tant qu'il resterait un +homme pour le défendre! + +Au plus fort de cette horrible mêlée, Xaris se battait comme un +lion. Il n'avait pas quitté la dunette. Vingt fois, sa hache, +retenue par l'estrope à son vigoureux poignet, en s'abattant sur +la tête d'un pirate, sauva de la mort Henry d'Albaret. + +Celui-ci, cependant, au milieu de ce trouble, ne pouvant rien +contre le nombre, restait toujours maître de lui. À quoi songeait- +il? À se rendre? Non. Un officier français ne se rend pas à des +pirates. Mais alors, que ferait-il? Imiterait-il cet héroïque +Bisson, qui, dix mois auparavant, dans des conditions semblables, +s'était fait sauter pour ne pas tomber entre les mains des Turcs? +Anéantirait-il, avec la corvette, les deux bricks accrochés à ses +flancs? Mais c'était envelopper dans la même destruction les +blessés de la _Syphanta_, les prisonniers arrachés à Nicolas +Starkos, ces femmes, ces enfants!... C'était Hadjine sacrifiée!... +Et ceux qu'épargnerait l'explosion, si Sacratif leur laissait la +vie, comment échapperaient-ils, cette fois, aux horreurs de +l'esclavage? + +«Prenez garde, mon commandant!» s'écria Xaris, qui venait de se +jeter au devant lui. + +Une seconde de plus, Henry d'Albaret était frappé à mort. Mais +Xaris saisit de ses deux mains le pirat qui allait le frapper, et +il le précipita dans la mer. Trois fois, d'autres voulurent +arriver jusqu'à Henry d'Albaret; trois fois, Xaris les étendit à +ses pieds. + +Cependant, le pont de la corvette était alors entièrement envahi +par la masse des assaillants. À peine, quelques détonations se +faisaient-elles entendre. On se battait surtout à l'arme blanche, +et les cris dominaient les fracas de la poudre. + +Les pirates, déjà maîtres du gaillard d'avant, avaient fini par +emporter tout l'espace jusqu'au pied du grand mât. Peu à peu, ils +repoussaient l'équipage vers la dunette. Ils étaient dix contre un +-- au moins. Comment la résistance eût-elle été possible? Le +commandant d'Albaret, s'il eût alors voulu faire sauter sa +corvette, n'aurait pas même pu mettre son projet à exécution. Les +assaillants occupaient l'entrée des écoutilles et des panneaux qui +donnaient accès à l'intérieur. Ils s'étaient répandus dans la +batterie et dans l'entrepont, où la lutte continuait avec le même +acharnement. Arriver à la soute aux poudres, il n'y fallait plus +songer. + +D'ailleurs, partout les pirates l'emportaient par leur nombre. Une +barrière, faite des corps de leurs camarades blessés ou morts, les +séparait seulement de l'arrière de la _Syphanta. _Les premiers +rangs, poussés par les derniers, franchirent cette barrière, après +l'avoir rendue plus haute encore, en y entassant d'autres +cadavres. Puis, foulant ces corps, les pieds dans le sang, ils se +précipitèrent à l'assaut de la dunette. + +Là s'étaient rassemblés une cinquantaine d'hommes, et cinq ou six +officiers avec le capitaine Todros. Ils entouraient leur +commandant, décidés à résister jusqu'à la mort. + +Sur cet étroit espace, la lutte fut désespérée. Le pavillon, tombé +de la corne de brigantine avec le mât d'artimon, avait été rehissé +au bâton de poupe. C'était le dernier poste que l'honneur +commandait au dernier homme de défendre. + +Mais, si résolue qu'elle fût, que pouvait cette petite troupe +contre les cinq ou six cents pirates qui occupaient alors le +gaillard d'avant, le pont, les hunes, d'où pleuvait une grêle de +grenades? Les équipages de la flottille venaient toujours en aide +aux premiers assaillants. C'était autant de bandits que le combat +n'avait point affaiblis encore, lorsque chaque minute diminuait le +nombre des défenseurs de la dunette. Cette dunette, cependant, +c'était comme une forteresse. Il fallut lui donner plusieurs fois +l'assaut. + +On ne saurait dire ce qui fut versé de sang pour la prendre. Elle +fut prise, enfin! Les hommes de la _Syphanta_ durent reculer sous +l'avalanche jusqu'au couronnement. Là, ils se groupèrent autour du +pavillon, auquel ils firent un rempart de leurs corps. Henry +d'Albaret, au milieu d'eux, le poignard d'une main, le pistolet de +l'autre, porta et lâcha les derniers coups. + +Non! Le commandant de la corvette ne se rendit pas! Il fut accablé +par le nombre! Alors il voulut mourir... Ce fut en vain! Il +semblait que pour ceux qui l'attaquaient, il y eût comme un ordre +secret de le prendre vivant -- ordre dont l'exécution coûta la vie +à vingt des plus acharnés, sous la hache de Xaris. Henry d'Albaret +fut pris enfin avec ceux de ses officiers qui avaient survécu à +ses côtés. Xaris et les autres matelots se virent réduits à +l'impuissance. Le pavillon de la _Syphanta_ cessa de flotter à sa +poupe! En même temps, des cris, des vociférations, des hurrahs, +éclatèrent de toutes parts. C'étaient les vainqueurs qui hurlaient +pour mieux acclamer leur chef: + +«Sacratif!... Sacratif!» + +Ce chef parut alors au-dessus des bastingages de la corvette. La +masse des forbans s'écarta pour lui faire place. Il marcha +lentement vers l'arrière, foulant, sans même y prendre garde, les +cadavres de ses compagnons. Puis, après avoir monté l'escalier +ensanglanté de la dunette, il s'avança vers Henry d'Albaret. + +Le commandant de la _Syphanta_ put voir enfin celui que la tourbe +des pirates venait de saluer de ce nom de Sacratif. + +C'était Nicolas Starkos. + + + + +XV + +Dénouement + + +Le combat entre la flottille et la corvette avait duré plus de +deux heures et demie. Du côté des assaillants, il fallait compter +au moins cent cinquante hommes tués ou blessés, et presque autant +de l'équipage de la _Syphanta_, sur deux cent cinquante. Ces +chiffres disent avec quel acharnement on s'était battu de part et +d'autre. Mais le nombre avait fini par l'emporter sur le courage. +La victoire n'avait pas été au bon droit. Henry d'Albaret, ses +officiers, ses matelots, ses passagers, étaient maintenant aux +mains de l'impitoyable Sacratif. + +Sacratif ou Starkos, c'était bien le même homme, en effet. +Jusqu'alors, personne n'avait su que, sous ce nom, se cachait un +Grec, un enfant du Magne, un traître, gagné à la cause des +oppresseurs. Oui! c'était Nicolas Starkos qui commandait cette +flottille, dont les épouvantables excès avaient épouvanté ces +mers! C'était lui qui joignait à cet infâme métier de pirate un +commerce plus infâme encore! C'était lui qui vendait à des +barbares, à des infidèles, ses compatriotes échappés à +l'égorgement des Turcs! Lui, Sacratif! Et ce nom de guerre, ou +plutôt ce nom de piraterie, c'était le nom du fils d'Andronika +Starkos! + +Sacratif -- il faut l'appeler ainsi maintenant -- Sacratif, depuis +bien des années, avait établi le centre de ses opérations dans +l'île de Scarpanto. Là, au fond des criques inconnues de la côte +orientale, on eût trouvé les principales stations de sa flottille. +Là, des compagnons, sans foi ni loi, qui lui obéissaient +aveuglément, auxquels il pouvait tout demander en fait de violence +et d'audace, formaient les équipages d'une vingtaine de bâtiments, +dont le commandement lui appartenait sans conteste. + +Après son départ de Corfou à bord de la _Karysta_, Sacratif avait +directement fait voile pour Scarpanto. Son dessein était de +reprendre ses campagnes dans l'Archipel, avec l'espoir de +rencontrer la corvette, qu'il avait vue appareiller pour prendre +la mer et dont il connaissait la destination. Cependant, tout en +s'occupant de la _Syphanta_, il ne renonçait pas à retrouver +Hadjine Elizundo et ses millions, pas plus qu'il ne renonçait à se +venger d'Henry d'Albaret. + +La flottille des pirates se mit donc à la recherche de la +corvette; mais, bien que Sacratif eût entendu souvent parler +d'elle et des représailles qu'elle avait infligées aux écumeurs du +nord de l'Archipel, il ne parvint pas à tomber sur ses traces. Ce +n'était point lui, comme on l'avait dit, qui commandait à ce +combat de Lemnos, où le capitaine Stradena trouva la mort; mais +c'était bien lui qui s'était enfui du port de Thasos sur la +sacolève, à la faveur de la bataille que la corvette livrait en +vue du port. Seulement, à cette époque, il ignorait encore que la +_Syphanta_ fût passée sous le commandement d'Henry d'Albaret, et +il ne l'apprit que lorsqu'il le vit sur le marché de Scarpanto. + +Sacratif, en quittant Thasos, était venu relâcher à Syra, et il +n'avait quitté cette île que quarante-huit heures avant l'arrivée +de la corvette. On ne s'était pas trompé en pensant que la +sacolève avait dû faire voile pour la Crète. Là, dans le port de +Grabouse attendait le brick qui devait ramener Sacratif à +Scarpanto pour y préparer une nouvelle campagne. La corvette +l'aperçut peu après qu'il eut quitté Grabouse et lui donna la +chasse, sans pouvoir le rejoindre, tant sa marche était +supérieure. + +Sacratif, lui, avait bien reconnu la _Syphanta. _Courir sur elle, +tenter de l'enlever à l'abordage, satisfaire sa haine en la +détruisant, telle avait été sa pensée tout d'abord. Mais, +réflexion faite, il se dit que mieux valait se laisser poursuivre +le long du littoral de la Crète, entraîner la corvette jusqu'aux +parages de Scarpanto, puis disparaître dans un de ces refuges que +lui seul connaissait. + +C'est ce qui fut fait, et le chef des pirates s'occupait à mettre +sa flottille en mesure d'attaquer la _Syphanta_, lorsque les +circonstances précipitèrent le dénouement de ce drame. + +On sait ce qui s'était passé, on sait pourquoi Sacratif était venu +au marché d'Arkassa, on sait comment, après avoir retrouvé Hadjine +Elizundo parmi les prisonniers du batistan, il se vit en face +d'Henry d'Albaret, le commandant de la corvette. + +Sacratif, croyant qu'Hadjine Elizundo était toujours la riche +héritière du banquier corfiote, avait voulu à tout prix en devenir +le maître... L'intervention d'Henry d'Albaret fit échouer sa +tentative. + +Plus décidé que jamais à s'emparer d'Hadjine Elizundo, à se venger +de son rival, à détruire la corvette, Sacratif entraîna Skopélo et +revint à la côte ouest de l'île. Qu'Henry d'Albaret eût la pensée +de quitter immédiatement Scarpanto afin de rapatrier les +prisonniers, cela ne pouvait faire doute. La flottille avait donc +été réunie presque au complet, et, dès le lendemain, elle +reprenait la mer. Les circonstances ayant favorisé sa marche, la +_Syphanta_ était tombée en son pouvoir. + +Lorsque Sacratif mit le pied sur le pont de la corvette, il était +trois heures du soir. La brise commençait à fraîchir, ce qui +permit aux autres navires de reprendre leur poste de manière à +toujours conserver la _Syphanta_ sous le feu de leurs canons. +Quant aux deux bricks, attachés à ses flancs, ils durent attendre +que leur chef fût disposé à s'y embarquer. + +Mais, en ce moment, il n'y songeait pas, et une centaine de +pirates restèrent avec lui à bord de la corvette. + +Sacratif n'avait pas encore adressé la parole au commandant +d'Albaret. Il s'était contenté d'échanger quelques paroles avec +Skopélo qui fit conduire les prisonniers, officiers et matelots, +vers les écoutilles. Là, on les réunit à ceux de leurs compagnons +qui avaient été pris dans la batterie et dans l'entrepont; puis, +tous furent contraints de descendre au fond de la cale, dont les +panneaux se refermèrent sur eux. Quel sort leur réservait-on? Sans +doute, une mort horrible qui les anéantirait en détruisant la +_Syphanta_! + +Il ne restait plus alors sur la dunette qu'Henry d'Albaret et le +capitaine Todros, désarmés, attachés, gardés à vue. Sacratif, +entouré d'une douzaine de ses plus farouches pirates, fit un pas +vers eux. + +«Je ne savais pas, dit-il, que la _Syphanta_ fût commandée par +Henry d'Albaret! Si je l'avais su, je n'aurais pas hésité à lui +offrir le combat dans les mers de Crète, et il ne fût pas allé +faire concurrence aux Pères de la Merci sur le marché de +Scarpanto. + +-- Si Nicolas Starkos nous eût attendus dans les mers de Crète, +répondit le commandant d'Albaret, il serait déjà pendu à la vergue +de misaine de la _Syphanta_! + +-- Vraiment? reprit Sacratif. Une justice expéditive et +sommaire... + +-- Oui!... la justice qui convient à un chef de pirates! + +-- Prenez garde, Henry d'Albaret, s'écria Sacratif, prenez garde! +Votre vergue de misaine est encore au mât de la corvette, et je +n'ai qu'à faire un signe... + +-- Faites! + +-- On ne pend pas un officier! s'écria le capitaine Todros, on le +fusille! Cette mort infamante... + +-- N'est-ce pas la seule que puisse donner un infâme!» répondit +Henry d'Albaret. + +Sur ce dernier mot, Sacratif fit un geste dont les pirates ne +savaient que trop la signification. C'était un arrêt de mort. + +Cinq ou six hommes se jetèrent sur Henry d'Albaret, tandis que les +autres retenaient le capitaine Todros qui essayait de briser ses +liens. + +Le commandant de la _Syphanta_ fut entraîné vers l'avant, au +milieu des plus abominables vociférations. Déjà un cartahu avait +été envoyé de l'empointure de la vergue, et il ne s'en fallait +plus que de quelques secondes que l'infâme exécution se fût +accomplie sur la personne d'un officier français, lorsque Hadjine +Elizundo parut sur le pont. + +La jeune fille avait été amenée par ordre de Sacratif. Elle savait +que le chef de ces pirates, c'était Nicolas Starkos. Mais ni son +calme ni sa fierté ne devaient lui faire défaut. + +Et d'abord, ses yeux cherchèrent Henry d'Albaret. Elle ignorait +s'il avait survécu au milieu de son équipage décimé. Elle +l'aperçut!... Il était vivant... vivant, au moment de subir le +dernier supplice! + +Hadjine Elizundo courut à lui en s'écriant: + +«Henry!... Henry!...» + +Les pirates allaient les séparer, lorsque Sacratif, qui se +dirigeait vers l'avant de la corvette, s'arrêta à quelques pas +d'Hadjine et d'Henry d'Albaret. Il les regarda tous deux avec une +ironie cruelle. + +«Voilà Hadjine Elizundo entre les mains de Nicolas Starkos! dit-il +en se croisant les bras. J'ai donc en mon pouvoir l'héritière du +riche banquier de Corfou! + +-- L'héritière du banquier de Corfou, mais non l'héritage!» +répondit froidement Hadjine. +Cette distinction, Sacratif ne pouvait la comprendre. Aussi +reprit-il en disant: + +«J'aime à croire que la fiancée de Nicolas Starkos ne lui refusera +pas sa main en le retrouvant sous le nom de Sacratif! + +-- Moi! s'écria Hadjine. + +-- Vous! répondit Sacratif avec plus d'ironie encore. Que vous +soyez reconnaissante envers le généreux commandant de la _Syphanta_ +de ce qu'il a fait en vous rachetant, c'est bien. Mais ce qu'il a +fait, j'ai tenté de le faire! C'était pour vous, non pour ces +prisonniers, dont je me soucie peu, oui! pour vous seule, que je +sacrifiais toute ma fortune! Un instant de plus, belle Hadjine, et +je devenais votre maître... ou plutôt votre esclave!» + +En parlant ainsi, Sacratif fit un pas en avant. La jeune fille se +pressa plus étroitement contre Henry d'Albaret. + +«Misérable! s'écria-t-elle. + +-- Eh oui! bien misérable, Hadjine, répondit Sacratif. Aussi, est- +ce sur vos millions que je compte pour m'arracher à la misère!» + +À ces mots, la jeune fille s'avança vers Sacratif: + +«Nicolas Starkos, dit-elle d'une voix calme, Hadjine Elizundo n'a +plus rien de la fortune que vous convoitiez! Cette fortune, elle +l'a dépensée à réparer le mal que son père avait fait pour +l'acquérir! Nicolas Starkos, Hadjine Elizundo est plus pauvre, +maintenant, que le dernier de ces malheureux que la _Syphanta_ +ramenait à leur pays!» + +Cette révélation inattendue produisit un revirement chez Sacratif. +Son attitude changea subitement. Dans ses yeux brilla un éclair de +fureur. Oui! il comptait encore sur ces millions qu'Hadjine +Elizundo eût sacrifiés pour sauver la vie d'Henry d'Albaret! Et de +ces millions -- elle venait de le dire avec un accent de vérité +qui ne pouvait laisser aucun doute -- il ne lui restait plus rien! + +Sacratif regardait Hadjine, il regardait Henry d'Albaret. Skopélo +l'observait, le connaissant assez pour savoir quel serait le +dénouement de ce drame. D'ailleurs, les ordres relatifs à la +destruction de la corvette lui avaient été déjà donnés, et il +n'attendait qu'un signe pour les mettre à exécution. Sacratif se +retourna vers lui. + +«Va, Skopélo!» dit-il. + +Skopélo, suivi de quelques-uns de ses compagnons, descendit +l'escalier qui conduisait à la batterie, et se dirigea du côté de +la soute aux poudres, située à l'arrière de la _Syphanta_. + +En même temps, Sacratif ordonnait aux pirates de repasser à bord +des bricks, encore attachés aux flancs de la corvette. + +Henry d'Albaret avait compris. Ce n'était plus par sa mort +seulement que Sacratif allait satisfaire sa vengeance. Des +centaines de malheureux étaient condamnés à périr avec lui pour +assouvir plus complètement la haine de ce monstre! + +Déjà les deux bricks venaient de larguer leurs grappins +d'abordage, et ils commencèrent à s'éloigner en éventant quelques +voiles qu'aidaient leurs avirons de galère. De tous les pirates, +il ne restait plus qu'une vingtaine à bord de la corvette. Leurs +embarcations attendaient le long de la _Syphanta_ que Sacratif +leur ordonnât d'y descendre avec lui. + +En ce moment, Skopélo et ses hommes reparurent sur le pont. + +«Embarque! dit Skopélo. + +-- Embarque! s'écria Sacratif d'une voix terrible. Dans quelques +minutes, il ne restera plus rien de ce navire maudit! Ah! tu ne +voulais pas d'une mort infamante, Henry d'Albaret! Soit! +L'explosion n'épargnera ni les prisonniers, ni l'équipage, ni les +officiers de la _Syphanta! _Remercie-moi de te donner une telle +mort en si bonne compagnie! + +-- Oui, remercie-le, Henry, dit Hadjine, remercie-le! Au moins, +nous mourrons ensemble! + +-- Toi, mourir, Hadjine! répondit Sacratif. Non! Tu vivras et tu +seras mon esclave... mon esclave!... entends-tu! + +-- L'infâme!» s'écria Henry d'Albaret. + +La jeune fille s'était plus étroitement attachée à lui. Elle au +pouvoir de cet homme! + +«Saisissez-la! ordonna Sacratif. + +-- Et embarque! ajouta Skopélo. Il n'est que temps!» + +Deux pirates s'étaient jetés sur Hadjine. Ils l'entraînèrent vers +la coupée de la corvette. + +«Et maintenant, s'écria Sacratif, que tous périssent avec la +_Syphanta_, tous... + +-- Oui!... tous... et ta mère avec eux!» + +C'était la vieille prisonnière qui venait d'apparaître sur le +pont, le visage découvert, cette fois. + +«Ma mère!... à bord!... s'écria Sacratif. + +-- Ta mère, Nicolas Starkos! répondit Andronika, et c'est de ta +main que je vais mourir! + +-- Qu'on l'entraîne!... Qu'on l'entraîne!» hurla Sacratif. + +Quelques-uns de ses compagnons se précipitèrent sur Andronika. +Mais à ce moment, le pont fut envahi par les survivants de la +_Syphanta_. Ils étaient parvenus à briser les panneaux de la cale +où on les avait enfermés, et venaient de faire irruption par le +gaillard d'avant. + +«À moi!... à moi!» s'écria Sacratif. + +Les pirates qui étaient encore sur le pont, entraînés par Skopélo, +essayèrent de se porter à son secours. Les marins, armés de haches +et de poignards, en eurent raison jusqu'au dernier. + +Sacratif se sentit perdu. Mais, du moins, tous ceux qu'il +haïssait, allaient périr avec lui! + +«Saute donc, corvette maudite, s'écria-t-il, saute donc! + +-- Sauter!... Notre _Syphanta!... _Jamais!» + +C'était Xaris qui apparut, tenant une mèche allumée, arrachée à +l'un des tonneaux de la soute aux poudres. Puis, bondissant sur +Sacratif, d'un coup de hache, il l'étendit sur le pont. Andronika +poussa un cri. Tout ce qui peut survivre de sentiment maternel +dans le coeur d'une mère, même après tant de crimes, avait réagi +en elle. Ce coup, qui venait de frapper son fils, elle eût voulu +le détourner... On la vit alors s'approcher du corps de Nicolas +Starkos, s'agenouiller, comme pour lui donner un dernier pardon +dans un dernier adieu... Puis, elle tomba à son tour. + +Henry d'Albaret s'élança vers elle... + +«Morte! dit-il. Que Dieu pardonne au fils par pitié pour la mère!» + +Cependant quelques-uns des pirates, qui étaient dans les +embarcations, avaient pu accoster un des bricks. La nouvelle de la +mort de Sacratif se répandit aussitôt. Il fallait le venger, et +les canons de la flottille recommencèrent à tonner contre la +_Syphanta_. Ce fut en vain, cette fois. Henry d'Albaret avait +repris le commandement de la corvette. Ce qui restait de son +équipage -- une centaine d'hommes -- se remit aux pièces de la +batterie et aux caronades du pont qui répondirent victorieusement +aux bordées des pirates. + +Bientôt, un des bricks -- celui-là même sur lequel Sacratif avait +arboré son pavillon noir -- fut atteint à la ligne de flottaison, +et il coula au milieu des horribles imprécations des bandits de +son bord. + +«Hardi! garçons, hardi! cria Henry d'Albaret. Nous sauverons notre +_Syphanta_!» + +Et le combat continua de part et d'autre; mais l'indomptable +Sacratif n'était plus là pour entraîner ses pirates, et ils +n'osèrent risquer les chances d'un nouvel abordage. + +Il ne resta bientôt que cinq bâtiments de toute cette flottille. +Les canons de la _Syphanta_ pouvaient les couler à distance. +Aussi, la brise étant assez forte, ils firent servir et prirent la +fuite. + +«Vive la Grèce! cria Henry d'Albaret, pendant que les couleurs de +la _Syphanta_ étaient hissées en tête du grand mât. + +-- Vive la France!» répondit tout l'équipage, en associant ces +deux noms, qui avaient été si étroitement unis pendant la guerre +de l'Indépendance. + +Il était alors cinq heures du soir. Malgré tant de fatigues, pas +un homme ne voulut se reposer avant que la corvette n'eût été mise +en état de naviguer. On envergua des voiles de rechange, on jumela +les bas-mâts, on établit un mât de fortune pour remplacer +l'artimon, on passa de nouvelles drisses, on capela de nouveaux +haubans, on répara le gouvernail, et, le soir même, la _Syphanta_ +reprenait sa route vers le nord-ouest. + +Le corps d'Andronika Starkos, déposé sous la dunette, fut gardé +avec le respect que commandait le souvenir de son patriotisme. +Henry d'Albaret voulait rendre à sa terre natale la dépouille de +cette vaillante femme. Quant au cadavre de Nicolas Starkos, un +boulet fut attaché à ses pieds, et il disparut sous les eaux de +cet Archipel, que le pirate Sacratif avait troublé par tant de +crimes! + +Vingt-quatre heures après, le 7 septembre, vers les six heures du +soir, la _Syphanta_ avait connaissance de l'île d'Égine, et elle +entrait dans le port, après une année de croisière qui avait +rétabli la sécurité dans les mers de la Grèce. + +Là, les passagers firent retentir l'air de mille hurrahs. Puis, +Henry d'Albaret fit ses adieux aux officiers de son bord, à son +équipage, et il remit au capitaine Todros le commandement de cette +corvette, dont Hadjine faisait don au nouveau gouvernement. + +Quelques jours après, au milieu d'un grand concours de population, +et en présence de l'état-major, de l'équipage et des prisonniers +rapatriés par la _Syphanta_, on célébrait le mariage d'Hadjine +Elizundo et d'Henry d'Albaret. Le lendemain, tous deux partirent +pour la France avec Xaris, qui ne devait plus les quitter; mais +ils comptaient revenir en Grèce, dès que les circonstances le +permettraient. + +D'ailleurs, déjà ces mers, si longtemps troublées, commençaient à +redevenir calmes. Les derniers pirates avaient disparu, et la +_Syphanta_, sous les ordres du commandant Todros, ne trouva jamais +trace de ce pavillon noir, englouti avec Sacratif. Ce n'était plus +l'Archipel en feu: c'était l'Archipel, après les dernières flammes +éteintes, réouvert au commerce de l'extrême Orient. + +Le royaume hellénique, en effet, grâce à l'héroïsme de ses +enfants, ne devait pas tarder à prendre place parmi les États +libres de l'Europe. Le 22 mars 1829, le sultan signait une +convention avec les puissances alliées. Le 22 septembre, la +bataille de Pétra assurait la victoire des Grecs. En 1832, le +traité de Londres donnait la couronne au prince Othon de Bavière. +Le royaume de Grèce était définitivement fondé. + +Ce fut vers cette époque qu'Henry et Hadjine d'Albaret revinrent +se fixer en ce pays dans une modeste situation de fortune, il est +vrai; mais que leur fallait-il de plus pour être heureux, puisque +le bonheur était en eux-mêmes! + + + + +1 Depuis l'époque où se passe cette histoire, l'île +Santorin a été victime des feux souterrains. Vostitsa en +1661, Thèbes en 1661, Sainte-Maure, ont été dévastées par +des tremblements de terre. + +2 Depuis 1864, les îles Ioniennes ont recouvré leur +indépendance, et, divisées en trois nômachies, sont +annexées au royaume hellénique. + +3 Pagaille + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'archipel en feu, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARCHIPEL EN FEU *** + +***** This file should be named 17660-8.txt or 17660-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/6/6/17660/ + +Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also +available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/17660-8.zip b/17660-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6210c6b --- /dev/null +++ b/17660-8.zip diff --git a/17660-r.zip b/17660-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f8d7c30 --- /dev/null +++ b/17660-r.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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